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+The Project Gutenberg EBook of Aventures d'un Gentilhomme Breton aux iles
+Philippines, by Paul De La Gironiere
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Aventures d'un Gentilhomme Breton aux iles Philippines
+
+Author: Paul De La Gironiere
+
+Release Date: June 11, 2007 [EBook #21804]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES D'UN GENTILHOMME ***
+
+
+
+
+Produced by Jeroen Hellingman and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net/ (This file was
+produced from images generously made available by the
+Digital & Multimedia Center, Michigan State University
+Libraries.)
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+
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+
+ AVENTURES
+
+ D'UN
+
+ GENTILHOMME BRETON
+
+ AUX ILES PHILIPPINES
+
+
+ Avec un aperçu sur la géologie et la nature du sol de ces îles, sur
+ ses habitants; sur le règne minéral, le règne végétal et le règne
+ animal; sur l'agriculture, l'industrie et le commerce de cet archipel;
+
+ Par P. de la Gironière
+
+ Illustrations d'après documents et croquis originaux
+
+ Par Henri Valentin (des Vosges)
+
+
+ Paris au comptoir des Imprimeurs-Unis, Lacroix-Comon Quai Malaquais,
+ 15 et chez L'auteur, 85, Rue de la Victoire
+
+ 1855
+
+ L'auteur et l'éditeur se réservent le droit de traduction et de
+ reproduction à l'étranger.
+
+
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+
+
+
+
+
+A MADAME
+ANNA BOURGEREL, NÉE DE MALVILAIN.
+
+
+Je te dédie mes souvenirs, chère nièce. Qui, plus que toi, a des
+droits à mon amitié et à ma reconnaissance! Tu entoures mes chers
+enfants de toute la sollicitude d'une mère, et remplaces dignement
+celle que le sort funeste leur a enlevée dès leur bas âge.
+
+L'hommage de ce livre est sans doute un bien faible témoignage de
+ma gratitude; mais j'espère qu'il sera pour ces chers enfants un
+souvenir. Il leur rappellera toujours que pour eux tu as fait autant
+qu'eût pu faire la meilleure et la plus tendre des mères.
+
+
+Ton oncle et ami,
+
+P. de la Gironière.
+
+
+
+
+INTRODUCTION.
+
+
+Au récit de quelques aventures qui m'étaient arrivées dans mes longs
+voyages, plusieurs de mes amis m'avaient souvent engagé à en publier
+la relation peut-être intéressante.
+
+Rien ne vous sera plus facile, me disaient-ils, puisque vous avez
+toujours tenu un journal depuis votre départ de France.
+
+Cependant j'hésitais à suivre leurs conseils et à céder à leurs
+instances, lorsqu'un jour je fus surpris de lire mon nom dans un des
+feuilletons du _Constitutionnel_.
+
+M. Alexandre Dumas publiait, sous le titre de _Mille-et-un Fantômes_,
+un _roman_ dans lequel un des principaux personnages, en voyageant aux
+îles Philippines, m'aurait connu lorsque j'habitais, à _Jala-Jala_,
+la colonie que j'y ai fondée.
+
+Je dus croire que le spirituel romancier m'avait rangé dans la
+catégorie de ses _Mille-et-un Fantômes_; et, pour prouver au public
+que j'existe bien réellement, je me suis décidé à prendre la plume,
+pensant que des faits de la plus exacte vérité qui pourraient être
+attestés par quelques centaines de personnes présenteraient quelque
+intérêt, et seraient lus sans trop d'ennui par celui surtout qui
+désirera connaître les usages des peuplades sauvages parmi lesquelles
+j'ai séjourné.
+
+
+
+
+NOTE DE L'ÉDITEUR.
+
+
+Nous croyons devoir faire précéder ce volume d'un article inséré
+dans un journal américain, article signé par M. G.-R. Russel, qui
+a longtemps été témoin de la vie de M. de la Gironière aux îles
+Philippines.
+
+
+Les Iles Philippines, Par M. de la Gironière.
+
+
+A L'ÉDITEUR DE LA TRADUCTION.
+
+
+Votre journal de lundi dernier contient une notice sur un ouvrage
+intitulé _Vingt années aux Philippines_, traduit du français, et qui
+a été dernièrement publié par MM. Hasper et frères.
+
+L'auteur, M. de la Gironière, m'a envoyé le volume français avec une
+lettre lorsque son livre a paru. La lettre me fit un vif plaisir,
+non-seulement parce qu'elle venait de lui, mais à cause d'une foule
+de souvenirs qui se sont représentés à mon esprit, souvenirs bien
+doux et bien agréables d'années passées.
+
+Le livre de M. de la Gironière a été bien accueilli en Angleterre,
+et je crois qu'il a été en partie publié dans l'_Evening Post_
+de New-York. Bien des personnes qui l'ont lu m'ont demandé avec
+intérêt des renseignements sur les incidents racontés par M. de la
+Gironière. Je considère qu'il est de mon devoir et de toute justice
+de vous offrir mon témoignage et de dire quelques mots en faveur d'un
+vieil et estimable ami...
+
+A l'époque dont parle M. de la Gironière, j'habitais les îles
+Philippines: il était déjà ancien colon à _Jala-Jala_. Quand j'arrivai
+à Manille, sa maison devint la mienne; pendant plusieurs années je me
+suis toujours empressé d'aller passer mes moments de loisir dans cette
+belle et sauvage habitation. Son hospitalité était bien plus grande
+qu'il ne le dit. Toutes les personnes qui sont allées a _Jala-Jala_,
+et elles étaient nombreuses, ont été accueillies avec une rare bonté,
+non-seulement par M. de la Gironière, mais aussi par sa femme, qui
+était la meilleure des femmes, et par son frère, autre lui-même. Je
+les ai connus, et je les ai beaucoup aimés. Comme personne n'a été
+mieux placé que moi pour juger leurs rapports de famille, on peut me
+consulter sur n'importe quel point qui pourrait nuire à la véracité
+de Don Pablo, ainsi qu'il était nommé.
+
+En lisant ses aventures, bien des personnes pourraient avoir des doutes
+sur la véracité des incidents, ou supposer qu'il y a de l'exagération
+ou de la fiction; on pourrait croire qu'un homme qui parle avec tant
+de sans-gêne est pétri d'amour-propre, défaut qui transforme souvent
+des événements ordinaires en périls et dangers imaginaires. Si M. de
+la Gironière eût été pour moi un étranger, j'avoue que j'aurais
+eu des doutes: la lecture de son livre m'eût peut-être laissé une
+impression d'incrédulité; mais, connaissant son caractère et sa
+position et ce dont il est capable, je suis prêt à constater les
+événements. Je suis sûr qu'il donne une histoire fidèle de sa vie à
+Luçon; même personnellement je puis dire plusieurs choses qui me sont
+connues. Tout ce qu'il a raconté des moeurs des habitants est peint
+avec vérité et précision. Ces détails m'ont fait une impression bien
+vive, à cause du souvenir de mes jours passés au milieu des montagnes
+et des broussailles de _Jala-Jala_.
+
+Don Pablo était un homme remarquable dans cette petite principauté. On
+dit que la monarchie pure serait la perfection d'un gouvernement, si
+l'on était sûr que les rois sont les plus intelligents et les plus
+sages; les sujets placés sous la domination de M. de la Gironière
+avaient raison d'être satisfaits de son pouvoir despotique, qu'il
+eut le bon sens d'exercer avec une bienveillance et une justice
+qui lui attiraient le respect et la confiance d'un peuple qui sait
+distinguer le mal du bien, et qui craignait plus les reproches que
+les punitions. Il exerçait un pouvoir qui lui était indispensable
+pour vivre parmi ces hommes à demi barbares; il était très-courageux,
+toujours prêt à braver le danger. Son courage n'était pas bouillant,
+mais calme. Il ne perdait jamais ce calme ni son sang-froid, même
+en face de la mort... Il ne parle pas assez de ses mérites, mais
+il parle souvent de son courage, croyant que tout autre en ferait
+autant. Les environs de sa demeure étaient peuplés par les hommes les
+plus féroces, et il s'en inquiétait peu. Quand ils devaient l'attaquer,
+il allait à leur rencontre, et même dans leurs repaires. Pourtant sa
+maison ne fut jamais envahie pendant son séjour par les brigands. On
+le connaissait et l'estimait trop bien pour l'attaquer: mais à peine
+l'eut-il quittée, que son successeur fut attaqué et pillé. Malgré son
+grand courage, il était modeste; il avait des manières distinguées et
+très-bienveillantes; il était bon pour tous ceux qui l'entouraient,
+et les Indiens qui dépendaient de lui lui étaient très-attachés. Son
+départ fut un triste jour pour eux.
+
+Dans sa manière de vivre il y avait un charme inouï. On ne peut
+comprendre comment il a pu quitter un pays où il était libre de ses
+actions, pour revenir au milieu de la société. Il avait vaincu ce
+désert et ses sauvages habitants. Quand il a jeté un dernier regard
+sur le bien-être et les riches cultures qu'il avait créées autour de
+lui à _Jala-Jala_, son coeur a dû faiblir. Mais hélas! il était seul,
+rien ne lui restait de ce qui lui était cher; tous ceux qui l'avaient
+soutenu au milieu de ses rudes travaux n'étaient plus. Son frère, qu'il
+aimait tant, succomba le premier; ensuite sa femme et son enfant! Il ne
+pouvait rester au milieu d'objets qui à chaque instant lui rappelaient
+tant de douleur. La description des événements extraordinaires de
+sa vie dans un pays si peu connu et en même temps si ravissant est
+exacte; et, en attestant que ce sont des faits réels et non des fables,
+je ne fais que rendre hommage à un digne ami.
+
+
+G.-R. Russel.
+
+Juin 1854.
+
+Jamaïca-Plaine, près Boston (États-Unis).
+
+
+
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+ Naissance de l'auteur.--Premier départ pour l'Inde.--Deuxième,
+ troisième et quatrième voyage.
+
+
+Mon père, né à Nantes d'une maison noble, était capitaine dans le
+régiment d'Auvergne. La révolution lui fit perdre son grade et sa
+fortune; il ne lui resta pour toute ressource que _la Planche_, petite
+propriété appartenant à ma mère, et située à deux lieues de Nantes,
+dans la commune de Vertoux.
+
+Au commencement de l'empire il voulut reprendre du service; mais,
+à cette époque, son nom et ses sentiments étaient un obstacle, et il
+échoua dans toutes les tentatives qu'il fit pour obtenir le simple
+grade de lieutenant.
+
+Sans ressources et presque sans moyens d'existence, il se retira à
+_la Planche_ avec toute sa famille.
+
+Il y vécut quelques années, dans les ennuis et les chagrins que lui
+causaient le passage subit de l'opulence à la gêne et l'impossibilité
+de pourvoir à tous les besoins de sa nombreuse famille. Une maladie
+de courte durée termina sa triste existence, et ses restes mortels
+furent déposés dans le cimetière de Vertoux.
+
+Ma mère, modèle de courage et de dévouement, resta veuve avec six
+enfants, deux filles et quatre garçons; elle continua à habiter la
+campagne, et nous donna elle-même les premiers éléments d'instruction.
+
+La vie libre des champs, les exercices violents auxquels nous nous
+livrions, mes frères aînés et moi, contribuèrent à m'endurcir le
+corps, et à me rendre capable de résister à toute espèce de fatigues
+et de privations.
+
+Cette vie de campagne, de liberté, et je puis dire de bonheur, pendant
+mes jeunes années, passa bien vite; et bientôt arriva l'époque où les
+besoins de mon éducation m'obligèrent à aller tous les jours étudier
+dans un collége de Nantes: c'étaient quatre lieues que j'avais à
+faire journellement.
+
+Mais ces quatre lieues je les faisais gaiement, et le soir, quand je
+rentrais à la maison, j'y retrouvais les caresses de notre bonne mère
+et les petits soins de deux soeurs, que j'aimais tendrement.
+
+On me destina à la médecine.
+
+J'étudiai quelques années à l'Hôtel-Dieu de Nantes, et je fus
+reçu chirurgien de marine à un âge où un jeune homme est encore
+ordinairement renfermé entre les quatre murs d'un collége pour y
+terminer ses études.
+
+Il serait difficile de se faire une idée de ma joie lorsque je me
+vis possesseur de mon diplôme de chirurgien.
+
+Dès lors je me considérai comme un être important qui allait tenir sa
+place parmi des hommes raisonnables et laborieux; et ce qui peut-être
+me rendait encore plus joyeux, c'est que je pourrais alors pourvoir
+à mon existence et venir en aide à ma mère et à mes soeurs.
+
+J'étais aussi travaillé par la maladie de la locomotion et le désir
+de voir des contrées lointaines et un nouveau monde.
+
+Vingt-quatre heures après ma nomination de chirurgien, j'allai
+offrir mes services à un armateur qui expédiait un navire aux
+Grandes-Indes. Nous tombâmes bientôt d'accord sur les conditions. Pour
+quarante francs par mois, je m'engageai à faire le voyage.
+
+_La Victorine_, joli trois-mâts, était prête à mettre à la voile pour
+les îles Maurice et Bourbon.
+
+J'eus bientôt fait mes préparatifs de voyage; mais il n'en fut pas
+de même de mes adieux.
+
+Ce premier départ de la terre natale, cette première séparation
+d'une mère chérie, de frères et de soeurs que j'aimais avec toute la
+force de mon jeune coeur, me firent éprouver toutes les angoisses et
+l'agitation que ressent celui qui sort de l'atmosphère d'affection
+et de tendresse où se sont écoulées ses premières années.
+
+Les dangers d'une longue navigation et toutes les privations que
+j'allais supporter ne me préoccupaient pas.
+
+J'étais entièrement absorbé par la pensée de mes parents: une
+année s'écoulerait sans les voir, et peut-être sans avoir de leurs
+nouvelles! Une année, pour moi qui à peine entrais dans la vie, me
+paraissait un siècle. Que de malheurs et que d'accidents pouvaient
+arriver dans ma nombreuse famille pendant ce long laps de temps! La
+crainte de ne pas les retrouver tous à mon retour bouleversait mon
+être; et j'avoue qu'il me fallut plus que du courage pour comprimer
+ma douleur, dévorer mes larmes, et, le coeur tout gonflé d'angoisses,
+de craintes et d'espérances, m'arracher des bras de ma mère et de
+mes soeurs.
+
+Le lendemain de mes tristes adieux, _la Victorine_ m'emportait vers
+un autre hémisphère.
+
+J'avais cependant un grand motif de consolation: mon jeune frère
+Prudent était embarqué avec moi. Il était déjà fait à la mer. Dès sa
+tendre enfance il avait navigué sur nos vaisseaux de guerre.
+
+Appuyé sur les bords du navire, les yeux fixés sur cette terre qui
+renfermait toutes mes affections, je conservai la même attitude
+jusqu'au moment où, comme un gros nuage poussé par la bourrasque,
+elle disparut à l'horizon.
+
+La mer était houleuse; de grosses lames ballottaient _la Victorine_
+comme un simple esquif.
+
+Ce mouvement que j'éprouvais pour la première fois me produisit bien
+vite les symptômes avant-coureurs du mal de mer. Je commençais déjà à
+éprouver de véritables souffrances, lorsque le lieutenant du navire,
+homme d'un caractère facétieux, m'adressa la parole:
+
+«Docteur, me dit-il, vous commencez à pâlir; dans quelques minutes
+vous donnerez à manger aux poissons. Mais que faites-vous donc de
+votre science et de votre pharmacie? C'est pourtant le moment d'en
+user. Vous autres, savants docteurs, vous ne comprenez rien au mal de
+mer. Ce n'est pas comme nous, vieux marins, qui avons l'expérience. Si
+je voulais, pourvu que vous eussiez un peu de courage, sans aucun
+médicament, dans deux ou trois heures, je pourrais vous guérir.»
+
+Je ne me doutais pas du plaisir que prennent les vieux marins à
+faire de mauvaises plaisanteries à ceux qui, pour la première fois,
+mettent le pied sur un navire. Je lui répondis naïvement:
+
+«Lieutenant, si vous avez un pareil moyen, si vous possédez un tel
+secret, donnez-le-moi bien vite: je vous promets que le courage ne
+me manquera pas pour le mettre à exécution.»
+
+«Il s'agit, dit-il, de bien peu de chose; seulement d'une petite
+promenade aérienne. Prenez les enfléchures du grand mât _sous le vent_,
+et montez jusqu'aux barres de perroquet; restez-y pendant deux ou
+trois heures, si vous n'avez pas peur; et lorsque vous descendrez
+vous serez entièrement aguerri, et complétement délivré du mal de mer.»
+
+Je ne comprenais pas pourquoi il fallait monter plutôt _sous le
+vent_; mais le malicieux lieutenant savait bien, lui, que j'aurais
+eu beaucoup plus de difficultés que si j'étais monté au vent. Je le
+remerciai cependant d'avoir bien voulu me donner son secret, et je
+commençai mon ascension.
+
+Je n'étais pas encore rendu à la grande hune, que deux matelots,
+beaucoup plus lestes que moi, me saisirent chacun par un bras, et
+m'amarrèrent dans les enfléchures. Je leur demandai si leur intention
+était de m'empêcher de me guérir du mal de mer.
+
+«Non sûrement, me dirent-ils; mais toute personne qui monte pour la
+première fois au mât doit payer son tribut; et si vous nous promettez
+de nous donner un pourboire, nous vous laisserons librement continuer
+votre promenade.»
+
+J'avais trop grande hâte de me guérir pour les refuser; et, après
+leur avoir donné ma parole que leur pourboire ne serait pas moindre
+d'une pièce de cinq francs, ils me laissèrent en liberté.
+
+Malgré tout le danger que court celui qui se livre pour la première
+fois, par un gros temps, à un pareil exercice, j'arrivai aux barres
+de perroquet, et je m'y cramponnai le mieux qu'il me fut possible.
+
+Si les premiers balancements de _la Victorine_ avaient produit sur moi
+ce malaise précurseur du mal de mer, ceux, dix fois plus forts, que
+j'éprouvais en haut du mât m'eurent bientôt rendu tout à fait malade,
+et à tel point, que je ne conçois pas que j'eusse le courage de passer
+trois mortelles heures dans des angoisses et une agonie continuelles.
+
+Mais j'étais de si bonne foi, j'avais tellement peur que par lâcheté
+l'expérience que je faisais ne manquât son effet, que ce ne fut
+qu'après trois heures que, le corps brisé, l'estomac complétement vide,
+et le coeur toujours sur les lèvres, je descendis.
+
+Je n'en pouvais plus, et j'allai me coucher. La position horizontale,
+le mouvement du navire, qui n'était plus à comparer à celui que
+je venais d'éprouver, me remirent un peu; je m'endormis, et ne me
+réveillai que le lendemain, tourmenté par un dévorant appétit. Un
+copieux déjeuner me restaura complétement.
+
+Depuis lors, dans tous mes voyages, jamais je n'ai ressenti le mal
+de mer. Dois-je ce bienfait à mes trois heures passées sur les barres
+de perroquet? Cela peut être; en tous cas, je ne voudrais conseiller
+à personne d'en faire l'expérience.
+
+La première terre que nous découvrîmes fut, sur la côte d'Afrique, les
+îles Canaries. Nous vîmes au-dessus des nuages le pic de Ténériffe,
+et passâmes si près de l'île de Feu, que pendant quelque temps nous
+nous trouvâmes dans une atmosphère aussi parfumée qu'elle pourrait
+l'être au milieu d'un bois d'orangers en fleurs.
+
+Tout l'équipage était en parfaite santé. Nous jouissions d'un temps
+et d'un climat superbes: chacun de nous s'était créé des occupations,
+et, malgré la monotonie qui règne toujours à bord d'un navire en
+pleine mer, les journées s'écoulaient rapidement.
+
+Une seule chose me tourmentait, c'était mon frère. Son modeste grade
+de pilotin l'obligeait d'exécuter des travaux pénibles et souvent
+dangereux. J'aurais voulu les partager avec lui, si le capitaine me
+l'eût permis; mais à bord d'un navire la discipline exige que chacun
+garde son rang et sa position.
+
+Mon frère, d'un caractère gai, courageux, et d'une capacité au-dessus
+de son âge, avait un si grand désir de devenir un bon marin, que rien
+ne lui coûtait pour atteindre ce but.
+
+Nous arrivâmes au passage de l'équateur. La cérémonie du baptême, qui
+a été décrite trop souvent pour en ennuyer mes lecteurs, se célébra à
+bord de _la Victorine_ avec toute la pompe possible. Le _bonhomme la
+Ligne_, en grand costume, nous fit sa visite. Chaque néophyte reçut
+le baptême, et prononça le serment exigé par les marins liés _par la
+foi conjugale_.
+
+Nous passâmes, trop rapidement pour que je m'y arrête, _l'île de
+l'Ascension_ et _le cap de Bonne-Espérance_, si connus.
+
+_La Victorine_, après un voyage heureux, mouilla dans le Port-Louis.
+
+Le lendemain, je descendis à terre: j'avais hâte de parcourir une ville
+située à trois mille lieues de ma patrie, et qui, selon l'idée que
+je m'étais formée, devait entièrement différer de nos cités d'Europe.
+
+Je fus, je l'avoue, bien désappointé.
+
+Le Port-Louis, capitale de l'île Maurice, me fit l'effet d'une de
+nos villes de France; j'y retrouvai à peu près les mêmes costumes,
+les mêmes usages, les mêmes hommes, à cela près de quelques nègres
+esclaves qui singeaient les blancs, et de quelques métisses qui
+jouaient les grandes dames.
+
+On y donnait des bals, on y jouait l'opéra, et l'on s'y battait en
+duel comme à Paris, et peut-être plus qu'à Paris.
+
+Les hautes montagnes de _Piterbott_, _le Pouce_, et les fruits,
+étaient seuls différents; on y mangeait cependant des pêches qui,
+pour le goût, ne différaient en rien de celles d'Europe.
+
+Après six mois passés à Maurice et à Bourbon, _la Victorine_ remit
+à la voile.
+
+Trois mois après, elle rentrait dans le golfe de Gascogne, et bientôt
+nous découvrîmes la terre de France, où j'allais enfin retrouver les
+personnes dont je m'étais séparé si péniblement.
+
+Là, si mon départ m'avait fait éprouver les sensations douloureuses
+que j'ai si faiblement décrites, mon arrivée m'en fit supporter
+sans doute une de moins longue durée, mais peut-être plus cruelle et
+plus poignante.
+
+Nous approchions à vue d'oeil de notre destination, et dans quelques
+heures nous allions être au port. Mais avec quelle lenteur marchait
+_la Victorine_! Que les minutes me paraissaient longues! J'étais
+agité par une impatience, par un mouvement fébrile indéfinissable,
+et surexcité sans doute par les mortelles inquiétudes où je me
+trouvais. Pendant mon séjour à Maurice, je n'avais reçu qu'une seule
+fois des nouvelles de ma famille. Depuis lors, six mois s'étaient
+écoulés: trouverai je tout le monde à mon arrivée, ou n'aurai-je
+point à déplorer d'affreux malheurs? Telles étaient mes pensées,
+tels étaient mes tourments, lorsque _la Victorine_ laissa tomber
+l'ancre dans le port de Saint-Nazaire, à l'entrée de la Loire.
+
+Là, dans une agitation toujours croissante, il me fallut attendre la
+visite de la douane et rester en proie à mes mortelles inquiétudes,
+perdre toute une nuit qui fut employée à remonter le fleuve jusqu'à
+Nantes, où enfin je débarquai.
+
+J'aurais voulu courir, voler chez un parent dont la demeure était la
+plus rapprochée du lieu de mon débarquement; mais je tremblais comme la
+feuille, et mon agitation était si grande, que mes jambes, si agiles
+à cette époque, me refusaient le service; je marchais en chancelant,
+et la tête me tournait comme si j'avais été ivre. Sur ma route,
+je rencontrai un de mes oncles. Je me précipitai dans ses bras sans
+pouvoir prononcer un seul mot; puis, tout à coup je m'en éloignai de
+quelques pas et le regardai fixement pour examiner sa physionomie, car
+je n'osais pas l'interroger. Il me comprit, et en souriant il me dit:
+
+«Tout le monde t'attend avec impatience.»
+
+Jamais de plus douces paroles n'avaient résonné à mes oreilles, et
+il s'opéra en moi un changement subit. Mes jambes avaient recouvré
+leur force et leur agilité, ma tête ne tournait plus.
+
+Un instant après, j'embrassais ma bonne mère et mes soeurs. Mes
+deux frères aînés étaient absents. Henri était à quelques lieues de
+Nantes, dans une petite ville de Bretagne; et Robert s'était établi
+à Porto-Rico, où il exerçait la médecine.
+
+Je n'ai point voulu fatiguer mon lecteur par la narration de tout ce
+qui me fut particulier pendant un séjour de six mois aux îles Maurice
+et Bourbon, et donner des détails sur des pays trop connus et trop
+souvent décrits par tous nos voyageurs.
+
+Maintenant j'indiquerai très-sommairement les deux autres voyages
+qui suivirent celui-ci, pour arriver brièvement aux Philippines.
+
+Je restai un mois à terre, entouré de l'affection de ma mère et de mes
+soeurs; malgré leurs soins assidus, l'ennui ne tarda pas à s'emparer
+de moi.
+
+Je fis un second voyage à Maurice, et ensuite un troisième aux
+Philippines.
+
+Je passai trois mois dans le port de Cavite, temps tout à fait
+insuffisant pour m'initier aux coutumes et aux usages de ce pays,
+qui me paraissait si différent de tout ce que j'avais vu jusqu'alors,
+mais assez cependant pour apprécier l'admirable et belle végétation
+que j'avais déjà remarquée à Sumatra et à Java, et entendu raconter,
+par les naturels, mille anecdotes sur des races de sauvages qui
+habitent l'intérieur des montagnes.
+
+Tous ces récits et cette belle et riche nature enflammaient mon
+imagination et me faisaient vivement désirer d'avoir mon entière
+liberté, pour parcourir un pays qui avait déjà pour moi tant d'attraits
+et de merveilles.
+
+De retour en France, je ne rêvais plus qu'à faire un second voyage
+à Manille.
+
+L'occasion ne tarda pas à se présenter. Un trois-mâts fut annoncé pour
+les Philippines; j'obtins facilement à m'y embarquer comme médecin.
+
+Je me séparai alors de mon pauvre frère Prudent. Nous nous fîmes nos
+derniers adieux;--nous ne devions plus nous revoir.
+
+Enfin, après avoir passé six fois le cap de Bonne-Espérance,
+j'entrepris ce quatrième voyage, qui devait m'éloigner pour vingt
+ans de ma patrie.
+
+Le 9 octobre 1819, je m'embarquai sur _le Cultivateur_, vieux
+trois-mâts à moitié pourri, commandé par un vieux capitaine qui
+n'avait pas navigué depuis de longues années.
+
+Ainsi, vieux capitaine et vieux navire, telles étaient les conditions
+dans lesquelles j'entrepris ce voyage; je dois ajouter que j'avais
+obtenu une augmentation de solde.
+
+Nous relâchâmes à Bourbon; nous parcourûmes toute la côte de Sumatra,
+une partie de Java, les îles du détroit de la Sonde, celles de Banca;
+et enfin, le 4 juillet 1820, plus de huit mois après notre départ de
+Nantes, nous arrivions dans la magnifique baie de Manille.
+
+_Le Cultivateur_ alla mouiller près de la petite ville de Cavite.
+
+J'obtins la permission de m'installer à terre, et je pris un petit
+logement à Cavite même, distante de Manille de cinq à six lieues.
+
+La liberté que je venais d'obtenir de m'installer à Cavite ne
+m'affranchit pas de mes engagements envers mes armateurs; je conservai
+mon emploi à bord du _Cultivateur_, et continuai à donner mes soins
+à son équipage.
+
+Dans les années 1819 et 1820, notre commerce avait fait de nombreuses
+expéditions aux Philippines; plusieurs navires français étaient dans
+le port de Cavite; parmi leurs officiers je fis quelques connaissances,
+et me liai d'amitié avec MM. de Malvilain, dont je parlerai plus loin,
+Drouand, qui commandait un brick de Marseille, et enfin avec le docteur
+Charles Benoît, médecin de _l'Alexandre_, grand trois-mâts de Bordeaux.
+
+Benoît eut quelques difficultés avec son capitaine; il débarqua à
+Cavite et vint s'installer chez moi.
+
+Nous faisions donc ménage ensemble, vrai ménage de garçon. Notre
+personnel se composait d'un vieil Indien, qui remplissait les fonctions
+de cuisinier, et d'un très-jeune, cumulant les fonctions de valet de
+chambre, de palefrenier, de laquais, etc.
+
+Le temps s'écoulait pour nous rapidement, et dans toute l'insouciance
+du jeune âge qui jouit du présent sans penser à l'avenir, lorsqu'un
+incident imprévu vint nous séparer.
+
+Un dimanche, je passais la soirée chez le gouverneur de Cavite;
+Benoît s'y présenta, les vêtements en désordre et les traits aussi
+altérés que s'il venait d'être frappé d'un grand malheur.
+
+«Nous sommes volés, dit-il, pillés, dévalisés; nous ne possédons
+plus rien; notre valet de chambre a brisé nos malles, s'est emparé
+de notre argent, de nos vêtements, de tout ce que nous possédions,
+puis il a pris la fuite.»
+
+La physionomie de Benoît m'avait fait croire à une bien plus grande
+catastrophe que le malheur qu'il venait de m'annoncer, ce qui me fit
+lui répondre presque en souriant:
+
+«Est-ce pour si peu de chose que vous êtes ainsi bouleversé? Cela
+n'en vaut pas la peine; Santiago ne nous a point enlevé une fortune,
+car vous et moi nous ne possédions pas grand'chose; et si, comme vous
+le dites, nous avons tout perdu, nos navires, où nous sont assurés
+un gîte et la nourriture, sont toujours dans le port. Calmez-vous,
+et allons voir si Santiago a fait quelque oubli, ou s'il est possible
+d'aller à sa poursuite.»
+
+Nous nous rendîmes à notre demeure, où bientôt j'eus la conviction
+que mon ami Benoît avait raison pour ce qui le concernait; Santiago
+s'était littéralement emparé de tout ce qui lui appartenait, mais il
+avait scrupuleusement respecté tout ce qui était à moi.
+
+Cette déférence de Santiago pour moi était une énigme; quelques jours
+après, mon vieux cuisinier me l'expliqua ainsi:
+
+«Votre compatriote, me dit-il, n'est pas un bon chrétien, c'est un
+_judio_ (_juif_). Jamais il ne prie pendant l'_Angélus_; tout au
+contraire, lorsque la cloche annonce aux fidèles de se recueillir,
+il prend son flageolet et se met à jouer, comme s'il voulait tourner
+en dérision la prière.»
+
+C'était la vérité, et sans aucun doute Santiago avait cru faire une
+oeuvre méritoire en dépouillant un mécréant.
+
+Après avoir fait mon inventaire, je fus touché de l'affliction de mon
+ami; je lui proposai de nous mettre à la poursuite de Santiago. Nous
+montâmes à cheval, et prîmes la direction qu'il avait dû suivre.
+
+La nuit était très-obscure; nous avions de la peine à diriger
+nos chevaux; à peu de distance du bourg de _San-Roque_, nous nous
+jetâmes dans des sables mouvants, où nos montures enfonçaient jusqu'à
+mi-jambes; Benoît, qui n'était pas bon cavalier, fit une chute qui
+le démoralisa complétement. Il me pria de retourner sur nos pas. Le
+lendemain il partit pour la capitale, où il espérait que s'était
+réfugié son voleur; ce ne fut que plusieurs mois après que je le
+revis à Manille.
+
+Benoît parti, Cavite et ses alentours me parurent un champ trop limité
+pour satisfaire mon penchant aux grandes excursions; le fusil sur
+l'épaule, je me mis à parcourir le pays dans tous les sens.
+
+Prenant pour guide le premier Indien que je rencontrais, je faisais
+de longues courses dans les campagnes, moins occupé à chasser qu'à
+admirer cette magnifique nature.
+
+Je savais déjà un peu d'espagnol, auquel je pus bientôt ajouter
+quelques mots _tagalocs_.
+
+Était-ce comme une excitation poétique? était-ce un désir vague
+d'affronter des dangers? J'aimais surtout à fréquenter les lieux
+retirés que l'on disait infestés de bandits; plus d'une fois j'en
+rencontrai sur ma route, mais la vue de mon fusil les tenait en
+respect, et je n'en avais pas peur.
+
+Je puis dire qu'à cette époque (et ce n'était sans doute pas bravoure)
+j'avais si peu le sentiment du péril que j'étais toujours prêt à me
+mettre en avant lorsqu'il y avait un danger à courir.
+
+Je voulais tout voir, tout expérimenter par moi-même: non-seulement
+la belle végétation qui se développe si majestueuse sur le sol des
+Philippines fixait mon attention, mais aussi les moeurs, les habitudes
+des naturels, si différentes de tout ce que j'avais vu jusqu'alors,
+excitaient à un haut degré ma curiosité.
+
+J'allais de nuit à des fêtes indiennes dans un grand bourg près de
+_Cavite_, _San-Roque_, dont les habitants, tous marins ou ouvriers,
+sont connus pour les hommes les plus méchants et les plus pervers
+des _Philippines_.
+
+Dans ces fêtes, plusieurs fois j'avais assisté à des rixes sanglantes,
+et vu tirer les poignards pour une futilité; souvent même je m'étais
+interposé avec succès comme médiateur dans ces débats.
+
+Une nuit, j'étais resté plus tard que de coutume à un bal; je me
+rendais seul du bourg à la ville, en traversant la presqu'île qui les
+sépare, lieu désert et renommé pour les nombreux assassinats qui s'y
+commettent; à peu de distance de moi j'entendis des voix confuses,
+entre lesquelles je distinguai quelques paroles en anglais, puis un
+bruit sourd, tel que les sanglots d'une personne qu'on étouffe.
+
+Deux heures du matin, une nuit obscure étaient trop favorables à des
+malfaiteurs pour ne pas me faire présumer que c'était un crime qui
+s'accomplissait; sans trop réfléchir, je m'avançai vers l'endroit
+d'où le bruit continuait à se faire entendre.
+
+Je n'avais fait que quelques pas, lorsque j'aperçus un groupe d'Indiens
+qui me parurent entraîner une personne vers le bord de la mer; je
+compris de suite leur intention, et, quelques minutes plus tard,
+ils allaient sans doute précipiter une victime dans les flots.
+
+Je m'avançai résolûment à son secours, et, élevant la voix le plus
+qu'il m'était possible, dans l'espoir d'être entendu par quelques
+passants attardés, je criai:
+
+«Que faites-vous? Vous êtes au moins six contre un. Lâchez cet homme
+que vous maltraitez, ou nous allons voir!»
+
+Soit surprise de s'entendre apostrophés dans un moment si inattendu,
+soit par crainte, ils s'arrêtèrent, et me répondirent:
+
+«Laissez-nous, nous savons ce que nous faisons; c'est un Anglais qui
+nous doit une piastre, et qui ne veut pas nous payer.
+
+«Un Anglais n'a jamais refusé de payer ses dettes, il y a sans doute
+un malentendu; lâchez-le sans répliquer, et je réponds pour lui.»
+
+L'assurance avec laquelle je leur parlais leur fit croire que je
+n'étais pas seul; ils lâchèrent l'Anglais, qui d'un bond sauta jusqu'à
+moi, et, libre du bâillon qui l'empêchait un instant avant de crier, il
+se mit à jurer comme un désespéré. Les Indiens m'entourèrent, et tous
+à la fois cherchèrent à me donner des explications presque en forme
+de menaces, car ils voyaient bien alors que j'étais seul. Je ne voulus
+pas les écouter, et, m'adressant à l'Anglais dans une langue que sans
+doute il ne comprenait pas, mais familière aux Indiens, je lui dis:
+
+«Vous avez tort, ces braves gens vous ont rendu un service, et vous
+ne voulez pas le reconnaître; ils vous réclament une piastre, je la
+paye pour vous. Que tout soit fini, suivez-moi; et vous, mes amis,
+voilà votre salaire, retirez-vous.»
+
+La piastre acceptée, toute explication devenait inutile. Les Indiens
+nous accompagnèrent jusqu'à l'extrémité de la ville; là ils nous
+quittèrent, en me faisant de fortes protestations de dévouement et
+de reconnaissance, de leur avoir évité, comme ils le disaient, la
+nécessité de se venger d'un mauvais débiteur.
+
+L'Anglais, matelot ou novice d'un navire qui était en rade, après
+m'avoir remercié, retourna à son bord, et je n'en entendis plus parler.
+
+Peu de jours après cette petite anecdote, je fus obligé d'interrompre
+mes promenades et mes excursions favorites. Le _choléra_, ce terrible
+fléau, venait de se déclarer à Manille.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+ Choléra à Manille.--Massacre des Européens.
+
+
+Ce fut au mois de septembre 1820 que le choléra fit irruption pour
+la première fois à Manille [1].
+
+Jusqu'à cette époque, ce terrible fléau n'était point encore sorti
+du continent indien, lorsqu'un navire chargé d'étoffes de coton,
+parti de Madras, poussé par une tempête, arriva à Manille, lieu de
+sa destination.
+
+Il avait éprouvé des avaries. Plusieurs ballots d'étoffe avaient
+été mouillés d'eau de mer. Le consignataire les fit remettre à des
+blanchisseurs qui habitaient un des faubourgs de Manille, _Sanpaloc_.
+
+A peine les eurent-ils ouverts, que la terrible maladie se déclara
+parmi eux; et, quelques jours après, elle sévissait dans toute la
+population du faubourg.
+
+De là elle passa à Manille, et bientôt envahit toute l'île de Luçon.
+
+Dès son début, cette épidémie moissonnait des milliers d'Indiens.
+
+Les rues de Manille étaient sillonnées, la nuit et le jour, de chariots
+remplis de cadavres.
+
+Les habitants, renfermés chez eux, employèrent divers moyens pour se
+préserver de la contagion.
+
+Dans quelques maisons on brûlait des herbes aromatiques, on enfumait
+toutes les chambres;
+
+Dans d'autres, on inondait les appartements de vinaigre.
+
+Mais rien n'arrêtait la mortalité; la consternation était
+générale. Aussi plus d'affaires, plus de promenades, plus de
+distraction.
+
+Chaque famille restait dans sa demeure; les femmes et les enfants,
+prosternés devant l'image du Christ, imploraient à haute voix sa
+miséricorde.
+
+Quelques médecins espagnols s'étaient enfuis de la capitale; et ceux
+qui restèrent, avec deux Français, MM. Godefroy et Charles Benoît, ne
+suffisaient point aux nombreux malades qui réclamaient leur assistance.
+
+Les Indiens, qui n'avaient jamais vu pareille mortalité, s'imaginèrent
+que les étrangers empoisonnaient les fontaines et les rivières,
+pour détruire la population et s'emparer du territoire.
+
+Cette fatale opinion, qui eut des suites si affreuses, courut bientôt
+de bouche en bouche.
+
+Le général qui gouvernait l'île en fut prévenu. C'était alors
+M. Folgueras, excellent homme, mais faible et pusillanime.
+
+Soit qu'il ne vît aucun danger pour les étrangers, soit qu'il fût
+trop préoccupé lui-même des effets désastreux de l'épidémie, il ne
+prit aucune précaution pour la sécurité de ses hôtes.
+
+Le 9 octobre 1820, anniversaire de mon départ de France, commença un
+épouvantable massacre à Manille et à Cavite.
+
+M. Victor Godefroy le médecin, et son frère le naturaliste, arrivés
+depuis peu à Manille, logeaient avec quatre Français, tous officiers
+de la marine du commerce, dans le faubourg de _Santa-Cruz_.
+
+Ce jour-là, le médecin sortit de très-bonne heure pour voir un malade.
+
+Dans la rue, quelques Indiens commencèrent à lui crier qu'il était
+un empoisonneur.
+
+Peu à peu le nombre augmenta, et bientôt il se vit entouré d'un
+groupe menaçant.
+
+Des alguazils arrivèrent, s'emparèrent de lui, et, comme un coupable,
+le conduisirent à la maison communale.
+
+Au moment où ils allaient lui passer la tête dans un _bloc_ [2] pour
+le tenir prisonnier, Godefroy, qui n'avait jamais vu une pareille
+machine, se figura qu'elle était un instrument de supplice, et qu'on
+voulait s'en servir pour l'étrangler.
+
+Dans l'espoir de conserver sa vie, il sauta par une croisée,
+et s'enfuit.
+
+Les Indiens coururent après lui, l'atteignirent, et, après lui avoir
+asséné deux coups de sabre sur la tête en guise de correction, ils lui
+lièrent les mains et le conduisirent chez le corrégidor de _Tondoc_,
+M. Varela, créole de Manille, homme superstitieux et sans instruction,
+qui tremblait pour lui-même et croyait autant aux empoisonneurs que
+les Indiens.
+
+Il fit venir Godefroy en sa présence, lui adressa quelques paroles
+et le fit fouiller par un de ses alguazils, qui trouva sur lui une
+fiole contenant quelques onces de laudanum.
+
+Le corrégidor crut alors plus que jamais au poison, traita le pauvre
+Godefroy en conséquence, et l'envoya en prison.
+
+Pendant l'interrogatoire qu'avait subi le prétendu empoisonneur,
+quelques milliers d'Indiens s'étaient réunis sous les fenêtres du
+corrégidor, demandant qu'on leur livrât le prisonnier. Le corrégidor,
+pour les calmer, se présenta à son balcon, et à haute voix leur dit:
+
+«_Hijos_ (_enfants_), l'empoisonneur est en sûreté dans la prison,
+et il sera puni selon la gravité de son crime. Nous allons bien
+voir s'il est coupable: voici un flacon trouvé sur lui, contenant
+un liquide qui me paraît bien suspect; mais il faut nous assurer si
+c'est bien du poison. Ainsi, que deux d'entre vous m'amènent un chien,
+et nous verrons quel effet produira sur lui cette liqueur.»
+
+Les Indiens ne se firent pas prier, ils lui présentèrent un petit
+chien; l'un lui ouvrit la gueule, tandis que l'autre lui versa dans
+le gosier le contenu du flacon. Quelques minutes suffirent pour que
+cette grande quantité de narcotique produisit son effet; le chien
+fit quelques pas en chancelant, et tomba dans un affaissement qui
+annonçait sa mort.
+
+Le corrégidor et les Indiens n'eurent alors plus de doute;
+l'expérience qu'ils venaient de faire était une preuve évidente du
+crime d'empoisonnement.
+
+Le premier fit instruire le procès de son prisonnier, tandis que la
+foule des Indiens se dirigea vers la maison où se trouvait Godefroy
+le naturaliste, avec ses amis.
+
+Réunis sous les croisées, ils n'osèrent d'abord pas les attaquer; ils
+se contentèrent de jeter des pierres dans les fenêtres, et de crier:
+_Mort aux empoisonneurs_!
+
+Le gouverneur, instruit de ce qui se passait, envoya un sergent et dix
+soldats pour protéger la demeure des étrangers. Ceux-ci, effrayés par
+les menaces et les clameurs des Indiens, s'étaient réunis dans leur
+salon, avaient chargé quelques paires de pistolets, et s'apprêtaient
+à faire feu sur celui qui aurait osé franchir le seuil de la porte.
+
+Le sergent et sa petite troupe montèrent l'escalier et se présentèrent
+à la porte. Godefroy et ses amis, croyant qu'ils venaient les attaquer,
+firent feu sur eux: aussitôt les soldats, sans attendre aucun ordre
+de leur chef, déchargèrent leurs armes sur les malheureux Français,
+qui tous tombèrent percés de balles.
+
+Le sergent, effrayé de la méprise que sa troupe venait de commettre,
+se retira.
+
+Les Indiens alors les remplacèrent, poignardèrent les blessés,
+pillèrent, brisèrent les meubles, et ne se retirèrent qu'après avoir
+accompli leur oeuvre de meurtre et de dévastation.
+
+L'un d'eux, le poignard tout sanglant dans la main, et au milieu de
+la foule qui encombrait la rue, élève la voix et dit:
+
+«Mes frères, vous le voyez tous, le gouverneur envoie fusiller les
+empoisonneurs qui veulent nous faire tous périr; n'attendons pas que
+les Castillans nous vengent, vengeons-nous nous-mêmes!»
+
+Des cris de joie accueillirent les paroles du fanatique et
+superstitieux Indien. La foule se divisa par groupes, qui prirent
+diverses directions pour se rendre dans les quartiers où demeuraient
+les étrangers.
+
+Le capitaine Dibard, celui qui commandait mon navire, son subrécargue
+Pasquier; Grosbon, fils du général du même nom, et un matelot,
+demeuraient dans le faubourg _San-Gabriel_.
+
+Ils furent prévenus que les Indiens venaient pour les attaquer; ils
+fermèrent leurs portes. Mais quelle résistance pouvaient opposer de
+faibles portes à une troupe d'assassins déjà ivres de sang et du désir
+du pillage? Aussi leur maison fut-elle bientôt envahie. La mort leur
+paraissant inévitable, ils se décidèrent à fuir, chacun du côté où
+il espérait trouver une issue.
+
+Le capitaine se dirigea vers la cuisine; mais à peine s'y était-il
+réfugié, que les agresseurs, le sabre et le poignard à la main, se
+précipitèrent sur lui et le percèrent de mille coups, lui arrachèrent
+les membres, et les jetèrent tout palpitants par les croisées.
+
+Pendant que le meurtre du malheureux Dibard s'accomplissait, Pasquier,
+Grosbon et le matelot, plus heureux que leur capitaine, avaient
+traversé une petite cour, escaladé un mur, et avaient été reçus dans
+un jardin par madame _Escarella_, femme d'un courage héroïque.
+
+Pour les sauver, elle les fit monter dans un donjon; mais à peine
+venait-elle d'en fermer la porte, que les assassins, couverts du sang
+de l'infortuné Dibard, se présentèrent devant elle et lui demandèrent
+la proie qui venait de leur échapper.
+
+«Les Français, répondit madame Escarella, sont sous ma sauvegarde,
+et je ne vous les livrerai pas. Si vous voulez briser cette porte,
+vous commencerez par m'assassiner moi-même. Vous êtes des lâches;
+retirez-vous, ou le gouverneur que j'ai envoyé prévenir ne tardera
+pas à vous faire châtier comme vous le méritez.»
+
+L'énergie et la résolution de cette courageuse femme imposèrent assez
+aux assassins pour les obliger à se retirer, et ils allèrent chercher
+dans un autre quartier des victimes moins bien défendues.
+
+A peu de distance du lieu où venait de se commettre le meurtre du
+capitaine Dibard, habitait M. Lestoup, capitaine du navire de Bordeaux
+_l'Alexandre_. Il avait avec lui six personnes de son bord.
+
+Tous étaient à table lorsque les Indiens envahirent leur maison à
+l'improviste, se précipitèrent sur eux et les égorgèrent, sans qu'un
+seul échappât.
+
+Au même instant, trois Anglais, dans une maison contiguë, subissaient
+le même sort que les malheureux Français.
+
+M. Darbel, gérant d'une habitation sur les bords du _Pasig_, pour
+se soustraire à la fureur de ses ouvriers, s'était jeté dans une
+pirogue qu'il dirigeait vers Manille, où il espérait se mettre sous
+la protection des Espagnols.
+
+Poursuivi, près d'être atteint dans sa frêle embarcation, il sauta à
+terre; mais bientôt il se voit entouré par les Indiens, et, considérant
+sa perte comme inévitable, il se résignait à mourir. Adossé à un mur,
+il avait déjà reçu trois coups de sabre, lorsqu'un métis, témoin de
+la cruauté de ses compatriotes, s'élança hors de sa maison, écarta
+la foule, s'empara de Darbel déjà presque évanoui, l'entraîna, et
+l'emporta, pour ainsi dire, jusqu'à sa demeure.
+
+Cet acte de courage et de dévouement sauva la vie à Darbel et fut
+cause de la mort du généreux métis. L'émotion qu'il avait ressentie et
+l'effort qu'il avait fait lui produisirent de violentes palpitations
+de coeur, qui se terminèrent par la rupture d'un anévrisme.
+
+Il serait trop long de compter ici tous les massacres, tous les
+crimes commis dans les faubourgs de Manille et ses environs, sur
+des personnes isolées et surprises sans défense. Je terminerai ce
+déplorable tableau par le récit d'un dernier drame auquel un de nos
+compatriotes, qui habite Paris, échappa comme par miracle.
+
+M. Gautherin, commandant un navire de Bordeaux, et un ancien capitaine
+de hussards, son passager, qui voyageait pour son plaisir, étaient
+dans un hôtel tenu par un Allemand nommé Antelmann.
+
+La foule des Indiens armés et leurs clameurs les avertirent du
+danger qu'ils couraient; ils voulurent fuir, mais toute retraite
+étant impossible, ils se réfugièrent dans une chambre à coucher,
+et fermèrent la porte.
+
+L'officier se mit à la croisée, s'en retira aussitôt, et dit à
+Gautherin:
+
+«Nous sommes perdus, rien au monde ne peut nous sauver. Mon Dieu,
+que faire?»
+
+«Cachez-vous sous le lit, dit Gautherin.»
+
+«Me cacher sous le lit, à quoi cela m'avancerait-il?»
+
+«A prolonger de quelques minutes votre existence, et peut-être à
+gagner du temps jusqu'à ce qu'on vienne à notre secours. Je voudrais
+bien avoir la même facilité que vous pour me cacher; mais vous voyez
+mon embonpoint.»
+
+Pendant ce court dialogue, les Indiens étaient arrivés à la porte et
+y frappaient à grands coups. Il n'y avait plus un moment à perdre; les
+deux amis s'embrassèrent, se firent leurs derniers adieux. L'officier
+se cacha sous le lit. Gautherin, resté seul, se blottit derrière un
+coffre, et se recouvrit la partie supérieure du corps avec une natte.
+
+A peine était-il dans sa cachette que la porte fut enfoncée, et une
+foule d'Indiens se précipita dans la chambre.
+
+Dès leur entrée, ils aperçurent le malheureux officier de hussards:
+ils le tirèrent par les pieds, divisèrent son corps par morceaux,
+déchirèrent ses membres et les jetèrent par les croisées à leurs
+amis, qui n'avaient pu, comme eux, souiller leurs mains du sang de
+notre compatriote.
+
+Gautherin, de sa cachette, avait assisté malgré lui à cette horrible
+scène, et le sang de son ami avait inondé la natte qui le recouvrait.
+
+Quelle émotion et quelle angoisse ne devait-il pas éprouver? et quel
+courage ne lui fallut-il pas pour conserver son immobilité? Le moindre
+mouvement, un souffle, pouvait le faire découvrir! Heureusement la
+Providence veillait sur lui, et son sang-froid devait lui sauver
+la vie.
+
+Les Indiens, qui ne voyaient plus de victimes à sacrifier, tournèrent
+leur rage contre les meubles, et se mirent à les briser. Pendant cette
+oeuvre de destruction, l'un d'eux tira la natte qui dérobait Gautherin
+à leur vue. Celui-ci, dès qu'il se vit découvert, se leva subitement.
+
+Cette apparition inattendue d'un homme de la force et de la stature
+de Gautherin produisit sur les assassins un instant de surprise et
+d'hésitation. Gautherin en profita pour leur dire:
+
+«Je suis chrétien comme vous, ne me tuez pas!»
+
+Mais à peine avait-il prononcé ces mots, que deux coups de sabre
+lui faisaient deux profondes blessures à la tête; ces deux coups de
+sabre produisirent sur lui une réaction, un mouvement de rage contre
+les assaillants.
+
+Soutenu par le désir de conserver son existence ou de périr en se
+défendant, il passa sa main sur ses yeux inondés du sang qui coulait
+de ses blessures, et se précipita au milieu de ses ennemis, les
+culbutant, les renversant à coups de poing et à coups de coude. Il
+parvint à retrouver l'escalier, renversa tout ce qui s'opposait à
+son passage. Ce ne fut pas néanmoins sans un rude coup de lance dans
+le côté; mais cette nouvelle blessure, plus dangereuse que les deux
+autres, ne l'arrêta pas.
+
+Arrivé au rez-de-chaussée, toujours poursuivi par ses ennemis, il
+entra dans une salle de billard: après en avoir fait le tour, il
+se disposait à se précipiter par la porte qui donnait sur une rue,
+lorsqu'il vit un Indien armé d'un énorme sabre et qui l'attendait
+au passage, brandissant son arme, tout préparé à lui enlever la tête
+d'un seul coup.
+
+Gautherin crut alors sa mort inévitable; cependant son courage ne
+l'abandonna point encore, et, au moment où il allait recevoir le
+dernier coup, il leva la main pour le parer. Ce mouvement en effet fit
+dévier la lame du sabre, qui vint lui frapper à plat sur la figure,
+mais avec tant de force, qu'étourdi par ce coup, il tomba évanoui
+dans la rue.
+
+Ses assassins le crurent mort, et quelques soldats d'un poste voisin,
+attirés par la curiosité, le transportèrent à leur corps de garde. Ils
+le jetèrent sur un lit de camp.
+
+L'intrépide Gautherin était revenu à lui, ses blessures le faisaient
+horriblement souffrir, celle du côté surtout; il était dévoré d'une
+soif ardente, il demanda un peu d'eau pour l'étancher.
+
+Mais les soldats indiens, voyant en lui un homme prêt à mourir,
+ne faisaient pas attention à sa demande.
+
+Cependant un curé indien, que le hasard avait amené au corps de garde,
+s'approcha et lui dit:
+
+«Êtes-vous chrétien?»
+
+«Oui, je suis chrétien comme vous, lui répondit Gautherin.»
+
+«Eh bien, puisque vous êtes chrétien, je vais vous confesser, et vous
+administrer les sacrements.»
+
+«Hélas! me confesser, cela m'est impossible; je me meurs, et vous
+voyez qu'à peine je puis dire une parole.»
+
+«En ce cas, dit le bon curé, l'absolution sera suffisante pour mourir
+dans la grâce de Dieu.»
+
+Et le saint homme se mit en devoir de la lui donner.
+
+Après cette funèbre cérémonie, accomplie sans cierges, sans appareil,
+et en présence seulement de quelques soldats, le bon curé pria le
+sous-officier indien qui commandait le poste de faire donner un peu
+d'eau au mourant et de faire bander ses plaies.
+
+Ce premier pansement, l'eau que Gautherin venait de boire avec tant
+d'avidité, lui produisirent un peu de soulagement; et les paroles de
+consolation que lui avait adressées le ministre de Dieu lui rendirent
+l'espérance et ranimèrent son courage.
+
+Tous les événements que je viens de raconter s'étaient accomplis
+dans l'espace de huit heures. L'obscurité avait ramené le calme,
+les assassins s'étaient retirés dans leurs demeures.
+
+La ville de guerre, qui pendant ces huit heures de massacre avait
+fermé ses portes et était restée étrangère à tous les crimes commis
+dans les faubourgs, les rouvrit dès que la nuit fut venue, pour donner
+passage à quelques personnes charitables qui voulaient secourir les
+malheureux étrangers échappés aux assassins.
+
+Le colonel Manuel Oléa, accompagné de quelques soldats, parcourut
+tous les faubourgs, recueillit les blessés et ceux qui, par miracle,
+s'étaient soustraits au poignard des Indiens.
+
+Il tira aussi Victor Godefroy de sa prison, et les conduisit tous
+à la citadelle, où non-seulement ils furent en sûreté, mais où ils
+trouvèrent aussi le commandant don Alexandro _Pareño_ et toute sa
+famille, qui entourèrent nos malheureux compatriotes des soins et
+attentions que méritait leur position.
+
+Le lendemain, les fanatiques indiens reprirent leur poignard et
+parcoururent de nouveau les faubourgs, espérant y trouver encore
+quelques victimes.
+
+Le général Folgueras, si faible et si pusillanime, craignait une
+révolte générale, et n'osa pas encore prendre les mesures de rigueur,
+seules capables d'arrêter les crimes de ces forcenés.
+
+L'archevêque, revêtu de ses habits sacerdotaux, le saint sacrement à
+la main, accompagné de tout son clergé, parcourut la grande rue d'_el
+Rosario à Binondoc_, priant et exhortant les Indiens à rentrer dans
+l'ordre, et à se repentir des crimes qu'ils avaient commis la veille
+sur d'innocentes victimes.
+
+Mais, loin de tenir compte des exhortations du saint prélat, ne
+trouvant plus d'étrangers européens à égorger, ils tournèrent leur
+rage contre de pacifiques Chinois, et commirent sur eux de nouveaux
+massacres.
+
+Alors les principales autorités de Manille se réunirent chez le
+gouverneur, et lui firent comprendre la nécessité d'arrêter par la
+force le désordre et les crimes qui se commettaient.
+
+Folgueras ne put plus reculer, et se mit en devoir de prendre des
+mesures qui lui étaient presque imposées par les hommes les plus
+honorables de Manille.
+
+Des troupes furent envoyées dans les faubourgs, des canons furent
+braqués à toutes les embouchures de rues, et ordre fut donné de tirer
+sur tous les groupes formés de plus de trois personnes.
+
+Les Indiens, effrayés de ces mesures sévères, rentrèrent chez eux;
+le bon ordre fut rétabli, et la justice espagnole punit du dernier
+supplice tous les coupables qu'elle put découvrir [3].
+
+Je fus aussi traqué dans Cavite, mais je parvins à m'échapper; je me
+jetai dans une pirogue, et je fus assez heureux pour me réfugier à
+bord du _Cultivateur_.
+
+Il n'y avait pas dix minutes que j'étais sur le trois-mâts, lorsqu'on
+vint me chercher pour donner des soins au second d'un navire américain,
+qui venait d'être poignardé à son bord par des gardes de la douane.
+
+Je terminais le pansement, quand des officiers de différents navires
+français me prévinrent que le capitaine Drouant, commandant un navire
+de Marseille, était resté à terre, et qu'il était peut-être encore
+temps de le sauver.
+
+Il n'y avait pas un moment à perdre; la nuit approchait; il fallait
+profiter de la dernière demi-heure de jour; je partis dans un canot,
+et en arrivant à terre je donnai l'ordre à mes matelots de se tenir
+assez loin du rivage pour éviter une surprise de la part des Indiens,
+mais assez près cependant pour aborder promptement si le capitaine
+ou moi leur faisions un signal.
+
+Je me mis aussitôt à la recherche de Drouant.
+
+Arrivé à une petite place appelée _Puerta Baga_, j'aperçus un groupe
+de trois ou quatre cents Indiens; un pressentiment me disait que
+c'était de ce côté que je devais diriger mes recherches.
+
+Je m'approchai de la foule, je reconnus en effet l'infortuné Drouant,
+pâle comme un mort. Un Indien furieux allait lui plonger son kris dans
+la poitrine; je me jette entre le poignard de l'Indien et le capitaine,
+et je les repousse assez violemment l'un et l'autre pour les séparer.
+
+«Sauvez-vous! criai-je en français au capitaine: un canot vous attend.»
+
+La stupéfaction des Indiens avait été telle, qu'il put s'échapper
+sans qu'on songeât à le poursuivre.
+
+Il fallait maintenant me tirer du mauvais pas où je m'étais
+engagé. Quatre cents Indiens m'entouraient: il fallait payer d'audace.
+
+Je dis en tagaloc à celui qui avait voulu frapper le capitaine,
+qu'il était un lâche. L'Indien bondit jusqu'à moi; il lève son arme:
+je lui applique sur la tête un coup d'une petite canne que je tenais
+à la main; il demeure un instant étonné, et se retourne vers ses
+compagnons pour les exciter.
+
+De tous côtés les poignards sont tirés; la foule forme autour de moi
+un cercle qui va toujours en se rétrécissant.
+
+Étrange fascination du blanc sur l'homme de couleur! De ces quatre
+cents Indiens pas un n'ose m'attaquer le premier; ils veulent me
+frapper tous ensemble.
+
+Tout à coup, un soldat indien armé d'un fusil fend la foule; il donne
+un coup de crosse à mon adversaire, lui arrache son poignard, et,
+prenant son fusil par la baïonnette, il le fait tourner au-dessus
+de sa tête, et exécute un moulinet qui agrandit le cercle d'abord,
+et disperse ensuite une partie de mes ennemis.
+
+«Fuyez, Monsieur! me dit mon libérateur; maintenant que je suis là,
+personne ne touchera un de vos cheveux.» En effet, la foule se sépare
+et me laisse le passage libre; j'étais sauvé sans savoir par qui et
+pourquoi!... lorsque le soldat me cria de loin:
+
+«Vous avez soigné ma femme qui était malade, et vous ne m'avez pas
+demandé d'argent; j'acquitte ma dette.»
+
+Le capitaine Drouant devait être parti dans le canot; il ne m'était
+plus possible de me rendre à bord du _Cultivateur_.
+
+Je me dirigeai vers ma demeure, longeant les murailles et profitant
+de l'obscurité, lorsqu'au détour d'une rue je tombai au milieu d'une
+bande d'ouvriers de l'arsenal, tous armés de haches, et se disposant
+à aller attaquer les navires français qui étaient en rade.
+
+Là encore je dus mon salut à une connaissance à qui j'avais rendu
+quelques services dans la pratique de mon art; un métis m'avait
+poussé dans l'encoignure d'une maison, et m'avait dit, me couvrant
+de son corps:
+
+«Ne bougez pas, docteur Pablo [4]!»
+
+Quand la foule fut écoulée, mon protecteur m'engagea à me cacher,
+et surtout à ne point me rendre à bord; puis il reprit sa course pour
+rejoindre ses camarades.
+
+Mais tout n'était pas fini; à peine étais-je chez moi, que j'entendis
+frapper à ma porte.
+
+«--Docteur Pablo,» dit une voix qui ne m'était pas inconnue.
+
+J'ouvris, et j'aperçus, pâle comme un mort, un Chinois qui tenait,
+au rez-de-chaussée, un magasin de thés.
+
+«--Qu'y a-t-il, Yang-Pô?»
+
+«--Sauvez-vous, docteur!»
+
+«--Et pourquoi me sauver?»
+
+«--Parce que les Indiens vous attaqueront cette nuit; ils l'ont
+résolu.»
+
+«--Tu crains pour ta boutique, Yang-Pô?»
+
+«--Oh! non; ne plaisantez point. Si vous restez, c'est fait de
+vous; vous venez de frapper un Indien, et ses amis ne parlent que
+de vengeance.»
+
+Les appréhensions de Yang-Pô, je le vis bien, n'étaient que trop
+fondées; mais que faire?... Fermer ma porte et attendre était encore
+le plus sûr.
+
+«--Merci, dis-je au Chinois, merci de vos bons avis; mais je reste.»
+
+«--Rester ici, seigneur docteur! y pensez-vous?»
+
+«--Maintenant, Yang-Pô, un service: allez dire à ces Indiens que j'ai
+là, à leur intention, deux pistolets et un fusil double dont je sais
+faire usage.»
+
+Le Chinois sortit en poussant un profond soupir de négociant tourmenté
+par l'idée que l'attaque contre le docteur pourrait bien se terminer
+par le pillage de sa marchandise. Je barricadai ma porte à l'aide de
+quelques gros meubles, je chargeai mes armes et j'éteignis ma lumière.
+
+Il était huit heures du soir. Le moindre bruit me faisait croire
+que le moment était venu où la Providence seule pourrait me sauver:
+ma fatigue était si grande que, malgré l'émotion bien naturelle en
+pareille circonstance, j'avais souvent besoin de lutter contre l'envie
+de céder au sommeil.
+
+Vers onze heures, quelqu'un heurta à ma porte. Je m'emparai de mes
+pistolets et prêtai l'oreille: à un second coup, je m'approchai sur
+la pointe du pied.
+
+«--Qui est là, demandai-je.»
+
+Une voix me répondit:
+
+«Nous venons vous sauver. Ne perdez pas un instant: passez par-dessus
+le petit toit; nous vous attendons de l'autre côté, dans la rue du
+_Campanario_.»
+
+Puis deux ou trois personnes descendirent précipitamment; j'avais
+reconnu la voix d'un métis dont les bonnes intentions à mon égard
+n'étaient point douteuses.
+
+Il était temps; car, au moment où je passais par une fenêtre qui
+éclairait l'escalier et conduisait sur le toit, les Indiens se
+faisaient déjà entendre de l'autre côté de la rue; quelques minutes
+plus tard ils étaient chez moi, brisant et pillant le peu que je
+possédais.
+
+J'eus bien vite franchi le toit, et je me trouvai dans la rue
+du _Campanario_, où m'attendaient mes nouveaux sauveurs; ils me
+conduisirent chez eux.
+
+Là, un profond sommeil me fit bientôt oublier les dangers que j'avais
+courus.
+
+Le lendemain, mes amis avaient préparé une petite pirogue pour me
+conduire à bord du _Cultivateur_, où, suivant toute apparence, je
+devais être plus en sûreté qu'à terre.
+
+J'étais sur le point de m'embarquer, lorsqu'un de mes hôtes me remit
+une lettre qu'il venait de recevoir, et qui m'était adressée. Elle
+était signée de tous les capitaines de navires en rade. Ils
+m'apprenaient que, se voyant à chaque instant exposés à une attaque
+de la part des Indiens, ils s'étaient tous décidés à appareiller et
+à prendre le large; mais que deux d'entre eux, Drouant et Perroux,
+avaient été contraints de laisser à terre une partie de leurs vivres,
+toute leur voilure et leur eau.
+
+On me suppliait de venir à leur aide; un canot devait se tenir au
+large et se mettre à mes ordres.
+
+Je communiquai cette lettre à mes amis, et leur déclarai que je ne
+retournerais pas à bord sans avoir essayé de satisfaire au désir de
+mes compatriotes: il s'agissait de sauver la vie à deux équipages,
+et il n'y avait pas d'hésitation possible.
+
+Ils firent tous leurs efforts pour ébranler ma résolution.
+
+«Si vous vous montrez dans un seul quartier de la ville, me dirent-ils,
+vous êtes perdu. Quand bien même les Indiens ne vous tueraient pas, ils
+ne manqueront pas de piller tous les objets qui leur seront confiés.»
+
+Je restai inébranlable, et leur fis observer que c'était une affaire
+d'honneur et d'humanité.
+
+«Allez donc seul, s'écria le métis qui avait le plus contribué «à
+mon évasion; mais aucun de nous ne vous suivra: «nous ne voulons pas
+qu'il soit dit que nous avons aidé à la «perte de notre hôte.»
+
+Je remerciai mes amis, et après leur avoir serré la main je cheminai
+dans les rues de Cavite, mes deux pistolets à la ceinture, songeant
+au moyen de mener à bonne fin ma périlleuse mission.
+
+Cependant je connaissais déjà assez le caractère des Indiens pour
+être convaincu que l'excès de mon audace les calmerait, au lieu de
+les irriter.
+
+Je me rendis sur la plage voisine du port de débarquement où la veille
+j'avais échappé à un si grand péril. Elle était couverte d'Indiens
+en observation devant les navires en rade.
+
+Quand je fus à quelques pas, tous les regards se portèrent vers moi;
+mais, ainsi que je l'avais prévu, la physionomie de ces hommes,
+que la nuit avait d'ailleurs calmés, annonçait plus d'étonnement que
+de colère.
+
+«Voulez-vous gagner de l'argent? leur criai-je. Ceux qui viendront
+travailler avec moi auront chacun une piastre à la fin de la journée.»
+
+Un moment de silence suivit mes paroles; puis l'un d'eux me dit:
+
+«Vous n'avez donc pas peur de nous?»
+
+«Regarde si j'ai peur, lui répondis-je en lui montrant mes «pistolets:
+avec cela je joue une seule vie contre deux; tout «l'avantage est de
+mon côté.»
+
+Ces mots produisirent un effet magique; mon interlocuteur me dit:
+
+«Replacez vos pistolets à votre ceinture, vous êtes fort par le coeur;
+vous méritez d'être en sûreté au milieu de nous. Parlez, que faut-il
+faire? nous vous suivrons.»
+
+Je vis le moment où ces hommes, qui voulaient me tuer la veille,
+allaient me porter en triomphe.
+
+Je leur expliquai alors que j'avais l'intention d'opérer le
+déménagement de différents objets appartenant à mes compatriotes,
+et que ceux qui voudraient me donner un coup de main recevraient
+le salaire promis; puis, je chargeai celui qui m'avait interpellé
+de prendre avec lui deux cents hommes, à peu près le double de ce
+qui était nécessaire: pendant qu'il choisissait son monde, je fis
+signe au canot d'approcher de terre et remis un mot écrit au crayon,
+afin que toutes les chaloupes des navires français vinssent assez
+près pour recevoir, au moment opportun, tout ce que j'aurais fait
+transporter sur le rivage.
+
+Un instant après je marchais à la tête de ma colonne, composée de
+deux cents Indiens; avec leur aide, les voiles, les salaisons, les
+biscuits et les vins furent bientôt à bord des chaloupes.
+
+Ce qui m'embarrassait le plus, c'était le transport d'une énorme
+somme de piastres appartenant au capitaine Drouant.
+
+Si les Indiens avaient soupçonné de telles richesses, l'appât des
+piastres les eût fait manquer à leur parole. Je pris donc le parti
+de remplir mes poches d'argent, et de faire une vingtaine de voyages
+de la maison à la chaloupe.
+
+Là, caché par les matelots, je déposai l'argent pièce par pièce,
+pour ne faire aucun bruit.
+
+En transportant les voiles du capitaine Perroux, une circonstance
+fâcheuse faillit m'être fatale: quelques jours avant l'époque du
+massacre, un matelot français qui travaillait à la voilure était mort
+du choléra. Ses camarades, effrayés, avaient enveloppé son cadavre
+dans une voile, et s'étaient sauvés à bord du navire.
+
+Mes Indiens découvrirent ce cadavre, qui déjà entrait en
+putréfaction. Ils furent d'abord saisis d'effroi, puis de l'effroi
+passèrent à la fureur; je craignis un instant qu'ils ne se ruassent
+sur moi.--«Vos amis, s'écriaient-ils, ont abandonné ce cadavre
+avec intention, pour qu'il empoisonne l'air et redouble la fureur
+de l'épidémie.»
+
+«Quoi! vous avez peur d'un pauvre diable mort du choléra? leur dis-je
+en affectant la plus grande tranquillité. Qu'à cela ne tienne, je
+vais vous en débarrasser.»
+
+Et, malgré l'horreur que j'éprouvais, j'enveloppai le corps dans une
+petite voile et le portai au bord de la mer. Là, je fis creuser une
+fosse et l'y déposai; après quoi je plaçai sur ce tertre improvisé deux
+morceaux de bois en croix, qui indiquèrent pendant quelques jours la
+dernière demeure du malheureux, qui n'eut sans doute d'autre prière
+que la mienne.
+
+Toute la journée se passa en émotions diverses; vers le soir,
+cependant, j'avais fini ma tâche et les navires étaient pourvus.
+
+Je m'empressai de payer les Indiens, et je leur fis, en outre, la
+largesse d'un baril d'eau-de-vie. Je ne craignais plus leur ivresse,
+j'étais le seul Français à terre; la nuit venue, je m'embarquai dans
+une lourde chaloupe qui traînait, à la remorque, une douzaine de
+tonneaux d'eau douce.
+
+Depuis vingt-quatre heures je n'avais pris aucune nourriture, j'étais
+brisé de fatigue; je me jetai pour reposer sur un des bancs de la
+chaloupe.
+
+Mais bientôt un froid mortel glaça mes membres, et je tombai en
+défaillance. Cet état dura plus d'une heure.
+
+Enfin la chaloupe aborda le _Cultivateur_, on me hissa à bord, et,
+à force de frictions d'eau-de-vie et de cordiaux, je revins à moi.
+
+Quelque nourriture et du repos suffirent pour réparer mes forces,
+et le lendemain j'étais tranquille au milieu de mes compatriotes.
+
+Je dressai le bilan de ma situation personnelle; les
+événements accomplis depuis deux jours l'avaient singulièrement
+simplifiée. J'avais tout perdu.
+
+Une petite pacotille, économie de plusieurs voyages, confiée au
+capitaine pour être vendue à Manille, avait été entièrement pillée,
+ainsi que tout ce que je possédais à Cavite; il ne me restait que ce
+que j'avais sur le corps; quelques mauvaises nippes qui ne pouvaient
+me servir qu'à bord, et trente-deux piastres. Je n'étais guère plus
+riche que Bias.
+
+J'eus le malheur de me rappeler qu'un capitaine anglais que j'avais
+soigné en rade me devait quelque chose, comme cent piastres. Dans la
+circonstance, c'était une fortune.
+
+Le capitaine en question, par crainte des Indiens, était allé
+mouiller à _Maribélès_, à l'entrée de la baie, à dix lieues à peu
+près de Cavite.
+
+Pour être payé, il fallait me rendre à son bord.
+
+J'obtins du capitaine Perroux un canot, quatre matelots, et je
+partis. J'arrivai à la brune.
+
+Le scrupuleux capitaine, qui se voyait presque en pleine mer et hors
+de toute poursuite, répondit qu'il ne savait pas ce que je voulais
+lui dire. J'insistai pour être payé, il se mit à rire, je le traitai
+de fripon. Il me menaça de me faire jeter à la mer. Bref, après une
+inutile discussion, et au moment où le capitaine avait fait venir
+sur le pont cinq ou six vigoureux matelots pour mettre sa menace à
+exécution, je me retirai vers mon canot.
+
+La nuit était noire, un vent violent et contraire venait de s'élever;
+il me fut impossible de regagner le navire.
+
+Je passai toute la nuit ballotté par les vagues, sans trop savoir
+où j'allais.
+
+Le lendemain matin, je m'aperçus que j'avais fait du chemin bien
+inutilement. Cavite était loin derrière moi. Le vent s'étant un peu
+calmé, nous reprîmes les rames, et à deux heures après midi nous
+étions enfin de retour.
+
+Cependant le calme était rétabli à Cavite et à Manille.
+
+L'autorité espagnole avait pris des mesures pour que les scènes
+déplorables dont nous avions été les témoins ne se renouvelassent plus;
+le curé du faubourg de Cavite avait même pris la peine de lancer une
+excommunication en pleine chaire contre ceux qui auraient attenté à
+ma vie. J'attribuai le motif de cette sollicitude exceptionnelle à
+la profession que j'exerçais; j'étais en effet le seul Esculape de
+l'endroit, et, depuis mon départ, les malades se voyaient obligés
+d'avoir recours à la science très-conjecturale des sorciers indiens.
+
+Un matin, j'étais à peu près décidé à retourner à terre, lorsque _le
+Cultivateur_ fut abordé par une jolie pirogue montée par un Indien
+que j'avais vu quelquefois dans mes excursions. Il venait me proposer
+de m'emmener à son habitation située à dix lieues de Cavite, auprès
+des montagnes de _Marigondon_.
+
+La perspective de quelques bonnes parties de chasse m'eut bientôt
+décidé.
+
+J'emportai avec moi mes trente-deux piastres, un fusil, enfin toute
+ma fortune, et je me livrai à cet ami improvisé que je connaissais
+à peine.
+
+Sa petite maison, ombragée par de belles pamplemousses et des
+ylangs-ylangs, grands arbres dont la fleur répand au loin un parfum,
+était abritée dans un lieu ravissant. Deux jeunes filles, aimables
+enfants, contribuaient encore à embellir ce paradis terrestre.
+
+Le bon Indien tint la parole donnée; je fus entouré par lui et sa
+famille de petits soins et d'attentions inconnus à l'hospitalité
+européenne.
+
+La chasse était mon plus grand amusement, surtout celle du cerf,
+qui exige un violent exercice.
+
+J'ignorais encore celle du buffle sauvage, dont j'aurai occasion
+de parler plus tard, et j'avais souvent demandé à mon hôte de m'y
+conduire; mais il s'y refusait toujours, alléguant qu'elle était
+trop dangereuse.
+
+Les jours s'écoulaient comme des heures dans ces agréables occupations.
+
+Depuis trois semaines je vivais au milieu de la famille indienne, sans
+aucune nouvelle de Manille, quand un exprès m'apporta une lettre du
+second du navire, qui en avait pris le commandement après l'assassinat
+du malheureux Dibard.
+
+Il m'annonçait que _le Cultivateur_ allait faire voile pour la France,
+et que je devais me hâter si je voulais quitter un pays qui nous
+avait été à tous si fatal. La lettre avait déjà quelques jours de date.
+
+Malgré la peine que j'éprouvais à me séparer de mon Indien et de sa
+famille, qui avait si bien su charmer les jours de l'hospitalité,
+je me résignai à partir. Je fis cadeau de mon fusil au maître de la
+maison. Je n'avais rien à donner aux jeunes filles, car leur offrir
+de l'argent eût été une insulte.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+ Départ du navire le Cultivateur.--Abandon.--Manille
+ et ses faubourgs. --Binondoc.--Cérémonies
+ religieuses.--Processions.--Douane chinoise.
+
+
+Le lendemain j'arrivai à Manille, en songeant encore aux blanches
+colombes des pamplemousses de Marigondon. Ma première pensée fut
+de me rendre sur le port; mais, hélas! j'eus la douleur de voir le
+Cultivateur bien loin à l'horizon.
+
+Poussé par une petite brise, il flottait vers la sortie de la baie.
+
+Je proposai aussitôt à des gondoliers indiens de me conduire au
+navire. Ils me dirent que la chose était peut-être faisable, si la
+brise ne fraîchissait pas; mais ils exigeaient que je leur donnasse
+préalablement douze piastres; il ne m'en restait plus que vingt-cinq.
+
+Je réfléchis un instant: Si je ne réussis pas à aborder le vaisseau,
+pensai-je, que vais-je devenir dans cette ville où je ne connais
+personne, réduit à treize piastres et sans vêtements? Quelle figure
+ferai-je avec une garde-robe composée d'une veste blanche, pantalon
+de même couleur, et d'une chemise rayée?
+
+Une idée subite me traversa le cerveau: je songeai à rester à Manille,
+et à gagner ma vie par la pratique de mon art.
+
+Jeune, sans expérience, j'avais la prétention de me croire le premier
+médecin et chirurgien des îles Philippines.
+
+Qui n'a pas, comme moi, cédé à cette orgueilleuse confiance que donne
+la jeunesse?
+
+Je tournai le dos au navire et me mis résolûment en route vers la
+ville de guerre.
+
+Mais, avant de poursuivre ce récit, disons un mot de la capitale
+des Philippines.
+
+Manille et ses faubourgs ont une population d'environ cent cinquante
+mille âmes, dont les Espagnols et leurs créoles ne forment guère
+que la dixième partie; le reste se compose entièrement de Tagalocs,
+de métis et de Chinois.
+
+Elle est divisée en ville de guerre et ville marchande ou faubourgs.
+
+La première, entourée de hautes murailles, est bordée d'un côté par les
+flots, et de l'autre par une vaste plaine, espèce de Champ-de-Mars
+destiné à l'exercice des troupes. C'est là que chaque soir les
+nonchalantes créoles, paresseusement couchées dans leurs équipages,
+viennent étaler leurs brillantes toilettes et respirer la brise de la
+mer. Les fringants cavaliers, les amazones intrépides, les calèches
+à l'européenne, se croisent en tous sens dans ces Champs-Élysées de
+l'archipel indien.
+
+L'autre partie de la ville de guerre est séparée de la ville marchande
+par la rivière de Pasig, qui est sillonnée toute la journée par des
+milliers de pirogues chargées d'approvisionnements et de charmantes
+gondoles qui transportent les promeneurs dans les divers quartiers
+des faubourgs, ou les conduisent en rade pour visiter les navires.
+
+La ville de guerre communique à la ville marchande par le pont de
+_Binondoc_. Habitée principalement par les Espagnols qui occupent des
+emplois publics, elle a un aspect monotone et triste; toutes les rues,
+parfaitement alignées, sont bordées de vastes trottoirs en granit.
+
+En général, la chaussée macadamisée est entretenue avec le plus grand
+soin. La mollesse des habitants est telle, qu'ils ne supporteraient
+pas le bruit des voitures sur des dalles.
+
+Les maisons, vastes et spacieuses, véritables hôtels, sont bâties dans
+des conditions particulières pour pouvoir résister aux tremblements de
+terre et aux ouragans, si fréquents dans cette partie du monde. Elles
+sont toutes d'un seul étage, avec un rez-de-chaussée.
+
+Le premier, habitation ordinaire de la famille, est entouré d'une
+spacieuse galerie, s'ouvrant ou se fermant à l'aide de grands panneaux
+à coulisse, dont les vitraux sont en nacre très-mince. La nacre permet
+à la lumière d'arriver dans les appartements sans y laisser pénétrer
+la chaleur du soleil.
+
+C'est dans la ville de guerre que sont tous les couvents de moines
+et de religieux de divers ordres, l'archevêché, les administrations,
+la douane européenne et les hôpitaux, le palais du gouverneur et la
+citadelle, qui domine les deux villes.
+
+On entre à Manille par trois portes principales: _puerta Santa-Lucia,
+puerta Réal, et puerta Parian_. A minuit les ponts-levis sont levés et
+les portes impitoyablement fermées; l'habitant attardé est contraint
+de chercher un gîte dans le faubourg.
+
+Les processions sont célébrées avec pompe à Manille. Elles ont
+généralement lieu aux flambeaux, à l'heure où les derniers rayons du
+jour font place à l'obscurité.
+
+Cependant il en est quelques-unes qui ont lieu en plein jour,
+particulièrement celle du _Corpus_, dont je vais donner un aperçu.
+
+Le jour de la _Fête-Dieu_, à dix heures du matin, les cloches de
+toutes les églises sont mises en branle à toute volée, pour annoncer
+aux fidèles que les portes de la cathédrale vont s'ouvrir, et que le
+saint cortége va se mettre en marche.
+
+Les Indiens, accourus de dix lieues à la ronde, vêtus de leurs plus
+beaux habits de fête, encombrent les rues de la ville. Celles de ces
+rues que doit traverser la procession sont couvertes de tentes, et
+pavoisées des plus beaux et des plus éclatants damas de la Chine. Le
+sol est jonché de fleurs et d'herbes aromatiques. De distance
+en distance sont échelonnés d'immenses reposoirs où des draperies
+magnifiques se mêlent à l'or et à l'argent, à des ornements de verdure
+naturelle, et aux plus belles fleurs écloses sous les tropiques.
+
+Toute l'armée en grande tenue, avec guidons et drapeaux déployés, forme
+une double haie sur toute l'étendue des rues où doit passer le cortége.
+
+Les ordres religieux [5] et les nombreuses personnes qui veulent
+assister à la cérémonie, le cierge en main, marchent sur deux
+lignes. Au milieu la musique de tous les régiments, le chapitre
+avec les musiques, les croix et les bannières des communes
+environnantes. Vient ensuite l'archevêque, revêtu de ses splendides
+habits pontificaux, portant sous un dais somptueux le saint sacrement;
+et derrière lui le gouverneur, les fonctionnaires publics et tous
+les corps constitués.
+
+Ce long cortége, salué des balcons par une pluie de fleurs, chante
+des hymnes à la gloire du Rédempteur, tandis que la musique exécute
+des symphonies religieuses et que l'artillerie tonne sur les remparts.
+
+Toutes les fois que l'archevêque arrive à la tête d'un bataillon,
+les drapeaux sont jetés sur le sol, et le vénérable prélat les foule
+aux pieds, pour montrer aux humains que la grandeur et la force
+s'inclinent devant le Tout-Puissant qu'il représente.
+
+Enfin cette immense file de prêtres, de religieux et d'assistants,
+après une longue et sainte promenade, rentre à pas lents dans
+la cathédrale. Dès que son extrémité a dépassé un bataillon, il se
+reforme à l'arrière en ordre de bataille, et toute l'armée réunie
+termine la cérémonie par un long défilé.
+
+La Fête-Dieu, célébrée avec tant de pompe et de magnificence,
+n'est cependant pas la procession qui attire le plus l'attention des
+fidèles. Celles qui ont lieu la nuit, pendant la semaine sainte, ont
+un cachet tout particulier aux Philippines. Elles se célèbrent alors
+que Manille et ses faubourgs sont plongés dans le plus profond silence
+[6], lorsque tous les fidèles prient et attendent la résurrection
+du Sauveur. Ces cérémonies ont un aspect de tristesse et de grandeur
+tout à fait en harmonie avec ces jours de deuil.
+
+Après que l'_Angelus_ a sonné [7], le clergé, les ordres religieux
+et une longue suite d'assistants, chacun un flambeau à la main,
+accompagnent, sur deux lignes, diverses effigies qui représentent les
+tortures qu'a supportées pour nous le divin Rédempteur. Ces effigies,
+de grandeur naturelle, sont richement vêtues et placées sur des
+chars, ou portées sur des brancards recouverts de draperies. Celle
+qui est en tête est la Mort, représentée par un squelette. Viennent
+ensuite Pie V, saint Pierre, Notre-Seigneur priant dans le jardin
+des Olives, Jésus-Christ attaché par les Juifs, la flagellation,
+la couronne d'épines, enfin Jésus portant sa croix, entouré de ses
+bourreaux. Après le Christ, suivent sainte Véronique, _la Salomé_,
+la Madeleine, saint Jean, et la Vierge en grand deuil.
+
+Les saintes sont très-richement vêtues, et couvertes de pierreries,
+de perles et de diamants [8].
+
+L'ordre qui règne dans les fêtes religieuses, surtout dans celles qui
+ont lieu la nuit, produit un effet irrésistible: cette belle musique
+sacrée, les voix harmonieuses qui élèvent des hymnes au Seigneur,
+ces innombrables lumières artificielles, donnent à ces cérémonies un
+aspect imposant qui élève l'âme vers notre Créateur.
+
+Ces solennités ne se passent pas tout à fait de la même manière dans
+les provinces. Le manque de ressources oblige souvent les ministres de
+l'Église à employer des moyens qu'ils savent d'un grand effet sur leurs
+ouailles. Ainsi, j'ai vu fréquemment des saints représentés au naturel
+par des Indiens dans leurs habits de fête, et le coq de saint Pierre
+par un magnifique champion qui, plus tard, luttait dans les arènes.
+
+Dans le bourg de _Pangil_, à la procession de la semaine sainte,
+le saint sépulcre est exposé et traîné sur un char. Deux Indiens
+le précèdent, l'un vêtu en saint Michel, l'autre en diable, et se
+livrent un combat qui dure pendant toute la cérémonie. Le saint est,
+bien entendu, toujours vainqueur.
+
+Certaines croyances modifient aussi, dans les campagnes, les fêtes
+religieuses. Par exemple, il est une procession qui se célèbre tous les
+ans dans le bourg de _Paquil_, à laquelle tous les malades et infirmes
+assistent en dansant, croyant qu'ils seront ainsi infailliblement
+guéris de leurs souffrances. De vingt lieues à la ronde, tous les
+estropiés et malades qui ont encore un peu de force se rendent ou
+se font porter à Paquil pour assister à la fête. Pendant tout le
+temps que dure la procession, ces malheureux dansent avec tous les
+assistants, en chantant: _Toromba la Virgen, la Virgen toromba!_
+C'est un curieux spectacle que de voir tous ces pauvres diables faire
+des efforts surhumains et des contorsions inimaginables, pour arriver
+jusqu'à la rentrée de la Vierge dans l'église. Alors ces infortunés à
+bout de force et haletants se jettent à terre, et restent étendus sans
+mouvement pendant des heures entières. Ceux qui avaient des maladies
+graves expirent de fatigue, tandis que d'autres recouvrent la santé
+ou aggravent leurs maux.
+
+Cette procession a pour origine la légende que voici: Un Arménien,
+surpris au milieu du lac par une tempête, était au moment de faire
+naufrage. Pendant la tourmente, il fit le voeu, s'il parvenait à
+aborder une plage, de faire célébrer au bourg le plus voisin une
+procession à la sainte Vierge, qu'il suivrait en dansant. Il accomplit
+son voeu, et, tout en exécutant sa danse au-devant de la Madone,
+il prononçait le mot toromba, dont personne n'a jamais pu donner
+la signification.
+
+Le faubourg ou ville marchande, nommée _Binondoc_, offre un aspect
+plus gai et plus vivant que la ville de guerre. Il existe moins de
+régularité dans les rues, les édifices n'ont point la majesté un
+peu roide qui distingue particulièrement les monuments de Manille
+proprement dite; mais c'est dans Binondoc qu'est le mouvement, c'est
+là qu'est la vie.
+
+Une multitude de canaux chargés de pirogues, de gondoles et
+d'embarcations de tout genre, sillonnent ce faubourg, qui est la
+résidence des riches négociants espagnols, anglais, indiens, chinois
+et métis.
+
+C'est surtout sur la rive du Pasig que sont situées les plus fraîches
+et les plus coquettes habitations.
+
+Dans ces maisons si simples à l'extérieur, resplendit tout ce qu'a
+inventé le luxe des Indes et de l'Europe. Les vases précieux de
+la Chine, les énormes potiches du Japon, l'or, l'argent, la soie
+surprennent et éblouissent les yeux quand on pénètre dans ces fraîches
+habitations.
+
+Chaque maison possède sur la rivière un débarcadère, et un petit
+palais en bambou qui sert de salle de bains, et où les habitants
+viennent plusieurs fois le jour se délasser de la fatigue causée par
+la chaleur du climat.
+
+La fabrique de cigares, qui occupe continuellement de quinze à
+vingt mille ouvriers et employés, est également situé dans Binondoc,
+ainsi que la douane chinoise [9], et tous les grands établissements
+industriels de Manille.
+
+Pendant la journée, les belles Espagnoles, revêtues de riches et
+transparentes étoffes de l'Inde et de la Chine, courent de magasin
+en magasin et mettent à l'épreuve la patience du vendeur chinois,
+qui déplie, sans se plaindre et sans manifester la moindre mauvaise
+humeur, des milliers de coupons devant la pratique, laquelle le plus
+souvent ne regarde toutes ces magnificences que pour se distraire,
+et n'achète pas un demi-mètre d'étoffe.
+
+Les bals et les fêtes offerts à leurs invités par les métis de Binondoc
+sont célèbres dans toutes les Philippines. Les contredanses d'Europe
+succèdent aux danses indiennes; et pendant que femmes et jeunes gens
+exécutent le fandango espagnol, le boléro, la cachucha, ou le pas
+lascif des bayadères, l'entreprenant métis, l'insouciant Espagnol
+et le positif Chinois, retirés dans le salon des jeux, tentent la
+fortune des cartes, des dés, ou du _tay-po_ [10].
+
+La fureur du jeu est poussé à un tel point, que des commerçants
+perdent ou gagnent dans une seule nuit des sommes de 50,000 piastres
+(250,000 fr.)
+
+Les métis, les Indiens et les Chinois ont aussi un grand amour pour
+les combats de coqs; ces combats ont lieu dans de vastes arènes. J'ai
+vu placer 40,000 francs sur un coq qui en avait coûté 4000; au bout
+de quelques minutes, ce coûteux champion tombait frappé à mort par
+son adversaire.
+
+Enfin, si Binondoc est par excellence la ville des plaisirs, du luxe
+et de l'activité, c'est aussi la ville des intrigues amoureuses et
+des galantes aventures.
+
+Le soir venu, Espagnols, Anglais et Français vont sur les promenades
+jouer de la prunelle avec les belles et faciles métis, dont les
+vêtements diaphanes révèlent des formes splendides.
+
+Ce qui distingue la métis chinoise tagale, ou espagnole tagale, c'est
+une physionomie piquante et singulièrement expressive. Sa chevelure,
+relevée à la chinoise, est soutenue par de longues broches en or,
+et surtout d'une richesse merveilleuse. Elle porte sur la tête, tout
+ouvert comme un voile, un mouchoir en fil d'ananas, plus fin que notre
+plus belle batiste; son col est orné d'un rosaire en corail, à gros
+grains, terminé par une large médaille en or. Une petite chemisette,
+transparente, de la même étoffe que le mouchoir, et qui ne descend que
+jusqu'à la ceinture, recouvre, sans la cacher, sa poitrine, que n'a
+jamais emprisonnée le corset. Au-dessous, et à deux ou trois doigts
+du bord de la chemisette, est attaché un jupon bariolé de couleurs
+éclatantes imitant le madras; par-dessus ce jupon, une large ceinture
+en soie brillante enveloppe et serre le corps de manière à en laisser
+voir les formes, depuis la ceinture jusqu'au genou. Son pied blanc
+et délicat, toujours nu, est chaussé d'une petite pantoufle brodée,
+qui ne recouvre absolument que l'extrémité des doigts.
+
+Rien de charmant, de coquet et de provocateur comme ce costume,
+qui excite, au plus haut point, l'admiration des étrangers.
+
+Aussi les métis tagales et chinoises savent si bien l'effet que produit
+sur les Européens cette toilette déshabillée, que pour rien au monde
+elles ne consentiraient à la modifier.
+
+Deux mots en passant sur le costume des hommes. L'Indien et le métis
+portent pour coiffure un vaste chapeau de paille noir ou blanc, ou une
+espèce de chapeau chinois, nommé _salacote;_ sur l'épaule, le mouchoir
+d'ananas brodé; au col, un rosaire en corail. Leur chemise est en
+fil d'ananas, ou en soie végétale; un pantalon de couleur en soie,
+brodé au bas, et une ceinture rouge en crêpe de chine, complètent
+cet habillement. Leurs pieds, sans bas, sont chaussés de souliers
+à l'européenne.
+
+La ville de guerre, si triste pendant le jour, prend vers le soir un
+aspect plus animé: c'est l'heure où, de toutes les maisons, sortent
+les magnifiques équipages, invariablement conduits _à la d'Aumont_.
+
+Les habitants, proprement dits, vont se mêler aux promeneurs de
+Binondoc.
+
+Ensuite viennent les visites, les bals, ou les réunions plus intimes:
+dans ces réunions, on cause, on fume le cigare de Manille, et surtout
+on mâche le _bétel_ [11]; on boit des verres d'eau sucrée à la glace,
+et l'on mange des sucreries de toute espèce.
+
+Vers minuit on se retire, à moins qu'on ne veuille prendre part
+au souper de famille, qui, toujours servi avec luxe, se prolonge
+ordinairement jusqu'à deux heures du matin.
+
+Telle est la vie que mènent les classes opulentes sous ces latitudes
+favorisées du ciel.
+
+Maintenant, que le lecteur me permette de revenir à mes aventures.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+ Séjour à Manille.--Le capitaine don Juan Porras.-- La marquise
+ de las Salinas.
+
+
+Pendant que je causais sur le rivage avec les Indiens, j'avais
+remarqué, à quelques pas de moi, un jeune Européen; je le rencontrai
+précisément sur ma route en me dirigeant vers Manille, et je pris le
+parti de l'accoster.
+
+Ce jeune homme était un médecin qui se préparait à partir pour
+l'Europe. Je lui fis part du projet que je venais de former, et je
+lui demandai quelques détails sur la ville où je voulais me fixer
+désormais.
+
+Il s'empressa de me satisfaire, et m'encouragea dans ma résolution
+d'exercer la médecine aux Philippines.
+
+Lui-même avait conçu la même pensée que moi, mais des affaires de
+famille l'obligeaient à retourner dans son pays.
+
+Je ne lui cachai rien de ma situation, et je lui fis observer qu'il
+me serait difficile de faire des visites avec le costume plus que
+modeste dont j'étais revêtu.
+
+«Qu'à cela ne tienne, me répondit-il; j'ai tout ce qu'il vous faut:
+un habit tout neuf et six magnifiques lancettes; «je vous vendrai
+ces objets au prix coûtant de France: c'est «un marché d'or.»
+
+L'affaire fut bientôt conclue. Il me conduisit à son hôtel, et j'en
+sortis affublé d'un habit assez propre, mais beaucoup trop grand et
+beaucoup trop large.
+
+Malgré cela, il y avait si longtemps que je ne m'étais vu si bien mis,
+que je ne me lassais pas d'admirer ma nouvelle acquisition.
+
+J'avais caché dans mon chapeau ma pauvre petite veste blanche, et je
+marchais plus fier qu'Artaban sur la chaussée de Manille. Je possédais
+un habit et six lancettes! mais il ne me restait pour toute fortune
+qu'une piastre: cette pensée tempérant un peu la joie que me faisait
+éprouver la vue de mon brillant costume, je songeais où j'irais passer
+la nuit, et comment je trouverais à subsister le lendemain et les
+jours suivants, si les malades se faisaient attendre...
+
+En réfléchissant ainsi, j'errais lentement de Binondoc à la ville de
+guerre, et de la ville de guerre à Binondoc,--lorsque tout à coup
+une idée triomphante illumina mon cerveau: j'avais entendu parler,
+à Cavite, d'un capitaine espagnol nommé don Juan Porras, qu'une
+imprudence avait presque rendu aveugle.
+
+Je résolus d'aller le trouver et de lui offrir mes services; il ne
+s'agissait plus que de savoir où il demeurait. Je m'adressai à cent
+personnes, mais chacun répondait qu'il ne le connaissait pas et
+passait son chemin.
+
+Un Indien qui tenait une petite boutique, et à qui je m'adressai,
+me tira de peine.
+
+«Si le seigneur don Juan est capitaine, me dit-il, votre «excellence
+trouvera son adresse à la première caserne «venue.»
+
+Je remerciai l'Indien, et m'empressai de suivre son conseil.
+
+A la caserne d'infanterie où je me présentai, l'officier de garde me
+donna un soldat pour me conduire à la demeure du capitaine: il était
+temps; la nuit était déjà close.
+
+Don Juan Porras était un Andalous, bon homme, et d'un caractère
+extrêmement gai. Je le trouvai la tête enveloppée de madras, et occupé
+à assujettir deux énormes cataplasmes qui lui couvraient entièrement
+les yeux.
+
+«--_Señor capitan_, lui dis-je, je suis médecin et savant oculiste; je
+viens ici pour vous soigner, et j'ai la ferme confiance de vous guérir.
+
+«--_Basta_ (C'est assez), me répondit-il. Tous les médecins de Manille
+sont des ânes.»
+
+Cette réponse plus que sceptique ne me découragea pas, et je résolus
+d'en tirer parti.
+
+«C'est aussi mon opinion, repris-je aussitôt; et c'est parce que je
+suis très-fortement convaincu de l'ignorance des docteurs indigènes,
+que j'ai pris la résolution de venir pratiquer aux Philippines.»
+
+«--De quelle nation êtes-vous, monsieur?» me demanda le capitaine.
+
+«--Je suis Français.»
+
+«--Un médecin français! s'écria don Juan. Oh! c'est bien différent; je
+vous demande pardon d'avoir parlé avec tant d'irrévérence des hommes de
+votre art. Un médecin français! Je me fie complétement à vous: prenez
+mes yeux, monsieur le docteur, et faites-en ce que vous voudrez.»
+
+La conversation prenant une bonne tournure, je m'empressai d'aborder
+la question principale.
+
+«--Vos yeux sont bien malades, seigneur capitaine, lui dis-je;
+il faudrait, pour arriver à une prompte guérison, que je ne vous
+quittasse pas d'une minute.»
+
+«--Voudriez-vous consentir à demeurer quelque temps chez moi, monsieur
+le docteur?»
+
+La question était résolue.
+
+«--J'y consens, répondis-je, mais à une condition: c'est que je vous
+payerai mon logement et ma pension.»
+
+«--Qu'à cela ne tienne! vous êtes libre, me dit le bon homme: c'est une
+affaire conclue. J'ai une jolie chambre et un bon lit tout préparé,
+il ne vous reste plus qu'à envoyer chercher vos bagages. Je vais
+appeler mon domestique.»
+
+Ce terrible mot de bagages résonna comme un glas à mon oreille;
+je jetai un regard mélancolique sur la coiffe de mon chapeau, cette
+malle improvisée qui contenait toutes mes hardes... je veux dire ma
+petite veste blanche, et je craignais que don Juan ne me prît pour
+quelque matelot déserteur, cherchant à le duper.
+
+Cependant il n'y avait pas à reculer; je m'armai de tout mon courage,
+et je lui racontai brièvement la triste situation où je me trouvais,
+en ajoutant que je ne pourrais payer ma pension qu'à la fin du mois,
+si j'étais assez heureux pour découvrir quelques malades.
+
+Don Juan Porras m'avait tranquillement écouté. Quand mon récit fut
+terminé, il partit d'un grand éclat de rire qui me fit frémir des
+pieds à la tête.
+
+«--Eh bien! s'écria-t-il, j'aime mieux cela; vous êtes pauvre, donc
+vous aurez plus de temps à donner à ma maladie, et plus d'intérêt à
+me guérir. Comment trouvez-vous le syllogisme?
+
+«--Excellent, seigneur capitaine; et vous verrez avant peu, j'espère,
+que je ne suis pas homme à compromettre un logicien aussi distingué
+que vous. Dès demain matin j'examine vos yeux, et je ne les abandonne
+plus que je ne les aie guéris radicalement.»
+
+Nous causâmes encore longtemps sur ce ton joyeux, après quoi je
+me retirai dans ma chambre et m'endormis au milieu des songes les
+plus riants.
+
+Le lendemain, j'endossai de bonne heure mon habit doctoral et j'entrai
+chez mon hôte.
+
+Je me mis à examiner ses yeux; ils étaient dans un état déplorable. Le
+droit était non-seulement perdu, mais il menaçait la vie du malade. Un
+_cancer_ s'y était déclaré, et le volume énorme qu'il avait acquis
+pouvait faire douter de la réussite d'une opération. L'oeil gauche
+contenait plusieurs dépôts, mais on pouvait espérer de le guérir.
+
+Je parlai franchement à don Juan de mes craintes et de mes espérances,
+et j'insistai sur la nécessité d'enlever complétement l'oeil droit.
+
+Le capitaine, étonné d'abord, se décida courageusement à subir
+cette opération, que je lui fis le jour suivant et qui eut un
+plein succès. Peu de temps après, les symptômes d'inflammation se
+dissipèrent, et je pus garantir à mon hôte une guérison complète.
+
+Je donnai donc tous mes soins à l'oeil gauche. Je désirais d'autant
+plus vivement rendre la vue à don Juan, que j'étais convaincu du
+bon effet que produirait à Manille sa guérison. C'était pour moi la
+réputation et la fortune.
+
+Du reste, j'avais déjà acquis en quelques jours une petite clientèle,
+et je fus en position de payer ma pension à la fin du mois.
+
+Au bout de six semaines de traitement, don Juan était parfaitement
+guéri, et pouvait se servir de son oeil gauche presque aussi bien
+qu'avant sa maladie.
+
+Cependant le capitaine continuait à se claquemurer, à mon grand regret;
+sa réapparition dans le monde, qu'il avait abandonné depuis plus d'un
+an, eut produit une immense sensation, et eût fait de moi le premier
+docteur des Philippines.
+
+Un jour, j'abordai cette question délicate.
+
+«--Seigneur capitaine, lui dis-je, à quoi pensez-vous de rester
+toujours entre quatre murs? et pourquoi ne reprenez-vous pas vos
+anciennes habitudes? Il faut visiter vos amis, vos connaissances...»
+
+«Docteur, interrompit don Juan, comment voulez-vous que je me montre
+sur les promenades avec un oeil de moins? Quand je passerais dans les
+rues, les femmes diraient en me voyant: Voilà don Juan le Borgne. Non,
+non, avant de quitter la chambre j'attendrai que vous me fassiez
+venir un oeil d'émail de Paris.»
+
+«--Y pensez-vous? l'oeil ne sera pas arrivé avant dix-huit mois.»
+
+«Va donc pour dix-huit mois de réclusion,» répondit don Juan.
+
+J'insistai pendant plus d'une heure, mais le capitaine fut intraitable;
+il poussait si loin la coquetterie, que, bien que je lui eusse
+recouvert l'orbite de taffetas noir, il faisait fermer ses volets
+aussitôt que quelqu'un venait lui faire visite; en sorte que, le
+voyant toujours plongé dans la même obscurité, personne ne voulait
+croire à sa guérison.
+
+J'étais vivement contrarié, comme on le pense bien, de l'entêtement de
+don Juan; je n'avais pas le temps de faire pendant dix-huit mois le
+pied de grue à la porte de la fortune; aussi je résolus de fabriquer
+moi-même cet oeil, sans lequel le coquet capitaine ne voulait pas se
+faire voir.
+
+Je pris des morceaux de verre, un chalumeau, et me mis à l'oeuvre.
+
+Après bien des essais infructueux, je parvins enfin à obtenir une
+forme parfaite du globe de l'oeil; ce n'était pas tout: il fallait
+lui donner les couleurs et l'apparence de l'oeil gauche. Je fis
+venir chez moi un pauvre peintre en voitures, qui imita à peu près
+l'oeil qui restait à don Juan. Il était nécessaire de préserver cette
+peinture du contact des larmes, qui l'auraient bientôt détruite. Pour
+y réussir, je fis exécuter par un orfévre un globe en argent plus
+petit que le globe de verre, et je l'appliquai avec un peu de cire
+à cacheter dans l'intérieur du premier. Je polis soigneusement les
+bords sur une pierre, et après huit jours de travail j'obtins un
+résultat satisfaisant.
+
+L'oeil que je venais de fabriquer n'était, toute modestie à part,
+vraiment pas trop mal. Je m'empressai de le placer dans son orbite. Il
+gênait bien un peu le seigneur don Juan; mais je lui persuadai si
+bien qu'avec le temps il s'y habituerait, qu'il consentit à le garder.
+
+Il se logea sur le nez une paire de lunettes, se contempla dans la
+glace et se trouva si bon air, qu'il se décida à commencer ses visites
+dès le lendemain.
+
+Ainsi que je l'avais prévu, la réapparition dans le monde du capitaine
+Juan Porras fit grand bruit, et bientôt, par contre-coup, il ne fut
+plus question dans Manille que du señor don Pablo, grand médecin
+français et surtout oculiste très-distingué.
+
+De tous côtés les malades m'arrivèrent.
+
+Malgré ma jeunesse et mon peu d'expérience, mon premier succès m'avait
+inspiré une confiance telle, que je fis coup sur coup plusieurs
+opérations de cataractes qui, par bonheur, réussirent complétement.
+
+Je ne suffisais plus à ma clientèle, et je passai, en quelques jours,
+de la plus profonde détresse à une véritable opulence. J'avais voiture,
+et quatre chevaux dans mon écurie. Je ne pus cependant, malgré ce
+changement de fortune, me résigner à quitter la maison de don Juan,
+par reconnaissance pour l'hospitalité qu'il m'avait si libéralement
+offerte.
+
+Dans mes heures de loisir il me tenait compagnie, et m'amusait par
+le récit de ses histoires de guerre et de bonnes fortunes. Il y avait
+déjà près de six mois que j'habitais avec lui, lorsqu'une circonstance
+qui fait époque dans ma vie vint changer mon existence, et m'obligea
+de me séparer du joyeux capitaine.
+
+Un Américain de mes amis m'avait souvent fait remarquer sur les
+promenades une jeune femme en deuil qui passait pour l'une des plus
+jolies señoras de la ville.
+
+Chaque fois que nous la rencontrions, l'Américain ne manquait jamais
+de me vanter la beauté de _la marquesa de las Salinas_. Elle avait
+de dix-huit à dix-neuf ans, des traits doux et réguliers, de beaux
+cheveux noirs, et de grands yeux à l'espagnole; elle était veuve d'un
+colonel aux gardes, qui l'avait épousée presque enfant.
+
+La vue de cette jeune femme avait produit sur moi une impression
+profonde, et je me mis à courir les salons de Binondoc pour tâcher
+de la rencontrer ailleurs qu'à la promenade.
+
+Démarches vaines! La jeune veuve ne voyait personne; je désespérais
+presque de pouvoir jamais trouver une occasion de lui parler, lorsqu'un
+matin un Indien vint me chercher pour aller visiter son maître.
+
+Je montai en voiture et partis, sans m'informer du nom du malade;
+la voiture s'arrêta dans l'une des plus belles maisons du faubourg
+de Santa-Cruz.
+
+Après avoir examiné le malade et causé quelques instants avec lui,
+je m'étais assis devant un guéridon pour griffonner une ordonnance.
