diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 01:30:03 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 01:30:03 -0700 |
| commit | 82e656c1928ee5c8a93aab4132b4f3ac899263d5 (patch) | |
| tree | 9a153b429ce0d682e61a2e288e72d3bfd85378e6 /20895-0.txt | |
Diffstat (limited to '20895-0.txt')
| -rw-r--r-- | 20895-0.txt | 11167 |
1 files changed, 11167 insertions, 0 deletions
diff --git a/20895-0.txt b/20895-0.txt new file mode 100644 index 0000000..40bf78d --- /dev/null +++ b/20895-0.txt @@ -0,0 +1,11167 @@ +The Project Gutenberg EBook of Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à +l'histoire de l'empereur Napoléon, by Duc de Rovigo + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon + Tome II + +Author: Duc de Rovigo + +Release Date: March 24, 2007 [EBook #20895] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + +MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO, POUR SERVIR À L'HISTOIRE DE L'EMPEREUR +NAPOLÉON. + +TOME DEUXIÈME. + +PARIS, + +A. BOSSANGE, RUE CASSETTE, N° 22. + +MAME ET DELAUNAY-VALLÉE, RUE GUÉNÉGAUD, N° 25. + +1828. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +Camp de Boulogne.--Discipliné.--Travaux des troupes.--M. de la +Bouillerie. + + +Pendant que la marine déployait cette activité, l'armée achevait, de se +compléter. Les régimens, composés aux deux tiers de conscrits, +quittèrent leurs garnisons et allèrent former des camps d'instruction +qui s'étendaient d'Utrecht à l'embouchure de la Somme. Celui d'Utrecht +était commandé par le général Marmont, qui avait été remplacé à +l'inspection générale de l'artillerie par le général Songis. Il +s'étendait jusqu'à Flessingue, et avait le n° 2, parce que le corps du +Hanovre, qui était alors commandé par le général Bernadotte, avait pris +le n° 1. + +Le 3e aux ordres du général Davout, avait son centre à Ostende, et +s'étendait jusqu'à Dunkerque inclusivement. + +Le général Soult commandait le 4e qui était établi à Boulogne, et +s'étendait depuis Gravelines jusqu'à la gauche de Boulogne. + +Le 5e, commandé par le général Ney, comprenait Montreuil et Étaples. Il +prit plus tard le n° 6, parce qu'on forma un nouveau corps à Boulogne, +auquel on donna le n° 5. Il fut placé sous le commandement du général +Lannes, qui revenait du Portugal, où il était ambassadeur. + +Une réserve composée de douze bataillons de grenadiers réunis se +rassembla à Arras, sous les ordres du général Junot, qui quitta le +gouvernement de Paris pour prendre le commandement de cette division. + +Tous les régimens de dragons qui étaient en France furent réunis en +divisions de quatre régimens chacune. Elles furent cantonnées depuis +l'embouchure de l'Escaut jusque sur les bords de l'Oise et ceux de +l'Aisne. + +Les chasseurs et hussards furent réunis à Saint-Omer et Ardres. + +Les troupes ainsi réparties, on les occupa, on les disciplina à la +manière des Romains. Chaque heure avait son emploi; le soldat ne +quittait le fusil que pour prendre la pioche, et la pioche que pour +reprendre le fusil. + +Les ponts et chaussées avaient d'immenses travaux à faire. Les troupes +les exécutèrent tous. Elles creusèrent le port de Boulogne, elles +construisirent une jetée, jetèrent un pont de hallage, établirent une +écluse de chasse; enfin elles ouvrirent un bassin pour recevoir les +bâtimens de la flottille. Elles firent plus: le port de Vimereux était +tout entier à créer; le sol où il devait s'ouvrir était élevé de quinze +pieds au-dessus des plus hautes eaux. Elles mirent la main à l'œuvre, et +en moins d'un an, elles avaient creusé, revêtu en maçonnerie un bassin +capable de contenir deux cents bâtimens de la flottille. Il avait son +écluse de chasse pour le nettoyer, son canal et ses jetées pour sortir. + +À Ambleteuse, il fallut reprendre en entier les travaux qui avaient été +ébauchés sous Louis XVI. Le lit de la rivière était tellement obstrué, +que les eaux n'avaient pu s'écouler, et avaient couvert plusieurs +milliers d'acres de terre en pleine culture. Cette submersion avait non +seulement réduit une foule de familles à la misère, elle était encore +devenue la source de miasmes dangereux qui obligeaient les habitans des +villages voisins de s'éloigner tous les ans à l'époque de la canicule. + +On leur rendit d'abord l'écoulement qu'elles avaient perdu; on reprit, +on acheva les travaux qui avaient déjà été ébauchés; on construisit une +écluse de chasse. La rivière, en rentrant dans son lit, restitua à la +culture les terres qu'elle avait submergées, et au pays la salubrité +qu'elle en avait bannie. + +Cela fait, on passa au port d'Ambleteuse. On le creusa, on construisit +sa jetée, on éleva son chenal. Tout fut promptement achevé. Les soldats +qui exécutaient ces diverses constructions s'y portaient avec ardeur. +Ils étaient payés: le travail avait répandu de l'aisance parmi eux, ils +ne le quittaient que lorsqu'ils y étaient contraints par la marée; ils +prenaient alors les armes, et se rendaient à la manœuvre. + +Il en était de même à Boulogne; la troupe passait du travail à +l'exercice, de l'exercice au travail. La pioche, le fusil ne sortaient +pas de ses mains. Aussi vit-on s'élever comme par enchantement tous les +établissemens maritimes d'un grand port. On forma des magasins, on +assembla des munitions, on réunit des matériaux de toutes espèces. +Jamais tête humaine n'embrassa conception aussi vaste, et surtout n'en +fit marcher simultanément les différentes parties avec autant +d'activité, d'ensemble et de précision. + +On creusait les ports, on construisait les bâtimens, on fondait +l'artillerie, on filait les cordages, on taillait les voiles, on +confectionnait le biscuit et on instruisait l'armée tout à la fois. Ces +divers soins, semblaient dépasser les forces humaines, et cependant le +premier consul trouvait encore le temps de s'occuper des affaires de +France et d'Italie. Ce qu'il déploya d'activité ne peut se comprendre +quand on n'en a pas été témoin. Il avait fait louer près de Boulogne le +petit château appelé le Pont-de-Brique, qui se trouve sur la route de +Paris. Il y arrivait d'ordinaire au moment où les corps s'y attendaient +le moins, montait aussitôt à cheval, parcourait les camps, et était déjà +rentré à Saint-Cloud, qu'on le croyait encore au milieu des troupes. + +J'ai fait plusieurs de ces voyages dans ses voitures. Il partait +ordinairement le soir, déjeunait à la maison de poste de Chantilly, +soupait à Abbeville, et arrivait le lendemain de très bonne heure au +Pont-de-Brique. Un instant après, il était à cheval, et n'en descendait +le plus souvent qu'à la nuit. Il ne rentrait pas qu'il n'eût vu le +dernier soldat, le dernier atelier. Il descendait dans les bassins, et +s'assurait lui-même de la profondeur à laquelle on était parvenu depuis +son dernier voyage. + +Il ramenait ordinairement pour dîner avec lui, à sept ou huit heures du +soir, l'amiral Bruix, le général Soult, l'ingénieur Sganzin, qui +dirigeait les travaux des ponts et chaussées, le général Faultrier, qui +commandait le matériel de l'artillerie, enfin l'ordonnateur chargé des +vivres; de sorte qu'avant de se coucher, il savait l'état de ses +affaires mieux que s'il avait lu des volumes de rapports. + +Les constructions n'étaient pas moins actives dans l'intérieur que sur +la côte. Les chaloupes étaient confectionnées, abandonnées au courant +des rivières, et affluaient à Bayonne, à Bordeaux, à Rochefort, à +Nantes, dans tous les ports de Bretagne. Elles étaient gréées, armées, +montées même par des détachemens avec lesquels elles gagnaient +l'embouchure des rivières qui coulent de Honfleur à Flessingue. Quand +elles y étaient parvenues, on les mettait en état de prendre la mer, on +les formait en escadrilles, et on les faisait successivement sortir de +leurs abris, dès qu'on jugeait pouvoir le faire avec sécurité. On +choisissait pour cela les petits temps, qui leur permettaient de longer, +de raser la côte, et pour mieux assurer leur marche, on plaçait +l'artillerie légère de l'armée sur les caps ou promontoires au pied +desquels il se trouvait assez d'eau pour permettre aux croisières +anglaises de les intercepter. Cette précaution ne fut pas inutile sur +divers points de la Bretagne. + +Le bonheur, l'habileté menèrent à bien cette grande entreprise; nos +escadrilles parvinrent à leur destination sans avoir éprouvé d'autres +pertes que celles qu'entraînent les accidens ordinaires de la +navigation. Tout avait réussi au gré du premier consul. Chacun alors +rivalisait de zèle et de dévouement. + +L'armée commençait à être bonne manœuvrière, et jouissait d'un état de +santé parfait. Elle était divisée en douze corps, y compris les troupes +qui étaient sur la côte, et celles qu'on avait réparties sur d'autres +points de la frontière. C'était la première fois qu'on essayait de cette +organisation. Le premier consul l'avait adoptée, parce qu'il aimait la +célérité, et qu'outre les avantages militaires qu'elle lui présentait, +elle avait celui de simplifier la comptabilité. En conséquence, il avait +ordonné au ministre du trésor, qui était alors M. de Barbé-Marbois, de +lui organiser un service de trésorerie pour chaque corps. + +Le ministre lui présenta ses idées; mais le premier consul eût été +obligé de travailler avec le payeur de chaque corps d'armée, il rejeta +le projet; il chargea l'intendant-général de l'armée, M. Pétiet, de +faire connaître à M. Marbois qu'il ne voulait avoir à faire qu'à une +seule personne, qui aurait sous ses ordres tous les payeurs. Il demanda +en conséquence que le ministre lui donnât celui des employés de la +trésorerie qui était le plus capable. + +M. Pétiet lui proposa M. de la Bouillerie, qui avait été payeur-général +de l'armée du Rhin sous le général Moreau, avec lequel il était +étroitement lié. Le premier consul ne le connaissait point, mais il se +rappela qu'un administrateur de ce nom avait été autrefois à la tête des +finances de la Corse[1], où il avait laissé une excellente réputation. +Il accepta sur ce souvenir, et chargea l'intendant-général de prévenir +le ministre du choix qu'il avait fait. + +M. de la Bouillerie, qui jouissait déjà d'une fortune indépendante et +qui de plus était lié avec le général Moreau, dont il connaissait mieux +que personne les sentimens secrets, s'excusa sous différens prétextes. +Pétiet eut recours à l'intervention du général, et M. de la Bouillerie +accepta. + +Le ministre du trésor, qui voyait cette nomination de mauvais œil, +s'excusa de ne l'avoir pas proposée. Il ne l'avait pas fait, parce que +d'après sa reddition de comptes, M. de la Bouillerie était redevable au +trésor d'une somme de quatre cent mille francs qu'il représentait par un +bon du général Moreau. «Sur quel fonds, demanda le premier consul, cette +somme a-t-elle été payée?--Sur les fonds mis à la disposition du général +en chef, répondit le ministre.--Dans ce cas, répliqua le premier consul, +M. de la Bouillerie est en règle, et vous devez accepter le bon. +Parbleu, ajouta-t-il, vous me demanderiez donc compte aussi de toutes +les sommes que j'ai fait donner à l'armée d'Italie aux officiers dont +j'étais content? Cela n'est ni juste ni raisonnable.» + +M. de la Bouillerie, en acceptant la charge de payeur-général, avait mis +pour condition qu'on ne lui demanderait pas de cautionnement. Il ne +s'informa pas, du reste, quel serait son traitement, et fut même trois +années sans en toucher. Le premier consul, devenu empereur, l'apprit et +répara cet oubli d'une manière assez large pour que M. de la Bouillerie +fût plus que satisfait. + +Le premier consul avait en lui une pleine confiance et le lui +témoignait. Plus tard, il le chargea de l'administration de toutes ses +finances personnelles, ainsi que de celles du domaine extraordinaire, et +je l'ai vu déplorer amèrement, en 1815, d'avoir à lui reprocher des +torts. + + + + +CHAPITRE II. + +Sensation que produit en Angleterre le projet de descente.--Le général +Moreau.--Son opposition au gouvernement du premier consul.--Bruits +sinistres.--Avis important d'un chef vendéen.--Le premier consul +m'envoie en mission secrète dans la Vendée. + + +Pendant que les dispositions préliminaires de la grande opération du +premier consul s'exécutaient avec un succès qu'il n'avait lui-même osé +espérer, la critique commençait à s'attacher à son entreprise, et elle +faisait même des progrès dans une ville comme Paris, où rien n'est +perdu; aussi y regardait-on le plus généralement la descente projetée en +Angleterre comme impossible à effectuer. On l'envisageait comme une +extravagance, en comparant les chaloupes canonnières qui étaient sur le +chantier, depuis le Gros-Caillou jusqu'au Corps-Législatif, à des +vaisseaux de guerre; on brodait là-dessus à qui mieux mieux, et l'on +déraisonnait de même, ainsi que cela arrive toujours, quand on veut +juger de ce que l'on ne connaît pas: il était plus aisé de critiquer le +premier consul que de le comprendre. Néanmoins lorsqu'on vit qu'en dépit +de toutes les contrariétés imaginables, il poursuivait l'exécution de +son projet, et que la réunion de toutes ses différentes flottilles, +depuis Bayonne jusqu'à Flessingue, s'était opérée malgré ce qu'avaient +pu faire les croiseurs anglais pour s'y opposer, on commença à réfléchir +et à convenir assez généralement que le dernier succès ne dépendait plus +que d'un coup de la fortune; et on ne peut trop préjuger de ce qui +serait résulté, si des événemens qui survinrent n'avaient détourné +l'armée de cette opération, après qu'ils eurent amené un changement dans +la forme du gouvernement. + +Pendant qu'en France on censurait le projet du premier consul, en +Angleterre, où l'on est plus froid, on prit la menace au sérieux, parce +que l'on y avait mesuré toute l'étendue du danger, au lieu de s'amuser à +faire des quolibets. + +Le ministère anglais ne pouvait plus méconnaître que, depuis la paix +d'Amiens, les désordres qu'il avait annoncés devoir arriver en France, +non seulement n'avaient point eu lieu, bien plus, les choses avaient +tourné en sens tellement opposé, que celui dont il avait regardé la +ruine comme certaine était parvenu à former un faisceau qui déjà +menaçait l'existence de l'Angleterre. Le ministère abandonna habilement +les illusions auxquelles on l'avait d'abord entraîné, en lui faisant +faire la paix, puis en la lui faisant rompre. Il avait sans doute +observé que la merveilleuse restauration de toutes choses en France, et +en si peu de temps, n'était que l'œuvre d'un puissant génie qui +concevait, ordonnait et exécutait avec la rapidité de la pensée; que le +premier consul était le législateur, le magistrat et le maître absolu +d'un pays, et d'une armée dont il était à la fois le général et le +premier soldat; que c'était conséquemment vers cet homme qu'il fallait +diriger le coup qui devait préserver l'Angleterre de sa ruine, et qu'il +suffisait de la réussite de ce seul coup, pour rejeter la France dans +l'abîme de maux dont il l'avait tirée, et achever de la mettre au point +où n'avaient pu la conduire les puissances du continent qui lui avaient +fait la guerre. + +La réussite d'un pareil projet amenait des conséquences trop positives +pour faire hésiter sur le choix des moyens propres à l'assurer: aussi ce +fut dans les passions humaines que l'on vint les chercher. + +C'est de la conspiration de Georges Cadoudal que je veux parler, et de +la singulière part que les amis du général Moreau auraient désiré qu'il +y prît; car, pour lui personnellement, loin de vouloir la servir, il s'y +est tellement opposé, qu'il l'a en quelque sorte fait manquer. + +Depuis la paix de Lunéville, le général Moreau vivait presque ignoré, et +loin du gouvernement; un goût pour la retraite, une indifférence +peut-être affectée pour des honneurs qui ne pouvaient pas le faire +sortir du second rang, et une aversion réelle pour toute espèce +d'occupations lui avaient fait adopter ce genre de vie. + +Les personnes qui l'ont connu peuvent convenir, sans altérer en rien ses +bonnes qualités, que le général Moreau était l'homme le moins propre à +un travail assidu; qu'il avait une instruction fort négligée, qui le +rendait incapable de gouverner, et que cependant ce mépris qu'il +affectait pour les honneurs n'était chez lui qu'un genre de distinction +qu'il avait pris, et auquel il n'aurait pas fallu qu'un courtisan se +trompât. On pouvait dire à Moreau comme à Diogène: Je vois ton orgueil à +travers les trous de ton manteau. À une grande fermeté dans le danger il +joignait dans la vie privée une faiblesse de caractère qui le rendait +l'homme le plus accessible et le plus facile à persuader. + +Comme il travaillait peu, il avait le jugement lent, la prévoyance +courte, et avait besoin d'être aidé dans ses déterminations; de là ses +complaisances pour des gens qui avaient fini par prendre de l'empire sur +lui, et qui, sous le voile de l'amitié, l'ont perdu en voulant le faire +servir à leur propre ambition. Dans les commencemens de son retour de +l'armée à Paris, le général Moreau, excité par ses prétendus amis, avait +essayé d'entretenir le premier consul de politique, d'organisation et +d'administration; l'essai qu'il fit de son influence ne lui réussit pas, +et ayant vu à qui il avait affaire, il n'y revint plus: aussi, hormis +quelques fous, tous les généraux et officiers de son armée suivirent la +ligne droite de l'obéissance respectueuse due au chef du gouvernement. + +Moreau avait fini par aller jouir dans ses terres d'une aisance qu'il +avait acquise en servant son pays. D'autres généraux de cette armée, qui +avaient rassemblé des capitaux, vivaient de même dans des châteaux +qu'ils avaient achetés, et essayaient de s'accoutumer à la vie +agronomique. + +Quelques-uns en furent dégoûtés de bonne heure, et n'ayant pu obtenir +d'être employés lors de la première formation de l'armée des côtes, ils +s'étaient faits frondeurs; d'autres vivaient dans le repos, parce qu'ils +avaient témoigné le désir d'y rester: mais les uns et les autres +prenaient l'air d'hommes maltraités; cela leur donnait une position peu +coûteuse et favorable à leur projet de rester éloignés. De loin l'œil de +l'observateur confondait tout ce monde-là avec le général Moreau, et en +faisait un parti d'opposition qui avait même reçu une sorte de lustre +par tous les verbiages qui se débitaient sur l'impossibilité du succès +de l'entreprise de Boulogne. + +On avait eu la sottise de conseiller à Moreau de ne pas _compromettre sa +gloire en allant s'enfourner dans cette équipée_, et il avait eu la +faiblesse d'écouter ce conseil. + +Depuis la rupture du traité d'Amiens, c'est-à-dire depuis plus d'un an, +nous avions remarqué qu'il n'avait pas paru aux Tuileries, pas même dans +les occasions où il était non seulement de la décence, mais du devoir +d'un citoyen comme d'un guerrier de s'y montrer et de venir offrir ses +services. + +Le général Moreau ne pouvait pas être considéré comme un simple +particulier, ainsi qu'il affectait de le paraître, et quand des villes +et des provinces entières s'étaient imposé dans une noble indignation +les sacrifices qu'exigeait l'agression la plus inouïe qu'on eût encore +vue, et que ces provinces envoyaient de tous les points des députés +porter leurs offrandes et leurs vœux au chef du gouvernement, le devoir +du général Moreau était-il de rester spectateur indifférent des nouveaux +dangers de sa patrie? Était-il un nouvel Achille qu'Agamemnon devait +faire solliciter de reprendre les armes? et si enfin il avait été +disposé à obtempérer aux ordres qu'on aurait pu être dans le cas de lui +donner, ne devait-il pas, d'après la conduite qu'il avait tenue, en +faire parvenir l'assurance, si toutefois il n'avait pas cru devoir +l'offrir lui-même? C'est là le conseil que ses amis auraient dû lui +donner. + +Mais il se renferma dans le silence, et nous ne tarderons pas à savoir +pourquoi il ne pouvait plus le rompre. + +Il avait prêté l'oreille à des conseils qui flattaient sa paresse, et ce +fut sans doute le travers d'esprit dans lequel il n'était que trop connu +que ce général était tombé, qui donna aux agens de l'Angleterre, +désignés vulgairement par le nom de Vendéens, l'idée de tenter un +rapprochement que des antécédens fâcheux paraissaient avoir rendu +impossible entre le général Moreau et le général Pichegru. + +Fouché, qui n'était plus ministre, faisait fréquenter Moreau par des +hommes de sa province et en même temps de son parti; il épiait ses +sentimens pour les influencer et s'en servir au besoin: mais je crois +qu'il était étranger au projet d'un rapprochement entre les Vendéens et +Moreau, parce que le caractère de celui-ci ne lui offrait pas assez de +garantie pour lui, en cas de succès de la part de ce parti: mais je +crois aussi qu'il aurait poussé lui-même, s'il avait entrevu la +possibilité de ranimer la république tout en abattant le premier consul; +ce qui à cette époque n'était pas impossible. Peut-être aussi M. Fouché +n'avait-il pour but que de faire naître des circonstances graves, afin +de provoquer la nécessité de rétablir un ministère que l'on avait +supprimé, et qu'il regardait comme son apanage. + +L'éloignement de Moreau pour les Vendéens était la conséquence de ses +opinions; peut-être aussi, dans cette circonstance, la crainte de la +révision de sa conduite envers son camarade Pichegru en 1797[2] +l'a-t-elle empêché de se rendre aux instances de celui-ci. Républicain +de bonne foi, il ferma l'oreille à toute proposition incompatible avec +l'existence et la restauration de la république; l'ayant +particulièrement connu, je suis convaincu qu'il n'a pas donné +connaissance au gouvernement des propositions qui lui furent faites, +parce qu'il s'était persuadé que le projet de Pichegru était tellement +insensé, qu'il n'aurait rien eu à faire pour le combattre le lendemain +du jour où ce général aurait abattu le premier consul. Il ne lui +paraissait pas possible qu'un autre que lui, Moreau, fût revêtu de la +puissance consulaire. Il laissa donc agir Pichegru, persuadé que c'était +pour lui, Moreau, qu'il travaillait, et c'est ce qui a fait dire à +Pichegru en parlant de Moreau: «Il paraît que ce b...-là a aussi de +l'ambition[3].» + +Depuis que j'ai été revêtu de l'autorité ministérielle, j'ai eu les +moyens de m'assurer que le premier consul n'avait dû la vie, à cette +époque, qu'à la diversité de projets de deux intrigues qui voulaient +également le frapper, mais avec un but différent: ce fut pendant leur +désunion que l'on en eut connaissance, et que l'on parvint à découvrir +tout ce qui se tramait; il y avait déjà quelque temps que l'on était +entouré de menées sourdes, qui, sans offrir la certitude de l'existence +d'un complot tout organisé, avertissaient cependant qu'il se passait +quelque chose qu'il devenait chaque jour plus important d'approfondir. + +Mille bruits sinistres se croisaient comme si l'on eût voulu préparer +les esprits à un événement; on parlait de la possibilité d'arrêter la +marche politique du premier consul; on écrivait même de Londres qu'il +serait assassiné, et qu'on le savait de bonne part. La certitude de ces +avis, sans être incontestable, était cependant propre à donner de +l'inquiétude, et par conséquent à mériter l'attention du gouvernement. + +Il n'y avait plus, comme je l'ai dit, de ministre de la police; c'était +un conseiller d'état qui dirigeait les recherches de tout ce qui était +relatif à la surveillance générale, et qui travaillait avec le +grand-juge. + +À cette époque, je reçus une lettre d'un ancien chef vendéen que j'avais +obligé, et qui ne voulait plus que vivre en repos dans ses terres: il me +prévenait qu'il venait d'être visité par une troupe de trente à quarante +hommes armés, qui étaient venus l'entretenir des _folies_ auxquelles il +avait franchement renoncé depuis le 18 brumaire, et que, autant pour +observer la parole qu'il avait donnée à cette époque-là, que pour se +prémunir contre les suites qui pourraient en résulter, il commençait par +m'informer de cet événement, et m'ajoutait que, pour être à l'abri, il +se rendrait à Paris aussitôt que les vendanges seraient faites. + +Je remis cette lettre au premier consul, qui, au cachet de vérité +qu'elle portait, jugea que j'obtiendrais peut-être des détails sur ce +qui commençait à l'occuper, et que, dans tous les cas, il était bon de +connaître les dispositions politiques de la Vendée, dans des +circonstances qui pouvaient s'aggraver par suite des événemens qui se +préparaient. + +Je partis donc incognito, et j'allai retrouver mon chef vendéen, qui me +donna de nouveaux détails; et sur ma proposition réitérée, nous partîmes +tous deux, après m'être préalablement déguisé, pour aller à la recherche +de la bande dont il avait parlé dans sa lettre. + +Le troisième jour, nous vîmes des hommes de son parti, qui s'en étaient +séparés la veille, et de qui nous eûmes tous les détails qui m'étaient +nécessaires pour fixer mes idées sur ses projets. + +Cette bande avait à sa tête deux hommes nouvellement débarqués à la +côte; elle courait le pays pour annoncer un changement prochain dans les +affaires, et avertir que l'on eût à se tenir prêt pour ce moment. +Effectivement, je voyais les paysans se nombrer par petits cantons, +comme pour se préparer à une insurrection; il y en avait même qui me +disaient dans leur jargon: «Comment est-ce que je ferons? je n'avons +plus de fusils, les bleus les ont pris.» On sait que c'était sous ce nom +que les Vendéens désignaient les républicains. + +J'eus lieu de reconnaître, dans ce voyage, que ce malheureux pays était +encore susceptible de se laisser de nouveau mettre en feu, de même que +j'eus la conviction que beaucoup de chefs vendéens auxquels nous +supposions une grande puissance morale dans ces contrées, y étaient +tout-à-fait tombés dans la déconsidération à cause de leurs rapports +avec le gouvernement. L'on me répéta qu'aucun d'eux ne serait en état de +remuer le pays, mais qu'il était probable que, cette fois-ci, ce serait +George lui-même qui viendrait; et on alla jusqu'à me dire que l'on ne +croyait pas qu'il s'exposerait à venir par la Bretagne, où tout le monde +était vendu (voulant dire qu'on le trahirait); mais que probablement il +viendrait par la Normandie. Je voyais évidemment, à l'espérance qu'ils +en avaient, qu'il était le seul homme qui pût leur inspirer encore +quelque confiance et les porter à un mouvement. + +Nous revînmes ce monsieur et moi à son château, d'où je partis le +lendemain pour Paris. + + + + +CHAPITRE III. + +Mise en jugement de plusieurs chefs vendéens.--Querel.--Le jeune +Troche.--Mission à la falaise de Biville. + + +Ces détails surprirent beaucoup le premier consul, qui commençait à être +inquiet de n'avoir pas reçu de nouvelles de moi depuis que j'étais parti +de Paris; il me dit des choses obligeantes sur ma hardiesse et ma +résolution à courir des chances aussi dangereuses, et certes il m'en a +tenu compte. + +Il se détermina alors à employer des moyens sévères pour faire jaillir +la vérité des ténèbres. Il avait un tact inconcevable pour juger quand +il était sur un volcan, et pour mettre le doigt précisément là où il +pouvait découvrir quelque chose. + +Depuis qu'il gouvernait, les jugemens par conseil de guerre avaient été +fort rares; il avait même eu le projet de les supprimer, hors les cas de +discipline militaire. + +Il y avait cependant dans les prisons plusieurs individus que la police +y retenait, comme prévenus d'espionnage ou machinations politiques, et +l'on n'avait pas voulu les faire juger, parce que le premier consul +disait que le temps amènerait l'époque où on pourrait ne plus attacher +d'importance à ces intrigues-là, et qu'alors on les mettrait en liberté. + +Dans cette occasion-ci, il se fit apporter la liste de tous ces +individus, avec la date de leur arrestation, et des notes sur leurs +différens antécédens. + +Il y avait parmi eux un nommé Picot, et un autre nommé Le Bourgeois, qui +avaient été arrêtés depuis plus d'un an à Pont-Audemer en Normandie, +comme venant d'Angleterre; ils avaient été signalés à leur départ de +Londres par un agent que la police y entretenait[4], et qui avait su +d'eux-mêmes le sinistre projet qui les faisait passer en France, où ils +ne se rendaient que pour attenter à la vie du premier consul. On s'était +jusqu'alors contenté de les tenir en prison. Le premier consul les +désigna avec trois autres pour être mis en jugement; ils furent livrés à +une commission. Les deux premiers montrèrent une obstination qu'on +n'attendait pas; ils refusèrent de répondre, et furent condamnés, +fusillés, sans laisser échapper un seul aveu. Ils semblèrent même +vouloir défier l'autorité, et périrent en lui annonçant qu'elle +n'attendrait pas la guerre. Cette bravade diminua l'impression pénible +que fait toujours une exécution. On ne fut pas plus avancé. Le premier +consul néanmoins fit surseoir à la mise en jugement qu'il avait +ordonnée. + +Le gouvernement, obligé de recourir aux informations sur un projet dont +il pressentait l'existence, avait excité le zèle de tous les +fonctionnaires. Ceux-ci s'étaient mis en recherche, et le préfet du +Bas-Rhin, M. Shée, oncle du duc de Feltre, signala une intrigue qui se +présentait sous des couleurs assez fâcheuses. Il s'était assuré que le +résident anglais près la cour de Wirtemberg entretenait une +correspondance étendue sur la rive droite du Rhin, qu'il était sans +cesse en voyage, et visitait fréquemment une troupe d'émigrés qui venait +de se jeter dans le pays de Baden et aux environs d'Offenbourg. Il les +encourageait, leur donnait des secours, et leur annonçait un changement +prochain en France. Enfin il avait pour auxiliaire la baronne de Reich, +qui habitait Offenbourg, et figurait depuis long-temps dans toutes les +trames contre-révolutionnaires. On savait de quoi le résident était +capable. On résolut de pénétrer les vues, les projets qu'il nourrissait. +On lui dépêcha un émissaire fin, délié, qui l'enivra d'espérances, lui +surprit le secret des liaisons qu'il entretenait à l'intérieur, et le +fascina au point que le diplomate lui proposa de l'associer à ses +desseins. L'émissaire accepta. Il pesa, discuta les chances que +présentait l'entreprise, plaida le faux pour savoir le vrai, obtint tous +les renseignemens qu'il voulait avoir, et se mit en route pour Paris, +muni de fortes sommes qu'il avait eu l'adresse de soutirer au crédule +diplomate. Les projets qu'il signalait étaient trop misérables pour +qu'on s'y arrêtât. Sa mission n'apprenait rien. On fut obligé de +chercher d'autres sources d'informations. + +Le premier consul revint aux poursuites qu'il avait arrêtées. Il se fit +représenter la liste. Elle commençait par un nommé Querel. «Quel est cet +homme?» demanda-t-il. On lui répondit que c'était un Bas-Breton qui +avait servi sous les ordres de George dans la Vendée. Arrivé à Paris +depuis environ deux mois, il avait été arrêté sur la dénonciation d'un +créancier qu'il n'avait pu satisfaire, et qui, pour se venger, l'avait +signalé au gouvernement. «Eh bien! reprit le premier Consul, je me +trompe fort, ou celui-là sait quelque chose.» Il était impossible que +Querel, avec des antécédens comme les siens, ne fût pas condamné. Il le +fut en effet: mais la sentence éveilla les réflexions, car le lendemain, +lorsqu'on se présenta pour le conduire au supplice, il déclara qu'il +avait des révélations à faire au premier consul qui intéressaient sa +vie. On sursit à l'exécution. L'officier qui commandait le piquet vint +prévenir l'aide-de-camp de service des dispositions où se trouvait +Querel. L'aide-de-camp les transmit à son tour au premier consul, qui +l'envoya recevoir la déclaration. Elle fut détaillée, précise, dissipa +les nuages qui voilaient encore l'assassinat qu'on méditait. En effet, +Querel déclara qu'il était à Paris depuis six mois, qu'il était venu +d'Angleterre avec George Cadoudal et six autres personnes qu'il nomma. +Ils avaient été joints depuis par quatorze autres personnes également +venues d'Angleterre, débarquées sur un cutter de la marine royale +anglaise. Ils avaient tous été déposés au pied de la falaise de Biville, +près de Dieppe; ils avaient été reçus par un homme d'Eu ou de Tréport, +qui les avait conduits à quelque distance de la côte, dans une ferme +dont il ne savait pas le nom. Ils étaient ensuite venus de ferme en +ferme à Paris, où ils étaient entrés isolément, et où ils ne se voyaient +que quand George les faisait appeler. Ainsi George était à Paris depuis +six mois; ce qui n'avait jusque-là paru que du verbiage insignifiant +acquérait par cette révélation une importance toute particulière. + +Depuis le rétablissement de la tranquillité intérieure, la police avait +fait le relevé de tous les individus qui avaient pris part aux discordes +civiles, ou s'étaient fait remarquer dans les contrées où les vols de +diligences et autres actes semblables avaient eu lieu; ces états étaient +divisés en plusieurs classes, 1° les excitateurs, 2° les acteurs, 3° les +complices, 4° enfin ceux qui avaient favorisé l'évasion de quelqu'un de +ces individus. + +Le tableau d'Eu et de Tréport désignait un horloger, nommé Troche, comme +un ancien émissaire du parti. À la vérité, il avait vieilli, mais son +fils était en état de le remplacer. On ordonna à la gendarmerie de +l'arrêter sans bruit et de l'amener à Paris. On avait deviné juste. Ce +jeune homme, âgé de dix-huit ou dix-neuf ans y fut reconnu par Querel, +et comme il avait autant de finesse que d'ingénuité, il se douta bien, +en voyant ce dernier, de ce qu'on avait à lui demander. Il ne chercha +pas à nier un fait qui était trop palpable pour être contesté; +d'ailleurs son rôle avait été si simple, qu'il ne voulut pas s'exposer à +devenir plus coupable par une dénégation qui, dans tous les cas, ne lui +aurait servi personnellement à rien. Il raconta tout ce qu'il avait +fait, tout ce qu'il avait vu ou appris; qu'il avait conduit MM. de +Polignac à Biville, où ils avaient passé la journée dans la maison d'un +matelot; qu'il était allé les reprendre à la nuit pour les mener à la +ferme qui formait la première station pour se rendre à Paris. Les +détails fixèrent l'opinion qu'on devait se former de cette entreprise. + +Troche avait déclaré que trois débarquemens avaient déjà eu lieu, et +qu'il devait s'en faire un quatrième le lendemain soir du jour où il +parlait. On donna sur-le-champ avis de cette circonstance au premier +consul. Il me fit appeler dans son cabinet, où je le trouvai qui +mesurait au compas les distances des différens points de la côte de +Normandie à Paris. + +Il m'expliqua de quoi il était question, et me fit partir de suite pour +aller m'emparer de ce nouveau débarquement; il me chargea ensuite de +revenir par la route qu'avaient suivie ces petites bandes, et de +reconnaître moi-même ces divers foyers de troubles. + +Je partis à sept heures du soir, suivi d'une grosse guimbarde des +écuries du premier consul, qui était pleine de gendarmes d'élite. + +J'avais amené le jeune Troche avec moi, parce que le transport n'eût pas +pris terre, s'il ne l'eût aperçu sur le rivage. Chemin faisant, il me +conta son aventure avec une véritable ingénuité. Il venait seulement de +s'apercevoir qu'on l'avait employé à des intrigues qui pouvaient le +conduire à l'échafaud; il mettait autant de zèle à aller tendre un piége +à ceux qui arrivaient qu'il avait pu en mettre à servir ceux qui avaient +passé. + +J'avais des pouvoirs du ministre de la guerre pour tous les cas qui +pourraient survenir; je ne craignais aucune entrave. J'arrivai à Dieppe +le lendemain à la nuit close, c'est-à-dire vingt-quatre heures après mon +départ de Paris. + +Je demandai de suite les signaux de la côte. Ils n'apprenaient rien, si +ce n'est qu'un cutter ennemi continuait à se tenir en croisière près de +Tréport; j'en fis part à Troche, qui me dit que c'était celui qui +portait le débarquement et le même qui avait amené les trois autres. Il +se tenait dans cette position afin de pouvoir, dans une seule bordée, +arriver au pied de la falaise où il avait coutume de débarquer; au +surplus, il promettait, quand il l'aurait vu au jour, de me donner des +indications plus positives. La mer était assez forte et peu propre à +favoriser l'échouage d'une chaloupe sur une côte semée de récifs. +Néanmoins je ne m'arrêtai pas à Dieppe. Je me déguisai et partis à +cheval pour me rendre à Biville, où j'emmenai le jeune Troche, ainsi que +mes gendarmes, qui étaient aussi déguisés. Tous étaient des hommes d'un +courage éprouvé. On pouvait avec eux courir sans inquiétude tous les +hasards. Je fis mettre pied à terre à quelque distance de Biville. +J'envoyai les chevaux à l'auberge, et attendis, pour pousser plus avant, +que ma petite troupe, qui avait ordre de ne pas se montrer, m'eût +rejoint. Elle ne tarda pas; nous nous remîmes en route sous la conduite +de Troche, qui nous mena à une maison où entraient habituellement les +émissaires que les paquebots anglais jetaient sur la côte. C'était là +qu'ils se réchauffaient, se délassaient, se disposaient à gagner la +première station, qui, placée à plusieurs lieues dans les terres, était +hors du cercle de la surveillance habituelle des autorités. Située à +l'extrémité du village qui regarde la mer, la maison offrait à ceux qui +la fréquentaient l'avantage de pouvoir entrer et sortir sans que +personne les aperçût. + +Je me plaçai avec mon monde dans le jardin de cette chaumière; je +cherchais à recueillir le bruit qui pouvait déceler des pas d'hommes, +lorsque j'aperçus, à travers une petite fenêtre, une large table chargée +de vin, de grandes tartines toutes coupées, ainsi qu'un gros pain de +beurre. J'appelai Troche et lui fis remarquer ces apprêts. «C'est la +collation, me dit-il, que l'on donne ordinairement à ceux qui arrivent +de la côte; s'ils ne sont pas venus, ils ne tarderont pas, car la marée +va baisser. S'ils ne profitent pas du moment pour débarquer, ils ne +pourront prendre terre aujourd'hui, parce que les récifs empêchent les +chaloupes d'aborder.» Le temps pressait; je me déterminai à entrer dans +la maison, sans trop savoir ce que contenait la seconde pièce dont je +voyais la porte. + +J'avais avec moi un gendarme d'un sang-froid à toute épreuve. Je lui +ordonnai de me suivre, de se jeter sur cette porte et de ne pas la +laisser ouvrir que tous ses camarades ne fussent entrés. J'étais décidé +à fermer aussitôt la première, bien persuadé, quoi que renfermât la +chaumière, qu'avec des hommes aussi déterminés, j'en viendrais à bout. +Mes dispositions prises, je fis entrer Troche, que je ne quittais pas +des yeux, afin de m'assurer si quelque regard, quelque signe ne nous +trahissait pas. La précaution était inutile; la femme du matelot ne +douta pas un moment que nous ne fussions des débarqués, et demanda à +Troche combien il en amenait; Troche répondit qu'il ne venait pas de la +côte, qu'il y allait: «C'est bien, lui dit-elle, vous y trouverez le +petit Pageot de Pauly, qui est parti, il y a une heure, après vous avoir +long-temps attendu.» Je fus curieux de savoir quel était ce petit +Pageot: c'était un compère de Troche qui venait quelquefois à la +falaise, mais dont les fonctions se bornaient ordinairement à conduire +les débarqués à la seconde station, et à porter leurs paquets. + +La bonne femme ignorait également ce qui était arrivé à Troche et qui +j'étais. Je me hâtai de quitter sa maison pour aller à la côte où le +débarquement devait s'effectuer pendant que j'étais chez elle. De +Biville à la côte il n'y a que pour quelques minutes de chemin. La terre +était couverte de neige, le vent nous donnait au visage; nous marchions +avec précaution, lorsque nous entendîmes parler à quelques pas en avant +de nous. Troche crut reconnaître la voix de Pageot; mais, comme la nuit +était noire et que la conversation se tenait dans un chemin creux, il +était impossible de juger du nombre des interlocuteurs. J'embusquai mes +gendarmes derrière l'avenue par laquelle ils arrivaient, et me plaçai de +ma personne à l'endroit où ils devaient déboucher pour gagner la maison +du matelot. Ils n'étaient que deux. Je donnai néanmoins le signal. Mes +hommes sortirent d'embuscade et les saisirent. Cette brusque apparition +effraya les villageois: ils se crurent morts; mais Pageot aperçut +Troche, il se rassura et nous apprit qu'il revenait de la côte, que la +chaloupe n'avait pu aborder, parce que la lame était trop grosse, +qu'elle les avait prévenus qu'elle prendrait terre le lendemain. Il y +avait déjà deux ou trois jours qu'elle essayait chaque soir d'aborder, +mais la mer avait constamment été mauvaise. Le pied de la falaise étant +couvert de récifs, une embarcation ne pouvait approcher que pendant la +marée haute, et lorsque les eaux sont tranquilles. + +Je passai le reste de la nuit dans la maison du matelot, et j'allai au +jour reconnaître, avec Troche, le cutter ennemi, qu'il connut pour être +celui auquel j'avais affaire. Ce bâtiment gagnait le large dès que +l'aurore commençait à poindre; mais il revenait louvoyer dès que le jour +tombait, et se plaçait en face d'une tour de signaux de côte, que +baignait un large et profond ravin, à l'extrémité duquel était fixée une +corde, connue dans le canton sous le nom de corde des contrebandiers. + +Cette corde, de la grosseur d'un câble de vaisseau marchand, était +appliquée perpendiculairement le long de la falaise, qui, en cet +endroit, a plus de deux cent cinquante pieds d'élévation à pic. Elle +était amarrée à de gros pieux fichés profondément dans la terre, et +disposés de six pieds en six pieds. Celui qui montait le dernier la +repliait et l'accrochait à un piquet destiné à cet usage, afin de la +dérober aux patrouilles qui pouvaient circuler le long de la côte. Ce +moyen d'introduire de la contrebande devait être bien ancien, car cette +corde me parut être un établissement tout-à-fait organisé. Elle avait +ses surveillans qui étaient chargés de l'entretenir, et les +contrebandiers payaient fort exactement la rétribution qui leur était +imposée pour la passe. + +Jamais péril ne m'avait paru aussi imminent que celui que courait un +homme gravissant ainsi la falaise, un fardeau sur les épaules. Il +suffisait qu'un pieu d'amarrage manquât pour qu'il ne fût plus question +de la contrebande ni du contrebandier. C'était par là que George et ses +compagnons étaient venus en France, et assurément on était loin de +penser à un passage qui s'effectuait à moins de cent pas d'une tour de +signaux, habitée par les guêteurs, qui à la vérité se retiraient la +nuit. Je fis de pénibles réflexions en voyant les mille dangers qu'on ne +craignait pas d'affronter, pour vendre quelques denrées prohibées, et +surtout pour venir commettre un crime qui, en résultat, ne devait +changer la position d'aucun de ceux qui s'en chargeaient. Cela me donna +la curiosité d'approfondir jusqu'à quel point ces gens savaient ce qu'on +leur faisait faire, et je fus bientôt convaincu qu'ils se doutaient bien +qu'ils faisaient mal, mais aucun n'avait eu la pensée de faire la +moindre question là-dessus. Cette corde était un revenu pour les plus +nécessiteux: comme elle leur rapportait beaucoup, ils l'entretenaient +avec soin, mais pas un d'eux n'avait cherché à pénétrer ce qu'on ne lui +avait pas dit. Ils respectaient tous les secrets des autres, pour que +l'on respectât celui qui les faisait vivre, et ils furent plus affectés +de la suppression de cette corde que d'avoir servi à introduire George +en France; du reste, tous croyaient fermement n'avoir favorisé que des +contrebandiers. Aussi n'essaya-t-on pas de les punir d'une complicité +qu'ils ne soupçonnaient pas. + +Je retournai le soir à la côte, et me plaçai moi-même à l'issue du +débouché, mais la mer fut constamment grosse. Je passai six ou sept +nuits à attendre un débarquement qui ne put s'effectuer. + +J'étais depuis vingt-huit jours dans cette position, lorsque je reçus +ordre de retourner à Paris. + + + + +CHAPITRE IV. + +Activité de la police.--Mesures diverses.--Moreau.--Personnage +mystérieux.--Conjectures à ce sujet.--Famille royale.--L'attention se +porte sur le duc d'Enghien.--Envoi d'un émissaire sur les bords du Rhin. + + +Pendant que j'étais à Dieppe, la police avait continué les recherches +qu'elle faisait à Paris. Elle avait non seulement acquis la connaissance +individuelle de tous les émissaires qui avaient suivi George, mais elle +était parvenue à les arrêter tous, depuis le chef jusqu'au plus simple +individu de l'expédition. + +Les arrestations avaient rompu le silence dont on s'était enveloppé en +les commençant; les journaux qui en avaient parlé étaient parvenus en +Angleterre, d'où l'on avait promptement envoyé prévenir le cutter qui +croisait devant Dieppe, où, heureusement pour les passagers, le mauvais +temps l'avait empêché de les mettre à terre. + +Le cutter gagna les côtes du Morbihan où nous allons le retrouver tout à +l'heure. Je restai quelques jours aux environs de Dieppe, et rentrai à +Paris. Je fus surpris en arrivant de voir l'activité que l'on avait +déployée pour s'assurer de George et des siens. La cavalerie de la +garde, celle de la garnison, fournissait des grandes-gardes qui étaient +postées sur les boulevards extérieurs, et tenaient des vedettes autour +du mur d'enceinte de la capitale. Continuellement en mouvement de l'une +vers l'autre, celles-ci formaient des patrouilles permanentes qui +avaient ordre d'arrêter tout ce qui cherchait à escalader les murs pour +gagner la campagne. + +Une mesure correspondante avait été prise aux barrières. On visitait +avec la dernière sévérité tout ce qui en sortait. + +On ne s'en était pas tenu là: on avait rendu une loi qui prescrivait à +chaque citoyen de déclarer les personnes qui étaient logées chez lui, et +qui prononçait la peine de mort contre quiconque donnerait asile aux +complices de George. De semblables mesures devaient amener des +révélations; elles en amenèrent en effet. + +On connut bientôt tous les individus qui avaient appartenu à cette +association. On en dressa une liste avec leur signalement, et on la +placarda dans Paris, ainsi que dans toute la France, où l'on ne pouvait +plus voyager, même avec des passe-ports, sans être examiné de la tête +aux pieds. Ce fut par les révélations de quelques individus arrêtés, +qu'on découvrit que le général Moreau n'était pas étranger à +l'entreprise. + +La présence de George, celle de diverses personnes, que l'élévation de +leur naissance devait éloigner d'un tel homme, ne permettaient plus de +douter de l'existence d'une conspiration, ni du but qu'elle se +proposait. Elle semblait assez grave pour ne pas repousser l'idée que +les conjurés n'avaient rien négligé pour s'associer le général Moreau. +Cela parut d'autant moins invraisemblable, que la conduite que ce +général affectait de tenir fortifiait les soupçons qui s'élevaient déjà +sur sa fidélité à ses anciens principes politiques. + +Le domestique de George déclara qu'un soir il était sorti en fiacre avec +son maître, qui avait avec lui un petit général boiteux dont il ne +savait pas le nom, ainsi qu'un autre personnage qui lui était également +inconnu. Il ajouta qu'arrivés au boulevard de la Madeleine, le petit +général était descendu, et avait été chercher le général Moreau chez +lui, rue d'Anjou; qu'alors son maître, avec l'autre personnage, avaient +mis pied à terre, et que tous deux s'étaient promenés avec le général +Moreau, pendant que lui et le petit général boiteux se tenaient dans le +fiacre. Quand ils remontèrent en fiacre, il entendit dire au personnage +qui accompagnait son maître, en parlant du général Moreau: «Il paraît +que ce b...-là a aussi de l'ambition.» + +Le grand-juge fit en conseil un rapport officiel sur cette circonstance, +et l'arrestation du général Moreau fut ordonnée. Elle eut lieu sur le +pont de Charenton; Moreau fut arrêté comme il revenait de son château de +Gros-Bois, et conduit au Temple; on s'assura également de son +secrétaire: mais Fouché, qui probablement avait ses raisons pour qu'on +ne scrutât pas trop sévèrement la conduite de Frénière (c'est le nom du +secrétaire), mit tout en mouvement pour lui faire rendre la liberté; il +feignit le zèle, affecta le respect des formes et dit au premier consul +que, «quand on avait une bonne affaire, il ne fallait pas la gâter par +de l'arbitraire et de l'injustice; qu'on avait arrêté Frénière, qui +n'était pas accusé, que personne ne chargeait. Il faut, lui dit-il, vous +montrer équitable et relâcher cet homme.» + +Le premier consul donna dans le piége; malgré les instances de la +police, qui demandait à retenir huit jours Frénière, il le fit mettre en +liberté. Il y était à peine, qu'il fut vivement compromis par les +dépositions de tous ceux que George avait mis en contact avec les +entourages du général Moreau. On chercha à le reprendre, mais trop tard, +il était déjà en sûreté. Cette circonstance fit naître des soupçons sur +M. Fouché; mais comme il était déjà connu pour être d'un caractère fort +léger, on ne s'y arrêta pas. + +Fouché suivait avec une sollicitude toute particulière les recherches +que dirigeait M. Réal, et quand il avait surpris quelque nouvel +incident, il courait le raconter aux Tuileries. Le premier consul +qu'amusait quelquefois son esprit, lui disait: «Vous faites donc +toujours de la police?» «J'ai conservé, répondait Fouché, quelques amis +qui me tiennent au courant.» La conversation s'engageait ainsi sur +l'entreprise de George, dont les ramifications ne laissaient pas que +d'occuper le premier consul, qui aimait à en parler de confiance. Fouché +s'emparait de tout ce qui lui échappait pour aller puiser de nouvelles +informations. + +Il était difficile qu'en se plaçant ainsi entre le chef de l'état et +celui qui dirigeait les recherches, il ne trouvât pas à faire ses +affaires personnelles; et peu lui importait aux dépens de qui il les +ferait. Mais en flattant le pouvoir, il n'oubliait pas ses frères et +amis du bon temps, et répandait que «le premier consul ne voulait plus +de patriotes, qu'il faisait rentrer tous les émigrés à dessein de s'en +servir;» et autres propos de cette espèce, qui trouvent toujours à se +placer dans une ville où rien n'est perdu. + +Cette tentative contre la vie du premier consul produisit une impression +profonde sur l'opinion publique. On était révolté à la seule idée d'un +projet dont les moindres conséquences eussent été de replonger la France +dans l'abîme de malheurs auxquels elle était à peine échappée. On était +indigné des moyens d'exécution qui avaient été adoptés, parce qu'en +France on n'aime pas les assassinats. Chaque département, chaque ville +un peu considérable, la Vendée même envoya une députation particulière +au premier consul pour le féliciter de la découverte d'une trame aussi +odieuse. Ces députations ne trouvaient pas d'expressions assez fortes +pour rendre l'indignation qui les animait, et le dévouement qu'elles +portaient à un homme dont la conservation intéressait la France entière. +On invoquait la vengeance des lois; on suppliait le premier consul de +fermer l'oreille à la clémence dans l'intérêt de l'avenir. Ce cri était +unanime dans toute la république. Chaque fonctionnaire, éloigné ou +présent; chaque officier, de quelque grade qu'il fût, et +particulièrement tout ce qui aspirait à la faveur, ne rêvait qu'au moyen +de saisir cette circonstance, pour signaler son dévouement à la personne +du premier consul. + +Je l'ai vu souvent fatigué de tout ce qu'on lui disait à cet égard; +néanmoins il fut vivement touché des marques d'attachement qui lui +furent données de tous les points de la France, ainsi que cela avait +déjà eu lieu lors de la machine infernale. Il était au temps de sa plus +grande puissance sur la nation. L'armée réunie dans les camps frémissait +de rage à la seule pensée qu'on avait voulu ôter la vie à celui qu'elle +regardait comme son génie tutélaire. Si le lendemain du rapport du +grand-juge, le général Moreau eût été envoyé devant un conseil de +guerre, c'eût été fait de lui. + +On proposa de l'y traduire; mais le premier consul repoussa cette idée, +parce qu'il jugeait froidement de l'état des choses. Il eut raison; car, +dans le fait, il ne s'agissait pas d'un délit militaire, et d'ailleurs +la présence de Moreau était nécessaire pour la suite de l'instruction du +procès. Cette instruction se faisait au Temple même, et presque +publiquement, car on y entrait sans difficulté. Le juge-instructeur s'y +était lui-même établi, tant les confrontations étaient nombreuses. +Indépendamment de cela, la police continuait ses recherches. On ne +voyait dans George qu'un chef d'exécution: l'on se demandait pour qui, +au nom de qui, il aurait agi le lendemain du jour où il aurait abattu le +premier consul. L'on était naturellement amené à conclure qu'un +personnage plus important était caché quelque part, où il attendait que +le coup fût porté avant de se faire reconnaître. On jetait les yeux +partout, on interrogeait les gens de George, ceux de la maison où il +avait demeuré, et on ne trouvait rien. Enfin, deux de ses domestiques, +interrogés séparément, déclarèrent que tous les dix ou douze jours il +venait chez leur maître un monsieur dont ils ne savaient pas le nom, qui +pouvait être âgé de 34 à 35 ans, qui avait le front chauve, les cheveux +blonds, la taille médiocre et une corpulence ordinaire. Ils rapportèrent +qu'il était toujours très-bien mis, soit en linge, soit en habits; qu'il +fallait que ce fût un grand personnage, car leur maître allait toujours +le recevoir à la porte; quand il était dans l'appartement, tout le +monde, MM. de Polignac et de Rivière, comme les autres, se levaient et +ne s'asseyaient plus qu'il ne se fût retiré, et que toutes les fois +qu'il venait voir George, ils passaient ensemble dans un cabinet où ils +restaient seuls jusqu'au moment où il se retirait, et qu'alors George le +reconduisait jusqu'à la porte. + +Cette déclaration, que l'on fit répéter et circonstancier avec soin, +augmenta encore l'anxiété. On chercha quel pouvait être ce personnage, +objet des respects de George et de ses complices; les déposans ne +pouvaient le dire. Ils ne l'avaient jamais vu avant qu'il vînt voir leur +maître. On ne savait que conjecturer; on poussa d'autant plus vivement +les recherches, on s'enquit si on ne frottait pas quelques vieux +appartemens à lambris dorés dans les hôtels du Marais ou du faubourg +Saint-Germain, qui presque tous étaient depuis long-temps inhabités; +mais on n'apprit rien. Il résultait des différentes dépositions faites +par les premiers individus qui avaient été arrêtés, que tous avaient été +embarqués en Angleterre sur un cutter de la marine royale qui les avait +débarqués sur nos côtes; en outre, les sommes considérables dont ils +étaient porteurs au moment de leur arrestation, George surtout, +démontraient que cette entreprise était celle d'un gouvernement qui +n'avait rien négligé pour la faire réussir. On resta convaincu, malgré +la révélation de quelques subordonnés de George, qui donnaient des +détails sur des poignards qu'ils portaient sur eux au moment de leur +arrestation, que cette entreprise n'était que l'œuvre du ministère +anglais qui voulait, à tout prix, abattre le premier consul. On pensait +qu'effrayé de la sagesse avec laquelle il avait tout réparé, tout calmé, +il voulait le faire périr, mais que, pour éloigner l'odieux d'un pareil +attentat, il avait imaginé de le faire exécuter par les malheureux +débris d'un parti qu'il n'avait cessé de nourrir de fausses espérances. +Il abusa de leur infortune en les trompant à l'aide de rapports que lui +fournissaient les agens qu'il entretenait en France; il viola +l'hospitalité en faisant tenter en leur nom un crime qui devait tarir +l'intérêt qu'inspirait leur malheur. + +Heureusement pour eux, cette conception exigeait des moyens qu'ils +n'avaient plus; car rarement l'infortune rencontre autre chose que de +l'abandon et de la perfidie[5]. + + + + +CHAPITRE V. + +La question de l'enlèvement du duc d'Enghien s'agite en +conseil.--Opposition du consul Cambacérès.--L'ordre de l'enlèvement est +donné.--Le duc d'Enghien est amené à Paris.--Je reçois le commandement +des troupes envoyées à Vincennes.