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diff --git a/21804-8.txt b/21804-8.txt new file mode 100644 index 0000000..3f94fac --- /dev/null +++ b/21804-8.txt @@ -0,0 +1,17976 @@ +The Project Gutenberg EBook of Aventures d'un Gentilhomme Breton aux iles +Philippines, by Paul De La Gironiere + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Aventures d'un Gentilhomme Breton aux iles Philippines + +Author: Paul De La Gironiere + +Release Date: June 11, 2007 [EBook #21804] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES D'UN GENTILHOMME *** + + + + +Produced by Jeroen Hellingman and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net/ (This file was +produced from images generously made available by the +Digital & Multimedia Center, Michigan State University +Libraries.) + + + + + + + + + + + AVENTURES + + D'UN + + GENTILHOMME BRETON + + AUX ILES PHILIPPINES + + + Avec un aperçu sur la géologie et la nature du sol de ces îles, sur + ses habitants; sur le règne minéral, le règne végétal et le règne + animal; sur l'agriculture, l'industrie et le commerce de cet archipel; + + Par P. de la Gironière + + Illustrations d'après documents et croquis originaux + + Par Henri Valentin (des Vosges) + + + Paris au comptoir des Imprimeurs-Unis, Lacroix-Comon Quai Malaquais, + 15 et chez L'auteur, 85, Rue de la Victoire + + 1855 + + L'auteur et l'éditeur se réservent le droit de traduction et de + reproduction à l'étranger. + + + + + + + + +A MADAME +ANNA BOURGEREL, NÉE DE MALVILAIN. + + +Je te dédie mes souvenirs, chère nièce. Qui, plus que toi, a des +droits à mon amitié et à ma reconnaissance! Tu entoures mes chers +enfants de toute la sollicitude d'une mère, et remplaces dignement +celle que le sort funeste leur a enlevée dès leur bas âge. + +L'hommage de ce livre est sans doute un bien faible témoignage de +ma gratitude; mais j'espère qu'il sera pour ces chers enfants un +souvenir. Il leur rappellera toujours que pour eux tu as fait autant +qu'eût pu faire la meilleure et la plus tendre des mères. + + +Ton oncle et ami, + +P. de la Gironière. + + + + +INTRODUCTION. + + +Au récit de quelques aventures qui m'étaient arrivées dans mes longs +voyages, plusieurs de mes amis m'avaient souvent engagé à en publier +la relation peut-être intéressante. + +Rien ne vous sera plus facile, me disaient-ils, puisque vous avez +toujours tenu un journal depuis votre départ de France. + +Cependant j'hésitais à suivre leurs conseils et à céder à leurs +instances, lorsqu'un jour je fus surpris de lire mon nom dans un des +feuilletons du _Constitutionnel_. + +M. Alexandre Dumas publiait, sous le titre de _Mille-et-un Fantômes_, +un _roman_ dans lequel un des principaux personnages, en voyageant aux +îles Philippines, m'aurait connu lorsque j'habitais, à _Jala-Jala_, +la colonie que j'y ai fondée. + +Je dus croire que le spirituel romancier m'avait rangé dans la +catégorie de ses _Mille-et-un Fantômes_; et, pour prouver au public +que j'existe bien réellement, je me suis décidé à prendre la plume, +pensant que des faits de la plus exacte vérité qui pourraient être +attestés par quelques centaines de personnes présenteraient quelque +intérêt, et seraient lus sans trop d'ennui par celui surtout qui +désirera connaître les usages des peuplades sauvages parmi lesquelles +j'ai séjourné. + + + + +NOTE DE L'ÉDITEUR. + + +Nous croyons devoir faire précéder ce volume d'un article inséré +dans un journal américain, article signé par M. G.-R. Russel, qui +a longtemps été témoin de la vie de M. de la Gironière aux îles +Philippines. + + +Les Iles Philippines, Par M. de la Gironière. + + +A L'ÉDITEUR DE LA TRADUCTION. + + +Votre journal de lundi dernier contient une notice sur un ouvrage +intitulé _Vingt années aux Philippines_, traduit du français, et qui +a été dernièrement publié par MM. Hasper et frères. + +L'auteur, M. de la Gironière, m'a envoyé le volume français avec une +lettre lorsque son livre a paru. La lettre me fit un vif plaisir, +non-seulement parce qu'elle venait de lui, mais à cause d'une foule +de souvenirs qui se sont représentés à mon esprit, souvenirs bien +doux et bien agréables d'années passées. + +Le livre de M. de la Gironière a été bien accueilli en Angleterre, +et je crois qu'il a été en partie publié dans l'_Evening Post_ +de New-York. Bien des personnes qui l'ont lu m'ont demandé avec +intérêt des renseignements sur les incidents racontés par M. de la +Gironière. Je considère qu'il est de mon devoir et de toute justice +de vous offrir mon témoignage et de dire quelques mots en faveur d'un +vieil et estimable ami... + +A l'époque dont parle M. de la Gironière, j'habitais les îles +Philippines: il était déjà ancien colon à _Jala-Jala_. Quand j'arrivai +à Manille, sa maison devint la mienne; pendant plusieurs années je me +suis toujours empressé d'aller passer mes moments de loisir dans cette +belle et sauvage habitation. Son hospitalité était bien plus grande +qu'il ne le dit. Toutes les personnes qui sont allées a _Jala-Jala_, +et elles étaient nombreuses, ont été accueillies avec une rare bonté, +non-seulement par M. de la Gironière, mais aussi par sa femme, qui +était la meilleure des femmes, et par son frère, autre lui-même. Je +les ai connus, et je les ai beaucoup aimés. Comme personne n'a été +mieux placé que moi pour juger leurs rapports de famille, on peut me +consulter sur n'importe quel point qui pourrait nuire à la véracité +de Don Pablo, ainsi qu'il était nommé. + +En lisant ses aventures, bien des personnes pourraient avoir des doutes +sur la véracité des incidents, ou supposer qu'il y a de l'exagération +ou de la fiction; on pourrait croire qu'un homme qui parle avec tant +de sans-gêne est pétri d'amour-propre, défaut qui transforme souvent +des événements ordinaires en périls et dangers imaginaires. Si M. de +la Gironière eût été pour moi un étranger, j'avoue que j'aurais +eu des doutes: la lecture de son livre m'eût peut-être laissé une +impression d'incrédulité; mais, connaissant son caractère et sa +position et ce dont il est capable, je suis prêt à constater les +événements. Je suis sûr qu'il donne une histoire fidèle de sa vie à +Luçon; même personnellement je puis dire plusieurs choses qui me sont +connues. Tout ce qu'il a raconté des moeurs des habitants est peint +avec vérité et précision. Ces détails m'ont fait une impression bien +vive, à cause du souvenir de mes jours passés au milieu des montagnes +et des broussailles de _Jala-Jala_. + +Don Pablo était un homme remarquable dans cette petite principauté. On +dit que la monarchie pure serait la perfection d'un gouvernement, si +l'on était sûr que les rois sont les plus intelligents et les plus +sages; les sujets placés sous la domination de M. de la Gironière +avaient raison d'être satisfaits de son pouvoir despotique, qu'il +eut le bon sens d'exercer avec une bienveillance et une justice +qui lui attiraient le respect et la confiance d'un peuple qui sait +distinguer le mal du bien, et qui craignait plus les reproches que +les punitions. Il exerçait un pouvoir qui lui était indispensable +pour vivre parmi ces hommes à demi barbares; il était très-courageux, +toujours prêt à braver le danger. Son courage n'était pas bouillant, +mais calme. Il ne perdait jamais ce calme ni son sang-froid, même +en face de la mort... Il ne parle pas assez de ses mérites, mais +il parle souvent de son courage, croyant que tout autre en ferait +autant. Les environs de sa demeure étaient peuplés par les hommes les +plus féroces, et il s'en inquiétait peu. Quand ils devaient l'attaquer, +il allait à leur rencontre, et même dans leurs repaires. Pourtant sa +maison ne fut jamais envahie pendant son séjour par les brigands. On +le connaissait et l'estimait trop bien pour l'attaquer: mais à peine +l'eut-il quittée, que son successeur fut attaqué et pillé. Malgré son +grand courage, il était modeste; il avait des manières distinguées et +très-bienveillantes; il était bon pour tous ceux qui l'entouraient, +et les Indiens qui dépendaient de lui lui étaient très-attachés. Son +départ fut un triste jour pour eux. + +Dans sa manière de vivre il y avait un charme inouï. On ne peut +comprendre comment il a pu quitter un pays où il était libre de ses +actions, pour revenir au milieu de la société. Il avait vaincu ce +désert et ses sauvages habitants. Quand il a jeté un dernier regard +sur le bien-être et les riches cultures qu'il avait créées autour de +lui à _Jala-Jala_, son coeur a dû faiblir. Mais hélas! il était seul, +rien ne lui restait de ce qui lui était cher; tous ceux qui l'avaient +soutenu au milieu de ses rudes travaux n'étaient plus. Son frère, qu'il +aimait tant, succomba le premier; ensuite sa femme et son enfant! Il ne +pouvait rester au milieu d'objets qui à chaque instant lui rappelaient +tant de douleur. La description des événements extraordinaires de +sa vie dans un pays si peu connu et en même temps si ravissant est +exacte; et, en attestant que ce sont des faits réels et non des fables, +je ne fais que rendre hommage à un digne ami. + + +G.-R. Russel. + +Juin 1854. + +Jamaïca-Plaine, près Boston (États-Unis). + + + + + + + +CHAPITRE PREMIER. + + Naissance de l'auteur.--Premier départ pour l'Inde.--Deuxième, + troisième et quatrième voyage. + + +Mon père, né à Nantes d'une maison noble, était capitaine dans le +régiment d'Auvergne. La révolution lui fit perdre son grade et sa +fortune; il ne lui resta pour toute ressource que _la Planche_, petite +propriété appartenant à ma mère, et située à deux lieues de Nantes, +dans la commune de Vertoux. + +Au commencement de l'empire il voulut reprendre du service; mais, +à cette époque, son nom et ses sentiments étaient un obstacle, et il +échoua dans toutes les tentatives qu'il fit pour obtenir le simple +grade de lieutenant. + +Sans ressources et presque sans moyens d'existence, il se retira à +_la Planche_ avec toute sa famille. + +Il y vécut quelques années, dans les ennuis et les chagrins que lui +causaient le passage subit de l'opulence à la gêne et l'impossibilité +de pourvoir à tous les besoins de sa nombreuse famille. Une maladie +de courte durée termina sa triste existence, et ses restes mortels +furent déposés dans le cimetière de Vertoux. + +Ma mère, modèle de courage et de dévouement, resta veuve avec six +enfants, deux filles et quatre garçons; elle continua à habiter la +campagne, et nous donna elle-même les premiers éléments d'instruction. + +La vie libre des champs, les exercices violents auxquels nous nous +livrions, mes frères aînés et moi, contribuèrent à m'endurcir le +corps, et à me rendre capable de résister à toute espèce de fatigues +et de privations. + +Cette vie de campagne, de liberté, et je puis dire de bonheur, pendant +mes jeunes années, passa bien vite; et bientôt arriva l'époque où les +besoins de mon éducation m'obligèrent à aller tous les jours étudier +dans un collége de Nantes: c'étaient quatre lieues que j'avais à +faire journellement. + +Mais ces quatre lieues je les faisais gaiement, et le soir, quand je +rentrais à la maison, j'y retrouvais les caresses de notre bonne mère +et les petits soins de deux soeurs, que j'aimais tendrement. + +On me destina à la médecine. + +J'étudiai quelques années à l'Hôtel-Dieu de Nantes, et je fus +reçu chirurgien de marine à un âge où un jeune homme est encore +ordinairement renfermé entre les quatre murs d'un collége pour y +terminer ses études. + +Il serait difficile de se faire une idée de ma joie lorsque je me +vis possesseur de mon diplôme de chirurgien. + +Dès lors je me considérai comme un être important qui allait tenir sa +place parmi des hommes raisonnables et laborieux; et ce qui peut-être +me rendait encore plus joyeux, c'est que je pourrais alors pourvoir +à mon existence et venir en aide à ma mère et à mes soeurs. + +J'étais aussi travaillé par la maladie de la locomotion et le désir +de voir des contrées lointaines et un nouveau monde. + +Vingt-quatre heures après ma nomination de chirurgien, j'allai +offrir mes services à un armateur qui expédiait un navire aux +Grandes-Indes. Nous tombâmes bientôt d'accord sur les conditions. Pour +quarante francs par mois, je m'engageai à faire le voyage. + +_La Victorine_, joli trois-mâts, était prête à mettre à la voile pour +les îles Maurice et Bourbon. + +J'eus bientôt fait mes préparatifs de voyage; mais il n'en fut pas +de même de mes adieux. + +Ce premier départ de la terre natale, cette première séparation +d'une mère chérie, de frères et de soeurs que j'aimais avec toute la +force de mon jeune coeur, me firent éprouver toutes les angoisses et +l'agitation que ressent celui qui sort de l'atmosphère d'affection +et de tendresse où se sont écoulées ses premières années. + +Les dangers d'une longue navigation et toutes les privations que +j'allais supporter ne me préoccupaient pas. + +J'étais entièrement absorbé par la pensée de mes parents: une +année s'écoulerait sans les voir, et peut-être sans avoir de leurs +nouvelles! Une année, pour moi qui à peine entrais dans la vie, me +paraissait un siècle. Que de malheurs et que d'accidents pouvaient +arriver dans ma nombreuse famille pendant ce long laps de temps! La +crainte de ne pas les retrouver tous à mon retour bouleversait mon +être; et j'avoue qu'il me fallut plus que du courage pour comprimer +ma douleur, dévorer mes larmes, et, le coeur tout gonflé d'angoisses, +de craintes et d'espérances, m'arracher des bras de ma mère et de +mes soeurs. + +Le lendemain de mes tristes adieux, _la Victorine_ m'emportait vers +un autre hémisphère. + +J'avais cependant un grand motif de consolation: mon jeune frère +Prudent était embarqué avec moi. Il était déjà fait à la mer. Dès sa +tendre enfance il avait navigué sur nos vaisseaux de guerre. + +Appuyé sur les bords du navire, les yeux fixés sur cette terre qui +renfermait toutes mes affections, je conservai la même attitude +jusqu'au moment où, comme un gros nuage poussé par la bourrasque, +elle disparut à l'horizon. + +La mer était houleuse; de grosses lames ballottaient _la Victorine_ +comme un simple esquif. + +Ce mouvement que j'éprouvais pour la première fois me produisit bien +vite les symptômes avant-coureurs du mal de mer. Je commençais déjà à +éprouver de véritables souffrances, lorsque le lieutenant du navire, +homme d'un caractère facétieux, m'adressa la parole: + +«Docteur, me dit-il, vous commencez à pâlir; dans quelques minutes +vous donnerez à manger aux poissons. Mais que faites-vous donc de +votre science et de votre pharmacie? C'est pourtant le moment d'en +user. Vous autres, savants docteurs, vous ne comprenez rien au mal de +mer. Ce n'est pas comme nous, vieux marins, qui avons l'expérience. Si +je voulais, pourvu que vous eussiez un peu de courage, sans aucun +médicament, dans deux ou trois heures, je pourrais vous guérir.» + +Je ne me doutais pas du plaisir que prennent les vieux marins à +faire de mauvaises plaisanteries à ceux qui, pour la première fois, +mettent le pied sur un navire. Je lui répondis naïvement: + +«Lieutenant, si vous avez un pareil moyen, si vous possédez un tel +secret, donnez-le-moi bien vite: je vous promets que le courage ne +me manquera pas pour le mettre à exécution.» + +«Il s'agit, dit-il, de bien peu de chose; seulement d'une petite +promenade aérienne. Prenez les enfléchures du grand mât _sous le vent_, +et montez jusqu'aux barres de perroquet; restez-y pendant deux ou +trois heures, si vous n'avez pas peur; et lorsque vous descendrez +vous serez entièrement aguerri, et complétement délivré du mal de mer.» + +Je ne comprenais pas pourquoi il fallait monter plutôt _sous le +vent_; mais le malicieux lieutenant savait bien, lui, que j'aurais +eu beaucoup plus de difficultés que si j'étais monté au vent. Je le +remerciai cependant d'avoir bien voulu me donner son secret, et je +commençai mon ascension. + +Je n'étais pas encore rendu à la grande hune, que deux matelots, +beaucoup plus lestes que moi, me saisirent chacun par un bras, et +m'amarrèrent dans les enfléchures. Je leur demandai si leur intention +était de m'empêcher de me guérir du mal de mer. + +«Non sûrement, me dirent-ils; mais toute personne qui monte pour la +première fois au mât doit payer son tribut; et si vous nous promettez +de nous donner un pourboire, nous vous laisserons librement continuer +votre promenade.» + +J'avais trop grande hâte de me guérir pour les refuser; et, après +leur avoir donné ma parole que leur pourboire ne serait pas moindre +d'une pièce de cinq francs, ils me laissèrent en liberté. + +Malgré tout le danger que court celui qui se livre pour la première +fois, par un gros temps, à un pareil exercice, j'arrivai aux barres +de perroquet, et je m'y cramponnai le mieux qu'il me fut possible. + +Si les premiers balancements de _la Victorine_ avaient produit sur moi +ce malaise précurseur du mal de mer, ceux, dix fois plus forts, que +j'éprouvais en haut du mât m'eurent bientôt rendu tout à fait malade, +et à tel point, que je ne conçois pas que j'eusse le courage de passer +trois mortelles heures dans des angoisses et une agonie continuelles. + +Mais j'étais de si bonne foi, j'avais tellement peur que par lâcheté +l'expérience que je faisais ne manquât son effet, que ce ne fut +qu'après trois heures que, le corps brisé, l'estomac complétement vide, +et le coeur toujours sur les lèvres, je descendis. + +Je n'en pouvais plus, et j'allai me coucher. La position horizontale, +le mouvement du navire, qui n'était plus à comparer à celui que +je venais d'éprouver, me remirent un peu; je m'endormis, et ne me +réveillai que le lendemain, tourmenté par un dévorant appétit. Un +copieux déjeuner me restaura complétement. + +Depuis lors, dans tous mes voyages, jamais je n'ai ressenti le mal +de mer. Dois-je ce bienfait à mes trois heures passées sur les barres +de perroquet? Cela peut être; en tous cas, je ne voudrais conseiller +à personne d'en faire l'expérience. + +La première terre que nous découvrîmes fut, sur la côte d'Afrique, les +îles Canaries. Nous vîmes au-dessus des nuages le pic de Ténériffe, +et passâmes si près de l'île de Feu, que pendant quelque temps nous +nous trouvâmes dans une atmosphère aussi parfumée qu'elle pourrait +l'être au milieu d'un bois d'orangers en fleurs. + +Tout l'équipage était en parfaite santé. Nous jouissions d'un temps +et d'un climat superbes: chacun de nous s'était créé des occupations, +et, malgré la monotonie qui règne toujours à bord d'un navire en +pleine mer, les journées s'écoulaient rapidement. + +Une seule chose me tourmentait, c'était mon frère. Son modeste grade +de pilotin l'obligeait d'exécuter des travaux pénibles et souvent +dangereux. J'aurais voulu les partager avec lui, si le capitaine me +l'eût permis; mais à bord d'un navire la discipline exige que chacun +garde son rang et sa position. + +Mon frère, d'un caractère gai, courageux, et d'une capacité au-dessus +de son âge, avait un si grand désir de devenir un bon marin, que rien +ne lui coûtait pour atteindre ce but. + +Nous arrivâmes au passage de l'équateur. La cérémonie du baptême, qui +a été décrite trop souvent pour en ennuyer mes lecteurs, se célébra à +bord de _la Victorine_ avec toute la pompe possible. Le _bonhomme la +Ligne_, en grand costume, nous fit sa visite. Chaque néophyte reçut +le baptême, et prononça le serment exigé par les marins liés _par la +foi conjugale_. + +Nous passâmes, trop rapidement pour que je m'y arrête, _l'île de +l'Ascension_ et _le cap de Bonne-Espérance_, si connus. + +_La Victorine_, après un voyage heureux, mouilla dans le Port-Louis. + +Le lendemain, je descendis à terre: j'avais hâte de parcourir une ville +située à trois mille lieues de ma patrie, et qui, selon l'idée que +je m'étais formée, devait entièrement différer de nos cités d'Europe. + +Je fus, je l'avoue, bien désappointé. + +Le Port-Louis, capitale de l'île Maurice, me fit l'effet d'une de +nos villes de France; j'y retrouvai à peu près les mêmes costumes, +les mêmes usages, les mêmes hommes, à cela près de quelques nègres +esclaves qui singeaient les blancs, et de quelques métisses qui +jouaient les grandes dames. + +On y donnait des bals, on y jouait l'opéra, et l'on s'y battait en +duel comme à Paris, et peut-être plus qu'à Paris. + +Les hautes montagnes de _Piterbott_, _le Pouce_, et les fruits, +étaient seuls différents; on y mangeait cependant des pêches qui, +pour le goût, ne différaient en rien de celles d'Europe. + +Après six mois passés à Maurice et à Bourbon, _la Victorine_ remit +à la voile. + +Trois mois après, elle rentrait dans le golfe de Gascogne, et bientôt +nous découvrîmes la terre de France, où j'allais enfin retrouver les +personnes dont je m'étais séparé si péniblement. + +Là, si mon départ m'avait fait éprouver les sensations douloureuses +que j'ai si faiblement décrites, mon arrivée m'en fit supporter +sans doute une de moins longue durée, mais peut-être plus cruelle et +plus poignante. + +Nous approchions à vue d'oeil de notre destination, et dans quelques +heures nous allions être au port. Mais avec quelle lenteur marchait +_la Victorine_! Que les minutes me paraissaient longues! J'étais +agité par une impatience, par un mouvement fébrile indéfinissable, +et surexcité sans doute par les mortelles inquiétudes où je me +trouvais. Pendant mon séjour à Maurice, je n'avais reçu qu'une seule +fois des nouvelles de ma famille. Depuis lors, six mois s'étaient +écoulés: trouverai je tout le monde à mon arrivée, ou n'aurai-je +point à déplorer d'affreux malheurs? Telles étaient mes pensées, +tels étaient mes tourments, lorsque _la Victorine_ laissa tomber +l'ancre dans le port de Saint-Nazaire, à l'entrée de la Loire. + +Là, dans une agitation toujours croissante, il me fallut attendre la +visite de la douane et rester en proie à mes mortelles inquiétudes, +perdre toute une nuit qui fut employée à remonter le fleuve jusqu'à +Nantes, où enfin je débarquai. + +J'aurais voulu courir, voler chez un parent dont la demeure était la +plus rapprochée du lieu de mon débarquement; mais je tremblais comme la +feuille, et mon agitation était si grande, que mes jambes, si agiles +à cette époque, me refusaient le service; je marchais en chancelant, +et la tête me tournait comme si j'avais été ivre. Sur ma route, +je rencontrai un de mes oncles. Je me précipitai dans ses bras sans +pouvoir prononcer un seul mot; puis, tout à coup je m'en éloignai de +quelques pas et le regardai fixement pour examiner sa physionomie, car +je n'osais pas l'interroger. Il me comprit, et en souriant il me dit: + +«Tout le monde t'attend avec impatience.» + +Jamais de plus douces paroles n'avaient résonné à mes oreilles, et +il s'opéra en moi un changement subit. Mes jambes avaient recouvré +leur force et leur agilité, ma tête ne tournait plus. + +Un instant après, j'embrassais ma bonne mère et mes soeurs. Mes +deux frères aînés étaient absents. Henri était à quelques lieues de +Nantes, dans une petite ville de Bretagne; et Robert s'était établi +à Porto-Rico, où il exerçait la médecine. + +Je n'ai point voulu fatiguer mon lecteur par la narration de tout ce +qui me fut particulier pendant un séjour de six mois aux îles Maurice +et Bourbon, et donner des détails sur des pays trop connus et trop +souvent décrits par tous nos voyageurs. + +Maintenant j'indiquerai très-sommairement les deux autres voyages +qui suivirent celui-ci, pour arriver brièvement aux Philippines. + +Je restai un mois à terre, entouré de l'affection de ma mère et de mes +soeurs; malgré leurs soins assidus, l'ennui ne tarda pas à s'emparer +de moi. + +Je fis un second voyage à Maurice, et ensuite un troisième aux +Philippines. + +Je passai trois mois dans le port de Cavite, temps tout à fait +insuffisant pour m'initier aux coutumes et aux usages de ce pays, +qui me paraissait si différent de tout ce que j'avais vu jusqu'alors, +mais assez cependant pour apprécier l'admirable et belle végétation +que j'avais déjà remarquée à Sumatra et à Java, et entendu raconter, +par les naturels, mille anecdotes sur des races de sauvages qui +habitent l'intérieur des montagnes. + +Tous ces récits et cette belle et riche nature enflammaient mon +imagination et me faisaient vivement désirer d'avoir mon entière +liberté, pour parcourir un pays qui avait déjà pour moi tant d'attraits +et de merveilles. + +De retour en France, je ne rêvais plus qu'à faire un second voyage +à Manille. + +L'occasion ne tarda pas à se présenter. Un trois-mâts fut annoncé pour +les Philippines; j'obtins facilement à m'y embarquer comme médecin. + +Je me séparai alors de mon pauvre frère Prudent. Nous nous fîmes nos +derniers adieux;--nous ne devions plus nous revoir. + +Enfin, après avoir passé six fois le cap de Bonne-Espérance, +j'entrepris ce quatrième voyage, qui devait m'éloigner pour vingt +ans de ma patrie. + +Le 9 octobre 1819, je m'embarquai sur _le Cultivateur_, vieux +trois-mâts à moitié pourri, commandé par un vieux capitaine qui +n'avait pas navigué depuis de longues années. + +Ainsi, vieux capitaine et vieux navire, telles étaient les conditions +dans lesquelles j'entrepris ce voyage; je dois ajouter que j'avais +obtenu une augmentation de solde. + +Nous relâchâmes à Bourbon; nous parcourûmes toute la côte de Sumatra, +une partie de Java, les îles du détroit de la Sonde, celles de Banca; +et enfin, le 4 juillet 1820, plus de huit mois après notre départ de +Nantes, nous arrivions dans la magnifique baie de Manille. + +_Le Cultivateur_ alla mouiller près de la petite ville de Cavite. + +J'obtins la permission de m'installer à terre, et je pris un petit +logement à Cavite même, distante de Manille de cinq à six lieues. + +La liberté que je venais d'obtenir de m'installer à Cavite ne +m'affranchit pas de mes engagements envers mes armateurs; je conservai +mon emploi à bord du _Cultivateur_, et continuai à donner mes soins +à son équipage. + +Dans les années 1819 et 1820, notre commerce avait fait de nombreuses +expéditions aux Philippines; plusieurs navires français étaient dans +le port de Cavite; parmi leurs officiers je fis quelques connaissances, +et me liai d'amitié avec MM. de Malvilain, dont je parlerai plus loin, +Drouand, qui commandait un brick de Marseille, et enfin avec le docteur +Charles Benoît, médecin de _l'Alexandre_, grand trois-mâts de Bordeaux. + +Benoît eut quelques difficultés avec son capitaine; il débarqua à +Cavite et vint s'installer chez moi. + +Nous faisions donc ménage ensemble, vrai ménage de garçon. Notre +personnel se composait d'un vieil Indien, qui remplissait les fonctions +de cuisinier, et d'un très-jeune, cumulant les fonctions de valet de +chambre, de palefrenier, de laquais, etc. + +Le temps s'écoulait pour nous rapidement, et dans toute l'insouciance +du jeune âge qui jouit du présent sans penser à l'avenir, lorsqu'un +incident imprévu vint nous séparer. + +Un dimanche, je passais la soirée chez le gouverneur de Cavite; +Benoît s'y présenta, les vêtements en désordre et les traits aussi +altérés que s'il venait d'être frappé d'un grand malheur. + +«Nous sommes volés, dit-il, pillés, dévalisés; nous ne possédons +plus rien; notre valet de chambre a brisé nos malles, s'est emparé +de notre argent, de nos vêtements, de tout ce que nous possédions, +puis il a pris la fuite.» + +La physionomie de Benoît m'avait fait croire à une bien plus grande +catastrophe que le malheur qu'il venait de m'annoncer, ce qui me fit +lui répondre presque en souriant: + +«Est-ce pour si peu de chose que vous êtes ainsi bouleversé? Cela +n'en vaut pas la peine; Santiago ne nous a point enlevé une fortune, +car vous et moi nous ne possédions pas grand'chose; et si, comme vous +le dites, nous avons tout perdu, nos navires, où nous sont assurés +un gîte et la nourriture, sont toujours dans le port. Calmez-vous, +et allons voir si Santiago a fait quelque oubli, ou s'il est possible +d'aller à sa poursuite.» + +Nous nous rendîmes à notre demeure, où bientôt j'eus la conviction +que mon ami Benoît avait raison pour ce qui le concernait; Santiago +s'était littéralement emparé de tout ce qui lui appartenait, mais il +avait scrupuleusement respecté tout ce qui était à moi. + +Cette déférence de Santiago pour moi était une énigme; quelques jours +après, mon vieux cuisinier me l'expliqua ainsi: + +«Votre compatriote, me dit-il, n'est pas un bon chrétien, c'est un +_judio_ (_juif_). Jamais il ne prie pendant l'_Angélus_; tout au +contraire, lorsque la cloche annonce aux fidèles de se recueillir, +il prend son flageolet et se met à jouer, comme s'il voulait tourner +en dérision la prière.» + +C'était la vérité, et sans aucun doute Santiago avait cru faire une +oeuvre méritoire en dépouillant un mécréant. + +Après avoir fait mon inventaire, je fus touché de l'affliction de mon +ami; je lui proposai de nous mettre à la poursuite de Santiago. Nous +montâmes à cheval, et prîmes la direction qu'il avait dû suivre. + +La nuit était très-obscure; nous avions de la peine à diriger +nos chevaux; à peu de distance du bourg de _San-Roque_, nous nous +jetâmes dans des sables mouvants, où nos montures enfonçaient jusqu'à +mi-jambes; Benoît, qui n'était pas bon cavalier, fit une chute qui +le démoralisa complétement. Il me pria de retourner sur nos pas. Le +lendemain il partit pour la capitale, où il espérait que s'était +réfugié son voleur; ce ne fut que plusieurs mois après que je le +revis à Manille. + +Benoît parti, Cavite et ses alentours me parurent un champ trop limité +pour satisfaire mon penchant aux grandes excursions; le fusil sur +l'épaule, je me mis à parcourir le pays dans tous les sens. + +Prenant pour guide le premier Indien que je rencontrais, je faisais +de longues courses dans les campagnes, moins occupé à chasser qu'à +admirer cette magnifique nature. + +Je savais déjà un peu d'espagnol, auquel je pus bientôt ajouter +quelques mots _tagalocs_. + +Était-ce comme une excitation poétique? était-ce un désir vague +d'affronter des dangers? J'aimais surtout à fréquenter les lieux +retirés que l'on disait infestés de bandits; plus d'une fois j'en +rencontrai sur ma route, mais la vue de mon fusil les tenait en +respect, et je n'en avais pas peur. + +Je puis dire qu'à cette époque (et ce n'était sans doute pas bravoure) +j'avais si peu le sentiment du péril que j'étais toujours prêt à me +mettre en avant lorsqu'il y avait un danger à courir. + +Je voulais tout voir, tout expérimenter par moi-même: non-seulement +la belle végétation qui se développe si majestueuse sur le sol des +Philippines fixait mon attention, mais aussi les moeurs, les habitudes +des naturels, si différentes de tout ce que j'avais vu jusqu'alors, +excitaient à un haut degré ma curiosité. + +J'allais de nuit à des fêtes indiennes dans un grand bourg près de +_Cavite_, _San-Roque_, dont les habitants, tous marins ou ouvriers, +sont connus pour les hommes les plus méchants et les plus pervers +des _Philippines_. + +Dans ces fêtes, plusieurs fois j'avais assisté à des rixes sanglantes, +et vu tirer les poignards pour une futilité; souvent même je m'étais +interposé avec succès comme médiateur dans ces débats. + +Une nuit, j'étais resté plus tard que de coutume à un bal; je me +rendais seul du bourg à la ville, en traversant la presqu'île qui les +sépare, lieu désert et renommé pour les nombreux assassinats qui s'y +commettent; à peu de distance de moi j'entendis des voix confuses, +entre lesquelles je distinguai quelques paroles en anglais, puis un +bruit sourd, tel que les sanglots d'une personne qu'on étouffe. + +Deux heures du matin, une nuit obscure étaient trop favorables à des +malfaiteurs pour ne pas me faire présumer que c'était un crime qui +s'accomplissait; sans trop réfléchir, je m'avançai vers l'endroit +d'où le bruit continuait à se faire entendre. + +Je n'avais fait que quelques pas, lorsque j'aperçus un groupe d'Indiens +qui me parurent entraîner une personne vers le bord de la mer; je +compris de suite leur intention, et, quelques minutes plus tard, +ils allaient sans doute précipiter une victime dans les flots. + +Je m'avançai résolûment à son secours, et, élevant la voix le plus +qu'il m'était possible, dans l'espoir d'être entendu par quelques +passants attardés, je criai: + +«Que faites-vous? Vous êtes au moins six contre un. Lâchez cet homme +que vous maltraitez, ou nous allons voir!» + +Soit surprise de s'entendre apostrophés dans un moment si inattendu, +soit par crainte, ils s'arrêtèrent, et me répondirent: + +«Laissez-nous, nous savons ce que nous faisons; c'est un Anglais qui +nous doit une piastre, et qui ne veut pas nous payer. + +«Un Anglais n'a jamais refusé de payer ses dettes, il y a sans doute +un malentendu; lâchez-le sans répliquer, et je réponds pour lui.» + +L'assurance avec laquelle je leur parlais leur fit croire que je +n'étais pas seul; ils lâchèrent l'Anglais, qui d'un bond sauta jusqu'à +moi, et, libre du bâillon qui l'empêchait un instant avant de crier, il +se mit à jurer comme un désespéré. Les Indiens m'entourèrent, et tous +à la fois cherchèrent à me donner des explications presque en forme +de menaces, car ils voyaient bien alors que j'étais seul. Je ne voulus +pas les écouter, et, m'adressant à l'Anglais dans une langue que sans +doute il ne comprenait pas, mais familière aux Indiens, je lui dis: + +«Vous avez tort, ces braves gens vous ont rendu un service, et vous +ne voulez pas le reconnaître; ils vous réclament une piastre, je la +paye pour vous. Que tout soit fini, suivez-moi; et vous, mes amis, +voilà votre salaire, retirez-vous.» + +La piastre acceptée, toute explication devenait inutile. Les Indiens +nous accompagnèrent jusqu'à l'extrémité de la ville; là ils nous +quittèrent, en me faisant de fortes protestations de dévouement et +de reconnaissance, de leur avoir évité, comme ils le disaient, la +nécessité de se venger d'un mauvais débiteur. + +L'Anglais, matelot ou novice d'un navire qui était en rade, après +m'avoir remercié, retourna à son bord, et je n'en entendis plus parler. + +Peu de jours après cette petite anecdote, je fus obligé d'interrompre +mes promenades et mes excursions favorites. Le _choléra_, ce terrible +fléau, venait de se déclarer à Manille. + + + + +CHAPITRE II. + + Choléra à Manille.--Massacre des Européens. + + +Ce fut au mois de septembre 1820 que le choléra fit irruption pour +la première fois à Manille [1]. + +Jusqu'à cette époque, ce terrible fléau n'était point encore sorti +du continent indien, lorsqu'un navire chargé d'étoffes de coton, +parti de Madras, poussé par une tempête, arriva à Manille, lieu de +sa destination. + +Il avait éprouvé des avaries. Plusieurs ballots d'étoffe avaient +été mouillés d'eau de mer. Le consignataire les fit remettre à des +blanchisseurs qui habitaient un des faubourgs de Manille, _Sanpaloc_. + +A peine les eurent-ils ouverts, que la terrible maladie se déclara +parmi eux; et, quelques jours après, elle sévissait dans toute la +population du faubourg. + +De là elle passa à Manille, et bientôt envahit toute l'île de Luçon. + +Dès son début, cette épidémie moissonnait des milliers d'Indiens. + +Les rues de Manille étaient sillonnées, la nuit et le jour, de chariots +remplis de cadavres. + +Les habitants, renfermés chez eux, employèrent divers moyens pour se +préserver de la contagion. + +Dans quelques maisons on brûlait des herbes aromatiques, on enfumait +toutes les chambres; + +Dans d'autres, on inondait les appartements de vinaigre. + +Mais rien n'arrêtait la mortalité; la consternation était +générale. Aussi plus d'affaires, plus de promenades, plus de +distraction. + +Chaque famille restait dans sa demeure; les femmes et les enfants, +prosternés devant l'image du Christ, imploraient à haute voix sa +miséricorde. + +Quelques médecins espagnols s'étaient enfuis de la capitale; et ceux +qui restèrent, avec deux Français, MM. Godefroy et Charles Benoît, ne +suffisaient point aux nombreux malades qui réclamaient leur assistance. + +Les Indiens, qui n'avaient jamais vu pareille mortalité, s'imaginèrent +que les étrangers empoisonnaient les fontaines et les rivières, +pour détruire la population et s'emparer du territoire. + +Cette fatale opinion, qui eut des suites si affreuses, courut bientôt +de bouche en bouche. + +Le général qui gouvernait l'île en fut prévenu. C'était alors +M. Folgueras, excellent homme, mais faible et pusillanime. + +Soit qu'il ne vît aucun danger pour les étrangers, soit qu'il fût +trop préoccupé lui-même des effets désastreux de l'épidémie, il ne +prit aucune précaution pour la sécurité de ses hôtes. + +Le 9 octobre 1820, anniversaire de mon départ de France, commença un +épouvantable massacre à Manille et à Cavite. + +M. Victor Godefroy le médecin, et son frère le naturaliste, arrivés +depuis peu à Manille, logeaient avec quatre Français, tous officiers +de la marine du commerce, dans le faubourg de _Santa-Cruz_. + +Ce jour-là, le médecin sortit de très-bonne heure pour voir un malade. + +Dans la rue, quelques Indiens commencèrent à lui crier qu'il était +un empoisonneur. + +Peu à peu le nombre augmenta, et bientôt il se vit entouré d'un +groupe menaçant. + +Des alguazils arrivèrent, s'emparèrent de lui, et, comme un coupable, +le conduisirent à la maison communale. + +Au moment où ils allaient lui passer la tête dans un _bloc_ [2] pour +le tenir prisonnier, Godefroy, qui n'avait jamais vu une pareille +machine, se figura qu'elle était un instrument de supplice, et qu'on +voulait s'en servir pour l'étrangler. + +Dans l'espoir de conserver sa vie, il sauta par une croisée, +et s'enfuit. + +Les Indiens coururent après lui, l'atteignirent, et, après lui avoir +asséné deux coups de sabre sur la tête en guise de correction, ils lui +lièrent les mains et le conduisirent chez le corrégidor de _Tondoc_, +M. Varela, créole de Manille, homme superstitieux et sans instruction, +qui tremblait pour lui-même et croyait autant aux empoisonneurs que +les Indiens. + +Il fit venir Godefroy en sa présence, lui adressa quelques paroles +et le fit fouiller par un de ses alguazils, qui trouva sur lui une +fiole contenant quelques onces de laudanum. + +Le corrégidor crut alors plus que jamais au poison, traita le pauvre +Godefroy en conséquence, et l'envoya en prison. + +Pendant l'interrogatoire qu'avait subi le prétendu empoisonneur, +quelques milliers d'Indiens s'étaient réunis sous les fenêtres du +corrégidor, demandant qu'on leur livrât le prisonnier. Le corrégidor, +pour les calmer, se présenta à son balcon, et à haute voix leur dit: + +«_Hijos_ (_enfants_), l'empoisonneur est en sûreté dans la prison, +et il sera puni selon la gravité de son crime. Nous allons bien +voir s'il est coupable: voici un flacon trouvé sur lui, contenant +un liquide qui me paraît bien suspect; mais il faut nous assurer si +c'est bien du poison. Ainsi, que deux d'entre vous m'amènent un chien, +et nous verrons quel effet produira sur lui cette liqueur.» + +Les Indiens ne se firent pas prier, ils lui présentèrent un petit +chien; l'un lui ouvrit la gueule, tandis que l'autre lui versa dans +le gosier le contenu du flacon. Quelques minutes suffirent pour que +cette grande quantité de narcotique produisit son effet; le chien +fit quelques pas en chancelant, et tomba dans un affaissement qui +annonçait sa mort. + +Le corrégidor et les Indiens n'eurent alors plus de doute; +l'expérience qu'ils venaient de faire était une preuve évidente du +crime d'empoisonnement. + +Le premier fit instruire le procès de son prisonnier, tandis que la +foule des Indiens se dirigea vers la maison où se trouvait Godefroy +le naturaliste, avec ses amis. + +Réunis sous les croisées, ils n'osèrent d'abord pas les attaquer; ils +se contentèrent de jeter des pierres dans les fenêtres, et de crier: +_Mort aux empoisonneurs_! + +Le gouverneur, instruit de ce qui se passait, envoya un sergent et dix +soldats pour protéger la demeure des étrangers. Ceux-ci, effrayés par +les menaces et les clameurs des Indiens, s'étaient réunis dans leur +salon, avaient chargé quelques paires de pistolets, et s'apprêtaient +à faire feu sur celui qui aurait osé franchir le seuil de la porte. + +Le sergent et sa petite troupe montèrent l'escalier et se présentèrent +à la porte. Godefroy et ses amis, croyant qu'ils venaient les attaquer, +firent feu sur eux: aussitôt les soldats, sans attendre aucun ordre +de leur chef, déchargèrent leurs armes sur les malheureux Français, +qui tous tombèrent percés de balles. + +Le sergent, effrayé de la méprise que sa troupe venait de commettre, +se retira. + +Les Indiens alors les remplacèrent, poignardèrent les blessés, +pillèrent, brisèrent les meubles, et ne se retirèrent qu'après avoir +accompli leur oeuvre de meurtre et de dévastation. + +L'un d'eux, le poignard tout sanglant dans la main, et au milieu de +la foule qui encombrait la rue, élève la voix et dit: + +«Mes frères, vous le voyez tous, le gouverneur envoie fusiller les +empoisonneurs qui veulent nous faire tous périr; n'attendons pas que +les Castillans nous vengent, vengeons-nous nous-mêmes!» + +Des cris de joie accueillirent les paroles du fanatique et +superstitieux Indien. La foule se divisa par groupes, qui prirent +diverses directions pour se rendre dans les quartiers où demeuraient +les étrangers. + +Le capitaine Dibard, celui qui commandait mon navire, son subrécargue +Pasquier; Grosbon, fils du général du même nom, et un matelot, +demeuraient dans le faubourg _San-Gabriel_. + +Ils furent prévenus que les Indiens venaient pour les attaquer; ils +fermèrent leurs portes. Mais quelle résistance pouvaient opposer de +faibles portes à une troupe d'assassins déjà ivres de sang et du désir +du pillage? Aussi leur maison fut-elle bientôt envahie. La mort leur +paraissant inévitable, ils se décidèrent à fuir, chacun du côté où +il espérait trouver une issue. + +Le capitaine se dirigea vers la cuisine; mais à peine s'y était-il +réfugié, que les agresseurs, le sabre et le poignard à la main, se +précipitèrent sur lui et le percèrent de mille coups, lui arrachèrent +les membres, et les jetèrent tout palpitants par les croisées. + +Pendant que le meurtre du malheureux Dibard s'accomplissait, Pasquier, +Grosbon et le matelot, plus heureux que leur capitaine, avaient +traversé une petite cour, escaladé un mur, et avaient été reçus dans +un jardin par madame _Escarella_, femme d'un courage héroïque. + +Pour les sauver, elle les fit monter dans un donjon; mais à peine +venait-elle d'en fermer la porte, que les assassins, couverts du sang +de l'infortuné Dibard, se présentèrent devant elle et lui demandèrent +la proie qui venait de leur échapper. + +«Les Français, répondit madame Escarella, sont sous ma sauvegarde, +et je ne vous les livrerai pas. Si vous voulez briser cette porte, +vous commencerez par m'assassiner moi-même. Vous êtes des lâches; +retirez-vous, ou le gouverneur que j'ai envoyé prévenir ne tardera +pas à vous faire châtier comme vous le méritez.» + +L'énergie et la résolution de cette courageuse femme imposèrent assez +aux assassins pour les obliger à se retirer, et ils allèrent chercher +dans un autre quartier des victimes moins bien défendues. + +A peu de distance du lieu où venait de se commettre le meurtre du +capitaine Dibard, habitait M. Lestoup, capitaine du navire de Bordeaux +_l'Alexandre_. Il avait avec lui six personnes de son bord. + +Tous étaient à table lorsque les Indiens envahirent leur maison à +l'improviste, se précipitèrent sur eux et les égorgèrent, sans qu'un +seul échappât. + +Au même instant, trois Anglais, dans une maison contiguë, subissaient +le même sort que les malheureux Français. + +M. Darbel, gérant d'une habitation sur les bords du _Pasig_, pour +se soustraire à la fureur de ses ouvriers, s'était jeté dans une +pirogue qu'il dirigeait vers Manille, où il espérait se mettre sous +la protection des Espagnols. + +Poursuivi, près d'être atteint dans sa frêle embarcation, il sauta à +terre; mais bientôt il se voit entouré par les Indiens, et, considérant +sa perte comme inévitable, il se résignait à mourir. Adossé à un mur, +il avait déjà reçu trois coups de sabre, lorsqu'un métis, témoin de +la cruauté de ses compatriotes, s'élança hors de sa maison, écarta +la foule, s'empara de Darbel déjà presque évanoui, l'entraîna, et +l'emporta, pour ainsi dire, jusqu'à sa demeure. + +Cet acte de courage et de dévouement sauva la vie à Darbel et fut +cause de la mort du généreux métis. L'émotion qu'il avait ressentie et +l'effort qu'il avait fait lui produisirent de violentes palpitations +de coeur, qui se terminèrent par la rupture d'un anévrisme. + +Il serait trop long de compter ici tous les massacres, tous les +crimes commis dans les faubourgs de Manille et ses environs, sur +des personnes isolées et surprises sans défense. Je terminerai ce +déplorable tableau par le récit d'un dernier drame auquel un de nos +compatriotes, qui habite Paris, échappa comme par miracle. + +M. Gautherin, commandant un navire de Bordeaux, et un ancien capitaine +de hussards, son passager, qui voyageait pour son plaisir, étaient +dans un hôtel tenu par un Allemand nommé Antelmann. + +La foule des Indiens armés et leurs clameurs les avertirent du +danger qu'ils couraient; ils voulurent fuir, mais toute retraite +étant impossible, ils se réfugièrent dans une chambre à coucher, +et fermèrent la porte. + +L'officier se mit à la croisée, s'en retira aussitôt, et dit à +Gautherin: + +«Nous sommes perdus, rien au monde ne peut nous sauver. Mon Dieu, +que faire?» + +«Cachez-vous sous le lit, dit Gautherin.» + +«Me cacher sous le lit, à quoi cela m'avancerait-il?» + +«A prolonger de quelques minutes votre existence, et peut-être à +gagner du temps jusqu'à ce qu'on vienne à notre secours. Je voudrais +bien avoir la même facilité que vous pour me cacher; mais vous voyez +mon embonpoint.» + +Pendant ce court dialogue, les Indiens étaient arrivés à la porte et +y frappaient à grands coups. Il n'y avait plus un moment à perdre; les +deux amis s'embrassèrent, se firent leurs derniers adieux. L'officier +se cacha sous le lit. Gautherin, resté seul, se blottit derrière un +coffre, et se recouvrit la partie supérieure du corps avec une natte. + +A peine était-il dans sa cachette que la porte fut enfoncée, et une +foule d'Indiens se précipita dans la chambre. + +Dès leur entrée, ils aperçurent le malheureux officier de hussards: +ils le tirèrent par les pieds, divisèrent son corps par morceaux, +déchirèrent ses membres et les jetèrent par les croisées à leurs +amis, qui n'avaient pu, comme eux, souiller leurs mains du sang de +notre compatriote. + +Gautherin, de sa cachette, avait assisté malgré lui à cette horrible +scène, et le sang de son ami avait inondé la natte qui le recouvrait. + +Quelle émotion et quelle angoisse ne devait-il pas éprouver? et quel +courage ne lui fallut-il pas pour conserver son immobilité? Le moindre +mouvement, un souffle, pouvait le faire découvrir! Heureusement la +Providence veillait sur lui, et son sang-froid devait lui sauver +la vie. + +Les Indiens, qui ne voyaient plus de victimes à sacrifier, tournèrent +leur rage contre les meubles, et se mirent à les briser. Pendant cette +oeuvre de destruction, l'un d'eux tira la natte qui dérobait Gautherin +à leur vue. Celui-ci, dès qu'il se vit découvert, se leva subitement. + +Cette apparition inattendue d'un homme de la force et de la stature +de Gautherin produisit sur les assassins un instant de surprise et +d'hésitation. Gautherin en profita pour leur dire: + +«Je suis chrétien comme vous, ne me tuez pas!» + +Mais à peine avait-il prononcé ces mots, que deux coups de sabre +lui faisaient deux profondes blessures à la tête; ces deux coups de +sabre produisirent sur lui une réaction, un mouvement de rage contre +les assaillants. + +Soutenu par le désir de conserver son existence ou de périr en se +défendant, il passa sa main sur ses yeux inondés du sang qui coulait +de ses blessures, et se précipita au milieu de ses ennemis, les +culbutant, les renversant à coups de poing et à coups de coude. Il +parvint à retrouver l'escalier, renversa tout ce qui s'opposait à +son passage. Ce ne fut pas néanmoins sans un rude coup de lance dans +le côté; mais cette nouvelle blessure, plus dangereuse que les deux +autres, ne l'arrêta pas. + +Arrivé au rez-de-chaussée, toujours poursuivi par ses ennemis, il +entra dans une salle de billard: après en avoir fait le tour, il +se disposait à se précipiter par la porte qui donnait sur une rue, +lorsqu'il vit un Indien armé d'un énorme sabre et qui l'attendait +au passage, brandissant son arme, tout préparé à lui enlever la tête +d'un seul coup. + +Gautherin crut alors sa mort inévitable; cependant son courage ne +l'abandonna point encore, et, au moment où il allait recevoir le +dernier coup, il leva la main pour le parer. Ce mouvement en effet fit +dévier la lame du sabre, qui vint lui frapper à plat sur la figure, +mais avec tant de force, qu'étourdi par ce coup, il tomba évanoui +dans la rue. + +Ses assassins le crurent mort, et quelques soldats d'un poste voisin, +attirés par la curiosité, le transportèrent à leur corps de garde. Ils +le jetèrent sur un lit de camp. + +L'intrépide Gautherin était revenu à lui, ses blessures le faisaient +horriblement souffrir, celle du côté surtout; il était dévoré d'une +soif ardente, il demanda un peu d'eau pour l'étancher. + +Mais les soldats indiens, voyant en lui un homme prêt à mourir, +ne faisaient pas attention à sa demande. + +Cependant un curé indien, que le hasard avait amené au corps de garde, +s'approcha et lui dit: + +«Êtes-vous chrétien?» + +«Oui, je suis chrétien comme vous, lui répondit Gautherin.» + +«Eh bien, puisque vous êtes chrétien, je vais vous confesser, et vous +administrer les sacrements.» + +«Hélas! me confesser, cela m'est impossible; je me meurs, et vous +voyez qu'à peine je puis dire une parole.» + +«En ce cas, dit le bon curé, l'absolution sera suffisante pour mourir +dans la grâce de Dieu.» + +Et le saint homme se mit en devoir de la lui donner. + +Après cette funèbre cérémonie, accomplie sans cierges, sans appareil, +et en présence seulement de quelques soldats, le bon curé pria le +sous-officier indien qui commandait le poste de faire donner un peu +d'eau au mourant et de faire bander ses plaies. + +Ce premier pansement, l'eau que Gautherin venait de boire avec tant +d'avidité, lui produisirent un peu de soulagement; et les paroles de +consolation que lui avait adressées le ministre de Dieu lui rendirent +l'espérance et ranimèrent son courage. + +Tous les événements que je viens de raconter s'étaient accomplis +dans l'espace de huit heures. L'obscurité avait ramené le calme, +les assassins s'étaient retirés dans leurs demeures. + +La ville de guerre, qui pendant ces huit heures de massacre avait +fermé ses portes et était restée étrangère à tous les crimes commis +dans les faubourgs, les rouvrit dès que la nuit fut venue, pour donner +passage à quelques personnes charitables qui voulaient secourir les +malheureux étrangers échappés aux assassins. + +Le colonel Manuel Oléa, accompagné de quelques soldats, parcourut +tous les faubourgs, recueillit les blessés et ceux qui, par miracle, +s'étaient soustraits au poignard des Indiens. + +Il tira aussi Victor Godefroy de sa prison, et les conduisit tous +à la citadelle, où non-seulement ils furent en sûreté, mais où ils +trouvèrent aussi le commandant don Alexandro _Pareño_ et toute sa +famille, qui entourèrent nos malheureux compatriotes des soins et +attentions que méritait leur position. + +Le lendemain, les fanatiques indiens reprirent leur poignard et +parcoururent de nouveau les faubourgs, espérant y trouver encore +quelques victimes. + +Le général Folgueras, si faible et si pusillanime, craignait une +révolte générale, et n'osa pas encore prendre les mesures de rigueur, +seules capables d'arrêter les crimes de ces forcenés. + +L'archevêque, revêtu de ses habits sacerdotaux, le saint sacrement à +la main, accompagné de tout son clergé, parcourut la grande rue d'_el +Rosario à Binondoc_, priant et exhortant les Indiens à rentrer dans +l'ordre, et à se repentir des crimes qu'ils avaient commis la veille +sur d'innocentes victimes. + +Mais, loin de tenir compte des exhortations du saint prélat, ne +trouvant plus d'étrangers européens à égorger, ils tournèrent leur +rage contre de pacifiques Chinois, et commirent sur eux de nouveaux +massacres. + +Alors les principales autorités de Manille se réunirent chez le +gouverneur, et lui firent comprendre la nécessité d'arrêter par la +force le désordre et les crimes qui se commettaient. + +Folgueras ne put plus reculer, et se mit en devoir de prendre des +mesures qui lui étaient presque imposées par les hommes les plus +honorables de Manille. + +Des troupes furent envoyées dans les faubourgs, des canons furent +braqués à toutes les embouchures de rues, et ordre fut donné de tirer +sur tous les groupes formés de plus de trois personnes. + +Les Indiens, effrayés de ces mesures sévères, rentrèrent chez eux; +le bon ordre fut rétabli, et la justice espagnole punit du dernier +supplice tous les coupables qu'elle put découvrir [3]. + +Je fus aussi traqué dans Cavite, mais je parvins à m'échapper; je me +jetai dans une pirogue, et je fus assez heureux pour me réfugier à +bord du _Cultivateur_. + +Il n'y avait pas dix minutes que j'étais sur le trois-mâts, lorsqu'on +vint me chercher pour donner des soins au second d'un navire américain, +qui venait d'être poignardé à son bord par des gardes de la douane. + +Je terminais le pansement, quand des officiers de différents navires +français me prévinrent que le capitaine Drouant, commandant un navire +de Marseille, était resté à terre, et qu'il était peut-être encore +temps de le sauver. + +Il n'y avait pas un moment à perdre; la nuit approchait; il fallait +profiter de la dernière demi-heure de jour; je partis dans un canot, +et en arrivant à terre je donnai l'ordre à mes matelots de se tenir +assez loin du rivage pour éviter une surprise de la part des Indiens, +mais assez près cependant pour aborder promptement si le capitaine +ou moi leur faisions un signal. + +Je me mis aussitôt à la recherche de Drouant. + +Arrivé à une petite place appelée _Puerta Baga_, j'aperçus un groupe +de trois ou quatre cents Indiens; un pressentiment me disait que +c'était de ce côté que je devais diriger mes recherches. + +Je m'approchai de la foule, je reconnus en effet l'infortuné Drouant, +pâle comme un mort. Un Indien furieux allait lui plonger son kris dans +la poitrine; je me jette entre le poignard de l'Indien et le capitaine, +et je les repousse assez violemment l'un et l'autre pour les séparer. + +«Sauvez-vous! criai-je en français au capitaine: un canot vous attend.» + +La stupéfaction des Indiens avait été telle, qu'il put s'échapper +sans qu'on songeât à le poursuivre. + +Il fallait maintenant me tirer du mauvais pas où je m'étais +engagé. Quatre cents Indiens m'entouraient: il fallait payer d'audace. + +Je dis en tagaloc à celui qui avait voulu frapper le capitaine, +qu'il était un lâche. L'Indien bondit jusqu'à moi; il lève son arme: +je lui applique sur la tête un coup d'une petite canne que je tenais +à la main; il demeure un instant étonné, et se retourne vers ses +compagnons pour les exciter. + +De tous côtés les poignards sont tirés; la foule forme autour de moi +un cercle qui va toujours en se rétrécissant. + +Étrange fascination du blanc sur l'homme de couleur! De ces quatre +cents Indiens pas un n'ose m'attaquer le premier; ils veulent me +frapper tous ensemble. + +Tout à coup, un soldat indien armé d'un fusil fend la foule; il donne +un coup de crosse à mon adversaire, lui arrache son poignard, et, +prenant son fusil par la baïonnette, il le fait tourner au-dessus +de sa tête, et exécute un moulinet qui agrandit le cercle d'abord, +et disperse ensuite une partie de mes ennemis. + +«Fuyez, Monsieur! me dit mon libérateur; maintenant que je suis là, +personne ne touchera un de vos cheveux.» En effet, la foule se sépare +et me laisse le passage libre; j'étais sauvé sans savoir par qui et +pourquoi!... lorsque le soldat me cria de loin: + +«Vous avez soigné ma femme qui était malade, et vous ne m'avez pas +demandé d'argent; j'acquitte ma dette.» + +Le capitaine Drouant devait être parti dans le canot; il ne m'était +plus possible de me rendre à bord du _Cultivateur_. + +Je me dirigeai vers ma demeure, longeant les murailles et profitant +de l'obscurité, lorsqu'au détour d'une rue je tombai au milieu d'une +bande d'ouvriers de l'arsenal, tous armés de haches, et se disposant +à aller attaquer les navires français qui étaient en rade. + +Là encore je dus mon salut à une connaissance à qui j'avais rendu +quelques services dans la pratique de mon art; un métis m'avait +poussé dans l'encoignure d'une maison, et m'avait dit, me couvrant +de son corps: + +«Ne bougez pas, docteur Pablo [4]!» + +Quand la foule fut écoulée, mon protecteur m'engagea à me cacher, +et surtout à ne point me rendre à bord; puis il reprit sa course pour +rejoindre ses camarades. + +Mais tout n'était pas fini; à peine étais-je chez moi, que j'entendis +frapper à ma porte. + +«--Docteur Pablo,» dit une voix qui ne m'était pas inconnue. + +J'ouvris, et j'aperçus, pâle comme un mort, un Chinois qui tenait, +au rez-de-chaussée, un magasin de thés. + +«--Qu'y a-t-il, Yang-Pô?» + +«--Sauvez-vous, docteur!» + +«--Et pourquoi me sauver?» + +«--Parce que les Indiens vous attaqueront cette nuit; ils l'ont +résolu.» + +«--Tu crains pour ta boutique, Yang-Pô?» + +«--Oh! non; ne plaisantez point. Si vous restez, c'est fait de +vous; vous venez de frapper un Indien, et ses amis ne parlent que +de vengeance.» + +Les appréhensions de Yang-Pô, je le vis bien, n'étaient que trop +fondées; mais que faire?... Fermer ma porte et attendre était encore +le plus sûr. + +«--Merci, dis-je au Chinois, merci de vos bons avis; mais je reste.» + +«--Rester ici, seigneur docteur! y pensez-vous?» + +«--Maintenant, Yang-Pô, un service: allez dire à ces Indiens que j'ai +là, à leur intention, deux pistolets et un fusil double dont je sais +faire usage.» + +Le Chinois sortit en poussant un profond soupir de négociant tourmenté +par l'idée que l'attaque contre le docteur pourrait bien se terminer +par le pillage de sa marchandise. Je barricadai ma porte à l'aide de +quelques gros meubles, je chargeai mes armes et j'éteignis ma lumière. + +Il était huit heures du soir. Le moindre bruit me faisait croire +que le moment était venu où la Providence seule pourrait me sauver: +ma fatigue était si grande que, malgré l'émotion bien naturelle en +pareille circonstance, j'avais souvent besoin de lutter contre l'envie +de céder au sommeil. + +Vers onze heures, quelqu'un heurta à ma porte. Je m'emparai de mes +pistolets et prêtai l'oreille: à un second coup, je m'approchai sur +la pointe du pied. + +«--Qui est là, demandai-je.» + +Une voix me répondit: + +«Nous venons vous sauver. Ne perdez pas un instant: passez par-dessus +le petit toit; nous vous attendons de l'autre côté, dans la rue du +_Campanario_.» + +Puis deux ou trois personnes descendirent précipitamment; j'avais +reconnu la voix d'un métis dont les bonnes intentions à mon égard +n'étaient point douteuses. + +Il était temps; car, au moment où je passais par une fenêtre qui +éclairait l'escalier et conduisait sur le toit, les Indiens se +faisaient déjà entendre de l'autre côté de la rue; quelques minutes +plus tard ils étaient chez moi, brisant et pillant le peu que je +possédais. + +J'eus bien vite franchi le toit, et je me trouvai dans la rue +du _Campanario_, où m'attendaient mes nouveaux sauveurs; ils me +conduisirent chez eux. + +Là, un profond sommeil me fit bientôt oublier les dangers que j'avais +courus. + +Le lendemain, mes amis avaient préparé une petite pirogue pour me +conduire à bord du _Cultivateur_, où, suivant toute apparence, je +devais être plus en sûreté qu'à terre. + +J'étais sur le point de m'embarquer, lorsqu'un de mes hôtes me remit +une lettre qu'il venait de recevoir, et qui m'était adressée. Elle +était signée de tous les capitaines de navires en rade. Ils +m'apprenaient que, se voyant à chaque instant exposés à une attaque +de la part des Indiens, ils s'étaient tous décidés à appareiller et +à prendre le large; mais que deux d'entre eux, Drouant et Perroux, +avaient été contraints de laisser à terre une partie de leurs vivres, +toute leur voilure et leur eau. + +On me suppliait de venir à leur aide; un canot devait se tenir au +large et se mettre à mes ordres. + +Je communiquai cette lettre à mes amis, et leur déclarai que je ne +retournerais pas à bord sans avoir essayé de satisfaire au désir de +mes compatriotes: il s'agissait de sauver la vie à deux équipages, +et il n'y avait pas d'hésitation possible. + +Ils firent tous leurs efforts pour ébranler ma résolution. + +«Si vous vous montrez dans un seul quartier de la ville, me dirent-ils, +vous êtes perdu. Quand bien même les Indiens ne vous tueraient pas, ils +ne manqueront pas de piller tous les objets qui leur seront confiés.» + +Je restai inébranlable, et leur fis observer que c'était une affaire +d'honneur et d'humanité. + +«Allez donc seul, s'écria le métis qui avait le plus contribué «à +mon évasion; mais aucun de nous ne vous suivra: «nous ne voulons pas +qu'il soit dit que nous avons aidé à la «perte de notre hôte.» + +Je remerciai mes amis, et après leur avoir serré la main je cheminai +dans les rues de Cavite, mes deux pistolets à la ceinture, songeant +au moyen de mener à bonne fin ma périlleuse mission. + +Cependant je connaissais déjà assez le caractère des Indiens pour +être convaincu que l'excès de mon audace les calmerait, au lieu de +les irriter. + +Je me rendis sur la plage voisine du port de débarquement où la veille +j'avais échappé à un si grand péril. Elle était couverte d'Indiens +en observation devant les navires en rade. + +Quand je fus à quelques pas, tous les regards se portèrent vers moi; +mais, ainsi que je l'avais prévu, la physionomie de ces hommes, +que la nuit avait d'ailleurs calmés, annonçait plus d'étonnement que +de colère. + +«Voulez-vous gagner de l'argent? leur criai-je. Ceux qui viendront +travailler avec moi auront chacun une piastre à la fin de la journée.» + +Un moment de silence suivit mes paroles; puis l'un d'eux me dit: + +«Vous n'avez donc pas peur de nous?» + +«Regarde si j'ai peur, lui répondis-je en lui montrant mes «pistolets: +avec cela je joue une seule vie contre deux; tout «l'avantage est de +mon côté.» + +Ces mots produisirent un effet magique; mon interlocuteur me dit: + +«Replacez vos pistolets à votre ceinture, vous êtes fort par le coeur; +vous méritez d'être en sûreté au milieu de nous. Parlez, que faut-il +faire? nous vous suivrons.» + +Je vis le moment où ces hommes, qui voulaient me tuer la veille, +allaient me porter en triomphe. + +Je leur expliquai alors que j'avais l'intention d'opérer le +déménagement de différents objets appartenant à mes compatriotes, +et que ceux qui voudraient me donner un coup de main recevraient +le salaire promis; puis, je chargeai celui qui m'avait interpellé +de prendre avec lui deux cents hommes, à peu près le double de ce +qui était nécessaire: pendant qu'il choisissait son monde, je fis +signe au canot d'approcher de terre et remis un mot écrit au crayon, +afin que toutes les chaloupes des navires français vinssent assez +près pour recevoir, au moment opportun, tout ce que j'aurais fait +transporter sur le rivage. + +Un instant après je marchais à la tête de ma colonne, composée de +deux cents Indiens; avec leur aide, les voiles, les salaisons, les +biscuits et les vins furent bientôt à bord des chaloupes. + +Ce qui m'embarrassait le plus, c'était le transport d'une énorme +somme de piastres appartenant au capitaine Drouant. + +Si les Indiens avaient soupçonné de telles richesses, l'appât des +piastres les eût fait manquer à leur parole. Je pris donc le parti +de remplir mes poches d'argent, et de faire une vingtaine de voyages +de la maison à la chaloupe. + +Là, caché par les matelots, je déposai l'argent pièce par pièce, +pour ne faire aucun bruit. + +En transportant les voiles du capitaine Perroux, une circonstance +fâcheuse faillit m'être fatale: quelques jours avant l'époque du +massacre, un matelot français qui travaillait à la voilure était mort +du choléra. Ses camarades, effrayés, avaient enveloppé son cadavre +dans une voile, et s'étaient sauvés à bord du navire. + +Mes Indiens découvrirent ce cadavre, qui déjà entrait en +putréfaction. Ils furent d'abord saisis d'effroi, puis de l'effroi +passèrent à la fureur; je craignis un instant qu'ils ne se ruassent +sur moi.--«Vos amis, s'écriaient-ils, ont abandonné ce cadavre +avec intention, pour qu'il empoisonne l'air et redouble la fureur +de l'épidémie.» + +«Quoi! vous avez peur d'un pauvre diable mort du choléra? leur dis-je +en affectant la plus grande tranquillité. Qu'à cela ne tienne, je +vais vous en débarrasser.» + +Et, malgré l'horreur que j'éprouvais, j'enveloppai le corps dans une +petite voile et le portai au bord de la mer. Là, je fis creuser une +fosse et l'y déposai; après quoi je plaçai sur ce tertre improvisé deux +morceaux de bois en croix, qui indiquèrent pendant quelques jours la +dernière demeure du malheureux, qui n'eut sans doute d'autre prière +que la mienne. + +Toute la journée se passa en émotions diverses; vers le soir, +cependant, j'avais fini ma tâche et les navires étaient pourvus. + +Je m'empressai de payer les Indiens, et je leur fis, en outre, la +largesse d'un baril d'eau-de-vie. Je ne craignais plus leur ivresse, +j'étais le seul Français à terre; la nuit venue, je m'embarquai dans +une lourde chaloupe qui traînait, à la remorque, une douzaine de +tonneaux d'eau douce. + +Depuis vingt-quatre heures je n'avais pris aucune nourriture, j'étais +brisé de fatigue; je me jetai pour reposer sur un des bancs de la +chaloupe. + +Mais bientôt un froid mortel glaça mes membres, et je tombai en +défaillance. Cet état dura plus d'une heure. + +Enfin la chaloupe aborda le _Cultivateur_, on me hissa à bord, et, +à force de frictions d'eau-de-vie et de cordiaux, je revins à moi. + +Quelque nourriture et du repos suffirent pour réparer mes forces, +et le lendemain j'étais tranquille au milieu de mes compatriotes. + +Je dressai le bilan de ma situation personnelle; les +événements accomplis depuis deux jours l'avaient singulièrement +simplifiée. J'avais tout perdu. + +Une petite pacotille, économie de plusieurs voyages, confiée au +capitaine pour être vendue à Manille, avait été entièrement pillée, +ainsi que tout ce que je possédais à Cavite; il ne me restait que ce +que j'avais sur le corps; quelques mauvaises nippes qui ne pouvaient +me servir qu'à bord, et trente-deux piastres. Je n'étais guère plus +riche que Bias. + +J'eus le malheur de me rappeler qu'un capitaine anglais que j'avais +soigné en rade me devait quelque chose, comme cent piastres. Dans la +circonstance, c'était une fortune. + +Le capitaine en question, par crainte des Indiens, était allé +mouiller à _Maribélès_, à l'entrée de la baie, à dix lieues à peu +près de Cavite. + +Pour être payé, il fallait me rendre à son bord. + +J'obtins du capitaine Perroux un canot, quatre matelots, et je +partis. J'arrivai à la brune. + +Le scrupuleux capitaine, qui se voyait presque en pleine mer et hors +de toute poursuite, répondit qu'il ne savait pas ce que je voulais +lui dire. J'insistai pour être payé, il se mit à rire, je le traitai +de fripon. Il me menaça de me faire jeter à la mer. Bref, après une +inutile discussion, et au moment où le capitaine avait fait venir +sur le pont cinq ou six vigoureux matelots pour mettre sa menace à +exécution, je me retirai vers mon canot. + +La nuit était noire, un vent violent et contraire venait de s'élever; +il me fut impossible de regagner le navire. + +Je passai toute la nuit ballotté par les vagues, sans trop savoir +où j'allais. + +Le lendemain matin, je m'aperçus que j'avais fait du chemin bien +inutilement. Cavite était loin derrière moi. Le vent s'étant un peu +calmé, nous reprîmes les rames, et à deux heures après midi nous +étions enfin de retour. + +Cependant le calme était rétabli à Cavite et à Manille. + +L'autorité espagnole avait pris des mesures pour que les scènes +déplorables dont nous avions été les témoins ne se renouvelassent plus; +le curé du faubourg de Cavite avait même pris la peine de lancer une +excommunication en pleine chaire contre ceux qui auraient attenté à +ma vie. J'attribuai le motif de cette sollicitude exceptionnelle à +la profession que j'exerçais; j'étais en effet le seul Esculape de +l'endroit, et, depuis mon départ, les malades se voyaient obligés +d'avoir recours à la science très-conjecturale des sorciers indiens. + +Un matin, j'étais à peu près décidé à retourner à terre, lorsque _le +Cultivateur_ fut abordé par une jolie pirogue montée par un Indien +que j'avais vu quelquefois dans mes excursions. Il venait me proposer +de m'emmener à son habitation située à dix lieues de Cavite, auprès +des montagnes de _Marigondon_. + +La perspective de quelques bonnes parties de chasse m'eut bientôt +décidé. + +J'emportai avec moi mes trente-deux piastres, un fusil, enfin toute +ma fortune, et je me livrai à cet ami improvisé que je connaissais +à peine. + +Sa petite maison, ombragée par de belles pamplemousses et des +ylangs-ylangs, grands arbres dont la fleur répand au loin un parfum, +était abritée dans un lieu ravissant. Deux jeunes filles, aimables +enfants, contribuaient encore à embellir ce paradis terrestre. + +Le bon Indien tint la parole donnée; je fus entouré par lui et sa +famille de petits soins et d'attentions inconnus à l'hospitalité +européenne. + +La chasse était mon plus grand amusement, surtout celle du cerf, +qui exige un violent exercice. + +J'ignorais encore celle du buffle sauvage, dont j'aurai occasion +de parler plus tard, et j'avais souvent demandé à mon hôte de m'y +conduire; mais il s'y refusait toujours, alléguant qu'elle était +trop dangereuse. + +Les jours s'écoulaient comme des heures dans ces agréables occupations. + +Depuis trois semaines je vivais au milieu de la famille indienne, sans +aucune nouvelle de Manille, quand un exprès m'apporta une lettre du +second du navire, qui en avait pris le commandement après l'assassinat +du malheureux Dibard. + +Il m'annonçait que _le Cultivateur_ allait faire voile pour la France, +et que je devais me hâter si je voulais quitter un pays qui nous +avait été à tous si fatal. La lettre avait déjà quelques jours de date. + +Malgré la peine que j'éprouvais à me séparer de mon Indien et de sa +famille, qui avait si bien su charmer les jours de l'hospitalité, +je me résignai à partir. Je fis cadeau de mon fusil au maître de la +maison. Je n'avais rien à donner aux jeunes filles, car leur offrir +de l'argent eût été une insulte. + + + + +CHAPITRE III. + + Départ du navire le Cultivateur.--Abandon.--Manille + et ses faubourgs. --Binondoc.--Cérémonies + religieuses.--Processions.--Douane chinoise. + + +Le lendemain j'arrivai à Manille, en songeant encore aux blanches +colombes des pamplemousses de Marigondon. Ma première pensée fut +de me rendre sur le port; mais, hélas! j'eus la douleur de voir le +Cultivateur bien loin à l'horizon. + +Poussé par une petite brise, il flottait vers la sortie de la baie. + +Je proposai aussitôt à des gondoliers indiens de me conduire au +navire. Ils me dirent que la chose était peut-être faisable, si la +brise ne fraîchissait pas; mais ils exigeaient que je leur donnasse +préalablement douze piastres; il ne m'en restait plus que vingt-cinq. + +Je réfléchis un instant: Si je ne réussis pas à aborder le vaisseau, +pensai-je, que vais-je devenir dans cette ville où je ne connais +personne, réduit à treize piastres et sans vêtements? Quelle figure +ferai-je avec une garde-robe composée d'une veste blanche, pantalon +de même couleur, et d'une chemise rayée? + +Une idée subite me traversa le cerveau: je songeai à rester à Manille, +et à gagner ma vie par la pratique de mon art. + +Jeune, sans expérience, j'avais la prétention de me croire le premier +médecin et chirurgien des îles Philippines. + +Qui n'a pas, comme moi, cédé à cette orgueilleuse confiance que donne +la jeunesse? + +Je tournai le dos au navire et me mis résolûment en route vers la +ville de guerre. + +Mais, avant de poursuivre ce récit, disons un mot de la capitale +des Philippines. + +Manille et ses faubourgs ont une population d'environ cent cinquante +mille âmes, dont les Espagnols et leurs créoles ne forment guère +que la dixième partie; le reste se compose entièrement de Tagalocs, +de métis et de Chinois. + +Elle est divisée en ville de guerre et ville marchande ou faubourgs. + +La première, entourée de hautes murailles, est bordée d'un côté par les +flots, et de l'autre par une vaste plaine, espèce de Champ-de-Mars +destiné à l'exercice des troupes. C'est là que chaque soir les +nonchalantes créoles, paresseusement couchées dans leurs équipages, +viennent étaler leurs brillantes toilettes et respirer la brise de la +mer. Les fringants cavaliers, les amazones intrépides, les calèches +à l'européenne, se croisent en tous sens dans ces Champs-Élysées de +l'archipel indien. + +L'autre partie de la ville de guerre est séparée de la ville marchande +par la rivière de Pasig, qui est sillonnée toute la journée par des +milliers de pirogues chargées d'approvisionnements et de charmantes +gondoles qui transportent les promeneurs dans les divers quartiers +des faubourgs, ou les conduisent en rade pour visiter les navires. + +La ville de guerre communique à la ville marchande par le pont de +_Binondoc_. Habitée principalement par les Espagnols qui occupent des +emplois publics, elle a un aspect monotone et triste; toutes les rues, +parfaitement alignées, sont bordées de vastes trottoirs en granit. + +En général, la chaussée macadamisée est entretenue avec le plus grand +soin. La mollesse des habitants est telle, qu'ils ne supporteraient +pas le bruit des voitures sur des dalles. + +Les maisons, vastes et spacieuses, véritables hôtels, sont bâties dans +des conditions particulières pour pouvoir résister aux tremblements de +terre et aux ouragans, si fréquents dans cette partie du monde. Elles +sont toutes d'un seul étage, avec un rez-de-chaussée. + +Le premier, habitation ordinaire de la famille, est entouré d'une +spacieuse galerie, s'ouvrant ou se fermant à l'aide de grands panneaux +à coulisse, dont les vitraux sont en nacre très-mince. La nacre permet +à la lumière d'arriver dans les appartements sans y laisser pénétrer +la chaleur du soleil. + +C'est dans la ville de guerre que sont tous les couvents de moines +et de religieux de divers ordres, l'archevêché, les administrations, +la douane européenne et les hôpitaux, le palais du gouverneur et la +citadelle, qui domine les deux villes. + +On entre à Manille par trois portes principales: _puerta Santa-Lucia, +puerta Réal, et puerta Parian_. A minuit les ponts-levis sont levés et +les portes impitoyablement fermées; l'habitant attardé est contraint +de chercher un gîte dans le faubourg. + +Les processions sont célébrées avec pompe à Manille. Elles ont +généralement lieu aux flambeaux, à l'heure où les derniers rayons du +jour font place à l'obscurité. + +Cependant il en est quelques-unes qui ont lieu en plein jour, +particulièrement celle du _Corpus_, dont je vais donner un aperçu. + +Le jour de la _Fête-Dieu_, à dix heures du matin, les cloches de +toutes les églises sont mises en branle à toute volée, pour annoncer +aux fidèles que les portes de la cathédrale vont s'ouvrir, et que le +saint cortége va se mettre en marche. + +Les Indiens, accourus de dix lieues à la ronde, vêtus de leurs plus +beaux habits de fête, encombrent les rues de la ville. Celles de ces +rues que doit traverser la procession sont couvertes de tentes, et +pavoisées des plus beaux et des plus éclatants damas de la Chine. Le +sol est jonché de fleurs et d'herbes aromatiques. De distance +en distance sont échelonnés d'immenses reposoirs où des draperies +magnifiques se mêlent à l'or et à l'argent, à des ornements de verdure +naturelle, et aux plus belles fleurs écloses sous les tropiques. + +Toute l'armée en grande tenue, avec guidons et drapeaux déployés, forme +une double haie sur toute l'étendue des rues où doit passer le cortége. + +Les ordres religieux [5] et les nombreuses personnes qui veulent +assister à la cérémonie, le cierge en main, marchent sur deux +lignes. Au milieu la musique de tous les régiments, le chapitre +avec les musiques, les croix et les bannières des communes +environnantes. Vient ensuite l'archevêque, revêtu de ses splendides +habits pontificaux, portant sous un dais somptueux le saint sacrement; +et derrière lui le gouverneur, les fonctionnaires publics et tous +les corps constitués. + +Ce long cortége, salué des balcons par une pluie de fleurs, chante +des hymnes à la gloire du Rédempteur, tandis que la musique exécute +des symphonies religieuses et que l'artillerie tonne sur les remparts. + +Toutes les fois que l'archevêque arrive à la tête d'un bataillon, +les drapeaux sont jetés sur le sol, et le vénérable prélat les foule +aux pieds, pour montrer aux humains que la grandeur et la force +s'inclinent devant le Tout-Puissant qu'il représente. + +Enfin cette immense file de prêtres, de religieux et d'assistants, +après une longue et sainte promenade, rentre à pas lents dans +la cathédrale. Dès que son extrémité a dépassé un bataillon, il se +reforme à l'arrière en ordre de bataille, et toute l'armée réunie +termine la cérémonie par un long défilé. + +La Fête-Dieu, célébrée avec tant de pompe et de magnificence, +n'est cependant pas la procession qui attire le plus l'attention des +fidèles. Celles qui ont lieu la nuit, pendant la semaine sainte, ont +un cachet tout particulier aux Philippines. Elles se célèbrent alors +que Manille et ses faubourgs sont plongés dans le plus profond silence +[6], lorsque tous les fidèles prient et attendent la résurrection +du Sauveur. Ces cérémonies ont un aspect de tristesse et de grandeur +tout à fait en harmonie avec ces jours de deuil. + +Après que l'_Angelus_ a sonné [7], le clergé, les ordres religieux +et une longue suite d'assistants, chacun un flambeau à la main, +accompagnent, sur deux lignes, diverses effigies qui représentent les +tortures qu'a supportées pour nous le divin Rédempteur. Ces effigies, +de grandeur naturelle, sont richement vêtues et placées sur des +chars, ou portées sur des brancards recouverts de draperies. Celle +qui est en tête est la Mort, représentée par un squelette. Viennent +ensuite Pie V, saint Pierre, Notre-Seigneur priant dans le jardin +des Olives, Jésus-Christ attaché par les Juifs, la flagellation, +la couronne d'épines, enfin Jésus portant sa croix, entouré de ses +bourreaux. Après le Christ, suivent sainte Véronique, _la Salomé_, +la Madeleine, saint Jean, et la Vierge en grand deuil. + +Les saintes sont très-richement vêtues, et couvertes de pierreries, +de perles et de diamants [8]. + +L'ordre qui règne dans les fêtes religieuses, surtout dans celles qui +ont lieu la nuit, produit un effet irrésistible: cette belle musique +sacrée, les voix harmonieuses qui élèvent des hymnes au Seigneur, +ces innombrables lumières artificielles, donnent à ces cérémonies un +aspect imposant qui élève l'âme vers notre Créateur. + +Ces solennités ne se passent pas tout à fait de la même manière dans +les provinces. Le manque de ressources oblige souvent les ministres de +l'Église à employer des moyens qu'ils savent d'un grand effet sur leurs +ouailles. Ainsi, j'ai vu fréquemment des saints représentés au naturel +par des Indiens dans leurs habits de fête, et le coq de saint Pierre +par un magnifique champion qui, plus tard, luttait dans les arènes. + +Dans le bourg de _Pangil_, à la procession de la semaine sainte, +le saint sépulcre est exposé et traîné sur un char. Deux Indiens +le précèdent, l'un vêtu en saint Michel, l'autre en diable, et se +livrent un combat qui dure pendant toute la cérémonie. Le saint est, +bien entendu, toujours vainqueur. + +Certaines croyances modifient aussi, dans les campagnes, les fêtes +religieuses. Par exemple, il est une procession qui se célèbre tous les +ans dans le bourg de _Paquil_, à laquelle tous les malades et infirmes +assistent en dansant, croyant qu'ils seront ainsi infailliblement +guéris de leurs souffrances. De vingt lieues à la ronde, tous les +estropiés et malades qui ont encore un peu de force se rendent ou +se font porter à Paquil pour assister à la fête. Pendant tout le +temps que dure la procession, ces malheureux dansent avec tous les +assistants, en chantant: _Toromba la Virgen, la Virgen toromba!_ +C'est un curieux spectacle que de voir tous ces pauvres diables faire +des efforts surhumains et des contorsions inimaginables, pour arriver +jusqu'à la rentrée de la Vierge dans l'église. Alors ces infortunés à +bout de force et haletants se jettent à terre, et restent étendus sans +mouvement pendant des heures entières. Ceux qui avaient des maladies +graves expirent de fatigue, tandis que d'autres recouvrent la santé +ou aggravent leurs maux. + +Cette procession a pour origine la légende que voici: Un Arménien, +surpris au milieu du lac par une tempête, était au moment de faire +naufrage. Pendant la tourmente, il fit le voeu, s'il parvenait à +aborder une plage, de faire célébrer au bourg le plus voisin une +procession à la sainte Vierge, qu'il suivrait en dansant. Il accomplit +son voeu, et, tout en exécutant sa danse au-devant de la Madone, +il prononçait le mot toromba, dont personne n'a jamais pu donner +la signification. + +Le faubourg ou ville marchande, nommée _Binondoc_, offre un aspect +plus gai et plus vivant que la ville de guerre. Il existe moins de +régularité dans les rues, les édifices n'ont point la majesté un +peu roide qui distingue particulièrement les monuments de Manille +proprement dite; mais c'est dans Binondoc qu'est le mouvement, c'est +là qu'est la vie. + +Une multitude de canaux chargés de pirogues, de gondoles et +d'embarcations de tout genre, sillonnent ce faubourg, qui est la +résidence des riches négociants espagnols, anglais, indiens, chinois +et métis. + +C'est surtout sur la rive du Pasig que sont situées les plus fraîches +et les plus coquettes habitations. + +Dans ces maisons si simples à l'extérieur, resplendit tout ce qu'a +inventé le luxe des Indes et de l'Europe. Les vases précieux de +la Chine, les énormes potiches du Japon, l'or, l'argent, la soie +surprennent et éblouissent les yeux quand on pénètre dans ces fraîches +habitations. + +Chaque maison possède sur la rivière un débarcadère, et un petit +palais en bambou qui sert de salle de bains, et où les habitants +viennent plusieurs fois le jour se délasser de la fatigue causée par +la chaleur du climat. + +La fabrique de cigares, qui occupe continuellement de quinze à +vingt mille ouvriers et employés, est également situé dans Binondoc, +ainsi que la douane chinoise [9], et tous les grands établissements +industriels de Manille. + +Pendant la journée, les belles Espagnoles, revêtues de riches et +transparentes étoffes de l'Inde et de la Chine, courent de magasin +en magasin et mettent à l'épreuve la patience du vendeur chinois, +qui déplie, sans se plaindre et sans manifester la moindre mauvaise +humeur, des milliers de coupons devant la pratique, laquelle le plus +souvent ne regarde toutes ces magnificences que pour se distraire, +et n'achète pas un demi-mètre d'étoffe. + +Les bals et les fêtes offerts à leurs invités par les métis de Binondoc +sont célèbres dans toutes les Philippines. Les contredanses d'Europe +succèdent aux danses indiennes; et pendant que femmes et jeunes gens +exécutent le fandango espagnol, le boléro, la cachucha, ou le pas +lascif des bayadères, l'entreprenant métis, l'insouciant Espagnol +et le positif Chinois, retirés dans le salon des jeux, tentent la +fortune des cartes, des dés, ou du _tay-po_ [10]. + +La fureur du jeu est poussé à un tel point, que des commerçants +perdent ou gagnent dans une seule nuit des sommes de 50,000 piastres +(250,000 fr.) + +Les métis, les Indiens et les Chinois ont aussi un grand amour pour +les combats de coqs; ces combats ont lieu dans de vastes arènes. J'ai +vu placer 40,000 francs sur un coq qui en avait coûté 4000; au bout +de quelques minutes, ce coûteux champion tombait frappé à mort par +son adversaire. + +Enfin, si Binondoc est par excellence la ville des plaisirs, du luxe +et de l'activité, c'est aussi la ville des intrigues amoureuses et +des galantes aventures. + +Le soir venu, Espagnols, Anglais et Français vont sur les promenades +jouer de la prunelle avec les belles et faciles métis, dont les +vêtements diaphanes révèlent des formes splendides. + +Ce qui distingue la métis chinoise tagale, ou espagnole tagale, c'est +une physionomie piquante et singulièrement expressive. Sa chevelure, +relevée à la chinoise, est soutenue par de longues broches en or, +et surtout d'une richesse merveilleuse. Elle porte sur la tête, tout +ouvert comme un voile, un mouchoir en fil d'ananas, plus fin que notre +plus belle batiste; son col est orné d'un rosaire en corail, à gros +grains, terminé par une large médaille en or. Une petite chemisette, +transparente, de la même étoffe que le mouchoir, et qui ne descend que +jusqu'à la ceinture, recouvre, sans la cacher, sa poitrine, que n'a +jamais emprisonnée le corset. Au-dessous, et à deux ou trois doigts +du bord de la chemisette, est attaché un jupon bariolé de couleurs +éclatantes imitant le madras; par-dessus ce jupon, une large ceinture +en soie brillante enveloppe et serre le corps de manière à en laisser +voir les formes, depuis la ceinture jusqu'au genou. Son pied blanc +et délicat, toujours nu, est chaussé d'une petite pantoufle brodée, +qui ne recouvre absolument que l'extrémité des doigts. + +Rien de charmant, de coquet et de provocateur comme ce costume, +qui excite, au plus haut point, l'admiration des étrangers. + +Aussi les métis tagales et chinoises savent si bien l'effet que produit +sur les Européens cette toilette déshabillée, que pour rien au monde +elles ne consentiraient à la modifier. + +Deux mots en passant sur le costume des hommes. L'Indien et le métis +portent pour coiffure un vaste chapeau de paille noir ou blanc, ou une +espèce de chapeau chinois, nommé _salacote;_ sur l'épaule, le mouchoir +d'ananas brodé; au col, un rosaire en corail. Leur chemise est en +fil d'ananas, ou en soie végétale; un pantalon de couleur en soie, +brodé au bas, et une ceinture rouge en crêpe de chine, complètent +cet habillement. Leurs pieds, sans bas, sont chaussés de souliers +à l'européenne. + +La ville de guerre, si triste pendant le jour, prend vers le soir un +aspect plus animé: c'est l'heure où, de toutes les maisons, sortent +les magnifiques équipages, invariablement conduits _à la d'Aumont_. + +Les habitants, proprement dits, vont se mêler aux promeneurs de +Binondoc. + +Ensuite viennent les visites, les bals, ou les réunions plus intimes: +dans ces réunions, on cause, on fume le cigare de Manille, et surtout +on mâche le _bétel_ [11]; on boit des verres d'eau sucrée à la glace, +et l'on mange des sucreries de toute espèce. + +Vers minuit on se retire, à moins qu'on ne veuille prendre part +au souper de famille, qui, toujours servi avec luxe, se prolonge +ordinairement jusqu'à deux heures du matin. + +Telle est la vie que mènent les classes opulentes sous ces latitudes +favorisées du ciel. + +Maintenant, que le lecteur me permette de revenir à mes aventures. + + + + +CHAPITRE IV. + + Séjour à Manille.--Le capitaine don Juan Porras.-- La marquise + de las Salinas. + + +Pendant que je causais sur le rivage avec les Indiens, j'avais +remarqué, à quelques pas de moi, un jeune Européen; je le rencontrai +précisément sur ma route en me dirigeant vers Manille, et je pris le +parti de l'accoster. + +Ce jeune homme était un médecin qui se préparait à partir pour +l'Europe. Je lui fis part du projet que je venais de former, et je +lui demandai quelques détails sur la ville où je voulais me fixer +désormais. + +Il s'empressa de me satisfaire, et m'encouragea dans ma résolution +d'exercer la médecine aux Philippines. + +Lui-même avait conçu la même pensée que moi, mais des affaires de +famille l'obligeaient à retourner dans son pays. + +Je ne lui cachai rien de ma situation, et je lui fis observer qu'il +me serait difficile de faire des visites avec le costume plus que +modeste dont j'étais revêtu. + +«Qu'à cela ne tienne, me répondit-il; j'ai tout ce qu'il vous faut: +un habit tout neuf et six magnifiques lancettes; «je vous vendrai +ces objets au prix coûtant de France: c'est «un marché d'or.» + +L'affaire fut bientôt conclue. Il me conduisit à son hôtel, et j'en +sortis affublé d'un habit assez propre, mais beaucoup trop grand et +beaucoup trop large. + +Malgré cela, il y avait si longtemps que je ne m'étais vu si bien mis, +que je ne me lassais pas d'admirer ma nouvelle acquisition. + +J'avais caché dans mon chapeau ma pauvre petite veste blanche, et je +marchais plus fier qu'Artaban sur la chaussée de Manille. Je possédais +un habit et six lancettes! mais il ne me restait pour toute fortune +qu'une piastre: cette pensée tempérant un peu la joie que me faisait +éprouver la vue de mon brillant costume, je songeais où j'irais passer +la nuit, et comment je trouverais à subsister le lendemain et les +jours suivants, si les malades se faisaient attendre... + +En réfléchissant ainsi, j'errais lentement de Binondoc à la ville de +guerre, et de la ville de guerre à Binondoc,--lorsque tout à coup +une idée triomphante illumina mon cerveau: j'avais entendu parler, +à Cavite, d'un capitaine espagnol nommé don Juan Porras, qu'une +imprudence avait presque rendu aveugle. + +Je résolus d'aller le trouver et de lui offrir mes services; il ne +s'agissait plus que de savoir où il demeurait. Je m'adressai à cent +personnes, mais chacun répondait qu'il ne le connaissait pas et +passait son chemin. + +Un Indien qui tenait une petite boutique, et à qui je m'adressai, +me tira de peine. + +«Si le seigneur don Juan est capitaine, me dit-il, votre «excellence +trouvera son adresse à la première caserne «venue.» + +Je remerciai l'Indien, et m'empressai de suivre son conseil. + +A la caserne d'infanterie où je me présentai, l'officier de garde me +donna un soldat pour me conduire à la demeure du capitaine: il était +temps; la nuit était déjà close. + +Don Juan Porras était un Andalous, bon homme, et d'un caractère +extrêmement gai. Je le trouvai la tête enveloppée de madras, et occupé +à assujettir deux énormes cataplasmes qui lui couvraient entièrement +les yeux. + +«--_Señor capitan_, lui dis-je, je suis médecin et savant oculiste; je +viens ici pour vous soigner, et j'ai la ferme confiance de vous guérir. + +«--_Basta_ (C'est assez), me répondit-il. Tous les médecins de Manille +sont des ânes.» + +Cette réponse plus que sceptique ne me découragea pas, et je résolus +d'en tirer parti. + +«C'est aussi mon opinion, repris-je aussitôt; et c'est parce que je +suis très-fortement convaincu de l'ignorance des docteurs indigènes, +que j'ai pris la résolution de venir pratiquer aux Philippines.» + +«--De quelle nation êtes-vous, monsieur?» me demanda le capitaine. + +«--Je suis Français.» + +«--Un médecin français! s'écria don Juan. Oh! c'est bien différent; je +vous demande pardon d'avoir parlé avec tant d'irrévérence des hommes de +votre art. Un médecin français! Je me fie complétement à vous: prenez +mes yeux, monsieur le docteur, et faites-en ce que vous voudrez.» + +La conversation prenant une bonne tournure, je m'empressai d'aborder +la question principale. + +«--Vos yeux sont bien malades, seigneur capitaine, lui dis-je; +il faudrait, pour arriver à une prompte guérison, que je ne vous +quittasse pas d'une minute.» + +«--Voudriez-vous consentir à demeurer quelque temps chez moi, monsieur +le docteur?» + +La question était résolue. + +«--J'y consens, répondis-je, mais à une condition: c'est que je vous +payerai mon logement et ma pension.» + +«--Qu'à cela ne tienne! vous êtes libre, me dit le bon homme: c'est une +affaire conclue. J'ai une jolie chambre et un bon lit tout préparé, +il ne vous reste plus qu'à envoyer chercher vos bagages. Je vais +appeler mon domestique.» + +Ce terrible mot de bagages résonna comme un glas à mon oreille; +je jetai un regard mélancolique sur la coiffe de mon chapeau, cette +malle improvisée qui contenait toutes mes hardes... je veux dire ma +petite veste blanche, et je craignais que don Juan ne me prît pour +quelque matelot déserteur, cherchant à le duper. + +Cependant il n'y avait pas à reculer; je m'armai de tout mon courage, +et je lui racontai brièvement la triste situation où je me trouvais, +en ajoutant que je ne pourrais payer ma pension qu'à la fin du mois, +si j'étais assez heureux pour découvrir quelques malades. + +Don Juan Porras m'avait tranquillement écouté. Quand mon récit fut +terminé, il partit d'un grand éclat de rire qui me fit frémir des +pieds à la tête. + +«--Eh bien! s'écria-t-il, j'aime mieux cela; vous êtes pauvre, donc +vous aurez plus de temps à donner à ma maladie, et plus d'intérêt à +me guérir. Comment trouvez-vous le syllogisme? + +«--Excellent, seigneur capitaine; et vous verrez avant peu, j'espère, +que je ne suis pas homme à compromettre un logicien aussi distingué +que vous. Dès demain matin j'examine vos yeux, et je ne les abandonne +plus que je ne les aie guéris radicalement.» + +Nous causâmes encore longtemps sur ce ton joyeux, après quoi je +me retirai dans ma chambre et m'endormis au milieu des songes les +plus riants. + +Le lendemain, j'endossai de bonne heure mon habit doctoral et j'entrai +chez mon hôte. + +Je me mis à examiner ses yeux; ils étaient dans un état déplorable. Le +droit était non-seulement perdu, mais il menaçait la vie du malade. Un +_cancer_ s'y était déclaré, et le volume énorme qu'il avait acquis +pouvait faire douter de la réussite d'une opération. L'oeil gauche +contenait plusieurs dépôts, mais on pouvait espérer de le guérir. + +Je parlai franchement à don Juan de mes craintes et de mes espérances, +et j'insistai sur la nécessité d'enlever complétement l'oeil droit. + +Le capitaine, étonné d'abord, se décida courageusement à subir +cette opération, que je lui fis le jour suivant et qui eut un +plein succès. Peu de temps après, les symptômes d'inflammation se +dissipèrent, et je pus garantir à mon hôte une guérison complète. + +Je donnai donc tous mes soins à l'oeil gauche. Je désirais d'autant +plus vivement rendre la vue à don Juan, que j'étais convaincu du +bon effet que produirait à Manille sa guérison. C'était pour moi la +réputation et la fortune. + +Du reste, j'avais déjà acquis en quelques jours une petite clientèle, +et je fus en position de payer ma pension à la fin du mois. + +Au bout de six semaines de traitement, don Juan était parfaitement +guéri, et pouvait se servir de son oeil gauche presque aussi bien +qu'avant sa maladie. + +Cependant le capitaine continuait à se claquemurer, à mon grand regret; +sa réapparition dans le monde, qu'il avait abandonné depuis plus d'un +an, eut produit une immense sensation, et eût fait de moi le premier +docteur des Philippines. + +Un jour, j'abordai cette question délicate. + +«--Seigneur capitaine, lui dis-je, à quoi pensez-vous de rester +toujours entre quatre murs? et pourquoi ne reprenez-vous pas vos +anciennes habitudes? Il faut visiter vos amis, vos connaissances...» + +«Docteur, interrompit don Juan, comment voulez-vous que je me montre +sur les promenades avec un oeil de moins? Quand je passerais dans les +rues, les femmes diraient en me voyant: Voilà don Juan le Borgne. Non, +non, avant de quitter la chambre j'attendrai que vous me fassiez +venir un oeil d'émail de Paris.» + +«--Y pensez-vous? l'oeil ne sera pas arrivé avant dix-huit mois.» + +«Va donc pour dix-huit mois de réclusion,» répondit don Juan. + +J'insistai pendant plus d'une heure, mais le capitaine fut intraitable; +il poussait si loin la coquetterie, que, bien que je lui eusse +recouvert l'orbite de taffetas noir, il faisait fermer ses volets +aussitôt que quelqu'un venait lui faire visite; en sorte que, le +voyant toujours plongé dans la même obscurité, personne ne voulait +croire à sa guérison. + +J'étais vivement contrarié, comme on le pense bien, de l'entêtement de +don Juan; je n'avais pas le temps de faire pendant dix-huit mois le +pied de grue à la porte de la fortune; aussi je résolus de fabriquer +moi-même cet oeil, sans lequel le coquet capitaine ne voulait pas se +faire voir. + +Je pris des morceaux de verre, un chalumeau, et me mis à l'oeuvre. + +Après bien des essais infructueux, je parvins enfin à obtenir une +forme parfaite du globe de l'oeil; ce n'était pas tout: il fallait +lui donner les couleurs et l'apparence de l'oeil gauche. Je fis +venir chez moi un pauvre peintre en voitures, qui imita à peu près +l'oeil qui restait à don Juan. Il était nécessaire de préserver cette +peinture du contact des larmes, qui l'auraient bientôt détruite. Pour +y réussir, je fis exécuter par un orfévre un globe en argent plus +petit que le globe de verre, et je l'appliquai avec un peu de cire +à cacheter dans l'intérieur du premier. Je polis soigneusement les +bords sur une pierre, et après huit jours de travail j'obtins un +résultat satisfaisant. + +L'oeil que je venais de fabriquer n'était, toute modestie à part, +vraiment pas trop mal. Je m'empressai de le placer dans son orbite. Il +gênait bien un peu le seigneur don Juan; mais je lui persuadai si +bien qu'avec le temps il s'y habituerait, qu'il consentit à le garder. + +Il se logea sur le nez une paire de lunettes, se contempla dans la +glace et se trouva si bon air, qu'il se décida à commencer ses visites +dès le lendemain. + +Ainsi que je l'avais prévu, la réapparition dans le monde du capitaine +Juan Porras fit grand bruit, et bientôt, par contre-coup, il ne fut +plus question dans Manille que du señor don Pablo, grand médecin +français et surtout oculiste très-distingué. + +De tous côtés les malades m'arrivèrent. + +Malgré ma jeunesse et mon peu d'expérience, mon premier succès m'avait +inspiré une confiance telle, que je fis coup sur coup plusieurs +opérations de cataractes qui, par bonheur, réussirent complétement. + +Je ne suffisais plus à ma clientèle, et je passai, en quelques jours, +de la plus profonde détresse à une véritable opulence. J'avais voiture, +et quatre chevaux dans mon écurie. Je ne pus cependant, malgré ce +changement de fortune, me résigner à quitter la maison de don Juan, +par reconnaissance pour l'hospitalité qu'il m'avait si libéralement +offerte. + +Dans mes heures de loisir il me tenait compagnie, et m'amusait par +le récit de ses histoires de guerre et de bonnes fortunes. Il y avait +déjà près de six mois que j'habitais avec lui, lorsqu'une circonstance +qui fait époque dans ma vie vint changer mon existence, et m'obligea +de me séparer du joyeux capitaine. + +Un Américain de mes amis m'avait souvent fait remarquer sur les +promenades une jeune femme en deuil qui passait pour l'une des plus +jolies señoras de la ville. + +Chaque fois que nous la rencontrions, l'Américain ne manquait jamais +de me vanter la beauté de _la marquesa de las Salinas_. Elle avait +de dix-huit à dix-neuf ans, des traits doux et réguliers, de beaux +cheveux noirs, et de grands yeux à l'espagnole; elle était veuve d'un +colonel aux gardes, qui l'avait épousée presque enfant. + +La vue de cette jeune femme avait produit sur moi une impression +profonde, et je me mis à courir les salons de Binondoc pour tâcher +de la rencontrer ailleurs qu'à la promenade. + +Démarches vaines! La jeune veuve ne voyait personne; je désespérais +presque de pouvoir jamais trouver une occasion de lui parler, lorsqu'un +matin un Indien vint me chercher pour aller visiter son maître. + +Je montai en voiture et partis, sans m'informer du nom du malade; +la voiture s'arrêta dans l'une des plus belles maisons du faubourg +de Santa-Cruz. + +Après avoir examiné le malade et causé quelques instants avec lui, +je m'étais assis devant un guéridon pour griffonner une ordonnance. + +Dans ce moment j'entendis derrière moi le frôlement d'une robe; je +tournai la tête, la plume me tomba des mains... J'avais devant les +yeux cette même femme que j'avais vainement poursuivie pendant si +longtemps, et qui surgissait tout à coup comme dans un rêve! + +Ma surprise fut si grande, que je balbutiai quelques mots +inintelligibles, en la saluant avec une gaucherie qui excita son +sourire. + +Elle m'adressa la parole simplement pour s'informer de l'état de +santé de son neveu, puis elle se retira presque aussitôt. + +Quant à moi, au lieu de continuer le cours ordinaire de mes visites, +je rentrai au logis; je fis à don Juan force interrogations sur madame +de las Salinas; celui-ci satisfit complétement ma curiosité. + +Il avait connu toute la famille de la jeune femme, qui jouissait dans +la colonie de la plus grande considération. + +Le lendemain et les jours suivants, je retournai chez la charmante +veuve, qui voulut bien m'accueillir avec faveur. J'abrége tous ces +détails, qui me sont trop exclusivement personnels... Six mois après +ma première entrevue avec madame de las Salinas, j'avais demandé et +obtenu sa main. + +J'avais donc trouvé à plus de cinq mille lieues de mon pays le bonheur +et la richesse. Il avait été convenu entre ma femme et moi que nous +irions en France aussitôt que sa fortune, dont la plus grande partie +se trouvait au Mexique, serait réalisée. + +En attendant, ma maison était le rendez-vous des étrangers et surtout +des Français, qui étaient déjà assez nombreux à Manille. + +A cette époque le gouvernement espagnol m'avait nommé chirurgien-major +du premier régiment léger et des miliciens du bataillon de la Panpanga. + +Tout m'avait réussi en si peu de temps, que je ne doutais pas que la +fortune ne m'offrît toujours ses plus riantes faveurs. Déjà j'avais +tout préparé pour mon retour en France, car nous attendions d'un moment +à l'autre l'arrivée des gallions qui faisaient le service d'Acapulco +à Manille, et qui devaient rapporter la fortune de ma femme. Cette +fortune se montait au chiffre honnête de sept cent mille francs. + +Un soir, à l'heure où nous prenions le thé, on vint nous annoncer +que les navires d'Acapulco avaient été signalés par le télégraphe, +et que le lendemain ils seraient en rade; nos piastres devaient être +à bord: je laisse à penser si nous fûmes au comble de nos voeux. + +Mais quel réveil nous attendait! les navires ne rapportaient pas une +seule piastre; voici ce qui était arrivé: Cinq à six millions avaient +été expédiés par terre de Mexico à San Blas, lieu d'embarquement, +et le gouvernement mexicain avait fait escorter le convoi par un +régiment de ligne commandé par le colonel Yturbidé. + +Dans le trajet, celui-ci s'était emparé du convoi, et était passé +avec son régiment aux indépendants. + +On sait qu'Yturbidé dans la suite fut proclamé empereur du Mexique, +puis chassé et enfin fusillé, après une expédition qui offre plus +d'une analogie avec celle de Murat. + +Le jour même de l'arrivée des navires, nous avions donc la certitude +que notre fortune était entièrement perdue, sans espoir d'en retrouver +jamais une faible partie. + +Ma femme et moi nous supportâmes ce coup avec assez de philosophie. Ce +que nous regrettions le plus, ce n'était pas la perte des piastres, +mais la nécessité à laquelle nous étions contraints d'abandonner, +ou tout au moins d'ajourner, notre voyage en France. + +Je continuai à tenir le même train de maison que par le passé. + +Ma clientèle et les différentes places que j'occupais me permettaient +de mener l'existence à grandes guides des colonies espagnoles, et il +est probable que j'aurais fait ma fortune en peu d'années si j'avais +continué l'état de médecin; mais le désir d'une liberté sans limites +me fit abandonner tous ces avantages pour une vie toute de hasards +et d'émotions. + +Toutefois n'anticipons point, et que le lecteur ait la patience de lire +encore quelques pages sur Manille, et divers événements où j'ai figuré +comme acteur ou témoin avant de quitter la vie du sybarite citadin. + + + + +CHAPITRE V. + + Le capitaine Novalès.