+
+Dans ce moment j'entendis derrière moi le frôlement d'une robe; je
+tournai la tête, la plume me tomba des mains... J'avais devant les
+yeux cette même femme que j'avais vainement poursuivie pendant si
+longtemps, et qui surgissait tout à coup comme dans un rêve!
+
+Ma surprise fut si grande, que je balbutiai quelques mots
+inintelligibles, en la saluant avec une gaucherie qui excita son
+sourire.
+
+Elle m'adressa la parole simplement pour s'informer de l'état de
+santé de son neveu, puis elle se retira presque aussitôt.
+
+Quant à moi, au lieu de continuer le cours ordinaire de mes visites,
+je rentrai au logis; je fis à don Juan force interrogations sur madame
+de las Salinas; celui-ci satisfit complétement ma curiosité.
+
+Il avait connu toute la famille de la jeune femme, qui jouissait dans
+la colonie de la plus grande considération.
+
+Le lendemain et les jours suivants, je retournai chez la charmante
+veuve, qui voulut bien m'accueillir avec faveur. J'abrége tous ces
+détails, qui me sont trop exclusivement personnels... Six mois après
+ma première entrevue avec madame de las Salinas, j'avais demandé et
+obtenu sa main.
+
+J'avais donc trouvé à plus de cinq mille lieues de mon pays le bonheur
+et la richesse. Il avait été convenu entre ma femme et moi que nous
+irions en France aussitôt que sa fortune, dont la plus grande partie
+se trouvait au Mexique, serait réalisée.
+
+En attendant, ma maison était le rendez-vous des étrangers et surtout
+des Français, qui étaient déjà assez nombreux à Manille.
+
+A cette époque le gouvernement espagnol m'avait nommé chirurgien-major
+du premier régiment léger et des miliciens du bataillon de la Panpanga.
+
+Tout m'avait réussi en si peu de temps, que je ne doutais pas que la
+fortune ne m'offrît toujours ses plus riantes faveurs. Déjà j'avais
+tout préparé pour mon retour en France, car nous attendions d'un moment
+à l'autre l'arrivée des gallions qui faisaient le service d'Acapulco
+à Manille, et qui devaient rapporter la fortune de ma femme. Cette
+fortune se montait au chiffre honnête de sept cent mille francs.
+
+Un soir, à l'heure où nous prenions le thé, on vint nous annoncer
+que les navires d'Acapulco avaient été signalés par le télégraphe,
+et que le lendemain ils seraient en rade; nos piastres devaient être
+à bord: je laisse à penser si nous fûmes au comble de nos voeux.
+
+Mais quel réveil nous attendait! les navires ne rapportaient pas une
+seule piastre; voici ce qui était arrivé: Cinq à six millions avaient
+été expédiés par terre de Mexico à San Blas, lieu d'embarquement,
+et le gouvernement mexicain avait fait escorter le convoi par un
+régiment de ligne commandé par le colonel Yturbidé.
+
+Dans le trajet, celui-ci s'était emparé du convoi, et était passé
+avec son régiment aux indépendants.
+
+On sait qu'Yturbidé dans la suite fut proclamé empereur du Mexique,
+puis chassé et enfin fusillé, après une expédition qui offre plus
+d'une analogie avec celle de Murat.
+
+Le jour même de l'arrivée des navires, nous avions donc la certitude
+que notre fortune était entièrement perdue, sans espoir d'en retrouver
+jamais une faible partie.
+
+Ma femme et moi nous supportâmes ce coup avec assez de philosophie. Ce
+que nous regrettions le plus, ce n'était pas la perte des piastres,
+mais la nécessité à laquelle nous étions contraints d'abandonner,
+ou tout au moins d'ajourner, notre voyage en France.
+
+Je continuai à tenir le même train de maison que par le passé.
+
+Ma clientèle et les différentes places que j'occupais me permettaient
+de mener l'existence à grandes guides des colonies espagnoles, et il
+est probable que j'aurais fait ma fortune en peu d'années si j'avais
+continué l'état de médecin; mais le désir d'une liberté sans limites
+me fit abandonner tous ces avantages pour une vie toute de hasards
+et d'émotions.
+
+Toutefois n'anticipons point, et que le lecteur ait la patience de lire
+encore quelques pages sur Manille, et divers événements où j'ai figuré
+comme acteur ou témoin avant de quitter la vie du sybarite citadin.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+ Le capitaine Novalès.--Insurrection militaire.--Novalès,
+ empereur des Philippines.--Sa mort.--Tierra-Alta.--Bandits.
+
+
+J'étais, comme je l'ai dit, chirurgien-major du bataillon de ligne le
+1er léger, et j'avais des relations intimes avec tout l'état-major,
+particulièrement avec le capitaine Novalès, créole d'origine, et d'un
+caractère brave et aventureux.
+
+Il fut soupçonné de vouloir soulever, en faveur de l'indépendance,
+le régiment auquel il appartenait. On fit à ce sujet une enquête qui
+ne donna aucune preuve: cependant le gouverneur, conservant toujours
+ses soupçons ordonna qu'il fût envoyé dans une province du sud sous
+la surveillance de l'alcade.
+
+Le matin du jour fixé pour son départ, Novalès vint me voir, et, après
+s'être plaint amèrement de l'injustice du gouverneur à son égard, il
+ajouta qu'on se repentirait de n'avoir pas confiance en son honneur,
+et qu'il ne tarderait pas à revenir.
+
+J'essayai de le calmer; nous échangeâmes une poignée de main, et
+le soir il partait sur un petit bâtiment chargé de le conduire à
+sa destination.
+
+Au milieu de la nuit qui suivit le départ de Novalès, je fus réveillé
+en sursaut par des détonations d'armes à feu. Je me revêtis aussitôt
+de mon uniforme, et m'empressai de me diriger vers la caserne de
+mon régiment.
+
+Les rues étaient désertes; seulement, de cinquante pas en cinquante
+pas, étaient échelonnées des sentinelles.
+
+Je compris qu'un événement extraordinaire se passait sur quelque
+point de la ville. Quand j'arrivai à la caserne, je ne fus pas peu
+surpris de trouver les grilles ouvertes, le poste vide, pas un soldat
+dans l'intérieur.
+
+Je montai à l'infirmerie que j'avais fait établir pour le service
+spécial des cholériques, et là un sergent m'apprit que le mauvais temps
+avait forcé l'embarcation qui conduisait Novalès en exil de rentrer
+dans le port; que vers une heure du matin, Novalès, accompagné du
+lieutenant Ruiz, était venu à la caserne, et qu'après s'être assuré
+du concours de tous les sous-officiers créoles, il avait fait mettre
+le régiment sous les armes, s'était emparé des portes de Manille,
+et enfin s'était proclamé empereur des Philippines.
+
+Ces nouvelles extraordinaires me jetèrent dans une certaine perplexité.
+
+Mon régiment était en pleine insurrection: si j'allais le rejoindre et
+qu'il succombât, j'étais considéré comme traître, et comme tel fusillé;
+si, au contraire, je me battais contre lui et qu'il triomphât, je
+connaissais assez Novalès pour être convaincu d'avance qu'il ne me
+ferait pas quartier.
+
+Cependant je n'avais pas à hésiter, le devoir me liait à l'Espagne,
+qui m'avait si bien traité; c'était elle que je devais défendre.
+
+Je sortis de la caserne et me dirigeais au hasard.
+
+Bientôt je me trouvai en face du quartier d'artillerie; un officier
+se tenait en observation derrière la grille; je m'approchai de lui,
+et lui demandai s'il tenait pour l'Espagne.
+
+Sur sa réponse affirmative, je le priai de me faire ouvrir, en lui
+déclarant que je voulais me rallier à son corps, auquel je pouvais
+peut-être rendre quelques services comme chirurgien.
+
+J'entrai et allai prendre les ordres du commandant, qui me mit bien
+vite au courant des événements.
+
+Pendant la nuit, Ruiz s'était rendu, au nom de Novalès, chez le général
+Folgueras qui commandait en l'absence du gouverneur Martinès, retenu
+à sa campagne, peu distante de Manille. Il avait surpris la garde et
+s'était emparé des clefs de la ville, après avoir poignardé Folgueras;
+de là, il était allé aux prisons, avait donné la liberté aux détenus,
+et avait mis à leur place les principaux fonctionnaires de la colonie.
+
+Le 1er léger était sur la place du Gouvernement, prêt à livrer
+bataille; deux fois il avait essayé de surprendre l'artillerie et la
+citadelle, mais il avait été repoussé.
+
+On attendait des secours du dehors et les ordres du général Martinès
+pour attaquer les révoltés.
+
+Bientôt nous entendîmes quelques décharges d'artillerie: c'était
+le général Martinès qui, à la tête du régiment de la Reine, faisait
+enfoncer la porte Sainte-Lucie et pénétrait dans la ville de guerre.
+
+Le corps d'artillerie se joignit au général gouverneur, et nous
+marchâmes vers la place du Gouvernement.
+
+Les insurgés avaient placé deux canons à l'issue de chaque rue.
+
+A peine approchions-nous du palais, que nous essuyâmes une terrible
+décharge de mousqueterie. L'aumônier particulier du général fut la
+première victime.
+
+Nous étions alors engagés dans une rue qui longe les fortifications,
+et par laquelle il était impossible d'attaquer l'ennemi avec avantage.
+
+Le général Martinès changea la direction de l'attaque, et nous revînmes
+à la charge par la rue Sainte-Isabelle.
+
+Les troupes, formées sur deux lignes, suivaient les deux côtés de
+la rue et laissaient le milieu libre; d'un autre côté, le régiment
+de Panpangas avait traversé la rivière et arrivait par une des rues
+opposées: les insurgés étaient pris entre deux feux.
+
+Cependant ils se défendaient avec acharnement, et leurs tirailleurs
+nous causaient beaucoup de mal. Novalès était partout, animant
+ses soldats de la voix, du geste et de l'exemple, pendant que le
+lieutenant Ruiz s'occupait de pointer un des canons qui balayait le
+milieu de la rue où nous avancions.
+
+Enfin, après trois heures de combat, le sauve-qui-peut commença. On
+fit main-basse sur tout ce qu'on rencontra, et Novalès fut amené
+prisonnier au gouverneur.
+
+Quant à Ruiz, quoique atteint au bras d'une balle, il fut assez
+heureux pour franchir les fortifications et pour parvenir à s'évader;
+ce ne fut que trois jours après qu'il fut pris.
+
+A peine le combat fut-il terminé, qu'on forma sur-le-champ un conseil
+de guerre. Novalès fut le premier jugé.
+
+A minuit, il était proscrit; à deux heures du matin, proclamé empereur;
+et à cinq heures du soir, fusillé par derrière.
+
+Ces revirements de fortune sont assez fréquents dans les colonies
+espagnoles.
+
+Le conseil de guerre jugea sans désemparer, jusqu'au lendemain à midi,
+tous les prisonniers arrêtés les armes à la main.
+
+La dixième partie du régiment fut envoyée aux galères, et tous les
+sous-officiers furent condamnés à mort.
+
+J'avais reçu l'ordre de me rendre à quatre heures sur la place
+du Gouvernement, où devait avoir lieu l'exécution, à laquelle
+assistaient deux compagnies de chaque bataillon de la garnison et
+tout l'état-major.
+
+Vers cinq heures, les portes de l'hôtel de ville s'ouvrirent, et au
+milieu d'une haie de soldats on fit défiler dix-sept sous-officiers,
+assistés chacun de deux moines et des frères de la Miséricorde.
+
+Un silence solennel régnait sur la place; on n'entendait, par
+intervalle, que le roulement funèbre des tambours, et les prières
+des agonisants psalmodiées par les moines.
+
+Le cortége, qui défilait à pas lents, s'arrêta devant la façade du
+palais; les dix-sept sous-officiers reçurent l'ordre de s'agenouiller,
+le visage tourné contre le mur.
+
+A un roulement prolongé de tambours les moines se séparèrent des
+victimes, et à un second roulement une décharge retentit: les dix-sept
+jeunes gens tombèrent la face contre terre.
+
+L'un d'eux cependant n'avait pas été atteint; il s'était laissé tomber,
+en conservant une complète immobilité. Un instant après, les frères
+allaient jeter leurs voiles noirs sur les victimes; elles n'auraient
+plus alors appartenu qu'à la justice divine.
+
+J'avais vu ce qui venait de se passer.
+
+J'étais placé à quelques pas de celui qui jouait si bien son rôle
+de mort, et mon coeur battait à fendre ma poitrine... J'aurais voulu
+pousser les frères vers ce malheureux, qui devait éprouver les plus
+terribles angoisses; mais, au moment où le voile noir était prêt
+à recouvrir le pauvre malheureux jeune homme épargné par miracle,
+un officier prévint le commandant qu'un coupable avait échappé au
+châtiment: les frères furent arrêtés dans leur pieux ministère, et
+deux soldats reçurent l'ordre de tirer sur l'infortuné sous-officier
+à bout portant.
+
+J'étais indigné.
+
+Je m'avançai vers le délateur, et lui reprochai sa cruauté; il voulut
+me répondre, je le traitai de lâche et lui tournai le dos [12].
+
+Un ordre précis de mon colonel m'avait obligé à sortir de chez moi
+pour assister à la terrible exécution que je viens de raconter,
+et cependant des inquiétudes bien vives auraient dû m'y retenir,
+ainsi qu'on va le voir.
+
+La veille, lorsque le combat avait été terminé, les insurgés mis
+en déroute, les tourments que devait éprouver ma chère Anna étaient
+revenus à mon esprit.
+
+Il était une heure de l'après-midi, et je l'avais laissée sans
+nouvelles de moi depuis trois heures de la nuit: ne pouvait-elle pas
+me croire mort, ou au milieu des révoltés?
+
+Ah! si mon devoir avait pu me faire oublier un instant celle que
+j'aimais plus que ma vie, le danger étant passé, son image revint à
+ma pensée.
+
+Bonne Anna! je la vis pâle, agitée, émue, se demandant si chaque coup
+de feu qui partait ne la rendait pas veuve; et, l'âme toute chagrine,
+je courus chez moi pour la rassurer.
+
+Arrivé à ma demeure, je montai précipitamment l'escalier; le coeur
+me battait avec violence; je m'arrêtai un instant devant la porte de
+sa chambre; puis, ayant repris un peu de courage, j'entrai.
+
+Anna était agenouillée, elle priait; en entendant mon pas, elle leva
+la tête et vint se jeter dans mes bras, sans proférer une seule parole.
+
+J'attribuai d'abord ce silence à l'émotion; mais, hélas! en examinant
+ce charmant visage je vis que l'oeil était hagard, la figure
+contractée; je tressaillis... J'avais reconnu tous les symptômes
+d'une congestion cérébrale.
+
+Je craignis que ma femme n'eût perdu la raison, et cette crainte me
+causa de vives alarmes.
+
+Heureux encore dans ma profonde douleur de pouvoir par moi-même
+lui procurer quelques soulagements, je la fis mettre au lit, et lui
+administrai tous les secours que réclamait son état.
+
+Elle était assez calme, les quelques mots qu'elle prononçait étaient
+incohérents; son idée fixe, c'était qu'on voulait l'empoisonner et
+m'assassiner. Toute sa confiance était en moi. Pendant trois jours,
+les remèdes que je prescrivis et que j'administrai furent inutiles;
+la malade n'éprouvait aucun soulagement.
+
+Je résolus alors de consulter les médecins de Manille, bien que je
+n'eusse pas confiance en leur mérite. Ils me conseillèrent quelques
+médicaments insignifiants, et m'avouèrent que tout espoir était perdu,
+ajoutant à leur dire, en forme de consolation philosophique, que la
+mort était préférable à la perte de la raison.
+
+Je n'étais pas de l'avis de ces messieurs: j'eusse préféré la folie à
+la mort, car j'avais toujours l'espérance de voir la folie se calmer,
+puis disparaître.
+
+Que de fous n'a-t-on pas guéris et ne guérit-on pas tous les
+jours? tandis que la mort c'est le dernier mot de l'humanité; et,
+comme l'a bien dit un jeune poëte:
+
+
+ La pierre de la tombe,
+ Entre le monde et Dieu c'est un rideau qui tombe!
+
+
+Je résolus de lutter contre la mort et de défendre Anna, en essayant
+tous les calculs si problématiques de la science.
+
+Je regardai mes confrères comme plus ignorants encore que je ne les
+avais jugés; et, fort de mon amour, de mon attachement, de ma volonté,
+je commençai le combat avec le destin, qui se montrait à moi sous
+des couleurs aussi sombres.
+
+Je m'enfermai dans la chambre de la malade, et ne la quittai
+plus. J'avais beaucoup de mal pour lui faire prendre les médicaments
+que je croyais lui être nécessaires; il me fallait tout l'empire que
+j'avais conservé sur elle pour lui persuader que les boissons que je
+lui présentais n'étaient pas empoisonnées.
+
+Sans dormir, elle était cependant dans une somnolence qui dénotait
+un grand ébranlement du cerveau.
+
+Cet état affreux dura pendant neuf jours; neuf jours pendant lesquels
+je ne savais si je gardais une morte ou une vivante, et je priais
+Dieu à tous les instants du jour de faire un miracle.
+
+Un matin, je vis la malade fermer les yeux... j'eus une peur
+effrayante, et que je ne saurais décrire... Le sommeil qui venait
+de s'emparer d'elle aurait-il un réveil? Je me penchai vers elle,
+j'écoutai sa respiration, elle était égale et s'exhalait sans bruit; je
+tâtai le pouls, les pulsations étaient plus calmes et plus régulières;
+un peu de mieux s'annonçait. J'attendis dans une terrible anxiété.
+
+Au bout d'une demi-heure le calme et le sommeil continuaient, et je
+ne doutai pas qu'une crise salutaire ne ramenât ma pauvre malade à
+la vie et à la raison.
+
+Je m'assis à son chevet, j'y restai dix-huit heures, observant ses
+moindres mouvements. Enfin, après une attente remplie de trouble
+et de poignante incertitude, la malade se réveilla et sembla sortir
+d'un songe.
+
+«Tu veilles depuis longtemps, me dit-elle en me tendant la main: j'ai
+donc été bien malade? Que de soins tu as pris de moi! Heureusement
+que tu vas pouvoir te reposer, je sens que je suis guérie...
+
+Je crois avoir ressenti dans ma vie les émotions les plus fortes,
+soit de bonheur, soit de chagrin, que l'homme puisse éprouver; mais
+jamais ma joie n'a été plus vive, plus profonde qu'en entendant ces
+paroles d'Anna.
+
+On se rendra facilement compte de la situation de mon esprit en
+pensant aux tourments qui m'avaient agité depuis dix jours, et l'on
+comprendra la fièvre morale que je devais éprouver.
+
+Depuis quelque temps j'avais assisté à des spectacles si étranges,
+qu'il eût été plus naturel que ce fût moi qui perdît la raison.
+
+J'avais été acteur dans un combat acharné; autour de moi j'avais vu
+tomber des blessés et entendu râler des mourants; après une exécution
+terrible, rentré chez ma femme, les plus grands chagrins étaient venus
+m'accabler; j'étais resté auprès d'une personne adorée, ignorant s'il
+me faudrait la perdre pour toujours ou la garder insensée; puis, tout
+à coup, comme par miracle, cette chère compagne de ma vie revenait
+à la santé et se jetait dans mes bras...
+
+Je mêlai mes pleurs aux siens; mes yeux, secs et brûlants par les
+veilles et les angoisses, retrouvèrent des larmes, mais ce furent
+des larmes de joie et de bonheur.
+
+Nous reprîmes tous deux plus de calme; dans une douce causerie nous
+nous racontâmes tout ce que nous avions souffert. O sympathie des
+coeurs aimants! Nos peines avaient été les mêmes, nous avions ressenti
+les mêmes alarmes, elle pour moi, moi pour elle!
+
+Remise comme par enchantement après ce sommeil réparateur, Anna se
+leva, fit sa toilette comme à l'ordinaire; et les personnes qui la
+virent ne voulurent pas croire qu'elle avait passé dix jours entre
+la mort et la folie, ces deux abîmes, dont l'amour et la foi avaient
+su l'un et l'autre nous préserver.
+
+J'étais heureux; ma profonde tristesse fut promptement remplacée par
+une joie expansive qui se peignait sur mon visage. Hélas! cette joie
+fut passagère comme toutes les joies: l'homme est ici-bas la proie
+du malheur!
+
+Au bout d'un mois, ma femme retomba dans le même état maladif; les
+mêmes symptômes se produisirent avec les mêmes effets pendant le
+même laps de temps; je restai encore neuf jours au chevet de son lit,
+et le dixième jour un sommeil bienfaisant la rendit à la raison.
+
+Mais cette fois j'avais pour moi l'expérience, cette maîtresse
+impitoyable qui vous donne des leçons qu'on ne devrait jamais oublier;
+et je ne me réjouis pas comme je l'avais fait un mois plus tôt.
+
+Je craignis que ce changement subit ne fût une guérison factice, et
+que tous les mois la pauvre malade n'eût une rechute jusqu'à ce que
+son cerveau, complétement affaibli, se dérangeât enfin pour toujours.
+
+Cette fatale idée me brisait le coeur, et me causait une tristesse
+que je ne pouvais dissimuler devant celle qui me l'inspirait.
+
+J'avais épuisé toutes les ressources de la médecine, et toutes ces
+ressources avaient été inutiles.
+
+Je pensai que peut-être, en éloignant la malade des lieux où s'étaient
+passés les événements cause de son affection, sa guérison deviendrait
+plus facile; que peut-être les bains, les promenades à la campagne par
+la belle saison, contribueraient à la guérir; dès lors j'invitai une de
+ses parentes à nous accompagner, et nous partîmes pour _Tierra-Alta_,
+lieu enchanteur, véritable oasis où tout était réuni pour faire aimer
+la vie en la rendant agréable.
+
+Les premiers jours de notre installation à cette belle campagne furent
+pour nous remplis de joie, d'espérance, de félicité. Anna se remettait
+chaque jour davantage, sa santé était devenue florissante.
+
+Nous nous promenions dans de magnifiques jardins, à l'ombre des
+orangers et des mangliers, qui formaient des massifs tellement épais,
+que pendant les plus fortes chaleurs on était à l'abri et au frais
+sous leurs ombrages.
+
+Une jolie rivière, à l'eau limpide et bleue, passait au milieu de
+notre verger. J'y avais fait établir des bains à l'indienne.
+
+Quand nous voulions jouir de promenades ravissantes, une jolie calèche
+attelée de quatre bons chevaux nous conduisait sur des routes bordées
+de flexibles bambous, et semées de toutes les fleurs variées des
+tropiques.
+
+Ainsi qu'on en peut juger par ce court récit, rien ne manquait à
+_Tierra-Alta_ de tout ce qu'on peut souhaiter à la campagne: c'était
+un Éden pour une convalescente. Mais on a bien eu raison de dire qu'il
+n'y a pas de bonheur parfait sur la terre! J'étais avec une femme que
+j'adorais, et qui m'aimait avec toute la sincérité d'un coeur jeune
+et pur. Nous vivions dans un paradis, loin du monde, du bruit, des
+tracas d'une ville, et surtout loin des jaloux et des envieux. L'air
+que nous respirions était parfumé, l'eau qui baignait nos pieds était
+pure, et reflétait un ciel chaud et parfois tout brillant d'étoiles
+scintillantes... La santé d'Anna semblait se remettre, j'étais heureux
+de son bonheur.
+
+Qui donc pouvait nous troubler dans notre charmante retraite?... Une
+troupe de bandits!
+
+Ces bandits s'étaient établis dans les parages enchantés de
+_Tierra-Alta_, et désolaient le pays et tous les environs par les
+vols et les meurtres qu'ils commettaient. Un régiment était à leur
+poursuite, mais cela les inquiétait fort peu; ils étaient nombreux,
+adroits, audacieux, et, quelle que fût la vigilance du gouvernement,
+la bande continuait ses brigandages et ses assassinats.
+
+Dans la maison que j'occupais alors et que je quittai plus tard, le
+commandant de cavalerie Aguilar, qui m'avait remplacé, fut surpris,
+et périt percé de vingt coups de poignards.
+
+Plusieurs années après cette époque, le gouvernement fut obligé de
+capituler avec ces bandits; et un jour on vit entrer dans Manille
+une vingtaine d'hommes, tous armés de carabines et de poignards.
+
+Leur chef les conduisait; ils marchaient la tête haute, d'un air fier
+et assuré, et se rendirent chez le gouverneur; celui-ci les harangua,
+leur fit déposer leurs armes, et les envoya chez l'archevêque pour
+qu'il les exhortât.
+
+L'archevêque, dans un discours profondément religieux, les invita
+à se repentir de leurs crimes, à devenir d'honnêtes citoyens, et à
+retourner dans leurs villages.
+
+Ces hommes, qui s'étaient souillés du sang de leurs semblables, et
+qui avaient cherché dans le crime, ou, pour dire mieux, dans tous
+les crimes, l'or qu'ils convoitaient, écoutèrent religieusement le
+ministre de Dieu, changèrent complétement de conduite, et devinrent
+par suite de bons et paisibles cultivateurs.
+
+Mais revenons à mon séjour à _Tierra-Alta_, à l'époque où les bandits
+n'étaient pas encore _convertis_, et auraient pu troubler ma douce
+quiétude et ma sécurité.
+
+Néanmoins, soit insouciance, soit confiance dans un Indien chez
+lequel j'avais passé quelque temps après les ravages occasionnés
+par le choléra, et dont l'influence dans le pays m'était connue,
+je ne craignais nullement les bandits.
+
+Cet Indien vivait à quelques lieues de _Tierra-Alta_, dans les
+montagnes de _Marigondon;_ il était venu me voir plusieurs fois, et
+m'avait dit à différentes reprises: «Ne craignez rien des bandits,
+señor docteur Pablo; ils savent que nous sommes amis, et cela seul
+suffira pour les empêcher de s'attaquer à vous, car ils auraient trop
+peur de me déplaire et de se faire de moi un ennemi.»
+
+Ces paroles m'avaient tout à fait rassuré, et j'eus bientôt l'occasion
+de voir que l'Indien m'avait pris sous sa protection.
+
+Si quelques-uns des lecteurs, pour lesquels j'écris mes souvenirs,
+étaient pris, comme je fus, du désir de visiter les cascades de
+_Tierra-Alta_, qu'ils aillent à l'endroit appelé _Ylang-Ylang;_ c'était
+près de ce lieu que logeaient les parents de mon Indien protecteur.
+
+A cet endroit la rivière, très-resserrée dans son lit, se précipite,
+d'un seul jet d'une hauteur de trente à quarante pieds, dans un
+énorme bassin d'où les eaux s'écoulent paisiblement pour aller à
+quelques pas de là former trois nouvelles chutes moins élevées, mais
+embrassant toute la largeur de la rivière, et formant trois nappes
+d'eau claire et transparente comme du cristal.
+
+C'est un spectacle admirable, comme tous ceux offerts aux yeux des
+hommes par la main puissante du Créateur; et j'ai eu bien souvent
+à remarquer combien les travaux de la nature sont supérieurs à ceux
+que les hommes se fatiguent à élever et à inventer!
+
+Un matin, nous nous étions rendus aux cascades et nous allions mettre
+pied à terre à _Ylang-Ylang_, quand tout à coup notre calèche fut
+entourée de brigands fuyant devant les soldats de la ligne.
+
+Le chef (ou du moins supposâmes-nous d'abord que c'était lui) dit à
+ses compagnons, sans s'occuper de nous et sans nous adresser la parole:
+
+«Il faut tuer les chevaux!»
+
+Je compris qu'il craignait que ses ennemis ne se servissent des
+chevaux pour les poursuivre. Avec le sang-froid qui heureusement ne
+m'abandonne jamais dans les circonstances difficiles ou périlleuses,
+je lui dis: «N'aie aucune crainte, mes chevaux ne serviront pas à
+tes ennemis pour te poursuivre; fie-toi à ma parole.»
+
+Le chef porta la main à son salacot, et dit à ses camarades:
+
+«S'il en est ainsi, les soldats espagnols ne nous feront pas
+de mal aujourd'hui, et nous n'en ferons pas non plus à notre
+tour. Suivez-moi!»
+
+Ils partirent au pas de course.
+
+Un instant après je mis mes chevaux au galop dans une direction tout
+à fait opposée à celle où j'aurais pu rencontrer les soldats.
+
+Les bandits me regardaient de loin, et le scrupule avec lequel je
+tenais la parole que je leur avais donnée porta son fruit.
+
+Non-seulement je vécus plusieurs mois en sécurité à _Tierra-Alta_,
+mais quelques années après, lorsque j'habitais _Jala-Jala_ et qu'en ma
+qualité de commandant de la gendarmerie territoriale de la province
+de la Lagune, j'étais l'ennemi naturel des bandits, je reçus le
+billet suivant:
+
+
+ «Monsieur,
+
+ «Défiez-vous de Pedro Tumbaga! Nous sommes invités par
+ lui à nous rendre à votre habitation, et à vous attaquer
+ par surprise; nous nous sommes souvenus du matin où nous
+ vous avons parlé aux cascades, et de la sincérité de
+ votre parole. Vous êtes un homme d'honneur. Si nous nous
+ trouvons face à face avec vous, et qu'il le faille, nous
+ vous combattrons, mais loyalement, et jamais après vous avoir
+ tendu une embûche. Tenez-vous donc sur vos gardes, craignez
+ Pedro Tumbaga; c'est un lâche, capable de se cacher pour vous
+ tirer un coup de fusil...»
+
+
+On conviendra que j'avais affaire à des bandits bien honnêtes.
+
+Je leur répondis:
+
+
+ «Vous êtes des braves. Je vous remercie de votre avis, mais
+ je ne crains pas Pedro Tumbaga. Je ne conçois pas que vous
+ gardiez parmi vous un homme capable de se cacher pour tuer son
+ ennemi; si j'avais un soldat comme lui, j'en aurais bientôt
+ fait justice, et cela sans avoir recours aux tribunaux...»
+
+
+Quinze jours après ma réponse, Tumbaga n'existait plus; la balle d'un
+bandit m'en avait débarrassé.
+
+Je reviens à mon premier récit.
+
+Lorsque je fus éloigné des bandits à _Ylang-Ylang_, j'arrêtai mes
+chevaux, et je pensai à Anna, car je craignais pour elle l'impression
+qu'avait produite la rencontre peu agréable que nous venions de faire.
+
+Mais heureusement mes craintes étaient vaines, ma femme n'éprouvait
+aucune terreur; et lorsque je m'informai si elle avait eu peur,
+elle me répondit:
+
+«Peur! ne suis-je pas avec toi?»
+
+J'eus plus tard, dans bien des circonstances périlleuses, la preuve
+certaine qu'elle m'avait dit l'exacte vérité, car elle conserva
+toujours le même sang-froid.
+
+Lorsque je jugeai qu'il n'y avait plus de danger, je revins sur mes
+pas et nous rentrâmes chez moi, satisfaits de la conduite des bandits
+envers nous, et trouvant dans cette conduite la certitude qu'ils ne
+nous voulaient point de mal.
+
+Je remerciai mentalement mon ami l'Indien, car je ne doutais pas
+que je lui dusse la tranquillité dont nos turbulents voisins nous
+laissaient jouir.
+
+L'époque fatale où ma femme devait ressentir une nouvelle crise
+approchait; bientôt elle allait éprouver une attaque de la terrible
+maladie causée par la révolte de Novalès.
+
+J'avais espéré que l'air de la campagne, les bains, les distractions
+de tout genre guériraient ma pauvre malade; mon espoir fut déçu,
+et, comme le mois précédent, j'eus la douleur d'assister à toute une
+période de souffrances physiques et morales.
+
+Je fus désespéré: je ne savais plus quel parti prendre; je me
+décidai cependant à rester à _Tierra-Alta_. Là, ma chère compagne
+était heureuse les jours où sa santé lui revenait; les autres jours,
+je ne la quittais pas, essayant de combattre la fatale maladie par
+tout ce que l'art et l'imagination peuvent inventer.
+
+Enfin, à force de soins et de tentatives, mes efforts furent couronnés
+d'un plein succès, et, à l'époque où le mal devait revenir, j'eus
+le bonheur de ne pas le voir paraître et la certitude d'une guérison
+définitive.
+
+Dès lors j'éprouvai toute la joie que l'on ressent après avoir
+longtemps craint de perdre une personne tendrement aimée, quand on
+la voit revenir à la vie, et je me livrai sans crainte aux plaisirs
+multipliés qu'offrait _Tierra-Alta_.
+
+J'aimais la chasse, et j'allais fort souvent dans les montagnes de
+_Marigondon_, chez mon ami l'Indien.
+
+Nous poursuivions ensemble le cerf et les divers oiseaux qui abondent
+dans ce pays, à tel point que l'on a à choisir entre quinze à vingt
+espèces de colombes, de poules et de canards sauvages, et qu'il m'est
+arrivé souvent d'en abattre cinq ou six d'un seul coup.
+
+La chasse aux poules sauvages, espèce de faisans, m'amusait beaucoup.
+
+Nous chassions dans de grandes plaines parsemées de petits bois,
+avec de bons et beaux chevaux dressés exprès; les chiens faisaient
+partir le gibier, nous étions armés de fouets, et nous tâchions de
+l'abattre d'un seul coup, ce qui n'était pas aussi difficile que l'on
+pourrait le croire.
+
+Lorsqu'une compagnie de poules épouvantées partait d'un petit massif,
+nous mettions nos chevaux au galop, et c'était une véritable course
+au clocher que les gentlemen-riders eussent bien désiré faire.
+
+Je chassais aussi le cerf à cheval et à la lance; cet exercice est
+très-amusant, malheureusement il occasionne souvent des accidents.
+
+Voici comment: Les chevaux dont on se sert sont si bien dressés
+pour cette chasse, que dès qu'ils aperçoivent le cerf il n'est plus
+nécessaire ni même possible de les guider; ils le poursuivent de
+toute la vitesse de leurs jambes, franchissant tous les obstacles
+qui se trouvent devant eux.
+
+Le cavalier, qui porte à la main une lance dont la hampe a de deux à
+trois mètres, la tient en arrêt; et aussitôt qu'il se croit à portée
+de l'animal, il la jette contre lui.
+
+S'il manque son coup, la lance va se ficher en terre; alors il faut
+une grande adresse pour éviter le bout opposé, qui souvent blesse le
+chasseur dans la poitrine, ou le cheval.
+
+Je ne parle pas des chutes que l'on est exposé à faire en allant au
+grand galop dans des terrains inconnus et inégaux.
+
+J'avais fait ces chasses lors de mon premier séjour chez l'Indien;
+et, bien que je m'en fusse tiré à mon honneur, je n'avais pu obtenir
+de lui qu'il me fit assister à une chasse bien plus dangereuse et
+que j'appellerai presque un combat: celle du buffle sauvage.
+
+A chacune de mes questions, mon hôte me répondait:
+
+«Cette chasse est trop à craindre, je ne veux pas vous exposer à
+un malheur.»
+
+Il évitait même de me conduire dans une partie de la plaine qui
+avoisine les montagnes de _Marigondon_, et où se trouvent d'ordinaire
+les buffles sauvages.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+ Tierra-Alta.--Chasse au buffle.--Retour à Manille.
+
+
+Pourtant, après bien des instances réitérées, je parvins à obtenir ce
+que je désirais si impatiemment; seulement, l'Indien voulut savoir
+si j'étais bon cavalier, si j'avais de l'adresse; et lorsqu'il fut
+rassuré sur ces deux points, nous partîmes par une belle matinée,
+escortés de neuf chasseurs et d'une petite meute.
+
+Dans cette partie des Philippines où nous nous trouvions, la chasse
+aux buffles se fait à cheval avec un lacet, les Indiens n'étant pas
+assez habitués à se servir du fusil; dans d'autres parties elle se
+fait à l'aide des armes à feu, ainsi que j'aurai plus tard l'occasion
+de le raconter; mais, quoi qu'il en soit, ces deux exercices sont
+également dangereux.
+
+Pour l'un, il faut être bon cavalier et fort adroit; pour l'autre,
+il faut être doué d'un grand sang-froid et posséder une bonne arme.
+
+Le buffle sauvage est tout à fait différent du buffle domestique,
+c'est un animal terrible; il poursuit le chasseur aussitôt qu'il
+l'aperçoit, et lorsqu'il peut l'atteindre de ses cornes aiguës,
+il lui fait promptement expier sa témérité.
+
+Mon fidèle Indien veillait à ma conservation bien plus qu'à la
+sienne. Il s'opposa à ce que je prisse une arme à feu, et même un
+lacet; il n'avait pas assez de confiance en mon adresse, et préféra
+que je restasse à cheval, libre de mes mouvements.
+
+Je partis donc, ayant pour toute arme un poignard à ma ceinture.
+
+Nous nous divisâmes par trois, parcourant la plaine au petit pas,
+mais ayant bien soin de nous écarter de la lisière des bois, pour
+n'être pas surpris par l'animal que nous allions bravement combattre.
+
+Après avoir marché pendant une heure, nous entendîmes enfin les
+aboiements des chiens, et comprîmes que le gibier que nous chassions
+était débusqué.
+
+Alors nous regardâmes avec la plus grande attention l'endroit où nous
+pensions voir arriver l'ennemi. Il se faisait prier pour se montrer;
+enfin, tout à coup les bois craquèrent, les branches furent rompues,
+les jeunes arbres renversés, et un superbe buffle parut à environ
+cent cinquante pas de nous.
+
+Ce buffle était d'un beau noir, ses cornes étaient d'une très-grande
+dimension. Il portait la tête haute, et flairait où étaient ses
+ennemis...
+
+Tout à coup, partant avec une vitesse incroyable chez un animal aussi
+puissant, il se dirigea vers un de nos groupes, formé de trois Indiens.
+
+Ceux-ci partirent au galop de leurs chevaux, et allèrent former
+un triangle.
+
+L'animal choisit l'un d'eux, et fondit impétueusement sur lui.
+
+Pendant ce temps, un autre, qu'il avait déjà dépassé, tourna bride
+et lança le lacet qu'il tenait à la main; mais il ne fut pas adroit,
+et manqua son coup.
+
+Le buffle changea de direction, et poursuivit l'imprudent qui venait
+de l'attaquer et qui revenait droit vers nous.
+
+Un second groupe de trois chasseurs alla à sa rencontre. Un d'eux
+passa près de lui au galop, jeta son lacet, et fut aussi malheureux
+que son camarade.
+
+Trois autres chasseurs tentèrent le même coup; aucun d'eux ne réussit.
+
+Moi, simple spectateur, j'admirais ce combat, ces évolutions, ces
+fuites, ces poursuites, exécutées avec autant d'ordre et de courage
+que de précision, et qui me paraissaient extraordinaires.
+
+J'avais souvent assisté à des combats de taureaux, et souvent j'avais
+frémi en voyant les toréadors observer le même ordre pour détourner
+le furieux animal lorsqu'il menace le picador.
+
+Mais, cette fois, il n'y avait pas de comparaison possible à établir
+entre un combat en champ clos et un combat en pleine campagne; entre
+un buffle sauvage et le plus terrible des taureaux.
+
+Vous, Espagnols au sang vif et pétillant, fiers Castillans qui
+recherchez les émotions, les spectacles émouvants et dangereux,
+allez chasser le buffle dans les campagnes _Marigondon_!
+
+Après bien des fuites, des poursuites, des courses et des dangers,
+un chasseur adroit couronna l'animal de son lacet.
+
+Le buffle ralentit sa marche et secoua la tête en tous sens, s'arrêtant
+de temps en temps pour se débarrasser de l'obstacle qui le gênait
+dans sa course.
+
+Un autre Indien, non moins adroit que le premier, lança son lacet
+avec la même vitesse et le même bonheur.
+
+L'animal furieux labourait avec ses cornes aiguës la terre qu'il
+faisait sauter autour de lui, voulant sans doute nous prouver sa
+force, et le parti qu'il eût fait à celui d'entre nous qui se serait
+laissé surprendre.
+
+Avec beaucoup de soins et de précaution, les Indiens firent passer
+leur capture au milieu d'un petit bois dans un fourré, d'où nous
+eûmes bientôt le plaisir de le voir sortir.
+
+Tous les chasseurs poussèrent un cri de joie; moi, je jetai un cri
+d'admiration.
+
+L'animal était vaincu, il n'y avait plus que quelques précautions de
+plus à prendre pour se rendre tout à fait maître de lui.
+
+Je fus fort étonné qu'on l'excitât de la voix et du geste, au
+point de le rendre agressif et de le faire bondir. Quel eût été
+notre sort si, par impossible, les lacets se fussent détachés ou
+brisés?... Heureusement il n'y avait aucun danger.
+
+Un Indien était descendu de cheval, et avec beaucoup d'agilité il
+avait fixé à un solide tronc d'arbre les deux lacets qui retenaient
+le buffle furieux.
+
+Puis il donna le signal pour avertir que son opération était terminée,
+et se retira.
+
+Deux chasseurs s'approchèrent, et jetèrent aussi leur lacet à l'animal;
+puis avec des pieux ils fixèrent les deux bouts à terre, et bientôt
+notre proie se trouva prise dans un rayon qui la rendit immobile.
+
+Nous pûmes alors nous approcher impunément. A grands coups de coutelas
+les Indiens abattirent ses cornes, qui l'eussent si bien vengé s'il
+eût pu s'en servir; ensuite, avec un bambou aigu, ils lui percèrent
+les membranes qui séparent les deux naseaux, pour y passer un rotin
+qu'ils tressèrent en forme d'anneau.
+
+Ainsi martyrisé, on l'attacha fortement derrière deux buffles
+domestiques, et on le conduisit jusqu'au prochain village.
+
+Alors commença la curée.
+
+On tua l'animal, et les chasseurs se partagèrent la viande, qui est
+aussi bonne que celle du boeuf.
+
+J'avais été heureux pour mon début, car toutes les chasses au buffle
+ne se font pas aussi facilement que s'était faite celle-là.
+
+Quelques jours après nous en fîmes une seconde qui fut interrompue
+par un accident, hélas! assez fréquent.
+
+Un Indien avait été surpris par un buffle au moment où il sortait
+du bois.
+
+D'un coup de corne son cheval avait été traversé et jeté à
+terre. L'Indien s'était blotti auprès de sa monture tuée près de
+lui, et, grâce à une inégalité de terrain, il espérait échapper à son
+redoutable ennemi; mais celui-ci, d'un second mouvement de tête, avait
+renversé le cheval sur son cavalier, et portait à ce dernier des coups
+qui l'eussent infailliblement tué s'ils l'eussent tout d'abord atteint.
+
+Heureusement d'autres chasseurs détournèrent l'animal et le forcèrent
+à abandonner sa victime. Il était temps!
+
+Nous trouvâmes le pauvre Indien à demi mort; les cornes du buffle
+lui avaient fait d'horribles blessures.
+
+Nous parvînmes à arrêter le sang qu'il perdait à flots, et sur un
+brancard improvisé nous le transportâmes au village.
+
+Ce ne fut qu'après de longs soins qu'il parvint à guérir; et mon ami
+l'Indien, mon protecteur, ne voulut plus que j'assistasse à une chasse
+aussi dangereuse.
+
+Anna était tout à fait rétablie. Je ne craignais plus de voir
+reparaître sa cruelle maladie.
+
+J'avais en plusieurs mois goûté tous les plaisirs et tous les agréments
+qu'offrait _Tierra-Alta_; les emplois que j'occupais à Manille
+réclamaient ma présence; je le compris, et nous partîmes pour la ville.
+
+Aussitôt de retour, il me fallut, à mon grand regret, reprendre ma
+vie habituelle, c'est-à-dire visiter des malades du matin au soir et
+du soir au matin.
+
+Mon état ne convenait réellement pas à mon caractère. Je n'étais pas
+assez philosophe pour voir endurer, sans m'affliger, des souffrances
+que j'étais impuissant à guérir, et surtout pour voir mourir des
+pères, des mères utiles à leurs familles, ou des êtres jeunes, aimés
+et aimants.
+
+En un mot, je n'agissais pas en médecin, car je n'envoyais de note
+à personne; on me payait quand et comme on voulait.
+
+Je dois dire à la louange de l'humanité que j'ai peu souvent trouvé
+des oublieux.
+
+Au reste, mes places me produisaient assez pour me permettre de
+mener une vie somptueuse, d'avoir huit chevaux dans mon écurie,
+table ouverte à mes amis et aux étrangers.
+
+Ce que mes amis appelèrent alors un _coup de tête_ me fit bientôt
+perdre tous ces avantages.
+
+Je passais tous les mois un conseil de révision dans le régiment où
+je servais.
+
+Un jour je portai un jeune soldat, afin de le faire réformer; tout
+allait bien: mais un médecin français, M. Charles Benoît [13], qui
+me jalousait, fut désigné par le gouverneur pour faire une enquête
+et contrôler ma déclaration.
+
+Naturellement il mit dans son rapport que je m'étais trompé, que la
+maladie dont je parlais était imaginaire; et il fit si bien que le
+gouverneur, irrité, me condamna à une amende de six piastres.
+
+Le mois suivant, je présentai de nouveau le même soldat pour qu'il fût
+réformé, comme n'étant pas apte à faire son service; une commission
+de huit médecins fut nommée; leur décision fut que j'avais raison,
+et cela à l'unanimité. Le soldat fut licencié.
+
+Cette réparation ne me suffisant pas, je présentai une réclamation au
+gouverneur, qui ne voulut pas y faire droit, sous le prétexte étrange
+que la décision du comité médical ne pouvait infirmer la sienne.
+
+J'avoue que je ne compris pas cet argument. Ce raisonnement, en
+admettant toutefois que c'en fût un, me parut spécieux. Comment
+admettre que l'innocent fût puni et que l'ignorant qui m'avait
+contredit et s'était trompé ne reçût aucun blâme.
+
+Cette injustice me révolta. Je suis Breton et j'ai vécu avec les
+Indiens, deux natures qui n'aiment que la justice et le bon droit.
+
+Je fus tellement affecté de la conduite du gouverneur à mon égard,
+que je me rendis chez lui, non pour réclamer encore, mais pour lui
+donner ma démission des places importantes que j'occupais.
+
+Il me reçut en souriant, et me dit qu'après un peu de réflexion je
+reviendrais sur mon idée.
+
+Le cher gouverneur se trompait. En sortant de son palais, j'allai au
+ministère des finances et j'achetai la propriété de _Jala-Jala_.
+
+Mon parti était pris, ma résolution inébranlable.
+
+Bien que ma démission ne fût pas encore acceptée, je commençai à agir
+comme si j'étais entièrement libre. J'avais, au préalable, prévenu
+Anna, et lui avais demandé si elle voudrait vivre à _Jala-Jala?_
+
+«Avec toi, je serai heureuse partout!»
+
+Telle avait été sa réponse. J'étais donc le maître d'agir au gré de
+ma volonté, et je pouvais me laisser aller où m'entraînait ma destinée.
+
+C'est ce que je fis.
+
+Je voulus aller visiter les terres que je venais d'acquérir.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+ Jala-Jala.--Lac de Bay.--Légende chinoise. --Alila
+ (Mabutin-Tajo).
+
+
+Pour l'exécution de ce projet, il me fallait trouver un Indien fidèle
+sur lequel je pusse compter; parmi mes domestiques, je choisis mon
+cocher, homme dévoué, discret et courageux.
+
+Je pris quelques armes, des munitions, des vivres; je frétai, à
+_Lapindan_, petit village près du bourg de _Santa-Anna_, une petite
+pirogue conduite par trois Indiens; et un matin, le 2 avril 1824, sans
+faire part de mon projet à mes amis, sans m'informer si le gouverneur
+m'avait remplacé, je partis pour prendre possession de mes domaines,
+respirant l'air vivifiant et pur de la liberté.
+
+Je remontai dans ma pirogue, qui volait sur les eaux comme une mouette
+légère, la jolie rivière de _Pasig_ qui sort du lac de _Bay_, et va
+se jeter dans la mer en traversant les faubourgs de Manille.
+
+Les bords de cette rivière sont plantés de touffes de bambous et
+parsemés de jolies habitations indiennes; au-dessus du grand bourg de
+Pasig, elle reçoit les eaux de la rivière de _San-Mateo_ à l'endroit
+où cette rivière se réunit au fleuve de _Pasig_.
+
+Sur la rive gauche, on aperçoit encore les ruines de la chapelle
+et du presbytère de Saint-Nicolas, élevés par les Chinois, dit la
+légende que je vais essayer de vous raconter.
+
+A une époque reculée, un Chinois qui se trouvait dans une pirogue et
+naviguait, soit sur la rivière de _Pasig_, soit sur celle de San-Mateo,
+aperçut tout à coup un caïman qui se dirigea vers sa frêle embarcation,
+et la fit chavirer. A cette vue, et en se sentant tomber à l'eau,
+l'infortuné Chinois, qui avait pour perspective de servir de pâture au
+féroce animal, appela à son secours saint Nicolas. Vous ne l'eussiez
+peut-être pas fait, ni moi non plus, et nous aurions eu tort; l'idée
+était bonne.
+
+Le grand saint Nicolas entendit les cris de détresse du naufragé,
+lui apparut, et d'un coup de baguette, comme eût pu le faire une
+fée bienveillante, changea le caïman importun en un rocher..... le
+Chinois fut sauvé.
+
+Ne croyez pas que la légende s'arrête là: les Chinois ne sont pas
+ingrats; la Chine est le pays de la terre à porcelaine, du thé,
+et de la reconnaissance.
+
+Le Chinois échappé au sort cruel qui l'attendait voulut consacrer
+le souvenir du miracle, et, de concert avec ses frères de Manille,
+il éleva une jolie chapelle et un presbytère au grand saint Nicolas.
+
+Cette chapelle fut longtemps desservie par un bonze, et tous les ans,
+à la Saint-Nicolas, les riches Chinois de Manille se réunissaient,
+au nombre de plusieurs milliers, pour donner des fêtes qui duraient
+quinze jours.
+
+Mais il arriva qu'un archevêque de Manille trouva que ce culte de la
+reconnaissance chinoise était du paganisme, et fit enlever le toit
+du presbytère et celui de la chapelle.
+
+Ces mesures brutales n'eurent aucun résultat, si ce n'est de laisser
+l'eau du ciel pénétrer dans les bâtiments.
+
+Mais pour le culte voué à saint Nicolas, il dura toujours, et dure
+encore. Peut-être est-ce bien parce qu'on a voulu l'interdire!
+
+De nos jours, à l'époque où cette fête a lieu, c'est-à-dire vers le
+6 novembre de chaque année, on peut jouir d'un coup d'oeil ravissant.
+
+Le _Pasig_ à Saint-Nicolas offre la nuit une délicieuse perspective:
+on y voit de grandes embarcations amenées à grand frais de Manille,
+sur lesquelles sont bâtis de véritables palais à plusieurs étages,
+terminés en pyramides, et éclairés depuis la base jusqu'au sommet.
+
+Toutes ces lumières se reflètent dans les eaux paisibles de la rivière,
+et semblent augmenter le nombre des étoiles qui tremblent en se mirant
+à la surface des flots: c'est Venise improvisée.
+
+Dans ces palais, on joue, on fume de l'opium, on fait de la musique.
+
+Le _pévété_, encens chinois, brûle partout et continuellement en
+l'honneur de saint Nicolas, que l'on invoque chaque matin, en jetant
+dans la rivière des petits carrés de papier de diverses couleurs. Saint
+Nicolas ne paraît pas; la fête dure deux semaines, au bout desquelles
+les fidèles se retirent jusqu'à l'année suivante.
+
+Maintenant que le lecteur connaît la légende du caïman, du Chinois
+et du grand saint Nicolas, je reviens à mon voyage.
+
+Je naviguais paisiblement sur le _Pasig_, allant à la conquête de
+mes nouveaux domaines et faisant des rêves dorés.
+
+Je suivais la fumée légère de ma cigarette, sans penser que mes songes,
+mes châteaux en Espagne devaient s'envoler comme elle!...
+
+Bientôt je me trouvai dans le lac de _Bay_. Ce lac, le plus
+grand de l'île de Luçon, a de quarante-cinq à cinquante lieues de
+circonférence. Il est de tous côtés entouré de hautes montagnes de
+formation volcanique, où prennent leur source quinze rivières qui
+viennent toutes se jeter dans cet immense réservoir. Il n'a d'issue
+à la mer que par le fleuve de _Pasig_. Ce fleuve, après avoir coulé
+entre des collines, traverse les faubourgs de Manille et va déboucher
+dans la baie, qui est éloignée de sept à huit lieues du lac.
+
+Vingt-neuf grands bourgs sont situés sur les bords du lac, à
+l'embouchure des rivières [14].
+
+Cette belle nappe d'eau, dont la plus grande profondeur est de 30
+mètres, est parsemée de jolies îles toujours couvertes d'une admirable
+végétation. La plus grande de ces îles, celle de _Talim_, forme avec la
+terre de Luçon le détroit de _Quinabutasan_, et avec _Jala-Jala_, qui
+est situé parallèlement en face, la partie du lac nommée _Rinconada_.
+
+Les eaux de _Bay_ sont douces et potables. Cependant, avant de
+les boire, il faut qu'elles reposent quelques heures pour laisser
+précipiter au fond une grande quantité de corps étrangers qu'elles
+tiennent en suspension. Si cette précaution était négligée, elles
+pourraient se trouver dans des conditions tout à fait nuisibles; elles
+produiraient de fortes coliques et de graves dérangements d'estomac.
+
+Ce fait est assez curieux pour l'expliquer. Lorsque le soleil est à
+l'horizon et que le vent souffle de la partie opposée à la plage où
+l'on se trouve, on ne peut impunément boire de l'eau puisée sur cette
+plage qu'après avoir mis le vase qui la contient pendant une grande
+heure à l'ombre. Si dans les mêmes conditions on se baigne dans le lac,
+le corps se couvre de gros boutons, et l'on est tourmenté pendant
+plusieurs heures par d'intolérables démangeaisons. Ce phénomène,
+particulier au lac de _Bay_, est sans nul doute produit par des
+millions d'insectes microscopiques auxquels les rayons du soleil
+donnent la vie, et que le mouvement des vagues rejette vers les
+plages opposées au vent. Les pêcheurs, pour se préserver de cet effet
+nuisible, ont le soin de s'enduire le corps avec de l'huile de coco.
+
+Le lac de _Bay_ abonde en excellents poissons. Trois espèces seulement
+sont les mêmes qu'en Europe: le mulet, l'anguille et la crevette. Ces
+deux dernières sont d'une grosseur remarquable. Les anguilles de 15
+à 20 kilogrammes sont très-communes, ainsi que les crevettes de la
+grosseur de nos langoustes, c'est-à-dire du poids d'un kilogramme à
+un kilogramme et demi.
+
+Deux poissons de mer se sont acclimatés dans les eaux douces du lac:
+le _requin_ et la _scie_. Le premier est heureusement assez rare,
+mais le second est très-abondant.
+
+On trouve aussi dans ce beau lac une espèce de tortue d'une forme
+différente de celle de mer et d'un goût plus agréable, une grande
+quantité d'excellents poissons qu'il serait trop long d'énumérer,
+et enfin de monstrueux _aligators_, dont j'aurai l'occasion de parler
+plus tard, ainsi que d'innombrables oiseaux aquatiques.
+
+Enfin, j'arrivai à _Quinabutasan_. Ce mot est _tagal_, et signifie
+_qui est troué_.
+
+Nous nous arrêtâmes pendant une heure dans la seule case indienne qu'il
+y eût dans l'endroit, pour faire cuire du riz et prendre notre repas.
+
+Cette case était habitée par un vieux pêcheur et sa femme,
+fort âgés. Cependant ils pourvoyaient encore à leurs besoins en
+pêchant. Plus tard, j'aurai occasion de parler du père _Relempago_
+ou _la Foudre_, et de raconter son histoire.
+
+Lorsque je fus au milieu de la nappe d'eau qui sépare _Talim_
+de la presqu'île de _Jala-Jala_, j'aperçus le nouveau domaine que
+j'avais acquis si légèrement, et je pus juger d'un coup d'oeil de
+mon acquisition.
+
+_Jala-Jala_ est une longue presqu'île qui s'étend du nord au sud,
+au milieu du lac de _Bay_.
+
+Cette presqu'île est divisée, dans sa longueur, par une chaîne de
+montagnes qui vont en déclinant, pour ne plus former que des collines
+pendant l'espace de trois lieues.
+
+Ces montagnes, d'un accès facile, ont en général un versant couvert
+de forêts, et l'autre de beaux pâturages, où croissent, à la hauteur
+d'un ou deux mètres, des graminées flexibles et onduleux, qui,
+sous le souffle du vent, imitent les vagues de la mer lorsqu'elles
+sont agitées.
+
+Il est impossible de voir une nature plus belle; des sources limpides
+et pures surgissent du haut des montagnes et arrosent une riche
+végétation, puis vont se jeter dans le lac.
+
+Ces pâturages font de _Jala-Jala_ le lieu le plus giboyeux de
+l'île. Les cerfs, les sangliers, les buffles sauvages, les poules,
+les cailles, les bécassines, les colombes de quinze à vingt sortes,
+les perroquets, enfin toutes les espèces d'oiseaux, y abondent.
+
+Le lac est également peuplé d'oiseaux aquatiques, et particulièrement
+de canards.
+
+Malgré son étendue, l'île ne produit pas d'animaux nuisibles et
+carnivores; on a seulement à craindre la civette, petit animal de
+la grosseur d'un chat, qui ne fait la chasse qu'aux oiseaux; et les
+singes, qui sortent par bandes des forêts et vont ravager les champs
+de cannes à sucre et de maïs.
+
+Le lac, qui renferme d'excellents poissons, est moins favorisé que la
+terre; on y trouve beaucoup de caïmans, alligators d'une si grande
+dimension, qu'un seul de ces animaux divise, en peu d'instants,
+un cheval par morceaux et l'engloutit dans son vaste estomac. Les
+accidents qu'ils occasionnent sont fréquents et terribles, et j'ai
+vu plus d'un Indien devenir leur victime, ainsi que je le raconterai
+plus tard.
+
+J'aurais sans doute dû commencer par parler ici des hommes qui peuplent
+les forêts de _Jala-Jala_; mais je suis chasseur et l'on m'excusera
+d'avoir commencé par le gibier.
+
+A l'époque où je l'achetai, _Jala-Jala_ était habité par quelques
+Indiens de race malaise qui vivaient dans les bois et cultivaient
+quelques coins de terre.
+
+La nuit, ils faisaient sur le lac le métier de pirates et donnaient
+asile à tous les bandits des provinces environnantes.
+
+A Manille, on m'avait peint cette contrée sous les couleurs les
+plus sombres; au dire des habitants de la ville, je ne devais pas y
+séjourner longtemps sans devenir la victime des bandits.
+
+Mon caractère aventureux faisait que tous ces récits, loin de
+m'éloigner de mon projet, augmentaient mon désir de visiter ces hommes,
+qui vivaient presque à l'état sauvage.
+
+Dès que j'eus acheté _Jala-Jala_, je me formai un plan de conduite
+ayant pour but de m'attacher les habitants les plus à craindre;
+je résolus de me faire l'ami des bandits, et pour cela je compris
+qu'il fallait arriver chez eux, non comme un propriétaire exigeant
+et sordide, mais bien comme un père.
+
+Tout dépendait, pour l'exécution de mon entreprise, de la première
+impression que je produirais sur ces Indiens qui devenaient mes
+vassaux.
+
+Lorsque j'eus abordé, je me dirigeai, en suivant le bord du lac,
+vers un petit hameau composé de quelques cabanes. J'étais accompagné
+de mon fidèle cocher; nous étions armés tous les deux d'un bon fusil
+à deux coups, d'une paire de pistolets, et d'un sabre.
+
+J'avais eu soin de me renseigner auprès de quelques pêcheurs pour
+savoir quel était l'Indien auquel je devais m'adresser de préférence.
+
+Cet homme, le plus respecté de ses compatriotes, s'appelait en langue
+tagale _Mabutin-Tajo_, surnom que je traduirais en français par _le
+Brave-le-vaillant_.
+
+C'était un véritable brigand, un vrai chef de pirates. Il eût fort
+bien commis, sans vergogne, cinq ou six assassinats dans une seule
+excursion; mais il était brave, et la bravoure est pour les peuples
+primitifs une qualité devant laquelle ils s'inclinent avec respect.
+
+Ma conversation avec _Mabutin-Tajo_ ne fut pas longue; quelques paroles
+me suffirent pour m'attirer sa bonne grâce, et me faire de lui un
+fidèle serviteur pendant tout le temps que je demeurai à _Jala-Jala_.
+
+Voici les termes dans lesquels je lui parlai:
+
+«Tu es un grand scélérat, lui dis-je. Je suis le seigneur de
+_Jala-Jala;_ je veux que tu changes de conduite; si tu refuses, je
+te ferai expier tous tes méfaits. J'ai besoin d'une garde; veux-tu
+me donner ta parole d'honneur de devenir honnête homme, et je te fais
+mon lieutenant?»
+
+Après ces courtes paroles, _Alila_ (c'était le nom du bandit) resta
+un instant sans me répondre. Je vis sur son visage toutes les marques
+d'une profonde réflexion. J'attendis qu'il parlât; j'étais dans une
+certaine anxiété; qu'allait-il me répondre?
+
+«Maître, me dit-il avec élan, en me présentant la main et mettant un
+genou à terre,
+
+«Je vous serai fidèle jusqu'à la mort!»
+
+J'étais heureux de sa réponse, mais je ne lui laissai pas voir mon
+contentement.
+
+«Très-bien, lui dis-je. Pour te prouver que j'ai confiance en toi,
+prends cette arme, et ne t'en sers que contre des ennemis.»
+
+Je lui présentai un sabre tagal sur lequel était écrit en gros
+caractères espagnols: _No me sacas sin rason ni me envainas sin
+honor_, Ne me tire pas sans raison, et ne me remets pas dans le
+fourreau sans honneur.»
+
+Je traduisis cette légende en langage tagaloc; _Alila_ la trouva
+sublime, et jura de ne pas s'en écarter.
+
+«Quand j'irai à Manille, ajoutai-je, je te rapporterai des épaulettes
+et un bel uniforme; mais il ne faut pas perdre de temps pour réunir
+les soldats que tu vas commander, et qui formeront ma garde.
+
+«Conduis-moi chez celui de tes camarades que tu crois le plus capable
+de t'obéir comme sergent.»
+
+Nous allâmes à quelques kilomètres de sa cabane, chez un de ses amis
+qui l'accompagnait presque toujours dans ses tentatives de piraterie.
+
+Quelques mots semblables à ceux que j'avais dit à mon futur lieutenant
+exercèrent sur son camarade la même influence, et le déterminèrent
+à accepter le grade que je lui offrais.
+
+Nous passâmes la journée à aller recruter dans les diverses cases,
+et le soir nous avions, en cavalerie et en infanterie, une garde de
+dix hommes d'effectif, nombre que je ne voulais pas dépasser.
+
+Je pris le commandement en qualité de capitaine.
+
+Ainsi que l'on en peut juger, je menais les choses avec promptitude.
+
+Le lendemain je réunis la population de la presqu'île, et, entouré de
+ma garde improvisée, je choisis l'emplacement où je voulais fonder un
+village, et le lieu où je voulais que l'on construisit mon habitation.
+
+Je donnai l'ordre aux pères de famille de construire leurs cases sur
+un alignement que j'indiquai, et je chargeai mon lieutenant d'employer
+le plus de monde possible pour extraire de la pierre, couper du bois
+de charpente, et tout préparer enfin pour ma maison.
+
+Mes ordres étant donnés, je partis pour Manille, en promettant de
+revenir bientôt.
+
+Lorsque j'arrivai chez moi on était inquiet, car, n'ayant pas eu
+de mes nouvelles, on me croyait la proie des caïmans ou la victime
+des pirates.
+
+Le récit de mon voyage, la description que je fis de _Jala-Jala_,
+loin d'éloigner ma femme de l'idée que j'avais conçue d'habiter ces
+contrées, la rendirent, au contraire, impatiente de visiter notre
+propriété et de s'y établir. C'était cependant un adieu qu'elle
+faisait à la capitale, à ses fêtes, à ses réunions, à ses plaisirs!
+
+J'allai voir le gouverneur. Ma démission avait été considérée comme
+non avenue; il m'avait conservé toutes mes places. Cet acte de
+bonté me toucha; je le remerciai sincèrement, et lui dis que je ne
+plaisantais pas, que ma détermination était irrévocablement arrêtée,
+et qu'il pouvait disposer de mes emplois.
+
+J'ajoutai que je lui demandais une seule faveur, celle de commander
+toute la gendarmerie locale de la province de la _Lagune_, avec la
+faculté d'avoir une garde personnelle que je formerais moi-même.
+
+Cette faveur me fut accordée à l'instant même, et peu de jours après
+je reçus ma commission.
+
+Ce n'était point l'ambition qui m'avait suggéré l'idée de demander
+cette place importante, c'était la raison.
+
+Mon but avait été de me créer une puissance à _Jala-Jala_, et de
+pouvoir punir moi-même mes Indiens sans avoir recours à la justice
+de l'alcade, qui demeurait à dix lieues de mes domaines.
+
+Voulant être commodément dans ma nouvelle résidence, je fis le plan
+de ma maison.
+
+Cette maison se composait d'un premier étage avec cinq chambres à
+coucher, un grand vestibule, un spacieux salon, une terrasse, et des
+chambres de bains.
+
+Je traitai avec un maître maçon et un maître charpentier pour les
+travaux de construction; j'emportai des armes et des uniformes pour
+ma garde, et je repartis.
+
+A mon arrivée, je fus reçu avec joie par mes Indiens.
+
+Mon lieutenant avait ponctuellement exécuté mes ordres; une grande
+quantité de matériaux étaient préparés, et plusieurs cases indiennes
+étaient déjà construites.
+
+Cette activité me fit plaisir, elle me prouva que l'on tenait à
+m'être agréable.
+
+Je mis tout de suite mes ouvriers à l'oeuvre, ordonnant que l'on
+défrichât les bois voisins; et bientôt je vis jeter, sous mes yeux,
+les fondations de ma maison; puis je repartis pour Manille.
+
+Les travaux durèrent huit mois, et pendant ce temps je voyageai
+continuellement de Manille à _Jala-Jala_, et de _Jala-Jala_ à Manille.
+
+J'eus de la peine, mais j'en fus bien récompensé quand je vis un
+village sortir de terre.
+
+Mes Indiens avaient construit leurs cases aux lieux que j'avais
+indiqués; ils avaient réservé la place d'une église, et en attendant
+qu'elle fût élevée, on devait célébrer la messe dans le vestibule de
+ma maison.
+
+Enfin, après bien des allées et des venues qui inquiétaient beaucoup
+ma femme, je pus lui annoncer que le castel de _Jala-Jala_ n'attendait
+plus que sa châtelaine.
+
+Ce fut une heureuse nouvelle: nous allions donc bientôt ne plus
+être séparés!
+
+Je vendis promptement mes chevaux, mes voitures, des meubles inutiles;
+je frétai une embarcation pour transporter à _Jala-Jala_ ce qui m'était
+nécessaire, et après avoir pris congé de mes amis, je partis cette
+fois, le 20 octobre 1825, avec l'intention de ne revenir à Manille
+que pour une absolue nécessité.
+
+Notre voyage fut heureux.
+
+A notre arrivée nous trouvâmes sur le rivage mes Indiens, qui saluèrent
+avec des cris d'allégresse la bienvenue de la _reine de Jala-Jala_.
+
+C'est ainsi qu'ils appelaient ma femme.
+
+Nous consacrâmes les premiers jours de notre arrivée à notre
+installation. Il fallut meubler notre maison et la rendre utile et
+agréable; c'est ce que nous fîmes.
+
+Aujourd'hui que les années sont passées, que je suis loin de ce temps
+d'indépendance et de liberté parfaites, je pense à la bizarrerie de
+ma destinée.
+
+Nous étions, ma femme et moi, seuls blancs et civilisés, au milieu
+d'une population bronzée et presque sauvage, et cependant je n'avais
+aucune crainte.
+
+Je comptais sur mes armes, sur mon sang-froid, et sur la parole des
+gens de ma garde. Anna ne connaissait qu'une partie des dangers que
+nous courions, et sa confiance en moi était si grande qu'à mes côtés
+elle ignorait ce que c'était que la peur.
+
+Lorsque je fus bien établi dans ma maison, j'entrepris un travail
+difficile et dangereux, celui de mettre de l'ordre parmi mes Indiens,
+et d'organiser mon bourg comme c'est l'usage aux Philippines.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+ Jala-Jala.--Organisation municipale.--Caractère des Indiens.
+
+
+Les lois espagnoles concernant les Indiens sont tout à fait
+patriarcales.
+
+Chaque bourg est érigé, pour ainsi dire, en petite république.
+
+On y élit tous les ans un chef dépendant, pour les affaires
+importantes, du gouverneur de la province; lequel chef, à son tour,
+dépend du gouverneur des Philippines.
+
+J'avoue que le mode de gouvernement, aux Philippines, m'a toujours
+semblé être le plus convenable et le plus propre à la civilisation. Les
+Espagnols l'ont trouvé tout établi dans l'île de Luçon lors de leur
+conquête, et n'y ont apporté que quelques améliorations.
+
+Je vais entrer ici dans quelques détails.
+
+Chaque population indienne se divise en deux classes: la classe noble
+et la classe populaire.
+
+La première se compose de tous les Indiens qui sont ou ont été
+_cabessas de barangay_, ce qui veut dire collecteurs des contributions;
+cette place est honorifique.
+
+Les contributions établies par les Espagnols sont personnelles.
+
+Chaque Indien ayant plus de vingt et un ans paye, en quatre termes,
+une somme annuelle de _trois francs;_ cette taxe est la même pour le
+riche comme pour le pauvre.
+
+A une certaine époque de l'année, douze des _cabessas de barangay_
+sont électeurs.
+
+Ils se réunissent avec quelques anciens habitants du bourg, et
+élisent, au scrutin, trois d'entre eux, dont les noms sont adressés
+au gouverneur des Philippines.
+
+Celui-ci choisit parmi ces noms celui qu'il veut, et lui confie,
+pendant une année, les fonctions de _gobernadorcillo_, ou petit
+gouverneur.
+
+Pour se distinguer des autres Indiens, le _gobernadorcillo_ porte
+une baguette en rotin, à pomme d'or, avec laquelle il a le droit de
+frapper ceux de ses concitoyens qui ont commis de légères fautes.
+
+Ses fonctions tiennent à la fois de celles des maires, des juges de
+paix et des juges d'instruction.
+
+Il veille au bon ordre, à la tranquillité publique; il juge sans
+appel les différends et les procès dont l'importance ne dépasse pas
+16 piastres (ou 80 francs).
+
+Les dimanches, après les offices, le _gobernadorcillo_ réunit à la
+maison communale les anciens du bourg et les officiers de justice, pour
+discuter et arrêter avec eux toutes les affaires administratives. C'est
+aussi le dimanche, en conseil, qu'il consulte les anciens pour tous les
+procès dans lesquels il ne se croit pas suffisamment éclairé. C'est
+alors un véritable jury de patriarches qui juge sans appel et sans
+partialité.
+
+Il instruit aussi les procès criminels de haute importance: seulement
+là s'arrête son pouvoir.
+
+Les dossiers de ces procès sont envoyés par lui au gouverneur de la
+province, qui les remet, à son tour, à la cour royale de Manille.
+
+La cour rend son arrêt, et l'alcade le fait exécuter.
+
+Lors de l'élection du _gobernadorcillo_, les électeurs réunis
+choisissent toutes les autorités qui doivent lui être soumises.
+
+Ces autorités sont: des _alguazils_, dont le nombre est proportionné
+à la population; deux _témoins_ ou _adjoints_, qui sont chargés de
+sanctionner tous les actes du _gobernadorcillo_, car sans leur sanction
+et leur présence ces actes seraient considérés comme nuls; un _jouès de
+palma_, ou juge de palme, remplissant les fonctions de garde-champêtre;
+un vaccinateur, obligé d'avoir toujours du vaccin pour les enfants
+nouveau-nés; puis un maître d'école chargé de l'instruction publique;
+enfin, une sorte de gendarmerie pour la surveillance des bandits et
+l'entretien des routes sur le territoire de la commune et dans les
+campagnes voisines. Les hommes faits et sans emploi forment une garde
+civique qui veille à la conservation du village: cette garde indique
+les heures de la nuit au moyen de coups frappés sur un gros morceau
+de bois creux.
+
+Il y a dans chaque bourg une maison communale; on la désigne sous le
+nom de _casa réal_. C'est là que demeure le _gobernadorcillo_.
+
+Il doit l'hospitalité à tous les voyageurs qui passent dans le bourg,
+et cette hospitalité est semblable à celle des montagnards écossais:
+_elle se donne et ne se vend jamais_.
+
+Pendant deux ou trois jours, le voyageur a droit au logement, dans
+lequel il trouve une natte, un oreiller, du sel, du vinaigre, du bois,
+des vases de cuisine, et, moyennant payement, tous les comestibles
+nécessaires à sa nourriture.
+
+Si même à son départ il réclame des chevaux et des guides pour
+continuer sa route, on les lui procure.
+
+Quant au payement des vivres, afin d'éviter les abus si fréquents chez
+nous, dans chaque _casa réal_ on affiche sur une grande pancarte les
+prix des objets, tels que viande, volaille, poisson, fruits, etc., etc.
+
+Dans n'importe quelle circonstance, le _gobernadorcillo_ ne peut rien
+exiger pour les peines qu'il se donne [15].
+
+Telles étaient les mesures que je voulais adopter; ces mesures
+offraient, il est vrai, des avantages et des inconvénients.
+
+Le plus grand, sans contredit, c'était de me mettre presque sous la
+dépendance du _gobernadorcillo_, auquel ses fonctions donnaient un
+certain droit; car j'étais son administré.
+
+Il est vrai de dire que mon grade de commandant de toute la gendarmerie
+de la province me mettait à l'abri des injustices que l'on eût pu
+commettre à mon égard.
+
+Je savais fort bien qu'en dehors du service militaire, je ne
+pouvais infliger à mes hommes aucune punition sans l'intervention du
+_gobernadorcillo_; mais j'avais assez étudié le caractère indien pour
+comprendre que je ne pouvais le dominer que par une parfaite justice
+et une sévérité bien entendue.
+
+Quelles que fussent les difficultés que je prévoyais, sans redouter
+les peines et les dangers de toute espèce qu'il faudrait surmonter,
+je marchai droit vers le but que je m'étais tracé: le chemin était
+aride, hérissé d'écueils; j'y entrai avec courage, et j'arrivai
+à prendre sur les Indiens une telle influence, que, par la suite,
+ils obéissaient à ma voix comme à celle d'un père.
+
+Le Tagaloc a un caractère extrêmement difficile à définir. Lavater
+et Gall auraient été fort embarrassés, car la physionomie et la
+crânologie se trouveraient peut-être bien en défaut aux Philippines.
+
+La nature indienne est un mélange de vices et de vertus, de bonnes et
+de mauvaises qualités. Un bon moine disait, en parlant des Tagalocs:
+«Ce sont de grands enfants qu'il faut traiter comme s'ils étaient
+petits.»
+
+Le portrait moral d'un naturel des Philippines est vraiment curieux
+à tracer, et plus curieux à lire.
+
+L'Indien tient à sa parole, et, le croirait-on? il est menteur; il
+a en horreur la colère, qu'il compare à la démence, et il préfère
+l'ivresse, qu'il méprise cependant.
+
+Pour se venger d'une injustice, il ne craint pas de se servir du
+poignard.
+
+Ce qu'il supporte le moins, c'est l'injure, même lorsqu'elle est
+méritée.
+
+Après une faute commise, on peut lui infliger des coups de fouet,
+il les reçoit sans se plaindre; mais une injure le révolte.
+
+Il est brave, fataliste, généreux.
+
+Le métier de bandit, qu'il exerce volontiers, lui plaît à cause de
+la vie d'émotion et de liberté qu'on y mène, et non parce qu'on peut
+s'enrichir en le faisant.
+
+Généralement les Tagalocs sont bons pères, bons époux, ces deux
+qualités inhérentes l'une à l'autre.
+
+Horriblement jaloux de leurs femmes, ils ne le sont nullement de
+l'honneur des filles; peu leur importe si l'Indienne qu'ils épousent
+a commis des fautes avant son union.
+
+Ils ne lui demandent jamais de dot; eux seuls en apportent une,
+et font des cadeaux aux parents de leur fiancée.
+
+Le lâche est mal vu par eux, mais ils s'attachent volontiers à l'homme
+assez brave pour aller au-devant du danger.
+
+Leur passion dominante, c'est le jeu.
+
+Ils applaudissent aux combats d'animaux, surtout à celui des coqs.
+
+Voilà succinctement un aperçu du caractère des hommes que j'avais
+à conduire.
+
+Mon premier soin fut de me maîtriser.
+
+Je pris la ferme résolution de ne jamais laisser éclater à leurs yeux
+un mouvement d'impatience, même dans les moments les plus difficiles,
+et de conserver un calme et un sang-froid imperturbables.
+
+J'appris bientôt qu'il serait dangereux d'écouter les rapports qui
+me seraient faits, cela pouvait m'exposer à commettre des injustices,
+ainsi qu'il m'arriva dès le début. Voici dans quelle circonstance:
+
+Deux Indiens vinrent un jour déposer une plainte contre un de leurs
+camarades, demeurant à quelques lieues de _Jala-Jala_. Ces délateurs
+l'accusaient particulièrement d'un vol de bestiaux.
+
+Après les avoir écoutés, je partis avec ma garde pour m'emparer de
+l'accusé; je l'amenai à mon habitation.
+
+Là, je cherchai à lui faire avouer sa faute; il nia, et se dit
+innocent.
+
+J'eus beau lui promettre, s'il disait la vérité, de lui accorder son
+pardon; il persista, même devant les accusateurs.
+
+Persuadé qu'il mentait, mécontent de sa persistance à nier un fait qui
+m'était attesté avec toute l'apparence de la sincérité, j'ordonnai
+qu'on l'attachât sur un banc et qu'on lui appliquât douze coups
+de fouet.
+
+Mes ordres furent exécutés; le coupable nia comme il avait fait
+précédemment. Cette opiniâtreté m'irrita, et je lui fis administrer
+une nouvelle correction semblable à la première.
+
+Le malheureux endurait avec un véritable courage cette cruelle
+punition.
+
+Tout à coup, au milieu de ses souffrances, il s'écria avec un accent
+pénétrant:
+
+«Oh! Monsieur, je suis innocent, je vous le jure. Puisque vous ne
+voulez pas me croire, prenez-moi chez vous; je serai un serviteur
+fidèle, et bientôt vous acquerrez la preuve que je suis victime d'une
+infâme calomnie.»
+
+Ces paroles me touchèrent.
+
+Je réfléchis que cet infortuné n'était peut-être pas coupable. J'eus
+peur de m'être trompé, d'avoir été injuste sans le savoir. Je pensai
+qu'une haine particulière avait pu pousser les deux témoins à me
+faire une fausse déclaration et m'exposer à punir un innocent.
+
+Je le fis délier.
+
+«L'épreuve que tu demandes, lui dis-je, est facile à tenter.
+
+«Si tu es un honnête homme, je serai pour toi un père; mais si tu
+me trompes, n'attends de moi aucune pitié. A dater de ce moment,
+tu fais partie de ma garde; mon lieutenant te remettra des armes.»
+
+Il me remercia avec effusion, et son visage s'éclaira d'une joie
+subite. On l'incorpora dans ma garde.
+
+O justice humaine, combien tu es fragile et souvent
+inintelligente!... J'appris, quelque temps après cette scène, que
+Bazilio de la Cruz (c'était le nom du patient) était innocent.
+
+Les deux misérables qui l'avaient dénoncé s'étaient sauvés, pour
+échapper au châtiment qu'ils méritaient.
+
+Bazilio tint sa promesse. Tout le temps que je restai à _Jala-Jala_,
+il me servit fidèlement et sans rancune.
+
+Ce fait m'impressionna vivement.
+
+Je jurai qu'à l'avenir je n'infligerais point de punition sans être
+bien sûr de la vérité des faits énoncés. J'ai tenu religieusement ma
+promesse, du moins je le pense. Je n'ai jamais fait appliquer un seul
+coup de fouet sans qu'au préalable le coupable n'eût avoué sa faute
+[16].
+
+Les meilleurs marins connus dans les Indes sont les naturels des
+Philippines.
+
+Courageux et d'une forte constitution, ils aiment à supporter les
+plus grandes fatigues et à affronter les dangers; leur intelligence
+les rend supérieurs aux autres marins de l'Inde.
+
+Un matelot tagaloc peut remplir, à bord d'un navire, toutes les
+fonctions nécessaires. Timonier, voilier, charpentier et calfat,
+on l'emploie avec la certitude qu'il fera bien tout ce qui lui sera
+commandé.
+
+Cependant ces hommes ne sont, pour ainsi dire, employés comme marins
+que par les Espagnols, qui les connaissent et savent les gouverner.
+
+Les Anglais ne les admettent qu'en très-petit nombre à bord de leurs
+bâtiments qui naviguent dans les Indes, et les assurances de Madras
+ne permettent pas que le nombre de trois Tagalocs soit dépassé à bord
+de chaque navire assuré par elles.
+
+Cette mesure est due au grand nombre de navires dont les équipages
+ont été assassinés par quelques-uns de ces matelots, qui ensuite se
+sont emparés du vaisseau.
+
+L'épisode que je vais raconter fera bien connaître l'utilité de
+cette précaution.
+
+En 1838, un joli brick de Calcutta était sorti depuis quelques jours
+du port de Canton, où il avait réalisé en bonnes piastres un riche
+chargement d'opium.
+
+La saison favorable, une mer unie et paisible, faisaient espérer au
+capitaine un prompt retour à Calcutta, son port d'armement.
+
+Plus de trois millions de francs, résultat de sa vente, lui assuraient
+une bonne réception de ses commettants; mais le destin en avait
+disposé autrement, et ce beau navire, la riche cargaison, et une
+partie de son équipage, ne devaient plus revoir les bords du Gange.
+
+L'équipage était composé de trente hommes: le capitaine, un second,
+un lieutenant, cinq matelots anglais, vingt Lascars et deux matelots
+des Philippines, nommés _Antonio_ et _Cayetano_.
+
+Un soir, _Cayetano_ fut accusé par un matelot anglais d'avoir dérobé
+une bouteille de rhum.
+
+Le capitaine, sévère comme tous les officiers de la marine anglaise qui
+commandent aux pacifiques Indiens du Bengale, fit venir _Cayetano_, et,
+sans tenir compte des preuves qu'il voulait donner de son innocence, le
+fit attacher sur une caronade et frapper de vingt-cinq coups de corde.
+
+Pas une plainte, pas un soupir ne trahirent la douleur et l'affront
+que venait de subir _Cayetano_ pour un châtiment non mérité.
+
+Seulement, au moment où il fut renvoyé par le capitaine, il lui lança
+un coup d'oeil de vengeance plus expressif que tous les reproches
+qu'il eût pu lui faire, et il descendit dans sa cabine.
+
+A dix heures du soir, _Antonio_ et _Cayetano_ étaient de quart.
+
+Tous les deux, appuyés sur le bossoir de bâbord, restèrent un long
+intervalle sans s'adresser la parole; _Antonio_ rompit le silence,
+et, dans sa langue maternelle si expressive, il dit:
+
+«Frère, tu as bien souffert?»
+
+«Si j'ai souffert, _Antonio_, je souffre encore. Ne comprends-tu
+pas toute la douleur qu'a au coeur celui qui vient de subir, sans le
+mériter, un infâme châtiment?»
+
+«Oh! si, frère! et je souffre moi-même de la cruauté et de l'injustice
+de tes bourreaux, de ces orgueilleux Anglais.»
+
+«Eh bien! _Antonio_, si ton coeur est aussi malade, vengeons-nous!»
+
+«Vengeons-nous, répondit _Antonio_. Demain, nous prenons le quart de
+minuit; il n'y a pas de lune, l'obscurité sera profonde: choisissons
+cet instant pour la vengeance.»
+
+Quelques paroles qu'ils échangèrent suffirent pour arrêter entre
+eux tout un plan de destruction; ils se séparèrent, pour ne pas être
+remarqués des matelots anglais.
+
+Le lendemain, ils firent leur service comme à l'ordinaire. A six
+heures, c'était leur tour de dormir; ils se retirèrent dans leur
+cabine, avec la certitude qu'ils n'avaient aucune surveillance à
+redouter, et qu'on ne soupçonnait rien de leur fatal projet.
+
+A minuit, ils reprirent le quart: le temps était beau; le brick,
+sous toutes ses voiles, sillonnait légèrement une mer paisible et
+unie; la nuit n'était éclairée que par de brillantes étoiles, et
+un vent fixe n'exigeait d'autre surveillance que celle du timonier;
+tout favorisait le projet des deux matelots philippinois.
+
+_Antonio_ était à la barre; à quelques pas de lui, sur son banc
+de quart, sommeillait le lieutenant; sur le gaillard d'avant, deux
+matelots anglais, deux Lascars attendaient dans un demi-sommeil que
+quelques manoeuvres imprévues les obligeassent à interrompre un
+instant leur repos. _Cayetano_, le coeur palpitant de vengeance,
+se promenait au vent, tout en observant ses ennemis, et attendait
+avec impatience le moment propice de mettre à exécution son projet.
+
+Quelques instants s'étaient à peine écoulés, qu'il s'approcha
+d'_Antonio_, et lui dit:
+
+«Ton poignard est-il prêt?»
+
+«Ne crains pas, _Cayetano_, il coupe; ma main ne tremble pas.»
+
+«Bien! dit _Cayetano_; charge-toi du lieutenant; frappe lorsque tu
+m'entendras frapper; descends ensuite dans la chambre, expédie le
+capitaine et le second, et moi je ferai le reste.»
+
+Quelques instants après, le lieutenant s'affaissait sur son banc de
+quart; le coup qui venait de lui donner la mort avait été asséné d'une
+main si sûre, qu'il ne poussa même pas un cri. _Cayetano_, de son côté,
+avec la même précision, avait expédié les deux matelots anglais et un
+Lascar; dans l'impossibilité de donner un seul coup mortel au second
+Lascar, qui dormait appuyé sur la lisse, il l'avait précipité à la mer;
+ensuite il était descendu dans la cabine, et de trois coups de poignard
+il avait tué les trois matelots anglais surpris dans leur profond
+sommeil. Il remonta de suite sur le pont, où il trouva _Antonio_ qui,
+de son côté, venait d'accomplir son oeuvre de destruction avec le même
+bonheur que son complice: le capitaine et le second n'existaient plus.
+
+«Assez, lui dit _Cayetano_, assez de sang! il ne reste plus à bord
+que dix-huit Lascars; ce ne sont pas des hommes, ce ne sont pas même
+des femmes tagalocs, et cependant ce sont nos frères; ils sont nés
+sous le même climat que nous.»
+
+_Antonio_ et _Cayetano_ étaient maîtres du navire; pas un Anglais
+n'avait échappé à leurs poignards. Ils fermèrent l'écoutille pour
+empêcher les Lascars de monter sur le pont.
+
+_Antonio_ reprit la barre pour donner une direction au brick, qui
+avait été abandonné au gré des vents pendant que son camarade et
+lui commettaient leur crime; il changea de direction, et au lieu de
+suivre la route primitive du nord au sud-ouest, il dirigea la proue
+vers le sud-sud-est.
+
+Au moment où le navire opérait son évolution, _Cayetano_ entendit
+une espèce de gémissement; il appela _Antonio_ pour s'assurer
+d'où partaient ces gémissements. Ce dernier aperçut, cramponné aux
+sauvegardes du gouvernail, le malheureux Lascar qu'il avait jeté à
+la mer; il le rassura en lui promettant qu'il ne lui sera pas fait
+de mal. Le pauvre Lascar remonta sur le pont, bien heureux d'en avoir
+été quitte pour la peur.
+
+Au jour, huit cadavres furent jetés à la mer; et le lendemain,
+_Antonio_ et _Cayetano_ débarquaient les dix-neuf Lascars sur l'une
+des îles _Paracels_; ils leur laissèrent des vivres pour plusieurs
+semaines, et reprirent leur route vers Luçon, leur pays natal.
+
+Un vent favorable les fit aborder le douzième jour sur la côte ouest
+de Luçon, dans un petit port inhabité de la province d'_Illocos_;
+ils prirent en or et en argent ce qu'ils pouvaient porter sur eux,
+sabordèrent le joli brick, dirigèrent la proue au large, et dans une
+frêle embarcation débarquèrent au port sans que personne les eût vus.
+
+A quelques milles, le brick, rempli d'eau, s'enfonçait dans l'abîme,
+disparaissait avec les richesses qu'il renfermait, et ne laissait
+plus de traces des crimes commis par les deux marins, qui, riches et
+heureux de s'être vengés, se livrèrent à toutes les jouissances que
+leur procuraient les piastres et l'or dont ils s'étaient chargés en
+abandonnant le brick.
+
+Ils vivaient dans la plus grande sécurité; personne ne pouvait les
+accuser, et leur crime paraissait devoir rester impuni.
+
+Mais la Providence n'avait point pardonné aux deux assassins.
+
+Un navire anglais recueillit à son bord les dix-neuf Lascars abandonnés
+sur une des _Paracels_, et les conduisit à Canton.
+
+Le consul anglais écrivit au gouvernement de Manille; celui-ci fit
+des recherches: le brick avait disparu, on n'en avait aucune nouvelle.
+
+Toutefois, les deux Indiens, qui, dans leur sécurité et leur
+imprévoyance, dépensaient en femmes, en combats de coqs, des sommes
+si considérables, appelèrent l'attention de la police; ils furent
+mis en prison, et ne tardèrent point à faire un aveu complet de leur
+crime et à en raconter les détails.
+
+Tous deux furent condamnés au dernier supplice, et le jugement ajouta
+en outre que leurs têtes seraient exposées à l'entrée du port de
+Manille, pour servir d'exemple. Tous deux entendirent leur sentence
+de mort avec le même sang-froid que s'il se fût agi d'une légère
+correction; _Antonio_ fumait paisiblement sa cigarette, et _Cayetano_
+mâchait du bétel.
+
+Le jour suivant, j'allai les voir en chapelle; ils causèrent avec moi,
+sans être émus ou affligés du sort qui les attendait le lendemain.
+
+Ils me racontèrent eux-mêmes la manière dont ils s'étaient débarrassés
+des Anglais, et ils appuyèrent fortement sur le bonheur qu'ils avaient
+eu de se venger.
+
+Je ne pus m'empêcher de leur demander si la mort ne les effrayait
+pas? «Que voulez-vous, me dit _Cayetano_, c'est notre sort, il faut
+bien le subir; pourquoi nous affligerions-nous?»
+
+Le lendemain, la justice eut son cours; les deux têtes furent exposées
+comme le jugement l'ordonnait.
+
+Un mois après, lorsque je me préparais à revenir en France, un soir,
+en passant près des fourches patibulaires, je décrochai la tête de
+_Cayetano_, et l'emportai chez moi. C'est de cette tête que j'ai fait
+don au musée d'anatomie du jardin des Plantes.
+
+Tels étaient les hommes que j'allais avoir à gouverner.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+ Jala-Jala.--Église.--Le père Miguel de
+ San-Francisco.--Bandits. --Règlement.--Chasse aux buffles.
+
+
+J'ai dit plus haut que j'avais témoigné le désir que l'on construisît
+une église dans mon village, non-seulement par esprit religieux,
+mais aussi comme moyen civilisateur; je tenais essentiellement à
+avoir un curé à _Jala-Jala_. A cet effet, je demandai à l'archevêque,
+monseigneur Hilarion, dont j'avais été le médecin et avec lequel
+j'étais lié d'amitié, qu'il me donnât un ecclésiastique que je
+connaissais, et qui était alors sans emploi.
+
+J'eus beaucoup de peine à obtenir cette nomination.
+
+«Le père Miguel de San-Francisco, me répondit l'archevêque, est un
+homme violent, fort entêté; il vous sera impossible de vivre avec lui.»
+
+Je persistai; et comme la persistance amène toujours un résultat,
+j'obtins enfin qu'il fût nommé curé à _Jala-Jala_.
+
+Le père Miguel était d'origine japonaise et malaise. Il était jeune,
+fort, courageux, et très-capable de m'aider dans les circonstances
+difficiles qui se seraient présentées, comme, par exemple, s'il eût
+fallu se défendre contre des bandits.
+
+Je dois déclarer que, malgré les prévisions et, je pourrais dire,
+les préventions de mon honorable ami l'archevêque, je le conservai
+tout le temps de mon séjour à _Jala-Jala_, et n'eus pas la moindre
+discussion avec lui.
+
+Je ne pouvais lui reprocher qu'un seul fait regrettable, c'était de
+ne pas assez prêcher ses paroissiens. Il ne les sermonnait qu'une
+fois l'an, encore son discours était-il toujours le même, et divisé
+en deux parties: la première en langue espagnole, à notre intention,
+et la seconde en tagaloc pour les Indiens. Ah! que de gens j'ai
+rencontrés depuis qui eussent dû imiter le bon curé de _Jala-Jala_!
+
+Aux observations que je lui faisais parfois, «Laissez-moi faire,
+et ne craignez rien, répondait-il: il ne faut pas tant de paroles
+pour faire un bon chrétien.» Peut-être disait-il vrai!...
+
+Depuis mon départ, le bon prêtre est mort, emportant dans la tombe
+les regrets de tous ses paroissiens!
+
+Comme on le voit, j'étais au commencement de mon oeuvre de
+civilisation. Il était nécessaire, pour acquérir sur mes Indiens
+l'influence que je voulais obtenir, de contracter avec eux des
+engagements qui leur assurassent les priviléges que je leur accordais
+en qualité de propriétaire, et de leur part les charges auxquelles
+ils s'obligeaient envers moi.
+
+Ces conventions entre le maître et le fermier, débattues avec les
+anciens du bourg et adoptées à l'unanimité, me paraissent assez
+curieuses pour les indiquer ici en abrégé.
+
+On verra que les clauses de cette espèce de _charte constitutionnelle_
+protégeaient bien plus les Indiens que mes propres intérêts:
+
+«Les habitants de _Jala-Jala_, sans exception, sont gouvernés par
+leur chef, le _gobernadorcillo_.
+
+«Celui-ci est élu tous les ans, selon l'usage, par les anciens et
+les _cabessas de barangay_.
+
+«Lui seul peut administrer la justice, à moins que les parties
+plaignantes ou l'accusé ne demandent à être jugés par le seigneur
+de _Jala-Jala_.
+
+«Le _gobernadorcillo_ est chargé de l'administration du bourg.
+
+«Il doit maintenir le bon ordre parmi ses administrés, et faire
+religieusement exécuter les engagements stipulés entre le seigneur
+de _Jala-Jala_ et ses colons.
+
+«Tout étranger qui viendra s'établir à _Jala-Jala_ jouira
+immédiatement, quelle que soit sa religion, des mêmes droits et
+prérogatives que les autres habitants. Toutefois, s'il n'appartient
+pas à la religion catholique, il ne pourra remplir aucunes fonctions
+municipales. C'est la seule exception que lui imposera la différence
+de religion.
+
+«Les combats du coqs sont permis les dimanches et les jours de
+fête, après les offices divins, sans aucune redevance au seigneur
+de _Jala-Jala_.
+
+«Tous les jeux de hasard sont prohibés et seront sévèrement punis. Ils
+seront cependant permis pendant trois jours dans l'année, savoir:
+le jour de la fête patronale du bourg, le jour de la fête du seigneur
+de _Jala-Jala_, et le jour de la fête de sa femme.
+
+«Tout homme valide et les enfants en âge de rendre des services devront
+travailler. Les paresseux seront sévèrement punis, et pourront être
+renvoyés de l'habitation.
+
+«Le travail est entièrement libre. Chaque habitant a le droit de
+travailler pour son compte ou de louer ses services, moyennant un
+salaire qui sera préalablement convenu à l'amiable.
+
+«Tout père de famille est obligé d'avoir une maison d'une grandeur
+convenable, avec une petite cour et un jardin soigneusement palissadé,
+et planté d'arbres fruitiers, de légumes et de fleurs. Il jouira à
+perpétuité du terrain occupé par son jardin et sa maison, moyennant
+le payement au seigneur de _Jala-Jala_ d'une redevance annuelle d'une
+poule ou de sa valeur, soit trente centimes. Cette redevance ne pourra,
+sous aucun prétexte, être augmentée par le seigneur.
+
+«Chaque père de famille possédant une maison a le droit de défricher
+les terres qui lui conviennent dans les domaines de _Jala-Jala_, à
+la charge d'en obtenir par avance l'indication du seigneur. Pendant
+les trois premières années aucune redevance ne sera exigible de la
+part du seigneur; mais, la quatrième année et les années suivantes,
+il aura droit au prélèvement de dix pour cent sur chaque récolte. Cette
+redevance ne pourra, dans aucun cas, être augmentée.
+
+«Chaque habitant peut posséder, sans payer aucune redevance, les
+buffles et les chevaux qui lui sont nécessaires.
+
+«Le seigneur de _Jala-Jala_ s'engage à fournir des buffles à tous
+ceux qui en auront besoin pour la culture de leurs terres, et pour
+les charrois des bois de construction et des bois à brûler.
+
+«Chaque habitant a le droit de couper dans les forêts, sans payer
+aucune redevance, le bois de construction et de chauffage nécessaire à
+son usage. Mais lorsqu'il le vendra à l'extérieur, le quart du produit
+de la vente sera alloué au seigneur, pour l'indemniser de la valeur
+du bois et du travail de ses buffles.
+
+«La pêche est entièrement libre sur toutes les plages. Celui qui
+établira une pêcherie à poste fixe jouira du terrain sur lequel la
+pêcherie sera établie, dans un rayon de 500 barres (500 mètres). Nul
+autre que lui ne pourra établir, dans ce rayon, une autre pêcherie.
+
+«La chasse est entièrement libre dans tout le domaine de _Jala-Jala_;
+mais pour chaque cerf ou sanglier abattu, il sera remis un quartier
+au seigneur.
+
+«Tous les jeunes gens de douze à dix-huit ans seront divisés par
+escouades de quatre. Chaque escouade, à tour de rôle, sera tenue de
+servir le curé, pendant quinze jours, sans aucune rétribution que
+la nourriture.
+
+«L'église est à la charge des jeunes filles, qui doivent la tenir
+avec propreté et l'orner de fleurs.
+
+«Les jeunes filles au-dessus de douze ans se réuniront à la maison de
+l'habitation deux fois par semaine, le lundi et le jeudi, pour piler
+et préparer le riz nécessaire à la maison du seigneur. Elles seront
+payées de ce travail par mesure, selon l'usage du pays.»
+
+Avec ces hommes primitifs, il fallait peu de phrases. Il suffisait
+de leur bien faire comprendre leurs droits et les miens, et surtout
+de les graver dans leur mémoire.
+
+Après avoir fait accepter les conventions que je viens d'indiquer, je
+remarquai immédiatement une plus grande confiance parmi mes Indiens,
+et une plus grande facilité à les associer à mes travaux.
+
+Anna m'aidait de tout son coeur et de toute son intelligence. Aucune
+fatigue ne la décourageait. Pendant la surveillance des jeunes filles
+qui venaient deux fois par semaine piler le riz à la maison, elle
+leur enseignait à aimer la vertu, qu'elle pratiquait si bien. Elle
+leur fournissait des vêtements; car à cette époque les jeunes filles
+de dix à douze ans étaient encore nues comme des sauvages.
+
+Le père Miguel de San-Francisco était chargé de la mission plus
+spécialement en rapport avec son caractère; et c'était pour répandre
+plus promptement dans la colonie l'instruction, cette mère bienfaisante
+qui mène à la conquête de la civilisation, que les jeunes gens étaient
+divisés par escouades de quatre, et qu'à tour de rôle chaque escouade
+allait passer quinze jours au presbytère.
+
+Là, ces jeunes gens apprenaient un peu d'espagnol et se formaient
+aux usages du monde, qui leur étaient tout à fait inconnus.
+
+Moi, je surveillais tout en général. Je m'occupais des travaux de
+culture, de donner une bonne direction aux bergers qui conduisaient
+les bestiaux que j'avais acquis pour faire valoir mes pâturages.
+
+J'étais aussi le médiateur des différends qui s'élevaient entre mes
+colons. Ils aimaient mieux s'adresser à moi qu'au _gobernadorcillo_;
+j'étais parvenu à prendre sur eux l'influence que je voulais obtenir.
+
+Une partie de mon temps, et ce n'était pas la moins occupée, se
+passait à chasser les bandits de mon habitation et de ses alentours.
+
+Quelquefois je partais avant le jour et ne revenais que la nuit. Alors
+je retrouvais ma femme, toujours bonne, affectueuse, dévouée; son
+accueil me récompensait des fatigues de la journée. O félicités
+presque parfaites, je ne vous ai jamais oubliées! Temps heureux,
+qui as laissé d'ineffaçables traces dans ma mémoire, tu es toujours
+présent à ma pensée! J'ai vieilli, mais mon coeur est toujours resté
+jeune pour se ressouvenir!...
+
+Dans ces longues causeries du soir, nous nous rendions compte des
+travaux du jour et de tout ce qui nous était arrivé. C'était l'instant
+des douces confidences. Heures trop tôt envolées, hélas! heures
+fugitives, vous ne reviendrez plus!...
+
+C'était l'heure aussi de mes audiences, véritable lit de justice
+renouvelé de saint Louis, et ouvert à mes sujets.
+
+La porte de ma maison accueillait tous les Indiens qui avaient quelque
+chose à me communiquer.
+
+Assis avec ma femme autour d'une grande table ronde, j'écoutais,
+en prenant le thé, toutes les demandes qui m'étaient faites, toutes
+les réclamations qui m'étaient adressées.
+
+C'était pendant ces audiences que je rendais mes arrêts.
+
+Mes gardes m'amenaient les coupables, et, sans perdre mon calme
+ordinaire, je les admonestais sur les fautes qu'ils avaient commises.
+
+J'avais toujours présent à la mémoire mon erreur lors du jugement de
+mon pauvre _Bazilio_, et j'étais très-circonspect.
+
+J'écoutais d'abord les témoins; mais je ne condamnais qu'après avoir
+entendu le coupable dire:
+
+«--Que voulez-vous, maître, c'était ma destinée; je ne pouvais pas
+m'empêcher de faire ce que j'ai fait!...
+
+«--Toute faute mérite un châtiment, lui répondais-je alors. Choisis,
+veux-tu que ce soit le _gobernadorcillo_ ou moi qui te châtie?»
+
+La réponse était toujours la même:
+
+«--Tuez-moi, maître, disait l'Indien; mais ne me remettez pas aux
+mains d'un de mes semblables.»
+
+J'infligeais la punition. Anna, présente à mes arrêts, intercédait
+pour le coupable. C'était un motif que je saisissais toujours pour
+pardonner, ou faire remise d'une partie du châtiment. J'étais humain
+sans faiblesse, et je faisais aimer Anna comme elle le méritait.
+
+Mes gardes étaient chargés d'appliquer la punition. Lorsque l'exécution
+était terminée, l'Indien rentrait au salon; je lui donnais un cigare,
+signe du pardon; je l'engageais à ne plus commettre de nouveaux
+méfaits. Anna l'exhortait à suivre mes conseils, et il partait avec
+la certitude que sa faute était oubliée. Loin de m'en vouloir, il
+témoignait souvent sa satisfaction à ses camarades dans des termes
+analogues à ceux que prononçait l'un d'eux, après une punition sévère:
+«J'ai reçu, disait-il, le châtiment qu'un père donne à son fils. Je
+suis heureux que ma faute soit oubliée, et de fixer maintenant sans
+aucun trouble le visage de mon maître.»
+
+L'ordre et la discipline que j'avais établis étaient pour moi d'un
+grand secours dans l'esprit des Indiens; ils me donnaient une influence
+positive sur eux.
+
+Mon calme, ma fermeté, ma justice, ces trois grandes qualités sans
+lesquelles il n'est pas de gouvernement possible, satisfaisaient
+beaucoup ces natures encore vierges et indomptées.
+
+Mais une chose les inquiétait cependant. Étais-je brave?
+
+Voilà ce qu'ils ignoraient, et ce qu'ils se demandaient souvent.
+
+Ils répugnaient à l'idée d'être commandés par un homme qui n'aurait
+pas été intrépide devant le danger.
+
+J'avais bien fait quelques expéditions contre les bandits, mais ces
+expéditions avaient été sans résultat, et d'ailleurs elles ne pouvaient
+pas me servir à faire mes preuves de bravoure aux yeux des Indiens.
+
+Je savais fort bien qu'ils formeraient leur opinion définitive sur moi
+en raison de ma conduite dans la première occasion périlleuse que nous
+viendrions à rencontrer; j'étais donc décidé à tout entreprendre pour
+égaler au moins le meilleur et le plus brave de tous mes Indiens: tout
+était là! Je comprenais l'impérieuse nécessité dans laquelle j'étais
+de me montrer, non-seulement égal, mais supérieur pendant la lutte,
+si je voulais conserver mon commandement.
+
+L'occasion se présenta enfin de subir l'épreuve que désiraient mes
+vassaux.
+
+Les Indiens regardent la chasse au buffle comme la plus dangereuse
+de toutes les chasses, et mes gardes me disaient souvent qu'ils
+préféreraient se trouver la poitrine à nu à vingt pas du canon d'une
+carabine, que de se trouver à cette distance d'un buffle sauvage.
+
+«La différence, disaient-ils, c'est que la balle d'une carabine peut
+blesser seulement, et que le coup de corne du buffle tue toujours.»
+
+Je profitai de la frayeur qu'ils ont pour cette sorte d'animal, et
+je leur déclarai un jour, et cela le plus froidement qu'il me fut
+possible, mon intention formelle de le chasser.
+
+Alors ils employèrent toute leur éloquence pour me faire renoncer
+à mon projet; ils me firent un tableau très-pittoresque et fort peu
+encourageant des dangers, des difficultés que je pouvais rencontrer,
+moi surtout qui n'étais pas habitué à cette sorte de guerre; car un
+pareil combat est en effet une espèce de guerre à mort.
+
+Je ne voulus rien écouter.
+
+J'avais parlé; je ne voulais pas discuter, et je regardai comme non
+avenus tous leurs conseils.
+
+Bien m'en prit, car ces conseils affectueux, ces tableaux effrayants
+des dangers que je voulais courir n'étaient donnés et tracés que pour
+me tendre un piége: ils s'étaient concertés entre eux afin de juger
+de mon courage par mon acceptation ou mon refus de combattre.
+
+J'ordonnai la chasse; ce fut ma réponse.
+
+J'évitai avec le plus grand soin que ma femme fût informée de notre
+excursion, et je partis accompagné d'une dizaine d'Indiens, presque
+tous armés de fusils.
+
+La chasse au buffle se fait autrement dans les montagnes que dans
+les plaines.
+
+En plaine, on n'a besoin que d'un bon cheval, de beaucoup d'adresse
+et d'agilité pour lancer le lacet.
+
+Mais dans les montagnes c'est différent; il faut plus que cela,
+il faut un sang-froid extraordinaire.
+
+Voici ce que l'on fait: on s'arme d'un fusil dont on est sûr, et
+l'on va se placer de façon à ce que le buffle, en sortant du bois,
+vous aperçoive.
+
+Du plus loin qu'il vous voit, il s'élance sur vous de toute la vitesse
+de sa course, brisant, rompant, foulant sous ses pieds tout ce qui
+fait obstacle à son passage; il fond sur vous comme s'il allait vous
+écraser; puis, arrivé à quelques pas, il s'arrête quelques secondes,
+et présente ses cornes aiguës et menaçantes.
+
+C'est pendant ce temps d'arrêt que le chasseur doit lâcher son coup
+de feu, et envoyer sa balle au milieu du front de son ennemi.