--Séance de la commission militaire. + + +On commençait à être assez généralement d'accord sur la vraie source de +cette entreprise, et l'on était fort impatient d'arriver à la découverte +du personnage mystérieux, qui n'était encore qu'un sujet de conjectures, +et dont la connaissance devait fixer toutes les opinions. Chacun +cherchait, se creusait la tête, sans pouvoir fixer ses idées; grands et +petits, chacun montrait son dévouement. Le premier consul était +peut-être de tous, celui qui s'abandonnait le moins à son imagination: +Il ne cessait de répéter que ce n'était pas à lui à découvrir la trame +qui le menaçait. C'est, je crois, de ce moment que datent les +combinaisons de quelques hommes décidés à exploiter cette circonstance à +leur profit. De toutes les conjectures qu'on lui soumit, celle qui parut +le frapper le plus est la suivante. Elle était tout à la fois +vraisemblable et perfide. On lui dit que le parti de la révolution +pouvait, tout aussi bien que la maison de Bourbon, profiter du coup que +méditait George. Celle-ci n'avait sûrement pas manqué de prendre ses +mesures pour contenir les jacobins, elle avait infailliblement envoyé +sur les lieux quelqu'un de ses membres pour rallier tout le monde, +aussitôt que le coup aurait été porté; le membre, ajoutait-on, ne +serait-il pas le personnage mystérieux qui s'était montré chez George, +et non chez Moreau, peu traitable alors, dès qu'on attaquait le +républicanisme? + +Ce raisonnement n'était pas dépourvu de justesse. On fit l'appel de tous +les princes de la maison de Bourbon. + +Le signalement donné par les gens de George ne se rapportait ni à l'âge +du comte d'Artois, ni au physique du duc de Berri. Les hommes de George, +qui le connaissaient personnellement, disaient d'ailleurs que ce n'était +pas lui. + +Le duc d'Angoulême était à Mittau avec le roi. On savait le duc de +Bourbon à Londres. On en vint naturellement au duc d'Enghien, qui +résidait à Ettenheim, sur la rive droite du Rhin. La proximité de la +résidence, la résolution de son caractère n'avaient pas échappé à ceux +qui appelèrent l'attention sur lui. On le nomma aux gens de George, mais +ils ne le connaissaient pas. Leur déclaration ne fit qu'irriter la +curiosité. On avait perdu la trace du duc d'Enghien depuis le traité de +Lunéville; on n'avait même eu aucun motif de s'occuper de lui. On ne +savait s'il avait continué de résider à Ettenheim. + +Le ministre des relations extérieures, par qui arrivaient à cette époque +toutes les informations du dehors, n'avait pas lui-même sur ce prince de +renseignemens plus positifs que ceux qu'avait fournis Méhée. Le premier +consul ne cacha pas l'étonnement qu'une telle ignorance lui causait, et +ordonna d'envoyer sur les lieux s'informer de ce qu'avait fait M. le duc +d'Enghien depuis six mois. + +M. Réal, chargé de cette opération, alla lui-même, pour éviter toute +équivoque, expliquer au premier inspecteur de gendarmerie les intentions +du premier consul. L'inspecteur fit choix d'un officier de ses bureaux, +auquel il donna des instructions conformes à celles qu'il venait de +recevoir. Le malheureux officier se coiffe de l'idée que le duc +d'Enghien est le personnage que l'on cherche, et se croit chargé de +constater ce qu'il ne devait qu'approfondir. Il avait pris sa mission à +contre-sens; il jugea de travers. + +Il est néanmoins juste de convenir que cet officier put apprendre à +Ettenheim ou ailleurs que le duc d'Enghien venait presque toutes les +semaines au spectacle à Strasbourg, fait qui m'a été attesté par une +personne qui était au service de ce prince à l'époque de son +enlèvement[6]. On sera parti de là pour conclure qu'il était attiré à +Strasbourg par quelque chose de plus important qu'un spectacle, et que +d'ailleurs, s'il s'exposait à tant de dangers pour une satisfaction de +cette espèce, les périls ne l'arrêteraient pas lorsqu'il s'agirait d'un +intérêt plus grand. On a même assuré que sous le Directoire il était +venu jusqu'à Paris, et que ce fut Bernadotte, alors ministre de la +guerre, qui le fit avertir de se sauver. Le ministre des relations +extérieures devait savoir à quoi s'en tenir sur tout cela; quant au +premier consul, il était en Égypte à cette époque. + +L'officier arrivé de Paris à Ettenheim observe, questionne, apprend que +le duc d'Enghien vivait plus que modestement. Depuis que des émigrés +étaient revenus dans ses environs, le prince en recevait plusieurs; il +les invitait à dîner, peut-être même leur donnait-il quelque argent: il +n'y avait rien là qui pût porter ombrage. Il aimait la chasse, avait une +liaison de cœur avec une dame française qui partageait son exil, et +faisait fréquemment des absences qui duraient plusieurs jours. On le +conçoit quand on sait ce que c'est que la passion de la chasse, et qu'on +connaît les montagnes de la forêt Noire. + +L'observateur envisagea la chose sous un autre aspect; il ne crut ni à +la chasse ni aux affections du prince, et accourut à Paris avec un +rapport dans lequel il déclarait que le duc d'Enghien menait une vie +mystérieuse, qu'il voyait souvent des émigrés, qu'il les défrayait, +qu'il faisait souvent des absences de huit, dix et douze jours, sans que +l'on sût où il allait. + +Le rapport dont je viens de parler ne pouvait manquer de produire son +effet. Lorsque le premier inspecteur de la gendarmerie le reçut, il le +porta lui-même au premier consul, au lieu de le remettre à M. Réal, que +cela regardait particulièrement. L'on témoigna même de la surprise à +celui-ci de ce qu'il ne savait pas un mot de la manière de vivre du duc +d'Enghien; le premier consul, qui témoignait cet étonnement, ne se +rappelait sans doute plus l'ordre qu'il avait donné à M. Réal pour le +premier inspecteur de la gendarmerie, et ne considérait pas que le +rapport que celui-ci venait de lui faire était la conséquence de l'ordre +qui lui avait été transmis par M. Réal. + +On avait fait, entre autres, ce calcul-ci au premier consul: il faut +soixante heures pour venir d'Ettenheim à Paris, en passant le Rhin au +bac de Rhinan, et soixante pour retourner; cela fait cinq jours, et au +moins cinq jours pour rester à Paris à tout observer et diriger, voilà +l'emploi des absences du duc d'Enghien et l'intervalle des visites +mystérieuses faites chez George qui sont expliquées. Cette coïncidence +fut funeste au duc d'Enghien. + +M. Réal avait répondu à la question de surprise sur l'ignorance où était +la police, qu'elle attendait le rapport de la gendarmerie. «Eh bien! dit +le premier consul, c'est précisément elle qui m'apprend cela ainsi que +le préfet de Strasbourg. Au reste, j'ai donné l'ordre qu'on enlevât le +duc d'Enghien avec tous ses papiers; ceci passe la plaisanterie; venir +d'Ettenheim à Paris pour y organiser un assassinat, et se croire bien en +sûreté parce que l'on est derrière le Rhin! je serais trop simple de le +souffrir.» + +Toutefois le premier consul ne s'était pas décidé seul à l'enlèvement du +duc d'Enghien; il avait assemblé un conseil composé des trois consuls, +du ministre des relations extérieures, du grand-juge, et de M. Fouché, +qui n'était plus que sénateur, mais qui se donnait beaucoup de mouvement +pour remonter au ministère. + +Dans ce conseil, le grand-juge fit l'exposé de l'état de situation de la +conspiration quant à l'intérieur; le ministre des relations étrangères +lut ensuite un grand rapport sur les ramifications des conjurés à +l'extérieur, dans lequel étaient détaillées toutes les folies de Drack, +extraites du rapport de Méhée, et appuyées de quelques correspondances +officieuses concernant les émigrés qui habitaient l'électorat de Baden; +ce rapport finissait par la proposition d'enlever M. le duc d'Enghien de +vive force et d'en finir. + +M. le duc Cambacérès, de qui je tiens ces détails, et que je n'ai pas dû +nommer de son vivant, m'a ajouté qu'il avait fait une violente objection +à la proposition de l'enlèvement de vive force, observant que, puisque +le duc d'Enghien venait quelquefois sur le territoire, ainsi qu'on le +disait, il était plus simple de lui tendre un piége et de lui appliquer +la loi sur les émigrés, à quoi on lui avait répondu: «Parbleu! vous nous +la donnez belle; après que les journaux ont été remplis des détails de +cette affaire, vous croyez qu'il donnera dans un piége;» et il persista +dans les conclusions de son rapport[7]. + +On se mit à parler long-temps sur cette matière après cette discussion; +le premier consul demanda les voix qui s'étaient réunies à l'opinion du +ministre des relations, et, quittant le conseil, il passa dans son +cabinet, où il dicta à son secrétaire les ordres nécessaires pour +l'enlèvement de M. le duc d'Enghien. Le ministre de la guerre ordonna en +conséquence au colonel des grenadiers à cheval de se rendre à +Neufbrissac, et après s'y être abouché avec la gendarmerie, qui avait +été mise à sa disposition, de prendre un détachement de la cavalerie de +la garnison, de passer le Rhin au bac de Rhinan, de se porter rapidement +à Ettenheim, à la demeure du duc d'Enghien, de le constituer prisonnier, +et de l'envoyer à Paris avec tous ses papiers, espérant que l'on y +trouverait des renseignemens utiles sur les relations qu'il devait avoir +eues avec cette conspiration[8]. + +Cet ordre fut ponctuellement exécuté, et, pour prévenir les +représentations que ne manquerait pas de faire l'électeur de Baden, on +lui signifia qu'il eût à éloigner sur-le-champ cette troupe d'émigrés +qui avait reparu sur les bords du Rhin[9]. + +Le duc d'Enghien fut arrêté le 15 mars et conduit le même jour à la +citadelle de Strasbourg, où il resta jusqu'au 18, qu'il partit pour +Paris sous l'escorte de la gendarmerie. Il y arriva le 20 mars, vers +onze heures du matin; sa voiture, après avoir été retenue à la barrière +jusqu'à quatre heures du soir, fut conduite par les boulevards +extérieurs à Vincennes, où ce prince fut constitué prisonnier[10]. + +Je venais d'arriver à Paris depuis deux ou trois jours, de retour de ma +mission de Dieppe qui avait duré deux mois, et je me trouvais de service +à la Malmaison, quand le duc d'Enghien arriva à Paris. J'avais observé +que, contre son habitude ordinaire, le ministre des relations +extérieures était venu ce jour-là chez le premier consul vers midi; j'en +fis la remarque, parce que c'était ordinairement le soir très-tard que +ses visites avaient lieu. Vers cinq heures du soir du même jour, je fus +appelé dans le cabinet du premier consul, et je reçus de lui une lettre +cachetée, avec l'ordre de la porter au gouverneur de Paris, alors le +général Murat. En arrivant chez celui-ci, je me croisai sous la porte +avec le ministre des relations extérieures qui en sortait. Le général +Murat, qui était indisposé au point de ne pouvoir marcher, me dit que +cela suffisait, et qu'il allait m'envoyer les ordres qui me +concernaient. + +Je ne savais pas à quoi ces ordres pouvaient avoir trait, et j'étais +loin d'être au fait de ce qui touchait le duc d'Enghien, dont le nom +avait à peine été prononcé à l'arrivée d'une dépêche télégraphique au +moment de son départ de Strasbourg; je croyais retourner à la Malmaison, +lorsque je reçus l'ordre de prendre sous mon commandement une brigade +d'infanterie qui devait être réunie le même soir à la barrière +Saint-Antoine, et d'être rendu avec elle à Vincennes à la nuit. + +La gendarmerie d'élite, dont j'étais colonel, et qui alors ne faisait +pas partie de la garde, mais qui appartenait à la garnison de Paris, +avait reçu du gouvernement l'ordre d'envoyer son infanterie et un fort +détachement de sa cavalerie, pour tenir garnison à Vincennes. À cette +époque, ce château était un bâtiment abandonné et dans le dernier état +de vétusté. Le double de cet ordre m'avait été envoyé, et, pour que ma +légion fût en état de s'y conformer, je courus moi-même à sa caserne +pour faire consigner tout le monde, car il était précisément l'heure à +laquelle les officiers, ainsi que les gendarmes, sortaient pour leur +distraction, et ne devaient plus rentrer qu'à l'heure de l'appel après +la retraite. + +Je me rendis ensuite à Vincennes, où j'entrais pour la première fois; il +faisait nuit, je ne voyais pas de place pour établir la gendarmerie qui +arrivait, ainsi que la brigade qui devait la suivre. Néanmoins je fis +entrer la première par la porte du château, et la postai dans la cour, +avec défense de laisser communiquer avec le dehors sous quelque prétexte +que ce fût: je portai ensuite l'infanterie de la garnison sur +l'esplanade, du côté du parc. + +Les casernes de Paris sont situées dans des quartiers éloignés les uns +des autres; quelques uns des corps qui reçurent l'ordre de marcher dans +cette circonstance, eurent à traverser la ville dans des points opposés +et très-distans de la barrière du Trône. Cet éloignement fut cause +qu'ils n'arrivèrent à Vincennes qu'après trois heures du matin, parce +qu'il était déjà tard quand les ordres de leur départ étaient parvenus à +leurs casernes. + +Ce fut pendant que j'étais occupé du soin de placer toutes ces troupes, +qu'arrivèrent le président de la commission militaire, ainsi que les +juges qui devaient la composer. Je venais d'apprendre, depuis que +j'étais à Vincennes, que le duc d'Enghien y était arrivé à cinq heures +de l'après-midi, escorté par la gendarmerie de Strasbourg que je vis +encore au château. Sans cela, j'aurais cru fermement qu'il avait été +trouvé dans une cachette de Paris, ainsi que les compagnons de George, +et j'étais fort curieux de savoir ce qu'il allait dire. + +Le duc d'Enghien fut interrogé par le capitaine-rapporteur, avant que la +commission se réunît en séance. Cet interrogatoire dut avoir lieu sur +les matériaux qui avaient été transmis à la commission, c'est-à-dire sur +le rapport de l'officier qui avait été observer le prince à Ettenheim. +J'avais cru que j'en avais été porteur dans la lettre que le premier +consul m'avait remise pour Murat; mais je m'étais trompé, comme on le +verra à la fin de ce volume d'après ce que dit le général Hullin +lui-même. + +La commission militaire, qu'aucune exagération de principes n'avait fait +choisir pour remplir ces fonctions, n'était composée que des colonels +des régimens de la garnison de Paris, et elle était présidée par leur +chef naturel, le commandant de la place. + +Cette commission ne savait pas un mot de la révélation des gens de +George, qui avaient amené la circonstance où l'on se trouvait. Elle +partageait individuellement l'indignation générale contre le projet +d'assassinat du premier consul, et contre tous ceux qui y avaient pris +part; elle n'ignorait pas l'opinion à laquelle on était le plus +généralement arrêté, qui était que George ne travaillait que sous la +direction d'un prince qui devait se faire connaître après que le coup +serait porté. La position de résidence du duc d'Enghien, les voyages +qu'on disait qu'il avait faits jusqu'à Paris, où on assurait même qu'il +était venu récemment, portaient à penser qu'il devait être le directeur +de George, et conséquemment la disposition des esprits était loin de lui +être favorable. + +La commission s'assembla dans une des grandes pièces de la partie +habitée du château, c'est-à-dire le bâtiment au-dessus de la porte +d'entrée du côté du parc. + +Elle ne fut point mystérieuse, comme l'ont prétendu ceux qui ont écrit +sur ce point d'histoire; elle fut publique pour tout ce qui pouvait +venir à cette heure-là, et il fallait bien qu'il y eût du monde, +puisqu'ayant été retenu au dehors par le soin de placer mes troupes, ce +qui m'inquiétait assez en voyant la gravité de la circonstance où je me +trouvais, je ne pus arriver qu'un des derniers dans la salle où siégeait +la commission. J'eus même assez de peine à parvenir jusque derrière le +président, où je voulais d'abord me placer pour mieux voir, et ensuite +parce que, transi de froid par la nuit que j'avais passée au milieu des +troupes, je voulais me chauffer à un grand feu qui était allumé à une +cheminée devant laquelle était placé le fauteuil du général Hullin. +Voilà comment je me trouvai, pendant quelques instans seulement, assis +derrière lui durant la séance de la commission. + +Quand j'y parvins, la lecture de l'interrogatoire était déjà faite, la +discussion déjà entamée et fort échauffée. Le duc d'Enghien avait même +déjà répondu vivement, de manière à laisser voir qu'il ne se doutait +nullement du danger de sa position. + +«Monsieur, lui dit le président, vous ne me paraissez pas connaître +votre situation ou bien vous ne voulez pas répondre aux questions que je +vous adresse. Vous vous renfermez dans votre naissance, que vous prenez +soin de nous rappeler; vous feriez mieux d'adopter un autre système de +défense. Je ne veux pas abuser de votre position, mais remarquez que je +vous fais des questions positives, et qu'au lieu d'y répondre, vous me +parlez d'autre chose. Prenez-y garde, ceci pourrait devenir sérieux. +Comment pourrez-vous espérer de nous persuader que vous ignoriez, aussi +complètement que vous le dites, ce qui se passait en France, lorsque non +seulement le pays que vous habitiez, mais le monde entier en est +instruit? Et comment pouviez-vous me persuader qu'avec votre naissance +vous étiez indifférent à des événemens dont toutes les conséquences +devaient être pour vous? Il y a trop d'invraisemblance à cela pour que +je ne vous en fasse pas l'observation: je vous engage à y réfléchir, +afin d'avoir d'autres moyens de défense.» + +J'ai écrit ces paroles du président le lendemain même, et c'est par +ménagement que je n'en ai pas parlé dans l'écrit que j'ai publié à la +fin d'octobre 1823. + +Le duc d'Enghien, après un moment de silence, répondit d'un ton grave: +«Monsieur, je vous comprends très-bien, mon intention n'était pas d'y +rester indifférent; j'avais demandé à l'Angleterre du service dans ses +armées, et elle m'avait fait répondre qu'elle ne pouvait m'en donner, +mais que j'eusse à rester sur le Rhin, où incessamment j'aurais un rôle +à jouer; et j'attendais. Monsieur, je n'ai plus rien à vous dire[11].» + +Telle fut la réponse du duc d'Enghien; je l'ai écrite à l'instant même: +j'ai écrit celle-ci de mémoire long-temps après, mais je ne crois pas en +avoir oublié une seule syllabe. Si elle n'est pas à son procès, c'est +assurément parce qu'on l'aura soustraite ou bien qu'on a négligé de la +recueillir. J'ai eu occasion de m'assurer moi-même que l'on avait enlevé +des archives du Palais de Justice les prétendues pièces criminelles sur +lesquelles on avait prononcé la condamnation de la reine de France, au +point que le dossier de ce procès est réduit à quelques chiffons de +papiers dérisoires; et j'ai su que, pendant les premiers jours de la +restauration de 1814, les archives impériales ont été fouillées pendant +plusieurs jours par des affidés de ceux qui avaient grand intérêt à +faire disparaître des pièces qui, sans doute, eussent pu compromettre la +sûreté de leur nouvelle position. + +On a exécuté cette fouille avec tant de soin, que les archives des +relations extérieures, ainsi que celles du gouvernement, n'offrent pas +une trace de cet événement, qui cependant a été le sujet d'une +correspondance avec les cours étrangères. + +Avant son dernier aveu, le duc d'Enghien avait fait la déclaration qu'il +recevait un traitement de l'Angleterre; mais il s'était exprimé de telle +sorte qu'on pouvait croire qu'au lieu de sommes destinées à défrayer sa +maison, c'était un argent corrupteur qu'il avait reçu. Aucun des juges +ne pouvant connaître la position financière du prince, cette dernière +déclaration aggrava les préventions qu'on avait déjà contre lui. On +assimila cet argent à celui qu'on avait trouvé sur George, et la +fatalité voulut que toutes les portes de salut se fermassent ainsi +devant le prince. + +Après la dernière réponse du duc d'Enghien, le président de la +commission prononça la clôture de la discussion, et ordonna qu'on fît +sortir de la salle tous ceux qui avaient assisté aux débats. La +commission se forma en conseil pour délibérer. + +Je me retirai comme les autres, et je fus, ainsi que divers officiers +qui avaient assisté à la séance, rejoindre les troupes qui étaient sur +l'esplanade du château. + +Je ne saurais dire au juste combien de temps la commission resta à +délibérer, mais ce ne fut que deux heures après l'évacuation de la +salle, que le commandant de l'infanterie de ma légion, qui était postée +dans la cour du château, vint m'annoncer que la commission venait de +rendre un jugement, et qu'on requérait un piquet pour son exécution. Je +lui recommandai, comme d'usage en pareil cas, de le placer de manière à +prévenir tout accident. La position qui lui parut remplir le plus +complètement ce but, fut un spacieux fossé du château. + +Pendant que cet officier prenait ses dispositions, je fis mettre les +troupes sous les armes, et leur annonçai le jugement que la commission +venait de rendre, et qu'elles allaient assister à son exécution. + +Pendant ce temps, on avait fait descendre le duc d'Enghien par +l'escalier de la tour d'entrée, du côté du parc. On lui lut sa sentence, +et l'exécution suivit de près. Il était alors à peu près six heures du +matin. + +Je pris aussitôt les ordres du président de la commission militaire, +pour renvoyer les troupes à leurs casernes. + + + + +CHAPITRE VI. + +Je rends compte de l'exécution au premier consul.--Son +étonnement.--Sensation dans Paris.--Bruits +absurdes.--Considérations.--Découverte du personnage mystérieux.--Le +général Lajolais.--Arrestation du général Pichegru. + + +Je me rendis à la Malmaison pour rendre compte au premier consul de ce +qui s'était passé à Vincennes. + +Il me fit entrer aussitôt et parut m'écouter avec la plus grande +surprise. Il ne concevait pas pourquoi on avait jugé avant l'arrivée de +Réal, auquel il avait donné ordre de se rendre à Vincennes pour +interroger le prisonnier. Il me fixait avec des yeux de lynx et disait: +«Il y a là quelque chose que je ne comprends pas. Que la commission ait +prononcé sur l'aveu du duc d'Enghien, cela ne me surprend pas... Mais +enfin, on n'a eu cet aveu qu'en procédant au jugement qui ne devait +avoir lieu qu'après que M. Réal l'aurait interrogé sur un point qu'il +nous importe d'éclaircir;» puis il répétait encore: «Il y a là quelque +chose qui me surpasse... Voilà un crime, et qui ne mène à rien.» + +M. Réal eut ensuite avec le premier consul un entretien dont je ne fus +pas témoin. + +La nouvelle de ce jugement fit une grande sensation dans Paris: les uns +l'approuvaient, et disaient hautement que le duc d'Enghien s'était fait +le chef des corps d'émigrés, et que toutes les conspirations contre la +vie du premier consul avaient été faites dans son seul intérêt; les +autres désapprouvaient et demandaient en quoi cette exécution +consolidait la puissance consulaire: ceux-ci la qualifiaient +d'assassinat et de crime inutile, ceux-là d'acte de tyrannie +sanguinaire. Chacun raisonnait et déraisonnait à plaisir; au milieu de +cette manifestation de toutes les opinions, le gouvernement seul restait +silencieux. Soit que cette conduite parût plus convenable à sa dignité, +soit qu'au moment de s'engager dans une nouvelle guerre, il craignît de +faire connaître que les germes des discordes civiles n'étaient pas +détruits en France, et qu'ils présentaient encore des chances à des +esprits mécontens et audacieux. + +Tant que j'ai cru que ces motifs étaient ceux qui avaient décide le plan +de conduite adopté par le gouvernement, j'avoue que je l'ai regardé +comme mauvais, parce que la méchanceté s'en prévalait et nuisait +davantage par ses interprétations que n'eussent pu le faire toutes les +conséquences de la plus grande publicité. Ce n'est que long-temps après +que j'ai su que le premier consul avait donné les ordres les plus +sévères de garder le silence. Ses instructions avaient été +transgressées; il était mécontent de ce qui avait été fait, mais il ne +voulait pas sévir contre des hommes qui avaient péché par excès de zèle +et qui sans doute avaient cru le servir. + +La malveillance eut beau jeu à s'exercer. Elle répandit mille contes +absurdes sur les circonstances de la mort du duc d'Enghien. On a été +jusqu'à imaginer de parler d'une lanterne qu'on lui aurait fait attacher +sur la poitrine, sans réfléchir que le 21 mars, le soleil se lève à six +heures et qu'il fait jour à cinq heures. On dit aussi qu'on avait refusé +au prince de lui faire venir un prêtre, sans réfléchir qu'alors les +ministres du culte étaient fort rares, et qu'il est plus que probable +que la cure de Vincennes était sans pasteur. Les animosités de parti ont +inventé une foule de détails aussi bien circonstanciés et tout aussi +plausibles que ceux dont je viens de parler, mais dont il est fort +inutile de charger ces pages, parce que le temps et le bon sens en ont +fait bonne et complète justice. + +On a dit que madame Bonaparte s'était jetée aux genoux du premier consul +pour lui demander la grâce du duc d'Enghien et qu'elle lui avait été +refusée. Non-seulement ce fait est faux, mais il est hors de toute +vraisemblance. Jusqu'à mon retour à la Malmaison, non seulement madame +Bonaparte ignorait comme tout le monde le résultat de la commission, +mais encore elle ne pouvait rien conjecturer avant que M. Réal eût +constaté dans le duc d'Enghien l'identité de la personne désignée par +les révélations des subordonnés de George. + +Ce n'est pas que je veuille dire que madame Bonaparte n'aurait pas fait +des prières en faveur d'un malheureux; certes, la bonté bien connue de +son cœur l'eût portée à faire cette demande, et elle connaissait assez +l'humanité du premier consul pour espérer qu'il se laisserait aller à +user d'une clémence qui d'ailleurs était dans les intérêts de sa +politique. + +On a cherché à profiter de cette affaire pour soulever l'opinion contre +le premier consul. On rivalisait d'efforts, parce qu'on pensait servir +par-là les intérêts d'un parti qui combattait la révolution et qui +cherchait à obscurcir sa gloire. C'est tout simple, ceux qui perdent la +partie trouvent toujours une consolation à dire qu'on les a trompés. + +Cependant peu de mois s'étaient écoulés qu'on pût remarquer que ceux qui +s'étaient montrés les plus acharnés, se pressaient en foule dans les +antichambres de l'empereur; et certes elles en ont été remplies tant que +dura sa prospérité. Cette conduite de leur part donne tout au moins le +droit de penser qu'ils ont reconnu plus tard que les ordres du premier +consul avaient été transgressés, et que sa conduite n'avait pas été si +répréhensible qu'ils l'avaient pensé d'abord. Peut-être bien aussi +ont-ils espéré que l'empereur ne se souviendrait pas des injures faites +au premier consul. + +Si on examine de sang-froid la part que le chef du gouvernement a eue à +ce tragique événement, on ne peut se refuser à admettre les remarques +suivantes: + +Le but de l'entreprise de George n'était pas plus douteux que son point +de départ. En moins de deux années, c'était la troisième tentative +contre la vie du premier consul. Cette fois ce n'était pas à commettre +ce seul attentat que devaient se borner les conspirateurs: ils ne +tendaient à rien moins qu'à renverser la révolution de fond en comble et +à rallumer la guerre civile au moment même où la France allait avoir une +guerre extérieure à soutenir. + +On aiguisait les poignards contre le chef du gouvernement; on venait des +pays étrangers pour le frapper au milieu d'une nation dont il défendait +l'indépendance, et contre laquelle on conspirait bien autant que contre +lui; à quel titre devait-on exiger qu'il respectât un droit que l'on +méconnaissait envers lui? Et quand, pour attenter à ses jours, on +employait les moyens, en dehors des droits des nations et de la morale, +fallait-il donc qu'il se renfermât seul dans des bornes qu'on n'avait +pas hésité à franchir? + +Et d'ailleurs le premier consul n'était-il pas responsable envers tous +les intérêts politiques, placés en quelque sorte sur sa tête? Qu'eût-on +pensé de la solidité d'un gouvernement dont le chef eût manqué de +fermeté dans une pareille circonstance? + +Telles furent peut-être les pensées du premier consul; mais on lui en a +prêté de bien différentes. Les uns ont dit qu'en frappant le duc +d'Enghien, il avait eu pour but d'effrayer les princes de la maison de +Bourbon, et de dissoudre d'un seul coup tous les corps d'émigrés qui +menaçaient la frontière. Les autres ont dit que son seul but avait été +de donner des garanties au parti jacobin. Aux premiers, je répondrai que +le vainqueur de Marengo comptait sur son épée pour disperser ses +ennemis; et je demanderai aux seconds si les jacobins étaient à craindre +après le 18 brumaire, et si ce jour, qui a été le premier de la +puissance du premier consul, n'a pas été le dernier de la leur. Ils +imploraient déjà sa protection toute-puissante; quelle garantie avait-il +donc besoin de leur donner! + +On a dit aussi que le premier consul avait eu un intérêt personnel, +direct, à se défaire d'un prince auquel il savait un caractère ferme et +entreprenant. Raisonner de la sorte, c'est admettre que le premier +consul n'ait pas rejeté la proposition d'un crime. Mais alors, au lieu +de faire tant d'éclat à Paris, on pouvait arriver à ce but plus sûrement +et sans bruit, à une partie de chasse de l'autre côté du Rhin, ou même à +Ettenheim. On n'eût pas manqué d'assassins si on en eût cherché; on +n'eût même paru qu'user de représailles. N'eût-ce pas été combattre avec +les mêmes armes que celles qu'on n'avait pas rougi d'employer plusieurs +fois contre lui! + +Il ignorait l'existence du duc d'Enghien; il savait beaucoup mieux les +noms des généraux qu'il avait combattus que ceux de la famille qui avait +régné en France. On le lui signala comme le chef du parti de George, il +consentit à son enlèvement. L'histoire jugera le reste. + +À cette époque, la puissance morale du premier consul sur la nation +était dans toute sa force et dans toute sa pureté. Cet événement, on ne +peut le dissimuler, y porta une atteinte grave. + +Est-ce de gaîté de cœur que le premier consul eût ainsi affaibli +l'affection publique qu'il possédait; et, si on le suppose, pourquoi +eût-il pris tant de précautions? Pourquoi ordonner à M. Réal d'aller +interroger le prince, lorsqu'il le savait tué par ses ordres? car on a +été jusqu'à risquer cette assertion. + +En 1810, lorsque je fus élevé au ministère, j'ai prié M. Réal de +m'expliquer comment on en était venu à s'attacher au duc d'Enghien, dont +cependant il n'avait pas été question dans le procès de George. Il +m'apprit alors que c'était la révélation des deux subordonnés de George +qui avait déterminé l'enlèvement du duc d'Enghien, pour le confronter +avec eux; et que ce n'était que dans le cas où il aurait été reconnu +pour être le personnage mystérieux désigné dans les révélations qu'il +devait être jugé. + +À cette occasion, M. Réal me rappela que pendant le temps que la police +s'occupait activement de faire des recherches, elle avait appris que le +petit général boiteux, qui avait été chercher le général Moreau pour le +conduire au boulevard de la Madeleine, était le général Lajolais. On eut +quelque peine à le trouver, et ce ne fut qu'après l'avoir confronté avec +le domestique de George qui le reconnut, que l'on scruta sévèrement +toutes les démarches qu'il avait faites depuis son arrivée à Paris. Il +lui échappa de dire dans quelle maison il était descendu en y arrivant, +et, par suite de cet aveu, on sut des gens mêmes de la maison, qu'il y +était arrivé avec le général Pichegru, auquel personne n'avait encore +pensé. + +Lajolais en convint ensuite, et déclara qu'il avait voyagé avec le +général Pichegru, depuis Londres jusqu'à Paris, en passant par les +environs d'Amiens et de Gisors, ce qui faisait que, bien qu'il eût été +aussi débarqué à la falaise de Biville, il n'était pas connu des émigrés +qui s'étaient rendus à Paris par une autre route. + +Après quelques recherches, le général Pichegru fut arrêté. Il fut +d'abord interrogé seul, et comme il adopta le système d'une dénégation +absolue, on fut obligé de le confronter successivement avec tous ceux +des subordonnés de George qui se trouvaient arrêtés. Ce ne fut qu'alors +qu'il fut reconnu pour être ce personnage mystérieux qui était venu tous +les quinze jours chez George, et devant lequel chacun se tenait dans une +attitude respectueuse. Il fut aussi reconnu par le domestique de George, +pour avoir été avec lui en fiacre au rendez-vous de la Madeleine. + +Les renseignemens lumineux qu'avait fournis cette confrontation durent +surprendre au dernier point M. Réal. Il s'empressa d'en faire son +rapport au premier consul, qui devint rêveur, et qui exprima, par une +exclamation de douleur, le regret d'avoir consenti à l'enlèvement du duc +d'Enghien. Il était trop tard. Le premier consul ne pouvait qu'avoir un +grand intérêt à ce que cette affaire s'éclaircît; et cependant il +ordonna le secret, soit que cela lui parût dans les intérêts de sa +politique, soit qu'il préférât ne pas faire connaître l'erreur dans +laquelle on était tombé. + +Il n'était cependant pas sans exemple dans notre histoire, que la +justice elle-même se fût trompée; la religion des parlemens, dont la +composition ne permettait pas de suspecter la sévère équité, a +quelquefois été abusée, et des condamnations qu'on a déplorées ensuite +en ont été les conséquences. + +Depuis, j'ai souvent entendu l'empereur s'exprimer ainsi devant ses +ministres: «Messieurs, je suis mineur, c'est à vous à vous informer +avant de me remettre un rapport; mais une fois que j'ai votre signature, +tant pis pour vous si un innocent est frappé;» et il m'a souvent répété +ces mêmes paroles à l'occasion des rapports que j'ai été dans le cas de +lui faire dans le cours de mon administration. + + + + +CHAPITRE VII. + +Mort du général Pichegru.--Détails sur ce sujet.--Gendarmes +d'élite.--Capitaine Wright.--Sa confrontation avec George et ses +complices. + + +La présence de Pichegru dans la conjuration de George Cadoudal +compromettait gravement Moreau, en ce qu'elle permettait de supposer +qu'il s'était établi des rapports entre eux. On s'occupa dès lors de +rechercher comment ces deux personnages avaient pu se rencontrer. On +parvint à force d'adresse à convaincre le général Moreau qu'il avait vu +Pichegru; comme il ignorait les progrès de la marche des informations, +il n'aperçut aucun des piéges qu'on lui avait tendus; il convint que +Pichegru était venu chez lui, et que c'était le général Lajolais qui l'y +avait amené; mais que dans la crainte de se compromettre il ne l'avait +plus reçu, et que cependant il l'avait encore vu ailleurs. Où lui +demanda-t-on. «Mais, répondit-il, je ne me rappelle pas trop, hormis une +fois au boulevard de la Madeleine, à neuf heures du soir.» Questionné +sur la manière dont cette rencontre avait eu lieu, il répondit qu'il +n'en savait rien, que le général Lajolais était venu le chercher, +l'avait conduit au boulevard, et qu'après l'avoir quitté un moment, il +était venu le rejoindre, amenant avec lui le général Pichegru. + +On n'en demanda pas plus, mais on prit à part Lajolais, et après l'avoir +questionné en tout sens, il fut bien constaté qu'il était parti du +logement de George dans un fiacre, avec George et Pichegru dans le fond; +lui Lajolais, et Picot, affidé de George, sur le devant; qu'il avait +conduit le fiacre au boulevard de la Madeleine; que de là il avait été +chercher Moreau chez lui, rue d'Anjou, où ce dernier l'attendait, qu'il +l'avait amené à pied au boulevard; qu'ensuite il était allé au fiacre +chercher Pichegru, lequel en était descendu avec George, et qu'il les +avait menés à Moreau, qui se promenait en les attendant; puis lui +Lajolais était retourné au fiacre dans lequel il était resté avec Picot, +pendant tout le temps qu'avait durée l'entrevue. Picot confirmait cette +déposition de Lajolais, et il ajoutait que lorsque son maître était +revenu au fiacre avec Pichegru, il avait entendu celui-ci dire, en +parlant de Moreau, comme je l'ai déjà rapporté: «Il paraît que ce +b...-là a aussi de l'ambition[12].» + +George ni Moreau ne voulurent pas convenir des détails de cette +entrevue; George répondait à toutes les questions qu'on lui faisait: «Je +ne sais pas ce que vous voulez me dire;» et Moreau disait: «Je n'ai +jamais vu George.» Comme Pichegru venait de mourir, on ne put rien +découvrir de plus sur les faits de cette affaire qui pouvaient concerner +le général Moreau. + +J'ai dit que Pichegru venait de mourir; cette mort a donné lieu à tant +de bruits aussi stupides que calomnieux, qu'elle a besoin d'être +expliquée. Voici ce que j'en sais. + +Pichegru, après avoir été arrêté, avait été enfermé en secret dans une +des pièces du rez-de-chaussée de la tour du Temple: on différa quelques +jours de l'interroger pour se donner le temps de réunir les matériaux de +son interrogatoire, délai qui fut fatal au duc d'Enghien. + +Pichegru n'était séparé de George que par une petite pièce qui était une +antichambre commune à leur demeure. + +Le concierge de la maison du Temple avait la clef de leur chambre; et +pour empêcher qu'ils se pussent communiquer les questions que le juge +instructeur leur faisait séparément, le même juge avait fait placer une +sentinelle dans cette antichambre, d'où, au moyen d'un peu de bruit, on +pouvait rendre sans effet la conversation qu'ils auraient pu vouloir +entretenir. L'un et l'autre étaient appelés plusieurs fois par jour pour +être confrontés; c'est-à-dire toutes les fois qu'une nouvelle déposition +d'accusés ou de témoins les chargeait. + +George avait sans doute pris son parti sur l'issue de ce procès; mais le +général Pichegru, qui avait d'autres antécédens, était vraisemblablement +dans une situation différente. Chaque fois qu'il était appelé à la salle +d'instruction, il voyait sa position s'aggraver, et l'abîme se creuser +devant lui à chaque pas; son visage en était altéré. + +Il s'était peut-être flatté que dans l'information juridique de son +affaire, on ne pourrait pas obtenir assez de preuves de sa participation +à un crime contre lequel l'opinion publique de la France entière était +soulevée en masse; mais il dut bientôt se convaincre qu'il lui serait +impossible de toucher la sensibilité des cœurs, même les plus généreux, +et que de plus sa présence devant une cour criminelle, comme coopérateur +du projet de George, allait reporter la conviction de sa culpabilité +jusqu'à la circonstance dans laquelle Moreau l'avait dénoncé au +directoire (en 1796 ou 1797), après que celui-ci l'avait fait déporter à +Cayenne, et qu'ainsi il allait perdre jusqu'à l'intérêt que quelques uns +de ses amis réunis lui avaient témoigné à cette époque de sa vie. + +Je crois que cette affligeante considération continuellement présente à +son esprit sous la voûte de sa prison, a beaucoup influé sur sa +détermination de cesser de vivre. + +Le général Pichegru était naturellement gai, il aimait les plaisirs de +la table, mais l'horreur de sa situation l'avait changé. Il avait fait +prévenir M. Réal de venir le voir, et après la conversation qu'il eut +avec lui, il le pria de lui envoyer quelques livres, entre autres +Sénèque. + +Quelques jours après, étant aux Tuileries, vers huit heures du matin, je +reçus un billet de l'officier de gendarmerie d'élite, qui ce jour-là +commandait le poste de la garde du Temple. Il me prévenait que l'on +venait de trouver le général Pichegru mort dans son lit le matin, et que +cela occasionnait beaucoup de rumeur au Temple, où l'on attendait +quelqu'un de la police que l'on venait de faire prévenir de cet +événement. + +Cet officier m'en donnait avis, tant à cause de la singularité du fait, +que parce que j'avais établi l'usage dans le corps que je commandais, +que tous les officiers employés à un service quelconque devaient me +rendre compte de ce qu'ils auraient fait, vu ou appris pendant les +vingt-quatre heures. Je fis remettre ce billet au premier consul; il me +fit appeler, croyant que j'avais d'autres détails, et comme je n'en +avais point, il m'envoya aux informations, en disant: «Voilà une belle +fin pour le conquérant de la Hollande.» + +J'arrivai au Temple en même temps que M. Réal, qui venait de la part du +grand-juge pour connaître aussi les détails de cet événement. J'entrai +avec M. Réal, ainsi que le concierge et le chirurgien de la maison, +jusque dans la chambre du général Pichegru, et je le reconnus très-bien, +quoique son visage fût devenu cramoisi par l'effet de l'apoplexie dont +il avait été frappé. + +Sa chambre était au rez-de-chaussée, la tête de son lit contre la +fenêtre, de manière que la tablette lui servait à mettre sa lumière pour +lire dans son lit. Il y avait au dehors une sentinelle placée sous cette +fenêtre, par laquelle, au besoin, elle pouvait facilement voir ce qui se +passait dans la chambre. + +Le général Pichegru était couché sur le côté droit; il s'était mis au +cou sa propre cravate de soie noire, qu'il avait préalablement tordue +comme un petit câble; ce qui avait dû l'occuper assez pour donner à la +réflexion le temps d'arriver, s'il n'avait pas bien pris la résolution +de se détruire. Il paraissait s'être noué sa cravate, ainsi câblée, au +cou, et l'avoir d'abord serrée autant qu'il avait pu le supporter, puis +avoir pris un morceau de bois, de la longueur du doigt, qu'il avait +cassé à une branche qui se trouvait encore au milieu de sa chambre +(reste d'un fagot dont les débris étaient de même dans sa cheminée), +après quoi il fallait qu'il l'eût passé entre son cou et sa cravate, du +côté droit, et enfin qu'il l'eût tourné jusqu'au moment où sa raison +s'était égarée. Sa tête était retombée sur son oreiller, et avait +comprimé le petit morceau de bois, ce qui avait empêché la cravate de se +détordre. Dans cette situation, l'apoplexie ne pouvait pas tarder +d'arriver. Sa main était encore sous sa tête, et touchait presque à ce +petit tourniquet. + +Il y avait sur la table de nuit un livre ouvert et renversé, comme celui +de quelqu'un dont la lecture est interrompue pour un moment. M. Réal +reconnut ce livre pour être le Sénèque qu'il lui avait envoyé, et il +remarqua qu'il était ouvert aux pages où Sénèque dit que _celui qui veut +conspirer doit, avant tout, ne pas craindre de mourir_. C'était +probablement là la dernière lecture du général Pichegru, qui, s'étant +placé dans la situation de perdre la vie sur un échafaud, ou dans la +nécessité de recourir à la clémence du premier consul, avait préféré +mettre fin lui-même à son existence. + +Pendant que j'étais au Temple, j'interrogeai moi-même le gendarme qui +avait passé la nuit dans l'antichambre qui séparait George de Pichegru; +il me dit qu'il n'avait rien entendu de toute la nuit, sinon le général +Pichegru, qui avait beaucoup toussé depuis onze heures jusqu'à minuit, +et que, ne pouvant pas entrer chez lui, parce que la clef de sa chambre +était chez le concierge, il n'avait pas voulu réveiller toute la tour +pour cette toux. Le gendarme était lui-même enfermé dans cette +antichambre; et si le cas était venu où il dût donner l'alerte, c'était +par la fenêtre qu'il devait avertir la sentinelle qui était à la porte +de la tour; la sentinelle devait avertir le poste, et celui-ci le +concierge. + +J'interrogeai aussi le gendarme qui avait été en sentinelle sous la +fenêtre du général Pichegru depuis dix heures jusqu'à minuit, et il +n'avait rien entendu. + +M. Réal me dit alors: «Eh bien! quoiqu'il n'y ait rien de plus +évidemment démontré que ce suicide, on aura beau faire, on dira toujours +que, n'ayant pu le convaincre, on l'a étranglé.» Et c'est ce qui +détermina le grand-juge à faire mettre dès ce moment un homme de garde +et sans arme, dans la chambre de chacun des individus impliqués dans +l'affaire de George, afin de les empêcher d'attenter à leur vie; on +était donc bien loin de songer à la leur ôter par des exécutions +mystérieuses. L'esprit de parti, qui accueille toujours ce qui peut +nuire au pouvoir, a fait répandre dans le public que c'étaient des +gendarmes qui avaient étranglé Pichegru; cette opinion s'était établie +au point qu'un haut fonctionnaire qui était mon ami, m'en a parlé +plusieurs années après, comme d'une vérité dont il ne doutait pas, et +quoi que j'aie pu lui dire pour le convaincre du contraire, je ne suis +pas sûr de l'avoir persuadé. Du reste, ce n'était pas par esprit +frondeur qu'il avait adopté cette opinion: il l'avait tant entendu dire, +qu'il avait fini par y croire. + +Il aurait fallu être bien dépourvu de bon sens pour employer à un pareil +office des subordonnés qui auraient divulgué ce crime à la première +occasion de mécontentement, ou qui chaque jour auraient mis un nouveau +prix à leur silence. + +Il n'y avait aucune nécessité de détruire Pichegru; sa présence était +même nécessaire à l'instruction du procès. D'ailleurs, étant venu en +France avec George, il en était inséparable devant la justice, qui +n'aurait pas manqué de le condamner, malgré le talent du plus habile +défenseur[13]; mais je ne crois pas que le premier consul l'eût laissé +périr: je n'en veux pour preuve que les grâces qu'il a accordées à ceux +qui avaient été condamnés à mort dans cette affaire, et qui n'étaient +pas recommandés à l'opinion comme l'était le conquérant de la Hollande. +D'ailleurs, Pichegru condamné par une cour criminelle à la face du +monde, ne pouvait plus être dangereux, et n'était digne que de pitié. + +Si, dans cette circonstance, il y avait eu quelqu'un à faire disparaître +par des moyens extraordinaires, c'était Moreau, qui était bien autrement +considérable pour le premier consul que Pichegru, et qui, aux yeux du +public, n'avait pas le tort de venir d'Angleterre. + +Les trois hommes de France que l'on peut interroger sur cet événement +sont, 1° le concierge du Temple, qui vit encore[14]; 2° M. Manginet, +capitaine de gendarmerie à la résidence d'Évreux: il était alors +commandant inamovible du Temple; 3° M. Bellenger, chef d'escadron de +gendarmerie à la résidence d'Alençon: il était alors lieutenant de la +légion d'élite, et se trouvait ce jour-là de garde au Temple; c'est lui +qui m'a écrit le billet dont je viens de parler. On n'aurait pas pu +entrer dans la tour sans qu'il en eût connaissance; si des gendarmes y +étaient entrés, il les aurait non-seulement vus, mais il les aurait +reconnus, parce que la légion d'élite n'était pas assez nombreuse pour +que les gendarmes qui la composaient ne se connussent pas entre eux. Ils +se connaissaient effectivement: c'était moi qui avais formé ce corps, +composé de quatre cent quatre-vingts cavaliers et de deux cent quarante +gendarmes à pied, tous choisis sur le corps entier de la gendarmerie; la +plupart avaient été sous-officiers dans l'armée. + +Je leur avais communiqué pour le premier consul tout le zèle dont +j'étais moi-même animé, et je n'avais pas de plus grand plaisir qu'à +profiter des avantages de ma position pour leur faire du bien, à eux ou +à leurs proches. Leur attachement pour moi m'a aidé à supporter beaucoup +de tracasseries auxquelles m'exposait un commandement objet de beaucoup +de jalousies; et je dois dire à la face du monde que je n'ai pas connu +un seul d'entre eux auquel on aurait proposé une mission équivoque, +tandis qu'au contraire la plupart étaient susceptibles d'une confiance +toute particulière. Entre plusieurs exemples que je pourrais en donner, +je citerai celui-ci. Deux d'entre eux, pris, sans choix, à tour de rôle, +furent chargés de conduire un trésor de Paris à Naples; le trésorier de +la couronne le leur remit tout chargé dans une voiture disposée pour cet +usage. Ils partirent de la cour du château des Tuileries, et arrivèrent +jusqu'à Rome sans coup férir. En sortant de cette dernière ville, ils +furent attaqués près de Terracine. Les deux postillons de leur voiture +ayant été tués, les voleurs viennent pour piller la voiture; les deux +gendarmes font usage de leurs armes avec tant de succès, qu'ils se font +abandonner par ces misérables, puis, montant eux-mêmes sur les chevaux, +ils amènent le trésor intact jusqu'à Naples. + +Un gendarme d'élite qui aurait été susceptible d'accepter une mission +équivoque pour l'honneur, aurait été éloigné de cette troupe, comme +pouvant aussi trafiquer de l'honneur commun. + +Les officiers de ce corps avaient été choisis avec le même soin; je n'ai +jamais eu que des éloges à leur donner dans toutes les circonstances +délicates où ils ont été employés, et cela quelquefois par l'empereur +lui-même. Ce respectable corps a été victime de la plus vile calomnie en +1814. Il a été le premier licencié. Il est à désirer pour le roi de +France qu'il puisse le remplacer par des serviteurs ayant le cœur aussi +bien placé et aussi affectionnés à sa personne que ceux-là l'étaient au +gouvernement qu'ils servaient. + +La longue instruction du procès tirait à sa fin, lorsqu'un incident +bizarre vint retarder l'ouverture du jugement. + +Une foule de dépositions avaient fait retentir le nom du capitaine +anglais Wright, et les journaux en avaient parlé en tous sens. Ce +capitaine qui avait débarqué George et les siens à la falaise de Biville +avait été depuis peu s'établir en croisière sur la côte de Quiberon; +ayant eu le malheur de faire naufrage sur les côtes du Morbihan, il fut +conduit, ainsi que tout son équipage, à Vannes, où il n'était bruit dans +ce temps-là que de tout ce qui se passait à Paris. L'administration de +ce département rendit compte du naufrage, et reçut ordre d'envoyer le +capitaine Wright avec tout son équipage à Paris. Ils entrèrent dans la +cour du Temple, lorsque George et les siens étaient à s'y promener; les +officiers anglais et français n'eurent pas l'air de se reconnaître, mais +les matelots anglais, qui n'entendaient pas malice à la chose, +abordèrent franchement quelques unes de leurs connaissances dans les +subalternes de George. + +On mit le capitaine Wright à part, et on procéda à la confrontation du +reste avec les subordonnés de George, ce qui confirma comme la vérité la +plus exacte ce que l'on avait déjà obtenu. Wright persista à décliner +les questions qu'on put lui faire et répondit: «Messieurs, je suis +officier de marine britannique; peu m'importe le traitement que vous me +réservez, je n'ai point de compte à rendre des ordres que j'ai +reçus[15], je ne connais pas ces messieurs.» + +Le capitaine Wright avait été jeté à la côte par un naufrage; on +pouvait, au lieu de le recevoir prisonnier de guerre, lui faire intenter +une poursuite criminelle par le procureur-général pour cause de +complicité dans la conspiration. On respecta néanmoins son dévoûment et +son caractère; il parut ainsi que ses matelots comme témoins au +tribunal, mais on n'intenta rien de personnel contre lui. + +Ce malheureux resta au Temple jusqu'en 1805, époque à laquelle il y +mourut. On a débité tant de contes sur cette mort, que j'ai voulu aussi +en connaître la cause pendant que, ministre de la police, les sources +d'informations m'étaient ouvertes; et il me fut constaté que Wright +s'était coupé la gorge de désespoir après avoir lu le rapport de la +capitulation du général autrichien Mack à Ulm, c'est-à-dire pendant le +temps que l'empereur faisait la campagne d'Austerlitz. Peut-on en effet, +sans outrager le sens commun autant que la gloire, admettre que ce +souverain aurait attaché assez de prix à la destruction d'un malheureux +lieutenant de la marine anglaise, pour envoyer d'un de ses plus glorieux +champs de bataille l'ordre de le détruire? On a encore ajouté que +c'était moi qui avais eu cette commission de sa part: or je ne l'ai pas +quitté un seul jour pendant toute la campagne, depuis son départ de +Paris jusqu'à son retour. Du reste, l'administration civile de France +est en possession de tous les registres du ministère de la police, qui +doivent donner tous les éclaircissemens qu'on voudra chercher sur cet +événement. + + + + +CHAPITRE VIII. + +Procès de George et du général Moreau.--Débats.--Condamnation.--Clémence +du premier consul.--Départ du général Moreau pour les États-Unis. + + +Le fameux procès de George, tant attendu, s'ouvrit enfin: le palais de +justice était assiégé par une foule innombrable, où tout le monde, de +toutes les opinions, allait faire ses observations. La meilleure +compagnie, qui s'y faisait aussi remarquer, n'y était pas conduite +seulement par la curiosité: l'esprit d'opposition entrait pour beaucoup +dans l'intérêt qui amenait là la majeure partie des personnes de tous +rangs qui suivaient toutes les audiences, et cette opposition n'était +pas muette: les contes qui s'étaient débités sur la mort du duc +d'Enghien et sur celle de Pichegru, avaient donné de l'effronterie, +l'opinion se manifestait tout haut. + +Les débats durèrent douze jours; ils furent constamment suivis par une +foule qui remplissait toutes les avenues du palais. On avait commis la +faute de faire prendre au premier consul la résolution de supprimer, +pour ce cas seulement, le jury: c'était le résultat des inquiétudes, +bien ou mal fondées, que l'on avait conçues de tous les propos qui se +tenaient depuis la catastrophe du duc d'Enghien. Cette mesure, quoique +vigoureuse, produisit un mauvais effet, et mit l'opinion, en général, +encore plus en méfiance. + +On attendait avec impatience le plaidoyer du général Moreau, qui enfin +fut ouvert. Son avocat fut éloquent, et trouva dans l'histoire une +citation heureuse, celle du président de Thou: il appuya sur l'ignominie +dont s'était couvert Lombardemont, mais il passa sur l'entrevue du +boulevard de la Madeleine, avec toute la rapidité que lui permettaient +la dénégation de Moreau, le silence de George et la mort de Pichegru: ce +fut véritablement ce qui le sauva. J'étais à cette audience; le public +était tout yeux et tout oreilles. + +Moreau convenait que le général Lajolais était venu le prendre chez lui, +l'avait mené au boulevard de la Madeleine, avait été chercher Pichegru +en fiacre, et l'avait amené là où lui, Moreau, se promenait. + +Lajolais reconnaissait ces vérités, mais il ajoutait: «George était avec +Pichegru; vous saviez qu'il devait s'y trouver, et il est descendu de +fiacre avec Pichegru.» Picot, affidé de George, disait: «J'étais avec +George lorsqu'il est sorti du fiacre avec Pichegru, et je suis resté +dans le fiacre avec Lajolais, qui y était remonté jusqu'à ce qu'ils +soient venus nous rejoindre.» + +Il n'y avait rien de plus clairement démontré que cette vérité, mais +(heureusement sans doute dans ce cas-ci) deux et deux ne font pas +toujours quatre; néanmoins Moreau fut obligé d'affirmer par serment +qu'il n'avait pas vu George. Tous les yeux étaient fixés sur lui, on +souffrait de ce qu'il devait souffrir; mais enfin il jura qu'il n'avait +pas vu George, et fit assurément très-bien; le vainqueur de Hohenlinden +devait-il se mettre dans cette situation[16]? + +La culpabilité des autres accusés était trop évidente pour leur laisser +de l'espoir; tous furent condamnés. + +Il était inutile de supprimer le jury, et j'ai vu, le jour même du +serment de Moreau, un homme très-habile qui disait tout haut dans la +salle du tribunal: «Si j'étais juré, sur une déposition comme celle de +Lajolais et de Picot, je déclarerais Moreau coupable.» + +Néanmoins on le condamna, conjointement avec la fille Izai, à deux ans +de détention. On se mit à rire en entendant ce ridicule jugement. + +La fille Izai était une malheureuse qui avait ajouté à ses complaisances +pour un ou deux des moins considérables de la troupe de George, celle de +faire pour eux toutes sortes de commissions. Un homme raisonnable +peut-il se laisser persuader que dans une conjuration dont les faits +sont avérés et où il y va du bouleversement d'un état, pour le succès de +laquelle on croit avoir besoin du concours d'un des premiers chefs de +l'armée, qui y donne son consentement, puisqu'il a vu et reçu les +conjurés, mais qui, à la vérité, a mis à sa participation, des +restrictions qui ont suspendu et peut-être fait échouer l'entreprise; +peut-on, dis-je, croire raisonnablement que ce chef n'ait eu à cette +conjuration que la part qu'a pu y prendre une fille de cabaret? Cela +choque le sens commun le plus ordinaire. Ou Moreau n'était point +coupable, et alors il fallait avoir le courage de le déclarer hautement +et de le ramener chez lui en triomphe; ou il était coupable, et dans ce +cas il l'était plus que George, parce qu'enfin George était dans la +ligne de fidélité à ses principes, tandis que Moreau, après avoir +dénoncé au Directoire, après le 18 fructidor, les intelligences de +Pichegru avec le prince de Condé, faisait mille fois pire que Pichegru; +à cette époque, il se prêtait à un assassinat et à une trahison +manifeste, après avoir donné sa foi à sa patrie. Mais telle est +l'aveugle passion: on l'avait méprisé à l'époque où il avait dénoncé +Pichegru, et on en fit un héros à celle-ci. + +On a beaucoup dit que les membres de la cour criminelle, connaissant au +fond les opinions républicaines de Moreau, lui en avaient tenu compte, +et qu'un frère du général Lecourbe (partisan de Moreau), qui faisait +partie de la cour criminelle, aidé par M. Fouché, avait gagné beaucoup +de voix à Moreau. Je n'en sais rien, mais il faut bien qu'il se soit +passé quelque chose comme cela. + +On lui conseilla de demander à aller en Amérique: le premier consul y +obtempéra le même jour. Moreau partit du Temple la nuit, après avoir dit +adieu à sa famille: il fut conduit jusqu'à Barcelone, et s'embarqua dans +un port d'Espagne pour l'Amérique. J'ai vu depuis un Anglais qui avait +connu le général Moreau lorsqu'il commandait l'armée du Rhin, et qui le +revit en Amérique. Il m'a dit qu'il l'avait entendu s'y féliciter d'en +avoir été quitte à si bon marché, et qu'il y témoignait encore son +étonnement de ce que la police n'avait pas découvert plus tôt ses +relations avec Pichegru, parce qu'il se croyait le sujet d'une sévère +observation, et à cet égard il lui conta cette anecdote-ci. + +C'est Moreau qui parle. + +«Il y avait déjà quelque temps que Pichegru était à Paris, et que nous +nous voyions tous les soirs. + +«Lorsqu'il venait chez moi, il avait coutume de demander un de mes +domestiques, qui était le seul qui le connût, et auquel j'avais donné +ordre d'être toujours apprêté pour le recevoir et l'introduire dans mon +cabinet, où j'allais le rejoindre, si je n'y étais pas déjà. + +«Il arriva qu'une fois où mon salon était rempli par une société qui +avait dîné chez moi, Pichegru vint plus tôt qu'à son ordinaire. Ne +trouvant pas sur l'escalier le domestique qui avait l'habitude de l'y +attendre, il monta jusqu'à l'antichambre, où n'ayant de même trouvé +personne, parce que mes gens étaient à dîner, il ouvrit la porte du +salon; le voyant plein de monde, il se retira aussitôt. Heureusement il +ne fut remarqué que par ma femme, qui avait tourné la tête du côté de la +porte au moment où elle s'était ouverte, et l'avait reconnu. Je sortis +de suite pour aller le conduire moi-même à mon cabinet, où nous restâmes +une partie de la soirée. + +«Le lendemain, j'eus une explication vive avec ma femme, qui prétendait +que je me perdais, parce que le général Pichegru ne venait sans doute à +Paris que pour travailler en faveur des Bourbons, et qu'une fois qu'il +n'aurait plus besoin de moi, il me ferait repentir de ce que j'avais +écrit contre lui au Directoire. Elle ne cessa pendant long-temps de me +parler sur ce ton-là, et j'étais dans des transes mortelles qu'elle +n'allât enfin confier ses doléances à quelques-unes de ses amies; mais +il paraît qu'elle s'était observée, car ce n'est pas par des +indiscrétions de sa part que l'on a eu les premiers avis de cette +affaire.» + +Ainsi parlait le général Moreau pendant la première année de son séjour +en Amérique, lorsqu'en France un parti s'efforçait de le peindre comme +la victime d'une jalousie que son grand talent avait inspirée. + +Le général Moreau avait en France des biens-fonds qui, étant d'une +réalisation difficile, lui auraient fait éprouver de grandes pertes. Le +premier consul lui acheta sa terre de Gros-Bois, près Paris, et la donna +au général Berthier, ministre de la guerre. Il lui acheta aussi sa +maison de la rue d'Anjou, qu'il donna à Bernadotte, comme si cette +maison n'eût pas dû cesser d'être un foyer de conspiration contre lui. + +Ces deux objets furent payés au général Moreau ce qu'il en demanda, et +il y mit de la modération. + +On a généralement cru que le premier consul avait été contrarié de la +non-condamnation de Moreau. Si ce résultat du procès l'a contrarié, ce +que du reste j'ignore, ce n'a sans doute été que parce qu'il lui +enlevait l'occasion d'humilier Moreau en lui faisant grâce. Il n'aimait +pas à se venger par des supplices. Après la condamnation de George et +des siens, il fit grâce, sur la première demande, à plusieurs d'entre +eux. Je crois me rappeler qu'en tout il y en eut sept d'amnistiés. +Aurait-il laissé périr le conquérant de la Hollande et le vainqueur de +Hohenlinden? C'est une injure que de le penser. + +Laissa-t-il subir à Moreau les deux années de détention auxquelles il +était condamné, et pendant lesquelles il aurait pu s'en défaire, si tel +avait été le fond de sa pensée? Non, puisque la nuit même du jour où +Moreau lui a demandé, par une lettre, la permission d'aller en Amérique, +il lui permit de partir. + +Ce fut moi que le premier consul chargea d'aller le voir au Temple, pour +lui dire qu'il y consentait, et d'organiser son départ avec lui. Je lui +donnai ma propre voiture, et le premier consul paya tous les frais de +son voyage jusqu'à Barcelone. Le général me témoigna le désir de voir +Mme Moreau; je fus la chercher moi-même, et l'amenai au Temple. Il me +semble que c'étaient là des soins auxquels je n'étais pas obligé. + +Ainsi finit cette longue affaire: ce fut pendant qu'elle s'instruisait +que la forme du gouvernement changea encore une fois en France. + + + + +CHAPITRE IX. + +Création de l'empire.--Motifs qui firent adopter cette forme de +gouvernement.--Adresses de l'armée.--Le premier consul est proclamé +empereur.--Institutions nouvelles.--Distributions des croix de la +Légion-d'Honneur au camp de Boulogne.--Le Pape passe les +monts.