--Insurrection militaire.--Novalès, + empereur des Philippines.--Sa mort.--Tierra-Alta.--Bandits. + + +J'étais, comme je l'ai dit, chirurgien-major du bataillon de ligne le +1er léger, et j'avais des relations intimes avec tout l'état-major, +particulièrement avec le capitaine Novalès, créole d'origine, et d'un +caractère brave et aventureux. + +Il fut soupçonné de vouloir soulever, en faveur de l'indépendance, +le régiment auquel il appartenait. On fit à ce sujet une enquête qui +ne donna aucune preuve: cependant le gouverneur, conservant toujours +ses soupçons ordonna qu'il fût envoyé dans une province du sud sous +la surveillance de l'alcade. + +Le matin du jour fixé pour son départ, Novalès vint me voir, et, après +s'être plaint amèrement de l'injustice du gouverneur à son égard, il +ajouta qu'on se repentirait de n'avoir pas confiance en son honneur, +et qu'il ne tarderait pas à revenir. + +J'essayai de le calmer; nous échangeâmes une poignée de main, et +le soir il partait sur un petit bâtiment chargé de le conduire à +sa destination. + +Au milieu de la nuit qui suivit le départ de Novalès, je fus réveillé +en sursaut par des détonations d'armes à feu. Je me revêtis aussitôt +de mon uniforme, et m'empressai de me diriger vers la caserne de +mon régiment. + +Les rues étaient désertes; seulement, de cinquante pas en cinquante +pas, étaient échelonnées des sentinelles. + +Je compris qu'un événement extraordinaire se passait sur quelque +point de la ville. Quand j'arrivai à la caserne, je ne fus pas peu +surpris de trouver les grilles ouvertes, le poste vide, pas un soldat +dans l'intérieur. + +Je montai à l'infirmerie que j'avais fait établir pour le service +spécial des cholériques, et là un sergent m'apprit que le mauvais temps +avait forcé l'embarcation qui conduisait Novalès en exil de rentrer +dans le port; que vers une heure du matin, Novalès, accompagné du +lieutenant Ruiz, était venu à la caserne, et qu'après s'être assuré +du concours de tous les sous-officiers créoles, il avait fait mettre +le régiment sous les armes, s'était emparé des portes de Manille, +et enfin s'était proclamé empereur des Philippines. + +Ces nouvelles extraordinaires me jetèrent dans une certaine perplexité. + +Mon régiment était en pleine insurrection: si j'allais le rejoindre et +qu'il succombât, j'étais considéré comme traître, et comme tel fusillé; +si, au contraire, je me battais contre lui et qu'il triomphât, je +connaissais assez Novalès pour être convaincu d'avance qu'il ne me +ferait pas quartier. + +Cependant je n'avais pas à hésiter, le devoir me liait à l'Espagne, +qui m'avait si bien traité; c'était elle que je devais défendre. + +Je sortis de la caserne et me dirigeais au hasard. + +Bientôt je me trouvai en face du quartier d'artillerie; un officier +se tenait en observation derrière la grille; je m'approchai de lui, +et lui demandai s'il tenait pour l'Espagne. + +Sur sa réponse affirmative, je le priai de me faire ouvrir, en lui +déclarant que je voulais me rallier à son corps, auquel je pouvais +peut-être rendre quelques services comme chirurgien. + +J'entrai et allai prendre les ordres du commandant, qui me mit bien +vite au courant des événements. + +Pendant la nuit, Ruiz s'était rendu, au nom de Novalès, chez le général +Folgueras qui commandait en l'absence du gouverneur Martinès, retenu +à sa campagne, peu distante de Manille. Il avait surpris la garde et +s'était emparé des clefs de la ville, après avoir poignardé Folgueras; +de là, il était allé aux prisons, avait donné la liberté aux détenus, +et avait mis à leur place les principaux fonctionnaires de la colonie. + +Le 1er léger était sur la place du Gouvernement, prêt à livrer +bataille; deux fois il avait essayé de surprendre l'artillerie et la +citadelle, mais il avait été repoussé. + +On attendait des secours du dehors et les ordres du général Martinès +pour attaquer les révoltés. + +Bientôt nous entendîmes quelques décharges d'artillerie: c'était +le général Martinès qui, à la tête du régiment de la Reine, faisait +enfoncer la porte Sainte-Lucie et pénétrait dans la ville de guerre. + +Le corps d'artillerie se joignit au général gouverneur, et nous +marchâmes vers la place du Gouvernement. + +Les insurgés avaient placé deux canons à l'issue de chaque rue. + +A peine approchions-nous du palais, que nous essuyâmes une terrible +décharge de mousqueterie. L'aumônier particulier du général fut la +première victime. + +Nous étions alors engagés dans une rue qui longe les fortifications, +et par laquelle il était impossible d'attaquer l'ennemi avec avantage. + +Le général Martinès changea la direction de l'attaque, et nous revînmes +à la charge par la rue Sainte-Isabelle. + +Les troupes, formées sur deux lignes, suivaient les deux côtés de +la rue et laissaient le milieu libre; d'un autre côté, le régiment +de Panpangas avait traversé la rivière et arrivait par une des rues +opposées: les insurgés étaient pris entre deux feux. + +Cependant ils se défendaient avec acharnement, et leurs tirailleurs +nous causaient beaucoup de mal. Novalès était partout, animant +ses soldats de la voix, du geste et de l'exemple, pendant que le +lieutenant Ruiz s'occupait de pointer un des canons qui balayait le +milieu de la rue où nous avancions. + +Enfin, après trois heures de combat, le sauve-qui-peut commença. On +fit main-basse sur tout ce qu'on rencontra, et Novalès fut amené +prisonnier au gouverneur. + +Quant à Ruiz, quoique atteint au bras d'une balle, il fut assez +heureux pour franchir les fortifications et pour parvenir à s'évader; +ce ne fut que trois jours après qu'il fut pris. + +A peine le combat fut-il terminé, qu'on forma sur-le-champ un conseil +de guerre. Novalès fut le premier jugé. + +A minuit, il était proscrit; à deux heures du matin, proclamé empereur; +et à cinq heures du soir, fusillé par derrière. + +Ces revirements de fortune sont assez fréquents dans les colonies +espagnoles. + +Le conseil de guerre jugea sans désemparer, jusqu'au lendemain à midi, +tous les prisonniers arrêtés les armes à la main. + +La dixième partie du régiment fut envoyée aux galères, et tous les +sous-officiers furent condamnés à mort. + +J'avais reçu l'ordre de me rendre à quatre heures sur la place +du Gouvernement, où devait avoir lieu l'exécution, à laquelle +assistaient deux compagnies de chaque bataillon de la garnison et +tout l'état-major. + +Vers cinq heures, les portes de l'hôtel de ville s'ouvrirent, et au +milieu d'une haie de soldats on fit défiler dix-sept sous-officiers, +assistés chacun de deux moines et des frères de la Miséricorde. + +Un silence solennel régnait sur la place; on n'entendait, par +intervalle, que le roulement funèbre des tambours, et les prières +des agonisants psalmodiées par les moines. + +Le cortége, qui défilait à pas lents, s'arrêta devant la façade du +palais; les dix-sept sous-officiers reçurent l'ordre de s'agenouiller, +le visage tourné contre le mur. + +A un roulement prolongé de tambours les moines se séparèrent des +victimes, et à un second roulement une décharge retentit: les dix-sept +jeunes gens tombèrent la face contre terre. + +L'un d'eux cependant n'avait pas été atteint; il s'était laissé tomber, +en conservant une complète immobilité. Un instant après, les frères +allaient jeter leurs voiles noirs sur les victimes; elles n'auraient +plus alors appartenu qu'à la justice divine. + +J'avais vu ce qui venait de se passer. + +J'étais placé à quelques pas de celui qui jouait si bien son rôle +de mort, et mon coeur battait à fendre ma poitrine... J'aurais voulu +pousser les frères vers ce malheureux, qui devait éprouver les plus +terribles angoisses; mais, au moment où le voile noir était prêt +à recouvrir le pauvre malheureux jeune homme épargné par miracle, +un officier prévint le commandant qu'un coupable avait échappé au +châtiment: les frères furent arrêtés dans leur pieux ministère, et +deux soldats reçurent l'ordre de tirer sur l'infortuné sous-officier +à bout portant. + +J'étais indigné. + +Je m'avançai vers le délateur, et lui reprochai sa cruauté; il voulut +me répondre, je le traitai de lâche et lui tournai le dos [12]. + +Un ordre précis de mon colonel m'avait obligé à sortir de chez moi +pour assister à la terrible exécution que je viens de raconter, +et cependant des inquiétudes bien vives auraient dû m'y retenir, +ainsi qu'on va le voir. + +La veille, lorsque le combat avait été terminé, les insurgés mis +en déroute, les tourments que devait éprouver ma chère Anna étaient +revenus à mon esprit. + +Il était une heure de l'après-midi, et je l'avais laissée sans +nouvelles de moi depuis trois heures de la nuit: ne pouvait-elle pas +me croire mort, ou au milieu des révoltés? + +Ah! si mon devoir avait pu me faire oublier un instant celle que +j'aimais plus que ma vie, le danger étant passé, son image revint à +ma pensée. + +Bonne Anna! je la vis pâle, agitée, émue, se demandant si chaque coup +de feu qui partait ne la rendait pas veuve; et, l'âme toute chagrine, +je courus chez moi pour la rassurer. + +Arrivé à ma demeure, je montai précipitamment l'escalier; le coeur +me battait avec violence; je m'arrêtai un instant devant la porte de +sa chambre; puis, ayant repris un peu de courage, j'entrai. + +Anna était agenouillée, elle priait; en entendant mon pas, elle leva +la tête et vint se jeter dans mes bras, sans proférer une seule parole. + +J'attribuai d'abord ce silence à l'émotion; mais, hélas! en examinant +ce charmant visage je vis que l'oeil était hagard, la figure +contractée; je tressaillis... J'avais reconnu tous les symptômes +d'une congestion cérébrale. + +Je craignis que ma femme n'eût perdu la raison, et cette crainte me +causa de vives alarmes. + +Heureux encore dans ma profonde douleur de pouvoir par moi-même +lui procurer quelques soulagements, je la fis mettre au lit, et lui +administrai tous les secours que réclamait son état. + +Elle était assez calme, les quelques mots qu'elle prononçait étaient +incohérents; son idée fixe, c'était qu'on voulait l'empoisonner et +m'assassiner. Toute sa confiance était en moi. Pendant trois jours, +les remèdes que je prescrivis et que j'administrai furent inutiles; +la malade n'éprouvait aucun soulagement. + +Je résolus alors de consulter les médecins de Manille, bien que je +n'eusse pas confiance en leur mérite. Ils me conseillèrent quelques +médicaments insignifiants, et m'avouèrent que tout espoir était perdu, +ajoutant à leur dire, en forme de consolation philosophique, que la +mort était préférable à la perte de la raison. + +Je n'étais pas de l'avis de ces messieurs: j'eusse préféré la folie à +la mort, car j'avais toujours l'espérance de voir la folie se calmer, +puis disparaître. + +Que de fous n'a-t-on pas guéris et ne guérit-on pas tous les +jours? tandis que la mort c'est le dernier mot de l'humanité; et, +comme l'a bien dit un jeune poëte: + + + La pierre de la tombe, + Entre le monde et Dieu c'est un rideau qui tombe! + + +Je résolus de lutter contre la mort et de défendre Anna, en essayant +tous les calculs si problématiques de la science. + +Je regardai mes confrères comme plus ignorants encore que je ne les +avais jugés; et, fort de mon amour, de mon attachement, de ma volonté, +je commençai le combat avec le destin, qui se montrait à moi sous +des couleurs aussi sombres. + +Je m'enfermai dans la chambre de la malade, et ne la quittai +plus. J'avais beaucoup de mal pour lui faire prendre les médicaments +que je croyais lui être nécessaires; il me fallait tout l'empire que +j'avais conservé sur elle pour lui persuader que les boissons que je +lui présentais n'étaient pas empoisonnées. + +Sans dormir, elle était cependant dans une somnolence qui dénotait +un grand ébranlement du cerveau. + +Cet état affreux dura pendant neuf jours; neuf jours pendant lesquels +je ne savais si je gardais une morte ou une vivante, et je priais +Dieu à tous les instants du jour de faire un miracle. + +Un matin, je vis la malade fermer les yeux... j'eus une peur +effrayante, et que je ne saurais décrire... Le sommeil qui venait +de s'emparer d'elle aurait-il un réveil? Je me penchai vers elle, +j'écoutai sa respiration, elle était égale et s'exhalait sans bruit; je +tâtai le pouls, les pulsations étaient plus calmes et plus régulières; +un peu de mieux s'annonçait. J'attendis dans une terrible anxiété. + +Au bout d'une demi-heure le calme et le sommeil continuaient, et je +ne doutai pas qu'une crise salutaire ne ramenât ma pauvre malade à +la vie et à la raison. + +Je m'assis à son chevet, j'y restai dix-huit heures, observant ses +moindres mouvements. Enfin, après une attente remplie de trouble +et de poignante incertitude, la malade se réveilla et sembla sortir +d'un songe. + +«Tu veilles depuis longtemps, me dit-elle en me tendant la main: j'ai +donc été bien malade? Que de soins tu as pris de moi! Heureusement +que tu vas pouvoir te reposer, je sens que je suis guérie... + +Je crois avoir ressenti dans ma vie les émotions les plus fortes, +soit de bonheur, soit de chagrin, que l'homme puisse éprouver; mais +jamais ma joie n'a été plus vive, plus profonde qu'en entendant ces +paroles d'Anna. + +On se rendra facilement compte de la situation de mon esprit en +pensant aux tourments qui m'avaient agité depuis dix jours, et l'on +comprendra la fièvre morale que je devais éprouver. + +Depuis quelque temps j'avais assisté à des spectacles si étranges, +qu'il eût été plus naturel que ce fût moi qui perdît la raison. + +J'avais été acteur dans un combat acharné; autour de moi j'avais vu +tomber des blessés et entendu râler des mourants; après une exécution +terrible, rentré chez ma femme, les plus grands chagrins étaient venus +m'accabler; j'étais resté auprès d'une personne adorée, ignorant s'il +me faudrait la perdre pour toujours ou la garder insensée; puis, tout +à coup, comme par miracle, cette chère compagne de ma vie revenait +à la santé et se jetait dans mes bras... + +Je mêlai mes pleurs aux siens; mes yeux, secs et brûlants par les +veilles et les angoisses, retrouvèrent des larmes, mais ce furent +des larmes de joie et de bonheur. + +Nous reprîmes tous deux plus de calme; dans une douce causerie nous +nous racontâmes tout ce que nous avions souffert. O sympathie des +coeurs aimants! Nos peines avaient été les mêmes, nous avions ressenti +les mêmes alarmes, elle pour moi, moi pour elle! + +Remise comme par enchantement après ce sommeil réparateur, Anna se +leva, fit sa toilette comme à l'ordinaire; et les personnes qui la +virent ne voulurent pas croire qu'elle avait passé dix jours entre +la mort et la folie, ces deux abîmes, dont l'amour et la foi avaient +su l'un et l'autre nous préserver. + +J'étais heureux; ma profonde tristesse fut promptement remplacée par +une joie expansive qui se peignait sur mon visage. Hélas! cette joie +fut passagère comme toutes les joies: l'homme est ici-bas la proie +du malheur! + +Au bout d'un mois, ma femme retomba dans le même état maladif; les +mêmes symptômes se produisirent avec les mêmes effets pendant le +même laps de temps; je restai encore neuf jours au chevet de son lit, +et le dixième jour un sommeil bienfaisant la rendit à la raison. + +Mais cette fois j'avais pour moi l'expérience, cette maîtresse +impitoyable qui vous donne des leçons qu'on ne devrait jamais oublier; +et je ne me réjouis pas comme je l'avais fait un mois plus tôt. + +Je craignis que ce changement subit ne fût une guérison factice, et +que tous les mois la pauvre malade n'eût une rechute jusqu'à ce que +son cerveau, complétement affaibli, se dérangeât enfin pour toujours. + +Cette fatale idée me brisait le coeur, et me causait une tristesse +que je ne pouvais dissimuler devant celle qui me l'inspirait. + +J'avais épuisé toutes les ressources de la médecine, et toutes ces +ressources avaient été inutiles. + +Je pensai que peut-être, en éloignant la malade des lieux où s'étaient +passés les événements cause de son affection, sa guérison deviendrait +plus facile; que peut-être les bains, les promenades à la campagne par +la belle saison, contribueraient à la guérir; dès lors j'invitai une de +ses parentes à nous accompagner, et nous partîmes pour _Tierra-Alta_, +lieu enchanteur, véritable oasis où tout était réuni pour faire aimer +la vie en la rendant agréable. + +Les premiers jours de notre installation à cette belle campagne furent +pour nous remplis de joie, d'espérance, de félicité. Anna se remettait +chaque jour davantage, sa santé était devenue florissante. + +Nous nous promenions dans de magnifiques jardins, à l'ombre des +orangers et des mangliers, qui formaient des massifs tellement épais, +que pendant les plus fortes chaleurs on était à l'abri et au frais +sous leurs ombrages. + +Une jolie rivière, à l'eau limpide et bleue, passait au milieu de +notre verger. J'y avais fait établir des bains à l'indienne. + +Quand nous voulions jouir de promenades ravissantes, une jolie calèche +attelée de quatre bons chevaux nous conduisait sur des routes bordées +de flexibles bambous, et semées de toutes les fleurs variées des +tropiques. + +Ainsi qu'on en peut juger par ce court récit, rien ne manquait à +_Tierra-Alta_ de tout ce qu'on peut souhaiter à la campagne: c'était +un Éden pour une convalescente. Mais on a bien eu raison de dire qu'il +n'y a pas de bonheur parfait sur la terre! J'étais avec une femme que +j'adorais, et qui m'aimait avec toute la sincérité d'un coeur jeune +et pur. Nous vivions dans un paradis, loin du monde, du bruit, des +tracas d'une ville, et surtout loin des jaloux et des envieux. L'air +que nous respirions était parfumé, l'eau qui baignait nos pieds était +pure, et reflétait un ciel chaud et parfois tout brillant d'étoiles +scintillantes... La santé d'Anna semblait se remettre, j'étais heureux +de son bonheur. + +Qui donc pouvait nous troubler dans notre charmante retraite?... Une +troupe de bandits! + +Ces bandits s'étaient établis dans les parages enchantés de +_Tierra-Alta_, et désolaient le pays et tous les environs par les +vols et les meurtres qu'ils commettaient. Un régiment était à leur +poursuite, mais cela les inquiétait fort peu; ils étaient nombreux, +adroits, audacieux, et, quelle que fût la vigilance du gouvernement, +la bande continuait ses brigandages et ses assassinats. + +Dans la maison que j'occupais alors et que je quittai plus tard, le +commandant de cavalerie Aguilar, qui m'avait remplacé, fut surpris, +et périt percé de vingt coups de poignards. + +Plusieurs années après cette époque, le gouvernement fut obligé de +capituler avec ces bandits; et un jour on vit entrer dans Manille +une vingtaine d'hommes, tous armés de carabines et de poignards. + +Leur chef les conduisait; ils marchaient la tête haute, d'un air fier +et assuré, et se rendirent chez le gouverneur; celui-ci les harangua, +leur fit déposer leurs armes, et les envoya chez l'archevêque pour +qu'il les exhortât. + +L'archevêque, dans un discours profondément religieux, les invita +à se repentir de leurs crimes, à devenir d'honnêtes citoyens, et à +retourner dans leurs villages. + +Ces hommes, qui s'étaient souillés du sang de leurs semblables, et +qui avaient cherché dans le crime, ou, pour dire mieux, dans tous +les crimes, l'or qu'ils convoitaient, écoutèrent religieusement le +ministre de Dieu, changèrent complétement de conduite, et devinrent +par suite de bons et paisibles cultivateurs. + +Mais revenons à mon séjour à _Tierra-Alta_, à l'époque où les bandits +n'étaient pas encore _convertis_, et auraient pu troubler ma douce +quiétude et ma sécurité. + +Néanmoins, soit insouciance, soit confiance dans un Indien chez +lequel j'avais passé quelque temps après les ravages occasionnés +par le choléra, et dont l'influence dans le pays m'était connue, +je ne craignais nullement les bandits. + +Cet Indien vivait à quelques lieues de _Tierra-Alta_, dans les +montagnes de _Marigondon;_ il était venu me voir plusieurs fois, et +m'avait dit à différentes reprises: «Ne craignez rien des bandits, +señor docteur Pablo; ils savent que nous sommes amis, et cela seul +suffira pour les empêcher de s'attaquer à vous, car ils auraient trop +peur de me déplaire et de se faire de moi un ennemi.» + +Ces paroles m'avaient tout à fait rassuré, et j'eus bientôt l'occasion +de voir que l'Indien m'avait pris sous sa protection. + +Si quelques-uns des lecteurs, pour lesquels j'écris mes souvenirs, +étaient pris, comme je fus, du désir de visiter les cascades de +_Tierra-Alta_, qu'ils aillent à l'endroit appelé _Ylang-Ylang;_ c'était +près de ce lieu que logeaient les parents de mon Indien protecteur. + +A cet endroit la rivière, très-resserrée dans son lit, se précipite, +d'un seul jet d'une hauteur de trente à quarante pieds, dans un +énorme bassin d'où les eaux s'écoulent paisiblement pour aller à +quelques pas de là former trois nouvelles chutes moins élevées, mais +embrassant toute la largeur de la rivière, et formant trois nappes +d'eau claire et transparente comme du cristal. + +C'est un spectacle admirable, comme tous ceux offerts aux yeux des +hommes par la main puissante du Créateur; et j'ai eu bien souvent +à remarquer combien les travaux de la nature sont supérieurs à ceux +que les hommes se fatiguent à élever et à inventer! + +Un matin, nous nous étions rendus aux cascades et nous allions mettre +pied à terre à _Ylang-Ylang_, quand tout à coup notre calèche fut +entourée de brigands fuyant devant les soldats de la ligne. + +Le chef (ou du moins supposâmes-nous d'abord que c'était lui) dit à +ses compagnons, sans s'occuper de nous et sans nous adresser la parole: + +«Il faut tuer les chevaux!» + +Je compris qu'il craignait que ses ennemis ne se servissent des +chevaux pour les poursuivre. Avec le sang-froid qui heureusement ne +m'abandonne jamais dans les circonstances difficiles ou périlleuses, +je lui dis: «N'aie aucune crainte, mes chevaux ne serviront pas à +tes ennemis pour te poursuivre; fie-toi à ma parole.» + +Le chef porta la main à son salacot, et dit à ses camarades: + +«S'il en est ainsi, les soldats espagnols ne nous feront pas +de mal aujourd'hui, et nous n'en ferons pas non plus à notre +tour. Suivez-moi!» + +Ils partirent au pas de course. + +Un instant après je mis mes chevaux au galop dans une direction tout +à fait opposée à celle où j'aurais pu rencontrer les soldats. + +Les bandits me regardaient de loin, et le scrupule avec lequel je +tenais la parole que je leur avais donnée porta son fruit. + +Non-seulement je vécus plusieurs mois en sécurité à _Tierra-Alta_, +mais quelques années après, lorsque j'habitais _Jala-Jala_ et qu'en ma +qualité de commandant de la gendarmerie territoriale de la province +de la Lagune, j'étais l'ennemi naturel des bandits, je reçus le +billet suivant: + + + «Monsieur, + + «Défiez-vous de Pedro Tumbaga! Nous sommes invités par + lui à nous rendre à votre habitation, et à vous attaquer + par surprise; nous nous sommes souvenus du matin où nous + vous avons parlé aux cascades, et de la sincérité de + votre parole. Vous êtes un homme d'honneur. Si nous nous + trouvons face à face avec vous, et qu'il le faille, nous + vous combattrons, mais loyalement, et jamais après vous avoir + tendu une embûche. Tenez-vous donc sur vos gardes, craignez + Pedro Tumbaga; c'est un lâche, capable de se cacher pour vous + tirer un coup de fusil...» + + +On conviendra que j'avais affaire à des bandits bien honnêtes. + +Je leur répondis: + + + «Vous êtes des braves. Je vous remercie de votre avis, mais + je ne crains pas Pedro Tumbaga. Je ne conçois pas que vous + gardiez parmi vous un homme capable de se cacher pour tuer son + ennemi; si j'avais un soldat comme lui, j'en aurais bientôt + fait justice, et cela sans avoir recours aux tribunaux...» + + +Quinze jours après ma réponse, Tumbaga n'existait plus; la balle d'un +bandit m'en avait débarrassé. + +Je reviens à mon premier récit. + +Lorsque je fus éloigné des bandits à _Ylang-Ylang_, j'arrêtai mes +chevaux, et je pensai à Anna, car je craignais pour elle l'impression +qu'avait produite la rencontre peu agréable que nous venions de faire. + +Mais heureusement mes craintes étaient vaines, ma femme n'éprouvait +aucune terreur; et lorsque je m'informai si elle avait eu peur, +elle me répondit: + +«Peur! ne suis-je pas avec toi?» + +J'eus plus tard, dans bien des circonstances périlleuses, la preuve +certaine qu'elle m'avait dit l'exacte vérité, car elle conserva +toujours le même sang-froid. + +Lorsque je jugeai qu'il n'y avait plus de danger, je revins sur mes +pas et nous rentrâmes chez moi, satisfaits de la conduite des bandits +envers nous, et trouvant dans cette conduite la certitude qu'ils ne +nous voulaient point de mal. + +Je remerciai mentalement mon ami l'Indien, car je ne doutais pas +que je lui dusse la tranquillité dont nos turbulents voisins nous +laissaient jouir. + +L'époque fatale où ma femme devait ressentir une nouvelle crise +approchait; bientôt elle allait éprouver une attaque de la terrible +maladie causée par la révolte de Novalès. + +J'avais espéré que l'air de la campagne, les bains, les distractions +de tout genre guériraient ma pauvre malade; mon espoir fut déçu, +et, comme le mois précédent, j'eus la douleur d'assister à toute une +période de souffrances physiques et morales. + +Je fus désespéré: je ne savais plus quel parti prendre; je me +décidai cependant à rester à _Tierra-Alta_. Là, ma chère compagne +était heureuse les jours où sa santé lui revenait; les autres jours, +je ne la quittais pas, essayant de combattre la fatale maladie par +tout ce que l'art et l'imagination peuvent inventer. + +Enfin, à force de soins et de tentatives, mes efforts furent couronnés +d'un plein succès, et, à l'époque où le mal devait revenir, j'eus +le bonheur de ne pas le voir paraître et la certitude d'une guérison +définitive. + +Dès lors j'éprouvai toute la joie que l'on ressent après avoir +longtemps craint de perdre une personne tendrement aimée, quand on +la voit revenir à la vie, et je me livrai sans crainte aux plaisirs +multipliés qu'offrait _Tierra-Alta_. + +J'aimais la chasse, et j'allais fort souvent dans les montagnes de +_Marigondon_, chez mon ami l'Indien. + +Nous poursuivions ensemble le cerf et les divers oiseaux qui abondent +dans ce pays, à tel point que l'on a à choisir entre quinze à vingt +espèces de colombes, de poules et de canards sauvages, et qu'il m'est +arrivé souvent d'en abattre cinq ou six d'un seul coup. + +La chasse aux poules sauvages, espèce de faisans, m'amusait beaucoup. + +Nous chassions dans de grandes plaines parsemées de petits bois, +avec de bons et beaux chevaux dressés exprès; les chiens faisaient +partir le gibier, nous étions armés de fouets, et nous tâchions de +l'abattre d'un seul coup, ce qui n'était pas aussi difficile que l'on +pourrait le croire. + +Lorsqu'une compagnie de poules épouvantées partait d'un petit massif, +nous mettions nos chevaux au galop, et c'était une véritable course +au clocher que les gentlemen-riders eussent bien désiré faire. + +Je chassais aussi le cerf à cheval et à la lance; cet exercice est +très-amusant, malheureusement il occasionne souvent des accidents. + +Voici comment: Les chevaux dont on se sert sont si bien dressés +pour cette chasse, que dès qu'ils aperçoivent le cerf il n'est plus +nécessaire ni même possible de les guider; ils le poursuivent de +toute la vitesse de leurs jambes, franchissant tous les obstacles +qui se trouvent devant eux. + +Le cavalier, qui porte à la main une lance dont la hampe a de deux à +trois mètres, la tient en arrêt; et aussitôt qu'il se croit à portée +de l'animal, il la jette contre lui. + +S'il manque son coup, la lance va se ficher en terre; alors il faut +une grande adresse pour éviter le bout opposé, qui souvent blesse le +chasseur dans la poitrine, ou le cheval. + +Je ne parle pas des chutes que l'on est exposé à faire en allant au +grand galop dans des terrains inconnus et inégaux. + +J'avais fait ces chasses lors de mon premier séjour chez l'Indien; +et, bien que je m'en fusse tiré à mon honneur, je n'avais pu obtenir +de lui qu'il me fit assister à une chasse bien plus dangereuse et +que j'appellerai presque un combat: celle du buffle sauvage. + +A chacune de mes questions, mon hôte me répondait: + +«Cette chasse est trop à craindre, je ne veux pas vous exposer à +un malheur.» + +Il évitait même de me conduire dans une partie de la plaine qui +avoisine les montagnes de _Marigondon_, et où se trouvent d'ordinaire +les buffles sauvages. + + + + +CHAPITRE VI. + + Tierra-Alta.--Chasse au buffle.--Retour à Manille. + + +Pourtant, après bien des instances réitérées, je parvins à obtenir ce +que je désirais si impatiemment; seulement, l'Indien voulut savoir +si j'étais bon cavalier, si j'avais de l'adresse; et lorsqu'il fut +rassuré sur ces deux points, nous partîmes par une belle matinée, +escortés de neuf chasseurs et d'une petite meute. + +Dans cette partie des Philippines où nous nous trouvions, la chasse +aux buffles se fait à cheval avec un lacet, les Indiens n'étant pas +assez habitués à se servir du fusil; dans d'autres parties elle se +fait à l'aide des armes à feu, ainsi que j'aurai plus tard l'occasion +de le raconter; mais, quoi qu'il en soit, ces deux exercices sont +également dangereux. + +Pour l'un, il faut être bon cavalier et fort adroit; pour l'autre, +il faut être doué d'un grand sang-froid et posséder une bonne arme. + +Le buffle sauvage est tout à fait différent du buffle domestique, +c'est un animal terrible; il poursuit le chasseur aussitôt qu'il +l'aperçoit, et lorsqu'il peut l'atteindre de ses cornes aiguës, +il lui fait promptement expier sa témérité. + +Mon fidèle Indien veillait à ma conservation bien plus qu'à la +sienne. Il s'opposa à ce que je prisse une arme à feu, et même un +lacet; il n'avait pas assez de confiance en mon adresse, et préféra +que je restasse à cheval, libre de mes mouvements. + +Je partis donc, ayant pour toute arme un poignard à ma ceinture. + +Nous nous divisâmes par trois, parcourant la plaine au petit pas, +mais ayant bien soin de nous écarter de la lisière des bois, pour +n'être pas surpris par l'animal que nous allions bravement combattre. + +Après avoir marché pendant une heure, nous entendîmes enfin les +aboiements des chiens, et comprîmes que le gibier que nous chassions +était débusqué. + +Alors nous regardâmes avec la plus grande attention l'endroit où nous +pensions voir arriver l'ennemi. Il se faisait prier pour se montrer; +enfin, tout à coup les bois craquèrent, les branches furent rompues, +les jeunes arbres renversés, et un superbe buffle parut à environ +cent cinquante pas de nous. + +Ce buffle était d'un beau noir, ses cornes étaient d'une très-grande +dimension. Il portait la tête haute, et flairait où étaient ses +ennemis... + +Tout à coup, partant avec une vitesse incroyable chez un animal aussi +puissant, il se dirigea vers un de nos groupes, formé de trois Indiens. + +Ceux-ci partirent au galop de leurs chevaux, et allèrent former +un triangle. + +L'animal choisit l'un d'eux, et fondit impétueusement sur lui. + +Pendant ce temps, un autre, qu'il avait déjà dépassé, tourna bride +et lança le lacet qu'il tenait à la main; mais il ne fut pas adroit, +et manqua son coup. + +Le buffle changea de direction, et poursuivit l'imprudent qui venait +de l'attaquer et qui revenait droit vers nous. + +Un second groupe de trois chasseurs alla à sa rencontre. Un d'eux +passa près de lui au galop, jeta son lacet, et fut aussi malheureux +que son camarade. + +Trois autres chasseurs tentèrent le même coup; aucun d'eux ne réussit. + +Moi, simple spectateur, j'admirais ce combat, ces évolutions, ces +fuites, ces poursuites, exécutées avec autant d'ordre et de courage +que de précision, et qui me paraissaient extraordinaires. + +J'avais souvent assisté à des combats de taureaux, et souvent j'avais +frémi en voyant les toréadors observer le même ordre pour détourner +le furieux animal lorsqu'il menace le picador. + +Mais, cette fois, il n'y avait pas de comparaison possible à établir +entre un combat en champ clos et un combat en pleine campagne; entre +un buffle sauvage et le plus terrible des taureaux. + +Vous, Espagnols au sang vif et pétillant, fiers Castillans qui +recherchez les émotions, les spectacles émouvants et dangereux, +allez chasser le buffle dans les campagnes _Marigondon_! + +Après bien des fuites, des poursuites, des courses et des dangers, +un chasseur adroit couronna l'animal de son lacet. + +Le buffle ralentit sa marche et secoua la tête en tous sens, s'arrêtant +de temps en temps pour se débarrasser de l'obstacle qui le gênait +dans sa course. + +Un autre Indien, non moins adroit que le premier, lança son lacet +avec la même vitesse et le même bonheur. + +L'animal furieux labourait avec ses cornes aiguës la terre qu'il +faisait sauter autour de lui, voulant sans doute nous prouver sa +force, et le parti qu'il eût fait à celui d'entre nous qui se serait +laissé surprendre. + +Avec beaucoup de soins et de précaution, les Indiens firent passer +leur capture au milieu d'un petit bois dans un fourré, d'où nous +eûmes bientôt le plaisir de le voir sortir. + +Tous les chasseurs poussèrent un cri de joie; moi, je jetai un cri +d'admiration. + +L'animal était vaincu, il n'y avait plus que quelques précautions de +plus à prendre pour se rendre tout à fait maître de lui. + +Je fus fort étonné qu'on l'excitât de la voix et du geste, au +point de le rendre agressif et de le faire bondir. Quel eût été +notre sort si, par impossible, les lacets se fussent détachés ou +brisés?... Heureusement il n'y avait aucun danger. + +Un Indien était descendu de cheval, et avec beaucoup d'agilité il +avait fixé à un solide tronc d'arbre les deux lacets qui retenaient +le buffle furieux. + +Puis il donna le signal pour avertir que son opération était terminée, +et se retira. + +Deux chasseurs s'approchèrent, et jetèrent aussi leur lacet à l'animal; +puis avec des pieux ils fixèrent les deux bouts à terre, et bientôt +notre proie se trouva prise dans un rayon qui la rendit immobile. + +Nous pûmes alors nous approcher impunément. A grands coups de coutelas +les Indiens abattirent ses cornes, qui l'eussent si bien vengé s'il +eût pu s'en servir; ensuite, avec un bambou aigu, ils lui percèrent +les membranes qui séparent les deux naseaux, pour y passer un rotin +qu'ils tressèrent en forme d'anneau. + +Ainsi martyrisé, on l'attacha fortement derrière deux buffles +domestiques, et on le conduisit jusqu'au prochain village. + +Alors commença la curée. + +On tua l'animal, et les chasseurs se partagèrent la viande, qui est +aussi bonne que celle du boeuf. + +J'avais été heureux pour mon début, car toutes les chasses au buffle +ne se font pas aussi facilement que s'était faite celle-là. + +Quelques jours après nous en fîmes une seconde qui fut interrompue +par un accident, hélas! assez fréquent. + +Un Indien avait été surpris par un buffle au moment où il sortait +du bois. + +D'un coup de corne son cheval avait été traversé et jeté à +terre. L'Indien s'était blotti auprès de sa monture tuée près de +lui, et, grâce à une inégalité de terrain, il espérait échapper à son +redoutable ennemi; mais celui-ci, d'un second mouvement de tête, avait +renversé le cheval sur son cavalier, et portait à ce dernier des coups +qui l'eussent infailliblement tué s'ils l'eussent tout d'abord atteint. + +Heureusement d'autres chasseurs détournèrent l'animal et le forcèrent +à abandonner sa victime. Il était temps! + +Nous trouvâmes le pauvre Indien à demi mort; les cornes du buffle +lui avaient fait d'horribles blessures. + +Nous parvînmes à arrêter le sang qu'il perdait à flots, et sur un +brancard improvisé nous le transportâmes au village. + +Ce ne fut qu'après de longs soins qu'il parvint à guérir; et mon ami +l'Indien, mon protecteur, ne voulut plus que j'assistasse à une chasse +aussi dangereuse. + +Anna était tout à fait rétablie. Je ne craignais plus de voir +reparaître sa cruelle maladie. + +J'avais en plusieurs mois goûté tous les plaisirs et tous les agréments +qu'offrait _Tierra-Alta_; les emplois que j'occupais à Manille +réclamaient ma présence; je le compris, et nous partîmes pour la ville. + +Aussitôt de retour, il me fallut, à mon grand regret, reprendre ma +vie habituelle, c'est-à-dire visiter des malades du matin au soir et +du soir au matin. + +Mon état ne convenait réellement pas à mon caractère. Je n'étais pas +assez philosophe pour voir endurer, sans m'affliger, des souffrances +que j'étais impuissant à guérir, et surtout pour voir mourir des +pères, des mères utiles à leurs familles, ou des êtres jeunes, aimés +et aimants. + +En un mot, je n'agissais pas en médecin, car je n'envoyais de note +à personne; on me payait quand et comme on voulait. + +Je dois dire à la louange de l'humanité que j'ai peu souvent trouvé +des oublieux. + +Au reste, mes places me produisaient assez pour me permettre de +mener une vie somptueuse, d'avoir huit chevaux dans mon écurie, +table ouverte à mes amis et aux étrangers. + +Ce que mes amis appelèrent alors un _coup de tête_ me fit bientôt +perdre tous ces avantages. + +Je passais tous les mois un conseil de révision dans le régiment où +je servais. + +Un jour je portai un jeune soldat, afin de le faire réformer; tout +allait bien: mais un médecin français, M. Charles Benoît [13], qui +me jalousait, fut désigné par le gouverneur pour faire une enquête +et contrôler ma déclaration. + +Naturellement il mit dans son rapport que je m'étais trompé, que la +maladie dont je parlais était imaginaire; et il fit si bien que le +gouverneur, irrité, me condamna à une amende de six piastres. + +Le mois suivant, je présentai de nouveau le même soldat pour qu'il fût +réformé, comme n'étant pas apte à faire son service; une commission +de huit médecins fut nommée; leur décision fut que j'avais raison, +et cela à l'unanimité. Le soldat fut licencié. + +Cette réparation ne me suffisant pas, je présentai une réclamation au +gouverneur, qui ne voulut pas y faire droit, sous le prétexte étrange +que la décision du comité médical ne pouvait infirmer la sienne. + +J'avoue que je ne compris pas cet argument. Ce raisonnement, en +admettant toutefois que c'en fût un, me parut spécieux. Comment +admettre que l'innocent fût puni et que l'ignorant qui m'avait +contredit et s'était trompé ne reçût aucun blâme. + +Cette injustice me révolta. Je suis Breton et j'ai vécu avec les +Indiens, deux natures qui n'aiment que la justice et le bon droit. + +Je fus tellement affecté de la conduite du gouverneur à mon égard, +que je me rendis chez lui, non pour réclamer encore, mais pour lui +donner ma démission des places importantes que j'occupais. + +Il me reçut en souriant, et me dit qu'après un peu de réflexion je +reviendrais sur mon idée. + +Le cher gouverneur se trompait. En sortant de son palais, j'allai au +ministère des finances et j'achetai la propriété de _Jala-Jala_. + +Mon parti était pris, ma résolution inébranlable. + +Bien que ma démission ne fût pas encore acceptée, je commençai à agir +comme si j'étais entièrement libre. J'avais, au préalable, prévenu +Anna, et lui avais demandé si elle voudrait vivre à _Jala-Jala?_ + +«Avec toi, je serai heureuse partout!» + +Telle avait été sa réponse. J'étais donc le maître d'agir au gré de +ma volonté, et je pouvais me laisser aller où m'entraînait ma destinée. + +C'est ce que je fis. + +Je voulus aller visiter les terres que je venais d'acquérir. + + + + +CHAPITRE VII. + + Jala-Jala.--Lac de Bay.--Légende chinoise. --Alila + (Mabutin-Tajo). + + +Pour l'exécution de ce projet, il me fallait trouver un Indien fidèle +sur lequel je pusse compter; parmi mes domestiques, je choisis mon +cocher, homme dévoué, discret et courageux. + +Je pris quelques armes, des munitions, des vivres; je frétai, à +_Lapindan_, petit village près du bourg de _Santa-Anna_, une petite +pirogue conduite par trois Indiens; et un matin, le 2 avril 1824, sans +faire part de mon projet à mes amis, sans m'informer si le gouverneur +m'avait remplacé, je partis pour prendre possession de mes domaines, +respirant l'air vivifiant et pur de la liberté. + +Je remontai dans ma pirogue, qui volait sur les eaux comme une mouette +légère, la jolie rivière de _Pasig_ qui sort du lac de _Bay_, et va +se jeter dans la mer en traversant les faubourgs de Manille. + +Les bords de cette rivière sont plantés de touffes de bambous et +parsemés de jolies habitations indiennes; au-dessus du grand bourg de +Pasig, elle reçoit les eaux de la rivière de _San-Mateo_ à l'endroit +où cette rivière se réunit au fleuve de _Pasig_. + +Sur la rive gauche, on aperçoit encore les ruines de la chapelle +et du presbytère de Saint-Nicolas, élevés par les Chinois, dit la +légende que je vais essayer de vous raconter. + +A une époque reculée, un Chinois qui se trouvait dans une pirogue et +naviguait, soit sur la rivière de _Pasig_, soit sur celle de San-Mateo, +aperçut tout à coup un caïman qui se dirigea vers sa frêle embarcation, +et la fit chavirer. A cette vue, et en se sentant tomber à l'eau, +l'infortuné Chinois, qui avait pour perspective de servir de pâture au +féroce animal, appela à son secours saint Nicolas. Vous ne l'eussiez +peut-être pas fait, ni moi non plus, et nous aurions eu tort; l'idée +était bonne. + +Le grand saint Nicolas entendit les cris de détresse du naufragé, +lui apparut, et d'un coup de baguette, comme eût pu le faire une +fée bienveillante, changea le caïman importun en un rocher..... le +Chinois fut sauvé. + +Ne croyez pas que la légende s'arrête là: les Chinois ne sont pas +ingrats; la Chine est le pays de la terre à porcelaine, du thé, +et de la reconnaissance. + +Le Chinois échappé au sort cruel qui l'attendait voulut consacrer +le souvenir du miracle, et, de concert avec ses frères de Manille, +il éleva une jolie chapelle et un presbytère au grand saint Nicolas. + +Cette chapelle fut longtemps desservie par un bonze, et tous les ans, +à la Saint-Nicolas, les riches Chinois de Manille se réunissaient, +au nombre de plusieurs milliers, pour donner des fêtes qui duraient +quinze jours. + +Mais il arriva qu'un archevêque de Manille trouva que ce culte de la +reconnaissance chinoise était du paganisme, et fit enlever le toit +du presbytère et celui de la chapelle. + +Ces mesures brutales n'eurent aucun résultat, si ce n'est de laisser +l'eau du ciel pénétrer dans les bâtiments. + +Mais pour le culte voué à saint Nicolas, il dura toujours, et dure +encore. Peut-être est-ce bien parce qu'on a voulu l'interdire! + +De nos jours, à l'époque où cette fête a lieu, c'est-à-dire vers le +6 novembre de chaque année, on peut jouir d'un coup d'oeil ravissant. + +Le _Pasig_ à Saint-Nicolas offre la nuit une délicieuse perspective: +on y voit de grandes embarcations amenées à grand frais de Manille, +sur lesquelles sont bâtis de véritables palais à plusieurs étages, +terminés en pyramides, et éclairés depuis la base jusqu'au sommet. + +Toutes ces lumières se reflètent dans les eaux paisibles de la rivière, +et semblent augmenter le nombre des étoiles qui tremblent en se mirant +à la surface des flots: c'est Venise improvisée. + +Dans ces palais, on joue, on fume de l'opium, on fait de la musique. + +Le _pévété_, encens chinois, brûle partout et continuellement en +l'honneur de saint Nicolas, que l'on invoque chaque matin, en jetant +dans la rivière des petits carrés de papier de diverses couleurs. Saint +Nicolas ne paraît pas; la fête dure deux semaines, au bout desquelles +les fidèles se retirent jusqu'à l'année suivante. + +Maintenant que le lecteur connaît la légende du caïman, du Chinois +et du grand saint Nicolas, je reviens à mon voyage. + +Je naviguais paisiblement sur le _Pasig_, allant à la conquête de +mes nouveaux domaines et faisant des rêves dorés. + +Je suivais la fumée légère de ma cigarette, sans penser que mes songes, +mes châteaux en Espagne devaient s'envoler comme elle!... + +Bientôt je me trouvai dans le lac de _Bay_. Ce lac, le plus +grand de l'île de Luçon, a de quarante-cinq à cinquante lieues de +circonférence. Il est de tous côtés entouré de hautes montagnes de +formation volcanique, où prennent leur source quinze rivières qui +viennent toutes se jeter dans cet immense réservoir. Il n'a d'issue +à la mer que par le fleuve de _Pasig_. Ce fleuve, après avoir coulé +entre des collines, traverse les faubourgs de Manille et va déboucher +dans la baie, qui est éloignée de sept à huit lieues du lac. + +Vingt-neuf grands bourgs sont situés sur les bords du lac, à +l'embouchure des rivières [14]. + +Cette belle nappe d'eau, dont la plus grande profondeur est de 30 +mètres, est parsemée de jolies îles toujours couvertes d'une admirable +végétation. La plus grande de ces îles, celle de _Talim_, forme avec la +terre de Luçon le détroit de _Quinabutasan_, et avec _Jala-Jala_, qui +est situé parallèlement en face, la partie du lac nommée _Rinconada_. + +Les eaux de _Bay_ sont douces et potables. Cependant, avant de +les boire, il faut qu'elles reposent quelques heures pour laisser +précipiter au fond une grande quantité de corps étrangers qu'elles +tiennent en suspension. Si cette précaution était négligée, elles +pourraient se trouver dans des conditions tout à fait nuisibles; elles +produiraient de fortes coliques et de graves dérangements d'estomac. + +Ce fait est assez curieux pour l'expliquer. Lorsque le soleil est à +l'horizon et que le vent souffle de la partie opposée à la plage où +l'on se trouve, on ne peut impunément boire de l'eau puisée sur cette +plage qu'après avoir mis le vase qui la contient pendant une grande +heure à l'ombre. Si dans les mêmes conditions on se baigne dans le lac, +le corps se couvre de gros boutons, et l'on est tourmenté pendant +plusieurs heures par d'intolérables démangeaisons. Ce phénomène, +particulier au lac de _Bay_, est sans nul doute produit par des +millions d'insectes microscopiques auxquels les rayons du soleil +donnent la vie, et que le mouvement des vagues rejette vers les +plages opposées au vent. Les pêcheurs, pour se préserver de cet effet +nuisible, ont le soin de s'enduire le corps avec de l'huile de coco. + +Le lac de _Bay_ abonde en excellents poissons. Trois espèces seulement +sont les mêmes qu'en Europe: le mulet, l'anguille et la crevette. Ces +deux dernières sont d'une grosseur remarquable. Les anguilles de 15 +à 20 kilogrammes sont très-communes, ainsi que les crevettes de la +grosseur de nos langoustes, c'est-à-dire du poids d'un kilogramme à +un kilogramme et demi. + +Deux poissons de mer se sont acclimatés dans les eaux douces du lac: +le _requin_ et la _scie_. Le premier est heureusement assez rare, +mais le second est très-abondant. + +On trouve aussi dans ce beau lac une espèce de tortue d'une forme +différente de celle de mer et d'un goût plus agréable, une grande +quantité d'excellents poissons qu'il serait trop long d'énumérer, +et enfin de monstrueux _aligators_, dont j'aurai l'occasion de parler +plus tard, ainsi que d'innombrables oiseaux aquatiques. + +Enfin, j'arrivai à _Quinabutasan_. Ce mot est _tagal_, et signifie +_qui est troué_. + +Nous nous arrêtâmes pendant une heure dans la seule case indienne qu'il +y eût dans l'endroit, pour faire cuire du riz et prendre notre repas. + +Cette case était habitée par un vieux pêcheur et sa femme, +fort âgés. Cependant ils pourvoyaient encore à leurs besoins en +pêchant. Plus tard, j'aurai occasion de parler du père _Relempago_ +ou _la Foudre_, et de raconter son histoire. + +Lorsque je fus au milieu de la nappe d'eau qui sépare _Talim_ +de la presqu'île de _Jala-Jala_, j'aperçus le nouveau domaine que +j'avais acquis si légèrement, et je pus juger d'un coup d'oeil de +mon acquisition. + +_Jala-Jala_ est une longue presqu'île qui s'étend du nord au sud, +au milieu du lac de _Bay_. + +Cette presqu'île est divisée, dans sa longueur, par une chaîne de +montagnes qui vont en déclinant, pour ne plus former que des collines +pendant l'espace de trois lieues. + +Ces montagnes, d'un accès facile, ont en général un versant couvert +de forêts, et l'autre de beaux pâturages, où croissent, à la hauteur +d'un ou deux mètres, des graminées flexibles et onduleux, qui, +sous le souffle du vent, imitent les vagues de la mer lorsqu'elles +sont agitées. + +Il est impossible de voir une nature plus belle; des sources limpides +et pures surgissent du haut des montagnes et arrosent une riche +végétation, puis vont se jeter dans le lac. + +Ces pâturages font de _Jala-Jala_ le lieu le plus giboyeux de +l'île. Les cerfs, les sangliers, les buffles sauvages, les poules, +les cailles, les bécassines, les colombes de quinze à vingt sortes, +les perroquets, enfin toutes les espèces d'oiseaux, y abondent. + +Le lac est également peuplé d'oiseaux aquatiques, et particulièrement +de canards. + +Malgré son étendue, l'île ne produit pas d'animaux nuisibles et +carnivores; on a seulement à craindre la civette, petit animal de +la grosseur d'un chat, qui ne fait la chasse qu'aux oiseaux; et les +singes, qui sortent par bandes des forêts et vont ravager les champs +de cannes à sucre et de maïs. + +Le lac, qui renferme d'excellents poissons, est moins favorisé que la +terre; on y trouve beaucoup de caïmans, alligators d'une si grande +dimension, qu'un seul de ces animaux divise, en peu d'instants, +un cheval par morceaux et l'engloutit dans son vaste estomac. Les +accidents qu'ils occasionnent sont fréquents et terribles, et j'ai +vu plus d'un Indien devenir leur victime, ainsi que je le raconterai +plus tard. + +J'aurais sans doute dû commencer par parler ici des hommes qui peuplent +les forêts de _Jala-Jala_; mais je suis chasseur et l'on m'excusera +d'avoir commencé par le gibier. + +A l'époque où je l'achetai, _Jala-Jala_ était habité par quelques +Indiens de race malaise qui vivaient dans les bois et cultivaient +quelques coins de terre. + +La nuit, ils faisaient sur le lac le métier de pirates et donnaient +asile à tous les bandits des provinces environnantes. + +A Manille, on m'avait peint cette contrée sous les couleurs les +plus sombres; au dire des habitants de la ville, je ne devais pas y +séjourner longtemps sans devenir la victime des bandits. + +Mon caractère aventureux faisait que tous ces récits, loin de +m'éloigner de mon projet, augmentaient mon désir de visiter ces hommes, +qui vivaient presque à l'état sauvage. + +Dès que j'eus acheté _Jala-Jala_, je me formai un plan de conduite +ayant pour but de m'attacher les habitants les plus à craindre; +je résolus de me faire l'ami des bandits, et pour cela je compris +qu'il fallait arriver chez eux, non comme un propriétaire exigeant +et sordide, mais bien comme un père. + +Tout dépendait, pour l'exécution de mon entreprise, de la première +impression que je produirais sur ces Indiens qui devenaient mes +vassaux. + +Lorsque j'eus abordé, je me dirigeai, en suivant le bord du lac, +vers un petit hameau composé de quelques cabanes. J'étais accompagné +de mon fidèle cocher; nous étions armés tous les deux d'un bon fusil +à deux coups, d'une paire de pistolets, et d'un sabre. + +J'avais eu soin de me renseigner auprès de quelques pêcheurs pour +savoir quel était l'Indien auquel je devais m'adresser de préférence. + +Cet homme, le plus respecté de ses compatriotes, s'appelait en langue +tagale _Mabutin-Tajo_, surnom que je traduirais en français par _le +Brave-le-vaillant_. + +C'était un véritable brigand, un vrai chef de pirates. Il eût fort +bien commis, sans vergogne, cinq ou six assassinats dans une seule +excursion; mais il était brave, et la bravoure est pour les peuples +primitifs une qualité devant laquelle ils s'inclinent avec respect. + +Ma conversation avec _Mabutin-Tajo_ ne fut pas longue; quelques paroles +me suffirent pour m'attirer sa bonne grâce, et me faire de lui un +fidèle serviteur pendant tout le temps que je demeurai à _Jala-Jala_. + +Voici les termes dans lesquels je lui parlai: + +«Tu es un grand scélérat, lui dis-je. Je suis le seigneur de +_Jala-Jala;_ je veux que tu changes de conduite; si tu refuses, je +te ferai expier tous tes méfaits. J'ai besoin d'une garde; veux-tu +me donner ta parole d'honneur de devenir honnête homme, et je te fais +mon lieutenant?» + +Après ces courtes paroles, _Alila_ (c'était le nom du bandit) resta +un instant sans me répondre. Je vis sur son visage toutes les marques +d'une profonde réflexion. J'attendis qu'il parlât; j'étais dans une +certaine anxiété; qu'allait-il me répondre? + +«Maître, me dit-il avec élan, en me présentant la main et mettant un +genou à terre, + +«Je vous serai fidèle jusqu'à la mort!» + +J'étais heureux de sa réponse, mais je ne lui laissai pas voir mon +contentement. + +«Très-bien, lui dis-je. Pour te prouver que j'ai confiance en toi, +prends cette arme, et ne t'en sers que contre des ennemis.» + +Je lui présentai un sabre tagal sur lequel était écrit en gros +caractères espagnols: _No me sacas sin rason ni me envainas sin +honor_, Ne me tire pas sans raison, et ne me remets pas dans le +fourreau sans honneur.» + +Je traduisis cette légende en langage tagaloc; _Alila_ la trouva +sublime, et jura de ne pas s'en écarter. + +«Quand j'irai à Manille, ajoutai-je, je te rapporterai des épaulettes +et un bel uniforme; mais il ne faut pas perdre de temps pour réunir +les soldats que tu vas commander, et qui formeront ma garde. + +«Conduis-moi chez celui de tes camarades que tu crois le plus capable +de t'obéir comme sergent.» + +Nous allâmes à quelques kilomètres de sa cabane, chez un de ses amis +qui l'accompagnait presque toujours dans ses tentatives de piraterie. + +Quelques mots semblables à ceux que j'avais dit à mon futur lieutenant +exercèrent sur son camarade la même influence, et le déterminèrent +à accepter le grade que je lui offrais. + +Nous passâmes la journée à aller recruter dans les diverses cases, +et le soir nous avions, en cavalerie et en infanterie, une garde de +dix hommes d'effectif, nombre que je ne voulais pas dépasser. + +Je pris le commandement en qualité de capitaine. + +Ainsi que l'on en peut juger, je menais les choses avec promptitude. + +Le lendemain je réunis la population de la presqu'île, et, entouré de +ma garde improvisée, je choisis l'emplacement où je voulais fonder un +village, et le lieu où je voulais que l'on construisit mon habitation. + +Je donnai l'ordre aux pères de famille de construire leurs cases sur +un alignement que j'indiquai, et je chargeai mon lieutenant d'employer +le plus de monde possible pour extraire de la pierre, couper du bois +de charpente, et tout préparer enfin pour ma maison. + +Mes ordres étant donnés, je partis pour Manille, en promettant de +revenir bientôt. + +Lorsque j'arrivai chez moi on était inquiet, car, n'ayant pas eu +de mes nouvelles, on me croyait la proie des caïmans ou la victime +des pirates. + +Le récit de mon voyage, la description que je fis de _Jala-Jala_, +loin d'éloigner ma femme de l'idée que j'avais conçue d'habiter ces +contrées, la rendirent, au contraire, impatiente de visiter notre +propriété et de s'y établir. C'était cependant un adieu qu'elle +faisait à la capitale, à ses fêtes, à ses réunions, à ses plaisirs! + +J'allai voir le gouverneur. Ma démission avait été considérée comme +non avenue; il m'avait conservé toutes mes places. Cet acte de +bonté me toucha; je le remerciai sincèrement, et lui dis que je ne +plaisantais pas, que ma détermination était irrévocablement arrêtée, +et qu'il pouvait disposer de mes emplois. + +J'ajoutai que je lui demandais une seule faveur, celle de commander +toute la gendarmerie locale de la province de la _Lagune_, avec la +faculté d'avoir une garde personnelle que je formerais moi-même. + +Cette faveur me fut accordée à l'instant même, et peu de jours après +je reçus ma commission. + +Ce n'était point l'ambition qui m'avait suggéré l'idée de demander +cette place importante, c'était la raison. + +Mon but avait été de me créer une puissance à _Jala-Jala_, et de +pouvoir punir moi-même mes Indiens sans avoir recours à la justice +de l'alcade, qui demeurait à dix lieues de mes domaines. + +Voulant être commodément dans ma nouvelle résidence, je fis le plan +de ma maison. + +Cette maison se composait d'un premier étage avec cinq chambres à +coucher, un grand vestibule, un spacieux salon, une terrasse, et des +chambres de bains. + +Je traitai avec un maître maçon et un maître charpentier pour les +travaux de construction; j'emportai des armes et des uniformes pour +ma garde, et je repartis. + +A mon arrivée, je fus reçu avec joie par mes Indiens. + +Mon lieutenant avait ponctuellement exécuté mes ordres; une grande +quantité de matériaux étaient préparés, et plusieurs cases indiennes +étaient déjà construites. + +Cette activité me fit plaisir, elle me prouva que l'on tenait à +m'être agréable. + +Je mis tout de suite mes ouvriers à l'oeuvre, ordonnant que l'on +défrichât les bois voisins; et bientôt je vis jeter, sous mes yeux, +les fondations de ma maison; puis je repartis pour Manille. + +Les travaux durèrent huit mois, et pendant ce temps je voyageai +continuellement de Manille à _Jala-Jala_, et de _Jala-Jala_ à Manille. + +J'eus de la peine, mais j'en fus bien récompensé quand je vis un +village sortir de terre. + +Mes Indiens avaient construit leurs cases aux lieux que j'avais +indiqués; ils avaient réservé la place d'une église, et en attendant +qu'elle fût élevée, on devait célébrer la messe dans le vestibule de +ma maison. + +Enfin, après bien des allées et des venues qui inquiétaient beaucoup +ma femme, je pus lui annoncer que le castel de _Jala-Jala_ n'attendait +plus que sa châtelaine. + +Ce fut une heureuse nouvelle: nous allions donc bientôt ne plus +être séparés! + +Je vendis promptement mes chevaux, mes voitures, des meubles inutiles; +je frétai une embarcation pour transporter à _Jala-Jala_ ce qui m'était +nécessaire, et après avoir pris congé de mes amis, je partis cette +fois, le 20 octobre 1825, avec l'intention de ne revenir à Manille +que pour une absolue nécessité. + +Notre voyage fut heureux. + +A notre arrivée nous trouvâmes sur le rivage mes Indiens, qui saluèrent +avec des cris d'allégresse la bienvenue de la _reine de Jala-Jala_. + +C'est ainsi qu'ils appelaient ma femme. + +Nous consacrâmes les premiers jours de notre arrivée à notre +installation. Il fallut meubler notre maison et la rendre utile et +agréable; c'est ce que nous fîmes. + +Aujourd'hui que les années sont passées, que je suis loin de ce temps +d'indépendance et de liberté parfaites, je pense à la bizarrerie de +ma destinée. + +Nous étions, ma femme et moi, seuls blancs et civilisés, au milieu +d'une population bronzée et presque sauvage, et cependant je n'avais +aucune crainte. + +Je comptais sur mes armes, sur mon sang-froid, et sur la parole des +gens de ma garde. Anna ne connaissait qu'une partie des dangers que +nous courions, et sa confiance en moi était si grande qu'à mes côtés +elle ignorait ce que c'était que la peur. + +Lorsque je fus bien établi dans ma maison, j'entrepris un travail +difficile et dangereux, celui de mettre de l'ordre parmi mes Indiens, +et d'organiser mon bourg comme c'est l'usage aux Philippines. + + + + +CHAPITRE VIII. + + Jala-Jala.--Organisation municipale.--Caractère des Indiens. + + +Les lois espagnoles concernant les Indiens sont tout à fait +patriarcales. + +Chaque bourg est érigé, pour ainsi dire, en petite république. + +On y élit tous les ans un chef dépendant, pour les affaires +importantes, du gouverneur de la province; lequel chef, à son tour, +dépend du gouverneur des Philippines. + +J'avoue que le mode de gouvernement, aux Philippines, m'a toujours +semblé être le plus convenable et le plus propre à la civilisation. Les +Espagnols l'ont trouvé tout établi dans l'île de Luçon lors de leur +conquête, et n'y ont apporté que quelques améliorations. + +Je vais entrer ici dans quelques détails. + +Chaque population indienne se divise en deux classes: la classe noble +et la classe populaire. + +La première se compose de tous les Indiens qui sont ou ont été +_cabessas de barangay_, ce qui veut dire collecteurs des contributions; +cette place est honorifique. + +Les contributions établies par les Espagnols sont personnelles. + +Chaque Indien ayant plus de vingt et un ans paye, en quatre termes, +une somme annuelle de _trois francs;_ cette taxe est la même pour le +riche comme pour le pauvre. + +A une certaine époque de l'année, douze des _cabessas de barangay_ +sont électeurs. + +Ils se réunissent avec quelques anciens habitants du bourg, et +élisent, au scrutin, trois d'entre eux, dont les noms sont adressés +au gouverneur des Philippines. + +Celui-ci choisit parmi ces noms celui qu'il veut, et lui confie, +pendant une année, les fonctions de _gobernadorcillo_, ou petit +gouverneur. + +Pour se distinguer des autres Indiens, le _gobernadorcillo_ porte +une baguette en rotin, à pomme d'or, avec laquelle il a le droit de +frapper ceux de ses concitoyens qui ont commis de légères fautes. + +Ses fonctions tiennent à la fois de celles des maires, des juges de +paix et des juges d'instruction. + +Il veille au bon ordre, à la tranquillité publique; il juge sans +appel les différends et les procès dont l'importance ne dépasse pas +16 piastres (ou 80 francs). + +Les dimanches, après les offices, le _gobernadorcillo_ réunit à la +maison communale les anciens du bourg et les officiers de justice, pour +discuter et arrêter avec eux toutes les affaires administratives. C'est +aussi le dimanche, en conseil, qu'il consulte les anciens pour tous les +procès dans lesquels il ne se croit pas suffisamment éclairé. C'est +alors un véritable jury de patriarches qui juge sans appel et sans +partialité. + +Il instruit aussi les procès criminels de haute importance: seulement +là s'arrête son pouvoir. + +Les dossiers de ces procès sont envoyés par lui au gouverneur de la +province, qui les remet, à son tour, à la cour royale de Manille. + +La cour rend son arrêt, et l'alcade le fait exécuter. + +Lors de l'élection du _gobernadorcillo_, les électeurs réunis +choisissent toutes les autorités qui doivent lui être soumises. + +Ces autorités sont: des _alguazils_, dont le nombre est proportionné +à la population; deux _témoins_ ou _adjoints_, qui sont chargés de +sanctionner tous les actes du _gobernadorcillo_, car sans leur sanction +et leur présence ces actes seraient considérés comme nuls; un _jouès de +palma_, ou juge de palme, remplissant les fonctions de garde-champêtre; +un vaccinateur, obligé d'avoir toujours du vaccin pour les enfants +nouveau-nés; puis un maître d'école chargé de l'instruction publique; +enfin, une sorte de gendarmerie pour la surveillance des bandits et +l'entretien des routes sur le territoire de la commune et dans les +campagnes voisines. Les hommes faits et sans emploi forment une garde +civique qui veille à la conservation du village: cette garde indique +les heures de la nuit au moyen de coups frappés sur un gros morceau +de bois creux. + +Il y a dans chaque bourg une maison communale; on la désigne sous le +nom de _casa réal_. C'est là que demeure le _gobernadorcillo_. + +Il doit l'hospitalité à tous les voyageurs qui passent dans le bourg, +et cette hospitalité est semblable à celle des montagnards écossais: +_elle se donne et ne se vend jamais_. + +Pendant deux ou trois jours, le voyageur a droit au logement, dans +lequel il trouve une natte, un oreiller, du sel, du vinaigre, du bois, +des vases de cuisine, et, moyennant payement, tous les comestibles +nécessaires à sa nourriture. + +Si même à son départ il réclame des chevaux et des guides pour +continuer sa route, on les lui procure. + +Quant au payement des vivres, afin d'éviter les abus si fréquents chez +nous, dans chaque _casa réal_ on affiche sur une grande pancarte les +prix des objets, tels que viande, volaille, poisson, fruits, etc., etc. + +Dans n'importe quelle circonstance, le _gobernadorcillo_ ne peut rien +exiger pour les peines qu'il se donne [15]. + +Telles étaient les mesures que je voulais adopter; ces mesures +offraient, il est vrai, des avantages et des inconvénients. + +Le plus grand, sans contredit, c'était de me mettre presque sous la +dépendance du _gobernadorcillo_, auquel ses fonctions donnaient un +certain droit; car j'étais son administré. + +Il est vrai de dire que mon grade de commandant de toute la gendarmerie +de la province me mettait à l'abri des injustices que l'on eût pu +commettre à mon égard. + +Je savais fort bien qu'en dehors du service militaire, je ne +pouvais infliger à mes hommes aucune punition sans l'intervention du +_gobernadorcillo_; mais j'avais assez étudié le caractère indien pour +comprendre que je ne pouvais le dominer que par une parfaite justice +et une sévérité bien entendue. + +Quelles que fussent les difficultés que je prévoyais, sans redouter +les peines et les dangers de toute espèce qu'il faudrait surmonter, +je marchai droit vers le but que je m'étais tracé: le chemin était +aride, hérissé d'écueils; j'y entrai avec courage, et j'arrivai +à prendre sur les Indiens une telle influence, que, par la suite, +ils obéissaient à ma voix comme à celle d'un père. + +Le Tagaloc a un caractère extrêmement difficile à définir. Lavater +et Gall auraient été fort embarrassés, car la physionomie et la +crânologie se trouveraient peut-être bien en défaut aux Philippines. + +La nature indienne est un mélange de vices et de vertus, de bonnes et +de mauvaises qualités. Un bon moine disait, en parlant des Tagalocs: +«Ce sont de grands enfants qu'il faut traiter comme s'ils étaient +petits.» + +Le portrait moral d'un naturel des Philippines est vraiment curieux +à tracer, et plus curieux à lire. + +L'Indien tient à sa parole, et, le croirait-on? il est menteur; il +a en horreur la colère, qu'il compare à la démence, et il préfère +l'ivresse, qu'il méprise cependant. + +Pour se venger d'une injustice, il ne craint pas de se servir du +poignard. + +Ce qu'il supporte le moins, c'est l'injure, même lorsqu'elle est +méritée. + +Après une faute commise, on peut lui infliger des coups de fouet, +il les reçoit sans se plaindre; mais une injure le révolte. + +Il est brave, fataliste, généreux. + +Le métier de bandit, qu'il exerce volontiers, lui plaît à cause de +la vie d'émotion et de liberté qu'on y mène, et non parce qu'on peut +s'enrichir en le faisant. + +Généralement les Tagalocs sont bons pères, bons époux, ces deux +qualités inhérentes l'une à l'autre. + +Horriblement jaloux de leurs femmes, ils ne le sont nullement de +l'honneur des filles; peu leur importe si l'Indienne qu'ils épousent +a commis des fautes avant son union. + +Ils ne lui demandent jamais de dot; eux seuls en apportent une, +et font des cadeaux aux parents de leur fiancée. + +Le lâche est mal vu par eux, mais ils s'attachent volontiers à l'homme +assez brave pour aller au-devant du danger. + +Leur passion dominante, c'est le jeu. + +Ils applaudissent aux combats d'animaux, surtout à celui des coqs. + +Voilà succinctement un aperçu du caractère des hommes que j'avais +à conduire. + +Mon premier soin fut de me maîtriser. + +Je pris la ferme résolution de ne jamais laisser éclater à leurs yeux +un mouvement d'impatience, même dans les moments les plus difficiles, +et de conserver un calme et un sang-froid imperturbables. + +J'appris bientôt qu'il serait dangereux d'écouter les rapports qui +me seraient faits, cela pouvait m'exposer à commettre des injustices, +ainsi qu'il m'arriva dès le début. Voici dans quelle circonstance: + +Deux Indiens vinrent un jour déposer une plainte contre un de leurs +camarades, demeurant à quelques lieues de _Jala-Jala_. Ces délateurs +l'accusaient particulièrement d'un vol de bestiaux. + +Après les avoir écoutés, je partis avec ma garde pour m'emparer de +l'accusé; je l'amenai à mon habitation. + +Là, je cherchai à lui faire avouer sa faute; il nia, et se dit +innocent. + +J'eus beau lui promettre, s'il disait la vérité, de lui accorder son +pardon; il persista, même devant les accusateurs. + +Persuadé qu'il mentait, mécontent de sa persistance à nier un fait qui +m'était attesté avec toute l'apparence de la sincérité, j'ordonnai +qu'on l'attachât sur un banc et qu'on lui appliquât douze coups +de fouet. + +Mes ordres furent exécutés; le coupable nia comme il avait fait +précédemment. Cette opiniâtreté m'irrita, et je lui fis administrer +une nouvelle correction semblable à la première. + +Le malheureux endurait avec un véritable courage cette cruelle +punition. + +Tout à coup, au milieu de ses souffrances, il s'écria avec un accent +pénétrant: + +«Oh! Monsieur, je suis innocent, je vous le jure. Puisque vous ne +voulez pas me croire, prenez-moi chez vous; je serai un serviteur +fidèle, et bientôt vous acquerrez la preuve que je suis victime d'une +infâme calomnie.» + +Ces paroles me touchèrent. + +Je réfléchis que cet infortuné n'était peut-être pas coupable. J'eus +peur de m'être trompé, d'avoir été injuste sans le savoir. Je pensai +qu'une haine particulière avait pu pousser les deux témoins à me +faire une fausse déclaration et m'exposer à punir un innocent. + +Je le fis délier. + +«L'épreuve que tu demandes, lui dis-je, est facile à tenter. + +«Si tu es un honnête homme, je serai pour toi un père; mais si tu +me trompes, n'attends de moi aucune pitié. A dater de ce moment, +tu fais partie de ma garde; mon lieutenant te remettra des armes.» + +Il me remercia avec effusion, et son visage s'éclaira d'une joie +subite. On l'incorpora dans ma garde. + +O justice humaine, combien tu es fragile et souvent +inintelligente!... J'appris, quelque temps après cette scène, que +Bazilio de la Cruz (c'était le nom du patient) était innocent. + +Les deux misérables qui l'avaient dénoncé s'étaient sauvés, pour +échapper au châtiment qu'ils méritaient. + +Bazilio tint sa promesse. Tout le temps que je restai à _Jala-Jala_, +il me servit fidèlement et sans rancune. + +Ce fait m'impressionna vivement. + +Je jurai qu'à l'avenir je n'infligerais point de punition sans être +bien sûr de la vérité des faits énoncés. J'ai tenu religieusement ma +promesse, du moins je le pense. Je n'ai jamais fait appliquer un seul +coup de fouet sans qu'au préalable le coupable n'eût avoué sa faute +[16]. + +Les meilleurs marins connus dans les Indes sont les naturels des +Philippines. + +Courageux et d'une forte constitution, ils aiment à supporter les +plus grandes fatigues et à affronter les dangers; leur intelligence +les rend supérieurs aux autres marins de l'Inde. + +Un matelot tagaloc peut remplir, à bord d'un navire, toutes les +fonctions nécessaires. Timonier, voilier, charpentier et calfat, +on l'emploie avec la certitude qu'il fera bien tout ce qui lui sera +commandé. + +Cependant ces hommes ne sont, pour ainsi dire, employés comme marins +que par les Espagnols, qui les connaissent et savent les gouverner. + +Les Anglais ne les admettent qu'en très-petit nombre à bord de leurs +bâtiments qui naviguent dans les Indes, et les assurances de Madras +ne permettent pas que le nombre de trois Tagalocs soit dépassé à bord +de chaque navire assuré par elles. + +Cette mesure est due au grand nombre de navires dont les équipages +ont été assassinés par quelques-uns de ces matelots, qui ensuite se +sont emparés du vaisseau. + +L'épisode que je vais raconter fera bien connaître l'utilité de +cette précaution. + +En 1838, un joli brick de Calcutta était sorti depuis quelques jours +du port de Canton, où il avait réalisé en bonnes piastres un riche +chargement d'opium. + +La saison favorable, une mer unie et paisible, faisaient espérer au +capitaine un prompt retour à Calcutta, son port d'armement. + +Plus de trois millions de francs, résultat de sa vente, lui assuraient +une bonne réception de ses commettants; mais le destin en avait +disposé autrement, et ce beau navire, la riche cargaison, et une +partie de son équipage, ne devaient plus revoir les bords du Gange. + +L'équipage était composé de trente hommes: le capitaine, un second, +un lieutenant, cinq matelots anglais, vingt Lascars et deux matelots +des Philippines, nommés _Antonio_ et _Cayetano_. + +Un soir, _Cayetano_ fut accusé par un matelot anglais d'avoir dérobé +une bouteille de rhum. + +Le capitaine, sévère comme tous les officiers de la marine anglaise qui +commandent aux pacifiques Indiens du Bengale, fit venir _Cayetano_, et, +sans tenir compte des preuves qu'il voulait donner de son innocence, le +fit attacher sur une caronade et frapper de vingt-cinq coups de corde. + +Pas une plainte, pas un soupir ne trahirent la douleur et l'affront +que venait de subir _Cayetano_ pour un châtiment non mérité. + +Seulement, au moment où il fut renvoyé par le capitaine, il lui lança +un coup d'oeil de vengeance plus expressif que tous les reproches +qu'il eût pu lui faire, et il descendit dans sa cabine. + +A dix heures du soir, _Antonio_ et _Cayetano_ étaient de quart. + +Tous les deux, appuyés sur le bossoir de bâbord, restèrent un long +intervalle sans s'adresser la parole; _Antonio_ rompit le silence, +et, dans sa langue maternelle si expressive, il dit: + +«Frère, tu as bien souffert?» + +«Si j'ai souffert, _Antonio_, je souffre encore. Ne comprends-tu +pas toute la douleur qu'a au coeur celui qui vient de subir, sans le +mériter, un infâme châtiment?» + +«Oh! si, frère! et je souffre moi-même de la cruauté et de l'injustice +de tes bourreaux, de ces orgueilleux Anglais.» + +«Eh bien! _Antonio_, si ton coeur est aussi malade, vengeons-nous!» + +«Vengeons-nous, répondit _Antonio_. Demain, nous prenons le quart de +minuit; il n'y a pas de lune, l'obscurité sera profonde: choisissons +cet instant pour la vengeance.» + +Quelques paroles qu'ils échangèrent suffirent pour arrêter entre +eux tout un plan de destruction; ils se séparèrent, pour ne pas être +remarqués des matelots anglais. + +Le lendemain, ils firent leur service comme à l'ordinaire. A six +heures, c'était leur tour de dormir; ils se retirèrent dans leur +cabine, avec la certitude qu'ils n'avaient aucune surveillance à +redouter, et qu'on ne soupçonnait rien de leur fatal projet. + +A minuit, ils reprirent le quart: le temps était beau; le brick, +sous toutes ses voiles, sillonnait légèrement une mer paisible et +unie; la nuit n'était éclairée que par de brillantes étoiles, et +un vent fixe n'exigeait d'autre surveillance que celle du timonier; +tout favorisait le projet des deux matelots philippinois. + +_Antonio_ était à la barre; à quelques pas de lui, sur son banc +de quart, sommeillait le lieutenant; sur le gaillard d'avant, deux +matelots anglais, deux Lascars attendaient dans un demi-sommeil que +quelques manoeuvres imprévues les obligeassent à interrompre un +instant leur repos. _Cayetano_, le coeur palpitant de vengeance, +se promenait au vent, tout en observant ses ennemis, et attendait +avec impatience le moment propice de mettre à exécution son projet. + +Quelques instants s'étaient à peine écoulés, qu'il s'approcha +d'_Antonio_, et lui dit: + +«Ton poignard est-il prêt?» + +«Ne crains pas, _Cayetano_, il coupe; ma main ne tremble pas.» + +«Bien! dit _Cayetano_; charge-toi du lieutenant; frappe lorsque tu +m'entendras frapper; descends ensuite dans la chambre, expédie le +capitaine et le second, et moi je ferai le reste.» + +Quelques instants après, le lieutenant s'affaissait sur son banc de +quart; le coup qui venait de lui donner la mort avait été asséné d'une +main si sûre, qu'il ne poussa même pas un cri. _Cayetano_, de son côté, +avec la même précision, avait expédié les deux matelots anglais et un +Lascar; dans l'impossibilité de donner un seul coup mortel au second +Lascar, qui dormait appuyé sur la lisse, il l'avait précipité à la mer; +ensuite il était descendu dans la cabine, et de trois coups de poignard +il avait tué les trois matelots anglais surpris dans leur profond +sommeil. Il remonta de suite sur le pont, où il trouva _Antonio_ qui, +de son côté, venait d'accomplir son oeuvre de destruction avec le même +bonheur que son complice: le capitaine et le second n'existaient plus. + +«Assez, lui dit _Cayetano_, assez de sang! il ne reste plus à bord +que dix-huit Lascars; ce ne sont pas des hommes, ce ne sont pas même +des femmes tagalocs, et cependant ce sont nos frères; ils sont nés +sous le même climat que nous.» + +_Antonio_ et _Cayetano_ étaient maîtres du navire; pas un Anglais +n'avait échappé à leurs poignards. Ils fermèrent l'écoutille pour +empêcher les Lascars de monter sur le pont. + +_Antonio_ reprit la barre pour donner une direction au brick, qui +avait été abandonné au gré des vents pendant que son camarade et +lui commettaient leur crime; il changea de direction, et au lieu de +suivre la route primitive du nord au sud-ouest, il dirigea la proue +vers le sud-sud-est. + +Au moment où le navire opérait son évolution, _Cayetano_ entendit +une espèce de gémissement; il appela _Antonio_ pour s'assurer +d'où partaient ces gémissements. Ce dernier aperçut, cramponné aux +sauvegardes du gouvernail, le malheureux Lascar qu'il avait jeté à +la mer; il le rassura en lui promettant qu'il ne lui sera pas fait +de mal. Le pauvre Lascar remonta sur le pont, bien heureux d'en avoir +été quitte pour la peur. + +Au jour, huit cadavres furent jetés à la mer; et le lendemain, +_Antonio_ et _Cayetano_ débarquaient les dix-neuf Lascars sur l'une +des îles _Paracels_; ils leur laissèrent des vivres pour plusieurs +semaines, et reprirent leur route vers Luçon, leur pays natal. + +Un vent favorable les fit aborder le douzième jour sur la côte ouest +de Luçon, dans un petit port inhabité de la province d'_Illocos_; +ils prirent en or et en argent ce qu'ils pouvaient porter sur eux, +sabordèrent le joli brick, dirigèrent la proue au large, et dans une +frêle embarcation débarquèrent au port sans que personne les eût vus. + +A quelques milles, le brick, rempli d'eau, s'enfonçait dans l'abîme, +disparaissait avec les richesses qu'il renfermait, et ne laissait +plus de traces des crimes commis par les deux marins, qui, riches et +heureux de s'être vengés, se livrèrent à toutes les jouissances que +leur procuraient les piastres et l'or dont ils s'étaient chargés en +abandonnant le brick. + +Ils vivaient dans la plus grande sécurité; personne ne pouvait les +accuser, et leur crime paraissait devoir rester impuni. + +Mais la Providence n'avait point pardonné aux deux assassins. + +Un navire anglais recueillit à son bord les dix-neuf Lascars abandonnés +sur une des _Paracels_, et les conduisit à Canton. + +Le consul anglais écrivit au gouvernement de Manille; celui-ci fit +des recherches: le brick avait disparu, on n'en avait aucune nouvelle. + +Toutefois, les deux Indiens, qui, dans leur sécurité et leur +imprévoyance, dépensaient en femmes, en combats de coqs, des sommes +si considérables, appelèrent l'attention de la police; ils furent +mis en prison, et ne tardèrent point à faire un aveu complet de leur +crime et à en raconter les détails. + +Tous deux furent condamnés au dernier supplice, et le jugement ajouta +en outre que leurs têtes seraient exposées à l'entrée du port de +Manille, pour servir d'exemple. Tous deux entendirent leur sentence +de mort avec le même sang-froid que s'il se fût agi d'une légère +correction; _Antonio_ fumait paisiblement sa cigarette, et _Cayetano_ +mâchait du bétel. + +Le jour suivant, j'allai les voir en chapelle; ils causèrent avec moi, +sans être émus ou affligés du sort qui les attendait le lendemain. + +Ils me racontèrent eux-mêmes la manière dont ils s'étaient débarrassés +des Anglais, et ils appuyèrent fortement sur le bonheur qu'ils avaient +eu de se venger. + +Je ne pus m'empêcher de leur demander si la mort ne les effrayait +pas? «Que voulez-vous, me dit _Cayetano_, c'est notre sort, il faut +bien le subir; pourquoi nous affligerions-nous?» + +Le lendemain, la justice eut son cours; les deux têtes furent exposées +comme le jugement l'ordonnait. + +Un mois après, lorsque je me préparais à revenir en France, un soir, +en passant près des fourches patibulaires, je décrochai la tête de +_Cayetano_, et l'emportai chez moi. C'est de cette tête que j'ai fait +don au musée d'anatomie du jardin des Plantes. + +Tels étaient les hommes que j'allais avoir à gouverner. + + + + +CHAPITRE IX. + + Jala-Jala.--Église.--Le père Miguel de + San-Francisco.--Bandits. --Règlement.--Chasse aux buffles. + + +J'ai dit plus haut que j'avais témoigné le désir que l'on construisît +une église dans mon village, non-seulement par esprit religieux, +mais aussi comme moyen civilisateur; je tenais essentiellement à +avoir un curé à _Jala-Jala_. A cet effet, je demandai à l'archevêque, +monseigneur Hilarion, dont j'avais été le médecin et avec lequel +j'étais lié d'amitié, qu'il me donnât un ecclésiastique que je +connaissais, et qui était alors sans emploi. + +J'eus beaucoup de peine à obtenir cette nomination. + +«Le père Miguel de San-Francisco, me répondit l'archevêque, est un +homme violent, fort entêté; il vous sera impossible de vivre avec lui.» + +Je persistai; et comme la persistance amène toujours un résultat, +j'obtins enfin qu'il fût nommé curé à _Jala-Jala_. + +Le père Miguel était d'origine japonaise et malaise. Il était jeune, +fort, courageux, et très-capable de m'aider dans les circonstances +difficiles qui se seraient présentées, comme, par exemple, s'il eût +fallu se défendre contre des bandits. + +Je dois déclarer que, malgré les prévisions et, je pourrais dire, +les préventions de mon honorable ami l'archevêque, je le conservai +tout le temps de mon séjour à _Jala-Jala_, et n'eus pas la moindre +discussion avec lui. + +Je ne pouvais lui reprocher qu'un seul fait regrettable, c'était de +ne pas assez prêcher ses paroissiens. Il ne les sermonnait qu'une +fois l'an, encore son discours était-il toujours le même, et divisé +en deux parties: la première en langue espagnole, à notre intention, +et la seconde en tagaloc pour les Indiens. Ah! que de gens j'ai +rencontrés depuis qui eussent dû imiter le bon curé de _Jala-Jala_! + +Aux observations que je lui faisais parfois, «Laissez-moi faire, +et ne craignez rien, répondait-il: il ne faut pas tant de paroles +pour faire un bon chrétien.» Peut-être disait-il vrai!... + +Depuis mon départ, le bon prêtre est mort, emportant dans la tombe +les regrets de tous ses paroissiens! + +Comme on le voit, j'étais au commencement de mon oeuvre de +civilisation. Il était nécessaire, pour acquérir sur mes Indiens +l'influence que je voulais obtenir, de contracter avec eux des +engagements qui leur assurassent les priviléges que je leur accordais +en qualité de propriétaire, et de leur part les charges auxquelles +ils s'obligeaient envers moi. + +Ces conventions entre le maître et le fermier, débattues avec les +anciens du bourg et adoptées à l'unanimité, me paraissent assez +curieuses pour les indiquer ici en abrégé. + +On verra que les clauses de cette espèce de _charte constitutionnelle_ +protégeaient bien plus les Indiens que mes propres intérêts: + +«Les habitants de _Jala-Jala_, sans exception, sont gouvernés par +leur chef, le _gobernadorcillo_. + +«Celui-ci est élu tous les ans, selon l'usage, par les anciens et +les _cabessas de barangay_. + +«Lui seul peut administrer la justice, à moins que les parties +plaignantes ou l'accusé ne demandent à être jugés par le seigneur +de _Jala-Jala_. + +«Le _gobernadorcillo_ est chargé de l'administration du bourg. + +«Il doit maintenir le bon ordre parmi ses administrés, et faire +religieusement exécuter les engagements stipulés entre le seigneur +de _Jala-Jala_ et ses colons. + +«Tout étranger qui viendra s'établir à _Jala-Jala_ jouira +immédiatement, quelle que soit sa religion, des mêmes droits et +prérogatives que les autres habitants. Toutefois, s'il n'appartient +pas à la religion catholique, il ne pourra remplir aucunes fonctions +municipales. C'est la seule exception que lui imposera la différence +de religion. + +«Les combats du coqs sont permis les dimanches et les jours de +fête, après les offices divins, sans aucune redevance au seigneur +de _Jala-Jala_. + +«Tous les jeux de hasard sont prohibés et seront sévèrement punis. Ils +seront cependant permis pendant trois jours dans l'année, savoir: +le jour de la fête patronale du bourg, le jour de la fête du seigneur +de _Jala-Jala_, et le jour de la fête de sa femme. + +«Tout homme valide et les enfants en âge de rendre des services devront +travailler. Les paresseux seront sévèrement punis, et pourront être +renvoyés de l'habitation. + +«Le travail est entièrement libre. Chaque habitant a le droit de +travailler pour son compte ou de louer ses services, moyennant un +salaire qui sera préalablement convenu à l'amiable. + +«Tout père de famille est obligé d'avoir une maison d'une grandeur +convenable, avec une petite cour et un jardin soigneusement palissadé, +et planté d'arbres fruitiers, de légumes et de fleurs. Il jouira à +perpétuité du terrain occupé par son jardin et sa maison, moyennant +le payement au seigneur de _Jala-Jala_ d'une redevance annuelle d'une +poule ou de sa valeur, soit trente centimes. Cette redevance ne pourra, +sous aucun prétexte, être augmentée par le seigneur. + +«Chaque père de famille possédant une maison a le droit de défricher +les terres qui lui conviennent dans les domaines de _Jala-Jala_, à +la charge d'en obtenir par avance l'indication du seigneur. Pendant +les trois premières années aucune redevance ne sera exigible de la +part du seigneur; mais, la quatrième année et les années suivantes, +il aura droit au prélèvement de dix pour cent sur chaque récolte. Cette +redevance ne pourra, dans aucun cas, être augmentée. + +«Chaque habitant peut posséder, sans payer aucune redevance, les +buffles et les chevaux qui lui sont nécessaires. + +«Le seigneur de _Jala-Jala_ s'engage à fournir des buffles à tous +ceux qui en auront besoin pour la culture de leurs terres, et pour +les charrois des bois de construction et des bois à brûler. + +«Chaque habitant a le droit de couper dans les forêts, sans payer +aucune redevance, le bois de construction et de chauffage nécessaire à +son usage. Mais lorsqu'il le vendra à l'extérieur, le quart du produit +de la vente sera alloué au seigneur, pour l'indemniser de la valeur +du bois et du travail de ses buffles. + +«La pêche est entièrement libre sur toutes les plages. Celui qui +établira une pêcherie à poste fixe jouira du terrain sur lequel la +pêcherie sera établie, dans un rayon de 500 barres (500 mètres). Nul +autre que lui ne pourra établir, dans ce rayon, une autre pêcherie. + +«La chasse est entièrement libre dans tout le domaine de _Jala-Jala_; +mais pour chaque cerf ou sanglier abattu, il sera remis un quartier +au seigneur. + +«Tous les jeunes gens de douze à dix-huit ans seront divisés par +escouades de quatre. Chaque escouade, à tour de rôle, sera tenue de +servir le curé, pendant quinze jours, sans aucune rétribution que +la nourriture. + +«L'église est à la charge des jeunes filles, qui doivent la tenir +avec propreté et l'orner de fleurs. + +«Les jeunes filles au-dessus de douze ans se réuniront à la maison de +l'habitation deux fois par semaine, le lundi et le jeudi, pour piler +et préparer le riz nécessaire à la maison du seigneur. Elles seront +payées de ce travail par mesure, selon l'usage du pays.» + +Avec ces hommes primitifs, il fallait peu de phrases. Il suffisait +de leur bien faire comprendre leurs droits et les miens, et surtout +de les graver dans leur mémoire. + +Après avoir fait accepter les conventions que je viens d'indiquer, je +remarquai immédiatement une plus grande confiance parmi mes Indiens, +et une plus grande facilité à les associer à mes travaux. + +Anna m'aidait de tout son coeur et de toute son intelligence. Aucune +fatigue ne la décourageait. Pendant la surveillance des jeunes filles +qui venaient deux fois par semaine piler le riz à la maison, elle +leur enseignait à aimer la vertu, qu'elle pratiquait si bien. Elle +leur fournissait des vêtements; car à cette époque les jeunes filles +de dix à douze ans étaient encore nues comme des sauvages. + +Le père Miguel de San-Francisco était chargé de la mission plus +spécialement en rapport avec son caractère; et c'était pour répandre +plus promptement dans la colonie l'instruction, cette mère bienfaisante +qui mène à la conquête de la civilisation, que les jeunes gens étaient +divisés par escouades de quatre, et qu'à tour de rôle chaque escouade +allait passer quinze jours au presbytère. + +Là, ces jeunes gens apprenaient un peu d'espagnol et se formaient +aux usages du monde, qui leur étaient tout à fait inconnus. + +Moi, je surveillais tout en général. Je m'occupais des travaux de +culture, de donner une bonne direction aux bergers qui conduisaient +les bestiaux que j'avais acquis pour faire valoir mes pâturages. + +J'étais aussi le médiateur des différends qui s'élevaient entre mes +colons. Ils aimaient mieux s'adresser à moi qu'au _gobernadorcillo_; +j'étais parvenu à prendre sur eux l'influence que je voulais obtenir. + +Une partie de mon temps, et ce n'était pas la moins occupée, se +passait à chasser les bandits de mon habitation et de ses alentours. + +Quelquefois je partais avant le jour et ne revenais que la nuit. Alors +je retrouvais ma femme, toujours bonne, affectueuse, dévouée; son +accueil me récompensait des fatigues de la journée. O félicités +presque parfaites, je ne vous ai jamais oubliées! Temps heureux, +qui as laissé d'ineffaçables traces dans ma mémoire, tu es toujours +présent à ma pensée! J'ai vieilli, mais mon coeur est toujours resté +jeune pour se ressouvenir!... + +Dans ces longues causeries du soir, nous nous rendions compte des +travaux du jour et de tout ce qui nous était arrivé. C'était l'instant +des douces confidences. Heures trop tôt envolées, hélas! heures +fugitives, vous ne reviendrez plus!... + +C'était l'heure aussi de mes audiences, véritable lit de justice +renouvelé de saint Louis, et ouvert à mes sujets. + +La porte de ma maison accueillait tous les Indiens qui avaient quelque +chose à me communiquer. + +Assis avec ma femme autour d'une grande table ronde, j'écoutais, +en prenant le thé, toutes les demandes qui m'étaient faites, toutes +les réclamations qui m'étaient adressées. + +C'était pendant ces audiences que je rendais mes arrêts. + +Mes gardes m'amenaient les coupables, et, sans perdre mon calme +ordinaire, je les admonestais sur les fautes qu'ils avaient commises. + +J'avais toujours présent à la mémoire mon erreur lors du jugement de +mon pauvre _Bazilio_, et j'étais très-circonspect. + +J'écoutais d'abord les témoins; mais je ne condamnais qu'après avoir +entendu le coupable dire: + +«--Que voulez-vous, maître, c'était ma destinée; je ne pouvais pas +m'empêcher de faire ce que j'ai fait!... + +«--Toute faute mérite un châtiment, lui répondais-je alors. Choisis, +veux-tu que ce soit le _gobernadorcillo_ ou moi qui te châtie?» + +La réponse était toujours la même: + +«--Tuez-moi, maître, disait l'Indien; mais ne me remettez pas aux +mains d'un de mes semblables.» + +J'infligeais la punition. Anna, présente à mes arrêts, intercédait +pour le coupable. C'était un motif que je saisissais toujours pour +pardonner, ou faire remise d'une partie du châtiment. J'étais humain +sans faiblesse, et je faisais aimer Anna comme elle le méritait. + +Mes gardes étaient chargés d'appliquer la punition. Lorsque l'exécution +était terminée, l'Indien rentrait au salon; je lui donnais un cigare, +signe du pardon; je l'engageais à ne plus commettre de nouveaux +méfaits. Anna l'exhortait à suivre mes conseils, et il partait avec +la certitude que sa faute était oubliée. Loin de m'en vouloir, il +témoignait souvent sa satisfaction à ses camarades dans des termes +analogues à ceux que prononçait l'un d'eux, après une punition sévère: +«J'ai reçu, disait-il, le châtiment qu'un père donne à son fils. Je +suis heureux que ma faute soit oubliée, et de fixer maintenant sans +aucun trouble le visage de mon maître.» + +L'ordre et la discipline que j'avais établis étaient pour moi d'un +grand secours dans l'esprit des Indiens; ils me donnaient une influence +positive sur eux. + +Mon calme, ma fermeté, ma justice, ces trois grandes qualités sans +lesquelles il n'est pas de gouvernement possible, satisfaisaient +beaucoup ces natures encore vierges et indomptées. + +Mais une chose les inquiétait cependant. Étais-je brave? + +Voilà ce qu'ils ignoraient, et ce qu'ils se demandaient souvent. + +Ils répugnaient à l'idée d'être commandés par un homme qui n'aurait +pas été intrépide devant le danger. + +J'avais bien fait quelques expéditions contre les bandits, mais ces +expéditions avaient été sans résultat, et d'ailleurs elles ne pouvaient +pas me servir à faire mes preuves de bravoure aux yeux des Indiens. + +Je savais fort bien qu'ils formeraient leur opinion définitive sur moi +en raison de ma conduite dans la première occasion périlleuse que nous +viendrions à rencontrer; j'étais donc décidé à tout entreprendre pour +égaler au moins le meilleur et le plus brave de tous mes Indiens: tout +était là! Je comprenais l'impérieuse nécessité dans laquelle j'étais +de me montrer, non-seulement égal, mais supérieur pendant la lutte, +si je voulais conserver mon commandement. + +L'occasion se présenta enfin de subir l'épreuve que désiraient mes +vassaux. + +Les Indiens regardent la chasse au buffle comme la plus dangereuse +de toutes les chasses, et mes gardes me disaient souvent qu'ils +préféreraient se trouver la poitrine à nu à vingt pas du canon d'une +carabine, que de se trouver à cette distance d'un buffle sauvage. + +«La différence, disaient-ils, c'est que la balle d'une carabine peut +blesser seulement, et que le coup de corne du buffle tue toujours.» + +Je profitai de la frayeur qu'ils ont pour cette sorte d'animal, et +je leur déclarai un jour, et cela le plus froidement qu'il me fut +possible, mon intention formelle de le chasser. + +Alors ils employèrent toute leur éloquence pour me faire renoncer +à mon projet; ils me firent un tableau très-pittoresque et fort peu +encourageant des dangers, des difficultés que je pouvais rencontrer, +moi surtout qui n'étais pas habitué à cette sorte de guerre; car un +pareil combat est en effet une espèce de guerre à mort. + +Je ne voulus rien écouter. + +J'avais parlé; je ne voulais pas discuter, et je regardai comme non +avenus tous leurs conseils. + +Bien m'en prit, car ces conseils affectueux, ces tableaux effrayants +des dangers que je voulais courir n'étaient donnés et tracés que pour +me tendre un piége: ils s'étaient concertés entre eux afin de juger +de mon courage par mon acceptation ou mon refus de combattre. + +J'ordonnai la chasse; ce fut ma réponse. + +J'évitai avec le plus grand soin que ma femme fût informée de notre +excursion, et je partis accompagné d'une dizaine d'Indiens, presque +tous armés de fusils. + +La chasse au buffle se fait autrement dans les montagnes que dans +les plaines. + +En plaine, on n'a besoin que d'un bon cheval, de beaucoup d'adresse +et d'agilité pour lancer le lacet. + +Mais dans les montagnes c'est différent; il faut plus que cela, +il faut un sang-froid extraordinaire. + +Voici ce que l'on fait: on s'arme d'un fusil dont on est sûr, et +l'on va se placer de façon à ce que le buffle, en sortant du bois, +vous aperçoive. + +Du plus loin qu'il vous voit, il s'élance sur vous de toute la vitesse +de sa course, brisant, rompant, foulant sous ses pieds tout ce qui +fait obstacle à son passage; il fond sur vous comme s'il allait vous +écraser; puis, arrivé à quelques pas, il s'arrête quelques secondes, +et présente ses cornes aiguës et menaçantes. + +C'est pendant ce temps d'arrêt que le chasseur doit lâcher son coup +de feu, et envoyer sa balle au milieu du front de son ennemi. + +Si par malheur le fusil rate, ou bien si le sang-froid fait défaut, +que la main tremble, que le coup dévie, il est perdu; la Providence +seule pourra le sauver! + +Voilà peut-être le sort qui m'attendait; mais j'étais décidé à tenter +cette cruelle épreuve, et je marchais avec intrépidité... peut-être +à la mort. + +Nous arrivâmes sur la lisière d'un grand bois où nous pressentions +qu'il y avait des buffles; nous nous arrêtâmes. + +J'étais sûr de mon fusil, je croyais l'être assez de mon sang-froid; +je voulus alors que la chasse fût faite comme si j'eusse été un +simple Indien. + +Je me fis placer à l'endroit où tout faisait présumer que l'animal +viendrait à passer, et je défendis à qui que ce soit de rester auprès +de moi. + +J'exigeai que chacun prît sa place, et dès lors je restai seul en rase +campagne, à deux cents pas de la lisière de la forêt, à attendre un +ennemi qui ne devait pas me faire de grâce si je le manquais. + +Je l'avoue, c'est un moment solennel que celui où l'on est placé entre +la vie et la mort, et cela par le plus ou le moins de justesse d'un +fusil, ou le plus ou le moins de calme du bras qui le tient. + +Quand chacun fut à son poste, deux piqueurs entrèrent dans la +forêt. Ils s'étaient au préalable débarrassés d'une partie de leurs +vêtements, à l'effet de mieux gravir au haut des arbres en cas de +danger; pour toute arme ils avaient un coutelas, les chiens les +accompagnaient. + +Pendant plus d'une demi-heure il se fit un morne silence. + +Chacun de nous écoutait si quelque bruit n'arriverait pas à son oreille +inquiète; rien ne se faisait entendre. Le buffle reste souvent fort +longtemps sans donner signe de vie. + +Au bout de la demi-heure nous entendîmes les aboiements réitérés des +chiens, les cris des piqueurs: la bête était dépistée. + +Elle se défendait des chiens jusqu'au moment où, devenue furieuse, +elle s'élancerait d'un trait vers la lisière du bois. + +Au bout de quelques instants j'entendis le craquement des branches +et des jeunes arbres que le buffle brisait sur son passage avec +une effrayante rapidité. Cette course ne pouvait se comparer qu'au +galop de plusieurs chevaux, au bruit précurseur d'un monstre, et je +dirai presque d'un être fantastique:--c'était comme une avalanche +qui s'avançait. + +En ce moment, je l'avoue, j'éprouvais une émotion si vive, que mon +coeur battait avec une rapidité extraordinaire. N'était-ce pas la mort, +et une mort affreuse peut-être, qui m'arrivait là? + +Soudain le buffle apparut... + +Il fit un mouvement d'arrêt, promena ses regards effrayés autour de +lui, huma l'air de la plaine qui s'étendait au loin; puis, le museau +au vent, les cornes couchées pour ainsi dire sur le dos, se dirigea +vers moi furieux et terrible... + +Le moment était venu. + +Si j'avais attendu l'occasion de montrer aux Indiens mon courage et +mon sang-froid, en revanche le moment que j'avais choisi était grave, +et demandait bien en effet ces deux précieuses qualités. + +J'étais là, je puis le dire, face à face avec le danger: le dilemme +était, de tous les dilemmes, le plus logique, le plus précis: vainqueur +ou vaincu, il fallait une victime: le buffle ou moi; et nous étions +tous deux également disposés à nous bien défendre. + +Il me serait difficile de raconter exactement ce qui se passa d'abord +en moi pendant le court espace que le buffle mit à traverser la +distance qui nous séparait. + +Mon coeur, si vivement agité pendant la course de l'animal à travers +la forêt, ne battait plus alors... Mes yeux étaient arrêtés sur lui, +mes regards fixés à son front, tellement que je ne voyais rien autour +de moi. + +Il se fit dans mon esprit un silence profond... J'étais trop absorbé +d'ailleurs pour rien entendre, et cependant les chiens aboyaient +toujours, en suivant leur proie à une courte distance. + +Enfin, le buffle baissa sa tête en présentant ses cornes aiguës, +fit un temps d'arrêt; puis, prenant son élan, s'élança pour se jeter +sur moi; je fis feu. + +Ma balle alla lui labourer l'intérieur du crâne: j'étais à demi sauvé. + +L'animal vint s'abattre à un pas au-devant de moi: on eût dit un +quartier de roche qui se détachait, tant sa chute fut lourde et +bruyante tout à la fois. + +Je lui mis le pied entre les deux cornes, et je m'apprêtais à lâcher +mon second coup, lorsqu'un beuglement sourd et prolongé m'avertit +que ma victoire était complète: l'animal avait rendu le dernier soupir. + +Mes Indiens arrivèrent. + +Leur joie tourna à l'admiration; ils étaient enchantés; j'étais pour +eux tel qu'ils me désiraient. + +Tous leurs doutes s'étaient envolés avec la fumée de mon fusil lorsque +j'avais ajusté et tiré le buffle. J'étais brave, j'avais toute leur +confiance: mes preuves étaient faites. + +Ma victime fut coupée en morceaux, et portée en triomphe au +village. Comme vainqueur, je pris ses cornes; elles avaient six pieds +de long; je les ai depuis déposées au Muséum de Nantes. + +Les Indiens, ces imagistes, ces _donneurs_ de surnom, me nommèrent +dès lors _Malamit-Oulou_, mots tagals qui signifient: _Tête froide_. + +J'avouerai, sans amour-propre, que l'épreuve à laquelle mes Indiens +m'avaient soumis était assez sérieuse pour leur donner une opinion +définitive de mon courage, et leur prouver qu'un Français était aussi +brave qu'eux. + +L'habitude que je pris plus tard de chasser ainsi me prouva que l'on +courait moins de dangers lorsque l'arme dont on se servait était bonne, +et que le sang-froid ne manquait pas. + +Une fois par mois environ, je me livrais à cet exercice qui donne de +si vives émotions, et j'avais reconnu la facilité avec laquelle on +pouvait loger une balle dans une surface plane, de quelques pouces +de diamètre, à quelques pas de soi. + +Mais il n'en est pas moins vrai que les premières chasses étaient +très-dangereuses. + +Une seule fois, je permis à un Espagnol nommé Ocampo de nous +accompagner. + +J'avais eu le soin de placer deux Indiens à ses côtés; mais lorsque +je l'eus quitté pour aller prendre mon poste, l'imprudent renvoya les +deux hommes, et bientôt le buffle débusqua du bois, et se dirigea +sur lui. Il lâcha ses deux coups de feu et manqua l'animal; nous +entendîmes les détonations, nous accourûmes en toute hâte: mais il +était trop tard! Ocampo n'existait plus. Le buffle l'avait traversé +de part en part, son corps était sillonné par d'affreuses blessures. + +Un aussi douloureux accident ne se renouvela plus. + +Quand des étrangers vinrent pour assister à une pareille chasse, je les +fis monter sur un arbre ou sur la crête d'une montagne, d'où ils purent +rester spectateurs du combat sans y prendre part et sans être exposés. + +Maintenant que j'ai décrit la chasse aux buffles dans les montagnes, +je reviens à mes travaux de colonisation. + + + + +CHAPITRE X. + + Situation de Jala-Jala.