+
+Si par malheur le fusil rate, ou bien si le sang-froid fait défaut,
+que la main tremble, que le coup dévie, il est perdu; la Providence
+seule pourra le sauver!
+
+Voilà peut-être le sort qui m'attendait; mais j'étais décidé à tenter
+cette cruelle épreuve, et je marchais avec intrépidité... peut-être
+à la mort.
+
+Nous arrivâmes sur la lisière d'un grand bois où nous pressentions
+qu'il y avait des buffles; nous nous arrêtâmes.
+
+J'étais sûr de mon fusil, je croyais l'être assez de mon sang-froid;
+je voulus alors que la chasse fût faite comme si j'eusse été un
+simple Indien.
+
+Je me fis placer à l'endroit où tout faisait présumer que l'animal
+viendrait à passer, et je défendis à qui que ce soit de rester auprès
+de moi.
+
+J'exigeai que chacun prît sa place, et dès lors je restai seul en rase
+campagne, à deux cents pas de la lisière de la forêt, à attendre un
+ennemi qui ne devait pas me faire de grâce si je le manquais.
+
+Je l'avoue, c'est un moment solennel que celui où l'on est placé entre
+la vie et la mort, et cela par le plus ou le moins de justesse d'un
+fusil, ou le plus ou le moins de calme du bras qui le tient.
+
+Quand chacun fut à son poste, deux piqueurs entrèrent dans la
+forêt. Ils s'étaient au préalable débarrassés d'une partie de leurs
+vêtements, à l'effet de mieux gravir au haut des arbres en cas de
+danger; pour toute arme ils avaient un coutelas, les chiens les
+accompagnaient.
+
+Pendant plus d'une demi-heure il se fit un morne silence.
+
+Chacun de nous écoutait si quelque bruit n'arriverait pas à son oreille
+inquiète; rien ne se faisait entendre. Le buffle reste souvent fort
+longtemps sans donner signe de vie.
+
+Au bout de la demi-heure nous entendîmes les aboiements réitérés des
+chiens, les cris des piqueurs: la bête était dépistée.
+
+Elle se défendait des chiens jusqu'au moment où, devenue furieuse,
+elle s'élancerait d'un trait vers la lisière du bois.
+
+Au bout de quelques instants j'entendis le craquement des branches
+et des jeunes arbres que le buffle brisait sur son passage avec
+une effrayante rapidité. Cette course ne pouvait se comparer qu'au
+galop de plusieurs chevaux, au bruit précurseur d'un monstre, et je
+dirai presque d'un être fantastique:--c'était comme une avalanche
+qui s'avançait.
+
+En ce moment, je l'avoue, j'éprouvais une émotion si vive, que mon
+coeur battait avec une rapidité extraordinaire. N'était-ce pas la mort,
+et une mort affreuse peut-être, qui m'arrivait là?
+
+Soudain le buffle apparut...
+
+Il fit un mouvement d'arrêt, promena ses regards effrayés autour de
+lui, huma l'air de la plaine qui s'étendait au loin; puis, le museau
+au vent, les cornes couchées pour ainsi dire sur le dos, se dirigea
+vers moi furieux et terrible...
+
+Le moment était venu.
+
+Si j'avais attendu l'occasion de montrer aux Indiens mon courage et
+mon sang-froid, en revanche le moment que j'avais choisi était grave,
+et demandait bien en effet ces deux précieuses qualités.
+
+J'étais là, je puis le dire, face à face avec le danger: le dilemme
+était, de tous les dilemmes, le plus logique, le plus précis: vainqueur
+ou vaincu, il fallait une victime: le buffle ou moi; et nous étions
+tous deux également disposés à nous bien défendre.
+
+Il me serait difficile de raconter exactement ce qui se passa d'abord
+en moi pendant le court espace que le buffle mit à traverser la
+distance qui nous séparait.
+
+Mon coeur, si vivement agité pendant la course de l'animal à travers
+la forêt, ne battait plus alors... Mes yeux étaient arrêtés sur lui,
+mes regards fixés à son front, tellement que je ne voyais rien autour
+de moi.
+
+Il se fit dans mon esprit un silence profond... J'étais trop absorbé
+d'ailleurs pour rien entendre, et cependant les chiens aboyaient
+toujours, en suivant leur proie à une courte distance.
+
+Enfin, le buffle baissa sa tête en présentant ses cornes aiguës,
+fit un temps d'arrêt; puis, prenant son élan, s'élança pour se jeter
+sur moi; je fis feu.
+
+Ma balle alla lui labourer l'intérieur du crâne: j'étais à demi sauvé.
+
+L'animal vint s'abattre à un pas au-devant de moi: on eût dit un
+quartier de roche qui se détachait, tant sa chute fut lourde et
+bruyante tout à la fois.
+
+Je lui mis le pied entre les deux cornes, et je m'apprêtais à lâcher
+mon second coup, lorsqu'un beuglement sourd et prolongé m'avertit
+que ma victoire était complète: l'animal avait rendu le dernier soupir.
+
+Mes Indiens arrivèrent.
+
+Leur joie tourna à l'admiration; ils étaient enchantés; j'étais pour
+eux tel qu'ils me désiraient.
+
+Tous leurs doutes s'étaient envolés avec la fumée de mon fusil lorsque
+j'avais ajusté et tiré le buffle. J'étais brave, j'avais toute leur
+confiance: mes preuves étaient faites.
+
+Ma victime fut coupée en morceaux, et portée en triomphe au
+village. Comme vainqueur, je pris ses cornes; elles avaient six pieds
+de long; je les ai depuis déposées au Muséum de Nantes.
+
+Les Indiens, ces imagistes, ces _donneurs_ de surnom, me nommèrent
+dès lors _Malamit-Oulou_, mots tagals qui signifient: _Tête froide_.
+
+J'avouerai, sans amour-propre, que l'épreuve à laquelle mes Indiens
+m'avaient soumis était assez sérieuse pour leur donner une opinion
+définitive de mon courage, et leur prouver qu'un Français était aussi
+brave qu'eux.
+
+L'habitude que je pris plus tard de chasser ainsi me prouva que l'on
+courait moins de dangers lorsque l'arme dont on se servait était bonne,
+et que le sang-froid ne manquait pas.
+
+Une fois par mois environ, je me livrais à cet exercice qui donne de
+si vives émotions, et j'avais reconnu la facilité avec laquelle on
+pouvait loger une balle dans une surface plane, de quelques pouces
+de diamètre, à quelques pas de soi.
+
+Mais il n'en est pas moins vrai que les premières chasses étaient
+très-dangereuses.
+
+Une seule fois, je permis à un Espagnol nommé Ocampo de nous
+accompagner.
+
+J'avais eu le soin de placer deux Indiens à ses côtés; mais lorsque
+je l'eus quitté pour aller prendre mon poste, l'imprudent renvoya les
+deux hommes, et bientôt le buffle débusqua du bois, et se dirigea
+sur lui. Il lâcha ses deux coups de feu et manqua l'animal; nous
+entendîmes les détonations, nous accourûmes en toute hâte: mais il
+était trop tard! Ocampo n'existait plus. Le buffle l'avait traversé
+de part en part, son corps était sillonné par d'affreuses blessures.
+
+Un aussi douloureux accident ne se renouvela plus.
+
+Quand des étrangers vinrent pour assister à une pareille chasse, je les
+fis monter sur un arbre ou sur la crête d'une montagne, d'où ils purent
+rester spectateurs du combat sans y prendre part et sans être exposés.
+
+Maintenant que j'ai décrit la chasse aux buffles dans les montagnes,
+je reviens à mes travaux de colonisation.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+ Situation de Jala-Jala.--Colonisation.--Tremblements de
+ terre. --Combats de coqs.
+
+
+Ainsi que je l'ai dit plus haut, la maison que j'avais fait construire
+renfermait tout le confort désirable. Elle était bâtie en bonnes
+pierres de taille, et pouvait me servir de petite forteresse en
+cas d'attaque.
+
+Une de ses façades donnait sur le lac, dont les eaux claires et
+limpides baignaient la plage verdoyante à cent pas de ma demeure.
+
+L'autre, opposée, donnait sur les bois et les montagnes, où la
+végétation était riche et plantureuse.
+
+De nos fenêtres, nous jouissions d'un spectacle grandiose et
+majestueux, comme le beau ciel des tropiques en offre quelquefois.
+
+Par une nuit obscure, la crête des montagnes s'éclairait tout à coup
+d'une lueur blafarde; cette lueur augmentait par degrés, puis peu à
+peu la lune resplendissante apparaissait et embrasait le sommet des
+montagnes, comme eût fait un vaste incendie; puis, calme, limpide,
+sereine, elle reflétait sa lumière poétique et douce dans les eaux
+du lac, calmes, limpides et sereines comme elle! C'était un coup
+d'oeil éblouissant.
+
+Quelquefois, vers le soir, la nature se montrait dans toute sa
+splendeur imposante, et faisait descendre au fond des âmes un secret
+effroi. Tout accusait l'influence sacrée du Dieu créateur.
+
+A une faible distance de notre habitation, on apercevait une montagne
+dont la base était dans le lac et le sommet dans les cieux. Cette
+montagne servait de paratonnerre à _Jala-Jala_: elle attirait sur
+elle la foudre.
+
+Souvent de gros nuages noirs, chargés d'électricité, s'amoncelaient sur
+ce point culminant; on eût dit d'autres monts cherchant à renverser
+celui-là. Un orage se formait, le tonnerre grondait avec fureur, la
+pluie tombait à torrents, des détonations terribles se succédaient de
+minute en minute, et l'obscurité profonde était à peine interrompue
+par la foudre qui sillonnait l'espace en longs serpents de feu pour
+aller frapper, sur le sommet et le flanc de la montagne, d'énormes
+blocs de rochers qu'elle précipitait dans le lac avec fracas.
+
+C'était une des admirables colères de Dieu!
+
+Bientôt tout se calmait; la pluie ne tombait plus, les nuages
+disparaissaient, l'air embaumé apportait tous les parfums des fleurs
+et des plantes aromatiques sur ses ailes encore humides, et la nature
+reprenait sa tranquillité ordinaire!
+
+Plus tard, j'aurai l'occasion de parler d'un autre spectacle que
+nous avions aussi à certaines époques, et qui était d'autant plus
+effrayant qu'il durait douze heures. C'étaient les coups de vent
+appelés _Tay-Foung_ dans les mers de la Chine.
+
+A diverses époques de l'année, particulièrement dans celle où s'opère
+le changement de _mousson_ [17], nous subissions des phénomènes plus
+terribles encore que nos orages; je veux parler des tremblements
+de terre.
+
+Ces tremblements affreux présentent un aspect bien différent à la
+campagne de ce qu'ils sont dans les cités.
+
+Dans les villes, la terre commence-t-elle à trembler? partout on
+entend un bruit épouvantable; les édifices craquent, et sont prêts à
+s'écrouler; les habitants se précipitent hors des maisons, courent
+par les rues qu'ils encombrent, et cherchent à se sauver. Les cris
+des enfants effrayés, des femmes éplorées se mêlent à ceux des hommes
+éperdus; chacun est à genoux, les mains jointes, les regards levés
+vers le ciel, et l'implore avec des larmes dans la voix. Tout s'émeut,
+tout s'agite, tout redoute la mort, et l'effroi devient général.
+
+A la campagne, c'est tout le contraire, et c'est cent fois plus
+imposant et plus terrible.
+
+A _Jala-Jala_, par exemple, à l'approche d'un de ces phénomènes,
+un calme profond, lugubre même, s'empare de la nature.
+
+Le vent ne souffle pas; il n'y a ni brise, ni zéphyr. Le soleil, sans
+être couvert de nuages, s'obscurcit, et répand une clarté sépulcrale.
+
+L'atmosphère est chargée de vapeurs qui la rendent lourde et
+étouffante. La terre est en travail.
+
+Les animaux, inquiets et silencieux, cherchent un refuge contre le
+cataclysme qu'ils pressentent.
+
+Le sol tressaille; tout à coup il tremble sous les pieds. Les arbres
+s'agitent, les montagnes s'ébranlent sur leurs bases, et leurs sommets
+paraissent prêts à s'écrouler.
+
+Les eaux du lac sortent de leur lit, et se répandent avec impétuosité
+dans les campagnes. Un roulement plus fort que celui produit par le
+tonnerre se fait entendre; la terre tremble... et tout s'en ressent
+à la fois.
+
+Mais dès lors le phénomène est accompli, tout reprend l'existence.
+
+Les montagnes se consolident sur leurs bases, et redeviennent
+immobiles; les eaux du lac rentrent peu à peu dans leur bassin naturel,
+le ciel s'épure et reprend sa brillante clarté, la brise souffle;
+les animaux sortent des tanières dans lesquelles ils s'étaient cachés;
+la terre a repris sa tranquillité, et la nature son calme imposant.
+
+Je n'ai pas cherché à faire des descriptions souvent fort ennuyeuses
+pour le lecteur; j'ai voulu seulement donner une idée des divers
+panoramas qui se déroulaient tour à tour sous nos yeux à _Jala-Jala_.
+
+Je reviens à présent au récit de ma vie habituelle.
+
+J'avais tué un buffle à la chasse, j'avais dès lors fait mes preuves,
+et mes Indiens m'étaient dévoués, car ils avaient confiance en moi.
+
+Rien plus ne me préoccupait, et j'employais mon temps à faire exécuter
+des travaux dans la campagne.
+
+Bientôt les bois, les forêts avoisinant mon domaine tombèrent sous la
+cognée, et furent remplacés par des champs immenses d'indigo et de riz.
+
+Je peuplai les montagnes de bêtes à cornes, et d'une belle troupe de
+chevaux aux pieds fins et à l'oeil fier.
+
+Je parvins peu à peu à éloigner les bandits de _Jala-Jala_. Je dois
+dire qu'un grand nombre d'entre eux avaient abandonné leur vie errante
+et criminelle; je les avais recueillis sur mes terres, et j'en avais
+fait de bons cultivateurs.
+
+Comment étais-je arrivé à faire de pareilles recrues?
+
+J'avoue que le moyen était un peu bizarre, et mérite qu'on le raconte;
+on verra combien l'Indien se laisse influencer et conduire lorsqu'il
+a confiance dans un homme qu'il regarde comme lui étant supérieur.
+
+Je me promenais très-souvent dans les forêts, seul, et tenant mon fusil
+sous mon bras. Tout à coup un bandit, sorti comme par enchantement de
+derrière un arbre, m'apparaissait armé de pied en cap, et s'avançait
+sur moi.
+
+«Maître, me disait-il en mettant un genou en terre, je veux être un
+honnête homme, prenez-moi sous votre protection!»
+
+Je m'informais alors de son nom; s'il était signalé par la haute cour
+de justice, je lui répondais sévèrement:
+
+«Retire-toi, et ne te présente jamais devant moi; je ne peux pas te
+pardonner, et si je te rencontre de nouveau, il faudra que je fasse
+mon devoir.»
+
+S'il m'était inconnu, je lui disais avec bienveillance:
+
+«Suis-moi.»
+
+Je l'emmenais à mon habitation.
+
+Là, je lui faisais déposer ses armes; puis, après l'avoir sermonné
+en l'engageant à persister dans sa résolution, je lui indiquais le
+lieu du village où je voulais qu'il construisît sa case, et, pour
+l'encourager, je lui faisais quelques avances, afin qu'il pût se
+nourrir en attendant que de bandit il devînt cultivateur.
+
+Je m'applaudissais chaque jour d'avoir laissé une porte ouverte
+au repentir, puisque je rendais par mes soins, à la vie honnête et
+laborieuse, des gens égarés et pervertis.
+
+Je m'attachais aussi à habituer les Indiens à quitter leurs coutumes
+vicieuses et sauvages, sans pourtant employer trop de sévérité à leur
+égard : je savais qu'avec eux, pour obtenir beaucoup, il fallait se
+relâcher un peu.
+
+Les Indiens sont passionnés pour les jeux de cartes et les combats
+de coqs , ainsi que je l'ai dit plus haut.
+
+Pour ne pas les priver tout à fait de ces plaisirs, je leur permettais
+le jeu de caries trois fois par an, ainsi que je l'ai dit.
+
+Hors ces trois époques, malheur à celui qui était pris en flagrant
+délit! il était puni sévèrement.
+
+Quant aux combats de coqs, j'avais permis qu'ils eussent lieu les
+dimanches et fêtes, après les offices.
+
+A cet effet, j'avais fait construire des arènes publiques.
+
+Dans ces arènes, en présence de deux juges dont les arrêts étaient
+sans appel, les spectateurs engageaient de forts paris.
+
+Rien n'est plus curieux à voir qu'un combat de coqs.
+
+Les deux fiers animaux , choisis et élevés exprès pour le jour de la
+lutte, arrivent sur le champ de bataille, armés de longs et tranchants
+éperons d'acier.
+
+Leur tenue est superbe, leur démarche hardie et guerrière ils portent
+haut la tête, et battent leurs flancs de leurs ailes, dont les plumes
+simulent l'éventail orgueilleux du paon.
+
+C'est avec un regard fier qu'ils parcourent l'arène, levant leurs
+pattes avec précaution, et se mesurant de l'oeil avec colère.
+
+On dirait deux anciens chevaliers armés en guerre, prêts à combattre
+sous les yeux de la cour assemblée.
+
+Leur impatience est vive, leur courage impétueux.
+
+Tout à couples deux adversaires fondent l'un sur l'autre, et
+s'attaquent avec une égale furie; les armes tranchantes qu'ils portent
+leur font d'horribles blessures, mais ces intrépides lutteurs ne
+semblent pas en ressentir les cruels effets.
+
+Le sang coule, les champions n'en paraissent que plus acharnés.
+
+Celui qui faiblit ranime son courage à l'idée de la victoire; s'il
+recule , c'est pour prendre plus d'élan et se jeter avec plus d'ardeur
+sur l'ennemi qu'il voudrait terrasser.
+
+Enfin, lorsque le sort s'est prononcé, lorsque , couvert de blessures
+et de sang, l'un des héros succombe ou s'enfuit, il est déclaré
+vaincu, et c'est alors que l'on peut dire: « Et le « combat finit,
+faute de combattants ! »
+
+Les Indiens assistent avec une joie féroce à ce genre d'exercice.
+Ils ne parlent pas, tant leur attention est captivée; ils suivent
+avec un soin particulier la lutte dans ses moindres détails.
+
+Ils élèvent presque tous un coq pendant quelques années avec une
+tendresse vraiment comique, surtout lorsqu'on réfléchit que cet
+animal, choyé comme le serait un enfant, est destiné par eux à périr
+au premier jour où il ira combattre.
+
+J'avais aussi compris qu'il fallait un amusement qui rentrât dans
+les goûts, les moeurs et les habitudes de mes anciens bandits, dont
+la vie avait été pendant longtemps errante et vagabonde.
+
+À cet effet, j'avais permis la chasse dans toule l'étendue de ma
+propriété, à la condition toutefois que je prélèverais comme dîme assez
+naturelle un quartier du cerf ou du sanglier que l'on aurait tué.
+
+Jamais, je le crois, un chasseur, un de ces hommes ramenés du chemin
+du vice dans celui de la vertu, n'a manqué à cet engagement, et
+n'a cherché à me dérober du gibier. J'ai souvent reçu sept à huit
+quartiers de cerf dans la journée, et ceux qui me les apportaient
+étaient enchantés de pouvoir me les offrir.
+
+L'église dont j'avais fait jeter les fondations s'élevait à vue d'oeil
+; la population du bourg s'accroissait chaque jour, et tout allait
+au gré de mes désirs.
+
+J'avais bien toujours des difficultés avec les bandits endurcis qui
+m'environnaient; mais je les poursuivais sans relâche, car il était
+de mon intérêt de les éloigner de mon habitation.
+
+Très-souvent ils me causaient de vives alarmes et des alertes.
+
+Ces hommes résolus et déterminés arrivaient par bandes pour faire le
+siége de notre maison; nous étions cernés.
+
+Mes gardes se rangeaient autour de moi, et nous livrions des
+combats très-fréquents, mais qui se terminaient pour nous toujours
+avantageusement.
+
+La Providence a des secrets inouïs. Jamais la balle d'un bandit
+ne m'a frappé. Je porte la trace de dix-sept blessures, mais ces
+blessures ont toutes été faites avec des armes blanches. On pourrait
+dire de moi, comme dans je ne sais plus quelle ballade écossaise:
+«N'a-t-on pas vu les soldats du diable passer à travers les balles,
+au lieu que ce soient les balles qui passassent au travers d'eux?»
+En effet, j'ai reçu bien des coups de fusil, quelques-uns à bout
+portant; j'ai souvent vu le canon d'un fusil dirigé sur ma poitrine
+à quelques pas de moi, mes vêtements ont été troués par le plomb;
+mais mon corps a toujours été respecté.
+
+Un matin, on vint m'avertir que des bandits étaient réunis à quelques
+lieues de ma demeure, et qu'ils se disposaient à venir l'attaquer.
+
+A cette nouvelle, j'armai mes gens et je partis à la rencontre de la
+troupe qui devait m'assaillir, pour prévenir son attaque.
+
+A l'endroit qui m'avait été indiqué, je ne trouvai personne, et
+je passai ma journée à battre les environs, dans l'espoir de faire
+quelque rencontre; toutes mes recherches furent inutiles.
+
+Tout à coup la pensée me vint qu'un ennemi secret m'avait pu donner
+le change, et qu'au moment où j'allais au-devant d'un danger sans
+doute imaginaire, ma maison, que j'avais abandonnée, était peut-être
+attaquée.
+
+Je tressaillis, un frisson parcourut tout mon corps. Je partis au
+galop, et j'arrivai chez moi au milieu de la nuit.
+
+Mes craintes n'étaient que trop fondées. J'étais tombé dans un
+piége. Je trouvai mes domestiques armés, et ma femme veillant à leur
+tête. «--Que fais-tu là? m'écriai-je en allant vers elle.--Je veille,
+répondit-elle avec le plus grand sang-froid. J'ai été prévenue
+que l'avis qu'on t'a adressé était faux; que tu ne trouverais pas
+les bandits là où ils devaient être, et que pendant ton absence ils
+viendraient ici. J'ai dès lors pris mes précautions, et voilà pourquoi
+tu nous trouves disposés à nous défendre.»
+
+Ce trait de courage, qui s'est renouvelé bien des fois, me prouva
+combien Dieu a mis de force et d'énergie dans la femme en apparence
+la plus délicate.
+
+Les bandits ne nous attaquèrent pas: un ange ne veillait-il pas sur
+ma demeure?
+
+Il y avait plus d'une année que nous étions à _Jala-Jala_ sans avoir
+vu un Européen.
+
+On aurait dit que nous étions retirés du monde civilisé pour toujours,
+et que nous ne devions plus vivre qu'avec les Indiens.
+
+Nos montagnes avaient une si triste réputation, que personne ne voulait
+s'exposer aux mille dangers qu'on craignait de rencontrer chez nous.
+
+Nous étions donc seuls, et nous étions cependant fort heureux. C'est
+peut-être le temps le plus agréable que j'aie passé dans ma vie. Je
+vivais avec une femme aimée et aimante; l'oeuvre que j'avais entreprise
+s'accomplissait sous mes yeux; le bien-être et le bonheur, qui en est
+la conséquence, régnaient chez mes vassaux, qui s'attachaient de plus
+en plus à moi.
+
+Comment aurais-je pu regretter les plaisirs et les fêtes d'une
+ville où ces fêtes et ces plaisirs sont achetés par le mensonge,
+l'hypocrisie et la fausseté, ces trois vices de la société civilisée?
+
+Cependant l'effroi que répandaient les bandits ne fut pas assez
+grand pour éloigner tout à fait les Européens; et un matin nous vîmes
+arriver, armées jusqu'aux dents, quelques personnes assez folles pour
+oser aller visiter un fou [18]. C'est ainsi que l'on m'appelait à
+Manille, depuis mon départ pour la campagne.
+
+La surprise de ces hardis visiteurs ne saurait se décrire lorsqu'ils
+nous trouvèrent, en arrivant à _Jala-Jala_, calmes, tranquilles,
+et dans une sécurité presque parfaite.
+
+Cette surprise augmenta lorsqu'ils virent en entier notre colonie; et,
+à leur retour à la ville, ils firent un tel récit de notre retraite
+et des divertissements qu'on y trouvait, que bientôt nous reçûmes
+d'autres visites, et j'eus à donner l'hospitalité, non-seulement à
+des amis, mais à des étrangers [19].
+
+Si parfois nos affaires nous forçaient d'aller à Manille, nous
+revenions tout de suite à nos montagnes et à nos forêts; car là,
+seulement, Anna et moi nous nous trouvions heureux.
+
+Il aurait fallu de grandes raisons pour nous arracher à notre douce
+retraite; une circonstance bien simple cependant nous la fit quitter
+momentanément.
+
+J'appris qu'un de mes amis, qui m'avait servi de témoin à mon mariage,
+était gravement malade [20].
+
+Ce que le plaisir le plus vif, la joie la plus grande, la fête la plus
+splendide n'aurait pu obtenir de moi, l'amitié sut me le persuader.
+
+A cette fâcheuse nouvelle, je résolus d'aller à Manille donner mes
+soins au malade, dont la famille me faisait demander; et comme mon
+absence pouvait se prolonger, je fis mes paquets, et nous partîmes,
+le coeur doublement attristé de quitter _Jala-Jala_ pour une semblable
+cause.
+
+A mon arrivée, j'appris que mon ami avait été transporté de Manille
+à _Boulacan_, province au nord de cette ville; on espérait que l'air
+de la campagne amènerait sa guérison.
+
+Je laissai Anna chez ses soeurs, et j'allai rejoindre don Simon, que
+je trouvai en pleine convalescence; ma présence était inutile ou à
+peu près, et le voyage que j'avais fait sans résultats, si ce n'était
+celui de serrer affectueusement la main d'un excellent camarade, que je
+ne voulais pas quitter sans être certain que sa guérison fût parfaite.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+ Voyage chez les _Tinguianès_.
+
+
+Je me proposais d'utiliser mon temps et de faire un voyage au nord,
+dans la province d'_Ilocos_ et de _Pangasinan_.
+
+J'avais mon projet; je voulais, s'il était possible, faire une
+excursion chez les _Tinguianès_ et les _Igorrotès_, populations
+sauvages desquelles on parlait beaucoup, sans les connaître, et que
+je désirais étudier par moi-même.
+
+Je me gardai bien de confier cette idée à personne; c'est alors que
+l'on n'aurait plus su quel nom me donner!
+
+Je fis mes préparatifs, et je partis avec mon fidèle lieutenant Alila,
+qui ne me quittait jamais, et qu'on avait bien eu raison de surnommer
+_Mabouti-Tajo_.
+
+Nous étions montés sur de bons chevaux qui nous emportèrent comme des
+gazelles à _Vigan_, chef-lieu de la province d'_Ilocos-Sud_, où nous
+les laissâmes. Là nous primes un guide qui nous conduisit dans l'est,
+auprès d'une petite rivière nommée _Abra_ (ouverture).
+
+Cette rivière est la seule issue par laquelle on peut pénétrer chez
+les _Tinguianès_. Elle serpente entre de hautes montagnes de basalte;
+ses bords sont escarpés, son lit est encombré d'énormes blocs de
+rochers qui sont tombés du flanc des montagnes. Il est impossible de
+côtoyer ses bords.
+
+Pour arriver chez les _Tinguianès_, il faut avoir recours à une
+embarcation légère qui puisse facilement franchir le courant et les
+endroits peu profonds.
+
+Mon guide et mon lieutenant eurent bientôt fabriqué un petit radeau
+de bambous. Le radeau construit, nous nous embarquâmes, Alila et moi,
+notre guide refusant de nous accompagner.
+
+Après beaucoup de peine et de fatigues, en nous mettant souvent à
+l'eau pour traîner notre radeau, nous franchîmes enfin la première
+ligne des montagnes, et nous aperçûmes, dans une petite plaine,
+le premier village _tinguian_.
+
+Arrivés là, nous mîmes pied à terre pour nous diriger vers les huttes
+que nous distinguions de loin.
+
+Je conviens que c'était bien un peu agir en fou que d'aller nous
+aventurer ainsi au milieu d'une peuplade d'hommes féroces et cruels,
+dont nous ne connaissions pas la langue; mais je comptais sur mon
+étoile! J'ajouterai que j'avais pris divers objets pour les offrir
+en cadeaux, espérant rencontrer quelque habitant parlant la langue
+tagaloc.
+
+Je marchais donc sans m'inquiéter de ce qui nous adviendrait.
+
+Après quelques instants nous arrivâmes enfin aux premières cases,
+et les habitants nous firent tout d'abord une réception peu
+agréable. Effrayés de notre approche, ils s'avancèrent vers nous
+armés de haches et de lances; nous les attendîmes sans reculer. Je
+résolus de parler avec eux au moyen de gestes, et je leur montrai des
+colliers de verroterie, pour leur faire comprendre que nous venions
+en amis. Ils se concertèrent entre eux, et lorsqu'ils eurent tenu
+conseil, ils nous firent signe de les suivre.
+
+Nous obéîmes.
+
+On nous conduisit devant un vieux chef.
+
+Ma générosité fut plus grande envers lui qu'elle ne l'avait été avec
+ses sujets. Il parut si enchanté de mes présents, qu'il nous rassura,
+nous faisant comprendre que nous n'avions rien à craindre, et qu'il
+nous prenait sous sa haute protection.
+
+Ce bon accueil m'avait donné la certitude que nous étions traités en
+amis par ces sauvages, si cruels envers leurs ennemis.
+
+Je me mis alors à examiner avec attention les hommes, les femmes et
+les enfants qui nous entouraient, et qui paraissaient aussi étonnés
+que nous l'étions nous-mêmes.
+
+Ma surprise fut très-grande lorsque je vis des hommes d'une
+belle stature, légèrement bronzés, aux cheveux plats, au profil
+régulier, avec un nez aquilin, et des femmes vraiment belles et
+gracieuses. Étais-je bien chez des sauvages?
+
+J'aurais plutôt pu croire que j'étais chez des habitants du midi de
+la France, si ce n'eût été le costume et le langage.
+
+Les hommes portaient pour tout vêtement une ceinture, et une espèce de
+turban fait d'écorce de figuier. Ils étaient armés, comme ils le sont
+toujours, d'une longue lance, d'une petite hache, et d'un bouclier.
+
+Les femmes portaient également une ceinture, mais elles avaient en
+outre un petit tablier très-étroit qui leur descendait jusqu'aux
+genoux. Leur tête était ornée de perles, de grains de corail et d'or,
+mêlés avec leurs cheveux; la partie supérieure de leurs mains était
+peinte en bleu, leurs poignets étaient garnis de bracelets en tissu,
+parsemés de verroterie: ces bracelets montaient jusqu'au coude,
+et formaient comme des demi-manches tressées.
+
+J'appris, à ce sujet, une particularité assez singulière. Ces bracelets
+en tissu compriment follement le bras; on les met quand les femmes sont
+encore toutes jeunes, et ils empêchent le développement des chairs au
+profit du poignet et de la main, qui se boursouflent et deviennent
+horriblement gros: c'est un signe de beauté chez les _Tinguianès_,
+comme le petit pied chez les Chinoises, et la taille fine chez les
+Européennes.
+
+Dans les jours de grande fête, quelques favorisés du sort, hommes et
+femmes, ajoutent à la primitive ceinture de figuier une petite veste
+très-étroite en étoffe de coton, ainsi qu'une espèce d'écharpe qui,
+selon le bon plaisir de celui qui la porte, prend la forme de turban,
+de ceinture, ou de véritable écharpe jetée sur une épaule et passant
+sous le bras opposé.
+
+Les veuves, pendant les funérailles de leurs maris, portent aussi un
+large voile blanc qui les couvre de la tête aux pieds.
+
+Ces étoffes sont tissées par eux-mêmes d'une manière tout à fait
+primitive: ils attachent un certain nombre de fils à un pieu ou à
+un arbre, l'autre extrémité à leur corps; ensuite, en tournant sur
+eux-mêmes, ils enroulent les fils à leur ceinture, en s'approchant
+jusqu'à la longueur du bras, de l'extrémité attachée à l'arbre;
+une petite navette et un peigne forment le reste du métier. Au fur
+et à mesure qu'ils ont ourdi une certaine longueur d'étoffe, ils
+s'éloignent du point de départ en tournant en sens inverse, pour
+dérouler de leur ceinture le fil nécessaire à la trame. Avec cette
+méthode, ils ne parviennent à faire que des étoffes n'ayant qu'une
+largeur de 20 à 30 centimètres.
+
+J'étais tout étonné de me trouver entouré de cette population, qui
+n'avait véritablement rien d'effrayant.
+
+Une seule chose m'importunait, c'était l'odeur que ces peuplades
+répandaient autour d'elles, et que l'on sentait même d'assez
+loin. Cependant les hommes et les femmes sont très-propres, ils ont
+l'habitude de se baigner deux fois par jour. J'attribuai cette odeur
+désagréable à leur ceinture et à leur turban, qu'ils ne quittent pas
+et qu'ils laissent tomber en lambeaux.
+
+Je remarquai que l'accueil qui m'avait été fait par le chef attirait
+sur nous la bienveillance de tous les habitants, et j'acceptai sans
+crainte l'hospitalité qui nous fut offerte.
+
+C'était le seul moyen de bien étudier les moeurs et les habitudes de
+mes nouveaux hôtes.
+
+Le territoire occupé par les _Tinguianès_ est situé par le 17º
+de latitude nord, et le 27º de longitude ouest; il est divisé en
+dix-sept villages.
+
+Chaque famille possède deux habitations, une pour le jour, l'autre
+pour la nuit.
+
+L'habitation du jour est une petite case en bambou et en paille,
+dans le genre de toutes les cases indiennes.
+
+Celle de nuit est plus petite et perchée sur de grands pieux, ou au
+sommet d'un arbre, à soixante ou quatre-vingts pieds au-dessus du sol.
+
+Cette hauteur m'étonna; mais je compris cette précaution lorsque je sus
+que, réfugiés dans cette case de nuit, les _Tinguianès_ se préservent
+ainsi des attaques nocturnes des _Guinanès_, leurs ennemis mortels,
+et s'en défendent avec des pierres qu'ils lancent du sommet des arbres
+[21].
+
+Au milieu de chaque village, il y a un grand hangar qui sert aux
+réunions, aux fêtes et aux cérémonies publiques.
+
+Il y avait déjà deux jours que j'étais au village de _Palan_ (c'est
+ainsi que s'appelait le lieu où je m'étais arrêté), lorsque les
+chefs reçurent un message de la bourgade de _Laganguilan y Madalag_,
+une des plus éloignées dans l'est. Par ce message, les chefs étaient
+prévenus que les habitants de la bourgade avaient soutenu un combat,
+et qu'ils en étaient sortis victorieux.
+
+A cette nouvelle, les habitants de _Palan_ poussèrent des cris de
+joie qui se changèrent en véritable tumulte, lorsqu'on apprit qu'une
+fête allait être célébrée en commémoration du succès à _Laganguilan
+y Madalag_. Chacun désirait y assister; hommes, femmes, enfants,
+tous voulurent partir.
+
+Mais les chefs choisirent un certain nombre de guerriers, quelques
+femmes, plusieurs jeunes filles, et l'on se prépara au départ.
+
+L'occasion s'offrait trop belle pour que je n'en profitasse pas, et
+je priai instamment mes hôtes de me permettre de les accompagner. Ils
+consentirent, et la nuit même nous nous mîmes en marche au nombre
+de trente.
+
+Les hommes portaient leurs armes, qui se composent de la hache,
+qu'ils nomment _aligua_, de la lance aiguë en bambou, et du bouclier;
+les femmes étaient affublées de leurs plus beaux ornements.
+
+Nous marchions les uns derrière les autres, suivant la coutume des
+sauvages.
+
+Nous passâmes par plusieurs villages dont les habitants se rendaient
+comme nous à la fête; nous traversâmes des montagnes, des forêts, des
+torrents; et enfin, à la pointe du jour, nous arrivâmes à _Laganguilan
+y Madalag_.
+
+Toute la bourgade était en fête.
+
+On entendait de tous côtés les sons de la conge et du tam-tam. Le
+premier de ces instruments est de forme chinoise, le second est en
+forme de cône aigu, recouvert à la base d'une peau de cerf. C'était
+un vrai tohu-bohu.
+
+Vers onze heures, les chefs du village, suivis de toute la population,
+se dirigèrent vers le grand hangar. Là, chacun prit sa place sur le
+sol; chaque bourgade, ayant son chef à sa tête, occupait une place
+désignée à l'avance.
+
+Au milieu d'un cercle formé par les chefs des combattants, il y avait
+de grands vases pleins d'une boisson faite avec du jus de canne à
+sucre, et quatre hideuses têtes de _Guinanès_ entièrement défigurées:
+c'étaient les trophées de la victoire.
+
+Lorsque tous les assistants eurent pris leurs places, un guerrier de
+_Laganguilan y Madalag_ prit une des têtes et la présenta aux chefs
+de la bourgade, qui la montrèrent à tous les assistants en faisant
+un long discours renfermant des louanges pour les vainqueurs.
+
+Ce discours achevé, le guerrier reprit la tête, la divisa à coups de
+hache, et en retira la cervelle.
+
+Pendant cette opération peu agréable à voir, un autre guerrier prit
+une seconde tête, la présenta aux chefs; le même discours fut prononcé,
+puis le guerrier brisa le crâne, ôta la cervelle.
+
+Il en fut ainsi pour les quatre dépouilles sanglantes des ennemis
+vaincus.
+
+Quand les cervelles furent retirées, les jeunes filles les broyèrent
+avec leurs mains dans les vases contenant la liqueur de jus de canne
+fermentée. Elles remuèrent le tout, puis les vases furent rapprochés
+des chefs; ceux-ci plongèrent dedans de petites coupes en osier
+qui laissaient échapper par leurs fissures la partie trop liquide;
+ce qui restait au fond des petits paniers fut bu par eux avec extase
+et sensualité.
+
+J'éprouvai un affreux mal de coeur à ce spectacle, nouveau pour moi.
+
+Après le tour des chefs, vint le tour des guerriers. Les vases leur
+furent présentés, et chacun y puisa avec délices l'affreux breuvage,
+au bruit des chants sauvages.
+
+Il y avait vraiment dans ce sacrifice à la victoire quelque chose
+d'infernal....
+
+Nous étions rangés en cercle, et les vases promenés à la ronde. Je
+compris que nous allions avoir une épreuve bien dégoûtante à subir.
+
+En effet, hélas! elle ne se fit pas attendre. Les guerriers
+s'arrêtèrent devant moi, et me présentèrent le basi [22] et l'affreuse
+coupe.
+
+Tous les regards se fixèrent sur moi. L'invitation était bien directe;
+la refuser, c'était s'exposer peut-être à la mort!
+
+Il se fit en moi un combat que je ne saurais rendre...
+
+J'eusse préféré la carabine d'un bandit à cinq pas de ma poitrine,
+ou attendre, ainsi que je l'avais déjà fait, que le buffle sauvage
+sortît du bois.
+
+Quelle perplexité! Je n'oublierai jamais cet horrible moment; il me
+glaça d'effroi et de dégoût.
+
+Cependant je me contins, rien ne trahit mon émotion; j'imitai les
+sauvages, et, trempant la coupe d'osier dans la boisson, je l'approchai
+de mes lèvres... et la passai au malheureux Alila, qui ne put éviter
+l'infernale boisson.
+
+Le sacrifice était accompli.
+
+Les libations cessèrent, mais il n'en fut pas de même des chants.
+
+Le basi est une liqueur très-spiritueuse et très-enivrante, et les
+assistants, qui avaient usé outre mesure de cet infernal breuvage,
+chantaient plus fort au bruit du tam-tam et de la conge, pendant
+que les guerriers divisaient les crânes humains en petits morceaux,
+destinés à être envoyés comme cadeaux à toutes les bourgades amies.
+
+La distribution se fit séance tenante, puis les chefs déclarèrent la
+cérémonie terminée.
+
+On se mit alors à danser. Les sauvages se divisèrent en deux lignes,
+et, hurlant comme s'ils eussent été enragés ou fous furieux, ils se
+mirent à sauter en appliquant leur main droite sur l'épaule de leur
+vis-à-vis, et à changer de place avec lui.
+
+Ces danses durèrent toute la journée; enfin la nuit vint, chaque
+habitant se retira avec sa famille et quelques hôtes dans sa demeure
+aérienne, et tout rentra dans l'ordre.
+
+Il y a lieu de s'étonner, quand on est en Europe, couché dans un bon
+lit, sous un chaud édredon, la tête mollement appuyée sur de bons
+oreillers, de penser au singulier gîte que choisissent ces sauvages
+dans les forêts.
+
+Combien de fois je me suis représenté ces familles juchées à
+quatre-vingts pieds au-dessus de la terre, sur le sommet des arbres. Et
+cependant je sais qu'elles dorment aussi tranquilles dans ces retraites
+ouvertes à tous les vents, que moi dans ma chambre bien close et bien
+silencieuse. Ne sont-elles pas comme les oiseaux qui se reposent sur
+les branches à leurs côtés? N'ont-elles pas pour mère la nature, cette
+admirable gardienne de ce qu'elle a fait? et ne ferment-elles pas leurs
+paupières sous le regard tutélaire du Père suprême, du Maître éternel?
+
+Mon fidèle Alila se retira avec moi dans une des cases de bas étage
+pour passer la nuit, ainsi que nous avions coutume de le faire depuis
+notre séjour chez les _Tinguianès_.
+
+Pour plus de sûreté, nous avions pris l'habitude de veiller
+mutuellement l'un sur l'autre: jamais nous ne dormions tous les deux
+à la fois. Sans être peureux, ne doit-on pas être prudent?
+
+Cette nuit-là, c'était à mon tour de commencer à dormir; je me
+couchai, mais les impressions de la journée avaient été trop vives;
+je ne ressentis pas la moindre velléité de sommeil.
+
+J'offris alors à mon lieutenant de me remplacer; le pauvre diable
+était comme moi: les têtes des _Guinanès_ dansaient devant ses
+yeux. Il les voyait pâles, sanglantes, hideuses, puis déchirées,
+broyées, brisées; puis l'affreux breuvage des cervelles, qu'il avait
+aussi courageusement avalé, lui revenait au coeur et à l'esprit,
+et il souffrait vraiment de notre visite à la bourgade victorieuse.
+
+«Maître, me disait-il avec un air désolé, pourquoi sommes-nous venus
+parmi tous ces démons? Ah! nous aurions mieux fait de rester à notre
+bon pays de _Jala-Jala_.»
+
+Il n'avait peut-être pas tort; mais mon désir de voir des choses
+extraordinaires me donnait un courage et une volonté qu'il ne
+partageait pas.
+
+«Il faut, lui répondis-je, que l'homme connaisse tout, et voie tout
+ce qu'il lui est possible de voir. Puisque nous ne pouvons dormir,
+et que nous sommes les maîtres ici quant à présent, faisons une
+visite de nuit; peut-être trouverons-nous des choses qui nous sont
+inconnues... Allume du feu, Alila, et suis-moi.»
+
+Le pauvre lieutenant obéit sans répondre. Il frotta deux morceaux de
+bambou l'un contre l'autre, et je l'entendis murmurer entre ses dents:
+
+«Quelle maudite idée a donc le maître? Qu'allons-nous voir dans cette
+malheureuse case? Si ce n'est le _Tic balan_ [23], ou _Assuan_ [24],
+nous ne trouverons rien.»
+
+Pendant ces réflexions de l'Indien, le feu prit. J'allumai, sans
+rien dire, une mèche de coton enduite de gomme-élémie que je portais
+toujours sur moi dans mes voyages, et je commençai ma visite.
+
+Je parcourus tout l'intérieur de l'habitation sans rien trouver,
+pas même le _Tic balan_ ou _Assuan_, comme le pensait mon lieutenant.
+
+Je croyais ma visite infructueuse, lorsque l'idée me prit de descendre
+au rez-de-chaussée de la case; car toutes les cases sont élevées de
+huit à dix pieds au-dessus du sol, et le dessous du plancher, fermé
+avec des bambous, sert de magasin.
+
+Je descendis. Quelqu'un qui eût pu me voir, moi, blanc, Européen,
+enfant d'un autre hémisphère, errer la nuit, une mèche à la main,
+dans la case d'un _Tinguianès_, eût été vraiment surpris de mon
+audace et je dirais presque de mon entêtement à chercher le danger,
+à courir après le merveilleux et l'inconnu.
+
+Mais je marchais sans réfléchir à la singularité de mon action. Comme
+disent les Indiens, «je suivais ma destinée.»
+
+Lorsque j'eus atteint le sol, j'aperçus, au milieu du carré formé
+par l'entourage des bambous, une espèce de trappe, et je m'arrêtai
+satisfait. Alila me regardait avec étonnement. Je soulevai la trappe,
+et je vis alors un puits assez profond. Je regardai avec ma lumière,
+mais je ne pus découvrir le fond; seulement, sur les côtés, à une
+profondeur de quatre à cinq mètres environ, je crus distinguer des
+ouvertures que je pris pour les entrées de galeries souterraines... Que
+venais-je de découvrir?... Allais-je, comme Gil Blas, pénétrer chez
+un peuple de bandits vivant dans les entrailles de la terre, ou
+bien trouverais-je, comme dans les contes des _Mille et une nuits_,
+quelques belles jeunes filles prisonnières d'un mauvais génie? En
+vérité, ma curiosité augmentait au fur et à mesure de mes découvertes.
+
+«Il y a ici quelque chose d'étrange, dis-je à mon lieutenant. Allume
+une seconde mèche, je vais descendre au fond de ce puits.»
+
+En entendant cet ordre, mon fidèle Alila fit un geste d'épouvante,
+et se hasarda à me dire, d'un ton chagrin:
+
+«--Comment, maître, vous n'êtes pas content de voir ce qu'il y a sur
+terre, vous voulez encore voir ce qu'il y a dedans?»
+
+Cette observation naïve me fit sourire. Il continua:
+
+«--Vous voulez me laisser seul ici! Et si l'âme du _Guinanès_ dont
+j'ai bu la cervelle vient me chercher, que deviendrai-je? Vous ne
+serez plus là pour me défendre!»
+
+Mon lieutenant n'eût pas craint vingt bandits, il aurait lutté seul
+contre eux jusqu'à la mort; mais ses jambes tremblaient, sa voix était
+émue, sa figure effrayée, à l'idée de rester seul dans cette case,
+exposé à la vue de l'âme du _Guinanès_ qui viendrait lui demander
+sa cervelle!
+
+Pendant qu'il m'adressait ses plaintes, j'avais appuyé mon dos d'un
+côté du puits, mes genoux de l'autre, et je descendais.
+
+J'avais franchi deux à trois mètres environ, lorsque je sentis des
+gravois qui tombaient sur moi; je levai la tête, et je vis Alila qui
+descendait aussi. Le pauvre garçon n'avait pas voulu rester seul.
+
+«Bravo! lui dis-je; tu deviens donc curieux? Tu seras récompensé, va;
+nous verrons de fort belles choses... » Et je continuai mon voyage
+sous terre.
+
+Après avoir franchi cinq mètres environ, j'arrivai à l'ouverture que
+j'avais remarquée d'en haut, et je m'y arrêtai; je plaçai ma lumière
+en avant, et je vis une espèce de niche au fond de laquelle était
+assis un corps _tinguian_ desséché, noir, à l'état de momie.
+
+Je ne dis rien, j'attendais mon lieutenant, et voulais jouir de sa
+surprise. Lorsqu'il fut à côté de moi:
+
+«Tiens, lui dis-je, vois!... »
+
+Il resta stupéfait...
+
+«Maître, dit-il enfin, je vous en prie, partons; sortons de ce trou
+maudit! Menez-moi pour combattre les _Tinguianès_ du village, je suis
+prêt. Mais ne restons pas là avec des morts! Que voulez-vous que nous
+fassions de nos armes, s'ils nous apparaissent tout à coup pour nous
+demander pourquoi nous sommes là?»
+
+«--Rassure-toi, lui répondis-je, nous n'irons pas plus loin.»
+
+J'avais compris que ce puits était une tombe, et que plus bas je
+verrais encore des Tinguianès conservés.
+
+Je respectai l'asile des morts, et je remontai, à la grande
+satisfaction d'Alila.
+
+Nous remîmes tout en place, nous regagnâmes l'étage de la case, et je
+m'endormis, car mon lieutenant ne pouvait songer même à se reposer:
+la momie et le basi le tenaient éveillé.
+
+Le lendemain, avant le jour, nos hôtes commencèrent à descendre de
+leurs régions élevées, et nous quittâmes notre gîte pour aller faire
+nos préparatifs de départ.
+
+J'avais assez séjourné à _Laganguilan y Madalag_; je désirais me rendre
+à _Manabo_, grand village situé à peu de distance de _Laganguilan_. Je
+profitai des gens de Manabo qui étaient venus assister à la _cérémonie
+des cervelles_ (c'est ainsi que j'avais surnommé la fête sauvage),
+et je partis avec eux.
+
+Dans la troupe, il s'en trouvait un qui avait habité quelque temps
+parmi les Tagalocs; il parlait un peu leur langage, que je possédais
+assez bien.
+
+Je profitai de cet heureux hasard, et pendant toute la route je
+causai avec le sauvage, l'interrogeant sur les usages, les coutumes,
+les moeurs de ses compatriotes.
+
+Un point surtout me préoccupait. J'ignorais quelle était la religion
+de ces peuplades si curieuses à étudier. Jusqu'alors je n'avais vu
+aucun temple, rien qui ressemblât à une idole; j'ignorais quel était
+leur dieu.
+
+Mon guide, bavard comme un Indien, me renseigna fort bien et
+promptement.
+
+«Les _Tinguianès_, me dit-il, n'ont aucune vénération pour les astres;
+ils n'adorent ni le soleil, ni la lune, ni les étoiles. Ils croient
+à l'existence de l'âme, et prétendent qu'elle se détache du corps et
+reste dans la famille après la mort.»
+
+Ils ont, comme on le voit, un commencement de saine religion et de
+douce philosophie. On regrette moins la vie, si l'on pense laisser
+quelque chose de soi à ceux que l'on quitte! Quant au dieu qu'ils
+adorent, il varie et change de forme, selon les hasards et les
+circonstances. Voici pourquoi:
+
+Lorsqu'un chef _tinguianès_ a trouvé dans la campagne un rocher ou
+un tronc d'arbre de forme bizarre, c'est-à-dire représentant assez
+bien un chien, une vache, un buffle, il le dit à la bourgade; et
+le rocher ou le tronc d'arbre est aussitôt considéré comme un dieu,
+c'est-à-dire comme une chose supérieure à l'homme.
+
+Alors tous les habitants du village se rendent au lieu indiqué,
+emportant avec eux des provisions et quelques porcs vivants.
+
+Arrivés là, ils élèvent au-dessus de l'idole nouvelle un toit en
+paille pour la couvrir, et font un sacrifice en faisant rôtir les
+porcs; puis, au son des instruments, ils exécutent des danses jusqu'à
+ce qu'ils n'aient plus de provisions.
+
+Quand tout a été bu et mangé, on met le feu au toit de paille, et
+l'idole est oubliée jusqu'à ce que le chef, en ayant découvert une
+autre, ordonne une nouvelle cérémonie.
+
+Relativement aux moeurs, voici ce que j'ai appris:
+
+Le _Tinguianès_ a ordinairement une femme légitime et plusieurs
+concubines; mais la femme légitime habite seule la maison conjugale,
+et les maîtresses ont chacune une case séparée.
+
+Le mariage est une convention entre les deux familles des époux. Le
+jour de la cérémonie, l'homme et la femme apportent leur dot en
+nature: cette dot se compose de vases en porcelaine, de verroteries,
+de grains de corail, et quelquefois d'un peu de poudre d'or. Elle ne
+profite en rien aux époux, car on la distribue à leurs parents.
+
+«Cet usage, me disait mon guide en forme d'observation, a été établi
+pour empêcher le divorce, qui ne pourrait avoir lieu qu'en restituant
+intégralement tous les objets qui ont été apportés par celui qui
+le demanderait.»
+
+Le moyen est assez adroit pour des sauvages; c'est agir en gens
+civilisés. En effet, les parents ont tous intérêt à empêcher la
+séparation, puisqu'ils devront restituer les cadeaux reçus; et si
+l'un des époux persistait à la demander, ils l'en empêcheraient par
+la disparition d'un seul objet donné, tel qu'un grain de corail ou un
+vase de porcelaine. Sans cette sage mesure, il est à penser qu'avec
+des concubines, un mari divorcerait très-souvent.
+
+Mon compagnon de voyage m'instruisait sur tout ce que je voulais
+savoir.
+
+«Le gouvernement, me dit-il après s'être reposé quelques instants,
+est tout à fait paternel. C'est le doyen d'âge qui commande.»
+
+C'est comme à Lacédémone, pensais-je; on y honore la vieillesse.
+
+Les lois sont conservées par tradition, les _Tinguianès_ n'ayant
+aucune idée de l'écriture.
+
+Dans certains cas, on applique la peine de mort. Lorsque l'arrêt fatal
+a été prononcé, il faut que le _Tinguianès_ qui l'a mérité s'échappe
+s'il veut l'éviter, et aille vivre dans les forêts; car les vieillards
+ayant parlé, tous les habitants sont tenus d'exécuter leur jugement.
+
+La société se divise en deux classes, comme parmi les Tagalocs:
+la noblesse et le peuple.
+
+Quiconque possède est noble, et pour posséder il suffit de pouvoir
+présenter en public un certain nombre de vases en porcelaine. Ces
+vases constituent toute la richesse des _Tinguianès_.
+
+Nous causions encore des usages des naturels du pays, lorsque nous
+arrivâmes à _Manabo_.
+
+Depuis _Laganguilan_, mon guide, mon cicérone, n'avait presque pas
+gardé le silence.
+
+Mes regards furent attirés par les flammes qui s'échappaient de
+dessous une case, où un grand feu était allumé. Autour du feu, je
+vis plusieurs personnes rassemblées, qui hurlaient comme des loups.
+
+«--Ah! ah! me dit mon guide d'un air satisfait, voici un
+enterrement. Je ne vous ai encore rien dit de ces cérémonies; mais
+vous jugerez par vous-même de ce qu'elles sont. Il sera encore temps
+demain. Vous devez être fatigué, je vais vous conduire à ma case
+de jour, et vous pourrez vous reposer sans danger des _Guinanès_,
+car l'enterrement oblige beaucoup de monde à veiller cette nuit.»
+
+J'acceptai l'offre qui m'était faite, et nous allâmes prendre
+possession de la case du _Tinguianès_.
+
+J'étais de _premier quart_, et mon pauvre Alila, un peu rassuré,
+s'endormit profondément. Bientôt je l'imitai, et nous ne nous
+éveillâmes qu'au grand jour.
+
+Nous venions à peine de terminer notre repas du matin, composé de
+patates, de palmier et de viande de cerf boucanée, lorsque mon guide
+de la veille vint me prendre pour me conduire où se célébraient les
+funérailles du défunt. Je le suivis, et nous prîmes place à quelques
+pas du cortége.
+
+J'assistai à un étrange spectacle.
+
+Le défunt était assis au milieu de sa case sur une espèce d'escabeau;
+au-dessous de lui et à ses côtés, il y avait dans d'énormes réchauds
+des feux très-ardents; à une certaine distance, une trentaine
+d'assistants étaient assis en cercle.
+
+Une dizaine de femmes formaient également un cercle; elles étaient
+plus rapprochées du corps, auprès duquel était la veuve, que l'on
+reconnaissait à une longue toile blanche qui l'enveloppait des pieds
+à la tête.
+
+Les femmes portaient toutes du coton avec lequel elles essuyaient les
+sérosités que le feu faisait sortir du cadavre, qui rôtissait petit
+à petit.
+
+De temps en temps, un des _Tinguianès_ prenait la parole, et
+prononçait, sur un ton lent et cadencé, un discours qu'il terminait
+par une sorte d'hilarité bruyante, imitée de tous les assistants.
+
+Après quoi on se levait, on mangeait des morceaux de viande boucanée,
+on buvait du _basi_, et l'on exécutait une danse en répétant les
+dernières paroles de l'orateur.
+
+J'endurai--c'est le mot--ce spectacle pendant une heure environ;
+mais je ne me sentis pas le courage de demeurer dans la case plus
+longtemps. L'odeur qu'exhalait le cadavre était insupportable. Je
+sortis prendre l'air, mon guide me suivit, et je le priai de me dire
+ce qui s'était fait depuis le commencement de la maladie du trépassé.
+
+«--Volontiers, me répondit-il.»
+
+Heureux de respirer librement, j'écoutai avec intérêt le récit suivant:
+
+«--Quand Dalayapo, me dit le conteur, tomba malade, on l'apporta sur
+la grande place pour lui appliquer les grands remèdes; c'est-à-dire
+que tous les hommes du village vinrent en armes, et au son de la
+conge et du tam-tam, pour pratiquer pendant un soleil des danses
+autour du malade. Mais ce grand remède fut sans effet, le mal était
+incurable. Au coucher du soleil, on rapporta notre ami dans sa maison,
+et on ne s'occupa plus de lui. Sa mort était certaine, puisqu'il
+n'avait pas voulu danser avec ses compatriotes.»
+
+Je ris du remède et du raisonnement, mais je n'interrompis pas le
+narrateur.
+
+«--Pendant deux jours Dalayapo fut dans un état de souffrance, puis,
+au bout de ces deux jours, il ne souffla plus... et lorsqu'on s'en
+aperçut, on le mit tout de suite sur le banc où nous l'avons vu tout
+à l'heure.
+
+«Dès lors, toutes les provisions qu'il possédait ont été réunies pour
+nourrir les assistants qui lui rendent les honneurs. Chacun a prononcé
+un discours à sa louange; ses parents les plus proches ont commencé les
+premiers, et son corps a été entouré de feu pour le faire dessécher.
+
+«Quand les provisions seront finies, les étrangers quitteront la case,
+et il n'y restera plus que la veuve et quelques parents, qui attendront
+que le corps soit bien réduit et bien sec.
+
+«Enfin, après quinze jours on le descendra dans un grand trou qui
+est sous sa maison; il sera mis dans une niche au-dessus de celles
+où sont déjà ses défunts parents, et ce sera fini.»
+
+Ce trou, pensai-je, est semblable à celui dans lequel je suis descendu
+l'autre nuit à _Laganguilan_.
+
+L'explication qui venait de m'être donnée me satisfit complétement,
+et je ne demandai pas à assister de nouveau à la cérémonie.
+
+Je résolus, puisque j'étais fort bien assis à l'ombre d'un _baletè_,
+d'abuser de l'obligeance de mon guide, et je lui demandai, en changeant
+tout à coup de conversation, comment les tribus s'y prenaient pour
+faire la guerre aux _Guinanès_, ces mortels ennemis?
+
+«Les _Guinanès_, me dit-il sans me faire attendre, portent les
+mêmes armes que nous. Ils ne sont ni plus forts, ni plus adroits,
+ni plus vigoureux.
+
+«Nous avons deux manières de les combattre. Parfois nous leur livrons
+de grandes batailles en plein jour, et nous nous trouvons face à
+face sous le soleil; ou bien, la nuit, quand tout est sombre, nous
+nous approchons en silence des endroits qu'ils habitent; et alors si
+nous pouvons en surprendre quelques-uns, nous leur coupons la tête
+et nous l'emportons, pour avoir une fête semblable à celle que vous
+avez vue déjà.»
+
+Ce mot de fête me rappela l'orgie sanglante à laquelle j'avais assisté,
+et surtout la part que j'y avais prise, et je me sentis rougir et
+pâlir tour à tour. L'Indien ne s'en aperçut pas, et continua.
+
+«Dans les grands combats, tous les hommes d'un village sont forcés
+de prendre les armes et de marcher contre le village ennemi; c'est
+ordinairement au milieu des bois que se fait la rencontre des deux
+armées.
+
+«Aussitôt qu'elles s'aperçoivent, des cris, des hurlements éclatent
+de toutes parts. Chacun s'élance sur son ennemi.
+
+«De ce premier choc dépend la victoire, car l'une des armées a
+toujours peur et prend la fuite; l'autre alors la poursuit, et tue
+tout ce qu'elle peut atteindre, en ayant toujours le soin de couper
+les têtes et de les rapporter [25].»
+
+C'est un combat de cache-cache, dont cependant les suites sont
+cruelles, pensais-je. Mon Indien me confirma dans mon idée en ajoutant:
+
+«En général, les vainqueurs sont toujours ceux qui se cachent le
+mieux pour surprendre leurs ennemis, et qui fondent tout à coup sur
+eux en criant.»
+
+Mon guide se tut. Le combat n'offrait pas d'autre intérêt. Puis,
+voyant que je ne l'interrogeais plus, il me quitta; et je retournai
+à mon habitation rejoindre Alila, qui s'ennuyait beaucoup à _Manabo_.
+
+De mon côté, j'avais assez vu les _Tinguianès_; je crus d'ailleurs
+remarquer que le long séjour que je faisais chez eux semblait leur
+porter ombrage; je pensai à la fête des _cervelles humaines_, et me
+décidai à partir.
+
+J'allai prendre congé des vieillards.
+
+Malheureusement, je n'avais rien à leur donner; mais je leur promis
+beaucoup de présents quand je serais de retour chez les chrétiens,
+et je les quittai.
+
+La satisfaction de mon lieutenant était à son comble lorsque nous
+nous mîmes en route.
+
+Je ne voulus pas repasser par où j'étais venu, et me décidai à prendre
+plus à l'est en traversant les montagnes et me laissant diriger par
+le soleil.
+
+Cette route me semblait d'autant préférable que j'allais parcourir un
+pays habité par quelques _Igorrotès_, cette autre espèce de sauvages
+que je ne connaissais pas.
+
+Les montagnes que nous traversions étaient couvertes de magnifiques
+forêts. De temps en temps, de riches vallées se déroulaient sous nos
+pieds; les herbes y étaient si hautes et si touffues, que nous avions
+de la peine à les écarter pour nous frayer un passage.
+
+Tout en cheminant, mon lieutenant cherchait à tuer quelque gibier qui
+servirait à nous nourrir; quant à moi, j'étais trop en contemplation
+devant les sites admirables que nous rencontrions, trop amoureux de
+cette nature vierge, féconde, qui s'épanouissait devant nous, pour
+songer à chasser.
+
+Mon fidèle Alila était moins enthousiaste, mais il était en revanche
+plus prudent.
+
+Au déclin du jour de notre départ, il tira un cerf. Nous fîmes halte
+auprès d'un ruisseau, nous coupâmes du palmier pour remplacer le
+riz et le pain, et nous nous mîmes à manger le foie de l'animal à
+la broche. Notre repas fut copieux. Ah! que de fois depuis, assis à
+une bonne table, devant des mets succulents et recherchés, dans des
+salles à manger dont l'atmosphère était tiède et parfumée par l'arôme
+des plats, ai-je regretté mon souper pris avec Alila dans le bois,
+après une journée de course dans les montagnes! Quel est donc le
+mortel qui pourrait oublier de pareilles heures, de pareils lieux?
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+ Les Igorrotès.
+
+
+Après cette collation, quelques branches d'arbres abattues et réunies
+sur le sol très-humide au fond de grands bois furent notre lit,
+et nous y dormîmes jusqu'au lendemain sans crainte, et surtout sans
+faire de sombres rêves.
+
+A l'aube naissante, nous reprîmes notre route. La nature s'éveillait
+comme nous; elle était belle et calme.
+
+Les vapeurs qui s'échappaient de son sein la couvraient d'un voile
+comme une jeune vierge à son lever; puis, peu à peu ce voile se
+déchirait par lambeaux, et ces lambeaux, balancés mollement par la
+brise matinale, disparaissaient en allant se briser sur les cimes
+des arbres ou aux sommets des rochers.
+
+Nous marchâmes longtemps; vers le milieu du jour, nous arrivâmes dans
+une petite plaine habitée par les _Igorrotès_.
+
+Il y avait en tout trois cabanes. La population n'était pas nombreuse.
+
+Sur le seuil d'une de ces cabanes, je vis un homme d'une soixantaine
+d'années et quelques femmes.
+
+Nous étions arrivés par derrière les huttes, et nous avions surpris
+les sauvages; ils n'eurent pas le temps de s'enfuir à notre approche:
+nous étions au milieu d'eux.
+
+Je recommençai ce que j'avais fait en arrivant à _Palan_; seulement
+je n'avais plus de grains de corail et de verroterie, mais j'offris
+de notre cerf, et je leur fis comprendre par mes gestes que nous
+venions avec d'excellentes intentions.
+
+Dès lors il s'établit entre nous une conversation mimique assez
+curieuse, et pendant laquelle je pus observer tout à mon aise la
+nouvelle race que je voyais.
+
+Je remarquai que la toilette des _Igorrotès_ était à peu près la même
+que celle des _Tinguianès_, moins les ornements, mais que leurs traits
+et leur physionomie étaient tout à fait différents.
+
+L'homme était plus petit, sa poitrine était excessivement large, sa
+tête démesurément grosse, ses membres développés, sa force herculéenne;
+ses formes étaient moins belles que celles des sauvages que je
+quittais; sa couleur était d'un bronze foncé, très-foncé même. Il
+avait le nez moins aquilin, et les yeux jaunes et entièrement fendus,
+à la chinoise.
+
+Les femmes avaient aussi des formes très-marquées, une couleur foncée,
+et des cheveux longs relevés à la chinoise.
+
+Malheureusement il m'était impossible en mimant d'arriver à obtenir
+les renseignements que je désirais avoir, et je me bornai à visiter
+la case.
+
+C'était bien une véritable hutte. Point d'étage. L'entourage était
+fermé par des pieux d'une grosse dimension, surmontés d'un toit en
+forme de ruche; il n'y avait qu'une petite ouverture, de laquelle on
+ne pouvait guère profiter qu'en se traînant sur le ventre.
+
+Malgré cette difficulté, je voulus voir l'intérieur, et fis signe à
+mon lieutenant de veiller; puis je m'introduisis dans la cabane.
+
+Les _Igorrotès_ furent très-surpris de mon action, mais ils ne
+cherchèrent pas à m'empêcher de l'accomplir.
+
+J'entrai dans une espèce de bouge infect. Une petite ouverture
+au sommet du toit donnait un peu de jour, et laissait la fumée de
+l'âtre s'échapper. Le sol était jonché de poussière: c'est sur cette
+douce couche que reposait sans doute la famille. Dans un coin je pus
+distinguer quelques lances de bambou, quelques noix de coco divisées
+et servant de vase, un petit tas de cailloux ronds qui étaient là
+pour servir de défense en cas d'attaque, et quelques morceaux de bois
+grossièrement travaillés qui servaient d'oreillers.
+
+Je sortis promptement de cette tanière, l'odeur infecte qu'on y
+respirait m'en chassa; d'ailleurs j'avais tout vu.
+
+Je demandai par signes à l'_Igorrotè_ quelle route je devais suivre
+pour rejoindre les chrétiens; il me comprit, m'indiqua le chemin avec
+son doigt, et nous partîmes pour continuer notre voyage.
+
+Je remarquai, en passant, quelques champs de patates et de cannes à
+sucre; c'était sans doute la seule culture de ces malheureux sauvages.
+
+Après avoir cheminé pendant une heure, nous faillîmes courir un grand
+danger. A notre entrée dans une vaste plaine, nous vîmes un _Igorrotè_
+qui s'enfuyait à toutes jambes; il nous avait aperçus, et j'attribuais
+cette fuite à la peur, lorsque tout à coup nous entendîmes le bruit
+du tam-tam et de la conge, et vîmes vingt hommes armés de lances qui
+venaient vers nous.
+
+Je compris que nous allions avoir à combattre, et je dis à mon
+lieutenant de faire feu sur le groupe, en ayant bien soin de
+n'atteindre personne.
+
+Alila tira; sa balle passa par-dessus les têtes des sauvages, qui
+furent si étonnés du bruit causé par la détonation, qu'ils s'arrêtèrent
+subitement et nous examinèrent attentivement.
+
+Je profitai prudemment de leur surprise; et une immense forêt s'offrant
+à notre droite, nous y entrâmes en laissant le village à gauche;
+les sauvages heureusement ne nous suivirent pas.
+
+Mon lieutenant n'avait pas soufflé le mot pendant toute cette scène.
+
+J'avais déjà remarqué plusieurs fois qu'il devenait muet pendant le
+danger.--Quand nous eûmes perdu de vue les _Igorrotès_, la parole
+lui étant revenue:
+
+«Maître, me dit-il d'un ton mécontent, combien j'ai de regret de
+n'avoir pas tiré juste au milieu de ces mécréants!...
+
+«--Pourquoi cela? lui demandai-je.
+
+«--Parce que je suis sûr que j'en aurais tué un.
+
+«--Eh bien?
+
+«--Eh bien, maître, au moins notre voyage ne se serait pas terminé
+sans que nous eussions envoyé au diable un sauvage.
+
+«--Ah! Alila, lui dis-je, tu es donc devenu méchant?
+
+«--Non, maître, répondit-il; mais je ne sais pas pourquoi vous êtes
+si bon pour cette race maudite... vous qui poursuivez les _Tulisanès_
+[26], qui valent cent fois mieux, et qui sont chrétiens.
+
+«--Comment, m'écriai-je, des bandits, des voleurs, des assassins,
+valent mieux que de pauvres êtres primitifs qui n'ont personne pour
+les guider dans le bien?
+
+«--Oh! maître, répondit mon lieutenant d'un ton sentencieux cette
+fois, les bandits, comme vous les nommez, ne sont pas ce que vous
+pensez... Le _Tulisanè_ n'est pas un assassin. Quand il tue, c'est
+qu'il est obligé de défendre sa vie... et s'il le fait, c'est toujours
+de bon coeur...
+
+«--Oh! oh! dis-je, et le vol, comment expliques-tu ça?
+
+«--S'il vole, c'est seulement pour prendre un peu du superflu des
+riches et le donner aux pauvres; voilà tout. Savez-vous l'emploi que
+fait le _Tulisanè_ de ce qu'il dérobe?
+
+«--Non, maître Alila, répondis-je en souriant.
+
+«--Eh bien! il ne garde rien pour lui, dit mon lieutenant avec
+orgueil. D'abord il en donne une partie au prêtre, pour lui faire
+dire des messes.
+
+«--Ah! c'est édifiant. Ensuite?
+
+«--Ensuite il en donne une autre à sa maîtresse, car il l'aime et
+veut toujours la voir parée... Puis, le reste, il le dépense avec
+ses amis. Vous le voyez, maître, le _Tulisanè_ prend du superflu
+d'une personne pour en contenter plusieurs. Il est loin d'être aussi
+méchant que ces sauvages, qui vous tuent sans rien dire et vous
+mangent la cervelle...»
+
+Et Alila fit un long soupir... La cervelle lui revenait toujours... Sa
+conversation m'intéressait tellement, son système était si curieux,
+et lui-même était de si bonne foi en l'expliquant, qu'à l'écouter
+j'oubliais presque mes _Igorrotès_.
+
+Nous continuâmes notre route à travers le bois, en nous dirigeant
+le plus possible vers le sud, pour nous rapprocher de la province
+de Boulacan, où je devais aller retrouver mon pauvre malade, qui
+s'inquiétait sans doute de ma longue absence.
+
+Lors de mon départ, je n'avais rien laissé connaître de mon projet;
+il est à penser que si on l'eût su, j'eusse passé pour mort.
+
+Le souvenir de ma femme que j'avais laissée à Manille, et qui était
+loin de me croire chez les _Igorrotès_, me faisait désirer de revenir
+le plus tôt possible dans ma famille.
+
+Absorbé dans mes pensées, entraîné par mes réflexions, je marchais
+silencieusement, sans jeter cette fois les yeux sur la végétation
+qui étalait ses riches trésors à nos côtés.
+
+Il fallait que je fusse bien préoccupé, car une forêt vierge entre
+les tropiques, et surtout aux Philippines, n'est en rien comparable
+à nos forêts d'Europe.
+
+Le bruit d'un torrent vint me rappeler le lieu où je me trouvais,
+et je saluai la nature dans ses gigantesques productions.
+
+Je regardai au-dessus de moi, et j'aperçus un immense _balèté_,
+figuier extraordinaire qui croît dans les sombres et mystérieuses
+forêts des Philippines. Je m'arrêtai pour admirer le balèté.
+
+Cet arbre immense provient d'une graine semblable à celle de la figue
+ordinaire; son bois est blanc et spongieux, il acquiert en peu d'années
+une croissance extraordinaire.
+
+La nature, qui a tout prévu, qui permet au jeune agneau de laisser
+sa laine aux buissons du chemin pour que l'oiseau timide puisse la
+dérober et en former un nid, s'est montrée dans tout son génie en
+faisant grandir le figuier des Philippines.
+
+Les branches de cet arbre partent généralement de son tronc,
+s'étendent horizontalement, et forment un coude pour s'élever ensuite
+perpendiculairement; mais, ainsi que je l'ai dit déjà, l'arbre est
+spongieux, facile à se rompre; et lorsque la branche, en formant sa
+courbe, est trop faible, elle se casserait infailliblement, si un
+fil que les Indiens appellent goutte d'eau ne s'échappait de l'arbre
+pour aller prendre racine en terre, et, grossissant en raison de la
+branche, lui former un étai vivant.
+
+Ensuite, autour du tronc s'étendent, à une très-grande distance du
+sol, des supports naturels qui vont se terminer en pointe vers le
+milieu du tronc. Le grand architecte de l'univers a tout prévu.
+
+Le coup d'oeil qu'offre le _balèté_ est souvent d'un pittoresque
+indescriptible.
+
+Aussi, le croirait-on? dans un espace de quelques centaines de pas de
+diamètre, espace qu'occupent d'ordinaire ces gigantesques figuiers,
+on voit tour à tour des grottes, des vestibules, des chambres, qui
+souvent sont meublées de siéges naturels formés par des racines.
+
+Nulle végétation n'est plus variée ni plus extraordinaire.
+
+Cet arbre pousse parfois sur un rocher où il n'y a pas un pouce
+de terre; ses longues racines s'étendent sur le sol du rocher, le
+contournent, et vont se plonger dans le ruisseau voisin. C'est un
+chef-d'oeuvre, bien commun cependant dans les forêts vierges des
+Philippines.
+
+«--Voici un bon endroit pour passer la nuit, dis-je à mon lieutenant.»
+
+Il recula de plusieurs pas.
+
+«--Comment, dit-il, est-ce que vous voulez vous arrêter ici, maître?
+
+«--Certainement, répondis-je.
+
+«--Ah! mais vous ne voyez donc pas que nous y sommes beaucoup plus
+en danger qu'au milieu des _Igorrotès_?... »
+
+«--Pourquoi donc sommes-nous en danger? demandai-je...
+
+«--Pourquoi? pourquoi? Ne savez-vous donc pas que c'est dans les
+grands _balètés_ qu'habite le _Tic balan_ [27]? Si nous restons ici,
+vous êtes bien sûr que je ne dormirai pas un instant, et que toute
+la nuit nous serons tourmentés... »
+
+Je souris; mon lieutenant vit mon sourire.
+
+«--Oh! maître, dit-il tristement, que voulez-vous que nous fassions
+sur un esprit qui ne craint ni la balle, ni le poignard?»
+
+L'effroi du pauvre Tagal était trop grand pour que je lui résistasse;
+je cédai, et nous allâmes nous abriter dans un lieu beaucoup moins
+à mon goût, mais bien plus à celui d'Alila.
+
+Notre nuit se passa comme toutes les autres, c'est-à-dire parfaitement
+bien; nous nous réveillâmes pour reprendre notre course dans la forêt.
+
+Il y avait deux heures que nous marchions, lorsqu'au sortir du
+bois pour entrer en plaine nous nous trouvâmes face à face avec un
+_Igorrotè_, monté sur un buffle.
+
+La rencontre était assez curieuse. Je présentai le canon de mon
+fusil au sauvage, mon lieutenant saisit la monture par la longe,
+et je fis signe à l'_Igorrotè_ de ne pas bouger; puis, toujours en
+mimant, je m'informai s'il était seul.
+
+Je compris qu'il n'avait pas de compagnon de route et qu'il se rendait
+au nord, à l'opposé de nous.
+
+Alila, qui décidément en voulait aux sauvages, désirait tirer un coup
+de fusil à celui-là et lui loger une balle dans la tête; je m'opposai
+vigoureusement à ce projet, et lui dis de lâcher le buffle.
+
+«--Maître, dit-il, voyons au moins ce que renferment les vases
+que voici!»
+
+L'_Igorrotè_ avait attaché sur le col de son buffle trois ou quatre
+vases, recouverts de feuilles de bananier.
+
+Mon lieutenant, sans attendre ma réponse, y porta le nez et reconnut,
+à sa grande satisfaction, qu'ils contenaient un ragoût de cerf qui
+jetait un certain parfum. Toujours sans me consulter, il détacha
+le plus petit des vases, donna un coup de crosse de fusil au buffle
+qu'il lâcha, et dit:
+
+«--_Ve-te, Judio!_ (Va, vilain Juif!)»
+
+L'_Igorrotè_, se voyant libre, s'enfuit de toute la vitesse de son
+buffle; et nous, nous rentrâmes dans les bois en évitant les endroits
+découverts, de crainte d'être surpris par un trop grand nombre de
+sauvages.
+
+Vers les quatre heures, nous fîmes halte pour prendre notre repas.
+
+Mon lieutenant attendait ce moment avec impatience, car le vase du
+sauvage répandait une suave odeur.
+
+Enfin, l'instant désiré arriva; nous nous assîmes sur la pelouse:
+je plongeai mon poignard dans le vase qu'Alila avait approché du feu,
+et j'en retirai... une main tout entière [28].
+
+Mon pauvre lieutenant fut aussi stupéfait que moi, et nous restâmes
+quelques minutes sans nous adresser la parole.
+
+Enfin je donnai un vigoureux coup de pied dans le vase, qui se brisa;
+la chair humaine qu'il contenait s'éparpilla sur le sol. Je tenais
+toujours la main fatale au bout de mon poignard...
+
+Cette main me faisait horreur; je l'examinai avec soin, elle me parut
+avoir appartenu à un enfant ou à un _Ajetas_, race de sauvages qui
+habite les montagnes de _Nueva-Exica_ et de _Maribèles_, de laquelle
+j'aurai occasion de parler dans le cours de ce récit.
+
+Je pris quelques tiges de palmier cuites sous la cendre; Alila m'imita,
+et nous repartîmes, assez mécontents, chercher un gîte pour la nuit.
+
+Deux heures après le lever du soleil, nous sortîmes de la forêt pour
+entrer dans la plaine.
+
+De distance en distance nous trouvions des champs de riz cultivés à
+la manière tagale; mon lieutenant me dit alors avec une joie naïve:
+
+«--Maître, nous sommes sur la terre des chrétiens!»
+
+En effet, la route devenait plus facile. Nous suivîmes un petit
+sentier, et vers le soir nous arrivâmes devant une cabane indienne.
+
+Au seuil de cette cabane une jeune fille était assise; des larmes
+coulaient avec abondance sur son visage attristé. Je m'approchai,
+et lui demandai la cause de son chagrin.
+
+En entendant mes questions elle se leva, et sans y répondre nous
+conduisit au fond de son habitation.
+
+Là nous vîmes le corps inanimé d'une vieille femme, et nous apprîmes
+que cette morte était la mère de la jeune fille.
+
+Son frère était allé jusqu'au village chercher les parents de la
+défunte, pour qu'ils l'aidassent à transporter son corps.
+
+Cette scène m'attendrit. Je cherchai à consoler la jeune désolée,
+et lui demandai l'hospitalité, qui nous fut accordée aussitôt.
+
+La compagnie d'une morte ne m'effrayait pas; mais je pensai à Alila,
+si superstitieux et si craintif quand il s'agissait des revenants et
+des esprits malins.
+
+«--Eh bien! lui dis-je, n'as-tu pas peur de passer la nuit auprès
+d'une morte?
+
+«--Non, maître, me répondit-il hardiment. Cette morte c'est une âme
+chrétienne, qui, loin de nous vouloir du mal, veillera sur nous.»
+
+Je m'étonnai de la réponse du Tagaloc, de son calme, de sa sécurité. Le
+coquin avait des motifs pour me parler ainsi.
+
+Les cases indiennes, dans les campagnes, ne se composent jamais que
+d'une chambre; celle où nous étions était à peine assez grande pour
+nous loger tous quatre.
+
+Chacun de nous s'y arrangea le mieux qu'il lui fut possible.
+
+La morte occupait le fond; une petite lampe placée à sa tête jetait
+une faible clarté; auprès d'elle était couchée sa pauvre fille.
+
+Je m'étais placé à une petite distance de ce lit funéraire, et mon
+lieutenant était le plus rapproché de la porte, que nous avions
+laissée ouverte pour éviter la chaleur et le mauvais air.
+
+Vers les deux heures de la nuit je fus réveillé par une voix
+déchirante, et je sentis au même instant que quelqu'un passait
+par-dessus moi en poussant des cris qui retentirent bientôt en dehors
+de la cabane.
+
+Je portai aussitôt la main du côté où était couché Alila; sa place
+était vide, la lampe était éteinte, l'obscurité complète...
+
+Cela m'inquiéta.
+
+J'appelai la jeune fille; elle me répondit qu'elle avait entendu
+comme moi des cris et du bruit, mais qu'elle en ignorait la cause.
+
+Je pris mon fusil et je sortis, en appelant mon lieutenant. Personne
+ne répondait, tout restait silencieux.
+
+Alors je me mis à parcourir la campagne au hasard, appelant de temps
+en temps Alila...
+
+J'avais fait environ une centaine de pas, lorsque j'entendis sortir
+d'un arbre auprès duquel je passais ces mots timidement prononcés:
+
+«--Je suis ici, maître!»
+
+C'était Alila. Je m'approchai, et vis mon lieutenant blotti derrière
+le tronc de l'arbre, et tremblant comme une de ses feuilles.
+
+«--Que t'est-il donc arrivé? lui demandai-je, et que fais-tu là?»
+
+«--O maître! me dit-il, pardonnez-moi: il m'est arrivé de mauvaises
+pensées; la jeune Indienne me les a inspirées, mais le démon seul me
+les a soufflées... Je me suis approché cette nuit de la couche de la
+jeune fille; j'ai éteint la lampe quand je vous ai vu bien endormi.»
+
+«--Et puis? dis-je impatienté.»
+
+«--Et puis... j'ai voulu embrasser la jeune femme; mais, au moment
+où je me suis approché, la morte a pris la place de sa fille; je
+n'ai plus trouvé qu'une figure froide et glacée; et, au même instant,
+deux grands bras se sont allongés pour me saisir... Alors j'ai poussé
+un cri... je me suis enfui... Mais la vieille femme m'a suivi, la
+morte a marché derrière moi, et elle n'a disparu que tout à l'heure,
+en entendant votre voix: c'est alors que je me suis abrité derrière
+cet arbre, où vous me voyez maintenant.»
+
+La frayeur du Tagaloc et sa méprise me donnèrent envie de rire; mais
+je lui adressai une réprimande sévère sur la mauvaise intention qu'il
+avait eue d'abuser de l'hospitalité qu'on nous avait si gracieusement
+offerte.
+
+Il se repentit, et me pria de l'excuser. Il était, je crois, assez
+puni par sa frayeur.
+
+Je voulus le ramener à la cabane, ce fut impossible. Je lui laissai
+mon fusil, et je rentrai dans la case.
+
+La pauvre fille était aussi tout effrayée.
+
+Je la mis au courant de l'aventure, je la remerciai de l'accueil
+qu'elle nous avait fait; et, la nuit étant avancée, j'allai rejoindre
+Alila, qui m'attendait avec impatience.
+
+L'espoir de revoir bientôt nos parents, notre pays, doubla nos forces;
+et avant le coucher du soleil nous atteignîmes un village indien,
+sans qu'il nous fût survenu rien de remarquable. C'était notre
+dernière étape.
+
+Après ce long et intéressant voyage, j'arrivai à _Quingua_, bourg de
+la province de Boulacan, où j'avais laissé mon ami en convalescence.
+
+Mon absence prolongée avait causé de grandes inquiétudes; ma femme,
+étant heureusement restée à Manille, ignorait le voyage que j'avais
+entrepris et exécuté.
+
+Mon malade s'était écarté du régime prescrit, son mal s'était aggravé,
+et il m'attendait avec impatience pour retourner mourir, disait-il,
+dans sa maison: ses voeux furent satisfaits.
+
+Nous partîmes quelques jours après mon retour, et nous arrivâmes le
+lendemain à Manille, où mon ami rendit le dernier soupir au milieu
+de sa famille.
+
+Cet événement attrista le plaisir que j'éprouvais de revoir ma femme.
+
+Quelques jours après le décès de notre ami, nous nous embarquâmes et
+fîmes voile pour _Jala-Jala_.
+
+Nous voyageâmes fort agréablement sur le lac, jusqu'à la sortie du
+détroit de _Quinabutasan_; mais, arrivés là, nous trouvâmes un vent
+d'est tellement violent, les eaux du lac si tourmentées, que nous
+dûmes rentrer dans le détroit, et aller mouiller près de la cabane
+du vieux pêcheur _Re-Lampago_, dont j'ai déjà parlé.
+
+Nos matelots mirent pied à terre pour préparer leur souper: quant
+à nous, nous restâmes nonchalamment couchés dans notre embarcation,
+pendant que le vieux pêcheur, accroupi à quelques pas de nous à la
+manière indienne, faisait de son mieux pour nous distraire en nous
+racontant des histoires de bandits.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+ Aventures de Re-Lampago.
+
+
+Je l'interrompis tout à coup, et lui dis:
+
+«Re-Lampago, je préférerais entendre le récit des aventures qui te
+sont arrivées; conte-nous donc plutôt tes malheurs.»
+
+Le vieux pêcheur poussa un soupir; puis, ne voulant pas me désobliger,
+il commença sa narration en ces termes poétiques, si familiers à la
+langue tagale, et qu'il est presque impossible de reproduire dans
+une traduction:
+
+«--La lagune n'est pas mon pays, dit-il; je suis né sur l'île de
+_Zébu_. J'étais à vingt ans ce que l'on appelle un beau garçon; mais,
+croyez-le bien, je ne tirais aucun orgueil de mes avantages physiques,
+et je préférais être le premier pêcheur de mon village. Mes compagnons
+me jalousaient cependant, et cela parce que les filles me regardaient
+avec une certaine complaisance, et semblaient me trouver à leur goût.»
+
+Je souris de l'aveu naïf du vieillard. Il s'en aperçut.
+
+«Je vous dis ces choses-là, monsieur, reprit-il, parce qu'à mon
+âge on peut en parler sans crainte de paraître ridicule. Il y
+a si longtemps! Et puis, sachez-le bien, c'est pour vous faire
+un récit exact que je rapporte ces particularités, et non par
+vanité! D'ailleurs, les regards que les jeunesses daignaient m'adresser
+lorsque je traversais le village ne me flattaient aucunement.
+
+«J'aimais Thérésa, monsieur; je l'aimais avec passion, j'étais
+aimé d'elle: tout autre regard que le sien m'était bien
+indifférent. Ah! c'est que Thérésa était la plus jolie fille
+du village! Elle a fait comme moi, la pauvre femme! elle a bien
+changé. Les années sont un poids énorme qui vous courbe malgré vous,
+et contre lequel il n'y a pas à lutter.
+
+«Quand, assis comme je le suis en ce moment, je songe aux beaux
+jours de ma jeunesse, à la force, au courage que nous puisions
+dans notre mutuelle affection, je répands des larmes de regret et
+d'attendrissement.
+
+«Où sont-ils ces beaux jours? Ils ont disparu sous les vents âpres
+et terribles qui amènent les orages. La vie a son aube comme le jour,
+et comme le jour aussi elle a son déclin... »
+
+Le pêcheur s'arrêta. Je ne voulus pas interrompre ce moment de
+méditation. Il s'établit alors un profond silence, qui dura quelques
+instants.
+
+Tout à coup _Re-Lampago_ sembla sortir d'un songe, il passa la main sur
+son front, nous regarda comme pour s'excuser de ce moment d'absence,
+et continua:
+
+«Nous avions été élevés ensemble, dit-il, et nous nous étions fiancés
+aussitôt que nous avions grandi. Thérésa serait morte plutôt que
+d'appartenir à un autre, et, ainsi que je le prouverai bientôt,
+j'eusse accepté toutes les conditions, même les plus défavorables,
+pour ne pas quitter l'amie de mon coeur.
+
+«Hélas! dans la vie c'est presque toujours avec ses larmes que l'on
+trace son pénible chemin.
+
+«Les parents de Thérésa s'opposaient à notre union; ils alléguaient
+toujours de vains prétextes, et, quels que fussent mes efforts pour les
+décider à m'accorder la main de ma fiancée, je ne pouvais y parvenir.
+
+«Pourtant ils savaient bien que, semblables aux palmiers, nous ne
+pouvions vivre l'un sans l'autre, et que nous séparer c'eût été nous
+faire mourir! Mais nos pleurs, nos prières, nos douleurs ne trouvaient
+que des gens insensibles, et nous souffrions sans que personne comprît
+nos souffrances.
+
+«Je commençais à me décourager, lorsqu'un matin la pensée pieuse
+me vint d'offrir à l'enfant Jésus de l'église de _Zébu_ la première
+perle que je pêcherais.
+
+«Je me rendis plus tôt que je n'avais coutume de le faire aux bords
+de la mer, et j'invoquai tout haut le Seigneur pour qu'il me protégeât
+et que l'on m'unît à ma Thérésa.
+
+«Le soleil commençait à lancer ses feux sur la terre. Il dorait la
+surface argentée des eaux; la nature s'éveillait, et chaque être
+vivant chantait dans son langage un hymne au Créateur.
+
+«Le coeur ému, je commençai à plonger pour retirer du fond de la mer
+la perle que je désirais si ardemment; mes recherches furent d'abord
+infructueuses.
+
+«Si quelqu'un eût été à côté de moi en ce moment, il eût vu sur ma
+physionomie mon désappointement. Cependant je ne perdis pas courage. Je
+recommençai, mais sans être plus heureux.
+
+«O Seigneur! m'écriai-je, vous n'entendez donc pas ma prière? Vous
+ne voulez donc pas pour votre fils bien-aimé l'offrande que je lui
+destine [29]?
+
+«Je plongeai pour la sixième fois, et je rapportai du fond de la mer
+deux énormes huîtres; mon coeur bondit de joie.
+
+«J'ouvris l'une, et j'y trouvai une perle si belle, que de ma vie
+je n'en avais vu de pareille. Ma joie fut si grande, que je me mis à
+danser dans ma pirogue, comme si j'avais perdu la raison. Le Seigneur
+daignait me protéger, puisqu'il me mettait à même d'accomplir mon voeu.
+
+«Le coeur tout joyeux, je m'en retournai chez moi, et, ne voulant
+pas manquer à ma parole, je portai chez M. le curé de _Zébu_ cette
+belle perle.
+
+«--M. le curé, reprit le vieux pêcheur, fut enchanté de mon
+présent. Cette perle vaut 5,000 piastres [30], et vous avez dû
+l'admirer comme toutes les personnes qui vont prier dans l'église,
+car l'enfant Jésus la tient toujours à la main. Le curé me remercia,
+et me félicita de ma bonne pensée.
+
+«--Va, mon ami, me dit-il, le ciel te tiendra compte de ce
+désintéressement et de cette bonne action, et tôt ou tard tes voeux
+seront exaucés.
+
+«Je sortis de chez le saint homme l'âme toute contente, et je courus
+dire à Thérésa les bonnes paroles du pasteur.
+
+«Nous nous réjouîmes, comme deux enfants que nous étions.
+
+«Ah! la jeunesse a reçu de Dieu tous les priviléges: elle a reçu
+surtout l'espérance. A vingt ans, si le coeur croit devoir espérer,
+tous les chagrins s'envolent; et comme la brise du matin boit les
+gouttes d'eau laissées par l'orage dans le calice des fleurs, de même
+l'espoir sèche les larmes qui roulent dans les yeux, et chasse les
+soupirs qui gonflent la poitrine et l'oppressent.
+
+«Nous étions tellement sûrs que bientôt nos chagrins seraient finis,
+que nous ne pensions déjà plus à nos douleurs passées. Au printemps de
+la vie, le chagrin ne laisse pas plus de trace que le pied de l'Indien
+agile n'en laisse sur le sable quand le vent de la mer a soufflé!
+
+«Les habitants du village en nous voyant si joyeux enviaient notre
+sort, et les parents de Thérésa ne trouvaient plus de prétextes pour
+empêcher notre mariage.
+
+«Nous touchions au port, notre pirogue voguait doucement balancée
+par un vent doux; nous chantions l'hymne du retour, sans penser,
+hélas! que nous allions nous briser contre un écueil!
+
+«Les jeunes Indiens ne voient pas, le matin, le _grain_ qui doit les
+atteindre le soir; le buffle ne sait pas éviter le lacet, et souvent
+il s'élance au-devant du danger pour lui échapper. J'allais comme
+un insensé, regardant le soleil, sans songer au précipice qui était
+caché dans l'ombre. Le malheur me surprit d'autant plus que je ne
+l'attendais pas.
+
+«Un soir, au retour de la pêche, au moment où je revenais me reposer
+de mes fatigues auprès de Thérésa, je vis arriver au-devant de moi
+un de mes voisins qui m'avait toujours témoigné une grande affection.
+
+«A sa vue, un tremblement me saisit, les battements de mon coeur
+s'arrêtèrent. Son visage était pâle et tout changé. Ses yeux hagards
+lançaient des éclairs de terreur, sa voix était tremblante et agitée:
+
+«--_Les Moros_ [31] sont débarqués sur la côte, me dit-il...
+
+«--Ciel! m'écriai-je en mettant la main sur ma figure.
+
+«--Ils ont surpris quelques personnes du village, et les ont emmenées
+prisonnières.
+
+«--Et Thérésa? m'écriai-je.
+
+«--Thérésa a été enlevée, répondit-il.
+
+«Je n'entendis plus rien à cette révélation, et pendant quelques
+minutes, tel que le guerrier frappé au coeur par la flèche empoisonnée,
+je fus privé de tout sentiment.
+
+«Lorsque je revins à moi, des larmes inondèrent mon visage et vinrent
+me soulager.
+
+«Subitement je repris courage, et je compris qu'il ne fallait pas
+perdre de temps.
+
+«Je courus à la plage, où j'avais laissé ma pirogue. Je la détachai,
+et m'élançai à force de rames à la poursuite des Malais, non dans
+l'espoir de leur arracher Thérésa, mais pour partager sa captivité
+et ses malheurs. On souffre moins à deux les maux qu'il faut souffrir.
+
+«Celui qui m'avait apporté la fatale nouvelle me vit partir, et crut
+que j'étais fou. Mon visage portait en effet toutes les traces de
+l'aliénation mentale.
+
+«Je semblais inspiré par le Grand Esprit; ma pirogue volait sur les
+eaux agitées de la mer, comme si elle eût eu des ailes. On eût dit
+que j'avais vingt rameurs à mes ordres; je fendais les flots avec la
+même rapidité que le vol de l'alcyon emporté par la tempête.
+
+«Après quelques instants de navigation pénible et douloureuse,
+j'aperçus enfin les corsaires qui emmenaient mon trésor. Leur vue
+doubla mes forces, et je les rejoignis bientôt.
+
+«Lorsque je fus auprès d'eux, je leur dis, avec des accents touchants
+et qui venaient de mon âme, que Thérésa était ma femme, et que je
+préférais être esclave avec elle que de l'abandonner.
+
+«Les pirates écoutèrent ma voix étouffée par les larmes, et me prirent
+à leur bord, non par commisération, mais par cruauté.
+
+«J'étais un esclave de plus! Pourquoi m'eussent-ils repoussé?
+
+«Quelques jours après cette soirée fatale, nous arrivâmes à _Jolo_.
+
+«Là, on fit le partage des captifs, et le maître que le sort nous
+donna nous emmena chez lui.
+
+«Était-ce donc pour avoir un sort pareil que j'étais allé pêcher de
+grand matin, et que j'avais fait le voeu de donner à l'enfant Jésus
+de _Zébu_ la première perle que je prendrais?...
+
+«Malgré mon chagrin, je ne murmurai pas, et je ne regrettai pas
+mon offrande. Le Seigneur était le maître, sa volonté devait être
+faite!...»
+
+_Re-Lampago_ s'arrêta pour regarder le ciel avec résignation, et
+nous pûmes voir sur son visage les traces laissées par les peines
+profondes que la vie amène avec elle.
+
+Le vent soufflait toujours avec violence, et balançait notre
+embarcation; nos matelots avaient achevé leur repas, et, pour entendre
+le récit du pêcheur, ils étaient venus s'asseoir à ses côtés. Leurs
+figures portaient l'empreinte de l'attention la plus naïve.
+
+Je fis signe au conteur de continuer; il reprit en ces termes:
+
+«--Notre captivité dura deux ans, pendant lesquels nous eûmes à
+supporter de grandes souffrances. Souvent mes maîtres m'emmenaient avec
+eux sur les bords d'un lac de l'intérieur de l'île, et ces absences
+duraient des mois entiers, pendant lesquels j'étais séparé de ma
+Thérésa, de ma femme; car, ne pouvant être unis par les hommes, nous
+nous étions unis sous le regard bienveillant de Dieu! A mon retour,
+je retrouvais ma pauvre compagne toujours bonne, fidèle et dévouée;
+sou courage soutenait le mien.
+
+«Une circonstance me décida à prendre une résolution
+audacieuse. Thérésa devint enceinte...
+
+«Quelle eût été ma joie si nous eussions été à _Zébu_ au milieu
+de notre famille et de nos amis! Que de bonheur j'eusse éprouvé à
+l'idée d'être père! Hélas! dans l'esclavage, cette pensée me glaça de
+terreur, et je résolus d'arracher la mère et son enfant aux tortures
+de la captivité.
+
+«Je m'étais fait une plaie à la jambe dans une excursion précédente,
+et cette blessure me fut d'un grand secours.
+
+«Mes maîtres partirent un jour pour aller sur le bord du grand lac,
+et, me sachant blessé, me laissèrent à _Jolo_.
+
+«Je profitai de cette occasion pour mettre à exécution un projet que
+j'avais formé depuis fort longtemps, celui de fuir avec Thérésa.
+
+«L'oeuvre était hardie, mais le désir d'être libre double les forces
+et augmente le courage; je n'hésitai pas un seul instant.
+
+«Lorsque la nuit fut venue, Thérésa prit par une route que je lui
+indiquai, je pris par une autre, et nous arrivâmes tous les deux à
+peu de distance du bord de la mer. Là, nous nous jetâmes dans une
+petite pirogue, et nous nous mîmes sous la protection du ciel.
+
+«Toute la nuit, nous fîmes force de rames; je n'oublierai de ma vie
+cette fuite mystérieuse. Le vent soufflait avec une certaine violence,
+la nuit était noire, et les étoiles perdaient peu à peu leur vif éclat.
+
+«Nous croyions toujours entendre derrière nous le bruit causé par
+les gens chargés de nous poursuivre, et nos coeurs battaient si
+violemment qu'on eût pu les entendre au milieu du silence qui régnait
+dans la nature!
+
+«Enfin, le jour arriva; peu à peu nous distinguâmes, dans les brumes
+du matin, les rochers qui bordaient la mer, nous pûmes voir assez
+dans le lointain pour reconnaître que nous n'étions pas poursuivis!
+
+«L'âme remplie d'un saint espoir, nous continuâmes à ramer avec
+courage en dirigeant notre barque vers le nord, pour aborder dans
+une île chrétienne.
+
+«J'avais pris avec nous quelques cocos, mais ils étaient d'une faible
+ressource; et il y avait trois grands jours que nous naviguions sans
+rien prendre, lorsque, exténués de fatigue, nous tombâmes à genoux
+en invoquant l'enfant Jésus de _Zébu_.
+
+«Après cette fervente prière, nos forces étaient tout à fait
+épuisées. Nous laissâmes tomber nos rames de nos mains affaiblies,
+et nous nous couchâmes au fond de la pirogue, décidés à périr dans
+une étreinte affectueuse.
+
+«Notre défaillance augmenta insensiblement, et nous perdîmes tout à
+fait connaissance...
+
+«La pirogue alla au gré des flots!
+
+«Lorsque nous revînmes à nous,--j'ignore au bout de combien de
+temps,--nous nous retrouvâmes entourés de soins par des chrétiens
+qui nous avaient aperçus dans notre frêle embarcation, et qui nous
+avaient charitablement recueillis.
+
+«A peine fûmes-nous à terre, que ma chère Thérésa se sentit prise
+par de violentes douleurs, et qu'elle mit au monde un enfant chétif
+et souffreteux.
+
+«Je m'agenouillai devant cette innocente créature échappée de
+l'esclavage. C'était un garçon...»
+
+Le pêcheur poussa un soupir, et des larmes vinrent tomber sur ses
+deux mains amaigries.
+
+Chacun de nous respecta ce douloureux souvenir.
+
+«--Notre convalescence fut longue, dit _Re-Lampago;_ enfin nous
+reprîmes assez de santé pour quitter l'île de _Négros_, où l'enfant
+Jésus nous avait fait miraculeusement aborder, et nous vînmes nous
+établir ici, au bord de ce grand lac, qui, situé dans l'intérieur
+de l'île de Luçon, me facilitait les moyens de continuer mon état
+de pêcheur sans craindre les Malais, qui auraient fort bien pu nous
+reprendre à _Zébu_.
+
+«Mon premier soin fut, en arrivant, de faire célébrer mon mariage
+dans l'église de _Moron_. Je l'avais promis à Dieu, et je ne voulus
+pas manquer à la promesse que j'avais faite à Celui qui lit au fond
+de nos coeurs.
+
+«Puis je construisis cette cabane que vous voyez, et je commençai à
+vivre tranquille avec ma famille.
+
+«La pêche était abondante, j'étais encore jeune; je trouvais facilement
+à vendre mon poisson aux embarcations qui passaient par le détroit.
+
+«Mon fils était devenu un beau garçon...»
+
+«--Il tenait de son père,» dis-je, me souvenant du commencement du
+récit du vieillard.
+
+Mais mon observation ne put lui arracher un sourire.
+
+«--C'était un bon pêcheur, reprit-il, et nous vivions heureux tous
+les trois, lorsqu'un malheur terrible vint nous atteindre.
+
+«L'enfant Jésus nous abandonna sans doute, ou Dieu fut mécontent
+de nous. Je ne murmure pas, mais il nous a punis bien sévèrement,
+puisqu'il nous a frappés d'un chagrin que nous emporterons dans
+le tombeau!»
+
+Et les pleurs du vieillard coulèrent plus abondants et plus amers.
+
+Ah! combien le poëte italien a eu raison de dire:
+
+
+ Rien ne dure ici-bas que les larmes!
+
+
+«Les yeux épuisés des vieillards ne peuvent plus y voir, qu'ils
+peuvent toujours pleurer!»
+
+La voix de _Re-Lampago_ était étouffée par les sanglots; cependant
+il fit un effort, et continua:
+
+«--Une nuit, par un beau clair de lune, nous avions jeté nos filets
+dans un endroit du détroit; et comme nous éprouvions de la difficulté
+pour les retirer, l'enfant plongea au fond de l'eau pour voir quel
+était l'obstacle qui les retenait.
+
+«J'étais dans ma pirogue, et, penché sur le bord, j'attendais qu'il
+remontât, quand je crus voir, aux rayons argentés de l'astre qui
+nous regardait, une large tache de sang qui s'étendait à la surface
+de l'eau.
+
+«J'eus peur, et retirai promptement mon filet.
+
+«Mon malheureux enfant s'y était cramponné; mais, hélas! quand je
+l'aperçus, il avait cessé de vivre!...
+
+«--Quoi! votre fils, m'écriai-je...?
+
+«--Mon pauvre _José-Maria_, dit-il, avait eu la tête coupée par un
+caïman qui s'était pris dans les filets!...
+
+«Depuis cette nuit fatale, Thérésa et moi prions Dieu de nous rappeler
+à lui, car rien ne nous attache à la terre.
+
+«Celui de nous deux qui partira le premier sera enterré par le
+survivant auprès de notre fils chéri, là... sous ce petit tertre
+surmonté d'une croix de bois devant l'entrée de la cabane... et le
+dernier qui partira pour les rejoindre trouvera bien sans doute un
+chrétien charitable qui le placera à côté de ceux qu'il aura aimés
+pendant sa triste vie...»
+
+_Re-Lampago_ s'arrêta, et, pour donner un libre cours à ses regrets
+et à sa douleur, il se leva et nous fit un signe d'adieu, que nous
+lui rendîmes, le coeur chagrin.
+
+Les vents s'étaient calmés;
+
+Les matelots attentifs attendaient nos ordres.
+
+Quelques instants après, nous voguions vers _Jala-Jala_, où nous
+arrivâmes avant le coucher du soleil.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+ Jala-Jala.--Arrivée de mon frère Henri.--Le bandit Cajoui.--
+ Anten-Anten.--Alila.--Bandits du lac de Bay.
+
+
+Dès le lendemain de mon arrivée, je m'occupai de mon petit
+gouvernement.
+
+Mon absence ne lui avait pas été favorable, et j'eus à réprimer
+plusieurs abus qui s'y étaient glissés.
+
+Quelques légères corrections, une surveillance active, rétablirent
+bientôt l'ordre et la discipline, et dès lors je pus donner mes soins
+à la culture de mes terres.
+
+Nous étions au commencement de l'hivernage, époque des pluies
+torrentielles et des coups de vent.
+
+Aucun étranger n'avait osé traverser le lac pour venir nous voir.
+
+Seuls, ma femme et moi, nos journées s'écoulaient paisibles et
+heureuses; nous ne connaissions point l'ennui. L'affection que nous
+avions l'un pour l'autre était trop vive et trop positive pour ne
+pas nous suffire à nous-mêmes.
+
+Cette douce solitude fut bientôt interrompue par un événement heureux
+et imprévu.
+
+Chose assez rare à _Jala-Jala_, je reçus de Manille une lettre
+qui m'annonçait que mon frère aîné, Henri, venait d'arriver; qu'il
+avait été reçu par mon beau-frère, et qu'il m'attendait avec toute
+l'impatience que l'on peut se figurer.
+
+Je n'avais point su qu'il eût quitté la France pour venir me trouver;
+aussi cette nouvelle, cette arrivée subite, me causèrent-elles autant
+de surprise que de joie.
+
+J'allais donc revoir un des miens, un frère pour lequel j'avais
+toujours eu une tendre amitié. Oh! celui qui jamais ne s'est éloigné
+de ses dieux pénates, de sa famille, de ses premières affections,
+comprendra difficilement toute l'émotion que produisit en moi cette
+heureuse lettre.
+
+Les premiers transports de ma joie un peu calmés, je ne voulus pas
+perdre un instant pour me rendre à Manille.
+
+Mes préparatifs de départ furent bientôt faits; je choisis ma pirogue
+la plus légère et mes deux plus vigoureux Indiens, et, quelques
+instants après avoir embrassé ma chère Anna, je voguais sur les eaux
+du lac, trop lentement, hélas! pour mon impatience; car j'aurais
+voulu pouvoir donner des ailes à ma frêle embarcation, et parcourir,
+aussi vite que ma pensée, l'espace qui me séparait de mon frère.
+
+Jamais voyage ne me parut plus long, et cependant mes deux robustes
+rameurs, animés par mon impatience, employaient toute leur force à
+seconder mes désirs.
+
+J'arrivai enfin, et me rendis de suite chez mon beau-frère; je me
+jetai dans les bras de Henri.
+
+L'émotion que nous ressentîmes tous les deux nous priva longtemps
+de l'usage de la parole; nos larmes, qui coulaient abondamment,
+attestaient seules la joie de nos coeurs.
+
+Cette première émotion passée, que de questions ne lui adressai-je pas!
+
+Aucune personne de la famille ne fut oubliée. Les moindres petits
+détails qui avaient rapport à ces êtres chéris étaient pour moi d'un
+grand intérêt.