--Entrevue de Fontainebleau. + + +Cet événement a besoin d'être développé. Les entreprises si souvent +réitérées contre la vie du premier consul commençaient à donner de +l'inquiétude; on avait jusqu'à ce moment réussi à l'en préserver, mais +on pouvait n'être pas toujours aussi heureux. Jusqu'alors on avait cru +qu'il n'était menacé que par quelques jacobins exaltés, et l'on se +tranquillisait, parce que les fureurs politiques devaient tôt ou tard +s'apaiser; mais on avait déjà été forcé de reconnaître que ce n'étaient +pas les jacobins qui avaient préparé le 3 nivôse, comme on avait voulu +le persuader. Dans l'affaire de George, il n'était pas possible de +douter un moment de l'intérêt qui avait armé les conspirateurs, et du +parti auquel ils se rattachaient. + +De toutes ces réflexions naissait la conséquence naturelle qu'une +puissance quelconque voulait détruire le premier consul; qu'il était +possible qu'elle y parvînt; que, si ce malheur arrivait, la France +serait sans force ni direction, au milieu des élémens de discorde et de +révolution dont on ne pouvait se dissimuler qu'elle était encore +remplie, et que dès-lors elle pouvait subir le joug. + +Les émigrés rentrés, et ils étaient en grand nombre, craignaient de voir +la puissance arrachée à une main qui avait la force de les protéger. Les +patriotes craignaient le retour de la maison de Bourbon, et la réaction +qui semblait en devoir être la suite inévitable; tous les esprits +étaient las de mouvemens, et contens du port dans lequel on était +parvenu à mettre la révolution à l'abri de nouveaux orages. De tous +côtés, on était effrayé à la seule pensée de voir périr le premier +consul, et on s'occupa sérieusement de remédier à ce que cette forme de +gouvernement présentait d'inquiétant pour nous, et d'encourageant pour +nos ennemis. + +On pensa d'abord à indiquer un successeur au premier consul; mais +indépendamment de ce que la mesure était inconstitutionnelle, peut-être +eût-elle hâté la mort de celui que l'on voulait conserver. L'ambition +est impatiente: Après avoir bien cherché et feuilleté dans les histoires +de toutes les révolutions, on en revint à la forme du gouvernement +monarchique, qui, fixant l'ordre d'hérédité, assurait sans secousses la +succession au pouvoir, et détruisait au moins cette partie des +espérances de nos ennemis. + +On ne parvint pas sans peine à rallier la majorité des esprits à +l'adoption de cette mesure. Les vieux amis de la liberté ne signèrent +cette capitulation que sur la brèche; mais enfin on adopta les idées +monarchiques. + +On les propagea, et elles reprirent racine avec une promptitude +étonnante. Fouché, qui ne cherchait que l'occasion de revenir au +pouvoir, les étendit dans le sénat et parmi les hommes de la révolution +avec un zèle de néophyte[17]. + +Dans l'armée, le changement proposé prit tout seul; la chose se comprend +aisément. Les dragons, qui étaient tous réunis par division de quatre +régimens chacune, et disposés pour se rapprocher de Boulogne, donnèrent +l'élan: ils envoyèrent une adresse au premier consul, dans laquelle ils +lui disaient que leurs efforts ne serviraient à rien, si des méchans +parvenaient à lui ôter la vie; que le meilleur moyen de déjouer leurs +projets et de fixer les irrésolutions, était de mettre la couronne +impériale sur sa tête et de fixer cette dignité dans sa famille. Après +les dragons vinrent les cuirassiers, puis tous les corps d'infanterie, +ensuite les marins; et enfin ceux des ordres civils qui désiraient le +changement suivirent l'exemple de l'armée. Cela s'étendit en un instant +jusqu'aux plus petites communes; le premier consul recevait des voitures +pleines d'adresses semblables. + +Je crois bien qu'on n'avait pas négligé de fomenter cet élan[18]; mais +au moins les corps de l'État furent-ils assemblés, ces pièces leur +furent-elles communiquées, et, indépendamment de leurs délibérations, +soumit-on toutes ces manifestations de désir pour le retour de l'ordre +monarchique à la sanction du peuple. On ouvrit, pour recevoir les votes, +un registre dans chaque commune de France, depuis Anvers jusqu'à +Perpignan, et de Brest au mont Cenis. Je ne suis pas sûr que le Piémont +y fût compris. + +C'est le dépouillement de tous ces votes, fait au sénat, qui forma la +base du procès-verbal d'inauguration de la famille des Bonaparte à la +dignité impériale. + +Ce procès-verbal est dans les archives du sénat, qui vint en corps de +Paris à Saint-Cloud l'apporter au premier consul. M. Cambacérès lut un +fort beau discours, qui se terminait par le relevé du dépouillement des +votes, et proclama en conséquence à haute voix Napoléon Bonaparte +premier empereur des Français. Les sénateurs, placés sur la ligne en +face de lui, répétèrent _vive l'empereur_ à l'envi les uns des autres, +et retournèrent, avec tous les dehors de la joie, à Paris, où on faisait +déjà des épitaphes à la république[19]. + +Voilà donc le premier consul empereur. On le croyait parvenu au repos; +l'on va voir tout ce qu'il lui restait encore de travaux à faire. + +Le lendemain de son inauguration, il reçut tous les corps constitués, +les autorités administratives, les corporations savantes. Chaque orateur +avait épuisé sa rhétorique pour remplir son encensoir, et dès le premier +jour, il n'y avait plus rien à désirer; les plus farouches républicains +s'étaient urbanisés. + +On fit prêter serment aux troupes; elles le firent avec des cris +d'enthousiasme qu'elles élevèrent jusqu'aux nues. + +Ce fut dans les deux ou trois premiers jours qui suivirent, que nous +vîmes les nominations des dignitaires, des maréchaux, et de tout ce qui +constitue l'entourage d'un trône, tant par rapport aux charges +militaires que pour les grands officiers de la couronne. + +L'empereur ne s'en faisait pas accroire sur sa position; en consacrant +ce retour de principes, il n'assurait rien de plus pour lui. Il n'avait +pas d'enfans, et les familles des rois ont pour l'ordinaire quelques +mauvais parens. + +Il s'occupa donc moins de tous ces honneurs nouveaux que de la +continuation de son opération de Boulogne, à laquelle il travaillait le +matin, le soir et la nuit; mais comme cette tête inconcevable trouvait +temps pour tout, cela ne s'apercevait pas. + +Le 14 juillet de cette même année, il donna les croix de la +Légion-d'Honneur, dont il avait fondé l'institution quelques mois +auparavant, mais sans l'avoir fait encore connaître. Il y eut à cette +occasion une cérémonie nationale, où, depuis les enfans jusqu'aux +invalides, tous les militaires furent admis; c'est à l'hôtel des +invalides qu'elle eut lieu. + +Napoléon annonça ensuite qu'il irait distribuer ces décorations à +l'armée à Boulogne: c'était un prétexte pour la réunir et la voir, parce +que son expédition était au moment de s'exécuter; il n'y manquait que +peu de chose. + +Il partit effectivement pour Boulogne, où l'on rassembla tous les corps +d'armée qui étaient placés depuis Ostende jusqu'à Étaples, en pleine +campagne, et dès-lors la décoration de la Légion-d'Honneur remplaça les +armes d'honneur données précédemment, comme fusils, sabres, etc.; +institution qui datait de la première guerre d'Italie. + +De Boulogne, l'empereur alla une seconde fois en Belgique[20], où il y +fit venir l'impératrice; c'était la première fois que l'on occupait le +château de Laken, près Bruxelles, château que l'empereur avait fait +réparer et remeubler à neuf. Il poussa son voyage jusqu'au Rhin, et de +Mayence il envoya le général Caffarelli à Rome, pour négocier le voyage +du Pape à Paris: j'en parlerai bientôt. + +C'est également de Mayence qu'il envoya l'ordre de faire partir les deux +escadres qui étaient préparées à Rochefort et à Toulon; le vice-amiral +Missiessy commandait la première, et avait à bord le général Lagrange, +le même qui depuis a été dans la gendarmerie; l'empereur lui voulait du +bien depuis la guerre de l'Italie et celle d'Égypte. Le vice-amiral +Villeneuve commandait la seconde; il reçut à son bord avec des troupes +le général[21] Lauriston, que l'empereur renvoya de Belgique pour s'y +embarquer. Ces deux escadres devaient partir au commencement de +l'automne; mais, par suite de contrariétés, elles n'appareillèrent que +dans l'hiver: je n'en parlerai plus qu'à leur retour. Leur départ était +un commencement d'exécution de l'expédition de Boulogne. Celle de Toulon +fut jointe par une escadre espagnole commandée par l'amiral Gravina. La +destination apparente des unes et des autres était d'aller porter +quelques secours à nos colonies, mais le temps leur était compté; elles +devaient, l'année suivante, être de retour, de manière à faire parler +d'elles, comme on le verra. + +L'empereur revint de ce voyage à la fin d'octobre, et on s'occupa, +pendant le mois de novembre, de tout ce qui était relatif aux cérémonies +du sacre; le Pape était parti de Rome, pour venir lui-même oindre +l'empereur. + +La cour alla à Fontainebleau pour le recevoir; c'était aussi le premier +voyage qu'elle faisait à ce château, que l'empereur avait reçu en +ruines, et qu'il avait fait restaurer et remeubler en entier[22]. + +Il alla à la rencontre du Pape sur la route de Nemours. Pour éviter le +cérémonial, on avait pris le prétexte d'une partie de chasse; la +vénerie, avec ses équipages, était à la forêt. L'empereur arriva à +cheval et en habit de chasse avec sa suite. Ce fut à la demi-lune qui +est au sommet de la côte, que l'on se joignit. La voiture du Pape s'y +arrêta; il sortit par la portière de gauche avec son costume blanc; il y +avait de la boue, et il n'osait mettre son pied chaussé de soie blanche +à terre; cependant il fallut bien qu'il en vînt là. + +Napoléon mit pied à terre pour le recevoir. Ils s'embrassèrent, et la +voiture de l'empereur, que l'on avait fait approcher à dessein, fut +avancée de quelques pas, comme par l'inattention des conducteurs; mais +des hommes étaient appostés pour tenir les deux portières ouvertes; au +moment d'y monter, l'empereur prit celle de droite, et un officier de +cour apposté indiqua au Pape celle de gauche, de manière que, par les +deux portières, ils entrèrent ensemble dans la même voiture. L'empereur +se mit naturellement à la droite, et ce premier pas décida de +l'étiquette, sans négociations, pour, tout le temps que devait durer le +séjour du Pape à Paris. + +Après s'être reposé à Fontainebleau, on retourna à Paris; le saint Père +partit le premier, et reçut en chemin les honneurs souverains; les +piquets l'escortèrent jusqu'au château des Tuileries, dans lequel il +habita le pavillon de Flore. + +C'était une chose si extraordinaire de savoir le Pape à Paris, que +chacun s'empressait de l'aller voir; il en parut touché, et reçut avec +bonté les corporations religieuses qui lui furent présentées, et qui, à +cette époque-là, étaient encore fort peu nombreuses. + +Tous les évêques étaient à Paris; ils y avaient été appelés pour le +sacre; chacun d'eux y avait amené plusieurs ecclésiastiques, de sorte +qu'on en rencontrait autant qu'on aurait pu le faire à Rome. + +On avait mis près du Pape les officiers du service d'honneur de +l'empereur; il fut traité en tout comme il l'aurait été chez lui. + +Le gouvernement, en changeant de forme, changea aussi ses habitudes +intérieures; les étiquettes s'introduisirent dans tout; il devenait +chaque jour plus difficile de parvenir jusqu'où l'on arrivait auparavant +de prime abord. Les plus anciens serviteurs s'y soumirent avec +répugnance; mais le zèle et la nécessité étouffaient leurs plaintes et +leurs réclamations, il fallut qu'ils s'accoutumassent à se voir défendre +la porte de l'appartement de l'empereur par ceux qui, peu de temps +auparavant, étaient les objets de leur surveillance particulière. Alors +on vit successivement arriver et admettre aux intimités du souverain +tout ce que l'ancienne caste nobiliaire avait d'hommes marquans par leur +naissance, leur fortune, et le rôle qu'ils avaient joué dans la +révolution, soit contre elle, soit en sa faveur. Le but de l'empereur +était d'opérer la fusion des divers partis; il y réussit, mais +imparfaitement, parce que la jalousie et l'intrigue entrèrent par la +même porte que l'ambition. Les anciens serviteurs eurent la maladresse +de se diviser. Ils eurent l'air de penser que l'empereur leur enlevait +leur héritage; les nouveaux profitèrent habilement de leur éloignement. + + + + +CHAPITRE X. + +Cérémonie du sacre.--Distribution des aigles à l'armée.--Création du +royaume de Lombardie.--Prétentions papales.--Mission en +Belgique.--Napoléon à Milan. + + +Le jour fixé pour la cérémonie du sacre arriva. C'était le 2 décembre; +il faisait le temps ordinaire de cette saison, c'est-à-dire qu'il était +fort mauvais. Ce fut néanmoins un beau spectacle que cette réunion des +députations de tous les départemens, de toutes les bonnes villes, et de +tous les régimens de l'armée, jointes à tous les fonctionnaires publics +de France, à tous les généraux, à la population entière de la capitale. + +On avait fait peindre à neuf l'intérieur de l'église de Notre-Dame; on y +avait construit des galeries et des tribunes magnifiquement décorées; un +monde prodigieux les remplissait. + +Le trône impérial était placé au bout de la nef, entre la principale +entrée et sur une estrade très élevée. + +Le trône pontifical était dans le chœur, à côté du maître-autel. + +Le Pape partit des Tuileries[23], et alla par le quai à l'archevêché, +d'où il se rendit dans le chœur par une entrée particulière. + +L'empereur sortit avec l'impératrice par le Carrousel. Le cortége prit +la rue Saint-Honoré jusqu'à celle des Lombards, puis le Pont-au-Change, +le Palais de Justice, le parvis Notre-Dame, et entra à l'archevêché. Là, +toute la suite avait des chambres prêtes, chacun y fit sa toilette de +grande cérémonie; les uns parurent en habit de leurs charges d'honneur, +les autres avec leur uniforme. + +On avait pratiqué, depuis l'archevêché, une longue galerie en bois qui +régnait le long de l'église en dehors, et qui venait aboutir à la grande +porte d'entrée. Ce fut par cette galerie qu'arriva le cortége de +l'empereur; il offrait un spectacle vraiment imposant. La troupe déjà +nombreuse des courtisans ouvrait la marche; venaient ensuite les +maréchaux d'empire qui portaient les honneurs, ensuite les dignitaires +et les grands officiers de la couronne, puis enfin l'empereur, vêtu en +habit de cérémonie. Au moment où il entra dans la métropole, il y eut un +cri de _vive l'empereur!_ qui fut poussé d'un même élan et ne fit qu'une +explosion. Cette immense quantité de figures qui paraissaient sur les +côtés de ce vaste édifice formait une tapisserie des plus +extraordinaires. + +Le cortége passa par le milieu du vaisseau, et arriva au chœur en face +du maître-autel. Ce tableau n'était pas moins imposant; les galeries du +pourtour du chœur étaient remplies de tout ce que la meilleure compagnie +offrait de plus jolies femmes, qui la plupart le disputaient par l'éclat +de leur beauté à celui des pierreries dont elles étaient couvertes. + +Le saint Père vint recevoir l'empereur à un prie-dieu qui avait été +disposé au milieu du chœur; il y en avait un semblable à côté pour +l'impératrice; ils y firent une très courte prière, et revinrent se +placer sur le trône au bout de l'église, en face du chœur; là, ils +entendirent l'office qui fut célébré par le pape. On alla à l'offrande, +on en revint; puis on descendit l'estrade du trône en cortége pour aller +recevoir l'onction sacrée. L'empereur et l'impératrice, en arrivant au +chœur, se replacèrent à leur prie-dieu, où le Pape vint faire la +cérémonie. + +Il présenta la couronne à l'empereur, qui la prit, la mit lui-même sur +sa tête, l'ôta, la plaça sur celle de l'impératrice, et la retira pour +la poser sur le coussin où elle était d'abord. On en ajusta aussitôt une +autre plus petite sur la tête de l'impératrice. Toutes les dispositions +avaient été faites à l'avance: ses dames l'entouraient; tout fut fini +dans un instant, personne ne s'aperçut de la substitution qu'on avait +faite. Le cortége se remit en marche pour regagner l'estrade. L'empereur +y entendit le _Te Deum_; le Pape y vint lui-même à la fin de l'office, +comme pour dire l'_ite, missa est_. On présenta l'évangile à l'empereur, +qui tira son gant, et prononça son serment, la main sur le livre sacré. + +Il reprit le chemin par lequel il était venu pour rentrer à +l'archevêché, et remonta en voiture. La cérémonie fut très-longue; le +cortége revint par la rue Saint-Martin, le boulevard, la place de la +Concorde, et le pont Tournant: le jour finissait lorsqu'il arriva aux +Tuileries. + +La distribution des aigles eut lieu quelques jours après. Le temps était +extrêmement mauvais, néanmoins le concours fut prodigieux. Au moment où +les députations des régimens s'approchèrent pour recevoir les aigles, +l'élan fut général, les citoyens comme les soldats se répandirent en +longues acclamations. + +La monarchie était de nouveau consacrée en France; mais ce n'était pas +tout: la forme du gouvernement de la république cisalpine n'avait pu +s'accommoder avec celle du gouvernement consulaire, on l'avait modifiée; +il fallait la modifier encore, on y travailla de suite. + +L'empereur avait des ministres et une foule de gens habiles qui le +dispensaient de manifester deux fois le même désir: aussi tout +marcha-t-il rapidement. La Lombardie fut érigée en royaume; l'empereur +mit la couronne de fer sur sa tête. + +Le Pape venait de faire tout ce qu'on avait demandé de lui, il crut +pouvoir exiger le prix de ses complaisances: il demanda modestement +qu'on lui rendît Avignon en France, Bologne et Ferrare en Italie; +l'empereur fit la sourde oreille; il insista, et fut refusé net. Le +saint Père ne s'en alla pas de fort bonne humeur, nous laissant à penser +que, s'il s'était douté d'un refus, il aurait mis cette condition à son +voyage, et n'aurait pas accordé le spirituel avant d'être assuré du +temporel. Néanmoins l'empereur lui fit des dons magnifiques en meubles +et ornemens pontificaux; il donna également de riches présens à tout ce +qui l'avait accompagné. Ils prirent congé l'un de l'autre; l'empereur +laissa le Pape à Paris, et partit pour l'Italie. Il alla par Troyes et +la Bourgogne qu'il voulait visiter. Il descendit à Lyon, et se rendit de +là au château de Stupinitz, près de Turin. + +Environ quinze jours avant de partir de Paris, l'empereur m'avait envoyé +en Belgique[24], par Lille, Mons, Bruxelles et Anvers. Dans cette +dernière ville, j'avais beaucoup de choses à observer, et jamais, je +crois, on n'eut de rapports aussi satisfaisans à lui adresser. Il y +avait à peine deux ans que je n'avais vu Anvers, et il me semblait qu'un +miracle s'y était opéré; c'était à comparer à Thèbes, qui se bâtit au +son de la lyre d'Amphion. Je trouvai des vaisseaux à demi construits, +des chantiers immenses, des ateliers de toute espèce, de vastes locaux, +où deux ans auparavant s'élevaient les remparts et une foule de maisons +qu'on avait été obligé de démolir. D'Amiens je revins prendre la droite +de l'armée, qui était déjà resserrée depuis Dunkerque jusqu'à Étaples. +J'avais ordre de voir tous les généraux et colonels, et de leur dire +qu'en allant en Italie, l'empereur était occupé d'eux, qu'il serait +bientôt de retour au milieu de leurs camps, et mettrait un terme à +l'impatience qu'ils témoignaient; qu'ils ne devaient pas perdre +patience, ni regarder ce qu'ils avaient fait comme inutile. Je vis +également les troupes: l'empereur me l'avait particulièrement +recommandé. + +Je ne fus pas peu surpris de voir arriver de Turin à Boulogne, pendant +que j'y étais, une longue instruction de l'empereur sur la manière de +faire embarquer l'armée. Il avait divisé son immense flottille en +escadrilles, divisions et subdivisions, avec un tel ordre, que même la +nuit on aurait pu procéder à l'embarquement. Chaque régiment, chaque +compagnie savait le numéro des bâtimens qu'ils devaient monter; il en +était de même pour chaque général et officier d'état-major. + +L'empereur devait avoir mis au moins un mois à cet immense et minutieux +travail; ce qui prouvait que les événemens qui occupaient tout le monde +ne lui avaient pas fait perdre de vue son opération. + +Je le rejoignis à Stupinitz. Il était avide de nouvelles de la côte de +Boulogne; celles que je lui apportais le satisfirent beaucoup. Il +prolongea son séjour à Turin, et était encore dans cette ville lorsque +le Pape y arriva. On logea le saint Père au château royal, en ville; +l'empereur vint l'y voir, et partit le lendemain par Asti pour venir à +Alexandrie: le Pape suivit la route de Casal pour rentrer à Rome. + +Arrivé à Alexandrie, l'empereur visita les immenses travaux qu'il y +faisait exécuter. Il passa une revue sur le champ de bataille de +Marengo; il mit ce jour-là l'habit et le chapeau bordé qu'il portait le +jour de la bataille; l'habit était tout piqué des vers. Le lendemain, il +vint par Pavie à Milan. + +Le délire était dans toutes les têtes à son entrée dans cette ville. Il +y resta le temps nécessaire aux préparatifs de la cérémonie du sacre, +qui eut lieu dans la cathédrale. Un détachement de la garde d'honneur de +Milan avait été la veille chercher la couronne de fer des anciens rois +lombards, laquelle était soigneusement conservée à Muntza; elle devint +de nouveau celle du roi d'Italie. + +L'empereur institua à cette occasion l'ordre de la couronne de fer. + +Ce fut à Milan que l'on reçut les grands cordons des différens ordres de +Prusse, de Bavière, de Portugal et d'Espagne, en échange de ceux de la +Légion-d'Honneur, qu'on avait envoyés à ces puissances. + +Après la cérémonie du sacre, l'empereur se rendit en cortége au sénat +italien, où il investit le prince Eugène de la vice-royauté d'Italie. + +Pendant le séjour que l'empereur fit à Milan, il ne cessa de s'occuper +des embellissemens de cette ville avec le même zèle que si c'eût été +Paris; tout ce qui concernait les intérêts de l'Italie et des Italiens +était une de ses occupations favorites. Il s'était toujours plaint de ce +qu'aucun des gouvernemens de ce pays ne s'était occupé d'achever la +cathédrale de _Milan_, qui, comme on le sait, est le plus grand vaisseau +connu après Saint-Pierre de Rome; il ordonna la reprise des travaux +sur-le-champ, et créa un fonds spécial pour y faire face, défendant que +sous aucun prétexte, on les interrompît. Les Milanais n'ont sans doute +pas oublié que c'est à lui qu'ils sont redevables de l'achèvement de ce +beau monument, qui serait probablement resté encore long-temps dans +l'état d'imperfection où il était. + +Dès son retour à Paris, après Marengo, il avait résolu d'éterniser la +mémoire de la conquête de l'Italie, en élevant à l'hospice du grand +Saint-Bernard un monument qui attestât aux siècles futurs cette +glorieuse époque de l'histoire de nos armées. Il avait chargé M. Denon +d'aller reconnaître les lieux et de lui soumettre différens projets. Il +en avait choisi un, et l'exécution venait d'en être achevée lorsque +l'empereur était à Milan. Il voulut en faire faire l'inauguration avec +solennité, et y faire transporter les restes du général Desaix, entourés +des lauriers au milieu desquels il était tombé. On composa une petite +colonne formée de députations de divers régimens de l'armée d'Italie et +d'une députation civile d'Italiens, qui devaient partir de Milan et se +rendre à l'hospice du mont Saint-Bernard. Tout était disposé, lorsque M. +Denon vint rendre compte à l'empereur qu'on ne trouvait pas le corps du +général Desaix. L'empereur se souvint de l'ordre qu'il m'avait donné sur +le champ de bataille de Marengo, et me chargea de faire tout ce qu'il +serait possible pour découvrir ce qu'on en avait fait. M. Denon +m'assurait avoir fait beaucoup de recherches sans succès. Je le priai de +m'accompagner seulement une heure, et je le conduisis directement au +couvent où j'avais fait déposer le corps du général Desaix. Le monastère +avait été sécularisé; il ne restait plus qu'un seul religieux: à la +première question, il comprit ce que je voulais lui dire; il entra dans +une petite sacristie attenante à une chapelle, et j'y trouvai le corps +du général Desaix à la même place et dans le même état où je l'avais +laissé quelques années auparavant, après l'avoir fait embaumer, puis +mettre dans un cercueil de plomb, celui-ci dans un autre de cuivre, et +enfin le tout enveloppé d'un cercueil de bois. M. Denon fut fort heureux +de cette découverte, car il craignait d'être obligé de faire la +cérémonie sans les restes du général illustre qui en était l'objet. + +Le général Desaix repose depuis cette époque dans l'église du mont +Saint-Bernard. + + + + +CHAPITRE XI. + +Retour prématuré de l'escadre de l'amiral Missiessy.--Revue de +Monte-Chiaro.--Réunion de Gênes à l'empire.--Dispositions +d'embarquement. + + +De Milan Napoléon se rendit à Brescia, où il resta deux jours. Il y +apprit une nouvelle qui le surprit autant qu'elle le contraria. C'était +la rentrée à Rochefort de l'escadre de l'amiral Missiessy, qui avait été +comme un trait à la Guadeloupe et qui en était revenu avec la même +rapidité. Il était de deux ou trois mois en avance, et ramenait sur nos +côtes la flotte anglaise qui était à sa poursuite depuis son départ. Il +avait ainsi manqué le but de sa croisière; car on n'avait pas eu d'autre +projet, en faisant sortir les vaisseaux que nous avions à Toulon, à +Cadix et à Rochefort, que de disperser sur les mers de l'Inde les +escadres anglaises, et de les éloigner des côtes que nous voulions +aborder. + +Le général Lagrange, qui avait été embarqué sur cette escadre, était +également revenu; il arriva lui-même à Brescia, où il fut assez mal +reçu. + +L'empereur néanmoins ne laissa pas voir toute la contrariété que ce +retour lui causait. + +Il alla, de Brescia, passer la revue de toute l'armée qui était +rassemblée dans la plaine de Monte-Chiaro; elle défila, l'infanterie par +bataillons formés en bataille, et la cavalerie par régimens aussi formés +en bataille, et néanmoins la nuit était close quand elle fut finie. +L'empereur continua son voyage et se rendit à Vérone, qui à cette époque +était la frontière du royaume d'Italie. Le général autrichien, baron de +Vincent (depuis ambassadeur à Paris), fit demander à lui rendre ses +devoirs, et le fit saluer, selon l'usage, par son artillerie. L'empereur +le reçut le lendemain avec tout son corps d'officiers, et partit deux +jours après pour Mantoue, puis vint passer le Pô en face de Bologne. Il +entra dans cette ville, se rendit de là à Parme, à Plaisance, puis à +Gênes, dont il fut prendre possession. + +Le doge et le sénat de cette ville étaient venus le prier à Milan de les +accepter et de les comprendre dans l'empire français. Je crois bien que +l'on avait un peu aidé à cette résolution. La position de cette +malheureuse république était telle que ses habitans allaient mourir de +faim: les Anglais la bloquaient sévèrement par mer; les douanes +françaises la resserraient par terre; elle n'avait point de territoire, +et ne pouvait que difficilement se procurer de quoi exister. Ajoutez à +cela que, toutes les fois qu'une querelle s'engageait en Italie, on +commençait par lui envoyer une garnison qu'elle n'avait pas les moyens +de refuser. Elle avait donc tous les inconvéniens qu'entraînait sa +réunion à la France, sans en avoir les avantages. Elle se détermina à +demander d'être agrégée à l'empire. + +La France fit une médiocre acquisition. Le pays avait un passif qui +surpassait de beaucoup son actif, de sorte que sa réunion entraînait une +augmentation de dépenses pour le trésor impérial. Depuis long-temps +Gênes n'avait plus que des palais de marbre, restes de son antique +splendeur. + +L'empereur avait fait venir à Gênes M. Lebrun, archi-trésorier, qu'il en +nomma gouverneur, et le ministre des finances qui régla de suite ce qui +concernait son département. L'empereur reprit ensuite le chemin de +Paris, où il lui tardait d'arriver. Il s'arrêta à Fontainebleau quelques +jours avant d'entrer dans Paris. Nous étions à la fin de juin; il ne se +contenait plus d'impatience. Il partit enfin pour Boulogne avec le +ministre de la marine, comme il en avait pris l'habitude, c'est-à-dire +en s'échappant. + +Il avait fait organiser la ligne des signaux de côtes d'une manière +particulière depuis Bayonne jusqu'à Boulogne. Il vit son armée homme par +homme, et la flottille bâtiment par bâtiment. Il avait placé aux avenues +de son quartier-général des postes de sa garde, qui arrêtaient tous les +courriers arrivant pour le ministre de la marine, et les lui amenaient, +de sorte qu'il lisait les dépêches avant le ministre, auquel il les +renvoyait après les avoir parcourues. Il avait pris cette précaution +pour ne pas perdre un instant, et faire embarquer l'armée, dès qu'il +serait assuré que l'événement qu'il attendait avait eu lieu. Il gagnait +ainsi quelques heures sur le ministre de la marine, qui était établi +dans Boulogne, tandis qu'il était, comme l'on sait, à son petit château +de Pont-de-Brique, à une lieue de Boulogne, sur la route de Paris. + +Tout cela fini, on fit approcher les parcs d'artillerie, on les +embarqua, et la cavalerie ensuite. + +Il ne restait plus que l'infanterie, qui était consignée dans les camps, +prête à prendre les armes au premier coup de tambour. On attendait de +moment en moment l'ordre d'embarquer; il n'arriva point: loin de là, on +débarqua ce qui était déjà à bord. Voici pourquoi. + +La flotte qui était partie de Toulon, l'hiver précédent, avec celle +d'Espagne, devait être jointe par celle de Missiessy; mais celui-ci +avait fait voile pour l'Europe avant l'époque assignée. Les deux flottes +faisaient ensemble quinze vaisseaux; elles devaient venir devant le +Ferrol, sans y entrer. L'amiral Gourdon, qui y était avec six vaisseaux, +avait ordre de se joindre à elles. Les vingt-un bâtimens réunis devaient +ensuite faire route ensemble, prendre le Missiessy en rade à Rochefort, +rallier son escadre, et marcher tous à Brest, où il y avait vingt-un +vaisseaux qui avaient ordre de sortir aussitôt que les escadres seraient +signalées. La jonction faite, elles eussent présenté une force de +soixante vaisseaux, qui pouvaient arriver, en deux ou trois jours, +devant Boulogne. Les escadres de Rochefort et de Brest sorties, on +devait expédier un courrier au ministre de la marine, et de plus en +prévenir en même temps par des signaux de côte, c'est-à-dire, de +Rochefort à Brest, et de Brest à Boulogne. + +À l'arrivée de ce courrier, ou au signal de côte, l'on aurait fait +embarquer le reste de l'armée, et commencé à faire sortir la flottille, +qui, toute rassemblée dans Étaples, Boulogne, Vimereux, Ambleteuse, +pouvait, d'après les calculs faits, être en rade en trois marées. On +aurait procédé à cette opération lorsqu'on aurait commencé à apercevoir +la flotte des vaisseaux de guerre. Il n'y avait devant nous que deux ou +trois frégates anglaises: qui peut prévoir ce qui serait advenu, si les +ordres de l'empereur eussent été exécutés[25]? + +Comment une combinaison amenée d'aussi loin, et calculée depuis aussi +long-temps, a-t-elle manqué? Le voici: la flotte française et espagnole, +composée de quinze vaisseaux, rencontra à cent lieues au large du +Ferrol, en revenant d'Amérique comme le portaient ses instructions, la +flotte anglaise de l'amiral Calder. Cette dernière n'avait que neuf +vaisseaux, qui peut-être n'auraient pas été là sans la rentrée de M. de +Missiessy à Rochefort; non seulement notre flotte de quinze vaisseaux ne +battit pas l'amiral Calder, mais encore elle se laissa prendre deux +bâtimens. Nous avions le vent: on dit que les deux vaisseaux pris +étaient démâtés, et qu'il sont tombés dans la ligne anglaise; mais +comment les treize restant des nôtres n'ont-ils pas laissé arriver sur +cette ligne? Ils auraient au moins sauvé leurs deux vaisseaux; c'est ce +que je n'ai jamais pu savoir. L'escadre, par suite de cette affaire, ne +parut pas devant le Ferrol, et ne fit pas prévenir l'amiral Gourdon, +comme cela était convenu; celui-ci ne sortit pas la flotte de Rochefort, +non plus que celle de Brest. Voilà donc une opération ajournée par suite +de fautes particulières et d'un léger accident. + +L'empereur, qui arrêtait les courriers du ministre de la marine, vit le +rapport de ce combat dans une dépêche venant de Bayonne; il leva les +épaules de pitié en voyant la conduite de son amiral: c'était déjà +l'infortuné Villeneuve, et il en fut triste tout le jour. + +Que faire? Quelle punition, quelle vengeance, quel exemple pouvait +compenser une faute qui frappait de nullité les efforts et les dépenses +énormes qu'il avait faits depuis deux ans? Il fallut néanmoins se +résigner et chercher une combinaison nouvelle pour rallier nos escadres, +et éloigner celles des Anglais qui les avaient suivies. L'empereur +méditait les moyens d'atteindre ce résultat, mais des événemens d'une +tout autre importance vinrent faire diversion à ses projets. + + + + +CHAPITRE XII. + +Irruption de l'Autriche en Bavière.--Le camp de Boulogne est +levé.--Mission de Duroc en Prusse.--L'empereur de Russie se rend à +Berlin.--Le duc de Wurtemberg. + + +Absorbé par son expédition d'Angleterre, l'empereur était loin de +s'attendre à une agression de la part d'aucune puissance continentale, +lorsqu'il apprit par une dépêche de Munich que l'armée autrichienne +marchait sur cette capitale. + +L'Autriche, on ne savait pourquoi, si ce n'était pour nous faire la +guerre, avait réuni une armée considérable à Wels, sous les ordres du +feld maréchal Mack; le prétexte de cette réunion était des manœuvres et +exercices militaires, mais tout à coup cette armée partit et s'approcha +de la Bavière. + +L'empereur ne pouvait s'expliquer ce que cela signifiait; il n'avait +aucun point en litige avec l'Autriche. À la vérité, cette puissance +n'avait point reconnu l'empereur, mais son ambassadeur n'avait pas +quitté Paris. + +Je ne suis même pas sûr qu'elle ne l'eût pas reconnu, car, lorsque +l'empereur alla à Vérone, après le couronnement de Milan, le général +autrichien de Vincent, qui commandait les troupes de sa nation dans les +états vénitiens, vint, comme je l'ai déjà dit, faire une visite de corps +à l'empereur avec tous les officiers des troupes sous ses ordres; +l'artillerie autrichienne fit la salve d'usage. Cela se passait à la fin +de juin; on n'avait pas l'air de se douter de ce qui devait arriver au +mois de septembre de la même année. L'ambassadeur de France était à +Vienne; celui de Russie était, à la vérité, parti de Paris depuis +long-temps, mais nous n'entendions encore parler de la marche des +troupes russes que sur les gazettes. + +L'avis cependant était trop sérieux pour que l'empereur le négligeât, et +il était occupé de soins trop importans pour qu'il les abandonnât +légèrement. Il envoya de Boulogne même ses aides-de-camp au-devant de +l'armée autrichienne, tant il avait peine à ajouter foi à une aussi +incroyable agression. J'eus pour ma part l'ordre d'aller à sa rencontre. +Le général Bertrand eut une mission semblable dans une autre direction. +Je poussai jusqu'à l'Inn, et d'après mes instructions je vins +reconnaître une route pour revenir de Donawert sur Louisbourg et les +bords du Rhin, autre que la grande route ordinaire de Wurtemberg. Mais +avant que ses aides-de-camp fussent de retour, l'empereur eut des +nouvelles indubitables du départ de Wels de l'armée de Mack, et de +l'entrée des Russes sur le territoire autrichien. C'est de cette inique +agression que datent les malheurs de la France. Il ne balança plus à +prendre son parti. Il y avait même déjà un peu de temps perdu, en +méfiance de la véracité des avis donnés. Il fit donc débarquer tout, et +réorganiser l'armée pour de longues marches. Elle partit effectivement +par toutes les directions les plus courtes pour se rapprocher des bords +du Rhin, où elle arriva en même temps que l'armée autrichienne arrivait +sur le Danube. L'électeur de Bavière, avec sa famille et son armée, +s'était retiré à Wurtzbourg. + +Avant de quitter Boulogne, l'empereur avait envoyé à la hâte sur les +bords du Rhin pour réunir des chevaux de trait, et organiser le plus de +matériel d'artillerie que l'on pourrait. On se trouvait pris tout-à-fait +au dépourvu, et il fallut toute l'activité de l'empereur pour improviser +ce qui manquait à cette armée pour la campagne qu'elle était forcée +d'entreprendre tout à coup. + +Le général Marmont, qui était en Hollande, ne traversa que des pays dont +les souverains n'ont jamais le droit de dire à un ennemi plus fort: +Pourquoi passez-vous sur mon territoire? mais Bernadotte, qui était en +Hanovre, avait une portion du territoire prussien à traverser, et en +même temps que l'empereur lui faisait envoyer son ordre de marcher, il +envoya le grand-maréchal Duroc à Berlin. On était en politique franche +avec la Prusse, et en courtoisie avec sa cour; on venait, il y avait à +peine deux mois, d'échanger les distinctions honorifiques des deux pays. + +Ainsi attaqué sans déclaration de guerre, l'empereur faisait part au roi +de Prusse de la situation critique où l'avait mis cette agression +inopinée; il lui témoignait combien il était fâché de se voir contraint +de faire passer ses troupes sur quelques portions du territoire +prussien, avant d'en avoir traité préalablement. Il lui envoyait son +grand-maréchal pour l'en prévenir, et l'assurer de tout le désir qu'il +avait que cette marche ne fût regardée que comme le résultat d'une +absolue nécessité. + +Le maréchal Duroc fut reçu un peu moins bien qu'il ne l'avait été dans +les missions antérieures dont il avait été chargé près la cour de +Berlin. Le roi lui parla peu de la marche de Bernadotte; il eut l'air +d'être convaincu de la validité des motifs de l'empereur, et lui +témoigna beaucoup de regrets de le voir jeté de nouveau dans une guerre +dont il ne doutait pas du reste, qu'il ne sortît heureusement. + +Le baron de Hardenberg fut moins modéré; il présenta, le 14 octobre, une +note extrêmement vive au grand-maréchal. «Son maître, disait-il, ne +savait de quoi il devait le plus s'étonner des violences qu'avait +commises l'armée française, ou des motifs dont on se servait pour les +justifier. La Prusse, quoiqu'elle se fût déclarée neutre, avait rempli +toutes les obligations qu'elle avait contractées. Peut-être même +avait-elle fait à la France des sacrifices que ses devoirs condamnaient. +De quelle manière cependant avait-on reconnu la loyauté, la persévérance +qu'elle avait mise dans ses relations d'amitié avec la France? On +alléguait les guerres de 1796 et de 1800, où les margraviats avaient été +ouverts aux parties belligérantes; mais l'exception n'est pas la règle, +et d'ailleurs tout, aux époques dont on s'appuyait, avait été réglé, +stipulé par des conventions spéciales. On ignorait nos intentions! Mais +les intentions ressortaient de la nature même des choses, les +protestations des autorités royales les faisaient connaître. Des +affaires de cette importance exigeaient une déclaration positive! Mais +qu'a besoin de déclaration celui qui se repose sur l'inviolabilité d'un +système généralement reconnu? Est-ce à lui d'en faire, lorsque celui qui +médite le renversement de ce qu'il a sanctionné s'en abstient? On cite +des faits inconnus; on attribue aux Autrichiens des torts dont ils ne se +sont jamais rendus coupables: quel résultat doivent produire de tels +moyens, si ce n'est de faire mieux ressortir la différence qu'il y a +entre la conduite des cabinets de Paris et de Vienne? Le roi cependant +ne s'arrête pas aux conséquences qu'ils présentent; il se borne à croire +que l'empereur des Français a eu des motifs suffisans pour annuler les +engagemens qui les lient, et se considère comme dégagé désormais de +toute espèce d'obligation. Ainsi rétabli dans une position qui ne lui +impose pas d'autres devoirs que ceux que commandent sa sûreté et la +justice, le roi de Prusse restera fidèle aux principes qu'il n'a cessé +de professer, et ne négligera rien pour procurer, par sa médiation, à +l'Europe la paix qu'il désire à ses peuples; mais il déclare en même +temps qu'arrêté partout dans ses desseins généreux, libre d'engagemens, +sans garantie pour l'avenir, il va pourvoir à la sûreté de ses états, et +mettre son armée en mouvement.» + +Cette déclaration n'était appuyée d'aucune mesure bien directe: le +grand-maréchal continua son séjour à Berlin, et y resta près d'un mois, +pendant lequel il vit arriver l'empereur de Russie[26], qui se rendit +dans cette capitale sous prétexte d'aller, avant de se mettre en +campagne, voir sa sœur la princesse héréditaire de Saxe-Weimar. Personne +ne se méprit sur le motif secret de ce voyage. On ne quitte pas une +armée qui va à la rencontre des événemens, pour aller faire une visite à +plus de cent lieues du pays où elle doit opérer. Il était évident qu'il +cherchait à entraîner la Prusse dans la coalition. + +Je ne puis dire ce qui s'est fait et dit à cette occasion, mais ce qu'il +y a de certain, c'est que, pendant que le maréchal Duroc était encore à +Berlin, l'armée russe, aux ordres du général Buxhowden, passa la Vistule +à Varsovie, marcha par la Pologne prussienne sur Breslaw, d'où elle +devait entrer en Bohême. + +Mais l'empereur Napoléon avait déjà tout calculé, tout prévu. Les cartes +d'Angleterre avaient disparu; il n'y avait plus que celles d'Allemagne +dans son cabinet. Il nous faisait suivre la marche des troupes, et nous +dit un jour ces paroles remarquables: «Si les ennemis viennent à moi, je +les détruirai avant qu'ils aient repassé le Danube; s'ils m'attendent, +je les prendrai entre Augsbourg et Ulm.» Il donna ses derniers ordres à +la marine et à l'armée, et partit pour Paris. Dès qu'il y fut arrivé, il +se rendit au sénat, lui exposa les motifs qui l'avaient obligé à changer +tout d'un coup la direction de nos forces, et se mit en route le +lendemain pour Strasbourg. Il arriva dans cette ville pendant que +l'armée passait le Rhin à Kehl, à Lauterbourg, Spire et Manheim. Il +visita les établissemens de la place, et indiqua les moyens d'utiliser +une quantité de petites ressources dont il régla l'emploi. + +Il passa le Rhin lui-même après avoir ordonné et vu commencer la +reconstruction du fort de Kehl. Il avait fait proposer aux princes de +Bade et au landgrave de Hesse-Darmstadt de s'allier à lui; les deux +princes tardèrent à s'expliquer. Le dernier crut éluder la question en +licenciant ses troupes, et en le faisant connaître officiellement à +l'empereur, comme une preuve de sa neutralité; mais lorsque la bataille +d'Austerlitz fut gagnée, il se hâta d'envoyer protester de son +dévoûment. L'officier qui avait rempli la première mission fut chargé de +la seconde; c'était changer de rôle à bien court intervalle. + +La cour de Bade marcha plus franchement: ses troupes étaient réunies aux +nôtres avant la bataille. + +Pendant que l'empereur se livrait à ces divers soins, les différens +corps de son armée approchaient du pied des montagnes qui sont sur la +rive droite du fleuve, et entraient dans le pays de Wurtemberg. Il avait +envoyé un de ses aides-de-camp près du prince souverain de ce pays pour +le prévenir qu'il était obligé de traverser ses états; qu'il en était +fâché, mais qu'il espérait que le passage se ferait sans désordre. + +Le duc de Wurtemberg, choqué de voir déboucher nos troupes, avait réuni +sa petite armée auprès de Louisbourg, sa résidence d'été, et se +disposait à faire résistance, lorsque l'aide-de-camp de l'empereur se +présenta. Cette marque d'égards le calma; il exigea néanmoins qu'il ne +passât point de troupes par sa résidence. L'empereur arriva quelques +instans après: la cour de Wurtemberg lui fit une magnifique réception; +il coucha deux nuits au château de Louisbourg. Ce fut pendant ce séjour +que les hostilités commencèrent sur la route de Stuttgard à Ulm, que +suivait le corps du maréchal Ney. Les Autrichiens, commandés par +l'archiduc Ferdinand, que dirigeait le feld-maréchal Mack, avaient leur +quartier-général dans la dernière de ces deux places. + +L'empereur manœuvra sur sa gauche et resta à Louisbourg, faisant +déboucher le maréchal Ney par la grande route de Stuttgard; les ennemis +crurent de bonne foi que toute notre armée le suivait, et manœuvrèrent +en conséquence. L'empereur, satisfait de leur avoir donné le change, se +porta avec la rapidité de l'éclair à Nordlingen, où arrivèrent en même +temps le corps du maréchal Davout, qui de Manheim était venu par la +vallée du Necker à Bettingen, celui du maréchal Soult, qui de Spire +était venu par Heilbron, enfin celui du maréchal Lannes, qui, laissant +Louisbourg sur sa gauche, avait atteint Donawert, au moment même où un +bataillon autrichien se présentait sur la rive droite du Danube pour +couper le pont. On rejeta ces troupes au loin, et l'on fit passer le +fleuve d'abord à toute la cavalerie, puis à l'infanterie. + + + + +CHAPITRE XIII. + +Combats divers.--Manœuvres de l'empereur.--L'archiduc Ferdinand +s'échappe d'Ulm.--Le maréchal Soult prend Memmingen.--Réponse de +Napoléon au prince Lichtenstein envoyé en parlementaire.--Le maréchal +Mack capitule.--Projets de la coalition.--L'armée autrichienne met bas +les armes.--Paroles de Napoléon aux généraux autrichiens prisonniers. + + +L'empereur se fit éclairer jusqu'au Lech, et se mit en communication +avec le général Marmont, qui débouchait par Neubourg, où il avait passé +le Danube, et marchait sur Friedberg. On se mit également en +communication avec l'armée bavaroise, qui quittait Ingolstadt pour se +porter en avant. La cavalerie rencontra un corps autrichien à Wertingen, +le défit et refoula ce qui lui était échappé sur Ulm. L'empereur porta +son quartier-général à Zumnershausen, entre Augsbourg et Guntzbourg. Il +fit occuper Augsbourg, et envoya le corps du maréchal Soult sur la seule +ligne d'opérations qui restât par Memmingen aux ennemis, petite place +dans laquelle ils avaient jeté six mille hommes, que le maréchal Soult y +bloqua. Voulant se mettre aussi en communication avec le corps du +maréchal Ney, qui était resté sur la rive gauche du Danube, il lui +envoya l'ordre de forcer le passage du fleuve à Guntzbourg. + +Il alla ensuite établir son quartier-général à Augsbourg[27], pour +observer le parti qu'allait prendre l'armée autrichienne, et pour +organiser dans cette ville, dont il avait été obligé de faire le centre +de ses opérations, des moyens d'administration et d'hôpitaux. Il y fut +joint par le corps de Marmont, et reçut des nouvelles de la marche de +Bernadotte. De cette manière, il se trouvait placé au milieu de tous ses +corps d'armée. D'Augsbourg, il porta son quartier-général à +Zumnershausen, et fit resserrer Ulm dans toutes les directions. Personne +de nous ne concevait comment l'armée autrichienne n'avait pas pris le +parti de s'en aller, ou de venir offrir la bataille. Elle n'en fit rien, +et attendit qu'elle n'eût plus aucun moyen de nous éviter. On peut juger +cependant combien elle aurait pu saisir d'occasions de se tirer +d'embarras dans l'immense mouvement que nous avions été obligés de faire +pour la tourner aussi complètement qu'elle le fut. Le corps qui formait +le cercle derrière elle avait parcouru, depuis Donawert, les cent +quatre-vingts degrés de la dernière circonférence, pour arriver à sa +position. + +Ces dispositions prises, l'empereur s'approcha d'Ulm par Guntzbourg. Son +armée était arrivée, par la rive droite du Danube, à la vue d'Ulm, +lorsqu'il apprit qu'un fort détachement s'était échappé de la place, et +se dirigeait à marches forcées vers la Bohême par la rive gauche. Il +reçut en même temps avis qu'une des divisions du corps du maréchal Ney, +commandée par le général Dupont, qui resserrait Ulm par la rive gauche, +avait été forcée dans la position qu'elle occupait, et n'avait pu +s'opposer à la sortie d'un très grand corps autrichien, qui avait pris +la route de Nordlingen. Il crut un moment que toute l'armée ennemie +allait prendre cette direction; il manœuvra de suite pour faire harceler +par sa cavalerie le corps autrichien. Elle repassa le Danube, et marcha +avec tant de célérité, que tous les jours elle atteignait et dispersait +quelques fragmens de ce corps, qui était commandé par l'archiduc +Ferdinand. Exténué par une poursuite sans relâche, l'ennemi chercha à +nous échapper par la ruse. Il fit des ouvertures, feignit de vouloir +négocier; mais on s'aperçut qu'il ne cherchait qu'à gagner du temps. On +le chargea, on le mena battant jusque dans les montagnes de la Bohême. + +En même temps que l'empereur mettait sa cavalerie sur les traces de +l'archiduc Ferdinand, il faisait resserrer Ulm. Il ordonna de forcer à +Elchingen le passage de la rive droite à la rive gauche. Le hasard fit +que, ce jour même, une deuxième colonne sortit de la place, et se +dirigea sur le village. Le pont, quoique fort mauvais, n'était pas +détruit. La partie du corps du maréchal Ney qui était sur la rive droite +marcha à elle, la culbuta et la rejeta dans Ulm. C'était celle qui, peu +de jours auparavant, avait forcé le passage du Danube pour passer de la +rive gauche à Guntzbourg sur la rive droite. + +Celle des six divisions qui avait été mise à la poursuite du corps de +l'archiduc Ferdinand continua à descendre la rive gauche du Danube. On +fit appuyer le maréchal Ney par le corps du maréchal Lannes, qui passa +également le pont. Le même soir, les deux corps couchèrent sur la crête +des hauteurs qui dominent Ulm sur la rive gauche, pendant que Marmont +s'en approchait par la rive droite. L'empereur s'établit de sa personne +à Elchingen, et alors la Bohême fut à nous. + +Le lendemain, on rejeta dans la place tout ce que l'armée ennemie avait +de troupes au dehors; on replia jusqu'à ses postes. Elle resta dans +cette position quatre jours sans rien proposer. Pendant ce temps, le +maréchal Soult prenait Memingen avec sa garnison de six mille hommes. +Cette nouvelle parvint à l'empereur dans un mauvais bivouac, qui était +si humide, qu'on fut obligé d'aller chercher une planche pour qu'il +n'eût pas les pieds dans l'eau. Il venait de recevoir cette +capitulation, lorsqu'on lui annonça le prince Maurice Lichtenstein, que +le maréchal Mack envoyait parlementer. On l'amena à cheval, les yeux +bandés. Lorsqu'il fut arrivé, on le présenta à l'empereur, il laissa +échapper un mouvement de figure qui nous prouva bien qu'il ne le croyait +pas là. Il ne déguisa point que le maréchal Mack ne se doutait pas de sa +présence. Il venait traiter de l'évacuation d'Ulm. L'armée qui +l'occupait demandait à retourner en Autriche. Pour être impartial, on +doit convenir, sans pour cela cesser d'être patriote, que, dans le cours +de la guerre, les généraux ennemis ont toujours cru abuser les nôtres, +là où l'empereur ne se trouvait pas. + +L'empereur ne put s'empêcher de sourire, et de lui dire: «Quelle raison +ai-je de vous accorder cette demande? Dans huit jours, vous êtes à moi +sans condition. Vous attendez l'armée russe qui est à peine en Bohême; +et d'ailleurs si je vous laisse sortir, quelle garantie ai-je qu'on ne +fera pas servir vos troupes, une fois qu'elles seront réunies aux +Russes? Je me souviens de Marengo. Je laissai passer M. de Mélas, et il +fallut que Moreau combattît ses troupes au bout de deux mois, malgré les +promesses les plus solennelles de traiter de la paix. D'ailleurs, il n'y +a pas de lois de guerre à invoquer, après une conduite comme celle de +votre gouvernement envers moi. Certainement je ne vous ai pas cherchés; +je ne puis d'ailleurs me fier à aucun des engagemens que prendrait avec +moi votre général, parce qu'il ne dépendra pas de lui de tenir sa +parole. Ah! si vous aviez dans Ulm un de vos princes, et qu'il +s'engageât, je me fierais à sa parole, parce qu'il en serait +responsable, et qu'il ne permettrait pas qu'on le déshonorât; mais je +crois que l'archiduc est sorti.» + +Le prince Maurice répliqua du mieux qu'il lui fut possible, et protesta +que, sans les conditions qu'il demandait, l'armée ne sortirait pas. «Je +ne vous les accorderai pas, reprit l'empereur. Voilà la capitulation de +votre général qui commandait à Memingen; portez-la au maréchal Mack, et +quelles que soient vos résolutions dans Ulm, je ne lui accorderai pas +d'autres conditions. D'ailleurs, je ne suis pas pressé; plus il tardera, +plus il rendra sa position mauvaise, et par conséquent la vôtre à +tous[28]. Au surplus, j'aurai demain ici le corps qui a pris Memingen, +et nous verrons.» + +On reconduisit le prince de Lichtenstein à Ulm, et l'on attendit. + +Le soir même, le maréchal Mack écrivit à l'empereur une lettre fort +respectueuse, dans laquelle il lui disait que la consolation qui lui +restait dans son infortune, c'était d'être obligé de traiter avec lui, +l'assurant que tout autre ne lui eût jamais fait accepter d'aussi +désastreuses conditions; que, puisque la fortune l'avait voulu ainsi, il +attendait ses ordres. + +L'empereur envoya Berthier à Ulm le lendemain matin avec des +instructions, et resta encore à son mauvais bivouac pour être à portée +de répondre aux objections, s'il y en avait de faites. Berthier revint +le soir, apportant la capitulation, par laquelle l'armée entière se +rendait prisonnière. Elle devait sortir avec les honneurs de la guerre, +défiler devant l'armée française, mettre bas les armes, et partir pour +la France. Les généraux et officiers avaient seuls la permission de +retourner chez eux, à condition de ne pas servir jusqu'à parfait +échange. + +Les pluies n'avaient pas cessé pendant les huit jours que nous avions +passés devant Ulm; elles s'arrêtèrent tout à coup, et l'armée +autrichienne défila par le plus beau temps du monde. + +L'empereur avait été passer les deux jours d'intervalle qui avaient été +stipulés entre la signature de la capitulation et son exécution, à +l'abbaye d'Elchingen, où le maréchal Mack vint le voir; il le garda +long-temps et le fit beaucoup causer. C'est dans cet entretien qu'il +acquit la connaissance de tous les détails qui avaient précédé la +résolution qu'avait prise le cabinet autrichien de lui faire la guerre. +Il apprit tous les ressorts que les Russes avaient mis en jeu pour le +décider, et enfin quels étaient les projets de la coalition. Il n'était +question de rien moins que d'enlever à la France toutes les conquêtes de +la révolution; on était résolu d'employer tous les moyens pour arriver à +ce résultat. La guerre, la division, les intrigues intérieures, rien +n'avait été omis; enfin, on doutait si peu du succès, qu'on n'avait pas +craint d'assigner Lyon au roi de Sardaigne. + +De telles révélations eussent paru les folies d'un cerveau malade, ou le +rêve d'un insensé, si elles ne fussent sorties de la bouche d'un +feld-maréchal que sa position avait initié à la majeure partie des +dispositions d'état de son gouvernement. L'empereur ne revenait pas de +ce qu'il entendait; il avait besoin de cette confidence pour soulager +son esprit, et s'expliquer une foule de petites intrigues qu'il avait +remarquées, sans en deviner le but. Il ne concevait pas qu'ayant eu des +ministres partout, il n'eût rien su de tout cela. Il comprit alors les +tentatives contre sa vie, les projets de Dracke et autres affaires de ce +genre. Mais il ne concevait pas qu'un monarque fût assez dépourvu de +lumières pour se prêter à de pareilles extravagances. Telle était +cependant la vérité; l'empereur en fut affecté: il nous le témoignait +quelquefois; mais ces projets lui semblaient si insensés, qu'il s'y +arrêtait peu. Ils ne furent néanmoins qu'ajournés par nos victoires: les +coalisés les réalisèrent en grande partie, dès que le succès leur en +fournit les moyens. + +L'empereur traita très-bien le général Mack, et s'appliqua à lui faire +oublier son malheur; il le fit accompagner à Ulm par le général Mathieu +Dumas, qu'il avait chargé de disposer les colonnes ennemies qui devaient +partir dès le lendemain. Le jour de cette pénible cérémonie pour l'armée +autrichienne était arrivé. Notre armée se rangea en bataille sur les +hauteurs, dans tout l'éclat d'une toilette militaire aussi recherchée +que sa position le permettait, et d'une propreté admirable. + +Les tambours battaient, les musiques jouaient; la porte d'Ulm s'ouvrit; +l'armée autrichienne s'avança en silence, défila lentement, et alla, +corps par corps, mettre bas les armes dans un terrain que l'on avait +disposé pour les recevoir. + +Cette journée, si pénible pour les Autrichiens, mit en notre pouvoir +36,000 hommes; 6,000 avaient été pris dans Memingen, environ 2,000 au +combat de Vertingen. Si on ajoute à cela ce qui tomba dans nos mains au +combat d'Elchingen et dans la poursuite de l'archiduc, on trouvera que +ce n'est pas exagérer que d'évaluer la perte totale de l'armée +autrichienne à 50,000 hommes, 70 pièces de canon, et environ 3,500 +chevaux, qui servirent à monter une division de dragons qui était venue +de Boulogne à pied. La cérémonie dura toute la journée. L'empereur était +placé sur un monticule en avant, au centre de son armée; on avait allumé +un grand feu, près duquel il reçut les généraux autrichiens, au nombre +de dix-sept, parmi lesquels, le maréchal Mack, général en chef; Klenau, +Giulay; Jellaschich, Maurice Lichtenstein, Godesheim, Fresnel, ces deux +derniers étaient officiers français, et émigrés avec le régiment des +hussards de Saxe. Je ne me rappelle pas le nom des autres. Ils étaient +tous fort tristes; ce fut l'empereur qui soutint la conversation; il +leur dit entre autres choses: «Il est malheureux que d'aussi braves gens +que vous, dont les noms sont honorablement cités partout où vous avez +combattu, soient les victimes des sottises d'un cabinet qui ne rêve que +des projets insensés, et qui ne rougit pas de compromettre la dignité de +l'État et de la nation en trafiquant des services de ceux qui sont +destinés à la défendre. C'est déjà une chose inique, que de venir, sans +déclaration de guerre, me prendre à la gorge; mais c'est être coupable +envers ses peuples, que d'appeler chez eux une invasion étrangère; c'est +trahir l'Europe, que d'immiscer les hordes asiatiques dans nos débats. +Au lieu de m'attaquer sans motif, le conseil aulique eût dû s'allier à +moi pour repousser l'armée russe. C'est une chose monstrueuse pour +l'histoire, que cette alliance de votre cabinet; elle ne peut être +l'ouvrage des hommes d'État de votre nation; c'est, en un mot, +l'alliance des chiens et des bergers avec les loups, contre les moutons. +En supposant que la France eût succombé dans cette lutte, vous n'auriez +pas tardé à vous apercevoir de la faute que vous auriez faite.» + +Cette conversation ne fut pas perdue pour tous; cependant aucun ne +répondit. + +Il se passa là, devant les généraux autrichiens, une scène qui déplut +beaucoup à l'empereur. + +Un officier-général, qui aime à faire de l'esprit, racontait tout haut +le bon mot qu'il mettait dans la bouche d'un des soldats de son corps +d'armée. + +Il passait devant leurs rangs, disait-il, et leur avait adressé ces +paroles: «Eh bien! soldats, voilà bien des prisonniers.»--«C'est vrai, +mon général,» lui répondit l'un d'entre eux, «nous n'avions jamais vu +tant de j... f... à la fois.» + +L'empereur, qui avait l'oreille à tout, entendit ce propos; il en fut +fort mécontent, et envoya un de ses aides-de-camp dire à cet +officier-général de se retirer; il nous dit à demi-voix: «Il faut se +respecter bien peu pour insulter des hommes aussi malheureux.» + + + + +CHAPITRE XIV. + +Marche de l'armée russe.--Entrée à Braunau.--Retour de Duroc de sa +mission à Berlin.--Le général Giulay envoyé à Napoléon par l'empereur +d'Autriche.--Occupation de Vienne.--Affaire de Krems.--Surprise du pont +du Tabor.--Dispositions générales.