--Colonisation.--Tremblements de + terre. --Combats de coqs. + + +Ainsi que je l'ai dit plus haut, la maison que j'avais fait construire +renfermait tout le confort désirable. Elle était bâtie en bonnes +pierres de taille, et pouvait me servir de petite forteresse en +cas d'attaque. + +Une de ses façades donnait sur le lac, dont les eaux claires et +limpides baignaient la plage verdoyante à cent pas de ma demeure. + +L'autre, opposée, donnait sur les bois et les montagnes, où la +végétation était riche et plantureuse. + +De nos fenêtres, nous jouissions d'un spectacle grandiose et +majestueux, comme le beau ciel des tropiques en offre quelquefois. + +Par une nuit obscure, la crête des montagnes s'éclairait tout à coup +d'une lueur blafarde; cette lueur augmentait par degrés, puis peu à +peu la lune resplendissante apparaissait et embrasait le sommet des +montagnes, comme eût fait un vaste incendie; puis, calme, limpide, +sereine, elle reflétait sa lumière poétique et douce dans les eaux +du lac, calmes, limpides et sereines comme elle! C'était un coup +d'oeil éblouissant. + +Quelquefois, vers le soir, la nature se montrait dans toute sa +splendeur imposante, et faisait descendre au fond des âmes un secret +effroi. Tout accusait l'influence sacrée du Dieu créateur. + +A une faible distance de notre habitation, on apercevait une montagne +dont la base était dans le lac et le sommet dans les cieux. Cette +montagne servait de paratonnerre à _Jala-Jala_: elle attirait sur +elle la foudre. + +Souvent de gros nuages noirs, chargés d'électricité, s'amoncelaient sur +ce point culminant; on eût dit d'autres monts cherchant à renverser +celui-là. Un orage se formait, le tonnerre grondait avec fureur, la +pluie tombait à torrents, des détonations terribles se succédaient de +minute en minute, et l'obscurité profonde était à peine interrompue +par la foudre qui sillonnait l'espace en longs serpents de feu pour +aller frapper, sur le sommet et le flanc de la montagne, d'énormes +blocs de rochers qu'elle précipitait dans le lac avec fracas. + +C'était une des admirables colères de Dieu! + +Bientôt tout se calmait; la pluie ne tombait plus, les nuages +disparaissaient, l'air embaumé apportait tous les parfums des fleurs +et des plantes aromatiques sur ses ailes encore humides, et la nature +reprenait sa tranquillité ordinaire! + +Plus tard, j'aurai l'occasion de parler d'un autre spectacle que +nous avions aussi à certaines époques, et qui était d'autant plus +effrayant qu'il durait douze heures. C'étaient les coups de vent +appelés _Tay-Foung_ dans les mers de la Chine. + +A diverses époques de l'année, particulièrement dans celle où s'opère +le changement de _mousson_ [17], nous subissions des phénomènes plus +terribles encore que nos orages; je veux parler des tremblements +de terre. + +Ces tremblements affreux présentent un aspect bien différent à la +campagne de ce qu'ils sont dans les cités. + +Dans les villes, la terre commence-t-elle à trembler? partout on +entend un bruit épouvantable; les édifices craquent, et sont prêts à +s'écrouler; les habitants se précipitent hors des maisons, courent +par les rues qu'ils encombrent, et cherchent à se sauver. Les cris +des enfants effrayés, des femmes éplorées se mêlent à ceux des hommes +éperdus; chacun est à genoux, les mains jointes, les regards levés +vers le ciel, et l'implore avec des larmes dans la voix. Tout s'émeut, +tout s'agite, tout redoute la mort, et l'effroi devient général. + +A la campagne, c'est tout le contraire, et c'est cent fois plus +imposant et plus terrible. + +A _Jala-Jala_, par exemple, à l'approche d'un de ces phénomènes, +un calme profond, lugubre même, s'empare de la nature. + +Le vent ne souffle pas; il n'y a ni brise, ni zéphyr. Le soleil, sans +être couvert de nuages, s'obscurcit, et répand une clarté sépulcrale. + +L'atmosphère est chargée de vapeurs qui la rendent lourde et +étouffante. La terre est en travail. + +Les animaux, inquiets et silencieux, cherchent un refuge contre le +cataclysme qu'ils pressentent. + +Le sol tressaille; tout à coup il tremble sous les pieds. Les arbres +s'agitent, les montagnes s'ébranlent sur leurs bases, et leurs sommets +paraissent prêts à s'écrouler. + +Les eaux du lac sortent de leur lit, et se répandent avec impétuosité +dans les campagnes. Un roulement plus fort que celui produit par le +tonnerre se fait entendre; la terre tremble... et tout s'en ressent +à la fois. + +Mais dès lors le phénomène est accompli, tout reprend l'existence. + +Les montagnes se consolident sur leurs bases, et redeviennent +immobiles; les eaux du lac rentrent peu à peu dans leur bassin naturel, +le ciel s'épure et reprend sa brillante clarté, la brise souffle; +les animaux sortent des tanières dans lesquelles ils s'étaient cachés; +la terre a repris sa tranquillité, et la nature son calme imposant. + +Je n'ai pas cherché à faire des descriptions souvent fort ennuyeuses +pour le lecteur; j'ai voulu seulement donner une idée des divers +panoramas qui se déroulaient tour à tour sous nos yeux à _Jala-Jala_. + +Je reviens à présent au récit de ma vie habituelle. + +J'avais tué un buffle à la chasse, j'avais dès lors fait mes preuves, +et mes Indiens m'étaient dévoués, car ils avaient confiance en moi. + +Rien plus ne me préoccupait, et j'employais mon temps à faire exécuter +des travaux dans la campagne. + +Bientôt les bois, les forêts avoisinant mon domaine tombèrent sous la +cognée, et furent remplacés par des champs immenses d'indigo et de riz. + +Je peuplai les montagnes de bêtes à cornes, et d'une belle troupe de +chevaux aux pieds fins et à l'oeil fier. + +Je parvins peu à peu à éloigner les bandits de _Jala-Jala_. Je dois +dire qu'un grand nombre d'entre eux avaient abandonné leur vie errante +et criminelle; je les avais recueillis sur mes terres, et j'en avais +fait de bons cultivateurs. + +Comment étais-je arrivé à faire de pareilles recrues? + +J'avoue que le moyen était un peu bizarre, et mérite qu'on le raconte; +on verra combien l'Indien se laisse influencer et conduire lorsqu'il +a confiance dans un homme qu'il regarde comme lui étant supérieur. + +Je me promenais très-souvent dans les forêts, seul, et tenant mon fusil +sous mon bras. Tout à coup un bandit, sorti comme par enchantement de +derrière un arbre, m'apparaissait armé de pied en cap, et s'avançait +sur moi. + +«Maître, me disait-il en mettant un genou en terre, je veux être un +honnête homme, prenez-moi sous votre protection!» + +Je m'informais alors de son nom; s'il était signalé par la haute cour +de justice, je lui répondais sévèrement: + +«Retire-toi, et ne te présente jamais devant moi; je ne peux pas te +pardonner, et si je te rencontre de nouveau, il faudra que je fasse +mon devoir.» + +S'il m'était inconnu, je lui disais avec bienveillance: + +«Suis-moi.» + +Je l'emmenais à mon habitation. + +Là, je lui faisais déposer ses armes; puis, après l'avoir sermonné +en l'engageant à persister dans sa résolution, je lui indiquais le +lieu du village où je voulais qu'il construisît sa case, et, pour +l'encourager, je lui faisais quelques avances, afin qu'il pût se +nourrir en attendant que de bandit il devînt cultivateur. + +Je m'applaudissais chaque jour d'avoir laissé une porte ouverte +au repentir, puisque je rendais par mes soins, à la vie honnête et +laborieuse, des gens égarés et pervertis. + +Je m'attachais aussi à habituer les Indiens à quitter leurs coutumes +vicieuses et sauvages, sans pourtant employer trop de sévérité à leur +égard : je savais qu'avec eux, pour obtenir beaucoup, il fallait se +relâcher un peu. + +Les Indiens sont passionnés pour les jeux de cartes et les combats +de coqs , ainsi que je l'ai dit plus haut. + +Pour ne pas les priver tout à fait de ces plaisirs, je leur permettais +le jeu de caries trois fois par an, ainsi que je l'ai dit. + +Hors ces trois époques, malheur à celui qui était pris en flagrant +délit! il était puni sévèrement. + +Quant aux combats de coqs, j'avais permis qu'ils eussent lieu les +dimanches et fêtes, après les offices. + +A cet effet, j'avais fait construire des arènes publiques. + +Dans ces arènes, en présence de deux juges dont les arrêts étaient +sans appel, les spectateurs engageaient de forts paris. + +Rien n'est plus curieux à voir qu'un combat de coqs. + +Les deux fiers animaux , choisis et élevés exprès pour le jour de la +lutte, arrivent sur le champ de bataille, armés de longs et tranchants +éperons d'acier. + +Leur tenue est superbe, leur démarche hardie et guerrière ils portent +haut la tête, et battent leurs flancs de leurs ailes, dont les plumes +simulent l'éventail orgueilleux du paon. + +C'est avec un regard fier qu'ils parcourent l'arène, levant leurs +pattes avec précaution, et se mesurant de l'oeil avec colère. + +On dirait deux anciens chevaliers armés en guerre, prêts à combattre +sous les yeux de la cour assemblée. + +Leur impatience est vive, leur courage impétueux. + +Tout à couples deux adversaires fondent l'un sur l'autre, et +s'attaquent avec une égale furie; les armes tranchantes qu'ils portent +leur font d'horribles blessures, mais ces intrépides lutteurs ne +semblent pas en ressentir les cruels effets. + +Le sang coule, les champions n'en paraissent que plus acharnés. + +Celui qui faiblit ranime son courage à l'idée de la victoire; s'il +recule , c'est pour prendre plus d'élan et se jeter avec plus d'ardeur +sur l'ennemi qu'il voudrait terrasser. + +Enfin, lorsque le sort s'est prononcé, lorsque , couvert de blessures +et de sang, l'un des héros succombe ou s'enfuit, il est déclaré +vaincu, et c'est alors que l'on peut dire: « Et le « combat finit, +faute de combattants ! » + +Les Indiens assistent avec une joie féroce à ce genre d'exercice. +Ils ne parlent pas, tant leur attention est captivée; ils suivent +avec un soin particulier la lutte dans ses moindres détails. + +Ils élèvent presque tous un coq pendant quelques années avec une +tendresse vraiment comique, surtout lorsqu'on réfléchit que cet +animal, choyé comme le serait un enfant, est destiné par eux à périr +au premier jour où il ira combattre. + +J'avais aussi compris qu'il fallait un amusement qui rentrât dans +les goûts, les moeurs et les habitudes de mes anciens bandits, dont +la vie avait été pendant longtemps errante et vagabonde. + +À cet effet, j'avais permis la chasse dans toule l'étendue de ma +propriété, à la condition toutefois que je prélèverais comme dîme assez +naturelle un quartier du cerf ou du sanglier que l'on aurait tué. + +Jamais, je le crois, un chasseur, un de ces hommes ramenés du chemin +du vice dans celui de la vertu, n'a manqué à cet engagement, et +n'a cherché à me dérober du gibier. J'ai souvent reçu sept à huit +quartiers de cerf dans la journée, et ceux qui me les apportaient +étaient enchantés de pouvoir me les offrir. + +L'église dont j'avais fait jeter les fondations s'élevait à vue d'oeil +; la population du bourg s'accroissait chaque jour, et tout allait +au gré de mes désirs. + +J'avais bien toujours des difficultés avec les bandits endurcis qui +m'environnaient; mais je les poursuivais sans relâche, car il était +de mon intérêt de les éloigner de mon habitation. + +Très-souvent ils me causaient de vives alarmes et des alertes. + +Ces hommes résolus et déterminés arrivaient par bandes pour faire le +siége de notre maison; nous étions cernés. + +Mes gardes se rangeaient autour de moi, et nous livrions des +combats très-fréquents, mais qui se terminaient pour nous toujours +avantageusement. + +La Providence a des secrets inouïs. Jamais la balle d'un bandit +ne m'a frappé. Je porte la trace de dix-sept blessures, mais ces +blessures ont toutes été faites avec des armes blanches. On pourrait +dire de moi, comme dans je ne sais plus quelle ballade écossaise: +«N'a-t-on pas vu les soldats du diable passer à travers les balles, +au lieu que ce soient les balles qui passassent au travers d'eux?» +En effet, j'ai reçu bien des coups de fusil, quelques-uns à bout +portant; j'ai souvent vu le canon d'un fusil dirigé sur ma poitrine +à quelques pas de moi, mes vêtements ont été troués par le plomb; +mais mon corps a toujours été respecté. + +Un matin, on vint m'avertir que des bandits étaient réunis à quelques +lieues de ma demeure, et qu'ils se disposaient à venir l'attaquer. + +A cette nouvelle, j'armai mes gens et je partis à la rencontre de la +troupe qui devait m'assaillir, pour prévenir son attaque. + +A l'endroit qui m'avait été indiqué, je ne trouvai personne, et +je passai ma journée à battre les environs, dans l'espoir de faire +quelque rencontre; toutes mes recherches furent inutiles. + +Tout à coup la pensée me vint qu'un ennemi secret m'avait pu donner +le change, et qu'au moment où j'allais au-devant d'un danger sans +doute imaginaire, ma maison, que j'avais abandonnée, était peut-être +attaquée. + +Je tressaillis, un frisson parcourut tout mon corps. Je partis au +galop, et j'arrivai chez moi au milieu de la nuit. + +Mes craintes n'étaient que trop fondées. J'étais tombé dans un +piége. Je trouvai mes domestiques armés, et ma femme veillant à leur +tête. «--Que fais-tu là? m'écriai-je en allant vers elle.--Je veille, +répondit-elle avec le plus grand sang-froid. J'ai été prévenue +que l'avis qu'on t'a adressé était faux; que tu ne trouverais pas +les bandits là où ils devaient être, et que pendant ton absence ils +viendraient ici. J'ai dès lors pris mes précautions, et voilà pourquoi +tu nous trouves disposés à nous défendre.» + +Ce trait de courage, qui s'est renouvelé bien des fois, me prouva +combien Dieu a mis de force et d'énergie dans la femme en apparence +la plus délicate. + +Les bandits ne nous attaquèrent pas: un ange ne veillait-il pas sur +ma demeure? + +Il y avait plus d'une année que nous étions à _Jala-Jala_ sans avoir +vu un Européen. + +On aurait dit que nous étions retirés du monde civilisé pour toujours, +et que nous ne devions plus vivre qu'avec les Indiens. + +Nos montagnes avaient une si triste réputation, que personne ne voulait +s'exposer aux mille dangers qu'on craignait de rencontrer chez nous. + +Nous étions donc seuls, et nous étions cependant fort heureux. C'est +peut-être le temps le plus agréable que j'aie passé dans ma vie. Je +vivais avec une femme aimée et aimante; l'oeuvre que j'avais entreprise +s'accomplissait sous mes yeux; le bien-être et le bonheur, qui en est +la conséquence, régnaient chez mes vassaux, qui s'attachaient de plus +en plus à moi. + +Comment aurais-je pu regretter les plaisirs et les fêtes d'une +ville où ces fêtes et ces plaisirs sont achetés par le mensonge, +l'hypocrisie et la fausseté, ces trois vices de la société civilisée? + +Cependant l'effroi que répandaient les bandits ne fut pas assez +grand pour éloigner tout à fait les Européens; et un matin nous vîmes +arriver, armées jusqu'aux dents, quelques personnes assez folles pour +oser aller visiter un fou [18]. C'est ainsi que l'on m'appelait à +Manille, depuis mon départ pour la campagne. + +La surprise de ces hardis visiteurs ne saurait se décrire lorsqu'ils +nous trouvèrent, en arrivant à _Jala-Jala_, calmes, tranquilles, +et dans une sécurité presque parfaite. + +Cette surprise augmenta lorsqu'ils virent en entier notre colonie; et, +à leur retour à la ville, ils firent un tel récit de notre retraite +et des divertissements qu'on y trouvait, que bientôt nous reçûmes +d'autres visites, et j'eus à donner l'hospitalité, non-seulement à +des amis, mais à des étrangers [19]. + +Si parfois nos affaires nous forçaient d'aller à Manille, nous +revenions tout de suite à nos montagnes et à nos forêts; car là, +seulement, Anna et moi nous nous trouvions heureux. + +Il aurait fallu de grandes raisons pour nous arracher à notre douce +retraite; une circonstance bien simple cependant nous la fit quitter +momentanément. + +J'appris qu'un de mes amis, qui m'avait servi de témoin à mon mariage, +était gravement malade [20]. + +Ce que le plaisir le plus vif, la joie la plus grande, la fête la plus +splendide n'aurait pu obtenir de moi, l'amitié sut me le persuader. + +A cette fâcheuse nouvelle, je résolus d'aller à Manille donner mes +soins au malade, dont la famille me faisait demander; et comme mon +absence pouvait se prolonger, je fis mes paquets, et nous partîmes, +le coeur doublement attristé de quitter _Jala-Jala_ pour une semblable +cause. + +A mon arrivée, j'appris que mon ami avait été transporté de Manille +à _Boulacan_, province au nord de cette ville; on espérait que l'air +de la campagne amènerait sa guérison. + +Je laissai Anna chez ses soeurs, et j'allai rejoindre don Simon, que +je trouvai en pleine convalescence; ma présence était inutile ou à +peu près, et le voyage que j'avais fait sans résultats, si ce n'était +celui de serrer affectueusement la main d'un excellent camarade, que je +ne voulais pas quitter sans être certain que sa guérison fût parfaite. + + + + +CHAPITRE XI. + + Voyage chez les _Tinguianès_. + + +Je me proposais d'utiliser mon temps et de faire un voyage au nord, +dans la province d'_Ilocos_ et de _Pangasinan_. + +J'avais mon projet; je voulais, s'il était possible, faire une +excursion chez les _Tinguianès_ et les _Igorrotès_, populations +sauvages desquelles on parlait beaucoup, sans les connaître, et que +je désirais étudier par moi-même. + +Je me gardai bien de confier cette idée à personne; c'est alors que +l'on n'aurait plus su quel nom me donner! + +Je fis mes préparatifs, et je partis avec mon fidèle lieutenant Alila, +qui ne me quittait jamais, et qu'on avait bien eu raison de surnommer +_Mabouti-Tajo_. + +Nous étions montés sur de bons chevaux qui nous emportèrent comme des +gazelles à _Vigan_, chef-lieu de la province d'_Ilocos-Sud_, où nous +les laissâmes. Là nous primes un guide qui nous conduisit dans l'est, +auprès d'une petite rivière nommée _Abra_ (ouverture). + +Cette rivière est la seule issue par laquelle on peut pénétrer chez +les _Tinguianès_. Elle serpente entre de hautes montagnes de basalte; +ses bords sont escarpés, son lit est encombré d'énormes blocs de +rochers qui sont tombés du flanc des montagnes. Il est impossible de +côtoyer ses bords. + +Pour arriver chez les _Tinguianès_, il faut avoir recours à une +embarcation légère qui puisse facilement franchir le courant et les +endroits peu profonds. + +Mon guide et mon lieutenant eurent bientôt fabriqué un petit radeau +de bambous. Le radeau construit, nous nous embarquâmes, Alila et moi, +notre guide refusant de nous accompagner. + +Après beaucoup de peine et de fatigues, en nous mettant souvent à +l'eau pour traîner notre radeau, nous franchîmes enfin la première +ligne des montagnes, et nous aperçûmes, dans une petite plaine, +le premier village _tinguian_. + +Arrivés là, nous mîmes pied à terre pour nous diriger vers les huttes +que nous distinguions de loin. + +Je conviens que c'était bien un peu agir en fou que d'aller nous +aventurer ainsi au milieu d'une peuplade d'hommes féroces et cruels, +dont nous ne connaissions pas la langue; mais je comptais sur mon +étoile! J'ajouterai que j'avais pris divers objets pour les offrir +en cadeaux, espérant rencontrer quelque habitant parlant la langue +tagaloc. + +Je marchais donc sans m'inquiéter de ce qui nous adviendrait. + +Après quelques instants nous arrivâmes enfin aux premières cases, +et les habitants nous firent tout d'abord une réception peu +agréable. Effrayés de notre approche, ils s'avancèrent vers nous +armés de haches et de lances; nous les attendîmes sans reculer. Je +résolus de parler avec eux au moyen de gestes, et je leur montrai des +colliers de verroterie, pour leur faire comprendre que nous venions +en amis. Ils se concertèrent entre eux, et lorsqu'ils eurent tenu +conseil, ils nous firent signe de les suivre. + +Nous obéîmes. + +On nous conduisit devant un vieux chef. + +Ma générosité fut plus grande envers lui qu'elle ne l'avait été avec +ses sujets. Il parut si enchanté de mes présents, qu'il nous rassura, +nous faisant comprendre que nous n'avions rien à craindre, et qu'il +nous prenait sous sa haute protection. + +Ce bon accueil m'avait donné la certitude que nous étions traités en +amis par ces sauvages, si cruels envers leurs ennemis. + +Je me mis alors à examiner avec attention les hommes, les femmes et +les enfants qui nous entouraient, et qui paraissaient aussi étonnés +que nous l'étions nous-mêmes. + +Ma surprise fut très-grande lorsque je vis des hommes d'une +belle stature, légèrement bronzés, aux cheveux plats, au profil +régulier, avec un nez aquilin, et des femmes vraiment belles et +gracieuses. Étais-je bien chez des sauvages? + +J'aurais plutôt pu croire que j'étais chez des habitants du midi de +la France, si ce n'eût été le costume et le langage. + +Les hommes portaient pour tout vêtement une ceinture, et une espèce de +turban fait d'écorce de figuier. Ils étaient armés, comme ils le sont +toujours, d'une longue lance, d'une petite hache, et d'un bouclier. + +Les femmes portaient également une ceinture, mais elles avaient en +outre un petit tablier très-étroit qui leur descendait jusqu'aux +genoux. Leur tête était ornée de perles, de grains de corail et d'or, +mêlés avec leurs cheveux; la partie supérieure de leurs mains était +peinte en bleu, leurs poignets étaient garnis de bracelets en tissu, +parsemés de verroterie: ces bracelets montaient jusqu'au coude, +et formaient comme des demi-manches tressées. + +J'appris, à ce sujet, une particularité assez singulière. Ces bracelets +en tissu compriment follement le bras; on les met quand les femmes sont +encore toutes jeunes, et ils empêchent le développement des chairs au +profit du poignet et de la main, qui se boursouflent et deviennent +horriblement gros: c'est un signe de beauté chez les _Tinguianès_, +comme le petit pied chez les Chinoises, et la taille fine chez les +Européennes. + +Dans les jours de grande fête, quelques favorisés du sort, hommes et +femmes, ajoutent à la primitive ceinture de figuier une petite veste +très-étroite en étoffe de coton, ainsi qu'une espèce d'écharpe qui, +selon le bon plaisir de celui qui la porte, prend la forme de turban, +de ceinture, ou de véritable écharpe jetée sur une épaule et passant +sous le bras opposé. + +Les veuves, pendant les funérailles de leurs maris, portent aussi un +large voile blanc qui les couvre de la tête aux pieds. + +Ces étoffes sont tissées par eux-mêmes d'une manière tout à fait +primitive: ils attachent un certain nombre de fils à un pieu ou à +un arbre, l'autre extrémité à leur corps; ensuite, en tournant sur +eux-mêmes, ils enroulent les fils à leur ceinture, en s'approchant +jusqu'à la longueur du bras, de l'extrémité attachée à l'arbre; +une petite navette et un peigne forment le reste du métier. Au fur +et à mesure qu'ils ont ourdi une certaine longueur d'étoffe, ils +s'éloignent du point de départ en tournant en sens inverse, pour +dérouler de leur ceinture le fil nécessaire à la trame. Avec cette +méthode, ils ne parviennent à faire que des étoffes n'ayant qu'une +largeur de 20 à 30 centimètres. + +J'étais tout étonné de me trouver entouré de cette population, qui +n'avait véritablement rien d'effrayant. + +Une seule chose m'importunait, c'était l'odeur que ces peuplades +répandaient autour d'elles, et que l'on sentait même d'assez +loin. Cependant les hommes et les femmes sont très-propres, ils ont +l'habitude de se baigner deux fois par jour. J'attribuai cette odeur +désagréable à leur ceinture et à leur turban, qu'ils ne quittent pas +et qu'ils laissent tomber en lambeaux. + +Je remarquai que l'accueil qui m'avait été fait par le chef attirait +sur nous la bienveillance de tous les habitants, et j'acceptai sans +crainte l'hospitalité qui nous fut offerte. + +C'était le seul moyen de bien étudier les moeurs et les habitudes de +mes nouveaux hôtes. + +Le territoire occupé par les _Tinguianès_ est situé par le 17º +de latitude nord, et le 27º de longitude ouest; il est divisé en +dix-sept villages. + +Chaque famille possède deux habitations, une pour le jour, l'autre +pour la nuit. + +L'habitation du jour est une petite case en bambou et en paille, +dans le genre de toutes les cases indiennes. + +Celle de nuit est plus petite et perchée sur de grands pieux, ou au +sommet d'un arbre, à soixante ou quatre-vingts pieds au-dessus du sol. + +Cette hauteur m'étonna; mais je compris cette précaution lorsque je sus +que, réfugiés dans cette case de nuit, les _Tinguianès_ se préservent +ainsi des attaques nocturnes des _Guinanès_, leurs ennemis mortels, +et s'en défendent avec des pierres qu'ils lancent du sommet des arbres +[21]. + +Au milieu de chaque village, il y a un grand hangar qui sert aux +réunions, aux fêtes et aux cérémonies publiques. + +Il y avait déjà deux jours que j'étais au village de _Palan_ (c'est +ainsi que s'appelait le lieu où je m'étais arrêté), lorsque les +chefs reçurent un message de la bourgade de _Laganguilan y Madalag_, +une des plus éloignées dans l'est. Par ce message, les chefs étaient +prévenus que les habitants de la bourgade avaient soutenu un combat, +et qu'ils en étaient sortis victorieux. + +A cette nouvelle, les habitants de _Palan_ poussèrent des cris de +joie qui se changèrent en véritable tumulte, lorsqu'on apprit qu'une +fête allait être célébrée en commémoration du succès à _Laganguilan +y Madalag_. Chacun désirait y assister; hommes, femmes, enfants, +tous voulurent partir. + +Mais les chefs choisirent un certain nombre de guerriers, quelques +femmes, plusieurs jeunes filles, et l'on se prépara au départ. + +L'occasion s'offrait trop belle pour que je n'en profitasse pas, et +je priai instamment mes hôtes de me permettre de les accompagner. Ils +consentirent, et la nuit même nous nous mîmes en marche au nombre +de trente. + +Les hommes portaient leurs armes, qui se composent de la hache, +qu'ils nomment _aligua_, de la lance aiguë en bambou, et du bouclier; +les femmes étaient affublées de leurs plus beaux ornements. + +Nous marchions les uns derrière les autres, suivant la coutume des +sauvages. + +Nous passâmes par plusieurs villages dont les habitants se rendaient +comme nous à la fête; nous traversâmes des montagnes, des forêts, des +torrents; et enfin, à la pointe du jour, nous arrivâmes à _Laganguilan +y Madalag_. + +Toute la bourgade était en fête. + +On entendait de tous côtés les sons de la conge et du tam-tam. Le +premier de ces instruments est de forme chinoise, le second est en +forme de cône aigu, recouvert à la base d'une peau de cerf. C'était +un vrai tohu-bohu. + +Vers onze heures, les chefs du village, suivis de toute la population, +se dirigèrent vers le grand hangar. Là, chacun prit sa place sur le +sol; chaque bourgade, ayant son chef à sa tête, occupait une place +désignée à l'avance. + +Au milieu d'un cercle formé par les chefs des combattants, il y avait +de grands vases pleins d'une boisson faite avec du jus de canne à +sucre, et quatre hideuses têtes de _Guinanès_ entièrement défigurées: +c'étaient les trophées de la victoire. + +Lorsque tous les assistants eurent pris leurs places, un guerrier de +_Laganguilan y Madalag_ prit une des têtes et la présenta aux chefs +de la bourgade, qui la montrèrent à tous les assistants en faisant +un long discours renfermant des louanges pour les vainqueurs. + +Ce discours achevé, le guerrier reprit la tête, la divisa à coups de +hache, et en retira la cervelle. + +Pendant cette opération peu agréable à voir, un autre guerrier prit +une seconde tête, la présenta aux chefs; le même discours fut prononcé, +puis le guerrier brisa le crâne, ôta la cervelle. + +Il en fut ainsi pour les quatre dépouilles sanglantes des ennemis +vaincus. + +Quand les cervelles furent retirées, les jeunes filles les broyèrent +avec leurs mains dans les vases contenant la liqueur de jus de canne +fermentée. Elles remuèrent le tout, puis les vases furent rapprochés +des chefs; ceux-ci plongèrent dedans de petites coupes en osier +qui laissaient échapper par leurs fissures la partie trop liquide; +ce qui restait au fond des petits paniers fut bu par eux avec extase +et sensualité. + +J'éprouvai un affreux mal de coeur à ce spectacle, nouveau pour moi. + +Après le tour des chefs, vint le tour des guerriers. Les vases leur +furent présentés, et chacun y puisa avec délices l'affreux breuvage, +au bruit des chants sauvages. + +Il y avait vraiment dans ce sacrifice à la victoire quelque chose +d'infernal.... + +Nous étions rangés en cercle, et les vases promenés à la ronde. Je +compris que nous allions avoir une épreuve bien dégoûtante à subir. + +En effet, hélas! elle ne se fit pas attendre. Les guerriers +s'arrêtèrent devant moi, et me présentèrent le basi [22] et l'affreuse +coupe. + +Tous les regards se fixèrent sur moi. L'invitation était bien directe; +la refuser, c'était s'exposer peut-être à la mort! + +Il se fit en moi un combat que je ne saurais rendre... + +J'eusse préféré la carabine d'un bandit à cinq pas de ma poitrine, +ou attendre, ainsi que je l'avais déjà fait, que le buffle sauvage +sortît du bois. + +Quelle perplexité! Je n'oublierai jamais cet horrible moment; il me +glaça d'effroi et de dégoût. + +Cependant je me contins, rien ne trahit mon émotion; j'imitai les +sauvages, et, trempant la coupe d'osier dans la boisson, je l'approchai +de mes lèvres... et la passai au malheureux Alila, qui ne put éviter +l'infernale boisson. + +Le sacrifice était accompli. + +Les libations cessèrent, mais il n'en fut pas de même des chants. + +Le basi est une liqueur très-spiritueuse et très-enivrante, et les +assistants, qui avaient usé outre mesure de cet infernal breuvage, +chantaient plus fort au bruit du tam-tam et de la conge, pendant +que les guerriers divisaient les crânes humains en petits morceaux, +destinés à être envoyés comme cadeaux à toutes les bourgades amies. + +La distribution se fit séance tenante, puis les chefs déclarèrent la +cérémonie terminée. + +On se mit alors à danser. Les sauvages se divisèrent en deux lignes, +et, hurlant comme s'ils eussent été enragés ou fous furieux, ils se +mirent à sauter en appliquant leur main droite sur l'épaule de leur +vis-à-vis, et à changer de place avec lui. + +Ces danses durèrent toute la journée; enfin la nuit vint, chaque +habitant se retira avec sa famille et quelques hôtes dans sa demeure +aérienne, et tout rentra dans l'ordre. + +Il y a lieu de s'étonner, quand on est en Europe, couché dans un bon +lit, sous un chaud édredon, la tête mollement appuyée sur de bons +oreillers, de penser au singulier gîte que choisissent ces sauvages +dans les forêts. + +Combien de fois je me suis représenté ces familles juchées à +quatre-vingts pieds au-dessus de la terre, sur le sommet des arbres. Et +cependant je sais qu'elles dorment aussi tranquilles dans ces retraites +ouvertes à tous les vents, que moi dans ma chambre bien close et bien +silencieuse. Ne sont-elles pas comme les oiseaux qui se reposent sur +les branches à leurs côtés? N'ont-elles pas pour mère la nature, cette +admirable gardienne de ce qu'elle a fait? et ne ferment-elles pas leurs +paupières sous le regard tutélaire du Père suprême, du Maître éternel? + +Mon fidèle Alila se retira avec moi dans une des cases de bas étage +pour passer la nuit, ainsi que nous avions coutume de le faire depuis +notre séjour chez les _Tinguianès_. + +Pour plus de sûreté, nous avions pris l'habitude de veiller +mutuellement l'un sur l'autre: jamais nous ne dormions tous les deux +à la fois. Sans être peureux, ne doit-on pas être prudent? + +Cette nuit-là, c'était à mon tour de commencer à dormir; je me +couchai, mais les impressions de la journée avaient été trop vives; +je ne ressentis pas la moindre velléité de sommeil. + +J'offris alors à mon lieutenant de me remplacer; le pauvre diable +était comme moi: les têtes des _Guinanès_ dansaient devant ses +yeux. Il les voyait pâles, sanglantes, hideuses, puis déchirées, +broyées, brisées; puis l'affreux breuvage des cervelles, qu'il avait +aussi courageusement avalé, lui revenait au coeur et à l'esprit, +et il souffrait vraiment de notre visite à la bourgade victorieuse. + +«Maître, me disait-il avec un air désolé, pourquoi sommes-nous venus +parmi tous ces démons? Ah! nous aurions mieux fait de rester à notre +bon pays de _Jala-Jala_.» + +Il n'avait peut-être pas tort; mais mon désir de voir des choses +extraordinaires me donnait un courage et une volonté qu'il ne +partageait pas. + +«Il faut, lui répondis-je, que l'homme connaisse tout, et voie tout +ce qu'il lui est possible de voir. Puisque nous ne pouvons dormir, +et que nous sommes les maîtres ici quant à présent, faisons une +visite de nuit; peut-être trouverons-nous des choses qui nous sont +inconnues... Allume du feu, Alila, et suis-moi.» + +Le pauvre lieutenant obéit sans répondre. Il frotta deux morceaux de +bambou l'un contre l'autre, et je l'entendis murmurer entre ses dents: + +«Quelle maudite idée a donc le maître? Qu'allons-nous voir dans cette +malheureuse case? Si ce n'est le _Tic balan_ [23], ou _Assuan_ [24], +nous ne trouverons rien.» + +Pendant ces réflexions de l'Indien, le feu prit. J'allumai, sans +rien dire, une mèche de coton enduite de gomme-élémie que je portais +toujours sur moi dans mes voyages, et je commençai ma visite. + +Je parcourus tout l'intérieur de l'habitation sans rien trouver, +pas même le _Tic balan_ ou _Assuan_, comme le pensait mon lieutenant. + +Je croyais ma visite infructueuse, lorsque l'idée me prit de descendre +au rez-de-chaussée de la case; car toutes les cases sont élevées de +huit à dix pieds au-dessus du sol, et le dessous du plancher, fermé +avec des bambous, sert de magasin. + +Je descendis. Quelqu'un qui eût pu me voir, moi, blanc, Européen, +enfant d'un autre hémisphère, errer la nuit, une mèche à la main, +dans la case d'un _Tinguianès_, eût été vraiment surpris de mon +audace et je dirais presque de mon entêtement à chercher le danger, +à courir après le merveilleux et l'inconnu. + +Mais je marchais sans réfléchir à la singularité de mon action. Comme +disent les Indiens, «je suivais ma destinée.» + +Lorsque j'eus atteint le sol, j'aperçus, au milieu du carré formé +par l'entourage des bambous, une espèce de trappe, et je m'arrêtai +satisfait. Alila me regardait avec étonnement. Je soulevai la trappe, +et je vis alors un puits assez profond. Je regardai avec ma lumière, +mais je ne pus découvrir le fond; seulement, sur les côtés, à une +profondeur de quatre à cinq mètres environ, je crus distinguer des +ouvertures que je pris pour les entrées de galeries souterraines... Que +venais-je de découvrir?... Allais-je, comme Gil Blas, pénétrer chez +un peuple de bandits vivant dans les entrailles de la terre, ou +bien trouverais-je, comme dans les contes des _Mille et une nuits_, +quelques belles jeunes filles prisonnières d'un mauvais génie? En +vérité, ma curiosité augmentait au fur et à mesure de mes découvertes. + +«Il y a ici quelque chose d'étrange, dis-je à mon lieutenant. Allume +une seconde mèche, je vais descendre au fond de ce puits.» + +En entendant cet ordre, mon fidèle Alila fit un geste d'épouvante, +et se hasarda à me dire, d'un ton chagrin: + +«--Comment, maître, vous n'êtes pas content de voir ce qu'il y a sur +terre, vous voulez encore voir ce qu'il y a dedans?» + +Cette observation naïve me fit sourire. Il continua: + +«--Vous voulez me laisser seul ici! Et si l'âme du _Guinanès_ dont +j'ai bu la cervelle vient me chercher, que deviendrai-je? Vous ne +serez plus là pour me défendre!» + +Mon lieutenant n'eût pas craint vingt bandits, il aurait lutté seul +contre eux jusqu'à la mort; mais ses jambes tremblaient, sa voix était +émue, sa figure effrayée, à l'idée de rester seul dans cette case, +exposé à la vue de l'âme du _Guinanès_ qui viendrait lui demander +sa cervelle! + +Pendant qu'il m'adressait ses plaintes, j'avais appuyé mon dos d'un +côté du puits, mes genoux de l'autre, et je descendais. + +J'avais franchi deux à trois mètres environ, lorsque je sentis des +gravois qui tombaient sur moi; je levai la tête, et je vis Alila qui +descendait aussi. Le pauvre garçon n'avait pas voulu rester seul. + +«Bravo! lui dis-je; tu deviens donc curieux? Tu seras récompensé, va; +nous verrons de fort belles choses... » Et je continuai mon voyage +sous terre. + +Après avoir franchi cinq mètres environ, j'arrivai à l'ouverture que +j'avais remarquée d'en haut, et je m'y arrêtai; je plaçai ma lumière +en avant, et je vis une espèce de niche au fond de laquelle était +assis un corps _tinguian_ desséché, noir, à l'état de momie. + +Je ne dis rien, j'attendais mon lieutenant, et voulais jouir de sa +surprise. Lorsqu'il fut à côté de moi: + +«Tiens, lui dis-je, vois!... » + +Il resta stupéfait... + +«Maître, dit-il enfin, je vous en prie, partons; sortons de ce trou +maudit! Menez-moi pour combattre les _Tinguianès_ du village, je suis +prêt. Mais ne restons pas là avec des morts! Que voulez-vous que nous +fassions de nos armes, s'ils nous apparaissent tout à coup pour nous +demander pourquoi nous sommes là?» + +«--Rassure-toi, lui répondis-je, nous n'irons pas plus loin.» + +J'avais compris que ce puits était une tombe, et que plus bas je +verrais encore des Tinguianès conservés. + +Je respectai l'asile des morts, et je remontai, à la grande +satisfaction d'Alila. + +Nous remîmes tout en place, nous regagnâmes l'étage de la case, et je +m'endormis, car mon lieutenant ne pouvait songer même à se reposer: +la momie et le basi le tenaient éveillé. + +Le lendemain, avant le jour, nos hôtes commencèrent à descendre de +leurs régions élevées, et nous quittâmes notre gîte pour aller faire +nos préparatifs de départ. + +J'avais assez séjourné à _Laganguilan y Madalag_; je désirais me rendre +à _Manabo_, grand village situé à peu de distance de _Laganguilan_. Je +profitai des gens de Manabo qui étaient venus assister à la _cérémonie +des cervelles_ (c'est ainsi que j'avais surnommé la fête sauvage), +et je partis avec eux. + +Dans la troupe, il s'en trouvait un qui avait habité quelque temps +parmi les Tagalocs; il parlait un peu leur langage, que je possédais +assez bien. + +Je profitai de cet heureux hasard, et pendant toute la route je +causai avec le sauvage, l'interrogeant sur les usages, les coutumes, +les moeurs de ses compatriotes. + +Un point surtout me préoccupait. J'ignorais quelle était la religion +de ces peuplades si curieuses à étudier. Jusqu'alors je n'avais vu +aucun temple, rien qui ressemblât à une idole; j'ignorais quel était +leur dieu. + +Mon guide, bavard comme un Indien, me renseigna fort bien et +promptement. + +«Les _Tinguianès_, me dit-il, n'ont aucune vénération pour les astres; +ils n'adorent ni le soleil, ni la lune, ni les étoiles. Ils croient +à l'existence de l'âme, et prétendent qu'elle se détache du corps et +reste dans la famille après la mort.» + +Ils ont, comme on le voit, un commencement de saine religion et de +douce philosophie. On regrette moins la vie, si l'on pense laisser +quelque chose de soi à ceux que l'on quitte! Quant au dieu qu'ils +adorent, il varie et change de forme, selon les hasards et les +circonstances. Voici pourquoi: + +Lorsqu'un chef _tinguianès_ a trouvé dans la campagne un rocher ou +un tronc d'arbre de forme bizarre, c'est-à-dire représentant assez +bien un chien, une vache, un buffle, il le dit à la bourgade; et +le rocher ou le tronc d'arbre est aussitôt considéré comme un dieu, +c'est-à-dire comme une chose supérieure à l'homme. + +Alors tous les habitants du village se rendent au lieu indiqué, +emportant avec eux des provisions et quelques porcs vivants. + +Arrivés là, ils élèvent au-dessus de l'idole nouvelle un toit en +paille pour la couvrir, et font un sacrifice en faisant rôtir les +porcs; puis, au son des instruments, ils exécutent des danses jusqu'à +ce qu'ils n'aient plus de provisions. + +Quand tout a été bu et mangé, on met le feu au toit de paille, et +l'idole est oubliée jusqu'à ce que le chef, en ayant découvert une +autre, ordonne une nouvelle cérémonie. + +Relativement aux moeurs, voici ce que j'ai appris: + +Le _Tinguianès_ a ordinairement une femme légitime et plusieurs +concubines; mais la femme légitime habite seule la maison conjugale, +et les maîtresses ont chacune une case séparée. + +Le mariage est une convention entre les deux familles des époux. Le +jour de la cérémonie, l'homme et la femme apportent leur dot en +nature: cette dot se compose de vases en porcelaine, de verroteries, +de grains de corail, et quelquefois d'un peu de poudre d'or. Elle ne +profite en rien aux époux, car on la distribue à leurs parents. + +«Cet usage, me disait mon guide en forme d'observation, a été établi +pour empêcher le divorce, qui ne pourrait avoir lieu qu'en restituant +intégralement tous les objets qui ont été apportés par celui qui +le demanderait.» + +Le moyen est assez adroit pour des sauvages; c'est agir en gens +civilisés. En effet, les parents ont tous intérêt à empêcher la +séparation, puisqu'ils devront restituer les cadeaux reçus; et si +l'un des époux persistait à la demander, ils l'en empêcheraient par +la disparition d'un seul objet donné, tel qu'un grain de corail ou un +vase de porcelaine. Sans cette sage mesure, il est à penser qu'avec +des concubines, un mari divorcerait très-souvent. + +Mon compagnon de voyage m'instruisait sur tout ce que je voulais +savoir. + +«Le gouvernement, me dit-il après s'être reposé quelques instants, +est tout à fait paternel. C'est le doyen d'âge qui commande.» + +C'est comme à Lacédémone, pensais-je; on y honore la vieillesse. + +Les lois sont conservées par tradition, les _Tinguianès_ n'ayant +aucune idée de l'écriture. + +Dans certains cas, on applique la peine de mort. Lorsque l'arrêt fatal +a été prononcé, il faut que le _Tinguianès_ qui l'a mérité s'échappe +s'il veut l'éviter, et aille vivre dans les forêts; car les vieillards +ayant parlé, tous les habitants sont tenus d'exécuter leur jugement. + +La société se divise en deux classes, comme parmi les Tagalocs: +la noblesse et le peuple. + +Quiconque possède est noble, et pour posséder il suffit de pouvoir +présenter en public un certain nombre de vases en porcelaine. Ces +vases constituent toute la richesse des _Tinguianès_. + +Nous causions encore des usages des naturels du pays, lorsque nous +arrivâmes à _Manabo_. + +Depuis _Laganguilan_, mon guide, mon cicérone, n'avait presque pas +gardé le silence. + +Mes regards furent attirés par les flammes qui s'échappaient de +dessous une case, où un grand feu était allumé. Autour du feu, je +vis plusieurs personnes rassemblées, qui hurlaient comme des loups. + +«--Ah! ah! me dit mon guide d'un air satisfait, voici un +enterrement. Je ne vous ai encore rien dit de ces cérémonies; mais +vous jugerez par vous-même de ce qu'elles sont. Il sera encore temps +demain. Vous devez être fatigué, je vais vous conduire à ma case +de jour, et vous pourrez vous reposer sans danger des _Guinanès_, +car l'enterrement oblige beaucoup de monde à veiller cette nuit.» + +J'acceptai l'offre qui m'était faite, et nous allâmes prendre +possession de la case du _Tinguianès_. + +J'étais de _premier quart_, et mon pauvre Alila, un peu rassuré, +s'endormit profondément. Bientôt je l'imitai, et nous ne nous +éveillâmes qu'au grand jour. + +Nous venions à peine de terminer notre repas du matin, composé de +patates, de palmier et de viande de cerf boucanée, lorsque mon guide +de la veille vint me prendre pour me conduire où se célébraient les +funérailles du défunt. Je le suivis, et nous prîmes place à quelques +pas du cortége. + +J'assistai à un étrange spectacle. + +Le défunt était assis au milieu de sa case sur une espèce d'escabeau; +au-dessous de lui et à ses côtés, il y avait dans d'énormes réchauds +des feux très-ardents; à une certaine distance, une trentaine +d'assistants étaient assis en cercle. + +Une dizaine de femmes formaient également un cercle; elles étaient +plus rapprochées du corps, auprès duquel était la veuve, que l'on +reconnaissait à une longue toile blanche qui l'enveloppait des pieds +à la tête. + +Les femmes portaient toutes du coton avec lequel elles essuyaient les +sérosités que le feu faisait sortir du cadavre, qui rôtissait petit +à petit. + +De temps en temps, un des _Tinguianès_ prenait la parole, et +prononçait, sur un ton lent et cadencé, un discours qu'il terminait +par une sorte d'hilarité bruyante, imitée de tous les assistants. + +Après quoi on se levait, on mangeait des morceaux de viande boucanée, +on buvait du _basi_, et l'on exécutait une danse en répétant les +dernières paroles de l'orateur. + +J'endurai--c'est le mot--ce spectacle pendant une heure environ; +mais je ne me sentis pas le courage de demeurer dans la case plus +longtemps. L'odeur qu'exhalait le cadavre était insupportable. Je +sortis prendre l'air, mon guide me suivit, et je le priai de me dire +ce qui s'était fait depuis le commencement de la maladie du trépassé. + +«--Volontiers, me répondit-il.» + +Heureux de respirer librement, j'écoutai avec intérêt le récit suivant: + +«--Quand Dalayapo, me dit le conteur, tomba malade, on l'apporta sur +la grande place pour lui appliquer les grands remèdes; c'est-à-dire +que tous les hommes du village vinrent en armes, et au son de la +conge et du tam-tam, pour pratiquer pendant un soleil des danses +autour du malade. Mais ce grand remède fut sans effet, le mal était +incurable. Au coucher du soleil, on rapporta notre ami dans sa maison, +et on ne s'occupa plus de lui. Sa mort était certaine, puisqu'il +n'avait pas voulu danser avec ses compatriotes.» + +Je ris du remède et du raisonnement, mais je n'interrompis pas le +narrateur. + +«--Pendant deux jours Dalayapo fut dans un état de souffrance, puis, +au bout de ces deux jours, il ne souffla plus... et lorsqu'on s'en +aperçut, on le mit tout de suite sur le banc où nous l'avons vu tout +à l'heure. + +«Dès lors, toutes les provisions qu'il possédait ont été réunies pour +nourrir les assistants qui lui rendent les honneurs. Chacun a prononcé +un discours à sa louange; ses parents les plus proches ont commencé les +premiers, et son corps a été entouré de feu pour le faire dessécher. + +«Quand les provisions seront finies, les étrangers quitteront la case, +et il n'y restera plus que la veuve et quelques parents, qui attendront +que le corps soit bien réduit et bien sec. + +«Enfin, après quinze jours on le descendra dans un grand trou qui +est sous sa maison; il sera mis dans une niche au-dessus de celles +où sont déjà ses défunts parents, et ce sera fini.» + +Ce trou, pensai-je, est semblable à celui dans lequel je suis descendu +l'autre nuit à _Laganguilan_. + +L'explication qui venait de m'être donnée me satisfit complétement, +et je ne demandai pas à assister de nouveau à la cérémonie. + +Je résolus, puisque j'étais fort bien assis à l'ombre d'un _baletè_, +d'abuser de l'obligeance de mon guide, et je lui demandai, en changeant +tout à coup de conversation, comment les tribus s'y prenaient pour +faire la guerre aux _Guinanès_, ces mortels ennemis? + +«Les _Guinanès_, me dit-il sans me faire attendre, portent les +mêmes armes que nous. Ils ne sont ni plus forts, ni plus adroits, +ni plus vigoureux. + +«Nous avons deux manières de les combattre. Parfois nous leur livrons +de grandes batailles en plein jour, et nous nous trouvons face à +face sous le soleil; ou bien, la nuit, quand tout est sombre, nous +nous approchons en silence des endroits qu'ils habitent; et alors si +nous pouvons en surprendre quelques-uns, nous leur coupons la tête +et nous l'emportons, pour avoir une fête semblable à celle que vous +avez vue déjà.» + +Ce mot de fête me rappela l'orgie sanglante à laquelle j'avais assisté, +et surtout la part que j'y avais prise, et je me sentis rougir et +pâlir tour à tour. L'Indien ne s'en aperçut pas, et continua. + +«Dans les grands combats, tous les hommes d'un village sont forcés +de prendre les armes et de marcher contre le village ennemi; c'est +ordinairement au milieu des bois que se fait la rencontre des deux +armées. + +«Aussitôt qu'elles s'aperçoivent, des cris, des hurlements éclatent +de toutes parts. Chacun s'élance sur son ennemi. + +«De ce premier choc dépend la victoire, car l'une des armées a +toujours peur et prend la fuite; l'autre alors la poursuit, et tue +tout ce qu'elle peut atteindre, en ayant toujours le soin de couper +les têtes et de les rapporter [25].» + +C'est un combat de cache-cache, dont cependant les suites sont +cruelles, pensais-je. Mon Indien me confirma dans mon idée en ajoutant: + +«En général, les vainqueurs sont toujours ceux qui se cachent le +mieux pour surprendre leurs ennemis, et qui fondent tout à coup sur +eux en criant.» + +Mon guide se tut. Le combat n'offrait pas d'autre intérêt. Puis, +voyant que je ne l'interrogeais plus, il me quitta; et je retournai +à mon habitation rejoindre Alila, qui s'ennuyait beaucoup à _Manabo_. + +De mon côté, j'avais assez vu les _Tinguianès_; je crus d'ailleurs +remarquer que le long séjour que je faisais chez eux semblait leur +porter ombrage; je pensai à la fête des _cervelles humaines_, et me +décidai à partir. + +J'allai prendre congé des vieillards. + +Malheureusement, je n'avais rien à leur donner; mais je leur promis +beaucoup de présents quand je serais de retour chez les chrétiens, +et je les quittai. + +La satisfaction de mon lieutenant était à son comble lorsque nous +nous mîmes en route. + +Je ne voulus pas repasser par où j'étais venu, et me décidai à prendre +plus à l'est en traversant les montagnes et me laissant diriger par +le soleil. + +Cette route me semblait d'autant préférable que j'allais parcourir un +pays habité par quelques _Igorrotès_, cette autre espèce de sauvages +que je ne connaissais pas. + +Les montagnes que nous traversions étaient couvertes de magnifiques +forêts. De temps en temps, de riches vallées se déroulaient sous nos +pieds; les herbes y étaient si hautes et si touffues, que nous avions +de la peine à les écarter pour nous frayer un passage. + +Tout en cheminant, mon lieutenant cherchait à tuer quelque gibier qui +servirait à nous nourrir; quant à moi, j'étais trop en contemplation +devant les sites admirables que nous rencontrions, trop amoureux de +cette nature vierge, féconde, qui s'épanouissait devant nous, pour +songer à chasser. + +Mon fidèle Alila était moins enthousiaste, mais il était en revanche +plus prudent. + +Au déclin du jour de notre départ, il tira un cerf. Nous fîmes halte +auprès d'un ruisseau, nous coupâmes du palmier pour remplacer le +riz et le pain, et nous nous mîmes à manger le foie de l'animal à +la broche. Notre repas fut copieux. Ah! que de fois depuis, assis à +une bonne table, devant des mets succulents et recherchés, dans des +salles à manger dont l'atmosphère était tiède et parfumée par l'arôme +des plats, ai-je regretté mon souper pris avec Alila dans le bois, +après une journée de course dans les montagnes! Quel est donc le +mortel qui pourrait oublier de pareilles heures, de pareils lieux? + + + + +CHAPITRE XII. + + Les Igorrotès. + + +Après cette collation, quelques branches d'arbres abattues et réunies +sur le sol très-humide au fond de grands bois furent notre lit, +et nous y dormîmes jusqu'au lendemain sans crainte, et surtout sans +faire de sombres rêves. + +A l'aube naissante, nous reprîmes notre route. La nature s'éveillait +comme nous; elle était belle et calme. + +Les vapeurs qui s'échappaient de son sein la couvraient d'un voile +comme une jeune vierge à son lever; puis, peu à peu ce voile se +déchirait par lambeaux, et ces lambeaux, balancés mollement par la +brise matinale, disparaissaient en allant se briser sur les cimes +des arbres ou aux sommets des rochers. + +Nous marchâmes longtemps; vers le milieu du jour, nous arrivâmes dans +une petite plaine habitée par les _Igorrotès_. + +Il y avait en tout trois cabanes. La population n'était pas nombreuse. + +Sur le seuil d'une de ces cabanes, je vis un homme d'une soixantaine +d'années et quelques femmes. + +Nous étions arrivés par derrière les huttes, et nous avions surpris +les sauvages; ils n'eurent pas le temps de s'enfuir à notre approche: +nous étions au milieu d'eux. + +Je recommençai ce que j'avais fait en arrivant à _Palan_; seulement +je n'avais plus de grains de corail et de verroterie, mais j'offris +de notre cerf, et je leur fis comprendre par mes gestes que nous +venions avec d'excellentes intentions. + +Dès lors il s'établit entre nous une conversation mimique assez +curieuse, et pendant laquelle je pus observer tout à mon aise la +nouvelle race que je voyais. + +Je remarquai que la toilette des _Igorrotès_ était à peu près la même +que celle des _Tinguianès_, moins les ornements, mais que leurs traits +et leur physionomie étaient tout à fait différents. + +L'homme était plus petit, sa poitrine était excessivement large, sa +tête démesurément grosse, ses membres développés, sa force herculéenne; +ses formes étaient moins belles que celles des sauvages que je +quittais; sa couleur était d'un bronze foncé, très-foncé même. Il +avait le nez moins aquilin, et les yeux jaunes et entièrement fendus, +à la chinoise. + +Les femmes avaient aussi des formes très-marquées, une couleur foncée, +et des cheveux longs relevés à la chinoise. + +Malheureusement il m'était impossible en mimant d'arriver à obtenir +les renseignements que je désirais avoir, et je me bornai à visiter +la case. + +C'était bien une véritable hutte. Point d'étage. L'entourage était +fermé par des pieux d'une grosse dimension, surmontés d'un toit en +forme de ruche; il n'y avait qu'une petite ouverture, de laquelle on +ne pouvait guère profiter qu'en se traînant sur le ventre. + +Malgré cette difficulté, je voulus voir l'intérieur, et fis signe à +mon lieutenant de veiller; puis je m'introduisis dans la cabane. + +Les _Igorrotès_ furent très-surpris de mon action, mais ils ne +cherchèrent pas à m'empêcher de l'accomplir. + +J'entrai dans une espèce de bouge infect. Une petite ouverture +au sommet du toit donnait un peu de jour, et laissait la fumée de +l'âtre s'échapper. Le sol était jonché de poussière: c'est sur cette +douce couche que reposait sans doute la famille. Dans un coin je pus +distinguer quelques lances de bambou, quelques noix de coco divisées +et servant de vase, un petit tas de cailloux ronds qui étaient là +pour servir de défense en cas d'attaque, et quelques morceaux de bois +grossièrement travaillés qui servaient d'oreillers. + +Je sortis promptement de cette tanière, l'odeur infecte qu'on y +respirait m'en chassa; d'ailleurs j'avais tout vu. + +Je demandai par signes à l'_Igorrotè_ quelle route je devais suivre +pour rejoindre les chrétiens; il me comprit, m'indiqua le chemin avec +son doigt, et nous partîmes pour continuer notre voyage. + +Je remarquai, en passant, quelques champs de patates et de cannes à +sucre; c'était sans doute la seule culture de ces malheureux sauvages. + +Après avoir cheminé pendant une heure, nous faillîmes courir un grand +danger. A notre entrée dans une vaste plaine, nous vîmes un _Igorrotè_ +qui s'enfuyait à toutes jambes; il nous avait aperçus, et j'attribuais +cette fuite à la peur, lorsque tout à coup nous entendîmes le bruit +du tam-tam et de la conge, et vîmes vingt hommes armés de lances qui +venaient vers nous. + +Je compris que nous allions avoir à combattre, et je dis à mon +lieutenant de faire feu sur le groupe, en ayant bien soin de +n'atteindre personne. + +Alila tira; sa balle passa par-dessus les têtes des sauvages, qui +furent si étonnés du bruit causé par la détonation, qu'ils s'arrêtèrent +subitement et nous examinèrent attentivement. + +Je profitai prudemment de leur surprise; et une immense forêt s'offrant +à notre droite, nous y entrâmes en laissant le village à gauche; +les sauvages heureusement ne nous suivirent pas. + +Mon lieutenant n'avait pas soufflé le mot pendant toute cette scène. + +J'avais déjà remarqué plusieurs fois qu'il devenait muet pendant le +danger.--Quand nous eûmes perdu de vue les _Igorrotès_, la parole +lui étant revenue: + +«Maître, me dit-il d'un ton mécontent, combien j'ai de regret de +n'avoir pas tiré juste au milieu de ces mécréants!... + +«--Pourquoi cela? lui demandai-je. + +«--Parce que je suis sûr que j'en aurais tué un. + +«--Eh bien? + +«--Eh bien, maître, au moins notre voyage ne se serait pas terminé +sans que nous eussions envoyé au diable un sauvage. + +«--Ah! Alila, lui dis-je, tu es donc devenu méchant? + +«--Non, maître, répondit-il; mais je ne sais pas pourquoi vous êtes +si bon pour cette race maudite... vous qui poursuivez les _Tulisanès_ +[26], qui valent cent fois mieux, et qui sont chrétiens. + +«--Comment, m'écriai-je, des bandits, des voleurs, des assassins, +valent mieux que de pauvres êtres primitifs qui n'ont personne pour +les guider dans le bien? + +«--Oh! maître, répondit mon lieutenant d'un ton sentencieux cette +fois, les bandits, comme vous les nommez, ne sont pas ce que vous +pensez... Le _Tulisanè_ n'est pas un assassin. Quand il tue, c'est +qu'il est obligé de défendre sa vie... et s'il le fait, c'est toujours +de bon coeur... + +«--Oh! oh! dis-je, et le vol, comment expliques-tu ça? + +«--S'il vole, c'est seulement pour prendre un peu du superflu des +riches et le donner aux pauvres; voilà tout. Savez-vous l'emploi que +fait le _Tulisanè_ de ce qu'il dérobe? + +«--Non, maître Alila, répondis-je en souriant. + +«--Eh bien! il ne garde rien pour lui, dit mon lieutenant avec +orgueil. D'abord il en donne une partie au prêtre, pour lui faire +dire des messes. + +«--Ah! c'est édifiant. Ensuite? + +«--Ensuite il en donne une autre à sa maîtresse, car il l'aime et +veut toujours la voir parée... Puis, le reste, il le dépense avec +ses amis. Vous le voyez, maître, le _Tulisanè_ prend du superflu +d'une personne pour en contenter plusieurs. Il est loin d'être aussi +méchant que ces sauvages, qui vous tuent sans rien dire et vous +mangent la cervelle...» + +Et Alila fit un long soupir... La cervelle lui revenait toujours... Sa +conversation m'intéressait tellement, son système était si curieux, +et lui-même était de si bonne foi en l'expliquant, qu'à l'écouter +j'oubliais presque mes _Igorrotès_. + +Nous continuâmes notre route à travers le bois, en nous dirigeant +le plus possible vers le sud, pour nous rapprocher de la province +de Boulacan, où je devais aller retrouver mon pauvre malade, qui +s'inquiétait sans doute de ma longue absence. + +Lors de mon départ, je n'avais rien laissé connaître de mon projet; +il est à penser que si on l'eût su, j'eusse passé pour mort. + +Le souvenir de ma femme que j'avais laissée à Manille, et qui était +loin de me croire chez les _Igorrotès_, me faisait désirer de revenir +le plus tôt possible dans ma famille. + +Absorbé dans mes pensées, entraîné par mes réflexions, je marchais +silencieusement, sans jeter cette fois les yeux sur la végétation +qui étalait ses riches trésors à nos côtés. + +Il fallait que je fusse bien préoccupé, car une forêt vierge entre +les tropiques, et surtout aux Philippines, n'est en rien comparable +à nos forêts d'Europe. + +Le bruit d'un torrent vint me rappeler le lieu où je me trouvais, +et je saluai la nature dans ses gigantesques productions. + +Je regardai au-dessus de moi, et j'aperçus un immense _balèté_, +figuier extraordinaire qui croît dans les sombres et mystérieuses +forêts des Philippines. Je m'arrêtai pour admirer le balèté. + +Cet arbre immense provient d'une graine semblable à celle de la figue +ordinaire; son bois est blanc et spongieux, il acquiert en peu d'années +une croissance extraordinaire. + +La nature, qui a tout prévu, qui permet au jeune agneau de laisser +sa laine aux buissons du chemin pour que l'oiseau timide puisse la +dérober et en former un nid, s'est montrée dans tout son génie en +faisant grandir le figuier des Philippines. + +Les branches de cet arbre partent généralement de son tronc, +s'étendent horizontalement, et forment un coude pour s'élever ensuite +perpendiculairement; mais, ainsi que je l'ai dit déjà, l'arbre est +spongieux, facile à se rompre; et lorsque la branche, en formant sa +courbe, est trop faible, elle se casserait infailliblement, si un +fil que les Indiens appellent goutte d'eau ne s'échappait de l'arbre +pour aller prendre racine en terre, et, grossissant en raison de la +branche, lui former un étai vivant. + +Ensuite, autour du tronc s'étendent, à une très-grande distance du +sol, des supports naturels qui vont se terminer en pointe vers le +milieu du tronc. Le grand architecte de l'univers a tout prévu. + +Le coup d'oeil qu'offre le _balèté_ est souvent d'un pittoresque +indescriptible. + +Aussi, le croirait-on? dans un espace de quelques centaines de pas de +diamètre, espace qu'occupent d'ordinaire ces gigantesques figuiers, +on voit tour à tour des grottes, des vestibules, des chambres, qui +souvent sont meublées de siéges naturels formés par des racines. + +Nulle végétation n'est plus variée ni plus extraordinaire. + +Cet arbre pousse parfois sur un rocher où il n'y a pas un pouce +de terre; ses longues racines s'étendent sur le sol du rocher, le +contournent, et vont se plonger dans le ruisseau voisin. C'est un +chef-d'oeuvre, bien commun cependant dans les forêts vierges des +Philippines. + +«--Voici un bon endroit pour passer la nuit, dis-je à mon lieutenant.» + +Il recula de plusieurs pas. + +«--Comment, dit-il, est-ce que vous voulez vous arrêter ici, maître? + +«--Certainement, répondis-je. + +«--Ah! mais vous ne voyez donc pas que nous y sommes beaucoup plus +en danger qu'au milieu des _Igorrotès_?... » + +«--Pourquoi donc sommes-nous en danger? demandai-je... + +«--Pourquoi? pourquoi? Ne savez-vous donc pas que c'est dans les +grands _balètés_ qu'habite le _Tic balan_ [27]? Si nous restons ici, +vous êtes bien sûr que je ne dormirai pas un instant, et que toute +la nuit nous serons tourmentés... » + +Je souris; mon lieutenant vit mon sourire. + +«--Oh! maître, dit-il tristement, que voulez-vous que nous fassions +sur un esprit qui ne craint ni la balle, ni le poignard?» + +L'effroi du pauvre Tagal était trop grand pour que je lui résistasse; +je cédai, et nous allâmes nous abriter dans un lieu beaucoup moins +à mon goût, mais bien plus à celui d'Alila. + +Notre nuit se passa comme toutes les autres, c'est-à-dire parfaitement +bien; nous nous réveillâmes pour reprendre notre course dans la forêt. + +Il y avait deux heures que nous marchions, lorsqu'au sortir du +bois pour entrer en plaine nous nous trouvâmes face à face avec un +_Igorrotè_, monté sur un buffle. + +La rencontre était assez curieuse. Je présentai le canon de mon +fusil au sauvage, mon lieutenant saisit la monture par la longe, +et je fis signe à l'_Igorrotè_ de ne pas bouger; puis, toujours en +mimant, je m'informai s'il était seul. + +Je compris qu'il n'avait pas de compagnon de route et qu'il se rendait +au nord, à l'opposé de nous. + +Alila, qui décidément en voulait aux sauvages, désirait tirer un coup +de fusil à celui-là et lui loger une balle dans la tête; je m'opposai +vigoureusement à ce projet, et lui dis de lâcher le buffle. + +«--Maître, dit-il, voyons au moins ce que renferment les vases +que voici!» + +L'_Igorrotè_ avait attaché sur le col de son buffle trois ou quatre +vases, recouverts de feuilles de bananier. + +Mon lieutenant, sans attendre ma réponse, y porta le nez et reconnut, +à sa grande satisfaction, qu'ils contenaient un ragoût de cerf qui +jetait un certain parfum. Toujours sans me consulter, il détacha +le plus petit des vases, donna un coup de crosse de fusil au buffle +qu'il lâcha, et dit: + +«--_Ve-te, Judio!_ (Va, vilain Juif!)» + +L'_Igorrotè_, se voyant libre, s'enfuit de toute la vitesse de son +buffle; et nous, nous rentrâmes dans les bois en évitant les endroits +découverts, de crainte d'être surpris par un trop grand nombre de +sauvages. + +Vers les quatre heures, nous fîmes halte pour prendre notre repas. + +Mon lieutenant attendait ce moment avec impatience, car le vase du +sauvage répandait une suave odeur. + +Enfin, l'instant désiré arriva; nous nous assîmes sur la pelouse: +je plongeai mon poignard dans le vase qu'Alila avait approché du feu, +et j'en retirai... une main tout entière [28]. + +Mon pauvre lieutenant fut aussi stupéfait que moi, et nous restâmes +quelques minutes sans nous adresser la parole. + +Enfin je donnai un vigoureux coup de pied dans le vase, qui se brisa; +la chair humaine qu'il contenait s'éparpilla sur le sol. Je tenais +toujours la main fatale au bout de mon poignard... + +Cette main me faisait horreur; je l'examinai avec soin, elle me parut +avoir appartenu à un enfant ou à un _Ajetas_, race de sauvages qui +habite les montagnes de _Nueva-Exica_ et de _Maribèles_, de laquelle +j'aurai occasion de parler dans le cours de ce récit. + +Je pris quelques tiges de palmier cuites sous la cendre; Alila m'imita, +et nous repartîmes, assez mécontents, chercher un gîte pour la nuit. + +Deux heures après le lever du soleil, nous sortîmes de la forêt pour +entrer dans la plaine. + +De distance en distance nous trouvions des champs de riz cultivés à +la manière tagale; mon lieutenant me dit alors avec une joie naïve: + +«--Maître, nous sommes sur la terre des chrétiens!» + +En effet, la route devenait plus facile. Nous suivîmes un petit +sentier, et vers le soir nous arrivâmes devant une cabane indienne. + +Au seuil de cette cabane une jeune fille était assise; des larmes +coulaient avec abondance sur son visage attristé. Je m'approchai, +et lui demandai la cause de son chagrin. + +En entendant mes questions elle se leva, et sans y répondre nous +conduisit au fond de son habitation. + +Là nous vîmes le corps inanimé d'une vieille femme, et nous apprîmes +que cette morte était la mère de la jeune fille. + +Son frère était allé jusqu'au village chercher les parents de la +défunte, pour qu'ils l'aidassent à transporter son corps. + +Cette scène m'attendrit. Je cherchai à consoler la jeune désolée, +et lui demandai l'hospitalité, qui nous fut accordée aussitôt. + +La compagnie d'une morte ne m'effrayait pas; mais je pensai à Alila, +si superstitieux et si craintif quand il s'agissait des revenants et +des esprits malins. + +«--Eh bien! lui dis-je, n'as-tu pas peur de passer la nuit auprès +d'une morte? + +«--Non, maître, me répondit-il hardiment. Cette morte c'est une âme +chrétienne, qui, loin de nous vouloir du mal, veillera sur nous.» + +Je m'étonnai de la réponse du Tagaloc, de son calme, de sa sécurité. Le +coquin avait des motifs pour me parler ainsi. + +Les cases indiennes, dans les campagnes, ne se composent jamais que +d'une chambre; celle où nous étions était à peine assez grande pour +nous loger tous quatre. + +Chacun de nous s'y arrangea le mieux qu'il lui fut possible. + +La morte occupait le fond; une petite lampe placée à sa tête jetait +une faible clarté; auprès d'elle était couchée sa pauvre fille. + +Je m'étais placé à une petite distance de ce lit funéraire, et mon +lieutenant était le plus rapproché de la porte, que nous avions +laissée ouverte pour éviter la chaleur et le mauvais air. + +Vers les deux heures de la nuit je fus réveillé par une voix +déchirante, et je sentis au même instant que quelqu'un passait +par-dessus moi en poussant des cris qui retentirent bientôt en dehors +de la cabane. + +Je portai aussitôt la main du côté où était couché Alila; sa place +était vide, la lampe était éteinte, l'obscurité complète... + +Cela m'inquiéta. + +J'appelai la jeune fille; elle me répondit qu'elle avait entendu +comme moi des cris et du bruit, mais qu'elle en ignorait la cause. + +Je pris mon fusil et je sortis, en appelant mon lieutenant. Personne +ne répondait, tout restait silencieux. + +Alors je me mis à parcourir la campagne au hasard, appelant de temps +en temps Alila... + +J'avais fait environ une centaine de pas, lorsque j'entendis sortir +d'un arbre auprès duquel je passais ces mots timidement prononcés: + +«--Je suis ici, maître!» + +C'était Alila. Je m'approchai, et vis mon lieutenant blotti derrière +le tronc de l'arbre, et tremblant comme une de ses feuilles. + +«--Que t'est-il donc arrivé? lui demandai-je, et que fais-tu là?» + +«--O maître! me dit-il, pardonnez-moi: il m'est arrivé de mauvaises +pensées; la jeune Indienne me les a inspirées, mais le démon seul me +les a soufflées... Je me suis approché cette nuit de la couche de la +jeune fille; j'ai éteint la lampe quand je vous ai vu bien endormi.» + +«--Et puis? dis-je impatienté.» + +«--Et puis... j'ai voulu embrasser la jeune femme; mais, au moment +où je me suis approché, la morte a pris la place de sa fille; je +n'ai plus trouvé qu'une figure froide et glacée; et, au même instant, +deux grands bras se sont allongés pour me saisir... Alors j'ai poussé +un cri... je me suis enfui... Mais la vieille femme m'a suivi, la +morte a marché derrière moi, et elle n'a disparu que tout à l'heure, +en entendant votre voix: c'est alors que je me suis abrité derrière +cet arbre, où vous me voyez maintenant.» + +La frayeur du Tagaloc et sa méprise me donnèrent envie de rire; mais +je lui adressai une réprimande sévère sur la mauvaise intention qu'il +avait eue d'abuser de l'hospitalité qu'on nous avait si gracieusement +offerte. + +Il se repentit, et me pria de l'excuser. Il était, je crois, assez +puni par sa frayeur. + +Je voulus le ramener à la cabane, ce fut impossible. Je lui laissai +mon fusil, et je rentrai dans la case. + +La pauvre fille était aussi tout effrayée. + +Je la mis au courant de l'aventure, je la remerciai de l'accueil +qu'elle nous avait fait; et, la nuit étant avancée, j'allai rejoindre +Alila, qui m'attendait avec impatience. + +L'espoir de revoir bientôt nos parents, notre pays, doubla nos forces; +et avant le coucher du soleil nous atteignîmes un village indien, +sans qu'il nous fût survenu rien de remarquable. C'était notre +dernière étape. + +Après ce long et intéressant voyage, j'arrivai à _Quingua_, bourg de +la province de Boulacan, où j'avais laissé mon ami en convalescence. + +Mon absence prolongée avait causé de grandes inquiétudes; ma femme, +étant heureusement restée à Manille, ignorait le voyage que j'avais +entrepris et exécuté. + +Mon malade s'était écarté du régime prescrit, son mal s'était aggravé, +et il m'attendait avec impatience pour retourner mourir, disait-il, +dans sa maison: ses voeux furent satisfaits. + +Nous partîmes quelques jours après mon retour, et nous arrivâmes le +lendemain à Manille, où mon ami rendit le dernier soupir au milieu +de sa famille. + +Cet événement attrista le plaisir que j'éprouvais de revoir ma femme. + +Quelques jours après le décès de notre ami, nous nous embarquâmes et +fîmes voile pour _Jala-Jala_. + +Nous voyageâmes fort agréablement sur le lac, jusqu'à la sortie du +détroit de _Quinabutasan_; mais, arrivés là, nous trouvâmes un vent +d'est tellement violent, les eaux du lac si tourmentées, que nous +dûmes rentrer dans le détroit, et aller mouiller près de la cabane +du vieux pêcheur _Re-Lampago_, dont j'ai déjà parlé. + +Nos matelots mirent pied à terre pour préparer leur souper: quant +à nous, nous restâmes nonchalamment couchés dans notre embarcation, +pendant que le vieux pêcheur, accroupi à quelques pas de nous à la +manière indienne, faisait de son mieux pour nous distraire en nous +racontant des histoires de bandits. + + + + +CHAPITRE XIII. + + Aventures de Re-Lampago. + + +Je l'interrompis tout à coup, et lui dis: + +«Re-Lampago, je préférerais entendre le récit des aventures qui te +sont arrivées; conte-nous donc plutôt tes malheurs.» + +Le vieux pêcheur poussa un soupir; puis, ne voulant pas me désobliger, +il commença sa narration en ces termes poétiques, si familiers à la +langue tagale, et qu'il est presque impossible de reproduire dans +une traduction: + +«--La lagune n'est pas mon pays, dit-il; je suis né sur l'île de +_Zébu_. J'étais à vingt ans ce que l'on appelle un beau garçon; mais, +croyez-le bien, je ne tirais aucun orgueil de mes avantages physiques, +et je préférais être le premier pêcheur de mon village. Mes compagnons +me jalousaient cependant, et cela parce que les filles me regardaient +avec une certaine complaisance, et semblaient me trouver à leur goût.» + +Je souris de l'aveu naïf du vieillard. Il s'en aperçut. + +«Je vous dis ces choses-là, monsieur, reprit-il, parce qu'à mon +âge on peut en parler sans crainte de paraître ridicule. Il y +a si longtemps! Et puis, sachez-le bien, c'est pour vous faire +un récit exact que je rapporte ces particularités, et non par +vanité! D'ailleurs, les regards que les jeunesses daignaient m'adresser +lorsque je traversais le village ne me flattaient aucunement. + +«J'aimais Thérésa, monsieur; je l'aimais avec passion, j'étais +aimé d'elle: tout autre regard que le sien m'était bien +indifférent. Ah! c'est que Thérésa était la plus jolie fille +du village! Elle a fait comme moi, la pauvre femme! elle a bien +changé. Les années sont un poids énorme qui vous courbe malgré vous, +et contre lequel il n'y a pas à lutter. + +«Quand, assis comme je le suis en ce moment, je songe aux beaux +jours de ma jeunesse, à la force, au courage que nous puisions +dans notre mutuelle affection, je répands des larmes de regret et +d'attendrissement. + +«Où sont-ils ces beaux jours? Ils ont disparu sous les vents âpres +et terribles qui amènent les orages. La vie a son aube comme le jour, +et comme le jour aussi elle a son déclin... » + +Le pêcheur s'arrêta. Je ne voulus pas interrompre ce moment de +méditation. Il s'établit alors un profond silence, qui dura quelques +instants. + +Tout à coup _Re-Lampago_ sembla sortir d'un songe, il passa la main sur +son front, nous regarda comme pour s'excuser de ce moment d'absence, +et continua: + +«Nous avions été élevés ensemble, dit-il, et nous nous étions fiancés +aussitôt que nous avions grandi. Thérésa serait morte plutôt que +d'appartenir à un autre, et, ainsi que je le prouverai bientôt, +j'eusse accepté toutes les conditions, même les plus défavorables, +pour ne pas quitter l'amie de mon coeur. + +«Hélas! dans la vie c'est presque toujours avec ses larmes que l'on +trace son pénible chemin. + +«Les parents de Thérésa s'opposaient à notre union; ils alléguaient +toujours de vains prétextes, et, quels que fussent mes efforts pour les +décider à m'accorder la main de ma fiancée, je ne pouvais y parvenir. + +«Pourtant ils savaient bien que, semblables aux palmiers, nous ne +pouvions vivre l'un sans l'autre, et que nous séparer c'eût été nous +faire mourir! Mais nos pleurs, nos prières, nos douleurs ne trouvaient +que des gens insensibles, et nous souffrions sans que personne comprît +nos souffrances. + +«Je commençais à me décourager, lorsqu'un matin la pensée pieuse +me vint d'offrir à l'enfant Jésus de l'église de _Zébu_ la première +perle que je pêcherais. + +«Je me rendis plus tôt que je n'avais coutume de le faire aux bords +de la mer, et j'invoquai tout haut le Seigneur pour qu'il me protégeât +et que l'on m'unît à ma Thérésa. + +«Le soleil commençait à lancer ses feux sur la terre. Il dorait la +surface argentée des eaux; la nature s'éveillait, et chaque être +vivant chantait dans son langage un hymne au Créateur. + +«Le coeur ému, je commençai à plonger pour retirer du fond de la mer +la perle que je désirais si ardemment; mes recherches furent d'abord +infructueuses. + +«Si quelqu'un eût été à côté de moi en ce moment, il eût vu sur ma +physionomie mon désappointement. Cependant je ne perdis pas courage. Je +recommençai, mais sans être plus heureux. + +«O Seigneur! m'écriai-je, vous n'entendez donc pas ma prière? Vous +ne voulez donc pas pour votre fils bien-aimé l'offrande que je lui +destine [29]? + +«Je plongeai pour la sixième fois, et je rapportai du fond de la mer +deux énormes huîtres; mon coeur bondit de joie. + +«J'ouvris l'une, et j'y trouvai une perle si belle, que de ma vie +je n'en avais vu de pareille. Ma joie fut si grande, que je me mis à +danser dans ma pirogue, comme si j'avais perdu la raison. Le Seigneur +daignait me protéger, puisqu'il me mettait à même d'accomplir mon voeu. + +«Le coeur tout joyeux, je m'en retournai chez moi, et, ne voulant +pas manquer à ma parole, je portai chez M. le curé de _Zébu_ cette +belle perle. + +«--M. le curé, reprit le vieux pêcheur, fut enchanté de mon +présent. Cette perle vaut 5,000 piastres [30], et vous avez dû +l'admirer comme toutes les personnes qui vont prier dans l'église, +car l'enfant Jésus la tient toujours à la main. Le curé me remercia, +et me félicita de ma bonne pensée. + +«--Va, mon ami, me dit-il, le ciel te tiendra compte de ce +désintéressement et de cette bonne action, et tôt ou tard tes voeux +seront exaucés. + +«Je sortis de chez le saint homme l'âme toute contente, et je courus +dire à Thérésa les bonnes paroles du pasteur. + +«Nous nous réjouîmes, comme deux enfants que nous étions. + +«Ah! la jeunesse a reçu de Dieu tous les priviléges: elle a reçu +surtout l'espérance. A vingt ans, si le coeur croit devoir espérer, +tous les chagrins s'envolent; et comme la brise du matin boit les +gouttes d'eau laissées par l'orage dans le calice des fleurs, de même +l'espoir sèche les larmes qui roulent dans les yeux, et chasse les +soupirs qui gonflent la poitrine et l'oppressent. + +«Nous étions tellement sûrs que bientôt nos chagrins seraient finis, +que nous ne pensions déjà plus à nos douleurs passées. Au printemps de +la vie, le chagrin ne laisse pas plus de trace que le pied de l'Indien +agile n'en laisse sur le sable quand le vent de la mer a soufflé! + +«Les habitants du village en nous voyant si joyeux enviaient notre +sort, et les parents de Thérésa ne trouvaient plus de prétextes pour +empêcher notre mariage. + +«Nous touchions au port, notre pirogue voguait doucement balancée +par un vent doux; nous chantions l'hymne du retour, sans penser, +hélas! que nous allions nous briser contre un écueil! + +«Les jeunes Indiens ne voient pas, le matin, le _grain_ qui doit les +atteindre le soir; le buffle ne sait pas éviter le lacet, et souvent +il s'élance au-devant du danger pour lui échapper. J'allais comme +un insensé, regardant le soleil, sans songer au précipice qui était +caché dans l'ombre. Le malheur me surprit d'autant plus que je ne +l'attendais pas. + +«Un soir, au retour de la pêche, au moment où je revenais me reposer +de mes fatigues auprès de Thérésa, je vis arriver au-devant de moi +un de mes voisins qui m'avait toujours témoigné une grande affection. + +«A sa vue, un tremblement me saisit, les battements de mon coeur +s'arrêtèrent. Son visage était pâle et tout changé. Ses yeux hagards +lançaient des éclairs de terreur, sa voix était tremblante et agitée: + +«--_Les Moros_ [31] sont débarqués sur la côte, me dit-il... + +«--Ciel! m'écriai-je en mettant la main sur ma figure. + +«--Ils ont surpris quelques personnes du village, et les ont emmenées +prisonnières. + +«--Et Thérésa? m'écriai-je. + +«--Thérésa a été enlevée, répondit-il. + +«Je n'entendis plus rien à cette révélation, et pendant quelques +minutes, tel que le guerrier frappé au coeur par la flèche empoisonnée, +je fus privé de tout sentiment. + +«Lorsque je revins à moi, des larmes inondèrent mon visage et vinrent +me soulager. + +«Subitement je repris courage, et je compris qu'il ne fallait pas +perdre de temps. + +«Je courus à la plage, où j'avais laissé ma pirogue. Je la détachai, +et m'élançai à force de rames à la poursuite des Malais, non dans +l'espoir de leur arracher Thérésa, mais pour partager sa captivité +et ses malheurs. On souffre moins à deux les maux qu'il faut souffrir. + +«Celui qui m'avait apporté la fatale nouvelle me vit partir, et crut +que j'étais fou. Mon visage portait en effet toutes les traces de +l'aliénation mentale. + +«Je semblais inspiré par le Grand Esprit; ma pirogue volait sur les +eaux agitées de la mer, comme si elle eût eu des ailes. On eût dit +que j'avais vingt rameurs à mes ordres; je fendais les flots avec la +même rapidité que le vol de l'alcyon emporté par la tempête. + +«Après quelques instants de navigation pénible et douloureuse, +j'aperçus enfin les corsaires qui emmenaient mon trésor. Leur vue +doubla mes forces, et je les rejoignis bientôt. + +«Lorsque je fus auprès d'eux, je leur dis, avec des accents touchants +et qui venaient de mon âme, que Thérésa était ma femme, et que je +préférais être esclave avec elle que de l'abandonner. + +«Les pirates écoutèrent ma voix étouffée par les larmes, et me prirent +à leur bord, non par commisération, mais par cruauté. + +«J'étais un esclave de plus! Pourquoi m'eussent-ils repoussé? + +«Quelques jours après cette soirée fatale, nous arrivâmes à _Jolo_. + +«Là, on fit le partage des captifs, et le maître que le sort nous +donna nous emmena chez lui. + +«Était-ce donc pour avoir un sort pareil que j'étais allé pêcher de +grand matin, et que j'avais fait le voeu de donner à l'enfant Jésus +de _Zébu_ la première perle que je prendrais?... + +«Malgré mon chagrin, je ne murmurai pas, et je ne regrettai pas +mon offrande. Le Seigneur était le maître, sa volonté devait être +faite!...» + +_Re-Lampago_ s'arrêta pour regarder le ciel avec résignation, et +nous pûmes voir sur son visage les traces laissées par les peines +profondes que la vie amène avec elle. + +Le vent soufflait toujours avec violence, et balançait notre +embarcation; nos matelots avaient achevé leur repas, et, pour entendre +le récit du pêcheur, ils étaient venus s'asseoir à ses côtés. Leurs +figures portaient l'empreinte de l'attention la plus naïve. + +Je fis signe au conteur de continuer; il reprit en ces termes: + +«--Notre captivité dura deux ans, pendant lesquels nous eûmes à +supporter de grandes souffrances. Souvent mes maîtres m'emmenaient avec +eux sur les bords d'un lac de l'intérieur de l'île, et ces absences +duraient des mois entiers, pendant lesquels j'étais séparé de ma +Thérésa, de ma femme; car, ne pouvant être unis par les hommes, nous +nous étions unis sous le regard bienveillant de Dieu! A mon retour, +je retrouvais ma pauvre compagne toujours bonne, fidèle et dévouée; +sou courage soutenait le mien. + +«Une circonstance me décida à prendre une résolution +audacieuse. Thérésa devint enceinte... + +«Quelle eût été ma joie si nous eussions été à _Zébu_ au milieu +de notre famille et de nos amis! Que de bonheur j'eusse éprouvé à +l'idée d'être père! Hélas! dans l'esclavage, cette pensée me glaça de +terreur, et je résolus d'arracher la mère et son enfant aux tortures +de la captivité. + +«Je m'étais fait une plaie à la jambe dans une excursion précédente, +et cette blessure me fut d'un grand secours. + +«Mes maîtres partirent un jour pour aller sur le bord du grand lac, +et, me sachant blessé, me laissèrent à _Jolo_. + +«Je profitai de cette occasion pour mettre à exécution un projet que +j'avais formé depuis fort longtemps, celui de fuir avec Thérésa. + +«L'oeuvre était hardie, mais le désir d'être libre double les forces +et augmente le courage; je n'hésitai pas un seul instant. + +«Lorsque la nuit fut venue, Thérésa prit par une route que je lui +indiquai, je pris par une autre, et nous arrivâmes tous les deux à +peu de distance du bord de la mer. Là, nous nous jetâmes dans une +petite pirogue, et nous nous mîmes sous la protection du ciel. + +«Toute la nuit, nous fîmes force de rames; je n'oublierai de ma vie +cette fuite mystérieuse. Le vent soufflait avec une certaine violence, +la nuit était noire, et les étoiles perdaient peu à peu leur vif éclat. + +«Nous croyions toujours entendre derrière nous le bruit causé par +les gens chargés de nous poursuivre, et nos coeurs battaient si +violemment qu'on eût pu les entendre au milieu du silence qui régnait +dans la nature! + +«Enfin, le jour arriva; peu à peu nous distinguâmes, dans les brumes +du matin, les rochers qui bordaient la mer, nous pûmes voir assez +dans le lointain pour reconnaître que nous n'étions pas poursuivis! + +«L'âme remplie d'un saint espoir, nous continuâmes à ramer avec +courage en dirigeant notre barque vers le nord, pour aborder dans +une île chrétienne. + +«J'avais pris avec nous quelques cocos, mais ils étaient d'une faible +ressource; et il y avait trois grands jours que nous naviguions sans +rien prendre, lorsque, exténués de fatigue, nous tombâmes à genoux +en invoquant l'enfant Jésus de _Zébu_. + +«Après cette fervente prière, nos forces étaient tout à fait +épuisées. Nous laissâmes tomber nos rames de nos mains affaiblies, +et nous nous couchâmes au fond de la pirogue, décidés à périr dans +une étreinte affectueuse. + +«Notre défaillance augmenta insensiblement, et nous perdîmes tout à +fait connaissance... + +«La pirogue alla au gré des flots! + +«Lorsque nous revînmes à nous,--j'ignore au bout de combien de +temps,--nous nous retrouvâmes entourés de soins par des chrétiens +qui nous avaient aperçus dans notre frêle embarcation, et qui nous +avaient charitablement recueillis. + +«A peine fûmes-nous à terre, que ma chère Thérésa se sentit prise +par de violentes douleurs, et qu'elle mit au monde un enfant chétif +et souffreteux. + +«Je m'agenouillai devant cette innocente créature échappée de +l'esclavage. C'était un garçon...» + +Le pêcheur poussa un soupir, et des larmes vinrent tomber sur ses +deux mains amaigries. + +Chacun de nous respecta ce douloureux souvenir. + +«--Notre convalescence fut longue, dit _Re-Lampago;_ enfin nous +reprîmes assez de santé pour quitter l'île de _Négros_, où l'enfant +Jésus nous avait fait miraculeusement aborder, et nous vînmes nous +établir ici, au bord de ce grand lac, qui, situé dans l'intérieur +de l'île de Luçon, me facilitait les moyens de continuer mon état +de pêcheur sans craindre les Malais, qui auraient fort bien pu nous +reprendre à _Zébu_. + +«Mon premier soin fut, en arrivant, de faire célébrer mon mariage +dans l'église de _Moron_. Je l'avais promis à Dieu, et je ne voulus +pas manquer à la promesse que j'avais faite à Celui qui lit au fond +de nos coeurs. + +«Puis je construisis cette cabane que vous voyez, et je commençai à +vivre tranquille avec ma famille. + +«La pêche était abondante, j'étais encore jeune; je trouvais facilement +à vendre mon poisson aux embarcations qui passaient par le détroit. + +«Mon fils était devenu un beau garçon...» + +«--Il tenait de son père,» dis-je, me souvenant du commencement du +récit du vieillard. + +Mais mon observation ne put lui arracher un sourire. + +«--C'était un bon pêcheur, reprit-il, et nous vivions heureux tous +les trois, lorsqu'un malheur terrible vint nous atteindre. + +«L'enfant Jésus nous abandonna sans doute, ou Dieu fut mécontent +de nous. Je ne murmure pas, mais il nous a punis bien sévèrement, +puisqu'il nous a frappés d'un chagrin que nous emporterons dans +le tombeau!» + +Et les pleurs du vieillard coulèrent plus abondants et plus amers. + +Ah! combien le poëte italien a eu raison de dire: + + + Rien ne dure ici-bas que les larmes! + + +«Les yeux épuisés des vieillards ne peuvent plus y voir, qu'ils +peuvent toujours pleurer!» + +La voix de _Re-Lampago_ était étouffée par les sanglots; cependant +il fit un effort, et continua: + +«--Une nuit, par un beau clair de lune, nous avions jeté nos filets +dans un endroit du détroit; et comme nous éprouvions de la difficulté +pour les retirer, l'enfant plongea au fond de l'eau pour voir quel +était l'obstacle qui les retenait. + +«J'étais dans ma pirogue, et, penché sur le bord, j'attendais qu'il +remontât, quand je crus voir, aux rayons argentés de l'astre qui +nous regardait, une large tache de sang qui s'étendait à la surface +de l'eau. + +«J'eus peur, et retirai promptement mon filet. + +«Mon malheureux enfant s'y était cramponné; mais, hélas! quand je +l'aperçus, il avait cessé de vivre!... + +«--Quoi! votre fils, m'écriai-je...? + +«--Mon pauvre _José-Maria_, dit-il, avait eu la tête coupée par un +caïman qui s'était pris dans les filets!... + +«Depuis cette nuit fatale, Thérésa et moi prions Dieu de nous rappeler +à lui, car rien ne nous attache à la terre. + +«Celui de nous deux qui partira le premier sera enterré par le +survivant auprès de notre fils chéri, là... sous ce petit tertre +surmonté d'une croix de bois devant l'entrée de la cabane... et le +dernier qui partira pour les rejoindre trouvera bien sans doute un +chrétien charitable qui le placera à côté de ceux qu'il aura aimés +pendant sa triste vie...» + +_Re-Lampago_ s'arrêta, et, pour donner un libre cours à ses regrets +et à sa douleur, il se leva et nous fit un signe d'adieu, que nous +lui rendîmes, le coeur chagrin. + +Les vents s'étaient calmés; + +Les matelots attentifs attendaient nos ordres. + +Quelques instants après, nous voguions vers _Jala-Jala_, où nous +arrivâmes avant le coucher du soleil. + + + + +CHAPITRE XIV. + + Jala-Jala.--Arrivée de mon frère Henri.--Le bandit Cajoui.-- + Anten-Anten.--Alila.