+
+Nous passâmes le reste de la journée et toute la nuit suivante dans
+une continuelle et intéressante conversation; le lendemain, nous
+partîmes pour _Jala-Jala_.
+
+Henri avait hâte de connaître sa belle-soeur, et moi de faire partager
+à cette chère compagne tout mon bonheur.
+
+Bonne Anna, ma joie était de la joie pour toi; mon bonheur, pour toi
+du bonheur! Tu reçus Henri comme un frère, et cette amitié fraternelle
+fut toujours chez toi aussi sincère que ton affection pour moi.
+
+Après quelques jours écoulés dans de douces causeries sur la France et
+tout ce qu'elle renfermait de cher à nos coeurs, quelques sentiments
+de tristesse que j'avais peine à réprimer vinrent se mêler à ma joie.
+
+Je pensais à notre nombreuse famille, si éloignée et disséminée sur
+le globe.
+
+Le plus jeune de mes frères, hélas! était mort à Madagascar.
+
+Robert, le cadet, habitait Porto-Rico, et mes deux beaux-frères,
+tous deux capitaines au long cours, faisaient continuellement des
+voyages aux grandes Indes.
+
+Pauvre mère! pauvres soeurs! seules, sans appui, sans soutien, que
+de douloureux moments de crainte et d'inquiétude ne deviez-vous pas
+passer dans votre solitude! J'aurais voulu vous avoir près de moi;
+mais, hélas! un monde entier nous séparait, et l'espoir seulement de
+vous revoir un jour dissipait les nuages qui obscurcissaient parfois
+ces jours heureux embellis par la présence de mon frère.
+
+Après quelque temps de repos, Henri voulut partager mes travaux; je
+l'eus bientôt mis au courant de mon exploitation, et il se chargea
+du détail des plantations et des récoltes.
+
+Moi, je me réservai le gouvernement de mes Indiens, le soin des
+troupeaux, et celui de poursuivre les bandits à outrance.
+
+J'avais souvent maille à partir avec ces turbulents Indiens; avec eux
+j'étais continuellement en lutte, mais je ne me vantais pas de tous
+les petits combats où j'étais souvent obligé de prendre la part la
+plus active.
+
+Je recommandais au contraire sévèrement le silence à mes gardes; je ne
+voulais pas donner de l'inquiétude à ma bonne Anna, et à mon frère le
+désir de m'accompagner; je n'aurais pas voulu l'exposer aux dangers
+que je courais moi-même; je n'avais point la même confiance pour lui
+que pour moi; je me fiais à mon étoile, et, modestie à part, jusqu'à
+un certain point je crois que les balles des bandits me respectaient.
+
+Lorsqu'il s'agissait de petits combats en rase campagne, de quelques
+escarmouches, le danger n'était pas grand. Mais c'était bien autre
+chose lorsqu'il fallait lutter corps à corps, ce qui m'est arrivé
+plus d'une fois; et je cède au plaisir de rappeler ici l'une de ces
+circonstances qui tout à l'heure me faisaient dire que les balles
+des bandits me respectaient.
+
+Un jour, seul avec mon lieutenant, n'ayant tous deux pour toute arme
+que nos poignards, nous revenions à l'habitation en traversant une
+épaisse forêt située au fond du lac. Alila me dit:
+
+«Maître, nous sommes dans les parages fréquentés par _Cajoui_.»
+
+Or, _Cajoui_ était un chef de brigands des plus redoutables.
+
+Dans ses nombreux méfaits, il s'était amusé à noyer, le même jour,
+une vingtaine de ses compatriotes.
+
+J'avais à coeur de purger le pays d'un pareil assassin, et l'avis de
+mon lieutenant me fit prendre un petit sentier qui nous conduisit à
+une case cachée au milieu des bois.
+
+Je dis à Alila de rester en bas, et de veiller pendant que j'irais
+reconnaître les personnes qui l'habitaient. Je montai par la petite
+échelle qui conduit à l'intérieur des cabanes tagales; une Indienne
+y était seule, occupée à tresser une natte. Je lui demandai du feu
+pour allumer mon cigare, et je revins trouver mon lieutenant.
+
+Ayant jeté les yeux par hasard sur l'extérieur de la case, elle me
+sembla beaucoup plus grande qu'elle ne m'avait paru dans l'intérieur.
+
+Je remontai précipitamment, je regardai tout autour de la chambre où
+était la jeune fille, et j'aperçus au fond une petite porte masquée
+par une natte: je la poussai brusquement, et au même instant _Cajoui_,
+qui m'attendait derrière avec sa carabine, me lâcha son coup à bout
+portant.
+
+Le feu, la fumée, m'aveuglèrent, et, par un hasard inconcevable,
+la balle effleura mon vêtement sans me blesser.
+
+Alila, qui savait que je n'avais pas d'arme à feu, entendant la
+détonation, me crut mort.
+
+Il se précipita au haut de l'escalier, me trouva entouré d'un nuage
+de fumée, le poignard à la main, cherchant mon ennemi, qui, me voyant
+encore sur pied après son coup de feu, crut sans doute que j'avais sur
+moi de l'_anten-anten_, certaine oraison diabolique qui, d'après la
+croyance indienne, rend l'homme invulnérable à toutes les armes à feu.
+
+La peur alors s'était emparée du bandit; il s'était précipité par
+une fenêtre, et se sauvait à toutes jambes à travers la forêt.
+
+Alila ne pouvait pas croire à ce qui venait de m'arriver; il me tâtait
+par tout le corps pour s'assurer que la balle ne m'avait pas traversé.
+
+Après s'être bien convaincu que je n'avais aucune blessure, il me dit:
+
+«Maître, si vous n'aviez pas de l'_anten-anten_, vous seriez mort!»
+
+Mes Indiens ont toujours cru que j'étais possesseur de ce secret et
+de bien d'autres.
+
+Par exemple, comme ils me voyaient souvent passer vingt-quatre, même
+trente-six heures sans boire et sans manger, ils étaient persuadés
+que je pouvais vivre ainsi indéfiniment; et un jour, un bon curé
+tagal, chez lequel je me trouvais, se mit presque à genoux pour que
+je lui communiquasse la faculté que j'avais, disait-il, de vivre
+sans aliments.
+
+Les Tagals ont conservé toutes leurs vieilles superstitions.
+
+Cependant, grâce aux Espagnols, ils sont tous chrétiens; mais ils
+comprennent cette religion à peu près comme des enfants, et croient que
+d'assister, les fêtes et dimanches, aux offices divins, se confesser
+et communier une fois l'année, cela suffit pour la rémission de tous
+leurs péchés.
+
+Une petite anecdote qui m'est arrivée suffira pour faire connaître
+comment ils comprennent la charité évangélique.
+
+Deux jeunes Indiens avaient un jour volé des volailles à un de leurs
+voisins, et ils étaient venus les vendre à mon majordome pour une
+douzaine de sous.
+
+Je les fis venir devant moi, pour leur faire une réprimande et
+les punir.
+
+Dans leur naïveté, ils me répondirent:
+
+«C'est vrai, maître, nous avons mal fait, mais nous ne pouvions pas
+faire autrement; nous communions demain, et nous n'avions pas d'argent
+pour prendre une tasse de chocolat.»
+
+C'est un usage que la tasse de chocolat après la communion, et c'était
+pour eux un plus grand péché d'y manquer que de commettre le petit
+larcin dont ils s'étaient rendus coupables.
+
+Deux divinités malfaisantes jouent un grand rôle parmi eux; ils y
+croyaient avant la conquête des Philippines.
+
+L'un de ces dieux funestes est le _Tic-Balan_, dont j'ai déjà parlé,
+qui habite les forêts dans l'intérieur des grands figuiers.
+
+Cette divinité peut faire tout le mal possible à celui qui ne la
+respecte pas, ou qui ne porte pas sur lui certaines herbes; toutes
+les fois qu'il passe sous l'un de ces figuiers, il fait un signe
+de la main en prononçant: _Tavit-po_, mots tagals qui veulent dire:
+_Avec votre permission, Seigneur_.
+
+Le seigneur du lieu est le _Tic-Balan_.
+
+L'autre divinité s'appelle _Azuan_.
+
+Elle préside surtout aux accouchements d'une manière malfaisante,
+et l'on voit souvent un Indien, pendant que sa femme est dans le
+travail de l'enfantement, perché à califourchon sur le toit de sa
+case, un sabre à la main, frappant dans l'air d'estoc et de taille
+pour chasser, dit-il, l'_Azuan_.
+
+Quelquefois il continue cette manoeuvre pendant plusieurs heures,
+jusqu'à ce que l'accouchement soit terminé.
+
+Une de leurs croyances, que pourraient envier les Européens, c'est
+que lorsqu'un enfant au-dessous de l'âge de raison vient à mourir,
+c'est un bonheur pour toute la famille: c'est un ange qui va dans
+le ciel, pour y être le protecteur de tous ses parents. Aussi, le
+jour de l'enterrement est-il une grande fête; parents et amis y sont
+invités: on boit, on chante et l'on danse toute la nuit dans la case
+où l'enfant est mort.
+
+Mais je m'aperçois que les superstitions des Indiens m'éloignent trop
+de mon sujet.
+
+J'aurai plus tard et plus utilement l'occasion de décrire les moeurs
+et les usages de ces singuliers hommes.
+
+Je reprends mon récit au moment où mon lieutenant venait de m'assurer
+que j'avais de l'_anten-anten_, et que par conséquent je ne pouvais
+pas être blessé par un coup de feu.
+
+Il s'adressa ensuite à la jeune fille qui était restée dans son coin,
+plus morte que vive.
+
+«--Ah! maudite créature, lui dit-il, tu es la concubine de _Cajoui_;
+à présent, c'est à toi que nous allons avoir affaire!»
+
+Et au même instant il s'avança vers elle avec son poignard à la main;
+je me précipitai entre lui et cette pauvre fille, car je le savais
+homme à tuer quelqu'un, surtout lorsque j'avais été attaqué de manière
+à courir un danger.
+
+«--Malheureux! lui dis-je, que vas-tu faire?
+
+«--Pas grand'chose, maître: couper les cheveux et les oreilles à cette
+vilaine femme, et l'envoyer dire à _Cajoui_ que nous le rejoindrons
+bientôt.»
+
+J'eus beaucoup de peine à l'empêcher d'exécuter son projet.
+
+Il me fallut pour cela user de toute mon autorité et lui permettre
+de brûler la case, après que la jeune fille tout effrayée se fut,
+grâce à ma protection, sauvée dans la forêt.
+
+Mon lieutenant avait raison de faire dire à _Cajoui_ que nous le
+rejoindrions.
+
+Quelques mois après, à plusieurs lieues de l'endroit où nous
+avions mis le feu à sa case, un jour que trois hommes de ma garde
+m'accompagnaient, nous découvrîmes, dans une partie des plus épaisses
+du bois, une petite cabane.
+
+Mes Indiens allèrent tout de suite la cerner au pas de course; mais
+presque tout autour se trouvait une espèce de marais recouvert d'herbes
+et de broussailles, où tous les trois enfoncèrent jusqu'à la ceinture.
+
+Comme je courais moins vite qu'eux, je m'aperçus du danger, et tournai
+le marais pour aborder la case par le seul endroit accessible.
+
+Tout à coup je me trouvai face à face avec _Cajoui_, pouvant presque
+le toucher.
+
+J'avais mon poignard à la main, lui aussi avait le sien; la lutte
+s'engagea.
+
+Pendant quelques secondes nous nous portâmes des coups multipliés,
+que chacun de nous évitait comme il le pouvait; je crois cependant
+que la chance tournait contre moi; la pointe du poignard de _Cajoui_
+m'était déjà entrée assez profondément dans le bras droit, lorsque
+de la main gauche je pus prendre à ma ceinture un pistolet d'assez
+fort calibre; je le lui déchargeai en pleine poitrine: la balle et
+la bourre lui traversèrent le corps.
+
+Pendant quelques secondes, _Cajoui_ chercha encore à se défendre;
+mais je le poussai vigoureusement, je le fis tomber à mes pieds,
+et lui arrachai alors son poignard, que je conserve encore.
+
+Mes gens, étant sortis de leur bourbier, vinrent me rejoindre.
+
+La compassion remplaça bientôt l'animosité que nous avions contre
+_Cajoui_.
+
+Nous fîmes un brancard, je bandai sa plaie, et pendant plus de six
+lieues nous le transportâmes ainsi jusqu'à mon habitation, où je lui
+fis donner tous les soins que réclamait son état.
+
+D'un moment à l'autre je croyais qu'il allait rendre l'âme; de quart
+d'heure en quart d'heure mes gens venaient me donner de ses nouvelles,
+et toujours ils me disaient:
+
+«Maître, il ne peut pas mourir, parce qu'il a sur lui de
+l'_anten-anten_; et c'est bien heureux que ce soit vous, qui en avez
+aussi, qui lui ayez tiré le coup de pistolet, parce que nos armes
+n'eussent rien fait contre lui.»
+
+Je riais de leur superstition, et m'attendais bien à apprendre,
+d'un instant à l'autre, que le blessé avait rendu le dernier soupir,
+lorsque mon lieutenant tout joyeux m'apporta un petit manuscrit,
+à peu près de deux pouces carrés, en me disant:
+
+«Voilà, maître, l'_anten-anten_ que j'ai pu trouver sur le corps
+de _Cajoui_.»
+
+Au même instant, un autre de mes gens vint me prévenir qu'il n'existait
+plus.
+
+«Voyez, me disait Alila, si je ne lui avais pas pris son _anten-anten_,
+il vivrait encore.»
+
+J'avais feuilleté le petit livre: des prières, des invocations qui
+n'avaient pas beaucoup de sens, étaient écrites en langue tagale.
+
+Un bon moine qui était présent me le prit des mains; je croyais qu'il
+éprouvait la même curiosité que moi, mais pas du tout: il se leva,
+passa à la cuisine, et un instant après vint me dire qu'il en avait
+fait un auto-da-fé.
+
+Mon pauvre lieutenant en pleura presque de chagrin, car il considérait
+le petit livre comme sa propriété, et pensait que sa possession devait
+le rendre invulnérable.
+
+J'aurais aussi voulu le conserver, comme un document curieux de la
+superstition indienne.
+
+Le lendemain, j'eus beaucoup de peine à décider mon gros curé, le père
+Miguel, à enterrer _Cajoui_ dans le cimetière; il prétendait qu'un
+homme qui était mort ayant sur lui de l'_anten-anten_ ne pouvait pas
+être enterré en lieu saint.
+
+Il fallut, pour le convaincre, lui dire que l'_anten-anten_ avait
+été ôté à _Cajoui_ avant sa mort, et qu'il avait eu le temps de
+se repentir.
+
+Quelques jours après la mort de _Cajoui_, ce fut au tour de mon fidèle
+Alila d'affronter un danger non moins imminent que celui auquel je
+m'étais exposé lors de mon combat avec ce chef de bandits.
+
+Mais Alila était brave, et, quoiqu'il n'eût pas d'_anten-anten_,
+une arme à feu ne lui faisait pas peur.
+
+De grandes embarcations, véritables arches de Noé, chargées de
+marchands forains, partaient toutes les semaines du bourg de Pasig
+pour se rendre à celui de Santa-Cruz, où, le jeudi, se tenait un
+grand marché.
+
+Huit bandits entreprenants et déterminés s'embarquèrent sur un de ces
+bateaux; ils cachèrent leurs armes dans des ballots de marchandises.
+
+A peine l'embarcation avait-elle pris le large, qu'ils les saisirent,
+et commencèrent une horrible scène de carnage.
+
+Tous ceux qui voulurent leur résister furent égorgés, le pilote
+lui-même fut jeté à l'eau; enfin, ne trouvant plus de résistance,
+ils dévalisèrent tous les passagers de l'argent qu'ils avaient sur
+eux, leur prirent tout ce qu'ils trouvèrent d'objets précieux, et,
+chargés de butin, ils conduisirent l'embarcation sur une plage déserte,
+où ils débarquèrent.
+
+J'avais été prévenu de cette audacieuse entreprise, et m'étais rendu
+à la hâte à l'endroit où ils avaient mis pied à terre.
+
+Malheureusement j'étais arrivé trop tard, et ils fuyaient déjà vers
+les montagnes, après s'être partagé leur butin.
+
+Malgré le peu d'espoir que j'avais de les atteindre, je me mis
+cependant à leur poursuite, et, après une assez longue marche, un
+Indien que je rencontrai me prévint que l'un de ces bandits, moins
+bon marcheur que les autres, n'était pas très-éloigné, et que si mes
+gardes et moi nous courions bien, nous pourrions l'atteindre.
+
+Alila était mon meilleur coureur, il avait toute la légèreté du cerf;
+aussi lui dis-je:
+
+«Pars, Alila, et, mort ou vif, amène-moi ce fuyard.»
+
+Mon brave lieutenant, pour moins d'embarras dans sa course, nous
+laissa son fusil, prit une lance, et partit.
+
+Peu d'instants après l'avoir perdu de vue, nous entendîmes la
+détonation d'une arme à feu; ce ne pouvait être que le bandit qui
+avait tiré sur Alila, et nous pensâmes tous qu'il était mort ou blessé.
+
+Nous hâtâmes le pas, dans l'espoir d'arriver encore à temps pour
+le secourir; mais bientôt nous l'aperçûmes revenant tranquillement
+vers nous.
+
+Il avait la figure et ses vêtements couverts de sang, dans la main
+droite sa lance, et dans la gauche la hideuse tête du bandit, qu'il
+tenait par les cheveux, comme Judith autrefois celle d'Holopherne.
+
+Mais mon pauvre Alila était blessé, et mon premier soin fut d'examiner
+si la blessure était grave. Après m'être assuré qu'elle n'offrait
+aucun danger, je lui demandai quelques détails sur son combat:
+
+--«Maître, me dit-il, peu de temps après vous avoir quitté,
+j'aperçus le bandit; il me vit aussi, lui, et se mit à se sauver
+le plus bravement possible; mais je courais mieux que lui, et je
+le serrais de près. Lorsqu'il eut perdu l'espoir de m'échapper, il
+se retourna vers moi et me présenta un pistolet. Je n'eus pas peur,
+et m'avançai quand même... Le coup partit, et je me sentis blessé à
+la figure; cette blessure ne m'arrêta pas: je fonçai sur lui et lui
+traversai le corps avec ma lance, et comme il était trop lourd pour
+vous l'apporter, je lui ai coupé la tête, que voici!»
+
+Après avoir félicité Alila de son succès, j'examinai sa blessure: un
+fragment d'une balle coupée en quatre l'avait atteint sur la pommette
+de la joue, et s'était aplati sur l'os; j'en fis l'extraction, et la
+guérison ne se fit pas longtemps attendre.
+
+Maintenant que j'ai presque terminé, pour ne plus y revenir, mes
+nombreuses expéditions contre les bandits, je reprends la suite de
+ma vie habituelle à _Jala-Jala_.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+ Jala-Jala.--Bermigan.--Le capitaine Gabriel Lafond.--Joaquin
+ Balthazar.--Tay-Foung.--Rixes.--Bandits.--Tapuzi.-- Ile de
+ Talim.--Guerre civile.
+
+
+A cette époque, un malheur vint mettre le deuil dans ma maison.
+
+Des lettres de ma famille m'annonçaient que mon frère Robert était
+revenu de Porto-Rico, mais que bientôt une maladie grave l'avait
+conduit au tombeau.
+
+Il était mort entre les bras de ma mère et de mes soeurs dans la
+petite maison de la Planche, où, comme je l'ai dit, nous avons tous
+été élevés.
+
+Ma bonne Anna pleura avec nous, et employa mille soins et les plus
+douces attentions pour alléger la douleur que mon frère Henri et moi
+nous ressentions d'une perte si cruelle.
+
+Quelques mois après, un nouveau chagrin vint encore nous affliger.
+
+Nous avions une petite société à _Jala-Jala_, qui se composait de ma
+belle-soeur, de Delaunay, jeune homme de Saint-Malo, venu de Bourbon
+pour établir à Manille des usines pour la cuisson des sucres; de
+Bermigan, jeune Espagnol, et de mon ami le capitaine Gabriel Lafond,
+Nantais comme moi [32].
+
+Il était venu aux Philippines sur _le Fils de France_, avait passé
+quelques années dans l'Amérique du Sud, et y avait occupé plusieurs
+emplois de distinction dans la marine, comme capitaine commandant;
+enfin, après bien des aventures et des vicissitudes, il était arrivé à
+Manille avec une petite fortune, avait acheté un navire, et s'était
+rendu dans l'océan Pacifique pour y faire la pêche du _balaté_,
+ou ver de mer.
+
+A peine arrivé à l'île de _Tongatabou_, son navire s'était brisé sur
+les rochers qui entourent cette île. Lafond s'était sauvé à la nage,
+et avait tout perdu.
+
+De là, il s'était rendu aux îles Mariannes, où le chagrin et la
+mauvaise nourriture l'avaient fait tomber malade; il était revenu à
+Manille, affecté d'une affreuse dysenterie.
+
+Je l'avais conduit à mon habitation, et là je lui donnais tous les
+soins que méritait un compatriote, un bon ami, doué de qualités
+solides et aimables.
+
+Nos soirées se passaient en conversations amusantes et instructives.
+
+Chacun de nous, ayant beaucoup voyagé, avait quelque chose à raconter;
+dans la journée, les malades tenaient compagnie aux dames, pendant
+que mon frère et moi nous vaquions à nos occupations ordinaires.
+
+Mais bientôt, hélas!... un malheureux accident vint troubler le calme
+qui régnait à _Jala-Jala_.
+
+Bermigan tomba si dangereusement malade, que quelques jours suffirent
+pour m'ôter tout espoir de lui sauver la vie. Jamais je n'oublierai la
+nuit fatale dans laquelle nous étions tous réunis au salon, la douleur
+et la consternation sur tous les visages et dans tous les coeurs; à
+quelques pas de nous, dans une chambre voisine, nous entendions le râle
+de la mort: le pauvre Bermigan n'avait plus que peu d'instants à vivre.
+
+Mon bon ami Lafond, que la maladie avait aussi réduit à un état
+presque désespéré, rompit le silence et dit:
+
+--«Allons, aujourd'hui Bermigan, et dans quelques jours, peut-être
+demain, ce sera mon tour. Vois, mon cher don Pablo: je puis dire
+que je n'existe plus. Regarde mes jambes, mon corps, je ne suis plus
+qu'un squelette, je ne peux plus prendre aucune nourriture. Ah! il
+vaut mieux mourir que de vivre comme cela!»
+
+J'étais si persuadé que son pressentiment ne tarderait pas à
+se vérifier, que j'osais à peine lui donner quelques paroles de
+consolation et d'espérance.
+
+Qui m'eût dit alors que lui seul et moi survivrions à tous ceux qui
+nous entouraient, tous si pleins de vie et de santé!
+
+Mais, hélas! n'anticipons pas sur l'avenir.
+
+Le pauvre Bermigan rendit le dernier soupir.
+
+La maison de _Jala-Jala_ n'était plus vierge; une créature humaine
+venait d'y expirer, et le lendemain, tristes et silencieux, nous nous
+rendions tous au cimetière pour y déposer notre ami et lui rendre
+les derniers devoirs.
+
+Son corps fut placé au pied d'une grande croix qui occupait le centre
+du cimetière, et pendant plusieurs jours la tristesse et le silence
+régnèrent dans la maison de _Jala-Jala_.
+
+Quelque temps après, j'eus le bonheur de voir mes efforts couronnés
+de succès pour mon ami Lafond.
+
+A la suite de violents remèdes que je lui administrai, sa santé revint
+tout à coup, et peu de temps après l'appétit.
+
+Bientôt il fut en état de s'embarquer pour la France.
+
+Maintenant établi à Paris, marié à une femme ornée de toutes les
+qualités faites pour rendre un homme heureux, père de beaux enfants,
+jouissant d'une position honorable et de l'estime publique, il n'a
+point oublié les six mois passés à _Jala-Jala_, et l'ingratitude ne
+souilla jamais un coeur noble, aimant et dévoué.
+
+Aussi existe-t-il toujours entre lui et moi le plus sincère
+attachement, et je suis heureux de lui dire ici qu'il est et sera
+toujours mon meilleur ami.
+
+Puisque je viens de nommer plusieurs personnes qui ont séjourné quelque
+temps à _Jala-Jala_, je ne passerai pas sous silence un de mes colons,
+Joaquin Balthazar, Marseillais d'origine, homme excentrique comme je
+n'en ai jamais connu.
+
+Joaquin, très-jeune, s'était embarqué par-dessus le bord à Marseille.
+
+Étant arrivé à Bourbon sans être porté sur le rôle d'équipage, il
+avait été pris et mis à bord de _l'Astrolabe_, qui faisait le voyage
+du tour du monde.
+
+Il avait déserté aux îles Mariannes, était arrivé dans le plus grand
+dénûment aux Philippines, s'était adressé à de bons moines pour faire,
+disait-il, sa conversion et son salut.
+
+Il avait vécu parmi eux et à leurs dépens près de deux années;
+ensuite il avait ouvert un café à Manille, et absorbé en plaisirs
+et en débauches une assez forte somme qu'un Français et moi lui
+avions avancée.
+
+Enfin il était venu faire construire sur mon habitation un grand
+édifice en paille, qui avait plutôt l'air d'un grand magasin que
+d'une maison.
+
+Là, il entretenait toujours une espèce de sérail, adoptait tous les
+enfants qu'on voulait lui donner, et qui, avec les siens, faisaient
+ressembler sa maison à une école mutuelle.
+
+Le jour où il était fatigué d'une de ses femmes, il faisait venir un
+de ses ouvriers, et, avec un grand sérieux, il lui disait:
+
+«Voilà une femme que je te donne; sois bon mari, traite-la bien. Et
+toi, femme, voilà ton mari; sois-lui fidèle. Allez, que Dieu vous
+bénisse! décampez, et que je ne vous revoie plus.»
+
+Il était toujours sans le sou, ou tout à coup se voyait riche de
+sommes assez fortes, qui, en peu de jours, étaient dissipées.
+
+Il empruntait à tout le monde, ne rendait jamais, vivait comme un
+véritable Indien, et était poltron comme une poule mouillée.
+
+Ses cheveux blonds, sa figure blafarde et sans barbe lui avaient fait
+donner par les Indiens le surnom de _Ouela-Dougou_, paroles tagales
+qui voulaient dire: _Qui n'a point de sang_.
+
+Un jour que je traversais le lac dans une petite pirogue avec lui
+et deux Indiens, nous fûmes surpris par un de ces terribles coups de
+vent des mers de Chine que l'on nomme _tay-foung_.
+
+Ces coups de vent, qui sont extrêmement rares, sont effrayants.
+
+Le ciel se couvre de gros nuages, la pluie tombe à torrent, la lumière
+du jour disparaît presque comme dans nos plus sombres brouillards,
+et le vent souffle avec une telle furie, qu'il renverse tout ce qui
+se trouve sur son passage [33].
+
+Nous étions donc dans notre pirogue: à peine le vent commença-t-il
+à souffler avec toute sa force, que Balthazar se mit à invoquer tous
+les saints du paradis.
+
+Dans sa désolation, il criait à haute voix: «O mon Dieu! moi qui suis
+un si grand pécheur, faites-moi la grâce que je puisse me confesser
+et recevoir l'absolution!»
+
+Toutes ses jérémiades et ses cris ne faisaient qu'épouvanter mes deux
+Indiens; et certes notre position était assez critique pour tâcher
+de conserver notre présence d'esprit, afin de manoeuvrer notre frêle
+embarcation, qui d'un moment à l'autre allait être submergée.
+
+Cependant j'étais certain qu'armée de ses deux grands balanciers en
+bambou elle pouvait parfaitement se tenir entre deux eaux et ne pas
+chavirer, si nous avions la précaution et la force de fuir devant le
+temps, et de ne pas présenter le côté à la lame; car dans ce cas nous
+eussions tous péri.
+
+Ce que je prévoyais arriva.
+
+Une lame vint déferler sur nous; pendant quelques secondes nous fûmes
+totalement engloutis; mais, la lame passée, nous revînmes au-dessus
+de l'eau.
+
+Notre pirogue resta submergée entre deux eaux, mais nous ne l'avions
+pas abandonnée, nous avions passé nos jambes sous les bancs, où nous
+nous tenions fortement cramponnés; nous avions tout le haut du corps
+au-dessus de l'eau.
+
+Toutes les fois qu'une lame s'avançait sur nous, elle nous passait
+par-dessus la tête, s'éloignait, et nous avions alors le temps de
+respirer jusqu'à ce qu'une autre lame vînt encore nous atteindre.
+
+A chaque trois ou quatre minutes, la même manoeuvre se répétait.
+
+Mes Indiens et moi nous mettions alors toute notre force et notre
+adresse à toujours fuir devant le temps.
+
+Balthazar avait fini ses jérémiades, le plus grand silence régnait
+parmi nous; seulement je prononçais de temps en temps ces quelques
+mots: «Courage, enfants! nous arriverons.»
+
+Pour empirer notre triste position, la nuit était venue.
+
+La pluie continuait à tomber à torrents, le vent redoublait de fureur.
+
+De temps en temps nous étions éclairés par des globes de feu semblables
+à ce que les marins appellent _feu de saint Elme_.
+
+Dans ces moments de rayons de lumière, je portais les yeux au loin,
+mais je n'apercevais que l'immensité des eaux en fureur.
+
+Pendant deux heures à peu près nous fûmes ainsi ballottés par la lame,
+qui cependant peu à peu nous poussait vers une plage; et au moment où
+nous y pensions le moins, nous nous trouvâmes au milieu d'un énorme
+buisson de hauts bambous.
+
+Je reconnus alors que nous étions sur la plage, et que le lac avait
+débordé à plusieurs milles dans les terres.
+
+Nous avions de l'eau jusqu'à la poitrine, et il n'était pas possible
+de traverser l'inondation.
+
+L'obscurité était trop grande pour pouvoir prendre une direction
+quelconque; notre pirogue, engagée dans les bambous, ne pouvait plus
+nous servir.
+
+Nous nous hissâmes comme nous pûmes au milieu du buisson, jusqu'à la
+hauteur où les bambous se terminent en flèches; nous avions le corps
+déchiré par les épines aiguës qui garnissent toujours les petites
+branches; la pluie continuait à tomber sans interruption, le vent
+soufflait toujours, et chaque rafale faisait plier les bambous, dont
+les branches flexibles venaient nous déchirer le corps et la figure.
+
+J'ai bien souffert dans ma vie; mais jamais nuit ne me parut si longue
+et si cruelle!
+
+Joaquin Balthazar recouvra alors la parole, et d'une voix tremblante
+et saccadée il me dit:
+
+«Ah! don Pablo, écrivez, je vous en prie, à ma mère la fin tragique
+de son malheureux fils!...»
+
+Je ne pus m'empêcher de lui répondre:
+
+«Maudit poltron!... crois-tu que je sois plus à mon aise que
+toi?... Tais-toi, sinon je vais te faire faire le plongeon pour ne
+plus t'entendre.»
+
+Le pauvre Joaquin prit alors son parti, et ne prononça plus une parole;
+seulement, de temps en temps, il faisait connaître sa douleur par de
+profonds soupirs.
+
+Le vent, qui avait soufflé à l'est et au nord, vers les quatre heures
+du matin passa subitement à l'est, et peu de temps après cessa tout
+à coup.
+
+Il était presque jour, nous étions sauvés.
+
+Nous pûmes alors nous reconnaître: nous avions tous les quatre un
+aspect déplorable; nos vêtements étaient en lambeaux.
+
+Nous avions tout le corps flagellé et couvert de profondes écorchures.
+
+Le froid avait pénétré jusque dans la moelle de nos os, et le long bain
+que nous venions de prendre avait ridé notre peau; nous ressemblions
+à des noyés retirés des eaux après y avoir demeuré plusieurs heures.
+
+Enfin, perclus comme nous l'étions, nous nous laissâmes glisser de
+nos bambous pour rentrer dans les eaux du lac.
+
+Elles firent sur nous une impression salutaire et agréable; elles
+nous paraissaient tièdes comme un bain à 30 degrés de chaleur.
+
+Ranimés par cette douce température, nous retirâmes notre pirogue du
+buisson, où fort heureusement elle était tellement engagée, que les
+vagues et les courants n'avaient pu l'entraîner plus loin.
+
+Nous la remîmes à flot, et nous parvînmes à gagner une case indienne,
+où nous nous séchâmes et réparâmes nos forces.
+
+Le calme était rétabli, le soleil brillait de tout son éclat; mais
+partout on voyait les traces qu'avait laissées le _tay-foung_.
+
+Dans la journée nous regagnâmes _Jala-Jala_, où notre arrivée causa
+une grande joie.
+
+On me savait sur le lac, et tout devait faire présumer que j'avais
+péri.
+
+Ma bonne et chère Anna se jeta dans mes bras en pleurant; elle avait
+été si inquiète, que sa joie de me voir ne put s'exprimer pendant
+plusieurs instants que par les larmes qui inondaient son visage.
+
+Balthazar retourna à son sérail.
+
+Tant qu'il fut sous ma protection, les Indiens le respectèrent; mais
+après mon départ de _Jala-Jala_, il fut assassiné, et tous ceux qui le
+connaissaient bien convinrent qu'il l'avait mérité à plus d'un titre.
+
+Puisque j'ai parlé d'un _tay-foung_, je vais un peu anticiper, et,
+le plus brièvement possible, en décrire un bien plus terrible encore
+que celui que j'avais essuyé dans une frêle pirogue et sur le buisson
+de bambous.
+
+Je venais de terminer de jolis bains sur le lac, en face de ma maison;
+j'étais tout fier et tout content de procurer ce nouvel agrément à
+ma femme.
+
+Le jour même où mes Indiens venaient d'y ajouter les derniers
+ornements, vers le soir, le vent d'ouest commença à souffler avec
+furie; peu à peu les eaux du lac s'agitèrent, bientôt nous ne doutâmes
+plus que nous allions avoir affaire à un _tay-foung_.
+
+Mon frère et moi restâmes longtemps à examiner, à travers les vitraux
+des croisées, si les bains résisteraient à la force du vent; mais,
+dans une forte rafale, mon pauvre édifice disparut comme un château
+de cartes.
+
+Nous nous retirâmes de la fenêtre, et bien nous en prit, car une plus
+forte rafale que celle qui avait détruit les bains enfonça toutes les
+croisées qui donnaient à l'ouest; le vent s'enfourna dans la maison,
+et se fit jour en renversant toute la muraille au-dessus de la porte
+d'entrée.
+
+Le lac était si agité, que les lames passaient par-dessus ma maison
+et inondaient tous les appartements.
+
+Nous ne pouvions plus y tenir...
+
+En nous aidant les uns les autres, ma femme, mon frère, un jeune
+Français qui se trouvait alors à _Jala-Jala_ [34], et moi, nous pûmes
+gagner un rez-de-chaussée qui n'avait jour au dehors que par une
+petite fenêtre; là, dans une obscurité profonde, nous passâmes une
+grande partie de la nuit, mon frère et moi, l'épaule appuyée contre
+la fenêtre, opposant toute notre force à celle du vent qui menaçait
+de l'enfoncer.
+
+Dans ce rez-de-chaussée il y avait quelques dames-jeannes d'eau-de-vie:
+ma chère Anna en versait dans sa main, et nous en donnait à boire
+pour soutenir nos forces et nous réchauffer.
+
+Au point du jour le vent cessa, et le calme reparut.
+
+Tous les meubles et ornements de ma maison avaient été brisés et mis
+en pièces; toutes les chambres étaient inondées, tous les greniers
+remplis de sable apporté par les eaux du lac.
+
+Bientôt toute la maison fut le refuge de mes colons; tous avaient
+passé une nuit affreuse et étaient sans asile.
+
+Le soleil vint enfin briller de tout son éclat; le ciel était sans
+nuages. Mais quelle tristesse s'empara de moi lorsque j'examinai
+d'une fenêtre les désastres produits par le _tay-foung_!
+
+Plus de villages! toutes les cabanes avaient été rasées..., l'église
+renversée! mes magasins, mon usine à sucre entièrement perdus; ce
+n'étaient plus que monceaux de ruines.
+
+Mes beaux champs de cannes étaient tout à fait détruits, et la
+campagne, si belle douze heures auparavant, paraissait avoir souffert
+comme après un long hiver.
+
+On ne voyait plus aucune verdure, les arbres étaient entièrement
+dépouillés de leurs feuilles, les branches hachées, des portions de
+bois entièrement renversées; et tout ce bouleversement s'était opéré
+en quelques heures!
+
+Dans la journée et le lendemain, le lac rejeta sur la plage plusieurs
+cadavres de malheureux Indiens qui avaient péri! Le premier soin
+du père Miguel fut de leur donner la sépulture, et longtemps après
+on voyait encore dans le cimetière de _Jala-Jala_ quelques croix,
+avec l'inscription: Inconnu _mort pendant le tay-foung_.
+
+Mes Indiens se mirent tout de suite à reconstruire leurs cabanes,
+et moi à réparer autant que possible mes désastres.
+
+La nature féconde des Philippines eut bientôt effacé l'aspect de
+deuil qu'elle avait pris.
+
+En moins de huit jours les arbres se couvrirent complétement de
+nouvelles feuilles, et donnaient déjà le spectacle d'un bel été après
+celui d'un hiver affreux.
+
+Le _tay-foung_ avait embrassé un diamètre de deux lieues à peu près,
+et, comme une forte trombe, avait renversé et brisé tout ce qu'il
+avait trouvé sur son passage.
+
+Mais c'est assez parler de désastres; je reviens à l'époque où le
+pauvre Bermigan cessa de vivre, pour nous affliger tous!
+
+Mon habitation prospérait; l'abondance, qui donne le bonheur, régnait
+parmi tous mes colons; la population de _Jala-Jala_ augmentait chaque
+jour. Mes Indiens étaient heureux; j'étais aimé et respecté; ils
+m'aidaient avec zèle dans mes travaux, et ils m'étaient aveuglément
+soumis. Ce n'était cependant pas par l'oppression que je les dominais,
+mais par l'ascendant et la puissance que donnent la justice et le
+bon droit.
+
+Dans des circonstances difficiles où il fallait agir avec énergie
+contre eux, c'était toujours sans armes et par la seule force de ma
+volonté que j'obtenais leur obéissance. Cependant je les bâtonnais
+vigoureusement quelquefois; mais c'était pour leur éviter de plus
+grands malheurs. Ces actes de justice exécutive n'avaient lieu que
+dans les grandes réunions, les jours de fête, lorsqu'il s'élevait
+une rixe, quand, les poignards tirés, une lutte sanglante allait
+s'engager, qu'ils méconnaissaient l'autorité de leurs chefs et de
+mes gardes. Dans de pareils moments on venait à la hâte me prévenir;
+je prenais une canne, et je me rendais au lieu de la réunion: c'était
+généralement là où se livraient les combats de coqs.
+
+Je me précipitais au milieu de la foule, et je frappais à tort
+et à travers sur tous ceux qui se trouvaient à la longueur de ma
+canne. C'était alors une panique, un sauve qui peut général. Chacun
+allait se cacher dans son coin, et ne reparaissait qu'après que les
+esprits, devenus plus calmes, étaient tout à fait pacifiques.
+
+Ils prenaient avec gaieté ces sortes d'exécutions, et ne manquaient
+jamais de raconter quelque accident burlesque occasionné par leur
+fuite précipitée. Ils disaient hautement: «Nous étions tous coupables,
+les uns de vouloir se battre, les autres de les regarder. Le maître
+a bien fait de ne ménager personne.»
+
+D'autres fois, c'était un brave, un vaillant qui, le poignard
+dégaîné, se promenait au milieu de ses compatriotes et les menaçait
+tous. Personne n'osait l'approcher, parce qu'on savait qu'il aurait
+fait usage de son arme. On venait me prévenir, et, sans armes, sans
+canne, je me présentais devant lui: d'une voix ferme je lui ordonnais
+de me remettre son poignard, de se rendre à la prison pour être mis
+au bloc. Jamais ces hommes, qui dans de tels moments sont la terreur
+de leurs semblables, ne manquaient de m'obéir. Le lendemain, je les
+faisais comparaître devant moi, et, après une réprimande, je leur
+rendais leur poignard et leur liberté.
+
+J'avais rendu de grands services au gouvernement espagnol par la
+guerre incessante que je faisais aux bandits, et, je puis dire que,
+parmi ces derniers, je jouissais d'une véritable vénération.
+
+Ils me considéraient bien comme leur ennemi, mais comme un ennemi
+brave, incapable d'aucune lâcheté envers eux, leur faisant loyalement
+la guerre; et le caractère indien m'était si bien connu que je ne
+craignais pas qu'ils me tendissent aucune embûche et m'attaquassent
+en traîtres.
+
+J'en étais si convaincu, que, dans mon habitation, jamais je ne me
+faisais accompagner ni de nuit ni de jour.
+
+Je parcourais sans crainte les forêts, les montagnes, et souvent même
+je traitais avec mes honnêtes bandits de puissance à puissance, ne
+dédaignant point les invitations qu'ils me faisaient quelquefois pour
+me rendre dans un lieu où, sans crainte de surprise, ils pouvaient
+me consulter ou invoquer mon appui.
+
+Ces sortes de rendez-vous avaient toujours lieu la nuit, dans des
+lieux solitaires.
+
+De leur part comme de la mienne, la parole donnée de ne pas se nuire
+était toujours religieusement observée.
+
+Dans ces entretiens nocturnes et sans témoins, je ramenais souvent
+à la vie paisible des hommes égarés, et qu'une jeunesse turbulente
+avait jetés dans une série de crimes que les lois auraient punis par
+le dernier châtiment.
+
+Quelquefois aussi j'échouais dans mes tentatives, lorsque surtout
+j'avais affaire à ces caractères fiers et indomptables comme il s'en
+trouve chez l'homme qui n'a jamais eu que la nature pour guide.
+
+Un jour, entre autres, je reçus une lettre d'un métis, grand coupable
+qui fréquentait une province voisine de la lagune.
+
+Il me disait qu'il voulait me voir, et me priait de venir seul, au
+milieu de la nuit, dans un lieu sauvage qu'il me désignait, où lui
+aussi se rendrait seul.
+
+Je ne balançai pas à aller au rendez-vous.
+
+Je l'y trouvai comme il me l'avait promis.
+
+Il me dit qu'il désirait changer de conduite et venir demeurer sur
+mon habitation. [ERROR: unhandled comment start] = ma plantation -->
+
+Il ajoutait qu'il n'avait jamais commis de crime contre les Espagnols,
+mais seulement contre les Indiens et les métis.
+
+Il m'était impossible de le recevoir sans me compromettre.
+
+Je lui proposai de le placer chez un moine: là il serait resté caché
+pendant quelques années, après lesquelles, ses crimes étant oubliés,
+il pourrait rentrer dans la société.
+
+Après avoir réfléchi un instant, il me dit:
+
+«Non, ce serait perdre ma liberté. Pour vivre en esclave, j'aime
+mieux mourir.»
+
+Je lui proposai alors de se rendre à _Tapuzi_, endroit où les bandits
+trop poursuivis pouvaient se cacher impunément. (J'aurai bientôt
+occasion de parler de ce village.)
+
+Mon métis fit un geste, et me dit encore:
+
+«Non; la personne que je voudrais emmener avec moi n'y viendrait
+pas. Vous ne pouvez rien faire pour moi, adieu.»
+
+Puis il me donna une poignée de main, et nous nous quittâmes.
+
+Peu de jours après, une cabane dans laquelle il se trouvait, près de
+Manille, fut cernée par une compagnie de troupes de ligne.
+
+Le bandit fit d'abord sortir les propriétaires de la cabane, et
+quand il les vit hors de danger, il prit sa carabine et se mit à
+faire feu sur les soldats, qui de leur côté ripostèrent et tirèrent
+sur la cabane.
+
+Quand elle fut criblée de balles et que l'on vit que le bandit ne
+ripostait plus, un soldat s'approcha et mit le feu à la case, tant
+on avait peur de le trouver encore vivant!
+
+Ces rendez-vous nocturnes m'ayant amené à parler de _Tapuzi_, je
+ne puis m'empêcher de consacrer quelques lignes à cette singulière
+retraite, où des hommes proscrits par la loi vivent dans un accord
+si rare et une union si parfaite.
+
+_Tapuzi_ [35], qui en langue tagale veut dire bout du monde, est
+un petit village situé dans l'intérieur des montagnes, à vingt-cinq
+lieues à peu près de _Jala-Jala_.
+
+Il a été formé par des bandits et des échappés de galères qui vivent
+librement, se gouvernent eux-mêmes, et sont entièrement à l'abri,
+par la position inaccessible qu'ils occupent, de toutes les poursuites
+que pourrait ordonner contre eux le gouvernement espagnol.
+
+J'avais souvent entendu parler de ce singulier village; mais je
+n'avais jamais pu rencontrer une personne qui l'eût visité, et qui pût,
+par conséquent, me donner des détails positifs.
+
+Je me décidai un jour à faire moi-même le voyage. Je ne communiquai
+mon projet qu'à mon lieutenant, qui me dit:
+
+«Maître, je trouverai sans doute là quelques-uns de mes anciens
+camarades, et ainsi nous n'aurons rien à craindre.»
+
+Nous partîmes au nombre de trois, prétextant un autre voyage que
+celui que j'entreprenais.
+
+Nous marchâmes pendant deux jours au milieu des montagnes par des
+routes presque impraticables.
+
+Le troisième, nous arrivâmes à un torrent dont le lit était encombré
+d'énormes blocs de pierre.
+
+Les bords, éloignés l'un de l'autre d'une vingtaine de pas, s'élevaient
+perpendiculairement comme deux hautes murailles dont le sommet,
+à environ mille mètres d'élévation, se rapprochait sensiblement,
+et ne laissait qu'une faible ouverture par où passaient quelques
+rayons de lumière qui pouvaient à peine éclairer la partie où nous
+cheminions en sautant d'un bloc de pierre à l'autre.
+
+Cette gorge, ou ce ravin, était la seule route par laquelle on pouvait
+arriver à _Tapuzi_: c'était le rempart naturel et inexpugnable qui
+défendait le village contre l'invasion des sbires espagnols.
+
+Mon lieutenant venait de me dire:
+
+«Regardez, maître, au-dessus de votre tête: les habitants de
+_Tapuzi_ connaissent seuls les sentiers qui conduisent au sommet des
+montagnes. Sur toute la longueur du ravin, ils ont placé d'énormes
+pierres qu'ils n'ont qu'à pousser pour les précipiter sur ceux qui
+voudraient venir les attaquer; une armée entière ne pourrait pas
+pénétrer chez eux s'ils voulaient s'y opposer.»
+
+Je vis effectivement que nous nous trouvions dans une position qui
+n'avait rien de rassurant, et que, si les _Tapuziens_ nous prenaient
+pour des ennemis, nous ne pouvions leur opposer aucune défense. Mais
+nous étions engagés; il n'y avait pas moyen de reculer, et il fallait
+poursuivre jusqu'à _Tapuzi_.
+
+Nous avions marché plus d'une grande heure dans cette gorge, lorsqu'un
+énorme bloc de rocher vint, en tombant perpendiculairement, se briser
+en éclats à une vingtaine de pas devant nous: c'était un avertissement.
+
+Nous nous arrêtâmes, et déposâmes nos armes à terre. Peut-être un
+bloc pareil à celui qui venait de tomber devant nous était-il suspendu
+au-dessus de nos têtes, prêt à nous écraser...
+
+Un cri se fit entendre devant nous. Je dis à mon lieutenant de
+s'avancer seul, sans armes, dans la direction d'où il était parti.
+
+Quelques minutes après, il revint accompagné de deux Indiens qui,
+assurés par lui de mes intentions toutes pacifiques à leur égard,
+venaient nous chercher pour nous conduire au village.
+
+Avec cette escorte nous n'avions plus rien à craindre. Nous fîmes
+gaiement le reste de la route jusqu'à l'endroit où finissait l'espèce
+d'entonnoir dans lequel nous marchions.
+
+A cette hauteur, une plaine de quelques milles de circonférence se
+trouvait encaissée par de hautes montagnes.
+
+Le lieu que nous parcourions était encombré d'immenses blocs de
+rochers superposés les uns aux autres.
+
+Derrière surgissait une montagne abrupte, menaçante, sans aucun vestige
+de végétation, représentant assez bien une vieille forteresse d'Europe
+qu'une puissance magique avait élevée au milieu des hautes montagnes
+qui la dominaient.
+
+D'un coup d'oeil, j'avais embrassé l'ensemble du site que nous
+traversions tout en réfléchissant aux immenses variétés qu'offre
+la nature.
+
+Tout à coup l'objet tant désiré de mon voyage, le village de _Tapuzi_,
+se présenta à mes regards.
+
+Situé à l'extrémité de la plaine, il est composé d'une soixantaine
+de maisons en paille, en tout semblables à celles des Indiens.
+
+Les habitants étaient aux fenêtres pour voir notre arrivée.
+
+Nos guides nous conduisirent chez leur chef ou _matanda-sanayon_ [36].
+
+C'était un beau vieillard qui, d'après son visage, paraissait approcher
+de quatre-vingts ans. Il nous salua avec affabilité, et s'adressant
+à moi, il me dit:
+
+«Comment êtes-vous ici? Est-ce en ami, est-ce curiosité? ou les
+lois cruelles des Castillans vous obligent-elles de venir chercher
+un refuge parmi nous? S'il en est ainsi, soyez le bien venu, vous
+trouverez ici des frères.»
+
+«Non, lui dis-je, nous ne venons point pour rester parmi vous. Je
+suis votre voisin, le seigneur de _Jala-Jala_; je viens vous voir,
+vous offrir mon amitié et vous demander la vôtre.»
+
+Au nom de _Jala-Jala_, le vieillard fit un mouvement de surprise;
+puis il me dit:
+
+«Il y a longtemps que j'ai entendu parler de vous comme d'un agent du
+gouvernement pour poursuivre des malheureux; mais j'ai entendu dire
+aussi que vous remplissiez votre mission avec bonté, et que souvent
+vous étiez leur appui; ainsi, soyez le bien venu.»
+
+Après cette première reconnaissance, on nous fit servir du lait et
+des patates, et pendant notre repas le vieillard continua de causer
+librement avec moi.
+
+«Il y a bien des années, me dit-il, à une époque que je ne sais pas
+fixer, quelques hommes vinrent habiter _Tapuzi_. La tranquillité
+et la sécurité dont ils jouirent ici firent imiter leur exemple par
+d'autres qui cherchaient à se soustraire à la punition de quelques
+fautes qu'ils avaient commises. On vit bientôt arriver des pères de
+famille avec leurs femmes et leurs enfants; ce furent les premières
+bases du petit gouvernement que vous voyez.
+
+«Maintenant, ici, presque tout est en commun: quelques champs de
+patates ou de maïs, et la chasse, nous suffisent; celui qui possède
+donne à celui qui n'a pas. Presque tous nos vêtements sont filés
+et tissés par nos femmes; l'_abaca_ [37] de la forêt fournit le
+fil nécessaire; nous ne connaissons pas l'argent, nous n'en avons
+pas besoin.
+
+«Ici, point d'ambition; chacun est sûr de ne pas souffrir de la faim.
+
+«De temps en temps, il nous arrive des étrangers. S'ils veulent se
+soumettre à nos lois, ils restent parmi nous; ils ont quinze jours
+d'épreuves pour se décider. Après ces quinze jours, ils sont libres
+de se retirer, ou faire partie de notre famille.
+
+«Nos lois sont douces et indulgentes; le plus grand châtiment que
+nous puissions infliger est de chasser pour toujours celui qui a
+commis une grande faute.
+
+«Nous n'avons point oublié la religion de nos pères, et Dieu sans doute
+me pardonnera mes premières fautes en faveur de tout ce que je fais,
+depuis tant d'années, pour son culte et le bien de mes semblables.»
+
+«Mais, lui dis-je, qui est votre chef? quels sont vos juges et vos
+prêtres?
+
+«C'est moi, dit-il; à moi seul je remplis toutes ces fonctions.
+
+«Autrefois, ici on vivait comme de vrais sauvages; j'étais jeune,
+robuste, et dévoué à tous mes frères.
+
+«Leur chef vint à mourir; je fus choisi pour le remplacer.
+
+«Je mis alors tous mes soins à ne rien faire qui ne fût juste, et
+propre au bonheur de ceux qui se confiaient à moi.
+
+«Jusqu'alors on avait fait peu de cas de la religion; j'ai voulu
+rappeler à mes semblables qu'ils étaient nés chrétiens. J'ai donc
+fixé une heure le dimanche pour prier tous ensemble, et je me suis
+revêtu de tous les attributs d'un ministre de l'Évangile.
+
+«Je célèbre les mariages, je répands l'eau du baptême sur le front
+des nouveau-nés, et j'offre des consolations aux moribonds.
+
+«Dans ma jeunesse, j'avais été enfant de choeur: je me suis rappelé
+les cérémonies de l'Église. Si je ne suis pas investi des attributions
+nécessaires pour les fonctions que je me suis données, je les exerce
+avec foi et avec amour; c'est pourquoi j'espère que mes bonnes
+intentions me feront pardonner par celui qui est le Maître suprême.»
+
+Pendant tout le discours du vieillard, j'avais été dans une admiration
+continuelle: j'étais au milieu de gens qui avaient la réputation de
+vivre dans la plus grande licence, comme des voleurs et des assassins.
+
+Ils étaient tout à fait méconnus. C'était un véritable grand
+phalanstère, composé de frères presque tous dignes de ce nom.
+
+J'admirais surtout ce beau vieillard qui, avec des principes de morale
+et des lois si simples, les gouvernait depuis un grand nombre d'années.
+
+D'un autre côté, quel exemple que celui d'hommes libres ne pouvant
+vivre sans se choisir un chef, un roi pour ainsi dire, et revenant
+les uns par les autres à pratiquer le bien et la vertu!
+
+Je fis part à mon vieillard de toutes mes pensées, je lui fis mille
+éloges de sa conduite, et l'assurai que monseigneur l'archevêque de
+Manille approuverait tous les actes religieux qu'il remplissait dans
+un si noble but; je lui offris même d'intercéder près de l'archevêque
+pour qu'il lui envoyât un aide et un pasteur.
+
+Mais il me répondit:
+
+«Non, Monsieur, je vous remercie; ne parlez jamais de nous. Assurément,
+nous serions heureux d'avoir ici un ministre de l'Évangile; mais
+bientôt, par son influence, nous serions soumis au gouvernement
+espagnol.
+
+«Il nous faudrait de l'argent pour payer nos contributions,
+l'ambition se glisserait parmi nous, et, de libres que nous sommes,
+nous deviendrions esclaves et ne serions plus heureux.
+
+«Non, encore une fois, ne parlez pas de nous! donnez-m'en votre
+parole.»
+
+Son raisonnement me semblait si juste, que j'acquiesçai à sa
+demande. Je lui donnai de nouveau toutes les louanges qu'il méritait,
+et je lui promis de ne jamais troubler par aucune indiscrétion la
+tranquillité des habitants de son village.
+
+Le soir, nous reçûmes la visite de tous les habitants, particulièrement
+des femmes et des jeunes filles, qui toutes avaient une curiosité
+immodérée de voir un blanc.
+
+Pas une des femmes de _Tapuzi_ n'était jamais sortie de son village
+et n'avait presque perdu sa case de vue; il n'était donc pas étonnant
+qu'elles fussent aussi curieuses.
+
+Le lendemain, accompagné du vieillard et de quelques anciens, je fis
+le tour de la plaine et visitai les champs de patates douces et de
+maïs, principaux aliments des habitants.
+
+En arrivant à la partie où j'avais déjà remarqué la veille d'énormes
+blocs de rochers, le vieillard s'arrêta, et me dit:
+
+«Voyez, _Castilla_ [38], à une époque où les Tapuziens étaient sans
+religion et vivaient comme des bêtes sauvages, Dieu les punit.
+
+«Regardez toute cette partie de la montagne dégarnie de végétation:
+une nuit, au milieu d'un affreux tremblement de terre, la montagne
+se divisa en deux, et une partie vint engloutir la moitié du village,
+qui occupait alors tout l'endroit où sont ces énormes rochers. Quelques
+centaines de pas de plus, tout eût été détruit, il n'eût plus existé
+une seule personne à _Tapuzi_. Mais une partie de la population ne
+fut pas atteinte, et alla s'établir où est maintenant le village.
+
+«Depuis, nous prions Dieu, et vivons de manière à ne pas mériter un
+aussi grand châtiment que celui éprouvé par les malheureuses victimes
+de cette terrible nuit.»
+
+La conversation et la compagnie de ce vieillard, je pourrais dire
+du _roi de Tapuzi_, était pour moi des plus intéressantes. Mais il y
+avait déjà plusieurs jours que j'avais quitté _Jala-Jala_; on devait
+être inquiet de mon absence. Je prévins mon lieutenant de préparer
+notre départ. Nous fîmes nos adieux à nos hôtes.
+
+Deux jours après je rentrai chez moi, content de mon voyage et des
+bons habitants de _Tapuzi_.
+
+Je trouvai Anna dans une grande inquiétude, non-seulement à cause de
+mon absence, mais parce que la veille on était venu me prévenir que
+les habitants des deux plus grands bourgs de la province s'étaient,
+pour ainsi dire, déclaré la guerre.
+
+Les plus courageux, au nombre de trois ou quatre cents de chaque côté,
+s'étaient rendus sur l'île de Talim.
+
+Là, les deux partis en présence étaient sur le point de se livrer
+bataille; déjà dans quelques escarmouches il y avait eu des victimes.
+
+Cette nouvelle avait effrayé Anna.
+
+Elle savait que je n'étais pas homme à attendre tranquillement chez moi
+le résultat du combat; elle me voyait déjà, avec mes dix gardes, engagé
+au plus fort de la mêlée, et victime peut-être de mon dévouement.
+
+Je la rassurai, comme je le faisais toujours, en lui promettant d'être
+prudent et de ne pas l'oublier; mais il n'y avait pas un moment
+à perdre; il fallait, à tout prix, faire cesser une collision qui
+aurait sans doute causé la mort de bien des hommes.
+
+Mais que faire avec mes dix gardes? Pouvais-je prétendre imposer ma
+volonté à toute cette multitude? Évidemment non. Vouloir agir par
+la force, c'était nous sacrifier tous. Que faire donc? Armer tous
+mes Indiens... mais je n'avais pas assez d'embarcations pour les
+transporter à Talim. Dans cet embarras, je me décidai à partir seul
+avec mon lieutenant; nous prîmes nos armes, et nous embarquâmes dans
+une petite pirogue que nous conduisîmes nous-mêmes.
+
+A peine étions-nous arrivés vers la plage, à la portée de la voix,
+que des Indiens armés nous crièrent de ne pas aborder, ou qu'ils
+allaient faire feu sur nous.
+
+Sans tenir compte de cette menace, mon lieutenant et moi, quelques
+minutes plus tard, sautions résolument à terre, et à quelques pas
+plus loin nous nous trouvâmes au milieu des combattants.
+
+Je me dirigeai aussitôt vers les chefs:
+
+«Malheureux! leur dis-je, que faites-vous? C'est sur vous qui commandez
+que retombera toute la sévérité des lois.
+
+«Il est encore temps: méritez votre pardon, ordonnez à vos hommes
+de mettre bas les armes, remettez-moi les vôtres vous-mêmes;
+ou dans quelques minutes je serai à la tête de vos ennemis pour
+vous combattre. Obéissez, ou vous allez tous être traités comme
+des rebelles.»
+
+Ils m'avaient écouté avec attention, ils étaient à demi vaincus.
+
+Cependant l'un d'eux me répondit:
+
+«Et si vous nous ôtez nos armes, qui nous répondra que nos ennemis
+ne viendront pas nous attaquer?
+
+«--Moi, leur dis-je; je vous en donne ma parole; et s'ils ne
+m'obéissent pas, comme vous allez le faire, je reviens vers vous,
+je vous rends vos armes, et je combattrai à votre tête.»
+
+Ces paroles, dites avec un ton d'autorité et de commandement,
+produisirent l'effet que j'attendais.
+
+Les chefs, sans répliquer un mot, vinrent déposer leurs armes à
+mes pieds.
+
+Leur exemple fut suivi par tous les combattants, et, en un instant,
+un monceau de carabines, de fusils, de lances et de coutelas fut
+devant moi.
+
+Je désignai une dizaine d'individus parmi ceux qui venaient de m'obéir,
+je leur donnai à chacun un fusil, et leur dis:
+
+«Je vous confie le dépôt de ces armes. Si l'on venait pour s'en
+emparer, faites feu sur les agresseurs.»
+
+Je fis semblant de prendre leurs noms, et partis de suite pour le
+camp opposé, où je trouvai tous les combattants sur pied, prêts à
+marcher contre leurs ennemis.
+
+Je les arrêtai en leur disant:
+
+«Plus de combat! vos ennemis sont désarmés. Vous aussi, vous allez
+me remettre vos armes, ou vous embarquer de suite dans vos pirogues
+pour rejoindre votre village.
+
+«Si vous ne m'obéissez pas, dans un instant je rendrai les armes à
+vos ennemis, et me mettrai à leur tête pour vous combattre. Exécutez
+ce que je vous ordonne, je vous promets que tout sera oublié.»
+
+Il n'y avait pas à balancer. Les Indiens savaient que je ne leur
+donnais pas longtemps à réfléchir, et que chez moi menace et châtiment
+se suivaient de près.
+
+En quelques minutes, ils s'embarquèrent tous dans leurs pirogues.
+
+Je restai seul sur la plage avec mon lieutenant, jusqu'à ce que
+j'eusse à peu près perdu de vue la petite flottille.
+
+Je retournai alors à l'autre camp, où l'on m'attendait avec impatience;
+j'annonçai aux Indiens qu'ils n'avaient plus d'ennemis, et qu'ainsi
+ils pouvaient rentrer tranquillement dans leur village.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+ Jala-Jala.--Séjour.--Prisonniers.--Don Prudencio Santos,
+ alcade de Pagsanjan.--Fêtes.--Chasses.--Hamilton Lindsay.--Ile
+ et lac de Socolme.--Grotte de San-Matéo.
+
+
+Comme on voit, il se passait peu de jours sans que j'eusse de nouveaux
+dangers à affronter.
+
+J'en avais pris l'habitude; je me fiais à mon étoile, et je triomphais
+de toutes mes imprudences.
+
+J'étais aimé de mes Indiens, j'étais sûr de leur fidélité; aussi
+rien ne me coûtait lorsqu'il s'agissait de leur rendre un service. Ma
+sollicitude n'était pas seulement acquise aux habitants de _Jala-Jala_;
+elle s'étendait sur tous ceux de la province.
+
+Tous les mois j'allais à _Pagsanjan_ pour y voir l'alcade. C'était
+une visite que je nommais _visite du pardon_. Dans les prisons du
+chef-lieu, il y avait toujours un assez grand nombre de détenus qui
+n'avaient commis que des fautes légères. L'alcade, _don Prudencio de
+Santos_, homme honorable et bon, avec lequel j'étais intimement lié,
+ne pouvait pas leur infliger le châtiment qui lui eût paru juste,
+et les renvoyer; son ministère l'obligeait à instruire leur procès,
+et à les soumettre au jugement des tribunaux.
+
+Ainsi qu'en Europe, la justice n'est guère expéditive aux Philippines;
+aussi beaucoup de ces malheureux attendaient-ils pendant des années
+un arrêt qui les rendît à la liberté.
+
+Dès mon arrivée à Pagsanjan, les parents ou les amis des détenus
+me présentaient des pétitions, et me priaient d'intercéder pour
+eux. J'examinais les fautes qu'ils avaient commises. Si elles étaient
+de nature à ne mériter qu'une simple correction, je leur demandais
+de se conformer à celle qui me paraîtrait juste; leur réponse était
+toujours affirmative. Je négociais alors avec l'alcade; je débattais
+avec lui le châtiment qui serait appliqué à mon client. Lorsque nous
+étions d'accord, il envoyait un ordre à la prison; mon Indien signait
+un procès-verbal constatant qu'il s'en était rapporté à mon arbitrage;
+il recevait la correction que j'avais demandée pour lui, et il était
+immédiatement mis en liberté.
+
+Le soir, en retournant à mon habitation, je trouvais sur la route tous
+ceux qui me devaient la liberté; ils m'attendaient pour me remercier,
+et me demander ma main à baiser en signe de reconnaissance.
+
+Après de pareilles visites, j'avoue que j'éprouvais une satisfaction
+bien douce, le bonheur que seul peut apprécier celui qui a rendu un
+captif à la liberté.
+
+Mes Indiens m'étaient aveuglément soumis; j'étais si certain de
+leur fidélité, je le répète, que je ne prenais plus contre eux les
+précautions auxquelles je m'étais assujetti la première année de ma
+demeure à _Jala-Jala_.
+
+Mon Anna partageait chaque jour davantage mes travaux, mes inquiétudes,
+une partie même de mes dangers. Eût-il été possible de ne pas
+l'aimer d'une affection plus touchante que celle qu'on éprouve pour
+sa compagne dans une vie paisible et insignifiante? Avec quel bonheur
+elle me recevait après la moindre absence! La joie et la satisfaction
+brillaient sur son visage; ses caresses étaient un baume qui dissipait
+toutes mes fatigues; et les reproches même qu'elle me faisait avec
+tant de douceur, pour l'inquiétude que je lui avais causée, étaient
+encore pour moi du bonheur.
+
+Je n'avais qu'à me louer des preuves de reconnaissance que me donnaient
+continuellement mes Indiens.
+
+Les jours de la fête de ma femme et de la mienne, ils employaient toute
+leur intelligence à les célébrer avec le plus de solennité possible.
+
+Ils se divisaient en trois bandes: le _gobernadorcillo_, les vieillards
+et les hommes mûrs formaient la première, les femmes mariées la
+seconde, et la troisième se composait de la troupe joyeuse des jeunes
+gens et des jeunes filles.
+
+Pendant la nuit, ils ornaient les abords de ma maison de longs
+et flexibles bambous, entourés de guirlandes de verdure et de
+fleurs. Le matin, tout le village était en fête. A neuf heures,
+le _gobernadorcillo_ en grande tenue, le père Miguel dans ses plus
+beaux habits, avec un fouet richement orné à la main [39], suivis de
+tous les hommes du village, nous faisaient la première visite.
+
+Le _gobernadorcillo_ nous offrait, au nom d'eux tous, des fleurs et
+des fruits. (C'étaient les seules choses que je consentais à recevoir.)
+
+Le père Miguel prononçait un long discours pour nous complimenter. Je
+faisais servir des rafraîchissements, et, excepté le père Miguel
+qui restait avec nous, tous se retiraient pour céder la place à
+leurs femmes.
+
+Elles apportaient une couronne formée de l'assemblage de tous les
+bijoux en or qu'elles possédaient: sur de flexibles baguettes de
+bambous, chaînes, médailles, bagues, boucles d'oreilles étaient
+groupées comme par la main d'un habile artiste. Si c'était Anna que
+l'on fêtait, la femme du _gobernadorcillo_ plaçait sur sa tête cette
+couronne improvisée; l'étiquette exigeait qu'elle la gardât pendant
+toute la durée du discours de compliment et l'offrande des fleurs et
+des fruits.
+
+Arrivait ensuite la bande bruyante des jeunes gens et des jeunes
+filles. La plus jolie faisait une seconde représentation du
+couronnement, et la meilleure chanteuse, accompagnée d'un joueur de
+guitare, présentait l'offrande, et _chantait_ le compliment composé à
+l'avance par toute la troupe. Ce compliment, en langue tagale, était
+toujours gracieux et plein de poésie, surtout lorsqu'il s'adressait
+à ma femme. En voici un échantillon, dont j'ai conservé la traduction:
+
+«_Tala_ [40], qui paraît le soir sur la montagne, un matin, plus
+brillante que jamais, sortit du lac et vint se fixer parmi nous [41].
+
+«C'était la reine de _Jala-Jala_, plus bienfaisante que _Tala_ de la
+montagne, qui ne donne qu'une faible clarté au voyageur égaré.
+
+«C'était toi, lumière de tes vassaux, mouchoir de larmes des affligés.
+
+«Reine de _Jala-Jala_, tu es pour nous un brillant soleil, et la
+pluie du matin qui fait renaître les jeunes plantes que la sécheresse
+faisait mourir.
+
+«Nous sommes à toi, nous t'avons donné nos coeurs: que pouvons-nous
+t'offrir? Des fleurs, des fruits; c'est tout ce que tes enfants
+possèdent.»
+
+Après le compliment, les plus agiles exécutaient des danses
+du pays. Ensuite, un des jeunes gens jouait une pantomime; il
+représentait, avec une expression très-souvent comique, quelque
+scène de la vie indienne: c'étaient des voyageurs égarés et mourant
+de faim. L'un d'eux va à la découverte. Il aperçoit une ruche
+d'abeilles. Il fait signe à ses compagnons, pour leur faire part du
+bon repas que les abeilles lui promettent. Cependant il craint leurs
+piqûres, et ne s'approche qu'avec précaution. Il réunit quelques
+broussailles, et y met le feu; il est aveuglé par la fumée. Lorsqu'il
+croit les abeilles parties, il tire, tout joyeux, son coutelas pour
+détacher le rayon qui pend à la branche [42]. Mais les abeilles
+viennent bourdonner à ses oreilles et l'attaquer de tous côtés;
+il fait alors les grimaces et les contorsions qui représentent la
+douleur occasionnée par la piqûre des abeilles.
+
+Après la pantomime, venait un bateleur qui exécutait des tours
+d'adresse et d'escamotage.
+
+Lorsque les jeux et les danses étaient terminés, la troupe joyeuse
+se retirait, et la fête continuait dans le village. J'avais eu soin
+d'y faire préparer une immense table, copieusement servie pour tous
+ceux qui voulaient prendre part au repas que j'offrais.
+
+Le reste de la journée se passait en combats de coqs, et la nuit tout
+entière en jeux de cartes et de hasard.
+
+_Jala-Jala_ était en pleine prospérité: des champs immenses de riz,
+de cannes à sucre et de café avaient remplacé des forêts et des bois
+improductifs; de gras pâturages étaient couverts de nombreux troupeaux,
+un beau village à l'indienne occupait le centre des exploitations.
+
+On y voyait toujours régner l'abondance, l'activité, comme la joie
+sur la physionomie de tous les habitants.
+
+Ma maison était devenue le rendez-vous de tous les voyageurs qui
+arrivaient à Manille, et un lieu de convalescence pour bien des
+malades qui venaient respirer le bon air de _Jala-Jala_ et y jouir
+de tous ses agréments.
+
+Là, point de distinctions; tous les hommes étaient égaux pour nous,
+Français, Espagnols, Anglais, Américains: quelle que fût la nation
+de ceux qui abordaient à _Jala-Jala_, ils étaient reçus en frères,
+avec toute la cordiale hospitalité que l'on trouvait autrefois dans
+nos colonies.
+
+On jouissait d'une liberté entière dans ma seigneurie; seulement, celui
+qui ne voulait pas manger seul ne devait pas oublier l'heure des repas;
+aux autres heures de la journée, chacun se livrait à ses goûts divers.
+
+Les naturalistes, par exemple, poursuivaient les insectes, les oiseaux,
+et faisaient d'amples récoltes de plantes de toute espèce.
+
+Les malades trouvaient les soins assidus d'un médecin, les attentions
+et la société d'une maîtresse de maison aimable, spirituelle, et qui se
+faisait adorer de tous ceux qui passaient quelque temps auprès d'elle.
+
+Ceux qui aimaient la promenade pouvaient explorer les plus beaux sites,
+et choisir entre les bois, les montagnes, les cascades, les ruisseaux
+et les belles plages du lac.
+
+Les chasseurs, à _Jala-Jala_, étaient dans une véritable terre promise;
+ils avaient toujours à leur disposition une bonne meute, des Indiens
+pour la conduire, de bons chevaux pour parcourir les montagnes et
+les plaines les plus variées, où ils trouvaient abondamment du cerf
+et du sanglier.
+
+Ceux qui venaient à _Jala-Jala_ pour y passer les derniers jours du
+carême pouvaient y voir une chasse toute particulière, qui offrait
+le plus vif intérêt aux amateurs.
+
+Cette chasse n'avait lieu qu'une seule fois dans l'année, le jour du
+samedi saint, après l'office de la messe.
+
+Les Indiens, généralement superstitieux, prétendent que ce jour-là les
+animaux les plus sauvages se réunissent pour fêter la résurrection de
+Notre-Seigneur, et qu'ils sont alors d'une si grande douceur qu'ils
+se laissent prendre sans se défendre.
+
+La veille, tout est préparé. Indiens, petits et grands, qui peuvent
+manier une lance et gravir la montagne, sont chasseurs ce jour-là. Tous
+les chiens du bourg, les roquets comme les mâtins, forment la meute
+imposante qui doit faire retentir les forêts de ses aboiements. Le
+curé, prévenu, est prié de s'y prendre de bonne heure pour célébrer
+la messe. Enfin, le soir, toute la bande joyeuse, avide de sang et de
+carnage, pressée surtout de manger de la viande fraîche, dont elle
+est privée depuis quarante jours, prend la route de la montagne,
+et va établir son bivouac sur celle qui domine le bourg. Là, chacun
+fait son gîte comme il l'entend, se couche sur l'herbe tendre, et
+dort aussi bien qu'un Sybarite sur de moelleux édredons.
+
+A peine le jour commence-t-il à luire, que tous les chasseurs sont sur
+pied. Les yeux fixés sur le presbytère et sur les cases du village,
+qui apparaissent au-dessous d'eux comme des cabanes de Lilliputiens,
+ils se tourmentent et se désolent de la paresse du curé et de celle de
+leurs femmes, que, dans leur impatience, ils trouvent moins diligentes
+qu'à l'ordinaire.
+
+Après une longue et ennuyeuse attente, un point noir, suivi
+de quelques points blancs, descend les degrés du presbytère et se
+dirige vers l'église. C'est le pasteur avec ses sacristains. La joie
+se manifeste parmi les chasseurs: ils n'ont plus que quelque quart
+d'heure d'attente pour commencer la guerre qu'ils ont déclarée aux
+habitants des forêts. Les femmes, car il n'y a plus d'hommes dans le
+village, se rendent à l'église, ainsi que les habitants de la demeure
+du maître. C'est le signal que l'office va commencer; c'est aussi
+celui du recueillement et du silence pour les chasseurs. Tous, au même
+instant, tombent à genoux, et adressent leurs prières au Tout-Puissant.
+
+Ce silence, qui a remplacé le flux de paroles qui s'échangeaient
+bruyamment un instant avant; cet immense lac aux eaux paisibles
+et argentées; ces belles montagnes couvertes de toute la richesse
+d'une végétation dans un printemps perpétuel; ce lever imposant et
+majestueux du soleil, encore enveloppé des vapeurs de la nuit, ne
+projetant de son disque de feu que de faibles rayons, et permettant à
+l'oeil de le fixer sans fatigue; ces humbles et modestes cabanes d'où
+s'élèvent quelques faibles colonnes de fumée indiquant la vigilance
+de leurs habitants; enfin, ces hommes prosternés au sommet de la
+montagne, adressant leurs voeux au Créateur, formaient le tableau le
+plus capable d'impressionner l'observateur, et de lui faire adorer
+la majesté de Dieu. Ce n'est jamais sans émotion que le souvenir de
+cet imposant spectacle se présente à ma mémoire.
+
+Après la prière, les chasseurs, sans changer d'attitude, portaient
+leurs regards sur le clocher d'où devait partir le signal de la fin de
+l'office divin. Dès qu'ils apercevaient le sacristain monter l'échelle
+pour sonner les cloches, la scène changeait instantanément. Ils
+jetaient des cris de joie, auxquels venaient se mêler les aboiements
+des chiens. Chacun s'emparait de ses armes, et toute la bande prenait
+la direction des forêts. Ce n'était pas le moment le moins pittoresque
+de la journée: la diversité des costumes et des armes; les piétons,
+les cavaliers, des chiens courant de tous côtés, formaient un départ
+de chasse bien digne d'être représenté par un habile pinceau.
+
+La chasse était toujours abondante, bien que les habitants des forêts,
+malgré la croyance des Indiens, ne soient pas plus faciles et plus
+doux ce jour-là qu'un autre jour. Malheur si, contre la volonté des
+chasseurs, on venait à débusquer un buffle! C'était alors un sauve
+qui peut général. Les plus lestes grimpaient sur les arbres; ceux qui
+se trouvaient à portée gravissaient, pour jouir du coup d'oeil, sur
+la crête des montagnes; des cris partaient de tous côtés, surtout si
+quelqu'un de la bande se trouvait en danger, ainsi qu'il nous arriva
+un jour avec un enfant d'une douzaine d'années.
+
+Cet enfant nous fit passer un moment émouvant de crainte et d'angoisse:
+il était à cheval; un énorme buffle le poursuivait avec un acharnement
+incroyable. L'enfant avait mis son cheval au galop, et fuyait de toute
+la vitesse de sa monture. De tous côtés on lui criait: «Sauve-toi,
+le _caravao_ approche! Tu es pris: recommande ton âme à Dieu.»
+C'était aussi au buffle que l'on adressait toutes les menaces et les
+imprécations imaginables, comme s'il eût été une créature humaine.
+
+Quelques pas seulement séparaient l'ennemi de celui qui allait
+être la victime. Il se fit un moment de silence; l'émotion des
+spectateurs était grande: chacun s'attendait à voir les énormes
+cornes du terrible animal labourer le corps du cheval, puis mettre
+en lambeaux le malheureux enfant.
+
+Celui-ci cependant ne perdait pas la tête, et veillait plus qu'on ne
+le pensait à sa conservation.
+
+Il avait dirigé son cheval vers une partie de la plaine où se trouvait
+un arbre séculaire, et en passant dessous, au galop, il s'élance d'un
+bond sur une des branches. Il était sauvé. Un hourra général, en signe
+d'allégresse, fit retentir tous les échos de la montagne. Le cheval,
+libre de son cavalier, doubla de vitesse, changea de direction, et,
+au lieu de suivre un plan incliné, se dirigea vers la montagne. Le
+buffle, poursuivi par les chiens, voyant sa victime lui échapper,
+regagna la forêt [43].
+
+Une autre fois, j'étais accompagné par des étrangers: la chasse ne
+fut pas une de celles où les animaux, pleins de mansuétude et de
+douceur, comme le disent les Indiens, se laissent prendre sans se
+défendre. Nous avions abattu d'assez bonne heure trois cerfs et deux
+sangliers. Je dis à mes hôtes: «Mes chiens suivent un sanglier énorme;
+c'est une bête qui nous mènerait loin. Nous avons assez de venaison;
+retournons à l'habitation.»
+
+Un Indien qui nous accompagnait, armé seulement de son poignard et
+d'une mauvaise lance, me dit:
+
+«Maître, je veux avoir ce sanglier; permettez-moi de suivre la chasse.»
+
+«Bien, lui dis-je, fais ta volonté; aujourd'hui liberté entière à
+tous les chasseurs.»
+
+Il partit aussitôt pour rejoindre les chiens, et nous rentrâmes
+à l'habitation.
+
+La journée se passa sans avoir des nouvelles du chasseur. Ce ne fut
+qu'à huit heures du soir qu'on m'amena, sur un buffle, Indien et
+sanglier. Le malheureux était couvert de sang et de blessures. Il en
+avait à la jambe, à la cuisse, au ventre, à la mâchoire inférieure;
+la main gauche était littéralement broyée. Avant de lui adresser
+aucune question, je bandai ses plaies. Lorsque j'eus terminé, je
+l'invitai à me raconter ce qui lui était arrivé. Voici sa réponse:
+
+«Maître, faites-moi donner un verre de vin, afin que je ne perde
+pas courage.»
+
+Après avoir avalé un petit verre d'eau-de-vie, il commença ainsi
+sa narration:
+
+«Il était déjà tard lorsque j'ai pu rejoindre le sanglier. Il faisait
+tête aux chiens. Je lui portai un coup de lance qui le traversa;
+mais le bois de ma lance s'étant brisé, il s'est jeté sur moi, et m'a
+blessé au ventre et puis à la cuisse. J'ai voulu reculer: il m'a porté
+un coup à la jambe, qui m'a fait tomber. C'est alors qu'il m'a frangé
+le menton, comme vous l'avez vu. Dans ce moment, me voyant perdu sans
+rémission, je recommandai mon âme à Dieu. Cependant il me vint une
+idée: ce fut de lui fourrer la main gauche dans la gueule. Pendant
+qu'il la mordait et que j'éprouvais d'atroces souffrances, je pus tirer
+mon poignard de la main droite. Je lui portai plus de vingt coups
+avant de le tuer. Je vous assure qu'il avait la vie dure. Lorsqu'il
+fut mort, je croyais bien que j'allais mourir aussi à côté de lui. Je
+ne pouvais plus ni marcher, ni remuer; mais heureusement _Sourout_,
+qui revenait de la chasse, a entendu les chiens. Il est venu à mon
+secours, et m'a ramené dans l'état où vous me voyez.»
+
+Pendant un mois je donnai des soins au malheureux chasseur. J'eus
+le bonheur de le guérir de ses blessures, mais non de la guerre
+à mort qu'il déclara à ceux qu'il appelait toujours ses ennemis:
+les sangliers.
+
+Les chasseurs qui voulaient se livrer à un exercice moins fatigant
+faisaient dans de jolies embarcations la guerre aux oiseaux aquatiques,
+et pouvaient passer sur les petites îles situées entre la terre de
+_Jala-Jala_ et l'île de _Talim_.
+
+Là, ils faisaient une chasse tout à fait inconnue en Europe, celle
+d'énormes chauves-souris, espèce de vampire connu par les naturalistes
+sous le nom de _roussettes_.
+
+Pendant six mois de l'année, à l'époque de la mousson de l'est,
+tous les arbres de ces petites îles sont couverts, depuis le sommet
+jusqu'aux premières branches, de ces chauves-souris; elles remplacent
+le feuillage qu'elles ont entièrement détruit. Enveloppées de leurs
+grandes ailes, elles dorment durant le jour, puis, la nuit, partent
+en grandes bandes et vont au loin chercher leur pâture.
+
+Dès que la mousson de l'ouest remplace celle de l'est, elles
+disparaissent pour aller, toujours dans les mêmes lieux, s'abriter
+du vent sur la côte est de Luçon. La mousson change-t-elle? elles
+reviennent à leur ancienne demeure.
+
+Aussitôt que mes hôtes mettaient pied à terre sur une de ces îles,
+la fusillade commençait, et durait jusqu'à ce que les chauves-souris,
+épouvantées par tant de détonations et par les cris des blessés restés
+accrochés aux branches, partissent en masse.
+
+Elles tourbillonnaient pendant quelque temps comme un gros nuage
+au-dessus de leur demeure, imitaient parfaitement les Furies
+représentées dans certaines gravures qui figurent les enfers, et
+allaient ensuite à une faible distance s'abattre sur les arbres d'une
+petite île voisine.
+
+Si les chasseurs n'étaient pas fatigués du carnage, ils pouvaient
+aller les rejoindre et le recommencer; mais presque toujours il y
+avait assez de victimes, et l'on s'occupait alors à les ramasser sous
+les arbres d'où elles avaient été abattues.
+
+La chasse aux chauves-souris terminée, on s'amusait à poursuivre et
+à tirer des _iguanas_, grande espèce de lézard de cinq à six pieds
+de long, qui habite dans les rochers sur le bord du lac.
+
+Fatigués de tirer sans avoir eu besoin d'adresse, les chasseurs se
+rembarquaient dans les pirogues, et jouissaient encore d'un autre
+amusement: c'était de tirer les aigles qui venaient planer au-dessus
+de leur tête.
+
+Mais ici il fallait de l'adresse et beaucoup de justesse de coup
+d'oeil, car presque toujours ce n'était qu'avec une balle qu'on
+pouvait atteindre ces énormes oiseaux de proie.
+
+On rentrait ensuite à l'habitation avec les embarcations pleines de
+gibier, et chacun avait quelques prouesses à raconter.
+
+L'_iguana_ et la chauve-souris ont une chair savoureuse et délicate;
+mais quant au goût, tout gît dans notre imagination, comme on va
+le voir.
+
+Après une de ces grandes chasses aux petites îles, un jeune Américain
+me dit que ses amis et lui désiraient goûter de l'_iguana_ et de
+la _chauve-souris_.
+
+Les croyant tous d'accord, je commandai à mon maître d'hôtel un carik
+d'_iguana_ et un ragoût de _chauve-souris_.
+
+Au dîner, on commença par le carik; tous en mangeaient de bon appétit,
+lorsque je dis à l'un d'eux:
+
+«Vous voyez que l'_iguana_ est une chair d'un goût délicat?»
+
+A ce mot d'_iguana_, tous mes hôtes changèrent de couleur, et chacun,
+par un mouvement subit, repoussa son assiette sans pouvoir avaler
+le morceau qu'il avait dans la bouche; il fallut faire disparaître
+l'_iguana_ et la _chauve-souris_ pour qu'ils pussent continuer
+leur repas.
+
+Lorsque je le pouvais, j'accompagnais mes hôtes: alors la chasse était
+toujours abondante et remplie d'intérêt, parce que j'avais soin de
+les conduire dans des lieux giboyeux et pittoresques.
+
+Je les menais quelquefois à l'île de _Socolme_, beaucoup plus curieuse
+encore que les îles aux chauves-souris.
+
+_Socolme_ est un lac circulaire, d'une lieue de circonférence, au
+milieu du grand lac, dont il est séparé par un cordon de terre, ou,
+pour mieux dire, par une montagne d'un très-petit diamètre à la base,
+et dont le sommet se termine en arête, et presque perpendiculairement
+à plus de cinq cents mètres au-dessus des eaux. Les deux versants sont
+complétement couverts de grands arbres d'une belle végétation. C'est
+sur le côté du petit lac, où les Indiens ne vont jamais, de crainte
+des caïmans, que vont nicher presque tous les oiseaux aquatiques
+du grand lac. Chaque arbre, blanchi depuis le haut jusqu'en bas par
+la fiente qu'ils y déposent, est couvert de nids remplis d'oeufs et
+d'oiseaux de tous les âges...
+
+Un jour, accompagné de mon frère et de M. Hamilton Lindsay [44], aussi
+intrépide explorateur que nous l'étions nous-mêmes, nous partîmes de
+l'habitation, avec l'intention de faire passer une légère pirogue
+par-dessus la montagne de _Socolme,_ et de nous en servir pour une
+promenade sur le lac. Après bien des difficultés, avec l'aide de
+quelques Indiens, nous parvînmes à mettre notre projet à exécution.
+
+Nous étions les premiers touristes qui s'aventuraient sur le lac
+de _Socolme_. Les Indiens qui nous avaient accompagnés refusèrent
+de s'embarquer avec nous; ils s'arrêtèrent sur la rive, et là ils
+employèrent toute leur éloquence pour nous faire abandonner notre
+projet.
+
+«Vous allez, nous dirent-ils, inutilement vous exposer à un grand
+danger, contre lequel vous n'avez aucun moyen de défense; car vous
+verrez bientôt surgir du fond des eaux des milliers de caïmans qui
+viendront vous attaquer: et qu'opposerez-vous à ces invulnérables
+ennemis, contre qui vos balles sont inoffensives? Croyez-vous leur
+échapper par la fuite? Détrompez-vous. Dans leur élément ils vont
+plus vite que votre pirogue: dès qu'ils l'auront atteinte, ils la
+feront chavirer avec plus de facilité que vous n'avez à la conduire,
+et c'est alors que commencera un horrible carnage, dont pas un de
+vous ne pourra échapper.»
+
+Leur raisonnement n'était pas dépourvu de bon sens; et certainement
+c'était une imprudence de s'embarquer dans une faible pirogue pour
+faire une promenade sur un lac peuplé d'une grande quantité de caïmans,
+d'autant plus à redouter que difficilement ce lac pouvait fournir
+une assez grande quantité de poissons pour assouvir leur voracité,
+et que, pressés par la faim, ils étaient plus à craindre.
+
+Mais le danger et les difficultés ne nous faisaient jamais reculer,
+comme on l'a déjà vu; ainsi, sans tenir compte du pronostic de mes
+prudents Indiens, pendant leur long discours nous avions fait nos
+préparatifs, et nous étions entrés dans notre pirogue.
+
+A peine se fut-elle éloignée de quelques toises de la rive, qu'une
+certaine émotion s'empara de nous tous; elle était, sans aucun doute,
+autant l'effet de l'attente du danger, que produite par l'aspect du
+site qui se déroulait à notre vue.
+
+Nous étions au fond d'un gouffre entouré de hautes et abruptes
+montagnes, entièrement couvertes d'une épaisse végétation.
+
+Partout elles forment une barrière qui nous paraissait
+infranchissable. L'ombre qu'elles projetaient sur l'eau au fond de
+ce gouffre produisait une demi-obscurité qui, jointe au silence qui
+régnait alors dans cette solitude, lui donnait un aspect lugubre et
+mélancolique. Involontairement nous étions tous vivement impressionnés,
+et absorbés dans un profond recueillement qui nous empêchait de nous
+communiquer nos observations.
+
+Notre pirogue continuait cependant à s'éloigner du lieu du départ;
+elle glissait légèrement sur cette nappe liquide, jamais agitée par
+les vents les plus impétueux, et qui ne reçoit les rayons du soleil
+que lorsqu'il est entièrement à son zénith.
+
+Le silence où nous étions tous plongés fut tout à coup interrompu
+par l'apparition d'un caïman. Il éleva sa hideuse tête au-dessus de
+l'eau, ouvrit une énorme gueule, comme s'il eût voulu nous menacer,
+et se diriger vers nous.
+
+Le moment était venu. Le grand drame annoncé par nos Indiens allait
+se réaliser, ou toutes nos craintes se dissiper; il n'y avait pas un
+instant à perdre. Il fallait prendre un parti, et fuir au plus vite
+l'ennemi plutôt que de s'exposer à son attaque.
+
+C'est moi qui dirigeais la pirogue. Je fis tous mes efforts pour
+l'éloigner du danger et la conduire à terre; mais l'animal amphibie
+s'avançait avec une si grande rapidité qu'il était sur le point de
+nous atteindre, lorsque Lindsay, à tout hasard, déchargea contre lui
+son arme.
+
+L'effet produit par la détonation fut prodigieux, et comme par
+enchantement dissipa toutes nos appréhensions. Il rompit, de la manière
+la plus éclatante, le silence qui avait régné jusqu'alors. Le caïman
+effrayé rentra au fond des eaux; un nombre incalculable d'échos,
+semblables au bruit qu'aurait produit un feu de tirailleurs, se
+répétèrent jusqu'au sommet des montagnes, et une nuée de cormorans
+sortit de tous les arbres en jetant des cris perçants auxquels vinrent
+s'unir les clameurs d'allégresse des Indiens, qui de la rive avaient
+remarqué l'épouvante et la fuite de l'ennemi qu'ils redoutaient tant.
+
+Entièrement rassurés, nous continuâmes paisiblement notre promenade. De
+temps à autre, quelques caïmans reparaissaient; mais le bruit de nos
+armes les faisait rentrer dans leur demeure.
+
+Nous nous approchâmes des grands arbres dont les branches s'étendaient
+sur le lac; elles étaient couvertes de nids remplis d'oeufs, et d'une
+si grande quantité de jeunes oiseaux, que nous aurions pu en charger
+plusieurs pirogues comme celle où nous étions.
+
+Les cormorans, effrayés par le bruit de nos armes, tourbillonnaient
+continuellement comme un gros image au-dessus de nous, sans vouloir
+s'éloigner du lieu où sans doute les retenait leur sollicitude
+maternelle.
+
+Après avoir fait entièrement le tour du lac, nous arrivâmes au lieu
+du départ, où nous attendaient les Indiens pour nous aider à faire
+franchir la montagne une seconde fois à notre pirogue.
+
+Nous ne voulûmes cependant point terminer cette promenade sans faire
+quelque chose pour la science; ainsi nous mesurâmes la circonférence
+du lac, qui est à peu près de 4 kilomètres. Nous ne pûmes pas mesurer
+la plus grande profondeur vers le milieu; mais à quelques toises de
+la rive nous trouvâmes partout qu'elle était de 180 pieds. Il est à
+remarquer que, dans aucune partie du grand lac de _Bay_, on ne trouve
+une profondeur qui dépasse 75 pieds.
+
+De _Socolme_ je conduisais aussi mes hôtes à _Los Banos_, au pied d'une
+haute montagne de plusieurs mille mètres d'élévation, d'où jaillissent
+de belles sources d'eau bouillante qui vont se jeter dans le lac,
+et, se mêlant à ses eaux, forment des bains naturels à toutes les
+températures que l'on peut désirer.
+
+Là aussi, sur les collines, la chasse était abondante et facile. De
+nombreux pigeons ramiers et de belles colombes, perchés sur de grands
+arbres, attendaient sans méfiance les chasseurs, qui ne revenaient
+jamais des bains sans avoir rempli leurs carniers.
+
+Je leur donnais aussi quelquefois le spectacle imposant d'une chasse
+au buffle; mais, depuis le malheur arrivé à l'infortuné Ocampo, je ne
+permettais plus à aucun étranger de prendre part à ses dangers. Placés
+sur des arbres ou sur la crête d'une montagne, ils jouissaient du
+coup d'oeil en pleine sécurité.
+
+Les jours de repos, nous allions, dans les bois voisins des champs
+cultivés, faire la guerre aux singes, les plus grands ennemis de
+nos moissons.
+
+Aussitôt qu'un petit chien dressé à cette chasse nous avertissait par
+ses aboiements que des maraudeurs étaient en vue, nous nous rendions
+sur les lieux, et la fusillade commençait.
+
+L'épouvante se mettait dans la petite famille. Chacun se cachait dans
+son arbre, et, du mieux qu'il pouvait, devenait invisible.
+
+Mais le petit chien ne quittait pas le pied de l'arbre. Nous tournions
+tout autour, et finissions toujours par découvrir celui qui s'y était
+blotti. La fusillade recommençait, alors jusqu'à ce qu'il fût tombé.
+
+Enfin, quand nous avions fait plusieurs victimes, je les envoyais
+pendre à des fourches patibulaires autour des champs de canne à sucre,
+pour épouvanter ceux qui s'étaient échappés.
+
+Seulement, le plus gros était toujours porté au père Miguel, mon bon
+curé, pour lequel un ragoût de singe était un vrai régal.
+
+Quelquefois, c'était à plusieurs jours de marche de _Jala-Jala_ que
+je conduisais mes hôtes, pour leur faire voir des sites admirables,
+des cascades, des grottes, ou ces merveilles de végétation que produit
+la féconde nature des Philippines.
+
+Un jour, M. Hamilton Lindsay, le plus intrépide voyageur que j'aie
+connu, le même qui m'avait accompagné sur le lac de _Socolme_,
+me proposa une partie pour la grotte de _San-Matéo_, grotte que
+plusieurs voyageurs et moi-même avions visitée plus d'une fois, mais
+toujours d'une manière si incomplète que nous n'en avions exploré
+qu'une faible partie.
+
+Cette proposition était trop dans mes goûts pour ne pas l'accepter
+avec empressement; mais, cette fois, je ne voulus pas revenir de cette
+expédition comme des précédentes, c'est-à-dire sans avoir fait toutes
+les tentatives possibles pour la parcourir dans toute son étendue.
+
+Lindsay, un médecin que je m'abstiens de nommer et mon frère prirent,
+avec moi, la résolution de vérifier si tout ce que nous disaient
+les Indiens de cette grotte avait quelque vraisemblance, ou bien si,
+comme je l'avais si souvent éprouvé, leur esprit poétique n'inventait
+pas des merveilles qui n'avaient jamais existé.
+
+Leurs vieilles traditions donnaient à ce souterrain une étendue
+immense: on y voyait, disaient-ils, des palais féeriques auxquels
+rien ne pouvait être comparé et qui servaient de résidence à des
+êtres fantastiques.
+
+Bien résolus de voir par nous-mêmes toutes ces merveilles, nous
+partîmes pour _San-Matéo_, emmenant avec nous un Indien muni d'un
+pic et d'une pioche, pour nous frayer passage, si nous avions quoique
+chance de prolonger notre promenade souterraine au delà de la limite
+que tous, déjà, nous connaissions.
+
+Nous emportâmes aussi une bonne provision de flambeaux, nécessaire
+pour mettre notre projet à exécution.
+
+Nous arrivâmes de bonne heure à _San-Matéo_, et nous passâmes le reste
+de la journée à visiter d'admirables sites qui avoisinent le bourg.
+
+Nous descendîmes aussi dans le lit d'un torrent qui prend sa source
+dans les montagnes et passe dans le nord du bourg; nous y vîmes
+plusieurs Indiens et Indiennes occupés à laver les sables pour en
+extraire la poudre d'or. Le produit qu'ils retirent journellement de
+ce travail, auquel ils se livrent trois ou quatre heures par jour,
+varie depuis un franc, deux francs, jusqu'à huit ou dix; c'est selon
+la plus ou moins heureuse veine que le hasard leur fait découvrir.
+
+Cette industrie, la culture des terres douées d'une fécondité sans
+égale, les bois de construction dont abondent les montagnes voisines,
+voilà toute la richesse des habitants, qui, généralement, vivent dans
+l'abondance et la prospérité.
+
+Le lendemain, à l'aube du jour, nous cheminions vers la grotte,
+éloignée du bourg de deux heures de marche.
+
+La route, qui d'abord serpente au milieu de belles plantations de
+riz et de bétel, encadrée elle-même dans une superbe végétation,
+est d'un facile parcours; mais, à la moitié de son trajet, tout à
+coup elle devient dangereuse et difficile.
+
+On laisse alors les champs cultivés pour suivre les bords de la
+rivière. Elle coule au milieu de montagnes de peu d'élévation, et
+forme tant de circuits et de détours, qu'il faut, à chaque instant,
+la traverser presque à la nage d'un bord à l'autre pour profiter de
+petits sentiers qui se trouvent sur la berge.
+
+Jusqu'à une faible distance de la grotte, rien ne vient rompre la
+monotonie de ces sites agrestes.
+
+On marche au milieu d'une gorge où de tous côtés la vue est limitée
+par des rochers et un rideau de verdure formé par les arbustes qui
+boisent les collines.
+
+Mais, à un fort détour que fait la rivière, l'oeil est tout à coup
+ébloui en face d'un panorama qui se déroule avec une lente et féerique
+magnificence.
+
+Figurez-vous un torrent au pied de deux immenses montagnes de
+forme pyramidale, toutes deux entièrement semblables, et de la même
+élévation!
+
+L'intervalle qui les sépare permet à la vue de se porter au loin,
+et de découvrir le fond d'un tableau impossible à décrire.
+
+Entre les deux géantes la rivière s'est ouvert une issue, et là, sous
+vos pieds, vous la voyez se précipiter au milieu d'écueils formés
+par d'énormes blocs de marbre blanc; l'eau, limpide et brillante,
+se joue au milieu de tous les obstacles qui gênent son cours; parfois
+elle forme une bruyante cascade, puis disparaît à la base d'un énorme
+rocher, pour reparaître bientôt écumeuse et bouillonnante, comme si
+une force surnaturelle la faisait surgir des entrailles de la terre.
+
+Plus loin, formant une suite continue de petites cascades, elle
+coule en large nappe argentée sur un lit de marbre blanc et brillant
+comme l'albâtre, pour retomber sur d'autres, d'une blancheur non
+moins éclatante. Enfin, après avoir franchi tous les écueils, elle
+coule paisiblement dans un lit plus modeste, et où vient se refléter
+l'admirable végétation qui pousse sur ses bords.
+
+C'est dans la montagne située sur la rive droite que se trouve la
+fameuse grotte.
+
+On traverse la rivière en sautant d'un bloc de marbre à l'autre;
+ensuite, après avoir gravi une pente ardue pendant l'espace de deux
+cents mètres, on se trouve à l'entrée de cette grotte, où, pas à pas,
+je vais conduire mon lecteur.
+
+Cette entrée, d'une forme presque régulière, représente assez bien
+le portique d'une église en plein cintre, garni de festons verdoyants
+dont les plantes rampantes et des lianes font les frais.
+
+A peine en a-t-on franchi le seuil, que l'on se trouve dans un large
+et spacieux vestibule, tout tapissé de stalactites d'une couleur
+jaunâtre; c'est là qu'une nuée de chauves-souris, effrayées par la
+lumière des flambeaux, prend son vol pour se précipiter au dehors.
+
+Pendant une centaine de pas, en se dirigeant dans l'intérieur, la
+voûte continue très-élevée, et la galerie spacieuse; mais tout à coup
+l'une s'affaisse, et l'autre se rétrécit, ne laissant plus d'issue
+que celle nécessaire à un seul homme, obligé encore de se traîner sur
+les mains et les genoux pour franchir, dans cette pénible position,
+à peu près une centaine de mètres.
+
+Ensuite la galerie s'élargit de nouveau, et la voûte s'élève de
+plusieurs toises; mais bientôt il faut surmonter un nouvel obstacle, il
+faut gravir une espèce de muraille de deux à trois mètres d'élévation.
+
+Immédiatement au delà se trouve le lieu le plus dangereux du
+souterrain: là, deux énormes précipices, la bouche béante, au ras du
+sol, sont prêts à engloutir l'imprudent qui, armé de son flambeau,
+ne marcherait pas avec précaution dans cet obscur labyrinthe.
+
+Des pierres lancées dans ces gouffres attestent, par le bruit sourd
+qu'elles font en arrivant au fond, une profondeur de plusieurs
+centaines de mètres.
+
+Ensuite la galerie, large et spacieuse, se continue, sans rien offrir
+de remarquable, jusqu'au lieu où s'étaient arrêtées les recherches
+faites jusqu'alors.
+
+Là, elle paraît se terminer par une espèce de rotonde entourée de
+stalactites de diverses formes, qui, dans un endroit, représentent
+un véritable dôme soutenu par des colonnes.
+
+Ce dôme recouvre un petit lac d'où continuellement s'élance un ruisseau
+qui va se perdre dans les précipices dont j'ai parlé.
+
+C'est dans cette partie que nous nous livrâmes à de sérieuses
+investigations, cherchant à nous assurer s'il était possible de
+prolonger notre promenade souterraine.
+
+Nous plongeâmes à plusieurs reprises dans le lac, sans rien découvrir
+qui pût favoriser nos désirs; nous nous dirigeâmes alors vers la
+droite, examinant, à la lumière de nos flambeaux, les moindres petits
+enfoncements que nous apercevions sur les parois de la galerie.
+
+Après bien des recherches infructueuses, nous découvrîmes enfin une
+crevasse par laquelle à peine pouvait-on passer le bras.
+
+En y introduisant un flambeau, quelle ne fut point notre surprise d'y
+entrevoir un grand vide tout tapissé de brillants cristaux! Cette
+découverte nous donna un vif désir d'examiner de plus près ce que
+nous voyions si imparfaitement.
+
+L'Indien, avec son pic, se mit à l'oeuvre pour agrandir l'ouverture,
+par laquelle nous espérions nous introduire. Il travaillait lentement
+et à petits coups, pour éviter un éboulement qui non-seulement eût
+pu détruire nos espérances, mais aussi occasionner une catastrophe.
+
+Cette voûte de rochers suspendue au-dessus de nos têtes pouvait nous
+engloutir, et, comme on va le voir, les précautions que nous prenions
+n'étaient point inutiles.
+
+Au moment où nos espérances allaient se réaliser, et que déjà
+l'ouverture était assez grande pour nous donner passage, tout à coup,
+au-dessus de nous, il se fit un bruissement sourd et prolongé qui
+nous glaça d'effroi.
+
+La voûte s'était ébranlée, et menaçait de s'affaisser sur nous.
+
+Pendant un court instant, qui cependant nous parut bien long, nous
+fûmes terrifiés; notre Indien lui-même, immobile comme une statue,
+était resté la main appuyée sur le manche de son pic, dans la même
+position où il se trouvait en donnant le dernier coup.
+
+Après un instant de silence solennel, revenus un peu de notre peur,
+nous examinâmes le danger que nous venions de courir.
+
+Au-dessus de nos têtes, une longue et large crevasse serpentait la
+voûte sur une longueur de plusieurs mètres; vers la paroi où elle
+allait aboutir, un énorme rocher qui, s'en étant séparé, avait été
+arrêté dans sa chute par un hasard providentiel; la tête du pic,
+dont la pointe était fortement fixée sur un sol solide, lui avait
+servi de point d'appui, et ce chanceux arc-boutant le tenait suspendu
+au-dessus de l'ouverture que nous venions de pratiquer.
+
+Après nous être assurés, avec bien des précautions, que le pic et
+le rocher offraient une certaine solidité, comme de véritables fous
+habitués à vaincre toute espèce d'obstacles et de difficultés, nous
+nous décidâmes à nous glisser un à un dans cette périlleuse ouverture.
+
+Le docteur, qui jusqu'alors avait gardé un morne silence, aussitôt
+qu'il connut notre décision fut pris d'une si grande frayeur, que
+la voix lui revint pour se lamenter et nous prier de le conduire
+au dehors.
+
+Comme si tout à coup il avait été pris d'un vertige, d'une voix
+saccadée il nous disait que la respiration lui manquait, qu'il se
+sentait étouffer, et que son coeur battait avec une si grande force,
+que, s'il restait plus longtemps au milieu des dangers que nous
+courions, il allait mourir de la rupture d'un anévrisme.
+
+Il offrait tout ce qu'il possédait à celui qui lui sauverait la vie;
+il suppliait à mains jointes notre Indien de ne pas l'abandonner,
+et de lui servir de guide.
+
+Nous eûmes pitié de cette panique, et permîmes à l'Indien d'acquiescer
+à sa prière.
+
+Aussitôt que ce dernier fut revenu, et que nous eûmes la certitude que
+pendant son absence le rocher, cause de notre frayeur momentanée,
+était resté immobile, nous mîmes notre projet à exécution, et,
+comme des serpents, un à un nous nous glissâmes par cette dangereuse
+ouverture, à peine suffisante pour la grosseur de nos corps.
+
+Nous ne pensâmes bientôt plus au danger que nous courions, ni à
+l'imprudence que nous venions de commettre, et toute notre attention
+se fixa sur ce qui s'offrait à nos regards.
+
+Nous nous trouvions au milieu d'un immense salon, d'un aspect tout
+à fait féerique.
+
+A la lumière de nos flambeaux, la voûte, le sol et les murailles
+étincelaient et brillaient comme s'ils eussent été recouverts de
+cristaux de roche de la plus admirable transparence.
+
+Dans quelques endroits, la main de l'homme paraissait avoir présidé
+à l'ornementation de ce palais enchanté. De nombreuses stalactites
+et stalagmites, aussi diaphanes que l'eau limpide qui vient de
+se congeler, affectaient les formes les plus bizarres; elles
+représentaient de brillantes draperies, des rangées de colonnes,
+des lustres et des candélabres.
+
+A une extrémité, adossé à la muraille, on voyait un autel avec ses
+degrés, qui paraissait attendre le pasteur pour y célébrer l'office
+divin.
+
+Il serait impossible à ma plume de représenter tout ce qui nous
+transportait d'admiration.
+
+Nous croyions véritablement nous trouver dans un palais des _Mille
+et une Nuits_; les Indiens eux-mêmes n'avaient deviné qu'une faible
+partie des merveilles que nous venions de découvrir...
+
+Après avoir quitté ce palais étincelant, nous continuâmes notre
+promenade souterraine, nous enfonçant de plus en plus dans les
+entrailles de la terre, et suivant pas à pas un tortueux labyrinthe
+qui, pendant une demi-lieue, ne nous présenta rien de remarquable,
+si ce n'est, d'intervalle en intervalle, le danger que nous faisait
+courir notre indomptable curiosité.
+
+La voûte, dans certains endroits, ne présentait plus la solidité de
+la pierre; la terre seule s'y révélait, et de récents écoulements
+attestaient qu'il pouvait s'en faire d'assez considérables pour nous
+fermer tout moyen de retraite.