--Examen que fait Napoléon du terrain +où il doit livrer bataille. + + +L'empereur revint coucher à Elchingen, et partit le lendemain pour +Augsbourg, où il logea chez l'évêque. Il y resta le temps nécessaire +pour organiser une nouvelle combinaison de marches, et partit. + +Il avait appris d'une manière à peu près sûre que les Russes +approchaient. Des voyageurs arrivant de Lintz avaient vu entrer dans +cette ville les premières troupes de cette nation; à mesure qu'elles +débouchaient, elles se plaçaient sur des chariots rassemblés d'avance, +et partaient en poste vers la Bavière; cette précipitation était +vraisemblablement le résultat de l'avis qu'avait eu le général en chef +Kutusow, que nous avions passé le Rhin. Il ne tarda pas à apprendre les +événemens qui avaient eu lieu devant Ulm, et changea de projets. + +D'Augsbourg, l'empereur alla à Munich; il y reçut toutes les autorités +bavaroises, et leur promit de ne pas oublier leur pays dans le traité de +paix. + +L'électeur n'était pas encore rentré dans sa capitale, mais il n'avait +omis aucun ordre pour que la réception de l'empereur fût convenable et +proportionnée aux avantages que la Bavière retirait des premiers succès +de la campagne. Les Bavarois firent éclater leur reconnaissance par des +illuminations; et quoique la ville fût pleine de soldats français, ils +ne firent entendre aucune plainte. Cependant il était impossible qu'il +n'y eût pas de désordre. + +Notre armée passa l'Iser sur tous les ponts, depuis celui de Munich +jusqu'à Plading, et s'approcha de l'Inn. + +L'empereur, avec une forte partie de l'armée, prit la route de Mülhdorf; +les premières troupes russes étaient venues jusque-là, et s'en étaient +retournées après qu'elles eurent appris l'aventure du maréchal Mack. + +À partir de Mülhdorf, nous ne trouvâmes pas un pont qui ne fût à refaire +en entier: les Russes les brûlaient d'une manière qui nous était +jusqu'alors inconnue, si bien que nous fûmes obligés de faire marcher à +l'avant-garde des compagnies de sapeurs avec des ingénieurs, qui eurent +fort à faire. + +De Mülhdorf, l'empereur se rendit à Burkhausen, puis à Braunau. On +croyait qu'il y avait une garnison dans cette place; on fut fort étonné +d'en trouver les portes ouvertes, les fortifications en très bon état, +bien palissadées, l'artillerie sur les remparts, et des vivres plein les +magasins. Le pont de l'Inn était brûlé. Deux mille hommes dans cette +place nous eussent fait beaucoup de mal, en ce qu'ils nous auraient +obligés de les bloquer, et de déranger toutes les directions de nos +communications; ce qui eût été un grand inconvénient pour nous, parce +que la saison devenait très pluvieuse. + +L'empereur jugea qu'il fallait qu'on eût perdu la tête pour commettre de +pareilles fautes, et fit de suite mettre la main à l'ouvrage pour +raccommoder le pont. Il était toujours à cheval, quelque temps qu'il +fît; il ne voyageait en voiture que quand son armée était à trois ou +quatre marches en avant; c'était un calcul de sa part: le point où il se +trouvait entrait toujours dans ses combinaisons, et les distances +n'étaient rien pour lui; il les franchissait avec la rapidité de +l'aigle. + +Il ne resta à Braunau qu'une nuit, et partit par la route de Lintz; +l'armée était à peu près rassemblée. Il marchait avec précaution, de +manière à pouvoir manœuvrer, et être partout de sa personne. Il alla +donc à petites journées jusqu'à Lintz. + +On suivait les Russes à la trace; mais le raccommodage des ponts nous +prenait un temps qui leur donnait de l'avance. + +Le pont de Lintz était brûlé; l'empereur ordonna de le rétablir; il fit +passer de l'infanterie sur la rive gauche, et comme il animait tout par +sa présence, la cavalerie ne tarda pas à pouvoir passer. + +On en jeta sur les routes de la Bohême, et on fit marcher, pour +l'appuyer, deux divisions d'infanterie, commandées par le maréchal +Mortier. L'empereur fit ces dispositions, parce qu'il craignait que les +Russes ne lui dérobassent leur retraite, en passant le Danube à +l'improviste; et comme il était arrêté à chaque pas par la rupture des +ponts, il imagina de faire marcher par les deux rives du fleuve, attendu +que le corps qui descendait la rive gauche, ne rencontrant pas les mêmes +obstacles, pouvait aisément déborder les Russes, et, par conséquent, les +obliger à aller chercher un passage plus loin. + +L'empereur reçut dans cette ville la visite de l'électeur de Bavière, +qui, arrivé à Munich après son départ, était accouru lui rendre ses +devoirs, conduisant son fils aîné avec lui; ils dînèrent l'un et l'autre +avec l'empereur, et retournèrent à Munich. + +Le maréchal Duroc, expédié, comme je l'ai dit plus haut, au roi de +Prusse, avant le départ de Boulogne, joignit également l'empereur dans +cette ville. Il ne rapportait rien de satisfaisant de sa mission; mais +du moins il donnait l'assurance que la conduite du cabinet de Berlin +serait subordonnée aux événemens, c'est-à-dire qu'il faudrait combattre +cette puissance, si la fortune nous était défavorable. L'empereur pensa +que les événemens d'Ulm lui avaient fait faire des réflexions, mais, en +résultat, que nous n'avions rien de solidement établi à Berlin. + +L'empereur reçut à Lintz des nouvelles de l'armée d'Italie sous les +ordres du maréchal Masséna; elle avait passé l'Adige, et avait attaqué +l'armée de l'archiduc Charles dans la position de Caldiero: l'affaire, +quoiqu'indécise, fut fort meurtrière; cependant l'archiduc se retira, +vraisemblablement parce qu'il avait connaissance de la marche de +l'empereur sur Vienne. + +Il vint à Lintz un parlementaire de l'empereur d'Autriche; c'était le +général Giulay qui avait été compris dans la capitulation d'Ulm. Il +avait vu notre armée dans cette circonstance, et en avait été rendre +compte à Vienne. D'une autre part, la monarchie était gravement +compromise, malgré les ressources qu'elle conservait encore; elle avait +besoin de gagner du temps pour rallier l'armée de l'archiduc à l'armée +russe, et elle voulait les réunir par le pont de Vienne. Si elle eût pu +opérer cette jonction, elle se fût trouvée dans une situation +respectable. + +Le général Giulay venait, en conséquence, assurer des intentions +pacifiques de son souverain, et proposer un armistice. L'empereur lui +répondit qu'il ne demandait pas mieux que de faire la paix, mais qu'on +pouvait traiter sans suspendre le cours des opérations. Il observa au +général Giulay qu'il n'avait pas de pouvoirs de la part des Russes, qui, +d'après cela, seraient en droit de ne pas reconnaître l'armistice; il +l'invita à aller se mettre en règle et le congédia. + +Il partit de Lintz, et prit la route de Vienne. Arrivé à Saint-Polten, +il y fut retenu un ou deux jours par un accident arrivé au corps du +maréchal Mortier, sur la rive gauche du Danube: une de ses deux +divisions avait considérablement devancé l'autre, et s'était portée +jusqu'à Krems. Avertie de cette circonstance, l'armée russe fit ses +dispositions et marcha sur nous; elle attaqua la division française, à +laquelle elle était incomparablement supérieure, l'enveloppa, lui fit +éprouver de grandes pertes, et l'aurait infailliblement détruite, si la +deuxième division ne fût venue la dégager. Les Russes nous prirent trois +aigles: ce sont les premières que nous ayons perdues. + +Ce petit échec donna de l'humeur à l'empereur, et le fit rester à +Saint-Polten vingt-quatre heures de plus. Le général Giulay, qui avait +déjà été prendre ses instructions, le rejoignit dans cette ville. Il +était plus pressant que la dernière fois, car le mal empirait, mais il +n'était pas plus en règle, de sorte qu'il n'eut pas une meilleure +réception. L'Autriche voulait évidemment sauver Vienne et gagner du +temps; il n'y avait que danger pour nous à accorder ce qu'elle +demandait. + +L'on partit de Saint-Polten pour Vienne: les maréchaux Lannes et Murat +étaient entrés dans cette capitale. Ils exécutèrent une surprise qui a +eu une si grande influence sur le reste de la campagne, que l'on ne peut +la passer sous silence. + +Le général Giulay n'était pas encore de retour aux avant-postes +autrichiens, lorsque nos troupes entrèrent à Vienne. Le bruit d'un +armistice y était répandu par les ennemis eux-mêmes: on savait que le +général Giulay était encore chez l'empereur. On le voyait aller et venir +continuellement depuis une quinzaine de jours. Comme il n'était pas +repassé, le bruit d'armistice acquérait de la vraisemblance. Les +Autrichiens, placés sur la rive gauche du Danube, avaient fait les +dispositions nécessaires pour brûler le pont du Tabor, et s'étaient +bornés à le couvrir par un poste de hussards. + +Les maréchaux Lannes et Murat, voulant sauver ce moyen de passage si +essentiel à l'armée, se rendirent eux-mêmes, accompagnés de quelques +officiers, au poste autrichien, où ils répétèrent tous les propos qui +couraient au sujet de l'armistice. Le commandant du poste les prit pour +de simples officiers; ils se promenèrent à pied avec lui, et ils le +menèrent sur le pont même, qui est d'une longueur extrême. Des officiers +autrichiens des troupes qui étaient à l'autre bord, c'est-à-dire de la +rive gauche, vinrent prendre part à la conversation. La colonne de +grenadiers du maréchal Lannes, qu'un officier intelligent conduisait, +profita du moment où ils avaient le visage tourné vers la rive gauche. +Elle s'était avancée par les rues des faubourgs de Vienne qui sont dans +l'île du Prater; elle empêcha les vedettes de hussards de retourner pour +donner l'alerte: l'officier français leur dit que c'était un poste qu'il +allait poser sur le bord du fleuve; elles le crurent, n'avertirent pas +leur poste, qui vit tout d'un coup déboucher derrière lui, à l'entrée du +grand pont, la tête de la colonne. Les hussards autrichiens de cette +grande garde ne voyant point leur officier, qui était sur le pont avec +les maréchaux Lannes et Murat, ayant d'ailleurs l'esprit plein des idées +d'armistice, ne bougèrent pas. La colonne de grenadiers, prenant le pas +redoublé, entra sur le pont et se hâta de gagner l'autre rive, en jetant +à l'eau tous les artifices disposés pour incendier le pont. + +Les officiers autrichiens s'aperçurent trop tard de la faute qu'ils +avaient faite, mais il n'était plus temps; et leurs canonniers, qui +étaient à leurs pièces à l'autre bord, ne concevant rien à ce qui se +passait sous leurs yeux, n'osaient pas tirer, parce qu'ils voyaient +leurs officiers sur le pont en conversation avec les nôtres. Ils +laissèrent arriver la colonne jusqu'à eux, et virent bientôt prendre +leurs canons, ainsi qu'eux-mêmes et tout ce qui était là. + +Jamais surprise ne fut mieux conduite et n'eut un plus grand résultat. +La réunion des armées russes avec celle que l'archiduc Charles ramenait +d'Italie fut dès-lors impossible. + +L'armée se dirigea de tous les points sur Vienne; elle passa le Danube, +et se mit en marche par la route de Znaim pour joindre les Russes, qui +avaient repassé le Danube à Stein. + +Cette surprise du pont du Tabor fit grand plaisir à l'empereur. Il vint +mettre son quartier-général au château de Schœnbrunn, et fit ses +dispositions pour manœuvrer avec toutes ses forces, soit sur les Russes, +soit sur l'archiduc Charles, suivant que l'un ou les autres se +trouveraient à portée. + +L'armée du général Kutusow, qui avait repassé le Danube à Stein, +marchait par Znaim pour rejoindre à Olmutz la grande armée russe, où se +trouvait l'empereur Alexandre. Si, au lieu de repasser le Danube, ce +général fût venu occuper Vienne, il aurait donné une autre face aux +affaires. Il ne le fit pas, on le croit du moins, parce qu'il craignit +que le corps du maréchal Davout, qui marchait à notre droite, ne +descendît des montagnes du Tyrol, après avoir battu et dispersé le corps +autrichien du général Merfeld, et ne parvînt à entrer à Vienne avant +lui, ce qui aurait pu arriver; mais s'il eût pris cette résolution +depuis son départ de Lintz et qu'il eût marché, rien ne l'eût arrêté. + +On trouva dans les magasins et arsenaux de Vienne de l'artillerie et des +munitions pour faire deux campagnes; nous n'eûmes plus besoin de rien +tirer de Strasbourg ni de Metz, nous pûmes au contraire faire refluer un +matériel considérable sur ces deux grands établissemens. + +Vienne était devenue la capitale de l'empereur, et la source de tous ses +moyens. La marche de tous les convois en devint plus rapide. + +L'occupation de Vienne et la surprise du grand pont du Tabor changèrent +la situation des affaires. L'archiduc Charles fut obligé de se jeter à +droite et de gagner la Hongrie; pour lui allonger le chemin, on fit +marcher de suite sur Presbourg, ce qui éloignait de beaucoup le point +par où il aurait pu se mettre en contact avec les Russes. + +L'empereur mit dans Vienne le corps du maréchal Mortier, et en dehors, +observant les routes d'Italie et de Hongrie, le corps du général +Marmont; ce qui faisait ensemble quatre divisions. + +Le maréchal Ney était resté dans le pays de Salsbourg devant Kuffstein, +qui avait une forte garnison. + +Toutes ces troupes eussent été les premières employées, s'il avait été +plus avantageux ou plus urgent d'agir contre l'archiduc Charles. +L'empereur témoigna un peu de mécontentement de ce que le maréchal +Masséna ne marchait pas de manière à pouvoir se joindre à lui, en même +temps que l'archiduc aurait pu joindre les Russes; il croyait que cela +lui était possible. L'empereur ne voulait jamais s'imaginer que là où il +n'était pas, le zèle, quoique le même, rencontrait souvent des obstacles +dans la hiérarchie de sous-ordres. Le fait est que l'arrivée du maréchal +Masséna lui eût fait un extrême plaisir; mais il fut obligé de manœuvrer +de manière à pouvoir s'en passer. + +Après avoir fait ses dispositions sur la rive droite, il partit pour +Znaim, emmenant avec lui le reste de l'armée. Le jour même de son +départ, notre avant-garde, sous les ordres des maréchaux Lannes et +Murat, joignit l'arrière-garde du corps russe du général Kutusow; ce fut +à Hollabrunn que la rencontre eut lieu. Depuis que les Russes avaient +repassé le Danube, ils auraient dû être fort loin, mais enfin on les +trouva là. La lutte fut chaude; ils s'y conduisirent en gens de valeur, +et nous comme des hommes qui les cherchaient depuis long-temps. Le +général Oudinot fut blessé dans cette affaire. On sut après que c'était +la seule division du prince Bagration qui s'était trouvée là: elle eut +beaucoup de monde de tué; nous eûmes de notre côté trois brigades +employées. + +Les Russes continuèrent à se retirer sur Znaim, et nous à les poursuivre +avec tous nos moyens. + +L'empereur avait fait marcher le corps du maréchal Davout sur Vienne, +par la route de Nicolsbourg. + +Depuis que nous étions dans la ligne de retraite des Russes, nous +aurions pu les suivre par leurs traînards et leurs malades; leurs +soldats, qui arrivaient pour la première fois en lice, avaient un air de +stupidité qui ne les rendait pas redoutables aux nôtres. Il était aisé +de voir combien il devait manquer de choses au mécanisme de cette armée, +qui depuis a beaucoup acquis. + +À Znaim, l'empereur apprit que l'armée russe avait marché par la route +de Brunn, et il fit prendre ce même chemin à son armée. + +Il fut joint dans cette ville par les quatre régimens de cavalerie +légère du maréchal Bernadotte qui étaient commandés par le général +Kellermann; ils arrivaient par la route de Budweis, et avaient laissé +Bernadotte[29] et son corps à Iglau, en Bohême. L'infanterie bavaroise +était allée avec lui: on lui envoya la cavalerie de la même nation pour +remplacer celle de Kellermann. + +Cette cavalerie bavaroise, commandée par le général Wrede, était +exténuée de fatigue: on l'avait fait marcher en tout sens; mais comme on +la rapprochait des événemens, l'archiduc Ferdinand, que l'on poursuivait +depuis Ulm sur cette direction de la Bohême, n'était plus alors l'objet +dont on s'occupait le plus attentivement. + +L'empereur partit de Znaim pour Brunn. Il avait donné le commandement +des grenadiers réunis au maréchal Duroc, auquel il désirait faire faire +quelque chose pendant la campagne. Le général Oudinot, blessé, avait été +transporté à Vienne. + +En arrivant à Brunn, l'empereur trouva la citadelle évacuée, les +magasins pleins de munitions, et, par une négligence qui ne peut se +concevoir, de munitions de guerre confectionnées, que nous pûmes +employer de suite; les fonctionnaires autrichiens nous remettaient tout +cela avec une si grande fidélité, qu'on aurait cru qu'ils en avaient +l'ordre. + +L'empereur poussa, le même soir, toute la cavalerie sur la route +d'Olmutz, et s'y porta lui-même. On rencontra l'arrière-garde ennemie à +la première poste sur cette route. La cavalerie russe chargea bravement +tout ce qui la poursuivait, et nous aurait menés battant, si les +grenadiers à cheval de la garde, qui étaient là, n'eussent coupé en deux +cette ligne russe. Les cuirassiers achevèrent de disperser l'autre +partie qui talonnait nos troupes légères. + +Il était nuit close quand cette échauffourée se termina. L'empereur +retourna à Brunn, et vint le lendemain sur le terrain où s'était passée +cette affaire, pour placer son armée, qui arrivait dans plusieurs +directions. Il porta sa cavalerie d'avant-garde jusqu'à Vichau; il y +alla lui-même, et en revenant, il parcourut au pas de son cheval toutes +les sinuosités et ondulations du terrain situé en face de la position +qu'il avait ordonné de prendre. Il s'arrêtait à chaque hauteur, faisait +mesurer des distances, et nous disait souvent: _Messieurs, examinez bien +le terrain; vous aurez un rôle à y jouer_. C'était celui où s'est livrée +la bataille d'Austerlitz, et qui était occupé par les Russes, +c'est-à-dire la position qu'ils avaient avant la bataille. Il passa +toute la journée à cheval, vit la position de chacun des corps de son +armée, et remarqua, à la gauche de la division du général Suchet, un +monticule isolé, dominant tout le front de cette division. Le Centon +était là comme exprès; il y fit placer, dans la même nuit, quatorze +pièces de canon autrichiennes, de celles trouvées à Brunn. Comme on ne +pouvait pas y mettre de caissons, on amassa derrière chacune d'elles +deux cents gargousses; puis on fit couper le pied du Centon en +escarpement, de manière à se garantir d'un assaut. L'empereur revint +coucher à Brunn. + + + + +CHAPITRE XV. + +Nouveaux envoyés de l'empereur d'Autriche.--Défaite de +Trafalgar.--Mission au quartier-général russe.--L'empereur +Alexandre.--Longue conférence avec ce souverain.--Ses vues et ses +projets.--M. de Nowosilsow.--Retour au camp français.--Nouvelle mission +près de l'empereur de Russie.--Le prince Dolgorouki est envoyé près de +l'empereur Napoléon. + + +Depuis l'occupation de Vienne, et l'affaire de Hollabrunn, l'empereur +était fort sollicité par tout ce qui l'entourait de faire la paix; il y +était assez disposé: mais les Russes étaient en présence, il fallait +d'abord se mesurer. + +Il lui arriva le lendemain deux envoyés de la part de l'empereur +d'Autriche, parmi lesquels était M. de Stadion; je ne me rappelle pas le +nom de l'autre, je crois que c'était encore le général Giulay. +L'empereur les reçut, leur parla sans doute de ses intentions; mais +comme ces messieurs ne venaient encore traiter que pour l'Autriche, +annonçant que l'empereur de Russie enverrait incessamment lui-même +quelqu'un pour ce qui le concernait, l'empereur Napoléon qui voulait +absolument que cette puissance fût comprise dans le traité, comme il +l'avait fait connaître précédemment, les renvoya. + +M. de Talleyrand avait reçu ordre de venir à Vienne, dont le général +Clarke avait été nommé gouverneur. + +L'empereur lui adressa MM. les députés autrichiens, et donna à leur +sujet quelques instructions particulières au général Clarke, après quoi, +il continua ses opérations militaires. + +Il y avait déjà plusieurs jours qu'il était à Brunn, lorsqu'il fit +rapprocher le corps de Bernadotte; il avait, pour sentir l'approche d'un +événement, un tact qui le rendait le maître de le faire tourner comme il +lui convenait. + +Il me fit appeler à la pointe du jour; il venait de passer la nuit sur +ses cartes, ses bougies étaient brûlées jusqu'aux flambeaux: il tenait à +la main une lettre; il fut quelques momens sans me parler, puis tout à +coup il me dit: _Allez-vous-en à Olmutz; vous remettrez cette lettre à +l'empereur de Russie, et vous lui direz qu'ayant appris qu'il était +arrivé à son armée, je vous ai envoyé le saluer de ma part._ Il ajouta: +_S'il vous questionne, vous savez ce qu'on doit répondre en pareille +circonstance_[30]. + +Je quittai l'empereur pour gagner nos avant-postes, à Wichau, où je pris +un trompette, pour me rendre à ceux des Russes, sur la route d'Olmutz; +ils n'étaient qu'à environ une lieue des nôtres. + +Je trouvai que nous étions bien avancés à Wichau, et hors de notre ligne +naturelle; mais les officiers qui y étaient, devaient le voir et se +tenir sur leurs gardes. Je continuai ma route. + +Je fus retenu au premier poste de cosaques, jusqu'à ce que l'on eût fait +prévenir le prince Bagration, qui commandait l'avant-garde russe, lequel +envoya pour me recevoir, le prince Trichetskoï, par qui je fus conduit +près de lui. De l'avant-garde, on me mena à Olmutz, chez le général en +chef Kutusow; ce petit voyage se fit la nuit, à travers toute l'armée +russe, que je vis se rassembler, et prendre les armes à la pointe du +jour. + +J'arrivai chez le général Kutusow à huit heures du matin; il logeait au +faubourg d'Olmutz; on ployait tout chez lui. Je vis bien qu'il se +disposait à suivre le mouvement de son armée. Il me demanda la dépêche +dont j'étais porteur pour l'empereur Alexandre, en me faisant observer +qu'il était couché dans la forteresse, et qu'on ne pouvait pas m'en +ouvrir les portes. Je lui répondis que j'avais ordre de la remettre en +main propre, que je n'étais pas pressé, et que j'attendrais l'heure la +plus commode pour l'empereur; que, s'il devait en être autrement, je le +priais de me faire reconduire à nos avant-postes, et que l'empereur +Napoléon enverrait ensuite sa lettre par la voie d'un trompette. Le +général Kutusow n'insista pas, et partit, me laissant avec un officier +de son état-major. + +Je vis là une foule de jeunes russes attachés aux différentes branches +ministérielles de leur pays, qui parlaient à tort et à travers de +l'ambition de la France[31], et qui, dans leurs projets de la réduire à +l'état de ne pouvoir plus nuire, faisaient tous le calcul de _Perrette +et du pot au lait_. + +J'étais dans une position à devoir souffrir toutes ces balivernes, et +n'y répondis pas. Il était dix heures du matin, lorsqu'un mouvement eut +lieu dans la rue. Je demandai ce que c'était; on me répondit: +_L'empereur lui-même_. Il s'arrêta devant la maison dans laquelle +j'étais, mit pied à terre, et entra; je n'eus que le temps de jeter mon +manteau, et de tirer de mon portefeuille ma dépêche, avant qu'il fût +dans la pièce où l'on me tenait. + +D'un geste il fit sortir tout le monde, et nous restâmes seuls. Je ne +pus me défendre d'un sentiment de crainte et de timidité en me trouvant +en face de ce souverain; il imposait par son air de grandeur et de +noblesse. La nature avait beaucoup fait pour lui, et il aurait été +difficile de trouver un modèle aussi parfait et aussi gracieux; il avait +alors vingt-six ans. J'éprouvai du regret de le voir engagé +personnellement dans d'aussi mauvaises affaires que l'étaient alors +celles de l'Autriche; mais aussi je compris toutes les facilités +qu'avait eues l'intrigue pour obtenir des succès sur un esprit qui ne +pouvait pas encore avoir assez d'expérience pour saisir toutes les +difficultés qui existaient pour conduire à bonne fin tout ce qui était à +l'horizon politique de l'Europe dans l'hiver de cette année 1805. Je lui +remis ma lettre, en lui disant que «l'empereur, mon maître, ayant appris +son arrivée à son armée, m'avait chargé de lui porter cette dépêche, et +de venir le saluer de sa part.» L'empereur Alexandre avait déjà l'ouïe +un peu dure du côté gauche: il approchait l'oreille droite pour entendre +ce qu'on lui disait. + +Il parlait par phrases entrecoupées; il articulait assez fortement ses +finales, de sorte que son discours n'était jamais long. Au reste, il +parlait la langue française dans toute sa pureté, sans accent étranger, +et employait toujours ses belles expressions académiques. Comme il n'y +avait point d'affectation dans son langage, on jugeait aisément que +c'était un des résultats d'une éducation soignée. + +L'empereur, prenant la lettre, me dit: «Je suis sensible à la démarche +de votre maître; c'est à regret que je suis armé contre lui, et je +saisirai avec beaucoup de plaisir l'occasion de le lui témoigner. Depuis +long-temps, il est l'objet de mon admiration.» + +Puis, changeant de sujet, il me dit: «Je vais prendre connaissance du +contenu de sa lettre, et vous en remettrai la réponse.» + +Il passa dans une autre pièce, et me laissa seul dans celle où j'étais. +Il revint après une demi-heure, et tenant sa réponse l'adresse en +dessous, il commença ainsi: + +«Monsieur, vous direz à votre maître que les sentimens exprimés dans sa +lettre m'ont fait beaucoup de plaisir; je ferai tout ce qui dépendra de +moi pour lui en donner le retour. Je ne suis point disposé à être son +ennemi ni celui de la France. Il doit se rappeler que du temps de feu +l'empereur Paul, n'étant encore que grand-duc, lorsque les affaires de +la France éprouvaient de la contrariété et ne rencontraient que des +entraves dans la plupart des cabinets de l'Europe, je suis intervenu, et +ai beaucoup contribué, en faisant prononcer la Russie, à entraîner par +son exemple toutes les autres puissances de l'Europe à reconnaître +l'ordre de choses qui était établi chez vous. Si aujourd'hui je suis +dans d'autres sentimens, c'est que la France a adopté d'autres +principes, dont les principales puissances de l'Europe ont conçu de +l'inquiétude pour leur tranquillité. Je suis appelé par elles pour +concourir à établir un ordre de choses convenable et rassurant pour +toutes. C'est pour atteindre ce but que je suis sorti de chez moi. Vous +avez été admirablement servi par la fortune, il faut l'avouer; mais en +allié fidèle, je ne me séparerai pas du roi des Romains (il désignait +l'empereur d'Allemagne), dans un moment où son avenir repose sur moi. Il +est dans une mauvaise situation, mais pas encore sans remède. Je +commande à de braves gens, et si votre maître m'y force, je leur +commanderai de faire leur devoir.» + +Réponse. «Sire, j'ai bien retenu ce que Votre Majesté vient de me faire +l'honneur de me dire. Je prends la liberté de lui faire observer que je +n'ai près d'elle aucun caractère, ni n'ai d'autre mission que de lui +apporter une lettre; mais Votre Majesté me parle d'événemens et de +circonstances qui me sont connus; j'ai traversé la révolution de mon +pays, et si elle daigne me préciser ce qu'elle vient de me faire +l'honneur de me dire, je pourrai la satisfaire sur beaucoup de points. +Je crois être sûr que l'empereur est plus que disposé à la paix; la +démarche qu'il fait en ce moment pourrait en être une preuve, +indépendamment de tout ce que je dirais à l'appui.» + +L'empereur. «Vous avez raison; mais il faudrait que les propositions qui +l'ont précédée fussent conformes aux sentimens qui ont dicté cette +démarche. Elle fait le plus grand honneur à sa modération; mais est-ce +vouloir la paix que de proposer des conditions aussi désastreuses pour +un État que celles qui sont offertes au roi des Romains? Je vois que +vous ne les connaissez pas.» + +Réponse. «Non, sire; mais j'en ai ouï parler.» + +L'empereur. «Eh bien! si vous les connaissez, vous devez convenir +qu'elles ne sont pas acceptables.» + +Réponse. «Sire, le respect m'impose ici un devoir que j'observe; mais +puisque Votre Majesté veut bien m'écouter, j'aurai l'honneur de lui +faire remarquer que l'empereur ne demande rien qui soit au-delà des +prétentions qu'il peut appuyer, et qui sont le résultat d'une résolution +qu'ont amenée des événemens qu'il n'avait pas provoqués. Il se croyait +dans une paix profonde, surtout avec l'Autriche; il était entièrement +absorbé par le travail que lui donnait son expédition d'Angleterre: il +est tout à coup détourné de cette occupation, obligé d'abandonner les +dépenses énormes qu'il a faites, et d'en ordonner de nouvelles pour +soutenir une guerre que l'on commence sans déclaration préalable, au +point que, sans un accident survenu à une de nos flottes, il eût été +possible que notre armée se fût trouvée en Angleterre, lorsque les +Autrichiens auraient paru sur le Rhin. La fortune couronne les efforts +de l'empereur, et le met en possession de toutes les ressources de la +monarchie autrichienne. Son armée n'a encore éprouvé que des pertes +insignifiantes. Dans cette situation, qu'a-t-il à craindre des suites de +la guerre? Si elle se prolonge, elle ne peut qu'augmenter sa puissance. +En admettant qu'il perde une bataille, elle n'aurait pas de conséquence +bien fâcheuse pour lui. C'est aujourd'hui Vienne qui est sa capitale: +son armée n'a plus rien de commun avec la frontière de France. Mais si +l'Autriche éprouve une défaite, sire, quelles peuvent en être les +suites? Sur quoi établira-t-on les négociations? Si donc, dans cette +situation, l'empereur fait le premier des ouvertures de paix, on ne peut +en soupçonner la sincérité. Il a cru devoir faire le premier pas, pour +ménager la dignité de sa partie adverse; mais il veut une paix durable +avec de bonnes garanties.» + +L'empereur. «C'est précisément pour obtenir une paix durable qu'il faut +proposer des conditions raisonnables, qui ne blessent point. Sans cela, +elle ne peut être durable.» + +Réponse. «Oui, sire; mais il ne faut point faire la guerre à ses dépens. +Que Votre Majesté considère ce que l'empereur perd par son départ de +Boulogne; quelle circonstance il manque pour la fin de la guerre +d'Angleterre; le temps inutilement employé, et enfin, sire, la flotte +qu'il vient de perdre, par une suite de tout cela. Que dirait la nation, +si elle ne voyait pas des compensations de l'inutilité de tous les +sacrifices qui lui ont été imposés pour une opération dont le succès +était lié à son existence? Ensuite quelle garantie de plus lui +donnera-t-on, pour la durée de cette paix, qu'on ne lui avait donnée +pour la durée de la précédente, qui cependant a été rompue d'une manière +jusqu'à présent sans exemple? + +«Il me semble que, quelle que soit la paix que l'empereur fasse avec +l'Autriche, il n'y a que les alliés qui y gagneront, et que, quant à +lui, il en sortira toujours avec des pertes réelles: le seul avantage +qu'il puisse en retirer, c'est la diminution de la puissance de son +ennemi.» + +L'empereur. «C'est précisément cette disposition à diminuer la puissance +de ses voisins et à augmenter la sienne qui inspire de la crainte à tout +le monde, et lui suscite continuellement des guerres. Vous êtes déjà une +nation si forte par vous-mêmes, par votre réunion sous les mêmes lois, +par l'uniformité de vos habitudes et de votre langage, que vous inspirez +naturellement de l'effroi. Qu'avez-vous besoin de vous agrandir +continuellement?» + +Réponse. «Je ne comprends pas ce que Votre Majesté veut me dire par nos +agrandissemens continuels, et hormis Gênes, je ne sache pas que nous +ayons acquis un arpent de terre au-delà de ce qui a été concédé et +reconnu par nos traités de paix, que nous avons été obligés de sceller +deux fois de notre sang. Si c'est là-dessus que l'on veut revenir, c'est +un compte à ouvrir de nouveau, quoique cette première querelle de la +révolution, dans laquelle nous n'étions pas agresseurs, ait été jugée +dans tant de champs de bataille; nous ne craindrons pas de nous y +présenter de nouveau. Je ne vois que Gênes que nous ayons acquis depuis +le traité de Lunéville.» + +L'empereur. «Gênes d'abord, et ensuite l'Italie, à laquelle vous avez +donné une forme de gouvernement qui la met sous vos lois.» + +Réponse. «Je puis répondre à cela, sire, que nous avons pris Gênes +malgré nous.» + +L'empereur. «Qui vous y obligeait?» + +Réponse. «Sa position, et sa situation morale et physique. Votre Majesté +serait dans l'erreur, si elle supposait qu'il y a eu un calcul d'intérêt +ou d'ambition dans cette réunion. + +«Gênes, depuis long-temps, n'avait plus que ses palais de marbre; depuis +plus long-temps encore, cette petite république ne vivait que des +capitaux acquis dans un commerce autrefois considérable, mais presque +anéanti depuis par la faiblesse d'un gouvernement qui ne pouvait plus +protéger sa navigation, même contre les Barbaresques; elle en était, +sous ce rapport, au même point que Venise. + +«Avant notre entrée en Italie, Gênes n'avait plus que son nom et son +antique réputation; son port devenait nul pour elle par le blocus des +Anglais, que nous avions exclus de sa fréquentation. Son territoire +était presque aussi nul, comparativement au besoin de sa population, et +comme nos douanes bordaient sa frontière, les Génois étaient de tous +côtés entourés de difficultés. + +«Ajoutez à cela que la bonté de son port et l'étendue de sa +fortification, qui peut contenir une armée, lui attiraient une garnison +étrangère, que lui envoyait la puissance principale, dès que la guerre +commençait en Italie. + +«Placée ainsi entre tous les inconvéniens de sa position, et n'ayant +aucun des avantages de la protection d'une grande puissance, elle +devait, ou compléter sa ruine, ou se jeter dans les bras d'un +protecteur. Je demande à Votre Majesté qui elle pouvait choisir pour +éviter les inconvéniens que je viens de citer? + +«Nous avons pris Gênes avec son actif et son passif; ce dernier était +supérieur à l'autre. Il en est résulté conséquemment une charge pour le +trésor public. + +«Si la réunion de Gênes avait été un calcul d'ambition, on n'eût pas +tant tardé à le faire, parce qu'on s'aperçoit toujours de ce qui nous +est le plus avantageux. Alors, dans nos différentes transactions avec +l'Autriche, nous étions en position d'y placer cette stipulation, à +laquelle elle n'aurait pas pu nous faire renoncer. + +«Quant à l'Italie, j'ai un argument plus fort encore. Elle est tout +entière notre conquête; nous l'avons arrosée de notre sang; deux fois +elle a retrouvé sa liberté et son existence politique par nos efforts. +Si elle a commencé par une forme républicaine, c'était pour être en +harmonie avec sa puissance conservatrice. Les deux changemens qui ont eu +lieu depuis sont une conséquence de l'intérêt qui l'associa à nos +destinées. Elle a les mêmes lois, les mêmes usages et les mêmes +réglemens administratifs que la France. Nous nous sommes réciproquement +communiqué ce que nous avons cru devoir adopter de nos habitudes, et si, +en dernier lieu, elle a su se placer sous la protection d'un +gouvernement monarchique, comme venait de le faire la France, ne +devait-elle pas choisir un monarque puissant, de l'appui duquel un État +nouveau a toujours besoin? Dans ce cas, elle n'avait à opter qu'entre +l'Autriche et la France. + +«Nous venions de nous battre dix ans pour la conquérir, l'agrandir, +l'arracher partie par partie aux Autrichiens, la constituer; +eussions-nous souffert un choix qui aurait détruit notre ouvrage? Si +l'Autriche n'a pas renoncé à l'Italie, nous nous battrons encore pour +celle-ci, et si elle y a renoncé de bonne foi, peu lui importe comment +l'Italie se gouverne. + +«Quant à elle, pouvait-elle, ayant besoin d'un protecteur, ne pas +remettre avec confiance ses destinées dans la main de son fondateur et +de son régénérateur, intéressé plus que personne au sort des contrées +qui sont le berceau de sa gloire? + +«L'empereur, en m'envoyant près de Votre Majesté, était bien loin de se +douter que la guerre prenait sa source dans ces questions; et si elles +en sont le motif, non seulement je n'entrevois pas la possibilité de +faire la paix, j'entrevois au contraire une guerre universelle.» + +L'empereur. «Ceci n'est pas mon intention, et si celle de votre maître +est telle que chacun puisse y trouver sa sincérité, il joindra à ses +immenses travaux la plus grande de toutes les gloires, celle d'avoir mis +fin à tant de calamités en faisant le sacrifice des avantages auxquels +il pouvait prétendre; et je suis persuadé qu'il ne sera pas insensible à +la reconnaissance qu'on lui portera pour avoir fait, par sa modération, +ce qu'il aurait pu arracher par la force.» + +Réponse. «Je lui rapporterai exactement ce que Votre Majesté me fait +l'honneur de me dire; mais je la prie de considérer que c'est pour la +troisième fois que nous en traitons avec l'Autriche; que dans la +deuxième transaction, où nous pouvions beaucoup, nous n'avons imposé +pour condition que la ratification de la première. Si cette fois nous +nous en tenons encore là, qui nous dit que, dans une circonstance que +l'on croira favorable, on ne reviendra pas encore sur cette question?» + +L'empereur. «C'est donc pourquoi il faut adopter des idées raisonnables +et renoncer à une domination inquiétante pour tous vos voisins.» + +Réponse. «Alors c'est la révision de tout ce qui a été fait depuis dix +ans; or, si l'on nous demande cela dans la situation où nous sommes, +nous pouvons augurer de ce qu'on nous aurait imposé, si nous avions été +vaincus; nous devons par conséquent profiter aussi des faveurs de la +fortune et former des demandes proportionnées à celles qu'on nous aurait +faites. + +«Ce n'est pas nous qui avons suscité ni commencé la guerre: elle nous a +été heureuse, nous ne devons pas en supporter les frais, et je suis bien +persuadé que l'empereur n'y souscrira pas. + +L'empereur. «Tant pis, parce que, malgré le cas particulier que je fais +de son talent, et le désir que j'ai de pouvoir bientôt me rapprocher de +lui, il m'obligera d'ordonner à mes troupes de faire leur devoir. + +Réponse. «Cela pourra être fâcheux; mais nous ne serons pas venus de si +loin pour éviter l'occasion de leur donner une nouvelle preuve de notre +estime. Nous nous flattons qu'elle ne diminuera rien de la bonne opinion +qu'elles ont emportée de nous. Si cela doit être, je prie Votre Majesté +de considérer que je ne suis point venu près d'elle comme un +observateur, et combien elle me ferait de tort, si, usant de sa +puissance, elle me retenait et me privait ainsi de l'occasion de remplir +mon devoir, si les armées doivent se mesurer.» + +L'empereur. «Non, non; je vous donne ma parole que vous ne serez pas +retenu, et que vous serez reconduit chez vous ce soir même.» + +La conversation finissait; l'empereur me remettant sa réponse à la +lettre que je lui avais apportée, tenant toujours l'adresse en dessous, +il me dit: «Voici ma réponse; l'adresse ne porte pas le caractère qu'il +a pris depuis. Je n'attache point d'importance à ces bagatelles; mais +cela est une règle d'étiquette, et je la changerai avec bien du plaisir +aussitôt qu'il m'en aura fourni l'occasion. + +Je lus l'adresse, qui portait ces mots: «Au chef du gouvernement +français.» + +Je lui répondis: «Votre Majesté a raison; cela ne peut être qu'une règle +d'étiquette, et l'empereur aussi ne la jugera pas différemment. Comme +général en chef de l'armée d'Italie, il commandait déjà à plus d'un roi; +content et heureux du suffrage des Français, ce n'est que pour eux qu'il +trouve de la satisfaction à être reconnu. Néanmoins je lui rendrai +compte des dernières paroles de Votre Majesté.» + +Il me donna congé: je fus conduit plus tard par la route de Brunn à +quatre ou cinq lieues de là, dans un bourg d'où l'empereur de Russie +venait de partir, mais où toute sa chancellerie était encore. On m'y +garda le reste de la journée; pendant ce temps, je vis passer les gardes +russes, qui arrivaient de Saint-Pétersbourg à l'armée. C'était une +troupe magnifique, composée d'hommes énormes, et qui ne paraissaient pas +trop fatigués d'un aussi long voyage. + +Vers le soir, M. de Nowosilsow, attaché aux relations extérieures de +Russie, vint me faire connaître que l'empereur de Russie était parti +pour l'armée, et qu'il avait donné ordre au prince Adam Czartorinski, +son ministre des relations extérieures, de me faire reconduire à nos +avant-postes; que, d'après ce que j'avais dit à l'empereur, il avait +jugé à propos de me faire accompagner par lui (M. de Nowosilsow), afin +de connaître les intentions de notre empereur; que, dans tous les cas, +il fallait que lui, M. de Nowosilsow, s'abouchât avec M. de Haugwitz, +ministre du roi de Prusse, qui devait être à Brunn, ou sur le point d'y +arriver, et que la mission de M. de Haugwitz près de l'empereur exigeait +préalablement que lui, M. de Nowosilsow, eût une conférence avec ce +ministre prussien. + +Cette étrange communication ne pouvait m'entrer dans l'esprit. Il aurait +fallu que je me prêtasse à des facilités de rapports entre les ministres +de Prusse et de Russie; je ne pus m'empêcher d'en rire, et je répondis à +M. de Nowosilsow que, si son cabinet voulait l'envoyer en mission près +du nôtre, il y avait des formes et des usages pour cela; qu'il les +connaissait bien; que quant à moi, si on m'obligeait à l'emmener, je lui +déclarais que je le déposerais au premier poste de nos troupes, où il +resterait jusqu'à ce que j'eusse pu instruire l'empereur de son arrivée, +et qu'il eût reçu l'autorisation de pousser jusqu'au quartier-général. + +Comme cela faisait manquer à M. de Nowosilsow le but qu'il se proposait, +il abandonna l'idée de m'accompagner plus loin que Vichau, où l'armée +russe entière s'était postée, après en avoir chassé notre avant-garde et +lui avoir fait quelques centaines de prisonniers. + +On me mena à Vichau, chez l'empereur de Russie, qui était dans le même +appartement où j'avais laissé notre général d'avant-garde +l'avant-veille; il ne me reçut point, et me fit conduire à nos +avant-postes. + +Je les trouvai à moins d'une portée de canon de ceux des Russes, et +quoiqu'il fût nuit, l'on me permit de repasser dans notre armée. Mon +trompette sonna; cela était contre l'usage, néanmoins on vint me +reconnaître et me recevoir; je renvoyai l'escorte russe, et me fis +conduire près de l'empereur. Il avait été toute la journée à cheval sur +le terrain où s'était passée cette affaire d'avant-garde, et il était +encore dans la maison de poste de Posoritz à six cents toises de ses +dernières vedettes, lorsque je le rejoignis. + +Il ne concevait pas qu'on eût permis mon retour à cette heure-là; je lui +remis la lettre de l'empereur de Russie, et lui rendis compte mot pour +mot de tout ce qu'il m'avait dit. + +J'y ajoutai (comme ma propre observation) que toute la jeunesse russe de +la plus grande qualité était là, qu'elle ne respirait que bataille; que +je regardais l'action comme inévitable, à moins qu'il ne trouvât à +concilier les affaires, conformément au désir qu'on manifestait (je +faisais allusion à l'empereur de Russie). + +Il rêva quelque temps; puis rapprocha ce que lui avait dit à Ulm le +maréchal Mack de ce que je lui rapportais[32]. Tout cela déroulait +devant lui l'existence de bien singuliers projets; il s'étonnait +toujours de n'en avoir rien appris auparavant par son ministre des +relations extérieures. + +Il me prit à part, et me dit: «Prenez un trompette, et faites en sorte +de retourner chez l'empereur de Russie; vous lui direz que je lui +propose une entrevue demain, à l'heure qui lui conviendra, entre les +deux armées, et que, bien entendu, il y aura, pendant ce temps-là, une +suspension d'armes de vingt-quatre heures.» + +Je partis, après avoir donné quelques autres détails à l'empereur; à la +suite desquels il fit commencer le mouvement rétrograde qu'il avait +préparé, pour aller prendre la position qu'il avait reconnue et adoptée +comme définitive quelques jours auparavant. + +Depuis mon premier départ pour le quartier-général de l'empereur de +Russie, il avait ordonné la réunion de l'armée, et il attendait dans la +journée du lendemain tout ce qu'il avait de troupes sur la rive gauche +du Danube, même le corps de Bernadotte, qu'il avait rappelé d'Iglau, où +il n'avait laissé que le général bavarois Wrede avec les troupes de +cette nation. + +Je rentrai aux avant-postes russes environ deux heures après que j'en +étais sorti; comme on me reconnut (on n'avait pas même relevé les +vedettes), on me reçut, et on me conduisit chez le général commandant +l'avant-garde sur ce point, qui ne crut pas devoir se permettre de me +faire conduire ailleurs que chez le prince Bagration, son chef immédiat. +Je fus donc promené la nuit, à cheval, de bivouac en bivouac, chez le +prince Bagration, que nous trouvâmes enfin, et qui ne voulut pas +m'envoyer à l'empereur de Russie sans la permission du général en chef. +La nuit s'écoulait; il n'y avait pas trop de temps pour préparer +l'entrevue qui devait avoir lieu le lendemain. Je me déterminai à +écrire, du lieu où j'étais, un billet ainsi conçu: + + «Au prince Czartorinski. + + «Prince, + + «À peine étais-je sorti des avant-postes russes, que j'y suis + rentré, porteur d'une communication verbale pour Sa Majesté + l'empereur de Russie; elle est de nature à être suivie + d'explications que je ne crois pas devoir écrire, et je ne pense + pas que Votre Excellence puisse prendre sur elle d'y répondre, ni + de m'empêcher de parvenir jusqu'à l'empereur. Du moins, je prends + acte de la communication que j'ai l'honneur de lui faire, afin que, + dans aucun cas, on ne puisse m'imputer les événemens qui pourraient + être la suite d'un refus de m'entendre. + + «Je suis, etc.» + +Ce billet fut porté à Vichau au prince Czartorinski, par un officier de +l'état-major du prince Bagration, qui rapporta l'ordre de me faire +conduire chez le général de cavalerie Wittgenstein, dont le quartier +était sur la grande route très près de Posoritz. J'y arrivai comme le +jour commençait, et je n'y attendis pas plus d'une heure. + +L'empereur de Russie vint lui-même. Il se portait en avant, et pendant +que j'étais chez le général Wittgenstein, on vint lui rendre compte que +nous nous retirions. Tous les jeunes gens qui étaient là croyaient +réellement que nous avions peur, et que nous cherchions à leur échapper. +L'empereur entra, et me demanda de quelle mission j'étais chargé. + +«Sire, répondis-je, j'ai rapporté fidèlement à l'empereur tout ce que +Votre Majesté m'a fait l'honneur de me dire hier. Il m'a chargé de venir +de nouveau près de Votre Majesté, et de lui faire connaître le désir +qu'il a de la voir. En conséquence, il lui propose une entrevue +aujourd'hui entre les deux armées. L'empereur se conformera aux désirs +de Votre Majesté pour l'heure, le lieu et le nombre de personnes dont +chacun des souverains devra être accompagné. Seulement il y met une +condition préalable: c'est qu'il sera tacitement convenu d'un armistice +de vingt-quatre heures à cette occasion. + +«Votre Majesté jugera elle-même de la sincérité des intentions de +l'empereur, et elle pourra se persuader qu'il n'a aucune raison de +craindre un événement que peut-être des hommes irréfléchis voudraient +hâter, sans s'inquiéter des conséquences qui pourraient en résulter.» + +L'empereur. «J'accepterais avec plaisir cette occasion de le voir, si +j'étais persuadé que ses intentions fussent telles que vous me les +annoncez. D'ailleurs, le temps est trop court pour se voir aujourd'hui. +Je voudrais, avant de me rendre à cette entrevue, voir le roi des +Romains, qui se trouve assez loin d'ici, et, en deuxième lieu, il est +inutile que je me mette en rapport avec lui, si je ne dois pas en +revenir satisfait.» + +Réponse. «Mais en quelles mains plus sûres Votre Majesté peut-elle +mettre ses intérêts que dans les siennes propres? Il me semble qu'elle +réglera mieux tout ce qui la concerne que ne le feraient des tiers; au +moins il ne lui restera aucune arrière-pensée.» + +L'empereur. «J'ai particulièrement un grand désir de le voir et de +terminer tous les différends qui nous séparent.» + +Puis changeant de conversation, il me dit: «Je vais vous faire +accompagner par un homme qui possède ma confiance entière. Je lui +donnerai une mission pour votre maître; faites en sorte qu'il le voie: +la réponse qu'il rapportera me décidera, et vous vous ferez +particulièrement beaucoup d'honneur à arranger tout ceci.» + +Réponse. «Puisque Votre Majesté l'ordonne, j'emmènerai qui elle voudra; +mais le succès de ce qu'elle désire dépendra beaucoup du caractère +particulier de la personne qu'elle enverra.» + +L'empereur. «C'est le prince Dolgorouki, mon premier aide-de-camp. C'est +celui dans lequel j'ai le plus de confiance, le seul auquel je puisse +donner cette mission.» + +Il le fit appeler: je me retirai pendant qu'il lui donna ses ordres. + +L'empereur sortit, en nous donnant congé à tous deux: nous partîmes pour +les avant-postes français, qui étaient si près, que les vedettes se +voyaient et pouvaient se parler entre elles. + +Je laissai le prince Dolgorouki à notre grand'garde, et je courus rendre +compte à l'empereur de ce que j'avais fait. + +Il était à se promener dans les bivouacs de l'infanterie, au milieu de +laquelle il avait couché sur la paille. + +Son désir de faire la paix était porté au point que, sans me donner le +temps d'achever, il monta à cheval, et courut lui-même à la grand'garde; +son piquet eut de la peine à le suivre. Il mit pied à terre, fit retirer +tout le monde, et se promena seul sur la grande route avec le prince +Dolgorouki. + +La conversation s'anima bientôt et devint assez vive; il paraît que le +prince Dolgorouki avait manqué de tact dans la manière de rendre ce dont +il était chargé, car l'empereur lui répondit avec sécheresse: «Si c'est +là ce que vous aviez à me dire, allez rapporter à l'empereur Alexandre +que je ne croyais pas à ces dispositions lorsque je demandais à le voir; +je ne lui aurais montré que mon armée, et je m'en serais rapporté à son +équité pour les conditions; il le veut, nous nous battrons, je m'en lave +les mains.» + + + + +CHAPITRE XVI. + +Le carabinier.--On se prépare à livrer bataille.--Dispositions.--Attaque +générale.--Bataille d'Austerlitz.--Les Russes sont culbutés sur tous les +points.--Sollicitude de l'empereur pour les blessés. + + +Napoléon congédia le prince Dolgorouki; je restai en arrière pour dire +adieu à celui-ci, et lui demander s'il avait besoin de quelque chose +pour regagner les avant-postes russes; je le fis accompagner par +l'officier de notre grand'garde jusqu'à la communication avec les +vedettes russes. + +Il me dit en nous séparant: «On veut la guerre chez vous, nous la ferons +en braves gens.» Je lui répondis que je craignais qu'il n'eût à se +reprocher d'avoir changé des dispositions que je savais excellentes; que +cela serait malheureux, parce que non seulement l'armée russe serait +battue, mais détruite, et qu'il aurait dû faire attention que c'était +son maître qui la commandait en personne. Il répliqua: «Je n'ai dit que +ce qu'il m'a ordonné de dire...; après cela il faut bien parler.--Alors, +lui dis-je, nous ne tarderons pas à avoir de la tablature;» et je le +quittai. + +L'empereur me faisait déjà rappeler pour lui répéter à satiété tout ce +que je lui avais dit; il s'en allait disant: «Mais il faut que ces +gens-là soient fous de me demander d'évacuer l'Italie, lorsqu'ils sont +dans l'impossibilité de m'arracher Vienne. Quels projets avaient-ils +donc, et qu'auraient-ils fait de la France, si j'avais été battu? Par ma +foi, il en arrivera ce qu'il plaira à Dieu, mais avant quarante-huit +heures je la leur aurai donné bonne.» + +Tout en parlant ainsi, il revint à pied jusqu'au premier poste +d'infanterie de son armée; c'étaient des carabiniers du dix-septième +léger. L'empereur était irrité, et il témoignait sa mauvaise humeur en +frappant de sa cravache les mottes de terre qui étaient sur la route. La +sentinelle, vieux soldat, l'écoutait, et s'étant mis à l'aise, il +bourrait sa pipe, ayant son fusil entre ses jambes. Napoléon, en passant +près de lui, dit en le regardant: «Ces b...-là croient qu'il n'y a plus +qu'à nous avaler!» Le vieux soldat se mit aussitôt de la conversation: +«Oh! oh! répliqua-t-il, ça n'ira pas comme ça, nous nous mettrons en +travers.» + +Ce bon mot fit rire l'empereur, et reprenant un air serein, il monta à +cheval, et rejoignit le quartier-général. + +Il ne s'occupa plus que des dispositions préparatoires de la bataille, +qu'il ne voulut plus différer. Bernadotte venait de le joindre avec deux +divisions d'infanterie; Soult en avait trois; le maréchal Lannes en +avait deux; les grenadiers réunis, une forte; la garde à pied, une. Le +maréchal Davout en avait une à portée; l'empereur avait, outre sa +cavalerie légère, trois divisions de dragons, deux de cuirassiers, les +deux régimens de carabiniers avec la garde à cheval. + +Il fit apporter sur le terrain en abondance toute espèce de subsistances +et de munitions de guerre, tirées des magasins de Brunn. + +Nous étions au dernier jour de novembre 1805; le lendemain, 1er +décembre, il plaça lui-même toutes les divisions de son armée; il +connaissait son terrain aussi bien que les environs de Paris. + +Le maréchal Davout[33] était à l'extrême droite, en échelons, sur la +communication de Brunn à Vienne, par Nicolsbourg. Sa division de droite +était commandée par le général Friant; c'était celle-là qui agissait +avec nous. + +Le maréchal Davout était séparé du corps du maréchal Soult par des +étangs qui présentaient de longs défilés étroits, et d'une difficile +communication. + +Le maréchal Soult avait aussi la droite de la partie de l'armée qui +était opposée à l'armée russe. + +Sa division de droite était celle du général Legrand, qui joignait juste +les étangs qui le séparaient du général Friant. À la gauche du général +Legrand, était la division Saint-Hilaire, et à la gauche de celui-ci, +celle du général Vandamme. + +En deuxième ligne, derrière le maréchal Soult, était d'abord la division +des grenadiers réunis, et à leur gauche les deux divisions du maréchal +Bernadotte. + +À gauche du maréchal Soult, sur une configuration de terrain un peu plus +avancé, était le corps du maréchal Lannes, ayant sa première division +(celle du général Caffarelli) à la droite du chemin d'Olmutz à Brunn, et +sa deuxième division (celle du général Suchet) appuyée par sa droite au +même chemin, et de sa gauche au centon. + +L'infanterie de la garde était la réserve naturelle du maréchal Lannes. +Comme le terrain à notre gauche paraissait offrir un grand +développement, on jugea convenable de ne pas en éloigner la cavalerie; +on mit d'abord la cavalerie légère à la droite du maréchal Lannes; elle +n'y incommodait nullement le corps du maréchal Soult, qui se trouvait +sur un vaste plateau, un peu en arrière et à droite. + +Derrière la cavalerie légère, on plaça les dragons. + +Les cuirassiers restèrent encore ce jour-là près du corps du maréchal +Soult avec la garde à cheval. + +L'empereur passa sa journée entière à cheval, à voir lui-même son armée +régiment par régiment. Il parla à la troupe; il vit tous les parcs, +toutes les batteries légères; donna les instructions à tous les +officiers et canonniers. Il alla ensuite visiter les ambulances et les +moyens de transport pour les blessés. + +Il revint dîner à son bivouac, et y fit appeler tous ses maréchaux: il +les entretint de tout ce qu'ils devaient faire le lendemain, et de tout +ce qu'il était possible que les ennemis entreprissent. + +On aurait pu écrire un volume de tout ce qui sortit de son esprit dans +ces vingt-quatre heures. + +On avait vu dans toute l'après-midi l'armée russe arriver et prendre des +positions très rapprochées de notre droite. + +L'empereur était prêt dans les deux hypothèses, ou de recevoir l'attaque +de l'ennemi, ou de l'attaquer lui-même. + +Le soir, c'était le 1er décembre, il s'engagea à notre extrême droite un +tiraillement qui se prolongea assez tard pour donner de l'inquiétude à +l'empereur. Il avait déjà envoyé plusieurs fois savoir d'où il +provenait; il me fit appeler et m'ordonna d'aller jusqu'à la +communication entre la division du général Legrand et celle du général +Friant, et de ne pas revenir sans connaître ce que faisaient les Russes, +ajoutant que ce tiraillement devait couvrir quelque mouvement. + +Je n'eus pas bien loin à aller; car, à peine arrivé à la droite de la +division Legrand, je vis son avant-garde qui était repoussée d'un +village placé au pied de la position des Russes, qui avaient voulu s'en +emparer pour déboucher de là sur notre droite; la nature du terrain +favorisait leur mouvement, qui était déjà commencé lorsque j'arrivai. + +Il faisait un beau clair de lune; cependant ils ne continuèrent pas ce +mouvement à cause de la nuit qui s'obscurcit bientôt: ils se +contentèrent de s'amonceler sur ce point, de manière à se déployer +rapidement à la pointe du jour. + +Je revins à toutes jambes rapporter ce que j'avais vu; je trouvai +l'empereur couché sur la paille et dormant profondément sous une baraque +que les soldats lui avaient faite, si bien que je fus obligé de le +secouer pour le réveiller. Je lui fis mon rapport; il me fit répéter, +envoya chercher le maréchal Soult, et monta à cheval pour aller visiter +lui-même toute sa ligne et voir le mouvement des Russes sur sa droite; +il en approcha aussi près que possible. En revenant à travers les lignes +du bivouac, il fut reconnu par les soldats, qui allumèrent spontanément +des torches de paille: cela se communiqua d'un bout de l'armée à +l'autre: dans un instant, il y eut une illumination générale, et des +cris de _vive l'empereur_ qui s'élevaient jusqu'aux nues. + +L'empereur rentra très-tard, et quoiqu'il continuât à prendre du repos, +il ne fut pas sans inquiétude sur ce que pourrait devenir le mouvement +de sa droite pour le lendemain. + +Il était éveillé et debout à la pointe du jour, pour faire prendre en +silence les armes à toute l'armée. + +Il y avait un brouillard très-épais, qui enveloppait tous nos bivouacs +au point de ne pouvoir distinguer à dix pas. Il nous fut favorable, et +nous donna le temps de nous disposer; cette armée avait été si bien +dressée au camp de Boulogne, que l'on pouvait compter sur le bon état +dans lequel chaque soldat tenait son armement et son équipage. + +À mesure que le jour arrivait, le brouillard paraissait se disposer à +remonter. Le silence jusqu'à l'extrémité de l'horizon était absolu; on +n'eût jamais pensé qu'il y avait autant de monde et de foudres +enveloppés dans ce petit espace. + +L'empereur me renvoya encore à l'extrême droite pour observer le +mouvement des Russes: ils commençaient à déboucher sur le général +Legrand, comme j'arrivais près de lui; mais le brouillard empêchait de +bien juger le mouvement. + +Je revins en rendre compte. Il était à peu près sept heures du matin; le +brouillard était déjà assez remonté pour que je n'eusse plus besoin de +suivre la ligne des troupes pour ne pas m'égarer (on était à deux cents +toises des Russes). + +L'empereur voyait toute son armée, l'infanterie et la cavalerie formées +en colonnes par divisions. + +Tous les maréchaux étaient près de lui et le tourmentaient pour +commencer: il résista à leurs instances jusqu'à ce que l'attaque des +Russes se fût plus prononcée à sa droite; il avait fait dire au maréchal +Davout d'appuyer le général Legrand, qui bientôt après fut attaqué et +eut toute sa division engagée. Lorsque l'empereur jugea à la vivacité du +feu que l'attaque était sérieuse, il fit partir tous les maréchaux et +leur ordonna de commencer. + +Cet ébranlement de toute l'armée à la fois eut quelque chose d'imposant; +on entendait les commandemens des officiers particuliers. Elle marcha +comme à la manœuvre jusqu'au pied de la position des Russes, en +s'arrêtant parfois pour rectifier ses distances et ses directions. Le +général Saint-Hilaire attaqua de front la position russe qu'on appelle +dans le pays montagne du Pratzer. Il y soutint un feu de mousqueterie +épouvantable, qui aurait ébranlé un autre que lui. Ce feu dura deux +heures, il n'eut pas un bataillon qui ne fût déployé et engagé. + +Le général Vandamme, qui avait eu un peu plus d'espace à parcourir pour +joindre l'ennemi au feu, arriva sur la colonne, la culbuta, et fut +maître de sa position et de son artillerie en un instant. + +L'empereur fit de suite marcher une des divisions du maréchal Bernadotte +derrière la division Vandamme, et une portion des grenadiers réunis +derrière celle de Saint-Hilaire. Il envoya ordre au maréchal Lannes +d'attaquer promptement et vivement la droite des ennemis, afin qu'elle +ne vînt point au secours de leur gauche, qui se trouvait totalement +engagée par le mouvement de l'empereur. + +La portion de l'armée ennemie qui avait commencé son mouvement sur le +général Legrand, voulut rétrograder et remonter le Pratzer; le général +Legrand la suivit de si près, appuyé de la division Priant (du maréchal +Davout), qu'elle fut forcée de combattre comme elle se trouvait placée, +sans oser reculer ni avancer. + +Le général Vandamme, dirigé par le maréchal Soult, et appuyé d'une +division de Bernadotte, fit un changement de direction par le flanc +droit pour attaquer, en les débordant, toutes les troupes qui étaient +devant la division Saint-Hilaire. + +Ce mouvement réussit pleinement, et les deux divisions, réunies sur le +Pratzer même par ce mouvement, n'eurent plus besoin des secours de la +division Bernadotte; elles firent un deuxième changement de direction +par leur flanc droit, et descendirent du Pratzer pour attaquer en queue +toutes les troupes qui étaient opposées au général Legrand. Ces troupes +quittèrent, pour attaquer les Russes, la position d'où ceux-ci étaient +descendus pendant la nuit précédente pour attaquer le général Legrand; +elles avaient ainsi parcouru le demi-cercle complet. + +L'empereur fit appuyer le mouvement par les grenadiers réunis et la +division de la garde à pied; il eut un plein succès et décida la +bataille. + +Le général Vandamme, en commençant son premier changement de direction à +droite, eut un échec. Le 4e régiment de ligne perdit une de ses aigles +dans une charge de cavalerie exécutée sur lui par la garde russe; mais +les chasseurs de la garde et les grenadiers de service près de +l'empereur chargèrent si à propos, que cet accident n'eut pas de suites. + +C'est après le deuxième changement de direction à droite de la même +division Vandamme, alors en communication avec Saint-Hilaire, que +l'empereur ordonna à celle des divisions de Bernadotte qui suivait le +mouvement d'aller droit devant elle, et de ne plus suivre la direction +de Vandamme. Cette division le fit; elle combattit l'infanterie de la +garde russe, l'enfonça et la mena battant une bonne lieue; mais elle +revint à sa position, on ne put savoir pourquoi. L'empereur, qui avait +suivi le mouvement de la division Vandamme, fut fort étonné, en revenant +le soir, de trouver cette division de Bernadotte sur la place d'où il +l'avait lancée lui-même le matin. On va voir s'il avait lieu d'être +mécontent du mouvement rétrograde de cette division. + +La gauche de notre armée, sous les ordres du maréchal Lannes, et où +était toute notre cavalerie, aux ordres du maréchal Murat, avait enfoncé +et mis en fuite toute la droite de l'armée russe, qui, à la nuit +tombante, prit la route d'Austerlitz pour se rallier aux débris de +l'autre portion de cette armée que le maréchal Soult avait combattue. Si +la division du maréchal Bernadotte eût continué à marcher encore une +demi-heure, au lieu de revenir à sa première position, elle se serait +trouvée à cheval sur la route d'Austerlitz à Hollitsch, où la droite de +l'armée russe faisait sa retraite. En empêchant ce mouvement, elle +complétait sa destruction. + +Toute la journée fut une suite de manœuvres dont pas une ne manqua, et +qui coupèrent l'armée russe, surprise dans un mouvement de flanc, en +autant de tronçons qu'on lui présenta de têtes de colonnes pour +l'attaquer. + +Tout ce qui était descendu du Pratzer pour attaquer les généraux Legrand +et Friant fut pris sur place, par le résultat des mouvemens des +divisions Saint-Hilaire et Vandamme[34]. + +En résumé, il nous resta, avec le champ de bataille, cent pièces de +canons et quarante-trois mille prisonniers de guerre, sans compter les +blessés et les tués qui restèrent sur le terrain; il était difficile de +voir une journée plus victorieuse et plus décisive. + +L'empereur revint le soir tout le long de la ligne où les différens +régimens de l'armée avaient combattu. Il était déjà nuit; il avait +recommandé le silence à tout ce qui l'accompagnait, afin d'entendre les +cris des blessés; il allait tout de suite de leur côté, mettait lui-même +pied à terre, et leur faisait boire un verre d'eau-de-vie de la cantine +qui le suivait toujours. Je fus avec lui toute cette nuit, pendant +laquelle il resta fort tard sur le champ de bataille; l'escadron de son +escorte l'y passa tout entière à ramasser des capotes russes sur les +morts, pour en couvrir les blessés. Il fit lui-même allumer un grand feu +auprès de chacun d'eux, envoya chercher partout un commissaire des +guerres, et ne se retira point qu'il ne fût arrivé; et, lui ayant laissé +un piquet de sa propre escorte, il lui enjoignit de ne pas quitter ces +blessés qu'ils ne fussent tous à l'hôpital. + +Ces braves gens le comblaient de bénédictions qui trouvaient bien mieux +le chemin de son cœur que toutes les adulations des courtisans. C'est +ainsi qu'il s'attachait le cœur de ses soldats, qui savaient que, quand +ils étaient mal, ce n'était pas sa faute: aussi ne s'épargnaient-ils pas +à son service. + +La nuit était si noire, que nous avions été obligés de passer par Brunn, +de sorte que le maréchal Davout reçut l'ordre tard, et ne put ce jour-là +que réunir son corps et s'approcher à portée de reconnaître l'ennemi. + + + + +CHAPITRE XVII. + +L'empereur d'Autriche demande une entrevue.