--Bandits du lac de Bay. + + +Dès le lendemain de mon arrivée, je m'occupai de mon petit +gouvernement. + +Mon absence ne lui avait pas été favorable, et j'eus à réprimer +plusieurs abus qui s'y étaient glissés. + +Quelques légères corrections, une surveillance active, rétablirent +bientôt l'ordre et la discipline, et dès lors je pus donner mes soins +à la culture de mes terres. + +Nous étions au commencement de l'hivernage, époque des pluies +torrentielles et des coups de vent. + +Aucun étranger n'avait osé traverser le lac pour venir nous voir. + +Seuls, ma femme et moi, nos journées s'écoulaient paisibles et +heureuses; nous ne connaissions point l'ennui. L'affection que nous +avions l'un pour l'autre était trop vive et trop positive pour ne +pas nous suffire à nous-mêmes. + +Cette douce solitude fut bientôt interrompue par un événement heureux +et imprévu. + +Chose assez rare à _Jala-Jala_, je reçus de Manille une lettre +qui m'annonçait que mon frère aîné, Henri, venait d'arriver; qu'il +avait été reçu par mon beau-frère, et qu'il m'attendait avec toute +l'impatience que l'on peut se figurer. + +Je n'avais point su qu'il eût quitté la France pour venir me trouver; +aussi cette nouvelle, cette arrivée subite, me causèrent-elles autant +de surprise que de joie. + +J'allais donc revoir un des miens, un frère pour lequel j'avais +toujours eu une tendre amitié. Oh! celui qui jamais ne s'est éloigné +de ses dieux pénates, de sa famille, de ses premières affections, +comprendra difficilement toute l'émotion que produisit en moi cette +heureuse lettre. + +Les premiers transports de ma joie un peu calmés, je ne voulus pas +perdre un instant pour me rendre à Manille. + +Mes préparatifs de départ furent bientôt faits; je choisis ma pirogue +la plus légère et mes deux plus vigoureux Indiens, et, quelques +instants après avoir embrassé ma chère Anna, je voguais sur les eaux +du lac, trop lentement, hélas! pour mon impatience; car j'aurais +voulu pouvoir donner des ailes à ma frêle embarcation, et parcourir, +aussi vite que ma pensée, l'espace qui me séparait de mon frère. + +Jamais voyage ne me parut plus long, et cependant mes deux robustes +rameurs, animés par mon impatience, employaient toute leur force à +seconder mes désirs. + +J'arrivai enfin, et me rendis de suite chez mon beau-frère; je me +jetai dans les bras de Henri. + +L'émotion que nous ressentîmes tous les deux nous priva longtemps +de l'usage de la parole; nos larmes, qui coulaient abondamment, +attestaient seules la joie de nos coeurs. + +Cette première émotion passée, que de questions ne lui adressai-je pas! + +Aucune personne de la famille ne fut oubliée. Les moindres petits +détails qui avaient rapport à ces êtres chéris étaient pour moi d'un +grand intérêt. + +Nous passâmes le reste de la journée et toute la nuit suivante dans +une continuelle et intéressante conversation; le lendemain, nous +partîmes pour _Jala-Jala_. + +Henri avait hâte de connaître sa belle-soeur, et moi de faire partager +à cette chère compagne tout mon bonheur. + +Bonne Anna, ma joie était de la joie pour toi; mon bonheur, pour toi +du bonheur! Tu reçus Henri comme un frère, et cette amitié fraternelle +fut toujours chez toi aussi sincère que ton affection pour moi. + +Après quelques jours écoulés dans de douces causeries sur la France et +tout ce qu'elle renfermait de cher à nos coeurs, quelques sentiments +de tristesse que j'avais peine à réprimer vinrent se mêler à ma joie. + +Je pensais à notre nombreuse famille, si éloignée et disséminée sur +le globe. + +Le plus jeune de mes frères, hélas! était mort à Madagascar. + +Robert, le cadet, habitait Porto-Rico, et mes deux beaux-frères, +tous deux capitaines au long cours, faisaient continuellement des +voyages aux grandes Indes. + +Pauvre mère! pauvres soeurs! seules, sans appui, sans soutien, que +de douloureux moments de crainte et d'inquiétude ne deviez-vous pas +passer dans votre solitude! J'aurais voulu vous avoir près de moi; +mais, hélas! un monde entier nous séparait, et l'espoir seulement de +vous revoir un jour dissipait les nuages qui obscurcissaient parfois +ces jours heureux embellis par la présence de mon frère. + +Après quelque temps de repos, Henri voulut partager mes travaux; je +l'eus bientôt mis au courant de mon exploitation, et il se chargea +du détail des plantations et des récoltes. + +Moi, je me réservai le gouvernement de mes Indiens, le soin des +troupeaux, et celui de poursuivre les bandits à outrance. + +J'avais souvent maille à partir avec ces turbulents Indiens; avec eux +j'étais continuellement en lutte, mais je ne me vantais pas de tous +les petits combats où j'étais souvent obligé de prendre la part la +plus active. + +Je recommandais au contraire sévèrement le silence à mes gardes; je ne +voulais pas donner de l'inquiétude à ma bonne Anna, et à mon frère le +désir de m'accompagner; je n'aurais pas voulu l'exposer aux dangers +que je courais moi-même; je n'avais point la même confiance pour lui +que pour moi; je me fiais à mon étoile, et, modestie à part, jusqu'à +un certain point je crois que les balles des bandits me respectaient. + +Lorsqu'il s'agissait de petits combats en rase campagne, de quelques +escarmouches, le danger n'était pas grand. Mais c'était bien autre +chose lorsqu'il fallait lutter corps à corps, ce qui m'est arrivé +plus d'une fois; et je cède au plaisir de rappeler ici l'une de ces +circonstances qui tout à l'heure me faisaient dire que les balles +des bandits me respectaient. + +Un jour, seul avec mon lieutenant, n'ayant tous deux pour toute arme +que nos poignards, nous revenions à l'habitation en traversant une +épaisse forêt située au fond du lac. Alila me dit: + +«Maître, nous sommes dans les parages fréquentés par _Cajoui_.» + +Or, _Cajoui_ était un chef de brigands des plus redoutables. + +Dans ses nombreux méfaits, il s'était amusé à noyer, le même jour, +une vingtaine de ses compatriotes. + +J'avais à coeur de purger le pays d'un pareil assassin, et l'avis de +mon lieutenant me fit prendre un petit sentier qui nous conduisit à +une case cachée au milieu des bois. + +Je dis à Alila de rester en bas, et de veiller pendant que j'irais +reconnaître les personnes qui l'habitaient. Je montai par la petite +échelle qui conduit à l'intérieur des cabanes tagales; une Indienne +y était seule, occupée à tresser une natte. Je lui demandai du feu +pour allumer mon cigare, et je revins trouver mon lieutenant. + +Ayant jeté les yeux par hasard sur l'extérieur de la case, elle me +sembla beaucoup plus grande qu'elle ne m'avait paru dans l'intérieur. + +Je remontai précipitamment, je regardai tout autour de la chambre où +était la jeune fille, et j'aperçus au fond une petite porte masquée +par une natte: je la poussai brusquement, et au même instant _Cajoui_, +qui m'attendait derrière avec sa carabine, me lâcha son coup à bout +portant. + +Le feu, la fumée, m'aveuglèrent, et, par un hasard inconcevable, +la balle effleura mon vêtement sans me blesser. + +Alila, qui savait que je n'avais pas d'arme à feu, entendant la +détonation, me crut mort. + +Il se précipita au haut de l'escalier, me trouva entouré d'un nuage +de fumée, le poignard à la main, cherchant mon ennemi, qui, me voyant +encore sur pied après son coup de feu, crut sans doute que j'avais sur +moi de l'_anten-anten_, certaine oraison diabolique qui, d'après la +croyance indienne, rend l'homme invulnérable à toutes les armes à feu. + +La peur alors s'était emparée du bandit; il s'était précipité par +une fenêtre, et se sauvait à toutes jambes à travers la forêt. + +Alila ne pouvait pas croire à ce qui venait de m'arriver; il me tâtait +par tout le corps pour s'assurer que la balle ne m'avait pas traversé. + +Après s'être bien convaincu que je n'avais aucune blessure, il me dit: + +«Maître, si vous n'aviez pas de l'_anten-anten_, vous seriez mort!» + +Mes Indiens ont toujours cru que j'étais possesseur de ce secret et +de bien d'autres. + +Par exemple, comme ils me voyaient souvent passer vingt-quatre, même +trente-six heures sans boire et sans manger, ils étaient persuadés +que je pouvais vivre ainsi indéfiniment; et un jour, un bon curé +tagal, chez lequel je me trouvais, se mit presque à genoux pour que +je lui communiquasse la faculté que j'avais, disait-il, de vivre +sans aliments. + +Les Tagals ont conservé toutes leurs vieilles superstitions. + +Cependant, grâce aux Espagnols, ils sont tous chrétiens; mais ils +comprennent cette religion à peu près comme des enfants, et croient que +d'assister, les fêtes et dimanches, aux offices divins, se confesser +et communier une fois l'année, cela suffit pour la rémission de tous +leurs péchés. + +Une petite anecdote qui m'est arrivée suffira pour faire connaître +comment ils comprennent la charité évangélique. + +Deux jeunes Indiens avaient un jour volé des volailles à un de leurs +voisins, et ils étaient venus les vendre à mon majordome pour une +douzaine de sous. + +Je les fis venir devant moi, pour leur faire une réprimande et +les punir. + +Dans leur naïveté, ils me répondirent: + +«C'est vrai, maître, nous avons mal fait, mais nous ne pouvions pas +faire autrement; nous communions demain, et nous n'avions pas d'argent +pour prendre une tasse de chocolat.» + +C'est un usage que la tasse de chocolat après la communion, et c'était +pour eux un plus grand péché d'y manquer que de commettre le petit +larcin dont ils s'étaient rendus coupables. + +Deux divinités malfaisantes jouent un grand rôle parmi eux; ils y +croyaient avant la conquête des Philippines. + +L'un de ces dieux funestes est le _Tic-Balan_, dont j'ai déjà parlé, +qui habite les forêts dans l'intérieur des grands figuiers. + +Cette divinité peut faire tout le mal possible à celui qui ne la +respecte pas, ou qui ne porte pas sur lui certaines herbes; toutes +les fois qu'il passe sous l'un de ces figuiers, il fait un signe +de la main en prononçant: _Tavit-po_, mots tagals qui veulent dire: +_Avec votre permission, Seigneur_. + +Le seigneur du lieu est le _Tic-Balan_. + +L'autre divinité s'appelle _Azuan_. + +Elle préside surtout aux accouchements d'une manière malfaisante, +et l'on voit souvent un Indien, pendant que sa femme est dans le +travail de l'enfantement, perché à califourchon sur le toit de sa +case, un sabre à la main, frappant dans l'air d'estoc et de taille +pour chasser, dit-il, l'_Azuan_. + +Quelquefois il continue cette manoeuvre pendant plusieurs heures, +jusqu'à ce que l'accouchement soit terminé. + +Une de leurs croyances, que pourraient envier les Européens, c'est +que lorsqu'un enfant au-dessous de l'âge de raison vient à mourir, +c'est un bonheur pour toute la famille: c'est un ange qui va dans +le ciel, pour y être le protecteur de tous ses parents. Aussi, le +jour de l'enterrement est-il une grande fête; parents et amis y sont +invités: on boit, on chante et l'on danse toute la nuit dans la case +où l'enfant est mort. + +Mais je m'aperçois que les superstitions des Indiens m'éloignent trop +de mon sujet. + +J'aurai plus tard et plus utilement l'occasion de décrire les moeurs +et les usages de ces singuliers hommes. + +Je reprends mon récit au moment où mon lieutenant venait de m'assurer +que j'avais de l'_anten-anten_, et que par conséquent je ne pouvais +pas être blessé par un coup de feu. + +Il s'adressa ensuite à la jeune fille qui était restée dans son coin, +plus morte que vive. + +«--Ah! maudite créature, lui dit-il, tu es la concubine de _Cajoui_; +à présent, c'est à toi que nous allons avoir affaire!» + +Et au même instant il s'avança vers elle avec son poignard à la main; +je me précipitai entre lui et cette pauvre fille, car je le savais +homme à tuer quelqu'un, surtout lorsque j'avais été attaqué de manière +à courir un danger. + +«--Malheureux! lui dis-je, que vas-tu faire? + +«--Pas grand'chose, maître: couper les cheveux et les oreilles à cette +vilaine femme, et l'envoyer dire à _Cajoui_ que nous le rejoindrons +bientôt.» + +J'eus beaucoup de peine à l'empêcher d'exécuter son projet. + +Il me fallut pour cela user de toute mon autorité et lui permettre +de brûler la case, après que la jeune fille tout effrayée se fut, +grâce à ma protection, sauvée dans la forêt. + +Mon lieutenant avait raison de faire dire à _Cajoui_ que nous le +rejoindrions. + +Quelques mois après, à plusieurs lieues de l'endroit où nous +avions mis le feu à sa case, un jour que trois hommes de ma garde +m'accompagnaient, nous découvrîmes, dans une partie des plus épaisses +du bois, une petite cabane. + +Mes Indiens allèrent tout de suite la cerner au pas de course; mais +presque tout autour se trouvait une espèce de marais recouvert d'herbes +et de broussailles, où tous les trois enfoncèrent jusqu'à la ceinture. + +Comme je courais moins vite qu'eux, je m'aperçus du danger, et tournai +le marais pour aborder la case par le seul endroit accessible. + +Tout à coup je me trouvai face à face avec _Cajoui_, pouvant presque +le toucher. + +J'avais mon poignard à la main, lui aussi avait le sien; la lutte +s'engagea. + +Pendant quelques secondes nous nous portâmes des coups multipliés, +que chacun de nous évitait comme il le pouvait; je crois cependant +que la chance tournait contre moi; la pointe du poignard de _Cajoui_ +m'était déjà entrée assez profondément dans le bras droit, lorsque +de la main gauche je pus prendre à ma ceinture un pistolet d'assez +fort calibre; je le lui déchargeai en pleine poitrine: la balle et +la bourre lui traversèrent le corps. + +Pendant quelques secondes, _Cajoui_ chercha encore à se défendre; +mais je le poussai vigoureusement, je le fis tomber à mes pieds, +et lui arrachai alors son poignard, que je conserve encore. + +Mes gens, étant sortis de leur bourbier, vinrent me rejoindre. + +La compassion remplaça bientôt l'animosité que nous avions contre +_Cajoui_. + +Nous fîmes un brancard, je bandai sa plaie, et pendant plus de six +lieues nous le transportâmes ainsi jusqu'à mon habitation, où je lui +fis donner tous les soins que réclamait son état. + +D'un moment à l'autre je croyais qu'il allait rendre l'âme; de quart +d'heure en quart d'heure mes gens venaient me donner de ses nouvelles, +et toujours ils me disaient: + +«Maître, il ne peut pas mourir, parce qu'il a sur lui de +l'_anten-anten_; et c'est bien heureux que ce soit vous, qui en avez +aussi, qui lui ayez tiré le coup de pistolet, parce que nos armes +n'eussent rien fait contre lui.» + +Je riais de leur superstition, et m'attendais bien à apprendre, +d'un instant à l'autre, que le blessé avait rendu le dernier soupir, +lorsque mon lieutenant tout joyeux m'apporta un petit manuscrit, +à peu près de deux pouces carrés, en me disant: + +«Voilà, maître, l'_anten-anten_ que j'ai pu trouver sur le corps +de _Cajoui_.» + +Au même instant, un autre de mes gens vint me prévenir qu'il n'existait +plus. + +«Voyez, me disait Alila, si je ne lui avais pas pris son _anten-anten_, +il vivrait encore.» + +J'avais feuilleté le petit livre: des prières, des invocations qui +n'avaient pas beaucoup de sens, étaient écrites en langue tagale. + +Un bon moine qui était présent me le prit des mains; je croyais qu'il +éprouvait la même curiosité que moi, mais pas du tout: il se leva, +passa à la cuisine, et un instant après vint me dire qu'il en avait +fait un auto-da-fé. + +Mon pauvre lieutenant en pleura presque de chagrin, car il considérait +le petit livre comme sa propriété, et pensait que sa possession devait +le rendre invulnérable. + +J'aurais aussi voulu le conserver, comme un document curieux de la +superstition indienne. + +Le lendemain, j'eus beaucoup de peine à décider mon gros curé, le père +Miguel, à enterrer _Cajoui_ dans le cimetière; il prétendait qu'un +homme qui était mort ayant sur lui de l'_anten-anten_ ne pouvait pas +être enterré en lieu saint. + +Il fallut, pour le convaincre, lui dire que l'_anten-anten_ avait +été ôté à _Cajoui_ avant sa mort, et qu'il avait eu le temps de +se repentir. + +Quelques jours après la mort de _Cajoui_, ce fut au tour de mon fidèle +Alila d'affronter un danger non moins imminent que celui auquel je +m'étais exposé lors de mon combat avec ce chef de bandits. + +Mais Alila était brave, et, quoiqu'il n'eût pas d'_anten-anten_, +une arme à feu ne lui faisait pas peur. + +De grandes embarcations, véritables arches de Noé, chargées de +marchands forains, partaient toutes les semaines du bourg de Pasig +pour se rendre à celui de Santa-Cruz, où, le jeudi, se tenait un +grand marché. + +Huit bandits entreprenants et déterminés s'embarquèrent sur un de ces +bateaux; ils cachèrent leurs armes dans des ballots de marchandises. + +A peine l'embarcation avait-elle pris le large, qu'ils les saisirent, +et commencèrent une horrible scène de carnage. + +Tous ceux qui voulurent leur résister furent égorgés, le pilote +lui-même fut jeté à l'eau; enfin, ne trouvant plus de résistance, +ils dévalisèrent tous les passagers de l'argent qu'ils avaient sur +eux, leur prirent tout ce qu'ils trouvèrent d'objets précieux, et, +chargés de butin, ils conduisirent l'embarcation sur une plage déserte, +où ils débarquèrent. + +J'avais été prévenu de cette audacieuse entreprise, et m'étais rendu +à la hâte à l'endroit où ils avaient mis pied à terre. + +Malheureusement j'étais arrivé trop tard, et ils fuyaient déjà vers +les montagnes, après s'être partagé leur butin. + +Malgré le peu d'espoir que j'avais de les atteindre, je me mis +cependant à leur poursuite, et, après une assez longue marche, un +Indien que je rencontrai me prévint que l'un de ces bandits, moins +bon marcheur que les autres, n'était pas très-éloigné, et que si mes +gardes et moi nous courions bien, nous pourrions l'atteindre. + +Alila était mon meilleur coureur, il avait toute la légèreté du cerf; +aussi lui dis-je: + +«Pars, Alila, et, mort ou vif, amène-moi ce fuyard.» + +Mon brave lieutenant, pour moins d'embarras dans sa course, nous +laissa son fusil, prit une lance, et partit. + +Peu d'instants après l'avoir perdu de vue, nous entendîmes la +détonation d'une arme à feu; ce ne pouvait être que le bandit qui +avait tiré sur Alila, et nous pensâmes tous qu'il était mort ou blessé. + +Nous hâtâmes le pas, dans l'espoir d'arriver encore à temps pour +le secourir; mais bientôt nous l'aperçûmes revenant tranquillement +vers nous. + +Il avait la figure et ses vêtements couverts de sang, dans la main +droite sa lance, et dans la gauche la hideuse tête du bandit, qu'il +tenait par les cheveux, comme Judith autrefois celle d'Holopherne. + +Mais mon pauvre Alila était blessé, et mon premier soin fut d'examiner +si la blessure était grave. Après m'être assuré qu'elle n'offrait +aucun danger, je lui demandai quelques détails sur son combat: + +--«Maître, me dit-il, peu de temps après vous avoir quitté, +j'aperçus le bandit; il me vit aussi, lui, et se mit à se sauver +le plus bravement possible; mais je courais mieux que lui, et je +le serrais de près. Lorsqu'il eut perdu l'espoir de m'échapper, il +se retourna vers moi et me présenta un pistolet. Je n'eus pas peur, +et m'avançai quand même... Le coup partit, et je me sentis blessé à +la figure; cette blessure ne m'arrêta pas: je fonçai sur lui et lui +traversai le corps avec ma lance, et comme il était trop lourd pour +vous l'apporter, je lui ai coupé la tête, que voici!» + +Après avoir félicité Alila de son succès, j'examinai sa blessure: un +fragment d'une balle coupée en quatre l'avait atteint sur la pommette +de la joue, et s'était aplati sur l'os; j'en fis l'extraction, et la +guérison ne se fit pas longtemps attendre. + +Maintenant que j'ai presque terminé, pour ne plus y revenir, mes +nombreuses expéditions contre les bandits, je reprends la suite de +ma vie habituelle à _Jala-Jala_. + + + + +CHAPITRE XV. + + Jala-Jala.--Bermigan.--Le capitaine Gabriel Lafond.--Joaquin + Balthazar.--Tay-Foung.--Rixes.--Bandits.--Tapuzi.-- Ile de + Talim.--Guerre civile. + + +A cette époque, un malheur vint mettre le deuil dans ma maison. + +Des lettres de ma famille m'annonçaient que mon frère Robert était +revenu de Porto-Rico, mais que bientôt une maladie grave l'avait +conduit au tombeau. + +Il était mort entre les bras de ma mère et de mes soeurs dans la +petite maison de la Planche, où, comme je l'ai dit, nous avons tous +été élevés. + +Ma bonne Anna pleura avec nous, et employa mille soins et les plus +douces attentions pour alléger la douleur que mon frère Henri et moi +nous ressentions d'une perte si cruelle. + +Quelques mois après, un nouveau chagrin vint encore nous affliger. + +Nous avions une petite société à _Jala-Jala_, qui se composait de ma +belle-soeur, de Delaunay, jeune homme de Saint-Malo, venu de Bourbon +pour établir à Manille des usines pour la cuisson des sucres; de +Bermigan, jeune Espagnol, et de mon ami le capitaine Gabriel Lafond, +Nantais comme moi [32]. + +Il était venu aux Philippines sur _le Fils de France_, avait passé +quelques années dans l'Amérique du Sud, et y avait occupé plusieurs +emplois de distinction dans la marine, comme capitaine commandant; +enfin, après bien des aventures et des vicissitudes, il était arrivé à +Manille avec une petite fortune, avait acheté un navire, et s'était +rendu dans l'océan Pacifique pour y faire la pêche du _balaté_, +ou ver de mer. + +A peine arrivé à l'île de _Tongatabou_, son navire s'était brisé sur +les rochers qui entourent cette île. Lafond s'était sauvé à la nage, +et avait tout perdu. + +De là, il s'était rendu aux îles Mariannes, où le chagrin et la +mauvaise nourriture l'avaient fait tomber malade; il était revenu à +Manille, affecté d'une affreuse dysenterie. + +Je l'avais conduit à mon habitation, et là je lui donnais tous les +soins que méritait un compatriote, un bon ami, doué de qualités +solides et aimables. + +Nos soirées se passaient en conversations amusantes et instructives. + +Chacun de nous, ayant beaucoup voyagé, avait quelque chose à raconter; +dans la journée, les malades tenaient compagnie aux dames, pendant +que mon frère et moi nous vaquions à nos occupations ordinaires. + +Mais bientôt, hélas!... un malheureux accident vint troubler le calme +qui régnait à _Jala-Jala_. + +Bermigan tomba si dangereusement malade, que quelques jours suffirent +pour m'ôter tout espoir de lui sauver la vie. Jamais je n'oublierai la +nuit fatale dans laquelle nous étions tous réunis au salon, la douleur +et la consternation sur tous les visages et dans tous les coeurs; à +quelques pas de nous, dans une chambre voisine, nous entendions le râle +de la mort: le pauvre Bermigan n'avait plus que peu d'instants à vivre. + +Mon bon ami Lafond, que la maladie avait aussi réduit à un état +presque désespéré, rompit le silence et dit: + +--«Allons, aujourd'hui Bermigan, et dans quelques jours, peut-être +demain, ce sera mon tour. Vois, mon cher don Pablo: je puis dire +que je n'existe plus. Regarde mes jambes, mon corps, je ne suis plus +qu'un squelette, je ne peux plus prendre aucune nourriture. Ah! il +vaut mieux mourir que de vivre comme cela!» + +J'étais si persuadé que son pressentiment ne tarderait pas à +se vérifier, que j'osais à peine lui donner quelques paroles de +consolation et d'espérance. + +Qui m'eût dit alors que lui seul et moi survivrions à tous ceux qui +nous entouraient, tous si pleins de vie et de santé! + +Mais, hélas! n'anticipons pas sur l'avenir. + +Le pauvre Bermigan rendit le dernier soupir. + +La maison de _Jala-Jala_ n'était plus vierge; une créature humaine +venait d'y expirer, et le lendemain, tristes et silencieux, nous nous +rendions tous au cimetière pour y déposer notre ami et lui rendre +les derniers devoirs. + +Son corps fut placé au pied d'une grande croix qui occupait le centre +du cimetière, et pendant plusieurs jours la tristesse et le silence +régnèrent dans la maison de _Jala-Jala_. + +Quelque temps après, j'eus le bonheur de voir mes efforts couronnés +de succès pour mon ami Lafond. + +A la suite de violents remèdes que je lui administrai, sa santé revint +tout à coup, et peu de temps après l'appétit. + +Bientôt il fut en état de s'embarquer pour la France. + +Maintenant établi à Paris, marié à une femme ornée de toutes les +qualités faites pour rendre un homme heureux, père de beaux enfants, +jouissant d'une position honorable et de l'estime publique, il n'a +point oublié les six mois passés à _Jala-Jala_, et l'ingratitude ne +souilla jamais un coeur noble, aimant et dévoué. + +Aussi existe-t-il toujours entre lui et moi le plus sincère +attachement, et je suis heureux de lui dire ici qu'il est et sera +toujours mon meilleur ami. + +Puisque je viens de nommer plusieurs personnes qui ont séjourné quelque +temps à _Jala-Jala_, je ne passerai pas sous silence un de mes colons, +Joaquin Balthazar, Marseillais d'origine, homme excentrique comme je +n'en ai jamais connu. + +Joaquin, très-jeune, s'était embarqué par-dessus le bord à Marseille. + +Étant arrivé à Bourbon sans être porté sur le rôle d'équipage, il +avait été pris et mis à bord de _l'Astrolabe_, qui faisait le voyage +du tour du monde. + +Il avait déserté aux îles Mariannes, était arrivé dans le plus grand +dénûment aux Philippines, s'était adressé à de bons moines pour faire, +disait-il, sa conversion et son salut. + +Il avait vécu parmi eux et à leurs dépens près de deux années; +ensuite il avait ouvert un café à Manille, et absorbé en plaisirs +et en débauches une assez forte somme qu'un Français et moi lui +avions avancée. + +Enfin il était venu faire construire sur mon habitation un grand +édifice en paille, qui avait plutôt l'air d'un grand magasin que +d'une maison. + +Là, il entretenait toujours une espèce de sérail, adoptait tous les +enfants qu'on voulait lui donner, et qui, avec les siens, faisaient +ressembler sa maison à une école mutuelle. + +Le jour où il était fatigué d'une de ses femmes, il faisait venir un +de ses ouvriers, et, avec un grand sérieux, il lui disait: + +«Voilà une femme que je te donne; sois bon mari, traite-la bien. Et +toi, femme, voilà ton mari; sois-lui fidèle. Allez, que Dieu vous +bénisse! décampez, et que je ne vous revoie plus.» + +Il était toujours sans le sou, ou tout à coup se voyait riche de +sommes assez fortes, qui, en peu de jours, étaient dissipées. + +Il empruntait à tout le monde, ne rendait jamais, vivait comme un +véritable Indien, et était poltron comme une poule mouillée. + +Ses cheveux blonds, sa figure blafarde et sans barbe lui avaient fait +donner par les Indiens le surnom de _Ouela-Dougou_, paroles tagales +qui voulaient dire: _Qui n'a point de sang_. + +Un jour que je traversais le lac dans une petite pirogue avec lui +et deux Indiens, nous fûmes surpris par un de ces terribles coups de +vent des mers de Chine que l'on nomme _tay-foung_. + +Ces coups de vent, qui sont extrêmement rares, sont effrayants. + +Le ciel se couvre de gros nuages, la pluie tombe à torrent, la lumière +du jour disparaît presque comme dans nos plus sombres brouillards, +et le vent souffle avec une telle furie, qu'il renverse tout ce qui +se trouve sur son passage [33]. + +Nous étions donc dans notre pirogue: à peine le vent commença-t-il +à souffler avec toute sa force, que Balthazar se mit à invoquer tous +les saints du paradis. + +Dans sa désolation, il criait à haute voix: «O mon Dieu! moi qui suis +un si grand pécheur, faites-moi la grâce que je puisse me confesser +et recevoir l'absolution!» + +Toutes ses jérémiades et ses cris ne faisaient qu'épouvanter mes deux +Indiens; et certes notre position était assez critique pour tâcher +de conserver notre présence d'esprit, afin de manoeuvrer notre frêle +embarcation, qui d'un moment à l'autre allait être submergée. + +Cependant j'étais certain qu'armée de ses deux grands balanciers en +bambou elle pouvait parfaitement se tenir entre deux eaux et ne pas +chavirer, si nous avions la précaution et la force de fuir devant le +temps, et de ne pas présenter le côté à la lame; car dans ce cas nous +eussions tous péri. + +Ce que je prévoyais arriva. + +Une lame vint déferler sur nous; pendant quelques secondes nous fûmes +totalement engloutis; mais, la lame passée, nous revînmes au-dessus +de l'eau. + +Notre pirogue resta submergée entre deux eaux, mais nous ne l'avions +pas abandonnée, nous avions passé nos jambes sous les bancs, où nous +nous tenions fortement cramponnés; nous avions tout le haut du corps +au-dessus de l'eau. + +Toutes les fois qu'une lame s'avançait sur nous, elle nous passait +par-dessus la tête, s'éloignait, et nous avions alors le temps de +respirer jusqu'à ce qu'une autre lame vînt encore nous atteindre. + +A chaque trois ou quatre minutes, la même manoeuvre se répétait. + +Mes Indiens et moi nous mettions alors toute notre force et notre +adresse à toujours fuir devant le temps. + +Balthazar avait fini ses jérémiades, le plus grand silence régnait +parmi nous; seulement je prononçais de temps en temps ces quelques +mots: «Courage, enfants! nous arriverons.» + +Pour empirer notre triste position, la nuit était venue. + +La pluie continuait à tomber à torrents, le vent redoublait de fureur. + +De temps en temps nous étions éclairés par des globes de feu semblables +à ce que les marins appellent _feu de saint Elme_. + +Dans ces moments de rayons de lumière, je portais les yeux au loin, +mais je n'apercevais que l'immensité des eaux en fureur. + +Pendant deux heures à peu près nous fûmes ainsi ballottés par la lame, +qui cependant peu à peu nous poussait vers une plage; et au moment où +nous y pensions le moins, nous nous trouvâmes au milieu d'un énorme +buisson de hauts bambous. + +Je reconnus alors que nous étions sur la plage, et que le lac avait +débordé à plusieurs milles dans les terres. + +Nous avions de l'eau jusqu'à la poitrine, et il n'était pas possible +de traverser l'inondation. + +L'obscurité était trop grande pour pouvoir prendre une direction +quelconque; notre pirogue, engagée dans les bambous, ne pouvait plus +nous servir. + +Nous nous hissâmes comme nous pûmes au milieu du buisson, jusqu'à la +hauteur où les bambous se terminent en flèches; nous avions le corps +déchiré par les épines aiguës qui garnissent toujours les petites +branches; la pluie continuait à tomber sans interruption, le vent +soufflait toujours, et chaque rafale faisait plier les bambous, dont +les branches flexibles venaient nous déchirer le corps et la figure. + +J'ai bien souffert dans ma vie; mais jamais nuit ne me parut si longue +et si cruelle! + +Joaquin Balthazar recouvra alors la parole, et d'une voix tremblante +et saccadée il me dit: + +«Ah! don Pablo, écrivez, je vous en prie, à ma mère la fin tragique +de son malheureux fils!...» + +Je ne pus m'empêcher de lui répondre: + +«Maudit poltron!... crois-tu que je sois plus à mon aise que +toi?... Tais-toi, sinon je vais te faire faire le plongeon pour ne +plus t'entendre.» + +Le pauvre Joaquin prit alors son parti, et ne prononça plus une parole; +seulement, de temps en temps, il faisait connaître sa douleur par de +profonds soupirs. + +Le vent, qui avait soufflé à l'est et au nord, vers les quatre heures +du matin passa subitement à l'est, et peu de temps après cessa tout +à coup. + +Il était presque jour, nous étions sauvés. + +Nous pûmes alors nous reconnaître: nous avions tous les quatre un +aspect déplorable; nos vêtements étaient en lambeaux. + +Nous avions tout le corps flagellé et couvert de profondes écorchures. + +Le froid avait pénétré jusque dans la moelle de nos os, et le long bain +que nous venions de prendre avait ridé notre peau; nous ressemblions +à des noyés retirés des eaux après y avoir demeuré plusieurs heures. + +Enfin, perclus comme nous l'étions, nous nous laissâmes glisser de +nos bambous pour rentrer dans les eaux du lac. + +Elles firent sur nous une impression salutaire et agréable; elles +nous paraissaient tièdes comme un bain à 30 degrés de chaleur. + +Ranimés par cette douce température, nous retirâmes notre pirogue du +buisson, où fort heureusement elle était tellement engagée, que les +vagues et les courants n'avaient pu l'entraîner plus loin. + +Nous la remîmes à flot, et nous parvînmes à gagner une case indienne, +où nous nous séchâmes et réparâmes nos forces. + +Le calme était rétabli, le soleil brillait de tout son éclat; mais +partout on voyait les traces qu'avait laissées le _tay-foung_. + +Dans la journée nous regagnâmes _Jala-Jala_, où notre arrivée causa +une grande joie. + +On me savait sur le lac, et tout devait faire présumer que j'avais +péri. + +Ma bonne et chère Anna se jeta dans mes bras en pleurant; elle avait +été si inquiète, que sa joie de me voir ne put s'exprimer pendant +plusieurs instants que par les larmes qui inondaient son visage. + +Balthazar retourna à son sérail. + +Tant qu'il fut sous ma protection, les Indiens le respectèrent; mais +après mon départ de _Jala-Jala_, il fut assassiné, et tous ceux qui le +connaissaient bien convinrent qu'il l'avait mérité à plus d'un titre. + +Puisque j'ai parlé d'un _tay-foung_, je vais un peu anticiper, et, +le plus brièvement possible, en décrire un bien plus terrible encore +que celui que j'avais essuyé dans une frêle pirogue et sur le buisson +de bambous. + +Je venais de terminer de jolis bains sur le lac, en face de ma maison; +j'étais tout fier et tout content de procurer ce nouvel agrément à +ma femme. + +Le jour même où mes Indiens venaient d'y ajouter les derniers +ornements, vers le soir, le vent d'ouest commença à souffler avec +furie; peu à peu les eaux du lac s'agitèrent, bientôt nous ne doutâmes +plus que nous allions avoir affaire à un _tay-foung_. + +Mon frère et moi restâmes longtemps à examiner, à travers les vitraux +des croisées, si les bains résisteraient à la force du vent; mais, +dans une forte rafale, mon pauvre édifice disparut comme un château +de cartes. + +Nous nous retirâmes de la fenêtre, et bien nous en prit, car une plus +forte rafale que celle qui avait détruit les bains enfonça toutes les +croisées qui donnaient à l'ouest; le vent s'enfourna dans la maison, +et se fit jour en renversant toute la muraille au-dessus de la porte +d'entrée. + +Le lac était si agité, que les lames passaient par-dessus ma maison +et inondaient tous les appartements. + +Nous ne pouvions plus y tenir... + +En nous aidant les uns les autres, ma femme, mon frère, un jeune +Français qui se trouvait alors à _Jala-Jala_ [34], et moi, nous pûmes +gagner un rez-de-chaussée qui n'avait jour au dehors que par une +petite fenêtre; là, dans une obscurité profonde, nous passâmes une +grande partie de la nuit, mon frère et moi, l'épaule appuyée contre +la fenêtre, opposant toute notre force à celle du vent qui menaçait +de l'enfoncer. + +Dans ce rez-de-chaussée il y avait quelques dames-jeannes d'eau-de-vie: +ma chère Anna en versait dans sa main, et nous en donnait à boire +pour soutenir nos forces et nous réchauffer. + +Au point du jour le vent cessa, et le calme reparut. + +Tous les meubles et ornements de ma maison avaient été brisés et mis +en pièces; toutes les chambres étaient inondées, tous les greniers +remplis de sable apporté par les eaux du lac. + +Bientôt toute la maison fut le refuge de mes colons; tous avaient +passé une nuit affreuse et étaient sans asile. + +Le soleil vint enfin briller de tout son éclat; le ciel était sans +nuages. Mais quelle tristesse s'empara de moi lorsque j'examinai +d'une fenêtre les désastres produits par le _tay-foung_! + +Plus de villages! toutes les cabanes avaient été rasées..., l'église +renversée! mes magasins, mon usine à sucre entièrement perdus; ce +n'étaient plus que monceaux de ruines. + +Mes beaux champs de cannes étaient tout à fait détruits, et la +campagne, si belle douze heures auparavant, paraissait avoir souffert +comme après un long hiver. + +On ne voyait plus aucune verdure, les arbres étaient entièrement +dépouillés de leurs feuilles, les branches hachées, des portions de +bois entièrement renversées; et tout ce bouleversement s'était opéré +en quelques heures! + +Dans la journée et le lendemain, le lac rejeta sur la plage plusieurs +cadavres de malheureux Indiens qui avaient péri! Le premier soin +du père Miguel fut de leur donner la sépulture, et longtemps après +on voyait encore dans le cimetière de _Jala-Jala_ quelques croix, +avec l'inscription: Inconnu _mort pendant le tay-foung_. + +Mes Indiens se mirent tout de suite à reconstruire leurs cabanes, +et moi à réparer autant que possible mes désastres. + +La nature féconde des Philippines eut bientôt effacé l'aspect de +deuil qu'elle avait pris. + +En moins de huit jours les arbres se couvrirent complétement de +nouvelles feuilles, et donnaient déjà le spectacle d'un bel été après +celui d'un hiver affreux. + +Le _tay-foung_ avait embrassé un diamètre de deux lieues à peu près, +et, comme une forte trombe, avait renversé et brisé tout ce qu'il +avait trouvé sur son passage. + +Mais c'est assez parler de désastres; je reviens à l'époque où le +pauvre Bermigan cessa de vivre, pour nous affliger tous! + +Mon habitation prospérait; l'abondance, qui donne le bonheur, régnait +parmi tous mes colons; la population de _Jala-Jala_ augmentait chaque +jour. Mes Indiens étaient heureux; j'étais aimé et respecté; ils +m'aidaient avec zèle dans mes travaux, et ils m'étaient aveuglément +soumis. Ce n'était cependant pas par l'oppression que je les dominais, +mais par l'ascendant et la puissance que donnent la justice et le +bon droit. + +Dans des circonstances difficiles où il fallait agir avec énergie +contre eux, c'était toujours sans armes et par la seule force de ma +volonté que j'obtenais leur obéissance. Cependant je les bâtonnais +vigoureusement quelquefois; mais c'était pour leur éviter de plus +grands malheurs. Ces actes de justice exécutive n'avaient lieu que +dans les grandes réunions, les jours de fête, lorsqu'il s'élevait +une rixe, quand, les poignards tirés, une lutte sanglante allait +s'engager, qu'ils méconnaissaient l'autorité de leurs chefs et de +mes gardes. Dans de pareils moments on venait à la hâte me prévenir; +je prenais une canne, et je me rendais au lieu de la réunion: c'était +généralement là où se livraient les combats de coqs. + +Je me précipitais au milieu de la foule, et je frappais à tort +et à travers sur tous ceux qui se trouvaient à la longueur de ma +canne. C'était alors une panique, un sauve qui peut général. Chacun +allait se cacher dans son coin, et ne reparaissait qu'après que les +esprits, devenus plus calmes, étaient tout à fait pacifiques. + +Ils prenaient avec gaieté ces sortes d'exécutions, et ne manquaient +jamais de raconter quelque accident burlesque occasionné par leur +fuite précipitée. Ils disaient hautement: «Nous étions tous coupables, +les uns de vouloir se battre, les autres de les regarder. Le maître +a bien fait de ne ménager personne.» + +D'autres fois, c'était un brave, un vaillant qui, le poignard +dégaîné, se promenait au milieu de ses compatriotes et les menaçait +tous. Personne n'osait l'approcher, parce qu'on savait qu'il aurait +fait usage de son arme. On venait me prévenir, et, sans armes, sans +canne, je me présentais devant lui: d'une voix ferme je lui ordonnais +de me remettre son poignard, de se rendre à la prison pour être mis +au bloc. Jamais ces hommes, qui dans de tels moments sont la terreur +de leurs semblables, ne manquaient de m'obéir. Le lendemain, je les +faisais comparaître devant moi, et, après une réprimande, je leur +rendais leur poignard et leur liberté. + +J'avais rendu de grands services au gouvernement espagnol par la +guerre incessante que je faisais aux bandits, et, je puis dire que, +parmi ces derniers, je jouissais d'une véritable vénération. + +Ils me considéraient bien comme leur ennemi, mais comme un ennemi +brave, incapable d'aucune lâcheté envers eux, leur faisant loyalement +la guerre; et le caractère indien m'était si bien connu que je ne +craignais pas qu'ils me tendissent aucune embûche et m'attaquassent +en traîtres. + +J'en étais si convaincu, que, dans mon habitation, jamais je ne me +faisais accompagner ni de nuit ni de jour. + +Je parcourais sans crainte les forêts, les montagnes, et souvent même +je traitais avec mes honnêtes bandits de puissance à puissance, ne +dédaignant point les invitations qu'ils me faisaient quelquefois pour +me rendre dans un lieu où, sans crainte de surprise, ils pouvaient +me consulter ou invoquer mon appui. + +Ces sortes de rendez-vous avaient toujours lieu la nuit, dans des +lieux solitaires. + +De leur part comme de la mienne, la parole donnée de ne pas se nuire +était toujours religieusement observée. + +Dans ces entretiens nocturnes et sans témoins, je ramenais souvent +à la vie paisible des hommes égarés, et qu'une jeunesse turbulente +avait jetés dans une série de crimes que les lois auraient punis par +le dernier châtiment. + +Quelquefois aussi j'échouais dans mes tentatives, lorsque surtout +j'avais affaire à ces caractères fiers et indomptables comme il s'en +trouve chez l'homme qui n'a jamais eu que la nature pour guide. + +Un jour, entre autres, je reçus une lettre d'un métis, grand coupable +qui fréquentait une province voisine de la lagune. + +Il me disait qu'il voulait me voir, et me priait de venir seul, au +milieu de la nuit, dans un lieu sauvage qu'il me désignait, où lui +aussi se rendrait seul. + +Je ne balançai pas à aller au rendez-vous. + +Je l'y trouvai comme il me l'avait promis. + +Il me dit qu'il désirait changer de conduite et venir demeurer sur +mon habitation. [ERROR: unhandled comment start] = ma plantation --> + +Il ajoutait qu'il n'avait jamais commis de crime contre les Espagnols, +mais seulement contre les Indiens et les métis. + +Il m'était impossible de le recevoir sans me compromettre. + +Je lui proposai de le placer chez un moine: là il serait resté caché +pendant quelques années, après lesquelles, ses crimes étant oubliés, +il pourrait rentrer dans la société. + +Après avoir réfléchi un instant, il me dit: + +«Non, ce serait perdre ma liberté. Pour vivre en esclave, j'aime +mieux mourir.» + +Je lui proposai alors de se rendre à _Tapuzi_, endroit où les bandits +trop poursuivis pouvaient se cacher impunément. (J'aurai bientôt +occasion de parler de ce village.) + +Mon métis fit un geste, et me dit encore: + +«Non; la personne que je voudrais emmener avec moi n'y viendrait +pas. Vous ne pouvez rien faire pour moi, adieu.» + +Puis il me donna une poignée de main, et nous nous quittâmes. + +Peu de jours après, une cabane dans laquelle il se trouvait, près de +Manille, fut cernée par une compagnie de troupes de ligne. + +Le bandit fit d'abord sortir les propriétaires de la cabane, et +quand il les vit hors de danger, il prit sa carabine et se mit à +faire feu sur les soldats, qui de leur côté ripostèrent et tirèrent +sur la cabane. + +Quand elle fut criblée de balles et que l'on vit que le bandit ne +ripostait plus, un soldat s'approcha et mit le feu à la case, tant +on avait peur de le trouver encore vivant! + +Ces rendez-vous nocturnes m'ayant amené à parler de _Tapuzi_, je +ne puis m'empêcher de consacrer quelques lignes à cette singulière +retraite, où des hommes proscrits par la loi vivent dans un accord +si rare et une union si parfaite. + +_Tapuzi_ [35], qui en langue tagale veut dire bout du monde, est +un petit village situé dans l'intérieur des montagnes, à vingt-cinq +lieues à peu près de _Jala-Jala_. + +Il a été formé par des bandits et des échappés de galères qui vivent +librement, se gouvernent eux-mêmes, et sont entièrement à l'abri, +par la position inaccessible qu'ils occupent, de toutes les poursuites +que pourrait ordonner contre eux le gouvernement espagnol. + +J'avais souvent entendu parler de ce singulier village; mais je +n'avais jamais pu rencontrer une personne qui l'eût visité, et qui pût, +par conséquent, me donner des détails positifs. + +Je me décidai un jour à faire moi-même le voyage. Je ne communiquai +mon projet qu'à mon lieutenant, qui me dit: + +«Maître, je trouverai sans doute là quelques-uns de mes anciens +camarades, et ainsi nous n'aurons rien à craindre.» + +Nous partîmes au nombre de trois, prétextant un autre voyage que +celui que j'entreprenais. + +Nous marchâmes pendant deux jours au milieu des montagnes par des +routes presque impraticables. + +Le troisième, nous arrivâmes à un torrent dont le lit était encombré +d'énormes blocs de pierre. + +Les bords, éloignés l'un de l'autre d'une vingtaine de pas, s'élevaient +perpendiculairement comme deux hautes murailles dont le sommet, +à environ mille mètres d'élévation, se rapprochait sensiblement, +et ne laissait qu'une faible ouverture par où passaient quelques +rayons de lumière qui pouvaient à peine éclairer la partie où nous +cheminions en sautant d'un bloc de pierre à l'autre. + +Cette gorge, ou ce ravin, était la seule route par laquelle on pouvait +arriver à _Tapuzi_: c'était le rempart naturel et inexpugnable qui +défendait le village contre l'invasion des sbires espagnols. + +Mon lieutenant venait de me dire: + +«Regardez, maître, au-dessus de votre tête: les habitants de +_Tapuzi_ connaissent seuls les sentiers qui conduisent au sommet des +montagnes. Sur toute la longueur du ravin, ils ont placé d'énormes +pierres qu'ils n'ont qu'à pousser pour les précipiter sur ceux qui +voudraient venir les attaquer; une armée entière ne pourrait pas +pénétrer chez eux s'ils voulaient s'y opposer.» + +Je vis effectivement que nous nous trouvions dans une position qui +n'avait rien de rassurant, et que, si les _Tapuziens_ nous prenaient +pour des ennemis, nous ne pouvions leur opposer aucune défense. Mais +nous étions engagés; il n'y avait pas moyen de reculer, et il fallait +poursuivre jusqu'à _Tapuzi_. + +Nous avions marché plus d'une grande heure dans cette gorge, lorsqu'un +énorme bloc de rocher vint, en tombant perpendiculairement, se briser +en éclats à une vingtaine de pas devant nous: c'était un avertissement. + +Nous nous arrêtâmes, et déposâmes nos armes à terre. Peut-être un +bloc pareil à celui qui venait de tomber devant nous était-il suspendu +au-dessus de nos têtes, prêt à nous écraser... + +Un cri se fit entendre devant nous. Je dis à mon lieutenant de +s'avancer seul, sans armes, dans la direction d'où il était parti. + +Quelques minutes après, il revint accompagné de deux Indiens qui, +assurés par lui de mes intentions toutes pacifiques à leur égard, +venaient nous chercher pour nous conduire au village. + +Avec cette escorte nous n'avions plus rien à craindre. Nous fîmes +gaiement le reste de la route jusqu'à l'endroit où finissait l'espèce +d'entonnoir dans lequel nous marchions. + +A cette hauteur, une plaine de quelques milles de circonférence se +trouvait encaissée par de hautes montagnes. + +Le lieu que nous parcourions était encombré d'immenses blocs de +rochers superposés les uns aux autres. + +Derrière surgissait une montagne abrupte, menaçante, sans aucun vestige +de végétation, représentant assez bien une vieille forteresse d'Europe +qu'une puissance magique avait élevée au milieu des hautes montagnes +qui la dominaient. + +D'un coup d'oeil, j'avais embrassé l'ensemble du site que nous +traversions tout en réfléchissant aux immenses variétés qu'offre +la nature. + +Tout à coup l'objet tant désiré de mon voyage, le village de _Tapuzi_, +se présenta à mes regards. + +Situé à l'extrémité de la plaine, il est composé d'une soixantaine +de maisons en paille, en tout semblables à celles des Indiens. + +Les habitants étaient aux fenêtres pour voir notre arrivée. + +Nos guides nous conduisirent chez leur chef ou _matanda-sanayon_ [36]. + +C'était un beau vieillard qui, d'après son visage, paraissait approcher +de quatre-vingts ans. Il nous salua avec affabilité, et s'adressant +à moi, il me dit: + +«Comment êtes-vous ici? Est-ce en ami, est-ce curiosité? ou les +lois cruelles des Castillans vous obligent-elles de venir chercher +un refuge parmi nous? S'il en est ainsi, soyez le bien venu, vous +trouverez ici des frères.» + +«Non, lui dis-je, nous ne venons point pour rester parmi vous. Je +suis votre voisin, le seigneur de _Jala-Jala_; je viens vous voir, +vous offrir mon amitié et vous demander la vôtre.» + +Au nom de _Jala-Jala_, le vieillard fit un mouvement de surprise; +puis il me dit: + +«Il y a longtemps que j'ai entendu parler de vous comme d'un agent du +gouvernement pour poursuivre des malheureux; mais j'ai entendu dire +aussi que vous remplissiez votre mission avec bonté, et que souvent +vous étiez leur appui; ainsi, soyez le bien venu.» + +Après cette première reconnaissance, on nous fit servir du lait et +des patates, et pendant notre repas le vieillard continua de causer +librement avec moi. + +«Il y a bien des années, me dit-il, à une époque que je ne sais pas +fixer, quelques hommes vinrent habiter _Tapuzi_. La tranquillité +et la sécurité dont ils jouirent ici firent imiter leur exemple par +d'autres qui cherchaient à se soustraire à la punition de quelques +fautes qu'ils avaient commises. On vit bientôt arriver des pères de +famille avec leurs femmes et leurs enfants; ce furent les premières +bases du petit gouvernement que vous voyez. + +«Maintenant, ici, presque tout est en commun: quelques champs de +patates ou de maïs, et la chasse, nous suffisent; celui qui possède +donne à celui qui n'a pas. Presque tous nos vêtements sont filés +et tissés par nos femmes; l'_abaca_ [37] de la forêt fournit le +fil nécessaire; nous ne connaissons pas l'argent, nous n'en avons +pas besoin. + +«Ici, point d'ambition; chacun est sûr de ne pas souffrir de la faim. + +«De temps en temps, il nous arrive des étrangers. S'ils veulent se +soumettre à nos lois, ils restent parmi nous; ils ont quinze jours +d'épreuves pour se décider. Après ces quinze jours, ils sont libres +de se retirer, ou faire partie de notre famille. + +«Nos lois sont douces et indulgentes; le plus grand châtiment que +nous puissions infliger est de chasser pour toujours celui qui a +commis une grande faute. + +«Nous n'avons point oublié la religion de nos pères, et Dieu sans doute +me pardonnera mes premières fautes en faveur de tout ce que je fais, +depuis tant d'années, pour son culte et le bien de mes semblables.» + +«Mais, lui dis-je, qui est votre chef? quels sont vos juges et vos +prêtres? + +«C'est moi, dit-il; à moi seul je remplis toutes ces fonctions. + +«Autrefois, ici on vivait comme de vrais sauvages; j'étais jeune, +robuste, et dévoué à tous mes frères. + +«Leur chef vint à mourir; je fus choisi pour le remplacer. + +«Je mis alors tous mes soins à ne rien faire qui ne fût juste, et +propre au bonheur de ceux qui se confiaient à moi. + +«Jusqu'alors on avait fait peu de cas de la religion; j'ai voulu +rappeler à mes semblables qu'ils étaient nés chrétiens. J'ai donc +fixé une heure le dimanche pour prier tous ensemble, et je me suis +revêtu de tous les attributs d'un ministre de l'Évangile. + +«Je célèbre les mariages, je répands l'eau du baptême sur le front +des nouveau-nés, et j'offre des consolations aux moribonds. + +«Dans ma jeunesse, j'avais été enfant de choeur: je me suis rappelé +les cérémonies de l'Église. Si je ne suis pas investi des attributions +nécessaires pour les fonctions que je me suis données, je les exerce +avec foi et avec amour; c'est pourquoi j'espère que mes bonnes +intentions me feront pardonner par celui qui est le Maître suprême.» + +Pendant tout le discours du vieillard, j'avais été dans une admiration +continuelle: j'étais au milieu de gens qui avaient la réputation de +vivre dans la plus grande licence, comme des voleurs et des assassins. + +Ils étaient tout à fait méconnus. C'était un véritable grand +phalanstère, composé de frères presque tous dignes de ce nom. + +J'admirais surtout ce beau vieillard qui, avec des principes de morale +et des lois si simples, les gouvernait depuis un grand nombre d'années. + +D'un autre côté, quel exemple que celui d'hommes libres ne pouvant +vivre sans se choisir un chef, un roi pour ainsi dire, et revenant +les uns par les autres à pratiquer le bien et la vertu! + +Je fis part à mon vieillard de toutes mes pensées, je lui fis mille +éloges de sa conduite, et l'assurai que monseigneur l'archevêque de +Manille approuverait tous les actes religieux qu'il remplissait dans +un si noble but; je lui offris même d'intercéder près de l'archevêque +pour qu'il lui envoyât un aide et un pasteur. + +Mais il me répondit: + +«Non, Monsieur, je vous remercie; ne parlez jamais de nous. Assurément, +nous serions heureux d'avoir ici un ministre de l'Évangile; mais +bientôt, par son influence, nous serions soumis au gouvernement +espagnol. + +«Il nous faudrait de l'argent pour payer nos contributions, +l'ambition se glisserait parmi nous, et, de libres que nous sommes, +nous deviendrions esclaves et ne serions plus heureux. + +«Non, encore une fois, ne parlez pas de nous! donnez-m'en votre +parole.» + +Son raisonnement me semblait si juste, que j'acquiesçai à sa +demande. Je lui donnai de nouveau toutes les louanges qu'il méritait, +et je lui promis de ne jamais troubler par aucune indiscrétion la +tranquillité des habitants de son village. + +Le soir, nous reçûmes la visite de tous les habitants, particulièrement +des femmes et des jeunes filles, qui toutes avaient une curiosité +immodérée de voir un blanc. + +Pas une des femmes de _Tapuzi_ n'était jamais sortie de son village +et n'avait presque perdu sa case de vue; il n'était donc pas étonnant +qu'elles fussent aussi curieuses. + +Le lendemain, accompagné du vieillard et de quelques anciens, je fis +le tour de la plaine et visitai les champs de patates douces et de +maïs, principaux aliments des habitants. + +En arrivant à la partie où j'avais déjà remarqué la veille d'énormes +blocs de rochers, le vieillard s'arrêta, et me dit: + +«Voyez, _Castilla_ [38], à une époque où les Tapuziens étaient sans +religion et vivaient comme des bêtes sauvages, Dieu les punit. + +«Regardez toute cette partie de la montagne dégarnie de végétation: +une nuit, au milieu d'un affreux tremblement de terre, la montagne +se divisa en deux, et une partie vint engloutir la moitié du village, +qui occupait alors tout l'endroit où sont ces énormes rochers. Quelques +centaines de pas de plus, tout eût été détruit, il n'eût plus existé +une seule personne à _Tapuzi_. Mais une partie de la population ne +fut pas atteinte, et alla s'établir où est maintenant le village. + +«Depuis, nous prions Dieu, et vivons de manière à ne pas mériter un +aussi grand châtiment que celui éprouvé par les malheureuses victimes +de cette terrible nuit.» + +La conversation et la compagnie de ce vieillard, je pourrais dire +du _roi de Tapuzi_, était pour moi des plus intéressantes. Mais il y +avait déjà plusieurs jours que j'avais quitté _Jala-Jala_; on devait +être inquiet de mon absence. Je prévins mon lieutenant de préparer +notre départ. Nous fîmes nos adieux à nos hôtes. + +Deux jours après je rentrai chez moi, content de mon voyage et des +bons habitants de _Tapuzi_. + +Je trouvai Anna dans une grande inquiétude, non-seulement à cause de +mon absence, mais parce que la veille on était venu me prévenir que +les habitants des deux plus grands bourgs de la province s'étaient, +pour ainsi dire, déclaré la guerre. + +Les plus courageux, au nombre de trois ou quatre cents de chaque côté, +s'étaient rendus sur l'île de Talim. + +Là, les deux partis en présence étaient sur le point de se livrer +bataille; déjà dans quelques escarmouches il y avait eu des victimes. + +Cette nouvelle avait effrayé Anna. + +Elle savait que je n'étais pas homme à attendre tranquillement chez moi +le résultat du combat; elle me voyait déjà, avec mes dix gardes, engagé +au plus fort de la mêlée, et victime peut-être de mon dévouement. + +Je la rassurai, comme je le faisais toujours, en lui promettant d'être +prudent et de ne pas l'oublier; mais il n'y avait pas un moment +à perdre; il fallait, à tout prix, faire cesser une collision qui +aurait sans doute causé la mort de bien des hommes. + +Mais que faire avec mes dix gardes? Pouvais-je prétendre imposer ma +volonté à toute cette multitude? Évidemment non. Vouloir agir par +la force, c'était nous sacrifier tous. Que faire donc? Armer tous +mes Indiens... mais je n'avais pas assez d'embarcations pour les +transporter à Talim. Dans cet embarras, je me décidai à partir seul +avec mon lieutenant; nous prîmes nos armes, et nous embarquâmes dans +une petite pirogue que nous conduisîmes nous-mêmes. + +A peine étions-nous arrivés vers la plage, à la portée de la voix, +que des Indiens armés nous crièrent de ne pas aborder, ou qu'ils +allaient faire feu sur nous. + +Sans tenir compte de cette menace, mon lieutenant et moi, quelques +minutes plus tard, sautions résolument à terre, et à quelques pas +plus loin nous nous trouvâmes au milieu des combattants. + +Je me dirigeai aussitôt vers les chefs: + +«Malheureux! leur dis-je, que faites-vous? C'est sur vous qui commandez +que retombera toute la sévérité des lois. + +«Il est encore temps: méritez votre pardon, ordonnez à vos hommes +de mettre bas les armes, remettez-moi les vôtres vous-mêmes; +ou dans quelques minutes je serai à la tête de vos ennemis pour +vous combattre. Obéissez, ou vous allez tous être traités comme +des rebelles.» + +Ils m'avaient écouté avec attention, ils étaient à demi vaincus. + +Cependant l'un d'eux me répondit: + +«Et si vous nous ôtez nos armes, qui nous répondra que nos ennemis +ne viendront pas nous attaquer? + +«--Moi, leur dis-je; je vous en donne ma parole; et s'ils ne +m'obéissent pas, comme vous allez le faire, je reviens vers vous, +je vous rends vos armes, et je combattrai à votre tête.» + +Ces paroles, dites avec un ton d'autorité et de commandement, +produisirent l'effet que j'attendais. + +Les chefs, sans répliquer un mot, vinrent déposer leurs armes à +mes pieds. + +Leur exemple fut suivi par tous les combattants, et, en un instant, +un monceau de carabines, de fusils, de lances et de coutelas fut +devant moi. + +Je désignai une dizaine d'individus parmi ceux qui venaient de m'obéir, +je leur donnai à chacun un fusil, et leur dis: + +«Je vous confie le dépôt de ces armes. Si l'on venait pour s'en +emparer, faites feu sur les agresseurs.» + +Je fis semblant de prendre leurs noms, et partis de suite pour le +camp opposé, où je trouvai tous les combattants sur pied, prêts à +marcher contre leurs ennemis. + +Je les arrêtai en leur disant: + +«Plus de combat! vos ennemis sont désarmés. Vous aussi, vous allez +me remettre vos armes, ou vous embarquer de suite dans vos pirogues +pour rejoindre votre village. + +«Si vous ne m'obéissez pas, dans un instant je rendrai les armes à +vos ennemis, et me mettrai à leur tête pour vous combattre. Exécutez +ce que je vous ordonne, je vous promets que tout sera oublié.» + +Il n'y avait pas à balancer. Les Indiens savaient que je ne leur +donnais pas longtemps à réfléchir, et que chez moi menace et châtiment +se suivaient de près. + +En quelques minutes, ils s'embarquèrent tous dans leurs pirogues. + +Je restai seul sur la plage avec mon lieutenant, jusqu'à ce que +j'eusse à peu près perdu de vue la petite flottille. + +Je retournai alors à l'autre camp, où l'on m'attendait avec impatience; +j'annonçai aux Indiens qu'ils n'avaient plus d'ennemis, et qu'ainsi +ils pouvaient rentrer tranquillement dans leur village. + + + + +CHAPITRE XVI. + + Jala-Jala.--Séjour.--Prisonniers.--Don Prudencio Santos, + alcade de Pagsanjan.--Fêtes.--Chasses.--Hamilton Lindsay.--Ile + et lac de Socolme.--Grotte de San-Matéo. + + +Comme on voit, il se passait peu de jours sans que j'eusse de nouveaux +dangers à affronter. + +J'en avais pris l'habitude; je me fiais à mon étoile, et je triomphais +de toutes mes imprudences. + +J'étais aimé de mes Indiens, j'étais sûr de leur fidélité; aussi +rien ne me coûtait lorsqu'il s'agissait de leur rendre un service. Ma +sollicitude n'était pas seulement acquise aux habitants de _Jala-Jala_; +elle s'étendait sur tous ceux de la province. + +Tous les mois j'allais à _Pagsanjan_ pour y voir l'alcade. C'était +une visite que je nommais _visite du pardon_. Dans les prisons du +chef-lieu, il y avait toujours un assez grand nombre de détenus qui +n'avaient commis que des fautes légères. L'alcade, _don Prudencio de +Santos_, homme honorable et bon, avec lequel j'étais intimement lié, +ne pouvait pas leur infliger le châtiment qui lui eût paru juste, +et les renvoyer; son ministère l'obligeait à instruire leur procès, +et à les soumettre au jugement des tribunaux. + +Ainsi qu'en Europe, la justice n'est guère expéditive aux Philippines; +aussi beaucoup de ces malheureux attendaient-ils pendant des années +un arrêt qui les rendît à la liberté. + +Dès mon arrivée à Pagsanjan, les parents ou les amis des détenus +me présentaient des pétitions, et me priaient d'intercéder pour +eux. J'examinais les fautes qu'ils avaient commises. Si elles étaient +de nature à ne mériter qu'une simple correction, je leur demandais +de se conformer à celle qui me paraîtrait juste; leur réponse était +toujours affirmative. Je négociais alors avec l'alcade; je débattais +avec lui le châtiment qui serait appliqué à mon client. Lorsque nous +étions d'accord, il envoyait un ordre à la prison; mon Indien signait +un procès-verbal constatant qu'il s'en était rapporté à mon arbitrage; +il recevait la correction que j'avais demandée pour lui, et il était +immédiatement mis en liberté. + +Le soir, en retournant à mon habitation, je trouvais sur la route tous +ceux qui me devaient la liberté; ils m'attendaient pour me remercier, +et me demander ma main à baiser en signe de reconnaissance. + +Après de pareilles visites, j'avoue que j'éprouvais une satisfaction +bien douce, le bonheur que seul peut apprécier celui qui a rendu un +captif à la liberté. + +Mes Indiens m'étaient aveuglément soumis; j'étais si certain de +leur fidélité, je le répète, que je ne prenais plus contre eux les +précautions auxquelles je m'étais assujetti la première année de ma +demeure à _Jala-Jala_. + +Mon Anna partageait chaque jour davantage mes travaux, mes inquiétudes, +une partie même de mes dangers. Eût-il été possible de ne pas +l'aimer d'une affection plus touchante que celle qu'on éprouve pour +sa compagne dans une vie paisible et insignifiante? Avec quel bonheur +elle me recevait après la moindre absence! La joie et la satisfaction +brillaient sur son visage; ses caresses étaient un baume qui dissipait +toutes mes fatigues; et les reproches même qu'elle me faisait avec +tant de douceur, pour l'inquiétude que je lui avais causée, étaient +encore pour moi du bonheur. + +Je n'avais qu'à me louer des preuves de reconnaissance que me donnaient +continuellement mes Indiens. + +Les jours de la fête de ma femme et de la mienne, ils employaient toute +leur intelligence à les célébrer avec le plus de solennité possible. + +Ils se divisaient en trois bandes: le _gobernadorcillo_, les vieillards +et les hommes mûrs formaient la première, les femmes mariées la +seconde, et la troisième se composait de la troupe joyeuse des jeunes +gens et des jeunes filles. + +Pendant la nuit, ils ornaient les abords de ma maison de longs +et flexibles bambous, entourés de guirlandes de verdure et de +fleurs. Le matin, tout le village était en fête. A neuf heures, +le _gobernadorcillo_ en grande tenue, le père Miguel dans ses plus +beaux habits, avec un fouet richement orné à la main [39], suivis de +tous les hommes du village, nous faisaient la première visite. + +Le _gobernadorcillo_ nous offrait, au nom d'eux tous, des fleurs et +des fruits. (C'étaient les seules choses que je consentais à recevoir.) + +Le père Miguel prononçait un long discours pour nous complimenter. Je +faisais servir des rafraîchissements, et, excepté le père Miguel +qui restait avec nous, tous se retiraient pour céder la place à +leurs femmes. + +Elles apportaient une couronne formée de l'assemblage de tous les +bijoux en or qu'elles possédaient: sur de flexibles baguettes de +bambous, chaînes, médailles, bagues, boucles d'oreilles étaient +groupées comme par la main d'un habile artiste. Si c'était Anna que +l'on fêtait, la femme du _gobernadorcillo_ plaçait sur sa tête cette +couronne improvisée; l'étiquette exigeait qu'elle la gardât pendant +toute la durée du discours de compliment et l'offrande des fleurs et +des fruits. + +Arrivait ensuite la bande bruyante des jeunes gens et des jeunes +filles. La plus jolie faisait une seconde représentation du +couronnement, et la meilleure chanteuse, accompagnée d'un joueur de +guitare, présentait l'offrande, et _chantait_ le compliment composé à +l'avance par toute la troupe. Ce compliment, en langue tagale, était +toujours gracieux et plein de poésie, surtout lorsqu'il s'adressait +à ma femme. En voici un échantillon, dont j'ai conservé la traduction: + +«_Tala_ [40], qui paraît le soir sur la montagne, un matin, plus +brillante que jamais, sortit du lac et vint se fixer parmi nous [41]. + +«C'était la reine de _Jala-Jala_, plus bienfaisante que _Tala_ de la +montagne, qui ne donne qu'une faible clarté au voyageur égaré. + +«C'était toi, lumière de tes vassaux, mouchoir de larmes des affligés. + +«Reine de _Jala-Jala_, tu es pour nous un brillant soleil, et la +pluie du matin qui fait renaître les jeunes plantes que la sécheresse +faisait mourir. + +«Nous sommes à toi, nous t'avons donné nos coeurs: que pouvons-nous +t'offrir? Des fleurs, des fruits; c'est tout ce que tes enfants +possèdent.» + +Après le compliment, les plus agiles exécutaient des danses +du pays. Ensuite, un des jeunes gens jouait une pantomime; il +représentait, avec une expression très-souvent comique, quelque +scène de la vie indienne: c'étaient des voyageurs égarés et mourant +de faim. L'un d'eux va à la découverte. Il aperçoit une ruche +d'abeilles. Il fait signe à ses compagnons, pour leur faire part du +bon repas que les abeilles lui promettent. Cependant il craint leurs +piqûres, et ne s'approche qu'avec précaution. Il réunit quelques +broussailles, et y met le feu; il est aveuglé par la fumée. Lorsqu'il +croit les abeilles parties, il tire, tout joyeux, son coutelas pour +détacher le rayon qui pend à la branche [42]. Mais les abeilles +viennent bourdonner à ses oreilles et l'attaquer de tous côtés; +il fait alors les grimaces et les contorsions qui représentent la +douleur occasionnée par la piqûre des abeilles. + +Après la pantomime, venait un bateleur qui exécutait des tours +d'adresse et d'escamotage. + +Lorsque les jeux et les danses étaient terminés, la troupe joyeuse +se retirait, et la fête continuait dans le village. J'avais eu soin +d'y faire préparer une immense table, copieusement servie pour tous +ceux qui voulaient prendre part au repas que j'offrais. + +Le reste de la journée se passait en combats de coqs, et la nuit tout +entière en jeux de cartes et de hasard. + +_Jala-Jala_ était en pleine prospérité: des champs immenses de riz, +de cannes à sucre et de café avaient remplacé des forêts et des bois +improductifs; de gras pâturages étaient couverts de nombreux troupeaux, +un beau village à l'indienne occupait le centre des exploitations. + +On y voyait toujours régner l'abondance, l'activité, comme la joie +sur la physionomie de tous les habitants. + +Ma maison était devenue le rendez-vous de tous les voyageurs qui +arrivaient à Manille, et un lieu de convalescence pour bien des +malades qui venaient respirer le bon air de _Jala-Jala_ et y jouir +de tous ses agréments. + +Là, point de distinctions; tous les hommes étaient égaux pour nous, +Français, Espagnols, Anglais, Américains: quelle que fût la nation +de ceux qui abordaient à _Jala-Jala_, ils étaient reçus en frères, +avec toute la cordiale hospitalité que l'on trouvait autrefois dans +nos colonies. + +On jouissait d'une liberté entière dans ma seigneurie; seulement, celui +qui ne voulait pas manger seul ne devait pas oublier l'heure des repas; +aux autres heures de la journée, chacun se livrait à ses goûts divers. + +Les naturalistes, par exemple, poursuivaient les insectes, les oiseaux, +et faisaient d'amples récoltes de plantes de toute espèce. + +Les malades trouvaient les soins assidus d'un médecin, les attentions +et la société d'une maîtresse de maison aimable, spirituelle, et qui se +faisait adorer de tous ceux qui passaient quelque temps auprès d'elle. + +Ceux qui aimaient la promenade pouvaient explorer les plus beaux sites, +et choisir entre les bois, les montagnes, les cascades, les ruisseaux +et les belles plages du lac. + +Les chasseurs, à _Jala-Jala_, étaient dans une véritable terre promise; +ils avaient toujours à leur disposition une bonne meute, des Indiens +pour la conduire, de bons chevaux pour parcourir les montagnes et +les plaines les plus variées, où ils trouvaient abondamment du cerf +et du sanglier. + +Ceux qui venaient à _Jala-Jala_ pour y passer les derniers jours du +carême pouvaient y voir une chasse toute particulière, qui offrait +le plus vif intérêt aux amateurs. + +Cette chasse n'avait lieu qu'une seule fois dans l'année, le jour du +samedi saint, après l'office de la messe. + +Les Indiens, généralement superstitieux, prétendent que ce jour-là les +animaux les plus sauvages se réunissent pour fêter la résurrection de +Notre-Seigneur, et qu'ils sont alors d'une si grande douceur qu'ils +se laissent prendre sans se défendre. + +La veille, tout est préparé. Indiens, petits et grands, qui peuvent +manier une lance et gravir la montagne, sont chasseurs ce jour-là. Tous +les chiens du bourg, les roquets comme les mâtins, forment la meute +imposante qui doit faire retentir les forêts de ses aboiements. Le +curé, prévenu, est prié de s'y prendre de bonne heure pour célébrer +la messe. Enfin, le soir, toute la bande joyeuse, avide de sang et de +carnage, pressée surtout de manger de la viande fraîche, dont elle +est privée depuis quarante jours, prend la route de la montagne, +et va établir son bivouac sur celle qui domine le bourg. Là, chacun +fait son gîte comme il l'entend, se couche sur l'herbe tendre, et +dort aussi bien qu'un Sybarite sur de moelleux édredons. + +A peine le jour commence-t-il à luire, que tous les chasseurs sont sur +pied. Les yeux fixés sur le presbytère et sur les cases du village, +qui apparaissent au-dessous d'eux comme des cabanes de Lilliputiens, +ils se tourmentent et se désolent de la paresse du curé et de celle de +leurs femmes, que, dans leur impatience, ils trouvent moins diligentes +qu'à l'ordinaire. + +Après une longue et ennuyeuse attente, un point noir, suivi +de quelques points blancs, descend les degrés du presbytère et se +dirige vers l'église. C'est le pasteur avec ses sacristains. La joie +se manifeste parmi les chasseurs: ils n'ont plus que quelque quart +d'heure d'attente pour commencer la guerre qu'ils ont déclarée aux +habitants des forêts. Les femmes, car il n'y a plus d'hommes dans le +village, se rendent à l'église, ainsi que les habitants de la demeure +du maître. C'est le signal que l'office va commencer; c'est aussi +celui du recueillement et du silence pour les chasseurs. Tous, au même +instant, tombent à genoux, et adressent leurs prières au Tout-Puissant. + +Ce silence, qui a remplacé le flux de paroles qui s'échangeaient +bruyamment un instant avant; cet immense lac aux eaux paisibles +et argentées; ces belles montagnes couvertes de toute la richesse +d'une végétation dans un printemps perpétuel; ce lever imposant et +majestueux du soleil, encore enveloppé des vapeurs de la nuit, ne +projetant de son disque de feu que de faibles rayons, et permettant à +l'oeil de le fixer sans fatigue; ces humbles et modestes cabanes d'où +s'élèvent quelques faibles colonnes de fumée indiquant la vigilance +de leurs habitants; enfin, ces hommes prosternés au sommet de la +montagne, adressant leurs voeux au Créateur, formaient le tableau le +plus capable d'impressionner l'observateur, et de lui faire adorer +la majesté de Dieu. Ce n'est jamais sans émotion que le souvenir de +cet imposant spectacle se présente à ma mémoire. + +Après la prière, les chasseurs, sans changer d'attitude, portaient +leurs regards sur le clocher d'où devait partir le signal de la fin de +l'office divin. Dès qu'ils apercevaient le sacristain monter l'échelle +pour sonner les cloches, la scène changeait instantanément. Ils +jetaient des cris de joie, auxquels venaient se mêler les aboiements +des chiens. Chacun s'emparait de ses armes, et toute la bande prenait +la direction des forêts. Ce n'était pas le moment le moins pittoresque +de la journée: la diversité des costumes et des armes; les piétons, +les cavaliers, des chiens courant de tous côtés, formaient un départ +de chasse bien digne d'être représenté par un habile pinceau. + +La chasse était toujours abondante, bien que les habitants des forêts, +malgré la croyance des Indiens, ne soient pas plus faciles et plus +doux ce jour-là qu'un autre jour. Malheur si, contre la volonté des +chasseurs, on venait à débusquer un buffle! C'était alors un sauve +qui peut général. Les plus lestes grimpaient sur les arbres; ceux qui +se trouvaient à portée gravissaient, pour jouir du coup d'oeil, sur +la crête des montagnes; des cris partaient de tous côtés, surtout si +quelqu'un de la bande se trouvait en danger, ainsi qu'il nous arriva +un jour avec un enfant d'une douzaine d'années. + +Cet enfant nous fit passer un moment émouvant de crainte et d'angoisse: +il était à cheval; un énorme buffle le poursuivait avec un acharnement +incroyable. L'enfant avait mis son cheval au galop, et fuyait de toute +la vitesse de sa monture. De tous côtés on lui criait: «Sauve-toi, +le _caravao_ approche! Tu es pris: recommande ton âme à Dieu.» +C'était aussi au buffle que l'on adressait toutes les menaces et les +imprécations imaginables, comme s'il eût été une créature humaine. + +Quelques pas seulement séparaient l'ennemi de celui qui allait +être la victime. Il se fit un moment de silence; l'émotion des +spectateurs était grande: chacun s'attendait à voir les énormes +cornes du terrible animal labourer le corps du cheval, puis mettre +en lambeaux le malheureux enfant. + +Celui-ci cependant ne perdait pas la tête, et veillait plus qu'on ne +le pensait à sa conservation. + +Il avait dirigé son cheval vers une partie de la plaine où se trouvait +un arbre séculaire, et en passant dessous, au galop, il s'élance d'un +bond sur une des branches. Il était sauvé. Un hourra général, en signe +d'allégresse, fit retentir tous les échos de la montagne. Le cheval, +libre de son cavalier, doubla de vitesse, changea de direction, et, +au lieu de suivre un plan incliné, se dirigea vers la montagne. Le +buffle, poursuivi par les chiens, voyant sa victime lui échapper, +regagna la forêt [43]. + +Une autre fois, j'étais accompagné par des étrangers: la chasse ne +fut pas une de celles où les animaux, pleins de mansuétude et de +douceur, comme le disent les Indiens, se laissent prendre sans se +défendre. Nous avions abattu d'assez bonne heure trois cerfs et deux +sangliers. Je dis à mes hôtes: «Mes chiens suivent un sanglier énorme; +c'est une bête qui nous mènerait loin. Nous avons assez de venaison; +retournons à l'habitation.» + +Un Indien qui nous accompagnait, armé seulement de son poignard et +d'une mauvaise lance, me dit: + +«Maître, je veux avoir ce sanglier; permettez-moi de suivre la chasse.» + +«Bien, lui dis-je, fais ta volonté; aujourd'hui liberté entière à +tous les chasseurs.» + +Il partit aussitôt pour rejoindre les chiens, et nous rentrâmes +à l'habitation. + +La journée se passa sans avoir des nouvelles du chasseur. Ce ne fut +qu'à huit heures du soir qu'on m'amena, sur un buffle, Indien et +sanglier. Le malheureux était couvert de sang et de blessures. Il en +avait à la jambe, à la cuisse, au ventre, à la mâchoire inférieure; +la main gauche était littéralement broyée. Avant de lui adresser +aucune question, je bandai ses plaies. Lorsque j'eus terminé, je +l'invitai à me raconter ce qui lui était arrivé. Voici sa réponse: + +«Maître, faites-moi donner un verre de vin, afin que je ne perde +pas courage.» + +Après avoir avalé un petit verre d'eau-de-vie, il commença ainsi +sa narration: + +«Il était déjà tard lorsque j'ai pu rejoindre le sanglier. Il faisait +tête aux chiens. Je lui portai un coup de lance qui le traversa; +mais le bois de ma lance s'étant brisé, il s'est jeté sur moi, et m'a +blessé au ventre et puis à la cuisse. J'ai voulu reculer: il m'a porté +un coup à la jambe, qui m'a fait tomber. C'est alors qu'il m'a frangé +le menton, comme vous l'avez vu. Dans ce moment, me voyant perdu sans +rémission, je recommandai mon âme à Dieu. Cependant il me vint une +idée: ce fut de lui fourrer la main gauche dans la gueule. Pendant +qu'il la mordait et que j'éprouvais d'atroces souffrances, je pus tirer +mon poignard de la main droite. Je lui portai plus de vingt coups +avant de le tuer. Je vous assure qu'il avait la vie dure. Lorsqu'il +fut mort, je croyais bien que j'allais mourir aussi à côté de lui. Je +ne pouvais plus ni marcher, ni remuer; mais heureusement _Sourout_, +qui revenait de la chasse, a entendu les chiens. Il est venu à mon +secours, et m'a ramené dans l'état où vous me voyez.» + +Pendant un mois je donnai des soins au malheureux chasseur. J'eus +le bonheur de le guérir de ses blessures, mais non de la guerre +à mort qu'il déclara à ceux qu'il appelait toujours ses ennemis: +les sangliers. + +Les chasseurs qui voulaient se livrer à un exercice moins fatigant +faisaient dans de jolies embarcations la guerre aux oiseaux aquatiques, +et pouvaient passer sur les petites îles situées entre la terre de +_Jala-Jala_ et l'île de _Talim_. + +Là, ils faisaient une chasse tout à fait inconnue en Europe, celle +d'énormes chauves-souris, espèce de vampire connu par les naturalistes +sous le nom de _roussettes_. + +Pendant six mois de l'année, à l'époque de la mousson de l'est, +tous les arbres de ces petites îles sont couverts, depuis le sommet +jusqu'aux premières branches, de ces chauves-souris; elles remplacent +le feuillage qu'elles ont entièrement détruit. Enveloppées de leurs +grandes ailes, elles dorment durant le jour, puis, la nuit, partent +en grandes bandes et vont au loin chercher leur pâture. + +Dès que la mousson de l'ouest remplace celle de l'est, elles +disparaissent pour aller, toujours dans les mêmes lieux, s'abriter +du vent sur la côte est de Luçon. La mousson change-t-elle? elles +reviennent à leur ancienne demeure. + +Aussitôt que mes hôtes mettaient pied à terre sur une de ces îles, +la fusillade commençait, et durait jusqu'à ce que les chauves-souris, +épouvantées par tant de détonations et par les cris des blessés restés +accrochés aux branches, partissent en masse. + +Elles tourbillonnaient pendant quelque temps comme un gros nuage +au-dessus de leur demeure, imitaient parfaitement les Furies +représentées dans certaines gravures qui figurent les enfers, et +allaient ensuite à une faible distance s'abattre sur les arbres d'une +petite île voisine. + +Si les chasseurs n'étaient pas fatigués du carnage, ils pouvaient +aller les rejoindre et le recommencer; mais presque toujours il y +avait assez de victimes, et l'on s'occupait alors à les ramasser sous +les arbres d'où elles avaient été abattues. + +La chasse aux chauves-souris terminée, on s'amusait à poursuivre et +à tirer des _iguanas_, grande espèce de lézard de cinq à six pieds +de long, qui habite dans les rochers sur le bord du lac. + +Fatigués de tirer sans avoir eu besoin d'adresse, les chasseurs se +rembarquaient dans les pirogues, et jouissaient encore d'un autre +amusement: c'était de tirer les aigles qui venaient planer au-dessus +de leur tête. + +Mais ici il fallait de l'adresse et beaucoup de justesse de coup +d'oeil, car presque toujours ce n'était qu'avec une balle qu'on +pouvait atteindre ces énormes oiseaux de proie. + +On rentrait ensuite à l'habitation avec les embarcations pleines de +gibier, et chacun avait quelques prouesses à raconter. + +L'_iguana_ et la chauve-souris ont une chair savoureuse et délicate; +mais quant au goût, tout gît dans notre imagination, comme on va +le voir. + +Après une de ces grandes chasses aux petites îles, un jeune Américain +me dit que ses amis et lui désiraient goûter de l'_iguana_ et de +la _chauve-souris_. + +Les croyant tous d'accord, je commandai à mon maître d'hôtel un carik +d'_iguana_ et un ragoût de _chauve-souris_. + +Au dîner, on commença par le carik; tous en mangeaient de bon appétit, +lorsque je dis à l'un d'eux: + +«Vous voyez que l'_iguana_ est une chair d'un goût délicat?» + +A ce mot d'_iguana_, tous mes hôtes changèrent de couleur, et chacun, +par un mouvement subit, repoussa son assiette sans pouvoir avaler +le morceau qu'il avait dans la bouche; il fallut faire disparaître +l'_iguana_ et la _chauve-souris_ pour qu'ils pussent continuer +leur repas. + +Lorsque je le pouvais, j'accompagnais mes hôtes: alors la chasse était +toujours abondante et remplie d'intérêt, parce que j'avais soin de +les conduire dans des lieux giboyeux et pittoresques. + +Je les menais quelquefois à l'île de _Socolme_, beaucoup plus curieuse +encore que les îles aux chauves-souris. + +_Socolme_ est un lac circulaire, d'une lieue de circonférence, au +milieu du grand lac, dont il est séparé par un cordon de terre, ou, +pour mieux dire, par une montagne d'un très-petit diamètre à la base, +et dont le sommet se termine en arête, et presque perpendiculairement +à plus de cinq cents mètres au-dessus des eaux. Les deux versants sont +complétement couverts de grands arbres d'une belle végétation. C'est +sur le côté du petit lac, où les Indiens ne vont jamais, de crainte +des caïmans, que vont nicher presque tous les oiseaux aquatiques +du grand lac. Chaque arbre, blanchi depuis le haut jusqu'en bas par +la fiente qu'ils y déposent, est couvert de nids remplis d'oeufs et +d'oiseaux de tous les âges... + +Un jour, accompagné de mon frère et de M. Hamilton Lindsay [44], aussi +intrépide explorateur que nous l'étions nous-mêmes, nous partîmes de +l'habitation, avec l'intention de faire passer une légère pirogue +par-dessus la montagne de _Socolme,_ et de nous en servir pour une +promenade sur le lac. Après bien des difficultés, avec l'aide de +quelques Indiens, nous parvînmes à mettre notre projet à exécution. + +Nous étions les premiers touristes qui s'aventuraient sur le lac +de _Socolme_. Les Indiens qui nous avaient accompagnés refusèrent +de s'embarquer avec nous; ils s'arrêtèrent sur la rive, et là ils +employèrent toute leur éloquence pour nous faire abandonner notre +projet. + +«Vous allez, nous dirent-ils, inutilement vous exposer à un grand +danger, contre lequel vous n'avez aucun moyen de défense; car vous +verrez bientôt surgir du fond des eaux des milliers de caïmans qui +viendront vous attaquer: et qu'opposerez-vous à ces invulnérables +ennemis, contre qui vos balles sont inoffensives? Croyez-vous leur +échapper par la fuite? Détrompez-vous. Dans leur élément ils vont +plus vite que votre pirogue: dès qu'ils l'auront atteinte, ils la +feront chavirer avec plus de facilité que vous n'avez à la conduire, +et c'est alors que commencera un horrible carnage, dont pas un de +vous ne pourra échapper.» + +Leur raisonnement n'était pas dépourvu de bon sens; et certainement +c'était une imprudence de s'embarquer dans une faible pirogue pour +faire une promenade sur un lac peuplé d'une grande quantité de caïmans, +d'autant plus à redouter que difficilement ce lac pouvait fournir +une assez grande quantité de poissons pour assouvir leur voracité, +et que, pressés par la faim, ils étaient plus à craindre. + +Mais le danger et les difficultés ne nous faisaient jamais reculer, +comme on l'a déjà vu; ainsi, sans tenir compte du pronostic de mes +prudents Indiens, pendant leur long discours nous avions fait nos +préparatifs, et nous étions entrés dans notre pirogue. + +A peine se fut-elle éloignée de quelques toises de la rive, qu'une +certaine émotion s'empara de nous tous; elle était, sans aucun doute, +autant l'effet de l'attente du danger, que produite par l'aspect du +site qui se déroulait à notre vue. + +Nous étions au fond d'un gouffre entouré de hautes et abruptes +montagnes, entièrement couvertes d'une épaisse végétation. + +Partout elles forment une barrière qui nous paraissait +infranchissable. L'ombre qu'elles projetaient sur l'eau au fond de +ce gouffre produisait une demi-obscurité qui, jointe au silence qui +régnait alors dans cette solitude, lui donnait un aspect lugubre et +mélancolique. Involontairement nous étions tous vivement impressionnés, +et absorbés dans un profond recueillement qui nous empêchait de nous +communiquer nos observations. + +Notre pirogue continuait cependant à s'éloigner du lieu du départ; +elle glissait légèrement sur cette nappe liquide, jamais agitée par +les vents les plus impétueux, et qui ne reçoit les rayons du soleil +que lorsqu'il est entièrement à son zénith. + +Le silence où nous étions tous plongés fut tout à coup interrompu +par l'apparition d'un caïman. Il éleva sa hideuse tête au-dessus de +l'eau, ouvrit une énorme gueule, comme s'il eût voulu nous menacer, +et se diriger vers nous. + +Le moment était venu. Le grand drame annoncé par nos Indiens allait +se réaliser, ou toutes nos craintes se dissiper; il n'y avait pas un +instant à perdre. Il fallait prendre un parti, et fuir au plus vite +l'ennemi plutôt que de s'exposer à son attaque. + +C'est moi qui dirigeais la pirogue. Je fis tous mes efforts pour +l'éloigner du danger et la conduire à terre; mais l'animal amphibie +s'avançait avec une si grande rapidité qu'il était sur le point de +nous atteindre, lorsque Lindsay, à tout hasard, déchargea contre lui +son arme. + +L'effet produit par la détonation fut prodigieux, et comme par +enchantement dissipa toutes nos appréhensions. Il rompit, de la manière +la plus éclatante, le silence qui avait régné jusqu'alors. Le caïman +effrayé rentra au fond des eaux; un nombre incalculable d'échos, +semblables au bruit qu'aurait produit un feu de tirailleurs, se +répétèrent jusqu'au sommet des montagnes, et une nuée de cormorans +sortit de tous les arbres en jetant des cris perçants auxquels vinrent +s'unir les clameurs d'allégresse des Indiens, qui de la rive avaient +remarqué l'épouvante et la fuite de l'ennemi qu'ils redoutaient tant. + +Entièrement rassurés, nous continuâmes paisiblement notre promenade. De +temps à autre, quelques caïmans reparaissaient; mais le bruit de nos +armes les faisait rentrer dans leur demeure. + +Nous nous approchâmes des grands arbres dont les branches s'étendaient +sur le lac; elles étaient couvertes de nids remplis d'oeufs, et d'une +si grande quantité de jeunes oiseaux, que nous aurions pu en charger +plusieurs pirogues comme celle où nous étions. + +Les cormorans, effrayés par le bruit de nos armes, tourbillonnaient +continuellement comme un gros image au-dessus de nous, sans vouloir +s'éloigner du lieu où sans doute les retenait leur sollicitude +maternelle. + +Après avoir fait entièrement le tour du lac, nous arrivâmes au lieu +du départ, où nous attendaient les Indiens pour nous aider à faire +franchir la montagne une seconde fois à notre pirogue. + +Nous ne voulûmes cependant point terminer cette promenade sans faire +quelque chose pour la science; ainsi nous mesurâmes la circonférence +du lac, qui est à peu près de 4 kilomètres. Nous ne pûmes pas mesurer +la plus grande profondeur vers le milieu; mais à quelques toises de +la rive nous trouvâmes partout qu'elle était de 180 pieds. Il est à +remarquer que, dans aucune partie du grand lac de _Bay_, on ne trouve +une profondeur qui dépasse 75 pieds. + +De _Socolme_ je conduisais aussi mes hôtes à _Los Banos_, au pied d'une +haute montagne de plusieurs mille mètres d'élévation, d'où jaillissent +de belles sources d'eau bouillante qui vont se jeter dans le lac, +et, se mêlant à ses eaux, forment des bains naturels à toutes les +températures que l'on peut désirer. + +Là aussi, sur les collines, la chasse était abondante et facile. De +nombreux pigeons ramiers et de belles colombes, perchés sur de grands +arbres, attendaient sans méfiance les chasseurs, qui ne revenaient +jamais des bains sans avoir rempli leurs carniers. + +Je leur donnais aussi quelquefois le spectacle imposant d'une chasse +au buffle; mais, depuis le malheur arrivé à l'infortuné Ocampo, je ne +permettais plus à aucun étranger de prendre part à ses dangers. Placés +sur des arbres ou sur la crête d'une montagne, ils jouissaient du +coup d'oeil en pleine sécurité. + +Les jours de repos, nous allions, dans les bois voisins des champs +cultivés, faire la guerre aux singes, les plus grands ennemis de +nos moissons. + +Aussitôt qu'un petit chien dressé à cette chasse nous avertissait par +ses aboiements que des maraudeurs étaient en vue, nous nous rendions +sur les lieux, et la fusillade commençait. + +L'épouvante se mettait dans la petite famille. Chacun se cachait dans +son arbre, et, du mieux qu'il pouvait, devenait invisible. + +Mais le petit chien ne quittait pas le pied de l'arbre. Nous tournions +tout autour, et finissions toujours par découvrir celui qui s'y était +blotti. La fusillade recommençait, alors jusqu'à ce qu'il fût tombé. + +Enfin, quand nous avions fait plusieurs victimes, je les envoyais +pendre à des fourches patibulaires autour des champs de canne à sucre, +pour épouvanter ceux qui s'étaient échappés. + +Seulement, le plus gros était toujours porté au père Miguel, mon bon +curé, pour lequel un ragoût de singe était un vrai régal. + +Quelquefois, c'était à plusieurs jours de marche de _Jala-Jala_ que +je conduisais mes hôtes, pour leur faire voir des sites admirables, +des cascades, des grottes, ou ces merveilles de végétation que produit +la féconde nature des Philippines. + +Un jour, M. Hamilton Lindsay, le plus intrépide voyageur que j'aie +connu, le même qui m'avait accompagné sur le lac de _Socolme_, +me proposa une partie pour la grotte de _San-Matéo_, grotte que +plusieurs voyageurs et moi-même avions visitée plus d'une fois, mais +toujours d'une manière si incomplète que nous n'en avions exploré +qu'une faible partie. + +Cette proposition était trop dans mes goûts pour ne pas l'accepter +avec empressement; mais, cette fois, je ne voulus pas revenir de cette +expédition comme des précédentes, c'est-à-dire sans avoir fait toutes +les tentatives possibles pour la parcourir dans toute son étendue. + +Lindsay, un médecin que je m'abstiens de nommer et mon frère prirent, +avec moi, la résolution de vérifier si tout ce que nous disaient +les Indiens de cette grotte avait quelque vraisemblance, ou bien si, +comme je l'avais si souvent éprouvé, leur esprit poétique n'inventait +pas des merveilles qui n'avaient jamais existé. + +Leurs vieilles traditions donnaient à ce souterrain une étendue +immense: on y voyait, disaient-ils, des palais féeriques auxquels +rien ne pouvait être comparé et qui servaient de résidence à des +êtres fantastiques. + +Bien résolus de voir par nous-mêmes toutes ces merveilles, nous +partîmes pour _San-Matéo_, emmenant avec nous un Indien muni d'un +pic et d'une pioche, pour nous frayer passage, si nous avions quoique +chance de prolonger notre promenade souterraine au delà de la limite +que tous, déjà, nous connaissions. + +Nous emportâmes aussi une bonne provision de flambeaux, nécessaire +pour mettre notre projet à exécution. + +Nous arrivâmes de bonne heure à _San-Matéo_, et nous passâmes le reste +de la journée à visiter d'admirables sites qui avoisinent le bourg. + +Nous descendîmes aussi dans le lit d'un torrent qui prend sa source +dans les montagnes et passe dans le nord du bourg; nous y vîmes +plusieurs Indiens et Indiennes occupés à laver les sables pour en +extraire la poudre d'or. Le produit qu'ils retirent journellement de +ce travail, auquel ils se livrent trois ou quatre heures par jour, +varie depuis un franc, deux francs, jusqu'à huit ou dix; c'est selon +la plus ou moins heureuse veine que le hasard leur fait découvrir. + +Cette industrie, la culture des terres douées d'une fécondité sans +égale, les bois de construction dont abondent les montagnes voisines, +voilà toute la richesse des habitants, qui, généralement, vivent dans +l'abondance et la prospérité. + +Le lendemain, à l'aube du jour, nous cheminions vers la grotte, +éloignée du bourg de deux heures de marche. + +La route, qui d'abord serpente au milieu de belles plantations de +riz et de bétel, encadrée elle-même dans une superbe végétation, +est d'un facile parcours; mais, à la moitié de son trajet, tout à +coup elle devient dangereuse et difficile. + +On laisse alors les champs cultivés pour suivre les bords de la +rivière. Elle coule au milieu de montagnes de peu d'élévation, et +forme tant de circuits et de détours, qu'il faut, à chaque instant, +la traverser presque à la nage d'un bord à l'autre pour profiter de +petits sentiers qui se trouvent sur la berge. + +Jusqu'à une faible distance de la grotte, rien ne vient rompre la +monotonie de ces sites agrestes. + +On marche au milieu d'une gorge où de tous côtés la vue est limitée +par des rochers et un rideau de verdure formé par les arbustes qui +boisent les collines. + +Mais, à un fort détour que fait la rivière, l'oeil est tout à coup +ébloui en face d'un panorama qui se déroule avec une lente et féerique +magnificence. + +Figurez-vous un torrent au pied de deux immenses montagnes de +forme pyramidale, toutes deux entièrement semblables, et de la même +élévation! + +L'intervalle qui les sépare permet à la vue de se porter au loin, +et de découvrir le fond d'un tableau impossible à décrire. + +Entre les deux géantes la rivière s'est ouvert une issue, et là, sous +vos pieds, vous la voyez se précipiter au milieu d'écueils formés +par d'énormes blocs de marbre blanc; l'eau, limpide et brillante, +se joue au milieu de tous les obstacles qui gênent son cours; parfois +elle forme une bruyante cascade, puis disparaît à la base d'un énorme +rocher, pour reparaître bientôt écumeuse et bouillonnante, comme si +une force surnaturelle la faisait surgir des entrailles de la terre. + +Plus loin, formant une suite continue de petites cascades, elle +coule en large nappe argentée sur un lit de marbre blanc et brillant +comme l'albâtre, pour retomber sur d'autres, d'une blancheur non +moins éclatante. Enfin, après avoir franchi tous les écueils, elle +coule paisiblement dans un lit plus modeste, et où vient se refléter +l'admirable végétation qui pousse sur ses bords. + +C'est dans la montagne située sur la rive droite que se trouve la +fameuse grotte. + +On traverse la rivière en sautant d'un bloc de marbre à l'autre; +ensuite, après avoir gravi une pente ardue pendant l'espace de deux +cents mètres, on se trouve à l'entrée de cette grotte, où, pas à pas, +je vais conduire mon lecteur. + +Cette entrée, d'une forme presque régulière, représente assez bien +le portique d'une église en plein cintre, garni de festons verdoyants +dont les plantes rampantes et des lianes font les frais. + +A peine en a-t-on franchi le seuil, que l'on se trouve dans un large +et spacieux vestibule, tout tapissé de stalactites d'une couleur +jaunâtre; c'est là qu'une nuée de chauves-souris, effrayées par la +lumière des flambeaux, prend son vol pour se précipiter au dehors. + +Pendant une centaine de pas, en se dirigeant dans l'intérieur, la +voûte continue très-élevée, et la galerie spacieuse; mais tout à coup +l'une s'affaisse, et l'autre se rétrécit, ne laissant plus d'issue +que celle nécessaire à un seul homme, obligé encore de se traîner sur +les mains et les genoux pour franchir, dans cette pénible position, +à peu près une centaine de mètres. + +Ensuite la galerie s'élargit de nouveau, et la voûte s'élève de +plusieurs toises; mais bientôt il faut surmonter un nouvel obstacle, il +faut gravir une espèce de muraille de deux à trois mètres d'élévation. + +Immédiatement au delà se trouve le lieu le plus dangereux du +souterrain: là, deux énormes précipices, la bouche béante, au ras du +sol, sont prêts à engloutir l'imprudent qui, armé de son flambeau, +ne marcherait pas avec précaution dans cet obscur labyrinthe. + +Des pierres lancées dans ces gouffres attestent, par le bruit sourd +qu'elles font en arrivant au fond, une profondeur de plusieurs +centaines de mètres. + +Ensuite la galerie, large et spacieuse, se continue, sans rien offrir +de remarquable, jusqu'au lieu où s'étaient arrêtées les recherches +faites jusqu'alors. + +Là, elle paraît se terminer par une espèce de rotonde entourée de +stalactites de diverses formes, qui, dans un endroit, représentent +un véritable dôme soutenu par des colonnes. + +Ce dôme recouvre un petit lac d'où continuellement s'élance un ruisseau +qui va se perdre dans les précipices dont j'ai parlé. + +C'est dans cette partie que nous nous livrâmes à de sérieuses +investigations, cherchant à nous assurer s'il était possible de +prolonger notre promenade souterraine. + +Nous plongeâmes à plusieurs reprises dans le lac, sans rien découvrir +qui pût favoriser nos désirs; nous nous dirigeâmes alors vers la +droite, examinant, à la lumière de nos flambeaux, les moindres petits +enfoncements que nous apercevions sur les parois de la galerie. + +Après bien des recherches infructueuses, nous découvrîmes enfin une +crevasse par laquelle à peine pouvait-on passer le bras. + +En y introduisant un flambeau, quelle ne fut point notre surprise d'y +entrevoir un grand vide tout tapissé de brillants cristaux! Cette +découverte nous donna un vif désir d'examiner de plus près ce que +nous voyions si imparfaitement. + +L'Indien, avec son pic, se mit à l'oeuvre pour agrandir l'ouverture, +par laquelle nous espérions nous introduire. Il travaillait lentement +et à petits coups, pour éviter un éboulement qui non-seulement eût +pu détruire nos espérances, mais aussi occasionner une catastrophe. + +Cette voûte de rochers suspendue au-dessus de nos têtes pouvait nous +engloutir, et, comme on va le voir, les précautions que nous prenions +n'étaient point inutiles. + +Au moment où nos espérances allaient se réaliser, et que déjà +l'ouverture était assez grande pour nous donner passage, tout à coup, +au-dessus de nous, il se fit un bruissement sourd et prolongé qui +nous glaça d'effroi. + +La voûte s'était ébranlée, et menaçait de s'affaisser sur nous. + +Pendant un court instant, qui cependant nous parut bien long, nous +fûmes terrifiés; notre Indien lui-même, immobile comme une statue, +était resté la main appuyée sur le manche de son pic, dans la même +position où il se trouvait en donnant le dernier coup. + +Après un instant de silence solennel, revenus un peu de notre peur, +nous examinâmes le danger que nous venions de courir. + +Au-dessus de nos têtes, une longue et large crevasse serpentait la +voûte sur une longueur de plusieurs mètres; vers la paroi où elle +allait aboutir, un énorme rocher qui, s'en étant séparé, avait été +arrêté dans sa chute par un hasard providentiel; la tête du pic, +dont la pointe était fortement fixée sur un sol solide, lui avait +servi de point d'appui, et ce chanceux arc-boutant le tenait suspendu +au-dessus de l'ouverture que nous venions de pratiquer. + +Après nous être assurés, avec bien des précautions, que le pic et +le rocher offraient une certaine solidité, comme de véritables fous +habitués à vaincre toute espèce d'obstacles et de difficultés, nous +nous décidâmes à nous glisser un à un dans cette périlleuse ouverture. + +Le docteur, qui jusqu'alors avait gardé un morne silence, aussitôt +qu'il connut notre décision fut pris d'une si grande frayeur, que +la voix lui revint pour se lamenter et nous prier de le conduire +au dehors. + +Comme si tout à coup il avait été pris d'un vertige, d'une voix +saccadée il nous disait que la respiration lui manquait, qu'il se +sentait étouffer, et que son coeur battait avec une si grande force, +que, s'il restait plus longtemps au milieu des dangers que nous +courions, il allait mourir de la rupture d'un anévrisme. + +Il offrait tout ce qu'il possédait à celui qui lui sauverait la vie; +il suppliait à mains jointes notre Indien de ne pas l'abandonner, +et de lui servir de guide. + +Nous eûmes pitié de cette panique, et permîmes à l'Indien d'acquiescer +à sa prière. + +Aussitôt que ce dernier fut revenu, et que nous eûmes la certitude que +pendant son absence le rocher, cause de notre frayeur momentanée, +était resté immobile, nous mîmes notre projet à exécution, et, +comme des serpents, un à un nous nous glissâmes par cette dangereuse +ouverture, à peine suffisante pour la grosseur de nos corps. + +Nous ne pensâmes bientôt plus au danger que nous courions, ni à +l'imprudence que nous venions de commettre, et toute notre attention +se fixa sur ce qui s'offrait à nos regards. + +Nous nous trouvions au milieu d'un immense salon, d'un aspect tout +à fait féerique. + +A la lumière de nos flambeaux, la voûte, le sol et les murailles +étincelaient et brillaient comme s'ils eussent été recouverts de +cristaux de roche de la plus admirable transparence. + +Dans quelques endroits, la main de l'homme paraissait avoir présidé +à l'ornementation de ce palais enchanté. De nombreuses stalactites +et stalagmites, aussi diaphanes que l'eau limpide qui vient de +se congeler, affectaient les formes les plus bizarres; elles +représentaient de brillantes draperies, des rangées de colonnes, +des lustres et des candélabres. + +A une extrémité, adossé à la muraille, on voyait un autel avec ses +degrés, qui paraissait attendre le pasteur pour y célébrer l'office +divin. + +Il serait impossible à ma plume de représenter tout ce qui nous +transportait d'admiration. + +Nous croyions véritablement nous trouver dans un palais des _Mille +et une Nuits_; les Indiens eux-mêmes n'avaient deviné qu'une faible +partie des merveilles que nous venions de découvrir... + +Après avoir quitté ce palais étincelant, nous continuâmes notre +promenade souterraine, nous enfonçant de plus en plus dans les +entrailles de la terre, et suivant pas à pas un tortueux labyrinthe +qui, pendant une demi-lieue, ne nous présenta rien de remarquable, +si ce n'est, d'intervalle en intervalle, le danger que nous faisait +courir notre indomptable curiosité. + +La voûte, dans certains endroits, ne présentait plus la solidité de +la pierre; la terre seule s'y révélait, et de récents écoulements +attestaient qu'il pouvait s'en faire d'assez considérables pour nous +fermer tout moyen de retraite. + +Nous poursuivîmes cependant encore bien au delà notre reconnaissance +aventureuse, et nous arrivâmes dans un nouvel espace magnifique et +grandiose, recouvert, comme le premier, de brillantes stalactites, +et qui ne lui cédait en rien pour la beauté de ses détails. + +Nous nous y livrâmes de nouveau au minutieux examen de toutes les +merveilles qui nous entouraient, et qui resplendissaient comme des +prismes à la clarté de nos torches. + +Nous recueillîmes sur le sol plusieurs petites stalagmites, grosses +et rondes comme des noisettes, qui représentaient si parfaitement ces +fruits confits, que quelques jours après, nous trouvant à Manille dans +un bal, nous en présentâmes à des dames, dont le premier mouvement +fut de les porter à la bouche pour les croquer; mais, lorsqu'elles +reconnurent leur méprise, elles voulurent les conserver, pour s'en +faire, disaient-elles, des pendants d'oreille. + +Après avoir joui du beau et brillant spectacle que nous avions sous +les yeux, la faim, la fatigue commencèrent à se faire sentir. + +Nous avions marché, dans ce ténébreux souterrain, un espace de plus +de quatre kilomètres; depuis le matin nous n'avions rien pris, et la +journée était déjà bien avancée. + +J'ai souvent expérimenté que la force morale décroît en raison des +forces physiques, et sans doute nous nous trouvions dans cet état +lorsque de sinistres suppositions vinrent frapper notre imagination. + +Un de nous fit la réflexion qu'un éboulement pouvait avoir en lieu +entre nous et la sortie, ou, ce qui paraissait plus probable, que +l'énorme rocher suspendu et tenu en équilibre sur notre pic pouvait +s'être affaissé, et nous fermer toute issue. + +Si pareil malheur fût arrivé, dans quelle horrible position nous +serions-nous trouvés? + +Nous ne pouvions point espérer de secours du dehors, même de notre +ami _le docteur_, que nous avions vu si bouleversé par la peur; +nos poignards eussent été alors notre seule ressource pour ne pas +mourir dans les angoisses qu'endure le malheureux renfermé vivant +dans un sépulcre. + +Toutes ces réflexions, que nous analysâmes les unes après les autres, +nous déterminèrent à rebrousser chemin, et à laisser à d'autres plus +imprudents que nous, s'il pouvait s'en rencontrer, le soin d'explorer +l'espace qui nous restait à parcourir. + +Nous eûmes bientôt franchi celui qui nous séparait du lieu que nous +avions le plus à redouter. + +La Providence nous favorisait: le pic soutenait encore le roc qui +nous préoccupait si vivement. + +Un à un, en évitant le plus possible le moindre frottement contre +le roc et le pic, nous nous glissâmes de nouveau par cette étroite +ouverture, et, tout joyeux de nous voir hors de danger d'une si +fatigante expédition, nous commencions déjà à cheminer vers la sortie, +lorsque tout à coup un bruit sourd et prolongé, et sous nos pieds +un tressaillement subit, nous causèrent une nouvelle frayeur; mais +bientôt nous fûmes rassurés par notre Indien qui accourait vers nous, +tenant à la main son pic libérateur. + +L'imprudent n'avait pas voulu en faire le sacrifice, et, après avoir +attendu que nous fussions éloignés de quelques pas, il l'avait, +tout en se sauvant, fortement tiré par le manche. + +Grâce à la Providence ou à sa légèreté, il ne fut pas écrasé par le pan +de rocher, qui, n'ayant plus son point d'appui, s'était affaissé sur le +sol, en recouvrant complétement l'issue qui nous avait donné passage. + +Après nous, sans doute, personne ne pourra pénétrer dans la belle +partie de cette grotte que nous venions de traverser si heureusement. + +Après ce dernier épisode, nous ne nous fîmes pas prier pour nous +diriger vers la sortie; et ce ne fut point sans une vive sensation de +plaisir que nous revîmes la lumière du soleil, et que nous retrouvâmes, +assis sur un bloc de marbre, notre ami le docteur, réfléchissant à +notre longue absence et à notre inqualifiable témérité. + +Peut-être taxera-t-on d'exagération ce que je dis des jouissances et +des émotions telles que se composait ma vie à _Jala-Jala_. + +Je me renferme partout dans l'exacte vérité, et il me serait facile de +citer bien des personnes prêtes à témoigner de la véracité de chacun +de mes récits. + +Plusieurs voyageurs, du reste, qui ont passé quelque temps à mon +habitation, ont reproduit dans leurs publications le tableau de +mon existence au milieu de mes chers Indiens, qui tous m'étaient +si dévoués. + +Je citerai entre autres le _Voyage autour du monde_ du malheureux +Dumont-d'Urville et celui du vice-amiral Laplace, dans chacun desquels +on trouvera un article spécial consacré à _Jala-Jala_. + +Je puis citer également M. Thomas Dent, actuellement à Londres. Il +a séjourné quelque temps à _Jala-Jala_, et a assisté à plusieurs +de nos aventureuses excursions. J'ai été heureux de le retrouver en +Europe, et de lui rappeler des services qu'il m'a rendus avec la plus +affectueuse bienveillance. + + + + +CHAPITRE XVII. + + Le vice-amiral Laplace.