+
+Nous poursuivîmes cependant encore bien au delà notre reconnaissance
+aventureuse, et nous arrivâmes dans un nouvel espace magnifique et
+grandiose, recouvert, comme le premier, de brillantes stalactites,
+et qui ne lui cédait en rien pour la beauté de ses détails.
+
+Nous nous y livrâmes de nouveau au minutieux examen de toutes les
+merveilles qui nous entouraient, et qui resplendissaient comme des
+prismes à la clarté de nos torches.
+
+Nous recueillîmes sur le sol plusieurs petites stalagmites, grosses
+et rondes comme des noisettes, qui représentaient si parfaitement ces
+fruits confits, que quelques jours après, nous trouvant à Manille dans
+un bal, nous en présentâmes à des dames, dont le premier mouvement
+fut de les porter à la bouche pour les croquer; mais, lorsqu'elles
+reconnurent leur méprise, elles voulurent les conserver, pour s'en
+faire, disaient-elles, des pendants d'oreille.
+
+Après avoir joui du beau et brillant spectacle que nous avions sous
+les yeux, la faim, la fatigue commencèrent à se faire sentir.
+
+Nous avions marché, dans ce ténébreux souterrain, un espace de plus
+de quatre kilomètres; depuis le matin nous n'avions rien pris, et la
+journée était déjà bien avancée.
+
+J'ai souvent expérimenté que la force morale décroît en raison des
+forces physiques, et sans doute nous nous trouvions dans cet état
+lorsque de sinistres suppositions vinrent frapper notre imagination.
+
+Un de nous fit la réflexion qu'un éboulement pouvait avoir en lieu
+entre nous et la sortie, ou, ce qui paraissait plus probable, que
+l'énorme rocher suspendu et tenu en équilibre sur notre pic pouvait
+s'être affaissé, et nous fermer toute issue.
+
+Si pareil malheur fût arrivé, dans quelle horrible position nous
+serions-nous trouvés?
+
+Nous ne pouvions point espérer de secours du dehors, même de notre
+ami _le docteur_, que nous avions vu si bouleversé par la peur;
+nos poignards eussent été alors notre seule ressource pour ne pas
+mourir dans les angoisses qu'endure le malheureux renfermé vivant
+dans un sépulcre.
+
+Toutes ces réflexions, que nous analysâmes les unes après les autres,
+nous déterminèrent à rebrousser chemin, et à laisser à d'autres plus
+imprudents que nous, s'il pouvait s'en rencontrer, le soin d'explorer
+l'espace qui nous restait à parcourir.
+
+Nous eûmes bientôt franchi celui qui nous séparait du lieu que nous
+avions le plus à redouter.
+
+La Providence nous favorisait: le pic soutenait encore le roc qui
+nous préoccupait si vivement.
+
+Un à un, en évitant le plus possible le moindre frottement contre
+le roc et le pic, nous nous glissâmes de nouveau par cette étroite
+ouverture, et, tout joyeux de nous voir hors de danger d'une si
+fatigante expédition, nous commencions déjà à cheminer vers la sortie,
+lorsque tout à coup un bruit sourd et prolongé, et sous nos pieds
+un tressaillement subit, nous causèrent une nouvelle frayeur; mais
+bientôt nous fûmes rassurés par notre Indien qui accourait vers nous,
+tenant à la main son pic libérateur.
+
+L'imprudent n'avait pas voulu en faire le sacrifice, et, après avoir
+attendu que nous fussions éloignés de quelques pas, il l'avait,
+tout en se sauvant, fortement tiré par le manche.
+
+Grâce à la Providence ou à sa légèreté, il ne fut pas écrasé par le pan
+de rocher, qui, n'ayant plus son point d'appui, s'était affaissé sur le
+sol, en recouvrant complétement l'issue qui nous avait donné passage.
+
+Après nous, sans doute, personne ne pourra pénétrer dans la belle
+partie de cette grotte que nous venions de traverser si heureusement.
+
+Après ce dernier épisode, nous ne nous fîmes pas prier pour nous
+diriger vers la sortie; et ce ne fut point sans une vive sensation de
+plaisir que nous revîmes la lumière du soleil, et que nous retrouvâmes,
+assis sur un bloc de marbre, notre ami le docteur, réfléchissant à
+notre longue absence et à notre inqualifiable témérité.
+
+Peut-être taxera-t-on d'exagération ce que je dis des jouissances et
+des émotions telles que se composait ma vie à _Jala-Jala_.
+
+Je me renferme partout dans l'exacte vérité, et il me serait facile de
+citer bien des personnes prêtes à témoigner de la véracité de chacun
+de mes récits.
+
+Plusieurs voyageurs, du reste, qui ont passé quelque temps à mon
+habitation, ont reproduit dans leurs publications le tableau de
+mon existence au milieu de mes chers Indiens, qui tous m'étaient
+si dévoués.
+
+Je citerai entre autres le _Voyage autour du monde_ du malheureux
+Dumont-d'Urville et celui du vice-amiral Laplace, dans chacun desquels
+on trouvera un article spécial consacré à _Jala-Jala_.
+
+Je puis citer également M. Thomas Dent, actuellement à Londres. Il
+a séjourné quelque temps à _Jala-Jala_, et a assisté à plusieurs
+de nos aventureuses excursions. J'ai été heureux de le retrouver en
+Europe, et de lui rappeler des services qu'il m'a rendus avec la plus
+affectueuse bienveillance.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+ Le vice-amiral Laplace.--Matelots déserteurs
+ de _l'Artémise_.--M. le capitaine de vaisseau
+ Paris.--Tagalocs.--Cérémonies.--Mariages.--Caïman.--Serpent
+ boa.--M. R. G.
+ Russell.--Dajon-Palay.--Alin-Morany.--Sauterelles.
+
+
+Puisque j'ai nommé M. Laplace, je vais raconter une petite anecdote
+où il a joué un rôle, et qui prouvera l'influence que je possédais
+généralement dans toute la province de la Lagune.
+
+Plusieurs matelots de l'équipage de la frégate _l'Artémise_, que
+commandait M. le vice-amiral Laplace, alors capitaine de vaisseau,
+avaient déserté à Manille.
+
+Malgré toutes les recherches qu'avait fait faire le gouvernement
+espagnol, il avait été impossible de découvrir la retraite de quatre
+d'entre eux.
+
+M. Laplace venait passer quelques semaines sur mon habitation; le
+gouverneur lui dit:
+
+«Pour avoir vos hommes, adressez-vous à M. de la Gironière; personne
+n'est plus capable que lui de les découvrir: donnez-lui l'ordre,
+de ma part, de se mettre à leur recherche.»
+
+M. Laplace, en arrivant chez moi, m'avait transmis cet ordre; mais
+j'étais trop indépendant pour songer à l'exécuter; je ne m'occupai
+point des déserteurs.
+
+Quelques jours après, un capitaine, avec une centaine de soldats,
+aborda à _Jala-Jala_.
+
+Il vint prévenir M. Laplace qu'il avait parcouru toute la province
+sans avoir eu aucun indice des déserteurs qu'il cherchait depuis une
+quinzaine de jours.
+
+Cette nouvelle affligea M. Laplace.
+
+Il vint à moi, et me dit:
+
+«Monsieur de la Gironière, je vois que je serai obligé de mettre à la
+voile sans les hommes qui ont déserté, si vous ne voulez pas vous-même
+aller à leur recherche. Je vous supplie de sacrifier un peu de votre
+temps pour me rendre ce service.»
+
+Ce n'était plus un ordre, c'était une prière qui m'était adressée;
+aussi ma réponse ne se fit pas attendre.
+
+«Dans une heure, commandant, je me mets en route, et avant
+quarante-huit heures vous aurez ici vos hommes.»
+
+«Faites attention, me dit-il, que vous allez avoir affaire à de mauvais
+sujets. N'exposez pas votre vie, et s'ils font quelque résistance,
+traitez-les sans pitié; faites feu sur eux.»
+
+Quelques instants après, accompagné de mon lieutenant et d'un soldat
+de ma garde, je traversai le lac, et me dirigeai vers les lieux où
+je supposais que s'étaient réfugiés les matelots déserteurs.
+
+Tous trois nous étions bien armés, et en état de mettre à la raison
+quatre gaillards qui, pour toutes armes, avaient des bâtons.
+
+Au premier village où je débarquai, je pris langue et j'obtins de
+leurs nouvelles.
+
+J'avais un grand avantage sur la police espagnole, à qui les Indiens
+ne disent jamais la vérité quand il s'agit de poursuivre des coupables.
+
+Lorsque je m'adressais à un Indien, me fût-il inconnu, mon nom
+seul suffisait pour lui imposer; de telle sorte qu'il m'obéissait
+aveuglément, et n'osait pas me cacher la vérité.
+
+J'avais appris que les déserteurs s'étaient réfugiés dans le grand
+bourg de _Pila_; que le curé les avait pris sous sa protection; qu'il
+les cachait dans son presbytère, d'où ils ne sortaient que la nuit,
+dans la crainte d'être découverts avant le départ de _l'Artémise_.
+
+Cette protection du curé compliquait singulièrement ma mission;
+il n'était ni prudent ni facile d'aller attaquer le presbytère.
+
+Pour prendre les matelots français, il fallait agir de ruse.
+
+A une petite distance du bourg, je me cachai dans un bois, et attendis
+que la nuit fût close pour en sortir avec mes gens.
+
+Je me rendis chez le chef du bourg, et je lui dis:
+
+«Quatre déserteurs français sont cachés ici, et cela ne peut être
+qu'avec ton consentement et celui de tes administrés; en conséquence,
+je viens te prendre pour te conduire à Manille, où tu rendras compte
+de ta conduite au gouvernement.»
+
+Le pauvre Indien commença à trembler, et me répondit:
+
+«C'est vrai; mais je vous assure que nous n'avons manqué à nos devoirs
+qu'à la prière et sur l'ordre de notre curé, qui a eu pitié des
+pauvres Français, qui se disent si malheureux à bord de leur navire.»
+
+«Je te crois, lui dis-je, et ta faute peut être pardonnée, si,
+à l'instant, tu me les amènes ici. Dis-leur, pour les faire venir,
+tout ce que tu voudras; mais surtout pas un mot sur ma présence! Si,
+dans une demi-heure, tu n'es pas de retour, j'irai te chercher.»
+
+L'Indien partit, et un quart d'heure après j'entendis dans la rue les
+matelots qui venaient en chantant un air français. Je fis cacher mes
+deux gardes. Je me plaçai près de la porte, dans une position à ce
+qu'ils pussent entrer sans me voir; et aussitôt qu'ils furent tous
+les quatre au milieu de la chambre, je me découvris, et me mis entre
+la porte et eux.
+
+«Vous êtes déserteurs de _l'Artémise_, leur dis-je; et je viens vous
+prendre pour vous conduire à bord de votre frégate.»
+
+«A bord de notre frégate, Monsieur! mieux vaut mourir. Nous nous
+ferons tuer plutôt que de nous y laisser conduire.»
+
+Je voyais déjà mes quatre gaillards qui saisissaient leurs gourdins,
+avec l'apparence de ne pas avoir grand'peur de moi; je frappai un coup
+dans la main, une porte s'ouvrit, et mes deux gardes se présentèrent,
+la carabine en arrêt et le poignard au côté.
+
+«Vous le voyez, leur dis-je, toute forfanterie est inutile. Je ne veux
+pas vous tuer! Déposez vos bâtons, donnez-moi votre parole d'honneur
+de me suivre sans résistance; sinon, je vous fais amener et conduire
+comme des brigands.
+
+«Croyez-moi, c'est un véritable service que je vous rends. Après le
+départ de la frégate, immanquablement vous seriez pris et jetés dans
+une prison, jusqu'à ce qu'un navire vous emmenât en France, où vous
+passeriez à un conseil de guerre. Ainsi, suivez-moi de bonne volonté,
+et vous n'aurez pas à vous plaindre; j'intercéderai pour obtenir
+votre grâce.»
+
+La vue de mes gardes, le raisonnement que je venais de leur faire,
+les avaient vaincus. Ils me remirent leurs bâtons et promirent tout
+ce que j'exigeai d'eux, en me suppliant toutefois d'invoquer pour
+eux la clémence de leur commandant. Je les rassurai, et nous partîmes.
+
+Le lendemain, j'étais de retour à _Jala-Jala_, et j'accomplissais la
+promesse que j'avais faite à M. Laplace. Je lui remis ses matelots,
+et, grâce à la prière de la bonne Anna, le commandant leur fit grâce
+d'une partie du châtiment qu'ils avaient justement mérité.
+
+Je donnai quelques soldats de ma garde et une bonne embarcation à
+M. Paris, alors lieutenant de vaisseau, qui, à son grand regret, partit
+de _Jala-Jala_ pour les conduire à bord, en rade de Manille [45].
+
+J'ai déjà souvent parlé des Tagalocs, et dépeint quelques traits de
+leur caractère.
+
+Cependant je ne suis point encore entré dans tous les détails
+nécessaires pour bien faire connaître cette population si soumise aux
+Espagnols, et dont l'origine primitive ne sera jamais que supposition
+et véritable problème.
+
+Il est de toute probabilité, et presque incontestable, que les
+Philippines furent primitivement peuplées par des aborigènes,
+petite race de nègres qui habitent encore en assez grand nombre dans
+l'intérieur des forêts, et que les Tagalocs nomment _Ajetas_, et les
+Espagnols _Négritos_.
+
+A une époque sans doute bien reculée, les plus proches voisins des
+Philippines, les Malais, envahirent les plages et refoulèrent la
+population indigène dans l'intérieur des montagnes; ensuite, soit par
+des accidents de navigation, ou pour profiter de la richesse du sol,
+se réunirent à eux des Chinois, des Japonais, des habitants des vastes
+archipels des mers du Sud, des Javanais, et même des Indous.
+
+Du mélange qui résulta de l'union de ces divers hommes, d'une
+physionomie si différente, sont résultés les diverses nuances et
+les différents types que l'on remarque parmi la race _tagaloc_, qui
+cependant conserve généralement la physionomie et la cruauté malaise.
+
+Le Tagal est bien fait, plutôt grand que petit; il a les cheveux
+longs, rarement de la barbe, une couleur un peu cuivrée, parfois
+presque blanche; l'oeil grand et vif, quelquefois un peu bridé,
+à la chinoise; le nez un peu gros, et, comme la race malaise, les
+pommettes saillantes.
+
+Son caractère est gai et enjoué.
+
+Il aime beaucoup la danse, la musique; est ardent en amour, cruel
+avec ses ennemis; ne pardonne jamais l'injustice et s'en venge
+toujours par le poignard, qui, ainsi que chez les Malais le kris,
+est son arme favorite.
+
+Il tient à la parole qu'il a donnée dans des affaires sérieuses, se
+livre aux jeux de hasard avec passion; il est bon époux, excellent
+père, jaloux de l'honneur de sa femme, mais peu soucieux de celui
+de sa fille, qui, malgré des écarts de jeunesse, n'éprouve aucune
+difficulté à se marier.
+
+Il est d'une sobriété admirable: de l'eau, un peu de riz et du poisson
+salé lui suffisent.
+
+L'homme âgé est toujours pour lui en grande vénération.
+
+Dans une famille, à toutes les époques de la vie, le plus jeune obéit
+à son aîné.
+
+Il exerce l'hospitalité sans égoïsme, et sans autre pensée que celle
+de soulager son semblable.
+
+Aussi lorsqu'un étranger se présente chez un Indien au moment de
+son repas, n'eût-il que le strict nécessaire pour lui et sa famille,
+il l'invite à prendre place à sa table.
+
+Lorsqu'un vieillard, auquel son âge ne permet plus de travailler, se
+trouve dénué de toutes ressources, il va s'établir chez un voisin. Là,
+il est considéré comme étant de la maison. Il peut y rester jusqu'à
+la fin de ses jours.
+
+Dans les occasions solennelles, il aime à poétiser, à dramatiser _ses
+gestes et ses paroles_; et c'est toujours avec un tact et un à-propos
+remarquables, chez des peuples que l'on croit généralement inférieurs
+aux basses classes de notre vieille civilisation. Une petite anecdote
+suffira pour les juger.
+
+Je me trouvais par hasard dans le bourg de _Siniloan_ le jour où l'on
+célébrait la fête patronale. Les anciens me firent inviter à aller
+prendre place à leur banquet. Pendant tout le festin j'avais été
+le but des plus délicates attentions et de la sollicitude la plus
+recherchée. Au moment où j'allais me lever, remercier mes hôtes et
+prendre congé, le plus ancien me pria de lui permettre de me porter
+un toast.
+
+Le verre en main, il se leva, et dit à haute voix:
+
+«Mes frères, l'honneur que me fait le seigneur de _Jala-Jala_ en
+acceptant mon invitation n'est pas pour moi seul. Comme les rayons
+de l'astre de la lumière, il vous couvre tous. Réunissez-vous donc à
+moi, et élevons nos voeux au grand Maître, pour lui demander que la
+prospérité soit toujours sous son toit et la joie dans son coeur.»
+
+Après avoir vidé son verre, il le jeta sur le sol, où il se brisa en
+éclats; et, reprenant la parole:
+
+«Ce verre, dit-il, qui a servi pour affirmer les voeux que les
+habitants de Siniloan adressent au Seigneur pour leur hôte, ne devait
+plus servir à personne.»
+
+Le mariage présente chez les Tagals des particularités assez curieuses.
+
+Deux cérémonies le précèdent: la première se nomme _tain manoc_,
+mots tagals qui veulent dire:_ le coq qui cherche sa poule_.
+
+Aussitôt qu'un jeune homme a dit à ses père et mère qu'il a des
+préférences pour une jeune Indienne, ceux-ci se rendent un soir chez
+les parents de celle-ci, et, après avoir eu avec eux une conversation
+indifférente, la mère du poursuivant présente une piastre à celle de
+la prétendue.
+
+Le prétendant est admis, si elle accepte; et alors elle va aussitôt
+employer cette piastre en bétel et en vin de cocos.
+
+Pendant une grande partie de la nuit, toute la société mâche le
+bétel et boit le vin de cocos, et l'on parle de tout autre chose que
+de mariage.
+
+Les jeunes gens ne se montrent qu'après que la piastre a été acceptée,
+parce qu'alors ils considèrent cette acceptation comme préliminaire
+de leur union.
+
+Le lendemain, le jeune homme se présente chez les parents de sa
+fiancée. Il est reçu comme l'enfant de la maison; il y couche, y loge,
+prend part à tous les travaux, et surtout à ceux particulièrement à
+la charge de la jeune fille.
+
+Il commence alors un service qui dure plus ou moins longtemps, deux,
+trois ou quatre ans, pendant lesquels il faut qu'il s'observe bien;
+car si on a quelques reproches à lui faire, il est renvoyé, et ne
+peut plus prétendre à la main, de celle qu'il voulait épouser.
+
+Les Espagnols ont fait tout ce qu'ils ont pu pour supprimer cette
+habitude, à cause des inconvénients qu'elle entraîne après elle.
+
+Souvent un père, pour avoir à son service un homme qui ne lui coûte
+rien, fait durer indéfiniment cet état de servitude, et quelquefois
+renvoie celui qui déjà a passé deux ou trois ans chez lui, pour en
+prendre un autre sous le même titre de prétendant.
+
+Mais il arrive aussi que si les deux fiancés se fatiguent, ils usent
+alors des droits du mariage avant la cérémonie; et un jour la jeune
+fille prend son amant par les cheveux, le conduit chez le curé du
+village, auquel elle dit:
+
+«Qu'elle vient de l'enlever, qu'ainsi il faut les marier.»
+
+La cérémonie du mariage a lieu alors sans le consentement des parents;
+mais si c'était le jeune homme qui enlevât sa maîtresse, il serait
+sévèrement puni, et la jeune fille serait rendue à sa famille.
+
+Si les choses se sont passées dans le bon ordre, si le prétendant
+a fait les deux ou trois années de servitude volontaire, et que
+les parents soient tout à fait contents de son caractère et de sa
+conduite, arrive le jour de la seconde cérémonie, nommée _tajin bojol_
+(_le jeune homme qui veut serrer le noeud de l'union_).
+
+Cette seconde cérémonie est un grand jour de fête.
+
+Tous les parents et amis des deux familles sont réunis chez la fiancée
+et divisés en deux camps, dont chacun débat les intérêts des fiancés.
+
+Mais chaque famille a un avocat, qui seul peut prendre la parole en
+faveur de son client.
+
+Les parents n'ont pas le droit de parler; ils font seulement, à voix
+basse, les observations qu'ils jugent convenables à leur avocat.
+
+L'Indienne n'apporte jamais de dot. Quand elle prend un mari, elle
+n'a rien; c'est le jeune homme qui apporte la dot: aussi l'avocat de
+la jeune fille adresse-t-il le premier la parole pour la demander et
+établir les conditions.
+
+Je vais rapporter le discours des deux avocats dans une cérémonie de
+ce genre à laquelle j'eus la curiosité d'assister.
+
+Pour ne pas blesser l'amour-propre des parties, les avocats ne parlent
+qu'en termes allégoriques.
+
+Dans la cérémonie que j'honorais de ma présence, celui de la jeune
+Indienne commença ainsi:
+
+«Un jeune homme et une jeune fille s'étaient unis; ils ne possédaient
+rien, pas même un abri. Pendant plusieurs années la jeune femme fut
+bien malheureuse! enfin ses malheurs eurent une fin, et un jour elle
+se vit dans une belle case qui lui appartenait; elle devint mère d'une
+jolie petite fille; le jour de ses couches, un ange lui apparut et lui
+dit: Rappelle-toi ton mariage et le temps de misère que tu as passé. Je
+prends l'enfant qui vient de naître sous ma protection; lorsqu'elle
+sera grande et belle fille, et que tous les jeunes gens rechercheront
+son alliance, ne la donne qu'à celui qui lui bâtira un temple où il y
+aura dix colonnes, composées chacune de dix pierres. Si tu n'exécutes
+pas mes ordres, ta fille sera malheureuse comme tu l'as été.»
+
+Après ce petit discours, l'avocat adverse prit la parole et dit:
+
+«Il y avait une reine dont le royaume était sur le bord de la mer.
+
+«Parmi les lois de son gouvernement, il en existait une qu'elle
+faisait observer avec la plus grande rigueur.
+
+«Tous les navires qui arrivaient dans un port de ses États ne
+pouvaient, d'après cette loi, jeter leur ancre que par une profondeur
+de cent brasses; celui qui enfreignait cette loi était mis à mort
+sans pitié.
+
+«Il advint un jour qu'un brave marin fut surpris par une grande
+tempête.
+
+«Après bien des efforts pour sauver son navire, il fut obligé d'entrer
+dans ce port et d'y mouiller, quoique son câble ne fut seulement
+que de quatre-vingts brasses; il préférait mourir sur l'échafaud,
+plutôt que de perdre son navire avec l'équipage.
+
+«La reine, courroucée, le fit venir en sa présence; il se jeta à
+ses pieds, lui dit qu'une force majeure l'avait obligé à enfreindre
+ses lois, et que, n'ayant que quatre-vingts brasses de câble, il ne
+pouvait par conséquent mouiller par cent: ainsi, qu'il la suppliait
+de lui pardonner.»
+
+Là se termina son discours.
+
+L'autre avocat reprit et dit:
+
+«La reine, touchée de la prière et de l'impossibilité où se trouvait
+le pauvre capitaine de jeter son ancre par cent brasses, lui pardonna,
+et fit bien.»
+
+A ces dernières paroles, la joie se répandit sur tous les visages,
+les musiciens commencèrent à jouer de la guitare.
+
+Le fiancé et la fiancée, qui s'étaient tenus dans une chambre voisine,
+se présentèrent.
+
+Le jeune homme ôta de son cou son rosaire, le passa à celui de sa
+fiancée, et prit le sien pour remplacer celui qu'il venait de lui
+donner. La nuit se passa en danses, et la cérémonie du mariage,
+toute chrétienne comme chez nous, fut remise à la huitaine.
+
+Maintenant je vais, telle que je la reçus, donner l'explication des
+discours des avocats, que je n'avais pas trop compris.
+
+La mère de la fiancée s'était mariée sans dot, elle avait été
+malheureuse; le temple que l'ange lui avait dit de demander pour sa
+fille était une maison; et les dix colonnes composées de dix pierres
+chacune voulaient dire qu'avec la maison il fallait une somme de 100
+piastres (500 francs).
+
+Le discours de l'avocat du jeune homme signifiait qu'il consentait à
+donner la maison, puisqu'il n'en parlait pas; mais que, ne possédant
+que 80 piastres, il se jetait aux pieds des parents de sa fiancée,
+afin que les 20 piastres qui lui manquaient ne fussent pas un obstacle
+à son union. Le pardon accordé par la reine était celui du jeune homme,
+qui était accepté avec 80 piastres seulement.
+
+La servitude qui précède le mariage, et dont je viens de parler,
+était pratiquée bien avant la conquête des Espagnols. Elle prouve
+l'origine que j'attribue aux Tagalocs, que je fais descendre des
+Malais, qui, étant tous musulmans, auront conservé quelques usages
+de nos anciens patriarches.
+
+La dernière cérémonie, celle du mariage à l'église, est toute
+chrétienne, ainsi que je viens de le dire. Le jour où elle a lieu se
+termine par une grande fête, un banquet et la danse.
+
+Dans quelques bourgs, la fête dure trois jours. Pendant ces trois
+jours, les époux sont obligés de tenir table ouverte et splendidement
+servie pour tous ceux qui se présentent, connus ou inconnus. Le
+troisième jour, la marraine de la mariée distribue à chaque assistant
+ou convive une tasse en porcelaine de Chine, et celui qui la reçoit
+est obligé d'y déposer une pièce de monnaie et d'aller l'offrir à
+la mariée. Cette offrande est destinée à son mariage, et en quelque
+sorte à l'indemnité de l'énorme sacrifice qu'elle a fait pendant les
+trois jours de fête.
+
+Je crois avoir suffisamment fait connaître les Indiens et leurs
+coutumes; je vais maintenant entretenir mes lecteurs de deux espèces de
+monstres que j'ai eu souvent occasion d'observer et même de combattre:
+l'un, habitant les forêts, le serpent boa, et l'autre, les grandes
+rivières et les lacs, le caïman.
+
+A l'époque où j'avais commencé à coloniser le village de _Jala-Jala_
+et d'habiter ma demeure, les caïmans abondaient de ce côté du lac,
+et de mes fenêtres je les voyais journellement se jouer dans les eaux,
+guetter et happer les chiens qui approchaient de la plage.
+
+Un jour, une femme de chambre de ma maison ayant eu l'imprudence de se
+baigner sur le bord du lac, fut surprise par l'un d'eux, d'un volume
+énorme. Un de mes gardes arriva au moment où le monstre l'emportait;
+il lui tira un coup de carabine et l'atteignit sous l'aisselle,
+seule partie vulnérable; mais la blessure était trop peu de chose
+pour qu'elle l'arrêtât; il disparut avec sa proie.
+
+Cependant ce petit trou de balle fut cause de sa mort, et il est à
+remarquer que, dans les eaux de _Bay_, la moindre blessure faite à
+la peau du caïman est incurable.
+
+Les crevettes, si abondantes dans le lac, s'introduisent dans la
+blessure: peu à peu leur nombre augmente; elles finissent par lui
+ronger les chairs, et par s'introduire jusque dans l'intérieur de
+son corps.
+
+C'est ce qui arriva à celui qui avait dévoré la femme de chambre.
+
+Un mois après cet accident, le monstre fut trouvé mort sur la plage,
+à cinq ou six lieues de mon habitation.
+
+Les Indiens me rapportèrent les boucles d'oreilles de cette malheureuse
+femme, qu'ils avaient retrouvées dans son estomac.
+
+Une autre fois, je voyageais dans les parages de _Marigondon_,
+accompagné d'un guide. La chaleur était excessive, le soleil dardait
+perpendiculairement ses rayons sur un sol brûlant. Nos chevaux
+suivaient lentement une route peu fréquentée, éloignée de toute
+habitation. Nous rencontrâmes un Chinois qui voyageait aussi à cheval,
+et suivait la même direction que nous; mais, plus précautionneux,
+il se garantissait du soleil avec un parasol en papier gommé, meuble
+inséparable de l'habitant du Céleste Empire.
+
+Mon guide me dit: «Nous voici près de la rivière
+_Indang_. Reposons-nous: une petite halte ne fera pas de mal à
+nos montures.»--Je n'étais pas de son avis; je lui fis observer
+que si nous nous arrêtions, nous n'arriverions pas de jour au
+village.--«N'importe, me répondit-il, je connais la route, je ne
+vous égarerai pas. Croyez-moi, laissons passer devant les plus
+pressés. Vous allez voir ce mécréant Chinois, qui se garde si bien
+du soleil et se tient si mal à cheval, nous montrer où nous pourrons
+passer la rivière sans faire nager nos chevaux.»
+
+Cette dernière observation me parut assez sage pour être prise en
+considération. J'acquiesçai à la demande de mon guide, et nous mîmes
+pied à terre.
+
+Quelques instants après, le Chinois fouettait son cheval pour le
+faire entrer dans la rivière. A peine était-il arrivé au milieu,
+que plusieurs caïmans, cachés sous l'eau, se jetèrent sur lui,
+et instantanément, cheval et Chinois disparurent. Pendant quelques
+minutes les eaux se teignirent de sang; mais rien du Chinois et de sa
+monture ne reparut à la surface, si ce n'est le parasol qui flottait
+au gré du courant.
+
+Mon guide rompit le premier le silence en faisant claquer sa langue
+contre son palais, et il dit: «_Sayan!_ (Quel dommage!)»
+
+«Tu pourrais bien, lui dis-je, te servir du mot malheur.»
+
+«Oh oui, reprit-il, car nous n'avons pas de chance. Le vent aurait
+pu le pousser vers nous.»
+
+Cette réponse, faite avec tout le sang-froid indien, me fit comprendre
+que le mouvement de langue avait été pour le Chinois, et l'exclamation
+_Sayan!_ (Quel dommage!) pour le parasol, dont la perte le préoccupait
+beaucoup plus que la catastrophe qui venait de s'accomplir sous
+nos yeux.
+
+J'étais curieux de voir de près un de ces animaux voraces.
+
+Lorsqu'ils fréquentaient les abords de ma maison, j'avais fait diverses
+tentatives à ce sujet.
+
+Une nuit, j'avais mis un mouton tout entier à un énorme hameçon tenu
+par une chaîne et une forte corde; le lendemain, mouton et chaîne
+avaient disparu.
+
+J'avais souvent guetté les caïmans avec mon fusil; mais lorsqu'ils
+étaient dans l'eau, la balle frappait sur leurs écailles, et
+rebondissait sans leur faire le moindre mal.
+
+Un soir qu'il m'était mort un énorme chien de cette race unique aux
+Philippines, d'une taille au-dessus de toutes celles connues en Europe,
+je le fis traîner sur la plage; je me cachai dans un petit buisson,
+et j'attendis, avec mon fusil bien préparé, qu'un caïman se présentai
+pour l'enlever.
+
+Mais bientôt le sommeil me gagna...
+
+Quand je me réveillai, le chien avait disparu. Heureusement que le
+caïman ne s'était pas trompé de proie.
+
+Après quelques années, on n'en voyait plus aux environs du village
+de _Jala-Jala_, lorsqu'un matin, me trouvant avec mes bergers à
+quelques lieues de ma maison, il nous fallut traverser une rivière
+à la nage. L'un d'eux me dit:
+
+«Maître, les eaux sont hautes, nous sommes ici dans des parages où il y
+a beaucoup de caïmans: un malheur est bientôt arrivé. Remontons un peu
+la rivière, nous passerons dans un endroit où il y aura moins d'eau.»
+
+Nous allions changer de direction, lorsqu'un d'eux, plus imprudent
+que tous les autres, dit:
+
+«Moi, je n'ai pas peur des caïmans!» et lança son cheval à l'eau.
+
+A peine fut-il au milieu de la rivière, que nous vîmes un caïman
+d'une taille monstrueuse s'avancer vers lui.
+
+Nous jetâmes tous un cri pour le prévenir; il aperçut aussi le danger,
+et, pour l'éviter, il descendit de son cheval du côté opposé à celui
+par où le caïman se dirigeait vers lui, et nagea de toutes ses forces
+pour regagner le bord.
+
+Il avait déjà touché terre; mais il eut l'imprudence de s'arrêter
+derrière le tronc d'un arbre qui avait été renversé par le courant,
+et où il avait de l'eau jusqu'aux genoux.
+
+Il croyait être parfaitement en sûreté. Il tira son coutelas, et se
+mit à observer ce que ferait le caïman, qui, pendant que l'Indien
+était descendu de son cheval, s'était approché de celui-ci, avait
+élevé son énorme tête au-dessus des eaux, s'était jeté sur le cheval,
+et l'avait saisi par la selle. Le cheval avait fait un effort, les
+sangles s'étaient rompues, et pendant que le caïman broyait la selle
+entre ses dents il s'était sauvé à terre.
+
+Mais bientôt le caïman s'était aperçu que sa proie lui avait échappé;
+il rejeta la selle et s'avança vers l'Indien.
+
+Nous nous aperçûmes de ce mouvement, et criâmes tous aussitôt:
+
+«Sauve-toi! sauve-toi! le caïman va te trouver!»
+
+Mais l'Indien impassible, son coutelas à la main, ne bougea pas.
+
+Le monstre s'avança vers lui; l'Indien lui porta un coup sur la tête:
+c'était une chiquenaude sur la corne d'un taureau!...
+
+Le caïman fit un saut, le saisit par une cuisse, et pendant plus
+d'une minute nous vîmes mon pauvre berger, le corps droit au-dessus
+de la surface de l'eau, les mains jointes, les yeux au ciel, ayant
+l'attitude d'un homme qui implore la clémence divine, entraîné vers
+le lac; bientôt il disparut...
+
+Le drame était achevé, l'estomac du caïman lui servait déjà de tombeau.
+
+Pendant ce moment d'angoisse nous étions restés silencieux; mais à
+peine mon pauvre berger eut-il disparu, que nous jurâmes de le venger.
+
+Je fis fabriquer trois filets de grosses cordes, qui pouvaient chacun
+barrer la rivière; je fis aussi construire une petite cabane, et j'y
+logeai un Indien qui devait faire une garde assidue, et me prévenir
+lorsque le caïman reviendrait dans la rivière.
+
+Il attendit vainement plus de deux mois; mais au bout de ce temps
+l'Indien vint me dire que le monstre s'était emparé d'un cheval,
+et que, pour le dévorer tout à son aise, il l'avait entraîné dans
+la rivière.
+
+Je me rendis aussitôt sur les lieux: j'étais accompagné de mes gardes,
+de mon curé qui voulait absolument voir la chasse d'un caïman, et
+d'un Américain mon ami, _M. George Russell_ [46], qui se trouvait
+alors à mon habitation.
+
+Je fis tendre les filets de distance en distance, afin que le caïman
+ne put pas retourner au lac.
+
+Cette opération ne se faisait pas sans quelques imprudences: par
+exemple, lorsque les filets furent placés, un Indien plongea pour
+s'assurer qu'ils arrivaient bien jusqu'au fond, et que notre ennemi
+ne pouvait s'échapper en passant par-dessous; mais il pouvait fort
+bien se trouver entre l'intervalle qui séparait les filets, et croquer
+mon Indien.
+
+Heureusement tout se passa au gré de nos désirs.
+
+Quand tout fut prêt, je fis mettre sur la rivière trois pirogues
+fortement unies, bord contre bord, et au milieu quelques Indiens
+armés de lances et de grands bambous, avec lesquels ils pouvaient
+toucher le fond.
+
+Enfin, toutes les mesures prises pour arriver à mon but sans craindre
+d'accident, mes Indiens avec leurs longs bambous commencèrent à battre
+la rivière.
+
+Un animal d'une taille aussi formidable que celui dont nous faisions
+la recherche ne se cache pas facilement.
+
+Aussi le vîmes-nous bientôt à la surface de l'eau, battant l'onde
+de sa longue queue, faisant claquer ses mâchoires, et cherchant à
+atteindre ceux qui osaient le troubler dans sa retraite.
+
+Dès qu'il parut, chacun poussa des cris de joie; les Indiens des
+pirogues lui jetèrent leurs lances, et nous autres, placés sur les deux
+bords, nous fîmes une décharge générale; mais les balles rebondissaient
+sur les écailles sans pénétrer.
+
+Les lances, plus aiguës, glissaient jusqu'à leur défaut, et entraient
+de huit à dix pouces dans son corps; mais alors il disparaissait en
+nageant d'une vitesse incroyable, arrivait au premier filet, dont la
+résistance lui faisait remonter la rivière et reparaître au-dessus
+de l'eau.
+
+Ce mouvement violent brisait les hampes des lances que les Indiens
+avaient clouées dans son corps, et le fer seul y restait.
+
+Toutes les fois qu'il reparaissait, la fusillade recommençait, et de
+nouvelles lances allaient encore se perdre dans son énorme corps.
+
+J'avais cependant reconnu l'inutilité de nos armes à feu sur ses
+écailles invulnérables.
+
+Je l'excitais de mes cris et de mes gestes, et lorsqu'il arrivait
+sur le bord de l'eau, ouvrant son énorme gueule prête à m'engloutir,
+j'approchais le bout de mon fusil à quelques pouces et lâchais mes deux
+coups, dans l'espoir que mes balles ne trouveraient pas d'écailles
+dans l'intérieur de sa formidable gueule, et qu'elles pourraient
+pénétrer jusqu'à son cerveau; mais tout était inutile.
+
+La gueule se fermait avec un bruit terrible, ne saisissant que le
+feu et la fumée sortis de mon fusil, et mes balles allaient s'aplatir
+sur ses os sans les endommager.
+
+L'animal, devenu furieux, faisait des efforts inconcevables pour
+chercher à s'emparer d'un de ses ennemis; ses forces paraissaient
+augmenter au lieu de diminuer, et nous étions à bout des nôtres.
+
+Presque toutes nos lances étaient clouées sur son corps, et nos
+munitions tiraient à leur fin.
+
+Il y avait près de six heures que la lutte durait sans aucun résultat
+qui pût faire espérer la fin du combat, lorsqu'un Indien le toucha au
+fond de l'eau avec une lance d'une force et d'une grosseur inusitée;
+un autre Indien, sur l'avis de son camarade, appliqua deux forts coups
+de masse sur l'extrémité de la hampe; le fer pénétra profondément
+dans le corps de l'animal, et à l'instant, par un mouvement rapide
+comme l'éclair, il se dirigea vers les filets et disparut.
+
+La hampe de la lance, séparée du fer, revint flotter à la surface de
+l'eau; nous attendîmes quelques minutes inutilement que le monstre
+reparût; nous crûmes que le dernier effort qu'il avait fait lui
+avait permis de regagner le lac, et que notre chasse était tout à
+fait infructueuse.
+
+Nous retirâmes le premier filet; une large trouée nous convainquit
+que notre supposition était exacte; le second filet était dans le
+même état que le premier.
+
+Tristes de notre échec, nous retirions le troisième, lorsque nous
+sentîmes une forte résistance.
+
+Plusieurs Indiens se mirent à tirer vers le bord, et, à notre
+grande joie, nous aperçûmes le monstre à la surface de l'eau: il
+était expirant.
+
+Nous lui jetâmes plusieurs lacets de fortes cordes, et quand il fut
+bien attaché, nous l'attirâmes vers le bord.
+
+Il n'était pas facile de le haler sur la berge; la force de quarante
+Indiens était à peine suffisante.
+
+Enfin, lorsque nous l'eûmes sous nos yeux tout entier hors de l'eau,
+nous restâmes tout stupéfaits; car autre chose était de voir ainsi
+son corps, ou de le voir nageant lorsque nous le combattions.
+
+M. Russell, homme tout à fait compétent, fut chargé d'en prendre
+les dimensions.
+
+De l'extrémité des naseaux au bout de la queue, il lui trouva
+_vingt-sept pieds_, et onze pieds de circonférence mesuré sous les
+aisselles.
+
+Le ventre était bien plus volumineux: nous ne jugeâmes pas utile de le
+mesurer dans cette partie, car nous pensions bien que le cheval dont il
+avait fait son déjeuner avait considérablement augmenté son embonpoint.
+
+Après cette première opération, nous tînmes conseil sur ce que nous
+allions en faire: chacun émit son opinion.
+
+J'aurais voulu le transporter tel qu'il était à mon habitation,
+mais c'était impossible; il nous eût fallu une embarcation du port
+de cinq ou six tonneaux, et nous ne pouvions pas nous la procurer.
+
+Un autre voulait la peau; les Indiens demandaient la chair pour
+la boucaner, et s'en servir comme spécifique contre la maladie de
+l'asthme. Ils disaient que tout asthmatique qui se nourrit pendant
+quelque temps de cette chair est infailliblement guéri.
+
+Un troisième voulait la graisse pour les douleurs rhumatismales.
+
+Et enfin mon bon curé demandait, lui, que nous lui ouvrissions
+l'estomac, pour voir combien de chrétiens le monstre avait pu
+ensevelir.
+
+«Chaque fois, disait-il, qu'un caïman mange un chrétien, il avale en
+même temps un gros caillou: ainsi, le nombre de caillons que nous lui
+trouverons dans l'estomac indiquera positivement celui des fidèles
+auxquels son énorme estomac aura servi de sépulture.»
+
+Pour contenter tout le monde, j'envoyai chercher une hache, afin de
+couper la tête que je me réservais, abandonnant le reste à tous ceux
+qui avaient pris part à la capture.
+
+Ce ne fut pas chose facile de séparer cette tête. La hache entrait
+dans les chairs jusqu'au milieu du manche sans atteindre les os;
+enfin, après bien des efforts, nous y parvînmes.
+
+Alors nous ouvrîmes l'estomac, et retirâmes par quartiers le cheval
+qui avait été dévoré le matin.
+
+Le caïman ne mâche pas; il coupe avec ses énormes dents un quartier,
+et l'avale.
+
+Nous retrouvâmes donc tout le cheval divisé en sept ou huit pièces;
+ensuite, à peu près cent cinquante livres de cailloux, de la grosseur
+du poing à celle d'une noix.
+
+Lorsque mon curé vit cette grande quantité de cailloux, il ne put
+s'empêcher de dire:
+
+«Allons, c'est un conte; il est impossible que cet animal ait jamais
+avalé un si grand nombre de chrétiens.»
+
+Il était huit heures du soir lorsque nous terminâmes la curée;
+j'abandonnai le corps à nos aides, et je fis transporter la tête sur
+une embarcation, pour la conduire à ma maison.
+
+J'aurais bien désiré conserver cette tête monstrueuse à peu près dans
+l'état où elle se trouvait; mais il me fallait une grande quantité
+de savon arsenical, et j'en manquais.
+
+Je pris le parti de la disséquer, et d'en conserver le squelette.
+
+Je la pesai avant d'en détacher les ligaments; son poids était de
+quatre cent trente livres; sa longueur, depuis le museau jusqu'à la
+première vertèbre, était de cinq pieds.
+
+Je retrouvai toutes mes balles, qui s'étaient aplaties sur les os du
+palais et des mâchoires, comme elles eussent pu faire sur une plaque
+de fonte.
+
+Le coup de lance qui lui avait donné la mort était un hasard, une
+espèce de miracle.
+
+A l'instant où l'Indien avait frappé de sa masse la hampe, le fer
+était entré par la nuque dans la colonne vertébrale, et avait pénétré
+dans la moelle épinière, seule partie vulnérable.
+
+Après que cette tête formidable fut bien préparée et que les os furent
+desséchés et blanchis, je fus heureux de l'offrir à mon ami George
+Russell, qui depuis l'a déposée au musée de Boston.
+
+L'autre monstre dont j'ai promis la description, le serpent boa,
+est très-commun aux Philippines, mais il est rare d'en voir d'une
+grande dimension.
+
+Il est possible, probable même, que ce reptile, pour arriver à une
+taille monstrueuse, doit vivre plusieurs siècles; mais comme il est
+difficile pour un animal quelconque de vivre un grand laps de temps
+sans éprouver des accidents qui mettent fin à son existence, ce n'est
+que dans les plus sombres forêts et les lieux les plus sauvages que
+l'on rencontre des boas qui aient atteint toute leur grosseur.
+
+J'en avais vu souvent d'une dimension ordinaire, telle que ceux que
+l'on voit dans nos cabinets.
+
+Il y en avait même qui habitaient ma maison, et une nuit j'en trouvai
+un, long de deux mètres, en possession de mon propre lit.
+
+Plusieurs fois, en me promenant dans les bois avec mes Indiens,
+nous entendions les cris perçants d'un sanglier.
+
+Nous nous dirigions aussitôt à l'endroit d'où partaient ces cris,
+et presque toujours nous apercevions un pauvre sanglier saisi au
+milieu du corps par un boa qui l'avait enlacé dans ses replis, et
+peu à peu le hissait en haut de l'arbre où il avait pris son point
+d'appui pour saisir sa proie.
+
+Lorsqu'il l'avait élevé à une certaine hauteur, il le pressait contre
+l'arbre avec tant de force, qu'il l'étouffait et lui brisait les os.
+
+Alors il le laissait tomber, descendait de l'arbre, et se préparait
+à l'avaler.
+
+Cette dernière opération était beaucoup trop longue pour en attendre
+la fin, car elle nécessitait plusieurs jours sans doute.
+
+Pour simplifier la chose, j'envoyais une balle dans la tête du boa;
+mes Indiens en prenaient la chair pour la boucaner et s'en servir
+comme aliment, et la peau pour faire des gaînes de poignard.
+
+Il n'est pas besoin de dire que le sanglier n'était pas oublié;
+c'était une proie qui nous avait coûté peu de peine.
+
+Un jour, un Indien trouva un de ces reptiles endormi après avoir
+avalé une énorme biche; il était si monstrueux, qu'il eût été
+nécessaire d'une charrette et d'un buffle pour le transporter au
+village. L'Indien se contenta de le couper par morceaux, et d'emporter
+sa charge de chair.
+
+Ayant été prévenu, j'envoyai tout de suite chercher les restes;
+on m'apporta un tronçon d'environ huit pieds de long, et si énorme,
+qu'après en avoir desséché la peau, elle pouvait, comme un manteau,
+envelopper un homme de la plus haute stature.
+
+J'en fis cadeau à mon ami Hamilton Lindsay.
+
+Je n'avais pas encore vu vivants de ces monstrueux reptiles, dont
+les Indiens me parlaient tant et toujours avec un peu d'exagération,
+lorsqu'une après-midi, traversant les montagnes avec deux de mes
+bergers, notre attention fut éveillée par les aboiements continuels de
+mes chiens, qui paraissaient attaquer un animal décidé à se défendre.
+
+Nous crûmes d'abord que c'était un buffle qu'ils avaient débusqué,
+et qui leur faisait tête; nous nous approchâmes avec précaution.
+
+Mes chiens étaient éparpillés sur les bords d'un ravin profond,
+dans lequel nous aperçûmes un superbe boa.
+
+Le monstre élevait sa tête à la hauteur de cinq à six pieds, la
+dirigeait d'un bord à l'autre; il menaçait de sa langue fourchue
+les ennemis qui l'attaquaient; mais les chiens, plus lestes que lui,
+l'évitaient facilement.
+
+Ma première pensée fut de lui tirer une balle dans la tête; mais
+l'idée me vint de m'en emparer tout vivant, et de l'envoyer en France.
+
+Assurément c'eût été le plus monstrueux boa que jamais on y eût vu.
+
+Pour exécuter mon projet, nous fîmes des lacs en rotin d'une force
+telle, qu'ils auraient pu résister au plus furieux buffle sauvage.
+
+Avec beaucoup de précaution nous pûmes passer un de nos lacs au cou
+du boa; puis nous le liâmes fortement à un arbre, de manière à lui
+tenir la tête à la hauteur à peu près de six pieds de terre.
+
+Cela fait, nous passâmes de l'autre côté du ravin, et lui jetâmes un
+autre lacet que nous amarrâmes comme le premier.
+
+Lorsqu'il se sentit pris des deux côtés et dans l'impossibilité
+presque de remuer sa tête, il se replia sur lui-même, et enlaça
+plusieurs petits arbres qui étaient à sa portée sur le bord du ravin.
+
+Malheureusement pour lui, tout cédait à ses efforts; il déracinait
+les jeunes arbres, en broyait les branches, et faisait rouler des
+pierres énormes à l'endroit où il cherchait vainement à prendre le
+point d'appui qui lui manquait; mais les lacets étaient solides,
+et résistaient à toute sa furie.
+
+Pour transporter un animal comme celui-là, il eût fallu plusieurs
+buffles et tout un attirail de cordes.
+
+La nuit approchait: nous avions confiance dans nos lacets; nous nous
+promîmes de revenir le lendemain avec tout ce qui serait nécessaire
+pour terminer notre chasse. Mais nous comptions sans notre hôte: dans
+la nuit le boa changea de direction, reploya son corps au-dessus de
+l'endroit qu'il occupait lorsque nous l'avions enlacé, prit un point
+d'appui à d'énormes blocs de basalte, et fit de tels efforts que les
+lacs cédèrent et se rompirent à l'endroit où il était saisi.
+
+Quand je me fus assuré que notre proie nous était échappée et qu'aucune
+recherche dans les environs ne pouvait nous la faire découvrir, mon
+désappointement fut très-grand, car je doutais que jamais pareille
+occasion pût se retrouver.
+
+Du reste, les accidents occasionnés par ces énormes reptiles sont
+très-rares; une seule fois j'ai eu connaissance qu'un homme avait
+été leur victime.
+
+Voici comment:
+
+Cet homme, poursuivi pour quelques méfaits, se cachait dans une
+caverne.
+
+Son père, qui seul connaissait sa retraite, allait de temps en temps
+le voir et lui porter du riz.
+
+Dans une de ses visites, il trouva à la place de son fils un énorme
+boa endormi; il le tua, et retira de son estomac le corps de son
+malheureux fils.
+
+Il paraît que pendant la nuit il avait été surpris et étouffé par le
+boa, et qu'il lui avait servi de pâture.
+
+Le curé du village, qui avait été chercher le corps pour lui donner
+la sépulture, et qui avait vu les restes du boa, me le dépeignit
+d'une grosseur presque incroyable.
+
+Malheureusement c'était assez loin de mon habitation, et je ne fus
+prévenu que lorsqu'il n'était plus temps de vérifier le fait par
+moi-même; mais il n'est point surprenant qu'un boa, qui peut avaler
+une biche, puisse plus facilement encore avaler un homme.
+
+Plusieurs autres faits à peu près semblables m'ont été racontés par
+les Indiens.
+
+Ils me citaient de leurs camarades qui, en parcourant les bois, avaient
+été saisis par un boa, broyés contre un arbre, et ensuite dévorés;
+mais j'ai toujours été en garde contre les histoires indiennes,
+et je n'ai pu vérifier positivement que celle que je viens de citer.
+
+Le boa est un des serpents le moins à craindre parmi ceux que l'on
+trouve aux Philippines.
+
+Il y en a d'une petite dimension, qui donnent la mort en quelques
+heures: celui surtout nommé par les Indiens _dajon-palay_ (feuille
+de riz) est extrêmement vénéneux.
+
+Le seul remède à sa morsure est de la brûler avec un tison ardent;
+et si l'on tarde seulement de quelques minutes, la mort arrive après
+quelques heures de souffrances atroces.
+
+L'_alin-morani_ est une autre espèce, qui acquiert une longueur de
+huit à dix pieds; sa morsure est peut-être encore plus dangereuse que
+celle du _dajon-palay_. Elle est plus profonde, et, par conséquent,
+plus difficile à cautériser.
+
+Jamais je n'ai été mordu par aucun de ces reptiles, malgré le peu de
+précautions que je prenais en voyageant dans les bois, la nuit comme
+le jour.
+
+Deux fois seulement, je courus une espèce de danger: la première, ce
+fut en marchant sur un _dajon-palay_; je fus averti par le mouvement
+et l'impression que je ressentis sous mon pied.
+
+J'appuyai fortement, et je vis sa petite tête qui s'allongeait pour me
+saisir à la cheville. Fort heureusement, je le tenais cloué sur le sol
+à une si petite distance de sa tête qu'il ne pouvait pas m'atteindre:
+je tirai mon poignard, et la lui coupai.
+
+Une autre fois, je vis deux aigles qui s'élevaient et retombaient
+comme des flèches entre des buissons, toujours au même endroit.
+
+Je voulus voir quelle espèce d'animal ils attaquaient.
+
+A peine m'étais-je approché, qu'un énorme _alin-morani_, furieux
+des blessures que les aigles lui avaient faites, s'avança sur moi;
+je voulus reculer, il se reploya sur lui-même, s'élança, et vint
+m'atteindre presque à la figure.
+
+Par un mouvement inverse, je fis un saut en arrière et l'évitai;
+mais je me gardai bien de tourner le dos et de fuir, car j'aurais
+alors été pris sans défense.
+
+Le serpent revint à la charge en bondissant vers moi; je l'évitai
+de nouveau, et cherchais vainement à l'atteindre du tranchant de mon
+poignard, lorsqu'un Indien qui m'aperçut de loin accourut armé d'une
+branche, et m'en débarrassa.
+
+Jamais vie n'a été plus active et plus remplie d'émotions que celle
+que je passais à _Jala-Jala_; mais elle convenait à mes goûts et à
+mon caractère, et je jouissais d'un bonheur aussi parfait que celui
+que l'on peut goûter loin de sa famille et de son pays. Mon Anna
+était pour moi un ange de bonté et de douceur; mes Indiens étaient
+heureux, l'abondance et le bien-être régnaient dans leurs familles;
+mes champs étaient couverts de riches moissons, et mes pâturages de
+nombreux troupeaux.
+
+Ce n'était point sans beaucoup de peine et de difficulté que j'étais
+arrivé à mon but: que de fois j'eus besoin de tout mon courage et
+de toute ma philosophie pour ne pas désespérer en présence de revers
+qu'il m'était impossible d'éviter!
+
+Combien de fois ne vis-je pas des coups de vent ou des inondations
+détruire de belles récoltes prêtes à être moissonnées, et que j'avais
+eu tant de peine à défendre contre les buffles, les singes et les
+sangliers, voire même contre un insecte bien plus nuisible encore
+que tous les fléaux dont je viens de parler, contre les sauterelles,
+une des plaies d'Égypte, transportée apparemment dans cette contrée,
+et qui, presque régulièrement tous les sept ans, partent par nuages
+des îles du sud, et viennent s'abattre sur Luçon en y apportant la
+désolation et souvent la famine.
+
+Il faut avoir vu un tel spectacle pour s'en former une idée.
+
+Quand elles arrivent, on aperçoit à l'horizon un nuage couleur de feu;
+d'innombrables sauterelles forment ce nuage.
+
+Elles ont un vol rapide, embrassent souvent un diamètre de deux à
+trois lieues et en bataillon serré, et passent ainsi au-dessus de
+vous pendant cinq à six heures consécutives.
+
+Si elles aperçoivent un champ bien vert, elles s'y abattent;
+en quelques minutes, toute la verdure a disparu, la terre reste
+entièrement nue: alors elles reprennent leur vol pour porter ailleurs
+la disette et la destruction.
+
+Le soir, c'est dans les forêts, sur les arbres, qu'elles vont prendre
+leur gîte; elles s'abattent en si grande quantité aux extrémités des
+branches, que leur poids brise les plus grosses.
+
+Pendant la nuit, dans l'endroit où elles se sont reposées, c'est un
+craquement continuel et un bruit tellement fort, que l'on a peine à
+croire qu'il puisse être produit par un si petit insecte.
+
+Le lendemain, elles repartent à la pointe du jour, laissant les
+arbres sur lesquels elles se sont reposées, hachés et brisés comme
+si la foudre avait sillonné la forêt dans tous les sens; puis elles
+vont ailleurs produire de nouveaux ravages.
+
+A une certaine époque, elles se reposent dans de vastes plaines ou
+sur les montagnes fertiles; là elles allongent l'extrémité de leur
+corps en forme de tarière, et percent la terre à une profondeur de
+quatre à cinq centimètres, pour y déposer leurs oeufs; la ponte finie,
+elles laissent le sol percé comme un crible, et disparaissent, car
+leur existence est terminée.
+
+Mais, trois semaines après, les oeufs éclosent, et des myriades de
+petites sauterelles surgissent de la terre.
+
+Dans le lieu où elles naissent, tout ce qui peut servir à leur pâture
+est détruit.
+
+Aussitôt qu'elles ont acquis un peu de force, elles abandonnent le
+site de leur naissance, font disparaître toute végétation sur leur
+passage, et se dirigent vers les champs cultivés, qu'elles parcourent
+et désolent jusqu'à ce qu'elles aient leurs ailes; alors elles prennent
+leur vol pour aller plus loin dévaster de nouvelles plantations.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+ Jala-Jala.--Agriculture.--Pertes douloureuses.--Vente de
+ Jala-Jala.--M. Adolphe Barrot.
+
+
+L'agriculture, aux Philippines, présente bien des difficultés; mais
+aussi elle donne des produits que l'on ne peut trouver dans aucun
+autre pays.
+
+Les années exemptes de calamités, la terre se couvre de richesses,
+toutes les denrées coloniales se produisent avec une abondance
+extraordinaire; il n'est pas rare que la production soit dans la
+proportion de quatre-vingts pour un, et sur beaucoup de plantations
+on fait deux récoltes du même produit dans la même année.
+
+La richesse et l'immensité des pâturages donnent la facilité d'élever
+un grand nombre de bestiaux, qui ne coûtent absolument que les faibles
+gages payés par le propriétaire à quelques bergers.
+
+Je possédais sur mon habitation trois troupeaux: un de bêtes bovines,
+de trois mille têtes; un autre de huit cents buffles, et l'autre de
+six cents chevaux.
+
+A une époque de l'année, lorsque les riz étaient récoltés, les bergers
+parcouraient les montagnes, et chassaient tous les bestiaux vers une
+grande plaine peu éloignée de ma maison.
+
+Cette plaine se couvrait de ces trois espèces, et présentait, surtout
+pour le propriétaire, un coup d'oeil admirable; le soir, ils étaient
+conduits dans de grands enclos, près du village.
+
+Le lendemain, on choisissait les boeufs qui étaient bons pour la
+boucherie, les chevaux en âge d'être domptés, et les buffles assez
+forts pour être employés au labourage; puis les troupeaux étaient
+reconduits à la plaine, pour y rester jusqu'au soir.
+
+Cette opération se prolongeait pendant une quinzaine de jours, après
+lesquels on leur donnait la liberté jusqu'à l'année suivante, à la
+même époque.
+
+Le troupeau en liberté se divisait par petites bandes dans les
+montagnes et dans les pâturages qu'ils avaient l'habitude de
+fréquenter; et pour tous soins les bergers faisaient de temps en
+temps une promenade dans les lieux où ils pâturaient.
+
+Tout prospérait autour de moi: mes Indiens étaient heureux aussi,
+et avaient pour moi un respect et une obéissance qui allaient presque
+jusqu'à l'idolâtrie.
+
+Mon frère me secondait dans mes travaux, et auprès de ma chère Anna
+j'oubliais toutes les fatigues et les contrariétés que je pouvais
+éprouver.
+
+Bientôt un nouvel espoir vint encore ajouter au bonheur que je lui
+devais, et me la rendre plus chère.
+
+Depuis quelques mois, la santé d'Anna s'était altérée; elle avait
+eu des symptômes de grossesse. Cependant il y avait près de douze
+années que nous étions unis, et jamais elle n'avait donné aucun signe
+de maternité.
+
+J'étais si persuadé que nous n'aurions jamais d'enfants, que le
+dérangement de sa santé me donnait de vives inquiétudes, lorsqu'un
+matin, partant pour aller à mes travaux, elle me dit:
+
+«Je ne me sens pas bien; reste près de moi aujourd'hui.»
+
+Deux heures après, à ma grande surprise, elle mettait au monde une
+petite fille qui n'était attendue de personne. Elle n'était pas
+arrivée à terme, et vécut seulement pendant une heure, le temps de
+recevoir le baptême, que je m'empressai de lui donner.
+
+C'était la seconde créature humaine qui expirait dans la maison de
+_Jala-Jala_, mais aussi c'était la première qui y recevait le jour!
+
+Le chagrin que nous en ressentîmes fut adouci par la certitude que ma
+chère Anna pouvait devenir mère dans des conditions plus favorables. Sa
+santé fut bientôt rétablie, elle reprit sa gaieté et tous ses charmes.
+
+Elle était si belle, que souvent des Indiennes faisaient de longs
+voyages uniquement pour la voir; elles lui disaient:
+
+«Madame, nous sommes enceintes; si nous devons avoir une petite fille,
+nous voudrions qu'elle eût vos traits: permettez-nous donc de vous
+regarder quelque temps.»
+
+Alors elles demeuraient devant elle pendant une demi-heure, et
+retournaient dans leur village, où elles mettaient au monde une
+créature qui n'avait rien du modèle qu'elles avaient observé avec
+tant de soin et une confiance aussi naïve.
+
+Mon Anna donna de nouveaux signes de maternité. Cette fois,
+sa grossesse suivit un cours ordinaire sans que sa santé en fût
+très-altérée, et au bout de neuf mois je reçus dans mes bras un petit
+garçon faible et délicat, mais plein de vie.
+
+Nous étions au comble du bonheur, nous possédions enfin ce que nous
+avions tant désiré, et ce qui seul nous manquait, je crois.
+
+Mes Indiens manifestèrent tous une grande joie.
+
+Pendant plusieurs jours ce furent des fêtes continuelles à _Jala-Jala_,
+et mon Anna, quoique alitée, fut obligée de recevoir d'abord la visite
+de toutes les femmes et jeunes filles du village, ensuite celle de
+tous les Indiens pères de famille.
+
+Chacun apportait un petit présent pour le nouveau-né, et le plus
+habile était chargé de faire un petit compliment qui se résumait en
+des souhaits de toute espèce de bonheur pour la mère et pour l'enfant,
+et en assurances de la joie qu'ils avaient de penser qu'un jour ils
+seraient gouvernés par le fils du maître qui leur avait fait tant de
+bien, nous disaient-ils dans leur sincère reconnaissance.
+
+La nouvelle des couches de ma femme amena chez moi une nombreuse
+société d'amis et de parents.
+
+Ils y restèrent jusqu'au baptême, qui eut lieu dans mon salon.
+
+Anna, presque entièrement rétablie, put y assister; mon fils fut
+nommé Henri, du nom de son oncle.
+
+A cette époque j'étais heureux, oh! bien heureux! car tous mes voeux
+étaient presque remplis.
+
+Je n'en formais plus qu'un, c'était de revoir ma vieille mère et mes
+soeurs; et j'espérais que le temps n'était pas bien éloigné où je
+pourrais réaliser le projet de revoir ma patrie.
+
+Tout prospérait sur mon habitation, j'augmentais tous les ans mon
+revenu, mes champs étaient couverts de riches moissons de cannes
+à sucre.
+
+A cette culture et à celle du riz j'avais joint celle du café, et mon
+frère avait pris la direction d'une vaste plantation qui promettait
+de brillants résultats, et plus tard la prime que le gouvernement
+espagnol s'était engagé à donner au possesseur d'une plantation de
+quatre-vingt mille pieds de café en rapport; mais hélas! le temps de
+bonheur pour moi était passé! Et que de peines et de douleurs j'avais
+à supporter avant de revoir ma patrie!!
+
+Mon frère, mon pauvre Henri commit quelques imprudences, et fut tout à
+coup pris d'une fièvre intermittente qui l'enleva en quelques jours!...
+
+Mon Anna et moi nous versâmes bien des larmes! car nous aimions Henri
+avec une profonde tendresse.
+
+Depuis plusieurs années nous vivions ensemble; il partageait nos
+travaux, nos peines et nos plaisirs; c'était le seul parent que
+j'eusse aux Philippines.
+
+Il avait quitté la France, où il occupait une place honorable, dans
+l'unique but de me voir et de m'aider dans la grande tâche que je
+m'étais imposée. Ses qualités aimables et un coeur excellent nous le
+rendaient bien cher; sa perte était irréparable, et la pensée que
+je n'avais plus de frère... venait encore rendre ma douleur plus
+poignante et plus amère.
+
+Prudent, le plus jeune, était mort à Madagascar; Robert, mon cadet, à
+la Planche, près de Nantes, dans la petite maison de campagne qui avait
+abrité notre jeunesse; et mon pauvre Henri, à _Jala-Jala_!--Je lui fis
+élever un modeste tombeau à la porte de l'église, et pendant plusieurs
+mois _Jala-Jala_ ne fut plus qu'un séjour de deuil et de tristesse...
+
+Nous commencions à peine, non à nous consoler, mais à supporter la
+perte que nous venions de faire, lorsqu'un nouveau coup du sort vint
+encore fondre sur moi.
+
+A mon arrivée aux Philippines, pendant mon séjour à Cavite, je m'étais
+lié étroitement avec Prosper de Malvilain, natif de Saint-Malo,
+et second d'un navire du même port.
+
+Pendant quelques mois qu'il séjourna à Cavite, notre liaison devint
+intime.
+
+Il était bien rare si nous passions un jour sans nous voir, et jamais
+deux amis n'ont eu l'un pour l'autre un plus sincère dévouement.
+
+Nos deux navires étaient mouillés dans le port, à peu de distance
+l'un de l'autre.
+
+Un jour que je me promenais sur le pont, attendant une embarcation
+pour me conduire à bord du navire de Malvilain, qui, dans ce moment,
+faisait faire une manoeuvre pour la mâture, une corde vint à se rompre,
+et le mât tomba avec fracas sur le pont, au milieu des hommes de
+l'équipage où Malvilain se trouvait.
+
+De mon navire je voyais tout ce qui se passait sur celui de mon ami.
+
+Je crus qu'il était mort ou blessé; j'eus un moment d'angoisse
+et d'inquiétude que je ne pus maîtriser. Je me jetai à l'eau, et
+atteignis à la nage le navire de mon ami que j'eus le bonheur de
+trouver sans blessure, et seulement tout étourdi du danger auquel il
+venait d'échapper.
+
+Après l'avoir étroitement serré dans mes bras, tout ruisselant encore
+du bain de mer d'où je sortais, je donnai mes soins à quelques matelots
+de son équipage qui avaient été moins heureux que lui.
+
+Une autre fois, c'était moi qui devais causer une vive frayeur
+à Malvilain.
+
+Un jour, une masse de nuages noirs et compactes s'étaient amoncelés
+au-dessus de la pointe de Cavite, et un épouvantable orage _des
+tropiques_ avait éclaté.
+
+Les coups de tonnerre se succédaient de minute en minute, et à chaque
+coup la foudre en longs serpents de feu s'échappait des nuages, et
+venait labourer la petite plaine située à l'extrémité de la pointe
+de Cavite, près du mouillage des navires.
+
+Malgré cet orage, j'allai voir Malvilain. J'étais déjà prêt à mettre
+le pied sur le pont de son navire, lorsque la foudre tomba dans la mer,
+mais si près de moi, que la respiration me manqua.
+
+Je ressentis tout à coup une vive souffrance dans le dos, aussi forte
+que si l'on m'avait appliqué un tison ardent entre les deux épaules;
+la douleur fut si aiguë, qu'à peine revenu à moi je jetai un cri.
+
+Malvilain, qui se trouvait à quelques pas, se sentait lui-même tout
+étourdi de la commotion électrique dont je venais d'être légèrement
+atteint. Il crut, en entendant ce cri, que j'étais grièvement
+blessé. Il se précipita vers moi, et me tint dans ses bras jusqu'à
+ce que je l'eusse rassuré à plusieurs reprises. L'étincelle m'avait
+frôlé, mais n'avait produit aucune lésion.
+
+J'ai cité ces deux petites anecdotes pour faire connaître toute
+l'intimité qui existait entre nous, et combien j'ai été frappé dans
+mes plus chères affections.
+
+Mon existence a été jusqu'au jour où j'écris si pleine de faits
+extraordinaires, que j'ai été naturellement conduit à croire que la
+destinée de l'homme est soumise à un ordre qui doit infailliblement
+s'accomplir.
+
+Cette pensée a eu une grande influence pour me résigner à supporter
+tous les malheurs qui m'ont affligé.
+
+Était-ce aussi bien ma destinée qui m'avait conduit à aimer Prosper
+de Malvilain, et à être aussi sincèrement aimé de lui?--Je ne puis
+en douter.
+
+Quelques jours avant que le terrible fléau du choléra se déclarât
+aux Philippines, le navire de Malvilain mit à la voile pour retourner
+en France.
+
+Le coeur serré, nous nous quittâmes en nous promettant bien de part
+et d'autre de nous revoir... Mais, hélas! le sort en avait décidé
+autrement.
+
+Malvilain retourna dans son pays, alla à Nantes pour y prendre un
+commandement; là il fit connaissance avec ma soeur aînée, et l'épousa.
+
+J'avais appris cette nouvelle à l'époque où j'habitais encore Manille;
+elle m'avait causé une grande joie, et certes si j'avais été à même
+de choisir un mari pour ma chère soeur Émilie, cette union seule eût
+pu répondre aux souhaits de bonheur que je formais pour tous les deux.
+
+Après son mariage, Prosper de Malvilain avait continué à naviguer
+pour le port de Nantes.
+
+Son noble caractère et ses connaissances l'avaient fait apprécier de
+tout le haut commerce.
+
+Ses affaires étaient dans une assez bonne position pour ne plus exposer
+sa vie aux hasards de la mer; il était enfin à son dernier voyage
+lorsqu'à l'île Maurice il fut atteint d'une maladie à laquelle il
+succomba, en laissant ma soeur inconsolable et trois filles en bas âge!
+
+Cette nouvelle perte irréparable que je venais d'apprendre ajoutait
+encore à la douleur que m'avait fait éprouver la fin malheureuse de
+mon pauvre frère.
+
+Quelle calamité ne pesait pas alors sur moi!
+
+Après quelques années de bonheur, je voyais peu à peu disparaître de
+ce monde mes plus chères affections; mais, hélas! je n'étais pas encore
+au bout de mes douleurs, et de bien plus rudes épreuves m'attendaient!
+
+Je voyais avec plaisir mon fils d'une bonne santé, et prendre des
+forces. Cependant je n'étais pas heureux, et à la tristesse que
+m'avaient laissée les pertes que je venais de faire se joignit une
+mortelle inquiétude: ma chère Anna ne s'était pas bien remise de ses
+couches, et de jour en jour sa santé s'altérait; elle ne connaissait
+pas son état; son bonheur d'être mère était si grand, qu'elle ne
+pensait pas du tout à elle.
+
+J'avais terminé ma récolte de sucre, elle avait été abondante; mes
+plantations étaient faites.
+
+Désirant donner un peu de distraction à ma femme, je lui proposai
+d'aller passer quelque temps chez sa soeur Joséphine, qu'elle aimait
+avec une véritable passion. Elle accepta avec empressement.
+
+Nous partîmes avec notre cher Henri et sa nourrice; nous allâmes
+nous installer chez mon beau-frère don Julien Calderon, qui habitait
+alors une jolie maison de campagne sur le bord de la rivière de Pasig,
+à une demi-lieue de Manille.
+
+Joséphine était l'une des trois soeurs de ma femme pour qui j'avais
+le plus d'affection; je l'aimais comme ma propre soeur.
+
+Le jour de notre arrivée fut un jour de fête. Tous nos amis de Manille
+vinrent nous voir.
+
+Anna était si heureuse de faire admirer notre cher Henri, que sa santé
+parut s'améliorer sensiblement; mais ce bien apparent ne dura que
+quelques jours, et bientôt j'eus la douleur de voir son mal s'aggraver.
+
+J'appelai le seul médecin de Manille en qui j'eusse confiance, mon
+ami Genu; il vint fréquemment la voir, et, après six semaines de
+soins assidus sans aucun résultat satisfaisant, il me conseilla de
+retourner à mon habitation, où tant de malades avaient recouvré la
+santé dans des maladies semblables à celle qui affectait ma chère
+Anna. Elle-même le désirant, je fixai le jour du départ.
+
+Une embarcation commode, avec de bons rameurs, nous attendait sur le
+Pasig, à l'extrémité du jardin de mon beau-frère, et une nombreuse
+société nous accompagna jusqu'au bord de l'eau.
+
+Au moment de nous séparer, une sombre tristesse était peinte sur toutes
+les physionomies; chacun avait l'air de se dire: «Nous reverrons-nous?»
+
+Ma belle-soeur Joséphine, qui versait d'abondantes larmes, se jeta
+dans les bras d'Anna. J'eus beaucoup de peine à les séparer; enfin,
+il fallut partir.
+
+J'entraînai ma femme dans l'embarcation, et, de la voix, ces deux
+soeurs, qui avaient toujours eu l'une pour l'autre une amitié si
+tendre, se firent leurs derniers adieux, en se promettant de ne pas
+être longtemps séparées et de se revoir bientôt.
+
+Ces pénibles adieux et les souffrances de ma femme firent qu'un
+voyage que nous avions toujours fait avec tant de gaieté fut triste
+et silencieux.
+
+A notre arrivée, je ne revis point non plus _Jala-Jala_ avec le même
+bonheur que d'ordinaire; je fis mettre ma pauvre malade au lit,
+et ne quittai plus sa chambre, espérant que mes soins assidus lui
+donneraient un peu de soulagement.
+
+Mais, hélas! de jour en jour la maladie faisait des progrès effrayants;
+j'étais désespéré.
+
+J'écrivis à Joséphine, et envoyai une embarcation à Manille pour
+qu'elle vînt soigner sa soeur, qui désirait ardemment la voir.
+
+L'embarcation revint seule, avec une lettre dans laquelle la bonne
+Joséphine m'apprenait qu'elle-même, gravement malade, ne quittait
+pas son lit; qu'elle était bien affligée, mais que je pouvais assurer
+Anna que bientôt elles seraient réunies pour ne plus se séparer.
+
+Cinquante jours, plus longs qu'un siècle, s'étaient à peine écoulés
+depuis notre retour à _Jala-Jala_, que je n'avais plus d'espoir!
+
+La mort s'approchait à grands pas, et l'instant fatal où j'allais
+être séparé de celle que j'aimais tant était arrivé.
+
+Elle conservait toute sa raison, et pouvait voir ma profonde tristesse
+et mes traits bouleversés par la douleur.
+
+Quand elle sentit sa dernière heure arriver, elle m'appela près d'elle,
+et me dit:
+
+«Adieu, mon Paul chéri, adieu! Console-toi, nous nous reverrons
+dans le ciel. Conserve-toi pour ton fils. Quand je ne serai plus,
+retourne dans ta patrie, pour revoir ta vieille mère. Ne te remarie
+qu'en France, si ta mère te le demande, mais non aux Philippines,
+car tu n'y trouverais pas une compagne qui t'aimerait autant que je
+t'ai aimé!»
+
+Ces paroles furent les dernières que prononça cet ange de douceur et
+de bonté. Les liens les plus sacrés, la plus tendre et la plus pure
+union venaient de se rompre: mon Anna n'existait plus.
+
+Je tenais son corps inanimé entre mes bras, j'espérais par mes caresses
+le rappeler à la vie; mais, hélas! le destin avait prononcé.
+
+On fut obligé d'employer la force pour m'arracher les précieux restes
+que je pressais sur mon coeur, et m'entraîner dans une chambre voisine
+où était mon fils.
+
+En le pressant dans mes bras convulsivement, j'aurais voulu pleurer;
+mais mes yeux n'avaient plus de larmes, et j'étais insensible aux
+caresses mêmes de mon pauvre enfant.
+
+Il n'y a point de nature assez forte pour résister à cinquante jours
+de veilles et d'inquiétudes, et à l'anéantissement dans lequel se
+trouvent le physique et le moral, après que le désespoir a remplacé
+la lueur d'espérance qui nous soutenait encore; aussi tombai-je dans
+un affaissement qui fut suivi d'un profond sommeil.
+
+Je me réveillai le lendemain avec mon fils entre mes bras; mais,
+grand Dieu! quel épouvantable réveil! Tout ce que ma position
+avait d'horrible vint se représenter à mon imagination. Hélas! elle
+n'existait plus, mon adorable compagne, cet ange chéri et consolateur
+qui avait tout abandonné, parents, amis, et les plaisirs d'une
+capitale, pour se renfermer avec moi seul dans des lieux sauvages
+où elle était exposée à mille dangers, et n'avait que moi pour
+la soutenir! Elle n'existait plus! le sort funeste venait de me
+l'arracher, et me plonger pour toujours dans la désolation et la
+douleur!
+
+Ses funérailles eurent lieu le lendemain.
+
+Pas un habitant de _Jala-Jala_ ne manqua d'y assister.
+
+Son corps fut déposé près de l'autel de la modeste église que j'avais
+fait élever, et où si souvent elle avait adressé des voeux ardents
+pour mon bonheur.
+
+Le deuil et la consternation régnèrent longtemps à _Jala-Jala_.
+
+Tous mes Indiens se montrèrent sensibles à la perte qu'ils venaient
+de faire. Anna avait été aimée avec idolâtrie pendant sa vie, elle
+fut pleurée sincèrement après sa mort.
+
+Pendant plusieurs jours je demeurai plongé dans un complet abattement,
+sans pouvoir m'occuper d'autres soins que de ceux que je donnais à
+mon fils, seule consolation qui me restait.
+
+Trois semaines s'étaient déjà écoulées sans que je fusse sorti de la
+chambre où avait expiré ma pauvre femme, lorsque je reçus une lettre
+de Joséphine.
+
+Elle m'apprenait que sa maladie s'était aggravée, et terminait en
+me disant:
+
+«Viens, mon cher Paul, viens près de moi, nous pleurerons ensemble;
+je sens que ta présence me soulagera.»
+
+Je ne balançai pas à me rendre aux sollicitations de ma chère
+Joséphine.
+
+J'avais pour elle la même affection que pour ma propre soeur; ma
+présence pouvait la soulager, et je sentais moi-même que ce serait
+pour moi une grande consolation de voir une personne qui avait tant
+aimé mon Anna.
+
+L'espoir de lui être utile ranima un peu mon courage; je laissai mon
+habitation aux soins de Prosper Vidie, un excellent ami qui pendant
+les derniers jours de ma femme ne m'avait point quitté, et je partis
+avec mon fils.
+
+Après la première émotion que nous ressentîmes, Joséphine et moi,
+en nous revoyant, et que nous eûmes tous deux versé bien des larmes,
+j'examinai son état.
+
+Il me fallut un grand effort pour lui cacher mon inquiétude
+en reconnaissant en elle une des maladies les plus graves, et
+qui me faisait craindre d'avoir bientôt à déplorer un nouveau
+malheur. Hélas! je prévoyais trop bien: huit jours plus tard, la
+pauvre Joséphine, dans des souffrances inouïes, expirait dans mes bras.
+
+Que d'infortunes dans un si court laps de temps! Il fallait être doué
+d'une constitution aussi forte que la mienne pour résister à tant de
+douleurs et ne pas y succomber.
+
+Après avoir rendu les derniers devoirs à ma belle-soeur, je retournai
+à _Jala-Jala_.
+
+Le monde m'était à charge; il me fallut revoir mes forêts, mes
+montagnes, pour recouvrer un peu de calme.
+
+Quelques mois s'écoulèrent sans que je pusse penser à mes affaires;
+cependant, la dernière prière de ma pauvre femme, de quitter les
+Philippines et de retourner dans ma patrie, m'obligea de m'en occuper.
+
+Je cédai mon habitation à mon ami Vidie, que je croyais plus que
+personne en état de poursuivre mon oeuvre et de bien traiter mes
+pauvres Indiens.
+
+Il me demanda de rester quelque temps avec lui pour le mettre au
+courant de mon petit gouvernement; j'y consentis d'autant plus
+volontiers que ces quelques mois rendraient mon fils plus fort et
+plus en état de supporter le voyage.
+
+Je restai donc à _Jala-Jala;_ mais la vie m'était devenue si pénible
+qu'elle m'était tout à fait à charge; rien ne pouvait me distraire
+ni m'arracher à mes tristes pensées.
+
+Les beaux sites de _Jala-Jala_, que j'avais toujours vus avec tant de
+plaisir, m'étaient devenus indifférents; je recherchais les lieux les
+plus sombres et les plus silencieux, j'aillais souvent sur le bord
+d'un ruisseau encaissé au milieu de hautes montagnes, et ombragé par
+de grands arbres.
+
+Ce site n'était peut-être connu que de moi seul, et probablement
+jamais avant moi créature humaine ne s'y était assise. Là je me
+livrais tout entier à l'amertume de mes souvenirs; ma femme, mes
+frères, ma belle-soeur occupaient toute mon imagination.
+
+Quand la pensée de mon fils venait enfin m'arracher à mes sombres
+rêveries, je retournais lentement à mon habitation, où je retrouvais
+ce pauvre enfant, qui par ses caresses paraissait chercher à faire
+diversion à ma douleur; mais elles ne faisaient guère que me rappeler
+l'époque où c'était toujours mon Anna qui accourait me recevoir, et
+en me serrant dans ses bras me faisait oublier toutes les fatigues et
+les ennuis que j'avais éprouvés loin d'elle. Hélas! ce temps avait fui
+sans retour, et en perdant ma compagne j'avais perdu tout mon bonheur.
+
+Mon ami Vidie faisait ce qui dépendait de lui pour me distraire;
+il me parlait souvent de la France, de ma mère, et de la consolation
+que je trouverais à leur présenter mon fils.
+
+L'amour de la patrie, la pensée d'y retrouver des affections dont
+j'avais tant besoin était un baume salutaire qui endormait un peu
+des souffrances toujours vibrantes au fond du coeur.
+
+Mes Indiens étaient profondément affligés de la résolution que j'avais
+prise de les quitter.
+
+Ils me témoignaient leur chagrin en me disant, toutes les fois qu'ils
+m'abordaient:
+
+«O maître, que deviendrons-nous lorsque nous ne vous verrons plus?»
+
+Je les tranquillisais le plus qu'il m'était possible en leur disant
+que Vidie travaillerait à leur bonheur; que, mon fils devenu grand,
+je reviendrais avec lui pour ne plus les quitter. Ils me répondaient:
+
+«Que Dieu vous entende, maître! Mais que de temps nous passerons sans
+vous voir!... Cependant nous ne vous oublierons point.»
+
+A l'époque à laquelle je suis arrivé de mes souvenirs, au milieu de ma
+tristesse et de mes chagrins, j'eus l'occasion de me lier intimement
+avec un compatriote, digne et bon ami pour lequel je conserve toujours
+cette sincère amitié qui a pris naissance dans un pays étranger,
+à quelques milliers de lieues de la patrie: je veux parler d'Adolphe
+Barrot, qui avait été envoyé consul général à Manille.
+
+Il vint avec quelques amis passer plusieurs jours à _Jala-Jala_. Ne
+voulant point qu'il eût à souffrir de ma situation d'esprit, je tâchai
+de lui rendre le séjour de _Jala-Jala_ aussi agréable que possible.
+
+Je lui fis faire plusieurs belles parties de chasse, des promenades
+dans les montagnes et sur le lac; je repris pour lui ma vie habituelle
+avant les malheurs qui venaient de m'accabler.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+ Voyage chez les Négritos ou Ajetas.--Le bambou.--Le
+ cocotier.--Le bananier.
+
+
+Les jours que je venais de passer avec Adolphe Barrot m'avaient rappelé
+mes anciens exercices, et avaient réveillé en moi ma passion dominante
+des excursions.
+
+Mon ami Vidie, toujours en vue de me distraire, m'engageait fortement
+à aller voir des peuplades que j'avais toujours eu le désir de visiter.
+
+Mes affaires étaient à peu près réglées; mon fils était sous sa
+surveillance, sous celle de sa nourrice et d'une gouvernante en
+qui j'avais toute confiance: cette sécurité et les instances de mon
+ami me décidèrent enfin à me rendre chez les _Ajetas_ ou Négritos,
+peuples sauvages, tout à fait dans l'état de simple nature, véritables
+aborigènes des Philippines, et qui furent longtemps les seuls maîtres
+de Luçon.
+
+A une époque qui n'est pas encore bien éloignée, lors de la conquête
+par les Espagnols, les _Ajetas_ exerçaient des droits seigneuriaux
+sur les populations tagales établies sur les plages du lac de _Bay_.
+
+A jour fixe, ils sortaient de leurs forêts, venaient dans les villages,
+dont ils forçaient les habitants à leur donner une certaine quantité
+de riz et de maïs; et lorsque les Tagalocs refusaient de payer cette
+contribution, ils la remplaçaient en coupant quelques têtes qu'ils
+emportaient pour leurs fêtes barbares.
+
+Après la conquête des Philippines, les Espagnols prirent la
+défense des Tagalocs; et les _Ajetas_, épouvantés par les armes à
+feu, restèrent dans leurs forêts, et ne reparurent plus chez les
+populations indiennes.
+
+Dans plusieurs parties de la Malaisie on retrouve la même race
+d'hommes, et les habitants de la Nouvelle-Zélande, les Papouins,
+leur sont presque semblables par leurs formes et leur couleur.
+
+Ce fut parmi ces sauvages que je voulus aller habiter pendant
+quelques jours.
+
+Mes préparatifs furent bientôt faits.
+
+Je choisis deux de mes meilleurs Indiens pour m'accompagner; et il
+va sans dire que mon lieutenant en faisait partie; il ne m'a jamais
+quitté dans toutes mes périlleuses expéditions.
+
+Nous prîmes chacun un petit havresac qui contenait pour trois ou quatre
+jours de riz, un peu de viande de cerf boucanée, une bonne provision
+de poudre, des balles et du plomb à giboyer, quelques mouchoirs de
+couleur, et une assez forte quantité de cigares pour notre provision
+et notre bienvenue chez les _Ajetas_.
+
+Chacun de nous avait un bon fusil à deux coups et son poignard.
+
+Nos vêtements étaient ceux que nous portions habituellement dans
+toutes nos expéditions: le salacot, la chemise de soie végétale, le
+pantalon relevé jusqu'au-dessus des genoux; les pieds et les jambes
+restaient à découvert.
+
+Ce fut après ces simples préparatifs que nous nous mîmes en route pour
+un voyage de plusieurs semaines, durant lequel, et dès le second jour
+de notre départ, nous devions avoir pour seul abri les arbres de la
+forêt, et pour toute nourriture notre chasse et les palmiers.
+
+Je me gardai bien aussi d'oublier le _vade-mecum_ que je prenais
+toujours avec moi lorsque je m'éloignais pour quelques jours; je veux
+dire du papier et un crayon. Je prenais ainsi quelques notes qui,
+aidées de ma mémoire, me servaient à consigner ensuite sur mon journal
+les remarques que j'avais faites pendant mes voyages.
+
+Tout étant préparé, nous partîmes un matin de _Jala-Jala_; nous
+traversâmes la presqu'île formée par mon habitation, et nous allâmes
+nous embarquer, de l'autre côté, dans une petite pirogue qui nous
+conduisit au fond du lac, dans la partie nord-est de mon habitation.
+
+Nous passâmes la nuit dans le grand village de _Siniloan_, et le
+lendemain nous nous remîmes de bonne heure en route.
+
+Cette première journée fut pénible, car nous étions au commencement
+de la saison des pluies; de forts orages avaient grossi les rivières.
+
+Nous côtoyâmes les bords d'un torrent qui descendait des montagnes,
+et que nous eûmes à traverser à la nage quinze fois dans la journée.
+
+Nous arrivâmes vers le soir au pied des montagnes où commencent les
+forêts d'arbres gigantesques qui occupent à peu près tout le centre
+de Luçon.
+
+Là, nous fîmes notre première halte; nous allumâmes nos feux, nous
+préparâmes nos lits et notre souper.
+
+Je crois avoir déjà dit ce que nous appelions nos _lits_; l'habitude et
+la fatigue nous les faisaient trouver délicieux, lorsque nul accident
+ne venait troubler notre sommeil.
+
+Mais je n'ai encore rien dit de la composition fort simple de nos
+repas et de la manière dont nous les préparions.
+
+Il nous fallait faire cuire notre riz et notre palmier, opération
+qui pourrait sembler embarrassante, car nous ne portions pas avec
+nous de grands ustensiles de cuisine; le briquet même et l'amadou
+nous manquaient le plus souvent. Le bambou suppléait à tout.
+
+Le bambou est une des trois plantes des tropiques que la nature,
+dans sa bienfaisante prévoyance, paraît avoir données aux hommes pour
+suffire à une foule de besoins.
+
+Je ne puis résister au désir de consacrer quelques lignes à décrire
+ces trois productions des tropiques: le _bambou_, le _cocotier_
+et le _bananier_.
+
+Le _bambou_, de la famille des graminées, croît en épais buissons dans
+les bois, sur le bord des rivières, et partout où il peut trouver un
+sol un peu humide.
+
+On en compte, aux Philippines, vingt-cinq ou trente espèces, bien
+distinctes par leur forme et leur grosseur.
+
+Il y en a du diamètre du corps d'un homme ordinaire, formant à
+l'intérieur un grand vide: cette espèce sert particulièrement à
+construire des cabanes, à faire des vases pour transporter de l'eau
+et l'y conserver.
+
+Divisé en filaments, il sert à faire des corbeilles, des chapeaux,
+et toute espèce d'objets de vannerie; enfin, des cordes ou des câbles
+d'une grande solidité.
+
+Un autre bambou, d'une dimension plus petite, vide aussi à l'intérieur
+et recouvert d'un vernis presque aussi solide que l'acier, sert
+également aux constructions des cases indiennes.
+
+Taillé en pointe, il présente une extrémité aiguë et tranchante:
+les Indiens s'en servent pour faire des lances, des flèches, des
+lancettes pour saigner les chevaux, ouvrir un abcès, ou entamer les
+chairs et en extraire une épine ou tout autre corps étranger qui s'y
+serait introduit.
+
+Un troisième, beaucoup plus solide et de la grosseur du bras, ne
+présentant pas de vide à l'intérieur, sert particulièrement pour la
+partie des cases qui exige une grande solidité, comme la toiture.
+
+Un quatrième, beaucoup plus petit et aussi sans vide, sert à faire
+des barrières et des entourages pour clore les champs cultivés.
+
+Les autres espèces sont moins employées, mais cependant elles ont
+toutes leur utilité.
+
+Pour conserver la plante et la rendre tous les ans bien productive,
+on coupe les jets à la hauteur de dix pieds du sol; tous ces jets
+imitent un assemblage de tuyaux d'orgue, et sont entourés de branches
+et d'épines.
+
+Au commencement de la saison des pluies, il sort de chacun de ces
+buissons, comme de grosses asperges, une quantité de bambous qui
+s'élèvent comme par enchantement.
+
+Dans l'espace d'un mois, ils ont cinquante à soixante pieds, et au
+bout de quelque temps ils ont acquis toute la solidité nécessaire
+pour être employés aux divers ouvrages auxquels ils sont destinés.
+
+Le _cocotier_, de la famille des palmiers, met sept années à croître
+avant de donner des fruits; mais après ce temps, et pendant plus d'un
+siècle, il fournit toujours la même récolte, c'est-à-dire, tous les
+mois, une vingtaine de grosses noix. Jamais cette récolte ne manque,
+et, sur le même tronc, on voit constamment des fleurs et des fruits
+de toutes les grosseurs.
+
+La noix de coco est, comme on sait, une bonne nourriture; on en retire
+aussi une grande quantité d'huile.
+
+L'enveloppe solide sert à faire des vases, et la partie filamenteuse
+des cordes et des câbles pour les navires, et même des vêtements
+grossiers.
+
+Les feuilles sont employées à couvrir les cases, ou à faire des balais
+et des corbeilles.
+
+On retire encore du cocotier ce que l'on nomme _vin de coco_; c'est
+une liqueur très-enivrante, et dont les Indiens font habituellement
+usage dans leurs fêtes.
+
+Pour produire le vin de coco, de grands bois de cocotiers sont destinés
+à ne plus donner de fruits, mais seulement leur sève.
+
+Les arbres se communiquent tous à leur sommet par de longs bambous;
+ces bambous servent de passerelles aux Indiens, qui, tous les matins,
+munis de grands vases, vont faire une récolte.
+
+C'est un métier pénible et dangereux, véritable promenade dans les
+airs, à soixante et quatre-vingts pieds du sol.
+
+C'est du bouton qui doit produire la fleur que l'on retire l'eau ou
+la liqueur destinée à la fabrication de l'eau-de-vie.
+
+Aussitôt qu'un bouton est prêt à s'épanouir, l'Indien chargé du soin de
+la récolte le lie fortement, à quelques centimètres de son extrémité;
+puis il coupe toute cette extrémité, en dehors de la ligature. C'est de
+cette coupure, ou des pores qu'elle laisse à découvert, que s'écoule
+continuellement une liqueur sucrée, douce et agréable au goût tant
+qu'elle n'a pas fermenté.
+
+Lorsqu'elle a passé à l'état de fermentation, on la porte à l'alambic
+pour la transformer par la distillation en liqueur alcoolique connue
+sous le nom de _vin de coco_.
+
+Enfin, l'enveloppe solide de la noix étant brûlée donne une belle
+peinture noire dont les Indiens font usage pour teindre les chapeaux
+de paille.
+
+Le _bananier_ est une plante herbacée, sans partie ligneuse; le tronc
+de chaque pied est formé de feuilles superposées les unes aux autres.
+
+Ce tronc s'élève ordinairement de douze à quinze pieds du sol, et va
+s'épanouir en longues et larges feuilles qui n'ont pas moins de cinq
+à six pieds chacune.
+
+C'est du milieu de ces feuilles que sort la fleur, et ensuite ce que
+l'on nomme un _régime_.
+
+Par ce mot, il faut entendre une centaine de grosses bananes attachées
+sur la même tige, formant une longue grappe qui vient s'incliner vers
+le sol.
+
+Avant que les fruits aient acquis toute leur maturité, on coupe le
+_régime_, et on se sert de bananes pour aliments au fur et à mesure
+qu'elles mûrissent.
+
+La partie de la plante qui est en terre est une espèce de grosse souche
+de laquelle sortent successivement une trentaine de jets. Chaque
+jet ne doit fournir qu'un seul _régime_ ou grappe; ensuite il est
+coupé vers le sol; et comme tous les jets qui sont sortis du même
+tronc ont différents âges, il s'en trouve de toutes les époques de
+fructification; de manière que, chaque mois ou chaque quinzaine, et en
+toute saison, on peut recueillir un régime ou deux de la même plante.
+
+C'est aussi d'une espèce de bananier, dont les fruits ne sont pas
+bons à manger, que l'on retire la soie végétale, ou abaca, qui sert
+à faire des vêtements et des cordages de toute espèce.
+
+Ce filament se trouve dans le tronc de la plante, qui, comme je l'ai
+dit, est formé de feuilles superposées les unes aux autres.
+
+On les sépare en longues lanières que l'on met quelques heures au
+soleil; ensuite on les place sur une lame de fer qui n'est pas aiguë,
+et l'on tire fortement à soi.
+
+Le parenchyme de la plante est retenu par la lame de fer, et les
+filaments s'en séparent: il n'y a plus qu'à les mettre quelque temps
+au soleil pour les livrer ensuite au commerce.
+
+Je m'aperçois que je me suis déjà bien éloigné de mon voyage; mais j'ai
+voulu faire connaître les trois plantes des tropiques qui pourraient
+suffire à tous les besoins de l'homme.
+
+Ces plantes sont bien connues; mais peut-être quelques personnes
+ignorent-elles tous les services qu'elles rendent aux habitants des
+tropiques, et mes lecteurs seront naturellement amenés à réfléchir
+combien les naturels de cette zone sont favorisés de la nature,
+comparativement à ceux de notre climat glacé.
+
+Nous étions donc au pied des montagnes à faire nos préparatifs pour
+passer la nuit.
+
+Nous nous divisions toujours le travail: l'un préparait le coucher,
+l'autre le feu, et le troisième la cuisine.
+
+Celui qui s'occupait du feu réunissait une grande quantité de bois
+mort et de broussailles. Au-dessous de ce bûcher, il mettait une
+douzaine de livres de gomme élémie, très-commune aux Philippines,
+et que l'on trouve amoncelée sur le sol, au pied des grands arbres
+dont elle découle naturellement.
+
+Ensuite il prenait un morceau de bambou long d'un demi-mètre, le
+fendait dans sa longueur, grattait avec son poignard l'un de ces
+morceaux pour faire de petits copeaux bien menus; puis il les frottait
+en les roulant entre ses deux mains, et les plaçait ensuite dans la
+partie concave de l'autre morceau, l'appliquait sur le sol, et, avec
+la partie d'où il avait retiré des copeaux, de son côté tranchant il
+frottait vivement celui qui était sur le sol, comme s'il eût voulu
+le scier en deux.
+
+En moins d'une minute, le bambou qui contenait les copeaux était
+traversé, et le feu s'en emparait; la flamme qu'on obtenait en
+soufflant légèrement sur ces copeaux allumait la gomme élémie, et
+dans un instant nous avions assez de feu pour rôtir un boeuf.
+
+Celui qui s'occupait de la cuisine coupait deux ou trois morceaux
+de gros bambou, mettait dans chacun ce qu'il voulait faire cuire,
+ordinairement du riz ou du palmier; il y ajoutait l'eau nécessaire,
+bouchait l'extrémité avec des feuilles, et le plaçait au milieu du feu.
+
+Ce bambou se charbonnait à l'extérieur; mais l'intérieur était protégé
+par l'humidité de l'eau qu'il contenait, et les aliments s'y cuisaient
+aussi bien que dans des vases en terre.
+
+Ensuite, de grandes feuilles de palmier nous servaient d'assiettes.
+
+Nos repas, comme on voit, étaient assez Spartiates, même pendant nos
+jours de provisions de riz et de viande boucanée; car lorsqu'elles
+étaient épuisées il fallait nous contenter de palmier.
+
+Mais lorsque la chasse fournissait, qu'un cerf ou qu'un buffle tombait
+sous nos coups, pendant quelques jours notre nourriture était celle
+de vrais épicuriens.
+
+Nous buvions de l'eau lorsqu'une source ou un ruisseau nous y invitait;
+mais si nous en étions privés, nous coupions de longs morceaux de
+lianes dites d_u voyageur_, d'où découlait une eau claire et limpide,
+préférable peut-être à celle que nous aurions pu nous procurer à la
+meilleure source.
+
+Évidemment, je ne voyageais pas comme un nabab; plus de bagages eût
+été impossible: comment eût-on pu, avec de grandes provisions et
+un pompeux fourniment, circuler au milieu de montagnes couvertes de
+forêts littéralement vierges de toutes traces humaines, et obligé, pour
+les parcourir, de traverser à chaque instant des torrents à la nage,
+et n'ayant toujours pour guide que le soleil ou le souffle du vent?
+
+Il n'y avait donc pas à choisir: voyager ainsi que je le faisais,
+comme un Indien, ou rester chez soi.
+
+La première nuit que nous passâmes à la belle étoile s'écoula
+paisiblement; le sommeil vint réparer nos forces, et nous mettre en
+état de continuer.
+
+Le lendemain, nous fûmes de bonne heure sur pied, et après un déjeuner
+frugal nous reprîmes notre marche.
+
+Pendant plus de deux heures, nous gravîmes une montagne couverte de
+grands bois; la pente était rude et fatigante; enfin, tout essoufflés,
+nous arrivâmes au sommet, sur un vaste plateau que nous devions mettre
+plusieurs jours à traverser.
+
+C'est là, sur ce plateau, que j'ai vu la plus majestueuse, la plus
+belle forêt vierge qui existe au monde.
+
+Elle est toute plantée d'arbres gigantesques, s'élevant droits comme
+des joncs à des hauteurs prodigieuses.
+
+A leur sommet seulement naissent des branches qui, s'entrelaçant les
+unes aux autres, forment une voûte impénétrable aux rayons du soleil.
+
+Sous cette voûte et entre ces beaux arbres, la nature féconde donne
+naissance à une foule de plantes grimpantes très-remarquables.
+
+Le rotin, par exemple, et la liane flexible s'élèvent jusqu'à leurs
+plus hautes branches, redescendent jusqu'au sol, y reprennent racine
+pour y puiser un nouvel aliment; puis remontent de nouveau, et de
+distance en distance se lient au tronc hospitalier de ses colonnes,
+avec lesquelles ils figurent parfois les plus beaux décors.
+
+On y remarque aussi des variétés de _pandanus_, dont les feuilles
+en faisceau partent du sol pour prendre la forme d'une belle gerbe;
+on y voit d'énormes fougères, véritables arbres par leur taille, et
+sur lesquelles nous montions souvent pour en couper le sommet, d'une
+saveur agréable, et qui sert d'aliment à peu près comme le palmier.
+
+Mais, au milieu de cette végétation extraordinaire, la nature est
+triste et silencieuse; aucun bruit ne se fait entendre, si ce n'est
+parfois le vent qui souffle au sommet des arbres, ou, de temps à autre,
+le murmure lointain d'un torrent qui se précipite en cascade du haut
+des montagnes vers leur base.
+
+Le sol humide ne reçoit jamais les rayons du soleil; de petits lacs,
+et des rivières qui ne coulent que lorsqu'elles sont grossies par les
+orages, présentent à l'oeil une eau noire et stagnante, sur laquelle
+jamais on ne voit le reflet d'un beau ciel bleu.
+
+Les seuls habitants de ces sites lugubres, mais grandioses, sont les
+cerfs, les buffles et les sangliers, qui, cachés le jour dans leur
+tanière, ne sortent que la nuit pour chercher leur pâture.
+
+Il est rare d'y apercevoir un oiseau; et les singes, si communs aux
+Philippines, fuient la solitude de ces immenses forêts.
+
+Une seule espèce d'insectes, véritable désolation des voyageurs,
+s'y trouve en abondance: ce sont de petites sangsues qui habitent
+sur toutes les hautes montagnes des Philippines recouvertes de forêts.
+
+Elles se blottissent dans l'herbe, sur les feuilles des arbres,
+et s'élancent comme des sauterelles sur la proie à laquelle elles
+veulent s'attacher.
+
+Aussi les voyageurs sont-ils toujours munis de petits couteaux en
+bambou pour leur faire lâcher prise; après quoi ils frottent la petite
+blessure avec du tabac mâché.
+
+Mais bientôt une autre sangsue, attirée par le sang qui coule, vient
+remplacer celle dont on s'est débarrassé; et il faut une attention
+continuelle pour ne pas être la victime de ces petits vampires,
+d'une voracité bien plus grande que celle de nos sangsues ordinaires.
+
+C'était au milieu de cette singulière nature que nous cheminions:
+moi, tout occupé de l'examiner sous tous ses aspects, et mes Indiens,
+cherchant à découvrir une proie quelconque, cerf, buffle ou sanglier,
+pour remplacer nos provisions de riz et de viande boucanée, dont nous
+avions vu la fin.
+
+Nous étions réduits alors au palmier pour toute pitance.
+
+Or, le palmier est agréable au goût, mais pas assez nourrissant pour
+réparer les forces de pauvres voyageurs aux prises avec l'extrême
+fatigue, et qui, après une marche pénible, ne trouvent pour gîte que
+le sol humide, et pour tout abri que la voûte céleste.
+
+Nous nous dirigions autant que possible vers la côte baignée par
+l'océan Pacifique.
+
+Nous savions que c'était vers cette partie que les _Ajetas_ commencent
+à habiter.
+
+Nous voulions aussi traverser un grand village tagaloc,
+_Binangonan-de-Lampon_, qui se trouve isolé et perdu au pied des
+montagnes de l'est, au milieu des sauvages.
+
+Nous avions déjà passé plusieurs nuits dans la forêt sans y éprouver
+de grandes incommodités.
+
+Les feux que nous allumions tous les soirs nous réchauffaient, et nous
+préservaient des myriades de ces terribles sangsues qui, autrement,
+nous eussent dévorés.
+
+Nous pensions n'avoir plus qu'un jour de marche pour arriver sur le
+bord de la mer, où nous espérions prendre un peu de repos, lorsque
+tout à coup le bruit lointain du tonnerre nous fit craindre un orage.
+
+Nous continuâmes cependant notre route; mais, peu après, le bruit se
+rapprochait de manière à ne plus nous laisser de doute sur l'ouragan
+qui allait fondre sur nous.
+
+Il fallait nous arrêter, allumer nos feux avant la nuit, faire cuire
+notre repas du soir et placer quelques feuilles de palmier sur des
+perches inclinées, pour nous préserver au moins de la grosse pluie.
+
+Nous n'avions pas encore terminé ces divers préparatifs, que l'orage
+grondait au-dessus de nous.
+
+Sans la clarté blafarde de nos tisons, nous eussions été déjà dans
+l'obscurité la plus profonde, et cependant la nuit n'était pas
+encore arrivée!
+
+Tous trois, avec un morceau de tige de palmier à la main, nous nous
+blottîmes sous l'espèce d'abri que nous avions improvisé, et attendîmes
+que l'orage éclatât.
+
+Les coups de tonnerre redoublèrent, la pluie commença à battre les
+arbres avec force, puis à nous assaillir, semblable à un torrent.
+
+Nos feux furent bientôt éteints; nous nous trouvâmes alors dans
+d'épaisses ténèbres, interrompues seulement par la foudre, qui de temps
+à autre, serpentant au milieu des arbres de la forêt, répandait une
+clarté éblouissante, pour laisser après elle une plus grande obscurité.
+
+Il se faisait autour de nous un fracas épouvantable: le tonnerre
+grondait sans interruption, les échos des montagnes répétaient de
+loin en loin son bruit, quelquefois sourd et d'autres fois éclatant.
+
+Le vent qui soufflait avec force balançait la cime des arbres,
+d'énormes branches s'en détachaient, et tombaient avec fracas sur
+le sol; des troncs entiers déracinés se renversaient en brisant dans
+leur chute les branches des arbres voisins.
+
+La pluie ne cessait pas de tomber...
+
+Un torrent qui passait au pied du mamelon où nous nous étions réfugiés
+faisait entendre, dans les intervalles des coups de tonnerre, le
+sourd mugissement des eaux qui roulaient vers le bas de la montagne.
+
+A tout ce fracas venaient se joindre des cris tristes et lugubres,
+semblables aux hurlements d'un gros chien qui a perdu son maître;
+c'étaient les plaintes des cerfs épouvantés, et cherchant çà et là
+un abri.
+
+La nature entière paraissait en convulsion, et déclarer la guerre à
+tous les éléments.
+
+Le faible toit sous lequel nous nous étions réfugiés avait été bien
+vite traversé; nous étions tout ruisselants d'eau.
+
+Nous quittâmes ce triste abri, préférant donner un peu de mouvement
+à nos membres engourdis et presque perclus.
+
+Nous étions couverts de ces redoutables petites sangsues, dont les
+morsures peu à peu nous faisaient perdre les forces qui nous étaient
+si nécessaires.
+
+J'avoue que dans ce moment je donnais au diable une curiosité dont
+j'étais bien puni...
+
+Je pouvais comparer cette affreuse nuit à celle passée dans les
+bambous, lorsque j'avais fait naufrage sur le lac.
+
+En apparence, nous ne courions pas un danger aussi pressant, car nous
+ne pouvions pas être engloutis par les eaux; mais l'un des grands
+arbres sous lesquels nous étions obligés de rester pouvait être
+déraciné et tomber sur nous; une branche brisée par le vent eût suffi
+pour nous écraser, et la foudre, plus épouvantable par son bruit que
+par ses effets, pouvait à chaque instant nous frapper.
+
+Une chose nous effrayait surtout: c'était le froid que nous
+ressentions, et la difficulté de remuer les membres, glacés et
+paralysés pour ainsi dire...
+
+Nous attendions avec une grande impatience que l'orage cessât; mais ce
+ne fut qu'après plus de trois grandes heures d'une mortelle angoisse
+que peu à peu le bruit du tonnerre s'éloigna. Le vent cessa ensuite,
+puis la pluie; et pendant quelque temps nous n'entendîmes plus que
+les grosses gouttes d'eau qui tombaient des arbres, et enfin le bruit
+sourd des torrents.