--Motifs de Napoléon pour +l'accepter.--Entrevue.--Mission dont je suis chargé près de l'empereur +d'Autriche.--Ce souverain m'envoie au quartier-général de l'empereur de +Russie.--Convention avec l'empereur Alexandre.--Opération du maréchal +Davout après la bataille d'Austerlitz. + + +Nous étions au 3 décembre, lendemain de la bataille; il était déjà assez +tard, lorsque le prince Jean de Lichtenstein arriva au château +d'Austerlitz, chargé d'une commission de son maître pour l'empereur. Il +fut assez long-temps avec lui, et s'en retourna; nous sûmes le soir qu'il +était venu témoigner le désir d'une entrevue, que l'empereur avait +acceptée. + +Les empereurs d'Autriche et de Russie étaient dans une position délicate +par la direction de retraite que les événemens de la journée du 2 les +avaient forcés de faire prendre à leur armée. Ils n'avaient de point de +passage sur leur marche que le pont de Göding à Hollitsch. Le corps du +maréchal Davout se trouvait plus près de ce point que les débris des +armées russe et autrichienne qui devaient s'y retirer, et les alliés +croyaient le maréchal Davout beaucoup plus fort qu'il n'était +réellement, en sorte qu'il ne leur restait de moyen de salut que +l'entrevue qu'ils demandaient. + +D'un autre côté, Davout ignorait encore les résultats de la journée du +2, et par conséquent l'état réel dans lequel les ennemis se trouvaient; +néanmoins il faisait ses dispositions d'attaque, et essaya même de +forcer les défilés qui le séparaient de Göding. + +L'empereur Napoléon, qui était le seul qui connût l'état des choses, +n'était pas sans inquiétude sur le résultat de l'attaque dont il avait +chargé Davout, parce qu'il voyait bien qu'il était inférieur en force +aux ennemis. Il ne regarda plus la retraite de ceux-ci comme impossible; +dès-lors il considéra que les Prussiens étaient pressés d'entrer en +lice, et qu'ils avaient une armée réunie à un corps russe à Breslau; en +outre il avait su, par les dépêches interceptées de M. de Stadion, que +l'archiduc Charles était arrivé sur le Danube, tandis que l'armée +d'Italie, commandée par Masséna, était encore fort loin au-delà des +_Alpes-Juliennes_: il n'était donc pas impossible que toutes ces armées +réunies ne combinassent un mouvement, qui l'aurait obligé à courir de +nouvelles chances qui pouvaient compromettre les succès d'Austerlitz. +Dans cette situation, il accepta ce que la fortune lui présentait. Les +alliés lui proposèrent une entrevue pour gagner du temps; dans le fait, +l'empereur faisait un meilleur marché. + +On peut ajouter qu'il n'y a nul doute que, si les empereurs de Russie et +d'Autriche eussent reçu les dépêches de M. de Stadion, ils n'auraient +pas demandé l'entrevue. + +Le prince Jean revint le lendemain dans la matinée prendre les ordres de +l'empereur, qui s'en rapporta à tout ce qu'il réglerait. Le 4, à neuf +heures du matin, nous partîmes tous avec l'empereur et la garde à +cheval, pour aller par la grande route d'Hollitsch à un moulin qui était +devant les avant-postes de Bernadotte, à environ trois lieues +d'Austerlitz: nous y arrivâmes les premiers; l'empereur fit faire des +feux, et attendit. La garde à cheval se tint en bataille à deux cents +pas en arrière. + +L'on ne tarda pas à annoncer l'empereur d'Autriche, qui arriva en +calèche, accompagné des princes Jean Lichtenstein, Maurice Lichtenstein, +de Wurtemberg, de Schwartzemberg, et des généraux Kienmayer, Bubna et +Stutterheim, ainsi que de deux officiers supérieurs de hulans. Il y +avait avec l'empereur d'Autriche une escorte de cavalerie hongroise qui +resta, ainsi que l'avait fait la nôtre, à environ deux cents pas du lieu +où l'on se voyait. + +L'empereur Napoléon, qui était à pied, alla à la rencontre de l'empereur +d'Autriche, depuis le lieu où était le feu jusqu'à la calèche, et +l'embrassa en l'abordant. Le prince Jean Lichtenstein descendit de la +même voiture, et suivit l'empereur d'Autriche auprès du feu de +l'empereur; il y resta pendant toute l'entrevue, comme le maréchal +Berthier resta auprès de l'empereur. Toutes les autres personnes de la +suite des deux souverains étaient ensemble près d'un même feu, qui +n'était séparé de celui des empereurs que par le grand chemin. J'étais à +ce feu; notre conversation ne roula que sur les événemens de la +bataille, nous nous étudiâmes à ne rien dire qui pût choquer pour ces +messieurs. + +Je ne sais pas ce qui se dit au feu des empereurs, nous étions aussi +curieux de l'apprendre que les Autrichiens qui étaient au même feu que +nous; nous ne pûmes le pénétrer ni les uns ni les autres. Toutefois il +nous parut qu'on y était d'une belle humeur; on y riait, ce qui nous +parut à tous d'un bon augure. Effectivement, au bout d'une ou deux +heures, les deux souverains se séparèrent en s'embrassant. Chacun de +nous courut à son devoir, et j'entendis, en m'approchant, que l'empereur +Napoléon disait à celui d'Autriche: «J'y consens, mais Votre Majesté me +promet de ne plus me faire la guerre.--Non, je vous le jure, répondit +l'empereur d'Autriche; et je tiendrai ma parole.» + +Je ne sais à quelle occasion cela se disait; mais je l'ai entendu, et je +le répète, parce que l'empereur me l'a souvent raconté depuis. + +Le jour finissait, lorsque les deux empereurs se séparèrent et reprirent +chacun le chemin de leurs armées respectives; nous suivîmes l'empereur, +qui s'en allait au petit pas de son cheval, pensant à ce qu'il venait de +dire et à ce qu'il voulait faire. + +Il m'appela, et, sans me parler des antécédens, il me dit: «Courez après +l'empereur d'Autriche; dites-lui que je vous ai chargé d'aller attendre +à son quartier-général l'adhésion de l'empereur de Russie, en ce qui le +concerne, à tout ce qui vient d'être conclu entre nous. Lorsque vous +aurez cette adhésion, vous vous rendrez au corps d'armée du maréchal +Davout, et vous arrêterez son mouvement en lui disant ce qui s'est +passé.» + +Ceci est trop important pour n'être pas bien circonstancié. + +Je courus après l'empereur d'Autriche, et dès que je lui eus fait +connaître ma mission, il me permit de l'accompagner à son +quartier-général, qui était placé à peu de distance de là, dans un +domaine à lui. Nous ne tardâmes pas à y arriver, et quoiqu'il ne fît pas +encore très-nuit, je n'aperçus presque point de troupes, ce qui m'étonna +beaucoup. + +L'empereur soupa, et donna des ordres pour que je ne manquasse de rien; +j'entendais parler dans la maison d'une affaire qui avait eu lieu le +matin (ce ne pouvait être qu'avec le maréchal Davout). On avait été un +moment inquiet de l'issue qu'elle pouvait avoir; mais on ajoutait +qu'aussitôt que le général français (Davout) avait reçu la lettre de +l'empereur Alexandre, il avait cessé l'attaque. + +Tout cela était une énigme pour moi; et l'empereur Napoléon n'en savait +pas davantage. Lorsqu'il était venu à l'entrevue qu'on lui avait +demandée, il se doutait bien que le maréchal Davout attaquerait, mais +comme l'on passait encore par Brunn pour communiquer avec lui, on ne +pouvait pas en avoir de nouvelles si tôt. + +Après le souper, l'empereur d'Autriche fit appeler le général +Stutterheim, et lui donna ses ordres; puis me faisant introduire, il me +dit d'accompagner ce général, qu'il envoyait à l'empereur de Russie; que +je connaîtrais bien mieux la réponse qu'il ferait aux propositions dont +il chargeait le général de Stutterheim de lui donner connaissance, et +que de là je serais plus à portée de passer dans le corps d'armée du +maréchal Davout, qui était très rapproché. + +Je pris congé, et partis avec le général Stutterheim; nous allâmes à +Göding, où tout était dans l'émoi et la confusion; les troupes russes +pliaient bagage. Nous trouvâmes des sapeurs russes qui déjà détruisaient +le pont; leurs troupes étaient encore sur la rive droite, le général +Stutterheim fut obligé de les renvoyer. De Göding à Hollitsch il n'y a +qu'une demi-lieue au plus: l'empereur de Russie y était arrivé la veille +au soir, et quoiqu'il ne fût que quatre ou cinq heures du matin, il +était déjà debout. Il était logé au château et avait avec lui le prince +Czartorinski. + +Il reçut d'abord le général Stutterheim, qui l'informa de tout ce qu'il +avait vu, et s'acquitta de la mission qu'il avait reçue de l'empereur +d'Autriche. + +Je me rappelle que j'éprouvais un mouvement de méfiance en attendant au +château d'Hollitsch le moment de voir l'empereur Alexandre. Je ne +pouvais comprendre pourquoi l'empereur de Russie n'avait pas été à +l'entrevue avec l'empereur d'Autriche; je me rappelais qu'il n'avait pas +accepté celle que l'empereur lui avait proposée avant la bataille, +prétextant, entre autres choses, que l'empereur d'Autriche était trop +éloigné pour communiquer avec lui avant de se rendre à cette entrevue. +Là ils étaient ensemble, lorsque l'empereur d'Autriche était venu voir +l'empereur Napoléon; il avait de plus besoin de connaître ce qui aurait +été conclu entre eux: s'il m'avait dit vrai, il désirait ardemment +aplanir les difficultés, terminer tous les différends, et avec tout cela +il n'était pas venu à l'entrevue. Il y avait laissé aller l'empereur +d'Autriche tout seul. + +J'en cherchai la cause et ne tardai pas long-temps à la trouver; je vais +la dire tout à l'heure. + +Le général de Stutterheim sortit du cabinet de l'empereur Alexandre; je +fus introduit; il était à peine jour, et nous conversâmes à la bougie. + +Alexandre parla le premier, et me dit: «Je suis bien aise de vous revoir +dans une occasion aussi glorieuse pour vous: cette journée ne gâtera +rien à toutes celles de la carrière militaire de votre maître. C'est la +première bataille où je me trouve, et j'avoue que la rapidité de ses +manœuvres n'a jamais laissé le temps de secourir aucun des points qu'il +a successivement attaqués; partout vous étiez deux fois autant de monde +que nous.» + +Réponse. «Sire, Votre Majesté a été mal informée; car, en totalité, +votre armée avait une supériorité numérique d'au moins vingt-cinq mille +hommes sur la nôtre: en outre, nous avons trois divisions d'infanterie +qui n'ont pas pris part à la bataille, nous n'en avons employé bien +vivement que six d'infanterie. À la vérité, nous avons beaucoup +manœuvré; la même division a combattu successivement dans différentes +directions: c'est ce qui nous a multipliés pendant toute la journée. +C'est l'art de la guerre: l'empereur, qui est à sa quarantième bataille, +ne manque jamais à cela. Il pourrait encore, avec les troupes qui n'ont +pas été engagées, faire une armée aussi forte que celle qui a donné +avant-hier, et marcher contre l'archiduc Charles, si tout n'était pas +terminé: du moins cela dépend de Votre Majesté.» + +Alexandre. «De quoi s'agit-il?» + +Réponse. «Sire, de savoir si Votre Majesté accepte les propositions qui +la concernent, dans ce qui a été convenu hier entre l'empereur +d'Autriche et l'empereur Napoléon.» + +Alexandre. «Oui, je l'accepte; c'est pour le roi des Romains que je suis +venu; il me dégage, il est content de ce qui lui est promis, je dois +l'être aussi, puisque je ne formais point de vœux pour moi.» + +Réponse. «L'empereur m'a chargé d'ajouter qu'il désirait que l'armée de +Votre Majesté sortît des États autrichiens dans le plus bref délai, et +par la route militaire la plus courte, en faisant chaque jour le chemin +ordinaire que fait une troupe en marche.» + +Alexandre. «Mais votre maître exige donc que je m'en aille bien vite; il +est bien pressant.» + +Réponse. «Non, sire; il ne demande pas que vous retourniez plus vite que +vous n'êtes venu; mais comment prendre une autre règle pour se fixer, +que d'admettre la route militaire et la distance d'étape, pour la marche +de chaque jour? On ne le stipulerait même pas, que ce serait l'unité de +mesure que l'on prendrait: il n'est donc pas déraisonnable d'en convenir +d'avance.» + +Alexandre. «Eh bien! soit, j'y consens; mais quelle garantie exige votre +maître? et quelle garantie ai-je moi-même que, pendant que vous êtes +ici, vos troupes ne font pas quelques mouvemens contre moi? suis-je en +sûreté?» + +Réponse. «L'empereur a prévu cette objection.» + +Alexandre. «Eh bien! quelle garantie exige-t-il de moi?» + +Réponse. «Il m'a chargé de demander à Votre Majesté sa parole, et m'a +ordonné, aussitôt que je l'aurais reçue, de passer dans le corps d'armée +du maréchal Davout pour suspendre son mouvement.» + +Alexandre, avec un air de haute satisfaction. «Je vous la donne, et vais +de suite me préparer à exécuter ce qui a été convenu.» + +Il m'adressa un mot de compliment, en me disant: «Si quelque jour des +circonstances plus heureuses vous mènent à Saint-Pétersbourg, j'espère +vous en rendre le séjour agréable.» + +J'étais bien loin de croire que cela arriverait aussitôt; Alexandre m'a +bien tenu parole, comme on le verra. + +Je le quittai, et revins avec M. Stutterheim repasser la Marche à +Göding; nous fûmes obligés d'attendre que l'armée russe, qui se +présentait à l'autre rive, eût repassé. Je mis pied à terre avec M. +Stutterheim pour la compter; il ne passa pas plus de vingt-six mille +hommes de toutes armes, sans canons ni caissons, beaucoup sans armes, le +plus grand nombre sans havresacs[35], un très-grand nombre blessés, mais +marchant courageusement à leur rang. + +Après que l'armée russe eut défilé, on me laissa passer, et on détruisit +le pont[36]. + +Aussitôt que nous fûmes de l'autre côté, nous rencontrâmes le général +autrichien Meerfeld, qui nous fit conduire, quoique le jour commençât à +peine, aux avant-postes du maréchal Davout. + +Je ne fus pas peu surpris de le trouver aussi près, et l'on va voir ce +qui s'était passé au corps de ce maréchal; ces détails sont de la plus +exacte vérité. L'empereur d'Autriche avait raison de me dire qu'il +n'était pas éloigné. + +Je rendis d'abord au maréchal Davout tout ce qui le concernait, et +j'arrivai à propos, car il allait commencer l'attaque. À la vérité, il +n'avait plus de Russes devant lui, puisque je les avais vus repasser la +Marche, il y avait deux heures, c'est-à-dire qu'ils la repassèrent le 5 +depuis deux heures du matin jusqu'à quatre. Je viens aux opérations du +maréchal Davout depuis la bataille. + +Les deux divisions d'infanterie Gudin et Friant étaient réunies, ainsi +qu'une division de dragons et de cavalerie légère; le maréchal lui-même, +à la tête de tout cela, s'était approché de Göding dans la journée du 3, +et le 4 il attaqua vivement le corps autrichien, qui, plus faible que +lui, allait être obligé de lui abandonner le pont sur la Marche à +Göding, dont il n'était plus qu'à une très-petite demi-lieue, ayant +devant lui un défilé qui faisait toute la force des Autrichiens, et où +ils avaient mis leur artillerie[37]. Néanmoins le maréchal allait forcer +ce passage, lorsqu'on lui envoya un parlementaire pour avoir une +suspension d'armes: il refusa et continua son attaque; un deuxième +parlementaire arriva accompagné d'un officier russe, c'était pour faire +la même demande; mais cette fois le général Meerfeld envoyait au +maréchal Davout un billet que venait de lui écrire l'empereur Alexandre, +sans doute d'après une convention faite entre ce souverain et le général +Meerfeld. Ce billet était ainsi conçu: + +«J'autorise le général Meerfeld à faire connaître au général français +que les deux empereurs d'Allemagne et de France sont en ce moment en +conférence, qu'il y a un armistice dans cette partie, et qu'il est en +conséquence inutile de sacrifier plus de braves gens.» + +«Le 4 décembre. + +_Signé_ ALEXANDRE. + +Ce billet, qui est écrit au crayon, que j'ai lu entre les mains du +maréchal Davout, est déposé à la secrétairerie d'État en France. + +Le maréchal Davout, qui n'avait pas reçu d'avis du major-général, +attribua ce retard au détour que l'on était obligé de faire par Brunn +pour venir à lui: il crut devoir déférer à l'assurance positive de +l'empereur Alexandre[38]; en conséquence, il suspendit son mouvement, et +je le trouvai à la place où il était le 5 au matin, tandis que la +veille, le maréchal Davout pouvait, en une demi-heure, être maître de +Göding et du pont de la Marche, lorsque l'armée russe était encore à +plus de deux ou trois lieues sur le chemin d'Austerlitz, en face de +Bernadotte. C'est un moment où l'empereur d'Autriche se séparait de +celui de Russie pour venir à l'entrevue, que le maréchal Davout menaça +davantage de forcer Göding, la seule retraite des Russes; l'armée russe +n'aurait jamais pu arriver à temps, et d'ailleurs les troupes de +Bernadotte, en la voyant partir, l'eussent suivie. C'est dans cette +position que l'empereur Alexandre crut devoir écrire ce billet, auquel +le maréchal Davout, par respect pour le caractère du monarque, crut, de +son côté, devoir ajouter foi, éloignant de lui l'idée d'un piége. + +Mais en supposant que le maréchal Davout eût douté de la véracité du +billet, malgré la présence de l'officier russe, qui paraissait n'avoir +été joint au parlementaire que pour lui donner plus de force, et qu'il +eût encore marché une demi-heure, je demande à tout militaire ce que +serait devenue l'armée russe avec l'empereur de Russie, et ce qui serait +arrivé, si, dans la journée du 3, au lieu d'avoir été engagée mal à +propos sur la route d'Olmutz, notre cavalerie eût été de suite poussée +sur Hollitsch. On aurait attaqué l'armée russe le 3 après midi; on +l'aurait poussée sur le maréchal Davout; c'eût été une deuxième +représentation d'Ulm, parce qu'alors il n'y aurait pas eu de +parlementaire, ni de propositions d'entrevue: cela eût été rejeté comme +ridicule. + +Quand je revins l'apporter cela à l'empereur à Austerlitz, je repassai à +l'avant-garde des Autrichiens, restés sur la rive gauche de la Marche. +Le prince Maurice Lichtenstein s'y trouvait, M. Stutterheim était +toujours avec moi; j'en touchai un mot à ces messieurs; le colonel du +régiment des chevau-légers d'Aurelly était présent. Ils se mirent à +sourire: je compris ce que cela signifiait. Je n'étais plus dupe, et il +m'était suffisamment démontré pourquoi l'empereur de Russie n'était pas +venu à l'entrevue, comme aussi pourquoi celui d'Autriche y était venu. +Ils s'étaient partagé les deux rôles qui devaient les tirer d'embarras, +et ils étaient loin de se douter qu'ils servaient à souhait l'empereur +Napoléon. + + + + +CHAPITRE XVIII. + +L'empereur s'établit à Brunn.--Gratifications aux blessés.--Départ pour +Schœnbrunn.--Traité avec M. de Haugwitz.--Le roi de Prusse ne veut pas +le reconnaître.--L'Autriche signe.--Partage des territoires.--Entrée des +Russes à Naples.--Fâcheuses nouvelles venues de Paris.--Paix signée.--La +jeune fille de Vienne.--La comtesse ***.--Départ de Vienne.--Arrivée à +Munich.--Mariage du vice-roi avec la princesse Auguste de +Bavière.--Départ pour Paris. + + +Lorsque j'entrai chez l'empereur, le maréchal Murat était dans son +cabinet; il le bourra d'importance pour lui avoir fait perdre, par suite +d'un faux rapport, quatre heures d'un temps précieux qu'il avait été +obligé d'employer à ramener le mouvement commencé sur la route d'Olmutz; +cet incident était le seul qui le contrariât, il était content de tout +le reste. + +Le prince Jean Lichtenstein revint le soir avec le général Bubna, et +l'empereur alla s'établir à Brunn, où il leur fit dire de le suivre. + +Il n'y resta que quelques jours, pendant lesquels il répartit son armée +en cantonnemens, fit constater les pertes qu'elle avait éprouvées, +envoya des aides-de-camp visiter les hôpitaux, et remettre de sa part un +napoléon à chaque soldat blessé; il envoya une gratification de 3,000 +fr. à chaque officier-général blessé, et successivement 2,000, 1,500, +1,000 et 500 fr. aux officiers des différens grades au-dessous qui se +trouvaient dans le même cas. On juge aisément si ce secours leur était +nécessaire, et s'ils bénirent la main qui le leur envoyait. + +L'empereur donna plusieurs ordres relatifs à l'administration, et après +avoir entretenu plusieurs fois le prince Lichtenstein, il partit pour +Schœnbrunn, afin de pousser les conférences qui avaient lieu à Vienne +pour la paix, et aussi pour voir où il en était avec la Prusse. Depuis +plusieurs jours, M. de Haugwitz était près de M. de Talleyrand, mais ne +lui disait rien; il devait s'entendre avec les envoyés des autres +puissances, dont nous venions de déranger les calculs. + +L'empereur traversa Vienne à la nuit, et alla droit à Schœnbrunn; ce fut +le lendemain qu'il reçut M. de Haugwitz. Il ne lui fit d'abord aucun +reproche, mais il lui laissa clairement voir qu'il n'était pas dupe des +intentions dans lesquelles on l'avait envoyé près de lui. Il lui parla +du passage de l'armée russe à Varsovie et de son arrivée à Breslau, où +elle était encore[39]. Enfin, il lui demanda ce que signifiait cet autre +corps russe qui était en Hanovre, communiquant par la Prusse avec la +grande-armée. + +L'empereur commençait à s'échauffer et à parler haut; nous l'entendions +de la pièce voisine. Il disait: «Monsieur, est-ce une conduite franche, +que celle de votre maître avec moi? Il serait plus honorable pour lui de +m'avoir loyalement fait la guerre, quoique vous n'ayez aucun motif pour +cela; vous eussiez au moins servi vos alliés, parce que j'y aurais +regardé à deux fois avant de livrer bataille. Vous voulez être les +alliés de tout le monde, cela n'est pas possible; il faut opter entre +eux et moi. Si vous voulez aller vers ces messieurs, je ne m'y oppose +pas; mais si vous restez avec moi, je veux de la sincérité, ou je me +sépare de vous. Je préfère des ennemis francs à de faux amis. Si vos +pouvoirs ne sont pas assez étendus pour traiter toutes ces questions-là, +mettez-vous en règle: moi, je vais marcher sur mes ennemis, partout où +ils se trouvent.» + +Ce discours fut tenu avec beaucoup de chaleur; l'empereur traitait M. de +Haugwitz du haut de la position où l'avait placé la victoire. Il ne +doutait pas un instant que l'Autriche ne fît la paix; il voyait les +Russes partis, l'armée française pouvait, en quelques marches, tourner +toute la monarchie prussienne: il n'était donc pas à penser que les +Prussiens choisiraient ce moment pour faire la guerre. Aussi traita-t-il +M. de Haugwitz avec sévérité. + +Le cabinet de Berlin n'avait pas pu prévoir la position dans laquelle se +trouvait alors son ministre: aussi M. de Haugwitz n'avait-il reçu que la +mission de déclarer l'alliance de son pays avec les Russes; mais voyant +l'état des affaires de ceux-ci, et les termes précis de l'empereur, il +prit sur lui de conclure un arrangement qu'il se flattait de faire +agréer par le roi à son retour à Berlin. L'empereur, de son coté, +sachant bien tout ce que cet arrangement avait d'éventuel, y avait fait +insérer tout ce qui pouvait convenir à la politique des deux pays, +espérant, comme M. de Haugwitz, qu'il serait ratifié d'autant mieux, +qu'il était dans l'intérêt de la Prusse. En conséquence, le traité qui +fut conclu donnait à la Prusse le Hanovre en échange des margraviats. + +Pendant que M. de Haugwitz signait ce traité à Vienne avec l'empereur, +M. de Hardenberg, qui était à Berlin, et qui ignorait les événemens +d'Austerlitz, à plus forte raison la mission qu'avait prise sur lui M. +de Haugwitz, en signait un autre à Berlin avec l'ambassadeur +d'Angleterre. + +Il envoya le colonel Pfuhl à Vienne porter à M. de Haugwitz la nouvelle +de ce traité. En se rendant à Vienne, celui-ci rencontra en Silésie M. +de Haugwitz, qui se rendait à Berlin avec le traité conclu à Vienne, +qu'il portait à la ratification du roi. Il emmena le colonel Pfuhl avec +lui, pensant bien que, si le traité n'était pas ratifié, le roi de +Prusse serait toujours à temps d'envoyer à Napoléon les nouvelles +stipulations. + +En arrivant à Berlin, les espérances de M. de Haugwitz furent déçues: le +roi de Prusse lui témoigna hautement son mécontentement de ce qu'il +avait fait. + +Il assembla un conseil; jamais position n'avait été plus délicate. Il y +aurait eu de la déraison à faire la guerre, dans l'état où étaient les +armées victorieuses, comme je viens de l'indiquer plus haut, et il ne +pouvait pas abandonner ses alliés, avec lesquels il venait de +contracter. La discussion s'échauffa, et on ne voulait pas accepter le +Hanovre sans la ratification de l'Angleterre: on crut avoir trouvé un +moyen terme en l'acceptant, et le faisant occuper comme dépôt jusqu'à la +paix. Voilà ce qui se passait à Berlin avant que l'empereur eût quitté +Vienne pour retourner à Paris. + +Les Russes étant partis, et n'ayant point de rapports avec nous, les +Autrichiens restèrent seuls chargés de leurs propres intérêts; ils +firent une paix analogue à la mauvaise situation de leurs affaires. Ils +perdirent les anciens États vénitiens, qui furent réunis au royaume +d'Italie. Ils durent céder à la Bavière le Tyrol et le pays de +Salzbourg, avec quelques autres pays en Souabe, entre autres les biens +de l'ordre Teutonique, Guntzbourg, etc. + +La maison d'Autriche perdit en outre le Brisgaw, qu'avait eu le +grand-duc de Toscane dans des transactions antérieures; mais comme +l'empereur Napoléon affectionnait particulièrement ce prince, il lui fit +céder par la Bavière le pays de Wurtzbourg. + +Il y eut également des compensations de territoire entre la Bavière, le +Wurtemberg et le pays de Baden, qui acquirent tous une étendue de +puissance égale à la moitié de celle qu'ils avaient auparavant. + +L'empereur fit reconnaître, par le même traité de paix, les électeurs de +Bavière et de Wurtemberg comme rois, et le margrave de Baden comme +grand-duc. + +Malgré la répugnance de l'Autriche, il fallut signer ce traité de paix +désastreux. + +L'empereur n'avait plus rien à faire à Vienne; il avait espéré traiter +avec les Russes: pour cela, il avait écrit de Brunn, après la bataille, +à l'empereur de Russie. Ce fut le général Junot[40] qu'il envoya porter +sa lettre; mais quand Junot arriva à l'armée russe, l'empereur Alexandre +était parti pour Saint-Pétersbourg; le général ne jugea pas qu'il dût +courir après lui, et revint rapporter sa lettre à l'empereur, qui était +déjà de retour à Vienne. Il y a lieu de croire que, s'il avait osé aller +jusqu'à Saint-Pétersbourg, la paix se serait faite cette année. +Peut-être que l'Angleterre l'eût faite aussi, ne voyant plus de moyen de +nous susciter la guerre; on peut au moins, le penser, et alors que de +maux on eût évités! Le destin en avait ordonné autrement. L'empereur +reçut, avant de partir de Vienne, la nouvelle de l'entrée des Russes à +Naples, conjointement avec quelques Anglais. + +Il fit sur-le-champ des dispositions pour y faire marcher des troupes. +Il avait une ancienne haine contre la reine de Naples; il avait eu +maintes fois l'occasion de se plaindre d'elle, et en recevant cette +nouvelle, il nous dit: «Ah! pour celle-là, cela ne m'étonne pas; mais +aussi, gare si j'entre à Naples: elle n'y mettra plus les pieds.» + +Il envoya de l'état-major de la grande armée de quoi composer celui de +l'armée qui allait se réunir aux frontières de Naples, et donna ordre au +prince Joseph, son frère[41], qu'il avait laissé à Paris, d'aller se +mettre à la tête de cette armée. Il reçut aussi à Vienne une nouvelle +fâcheuse de Paris, laquelle était sans doute exagérée; mais, quand bien +même elle l'eût été, c'était toujours quelque chose de fort mauvais. + +Le bulletin de la bataille d'Austerlitz, qui avait été lu dans toute +l'Allemagne avec une extrême avidité, semblait devoir produire le même +effet en France. Effectivement il y excita l'enthousiasme; cependant il +s'était manifesté à Paris une grande inquiétude sur le sort de la +banque, et dans très-peu de temps la peur se communiqua si rapidement, +que l'on se porta en foule au change des billets; elle ne put satisfaire +tout ce qui se présentait à la fois. On crut qu'elle éprouvait des +embarras d'argent, et la foule devint encore plus grande. L'agiotage +s'en mêla; on vendit les billets comme les autres effets publics, et ils +perdirent jusqu'à 70 francs pour 1,000. + +Les fonds publics se ressentirent un peu de cet état de choses, qui +donna de l'inquiétude à l'empereur. À cela se joignit un autre incident +dont je vais rendre compte. + +Un officieux de Paris écrivit à quelqu'un qui avait la facilité de voir +souvent l'empereur, et lui dénonça une fraude du trésor public, qui +avait déjà souscrit pour 80,000,000 de rescriptions des +receveurs-généraux, à prélever sur les revenus de 1806; or, nous étions +au mois de décembre 1805. + +On en conclut que l'empereur dépensait les revenus de l'État par +anticipation; cela contribua encore à faire baisser les effets publics. +Toutes ces nouvelles lui donnaient de l'humeur et lui faisaient désirer +ardemment de terminer à Vienne, pour aller voir à Paris la cause de ce +désordre. + +Il pressa tant pour la paix, qui ne tenait plus qu'à quelques +difficultés de contributions, qu'enfin elle fut signée; il la ratifia le +même soir, et partit le lendemain. + +Avant de quitter Vienne, il se passa une anecdote que je dois raconter +ici. + +On a beaucoup parlé d'un goût décidé de l'empereur pour les femmes: il +n'était pas dominant chez lui. Il les aimait, mais savait les respecter, +et j'ai été témoin de la délicatesse de ses rapports avec elles, lorsque +ses longues absences le mettaient dans le cas où étaient tous les +officiers de son armée. + +Pendant le séjour qu'il fit à Vienne, entre la bataille d'Austerlitz et +la signature de la paix, il eut occasion de remarquer une jeune personne +qui lui plut. Le hasard fit qu'elle-même s'était monté la tête pour +l'empereur, et qu'elle accepta la proposition qui lui fut faite, d'aller +un soir au château de Schœnbrunn. Elle ne parlait qu'allemand et +italien; mais l'empereur parlait lui-même cette dernière langue, la +connaissance marcha rapidement. Il fut fort étonné d'apprendre de cette +jeune personne qu'elle appartenait à des parens respectables, et qu'en +venant le voir, elle était dominée par une admiration qui avait fait +naître dans son cœur un sentiment qu'elle n'avait jamais connu ni +éprouvé pour qui que ce fût. Le fait, quoique rare, fut reconnu exact; +l'empereur respecta l'innocence de cette jeune demoiselle, la fit +reconduire chez elle, fit prendre soin de son établissement et la dota. + +Il aimait beaucoup la conversation d'une femme spirituelle; il la +préférait à tous les genres de délassemens. Peu de jours après +l'aventure que je viens de citer, arriva celle-ci: + +Un agent français, qui habitait Vienne, avait eu occasion d'y distinguer +une certaine comtesse à laquelle, disait-on, un ambassadeur d'Angleterre +(lord Paget) avait adressé des hommages. Il était difficile de +rencontrer une femme plus séduisante que cette comtesse, qui, du reste, +portait l'amour de son pays jusqu'à l'exaltation. L'agent se mit dans la +tête de la décider à aller voir l'empereur, en lui faisant insinuer que +la proposition lui en était faite par l'ordre de ce souverain lui-même, +qui cependant n'y pensait pas. + +Un officier de la cavalerie de police de la ville de Vienne, qui +connaissait cette comtesse, fut chargé de lui parler. Celle-ci écouta la +proposition qui lui était faite un matin pour avoir son exécution le +soir; elle ne se décida pas d'abord, et demanda la journée pour +réfléchir, ajoutant qu'elle voulait être assurée si c'était bien par +l'ordre de l'empereur qu'on était venu lui faire cette ouverture. + +Le soir, la voiture étant prête au lieu du rendez-vous où l'officier +viennois devait prendre la comtesse pour la remettre à quelqu'un qui +devait l'accompagner à Schœnbrunn, il alla la voir; elle lui dit qu'elle +n'avait pu se décider pour ce jour-là, mais qu'elle engageait sa parole +de ne pas y manquer le lendemain, et que, dans l'après-midi, il pouvait +venir chercher sa réponse, quelle avait pris son parti. + +La voiture fut recommandée pour le lendemain à la même heure. L'officier +viennois, qui craignait un autre caprice, ne manqua pas le lendemain de +se rendre chez la belle. Il la trouva toute résolue, elle avait mis +ordre à ses affaires comme pour faire un long voyage, et elle lui dit +d'un air décidé en le tutoyant: «Tu peux venir me chercher ce soir, +j'irai le voir, tu peux y compter. Hier j'avais des affaires à régler, +maintenant je suis prête. Si tu es bon Autrichien, je le verrai; tu sais +combien il a fait de mal à notre pays! Eh bien! ce soir, je le vengerai; +ne manque pas de venir me chercher.» + +Une pareille confidence effraya l'officier, qui ne voulut pas en courir +la responsabilité; il vint de suite en faire part: on le récompensa. On +n'envoya point la voiture au lieu du rendez-vous, et la comtesse évita +l'occasion d'acquérir une célébrité qui aurait sans doute flétri sa +réputation de femme gracieuse. + +Cette aventure eut lieu la veille du jour où l'empereur partit de +Schœnbrunn pour Paris. + +Les Autrichiens, pour premier paiement des contributions, furent obligés +de nous céder le montant des subsides qu'ils devaient recevoir +d'Angleterre; ils les attendaient justement dans le moment, ils +donnèrent ordre à Hambourg que, quand ils arriveraient, on les passât à +l'ordre du ministre de France. C'était alors M. Bourienne, que +l'empereur avait consenti à réemployer: il reçut les subsides anglais +destinés à l'Autriche, et les envoya à Paris. + +Quelques jours avant de partir de Vienne, l'archiduc Charles avait +demandé à l'empereur une entrevue. Je ne sais pourquoi l'archiduc ne +vint pas à Schœnbrunn, mais l'entrevue eut lieu à un rendez-vous de +chasse appelé la Vénerie, sur la route de Vienne à Bukersdorf. +L'empereur y était allé comme pour chasser; l'archiduc y vint avec deux +officiers seulement; ils s'entretinrent long-temps seuls dans une +chambre du pavillon de chasse. Nous revînmes assez tard à Schœnbrunn. +L'empereur faisait un cas particulier de l'archiduc Charles; il +l'estimait beaucoup et lui était attaché. + +L'empereur partit de Vienne; pour arriver à Munich, il passa par +Scharding et Passau, où il rencontra le général Lauriston, qui revenait +de Cadix; il l'envoya comme gouverneur à Venise. Il arriva à Munich +pendant la nuit, quelques jours avant le nouvel an de 1806. +L'impératrice y était arrivée par son ordre depuis quinze jours; elle +était auparavant à Strasbourg[42]. + +La princesse Caroline y était aussi. Il y eut à la cour de Bavière, +comme on le peut croire, une belle joie; non seulement le pays avait été +sauvé, mais presque doublé, et les troupes bavaroises n'avaient pas été +engagées, c'est-à-dire qu'elles n'avaient éprouvé que de légères pertes: +aussi nous témoigna-t-on un grand plaisir de nous voir, et nous y fit-on +toute espèce de bon accueil. + +C'est à Munich que nous commençâmes à apercevoir ce dont nous n'avions +encore entendu parler que vaguement. + +On envoya par le Tyrol un courrier qui porta l'ordre au vice-roi +d'Italie de venir de suite à Munich; effectivement cinq jours après il +arriva. On ne dissimula plus alors son mariage avec la princesse Auguste +de Bavière, née de la première femme du roi de Bavière, lorsqu'il +n'était encore que prince des Deux-Ponts. L'on aimait beaucoup le +vice-roi, et l'on témoigna le plus sensible plaisir de le voir unir sa +destinée à celle d'une princesse qui était aussi bonne et aussi belle +que l'était la princesse Auguste. + +La cérémonie religieuse fut faite par le prince primat d'Allemagne, +ancien électeur de Mayence. + +Le mariage fut célébré à Munich; il y eut à cette occasion les fêtes +d'usage; elles durèrent une semaine entière, après quoi l'empereur +revint à Paris. Le vice-roi passa encore quelque temps à Munich, puis +s'en retourna à Milan. + + + + +CHAPITRE XIX. + +Nouvelle armée réunie à Strasbourg.--Mariage du prince héréditaire de +Bade avec mademoiselle de Beauharnais.--Arrivée de l'empereur à +Paris.--Causes du discrédit public.--M. Mollien remplace M. de +Barbé-Marbois.--Compagnie des vivres.--Destitution d'agens du +trésor.--Séquestre sur les biens des membres de la compagnie des +vivres.--Leur emprisonnement.--M. Ouvrard.--Service des vivres mis en +régie.--Résultat déplorable de cette administration. + + +L'empereur s'arrêta un jour à Augsbourg, un autre à Stuttgard, et vint +passer deux ou trois jours à la cour de Bade. Il voyagea depuis Munich +dans la même voiture que l'impératrice. Nous apprîmes à Carlsruhe que le +mariage du prince héréditaire de Bade avec mademoiselle de Beauharnais +avait été arrêté. Dès avant l'ouverture de la campagne, l'on avait parlé +d'un projet de mariage de ce prince avec la princesse Auguste de +Bavière. L'empereur, pour savoir la vérité, avait envoyé à Bade, pendant +la saison des eaux, M. Thiars, pour être informé d'une manière précise +de ce projet, et pour le traverser; ses ordres furent exécutés avec +beaucoup d'exactitude et d'esprit. + +Tout étant réglé avec la cour de Bade, l'empereur vint à Strasbourg, où +il trouva une nouvelle armée; ceci a besoin d'être expliqué. + +Lorsqu'il se vit attaqué à l'improviste par une aussi forte partie, et +que la Prusse avait avec lui un langage équivoque, il craignit que la +guerre ne traînât en longueur. Il appela une conscription qui se +rassembla à Strasbourg et à Mayence; elle était déjà habillée et +équipée, et offrait des troupes de belle apparence. Outre cela, les +gardes nationales des départemens frontières avaient été réunies. Ces +corps, joints à la conscription, formaient une très-belle armée. + +Cette conscription était la seconde qu'on levait depuis la rupture du +traité d'Amiens; elle était, ainsi qu'avait été la première, composée +d'hommes superbes. + +L'empereur ne resta que peu de jours à Strasbourg; il arriva à Paris +vers cinq heures du soir, à la fin du mois de janvier. + +Il envoya quérir tout en arrivant l'archichancelier et le ministre des +finances, dans la sagesse desquels il avait beaucoup de confiance: il +voulait être éclairé sur les causes du discrédit des effets publics; il +n'ajoutait aucune foi à tous les rapports que lui avait envoyés la +police, qui lui disait que c'était le faubourg Saint-Germain qui avait +fait circuler de mauvais bruits, et qui avait mis en doute les succès de +l'armée. + +L'empereur força le ministre de s'expliquer, et de désigner les +coupables, qu'il devait connaître; M. Fouché, pour se tirer d'affaire, +fit une liste de quinze personnes du faubourg Saint-Germain, qu'il +présenta à l'empereur comme attisant l'esprit de la société. La +conséquence naturelle fut de les exiler. Ce sont les premiers qui +l'aient été, et ils le doivent au ministre de la police; l'ordre en fut +envoyé de Munich. + +Le fait du discrédit public était réel; l'empereur voulut en connaître +les causes que je vais détailler: il commença par envoyer chercher le +ministre du trésor public, M. de Barbé-Marbois. Ce ministre avait peu de +choses à alléguer pour sa défense; sa probité le mettait à l'abri du +soupçon, mais il avait été tellement la dupe de quelques mauvaises +spéculations, que l'empereur ne voulut plus lui laisser la direction de +l'emploi des fonds publics: il le remplaça par M. Mollien, qui était +directeur de la caisse d'amortissement. + +L'émission des 80,000,000 d'effets de receveurs-généraux avait +effectivement eu lieu; c'était une opération entreprise pour favoriser +des spéculations particulières. + +La compagnie des vivres, qui avait le marché pour la fourniture du pain +aux troupes de terre et de mer dans tout l'empire, ainsi que +l'approvisionnement des grains, était composée de riches capitalistes, +habiles dans cette sorte de commerce; ils y étaient nés, et l'avaient +fait toute leur vie. + +Leurs affaires étaient immenses; ils rendirent de grands services à +l'État dans des temps de disette. + +Pour leurs paiemens, ils avaient affaire à deux et trois ministères, +celui de la guerre, celui de la marine et celui de l'intérieur, de sorte +que, s'ils parvenaient à être soldés exactement, ce ne pouvait être +qu'après beaucoup de lenteurs. + +Pendant le séjour de la flotte espagnole à Brest, le gouvernement de +Charles IV traita avec cette compagnie pour la fourniture complète des +rations de vivres aux troupes et aux équipages qui étaient à bord de ses +vaisseaux. Cela mit ces entrepreneurs dans le cas d'envoyer l'un d'eux à +Madrid, pour régler avec le gouvernement espagnol ce qui était dû à leur +compagnie; ce fut M. Ouvrard qui fut chargé de l'opération. À Madrid, il +eut nécessairement affaire avec le prince de la Paix, qui gouvernait +toutes les branches d'administration de ce pays. + +Le prince de la Paix, non seulement régla les comptes de cette +compagnie, mais lui proposa de se charger pour l'Espagne du service +qu'elle faisait en France, c'est-à-dire des approvisionnemens de blé, +ainsi que de la fourniture des vivres aux armées de terre et de mer. La +compagnie accepta, moyennant que le gouvernement espagnol se chargerait +d'obtenir du gouvernement français la sortie des grains dont elle aurait +infailliblement besoin pour faire son service. Cette demande fut +négociée officiellement et obtenue. Quant aux paiemens, le prince de la +Paix déclara à M. Ouvrard qu'il ne pouvait lui donner que des valeurs en +inscriptions sur le Mexique, qu'il fallait qu'il se chargeât de les +négocier et d'aller les faire toucher sur les lieux. M. Ouvrard non +seulement accepta les valeurs qui pourraient être dues à sa compagnie +pour paiement de ses fournitures, mais, de plus, se chargea de faire +venir en Europe le montant de tout ce que le gouvernement espagnol +pourrait avoir de valeurs à faire escompter par année au Mexique. +C'était assurément le plus grand service que l'on pût rendre au +gouvernement espagnol; aussi l'accepta-t-il d'autant plus volontiers, +que M. Ouvrard, par son opération, faisait hausser le cours de ces +valeurs. L'opération était immense, et tout-à-fait étrangère à la +compagnie des vivres. + +Dans son projet, M. Ouvrard faisait aborder des navires américains à la +Vera-Cruz, pour y transporter ce que les colonies espagnoles étaient +dans l'usage de recevoir chaque année de leur métropole. Ces mêmes +navires faisaient escompter les valeurs aux caisses du roi, et +revenaient en Amérique. + +Le montant en était employé en denrées, ou même était envoyé en espèces +à Londres, d'où il était expédié de la même manière à Amsterdam et +Paris. + +Jamais on n'avait vu d'entreprise menée de si loin avec autant de +hardiesse et d'habileté. M. Ouvrard avait une chaîne de correspondans et +d'agens depuis Madrid, Paris, Amsterdam et Londres jusqu'à Philadelphie, +Vera-Cruz et Mexico. Rien ne s'opposait plus à la réussite de cette +vaste opération, lorsque l'affaire de M. de Barbé-Marbois vint la faire +échouer. + +Pendant que M. Ouvrard s'occupait de régler tout ce qui assurait le +succès de cette seconde entreprise, ses co-associés se mettaient en +mesure de faire face aux besoins du service qu'ils avaient à faire en +Espagne. La première chose dont ils eurent besoin fut des capitaux; les +leurs étaient employés à faire le service des vivres en France, il +fallut en créer de nouveaux pour celui d'Espagne. + +La seconde opération de M. Ouvrard devait en procurer d'énormes, mais +encore fallait-il le temps d'atteindre l'Amérique et d'en revenir; son +opération devait, toutes compensations de commerce faites et frais +déduits, rapporter un bénéfice net de plus de 20,000,000 de francs par +année. Il était encore en Espagne pour cet objet, lorsque ses +co-associés imaginèrent, pour se créer des capitaux, d'intéresser dans +leur affaire le secrétaire-général de M. de Barbé-Marbois; ils la lui +exposèrent et agirent si bien, qu'il leur donna tout l'appui qu'ils +sollicitaient. Il leur fit signer par son ministre 80,000,000 d'effets +sur l'exercice de 1806. + +Malheureusement, dans un pays dont le gouvernement est en mouvement +continuel, les opérations du trésor et les mouvemens d'argent sont le +sujet constant de toutes les observations. Aussitôt qu'une opération +sort de l'ordre accoutumé, les conjectures commencent, et la méfiance +les suit. + +Malgré les précautions qu'avait prises le secrétaire-général, l'affaire +transpira, parce que l'on avait mis en négociation une partie de ces +80,000,000 de papiers pour en faire les capitaux dont on avait besoin. +On prit l'alarme, chacun voulut être remboursé; la banque ne put faire +face aux demandes, et le désordre fut à son comble. L'empereur, qui +avait son carnet de distribution, avait d'abord attribué à quelque +erreur la différence qu'il présentait. Il avait fait faire des +recherches, s'était assuré que l'émission était véritable, et avait vu +avec effroi la cruelle situation où il se fût trouvé si la fortune lui +eût été contraire. Battu au fond de la Moravie, privé par une imprudence +inconcevable des ressources sur lesquelles il devait compter, il eût été +hors d'état de réparer ses pertes, et sa ruine était consommée dès cette +époque. + +La méprise était trop grave. Le ministre persistait cependant à la +défendre; l'empereur lui retira, comme je l'ai dit, le portefeuille, et +destitua tous les agens du trésor public qui, ayant eu part à cette +affaire, avaient contribué à tromper la religion de leur chef. + +Il fit rentrer au trésor celles des traites qui étaient encore dans les +mains des fournisseurs, et comme il y en avait déjà une bonne partie en +circulation, on mit le séquestre sur leurs biens; on suspendit les +paiemens qu'ils poursuivaient dans les différens ministères; enfin on +apposa le séquestre sur leurs approvisionnemens. Ces mesures jetèrent +l'alarme parmi les bailleurs de fonds. Ils vinrent reprendre leurs +capitaux, le discrédit augmenta, et la compagnie fut obligée de se +constituer en faillite. + +Les fournisseurs ne purent faire face aux réclamations du gouvernement; +on les incarcéra, et on n'en eut pas beaucoup davantage. Quelques-uns se +saignèrent; mais la plupart souffrirent sans vouloir payer. + +M. Ouvrard arriva d'Espagne sur ces entrefaites. L'empereur le fit +questionner sur son entreprise; il le manda: M. Ouvrard la lui expliqua +et en fut durement traité. Ainsi constituée en faillite, la compagnie ne +put donner suite à son opération. Il était fâcheux qu'elle n'eût pu la +mener à fin sans enlacer le trésor dans ses piéges; car l'entreprise en +elle-même était dans l'intérêt public. Nous gagnions à voir cesser le +dépérissement où était l'Espagne faute d'argent, et non seulement la +France n'y perdait rien, mais les immenses bénéfices quelle devait +produire étaient acquis par des capitalistes français, indépendamment de +tous ceux qu'auraient faits une foule de gens d'affaires, qui auraient +pris part au mouvement que cette singulière entreprise aurait +occasionné. Mais conçue sur une surprise comme elle l'était, elle fut +fatale à l'État qu'elle pouvait conduire à sa perte, et auquel elle +coûta du temps, des négociations et des sommes considérables. Encore ne +parvint-il qu'avec peine à réaliser les valeurs qu'il avait été obligé +de prendre pour couvrir les traites qui avaient été mises en +circulation. + +La compagnie des vivres une fois culbutée, il fallut lui substituer un +autre mode d'approvisionnement; on proposa à l'empereur de mettre le +service en régie, en gardant tous les employés de la compagnie avec ses +établissemens. C'était lestement décider une question qui se débattra +encore long-temps. Ainsi on démontra à l'empereur qu'en mettant un +conseiller d'État avec des auditeurs à la tête de la régie, cette +administration allait marcher toute seule, et que de plus on ferait de +grands bénéfices. On tomba dans une lourde erreur. Le conseiller d'État +qui succéda à la compagnie des vivres fut M. Maret, frère du ministre: +c'était un homme fort probe, extrêmement zélé; mais nous allons voir le +résultat de son administration. + +Tant que durèrent les approvisionnemens de la compagnie, cela marcha +naturellement bien; il y eut même quelques broutilles d'économie sur les +cuissons, le chauffage et les consommations; on crut avoir fait des +miracles. + +Mais arriva la fin des approvisionnemens: comment les remplacer? Il +fallut de l'argent. M. Maret, comme agent du gouvernement, ne put pas +avoir de crédit, il n'était pas saisissable; il fallut donc recourir à +l'empereur, qui, avant de donner de l'argent, voulut savoir en quelles +mains il tomberait. On ne se servait plus que d'auditeurs; on en avait +pourvu les administrations. Voilà donc les auditeurs partis pour tous +les grands marchés de grains. En les voyant arriver sur le marché, tout +le monde les devinait; on savait bien que ces messieurs n'étaient pas +marchands de blé, et que c'était pour le gouvernement qu'ils achetaient; +alors on les faisait payer en conséquence. + +Tel de ces messieurs, qui n'avait étudié qu'en droit public, ne savait +pas ce que c'était qu'un moulin ni du blé, et cependant on crut que ces +jeunes gens soigneraient mieux les intérêts de l'administration, et +économiseraient mieux l'argent du gouvernement, dont leur intérêt +particulier était tout-à-fait détaché, que les agens de la compagnie des +vivres ne soignaient des affaires qui étaient uniquement les leurs, et +économisaient un argent qui leur appartenait. + +L'empereur ne tarda pas à soupçonner qu'on lui avait fait faire une +faute, surtout lorsque le résultat de l'administration de la régie fut +qu'à la fin de l'année, il lui en avait coûté jusqu'à 10,000,000 de plus +que ne dépensait la compagnie, quoiqu'il eût été obligé de fournir les +fonds d'avance à la régie. Lors de la disette de 1811, cette régie +manqua de nous devenir funeste, et l'on fut obligé d'avoir recours à +l'habileté de quelques anciens membres de la compagnie; aussi l'empereur +allait-il la renvoyer et recréer la compagnie des vivres, lorsqu'il fut +obligé de porter ses soins ailleurs. + +Tels sont à peu près tous les changemens notables qui eurent lieu dans +l'administration. + + + + +CHAPITRE XX. + +Occupation du royaume de Naples.--Distribution de faveurs.--Mariage du +prince de Bade.--Joseph roi de Naples.--Louis roi de Hollande.--Le +général Sébastiani envoyé à Constantinople.--Mort de Pitt; Fox lui +succède.--Ouvertures faites à l'Angleterre.--Arrivée de lord Lauderdale +à Paris.--Mouvemens des autres ministres étrangers.--Nouvelles +discussions avec la Prusse.--Lucchesini.--Situation respective de la +Prusse et de la France.--Le grand-duc de Berg.--Armemens de la +Prusse.--M. de Talleyrand poursuit les négociations avec l'Angleterre. + + +M. Chaptal[43] avait été, long-temps avant la campagne, remplacé au +ministère de l'intérieur par M. de Champagny, qui était notre +ambassadeur à Vienne. Après la paix de Lunéville, M. de Talleyrand ne +tarda pas à arriver de Vienne. + +Peu après le retour de l'empereur, on apprit l'occupation du royaume de +Naples par nos troupes. Le reste de l'hiver se passa en fêtes et en +plaisirs. + +L'empereur donna au maréchal Murat l'investiture du grand duché de Berg, +que la Bavière cédait à la France moyennant d'autres pays. Il donna à M. +de Talleyrand la principauté de Bénévent dans le royaume de Naples, et +au maréchal Bernadotte celle de Ponte-Corvo dans le même pays; ce qui +surprit un peu: on ne croyait pas qu'il fût disposé à commencer la +distribution des faveurs par ce maréchal. + +Le prince de Bade vint à Paris contracter son mariage, qui fut célébré +dans la chapelle des Tuileries. Le prince héréditaire de Bavière était +aussi à Paris depuis le 10 février. Il y eut à cette occasion des fêtes +magnifiques données dans l'intérieur du château des Tuileries. Les dames +de la cour y exécutèrent des danses de caractère; elles étaient pour la +plupart fort jeunes et fort belles, de sorte que les fêtes avaient, +indépendamment de leur éclat, toute l'élégance et la grâce d'un +spectacle enchanté. Ce même hiver, l'empereur se décida à poser la +couronne de Naples sur la tête de son frère Joseph. Une députation de +douze sénateurs alla lui en porter l'investiture; il s'était rendu à la +tête de l'armée qui avait marché contre ce pays et venait de l'occuper. +L'empereur se détermina aussi à faire changer en Hollande la forme du +gouvernement électif contre la forme monarchique, et le choix des +notables du pays (qui, je crois, étaient à nous) se porta sur le prince +Louis, frère de l'empereur, à qui on offrit la couronne. + +Il est exactement vrai que le prince Louis ne s'en souciait pas le moins +du monde; on fut obligé de faire violence à ses goûts de retraite, pour +la lui faire accepter. + +Ainsi la bataille d'Austerlitz avait mis trois rois de plus en Europe et +avait renversé la dynastie de Naples. + +Vers le printemps de 1806, la position politique extérieure était encore +en expectative: les Russes n'avaient rien fait dire; l'Autriche avait +mal exécuté les conditions stipulées à Vienne, comme on le verra plus +bas; la position vis-à-vis de l'Angleterre était toujours la même. +L'empereur prévit dès-lors tout ce qu'il aurait incessamment à faire, et +il songea à prendre une position forte à Constantinople. Il y envoya, +comme son ambassadeur, le général Sébastiani, qui venait d'arriver à +Paris, à peine guéri d'une blessure grave qu'il avait reçue à la +glorieuse journée d'Austerlitz, à la tête d'une brigade de dragons. + +Ce général joignait à son caractère public une instruction particulière +de l'empereur pour des cas que ce prince prévoyait déjà devoir arriver. +Sébastiani ne tarda pas à justifier le choix que l'empereur avait fait +de lui. + +Au mois d'avril suivant, tous les personnages illustres qui avaient +passé une partie de l'hiver à Paris s'en retournèrent chez eux. + +Le roi de Hollande alla également prendre possession de ses États. Plus +solitaire qu'il ne l'avait été jusqu'alors, l'empereur ne vivait presque +plus que dans son cabinet. Il songeait sérieusement aux moyens de faire +sa paix avec l'Angleterre. M. de Talleyrand ne négligeait rien pour y +parvenir; c'était un des hommes qui le désiraient le plus; il crut avoir +trouvé une circonstance favorable à ce projet. + +La mort de M. Pitt avait fait arriver M. Fox au ministère. L'empereur le +connaissait personnellement; il avait puisé une grande estime pour lui +dans les longs et fréquens entretiens qu'ils avaient eus ensemble, +lorsque ce grand homme d'État était venu sur le continent. + +Un de ses parens, lord Yarmouth, se trouvait à Paris au mois de mai +1806; il aimait le monde et les plaisirs. Au milieu des divertissemens, +il rencontra une personne dont se servit M. de Talleyrand pour savoir +s'il serait disposé à se charger d'ouvertures pacifiques entre les deux +gouvernemens. Après quelques explications, il consentit à se charger de +la négociation, et reçut un passe-port pour Londres. Sa démarche, non +seulement n'y déplut pas, mais elle y fut accueillie. On le renvoya avec +une sorte d'office pour commencer une négociation qui devait avoir +plusieurs antécédens avant de prendre une forme régulière. Bientôt les +conférences s'ouvrirent; l'empereur jugea à propos d'y faire assister M. +de Champagny et le général Clarke[44]. + +Le ministère anglais envoya à Paris, comme son chargé d'affaires pour +cet objet, lord Lauderdale, et dès-lors il fut reconnu que l'on traitait +ouvertement avec l'Angleterre. Il n'y a nul doute que l'opposition à la +paix ne serait pas venue de l'empereur. Il la voulait d'autant plus +sincèrement, qu'elle aurait fixé irrévocablement sa position envers les +puissances du continent. Tout ce qui l'entourait la désirait aussi; son +ministère l'aurait achetée par beaucoup de sacrifices: cependant elle +n'eut pas lieu. Lorsque les différens ministres étrangers qui étaient à +Paris surent que la France et l'Angleterre traitaient directement et +seules de leurs intérêts réciproques, ils firent tout au monde pour être +informés dans les moindres détails de ce qui se passait dans les +conférences. + +Quelque heureux qu'eussent été pour nous les résultats de la campagne de +1805, ils n'avaient pas fait perdre l'espérance aux alliés naturels des +Anglais. Les ministres de ces puissances à Paris eurent donc assez +facilement les moyens de connaître de ces conférences ce qui pouvait +intéresser leurs cours. Quelques-uns d'entre eux affectaient de paraître +bien informés, pour tâcher d'apprendre quelque chose de plus, plaidant +le faux pour savoir le vrai. + +On employait tout: femmes, intrigues, rien n'était négligé. + +Les ministres des puissances dont les Anglais avaient envahi les +colonies étaient bien aises de savoir aussi ce qui serait stipulé pour +elles. C'est par toutes ces menées que l'on apprenait par-ci par-là ce +qu'on devait tantôt craindre et tantôt espérer de l'issue des +négociations. + +La Prusse était dans une situation toute particulière. Honteuse +d'accepter la dépouille d'un prince avec lequel elle venait de s'unir +contre nous, mais impatiente de s'emparer du Hanovre, elle avait imaginé +de recevoir ce pays en dépôt jusqu'à ce que l'acquiescement de +l'Angleterre lui permît de l'agréger définitivement à ses domaines. Elle +voulait, sur tous les autres points, rester sur le pied où elle se +trouvait avec la France jusqu'à la paix. Napoléon repoussa des +stipulations qui annulaient le traité conclu à Vienne. On négocia de +nouveau, et le cabinet de Berlin, qui n'avait pas voulu le Hanovre avec +un territoire assez étendu que devait lui céder la Bavière, l'accepta +sans compensation. Il s'en irrita, cria au manque de foi; mais les +ratifications avaient été échangées, il ne lui restait qu'à subir les +conséquences de l'aveuglement qui lui avait fait repousser l'œuvre +d'Haugwitz, lorsqu'un nouvel incident vint ajouter à l'irritation des +esprits. Murat, qui venait d'être fait grand-duc de Berg, se disposait à +prendre possession des trois Abbayes[45]; les Prussiens voulaient les +conserver; on contesta, on récrimina, et enfin on se présenta de part et +d'autre pour les occuper. On échangea même quelques coups de fusil, à la +suite desquels Blucher se retira. + +Le grand-duc, de son côté, se laissa égarer par l'ambition; il rêvait +déjà l'agrandissement de la puissance qu'il venait d'acquérir, et ne se +contentait pas d'un lot qui aurait comblé les vœux d'un prince né de +roi. + +On ne peut deviner ce qui l'avait ébloui, mais la paix lui paraissait +odieuse. Il ne négligeait aucune des nombreuses occasions que sa +nouvelle dignité lui procurait pour porter l'empereur à la guerre. Il +lui inspira de la méfiance pour M. de Talleyrand et pour tout ce qui lui +parlait de paix. Il alla plus loin; il fit donner l'alarme au ministre +de Prusse sur la perte prochaine du Hanovre, en même temps qu'il +entretenait l'empereur des inquiétudes de la Prusse, qui n'attendait que +l'assurance d'être appuyée pour éclater. Un autre malheur aussi fut que +la grande-duchesse de Berg, douée de grâce, de beauté et de tout ce qui +attache à une jeune princesse, aimait le pouvoir. Elle savait le faire +trouver enchanteur à ceux qui devaient en supporter les caprices. Mais +comme elle ne pouvait l'exercer sous la puissance d'un mari, elle +souriait à tous les projets qui, tout en rapportant de la gloire à +celui-ci, lui assuraient à elle-même le doux plaisir de régner sans +partage, et de voir chacun courir au-devant de ses volontés. Elle poussa +donc le grand-duc au lieu de le retenir, et bientôt nous vîmes une +troupe de jeunes adorateurs impatiens de voler sur de nouveaux champs de +bataille. + +Malgré cela, les conférences suivaient leur marche ordinaire, et +l'empereur croyait toucher à la paix, quand, à son grand déplaisir, il +se vit forcé d'y renoncer. + +Le ministre de Prusse à Paris (c'était M. de Lucchesini, le même qui +avait été plénipotentiaire au célèbre congrès de Sistow, sous +Frédéric-le-Grand) avait quitté Paris le 16 février, et y était revenu +le 3 mai. Il avait été frappé de terreur par les résultats de la +campagne d'Austerlitz, ne pouvant se dissimuler que le changement subit +de la politique de sa cour, et sa conduite équivoque dans les derniers +momens de la campagne de 1805, avaient fait changer les sentimens de la +France pour son pays. Il était fort en peine de savoir ce qui allait +résulter, pour la Prusse, des conférences entre lord Lauderdale et les +ministres de France. Allant aux écoutes de tous les côtés, et n'ouvrant +la bouche que pour s'informer du sort du Hanovre, il était en +observation continuelle autour du grand-duc de Berg, et n'y voyait rien +de propre à le rassurer: aussi entretenait-il son cabinet dans de +continuelles alarmes. + +Une autre circonstance contribuait à accroître les inquiétudes de M. de +Haugwitz, qui était venu négocier à Paris le traité du 15 février; il +avait été remplacé, comme ministre extraordinaire, par M. de +Knobelsdorf. L'empereur faisait un cas particulier de ce diplomate, et +lui témoignait beaucoup d'égards: cette préférence blessa M. de +Lucchesini, et ne contribua pas peu à le rendre inquiet et ombrageux. + +Il était difficile que le roi de Prusse ne conçût pas d'inquiétudes de +tout ce qu'on ne manquait pas de lui écrire de France sur les +dispositions de l'empereur à l'égard de la Prusse. D'autre part, on +l'encourageait en Allemagne: on lui disait que le rôle de libérateur de +la Germanie lui était réservé; on lui citait sans cesse l'exemple du +grand Frédéric; on ne parlait autour de lui que de la bataille de +Rosbach. + +Dans cette situation d'esprit, il commença à prendre des précautions; +peu à peu, ces précautions devinrent des mesures menaçantes. Comme +l'arrivée de chaque courrier de Paris augmentait les alarmes, on eut +recours à un armement, surtout lorsqu'on vit à Berlin, par les +communications du roi d'Angleterre au parlement, qu'on lui avait offert +la restitution du Hanovre. Au lieu de ne voir dans cette proposition +qu'un acheminement à la paix, qui aurait été suivie d'une indemnité pour +elle, la Prusse se crut jouée. Sa mauvaise étoile l'entraîna. Elle arma, +et elle s'en imposa à elle-même sur les suites de ses armemens. + +Je reviens aux conférences. M. de Talleyrand les poussait avec activité: +rien ne lui eût coûté pour faire conclure la paix avec l'Angleterre. Il +disait, à qui voulait l'entendre, que, sans elle, tout était problème +pour l'empereur; qu'il n'y aurait qu'une suite de batailles heureuses +qui le consoliderait, et que cela se réduisait à une série dont le +premier terme était A, et dont le dernier pouvait être Y ou zéro. Il +entrait en fureur quand il s'apercevait des petites intrigues des +ambitieux qui amenaient la guerre, en parlant des armemens de la Prusse, +qu'eux-mêmes provoquaient tous les jours par leur jactance et leurs +menaces. On faisait alors circuler avec affectation des lettres, vraies +ou fausses, de Berlin, qui étaient remplies d'invectives contre les +Français; on y disait que la cavalerie prussienne allait aiguiser ses +sabres sous les fenêtres de l'ambassadeur de France. La jeunesse de +Berlin avait, en effet, jeté des pierres dans ses fenêtres; il n'y avait +pas d'outrages, d'allusion offensante qu'on ne lui prodiguât. + + + + +CHAPITRE XXI. + +Mort de Fox.