--Matelots déserteurs + de _l'Artémise_.--M. le capitaine de vaisseau + Paris.--Tagalocs.--Cérémonies.--Mariages.--Caïman.--Serpent + boa.--M. R. G. + Russell.--Dajon-Palay.--Alin-Morany.--Sauterelles. + + +Puisque j'ai nommé M. Laplace, je vais raconter une petite anecdote +où il a joué un rôle, et qui prouvera l'influence que je possédais +généralement dans toute la province de la Lagune. + +Plusieurs matelots de l'équipage de la frégate _l'Artémise_, que +commandait M. le vice-amiral Laplace, alors capitaine de vaisseau, +avaient déserté à Manille. + +Malgré toutes les recherches qu'avait fait faire le gouvernement +espagnol, il avait été impossible de découvrir la retraite de quatre +d'entre eux. + +M. Laplace venait passer quelques semaines sur mon habitation; le +gouverneur lui dit: + +«Pour avoir vos hommes, adressez-vous à M. de la Gironière; personne +n'est plus capable que lui de les découvrir: donnez-lui l'ordre, +de ma part, de se mettre à leur recherche.» + +M. Laplace, en arrivant chez moi, m'avait transmis cet ordre; mais +j'étais trop indépendant pour songer à l'exécuter; je ne m'occupai +point des déserteurs. + +Quelques jours après, un capitaine, avec une centaine de soldats, +aborda à _Jala-Jala_. + +Il vint prévenir M. Laplace qu'il avait parcouru toute la province +sans avoir eu aucun indice des déserteurs qu'il cherchait depuis une +quinzaine de jours. + +Cette nouvelle affligea M. Laplace. + +Il vint à moi, et me dit: + +«Monsieur de la Gironière, je vois que je serai obligé de mettre à la +voile sans les hommes qui ont déserté, si vous ne voulez pas vous-même +aller à leur recherche. Je vous supplie de sacrifier un peu de votre +temps pour me rendre ce service.» + +Ce n'était plus un ordre, c'était une prière qui m'était adressée; +aussi ma réponse ne se fit pas attendre. + +«Dans une heure, commandant, je me mets en route, et avant +quarante-huit heures vous aurez ici vos hommes.» + +«Faites attention, me dit-il, que vous allez avoir affaire à de mauvais +sujets. N'exposez pas votre vie, et s'ils font quelque résistance, +traitez-les sans pitié; faites feu sur eux.» + +Quelques instants après, accompagné de mon lieutenant et d'un soldat +de ma garde, je traversai le lac, et me dirigeai vers les lieux où +je supposais que s'étaient réfugiés les matelots déserteurs. + +Tous trois nous étions bien armés, et en état de mettre à la raison +quatre gaillards qui, pour toutes armes, avaient des bâtons. + +Au premier village où je débarquai, je pris langue et j'obtins de +leurs nouvelles. + +J'avais un grand avantage sur la police espagnole, à qui les Indiens +ne disent jamais la vérité quand il s'agit de poursuivre des coupables. + +Lorsque je m'adressais à un Indien, me fût-il inconnu, mon nom +seul suffisait pour lui imposer; de telle sorte qu'il m'obéissait +aveuglément, et n'osait pas me cacher la vérité. + +J'avais appris que les déserteurs s'étaient réfugiés dans le grand +bourg de _Pila_; que le curé les avait pris sous sa protection; qu'il +les cachait dans son presbytère, d'où ils ne sortaient que la nuit, +dans la crainte d'être découverts avant le départ de _l'Artémise_. + +Cette protection du curé compliquait singulièrement ma mission; +il n'était ni prudent ni facile d'aller attaquer le presbytère. + +Pour prendre les matelots français, il fallait agir de ruse. + +A une petite distance du bourg, je me cachai dans un bois, et attendis +que la nuit fût close pour en sortir avec mes gens. + +Je me rendis chez le chef du bourg, et je lui dis: + +«Quatre déserteurs français sont cachés ici, et cela ne peut être +qu'avec ton consentement et celui de tes administrés; en conséquence, +je viens te prendre pour te conduire à Manille, où tu rendras compte +de ta conduite au gouvernement.» + +Le pauvre Indien commença à trembler, et me répondit: + +«C'est vrai; mais je vous assure que nous n'avons manqué à nos devoirs +qu'à la prière et sur l'ordre de notre curé, qui a eu pitié des +pauvres Français, qui se disent si malheureux à bord de leur navire.» + +«Je te crois, lui dis-je, et ta faute peut être pardonnée, si, +à l'instant, tu me les amènes ici. Dis-leur, pour les faire venir, +tout ce que tu voudras; mais surtout pas un mot sur ma présence! Si, +dans une demi-heure, tu n'es pas de retour, j'irai te chercher.» + +L'Indien partit, et un quart d'heure après j'entendis dans la rue les +matelots qui venaient en chantant un air français. Je fis cacher mes +deux gardes. Je me plaçai près de la porte, dans une position à ce +qu'ils pussent entrer sans me voir; et aussitôt qu'ils furent tous +les quatre au milieu de la chambre, je me découvris, et me mis entre +la porte et eux. + +«Vous êtes déserteurs de _l'Artémise_, leur dis-je; et je viens vous +prendre pour vous conduire à bord de votre frégate.» + +«A bord de notre frégate, Monsieur! mieux vaut mourir. Nous nous +ferons tuer plutôt que de nous y laisser conduire.» + +Je voyais déjà mes quatre gaillards qui saisissaient leurs gourdins, +avec l'apparence de ne pas avoir grand'peur de moi; je frappai un coup +dans la main, une porte s'ouvrit, et mes deux gardes se présentèrent, +la carabine en arrêt et le poignard au côté. + +«Vous le voyez, leur dis-je, toute forfanterie est inutile. Je ne veux +pas vous tuer! Déposez vos bâtons, donnez-moi votre parole d'honneur +de me suivre sans résistance; sinon, je vous fais amener et conduire +comme des brigands. + +«Croyez-moi, c'est un véritable service que je vous rends. Après le +départ de la frégate, immanquablement vous seriez pris et jetés dans +une prison, jusqu'à ce qu'un navire vous emmenât en France, où vous +passeriez à un conseil de guerre. Ainsi, suivez-moi de bonne volonté, +et vous n'aurez pas à vous plaindre; j'intercéderai pour obtenir +votre grâce.» + +La vue de mes gardes, le raisonnement que je venais de leur faire, +les avaient vaincus. Ils me remirent leurs bâtons et promirent tout +ce que j'exigeai d'eux, en me suppliant toutefois d'invoquer pour +eux la clémence de leur commandant. Je les rassurai, et nous partîmes. + +Le lendemain, j'étais de retour à _Jala-Jala_, et j'accomplissais la +promesse que j'avais faite à M. Laplace. Je lui remis ses matelots, +et, grâce à la prière de la bonne Anna, le commandant leur fit grâce +d'une partie du châtiment qu'ils avaient justement mérité. + +Je donnai quelques soldats de ma garde et une bonne embarcation à +M. Paris, alors lieutenant de vaisseau, qui, à son grand regret, partit +de _Jala-Jala_ pour les conduire à bord, en rade de Manille [45]. + +J'ai déjà souvent parlé des Tagalocs, et dépeint quelques traits de +leur caractère. + +Cependant je ne suis point encore entré dans tous les détails +nécessaires pour bien faire connaître cette population si soumise aux +Espagnols, et dont l'origine primitive ne sera jamais que supposition +et véritable problème. + +Il est de toute probabilité, et presque incontestable, que les +Philippines furent primitivement peuplées par des aborigènes, +petite race de nègres qui habitent encore en assez grand nombre dans +l'intérieur des forêts, et que les Tagalocs nomment _Ajetas_, et les +Espagnols _Négritos_. + +A une époque sans doute bien reculée, les plus proches voisins des +Philippines, les Malais, envahirent les plages et refoulèrent la +population indigène dans l'intérieur des montagnes; ensuite, soit par +des accidents de navigation, ou pour profiter de la richesse du sol, +se réunirent à eux des Chinois, des Japonais, des habitants des vastes +archipels des mers du Sud, des Javanais, et même des Indous. + +Du mélange qui résulta de l'union de ces divers hommes, d'une +physionomie si différente, sont résultés les diverses nuances et +les différents types que l'on remarque parmi la race _tagaloc_, qui +cependant conserve généralement la physionomie et la cruauté malaise. + +Le Tagal est bien fait, plutôt grand que petit; il a les cheveux +longs, rarement de la barbe, une couleur un peu cuivrée, parfois +presque blanche; l'oeil grand et vif, quelquefois un peu bridé, +à la chinoise; le nez un peu gros, et, comme la race malaise, les +pommettes saillantes. + +Son caractère est gai et enjoué. + +Il aime beaucoup la danse, la musique; est ardent en amour, cruel +avec ses ennemis; ne pardonne jamais l'injustice et s'en venge +toujours par le poignard, qui, ainsi que chez les Malais le kris, +est son arme favorite. + +Il tient à la parole qu'il a donnée dans des affaires sérieuses, se +livre aux jeux de hasard avec passion; il est bon époux, excellent +père, jaloux de l'honneur de sa femme, mais peu soucieux de celui +de sa fille, qui, malgré des écarts de jeunesse, n'éprouve aucune +difficulté à se marier. + +Il est d'une sobriété admirable: de l'eau, un peu de riz et du poisson +salé lui suffisent. + +L'homme âgé est toujours pour lui en grande vénération. + +Dans une famille, à toutes les époques de la vie, le plus jeune obéit +à son aîné. + +Il exerce l'hospitalité sans égoïsme, et sans autre pensée que celle +de soulager son semblable. + +Aussi lorsqu'un étranger se présente chez un Indien au moment de +son repas, n'eût-il que le strict nécessaire pour lui et sa famille, +il l'invite à prendre place à sa table. + +Lorsqu'un vieillard, auquel son âge ne permet plus de travailler, se +trouve dénué de toutes ressources, il va s'établir chez un voisin. Là, +il est considéré comme étant de la maison. Il peut y rester jusqu'à +la fin de ses jours. + +Dans les occasions solennelles, il aime à poétiser, à dramatiser _ses +gestes et ses paroles_; et c'est toujours avec un tact et un à-propos +remarquables, chez des peuples que l'on croit généralement inférieurs +aux basses classes de notre vieille civilisation. Une petite anecdote +suffira pour les juger. + +Je me trouvais par hasard dans le bourg de _Siniloan_ le jour où l'on +célébrait la fête patronale. Les anciens me firent inviter à aller +prendre place à leur banquet. Pendant tout le festin j'avais été +le but des plus délicates attentions et de la sollicitude la plus +recherchée. Au moment où j'allais me lever, remercier mes hôtes et +prendre congé, le plus ancien me pria de lui permettre de me porter +un toast. + +Le verre en main, il se leva, et dit à haute voix: + +«Mes frères, l'honneur que me fait le seigneur de _Jala-Jala_ en +acceptant mon invitation n'est pas pour moi seul. Comme les rayons +de l'astre de la lumière, il vous couvre tous. Réunissez-vous donc à +moi, et élevons nos voeux au grand Maître, pour lui demander que la +prospérité soit toujours sous son toit et la joie dans son coeur.» + +Après avoir vidé son verre, il le jeta sur le sol, où il se brisa en +éclats; et, reprenant la parole: + +«Ce verre, dit-il, qui a servi pour affirmer les voeux que les +habitants de Siniloan adressent au Seigneur pour leur hôte, ne devait +plus servir à personne.» + +Le mariage présente chez les Tagals des particularités assez curieuses. + +Deux cérémonies le précèdent: la première se nomme _tain manoc_, +mots tagals qui veulent dire:_ le coq qui cherche sa poule_. + +Aussitôt qu'un jeune homme a dit à ses père et mère qu'il a des +préférences pour une jeune Indienne, ceux-ci se rendent un soir chez +les parents de celle-ci, et, après avoir eu avec eux une conversation +indifférente, la mère du poursuivant présente une piastre à celle de +la prétendue. + +Le prétendant est admis, si elle accepte; et alors elle va aussitôt +employer cette piastre en bétel et en vin de cocos. + +Pendant une grande partie de la nuit, toute la société mâche le +bétel et boit le vin de cocos, et l'on parle de tout autre chose que +de mariage. + +Les jeunes gens ne se montrent qu'après que la piastre a été acceptée, +parce qu'alors ils considèrent cette acceptation comme préliminaire +de leur union. + +Le lendemain, le jeune homme se présente chez les parents de sa +fiancée. Il est reçu comme l'enfant de la maison; il y couche, y loge, +prend part à tous les travaux, et surtout à ceux particulièrement à +la charge de la jeune fille. + +Il commence alors un service qui dure plus ou moins longtemps, deux, +trois ou quatre ans, pendant lesquels il faut qu'il s'observe bien; +car si on a quelques reproches à lui faire, il est renvoyé, et ne +peut plus prétendre à la main, de celle qu'il voulait épouser. + +Les Espagnols ont fait tout ce qu'ils ont pu pour supprimer cette +habitude, à cause des inconvénients qu'elle entraîne après elle. + +Souvent un père, pour avoir à son service un homme qui ne lui coûte +rien, fait durer indéfiniment cet état de servitude, et quelquefois +renvoie celui qui déjà a passé deux ou trois ans chez lui, pour en +prendre un autre sous le même titre de prétendant. + +Mais il arrive aussi que si les deux fiancés se fatiguent, ils usent +alors des droits du mariage avant la cérémonie; et un jour la jeune +fille prend son amant par les cheveux, le conduit chez le curé du +village, auquel elle dit: + +«Qu'elle vient de l'enlever, qu'ainsi il faut les marier.» + +La cérémonie du mariage a lieu alors sans le consentement des parents; +mais si c'était le jeune homme qui enlevât sa maîtresse, il serait +sévèrement puni, et la jeune fille serait rendue à sa famille. + +Si les choses se sont passées dans le bon ordre, si le prétendant +a fait les deux ou trois années de servitude volontaire, et que +les parents soient tout à fait contents de son caractère et de sa +conduite, arrive le jour de la seconde cérémonie, nommée _tajin bojol_ +(_le jeune homme qui veut serrer le noeud de l'union_). + +Cette seconde cérémonie est un grand jour de fête. + +Tous les parents et amis des deux familles sont réunis chez la fiancée +et divisés en deux camps, dont chacun débat les intérêts des fiancés. + +Mais chaque famille a un avocat, qui seul peut prendre la parole en +faveur de son client. + +Les parents n'ont pas le droit de parler; ils font seulement, à voix +basse, les observations qu'ils jugent convenables à leur avocat. + +L'Indienne n'apporte jamais de dot. Quand elle prend un mari, elle +n'a rien; c'est le jeune homme qui apporte la dot: aussi l'avocat de +la jeune fille adresse-t-il le premier la parole pour la demander et +établir les conditions. + +Je vais rapporter le discours des deux avocats dans une cérémonie de +ce genre à laquelle j'eus la curiosité d'assister. + +Pour ne pas blesser l'amour-propre des parties, les avocats ne parlent +qu'en termes allégoriques. + +Dans la cérémonie que j'honorais de ma présence, celui de la jeune +Indienne commença ainsi: + +«Un jeune homme et une jeune fille s'étaient unis; ils ne possédaient +rien, pas même un abri. Pendant plusieurs années la jeune femme fut +bien malheureuse! enfin ses malheurs eurent une fin, et un jour elle +se vit dans une belle case qui lui appartenait; elle devint mère d'une +jolie petite fille; le jour de ses couches, un ange lui apparut et lui +dit: Rappelle-toi ton mariage et le temps de misère que tu as passé. Je +prends l'enfant qui vient de naître sous ma protection; lorsqu'elle +sera grande et belle fille, et que tous les jeunes gens rechercheront +son alliance, ne la donne qu'à celui qui lui bâtira un temple où il y +aura dix colonnes, composées chacune de dix pierres. Si tu n'exécutes +pas mes ordres, ta fille sera malheureuse comme tu l'as été.» + +Après ce petit discours, l'avocat adverse prit la parole et dit: + +«Il y avait une reine dont le royaume était sur le bord de la mer. + +«Parmi les lois de son gouvernement, il en existait une qu'elle +faisait observer avec la plus grande rigueur. + +«Tous les navires qui arrivaient dans un port de ses États ne +pouvaient, d'après cette loi, jeter leur ancre que par une profondeur +de cent brasses; celui qui enfreignait cette loi était mis à mort +sans pitié. + +«Il advint un jour qu'un brave marin fut surpris par une grande +tempête. + +«Après bien des efforts pour sauver son navire, il fut obligé d'entrer +dans ce port et d'y mouiller, quoique son câble ne fut seulement +que de quatre-vingts brasses; il préférait mourir sur l'échafaud, +plutôt que de perdre son navire avec l'équipage. + +«La reine, courroucée, le fit venir en sa présence; il se jeta à +ses pieds, lui dit qu'une force majeure l'avait obligé à enfreindre +ses lois, et que, n'ayant que quatre-vingts brasses de câble, il ne +pouvait par conséquent mouiller par cent: ainsi, qu'il la suppliait +de lui pardonner.» + +Là se termina son discours. + +L'autre avocat reprit et dit: + +«La reine, touchée de la prière et de l'impossibilité où se trouvait +le pauvre capitaine de jeter son ancre par cent brasses, lui pardonna, +et fit bien.» + +A ces dernières paroles, la joie se répandit sur tous les visages, +les musiciens commencèrent à jouer de la guitare. + +Le fiancé et la fiancée, qui s'étaient tenus dans une chambre voisine, +se présentèrent. + +Le jeune homme ôta de son cou son rosaire, le passa à celui de sa +fiancée, et prit le sien pour remplacer celui qu'il venait de lui +donner. La nuit se passa en danses, et la cérémonie du mariage, +toute chrétienne comme chez nous, fut remise à la huitaine. + +Maintenant je vais, telle que je la reçus, donner l'explication des +discours des avocats, que je n'avais pas trop compris. + +La mère de la fiancée s'était mariée sans dot, elle avait été +malheureuse; le temple que l'ange lui avait dit de demander pour sa +fille était une maison; et les dix colonnes composées de dix pierres +chacune voulaient dire qu'avec la maison il fallait une somme de 100 +piastres (500 francs). + +Le discours de l'avocat du jeune homme signifiait qu'il consentait à +donner la maison, puisqu'il n'en parlait pas; mais que, ne possédant +que 80 piastres, il se jetait aux pieds des parents de sa fiancée, +afin que les 20 piastres qui lui manquaient ne fussent pas un obstacle +à son union. Le pardon accordé par la reine était celui du jeune homme, +qui était accepté avec 80 piastres seulement. + +La servitude qui précède le mariage, et dont je viens de parler, +était pratiquée bien avant la conquête des Espagnols. Elle prouve +l'origine que j'attribue aux Tagalocs, que je fais descendre des +Malais, qui, étant tous musulmans, auront conservé quelques usages +de nos anciens patriarches. + +La dernière cérémonie, celle du mariage à l'église, est toute +chrétienne, ainsi que je viens de le dire. Le jour où elle a lieu se +termine par une grande fête, un banquet et la danse. + +Dans quelques bourgs, la fête dure trois jours. Pendant ces trois +jours, les époux sont obligés de tenir table ouverte et splendidement +servie pour tous ceux qui se présentent, connus ou inconnus. Le +troisième jour, la marraine de la mariée distribue à chaque assistant +ou convive une tasse en porcelaine de Chine, et celui qui la reçoit +est obligé d'y déposer une pièce de monnaie et d'aller l'offrir à +la mariée. Cette offrande est destinée à son mariage, et en quelque +sorte à l'indemnité de l'énorme sacrifice qu'elle a fait pendant les +trois jours de fête. + +Je crois avoir suffisamment fait connaître les Indiens et leurs +coutumes; je vais maintenant entretenir mes lecteurs de deux espèces de +monstres que j'ai eu souvent occasion d'observer et même de combattre: +l'un, habitant les forêts, le serpent boa, et l'autre, les grandes +rivières et les lacs, le caïman. + +A l'époque où j'avais commencé à coloniser le village de _Jala-Jala_ +et d'habiter ma demeure, les caïmans abondaient de ce côté du lac, +et de mes fenêtres je les voyais journellement se jouer dans les eaux, +guetter et happer les chiens qui approchaient de la plage. + +Un jour, une femme de chambre de ma maison ayant eu l'imprudence de se +baigner sur le bord du lac, fut surprise par l'un d'eux, d'un volume +énorme. Un de mes gardes arriva au moment où le monstre l'emportait; +il lui tira un coup de carabine et l'atteignit sous l'aisselle, +seule partie vulnérable; mais la blessure était trop peu de chose +pour qu'elle l'arrêtât; il disparut avec sa proie. + +Cependant ce petit trou de balle fut cause de sa mort, et il est à +remarquer que, dans les eaux de _Bay_, la moindre blessure faite à +la peau du caïman est incurable. + +Les crevettes, si abondantes dans le lac, s'introduisent dans la +blessure: peu à peu leur nombre augmente; elles finissent par lui +ronger les chairs, et par s'introduire jusque dans l'intérieur de +son corps. + +C'est ce qui arriva à celui qui avait dévoré la femme de chambre. + +Un mois après cet accident, le monstre fut trouvé mort sur la plage, +à cinq ou six lieues de mon habitation. + +Les Indiens me rapportèrent les boucles d'oreilles de cette malheureuse +femme, qu'ils avaient retrouvées dans son estomac. + +Une autre fois, je voyageais dans les parages de _Marigondon_, +accompagné d'un guide. La chaleur était excessive, le soleil dardait +perpendiculairement ses rayons sur un sol brûlant. Nos chevaux +suivaient lentement une route peu fréquentée, éloignée de toute +habitation. Nous rencontrâmes un Chinois qui voyageait aussi à cheval, +et suivait la même direction que nous; mais, plus précautionneux, +il se garantissait du soleil avec un parasol en papier gommé, meuble +inséparable de l'habitant du Céleste Empire. + +Mon guide me dit: «Nous voici près de la rivière +_Indang_. Reposons-nous: une petite halte ne fera pas de mal à +nos montures.»--Je n'étais pas de son avis; je lui fis observer +que si nous nous arrêtions, nous n'arriverions pas de jour au +village.--«N'importe, me répondit-il, je connais la route, je ne +vous égarerai pas. Croyez-moi, laissons passer devant les plus +pressés. Vous allez voir ce mécréant Chinois, qui se garde si bien +du soleil et se tient si mal à cheval, nous montrer où nous pourrons +passer la rivière sans faire nager nos chevaux.» + +Cette dernière observation me parut assez sage pour être prise en +considération. J'acquiesçai à la demande de mon guide, et nous mîmes +pied à terre. + +Quelques instants après, le Chinois fouettait son cheval pour le +faire entrer dans la rivière. A peine était-il arrivé au milieu, +que plusieurs caïmans, cachés sous l'eau, se jetèrent sur lui, +et instantanément, cheval et Chinois disparurent. Pendant quelques +minutes les eaux se teignirent de sang; mais rien du Chinois et de sa +monture ne reparut à la surface, si ce n'est le parasol qui flottait +au gré du courant. + +Mon guide rompit le premier le silence en faisant claquer sa langue +contre son palais, et il dit: «_Sayan!_ (Quel dommage!)» + +«Tu pourrais bien, lui dis-je, te servir du mot malheur.» + +«Oh oui, reprit-il, car nous n'avons pas de chance. Le vent aurait +pu le pousser vers nous.» + +Cette réponse, faite avec tout le sang-froid indien, me fit comprendre +que le mouvement de langue avait été pour le Chinois, et l'exclamation +_Sayan!_ (Quel dommage!) pour le parasol, dont la perte le préoccupait +beaucoup plus que la catastrophe qui venait de s'accomplir sous +nos yeux. + +J'étais curieux de voir de près un de ces animaux voraces. + +Lorsqu'ils fréquentaient les abords de ma maison, j'avais fait diverses +tentatives à ce sujet. + +Une nuit, j'avais mis un mouton tout entier à un énorme hameçon tenu +par une chaîne et une forte corde; le lendemain, mouton et chaîne +avaient disparu. + +J'avais souvent guetté les caïmans avec mon fusil; mais lorsqu'ils +étaient dans l'eau, la balle frappait sur leurs écailles, et +rebondissait sans leur faire le moindre mal. + +Un soir qu'il m'était mort un énorme chien de cette race unique aux +Philippines, d'une taille au-dessus de toutes celles connues en Europe, +je le fis traîner sur la plage; je me cachai dans un petit buisson, +et j'attendis, avec mon fusil bien préparé, qu'un caïman se présentai +pour l'enlever. + +Mais bientôt le sommeil me gagna... + +Quand je me réveillai, le chien avait disparu. Heureusement que le +caïman ne s'était pas trompé de proie. + +Après quelques années, on n'en voyait plus aux environs du village +de _Jala-Jala_, lorsqu'un matin, me trouvant avec mes bergers à +quelques lieues de ma maison, il nous fallut traverser une rivière +à la nage. L'un d'eux me dit: + +«Maître, les eaux sont hautes, nous sommes ici dans des parages où il y +a beaucoup de caïmans: un malheur est bientôt arrivé. Remontons un peu +la rivière, nous passerons dans un endroit où il y aura moins d'eau.» + +Nous allions changer de direction, lorsqu'un d'eux, plus imprudent +que tous les autres, dit: + +«Moi, je n'ai pas peur des caïmans!» et lança son cheval à l'eau. + +A peine fut-il au milieu de la rivière, que nous vîmes un caïman +d'une taille monstrueuse s'avancer vers lui. + +Nous jetâmes tous un cri pour le prévenir; il aperçut aussi le danger, +et, pour l'éviter, il descendit de son cheval du côté opposé à celui +par où le caïman se dirigeait vers lui, et nagea de toutes ses forces +pour regagner le bord. + +Il avait déjà touché terre; mais il eut l'imprudence de s'arrêter +derrière le tronc d'un arbre qui avait été renversé par le courant, +et où il avait de l'eau jusqu'aux genoux. + +Il croyait être parfaitement en sûreté. Il tira son coutelas, et se +mit à observer ce que ferait le caïman, qui, pendant que l'Indien +était descendu de son cheval, s'était approché de celui-ci, avait +élevé son énorme tête au-dessus des eaux, s'était jeté sur le cheval, +et l'avait saisi par la selle. Le cheval avait fait un effort, les +sangles s'étaient rompues, et pendant que le caïman broyait la selle +entre ses dents il s'était sauvé à terre. + +Mais bientôt le caïman s'était aperçu que sa proie lui avait échappé; +il rejeta la selle et s'avança vers l'Indien. + +Nous nous aperçûmes de ce mouvement, et criâmes tous aussitôt: + +«Sauve-toi! sauve-toi! le caïman va te trouver!» + +Mais l'Indien impassible, son coutelas à la main, ne bougea pas. + +Le monstre s'avança vers lui; l'Indien lui porta un coup sur la tête: +c'était une chiquenaude sur la corne d'un taureau!... + +Le caïman fit un saut, le saisit par une cuisse, et pendant plus +d'une minute nous vîmes mon pauvre berger, le corps droit au-dessus +de la surface de l'eau, les mains jointes, les yeux au ciel, ayant +l'attitude d'un homme qui implore la clémence divine, entraîné vers +le lac; bientôt il disparut... + +Le drame était achevé, l'estomac du caïman lui servait déjà de tombeau. + +Pendant ce moment d'angoisse nous étions restés silencieux; mais à +peine mon pauvre berger eut-il disparu, que nous jurâmes de le venger. + +Je fis fabriquer trois filets de grosses cordes, qui pouvaient chacun +barrer la rivière; je fis aussi construire une petite cabane, et j'y +logeai un Indien qui devait faire une garde assidue, et me prévenir +lorsque le caïman reviendrait dans la rivière. + +Il attendit vainement plus de deux mois; mais au bout de ce temps +l'Indien vint me dire que le monstre s'était emparé d'un cheval, +et que, pour le dévorer tout à son aise, il l'avait entraîné dans +la rivière. + +Je me rendis aussitôt sur les lieux: j'étais accompagné de mes gardes, +de mon curé qui voulait absolument voir la chasse d'un caïman, et +d'un Américain mon ami, _M. George Russell_ [46], qui se trouvait +alors à mon habitation. + +Je fis tendre les filets de distance en distance, afin que le caïman +ne put pas retourner au lac. + +Cette opération ne se faisait pas sans quelques imprudences: par +exemple, lorsque les filets furent placés, un Indien plongea pour +s'assurer qu'ils arrivaient bien jusqu'au fond, et que notre ennemi +ne pouvait s'échapper en passant par-dessous; mais il pouvait fort +bien se trouver entre l'intervalle qui séparait les filets, et croquer +mon Indien. + +Heureusement tout se passa au gré de nos désirs. + +Quand tout fut prêt, je fis mettre sur la rivière trois pirogues +fortement unies, bord contre bord, et au milieu quelques Indiens +armés de lances et de grands bambous, avec lesquels ils pouvaient +toucher le fond. + +Enfin, toutes les mesures prises pour arriver à mon but sans craindre +d'accident, mes Indiens avec leurs longs bambous commencèrent à battre +la rivière. + +Un animal d'une taille aussi formidable que celui dont nous faisions +la recherche ne se cache pas facilement. + +Aussi le vîmes-nous bientôt à la surface de l'eau, battant l'onde +de sa longue queue, faisant claquer ses mâchoires, et cherchant à +atteindre ceux qui osaient le troubler dans sa retraite. + +Dès qu'il parut, chacun poussa des cris de joie; les Indiens des +pirogues lui jetèrent leurs lances, et nous autres, placés sur les deux +bords, nous fîmes une décharge générale; mais les balles rebondissaient +sur les écailles sans pénétrer. + +Les lances, plus aiguës, glissaient jusqu'à leur défaut, et entraient +de huit à dix pouces dans son corps; mais alors il disparaissait en +nageant d'une vitesse incroyable, arrivait au premier filet, dont la +résistance lui faisait remonter la rivière et reparaître au-dessus +de l'eau. + +Ce mouvement violent brisait les hampes des lances que les Indiens +avaient clouées dans son corps, et le fer seul y restait. + +Toutes les fois qu'il reparaissait, la fusillade recommençait, et de +nouvelles lances allaient encore se perdre dans son énorme corps. + +J'avais cependant reconnu l'inutilité de nos armes à feu sur ses +écailles invulnérables. + +Je l'excitais de mes cris et de mes gestes, et lorsqu'il arrivait +sur le bord de l'eau, ouvrant son énorme gueule prête à m'engloutir, +j'approchais le bout de mon fusil à quelques pouces et lâchais mes deux +coups, dans l'espoir que mes balles ne trouveraient pas d'écailles +dans l'intérieur de sa formidable gueule, et qu'elles pourraient +pénétrer jusqu'à son cerveau; mais tout était inutile. + +La gueule se fermait avec un bruit terrible, ne saisissant que le +feu et la fumée sortis de mon fusil, et mes balles allaient s'aplatir +sur ses os sans les endommager. + +L'animal, devenu furieux, faisait des efforts inconcevables pour +chercher à s'emparer d'un de ses ennemis; ses forces paraissaient +augmenter au lieu de diminuer, et nous étions à bout des nôtres. + +Presque toutes nos lances étaient clouées sur son corps, et nos +munitions tiraient à leur fin. + +Il y avait près de six heures que la lutte durait sans aucun résultat +qui pût faire espérer la fin du combat, lorsqu'un Indien le toucha au +fond de l'eau avec une lance d'une force et d'une grosseur inusitée; +un autre Indien, sur l'avis de son camarade, appliqua deux forts coups +de masse sur l'extrémité de la hampe; le fer pénétra profondément +dans le corps de l'animal, et à l'instant, par un mouvement rapide +comme l'éclair, il se dirigea vers les filets et disparut. + +La hampe de la lance, séparée du fer, revint flotter à la surface de +l'eau; nous attendîmes quelques minutes inutilement que le monstre +reparût; nous crûmes que le dernier effort qu'il avait fait lui +avait permis de regagner le lac, et que notre chasse était tout à +fait infructueuse. + +Nous retirâmes le premier filet; une large trouée nous convainquit +que notre supposition était exacte; le second filet était dans le +même état que le premier. + +Tristes de notre échec, nous retirions le troisième, lorsque nous +sentîmes une forte résistance. + +Plusieurs Indiens se mirent à tirer vers le bord, et, à notre +grande joie, nous aperçûmes le monstre à la surface de l'eau: il +était expirant. + +Nous lui jetâmes plusieurs lacets de fortes cordes, et quand il fut +bien attaché, nous l'attirâmes vers le bord. + +Il n'était pas facile de le haler sur la berge; la force de quarante +Indiens était à peine suffisante. + +Enfin, lorsque nous l'eûmes sous nos yeux tout entier hors de l'eau, +nous restâmes tout stupéfaits; car autre chose était de voir ainsi +son corps, ou de le voir nageant lorsque nous le combattions. + +M. Russell, homme tout à fait compétent, fut chargé d'en prendre +les dimensions. + +De l'extrémité des naseaux au bout de la queue, il lui trouva +_vingt-sept pieds_, et onze pieds de circonférence mesuré sous les +aisselles. + +Le ventre était bien plus volumineux: nous ne jugeâmes pas utile de le +mesurer dans cette partie, car nous pensions bien que le cheval dont il +avait fait son déjeuner avait considérablement augmenté son embonpoint. + +Après cette première opération, nous tînmes conseil sur ce que nous +allions en faire: chacun émit son opinion. + +J'aurais voulu le transporter tel qu'il était à mon habitation, +mais c'était impossible; il nous eût fallu une embarcation du port +de cinq ou six tonneaux, et nous ne pouvions pas nous la procurer. + +Un autre voulait la peau; les Indiens demandaient la chair pour +la boucaner, et s'en servir comme spécifique contre la maladie de +l'asthme. Ils disaient que tout asthmatique qui se nourrit pendant +quelque temps de cette chair est infailliblement guéri. + +Un troisième voulait la graisse pour les douleurs rhumatismales. + +Et enfin mon bon curé demandait, lui, que nous lui ouvrissions +l'estomac, pour voir combien de chrétiens le monstre avait pu +ensevelir. + +«Chaque fois, disait-il, qu'un caïman mange un chrétien, il avale en +même temps un gros caillou: ainsi, le nombre de caillons que nous lui +trouverons dans l'estomac indiquera positivement celui des fidèles +auxquels son énorme estomac aura servi de sépulture.» + +Pour contenter tout le monde, j'envoyai chercher une hache, afin de +couper la tête que je me réservais, abandonnant le reste à tous ceux +qui avaient pris part à la capture. + +Ce ne fut pas chose facile de séparer cette tête. La hache entrait +dans les chairs jusqu'au milieu du manche sans atteindre les os; +enfin, après bien des efforts, nous y parvînmes. + +Alors nous ouvrîmes l'estomac, et retirâmes par quartiers le cheval +qui avait été dévoré le matin. + +Le caïman ne mâche pas; il coupe avec ses énormes dents un quartier, +et l'avale. + +Nous retrouvâmes donc tout le cheval divisé en sept ou huit pièces; +ensuite, à peu près cent cinquante livres de cailloux, de la grosseur +du poing à celle d'une noix. + +Lorsque mon curé vit cette grande quantité de cailloux, il ne put +s'empêcher de dire: + +«Allons, c'est un conte; il est impossible que cet animal ait jamais +avalé un si grand nombre de chrétiens.» + +Il était huit heures du soir lorsque nous terminâmes la curée; +j'abandonnai le corps à nos aides, et je fis transporter la tête sur +une embarcation, pour la conduire à ma maison. + +J'aurais bien désiré conserver cette tête monstrueuse à peu près dans +l'état où elle se trouvait; mais il me fallait une grande quantité +de savon arsenical, et j'en manquais. + +Je pris le parti de la disséquer, et d'en conserver le squelette. + +Je la pesai avant d'en détacher les ligaments; son poids était de +quatre cent trente livres; sa longueur, depuis le museau jusqu'à la +première vertèbre, était de cinq pieds. + +Je retrouvai toutes mes balles, qui s'étaient aplaties sur les os du +palais et des mâchoires, comme elles eussent pu faire sur une plaque +de fonte. + +Le coup de lance qui lui avait donné la mort était un hasard, une +espèce de miracle. + +A l'instant où l'Indien avait frappé de sa masse la hampe, le fer +était entré par la nuque dans la colonne vertébrale, et avait pénétré +dans la moelle épinière, seule partie vulnérable. + +Après que cette tête formidable fut bien préparée et que les os furent +desséchés et blanchis, je fus heureux de l'offrir à mon ami George +Russell, qui depuis l'a déposée au musée de Boston. + +L'autre monstre dont j'ai promis la description, le serpent boa, +est très-commun aux Philippines, mais il est rare d'en voir d'une +grande dimension. + +Il est possible, probable même, que ce reptile, pour arriver à une +taille monstrueuse, doit vivre plusieurs siècles; mais comme il est +difficile pour un animal quelconque de vivre un grand laps de temps +sans éprouver des accidents qui mettent fin à son existence, ce n'est +que dans les plus sombres forêts et les lieux les plus sauvages que +l'on rencontre des boas qui aient atteint toute leur grosseur. + +J'en avais vu souvent d'une dimension ordinaire, telle que ceux que +l'on voit dans nos cabinets. + +Il y en avait même qui habitaient ma maison, et une nuit j'en trouvai +un, long de deux mètres, en possession de mon propre lit. + +Plusieurs fois, en me promenant dans les bois avec mes Indiens, +nous entendions les cris perçants d'un sanglier. + +Nous nous dirigions aussitôt à l'endroit d'où partaient ces cris, +et presque toujours nous apercevions un pauvre sanglier saisi au +milieu du corps par un boa qui l'avait enlacé dans ses replis, et +peu à peu le hissait en haut de l'arbre où il avait pris son point +d'appui pour saisir sa proie. + +Lorsqu'il l'avait élevé à une certaine hauteur, il le pressait contre +l'arbre avec tant de force, qu'il l'étouffait et lui brisait les os. + +Alors il le laissait tomber, descendait de l'arbre, et se préparait +à l'avaler. + +Cette dernière opération était beaucoup trop longue pour en attendre +la fin, car elle nécessitait plusieurs jours sans doute. + +Pour simplifier la chose, j'envoyais une balle dans la tête du boa; +mes Indiens en prenaient la chair pour la boucaner et s'en servir +comme aliment, et la peau pour faire des gaînes de poignard. + +Il n'est pas besoin de dire que le sanglier n'était pas oublié; +c'était une proie qui nous avait coûté peu de peine. + +Un jour, un Indien trouva un de ces reptiles endormi après avoir +avalé une énorme biche; il était si monstrueux, qu'il eût été +nécessaire d'une charrette et d'un buffle pour le transporter au +village. L'Indien se contenta de le couper par morceaux, et d'emporter +sa charge de chair. + +Ayant été prévenu, j'envoyai tout de suite chercher les restes; +on m'apporta un tronçon d'environ huit pieds de long, et si énorme, +qu'après en avoir desséché la peau, elle pouvait, comme un manteau, +envelopper un homme de la plus haute stature. + +J'en fis cadeau à mon ami Hamilton Lindsay. + +Je n'avais pas encore vu vivants de ces monstrueux reptiles, dont +les Indiens me parlaient tant et toujours avec un peu d'exagération, +lorsqu'une après-midi, traversant les montagnes avec deux de mes +bergers, notre attention fut éveillée par les aboiements continuels de +mes chiens, qui paraissaient attaquer un animal décidé à se défendre. + +Nous crûmes d'abord que c'était un buffle qu'ils avaient débusqué, +et qui leur faisait tête; nous nous approchâmes avec précaution. + +Mes chiens étaient éparpillés sur les bords d'un ravin profond, +dans lequel nous aperçûmes un superbe boa. + +Le monstre élevait sa tête à la hauteur de cinq à six pieds, la +dirigeait d'un bord à l'autre; il menaçait de sa langue fourchue +les ennemis qui l'attaquaient; mais les chiens, plus lestes que lui, +l'évitaient facilement. + +Ma première pensée fut de lui tirer une balle dans la tête; mais +l'idée me vint de m'en emparer tout vivant, et de l'envoyer en France. + +Assurément c'eût été le plus monstrueux boa que jamais on y eût vu. + +Pour exécuter mon projet, nous fîmes des lacs en rotin d'une force +telle, qu'ils auraient pu résister au plus furieux buffle sauvage. + +Avec beaucoup de précaution nous pûmes passer un de nos lacs au cou +du boa; puis nous le liâmes fortement à un arbre, de manière à lui +tenir la tête à la hauteur à peu près de six pieds de terre. + +Cela fait, nous passâmes de l'autre côté du ravin, et lui jetâmes un +autre lacet que nous amarrâmes comme le premier. + +Lorsqu'il se sentit pris des deux côtés et dans l'impossibilité +presque de remuer sa tête, il se replia sur lui-même, et enlaça +plusieurs petits arbres qui étaient à sa portée sur le bord du ravin. + +Malheureusement pour lui, tout cédait à ses efforts; il déracinait +les jeunes arbres, en broyait les branches, et faisait rouler des +pierres énormes à l'endroit où il cherchait vainement à prendre le +point d'appui qui lui manquait; mais les lacets étaient solides, +et résistaient à toute sa furie. + +Pour transporter un animal comme celui-là, il eût fallu plusieurs +buffles et tout un attirail de cordes. + +La nuit approchait: nous avions confiance dans nos lacets; nous nous +promîmes de revenir le lendemain avec tout ce qui serait nécessaire +pour terminer notre chasse. Mais nous comptions sans notre hôte: dans +la nuit le boa changea de direction, reploya son corps au-dessus de +l'endroit qu'il occupait lorsque nous l'avions enlacé, prit un point +d'appui à d'énormes blocs de basalte, et fit de tels efforts que les +lacs cédèrent et se rompirent à l'endroit où il était saisi. + +Quand je me fus assuré que notre proie nous était échappée et qu'aucune +recherche dans les environs ne pouvait nous la faire découvrir, mon +désappointement fut très-grand, car je doutais que jamais pareille +occasion pût se retrouver. + +Du reste, les accidents occasionnés par ces énormes reptiles sont +très-rares; une seule fois j'ai eu connaissance qu'un homme avait +été leur victime. + +Voici comment: + +Cet homme, poursuivi pour quelques méfaits, se cachait dans une +caverne. + +Son père, qui seul connaissait sa retraite, allait de temps en temps +le voir et lui porter du riz. + +Dans une de ses visites, il trouva à la place de son fils un énorme +boa endormi; il le tua, et retira de son estomac le corps de son +malheureux fils. + +Il paraît que pendant la nuit il avait été surpris et étouffé par le +boa, et qu'il lui avait servi de pâture. + +Le curé du village, qui avait été chercher le corps pour lui donner +la sépulture, et qui avait vu les restes du boa, me le dépeignit +d'une grosseur presque incroyable. + +Malheureusement c'était assez loin de mon habitation, et je ne fus +prévenu que lorsqu'il n'était plus temps de vérifier le fait par +moi-même; mais il n'est point surprenant qu'un boa, qui peut avaler +une biche, puisse plus facilement encore avaler un homme. + +Plusieurs autres faits à peu près semblables m'ont été racontés par +les Indiens. + +Ils me citaient de leurs camarades qui, en parcourant les bois, avaient +été saisis par un boa, broyés contre un arbre, et ensuite dévorés; +mais j'ai toujours été en garde contre les histoires indiennes, +et je n'ai pu vérifier positivement que celle que je viens de citer. + +Le boa est un des serpents le moins à craindre parmi ceux que l'on +trouve aux Philippines. + +Il y en a d'une petite dimension, qui donnent la mort en quelques +heures: celui surtout nommé par les Indiens _dajon-palay_ (feuille +de riz) est extrêmement vénéneux. + +Le seul remède à sa morsure est de la brûler avec un tison ardent; +et si l'on tarde seulement de quelques minutes, la mort arrive après +quelques heures de souffrances atroces. + +L'_alin-morani_ est une autre espèce, qui acquiert une longueur de +huit à dix pieds; sa morsure est peut-être encore plus dangereuse que +celle du _dajon-palay_. Elle est plus profonde, et, par conséquent, +plus difficile à cautériser. + +Jamais je n'ai été mordu par aucun de ces reptiles, malgré le peu de +précautions que je prenais en voyageant dans les bois, la nuit comme +le jour. + +Deux fois seulement, je courus une espèce de danger: la première, ce +fut en marchant sur un _dajon-palay_; je fus averti par le mouvement +et l'impression que je ressentis sous mon pied. + +J'appuyai fortement, et je vis sa petite tête qui s'allongeait pour me +saisir à la cheville. Fort heureusement, je le tenais cloué sur le sol +à une si petite distance de sa tête qu'il ne pouvait pas m'atteindre: +je tirai mon poignard, et la lui coupai. + +Une autre fois, je vis deux aigles qui s'élevaient et retombaient +comme des flèches entre des buissons, toujours au même endroit. + +Je voulus voir quelle espèce d'animal ils attaquaient. + +A peine m'étais-je approché, qu'un énorme _alin-morani_, furieux +des blessures que les aigles lui avaient faites, s'avança sur moi; +je voulus reculer, il se reploya sur lui-même, s'élança, et vint +m'atteindre presque à la figure. + +Par un mouvement inverse, je fis un saut en arrière et l'évitai; +mais je me gardai bien de tourner le dos et de fuir, car j'aurais +alors été pris sans défense. + +Le serpent revint à la charge en bondissant vers moi; je l'évitai +de nouveau, et cherchais vainement à l'atteindre du tranchant de mon +poignard, lorsqu'un Indien qui m'aperçut de loin accourut armé d'une +branche, et m'en débarrassa. + +Jamais vie n'a été plus active et plus remplie d'émotions que celle +que je passais à _Jala-Jala_; mais elle convenait à mes goûts et à +mon caractère, et je jouissais d'un bonheur aussi parfait que celui +que l'on peut goûter loin de sa famille et de son pays. Mon Anna +était pour moi un ange de bonté et de douceur; mes Indiens étaient +heureux, l'abondance et le bien-être régnaient dans leurs familles; +mes champs étaient couverts de riches moissons, et mes pâturages de +nombreux troupeaux. + +Ce n'était point sans beaucoup de peine et de difficulté que j'étais +arrivé à mon but: que de fois j'eus besoin de tout mon courage et +de toute ma philosophie pour ne pas désespérer en présence de revers +qu'il m'était impossible d'éviter! + +Combien de fois ne vis-je pas des coups de vent ou des inondations +détruire de belles récoltes prêtes à être moissonnées, et que j'avais +eu tant de peine à défendre contre les buffles, les singes et les +sangliers, voire même contre un insecte bien plus nuisible encore +que tous les fléaux dont je viens de parler, contre les sauterelles, +une des plaies d'Égypte, transportée apparemment dans cette contrée, +et qui, presque régulièrement tous les sept ans, partent par nuages +des îles du sud, et viennent s'abattre sur Luçon en y apportant la +désolation et souvent la famine. + +Il faut avoir vu un tel spectacle pour s'en former une idée. + +Quand elles arrivent, on aperçoit à l'horizon un nuage couleur de feu; +d'innombrables sauterelles forment ce nuage. + +Elles ont un vol rapide, embrassent souvent un diamètre de deux à +trois lieues et en bataillon serré, et passent ainsi au-dessus de +vous pendant cinq à six heures consécutives. + +Si elles aperçoivent un champ bien vert, elles s'y abattent; +en quelques minutes, toute la verdure a disparu, la terre reste +entièrement nue: alors elles reprennent leur vol pour porter ailleurs +la disette et la destruction. + +Le soir, c'est dans les forêts, sur les arbres, qu'elles vont prendre +leur gîte; elles s'abattent en si grande quantité aux extrémités des +branches, que leur poids brise les plus grosses. + +Pendant la nuit, dans l'endroit où elles se sont reposées, c'est un +craquement continuel et un bruit tellement fort, que l'on a peine à +croire qu'il puisse être produit par un si petit insecte. + +Le lendemain, elles repartent à la pointe du jour, laissant les +arbres sur lesquels elles se sont reposées, hachés et brisés comme +si la foudre avait sillonné la forêt dans tous les sens; puis elles +vont ailleurs produire de nouveaux ravages. + +A une certaine époque, elles se reposent dans de vastes plaines ou +sur les montagnes fertiles; là elles allongent l'extrémité de leur +corps en forme de tarière, et percent la terre à une profondeur de +quatre à cinq centimètres, pour y déposer leurs oeufs; la ponte finie, +elles laissent le sol percé comme un crible, et disparaissent, car +leur existence est terminée. + +Mais, trois semaines après, les oeufs éclosent, et des myriades de +petites sauterelles surgissent de la terre. + +Dans le lieu où elles naissent, tout ce qui peut servir à leur pâture +est détruit. + +Aussitôt qu'elles ont acquis un peu de force, elles abandonnent le +site de leur naissance, font disparaître toute végétation sur leur +passage, et se dirigent vers les champs cultivés, qu'elles parcourent +et désolent jusqu'à ce qu'elles aient leurs ailes; alors elles prennent +leur vol pour aller plus loin dévaster de nouvelles plantations. + + + + +CHAPITRE XVIII. + + Jala-Jala.--Agriculture.--Pertes douloureuses.--Vente de + Jala-Jala.--M. Adolphe Barrot. + + +L'agriculture, aux Philippines, présente bien des difficultés; mais +aussi elle donne des produits que l'on ne peut trouver dans aucun +autre pays. + +Les années exemptes de calamités, la terre se couvre de richesses, +toutes les denrées coloniales se produisent avec une abondance +extraordinaire; il n'est pas rare que la production soit dans la +proportion de quatre-vingts pour un, et sur beaucoup de plantations +on fait deux récoltes du même produit dans la même année. + +La richesse et l'immensité des pâturages donnent la facilité d'élever +un grand nombre de bestiaux, qui ne coûtent absolument que les faibles +gages payés par le propriétaire à quelques bergers. + +Je possédais sur mon habitation trois troupeaux: un de bêtes bovines, +de trois mille têtes; un autre de huit cents buffles, et l'autre de +six cents chevaux. + +A une époque de l'année, lorsque les riz étaient récoltés, les bergers +parcouraient les montagnes, et chassaient tous les bestiaux vers une +grande plaine peu éloignée de ma maison. + +Cette plaine se couvrait de ces trois espèces, et présentait, surtout +pour le propriétaire, un coup d'oeil admirable; le soir, ils étaient +conduits dans de grands enclos, près du village. + +Le lendemain, on choisissait les boeufs qui étaient bons pour la +boucherie, les chevaux en âge d'être domptés, et les buffles assez +forts pour être employés au labourage; puis les troupeaux étaient +reconduits à la plaine, pour y rester jusqu'au soir. + +Cette opération se prolongeait pendant une quinzaine de jours, après +lesquels on leur donnait la liberté jusqu'à l'année suivante, à la +même époque. + +Le troupeau en liberté se divisait par petites bandes dans les +montagnes et dans les pâturages qu'ils avaient l'habitude de +fréquenter; et pour tous soins les bergers faisaient de temps en +temps une promenade dans les lieux où ils pâturaient. + +Tout prospérait autour de moi: mes Indiens étaient heureux aussi, +et avaient pour moi un respect et une obéissance qui allaient presque +jusqu'à l'idolâtrie. + +Mon frère me secondait dans mes travaux, et auprès de ma chère Anna +j'oubliais toutes les fatigues et les contrariétés que je pouvais +éprouver. + +Bientôt un nouvel espoir vint encore ajouter au bonheur que je lui +devais, et me la rendre plus chère. + +Depuis quelques mois, la santé d'Anna s'était altérée; elle avait +eu des symptômes de grossesse. Cependant il y avait près de douze +années que nous étions unis, et jamais elle n'avait donné aucun signe +de maternité. + +J'étais si persuadé que nous n'aurions jamais d'enfants, que le +dérangement de sa santé me donnait de vives inquiétudes, lorsqu'un +matin, partant pour aller à mes travaux, elle me dit: + +«Je ne me sens pas bien; reste près de moi aujourd'hui.» + +Deux heures après, à ma grande surprise, elle mettait au monde une +petite fille qui n'était attendue de personne. Elle n'était pas +arrivée à terme, et vécut seulement pendant une heure, le temps de +recevoir le baptême, que je m'empressai de lui donner. + +C'était la seconde créature humaine qui expirait dans la maison de +_Jala-Jala_, mais aussi c'était la première qui y recevait le jour! + +Le chagrin que nous en ressentîmes fut adouci par la certitude que ma +chère Anna pouvait devenir mère dans des conditions plus favorables. Sa +santé fut bientôt rétablie, elle reprit sa gaieté et tous ses charmes. + +Elle était si belle, que souvent des Indiennes faisaient de longs +voyages uniquement pour la voir; elles lui disaient: + +«Madame, nous sommes enceintes; si nous devons avoir une petite fille, +nous voudrions qu'elle eût vos traits: permettez-nous donc de vous +regarder quelque temps.» + +Alors elles demeuraient devant elle pendant une demi-heure, et +retournaient dans leur village, où elles mettaient au monde une +créature qui n'avait rien du modèle qu'elles avaient observé avec +tant de soin et une confiance aussi naïve. + +Mon Anna donna de nouveaux signes de maternité. Cette fois, +sa grossesse suivit un cours ordinaire sans que sa santé en fût +très-altérée, et au bout de neuf mois je reçus dans mes bras un petit +garçon faible et délicat, mais plein de vie. + +Nous étions au comble du bonheur, nous possédions enfin ce que nous +avions tant désiré, et ce qui seul nous manquait, je crois. + +Mes Indiens manifestèrent tous une grande joie. + +Pendant plusieurs jours ce furent des fêtes continuelles à _Jala-Jala_, +et mon Anna, quoique alitée, fut obligée de recevoir d'abord la visite +de toutes les femmes et jeunes filles du village, ensuite celle de +tous les Indiens pères de famille. + +Chacun apportait un petit présent pour le nouveau-né, et le plus +habile était chargé de faire un petit compliment qui se résumait en +des souhaits de toute espèce de bonheur pour la mère et pour l'enfant, +et en assurances de la joie qu'ils avaient de penser qu'un jour ils +seraient gouvernés par le fils du maître qui leur avait fait tant de +bien, nous disaient-ils dans leur sincère reconnaissance. + +La nouvelle des couches de ma femme amena chez moi une nombreuse +société d'amis et de parents. + +Ils y restèrent jusqu'au baptême, qui eut lieu dans mon salon. + +Anna, presque entièrement rétablie, put y assister; mon fils fut +nommé Henri, du nom de son oncle. + +A cette époque j'étais heureux, oh! bien heureux! car tous mes voeux +étaient presque remplis. + +Je n'en formais plus qu'un, c'était de revoir ma vieille mère et mes +soeurs; et j'espérais que le temps n'était pas bien éloigné où je +pourrais réaliser le projet de revoir ma patrie. + +Tout prospérait sur mon habitation, j'augmentais tous les ans mon +revenu, mes champs étaient couverts de riches moissons de cannes +à sucre. + +A cette culture et à celle du riz j'avais joint celle du café, et mon +frère avait pris la direction d'une vaste plantation qui promettait +de brillants résultats, et plus tard la prime que le gouvernement +espagnol s'était engagé à donner au possesseur d'une plantation de +quatre-vingt mille pieds de café en rapport; mais hélas! le temps de +bonheur pour moi était passé! Et que de peines et de douleurs j'avais +à supporter avant de revoir ma patrie!! + +Mon frère, mon pauvre Henri commit quelques imprudences, et fut tout à +coup pris d'une fièvre intermittente qui l'enleva en quelques jours!... + +Mon Anna et moi nous versâmes bien des larmes! car nous aimions Henri +avec une profonde tendresse. + +Depuis plusieurs années nous vivions ensemble; il partageait nos +travaux, nos peines et nos plaisirs; c'était le seul parent que +j'eusse aux Philippines. + +Il avait quitté la France, où il occupait une place honorable, dans +l'unique but de me voir et de m'aider dans la grande tâche que je +m'étais imposée. Ses qualités aimables et un coeur excellent nous le +rendaient bien cher; sa perte était irréparable, et la pensée que +je n'avais plus de frère... venait encore rendre ma douleur plus +poignante et plus amère. + +Prudent, le plus jeune, était mort à Madagascar; Robert, mon cadet, à +la Planche, près de Nantes, dans la petite maison de campagne qui avait +abrité notre jeunesse; et mon pauvre Henri, à _Jala-Jala_!--Je lui fis +élever un modeste tombeau à la porte de l'église, et pendant plusieurs +mois _Jala-Jala_ ne fut plus qu'un séjour de deuil et de tristesse... + +Nous commencions à peine, non à nous consoler, mais à supporter la +perte que nous venions de faire, lorsqu'un nouveau coup du sort vint +encore fondre sur moi. + +A mon arrivée aux Philippines, pendant mon séjour à Cavite, je m'étais +lié étroitement avec Prosper de Malvilain, natif de Saint-Malo, +et second d'un navire du même port. + +Pendant quelques mois qu'il séjourna à Cavite, notre liaison devint +intime. + +Il était bien rare si nous passions un jour sans nous voir, et jamais +deux amis n'ont eu l'un pour l'autre un plus sincère dévouement. + +Nos deux navires étaient mouillés dans le port, à peu de distance +l'un de l'autre. + +Un jour que je me promenais sur le pont, attendant une embarcation +pour me conduire à bord du navire de Malvilain, qui, dans ce moment, +faisait faire une manoeuvre pour la mâture, une corde vint à se rompre, +et le mât tomba avec fracas sur le pont, au milieu des hommes de +l'équipage où Malvilain se trouvait. + +De mon navire je voyais tout ce qui se passait sur celui de mon ami. + +Je crus qu'il était mort ou blessé; j'eus un moment d'angoisse +et d'inquiétude que je ne pus maîtriser. Je me jetai à l'eau, et +atteignis à la nage le navire de mon ami que j'eus le bonheur de +trouver sans blessure, et seulement tout étourdi du danger auquel il +venait d'échapper. + +Après l'avoir étroitement serré dans mes bras, tout ruisselant encore +du bain de mer d'où je sortais, je donnai mes soins à quelques matelots +de son équipage qui avaient été moins heureux que lui. + +Une autre fois, c'était moi qui devais causer une vive frayeur +à Malvilain. + +Un jour, une masse de nuages noirs et compactes s'étaient amoncelés +au-dessus de la pointe de Cavite, et un épouvantable orage _des +tropiques_ avait éclaté. + +Les coups de tonnerre se succédaient de minute en minute, et à chaque +coup la foudre en longs serpents de feu s'échappait des nuages, et +venait labourer la petite plaine située à l'extrémité de la pointe +de Cavite, près du mouillage des navires. + +Malgré cet orage, j'allai voir Malvilain. J'étais déjà prêt à mettre +le pied sur le pont de son navire, lorsque la foudre tomba dans la mer, +mais si près de moi, que la respiration me manqua. + +Je ressentis tout à coup une vive souffrance dans le dos, aussi forte +que si l'on m'avait appliqué un tison ardent entre les deux épaules; +la douleur fut si aiguë, qu'à peine revenu à moi je jetai un cri. + +Malvilain, qui se trouvait à quelques pas, se sentait lui-même tout +étourdi de la commotion électrique dont je venais d'être légèrement +atteint. Il crut, en entendant ce cri, que j'étais grièvement +blessé. Il se précipita vers moi, et me tint dans ses bras jusqu'à +ce que je l'eusse rassuré à plusieurs reprises. L'étincelle m'avait +frôlé, mais n'avait produit aucune lésion. + +J'ai cité ces deux petites anecdotes pour faire connaître toute +l'intimité qui existait entre nous, et combien j'ai été frappé dans +mes plus chères affections. + +Mon existence a été jusqu'au jour où j'écris si pleine de faits +extraordinaires, que j'ai été naturellement conduit à croire que la +destinée de l'homme est soumise à un ordre qui doit infailliblement +s'accomplir. + +Cette pensée a eu une grande influence pour me résigner à supporter +tous les malheurs qui m'ont affligé. + +Était-ce aussi bien ma destinée qui m'avait conduit à aimer Prosper +de Malvilain, et à être aussi sincèrement aimé de lui?--Je ne puis +en douter. + +Quelques jours avant que le terrible fléau du choléra se déclarât +aux Philippines, le navire de Malvilain mit à la voile pour retourner +en France. + +Le coeur serré, nous nous quittâmes en nous promettant bien de part +et d'autre de nous revoir... Mais, hélas! le sort en avait décidé +autrement. + +Malvilain retourna dans son pays, alla à Nantes pour y prendre un +commandement; là il fit connaissance avec ma soeur aînée, et l'épousa. + +J'avais appris cette nouvelle à l'époque où j'habitais encore Manille; +elle m'avait causé une grande joie, et certes si j'avais été à même +de choisir un mari pour ma chère soeur Émilie, cette union seule eût +pu répondre aux souhaits de bonheur que je formais pour tous les deux. + +Après son mariage, Prosper de Malvilain avait continué à naviguer +pour le port de Nantes. + +Son noble caractère et ses connaissances l'avaient fait apprécier de +tout le haut commerce. + +Ses affaires étaient dans une assez bonne position pour ne plus exposer +sa vie aux hasards de la mer; il était enfin à son dernier voyage +lorsqu'à l'île Maurice il fut atteint d'une maladie à laquelle il +succomba, en laissant ma soeur inconsolable et trois filles en bas âge! + +Cette nouvelle perte irréparable que je venais d'apprendre ajoutait +encore à la douleur que m'avait fait éprouver la fin malheureuse de +mon pauvre frère. + +Quelle calamité ne pesait pas alors sur moi! + +Après quelques années de bonheur, je voyais peu à peu disparaître de +ce monde mes plus chères affections; mais, hélas! je n'étais pas encore +au bout de mes douleurs, et de bien plus rudes épreuves m'attendaient! + +Je voyais avec plaisir mon fils d'une bonne santé, et prendre des +forces. Cependant je n'étais pas heureux, et à la tristesse que +m'avaient laissée les pertes que je venais de faire se joignit une +mortelle inquiétude: ma chère Anna ne s'était pas bien remise de ses +couches, et de jour en jour sa santé s'altérait; elle ne connaissait +pas son état; son bonheur d'être mère était si grand, qu'elle ne +pensait pas du tout à elle. + +J'avais terminé ma récolte de sucre, elle avait été abondante; mes +plantations étaient faites. + +Désirant donner un peu de distraction à ma femme, je lui proposai +d'aller passer quelque temps chez sa soeur Joséphine, qu'elle aimait +avec une véritable passion. Elle accepta avec empressement. + +Nous partîmes avec notre cher Henri et sa nourrice; nous allâmes +nous installer chez mon beau-frère don Julien Calderon, qui habitait +alors une jolie maison de campagne sur le bord de la rivière de Pasig, +à une demi-lieue de Manille. + +Joséphine était l'une des trois soeurs de ma femme pour qui j'avais +le plus d'affection; je l'aimais comme ma propre soeur. + +Le jour de notre arrivée fut un jour de fête. Tous nos amis de Manille +vinrent nous voir. + +Anna était si heureuse de faire admirer notre cher Henri, que sa santé +parut s'améliorer sensiblement; mais ce bien apparent ne dura que +quelques jours, et bientôt j'eus la douleur de voir son mal s'aggraver. + +J'appelai le seul médecin de Manille en qui j'eusse confiance, mon +ami Genu; il vint fréquemment la voir, et, après six semaines de +soins assidus sans aucun résultat satisfaisant, il me conseilla de +retourner à mon habitation, où tant de malades avaient recouvré la +santé dans des maladies semblables à celle qui affectait ma chère +Anna. Elle-même le désirant, je fixai le jour du départ. + +Une embarcation commode, avec de bons rameurs, nous attendait sur le +Pasig, à l'extrémité du jardin de mon beau-frère, et une nombreuse +société nous accompagna jusqu'au bord de l'eau. + +Au moment de nous séparer, une sombre tristesse était peinte sur toutes +les physionomies; chacun avait l'air de se dire: «Nous reverrons-nous?» + +Ma belle-soeur Joséphine, qui versait d'abondantes larmes, se jeta +dans les bras d'Anna. J'eus beaucoup de peine à les séparer; enfin, +il fallut partir. + +J'entraînai ma femme dans l'embarcation, et, de la voix, ces deux +soeurs, qui avaient toujours eu l'une pour l'autre une amitié si +tendre, se firent leurs derniers adieux, en se promettant de ne pas +être longtemps séparées et de se revoir bientôt. + +Ces pénibles adieux et les souffrances de ma femme firent qu'un +voyage que nous avions toujours fait avec tant de gaieté fut triste +et silencieux. + +A notre arrivée, je ne revis point non plus _Jala-Jala_ avec le même +bonheur que d'ordinaire; je fis mettre ma pauvre malade au lit, +et ne quittai plus sa chambre, espérant que mes soins assidus lui +donneraient un peu de soulagement. + +Mais, hélas! de jour en jour la maladie faisait des progrès effrayants; +j'étais désespéré. + +J'écrivis à Joséphine, et envoyai une embarcation à Manille pour +qu'elle vînt soigner sa soeur, qui désirait ardemment la voir. + +L'embarcation revint seule, avec une lettre dans laquelle la bonne +Joséphine m'apprenait qu'elle-même, gravement malade, ne quittait +pas son lit; qu'elle était bien affligée, mais que je pouvais assurer +Anna que bientôt elles seraient réunies pour ne plus se séparer. + +Cinquante jours, plus longs qu'un siècle, s'étaient à peine écoulés +depuis notre retour à _Jala-Jala_, que je n'avais plus d'espoir! + +La mort s'approchait à grands pas, et l'instant fatal où j'allais +être séparé de celle que j'aimais tant était arrivé. + +Elle conservait toute sa raison, et pouvait voir ma profonde tristesse +et mes traits bouleversés par la douleur. + +Quand elle sentit sa dernière heure arriver, elle m'appela près d'elle, +et me dit: + +«Adieu, mon Paul chéri, adieu! Console-toi, nous nous reverrons +dans le ciel. Conserve-toi pour ton fils. Quand je ne serai plus, +retourne dans ta patrie, pour revoir ta vieille mère. Ne te remarie +qu'en France, si ta mère te le demande, mais non aux Philippines, +car tu n'y trouverais pas une compagne qui t'aimerait autant que je +t'ai aimé!» + +Ces paroles furent les dernières que prononça cet ange de douceur et +de bonté. Les liens les plus sacrés, la plus tendre et la plus pure +union venaient de se rompre: mon Anna n'existait plus. + +Je tenais son corps inanimé entre mes bras, j'espérais par mes caresses +le rappeler à la vie; mais, hélas! le destin avait prononcé. + +On fut obligé d'employer la force pour m'arracher les précieux restes +que je pressais sur mon coeur, et m'entraîner dans une chambre voisine +où était mon fils. + +En le pressant dans mes bras convulsivement, j'aurais voulu pleurer; +mais mes yeux n'avaient plus de larmes, et j'étais insensible aux +caresses mêmes de mon pauvre enfant. + +Il n'y a point de nature assez forte pour résister à cinquante jours +de veilles et d'inquiétudes, et à l'anéantissement dans lequel se +trouvent le physique et le moral, après que le désespoir a remplacé +la lueur d'espérance qui nous soutenait encore; aussi tombai-je dans +un affaissement qui fut suivi d'un profond sommeil. + +Je me réveillai le lendemain avec mon fils entre mes bras; mais, +grand Dieu! quel épouvantable réveil! Tout ce que ma position +avait d'horrible vint se représenter à mon imagination. Hélas! elle +n'existait plus, mon adorable compagne, cet ange chéri et consolateur +qui avait tout abandonné, parents, amis, et les plaisirs d'une +capitale, pour se renfermer avec moi seul dans des lieux sauvages +où elle était exposée à mille dangers, et n'avait que moi pour +la soutenir! Elle n'existait plus! le sort funeste venait de me +l'arracher, et me plonger pour toujours dans la désolation et la +douleur! + +Ses funérailles eurent lieu le lendemain. + +Pas un habitant de _Jala-Jala_ ne manqua d'y assister. + +Son corps fut déposé près de l'autel de la modeste église que j'avais +fait élever, et où si souvent elle avait adressé des voeux ardents +pour mon bonheur. + +Le deuil et la consternation régnèrent longtemps à _Jala-Jala_. + +Tous mes Indiens se montrèrent sensibles à la perte qu'ils venaient +de faire. Anna avait été aimée avec idolâtrie pendant sa vie, elle +fut pleurée sincèrement après sa mort. + +Pendant plusieurs jours je demeurai plongé dans un complet abattement, +sans pouvoir m'occuper d'autres soins que de ceux que je donnais à +mon fils, seule consolation qui me restait. + +Trois semaines s'étaient déjà écoulées sans que je fusse sorti de la +chambre où avait expiré ma pauvre femme, lorsque je reçus une lettre +de Joséphine. + +Elle m'apprenait que sa maladie s'était aggravée, et terminait en +me disant: + +«Viens, mon cher Paul, viens près de moi, nous pleurerons ensemble; +je sens que ta présence me soulagera.» + +Je ne balançai pas à me rendre aux sollicitations de ma chère +Joséphine. + +J'avais pour elle la même affection que pour ma propre soeur; ma +présence pouvait la soulager, et je sentais moi-même que ce serait +pour moi une grande consolation de voir une personne qui avait tant +aimé mon Anna. + +L'espoir de lui être utile ranima un peu mon courage; je laissai mon +habitation aux soins de Prosper Vidie, un excellent ami qui pendant +les derniers jours de ma femme ne m'avait point quitté, et je partis +avec mon fils. + +Après la première émotion que nous ressentîmes, Joséphine et moi, +en nous revoyant, et que nous eûmes tous deux versé bien des larmes, +j'examinai son état. + +Il me fallut un grand effort pour lui cacher mon inquiétude +en reconnaissant en elle une des maladies les plus graves, et +qui me faisait craindre d'avoir bientôt à déplorer un nouveau +malheur. Hélas! je prévoyais trop bien: huit jours plus tard, la +pauvre Joséphine, dans des souffrances inouïes, expirait dans mes bras. + +Que d'infortunes dans un si court laps de temps! Il fallait être doué +d'une constitution aussi forte que la mienne pour résister à tant de +douleurs et ne pas y succomber. + +Après avoir rendu les derniers devoirs à ma belle-soeur, je retournai +à _Jala-Jala_. + +Le monde m'était à charge; il me fallut revoir mes forêts, mes +montagnes, pour recouvrer un peu de calme. + +Quelques mois s'écoulèrent sans que je pusse penser à mes affaires; +cependant, la dernière prière de ma pauvre femme, de quitter les +Philippines et de retourner dans ma patrie, m'obligea de m'en occuper. + +Je cédai mon habitation à mon ami Vidie, que je croyais plus que +personne en état de poursuivre mon oeuvre et de bien traiter mes +pauvres Indiens. + +Il me demanda de rester quelque temps avec lui pour le mettre au +courant de mon petit gouvernement; j'y consentis d'autant plus +volontiers que ces quelques mois rendraient mon fils plus fort et +plus en état de supporter le voyage. + +Je restai donc à _Jala-Jala;_ mais la vie m'était devenue si pénible +qu'elle m'était tout à fait à charge; rien ne pouvait me distraire +ni m'arracher à mes tristes pensées. + +Les beaux sites de _Jala-Jala_, que j'avais toujours vus avec tant de +plaisir, m'étaient devenus indifférents; je recherchais les lieux les +plus sombres et les plus silencieux, j'aillais souvent sur le bord +d'un ruisseau encaissé au milieu de hautes montagnes, et ombragé par +de grands arbres. + +Ce site n'était peut-être connu que de moi seul, et probablement +jamais avant moi créature humaine ne s'y était assise. Là je me +livrais tout entier à l'amertume de mes souvenirs; ma femme, mes +frères, ma belle-soeur occupaient toute mon imagination. + +Quand la pensée de mon fils venait enfin m'arracher à mes sombres +rêveries, je retournais lentement à mon habitation, où je retrouvais +ce pauvre enfant, qui par ses caresses paraissait chercher à faire +diversion à ma douleur; mais elles ne faisaient guère que me rappeler +l'époque où c'était toujours mon Anna qui accourait me recevoir, et +en me serrant dans ses bras me faisait oublier toutes les fatigues et +les ennuis que j'avais éprouvés loin d'elle. Hélas! ce temps avait fui +sans retour, et en perdant ma compagne j'avais perdu tout mon bonheur. + +Mon ami Vidie faisait ce qui dépendait de lui pour me distraire; +il me parlait souvent de la France, de ma mère, et de la consolation +que je trouverais à leur présenter mon fils. + +L'amour de la patrie, la pensée d'y retrouver des affections dont +j'avais tant besoin était un baume salutaire qui endormait un peu +des souffrances toujours vibrantes au fond du coeur. + +Mes Indiens étaient profondément affligés de la résolution que j'avais +prise de les quitter. + +Ils me témoignaient leur chagrin en me disant, toutes les fois qu'ils +m'abordaient: + +«O maître, que deviendrons-nous lorsque nous ne vous verrons plus?» + +Je les tranquillisais le plus qu'il m'était possible en leur disant +que Vidie travaillerait à leur bonheur; que, mon fils devenu grand, +je reviendrais avec lui pour ne plus les quitter. Ils me répondaient: + +«Que Dieu vous entende, maître! Mais que de temps nous passerons sans +vous voir!... Cependant nous ne vous oublierons point.» + +A l'époque à laquelle je suis arrivé de mes souvenirs, au milieu de ma +tristesse et de mes chagrins, j'eus l'occasion de me lier intimement +avec un compatriote, digne et bon ami pour lequel je conserve toujours +cette sincère amitié qui a pris naissance dans un pays étranger, +à quelques milliers de lieues de la patrie: je veux parler d'Adolphe +Barrot, qui avait été envoyé consul général à Manille. + +Il vint avec quelques amis passer plusieurs jours à _Jala-Jala_. Ne +voulant point qu'il eût à souffrir de ma situation d'esprit, je tâchai +de lui rendre le séjour de _Jala-Jala_ aussi agréable que possible. + +Je lui fis faire plusieurs belles parties de chasse, des promenades +dans les montagnes et sur le lac; je repris pour lui ma vie habituelle +avant les malheurs qui venaient de m'accabler. + + + + +CHAPITRE XIX. + + Voyage chez les Négritos ou Ajetas.--Le bambou.--Le + cocotier.--Le bananier. + + +Les jours que je venais de passer avec Adolphe Barrot m'avaient rappelé +mes anciens exercices, et avaient réveillé en moi ma passion dominante +des excursions. + +Mon ami Vidie, toujours en vue de me distraire, m'engageait fortement +à aller voir des peuplades que j'avais toujours eu le désir de visiter. + +Mes affaires étaient à peu près réglées; mon fils était sous sa +surveillance, sous celle de sa nourrice et d'une gouvernante en +qui j'avais toute confiance: cette sécurité et les instances de mon +ami me décidèrent enfin à me rendre chez les _Ajetas_ ou Négritos, +peuples sauvages, tout à fait dans l'état de simple nature, véritables +aborigènes des Philippines, et qui furent longtemps les seuls maîtres +de Luçon. + +A une époque qui n'est pas encore bien éloignée, lors de la conquête +par les Espagnols, les _Ajetas_ exerçaient des droits seigneuriaux +sur les populations tagales établies sur les plages du lac de _Bay_. + +A jour fixe, ils sortaient de leurs forêts, venaient dans les villages, +dont ils forçaient les habitants à leur donner une certaine quantité +de riz et de maïs; et lorsque les Tagalocs refusaient de payer cette +contribution, ils la remplaçaient en coupant quelques têtes qu'ils +emportaient pour leurs fêtes barbares. + +Après la conquête des Philippines, les Espagnols prirent la +défense des Tagalocs; et les _Ajetas_, épouvantés par les armes à +feu, restèrent dans leurs forêts, et ne reparurent plus chez les +populations indiennes. + +Dans plusieurs parties de la Malaisie on retrouve la même race +d'hommes, et les habitants de la Nouvelle-Zélande, les Papouins, +leur sont presque semblables par leurs formes et leur couleur. + +Ce fut parmi ces sauvages que je voulus aller habiter pendant +quelques jours. + +Mes préparatifs furent bientôt faits. + +Je choisis deux de mes meilleurs Indiens pour m'accompagner; et il +va sans dire que mon lieutenant en faisait partie; il ne m'a jamais +quitté dans toutes mes périlleuses expéditions. + +Nous prîmes chacun un petit havresac qui contenait pour trois ou quatre +jours de riz, un peu de viande de cerf boucanée, une bonne provision +de poudre, des balles et du plomb à giboyer, quelques mouchoirs de +couleur, et une assez forte quantité de cigares pour notre provision +et notre bienvenue chez les _Ajetas_. + +Chacun de nous avait un bon fusil à deux coups et son poignard. + +Nos vêtements étaient ceux que nous portions habituellement dans +toutes nos expéditions: le salacot, la chemise de soie végétale, le +pantalon relevé jusqu'au-dessus des genoux; les pieds et les jambes +restaient à découvert. + +Ce fut après ces simples préparatifs que nous nous mîmes en route pour +un voyage de plusieurs semaines, durant lequel, et dès le second jour +de notre départ, nous devions avoir pour seul abri les arbres de la +forêt, et pour toute nourriture notre chasse et les palmiers. + +Je me gardai bien aussi d'oublier le _vade-mecum_ que je prenais +toujours avec moi lorsque je m'éloignais pour quelques jours; je veux +dire du papier et un crayon. Je prenais ainsi quelques notes qui, +aidées de ma mémoire, me servaient à consigner ensuite sur mon journal +les remarques que j'avais faites pendant mes voyages. + +Tout étant préparé, nous partîmes un matin de _Jala-Jala_; nous +traversâmes la presqu'île formée par mon habitation, et nous allâmes +nous embarquer, de l'autre côté, dans une petite pirogue qui nous +conduisit au fond du lac, dans la partie nord-est de mon habitation. + +Nous passâmes la nuit dans le grand village de _Siniloan_, et le +lendemain nous nous remîmes de bonne heure en route. + +Cette première journée fut pénible, car nous étions au commencement +de la saison des pluies; de forts orages avaient grossi les rivières. + +Nous côtoyâmes les bords d'un torrent qui descendait des montagnes, +et que nous eûmes à traverser à la nage quinze fois dans la journée. + +Nous arrivâmes vers le soir au pied des montagnes où commencent les +forêts d'arbres gigantesques qui occupent à peu près tout le centre +de Luçon. + +Là, nous fîmes notre première halte; nous allumâmes nos feux, nous +préparâmes nos lits et notre souper. + +Je crois avoir déjà dit ce que nous appelions nos _lits_; l'habitude et +la fatigue nous les faisaient trouver délicieux, lorsque nul accident +ne venait troubler notre sommeil. + +Mais je n'ai encore rien dit de la composition fort simple de nos +repas et de la manière dont nous les préparions. + +Il nous fallait faire cuire notre riz et notre palmier, opération +qui pourrait sembler embarrassante, car nous ne portions pas avec +nous de grands ustensiles de cuisine; le briquet même et l'amadou +nous manquaient le plus souvent. Le bambou suppléait à tout. + +Le bambou est une des trois plantes des tropiques que la nature, +dans sa bienfaisante prévoyance, paraît avoir données aux hommes pour +suffire à une foule de besoins. + +Je ne puis résister au désir de consacrer quelques lignes à décrire +ces trois productions des tropiques: le _bambou_, le _cocotier_ +et le _bananier_. + +Le _bambou_, de la famille des graminées, croît en épais buissons dans +les bois, sur le bord des rivières, et partout où il peut trouver un +sol un peu humide. + +On en compte, aux Philippines, vingt-cinq ou trente espèces, bien +distinctes par leur forme et leur grosseur. + +Il y en a du diamètre du corps d'un homme ordinaire, formant à +l'intérieur un grand vide: cette espèce sert particulièrement à +construire des cabanes, à faire des vases pour transporter de l'eau +et l'y conserver. + +Divisé en filaments, il sert à faire des corbeilles, des chapeaux, +et toute espèce d'objets de vannerie; enfin, des cordes ou des câbles +d'une grande solidité. + +Un autre bambou, d'une dimension plus petite, vide aussi à l'intérieur +et recouvert d'un vernis presque aussi solide que l'acier, sert +également aux constructions des cases indiennes. + +Taillé en pointe, il présente une extrémité aiguë et tranchante: +les Indiens s'en servent pour faire des lances, des flèches, des +lancettes pour saigner les chevaux, ouvrir un abcès, ou entamer les +chairs et en extraire une épine ou tout autre corps étranger qui s'y +serait introduit. + +Un troisième, beaucoup plus solide et de la grosseur du bras, ne +présentant pas de vide à l'intérieur, sert particulièrement pour la +partie des cases qui exige une grande solidité, comme la toiture. + +Un quatrième, beaucoup plus petit et aussi sans vide, sert à faire +des barrières et des entourages pour clore les champs cultivés. + +Les autres espèces sont moins employées, mais cependant elles ont +toutes leur utilité. + +Pour conserver la plante et la rendre tous les ans bien productive, +on coupe les jets à la hauteur de dix pieds du sol; tous ces jets +imitent un assemblage de tuyaux d'orgue, et sont entourés de branches +et d'épines. + +Au commencement de la saison des pluies, il sort de chacun de ces +buissons, comme de grosses asperges, une quantité de bambous qui +s'élèvent comme par enchantement. + +Dans l'espace d'un mois, ils ont cinquante à soixante pieds, et au +bout de quelque temps ils ont acquis toute la solidité nécessaire +pour être employés aux divers ouvrages auxquels ils sont destinés. + +Le _cocotier_, de la famille des palmiers, met sept années à croître +avant de donner des fruits; mais après ce temps, et pendant plus d'un +siècle, il fournit toujours la même récolte, c'est-à-dire, tous les +mois, une vingtaine de grosses noix. Jamais cette récolte ne manque, +et, sur le même tronc, on voit constamment des fleurs et des fruits +de toutes les grosseurs. + +La noix de coco est, comme on sait, une bonne nourriture; on en retire +aussi une grande quantité d'huile. + +L'enveloppe solide sert à faire des vases, et la partie filamenteuse +des cordes et des câbles pour les navires, et même des vêtements +grossiers. + +Les feuilles sont employées à couvrir les cases, ou à faire des balais +et des corbeilles. + +On retire encore du cocotier ce que l'on nomme _vin de coco_; c'est +une liqueur très-enivrante, et dont les Indiens font habituellement +usage dans leurs fêtes. + +Pour produire le vin de coco, de grands bois de cocotiers sont destinés +à ne plus donner de fruits, mais seulement leur sève. + +Les arbres se communiquent tous à leur sommet par de longs bambous; +ces bambous servent de passerelles aux Indiens, qui, tous les matins, +munis de grands vases, vont faire une récolte. + +C'est un métier pénible et dangereux, véritable promenade dans les +airs, à soixante et quatre-vingts pieds du sol. + +C'est du bouton qui doit produire la fleur que l'on retire l'eau ou +la liqueur destinée à la fabrication de l'eau-de-vie. + +Aussitôt qu'un bouton est prêt à s'épanouir, l'Indien chargé du soin de +la récolte le lie fortement, à quelques centimètres de son extrémité; +puis il coupe toute cette extrémité, en dehors de la ligature. C'est de +cette coupure, ou des pores qu'elle laisse à découvert, que s'écoule +continuellement une liqueur sucrée, douce et agréable au goût tant +qu'elle n'a pas fermenté. + +Lorsqu'elle a passé à l'état de fermentation, on la porte à l'alambic +pour la transformer par la distillation en liqueur alcoolique connue +sous le nom de _vin de coco_. + +Enfin, l'enveloppe solide de la noix étant brûlée donne une belle +peinture noire dont les Indiens font usage pour teindre les chapeaux +de paille. + +Le _bananier_ est une plante herbacée, sans partie ligneuse; le tronc +de chaque pied est formé de feuilles superposées les unes aux autres. + +Ce tronc s'élève ordinairement de douze à quinze pieds du sol, et va +s'épanouir en longues et larges feuilles qui n'ont pas moins de cinq +à six pieds chacune. + +C'est du milieu de ces feuilles que sort la fleur, et ensuite ce que +l'on nomme un _régime_. + +Par ce mot, il faut entendre une centaine de grosses bananes attachées +sur la même tige, formant une longue grappe qui vient s'incliner vers +le sol. + +Avant que les fruits aient acquis toute leur maturité, on coupe le +_régime_, et on se sert de bananes pour aliments au fur et à mesure +qu'elles mûrissent. + +La partie de la plante qui est en terre est une espèce de grosse souche +de laquelle sortent successivement une trentaine de jets. Chaque +jet ne doit fournir qu'un seul _régime_ ou grappe; ensuite il est +coupé vers le sol; et comme tous les jets qui sont sortis du même +tronc ont différents âges, il s'en trouve de toutes les époques de +fructification; de manière que, chaque mois ou chaque quinzaine, et en +toute saison, on peut recueillir un régime ou deux de la même plante. + +C'est aussi d'une espèce de bananier, dont les fruits ne sont pas +bons à manger, que l'on retire la soie végétale, ou abaca, qui sert +à faire des vêtements et des cordages de toute espèce. + +Ce filament se trouve dans le tronc de la plante, qui, comme je l'ai +dit, est formé de feuilles superposées les unes aux autres. + +On les sépare en longues lanières que l'on met quelques heures au +soleil; ensuite on les place sur une lame de fer qui n'est pas aiguë, +et l'on tire fortement à soi. + +Le parenchyme de la plante est retenu par la lame de fer, et les +filaments s'en séparent: il n'y a plus qu'à les mettre quelque temps +au soleil pour les livrer ensuite au commerce. + +Je m'aperçois que je me suis déjà bien éloigné de mon voyage; mais j'ai +voulu faire connaître les trois plantes des tropiques qui pourraient +suffire à tous les besoins de l'homme. + +Ces plantes sont bien connues; mais peut-être quelques personnes +ignorent-elles tous les services qu'elles rendent aux habitants des +tropiques, et mes lecteurs seront naturellement amenés à réfléchir +combien les naturels de cette zone sont favorisés de la nature, +comparativement à ceux de notre climat glacé. + +Nous étions donc au pied des montagnes à faire nos préparatifs pour +passer la nuit. + +Nous nous divisions toujours le travail: l'un préparait le coucher, +l'autre le feu, et le troisième la cuisine. + +Celui qui s'occupait du feu réunissait une grande quantité de bois +mort et de broussailles. Au-dessous de ce bûcher, il mettait une +douzaine de livres de gomme élémie, très-commune aux Philippines, +et que l'on trouve amoncelée sur le sol, au pied des grands arbres +dont elle découle naturellement. + +Ensuite il prenait un morceau de bambou long d'un demi-mètre, le +fendait dans sa longueur, grattait avec son poignard l'un de ces +morceaux pour faire de petits copeaux bien menus; puis il les frottait +en les roulant entre ses deux mains, et les plaçait ensuite dans la +partie concave de l'autre morceau, l'appliquait sur le sol, et, avec +la partie d'où il avait retiré des copeaux, de son côté tranchant il +frottait vivement celui qui était sur le sol, comme s'il eût voulu +le scier en deux. + +En moins d'une minute, le bambou qui contenait les copeaux était +traversé, et le feu s'en emparait; la flamme qu'on obtenait en +soufflant légèrement sur ces copeaux allumait la gomme élémie, et +dans un instant nous avions assez de feu pour rôtir un boeuf. + +Celui qui s'occupait de la cuisine coupait deux ou trois morceaux +de gros bambou, mettait dans chacun ce qu'il voulait faire cuire, +ordinairement du riz ou du palmier; il y ajoutait l'eau nécessaire, +bouchait l'extrémité avec des feuilles, et le plaçait au milieu du feu. + +Ce bambou se charbonnait à l'extérieur; mais l'intérieur était protégé +par l'humidité de l'eau qu'il contenait, et les aliments s'y cuisaient +aussi bien que dans des vases en terre. + +Ensuite, de grandes feuilles de palmier nous servaient d'assiettes. + +Nos repas, comme on voit, étaient assez Spartiates, même pendant nos +jours de provisions de riz et de viande boucanée; car lorsqu'elles +étaient épuisées il fallait nous contenter de palmier. + +Mais lorsque la chasse fournissait, qu'un cerf ou qu'un buffle tombait +sous nos coups, pendant quelques jours notre nourriture était celle +de vrais épicuriens. + +Nous buvions de l'eau lorsqu'une source ou un ruisseau nous y invitait; +mais si nous en étions privés, nous coupions de longs morceaux de +lianes dites d_u voyageur_, d'où découlait une eau claire et limpide, +préférable peut-être à celle que nous aurions pu nous procurer à la +meilleure source. + +Évidemment, je ne voyageais pas comme un nabab; plus de bagages eût +été impossible: comment eût-on pu, avec de grandes provisions et +un pompeux fourniment, circuler au milieu de montagnes couvertes de +forêts littéralement vierges de toutes traces humaines, et obligé, pour +les parcourir, de traverser à chaque instant des torrents à la nage, +et n'ayant toujours pour guide que le soleil ou le souffle du vent? + +Il n'y avait donc pas à choisir: voyager ainsi que je le faisais, +comme un Indien, ou rester chez soi. + +La première nuit que nous passâmes à la belle étoile s'écoula +paisiblement; le sommeil vint réparer nos forces, et nous mettre en +état de continuer. + +Le lendemain, nous fûmes de bonne heure sur pied, et après un déjeuner +frugal nous reprîmes notre marche. + +Pendant plus de deux heures, nous gravîmes une montagne couverte de +grands bois; la pente était rude et fatigante; enfin, tout essoufflés, +nous arrivâmes au sommet, sur un vaste plateau que nous devions mettre +plusieurs jours à traverser. + +C'est là, sur ce plateau, que j'ai vu la plus majestueuse, la plus +belle forêt vierge qui existe au monde. + +Elle est toute plantée d'arbres gigantesques, s'élevant droits comme +des joncs à des hauteurs prodigieuses. + +A leur sommet seulement naissent des branches qui, s'entrelaçant les +unes aux autres, forment une voûte impénétrable aux rayons du soleil. + +Sous cette voûte et entre ces beaux arbres, la nature féconde donne +naissance à une foule de plantes grimpantes très-remarquables. + +Le rotin, par exemple, et la liane flexible s'élèvent jusqu'à leurs +plus hautes branches, redescendent jusqu'au sol, y reprennent racine +pour y puiser un nouvel aliment; puis remontent de nouveau, et de +distance en distance se lient au tronc hospitalier de ses colonnes, +avec lesquelles ils figurent parfois les plus beaux décors. + +On y remarque aussi des variétés de _pandanus_, dont les feuilles +en faisceau partent du sol pour prendre la forme d'une belle gerbe; +on y voit d'énormes fougères, véritables arbres par leur taille, et +sur lesquelles nous montions souvent pour en couper le sommet, d'une +saveur agréable, et qui sert d'aliment à peu près comme le palmier. + +Mais, au milieu de cette végétation extraordinaire, la nature est +triste et silencieuse; aucun bruit ne se fait entendre, si ce n'est +parfois le vent qui souffle au sommet des arbres, ou, de temps à autre, +le murmure lointain d'un torrent qui se précipite en cascade du haut +des montagnes vers leur base. + +Le sol humide ne reçoit jamais les rayons du soleil; de petits lacs, +et des rivières qui ne coulent que lorsqu'elles sont grossies par les +orages, présentent à l'oeil une eau noire et stagnante, sur laquelle +jamais on ne voit le reflet d'un beau ciel bleu. + +Les seuls habitants de ces sites lugubres, mais grandioses, sont les +cerfs, les buffles et les sangliers, qui, cachés le jour dans leur +tanière, ne sortent que la nuit pour chercher leur pâture. + +Il est rare d'y apercevoir un oiseau; et les singes, si communs aux +Philippines, fuient la solitude de ces immenses forêts. + +Une seule espèce d'insectes, véritable désolation des voyageurs, +s'y trouve en abondance: ce sont de petites sangsues qui habitent +sur toutes les hautes montagnes des Philippines recouvertes de forêts. + +Elles se blottissent dans l'herbe, sur les feuilles des arbres, +et s'élancent comme des sauterelles sur la proie à laquelle elles +veulent s'attacher. + +Aussi les voyageurs sont-ils toujours munis de petits couteaux en +bambou pour leur faire lâcher prise; après quoi ils frottent la petite +blessure avec du tabac mâché. + +Mais bientôt une autre sangsue, attirée par le sang qui coule, vient +remplacer celle dont on s'est débarrassé; et il faut une attention +continuelle pour ne pas être la victime de ces petits vampires, +d'une voracité bien plus grande que celle de nos sangsues ordinaires. + +C'était au milieu de cette singulière nature que nous cheminions: +moi, tout occupé de l'examiner sous tous ses aspects, et mes Indiens, +cherchant à découvrir une proie quelconque, cerf, buffle ou sanglier, +pour remplacer nos provisions de riz et de viande boucanée, dont nous +avions vu la fin. + +Nous étions réduits alors au palmier pour toute pitance. + +Or, le palmier est agréable au goût, mais pas assez nourrissant pour +réparer les forces de pauvres voyageurs aux prises avec l'extrême +fatigue, et qui, après une marche pénible, ne trouvent pour gîte que +le sol humide, et pour tout abri que la voûte céleste. + +Nous nous dirigions autant que possible vers la côte baignée par +l'océan Pacifique. + +Nous savions que c'était vers cette partie que les _Ajetas_ commencent +à habiter. + +Nous voulions aussi traverser un grand village tagaloc, +_Binangonan-de-Lampon_, qui se trouve isolé et perdu au pied des +montagnes de l'est, au milieu des sauvages. + +Nous avions déjà passé plusieurs nuits dans la forêt sans y éprouver +de grandes incommodités. + +Les feux que nous allumions tous les soirs nous réchauffaient, et nous +préservaient des myriades de ces terribles sangsues qui, autrement, +nous eussent dévorés. + +Nous pensions n'avoir plus qu'un jour de marche pour arriver sur le +bord de la mer, où nous espérions prendre un peu de repos, lorsque +tout à coup le bruit lointain du tonnerre nous fit craindre un orage. + +Nous continuâmes cependant notre route; mais, peu après, le bruit se +rapprochait de manière à ne plus nous laisser de doute sur l'ouragan +qui allait fondre sur nous. + +Il fallait nous arrêter, allumer nos feux avant la nuit, faire cuire +notre repas du soir et placer quelques feuilles de palmier sur des +perches inclinées, pour nous préserver au moins de la grosse pluie. + +Nous n'avions pas encore terminé ces divers préparatifs, que l'orage +grondait au-dessus de nous. + +Sans la clarté blafarde de nos tisons, nous eussions été déjà dans +l'obscurité la plus profonde, et cependant la nuit n'était pas +encore arrivée! + +Tous trois, avec un morceau de tige de palmier à la main, nous nous +blottîmes sous l'espèce d'abri que nous avions improvisé, et attendîmes +que l'orage éclatât. + +Les coups de tonnerre redoublèrent, la pluie commença à battre les +arbres avec force, puis à nous assaillir, semblable à un torrent. + +Nos feux furent bientôt éteints; nous nous trouvâmes alors dans +d'épaisses ténèbres, interrompues seulement par la foudre, qui de temps +à autre, serpentant au milieu des arbres de la forêt, répandait une +clarté éblouissante, pour laisser après elle une plus grande obscurité. + +Il se faisait autour de nous un fracas épouvantable: le tonnerre +grondait sans interruption, les échos des montagnes répétaient de +loin en loin son bruit, quelquefois sourd et d'autres fois éclatant. + +Le vent qui soufflait avec force balançait la cime des arbres, +d'énormes branches s'en détachaient, et tombaient avec fracas sur +le sol; des troncs entiers déracinés se renversaient en brisant dans +leur chute les branches des arbres voisins. + +La pluie ne cessait pas de tomber... + +Un torrent qui passait au pied du mamelon où nous nous étions réfugiés +faisait entendre, dans les intervalles des coups de tonnerre, le +sourd mugissement des eaux qui roulaient vers le bas de la montagne. + +A tout ce fracas venaient se joindre des cris tristes et lugubres, +semblables aux hurlements d'un gros chien qui a perdu son maître; +c'étaient les plaintes des cerfs épouvantés, et cherchant çà et là +un abri. + +La nature entière paraissait en convulsion, et déclarer la guerre à +tous les éléments. + +Le faible toit sous lequel nous nous étions réfugiés avait été bien +vite traversé; nous étions tout ruisselants d'eau. + +Nous quittâmes ce triste abri, préférant donner un peu de mouvement +à nos membres engourdis et presque perclus. + +Nous étions couverts de ces redoutables petites sangsues, dont les +morsures peu à peu nous faisaient perdre les forces qui nous étaient +si nécessaires. + +J'avoue que dans ce moment je donnais au diable une curiosité dont +j'étais bien puni... + +Je pouvais comparer cette affreuse nuit à celle passée dans les +bambous, lorsque j'avais fait naufrage sur le lac. + +En apparence, nous ne courions pas un danger aussi pressant, car nous +ne pouvions pas être engloutis par les eaux; mais l'un des grands +arbres sous lesquels nous étions obligés de rester pouvait être +déraciné et tomber sur nous; une branche brisée par le vent eût suffi +pour nous écraser, et la foudre, plus épouvantable par son bruit que +par ses effets, pouvait à chaque instant nous frapper. + +Une chose nous effrayait surtout: c'était le froid que nous +ressentions, et la difficulté de remuer les membres, glacés et +paralysés pour ainsi dire... + +Nous attendions avec une grande impatience que l'orage cessât; mais ce +ne fut qu'après plus de trois grandes heures d'une mortelle angoisse +que peu à peu le bruit du tonnerre s'éloigna. Le vent cessa ensuite, +puis la pluie; et pendant quelque temps nous n'entendîmes plus que +les grosses gouttes d'eau qui tombaient des arbres, et enfin le bruit +sourd des torrents. + +Le calme rétabli, le ciel devint sans doute pur et étoilé; mais nous +étions privés de cette vue qui rend l'espérance au voyageur, puisque +toute la forêt présentait comme un dôme de verdure impénétrable +à l'oeil. + +Le sommeil est une chose si nécessaire à l'homme, que, malgré le froid +et nos vêtements traversés par cette horrible pluie, nous pûmes le +reste de la nuit dormir assez tranquillement. + +Le lendemain au jour, cette forêt, où quelques heures auparavant avait +lieu la scène effrayante que j'ai décrite, était calme et silencieuse. + +Lorsque nous sortîmes de notre tanière, nous étions affreux à voir: +sur tout le corps nous avions des sangsues, et sur la figure des +traces de sang qui nous rendaient hideux. + +En voyant mes deux pauvres Indiens, je ne pus m'empêcher de partir +d'un éclat de rire: eux aussi me regardaient..., et le respect seul +contenait leur hilarité; car je devais être tout aussi maltraité, +et ma peau blanche devait conserver encore davantage les marques de +ces maudites bêtes. + +Nous étions harassés: à peine pouvions-nous faire un mouvement, +tant nous étions faibles. + +Cependant il fallait agir, et promptement; allumer à la hâte du feu +pour nous réchauffer, faire cuire des tiges de palmier, traverser à +la nage un torrent qui coulait avec un fracas épouvantable au-dessous +de nous, et gagner dans la journée les bords de l'océan Pacifique. + +Si nous tardions à nous mettre en route, il ne serait peut-être plus +possible de traverser le torrent; nous en avions laissé plusieurs +derrière nous; nous nous trouverions alors dans l'impossibilité +d'aller en avant ou en arrière, et peut-être dans la nécessité de +rester plusieurs jours à attendre l'écoulement des eaux pour continuer +notre voyage. + +De plus, il pouvait survenir d'autres orages, si fréquents dans cette +saison; et nous aurions été plusieurs semaines dans un lieu désert, +sans ressources, et que cette première nuit passée sous un si mauvais +toit ne recommandait pas à notre reconnaissance. + +Il n'y avait donc pas de temps à perdre; nous tirâmes d'un amas de +feuilles de palmier nos havre-sacs, que nous avions pris le plus grand +soin de préserver de l'humidité, et fort heureusement nos précautions +n'avaient pas été inutiles: ils étaient parfaitement secs. + +Nous fîmes un grand feu, grâce à la gomme élémie, qui s'enflamme +facilement. + +Quelle douce sensation nous ressentîmes de cette chaleur bienfaisante +qui venait pénétrer dans tous nos membres, sécher nos vêtements +ruisselant d'eau, ranimer notre courage et nous donner un peu de force! + +Mais si pour savourer cette jouissance il fallait l'acheter ce qu'elle +venait de me coûter, je doute que beaucoup d'Européens voulussent +prendre leur part de la veille et du lendemain de cette nuit. + +Notre mince cuisine fut bientôt préparée, encore plus vite expédiée, +et nous songeâmes à déguerpir. + +Mes Indiens étaient inquiets. + +Ils craignaient de ne pouvoir passer le torrent que nous entendions +à une grande distance; ils marchaient plus vite que moi, aussi +arrivèrent-ils les premiers. + +Lorsque je les eus rejoins, je les trouvai consternés. + +«Oh! maître, me dit mon fidèle Alila, pas possible de passer; il +faut nous établir ici pour quelques jours.»