+
+Le calme rétabli, le ciel devint sans doute pur et étoilé; mais nous
+étions privés de cette vue qui rend l'espérance au voyageur, puisque
+toute la forêt présentait comme un dôme de verdure impénétrable
+à l'oeil.
+
+Le sommeil est une chose si nécessaire à l'homme, que, malgré le froid
+et nos vêtements traversés par cette horrible pluie, nous pûmes le
+reste de la nuit dormir assez tranquillement.
+
+Le lendemain au jour, cette forêt, où quelques heures auparavant avait
+lieu la scène effrayante que j'ai décrite, était calme et silencieuse.
+
+Lorsque nous sortîmes de notre tanière, nous étions affreux à voir:
+sur tout le corps nous avions des sangsues, et sur la figure des
+traces de sang qui nous rendaient hideux.
+
+En voyant mes deux pauvres Indiens, je ne pus m'empêcher de partir
+d'un éclat de rire: eux aussi me regardaient..., et le respect seul
+contenait leur hilarité; car je devais être tout aussi maltraité,
+et ma peau blanche devait conserver encore davantage les marques de
+ces maudites bêtes.
+
+Nous étions harassés: à peine pouvions-nous faire un mouvement,
+tant nous étions faibles.
+
+Cependant il fallait agir, et promptement; allumer à la hâte du feu
+pour nous réchauffer, faire cuire des tiges de palmier, traverser à
+la nage un torrent qui coulait avec un fracas épouvantable au-dessous
+de nous, et gagner dans la journée les bords de l'océan Pacifique.
+
+Si nous tardions à nous mettre en route, il ne serait peut-être plus
+possible de traverser le torrent; nous en avions laissé plusieurs
+derrière nous; nous nous trouverions alors dans l'impossibilité
+d'aller en avant ou en arrière, et peut-être dans la nécessité de
+rester plusieurs jours à attendre l'écoulement des eaux pour continuer
+notre voyage.
+
+De plus, il pouvait survenir d'autres orages, si fréquents dans cette
+saison; et nous aurions été plusieurs semaines dans un lieu désert,
+sans ressources, et que cette première nuit passée sous un si mauvais
+toit ne recommandait pas à notre reconnaissance.
+
+Il n'y avait donc pas de temps à perdre; nous tirâmes d'un amas de
+feuilles de palmier nos havre-sacs, que nous avions pris le plus grand
+soin de préserver de l'humidité, et fort heureusement nos précautions
+n'avaient pas été inutiles: ils étaient parfaitement secs.
+
+Nous fîmes un grand feu, grâce à la gomme élémie, qui s'enflamme
+facilement.
+
+Quelle douce sensation nous ressentîmes de cette chaleur bienfaisante
+qui venait pénétrer dans tous nos membres, sécher nos vêtements
+ruisselant d'eau, ranimer notre courage et nous donner un peu de force!
+
+Mais si pour savourer cette jouissance il fallait l'acheter ce qu'elle
+venait de me coûter, je doute que beaucoup d'Européens voulussent
+prendre leur part de la veille et du lendemain de cette nuit.
+
+Notre mince cuisine fut bientôt préparée, encore plus vite expédiée,
+et nous songeâmes à déguerpir.
+
+Mes Indiens étaient inquiets.
+
+Ils craignaient de ne pouvoir passer le torrent que nous entendions
+à une grande distance; ils marchaient plus vite que moi, aussi
+arrivèrent-ils les premiers.
+
+Lorsque je les eus rejoins, je les trouvai consternés.
+
+«Oh! maître, me dit mon fidèle Alila, pas possible de passer; il
+faut nous établir ici pour quelques jours.»--Je jetai les yeux sur
+le torrent: il roulait entre des roches escarpées une eau jaune et
+boueuse; il avait tout l'aspect d'une cascade, et entraînait des
+troncs d'arbres et des branches brisées pendant l'orage.
+
+Mes Indiens avaient déjà pris leur parti; ils se préparaient à choisir
+l'endroit où nous aurions pu bivouaquer convenablement.
+
+Mais, pour moi, je ne voulus pas jeter si vite le manche après la
+cognée: je me mis à examiner avec soin si nous ne pouvions pas nous
+tirer d'embarras.
+
+Le torrent n'avait guère dans toute sa largeur qu'une centaine de
+pas qu'un bon nageur pouvait franchir en quelques minutes.
+
+Mais il fallait, sur l'autre rive, aborder dans un endroit qui ne
+fût pas trop escarpé, où l'on pût mettre pied à terre et sortir du
+torrent; autrement, on courait le risque d'être entraîné on ne sait où.
+
+Sur la rive où nous étions, il était facile de se jeter à l'eau; mais,
+sur celle opposée, à une centaine de pas en aval, il n'y avait qu'un
+endroit où les rochers fussent interrompus.
+
+Après avoir bien calculé, de la vue, la distance à parcourir, je
+me crus assez de force pour tenter le passage. Je nageais beaucoup
+mieux que mes Indiens, et j'étais certain qu'une fois à l'autre bord,
+ils me suivraient.
+
+Je leur déclarai donc que j'allais passer.
+
+Mais une réflexion me fit suspendre ma détermination.
+
+Comment préserver les havre-sacs, où se trouvait notre précieuse
+provision de poudre? Comment garantir mes armes? Il était impossible
+de penser à transporter tous ces objets sur mon dos au milieu d'un
+torrent si rapide, et où j'allais sans doute faire le plongeon plus
+d'une fois avant d'arriver à l'autre bord.
+
+Mes Indiens, féconds en expédients, me tirèrent d'embarras à l'instant
+même.
+
+Ils coupèrent plusieurs rotins et ils les réunirent, montèrent au
+sommet d'un arbre qui penchait sur le torrent; ils y attachèrent un
+des bouts, et me donnèrent l'autre pour le porter sur la rive opposée.
+
+Toutes nos mesures bien prises, je me jetai à l'eau, et sans trop de
+peine j'arrivai, en entraînant mon rotin, à l'autre bord.
+
+Je le fixai sur la berge à une hauteur suffisante pour que, de l'arbre
+au lieu où j'étais, il y eût une légère inclinaison, et qu'il fût
+cependant assez élevé au-dessus de l'eau pour préserver les objets
+que nous allions faire glisser sur ce pont d'un nouveau genre.
+
+Notre manoeuvre réussit à merveille, et mes Indiens eux-mêmes,
+à l'aide du rotin, me rejoignirent promptement.
+
+Nous nous trouvâmes bien heureux tous les trois sur l'autre bord,
+d'autant plus que nous espérions arriver avant la fin du jour à
+l'océan Pacifique.
+
+Nous en avions assez des bois! il nous tardait de revoir le soleil,
+voilé depuis plusieurs jours à nos regards. Les sangsues nous causaient
+toujours une vive souffrance, et nous affaiblissaient de plus en
+plus; notre chétive nourriture n'était pas suffisante pour réparer
+nos forces épuisées: du reste, nous ne doutions pas qu'arrivés à
+la mer nous ne fussions amplement dédommagés des privations et des
+fatigues que nous avions endurées.
+
+Bref, avec l'espoir nous avions retrouvé notre grand courage et oublié
+la fatale nuit d'orage.
+
+Je marchais presque aussi vite que mes Indiens, qui, comme moi,
+avaient hâte de sortir de l'humidité insupportable au milieu de
+laquelle nous vivions depuis plusieurs jours.
+
+Il y avait deux heures que nous avions quitté le torrent, quand un
+bruit sourd et lointain vint frapper nos oreilles.
+
+Nous crûmes d'abord que c'était un nouvel orage; mais bientôt nous
+reconnûmes que ce bruit régulier, qui paraissait venir de si loin,
+n'était autre que le murmure de l'océan Pacifique, et le bruit des
+vagues qui viennent se briser sur la côte-est de Luçon.
+
+Cette certitude me causa une bien douce émotion.
+
+Dans quelques heures j'allais revoir mon ciel bleu, me réchauffer
+aux rayons bienfaisants du soleil, n'avoir plus la vue limitée que
+par l'horizon; j'allais enfin me débarrasser des maudites sangsues,
+saluer de nouveau la nature animée par des oiseaux et des animaux,
+en échange des solitudes que nous venions de parcourir.
+
+Nous étions sur le versant des montagnes; la pente était douce et
+notre marche facile.
+
+Le bruit des vagues augmentait sensiblement. Vers trois heures de
+l'après-midi, à travers les arbres, nous aperçûmes la clarté du soleil,
+et un instant après nous contemplions la mer, et une magnifique plage
+recouverte d'un sable fin et brillant.
+
+Notre premier mouvement à tous les trois fut de nous débarrasser
+de nos vêtements et de nous jeter au milieu des vagues; et, tout en
+prenant un bain salutaire, nous nous amusâmes à détacher des rochers
+une grande quantité de coquillages qui nous servirent à faire le repas
+le plus savoureux que nous eussions pris, hélas! depuis notre départ.
+
+Après nous être bien restaurés, nous pensâmes au repos; nous en avions
+grand besoin.
+
+Ce n'était plus sur des morceaux de bois noueux et inégaux que nous
+allions nous reposer, mais sur le sable moelleux que nous offrait la
+grève, tiède encore des derniers feux du jour.
+
+Il était presque nuit lorsque nous nous étendîmes sur cette couche,
+préférable pour nous au meilleur lit de plume.
+
+Nos sacs nous servaient d'oreillers; nous plaçâmes nos armes bien
+amorcées à côté de nous, et quelques minutes après nous dormions tous
+trois d'un profond sommeil.
+
+Je ne sais combien de temps j'avais joui de son charme réparateur,
+lorsque je fus réveillé par l'impression douloureuse d'animaux qui se
+promenaient sur moi. Je sentais comme l'empreinte de griffes aiguës
+qui labouraient mon épiderme, et me causaient parfois une vive douleur.
+
+La même sensation venait de réveiller aussi mes Indiens; nous réunîmes
+quelques tisons qui brûlaient encore, et nous pûmes reconnaître
+quel nouveau genre d'ennemis venaient nous assaillir: c'étaient des
+_Bernard-l'ermite_ [47], et en si grande quantité que tout le sol
+autour de nous en était parsemé; il y en avait de toutes les grosseurs
+et de tous les âges.
+
+Nous balayâmes le sable autour de notre gîte, espérant les éloigner
+et retrouver quelque repos; mais les importuns ou bien plutôt les
+affamés _Bernard-l'ermite_ revinrent bientôt à la charge, et ne nous
+laissaient ni paix ni trêve.
+
+Nous étions occupés à repousser cette agression, lorsque tout à coup
+nous aperçûmes sur la lisière de la forêt une clarté qui s'avançait
+vers nous; nous prîmes nos fusils, et attendîmes dans un profond
+silence et une complète immobilité.
+
+Nous vîmes bientôt sortir du bois un homme et une femme qui tous
+deux tenaient une torche à la main; nous reconnûmes que c'étaient
+des _Ajetas_, qui sans doute venaient sur la plage pour chercher des
+poissons; ils s'approchèrent à quelques pas de nous, restèrent un
+instant immobiles en nous regardant fixement.
+
+Nous étions tous trois assis et nous les observions, faisant en sorte
+de deviner leurs intentions. Au mouvement que fit l'un d'eux pour
+prendre son arc sur son épaule, j'armai mon fusil; le léger bruit
+du ressort de mon arme suffit pour les terrifier; ils jetèrent leurs
+flambeaux et, comme deux bêtes fauves effarouchées, ils disparurent
+dans la forêt.
+
+Cette apparition disait assez que nous foulions déjà le sol fréquenté
+par des _Ajetas_; il n'était plus prudent de nous livrer au sommeil.
+
+Les deux sauvages dont nous avions reçu la visite allaient peut-être
+prévenir leurs camarades, qui pourraient bien revenir en grand nombre
+nous décocher quelques flèches empoisonnées.
+
+Cette crainte et les _Bernard-l'ermite_ qui nous harcelaient nous
+firent passer le reste de la nuit auprès d'un grand feu.
+
+Dès que le jour parut, après avoir fait un bon repas, grâce à
+l'abondance des coquillages que nous pouvions choisir à notre gré,
+nous reprîmes notre route, quelquefois côtoyant le bord de la mer,
+de rochers en rochers; d'autres fois nous enfonçant dans les bois.
+
+La journée fut très-fatigante, mais sans incident digne de remarque.
+
+Il était tout à fait nuit lorsque nous arrivâmes au village de
+_Binangonan-de-Lampon_.
+
+Ce village, habité par des Tagalocs, est jeté là comme une oasis
+d'hommes presque civilisés au milieu des forêts et des populations
+sauvages, sans aucune route praticable pour se rendre à d'autres
+peuplades placées sous la domination espagnole.
+
+Mon nom était connu des habitants de _Binangonan-de-Lampon_. Nous
+fûmes reçus à bras ouverts, et tous les chefs du village se disputèrent
+l'honneur de m'avoir chez eux.
+
+Je donnai la préférence au premier qui m'avait invité; je trouvai
+chez lui une hospitalité des plus affectueuses.
+
+A peine arrivé, la maîtresse de la maison voulut elle-même me laver
+les pieds, et me prodiguer les petits soins qui me prouvaient le
+plaisir qu'ils ressentaient tous deux de la préférence que je leur
+avais accordée.
+
+Pendant que je soupais et savourais de bons aliments, la case où
+j'étais se remplit de jeunes filles qui me regardaient avec une
+curiosité vraiment comique.
+
+Lorsque j'eus terminé, la conversation avec mon hôte commençait un
+peu à me fatiguer; j'avais un grand désir de m'étendre dans un bon lit
+(c'est-à-dire sur une natte), lorsque mon Tagaloc me dit:
+
+«Monsieur, vous êtes fatigué, il faut aller vous reposer: choisissez,
+entre ces jeunes filles, la plus belle pour vous tenir compagnie.»
+
+J'étais, hélas! trop rempli de souvenirs récents et douloureux,
+pour accepter l'offre singulière de mon amphitryon.
+
+Je me contentai de noter sur mon journal la manière excentrique,
+à _Binangonan-de-Lampon_, de fêter ses visiteurs.
+
+Je demandai à l'Indien si cet usage était général; il me répondit:
+
+«Oui, mais nous le pratiquons seulement à l'égard des étrangers
+remarquables par leur rang et leur couleur.»
+
+Je passai trois jours chez les bons Tagalocs de _Binangonan_, qui
+m'avaient reçu et fêté comme un véritable prince.
+
+Le quatrième, je leur fis mes adieux, et nous nous dirigeâmes vers
+le nord, au milieu de montagnes toujours couvertes d'épaisses forêts,
+et qui, semblables à celles que nous quittions, n'offrent au voyageur
+aucune route tracée, si ce n'est quelques petits sentiers fréquentés
+par les animaux sauvages.
+
+Nous marchions avec précaution, car nous nous trouvions dans les
+lieux habités par les _Ajetas_.
+
+La nuit, nous cachions nos feux, et toujours un de nous faisait
+sentinelle, car ce que nous craignions le plus c'était une surprise.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+ Arrivée chez les Ajetas ou Négritos.--Départ.--Navigation
+ sur l'océan Pacifique.--Arrivée à Jala-Jala et à Manille.
+
+
+Un matin, cheminant en silence, nous entendîmes devant nous un choeur
+de voix glapissantes qui avaient plutôt l'air de cris d'oiseaux que
+de voix humaines.
+
+Nous nous tenions sur nos gardes, nous effaçant le plus possible à
+l'aide des arbres et des broussailles.
+
+Tout à coup nous aperçûmes à peu de distance une quarantaine de
+sauvages, de tout sexe et de tout âge, qui avaient absolument l'air
+d'animaux.
+
+Ils étaient sur le bord d'un ruisseau, autour d'un grand feu.
+
+Nous fîmes quelques pas en avant, leur présentant le bout de nos
+fusils.
+
+Dès qu'ils nous aperçurent, ils poussèrent des cris aigus et se
+préparaient à prendre la fuite; mais je leur fis signe, en leur
+montrant des paquets de cigares, que nous voulions les leur offrir.
+
+J'avais heureusement pris à _Binangonan_ tous les renseignements
+nécessaires pour savoir comment les aborder.
+
+Dès qu'ils nous eurent compris, ils se rangèrent tous sur une ligne,
+comme des hommes que l'on va passer en revue; c'était le signal que
+nous pouvions approcher d'eux.
+
+Nous les abordâmes nos cigares à la main, et par une extrémité de la
+ligne je commençai à distribuer mon offrande.
+
+Il était très-important de nous faire des amis et, selon leur coutume,
+de donner à chacun une part égale.
+
+Les femmes enceintes comptaient pour deux, et se frappaient sur le
+ventre pour me faire signe qu'elles devaient avoir double part.
+
+Ma distribution faite, notre alliance fut cimentée, la paix était
+conclue; les sauvages et nous, nous n'avions plus rien à craindre
+les uns des autres.
+
+Ils se mirent tous à fumer.
+
+Un cerf était suspendu à un arbre, le chef alla en couper trois gros
+morceaux avec un couteau de bambou; il les jeta au milieu du brasier,
+et un instant après les retira pour en présenter un à chacun de nous.
+
+La partie extérieure de cette grillade était un peu brûlée et
+saupoudrée de cendres, mais l'intérieur était parfaitement cru et
+tout sanglant. Il ne fallait cependant pas manifester la répugnance
+que j'éprouvais à faire un repas presque de cannibale; mes hôtes en
+auraient été scandalisés, et je voulais vivre en bonne intelligence
+pendant quelques jours avec eux.
+
+Je mangeai donc mon morceau de cerf, qui, à tout prendre, n'était
+pas trop mauvais; mes Indiens firent comme moi, après quoi nos bons
+rapports étaient établis. Dans ces parages une trahison n'était
+plus possible.
+
+Je me trouvais enfin au milieu des hommes à la recherche desquels
+j'étais depuis mon départ de _Jala-Jala_; j'allais les examiner et
+les étudier à mon aise le temps que je voudrais.
+
+Nous installâmes notre bivouac à quelques pas du leur, comme si nous
+eussions fait partie de la famille de nos nouveaux amis.
+
+Je ne pouvais leur parler que par gestes, et j'avais une difficulté
+inouïe à me faire comprendre; mais, le lendemain de mon arrivée,
+j'eus un interprète.
+
+Une femme, qui vint m'apporter son enfant pour lui donner un nom,
+avait été élevée par des Tagalocs, elle avait parlé leur langue,
+elle s'en souvenait un peu, et pouvait me donner, quoique avec peine,
+tous les renseignements qui m'intéressaient.
+
+Les hommes avec lesquels je venais de me lier pour quelques jours,
+tels que je les voyais, me paraissaient plutôt une grande famille de
+singes que des créatures humaines.
+
+Leur voix même imitait assez bien les petits cris de ces animaux,
+et dans leurs gestes ils leur ressemblaient entièrement.
+
+La seule différence que je trouvais, c'est qu'ils savaient se
+servir d'un arc et d'une lance, et faire du feu; mais, pour bien
+les dépeindre, je vais commencer par décrire leurs formes et leurs
+physionomies.
+
+L'Ajetas ou _Négrito_ est d'un noir d'ébène comme les nègres d'Afrique.
+
+Sa plus haute stature est de quatre pieds et demi; sa chevelure est
+laineuse, et comme il n'a pas soin de s'en débarrasser, et qu'il
+ne saurait comment s'y prendre, elle forme autour de sa tête une
+couronne qui lui donne un aspect tout à fait bizarre, et de loin la
+fait paraître comme entourée d'une sorte d'auréole.
+
+Il a l'oeil un peu jaune, mais d'une vivacité et d'un brillant
+comparable à celui de l'aigle.
+
+La nécessité de vivre de chasse et de poursuivre sans cesse sa
+proie, exerce cet organe de manière à lui donner cette vivacité si
+remarquable. Les traits des _Ajetas_ tiennent un peu du noir d'Afrique;
+ils ont cependant les lèvres moins saillantes.
+
+Quand ils sont jeunes, ils ont de jolies formes; mais la vie qu'ils
+mènent dans les bois, couchant toujours en plein air, sans abri,
+mangeant beaucoup un jour et souvent pas du tout, des jeûnes prolongés
+suivis de repas pris avec la même gloutonnerie que les bêtes fauves,
+leur donnent un gros ventre, et rendent leurs extrémités chétives
+et grêles.
+
+Ils ne portent jamais aucun vêtement, si ce n'est une petite ceinture
+d'écorces d'arbres, large de huit à dix pouces, qui entoure le milieu
+du corps.
+
+Leurs armes consistent dans une lance en bambou, un arc de palmier,
+et des flèches empoisonnées.
+
+Ils se nourrissent de racines, de fruits, et du produit de leur chasse.
+
+Ils mangent la viande à peu près crue, et vivent par tribus composées
+de cinquante à soixante individus.
+
+Durant le jour, les vieillards, les infirmes et les enfants se
+tiennent autour d'un grand feu, pendant que les autres courent les
+bois pour chasser. Quand ils ont une proie qui peut suffire à les
+nourrir pendant quelques jours, ils restent tous autour de leur feu;
+le soir, ils se couchent pêle-mêle au milieu des cendres.
+
+Il est extrêmement curieux de voir ainsi une cinquantaine de ces
+brutes de tout âge, et plus ou moins difformes.
+
+Les vieilles femmes surtout sont hideuses: leurs membres décrépits,
+leur gros ventre, et leur chevelure si extraordinaire, leur donnent
+l'aspect de Furies ou de vieilles sorcières.
+
+A peine étais-je arrivé, les mères qui avaient des enfants en bas
+âge me les présentaient.
+
+Afin de leur complaire, je faisais quelques caresses à leurs
+nourrissons; mais ce n'était pas ce qu'elles voulaient, et, malgré
+leurs gestes et leurs paroles, il m'était impossible de les comprendre.
+
+Le lendemain, celle dont j'ai déjà parlé, et qui avait vécu parmi
+les Tagalocs, arriva d'une tribu des environs.
+
+Elle était accompagnée d'une dizaine d'autres femmes, qui toutes
+portaient dans leurs bras leurs petits enfants.
+
+Elle m'expliqua ce que je n'avais pu comprendre la veille.
+
+«Nous avons, me dit-elle, très-peu de mots pour causer entre nous;
+tous nos enfants, à leur naissance, prennent le nom de l'endroit où
+ils sont nés: c'est alors une grande confusion, et nous venons vous
+les apporter pour que vous leur donniez des noms.»
+
+Dès que j'eus cette explication, je voulus faire cette cérémonie avec
+toute la pompe que la circonstance et le lieu permettaient.
+
+Je m'approchai d'un petit ruisseau. Je connaissais la formule pour
+donner l'eau du baptême à un nouveau-né.
+
+Je pris mes deux Indiens pour parrains, et pendant quelques jours je
+baptisai environ cinquante de ces pauvres enfants.
+
+Chaque mère qui apportait son nourrisson était toujours accompagnée de
+deux personnes de sa famille. Je prononçais les paroles sacramentelles,
+je versais l'eau sur la tête de l'enfant, puis j'articulais à haute
+voix le nom qu'il me plaisait de lui donner.
+
+Or, comme ils n'ont aucun moyen de transmettre leurs souvenirs, dès
+que j'avais, par exemple, prononcé le nom de _François_, la mère et
+les deux témoins qui l'accompagnaient le répétaient jusqu'à ce qu'ils
+pussent bien le prononcer et en conserver la mémoire; puis ils s'en
+allaient en continuant, pendant leur route, de répéter le nom qu'ils
+avaient à retenir.
+
+Le premier jour, ce fut une cérémonie assez longue; mais le jour
+suivant le nombre diminua, et je pus me livrer entièrement à l'étude
+de mes hôtes.
+
+J'avais gardé près de moi la femme qui parlait tagaloc, et, dans les
+longues conversations que j'eus avec elle, elle m'initia complétement
+à toutes leurs coutumes et à leurs usages.
+
+Les _Ajetas_ n'ont aucune religion, ils n'adorent aucun astre. Il
+paraît cependant qu'ils ont transmis aux _Tinguianès_, ou qu'ils
+tiennent de ceux-ci, l'usage d'adorer pendant une journée le rocher ou
+le tronc d'arbre auquel ils trouvent une ressemblance avec un animal
+quelconque; puis ils l'abandonnent ensuite pour ne plus penser à
+aucune idole, jusqu'à ce qu'ils rencontrent une autre forme bizarre,
+nouvel objet d'un culte aussi frivole.
+
+Ils ont une grande vénération pour leurs morts. Pendant plusieurs
+années ils vont sur leurs tombeaux déposer un peu de tabac et de bétel;
+l'arc et les flèches qui ont appartenu au défunt sont suspendus,
+le jour où il est mis en terre, au-dessus de sa tombe, et toutes les
+nuits, suivant la croyance de ses camarades, il sort de sa tombe pour
+aller à la chasse.
+
+Les enterrements se font sans aucune cérémonie. On étend le mort tout
+de son long dans une fosse, où on le recouvre de terre.
+
+Mais lorsqu'un Ajetas est gravement malade, que la maladie est jugée
+incurable, ou qu'il a été légèrement blessé par une flèche empoisonnée,
+ses amis le placent assis dans un grand trou, les bras croisés sur
+la poitrine, et l'enterrent ainsi tout vivant.
+
+Je voulus parler religion à mon interprète.
+
+Je lui demandai si elle ne croyait pas à un être suprême, à une
+divinité toute-puissante, dont la nature entière et nous-mêmes
+dépendrions en toutes choses, qui aurait créé le firmament et verrait
+toutes nos actions.
+
+Elle me regarda en souriant, et me dit:
+
+«Quand j'étais jeune, parmi vos frères, je me souviens qu'ils me
+parlaient souvent d'un maître qui, disaient-ils, avait le ciel pour
+sa demeure. Mais tout cela était des mensonges; car voyez» (elle se
+leva, prit un caillou, le jeta en l'air, et me dit d'un grand sérieux):
+
+«Est-ce qu'un roi, comme vous dites, peut rester dans le ciel plutôt
+que ce caillou?»
+
+Qu'avais-je à répondre à un pareil raisonnement?... Je laissai la
+religion de côté, pour lui faire d'autres questions.
+
+Comme je l'ai déjà dit, les _Ajetas_ n'attendent souvent pas la mort
+d'un malade pour le mettre en terre.
+
+Aussitôt que les honneurs de la sépulture ont été rendus à l'un d'eux,
+il faut, d'après leurs usages, que sa mort soit vengée.
+
+Les chasseurs de la tribu à laquelle il appartenait partent avec
+leurs lances et leurs flèches pour tuer le premier être vivant qui
+tombera sous leur regard: homme, cerf, sanglier, ou buffle.
+
+Dès qu'ils se mettent en campagne à la recherche de leur victime,
+ils ont soin, partout où ils passent dans les forêts, de briser
+les jeunes pousses des arbustes qu'ils trouvent sur leur passage,
+en inclinant le sommet dans la direction de la route qu'ils suivent.
+
+Cette précaution est pour avertir les voyageurs et leurs voisins de
+s'éloigner des passages où ils cherchent l'animal ou l'homme qu'ils
+doivent sacrifier; car si l'un des leurs tombait sous leurs mains,
+c'est lui-même qu'ils prendraient pour victime expiatoire.
+
+Ils sont fidèles dans le mariage, et n'ont qu'une femme.
+
+Quand un jeune homme a fait son choix, ses amis ou ses parents font
+la demande de la jeune fille.
+
+Dans aucun cas ils n'éprouvent de refus. On choisit un jour.
+
+Le matin de ce jour, avant que le soleil soit levé, la jeune fille
+est envoyée dans la forêt; là elle s'y cache ou ne s'y cache pas,
+selon le désir qu'elle a de s'unir à celui qui l'a demandée.
+
+Une heure après, le jeune homme est envoyé à la recherche de sa
+fiancée: s'il a le bonheur de la trouver et de la ramener vers ses
+parents avant le coucher du soleil, le mariage est consommé, et elle
+est pour toujours sa femme; si au contraire il rentre au camp sans
+elle, il ne peut plus y prétendre.
+
+La vieillesse est très-respectée chez les _Ajetas_, et c'est toujours
+un des plus anciens qui gouverne la réunion dont il fait partie.
+
+Tous les sauvages de cette race vivent, comme je l'ai déjà dit,
+en grandes familles de soixante à quatre-vingts.
+
+Ils errent dans les forêts sans avoir de résidence fixe, et changent
+de lieu selon la plus ou moins grande abondance de gibier que leur
+fournit la place où ils se trouvent.
+
+Lorsqu'une femme ressent les douleurs de l'enfantement, elle
+s'éloigne de ses compagnes, se rend sur le bord d'un ruisseau, lie
+transversalement un morceau de bois à deux arbres, repose et incline
+son corps sur cet appui, la tête penchée vers le sol, et reste dans
+cette position jusqu'à ce qu'elle soit délivrée.
+
+Alors elle prend son nouveau-né, se baigne avec lui dans le ruisseau,
+et retourne ensuite à sa tribu.
+
+Vivant à l'état de nature tout à fait primitive, ces sauvages ne
+possèdent aucun instrument de musique; et leur langue imitant, comme
+je l'ai dit, le gazouillement des oiseaux, emploie très-peu de mots,
+d'une difficulté incroyable pour l'étranger qui voudrait l'étudier.
+
+Ils sont tous bons chasseurs, et se servent de l'arc avec une adresse
+merveilleuse.
+
+Les petits négrillons des deux sexes, pendant que leurs parents
+courent les bois, s'exercent sur le bord des rivières, armés d'un petit
+arc. Lorsque dans l'eau transparente ils aperçoivent un poisson, ils
+lui tirent une flèche, et il est très-rare que le coup ne porte pas.
+
+Toutes les armes des _Ajetas_ sont empoisonnées. Une simple flèche ne
+ferait point une blessure assez grave pour arrêter dans sa course un
+animal aussi fort que le cerf; mais si le dard a été recouvert de
+la préparation vénéneuse connue d'eux, la moindre piqûre produit
+à l'animal atteint une soif inextinguible, et la mort immédiate
+lorsqu'il la satisfait.
+
+Les chasseurs, alors, enlèvent les chairs autour de la blessure, et
+peuvent ensuite impunément se servir du reste pour leur nourriture;
+tandis que s'ils négligeaient cette précaution, la chair entière
+aurait acquis une saveur si amère, que des Ajetas mêmes ne pourraient
+la dévorer.
+
+N'ayant jamais cru au fameux _boab de Java_, j'avais fait à Sumatra des
+recherches sur l'espèce de poison dont se servent les Malais. J'avais
+découvert que c'était tout simplement une forte dissolution d'arsenic
+dans du jus de citron, dont ils donnaient plusieurs couches à leurs
+armes.
+
+Je voulus savoir ce qu'employaient les _Ajetas_. Ils me conduisirent
+au pied d'un grand arbre, en arrachèrent un peu d'écorce, et me dirent
+que c'était cette écorce qui leur servait de poison.
+
+J'en mâchai devant eux: elle était d'une amertume insupportable,
+inoffensive d'ailleurs dans son état naturel; mais les _Ajetas_
+lui font subir une préparation, dont ils ne voulurent pas me donner
+le secret.
+
+Quand leur poison forme une espèce de pâte, ils en mettent une simple
+couche sur leurs armes, de l'épaisseur d'un quart de centimètre.
+
+L'_Ajetas_ est d'une agilité et d'une adresse incroyables dans tous
+ses mouvements; il monte comme les singes sur les arbres les plus
+élevés, en saisissant le tronc des deux mains et y appliquant la
+plante des pieds.
+
+Il court comme un cerf à la poursuite des bêtes fauves, son occupation
+favorite.
+
+Il est extrêmement curieux de voir ces sauvages partir pour la chasse:
+hommes, femmes et enfants marchent tous ensemble, à peu près comme
+une troupe d'_orang-outangs_ qui vont à la picorée.
+
+Ils ont toujours avec eux un ou deux petits chiens, d'une race toute
+particulière, qui leur servent à poursuivre leur proie quand elle a
+été blessée.
+
+J'avais joui tout à mon aise de l'hospitalité que m'avaient donnée
+ces hommes primitifs; j'avais vu par moi-même et au milieu d'eux tout
+ce que je voulais savoir.
+
+La vie pénible que je menais depuis mon départ n'ayant d'autre abri
+que les arbres, et ne mangeant que ce que me donnaient les sauvages,
+commençait à me fatiguer; je résolus de retourner à _Jala-Jala_.
+
+Cependant, avant mon départ, il me vint une idée, ce fut d'emporter le
+squelette d'un sauvage: c'était, selon moi, une pièce assez curieuse
+pour en doter le Jardin des Plantes ou le Musée d'anatomie.
+
+L'entreprise devenait fort dangereuse, à cause de la vénération des
+_Ajetas_ pour leurs morts.
+
+Ils pouvaient nous surprendre à violer leurs sépultures, et dans ce
+cas ils ne nous eussent pas fait de quartier; mais j'étais si habitué
+à vaincre ce qui pouvait s'opposer à ma volonté, que le danger ne me
+fit pas changer de résolution.
+
+J'en fis part à mes Indiens; ils ne s'opposèrent point à mon projet.
+
+Quelques jours auparavant, à un quart de lieue de notre bivouac,
+j'avais remarqué plusieurs sépultures.
+
+Un après-midi, nous prîmes tout notre bagage, je fis mes adieux à
+mes hôtes, et nous nous dirigeâmes vers cet endroit.
+
+Dans les premières tombes que nous ouvrîmes, le temps avait détruit
+une partie des os, et je ne pus me procurer que deux crânes, peu
+dignes vraiment du danger qu'ils nous faisaient courir.
+
+Cependant nous continuâmes notre travail, et vers la fin du jour
+nous avions découvert une femme que nous reconnûmes, par la position
+qu'elle occupait dans sa fosse, avoir été enterrée avant sa mort.
+
+Ses ossements étaient encore recouverts de sa peau, mais elle était
+desséchée, et presque à l'état de momie; c'était un sujet convenable.
+
+Nous l'avions retirée de la fosse et nous commencions à la mettre
+dans un sac fragments par fragments, lorsqu'à peu de distance nous
+entendîmes de petits cris aigus.
+
+C'étaient les _Ajetas_ qui arrivaient.
+
+Il n'y avait pas de temps à perdre. Nous nous hâtâmes d'emporter
+notre butin, et de nous sauver à toutes jambes.
+
+Nous n'avions pas fait une centaine de pas, que nous entendîmes des
+flèches siffler à nos oreilles.
+
+Les _Ajetas_, perchés au sommet des arbres, nous attendaient et nous
+attaquaient, sans que nous eussions même le moyen de nous défendre.
+
+Heureusement la nuit venait à notre secours; leurs flèches
+ordinairement si sûres étaient mal dirigées, et ne nous atteignaient
+pas.
+
+Tout en fuyant, nous déchargeâmes au hasard un de nos fusils pour
+les effrayer, et bientôt nous pûmes les distancer sans autre mal que
+la peur, et un avertissement préalable sur le danger de troubler le
+repos des morts.
+
+Cependant, au sortir du bois, quelques gouttes de sang me firent
+remarquer une légère égratignure à l'index de la main droite,
+égratignure que j'attribuai à ma course précipitée. Sans m'en inquiéter
+davantage, selon mon habitude, je continuai ma marche jusqu'au bord
+de la mer.
+
+Nous n'avions point abandonné notre squelette: nous le déposâmes
+sur la grève, ainsi que nos havre-sacs et nos fusils, et nous nous
+assîmes pour nous remettre des fatigues de la journée.
+
+Alors commencèrent de la part de mes compagnons les réflexions
+motivées par notre position; le premier, mon lieutenant, inspiré
+par son affection pour moi et l'appréciation des dangers communs,
+m'apostropha ainsi:
+
+«Ah! maître, qu'avons-nous fait, et qu'allons-nous devenir?
+
+«Demain, les enragés _Ajetas_ vont être sur pied pour venger
+l'exécrable butin que nous leur enlevons peut-être au prix de
+notre vie.
+
+«Si du moins ils nous attaquaient en rase campagne, avec nos fusils
+nous pourrions nous défendre; mais que voulez-vous faire contre ces
+animaux perchés çà et là, comme des singes, au haut des arbres de
+leurs forêts?
+
+«Ce sont pour eux autant de forteresses d'où pleuvront demain sur
+nous ces dards qui, hélas! ne partent jamais en vain.
+
+«Heureusement il était nuit lorsqu'ils nous ont attaqués, sans cela
+nous aurions tous à l'heure qu'il est une bonne flèche au travers du
+corps; ensuite ils auraient coupé nos têtes pour servir de trophée à
+une superbe fête. La vôtre d'abord, maître, ils l'auraient placée sur
+le sol et ils auraient dansé autour comme des brutes, et, en qualité
+de chef, vous eussiez été la cible d'honneur proposée à leur adresse.
+
+«Enfin, maître, tout ce qui nous serait arrivé si la nuit n'avait
+pas favorisé notre fuite n'est, hélas! que différé.
+
+«Nous ne saurions séjourner indéfiniment sur cette plage, seul
+endroit favorable pour nous défendre de ces maudits négrillons: il
+faudra bien retourner chez nous, ce que nous ne pouvons faire sans
+traverser toutes les forêts habitées par cette race abominable, qui
+nous a fait manger de la viande toute crue et assaisonnée de cendres.
+
+«Tenez, maître, avant d'entreprendre ce maudit voyage, vous auriez bien
+dû vous souvenir de tout ce qui nous est arrivé chez les _Tinguianès_
+et les _Igorotès_.»
+
+J'avais écouté cette touchante jérémiade de mon lieutenant, qui au
+fond n'avait pas tout à fait tort; mais quand il eut fini je voulus
+relever son courage, et je lui dis:
+
+«Eh! comment, toi aussi, brave Alila, tu as donc peur?... Je croyais
+que le _Tic-balan_, les esprits malins et les âmes des revenants
+avaient seuls prise sur ta bravoure!
+
+«Tu vas donc me laisser croire que des hommes comme toi, sans autres
+armes que de mauvaises flèches, te causent de la frayeur?
+
+«Allons, rassure-toi: demain il fera jour, et nous verrons ce que nous
+avons à faire. En attendant, tâchons de trouver quelques coquillages;
+car j'ai grand'faim, malgré la peur que tu voudrais me faire!»
+
+Ce petit sermon réconforta mon Alila, qui se mit à faire du feu; puis,
+à l'aide de bambous enflammés, lui et son camarade se dirigèrent vers
+les rochers à la recherche des coquillages.
+
+Alila, cependant, n'avait que trop raison, et moi-même je ne me
+dissimulais pas qu'un hasard seul pouvait nous tirer de la position
+critique dans laquelle nous nous trouvions par ma faute, pour avoir
+pensé à mon pays, et vouloir orner le musée de Paris d'un squelette
+d'_Ajetas_ [48].
+
+Par tempérament et habitude, je n'étais pas homme à m'effrayer
+d'un danger qui n'était pas immédiat; toutefois, je l'avoue, les
+dernières paroles que j'avais dites à Alila, «Il sera jour demain,
+et nous verrons,» me revenaient à la pensée et me préoccupaient.
+
+Mes Indiens m'avaient déjà apporté une assez grande quantité de
+coquillages pour suffire à notre souper, lorsque Alila revint tout
+essoufflée:
+
+«Maître, dit-il, je viens de faire une découverte: sur la plage,
+à cent pas d'ici, se trouve une pirogue que la mer a jetée sur le
+sable; elle est assez grande pour nous porter tous les trois; nous
+pouvons nous en servir pour nous rendre à _Binangonan_, et là nous
+serons à l'abri des flèches empoisonnées de ces chiens d'_Ajetas!_»
+
+Cette découverte était, ou la Providence qui venait à notre secours,
+ou une complication de dangers plus grands encore que ceux réservés,
+sur terre, à notre réveil du lendemain.
+
+Je me rendis tout de suite au lieu où Alila venait de faire son
+importante découverte.
+
+Après avoir dégagé la pirogue des sables qui en recouvraient une
+partie, je m'assurai qu'avec des bambous, et en bouchant quelques
+crevasses, elle pouvait nous porter tous les trois, et nous servir
+à naviguer sur l'océan Pacifique pour nous éloigner des _Ajetas_.
+
+«Eh bien! dis-je à Alila, tu le vois: n'avais-je pas raison, et ne
+reconnais-tu pas ici la Providence? Ne semble-t-il pas que cette
+belle embarcation, fabriquée peut-être à quelques mille lieues d'ici,
+nous arrive tout exprès des îles de la Polynésie pour nous tirer des
+griffes des sauvages?
+
+«--C'est vrai, maître, c'était notre sort!... Demain, ils seront
+bien attrapés de ne plus nous retrouver. Mais mettons-nous aussitôt
+à l'ouvrage, car nous avons bien à faire pour que cette _belle_
+embarcation, comme vous l'appelez, soit à peu près en état de
+naviguer.»
+
+Nous fîmes à l'instant un grand feu sur le bord de la mer, et nous
+allâmes couper dans le bois quelques bambous et des rotins; puis,
+nous nous mîmes à boucher toutes les ouvertures qui se multipliaient
+sous nos efforts dans cette pirogue abandonnée.
+
+Les personnes qui n'ont point voyagé chez les sauvages ne comprendront
+pas comment, sans instruments et sans clous, on peut boucher les
+fissures d'une embarcation, et la mettre en état de prendre la mer;
+ce moyen cependant est des plus simples: nos poignards, des bambous
+et quelques rotins suppléaient à tout.
+
+En grattant un bambou, on en retire une espèce d'étoupe que l'on met
+dans les fentes, pour que l'eau ne s'y introduise pas.
+
+S'il faut boucher une ouverture de quelques pouces de diamètre, on
+retire encore, du bambou, une petite planchette un peu plus grande que
+l'ouverture que l'on veut boucher; puis, avec la pointe du poignard, on
+la perce tout autour de petits trous correspondant à des trous pareils
+que l'on a pratiqués à l'embarcation même. Ensuite, avec une longueur
+suffisante de rotin, qui a été divisée et effilée en petites cordes,
+on coud la planchette sur l'ouverture, comme on pourrait coudre un
+morceau de drap sur un habit; on recouvre la couture avec de la gomme
+élémie, et l'on est sûr que l'eau ne s'y introduira pas.
+
+Le rotin remplace ainsi le chanvre, et répond à tous les besoins qui
+peuvent, je crois, se présenter.
+
+Nous travaillâmes avec ardeur à notre véritable planche de salut.
+
+Une fois radoubée, nous y plaçâmes deux forts balanciers composés
+de deux gros bambous, car, sans ces balanciers, nous n'eussions pas
+navigué dix minutes sans chavirer.
+
+Un autre bambou nous servit à faire un mât; notre grand sac en natte,
+où était notre squelette, fut transformé en voile; enfin, la nuit
+n'était pas très-avancée quand tous nos préparatifs furent terminés.
+
+Le vent était favorable; nous avions hâte d'essayer notre embarcation
+et de lutter contre de nouvelles difficultés. Nous mîmes dans notre
+pirogue nos armes et le squelette, cause de nos tribulations nouvelles;
+puis nous la poussâmes sur le sable pour la mettre à flot.
+
+Pendant plus d'une grande demi-heure nous eûmes à lutter contre les
+brisants. A chaque instant, nous étions sur le point d'être engloutis
+par de grosses lames qui venaient se briser sur les rochers qui
+bordent la côte.
+
+Enfin, après des difficultés et des dangers inouïs, nous pûmes
+atteindre la pleine mer, où la lame plus régulière, véritable montagne
+mobile, élève sans secousse une frêle embarcation presque à la hauteur
+des nuages, et avec la même mansuétude la précipite dans un abîme,
+d'où elle se relève pour reparaître de nouveau au sommet d'une
+montagne liquide.
+
+Ces grandes lames, qui se succèdent d'intervalles en intervalles
+ordinairement très-réguliers, font courir peu de dangers au bon pilote
+qui a la précaution de leur présenter toujours la proue: mais malheur
+à lui s'il s'oublie, et si en faisant une fausse manoeuvre il présente
+le côté! il est alors certain de chavirer et de faire naufrage.
+
+J'étais si habitué à gouverner des pirogues, que, plus confiant en
+ma vigilance qu'en celle de mes Indiens, j'avais pris le gouvernail.
+
+Le vent était de travers, nous avions déployé notre petite voile,
+nous faisions bonne route, quoique à chaque instant je fusse obligé
+de mettre la proue au large pour faire face à la lame.
+
+Nous étions déjà à une assez grande distance de la côte pour ne
+pas craindre, si le vent venait à changer, que la lame nous rejetât
+dans les brisants; tout nous faisait espérer une navigation heureuse,
+quand j'entendis mes pauvres Indiens faire des efforts. Ils n'avaient
+jamais navigué que sur le lac, sur l'eau douce: ils venaient d'être
+pris du mal de mer.
+
+C'était fâcheux pour moi, car je savais par expérience que la personne
+atteinte de ce mal, surtout pour la première fois, est tout à fait
+incapable de rendre aucun service, et même de se défendre contre le
+plus petit danger qui la menacerait.
+
+Il ne fallait donc plus compter que sur moi seul pour gouverner la
+barque; aussi je dis à celui qui tenait l'écoute de me la passer. Je
+la tournai autour de mon pied, car je n'avais pas trop de mes deux
+mains pour la pagaye qui me servait de gouvernail. Mes pauvres Indiens,
+comme deux corps inanimés, se couchèrent dans le fond de la pirogue.
+
+Quand je songe à la position dans laquelle je me trouvais, au
+milieu de l'océan soi-disant Pacifique, dans une frêle pirogue,
+ayant pour auxiliaires deux individus sans mouvement, deux crânes
+et un squelette d'_Ajetas_, je ne puis m'empêcher de supposer à
+mon lecteur la tentation assez naturelle de croire que je forge une
+histoire pour mon bon plaisir. Cependant je ne raconte que l'exacte
+vérité, et, du reste, me croira qui voudra.
+
+J'étais donc seul dans ma frêle embarcation à lutter continuellement
+contre ces grosses lames qui m'obligeaient à chaque instant à dévier
+de la route.
+
+Le jour pour moi tardait bien à revenir... car avec lui j'espérais
+reconnaître la plage de _Binangonan-de-Lampon_, refuge assuré où je
+devais retrouver l'hospitalité la plus franche et les secours précieux
+de mes anciens amis.
+
+Enfin, ce soleil tant désiré parut à l'horizon; je reconnus alors
+que nous étions environ à trois lieues de la côte; j'avais beaucoup
+trop pris le large, et dépassé _Binangonan_ d'une grande distance;
+il était impossible de revenir en arrière, le vent ne le permettait
+pas. Je me décidai donc à poursuivre la même route, et à faire tout
+mon possible pour arriver avant la nuit à _Maoban_, grand village
+tagaloc, situé sur la côte est de Luçon, et qu'une petite chaîne de
+montagnes sépare du lac de Bay.
+
+Les premiers rayons du soleil et un peu de calme remirent mes Indiens
+en état de me rendre quelques services.
+
+Nous passâmes toute la journée sans boire ni manger, et nous eûmes
+le chagrin de voir revenir l'obscurité sans avoir atteint notre but.
+
+Cette position était des plus inquiétantes. Il pouvait survenir un
+orage, le vent pouvait souffler avec force, et la seule ressource que
+nous aurions eue alors était d'aller nous jeter au milieu des brisants
+pour faire côte: mais heureusement il n'en fut rien, et vers le milieu
+de la nuit nous reconnûmes, par une petite île, que nous étions en
+face du village de _Maoban_.
+
+Je laissai aussitôt arriver, et, peu de temps après, nous nous
+trouvâmes dans une baie calme et paisible, près d'une plage
+sablonneuse.
+
+La fatigue et le manque d'aliments avaient complétement épuisé mes
+forces; je mis pied à terre, je m'étendis sur le sable et m'endormis
+d'un profond sommeil, qui dura jusqu'au jour.
+
+Lorsque je me réveillai, les rayons du soleil dardaient en plein sur
+moi; il était à peu près sept heures.
+
+En toute autre occasion, j'aurais rougi de ma paresse; mais le moyen de
+m'en vouloir après trente-six heures de jeûnes et d'efforts désespérés!
+
+Pendant mon sommeil, un de mes Indiens était allé au village chercher
+des provisions; je trouvai près de moi d'excellent riz et du poisson
+salé. Nous fîmes un repas délicieux et splendide.
+
+Mes Indiens m'engagèrent, de la part des habitants, à me rendre au
+village pour y passer la journée; mais j'avais trop hâte d'arriver
+à mon habitation.
+
+Je savais qu'en marchant bien nous pouvions traverser les montagnes
+et arriver à la nuit sur le bord du lac de _Bay_, à quelques heures
+de chez moi; je me décidai donc à partir sans délai.
+
+Nous eûmes bientôt retiré nos effets de notre embarcation; la petite
+voile reprit sa forme primitive pour contenir les crânes et le
+squelette, cause de tous les dangers que nous venions d'affronter; et
+tous trois enfin, bien restaurés, munis de provisions pour la journée,
+nous commençâmes à gravir les hautes montagnes qui séparent le golfe
+de _Maoban_ du lac de _Bay_.
+
+La journée fut fatigante et pénible.
+
+A sept heures du soir, nous nous embarquâmes sur le lac, et vers le
+milieu de la nuit nous arrivâmes à _Jala-Jala_, où j'oubliai bien
+vite toutes les fatigues de ce long et périlleux voyage, en pressant
+sur mon coeur mon cher fils et le couvrant de mes baisers paternels.
+
+Mon bon ami Vidie, à qui j'avais vendu mon habitation, me remit
+des lettres qu'il avait reçues de Manille. On m'y attendait depuis
+plusieurs jours pour des affaires importantes. Je me décidai à partir
+dès le lendemain.
+
+Je venais de terminer le dernier voyage que je devais faire dans
+l'intérieur des Philippines; je ne voulais plus m'éloigner de mon
+fils, seul être qui me restait de tous ceux que j'avais si tendrement
+aimés; je l'emmenai à Manille avec moi; je ne fis pas tout à fait
+mes adieux à _Jala-Jala_. Cependant j'avais presque l'intention de
+ne plus y revenir.
+
+Le voyage fut pour moi aussi agréable que le permettaient mes tristes
+souvenirs.
+
+J'éprouvais un si grand bonheur à tenir dans mes bras mon enfant
+et à recevoir ses naïves caresses, que j'oubliais par instant tous
+mes malheurs....
+
+J'arrivai à Manille et fus prendre ma demeure chez Baptiste Vidie,
+frère de l'ami que j'avais laissé à l'habitation.
+
+Après avoir échappé à l'attaque des _Ajetas_, je m'étais aperçu
+que j'avais une petite blessure à l'index de la main droite, et
+j'attribuai ce léger accident à une branche ou une épine qui m'avait
+froissé lorsque, avec tant de précipitation, nous nous sauvions des
+flèches que nous décochaient les sauvages.
+
+La première nuit que je passai à Manille, je ressentis à l'endroit
+de cette légère blessure des douleurs si aiguës, que je tombai deux
+fois sans connaissance.
+
+La souffrance augmentait à chaque instant, et devint si violente,
+que je ne doutai plus qu'elle ne fut causée par le poison d'une flèche
+d'_Ajetas_; je fis venir un de mes confrères.
+
+Après un scrupuleux examen, il me fit au doigt une large incision
+qui ne me procura aucun soulagement; la main, au contraire,
+s'envenimait. Peu à peu l'inflammation gagna tout le bras, et je fus
+bientôt dans un état alarmant...
+
+Bref, après un mois de souffrances et d'inquiétudes les plus cruelles,
+il sembla que le poison fût passé à la poitrine. Je n'avais pas
+un moment de sommeil, et malgré moi des cris sourds et douloureux
+sortaient de ma poitrine en feu; mes yeux se voilaient, une sueur
+ardente inondait mon visage, mon sang brûlant ne circulait plus dans
+mes veines, ma vie semblait s'éteindre.
+
+Les médecins déclarèrent que je ne passerais pas la nuit.
+
+D'après les usages du pays, on me prévint qu'il fallait songer à
+mettre ordre à mes affaires.
+
+Je demandai qu'on fit venir près de moi le consul général de France,
+mon bon ami, Adolphe Barrot.
+
+Je savais Adolphe homme de coeur et de dévouement: je lui recommandai
+mon fils. Il me promit d'en avoir soin comme s'il eût été son propre
+enfant, de le conduire en France et de le remettre à ma famille.
+
+Ensuite vint un bon moine dominicain: nous nous entretînmes longuement,
+et, après m'avoir prodigué les consolations de son ministère, il
+m'administra l'extrême-onction. Tout enfin s'était passé avec les
+formes voulues; il ne manquait plus que moi pour achever la cérémonie
+funèbre.
+
+Toutefois, au milieu de tous ces préparatifs, moi seul n'étais
+pas aussi pressé, et malgré mes douleurs je conservais ma présence
+d'esprit, et ne voulais pas mourir.
+
+Était-ce du courage? Était-ce cette grande confiance de ma force et
+de ma robuste santé qui me faisait croire à ma guérison? Était-ce
+un pressentiment, une voix intérieure qui me disait: Les médecins
+se trompent; et quelle surprise ils auront demain de me trouver
+mieux!... Bref, je ne voulais pas mourir; selon moi, ma volonté
+devait arrêter l'ordre de la nature, et me faire survivre à toutes
+les douleurs imaginables.
+
+Le lendemain, j'étais mieux; les médecins me trouvèrent le pouls
+régulier et sans intermittence. Quelques jours après, le poison passa
+de la poitrine à la peau; tout mon corps se couvrit d'une éruption
+miliaire... Dès lors j'étais sauvé.
+
+Ma convalescence fut longue, et plus d'une année après je ressentais
+encore de vives douleurs dans la poitrine.
+
+Pendant le cours de ma maladie, j'avais reçu bien des marques
+d'affection de mes compatriotes, et en général de tous les Espagnols
+habitants de Manille; je dois dire ici, à la louange de ces derniers,
+que, pendant vingt années passées aux Philippines, j'ai toujours
+trouvé, dans tous ceux avec lesquels j'ai eu des relations, une grande
+noblesse d'âme et un dévouement sans égoïsme.
+
+Aussi jamais je n'oublierai tous les services que j'ai reçus de cette
+noble race, pour qui je conserve de vifs sentiments de reconnaissance.
+
+Pour moi, tout Espagnol est un frère à qui je serais heureux de
+prouver que ses compatriotes n'ont point obligé un ingrat.
+
+J'espère que mon lecteur me pardonnera de m'éloigner ainsi de mon
+sujet pour remplir un devoir de reconnaissance. Ne sont-ce pas mes
+souvenirs que j'écris [49]?
+
+Le désir d'entreprendre prochainement avec mon fils le voyage qui
+devait me rendre à ma patrie, la pensée de revoir ma bonne mère,
+mes soeurs et tant d'amis que j'y avais laissés, me réconciliait avec
+l'existence, et me faisait entrevoir encore un peu de bonheur.
+
+J'attendais avec impatience l'époque de m'embarquer; mais, hélas! ma
+mission n'était point encore terminée aux Philippines, et une nouvelle
+catastrophe allait rouvrir toutes mes douleurs.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+ Mort de mon fils.--Départ de Jala-Jala et des
+ Philippines.--Retour en France.
+
+
+A peine fus-je rétabli, que mon cher fils, mon seul bonheur, le
+dernier être bien-aimé qui me restât sur cette terre féconde et
+dévorante tout à la fois, mon pauvre Henri tomba subitement malade;
+son mal fit des progrès rapides.
+
+Mes amis pressentirent aussitôt qu'un malheur suprême me menaçait. Moi
+seul je ne connaissais pas l'état dans lequel se trouvait mon
+enfant. Je l'aimais d'une si grande passion, que je croyais impossible
+que la Providence voulût me séparer de lui.
+
+Mon médecin, ou plutôt mon ami Genu, me conseilla de le conduire
+à _Jala-Jala_, où l'air natal et la campagne, me disait-il,
+favoriseraient sans doute sa guérison.
+
+Je goûtai ce conseil; tant de personnes avaient recouvré la santé à
+_Jala-Jala_, que je devais espérer le même succès pour mon fils.
+
+Je partis donc avec lui et sa gouvernante; le voyage fut bien triste,
+car je voyais mon pauvre enfant souffrir sans pouvoir le soulager.
+
+A notre arrivée, Vidie vint me recevoir, et un instant après
+j'occupais, avec mon Henri, la même chambre qui me rappelait déjà deux
+pertes bien douloureuses, la mort de ma petite fille et celle de ma
+chère Anna; de plus, c'était dans cette même chambre que mon Henri
+était né, rapprochement cruel des moments les plus heureux de mon
+existence avec celui où j'allais pleurer mon fils si tendrement aimé.
+
+Néanmoins, ne désespérant pas encore des ressources de mon art et de
+mon expérience, je m'assis au chevet de mon fils et ne le quittai
+plus. Je dormais près de lui, et passais toutes mes journées à lui
+donner des soins qui n'apportaient, hélas! aucun soulagement à ses
+souffrances. Je perdis tout espoir, et, le neuvième jour après notre
+arrivée, ce cher enfant expira dans mes bras.
+
+Il est impossible de rendre compte de ce que je ressentis à cette
+dernière épreuve. J'avais le coeur brisé, la tête en feu. Je devenais
+fou, et jamais désespoir plus grand ne s'était emparé de moi. Je
+n'écoutais plus que ma douleur, et il fallut employer la force pour
+arracher de mes bras les restes mortels de mon enfant.
+
+Le lendemain il fut déposé près de sa mère, et une tombe de plus
+s'éleva dans l'église de _Jala-Jala_.
+
+En vain mon ami Vidie chercha-t-il à me soulager et à me distraire;
+plusieurs fois il voulut m'éloigner de la chambre fatale où je ne
+comptais plus que des malheurs, il ne put y parvenir. J'avais l'espoir
+et je croyais avoir le droit de mourir aussi... là où ma femme et mon
+fils avaient rendu le dernier soupir. Mes larmes ne coulaient plus,
+la parole elle-même manquait à l'épanchement de ma douleur. Une fièvre
+ardente qui me dévorait était trop lente encore au gré de mon désir.
+
+Dans un moment d'égarement, je fus sur le point de commettre la plus
+grande lâcheté dont puisse se rendre coupable le malheureux envers
+son Créateur: je fermai ma porte à double tour, je saisis le poignard
+qui si souvent avait défendu ma vie, et le retournai contre moi...
+
+Déjà je choisissais l'endroit où il fallait frapper pour terminer d'un
+seul coup ma triste existence: mon bras, roidi par le délire, allait
+s'abattre sur ma poitrine... lorsqu'une pensée subite vint m'empêcher
+de consommer le crime sans pardon, le crime du désespoir. Ma mère,
+ma pauvre mère que j'avais tant aimée, ma bonne mère se présenta à
+mon esprit; elle me disait:
+
+«Tu veux donc m'abandonner? Je ne te verrai donc plus?»
+
+Je me rappelai aussi les dernières paroles de ma chère Anna:
+
+«Va revoir ta vieille mère.»
+
+Cette pensée opéra en moi une révolution complète: je rejetai avec
+horreur mon poignard, je tombai anéanti sur mon lit; mes yeux,
+secs et brûlants depuis bien des jours, retrouvèrent des larmes qui
+soulagèrent mon coeur ulcéré.
+
+Cette force d'âme dont j'avais tant besoin se réveilla en moi; je ne
+pensai plus à mourir, mais à accomplir ma rigoureuse destinée. Plus
+calme déjà, et soulagé par les larmes abondantes que j'avais versées,
+je me livrai complétement à l'idée d'embrasser ma mère et mes soeurs;
+puis je voulus ajouter la page suivante à mon journal.
+
+Je n'avais pas encore la tête bien à moi; je traduirai ce que
+j'écrivais alors en espagnol, ma langue adoptive et familière, de
+préférence même au français, que je ne parlais presque plus depuis
+près de vingt années.
+
+«Comment ai-je la force de prendre cette plume? Mon pauvre fils,
+mon Henri bien aimé n'existe plus; son âme s'est envolée vers le
+Créateur! Mon Dieu, pardonnez cette plainte à ma douleur... Mais
+qu'ai-je donc fait pour être éprouvé aussi cruellement? Mon fils, mon
+cher fils, ma seule espérance, mon dernier bonheur, je ne le reverrai
+plus! Autrefois j'étais encore heureux; j'avais ma bonne Anna et notre
+cher enfant. Bientôt le sort cruel vint m'enlever ma compagne. Mon
+chagrin fut bien grand et mon affliction bien profonde; mais tu me
+restais, ô mon fils! et toutes mes affections se reportèrent sur toi;
+tu séchais mes larmes avec tes caresses, tu souriais comme ta mère, et
+les beaux traits de ton visage me faisaient la retrouver. Aujourd'hui,
+hélas! je vous ai perdus tous deux!... Quel vide, mon Dieu! et quelle
+solitude! Oh! je devrais mourir dans cette chambre, dépositaire de
+tous mes malheurs. Ici j'ai pleuré mon pauvre frère; ici j'ai fermé
+les yeux à ma fille; ici encore, baignée de larmes, Anna mourante
+m'a fait ses derniers adieux... et ici enfin, toi, mon fils, on t'a
+arraché de mes bras pour te déposer près des cendres de ta mère.
+
+«Que d'afflictions, que de chagrins pour un seul homme! Dieu de bonté
+et de miséricorde, ne me rendrez-vous pas mon pauvre enfant? Hélas! je
+sens à peine que je m'abuse; mais il plaindra mon égarement celui
+qui a été aimé, et qui s'est vu enlever un à un tous les éléments
+de son bonheur. Quant à moi, être isolé et inutile désormais sur
+cette terre, peu importe où je succomberai à ma douleur. Si ce
+n'était l'espoir de voir ma mère et mes soeurs, ici, à _Jala-Jala_,
+je terminerais ma pénible existence: mon sépulcre serait le vôtre,
+ô vous que j'ai tant aimés! Je reposerais près de vous, et pendant
+le reste de ma triste vie j'irais chaque jour sur votre tombe! Mais
+non, un devoir sacré m'obligera bientôt à me séparer de vous, et à
+vous dire un éternel adieu!... Cruel, bien cruel sera le moment où
+je m'éloignerai de vous!... Et toi, ô chère et bonne épouse, Anna
+si bien aimée, tes dernières paroles s'accompliront: je partirai,
+mais le regret et la douleur m'accompagneront dans ce voyage, mon
+coeur et mes souvenirs resteront à _Jala-Jala_.
+
+«Terre arrosée de mes sueurs, de mon sang et de mes larmes, lorsque le
+sort m'amena sur ta rive, tu étais alors couverte de sombres forêts qui
+aujourd'hui ont fait place à de riches moissons; parmi les habitants,
+l'ordre, l'abondance et le bien-être ont remplacé la débauche et la
+misère; tout avait couronné mes efforts, tout prospérait autour de moi:
+hélas! j'étais trop heureux!
+
+«Mais, en m'accablant, le malheur n'aura frappé que moi, mon oeuvre me
+survivra. Vous serez heureux, ô mes amis! et si je l'ai été moi-même
+d'y avoir contribué, qu'un souvenir vienne quelquefois vous rappeler
+celui à qui vous avez si souvent donné le nom de _père_! Si vous
+conservez pour lui un peu de reconnaissance, oh! gardez religieusement
+les tombeaux trois fois chéris qu'il vous confie!»
+
+Mes lecteurs me pardonneront cette triste et longue plainte; ils la
+comprendront, s'ils se pénètrent bien de ma position. Éloigné de cinq
+mille cinq cents lieues de ma patrie, le coup le plus sensible, le
+plus inattendu, venait de me frapper; je n'avais plus de parents aux
+Philippines; en France seulement je pouvais retrouver des affections
+vivantes, et, au moment d'abandonner pour toujours _Jala-Jala___,
+l'idée de quitter aussi mes Indiens si affectueux, si dévoués pour
+moi, était un surcroît ajouté à mes chagrins; aussi je ne pouvais me
+décider à les prévenir de cette séparation.
+
+Je restais renfermé dans ma chambre, sans en sortir, même pour
+les repas.
+
+Mon ami Vidie faisait tout au monde pour me préparer à ces adieux et
+pour me consoler; il m'engageait surtout à me rendre à Manille pour
+y faire mes préparatifs de départ; mais une force irrésistible me
+retenait à _Jala-Jala_. J'étais si faible, j'avais le coeur tellement
+brisé par le chagrin, que je n'avais plus le courage de prendre
+aucune résolution. Je remettais de jour en jour, et de jour en jour
+j'étais plus indécis; il fallait une occasion imprévue pour vaincre mon
+apathie; il fallait surtout triompher de moi par les doux sentiments
+de la reconnaissance, sentiments auxquels je n'ai jamais pu résister.
+
+Cette occasion, ce motif déterminant à mon départ, la Providence
+daigna me le fournir.
+
+J'avais à Manille une amie, une femme angélique de bonté, de douceur
+et de dévouement.
+
+Dès mon arrivée aux Philippines, lié intimement avec toute sa famille,
+je l'avais connue enfant, ensuite mariée à un homme honorable qu'elle
+avait perdu; je lui avais alors prodigué les consolations que peut
+offrir l'amitié la plus sincère. Elle avait été témoin du bonheur dont
+j'avais joui avec ma chère Anna, et, apprenant que j'étais malheureux,
+elle ne craignit pas de faire seule un long voyage pour venir à son
+tour prendre sa part de mes chagrins.
+
+La bonne Dolorès Señeris arriva un matin à _Jala-Jala_; elle se jeta
+dans mes bras, et, pendant quelques instants, nos larmes seules furent
+l'interprète de nos pensées.
+
+Quand nous fûmes remis de notre première émotion, elle me dit
+qu'elle venait me chercher, et fit elle-même les préparatifs de mon
+départ. J'étais trop reconnaissant de cette preuve d'amitié de la
+bonne Dolorès pour ne pas acquiescer à ses désirs, et il fut décidé
+que le lendemain je quitterais pour toujours _Jala-Jala_.
+
+Le bruit s'en répandit parmi mes Indiens.
+
+Ils vinrent tous me faire leurs adieux. Tous paraissaient profondément
+affligés; ils pleuraient, et me disaient: «O maître, ne nous ôtez
+pas l'espoir de vous revoir! Allez vous consoler près de votre mère,
+et revenez ensuite au milieu de vos enfants.»
+
+Ce jour fut un jour de pénibles émotions.
+
+Le lendemain, 29 février 1838, était un dimanche. J'allai faire mes
+derniers adieux aux restes bien chers que je laissais dans la tombe;
+j'entendis pour la dernière fois l'office divin dans cette modeste
+église que j'avais fait élever, et où pendant longtemps, entouré de
+toutes mes affections, j'étais heureux de réunir à pareil jour la
+petite population de Jala-Jala.
+
+Après l'office, je me rendis au rivage, où m'attendait l'embarcation
+qui devait me conduire à Manille.
+
+Là, entouré de tous mes Indiens, du bon curé le père Miguel, de mon
+ami Vidie, je leur fis à tous mon dernier adieu.
+
+Dolorès et moi nous entrâmes dans l'embarcation.
+
+A peine s'éloigna-t-elle de la rive, que tous les bras furent tendus
+vers moi, et toutes les bouches répétèrent:
+
+«Bon voyage, maître; oh! revenez promptement!»
+
+Un des plus anciens, d'un signe imposa silence, et dit à haute vois
+ces prophétiques paroles:
+
+«Frères, pleurons et prions... , car le soleil s'est obscurci pour
+nous...; l'astre qui s'éloigne a éclairé nos meilleurs jours, et
+désormais, privés de la lumière, nous ne saurons combien durera la
+nuit où nous plonge le malheur de son départ.»
+
+Cette exhortation du vieil Indien furent les dernières paroles qui
+arrivèrent jusqu'à moi; l'embarcation s'éloignait, et j'avais les yeux
+toujours fixés sur cette terre chérie que je ne devais jamais revoir.
+
+Nous arrivâmes à Manille par une de ces ravissantes nuits telles que
+je les ai décrites aux beaux jours de mes voyages.
+
+Dolorès ne voulut pas que je logeasse ailleurs que chez elle.
+
+Avant son départ, les soins et l'amitié avaient pourvu à tout. Je fus
+entouré de ces petites attentions dont une femme seule a le secret,
+et qu'elle sait faire accepter avec tant de grâce par celui qui en
+est l'objet.
+
+Mes fenêtres donnaient sur la jolie rivière de _Pasig_; j'y passais
+des journées entières à voir glisser sur l'eau les jolies pirogues
+indiennes, et à recevoir les visites de mes amis, qui à l'envi les
+uns des autres venaient essayer de me distraire.
+
+Lorsque j'étais seul, pour tromper ma mélancolie je pensais à mon
+voyage, au bonheur que je goûterais encore à revoir ma pauvre mère,
+mes soeurs, un beau-frère que je ne connaissais pas, et enfin des
+nièces qui étaient nées pendant mon absence.
+
+L'obligation où je me vis de rendre les visites que j'avais reçues,
+et le rétablissement de ma santé, me permirent enfin de m'occuper
+des affaires qui devaient hâter mon départ.
+
+Mon ami Adolphe Barrot, consul général de France à Manille, devait de
+jour en jour recevoir des nouvelles de son gouvernement pour retourner
+en France; il me proposa de l'attendre et de faire le voyage avec
+lui. J'acceptai avec plaisir, et nous décidâmes entre nous que pour
+notre retour nous prendrions la route des Grandes Indes, la mer Rouge
+et l'Égypte.
+
+Je ne voulus pas rester oisif pendant le temps que j'avais à passer
+à Manille.
+
+Les Espagnols se rappelaient qu'à une autre époque j'avais exercé
+la médecine avec assez de succès: bientôt il m'arriva des malades de
+tous côtés, et gratuitement, il est vrai, je repris mon premier état.
+
+Mais quelle différence entre ce temps et celui de mon début! Alors
+j'étais jeune, plein de force et d'espérance; je me berçais des
+illusions ordinaires à la jeunesse, un long avenir de bonheur se
+présentait à mon imagination.
+
+Maintenant, accablé sous le poids du chagrin et des pénibles travaux
+que j'avais exécutés, il ne me restait plus qu'un seul désir, celui
+de revoir la France; et cependant mes souvenirs se reportaient sans
+cesse vers _Jala-Jala_.
+
+Pauvre petit coin du globe que j'avais civilisé, où mes plus belles
+années s'étaient passées dans une vie de travaux, d'émotions, de
+bonheur et d'amertume!
+
+Pauvres Indiens qui m'aimiez tant, je ne devais plus vous
+revoir! L'immensité des mers allait nous séparer pour toujours!....
+
+Que de réflexions et de souvenirs remplissaient alors ma pensée! Mais,
+hélas! on lutterait en vain contre sa destinée; et la Providence,
+dans ses vues impénétrables, me réservait encore de rudes épreuves
+et de nouveaux malheurs.
+
+Redevenu le médecin de Manille, où j'avais eu tant de peine à débuter,
+je visitais les malades du matin au soir; je recevais de Dolorès
+et de sa soeur Trinidad les soins les plus touchants et les mieux
+choisis pour la blessure toujours saignante que je portais au fond
+de mon coeur.
+
+Je voyais aussi souvent les deux soeurs de ma pauvre femme, Joaquina
+et Mariquita, ainsi que ma jeune nièce, fille de cette excellente
+Joséphine pour qui j'avais eu tant d'amitié, et qui avait suivi de
+si près ma chère Anna dans la tombe.
+
+Peu à peu je formais de nouvelles affections, que bientôt il me
+faudrait rompre pour ne plus les retrouver.
+
+Je n'oubliais point _Jala-Jala_, et mes souvenirs ne quittaient pas
+ce lieu, où étaient déposés les restes de ce que j'avais le plus aimé
+au monde! Je formais des voeux pour que mon oeuvre de colonisation
+se continuât, et que mon ami Vidie trouvât une compensation à la rude
+tâche qu'il venait d'entreprendre.
+
+A cette époque, lorsque j'étais encore à Manille, un grand malheur
+fut sur le point de ramener _Jala-Jala_ à son premier état de barbarie.
+
+Les bandits, qui avaient toujours respecté mon habitation pendant
+que je la possédais, vinrent une nuit l'attaquer, et se rendirent
+maîtres de la maison où s'était renfermé et défendu Vidie.
+
+Il fut obligé de s'échapper par une fenêtre et d'aller se cacher dans
+les bois, en abandonnant sa fille en très-bas âge aux soins d'une
+Indienne, sa nourrice.
+
+Les bandits pillèrent et brisèrent tout dans la maison, blessèrent
+sa fille d'un coup de sabre dont elle porte encore les marques [50];
+après quoi ils se retirèrent avec le butin qu'ils avaient fait.
+
+Mais _Jala-Jala_ était devenu un point trop important; le gouvernement
+espagnol y envoya des troupes pour protéger Vidie et y maintenir
+l'ordre.
+
+Enfin Adolphe Barrot reçut les instructions du gouvernement français
+qui le rappelaient dans sa patrie; mes préparatifs étaient faits pour
+le départ.
+
+Le 29 octobre 1838, je passai la journée dans de pénibles et douloureux
+adieux...
+
+J'avais reçu tant de marques de bienveillance et d'affection des
+habitants de Manille, j'y laissais des amis si bons, si dévoués, que la
+pensée de ne plus les revoir me brisait le coeur... Ma douleur était
+si grande, qu'il me fallut une force surhumaine pour ne pas renoncer
+à m'éloigner de ma seconde patrie et de ces amis qui me disaient:
+«Restez au milieu de nous.»
+
+La pensée de ma mère me soutenait. Cependant cette douce pensée était
+mêlée de mille réflexions qui jetaient encore plus de trouble dans
+mon âme.
+
+Depuis longtemps je n'avais pas reçu de nouvelles de cette bonne mère;
+elle était bien âgée, sa vie entière s'était passée dans une longue
+suite de malheurs et dans une abnégation complète d'elle-même. Les
+nombreuses peines morales qu'elle avait éprouvées devaient avoir
+agi sur sa santé; et puis j'étais si malheureux, le sort m'avait
+si rudement frappé dans toutes mes affections, que je ne pouvais me
+soustraire à la cruelle pensée que je ne reverrais plus celle pour
+qui j'abandonnais un pays qui m'était si cher...
+
+Cependant, dans un moment de calme, j'avais pris une résolution; le
+trouble de mon âme ne pouvait m'empêcher de l'accomplir. Je m'arrachai
+des bras de mes amis. Ils m'avaient accompagné au port; une légère
+embarcation me conduisit à bord du trois-mâts américain le _Laïton_.
+
+A dix heures du soir, il leva l'ancre et cingla vers la sortie de
+la baie.
+
+J'étais en proie à une si grande agitation, que je restai sur le
+pont, espérant que la fraîcheur de la nuit calmerait l'ardeur qui
+me dévorait. Je m'assis sur un banc de quart, et je vis peu à peu
+disparaître les feux de Manille, puis l'île de Marivélès et les
+montagnes de _Marigondon_. Je fis alors mentalement mes derniers
+et plus cruels adieux aux Philippines, et, de plus en plus agité,
+j'éprouvai bientôt une fièvre ardente qui produisit sans doute un
+véritable délire.
+
+Dans ce délire, je voyais _Jala-Jala_ dans sa prospérité, comme
+à l'époque de mon bonheur. Ma chère compagne était dans ses plus
+beaux jours; elle me souriait. Mon frère et mon fils étaient à
+côté d'elle. Tous trois me tendaient les bras. En vain je voulais
+m'y précipiter: une force invincible me retenait. Je faisais des
+efforts pour leur parler, il m'était impossible d'articuler un
+seul mot. J'entendais Anna me dire: «Attends, ta destinée n'est pas
+accomplie.» Puis, ces trois êtres chéris devenaient pâles, livides;
+ils se couvraient d'un suaire. Anna montrait à mon frère deux tombeaux,
+et lui disait: «Marche, nous te suivons.» Ils se dirigeaient alors vers
+les tombes, accompagnés du père Miguel et de mes Indiens en pleurs. Les
+tombes s'ouvraient, et, à pas lents, ils en descendaient les degrés.
+
+Sans doute mon délire devint alors tout à fait complet. Ce ne fut que
+le lendemain, au jour, que j'eus le sentiment de moi-même. J'avais
+le visage inondé de larmes et le corps brisé. Je me traînai dans ma
+cabine, et me mis au lit. Mes larmes continuèrent à couler, jusqu'à
+ce qu'un profond sommeil vint mettre un terme aux souffrances morales
+exaltées par le délire.
+
+Le soleil était à plus de moitié de sa course lorsque je me
+réveillai. Les larmes et le repos m'avaient rendu à mon calme
+habituel. Je me levai, et je fus jeter un dernier coup d'oeil vers
+Luçon; mais, hélas! nous en étions bien loin!... Je ne devais plus
+revoir cette terre où je laissais tant de souvenirs...
+
+Ici devrait se terminer la relation que je me suis proposée; mais je
+ne puis m'empêcher de consacrer encore quelques lignes à mon retour
+dans ma patrie.
+
+Je parcourus sur divers navires les côtes des Grandes Indes, le golfe
+Persique et la mer Rouge; puis, après plusieurs relâches, j'abordai
+en Égypte.
+
+Après avoir si souvent admiré les grandes oeuvres de la nature,
+j'avais un vif désir de voir les travaux gigantesques exécutés par
+la main des hommes.
+
+J'allai à Thèbes, et y visitai en détail ses palais, ses tombeaux et
+ses nombreux monolithes.
+
+Je descendis ensuite le Nil, en m'arrêtant partout où se présentaient
+des monuments dignes de curiosité. Je montai au sommet de l'une des
+pyramides; je passai quelques jours au Caire, et me rendis enfin
+à Alexandrie, où je m'embarquai de nouveau pour franchir le petit
+espace de mer qui me séparait de l'Europe.
+
+J'avais voulu comparer de grands travaux humains aux oeuvres du
+Créateur: cette comparaison n'avait pas été à l'avantage des premiers,
+car tous ces inutiles monuments ne s'étaient présentés à moi que comme
+des preuves durables de l'orgueil et du fanatisme de quelques hommes
+auxquels obéissaient des peuples esclaves.
+
+J'avais vu aussi ce qui restait des traces de destruction des deux plus
+grands conquérants du monde: le premier n'était-il pas un orgueilleux
+despote, faisant agir à sa volonté des cohortes d'esclaves, et portant
+parmi des peuples paisibles le fer et la destruction, pour profaner
+des tombeaux, poursuivre d'inutiles conquêtes? L'histoire nous le
+montre mourant à la suite d'une orgie, et l'autre, hélas! après tant
+de gloire, enchaîné sur un rocher!!
+
+Du sommet de l'une des pyramides, accompagné de mon ami Barrot,
+dans un religieux recueillement j'avais admiré le Nil majestueux,
+qui serpente au milieu d'une vaste plaine bordée par le désert et
+d'arides montagnes.
+
+Regardant ensuite au-dessous de moi, j'avais eu de la peine à
+apercevoir mes camarades de voyage qui contemplaient le grand sphinx,
+et paraissaient de petites taches noires sur le sable.
+
+Je me disais alors: Ce ne sont point ces inutiles monuments que
+nous devons admirer, mais bien plutôt ce grand fleuve qui, obéissant
+toujours aux lois d'une sagesse toute-puissante, franchit chaque année,
+à une époque fixe, ses limites, et s'étend comme une vaste mer pour
+arroser, vivifier d'immenses plaines qui se couvrent toujours de
+riches moissons.
+
+Sans cet ordre immuable et bienfaisant de la nature, toutes ces belles
+campagnes ne seraient plus qu'une partie du désert où aucun être ne
+pourrait exister.
+
+Ces réflexions provenaient sans doute d'une vie presque entièrement
+écoulée au milieu de cette grande nature, où l'homme puise constamment
+des sentiments qui l'élèvent vers l'Être suprême. J'avais trop étudié
+cette nature dans tous ses détails, ses bienfaits et sa magnificence,
+pour que tout ce qui était de création humaine fit sur moi l'impression
+à laquelle j'avais cru lorsque j'avais désiré voir les monuments
+de l'Égypte; et tout en voguant pour l'Europe, je pressentais déjà
+qu'un court séjour au milieu de la civilisation me ferait regretter
+mon ancienne liberté, mes montagnes, et mes solitudes des Philippines.
+
+J'arrivai à Malte, où, pendant dix-huit jours, je fus renfermé dans
+le fort Manuel pour y purger ma quarantaine.
+
+Je reçus alors des nouvelles de ma famille. Ma mère, mes soeurs
+m'écrivaient qu'elles jouissaient d'une parfaite santé, et qu'elles
+attendaient mon arrivée avec une bien vive impatience.
+
+Ma quarantaine terminée, je restai près d'une semaine dans la ville,
+attendant le départ d'un bateau à vapeur pour la France.
+
+Je profitai de ce retard pour voir tout ce que Malte offre de curieux
+aux voyageurs; puis je repris ma route vers ma patrie, et, la semaine
+suivante, je reconnus les rochers arides de la Provence, enfin cette
+France que j'avais quittée depuis vingt ans!...
+
+Peu de jours après j'étais à Nantes, où, pendant quelque temps je
+jouis dans toute sa plénitude du bonheur que l'on éprouve au milieu
+de personnes dont on a été éloigné pendant de longues années, et qui
+sont les dernières affections vivantes encore chez un malheureux trop
+éprouvé par une bizarre destinée.
+
+Mais l'oisiveté dans laquelle je vivais me devint bientôt
+insupportable; j'avais toujours mené une vie trop active pour qu'une
+transition aussi subite ne produisît pas en moi un effet nuisible à
+ma santé, et la seule idée de soumettre le reste de mon existence à
+une vie stérile et monotone m'était devenue insupportable.
+
+Ne sachant toutefois que faire pour m'occuper, je me décidai à voyager
+en Europe et à étudier le monde civilisé, auquel je me trouvais alors
+si étranger.
+
+Je parcourus la France, l'Angleterre, la Belgique, l'Espagne et
+l'Italie.
+
+Je retournai ensuite dans ma famille, sans avoir rien trouvé dans
+l'étude que je venais de faire qui pût me faire oublier mes Indiens,
+_Jala-Jala_, mes voyages solitaires dans mes forêts vierges; et la
+société des hommes élevés dans une extrême civilisation ne pouvait
+effacer de ma mémoire ma modeste existence passée.
+
+Malgré mes efforts, je conservais toujours un fond de tristesse qu'il
+m'était impossible de dissimuler: ma bonne mère, qui voyait avec peine
+ma répugnance à me fixer dans aucun lieu de mon pays, et qui avait
+des craintes, peut-être bien fondées, que je ne voulusse retourner
+aux Philippines, mit tout en oeuvre pour l'empêcher.
+
+Elle me parla mariage, me répétant dans toutes ses lettres qu'elle
+ne serait heureuse qu'autant que je me déciderais à contracter de
+nouveaux liens; elle me disait qu'après moi mon nom s'éteignait,
+et enfin me demandait, comme dernière consolation pour elle, celle
+de choisir une compagne.
+
+Le désir de la satisfaire, et le souvenir d'ailleurs des dernières
+paroles de mon Anna:
+
+«Retourne dans ta patrie, marie-toi avec une de tes compatriotes,»
+me décidèrent.
+
+J'eus bientôt fait choix de celle qui pouvait combler les voeux de
+l'homme qui n'aurait pas eu trop présent le souvenir d'une union
+antérieure.
+
+Cependant je fus aussi heureux que je pouvais l'être. Ma nouvelle
+femme possédait toutes les qualités nécessaires à mon bonheur; elle
+me rendit père de deux enfants, et je commençais déjà à bénir la
+détermination que ma mère avait tant contribué à me faire prendre;
+mais, hélas! le bonheur ne devait jamais être de longue durée pour
+moi: la coupe de l'amertume n'était pas épuisée, et j'avais encore
+bien des larmes à verser.
+
+Dans le cimetière de Vertoux, pour toi, pauvre mère, un modeste
+tombeau s'éleva entre celui d'un époux et d'un fils, et bientôt un
+autre s'ouvrit encore dans celui de Neuilly.
+
+Dans ma douleur profonde, je fis graver ces deux vers sur le dernier:
+
+
+ Veille, du haut des cieux, sur ta triste famille;
+ Conserve-moi ton fils, et revis dans ta fille!
+
+
+
+
+
+
+
+APERÇU
+
+Sur la géologie et la nature du sol des îles Philippines; sur ses
+habitants; sur le règne minéral, le règne végétal et le règne animal;
+sur l'agriculture, l'industrie et le commerce de cet archipel.
+
+
+
+
+§ I.--Nature du sol.
+
+
+L'île de Luçon, la principale de l'archipel des Philippines, est située
+entre les 123º 22' et les 127° 53' 30'' de longitude, et par les 12°
+10' et 15° 43' de latitude du méridien de Madrid.
+
+C'est la plus grande de l'archipel.
+
+A l'est, ses côtes sont baignées par l'océan Pacifique, et à l'ouest
+par la mer de Chine.
+
+Dans toute sa longueur du nord au sud, elle est divisée par une haute
+chaîne de montagnes, dont de grandes ramifications s'étendent à l'est
+et à l'ouest.
+
+Son sol est essentiellement volcanique. On y remarque encore quelques
+volcans en combustion, de nombreux cratères éteints, et de grands
+bouleversements produits par des feux souterrains. Ses montagnes
+doivent leur origine à de grands soulèvements du sol.
+
+Le volcan de _Taal_, au milieu du lac de _Bombon_, dans la province
+de _Batangas_, est toujours à l'état d'ignition; et, bien que depuis
+1754 il n'ait pas fait de grandes éruptions, d'énormes colonnes de
+fumée s'échappent continuellement de son vaste cratère, qui n'a pas
+moins de quatre kilomètres de circonférence. L'éruption de 1754 fut
+si terrible, qu'à une distance de trente à quarante lieues la clarté
+du jour était obscurcie par l'immense quantité de cendres qu'il
+avait projetée dans l'air. A Manille, éloignée de vingt lieues,
+on entendit plusieurs détonations semblables à celles de la grosse
+artillerie. Les bourgs de _Sala, Lipa, Tanaban_ et _Taal_, situés
+sur les bords du lac de _Bombon_, furent entièrement détruits.
+
+Il est probable que ce volcan a des communications souterraines avec
+la haute montagne de _Mainit_, située au nord-est, à une distance
+de quatre à cinq lieues du lac de _Bombon_. Peut-être à une époque
+prochaine cette haute montagne se transformera-t-elle en un énorme
+volcan: elle menace continuellement de faire éruption; à son sommet,
+plusieurs crevasses laissent parfois échapper une épaisse fumée et
+souvent des flammes. A sa base, dans la partie baignée par les eaux
+du lac de _Bay_, surgissent de nombreuses sources thermales, à la
+température de l'eau bouillante. Toutes ces sources vont se jeter
+dans les eaux froides de _Bay_, et dégagent une si grande quantité
+de vapeur, qu'à une petite distance cette partie du lac paraît dans
+une ébullition continuelle. C'est dans ces sources que quelques
+auteurs ont prétendu que des poissons vivaient et que des plantes
+croissaient. Je puis assurer que c'est là une erreur.
+
+L'île de _Socolme_, dont j'ai parlé, éloignée de quatre à cinq
+kilomètres des sources thermales, est un ancien cratère.
+
+Dans les provinces de la _Lagune_ et de _Tayabas_, plus à l'est de
+_Mainit_, la montagne de _Majayjay_, une des plus élevées de l'île
+de _Luçon_, a probablement été formée par un volcan dont le cratère,
+qui occupait le sommet, est maintenant un lac circulaire; sa profondeur
+n'a jamais pu être mesurée. A l'époque où ce volcan était en ignition,
+la lave qui coulait du sommet vers la base, dans la direction du bourg
+de _Nacarlang_, a probablement recouvert d'immenses cavités dans une
+grande étendue. Souvent, à la suite d'inondations ou de tremblements
+de terre, la couche volcanique qui recouvre ces cavités vient à se
+rompre, et laisse à découvert d'énormes profondeurs que les Indiens
+nomment _bouches de l'enfer_.
+
+Entre _Mainit_ et _Majayjay_, sur tout le territoire du bourg de
+_San-Pablo_, on trouve de distance en distance des petits lacs
+circulaires qui étaient autant de volcans. Les amas de pierre ponce
+et de laves de diverses natures qu'on remarque aux alentours de ces
+lacs ne laissent aucun doute sur leur première nature.
+
+Le volcan de _Mayon_, qui, le 23 octobre 1766, fit une si terrible
+éruption, est situé tout à l'extrémité de _Luçon_, dans la province
+d'_Albay_. En 1814, une nouvelle éruption détruisit complétement le
+bourg de ce nom.
+
+Tout le territoire de cette province est volcanique. On y trouve un
+grand nombre de cratères éteints, d'où l'on retire une grande quantité
+de soufre pour le commerce.
+
+Tout à fait au nord de Luçon, les îles _Babuyanes_ sont entièrement
+volcaniques. Dans ce groupe, celles nommées _Camiguin, Dalapury_
+et _Fuya_ fournissent une grande quantité de soufre.
+
+Comme on vient de le voir, au centre de l'île de Luçon, et à ses deux
+extrémités, le sol est essentiellement volcanique. Il serait superflu
+de donner dans ce court aperçu plus de détails sur les autres parties,
+qui sont absolument de la même nature, et qui prouvent évidemment que
+les Philippines ont été bouleversées par des feux souterrains et de
+fréquents tremblements de terre.
+
+Ceux de ces tremblements de terre qui font époque ont eu lieu en 1627,
+1645, 1675, le 24 septembre 1716, le 20 juin 1767, 1796, 1824, 1828
+et 1852.
+
+Celui de 1627 engloutit une des plus hautes montagnes de la province
+de _Cagayan_.
+
+Celui de 1675 sépara, dans l'île de Mindanao, une haute montagne. Les
+eaux de la mer se précipitèrent par cette ouverture, et inondèrent
+une immense étendue de terres cultivées.
+
+Le dernier qu'a éprouvé Luçon commença le 16 septembre 1852, à six
+heures trente minutes du soir. Les premières oscillations, accompagnées
+d'un fort bruit souterrain, firent varier le pendule de 43 degrés;
+elles se répétèrent, moins fortes, d'intervalles en intervalles plus
+ou moins éloignés, jusqu'au 12 octobre.
+
+Il causa la ruine de tous les grands édifices; la montagne
+d'_Uba-Uba_, située dans la baie de _Subic_, province de _Zembales_,
+fut complétement engloutie.
+
+Dans plusieurs parties de Luçon, la terre s'entr'ouvrit pour rejeter
+des masses d'eau, de vase et de sable. Non-seulement ce cataclysme
+fit sentir ses terribles effets dans toute l'île de Luçon, mais
+aussi dans les îles voisines. A _Mindanao_, les édifices et les ponts
+s'écroulèrent, et la terre, comme à _Luçon_, s'ouvrit dans plusieurs
+endroits pour vomir des masses d'eau, de vase et de sable.
+
+
+
+
+§ II.--Climat.
+
+
+La position topographique de l'île de _Luçon_ et la haute chaîne de
+montagnes qui la divise du nord au sud, nommée _Caravallo_, procurent à
+ces belles contrées un printemps perpétuel. Cependant deux saisons bien
+distinctes y régnent en même temps: celle des pluies ou l'hivernage,
+celle des sécheresses ou l'été.
+
+Pendant six mois, depuis juin jusqu'à la fin de novembre, le vent
+souffle du sud-ouest, et, pendant les autres six mois, du nord-est.--On
+distingue ces deux époques par mousson de sud-ouest et mousson de
+nord-est.
+
+Pendant la durée de la mousson de sud-ouest, toute la partie de l'île
+située à l'ouest est dans la saison de l'hivernage, tandis que la
+partie opposée, à l'est, est dans la saison d'été, et _vice versa_,
+lorsque c'est le vent de nord-est qui règne. Celui qui voudrait
+éviter l'hivernage pourrait employer le même moyen que les _Négritos_
+ou _Ajetas_, lesquels, ainsi que je l'ai dit, changent de localité
+avec la mousson.
+
+Le vent, dans une mousson ou dans l'autre, vient toujours de la mer. Il
+est arrêté par la haute chaîne de montagnes. Les nuages qu'il apporte,
+retenus par cette barrière, grossissent et s'accumulent jusqu'à ce
+qu'un orage vienne à se former. Alors le tonnerre gronde, la foudre
+sillonne l'air, la pluie tombe comme si le ciel avait ouvert ses
+cataractes; les rivières et les torrents grossis se précipitent dans
+la plaine, qu'ils fertilisent de tous les détritus et des terres
+limoneuses qu'ils ont arrachés au flanc des montagnes couvertes
+de hautes forêts. Mais bientôt le calme se rétablit, les nuages
+se dissipent, et le soleil luit de tout son éclat. Alors l'air est
+rafraîchi non-seulement pour les habitants de la région de l'hivernage,
+mais aussi pour ceux qui, de l'autre côté des montagnes, se trouvent
+dans la saison des sécheresses, car la brise qu'ils reçoivent a lamé
+cette fraîcheur dans la région humide qu'elle a parcourue.
+
+Les orages, qui se répètent continuellement pendant la saison de
+l'hivernage, ne se passent pas toujours comme je viens de l'indiquer:
+souvent le tonnerre se fait à peine entendre, et la pluie tombe à
+torrents pendant cinq à six jours sans interruption; ou bien le vent
+ne suit pas son cours naturel. Dans moins de vingt-quatre heures,
+il parcourt tous les points de la boussole; il se déclare alors des
+ouragans ou _tay-foungs_, tels que je les ai décrits au commencement
+de ce livre.
+
+Généralement, ces grands bouleversements de l'atmosphère arrivent au
+changement de mousson, pendant la lutte qui se livre entre le vent
+de nord-est et celui de sud-ouest. A cette époque aussi il survient
+des calmes de plusieurs jours, pendant lesquels les plus fortes et
+les plus accablantes chaleurs de l'année se font sentir.
+
+
+
+
+§ III.--Regne minéral.
+
+
+Le règne minéral est très-riche dans les Philippines.
+
+L'or s'y trouve en paillettes et en grains dans presque toutes les
+rivières et les torrents.
+
+Dans l'île de _Luçon_, les provinces de _Tondoc_, _Nueva-Ecija_,
+_Camarines-Nord_, en fournissent abondamment.
+
+M. Oudan de Virly, Parisien d'origine, a longtemps exploité une mine en
+filon dans les montagnes nommées _Caragas_, dans l'île de _Mindanao_.
+
+On trouve aussi à Luçon plusieurs mines de fer _hydraté_ et d'_aimant_
+qui pourraient fournir à des exploitations gigantesques.
+
+Dans la province de _Boulacan_, les montagnes d'_Angat_ sont presque
+entièrement formées de ce minéral.
+
+Dans la province de la _Laguna_, sur le territoire de _Moron_, il
+existe une grande étendue couverte de blocs séparés de minerai de
+fer, dont le rendement à la fonte n'est pas moindre de 80 p. 100. Ces
+blocs, disséminés sur le sol, paraissent avoir été rejetés du sein
+de la terre par une éruption volcanique.
+
+On trouve aussi des mines de cuivre dans les provinces de _Batangas_
+et de _Panpanga_; leurs échantillons indiquent qu'elles sont d'une
+grande richesse.
+
+Les _Igorrotès_ et les _Tinguianès_ connaissent, sans aucun doute,
+sur leur territoire, des mines vraisemblablement très-riches de ce
+métal; car ils fabriquent pour leurs usages des ustensiles grossiers
+qui paraissent avoir été faits avec un seul bloc de cuivre, tiré de
+la mine à l'état natif.
+
+Le soufre, le charbon de terre y sont aussi très-abondants.
+
+Enfin les roches basaltiques, le porphyre, le cristal de roche et les
+agates se trouvent en abondance, ainsi que des marbres de diverses
+couleurs.
+
+Le granit y est peu connu; celui dont on se sert à Manille pour les
+trottoirs est apporté de la Chine.
+
+La pierre la plus utile, celle que l'on emploie pour la construction
+des édifices, est une espèce de tuf volcanique très-solide, et aussi
+facile à tailler que le tuf ordinaire.
+
+La province de la _Laguna_ renferme une quantité considérable de
+sources _thermales_ et _minérales_.
+
+On trouve les premières à des températures différentes: elles ont
+de 80 à 90 degrés aux environs du bourg de _Mainit_, et de 28 à 30
+degrés à _Pagsanjan_ et à _Jala-Jala_.
+
+Cette dernière localité renferme une grande variété de sources
+minérales, ferrugineuses, acides et sulfureuses.
+
+Dans un des ravins de _Jala-Jala_ on trouve du sulfate de fer en
+grande quantité. C'est sans doute la dissolution de ce sulfate de
+fer qui donne à quelques sources le goût acide.
+
+Dans diverses autres parties de Luçon, aux environs de Manille entre
+autres, il y a aussi plusieurs sources d'eaux minérales ferrugineuses.
+
+
+
+
+§ IV.--Règne végétal.
+
+
+C'est dans le règne végétal que la nature a déployé aux Philippines
+toute sa magnificence.
+
+Les hautes montagnes s'étendant du nord au sud dans tout l'archipel,
+qui, à une époque reculée, ont éprouvé de si grands bouleversements
+où les feux souterrains ont joué un si grand rôle, sont actuellement
+le plus grand, le plus puissant auxiliaire qui puisse aider cette
+luxuriante végétation.
+
+Ainsi que je l'ai fait remarquer lorsque j'ai parlé du climat, ces
+montagnes divisent l'année _en saison des pluies_ et _en saison des
+sécheresses_.
+
+Leurs versants _est_ et _ouest_, chacun à son tour, pendant six mois,
+reçoivent abondamment les eaux du ciel.
+
+Les vallées qui se trouvent entre les montagnes, les inégalités du
+sol, les crevasses, les cratères éteints, sont autant de réservoirs
+où, pendant ces six mois, se réunissent les eaux pluviales pour
+s'échapper, pendant la saison des sécheresses, en sources et en
+ruisseaux limpides qui vont serpenter dans les plaines et y porter
+la fertilité et l'abondance.
+
+Presque sans exception, toutes les montagnes sont recouvertes d'une
+forte couche de terre végétale, et revêtues de la plus splendide
+végétation qu'il y ait au monde.
+
+Sur leurs versants se déroulent d'immenses forêts d'arbres gigantesques
+de diverses essences, où se mêlent des _palmiers_, des _fougères
+hautes comme des arbres_, des _bambous_, des _rotins_, des _pandanus_
+et des _lianes_ de mille espèces, qui semblent avoir été créées pour
+former, d'un arbre à l'autre, des décors de guirlandes de verdure,
+de fleurs et de fruits.
+
+La nature a pourvu à tout aux Philippines.
+
+Ces hautes montagnes couvertes de bois précieux ont généralement un de
+leurs versants (celui qui se trouve le plus exposé aux pluies) garni
+de magnifiques et gras pâturages, où croissent diverses graminées,
+particulièrement le _talaje_, espèce de canne à sucre sauvage, le
+_cogon_, long et flexible, d'un usage précieux pour la couverture
+des cases indiennes.
+
+Dans ces beaux pâturages s'engraissent, sans aucun soin, d'innombrables
+troupeaux de _buffles_, de _boeufs_, de _chevaux_ et de _timides
+cerfs_, qui, la nuit, sortent en troupes des sombres forêts pour y
+venir prendre leur pâture.
+
+A l'époque des sécheresses, toutes ces graminées ont atteint une
+hauteur de six à huit pieds.--Les Indiens prévoyants, pour renouveler
+l'herbe trop sèche et trop dure, y mettent le feu. D'immenses incendies
+se déclarent; la flamme, emportée par le vent, détruit tout sur
+son passage jusqu'à la lisière des bois, où elle s'arrête toujours
+[51]. Le sol, mis à nu, paraît brûlé et calciné; mais, trois jours
+après, la nature a déjà repris ses droits. Il ne reste plus trace
+de l'incendie, un tapis d'herbe tendre et verdoyante a remplacé les
+désastres de l'incinération, et offre aux animaux une nourriture
+abondante et succulente.
+
+Les bois les plus remarquables par leur emploi dans l'industrie sont
+les suivants:
+
+Le _molauin_ ou _molave_, _vitex_ (didynamie de Linné). Son bois, de
+la couleur du buis, est incorruptible et inattaquable par les insectes;
+il est employé dans toutes les constructions exposées aux intempéries,
+et particulièrement pour la membrure des vaisseaux.
+
+Le _banaba_, mouchausia speciosa (polyadelphie de Linné). Le bois,
+de couleur rose, sert pour toutes espèces de construction, et il
+donne de belles fleurs couleur violette.
+
+Le _palomaria_, calophyllum, inophyllum (polyadelphie de Linné),
+fournit une gomme résine employée dans la médecine indienne; son
+bois, léger et flexible, est d'une grande solidité, et il est employé
+particulièrement pour la mâture.
+
+Le _mangachapoi_, mocanera (polyandrie de Linné), et le _guio_, de
+la même espèce, parviennent tous deux à une hauteur prodigieuse. Il
+n'est pas rare d'en trouver de 30 à 40 mètres sur un équarrissage
+de 70 à 90 centimètres sur toute leur longueur. Leur bois, compact,
+serré, et d'une grande solidité, est employé pour les grandes pièces
+de charpente, et notamment pour la mâture des jonques chinoises.
+
+Le _dongon_, helicteres apelata (décandrie de Linné), est aussi un
+arbre gigantesque, dont le bois solide est propre aux constructions.
+
+L'_anobin_, arctocarpus maxima (monoécie de Linné), acquiert des
+dimensions colossales; son bois, jaune, léger, et inaltérable dans
+l'eau, est employé aux constructions navales, et particulièrement
+pour faire des pirogues. Cet arbre est de la même famille que celui
+connu sous le nom d'arbre à pain: en faisant des incisions à l'écorce,
+il en découle une gomme dont les Indiens se servent pour prendre des
+oiseaux, comme avec la glu.
+
+La _narra_, ou _asana_, pterocarpus palidus (diadelphie de Linné). Le
+bois est semblable à l'acajou pour la couleur. Cet arbre acquiert
+des dimensions énormes; un seul tronc est souvent employé à faire une
+embarcation qui peut charger plusieurs tonneaux; il est généralement
+employé à faire des meubles, et particulièrement des tables d'une
+seule pièce, qui peuvent contenir vingt et trente couverts.
+
+Le _calantas_, cedrela odorata (pentandrie de Linné), est une espèce
+de cèdre dont le bois a la couleur, l'odeur et toutes les propriétés
+du cèdre du Liban; il est généralement employé pour les constructions
+navales.
+
+Le _baleté_, ficus indius (monoécie de Linné), est un arbre dont le
+bois blanc et spongieux est peu employé; il parvient à une élévation
+prodigieuse, et son tronc acquiert des dimensions colossales: c'est
+avec son écorce que les sauvages font leurs vêtements et les cordes
+de leurs arcs. J'ai déjà parlé de cet arbre dans le cours de mon livre.
+
+Dans les espèces propres à l'ébénisterie, on trouve une grande variété:
+
+L'ébène ordinaire; puis le _camagon_, ou _mabolo_, diospyros koki
+(octandrie de Linné), qui donne un fruit savoureux, de la grosseur
+et de la couleur de la pêche, et dont le bois est veiné de noir et
+de blanc.
+
+Le _malatapai_, diospyros pilosanthera (octandrie de Linné), donne
+une ébène veinée de noir et de rouge.
+
+Le _lanotan_, uvaria lanotan (polyandrie de Linné), dont le bois
+blanc et compacte ressemble beaucoup à l'ivoire.
+
+On trouve aussi aux Philippines des citronniers d'une dimension
+prodigieuse, ayant plusieurs mètres de circonférence; et enfin pour
+le commerce une grande variété de bois de teinture.
+
+Il serait trop long de donner ici la nomenclature de tous les arbres
+qui croissent dans les forêts des Philippines. La province d'_Ilocos
+Nord_ en produit à elle seule cent seize espèces différentes, toutes
+utiles et propres à l'industrie.
+
+Auprès de ces arbres gigantesques et dont le bois est précieux, il
+s'en trouve une multitude qui fournissent aux habitants des fruits
+savoureux et d'excellents aliments.
+
+Le _manguier_, manga mangifera india (pentandrie de Linné). Dans
+aucun pays du monde cet arbre, qui atteint la taille de nos plus
+grands chênes, ne fournit des fruits aussi savoureux et aussi variés
+qu'aux Philippines.
+
+Le _lanzones_, ekebergia de Jus. (ennéandrie de Linné), est un arbre
+propre aux Philippines; il fournit un excellent fruit, qui a beaucoup
+de rapport avec le _lechi_.
+
+Le _chicos_, achras sapota (hexandrie de Linné), est un arbre dont
+cinq ou six espèces donnent des fruits délicieux.
+
+Le _macupa_, eugenia iambos (icosandrie de Linné), produit des fruits
+d'une belle couleur rose et très-savoureux, ayant l'odeur de la rose.
+
+Le _lumboi_, calyptrantes jambolana (icosandrie de Linné), se
+trouve dans toutes les forêts; son fruit, de couleur violette, est
+rafraîchissant et d'un goût agréable.
+
+Le _santol_, sandoricum ternatum (décandrie de Linné), est un grand
+arbre qui donne une prodigieuse abondance de fruits de la grosseur
+d'une pomme.
+
+Le camias, averrhoa bilimbi (décandrie de Linné), est un arbuste qui
+produit un gros fruit, remarquable par sa propriété rafraîchissante.
+
+Le _tamarinier_, le _papayer_, le _goyavier_, les diverses espèces
+d'_orangers_ et _citronniers_, les _pamplemousses_, fournissent tous
+des fruits aussi savoureux que variés, ainsi que les bananiers de
+tant d'espèces dont j'ai déjà parlé.
+
+Il y a aussi dans les forêts des Philippines une grande variété
+de _palmiers_, parmi lesquels on en trouve qui servent d'aliment,
+tel que celui qui donne le sagou; d'autres, d'où découle une
+liqueur douce et agréable à boire; et enfin une grande quantité de
+rotins, dont quelques-uns produisent un fruit agréable au goût et
+très-rafraîchissant.
+
+Le _rima_, arctocarpus maxima (monoécie de Linné), connu vulgairement
+sous le nom d'arbre à pain, est aussi très-abondant aux Philippines.
+
+Les plantes et les arbustes cultivés dans l'île de Luçon, et qui font
+la richesse du pays, sont:
+
+
+ Le _caféier_,
+ Le _cacaotier_,
+ L'_indigo_,
+ Le _poivre_,
+ Le _tabac_,
+ Le _riz_, de diverses espèces;
+ Le _froment_,
+ Le _maïs_;
+ Une grande variété de plantes légumineuses;
+ La _canne à sucre_,
+ L'_abaca_, espèce de bananier qui croît presque
+ naturellement dans la province _d'Albay_;
+ Diverses espèces de _cotonniers_.
+
+
+J'aurai à entretenir le lecteur de ces diverses plantes lorsque je
+parlerai de l'agriculture.
+
+On cultive aussi des patates de diverses espèces.
+
+Dans les forêts on trouve plusieurs genres de tubercules
+très-abondants, et excellents comme nourriture.
+
+Parmi les palmiers de diverses espèces, on trouve celui (dont j'ai
+déjà parlé) qui produit le sagou, et celui dont la sève, d'une saveur
+agréable, donne, lorsqu'elle est réduite au feu, une espèce de sucre
+très-recherchée comme assaisonnement pour le riz.
+
+Un pays aussi riche dans le règne végétal fournit également, à l'état
+sauvage, les plus belles, les plus brillantes fleurs que l'on puisse
+voir.
+
+
+
+
+§ V.--Des habitants des Philippines.
+
+
+Avant de m'occuper du règne animal, sur lequel je suis obligé de
+m'étendre plus que je ne me l'étais proposé, je vais passer rapidement
+en revue les diverses races d'hommes qui habitent les Philippines,
+et chercher à établir, par des calculs et des rapprochements
+approximatifs, l'origine probable de celles de ces races qui ne sont
+pas connues.
+
+
+
+Des Espagnols.