--Les conférences sont rompues.--Lord Lauderdale est +rappelé.--Ultimatum du cabinet de Berlin.--L'empereur quitte +Paris.--Dispositions de guerre.--Le maréchal Lannes culbute le prince +Louis de Prusse.--L'empereur porte son quartier-général à Auma.--Son +arrivée à Iépna. + + +L'empereur eût néanmoins tout oublié pour faire une paix générale, +lorsqu'un événement survint, qui l'obligea d'abandonner cet espoir. + +Le ministre anglais, M. Fox, était malade depuis assez long-temps; sa +maladie prit tout à coup un caractère plus inquiétant, et bientôt il fut +en danger. + +Nous ne comptions guère que sur lui pour terminer nos éternels +différends avec l'Angleterre, et à chaque avis que l'on recevait sur +l'état de sa santé, on pressait les négociations le plus que l'on +pouvait, parce que l'on espérait que la paix une fois conclue, on +trouverait quelques moyens de la faire durer, même dans le cas où M. Fox +viendrait à succomber. + +Le sort en avait décidé autrement; le ministre anglais mourut, et son +successeur rappela lord Lauderdale; les conférences furent donc rompues. +Nous accusâmes tacitement lord Lauderdale de n'avoir pas mis autant de +zèle que nous à aplanir les difficultés qui s'opposaient à la conclusion +de la paix, et nous crûmes même qu'ayant jugé l'état de M. Fox +incurable, il s'était plus occupé des sentimens de son successeur que de +ceux de celui qui n'avait plus que quelques jours à vivre[46]. + +Voilà donc, d'une part, la guerre qui continue avec l'Angleterre, et de +l'autre une rupture qui va éclater avec la Prusse. On ne peut s'empêcher +ici d'appeler le blâme sur ceux qui ont apporté tant d'obstacles à une +réconciliation si facile. + +L'aigreur de la Prusse avait pris sa source dans sa crainte de perdre le +Hanovre. La rupture des conférences de Paris devait la rassurer; il ne +restait donc plus que des satisfactions à donner sur des tracasseries +particulières, des manques d'égards, et d'autres bagatelles qui se +seraient arrangées avec des tabatières. + +L'empereur y était tout disposé; la chose arrangée, il lui était encore +possible de ramener son armée à Boulogne. Sa flottille était intacte. À +la vérité, sa flotte de guerre avait été détruite; mais il aurait trouvé +moyen d'y suppléer. + +Il comptait si bien sur la paix, qu'il s'occupait sérieusement de tenir +à l'armée la parole qu'il lui avait donnée dans sa proclamation de +Vienne, avant de la quitter; il y disait qu'il voulait la réunir, tout +entière à Paris, avant de la ramener à Boulogne, afin de lui faire +goûter tout le bonheur qu'on éprouve à avoir bien servi sa patrie; il +lui répétait que son plus grand plaisir serait de voir chacun de ceux +qui la composaient réunis autour du palais, et de se rappeler chaque +jour le courage et l'attachement dont ils lui avaient donné tant de +preuves. + +Il fit, dans beaucoup de branches d'administration, réserver une +quantité de petites places, et successivement de plus considérables, +afin de pouvoir satisfaire aux demandes que les soldats lui faisaient à +chaque revue pour quelque membre de leur famille, comme leur père, leurs +frères ou autres parens. Pendant tout le temps que j'ai servi +l'empereur, je ne l'ai jamais vu refuser une demande à un soldat, +surtout lorsqu'il sollicitait pour un autre. Le plus sûr moyen de perdre +sa bienveillance était de maltraiter ou de repousser un militaire de +grade subalterne. Il avait déjà entretenu plusieurs personnes de son +projet de réunir l'armée d'Austerlitz, lorsque le génie du mal vint l'en +empêcher. + +Le grand-duc de Berg et plusieurs autres étaient enchantés que les +conférences avec l'Angleterre fussent rompues, et la moindre conséquence +qu'ils en tiraient, c'est qu'il fallait bien vite tomber sur la Prusse, +et l'accabler pendant qu'elle n'était occupée que des marches et des +contremarches qu'elle faisait faire à ses troupes. L'_ultimatum_ du +cabinet de Berlin vint au secours de son impatience. Cette pièce, par le +ton et les termes dans lesquels elle était conçue, était plutôt un défi +choquant qu'une exposition de griefs; aussi donna-t-elle de l'humeur au +cabinet des Tuileries. + +D'un autre côté, le maréchal Berthier écrivait de Munich, où il avait +son quartier-général, de se hâter; qu'il commençait à craindre que les +Prussiens n'ouvrissent les hostilités, sans faire de communications +(cela avait eu lieu en 1805), et qu'on ne pouvait trop se presser. +L'empereur quitta Paris le 21 septembre 1806; il n'y était de retour que +depuis le 26 janvier de la même année. L'impératrice l'accompagna +jusqu'à Mayence. La garde impériale était à peine en marche; elle était +revenue à Paris après la campagne d'Austerlitz. Il ne s'arrêta à Metz +que pour visiter l'arsenal, voir l'école d'artillerie, et reconnaître en +quel état était la place. Il alla rapidement de Metz à Mayence, où il +séjourna deux ou trois jours. Divers courriers qu'il y reçut lui firent +hâter ses dispositions; on donna ordre à Metz de mettre les troupes en +poste, à mesure qu'elles arriveraient. On envoya également ordre à +Strasbourg de faire embarquer sur le Rhin tout ce qui devait partir tant +de cette place que des villes situées sur le bord du fleuve. Un officier +fut expédié au roi de Hollande, pour que, sans différer, l'armée +hollandaise entrât sur le territoire de Munster et s'approchât du Weser. + +Après avoir reçu la visite des princes de Bade, de Darmstadt et de +Nassau, et avoir arrêté le plan définitif de la tête de pont du Rhin, il +se rendit à Aschaffembourg. Il dîna chez le prince primat, et continua +sa route par Wurtzbourg, où il arriva le soir même du jour de son départ +de Mayence. Le grand-duc lui fit une très-belle réception; il séjourna +chez ce prince pour lequel il avait beaucoup d'estime, et y attendit des +nouvelles de l'ennemi. + +C'est à Wurtzbourg qu'il détermina la base de ses opérations, et qu'il +résolut de prendre pour premier point de départ la ville de Bamberg[47]. + +Les corps d'armée occupaient les pays de Bayreuth, les bords du Mein, et +s'approchaient jusqu'aux frontières des petites principautés de Saxe; +les uns et les autres s'étaient réunis à leurs quartiers-généraux, +depuis que l'armée prussienne était venue se placer à Erfurt et Weimar. + +Elle eut le tort très-grand de rester dans cette position jusqu'au +moment où notre réunion fut opérée, et notre mouvement déterminé. Comme +elle avait été réunie avant nous, il lui aurait été possible d'agir sur +un ou plusieurs de nos corps d'armée avant leur rassemblement. Une +entreprise de cette espèce eût du moins justifié l'inconcevable +prétention de pouvoir à elle seule faire tête à nos colonnes. Ou bien +si, voulant être prudens, les Prussiens eussent jeté une bonne garnison +bien commandée dans Erfurt, et fussent venus de suite avec toutes leurs +forces nous disputer les passages de l'Oder, et ensuite celui de l'Elbe, +la fortune eût pu leur présenter quelque chance favorable dans la série +des mouvemens et des manœuvres que nous aurions été obligés de faire par +suite des leurs. Mais non, ils restèrent paisiblement dans leur +position, et nous laissèrent déboucher par Saalfeld, où le maréchal +Lannes culbuta le corps du prince Louis de Prusse, qui fut tué dans +cette action. L'empereur marcha de sa personne par la vallée du Mein, +ayant avec lui le corps de Bernadotte, celui de Ney, et flanqué à sa +droite par les corps des maréchaux Soult et Davout, qui, partant de +Bayreuth, s'avançaient sur Hoff. Pendant ce temps, l'empereur déboucha +enfin de Cronach, passa la Saale à Saalbourg, et arriva à Schleitz, où +l'on rencontra un petit corps prussien, que l'on poursuivit dans la +direction de Géra. + +Ce mouvement devait avoir fait prendre un parti à l'armée prussienne. +Elle était rassemblée, une opération offensive lui était facile; la +prudence lui conseillait de se resserrer. + +L'empereur resta un jour derrière la Saale; il y fut rejoint par la +garde à pied, et pendant ce temps-là, les corps de droite, aux ordres de +Soult et de Davout, suivis de toute la cavalerie, aux ordres du +grand-duc de Berg, prenaient de l'avance sur les bords de l'Elster. + +Le lendemain de ce séjour, l'empereur porta son quartier-général à Auma, +où il reçut par le maréchal Lannes avis de la marche des ennemis, qui +avaient pris le parti de quitter leur position d'Erfurt pour se +rapprocher de la Saale. + +Il envoya sur-le-champ ordre au maréchal Bernadotte et au maréchal +Davout de se porter sur Naumbourg, au maréchal Soult de marcher sur +Géra, et il manda au maréchal Lannes de se tenir en communication avec +lui. Ces dispositions faites, l'empereur partit de suite pour Géra, +précédé de toute la cavalerie, et suivi de la garde à pied et du corps +du maréchal Ney. + +À Géra, on s'empara d'un petit convoi saxon, qui avait ordre de se +rendre par Zeitz à Naumbourg; on profita de cette indication, et toute +la cavalerie prit la route qu'il devait suivre. + +De plus, on saisit à Géra la poste qui venait d'arriver, et l'on +s'assura que l'armée prussienne était encore à Weimar. Alors l'empereur +prit son parti; il envoya ordre au maréchal Lannes, ainsi qu'au maréchal +Ney, de marcher sur Iéna. Il s'y transporta lui-même, et fit prendre +cette direction au maréchal Soult; le reste continua son mouvement sur +Naumbourg, et eut ordre de marcher à l'ennemi, que nous croyions être à +Weimar. Par ce mouvement, l'empereur tournait entièrement l'armée +prussienne; car, de cette manière, nous arrivions par le chemin que les +Prussiens auraient dû prendre pour venir de Prusse à notre rencontre, et +eux venaient forcer le passage de la Saale par un chemin qui aurait dû +être le nôtre, s'ils avaient bien manœuvré. Dans cette position, il +était difficile qu'un événement de guerre n'eût pas lieu, et qu'il ne +fût pas décisif. + +Le 13 octobre, au déclin du soleil, l'empereur arriva à Iéna avec le +maréchal Lannes et la garde à pied; il était en communication avec les +maréchaux Soult et Ney, auxquels il envoya ordre de venir le joindre. +Bernadotte, Davout et le grand-duc de Berg, de leur côté, étaient aussi +arrivés à Naumbourg. + + + + +CHAPITRE XXII. + +Situation de l'armée prussienne.--Dispositions de l'empereur.--Embarras +de l'artillerie.--Conduite de l'empereur dans cette +circonstance.--Bataille d'Iéna.--Napoléon visite le champ de +bataille.--Sa sollicitude pour les blessés.--Il revient à +Iéna.--Nouvelles du maréchal Davout. + + +L'empereur m'avait détaché de Géra, avec le 1er régiment de hussards, +pour aller aux nouvelles vers Iéna. Il m'avait recommandé de prendre +avec moi M. Eugène Montesquiou, un de ses officiers d'ordonnance, qu'il +rendit porteur d'une lettre pour le roi de Prusse, et de l'accompagner +jusqu'à ce que je rencontrasse les Prussiens, ce qui eut lieu dans la +vallée de la Saale à une lieue au-dessus d'Iéna[48]. + +En entrant à Iéna, nous eûmes des nouvelles positives de l'armée +prussienne: elle avait quitté Weimar en deux grands corps d'armée; l'un, +le plus considérable, sous les ordres immédiats du roi de Prusse et du +duc de Brunswick, avait pris la route de Weimar à Naumbourg; l'autre, +sous les ordres du prince de Hohenlohe, s'était dirigé sur Iéna. + +Effectivement, les premières compagnies de chasseurs qui débouchèrent en +haut de la montagne qui domine Iéna, découvrirent la ligne ennemie, dont +la gauche venait s'appuyer en face du point par lequel nous débouchions. +L'empereur alla la reconnaître lui-même, seul et à portée de fusil. Le +soleil n'était pas couché; il mit pied à terre et s'approcha jusqu'à ce +qu'on lui eût tiré quelques coups de fusil. Il revint presser la marche +de ses colonnes, mena lui-même les généraux à la position qu'il voulait +qu'ils occupassent pendant la nuit, et leur recommanda de ne la prendre +que lorsqu'ils ne pourraient plus être aperçus de la ligne ennemie. + +Il coucha au bivouac au milieu de ses troupes, et il fit souper avec lui +tous les généraux qui étaient là. Avant de se coucher, il descendit à +pied la montagne d'Iéna, pour s'assurer qu'aucune voiture de munitions +n'était restée en bas; c'est là qu'il trouva toute l'artillerie du +maréchal Lannes engagée dans une ravine que l'obscurité lui avait fait +prendre pour un chemin, et qui était tellement resserrée, que les fusées +des essieux portaient des deux côtés sur le rocher. Dans cette position, +elle ne pouvait ni avancer ni reculer, parce qu'il y avait deux cents +voitures à la suite l'une de l'autre dans ce défilé. Cette artillerie +était celle qui devait servir la première; celle des autres corps était +derrière elle. + +L'empereur entra dans une colère qui se fit remarquer par un silence +froid. Il demanda beaucoup le général commandant l'artillerie de +l'armée, qu'il fut fort étonné de ne pas trouver là; et, sans se +répandre en reproches, il fit lui-même l'officier d'artillerie, réunit +les canonniers, et après leur avoir fait prendre les outils du parc et +allumer des falots, il en tint un lui-même à la main, dont il éclaira +les canonniers qui travaillaient sous sa direction à élargir la ravine +jusqu'à ce que les fusées des essieux ne portassent plus sur le roc. +J'ai toujours présent devant les yeux ce qui se passait sur la figure de +ces canonniers en voyant l'empereur éclairer lui-même, un falot à la +main, les coups redoublés dont ils frappaient le rocher. Tous étaient +épuisés de fatigue, et pas un ne proféra une plainte, sentant bien +l'importance du service qu'ils rendaient, et ne se gênant pas pour +témoigner leur surprise de ce qu'il fallait que ce fût l'empereur +lui-même qui donnât cet exemple à ses officiers. L'empereur ne se retira +que lorsque la première voiture fut passée, ce qui n'eut lieu que fort +avant dans la nuit. Il revint ensuite à son bivouac, d'où il envoya +encore quelques ordres avant de prendre du repos. + +C'était la nuit du 13 au 14 octobre; nous eûmes une gelée blanche, +accompagnée d'un brouillard semblable à celui que nous avions eu à +Austerlitz; mais il nous fut plus favorable, en ce que toute notre armée +était sur un petit plateau extrêmement resserré, ce qui avait obligé de +former les troupes en grosses masses qui se touchaient presque, afin +d'être plus facilement déployées le lendemain matin; ce petit plateau +n'était pas à plus de deux cent cinquante toises de la position +qu'occupait la gauche des Prussiens. Sans ce brouillard, nos feux leur +auraient servi de direction, et leur artillerie n'eût pas manqué de nous +faire beaucoup de mal, en ce que tous les coups auraient porté. La +fortune nous servit à merveille, car le brouillard dura jusqu'au +lendemain à huit heures du matin. + +Nous prîmes les armes à la pointe du jour; la brume était si épaisse, +que nous ne pûmes pas nous diriger sur la ligne ennemie. Il y avait, à +côté du bois où était appuyée sa gauche, un large terrain par lequel +nous pouvions passer (on l'avait reconnu la veille), et en le cherchant +dans le brouillard, nous donnâmes sur le bois qui était occupé par les +ennemis. Le combat s'y engagea, et fournit aux Prussiens un point de +direction. On reconnut alors son chemin en obliquant un peu à gauche, et +on y conduisit l'infanterie serrée en colonnes. La ligne prussienne, se +voyant attaquée et entendant un grand mouvement en avant d'elle, +commença à manœuvrer pour prendre une position plus rapprochée de la +masse de ses troupes. Il était neuf heures du matin; à peine avions-nous +tiré quelques coups de canon, et hormis le 17e régiment d'infanterie +légère, qui avait attaqué le bois, aucun n'avait encore été engagé. Le +soleil avait tout-à-fait éclairci l'atmosphère; nous étions en présence +des Prussiens; la canonnade commença au centre: elle était plus vive de +la part des ennemis que de la nôtre. + +Le maréchal Ney, qui était placé à la droite du maréchal Lannes, attaqua +l'extrême gauche des Prussiens. Il enleva un village auquel elle était +appuyée, en fut repoussé, le reprit de nouveau et en fut encore chassé. +Vraisemblablement il y aurait perdu beaucoup de monde sans une des +divisions du maréchal Soult, qui arriva par notre extrême droite, et +qu'on fit marcher, malgré son extrême lassitude, de manière à déborder +entièrement le point que le maréchal Ney s'entêtait à garder, quoiqu'il +fût hors de notre position naturelle. + +Le mouvement de la division du maréchal Soult fit évacuer le village, et +si on avait eu une demi-heure de patience avant d'attaquer, on aurait +épargné la vie à bien de braves gens. + +L'empereur fut très mécontent de cette opiniâtreté du maréchal Ney; il +lui en dit quelques mots, mais avec ménagement. Ce mouvement +d'occupation du point où était appuyée l'extrême gauche des Prussiens +fut secondé d'une attaque vigoureuse, exécutée sur leur centre par le +maréchal Lannes, qui cherchait à les joindre à la mousqueterie. La +hardiesse de sa marche fit faire à l'armée prussienne un changement de +front sur son aile droite, l'aile gauche en arrière; cela nous obligea à +faire le mouvement opposé, c'est-à-dire à changer de front sur notre +aile gauche, l'aile droite en avant. Le combat s'engagea de nouveau sur +tout le front, lorsqu'un heureux incident vint décider de la victoire. +L'empereur avait laissé à Mayence le maréchal Augereau pour qu'il se +formât un corps avec les régimens qui, après la paix d'Austerlitz, +avaient été renvoyés en France, et qui avaient reçu ordre de se rendre +en poste à Mayence. Ce maréchal avait mis tant de diligence dans sa +marche, qu'il arriva à Iéna même comme nous engagions le combat. Il ne +s'y arrêta pas, et il arriva sur le champ de bataille au moment où l'on +attaquait la ligne prussienne dans la position dont je viens de parler. +On dirigea la colonne du maréchal Augereau à travers un jeune bois de +sapins, de manière qu'il déboucha derrière la droite de l'armée +prussienne. Le 14e régiment de ligne avait la tête de la colonne; il +attaqua de suite à la mousqueterie, sans donner le temps aux Prussiens +de venir le reconnaître. Il fut vivement soutenu, et détermina un +mouvement rétrograde à la droite des Prussiens, qui donna du flottement +à toute leur ligne. + +L'empereur avait avec lui très-peu de cavalerie. Celle qu'il avait +envoyé chercher vers Naumbourg n'était pas arrivée, de sorte que sur le +champ de bataille nous n'avions qu'une brigade de cavalerie légère, +commandée par le général Durosnel, une autre, commandée par le général +Auguste de Colbert, plus le 1er, le 9e et le 11e régiment de hussards. + +On les réunit tous au centre, et au moment où on remarqua le mouvement +d'oscillation dans la ligne prussienne, on les fit charger à outrance. +La charge réussit, le désordre et la déroute commencèrent chez les +Prussiens. Ils essayèrent de nous opposer leur cavalerie; elle contint +bien un instant la nôtre, qui était plus faible, mais cela ne rallia pas +leur armée, qui était à la débandade. La tête de la cavalerie du +grand-duc de Berg arriva sur le terrain en ce moment, et, réunie avec +celle dont je viens de parler, elle prit la route de Weimar, par +laquelle se retiraient les fuyards. + +L'empereur voyait, du point où il était, l'armée prussienne en fuite, et +notre cavalerie la prenant par milliers. La nuit commençait à +s'approcher; il fit, comme à Austerlitz, le tour de son champ de +bataille. Il descendit plusieurs fois de cheval pour faire boire de +l'eau-de-vie à des blessés, et je l'ai vu plusieurs fois mettre lui-même +sa main dans la poitrine d'un soldat renversé, pour s'assurer si son +cœur palpitait encore, lorsqu'il croyait avoir reconnu à un reste de +coloris sur son visage qu'il n'était pas mort. S'il trouvait un peu plus +de morts sur un terrain que sur un autre, il mettait encore pied à +terre, regardait au numéro des boutons quel était le régiment auquel ils +appartenaient, et il était rare qu'à la première revue où il apercevait +ce régiment, il ne fît pas quelques questions sur l'ordre dans lequel il +avait attaqué, ou bien l'avait été lui-même, afin de se rendre raison +des pertes qu'il avait remarquées. + +Je l'ai vu deux ou trois fois, en cherchant ainsi sur le champ de +bataille, retrouver des hommes qui vivaient encore; il en était d'une +joie qu'on ne pourrait rendre, mais la tristesse venait aussitôt +s'emparer de son esprit, par la pensée qu'il devait s'en trouver ainsi +beaucoup qui n'avaient pas le bonheur d'être rencontrés. + +Ce soir-là, il fut assez content: l'administration avait fait son +devoir; les blessés avaient été exactement relevés et soignés partout. + +Il revint coucher à Iéna, où il reçut les docteurs de l'université. Il +fit un cadeau de bienveillance au curé de cette ville, qui se donnait +beaucoup de peine pour le soulagement des blessés et des prisonniers. + +Il prit du repos à Iéna, et reçut, pendant la nuit, des nouvelles bien +satisfaisantes du corps du maréchal Davout. + + + + +CHAPITRE XXIII. + +L'armée prussienne prend position à Auerstaedt.--Arrivée de Davout et de +Bernadotte.--Rapport d'un déserteur prussien.--Position dangereuse de +Davout.--Bernadotte refuse de l'appuyer.--Bataille +d'Auerstaedt.--Rapport de l'adjudant-général Romeuf.--Paroles de +l'empereur aux Saxons.--Le général Pfuhl.--L'empereur renvoie les +prisonniers saxons.--Il part pour Weimar.--Le roi de Prusse demande un +armistice.--Capitulation d'Erfurth.--Paroles de l'empereur sur +Bernadotte.--Colonne de Rosbach. + + +La grande armée prussienne, sous les ordres du roi, qui marchait sur +Naumbourg, s'était arrêtée, et avait pris position au village de +Auerstaedt, en avant de Sulz (où était son quartier-général), lorsqu'il +apprit l'arrivée à Naumbourg des maréchaux Davout et Bernadotte avec une +nombreuse cavalerie. + +Le même jour (14 octobre) où l'empereur avait attaqué le prince de +Hohenlohe en avant de Iéna, Davout et Bernadotte, suivant leurs +instructions, partaient de Naumbourg par la route de Weimar, sur +laquelle l'armée prussienne était à cheval. + +Notre cavalerie, si ardente sur un champ de bataille, était dirigée sans +intelligence, quand il était question d'avoir des nouvelles des ennemis. +Dans cette occasion, entre autres, le maréchal Davout ne put être +informé de la marche de l'armée prussienne que par une découverte hardie +que fit un de ses aides-de-camp, le colonel Burck, aujourd'hui général +et pair de France, et il n'eut d'opinion bien fixe sur les forces qui +venaient à lui que par le rapport que lui fit un déserteur prussien des +gardes du corps, lequel avait servi autrefois en France, dans le +régiment du Roi, où il avait été sergent. Cet homme, fort intelligent, +mit le maréchal Davout au fait des moindres détails concernant l'armée +du roi de Prusse. + +Le corps de Davout se trouvait à la tête de la colonne, il avait +communiqué les renseignemens qu'il venait de recevoir, au maréchal +Bernadotte, dont les troupes suivaient immédiatement les siennes. + +À peine sa colonne est-elle arrivée au sommet de la montagne qu'il faut +gravir, lorsqu'on a passé le pont en pierre sur la Saale, à une lieue de +Naumbourg, qu'il découvre l'armée prussienne; il en fait prévenir +Bernadotte, et le prie de l'appuyer. Bernadotte demande à passer devant. +Davout lui dit que le hasard l'ayant mis à la tête de la colonne, il ne +serait pas juste qu'il rétrogradât, et que d'ailleurs ce mouvement les +exposerait tous deux à une destruction totale, s'ils étaient attaqués en +l'exécutant, et il lui fait observer qu'il n'y avait pas un instant à +perdre; qu'il l'en prévenait au nom du service de l'empereur; que quant +à lui, il allait déboucher, et attaquer sur le moment même. Bernadotte, +par des motifs qui n'ont jamais été bien connus, lui fit répondre qu'il +allait chercher un passage en remontant la rivière, qu'il pouvait +attaquer en toute sûreté, parce qu'il le seconderait. + +Le maréchal Davout attaque avec une infériorité de un contre quatre. À +peine est-il formé, qu'il est assailli par un feu d'artillerie et de +mousqueterie d'autant plus vif, que les ennemis le regardaient comme +perdu, et il est juste de dire que, sans son grand courage et sa +constance au feu, ses troupes eussent été démoralisées; elles avaient +perdu le cinquième de leur monde avant trois heures après midi. Il ne +les retint sur le champ de bataille qu'en se montrant lui-même partout. +Ses aides-de-camp couraient de tous côtés pour prier le maréchal +Bernadotte de déboucher; cela fut inutile: en cherchant un débouché, il +passa toute la journée sur les chemins, ne le trouva nulle part, et +laissa écraser le maréchal Davout. Ce maréchal éprouva les mêmes +obstacles pour avoir de la cavalerie: en vain ses aides-de-camp +portèrent des ordres à plusieurs divisions de cavalerie, pour venir le +joindre de suite, attendu que le péril était imminent; Bernadotte les +retint et les empêcha d'aller prendre part à l'action. Il en fut de +cette cavalerie, à laquelle il n'avait pas droit de donner des ordres, +comme du corps qu'il commandait: elle ne fut utile ni à Kœsen, ni à +Iéna, où elle n'arriva pas à temps. + +Davout dut à sa grande valeur et à l'estime qu'il avait inspirée à ses +troupes la gloire de cette journée, une des plus honorables qu'un +officier-général puisse compter dans sa carrière. Malgré les pertes +qu'il éprouva, il prit aux ennemis soixante-dix pièces de canon, et les +força à la retraite. S'il avait eu un corps de cavalerie, il aurait fait +un nombre considérable de prisonniers; mais il dut s'estimer heureux de +coucher sur le champ de bataille. Cette journée lui a justement valu +l'admiration de toute l'armée. + +L'armée prussienne qui était devant lui éprouva de grandes pertes, parmi +lesquelles il faut compter celle du duc de Brunswick, qui alla mourir de +ses blessures à Altona; elle apprit ce qui était arrivé au prince, et +fit un mouvement par son flanc gauche pour regagner l'Oder et rallier le +corps qui de Iéna se retirait sur Weimar et Erfurth. + +Le maréchal Davout ne put suivre la marche de l'armée du roi de Prusse, +faute de cavalerie, de sorte que le mouvement de retraite de ce monarque +ne fut point inquiété. + +L'adjudant-général Romeuf, qui vint apporter cette nouvelle à l'empereur +à Iéna, ne lui parlait point de l'inaction de la cavalerie, ni du refus +que Bernadotte avait fait de prendre part à la bataille. L'empereur le +laissa aller jusqu'à la fin de sa narration, et lui demanda alors ce que +ces corps avaient fait pendant l'action; Romeuf fut obligé de dire que +ni l'un ni l'autre ne s'y étaient trouvés, et eut l'air d'en ignorer les +motifs. L'empereur vit qu'on lui cachait quelque chose; il n'insista +pas, mais il se mordit les lèvres, et il n'en fut que plus impatient de +découvrir la vérité. + +Toute la nuit, on avait ramené à Iéna des prisonniers, et +particulièrement la presque totalité de l'infanterie saxonne avec +plusieurs généraux de cette nation; l'empereur fit réunir ces généraux, +ainsi que tous les officiers saxons dans une salle du bâtiment de +l'université, et comme aucun d'eux ne parlait le français, il se fit +suivre de M. Demoustier, employé aux relations extérieures, qui lui +servit d'interprète. L'empereur leur parla ainsi: + +«Messieurs les Saxons, je ne suis point votre ennemi, ni celui de votre +électeur; je sais qu'il a été obligé de suivre et de servir les projets +de la Prusse; néanmoins vous avez combattu, et la mauvaise fortune vous +a fait perdre votre liberté. Si vous vous êtes mis franchement dans les +intérêts des Prussiens, il faut suivre les mêmes destinées qu'eux; mais +si vous pouvez m'assurer que votre souverain a été contraint à s'armer +contre moi, et qu'il saisira cette occasion de reprendre sa politique +naturelle, je ne ferai aucune attention au passé, je vivrai en loyal ami +avec lui.» + +Un officier-général saxon, M. Pfuhl, qui était particulièrement attaché +à l'électeur de Saxe, prit la parole et répondit à l'empereur qu'il se +faisait fort, en deux jours, d'aller à Dresde, porter cette proposition +généreuse à son souverain, et de rapporter sa réponse, parce qu'il était +persuadé que non seulement elle serait conforme à ses propres sentimens, +mais que l'électeur serait pénétré de reconnaissance de la générosité de +l'empereur. + +Puis-je vous croire? lui dit l'empereur.--Oui, sire, répondit M. +Pfuhl.--Eh bien! reprit l'empereur, partez, et dites à l'électeur que je +lui renvoie ses troupes, et que je le prie de donner ordre à celles qui +sont encore dans l'armée prussienne de la quitter. + +On envoya par Leipzig les prisonniers saxons. Ils se mirent en route +sur-le-champ. + +L'empereur partit immédiatement après pour Weimar; il fit ce petit +trajet en calèche ouverte. Arrivé en haut de la montagne appelée +vulgairement le Colimaçon, nous vîmes arriver à nous un officier +prussien, conduit par un officier de notre avant-garde. C'était un +aide-de-camp du roi de Prusse, qui apportait à l'empereur une lettre du +roi, par laquelle il lui proposait un armistice; l'empereur m'ordonna de +dire à cet officier de le suivre à Weimar, que là il lui donnerait sa +réponse. + +Il fit accélérer un peu sa marche, et avant de recevoir l'officier, il +prit quelques dispositions, qui me firent penser que, soit par la date +de la lettre du roi, soit par d'autres avis, il avait su où se trouvait +la principale armée prussienne. + +Il envoya ordre au maréchal Bernadotte de marcher de suite à Halle par +Mersbourg, et de forcer les deux passages de l'Elster qui étaient +défendus par le corps du prince Frédéric de Wurtemberg. + +Le corps du maréchal Lannes avait marché sur Erfurth. Le reste fut +dirigé sur l'Elbe, partie par Mersbourg et partie par Leipzig. +L'empereur resta deux jours à Weimar, pour voir à quoi les ennemis se +décideraient. Pendant ce court intervalle de temps, la ville d'Erfurth, +où commandait le prince d'Orange, capitula. On y fit dix-huit mille +prisonniers; cet événement donna la possibilité de faire passer la ligne +d'opérations de l'armée par cette place, ce qui fut un grand avantage, +en ce que cela diminuait de beaucoup le trajet qu'on avait à faire pour +venir de Mayence à l'armée. + +Après avoir renvoyé au roi de Prusse son aide-de-camp, l'empereur reçut +le général prussien Schmettau, ancien aide-de-camp du grand Frédéric, et +célèbre sous d'autres rapports; il avait été blessé à la bataille, et +était resté au château de Weimar, où il mourut peu de temps après. + +L'empereur n'accorda point l'armistice demandé par le roi de Prusse, +parce que notre armée n'était encore qu'en mouvement; si on l'eût +arrêtée, nous eussions foulé nos alliés pour la faire vivre, et +d'ailleurs il nous fallait prendre une position militaire. + +Le roi de Prusse n'avait évidemment en vue que de préserver ses États du +fléau que nous voulions écarter de ceux de nos alliés: c'est pourquoi +nous marchâmes en avant. + +L'empereur partit de Weimar et vint coucher à Naumbourg, où était le +maréchal Davout avec son corps. Il témoigna à ce maréchal toute sa +satisfaction, et il apprit la vérité tout entière, tant sur la conduite +du maréchal Bernadotte que sur celle de la cavalerie à la journée du +14[49]. Il se recueillit un moment, et puis, éclatant en reproches, il +ajouta: «Cela est si odieux, que si je le mets à un conseil de guerre, +c'est comme si je le faisais fusiller; il vaut mieux ne lui en pas +parler. Je lui crois assez d'honneur pour qu'il reconnaisse lui-même +qu'il a fait une action honteuse, sur laquelle je ne lui déguiserai pas +ma façon de penser.» + +Nous partîmes de Naumbourg le lendemain pour venir à Mersbourg et Halle; +c'est dans cette marche que nous traversâmes le champ de bataille de +Rosbach. L'empereur avait tellement dans la tête les dispositions de +l'armée de Frédéric, et celles de la nôtre, qu'arrivé dans Rosbach même, +il me dit: «Galoppez dans cette direction (il me l'indiquait); vous +devez trouver à une demi-lieue d'ici la colonne que les Prussiens ont +élevée en mémoire de cet événement.» + +Si la moisson n'eût pas été faite, je ne l'aurais pas trouvée, car cette +colonne, placée au milieu d'une plaine immense, n'était pas beaucoup +plus haute qu'une double borne semblable à celles qu'on met le long des +quais et des ports pour fixer les bateaux. + +Lorsque je l'eus trouvée, je mis mon mouchoir en l'air pour servir de +direction à l'empereur, qui s'était écarté de son chemin pour parcourir +le champ de bataille, et il vint effectivement la voir. Toutes les +inscriptions étaient en partie effacées; on avait de la peine à les +lire. + +L'empereur, voyant dans le lointain passer la division du général +Suchet, lui envoya dire de faire enlever cette colonne, parce qu'il +voulait la faire transporter à Paris. Le général Suchet y employa sa +compagnie de sapeurs, qui, en un instant, mit la colonne sur trois ou +quatre voitures. + +Toute l'armée s'approchait de l'Elbe. L'empereur venait de recevoir +l'avis que le pont de Dessau avait été brûlé par le prince de Wurtemberg +que le maréchal Bernadotte chassait devant lui, mais que celui de +Wittemberg avait été sauvé. + +Le mouvement était commencé sur Dessau; on n'eût rien gagné à le +contremander pour le diriger sur Wittemberg. D'ailleurs on espérait, par +le moyen de nos sapeurs, raccommoder le pont de Dessau, de sorte que +l'on continua à suivre cette direction. Si le prince de Wurtemberg ne +l'eût pas brûlé, on ne peut pas dire ce que serait devenue l'armée +prussienne, qui, après avoir combattu à Iéna et à Auerstaedt, n'eut de +passage sur l'Elbe qu'à Magdebourg. Nous avions une énorme avance sur +elle; elle n'aurait pas pu éviter un deuxième engagement pour déboucher +de cette place, et l'issue n'en pouvait être que funeste pour elle, à +moins que le roi de Prusse n'eût suivi d'autres plans. + +Arrivé à Dessau, chez le prince d'Anhalt, ancien aide-de-camp de +Frédéric, l'empereur alla lui-même reconnaître le pont qui était aux +deux tiers brûlé. On travaillait bien à le rétablir; mais voyant que +cette besogne serait fort longue, il préféra aller passer à Wittemberg. +Le lendemain, toutes les troupes prirent cette route et y arrivèrent le +même soir. Ce détour lui fit perdre à peu près un jour. + + + + +CHAPITRE XXIV. + +Mission secrète de Duroc près du roi de Prusse.--L'empereur arrive à +Wittemberg.--Rencontre singulière de l'empereur dans une +forêt.--Reddition de Spandau.--L'empereur à Potsdam.--Il visite +Sans-Souci et l'appartement du grand Frédéric.--Découverte d'un mémoire +de Dumouriez.--L'empereur fait son entrée à Berlin.--Un parlementaire du +prince de Hohenlohe.--Capitulation de Prentzlau. + + +Nous ne rencontrâmes entre Dessau et Wittemberg que le maréchal Duroc, +qui revenait en calèche rendre compte d'une mission dont il avait été +chargé; l'empereur le fit monter à cheval, et ayant fait marcher tout le +monde en avant, pour ne pas être entendu, il chemina seul avec lui. + +Nous ne sûmes que long-temps après que Duroc avait été envoyé de Weimar +chez le roi de Prusse; il était si discret, que nous ne nous aperçûmes +qu'à son absence qu'il était parti. Il ne nous dit jamais où il avait +été; mais comme des bruits de paix circulèrent dès notre arrivée à +Berlin, nous jugeâmes qu'il avait été chargé de la négocier, comme on le +verra par la suite. + +À peine arrivé à Wittemberg, l'empereur fit le tour de la place, et fit +ajouter quelques ouvrages à ceux qu'il y avait déjà; il y resta deux +jours, pour donner le temps à toute l'armée de passer l'Elbe. Elle +effectua cette opération avant l'armée prussienne, et se trouva ainsi +avoir encore sur elle l'initiative des mouvemens ultérieurs. Il chargea +le maréchal Ney du blocus de Magdebourg; ce maréchal entoura la place du +mieux qu'il put, bien entendu après que les Prussiens eurent repassé +l'Elbe. + +L'empereur, avec le reste de l'armée, s'approcha de Berlin par la route +de Potsdam, afin de disputer encore à l'ennemi le passage de la Sprée. +Toute l'armée était en avant, à une ou deux marches, lorsqu'il partit de +Wittemberg. Il était environ une heure après midi, le temps était à +l'orage et le soleil obscurci; nous traversions le faubourg de +Wittemberg, lorsque la grêle commença à tomber. + +L'empereur mit pied à terre pour laisser passer l'orage, pendant lequel +il entra dans la maison du capitaine ou surveillant des forêts de +l'électeur dans cet arrondissement. Il s'imaginait que personne ne +l'avait reconnu, et n'attribua qu'aux usages reçus l'empressement et +l'étonnement dont furent saisies deux jeunes femmes qu'il trouva dans +l'appartement. Elles se levèrent et restèrent debout, ainsi que les +enfans qui étaient avec elles; le rouge couvrit leur visage, lorsque la +plus jolie des deux s'écria à demi-voix: «Ah! mon Dieu! c'est +l'empereur.» + +L'empereur ne l'entendit pas, mais je comprenais un peu l'allemand. Il +demanda à cette dame: «Êtes-vous mariée, Madame? Elle répondit: «Non, +sire, je suis veuve.» L'empereur parut surpris, et lui demanda: «De quoi +est mort votre mari?» La dame répondit: «À la guerre, au service de +Votre Majesté.--Mais vous me connaissez donc?--Oui, sire, vous n'êtes +pas changé; je vous ai bien reconnu, ainsi que le général Bertrand et le +général Savary.--Mais où m'avez-vous connu?--Sire, en Égypte.» + +L'empereur, plus surpris encore: «Comment, vous étiez en Égypte? +contez-moi donc cela.» + +«--Sire, je suis Suisse. J'avais épousé M. de ..., médecin de l'armée; +il est mort à Alexandrie de la peste. Me trouvant sans enfans, j'ai +épousé en secondes noces un chef de bataillon du 2e régiment +d'infanterie légère qui a été tué à la bataille d'Aboukir; il m'a laissé +un fils que j'élève. Revenue en France avec l'armée, je n'ai pu obtenir +aucune pension; fatiguée d'être repoussée, je suis retournée en Suisse, +d'où j'ai été appelée par madame que vous voyez, pour élever ses +enfans.» + +L'empereur. «Étiez-vous bien mariée avec le chef de bataillon, ou bien +n'était-ce qu'un arrangement que votre position vous avait forcée +d'accepter? + +«--Sire, mon contrat de mariage est là-haut dans ma chambre (elle court +le chercher). Vous voyez que mon fils est né d'un mariage légitime.» + +L'empereur, avec joie: «Par Dieu! je ne me serais pas attendu à cette +rencontre.» Il ordonna à Bertrand de prendre note des noms de la mère et +de l'enfant. + +L'orage était déjà passé depuis une demi-heure, lorsqu'il dit: «Eh bien! +Madame, pour que vous conserviez souvenir de ce jour, je vous donne une +pension annuelle de 1,200 fr., réversible sur votre fils.» + +Il remonta à cheval pour continuer sa marche, et il signa le même soir, +avant de se coucher, le décret de cette donation. + +Il passa cette nuit à une petite marche de Potsdam; le lendemain matin, +nous rencontrâmes de la cavalerie saxonne qui quittait l'armée +prussienne pour retourner en Saxe. Elle nous apprit que l'armée +prussienne avait repassé l'Elbe et faisait le plus de diligence possible +pour gagner l'Oder vers Stettin. + +L'empereur envoya ordre au maréchal Soult, ainsi qu'au maréchal +Bernadotte, qui étaient sur la rive droite de l'Elbe, de serrer le plus +près possible les ennemis, qui étaient harassés de fatigue, et +éprouvaient de grandes privations. + +Le maréchal Ney resta sur la rive gauche de l'Elbe, dans le double but +d'observer Magdebourg et de s'opposer à un passage de ce fleuve par +l'armée prussienne, si, se trouvant trop pressée par les deux corps des +maréchaux Soult et Bernadotte, elle tentait de repasser sur la rive +gauche pour se jeter en Allemagne et entraîner l'armée française loin de +la Prusse. + +Le corps du maréchal Lannes fut dirigé sur Spandau, qui se rendit à la +première sommation, de sorte que ce même corps d'armée se trouva +disponible de suite, et fut porté derrière le Havel, au-delà de la +Sprée. + +L'empereur arriva à Potsdam et fut loger au château; il était grand jour +lorsqu'il y arriva. Il alla aussitôt visiter les châteaux du grand et +petit Sans-Souci; il remarqua la beauté du premier, et ne fit des +réflexions que sur la nature du terrain sur lequel cette belle +habitation est construite, et qui est si peu propre à la végétation, que +les arbres n'y peuvent parvenir à une grande hauteur. + +Le petit Sans-Souci l'intéressa beaucoup; il examina l'appartement du +grand Frédéric, qui est religieusement respecté; aucun de ses meubles +n'a été déplacé, et certes ce n'est pas à leur magnificence qu'ils +doivent leur prix, car il n'y a guère de magasin de friperie à Paris où +l'on puisse trouver un meuble plus simple et plus commun. + +Sa table à écrire me parut être de la même espèce que celles que l'on +voit encore chez nos vieux notaires en France. Son encrier avec ses +plumes étaient toujours là. + +L'empereur ouvrit plusieurs des ouvrages qu'il savait que ce grand roi +lisait de préférence, et il remarquait les notes qu'il avait mises de sa +propre main à la marge, lorsqu'il avait fait quelques réflexions. Il y +en avait qui respiraient la mauvaise humeur. L'empereur se fit ouvrir la +porte par laquelle Frédéric descendait sur la terrasse du côté du +jardin, ainsi que celle par laquelle il sortait lorsqu'il allait passer +des revues sur cette grande plaine de sable, qui est voisine du château +du côté opposé au jardin. + +L'empereur revint à Potsdam et y passa la nuit. Il fut fort content de +la beauté des appartemens du roi de Prusse; il défendit que les +appartemens particuliers de la reine fussent occupés par qui que ce fût. +Il donna le même ordre à Berlin, au sujet d'un petit hôtel où cette +princesse avait fait soigner des appartemens qu'elle aimait à habiter. + +Le 20 octobre, son quartier-général était à Charlottembourg. Des +curieux, en visitant l'appartement de la reine, trouvèrent, dans le +tiroir d'un des meubles, un mémoire de Dumouriez, sur les moyens de +détruire la puissance de la France. On l'apporta à l'empereur, qui ne +put contenir un mouvement d'indignation. + +Le lendemain 21 octobre, un mois après son départ de Paris, et n'ayant +pas pris le plus court chemin, il fit son entrée dans Berlin. Il était à +cheval, accompagné de la garde, de deux divisions de cuirassiers, de la +garde à pied, et de tout le corps du maréchal Davout, auquel il avait +réservé l'honneur d'entrer le premier dans la capitale de la Prusse. Il +faisait un temps magnifique. Toute la population de la ville était +dehors, et toutes les femmes aux fenêtres. + +Il faut dire ici, à la louange de ces dames, qu'il y avait beaucoup de +curiosité dans leur fait, mais aussi une profonde tristesse sur leur +visage. La plupart même l'avaient mouillé de larmes; elles étaient en +général fort belles. Cette sensibilité patriotique, en excitant notre +intérêt, les rendit l'objet de nos respects, et inspira à chacun de nous +un vif désir de les consoler. + +L'empereur descendit au palais du roi et s'y établit. Les troupes furent +placées sur les routes de Custrin et de Stettin. La garde fut logée dans +Berlin. + +L'empereur m'envoya cette nuit avec un détachement de cent dragons à la +découverte[50]. Il n'avait pas autant de nouvelles des ennemis qu'il en +désirait, et il avait un tact incroyable pour sentir quand un événement +approchait. + +Je pris ma direction sur Nauen, et fis, tout en partant, une très-grande +diligence, de manière qu'avant le jour, j'étais établi en embuscade à la +poste, entre Nauen et Spandau, où je me doutais que quelque détachement +prussien égaré chercherait à se réfugier, parce que la reddition de +cette place n'était pas encore connue. Effectivement, à la pointe du +jour, je vis arriver des bagages et quantité de chevaux de main. Des +fuyards de tous les régimens prussiens les accompagnaient. Je les +laissai bien s'engager dans le défilé où je m'étais placé, et lorsqu'ils +le furent autant que je le voulais, je les fis aborder en leur parlant; +aucun ne pensa à fuir, hormis ceux de la queue, qui m'échappèrent; je +fis courir après vainement. + +Ma prise était bonne, mes hommes y butinèrent passablement; mais je +n'eus pas de bien grandes nouvelles, parce que dans tout ce monde, qui +avait quitté l'armée depuis long-temps, il n'y avait pas un homme qui +eût assez d'intelligence pour me satisfaire. J'envoyai la colonne à +Spandau; je ne m'étais pas trompé, ils ignoraient que cette place était +prise. Environ deux heures après, un homme à cheval, marchant devant les +équipages du prince d'Orange, arriva: celui-là valait mieux que les +premiers. Il venait de Rattenaw, où il avait laissé le prince de +Hohenlohe; toutes les troupes prussiennes étaient dans les environs, et +allaient partir pour marcher par Alt-Rupin sur Prentzlau. J'envoyai de +suite ce renseignement à l'empereur. + +Un instant après arrivèrent les équipages du prince. Son intendant était +intelligent; il me donna des détails qui me satisfirent: aussi je +respectai les équipages, sauf une caisse de vin de Bordeaux, qui était +une chose précieuse en Prusse. + +Je marchais de Nauen sur Fehrbellin, lorsque je rencontrai un +parlementaire prussien; il était envoyé par le prince de Hohenlohe, et +n'avait ordre que de remettre sa dépêche et de s'en retourner. Je ne fus +pas sa dupe; le prince de Hohenlohe voulait, pour hâter ou retarder sa +marche, savoir au juste où nous étions. Je fis bander les yeux à ce +parlementaire, et l'envoyai lui-même en poste à l'empereur à Berlin. + +Je fis bien, car il nous déclara qu'il avait laissé le prince de +Hohenlohe à Neu-Rupin, partant pour Prentzlau, et, sur ce rapport, +l'empereur fit marcher à grandes journées les dragons et le corps du +maréchal Lannes sur Prentzlau, en remontant le Havel. Ils arrivèrent au +pont de Prentzlau très-peu d'heures avant la tête de la colonne +prussienne qui se présenta à l'autre bord. + +Des deux côtés, on était rendu de fatigue, de sorte que l'on pourparla. +La troupe prussienne qui était en tête était le régiment des gendarmes +de la garde du roi, qui, jugeant tout perdu, ne demandait pas mieux que +de revenir à Berlin. On parla d'arrangement, et il fut en effet conclu +sur-le-champ. + +Le prince de Hohenlohe se rendit avec toutes les troupes qui étaient là; +ce qui était assez considérable[51], et il remit au général Blücher le +commandement des troupes qui étaient trop éloignées pour être comprises +dans la capitulation. + +Nous vîmes ramener à Berlin le régiment des gendarmes, ainsi que tous +les drapeaux et étendards des troupes qui composaient le corps du prince +de Hohenlohe. + +Cet événement fit plaisir à l'empereur, qui pressa de nouveau les +maréchaux Soult et Bernadotte de ne pas laisser un moment de relâche au +général Blücher. Il me fit partir de nouveau de Berlin avec deux +régimens de cavalerie légère, pour aller à la poursuite de tout ce que +ce général pourrait détacher de son armée, dans le dessein de donner le +change aux maréchaux qui le poursuivaient. + + + + +CHAPITRE XXV. + +L'empereur m'envoie à la poursuite de Blücher.--Bernadotte et Soult le +poursuivent également.--Le reste de l'armée prussienne divisée en deux +parties.--Capitulation du général Husdom.--J'entre à Wismar.--Prise de +vingt-quatre bâtimens suédois.--Capitulation de Blücher.--Le prince de +Hatzfeld. + + +Je réunis ces deux régimens, le 1er de hussards et le 7e de chasseurs à +cheval, à Fehrbelin, et je marchai de suite, à grandes journées, par +Neu-Rupin, Rhinsberg et Strelitz; dans cette dernière ville, je trouvai +le prince Charles de Mecklembourg, frère cadet de la reine de Prusse, +major au régiment des gardes. Il avait quitté l'armée pour rentrer dans +sa famille; je le laissai aller et me contentai de lui faire signer un +_revers_, par lequel il s'engageait à ne point porter les armes jusqu'à +la paix, ou jusqu'à son échange. Il n'y avait pas grand mérite à faire +un prisonnier dans sa situation, et d'ailleurs je ne pouvais pas le +mener avec moi. + +Je reçus un bon accueil de la part du prince de Mecklembourg, dans la +ville duquel je passai la nuit; je pris le lendemain la direction de +Surbourg pour arriver à Wharen de bonne heure. + +Chemin faisant, j'entendis le canon devant moi. Je fis diligence, et +trouvai effectivement le maréchal Bernadotte aux prises avec le corps du +général Blücher, en avant de Wharen. + +Cet officier-général avait réuni les débris du corps du prince de +Hohenlohe à ce qu'il avait déjà de ceux de l'armée qui avait combattu à +Auerstaedt, contre le maréchal Davout. C'était à peu près le reste des +troupes prussiennes. + +Le roi avait quitté son armée aussitôt que l'armistice qu'il avait +demandé lui avait été refusé; il avait passé par Magdebourg pour se +rendre à Berlin, où il avait des ordres à donner, prévoyant bien qu'il +ne pourrait pas empêcher cette ville de tomber en notre pouvoir. Il +s'était ensuite dirigé sur l'Oder, et de là sur Graudenz, où il fit +lui-même reployer le pont de bateaux qui était sur la Vistule. C'est +après avoir repassé ce fleuve qu'il apprit que son armée avait été prise +à Lubeck, ainsi qu'on va le voir. + +Le général Blücher manœuvrait de manière à entraîner loin de Berlin les +maréchaux Soult et Bernadotte; mais, les eût-il menés jusqu'à Mayence, +il n'eût pas échappé au sort qui l'attendait. Néanmoins il parvint à se +dérober à nos deux maréchaux du champ de bataille de Wharen, où ils le +tenaient engagé; il leur échappa si bien, qu'ils n'arrivaient que le +soir dans la position d'où il était parti le matin. Il passa par +Schwerin, et gagna Lubeck; il voulut défendre le pont de cette place, +mais nos troupes l'emportèrent. C'est alors que, poussé à bout, n'ayant +plus de munitions, il capitula, et rendit son armée prisonnière de +guerre. + +Je marchais comme flanqueur de droite dans la même direction que le +maréchal Bernadotte, et le lendemain du jour de son combat de Wharen, +j'eus le bonheur de séparer du corps du général Blücher, le petit corps +du général prussien Husdom. Instruit de la position qu'il occupait par +un de ses officiers qu'il avait envoyé au général Blücher, et que je +pris au passage, je me mis à sa poursuite, et je couchais si près de lui +tous les soirs, qu'il ne put m'échapper; mais il me mena jusqu'aux +portes de Wismar. Il avait avec lui le régiment de hussards de son nom, +le régiment de dragons de Kat et deux pièces d'artillerie légère. + +Mes deux régimens réunis ne me donnaient pas plus de quatre bons +escadrons, lorsque j'avais mis mes flanqueurs dehors. + +La fortune me servit bien. Le dernier jour de ma marche, le général +Husdom avait couché au bivouac à une lieue de Wismar sur la route de +Rostock; il délibéra la nuit s'il marcherait le lendemain sur Rostock, +ou s'il tenterait de rejoindre le général Blücher, dont il ignorait, +ainsi que moi, la mésaventure; les avis de son petit conseil furent +partagés, et le lendemain, par bonheur pour moi, le régiment des dragons +de Kat le quitta et prit une direction, à travers le pays, pour regagner +les hauts États prussiens. J'avais couché à une très petite distance, +et, par une heureuse inspiration, je fis monter à cheval deux heures +avant le jour. J'étais sur le point d'arriver à l'embranchement de la +route de Rostock à Wismar, lorsque mon poste avancé me ramena deux +hussards prussiens qui désertaient. Ils me dirent qu'ils avaient quitté +leur régiment, il y avait un quart d'heure, au moment même où il montait +à cheval pour aller à Wismar. Pendant que je les interrogeais, mes +domestiques, qui conduisaient mes propres chevaux de main, à la queue de +la colonne, arrivèrent tout effrayés, et me dirent que les Prussiens +nous tournaient; j'y courus et menai avec moi un des déserteurs, lequel +reconnut le régiment de Kat et m'expliqua la séparation de ce corps +d'avec son régiment. Ces troupes n'avaient nulle envie de m'attaquer; +elles cherchaient au contraire à m'éviter, et furent très heureuses que +je ne fusse pas arrivé une demi-heure plus tôt; je les aurais arrêtées +dans leur marche. Elles trouvèrent le chemin libre et en profitèrent en +prenant une allure accélérée, ce qui me fit grand plaisir; car, de bonne +foi, je n'étais pas assez fort pour attaquer deux régimens. S'ils +étaient venus à moi, j'aurais été obligé de subir le sort que je voulais +leur imposer. + +Je revins soulagé à la tête de ma colonne. J'avais avec moi un homme +d'un courage et d'une présence d'esprit peu commune; il prit un +détachement de quarante hommes, et avec une témérité qui tenait de +l'extravagance, il se jeta dans Wismar, assembla la garnison +mecklembourgeoise, lui fit fermer les portes de la ville, où il se plaça +lui-même. L'avant-garde du général Husdom se présenta à la pointe du +jour pour entrer; elle fut culbutée par le détachement enfermé dans la +ville, qui sagement ne la poursuivit pas. + +La position du général Husdom allait devenir délicate. Je lui évitai les +premiers pas d'une démarche désagréable, en lui envoyant un de mes +aides-de-camp avec un trompette, pour lui proposer d'entrer en +arrangement; il n'avait guère d'autre parti à prendre. Il me crut plus +fort que lui, je le croyais aussi plus fort que moi; mais comme je ne le +laissai pas venir m'observer, il conclut son arrangement, et il me remit +son régiment avec deux pièces de canon, qu'il avait de plus que moi, +indépendamment d'une supériorité d'au moins deux cents hommes. + +Je me trouvai très heureux d'être maître de tout cela; j'avais une telle +quantité de chevaux, que je ne pus pas les emmener; je leur fis couper +le jarret sous les murs de Wismar, et après avoir donné une escorte aux +prisonniers que j'envoyai à Spandau, il ne me restait pas trois bons +escadrons. + +De Wismar, où j'appris la capitulation de Lubeck, je vins à Rostock. Il +n'y avait pas de troupes ennemies. Je m'emparai de vingt-quatre bâtimens +suédois qui se trouvaient dans le port; ils étaient tous chargés, et +retenus par les vents contraires: nous étions en guerre, ils étaient de +bonne prise. Comme je n'avais que de la cavalerie, et qu'une fois parti, +les vaisseaux auraient pu m'échapper, je fis assembler les magistrats de +Rostock, et, sans rien dire de mon projet, je leur fis estimer les +vingt-quatre bâtimens, ce qu'ils firent, vaisseau par vaisseau; je leur +ordonnai de les prendre sous leur garde, et d'en tenir compte lorsqu'on +le leur demanderait, mais, avant tout, de m'en donner un reçu. Ils +m'objectèrent qu'ils n'étaient pas en guerre avec la Suède, et que ce +serait commettre un acte hostile contre elle. + +Je leur répondis qu'ils avaient raison, mais que je ne voulais pas être +dupe; qu'en conséquence ils allaient, eux magistrats, me payer la somme +à laquelle ils avaient porté la valeur de ces vingt-quatre navires, +ainsi que leurs cargaisons; qu'ensuite je leur signerais une déclaration +par laquelle je reconnaîtrais que je m'étais emparé des vingt-quatre +vaisseaux, et que je les avais forcés à me les acheter pour cette somme, +dont je leur donnerais quittance. C'était le seul moyen de tirer parti +de ma prise. + +Les magistrats n'étaient pas trop satisfaits, mais j'étais le plus fort. +Au surplus je les remis de bonne humeur en leur vendant ma flottille à +moitié prix, comme on peut en juger, car ils ne payèrent le tout que 120 +ou 130 mille francs. Alors ils ne trouvèrent plus de difficulté à rien. +Je donnai aux deux régimens qui étaient avec moi, 60,000 francs, qu'ils +ajoutèrent au petit butin de la prise du corps du général Husdom, et ils +trouvèrent qu'ils avaient fait une bonne campagne. L'empereur +m'abandonna les 60,000 autres. Il était encore à Berlin, lorsque j'y +rentrai: il est bon de dire ce qui s'était passé dans cette capitale. + +À peine nous établissions-nous dans un lieu de quelque importance, que +de suite on organisait des moyens de surveillance et d'informations; on +croyait généralement que c'était moi qui étais chargé de cela: on était +dans l'erreur. Pendant les seize ou dix-sept ans que j'ai servi +l'empereur, il m'a toujours accordé assez d'estime pour ne pas me donner +une seule fois une commission de ce genre; j'ai vu souvent mettre sur +mon compte telles actions dont je suis incapable, dont je n'ai même eu +aucune connaissance, et qui étaient l'œuvre de certains ambitieux, de +quelques jaloux, sans élévation d'âme, qui, adulateurs sous tous les +régimes, flattaient l'empereur comme ils avaient flatté les commissaires +de la convention, comme ils ont depuis flatté les rois; hommes toujours +prêts à trahir le pouvoir dont ils ont tout obtenu, pour plaire à celui +dont ils veulent tout obtenir; cherchant à se rendre utiles par tous les +moyens. Ces hommes, dont je signalerai quelques actions et que gênait ma +position auprès de l'empereur, lui adressaient directement, ou lui +faisaient remettre par le maréchal Duroc, des rapports que j'ai eus +quelquefois, et le plus souvent après avoir dénoncé leurs camarades, ils +allaient leur dire à eux-mêmes que c'était moi qui l'avais fait; que +l'empereur leur avait demandé leur opinion sur cette délation, et qu'ils +avaient tout arrangé. + +Ma qualité de commandant de la gendarmerie de la garde de l'empereur +favorisait leur duplicité, et prêtait quelque apparence de vérité à +leurs lâches calomnies. + +En arrivant à Berlin, on s'empara de suite de la poste; on avait des +manières si adroites de prendre connaissance de la correspondance, que +les employés prussiens ne s'en aperçurent qu'au bout de quelque temps; +il était indubitable qu'avant que l'on entendît malice aux affaires, les +lettres porteraient leurs adresses et leurs dates naturelles, et +qu'ainsi on connaîtrait, d'une part, les lieux où s'étaient retirés les +personnages importans dont les emplois déterminaient toujours la +position des troupes, et d'autre part les fonctions dont pouvaient être +chargés les personnages qui étaient restés dans les lieux que nous +occupions. + +Les paquets à l'adresse nominative du directeur de la poste, qui +contenaient les lettres réservées, étaient toujours ceux où l'on +trouvait le plus de choses intéressantes; c'est ainsi que, dès les +premiers jours de notre entrée à Berlin, on arrêta une lettre qui +partait du bureau de cette ville pour le roi de Prusse; elle était +écrite de la main et signée du nom du prince de Hatzfeld, qui était +resté à Berlin. Il y rendait un compte détaillé au roi de tout ce qui +s'était passé dans la capitale depuis son départ, et il y joignait une +énumération de la force de nos troupes, corps par corps. Comme c'était +un prince qui écrivait cette lettre, elle fut remise à l'empereur, qui +ordonna la formation d'une commission militaire pour juger ce fait +d'espionnage, qui pouvait devenir dangereux, en ce qu'il aurait été +facile de l'employer par le moyen des bourgmestres, auxquels on aurait +pu ordonner de rendre de semblables comptes, et entourer ainsi l'armée +d'une surveillance, telle qu'on n'aurait pas pu y former un projet que +les ennemis n'en fussent informés. + +L'ordre donné, le prince de Hatzfeld fut arrêté. La commission militaire +était déjà assemblée; mais l'empereur n'ayant pas envoyé la lettre +originale, qui était la seule pièce de conviction, on fut obligé de la +lui faire demander par la voie accoutumée du major-général. + +L'empereur passait, hors de Berlin, la revue d'une des divisions du +maréchal Davout. Par surcroît de bonheur, il était allé rendre visite, +en revenant, au vieux prince Ferdinand, père du grand Frédéric, de sorte +que le jour finissait lorsqu'il rentra chez lui. + +Cet heureux incident avait donné à madame la princesse de Hatzfeld tout +le loisir nécessaire pour aller aux informations, et venir trouver le +maréchal Duroc, qu'elle avait connu dans les différens voyages qu'il +avait faits à Berlin. Celui-ci, ignorant ce dont il s'agissait, et ayant +des occupations qui l'empêchaient de quitter le château, me pria de +m'informer de ce qu'il y avait contre M. de Hatzfeld, et de l'en +prévenir. Dans les premiers momens de l'arrivée à Berlin, la gendarmerie +faisait presque tous les services de la capitale. Je sus de suite par +elle que le capitaine-rapporteur du conseil de guerre attendait une +lettre du prince de Hatzfeld au roi, et que c'était un cas capital. Je +courus en prévenir le maréchal Duroc, et lui fis observer qu'il n'y +avait pas un moment à perdre; qu'il y allait de la vie du prince, si +madame de Hatzfeld ne voyait pas l'empereur en particulier. À peine +avais-je fini, que l'on cria aux armes! C'était l'empereur qui rentrait. +Le maréchal Duroc, donnant son bras à madame de Hatzfeld, qui n'avait +pas quitté son appartement, courut, et arriva juste à la porte du salon +comme l'empereur était en haut de l'escalier. L'empereur lui dit[52]: +«Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau, monsieur le +grand-maréchal?