--Je jetai les yeux sur +le torrent: il roulait entre des roches escarpées une eau jaune et +boueuse; il avait tout l'aspect d'une cascade, et entraînait des +troncs d'arbres et des branches brisées pendant l'orage. + +Mes Indiens avaient déjà pris leur parti; ils se préparaient à choisir +l'endroit où nous aurions pu bivouaquer convenablement. + +Mais, pour moi, je ne voulus pas jeter si vite le manche après la +cognée: je me mis à examiner avec soin si nous ne pouvions pas nous +tirer d'embarras. + +Le torrent n'avait guère dans toute sa largeur qu'une centaine de +pas qu'un bon nageur pouvait franchir en quelques minutes. + +Mais il fallait, sur l'autre rive, aborder dans un endroit qui ne +fût pas trop escarpé, où l'on pût mettre pied à terre et sortir du +torrent; autrement, on courait le risque d'être entraîné on ne sait où. + +Sur la rive où nous étions, il était facile de se jeter à l'eau; mais, +sur celle opposée, à une centaine de pas en aval, il n'y avait qu'un +endroit où les rochers fussent interrompus. + +Après avoir bien calculé, de la vue, la distance à parcourir, je +me crus assez de force pour tenter le passage. Je nageais beaucoup +mieux que mes Indiens, et j'étais certain qu'une fois à l'autre bord, +ils me suivraient. + +Je leur déclarai donc que j'allais passer. + +Mais une réflexion me fit suspendre ma détermination. + +Comment préserver les havre-sacs, où se trouvait notre précieuse +provision de poudre? Comment garantir mes armes? Il était impossible +de penser à transporter tous ces objets sur mon dos au milieu d'un +torrent si rapide, et où j'allais sans doute faire le plongeon plus +d'une fois avant d'arriver à l'autre bord. + +Mes Indiens, féconds en expédients, me tirèrent d'embarras à l'instant +même. + +Ils coupèrent plusieurs rotins et ils les réunirent, montèrent au +sommet d'un arbre qui penchait sur le torrent; ils y attachèrent un +des bouts, et me donnèrent l'autre pour le porter sur la rive opposée. + +Toutes nos mesures bien prises, je me jetai à l'eau, et sans trop de +peine j'arrivai, en entraînant mon rotin, à l'autre bord. + +Je le fixai sur la berge à une hauteur suffisante pour que, de l'arbre +au lieu où j'étais, il y eût une légère inclinaison, et qu'il fût +cependant assez élevé au-dessus de l'eau pour préserver les objets +que nous allions faire glisser sur ce pont d'un nouveau genre. + +Notre manoeuvre réussit à merveille, et mes Indiens eux-mêmes, +à l'aide du rotin, me rejoignirent promptement. + +Nous nous trouvâmes bien heureux tous les trois sur l'autre bord, +d'autant plus que nous espérions arriver avant la fin du jour à +l'océan Pacifique. + +Nous en avions assez des bois! il nous tardait de revoir le soleil, +voilé depuis plusieurs jours à nos regards. Les sangsues nous causaient +toujours une vive souffrance, et nous affaiblissaient de plus en +plus; notre chétive nourriture n'était pas suffisante pour réparer +nos forces épuisées: du reste, nous ne doutions pas qu'arrivés à +la mer nous ne fussions amplement dédommagés des privations et des +fatigues que nous avions endurées. + +Bref, avec l'espoir nous avions retrouvé notre grand courage et oublié +la fatale nuit d'orage. + +Je marchais presque aussi vite que mes Indiens, qui, comme moi, +avaient hâte de sortir de l'humidité insupportable au milieu de +laquelle nous vivions depuis plusieurs jours. + +Il y avait deux heures que nous avions quitté le torrent, quand un +bruit sourd et lointain vint frapper nos oreilles. + +Nous crûmes d'abord que c'était un nouvel orage; mais bientôt nous +reconnûmes que ce bruit régulier, qui paraissait venir de si loin, +n'était autre que le murmure de l'océan Pacifique, et le bruit des +vagues qui viennent se briser sur la côte-est de Luçon. + +Cette certitude me causa une bien douce émotion. + +Dans quelques heures j'allais revoir mon ciel bleu, me réchauffer +aux rayons bienfaisants du soleil, n'avoir plus la vue limitée que +par l'horizon; j'allais enfin me débarrasser des maudites sangsues, +saluer de nouveau la nature animée par des oiseaux et des animaux, +en échange des solitudes que nous venions de parcourir. + +Nous étions sur le versant des montagnes; la pente était douce et +notre marche facile. + +Le bruit des vagues augmentait sensiblement. Vers trois heures de +l'après-midi, à travers les arbres, nous aperçûmes la clarté du soleil, +et un instant après nous contemplions la mer, et une magnifique plage +recouverte d'un sable fin et brillant. + +Notre premier mouvement à tous les trois fut de nous débarrasser +de nos vêtements et de nous jeter au milieu des vagues; et, tout en +prenant un bain salutaire, nous nous amusâmes à détacher des rochers +une grande quantité de coquillages qui nous servirent à faire le repas +le plus savoureux que nous eussions pris, hélas! depuis notre départ. + +Après nous être bien restaurés, nous pensâmes au repos; nous en avions +grand besoin. + +Ce n'était plus sur des morceaux de bois noueux et inégaux que nous +allions nous reposer, mais sur le sable moelleux que nous offrait la +grève, tiède encore des derniers feux du jour. + +Il était presque nuit lorsque nous nous étendîmes sur cette couche, +préférable pour nous au meilleur lit de plume. + +Nos sacs nous servaient d'oreillers; nous plaçâmes nos armes bien +amorcées à côté de nous, et quelques minutes après nous dormions tous +trois d'un profond sommeil. + +Je ne sais combien de temps j'avais joui de son charme réparateur, +lorsque je fus réveillé par l'impression douloureuse d'animaux qui se +promenaient sur moi. Je sentais comme l'empreinte de griffes aiguës +qui labouraient mon épiderme, et me causaient parfois une vive douleur. + +La même sensation venait de réveiller aussi mes Indiens; nous réunîmes +quelques tisons qui brûlaient encore, et nous pûmes reconnaître +quel nouveau genre d'ennemis venaient nous assaillir: c'étaient des +_Bernard-l'ermite_ [47], et en si grande quantité que tout le sol +autour de nous en était parsemé; il y en avait de toutes les grosseurs +et de tous les âges. + +Nous balayâmes le sable autour de notre gîte, espérant les éloigner +et retrouver quelque repos; mais les importuns ou bien plutôt les +affamés _Bernard-l'ermite_ revinrent bientôt à la charge, et ne nous +laissaient ni paix ni trêve. + +Nous étions occupés à repousser cette agression, lorsque tout à coup +nous aperçûmes sur la lisière de la forêt une clarté qui s'avançait +vers nous; nous prîmes nos fusils, et attendîmes dans un profond +silence et une complète immobilité. + +Nous vîmes bientôt sortir du bois un homme et une femme qui tous +deux tenaient une torche à la main; nous reconnûmes que c'étaient +des _Ajetas_, qui sans doute venaient sur la plage pour chercher des +poissons; ils s'approchèrent à quelques pas de nous, restèrent un +instant immobiles en nous regardant fixement. + +Nous étions tous trois assis et nous les observions, faisant en sorte +de deviner leurs intentions. Au mouvement que fit l'un d'eux pour +prendre son arc sur son épaule, j'armai mon fusil; le léger bruit +du ressort de mon arme suffit pour les terrifier; ils jetèrent leurs +flambeaux et, comme deux bêtes fauves effarouchées, ils disparurent +dans la forêt. + +Cette apparition disait assez que nous foulions déjà le sol fréquenté +par des _Ajetas_; il n'était plus prudent de nous livrer au sommeil. + +Les deux sauvages dont nous avions reçu la visite allaient peut-être +prévenir leurs camarades, qui pourraient bien revenir en grand nombre +nous décocher quelques flèches empoisonnées. + +Cette crainte et les _Bernard-l'ermite_ qui nous harcelaient nous +firent passer le reste de la nuit auprès d'un grand feu. + +Dès que le jour parut, après avoir fait un bon repas, grâce à +l'abondance des coquillages que nous pouvions choisir à notre gré, +nous reprîmes notre route, quelquefois côtoyant le bord de la mer, +de rochers en rochers; d'autres fois nous enfonçant dans les bois. + +La journée fut très-fatigante, mais sans incident digne de remarque. + +Il était tout à fait nuit lorsque nous arrivâmes au village de +_Binangonan-de-Lampon_. + +Ce village, habité par des Tagalocs, est jeté là comme une oasis +d'hommes presque civilisés au milieu des forêts et des populations +sauvages, sans aucune route praticable pour se rendre à d'autres +peuplades placées sous la domination espagnole. + +Mon nom était connu des habitants de _Binangonan-de-Lampon_. Nous +fûmes reçus à bras ouverts, et tous les chefs du village se disputèrent +l'honneur de m'avoir chez eux. + +Je donnai la préférence au premier qui m'avait invité; je trouvai +chez lui une hospitalité des plus affectueuses. + +A peine arrivé, la maîtresse de la maison voulut elle-même me laver +les pieds, et me prodiguer les petits soins qui me prouvaient le +plaisir qu'ils ressentaient tous deux de la préférence que je leur +avais accordée. + +Pendant que je soupais et savourais de bons aliments, la case où +j'étais se remplit de jeunes filles qui me regardaient avec une +curiosité vraiment comique. + +Lorsque j'eus terminé, la conversation avec mon hôte commençait un +peu à me fatiguer; j'avais un grand désir de m'étendre dans un bon lit +(c'est-à-dire sur une natte), lorsque mon Tagaloc me dit: + +«Monsieur, vous êtes fatigué, il faut aller vous reposer: choisissez, +entre ces jeunes filles, la plus belle pour vous tenir compagnie.» + +J'étais, hélas! trop rempli de souvenirs récents et douloureux, +pour accepter l'offre singulière de mon amphitryon. + +Je me contentai de noter sur mon journal la manière excentrique, +à _Binangonan-de-Lampon_, de fêter ses visiteurs. + +Je demandai à l'Indien si cet usage était général; il me répondit: + +«Oui, mais nous le pratiquons seulement à l'égard des étrangers +remarquables par leur rang et leur couleur.» + +Je passai trois jours chez les bons Tagalocs de _Binangonan_, qui +m'avaient reçu et fêté comme un véritable prince. + +Le quatrième, je leur fis mes adieux, et nous nous dirigeâmes vers +le nord, au milieu de montagnes toujours couvertes d'épaisses forêts, +et qui, semblables à celles que nous quittions, n'offrent au voyageur +aucune route tracée, si ce n'est quelques petits sentiers fréquentés +par les animaux sauvages. + +Nous marchions avec précaution, car nous nous trouvions dans les +lieux habités par les _Ajetas_. + +La nuit, nous cachions nos feux, et toujours un de nous faisait +sentinelle, car ce que nous craignions le plus c'était une surprise. + + + + +CHAPITRE XX. + + Arrivée chez les Ajetas ou Négritos.--Départ.--Navigation + sur l'océan Pacifique.--Arrivée à Jala-Jala et à Manille. + + +Un matin, cheminant en silence, nous entendîmes devant nous un choeur +de voix glapissantes qui avaient plutôt l'air de cris d'oiseaux que +de voix humaines. + +Nous nous tenions sur nos gardes, nous effaçant le plus possible à +l'aide des arbres et des broussailles. + +Tout à coup nous aperçûmes à peu de distance une quarantaine de +sauvages, de tout sexe et de tout âge, qui avaient absolument l'air +d'animaux. + +Ils étaient sur le bord d'un ruisseau, autour d'un grand feu. + +Nous fîmes quelques pas en avant, leur présentant le bout de nos +fusils. + +Dès qu'ils nous aperçurent, ils poussèrent des cris aigus et se +préparaient à prendre la fuite; mais je leur fis signe, en leur +montrant des paquets de cigares, que nous voulions les leur offrir. + +J'avais heureusement pris à _Binangonan_ tous les renseignements +nécessaires pour savoir comment les aborder. + +Dès qu'ils nous eurent compris, ils se rangèrent tous sur une ligne, +comme des hommes que l'on va passer en revue; c'était le signal que +nous pouvions approcher d'eux. + +Nous les abordâmes nos cigares à la main, et par une extrémité de la +ligne je commençai à distribuer mon offrande. + +Il était très-important de nous faire des amis et, selon leur coutume, +de donner à chacun une part égale. + +Les femmes enceintes comptaient pour deux, et se frappaient sur le +ventre pour me faire signe qu'elles devaient avoir double part. + +Ma distribution faite, notre alliance fut cimentée, la paix était +conclue; les sauvages et nous, nous n'avions plus rien à craindre +les uns des autres. + +Ils se mirent tous à fumer. + +Un cerf était suspendu à un arbre, le chef alla en couper trois gros +morceaux avec un couteau de bambou; il les jeta au milieu du brasier, +et un instant après les retira pour en présenter un à chacun de nous. + +La partie extérieure de cette grillade était un peu brûlée et +saupoudrée de cendres, mais l'intérieur était parfaitement cru et +tout sanglant. Il ne fallait cependant pas manifester la répugnance +que j'éprouvais à faire un repas presque de cannibale; mes hôtes en +auraient été scandalisés, et je voulais vivre en bonne intelligence +pendant quelques jours avec eux. + +Je mangeai donc mon morceau de cerf, qui, à tout prendre, n'était +pas trop mauvais; mes Indiens firent comme moi, après quoi nos bons +rapports étaient établis. Dans ces parages une trahison n'était +plus possible. + +Je me trouvais enfin au milieu des hommes à la recherche desquels +j'étais depuis mon départ de _Jala-Jala_; j'allais les examiner et +les étudier à mon aise le temps que je voudrais. + +Nous installâmes notre bivouac à quelques pas du leur, comme si nous +eussions fait partie de la famille de nos nouveaux amis. + +Je ne pouvais leur parler que par gestes, et j'avais une difficulté +inouïe à me faire comprendre; mais, le lendemain de mon arrivée, +j'eus un interprète. + +Une femme, qui vint m'apporter son enfant pour lui donner un nom, +avait été élevée par des Tagalocs, elle avait parlé leur langue, +elle s'en souvenait un peu, et pouvait me donner, quoique avec peine, +tous les renseignements qui m'intéressaient. + +Les hommes avec lesquels je venais de me lier pour quelques jours, +tels que je les voyais, me paraissaient plutôt une grande famille de +singes que des créatures humaines. + +Leur voix même imitait assez bien les petits cris de ces animaux, +et dans leurs gestes ils leur ressemblaient entièrement. + +La seule différence que je trouvais, c'est qu'ils savaient se +servir d'un arc et d'une lance, et faire du feu; mais, pour bien +les dépeindre, je vais commencer par décrire leurs formes et leurs +physionomies. + +L'Ajetas ou _Négrito_ est d'un noir d'ébène comme les nègres d'Afrique. + +Sa plus haute stature est de quatre pieds et demi; sa chevelure est +laineuse, et comme il n'a pas soin de s'en débarrasser, et qu'il +ne saurait comment s'y prendre, elle forme autour de sa tête une +couronne qui lui donne un aspect tout à fait bizarre, et de loin la +fait paraître comme entourée d'une sorte d'auréole. + +Il a l'oeil un peu jaune, mais d'une vivacité et d'un brillant +comparable à celui de l'aigle. + +La nécessité de vivre de chasse et de poursuivre sans cesse sa +proie, exerce cet organe de manière à lui donner cette vivacité si +remarquable. Les traits des _Ajetas_ tiennent un peu du noir d'Afrique; +ils ont cependant les lèvres moins saillantes. + +Quand ils sont jeunes, ils ont de jolies formes; mais la vie qu'ils +mènent dans les bois, couchant toujours en plein air, sans abri, +mangeant beaucoup un jour et souvent pas du tout, des jeûnes prolongés +suivis de repas pris avec la même gloutonnerie que les bêtes fauves, +leur donnent un gros ventre, et rendent leurs extrémités chétives +et grêles. + +Ils ne portent jamais aucun vêtement, si ce n'est une petite ceinture +d'écorces d'arbres, large de huit à dix pouces, qui entoure le milieu +du corps. + +Leurs armes consistent dans une lance en bambou, un arc de palmier, +et des flèches empoisonnées. + +Ils se nourrissent de racines, de fruits, et du produit de leur chasse. + +Ils mangent la viande à peu près crue, et vivent par tribus composées +de cinquante à soixante individus. + +Durant le jour, les vieillards, les infirmes et les enfants se +tiennent autour d'un grand feu, pendant que les autres courent les +bois pour chasser. Quand ils ont une proie qui peut suffire à les +nourrir pendant quelques jours, ils restent tous autour de leur feu; +le soir, ils se couchent pêle-mêle au milieu des cendres. + +Il est extrêmement curieux de voir ainsi une cinquantaine de ces +brutes de tout âge, et plus ou moins difformes. + +Les vieilles femmes surtout sont hideuses: leurs membres décrépits, +leur gros ventre, et leur chevelure si extraordinaire, leur donnent +l'aspect de Furies ou de vieilles sorcières. + +A peine étais-je arrivé, les mères qui avaient des enfants en bas +âge me les présentaient. + +Afin de leur complaire, je faisais quelques caresses à leurs +nourrissons; mais ce n'était pas ce qu'elles voulaient, et, malgré +leurs gestes et leurs paroles, il m'était impossible de les comprendre. + +Le lendemain, celle dont j'ai déjà parlé, et qui avait vécu parmi +les Tagalocs, arriva d'une tribu des environs. + +Elle était accompagnée d'une dizaine d'autres femmes, qui toutes +portaient dans leurs bras leurs petits enfants. + +Elle m'expliqua ce que je n'avais pu comprendre la veille. + +«Nous avons, me dit-elle, très-peu de mots pour causer entre nous; +tous nos enfants, à leur naissance, prennent le nom de l'endroit où +ils sont nés: c'est alors une grande confusion, et nous venons vous +les apporter pour que vous leur donniez des noms.» + +Dès que j'eus cette explication, je voulus faire cette cérémonie avec +toute la pompe que la circonstance et le lieu permettaient. + +Je m'approchai d'un petit ruisseau. Je connaissais la formule pour +donner l'eau du baptême à un nouveau-né. + +Je pris mes deux Indiens pour parrains, et pendant quelques jours je +baptisai environ cinquante de ces pauvres enfants. + +Chaque mère qui apportait son nourrisson était toujours accompagnée de +deux personnes de sa famille. Je prononçais les paroles sacramentelles, +je versais l'eau sur la tête de l'enfant, puis j'articulais à haute +voix le nom qu'il me plaisait de lui donner. + +Or, comme ils n'ont aucun moyen de transmettre leurs souvenirs, dès +que j'avais, par exemple, prononcé le nom de _François_, la mère et +les deux témoins qui l'accompagnaient le répétaient jusqu'à ce qu'ils +pussent bien le prononcer et en conserver la mémoire; puis ils s'en +allaient en continuant, pendant leur route, de répéter le nom qu'ils +avaient à retenir. + +Le premier jour, ce fut une cérémonie assez longue; mais le jour +suivant le nombre diminua, et je pus me livrer entièrement à l'étude +de mes hôtes. + +J'avais gardé près de moi la femme qui parlait tagaloc, et, dans les +longues conversations que j'eus avec elle, elle m'initia complétement +à toutes leurs coutumes et à leurs usages. + +Les _Ajetas_ n'ont aucune religion, ils n'adorent aucun astre. Il +paraît cependant qu'ils ont transmis aux _Tinguianès_, ou qu'ils +tiennent de ceux-ci, l'usage d'adorer pendant une journée le rocher ou +le tronc d'arbre auquel ils trouvent une ressemblance avec un animal +quelconque; puis ils l'abandonnent ensuite pour ne plus penser à +aucune idole, jusqu'à ce qu'ils rencontrent une autre forme bizarre, +nouvel objet d'un culte aussi frivole. + +Ils ont une grande vénération pour leurs morts. Pendant plusieurs +années ils vont sur leurs tombeaux déposer un peu de tabac et de bétel; +l'arc et les flèches qui ont appartenu au défunt sont suspendus, +le jour où il est mis en terre, au-dessus de sa tombe, et toutes les +nuits, suivant la croyance de ses camarades, il sort de sa tombe pour +aller à la chasse. + +Les enterrements se font sans aucune cérémonie. On étend le mort tout +de son long dans une fosse, où on le recouvre de terre. + +Mais lorsqu'un Ajetas est gravement malade, que la maladie est jugée +incurable, ou qu'il a été légèrement blessé par une flèche empoisonnée, +ses amis le placent assis dans un grand trou, les bras croisés sur +la poitrine, et l'enterrent ainsi tout vivant. + +Je voulus parler religion à mon interprète. + +Je lui demandai si elle ne croyait pas à un être suprême, à une +divinité toute-puissante, dont la nature entière et nous-mêmes +dépendrions en toutes choses, qui aurait créé le firmament et verrait +toutes nos actions. + +Elle me regarda en souriant, et me dit: + +«Quand j'étais jeune, parmi vos frères, je me souviens qu'ils me +parlaient souvent d'un maître qui, disaient-ils, avait le ciel pour +sa demeure. Mais tout cela était des mensonges; car voyez» (elle se +leva, prit un caillou, le jeta en l'air, et me dit d'un grand sérieux): + +«Est-ce qu'un roi, comme vous dites, peut rester dans le ciel plutôt +que ce caillou?» + +Qu'avais-je à répondre à un pareil raisonnement?... Je laissai la +religion de côté, pour lui faire d'autres questions. + +Comme je l'ai déjà dit, les _Ajetas_ n'attendent souvent pas la mort +d'un malade pour le mettre en terre. + +Aussitôt que les honneurs de la sépulture ont été rendus à l'un d'eux, +il faut, d'après leurs usages, que sa mort soit vengée. + +Les chasseurs de la tribu à laquelle il appartenait partent avec +leurs lances et leurs flèches pour tuer le premier être vivant qui +tombera sous leur regard: homme, cerf, sanglier, ou buffle. + +Dès qu'ils se mettent en campagne à la recherche de leur victime, +ils ont soin, partout où ils passent dans les forêts, de briser +les jeunes pousses des arbustes qu'ils trouvent sur leur passage, +en inclinant le sommet dans la direction de la route qu'ils suivent. + +Cette précaution est pour avertir les voyageurs et leurs voisins de +s'éloigner des passages où ils cherchent l'animal ou l'homme qu'ils +doivent sacrifier; car si l'un des leurs tombait sous leurs mains, +c'est lui-même qu'ils prendraient pour victime expiatoire. + +Ils sont fidèles dans le mariage, et n'ont qu'une femme. + +Quand un jeune homme a fait son choix, ses amis ou ses parents font +la demande de la jeune fille. + +Dans aucun cas ils n'éprouvent de refus. On choisit un jour. + +Le matin de ce jour, avant que le soleil soit levé, la jeune fille +est envoyée dans la forêt; là elle s'y cache ou ne s'y cache pas, +selon le désir qu'elle a de s'unir à celui qui l'a demandée. + +Une heure après, le jeune homme est envoyé à la recherche de sa +fiancée: s'il a le bonheur de la trouver et de la ramener vers ses +parents avant le coucher du soleil, le mariage est consommé, et elle +est pour toujours sa femme; si au contraire il rentre au camp sans +elle, il ne peut plus y prétendre. + +La vieillesse est très-respectée chez les _Ajetas_, et c'est toujours +un des plus anciens qui gouverne la réunion dont il fait partie. + +Tous les sauvages de cette race vivent, comme je l'ai déjà dit, +en grandes familles de soixante à quatre-vingts. + +Ils errent dans les forêts sans avoir de résidence fixe, et changent +de lieu selon la plus ou moins grande abondance de gibier que leur +fournit la place où ils se trouvent. + +Lorsqu'une femme ressent les douleurs de l'enfantement, elle +s'éloigne de ses compagnes, se rend sur le bord d'un ruisseau, lie +transversalement un morceau de bois à deux arbres, repose et incline +son corps sur cet appui, la tête penchée vers le sol, et reste dans +cette position jusqu'à ce qu'elle soit délivrée. + +Alors elle prend son nouveau-né, se baigne avec lui dans le ruisseau, +et retourne ensuite à sa tribu. + +Vivant à l'état de nature tout à fait primitive, ces sauvages ne +possèdent aucun instrument de musique; et leur langue imitant, comme +je l'ai dit, le gazouillement des oiseaux, emploie très-peu de mots, +d'une difficulté incroyable pour l'étranger qui voudrait l'étudier. + +Ils sont tous bons chasseurs, et se servent de l'arc avec une adresse +merveilleuse. + +Les petits négrillons des deux sexes, pendant que leurs parents +courent les bois, s'exercent sur le bord des rivières, armés d'un petit +arc. Lorsque dans l'eau transparente ils aperçoivent un poisson, ils +lui tirent une flèche, et il est très-rare que le coup ne porte pas. + +Toutes les armes des _Ajetas_ sont empoisonnées. Une simple flèche ne +ferait point une blessure assez grave pour arrêter dans sa course un +animal aussi fort que le cerf; mais si le dard a été recouvert de +la préparation vénéneuse connue d'eux, la moindre piqûre produit +à l'animal atteint une soif inextinguible, et la mort immédiate +lorsqu'il la satisfait. + +Les chasseurs, alors, enlèvent les chairs autour de la blessure, et +peuvent ensuite impunément se servir du reste pour leur nourriture; +tandis que s'ils négligeaient cette précaution, la chair entière +aurait acquis une saveur si amère, que des Ajetas mêmes ne pourraient +la dévorer. + +N'ayant jamais cru au fameux _boab de Java_, j'avais fait à Sumatra des +recherches sur l'espèce de poison dont se servent les Malais. J'avais +découvert que c'était tout simplement une forte dissolution d'arsenic +dans du jus de citron, dont ils donnaient plusieurs couches à leurs +armes. + +Je voulus savoir ce qu'employaient les _Ajetas_. Ils me conduisirent +au pied d'un grand arbre, en arrachèrent un peu d'écorce, et me dirent +que c'était cette écorce qui leur servait de poison. + +J'en mâchai devant eux: elle était d'une amertume insupportable, +inoffensive d'ailleurs dans son état naturel; mais les _Ajetas_ +lui font subir une préparation, dont ils ne voulurent pas me donner +le secret. + +Quand leur poison forme une espèce de pâte, ils en mettent une simple +couche sur leurs armes, de l'épaisseur d'un quart de centimètre. + +L'_Ajetas_ est d'une agilité et d'une adresse incroyables dans tous +ses mouvements; il monte comme les singes sur les arbres les plus +élevés, en saisissant le tronc des deux mains et y appliquant la +plante des pieds. + +Il court comme un cerf à la poursuite des bêtes fauves, son occupation +favorite. + +Il est extrêmement curieux de voir ces sauvages partir pour la chasse: +hommes, femmes et enfants marchent tous ensemble, à peu près comme +une troupe d'_orang-outangs_ qui vont à la picorée. + +Ils ont toujours avec eux un ou deux petits chiens, d'une race toute +particulière, qui leur servent à poursuivre leur proie quand elle a +été blessée. + +J'avais joui tout à mon aise de l'hospitalité que m'avaient donnée +ces hommes primitifs; j'avais vu par moi-même et au milieu d'eux tout +ce que je voulais savoir. + +La vie pénible que je menais depuis mon départ n'ayant d'autre abri +que les arbres, et ne mangeant que ce que me donnaient les sauvages, +commençait à me fatiguer; je résolus de retourner à _Jala-Jala_. + +Cependant, avant mon départ, il me vint une idée, ce fut d'emporter le +squelette d'un sauvage: c'était, selon moi, une pièce assez curieuse +pour en doter le Jardin des Plantes ou le Musée d'anatomie. + +L'entreprise devenait fort dangereuse, à cause de la vénération des +_Ajetas_ pour leurs morts. + +Ils pouvaient nous surprendre à violer leurs sépultures, et dans ce +cas ils ne nous eussent pas fait de quartier; mais j'étais si habitué +à vaincre ce qui pouvait s'opposer à ma volonté, que le danger ne me +fit pas changer de résolution. + +J'en fis part à mes Indiens; ils ne s'opposèrent point à mon projet. + +Quelques jours auparavant, à un quart de lieue de notre bivouac, +j'avais remarqué plusieurs sépultures. + +Un après-midi, nous prîmes tout notre bagage, je fis mes adieux à +mes hôtes, et nous nous dirigeâmes vers cet endroit. + +Dans les premières tombes que nous ouvrîmes, le temps avait détruit +une partie des os, et je ne pus me procurer que deux crânes, peu +dignes vraiment du danger qu'ils nous faisaient courir. + +Cependant nous continuâmes notre travail, et vers la fin du jour +nous avions découvert une femme que nous reconnûmes, par la position +qu'elle occupait dans sa fosse, avoir été enterrée avant sa mort. + +Ses ossements étaient encore recouverts de sa peau, mais elle était +desséchée, et presque à l'état de momie; c'était un sujet convenable. + +Nous l'avions retirée de la fosse et nous commencions à la mettre +dans un sac fragments par fragments, lorsqu'à peu de distance nous +entendîmes de petits cris aigus. + +C'étaient les _Ajetas_ qui arrivaient. + +Il n'y avait pas de temps à perdre. Nous nous hâtâmes d'emporter +notre butin, et de nous sauver à toutes jambes. + +Nous n'avions pas fait une centaine de pas, que nous entendîmes des +flèches siffler à nos oreilles. + +Les _Ajetas_, perchés au sommet des arbres, nous attendaient et nous +attaquaient, sans que nous eussions même le moyen de nous défendre. + +Heureusement la nuit venait à notre secours; leurs flèches +ordinairement si sûres étaient mal dirigées, et ne nous atteignaient +pas. + +Tout en fuyant, nous déchargeâmes au hasard un de nos fusils pour +les effrayer, et bientôt nous pûmes les distancer sans autre mal que +la peur, et un avertissement préalable sur le danger de troubler le +repos des morts. + +Cependant, au sortir du bois, quelques gouttes de sang me firent +remarquer une légère égratignure à l'index de la main droite, +égratignure que j'attribuai à ma course précipitée. Sans m'en inquiéter +davantage, selon mon habitude, je continuai ma marche jusqu'au bord +de la mer. + +Nous n'avions point abandonné notre squelette: nous le déposâmes +sur la grève, ainsi que nos havre-sacs et nos fusils, et nous nous +assîmes pour nous remettre des fatigues de la journée. + +Alors commencèrent de la part de mes compagnons les réflexions +motivées par notre position; le premier, mon lieutenant, inspiré +par son affection pour moi et l'appréciation des dangers communs, +m'apostropha ainsi: + +«Ah! maître, qu'avons-nous fait, et qu'allons-nous devenir? + +«Demain, les enragés _Ajetas_ vont être sur pied pour venger +l'exécrable butin que nous leur enlevons peut-être au prix de +notre vie. + +«Si du moins ils nous attaquaient en rase campagne, avec nos fusils +nous pourrions nous défendre; mais que voulez-vous faire contre ces +animaux perchés çà et là, comme des singes, au haut des arbres de +leurs forêts? + +«Ce sont pour eux autant de forteresses d'où pleuvront demain sur +nous ces dards qui, hélas! ne partent jamais en vain. + +«Heureusement il était nuit lorsqu'ils nous ont attaqués, sans cela +nous aurions tous à l'heure qu'il est une bonne flèche au travers du +corps; ensuite ils auraient coupé nos têtes pour servir de trophée à +une superbe fête. La vôtre d'abord, maître, ils l'auraient placée sur +le sol et ils auraient dansé autour comme des brutes, et, en qualité +de chef, vous eussiez été la cible d'honneur proposée à leur adresse. + +«Enfin, maître, tout ce qui nous serait arrivé si la nuit n'avait +pas favorisé notre fuite n'est, hélas! que différé. + +«Nous ne saurions séjourner indéfiniment sur cette plage, seul +endroit favorable pour nous défendre de ces maudits négrillons: il +faudra bien retourner chez nous, ce que nous ne pouvons faire sans +traverser toutes les forêts habitées par cette race abominable, qui +nous a fait manger de la viande toute crue et assaisonnée de cendres. + +«Tenez, maître, avant d'entreprendre ce maudit voyage, vous auriez bien +dû vous souvenir de tout ce qui nous est arrivé chez les _Tinguianès_ +et les _Igorotès_.» + +J'avais écouté cette touchante jérémiade de mon lieutenant, qui au +fond n'avait pas tout à fait tort; mais quand il eut fini je voulus +relever son courage, et je lui dis: + +«Eh! comment, toi aussi, brave Alila, tu as donc peur?... Je croyais +que le _Tic-balan_, les esprits malins et les âmes des revenants +avaient seuls prise sur ta bravoure! + +«Tu vas donc me laisser croire que des hommes comme toi, sans autres +armes que de mauvaises flèches, te causent de la frayeur? + +«Allons, rassure-toi: demain il fera jour, et nous verrons ce que nous +avons à faire. En attendant, tâchons de trouver quelques coquillages; +car j'ai grand'faim, malgré la peur que tu voudrais me faire!» + +Ce petit sermon réconforta mon Alila, qui se mit à faire du feu; puis, +à l'aide de bambous enflammés, lui et son camarade se dirigèrent vers +les rochers à la recherche des coquillages. + +Alila, cependant, n'avait que trop raison, et moi-même je ne me +dissimulais pas qu'un hasard seul pouvait nous tirer de la position +critique dans laquelle nous nous trouvions par ma faute, pour avoir +pensé à mon pays, et vouloir orner le musée de Paris d'un squelette +d'_Ajetas_ [48]. + +Par tempérament et habitude, je n'étais pas homme à m'effrayer +d'un danger qui n'était pas immédiat; toutefois, je l'avoue, les +dernières paroles que j'avais dites à Alila, «Il sera jour demain, +et nous verrons,» me revenaient à la pensée et me préoccupaient. + +Mes Indiens m'avaient déjà apporté une assez grande quantité de +coquillages pour suffire à notre souper, lorsque Alila revint tout +essoufflée: + +«Maître, dit-il, je viens de faire une découverte: sur la plage, +à cent pas d'ici, se trouve une pirogue que la mer a jetée sur le +sable; elle est assez grande pour nous porter tous les trois; nous +pouvons nous en servir pour nous rendre à _Binangonan_, et là nous +serons à l'abri des flèches empoisonnées de ces chiens d'_Ajetas!_» + +Cette découverte était, ou la Providence qui venait à notre secours, +ou une complication de dangers plus grands encore que ceux réservés, +sur terre, à notre réveil du lendemain. + +Je me rendis tout de suite au lieu où Alila venait de faire son +importante découverte. + +Après avoir dégagé la pirogue des sables qui en recouvraient une +partie, je m'assurai qu'avec des bambous, et en bouchant quelques +crevasses, elle pouvait nous porter tous les trois, et nous servir +à naviguer sur l'océan Pacifique pour nous éloigner des _Ajetas_. + +«Eh bien! dis-je à Alila, tu le vois: n'avais-je pas raison, et ne +reconnais-tu pas ici la Providence? Ne semble-t-il pas que cette +belle embarcation, fabriquée peut-être à quelques mille lieues d'ici, +nous arrive tout exprès des îles de la Polynésie pour nous tirer des +griffes des sauvages? + +«--C'est vrai, maître, c'était notre sort!... Demain, ils seront +bien attrapés de ne plus nous retrouver. Mais mettons-nous aussitôt +à l'ouvrage, car nous avons bien à faire pour que cette _belle_ +embarcation, comme vous l'appelez, soit à peu près en état de +naviguer.» + +Nous fîmes à l'instant un grand feu sur le bord de la mer, et nous +allâmes couper dans le bois quelques bambous et des rotins; puis, +nous nous mîmes à boucher toutes les ouvertures qui se multipliaient +sous nos efforts dans cette pirogue abandonnée. + +Les personnes qui n'ont point voyagé chez les sauvages ne comprendront +pas comment, sans instruments et sans clous, on peut boucher les +fissures d'une embarcation, et la mettre en état de prendre la mer; +ce moyen cependant est des plus simples: nos poignards, des bambous +et quelques rotins suppléaient à tout. + +En grattant un bambou, on en retire une espèce d'étoupe que l'on met +dans les fentes, pour que l'eau ne s'y introduise pas. + +S'il faut boucher une ouverture de quelques pouces de diamètre, on +retire encore, du bambou, une petite planchette un peu plus grande que +l'ouverture que l'on veut boucher; puis, avec la pointe du poignard, on +la perce tout autour de petits trous correspondant à des trous pareils +que l'on a pratiqués à l'embarcation même. Ensuite, avec une longueur +suffisante de rotin, qui a été divisée et effilée en petites cordes, +on coud la planchette sur l'ouverture, comme on pourrait coudre un +morceau de drap sur un habit; on recouvre la couture avec de la gomme +élémie, et l'on est sûr que l'eau ne s'y introduira pas. + +Le rotin remplace ainsi le chanvre, et répond à tous les besoins qui +peuvent, je crois, se présenter. + +Nous travaillâmes avec ardeur à notre véritable planche de salut. + +Une fois radoubée, nous y plaçâmes deux forts balanciers composés +de deux gros bambous, car, sans ces balanciers, nous n'eussions pas +navigué dix minutes sans chavirer. + +Un autre bambou nous servit à faire un mât; notre grand sac en natte, +où était notre squelette, fut transformé en voile; enfin, la nuit +n'était pas très-avancée quand tous nos préparatifs furent terminés. + +Le vent était favorable; nous avions hâte d'essayer notre embarcation +et de lutter contre de nouvelles difficultés. Nous mîmes dans notre +pirogue nos armes et le squelette, cause de nos tribulations nouvelles; +puis nous la poussâmes sur le sable pour la mettre à flot. + +Pendant plus d'une grande demi-heure nous eûmes à lutter contre les +brisants. A chaque instant, nous étions sur le point d'être engloutis +par de grosses lames qui venaient se briser sur les rochers qui +bordent la côte. + +Enfin, après des difficultés et des dangers inouïs, nous pûmes +atteindre la pleine mer, où la lame plus régulière, véritable montagne +mobile, élève sans secousse une frêle embarcation presque à la hauteur +des nuages, et avec la même mansuétude la précipite dans un abîme, +d'où elle se relève pour reparaître de nouveau au sommet d'une +montagne liquide. + +Ces grandes lames, qui se succèdent d'intervalles en intervalles +ordinairement très-réguliers, font courir peu de dangers au bon pilote +qui a la précaution de leur présenter toujours la proue: mais malheur +à lui s'il s'oublie, et si en faisant une fausse manoeuvre il présente +le côté! il est alors certain de chavirer et de faire naufrage. + +J'étais si habitué à gouverner des pirogues, que, plus confiant en +ma vigilance qu'en celle de mes Indiens, j'avais pris le gouvernail. + +Le vent était de travers, nous avions déployé notre petite voile, +nous faisions bonne route, quoique à chaque instant je fusse obligé +de mettre la proue au large pour faire face à la lame. + +Nous étions déjà à une assez grande distance de la côte pour ne +pas craindre, si le vent venait à changer, que la lame nous rejetât +dans les brisants; tout nous faisait espérer une navigation heureuse, +quand j'entendis mes pauvres Indiens faire des efforts. Ils n'avaient +jamais navigué que sur le lac, sur l'eau douce: ils venaient d'être +pris du mal de mer. + +C'était fâcheux pour moi, car je savais par expérience que la personne +atteinte de ce mal, surtout pour la première fois, est tout à fait +incapable de rendre aucun service, et même de se défendre contre le +plus petit danger qui la menacerait. + +Il ne fallait donc plus compter que sur moi seul pour gouverner la +barque; aussi je dis à celui qui tenait l'écoute de me la passer. Je +la tournai autour de mon pied, car je n'avais pas trop de mes deux +mains pour la pagaye qui me servait de gouvernail. Mes pauvres Indiens, +comme deux corps inanimés, se couchèrent dans le fond de la pirogue. + +Quand je songe à la position dans laquelle je me trouvais, au +milieu de l'océan soi-disant Pacifique, dans une frêle pirogue, +ayant pour auxiliaires deux individus sans mouvement, deux crânes +et un squelette d'_Ajetas_, je ne puis m'empêcher de supposer à +mon lecteur la tentation assez naturelle de croire que je forge une +histoire pour mon bon plaisir. Cependant je ne raconte que l'exacte +vérité, et, du reste, me croira qui voudra. + +J'étais donc seul dans ma frêle embarcation à lutter continuellement +contre ces grosses lames qui m'obligeaient à chaque instant à dévier +de la route. + +Le jour pour moi tardait bien à revenir... car avec lui j'espérais +reconnaître la plage de _Binangonan-de-Lampon_, refuge assuré où je +devais retrouver l'hospitalité la plus franche et les secours précieux +de mes anciens amis. + +Enfin, ce soleil tant désiré parut à l'horizon; je reconnus alors +que nous étions environ à trois lieues de la côte; j'avais beaucoup +trop pris le large, et dépassé _Binangonan_ d'une grande distance; +il était impossible de revenir en arrière, le vent ne le permettait +pas. Je me décidai donc à poursuivre la même route, et à faire tout +mon possible pour arriver avant la nuit à _Maoban_, grand village +tagaloc, situé sur la côte est de Luçon, et qu'une petite chaîne de +montagnes sépare du lac de Bay. + +Les premiers rayons du soleil et un peu de calme remirent mes Indiens +en état de me rendre quelques services. + +Nous passâmes toute la journée sans boire ni manger, et nous eûmes +le chagrin de voir revenir l'obscurité sans avoir atteint notre but. + +Cette position était des plus inquiétantes. Il pouvait survenir un +orage, le vent pouvait souffler avec force, et la seule ressource que +nous aurions eue alors était d'aller nous jeter au milieu des brisants +pour faire côte: mais heureusement il n'en fut rien, et vers le milieu +de la nuit nous reconnûmes, par une petite île, que nous étions en +face du village de _Maoban_. + +Je laissai aussitôt arriver, et, peu de temps après, nous nous +trouvâmes dans une baie calme et paisible, près d'une plage +sablonneuse. + +La fatigue et le manque d'aliments avaient complétement épuisé mes +forces; je mis pied à terre, je m'étendis sur le sable et m'endormis +d'un profond sommeil, qui dura jusqu'au jour. + +Lorsque je me réveillai, les rayons du soleil dardaient en plein sur +moi; il était à peu près sept heures. + +En toute autre occasion, j'aurais rougi de ma paresse; mais le moyen de +m'en vouloir après trente-six heures de jeûnes et d'efforts désespérés! + +Pendant mon sommeil, un de mes Indiens était allé au village chercher +des provisions; je trouvai près de moi d'excellent riz et du poisson +salé. Nous fîmes un repas délicieux et splendide. + +Mes Indiens m'engagèrent, de la part des habitants, à me rendre au +village pour y passer la journée; mais j'avais trop hâte d'arriver +à mon habitation. + +Je savais qu'en marchant bien nous pouvions traverser les montagnes +et arriver à la nuit sur le bord du lac de _Bay_, à quelques heures +de chez moi; je me décidai donc à partir sans délai. + +Nous eûmes bientôt retiré nos effets de notre embarcation; la petite +voile reprit sa forme primitive pour contenir les crânes et le +squelette, cause de tous les dangers que nous venions d'affronter; et +tous trois enfin, bien restaurés, munis de provisions pour la journée, +nous commençâmes à gravir les hautes montagnes qui séparent le golfe +de _Maoban_ du lac de _Bay_. + +La journée fut fatigante et pénible. + +A sept heures du soir, nous nous embarquâmes sur le lac, et vers le +milieu de la nuit nous arrivâmes à _Jala-Jala_, où j'oubliai bien +vite toutes les fatigues de ce long et périlleux voyage, en pressant +sur mon coeur mon cher fils et le couvrant de mes baisers paternels. + +Mon bon ami Vidie, à qui j'avais vendu mon habitation, me remit +des lettres qu'il avait reçues de Manille. On m'y attendait depuis +plusieurs jours pour des affaires importantes. Je me décidai à partir +dès le lendemain. + +Je venais de terminer le dernier voyage que je devais faire dans +l'intérieur des Philippines; je ne voulais plus m'éloigner de mon +fils, seul être qui me restait de tous ceux que j'avais si tendrement +aimés; je l'emmenai à Manille avec moi; je ne fis pas tout à fait +mes adieux à _Jala-Jala_. Cependant j'avais presque l'intention de +ne plus y revenir. + +Le voyage fut pour moi aussi agréable que le permettaient mes tristes +souvenirs. + +J'éprouvais un si grand bonheur à tenir dans mes bras mon enfant +et à recevoir ses naïves caresses, que j'oubliais par instant tous +mes malheurs.... + +J'arrivai à Manille et fus prendre ma demeure chez Baptiste Vidie, +frère de l'ami que j'avais laissé à l'habitation. + +Après avoir échappé à l'attaque des _Ajetas_, je m'étais aperçu +que j'avais une petite blessure à l'index de la main droite, et +j'attribuai ce léger accident à une branche ou une épine qui m'avait +froissé lorsque, avec tant de précipitation, nous nous sauvions des +flèches que nous décochaient les sauvages. + +La première nuit que je passai à Manille, je ressentis à l'endroit +de cette légère blessure des douleurs si aiguës, que je tombai deux +fois sans connaissance. + +La souffrance augmentait à chaque instant, et devint si violente, +que je ne doutai plus qu'elle ne fut causée par le poison d'une flèche +d'_Ajetas_; je fis venir un de mes confrères. + +Après un scrupuleux examen, il me fit au doigt une large incision +qui ne me procura aucun soulagement; la main, au contraire, +s'envenimait. Peu à peu l'inflammation gagna tout le bras, et je fus +bientôt dans un état alarmant... + +Bref, après un mois de souffrances et d'inquiétudes les plus cruelles, +il sembla que le poison fût passé à la poitrine. Je n'avais pas +un moment de sommeil, et malgré moi des cris sourds et douloureux +sortaient de ma poitrine en feu; mes yeux se voilaient, une sueur +ardente inondait mon visage, mon sang brûlant ne circulait plus dans +mes veines, ma vie semblait s'éteindre. + +Les médecins déclarèrent que je ne passerais pas la nuit. + +D'après les usages du pays, on me prévint qu'il fallait songer à +mettre ordre à mes affaires. + +Je demandai qu'on fit venir près de moi le consul général de France, +mon bon ami, Adolphe Barrot. + +Je savais Adolphe homme de coeur et de dévouement: je lui recommandai +mon fils. Il me promit d'en avoir soin comme s'il eût été son propre +enfant, de le conduire en France et de le remettre à ma famille. + +Ensuite vint un bon moine dominicain: nous nous entretînmes longuement, +et, après m'avoir prodigué les consolations de son ministère, il +m'administra l'extrême-onction. Tout enfin s'était passé avec les +formes voulues; il ne manquait plus que moi pour achever la cérémonie +funèbre. + +Toutefois, au milieu de tous ces préparatifs, moi seul n'étais +pas aussi pressé, et malgré mes douleurs je conservais ma présence +d'esprit, et ne voulais pas mourir. + +Était-ce du courage? Était-ce cette grande confiance de ma force et +de ma robuste santé qui me faisait croire à ma guérison? Était-ce +un pressentiment, une voix intérieure qui me disait: Les médecins +se trompent; et quelle surprise ils auront demain de me trouver +mieux!... Bref, je ne voulais pas mourir; selon moi, ma volonté +devait arrêter l'ordre de la nature, et me faire survivre à toutes +les douleurs imaginables. + +Le lendemain, j'étais mieux; les médecins me trouvèrent le pouls +régulier et sans intermittence. Quelques jours après, le poison passa +de la poitrine à la peau; tout mon corps se couvrit d'une éruption +miliaire... Dès lors j'étais sauvé. + +Ma convalescence fut longue, et plus d'une année après je ressentais +encore de vives douleurs dans la poitrine. + +Pendant le cours de ma maladie, j'avais reçu bien des marques +d'affection de mes compatriotes, et en général de tous les Espagnols +habitants de Manille; je dois dire ici, à la louange de ces derniers, +que, pendant vingt années passées aux Philippines, j'ai toujours +trouvé, dans tous ceux avec lesquels j'ai eu des relations, une grande +noblesse d'âme et un dévouement sans égoïsme. + +Aussi jamais je n'oublierai tous les services que j'ai reçus de cette +noble race, pour qui je conserve de vifs sentiments de reconnaissance. + +Pour moi, tout Espagnol est un frère à qui je serais heureux de +prouver que ses compatriotes n'ont point obligé un ingrat. + +J'espère que mon lecteur me pardonnera de m'éloigner ainsi de mon +sujet pour remplir un devoir de reconnaissance. Ne sont-ce pas mes +souvenirs que j'écris [49]? + +Le désir d'entreprendre prochainement avec mon fils le voyage qui +devait me rendre à ma patrie, la pensée de revoir ma bonne mère, +mes soeurs et tant d'amis que j'y avais laissés, me réconciliait avec +l'existence, et me faisait entrevoir encore un peu de bonheur. + +J'attendais avec impatience l'époque de m'embarquer; mais, hélas! ma +mission n'était point encore terminée aux Philippines, et une nouvelle +catastrophe allait rouvrir toutes mes douleurs. + + + + +CHAPITRE XXI. + + Mort de mon fils.--Départ de Jala-Jala et des + Philippines.--Retour en France. + + +A peine fus-je rétabli, que mon cher fils, mon seul bonheur, le +dernier être bien-aimé qui me restât sur cette terre féconde et +dévorante tout à la fois, mon pauvre Henri tomba subitement malade; +son mal fit des progrès rapides. + +Mes amis pressentirent aussitôt qu'un malheur suprême me menaçait. Moi +seul je ne connaissais pas l'état dans lequel se trouvait mon +enfant. Je l'aimais d'une si grande passion, que je croyais impossible +que la Providence voulût me séparer de lui. + +Mon médecin, ou plutôt mon ami Genu, me conseilla de le conduire +à _Jala-Jala_, où l'air natal et la campagne, me disait-il, +favoriseraient sans doute sa guérison. + +Je goûtai ce conseil; tant de personnes avaient recouvré la santé à +_Jala-Jala_, que je devais espérer le même succès pour mon fils. + +Je partis donc avec lui et sa gouvernante; le voyage fut bien triste, +car je voyais mon pauvre enfant souffrir sans pouvoir le soulager. + +A notre arrivée, Vidie vint me recevoir, et un instant après +j'occupais, avec mon Henri, la même chambre qui me rappelait déjà deux +pertes bien douloureuses, la mort de ma petite fille et celle de ma +chère Anna; de plus, c'était dans cette même chambre que mon Henri +était né, rapprochement cruel des moments les plus heureux de mon +existence avec celui où j'allais pleurer mon fils si tendrement aimé. + +Néanmoins, ne désespérant pas encore des ressources de mon art et de +mon expérience, je m'assis au chevet de mon fils et ne le quittai +plus. Je dormais près de lui, et passais toutes mes journées à lui +donner des soins qui n'apportaient, hélas! aucun soulagement à ses +souffrances. Je perdis tout espoir, et, le neuvième jour après notre +arrivée, ce cher enfant expira dans mes bras. + +Il est impossible de rendre compte de ce que je ressentis à cette +dernière épreuve. J'avais le coeur brisé, la tête en feu. Je devenais +fou, et jamais désespoir plus grand ne s'était emparé de moi. Je +n'écoutais plus que ma douleur, et il fallut employer la force pour +arracher de mes bras les restes mortels de mon enfant. + +Le lendemain il fut déposé près de sa mère, et une tombe de plus +s'éleva dans l'église de _Jala-Jala_. + +En vain mon ami Vidie chercha-t-il à me soulager et à me distraire; +plusieurs fois il voulut m'éloigner de la chambre fatale où je ne +comptais plus que des malheurs, il ne put y parvenir. J'avais l'espoir +et je croyais avoir le droit de mourir aussi... là où ma femme et mon +fils avaient rendu le dernier soupir. Mes larmes ne coulaient plus, +la parole elle-même manquait à l'épanchement de ma douleur. Une fièvre +ardente qui me dévorait était trop lente encore au gré de mon désir. + +Dans un moment d'égarement, je fus sur le point de commettre la plus +grande lâcheté dont puisse se rendre coupable le malheureux envers +son Créateur: je fermai ma porte à double tour, je saisis le poignard +qui si souvent avait défendu ma vie, et le retournai contre moi... + +Déjà je choisissais l'endroit où il fallait frapper pour terminer d'un +seul coup ma triste existence: mon bras, roidi par le délire, allait +s'abattre sur ma poitrine... lorsqu'une pensée subite vint m'empêcher +de consommer le crime sans pardon, le crime du désespoir. Ma mère, +ma pauvre mère que j'avais tant aimée, ma bonne mère se présenta à +mon esprit; elle me disait: + +«Tu veux donc m'abandonner? Je ne te verrai donc plus?» + +Je me rappelai aussi les dernières paroles de ma chère Anna: + +«Va revoir ta vieille mère.» + +Cette pensée opéra en moi une révolution complète: je rejetai avec +horreur mon poignard, je tombai anéanti sur mon lit; mes yeux, +secs et brûlants depuis bien des jours, retrouvèrent des larmes qui +soulagèrent mon coeur ulcéré. + +Cette force d'âme dont j'avais tant besoin se réveilla en moi; je ne +pensai plus à mourir, mais à accomplir ma rigoureuse destinée. Plus +calme déjà, et soulagé par les larmes abondantes que j'avais versées, +je me livrai complétement à l'idée d'embrasser ma mère et mes soeurs; +puis je voulus ajouter la page suivante à mon journal. + +Je n'avais pas encore la tête bien à moi; je traduirai ce que +j'écrivais alors en espagnol, ma langue adoptive et familière, de +préférence même au français, que je ne parlais presque plus depuis +près de vingt années. + +«Comment ai-je la force de prendre cette plume? Mon pauvre fils, +mon Henri bien aimé n'existe plus; son âme s'est envolée vers le +Créateur! Mon Dieu, pardonnez cette plainte à ma douleur... Mais +qu'ai-je donc fait pour être éprouvé aussi cruellement? Mon fils, mon +cher fils, ma seule espérance, mon dernier bonheur, je ne le reverrai +plus! Autrefois j'étais encore heureux; j'avais ma bonne Anna et notre +cher enfant. Bientôt le sort cruel vint m'enlever ma compagne. Mon +chagrin fut bien grand et mon affliction bien profonde; mais tu me +restais, ô mon fils! et toutes mes affections se reportèrent sur toi; +tu séchais mes larmes avec tes caresses, tu souriais comme ta mère, et +les beaux traits de ton visage me faisaient la retrouver. Aujourd'hui, +hélas! je vous ai perdus tous deux!... Quel vide, mon Dieu! et quelle +solitude! Oh! je devrais mourir dans cette chambre, dépositaire de +tous mes malheurs. Ici j'ai pleuré mon pauvre frère; ici j'ai fermé +les yeux à ma fille; ici encore, baignée de larmes, Anna mourante +m'a fait ses derniers adieux... et ici enfin, toi, mon fils, on t'a +arraché de mes bras pour te déposer près des cendres de ta mère. + +«Que d'afflictions, que de chagrins pour un seul homme! Dieu de bonté +et de miséricorde, ne me rendrez-vous pas mon pauvre enfant? Hélas! je +sens à peine que je m'abuse; mais il plaindra mon égarement celui +qui a été aimé, et qui s'est vu enlever un à un tous les éléments +de son bonheur. Quant à moi, être isolé et inutile désormais sur +cette terre, peu importe où je succomberai à ma douleur. Si ce +n'était l'espoir de voir ma mère et mes soeurs, ici, à _Jala-Jala_, +je terminerais ma pénible existence: mon sépulcre serait le vôtre, +ô vous que j'ai tant aimés! Je reposerais près de vous, et pendant +le reste de ma triste vie j'irais chaque jour sur votre tombe! Mais +non, un devoir sacré m'obligera bientôt à me séparer de vous, et à +vous dire un éternel adieu!... Cruel, bien cruel sera le moment où +je m'éloignerai de vous!... Et toi, ô chère et bonne épouse, Anna +si bien aimée, tes dernières paroles s'accompliront: je partirai, +mais le regret et la douleur m'accompagneront dans ce voyage, mon +coeur et mes souvenirs resteront à _Jala-Jala_. + +«Terre arrosée de mes sueurs, de mon sang et de mes larmes, lorsque le +sort m'amena sur ta rive, tu étais alors couverte de sombres forêts qui +aujourd'hui ont fait place à de riches moissons; parmi les habitants, +l'ordre, l'abondance et le bien-être ont remplacé la débauche et la +misère; tout avait couronné mes efforts, tout prospérait autour de moi: +hélas! j'étais trop heureux! + +«Mais, en m'accablant, le malheur n'aura frappé que moi, mon oeuvre me +survivra. Vous serez heureux, ô mes amis! et si je l'ai été moi-même +d'y avoir contribué, qu'un souvenir vienne quelquefois vous rappeler +celui à qui vous avez si souvent donné le nom de _père_! Si vous +conservez pour lui un peu de reconnaissance, oh! gardez religieusement +les tombeaux trois fois chéris qu'il vous confie!» + +Mes lecteurs me pardonneront cette triste et longue plainte; ils la +comprendront, s'ils se pénètrent bien de ma position. Éloigné de cinq +mille cinq cents lieues de ma patrie, le coup le plus sensible, le +plus inattendu, venait de me frapper; je n'avais plus de parents aux +Philippines; en France seulement je pouvais retrouver des affections +vivantes, et, au moment d'abandonner pour toujours _Jala-Jala___, +l'idée de quitter aussi mes Indiens si affectueux, si dévoués pour +moi, était un surcroît ajouté à mes chagrins; aussi je ne pouvais me +décider à les prévenir de cette séparation. + +Je restais renfermé dans ma chambre, sans en sortir, même pour +les repas. + +Mon ami Vidie faisait tout au monde pour me préparer à ces adieux et +pour me consoler; il m'engageait surtout à me rendre à Manille pour +y faire mes préparatifs de départ; mais une force irrésistible me +retenait à _Jala-Jala_. J'étais si faible, j'avais le coeur tellement +brisé par le chagrin, que je n'avais plus le courage de prendre +aucune résolution. Je remettais de jour en jour, et de jour en jour +j'étais plus indécis; il fallait une occasion imprévue pour vaincre mon +apathie; il fallait surtout triompher de moi par les doux sentiments +de la reconnaissance, sentiments auxquels je n'ai jamais pu résister. + +Cette occasion, ce motif déterminant à mon départ, la Providence +daigna me le fournir. + +J'avais à Manille une amie, une femme angélique de bonté, de douceur +et de dévouement. + +Dès mon arrivée aux Philippines, lié intimement avec toute sa famille, +je l'avais connue enfant, ensuite mariée à un homme honorable qu'elle +avait perdu; je lui avais alors prodigué les consolations que peut +offrir l'amitié la plus sincère. Elle avait été témoin du bonheur dont +j'avais joui avec ma chère Anna, et, apprenant que j'étais malheureux, +elle ne craignit pas de faire seule un long voyage pour venir à son +tour prendre sa part de mes chagrins. + +La bonne Dolorès Señeris arriva un matin à _Jala-Jala_; elle se jeta +dans mes bras, et, pendant quelques instants, nos larmes seules furent +l'interprète de nos pensées. + +Quand nous fûmes remis de notre première émotion, elle me dit +qu'elle venait me chercher, et fit elle-même les préparatifs de mon +départ. J'étais trop reconnaissant de cette preuve d'amitié de la +bonne Dolorès pour ne pas acquiescer à ses désirs, et il fut décidé +que le lendemain je quitterais pour toujours _Jala-Jala_. + +Le bruit s'en répandit parmi mes Indiens. + +Ils vinrent tous me faire leurs adieux. Tous paraissaient profondément +affligés; ils pleuraient, et me disaient: «O maître, ne nous ôtez +pas l'espoir de vous revoir! Allez vous consoler près de votre mère, +et revenez ensuite au milieu de vos enfants.» + +Ce jour fut un jour de pénibles émotions. + +Le lendemain, 29 février 1838, était un dimanche. J'allai faire mes +derniers adieux aux restes bien chers que je laissais dans la tombe; +j'entendis pour la dernière fois l'office divin dans cette modeste +église que j'avais fait élever, et où pendant longtemps, entouré de +toutes mes affections, j'étais heureux de réunir à pareil jour la +petite population de Jala-Jala. + +Après l'office, je me rendis au rivage, où m'attendait l'embarcation +qui devait me conduire à Manille. + +Là, entouré de tous mes Indiens, du bon curé le père Miguel, de mon +ami Vidie, je leur fis à tous mon dernier adieu. + +Dolorès et moi nous entrâmes dans l'embarcation. + +A peine s'éloigna-t-elle de la rive, que tous les bras furent tendus +vers moi, et toutes les bouches répétèrent: + +«Bon voyage, maître; oh! revenez promptement!» + +Un des plus anciens, d'un signe imposa silence, et dit à haute vois +ces prophétiques paroles: + +«Frères, pleurons et prions... , car le soleil s'est obscurci pour +nous...; l'astre qui s'éloigne a éclairé nos meilleurs jours, et +désormais, privés de la lumière, nous ne saurons combien durera la +nuit où nous plonge le malheur de son départ.» + +Cette exhortation du vieil Indien furent les dernières paroles qui +arrivèrent jusqu'à moi; l'embarcation s'éloignait, et j'avais les yeux +toujours fixés sur cette terre chérie que je ne devais jamais revoir. + +Nous arrivâmes à Manille par une de ces ravissantes nuits telles que +je les ai décrites aux beaux jours de mes voyages. + +Dolorès ne voulut pas que je logeasse ailleurs que chez elle. + +Avant son départ, les soins et l'amitié avaient pourvu à tout. Je fus +entouré de ces petites attentions dont une femme seule a le secret, +et qu'elle sait faire accepter avec tant de grâce par celui qui en +est l'objet. + +Mes fenêtres donnaient sur la jolie rivière de _Pasig_; j'y passais +des journées entières à voir glisser sur l'eau les jolies pirogues +indiennes, et à recevoir les visites de mes amis, qui à l'envi les +uns des autres venaient essayer de me distraire. + +Lorsque j'étais seul, pour tromper ma mélancolie je pensais à mon +voyage, au bonheur que je goûterais encore à revoir ma pauvre mère, +mes soeurs, un beau-frère que je ne connaissais pas, et enfin des +nièces qui étaient nées pendant mon absence. + +L'obligation où je me vis de rendre les visites que j'avais reçues, +et le rétablissement de ma santé, me permirent enfin de m'occuper +des affaires qui devaient hâter mon départ. + +Mon ami Adolphe Barrot, consul général de France à Manille, devait de +jour en jour recevoir des nouvelles de son gouvernement pour retourner +en France; il me proposa de l'attendre et de faire le voyage avec +lui. J'acceptai avec plaisir, et nous décidâmes entre nous que pour +notre retour nous prendrions la route des Grandes Indes, la mer Rouge +et l'Égypte. + +Je ne voulus pas rester oisif pendant le temps que j'avais à passer +à Manille. + +Les Espagnols se rappelaient qu'à une autre époque j'avais exercé +la médecine avec assez de succès: bientôt il m'arriva des malades de +tous côtés, et gratuitement, il est vrai, je repris mon premier état. + +Mais quelle différence entre ce temps et celui de mon début! Alors +j'étais jeune, plein de force et d'espérance; je me berçais des +illusions ordinaires à la jeunesse, un long avenir de bonheur se +présentait à mon imagination. + +Maintenant, accablé sous le poids du chagrin et des pénibles travaux +que j'avais exécutés, il ne me restait plus qu'un seul désir, celui +de revoir la France; et cependant mes souvenirs se reportaient sans +cesse vers _Jala-Jala_. + +Pauvre petit coin du globe que j'avais civilisé, où mes plus belles +années s'étaient passées dans une vie de travaux, d'émotions, de +bonheur et d'amertume! + +Pauvres Indiens qui m'aimiez tant, je ne devais plus vous +revoir! L'immensité des mers allait nous séparer pour toujours!.... + +Que de réflexions et de souvenirs remplissaient alors ma pensée! Mais, +hélas! on lutterait en vain contre sa destinée; et la Providence, +dans ses vues impénétrables, me réservait encore de rudes épreuves +et de nouveaux malheurs. + +Redevenu le médecin de Manille, où j'avais eu tant de peine à débuter, +je visitais les malades du matin au soir; je recevais de Dolorès +et de sa soeur Trinidad les soins les plus touchants et les mieux +choisis pour la blessure toujours saignante que je portais au fond +de mon coeur. + +Je voyais aussi souvent les deux soeurs de ma pauvre femme, Joaquina +et Mariquita, ainsi que ma jeune nièce, fille de cette excellente +Joséphine pour qui j'avais eu tant d'amitié, et qui avait suivi de +si près ma chère Anna dans la tombe. + +Peu à peu je formais de nouvelles affections, que bientôt il me +faudrait rompre pour ne plus les retrouver. + +Je n'oubliais point _Jala-Jala_, et mes souvenirs ne quittaient pas +ce lieu, où étaient déposés les restes de ce que j'avais le plus aimé +au monde! Je formais des voeux pour que mon oeuvre de colonisation +se continuât, et que mon ami Vidie trouvât une compensation à la rude +tâche qu'il venait d'entreprendre. + +A cette époque, lorsque j'étais encore à Manille, un grand malheur +fut sur le point de ramener _Jala-Jala_ à son premier état de barbarie. + +Les bandits, qui avaient toujours respecté mon habitation pendant +que je la possédais, vinrent une nuit l'attaquer, et se rendirent +maîtres de la maison où s'était renfermé et défendu Vidie. + +Il fut obligé de s'échapper par une fenêtre et d'aller se cacher dans +les bois, en abandonnant sa fille en très-bas âge aux soins d'une +Indienne, sa nourrice. + +Les bandits pillèrent et brisèrent tout dans la maison, blessèrent +sa fille d'un coup de sabre dont elle porte encore les marques [50]; +après quoi ils se retirèrent avec le butin qu'ils avaient fait. + +Mais _Jala-Jala_ était devenu un point trop important; le gouvernement +espagnol y envoya des troupes pour protéger Vidie et y maintenir +l'ordre. + +Enfin Adolphe Barrot reçut les instructions du gouvernement français +qui le rappelaient dans sa patrie; mes préparatifs étaient faits pour +le départ. + +Le 29 octobre 1838, je passai la journée dans de pénibles et douloureux +adieux... + +J'avais reçu tant de marques de bienveillance et d'affection des +habitants de Manille, j'y laissais des amis si bons, si dévoués, que la +pensée de ne plus les revoir me brisait le coeur... Ma douleur était +si grande, qu'il me fallut une force surhumaine pour ne pas renoncer +à m'éloigner de ma seconde patrie et de ces amis qui me disaient: +«Restez au milieu de nous.» + +La pensée de ma mère me soutenait. Cependant cette douce pensée était +mêlée de mille réflexions qui jetaient encore plus de trouble dans +mon âme. + +Depuis longtemps je n'avais pas reçu de nouvelles de cette bonne mère; +elle était bien âgée, sa vie entière s'était passée dans une longue +suite de malheurs et dans une abnégation complète d'elle-même. Les +nombreuses peines morales qu'elle avait éprouvées devaient avoir +agi sur sa santé; et puis j'étais si malheureux, le sort m'avait +si rudement frappé dans toutes mes affections, que je ne pouvais me +soustraire à la cruelle pensée que je ne reverrais plus celle pour +qui j'abandonnais un pays qui m'était si cher... + +Cependant, dans un moment de calme, j'avais pris une résolution; le +trouble de mon âme ne pouvait m'empêcher de l'accomplir. Je m'arrachai +des bras de mes amis. Ils m'avaient accompagné au port; une légère +embarcation me conduisit à bord du trois-mâts américain le _Laïton_. + +A dix heures du soir, il leva l'ancre et cingla vers la sortie de +la baie. + +J'étais en proie à une si grande agitation, que je restai sur le +pont, espérant que la fraîcheur de la nuit calmerait l'ardeur qui +me dévorait. Je m'assis sur un banc de quart, et je vis peu à peu +disparaître les feux de Manille, puis l'île de Marivélès et les +montagnes de _Marigondon_. Je fis alors mentalement mes derniers +et plus cruels adieux aux Philippines, et, de plus en plus agité, +j'éprouvai bientôt une fièvre ardente qui produisit sans doute un +véritable délire. + +Dans ce délire, je voyais _Jala-Jala_ dans sa prospérité, comme +à l'époque de mon bonheur. Ma chère compagne était dans ses plus +beaux jours; elle me souriait. Mon frère et mon fils étaient à +côté d'elle. Tous trois me tendaient les bras. En vain je voulais +m'y précipiter: une force invincible me retenait. Je faisais des +efforts pour leur parler, il m'était impossible d'articuler un +seul mot. J'entendais Anna me dire: «Attends, ta destinée n'est pas +accomplie.» Puis, ces trois êtres chéris devenaient pâles, livides; +ils se couvraient d'un suaire. Anna montrait à mon frère deux tombeaux, +et lui disait: «Marche, nous te suivons.» Ils se dirigeaient alors vers +les tombes, accompagnés du père Miguel et de mes Indiens en pleurs. Les +tombes s'ouvraient, et, à pas lents, ils en descendaient les degrés. + +Sans doute mon délire devint alors tout à fait complet. Ce ne fut que +le lendemain, au jour, que j'eus le sentiment de moi-même. J'avais +le visage inondé de larmes et le corps brisé. Je me traînai dans ma +cabine, et me mis au lit. Mes larmes continuèrent à couler, jusqu'à +ce qu'un profond sommeil vint mettre un terme aux souffrances morales +exaltées par le délire. + +Le soleil était à plus de moitié de sa course lorsque je me +réveillai. Les larmes et le repos m'avaient rendu à mon calme +habituel. Je me levai, et je fus jeter un dernier coup d'oeil vers +Luçon; mais, hélas! nous en étions bien loin!... Je ne devais plus +revoir cette terre où je laissais tant de souvenirs... + +Ici devrait se terminer la relation que je me suis proposée; mais je +ne puis m'empêcher de consacrer encore quelques lignes à mon retour +dans ma patrie. + +Je parcourus sur divers navires les côtes des Grandes Indes, le golfe +Persique et la mer Rouge; puis, après plusieurs relâches, j'abordai +en Égypte. + +Après avoir si souvent admiré les grandes oeuvres de la nature, +j'avais un vif désir de voir les travaux gigantesques exécutés par +la main des hommes. + +J'allai à Thèbes, et y visitai en détail ses palais, ses tombeaux et +ses nombreux monolithes. + +Je descendis ensuite le Nil, en m'arrêtant partout où se présentaient +des monuments dignes de curiosité. Je montai au sommet de l'une des +pyramides; je passai quelques jours au Caire, et me rendis enfin +à Alexandrie, où je m'embarquai de nouveau pour franchir le petit +espace de mer qui me séparait de l'Europe. + +J'avais voulu comparer de grands travaux humains aux oeuvres du +Créateur: cette comparaison n'avait pas été à l'avantage des premiers, +car tous ces inutiles monuments ne s'étaient présentés à moi que comme +des preuves durables de l'orgueil et du fanatisme de quelques hommes +auxquels obéissaient des peuples esclaves. + +J'avais vu aussi ce qui restait des traces de destruction des deux plus +grands conquérants du monde: le premier n'était-il pas un orgueilleux +despote, faisant agir à sa volonté des cohortes d'esclaves, et portant +parmi des peuples paisibles le fer et la destruction, pour profaner +des tombeaux, poursuivre d'inutiles conquêtes? L'histoire nous le +montre mourant à la suite d'une orgie, et l'autre, hélas! après tant +de gloire, enchaîné sur un rocher!! + +Du sommet de l'une des pyramides, accompagné de mon ami Barrot, +dans un religieux recueillement j'avais admiré le Nil majestueux, +qui serpente au milieu d'une vaste plaine bordée par le désert et +d'arides montagnes. + +Regardant ensuite au-dessous de moi, j'avais eu de la peine à +apercevoir mes camarades de voyage qui contemplaient le grand sphinx, +et paraissaient de petites taches noires sur le sable. + +Je me disais alors: Ce ne sont point ces inutiles monuments que +nous devons admirer, mais bien plutôt ce grand fleuve qui, obéissant +toujours aux lois d'une sagesse toute-puissante, franchit chaque année, +à une époque fixe, ses limites, et s'étend comme une vaste mer pour +arroser, vivifier d'immenses plaines qui se couvrent toujours de +riches moissons. + +Sans cet ordre immuable et bienfaisant de la nature, toutes ces belles +campagnes ne seraient plus qu'une partie du désert où aucun être ne +pourrait exister. + +Ces réflexions provenaient sans doute d'une vie presque entièrement +écoulée au milieu de cette grande nature, où l'homme puise constamment +des sentiments qui l'élèvent vers l'Être suprême. J'avais trop étudié +cette nature dans tous ses détails, ses bienfaits et sa magnificence, +pour que tout ce qui était de création humaine fit sur moi l'impression +à laquelle j'avais cru lorsque j'avais désiré voir les monuments +de l'Égypte; et tout en voguant pour l'Europe, je pressentais déjà +qu'un court séjour au milieu de la civilisation me ferait regretter +mon ancienne liberté, mes montagnes, et mes solitudes des Philippines. + +J'arrivai à Malte, où, pendant dix-huit jours, je fus renfermé dans +le fort Manuel pour y purger ma quarantaine. + +Je reçus alors des nouvelles de ma famille. Ma mère, mes soeurs +m'écrivaient qu'elles jouissaient d'une parfaite santé, et qu'elles +attendaient mon arrivée avec une bien vive impatience. + +Ma quarantaine terminée, je restai près d'une semaine dans la ville, +attendant le départ d'un bateau à vapeur pour la France. + +Je profitai de ce retard pour voir tout ce que Malte offre de curieux +aux voyageurs; puis je repris ma route vers ma patrie, et, la semaine +suivante, je reconnus les rochers arides de la Provence, enfin cette +France que j'avais quittée depuis vingt ans!... + +Peu de jours après j'étais à Nantes, où, pendant quelque temps je +jouis dans toute sa plénitude du bonheur que l'on éprouve au milieu +de personnes dont on a été éloigné pendant de longues années, et qui +sont les dernières affections vivantes encore chez un malheureux trop +éprouvé par une bizarre destinée. + +Mais l'oisiveté dans laquelle je vivais me devint bientôt +insupportable; j'avais toujours mené une vie trop active pour qu'une +transition aussi subite ne produisît pas en moi un effet nuisible à +ma santé, et la seule idée de soumettre le reste de mon existence à +une vie stérile et monotone m'était devenue insupportable. + +Ne sachant toutefois que faire pour m'occuper, je me décidai à voyager +en Europe et à étudier le monde civilisé, auquel je me trouvais alors +si étranger. + +Je parcourus la France, l'Angleterre, la Belgique, l'Espagne et +l'Italie. + +Je retournai ensuite dans ma famille, sans avoir rien trouvé dans +l'étude que je venais de faire qui pût me faire oublier mes Indiens, +_Jala-Jala_, mes voyages solitaires dans mes forêts vierges; et la +société des hommes élevés dans une extrême civilisation ne pouvait +effacer de ma mémoire ma modeste existence passée. + +Malgré mes efforts, je conservais toujours un fond de tristesse qu'il +m'était impossible de dissimuler: ma bonne mère, qui voyait avec peine +ma répugnance à me fixer dans aucun lieu de mon pays, et qui avait +des craintes, peut-être bien fondées, que je ne voulusse retourner +aux Philippines, mit tout en oeuvre pour l'empêcher. + +Elle me parla mariage, me répétant dans toutes ses lettres qu'elle +ne serait heureuse qu'autant que je me déciderais à contracter de +nouveaux liens; elle me disait qu'après moi mon nom s'éteignait, +et enfin me demandait, comme dernière consolation pour elle, celle +de choisir une compagne. + +Le désir de la satisfaire, et le souvenir d'ailleurs des dernières +paroles de mon Anna: + +«Retourne dans ta patrie, marie-toi avec une de tes compatriotes,» +me décidèrent. + +J'eus bientôt fait choix de celle qui pouvait combler les voeux de +l'homme qui n'aurait pas eu trop présent le souvenir d'une union +antérieure. + +Cependant je fus aussi heureux que je pouvais l'être. Ma nouvelle +femme possédait toutes les qualités nécessaires à mon bonheur; elle +me rendit père de deux enfants, et je commençais déjà à bénir la +détermination que ma mère avait tant contribué à me faire prendre; +mais, hélas! le bonheur ne devait jamais être de longue durée pour +moi: la coupe de l'amertume n'était pas épuisée, et j'avais encore +bien des larmes à verser. + +Dans le cimetière de Vertoux, pour toi, pauvre mère, un modeste +tombeau s'éleva entre celui d'un époux et d'un fils, et bientôt un +autre s'ouvrit encore dans celui de Neuilly. + +Dans ma douleur profonde, je fis graver ces deux vers sur le dernier: + + + Veille, du haut des cieux, sur ta triste famille; + Conserve-moi ton fils, et revis dans ta fille! + + + + + + + +APERÇU + +Sur la géologie et la nature du sol des îles Philippines; sur ses +habitants; sur le règne minéral, le règne végétal et le règne animal; +sur l'agriculture, l'industrie et le commerce de cet archipel. + + + + +§ I.--Nature du sol. + + +L'île de Luçon, la principale de l'archipel des Philippines, est située +entre les 123º 22' et les 127° 53' 30'' de longitude, et par les 12° +10' et 15° 43' de latitude du méridien de Madrid. + +C'est la plus grande de l'archipel. + +A l'est, ses côtes sont baignées par l'océan Pacifique, et à l'ouest +par la mer de Chine. + +Dans toute sa longueur du nord au sud, elle est divisée par une haute +chaîne de montagnes, dont de grandes ramifications s'étendent à l'est +et à l'ouest. + +Son sol est essentiellement volcanique. On y remarque encore quelques +volcans en combustion, de nombreux cratères éteints, et de grands +bouleversements produits par des feux souterrains. Ses montagnes +doivent leur origine à de grands soulèvements du sol. + +Le volcan de _Taal_, au milieu du lac de _Bombon_, dans la province +de _Batangas_, est toujours à l'état d'ignition; et, bien que depuis +1754 il n'ait pas fait de grandes éruptions, d'énormes colonnes de +fumée s'échappent continuellement de son vaste cratère, qui n'a pas +moins de quatre kilomètres de circonférence. L'éruption de 1754 fut +si terrible, qu'à une distance de trente à quarante lieues la clarté +du jour était obscurcie par l'immense quantité de cendres qu'il +avait projetée dans l'air. A Manille, éloignée de vingt lieues, +on entendit plusieurs détonations semblables à celles de la grosse +artillerie. Les bourgs de _Sala, Lipa, Tanaban_ et _Taal_, situés +sur les bords du lac de _Bombon_, furent entièrement détruits. + +Il est probable que ce volcan a des communications souterraines avec +la haute montagne de _Mainit_, située au nord-est, à une distance +de quatre à cinq lieues du lac de _Bombon_. Peut-être à une époque +prochaine cette haute montagne se transformera-t-elle en un énorme +volcan: elle menace continuellement de faire éruption; à son sommet, +plusieurs crevasses laissent parfois échapper une épaisse fumée et +souvent des flammes. A sa base, dans la partie baignée par les eaux +du lac de _Bay_, surgissent de nombreuses sources thermales, à la +température de l'eau bouillante. Toutes ces sources vont se jeter +dans les eaux froides de _Bay_, et dégagent une si grande quantité +de vapeur, qu'à une petite distance cette partie du lac paraît dans +une ébullition continuelle. C'est dans ces sources que quelques +auteurs ont prétendu que des poissons vivaient et que des plantes +croissaient. Je puis assurer que c'est là une erreur. + +L'île de _Socolme_, dont j'ai parlé, éloignée de quatre à cinq +kilomètres des sources thermales, est un ancien cratère. + +Dans les provinces de la _Lagune_ et de _Tayabas_, plus à l'est de +_Mainit_, la montagne de _Majayjay_, une des plus élevées de l'île +de _Luçon_, a probablement été formée par un volcan dont le cratère, +qui occupait le sommet, est maintenant un lac circulaire; sa profondeur +n'a jamais pu être mesurée. A l'époque où ce volcan était en ignition, +la lave qui coulait du sommet vers la base, dans la direction du bourg +de _Nacarlang_, a probablement recouvert d'immenses cavités dans une +grande étendue. Souvent, à la suite d'inondations ou de tremblements +de terre, la couche volcanique qui recouvre ces cavités vient à se +rompre, et laisse à découvert d'énormes profondeurs que les Indiens +nomment _bouches de l'enfer_. + +Entre _Mainit_ et _Majayjay_, sur tout le territoire du bourg de +_San-Pablo_, on trouve de distance en distance des petits lacs +circulaires qui étaient autant de volcans. Les amas de pierre ponce +et de laves de diverses natures qu'on remarque aux alentours de ces +lacs ne laissent aucun doute sur leur première nature. + +Le volcan de _Mayon_, qui, le 23 octobre 1766, fit une si terrible +éruption, est situé tout à l'extrémité de _Luçon_, dans la province +d'_Albay_. En 1814, une nouvelle éruption détruisit complétement le +bourg de ce nom. + +Tout le territoire de cette province est volcanique. On y trouve un +grand nombre de cratères éteints, d'où l'on retire une grande quantité +de soufre pour le commerce. + +Tout à fait au nord de Luçon, les îles _Babuyanes_ sont entièrement +volcaniques. Dans ce groupe, celles nommées _Camiguin, Dalapury_ +et _Fuya_ fournissent une grande quantité de soufre. + +Comme on vient de le voir, au centre de l'île de Luçon, et à ses deux +extrémités, le sol est essentiellement volcanique. Il serait superflu +de donner dans ce court aperçu plus de détails sur les autres parties, +qui sont absolument de la même nature, et qui prouvent évidemment que +les Philippines ont été bouleversées par des feux souterrains et de +fréquents tremblements de terre. + +Ceux de ces tremblements de terre qui font époque ont eu lieu en 1627, +1645, 1675, le 24 septembre 1716, le 20 juin 1767, 1796, 1824, 1828 +et 1852. + +Celui de 1627 engloutit une des plus hautes montagnes de la province +de _Cagayan_. + +Celui de 1675 sépara, dans l'île de Mindanao, une haute montagne. Les +eaux de la mer se précipitèrent par cette ouverture, et inondèrent +une immense étendue de terres cultivées. + +Le dernier qu'a éprouvé Luçon commença le 16 septembre 1852, à six +heures trente minutes du soir. Les premières oscillations, accompagnées +d'un fort bruit souterrain, firent varier le pendule de 43 degrés; +elles se répétèrent, moins fortes, d'intervalles en intervalles plus +ou moins éloignés, jusqu'au 12 octobre. + +Il causa la ruine de tous les grands édifices; la montagne +d'_Uba-Uba_, située dans la baie de _Subic_, province de _Zembales_, +fut complétement engloutie. + +Dans plusieurs parties de Luçon, la terre s'entr'ouvrit pour rejeter +des masses d'eau, de vase et de sable. Non-seulement ce cataclysme +fit sentir ses terribles effets dans toute l'île de Luçon, mais +aussi dans les îles voisines. A _Mindanao_, les édifices et les ponts +s'écroulèrent, et la terre, comme à _Luçon_, s'ouvrit dans plusieurs +endroits pour vomir des masses d'eau, de vase et de sable. + + + + +§ II.--Climat. + + +La position topographique de l'île de _Luçon_ et la haute chaîne de +montagnes qui la divise du nord au sud, nommée _Caravallo_, procurent à +ces belles contrées un printemps perpétuel. Cependant deux saisons bien +distinctes y régnent en même temps: celle des pluies ou l'hivernage, +celle des sécheresses ou l'été. + +Pendant six mois, depuis juin jusqu'à la fin de novembre, le vent +souffle du sud-ouest, et, pendant les autres six mois, du nord-est.--On +distingue ces deux époques par mousson de sud-ouest et mousson de +nord-est. + +Pendant la durée de la mousson de sud-ouest, toute la partie de l'île +située à l'ouest est dans la saison de l'hivernage, tandis que la +partie opposée, à l'est, est dans la saison d'été, et _vice versa_, +lorsque c'est le vent de nord-est qui règne. Celui qui voudrait +éviter l'hivernage pourrait employer le même moyen que les _Négritos_ +ou _Ajetas_, lesquels, ainsi que je l'ai dit, changent de localité +avec la mousson. + +Le vent, dans une mousson ou dans l'autre, vient toujours de la mer. Il +est arrêté par la haute chaîne de montagnes. Les nuages qu'il apporte, +retenus par cette barrière, grossissent et s'accumulent jusqu'à ce +qu'un orage vienne à se former. Alors le tonnerre gronde, la foudre +sillonne l'air, la pluie tombe comme si le ciel avait ouvert ses +cataractes; les rivières et les torrents grossis se précipitent dans +la plaine, qu'ils fertilisent de tous les détritus et des terres +limoneuses qu'ils ont arrachés au flanc des montagnes couvertes +de hautes forêts. Mais bientôt le calme se rétablit, les nuages +se dissipent, et le soleil luit de tout son éclat. Alors l'air est +rafraîchi non-seulement pour les habitants de la région de l'hivernage, +mais aussi pour ceux qui, de l'autre côté des montagnes, se trouvent +dans la saison des sécheresses, car la brise qu'ils reçoivent a lamé +cette fraîcheur dans la région humide qu'elle a parcourue. + +Les orages, qui se répètent continuellement pendant la saison de +l'hivernage, ne se passent pas toujours comme je viens de l'indiquer: +souvent le tonnerre se fait à peine entendre, et la pluie tombe à +torrents pendant cinq à six jours sans interruption; ou bien le vent +ne suit pas son cours naturel. Dans moins de vingt-quatre heures, +il parcourt tous les points de la boussole; il se déclare alors des +ouragans ou _tay-foungs_, tels que je les ai décrits au commencement +de ce livre. + +Généralement, ces grands bouleversements de l'atmosphère arrivent au +changement de mousson, pendant la lutte qui se livre entre le vent +de nord-est et celui de sud-ouest. A cette époque aussi il survient +des calmes de plusieurs jours, pendant lesquels les plus fortes et +les plus accablantes chaleurs de l'année se font sentir. + + + + +§ III.--Regne minéral. + + +Le règne minéral est très-riche dans les Philippines. + +L'or s'y trouve en paillettes et en grains dans presque toutes les +rivières et les torrents. + +Dans l'île de _Luçon_, les provinces de _Tondoc_, _Nueva-Ecija_, +_Camarines-Nord_, en fournissent abondamment. + +M. Oudan de Virly, Parisien d'origine, a longtemps exploité une mine en +filon dans les montagnes nommées _Caragas_, dans l'île de _Mindanao_. + +On trouve aussi à Luçon plusieurs mines de fer _hydraté_ et d'_aimant_ +qui pourraient fournir à des exploitations gigantesques. + +Dans la province de _Boulacan_, les montagnes d'_Angat_ sont presque +entièrement formées de ce minéral. + +Dans la province de la _Laguna_, sur le territoire de _Moron_, il +existe une grande étendue couverte de blocs séparés de minerai de +fer, dont le rendement à la fonte n'est pas moindre de 80 p. 100. Ces +blocs, disséminés sur le sol, paraissent avoir été rejetés du sein +de la terre par une éruption volcanique. + +On trouve aussi des mines de cuivre dans les provinces de _Batangas_ +et de _Panpanga_; leurs échantillons indiquent qu'elles sont d'une +grande richesse. + +Les _Igorrotès_ et les _Tinguianès_ connaissent, sans aucun doute, +sur leur territoire, des mines vraisemblablement très-riches de ce +métal; car ils fabriquent pour leurs usages des ustensiles grossiers +qui paraissent avoir été faits avec un seul bloc de cuivre, tiré de +la mine à l'état natif. + +Le soufre, le charbon de terre y sont aussi très-abondants. + +Enfin les roches basaltiques, le porphyre, le cristal de roche et les +agates se trouvent en abondance, ainsi que des marbres de diverses +couleurs. + +Le granit y est peu connu; celui dont on se sert à Manille pour les +trottoirs est apporté de la Chine. + +La pierre la plus utile, celle que l'on emploie pour la construction +des édifices, est une espèce de tuf volcanique très-solide, et aussi +facile à tailler que le tuf ordinaire. + +La province de la _Laguna_ renferme une quantité considérable de +sources _thermales_ et _minérales_. + +On trouve les premières à des températures différentes: elles ont +de 80 à 90 degrés aux environs du bourg de _Mainit_, et de 28 à 30 +degrés à _Pagsanjan_ et à _Jala-Jala_. + +Cette dernière localité renferme une grande variété de sources +minérales, ferrugineuses, acides et sulfureuses. + +Dans un des ravins de _Jala-Jala_ on trouve du sulfate de fer en +grande quantité. C'est sans doute la dissolution de ce sulfate de +fer qui donne à quelques sources le goût acide. + +Dans diverses autres parties de Luçon, aux environs de Manille entre +autres, il y a aussi plusieurs sources d'eaux minérales ferrugineuses. + + + + +§ IV.--Règne végétal. + + +C'est dans le règne végétal que la nature a déployé aux Philippines +toute sa magnificence. + +Les hautes montagnes s'étendant du nord au sud dans tout l'archipel, +qui, à une époque reculée, ont éprouvé de si grands bouleversements +où les feux souterrains ont joué un si grand rôle, sont actuellement +le plus grand, le plus puissant auxiliaire qui puisse aider cette +luxuriante végétation. + +Ainsi que je l'ai fait remarquer lorsque j'ai parlé du climat, ces +montagnes divisent l'année _en saison des pluies_ et _en saison des +sécheresses_. + +Leurs versants _est_ et _ouest_, chacun à son tour, pendant six mois, +reçoivent abondamment les eaux du ciel. + +Les vallées qui se trouvent entre les montagnes, les inégalités du +sol, les crevasses, les cratères éteints, sont autant de réservoirs +où, pendant ces six mois, se réunissent les eaux pluviales pour +s'échapper, pendant la saison des sécheresses, en sources et en +ruisseaux limpides qui vont serpenter dans les plaines et y porter +la fertilité et l'abondance. + +Presque sans exception, toutes les montagnes sont recouvertes d'une +forte couche de terre végétale, et revêtues de la plus splendide +végétation qu'il y ait au monde. + +Sur leurs versants se déroulent d'immenses forêts d'arbres gigantesques +de diverses essences, où se mêlent des _palmiers_, des _fougères +hautes comme des arbres_, des _bambous_, des _rotins_, des _pandanus_ +et des _lianes_ de mille espèces, qui semblent avoir été créées pour +former, d'un arbre à l'autre, des décors de guirlandes de verdure, +de fleurs et de fruits. + +La nature a pourvu à tout aux Philippines. + +Ces hautes montagnes couvertes de bois précieux ont généralement un de +leurs versants (celui qui se trouve le plus exposé aux pluies) garni +de magnifiques et gras pâturages, où croissent diverses graminées, +particulièrement le _talaje_, espèce de canne à sucre sauvage, le +_cogon_, long et flexible, d'un usage précieux pour la couverture +des cases indiennes. + +Dans ces beaux pâturages s'engraissent, sans aucun soin, d'innombrables +troupeaux de _buffles_, de _boeufs_, de _chevaux_ et de _timides +cerfs_, qui, la nuit, sortent en troupes des sombres forêts pour y +venir prendre leur pâture. + +A l'époque des sécheresses, toutes ces graminées ont atteint une +hauteur de six à huit pieds.--Les Indiens prévoyants, pour renouveler +l'herbe trop sèche et trop dure, y mettent le feu. D'immenses incendies +se déclarent; la flamme, emportée par le vent, détruit tout sur +son passage jusqu'à la lisière des bois, où elle s'arrête toujours +[51]. Le sol, mis à nu, paraît brûlé et calciné; mais, trois jours +après, la nature a déjà repris ses droits. Il ne reste plus trace +de l'incendie, un tapis d'herbe tendre et verdoyante a remplacé les +désastres de l'incinération, et offre aux animaux une nourriture +abondante et succulente. + +Les bois les plus remarquables par leur emploi dans l'industrie sont +les suivants: + +Le _molauin_ ou _molave_, _vitex_ (didynamie de Linné). Son bois, de +la couleur du buis, est incorruptible et inattaquable par les insectes; +il est employé dans toutes les constructions exposées aux intempéries, +et particulièrement pour la membrure des vaisseaux. + +Le _banaba_, mouchausia speciosa (polyadelphie de Linné). Le bois, +de couleur rose, sert pour toutes espèces de construction, et il +donne de belles fleurs couleur violette. + +Le _palomaria_, calophyllum, inophyllum (polyadelphie de Linné), +fournit une gomme résine employée dans la médecine indienne; son +bois, léger et flexible, est d'une grande solidité, et il est employé +particulièrement pour la mâture. + +Le _mangachapoi_, mocanera (polyandrie de Linné), et le _guio_, de +la même espèce, parviennent tous deux à une hauteur prodigieuse. Il +n'est pas rare d'en trouver de 30 à 40 mètres sur un équarrissage +de 70 à 90 centimètres sur toute leur longueur. Leur bois, compact, +serré, et d'une grande solidité, est employé pour les grandes pièces +de charpente, et notamment pour la mâture des jonques chinoises. + +Le _dongon_, helicteres apelata (décandrie de Linné), est aussi un +arbre gigantesque, dont le bois solide est propre aux constructions. + +L'_anobin_, arctocarpus maxima (monoécie de Linné), acquiert des +dimensions colossales; son bois, jaune, léger, et inaltérable dans +l'eau, est employé aux constructions navales, et particulièrement +pour faire des pirogues. Cet arbre est de la même famille que celui +connu sous le nom d'arbre à pain: en faisant des incisions à l'écorce, +il en découle une gomme dont les Indiens se servent pour prendre des +oiseaux, comme avec la glu. + +La _narra_, ou _asana_, pterocarpus palidus (diadelphie de Linné). Le +bois est semblable à l'acajou pour la couleur. Cet arbre acquiert +des dimensions énormes; un seul tronc est souvent employé à faire une +embarcation qui peut charger plusieurs tonneaux; il est généralement +employé à faire des meubles, et particulièrement des tables d'une +seule pièce, qui peuvent contenir vingt et trente couverts. + +Le _calantas_, cedrela odorata (pentandrie de Linné), est une espèce +de cèdre dont le bois a la couleur, l'odeur et toutes les propriétés +du cèdre du Liban; il est généralement employé pour les constructions +navales. + +Le _baleté_, ficus indius (monoécie de Linné), est un arbre dont le +bois blanc et spongieux est peu employé; il parvient à une élévation +prodigieuse, et son tronc acquiert des dimensions colossales: c'est +avec son écorce que les sauvages font leurs vêtements et les cordes +de leurs arcs. J'ai déjà parlé de cet arbre dans le cours de mon livre. + +Dans les espèces propres à l'ébénisterie, on trouve une grande variété: + +L'ébène ordinaire; puis le _camagon_, ou _mabolo_, diospyros koki +(octandrie de Linné), qui donne un fruit savoureux, de la grosseur +et de la couleur de la pêche, et dont le bois est veiné de noir et +de blanc. + +Le _malatapai_, diospyros pilosanthera (octandrie de Linné), donne +une ébène veinée de noir et de rouge. + +Le _lanotan_, uvaria lanotan (polyandrie de Linné), dont le bois +blanc et compacte ressemble beaucoup à l'ivoire. + +On trouve aussi aux Philippines des citronniers d'une dimension +prodigieuse, ayant plusieurs mètres de circonférence; et enfin pour +le commerce une grande variété de bois de teinture. + +Il serait trop long de donner ici la nomenclature de tous les arbres +qui croissent dans les forêts des Philippines. La province d'_Ilocos +Nord_ en produit à elle seule cent seize espèces différentes, toutes +utiles et propres à l'industrie. + +Auprès de ces arbres gigantesques et dont le bois est précieux, il +s'en trouve une multitude qui fournissent aux habitants des fruits +savoureux et d'excellents aliments. + +Le _manguier_, manga mangifera india (pentandrie de Linné). Dans +aucun pays du monde cet arbre, qui atteint la taille de nos plus +grands chênes, ne fournit des fruits aussi savoureux et aussi variés +qu'aux Philippines. + +Le _lanzones_, ekebergia de Jus. (ennéandrie de Linné), est un arbre +propre aux Philippines; il fournit un excellent fruit, qui a beaucoup +de rapport avec le _lechi_. + +Le _chicos_, achras sapota (hexandrie de Linné), est un arbre dont +cinq ou six espèces donnent des fruits délicieux. + +Le _macupa_, eugenia iambos (icosandrie de Linné), produit des fruits +d'une belle couleur rose et très-savoureux, ayant l'odeur de la rose. + +Le _lumboi_, calyptrantes jambolana (icosandrie de Linné), se +trouve dans toutes les forêts; son fruit, de couleur violette, est +rafraîchissant et d'un goût agréable. + +Le _santol_, sandoricum ternatum (décandrie de Linné), est un grand +arbre qui donne une prodigieuse abondance de fruits de la grosseur +d'une pomme. + +Le camias, averrhoa bilimbi (décandrie de Linné), est un arbuste qui +produit un gros fruit, remarquable par sa propriété rafraîchissante. + +Le _tamarinier_, le _papayer_, le _goyavier_, les diverses espèces +d'_orangers_ et _citronniers_, les _pamplemousses_, fournissent tous +des fruits aussi savoureux que variés, ainsi que les bananiers de +tant d'espèces dont j'ai déjà parlé. + +Il y a aussi dans les forêts des Philippines une grande variété +de _palmiers_, parmi lesquels on en trouve qui servent d'aliment, +tel que celui qui donne le sagou; d'autres, d'où découle une +liqueur douce et agréable à boire; et enfin une grande quantité de +rotins, dont quelques-uns produisent un fruit agréable au goût et +très-rafraîchissant. + +Le _rima_, arctocarpus maxima (monoécie de Linné), connu vulgairement +sous le nom d'arbre à pain, est aussi très-abondant aux Philippines. + +Les plantes et les arbustes cultivés dans l'île de Luçon, et qui font +la richesse du pays, sont: + + + Le _caféier_, + Le _cacaotier_, + L'_indigo_, + Le _poivre_, + Le _tabac_, + Le _riz_, de diverses espèces; + Le _froment_, + Le _maïs_; + Une grande variété de plantes légumineuses; + La _canne à sucre_, + L'_abaca_, espèce de bananier qui croît presque + naturellement dans la province _d'Albay_; + Diverses espèces de _cotonniers_. + + +J'aurai à entretenir le lecteur de ces diverses plantes lorsque je +parlerai de l'agriculture. + +On cultive aussi des patates de diverses espèces. + +Dans les forêts on trouve plusieurs genres de tubercules +très-abondants, et excellents comme nourriture. + +Parmi les palmiers de diverses espèces, on trouve celui (dont j'ai +déjà parlé) qui produit le sagou, et celui dont la sève, d'une saveur +agréable, donne, lorsqu'elle est réduite au feu, une espèce de sucre +très-recherchée comme assaisonnement pour le riz. + +Un pays aussi riche dans le règne végétal fournit également, à l'état +sauvage, les plus belles, les plus brillantes fleurs que l'on puisse +voir. + + + + +§ V.