+
+
+Les Espagnols et leurs créoles sont au nombre de 4,050 [52]. Ce
+sont généralement, à part les créoles, des habitants de passage, qui
+viennent aux Philippines comme employés du gouvernement ou négociants,
+y séjournent le temps nécessaire pour y faire fortune, et retournent
+dans leur patrie.
+
+Il est remarquable que quelques milliers d'hommes puissent gouverner et
+maintenir en paix une population de plus de trois millions d'habitants,
+composée d'êtres si divers, braves et belliqueux, souvent cruels
+envers leurs ennemis. Ce n'est ni par l'oppression ni par la force
+brutale qu'ils les dominent, mais par une justice bien entendue,
+scrupuleusement administrée, par un gouvernement tout paternel, et par
+la plus juste indépendance dont puisse jouir l'homme en société. Si,
+dans cette vaste administration, il se commet quelques abus, ce sont
+des faits isolés, provenant d'employés subalternes, contre la volonté
+du pouvoir.
+
+Dans aucun pays du monde le peuple ne jouit d'une plus grande somme de
+liberté et de plus larges prérogatives qu'aux Philippines. L'Indien,
+à quelque classe qu'il appartienne, est un mineur qui a pour tuteur
+la loi et ceux qui la font exécuter [53].
+
+Il y aurait une grande étude à faire, une belle page à écrire sur la
+conquête des Philippines, et sur cette maxime sublime du conquérant
+disant à des peuples presque à l'état sauvage: «Vous êtes mes enfants;
+mon Dieu m'envoie vers vous: fiez-vous à moi. Je vous offre l'appui
+et l'indulgence qu'un père doit à la faible créature que la Providence
+lui a confiée.»
+
+Cette indulgence, cette justice que l'homme éclairé doit à son
+semblable à l'état primitif, n'a point enrichi l'Espagne, mais elle
+lui a donné plus que la richesse, la satisfaction d'avoir répandu
+l'abondance, la paix et le bonheur parmi des peuples divisés et
+décimés par des guerres de province à province; elle les a réunis
+en une grande famille, leur a apporté ses lumières, ses relations,
+les animaux domestiques qui leur manquaient, les préservatifs à
+la terrible épidémie qui moissonnait leurs enfants [54], des lois
+indulgentes qui protégent toutes les classes, l'ordre et la paix;
+et enfin le culte d'un Dieu plein de bonté et de clémence, qui a
+remplacé l'idolâtrie et le mensonge.
+
+Tous ces bienfaits, si justement appréciés par les peuples auxquels
+ils étaient offerts, et qui ont eu de si grands résultats pour leur
+bonheur, ne valent-ils pas l'or et les richesses conquis par le fer et
+la destruction? L'Espagne, en exécutant scrupuleusement le programme
+qu'elle avait offert, en remplissant religieusement sa noble mission,
+ne doit-elle pas s'enorgueillir de sa belle conquête?
+
+Je serais heureux que cette page, écrite avec toute l'impartialité
+d'un observateur consciencieux, pût inspirer à mon lecteur une partie
+de l'admiration dont je suis pénétré pour cette noble nation, et
+détruire les préventions qu'ont pu donner quelques fragments écrits
+par des voyageurs de passage, qui saisissent avec avidité une faute
+exceptionnelle, un abus inévitable dans une grande administration,
+sans se rendre compte de l'organisation toute paternelle qui gouverne
+un peuple encore dans l'enfance.
+
+Il est un fait positif: c'est que l'Espagne a fait le bonheur de la
+population indienne. Il serait trop long d'entrer ici dans tous les
+détails de son administration; quelques lignes suffiront à démontrer
+sa sollicitude pour cette classe d'hommes.
+
+Le capitaine général des Philippines a le pouvoir et les attributions
+de l'autorité royale en Espagne.
+
+Il a pour adjoint un assesseur, espèce de ministre responsable,
+qui prépare les décrets et les ordonnances soumis à sa signature.
+
+Il est à la fois le chef civil et militaire, et il préside la cour
+royale, la seconde autorité de la colonie.
+
+Cette cour se compose d'un régent, de cinq conseillers (_oïdores_) et
+de deux _fiscaux_, l'un pour le civil, l'autre pour le criminel. Ces
+deux fiscaux sont spécialement chargés de protéger les Indiens.
+
+L'un des membres de la cour royale est nommé juge contre
+l'esclavage. Il n'y a pas d'esclaves aux Philippines. Cependant,
+comme cet abus pourrait se présenter, le magistrat dont il s'agit
+est spécialement chargé de le surveiller et de le réprimer au besoin.
+
+L'archipel est divisé en provinces. Chaque province est gouvernée
+par un _alcade_. Comme souvent il est, dans sa province, le seul et
+unique Espagnol, il a droit à une garde de vingt à trente indigènes.
+
+Chaque province est divisée par bourgs, et chaque bourg est administré
+par un _gobernadorcillo_ et son conseil municipal, indigènes élus
+d'après le mode que j'ai indiqué.
+
+Le capitaine général gouverne, promulgue des lois, rend des décrets.
+
+La cour royale fait exécuter les lois, rend la justice, et protége
+la classe indienne contre les abus.
+
+L'alcade, dans la province, remplit les fonctions du gouverneur, fait
+exécuter les décrets, et reçoit des percepteurs les fonds provenant
+de l'impôt.
+
+Le _gobernadorcillo_, dans son bourg et avec le conseil municipal,
+administre la commune et exécute les ordres de l'alcade.
+
+
+
+Des Indiens convertis au christianisme.
+
+
+La population indienne soumise au christianisme s'élève à 3,304,742
+âmes. A l'époque de la conquête, elle était fort inférieure à ce
+chiffre. Elle était divisée en grandes peuplades qui se gouvernaient
+elles-mêmes, et qui parlaient chacune un idiome différent. Ces idiomes
+paraissent dériver du tagaloc, lequel a lui-même une certaine analogie
+avec la langue malaise.
+
+Les noms de ces diverses peuplades et leurs idiomes se sont conservés;
+ils ont servi aux Espagnols dans la division de l'archipel en
+provinces.
+
+En commençant par le nord de Luçon, on trouve les provinces
+de _Cagayan_, habitées par les _Cagayanès_, qui ont une langue
+particulière;
+
+En descendant vers le sud, les provinces d'_Ilocos___, qui ont aussi
+un idiome particulier, l'_ilocano_;
+
+Celles de _Pangasinan_ et de _Panpanga_, où l'on parle le _panpango_;
+
+Les provinces de _Zembales_, _Nueva-Exija_, _Bulacan_, _Tondoc_,
+_la Laguna_, _Tayabas_ et _Batangas_, habitées par les _Tagalocs_,
+qui parlent la langue _tagale_;
+
+En allant toujours vers le sud, les provinces de _Camarinès_, _Albay_,
+et tout le groupe des îles que l'on nomme _Bisayas_, où l'on parle
+le _bisayo_.
+
+Les habitants de ces diverses provinces, dont la langue varie,
+présentent aussi une différence marquée dans leur type et leur
+physionomie. Doit-on attribuer cette différence à la variété des
+races? ou n'est-ce pas des hommes de même origine qui, sous l'influence
+du climat et des habitudes, auraient subi un changement dans leurs
+formes et leurs couleurs primitives?
+
+Quoi qu'il en soit, il est un fait certain, c'est que de toute cette
+diversité d'hommes, _Cagayanès_, _Ilocanos_, _Panpangos_, _Tagalocs_
+et _Bisayos_, aucune n'est originaire des Philippines.
+
+Il est probable qu'elles sont un mélange d'hommes de différentes
+nations, que des circonstances fortuites ont amenés dans une partie
+de l'archipel.
+
+Que l'on jette un coup d'oeil sur la carte, et l'on verra les
+Philippines entourées, d'un côté, par le _Japon_, la _Chine_, la
+_Cochinchine_, _Siam_, _Sumatra_, _Bornéo_, _Java_, les _Célèbes_, et,
+de l'autre côté, par toutes les îles dont est semé l'océan Pacifique.
+
+On peut supposer, de ce voisinage, que les premiers conquérants,
+établis dans cet archipel contre la volonté des _Ajetas_, véritables
+aborigènes dont je parlerai bientôt, auront eu des relations, soit
+par le commerce, soit par des naufrages, avec les divers peuples qui
+les environnaient, et avec les _Ajetas_ eux-mêmes. De ces relations
+il est sans doute résulté un si grand mélange de races, que les types
+primitifs se sont presque entièrement effacés.
+
+A l'appui de cette opinion, je puis citer un fait dont j'ai déjà parlé:
+mon curé de _Jala-Jala_, le père _Miguel_, naturel de la province
+de _Tayabas_, connaissait exactement l'origine de sa famille; il
+descendait du mariage d'un _Japonais_ avec une femme _tagaloc_,
+et on remarquait chez lui tous les traits _japonais_.
+
+Cependant le _type malais_ est le plus généralement répandu, et celui
+qui est demeuré le plus apparent.
+
+Il est probable que les _Malais_ furent les premiers qui occupèrent
+les côtes de l'archipel des Philippines, et qu'à ceux-ci se mêlèrent
+successivement quelques _Ajetas_, des _Japonais_, des _Chinois_,
+et des habitants si variés de la _Polynésie_.
+
+Les Indiens soumis aux Espagnols diffèrent fort peu, dans leurs
+coutumes et leur caractère, des _Tagalocs_ que j'ai décrits et fait
+connaître.
+
+
+
+De la langue tagale.
+
+
+On a recherché l'origine des divers idiomes en usage aux
+Philippines. Quelques personnes les font provenir du chinois et du
+japonais; d'autres, de l'hébreu ou du malais. Cette dernière opinion
+paraît la plus vraisemblable, si l'on considère la langue _malaya_
+comme primitive.
+
+Dans le _bisayo_ et le _tagaloc_, d'où dérivent tous les idiomes parlés
+aux Philippines, on trouve un grand nombre de mots _malayos_, et qui
+ont la même signification dans les deux langues. On en trouve aussi
+d'exactement semblables, mais qui ont une signification différente.
+
+
+ Ainsi, _Olo_, tête;
+ _Puti_, blanc;
+ _Languit_, ciel;
+ _Mata_, yeux;
+ _Susu_, saint;
+ _battu_, pierre, sont les mêmes en _togaloc: bisayo_
+ et _malayo_.
+
+
+Beaucoup d'autres mots varient fort peu. Ainsi, en _malayo_, _lina_
+veut dire _langue_; _babi_, _porc_; en _tagaloc_, _dila_ signifie
+_langue_; _babui_, _porc_.
+
+Il faut considérer que les idiomes des Philippines ont été
+singulièrement altérés par les divers dialectes qui s'y sont mêlés. La
+langue espagnole a fourni les caractères qui lui sont propres aux
+idiomes des races placées sous la domination de cette nation.
+
+On ne retrouve plus de documents écrits avec les premiers caractères de
+la langue tagale. Les anciens _Tagalacs_ écrivaient sur les feuilles
+d'un arbre nommé _banava_; ils traçaient leurs caractères sur ces
+feuilles au moyen de la pointe d'un _bambou_.
+
+La langue tagale est claire, riche, élégante, métaphorique et
+poétique. Elle prête beaucoup à l'improvisation, pour laquelle le
+_Tagaloc_ a un goût prononcé.
+
+L'écriture, avant l'adoption des caractères espagnols, allait de
+droite à gauche, à la manière orientale.
+
+L'alphabet _tagaloc_ ne possédait que dix-sept lettres, dont trois
+voyelles ayant la même valeur que les voyelles de notre langue.
+
+A et E ont le même son que I, et un autre son qui équivaut à O et
+U. De là vient une grande diversité dans la prononciation. Ainsi le
+mot _tubi_ (qui signifie permettez-moi) se prononce _tobe_; _olo_
+se prononce _ulu_.
+
+Les consonnes sont au nombre de quatorze; elles se prononcent toujours
+avec la finale A. Ainsi les lettres C, M se prononcent _CA, MA_. Mais
+en plaçant un point au-dessus, cette prononciation se change en E
+ou en I. Le même point mis au bas, la finale se change en _O_ ou
+en _U_. Les lettres _C_ et _S_ ont la même valeur. Le D se prononce
+souvent comme R: ainsi _madali_ se prononce _marali_. F se change en
+P. Souvent le C se change en M, le G en Y.
+
+Dans la poésie, les syllabes Ge-Ji se prononcent quelquefois comme
+_guy_.
+
+H se prononce d'une manière gutturale, comme la _J_ espagnole;
+Q comme K, et U comme _ou_.
+
+La langue tagale a ses noms, qui se déclinent en six genres; elle
+a aussi ses conjonctions: de telle sorte que l'on peut écrire le
+_tagaloc_ et le _bisayo_ comme nos langues européennes.
+
+On a publié à Manille, en langue tagale, divers ouvrages en vers et
+en prose, par exemple, une traduction de l'Écriture sainte, diverses
+tragédies, des odes, etc.
+
+
+
+Métis espagnols-indiens, chinois-indiens, et métis chinois-espagnols.
+
+
+Les métis _espagnols-indiens_ sont au nombre de 8,584. Les métis
+_chinois-indiens_ et les métis _chinois-espagnols_ sont les plus
+nombreux: on en compte 180,000. Ils sont répandus dans tout l'archipel,
+et gouvernés par les mêmes lois que celles qui régissent les Indiens,
+sans différence de priviléges.
+
+
+
+Des Chinois aux Philippines.
+
+
+A l'époque du dernier recensement, en 1845, on comptait dans toutes
+les Philippines 9,901 Chinois.
+
+Depuis, la cour de Madrid ayant accordé de nouveaux priviléges aux
+naturels du Céleste Empire afin d'encourager l'immigration, leur
+nombre a dû augmenter considérablement.
+
+Ce sont, en général, des hommes laborieux, s'occupant, avec une
+remarquable aptitude, d'agriculture, d'industrie, et particulièrement
+de commerce. Aussi économes qu'habiles, ils sont peut-être les
+premiers commerçants du monde. Lorsqu'ils ont amassé une fortune assez
+considérable pour que le tiers puisse satisfaire la cupidité de leur
+mandarin, le second tiers celle de leur famille, et leur dernier tiers
+leur suffire à eux-mêmes, ils retournent volontiers dans leur patrie.
+
+Comme c'est uniquement l'intérêt matériel qui les amène aux
+Philippines, ils s'y marient et y changent facilement de religion;
+mais s'ils y trouvent leur compte, lorsqu'ils rentrent en Chine ils
+reprennent leur ancienne religion, et souvent même la femme qu'ils
+y avaient laissée.
+
+Les Chinois ont à Manille une juridiction à part, mais à peu près
+semblable à celle des _Tagalocs_, c'est-à-dire qu'ils nomment entre
+eux leur _gobernadorcillo_, ainsi que les collecteurs de l'impôt
+qu'ils sont tenus de payer au gouvernement espagnol.
+
+Ainsi qu'on vient de le voir, la population de l'archipel des
+Philippines, gouvernée par les lois espagnoles, se compose:
+
+
+ 1º De la population blanche. 4,050 habitants.
+ 2º Métis _espagnols-indiens_. 8,584 habitants.
+ 3º Métis _chinois-espagnols_ et
+ _chinois-indiens_. 180,000 habitants.
+ 4º Indiens. 3,304,742 habitants.
+ 5º Chinois. 9,901 habitants.
+
+ Ensemble. 3,507,277 habitants.
+
+
+
+Des infidèles.
+
+
+Au centre de l'île de Luçon se trouve une étendue de terres de quatre
+cent cinquante lieues carrées, que les Espagnols nomment _le pays
+des infidèles_.
+
+Cette partie de l'île est habitée par des peuples insoumis, vivant plus
+ou moins à l'état sauvage, mais en grandes réunions, se garantissant
+des intempéries des saisons sous un toit dans le genre des cases
+indiennes, vivant de chasse, d'un peu d'agriculture, et empruntant
+aux arbres de la forêt l'écorce qui leur sert de vêtement.
+
+Les _Ajetas_ sont les seuls qui, dans l'état de primitive nature,
+habitent indistinctement presque toutes les montagnes de l'île de
+Luçon. Ces peuples, dont l'origine se perd en vaines conjectures,
+changent de nom selon les localités qu'ils habitent, ou portent celui
+qu'ils se sont donné eux-mêmes. En 1838, le gouvernement espagnol
+voulut tenter de les soumettre, et fit pénétrer chez eux une petite
+armée. Cette expédition fut obligée de se retirer sans avoir rempli
+le but qu'on s'était proposé [55]. On ne connaîtra leurs moeurs que
+lorsqu'on aura pu les aller étudier chez eux-mêmes.
+
+Les _Tinguianès_ et les _Igorrotès_ sont ceux chez lesquels j'ai le
+plus voyagé. J'ai donné dans ce livre d'assez longs détails sur leurs
+coutumes et leurs moeurs; je crois inutile de me répéter.
+
+Il serait difficile d'indiquer d'une manière exacte l'origine des
+_Tinguianès_, de même que celle des peuplades qui les avoisinent. Il
+paraît cependant certain qu'ils ne sont point aborigènes des
+Philippines.
+
+Les _Tinguianès_, par leur couleur, leurs belles formes, leurs
+cheveux longs, leurs yeux bridés, le prix qu'ils attachent aux vases
+en porcelaine, leur musique, par l'ensemble de leurs habitudes enfin,
+pourraient bien descendre des Japonais. Peut-être, à une époque sans
+doute bien reculée, des jonques japonaises, poussées par la tempête,
+auront-elles fait naufrage sur la côte nord-est de _Luçon_. Les
+équipages, dans l'impossibilité de retourner dans leur pays, pour se
+soustraire aux _Ajetas_ ou aux habitants des côtes, se seront réfugiés
+dans l'intérieur des montagnes, dans des lieux où la difficulté de
+pénétrer aura pu les mettre à l'abri des poursuites de leurs ennemis.
+
+Les marins japonais, dont la navigation est généralement limitée au
+simple cabotage sur leurs côtes, embarquent ordinairement leurs femmes
+avec eux. J'ai eu l'occasion de m'en assurer à bord de deux jonques de
+cette nation qui avaient été poussées par une tempête, et s'étaient
+abritées sur la côte est de Luçon. Elles y séjournèrent quatre mois,
+pour attendre avec la mousson du nord-ouest qu'un vent favorable leur
+permît de retourner dans leur pays. Si elles n'avaient pas trouvé
+un gouvernement protecteur, leurs équipages auraient été obligés,
+comme je suppose qu'ont dû le faire les premiers _Tinguianès_, de
+se réfugier dans les montagnes. Ces derniers ayant quelques femmes,
+s'en seront procuré d'autres, soit des _Ajetas_ ou des populations
+environnantes. De ce mélange, de l'influence du climat, il sera
+résulté des types différant du primitif, et, sous ce beau ciel,
+dans ce magnifique pays, leur nombre se sera rapidement accru.
+
+Ne seraient-ils pas encore descendants des _Dajacks_, que l'on croit
+être les habitants primitifs de Bornéo?
+
+Comme les _Tinguianès_, les _Dajacks_ ont la coutume de couper la tête
+de leurs ennemis, et de les emporter comme trophée de victoire. De
+même qu'eux également, ils attachent un grand prix aux vases,
+qui sont une marque de noblesse et de richesse pour celui qui les
+possède. Dans leurs fêtes, d'après M. Temminck, ils font des libations
+de _docok-katan_, boisson enivrante préparée avec du riz fermenté qui
+lui donne la couleur laiteuse que prend le _bassi_ des _Tinguianès_,
+lorsqu'ils y ont dissous les cervelles de leurs ennemis. Enfin,
+comme ces derniers, les Dajacks portent une espèce de turban et une
+ceinture faits avec la seconde écorce d'une espèce de figuier.
+
+Aujourd'hui la race des _Tinguianès_ habite seize villages [56].
+
+Les _Igorrotès_, que j'ai eu bien moins l'occasion d'étudier,
+paraissent être, et on le croit généralement, les descendants de la
+grande armée navale du Chinois _Lima-on_, qui, après avoir attaqué
+Manille le 30 novembre 1574, s'était réfugié avec son armée dans le
+golfe de _Lingayan_, province de _Pangasinan_. Là il fut de nouveau
+attaqué et battu. Sa flotte, complétement détruite, une grande partie
+des équipages prit la fuite, et se sauva dans les montagnes, où les
+Espagnols ne purent les poursuivre.
+
+Les _Igorrotès_ sont de petite stature; ils ont les cheveux longs,
+les yeux à la chinoise, le nez un peu gros, les lèvres épaisses, les
+pommettes prononcées, de larges épaules, les membres gros et nerveux,
+et la couleur fortement cuivrée. Ils ressemblent beaucoup aux Chinois
+des provinces avoisinant la Cochinchine.
+
+Je n'émets ici qu'une opinion basée sur des probabilités. On
+ne connaîtra sûrement jamais d'une manière exacte l'origine des
+_Tinguianès_ et des _Igorrotès_, pas plus que celle des _Guinanès_,
+des _Buriks_, _Busaos_, _Ibréis_, _Apayoos_, _Gadanos_, _Caluas_,
+_Ifugos_ et _Ibilaos_.
+
+Toutes ces populations, si différentes entre elles, habitent _la terre
+des infidèles_. On ne peut que supposer qu'ils descendent des Chinois,
+des Japonais, des Malais et des naturels de la Polynésie.
+
+
+
+Des Ajetas ou Négritos.
+
+
+Si on se perd en conjectures sur l'origine des habitants de _la
+terre des infidèles_, il n'en est pas de même des Ajetas. Toutes les
+traditions indiennes s'accordent à dire qu'ils sont les véritables
+aborigènes et les anciens possesseurs des Philippines.
+
+A certaine époque ils étaient si nombreux, si puissants, que beaucoup
+de villages _tagalocs_ les reconnaissaient pour maîtres et seigneurs du
+sol, et leur payaient un tribut annuel en riz, en patates, ou en maïs.
+
+Ainsi que j'ai déjà eu occasion de le dire, tous les ans, à une
+époque déterminée, ils descendaient de leurs montagnes, sortaient
+de leurs forêts, et obligeaient les _Tagals_ à payer le tribut. Si
+ces derniers refusaient, ils leur déclaraient la guerre, et ne
+retournaient dans leurs forets qu'après avoir coupé quelques têtes
+à leurs vassaux. Ils emportaient ces têtes comme trophées et comme
+preuves de leur domination.
+
+Après la conquête des Philippines, les Espagnols prirent la défense des
+_Tagalocs_; et les _Ajetas_, éprouvant pour la première fois l'effet
+des armes à feu, furent saisis d'effroi, obligés de demeurer dans leurs
+forêts et de renoncer à l'exercice de leurs droits de suzeraineté.
+
+J'ai déjà eu l'occasion, lorsque j'ai raconté mon voyage chez les
+_Ajetas_, de parler longuement de cette race d'hommes, la seule
+qui vit, aux Philippines, à l'état de nature primitive. C'est
+la plus nombreuse, la plus répandue.--Elle n'est susceptible
+d'aucune civilisation, et a donné, dans plus d'une occasion, la
+preuve irrécusable qu'elle préfère sa vie nomade, l'ombre des bois
+pour abri, l'écorce des arbres pour vêtements, la terre nue pour
+reposer ses membres, la poursuite de sa proie pour assouvir sa faim,
+aux douceurs et au confortable de la vie civilisée. Elle peut être
+comparée à certains animaux sauvages qu'on n'a jamais pu réduire à
+l'état de domesticité.
+
+Un archevêque de Manille avait pu se procurer un _Ajetas_ tout
+à fait en bas âge. Il le fit élever avec une sollicitude toute
+paternelle. Après lui avoir fait donner une instruction solide,
+il le destina à l'état ecclésiastique; mais lorsqu'il fut devenu
+vicaire, et par conséquent entièrement libre, pouvant mener une
+existence paisible et heureuse, il se rappela son enfance, sa vie
+nomade d'autrefois, ses montagnes et ses forets. Tout à coup il se
+dépouille de sa soutane, reprend le vêtement primitif de ses parents,
+s'enfuit, et va les rejoindre. Toutes les tentatives qu'on a pu faire
+pour le ramener à la vie civilisée furent inutiles.
+
+On pourrait citer bien des exemples de ce genre.
+
+Il serait impossible de déterminer, même approximativement, la
+population des _Ajetas_. Elle a dû considérablement diminuer depuis
+la conquête des Philippines; elle finira par disparaître entièrement.
+
+
+
+
+§ VI.--Règne animal.
+
+
+
+Mammifères.
+
+Les animaux domestiques que possédaient les habitants des Philippines
+avant l'époque de la conquête, et ceux qui peuplaient leurs forêts,
+ont conservé leurs noms _tagals_; ainsi:
+
+
+ _Cambin_, chèvre;
+ _Babui_, porc;
+ _Asso_, chien;
+ _Poussa_, chat;
+ _Oussa_, cerf;
+ _Carabajo_, buffle;
+
+
+Les animaux domestiques apportés par les Espagnols ont conservé,
+ou à peu près, les mêmes noms qu'en Espagne:
+
+
+ _Caballo_, cheval;
+ _Vaca_, vache;
+ _Carnero_, mouton, etc., etc.
+
+
+
+Des quadrumanes, en langue Tagaloc, matchin.
+
+
+Les singes sont peu variés aux Philippines. A _Mindanao_ on en remarque
+qui sont albinos, tout à fait blancs, ayant les yeux rouges et la
+peau d'un joli rose. Cette variété est recherchée par les Chinois,
+qui les élèvent à l'état de domesticité comme animaux curieux.
+
+Les deux espèces que l'on trouve dans l'île de Luçon, connus sous le
+nom de _bonnets-chinois_, macacus niger, que les _Tagalocs_ nomment
+_matschin_, vivent par petites familles dans les grands bois, et de
+préférence aux environs des champs cultivés. L'étude de leurs moeurs
+serait assez curieuse; mais je crains d'abuser de la patience de mon
+lecteur, et je me bornerai à faire connaître qu'ils ont l'instinct le
+plus intelligent pour satisfaire leur appétit vorace et se défendre
+de leurs ennemis.
+
+J'ai souvent vu autour d'une cage, espèce de piége pour les prendre,
+toute une petite famille. Celui qui paraissait le plus âgé se
+donnait tous les soins qu'aurait pu prendre un grand'père pour ses
+petits-enfants; il semblait les empêcher de s'approcher de la cage;
+lorsqu'il les avait placés à une certaine distance, il s'en approchait
+seul, prenait un morceau de bois, le fourrait à l'intérieur de la cage,
+à travers les barreaux, et en retirait adroitement et sans danger les
+épis de riz qui y avaient été mis comme appât. Lorsque les Indiens
+voyaient tant de précautions, ils disaient: «Nous n'en prendrons
+point de cette famille, car les écoliers ont un vieux maître avec eux.»
+
+
+
+Des quadrupèdes.
+
+
+Il y a peu de variétés dans les quadrupèdes. La nature, qui a prodigué
+tous ses bienfaits aux Philippines, n'y a point fait naître d'animaux
+féroces, et dans le genre carnassier on ne compte qu'une petite espèce,
+peu nuisible, comme on le verra.
+
+Les chevaux, les boeufs et les moutons, comme je l'ai déjà fait
+savoir, ont été apportés par les conquérants. Dans ce beau pays,
+dans ces gras pâturages, où ils vivent presque en liberté, ils ont
+prospéré d'une manière si extraordinaire, qu'un boeuf gras rendu
+à Manille ne se vend pas plus de 60 à 70 francs; un beau cheval,
+depuis 50 jusqu'à 100 francs. Les moutons n'ont pas de valeur; les
+Indiens ne se donnent pas la peine d'en conduire au marché.
+
+Le porc paraît de la même race que celui de Chine. Il est
+très-abondant; sa chair est l'aliment préféré des Indiens, qui ne
+manquent jamais d'en pourvoir abondamment leur table dans les grands
+festins.
+
+Le chien et le chat sont des animaux qui se trouvaient aux Philippines
+lors de la conquête. Une espèce de chien paraît particulière à Luçon:
+c'est un dogue d'une taille monstrueuse et d'une férocité remarquable;
+il a le poil court, d'une couleur jaunâtre, un peu plus foncé que celui
+du lion. Cette belle race tend à disparaître; lors de mon séjour aux
+Philippines, il était fort difficile de s'en procurer.
+
+
+
+1. Le buffle sauvage (carabajo-bondoc).
+
+
+Le buffle sauvage est de la taille de nos plus grands boeufs. Sa
+couleur est noire, et sa peau, semblable à celle de l'éléphant, peu
+couverte de poil. Il est armé de deux magnifiques cornes qui, à leur
+base, se réunissent presque sur le front, et dont les extrémités sont
+très-aiguës. Il s'en sert avec une remarquable adresse. Il ressemble
+beaucoup au buffle domestique pour les formes. Cependant il est à
+observer que jamais il n'a été possible de le réduire à l'état de
+domesticité, pas même à l'âge le plus jeune; ce qui ferait supposer
+que cette espèce est différente de celle du buffle domestique, qui
+sans doute est originaire de la Chine ou des îles de la Sonde.
+
+Cet animal est aussi féroce que sauvage. Le jour, il habite l'intérieur
+des forêts les plus sombres, particulièrement les lieux marécageux;
+la nuit, il sort dans la plaine pour y chercher sa pâture. Son
+instinct le conduit à faire une guerre acharnée à l'homme, son
+seul ennemi. Lorsqu'il peut le surprendre, il se plaît à mettre son
+corps en lambeaux avec ses cornes aiguës. Aussi, dès qu'un Indien
+aperçoit un buffle, il se hâte de grimper sur un arbre, où cependant
+il n'est pas encore à l'abri du danger. L'animal demeure souvent
+des journées entières au pied de l'arbre pour y attendre sa proie
+à la descente. Dans ce cas de persistance, le seul moyen de s'en
+débarrasser est de lui jeter les vêtements que l'on a sur soi. Il
+les met en morceaux, et lorsqu'il croit avoir fait beaucoup de mal
+à celui qu'il attendait, il se retire dans la forêt la plus voisine.
+
+Sa chasse, comme on l'a vu, est remplie de dangers, pleine
+d'émotions. Aussi est-ce celle que préfèrent les grands chasseurs
+indiens; elle est pour eux une véritable fête.
+
+Sa chair, composée de fibres beaucoup plus fortes que celle des
+boeufs, est très-bonne à manger. Sa peau, d'une ténacité et d'une
+force incroyables, coupée en petites lanières, sert à faire des lacets
+et des courroies qui résistent à un attelage de trente à quarante
+buffles. De ses longues cornes, les Indiens font de jolies cannes,
+des boîtes, des peignes et des tabatières.
+
+
+
+2. Le buffle domestique (_carabajo_).
+
+
+Le buffle domestique est presque entièrement noir; seulement il a
+les genoux blancs, et une raie de la même couleur sous le poitrail.
+
+On en voit cependant quelquefois qui sont entièrement blancs, dont
+la peau est rose et les yeux rouges: ce n'est point une variété,
+mais bien un accident de la nature.
+
+De tous les animaux domestiques, c'est celui qui rend le plus de
+services à l'homme. Il est plus doux, plus fort, et a plus d'instinct
+que le boeuf.
+
+Jusqu'à l'âge de quatre à cinq ans, il vit en liberté dans les
+montagnes et les forêts. C'est à cet âge que les Indiens le prennent
+pour le dompter. Il est alors comme un animal sauvage, qu'il faut
+poursuivre avec de bons chevaux et de forts lacets. On ne se rend
+maître de lui qu'après l'avoir assujetti, au moyen de fortes cordes,
+au tronc d'un arbre, et lié de tous côtés. Il faut encore prendre des
+précautions pour l'approcher. Il n'est entièrement vaincu que lorsqu'on
+lui a percé la cloison qui sépare les deux naseaux, et qu'on y a passé
+un anneau en fer ou en rotin. A cet anneau on attache la longe pour
+le conduire, comme la bride sert à diriger le cheval.
+
+Après cette dernière opération, il devient tout à fait
+inoffensif. Il a reconnu son impuissance, et il se laisse facilement
+conduire. Cependant, s'il est méchant ou rétif, on lui donne pour
+gardien un enfant: son instinct lui fait comprendre qu'il n'a pas
+de mauvais traitement à craindre de la part d'une faible créature;
+aussi jamais ne lui fait-il aucun mal.
+
+Sa nourriture est des plus faciles. Il mange toute espèce d'herbes,
+celles délaissées par les animaux les moins dégoûtés. Il va chercher
+sa pâture dans les plaines, dans les ravins, dans les sombres forêts,
+sur les montagnes les plus escarpées, et au fond des eaux, où il
+broute pendant les heures de chaleur avec la même facilité que dans
+les lieux secs.
+
+C'est le seul animal que les caïmans n'osent pas attaquer. Lorsque
+plusieurs femelles, pendant la chaleur, sont plongées avec leurs petits
+dans le lac où se trouvent des caïmans, elles ont soin de former un
+cercle au milieu duquel elles les placent, pour les préserver de la
+surprise du caïman. Celui-ci n'ose pas attaquer les grands, mais il
+pourrait fort bien enlever un des petits.
+
+L'Indien associe le buffle à tous ses travaux. C'est avec lui qu'il
+laboure ses champs, son jardin, les terrains secs et ceux couverts
+d'eau jusqu'à mi-jambe, destinés aux plantations de riz. C'est
+aussi avec lui qu'il fait ses charrois, ses transports à dos dans les
+montagnes, par des routes presque impraticables. Il lui sert également
+de monture, comme le cheval, pour faire de longs trajets. Sa force
+permet au buffle de porter à la fois trois ou quatre hommes.
+
+L'Indien se sert aussi de cet utile animal pour traverser de larges et
+profondes rivières et des étendues d'eaux considérables. La bride à la
+main pour le diriger et l'empêcher de plonger, il se place debout sur
+son large dos, et le patient animal nage en suivant la direction que
+son maître lui indique; souvent il traîne en même temps sa charrette,
+qui flotte derrière lui.
+
+De tous les herbivores, c'est assurément le plus patient, celui dont
+l'instinct est le plus développé. Il sait quand il commet un dommage
+quelconque. Lorsqu'il est dans un champ cultivé, s'il y est surpris,
+il se cache; et s'il s'aperçoit qu'il a été découvert, il se sauve
+comme un voleur pris en flagrant délit.
+
+J'ai souvent vu des bûcherons, travaillant dans la forêt à une grande
+distance de leur demeure, atteler leurs buffles à une pièce de bois,
+et leur dire: _Va à la maison_. Les patients animaux partaient, sans
+guide, marchaient, suivaient leur route en évitant avec précaution les
+mauvais pas et ce qui aurait pu entraver leur marche, et arrivaient
+à l'habitation de leur maître.
+
+Son attelage est des plus simples et des plus commodes: il consiste
+en un morceau de bois courbé naturellement, de la forme du garot
+(_voyez_ fig. B). Ce collier prend le col, et descend jusqu'au milieu
+des épaules; il est attaché au-dessous du col avec une corde ou une
+liane, et les traits sont fixés aux deux extrémités.
+
+La femelle, peu employée aux travaux, produit beaucoup de lait,
+et aussi bon que la meilleure crème. On en fait du beurre d'un goût
+agréable et d'excellents fromages.
+
+La chair du buffle est presque aussi bonne que celle du boeuf; mais
+on en fait peu d'usage aux Philippines.
+
+C'est un animal tellement utile à l'agriculture, que, malgré la
+modicité de son prix (40 à 60 fr. pour un beau buffle de travail, et
+20 à 25 fr. pour un jeune buffle venant d'être dompté), les Espagnols
+ont fait une loi pour protéger sa vie. Ainsi, un Indien n'a le droit
+d'abattre son buffle que lorsqu'un jury spécial l'a autorisé, et a
+déclaré qu'il n'est plus en état de servir à l'agriculture.
+
+Je considère que cet animal serait de la plus grande utilité pour nos
+colonies d'Afrique, et aussi pour la Corse. Il détruirait les herbes
+qui poussent dans les marais et sur leurs berges, les nombreux insectes
+qui y prennent naissance, et contribuerait ainsi à faire disparaître
+les émanations qui produisent le mauvais air.
+
+
+
+3. Le cerf (_oussa_).--Cervus Philippinensis.
+
+
+De tous les mammifères, le cerf des Philippines est le plus
+nombreux. Il habite les montagnes, les forêts, et se cache dans les
+hautes herbes.
+
+Le mâle a un bois beaucoup plus petit que nos cerfs d'Europe. Jamais
+il ne porte plus de trois andouillers.
+
+Sa chasse est un des plus grands amusements des Indiens, qui le
+poursuivent souvent avec de bons chiens jusqu'à le mettre aux abois;
+ou bien, armés d'une longue lance et montés sur de bons chevaux,
+ils le suivent de toute la vitesse de leur monture, jusqu'au moment
+où ils peuvent l'atteindre. Ils le prennent aussi avec des filets
+ingénieusement fabriqués; mais cette dernière chasse, exigeant beaucoup
+moins d'adresse et d'exercice, est à la fois trop facile et trop
+abondante pour leur procurer le même plaisir que les deux premières.
+
+Sa chair est d'un goût savoureux, bien meilleure que celle de nos
+cerfs d'Europe, préférable même à nos meilleures viandes de boucherie.
+
+Les Chinois attribuent une grande vertu médicinale au jeune bois
+lorsqu'il est encore recouvert de sa peau. Ils payent jusqu'à 30 et 40
+fr. une paire de jeunes bois. Ils les font sécher pour les conserver
+et les administrer en poudre dans certaines maladies.
+
+Ils attribuent aussi une grande vertu aphrodisiaque aux tendons, et
+tous les ans ils en exportent pour la Chine une quantité considérable.
+
+
+
+4. Le sanglier (_babui-damon_).
+
+
+Le sanglier que les Indiens nomment _babui-damon_ (cochon d'herbes)
+est presque semblable au porc domestique des Philippines. Le mâle
+seulement en diffère par deux énormes glandes garnies de soies longues
+et dures, placées des deux côtés du cou, près des os maxillaires.
+
+Il habite les lieux les plus sombres et les plus fourrés des forêts, où
+il trouve abondamment, pour sa nourriture, des fruits et des racines,
+ainsi que de gros bulimes, espèce de limaçon dont il est très-friand.
+
+On le chasse avec des chiens, des filets, et avec la lance. On lui
+fait, avec cette arme, une chasse particulière aux Philippines,
+et assez singulière pour mériter une description.
+
+A l'époque des pluies, les sangliers qui habitent les grands bois
+situés sur le sommet des montagnes souffrent du froid. Pour s'en
+garantir, ils coupent avec leurs dents une énorme quantité d'herbes
+et de jeunes plantes. Ils en font un immense tas, et se blottissent
+dessous quelquefois au nombre de douze. Les chasseurs sont armés de
+lances préparées pour cette chasse, dont le fer tient faiblement par
+sa douille à la hampe, et qui cependant y est attaché par un bout
+de corde; de façon que le fer se détachant de la hampe y reste fixé,
+et forme une espèce de crochet qui s'embarrasse dans les broussailles
+et arrête l'animal dans sa fuite.
+
+Ces dispositions faites, les chasseurs parcourent la forêt, et
+lorsqu'ils aperçoivent un de ces grands tas d'herbes, ils s'en
+approchent avec précaution. S'ils voient se dégager au-dessus de ce
+monticule une vapeur comme celle que produit notre haleine par un temps
+froid, c'est pour eux l'indication certaine que des sangliers y sont
+couchés. Alors, à un signal convenu, ils envoient tous leurs lances
+comme des javelots, dans la direction où ils croient devoir atteindre
+leurs proies. Les sangliers s'enfuient précipitamment. Ceux qui ont
+été blessés emportent la lance; mais au moindre mouvement la hampe
+se détache du fer, s'accroche dans les broussailles, arrête l'animal,
+et les chasseurs achèvent de le tuer avec une autre lance.
+
+Comme le sanglier d'Europe, le mâle est armé de deux fortes
+défenses. Sa chasse doit toujours se faire avec précaution; car,
+ainsi qu'on l'a vu, il ne ménage pas le chasseur lorsqu'il tombe en
+son pouvoir.
+
+Sa chair est d'un goût exquis, délicat, préférable à celle de toute
+espèce d'animaux sauvages.
+
+
+
+5. La civette (_moussan_ et _alimous_).
+
+
+Deux espèces de civettes sont connues aux Philippines: l'une, d'une
+couleur grise, mouchetée et rayée de noir, de la grosseur d'un chat,
+nommée par les Indiens _moussan_; l'autre, plus petite, couleur de
+tabac, nommée _alimous_. Ces deux espèces ont les mêmes habitudes;
+elles se tiennent dans les bois, et font la chasse aux petits oiseaux,
+aux rats, aux reptiles et aux insectes.
+
+C'est de la civette nommée _moussan_ que les Indiens retirent
+le musc. Ils les enferment, les élèvent dans des cages, et les
+nourrissent de poisson. Tous les matins, à travers les barreaux de
+la cage, ils leur saisissent la queue pour les rendre furieuses, et,
+après les avoir tourmentées pendant un quart d'heure, ils retirent,
+avec une petite spatule en argent, l'humeur qui a été sécrétée entre
+les deux glandes qui produisent le musc.
+
+A l'époque où les belles Liméniennes se servaient avec profusion
+de cette substance pour leur toilette, le musc se vendait de 80 à
+100 francs l'once. Depuis qu'elles en font moins d'usage, ce prix a
+beaucoup diminué.
+
+
+
+6. Plæmis Cumingii (_parret_).
+
+
+Le plus gros mammifère après la civette est le _plæmis Cumingii_,
+nommé par les Indiens _parret_. Il est de l'espèce des rongeurs, de la
+grosseur d'un petit chat. Sa fourrure est d'un gris blanchâtre. On le
+trouve particulièrement dans la province de _Nueva-Ecija_, où il vit,
+dans les bois, de fruits et de racines.
+
+J'en ai remis deux sujets au musée du Jardin des Plantes.
+
+
+
+7. La roussette (_paniquet_).--Pteropus.
+
+
+Les roussettes, nommées par les Indiens _paniquet_, dont j'ai
+déjà eu l'occasion de parler ainsi que de leur chasse, sont des
+_chauves-souris_ de la grosseur d'une petite poule. Elles vivent
+en grandes familles. Le jour, elles se tiennent accrochées dans les
+arbres qu'elles ont adoptés pour demeure, et dont elles ont détruit
+toutes les feuilles. Elles y sont en si grand nombre, que les arbres
+paraissent recouverts de grandes feuilles noires, et qu'il n'est pas
+rare d'en abattre douze ou quinze d'un seul coup de fusil.
+
+La nuit, elles prennent leur vol, et vont à plusieurs lieues chercher
+leur pâture.
+
+Elles se nourrissent de fruits, dont elles sucent le jus sans avaler
+la pulpe. Elles sont aussi carnivores, et sucent le sang des petits
+animaux qu'elles peuvent prendre, ce qui leur a fait donner le nom
+de _vampires_.
+
+La femelle n'a jamais qu'un petit à la fois. Elle l'allaite, le
+tient accroché à sa poitrine, et le transporte partout où elle va,
+jusqu'à ce qu'il ait la force de voler.
+
+L'instinct des roussettes leur fait distinguer la différence des
+moussons. Elles font exactement comme les _Ajetas_: lorsqu'elles sont
+à l'ouest des montagnes et que cette mousson remplace celle de l'est,
+elles quittent leur refuge, partent toutes ensemble, et vont chercher
+à l'est le même lieu qu'elles avaient abandonné six mois avant pour
+la même cause.
+
+La chair de la roussette est très-bonne à manger. Les Indiens en font
+un ragoût particulier qui n'est point à dédaigner.
+
+
+
+8. Le galéopithèque (_guiga_).
+
+
+Le galéopithèque, nommé _guiga_ par les Indiens, est un joli
+petit animal de la grosseur d'un lapin de garenne. Sa fourrure,
+fine et soyeuse, varie beaucoup dans sa couleur. Ainsi, il y en a
+de tout à fait noirs, de gris de diverses nuances, de jaune nankin,
+de noirs tachetés de blanc, de gris tachetés de blanc, etc. Il est
+extraordinaire qu'un animal à l'état sauvage présente une aussi grande
+variété dans la couleur de sa robe.
+
+Le _guiga_ porte des membranes comme les écureuils volants; il s'en
+sert pour sauter d'un arbre à l'autre. Il ne se trouve que dans
+les _Bisayas_.
+
+Le jour, il demeure caché dans les arbres sur lesquels il peut trouver
+un trou pour se blottir. Il en sort la nuit pour se nourrir de fruits
+et d'insectes.
+
+Les Indiens ont une habileté particulière pour préparer leurs peaux,
+qu'ils vendent généralement aux Américains du Nord.
+
+Comme on vient de le voir, le nombre des mammifères aux îles
+Philippines est réduit à quelques individus. Ses grandes forêts
+n'abritent point d'animaux féroces comme Java, Bornéo et Sumatra,
+leurs voisines.
+
+
+
+
+§ VII.--Oiseaux.
+
+
+Les oiseaux sont si nombreux aux Philippines, que plusieurs volumes
+suffiraient à peine pour dépeindre toutes leurs variétés de forme et
+de plumage, leurs habitudes, et l'instinct que la prévoyante nature
+a donné à plusieurs espèces pour se reproduire, se garantir de leurs
+ennemis, et pourvoir à leur subsistance.
+
+Ne pouvant pas faire un cours d'ornithologie, je vais me borner à
+décrire quelques individus dans les familles les plus remarquables,
+et donner le catalogue de tous ceux qui sont connus.
+
+Dans les rapaces, où se trouve le monarque des habitants de l'air,
+on remarque _l'haliateus blagrus_, l'_aigle-pêcheur_, que les Indiens
+nomment _laouyn_. Il habite les bois situés près des bords de la mer,
+des lacs ou des grandes rivières. Son plumage est varié de noir et
+de blanc; il est armé d'un bec crochu et tranchant; il a des pattes
+nerveuses couvertes d'écailles, des serres aiguës, l'oeil étincelant;
+il frappe l'air de ses puissantes ailes, plane dans les nuages, d'où il
+se précipite sur sa proie avec la rapidité d'une flèche; il la saisit
+dans ses serres, s'élève de nouveau, puis, suspendant son vol rapide,
+plane majestueusement pendant qu'il déchire sa victime. Lorsqu'elle
+est sans vie, il reprend son vol, et va se percher sur un arbre élevé
+qu'il a choisi pour le lieu de ses festins.
+
+A l'époque de la reproduction, le mâle aide sa femelle à construire son
+aire. Celle-ci y dépose deux ou trois oeufs, et, pendant tout le temps
+qu'elle passe à les couver, le mâle, sur une branche voisine, veille
+sur elle, et ne s'en éloigne que pour chercher sa pâture. Lorsque les
+aiglons sont éclos, il partage avec sa compagne le soin de les nourrir.
+
+Le plus petit individu connu de cette famille, l'_irax siriceus_,
+auquel quelques naturalistes ont donné le nom de _gironieri_, est un
+joli faucon de la grosseur du moineau. Son ventre et sa gorge sont
+blanc argenté, et le reste de son corps d'un beau noir bronzé.
+
+On pourrait le prendre pour le symbole de la fidélité: le mâle ne
+quitte jamais sa femelle; il est toujours perché près d'elle, sur une
+branche morte, d'où il plane de son oeil perçant sur le sommet des
+arbres voisins; lorsqu'il aperçoit voler un insecte, il s'élance à
+tire-d'aile, le saisit, et revient partager sa proie avec sa compagne.
+
+Dans les perroquets, famille si variée par la diversité du plumage,
+on remarque plusieurs espèces de jolies perruches, dont la couleur
+dispute aux feuilles leur verdure, à l'écarlate, au jaune et au bleu
+leur éclat. Ces jolis oiseaux, qui flattent si agréablement la vue,
+n'ont qu'un cri discordant et désagréable. Ils vivent ordinairement
+par couples, font leur nid dans des trous d'arbres, et se nourrissent
+de fruits.
+
+Dans cette même famille se trouvent les _cacatois_ au blanc plumage,
+à la huppe couleur de soufre. A certaines époques de l'année, ils sont
+réunis en grandes bandes, font retentir la lisière des bois de leurs
+cris aigus et discordants, et ne s'interrompent qu'après avoir placé
+des sentinelles de distance en distance, pour avertir de l'approche
+de l'ennemi, pendant que la bande entière s'est abattue sur un champ
+de riz ou de maïs, qu'elle dévaste.
+
+Plusieurs espèces de gallinacés méritent l'attention du
+naturaliste. L'une est le _labouyo_ des Indiens, le _bankiva_ des
+naturalistes, ou le _coq sauvage_, le coq primitif qui a fourni son
+espèce à toutes nos basses-cours.
+
+Dans les champs, en liberté, loin de l'esclavage, le _bankiva_ a
+conservé son beau plumage noir bronzé et rouge doré, et sa femelle
+celui de noir, mêlé d'un peu de gris et de jaune.
+
+Dans l'état de nature, il est étranger aux vices contractés dans la
+civilisation par les esclaves de son espèce; il a conservé intactes
+les lois qu'il a reçues de la nature; ainsi il ne remplit jamais le
+rôle de nos sultans de basses-cours, auxquels il faut tout un harem
+de jeunes poules. Pendant la saison des amours, il choisit une seule
+compagne, qu'il aide assidûment dans tous ses soins maternels.
+
+Le coq sauvage a plus de fierté et de bravoure que le coq
+domestique. Les Indiens profitent de son courage pour le faire
+succomber dans un combat inégal, et se régaler ensuite de sa chair
+délicate.
+
+Le matin, lorsque la sentinelle vigilante des hôtes des bosquets
+annonce l'aube du jour, l'Indien aux aguets lui envoie un de ses
+semblables qu'il a apprivoisé et armé de deux éperons en acier
+tranchant. Dès que les deux champions se rencontrent, il s'engage entre
+eux un combat acharné. L'habitant des bois, avec ses armes naturelles,
+ne fait que de légères blessures à son ennemi, tandis que celui-ci,
+fort de celles que lui a données son maître, le blesse mortellement,
+fait couler son sang jusqu'à ce que, trahi par ses forces et son
+intrépidité, le loyal habitant des bois succombe aux pieds de son
+déloyal vainqueur.
+
+La seconde espèce du même genre présente, dans sa reproduction,
+des particularités qui font admirer l'art et l'intelligence que le
+Créateur a donnés à tous les êtres qui peuplent notre globe.
+
+Le _mangapodius rubripes_ des naturalistes, nommé par les Indiens
+_tabon_ [57], est de la grosseur d'une poule ordinaire. Le mâle et
+la femelle sont de la même couleur, _noir fauve_. Ils se servent peu
+de leurs ailes pour voler, ont des pattes plus fortes et plus longues
+que la poule, des ongles très-forts dont ils se servent pour gratter
+la terre.
+
+Ces oiseaux vivent ordinairement en troupe dans les grands bois. A la
+saison de la ponte, ils se séparent par couples. Le mâle et sa femelle
+cherchent aux environs des lacs ou des rivières de grands amas de
+sable. La femelle s'y introduit à une profondeur de huit à dix pieds;
+elle y dépose un oeuf et le recouvre soigneusement. Le lendemain, elle
+revient à la même place, fait la même opération, et dépose un second
+oeuf à côté du premier. Elle continue ainsi tous les jours, jusqu'à
+ce que sa ponte, qui se compose de huit à dix oeufs, soit terminée.
+
+Ces oeufs, entièrement blancs ou de couleur rosée, sont d'une grosseur
+plus que double de celle des oeufs de nos poules.
+
+L'oeuvre de l'incubation est abandonnée à la chaleur du sable. Pendant
+tout le temps qu'elle s'opère, le mâle et la femelle se tiennent
+éloignés de leur précieux dépôt, de crainte que leur présence ne le
+fasse découvrir à leurs ennemis.
+
+A une époque fixe, que la nature sans doute leur indique, ils
+reviennent. La femelle s'introduit de nouveau dans le sable, casse
+le premier oeuf qu'elle a pondu, et il en sort un petit qui a toute
+la force nécessaire pour suivre sa mère. Elle recouvre le reste de la
+couvée, revient le lendemain, et ainsi de suite tous les jours, jusqu'à
+ce qu'elle ait cassé un par un tous les oeufs dans le même ordre
+qu'elle les avait pondus. Toute la famille retourne alors habiter les
+bois et vit en commun jusqu'au retour de la saison de l'accouplement.
+
+L'éperonnier (_polyplectron bicalcaratum_), qui se trouve aux îles
+_Bisayas_, est aussi de la famille des _gallinacés_. C'est un bel
+oiseau, de la taille d'un petit faisan, et dont le plumage est à peu
+près semblable à celui du paon.
+
+On compte aux Philippines trois espèces de _calaos_. Le grand, le
+plus remarquable (_buceros hydrocorax_), est brun et blanc, et porte,
+sur son énorme bec rouge, une monstrueuse protubérance osseuse, de
+la même couleur que le bec; elle est entièrement vide, et sa cavité
+communique par des ouvertures à l'intérieur du bec. C'est un vrai
+diapason, qui donne au cri de cet oiseau une telle sonorité, que ce
+cri s'entend à des distances considérables; il imite parfaitement le
+nom de l'oiseau: _calao_.
+
+La nature a refusé au _calao_ la faculté de se poser à terre. Les
+arbres lui servent de demeure, les fruits qu'ils produisent de
+nourriture; et les feuilles qui conservent la rosée du ciel lui
+fournissent l'eau nécessaire pour étancher sa soif.
+
+L'une des deux autres espèces, _noire et blanche_, porte sur le bec
+une moins grosse protubérance, d'une couleur blanchâtre.
+
+La troisième espèce, beaucoup plus petite, que les Indiens nomment
+_talictic_, a le dos verdâtre, le ventre blanc, et une très-petite
+protubérance noirâtre, bariolée de jaune.
+
+Tous ces oiseaux se nourrissent de fruits, et particulièrement de
+celui que produit le _balète-ficus_.
+
+Aucun pays n'offre plus de variétés de colombes que les
+Philippines. Pour orner leur beau plumage, la nature semble avoir
+mis à contribution toutes les combinaisons possibles.
+
+C'est dans les _Bisayas_ que se trouve ce beau pigeon (_caloenas
+nicobarina_) d'un vert d'émeraude resplendissant, et qui porte à la
+naissance du cou de légères plumes d'un brillant métallique, longues
+et flottantes, et qui forment au-dessus des ailes et sur sa poitrine
+la plus jolie collerette qu'il soit possible d'inventer.
+
+C'est aussi à la même espèce qu'appartient la jolie colombe _coup de
+poignard_ (_caloenas luzonica_). Elle a le dos couleur d'ardoise,
+le ventre et le cou d'un blanc parfait, et à la poitrine une tache
+de sang si naturelle, que celui qui la voit pour la première fois a
+peine à ne pas la prendre pour une blessure.
+
+Cette espèce se trouve dans l'île de Luçon, habite sous les grands
+bois, et fait son nid sur la terre.
+
+Parmi les hirondelles, on trouve deux espèces de _salangans_: l'une,
+l'_esculenta_, et l'autre, le _nidifica_. Les habitudes de ces oiseaux,
+au vol léger, sont bien différentes de celles des oiseaux de la même
+famille habitant nos pays.
+
+L'_esculenta_ et le _nidifica_ vivent presque toujours sur les eaux
+de la mer. Ils s'éloignent des plages à plusieurs centaines de lieues,
+planent continuellement entre les vagues, et pendant les plus terribles
+tempêtes ils caressent l'onde du bout de leurs ailes sans paraître
+y toucher; et cependant, dans leur vol rapide, ils recueillent, sur
+la surface de l'eau, une gomme blanche et diaphane. Ils l'apportent
+dans des cavernes, sur les rochers les plus arides, les plus escarpés,
+pour y construire artistement leur nid. Ces nids sont recherchés avec
+avidité par les Indiens; ils les vendent au poids de l'or aux opulents
+Chinois, qui, après leur avoir fait subir une préparation culinaire,
+les considèrent comme l'aliment le plus riche et le plus recherché
+qu'ils puissent servir dans leurs splendides festins.
+
+La famille des _palmipèdes_ est aussi très-abondante et
+très-variée. Sur les eaux des lacs et des grandes rivières on voit
+continuellement se jouer des millions de canards, de sarcelles, de
+plongeons, de poules d'eau, de cormorans et de monstrueux _pélicans
+blancs_, auxquels la nature a donné, sous leur long bec, une énorme
+poche membraneuse où ils conservent tout vivants, comme dans un
+vivier, les poissons qu'ils ont pris pendant le calme, et dont ils
+se nourrissent à loisir lorsque l'onde trop agitée ne leur permet
+pas de pourvoir à leur subsistance.
+
+Sur les plages des lacs et des rivières, on voit se promener
+majestueusement des troupeaux d'_échassiers_, parmi lesquels on
+distingue la belle _aigrette_ aux plumes blanches comme neige, qui
+donne une partie de sa parure pour orner la tête de nos dames et la
+coiffure de nos officiers.
+
+Enfin, la famille la plus nombreuse, la plus variée, celle qui
+offre dans le plumage tant de couleurs différentes, est celle des
+_passereaux_. Bien que l'on dise généralement qu'entre les tropiques
+les oiseaux ne chantent pas, aux Philippines ils sont les véritables
+orphéonistes du ciel. Le matin surtout, lorsque de leurs chants
+harmonieux ils célèbrent la naissance d'un beau jour, chaque bosquet
+semble une académie de musique, où une troupe de jeunes artistes
+fait assaut d'harmonie. Mais ces doux ramages sont interrompus par
+intervalle par les pics, les coucous et les martins, plus brillants
+par leur plumage que par leur chant, et qui font retentir les bois
+de leurs cris aigus et discords.
+
+Je dois à MM. Édouard et Jules Verreaux la nomenclature scientifique
+des oiseaux des Philippines.
+
+A une époque où les trois frères Jules, Alexis et Édouard Verreaux
+avaient un grand établissement d'histoire naturelle au cap de
+Bonne-Espérance, Édouard, le plus jeune, interrompit ses périlleuses
+excursions dans l'intérieur de l'Afrique, pour visiter les contrées
+asiatiques. Sa vie aventureuse l'amena à _Jala-Jala_. Pendant les
+quelques mois de son séjour chez moi, il se livra particulièrement à
+l'étude de l'ornithologie, et il recueillit une belle collection qui
+figure maintenant dans le grand établissement que son frère Jules et
+lui ont créé à Paris, place Royale, 9.
+
+Les curieux et les savants qui désireraient consulter MM. Verreaux sur
+les particularités que j'ai pu omettre dans mon aperçu sur l'histoire
+naturelle, peuvent le faire en toute confiance. Ils trouveront en
+eux, avec l'obligeance la plus bienveillante, une profonde et solide
+instruction sur toutes les branches de l'histoire naturelle.
+
+C'est avec plaisir que j'insère ici cette note, qui n'est qu'un faible
+témoignage de ma reconnaissance pour le concours qu'ils m'ont donné
+dans mon travail sur l'ornithologie.
+
+
+ORNITHOLOGIE DES PHILIPPINES.
+
+Numéros. Noms scientifiques. Noms Tagalocs.
+
+1 Psittacula loxia (Less.) Boubouctouc.
+2 Loriculus Coulaci (Bonap.) Coulacissi.
+3 Tanygnatus marginatus (Wagl.)
+4 Prioniturus platurus (Bonap.)
+5 Cacatua Philippinarum (Bourj.) Cacatoua.
+6 Haliætus blagrus (Smith.) Laouin.
+7 Haliastur ponticerianus (Selby.) Id.
+8 Aviceda magnirostris (Bonap.) Id.
+9 Ierax sericeus (Gray), ou falco
+ Gironieri (Eydoux) Laouin-monti.
+10 Spizætus lanceolatus (Tem.) Laouin.
+11 Astur trivirgatus (Cuv.) Id.
+12 Accipiter virgatur (Gray) Id.
+13 Jeraglaux philippensis (Bonap.)
+14 Otus philippensis (Gray.)
+15 Syrnium philippense (Gray.)
+16 Caprimulgus macrotis (Dig.)
+17 Acanthylis giganteus (Bonap.)
+18 Cypselus sinensis (Cuv.)
+19 Dendrochelidon comatus (Boie.)
+20 Buceros hydrocorax (Lin.) Calao.
+21 Buceros antracinus (Tem.) Id.
+22 Tockus sulcatus (Bonap.) Talictik.
+23 Tockus sulsirostris (Bonap.) Id.
+24 Dasylophus supersiliosus (Swains.) Sabucot-pula.
+25 Dasylophus Cumingi (Fraser.) Id.
+26 Eudynamis australis (Swains.) Saboucot.
+27 Centropus viridis (Pueher.) Id.
+28 Centropus Molkenboeri (Bonap.) Id.
+29 Cacomantis flavus (Bonap.) Id.
+30 Chrysocolaptes hæmatribon (Bonap.) Manounuctouc.
+31 Id. palalaca (Bonap.) Id.
+32 Id. menstruus (Bonap.) Id.
+33 Picus moluccensis (Lin.) Id.
+34 Megalaima philippensis (Gray.) Aso.
+35 Harpactes ardens (Gould.)
+36 Halcyon fusca (Gray.) Salacsac.
+37 Id. collaris (Gray.) Id.
+38 Id. Lindsayi (Gray.) Id.
+39 Ceyx melanura (Kaup.) Id.
+40 Alcyone cyanipectus (Bonap.) Id.
+41 Merops badius (Gm.) Pirit.
+42 Do javanicus (Horsf.) Id.
+43 Kitta speciola (Bonap.)
+44 Eurystomus orientalis (Bonap.) Ouackuackean.
+45 Parus quadrivittatus (Lafres.)
+46 Motacilla luzoniensis (Scopol.)
+47 Brachyurus atricapillus (Bonap.)
+48 Id. erythogastra (Bonap.)
+49 Hypsypetes philippensis (Strickl.)
+50 Microscelis philippensis (Gray)
+51 Ixos chrysorrhæus (Tem.)
+52 Id. sinensis (Bonap.)
+53 Copsychus luzoniensis (Kittl.) Dominico.
+54 Megalurus palustris (Horf.)
+55 Calliope camtschatkensis (Bonap.)
+56 Petrocincla eremita (Gray)
+57 Petrocossypha manillensis (Bonap.)
+58 Pratincola caprata (Bonap.) Tainbabouii.
+59 Cyornis elegans (Bonap.)
+60 Myiagra manadensis (Bonap.)
+61 Rhipidura nigritoryques (Bonap.) Maria-Cafra.
+62 Muscipeta rufa (Bonap.)
+63 Collocalia nidifica (Bonap.) Salangan.
+64 Id. esculenta (Bonap.) Id.
+65 Artamus leucorhynchus (Vieill.) Palacpat.
+66 Oriolus acrorhynchus (Vig.) Couliaouan.
+67 Irena cyanogastra (Vig.)
+68 Dicrourus balicassicus (Vieill.) Balicassiao.
+69 Ceblepyris cærulescens (Blyth.)
+70 Graucalus lagunensis (Bonap.)
+71 Lalage orientalis (Boie.) Balac-angin.
+72 Enneoctonus superciliosus (Bonap.)
+73 Lanius sach. (Lin)
+74 Crypsirhina varians (Vieill.)
+75 Corvus inca (Horsf.) Couac.
+76 Meliphaga mystacalis (Tem.) Coulanga.
+77 Jora scapularis (Horsf.)
+78 Zosterops meyeni (Bonap.)
+79 Dicæum trigonostigma (Gray.)
+80 Cinnyris pectoralis (Vieill.) Pipi.
+81 Id. ruber (Vieill.) Id.
+82 Lamprotornis insidiator (Caban.) Tordo.
+83 Id. columbianus (Bonap.) Id.
+84 Heterornis ruficollis (Bonap.) Id.
+85 Acridotheres philippensis (Bonap.) Id.
+86 Gymnops calvus (Cuv.) Coulin.
+87 Ploceus philippensis (Bonap.)
+88 Munia oryzivora (Bonap.) Maya.
+89 Id. minuta (Bonap.) Id.
+90 Estrelda amandava (Gray) Id.
+91 Passer jugiferus (Tem.) Maya-pakin.
+92 Ptilinopus roseicollis (Gray) Batu-batu punay.
+93 Ramphiculus occipitalis (Bonap.) Batu-batu.
+94 Treron psittacea (Gray) Id.
+95 Id. vernans (Steph.) Id.
+96 Phapitreron leucotis (Bonap.)
+97 Carpophaga chalybura (Bonap.)
+98 Ptilocolpa griseipectus (Bonap.)
+99 Id. carola (Bonap.)
+100 Macropygia phasianella (Bonap.) Batu-batutabacuan.
+101 Tutur chinensis (Scopol.)
+102 Streptopelia humilis (Bonap.) Batu-batu monti.
+103 Phlegænas cruenta (Bonap.)
+104 Chalcophaps indica (Gould.) Lipagin.
+105 Caloenas nicobarica (Gray) Batu-batu dougou.
+106 Megapodius rubripes (Tem.) Tavon.
+107 Id. Forstenii (Müll.)
+108 Polyplectron Napoleonis (Less.)
+109 Gallus bankiva (Tem.) Labouio.
+110 Coturnix chinensis (Gould.) Pogo.
+111 Turnix pugnax (Steph.) Id.
+112 Id. ocellata (Gray) Pogo-malaquit.
+113 Melanopelargus leucocephalus (Bonap.)
+114 Typhon robusta (Müll.)
+115 Ardea purpurea (Lin.)
+116 Herodias sacra (Bonap.)
+117 Buphus malaccensis (Bonap.)
+118 Butorides javanica (Bonap.)
+119 Ardeola cinnamomea (Bonap.)
+120 Nycticorax manillensis (Vig.)
+121 Id. caledonicus (Steph.)
+122 Id. Goisagi (Gray)
+123 Platalea luzoniensis (Scopol.)
+124 Plegadis bengaleusis (Bonap.)
+125 Totanus glareolus (Gray)
+126 Id. ochropus (Tem.)
+127 Id. hypoleucus (Gray)
+128 Rallus torquatus (Lin.) Ticline.
+129 Id. philippensis (Lin.) Id.
+130 Ortygometra ocularis (Gray) Id.
+131 Porphyrio pulverulentus (Tem.) Abab.
+132 Gallinula cristata (Lath.) Id.
+133 Gallinula olivacea (Meyer) Abab.
+134 Dendrocygna vagans (Eyton.) Itic.
+135 Id. arcuata (Swains.) Id.
+136 Id. viduata (Swains.) Id.
+137 Anas luzonica (Fraser.) Id.
+138 Id. gibbifrons (Müll.) Id.
+139 Id. superciliosa (Gm.) Id.
+140 Spatula rhynchotis (Gould ) Id.
+141 Querquedula crecca (Steph.) Id.
+142 Id. circia (Steph.) Id.
+143 Podiceps gularis (Gould.) Coulisi.
+144 Id. australis (Gould.) Id.
+145 Plotus Novæ-Hollandiæ (Gould.) Cassili.
+146 Phalacrocorax sinensis (Gray.) Id.
+147 Carbo javanicus (Horsf.) Id.
+148 Pelecanus philippensis (Gm.) Pagala.
+149 Fregata ariel (Gould.)
+150 Larus pacificus (Lath.)
+151 Xema Jamesonii (Gould.)
+152 Sylochelidon strenuus (Gould.)
+153 Thalasseus poliocercus (Gould.)
+154 Sterna melanauchen (Tem.)
+155 Onychoprion fuliginosa (Swains.)
+156 Anous melanops (Gould.)
+157 Diomedea exulans (Lin.)
+158 Id. chlororhynchos (Lath.)
+159 Id. culminata (Gould.)
+160 Id. fuliginosa (Lath.)
+161 Procellaria gigantea (Lath.)
+162 Id. atlantica (Gould.)
+163 Id. hasitata (Kuhl.)
+164 Procellaria glacialoides (Smith.)
+165 Puffinus æquinoctialis (Less.)
+166 Prion turtur (Forst.)
+167 Id. ariel (Gould.)
+168 Thalassidroma marina (Less.)
+169 Id. leucogastra (Gould.)
+170 Id. nereis (Gould.)
+171 Id. Wilsonii (Bonap.)
+172 Spheniscus minor. (Tem.)
+
+
+
+
+§ VIII.--Poissons.
+
+
+Les lacs et les rivières abondent en excellents poissons. J'ai
+déjà fait connaître les espèces qui habitent le lac de _Bay_. J'ai
+cependant omis de parler de l'espèce la plus abondante, celle qui se
+distingue par les particularités qui lui méritent une place spéciale:
+je veux parler du _machoirin_, nommé par les Indiens _candolé_.
+
+Le _candolé_ est un poisson sans écailles, dont la longueur ne dépasse
+jamais deux pieds à deux pieds et demi; il est bleu sur le dos, et
+blanc argenté sous le ventre. Il a une grosse tête en proportion
+de son corps. Il porte trois fortes défenses, l'une sur le dos à
+la naissance de la nageoire, et les deux autres de chaque côté du
+thorax. Ces défenses sont longues d'un pouce à un pouce et demi,
+selon la grosseur du poisson, très-aiguës, et sont dentelées en scie
+le long des bords. Lorsque ce poisson est menacé par un ennemi, il
+dresse ses trois défenses, et aucune force, à moins de les rompre,
+ne peut leur faire reprendre leur position naturelle.
+
+La piqûre de cette arme est très-dangereuse, et produit une douleur
+atroce. Un individu qui serait blessé en même temps par plusieurs de
+ces poissons en mourrait. Lorsque les Indiens en sont piqués, ils se
+guérissent en faisant tomber dans la blessure quelques gouttes d'huile
+enflammée. Pour cette petite opération, ils se servent d'une mèche de
+coton fortement imbibée d'huile, allument l'une de ses extrémités,
+et, en l'inclinant au-dessus de la blessure, quelques gouttes s'en
+détachent et tombent dans la plaie. Cette manière de cautérisation
+fait immédiatement cesser la douleur.
+
+Il est de la famille des vivipares. A l'époque de la reproduction,
+on trouve dans l'intérieur des femelles un long chapelet d'oeufs
+globuleux, de la grosseur d'un gros pois. Ces oeufs renferment un
+germe à un état plus ou moins parfait de création. Quelques-uns
+ne présentent à l'intérieur qu'une substance laiteuse, tandis que
+d'autres contiennent un foetus tout formé, et si plein de vie, qu'il
+suffit de rompre l'enveloppe et de le mettre dans l'eau pour le voir
+nager aussi bien que s'il était né naturellement.
+
+La chair du _candolé_ se mange surtout fumée ou séchée au soleil.
+
+Avec son estomac on fait de la colle de poisson.
+
+On trouve aussi, et particulièrement dans le lac de _Bay_ et la
+baie de Manille, une espèce de serpent d'eau, dont les plus forts
+ne dépassent pas une longueur de trois à quatre pieds. Il est gris,
+bariolé de noir et de jaune. Il est plus répugnant que dangereux;
+il est même inoffensif. Dans les grandes crues les Indiens pêchent
+ce serpent pour en faire de l'huile à brûler. Les aigles-pêcheurs
+lui font une chasse acharnée.
+
+La mer fournit aux habitants des plages une quantité considérable
+de bons et excellents poissons. Ceux que nous avons en Europe, et
+qui se trouvent dans les mers de Luçon, sont les _sardines_, les
+_mulets_, les _maquereaux_, les _soles_, les _thons_, les _dorades_
+et les _anguilles_.
+
+On prend dans la baie de Manille, avec des lignes de fond, une espèce
+de serpent de mer, d'une longueur de dix à douze pieds, d'une couleur
+verdâtre mêlée de jaune. Les pêcheurs prétendent que sa morsure est
+mortelle; aussitôt qu'ils en prennent un, ils lui coupent la tête.
+
+C'est un animal dégoûtant et hideux. Cependant les Indiens le font
+figurer dans leurs repas.
+
+Les Indiens pêchent une grande quantité de trépangs; des requins, dont
+ils prennent les ailerons pour les vendre aux Chinois; des tortues, qui
+fournissent un bon aliment et de l'écaille, et des huîtres perlières.
+
+Parmi ces huîtres il en est une espèce très-abondante dans la
+baie de Manille, dont les écailles sont très-plates, minces et
+transparentes. On taille ces écailles en petits carrés, pour servir
+aux vitraux des maisons de Manille. Ces vitraux ont sur le verre
+l'avantage de ne donner aux appartements qu'un clair-obscur, et de
+ne pas laisser pénétrer les rayons du soleil.
+
+La mer produit encore une grande quantité et une variété infinie
+de crustacés, des mollusques, des coquillages de toute espèce, et
+notamment d'excellentes huîtres.
+
+
+
+
+§ IX.--Reptiles.
+
+
+Il ne manque pas de reptiles aux Philippines; mais, n'ayant pas
+l'intention de faire un cours d'histoire naturelle qui serait
+au-dessus de mes forces, je vais seulement, ainsi que je l'ai fait
+pour les poissons, m'occuper des espèces qui ont fixé mon attention
+par leur particularité.
+
+Dans le genre des sauriens j'ai déjà décrit l'_aligator_, le plus
+monstrueux de tous les reptiles.
+
+On trouve dans la même famille plusieurs espèces d'_iguanas_. La
+plus grande a souvent sept à huit pieds de longueur. C'est un énorme
+lézard couleur gris verdâtre, mêlé de points jaunes. Il vit sur
+le bord des lacs, des rivières, dans des lieux humides, et souvent
+dans les maisons. Il est presque amphibie, se nourrit de poissons,
+de rats, de volatiles, et il est tout à fait inoffensif pour les
+hommes. Sa chair blanche ressemble beaucoup à celle du poulet; elle
+est très-bonne à manger. Les Indiens n'en font pas usage; ils sont
+seulement très-friands de leurs oeufs, de la dimension de grosses noix,
+et, comme ceux de la tortue, sans enveloppe solide.
+
+Une petite espèce d'_iguana_, d'une couleur fauve, dont la longueur ne
+dépasse pas un pied et demi à deux pieds, porte une crête ou carenne
+qui se prolonge de la tête jusqu'au milieu de l'épine dorsale. Elle
+habite toujours le bord des rivières et des lacs; elle se tient
+ordinairement au soleil, sur les arbres qui avoisinent les bords
+de l'eau.
+
+Dans toutes les maisons de Manille, il y a toujours une grande quantité
+de petits lézards qui ne se montrent que lorsque les lumières sont
+allumées. Ils sont de couleur grise. Ils ont sous les pattes une
+membrane qui les fait adhérer au sol, et leur facilite la faculté de
+se promener au plafond, sur les murs, et même sur les glaces. Ils se
+nourrissent de mouches et de moustiques.
+
+Les _tacons_ ou _tchacons_, espèce bien plus grande que la dernière,
+habitent aussi les maisons. Ils ont la longueur d'un pied; ils sont
+de couleur grise mêlée de jaune, de bleu et de rouge. Leur tête
+est énorme, et leur gueule d'une grandeur disproportionnée à tout le
+corps. Ils ont aussi, comme les petits lézards dont je viens de parler,
+une membrane sous les pattes. Ils adhèrent avec tant de force où ils
+se posent, que lorsque c'est sur une partie du corps d'une personne,
+on ne peut leur faire lâcher prise qu'en leur présentant un miroir;
+la vue de leur semblable les fait se jeter sur lui pour le combattre.
+
+Ce sont, du reste, des animaux inoffensifs. Ils se nourrissent
+de cancrelats, espèce de scarabée. La nuit, ils font entendre par
+intervalle un cri qui se répète sans interruption sept à huit fois:
+_tcha-con_, ce qui leur a fait donner ce nom.
+
+Les Indiens considèrent les maisons où ils habitent comme favorisées
+du sort. Cette croyance les empêche de les détruire.
+
+Dans les bois on voit voler d'un arbre à l'autre des petits
+_dragons_. Ce sont aussi des lézards d'une longueur de sept à huit
+pouces. Ils ont le corps mince et la queue très-déliée. La nature
+leur a donné, comme aux chauves-souris, des ailes membraneuses, et de
+plus, sous la mâchoire inférieure, une longue poche qui se termine en
+pointe. Ils remplissent cette poche d'air pour se rendre plus légers,
+et prolonger leur vol lorsqu'ils ont une longue distance à parcourir.
+
+Ils sont inoffensifs, et se nourrissent d'insectes.
+
+On trouve plusieurs espèces de serpents. Les plus connus, que j'ai
+déjà décrits, sont le monstrueux _boa_; et dans ceux dont la morsure
+est mortelle, l'_alin-morani_; puis une espèce de vipère nommée
+_dajou-palay_ (feuille de riz).
+
+Beaucoup d'autres sont aussi très-dangereux, mais leurs noms ne me
+sont pas connus.
+
+
+
+
+§ X.--Des insectes.
+
+
+Plusieurs espèces d'insectes sont un tourment et même, on peut le dire,
+une véritable calamité pour les habitants des Philippines.
+
+Telles sont les innombrables sauterelles qui, ainsi qu'un gros nuage et
+un foudroyant orage, s'abattent sur les récoltes et les moissonnent
+en quelques heures; et sur les montagnes, les petites sangsues,
+qui ne laissent pas un instant de repos au voyageur.
+
+Une troisième famille dont je n'ai pas parlé, celle des fourmis,
+vient aussi apporter son contingent d'incommodité et de destruction:
+ouvrières diligentes, nuit et jour en mouvement, elles s'introduisent
+partout, dévorent les provisions, montent dans les lits lorsqu'on n'a
+pas la précaution de placer les pieds dans des vases remplis d'eau,
+détruisent les récoltes avant de naître, font crouler les édifices sans
+qu'on s'y attende; et enfin, lorsqu'on les trouble sans précaution dans
+leurs travaux, elles vous enfoncent leur aiguillon dans les chairs,
+et vous causent une vive douleur.
+
+Cette famille mérite, pour chacune de ses espèces, une description
+particulière.
+
+
+
+1. Fourmi rouge (_langam_).
+
+
+La fourmi rouge, de la couleur que son nom indique, et que les Indiens
+nomment _langam_, est la plus nombreuse, la plus répandue. Elle
+se trouve partout, dans les champs et les habitations; elle dévore
+toutes les provisions qu'on laisse à sa portée, attaque les animaux
+vivants qui sont sans défense. J'ai vu souvent des oiseaux en cage,
+que l'on n'avait pas eu soin de mettre hors de leur portée, dévorés
+dans une nuit. Elles montent dans les lits, si on n'a pas pris la
+précaution de s'en garantir, et leur morsure produit une douleur et
+une démangeaison insupportables. Elles détruisent dans les champs
+les graines qui sont ensemencées, ce qui oblige le cultivateur
+à semer le double des semences dont elles sont le plus friandes
+[58]. Elles sont, en un mot, une véritable calamité contre laquelle
+il faut constamment être en lutte. Elles ont cependant un avantage:
+celui de faire disparaître, en peu de temps, tous les débris d'animaux
+dont les émanations putrides pourraient être nuisibles.
+
+
+
+2. Fourmi des bois (_lanteck_).
+
+
+La fourmi des bois, que les Indiens nomment _lanteck_, est d'un beau
+noir, de la grosseur et plus longue qu'une mouche ordinaire. Elle
+n'habite que les bois, où elle construit des fourmilières, et elle
+y renferme ses provisions. Elle n'est nuisible que si on l'attaque;
+alors elle saisit son ennemi avec deux fortes pinces qu'elle porte près
+des antennes, se replie sur elle-même et lui enfonce dans les chairs
+l'aiguillon dont elle est armée à l'extrémité du corps. La douleur
+que produit sa piqûre est si vive, qu'elle se fait sentir comme une
+étincelle électrique. J'ai vu des étrangers piqués par un seul de ces
+insectes, et qui ont cru avoir été mordus par un serpent. La douleur
+vive se passe très-vite, mais l'enflure et la démangeaison durent
+plusieurs heures.
+
+
+
+3. Petite fourmi noire (_couitis_).
+
+
+Cette petite fourmi, nommée _couitis_ par les Indiens, habite les bois,
+n'établit pas de fourmilières, et se tient généralement sur le tronc
+des arbres. Elle est presque imperceptible; cependant, lorsqu'on la
+touche, elle pique, et occasionne une douleur plus vive que toutes
+les autres, mais qui se passe instantanément, sans laisser de traces.
+
+
+
+4. Des termites ou fourmis blanches (_anay_).
+
+
+Les termites ou fourmis blanches, nommées par les Indiens _anay_,
+sont divisées en trois classes: les travailleuses, celles qui les
+dirigent ou les commandent, et les reines.
+
+Les travailleuses ont généralement le corps blanc, plus gros et
+plus court que les fourmis ordinaires, les pattes très-courtes,
+le corselet et la tête un peu jaunes. Elles sont armées de deux
+mandibules, capables d'entamer et de broyer les bois les plus durs.
+
+Les secondes, celles qui commandent, diffèrent des premières par
+une petite corne placée à l'extrémité de la tête, comme celle du
+rhinocéros.
+
+Les reines ont la tête et le corselet absolument semblables à ceux
+des travailleuses; mais, à partir du corselet, le corps est d'une
+grosseur démesurée; il est ordinairement long de 1 à 2 pouces, et il
+a 8 à 10 lignes de circonférence.
+
+La demeure habituelle des termites est dans les champs qui ne sont pas
+exposés à de fortes inondations. Dans les campagnes on aperçoit, de
+distance en distance, de petits monticules de terre de forme conique,
+qui s'élèvent de 5 à 6 pieds au-dessus du sol, et se terminent en
+pointe. La base de ces monticules, appuyée au sol, a de 12 à 15 pieds
+de circonférence.
+
+C'est dans l'intérieur de ces meules ou monticules que réside tout un
+gouvernement, composé d'individus de divers grades, et une seule et
+unique reine, dont la mission est de reproduire les générations qui
+s'éteignent. C'est là aussi que se fait un travail continu, digne
+de l'étude de l'observateur qui cherche à pénétrer les admirables
+secrets de la nature.
+
+Chaque demeure ou monticule a plusieurs ouvertures extérieures
+pour pénétrer dans l'intérieur, et pour la sortie de celles qui vont
+parcourir les champs environnants, où elles dévorent et rongent toutes
+les plantes, tous les bois morts qu'elles rencontrent.
+
+Les termites ne font pas, comme nos fourmis d'Europe, des amas de
+provisions pour l'hiver. Sous le beau climat des Philippines, rien ne
+les oblige à se confiner dans leur demeure une partie de l'année. Elles
+recueillent seulement une espèce de gomme dont elles tapissent les
+nombreux compartiments qui composent leur habitation souterraine. Cet
+enduit, autant que j'ai pu m'en rendre compte, sert à alimenter la
+reine et les jeunes termites, depuis le premier âge jusqu'à l'époque
+où elles ont la force de pourvoir elles-mêmes à leur subsistance. Il
+est probable que cette gomme est appropriée aux divers âges, et qu'elle
+est plus parfaite là où se trouvent la reine et ses derniers nés, que
+vers l'extérieur, où se tiennent celles qui ont déjà toute leur force.
+
+Comme je viens de le dire, l'intérieur des petits monticules est divisé
+en une foule de compartiments, de chambres et de galeries artistement
+construits avec de la terre tellement dure, qu'elle semble avoir été
+pétrie pour en faire de la poterie.
+
+Lorsqu'on pénètre avec la pioche dans cet asile, on trouve les
+compartiments tapissés de petites fourmis qui n'ont pas la force de
+sortir; et plus on pénètre à la partie la plus profonde, qui se trouve
+généralement à 3 ou 4 pieds au-dessous du sol, ou à 9 ou 10 du sommet
+du cône, on remarque qu'elles sont plus petites. Près la demeure de
+la reine, celles qui viennent de naître sont presque imperceptibles
+à l'oeil nu.
+
+La reine occupe la chambre la plus profonde. Là elle est renfermée,
+sans pouvoir sortir par les petites ouvertures qui communiquent de
+sa demeure aux autres compartiments. Sa mission est de travailler
+continuellement à la reproduction de ses sujets.
+
+Lorsqu'on veut détruire un de ces essaims, il faut pénétrer à
+l'intérieur jusqu'à ce qu'on puisse s'emparer de la reine. Si on
+néglige cette précaution, si on se contente d'aplanir le monticule
+et de remettre le terrain au niveau du sol, les fourmis recommencent
+leur travail, et le rétablissent en peu de mois dans son état primitif.
+
+Elles font souvent, pour se garantir de la pluie ou pour monter au
+sommet d'un arbre, de longues galeries couvertes qui les conduisent de
+leur demeure au lieu de leur travail. Ces galeries sont ordinairement
+à deux voies, l'une pour aller, l'autre pour revenir.
+
+Lorsqu'on veut bien examiner leurs habitudes et leurs travaux, il
+faut démolir une partie de ces galeries. On voit aussitôt arriver les
+commandeurs; ils semblent examiner le dommage fait à leurs travaux,
+partent tous pour revenir, un instant après, avec un bon nombre
+d'ouvrières qui se mettent immédiatement à l'oeuvre; chacune va
+chercher un globule de terre, et le place artistement pour rétablir
+la galerie.
+
+Les chefs ou commandeurs qui accompagnent les ouvrières poussent, avec
+leur petite corne, celles qui marchent trop lentement, et paraissent
+animer toute la bande laborieuse.
+
+Les termites ne se bornent pas à habiter la campagne, elles
+s'introduisent souvent dans les maisons; et comme elles le font
+toujours par des ouvertures souterraines et cachées, elles produisent
+des dégâts considérables. Par exemple, si la maison n'est pas
+construite avec des bois qu'elles n'attaquent pas, elles s'introduisent
+par les extrémités des charpentes, laissent parfaitement intact
+l'extérieur du bois, et dévorent tout l'intérieur. Si, par malheur,
+on ne s'en aperçoit pas, la maison s'écroule sans qu'on s'y attende.
+
+Elles attaquent aussi les meubles et les vêtements en réserve, et
+il leur faut peu de jours pour occasionner des dégâts considérables;
+mais elles n'attaquent jamais les matières animales.
+
+On connaît encore, dans le genre termite, une variété beaucoup plus
+grosse et entièrement noire; mais est-ce une variété, ou le même
+insecte à une époque différente de son existence? C'est ce que je ne
+saurais déterminer.
+
+Cette variété, nommée par les Indiens _anay-maitim_, n'habite point
+sous terre; elle court dans les forêts et se nourrit des bois en
+décomposition; elle ne cause pas les mêmes ravages que les blanches.
+
+A une certaine époque, sans doute la dernière de leur existence,
+il leur pousse quatre grandes ailes, et elles prennent leur vol.
+
+Lorsque, la nuit, on s'aperçoit que ces insectes, attirés par les
+lumières, s'introduisent dans les maisons, il est indispensable de
+fermer immédiatement toutes les fenêtres, si on ne veut pas rester
+dans les ténèbres. Sans cette précaution, ils arrivent en si grand
+nombre qu'ils ont bientôt éteint les lumières, et le lendemain le
+sol est jonché de leurs cadavres.
+
+Ainsi que je l'ai dit, elles ont l'avantage sur les blanches de ne
+causer aucun dégât.
+
+
+
+5. Le cancrelat (_blatte_).
+
+
+Un autre insecte habite aussi l'intérieur des maisons: c'est une
+espèce de scarabée nommé _cancrelat_, animal dégoûtant, qui répand
+une odeur désagréable, attaque toutes les provisions, vole pendant
+la nuit, surtout dans les temps d'orage, se repose partout, souvent
+sur les personnes, et leur enfonce ses ongles aigus dans l'épiderme.
+
+Si tous ces insectes sont un véritable fléau pour les habitants des
+Philippines, il en est aussi une innombrable quantité que je ne peux
+pas décrire, et qui embellissent les campagnes: une variété infinie
+de beaux, de magnifiques papillons aux couleurs resplendissantes,
+qui, dans les beaux jours, sillonnent l'air et caressent toutes les
+fleurs; les mouches phosphorescentes, qui, la nuit, se jouent dans
+les feuilles des arbres, et les font paraître émaillés de pierres
+précieuses; enfin les _buprestes_, aux ailes de couleur métallique,
+qui, encadrés dans l'or et l'argent, servent à faire de charmants
+bijoux: leur brillant est plus éclatant que les émaux les plus beaux.
+
+
+
+
+§ XI.--De l'agriculture aux Philippines.
+
+
+Aucune terre n'est plus féconde, plus riche que celle des Philippines,
+et ne rémunère plus largement les travaux et les soins du cultivateur;
+ce qui fait dire aux habitants de Manille: «Gratter la terre, faire
+de la boue, y jeter de la semence, suffit pour remplir son grenier.»
+
+La végétation est d'une si grande vigueur dans ce beau pays, que
+des champs abandonnés quelques années sans culture se couvrent de
+végétaux et deviennent des bois impénétrables. Certaines espèces de
+plantes s'élèvent si spontanément, que quelques jours suffisent pour
+une croissance de plusieurs mètres.
+
+Cette grande fertilité est due à plusieurs causes, dont le concours
+réuni contribue puissamment à la fécondité et au développement de
+la végétation.
+
+La première de ces causes, et sans doute la plus puissante, doit
+être attribuée à la formation volcanique de toutes les îles de ce
+vaste archipel.
+
+La seconde est due aux hautes montagnes généralement recouvertes d'une
+forte couche de terre végétale, d'où s'élève une gigantesque végétation
+qui restitue continuellement au sol les parties nutritives qu'elle lui
+emprunte. A l'époque de l'hivernage, les pluies torrentielles enlèvent
+du versant de ces montagnes les terres limoneuses et les détritus des
+végétaux qui s'y sont amassés pendant la saison des sécheresses, et les
+précipite vers les plaines, engrais naturel qui les vient fertiliser.
+
+La troisième est due à ce que, pendant la même saison des pluies, les
+sources, les réservoirs se remplissent et sont abondamment pourvus
+pour fournir, pendant la saison des sécheresses, l'eau nécessaire
+aux irrigations, et pour entretenir le sol inférieur dans un état
+d'humidité constante.
+
+La quatrième cause doit être attribuée à ces longues nuits des
+tropiques, rafraîchies par la brise qui souffle constamment de la
+partie où règne l'hivernage. Ces brises apportent d'abondantes rosées
+qui conservent cette fraîcheur et cette souplesse aux feuilles,
+si nécessaire pour absorber l'air et faciliter la végétation.
+
+La cinquième cause enfin, l'électricité, n'est-elle pas aussi
+un puissant moyen qu'emploie la nature pour la splendeur du règne
+végétal? De nombreuses observations m'amènent à constater ici un fait
+qui semble venir à l'appui de cette opinion.
+
+A une époque de l'année, au moment du changement de mousson, pendant un
+mois ou plus, il se forme journellement des orages; le tonnerre gronde
+sourdement; l'air se charge d'électricité; de gros nuages parcourent
+l'atmosphère, et sont bientôt dissipés sans pluie; le soleil brille
+de tout son éclat, ses rayons brûlants dardent sur une terre qui,
+privée d'eau pendant six mois, paraît calcinée. Cependant c'est
+alors que les grands végétaux semblent prendre une vie nouvelle, et
+se couvrent de bourgeons qui se développent presque instantanément,
+et donnent de belles et larges feuilles qui ont toute la fraîcheur
+de celles qui naissent pendant la saison humide.
+
+On doit comprendre qu'avec tous ces éléments de fécondité, le sol des
+Philippines est largement privilégié de la nature, et qu'une culture
+qui ne serait pas dans l'enfance donnerait à l'agronome des résultats
+presque incalculables.
+
+Je vais donner maintenant quelques détails sur la propriété, sur la
+culture en général, et décrire ensuite celle de chacun des produits
+qui font la richesse des cultivateurs.
+
+Les Espagnols sont les maîtres suzerains de tout le territoire des
+Philippines; mais les lois qu'ils ont établies sur la propriété
+protégent autant qu'il est possible le cultivateur laborieux, et lui
+assurent à perpétuité la possession du champ qu'il a défriché. Il
+peut le vendre ou le transmettre à ses héritiers; seulement il perd
+ses droits, et le gouvernement reprend les siens, lorsque, par paresse
+ou négligence, il a laissé, pendant plusieurs années, ses terres sans
+aucune espèce de culture. Dans ce cas encore, les autorités espagnoles
+n'agissent jamais qu'avec la plus indulgente réserve.
+
+Presque tous les bourgs avoisinent des terres incultes et des
+forêts. Jusqu'à une certaine distance du bourg, les habitants possèdent
+en communauté ces terres incultes et ces forêts, et chacun d'eux peut
+devenir le propriétaire exclusif de la portion qu'il lui convient
+de défricher.
+
+Les terres et les forêts en dehors des limites du bourg, et que
+les Espagnols nomment _realengas_ (terres incultes), appartiennent
+à l'État. Il les vend aux personnes qui veulent acquérir de grands
+domaines. Le prix est de une à cinq piastres (5 à 25 fr.) le _quiñon_,
+mesure qui représente une superficie de 810,000 _pieds espagnols_.
+
+Voici la mesure des terres aux Philippines:
+
+Le _quiñon_ est un carré de 100 _brasses_ sur toutes ses faces;
+
+La _balita_ représente 10 _brasses_ en largeur sur 100 _brasses_
+de longueur;
+
+Le _lucan_ représente une _brasse_ en largeur sur 100 _brasses_
+de longueur;
+
+La _brasse_ espagnole est de _trois varas castillanes_, et la _vara
+castillane_, de _trois pieds espagnols_.
+
+Le _pied espagnol_ équivaut à 11 _pouces français_.
+
+Ainsi, le _quiñon_ est un carré de 900 pieds espagnols sur toutes ses
+faces, ou une superficie de 810,000 _pieds espagnols_, soit environ
+neuf hectares de notre mesure agraire.
+
+Les Indiens ne payent aucun impôt territorial. Ce que l'on appelle
+_dîme_ se réduit à un _réal d'argent_ par année, soit _soixante-dix
+centimes_ par individu au-dessus de dix-huit ans.
+
+La plus grande partie des terres cultivées sont la propriété des
+Indiens, et sont fort divisées. Il y a cependant de vastes domaines
+qui appartiennent généralement aux ordres religieux, et quelques-uns à
+des particuliers. Ces grands domaines sont donnés à ferme aux Indiens
+par petites portions. Depuis peu d'années, quelques propriétaires
+font valoir par eux-mêmes ceux qui leur appartiennent.
+
+Presque toutes les terres, et même les montagnes, sont susceptibles
+d'être fructueusement cultivées; mais les terres préférées sont
+celles qui peuvent être abondamment arrosées pendant la saison des
+sécheresses. Elles sont généralement destinées à la culture du riz;
+jamais elles ne reçoivent d'autre engrais que celui que leur fournit
+la nature et l'écoulement des eaux, et cependant elles donnent chaque
+année et sans repos d'abondantes récoltes.
+
+Les terres aménagées pour les plantations du riz sont nommées par les
+Indiens _tubiganès_ (terres irriguées). Elles ont alors une véritable
+valeur qui varie, selon les localités, de 200 à 300 piastres le
+_quiñon_, (1,000 à 1,580 fr.), qui est de trois cents _varas_
+castillanes carrées.
+
+On calcule qu'il faut trois ouvriers pour mettre en culture un _quiñon_
+de terres _tubiganès_, et cinq _cabanès_, mesure qui équivaut à 133
+livres espagnoles, pour ensemencer un _quiñon_, qui produit, année
+commune, de 60 à 80 _pour un_. Presque toutes les terres _tubiganès_
+peuvent être ensemencées deux fois dans l'année. La seconde récolte
+est moins abondante que la première.
+
+Les terres non irriguées, celles situées sur le penchant des montagnes,
+sont d'une valeur inférieure et qui varie selon les situations. Dans
+beaucoup de localités, on peut acquérir des terres déjà cultivées,
+et qui ne laissent rien à désirer sous le rapport de la bonne qualité,
+à raison de 20 à 50 piastres (100 à 250 fr.) le _quiñon_.
+
+Ces terres non irrigables s'ensemencent en riz de montagne, en indigo,
+canne à sucre, tabac, et toutes espèces de plantes qui n'ont pas
+essentiellement besoin d'eau.
+
+Il serait difficile d'établir, même approximativement, la production
+des terres de ce genre. Cette production varie selon la culture. Le
+riz y produit moins que dans les terres irriguées; mais généralement
+les autres récoltes donnent, dans les bonnes années, au cultivateur un
+bénéfice plus que double de celui des terres exclusivement destinées
+à la culture du riz.
+
+Le prix de la journée des ouvriers indiens varie selon les
+localités. On peut cependant l'évaluer, en moyenne, sur le pied de
+0,60 à 0,70 centimes pour les hommes, à 0,33 centimes pour les femmes
+et les enfants, à 0,33 centimes pour le buffle, et à 0,33 centimes
+pour une charrue. L'ouvrier qui fournit son buffle et sa charrue
+reçoit à peu près 1 fr. 30 cent.
+
+En temps ordinaire, la journée commence à six heures du matin pour
+finir à six heures du soir. On accorde une heure et demie de repos
+pour les repas.
+
+Aux époques des récoltes, et particulièrement pendant celle du sucre,
+la journée commence, pour les ouvriers employés au moulin et à l'usine,
+à trois heures du matin, et se termine à huit heures du soir.
+
+Les instruments qui servent aux Indiens pour la culture sont de la
+plus grande simplicité, comme on peut le voir par les dessins et
+l'explication des planches.
+
+Les produits qui font la base de la grande culture sont:
+
+
+ _Le riz_,
+ _L'indigo_,
+ _L'abaca_ (soie végétale),
+ _Le tabac_,
+ _Le café_,
+ _Le cacao_,
+ _Le coton_,
+ _Le poivre_,
+ _Le froment_,
+ _Et la canne à sucre_.
+
+
+
+
+§ XII.--Culture du riz.
+
+
+Plus de trente espèces de riz sont cultivées aux Philippines, toutes
+bien distinctes par le goût, la forme, la couleur, et la pesanteur
+des grains.
+
+Ces trente espèces sont divisées en deux classes:
+
+1o _Les riz des montagnes_;
+
+2o _Les riz aquatiques_.
+
+Elles se cultivent différemment; cependant les riz des montagnes
+peuvent recevoir la même culture que les riz aquatiques.
+
+
+
+1o Culture du riz des montagnes.
+
+Les riz des montagnes, dont je donne tous les noms en note [59], se
+cultivent sur les terres élevées, et qui sont à l'abri des inondations
+pendant la saison des pluies.
+
+Dans la partie ouest de l'île de Luçon, aussitôt que commencent les
+premières pluies, vers la fin de mai ou les premiers jours de juin,
+le cultivateur prépare les terres en leur donnant deux labours et
+deux hersages. La charrue (fig. A.) est employée à cet effet. La
+herse est triangulaire, comme celle dont nous nous servons en France,
+et dont je n'ai pas cru nécessaire de donner le modèle.
+
+Les terres étant bien préparées et bien meubles, le riz est semé à la
+volée, et environ un mois après on fait un bon sarclage, qui suffit
+ordinairement pour débarrasser le champ des mauvaises plantes qui y
+ont poussé.
+
+Si c'est l'espèce nommée _pinursegui_ qu'on a cultivée, espèce la
+plus précoce, on peut faire la récolte trois mois ou trois mois et
+demi après l'ensemencement.
+
+Si c'est une des autres espèces, il faut calculer, pour atteindre
+une maturité complète, au moins cinq mois.
+
+Après cette maturité, le riz est coupé avec la faucille (voir
+fig. E.), mis en petites gerbes, dont on forme de grandes meules
+pour attendre plusieurs jours de beau temps, afin de séparer le grain
+de la paille. Cette opération se fait avec des buffles qui tournent
+dans une grande aire où est étendu le riz, ou bien sur un treillage
+en bambous élevé à une dizaine de pieds du sol. Là, un Indien écrase
+avec les pieds les gerbes de riz qu'on lui passe, et il fait tomber
+les grains par les intervalles du treillage.
+
+Les riz des montagnes se sèment aussi quelquefois sans aucun labour.
+
+
+
+Culture du riz pour les défrichements.
+
+
+Après avoir coupé les arbres et les broussailles qui recouvrent le
+terrain, on y met le feu, et ensuite on sème le riz en faisant, avec
+un bâton ou plantoir, un trou dans lequel on met trois à quatre grains
+de riz; ou bien on se contente de semer à la volée, et de renfermer
+dans le champ, pendant une nuit, un troupeau de buffles qui, par
+leurs piétinements, enfoncent les grains dans la terre. Dans cette
+sorte de culture l'herbe pousse vigoureusement, et oblige à plusieurs
+sarclages; mais la peine du cultivateur est amplement payée par une
+abondante récolte, qui généralement produit de 100 à 120 pour un.
+
+Dans les petites cultures, on coupe les épis _un à un_, pour les
+faire ensuite sécher au soleil. Cette manière de récolter, longue
+et ennuyeuse, offre, sur celle qui se fait en grand, l'avantage de
+préserver une partie des grains de la voracité des oiseaux.
+
+Toutes les autres espèces de _riz des montagnes_ se sèment de la même
+manière que celui appelé _pinursegui_. Ce dernier a l'avantage sur
+les autres de se récolter trois mois ou trois mois et demi après la
+semence, tandis qu'il faut au moins cinq mois pour les autres.
+
+
+
+2o Culture des riz aquatiques.
+
+
+Les diverses espèces de riz aquatiques sont au nombre de neuf [60]. Ils
+se cultivent de la même manière. Les deux derniers, _malaquit-puti_
+et _malaquit-pula_, ne servent pas pour les aliments habituels; l'un
+a le grain d'un blanc mat, tandis que l'autre l'a d'une belle couleur
+violette, même à l'intérieur. Tous les deux s'emploient généralement
+pour des friandises, et pour faire une colle qui remplace l'amidon.
+
+Les cultures de ces divers riz se font par semis, qui se transplantent
+dans des terres préparées _ad hoc_.
+
+Pour un terrain d'une superficie de 10,000 mètres, soit un hectare,
+il faut à peu près de 90 à 100 kilog. de semences.
+
+
+
+Semis.
+
+
+Aussitôt les premières pluies, dans le mois de juin, on prépare
+la terre pour recevoir la semence; on la couvre d'abord de 15 à 20
+centimètres d'eau, ensuite on lui donne un bon labour à la charrue,
+et on y passe le peigne (fig. E.) jusqu'à ce qu'elle soit réduite en
+vase liquide; on laisse ensuite écouler les eaux, et on y jette la
+semence, qui préalablement, pour faciliter la germination, a été mise
+pendant vingt-quatre heures à tremper dans l'eau. Lorsque le champ
+est entièrement recouvert de semence, on passe sur toute la superficie
+une planche longue d'un mètre et demi à deux mètres. Cette opération
+a pour but d'enfoncer les grains dans la vase, et de les en recouvrir.
+
+Pendant les cinq ou six premiers jours, il n'est pas utile d'irriguer;
+mais si, lorsque les plantes sont déjà élevées à quelques centimètres
+de terre, les sécheresses étaient trop fortes, il faudrait faire
+une irrigation en ayant soin de ne pas couvrir totalement les jeunes
+feuilles d'eau, car sous l'eau elles périraient.
+
+
+
+Plantation.
+
+
+Quarante à quarante-cinq jours après que la semence a été mise en
+terre, le riz est en état d'être transplanté. La terre qui doit
+recevoir les jeunes plantes est divisée en grands carrés, entourés
+de petites chaussées qui servent à retenir les eaux. Après qu'elle en
+a été complétement couverte, on lui donne un labour à la charrue, et
+ensuite, comme pour les semailles, au moyen d'un peigne on la réduit
+en vase liquide. Le lendemain, on écoule les eaux et on prépare les
+plants qui doivent y être placés.
+
+Ordinairement ce sont des hommes qui sont chargés d'arracher le plant,
+et des femmes de le mettre en terre.
+
+Deux hommes suffisent pour cette opération: l'un arrache le plant,
+et l'autre le conduit au lieu de la plantation, qui n'est jamais bien
+éloigné, et le distribue aux planteuses.
+
+Celui qui est chargé de l'arracher a devant lui une petite table,
+fixée en terre par un pieu, et une grande quantité de petits liens en
+bambou, qu'il porte à la ceinture, comme nos jardiniers portent le
+jonc quand ils taillent les arbres. Il arrache le plant sans aucune
+précaution, coupe sur sa petite table les feuilles et les longues
+racines, en forme de petites bottes de la grosseur d'un bras, et les
+place dans une espèce de traîneau auquel est attelé un buffle.
+
+L'autre Indien les conduit au lieu de la plantation, et jette les
+bottes dans toutes les directions sur le terrain qui doit être planté,
+les séparant assez les unes des autres pour que les planteuses puissent
+les prendre en allongeant le bras, sans avoir à se déranger de la
+direction qu'elles suivent pour faire la plantation.
+
+Les planteuses, dans la vase jusqu'à mi-jambe, sont placées sur une
+même ligne; elles marchent à reculons, prennent les petites bottes de
+plants qui ont été jetées sur le champ, en défont le lien, séparent
+un à un les plants, les enfoncent avec le pouce dans la vase, en
+observant de les placer à une distance de dix à douze centimètres
+les uns des autres.
+
+Elles ont une si grande habitude de cette plantation, elles la font
+avec une rapidité et une régularité si parfaites, qu'on serait tenté
+de croire qu'elles se sont servies d'une mesure pour conserver la
+distance qui existe d'une plante à l'autre.
+
+Aussitôt la plantation terminée, et malgré un soleil ardent, on laisse
+le champ sans eau pendant huit à dix jours; mais dès que les plants
+commencent à pousser leurs feuilles vertes, s'il n'y a pas de pluies,
+on irrigue et on recouvre la terre de cinq à six centimètres d'eau; au
+fur et à mesure que la plante s'élève, on augmente la quantité d'eau.
+
+Il est rare qu'il soit nécessaire de faire un sarclage; mais les bons
+cultivateurs ont soin de débarrasser les champs des grandes plantes
+aquatiques qui nuiraient au riz.
+
+Lorsque le riz a acquis sa plus grande hauteur, un mètre dix à un
+mètre vingt centimètres, il n'est plus nécessaire d'irriguer; il
+serait même nuisible de le faire à l'époque de la floraison.
+
+Quelquefois le terrain est si fertile, que la plante acquiert une
+hauteur presque égale à celle de nos blés; alors elle croit tout en
+herbe, et, pour l'obliger à produire, un Indien armé d'une longue
+perche, sur le milieu de laquelle il marche pour lui donner plus
+de poids, couche toutes les plantes, qui semblent alors avoir été
+versées par un fort coup de vent.
+
+Quatre mois après la plantation, c'est-à-dire cinq mois et demi après
+les semailles, le riz est à sa maturité et bon à récolter. On le coupe
+à la faucille. Des hommes et des femmes sont chargés de ce travail. Au
+fur et à mesure, on en fait de grosses gerbes, qui sont placées en
+meules sur un terrain élevé pour attendre le moment du triage.
+
+Dans quelques parties de l'île de Luçon, cette première récolte est
+remplacée par une seconde plantation d'une espèce de riz plus précoce
+(par celle de montagne, nommée _pinursegui_); mais alors le semis
+s'est fait à l'avance, et d'une manière toute différente de celle
+dont je viens de donner la description.
+
+Trois semaines ou un mois avant la première récolte, les Indiens
+placent sur les étangs, sur les rivières, de _petits radeaux en
+bambous_ qu'ils recouvrent d'une forte couche de paille, et sur
+cette paille ils font leur semis; les grains poussent, les racines
+s'entrelacent à la paille, et vont à la surface de l'eau puiser
+leur nourriture. Lorsque la première récolte a été faite, lorsque le
+champ a reçu un labour et qu'il a été préparé à recevoir la seconde
+plantation, on enlève le semis du radeau, en roulant tout simplement
+la paille comme on roulerait une natte; on la transporte au lieu
+de la plantation, et là on arrache une à une les jeunes plantes,
+on les débarrasse des feuilles et des longues racines, et on les met
+en terre. Moins de trois mois après, on obtient une seconde récolte,
+bien moins abondante, il est vrai, que la première, mais qui cependant
+indemnise largement le cultivateur.