--Oui, sire.» Et il suivit l'empereur dans son cabinet. +Je restai à la porte pour qu'on n'annonçât personne avant que madame de +Hatzfeld, qui était là, n'eût vu l'empereur. Duroc ne tarda pas à +sortir, et fit entrer de suite madame de Hatzfeld. Elle ignorait +pourquoi on avait arrêté son mari, et demandait justice à l'empereur, +dans toute la candeur de son âme. Lorsqu'elle a bien détaillé tout ce +qu'elle avait à dire, l'empereur lui remet la lettre de son mari; elle +commence à la lire, et à mesure qu'elle lit, l'effroi s'empare d'elle; +elle devient pâle, et s'interrompt pour dire: «Ah! mon Dieu! c'est bien +son écriture! Ah! oui!... Que nous sommes malheureux!» Lorsqu'elle eut +fini, elle regarda l'empereur avec une immobilité qui tenait de la +défaillance; elle avait les yeux hagards, et n'articulait pas un mot. +L'empereur lui dit: «Eh bien! madame, est-ce une calomnie, une +injustice? Je vous en laisse juge.» + +La princesse, plus morte que vive, allait fondre en larmes, lorsque +l'empereur lui reprit la lettre et lui dit: «Madame, sans cette lettre, +il n'y aurait point de preuves contre votre mari.» Elle répondit: «C'est +bien vrai, sire, mais je ne puis pas le nier, elle est de lui.--Eh bien! +dit l'empereur en la jetant au feu, il n'y a qu'à la brûler.» + +La princesse de Hatzfeld ne savait ce qu'elle devait dire ni faire; elle +parla plus par son silence que n'aurait pu le faire l'orateur le plus +éloquent. Elle sortit heureuse; elle revit son mari, qui fut mis en +liberté, et ne dut la vie qu'au concours d'incidens que je viens de +rapporter fidèlement. Le fond du cœur de l'empereur était rempli de +dispositions semblables. Il a été, ce jour-là, aussi heureux que madame +de Hatzfeld. + + + + +CHAPITRE XXVI. + +Le prince Paul de Wurtemberg prisonnier.--Reddition de Stettin et +Custrin.--Capitulation de Magdebourg.--Nouvelle mission de Duroc près du +roi de Prusse.--Négociations entre Lucchesini et Maret.--Arrivée du +prince de Bénévent.--Le roi de Prusse refuse de signer la +paix.--Députation du sénat.--Conduite du ministre de la police dans +cette circonstance.--Capitulation de Hameln.--Mesures pour prévenir la +dilapidation des magasins.--Capitulation de Nienbourg. + +Dans le nombre des prisonniers prussiens se trouvait le prince Paul de +Wurtemberg, second fils du roi de Wurtemberg. Il était parti de +Stuttgard sans la permission de son père, pour venir en Prusse faire la +campagne contre nous. Le roi l'avait fait général tout en arrivant, et +c'est aussi à peu près en arrivant qu'il fut pris. + +L'empereur devait être blessé de sa conduite; néanmoins il le traita +avec bonté, et n'en tira d'autre vengeance que de ne pas le recevoir et +de le faire reconduire par un capitaine de gendarmerie jusqu'à +Stuttgard, remettant son avenir à la disposition du roi son père. + +Pendant que tout cela se passait à Berlin, la cavalerie de l'armée +s'approchait de l'Oder, et, par une terreur que l'on ne peut expliquer, +les villes fortes de Stettin et de Custrin se rendirent à des troupes à +cheval, qui de la rive gauche du fleuve les sommèrent de capituler. +Elles furent bien étonnées d'être obéies, et de voir arriver de ces +villes des bateaux que les gouverneurs leur envoyaient, pour venir en +prendre possession. + +Ces détachemens de cavalerie firent avertir les corps d'infanterie qui +étaient en arrière, et qui se hâtèrent de venir occuper ces deux +places[53]. Dans le même temps, Magdebourg, avec une garnison de +vingt-trois mille hommes, aux ordres du général Kleist, ancien +aide-de-camp de Frédéric, se rendit au maréchal Ney, qui n'avait pas un +corps d'armée beaucoup plus fort. + +Tout nous souriait: la Prusse était occupée, l'armée prussienne +prisonnière, les places rendues; notre armée pouvait être réunie en +totalité et entreprendre de nouvelles opérations. + +Il ne restait plus que la Silésie, où un corps prussien tenait la +campagne devant le prince Jérôme, auquel l'empereur avait donné un corps +d'armée à commander. Il était, en majeure partie, composé de troupes +alliées, telles que bavaroises, wurtembergeoises, etc. + +Il restait aussi sur le Weser les places de Hameln, de Nienbourg, +renfermant ensemble treize mille hommes de garnison. L'empereur me +chargea de prendre ces deux places; j'en parlerai tout à l'heure. + +Le maréchal Duroc fut renvoyé de nouveau près du roi de Prusse; il ne le +trouva qu'à Osterode, au-delà de la Vistule; il lui portait un +_ultimatum_ en réponse aux propositions qu'il avait fait faire par son +ministre. + +M. de Lucchesini avait rejoint le roi de Prusse avant le commencement +des hostilités, et c'était par son canal que la Prusse donnait suite aux +ouvertures dont le maréchal Duroc avait été porteur après la bataille +d'Iéna. L'empereur était seul. M. de Talleyrand, qu'il avait laissé à +Mayence près de l'impératrice, avait à la vérité reçu ordre de venir à +Berlin, mais il n'était pas arrivé. + +Le général Clarke, qui d'Erfurth, où il avait été laissé gouverneur, +devait venir prendre le gouvernement de la Prusse ainsi que de Berlin, +n'était pas non plus arrivé. L'empereur fit suivre la négociation par M. +Maret. Le prince de Bénévent arriva sur ces entrefaites, et fit passer +une note peu propre à la mener à bonne fin. Il déclara aux +plénipotentiaires prussiens que l'empereur était immuable dans sa +politique, qu'il ne cherchait ni à s'agrandir ni à opprimer ses voisins, +mais qu'il était décidé à ne se dessaisir de ses conquêtes que pour +arriver à la paix. Le sort des armes avait mis la Prusse en son pouvoir; +mais il était prêt à compenser: que l'Angleterre restituât les colonies +qu'elle avait enlevées à la France et à ses alliés, que la Russie se +désistât de son protectorat sur la Valachie et la Moldavie, que la Porte +ottomane fût rétablie dans la plénitude de ses droits, dès-lors il +serait prompt à rendre les provinces qu'il avait conquises. + +Quand même le roi de Prusse l'eût voulu, il ne pouvait obliger ses +alliés à souscrire à de telles conditions. Il récrimina, observa qu'il +n'était pas en son pouvoir de faire rétrograder les armées russes qui +couvraient ce qui lui restait de territoire; que quant à ce qu'il +exigeait, qu'il amenât les cours de Saint-James, de Pétersbourg, à +négocier de concert avec lui une paix générale avec l'empereur Napoléon, +il ne se flattait pas de réussir; que cependant il ne repoussait pas +toute espérance, et qu'en conséquence il ne rappelait pas encore son +ministre du quartier-général de l'empereur et roi. Quand Duroc se +présenta, il refusa de ratifier l'armistice: «Il n'est plus temps, lui +dit-il; la chose ne dépend plus de moi; l'empereur de Russie m'a offert +du secours, et je me suis jeté dans ses bras.» Après cette réponse, +l'empereur ne fit plus donner aucune suite aux négociations, et il +songea à se mettre en mesure d'aller chercher la paix là où il +rencontrerait les Russes. + +Il avait fait de Berlin et de Potsdam ses grandes places +d'approvisionnement Tous les chevaux de la cavalerie prussienne y +avaient été amenés pour remonter la nôtre. Il y fit venir aussi tous les +chevaux d'artillerie, en sorte qu'au bout de moins d'un mois nous avions +une armée remontée en tout point. + +À Berlin, l'empereur reçut une députation du sénat; elle venait de +Paris, et était envoyée pour le complimenter sur ses étonnans succès, et +en même temps le remercier des étendards et drapeaux dont il avait fait +don au sénat pour décorer le lieu de ses séances. + +La même députation, composée de douze sénateurs, s'avisa de faire des +représentations à l'empereur sur les dangers qu'il y aurait à passer +l'Oder, et lui témoigna le désir de voir terminer ses conquêtes. +L'empereur fut mécontent de cette observation, et répondit à la +députation qu'il ferait la paix le plus tôt qu'il pourrait, mais de +manière à terminer une fois pour toutes; qu'eux-mêmes savaient bien +qu'il avait tout tenté dans ce but, et qu'il ne pouvait s'empêcher de +leur témoigner son mécontentement de ce que, sachant que les Russes +venaient se joindre aux Prussiens, ils étaient assez peu réfléchis pour +donner le scandale d'une désunion entre le chef de l'État et le premier +corps constitué de la nation. Il ajouta qu'avant de faire cette +démarche, il aurait fallu qu'ils s'assurassent de quel côté venait +l'opposition à la paix, et qu'ils lui apportassent des moyens de la +faire disparaître. + +Du reste, il ne les traita pas mal, et les congédia satisfaits; mais il +écrivit à Paris de main de maître, sur la mission des douze sénateurs. +Ils pouvaient avoir raison; mais comment aurait-on fait la paix, puisque +cela ne dépendait plus du roi de Prusse, qui s'était jeté dans les bras +des Russes? + +On aurait dû savoir aussi que le séjour de l'empereur à Berlin n'avait +été employé qu'à une négociation de paix avec la Prusse, et qu'elle +n'avait été rompue que par l'arrivée des Russes. + +Il commença à soupçonner le ministre de la police d'avoir mal agi dans +cette occasion, parce que, ou il devait, comme sénateur, éclairer le +sénat sur l'état des choses, et alors cette assemblée n'eût pas fait +cette démarche; ou bien il devait, comme ministre, s'y opposer. Mais il +voulut ménager le sénat, en lui laissant faire la demande. S'il avait +réussi, il aurait dit que c'était lui qui l'avait porté à cette +représentation: par là, il eût augmenté sa popularité et son crédit; +mais à tout événement, il mit sa responsabilité ministérielle à couvert, +en avertissant l'empereur de tout ce qui s'était passé, et en lui disant +que, quoi qu'il eût pu faire, les sénateurs avaient persisté. De là, +l'humeur de l'empereur contre eux. Le ministre néanmoins n'en fut pas +mieux dans son esprit. Si la campagne eût été terminée, et sans la +protection que lui accordaient le grand-duc de Berg et le maréchal +Lannes, il eût probablement été congédié. + +L'empereur avait fait venir d'Italie le général polonais Dombrowski, qui +nous rejoignit à Potsdam: cela annonçait des intentions, néanmoins il +n'avait encore rien fait dire en Pologne; ce n'est qu'après le refus +définitif du roi de Prusse que, pour augmenter ses forces, il mit en +mouvement le patriotisme des Polonais. + +Le général Dombrowski lui fut à cet effet d'une grande utilité par sa +seule présence. + +L'empereur, qui était fort prévoyant, ne marchait jamais qu'accompagné +de tous les moyens dont il supposait avoir un jour besoin; voilà ce qui +rendait son quartier-général si populeux. On y trouvait avec +l'administration d'une armée celle de tout un État. + +Indépendamment de l'armée que nous avions en Prusse, l'empereur fit +venir de France quelques régimens, qu'il tira de la garnison de Paris, +et même de celle de Brest. Ils formèrent le noyau d'un corps dont le +maréchal Mortier prit le commandement, et avec lequel il partit de +Mayence pour aller occuper les villes hanséatiques. Ce corps fut +augmenté ensuite par des troupes alliées. Il était déjà maître des bords +de la Baltique, lorsque l'empereur se préparait à entrer en Pologne. + +C'est de Berlin qu'il m'envoya prendre le commandement des troupes +hollandaises qui étaient devant Hameln. Le roi de Hollande, après avoir +sommé cette place, fut attaqué d'un accès de maladie à laquelle il était +sujet, et obligé de retourner à Amsterdam. + +L'empereur me dit de tâcher de prendre Hameln avec ces seuls moyens, me +défendant même d'arrêter ni de détourner aucune troupe qui allait +rejoindre la grande armée[54]. + +Le grand-duc de Berg me recommanda de bien ménager le pays où j'allais, +me prévenant qu'il devait lui appartenir. Il comptait déjà dessus. + +Je trouvai ce corps hollandais posté à deux lieues de Hameln; sa force +était d'environ la moitié de la garnison de la place; la saison était +horrible. J'écrivis en arrivant au gouverneur, pour lui demander une +entrevue sur le glacis, le laissant le maître de régler toutes les +précautions qu'il croirait devoir prendre dans cette occasion. Il me +répondit de suite, et accepta pour le lendemain le rendez-vous. + +Je m'y trouvai le premier; j'étais muni des capitulations de Magdebourg, +Spandau, Custrin, Stettin, et de celle de Prentzlau et de Lubeck: +c'étaient certainement mes meilleurs moyens d'attaque; la place avait +pour un peu plus de six mois de vivres, et elle contenait un petit corps +mobile aux ordres du général Le Cocq, qui, n'ayant pu rejoindre aucune +armée prussienne, s'était jeté dans Hameln. Il vint au rendez-vous avec +le gouverneur, qui était un vieillard, le général Schell, aussi ancien +serviteur de Frédéric. + +Je leur dis que, venant de prendre le commandement des opérations +militaires qui allaient s'ouvrir devant la place, je devais, avant tout, +les prévenir de la situation de leur pays; qu'ils la jugeraient par les +pièces que je leur apportais; qu'ensuite leur détermination fixerait la +mienne; qu'à présent j'étais autorisé à les laisser sortir pour aller +chez eux, hormis les soldats, ainsi qu'on en avait ordonné pour les +autres places; que, si ma proposition était refusée, j'attaquerais de +suite, mais que le siége une fois ouvert, je n'entendrais à aucune autre +capitulation. + +J'avais remarqué que les officiers prussiens tenaient beaucoup à leurs +bagages; car, à cette époque, ils avaient, comme du temps de Frédéric, +plus de bagages qu'un colonel n'en avait dans notre armée. + +Ces messieurs me prièrent de les laisser seuls pour prendre connaissance +de ce que je leur apportais, et pour délibérer entre eux. Je leur donnai +une chambre dans le moulin où j'étais. Au bout d'une demi-heure, ils +m'annoncèrent qu'ils étaient résolus de traiter aux conditions que je +leur proposais; ils n'y ajoutèrent que celle de leur faire payer un mois +ou un demi-mois de leur traitement, à titre de frais de route. + +Je n'avais pas le premier écu de l'argent qu'ils demandaient. Cependant +je ne voulais pas manquer un aussi bon marché. Je l'accordai, et nous +signâmes la capitulation, d'après laquelle la place avec ses forts +devait m'être remise le surlendemain à midi. + +Nous nous séparâmes; je rentrai fort content à mon quartier-général pour +faire mes dispositions. + +Le lendemain, il y eut une insurrection dans la garnison, et le général +Schell m'écrivit qu'il craignait de ne pouvoir me remettre la place sans +ajouter de nouveaux articles à ceux qui avaient été souscrits: c'était, +pour les soldats, la liberté de retourner en Prusse, et pour les +officiers, je crois, quelques douceurs de plus. + +Je tins ferme, et ne voulus rien changer ni ajouter à la première +capitulation. J'envoyai porter ma réponse par un de mes aides-de-camp, +et me mis en mesure, à tout événement, d'avoir la place d'une manière +quelconque. Le bonheur voulut que la garnison se livrât au pillage des +magasins et à l'ivrognerie; il ne fut plus possible de la tenir en +ordre, et le général Schell fut obligé de m'envoyer prier de hâter le +moment de l'occupation, me prévenant que la garnison avait forcé une des +portes que la faiblesse du corps de blocus n'avait pas permis +d'observer, et que les soldats sortaient de la place à la débandade. Je +courus bien vite, et fis hâter le pas à la colonne hollandaise, qui +entra en ville quelques heures plus tôt que ne le portait le traité. On +fut obligé de mettre les soldats prussiens dans une espèce de parc, près +de la ville. Il fallait aller les relever morts ivres dans tous les +carrefours: c'était un tableau hideux. Cependant on vint à bout de faire +évacuer la place, et de mettre en route toute cette colonne de +prisonniers. + +Je trouvai en ville une artillerie prodigieuse, avec quinze drapeaux +prussiens, et, ce qui flatta mon amour-propre, les étendards du régiment +des hussards de Blücher, que le commandant de ce régiment avait déposés +à Hameln pour les préserver d'une mauvaise fortune de guerre; C'était +une manière nouvelle que je ne connaissais pas. Un de ces étendards, +plus léger que les autres, était garni, indépendamment de sa cravate, +d'une quantité de rubans sur lesquels il y avait des devises en broderie +qui attestaient que plus d'une belle s'intéressait à la gloire de ce +régiment; elles paraissaient y avoir réuni tous leurs tendres sentimens; +et on ne les avait sans doute pas consultées lorsqu'on avait mis ce +témoignage de leur intérêt sous la garde d'une place forte. + +Je ne restai à Hameln que le temps nécessaire pour dresser l'inventaire +de la place, des magasins surtout. Je ne voulus jamais permettre qu'on +les remît en d'autres mains que celles des membres de la régence de +Hanovre, qui avait formé cet approvisionnement par réquisition du +gouvernement prussien. Je les leur fis remettre tels qu'ils étaient, en +les prévenant de prendre garde à eux, qu'on les volerait de mille +façons, mais que toutes leurs plaintes seraient comptées pour rien, +lorsqu'on leur demanderait l'état de ces approvisionnemens. Les députés +de la régence étaient tout étonnés que je ne leur demandasse rien pour +mon compte personnel; ils n'étaient venus à Hameln que pour traiter avec +moi sous ce rapport. On les avait tant accoutumés à acheter ce qui leur +appartenait, et à se le voir reprendre le lendemain pour le payer +encore, qu'en venant de Hanovre, ils s'étaient attendus à quelque chose +de semblable. Ils avaient même apporté de l'argent avec eux. Ils furent +donc satisfaits, et je fis une bonne action, car la première chose que +l'empereur ordonna fut de réapprovisionner cette place pour six mois; ce +que je leur laissai était au moins l'approvisionnement de quatre: ils +n'eurent donc à recompléter que ce qu'avait consommé la garnison +prussienne. + +Les États de Hanovre ne furent pas insensibles à ce service; car, à la +fin de l'été suivant, j'en reçus un grand-ordre en diamant. + +J'envoyai à l'empereur la capitulation d'Hameln, les drapeaux et tout ce +qui concernait la place, et je pris mes mesures pour marcher vers +Nienbourg, sur le Bas-Weser, où il y avait un pont sur le fleuve. La +place contenait quatre mille cinq cents hommes de garnison, et avait +quatre-vingts pièces de canon. + +Je me composai dans Hameln un petit train d'obusiers, avec leur +approvisionnement; je n'avais que cela et l'artillerie de campagne pour +aller mettre le siége devant Nienbourg. Heureusement, la veille de mon +départ, il m'arriva le 12e régiment d'infanterie légère, qui avait reçu +ordre de venir me rejoindre, au lieu de se rendre à Cassel, sa première +destination. Je l'emmenai avec tout le corps hollandais, dont je laissai +un seul régiment en garnison à Hameln. + +Le premier jour de marche, je vins à Minden, et le second je m'approchai +jusqu'à portée de canon de la place; il était nuit, sans quoi j'en +aurais été maltraité. Malgré l'obscurité, j'envoyai parlementer, et fis +remettre au gouverneur les capitulations des autres places, auxquelles +je joignis celle de Hameln. C'était aussi un vieillard, le général +Stracwitzch, ancien aide-de-camp de Frédéric; il remit au lendemain à +parler d'affaire, et me renvoya mon parlementaire après l'avoir bien +traité. + +Effectivement, le lendemain il signa la même capitulation qu'avaient +signée ses camarades de la guerre de sept ans, et me remit la place et +sa garnison le jour suivant. + + + + +CHAPITRE COMPLÉMENTAIRE SUR LA CATASTROPHE DU DUC D'ENGHIEN. + + + + +La catastrophe du duc d'Enghien était encore inexpliquée; il n'y avait +de certain que la fin déplorable de ce prince, lorsqu'en 1823 j'ai +publié l'extrait de mes Mémoires, où j'en ai expliqué les causes. J'ai +eu deux buts en faisant cette publication: le premier a été sans doute +de repousser les insinuations perfides qu'on avait si généreusement +faites sur moi, quand, prisonnier à Malte, on me croyait perdu sans +retour. Le second a été de défendre la mémoire de l'empereur auquel +j'avais dévoué ma vie tout entière, car j'accepte ce reproche dont on +m'honore. Mon seul désir était donc de faire connaître la vérité; mais +tout à coup ce qui n'était qu'un point d'histoire à éclaircir est devenu +une question personnelle. J'ai vu paraître des adversaires auxquels je +n'avais même pas pensé. Le général Hullin, tout aussi inoffensif d'abord +avec moi que je l'étais avec lui; le général Hullin, à qui j'avais +cependant donné connaissance de ma publication avant qu'elle ne fût +faite, s'est présenté le premier. + +Deux autres ont suivi de près: l'un, voulant sans doute repousser par +anticipation la part de blâme que l'examen approfondi de l'affaire ne +pouvait manquer de verser sur lui, s'est hâté de publier une lettre, où, +parmi des injures auxquelles je n'ai pas dû m'abaisser à répondre, il y +a des assertions fausses, qu'il est bon de ne pas laisser sans réplique. + +L'autre a seulement _écrit qu'il n écrirait pas_; il déclare avoir remis +une lettre au roi. À bien dire même, je n'ai appris qu'il me faisait +l'honneur de s'occuper de moi que par une lettre[55] que je reçus, et +qui me prescrivait de ne point me présenter dans un lieu dont l'entrée +ne m'avait jamais été interdite aux jours de notre gloire et de nos +dangers. + +Sans doute, j'ai dû respecter la volonté du souverain et m'y soumettre; +sans doute, sa désapprobation a pu m'être pénible, mais je n'ai dû la +regarder que comme une opinion arrachée à sa religion surprise. +D'ailleurs, ce n'était pas devant lui que cette cause devait être +plaidée, et les jugemens d'un roi ne sont pas sans appel, quand il +s'agit de la réputation et de l'honneur d'un citoyen. + +C'est l'opinion publique, éclairée par des débats publics, qui juge en +dernier ressort. J'eusse pu y avoir recours sur-le-champ; quelques amis +m'ont même reproché de ne l'avoir pas fait: j'ai cru plus convenable de +différer, et ce n'est pas sans motif que j'ai pris cette détermination. + +Comme toutes les publications politiques, la mienne avait eu ses +inconvéniens et ses avantages. Elle avait appelé l'attention sur des +faits que quelques personnes avaient grand intérêt à plonger dans +l'oubli; elle avait compromis quelques positions personnelles, et +inquiété des sécurités qu'on croyait bien assurées; elle eut le grand +tort de troubler quelques salons de Paris. Mais, en revanche, elle a +fait révéler des faits importans; elle a fait surgir des documens +irrécusables, qui avaient échappé jusqu'alors à la recherche de ceux qui +auraient bien voulu les détruire; elle a suscité une polémique dont +l'histoire ne peut manquer de profiter, et dont il est impossible que la +vérité ne jaillisse pas. J'ai donc dû attendre, afin de profiter aussi +de toutes ces nouvelles lumières. + +Convenait-il d'ailleurs, au point où en étaient venues les choses, de +répondre par une brochure à des pamphlets, ou d'opposer un mémoire +justificatif à des assertions vagues ou mensongères? Je ne sais si ce +genre de lutte eût pu convenir à mes adversaires, mais à coup sûr il ne +m'a pas paru digne de moi. Je devais à mon honneur de faire une réponse +plus noble et plus complète; je le devais aussi à mes enfans, auxquels +j'ai à transmettre un nom dont l'illustration est appuyée sur des titres +qui ne peuvent être contestés. J'ai pris alors la résolution de publier +mes _Mémoires_: c'est ma vie tout entière que je livre à un examen +public. + +Que mes adversaires descendent avec moi dans la carrière, qu'ils +relèvent ce gant d'espèce nouvelle; c'est une belle occasion pour eux de +rendre hommage à la mémoire de celui qui les combla de bienfaits, et +d'expliquer des événemens bien autrement graves, et d'une importance +historique bien autrement élevée que celle de la question qui a éveillé +leurs inquiétudes ou contrarié leurs vues. + +Un jour viendra où l'opinion jugera sans ménagement et sans partialité +tous ceux qui ont joué un rôle dans le grand drame de l'empire. Ce +jour-là, la nature aura mis un terme aux influences personnelles; les +petites haines ou les traditions de salons seront tombées dans l'oubli; +on jugera sur les pièces: je livre les miennes. + +Je désire, mais je doute, que mes adversaires en fassent autant. + +Parmi les ouvrages qui ont paru depuis 1823, je dois citer +particulièrement: + +1° Discussion des actes de la commission militaire instituée pour juger +le duc d'Enghien; + +2° Un Mémoire justificatif publié par le duc de Vicence; + +3° Quelques lettres que M. le duc de Dalberg, ministre de la cour de +Bade auprès du gouvernement français en l'an XII (1804), a publiées; + +4° Une note importante de M. le baron de Massias, alors ministre +français près de la cour de Bade; + +5° Les procès-verbaux dressés lors de l'exhumation du duc d'Enghien en +1816; + +6° Enfin une déposition du sieur Anfort, brigadier de gendarmerie à la +résidence de Vincennes, recueillie et publiée séparément en 1822 par un +écrivain qui signe _Bourgeois de Paris_. + +Tels sont les documens qui doivent servir à la solution d'une question +qu'on voudrait en vain rendre personnelle, et qui appartient tout +entière à l'histoire. + +Pour obtenir la clarté qu'il convient de mettre dans cet examen, je +discuterai successivement: + +1° Les causes qui firent arriver le duc d'Enghien devant la commission +militaire; + +2° Quelle fut la conduite du général Hullin, comme président de la +commission; + +3° Quelle fut la mienne comme commandant des troupes. + + + + +§ Ier. + +Des causes qui firent arriver le duc d'Enghien devant la commission +militaire. + + +Je ne répéterai pas ici ce que j'ai consigné dans les premiers chapitres +de ce volume sur les circonstances du procès de George, qui induisirent +à penser que le personnage mystérieux désigné par certains agens +subalternes impliqués dans cette affaire était le duc d'Enghien. Mon +écrit donne à cet égard toutes les explications désirables. Je n'ai rien +à ajouter. + +Mais ce que je n'ai pas dit, et que je dois rappeler ici, pour +l'intelligence d'autres circonstances importantes à scruter, c'est qu'à +cette époque M. le duc Dalberg était le ministre de l'électeur de Bade +près la république française. Alors M. le duc était modeste baron, +quoiqu'issu d'une famille princière germanique. (Il était neveu du +dernier électeur de Mayence, qui n'était pas encore primat d'Allemagne.) +M. le baron Dalberg avait donc pour supérieur relatif, à Paris, en 1804, +comme feudataire de l'empire germanique, l'ambassadeur du chef de cet +empire. Ses rapports intimes et ses démarches devaient naturellement se +combiner avec cet ambassadeur, à moins d'admettre, contre toute +vraisemblance, que les instructions de la cour de Bade prescrivaient à +M. le baron Dalberg d'abandonner les intérêts de la politique générale +allemande pour favoriser les extensions de la république française. + +Et cependant M. Dalberg atteste dans sa lettre apologétique, que «M. de +Talleyrand, durant son ministère, n'avait cessé de modérer les passions +violentes de Bonaparte.» + +M. Dalberg avait donc des communications particulières avec M. de +Talleyrand? Ce n'était certainement pas dans celles de ministre à +ministre qu'il était initié par ce personnage dans le secret des efforts +qu'il faisait ou ne faisait pas auprès du premier consul pour calmer la +violence de ses passions. + +À la vérité, M. Dalberg ne fait remonter ses confidences qu'à la guerre +de 1806; mais je vais bientôt en fixer la véritable époque. + +Auparavant, je demanderai comment il a pu arriver que, d'après ses +antécédens, M. Dalberg soit sorti d'un pays où sa naissance lui assurait +la première considération, pour venir en France s'associer à un système +républicain contre lequel l'Europe entière était cabrée? comment il +s'est fait qu'il ait renoncé à l'honneur insigne d'être proclamé à +chaque cérémonie du couronnement des empereurs d'Allemagne, où +l'empereur lui-même demandait à haute voix, au milieu de la noblesse +allemande assemblée dans l'église de Francfort: «Y a-t-il un Dalberg +ici?» + +L'on conçoit que le premier consul, devenu empereur, ait eu de grands +services de guerre à récompenser, et il n'y a rien d'extraordinaire dans +la fortune politique des hommes qui étonnaient le monde par leurs +travaux et leurs actions. + +Il en était de même dans l'administration civile, où de grands talens et +des efforts soutenus par un zèle patriotique avaient fait succéder un +code de lois à l'anarchie qui avait désolé la société, un système de +finances au gaspillage de la république, et qui avaient ramené l'ordre +et l'économie dans toutes les branches du gouvernement. + +Tous ces hommes supérieurs devaient être l'objet d'une bienveillance +particulière, et leur élévation n'a eu que des motifs honorables. + +Mais M. Dalberg, en venant s'associer à notre fortune, n'avait ni couru +la chance de nos combats, ni partagé les travaux de notre +administration. Quels étaient donc les services _patens_ qu'il pouvait +nous avoir rendus, pour entrer tout d'un coup au service de France comme +duc Dalberg, au lieu de baron qu'il était en Allemagne, et avoir été, +_en quelques mois_, doté d'une somme de quatre millions, nommé +conseiller d'État, sénateur? _Aucun_. Il faut donc croire que des +services _officieux_ déjà rendus, mais ignorés du vulgaire, ont attiré +sur M. Dalberg autant de faveurs réunies... + +L'empereur Napoléon n'était pas ingrat assurément, mais il ne +récompensait pas d'avance. Pourquoi donc M. Dalberg n'explique-t-il pas +lui-même ses services privés? Je pourrais suppléer à sa modestie, il le +sait bien; il m'a fait assez de confidences... Son zèle pour faire +réussir le mariage du petit-fils de son électeur avec mademoiselle +Stéphanie de Beauharnais; le choix qui fut fait du cardinal Fesch pour +succéder au primat d'Allemagne, préférablement à un prince +ecclésiastique allemand; les bons offices et les rapports particuliers +de M. Dalberg, lorsqu'il faisait partie du corps diplomatique à Varsovie +en 1806; l'empressement de M. de Talleyrand à l'appeler à Tilsit pour +qu'il s'y mêlât parmi les diplomates étrangers, où cependant l'empereur +Napoléon jugea convenable de me donner l'ordre de l'empêcher d'arriver, +lorsque j'étais gouverneur de la vieille Prusse, à Kœnisberg; son rôle +_officieux_ à Erfurth; même l'anecdote qui le força de passer au service +de la France, tout cela m'est connu. Mais ce n'est pas ici le lieu de +rompre le silence prudent que M. le duc Dalberg croit devoir garder sur +ces diverses circonstances. Les explications de tous ces faits, et +d'autres non moins caractéristiques, trouveront peut-être leur place +dans le cours de ces Mémoires. Ce que j'en dis ici me suffit pour faire +comprendre que M. Dalberg n'a jamais pensé qu'à côté d'une +correspondance _officielle_, commandée par ses fonctions ostensibles, il +ne lui fût pas permis d'entretenir des communications _officieuses_. + +Examinons maintenant la conduite de M. Dalberg, ministre représentant le +vieil et respectable prince-électeur de Bade à l'époque de la +catastrophe du duc d'Enghien, et voyons s'il n'aura pas été à la fois +l'homme officiel de son souverain et l'homme officieux d'un ministre de +France. + +L'affaire de George occupait alors le gouvernement français. Notre +diplomatie était à la recherche dans toutes les directions. M. Dalberg +en avait sans doute donné avis officiel à son souverain, puisqu'il avoue +dans sa lettre à M. de Talleyrand, du 13 novembre 1823, «qu'il avait +reçu l'ordre de s'informer s'il existait une plainte contre les émigrés +qui habitaient l'électorat, et si leur séjour avait des inconvéniens.» + +L'éloignement _prétendu_ dans lequel M. Dalberg se serait tenu du +ministère français l'aurait-il rendu dupe de l'assertion de M. de +Talleyrand, et aurait-il réellement cru qu'il pouvait transmettre à sa +cour, comme sincère, cette réponse du ministre des relations extérieures +de la république: «Qu'il ne pensait pas que le gouvernement de Bade dût +être plus sévère que le gouvernement français; qu'il ne connaissait +aucune plainte à cet égard, et qu'il fallait laisser les émigrés +tranquilles?» Ou bien M. Dalberg n'aurait-il transmis cette réponse que +pour l'acquit de ses devoirs _officiels_, en opposition avec d'autres +notions positives? On conçoit que M. Dalberg ne fera pas sa profession +de foi sur ce point. Il faut donc chercher la vérité par des +rapprochemens qui puissent y conduire. + +La réponse de M. de Talleyrand était à peine envoyée à la cour de Bade +par M. Dalberg, que le territoire de son prince fut violé. Avant cette +violation, un conseil privé[56] avait été assemblé le 10 mars, composé +des trois consuls, du grand-juge, du ministre des relations extérieures +et de M. Fouché. C'est dans ce conseil qu'un rapport avait été lu sur +les ramifications de l'entreprise de George avec _l'extérieur_. Ces +ramifications s'établissaient sur les rapports du sieur Méhée. On +inférait de ces rapports que ce ne pouvait être que le duc d'Enghien qui +devait venir se mettre à la tête du mouvement, après que le coup aurait +été porté. On faisait coïncider cette opinion avec les déclarations des +subordonnés de George, et ce rapport se terminait par la proposition +d'enlever le duc d'Enghien, _et d'en finir_. + +Un diplomate comme M. Dalberg n'avait pu ignorer la réunion de ce +conseil. De son aveu même, il connaissait, le 12 mars, le départ du +général Caulaincourt, que l'on soupçonnait, dit-il, d'être chargé de +faire arrêter Dumouriez sur le territoire de Bade. + +J'étais à Rouen ce jour-là, et j'y connus, par les voies ordinaires, ce +départ et celui du général Ordener. + +M. Dalberg était la sentinelle avancée de sa cour. Il n'avait eu +jusque-là pour garant de la tranquillité des émigrés, auxquels son +prince accordait un asile, que le droit des gens et les assurances du +ministre des relations extérieures. Si le gouvernement français +agissait, au vu et su de M. Dalberg, en violation de ce droit et en +opposition avec ces assurances, il était du devoir rigoureux du ministre +de Bade, qui n'ignorait pas que le duc d'Enghien habitait Ettenheim, et +que d'autres émigrés l'environnaient, de se mettre de suite en +communication avec sa cour. Les dépositions des agens de George +compromettaient plus spécialement l'émigration; il n'y avait pas un seul +individu à Paris qui l'ignorât, car l'instruction de ce procès se +faisait publiquement au Temple. + +Ainsi, en apprenant la tenue du conseil, qui avait eu lieu le 10, et le +départ de M. Caulaincourt, qui avait eu lieu le 11, M. Dalberg, s'il ne +s'était volontairement laissé abuser par le ministre des relations +extérieures, devait se hâter d'envoyer des courriers à son souverain, +pour le sortir de la fausse sécurité dans laquelle il l'avait plongé +quelques jours auparavant, en lui transmettant la réponse de ce +ministre. Dès ce moment, il ne pouvait plus être douteux pour lui que le +territoire de l'électorat ne fût violé; dès ce moment aussi, M. Dalberg +pouvait apprécier à leur juste valeur les assurances du ministre des +relations extérieures. + +Il ne faut à une estafette que quarante heures pour aller de Paris à +Carlsruhe; j'en ai moi-même fait l'expérience maintes fois. Un courrier +expédié par M. Dalberg, même le 12, serait donc arrivé à Carlsruhe ou +plutôt à Ettenheim, où M. Dalberg aurait pu le diriger, en l'adressant +au grand-bailli du lieu, dans la journée du 14, et assez tôt pour qu'un +avis eût pu être donné au prince, qui ne fut arrêté que le 15; et +cependant il est resté inactif! En appréciant cette inaction, ne peut-on +pas, sans injustice, reconnaître qu'il n'agissait pas en harmonie avec +ses devoirs officiels? + +Mais que faut-il penser lorsqu'on voit que c'est _le 20 mars_ seulement, +jour de l'arrivée du duc d'Enghien à Paris, que M. Dalberg écrit à sa +cour pour lui annoncer le départ et l'objet du voyage de M. +Caulaincourt; que ce n'est que le 21, après que tout Paris sait que le +prince a péri à six heures du matin de ce même jour, qu'il écrit de +nouveau à sa cour pour lui apprendre que le duc d'Enghien _est arrivé +escorté de cinquante gendarmes_, et que «tout le monde se demande ce que +l'on veut en faire?» + +Le courrier partait alors de Paris à quatre heures du soir, et à cette +heure-là du 21 mars, M. Dalberg écrit qu'on se fait cette question à +l'occasion du duc d'Enghien! + +Enfin ce n'est que le 22 mars, _lorsque_ le Moniteur _publie la sentence +de mort, que par une apostille à une lettre du même jour_, M. le +ministre de Bade mande à sa cour que le malheureux prince a péri. + +Toutes ces circonstances sont aujourd'hui révélées par la correspondance +même de M. Dalberg. Il lui fallut la publication du _Moniteur_ pour le +forcer à parler de la catastrophe. Jusque-là ses devoirs officiels +n'étaient pas en défaut; ils pouvaient, d'après ses combinaisons, le +céder à ses devoirs officieux... Mais poursuivons. + +Le duc d'Enghien a été arrêté à Ettenheim le 15 mars, à cinq heures du +matin. Cette nouvelle a dû parvenir de suite à Carlsruhe. La lettre du +11, dont M. de Caulaincourt était porteur, écrite par M. de Talleyrand +au ministre des affaires étrangères de Bade, avait été remise le 15. +Cela se démontre par le décret publié par l'électeur de Bade le 16, où +il est question des arrestations de la veille. + +Il est impossible qu'un événement de cette importance n'ait pas fait +écrire le même jour, ou le 16 au plus tard, par la cour de Carlsruhe à +son ministre à Paris, afin de réclamer contre cette violation de +territoire, ou tout au moins pour attester la paisible et inoffensive +manière de vivre du duc d'Enghien, et pour s'interposer en sa faveur. Le +courageux M. de Massias, ministre français auprès de l'électeur de Bade, +écrivit lui-même au ministre des relations extérieures, et il n'a pu le +faire que sur les communications qui lui furent faites le même jour par +le ministre badois. M. de Massias ne craignit pas d'attester que, durant +son séjour dans l'électorat, la conduite du duc d'Enghien avait été +_mesurée et innocente_. + +Les dépêches de M. de Massias au ministre des relations extérieures et +celles du ministre de Bade à M. Dalberg durent donc arriver à Paris au +plus tard le 18, ou si l'on veut le 19 mars, mais toujours avant +l'arrivée du duc d'Enghien, qui n'eut lieu que le 20, à six heures du +soir, à Vincennes. + +M. Dalberg avoue même, dans sa lettre de ce jour, 20 mars, «que, le +jeudi 15, il sut positivement l'ordre que portait M. de Caulaincourt;» +c'est-à-dire qu'il était informé que M. de Talleyrand avait écrit à sa +cour que le général Ordener était chargé d'arrêter le duc d'Enghien et +le général Dumouriez. + +Mais pourquoi donc M. Dalberg, en apprenant l'objet de cette expédition, +ne se hâta-t-il pas de se rendre auprès du ministre des relations +extérieures? pourquoi ne pas réunir de suite le corps diplomatique, afin +d'intercéder en faveur du duc d'Enghien? Ces démarches de M. Dalberg +n'auraient certainement pas manqué leur but, si, comme il l'atteste +complaisamment dans sa lettre du 13 novembre 1823, le ministre des +relations extérieures avait pensé que les émigrés devaient être laissés +tranquilles dans l'électorat, ou si, comme l'affirmait M. Dalberg dans +sa lettre du 22 mars 1804 à sa cour, «M. de Talleyrand lui-même avait +paru ignorer jusqu'au dernier moment la résolution prise.» + +Malgré sa puissance, le premier consul, que tout prouve d'ailleurs +n'avoir jamais eu de ressentimens particuliers contre le duc d'Enghien, +si ce n'est celui qui lui était inspiré par les rapports sur lesquels il +avait ordonné l'arrestation de ce prince, aurait suspendu sa mise en +jugement; les démarches de M. Dalberg et des autres membres du corps +diplomatique auprès du ministre des relations extérieures, si celui-ci +avait été aussi bien disposé que le prétend M. Dalberg, auraient +d'autant mieux obtenu ce résultat, que cette démarche et ces +explications auraient porté le ministre à communiquer au premier consul +la lettre du baron de Massias, qu'il lui cacha cependant, ainsi que +j'aurai bientôt à le dire, et tout aurait fini par s'expliquer en faveur +du duc d'Enghien. + +Au lieu de cette conduite, M. Dalberg reste impassible jusqu'après la +catastrophe. Ce n'est que le 22 mars qu'il écrit à sa cour: «Je ne puis, +dans la position infiniment difficile et délicate où je me trouve, faire +autre chose que d'exposer simplement aux ministres des cours avec +lesquelles nous sommes plus particulièrement en relation, les +circonstances telles qu'elles se sont passées.» + +On conçoit que le 22, lorsque le prince avait cessé d'exister, M. +Dalberg tînt ce langage; mais, le 15, devait-il penser ainsi? + +Et qu'avait-il besoin d'ordre exprès, lorsque le 20 mars, et +conséquemment avant la mise en jugement du duc d'Enghien, M. Dalberg +écrivait qu'il était informé des arrestations qui avaient eu lieu à +Ettenheim? L'honneur du respectable électeur de Bade, le territoire de +son électorat violé, le droit des gens méconnu, un prince de la maison +de Bourbon arrêté dans un moment de crise, n'étaient-ils pas des motifs +suffisans pour donner une impulsion généreuse à M. Dalberg, s'il avait +été tout entier à son devoir de ministre de la cour de Bade? Un homme +monarchique, comme aurait dû l'être M. Dalberg, aurait-il, dans cette +grave circonstance, fait fléchir ses principes devant les niaises +considérations consignées dans sa dépêche du 20 mars? + +Les conjectures qu'on est forcé de tirer de la conduite de M. Dalberg +doivent d'autant plus se multiplier, qu'au 20 mars, il devait savoir à +quoi s'en tenir sur le ministre qui avait médité les arrestations +d'Ettenheim, au moment où il donnait des assurances que les émigrés +résidant dans l'électorat ne seraient point inquiétés. + +Il semble même qu'en écrivant en ce moment à sa cour, M. Dalberg aurait +porté officiellement un jugement peu favorable sur la conduite de ce +ministre. + +En effet, on lit dans une lettre que M. le baron de Berstett, ministre +des affaires étrangères à Carlsruhe, a adressée à M. Dalberg, le 12 +novembre 1823, pour lui permettre de publier quelques numéros de sa +correspondance diplomatique, que ce dernier doit trouver dans le n° 27 +du 27 mars 1804 la preuve «qu'à l'époque fatale, lui, M. Dalberg, +n'avait pas encore à se réjouir de la confiance du ministre des affaires +étrangères à Paris.» + +Je n'ai pas à m'occuper des causes qui, depuis, ont valu à M. Dalberg la +confiance du ministre des relations extérieures; mais je fais remarquer +que M. Dalberg s'est bien gardé de publier cette lettre, n° 27. On +devine facilement la raison de cette réticence. Le jugement officiel +porté alors par M. Dalberg sur le ministre des relations extérieures +aurait formé un contraste trop choquant avec le jugement officieux que +renferme sa lettre du 13 novembre 1823, où il dit «qu'il est connu que, +pendant son ministère, M. de Talleyrand n'avait cessé de modérer les +passions violentes de Bonaparte.» + +Mais ce que M. Dalberg n'a pas voulu dire, parce que depuis, sans doute, +il a obtenu la confiance de M. de Talleyrand, se devine aisément d'après +la lettre de M. le baron de Berstett. + +Quoi qu'il en soit, on peut, d'après cela, apprécier à sa juste valeur +la récente apologie de la conduite du ministre des relations +extérieures, par M. Dalberg, sur la catastrophe du duc d'Enghien. On +conçoit aussi que le jugement le plus favorable qu'on puisse porter sur +M. Dalberg lui-même, c'est qu'il avait été informé de tout, et qu'on +avait cependant mis sa conscience à couvert, en lui disant que le duc +d'Enghien serait détenu comme otage, parce que l'on avait bien senti que +M. Dalberg devait rendre compte à sa cour, et que, se trouvant placé +entre la crainte de la compromettre, ou de se compromettre lui même +vis-à-vis de la France, sur laquelle il pouvait déjà fonder ses projets +à venir, il laisserait aller les choses, persuadé que sa cour se +disculperait facilement d'un événement qu'elle n'avait pu empêcher, +faute d'avoir été prévenue. + +Mais si M. Dalberg ne fut que la dupe de ceux qui ourdirent cette trame; +si son amour-propre diplomatique le porta, déjà à cette époque, à +déguiser à sa cour une partie de sa mystification, au lieu de lui avouer +sa funeste méprise, l'odieux de cet attentat n'en reste pas moins à ceux +qui méditèrent et qui organisèrent son accomplissement. + +Quels furent ces machinateurs? Je crois les avoir suffisamment indiqués, +et avoir même assez prouvé mes assertions par des circonstances et des +rapprochemens qui portent à la fois le cachet de la vérité et de +l'authenticité. M. de Talleyrand s'en est remis, pour sa justification, +à sa lettre au roi, dont le contenu reste ignoré, aux attestations que +M. Dalberg et lui se sont réciproquement données dans leur propre cause, +et qu'ils feignent de prendre pour l'opinion publique, et enfin au +mémoire du général Hullin, qui ne dit pas un mot des circonstances +personnelles de M. de Talleyrand; car je pourrais avouer toute la part +de la catastrophe du duc d'Enghien que m'attribue cet écrit, ou plutôt +celle dont le général Hullin restera chargé lui-même, que le rôle +assigné à M. de Talleyrand n'en serait pas changé. + +Mon accusation reste donc tout entière contre lui. Le silence calculé +dans lequel il s'est renfermé, ni ses menées secrètes ne l'ont pas +détruite. + +Lorsque je l'ai porté cette accusation, quels avaient été mes antécédens +avec M. de Talleyrand? Il convient d'en dire ici deux mots. + +À l'époque où je fus élevé au ministère, M. de Talleyrand était dans une +situation déplorable, tant sous les rapports pécuniaires que sous ceux +politiques: beaucoup de gens le fuyaient, croyant par là faire leur cour +au pouvoir. Je ne fus pas du nombre. + +C'est moi qui lui fis payer le loyer de son château de Valençay, où +étaient les princes d'Espagne. Cela n'était que juste, sans doute; mais +enfin, par des motifs que je ne juge pas, M. de Talleyrand en +sollicitait le paiement en vain, et cela aurait continué pendant +long-temps sans mon intervention et mes instances, qui lui firent +allouer et payer le loyer de ce château 75,000 fr. par an. + +C'est moi qui osai entretenir l'empereur des menaces de poursuites de +quelques-uns des créanciers de M. de Talleyrand, et qui le portai à +acquérir l'hôtel de Valentinois, tout meublé, appartenant à celui-ci, +pour la somme de 2,100,000 fr.; c'est à moi qu'il dut, en outre, qu'on +ne lui fit pas rapporter les meubles dont il avait déjà disposé pour +garnir une partie de son hôtel d'aujourd'hui. + +C'est encore moi qui, pendant quatre ans, ai journellement suspendu les +effets des tracasseries qui auraient fini par l'atteindre, et j'ai +poussé l'obligeance jusqu'à me mettre à la traverse de l'objet du retour +inopiné, de Berne à Paris, d'une personne de sa famille; ce qui, dans ce +moment-là, l'aurait mis dans la position la plus désagréable. + +Telle fut ma persévérance auprès de l'empereur, que cette affaire avait +fortement indisposé contre M. de Talleyrand, qu'en 1812, lorsqu'il +partit pour la campagne de Russie, il avait voulu l'emmener avec lui. + +Si, de la conduite de M. de Talleyrand envers celui qui fut son +bienfaiteur, je passe à celle qu'il a tenue à mon égard, il demeure +constant qu'en retour de mes bons offices, je lui dois d'avoir été porté +sur la plus fatale des deux listes de proscription. + +On ne saurait se méprendre sur le but secret de ce témoignage de sa +reconnaissance. Mon crime était de pouvoir assigner son rôle dans +l'affaire du duc d'Enghien. Ceci explique les efforts de M. de +Talleyrand pour obtenir mon extradition de Malte en 1815, et je n'ai +trouvé de la sécurité, pendant tout le cours de ma détention, qu'après +qu'il eut quitté le portefeuille des relations extérieures. En 1815, on +m'aurait livré à une commission militaire à Toulon ou à Marseille, j'en +ai eu la preuve sous les yeux; là, on m'aurait jugé et exécuté, après +quoi il aurait sans doute protesté à ma famille de ses efforts pour me +sauver. M. de Talleyrand a pour maxime qu'un homme qui peut parler cesse +seulement d'être à craindre lorsqu'il n'est plus. + +On doit donc être peu surpris des efforts que je fais à mon tour pour +laisser à M. de Talleyrand la part qui lui revient à juste titre dans +une catastrophe à laquelle je n'en ai pris aucune qui puisse m'être +justement reprochée. + +Ce qui a excité mes efforts et mes démarches, c'est encore ma profonde +conviction que l'empereur Napoléon n'avait pas agi de sa propre +impulsion, en ordonnant l'arrestation du duc d'Enghien. Mon opinion +s'est trouvée pleinement confirmée par les ouvrages écrits à +Sainte-Hélène. Leur autorité est d'autant plus irrécusable, que leurs +auteurs travaillaient à l'insu l'un de l'autre, et qu'ils ont été +unanimes sur ce point. + +L'empereur Napoléon, dont ils ont rapporté le langage, même les notes +autographes, était également sans motifs pour accuser ou absoudre une +personne plutôt qu'une autre. Il savait qu'il écrivait alors pour la +sévère histoire, et il voulait la respecter. Il s'est d'ailleurs exprimé +de manière à ne pas repousser la part de cet événement qu'on pouvait +raisonnablement lui attribuer. + +Il faut donc l'en croire, lorsqu'il a écrit lui-même que «la mort du duc +d'Enghien doit être attribuée à ceux qui s'efforçaient, par des rapports +et des conjectures, à le présenter comme chef de conspiration;» et +lorsque, dans l'intimité avec ses fidèles serviteurs à Sainte-Hélène, il +ajoutait, indépendamment de ce que j'ai cité dans mon premier écrit, +«qu'il avait été poussé inopinément; qu'on avait, pour ainsi dire, +surpris ses idées, précipité ses mesures, enchaîné ses résultats. +J'étais seul un jour, racontait-il, je me vois encore à demi assis sur +la table où j'avais dîné, achevant de prendre mon café; on accourt +m'apprendre une trame nouvelle; on me démontre avec chaleur qu'il est +temps de mettre un terme à de si horribles attentats; qu'il est temps +enfin de donner une leçon à ceux qui se sont fait une habitude +journalière de conspirer contre ma vie; _qu'on n'en finira qu'en se +lavant dans le sang de l'un d'entre eux_; que le duc d'Enghien devait +être cette victime, puisqu'il pouvait être pris sur le fait, faisant +partie de la conspiration actuelle. Je ne savais pas même précisément +qui était le duc d'Enghien: la révolution m'avait pris bien jeune; je +n'allais point à la cour; j'ignorais où il se trouvait. _On me satisfit +sur tous les points_. Mais s'il en est ainsi, m'écriai-je, il faut s'en +saisir et donner des ordres en conséquence. Tout avait été prévu +d'avance, _les pièces se trouvèrent prêtes, il n'y eut qu'à signer_, et +le sort du prince se trouva décidé.» + +La véracité de M. O'Méara ne saurait être non plus suspectée, lorsqu'il +affirme dans son ouvrage, d'accord sur ce point avec les autres écrits +de Sainte-Hélène, «qu'ayant demandé à Napoléon s'il était vrai que M. de +Talleyrand eût gardé une lettre écrite par le duc d'Enghien, et qu'il ne +l'eût remise que deux jours après, l'empereur a répondu: À son arrivée à +Strasbourg, le prince m'écrivit une lettre; cette lettre fut remise à +T... qui la garda jusqu'après l'exécution.» + +Mais quels pouvaient donc être ceux qui, par des rapports et des +conjectures, présentaient le duc d'Enghien comme chef d'une +conspiration? Qui alors était dans une position à porter le premier +consul à se compromettre en répandant le sang d'un Bourbon? qui enfin +pouvait avoir tout prévu, et avoir d'avance _préparé les pièces_ qui +furent _instantanément présentées à la signature du premier consul_, et +qui décidèrent du sort du prince? + +Le ministre des relations extérieures, sous le Directoire, va nous dire +lui-même quel intérêt il avait à ce que le premier consul se compromît; +les fonctions et les faits personnels de ce même ministre, sous le +premier consul, vont nous dire si c'est lui qui avait préparé les +rapports et les pièces qui décidèrent la fatale mesure. + +Dans un écrit publié en l'an V, par le citoyen Talleyrand, et adressé à +ses concitoyens, il s'exprime en ces termes, page 3: + +«Je serais indigne d'avoir servi la belle cause de la liberté, si +j'osais regarder comme un sacrifice ce que je fis alors (1789), pour son +triomphe. Mais que du moins il soit permis de s'étonner qu'après avoir +mérité à de si justes titres les plus implacables haines de la part du +ci-devant clergé, de la ci-devant noblesse, j'attire sur moi ces mêmes +haines de la part de ceux qui se disent si ardens ennemis de la noblesse +et du clergé, en répétant leurs fureurs contre moi[57].» + +L'homme dont les antécédens autorisent un pareil langage, ne pouvait, +sans crainte, voir la république française près d'expirer en l'an XII, +dans la personne du premier consul, si celui-ci n'était pas mis +auparavant dans l'impossibilité de devenir un Monck... Le citoyen +Talleyrand pouvait bien, dans sa prévision, ne pas repousser l'idée +qu'il deviendrait un jour prince de Bénévent sous une nouvelle dynastie; +mais il devait frémir, d'après l'avantage dont il se glorifiait, d'avoir +mérité les haines implacables du clergé qu'il avait renié, et de la +noblesse qu'il avait trahie, à la seule pensée de leur retour sous la +bannière des Bourbons. + +M. de Talleyrand a malheureusement prouvé, dans le cours de sa vie +politique, que l'intérêt est le mobile des actions de certains hommes. +Cela explique celui qu'il avait alors à être l'un de ceux qui +s'efforçaient, «par des _rapports_ et des _conjectures_, à présenter le +duc d'Enghien comme chef de conspiration, à surprendre les idées du +premier consul, à conseiller d'en finir en se lavant dans le sang d'un +Bourbon.» + +Ses terreurs, à la seule idée de la possibilité du retour des Bourbons, +devaient être d'autant plus grandes, que le premier consul n'avait pas +encore manifesté le projet de monter sur le trône, lorsque l'entreprise +de George éclata. On prétend même qu'il avait, au contraire, +formellement refusé le titre de roi de France qu'on lui offrait aux +négociations d'Amiens, en compensation des sacrifices de territoire +conquis qu'on voulait lui imposer. + +Les actes de l'administration du ministre des relations extérieures et +sa conduite viennent puissamment ajouter à cette vérité démontrée. + +Le ministre des relations extérieures pouvait seul répondre aux +questions que le premier consul déclare avoir faites sur le duc +d'Enghien, dont il ignorait jusqu'au nom, lorsque ce prince lui fut +désigné comme chef d'une conspiration. Seul, il correspondait avec les +cabinets étrangers et avec nos ministres auprès des souverains de +l'Europe; seul, il était donc chargé de surveiller l'émigration. On en +trouve la preuve dans la note diplomatique qu'il a adressée le 11 mars à +M. le baron d'Edelsheim, ministre d'état à Carlsruhe, de laquelle M. de +Caulaincourt fut porteur. Dans cette note, qui annonce officiellement +l'ordre donné pour l'arrestation du duc d'Enghien, M. de Talleyrand +convient qu'il lui en avait précédemment envoyé une autre, dont le +contenu tendait à requérir l'arrestation du comité d'émigrés français +siégeant à Offembourg. + +Les fonctions de M. de Talleyrand expliquent comment l'arrestation du +duc d'Enghien fut décidée et ordonnée sur son rapport, dans le conseil +privé qui précéda le départ du général Ordener. + +Ce ne pouvait être aucun des trois consuls. C'était évidemment hors de +leurs attributions. M. Fouché, qui y fut admis, était sans fonctions +alors, et il n'y avait été appelé que comme un renfort, et parce qu'on +le considérait comme fortement intéressé à l'adoption de la mesure +proposée. Il est juste de dire cependant qu'elle rencontra une vive +résistance de la part du consul Cambacérès[58]. Il voulait du moins +qu'au lieu d'enlever de vive force le duc d'Enghien, ainsi que le +rapport en faisait la proposition, on attendît, pour s'en emparer, le +moment où il aurait posé le pied sur le territoire français; c'est à +cette occasion qu'il lui fut demandé: Depuis quand il était devenu si +avare du sang d'un Bourbon. + +Je tiens ce renseignement de M. le duc de Cambacérès, qui m'a également +assuré l'avoir consigné dans ses Mémoires. + +Quoi qu'il en soit, on peut se demander s'il est vrai que lorsque M. de +Talleyrand provoquait l'arrestation du duc d'Enghien, avant que celle de +Pichegru eût expliqué la funeste méprise sur le véritable chef de la +conspiration, il partageait l'erreur commune, ou plutôt si elle avait +jamais existé pour lui. Sa correspondance antérieure avec le ministre +français à Bade lui avait donné des renseignemens si positifs sur la +façon de vivre du duc d'Enghien, qu'il ne lui était pas permis de croire +que le prince fût le personnage mystérieux que signalait l'instruction +du procès de George. + +Si telle eût été la croyance de M. de Talleyrand, pourquoi ne pas mettre +dans la balance, devant le conseil privé du 10 mars, les rapports +antérieurs de M. de Massias? Pourquoi accuser le duc d'Enghien avec +autant de rigueur? Dans le doute, s'abstenir de proposer un enlèvement +de vive force était un devoir rigoureux. + +On m'a assuré que M. de Talleyrand a présenté au roi une attestation de +madame la princesse de Rohan, de laquelle il résulte que le duc +d'Enghien avait été prévenu de s'éloigner quelques jours avant son +enlèvement. Il a prétendu en même temps qu'il lui avait fait porter cet +avis par un courrier qui, selon lui, s'est cassé la jambe à Saverne. +Cela n'est qu'une fable, car un pareil fait peut toujours se prouver, et +on ne le prouve pas. Il n'est pas probable qu'il eût osé envoyer un +courrier pour cet objet, et, si telle avait été son intention, il avait +tant de personnes de sa famille qui se seraient trouvées heureuses d'une +pareille mission, que le messager serait aujourd'hui nommé. + +Mais on sait à quoi s'en tenir sur l'attestation donnée par madame de +Rohan. M. de Talleyrand ne l'a obtenue à Paris qu'après la restauration, +grâces aux plus vives instances de madame Aimée de Coigny, ancienne +duchesse de Fleury, auprès de madame de Rohan-Rochefort. + +La vérité est que M. de Talleyrand n'a rien envoyé. L'avis qui fut donné +au duc d'Enghien, et que madame de Rohan-Rochefort a attesté sans +spécification d'auteur, venait d'une autre source. C'est le roi de +Suède, alors à Carlsruhe, et l'électeur lui-même, qui firent avertir le +prince qu'il pouvait courir des dangers, et qu'il devait s'éloigner. Un +témoin que M. de Talleyrand ne récusera pas sans doute, M. le duc +Dalberg, en convient dans sa lettre du 13 novembre 1823. Cet avis était +la conséquence de la note diplomatique envoyée par M. de Talleyrand à +Carlsruhe, antérieurement au 10 mars, par laquelle il demandait +l'arrestation du comité d'émigrés français à Offembourg. Le duc +d'Enghien tarda, et sa sécurité lui devint fatale. L'ensemble de la +conduite de M. Talleyrand repousse d'ailleurs toute idée qu'il ait +jamais voulu sauver le duc d'Enghien par un semblable avis; et certes, +si le prince eût reçu de Paris un avis qui vînt confirmer celui qui lui +était donné par le roi de Suède, il n'y a nul doute qu'il ne se fût +empressé de quitter Ettenheim. + +Écoutons l'intègre M. de Massias, dans la note qu'il a cru devoir +publier sur l'affaire de ce prince: + +«Quelques jours après la catastrophe, je reçus une lettre du ministre +des affaires étrangères, qui me donnait l'ordre d'aller à +Aix-la-Chapelle, où je trouverais l'empereur Napoléon auquel j'avais à +rendre compte de ma conduite. En arrivant, j'allai trouver le général +Lannes, avec qui j'avais fait la guerre d'Espagne et d'Italie, à +l'amitié duquel je devais une place et toutes mes espérances. Il +m'apprit que j'étais accusé d'avoir épousé la proche parente d'une +intrigante dangereuse, et d'avoir fait la conspiration du duc d'Enghien. + +«Sorti de chez lui, j'allai chez le ministre des affaires étrangères, +auquel je rappelai ce dont l'avait instruit ma correspondance, savoir: +_la vie simple, paisible, innocente du prince, et la non-parenté de ma +femme avec la baronne de Reich, fait dont il est assuré par un +certificat bien en règle que je lui avais envoyé_. Il me dit que le tout +s'arrangerait. + +«Le jour de mon audience étant fixé, je fus introduit avec lui dans le +cabinet de l'empereur. + +«Il commença par me demander des nouvelles du grand-duc et de sa +famille; et, sans autre transition, après qu'il eut entendu ma +réponse:--Comment, M. de Massias, me dit-il, vous que j'ai traité avec +bonté, avez-vous pu entrer dans de misérables intrigues des ennemis de +la France? + +«Je connaissais son adresse et son habileté; je sentis que, si +j'entrais, sans autres motifs, dans ma justification, il profiterait de +certaines circonstances pour en tirer des inductions sur lesquelles je +n'aurais pas le moyen de donner des explications catégoriques. Je pris +le parti de faire l'étonné, et comme si je ne comprenais pas ce qu'il +voulait dire. + +«En vérité, s'écria-t-il avec un geste, et faisant un pas en arrière, on +dirait qu'il ne sait ce dont je veux lui parler?» Même étonnement, même +signe d'ignorance de ma part. + +«Comment, ajouta-t-il vivement, mais sans colère, n'avez-vous pas épousé +une proche parente d'une misérable intrigante, la baronne de +Reich?