--Des habitants des Philippines. + + +Avant de m'occuper du règne animal, sur lequel je suis obligé de +m'étendre plus que je ne me l'étais proposé, je vais passer rapidement +en revue les diverses races d'hommes qui habitent les Philippines, +et chercher à établir, par des calculs et des rapprochements +approximatifs, l'origine probable de celles de ces races qui ne sont +pas connues. + + + +Des Espagnols. + + +Les Espagnols et leurs créoles sont au nombre de 4,050 [52]. Ce +sont généralement, à part les créoles, des habitants de passage, qui +viennent aux Philippines comme employés du gouvernement ou négociants, +y séjournent le temps nécessaire pour y faire fortune, et retournent +dans leur patrie. + +Il est remarquable que quelques milliers d'hommes puissent gouverner et +maintenir en paix une population de plus de trois millions d'habitants, +composée d'êtres si divers, braves et belliqueux, souvent cruels +envers leurs ennemis. Ce n'est ni par l'oppression ni par la force +brutale qu'ils les dominent, mais par une justice bien entendue, +scrupuleusement administrée, par un gouvernement tout paternel, et par +la plus juste indépendance dont puisse jouir l'homme en société. Si, +dans cette vaste administration, il se commet quelques abus, ce sont +des faits isolés, provenant d'employés subalternes, contre la volonté +du pouvoir. + +Dans aucun pays du monde le peuple ne jouit d'une plus grande somme de +liberté et de plus larges prérogatives qu'aux Philippines. L'Indien, +à quelque classe qu'il appartienne, est un mineur qui a pour tuteur +la loi et ceux qui la font exécuter [53]. + +Il y aurait une grande étude à faire, une belle page à écrire sur la +conquête des Philippines, et sur cette maxime sublime du conquérant +disant à des peuples presque à l'état sauvage: «Vous êtes mes enfants; +mon Dieu m'envoie vers vous: fiez-vous à moi. Je vous offre l'appui +et l'indulgence qu'un père doit à la faible créature que la Providence +lui a confiée.» + +Cette indulgence, cette justice que l'homme éclairé doit à son +semblable à l'état primitif, n'a point enrichi l'Espagne, mais elle +lui a donné plus que la richesse, la satisfaction d'avoir répandu +l'abondance, la paix et le bonheur parmi des peuples divisés et +décimés par des guerres de province à province; elle les a réunis +en une grande famille, leur a apporté ses lumières, ses relations, +les animaux domestiques qui leur manquaient, les préservatifs à +la terrible épidémie qui moissonnait leurs enfants [54], des lois +indulgentes qui protégent toutes les classes, l'ordre et la paix; +et enfin le culte d'un Dieu plein de bonté et de clémence, qui a +remplacé l'idolâtrie et le mensonge. + +Tous ces bienfaits, si justement appréciés par les peuples auxquels +ils étaient offerts, et qui ont eu de si grands résultats pour leur +bonheur, ne valent-ils pas l'or et les richesses conquis par le fer et +la destruction? L'Espagne, en exécutant scrupuleusement le programme +qu'elle avait offert, en remplissant religieusement sa noble mission, +ne doit-elle pas s'enorgueillir de sa belle conquête? + +Je serais heureux que cette page, écrite avec toute l'impartialité +d'un observateur consciencieux, pût inspirer à mon lecteur une partie +de l'admiration dont je suis pénétré pour cette noble nation, et +détruire les préventions qu'ont pu donner quelques fragments écrits +par des voyageurs de passage, qui saisissent avec avidité une faute +exceptionnelle, un abus inévitable dans une grande administration, +sans se rendre compte de l'organisation toute paternelle qui gouverne +un peuple encore dans l'enfance. + +Il est un fait positif: c'est que l'Espagne a fait le bonheur de la +population indienne. Il serait trop long d'entrer ici dans tous les +détails de son administration; quelques lignes suffiront à démontrer +sa sollicitude pour cette classe d'hommes. + +Le capitaine général des Philippines a le pouvoir et les attributions +de l'autorité royale en Espagne. + +Il a pour adjoint un assesseur, espèce de ministre responsable, +qui prépare les décrets et les ordonnances soumis à sa signature. + +Il est à la fois le chef civil et militaire, et il préside la cour +royale, la seconde autorité de la colonie. + +Cette cour se compose d'un régent, de cinq conseillers (_oïdores_) et +de deux _fiscaux_, l'un pour le civil, l'autre pour le criminel. Ces +deux fiscaux sont spécialement chargés de protéger les Indiens. + +L'un des membres de la cour royale est nommé juge contre +l'esclavage. Il n'y a pas d'esclaves aux Philippines. Cependant, +comme cet abus pourrait se présenter, le magistrat dont il s'agit +est spécialement chargé de le surveiller et de le réprimer au besoin. + +L'archipel est divisé en provinces. Chaque province est gouvernée +par un _alcade_. Comme souvent il est, dans sa province, le seul et +unique Espagnol, il a droit à une garde de vingt à trente indigènes. + +Chaque province est divisée par bourgs, et chaque bourg est administré +par un _gobernadorcillo_ et son conseil municipal, indigènes élus +d'après le mode que j'ai indiqué. + +Le capitaine général gouverne, promulgue des lois, rend des décrets. + +La cour royale fait exécuter les lois, rend la justice, et protége +la classe indienne contre les abus. + +L'alcade, dans la province, remplit les fonctions du gouverneur, fait +exécuter les décrets, et reçoit des percepteurs les fonds provenant +de l'impôt. + +Le _gobernadorcillo_, dans son bourg et avec le conseil municipal, +administre la commune et exécute les ordres de l'alcade. + + + +Des Indiens convertis au christianisme. + + +La population indienne soumise au christianisme s'élève à 3,304,742 +âmes. A l'époque de la conquête, elle était fort inférieure à ce +chiffre. Elle était divisée en grandes peuplades qui se gouvernaient +elles-mêmes, et qui parlaient chacune un idiome différent. Ces idiomes +paraissent dériver du tagaloc, lequel a lui-même une certaine analogie +avec la langue malaise. + +Les noms de ces diverses peuplades et leurs idiomes se sont conservés; +ils ont servi aux Espagnols dans la division de l'archipel en +provinces. + +En commençant par le nord de Luçon, on trouve les provinces +de _Cagayan_, habitées par les _Cagayanès_, qui ont une langue +particulière; + +En descendant vers le sud, les provinces d'_Ilocos___, qui ont aussi +un idiome particulier, l'_ilocano_; + +Celles de _Pangasinan_ et de _Panpanga_, où l'on parle le _panpango_; + +Les provinces de _Zembales_, _Nueva-Exija_, _Bulacan_, _Tondoc_, +_la Laguna_, _Tayabas_ et _Batangas_, habitées par les _Tagalocs_, +qui parlent la langue _tagale_; + +En allant toujours vers le sud, les provinces de _Camarinès_, _Albay_, +et tout le groupe des îles que l'on nomme _Bisayas_, où l'on parle +le _bisayo_. + +Les habitants de ces diverses provinces, dont la langue varie, +présentent aussi une différence marquée dans leur type et leur +physionomie. Doit-on attribuer cette différence à la variété des +races? ou n'est-ce pas des hommes de même origine qui, sous l'influence +du climat et des habitudes, auraient subi un changement dans leurs +formes et leurs couleurs primitives? + +Quoi qu'il en soit, il est un fait certain, c'est que de toute cette +diversité d'hommes, _Cagayanès_, _Ilocanos_, _Panpangos_, _Tagalocs_ +et _Bisayos_, aucune n'est originaire des Philippines. + +Il est probable qu'elles sont un mélange d'hommes de différentes +nations, que des circonstances fortuites ont amenés dans une partie +de l'archipel. + +Que l'on jette un coup d'oeil sur la carte, et l'on verra les +Philippines entourées, d'un côté, par le _Japon_, la _Chine_, la +_Cochinchine_, _Siam_, _Sumatra_, _Bornéo_, _Java_, les _Célèbes_, et, +de l'autre côté, par toutes les îles dont est semé l'océan Pacifique. + +On peut supposer, de ce voisinage, que les premiers conquérants, +établis dans cet archipel contre la volonté des _Ajetas_, véritables +aborigènes dont je parlerai bientôt, auront eu des relations, soit +par le commerce, soit par des naufrages, avec les divers peuples qui +les environnaient, et avec les _Ajetas_ eux-mêmes. De ces relations +il est sans doute résulté un si grand mélange de races, que les types +primitifs se sont presque entièrement effacés. + +A l'appui de cette opinion, je puis citer un fait dont j'ai déjà parlé: +mon curé de _Jala-Jala_, le père _Miguel_, naturel de la province +de _Tayabas_, connaissait exactement l'origine de sa famille; il +descendait du mariage d'un _Japonais_ avec une femme _tagaloc_, +et on remarquait chez lui tous les traits _japonais_. + +Cependant le _type malais_ est le plus généralement répandu, et celui +qui est demeuré le plus apparent. + +Il est probable que les _Malais_ furent les premiers qui occupèrent +les côtes de l'archipel des Philippines, et qu'à ceux-ci se mêlèrent +successivement quelques _Ajetas_, des _Japonais_, des _Chinois_, +et des habitants si variés de la _Polynésie_. + +Les Indiens soumis aux Espagnols diffèrent fort peu, dans leurs +coutumes et leur caractère, des _Tagalocs_ que j'ai décrits et fait +connaître. + + + +De la langue tagale. + + +On a recherché l'origine des divers idiomes en usage aux +Philippines. Quelques personnes les font provenir du chinois et du +japonais; d'autres, de l'hébreu ou du malais. Cette dernière opinion +paraît la plus vraisemblable, si l'on considère la langue _malaya_ +comme primitive. + +Dans le _bisayo_ et le _tagaloc_, d'où dérivent tous les idiomes parlés +aux Philippines, on trouve un grand nombre de mots _malayos_, et qui +ont la même signification dans les deux langues. On en trouve aussi +d'exactement semblables, mais qui ont une signification différente. + + + Ainsi, _Olo_, tête; + _Puti_, blanc; + _Languit_, ciel; + _Mata_, yeux; + _Susu_, saint; + _battu_, pierre, sont les mêmes en _togaloc: bisayo_ + et _malayo_. + + +Beaucoup d'autres mots varient fort peu. Ainsi, en _malayo_, _lina_ +veut dire _langue_; _babi_, _porc_; en _tagaloc_, _dila_ signifie +_langue_; _babui_, _porc_. + +Il faut considérer que les idiomes des Philippines ont été +singulièrement altérés par les divers dialectes qui s'y sont mêlés. La +langue espagnole a fourni les caractères qui lui sont propres aux +idiomes des races placées sous la domination de cette nation. + +On ne retrouve plus de documents écrits avec les premiers caractères de +la langue tagale. Les anciens _Tagalacs_ écrivaient sur les feuilles +d'un arbre nommé _banava_; ils traçaient leurs caractères sur ces +feuilles au moyen de la pointe d'un _bambou_. + +La langue tagale est claire, riche, élégante, métaphorique et +poétique. Elle prête beaucoup à l'improvisation, pour laquelle le +_Tagaloc_ a un goût prononcé. + +L'écriture, avant l'adoption des caractères espagnols, allait de +droite à gauche, à la manière orientale. + +L'alphabet _tagaloc_ ne possédait que dix-sept lettres, dont trois +voyelles ayant la même valeur que les voyelles de notre langue. + +A et E ont le même son que I, et un autre son qui équivaut à O et +U. De là vient une grande diversité dans la prononciation. Ainsi le +mot _tubi_ (qui signifie permettez-moi) se prononce _tobe_; _olo_ +se prononce _ulu_. + +Les consonnes sont au nombre de quatorze; elles se prononcent toujours +avec la finale A. Ainsi les lettres C, M se prononcent _CA, MA_. Mais +en plaçant un point au-dessus, cette prononciation se change en E +ou en I. Le même point mis au bas, la finale se change en _O_ ou +en _U_. Les lettres _C_ et _S_ ont la même valeur. Le D se prononce +souvent comme R: ainsi _madali_ se prononce _marali_. F se change en +P. Souvent le C se change en M, le G en Y. + +Dans la poésie, les syllabes Ge-Ji se prononcent quelquefois comme +_guy_. + +H se prononce d'une manière gutturale, comme la _J_ espagnole; +Q comme K, et U comme _ou_. + +La langue tagale a ses noms, qui se déclinent en six genres; elle +a aussi ses conjonctions: de telle sorte que l'on peut écrire le +_tagaloc_ et le _bisayo_ comme nos langues européennes. + +On a publié à Manille, en langue tagale, divers ouvrages en vers et +en prose, par exemple, une traduction de l'Écriture sainte, diverses +tragédies, des odes, etc. + + + +Métis espagnols-indiens, chinois-indiens, et métis chinois-espagnols. + + +Les métis _espagnols-indiens_ sont au nombre de 8,584. Les métis +_chinois-indiens_ et les métis _chinois-espagnols_ sont les plus +nombreux: on en compte 180,000. Ils sont répandus dans tout l'archipel, +et gouvernés par les mêmes lois que celles qui régissent les Indiens, +sans différence de priviléges. + + + +Des Chinois aux Philippines. + + +A l'époque du dernier recensement, en 1845, on comptait dans toutes +les Philippines 9,901 Chinois. + +Depuis, la cour de Madrid ayant accordé de nouveaux priviléges aux +naturels du Céleste Empire afin d'encourager l'immigration, leur +nombre a dû augmenter considérablement. + +Ce sont, en général, des hommes laborieux, s'occupant, avec une +remarquable aptitude, d'agriculture, d'industrie, et particulièrement +de commerce. Aussi économes qu'habiles, ils sont peut-être les +premiers commerçants du monde. Lorsqu'ils ont amassé une fortune assez +considérable pour que le tiers puisse satisfaire la cupidité de leur +mandarin, le second tiers celle de leur famille, et leur dernier tiers +leur suffire à eux-mêmes, ils retournent volontiers dans leur patrie. + +Comme c'est uniquement l'intérêt matériel qui les amène aux +Philippines, ils s'y marient et y changent facilement de religion; +mais s'ils y trouvent leur compte, lorsqu'ils rentrent en Chine ils +reprennent leur ancienne religion, et souvent même la femme qu'ils +y avaient laissée. + +Les Chinois ont à Manille une juridiction à part, mais à peu près +semblable à celle des _Tagalocs_, c'est-à-dire qu'ils nomment entre +eux leur _gobernadorcillo_, ainsi que les collecteurs de l'impôt +qu'ils sont tenus de payer au gouvernement espagnol. + +Ainsi qu'on vient de le voir, la population de l'archipel des +Philippines, gouvernée par les lois espagnoles, se compose: + + + 1º De la population blanche. 4,050 habitants. + 2º Métis _espagnols-indiens_. 8,584 habitants. + 3º Métis _chinois-espagnols_ et + _chinois-indiens_. 180,000 habitants. + 4º Indiens. 3,304,742 habitants. + 5º Chinois. 9,901 habitants. + + Ensemble. 3,507,277 habitants. + + + +Des infidèles. + + +Au centre de l'île de Luçon se trouve une étendue de terres de quatre +cent cinquante lieues carrées, que les Espagnols nomment _le pays +des infidèles_. + +Cette partie de l'île est habitée par des peuples insoumis, vivant plus +ou moins à l'état sauvage, mais en grandes réunions, se garantissant +des intempéries des saisons sous un toit dans le genre des cases +indiennes, vivant de chasse, d'un peu d'agriculture, et empruntant +aux arbres de la forêt l'écorce qui leur sert de vêtement. + +Les _Ajetas_ sont les seuls qui, dans l'état de primitive nature, +habitent indistinctement presque toutes les montagnes de l'île de +Luçon. Ces peuples, dont l'origine se perd en vaines conjectures, +changent de nom selon les localités qu'ils habitent, ou portent celui +qu'ils se sont donné eux-mêmes. En 1838, le gouvernement espagnol +voulut tenter de les soumettre, et fit pénétrer chez eux une petite +armée. Cette expédition fut obligée de se retirer sans avoir rempli +le but qu'on s'était proposé [55]. On ne connaîtra leurs moeurs que +lorsqu'on aura pu les aller étudier chez eux-mêmes. + +Les _Tinguianès_ et les _Igorrotès_ sont ceux chez lesquels j'ai le +plus voyagé. J'ai donné dans ce livre d'assez longs détails sur leurs +coutumes et leurs moeurs; je crois inutile de me répéter. + +Il serait difficile d'indiquer d'une manière exacte l'origine des +_Tinguianès_, de même que celle des peuplades qui les avoisinent. Il +paraît cependant certain qu'ils ne sont point aborigènes des +Philippines. + +Les _Tinguianès_, par leur couleur, leurs belles formes, leurs +cheveux longs, leurs yeux bridés, le prix qu'ils attachent aux vases +en porcelaine, leur musique, par l'ensemble de leurs habitudes enfin, +pourraient bien descendre des Japonais. Peut-être, à une époque sans +doute bien reculée, des jonques japonaises, poussées par la tempête, +auront-elles fait naufrage sur la côte nord-est de _Luçon_. Les +équipages, dans l'impossibilité de retourner dans leur pays, pour se +soustraire aux _Ajetas_ ou aux habitants des côtes, se seront réfugiés +dans l'intérieur des montagnes, dans des lieux où la difficulté de +pénétrer aura pu les mettre à l'abri des poursuites de leurs ennemis. + +Les marins japonais, dont la navigation est généralement limitée au +simple cabotage sur leurs côtes, embarquent ordinairement leurs femmes +avec eux. J'ai eu l'occasion de m'en assurer à bord de deux jonques de +cette nation qui avaient été poussées par une tempête, et s'étaient +abritées sur la côte est de Luçon. Elles y séjournèrent quatre mois, +pour attendre avec la mousson du nord-ouest qu'un vent favorable leur +permît de retourner dans leur pays. Si elles n'avaient pas trouvé +un gouvernement protecteur, leurs équipages auraient été obligés, +comme je suppose qu'ont dû le faire les premiers _Tinguianès_, de +se réfugier dans les montagnes. Ces derniers ayant quelques femmes, +s'en seront procuré d'autres, soit des _Ajetas_ ou des populations +environnantes. De ce mélange, de l'influence du climat, il sera +résulté des types différant du primitif, et, sous ce beau ciel, +dans ce magnifique pays, leur nombre se sera rapidement accru. + +Ne seraient-ils pas encore descendants des _Dajacks_, que l'on croit +être les habitants primitifs de Bornéo? + +Comme les _Tinguianès_, les _Dajacks_ ont la coutume de couper la tête +de leurs ennemis, et de les emporter comme trophée de victoire. De +même qu'eux également, ils attachent un grand prix aux vases, +qui sont une marque de noblesse et de richesse pour celui qui les +possède. Dans leurs fêtes, d'après M. Temminck, ils font des libations +de _docok-katan_, boisson enivrante préparée avec du riz fermenté qui +lui donne la couleur laiteuse que prend le _bassi_ des _Tinguianès_, +lorsqu'ils y ont dissous les cervelles de leurs ennemis. Enfin, +comme ces derniers, les Dajacks portent une espèce de turban et une +ceinture faits avec la seconde écorce d'une espèce de figuier. + +Aujourd'hui la race des _Tinguianès_ habite seize villages [56]. + +Les _Igorrotès_, que j'ai eu bien moins l'occasion d'étudier, +paraissent être, et on le croit généralement, les descendants de la +grande armée navale du Chinois _Lima-on_, qui, après avoir attaqué +Manille le 30 novembre 1574, s'était réfugié avec son armée dans le +golfe de _Lingayan_, province de _Pangasinan_. Là il fut de nouveau +attaqué et battu. Sa flotte, complétement détruite, une grande partie +des équipages prit la fuite, et se sauva dans les montagnes, où les +Espagnols ne purent les poursuivre. + +Les _Igorrotès_ sont de petite stature; ils ont les cheveux longs, +les yeux à la chinoise, le nez un peu gros, les lèvres épaisses, les +pommettes prononcées, de larges épaules, les membres gros et nerveux, +et la couleur fortement cuivrée. Ils ressemblent beaucoup aux Chinois +des provinces avoisinant la Cochinchine. + +Je n'émets ici qu'une opinion basée sur des probabilités. On +ne connaîtra sûrement jamais d'une manière exacte l'origine des +_Tinguianès_ et des _Igorrotès_, pas plus que celle des _Guinanès_, +des _Buriks_, _Busaos_, _Ibréis_, _Apayoos_, _Gadanos_, _Caluas_, +_Ifugos_ et _Ibilaos_. + +Toutes ces populations, si différentes entre elles, habitent _la terre +des infidèles_. On ne peut que supposer qu'ils descendent des Chinois, +des Japonais, des Malais et des naturels de la Polynésie. + + + +Des Ajetas ou Négritos. + + +Si on se perd en conjectures sur l'origine des habitants de _la +terre des infidèles_, il n'en est pas de même des Ajetas. Toutes les +traditions indiennes s'accordent à dire qu'ils sont les véritables +aborigènes et les anciens possesseurs des Philippines. + +A certaine époque ils étaient si nombreux, si puissants, que beaucoup +de villages _tagalocs_ les reconnaissaient pour maîtres et seigneurs du +sol, et leur payaient un tribut annuel en riz, en patates, ou en maïs. + +Ainsi que j'ai déjà eu occasion de le dire, tous les ans, à une +époque déterminée, ils descendaient de leurs montagnes, sortaient +de leurs forêts, et obligeaient les _Tagals_ à payer le tribut. Si +ces derniers refusaient, ils leur déclaraient la guerre, et ne +retournaient dans leurs forets qu'après avoir coupé quelques têtes +à leurs vassaux. Ils emportaient ces têtes comme trophées et comme +preuves de leur domination. + +Après la conquête des Philippines, les Espagnols prirent la défense des +_Tagalocs_; et les _Ajetas_, éprouvant pour la première fois l'effet +des armes à feu, furent saisis d'effroi, obligés de demeurer dans leurs +forêts et de renoncer à l'exercice de leurs droits de suzeraineté. + +J'ai déjà eu l'occasion, lorsque j'ai raconté mon voyage chez les +_Ajetas_, de parler longuement de cette race d'hommes, la seule +qui vit, aux Philippines, à l'état de nature primitive. C'est +la plus nombreuse, la plus répandue.--Elle n'est susceptible +d'aucune civilisation, et a donné, dans plus d'une occasion, la +preuve irrécusable qu'elle préfère sa vie nomade, l'ombre des bois +pour abri, l'écorce des arbres pour vêtements, la terre nue pour +reposer ses membres, la poursuite de sa proie pour assouvir sa faim, +aux douceurs et au confortable de la vie civilisée. Elle peut être +comparée à certains animaux sauvages qu'on n'a jamais pu réduire à +l'état de domesticité. + +Un archevêque de Manille avait pu se procurer un _Ajetas_ tout +à fait en bas âge. Il le fit élever avec une sollicitude toute +paternelle. Après lui avoir fait donner une instruction solide, +il le destina à l'état ecclésiastique; mais lorsqu'il fut devenu +vicaire, et par conséquent entièrement libre, pouvant mener une +existence paisible et heureuse, il se rappela son enfance, sa vie +nomade d'autrefois, ses montagnes et ses forets. Tout à coup il se +dépouille de sa soutane, reprend le vêtement primitif de ses parents, +s'enfuit, et va les rejoindre. Toutes les tentatives qu'on a pu faire +pour le ramener à la vie civilisée furent inutiles. + +On pourrait citer bien des exemples de ce genre. + +Il serait impossible de déterminer, même approximativement, la +population des _Ajetas_. Elle a dû considérablement diminuer depuis +la conquête des Philippines; elle finira par disparaître entièrement. + + + + +§ VI.--Règne animal. + + + +Mammifères. + +Les animaux domestiques que possédaient les habitants des Philippines +avant l'époque de la conquête, et ceux qui peuplaient leurs forêts, +ont conservé leurs noms _tagals_; ainsi: + + + _Cambin_, chèvre; + _Babui_, porc; + _Asso_, chien; + _Poussa_, chat; + _Oussa_, cerf; + _Carabajo_, buffle; + + +Les animaux domestiques apportés par les Espagnols ont conservé, +ou à peu près, les mêmes noms qu'en Espagne: + + + _Caballo_, cheval; + _Vaca_, vache; + _Carnero_, mouton, etc., etc. + + + +Des quadrumanes, en langue Tagaloc, matchin. + + +Les singes sont peu variés aux Philippines. A _Mindanao_ on en remarque +qui sont albinos, tout à fait blancs, ayant les yeux rouges et la +peau d'un joli rose. Cette variété est recherchée par les Chinois, +qui les élèvent à l'état de domesticité comme animaux curieux. + +Les deux espèces que l'on trouve dans l'île de Luçon, connus sous le +nom de _bonnets-chinois_, macacus niger, que les _Tagalocs_ nomment +_matschin_, vivent par petites familles dans les grands bois, et de +préférence aux environs des champs cultivés. L'étude de leurs moeurs +serait assez curieuse; mais je crains d'abuser de la patience de mon +lecteur, et je me bornerai à faire connaître qu'ils ont l'instinct le +plus intelligent pour satisfaire leur appétit vorace et se défendre +de leurs ennemis. + +J'ai souvent vu autour d'une cage, espèce de piége pour les prendre, +toute une petite famille. Celui qui paraissait le plus âgé se +donnait tous les soins qu'aurait pu prendre un grand'père pour ses +petits-enfants; il semblait les empêcher de s'approcher de la cage; +lorsqu'il les avait placés à une certaine distance, il s'en approchait +seul, prenait un morceau de bois, le fourrait à l'intérieur de la cage, +à travers les barreaux, et en retirait adroitement et sans danger les +épis de riz qui y avaient été mis comme appât. Lorsque les Indiens +voyaient tant de précautions, ils disaient: «Nous n'en prendrons +point de cette famille, car les écoliers ont un vieux maître avec eux.» + + + +Des quadrupèdes. + + +Il y a peu de variétés dans les quadrupèdes. La nature, qui a prodigué +tous ses bienfaits aux Philippines, n'y a point fait naître d'animaux +féroces, et dans le genre carnassier on ne compte qu'une petite espèce, +peu nuisible, comme on le verra. + +Les chevaux, les boeufs et les moutons, comme je l'ai déjà fait +savoir, ont été apportés par les conquérants. Dans ce beau pays, +dans ces gras pâturages, où ils vivent presque en liberté, ils ont +prospéré d'une manière si extraordinaire, qu'un boeuf gras rendu +à Manille ne se vend pas plus de 60 à 70 francs; un beau cheval, +depuis 50 jusqu'à 100 francs. Les moutons n'ont pas de valeur; les +Indiens ne se donnent pas la peine d'en conduire au marché. + +Le porc paraît de la même race que celui de Chine. Il est +très-abondant; sa chair est l'aliment préféré des Indiens, qui ne +manquent jamais d'en pourvoir abondamment leur table dans les grands +festins. + +Le chien et le chat sont des animaux qui se trouvaient aux Philippines +lors de la conquête. Une espèce de chien paraît particulière à Luçon: +c'est un dogue d'une taille monstrueuse et d'une férocité remarquable; +il a le poil court, d'une couleur jaunâtre, un peu plus foncé que celui +du lion. Cette belle race tend à disparaître; lors de mon séjour aux +Philippines, il était fort difficile de s'en procurer. + + + +1. Le buffle sauvage (carabajo-bondoc). + + +Le buffle sauvage est de la taille de nos plus grands boeufs. Sa +couleur est noire, et sa peau, semblable à celle de l'éléphant, peu +couverte de poil. Il est armé de deux magnifiques cornes qui, à leur +base, se réunissent presque sur le front, et dont les extrémités sont +très-aiguës. Il s'en sert avec une remarquable adresse. Il ressemble +beaucoup au buffle domestique pour les formes. Cependant il est à +observer que jamais il n'a été possible de le réduire à l'état de +domesticité, pas même à l'âge le plus jeune; ce qui ferait supposer +que cette espèce est différente de celle du buffle domestique, qui +sans doute est originaire de la Chine ou des îles de la Sonde. + +Cet animal est aussi féroce que sauvage. Le jour, il habite l'intérieur +des forêts les plus sombres, particulièrement les lieux marécageux; +la nuit, il sort dans la plaine pour y chercher sa pâture. Son +instinct le conduit à faire une guerre acharnée à l'homme, son +seul ennemi. Lorsqu'il peut le surprendre, il se plaît à mettre son +corps en lambeaux avec ses cornes aiguës. Aussi, dès qu'un Indien +aperçoit un buffle, il se hâte de grimper sur un arbre, où cependant +il n'est pas encore à l'abri du danger. L'animal demeure souvent +des journées entières au pied de l'arbre pour y attendre sa proie +à la descente. Dans ce cas de persistance, le seul moyen de s'en +débarrasser est de lui jeter les vêtements que l'on a sur soi. Il +les met en morceaux, et lorsqu'il croit avoir fait beaucoup de mal +à celui qu'il attendait, il se retire dans la forêt la plus voisine. + +Sa chasse, comme on l'a vu, est remplie de dangers, pleine +d'émotions. Aussi est-ce celle que préfèrent les grands chasseurs +indiens; elle est pour eux une véritable fête. + +Sa chair, composée de fibres beaucoup plus fortes que celle des +boeufs, est très-bonne à manger. Sa peau, d'une ténacité et d'une +force incroyables, coupée en petites lanières, sert à faire des lacets +et des courroies qui résistent à un attelage de trente à quarante +buffles. De ses longues cornes, les Indiens font de jolies cannes, +des boîtes, des peignes et des tabatières. + + + +2. Le buffle domestique (_carabajo_). + + +Le buffle domestique est presque entièrement noir; seulement il a +les genoux blancs, et une raie de la même couleur sous le poitrail. + +On en voit cependant quelquefois qui sont entièrement blancs, dont +la peau est rose et les yeux rouges: ce n'est point une variété, +mais bien un accident de la nature. + +De tous les animaux domestiques, c'est celui qui rend le plus de +services à l'homme. Il est plus doux, plus fort, et a plus d'instinct +que le boeuf. + +Jusqu'à l'âge de quatre à cinq ans, il vit en liberté dans les +montagnes et les forêts. C'est à cet âge que les Indiens le prennent +pour le dompter. Il est alors comme un animal sauvage, qu'il faut +poursuivre avec de bons chevaux et de forts lacets. On ne se rend +maître de lui qu'après l'avoir assujetti, au moyen de fortes cordes, +au tronc d'un arbre, et lié de tous côtés. Il faut encore prendre des +précautions pour l'approcher. Il n'est entièrement vaincu que lorsqu'on +lui a percé la cloison qui sépare les deux naseaux, et qu'on y a passé +un anneau en fer ou en rotin. A cet anneau on attache la longe pour +le conduire, comme la bride sert à diriger le cheval. + +Après cette dernière opération, il devient tout à fait +inoffensif. Il a reconnu son impuissance, et il se laisse facilement +conduire. Cependant, s'il est méchant ou rétif, on lui donne pour +gardien un enfant: son instinct lui fait comprendre qu'il n'a pas +de mauvais traitement à craindre de la part d'une faible créature; +aussi jamais ne lui fait-il aucun mal. + +Sa nourriture est des plus faciles. Il mange toute espèce d'herbes, +celles délaissées par les animaux les moins dégoûtés. Il va chercher +sa pâture dans les plaines, dans les ravins, dans les sombres forêts, +sur les montagnes les plus escarpées, et au fond des eaux, où il +broute pendant les heures de chaleur avec la même facilité que dans +les lieux secs. + +C'est le seul animal que les caïmans n'osent pas attaquer. Lorsque +plusieurs femelles, pendant la chaleur, sont plongées avec leurs petits +dans le lac où se trouvent des caïmans, elles ont soin de former un +cercle au milieu duquel elles les placent, pour les préserver de la +surprise du caïman. Celui-ci n'ose pas attaquer les grands, mais il +pourrait fort bien enlever un des petits. + +L'Indien associe le buffle à tous ses travaux. C'est avec lui qu'il +laboure ses champs, son jardin, les terrains secs et ceux couverts +d'eau jusqu'à mi-jambe, destinés aux plantations de riz. C'est +aussi avec lui qu'il fait ses charrois, ses transports à dos dans les +montagnes, par des routes presque impraticables. Il lui sert également +de monture, comme le cheval, pour faire de longs trajets. Sa force +permet au buffle de porter à la fois trois ou quatre hommes. + +L'Indien se sert aussi de cet utile animal pour traverser de larges et +profondes rivières et des étendues d'eaux considérables. La bride à la +main pour le diriger et l'empêcher de plonger, il se place debout sur +son large dos, et le patient animal nage en suivant la direction que +son maître lui indique; souvent il traîne en même temps sa charrette, +qui flotte derrière lui. + +De tous les herbivores, c'est assurément le plus patient, celui dont +l'instinct est le plus développé. Il sait quand il commet un dommage +quelconque. Lorsqu'il est dans un champ cultivé, s'il y est surpris, +il se cache; et s'il s'aperçoit qu'il a été découvert, il se sauve +comme un voleur pris en flagrant délit. + +J'ai souvent vu des bûcherons, travaillant dans la forêt à une grande +distance de leur demeure, atteler leurs buffles à une pièce de bois, +et leur dire: _Va à la maison_. Les patients animaux partaient, sans +guide, marchaient, suivaient leur route en évitant avec précaution les +mauvais pas et ce qui aurait pu entraver leur marche, et arrivaient +à l'habitation de leur maître. + +Son attelage est des plus simples et des plus commodes: il consiste +en un morceau de bois courbé naturellement, de la forme du garot +(_voyez_ fig. B). Ce collier prend le col, et descend jusqu'au milieu +des épaules; il est attaché au-dessous du col avec une corde ou une +liane, et les traits sont fixés aux deux extrémités. + +La femelle, peu employée aux travaux, produit beaucoup de lait, +et aussi bon que la meilleure crème. On en fait du beurre d'un goût +agréable et d'excellents fromages. + +La chair du buffle est presque aussi bonne que celle du boeuf; mais +on en fait peu d'usage aux Philippines. + +C'est un animal tellement utile à l'agriculture, que, malgré la +modicité de son prix (40 à 60 fr. pour un beau buffle de travail, et +20 à 25 fr. pour un jeune buffle venant d'être dompté), les Espagnols +ont fait une loi pour protéger sa vie. Ainsi, un Indien n'a le droit +d'abattre son buffle que lorsqu'un jury spécial l'a autorisé, et a +déclaré qu'il n'est plus en état de servir à l'agriculture. + +Je considère que cet animal serait de la plus grande utilité pour nos +colonies d'Afrique, et aussi pour la Corse. Il détruirait les herbes +qui poussent dans les marais et sur leurs berges, les nombreux insectes +qui y prennent naissance, et contribuerait ainsi à faire disparaître +les émanations qui produisent le mauvais air. + + + +3. Le cerf (_oussa_).--Cervus Philippinensis. + + +De tous les mammifères, le cerf des Philippines est le plus +nombreux. Il habite les montagnes, les forêts, et se cache dans les +hautes herbes. + +Le mâle a un bois beaucoup plus petit que nos cerfs d'Europe. Jamais +il ne porte plus de trois andouillers. + +Sa chasse est un des plus grands amusements des Indiens, qui le +poursuivent souvent avec de bons chiens jusqu'à le mettre aux abois; +ou bien, armés d'une longue lance et montés sur de bons chevaux, +ils le suivent de toute la vitesse de leur monture, jusqu'au moment +où ils peuvent l'atteindre. Ils le prennent aussi avec des filets +ingénieusement fabriqués; mais cette dernière chasse, exigeant beaucoup +moins d'adresse et d'exercice, est à la fois trop facile et trop +abondante pour leur procurer le même plaisir que les deux premières. + +Sa chair est d'un goût savoureux, bien meilleure que celle de nos +cerfs d'Europe, préférable même à nos meilleures viandes de boucherie. + +Les Chinois attribuent une grande vertu médicinale au jeune bois +lorsqu'il est encore recouvert de sa peau. Ils payent jusqu'à 30 et 40 +fr. une paire de jeunes bois. Ils les font sécher pour les conserver +et les administrer en poudre dans certaines maladies. + +Ils attribuent aussi une grande vertu aphrodisiaque aux tendons, et +tous les ans ils en exportent pour la Chine une quantité considérable. + + + +4. Le sanglier (_babui-damon_). + + +Le sanglier que les Indiens nomment _babui-damon_ (cochon d'herbes) +est presque semblable au porc domestique des Philippines. Le mâle +seulement en diffère par deux énormes glandes garnies de soies longues +et dures, placées des deux côtés du cou, près des os maxillaires. + +Il habite les lieux les plus sombres et les plus fourrés des forêts, où +il trouve abondamment, pour sa nourriture, des fruits et des racines, +ainsi que de gros bulimes, espèce de limaçon dont il est très-friand. + +On le chasse avec des chiens, des filets, et avec la lance. On lui +fait, avec cette arme, une chasse particulière aux Philippines, +et assez singulière pour mériter une description. + +A l'époque des pluies, les sangliers qui habitent les grands bois +situés sur le sommet des montagnes souffrent du froid. Pour s'en +garantir, ils coupent avec leurs dents une énorme quantité d'herbes +et de jeunes plantes. Ils en font un immense tas, et se blottissent +dessous quelquefois au nombre de douze. Les chasseurs sont armés de +lances préparées pour cette chasse, dont le fer tient faiblement par +sa douille à la hampe, et qui cependant y est attaché par un bout +de corde; de façon que le fer se détachant de la hampe y reste fixé, +et forme une espèce de crochet qui s'embarrasse dans les broussailles +et arrête l'animal dans sa fuite. + +Ces dispositions faites, les chasseurs parcourent la forêt, et +lorsqu'ils aperçoivent un de ces grands tas d'herbes, ils s'en +approchent avec précaution. S'ils voient se dégager au-dessus de ce +monticule une vapeur comme celle que produit notre haleine par un temps +froid, c'est pour eux l'indication certaine que des sangliers y sont +couchés. Alors, à un signal convenu, ils envoient tous leurs lances +comme des javelots, dans la direction où ils croient devoir atteindre +leurs proies. Les sangliers s'enfuient précipitamment. Ceux qui ont +été blessés emportent la lance; mais au moindre mouvement la hampe +se détache du fer, s'accroche dans les broussailles, arrête l'animal, +et les chasseurs achèvent de le tuer avec une autre lance. + +Comme le sanglier d'Europe, le mâle est armé de deux fortes +défenses. Sa chasse doit toujours se faire avec précaution; car, +ainsi qu'on l'a vu, il ne ménage pas le chasseur lorsqu'il tombe en +son pouvoir. + +Sa chair est d'un goût exquis, délicat, préférable à celle de toute +espèce d'animaux sauvages. + + + +5. La civette (_moussan_ et _alimous_). + + +Deux espèces de civettes sont connues aux Philippines: l'une, d'une +couleur grise, mouchetée et rayée de noir, de la grosseur d'un chat, +nommée par les Indiens _moussan_; l'autre, plus petite, couleur de +tabac, nommée _alimous_. Ces deux espèces ont les mêmes habitudes; +elles se tiennent dans les bois, et font la chasse aux petits oiseaux, +aux rats, aux reptiles et aux insectes. + +C'est de la civette nommée _moussan_ que les Indiens retirent +le musc. Ils les enferment, les élèvent dans des cages, et les +nourrissent de poisson. Tous les matins, à travers les barreaux de +la cage, ils leur saisissent la queue pour les rendre furieuses, et, +après les avoir tourmentées pendant un quart d'heure, ils retirent, +avec une petite spatule en argent, l'humeur qui a été sécrétée entre +les deux glandes qui produisent le musc. + +A l'époque où les belles Liméniennes se servaient avec profusion +de cette substance pour leur toilette, le musc se vendait de 80 à +100 francs l'once. Depuis qu'elles en font moins d'usage, ce prix a +beaucoup diminué. + + + +6. Plæmis Cumingii (_parret_). + + +Le plus gros mammifère après la civette est le _plæmis Cumingii_, +nommé par les Indiens _parret_. Il est de l'espèce des rongeurs, de la +grosseur d'un petit chat. Sa fourrure est d'un gris blanchâtre. On le +trouve particulièrement dans la province de _Nueva-Ecija_, où il vit, +dans les bois, de fruits et de racines. + +J'en ai remis deux sujets au musée du Jardin des Plantes. + + + +7. La roussette (_paniquet_).--Pteropus. + + +Les roussettes, nommées par les Indiens _paniquet_, dont j'ai +déjà eu l'occasion de parler ainsi que de leur chasse, sont des +_chauves-souris_ de la grosseur d'une petite poule. Elles vivent +en grandes familles. Le jour, elles se tiennent accrochées dans les +arbres qu'elles ont adoptés pour demeure, et dont elles ont détruit +toutes les feuilles. Elles y sont en si grand nombre, que les arbres +paraissent recouverts de grandes feuilles noires, et qu'il n'est pas +rare d'en abattre douze ou quinze d'un seul coup de fusil. + +La nuit, elles prennent leur vol, et vont à plusieurs lieues chercher +leur pâture. + +Elles se nourrissent de fruits, dont elles sucent le jus sans avaler +la pulpe. Elles sont aussi carnivores, et sucent le sang des petits +animaux qu'elles peuvent prendre, ce qui leur a fait donner le nom +de _vampires_. + +La femelle n'a jamais qu'un petit à la fois. Elle l'allaite, le +tient accroché à sa poitrine, et le transporte partout où elle va, +jusqu'à ce qu'il ait la force de voler. + +L'instinct des roussettes leur fait distinguer la différence des +moussons. Elles font exactement comme les _Ajetas_: lorsqu'elles sont +à l'ouest des montagnes et que cette mousson remplace celle de l'est, +elles quittent leur refuge, partent toutes ensemble, et vont chercher +à l'est le même lieu qu'elles avaient abandonné six mois avant pour +la même cause. + +La chair de la roussette est très-bonne à manger. Les Indiens en font +un ragoût particulier qui n'est point à dédaigner. + + + +8. Le galéopithèque (_guiga_). + + +Le galéopithèque, nommé _guiga_ par les Indiens, est un joli +petit animal de la grosseur d'un lapin de garenne. Sa fourrure, +fine et soyeuse, varie beaucoup dans sa couleur. Ainsi, il y en a +de tout à fait noirs, de gris de diverses nuances, de jaune nankin, +de noirs tachetés de blanc, de gris tachetés de blanc, etc. Il est +extraordinaire qu'un animal à l'état sauvage présente une aussi grande +variété dans la couleur de sa robe. + +Le _guiga_ porte des membranes comme les écureuils volants; il s'en +sert pour sauter d'un arbre à l'autre. Il ne se trouve que dans +les _Bisayas_. + +Le jour, il demeure caché dans les arbres sur lesquels il peut trouver +un trou pour se blottir. Il en sort la nuit pour se nourrir de fruits +et d'insectes. + +Les Indiens ont une habileté particulière pour préparer leurs peaux, +qu'ils vendent généralement aux Américains du Nord. + +Comme on vient de le voir, le nombre des mammifères aux îles +Philippines est réduit à quelques individus. Ses grandes forêts +n'abritent point d'animaux féroces comme Java, Bornéo et Sumatra, +leurs voisines. + + + + +§ VII.--Oiseaux. + + +Les oiseaux sont si nombreux aux Philippines, que plusieurs volumes +suffiraient à peine pour dépeindre toutes leurs variétés de forme et +de plumage, leurs habitudes, et l'instinct que la prévoyante nature +a donné à plusieurs espèces pour se reproduire, se garantir de leurs +ennemis, et pourvoir à leur subsistance. + +Ne pouvant pas faire un cours d'ornithologie, je vais me borner à +décrire quelques individus dans les familles les plus remarquables, +et donner le catalogue de tous ceux qui sont connus. + +Dans les rapaces, où se trouve le monarque des habitants de l'air, +on remarque _l'haliateus blagrus_, l'_aigle-pêcheur_, que les Indiens +nomment _laouyn_. Il habite les bois situés près des bords de la mer, +des lacs ou des grandes rivières. Son plumage est varié de noir et +de blanc; il est armé d'un bec crochu et tranchant; il a des pattes +nerveuses couvertes d'écailles, des serres aiguës, l'oeil étincelant; +il frappe l'air de ses puissantes ailes, plane dans les nuages, d'où il +se précipite sur sa proie avec la rapidité d'une flèche; il la saisit +dans ses serres, s'élève de nouveau, puis, suspendant son vol rapide, +plane majestueusement pendant qu'il déchire sa victime. Lorsqu'elle +est sans vie, il reprend son vol, et va se percher sur un arbre élevé +qu'il a choisi pour le lieu de ses festins. + +A l'époque de la reproduction, le mâle aide sa femelle à construire son +aire. Celle-ci y dépose deux ou trois oeufs, et, pendant tout le temps +qu'elle passe à les couver, le mâle, sur une branche voisine, veille +sur elle, et ne s'en éloigne que pour chercher sa pâture. Lorsque les +aiglons sont éclos, il partage avec sa compagne le soin de les nourrir. + +Le plus petit individu connu de cette famille, l'_irax siriceus_, +auquel quelques naturalistes ont donné le nom de _gironieri_, est un +joli faucon de la grosseur du moineau. Son ventre et sa gorge sont +blanc argenté, et le reste de son corps d'un beau noir bronzé. + +On pourrait le prendre pour le symbole de la fidélité: le mâle ne +quitte jamais sa femelle; il est toujours perché près d'elle, sur une +branche morte, d'où il plane de son oeil perçant sur le sommet des +arbres voisins; lorsqu'il aperçoit voler un insecte, il s'élance à +tire-d'aile, le saisit, et revient partager sa proie avec sa compagne. + +Dans les perroquets, famille si variée par la diversité du plumage, +on remarque plusieurs espèces de jolies perruches, dont la couleur +dispute aux feuilles leur verdure, à l'écarlate, au jaune et au bleu +leur éclat. Ces jolis oiseaux, qui flattent si agréablement la vue, +n'ont qu'un cri discordant et désagréable. Ils vivent ordinairement +par couples, font leur nid dans des trous d'arbres, et se nourrissent +de fruits. + +Dans cette même famille se trouvent les _cacatois_ au blanc plumage, +à la huppe couleur de soufre. A certaines époques de l'année, ils sont +réunis en grandes bandes, font retentir la lisière des bois de leurs +cris aigus et discordants, et ne s'interrompent qu'après avoir placé +des sentinelles de distance en distance, pour avertir de l'approche +de l'ennemi, pendant que la bande entière s'est abattue sur un champ +de riz ou de maïs, qu'elle dévaste. + +Plusieurs espèces de gallinacés méritent l'attention du +naturaliste. L'une est le _labouyo_ des Indiens, le _bankiva_ des +naturalistes, ou le _coq sauvage_, le coq primitif qui a fourni son +espèce à toutes nos basses-cours. + +Dans les champs, en liberté, loin de l'esclavage, le _bankiva_ a +conservé son beau plumage noir bronzé et rouge doré, et sa femelle +celui de noir, mêlé d'un peu de gris et de jaune. + +Dans l'état de nature, il est étranger aux vices contractés dans la +civilisation par les esclaves de son espèce; il a conservé intactes +les lois qu'il a reçues de la nature; ainsi il ne remplit jamais le +rôle de nos sultans de basses-cours, auxquels il faut tout un harem +de jeunes poules. Pendant la saison des amours, il choisit une seule +compagne, qu'il aide assidûment dans tous ses soins maternels. + +Le coq sauvage a plus de fierté et de bravoure que le coq +domestique. Les Indiens profitent de son courage pour le faire +succomber dans un combat inégal, et se régaler ensuite de sa chair +délicate. + +Le matin, lorsque la sentinelle vigilante des hôtes des bosquets +annonce l'aube du jour, l'Indien aux aguets lui envoie un de ses +semblables qu'il a apprivoisé et armé de deux éperons en acier +tranchant. Dès que les deux champions se rencontrent, il s'engage entre +eux un combat acharné. L'habitant des bois, avec ses armes naturelles, +ne fait que de légères blessures à son ennemi, tandis que celui-ci, +fort de celles que lui a données son maître, le blesse mortellement, +fait couler son sang jusqu'à ce que, trahi par ses forces et son +intrépidité, le loyal habitant des bois succombe aux pieds de son +déloyal vainqueur. + +La seconde espèce du même genre présente, dans sa reproduction, +des particularités qui font admirer l'art et l'intelligence que le +Créateur a donnés à tous les êtres qui peuplent notre globe. + +Le _mangapodius rubripes_ des naturalistes, nommé par les Indiens +_tabon_ [57], est de la grosseur d'une poule ordinaire. Le mâle et +la femelle sont de la même couleur, _noir fauve_. Ils se servent peu +de leurs ailes pour voler, ont des pattes plus fortes et plus longues +que la poule, des ongles très-forts dont ils se servent pour gratter +la terre. + +Ces oiseaux vivent ordinairement en troupe dans les grands bois. A la +saison de la ponte, ils se séparent par couples. Le mâle et sa femelle +cherchent aux environs des lacs ou des rivières de grands amas de +sable. La femelle s'y introduit à une profondeur de huit à dix pieds; +elle y dépose un oeuf et le recouvre soigneusement. Le lendemain, elle +revient à la même place, fait la même opération, et dépose un second +oeuf à côté du premier. Elle continue ainsi tous les jours, jusqu'à +ce que sa ponte, qui se compose de huit à dix oeufs, soit terminée. + +Ces oeufs, entièrement blancs ou de couleur rosée, sont d'une grosseur +plus que double de celle des oeufs de nos poules. + +L'oeuvre de l'incubation est abandonnée à la chaleur du sable. Pendant +tout le temps qu'elle s'opère, le mâle et la femelle se tiennent +éloignés de leur précieux dépôt, de crainte que leur présence ne le +fasse découvrir à leurs ennemis. + +A une époque fixe, que la nature sans doute leur indique, ils +reviennent. La femelle s'introduit de nouveau dans le sable, casse +le premier oeuf qu'elle a pondu, et il en sort un petit qui a toute +la force nécessaire pour suivre sa mère. Elle recouvre le reste de la +couvée, revient le lendemain, et ainsi de suite tous les jours, jusqu'à +ce qu'elle ait cassé un par un tous les oeufs dans le même ordre +qu'elle les avait pondus. Toute la famille retourne alors habiter les +bois et vit en commun jusqu'au retour de la saison de l'accouplement. + +L'éperonnier (_polyplectron bicalcaratum_), qui se trouve aux îles +_Bisayas_, est aussi de la famille des _gallinacés_. C'est un bel +oiseau, de la taille d'un petit faisan, et dont le plumage est à peu +près semblable à celui du paon. + +On compte aux Philippines trois espèces de _calaos_. Le grand, le +plus remarquable (_buceros hydrocorax_), est brun et blanc, et porte, +sur son énorme bec rouge, une monstrueuse protubérance osseuse, de +la même couleur que le bec; elle est entièrement vide, et sa cavité +communique par des ouvertures à l'intérieur du bec. C'est un vrai +diapason, qui donne au cri de cet oiseau une telle sonorité, que ce +cri s'entend à des distances considérables; il imite parfaitement le +nom de l'oiseau: _calao_. + +La nature a refusé au _calao_ la faculté de se poser à terre. Les +arbres lui servent de demeure, les fruits qu'ils produisent de +nourriture; et les feuilles qui conservent la rosée du ciel lui +fournissent l'eau nécessaire pour étancher sa soif. + +L'une des deux autres espèces, _noire et blanche_, porte sur le bec +une moins grosse protubérance, d'une couleur blanchâtre. + +La troisième espèce, beaucoup plus petite, que les Indiens nomment +_talictic_, a le dos verdâtre, le ventre blanc, et une très-petite +protubérance noirâtre, bariolée de jaune. + +Tous ces oiseaux se nourrissent de fruits, et particulièrement de +celui que produit le _balète-ficus_. + +Aucun pays n'offre plus de variétés de colombes que les +Philippines. Pour orner leur beau plumage, la nature semble avoir +mis à contribution toutes les combinaisons possibles. + +C'est dans les _Bisayas_ que se trouve ce beau pigeon (_caloenas +nicobarina_) d'un vert d'émeraude resplendissant, et qui porte à la +naissance du cou de légères plumes d'un brillant métallique, longues +et flottantes, et qui forment au-dessus des ailes et sur sa poitrine +la plus jolie collerette qu'il soit possible d'inventer. + +C'est aussi à la même espèce qu'appartient la jolie colombe _coup de +poignard_ (_caloenas luzonica_). Elle a le dos couleur d'ardoise, +le ventre et le cou d'un blanc parfait, et à la poitrine une tache +de sang si naturelle, que celui qui la voit pour la première fois a +peine à ne pas la prendre pour une blessure. + +Cette espèce se trouve dans l'île de Luçon, habite sous les grands +bois, et fait son nid sur la terre. + +Parmi les hirondelles, on trouve deux espèces de _salangans_: l'une, +l'_esculenta_, et l'autre, le _nidifica_. Les habitudes de ces oiseaux, +au vol léger, sont bien différentes de celles des oiseaux de la même +famille habitant nos pays. + +L'_esculenta_ et le _nidifica_ vivent presque toujours sur les eaux +de la mer. Ils s'éloignent des plages à plusieurs centaines de lieues, +planent continuellement entre les vagues, et pendant les plus terribles +tempêtes ils caressent l'onde du bout de leurs ailes sans paraître +y toucher; et cependant, dans leur vol rapide, ils recueillent, sur +la surface de l'eau, une gomme blanche et diaphane. Ils l'apportent +dans des cavernes, sur les rochers les plus arides, les plus escarpés, +pour y construire artistement leur nid. Ces nids sont recherchés avec +avidité par les Indiens; ils les vendent au poids de l'or aux opulents +Chinois, qui, après leur avoir fait subir une préparation culinaire, +les considèrent comme l'aliment le plus riche et le plus recherché +qu'ils puissent servir dans leurs splendides festins. + +La famille des _palmipèdes_ est aussi très-abondante et +très-variée. Sur les eaux des lacs et des grandes rivières on voit +continuellement se jouer des millions de canards, de sarcelles, de +plongeons, de poules d'eau, de cormorans et de monstrueux _pélicans +blancs_, auxquels la nature a donné, sous leur long bec, une énorme +poche membraneuse où ils conservent tout vivants, comme dans un +vivier, les poissons qu'ils ont pris pendant le calme, et dont ils +se nourrissent à loisir lorsque l'onde trop agitée ne leur permet +pas de pourvoir à leur subsistance. + +Sur les plages des lacs et des rivières, on voit se promener +majestueusement des troupeaux d'_échassiers_, parmi lesquels on +distingue la belle _aigrette_ aux plumes blanches comme neige, qui +donne une partie de sa parure pour orner la tête de nos dames et la +coiffure de nos officiers. + +Enfin, la famille la plus nombreuse, la plus variée, celle qui +offre dans le plumage tant de couleurs différentes, est celle des +_passereaux_. Bien que l'on dise généralement qu'entre les tropiques +les oiseaux ne chantent pas, aux Philippines ils sont les véritables +orphéonistes du ciel. Le matin surtout, lorsque de leurs chants +harmonieux ils célèbrent la naissance d'un beau jour, chaque bosquet +semble une académie de musique, où une troupe de jeunes artistes +fait assaut d'harmonie. Mais ces doux ramages sont interrompus par +intervalle par les pics, les coucous et les martins, plus brillants +par leur plumage que par leur chant, et qui font retentir les bois +de leurs cris aigus et discords. + +Je dois à MM. Édouard et Jules Verreaux la nomenclature scientifique +des oiseaux des Philippines. + +A une époque où les trois frères Jules, Alexis et Édouard Verreaux +avaient un grand établissement d'histoire naturelle au cap de +Bonne-Espérance, Édouard, le plus jeune, interrompit ses périlleuses +excursions dans l'intérieur de l'Afrique, pour visiter les contrées +asiatiques. Sa vie aventureuse l'amena à _Jala-Jala_. Pendant les +quelques mois de son séjour chez moi, il se livra particulièrement à +l'étude de l'ornithologie, et il recueillit une belle collection qui +figure maintenant dans le grand établissement que son frère Jules et +lui ont créé à Paris, place Royale, 9. + +Les curieux et les savants qui désireraient consulter MM. Verreaux sur +les particularités que j'ai pu omettre dans mon aperçu sur l'histoire +naturelle, peuvent le faire en toute confiance. Ils trouveront en +eux, avec l'obligeance la plus bienveillante, une profonde et solide +instruction sur toutes les branches de l'histoire naturelle. + +C'est avec plaisir que j'insère ici cette note, qui n'est qu'un faible +témoignage de ma reconnaissance pour le concours qu'ils m'ont donné +dans mon travail sur l'ornithologie. + + +ORNITHOLOGIE DES PHILIPPINES. + +Numéros. Noms scientifiques. Noms Tagalocs. + +1 Psittacula loxia (Less.) Boubouctouc. +2 Loriculus Coulaci (Bonap.) Coulacissi. +3 Tanygnatus marginatus (Wagl.) +4 Prioniturus platurus (Bonap.) +5 Cacatua Philippinarum (Bourj.) Cacatoua. +6 Haliætus blagrus (Smith.) Laouin. +7 Haliastur ponticerianus (Selby.) Id. +8 Aviceda magnirostris (Bonap.) Id. +9 Ierax sericeus (Gray), ou falco + Gironieri (Eydoux) Laouin-monti. +10 Spizætus lanceolatus (Tem.) Laouin. +11 Astur trivirgatus (Cuv.) Id. +12 Accipiter virgatur (Gray) Id. +13 Jeraglaux philippensis (Bonap.) +14 Otus philippensis (Gray.) +15 Syrnium philippense (Gray.) +16 Caprimulgus macrotis (Dig.) +17 Acanthylis giganteus (Bonap.) +18 Cypselus sinensis (Cuv.) +19 Dendrochelidon comatus (Boie.) +20 Buceros hydrocorax (Lin.) Calao. +21 Buceros antracinus (Tem.) Id. +22 Tockus sulcatus (Bonap.) Talictik. +23 Tockus sulsirostris (Bonap.) Id. +24 Dasylophus supersiliosus (Swains.) Sabucot-pula. +25 Dasylophus Cumingi (Fraser.) Id. +26 Eudynamis australis (Swains.) Saboucot. +27 Centropus viridis (Pueher.) Id. +28 Centropus Molkenboeri (Bonap.) Id. +29 Cacomantis flavus (Bonap.) Id. +30 Chrysocolaptes hæmatribon (Bonap.) Manounuctouc. +31 Id. palalaca (Bonap.) Id. +32 Id. menstruus (Bonap.) Id. +33 Picus moluccensis (Lin.) Id. +34 Megalaima philippensis (Gray.) Aso. +35 Harpactes ardens (Gould.) +36 Halcyon fusca (Gray.) Salacsac. +37 Id. collaris (Gray.) Id. +38 Id. Lindsayi (Gray.) Id. +39 Ceyx melanura (Kaup.) Id. +40 Alcyone cyanipectus (Bonap.) Id. +41 Merops badius (Gm.) Pirit. +42 Do javanicus (Horsf.) Id. +43 Kitta speciola (Bonap.) +44 Eurystomus orientalis (Bonap.) Ouackuackean. +45 Parus quadrivittatus (Lafres.) +46 Motacilla luzoniensis (Scopol.) +47 Brachyurus atricapillus (Bonap.) +48 Id. erythogastra (Bonap.) +49 Hypsypetes philippensis (Strickl.) +50 Microscelis philippensis (Gray) +51 Ixos chrysorrhæus (Tem.) +52 Id. sinensis (Bonap.) +53 Copsychus luzoniensis (Kittl.) Dominico. +54 Megalurus palustris (Horf.) +55 Calliope camtschatkensis (Bonap.) +56 Petrocincla eremita (Gray) +57 Petrocossypha manillensis (Bonap.) +58 Pratincola caprata (Bonap.) Tainbabouii. +59 Cyornis elegans (Bonap.) +60 Myiagra manadensis (Bonap.) +61 Rhipidura nigritoryques (Bonap.) Maria-Cafra. +62 Muscipeta rufa (Bonap.) +63 Collocalia nidifica (Bonap.) Salangan. +64 Id. esculenta (Bonap.) Id. +65 Artamus leucorhynchus (Vieill.) Palacpat. +66 Oriolus acrorhynchus (Vig.) Couliaouan. +67 Irena cyanogastra (Vig.) +68 Dicrourus balicassicus (Vieill.) Balicassiao. +69 Ceblepyris cærulescens (Blyth.) +70 Graucalus lagunensis (Bonap.) +71 Lalage orientalis (Boie.) Balac-angin. +72 Enneoctonus superciliosus (Bonap.) +73 Lanius sach. (Lin) +74 Crypsirhina varians (Vieill.) +75 Corvus inca (Horsf.) Couac. +76 Meliphaga mystacalis (Tem.) Coulanga. +77 Jora scapularis (Horsf.) +78 Zosterops meyeni (Bonap.) +79 Dicæum trigonostigma (Gray.) +80 Cinnyris pectoralis (Vieill.) Pipi. +81 Id. ruber (Vieill.) Id. +82 Lamprotornis insidiator (Caban.) Tordo. +83 Id. columbianus (Bonap.) Id. +84 Heterornis ruficollis (Bonap.) Id. +85 Acridotheres philippensis (Bonap.) Id. +86 Gymnops calvus (Cuv.) Coulin. +87 Ploceus philippensis (Bonap.) +88 Munia oryzivora (Bonap.) Maya. +89 Id. minuta (Bonap.) Id. +90 Estrelda amandava (Gray) Id. +91 Passer jugiferus (Tem.) Maya-pakin. +92 Ptilinopus roseicollis (Gray) Batu-batu punay. +93 Ramphiculus occipitalis (Bonap.) Batu-batu. +94 Treron psittacea (Gray) Id. +95 Id. vernans (Steph.) Id. +96 Phapitreron leucotis (Bonap.) +97 Carpophaga chalybura (Bonap.) +98 Ptilocolpa griseipectus (Bonap.) +99 Id. carola (Bonap.) +100 Macropygia phasianella (Bonap.) Batu-batutabacuan. +101 Tutur chinensis (Scopol.) +102 Streptopelia humilis (Bonap.) Batu-batu monti. +103 Phlegænas cruenta (Bonap.) +104 Chalcophaps indica (Gould.) Lipagin. +105 Caloenas nicobarica (Gray) Batu-batu dougou. +106 Megapodius rubripes (Tem.) Tavon. +107 Id. Forstenii (Müll.) +108 Polyplectron Napoleonis (Less.) +109 Gallus bankiva (Tem.) Labouio. +110 Coturnix chinensis (Gould.) Pogo. +111 Turnix pugnax (Steph.) Id. +112 Id. ocellata (Gray) Pogo-malaquit. +113 Melanopelargus leucocephalus (Bonap.) +114 Typhon robusta (Müll.) +115 Ardea purpurea (Lin.) +116 Herodias sacra (Bonap.) +117 Buphus malaccensis (Bonap.) +118 Butorides javanica (Bonap.) +119 Ardeola cinnamomea (Bonap.) +120 Nycticorax manillensis (Vig.) +121 Id. caledonicus (Steph.) +122 Id. Goisagi (Gray) +123 Platalea luzoniensis (Scopol.) +124 Plegadis bengaleusis (Bonap.) +125 Totanus glareolus (Gray) +126 Id. ochropus (Tem.) +127 Id. hypoleucus (Gray) +128 Rallus torquatus (Lin.) Ticline. +129 Id. philippensis (Lin.) Id. +130 Ortygometra ocularis (Gray) Id. +131 Porphyrio pulverulentus (Tem.) Abab. +132 Gallinula cristata (Lath.) Id. +133 Gallinula olivacea (Meyer) Abab. +134 Dendrocygna vagans (Eyton.) Itic. +135 Id. arcuata (Swains.) Id. +136 Id. viduata (Swains.) Id. +137 Anas luzonica (Fraser.) Id. +138 Id. gibbifrons (Müll.) Id. +139 Id. superciliosa (Gm.) Id. +140 Spatula rhynchotis (Gould ) Id. +141 Querquedula crecca (Steph.) Id. +142 Id. circia (Steph.) Id. +143 Podiceps gularis (Gould.) Coulisi. +144 Id. australis (Gould.) Id. +145 Plotus Novæ-Hollandiæ (Gould.) Cassili. +146 Phalacrocorax sinensis (Gray.) Id. +147 Carbo javanicus (Horsf.) Id. +148 Pelecanus philippensis (Gm.) Pagala. +149 Fregata ariel (Gould.) +150 Larus pacificus (Lath.) +151 Xema Jamesonii (Gould.) +152 Sylochelidon strenuus (Gould.) +153 Thalasseus poliocercus (Gould.) +154 Sterna melanauchen (Tem.) +155 Onychoprion fuliginosa (Swains.) +156 Anous melanops (Gould.) +157 Diomedea exulans (Lin.) +158 Id. chlororhynchos (Lath.) +159 Id. culminata (Gould.) +160 Id. fuliginosa (Lath.) +161 Procellaria gigantea (Lath.) +162 Id. atlantica (Gould.) +163 Id. hasitata (Kuhl.) +164 Procellaria glacialoides (Smith.) +165 Puffinus æquinoctialis (Less.) +166 Prion turtur (Forst.) +167 Id. ariel (Gould.) +168 Thalassidroma marina (Less.) +169 Id. leucogastra (Gould.) +170 Id. nereis (Gould.) +171 Id. Wilsonii (Bonap.) +172 Spheniscus minor. (Tem.) + + + + +§ VIII.--Poissons. + + +Les lacs et les rivières abondent en excellents poissons. J'ai +déjà fait connaître les espèces qui habitent le lac de _Bay_. J'ai +cependant omis de parler de l'espèce la plus abondante, celle qui se +distingue par les particularités qui lui méritent une place spéciale: +je veux parler du _machoirin_, nommé par les Indiens _candolé_. + +Le _candolé_ est un poisson sans écailles, dont la longueur ne dépasse +jamais deux pieds à deux pieds et demi; il est bleu sur le dos, et +blanc argenté sous le ventre. Il a une grosse tête en proportion +de son corps. Il porte trois fortes défenses, l'une sur le dos à +la naissance de la nageoire, et les deux autres de chaque côté du +thorax. Ces défenses sont longues d'un pouce à un pouce et demi, +selon la grosseur du poisson, très-aiguës, et sont dentelées en scie +le long des bords. Lorsque ce poisson est menacé par un ennemi, il +dresse ses trois défenses, et aucune force, à moins de les rompre, +ne peut leur faire reprendre leur position naturelle. + +La piqûre de cette arme est très-dangereuse, et produit une douleur +atroce. Un individu qui serait blessé en même temps par plusieurs de +ces poissons en mourrait. Lorsque les Indiens en sont piqués, ils se +guérissent en faisant tomber dans la blessure quelques gouttes d'huile +enflammée. Pour cette petite opération, ils se servent d'une mèche de +coton fortement imbibée d'huile, allument l'une de ses extrémités, +et, en l'inclinant au-dessus de la blessure, quelques gouttes s'en +détachent et tombent dans la plaie. Cette manière de cautérisation +fait immédiatement cesser la douleur. + +Il est de la famille des vivipares. A l'époque de la reproduction, +on trouve dans l'intérieur des femelles un long chapelet d'oeufs +globuleux, de la grosseur d'un gros pois. Ces oeufs renferment un +germe à un état plus ou moins parfait de création. Quelques-uns +ne présentent à l'intérieur qu'une substance laiteuse, tandis que +d'autres contiennent un foetus tout formé, et si plein de vie, qu'il +suffit de rompre l'enveloppe et de le mettre dans l'eau pour le voir +nager aussi bien que s'il était né naturellement. + +La chair du _candolé_ se mange surtout fumée ou séchée au soleil. + +Avec son estomac on fait de la colle de poisson. + +On trouve aussi, et particulièrement dans le lac de _Bay_ et la +baie de Manille, une espèce de serpent d'eau, dont les plus forts +ne dépassent pas une longueur de trois à quatre pieds. Il est gris, +bariolé de noir et de jaune. Il est plus répugnant que dangereux; +il est même inoffensif. Dans les grandes crues les Indiens pêchent +ce serpent pour en faire de l'huile à brûler. Les aigles-pêcheurs +lui font une chasse acharnée. + +La mer fournit aux habitants des plages une quantité considérable +de bons et excellents poissons. Ceux que nous avons en Europe, et +qui se trouvent dans les mers de Luçon, sont les _sardines_, les +_mulets_, les _maquereaux_, les _soles_, les _thons_, les _dorades_ +et les _anguilles_. + +On prend dans la baie de Manille, avec des lignes de fond, une espèce +de serpent de mer, d'une longueur de dix à douze pieds, d'une couleur +verdâtre mêlée de jaune. Les pêcheurs prétendent que sa morsure est +mortelle; aussitôt qu'ils en prennent un, ils lui coupent la tête. + +C'est un animal dégoûtant et hideux. Cependant les Indiens le font +figurer dans leurs repas. + +Les Indiens pêchent une grande quantité de trépangs; des requins, dont +ils prennent les ailerons pour les vendre aux Chinois; des tortues, qui +fournissent un bon aliment et de l'écaille, et des huîtres perlières. + +Parmi ces huîtres il en est une espèce très-abondante dans la +baie de Manille, dont les écailles sont très-plates, minces et +transparentes. On taille ces écailles en petits carrés, pour servir +aux vitraux des maisons de Manille. Ces vitraux ont sur le verre +l'avantage de ne donner aux appartements qu'un clair-obscur, et de +ne pas laisser pénétrer les rayons du soleil. + +La mer produit encore une grande quantité et une variété infinie +de crustacés, des mollusques, des coquillages de toute espèce, et +notamment d'excellentes huîtres. + + + + +§ IX.--Reptiles. + + +Il ne manque pas de reptiles aux Philippines; mais, n'ayant pas +l'intention de faire un cours d'histoire naturelle qui serait +au-dessus de mes forces, je vais seulement, ainsi que je l'ai fait +pour les poissons, m'occuper des espèces qui ont fixé mon attention +par leur particularité. + +Dans le genre des sauriens j'ai déjà décrit l'_aligator_, le plus +monstrueux de tous les reptiles. + +On trouve dans la même famille plusieurs espèces d'_iguanas_. La +plus grande a souvent sept à huit pieds de longueur. C'est un énorme +lézard couleur gris verdâtre, mêlé de points jaunes. Il vit sur +le bord des lacs, des rivières, dans des lieux humides, et souvent +dans les maisons. Il est presque amphibie, se nourrit de poissons, +de rats, de volatiles, et il est tout à fait inoffensif pour les +hommes. Sa chair blanche ressemble beaucoup à celle du poulet; elle +est très-bonne à manger. Les Indiens n'en font pas usage; ils sont +seulement très-friands de leurs oeufs, de la dimension de grosses noix, +et, comme ceux de la tortue, sans enveloppe solide. + +Une petite espèce d'_iguana_, d'une couleur fauve, dont la longueur ne +dépasse pas un pied et demi à deux pieds, porte une crête ou carenne +qui se prolonge de la tête jusqu'au milieu de l'épine dorsale. Elle +habite toujours le bord des rivières et des lacs; elle se tient +ordinairement au soleil, sur les arbres qui avoisinent les bords +de l'eau. + +Dans toutes les maisons de Manille, il y a toujours une grande quantité +de petits lézards qui ne se montrent que lorsque les lumières sont +allumées. Ils sont de couleur grise. Ils ont sous les pattes une +membrane qui les fait adhérer au sol, et leur facilite la faculté de +se promener au plafond, sur les murs, et même sur les glaces. Ils se +nourrissent de mouches et de moustiques. + +Les _tacons_ ou _tchacons_, espèce bien plus grande que la dernière, +habitent aussi les maisons. Ils ont la longueur d'un pied; ils sont +de couleur grise mêlée de jaune, de bleu et de rouge. Leur tête +est énorme, et leur gueule d'une grandeur disproportionnée à tout le +corps. Ils ont aussi, comme les petits lézards dont je viens de parler, +une membrane sous les pattes. Ils adhèrent avec tant de force où ils +se posent, que lorsque c'est sur une partie du corps d'une personne, +on ne peut leur faire lâcher prise qu'en leur présentant un miroir; +la vue de leur semblable les fait se jeter sur lui pour le combattre. + +Ce sont, du reste, des animaux inoffensifs. Ils se nourrissent +de cancrelats, espèce de scarabée. La nuit, ils font entendre par +intervalle un cri qui se répète sans interruption sept à huit fois: +_tcha-con_, ce qui leur a fait donner ce nom. + +Les Indiens considèrent les maisons où ils habitent comme favorisées +du sort. Cette croyance les empêche de les détruire. + +Dans les bois on voit voler d'un arbre à l'autre des petits +_dragons_. Ce sont aussi des lézards d'une longueur de sept à huit +pouces. Ils ont le corps mince et la queue très-déliée. La nature +leur a donné, comme aux chauves-souris, des ailes membraneuses, et de +plus, sous la mâchoire inférieure, une longue poche qui se termine en +pointe. Ils remplissent cette poche d'air pour se rendre plus légers, +et prolonger leur vol lorsqu'ils ont une longue distance à parcourir. + +Ils sont inoffensifs, et se nourrissent d'insectes. + +On trouve plusieurs espèces de serpents. Les plus connus, que j'ai +déjà décrits, sont le monstrueux _boa_; et dans ceux dont la morsure +est mortelle, l'_alin-morani_; puis une espèce de vipère nommée +_dajou-palay_ (feuille de riz). + +Beaucoup d'autres sont aussi très-dangereux, mais leurs noms ne me +sont pas connus. + + + + +§ X.--Des insectes. + + +Plusieurs espèces d'insectes sont un tourment et même, on peut le dire, +une véritable calamité pour les habitants des Philippines. + +Telles sont les innombrables sauterelles qui, ainsi qu'un gros nuage et +un foudroyant orage, s'abattent sur les récoltes et les moissonnent +en quelques heures; et sur les montagnes, les petites sangsues, +qui ne laissent pas un instant de repos au voyageur. + +Une troisième famille dont je n'ai pas parlé, celle des fourmis, +vient aussi apporter son contingent d'incommodité et de destruction: +ouvrières diligentes, nuit et jour en mouvement, elles s'introduisent +partout, dévorent les provisions, montent dans les lits lorsqu'on n'a +pas la précaution de placer les pieds dans des vases remplis d'eau, +détruisent les récoltes avant de naître, font crouler les édifices sans +qu'on s'y attende; et enfin, lorsqu'on les trouble sans précaution dans +leurs travaux, elles vous enfoncent leur aiguillon dans les chairs, +et vous causent une vive douleur. + +Cette famille mérite, pour chacune de ses espèces, une description +particulière. + + + +1. Fourmi rouge (_langam_). + + +La fourmi rouge, de la couleur que son nom indique, et que les Indiens +nomment _langam_, est la plus nombreuse, la plus répandue. Elle +se trouve partout, dans les champs et les habitations; elle dévore +toutes les provisions qu'on laisse à sa portée, attaque les animaux +vivants qui sont sans défense. J'ai vu souvent des oiseaux en cage, +que l'on n'avait pas eu soin de mettre hors de leur portée, dévorés +dans une nuit. Elles montent dans les lits, si on n'a pas pris la +précaution de s'en garantir, et leur morsure produit une douleur et +une démangeaison insupportables. Elles détruisent dans les champs +les graines qui sont ensemencées, ce qui oblige le cultivateur +à semer le double des semences dont elles sont le plus friandes +[58]. Elles sont, en un mot, une véritable calamité contre laquelle +il faut constamment être en lutte. Elles ont cependant un avantage: +celui de faire disparaître, en peu de temps, tous les débris d'animaux +dont les émanations putrides pourraient être nuisibles. + + + +2. Fourmi des bois (_lanteck_). + + +La fourmi des bois, que les Indiens nomment _lanteck_, est d'un beau +noir, de la grosseur et plus longue qu'une mouche ordinaire. Elle +n'habite que les bois, où elle construit des fourmilières, et elle +y renferme ses provisions. Elle n'est nuisible que si on l'attaque; +alors elle saisit son ennemi avec deux fortes pinces qu'elle porte près +des antennes, se replie sur elle-même et lui enfonce dans les chairs +l'aiguillon dont elle est armée à l'extrémité du corps. La douleur +que produit sa piqûre est si vive, qu'elle se fait sentir comme une +étincelle électrique. J'ai vu des étrangers piqués par un seul de ces +insectes, et qui ont cru avoir été mordus par un serpent. La douleur +vive se passe très-vite, mais l'enflure et la démangeaison durent +plusieurs heures. + + + +3. Petite fourmi noire (_couitis_). + + +Cette petite fourmi, nommée _couitis_ par les Indiens, habite les bois, +n'établit pas de fourmilières, et se tient généralement sur le tronc +des arbres. Elle est presque imperceptible; cependant, lorsqu'on la +touche, elle pique, et occasionne une douleur plus vive que toutes +les autres, mais qui se passe instantanément, sans laisser de traces. + + + +4. Des termites ou fourmis blanches (_anay_). + + +Les termites ou fourmis blanches, nommées par les Indiens _anay_, +sont divisées en trois classes: les travailleuses, celles qui les +dirigent ou les commandent, et les reines. + +Les travailleuses ont généralement le corps blanc, plus gros et +plus court que les fourmis ordinaires, les pattes très-courtes, +le corselet et la tête un peu jaunes. Elles sont armées de deux +mandibules, capables d'entamer et de broyer les bois les plus durs. + +Les secondes, celles qui commandent, diffèrent des premières par +une petite corne placée à l'extrémité de la tête, comme celle du +rhinocéros. + +Les reines ont la tête et le corselet absolument semblables à ceux +des travailleuses; mais, à partir du corselet, le corps est d'une +grosseur démesurée; il est ordinairement long de 1 à 2 pouces, et il +a 8 à 10 lignes de circonférence. + +La demeure habituelle des termites est dans les champs qui ne sont pas +exposés à de fortes inondations. Dans les campagnes on aperçoit, de +distance en distance, de petits monticules de terre de forme conique, +qui s'élèvent de 5 à 6 pieds au-dessus du sol, et se terminent en +pointe. La base de ces monticules, appuyée au sol, a de 12 à 15 pieds +de circonférence. + +C'est dans l'intérieur de ces meules ou monticules que réside tout un +gouvernement, composé d'individus de divers grades, et une seule et +unique reine, dont la mission est de reproduire les générations qui +s'éteignent. C'est là aussi que se fait un travail continu, digne +de l'étude de l'observateur qui cherche à pénétrer les admirables +secrets de la nature. + +Chaque demeure ou monticule a plusieurs ouvertures extérieures +pour pénétrer dans l'intérieur, et pour la sortie de celles qui vont +parcourir les champs environnants, où elles dévorent et rongent toutes +les plantes, tous les bois morts qu'elles rencontrent. + +Les termites ne font pas, comme nos fourmis d'Europe, des amas de +provisions pour l'hiver. Sous le beau climat des Philippines, rien ne +les oblige à se confiner dans leur demeure une partie de l'année. Elles +recueillent seulement une espèce de gomme dont elles tapissent les +nombreux compartiments qui composent leur habitation souterraine. Cet +enduit, autant que j'ai pu m'en rendre compte, sert à alimenter la +reine et les jeunes termites, depuis le premier âge jusqu'à l'époque +où elles ont la force de pourvoir elles-mêmes à leur subsistance. Il +est probable que cette gomme est appropriée aux divers âges, et qu'elle +est plus parfaite là où se trouvent la reine et ses derniers nés, que +vers l'extérieur, où se tiennent celles qui ont déjà toute leur force. + +Comme je viens de le dire, l'intérieur des petits monticules est divisé +en une foule de compartiments, de chambres et de galeries artistement +construits avec de la terre tellement dure, qu'elle semble avoir été +pétrie pour en faire de la poterie. + +Lorsqu'on pénètre avec la pioche dans cet asile, on trouve les +compartiments tapissés de petites fourmis qui n'ont pas la force de +sortir; et plus on pénètre à la partie la plus profonde, qui se trouve +généralement à 3 ou 4 pieds au-dessous du sol, ou à 9 ou 10 du sommet +du cône, on remarque qu'elles sont plus petites. Près la demeure de +la reine, celles qui viennent de naître sont presque imperceptibles +à l'oeil nu. + +La reine occupe la chambre la plus profonde. Là elle est renfermée, +sans pouvoir sortir par les petites ouvertures qui communiquent de +sa demeure aux autres compartiments. Sa mission est de travailler +continuellement à la reproduction de ses sujets. + +Lorsqu'on veut détruire un de ces essaims, il faut pénétrer à +l'intérieur jusqu'à ce qu'on puisse s'emparer de la reine. Si on +néglige cette précaution, si on se contente d'aplanir le monticule +et de remettre le terrain au niveau du sol, les fourmis recommencent +leur travail, et le rétablissent en peu de mois dans son état primitif. + +Elles font souvent, pour se garantir de la pluie ou pour monter au +sommet d'un arbre, de longues galeries couvertes qui les conduisent de +leur demeure au lieu de leur travail. Ces galeries sont ordinairement +à deux voies, l'une pour aller, l'autre pour revenir. + +Lorsqu'on veut bien examiner leurs habitudes et leurs travaux, il +faut démolir une partie de ces galeries. On voit aussitôt arriver les +commandeurs; ils semblent examiner le dommage fait à leurs travaux, +partent tous pour revenir, un instant après, avec un bon nombre +d'ouvrières qui se mettent immédiatement à l'oeuvre; chacune va +chercher un globule de terre, et le place artistement pour rétablir +la galerie. + +Les chefs ou commandeurs qui accompagnent les ouvrières poussent, avec +leur petite corne, celles qui marchent trop lentement, et paraissent +animer toute la bande laborieuse. + +Les termites ne se bornent pas à habiter la campagne, elles +s'introduisent souvent dans les maisons; et comme elles le font +toujours par des ouvertures souterraines et cachées, elles produisent +des dégâts considérables. Par exemple, si la maison n'est pas +construite avec des bois qu'elles n'attaquent pas, elles s'introduisent +par les extrémités des charpentes, laissent parfaitement intact +l'extérieur du bois, et dévorent tout l'intérieur. Si, par malheur, +on ne s'en aperçoit pas, la maison s'écroule sans qu'on s'y attende. + +Elles attaquent aussi les meubles et les vêtements en réserve, et +il leur faut peu de jours pour occasionner des dégâts considérables; +mais elles n'attaquent jamais les matières animales. + +On connaît encore, dans le genre termite, une variété beaucoup plus +grosse et entièrement noire; mais est-ce une variété, ou le même +insecte à une époque différente de son existence? C'est ce que je ne +saurais déterminer. + +Cette variété, nommée par les Indiens _anay-maitim_, n'habite point +sous terre; elle court dans les forêts et se nourrit des bois en +décomposition; elle ne cause pas les mêmes ravages que les blanches. + +A une certaine époque, sans doute la dernière de leur existence, +il leur pousse quatre grandes ailes, et elles prennent leur vol. + +Lorsque, la nuit, on s'aperçoit que ces insectes, attirés par les +lumières, s'introduisent dans les maisons, il est indispensable de +fermer immédiatement toutes les fenêtres, si on ne veut pas rester +dans les ténèbres. Sans cette précaution, ils arrivent en si grand +nombre qu'ils ont bientôt éteint les lumières, et le lendemain le +sol est jonché de leurs cadavres. + +Ainsi que je l'ai dit, elles ont l'avantage sur les blanches de ne +causer aucun dégât. + + + +5. Le cancrelat (_blatte_). + + +Un autre insecte habite aussi l'intérieur des maisons: c'est une +espèce de scarabée nommé _cancrelat_, animal dégoûtant, qui répand +une odeur désagréable, attaque toutes les provisions, vole pendant +la nuit, surtout dans les temps d'orage, se repose partout, souvent +sur les personnes, et leur enfonce ses ongles aigus dans l'épiderme. + +Si tous ces insectes sont un véritable fléau pour les habitants des +Philippines, il en est aussi une innombrable quantité que je ne peux +pas décrire, et qui embellissent les campagnes: une variété infinie +de beaux, de magnifiques papillons aux couleurs resplendissantes, +qui, dans les beaux jours, sillonnent l'air et caressent toutes les +fleurs; les mouches phosphorescentes, qui, la nuit, se jouent dans +les feuilles des arbres, et les font paraître émaillés de pierres +précieuses; enfin les _buprestes_, aux ailes de couleur métallique, +qui, encadrés dans l'or et l'argent, servent à faire de charmants +bijoux: leur brillant est plus éclatant que les émaux les plus beaux. + + + + +§ XI.--De l'agriculture aux Philippines. + + +Aucune terre n'est plus féconde, plus riche que celle des Philippines, +et ne rémunère plus largement les travaux et les soins du cultivateur; +ce qui fait dire aux habitants de Manille: «Gratter la terre, faire +de la boue, y jeter de la semence, suffit pour remplir son grenier.» + +La végétation est d'une si grande vigueur dans ce beau pays, que +des champs abandonnés quelques années sans culture se couvrent de +végétaux et deviennent des bois impénétrables. Certaines espèces de +plantes s'élèvent si spontanément, que quelques jours suffisent pour +une croissance de plusieurs mètres. + +Cette grande fertilité est due à plusieurs causes, dont le concours +réuni contribue puissamment à la fécondité et au développement de +la végétation. + +La première de ces causes, et sans doute la plus puissante, doit +être attribuée à la formation volcanique de toutes les îles de ce +vaste archipel. + +La seconde est due aux hautes montagnes généralement recouvertes d'une +forte couche de terre végétale, d'où s'élève une gigantesque végétation +qui restitue continuellement au sol les parties nutritives qu'elle lui +emprunte. A l'époque de l'hivernage, les pluies torrentielles enlèvent +du versant de ces montagnes les terres limoneuses et les détritus des +végétaux qui s'y sont amassés pendant la saison des sécheresses, et les +précipite vers les plaines, engrais naturel qui les vient fertiliser. + +La troisième est due à ce que, pendant la même saison des pluies, les +sources, les réservoirs se remplissent et sont abondamment pourvus +pour fournir, pendant la saison des sécheresses, l'eau nécessaire +aux irrigations, et pour entretenir le sol inférieur dans un état +d'humidité constante. + +La quatrième cause doit être attribuée à ces longues nuits des +tropiques, rafraîchies par la brise qui souffle constamment de la +partie où règne l'hivernage. Ces brises apportent d'abondantes rosées +qui conservent cette fraîcheur et cette souplesse aux feuilles, +si nécessaire pour absorber l'air et faciliter la végétation. + +La cinquième cause enfin, l'électricité, n'est-elle pas aussi +un puissant moyen qu'emploie la nature pour la splendeur du règne +végétal? De nombreuses observations m'amènent à constater ici un fait +qui semble venir à l'appui de cette opinion. + +A une époque de l'année, au moment du changement de mousson, pendant un +mois ou plus, il se forme journellement des orages; le tonnerre gronde +sourdement; l'air se charge d'électricité; de gros nuages parcourent +l'atmosphère, et sont bientôt dissipés sans pluie; le soleil brille +de tout son éclat, ses rayons brûlants dardent sur une terre qui, +privée d'eau pendant six mois, paraît calcinée. Cependant c'est +alors que les grands végétaux semblent prendre une vie nouvelle, et +se couvrent de bourgeons qui se développent presque instantanément, +et donnent de belles et larges feuilles qui ont toute la fraîcheur +de celles qui naissent pendant la saison humide. + +On doit comprendre qu'avec tous ces éléments de fécondité, le sol des +Philippines est largement privilégié de la nature, et qu'une culture +qui ne serait pas dans l'enfance donnerait à l'agronome des résultats +presque incalculables. + +Je vais donner maintenant quelques détails sur la propriété, sur la +culture en général, et décrire ensuite celle de chacun des produits +qui font la richesse des cultivateurs. + +Les Espagnols sont les maîtres suzerains de tout le territoire des +Philippines; mais les lois qu'ils ont établies sur la propriété +protégent autant qu'il est possible le cultivateur laborieux, et lui +assurent à perpétuité la possession du champ qu'il a défriché. Il +peut le vendre ou le transmettre à ses héritiers; seulement il perd +ses droits, et le gouvernement reprend les siens, lorsque, par paresse +ou négligence, il a laissé, pendant plusieurs années, ses terres sans +aucune espèce de culture. Dans ce cas encore, les autorités espagnoles +n'agissent jamais qu'avec la plus indulgente réserve. + +Presque tous les bourgs avoisinent des terres incultes et des +forêts. Jusqu'à une certaine distance du bourg, les habitants possèdent +en communauté ces terres incultes et ces forêts, et chacun d'eux peut +devenir le propriétaire exclusif de la portion qu'il lui convient +de défricher. + +Les terres et les forêts en dehors des limites du bourg, et que +les Espagnols nomment _realengas_ (terres incultes), appartiennent +à l'État. Il les vend aux personnes qui veulent acquérir de grands +domaines. Le prix est de une à cinq piastres (5 à 25 fr.) le _quiñon_, +mesure qui représente une superficie de 810,000 _pieds espagnols_. + +Voici la mesure des terres aux Philippines: + +Le _quiñon_ est un carré de 100 _brasses_ sur toutes ses faces; + +La _balita_ représente 10 _brasses_ en largeur sur 100 _brasses_ +de longueur; + +Le _lucan_ représente une _brasse_ en largeur sur 100 _brasses_ +de longueur; + +La _brasse_ espagnole est de _trois varas castillanes_, et la _vara +castillane_, de _trois pieds espagnols_. + +Le _pied espagnol_ équivaut à 11 _pouces français_. + +Ainsi, le _quiñon_ est un carré de 900 pieds espagnols sur toutes ses +faces, ou une superficie de 810,000 _pieds espagnols_, soit environ +neuf hectares de notre mesure agraire. + +Les Indiens ne payent aucun impôt territorial. Ce que l'on appelle +_dîme_ se réduit à un _réal d'argent_ par année, soit _soixante-dix +centimes_ par individu au-dessus de dix-huit ans. + +La plus grande partie des terres cultivées sont la propriété des +Indiens, et sont fort divisées. Il y a cependant de vastes domaines +qui appartiennent généralement aux ordres religieux, et quelques-uns à +des particuliers. Ces grands domaines sont donnés à ferme aux Indiens +par petites portions. Depuis peu d'années, quelques propriétaires +font valoir par eux-mêmes ceux qui leur appartiennent. + +Presque toutes les terres, et même les montagnes, sont susceptibles +d'être fructueusement cultivées; mais les terres préférées sont +celles qui peuvent être abondamment arrosées pendant la saison des +sécheresses. Elles sont généralement destinées à la culture du riz; +jamais elles ne reçoivent d'autre engrais que celui que leur fournit +la nature et l'écoulement des eaux, et cependant elles donnent chaque +année et sans repos d'abondantes récoltes. + +Les terres aménagées pour les plantations du riz sont nommées par les +Indiens _tubiganès_ (terres irriguées). Elles ont alors une véritable +valeur qui varie, selon les localités, de 200 à 300 piastres le +_quiñon_, (1,000 à 1,580 fr.), qui est de trois cents _varas_ +castillanes carrées. + +On calcule qu'il faut trois ouvriers pour mettre en culture un _quiñon_ +de terres _tubiganès_, et cinq _cabanès_, mesure qui équivaut à 133 +livres espagnoles, pour ensemencer un _quiñon_, qui produit, année +commune, de 60 à 80 _pour un_. Presque toutes les terres _tubiganès_ +peuvent être ensemencées deux fois dans l'année. La seconde récolte +est moins abondante que la première. + +Les terres non irriguées, celles situées sur le penchant des montagnes, +sont d'une valeur inférieure et qui varie selon les situations. Dans +beaucoup de localités, on peut acquérir des terres déjà cultivées, +et qui ne laissent rien à désirer sous le rapport de la bonne qualité, +à raison de 20 à 50 piastres (100 à 250 fr.) le _quiñon_. + +Ces terres non irrigables s'ensemencent en riz de montagne, en indigo, +canne à sucre, tabac, et toutes espèces de plantes qui n'ont pas +essentiellement besoin d'eau. + +Il serait difficile d'établir, même approximativement, la production +des terres de ce genre. Cette production varie selon la culture. Le +riz y produit moins que dans les terres irriguées; mais généralement +les autres récoltes donnent, dans les bonnes années, au cultivateur un +bénéfice plus que double de celui des terres exclusivement destinées +à la culture du riz. + +Le prix de la journée des ouvriers indiens varie selon les +localités. On peut cependant l'évaluer, en moyenne, sur le pied de +0,60 à 0,70 centimes pour les hommes, à 0,33 centimes pour les femmes +et les enfants, à 0,33 centimes pour le buffle, et à 0,33 centimes +pour une charrue. L'ouvrier qui fournit son buffle et sa charrue +reçoit à peu près 1 fr. 30 cent. + +En temps ordinaire, la journée commence à six heures du matin pour +finir à six heures du soir. On accorde une heure et demie de repos +pour les repas. + +Aux époques des récoltes, et particulièrement pendant celle du sucre, +la journée commence, pour les ouvriers employés au moulin et à l'usine, +à trois heures du matin, et se termine à huit heures du soir. + +Les instruments qui servent aux Indiens pour la culture sont de la +plus grande simplicité, comme on peut le voir par les dessins et +l'explication des planches. + +Les produits qui font la base de la grande culture sont: + + + _Le riz_, + _L'indigo_, + _L'abaca_ (soie végétale), + _Le tabac_, + _Le café_, + _Le cacao_, + _Le coton_, + _Le poivre_, + _Le froment_, + _Et la canne à sucre_. + + + + +§ XII.--Culture du riz. + + +Plus de trente espèces de riz sont cultivées aux Philippines, toutes +bien distinctes par le goût, la forme, la couleur, et la pesanteur +des grains. + +Ces trente espèces sont divisées en deux classes: + +1o _Les riz des montagnes_; + +2o _Les riz aquatiques_. + +Elles se cultivent différemment; cependant les riz des montagnes +peuvent recevoir la même culture que les riz aquatiques. + + + +1o Culture du riz des montagnes. + +Les riz des montagnes, dont je donne tous les noms en note [59], se +cultivent sur les terres élevées, et qui sont à l'abri des inondations +pendant la saison des pluies. + +Dans la partie ouest de l'île de Luçon, aussitôt que commencent les +premières pluies, vers la fin de mai ou les premiers jours de juin, +le cultivateur prépare les terres en leur donnant deux labours et +deux hersages. La charrue (fig. A.) est employée à cet effet. La +herse est triangulaire, comme celle dont nous nous servons en France, +et dont je n'ai pas cru nécessaire de donner le modèle. + +Les terres étant bien préparées et bien meubles, le riz est semé à la +volée, et environ un mois après on fait un bon sarclage, qui suffit +ordinairement pour débarrasser le champ des mauvaises plantes qui y +ont poussé. + +Si c'est l'espèce nommée _pinursegui_ qu'on a cultivée, espèce la +plus précoce, on peut faire la récolte trois mois ou trois mois et +demi après l'ensemencement. + +Si c'est une des autres espèces, il faut calculer, pour atteindre +une maturité complète, au moins cinq mois. + +Après cette maturité, le riz est coupé avec la faucille (voir +fig. E.), mis en petites gerbes, dont on forme de grandes meules +pour attendre plusieurs jours de beau temps, afin de séparer le grain +de la paille. Cette opération se fait avec des buffles qui tournent +dans une grande aire où est étendu le riz, ou bien sur un treillage +en bambous élevé à une dizaine de pieds du sol. Là, un Indien écrase +avec les pieds les gerbes de riz qu'on lui passe, et il fait tomber +les grains par les intervalles du treillage. + +Les riz des montagnes se sèment aussi quelquefois sans aucun labour. + + + +Culture du riz pour les défrichements. + + +Après avoir coupé les arbres et les broussailles qui recouvrent le +terrain, on y met le feu, et ensuite on sème le riz en faisant, avec +un bâton ou plantoir, un trou dans lequel on met trois à quatre grains +de riz; ou bien on se contente de semer à la volée, et de renfermer +dans le champ, pendant une nuit, un troupeau de buffles qui, par +leurs piétinements, enfoncent les grains dans la terre. Dans cette +sorte de culture l'herbe pousse vigoureusement, et oblige à plusieurs +sarclages; mais la peine du cultivateur est amplement payée par une +abondante récolte, qui généralement produit de 100 à 120 pour un. + +Dans les petites cultures, on coupe les épis _un à un_, pour les +faire ensuite sécher au soleil. Cette manière de récolter, longue +et ennuyeuse, offre, sur celle qui se fait en grand, l'avantage de +préserver une partie des grains de la voracité des oiseaux. + +Toutes les autres espèces de _riz des montagnes_ se sèment de la même +manière que celui appelé _pinursegui_. Ce dernier a l'avantage sur +les autres de se récolter trois mois ou trois mois et demi après la +semence, tandis qu'il faut au moins cinq mois pour les autres. + + + +2o Culture des riz aquatiques. + + +Les diverses espèces de riz aquatiques sont au nombre de neuf [60]. Ils +se cultivent de la même manière. Les deux derniers, _malaquit-puti_ +et _malaquit-pula_, ne servent pas pour les aliments habituels; l'un +a le grain d'un blanc mat, tandis que l'autre l'a d'une belle couleur +violette, même à l'intérieur. Tous les deux s'emploient généralement +pour des friandises, et pour faire une colle qui remplace l'amidon. + +Les cultures de ces divers riz se font par semis, qui se transplantent +dans des terres préparées _ad hoc_. + +Pour un terrain d'une superficie de 10,000 mètres, soit un hectare, +il faut à peu près de 90 à 100 kilog. de semences. + + + +Semis. + + +Aussitôt les premières pluies, dans le mois de juin, on prépare +la terre pour recevoir la semence; on la couvre d'abord de 15 à 20 +centimètres d'eau, ensuite on lui donne un bon labour à la charrue, +et on y passe le peigne (fig. E.) jusqu'à ce qu'elle soit réduite en +vase liquide; on laisse ensuite écouler les eaux, et on y jette la +semence, qui préalablement, pour faciliter la germination, a été mise +pendant vingt-quatre heures à tremper dans l'eau. Lorsque le champ +est entièrement recouvert de semence, on passe sur toute la superficie +une planche longue d'un mètre et demi à deux mètres. Cette opération +a pour but d'enfoncer les grains dans la vase, et de les en recouvrir. + +Pendant les cinq ou six premiers jours, il n'est pas utile d'irriguer; +mais si, lorsque les plantes sont déjà élevées à quelques centimètres +de terre, les sécheresses étaient trop fortes, il faudrait faire +une irrigation en ayant soin de ne pas couvrir totalement les jeunes +feuilles d'eau, car sous l'eau elles périraient. + + + +Plantation. + + +Quarante à quarante-cinq jours après que la semence a été mise en +terre, le riz est en état d'être transplanté. La terre qui doit +recevoir les jeunes plantes est divisée en grands carrés, entourés +de petites chaussées qui servent à retenir les eaux. Après qu'elle en +a été complétement couverte, on lui donne un labour à la charrue, et +ensuite, comme pour les semailles, au moyen d'un peigne on la réduit +en vase liquide. Le lendemain, on écoule les eaux et on prépare les +plants qui doivent y être placés. + +Ordinairement ce sont des hommes qui sont chargés d'arracher le plant, +et des femmes de le mettre en terre. + +Deux hommes suffisent pour cette opération: l'un arrache le plant, +et l'autre le conduit au lieu de la plantation, qui n'est jamais bien +éloigné, et le distribue aux planteuses. + +Celui qui est chargé de l'arracher a devant lui une petite table, +fixée en terre par un pieu, et une grande quantité de petits liens en +bambou, qu'il porte à la ceinture, comme nos jardiniers portent le +jonc quand ils taillent les arbres. Il arrache le plant sans aucune +précaution, coupe sur sa petite table les feuilles et les longues +racines, en forme de petites bottes de la grosseur d'un bras, et les +place dans une espèce de traîneau auquel est attelé un buffle. + +L'autre Indien les conduit au lieu de la plantation, et jette les +bottes dans toutes les directions sur le terrain qui doit être planté, +les séparant assez les unes des autres pour que les planteuses puissent +les prendre en allongeant le bras, sans avoir à se déranger de la +direction qu'elles suivent pour faire la plantation. + +Les planteuses, dans la vase jusqu'à mi-jambe, sont placées sur une +même ligne; elles marchent à reculons, prennent les petites bottes de +plants qui ont été jetées sur le champ, en défont le lien, séparent +un à un les plants, les enfoncent avec le pouce dans la vase, en +observant de les placer à une distance de dix à douze centimètres +les uns des autres. + +Elles ont une si grande habitude de cette plantation, elles la font +avec une rapidité et une régularité si parfaites, qu'on serait tenté +de croire qu'elles se sont servies d'une mesure pour conserver la +distance qui existe d'une plante à l'autre. + +Aussitôt la plantation terminée, et malgré un soleil ardent, on laisse +le champ sans eau pendant huit à dix jours; mais dès que les plants +commencent à pousser leurs feuilles vertes, s'il n'y a pas de pluies, +on irrigue et on recouvre la terre de cinq à six centimètres d'eau; au +fur et à mesure que la plante s'élève, on augmente la quantité d'eau. + +Il est rare qu'il soit nécessaire de faire un sarclage; mais les bons +cultivateurs ont soin de débarrasser les champs des grandes plantes +aquatiques qui nuiraient au riz. + +Lorsque le riz a acquis sa plus grande hauteur, un mètre dix à un +mètre vingt centimètres, il n'est plus nécessaire d'irriguer; il +serait même nuisible de le faire à l'époque de la floraison. + +Quelquefois le terrain est si fertile, que la plante acquiert une +hauteur presque égale à celle de nos blés; alors elle croit tout en +herbe, et, pour l'obliger à produire, un Indien armé d'une longue +perche, sur le milieu de laquelle il marche pour lui donner plus +de poids, couche toutes les plantes, qui semblent alors avoir été +versées par un fort coup de vent. + +Quatre mois après la plantation, c'est-à-dire cinq mois et demi après +les semailles, le riz est à sa maturité et bon à récolter. On le coupe +à la faucille. Des hommes et des femmes sont chargés de ce travail. Au +fur et à mesure, on en fait de grosses gerbes, qui sont placées en +meules sur un terrain élevé pour attendre le moment du triage. + +Dans quelques parties de l'île de Luçon, cette première récolte est +remplacée par une seconde plantation d'une espèce de riz plus précoce +(par celle de montagne, nommée _pinursegui_); mais alors le semis +s'est fait à l'avance, et d'une manière toute différente de celle +dont je viens de donner la description. + +Trois semaines ou un mois avant la première récolte, les Indiens +placent sur les étangs, sur les rivières, de _petits radeaux en +bambous_ qu'ils recouvrent d'une forte couche de paille, et sur +cette paille ils font leur semis; les grains poussent, les racines +s'entrelacent à la paille, et vont à la surface de l'eau puiser +leur nourriture. Lorsque la première récolte a été faite, lorsque le +champ a reçu un labour et qu'il a été préparé à recevoir la seconde +plantation, on enlève le semis du radeau, en roulant tout simplement +la paille comme on roulerait une natte; on la transporte au lieu +de la plantation, et là on arrache une à une les jeunes plantes, +on les débarrasse des feuilles et des longues racines, et on les met +en terre. Moins de trois mois après, on obtient une seconde récolte, +bien moins abondante, il est vrai, que la première, mais qui cependant +indemnise largement le cultivateur. + +L'Indien des Philippines a étudié tous les moyens possibles de se +procurer son aliment naturel, et il a profité de tous les avantages que +lui fournit la nature féconde de son pays. Aussi emploie-t-il encore +une autre méthode pour obtenir presque sans travail d'abondantes +récoltes. + +Une espèce de riz essentiellement aquatique (_macon sulug_) donne +d'abondants produits, quoique baignée continuellement par les eaux. + +Dans quelques parties de l'île où se trouvent des marais, des lacs +de petite profondeur, les Indiens préparent des semis de cette espèce +de riz, qui a la propriété de donner de très-longues feuilles. + +Ces semis se font comme pour l'espèce aquatique. + +Six semaines après, on arrache le plant, on coupe les racines, mais +on a bien soin de conserver les feuilles dans toute leur longueur. + +On les place dans de légères embarcations, et un Indien parcourt toute +la partie du lac où son bras peut atteindre le fond; il enfonce le +plant dans la vase, et laisse surnager la feuille. + +Bientôt ces feuilles prennent de la force, et s'élèvent au-dessus de +l'eau, à peu près à la même hauteur que si la surface de l'eau était +la terre. + +Survient-il un accident qui fasse monter les eaux? la tige du +riz s'élève encore, si elle peut surnager. La plante ne périt que +lorsqu'elle est entièrement submergée. + +Enfin, quatre mois après la plantation, on fait la récolte avec de +petites embarcations, au moyen desquelles on parcourt toute la partie +du lac qui a été plantée. + +Toutes les espèces de riz produisent d'abondantes récoltes; on peut +toujours compter pour les plus exiguës sur 25 pour un, et dans les +bonnes, 60 et 80. + +Un seul fléau, qui arrive à peu près tous les sept ou huit ans, prive +le cultivateur de ses peines et de ses fatigues: je veux parler des +sauterelles, qui tout à coup, comme de gros nuages, viennent s'abattre +sur un champ couvert d'une luxuriante végétation, et la détruisent +dans un instant jusqu'à la racine. + +Quelquefois de grandes sécheresses détruisent également les rizières +des montagnes. Aussi l'Indien dit-il: _De l'eau, du soleil, point de +sauterelles, et nos récoltes sont assurées._ + + + + +§ XIII.