+
+L'Indien des Philippines a étudié tous les moyens possibles de se
+procurer son aliment naturel, et il a profité de tous les avantages que
+lui fournit la nature féconde de son pays. Aussi emploie-t-il encore
+une autre méthode pour obtenir presque sans travail d'abondantes
+récoltes.
+
+Une espèce de riz essentiellement aquatique (_macon sulug_) donne
+d'abondants produits, quoique baignée continuellement par les eaux.
+
+Dans quelques parties de l'île où se trouvent des marais, des lacs
+de petite profondeur, les Indiens préparent des semis de cette espèce
+de riz, qui a la propriété de donner de très-longues feuilles.
+
+Ces semis se font comme pour l'espèce aquatique.
+
+Six semaines après, on arrache le plant, on coupe les racines, mais
+on a bien soin de conserver les feuilles dans toute leur longueur.
+
+On les place dans de légères embarcations, et un Indien parcourt toute
+la partie du lac où son bras peut atteindre le fond; il enfonce le
+plant dans la vase, et laisse surnager la feuille.
+
+Bientôt ces feuilles prennent de la force, et s'élèvent au-dessus de
+l'eau, à peu près à la même hauteur que si la surface de l'eau était
+la terre.
+
+Survient-il un accident qui fasse monter les eaux? la tige du
+riz s'élève encore, si elle peut surnager. La plante ne périt que
+lorsqu'elle est entièrement submergée.
+
+Enfin, quatre mois après la plantation, on fait la récolte avec de
+petites embarcations, au moyen desquelles on parcourt toute la partie
+du lac qui a été plantée.
+
+Toutes les espèces de riz produisent d'abondantes récoltes; on peut
+toujours compter pour les plus exiguës sur 25 pour un, et dans les
+bonnes, 60 et 80.
+
+Un seul fléau, qui arrive à peu près tous les sept ou huit ans, prive
+le cultivateur de ses peines et de ses fatigues: je veux parler des
+sauterelles, qui tout à coup, comme de gros nuages, viennent s'abattre
+sur un champ couvert d'une luxuriante végétation, et la détruisent
+dans un instant jusqu'à la racine.
+
+Quelquefois de grandes sécheresses détruisent également les rizières
+des montagnes. Aussi l'Indien dit-il: _De l'eau, du soleil, point de
+sauterelles, et nos récoltes sont assurées._
+
+
+
+
+§ XIII.--Culture de l'indigo.--Sa récolte.
+
+
+Dans diverses parties des Philippines, particulièrement à Luçon,
+on cultive l'indigo avec succès.
+
+Cependant cette culture est celle qui présente le plus
+d'éventualités. Quelques jours de mauvais temps et de vent détruisent
+souvent toute la récolte. Quelquefois aussi des myriades de chenilles
+dévorent dans quelques heures toutes les feuilles; ce qu'elles laissent
+ne suffit pas pour payer les frais de manipulation.
+
+Mais si la saison a été favorable, s'il n'arrive pas d'accidents, si
+la fabrication se fait avec intelligence, le prix élevé de l'indigo
+indemnise largement le cultivateur.
+
+Pour la culture, aussitôt après l'hivernage, avant la saison des
+grandes chaleurs et lorsque l'on n'a pas à craindre de fortes pluies,
+on prépare les terres par deux ou trois bons labours à la charrue et
+plusieurs hersages, jusqu'à ce qu'elles soient parfaitement ameublies,
+et on sème à la volée.
+
+La plante sort de terre le troisième ou le quatrième jour. Elle pousse
+tant qu'elle trouve un peu d'humidité; mais les sécheresses la font
+demeurer stationnaire pendant tout le temps de leur durée. Aussitôt que
+les premières pluies arrivent au commencement de la mousson d'ouest,
+elle s'élève avec vigueur, ainsi que toutes les mauvaises herbes;
+c'est alors qu'il faut faire successivement un, deux, et parfois
+trois sarclages.
+
+Deux mois et demi après les premières pluies, les plantes ont acquis
+toute leur hauteur, et l'on reconnaît qu'elles sont bonnes à récolter
+lorsque la feuille est épaisse, recouverte d'un velouté blanchâtre,
+et qu'elle est cassante à la moindre pression.
+
+La maturité arrive ordinairement vers la fin du mois de juillet,
+au milieu de la saison des pluies.
+
+A cette époque, on a déjà préparé tout ce qui est nécessaire pour la
+fabrication, afin de ne pas être pris au dépourvu et de ne pas donner
+aux plantes le temps de se dégarnir d'une partie de leurs feuilles,
+ce qui arriverait si on ajournait la récolte.
+
+Des préparatifs plus ou moins considérables sont nécessaires, selon
+l'importance de la récolte. Ils consistent en plusieurs _batteries_.
+
+Chacune d'elles est ainsi composée:
+
+Deux grandes cuves d'un diamètre de 2 mètres 70 centimètres à 2
+mètres 80 centimètres, et de 3 mètres de profondeur. L'une sert pour
+la fermentation, et l'autre pour le battage. Cette dernière doit être
+un peu plus petite que la première.
+
+Elles sont toutes deux placées sur le bord d'un ruisseau ou d'une
+rivière, pour la facilité de l'eau. Celle destinée à la fermentation
+doit être placée sur un plan assez élevé pour qu'au moyen de robinets
+établis longitudinalement, toute l'eau qu'elle contient puisse être
+transvasée dans la cuve du battage.
+
+Un ou deux seaux sont placés à l'extrémité de balanciers, avec des
+poids à l'autre extrémité. Ces balanciers, fixés sur des fourches,
+s'élèvent à quelques mètres au-dessus de la cuve de fermentation.
+
+Cet appareil à puiser est en tout semblable à celui que l'on voit sur
+les bords du Nil, en Espagne, et dans quelques-unes de nos contrées
+méridionales:
+
+Deux longs bambous, armés à l'extrémité d'une petite planchette de
+12 à 15 centimètres de longueur sur 5 à 6 centimètres de largeur,
+que l'on nomme _battoirs_;
+
+Enfin sous un hangar, à une petite distance des _batteries_, une
+petite cuve, des hamacs ou couloirs en grosse toile de coton, une
+petite presse et de grandes claies pour la dessiccation.
+
+Tout étant ainsi disposé, on commence la récolte.
+
+Dans la première journée, on coupe assez de plantes pour avoir toujours
+un jour d'avance.
+
+La plante est coupée à ras du sol avec l'espèce de coutelas que
+l'Indien a toujours au côté, et qu'il nomme _bolo_.
+
+Si la saison se comporte favorablement, la plante repousse, et donne
+quelquefois successivement deux ou trois récoltes dans la même année.
+
+Chaque _batterie_ est conduite par deux Indiens, l'un pour remplir
+la cuve de plantes, l'autre pour la remplir d'eau, et tous deux pour
+exécuter le battage.
+
+De grand matin, la cuve de fermentation est chargée de toute la
+quantité de plantes qu'elle peut contenir.
+
+On les maintient au niveau des bords de la cuve avec des madriers qui
+viennent se fixer à de petits tasseaux ménagés dans les douilles. Sans
+cette précaution, elles surnageraient.
+
+Lorsque cette cuve est pleine d'eau et de plantes, on l'abandonne à
+la fermentation, qui s'opère ordinairement en vingt ou vingt-quatre
+heures, selon la température.
+
+Quand la fermentation est arrivée à son plus haut degré, ce qui a
+lieu le lendemain matin, on enlève les plantes de la cuve, en ayant
+soin de bien les secouer pour qu'il n'y reste pas d'eau.
+
+Lorsqu'il n'y reste plus que le _liquide, qui est alors d'un vert
+émeraude_, on divise dans un seau d'eau une certaine quantité de
+chaux vive, que l'on verse avec soin dans la cuve de fermentation,
+sans remuer le liquide qu'elle contient.
+
+L'Indien alors prend un des battoirs, le plonge au fond de la cuve,
+et fait quelques mouvements pour que la chaux se répande partout.
+
+Il juge alors s'il en a mis assez par la couleur, qui change subitement
+de nuance. De _vert émeraude_, le liquide devient _vert foncé_, et
+paraît contenir une grande quantité de petits grumeaux, qui ne sont
+autre chose que l'indigo encore en dissolution.
+
+La quantité de chaux nécessaire ne peut être appréciée que par un
+homme expérimenté.
+
+De cette quantité dépend exclusivement la qualité que l'on veut
+obtenir, ainsi que les diverses nuances.
+
+Après que la chaux a été mise dans le liquide, on laisse reposer
+pendant quelques minutes, pendant lesquelles se précipitent au fond
+de la cuve toutes les parties étrangères à l'indigo, qui, encore à
+l'état de solubilité dans l'eau, y reste en suspens.
+
+Après quelques minutes écoulées, on ouvre, les uns après les autres,
+les robinets superposés sur toute la hauteur de la cuve, et le liquide
+s'écoule dans la cuve du battage.
+
+On travaille ensuite à remplir la cuve de nouvelles plantes, après
+toutefois l'avoir débarrassée du dépôt de chaux et de terre qui est
+resté au fond.
+
+Dans l'après-midi on procède au _battage_.
+
+Les deux Indiens, armés de leurs _battoirs_, agitent avec force le
+liquide en le ramenant du fond à la surface, pour le mettre en contact
+avec l'air, qui le rend insoluble dans l'eau.
+
+Lorsqu'il a pris une belle _couleur bleue_, l'opération est terminée.
+
+Trois ou quatre heures après, tout l'indigo contenu dans le liquide
+s'est déposé au fond de la cuve; alors on ouvre les robinets
+superposés, pour laisser écouler l'eau au dehors.
+
+Cette eau ne contient plus aucune partie colorante.
+
+Chacune de ces opérations produit en moyenne 3 kilog. d'indigo.
+
+Tous les six jours, lorsque 18 ou 20 kilog. sont récoltés, on les
+retire de la cuve pour les transporter dans une autre cuve beaucoup
+plus petite placée près des couloirs.
+
+Dans cette dernière on laisse encore déposer, et on décante le plus
+possible avec un siphon.
+
+Enfin, lorsqu'on ne peut plus en retirer de l'eau, et lorsque l'indigo
+est déjà comme une espèce de boue, on le place dans des couloirs,
+où il finit de s'égoutter.
+
+Ensuite on le met sous la presse, d'où on le retire comme un gros
+gâteau que l'on divise au moyen d'un fil d'archal en petits carrés, que
+l'on place sur les séchoirs. Cette dessiccation, pour être complète, se
+fait souvent attendre plus d'un mois, selon l'état de la température.
+
+Lorsque l'indigo est parfaitement sec, on le met dans des caisses
+pour le livrer au commerce.
+
+Cette manière de faire la récolte est celle qui est usitée partout
+aux Philippines.
+
+Cependant quelques grands cultivateurs y apportent une modification
+dont j'ai été le premier auteur, et qui réduit de beaucoup les frais
+de manipulation.
+
+Cette modification consiste à remplacer les cuves pour la fermentation
+par un grand bassin en maçonnerie, disposé de manière à recevoir
+naturellement l'eau nécessaire pour le remplir dans l'espace d'une
+heure. A une distance de 50 à 60 mètres sur un plan au-dessous du
+niveau de ce bassin, on place le nombre de cuves nécessaires pour
+recevoir tout son contenu.
+
+Ce bassin, dont les bords sont au niveau du sol, facilite beaucoup
+le travail, et apporte une grande économie de main-d'oeuvre.
+
+D'abord il se remplit sans qu'il soit nécessaire de puiser de l'eau
+à force de bras, et on évite de monter les plantes à une hauteur de
+4 à 5 mètres.
+
+L'Indien qui transporte la récolte à la fabrique arrive avec une petite
+charrette sans roues sur le bord du réservoir, et là, sans difficulté,
+il la décharge dans le réservoir même.
+
+Les cuves pour le battage sont placées à une distance de 50 à 60
+mètres sur une même ligne.
+
+La première communique au réservoir par des bambous divisés en deux
+et formant une espèce de dalle; ensuite chaque cuve communique l'une
+avec l'autre par le même moyen. Le liquide se rend à la première
+cuve en recevant, dans toute la longueur du trajet qu'il parcourt,
+le contact de l'air.
+
+Lorsque la première cuve est pleine, elle déverse par un robinet son
+trop-plein, qui va remplir la seconde cuve; et ainsi de suite jusqu'à
+la dernière.
+
+Tout ce mouvement que reçoit le liquide est un véritable battage qui
+se complète avec peu de travail, et les deux tiers de moins d'ouvriers
+que dans le système des cuves de fermentation.
+
+Les diverses autres cultures aux Philippines présentent si peu de
+différence avec celles des mêmes produits pratiquées dans d'autres
+pays, que je crois inutile de les décrire ici.
+
+
+
+
+§ XIV.--Culture du tabac.
+
+
+Après le riz, le tabac est le produit qui donne, pécuniairement
+parlant, les plus grands résultats, bien qu'il soit mis en régie et
+ne puisse être vendu qu'au gouvernement.
+
+C'est dans les provinces de _Nueva-Ecija_ et de _Cagayan_ que l'on
+cultive la plus grande quantité de tabac.
+
+Cette culture diffère sans doute bien peu de celle mise en pratique
+dans tous les pays du monde: elle consiste à faire de grands semis qui
+sont ensuite transplantés dans des terres bien ameublies par plusieurs
+labours à la charrue et à la herse. On repique les jeunes plantes
+par lignes distantes de 1 mètre 50 centimètres les unes des autres,
+et sur la longueur on laisse 1 mètre d'intervalle entre chaque plant.
+
+Pendant les deux mois qui s'écoulent après la plantation, il est
+indispensable de donner quatre labours avec la charrue entre chaque
+rang, et après chaque labour, tous les quinze jours, détruire à la
+main, ou mieux avec la pioche, les herbes qui n'ont pu être atteintes
+avec la charrue.
+
+Les quatre labours doivent être pratiqués de manière à former
+alternativement un sillon au milieu de chaque ligne et sur les côtés;
+et par conséquent, au dernier labour, la terre recouvre les plantes
+jusqu'aux premières feuilles, et il reste une rigole au milieu pour
+l'écoulement des eaux.
+
+Aussitôt que chaque plant a acquis une hauteur suffisante, on l'étête
+pour obliger la sève à se porter vers les feuilles; et quelques
+semaines après on fait la récolte.
+
+
+
+Récolte.
+
+
+Cette récolte consiste à arracher du tronc les feuilles, et à les
+diviser en trois classes selon leur grandeur, et ensuite à les réunir
+par 50 ou 100, en les traversant vers le pied avec une petite baguette
+de bambou, de manière à en former des espèces de brochettes que l'on
+suspend dans de vastes hangars où le soleil ne doit pas pénétrer, mais
+où l'air circule librement. On les laisse dans ce hangar jusqu'à ce que
+la dessiccation soit parfaite; elle se fait plus ou moins attendre,
+selon la température. Lorsqu'elle est terminée, chaque qualité est
+réunie par ballots de 25 livres, et ensuite livrée dans cet état à
+la régie.
+
+La culture du tabac est l'une des plus importantes de la colonie.
+
+Le gouvernement espagnol a mis ce produit en régie, et il emploie
+dans ses deux manufactures de _Binondoc_ et de _Cavite_ 15 à 20,000
+ouvriers, hommes et femmes, occupés à la fabrication des cigares
+et des cigarettes. Cette grande quantité d'ouvriers ne suffit pas à
+fournir aux besoins de l'exportation et à ceux de la population.
+
+Les seuls produits de la régie des tabacs suffisent et au delà pour
+couvrir toutes les dépenses du gouvernement colonial.
+
+
+
+
+§ XV.--Culture de l'abaca ou bananier (soie végétale).
+
+
+L'_abaca_ se cultive exclusivement sur les versants des montagnes. Il
+pousse vigoureusement dans les terres volcaniques, et s'y reproduit
+indéfiniment.
+
+La graine, que chaque plante donne abondamment, n'est point employée
+pour sa reproduction; si l'on s'en servait, il faudrait attendre
+trop longtemps pour obtenir une première récolte: c'est le pied même
+d'un vieux plant, préalablement divisé en autant de morceaux que
+l'on aperçoit d'indices d'où doivent sortir de nouvelles pousses,
+qui sert à former une nouvelle plantation.
+
+Pendant la saison des sécheresses on prépare le terrain, on coupe
+toutes les broussailles et les jeunes arbres; on conserve seulement
+les plus élevés, pour donner de l'ombre. Les deux premières années,
+lorsque le sol est bien nettoyé, on trace des lignes transversales à
+la montagne, espacées de 3 mètres 1/2 les unes des autres. On ouvre,
+avec une pioche, des trous de 10 à 15 centimètres de profondeur,
+et d'un diamètre à peu près égal. Aux premières pluies on place un
+morceau dans chaque trou, et on le recouvre de terre.
+
+Les deux premières années, il faut pratiquer de fréquents sarclages,
+détruire les broussailles qui gêneraient les jeunes plantes, et à
+plusieurs reprises, pendant la saison des pluies, remuer la terre
+avec la pioche.
+
+La seconde année, les longues et larges feuilles, élevées de 4 à 5
+mètres du sol, suffisent pour empêcher les herbes et les broussailles
+de pousser.
+
+
+
+Récolte.
+
+
+Après trois ans de plantation, chaque plante a produit de 12 à 15
+jets, dont une partie a donné des fruits, indice qu'elles doivent
+être coupées. Pour en tirer les filaments, on sépare les feuilles
+des troncs, et ces derniers sont transportés hors du champ au lieu
+de la manipulation, où des femmes les divisent en longues lanières
+de 8 à 10 centimètres de largeur, séparant les premières couches des
+couches intérieures. Les premières couches fournissent l'_abaca_ qui
+sert aux cordages, et les autres, dont les filaments sont plus fins,
+servent aux tissus.
+
+Les lanières sont exposées au soleil pendant quelques heures, pour les
+rendre plus flexibles. Ensuite un Indien, placé devant un petit banc
+sur lequel vient s'abaisser par la pression du pied une lame en fer,
+place une des lanières sur le banc, pèse sur son marchepied, fait
+descendre la lame sur la lanière, la tire avec force vers lui, et,
+au moyen de ce mouvement et de la pression, les filaments se séparent
+du parenchyme et sortent d'un beau blanc. Après cela il suffit de les
+exposer quelques heures au soleil pour qu'ils soient en état d'être
+livrés au commerce.
+
+Tous les ans, à l'époque des sécheresses, on a une nouvelle récolte,
+et une plantation faite dans un terrain convenable dure indéfiniment.
+
+
+
+
+§ XVI.--Culture du café.
+
+
+La culture de cet arbuste se pratique de la même façon que dans
+toutes nos colonies. Elle consiste à faire de grands semis dans
+des lieux garantis du soleil, soit naturellement par des arbres,
+ou artificiellement par de petits toits en paille.
+
+Lorsque les caféiers ont acquis une élévation de 15 à 20 centimètres,
+on les transplante dans le terrain préparé à cet effet. C'est
+ordinairement dans les grands bois, à l'exposition du soleil levant, et
+sur une pente où préalablement on a détruit toutes les broussailles,
+les petits arbres, et conservé seulement ceux dont l'ombre est
+nécessaire. Ensuite, sur des rangs séparés les uns des autres de 3
+mètres, on ouvre des trous de 2 mètres en 2 mètres, et l'on y place les
+jeunes plants, dont on recouvre les racines avec de la terre meuble.
+
+Les premières années, on est obligé, à trois fois différentes, de
+détruire avec la pioche les mauvaises herbes. Lorsque les caféiers
+ont acquis l'âge de trois ans, époque où ils commencent à produire,
+il suffit de faire chaque année, après la récolte, un bon sarclage. La
+quatrième et la cinquième année, on les étête à la hauteur de 10
+pieds du sol: une trop grande élévation nuirait au développement
+des branches horizontales, qui sont celles qui produisent le plus,
+et serait une difficulté pour la récolte.
+
+
+
+Récolte.
+
+
+La récolte se fait par cueillette, au fur et à mesure que les fruits
+passent du vert à un beau rouge cerise.
+
+Dans nos colonies, aussitôt les fruits cueillis, on les met au soleil
+pour les sécher avec toute la pulpe; ensuite on les pile dans des
+mortiers pour séparer la pulpe séchée et le parchemin, ou seconde
+enveloppe du grain.
+
+Les Indiens, aux Philippines, après chaque cueillette écrasent avec
+la main la pulpe, et la séparent des grains en la lavant à grande
+eau. Après cette manipulation, les grains, qui conservent seulement
+leur seconde enveloppe ou parchemin, sont séchés pendant quelques
+heures au soleil et ramassés dans des sacs.
+
+Par la première méthode, il faut plusieurs semaines pour opérer la
+dessiccation. S'il survient des pluies et qu'on n'ait pas la précaution
+de remuer trois ou quatre fois par jour les grands amas qui sont
+à sécher, il s'y établit une fermentation qui doit nécessairement
+nuire à la qualité du café. Par la méthode indienne, il suffit d'un
+beau jour de soleil pour opérer une parfaite dessiccation, et pour
+que la récolte puisse être mise en magasin.
+
+
+
+
+§ XVII.--Culture du cacao.
+
+Le cacao croît facilement dans toutes les localités de l'île de
+Luçon; mais c'est l'île de Cebu qui fournit la meilleure qualité,
+et où cette culture se fait le plus en grand.
+
+Les terres d'alluvion qui ont un grand fond et qui sont un peu
+ombragées par de grands arbres sont les plus convenables pour
+cette culture, qui exige la première année bien plus de frais et de
+main-d'oeuvre que celle du café. Après avoir, comme pour cet arbuste,
+détruit toutes les broussailles, les mauvaises herbes et tous les
+arbres qui donneraient trop d'ombrage, on ouvre en quinconce des
+fosses de 4 à 5 pieds de profondeur sur un carré à peu près égal;
+on passe la terre à la claie, on y mêle les détritus des plantes que
+l'on a détruites, et on rejette la terre dans la fosse; ensuite on
+place au milieu les jeunes plants, qu'on a eu soin de faire pousser
+trois semaines auparavant dans une petite portion de terre contenue
+dans des feuilles de bananier.
+
+Pendant deux ou trois ans on bêche les jeunes arbustes, et l'on
+détruit toutes les mauvaises plantes qui pourraient leur nuire.
+
+
+
+Récolte.
+
+
+Cette récolte consiste à cueillir les fruits à leur maturité, à les
+ouvrir, à séparer les fèves du parenchyme, et à les faire sécher.
+
+
+
+
+§ XVIII--Culture du coton.
+
+
+Cette culture se fait en grand, particulièrement dans les provinces
+d'_Iloco_; elle est de tous les produits des Philippines celui qui
+demande le moins de frais. Ordinairement il remplace une récolte de
+riz de montagne. Aussitôt que cette récolte est faite, on donne un
+petit labour à la charrue, et, sur des lignes tracées avec le même
+instrument de mètre en mètre, on met quelques grains de coton que
+l'on recouvre de terre. A peu près deux mois après, les cotonniers
+commencent à entrer en fleurs et à produire des fruits que l'on
+récolte tous les jours, pendant que le soleil est le plus ardent.
+
+Cette récolte continue jusqu'aux premières pluies, qui détruisent
+les arbustes ou tachent le coton qu'ils produisent alors.
+
+
+
+
+§ XIX.--Culture du poivre.
+
+
+Autrefois l'île de Luçon, et particulièrement les provinces de la
+_Laguna_ et de _Batangas_, livraient une grande quantité de poivre au
+commerce. La compagnie des Philippines, qui avait alors le monopole,
+arrêta avec les cultivateurs le prix d'une mesure nommée _ganta_;
+mais lorsque ces derniers vinrent à Manille livrer leurs récoltes, les
+agents de la compagnie avaient changé la mesure, et lui avaient donné
+une capacité double de celle qui avait servi de base au marché. Les
+Indiens, furieux d'avoir été trompés, retournèrent dans leur province,
+et en quelques jours détruisirent toutes leurs plantations; de sorte
+que maintenant l'île de Luçon ne fournit que le poivre nécessaire à
+la consommation du pays.
+
+Le poivre se cultive généralement près des montagnes, dans les parties
+où les fortes rosées entretiennent un peu d'humidité. Cette plante
+parasite exige peu de culture; elle croît de bouture. Il suffit
+d'en couper un morceau long de 15 à 20 centimètres, de le courber en
+deux, de recouvrir le milieu de terre, et de lier les deux extrémités
+contre un support de 5 à 6 pieds d'élévation, autant que possible de
+bois mort recouvert encore de son écorce et susceptible d'absorber
+beaucoup d'humidité. La jeune plante s'y attache, pousse jusqu'au
+sommet; et il suffit, pour la faire produire, de quelques sarclages,
+et de bêcher une fois par an la terre autour de chaque pied.
+
+
+
+Récolte.
+
+
+La récolte se fait par cueillette, au fur et à mesure que les grains
+passent du vert au noir. Ces grains sont mis sur des nattes, et
+exposés pendant quelques jours au soleil.
+
+
+
+
+§ XX.--Culture du froment.
+
+
+Le froment, à l'île de Luçon, qui produit de soixante à quatre-vingts
+pour un, se cultive sur les montagnes, dans diverses provinces,
+particulièrement dans celles de _Batangas_ et _Ylocos-Nord_. Pour cette
+culture, les Indiens préparent la terre absolument comme pour celle du
+riz des montagnes. Vers la fin du mois de décembre ou au commencement
+de janvier, ils font les semailles; trois semaines ou un mois après,
+un bon sarclage, exécuté ordinairement par des femmes; et trois mois
+et demi ou quatre mois après les semailles, l'on fait la récolte,
+qui ne diffère en rien de celle du riz des montagnes.
+
+
+
+
+§ XXI.--Culture de la canne a sucre.
+
+
+La culture de la canne à sucre se pratique par deux méthodes
+différentes: l'une pour les terres nouvellement mises en culture,
+et l'autre pour celles qui peuvent être travaillées à la charrue.
+
+Première méthode:
+
+Cette première méthode est un des plus puissants moyens pour opérer
+à peu de frais de grands défrichements. Elle consiste, vers le mois
+d'octobre, à couper tous les arbres et broussailles qui recouvrent la
+terre destinée à la plantation. Cette opération doit se faire avec
+soin, et on ne doit pas négliger, aussitôt qu'un arbre est abattu,
+de le dégarnir complétement de ses branches; si on attendait quelques
+jours, le bois se séchant rendrait cette main-d'oeuvre plus difficile
+et plus coûteuse. Quinze jours après que tout le bois a été abattu,
+on choisit une belle journée, sans vent, et avec un soleil ardent,
+pour y mettre le feu.
+
+Le lendemain, quand tout est brûlé, moins les arbres d'une certaine
+dimension, on s'occupe de suite à former un entourage pour garantir
+la plantation des animaux. Pour construire cet entourage, on se sert
+des arbres qui n'ont pas été brûlés, et qui recouvrent une partie du
+sol: les plus gros, qui offriraient beaucoup de difficultés pour être
+enlevés, restent sur le champ pour être brûlés l'année suivante.
+
+Après que la clôture est terminée, ou pendant le temps qu'on y
+travaille, on met des ouvriers à préparer le sol pour recevoir le
+plan des cannes. Chaque ouvrier est muni d'une corde pour tracer
+des lignes de quatre à cinq pieds de distance les unes des autres,
+et sur chacune de ces lignes, à trois pieds de distance, il ouvre
+à la pioche une petite fosse d'un pied et demi de long sur cinq
+à six pouces de large et au moins six pouces de profondeur. C'est
+dans ces fosses que l'on place les plants. Avant de faire les trous
+pour recevoir les plants, il est indispensable de diviser son champ
+en grands carrés de quatre-vingts à cent mètres sur chaque fosse,
+et séparés entre eux par des allées d'au moins trois mètres.
+
+Toutes ces opérations terminées, on prépare le plant. C'est l'extrémité
+des cannes que l'on récolte qui sert de plant. On coupe ces extrémités
+de dix à douze pouces de long, on les lie en gros paquets comme des
+asperges, et on les met pendant au moins trois jours à tremper dans
+une eau, autant que possible, non corrompue.
+
+Après trois jours on les retire de l'eau, on défait les paquets sur
+les lieux de la plantation, et on les livre aux planteurs. Ceux-ci les
+dépouillent en partie de leurs feuilles et en placent deux dans chaque
+fosse, de manière que tout le plant repose parfaitement dans toute
+sa longueur sur la terre. Si le fond de la fosse n'est pas de niveau,
+on ajoute un peu de terre, pour que tout le plant porte sur la terre.
+
+Chaque plant doit avoir son extrémité opposée à celui placé dans
+la même fosse; ensuite on recouvre légèrement avec un peu de terre
+très-divisée.
+
+Si la plantation était faite dans un temps de grande chaleur, et que
+la terre fût très-sèche, il serait indispensable, avant de placer le
+plant dans la fosse, d'y jeter un litre et demi ou deux litres d'eau.
+
+Lorsque la plantation est finie, l'on n'y touche plus jusqu'à ce que
+la mauvaise herbe commence à se montrer. Il faut alors avoir grand
+soin de la détruire au fur et à mesure qu'elle pousse, car sans cela
+elle étoufferait les jeunes cannes. Mais lorsque celles-ci se sont
+élevées de terre et qu'elles recouvrent tout le sol de leurs longues
+feuilles, il n'est plus nécessaire de faire de sarclage, ni aucun
+travail, jusqu'à la récolte.
+
+C'est ordinairement dans le mois de mars, jusqu'à la fin de mai, et
+même au commencement de juin, que l'on fait les plantations selon la
+méthode que je viens de décrire.
+
+Dix à douze mois après, la canne est bonne à récolter.
+
+Aussitôt que l'on a coupé toutes celles qui recouvrent un des grands
+carrés qui forme une des divisions de la plantation, on nettoie avec
+grand soin toutes les allées qui l'entourent des herbes sèches et des
+feuilles de cannes qui s'y trouvent; et au moment de la journée où il
+y a le moins de vent on entoure le carré d'ouvriers avec des branches
+à la main, et l'on met le feu à l'amas de feuilles qui généralement
+recouvre le champ d'une épaisseur d'un pied et demi à deux pieds,
+et dans quelques minutes le feu a tout réduit en cendres.
+
+La précaution que l'on prend de nettoyer les allées et de mettre des
+ouvriers avec des branches, est nécessaire pour éviter que le feu
+ne se communique aux autres parties du champ qui n'ont pas encore
+été récoltées.
+
+Quelques jours après avoir brûlé les feuilles, on passe quelques
+traits de charrue près des souches, de manière à les dégarnir et
+rejeter la terre au milieu des rangs.
+
+Cette première fois, le travail de la charrue offre des difficultés et
+doit se faire avec précaution; car une grande partie des racines des
+arbres qui ont été coupés pour être remplacés par la canne ne sont
+pas encore détruites, et le labour, par conséquent, ne se fait que
+très-difficilement. Si la difficulté était trop grande, il faudrait
+remplacer la charrue par la pioche, et dégarnir chaque pied en rejetant
+la terre au milieu des rangs.
+
+Aussitôt que les premières pluies commencent, et que les mauvaises
+herbes poussent avec les cannes, il faut les détruire, partie avec
+la charrue, si c'est possible, et partie avec la pioche, si on ne
+peut pas se servir de la charrue. Cette opération de sarclage se
+fait ordinairement trois fois dans l'année; à la seconde, on bine
+légèrement les pieds des cannes, et à la troisième fois, on ajoute
+encore un peu de terre au pied. Mais cette opération de binage doit
+varier selon la fertilité du terrain et l'âge de la canne; plus la
+canne est jeune et le terrain fertile, moins il faut mettre de terre
+au pied. Je vais expliquer pourquoi:
+
+La canne, à l'inverse des autres plantes, tend toujours à s'élever
+au-dessus de la terre; c'est-à-dire que si la première année vous
+l'avez plantée à six pouces au-dessous du sol, à la seconde année
+elle ne se trouve qu'à trois pouces, à la troisième à la superficie,
+et à la quatrième tout à fait au-dessus de la terre qui a servi
+de binage. Ainsi, plus on met de terre, et plus vite elle monte;
+et l'on perd alors quelques années de récolte.
+
+Dans une terre fertile, il suffit de recouvrir légèrement le pied de
+la canne pour qu'elle pousse avec vigueur et produise bien; et alors
+on augmente le binage peu à peu, pour avoir de la même plantation le
+plus grand nombre de récoltes possible.
+
+A la troisième année, généralement tous les troncs d'arbres et les
+racines sont détruits, et presque tout le travail peut se faire à la
+charrue. Seulement on se sert de la pioche pour le binage, qui alors
+doit être assez fort pour bien recouvrir le pied de la canne à une
+hauteur de dix à douze pouces.
+
+Voilà à peu près tout ce qu'il est important d'observer pour une
+plantation par défrichement.
+
+Cependant je dois ajouter une recommandation des plus importantes:
+c'est de ne jamais planter plus que l'on ne peut entretenir, et si l'on
+avait commis cette faute, abandonner plutôt une partie de la plantation
+pour soigner convenablement l'autre, que de mal entretenir le tout.
+
+
+
+Culture a la charrue.
+
+
+La culture de la canne à sucre à la charrue coûte moins que par
+défrichement; mais aussi elle produit un moins grand nombre d'années:
+deux récoltes, quelquefois trois, dans de très-bonnes terres.
+
+Une des premières conditions est, vers les mois de novembre, décembre
+et janvier, de bien préparer la terre que l'on veut planter, de
+la rendre bien meuble en y passant au moins trois fois la charrue
+et deux fois la herse. Lorsque la terre est bien ameublie et bien
+labourée à la plus grande profondeur possible, on divise le champ par
+grands carrés de 80 à 100 mètres sur chaque face, entre lesquelles
+on laisse des allées de 3 et 4 mètres de large. Cette division est
+nécessaire pour faciliter l'incinération des feuilles à la récolte,
+comme il est dit pour les plantations par défrichement.
+
+Lorsque le champ est divisé, on donne une troisième et dernière
+façon à la charrue. Cette dernière main-d'oeuvre est pour tracer
+les lignes où doit être placée la canne. Ces lignes sont distantes
+les unes des autres de quatre pieds à quatre pieds et demi; et comme
+ce dernier labour se donne en forme de sillon, c'est la division de
+chaque sillon qui forme les lignes où doivent se faire les trous pour
+recevoir les plants.
+
+Lorsqu'on a terminé le labour, on entoure la plantation de
+palissades pour les préserver des animaux qui pourraient détruire
+les cannes, et on prépare le plant comme pour une plantation par
+défrichement. Ensuite, des ouvriers, avec des pioches, ouvrent sur
+les lignes des fosses comme pour une plantation par défrichement,
+et d'autres ouvriers qui les suivent par derrière y placent le plant,
+et le recouvrent légèrement de terre.
+
+Si la plantation s'est faite dans un temps convenable, il n'est pas
+nécessaire d'arroser; mais si c'était au moment des sécheresses,
+il serait indispensable, avant de placer le plant dans la fosse,
+d'y jeter un à deux litres d'eau. Ordinairement, c'est pendant
+la récolte que l'on fait les plantations, parce qu'alors on se
+sert pour plant des extrémités des cannes qui ont été récoltées;
+mais cette époque est celle des plus grandes sécheresses, l'eau est
+alors indispensable. C'est généralement une main-d'oeuvre longue et
+coûteuse de transporter aux champs des milliers de litres d'eau:
+pour l'éviter, et pour éviter également trop de main-d'oeuvre de
+sarclage, il faut avoir un champ de cannes destiné à la plantation,
+et qui doit exclusivement servir de pépinière pour le plant.
+
+On fait la plantation au mois de décembre ou de janvier, avant de
+commencer la récolte, à l'époque où il n'y a plus de grandes pluies,
+mais où la terre est encore très-humide. Alors le plant pousse
+vigoureusement, et la canne est déjà grande lorsque les premières
+pluies commencent à tomber. Un sarclage ou deux suffisent pour
+détruire les plantes parasites, qui ne commencent à pousser qu'aux
+premières pluies.
+
+Soit enfin que la plantation ait été faite pendant la sécheresse, ou à
+l'époque où la terre conserve encore de l'humidité, la culture pendant
+sa croissance est la même. Aussitôt les premières pluies, dès que la
+mauvaise herbe commence à pousser, il faut passer entre chaque rang
+la charrue, en ayant soin de conserver le sillon au milieu du rang,
+et de garnir toujours un peu les pieds des cannes. Après une façon
+de charrue, il est presque indispensable de sarcler avec la main et
+la pioche autour de chaque pied, pour détruire les mauvaises herbes
+que la charrue ne peut pas atteindre.
+
+Ordinairement, pendant le temps que la canne met à pousser et à
+acquérir une hauteur assez grande pour que l'herbe ne pousse plus,
+il faut passer trois fois la charrue et sarcler trois fois.
+
+La récolte se fait comme pour les plantations par défrichement.
+
+Dès que les cannes d'un carré ont été coupées, il faut brûler les
+feuilles, et autant que possible passer immédiatement la charrue
+entre chaque rang, en rejetant la terre au milieu. Je dis le plus
+tôt possible passer la charrue, parce qu'au moment où on vient de
+brûler les feuilles la terre est très-humide, et le labourage se
+fait facilement. Si l'on attend quelques jours, le soleil, ardent
+à l'époque de la récolte, sèche la terre, et rend le labour moins
+facile et moins avantageux pour la repousse.
+
+La canne plantée de cette manière produit, dans de bonnes terres,
+deux et trois récoltes.
+
+
+
+Récolte.
+
+
+La récolte de la canne se fait, aux Philippines, depuis janvier
+jusqu'à la fin de mai, époque des grandes chaleurs. Si cette récolte
+peut se terminer en deux mois, il serait préférable de la commencer
+dans le mois de mars, pour la terminer vers la mi-mai. C'est pendant
+ces deux mois que la canne produit un jus plus riche et plus chargé de
+sucre; c'est aussi l'époque où les pluies ne sont pas à craindre. Mais
+lorsque l'on a une grande plantation, et pas de moyens en bras et en
+machines pour la terminer en deux mois, c'est en janvier qu'il faut
+commencer, pour la terminer à la fin de mai, époque où commencent
+les grandes pluies.
+
+Les ouvriers sont divisés en quatre escouades: deux pour le champ;
+une de coupeurs, l'autre de charretiers ou conducteurs de la canne
+à l'usine.
+
+Pour l'usine, deux escouades: celle qui s'occupe de moudre la canne,
+et celle qui cuit le sucre.
+
+Récolter avec économie dépend d'un bon moulin et de la distribution
+que l'on fait des ouvriers. Le moulin est l'âme du travail, c'est de
+sa bonne direction que dépend le bon emploi des ouvriers et l'utile
+concours de leur temps.
+
+Si le moulin marche bien, avec de bons ouvriers bien choisis, ceux qui
+cuisent n'ont pas un instant à perdre, car ils sont obligés de cuire
+tout le jus que le moulin leur envoie. Si le moulin moud beaucoup
+de cannes, les coupeurs sont obligés d'accélérer leur travail, et
+ceux qui les transportent, de les conduire rapidement. C'est donc une
+précaution essentielle que d'avoir un bon moulin, et de bons ouvriers
+pour le conduire.
+
+Deux jours avant de commencer à moudre, on fait couper autant de
+cannes que possible, que l'on fait transporter au moulin. Cette
+précaution est pour avoir à l'avance une provision, et être à l'abri
+de l'inconvénient de voir le moulin manquer d'aliment; car dans ce cas
+tout le travail est arrêté, et une partie des ouvriers reste inoccupée.
+
+On doit recommander aux coupeurs de couper la canne aussi bas que
+possible, c'est-à-dire au ras de la terre; car toute la partie que
+l'on laisserait au-dessus de la terre serait autant de perdu, et un
+embarras pour la culture.
+
+Je n'entrerai dans aucun détail sur la cuisson du sucre. Depuis
+quelques années on a apporté de si grandes améliorations dans les
+appareils pour la cuisson, qu'il serait impossible, dans une simple
+relation, de décrire ces nouveaux appareils et la manière de s'en
+servir.
+
+Aux Philippines, la dernière amélioration qui a été faite a été de
+copier ce que l'on faisait, et peut-être ce que l'on fait encore,
+à Bourbon.
+
+C'est une batterie composée ordinairement de cinq ou six chaudières
+qui vont en diminuant de dimension, depuis la première où se fait
+la défécation, jusqu'à celle de cuisson. Chaque opération ne dure
+que quarante-cinq minutes; c'est-à-dire que, dès l'instant que la
+batterie est bien en train, chaque quarante-cinq minutes on retire
+ce qui a été déféqué, à peu près 135 à 150 livres de sucre. Ce qui
+est seul difficile, c'est la défécation et le point de cuisson;
+la pratique seule peut apprendre lorsqu'on a mis une assez grande
+quantité de chaux pour que le jus soit bien déféqué, et la pratique
+seule aussi peut apprendre lorsque le sucre est cuit à point.
+
+
+
+EXPLICATION DES FIGURES.
+
+
+Fig. A. _Charrue indienne_.
+
+Elle est extrêmement simple; elle se compose de quatre morceaux de bois
+(1, 2, 3, 4) que le laboureur le plus maladroit peut confectionner
+lui-même; d'une oreille, et d'un soc en fonte (5 et 6) qui, aux
+Philippines, se vend 2 fr. 50 c.
+
+La légèreté et la simplicité de cette charrue en facilite l'emploi
+pour toute espèce de culture; et dans les plantations divisées par
+lignes, comme celles des tabacs, maïs, cannes à sucre, etc., on s'en
+sert avec avantage, non-seulement pour le sarclage, mais aussi pour
+donner, entre chaque rang, un labour qui profite à la plantation, et
+qui est moins coûteux et moins long qu'un simple sarclage à la pioche.
+
+Fig. B. _Joug pour l'attelage du buffle_.
+
+Fig. C. _Guiligan_, espèce de moulin à bras pour séparer le riz de
+son enveloppe.
+
+1 et 2 représentent deux cônes tronqués, faits avec des bambous
+tressés en forme de panier. Chaque cône est séparé, vers le milieu,
+par une cloison aussi en bambou; et le vide du côté du sommet est
+rempli d'argile bien battue. Dans cette argile sont enfoncées de
+petites planchettes en bois de palmier, de la largeur du doigt,
+d'une épaisseur d'un centimètre et d'une longueur de dix; elles sont
+placées de manière à se toucher presque, et par rayons représentant
+une meule qui vient d'être nouvellement piquée. Ces deux cônes ainsi
+préparés sont superposés par leur sommet: le supérieur, au moyen d'une
+manivelle, tourne sur l'inférieur, et le riz, qui passe entre les
+deux meules, est légèrement broyé, et n'a plus besoin que de quelques
+coups de pilon pour être parfaitement décortiqué et d'un beau blanc.
+
+Fig. D. _Luçon_, mortier en bois, dont l'île de Luçon tire son nom,
+parce qu'il se trouve dans toutes les cases indiennes pour piler
+journellement le riz.
+
+Fig. E. _Lilit_, ou faucille indienne.
+
+Avec le croc on saisit le riz qui, réuni dans l'angle, facilite d'en
+prendre une bonne poignée de la main gauche; on pousse alors le croc en
+avant, en faisant faire un petit mouvement à la main, qui le dégage,
+et, par le même mouvement, la lame d'acier se trouve appliquée contre
+la paille; on tire vers soi, et toute la poignée que l'on tenait de
+la main gauche est coupée d'un seul coup.
+
+Fig. F. _Peigne_, instrument qui sert, après un premier labour à la
+charrue, à réduire la terre en boue et à niveler le terrain:
+
+1 représente un morceau de bois rond que tient des deux mains le
+laboureur.
+
+2. Long morceau de fer armé de fortes et longues dents.
+
+Les traits où le buffle est attelé sont figurés aux deux extrémités
+de ce fer.
+
+
+
+
+§ XXII.--Industrie.
+
+
+L'industrie, à Manille, commence à sortir de ses langes; elle est
+généralement exercée par les Indiens et par les Chinois. On trouve
+parmi eux tous les corps de métiers nécessaires à la vie habituelle,
+tels que tailleurs, cordonniers, ébénistes, charpentiers, forgerons,
+maçons, etc., etc.
+
+Depuis quelques années, on commence à introduire quelques machines à
+vapeur; une de ces machines fait marcher une scierie mécanique située
+dans les faubourgs. Il en est d'autres, dans les provinces, employées
+aux grandes sucreries, comme à l'habitation de _Calatagan_. Cette
+belle propriété appartient à don Mariano Roxas, homme éclairé, plein
+d'instruction, qui, depuis plusieurs années, voyage utilement en Europe
+pour étudier et envoyer aux Philippines, sa patrie, tout ce qui peut
+y faire avancer l'industrie. Le progrès ne tarderait pas à prendre un
+développement considérable, si l'Espagne possédait dans cette belle
+colonie quelques hommes de la capacité et de la persévérance de celui
+que je viens de nommer.
+
+Plusieurs bateaux à vapeur naviguent sur les lacs et les rivières,
+et dans la mer des _Bisayas_, où ils rendent d'immenses services au
+commerce contre la piraterie des Malais. Ces redoutables pirates ne
+peuvent plus lutter de vitesse contre la vapeur, avec leurs _pancos_
+armés de deux ou trois rangs de rames, comme les anciennes galères,
+tandis qu'ils échappaient facilement aux poursuites des bâtiments
+à voiles.
+
+L'industrie la plus considérable à Manille, celle qui occupe le
+plus de bras, est sans contredit la fabrication des cigares et des
+cigarettes. Le gouvernement a pris possession de la régie des tabacs,
+et il emploie continuellement de 15 à 20,000 ouvriers des deux
+sexes. Le commerce de Manille exporte des cigares pour des sommes
+considérables dans l'Inde, l'Australie et l'Europe.
+
+Après la fabrication des cigares viennent les grandes usines où
+sont terrés les sucres exportés à l'étranger. Don Mariano Roxas
+possède un des plus beaux établissements de ce genre; il y a ajouté
+une distillerie où les appareils de Derosne et Cail produisent
+journellement des quantités considérables d'excellent rhum. Par suite
+d'un accord avec le gouvernement, le même M. Roxas a établi, il y a
+peu de temps, vingt-cinq appareils sur divers points de l'archipel,
+pour fournir à la régie des boissons les vins de _Nipa_, qui lui sont
+nécessaires [61].
+
+De jolies calèches, des voitures de luxe se fabriquent également
+à Manille.
+
+Il y a dans les environs plusieurs grandes briqueteries et fabriques
+de poterie, ainsi que des corderies où se confectionnent, en _abaca_,
+tous les cordages nécessaires à la navigation.
+
+Presque tous les cuirs employés aux Philippines sont tannés et préparés
+à Manille. Les Indiens ont un art particulier pour préparer les peaux
+de tous les animaux quelconques: dans vingt-quatre heures ils tannent
+une peau de boeuf ou de buffle, et la mettent en état d'être employée
+dans l'industrie.
+
+L'orfèvrerie et la bijouterie sont des branches d'industrie qui
+laissent peu à désirer aux Philippines: des femmes fabriquent des
+chaînes en or qui sont de véritables chefs-d'oeuvre de ciselure.
+
+Manille et les provinces fournissent une grande quantité d'étoffes
+en soie, en coton et en _abaca_, remarquables pour leur solidité,
+leur finesse et la modicité de leur prix.
+
+Les batistes, fabriquées avec les filaments que l'on retire
+des feuilles de l'_anana_, sont d'une régularité et d'une finesse
+auxquelles ne peuvent être comparés aucun de nos tissus d'Europe. Cette
+fabrication est un travail de patience et qui exige beaucoup de temps:
+la feuille de l'_anana_ n'a pas plus de deux pieds de longueur;
+l'ouvrier en retire les fils, les choisit ensuite un par un, tous
+de la même grosseur, les unit au moyen d'un noeud artistement fait,
+puis les place sur le métier situé sous une tente dans une chambre
+soigneusement fermée, précaution nécessaire afin que l'air ne puisse
+pas casser les fils. Lorsque la toile est tissée, les milliers de
+noeuds qui réunissaient les fils ont disparu, et l'étoffe, légère,
+diaphane, est d'une régularité parfaite.
+
+Il se fabrique aussi une grande quantité de chapeaux de paille
+et de jolis étuis à cigares, qui sont généralement faits dans les
+provinces. On ne s'imagine pas la patience et l'adresse dont il faut
+que les Indiens soient doués, pour la confection de ces deux objets,
+surtout pour les porte-cigares, qui sont souvent d'une si grande
+finesse, qu'on en expédie en Europe dans une lettre. Les chapeaux,
+comme les boîtes à cigares, sont faits avec de gros rotins dont la
+première couche est enlevée, divisée et taillée en petits filaments
+de la finesse qu'exige l'objet que l'on veut fabriquer.
+
+Dans presque tous les villages on fait, avec les feuilles du
+_pandanus_, de charmantes nattes sur lesquelles s'harmonisent mille
+brillantes couleurs, que les Indiens obtiennent au moyen des plantes
+colorantes recueillies dans les champs.
+
+Ils fabriquent aussi, avec les feuilles du latanier, de grands
+sacs. Ils servent à contenir et à expédier en Europe toutes les
+denrées coloniales, et il s'en fait un important commerce.
+
+On construit à Cavite et à Manille des embarcations de toutes les
+dimensions: des chaloupes, des trois-mâts, des jonques chinoises et
+des frégates de guerre; et, dans les provinces, de jolies pirogues
+et de grosses embarcations de transport pour naviguer dans la baie,
+sur les rivières et les lacs.
+
+Enfin, dans quelques villages, les habitants s'occupent presque
+exclusivement de l'éducation des canards pour faire le commerce des
+oeufs. Ils ont un moyen de leur invention pour pratiquer l'oeuvre de
+l'incubation. Cette industrie singulière, que j'ai étudiée avec soin,
+me semble mériter une petite description:
+
+Les habitants du bourg de _Payteros_, situé à l'entrée du lac, sur
+un des bras du _Pasig_, se livrent particulièrement à l'éducation
+des canards. Chaque propriétaire a un troupeau de 800 à 1,000 canes,
+qui lui produisent chaque jour 800 à 1,000 oeufs, un par cane. Cette
+grande fécondité est due à la nourriture qu'on leur donne.
+
+Un seul Indien est chargé de pourvoir à la subsistance de tout le
+troupeau. Il pêche tous les jours, dans le lac, une grande quantité
+de petits coquillages; il les concasse et les jette dans la rivière,
+dans un lieu circonscrit par des bambous flottants qui servent de
+limite à son troupeau, et empêchent ses canards de se mêler à ceux
+des voisins. Les canes vont au fond de l'eau chercher leur pâture;
+et le soir, au premier son de cloche de l'_Angélus_, on les voit
+sortir elles-mêmes de l'eau et se retirer dans une petite cabane,
+pour y pondre les oeufs et y passer la nuit.
+
+Après trois ans, la stérilité succède à cette grande fécondité,
+et il faut alors renouveler complétement le troupeau. Ce n'est pas
+l'opération la moins curieuse de cette industrie, qui rappelle les
+fours des Égyptiens pour l'éclosion des oeufs. Cependant la méthode
+des Indiens est toute différente; elle est de leur invention, comme
+on va pouvoir en juger.
+
+Quelques Indiens ont pour unique profession de faire éclore des oeufs;
+c'est un métier qu'ils apprennent, comme ils apprendraient celui de
+menuisier ou de charpentier; on pourrait les nommer des couveurs.
+
+Près de la maison de celui qui a réclamé les soins d'un couveur,
+dans un lieu choisi, bien abrité du vent et exposé toute la journée
+au soleil, le couveur fait construire une petite cabane en paille,
+de la forme d'une ruche; il n'y laisse qu'une petite ouverture,
+celle absolument nécessaire pour s'introduire dans la ruche.
+
+On lui confie mille oeufs, maximum qu'il puisse faire éclore en
+une seule couvée, de mauvais chiffons et de la balle de riz séchée
+au four. Il sépare ses oeufs de dix en dix, les renferme par dix
+dans un chiffon avec une certaine quantité de balles. Après cette
+première opération, il place une forte couche de balle au fond d'une
+caisse en bois de cinq à six pieds de longueur sur trois de largeur,
+ensuite une couche d'oeufs; et il continue en alternant, jusqu'à ce
+qu'il ait logé les cent petits paquets. Il termine par une épaisse
+couche de balle et une couverture.
+
+Cette caisse doit lui servir de lit et la cabane de prison, pendant
+tout le temps nécessaire à l'incubation.
+
+On introduit tous les jours par l'ouverture, que l'on referme ensuite
+avec soin, les aliments qui lui sont nécessaires.
+
+Chaque trois ou quatre jours, il change ses oeufs de place; il met
+en dessus ceux qui étaient en dessous.
+
+Le dix-huitième ou le dix-neuvième jour, lorsqu'il croit que
+l'incubation est à son dernier période, il pratique une petite
+ouverture à sa cabane pour y laisser pénétrer un rayon de lumière;
+il y présente quelques oeufs, les examine, et juge, au plus ou moins
+de transparence, et à des signes que ceux qui exercent cette industrie
+connaissent seuls, si l'incubation est complète.
+
+Lorsqu'il en est ainsi, son travail est presque terminé; il n'a plus
+de précautions à prendre. Il sort de la cabane, il retire ses oeufs
+de la caisse, et il les casse un par un. Les petits canards, aussi
+forts que s'ils étaient éclos sous leur mère, accourent immédiatement
+à la rivière.
+
+Le lendemain, l'Indien sépare soigneusement les mâles des femelles. Ces
+dernières seulement sont conservées; les mâles sont rejetés.
+
+Les huit premiers jours, on nourrit les jeunes canes avec de petits
+papillons de nuit, qui voltigent le soir en si grande quantité, en
+suivant le cours de la rivière, qu'il est facile de s'en procurer
+autant qu'il est nécessaire. On leur donne ensuite des coquillages,
+et, aussitôt qu'elles commencent à pondre, elles ne s'arrêtent plus
+pendant trois ans.
+
+On comprendra facilement que dans un climat brûlant comme celui des
+Philippines, dans une cabane soigneusement fermée, exposée à un soleil
+ardent, avec la présence continuelle d'un homme, il se produise et
+se conserve une chaleur tout à fait convenable pour l'incubation
+des oeufs. Aussi, ce qui est étrange dans cette méthode n'est pas le
+résultat de l'incubation, mais que les Indiens aient pu apprécier et
+trouver les moyens que la nature mettait à leur portée.
+
+
+
+
+§ XXIII.--Commerce.
+
+
+Le commerce des Philippines n'est point en rapport avec la
+population, l'étendue et la richesse du sol. Il pourrait être bien
+plus considérable si les Espagnols voulaient gouverner cette colonie
+comme les Hollandais gouvernent Java, c'est-à-dire s'ils voulaient
+placer la population indienne sous un joug oppresseur. Dans ce cas,
+au lieu de n'avoir qu'une minime partie du sol en état de culture,
+ils pourraient en avoir une étendue assez vaste pour approvisionner
+la plus grande partie de l'Europe en denrées coloniales [62].
+
+Mais, en fait de progrès, l'Espagne marche lentement; et aux
+Philippines elle préfère le rôle de souverain indulgent, de maître
+paternel et bienfaiteur, à celui de tyran et d'oppresseur.
+
+L'Indien, qui n'a point d'ambition et pas de besoins, pour lequel
+la richesse n'est pas le bonheur, se borne à labourer le morceau de
+terre qui lui est strictement nécessaire pour suffire à sa frugale
+existence, et se procurer des vêtements dont il se couvre plutôt par
+luxe que par nécessité.
+
+Lorsque l'on a habité parmi eux, on s'explique facilement le penchant
+qu'ils doivent avoir à la paresse, ou plutôt à ne s'occuper que de
+travaux à leur convenance.
+
+Que l'on compare l'habitant des Philippines à la classe pauvre,
+aux laboureurs de nos contrées civilisées; on ne pourra s'empêcher
+de convenir que les premiers sont les privilégiés de la Providence,
+tandis que les derniers en sont les déshérités.
+
+Nos laboureurs acquièrent difficilement un morceau de terre. Lorsqu'ils
+peuvent y parvenir, ils sont obligés de le fumer et le travailler
+avec acharnement pour lui faire produire _au maximum_ dix-huit pour
+un. Il leur faut en outre payer un impôt exorbitant, et toujours,
+année de bonne ou de mauvaise récolte, il est impérieusement exigé.
+
+Pour se nourrir d'aliments grossiers, notre laboureur est assujetti à
+un travail pénible, continu, qui détruit avant l'âge sa santé et ses
+forces; il souffre de l'intempérie des saisons, se couvre de vêtements
+insuffisants qu'il ne peut pas renouveler selon les exigences d'une
+bonne hygiène; enfin il habite des chaumières humides, froides,
+fétides, où la clarté du jour ne pénètre souvent que par la porte
+entrebâillée.
+
+Aux Philippines, au contraire, le laboureur jouit d'un climat
+tempéré, d'un printemps perpétuel. Il n'a pas besoin de vêtements
+pour se couvrir. Il laboure son champ une ou deux fois, pour lui faire
+produire quatre-vingts et cent pour un. Il habite des maisons commodes,
+aérées, qu'il peut construire lui-même sans beaucoup de peine. Il se
+procure facilement des aliments aussi bons, aussi sains que ceux du
+riche. S'il veut changer ses pénates, il peut s'établir où bon lui
+semble, prendre en terres l'étendue à sa convenance, sans qu'aucun
+propriétaire puisse exiger de lui une redevance quelconque, et sans
+que le fisc impitoyable, plus exigeant encore, vienne lui arracher
+la meilleure part de son labeur.
+
+S'il n'a pas ensemencé son champ, il peut emprunter à la forêt les
+racines, les fruits et le gibier pour remplacer sa récolte; il peut
+prendre à profusion, sans presque aucun travail, dans les lacs,
+les rivières et sur les plages, d'excellents poissons.
+
+Enfin, il jouit de toutes les aisances de la vie, d'une liberté
+entière. Pourquoi travaillerait-il en vue d'acquérir d'inutiles
+richesses, qui assurément, sous un ciel privilégié, ne donnent pas
+le bonheur?
+
+Le commerce maritime de Manille peut se diviser en trois classes:
+le petit cabotage, le grand cabotage, le long cours.
+
+Le petit cabotage est exclusivement fait par de petits navires et
+des embarcations du pays, qui transportent sur tous les points de
+l'archipel les marchandises apportées à Manille par les navires au
+long cours, et y rapportent les produits agricoles et industriels
+des provinces.
+
+Le grand cabotage se fait généralement aussi par des navires du
+pays. Ces navires, appartenant aujourd'hui à une compagnie, font le
+commerce avec l'archipel de Jolo, les Moluques, Ternate, Manado,
+Amboyne, Banda, les îles Pelew, Tongatabou, Batavia, Singapoor,
+la Chine, et la Nouvelle-Hollande.
+
+Le commerce des îles de Jolo, dont les habitants sont connus
+par leur mauvaise foi, est généralement fait par les Chinois ou
+par leur entremise. Malgré le danger de traiter avec des hommes
+qui ne présentent aucune garantie de moralité, ce commerce est si
+lucratif, que les négociants de Manille ne reculent pas à y envoyer
+des navires richement chargés, mais avec la précaution d'embarquer
+comme subrécargue un Chinois de Manille, ayant l'habitude des hommes
+et du commerce de cet archipel. Généralement les Chinois font ces
+expéditions pour leur compte et au risque des armateurs.
+
+Voici les conditions ordinaires que les armateurs font avec les
+Chinois qui veulent entreprendre ces voyages:
+
+Pour l'affrétement d'un navire de 200 à 250 tonneaux, les Chinois
+payent mensuellement à l'armateur de 6 à 700 piastres (3,000 à 3,500
+francs.) En outre, l'armateur fait à l'affréteur chinois un prêt à la
+grosse de 10 à 20,000 piastres (50 à 100,000 fr.) Au retour du navire,
+il reçoit en marchandises la somme qu'il a avancée, plus l'intérêt
+de 20 à 25 p. 100. Mais il perd tout si le navire périt.
+
+Les objets d'importation à Jolo consistent en indiennes de qualités
+inférieures, à fonds rouges, à grands ramages de couleurs vives et
+éclatantes, en mousselines lisses et ouvrées, en percales, en étoffes
+imitant les madras, nommées _cambayas_, à fonds rouges.
+
+En produits des Philippines, on y importe du riz de première et de
+seconde qualité, du tabac en feuille, des _bisayas_, de l'huile de
+coco, et une infinité de petits articles de peu de valeur.
+
+En produits du Bengale, on y importe les toiles que l'on nomme _cachas_
+et _chitas_, des toiles en coton teintes en rouge, des toiles fines
+en coton mêlé de fils d'or, des madras où le rouge domine, de l'opium
+de Patna.
+
+Les articles de Chine sont les nankins, des pièces de monnaie en cuivre
+nommées _chapuas_, de la porcelaine commune, quelques étoffes de soie,
+et des ustensiles de cuisine.
+
+Les articles qui offrent le plus d'avantages sont le riz et les
+pièces de nankin. Ces dernières sont reçues comme monnaie courante,
+à raison d'une piastre (5 fr. 40 c.) la pièce, et elles ne coûtent
+ordinairement à Manille que 33 piastres le cent.
+
+Les monnaies courantes à Jolo sont les _chapuas_, pièces en cuivre
+percées au milieu; les piastres espagnoles, et les roupies de l'Inde.
+
+Les mois de juin et de juillet sont ceux de l'année où il se fait le
+plus grand commerce à Jolo.
+
+Il est utile d'apporter une grande circonspection dans les transactions
+que l'on fait avec les naturels. Il faut cependant agir de manière à
+ce qu'ils ne s'aperçoivent d'aucune méfiance; ils sont, bien que de
+fort mauvaise foi, d'une grande susceptibilité.
+
+Les retours se font en nids de _salanganes_, en écaille de la plus
+belle qualité nommée _testudo imbricata_: le prix ordinaire de
+cette écaille est de 1,000 à 1,100 piastres le _pécul_; en _balate_,
+_holoturies_, nommées à Jolo _tripang_ et en Chine _bogshum_, espèce
+de _zoophyte informe_, dont trente-six espèces différentes sont
+connues; en ailerons de requin, dont la valeur en Chine est de 20 à
+45 piastres le _pécul_; il faut à peu près cinq cents ailerons pour
+faire un pécul. On exporte aussi de la nacre, dont le prix en Chine
+est de 12 à 15 piastres le pécul. Généralement, les chargements se
+complètent avec de l'or en poudre, des perles fines, et de la cire.
+
+On emploie ordinairement de sept à huit mois pour un voyage complet
+à Jolo et retour.
+
+Les navires qui vont aux Moluques partent de Manille vers le mois
+de décembre. Ils emportent les mêmes cargaisons que pour les îles
+de Jolo, et en plus quelques articles de luxe pour les femmes et les
+autorités supérieures.
+
+Les retours se font en cacao, oiseaux de paradis, clous de girofle
+et noix muscades.
+
+Les Hollandais, qui possèdent ces îles, ont imposé des droits de
+douanes considérables; mais, en revanche, on peut y négocier avec
+toute sécurité.
+
+Les navires de Manille font aussi le commerce avec l'archipel des îles
+Pelew. Ils y apportent de grosses toiles, des perles en verroterie
+de toutes couleurs, des couteaux un peu plus grands que les couteaux
+de table, et toute espèce de vieux fers.
+
+En retour, ils chargent du _balate-trépang_, de l'écaille, de la nacre.
+
+Il se fait aussi quelques expéditions pour les îles _Tongatabou_,
+lieu du naufrage du capitaine Lafond de Lurcy, qui avait entrepris
+une spéculation du même genre.
+
+Batavia et Singapoor sont les deux points dans l'Inde où le commerce
+de Manille a pris le plus de développement.
+
+On exporte de Manille à Java des cigares, des _guinaras_, étoffes
+fabriquées avec l'_abaca_, du _sibucao_ ou _sapan_, des cordages en
+_abaca_, et du rhum.
+
+On exporte de Manille à Singapoor du sucre, de l'indigo, du bois de
+sapan, de l'abaca, des cordages en _abaca_, des chapeaux de paille,
+des boîtes à cigares, de l'huile de coco, du rhum, des os, et une
+grande quantité de cigares.
+
+Les navires espagnols qui arrivent d'en deçà ou d'en delà du cap de
+Bonne-Espérance jouissent d'un privilége de 7 p. % sur les navires
+étrangers, pour les droits de douane dus à l'entrée de Manille. Il
+en résulte que la plus grande partie des marchandises d'Europe,
+d'Asie et d'Afrique sont déposées à Singapoor, et chargées, dans ce
+port, sur des navires espagnols immatriculés au port de Manille. Les
+principales marchandises qu'ils embarquent sont des fers anglais
+et de Suède, des aciers, du cuivre laminé, des toiles à voiles,
+des cordages de chanvre, des ancres, des chaînes pour navires, de
+la peinture, de l'huile de lin, de la cire, du poivre, des clous
+de girofle, et toute espèce de tissus en lin, en coton, en laine,
+en soie, de tous les pays de l'Europe.
+
+Le commerce de Singapoor avec Manille était, en 1842, d'une importance
+de 36,000 tonnes. Tout l'avantage est pour Singapoor, qui encombre
+Manille de marchandises d'Europe.
+
+Bombay trafique également avec le port de Manille, et y envoie, en
+lest, ses grands navires nommés _enchimanès_, pour y charger du sucre.
+
+Manille fait aussi un assez grand commerce avec l'Australie; elle
+fournit à Sydney une grande quantité de sucres de qualité inférieure,
+du tabac, des cigares, des chapeaux de paille, des bois de sapan,
+des cordages d'abaca, des nattes.
+
+Une des branches les plus importantes du commerce de Manille, est celui
+qu'elle fait avec la Chine. Les objets d'exportation des Philippines
+pour les ports du Céleste Empire sont: les riz pilés et non pilés,
+le bois de sapan, le sucre brut, l'huile de coco, l'indigo liquide
+nommé à Manille _tintarron_, les trépangs, les _taclovos_, mollusques
+desséchés du _tridas_; des nids d'oiseaux, des ailerons de requin,
+de l'ébène, des nerfs et des peaux de cerf; des cuirs verts de boeufs,
+de buffles et de chevaux; du coton, de l'or en poudre, de l'écaille,
+de la nacre, des perles fines, des piastres à colonnes d'Espagne, de
+la viande boucanée de buffle et de cerf, des poissons salés ou séchés
+ou sous forme d'anchois, et mille autres objets de peu d'importance.
+
+Des ports de la Chine, les navires apportent à Manille: des caisses
+de cannelle, de thé, des nankins, du vermillon, des étoffes en
+soie de divers genres, des crêpes de Chine, du papier pour écrire
+et pour cigarettes, de la porcelaine, des percales, des parasols,
+des chaudières et des ustensiles de cuisine en fonte, du cuivre ouvré
+sous diverses formes, des fruits secs, de l'or en feuilles.
+
+Le mouvement maritime entre Manille et la Chine a été, en 1842,
+de plus du tiers de toute la navigation du port.
+
+J'emprunte au dictionnaire historique et géographique publié à Manille
+en 1851, un simple aperçu qui démontre que le commerce de Manille,
+avec l'Europe, est bien au-dessous de celui de bien d'autres pays
+moins riches, moins peuplés, et dont la position géographique est
+moins favorable.
+
+Les marchandises que les navires espagnols exportent de la Péninsule
+aux Philippines consistent en: vins rouges de Catalogne, vins doux
+de Malaga, de Xerès et de San-Lucar; quelques vins généreux et des
+liqueurs en bouteilles; eaux-de-vie anisées, dont il se fait une grande
+consommation; papiers, cartes à jouer; comestibles, tels que jambons,
+fromages, saucissons de Galice, etc.; huile d'olive, _garbansos_
+(pois chiches), et olives.
+
+Les marchandises importées par les navires étrangers, et dont le débit
+est facile, sont: les fers, les aciers, l'huile d'olive, la parfumerie,
+les toiles de coton, percales, madapolams, _cambayas_, les indiennes,
+les mousselines, les articles de nouveautés, les soieries de luxe,
+les toiles de lin, les batistes, les goudrons, les vins de diverses
+qualités, particulièrement ceux de Bordeaux et de Champagne, les
+eaux-de-vie et les liqueurs, les charbons de terre, la carrosserie, le
+cuivre laminé, le zinc, les comestibles, les conserves, les cristaux,
+la faïence, les pianos, les savons, les cordages en chanvre, les
+toiles à voile, le savon de toilette, l'orfévrerie, l'horlogerie,
+les livres, les étoffes en laine, les médicaments, les meubles,
+l'opium, l'or et l'argent monnayés, les parapluies, les ombrelles,
+la chapellerie, les dentelles, les tulles, la peinture, le plomb,
+la quincaillerie, les effets confectionnés, et la bière en bouteilles.
+
+Les marchandises exportées annuellement des Philippines, par les
+navires de diverses nations européennes, sont: l'_abaca_ (soie
+végétale), l'huile de coco, les cotons, l'indigo, le riz, les sucres
+terrés et bruts, les rotins, la gomme élémi, le café, les _guinaras_,
+étoffes d'_abaca_, les _mendrinaquès_, étoffes également en _abaca_,
+_les petites crevettes desséchées_, les cuirs de buffles, de boeufs
+et de cerfs, les bois de construction, les _mongos_ (_espèce de
+lentilles_), l'or en poudre, les nattes, le sel marin, les bois de
+teinture, les chapeaux de paille, les boîtes à cigares, les tabacs
+en feuilles et fabriqués en cigares, les nerfs de cerfs, l'écaille,
+la nacre, les perles, les viandes boucanées de buffle et de cerf,
+les poissons salés et séchés.
+
+Le tableau suivant indique le mouvement commercial de Manille, en 1841,
+avec les diverses nations.
+
+
+
+Nations. Valeur des marchandises Total.
+
+ Importées à Exportées de
+ Manille. Manille.
+
+ Réaux de Réaux de Réaux de
+ veillon. veillon. veillon.
+
+Angleterre. 33,949,200 20,643,500 54,592,700
+États-Unis. 15,815,600 22,678,400 38,494,000
+Espagne. 3,800,000 18,008,200 21,808,200
+Chine. 8,360,000 12,522,900 20,882,900
+Indes Orientales. 1,637,800 6,532,200 8,170,000
+Australie (Sydney). 307,800 4,164,800 4,472,600
+France 729,600 2,850,000 3,579,600
+
+Total. 64,600,000 87,400,000 152,000,000
+
+
+Ainsi, le commerce d'importation des Philippines s'élève à la
+somme de 64,600,000 réaux de veillon, soit à peu près... 16,150,000 fr.
+et celui d'importation à 87,400,000--21,850,000
+
+Total en import. et export., 152,000,000 réaux, ou... 38,000,000 fr.
+
+
+
+Depuis l'année 1841, le commerce des Philippines a pris une importance
+plus grande; et maintenant, en 1855, on peut calculer sur un bon
+tiers au-dessus des chiffres qui précèdent.
+
+Pour compléter les renseignements que je donne sur le commerce de
+Manille, il me reste à parler des poids et mesures dont on fait usage
+dans le pays, des droits de douanes, et de la police des ports de
+Manille et Cavite.
+
+
+
+Le _pico_ ou _pécul_ des Philippines pèse 137
+livres espagnoles, soit. 65 kil. 25 c.
+
+Il se divise en 10 _chinantas_ et 100 _caltis_
+de 16 _taëls_; d'où il résulte que le _taël_
+pèse 579 gr. 84 cent. On ne se sert de ce poids
+que pour l'or en poudre et les perles.
+
+Le _pico_ ou _pécul_ de Chine ne pèse que. 60 kil. 25 c.
+
+Le _quintal_ d'Espagne. 46 kil. 25 c.
+
+L'_aroba_. 11 kil. 50 c.
+
+Le _caban_ de cacao. 38 kil. 50 c.
+
+Celui du riz. 60 kil. 50 c.
+
+Le _fardo_ équivaut à 3 arobas 1/2. 40 kil. 25 c.
+
+Le _quintal de cire_ pèse 110 livres espagnoles. 50 kil. 61 c.
+
+
+
+La _vara_ de Castille, mesure de longueur adoptée, équivaut à 0,914
+millimètres.
+
+Pour les liquides, on se sert de la _ganta_ et du _gallon anglais_,
+particulièrement pour le rhum.
+
+
+
+Droits de tonnage.
+
+
+Les droits de tonnage, dans le port de Manille ou dans celui de Cavite,
+sont fixés, pour tous les navires chinois ou européens, à _deux réaux
+(cinquante centimes) par tonne_, lorsque les navires chargent ou
+déchargent dans le port.
+
+Ces droits sont réduits à _un réal (vingt-cinq centimes) par tonne_
+pour les navires qui entrent ou sortent en lest, ou comme relâche,
+pour faire des vivres ou réparer des avaries.
+
+On ne considère pas, pour l'application du droit _maximum_, comme
+partie du chargement, les articles de première nécessité et les
+approvisionnements de vivres pour l'équipage.
+
+
+
+Droits de douanes.
+
+
+_Entrepôt._
+
+Tout capitaine arrivant à Manille a un délai de quarante jours pour
+déclarer à l'entrepôt une partie ou la totalité de sa cargaison.
+
+Les droits de magasinage s'élèvent à 1 p. 100 sur la valeur totale des
+marchandises entreposées, pourvu que le dépôt ne dépasse pas une année.
+
+Lorsque le temps du dépôt dépasse l'année, le droit est augmenté
+proportionnellement au temps écoulé.
+
+Au delà de deux ans, il faut obtenir une autorisation spéciale de
+l'intendant.
+
+Dans aucun cas le dépôt ne peut se prolonger au delà de trois ans.
+
+
+
+Droits d'importation.
+
+
+Toutes les productions étrangères, sauf quelques exceptions,
+introduites sous pavillon étranger, payent à l'entrée un droit de 14
+p. 100 de leur valeur.
+
+
+
+Les mêmes produits étrangers, sous pavillon espagnol,
+payent 7 p. 100
+
+Les produits espagnols, sous pavillon espagnol 3 p. 100
+
+Et dans quelques cas 8 p. 100
+
+Tous les produits étrangers des pays situés au delà
+du cap de Bonne-Espérance et du cap Horn, lorsque
+leur importation a lieu par navires espagnols, par
+Singapoor, Batavia et autres ports voisins, payent
+un droit de 8 p. 100
+
+Par la Chine 9 p. 100
+
+Ce droit de 8 et de 9 p. 100 n'est pas perçu pour les
+marchandises taxées par avance à un droit supérieur.
+
+Quelques articles, tels que les olives, l'huile
+d'olive, les amandes, les pois chiches, sont frappés
+d'un droit d'entrée de 50 p. 100 par navires étrangers,
+et de 40 p. 100 par navires espagnols.
+
+Les eaux-de-vie de production étrangère, par navires
+étrangers 60 p. 100
+
+Les mêmes, par navires espagnols 30 p. 100
+
+Les eaux-de-vie d'Espagne, par navires étrangers 25 p. 100
+
+Les mêmes, par navires espagnols 10 p. 100
+
+
+
+Les objets avariés par une cause quelconque sont évalués par experts,
+et ne payent que d'après leur valeur.
+
+Sont exemples de droits d'entrée:
+
+Les matières propres à la teinture, telles que cochenille, racines,
+fruits, etc., ainsi que les plantes et les graines de toute espèce
+de fleurs et de légumes.
+
+Sont prohibés:
+
+Les produits agricoles et industriels des possessions étrangères
+asiatiques, tels que boissons spiritueuses ou fermentées, rhum,
+arack, etc.; les cafés, cotons, laines, huiles de coco, indigo, opium,
+poudres, sucres et tabacs.
+
+Tous ces divers articles sont seulement reçus en transit dans les
+magasins de l'entrepôt.
+
+Les poudres de guerre doivent être déposées dans un magasin du
+gouvernement.
+
+Les armes à feu, fusils de calibre ou de chasse, et pistolets d'arçon,
+ne peuvent entrer qu'avec une permission spéciale du gouvernement.
+
+
+
+
+Droits d'exportation.
+
+
+Tout produit des Philippines exporté par navires
+espagnols pour l'Espagne paye à sa sortie. 1 p. 100 de sa valr.
+
+Par les mêmes navires, pour un port étranger. 1 1/2 p. 100 --
+
+Par navires étrangers, pour un port d'Espagne. 2 p. 100 --
+
+Par les mêmes navires, pour un port étranger. 3 p. 100 --
+
+
+
+L'exportation du tabac en feuilles ou manufacturé, pris dans les
+magasins du gouvernement, est libre de droits de sortie, sans
+distinction de pavillon.
+
+L'or et l'argent monnayés ou non monnayés, destinés pour l'Espagne,
+sont libres de droits d'exportation, soit par navires nationaux
+ou étrangers.
+
+Mais si la destination est pour l'étranger, ils payent sans distinction
+de pavillon:
+
+
+ L'argent monnayé. 8 p. 100.
+ -- en lingots. 6 p. 100.
+ L'or monnayé. 3 p. 100.
+ -- en lingots ou en poudre. 1/2 p. 100.
+ L'abaca ou soie végétale paye, par
+ navire espagnol. 1/2 p. 100.
+ -- par étranger. 2 p. 100.
+ Le riz ne paye aucun droit par navire
+ espagnol. 2 p. 100.
+ -- par navire étranger. 4 p. 100.
+
+
+
+Police du port.
+
+
+_Règlement pour la police du port de Manille et ses dépendances._
+
+1. Tout navire arborera son pavillon à son entrée dans la baie dès
+son arrivée à _l'île du Corrégidor_, et se laissera reconnaître par
+les embarcations du gouvernement.
+
+Le capitaine qui, sans y être obligé par force majeure, éluderait
+cette reconnaissance, et auquel on serait obligé de tirer un coup de
+canon comme avertissement, payera une amende équivalant au double de
+la valeur de la poudre brûlée.
+
+Le capitaine conservera son pavillon hissé jusqu'à la vue de Manille
+ou de Cavite.
+
+2. Aucun navire ne pourra communiquer avec qui que ce soit
+avant la visite de la santé et avant son admission à la libre
+pratique. Jusqu'alors il conservera, au mât de misaine, le pavillon
+de quarantaine.
+
+Après la visite de la santé, le capitaine est responsable de toutes
+les infractions à la loi. Pour chaque contravention, il sera passible
+d'une amende de 250 piastres (1,250 fr.).
+
+3. Au moment de la visite de la santé, le capitaine présentera le
+certificat de l'état sanitaire du port du départ; s'il n'en avait
+pas, il sera tenu de signer un procès-verbal constatant l'état
+sanitaire de ce port, des individus qu'il y aurait embarqués et de
+tous les incidents de la navigation. Pendant la visite, l'équipage
+et les passagers se tiendront sur le pont, prêts à répondre aux
+interpellations qui leur seraient adressées.
+
+Le capitaine présentera en même temps le rôle de l'équipage et celui
+des passagers. Il exhibera les passe-ports de ces derniers, et il
+indiquera leurs qualités ou professions. Pour chaque inexactitude,
+il sera tenu de payer une amende de 250 piastres.
+
+Si, à la première visite, tous les papiers ne sont pas trouvés en
+règle, l'entrée lui sera refusée jusqu'à une seconde visite.
+
+Le capitaine remettra les dépêches à l'employé des postes qui
+accompagne les officiers de la santé, et en recevra immédiatement le
+port selon les tarifs établis.
+
+4. Tout navire en quarantaine sera tenu d'observer les instructions qui
+lui seront données, et conservera le pavillon jaune au mât de misaine.
+
+5. Aussitôt que le capitaine descendra à terre, il devra se présenter
+devant le capitaine du port avec ses passagers, afin que cet officier
+puisse les remettre à l'autorité.
+
+6. Il n'est pas permis de tirer des pièces d'artillerie ou de les
+conserver chargées au mouillage, sans une autorisation spéciale.
+
+7. Les capitaines de navire doivent indiquer un consignataire, et
+fournir une caution de 500 piastres pour garantie de l'observation
+du présent règlement.
+
+8. Pour charger ou décharger du lest, le capitaine sera tenu de
+demander une autorisation au capitaine du port.
+
+9. Les personnes qui communiqueraient avec un navire en quarantaine
+payeront une amende de 25 piastres, et leur capitaine celle de 50
+piastres, sans préjudice des autres peines qu'ils pourraient encourir.
+
+10. Après dix heures du soir, les navires comme les petites
+embarcations ne pourront effectuer aucune opération de commerce sans
+une autorisation.
+
+Les navires au mouillage pourront retenir, après dix heures, toute
+pirogue qui les approcherait et qui paraîtrait suspecte.
+
+Les matelots qui resteront à terre à des heures indues seront retenus
+et punis selon les désordres qu'ils auront commis.
+
+11. Tout navire qui entrera en rivière sera tenu de renfermer ses
+poudres dans des sacs marqués et bien fermés. Les capitaines qui
+ne se conformeront pas à cette prescription seront passibles d'une
+amende d'_une piastre par livre de poudre_.
+
+12. Après huit heures du soir, les feux seront éteints à bord, et
+les lumières placées dans des fanaux.
+
+Il est interdit de cuire à bord du brai, du suif, ou toute autre
+matière inflammable.
+
+13. Il est aussi défendu de débarquer, sous aucun prétexte, les armes
+du bord.
+
+14. Personne n'a le droit de châtier les indigènes pour les fautes
+qu'ils pourront commettre dans les travaux qu'on leur fera faire à
+bord. Le capitaine du port a seul le droit de leur infliger une amende
+applicable au dommage commis par ceux qui seraient reconnus coupables.
+
+15. Aucun indigène ne peut être embarqué à bord d'un navire contre
+sa volonté. Sera considéré comme nul de droit tout contrat passé par
+des capitaines, et qui aurait pour objet de protéger ou de faciliter
+la désertion.
+
+16. Il est défendu d'embarquer un passager qui ne serait pas muni
+d'un passe-port.
+
+Il est également défendu de débarquer furtivement aucun passager, ou de
+permettre son débarquement, sans l'autorisation du capitaine du port.
+
+Est également défendu le transbordement des individus de l'équipage
+et de leurs effets, sans l'autorisation du capitaine du port.
+
+Les consignataires et les cautions répondront, pendant le séjour du
+navire et jusqu'à sa sortie du port, des individus de l'équipage qui
+resteront à terre pour maladie ou pour toute autre cause.
+
+Les capitaines payeront une amende de 10 piastres si, immédiatement
+après la désertion d'individus faisant partie de leurs équipages, ils
+ne prévenaient pas le capitaine du port, pour qu'il puisse prendre
+les mesures nécessaires à leur arrestation. Si la désertion avait
+lieu au moment du départ, les consignataires seraient responsables
+des frais qu'elle entraînerait.
+
+17. Dans le cas de mort d'un individu à bord d'un navire, le capitaine
+sera tenu de prévenir par écrit le capitaine du port de faire un
+rapport sur la maladie, et de demander l'autorisation de l'inhumer.
+
+18. Pour obtenir l'autorisation de départ, le capitaine devra se
+présenter devant l'autorité deux jours à l'avance, muni de son rôle
+d'équipage visé par le capitaine du port. Ce dernier ne lui permettra
+pas de mettre à la voile sans s'être fait représenter le permis
+de l'autorité supérieure, ceux de la douane et de l'administration
+des postes.
+
+Les navires, pour sortir du port, arboreront un pavillon à leur
+grand mât.
+
+19. Dans le cas de circonstances extraordinaires, les capitaines de
+navire se soumettront à la visite des officiers de la santé et des
+autres autorités.
+
+20. Les capitaines ne permettront pas la descente à terre des individus
+de leurs équipages dont ils ne voudraient pas garantir les dettes
+qu'ils contracteraient ou pourraient contracter à terre.
+
+Les capitaines veilleront, en mouillant, à ne pas jeter leurs ancres
+sur les amarres des autres navires. Toutes les fois que leur position
+causera quelque dommage, ils seront tenus d'en changer.
+
+Lorsque le navire aura mouillé, il ne pourra plus changer de place
+sans une permission.
+
+Au mouillage du _Canacao_, dans l'intérieur des caps, les navires
+doivent mouiller avec deux ancres N. O. S. O. Plus loin des caps,
+ils ne peuvent pas se placer entre le télégraphe de Cavite et celui
+de Manille.
+
+Les navires au mouillage peuvent faire des signaux à leurs
+consignataires ou propriétaires. Si ces derniers ne pouvaient pas y
+répondre, l'autorité facilitera les secours demandés toutes les fois
+que les circonstances le permettront.
+
+En cas de détresse ou de danger, des coups de canon pourront se
+répéter par intervalles, avec le pavillon hissé.
+
+Ce pavillon sera toujours le pavillon national, et si c'est nécessaire,
+il en sera hissé un de signal; s'il n'y en avait pas à bord, on le
+remplacerait par un prélart.
+
+
+ Secours demandés. Pavillons. Coups de
+ canon.
+ Pour une amarre. 1 au beaupré. 1
+ --une ancre. 1 dans les haubans
+ de misaine. 1
+ --amarre et ancre. 1 au beaupré. 1
+ 1 dans les haubans de
+ misaine.
+ --une chaloupe. 2 au mât de misaine. 1
+ --révolte à bord. 1 dans les haubans du
+ grand mât. 1
+ --incendie. 2 à la pomme du grand
+ mât 2
+
+
+
+
+
+
+ FIN.
+
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+A Madame Anna Bourgerel, née de Malvilain. 1
+
+Introduction. 3
+
+Note de l'éditeur. 5
+
+
+Chapitre Ier.
+
+Naissance de l'auteur.--Premier départ pour l'Inde. --Deuxième,
+troisième et quatrième voyage. 9
+
+Chapitre II.
+
+Choléra à Manille.--Massacre des Européens. 25
+
+Chapitre III.
+
+Départ du navire le Cultivateur.--Abandon.--Manille et ses
+faubourgs.--Binondoc.--Cérémonies religieuses.--Processions.--Douane
+chinoise. 47
+
+Chapitre IV.
+
+Séjour à Manille.--Le capitaine don Juan Porras.--La marquise de
+las Salinas. 61
+
+Chapitre V.
+
+Le capitaine Novalès.--Insurrection militaire.--Novalès, empereur
+des Philippines.--Sa mort.--Tierra-Alta.--Bandits. 71
+
+Chapitre VI.
+
+Tierra-Alta.--Chasse au buffle.--Retour à Manille. 89
+
+Chapitre VII.
+
+Jala-Jala.--Lac de Bay.--Légende chinoise.--Alila (Mabutin-Tajo).
+97
+
+Chapitre VIII.
+
+Jala-Jala.--Organisation municipale.--Caractère des Indiens. --Cajetan.
+109
+
+Chapitre IX.
+
+Jala-Jala.--Église.--Le père Miguel de
+San-Francisco. --Bandits.--Règlement.--Chasse aux buffles. 123
+
+Chapitre X.
+
+Situation de Jala-Jala.--Colonisation.--Tremblements de terre.--Combats
+de coqs. 137
+
+Chapitre XI.
+
+Voyage chez les _Tinguianes_. 149
+
+Chapitre XII.
+
+Les Igorrotès. 169
+
+Chapitre XIII.
+
+Aventures de Re-Lampago. 181
+
+Chapitre XIV.
+
+Jala-Jala.--Arrivée de mon frère Henri.--Le bandit
+Cajoui. --Anten-Anten.--Alila.--Bandits du lac de Bay. 193
+
+Chapitre XV.
+
+Jala-Jala.--Bermigan.--Le capitaine Gabriel Lafond.--Joaquin
+Balthazar.--Tay-Foung.--Rixes.--Bandits.--Tapuzi.--Ile de
+Talim.--Guerre civile. 205
+
+Chapitre XVI.
+
+Jala-Jala.--Séjour.--Prisonniers.--Don Prudencio Santos, alcade
+de Pagsanjan.--Fêtes.--Chasses.--Hamilton Lindsay.--Ile et lac de
+Socolme.--Grotte de San-Matéo. 229
+
+Chapitre XVII.
+
+Le vice-amiral Laplace.--Matelots déserteurs de
+l'Artémise.--M. le capitaine de vaisseau Paris.--Tagalocs.--
+Cérémonies.--Mariages.--Caïman.--Serpent boa.--
+M. R. G. Russell.--Dajon-Palay.--Alin-Morany.-- Sauterelles. 257
+
+Chapitre XVIII.
+
+Jala-Jala.--Agriculture.--Pertes douloureuses.--Vente de
+Jala-Jala.--M. Adolphe Barrot. 283
+
+Chapitre XIX.
+
+Voyage chez les Négritos ou Ajetas.--Le bambou.--Le cocotier. --Le
+bananier. 297
+
+Chapitre XX.
+
+Arrivée chez les Ajetas ou Négritos.--Départ.--Navigation sur l'océan
+Pacifique.--Arrivée à Jala-Jala et à Manille. 319
+
+Chapitre XXI.
+
+Mort de mon fils.--Départ de Jala-Jala et des Philippines.--Retour
+en France. 343
+
+
+
+Aperçu sur la géologie et la nature du sol des îles Philippines;
+sur ses habitants; sur le règne minéral, le règne végétal et le règne
+animal; sur l'agriculture, l'industrie et le commerce de cet archipel.
+
+
+ § I.--Nature du sol. 359
+ § II.--Climat. 362
+ § III.--Règne minéral. 363
+ § IV.--Règne végétal. 364
+ § V.--Des habitants des Philippines. 369
+
+ Des Espagnols. _ib._
+ Des Indiens convertis au christianisme. 372
+ De la langue tagale. 373
+ Des Chinois aux Philippines. 375
+ Des infidèles. 376
+ Des Ajetas ou Négritos. 378
+
+ § VI.--Règne animal. Mammifères. 379
+
+ Des quadrumanes, en langue tagaloc, matchin.
+ 380
+ Des quadrupèdes. ib.
+
+ 1. Le buffle sauvage
+ (_carabajo-bondoc_). 381
+ 2. Le buffle domestique (_carabajo_).
+ 382
+ 3. Le cerf (_oussa_).--Cervus
+ Philippinensis. 384
+ 4. Le sanglier (_babui-damon_). 385
+ 5. La civette (_moussan et alimous_).
+ 386
+ 6. Plæmis Cumingii (_parret_). ib.
+ 7. La roussette
+ (_paniquet_).--Pteropus. 387
+ 8. Le galéopithèque (_guiga_). ib.
+
+
+ § VII.--Oiseaux. 388
+
+ Ornithologie des Philippines. 394
+
+ § VIII.--Poissons. 398
+ § IX.--Reptiles. 399
+ § X.--Des insectes. 401
+
+ 1. Fourmi rouge (_langam_). 402
+ 2. Fourmi des bois (_lanteck_). ib.
+ 3. Petite fourmi noire (_couitis_). 403
+ 4. Des termites ou fourmis blanches (_anay_).
+ ib.
+ 5. Le cancrelat (_blatte_). 406
+
+ § XI.--De l'agriculture aux Philippines. ib.
+ § XII.--Culture du riz. 410
+
+ 1º Culture du riz des montagnes. 411
+ Culture du riz pour les défrichements. 412
+ 2º Culture des riz aquatiques. ib.
+ Semis. 413
+ Plantation. ib.
+
+ § XIII.--Culture de l'indigo.--Sa récolte. 416
+ § XIV.--Culture du tabac. 421
+
+ Récolte. ib.
+
+ § XV.--Culture de l'abaca ou bananier (soie végétale). 422
+
+ Récolte. 423
+
+ § XVI.--Culture du café. ib.
+
+ Récolte. 424
+
+ § XVII.--Culture du cacao. ib.
+
+ Récolte. 425
+
+ § XVIII.--Culture du coton. ib.
+ § XIX.--Culture du poivre. 426
+
+ Récolte. ib.
+
+ § XX.--Culture du froment. ib.
+ § XXI.--Culture de la canne à sucre. 427
+
+ Culture à la charrue. 430
+ Récolte. 431
+
+ § XXII.--Industrie. 435
+ § XXIII.--Commerce. 439
+
+ Droits de tonnage. 447
+ Droits de douane.--Entrepôt. ib.
+ Droits d'importation. ib.
+ Droits d'exportation. 449
+ Police du port de Manille. ib.
+
+
+
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+[1] Le traitement généralement employé par les médecins de Manille
+pour le choléra, et le seul qui ait donné des résultats satisfaisants,
+consistait à administrer, au début de la maladie, une potion composée
+d'une forte dose de laudanum de Sydenham, mêlée à une liqueur
+alcoolique; à frictionner le corps avec une pommade dans laquelle
+entrait une forte dose d'extrait gommeux d'opium, à appliquer de
+forts synapismes aux extrémités et à l'épigastre, et à continuer les
+frictions avec une brosse ou une étoffe de laine jusqu'à ce que la
+chaleur fût rétablie.
+
+[2] Le bloc, destiné à attacher les prisonniers, se compose de deux
+pièces de bois longues de huit à dix pieds, réunies au moyen d'une
+charnière, et dans lesquelles se trouvent des demi-ouvertures pour
+les bras, les jambes, le cou et le corps. Les deux pièces de bois se
+joignent et se ferment par un cadenas.
+
+[3] Folgueras, qui, seul de sa nation, fut cause des malheurs que je
+viens de raconter, a péri de la peine du talion: il a été assassiné
+par un officier dans la révolte de Novalès.
+
+Victor Godefroy, reconnaissant de tous les bienfaits qu'il avait
+reçus de la famille Pareño, a épousé une des filles de cet officier
+général. Il vit heureux en Bretagne.
+
+[4] Pablo ou Paul, c'est mon prénom; on ne m'appelait jamais autrement
+à Manille et à Cavite.
+
+[5] Les dominicains, l'ordre de Saint-François, les augustins chaussés,
+les augustins déchaussés, et l'ordre de Saint Jean-de-Dieu.
+
+[6] Les mercredi, jeudi et vendredi saints, les voitures et les chevaux
+ne peuvent pas circuler dans la ville et les faubourgs. Pendant ces
+trois jours, tout le monde va à pied.
+
+[7] L'_Angelus_ sonne à toutes les églises à six heures du soir. Au
+premier coup de cloche, les personnes occupées dans leurs demeures
+suspendent leurs travaux. Les passants, les promeneurs à pied,
+à cheval ou en équipage, s'arrêtent pour prier pendant les cinq ou
+six minutes que sonnent les cloches.
+
+[8] Chaque sainte possède un trousseau et un écrin de grande
+valeur. Chacune a un certain nombre de dames d'honneur, choisies
+parmi les meilleures familles de Manille. Ces dames sont chargées du
+trousseau et de la toilette de la sainte les jours de fête.
+
+[9] Douane chinoise. A une époque de l'année, dans la mousson du N. O.,
+arrive une flotte de jonques chargées de toutes espèces de denrées de
+la Chine. Chaque jonque est affrétée par plusieurs négociants chinois,
+qui tous accompagnent leurs marchandises. Le gouvernement espagnol,
+pour leur faciliter la vente qu'ils font eux-mêmes pendant les cinq à
+six mois qu'ils séjournent à Manille, leur a fait construire un vaste
+édifice, espèce de bazar divisé par petits boutiques, qui sont mises
+à leur disposition moyennant une légère rétribution.
+
+[10] Le tay-po est une espèce de dé renfermé dans une boîte en
+cuivre. Le croupier secoue cette boîte et la place sur un tapis divisé
+en quatre cases de différentes couleurs, où les joueurs font leur
+enjeu. Aussitôt que le jeu est fait, le croupier enlève une partie
+de la boîte, qui laisse le dé à découvert. Sur ce dé sont tracés les
+mêmes lignes que sur le tapis: la couleur du dé correspondant à celle
+du tapis est celle qui gagne.
+
+[11] 1 Le bétel est une composition de feuilles d'une plante
+aromatique et d'un peu de chaux lavée dans plusieurs eaux. Les
+Indiens, les Chinois, les métis et un grand nombre de créoles mâchent
+continuellement cette composition, qui fait abondamment saliver, et
+donne aux lèvres et à l'intérieur de la bouche une teinte d'incarnat.
+
+[12] Je m'abstiens d'écrire le nom de cet officier, à cause de
+sa famille.
+
+[13] Dans le mois de mai 1853, une personne inconnue vient m'accoster
+aux Champs-Élysées en me disant: «Monsieur de la Gironière,
+permettez-moi de vous demander une poignée de main.--Veuillez bien,
+lui répondis-je, me rappeler votre nom.--Je suis Charles Benoît.» Je le
+reconnus alors sans peine. Vingt-huit à trente ans écoulés depuis les
+faits que je raconte avaient effacé nos inimitiés passées. Ce fut avec
+un vrai plaisir que nous renouâmes connaissance; et depuis, nous nous
+voyons souvent avec la même satisfaction que deux anciens et bons amis.
+
+Le docteur Carlos Benoît, après avoir exercé honorablement pendant
+plusieurs années la médecine à Madrid, est enfin venu se fixer à Paris.
+
+[14] Le mot _tagaloc_ vient des habitants des bords du lac de
+_Bay_. C'est l'abrégé des deux mots _taga_ (gens), _iloc_ (rivière):
+_gens de rivière_.
+
+[15] Les Espagnols gouvernent la population indienne sans
+l'administrer. Le bon ordre, la tranquillité qui règnent généralement
+dans les provinces sont dus au conseil municipal et aux anciens de
+chaque bourg, qui se laissent gouverner, mais qui s'administrent.
+
+[16] Le fouet, si avilissant pour nous, est considéré par les Indiens
+sous un tout autre point de vue; c'est, d'après eux, le châtiment le
+plus léger qu'on puisse leur infliger. Ils disent que les menaces et
+les injures déshonorent; que la prison ruine et abrutit; que quelques
+coups de fouet ne font pas grand mal, qu'ils effacent complétement la
+faute pour laquelle on les a reçus. Avec une pareille croyance, avec
+de tels usages, il fallait bien user du fouet pour punir les méchants.
+
+Un drame dont je vais donner les détails fera juger du caractère des
+hommes que j'avais à gouverner.
+
+[17] Pendant six mois le vent règne continuellement au nord-est,
+et pendant les six autres mois, au nord-ouest; ces deux époques
+sont désignées sous le nom de _moussons de nord-est_ et _moussons
+de nord-ouest_.
+
+[18] A la tête était don José Fuentès, mon ami, et qui actuellement
+habite Madrid.
+
+[19] C'est à _Jala-Jala_ que j'ai fait connaissance avec M. Édouard
+Verreaux, du cap de Bonne-Espérance. Il vint passer chez moi plusieurs
+mois, pendant lesquels nous nous sommes liés d'une amitié qui ne s'est
+point refroidie. Je l'ai retrouvé avec plaisir à Paris, toujours au
+milieu de ses occupations d'histoire naturelle.
+
+[20] Don Simon Fernandez, oïdor à la cour royale.
+
+[21] Les _Tinguianès_ ont pour ennemis acharnés une race de sauvages
+cruels et sanguinaires qui habitent tout à fait dans l'intérieur des
+montagnes; ils ont aussi à craindre les _Igorrotès_, qui vivent plus
+près d'eux, mais qui sont moins sauvages. J'aurai plus tard l'occasion
+d'en parler.
+
+[22] Nom que l'on donne au jus de cannes à sucre fermenté.
+
+[23] Esprit malin.
+
+[24] Divinité malfaisante des Tagalocs.
+
+[25] C'est d'après ce cruel usage de décapiter leurs victimes,
+que les Espagnols ont donné à ces sauvages le nom de corta cabesas,
+coupeurs de têtes.
+
+[26] Bandits.
+
+[27] Esprit malin.
+
+[28] Les _Igorrotès_ cependant, selon les rapports des autres Indiens,
+ne sont pas anthropophages; peut-être celui-là avait-il reçu ces mets
+de quelques autres sauvages, les _Guinanès_, par exemple.
+
+[29] D'après la tradition indienne, même la tradition espagnole,
+l'enfant Jésus de Zébu existait avant la découverte des Philippines;
+après la conquête, l'enfant fut trouvé sur la plage; les Espagnols
+vainqueurs le déposèrent dans la cathédrale, où il opéra de grands
+miracles.
+
+[30] 25,000 francs.
+
+[31] Les Malais.
+
+[32] Auteur d'un ouvrage en huit volumes, intitulé Quinze années de
+voyages autour du monde.
+
+[33] J'ai éprouvé deux de ces coups de vent pendant mon séjour à
+_Jala-Jala_: celui dont je parle, et un second dont je parlerai
+plus tard.
+
+[34] M. Pierre Voldemar, Bordelais.
+
+[35] _Tapuzi_, dans les montagnes de _Limutan; limutan_, mot tagaloc
+qui veut dire _oubli_ (voir la carte).
+
+[36] Vieux chef.
+
+[37] Abaca, soie végétale.
+
+[38] Aux yeux d'un Tagal, tout Européen, quel que soit son pays,
+est un _Castilla_.
+
+[39] Un jour je demandais au père Miguel pourquoi, lorsqu'il nous
+faisait une visite de grande cérémonie, il était armé de son fouet;
+il me répondit: «Cela veut dire, Monsieur, que vous méritez qu'on
+vienne de si loin pour vous saluer, qu'on ne pourrait faire la route
+qu'à cheval.»
+
+[40] Tala, étoile du Berger. Les Indiens ne la comparent pas, comme
+nous, à Vénus.
+
+[41] Allusion à ma femme, qui était venue à _Jala-Jala_ par le lac.
+
+[42] Dans les pays chauds, les abeilles ne nichent pas dans les cavités
+des vieux arbres; elles font un seul rayon, suspendu à une branche.
+
+[43] Le buffle court plus rapidement que le cheval en descendant
+une côte; mais lorsqu'il s'agit de la monter, le cheval l'emporte
+de vitesse.
+
+[44] M. Hamilton Lindsay, auteur d'une relation de _Voyages sur les
+côtes de la Chine, dans la mer Jaune_.
+
+[45] M. Paris, actuellement capitaine de vaisseau, est à Paris,
+où j'ai été heureux de le rencontrer.
+
+[46] De la maison Russell et Sturgis. Véritable et bon ami, dont le
+souvenir bien présent à ma mémoire ne s'en effacera jamais.
+
+[47] _Bernard-l'ermite_, espèce de crabe qui se loge dans un coquillage
+abandonné par son mollusque, et qui, la nuit, sort de la mer pour
+chercher sur la plage sa nourriture.
+
+[48] Ce squelette est maintenant au Musée d'anatomie.
+
+[49] La reconnaissance me fait un devoir de nommer ici quelques
+personnes qui m'ont donné bien des marques d'affection et de
+bienveillance. Il serait ingrat de ma part de les oublier, et je les
+prie d'agréer avec bonté cette marque de mon souvenir.
+
+Les gouverneurs des Philippines auxquels je dois ce souvenir sont:
+
+Les généraux Martinès,
+
+Ricafort,
+
+Torrès,
+
+Eurile,
+
+Camba,
+
+Salazar.
+
+Dans les diverses administrations de la colonie, les _oïdores_ don
+Inigo Asaola,
+
+Otin-i Doazo,
+
+Don Matias Mier,
+
+Don Jacobo Varela, administrateur général des boissons,
+
+Don José Fuente, commissaire dans le corps du génie, qui m'a rendu
+de grands et nombreux services,
+
+Le colonel don Thomas de Murieta, corrégidor de Tondoc,
+
+Le colonel du génie don Mariano Goïcochea,
+
+Le colonel et commandant Santa Romana,
+
+Le gouverneur de province don José Atienza,
+
+Les frères Ramos, fils de l'oïdor,
+
+Toute la famille Caldéron,
+
+Celle de Señeris,
+
+Don Baltazar Mier,
+
+Don José Ascaraga,
+
+Enfin mon ami don Domingo Roxas, dont le fils don Mariano Roxas,
+après avoir reçu à Manille une instruction brillante et solide,
+est venu voyager en Europe, où il a acquis des connaissances si
+étendues dans les sciences et les arts, que lorsqu'il retournera aux
+îles Philippines, il y remplacera dignement son respectable père,
+qu'une mort prématurée a enlevé à l'industrie, à l'agriculture,
+et aux progrès de son pays.
+
+[50] Mademoiselle Vidie est actuellement à Nantes, où elle vient de
+terminer son éducation.
+
+[51] Le voyageur, surpris par ces grands incendies qui embrasent
+souvent plusieurs lieues à la fois, est obligé, pour se soustraire au
+danger du feu, alors qu'il est encore assez éloigné des flammes qui
+menacent de l'entourer, de mettre lui-même le feu aux grandes herbes
+qui sont sur la route. Il se retire ensuite à quelques pas, dans la
+direction opposée à celle que suivent les flammes poussées par le
+vent; lorsqu'elles ont détruit toutes les matières combustibles sur
+leur passage, le voyageur rentre dans l'espace mis à nu, et attend,
+sans aucun risque, que l'incendie qui le menaçait ait accompli son
+oeuvre de destruction.
+
+[52]
+
+ Moines et religieux de divers ordres. 500
+ Commerçants. 70
+ Rentiers. 200
+ Employés, cour royale, intendance de
+ la marine, chefs militaires, officiers
+ et sous-officiers de tous grades. 3,280
+ Ensemble. 4,050
+
+[53] L'Indien est toujours considéré comme un mineur, même dans
+les transactions commerciales. Ainsi, celui qui aurait contracté une
+dette de plus de 25 francs ne pourrait pas être contraint de la payer,
+d'après la loi, pas plus qu'un mineur parmi nous.
+
+[54] La petite vérole.
+
+[55] Depuis 1838, le gouvernement a continué ses tentatives pour
+soumettre ces diverses populations. Déjà il est parvenu à amener sous
+sa domination quelques bourgades _tinguianès_ et _igorrotès_.
+
+[56] Ces seize villages se nomment: _Palan_, _Jalamy_, _Mabuantoc_,
+_Dalayap_, _Languiden_, _Baac_, _Padanguitan y Pangal_, _Campusan
+y Danglas_, _Lagayan_, _Ganayan_, _Malaylay_, _Bucay_, _Gaddani_,
+_Langanguilan y Madalag_, _Manabo_, _Palog y Amay_.
+
+[57] _Tabon_ signifie, en langue tagale, couvrir de terre ou de sable.
+
+[58] Les Indiens, pour préserver les semences de melon, que les fourmis
+attaquent de préférence à toute autre, emploient un moyen de leur
+invention: ils enlèvent à la graine sa première enveloppe, la mettent
+dans un linge qu'ils renferment dans un vase; ils la font chauffer à
+un degré qu'ils connaissent. Ensuite ils sèment le soir; le lendemain,
+la graine est germée, et par conséquent à l'abri des fourmis.
+
+[59] _Pinursegui_, _Laulan-Sanglay_, _Quinarayon_, _Pinurutung_,
+_Quinamalig_, _Pinulut_, _Mangasavag-Puti_, _Binuriri_, _Pinagocpoc_,
+_Quinandam-Pula_, _Quinan-Panputi_, _Mangusa_, _Bolibot_, _Dinumero_,
+_Quinabiba_, _Binoliti_, _Quiriquiri_, _Binulut-Cabayo_, _Dinulang_,
+_Macapilay-Pusa_, _Tinuma_, _Mongolès_.
+
+[60] _Macabunut-Dila_, _Macan_, _Macan-Soulucan_, _Macan-Sulug_,
+_Macan-Muriti_, _Macan-Suson_, _Macan-Bucavé_, _Malaquit-Puti_,
+et _Malaquit-Pula_.
+
+[61] _Nipa_, espèce de palmier-nain qui pousse très-rapidement et
+en abondance dans les savanes baignées par les eaux de la mer, aux
+époques des grandes marées. Cet arbuste produit, comme le cocotier,
+un spath qui, coupé à l'extrémité, fournit pendant plusieurs jours
+une liqueur douce et sucrée. Cette liqueur, après avoir fermenté,
+est distillée, et donne un alcool qui est la boisson enivrante dont
+les Indiens font usage dans leurs fêtes.
+
+[62] On évalue à 24 millions d'hectares les terres improductives
+susceptibles d'être mises facilement et fructueusement en
+culture!!... A peine 400,000 hectares sont-ils cultivés.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Aventures d'un Gentilhomme Breton aux
+iles Philippines, by Paul De La Gironiere
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES D'UN GENTILHOMME ***
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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