--Culture de l'indigo.--Sa récolte. + + +Dans diverses parties des Philippines, particulièrement à Luçon, +on cultive l'indigo avec succès. + +Cependant cette culture est celle qui présente le plus +d'éventualités. Quelques jours de mauvais temps et de vent détruisent +souvent toute la récolte. Quelquefois aussi des myriades de chenilles +dévorent dans quelques heures toutes les feuilles; ce qu'elles laissent +ne suffit pas pour payer les frais de manipulation. + +Mais si la saison a été favorable, s'il n'arrive pas d'accidents, si +la fabrication se fait avec intelligence, le prix élevé de l'indigo +indemnise largement le cultivateur. + +Pour la culture, aussitôt après l'hivernage, avant la saison des +grandes chaleurs et lorsque l'on n'a pas à craindre de fortes pluies, +on prépare les terres par deux ou trois bons labours à la charrue et +plusieurs hersages, jusqu'à ce qu'elles soient parfaitement ameublies, +et on sème à la volée. + +La plante sort de terre le troisième ou le quatrième jour. Elle pousse +tant qu'elle trouve un peu d'humidité; mais les sécheresses la font +demeurer stationnaire pendant tout le temps de leur durée. Aussitôt que +les premières pluies arrivent au commencement de la mousson d'ouest, +elle s'élève avec vigueur, ainsi que toutes les mauvaises herbes; +c'est alors qu'il faut faire successivement un, deux, et parfois +trois sarclages. + +Deux mois et demi après les premières pluies, les plantes ont acquis +toute leur hauteur, et l'on reconnaît qu'elles sont bonnes à récolter +lorsque la feuille est épaisse, recouverte d'un velouté blanchâtre, +et qu'elle est cassante à la moindre pression. + +La maturité arrive ordinairement vers la fin du mois de juillet, +au milieu de la saison des pluies. + +A cette époque, on a déjà préparé tout ce qui est nécessaire pour la +fabrication, afin de ne pas être pris au dépourvu et de ne pas donner +aux plantes le temps de se dégarnir d'une partie de leurs feuilles, +ce qui arriverait si on ajournait la récolte. + +Des préparatifs plus ou moins considérables sont nécessaires, selon +l'importance de la récolte. Ils consistent en plusieurs _batteries_. + +Chacune d'elles est ainsi composée: + +Deux grandes cuves d'un diamètre de 2 mètres 70 centimètres à 2 +mètres 80 centimètres, et de 3 mètres de profondeur. L'une sert pour +la fermentation, et l'autre pour le battage. Cette dernière doit être +un peu plus petite que la première. + +Elles sont toutes deux placées sur le bord d'un ruisseau ou d'une +rivière, pour la facilité de l'eau. Celle destinée à la fermentation +doit être placée sur un plan assez élevé pour qu'au moyen de robinets +établis longitudinalement, toute l'eau qu'elle contient puisse être +transvasée dans la cuve du battage. + +Un ou deux seaux sont placés à l'extrémité de balanciers, avec des +poids à l'autre extrémité. Ces balanciers, fixés sur des fourches, +s'élèvent à quelques mètres au-dessus de la cuve de fermentation. + +Cet appareil à puiser est en tout semblable à celui que l'on voit sur +les bords du Nil, en Espagne, et dans quelques-unes de nos contrées +méridionales: + +Deux longs bambous, armés à l'extrémité d'une petite planchette de +12 à 15 centimètres de longueur sur 5 à 6 centimètres de largeur, +que l'on nomme _battoirs_; + +Enfin sous un hangar, à une petite distance des _batteries_, une +petite cuve, des hamacs ou couloirs en grosse toile de coton, une +petite presse et de grandes claies pour la dessiccation. + +Tout étant ainsi disposé, on commence la récolte. + +Dans la première journée, on coupe assez de plantes pour avoir toujours +un jour d'avance. + +La plante est coupée à ras du sol avec l'espèce de coutelas que +l'Indien a toujours au côté, et qu'il nomme _bolo_. + +Si la saison se comporte favorablement, la plante repousse, et donne +quelquefois successivement deux ou trois récoltes dans la même année. + +Chaque _batterie_ est conduite par deux Indiens, l'un pour remplir +la cuve de plantes, l'autre pour la remplir d'eau, et tous deux pour +exécuter le battage. + +De grand matin, la cuve de fermentation est chargée de toute la +quantité de plantes qu'elle peut contenir. + +On les maintient au niveau des bords de la cuve avec des madriers qui +viennent se fixer à de petits tasseaux ménagés dans les douilles. Sans +cette précaution, elles surnageraient. + +Lorsque cette cuve est pleine d'eau et de plantes, on l'abandonne à +la fermentation, qui s'opère ordinairement en vingt ou vingt-quatre +heures, selon la température. + +Quand la fermentation est arrivée à son plus haut degré, ce qui a +lieu le lendemain matin, on enlève les plantes de la cuve, en ayant +soin de bien les secouer pour qu'il n'y reste pas d'eau. + +Lorsqu'il n'y reste plus que le _liquide, qui est alors d'un vert +émeraude_, on divise dans un seau d'eau une certaine quantité de +chaux vive, que l'on verse avec soin dans la cuve de fermentation, +sans remuer le liquide qu'elle contient. + +L'Indien alors prend un des battoirs, le plonge au fond de la cuve, +et fait quelques mouvements pour que la chaux se répande partout. + +Il juge alors s'il en a mis assez par la couleur, qui change subitement +de nuance. De _vert émeraude_, le liquide devient _vert foncé_, et +paraît contenir une grande quantité de petits grumeaux, qui ne sont +autre chose que l'indigo encore en dissolution. + +La quantité de chaux nécessaire ne peut être appréciée que par un +homme expérimenté. + +De cette quantité dépend exclusivement la qualité que l'on veut +obtenir, ainsi que les diverses nuances. + +Après que la chaux a été mise dans le liquide, on laisse reposer +pendant quelques minutes, pendant lesquelles se précipitent au fond +de la cuve toutes les parties étrangères à l'indigo, qui, encore à +l'état de solubilité dans l'eau, y reste en suspens. + +Après quelques minutes écoulées, on ouvre, les uns après les autres, +les robinets superposés sur toute la hauteur de la cuve, et le liquide +s'écoule dans la cuve du battage. + +On travaille ensuite à remplir la cuve de nouvelles plantes, après +toutefois l'avoir débarrassée du dépôt de chaux et de terre qui est +resté au fond. + +Dans l'après-midi on procède au _battage_. + +Les deux Indiens, armés de leurs _battoirs_, agitent avec force le +liquide en le ramenant du fond à la surface, pour le mettre en contact +avec l'air, qui le rend insoluble dans l'eau. + +Lorsqu'il a pris une belle _couleur bleue_, l'opération est terminée. + +Trois ou quatre heures après, tout l'indigo contenu dans le liquide +s'est déposé au fond de la cuve; alors on ouvre les robinets +superposés, pour laisser écouler l'eau au dehors. + +Cette eau ne contient plus aucune partie colorante. + +Chacune de ces opérations produit en moyenne 3 kilog. d'indigo. + +Tous les six jours, lorsque 18 ou 20 kilog. sont récoltés, on les +retire de la cuve pour les transporter dans une autre cuve beaucoup +plus petite placée près des couloirs. + +Dans cette dernière on laisse encore déposer, et on décante le plus +possible avec un siphon. + +Enfin, lorsqu'on ne peut plus en retirer de l'eau, et lorsque l'indigo +est déjà comme une espèce de boue, on le place dans des couloirs, +où il finit de s'égoutter. + +Ensuite on le met sous la presse, d'où on le retire comme un gros +gâteau que l'on divise au moyen d'un fil d'archal en petits carrés, que +l'on place sur les séchoirs. Cette dessiccation, pour être complète, se +fait souvent attendre plus d'un mois, selon l'état de la température. + +Lorsque l'indigo est parfaitement sec, on le met dans des caisses +pour le livrer au commerce. + +Cette manière de faire la récolte est celle qui est usitée partout +aux Philippines. + +Cependant quelques grands cultivateurs y apportent une modification +dont j'ai été le premier auteur, et qui réduit de beaucoup les frais +de manipulation. + +Cette modification consiste à remplacer les cuves pour la fermentation +par un grand bassin en maçonnerie, disposé de manière à recevoir +naturellement l'eau nécessaire pour le remplir dans l'espace d'une +heure. A une distance de 50 à 60 mètres sur un plan au-dessous du +niveau de ce bassin, on place le nombre de cuves nécessaires pour +recevoir tout son contenu. + +Ce bassin, dont les bords sont au niveau du sol, facilite beaucoup +le travail, et apporte une grande économie de main-d'oeuvre. + +D'abord il se remplit sans qu'il soit nécessaire de puiser de l'eau +à force de bras, et on évite de monter les plantes à une hauteur de +4 à 5 mètres. + +L'Indien qui transporte la récolte à la fabrique arrive avec une petite +charrette sans roues sur le bord du réservoir, et là, sans difficulté, +il la décharge dans le réservoir même. + +Les cuves pour le battage sont placées à une distance de 50 à 60 +mètres sur une même ligne. + +La première communique au réservoir par des bambous divisés en deux +et formant une espèce de dalle; ensuite chaque cuve communique l'une +avec l'autre par le même moyen. Le liquide se rend à la première +cuve en recevant, dans toute la longueur du trajet qu'il parcourt, +le contact de l'air. + +Lorsque la première cuve est pleine, elle déverse par un robinet son +trop-plein, qui va remplir la seconde cuve; et ainsi de suite jusqu'à +la dernière. + +Tout ce mouvement que reçoit le liquide est un véritable battage qui +se complète avec peu de travail, et les deux tiers de moins d'ouvriers +que dans le système des cuves de fermentation. + +Les diverses autres cultures aux Philippines présentent si peu de +différence avec celles des mêmes produits pratiquées dans d'autres +pays, que je crois inutile de les décrire ici. + + + + +§ XIV.--Culture du tabac. + + +Après le riz, le tabac est le produit qui donne, pécuniairement +parlant, les plus grands résultats, bien qu'il soit mis en régie et +ne puisse être vendu qu'au gouvernement. + +C'est dans les provinces de _Nueva-Ecija_ et de _Cagayan_ que l'on +cultive la plus grande quantité de tabac. + +Cette culture diffère sans doute bien peu de celle mise en pratique +dans tous les pays du monde: elle consiste à faire de grands semis qui +sont ensuite transplantés dans des terres bien ameublies par plusieurs +labours à la charrue et à la herse. On repique les jeunes plantes +par lignes distantes de 1 mètre 50 centimètres les unes des autres, +et sur la longueur on laisse 1 mètre d'intervalle entre chaque plant. + +Pendant les deux mois qui s'écoulent après la plantation, il est +indispensable de donner quatre labours avec la charrue entre chaque +rang, et après chaque labour, tous les quinze jours, détruire à la +main, ou mieux avec la pioche, les herbes qui n'ont pu être atteintes +avec la charrue. + +Les quatre labours doivent être pratiqués de manière à former +alternativement un sillon au milieu de chaque ligne et sur les côtés; +et par conséquent, au dernier labour, la terre recouvre les plantes +jusqu'aux premières feuilles, et il reste une rigole au milieu pour +l'écoulement des eaux. + +Aussitôt que chaque plant a acquis une hauteur suffisante, on l'étête +pour obliger la sève à se porter vers les feuilles; et quelques +semaines après on fait la récolte. + + + +Récolte. + + +Cette récolte consiste à arracher du tronc les feuilles, et à les +diviser en trois classes selon leur grandeur, et ensuite à les réunir +par 50 ou 100, en les traversant vers le pied avec une petite baguette +de bambou, de manière à en former des espèces de brochettes que l'on +suspend dans de vastes hangars où le soleil ne doit pas pénétrer, mais +où l'air circule librement. On les laisse dans ce hangar jusqu'à ce que +la dessiccation soit parfaite; elle se fait plus ou moins attendre, +selon la température. Lorsqu'elle est terminée, chaque qualité est +réunie par ballots de 25 livres, et ensuite livrée dans cet état à +la régie. + +La culture du tabac est l'une des plus importantes de la colonie. + +Le gouvernement espagnol a mis ce produit en régie, et il emploie +dans ses deux manufactures de _Binondoc_ et de _Cavite_ 15 à 20,000 +ouvriers, hommes et femmes, occupés à la fabrication des cigares +et des cigarettes. Cette grande quantité d'ouvriers ne suffit pas à +fournir aux besoins de l'exportation et à ceux de la population. + +Les seuls produits de la régie des tabacs suffisent et au delà pour +couvrir toutes les dépenses du gouvernement colonial. + + + + +§ XV.--Culture de l'abaca ou bananier (soie végétale). + + +L'_abaca_ se cultive exclusivement sur les versants des montagnes. Il +pousse vigoureusement dans les terres volcaniques, et s'y reproduit +indéfiniment. + +La graine, que chaque plante donne abondamment, n'est point employée +pour sa reproduction; si l'on s'en servait, il faudrait attendre +trop longtemps pour obtenir une première récolte: c'est le pied même +d'un vieux plant, préalablement divisé en autant de morceaux que +l'on aperçoit d'indices d'où doivent sortir de nouvelles pousses, +qui sert à former une nouvelle plantation. + +Pendant la saison des sécheresses on prépare le terrain, on coupe +toutes les broussailles et les jeunes arbres; on conserve seulement +les plus élevés, pour donner de l'ombre. Les deux premières années, +lorsque le sol est bien nettoyé, on trace des lignes transversales à +la montagne, espacées de 3 mètres 1/2 les unes des autres. On ouvre, +avec une pioche, des trous de 10 à 15 centimètres de profondeur, +et d'un diamètre à peu près égal. Aux premières pluies on place un +morceau dans chaque trou, et on le recouvre de terre. + +Les deux premières années, il faut pratiquer de fréquents sarclages, +détruire les broussailles qui gêneraient les jeunes plantes, et à +plusieurs reprises, pendant la saison des pluies, remuer la terre +avec la pioche. + +La seconde année, les longues et larges feuilles, élevées de 4 à 5 +mètres du sol, suffisent pour empêcher les herbes et les broussailles +de pousser. + + + +Récolte. + + +Après trois ans de plantation, chaque plante a produit de 12 à 15 +jets, dont une partie a donné des fruits, indice qu'elles doivent +être coupées. Pour en tirer les filaments, on sépare les feuilles +des troncs, et ces derniers sont transportés hors du champ au lieu +de la manipulation, où des femmes les divisent en longues lanières +de 8 à 10 centimètres de largeur, séparant les premières couches des +couches intérieures. Les premières couches fournissent l'_abaca_ qui +sert aux cordages, et les autres, dont les filaments sont plus fins, +servent aux tissus. + +Les lanières sont exposées au soleil pendant quelques heures, pour les +rendre plus flexibles. Ensuite un Indien, placé devant un petit banc +sur lequel vient s'abaisser par la pression du pied une lame en fer, +place une des lanières sur le banc, pèse sur son marchepied, fait +descendre la lame sur la lanière, la tire avec force vers lui, et, +au moyen de ce mouvement et de la pression, les filaments se séparent +du parenchyme et sortent d'un beau blanc. Après cela il suffit de les +exposer quelques heures au soleil pour qu'ils soient en état d'être +livrés au commerce. + +Tous les ans, à l'époque des sécheresses, on a une nouvelle récolte, +et une plantation faite dans un terrain convenable dure indéfiniment. + + + + +§ XVI.--Culture du café. + + +La culture de cet arbuste se pratique de la même façon que dans +toutes nos colonies. Elle consiste à faire de grands semis dans +des lieux garantis du soleil, soit naturellement par des arbres, +ou artificiellement par de petits toits en paille. + +Lorsque les caféiers ont acquis une élévation de 15 à 20 centimètres, +on les transplante dans le terrain préparé à cet effet. C'est +ordinairement dans les grands bois, à l'exposition du soleil levant, et +sur une pente où préalablement on a détruit toutes les broussailles, +les petits arbres, et conservé seulement ceux dont l'ombre est +nécessaire. Ensuite, sur des rangs séparés les uns des autres de 3 +mètres, on ouvre des trous de 2 mètres en 2 mètres, et l'on y place les +jeunes plants, dont on recouvre les racines avec de la terre meuble. + +Les premières années, on est obligé, à trois fois différentes, de +détruire avec la pioche les mauvaises herbes. Lorsque les caféiers +ont acquis l'âge de trois ans, époque où ils commencent à produire, +il suffit de faire chaque année, après la récolte, un bon sarclage. La +quatrième et la cinquième année, on les étête à la hauteur de 10 +pieds du sol: une trop grande élévation nuirait au développement +des branches horizontales, qui sont celles qui produisent le plus, +et serait une difficulté pour la récolte. + + + +Récolte. + + +La récolte se fait par cueillette, au fur et à mesure que les fruits +passent du vert à un beau rouge cerise. + +Dans nos colonies, aussitôt les fruits cueillis, on les met au soleil +pour les sécher avec toute la pulpe; ensuite on les pile dans des +mortiers pour séparer la pulpe séchée et le parchemin, ou seconde +enveloppe du grain. + +Les Indiens, aux Philippines, après chaque cueillette écrasent avec +la main la pulpe, et la séparent des grains en la lavant à grande +eau. Après cette manipulation, les grains, qui conservent seulement +leur seconde enveloppe ou parchemin, sont séchés pendant quelques +heures au soleil et ramassés dans des sacs. + +Par la première méthode, il faut plusieurs semaines pour opérer la +dessiccation. S'il survient des pluies et qu'on n'ait pas la précaution +de remuer trois ou quatre fois par jour les grands amas qui sont +à sécher, il s'y établit une fermentation qui doit nécessairement +nuire à la qualité du café. Par la méthode indienne, il suffit d'un +beau jour de soleil pour opérer une parfaite dessiccation, et pour +que la récolte puisse être mise en magasin. + + + + +§ XVII.--Culture du cacao. + +Le cacao croît facilement dans toutes les localités de l'île de +Luçon; mais c'est l'île de Cebu qui fournit la meilleure qualité, +et où cette culture se fait le plus en grand. + +Les terres d'alluvion qui ont un grand fond et qui sont un peu +ombragées par de grands arbres sont les plus convenables pour +cette culture, qui exige la première année bien plus de frais et de +main-d'oeuvre que celle du café. Après avoir, comme pour cet arbuste, +détruit toutes les broussailles, les mauvaises herbes et tous les +arbres qui donneraient trop d'ombrage, on ouvre en quinconce des +fosses de 4 à 5 pieds de profondeur sur un carré à peu près égal; +on passe la terre à la claie, on y mêle les détritus des plantes que +l'on a détruites, et on rejette la terre dans la fosse; ensuite on +place au milieu les jeunes plants, qu'on a eu soin de faire pousser +trois semaines auparavant dans une petite portion de terre contenue +dans des feuilles de bananier. + +Pendant deux ou trois ans on bêche les jeunes arbustes, et l'on +détruit toutes les mauvaises plantes qui pourraient leur nuire. + + + +Récolte. + + +Cette récolte consiste à cueillir les fruits à leur maturité, à les +ouvrir, à séparer les fèves du parenchyme, et à les faire sécher. + + + + +§ XVIII--Culture du coton. + + +Cette culture se fait en grand, particulièrement dans les provinces +d'_Iloco_; elle est de tous les produits des Philippines celui qui +demande le moins de frais. Ordinairement il remplace une récolte de +riz de montagne. Aussitôt que cette récolte est faite, on donne un +petit labour à la charrue, et, sur des lignes tracées avec le même +instrument de mètre en mètre, on met quelques grains de coton que +l'on recouvre de terre. A peu près deux mois après, les cotonniers +commencent à entrer en fleurs et à produire des fruits que l'on +récolte tous les jours, pendant que le soleil est le plus ardent. + +Cette récolte continue jusqu'aux premières pluies, qui détruisent +les arbustes ou tachent le coton qu'ils produisent alors. + + + + +§ XIX.--Culture du poivre. + + +Autrefois l'île de Luçon, et particulièrement les provinces de la +_Laguna_ et de _Batangas_, livraient une grande quantité de poivre au +commerce. La compagnie des Philippines, qui avait alors le monopole, +arrêta avec les cultivateurs le prix d'une mesure nommée _ganta_; +mais lorsque ces derniers vinrent à Manille livrer leurs récoltes, les +agents de la compagnie avaient changé la mesure, et lui avaient donné +une capacité double de celle qui avait servi de base au marché. Les +Indiens, furieux d'avoir été trompés, retournèrent dans leur province, +et en quelques jours détruisirent toutes leurs plantations; de sorte +que maintenant l'île de Luçon ne fournit que le poivre nécessaire à +la consommation du pays. + +Le poivre se cultive généralement près des montagnes, dans les parties +où les fortes rosées entretiennent un peu d'humidité. Cette plante +parasite exige peu de culture; elle croît de bouture. Il suffit +d'en couper un morceau long de 15 à 20 centimètres, de le courber en +deux, de recouvrir le milieu de terre, et de lier les deux extrémités +contre un support de 5 à 6 pieds d'élévation, autant que possible de +bois mort recouvert encore de son écorce et susceptible d'absorber +beaucoup d'humidité. La jeune plante s'y attache, pousse jusqu'au +sommet; et il suffit, pour la faire produire, de quelques sarclages, +et de bêcher une fois par an la terre autour de chaque pied. + + + +Récolte. + + +La récolte se fait par cueillette, au fur et à mesure que les grains +passent du vert au noir. Ces grains sont mis sur des nattes, et +exposés pendant quelques jours au soleil. + + + + +§ XX.--Culture du froment. + + +Le froment, à l'île de Luçon, qui produit de soixante à quatre-vingts +pour un, se cultive sur les montagnes, dans diverses provinces, +particulièrement dans celles de _Batangas_ et _Ylocos-Nord_. Pour cette +culture, les Indiens préparent la terre absolument comme pour celle du +riz des montagnes. Vers la fin du mois de décembre ou au commencement +de janvier, ils font les semailles; trois semaines ou un mois après, +un bon sarclage, exécuté ordinairement par des femmes; et trois mois +et demi ou quatre mois après les semailles, l'on fait la récolte, +qui ne diffère en rien de celle du riz des montagnes. + + + + +§ XXI.--Culture de la canne a sucre. + + +La culture de la canne à sucre se pratique par deux méthodes +différentes: l'une pour les terres nouvellement mises en culture, +et l'autre pour celles qui peuvent être travaillées à la charrue. + +Première méthode: + +Cette première méthode est un des plus puissants moyens pour opérer +à peu de frais de grands défrichements. Elle consiste, vers le mois +d'octobre, à couper tous les arbres et broussailles qui recouvrent la +terre destinée à la plantation. Cette opération doit se faire avec +soin, et on ne doit pas négliger, aussitôt qu'un arbre est abattu, +de le dégarnir complétement de ses branches; si on attendait quelques +jours, le bois se séchant rendrait cette main-d'oeuvre plus difficile +et plus coûteuse. Quinze jours après que tout le bois a été abattu, +on choisit une belle journée, sans vent, et avec un soleil ardent, +pour y mettre le feu. + +Le lendemain, quand tout est brûlé, moins les arbres d'une certaine +dimension, on s'occupe de suite à former un entourage pour garantir +la plantation des animaux. Pour construire cet entourage, on se sert +des arbres qui n'ont pas été brûlés, et qui recouvrent une partie du +sol: les plus gros, qui offriraient beaucoup de difficultés pour être +enlevés, restent sur le champ pour être brûlés l'année suivante. + +Après que la clôture est terminée, ou pendant le temps qu'on y +travaille, on met des ouvriers à préparer le sol pour recevoir le +plan des cannes. Chaque ouvrier est muni d'une corde pour tracer +des lignes de quatre à cinq pieds de distance les unes des autres, +et sur chacune de ces lignes, à trois pieds de distance, il ouvre +à la pioche une petite fosse d'un pied et demi de long sur cinq +à six pouces de large et au moins six pouces de profondeur. C'est +dans ces fosses que l'on place les plants. Avant de faire les trous +pour recevoir les plants, il est indispensable de diviser son champ +en grands carrés de quatre-vingts à cent mètres sur chaque fosse, +et séparés entre eux par des allées d'au moins trois mètres. + +Toutes ces opérations terminées, on prépare le plant. C'est l'extrémité +des cannes que l'on récolte qui sert de plant. On coupe ces extrémités +de dix à douze pouces de long, on les lie en gros paquets comme des +asperges, et on les met pendant au moins trois jours à tremper dans +une eau, autant que possible, non corrompue. + +Après trois jours on les retire de l'eau, on défait les paquets sur +les lieux de la plantation, et on les livre aux planteurs. Ceux-ci les +dépouillent en partie de leurs feuilles et en placent deux dans chaque +fosse, de manière que tout le plant repose parfaitement dans toute +sa longueur sur la terre. Si le fond de la fosse n'est pas de niveau, +on ajoute un peu de terre, pour que tout le plant porte sur la terre. + +Chaque plant doit avoir son extrémité opposée à celui placé dans +la même fosse; ensuite on recouvre légèrement avec un peu de terre +très-divisée. + +Si la plantation était faite dans un temps de grande chaleur, et que +la terre fût très-sèche, il serait indispensable, avant de placer le +plant dans la fosse, d'y jeter un litre et demi ou deux litres d'eau. + +Lorsque la plantation est finie, l'on n'y touche plus jusqu'à ce que +la mauvaise herbe commence à se montrer. Il faut alors avoir grand +soin de la détruire au fur et à mesure qu'elle pousse, car sans cela +elle étoufferait les jeunes cannes. Mais lorsque celles-ci se sont +élevées de terre et qu'elles recouvrent tout le sol de leurs longues +feuilles, il n'est plus nécessaire de faire de sarclage, ni aucun +travail, jusqu'à la récolte. + +C'est ordinairement dans le mois de mars, jusqu'à la fin de mai, et +même au commencement de juin, que l'on fait les plantations selon la +méthode que je viens de décrire. + +Dix à douze mois après, la canne est bonne à récolter. + +Aussitôt que l'on a coupé toutes celles qui recouvrent un des grands +carrés qui forme une des divisions de la plantation, on nettoie avec +grand soin toutes les allées qui l'entourent des herbes sèches et des +feuilles de cannes qui s'y trouvent; et au moment de la journée où il +y a le moins de vent on entoure le carré d'ouvriers avec des branches +à la main, et l'on met le feu à l'amas de feuilles qui généralement +recouvre le champ d'une épaisseur d'un pied et demi à deux pieds, +et dans quelques minutes le feu a tout réduit en cendres. + +La précaution que l'on prend de nettoyer les allées et de mettre des +ouvriers avec des branches, est nécessaire pour éviter que le feu +ne se communique aux autres parties du champ qui n'ont pas encore +été récoltées. + +Quelques jours après avoir brûlé les feuilles, on passe quelques +traits de charrue près des souches, de manière à les dégarnir et +rejeter la terre au milieu des rangs. + +Cette première fois, le travail de la charrue offre des difficultés et +doit se faire avec précaution; car une grande partie des racines des +arbres qui ont été coupés pour être remplacés par la canne ne sont +pas encore détruites, et le labour, par conséquent, ne se fait que +très-difficilement. Si la difficulté était trop grande, il faudrait +remplacer la charrue par la pioche, et dégarnir chaque pied en rejetant +la terre au milieu des rangs. + +Aussitôt que les premières pluies commencent, et que les mauvaises +herbes poussent avec les cannes, il faut les détruire, partie avec +la charrue, si c'est possible, et partie avec la pioche, si on ne +peut pas se servir de la charrue. Cette opération de sarclage se +fait ordinairement trois fois dans l'année; à la seconde, on bine +légèrement les pieds des cannes, et à la troisième fois, on ajoute +encore un peu de terre au pied. Mais cette opération de binage doit +varier selon la fertilité du terrain et l'âge de la canne; plus la +canne est jeune et le terrain fertile, moins il faut mettre de terre +au pied. Je vais expliquer pourquoi: + +La canne, à l'inverse des autres plantes, tend toujours à s'élever +au-dessus de la terre; c'est-à-dire que si la première année vous +l'avez plantée à six pouces au-dessous du sol, à la seconde année +elle ne se trouve qu'à trois pouces, à la troisième à la superficie, +et à la quatrième tout à fait au-dessus de la terre qui a servi +de binage. Ainsi, plus on met de terre, et plus vite elle monte; +et l'on perd alors quelques années de récolte. + +Dans une terre fertile, il suffit de recouvrir légèrement le pied de +la canne pour qu'elle pousse avec vigueur et produise bien; et alors +on augmente le binage peu à peu, pour avoir de la même plantation le +plus grand nombre de récoltes possible. + +A la troisième année, généralement tous les troncs d'arbres et les +racines sont détruits, et presque tout le travail peut se faire à la +charrue. Seulement on se sert de la pioche pour le binage, qui alors +doit être assez fort pour bien recouvrir le pied de la canne à une +hauteur de dix à douze pouces. + +Voilà à peu près tout ce qu'il est important d'observer pour une +plantation par défrichement. + +Cependant je dois ajouter une recommandation des plus importantes: +c'est de ne jamais planter plus que l'on ne peut entretenir, et si l'on +avait commis cette faute, abandonner plutôt une partie de la plantation +pour soigner convenablement l'autre, que de mal entretenir le tout. + + + +Culture a la charrue. + + +La culture de la canne à sucre à la charrue coûte moins que par +défrichement; mais aussi elle produit un moins grand nombre d'années: +deux récoltes, quelquefois trois, dans de très-bonnes terres. + +Une des premières conditions est, vers les mois de novembre, décembre +et janvier, de bien préparer la terre que l'on veut planter, de +la rendre bien meuble en y passant au moins trois fois la charrue +et deux fois la herse. Lorsque la terre est bien ameublie et bien +labourée à la plus grande profondeur possible, on divise le champ par +grands carrés de 80 à 100 mètres sur chaque face, entre lesquelles +on laisse des allées de 3 et 4 mètres de large. Cette division est +nécessaire pour faciliter l'incinération des feuilles à la récolte, +comme il est dit pour les plantations par défrichement. + +Lorsque le champ est divisé, on donne une troisième et dernière +façon à la charrue. Cette dernière main-d'oeuvre est pour tracer +les lignes où doit être placée la canne. Ces lignes sont distantes +les unes des autres de quatre pieds à quatre pieds et demi; et comme +ce dernier labour se donne en forme de sillon, c'est la division de +chaque sillon qui forme les lignes où doivent se faire les trous pour +recevoir les plants. + +Lorsqu'on a terminé le labour, on entoure la plantation de +palissades pour les préserver des animaux qui pourraient détruire +les cannes, et on prépare le plant comme pour une plantation par +défrichement. Ensuite, des ouvriers, avec des pioches, ouvrent sur +les lignes des fosses comme pour une plantation par défrichement, +et d'autres ouvriers qui les suivent par derrière y placent le plant, +et le recouvrent légèrement de terre. + +Si la plantation s'est faite dans un temps convenable, il n'est pas +nécessaire d'arroser; mais si c'était au moment des sécheresses, +il serait indispensable, avant de placer le plant dans la fosse, +d'y jeter un à deux litres d'eau. Ordinairement, c'est pendant +la récolte que l'on fait les plantations, parce qu'alors on se +sert pour plant des extrémités des cannes qui ont été récoltées; +mais cette époque est celle des plus grandes sécheresses, l'eau est +alors indispensable. C'est généralement une main-d'oeuvre longue et +coûteuse de transporter aux champs des milliers de litres d'eau: +pour l'éviter, et pour éviter également trop de main-d'oeuvre de +sarclage, il faut avoir un champ de cannes destiné à la plantation, +et qui doit exclusivement servir de pépinière pour le plant. + +On fait la plantation au mois de décembre ou de janvier, avant de +commencer la récolte, à l'époque où il n'y a plus de grandes pluies, +mais où la terre est encore très-humide. Alors le plant pousse +vigoureusement, et la canne est déjà grande lorsque les premières +pluies commencent à tomber. Un sarclage ou deux suffisent pour +détruire les plantes parasites, qui ne commencent à pousser qu'aux +premières pluies. + +Soit enfin que la plantation ait été faite pendant la sécheresse, ou à +l'époque où la terre conserve encore de l'humidité, la culture pendant +sa croissance est la même. Aussitôt les premières pluies, dès que la +mauvaise herbe commence à pousser, il faut passer entre chaque rang +la charrue, en ayant soin de conserver le sillon au milieu du rang, +et de garnir toujours un peu les pieds des cannes. Après une façon +de charrue, il est presque indispensable de sarcler avec la main et +la pioche autour de chaque pied, pour détruire les mauvaises herbes +que la charrue ne peut pas atteindre. + +Ordinairement, pendant le temps que la canne met à pousser et à +acquérir une hauteur assez grande pour que l'herbe ne pousse plus, +il faut passer trois fois la charrue et sarcler trois fois. + +La récolte se fait comme pour les plantations par défrichement. + +Dès que les cannes d'un carré ont été coupées, il faut brûler les +feuilles, et autant que possible passer immédiatement la charrue +entre chaque rang, en rejetant la terre au milieu. Je dis le plus +tôt possible passer la charrue, parce qu'au moment où on vient de +brûler les feuilles la terre est très-humide, et le labourage se +fait facilement. Si l'on attend quelques jours, le soleil, ardent +à l'époque de la récolte, sèche la terre, et rend le labour moins +facile et moins avantageux pour la repousse. + +La canne plantée de cette manière produit, dans de bonnes terres, +deux et trois récoltes. + + + +Récolte. + + +La récolte de la canne se fait, aux Philippines, depuis janvier +jusqu'à la fin de mai, époque des grandes chaleurs. Si cette récolte +peut se terminer en deux mois, il serait préférable de la commencer +dans le mois de mars, pour la terminer vers la mi-mai. C'est pendant +ces deux mois que la canne produit un jus plus riche et plus chargé de +sucre; c'est aussi l'époque où les pluies ne sont pas à craindre. Mais +lorsque l'on a une grande plantation, et pas de moyens en bras et en +machines pour la terminer en deux mois, c'est en janvier qu'il faut +commencer, pour la terminer à la fin de mai, époque où commencent +les grandes pluies. + +Les ouvriers sont divisés en quatre escouades: deux pour le champ; +une de coupeurs, l'autre de charretiers ou conducteurs de la canne +à l'usine. + +Pour l'usine, deux escouades: celle qui s'occupe de moudre la canne, +et celle qui cuit le sucre. + +Récolter avec économie dépend d'un bon moulin et de la distribution +que l'on fait des ouvriers. Le moulin est l'âme du travail, c'est de +sa bonne direction que dépend le bon emploi des ouvriers et l'utile +concours de leur temps. + +Si le moulin marche bien, avec de bons ouvriers bien choisis, ceux qui +cuisent n'ont pas un instant à perdre, car ils sont obligés de cuire +tout le jus que le moulin leur envoie. Si le moulin moud beaucoup +de cannes, les coupeurs sont obligés d'accélérer leur travail, et +ceux qui les transportent, de les conduire rapidement. C'est donc une +précaution essentielle que d'avoir un bon moulin, et de bons ouvriers +pour le conduire. + +Deux jours avant de commencer à moudre, on fait couper autant de +cannes que possible, que l'on fait transporter au moulin. Cette +précaution est pour avoir à l'avance une provision, et être à l'abri +de l'inconvénient de voir le moulin manquer d'aliment; car dans ce cas +tout le travail est arrêté, et une partie des ouvriers reste inoccupée. + +On doit recommander aux coupeurs de couper la canne aussi bas que +possible, c'est-à-dire au ras de la terre; car toute la partie que +l'on laisserait au-dessus de la terre serait autant de perdu, et un +embarras pour la culture. + +Je n'entrerai dans aucun détail sur la cuisson du sucre. Depuis +quelques années on a apporté de si grandes améliorations dans les +appareils pour la cuisson, qu'il serait impossible, dans une simple +relation, de décrire ces nouveaux appareils et la manière de s'en +servir. + +Aux Philippines, la dernière amélioration qui a été faite a été de +copier ce que l'on faisait, et peut-être ce que l'on fait encore, +à Bourbon. + +C'est une batterie composée ordinairement de cinq ou six chaudières +qui vont en diminuant de dimension, depuis la première où se fait +la défécation, jusqu'à celle de cuisson. Chaque opération ne dure +que quarante-cinq minutes; c'est-à-dire que, dès l'instant que la +batterie est bien en train, chaque quarante-cinq minutes on retire +ce qui a été déféqué, à peu près 135 à 150 livres de sucre. Ce qui +est seul difficile, c'est la défécation et le point de cuisson; +la pratique seule peut apprendre lorsqu'on a mis une assez grande +quantité de chaux pour que le jus soit bien déféqué, et la pratique +seule aussi peut apprendre lorsque le sucre est cuit à point. + + + +EXPLICATION DES FIGURES. + + +Fig. A. _Charrue indienne_. + +Elle est extrêmement simple; elle se compose de quatre morceaux de bois +(1, 2, 3, 4) que le laboureur le plus maladroit peut confectionner +lui-même; d'une oreille, et d'un soc en fonte (5 et 6) qui, aux +Philippines, se vend 2 fr. 50 c. + +La légèreté et la simplicité de cette charrue en facilite l'emploi +pour toute espèce de culture; et dans les plantations divisées par +lignes, comme celles des tabacs, maïs, cannes à sucre, etc., on s'en +sert avec avantage, non-seulement pour le sarclage, mais aussi pour +donner, entre chaque rang, un labour qui profite à la plantation, et +qui est moins coûteux et moins long qu'un simple sarclage à la pioche. + +Fig. B. _Joug pour l'attelage du buffle_. + +Fig. C. _Guiligan_, espèce de moulin à bras pour séparer le riz de +son enveloppe. + +1 et 2 représentent deux cônes tronqués, faits avec des bambous +tressés en forme de panier. Chaque cône est séparé, vers le milieu, +par une cloison aussi en bambou; et le vide du côté du sommet est +rempli d'argile bien battue. Dans cette argile sont enfoncées de +petites planchettes en bois de palmier, de la largeur du doigt, +d'une épaisseur d'un centimètre et d'une longueur de dix; elles sont +placées de manière à se toucher presque, et par rayons représentant +une meule qui vient d'être nouvellement piquée. Ces deux cônes ainsi +préparés sont superposés par leur sommet: le supérieur, au moyen d'une +manivelle, tourne sur l'inférieur, et le riz, qui passe entre les +deux meules, est légèrement broyé, et n'a plus besoin que de quelques +coups de pilon pour être parfaitement décortiqué et d'un beau blanc. + +Fig. D. _Luçon_, mortier en bois, dont l'île de Luçon tire son nom, +parce qu'il se trouve dans toutes les cases indiennes pour piler +journellement le riz. + +Fig. E. _Lilit_, ou faucille indienne. + +Avec le croc on saisit le riz qui, réuni dans l'angle, facilite d'en +prendre une bonne poignée de la main gauche; on pousse alors le croc en +avant, en faisant faire un petit mouvement à la main, qui le dégage, +et, par le même mouvement, la lame d'acier se trouve appliquée contre +la paille; on tire vers soi, et toute la poignée que l'on tenait de +la main gauche est coupée d'un seul coup. + +Fig. F. _Peigne_, instrument qui sert, après un premier labour à la +charrue, à réduire la terre en boue et à niveler le terrain: + +1 représente un morceau de bois rond que tient des deux mains le +laboureur. + +2. Long morceau de fer armé de fortes et longues dents. + +Les traits où le buffle est attelé sont figurés aux deux extrémités +de ce fer. + + + + +§ XXII.--Industrie. + + +L'industrie, à Manille, commence à sortir de ses langes; elle est +généralement exercée par les Indiens et par les Chinois. On trouve +parmi eux tous les corps de métiers nécessaires à la vie habituelle, +tels que tailleurs, cordonniers, ébénistes, charpentiers, forgerons, +maçons, etc., etc. + +Depuis quelques années, on commence à introduire quelques machines à +vapeur; une de ces machines fait marcher une scierie mécanique située +dans les faubourgs. Il en est d'autres, dans les provinces, employées +aux grandes sucreries, comme à l'habitation de _Calatagan_. Cette +belle propriété appartient à don Mariano Roxas, homme éclairé, plein +d'instruction, qui, depuis plusieurs années, voyage utilement en Europe +pour étudier et envoyer aux Philippines, sa patrie, tout ce qui peut +y faire avancer l'industrie. Le progrès ne tarderait pas à prendre un +développement considérable, si l'Espagne possédait dans cette belle +colonie quelques hommes de la capacité et de la persévérance de celui +que je viens de nommer. + +Plusieurs bateaux à vapeur naviguent sur les lacs et les rivières, +et dans la mer des _Bisayas_, où ils rendent d'immenses services au +commerce contre la piraterie des Malais. Ces redoutables pirates ne +peuvent plus lutter de vitesse contre la vapeur, avec leurs _pancos_ +armés de deux ou trois rangs de rames, comme les anciennes galères, +tandis qu'ils échappaient facilement aux poursuites des bâtiments +à voiles. + +L'industrie la plus considérable à Manille, celle qui occupe le +plus de bras, est sans contredit la fabrication des cigares et des +cigarettes. Le gouvernement a pris possession de la régie des tabacs, +et il emploie continuellement de 15 à 20,000 ouvriers des deux +sexes. Le commerce de Manille exporte des cigares pour des sommes +considérables dans l'Inde, l'Australie et l'Europe. + +Après la fabrication des cigares viennent les grandes usines où +sont terrés les sucres exportés à l'étranger. Don Mariano Roxas +possède un des plus beaux établissements de ce genre; il y a ajouté +une distillerie où les appareils de Derosne et Cail produisent +journellement des quantités considérables d'excellent rhum. Par suite +d'un accord avec le gouvernement, le même M. Roxas a établi, il y a +peu de temps, vingt-cinq appareils sur divers points de l'archipel, +pour fournir à la régie des boissons les vins de _Nipa_, qui lui sont +nécessaires [61]. + +De jolies calèches, des voitures de luxe se fabriquent également +à Manille. + +Il y a dans les environs plusieurs grandes briqueteries et fabriques +de poterie, ainsi que des corderies où se confectionnent, en _abaca_, +tous les cordages nécessaires à la navigation. + +Presque tous les cuirs employés aux Philippines sont tannés et préparés +à Manille. Les Indiens ont un art particulier pour préparer les peaux +de tous les animaux quelconques: dans vingt-quatre heures ils tannent +une peau de boeuf ou de buffle, et la mettent en état d'être employée +dans l'industrie. + +L'orfèvrerie et la bijouterie sont des branches d'industrie qui +laissent peu à désirer aux Philippines: des femmes fabriquent des +chaînes en or qui sont de véritables chefs-d'oeuvre de ciselure. + +Manille et les provinces fournissent une grande quantité d'étoffes +en soie, en coton et en _abaca_, remarquables pour leur solidité, +leur finesse et la modicité de leur prix. + +Les batistes, fabriquées avec les filaments que l'on retire +des feuilles de l'_anana_, sont d'une régularité et d'une finesse +auxquelles ne peuvent être comparés aucun de nos tissus d'Europe. Cette +fabrication est un travail de patience et qui exige beaucoup de temps: +la feuille de l'_anana_ n'a pas plus de deux pieds de longueur; +l'ouvrier en retire les fils, les choisit ensuite un par un, tous +de la même grosseur, les unit au moyen d'un noeud artistement fait, +puis les place sur le métier situé sous une tente dans une chambre +soigneusement fermée, précaution nécessaire afin que l'air ne puisse +pas casser les fils. Lorsque la toile est tissée, les milliers de +noeuds qui réunissaient les fils ont disparu, et l'étoffe, légère, +diaphane, est d'une régularité parfaite. + +Il se fabrique aussi une grande quantité de chapeaux de paille +et de jolis étuis à cigares, qui sont généralement faits dans les +provinces. On ne s'imagine pas la patience et l'adresse dont il faut +que les Indiens soient doués, pour la confection de ces deux objets, +surtout pour les porte-cigares, qui sont souvent d'une si grande +finesse, qu'on en expédie en Europe dans une lettre. Les chapeaux, +comme les boîtes à cigares, sont faits avec de gros rotins dont la +première couche est enlevée, divisée et taillée en petits filaments +de la finesse qu'exige l'objet que l'on veut fabriquer. + +Dans presque tous les villages on fait, avec les feuilles du +_pandanus_, de charmantes nattes sur lesquelles s'harmonisent mille +brillantes couleurs, que les Indiens obtiennent au moyen des plantes +colorantes recueillies dans les champs. + +Ils fabriquent aussi, avec les feuilles du latanier, de grands +sacs. Ils servent à contenir et à expédier en Europe toutes les +denrées coloniales, et il s'en fait un important commerce. + +On construit à Cavite et à Manille des embarcations de toutes les +dimensions: des chaloupes, des trois-mâts, des jonques chinoises et +des frégates de guerre; et, dans les provinces, de jolies pirogues +et de grosses embarcations de transport pour naviguer dans la baie, +sur les rivières et les lacs. + +Enfin, dans quelques villages, les habitants s'occupent presque +exclusivement de l'éducation des canards pour faire le commerce des +oeufs. Ils ont un moyen de leur invention pour pratiquer l'oeuvre de +l'incubation. Cette industrie singulière, que j'ai étudiée avec soin, +me semble mériter une petite description: + +Les habitants du bourg de _Payteros_, situé à l'entrée du lac, sur +un des bras du _Pasig_, se livrent particulièrement à l'éducation +des canards. Chaque propriétaire a un troupeau de 800 à 1,000 canes, +qui lui produisent chaque jour 800 à 1,000 oeufs, un par cane. Cette +grande fécondité est due à la nourriture qu'on leur donne. + +Un seul Indien est chargé de pourvoir à la subsistance de tout le +troupeau. Il pêche tous les jours, dans le lac, une grande quantité +de petits coquillages; il les concasse et les jette dans la rivière, +dans un lieu circonscrit par des bambous flottants qui servent de +limite à son troupeau, et empêchent ses canards de se mêler à ceux +des voisins. Les canes vont au fond de l'eau chercher leur pâture; +et le soir, au premier son de cloche de l'_Angélus_, on les voit +sortir elles-mêmes de l'eau et se retirer dans une petite cabane, +pour y pondre les oeufs et y passer la nuit. + +Après trois ans, la stérilité succède à cette grande fécondité, +et il faut alors renouveler complétement le troupeau. Ce n'est pas +l'opération la moins curieuse de cette industrie, qui rappelle les +fours des Égyptiens pour l'éclosion des oeufs. Cependant la méthode +des Indiens est toute différente; elle est de leur invention, comme +on va pouvoir en juger. + +Quelques Indiens ont pour unique profession de faire éclore des oeufs; +c'est un métier qu'ils apprennent, comme ils apprendraient celui de +menuisier ou de charpentier; on pourrait les nommer des couveurs. + +Près de la maison de celui qui a réclamé les soins d'un couveur, +dans un lieu choisi, bien abrité du vent et exposé toute la journée +au soleil, le couveur fait construire une petite cabane en paille, +de la forme d'une ruche; il n'y laisse qu'une petite ouverture, +celle absolument nécessaire pour s'introduire dans la ruche. + +On lui confie mille oeufs, maximum qu'il puisse faire éclore en +une seule couvée, de mauvais chiffons et de la balle de riz séchée +au four. Il sépare ses oeufs de dix en dix, les renferme par dix +dans un chiffon avec une certaine quantité de balles. Après cette +première opération, il place une forte couche de balle au fond d'une +caisse en bois de cinq à six pieds de longueur sur trois de largeur, +ensuite une couche d'oeufs; et il continue en alternant, jusqu'à ce +qu'il ait logé les cent petits paquets. Il termine par une épaisse +couche de balle et une couverture. + +Cette caisse doit lui servir de lit et la cabane de prison, pendant +tout le temps nécessaire à l'incubation. + +On introduit tous les jours par l'ouverture, que l'on referme ensuite +avec soin, les aliments qui lui sont nécessaires. + +Chaque trois ou quatre jours, il change ses oeufs de place; il met +en dessus ceux qui étaient en dessous. + +Le dix-huitième ou le dix-neuvième jour, lorsqu'il croit que +l'incubation est à son dernier période, il pratique une petite +ouverture à sa cabane pour y laisser pénétrer un rayon de lumière; +il y présente quelques oeufs, les examine, et juge, au plus ou moins +de transparence, et à des signes que ceux qui exercent cette industrie +connaissent seuls, si l'incubation est complète. + +Lorsqu'il en est ainsi, son travail est presque terminé; il n'a plus +de précautions à prendre. Il sort de la cabane, il retire ses oeufs +de la caisse, et il les casse un par un. Les petits canards, aussi +forts que s'ils étaient éclos sous leur mère, accourent immédiatement +à la rivière. + +Le lendemain, l'Indien sépare soigneusement les mâles des femelles. Ces +dernières seulement sont conservées; les mâles sont rejetés. + +Les huit premiers jours, on nourrit les jeunes canes avec de petits +papillons de nuit, qui voltigent le soir en si grande quantité, en +suivant le cours de la rivière, qu'il est facile de s'en procurer +autant qu'il est nécessaire. On leur donne ensuite des coquillages, +et, aussitôt qu'elles commencent à pondre, elles ne s'arrêtent plus +pendant trois ans. + +On comprendra facilement que dans un climat brûlant comme celui des +Philippines, dans une cabane soigneusement fermée, exposée à un soleil +ardent, avec la présence continuelle d'un homme, il se produise et +se conserve une chaleur tout à fait convenable pour l'incubation +des oeufs. Aussi, ce qui est étrange dans cette méthode n'est pas le +résultat de l'incubation, mais que les Indiens aient pu apprécier et +trouver les moyens que la nature mettait à leur portée. + + + + +§ XXIII.--Commerce. + + +Le commerce des Philippines n'est point en rapport avec la +population, l'étendue et la richesse du sol. Il pourrait être bien +plus considérable si les Espagnols voulaient gouverner cette colonie +comme les Hollandais gouvernent Java, c'est-à-dire s'ils voulaient +placer la population indienne sous un joug oppresseur. Dans ce cas, +au lieu de n'avoir qu'une minime partie du sol en état de culture, +ils pourraient en avoir une étendue assez vaste pour approvisionner +la plus grande partie de l'Europe en denrées coloniales [62]. + +Mais, en fait de progrès, l'Espagne marche lentement; et aux +Philippines elle préfère le rôle de souverain indulgent, de maître +paternel et bienfaiteur, à celui de tyran et d'oppresseur. + +L'Indien, qui n'a point d'ambition et pas de besoins, pour lequel +la richesse n'est pas le bonheur, se borne à labourer le morceau de +terre qui lui est strictement nécessaire pour suffire à sa frugale +existence, et se procurer des vêtements dont il se couvre plutôt par +luxe que par nécessité. + +Lorsque l'on a habité parmi eux, on s'explique facilement le penchant +qu'ils doivent avoir à la paresse, ou plutôt à ne s'occuper que de +travaux à leur convenance. + +Que l'on compare l'habitant des Philippines à la classe pauvre, +aux laboureurs de nos contrées civilisées; on ne pourra s'empêcher +de convenir que les premiers sont les privilégiés de la Providence, +tandis que les derniers en sont les déshérités. + +Nos laboureurs acquièrent difficilement un morceau de terre. Lorsqu'ils +peuvent y parvenir, ils sont obligés de le fumer et le travailler +avec acharnement pour lui faire produire _au maximum_ dix-huit pour +un. Il leur faut en outre payer un impôt exorbitant, et toujours, +année de bonne ou de mauvaise récolte, il est impérieusement exigé. + +Pour se nourrir d'aliments grossiers, notre laboureur est assujetti à +un travail pénible, continu, qui détruit avant l'âge sa santé et ses +forces; il souffre de l'intempérie des saisons, se couvre de vêtements +insuffisants qu'il ne peut pas renouveler selon les exigences d'une +bonne hygiène; enfin il habite des chaumières humides, froides, +fétides, où la clarté du jour ne pénètre souvent que par la porte +entrebâillée. + +Aux Philippines, au contraire, le laboureur jouit d'un climat +tempéré, d'un printemps perpétuel. Il n'a pas besoin de vêtements +pour se couvrir. Il laboure son champ une ou deux fois, pour lui faire +produire quatre-vingts et cent pour un. Il habite des maisons commodes, +aérées, qu'il peut construire lui-même sans beaucoup de peine. Il se +procure facilement des aliments aussi bons, aussi sains que ceux du +riche. S'il veut changer ses pénates, il peut s'établir où bon lui +semble, prendre en terres l'étendue à sa convenance, sans qu'aucun +propriétaire puisse exiger de lui une redevance quelconque, et sans +que le fisc impitoyable, plus exigeant encore, vienne lui arracher +la meilleure part de son labeur. + +S'il n'a pas ensemencé son champ, il peut emprunter à la forêt les +racines, les fruits et le gibier pour remplacer sa récolte; il peut +prendre à profusion, sans presque aucun travail, dans les lacs, +les rivières et sur les plages, d'excellents poissons. + +Enfin, il jouit de toutes les aisances de la vie, d'une liberté +entière. Pourquoi travaillerait-il en vue d'acquérir d'inutiles +richesses, qui assurément, sous un ciel privilégié, ne donnent pas +le bonheur? + +Le commerce maritime de Manille peut se diviser en trois classes: +le petit cabotage, le grand cabotage, le long cours. + +Le petit cabotage est exclusivement fait par de petits navires et +des embarcations du pays, qui transportent sur tous les points de +l'archipel les marchandises apportées à Manille par les navires au +long cours, et y rapportent les produits agricoles et industriels +des provinces. + +Le grand cabotage se fait généralement aussi par des navires du +pays. Ces navires, appartenant aujourd'hui à une compagnie, font le +commerce avec l'archipel de Jolo, les Moluques, Ternate, Manado, +Amboyne, Banda, les îles Pelew, Tongatabou, Batavia, Singapoor, +la Chine, et la Nouvelle-Hollande. + +Le commerce des îles de Jolo, dont les habitants sont connus +par leur mauvaise foi, est généralement fait par les Chinois ou +par leur entremise. Malgré le danger de traiter avec des hommes +qui ne présentent aucune garantie de moralité, ce commerce est si +lucratif, que les négociants de Manille ne reculent pas à y envoyer +des navires richement chargés, mais avec la précaution d'embarquer +comme subrécargue un Chinois de Manille, ayant l'habitude des hommes +et du commerce de cet archipel. Généralement les Chinois font ces +expéditions pour leur compte et au risque des armateurs. + +Voici les conditions ordinaires que les armateurs font avec les +Chinois qui veulent entreprendre ces voyages: + +Pour l'affrétement d'un navire de 200 à 250 tonneaux, les Chinois +payent mensuellement à l'armateur de 6 à 700 piastres (3,000 à 3,500 +francs.) En outre, l'armateur fait à l'affréteur chinois un prêt à la +grosse de 10 à 20,000 piastres (50 à 100,000 fr.) Au retour du navire, +il reçoit en marchandises la somme qu'il a avancée, plus l'intérêt +de 20 à 25 p. 100. Mais il perd tout si le navire périt. + +Les objets d'importation à Jolo consistent en indiennes de qualités +inférieures, à fonds rouges, à grands ramages de couleurs vives et +éclatantes, en mousselines lisses et ouvrées, en percales, en étoffes +imitant les madras, nommées _cambayas_, à fonds rouges. + +En produits des Philippines, on y importe du riz de première et de +seconde qualité, du tabac en feuille, des _bisayas_, de l'huile de +coco, et une infinité de petits articles de peu de valeur. + +En produits du Bengale, on y importe les toiles que l'on nomme _cachas_ +et _chitas_, des toiles en coton teintes en rouge, des toiles fines +en coton mêlé de fils d'or, des madras où le rouge domine, de l'opium +de Patna. + +Les articles de Chine sont les nankins, des pièces de monnaie en cuivre +nommées _chapuas_, de la porcelaine commune, quelques étoffes de soie, +et des ustensiles de cuisine. + +Les articles qui offrent le plus d'avantages sont le riz et les +pièces de nankin. Ces dernières sont reçues comme monnaie courante, +à raison d'une piastre (5 fr. 40 c.) la pièce, et elles ne coûtent +ordinairement à Manille que 33 piastres le cent. + +Les monnaies courantes à Jolo sont les _chapuas_, pièces en cuivre +percées au milieu; les piastres espagnoles, et les roupies de l'Inde. + +Les mois de juin et de juillet sont ceux de l'année où il se fait le +plus grand commerce à Jolo. + +Il est utile d'apporter une grande circonspection dans les transactions +que l'on fait avec les naturels. Il faut cependant agir de manière à +ce qu'ils ne s'aperçoivent d'aucune méfiance; ils sont, bien que de +fort mauvaise foi, d'une grande susceptibilité. + +Les retours se font en nids de _salanganes_, en écaille de la plus +belle qualité nommée _testudo imbricata_: le prix ordinaire de +cette écaille est de 1,000 à 1,100 piastres le _pécul_; en _balate_, +_holoturies_, nommées à Jolo _tripang_ et en Chine _bogshum_, espèce +de _zoophyte informe_, dont trente-six espèces différentes sont +connues; en ailerons de requin, dont la valeur en Chine est de 20 à +45 piastres le _pécul_; il faut à peu près cinq cents ailerons pour +faire un pécul. On exporte aussi de la nacre, dont le prix en Chine +est de 12 à 15 piastres le pécul. Généralement, les chargements se +complètent avec de l'or en poudre, des perles fines, et de la cire. + +On emploie ordinairement de sept à huit mois pour un voyage complet +à Jolo et retour. + +Les navires qui vont aux Moluques partent de Manille vers le mois +de décembre. Ils emportent les mêmes cargaisons que pour les îles +de Jolo, et en plus quelques articles de luxe pour les femmes et les +autorités supérieures. + +Les retours se font en cacao, oiseaux de paradis, clous de girofle +et noix muscades. + +Les Hollandais, qui possèdent ces îles, ont imposé des droits de +douanes considérables; mais, en revanche, on peut y négocier avec +toute sécurité. + +Les navires de Manille font aussi le commerce avec l'archipel des îles +Pelew. Ils y apportent de grosses toiles, des perles en verroterie +de toutes couleurs, des couteaux un peu plus grands que les couteaux +de table, et toute espèce de vieux fers. + +En retour, ils chargent du _balate-trépang_, de l'écaille, de la nacre. + +Il se fait aussi quelques expéditions pour les îles _Tongatabou_, +lieu du naufrage du capitaine Lafond de Lurcy, qui avait entrepris +une spéculation du même genre. + +Batavia et Singapoor sont les deux points dans l'Inde où le commerce +de Manille a pris le plus de développement. + +On exporte de Manille à Java des cigares, des _guinaras_, étoffes +fabriquées avec l'_abaca_, du _sibucao_ ou _sapan_, des cordages en +_abaca_, et du rhum. + +On exporte de Manille à Singapoor du sucre, de l'indigo, du bois de +sapan, de l'abaca, des cordages en _abaca_, des chapeaux de paille, +des boîtes à cigares, de l'huile de coco, du rhum, des os, et une +grande quantité de cigares. + +Les navires espagnols qui arrivent d'en deçà ou d'en delà du cap de +Bonne-Espérance jouissent d'un privilége de 7 p. % sur les navires +étrangers, pour les droits de douane dus à l'entrée de Manille. Il +en résulte que la plus grande partie des marchandises d'Europe, +d'Asie et d'Afrique sont déposées à Singapoor, et chargées, dans ce +port, sur des navires espagnols immatriculés au port de Manille. Les +principales marchandises qu'ils embarquent sont des fers anglais +et de Suède, des aciers, du cuivre laminé, des toiles à voiles, +des cordages de chanvre, des ancres, des chaînes pour navires, de +la peinture, de l'huile de lin, de la cire, du poivre, des clous +de girofle, et toute espèce de tissus en lin, en coton, en laine, +en soie, de tous les pays de l'Europe. + +Le commerce de Singapoor avec Manille était, en 1842, d'une importance +de 36,000 tonnes. Tout l'avantage est pour Singapoor, qui encombre +Manille de marchandises d'Europe. + +Bombay trafique également avec le port de Manille, et y envoie, en +lest, ses grands navires nommés _enchimanès_, pour y charger du sucre. + +Manille fait aussi un assez grand commerce avec l'Australie; elle +fournit à Sydney une grande quantité de sucres de qualité inférieure, +du tabac, des cigares, des chapeaux de paille, des bois de sapan, +des cordages d'abaca, des nattes. + +Une des branches les plus importantes du commerce de Manille, est celui +qu'elle fait avec la Chine. Les objets d'exportation des Philippines +pour les ports du Céleste Empire sont: les riz pilés et non pilés, +le bois de sapan, le sucre brut, l'huile de coco, l'indigo liquide +nommé à Manille _tintarron_, les trépangs, les _taclovos_, mollusques +desséchés du _tridas_; des nids d'oiseaux, des ailerons de requin, +de l'ébène, des nerfs et des peaux de cerf; des cuirs verts de boeufs, +de buffles et de chevaux; du coton, de l'or en poudre, de l'écaille, +de la nacre, des perles fines, des piastres à colonnes d'Espagne, de +la viande boucanée de buffle et de cerf, des poissons salés ou séchés +ou sous forme d'anchois, et mille autres objets de peu d'importance. + +Des ports de la Chine, les navires apportent à Manille: des caisses +de cannelle, de thé, des nankins, du vermillon, des étoffes en +soie de divers genres, des crêpes de Chine, du papier pour écrire +et pour cigarettes, de la porcelaine, des percales, des parasols, +des chaudières et des ustensiles de cuisine en fonte, du cuivre ouvré +sous diverses formes, des fruits secs, de l'or en feuilles. + +Le mouvement maritime entre Manille et la Chine a été, en 1842, +de plus du tiers de toute la navigation du port. + +J'emprunte au dictionnaire historique et géographique publié à Manille +en 1851, un simple aperçu qui démontre que le commerce de Manille, +avec l'Europe, est bien au-dessous de celui de bien d'autres pays +moins riches, moins peuplés, et dont la position géographique est +moins favorable. + +Les marchandises que les navires espagnols exportent de la Péninsule +aux Philippines consistent en: vins rouges de Catalogne, vins doux +de Malaga, de Xerès et de San-Lucar; quelques vins généreux et des +liqueurs en bouteilles; eaux-de-vie anisées, dont il se fait une grande +consommation; papiers, cartes à jouer; comestibles, tels que jambons, +fromages, saucissons de Galice, etc.; huile d'olive, _garbansos_ +(pois chiches), et olives. + +Les marchandises importées par les navires étrangers, et dont le débit +est facile, sont: les fers, les aciers, l'huile d'olive, la parfumerie, +les toiles de coton, percales, madapolams, _cambayas_, les indiennes, +les mousselines, les articles de nouveautés, les soieries de luxe, +les toiles de lin, les batistes, les goudrons, les vins de diverses +qualités, particulièrement ceux de Bordeaux et de Champagne, les +eaux-de-vie et les liqueurs, les charbons de terre, la carrosserie, le +cuivre laminé, le zinc, les comestibles, les conserves, les cristaux, +la faïence, les pianos, les savons, les cordages en chanvre, les +toiles à voile, le savon de toilette, l'orfévrerie, l'horlogerie, +les livres, les étoffes en laine, les médicaments, les meubles, +l'opium, l'or et l'argent monnayés, les parapluies, les ombrelles, +la chapellerie, les dentelles, les tulles, la peinture, le plomb, +la quincaillerie, les effets confectionnés, et la bière en bouteilles. + +Les marchandises exportées annuellement des Philippines, par les +navires de diverses nations européennes, sont: l'_abaca_ (soie +végétale), l'huile de coco, les cotons, l'indigo, le riz, les sucres +terrés et bruts, les rotins, la gomme élémi, le café, les _guinaras_, +étoffes d'_abaca_, les _mendrinaquès_, étoffes également en _abaca_, +_les petites crevettes desséchées_, les cuirs de buffles, de boeufs +et de cerfs, les bois de construction, les _mongos_ (_espèce de +lentilles_), l'or en poudre, les nattes, le sel marin, les bois de +teinture, les chapeaux de paille, les boîtes à cigares, les tabacs +en feuilles et fabriqués en cigares, les nerfs de cerfs, l'écaille, +la nacre, les perles, les viandes boucanées de buffle et de cerf, +les poissons salés et séchés. + +Le tableau suivant indique le mouvement commercial de Manille, en 1841, +avec les diverses nations. + + + +Nations. Valeur des marchandises Total. + + Importées à Exportées de + Manille. Manille. + + Réaux de Réaux de Réaux de + veillon. veillon. veillon. + +Angleterre. 33,949,200 20,643,500 54,592,700 +États-Unis. 15,815,600 22,678,400 38,494,000 +Espagne. 3,800,000 18,008,200 21,808,200 +Chine. 8,360,000 12,522,900 20,882,900 +Indes Orientales. 1,637,800 6,532,200 8,170,000 +Australie (Sydney). 307,800 4,164,800 4,472,600 +France 729,600 2,850,000 3,579,600 + +Total. 64,600,000 87,400,000 152,000,000 + + +Ainsi, le commerce d'importation des Philippines s'élève à la +somme de 64,600,000 réaux de veillon, soit à peu près... 16,150,000 fr. +et celui d'importation à 87,400,000--21,850,000 + +Total en import. et export., 152,000,000 réaux, ou... 38,000,000 fr. + + + +Depuis l'année 1841, le commerce des Philippines a pris une importance +plus grande; et maintenant, en 1855, on peut calculer sur un bon +tiers au-dessus des chiffres qui précèdent. + +Pour compléter les renseignements que je donne sur le commerce de +Manille, il me reste à parler des poids et mesures dont on fait usage +dans le pays, des droits de douanes, et de la police des ports de +Manille et Cavite. + + + +Le _pico_ ou _pécul_ des Philippines pèse 137 +livres espagnoles, soit. 65 kil. 25 c. + +Il se divise en 10 _chinantas_ et 100 _caltis_ +de 16 _taëls_; d'où il résulte que le _taël_ +pèse 579 gr. 84 cent. On ne se sert de ce poids +que pour l'or en poudre et les perles. + +Le _pico_ ou _pécul_ de Chine ne pèse que. 60 kil. 25 c. + +Le _quintal_ d'Espagne. 46 kil. 25 c. + +L'_aroba_. 11 kil. 50 c. + +Le _caban_ de cacao. 38 kil. 50 c. + +Celui du riz. 60 kil. 50 c. + +Le _fardo_ équivaut à 3 arobas 1/2. 40 kil. 25 c. + +Le _quintal de cire_ pèse 110 livres espagnoles. 50 kil. 61 c. + + + +La _vara_ de Castille, mesure de longueur adoptée, équivaut à 0,914 +millimètres. + +Pour les liquides, on se sert de la _ganta_ et du _gallon anglais_, +particulièrement pour le rhum. + + + +Droits de tonnage. + + +Les droits de tonnage, dans le port de Manille ou dans celui de Cavite, +sont fixés, pour tous les navires chinois ou européens, à _deux réaux +(cinquante centimes) par tonne_, lorsque les navires chargent ou +déchargent dans le port. + +Ces droits sont réduits à _un réal (vingt-cinq centimes) par tonne_ +pour les navires qui entrent ou sortent en lest, ou comme relâche, +pour faire des vivres ou réparer des avaries. + +On ne considère pas, pour l'application du droit _maximum_, comme +partie du chargement, les articles de première nécessité et les +approvisionnements de vivres pour l'équipage. + + + +Droits de douanes. + + +_Entrepôt._ + +Tout capitaine arrivant à Manille a un délai de quarante jours pour +déclarer à l'entrepôt une partie ou la totalité de sa cargaison. + +Les droits de magasinage s'élèvent à 1 p. 100 sur la valeur totale des +marchandises entreposées, pourvu que le dépôt ne dépasse pas une année. + +Lorsque le temps du dépôt dépasse l'année, le droit est augmenté +proportionnellement au temps écoulé. + +Au delà de deux ans, il faut obtenir une autorisation spéciale de +l'intendant. + +Dans aucun cas le dépôt ne peut se prolonger au delà de trois ans. + + + +Droits d'importation. + + +Toutes les productions étrangères, sauf quelques exceptions, +introduites sous pavillon étranger, payent à l'entrée un droit de 14 +p. 100 de leur valeur. + + + +Les mêmes produits étrangers, sous pavillon espagnol, +payent 7 p. 100 + +Les produits espagnols, sous pavillon espagnol 3 p. 100 + +Et dans quelques cas 8 p. 100 + +Tous les produits étrangers des pays situés au delà +du cap de Bonne-Espérance et du cap Horn, lorsque +leur importation a lieu par navires espagnols, par +Singapoor, Batavia et autres ports voisins, payent +un droit de 8 p. 100 + +Par la Chine 9 p. 100 + +Ce droit de 8 et de 9 p. 100 n'est pas perçu pour les +marchandises taxées par avance à un droit supérieur. + +Quelques articles, tels que les olives, l'huile +d'olive, les amandes, les pois chiches, sont frappés +d'un droit d'entrée de 50 p. 100 par navires étrangers, +et de 40 p. 100 par navires espagnols. + +Les eaux-de-vie de production étrangère, par navires +étrangers 60 p. 100 + +Les mêmes, par navires espagnols 30 p. 100 + +Les eaux-de-vie d'Espagne, par navires étrangers 25 p. 100 + +Les mêmes, par navires espagnols 10 p. 100 + + + +Les objets avariés par une cause quelconque sont évalués par experts, +et ne payent que d'après leur valeur. + +Sont exemples de droits d'entrée: + +Les matières propres à la teinture, telles que cochenille, racines, +fruits, etc., ainsi que les plantes et les graines de toute espèce +de fleurs et de légumes. + +Sont prohibés: + +Les produits agricoles et industriels des possessions étrangères +asiatiques, tels que boissons spiritueuses ou fermentées, rhum, +arack, etc.; les cafés, cotons, laines, huiles de coco, indigo, opium, +poudres, sucres et tabacs. + +Tous ces divers articles sont seulement reçus en transit dans les +magasins de l'entrepôt. + +Les poudres de guerre doivent être déposées dans un magasin du +gouvernement. + +Les armes à feu, fusils de calibre ou de chasse, et pistolets d'arçon, +ne peuvent entrer qu'avec une permission spéciale du gouvernement. + + + + +Droits d'exportation. + + +Tout produit des Philippines exporté par navires +espagnols pour l'Espagne paye à sa sortie. 1 p. 100 de sa valr. + +Par les mêmes navires, pour un port étranger. 1 1/2 p. 100 -- + +Par navires étrangers, pour un port d'Espagne. 2 p. 100 -- + +Par les mêmes navires, pour un port étranger. 3 p. 100 -- + + + +L'exportation du tabac en feuilles ou manufacturé, pris dans les +magasins du gouvernement, est libre de droits de sortie, sans +distinction de pavillon. + +L'or et l'argent monnayés ou non monnayés, destinés pour l'Espagne, +sont libres de droits d'exportation, soit par navires nationaux +ou étrangers. + +Mais si la destination est pour l'étranger, ils payent sans distinction +de pavillon: + + + L'argent monnayé. 8 p. 100. + -- en lingots. 6 p. 100. + L'or monnayé. 3 p. 100. + -- en lingots ou en poudre. 1/2 p. 100. + L'abaca ou soie végétale paye, par + navire espagnol. 1/2 p. 100. + -- par étranger. 2 p. 100. + Le riz ne paye aucun droit par navire + espagnol. 2 p. 100. + -- par navire étranger. 4 p. 100. + + + +Police du port. + + +_Règlement pour la police du port de Manille et ses dépendances._ + +1. Tout navire arborera son pavillon à son entrée dans la baie dès +son arrivée à _l'île du Corrégidor_, et se laissera reconnaître par +les embarcations du gouvernement. + +Le capitaine qui, sans y être obligé par force majeure, éluderait +cette reconnaissance, et auquel on serait obligé de tirer un coup de +canon comme avertissement, payera une amende équivalant au double de +la valeur de la poudre brûlée. + +Le capitaine conservera son pavillon hissé jusqu'à la vue de Manille +ou de Cavite. + +2. Aucun navire ne pourra communiquer avec qui que ce soit +avant la visite de la santé et avant son admission à la libre +pratique. Jusqu'alors il conservera, au mât de misaine, le pavillon +de quarantaine. + +Après la visite de la santé, le capitaine est responsable de toutes +les infractions à la loi. Pour chaque contravention, il sera passible +d'une amende de 250 piastres (1,250 fr.). + +3. Au moment de la visite de la santé, le capitaine présentera le +certificat de l'état sanitaire du port du départ; s'il n'en avait +pas, il sera tenu de signer un procès-verbal constatant l'état +sanitaire de ce port, des individus qu'il y aurait embarqués et de +tous les incidents de la navigation. Pendant la visite, l'équipage +et les passagers se tiendront sur le pont, prêts à répondre aux +interpellations qui leur seraient adressées. + +Le capitaine présentera en même temps le rôle de l'équipage et celui +des passagers. Il exhibera les passe-ports de ces derniers, et il +indiquera leurs qualités ou professions. Pour chaque inexactitude, +il sera tenu de payer une amende de 250 piastres. + +Si, à la première visite, tous les papiers ne sont pas trouvés en +règle, l'entrée lui sera refusée jusqu'à une seconde visite. + +Le capitaine remettra les dépêches à l'employé des postes qui +accompagne les officiers de la santé, et en recevra immédiatement le +port selon les tarifs établis. + +4. Tout navire en quarantaine sera tenu d'observer les instructions qui +lui seront données, et conservera le pavillon jaune au mât de misaine. + +5. Aussitôt que le capitaine descendra à terre, il devra se présenter +devant le capitaine du port avec ses passagers, afin que cet officier +puisse les remettre à l'autorité. + +6. Il n'est pas permis de tirer des pièces d'artillerie ou de les +conserver chargées au mouillage, sans une autorisation spéciale. + +7. Les capitaines de navire doivent indiquer un consignataire, et +fournir une caution de 500 piastres pour garantie de l'observation +du présent règlement. + +8. Pour charger ou décharger du lest, le capitaine sera tenu de +demander une autorisation au capitaine du port. + +9. Les personnes qui communiqueraient avec un navire en quarantaine +payeront une amende de 25 piastres, et leur capitaine celle de 50 +piastres, sans préjudice des autres peines qu'ils pourraient encourir. + +10. Après dix heures du soir, les navires comme les petites +embarcations ne pourront effectuer aucune opération de commerce sans +une autorisation. + +Les navires au mouillage pourront retenir, après dix heures, toute +pirogue qui les approcherait et qui paraîtrait suspecte. + +Les matelots qui resteront à terre à des heures indues seront retenus +et punis selon les désordres qu'ils auront commis. + +11. Tout navire qui entrera en rivière sera tenu de renfermer ses +poudres dans des sacs marqués et bien fermés. Les capitaines qui +ne se conformeront pas à cette prescription seront passibles d'une +amende d'_une piastre par livre de poudre_. + +12. Après huit heures du soir, les feux seront éteints à bord, et +les lumières placées dans des fanaux. + +Il est interdit de cuire à bord du brai, du suif, ou toute autre +matière inflammable. + +13. Il est aussi défendu de débarquer, sous aucun prétexte, les armes +du bord. + +14. Personne n'a le droit de châtier les indigènes pour les fautes +qu'ils pourront commettre dans les travaux qu'on leur fera faire à +bord. Le capitaine du port a seul le droit de leur infliger une amende +applicable au dommage commis par ceux qui seraient reconnus coupables. + +15. Aucun indigène ne peut être embarqué à bord d'un navire contre +sa volonté. Sera considéré comme nul de droit tout contrat passé par +des capitaines, et qui aurait pour objet de protéger ou de faciliter +la désertion. + +16. Il est défendu d'embarquer un passager qui ne serait pas muni +d'un passe-port. + +Il est également défendu de débarquer furtivement aucun passager, ou de +permettre son débarquement, sans l'autorisation du capitaine du port. + +Est également défendu le transbordement des individus de l'équipage +et de leurs effets, sans l'autorisation du capitaine du port. + +Les consignataires et les cautions répondront, pendant le séjour du +navire et jusqu'à sa sortie du port, des individus de l'équipage qui +resteront à terre pour maladie ou pour toute autre cause. + +Les capitaines payeront une amende de 10 piastres si, immédiatement +après la désertion d'individus faisant partie de leurs équipages, ils +ne prévenaient pas le capitaine du port, pour qu'il puisse prendre +les mesures nécessaires à leur arrestation. Si la désertion avait +lieu au moment du départ, les consignataires seraient responsables +des frais qu'elle entraînerait. + +17. Dans le cas de mort d'un individu à bord d'un navire, le capitaine +sera tenu de prévenir par écrit le capitaine du port de faire un +rapport sur la maladie, et de demander l'autorisation de l'inhumer. + +18. Pour obtenir l'autorisation de départ, le capitaine devra se +présenter devant l'autorité deux jours à l'avance, muni de son rôle +d'équipage visé par le capitaine du port. Ce dernier ne lui permettra +pas de mettre à la voile sans s'être fait représenter le permis +de l'autorité supérieure, ceux de la douane et de l'administration +des postes. + +Les navires, pour sortir du port, arboreront un pavillon à leur +grand mât. + +19. Dans le cas de circonstances extraordinaires, les capitaines de +navire se soumettront à la visite des officiers de la santé et des +autres autorités. + +20. Les capitaines ne permettront pas la descente à terre des individus +de leurs équipages dont ils ne voudraient pas garantir les dettes +qu'ils contracteraient ou pourraient contracter à terre. + +Les capitaines veilleront, en mouillant, à ne pas jeter leurs ancres +sur les amarres des autres navires. Toutes les fois que leur position +causera quelque dommage, ils seront tenus d'en changer. + +Lorsque le navire aura mouillé, il ne pourra plus changer de place +sans une permission. + +Au mouillage du _Canacao_, dans l'intérieur des caps, les navires +doivent mouiller avec deux ancres N. O. S. O. Plus loin des caps, +ils ne peuvent pas se placer entre le télégraphe de Cavite et celui +de Manille. + +Les navires au mouillage peuvent faire des signaux à leurs +consignataires ou propriétaires. Si ces derniers ne pouvaient pas y +répondre, l'autorité facilitera les secours demandés toutes les fois +que les circonstances le permettront. + +En cas de détresse ou de danger, des coups de canon pourront se +répéter par intervalles, avec le pavillon hissé. + +Ce pavillon sera toujours le pavillon national, et si c'est nécessaire, +il en sera hissé un de signal; s'il n'y en avait pas à bord, on le +remplacerait par un prélart. + + + Secours demandés. Pavillons. Coups de + canon. + Pour une amarre. 1 au beaupré. 1 + --une ancre. 1 dans les haubans + de misaine. 1 + --amarre et ancre. 1 au beaupré. 1 + 1 dans les haubans de + misaine. + --une chaloupe. 2 au mât de misaine. 1 + --révolte à bord. 1 dans les haubans du + grand mât. 1 + --incendie. 2 à la pomme du grand + mât 2 + + + + + + + FIN. + + + + + +TABLE DES MATIÈRES. + + +A Madame Anna Bourgerel, née de Malvilain. 1 + +Introduction. 3 + +Note de l'éditeur. 5 + + +Chapitre Ier. + +Naissance de l'auteur.--Premier départ pour l'Inde. --Deuxième, +troisième et quatrième voyage. 9 + +Chapitre II. + +Choléra à Manille.--Massacre des Européens. 25 + +Chapitre III. + +Départ du navire le Cultivateur.--Abandon.--Manille et ses +faubourgs.--Binondoc.--Cérémonies religieuses.--Processions.--Douane +chinoise. 47 + +Chapitre IV. + +Séjour à Manille.--Le capitaine don Juan Porras.--La marquise de +las Salinas. 61 + +Chapitre V. + +Le capitaine Novalès.--Insurrection militaire.--Novalès, empereur +des Philippines.--Sa mort.--Tierra-Alta.--Bandits. 71 + +Chapitre VI. + +Tierra-Alta.--Chasse au buffle.--Retour à Manille. 89 + +Chapitre VII. + +Jala-Jala.--Lac de Bay.--Légende chinoise.--Alila (Mabutin-Tajo). +97 + +Chapitre VIII. + +Jala-Jala.--Organisation municipale.--Caractère des Indiens. --Cajetan. +109 + +Chapitre IX. + +Jala-Jala.--Église.--Le père Miguel de +San-Francisco. --Bandits.--Règlement.--Chasse aux buffles. 123 + +Chapitre X. + +Situation de Jala-Jala.--Colonisation.--Tremblements de terre.--Combats +de coqs. 137 + +Chapitre XI. + +Voyage chez les _Tinguianes_. 149 + +Chapitre XII. + +Les Igorrotès. 169 + +Chapitre XIII. + +Aventures de Re-Lampago. 181 + +Chapitre XIV. + +Jala-Jala.--Arrivée de mon frère Henri.--Le bandit +Cajoui. --Anten-Anten.--Alila.--Bandits du lac de Bay. 193 + +Chapitre XV. + +Jala-Jala.--Bermigan.--Le capitaine Gabriel Lafond.--Joaquin +Balthazar.--Tay-Foung.--Rixes.--Bandits.--Tapuzi.--Ile de +Talim.--Guerre civile. 205 + +Chapitre XVI. + +Jala-Jala.--Séjour.--Prisonniers.--Don Prudencio Santos, alcade +de Pagsanjan.--Fêtes.--Chasses.--Hamilton Lindsay.--Ile et lac de +Socolme.--Grotte de San-Matéo. 229 + +Chapitre XVII. + +Le vice-amiral Laplace.--Matelots déserteurs de +l'Artémise.--M. le capitaine de vaisseau Paris.--Tagalocs.-- +Cérémonies.--Mariages.--Caïman.--Serpent boa.-- +M. R. G. Russell.--Dajon-Palay.--Alin-Morany.-- Sauterelles. 257 + +Chapitre XVIII. + +Jala-Jala.--Agriculture.--Pertes douloureuses.--Vente de +Jala-Jala.--M. Adolphe Barrot. 283 + +Chapitre XIX. + +Voyage chez les Négritos ou Ajetas.--Le bambou.--Le cocotier. --Le +bananier. 297 + +Chapitre XX. + +Arrivée chez les Ajetas ou Négritos.--Départ.--Navigation sur l'océan +Pacifique.--Arrivée à Jala-Jala et à Manille. 319 + +Chapitre XXI. + +Mort de mon fils.--Départ de Jala-Jala et des Philippines.--Retour +en France. 343 + + + +Aperçu sur la géologie et la nature du sol des îles Philippines; +sur ses habitants; sur le règne minéral, le règne végétal et le règne +animal; sur l'agriculture, l'industrie et le commerce de cet archipel. + + + § I.--Nature du sol. 359 + § II.--Climat. 362 + § III.--Règne minéral. 363 + § IV.--Règne végétal. 364 + § V.--Des habitants des Philippines. 369 + + Des Espagnols. _ib._ + Des Indiens convertis au christianisme. 372 + De la langue tagale. 373 + Des Chinois aux Philippines. 375 + Des infidèles. 376 + Des Ajetas ou Négritos. 378 + + § VI.--Règne animal. Mammifères. 379 + + Des quadrumanes, en langue tagaloc, matchin. + 380 + Des quadrupèdes. ib. + + 1. Le buffle sauvage + (_carabajo-bondoc_). 381 + 2. Le buffle domestique (_carabajo_). + 382 + 3. Le cerf (_oussa_).--Cervus + Philippinensis. 384 + 4. Le sanglier (_babui-damon_). 385 + 5. La civette (_moussan et alimous_). + 386 + 6. Plæmis Cumingii (_parret_). ib. + 7. La roussette + (_paniquet_).--Pteropus. 387 + 8. Le galéopithèque (_guiga_). ib. + + + § VII.--Oiseaux. 388 + + Ornithologie des Philippines. 394 + + § VIII.--Poissons. 398 + § IX.--Reptiles. 399 + § X.--Des insectes. 401 + + 1. Fourmi rouge (_langam_). 402 + 2. Fourmi des bois (_lanteck_). ib. + 3. Petite fourmi noire (_couitis_). 403 + 4. Des termites ou fourmis blanches (_anay_). + ib. + 5. Le cancrelat (_blatte_). 406 + + § XI.--De l'agriculture aux Philippines. ib. + § XII.--Culture du riz. 410 + + 1º Culture du riz des montagnes. 411 + Culture du riz pour les défrichements. 412 + 2º Culture des riz aquatiques. ib. + Semis. 413 + Plantation. ib. + + § XIII.--Culture de l'indigo.--Sa récolte. 416 + § XIV.--Culture du tabac. 421 + + Récolte. ib. + + § XV.--Culture de l'abaca ou bananier (soie végétale). 422 + + Récolte. 423 + + § XVI.--Culture du café. ib. + + Récolte. 424 + + § XVII.--Culture du cacao. ib. + + Récolte. 425 + + § XVIII.--Culture du coton. ib. + § XIX.--Culture du poivre. 426 + + Récolte. ib. + + § XX.--Culture du froment. ib. + § XXI.--Culture de la canne à sucre. 427 + + Culture à la charrue. 430 + Récolte. 431 + + § XXII.--Industrie. 435 + § XXIII.--Commerce. 439 + + Droits de tonnage. 447 + Droits de douane.--Entrepôt. ib. + Droits d'importation. ib. + Droits d'exportation. 449 + Police du port de Manille. ib. + + + + + + + +NOTES + + +[1] Le traitement généralement employé par les médecins de Manille +pour le choléra, et le seul qui ait donné des résultats satisfaisants, +consistait à administrer, au début de la maladie, une potion composée +d'une forte dose de laudanum de Sydenham, mêlée à une liqueur +alcoolique; à frictionner le corps avec une pommade dans laquelle +entrait une forte dose d'extrait gommeux d'opium, à appliquer de +forts synapismes aux extrémités et à l'épigastre, et à continuer les +frictions avec une brosse ou une étoffe de laine jusqu'à ce que la +chaleur fût rétablie. + +[2] Le bloc, destiné à attacher les prisonniers, se compose de deux +pièces de bois longues de huit à dix pieds, réunies au moyen d'une +charnière, et dans lesquelles se trouvent des demi-ouvertures pour +les bras, les jambes, le cou et le corps. Les deux pièces de bois se +joignent et se ferment par un cadenas. + +[3] Folgueras, qui, seul de sa nation, fut cause des malheurs que je +viens de raconter, a péri de la peine du talion: il a été assassiné +par un officier dans la révolte de Novalès. + +Victor Godefroy, reconnaissant de tous les bienfaits qu'il avait +reçus de la famille Pareño, a épousé une des filles de cet officier +général. Il vit heureux en Bretagne. + +[4] Pablo ou Paul, c'est mon prénom; on ne m'appelait jamais autrement +à Manille et à Cavite. + +[5] Les dominicains, l'ordre de Saint-François, les augustins chaussés, +les augustins déchaussés, et l'ordre de Saint Jean-de-Dieu. + +[6] Les mercredi, jeudi et vendredi saints, les voitures et les chevaux +ne peuvent pas circuler dans la ville et les faubourgs. Pendant ces +trois jours, tout le monde va à pied. + +[7] L'_Angelus_ sonne à toutes les églises à six heures du soir. Au +premier coup de cloche, les personnes occupées dans leurs demeures +suspendent leurs travaux. Les passants, les promeneurs à pied, +à cheval ou en équipage, s'arrêtent pour prier pendant les cinq ou +six minutes que sonnent les cloches. + +[8] Chaque sainte possède un trousseau et un écrin de grande +valeur. Chacune a un certain nombre de dames d'honneur, choisies +parmi les meilleures familles de Manille. Ces dames sont chargées du +trousseau et de la toilette de la sainte les jours de fête. + +[9] Douane chinoise. A une époque de l'année, dans la mousson du N. O., +arrive une flotte de jonques chargées de toutes espèces de denrées de +la Chine. Chaque jonque est affrétée par plusieurs négociants chinois, +qui tous accompagnent leurs marchandises. Le gouvernement espagnol, +pour leur faciliter la vente qu'ils font eux-mêmes pendant les cinq à +six mois qu'ils séjournent à Manille, leur a fait construire un vaste +édifice, espèce de bazar divisé par petits boutiques, qui sont mises +à leur disposition moyennant une légère rétribution. + +[10] Le tay-po est une espèce de dé renfermé dans une boîte en +cuivre. Le croupier secoue cette boîte et la place sur un tapis divisé +en quatre cases de différentes couleurs, où les joueurs font leur +enjeu. Aussitôt que le jeu est fait, le croupier enlève une partie +de la boîte, qui laisse le dé à découvert. Sur ce dé sont tracés les +mêmes lignes que sur le tapis: la couleur du dé correspondant à celle +du tapis est celle qui gagne. + +[11] 1 Le bétel est une composition de feuilles d'une plante +aromatique et d'un peu de chaux lavée dans plusieurs eaux. Les +Indiens, les Chinois, les métis et un grand nombre de créoles mâchent +continuellement cette composition, qui fait abondamment saliver, et +donne aux lèvres et à l'intérieur de la bouche une teinte d'incarnat. + +[12] Je m'abstiens d'écrire le nom de cet officier, à cause de +sa famille. + +[13] Dans le mois de mai 1853, une personne inconnue vient m'accoster +aux Champs-Élysées en me disant: «Monsieur de la Gironière, +permettez-moi de vous demander une poignée de main.--Veuillez bien, +lui répondis-je, me rappeler votre nom.--Je suis Charles Benoît.» Je le +reconnus alors sans peine. Vingt-huit à trente ans écoulés depuis les +faits que je raconte avaient effacé nos inimitiés passées. Ce fut avec +un vrai plaisir que nous renouâmes connaissance; et depuis, nous nous +voyons souvent avec la même satisfaction que deux anciens et bons amis. + +Le docteur Carlos Benoît, après avoir exercé honorablement pendant +plusieurs années la médecine à Madrid, est enfin venu se fixer à Paris. + +[14] Le mot _tagaloc_ vient des habitants des bords du lac de +_Bay_. C'est l'abrégé des deux mots _taga_ (gens), _iloc_ (rivière): +_gens de rivière_. + +[15] Les Espagnols gouvernent la population indienne sans +l'administrer. Le bon ordre, la tranquillité qui règnent généralement +dans les provinces sont dus au conseil municipal et aux anciens de +chaque bourg, qui se laissent gouverner, mais qui s'administrent. + +[16] Le fouet, si avilissant pour nous, est considéré par les Indiens +sous un tout autre point de vue; c'est, d'après eux, le châtiment le +plus léger qu'on puisse leur infliger. Ils disent que les menaces et +les injures déshonorent; que la prison ruine et abrutit; que quelques +coups de fouet ne font pas grand mal, qu'ils effacent complétement la +faute pour laquelle on les a reçus. Avec une pareille croyance, avec +de tels usages, il fallait bien user du fouet pour punir les méchants. + +Un drame dont je vais donner les détails fera juger du caractère des +hommes que j'avais à gouverner. + +[17] Pendant six mois le vent règne continuellement au nord-est, +et pendant les six autres mois, au nord-ouest; ces deux époques +sont désignées sous le nom de _moussons de nord-est_ et _moussons +de nord-ouest_. + +[18] A la tête était don José Fuentès, mon ami, et qui actuellement +habite Madrid. + +[19] C'est à _Jala-Jala_ que j'ai fait connaissance avec M. Édouard +Verreaux, du cap de Bonne-Espérance. Il vint passer chez moi plusieurs +mois, pendant lesquels nous nous sommes liés d'une amitié qui ne s'est +point refroidie. Je l'ai retrouvé avec plaisir à Paris, toujours au +milieu de ses occupations d'histoire naturelle. + +[20] Don Simon Fernandez, oïdor à la cour royale. + +[21] Les _Tinguianès_ ont pour ennemis acharnés une race de sauvages +cruels et sanguinaires qui habitent tout à fait dans l'intérieur des +montagnes; ils ont aussi à craindre les _Igorrotès_, qui vivent plus +près d'eux, mais qui sont moins sauvages. J'aurai plus tard l'occasion +d'en parler. + +[22] Nom que l'on donne au jus de cannes à sucre fermenté. + +[23] Esprit malin. + +[24] Divinité malfaisante des Tagalocs. + +[25] C'est d'après ce cruel usage de décapiter leurs victimes, +que les Espagnols ont donné à ces sauvages le nom de corta cabesas, +coupeurs de têtes. + +[26] Bandits. + +[27] Esprit malin. + +[28] Les _Igorrotès_ cependant, selon les rapports des autres Indiens, +ne sont pas anthropophages; peut-être celui-là avait-il reçu ces mets +de quelques autres sauvages, les _Guinanès_, par exemple. + +[29] D'après la tradition indienne, même la tradition espagnole, +l'enfant Jésus de Zébu existait avant la découverte des Philippines; +après la conquête, l'enfant fut trouvé sur la plage; les Espagnols +vainqueurs le déposèrent dans la cathédrale, où il opéra de grands +miracles. + +[30] 25,000 francs. + +[31] Les Malais. + +[32] Auteur d'un ouvrage en huit volumes, intitulé Quinze années de +voyages autour du monde. + +[33] J'ai éprouvé deux de ces coups de vent pendant mon séjour à +_Jala-Jala_: celui dont je parle, et un second dont je parlerai +plus tard. + +[34] M. Pierre Voldemar, Bordelais. + +[35] _Tapuzi_, dans les montagnes de _Limutan; limutan_, mot tagaloc +qui veut dire _oubli_ (voir la carte). + +[36] Vieux chef. + +[37] Abaca, soie végétale. + +[38] Aux yeux d'un Tagal, tout Européen, quel que soit son pays, +est un _Castilla_. + +[39] Un jour je demandais au père Miguel pourquoi, lorsqu'il nous +faisait une visite de grande cérémonie, il était armé de son fouet; +il me répondit: «Cela veut dire, Monsieur, que vous méritez qu'on +vienne de si loin pour vous saluer, qu'on ne pourrait faire la route +qu'à cheval.» + +[40] Tala, étoile du Berger. Les Indiens ne la comparent pas, comme +nous, à Vénus. + +[41] Allusion à ma femme, qui était venue à _Jala-Jala_ par le lac. + +[42] Dans les pays chauds, les abeilles ne nichent pas dans les cavités +des vieux arbres; elles font un seul rayon, suspendu à une branche. + +[43] Le buffle court plus rapidement que le cheval en descendant +une côte; mais lorsqu'il s'agit de la monter, le cheval l'emporte +de vitesse. + +[44] M. Hamilton Lindsay, auteur d'une relation de _Voyages sur les +côtes de la Chine, dans la mer Jaune_. + +[45] M. Paris, actuellement capitaine de vaisseau, est à Paris, +où j'ai été heureux de le rencontrer. + +[46] De la maison Russell et Sturgis. Véritable et bon ami, dont le +souvenir bien présent à ma mémoire ne s'en effacera jamais. + +[47] _Bernard-l'ermite_, espèce de crabe qui se loge dans un coquillage +abandonné par son mollusque, et qui, la nuit, sort de la mer pour +chercher sur la plage sa nourriture. + +[48] Ce squelette est maintenant au Musée d'anatomie. + +[49] La reconnaissance me fait un devoir de nommer ici quelques +personnes qui m'ont donné bien des marques d'affection et de +bienveillance. Il serait ingrat de ma part de les oublier, et je les +prie d'agréer avec bonté cette marque de mon souvenir. + +Les gouverneurs des Philippines auxquels je dois ce souvenir sont: + +Les généraux Martinès, + +Ricafort, + +Torrès, + +Eurile, + +Camba, + +Salazar. + +Dans les diverses administrations de la colonie, les _oïdores_ don +Inigo Asaola, + +Otin-i Doazo, + +Don Matias Mier, + +Don Jacobo Varela, administrateur général des boissons, + +Don José Fuente, commissaire dans le corps du génie, qui m'a rendu +de grands et nombreux services, + +Le colonel don Thomas de Murieta, corrégidor de Tondoc, + +Le colonel du génie don Mariano Goïcochea, + +Le colonel et commandant Santa Romana, + +Le gouverneur de province don José Atienza, + +Les frères Ramos, fils de l'oïdor, + +Toute la famille Caldéron, + +Celle de Señeris, + +Don Baltazar Mier, + +Don José Ascaraga, + +Enfin mon ami don Domingo Roxas, dont le fils don Mariano Roxas, +après avoir reçu à Manille une instruction brillante et solide, +est venu voyager en Europe, où il a acquis des connaissances si +étendues dans les sciences et les arts, que lorsqu'il retournera aux +îles Philippines, il y remplacera dignement son respectable père, +qu'une mort prématurée a enlevé à l'industrie, à l'agriculture, +et aux progrès de son pays. + +[50] Mademoiselle Vidie est actuellement à Nantes, où elle vient de +terminer son éducation. + +[51] Le voyageur, surpris par ces grands incendies qui embrasent +souvent plusieurs lieues à la fois, est obligé, pour se soustraire au +danger du feu, alors qu'il est encore assez éloigné des flammes qui +menacent de l'entourer, de mettre lui-même le feu aux grandes herbes +qui sont sur la route. Il se retire ensuite à quelques pas, dans la +direction opposée à celle que suivent les flammes poussées par le +vent; lorsqu'elles ont détruit toutes les matières combustibles sur +leur passage, le voyageur rentre dans l'espace mis à nu, et attend, +sans aucun risque, que l'incendie qui le menaçait ait accompli son +oeuvre de destruction. + +[52] + + Moines et religieux de divers ordres. 500 + Commerçants. 70 + Rentiers. 200 + Employés, cour royale, intendance de + la marine, chefs militaires, officiers + et sous-officiers de tous grades. 3,280 + Ensemble. 4,050 + +[53] L'Indien est toujours considéré comme un mineur, même dans +les transactions commerciales. Ainsi, celui qui aurait contracté une +dette de plus de 25 francs ne pourrait pas être contraint de la payer, +d'après la loi, pas plus qu'un mineur parmi nous. + +[54] La petite vérole. + +[55] Depuis 1838, le gouvernement a continué ses tentatives pour +soumettre ces diverses populations. Déjà il est parvenu à amener sous +sa domination quelques bourgades _tinguianès_ et _igorrotès_. + +[56] Ces seize villages se nomment: _Palan_, _Jalamy_, _Mabuantoc_, +_Dalayap_, _Languiden_, _Baac_, _Padanguitan y Pangal_, _Campusan +y Danglas_, _Lagayan_, _Ganayan_, _Malaylay_, _Bucay_, _Gaddani_, +_Langanguilan y Madalag_, _Manabo_, _Palog y Amay_. + +[57] _Tabon_ signifie, en langue tagale, couvrir de terre ou de sable. + +[58] Les Indiens, pour préserver les semences de melon, que les fourmis +attaquent de préférence à toute autre, emploient un moyen de leur +invention: ils enlèvent à la graine sa première enveloppe, la mettent +dans un linge qu'ils renferment dans un vase; ils la font chauffer à +un degré qu'ils connaissent. Ensuite ils sèment le soir; le lendemain, +la graine est germée, et par conséquent à l'abri des fourmis. + +[59] _Pinursegui_, _Laulan-Sanglay_, _Quinarayon_, _Pinurutung_, +_Quinamalig_, _Pinulut_, _Mangasavag-Puti_, _Binuriri_, _Pinagocpoc_, +_Quinandam-Pula_, _Quinan-Panputi_, _Mangusa_, _Bolibot_, _Dinumero_, +_Quinabiba_, _Binoliti_, _Quiriquiri_, _Binulut-Cabayo_, _Dinulang_, +_Macapilay-Pusa_, _Tinuma_, _Mongolès_. + +[60] _Macabunut-Dila_, _Macan_, _Macan-Soulucan_, _Macan-Sulug_, +_Macan-Muriti_, _Macan-Suson_, _Macan-Bucavé_, _Malaquit-Puti_, +et _Malaquit-Pula_. + +[61] _Nipa_, espèce de palmier-nain qui pousse très-rapidement et +en abondance dans les savanes baignées par les eaux de la mer, aux +époques des grandes marées. Cet arbuste produit, comme le cocotier, +un spath qui, coupé à l'extrémité, fournit pendant plusieurs jours +une liqueur douce et sucrée. Cette liqueur, après avoir fermenté, +est distillée, et donne un alcool qui est la boisson enivrante dont +les Indiens font usage dans leurs fêtes. + +[62] On évalue à 24 millions d'hectares les terres improductives +susceptibles d'être mises facilement et fructueusement en +culture!!... A peine 400,000 hectares sont-ils cultivés. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Aventures d'un Gentilhomme Breton aux +iles Philippines, by Paul De La Gironiere + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES D'UN GENTILHOMME *** + +***** This file should be named 21804-8.txt or 21804-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/1/8/0/21804/ + +Produced by Jeroen Hellingman and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net/ (This file was +produced from images generously made available by the +Digital & Multimedia Center, Michigan State University +Libraries.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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