--Sire, lui dis-je, monsieur que voilà, en lui montrant le +ministre, a indignement trompé la religion de Votre Majesté; il a su de +moi que ma femme n'était point parente de la baronne de Reich, et je lui +en avais antérieurement envoyé le certificat bien en règle. À ces mots, +l'empereur recula en souriant, marcha à droite et à gauche dans son +cabinet, toujours en nous regardant; puis se rapprochant de moi, il me +dit d'un ton radouci: Vous avez cependant souffert des rassemblemens +d'émigrés à Offembourg?--J'ai rendu compte fidèlement de tout ce qui se +passait dans ma légation. Comment me serais-je avisé de persécuter +quelques malheureux, tandis qu'avec votre autorisation ils passaient le +Rhin par centaines et par milliers? Je ne faisais qu'entrer dans +l'esprit de votre gouvernement.--Vous auriez pourtant dû empêcher les +trames que le duc d'Enghien ourdissait à Ettenheim?--Sire, je suis trop +avancé en âge pour apprendre à mentir; on a encore trompé sur ce point +la religion de Votre Majesté.--Croyez-vous donc, dit-il en s'animant, +que, si la conspiration de George et de Pichegru avait réussi, il +n'aurait pas passé le Rhin, et ne serait pas venu en poste à Paris? Je +baissai la tête et me tus. Prenant alors un air dégagé, il me parla de +Carlsruhe, de quelques objets peu intéressans, et me congédia[59]. + +M. de Talleyrand trompait donc l'empereur, en ne lui rendant pas un +compte exact de la teneur de la correspondance de M. de Massias; il +trompait M. de Massias lui-même, car il le desservait auprès de +l'empereur; il trompait l'électeur de Bade, en lui faisant donner par M. +Dalberg, qu'il trompait en même temps sans doute, l'assurance qu'il +fallait laisser tranquilles les émigrés qui habitaient l'électorat, +tandis qu'il rédigeait sa note diplomatique du 11 mars, qui ne devait +être remise au ministre d'État de Bade, qu'après l'arrestation du duc +d'Enghien! + +M. de Massias continue: «Dès que je sus que le prince était enlevé et +transféré dans la citadelle de Strasbourg, j'écrivis sans perdre de +temps au ministre des affaires étrangères, pour lui dire combien, durant +son séjour dans l'électorat, _séjour dont mes dépêches l'avaient +antérieurement avisé_, la conduite de ce prince avait été _mesurée et +innocente. Ma lettre doit être aux archives_; c'est la seule dans +laquelle j'aie jamais cité du latin. Pour donner plus de poids à ma +pensée et plus de créance à mon assertion, j'avais emprunté ces mots de +Tacite: _Nec beneficio, nec insuria cognitus_; ce qui, au reste, +expliquait parfaitement bien ma position envers l'auguste personnage que +l'intérêt de la vérité me portait seul à défendre.» + +Mais cette lettre, qui ne peut être que du 15 mars, dut arriver à Paris +le 18 au plus tard, et ce ne fut que ce même jour que le prince quitta +la citadelle de Strasbourg. + +Que M. de Talleyrand nous dise quels efforts il a tentés, dans +l'intervalle du 18 au 20, pour faire valoir le témoignage éclairé d'un +homme de bien, qui devait dissiper, ou du moins affaiblir les craintes +que l'on avait inspirées au premier consul. + +Les renseignemens de M. de Massias étaient positifs. S'ils eussent été +appréciés dans le seul but de découvrir la vérité, ils ne pouvaient, en +aucune manière, cadrer avec le portrait du personnage que l'on supposait +être le chef de la conspiration. Trois jours d'avance devaient suffire à +M. de Talleyrand pour essayer de détromper le premier consul, et +prévenir un grand malheur. Comment a-t-il usé d'un délai aussi précieux? +Qu'a-t-il dit? qu'a-t-il tenté pour faire valoir cette lettre de M. de +Massias, pour obtenir qu'elle fût jointe au procès comme pièce à +décharge? car la sentence atteste que les pièces à charge et à décharge +étaient au nombre d'_une_, et l'on devine bien que ce n'était pas la +lettre de M. de Massias. + +C'est à M. de Talleyrand de répondre. + +Cette lettre[60] et d'autres documens relatifs à cette catastrophe ont +disparu des archives du ministère des relations extérieures, que M. de +Talleyrand a successivement occupé sous la république, le directoire, le +consulat, l'empire et la royauté. + +Poursuivons. + +Le 29 ventôse (20 mars), jour du jugement, j'ai vu M. de Talleyrand le +matin à la Malmaison. Par un singulier rapprochement de circonstances, +ce fut peu après que l'on donna des ordres pour la translation du prince +à Vincennes. L'après-dînée, il est venu chez le gouverneur de Paris. Son +devoir a pu l'appeler auprès du premier consul; mais lui, ministre et +rapporteur du conseil privé qui avait décidé l'arrestation du duc +d'Enghien, que venait-il faire auprès du général chargé de nommer les +juges du prince, et de leur prescrire de l'appeler devant leur tribunal? +Si la lettre du premier consul dont j'ai été porteur pour le gouverneur +de Paris disait tout, comme il faut le croire, quel but avait l'étrange +visite de M. de Talleyrand? Venait-il ajouter ses propres commentaires à +cette lettre? venait-il transmettre de dernières instructions, de +derniers ordres du premier consul?... Il est à remarquer que l'arrêté du +gouvernement du même jour, qui ordonnait que le duc d'Enghien serait +traduit devant une commission militaire, autorisait bien le gouverneur +de Paris à nommer cette commission, mais que sa réunion _sur-le-champ_, +portée par l'ordre du gouverneur, qui en désignait les membres, n'est +pas dans l'arrêté. + +N'en doutons pas, M. de Talleyrand peut s'écrier aussi justement que le +comte Hullin: «Que je suis malheureux!» Il a tout fait pour amener la +catastrophe, et rien pour la prévenir ou l'empêcher. Après l'événement, +c'est encore lui qui a eu le malheur d'être chargé d'annoncer aux +puissances étrangères la mort du duc d'Enghien, en la justifiant. S'il +agissait contre son gré, on peut dire de lui qu'il a bu le calice de +l'amertume jusqu'à la lie. Mais que penser du sort de la victime? + +À présent, ai-je eu tort de vouloir disculper l'empereur aux dépens de +M. de Talleyrand, c'est-à-dire d'exposer avec bonne foi une vérité dont +j'avais la conviction profonde? Je sais que l'empereur Napoléon, dans +son testament, semble prendre sur lui toute la responsabilité de la +catastrophe, mais je le connaissais assez pour apprécier autrement que +beaucoup d'autres la valeur de ses propres déclarations. Même dans ses +derniers jours, l'empereur Napoléon était bien moins occupé de la perte +de la vie que du soin de conserver intact, dans l'opinion, tout le +prestige attaché à la puissance; et je suis sûr que, jusqu'au bord de la +tombe, il aurait fort mal reçu les imprudens qui seraient venus lui +prouver que quelques événemens de son règne auraient eu lieu sans son +ordre. «Le duc d'Enghien est mort, parce que je l'ai voulu.» Voilà le +langage de l'empereur à la postérité. Ce qui veut dire: «Moi, +gouvernant, personne n'eût osé concevoir la pensée de disposer de la +liberté ou des jours de qui que ce fût. On a pu abuser ma conviction, +mais non pas entreprendre un moment sur mon pouvoir.» + +Pénétré de ces idées, auxquelles tous les faits que j'ai rapportés, +ainsi que des paroles de l'empereur lui-même, donnent beaucoup de force, +je propose cette objection aux personnes qui persistent à vouloir que +l'empereur ait ordonné le meurtre du duc d'Enghien, comme le sultan +envoie le cordon à un visir. + +L'empereur Napoléon a regretté cette mort, mais le mal était fait; il ne +devait en rejeter le blâme sur personne. Son caractère inflexible, le +sentiment si puissant de sa dignité et de son devoir, comme gouvernant, +ne lui permettaient pas de se soustraire à la responsabilité de ce qui +avait été fait, encore moins de se couvrir du manteau de personne. + +Si les choses eussent été conduites à Vincennes par le président de la +commission militaire, de manière à ce que M. Réal eût encore trouvé le +prince existant; si l'examen eût constaté qu'il n'était point le +personnage mystérieux qui avait paru chez George, et que l'on cherchait, +je demande à tous ceux qui ont connu le premier consul, si leur +conviction est qu'il aurait fait périr le duc d'Enghien? Je demande +aussi à tout le monde ce que serait devenu M. de Talleyrand, si, après +sa terrible proposition d'enlever le prince de vive force et de s'en +défaire, il eût vu le chef de l'État lâcher la proie qu'on lui avait +fait saisir comme un moyen d'assurer ses jours contre les entreprises de +ses irréconciliables ennemis? + +Un dernier trait manque au récit de la vérité, comme aux dernières +observations que l'ensemble des faits vient de me suggérer: le soir même +de la mort du duc d'Enghien, M. de Talleyrand donna un bal auquel tout +le corps diplomatique fut invité!!!... Rien de plus triste que ce bal, +qui était une insulte à la morale publique. Quelques personnes eurent le +courage de refuser de paraître à cette fête, et de ce nombre sont la +princesse Dolgorowsky et M. de Moustier, aujourd'hui ambassadeur de Sa +Majesté, qui me l'a attesté. + +Tel fut le rôle de M. de Talleyrand dans la catastrophe du duc +d'Enghien. Qu'il dise maintenant si un échange de quelques phrases +obligeantes avec M. Dalberg, et le silence qu'il a gardé, doivent +suffire pour détruire l'accusation grave qui pèse sur lui-même dans +l'opinion publique, pour la part qu'il a prise à ce funeste événement. + + + + +§ II. + +Quelle fut la conduite du général Hullin. + + +Ce n'est pas sans doute la partie de ma tâche la moins pénible, +quoiqu'elle soit facile, que celle de faire retomber sur le général +Hullin l'accusation qu'il n'a pas craint de diriger contre moi, dans +l'unique but de complaire à un autre. Sa vieillesse, ses cheveux blancs, +la triste cécité qui l'afflige, l'habit qu'il porte, ma répugnance +constante pour des révélations qui pourraient compromettre, m'avaient +imposé la réserve que j'ai gardée sur le compte du général Hullin. +J'ignorais alors qu'en 1815, profitant de l'espèce de proscription qui +me retenait loin de mon pays, il avait présenté au gouvernement un +mémoire, dans lequel, pour obtenir la faveur de rester en France, il +crut devoir rejeter sur moi les conséquences du jugement rendu contre le +duc d'Enghien. L'hypocrite vieillard se garda bien de m'avouer cette +démarche au moment de ma publication en 1823. + +Une conduite aussi déloyale et la persévérance du comte Hullin à +soutenir aujourd'hui ses premières assertions, m'autorisent contre lui à +de sévères représailles au nom de la vérité. Mon honneur m'en fait un +devoir. + +À l'en croire, il aurait reçu à sept heures du soir, le 20 mars, l'ordre +verbal du gouverneur de Paris de se rendre à Vincennes pour y présider +une commission militaire, dont il lui aurait laissé ignorer l'objet; il +n'en aurait été informé qu'à Vincennes même, en recevant l'arrêté du +gouvernement, et l'ordre du général en chef Murat, portant la nomination +des membres de la commission, et l'injonction de procéder sur-le-champ +et sans désemparer. + +M. le général Hullin, ainsi que le capitaine-rapporteur, et même le +greffier, auraient été sans notions en matière de jugement, ce qui +devait expliquer les vices de la sentence. + +La commission aurait obtempéré à la demande du prince, d'avoir une +entrevue avec le premier consul; mais un général (c'est-à-dire moi) +aurait représenté que la demande était inopportune, et le général Hullin +y aurait renoncé. D'ailleurs il ne trouvait rien dans la loi qui l'y +autorisât. + +Les pièces jointes au procès se seraient composées de lettres +interceptées, et d'autres documens propres à faire impression sur +l'esprit des juges. + +Lié par ses sermens, il ne se serait pas déclaré incompétent, il +n'aurait pas donné de défenseur à l'accusé, parce que le prince n'avait +ni décliné la compétence du tribunal, ni demandé un défenseur, et aucun +des membres de la commission ne lui avait rappelé ce devoir. + +Il est bien vrai qu'il avait été fait plusieurs rédactions du jugement, +entre autres celle qui porte qu'il sera exécuté de suite, et qui a été +publiée par le jurisconsulte qui nous a révélé l'existence des pièces du +procès; mais, après avoir été signée, cette minute n'aurait pas paru +régulière; il en aurait été fait une nouvelle qui aurait constitué le +véritable jugement; l'autre minute devait être anéantie sur-le-champ, +mais il aurait oublié de le faire. Le général atteste que c'est là la +vérité!... + +Dans tous les cas, la première comme la seconde minute n'étant pas +régulières, le capitaine-rapporteur et l'officier qui a permis +l'exécution n'ont pu y voir, sans prévarication, un véritable jugement, +et le faire exécuter. + +L'ordre d'exécution ne pouvait être donné que par le général en chef +gouverneur de Paris; il ignore si celui qui a si cruellement précipité +cette exécution funeste avait des ordres. Quant à lui, à peine le +jugement aurait été rendu, qu'il se serait mis à écrire au premier +consul pour lui faire part du désir témoigné par le prince d'avoir une +entrevue avec lui, et aussi pour le conjurer de remettre une peine que +la rigueur de la position de la commission ne lui avait pas permis +d'éluder. Mais au même instant un homme (c'est encore moi) l'en aurait +empêché en reprenant la plume, et en lui disant: «Cela me regarde;» ce +qui aurait fait croire à M. Hullin que cet homme allait écrire lui-même +au premier consul. + +Enfin il attendait avec confiance le moment de se retirer, lorsqu'il +entendit une terrible explosion... + +Tel est en résumé le roman auquel on n'a pas craint de faire apposer le +nom du général Hullin. + +Et d'abord je ferai remarquer l'invraisemblance que le général Hullin +n'eût reçu qu'un avis verbal du gouverneur de Paris, pour lui apprendre +sa nomination de président de la commission, lorsque les autres membres +en auraient été informés par écrit. Le général Hullin dut l'être +également par une lettre; mais comme il importait au gouverneur de lui +donner des instructions particulières, il dut le mander chez lui... Le +général Murat comprenait trop bien l'importance qu'il devait attacher à +un jugement qui avait à décider du sort d'un personnage tel que le duc +d'Enghien, pour que la nomination du général Hullin, comme président de +la commission, fût un choix fait au hasard, ni qu'il l'eût laissé partir +sans lui révéler l'objet de sa mission. Sa nomination explique au +contraire qu'on lui avait appris sans réserve ce qui avait été un +mystère pour tout Paris. Est-il bien présumable que, puisque l'on +s'était décidé à traduire le prince devant une commission militaire, on +n'eût pas pris d'avance tous les moyens de s'assurer des dispositions de +celui qu'on appelait à la présider, lors surtout qu'on était sans aucune +preuve contre le prévenu, et qu'on était réduit à ne produire à l'appui +de l'accusation que la _pièce unique_, l'arrêté du 29 ventôse?... Mais +un fait qui n'a été connu que depuis la publication de mon premier +écrit, et que j'ignorais moi-même, donne un démenti sur ce point au +général Hullin. La voiture du duc d'Enghien arriva vers midi à la +barrière de Bondi; elle y fut arrêtée jusqu'à près de quatre heures, et +ce n'est qu'alors qu'elle reçut l'ordre de prendre la route de Vincennes +par les boulevards extérieurs. À cette époque, les barrières de la +capitale étaient gardées de la manière la plus sévère. Or, qui a pu +donner cet ordre, si ce n'est le gouverneur de Paris, et par qui a-t-il +pu le transmettre, si ce n'est par le commandant de la place?... Que le +général Hullin réponde. + +Il n'ignorait pas plus, en sortant de chez le général Murat, +l'arrestation, l'arrivée du duc d'Enghien et son prochain jugement, +qu'il ne pouvait ignorer l'ordre que le gouverneur de Paris avait donné +par son entremise aux troupes de la garnison, y compris la gendarmerie +d'élite, de se rendre à Vincennes. De tous les colonels de ces troupes, +j'étais le seul qui ne fût pas membre de la commission militaire, et je +fus chargé de les commander, parce que ce commandement me revenait de +droit. Voilà tout le secret de l'ordre qui me conduisit à Vincennes. Je +n'étais pas alors un homme assez important pour qu'on me fît des +confidences. + +Mais ce commandement me laissait entièrement étranger aux préliminaires, +à l'instruction, à l'interrogatoire, au jugement et à la condamnation du +prévenu. Le général Hullin était le seul que l'on reconnaissait pour +chef; il était le mien en sa qualité de président, car partout où il y a +une autorité qui délibère, et un corps de troupes pour protéger la +délibération, la force armée est essentiellement passive. Malheur au +pays où il en est autrement! + +Telle était notre position respective, que le général Hullin était tout +et que je n'étais rien; le commandant même de Vincennes, M. Harel, était +sous ses ordres, et nous verrons bientôt que le général Hullin l'a +très-bien compris... C'était donc à lui de commander; nous devions +exécuter ses ordres, sous peine d'être punis pour rébellion, si, +militaires, nous avions désobéi à notre chef: toute la responsabilité +reposait donc sur le général Hullin. Suivons-le dans l'accomplissement +de ses devoirs. + +Toutefois je ne scruterai pas ici les actes de sa procédure, si ce n'est +dans les parties qui se rattachent à ma cause. Un éloquent jurisconsulte +les a assez foudroyés; je laisse M. le général Hullin en présence de +l'accusateur qui l'a traduit devant le tribunal du siècle et de la +postérité. Mon but n'est pas d'aggraver le supplice moral d'un ennemi +que l'intrigue m'a fait; je ne veux que repousser les imputations +calomnieuses dirigées contre moi. + +Je ferai d'abord remarquer que l'officier qui fut nommé +capitaine-rapporteur a procédé à l'interrogatoire du prince, et qu'il a +commencé cette opération à douze heures dans la nuit du 29 ventôse (20 +mars). Cela se prouve par le procès-verbal même[61]. Le protocole, +l'ensemble et la rédaction de cet acte n'indiquent nullement +l'inexpérience de cet officier, alléguée par le général Hullin. Je ferai +remarquer également que ce général, quoiqu'ayant servi avec distinction, +n'a pas toujours habité les camps, et que le commandant d'une place +comme Paris ne peut être réputé aussi étranger aux lois militaires sur +la tenue des conseils de guerre, qu'il a bien voulu le faire croire. Ses +collègues étaient des colonels qui ne pouvaient y être eux-mêmes +étrangers, et qui n'étaient pas sans instruction. L'un d'eux avait été +légiste à Besançon avant d'embrasser la carrière des armes. + +Après l'interrogatoire, le prince fut conduit dans la salle où était +réunie la commission; mais déjà il était plus de deux heures. On le +conçoit, puisque ce n'est qu'à minuit qu'on a commencé à procéder à +l'interrogatoire, qui remplit six pages d'impression. Cette circonstance +doit être remarquée; elle servira à repousser une des nombreuses et +importantes allégations mensongères du général Hullin. + +Quant à moi, occupé à placer les troupes qui arrivaient successivement +des diverses casernes de Paris à Vincennes, ce qui retarda très avant +dans la nuit leur réunion totale, je ne me rendis à la salle où la +commission militaire siégeait, et qui était remplie d'officiers et +sous-officiers des troupes réunies, qu'au moment où le prince se +défendait avec chaleur de l'imputation d'être chef d'une conspiration +contre le premier consul. Pendant le peu de temps que dura la séance +après mon arrivée, je puis affirmer avec vérité qu'il ne fut nullement +question, ni de la demande du prince d'avoir une entrevue avec le +premier consul, ni de la proposition d'un membre de déférer à cette +demande, et par conséquent que je n'ai pas pu suspendre l'effet des +intentions de la commission militaire par mes paroles. Il est bien vrai +que le capitaine-rapporteur, officier plein de loyauté, avait lui-même +conseillé au prince, en lui faisant subir son interrogatoire, de +demander à voir le premier consul; mais je n'étais présent ni à la +lecture de cet interrogatoire, ni aux nouvelles questions que le +président avait adressées au prince au début de la séance. + +Je demanderai à M. le comte Hullin, qui ne m'accuse que pour se laver du +reproche de n'avoir pas rempli un devoir sacré, où est la mention de la +proposition faite par un membre de la commission, et celle de mon +interruption, ou si l'on veut, ma prétendue observation sur +l'inopportunité de la demande? où se trouve la délibération qui l'aurait +suivie? Comment ne pas parler également, sur le protocole de la séance, +de la résolution du tribunal d'accéder, après les débats, au désir du +prince? + +Je dirai plus, j'admettrai pour un moment que j'eusse hasardé une aussi +étrange réflexion; étais-je une autorité, un pouvoir au-dessus du +général Hullin, mon supérieur comme militaire et comme président de la +commission? présentais-je des instructions ou un ordre du premier +consul, par exemple, pour imposer ainsi à un tribunal qui devait être +impassible comme la loi? + +Pendant que le général Hullin était en exil à Bruxelles, tel n'était pas +son langage. Qu'il interroge ses souvenirs; qu'il se rappelle ce qu'il +répondait à ceux qui lui faisaient des observations sur cette affaire. +«Il n'avait agi, disait-il, que d'après les instructions les plus +sévères. Le cas même où le duc d'Enghien réclamerait un entretien avec +le premier consul était prévu, et il lui était défendu de faire parvenir +cette demande au gouvernement.» + +Voilà la vérité; et parmi les motifs qui ont déterminé à appeler le +général Hullin chez le gouverneur de Paris, celui-là doit avoir été un +des premiers. Il était capital, pour les provocateurs de la perte du duc +d'Enghien, de lui fermer toute communication avec le premier consul. + +On a répandu dans le public que le général Murat avait fait déposer chez +un notaire à Paris des pièces qui attestent que ses instructions au +général Hullin, et toute sa conduite dans cette affaire, avaient été le +résultat d'insinuations perfides. J'ignore si le dépôt a réellement +existé. On doit s'étonner que ces pièces n'aient pas été publiées en +1823, à l'époque où chacun s'est empressé d'apporter son tribut pour +expliquer cette page de notre histoire. Serait-ce parce qu'elles +repoussent la fable de mon adversaire?... Si elles paraissaient +aujourd'hui, et qu'il en fût autrement, il faudrait plus que douter de +leur authenticité. + +D'après le jurisconsulte que j'ai déjà cité, le duc d'Enghien a été +condamné en violation de toutes les formes et de tous les principes. On +n'a eu qu'un seul document pour toute pièce à charge et à décharge; +c'est l'arrêté des consuls du 29 ventôse. La minute du jugement rédigé à +Vincennes, en séance à huis-clos de la commission, le porte +textuellement. Il y est dit: + +«Lecture faite des pièces tant à charge qu'à décharge au nombre d'UNE.» + +Cela fait justice de la version mensongère du général Hullin: «qu'il y +avait plusieurs pièces jointes au dossier, des lettres interceptées, une +correspondance de M. Shee, alors préfet du Bas-Rhin, et surtout un long +rapport du conseiller d'État Réal.» + +En hasardant ce langage, M. le comte Hullin avait donc oublié qu'il +avait déclaré lui-même n'avoir reçu que deux pièces contre le prévenu, +l'arrêté des consuls et la liste des juges que le gouverneur de Paris +lui avait envoyés à dix heures du soir à Vincennes? + +On conçoit dans quel intérêt la version du général Hullin sur ce point a +été inventée: il fallait jeter de l'incertitude sur la conduite du duc +d'Enghien, en citant vaguement des lettres interceptées, un rapport du +conseiller d'État Réal, qui n'en a jamais fait sur cette affaire. Par ce +moyen, on espérait sans doute rendre moins odieuse la condescendance de +celui qui avait condamné le prince; on espérait peut-être, en annonçant +avec ce vague des pièces qui ne furent jamais produites, qu'un jour, si +on était interpellé de dire pourquoi on n'avait pas produit, comme pièce +à décharge, la correspondance de M. de Massias, on pourrait prétendre +qu'elle faisait partie du dossier. + +Suivons les autres vices de la procédure qu'il m'importe de faire +remarquer pour réfuter le général Hullin. + +On n'a pas donné de défenseur au prince, on l'a abandonné à lui-même, à +son inexpérience, à son imprudente vivacité, alors qu'un arrêt de mort +était suspendu sur sa tête. Mais le général Hullin était-il donc si peu +familiarisé avec la tenue d'un conseil de guerre, et l'usage si constant +de donner un défenseur à l'accusé, qu'il eût besoin que le prince en +demandât un lui-même; que, dans sa position, il connût assez peu les +lois pour proposer l'incompétence de la commission militaire? Cet oubli +de la part du général Hullin, la rigueur et l'illégalité de la sentence +ne sont guère d'accord avec son désir prétendu de favoriser la +réclamation du prince auprès du premier consul. On ne se montre pas si +froidement déterminé, pour écouter tout à coup un conseil de l'humanité. +Non, la commission militaire qui a pu condamner juridiquement, et sans +hésiter, le duc d'Enghien, n'a pas voulu le sauver, ou ne l'a pas osé: +si elle l'eût voulu, elle le pouvait. Jamais juge bien disposé ne se +trouva dans une position plus favorable au salut d'un accusé. Il +n'existait au procès ni pièces, ni preuves, ni témoins contre le prince, +et il persistait à nier avec force les accusations portées contre lui. +Ses rapports avec l'Angleterre, dans le rang où il était né; ses +correspondances avec son aïeul, le prince de Condé, ne pouvaient être +prises pour l'aveu d'une conjuration. Quel juge ignore, d'ailleurs, que +l'aveu d'un accusé ne suffit pas pour le condamner, lorsqu'il n'y a pas +un corps de délit constant, et des témoignages qui garantissent à la +justice que celui qu'on accuse ne s'égare pas, dans le désespoir de sa +situation, jusqu'à faire l'aveu d'un crime qu'il n'a pas commis? Que si +la commission n'osait pas absoudre un innocent, ou du moins un accusé +non convaincu du crime qu'on lui imputait, après avoir rempli ce qu'elle +regardait comme un impérieux devoir, rien ne l'empêchait, non pas de +demander grâce, elle ne l'eût pas osé peut-être, mais de faire parvenir +au premier consul la juste prière du prince. + +Mais puisque le président de la commission militaire avait des +dispositions si heureuses pour le duc d'Enghien, comment n'a-t-il pas +pris tous les moyens nécessaires pour empêcher que son erreur ne fût +irréparable, au lieu d'ordonner: + +«Que le jugement serait EXÉCUTÉ DE SUITE, à la diligence du +capitaine-rapporteur, après en avoir donné connaissance au condamné, en +présence des détachemens des différens corps de la garnison?» + +M. le comte Hullin a compris, par anticipation, les réflexions qui +naissent de cet acte, et il a cru les combattre, en affirmant que ce +jugement n'était pas le véritable original de la sentence prononcée par +la commission militaire; que c'était celui publié par le _Moniteur_ du +22 mars 1804, parce qu'on avait essayé plusieurs rédactions. + +Quelque absurde que soit cette fable, il convient d'expliquer ici les +motifs qui la repoussent et en montrent la fausseté. + +C'est à minuit que le capitaine-rapporteur a commencé l'interrogatoire +du duc d'Enghien, et il n'a pu l'avoir terminé qu'à deux heures du +matin. Cette vérité est d'ailleurs attestée par la minute, où l'on a +indiqué que la séance a commencé à deux heures du matin. Elle s'est +prolongée par la lecture de la pièce unique qui composait le dossier, +par le nouvel interrogatoire que le président a fait subir au prince, et +par les débats qui ont été longs et animés, jusqu'à quatre heures. C'est +en effet à cette heure-là que le président a fait évacuer la salle, et +que les membres de la commission sont entrés en délibération à +_huis-clos_. Cette délibération n'a pu durer moins d'une demi-heure, +après quoi il a fallu procéder à la rédaction du jugement. Or, cette +rédaction, qui est de deux pages d'écriture, n'a pu être faite dans +moins d'une demi-heure, c'est-à-dire jusqu'à cinq heures du matin. Mais +si tout ce qui vient d'être énuméré a exigé l'emploi de trois heures, +qui se sont écoulées depuis le moment où la commission est entrée en +séance, jusqu'à la signature du jugement, il est _physiquement_ +impossible que celui publié par le _Moniteur_, qui est de sept pages +d'impression in-8°, ait pu être également rédigé à Vincennes. Un +écrivain, qui n'aurait qu'à copier, ne le transcrirait pas dans moins de +trois heures; à plus forte raison, lorsque la contexture de cet écrit, +les nombreuses questions qui y sont posées, les non moins nombreux +considérans qui y sont développés, et la citation minutieuse des lois, +ont nécessité que le rédacteur fît un brouillon avant la mise au net qui +figure au dossier. Or, si l'on ajoute le temps indispensable pour cette +rédaction et cette transcription, à l'heure où la commission est entrée +en séance à _huis-clos_, on arrivera à celle de dix heures du matin, et +il est notoire que c'est vers les six heures du matin que le prince +périt! + +Le premier jugement présente des blancs pour y mettre plus tard la date +et l'article de la loi qu'on avait entendu appliquer. On le conçoit, il +était rédigé à Vincennes, et le Bulletin des lois ne se trouvait pas +dans ce donjon. Qu'on compare à ce jugement celui publié par le +_Moniteur_. Dans les sept pages d'impression qui le composent, on +trouvera la citation minutieuse de nombreuses lois, de nombreux +articles; on y expose de nombreux documens qui auraient été lus dans la +séance, le signalement du prince y est entièrement détaillé, jusqu'à sa +taille d'un mètre sept cent cinq millimètres. Est-ce bien à Vincennes, +au milieu de la nuit, du trouble et de l'émotion de chacun des membres +de la commission, peut-être même de celle du général Hullin, malgré ses +instructions secrètes, qu'une pareille rédaction, qui a exigé une plume +très exercée, a pu être faite? Mais si la bibliothèque dans laquelle on +a puisé pour une semblable rédaction avait été transportée à Vincennes, +pourquoi la mention de ces mêmes lois, de ces mêmes arrêts, etc., qu'on +lit dans le second jugement, ne se trouve-t-elle pas dans le premier? Le +brouillon que l'on fait d'un acte contient tout ce qui doit se trouver +dans sa mise au net. + +Mais une dernière circonstance va achever de démontrer l'audacieuse +imposture du général Hullin sur ce point. Le jugement inséré dans le +_Moniteur_, porte qu'après les débats: «le rapporteur, le greffier, +ainsi que les citoyens assistant dans l'auditoire, se sont retirés sur +l'invitation du président.» + +En effet, il est de rigueur que le capitaine-rapporteur n'assiste pas à +la délibération d'un conseil de guerre après la clôture des débats, +puisque l'accusé, dont il est l'accusateur, n'y est pas lui-même +présent. + +Et cependant la minute de ce second jugement qui est au dossier, au +dépôt des conseils de guerre, est écrite _en entier_ de la main du +capitaine-rapporteur. Où l'a-t-il donc pu écrire, puisque, d'après la +fable du général Hullin, elle aurait été rédigée dans la séance à +_huis-clos_ de la commission, et que le jugement atteste que le +rapporteur s'est retiré, si ce n'est à Paris, lorsque les moteurs de ce +fatal événement, alarmés de la rumeur qu'il causait, des mécontentemens +du premier consul, et de l'irrégularité de tout ce qui avait été rédigé +à Vincennes, ont voulu le rendre moins grave pour eux? + +Répondez, général Hullin! + +La vérité que tout démontre, c'est que la minute du jugement au dossier, +portant qu'il sera _exécuté de suite_, est celle qui fut rédigée dans la +séance à _huis-clos_, celle qui fut remise par le général Hullin au +capitaine-rapporteur, pour qu'il fît procéder à son exécution. Elle est +signée de tous les membres de la commission, même du +capitaine-rapporteur, qui dut la revêtir de sa signature pour qu'elle +eût force exécutoire. Concevrait-on qu'un pareil acte, revêtu de toutes +les signatures des membres du tribunal, n'eût été qu'un brouillon? Fable +ridicule! + +Mais ce qu'on ne concevra pas plus, c'est que si, au lieu de cette +minute, le général Hullin avait remis au capitaine-rapporteur celle +insérée dans le _Moniteur_, cet estimable officier eût, au mépris de la +teneur du jugement, et contre l'usage constant, même des commissions +spéciales (ce que n'était pas celle-ci), fait exécuter le prince sous +les yeux, en quelque sorte, des juges qui ne l'auraient pas condamné à +cette exécution instantanée. Non, cette allégation se repousse par son +atroce absurdité. L'accusation contre le capitaine-rapporteur est +d'autant plus mensongère, qu'il avait été plein d'égards pour le prince, +et lui avait donné des marques d'intérêt. C'est lui qui lui avait +suggéré, ainsi que je l'ai déjà dit, l'idée d'exprimer au bas de son +interrogatoire le désir de voir le premier consul, et qui a même dicté +au prince les phrases qui se trouvent écrites de sa main dans cette +pièce du procès. + +Le général Hullin entendait-il que la sentence qu'il venait de prononcer +ne fût exécutée que sur l'autorisation du gouverneur de Paris, +lorsqu'après avoir remis le fatal arrêt au capitaine-rapporteur, il +donnait l'ordre au commandant de Vincennes, Harel, qui seul des +officiers présens connaissait les détours des souterrains du donjon, de +conduire le condamné dans les fossés du château, où son exécution ne +pouvait compromettre la sûreté des passans? Ce fait est attesté par la +déposition du sieur Anfort, recueillie en 1806, et publiée en 1822, par +un homme qui paraît n'avoir été mu que par le désir de découvrir la +vérité. Voici l'extrait de cette déposition: + +«Les questions épuisées, on appelle le duc d'Enghien dans une salle +voisine. Ces messieurs annoncent qu'ils vont aller aux opinions; et, +après un certain intervalle, le commandant Harel est appelé derechef. On +lui annonce la condamnation du prisonnier; il reçoit l'ordre de le faire +descendre, quand il en sera temps, dans les fossés du château. Un espace +de temps s'écoule encore, après lequel l'ordre définitif est donné au +commandant par le président du conseil. D'une voix faible et mal +assurée, Harel invite le prisonnier à le suivre: un flambeau à la main, +il s'avance sous l'escalier étroit et tortueux[62].» + +Que devient maintenant, devant tous ces faits accablans, la fable de la +lettre que M. le général Hullin se serait mis en devoir d'écrire au +premier consul, aussitôt que le jugement aurait été rendu, «pour le +conjurer de remettre une peine que la rigueur de la position de la +commission ne lui avait pas permis d'éluder?» + +Que deviendra également cette assertion: «qu'à cet instant un homme, qui +s'était constamment tenu dans la salle du conseil, lui dit en prenant la +plume: Maintenant cela me regarde?» + +Quoi! M. le général Hullin avait mis tant de hâte à faire exécuter le +jugement, que lui-même avait donné l'ordre au commandant Harel de +conduire le prince dans les fossés du château, au lieu de laisser ce +triste soin au capitaine-rapporteur, et cependant il se serait mis en +devoir d'écrire pour demander la grâce du condamné! + +Le capitaine-rapporteur représente le procureur-général devant les +autres tribunaux criminels; or, comme l'appel n'était ni proposé, ni +permis au duc d'Enghien, puisque le jugement devait être exécuté de +suite, le général Hullin l'avait livré dans le même état où se trouve un +condamné, lorsque, après avoir épuisé tout recours, il est remis au +procureur-général chargé d'assurer l'exécution de la loi. La mort +immédiate est la conséquence aussi prompte qu'inévitable de ce dernier +acte du procès. + +Il me reste peu de chose à dire, sans doute, pour démontrer cette +calomnie; car il a déjà été prouvé, par les pièces mêmes du procès +(c'est d'ailleurs un usage constant en pareil cas), que la salle dans +laquelle siégeait la commission militaire à Vincennes fut évacuée après +les débats, et transformée aussitôt en salle du conseil, où les membres +délibérèrent à _huis-clos_, et où on n'a pas osé prétendre, jusqu'à +présent du moins, que j'étais resté pendant la délibération. À quel +titre aurais-je élevé cette prétention? En quelle qualité les membres, +qui avaient à délibérer entre eux, m'y auraient-ils souffert? Il ne faut +pas perdre de vue qu'à l'exception du général Hullin, aucun des colonels +qui faisaient partie de la commission n'avait été averti de sa +nomination autrement que par une lettre individuelle écrite par le +gouverneur de Paris. Par une conséquence naturelle, aucun d'eux n'avait +pu être circonvenu. Les fauteurs de la catastrophe s'en étaient reposés +sur les instructions particulières données au général Hullin, et à la +docilité qu'il avait sans doute promis d'apporter dans l'accomplissement +de ce qui lui avait été prescrit. + +De quel droit me serais-je également permis d'arracher la plume des +mains de ce président, écrivant pour l'accomplissement d'une +délibération de la commission? Et le général Hullin lui-même se +serait-il assez peu respecté pour céder ainsi à la menace d'un +subordonné, et renoncer à l'exercice du consolant mandat de demander la +grâce d'un infortuné qu'on aurait condamné à regret? Aurait-il obtempéré +à un ordre dont sa position et ses fonctions ne lui auraient pas permis +d'admettre l'existence entre mes mains, et que, par suite, il aurait dû +se faire représenter à l'instant même? Mais que dis-je? n'ai-je pas déjà +démontré l'absurdité que le comte Hullin eût voulu intercéder pour le +prince, en même temps qu'il l'envoyait froidement à une mort certaine? +Et dès lors, comment aurait-il été troublé dans son intercession? ou +comment, moi, sans qualité pour suspendre l'exécution ordonnée par lui, +aurais-je prétendu devoir demander grâce en son lieu et place? + +Que justice soit donc faite, sous ce nouveau rapport, de l'imposture du +général Hullin. + +Je le laisserai désormais avec l'émotion qu'il assure avoir éprouvée en +entendant la terrible explosion; c'était sans doute celle du +commencement des remords dont il se dit agité depuis plus de vingt ans, +pour avoir cédé aux instigations de ceux qui avaient d'avance résolu la +mort du malheureux prince. + + + + +§ III. + +Quelle fut ma conduite comme commandant des troupes. + + +À peine âgé alors de vingt-huit ans, j'étais officier-général et +aide-de-camp. Cette position, qui me valait l'honneur de remplir des +missions périlleuses sur les champs de bataille, ne m'initiait pas dans +les secrets de l'État. Je n'avais pas à correspondre avec les puissances +étrangères; je n'étais pas chargé de surveiller l'émigration par des +relations avec les ministres ou les ambassadeurs; je n'avais ni rang +dans le conseil, ni autorité pour faire des rapports ou donner mon avis +sur aucun des objets qui pouvaient s'y traiter, et moins encore avais-je +le pouvoir de prendre l'initiative, ou de faire adopter une mesure en +quoi que ce fût. + +Et d'ailleurs, qu'importait à ma position personnelle la circonstance +dont il s'agit? Avais-je des inquiétudes à calmer pour l'avenir, ou des +garanties à donner contre le passé? Je ne connaissais de la révolution +que les guerres qu'elle nous avait suscitées, que les batailles qu'il +avait fallu livrer, et que la gloire que nos armes y avaient acquise. La +fortune et mon épée m'avaient servi à souhait; j'étais heureux de mon +sort, mon ambition était satisfaite, et assurément rien ne pouvait alors +me faire présumer que j'arriverais un jour aux grands emplois que j'ai +occupés depuis. Je ne pouvais songer qu'à remplir avec honneur et avec +zèle les devoirs de ma position, et l'on sait que le premier consul ne +nous laissait guère le temps de nous reposer, et à plus forte raison +celui de nous mêler de choses étrangères à nos fonctions. + +C'est au retour d'une longue mission, que, me trouvant de service à la +Malmaison, je fus chargé d'aller porter une lettre cachetée au +gouverneur de Paris, le général Murat. On conçoit aisément que le +contenu ne m'en fut pas révélé; le premier consul n'avait pas l'habitude +d'entrer dans de semblables explications avec les porteurs de ses +messages; et qu'importait-il d'ailleurs que j'en connusse le contenu? +Quoi qu'il arrivât, je ne pouvais jamais être appelé qu'à obéir à mes +supérieurs en grade, et jamais à délibérer. Je partis donc le 20 mars, à +cinq heures du soir, de la Malmaison pour me rendre chez le général +Murat. + +Rien de plus simple que ma position, et la ligne de mes devoirs était si +clairement tracée, que je n'avais même pas à réfléchir sur la conduite +que j'avais à tenir. + +Qu'eût fait tout autre à ma place? + +Colonel du corps de la gendarmerie d'élite, qui alors ne comptait pas +dans la garde, mais qui faisait partie de la garnison de Paris, c'est à +ce seul titre que je reçus dans la soirée l'ordre du général Murat de me +rendre à Vincennes, et d'y prendre le commandement des troupes qui +allaient s'y réunir. Devais-je ne pas obéir? + +Rendu au lieu désigné, et chargé d'y veiller à la sûreté d'une +commission militaire que l'autorité compétente venait d'y convoquer, +pouvais-je ne pas accomplir ma mission? + +Responsable, en quelque sorte, de la conduite des troupes confiées à ma +direction, ne devais-je pas les disposer et les surveiller durant +l'opération, objet de leur réunion? + +Était-ce à moi, dont l'obéissance était le premier devoir, qu'il +appartenait de scruter l'objet de la réunion de la commission militaire, +et la légalité des actes en vertu desquels elle avait à procéder? + +C'est aux militaires particulièrement que je ne crains pas d'adresser +avec confiance ces diverses questions, et celles qui les suivront. + +La discipline militaire, la responsabilité qui pesait sur moi dans cette +grave circonstance, où déjà l'arrestation du général Moreau causait +quelque fermentation parmi les troupes, me commandaient donc la plus +active surveillance. + +Les casernes de Paris sont situées dans des quartiers éloignés les uns +des autres. Certains des corps qui reçurent l'ordre de marcher dans +cette circonstance eurent à traverser la ville, en partant des points +opposés, très éloignés de la barrière du Trône. Cet éloignement fut +cause que quelques-uns de ces corps n'arrivèrent à Vincennes qu'à près +de trois heures du matin, ayant reçu tard dans la soirée l'ordre de +départ. + +Ce ne fut donc qu'après la réunion totale des troupes, et après que +j'eus disposé leur placement sur l'esplanade qui est devant le château +de Vincennes, que je pus céder au désir que j'avais de voir le prince, +et de connaître les circonstances, que j'ignorais absolument, sur +lesquelles reposait sa mise en jugement. + +J'ai dit que la froideur de la nuit que j'avais passée au milieu des +troupes me fit approcher d'une cheminée devant laquelle était placé le +fauteuil du président. C'est ainsi que je me trouvai, pendant quelques +instans seulement, assis derrière le général Hullin, durant la séance de +la commission. C'est de là que j'entendis ce que j'ai rapporté de la +courte partie des débats dont je fus le témoin. Il y avait à peine un +quart d'heure que j'y étais, lorsqu'on ordonna de faire retirer le +prince, et l'évacuation de la salle, qui dès ce moment fut métamorphosée +en chambre du conseil. C'est alors qu'étant sans mandat ni qualité pour +assister ni participer à la discussion intérieure de la commission, je +fus rejoindre mes troupes et attendre le résultat de sa délibération. + +J'ai déjà fait ressortir le double mensonge que présente la version du +général Hullin relativement à l'influence que j'aurais exercée sur la +commission pendant sa séance, et celle que j'aurais exercée sur +lui-même, pour l'empêcher de transmettre le vœu du prince, d'avoir une +entrevue avec le premier consul. J'ajouterai ici deux observations qui +ne sont pas moins décisives. + +La commission a délibéré à huis-clos, et par conséquent hors de ma +présence. Ainsi, pour que j'eusse été dans le cas de répondre à son +président, afin de le détourner d'écrire au premier consul: «Cela me +regarde maintenant,» il aurait fallu, ou que la lecture du jugement eût +été faite publiquement, et que je l'eusse entendue, c'est-à-dire en +séance redevenue publique, ou que la commission eût, avant sa +délibération, reconnu en moi une autorité supérieure par laquelle des +instructions formelles et préalables lui auraient prescrit de me faire +appeler dans la chambre du conseil, après la signature du jugement, et +de le soumettre à mon _veto_. Sans l'une ou l'autre de ces +circonstances, il eût été impossible que je me fusse trouvé en situation +de prétendre qu'alors «_cela me regardait_.» + +Or, le véritable jugement rendu à Vincennes, celui qui a été exécuté, ne +porte pas qu'on ait rouvert la séance publique, ce qui en effet n'a pas +eu lieu. Le général Hullin n'avait pas cru devoir recourir à ce +simulacre... Au contraire il y est déclaré qu'on _a fait, clos et jugé_ +sans désemparer, _pour être exécuté de suite_, moyennant la seule +lecture de la sentence, par le capitaine-rapporteur, en présence des +différens détachemens de troupes de la garnison. + +Il m'aurait donc été impossible de connaître la teneur du jugement par +sa lecture en séance publique, puisqu'elle n'avait pas eu lieu, et par +conséquent de répondre au général Hullin, en lui enlevant la plume des +mains: _Cela me regarde maintenant_. + +Quant aux instructions qui auraient été données à la commission de me +déférer la sentence après l'avoir rendue pour la faire exécuter, même +alors qu'elle n'aurait pas ordonné l'exécution instantanée (car il +aurait fallu tout cela pour que la version du général eût quelque +vraisemblance), par quelle voie, dans quel document auraient-elles été +données ces instructions, et par qui l'auraient-elles été? Aucune +mention n'en est faite dans la pièce unique du procès, l'arrêté du 29 +ventôse; il en est de même dans l'ordre du gouverneur de Paris, portant +nomination des membres de la commission; enfin, il n'en est nullement +question dans aucune des deux rédactions du jugement. + +La commission, ou, si l'on veut, son président, ne m'avait donc pas +soumis la sentence qui venait d'être rendue, et dès-lors je ne pouvais +me permettre de prétendre, et moins encore de souscrire à ce que la +volonté arbitraire de son subordonné enchaînât sa volonté légale. Car, +allons plus loin, admettons un instant que la version tardive du général +Hullin soit vraie; admettons que, subordonné que j'étais, j'aie voulu +non seulement désobéir à mon supérieur, ce qui eût été manquer à la +discipline, mais encore lui forcer la main, ce qui eût été presque une +rébellion, comment le général Hullin se justifierait-il de ne m'avoir +pas fait arrêter sur-le-champ, ou au moins comment n'aurait-il pas porté +plainte contre moi? L'a-t-il fait? Bien plus, à qui a-t-il jamais fait +part de son ressentiment à ce sujet? Assurément, ce n'est ni à +l'empereur ni à moi. Ce ne serait donc qu'après la restauration que le +général Hullin se serait souvenu d'un fait aussi grave; la mémoire lui +serait revenue comme les regrets, tout juste lorsqu'on les aurait +éveillés par des inquiétudes pour son avenir. + +Il croyait, dit-il, que j'avais des ordres; mais alors il aurait dû m'en +demander préalablement l'exhibition, et certes il en parlerait +aujourd'hui. Lui, mes adversaires, ou les ennemis de l'empereur ne +garderaient pas le silence à ce sujet. Mais cette question est de celles +auxquelles le bon sens seul peut répondre. Quelles instructions +aurais-je pu recevoir dans la situation où j'étais placé? + +Enfin, pour dernier grief, quelques personnes m'ont blâmé d'avoir voulu +chercher à justifier le premier consul aux dépens du ministre des +relations extérieures; je pourrais à plus juste titre reprocher à mes +adversaires d'avoir constamment cherché à se justifier aux dépens de +l'empereur. Au surplus, à cette imputation ou à tout autre de même +nature, je n'ai qu'un mot à répondre, c'est que je n'ai jamais cru que +la chute de Napoléon et sa mort m'aient dégagé de la reconnaissance que +je lui dois; c'est sur ce sentiment que j'ai basé ma conduite, et j'ai +cru en cela ne remplir qu'un devoir. + +En résumé, et pour ne plus parler de cette affaire, tout se réduit à +quelques questions très simples, auxquelles le public peut aujourd'hui +répondre. + +Par qui l'arrestation du prince a-t-elle été suggérée? + +Par qui a-t-il été jugé? + +Par qui a-t-il été condamné? + +Par qui l'acte a-t-il été signé? + +Les documens qui suivent, et surtout la correspondance de M. le duc +Dalberg, aideront le lecteur à résoudre ces questions. + + + + +DOCUMENS, ET CORRESPONDANCE DE M. LE DUC DALBERG. + + + + +§ 1er + +Lettre du premier consul au ministre de la guerre[63]. + + Paris, le 19 ventôse an XII (10 mars 1804) + +Vous voudrez bien, citoyen général, donner ordre au général Ordener, que +je mets à cet effet à votre disposition, de se rendre dans la nuit en +poste à Strasbourg. Il voyagera sous un autre nom que le sien; il verra +le général de la division. + +Le but de sa mission est de se porter sur Ettenheim, de cerner la ville, +d'y enlever le duc d'Enghien, Dumouriez, un colonel anglais et tout +autre individu qui serait à leur suite. Le général de la division, le +maréchal-des-logis de gendarmerie qui a été reconnaître Ettenheim, ainsi +que le commissaire de police, lui donneront tous les renseignemens +nécessaires. + +Vous ordonnerez au général Ordener de faire partir de Schelestadt trois +cents hommes du 26e de dragons, qui se rendront à Rheinau, où ils +arriveront à huit heures du soir. + +Le commandant de la division enverra quinze pontonniers à Rheinau, qui +arriveront également à huit heures du soir, et qui, à cet effet, +partiront en poste ou sur les chevaux de l'artillerie légère. +Indépendamment du bac, il se sera déjà assuré qu'il y ait là quatre ou +cinq grands bateaux, de manière à pouvoir faire passer d'un seul voyage +trois cents chevaux. + +Les troupes prendront du pain pour quatre jours et se muniront de +cartouches. Le général de la division y joindra un capitaine ou un +officier, et un lieutenant de gendarmerie, et trois ou quatre +(trentaines) brigades de gendarmerie. + +Dès que le général Ordener aura passé le Rhin, il se dirigera droit à +Ettenheim, marchera droit à la maison du duc et à celle de Dumouriez; +après cette expédition terminée, il fera son retour sur Strasbourg. + +En passant à Lunéville, le général Ordener donnera ordre que l'officier +des carabiniers qui a commandé le dépôt à Ettenheim se rende à +Strasbourg en poste, pour y attendre ses ordres. + +Le général Ordener, arrivé à Strasbourg, fera partir bien secrètement +deux agens, soit civils, soit militaires, et s'entendra avec eux pour +qu'ils viennent à sa rencontre. + +Vous donnerez ordre pour que, le même jour et à la même heure, deux +cents hommes du 26e de dragons, sous les ordres du général Caulaincourt +(auquel vous donnerez des ordres en conséquence), se rendent à +Offembourg, pour y cerner la ville et arrêter la baronne de Reich, si +elle n'a pas été prise à Strasbourg, et autres agens du gouvernement +anglais, dont le préfet et le citoyen Méhée, actuellement à Strasbourg, +lui donneront les renseignemens. + +D'Offembourg, le général Caulaincourt dirigera des patrouilles sur +Ettenheim, jusqu'à ce qu'il ait appris que le général Ordener a réussi. +Ils se prêteront des secours mutuels. + +Dans le même temps, le général de la division fera passer trois cents +hommes de cavalerie à Kelh, avec quatre pièces d'artillerie légère, et +enverra un poste de cavalerie légère à Wilstadt, point intermédiaire +entre les deux routes. + +Les deux généraux auront soin que la plus grande discipline règne, que +les troupes n'exigent rien des habitans; vous leur ferez donner à cet +effet douze mille francs. + +S'il arrivait qu'il ne pussent pas remplir leur mission, et qu'ils +eussent l'espoir, en séjournant trois ou quatre jours et en faisant des +patrouilles, de réussir, ils sont autorisés à le faire. + +Ils feront connaître aux baillis des deux villes, que, s'ils continuent +de donner asile aux ennemis de la France, ils s'attireront de grands +malheurs. + +Vous ordonnerez que le commandant de Neuf-Brissac fasse passer cent +hommes sur la rive droite avec deux pièces de canon. + +Les postes de Kelh, ainsi que ceux de la rive droite, seront évacués dès +l'instant que les deux détachemens auront fait leur retour. + +Le général Caulaincourt aura avec lui une trentaine de gendarmes; du +reste, le général Caulaincourt, le général Ordener et le général de la +division tiendront un conseil, et feront les changemens qu'ils croiront +convenables aux présentes dispositions. + +S'il arrivait qu'il n'y eût plus à Ettenheim, ni Dumouriez, ni le duc +d'Enghien, on rendrait compte par un courrier extraordinaire de l'état +des choses. + +Vous ordonnerez de faire arrêter le maître de poste de Kelh et autres +individus qui pourraient donner des renseignemens sur cela. + + _Signé_, BONAPARTE. + + + + +§ II. + +Ordre du ministre de la guerre au général Ordener[64]. + + + Paris, le 20 ventôse an XII (mars 1804). + +En conséquence des dispositions du gouvernement qui met le général +Ordener à celle du ministre de la guerre, il lui est ordonné de partir +de Paris en poste aussitôt après la réception du présent ordre, pour se +rendre le plus rapidement possible, et sans s'arrêter un instant, à +Strasbourg. Il voyagera sous un autre nom que le sien. Arrivé à +Strasbourg, il verra le général de la division. _Le but de la mission +est de se porter sur Ettenheim, de cerner la ville, d'y enlever le duc +d'Enghien, Dumouriez_, un colonel anglais, et tout autre individu qui +serait à leur suite. Le général commandant la 5e division, le +maréchal-des-logis qui a été reconnaître Ettenheim, ainsi que le +commissaire de police, lui donneront tous les renseignemens nécessaires. + +Le général Ordener donnera ordre de faire partir de Schelestadt trois +cents hommes du 26e de dragons, qui se rendront à Rheinau, où ils +arriveront à huit heures du soir. Le commandant de la 5e division +enverra quinze pontonniers à Rheinau, qui y arriveront également à huit +heures du soir, et qui, à cet effet, partiront en poste sur les chevaux +d'artillerie légère. Indépendamment du bac, il se sera assuré qu'il y +ait là quatre ou cinq grands bateaux, de manière à pouvoir passer d'un +seul voyage trois cents chevaux. Les troupes prendront du pain pour +quatre jours, et se muniront d'une quantité de cartouches suffisante. Le +général de la division y joindra un capitaine, un lieutenant de +gendarmerie et une trentaine de gendarmes. Dès que le général Ordener +aura passé le Rhin, _il se dirigera droit à Ettenheim, marchera droit à +la maison du duc d'Enghien_ et à celle de _Dumouriez_. Après cette +expédition terminée, il fera son retour sur Strasbourg. En passant à +Lunéville, le général Ordener donnera ordre que l'officier de +carabiniers qui aura commandé le dépôt à Ettenheim se rende à Strasbourg +en poste pour y attendre ses ordres. Le général Ordener, arrivé à +Strasbourg, fera partir bien secrètement deux agens, soit civils, soit +militaires, et s'entendra avec eux pour qu'ils viennent à sa rencontre. +Le général Ordener est prévenu que le général Caulaincourt doit partir +avec lui pour agir de son côté. Le général Ordener aura soin que la plus +grande discipline règne, que les troupes n'exigent rien des habitans. +S'il arrivait que le général Ordener ne pût pas remplir sa mission, et +qu'il eût l'espoir, en séjournant trois ou quatre jours, et en faisant +faire des patrouilles, de réussir, il est autorisé à le faire. Il fera +connaître au bailli de la ville que, s'il continue à donner asile aux +ennemis de la France, il s'attirera de grands malheurs. Il donnera +l'ordre au commandant de Neuf-Brissac de faire passer cent hommes sur la +rive droite du Rhin avec deux pièces de canon. Les postes de Kelh, ainsi +que ceux de la rive droite, seront évacués aussitôt que les deux +détachemens auront fait leur retour. + +Le général Ordener, le général Caulaincourt, le général commandant la 5e +division, tiendront conseil, et feront les changemens qu'ils croiront +convenables aux présentes dispositions. S'il arrivait qu'il n'y eût plus +à Ettenheim, ni Dumouriez, ni le duc d'Enghien, le général Ordener me +rendra compte par un courrier extraordinaire de l'état des choses, et il +attendra de nouveaux ordres. Le général Ordener requerra le commandant +de la 5e division de faire arrêter le maître de poste de Kelh, et les +autres individus qui pourraient donner des renseignemens. + +Je remets au général Ordener une somme de douze mille francs pour lui et +le général Caulaincourt. Vous demanderez au général commandant la 5e +division militaire, que, dans le temps où vous et le général +Caulaincourt ferez votre expédition, il fasse passer trois cents hommes +de cavalerie à Kelh avec quatre pièces d'artillerie légère. Il enverra +aussi un poste de cavalerie légère à Wilstadt, point intermédiaire entre +les deux routes. + + _Signé_, Alex. BERTHIER. + + + + +§ III. + +Liberté.--Égalité. + + Extrait des registres des délibérations des consuls de la + république. + + Paris, le 29 ventôse l'an XII de la république une et indivisible. + + +Le gouvernement de la république arrête ce qui suit: + +ARTICLE Ier. Le ci-devant duc d'Enghien, prévenu d'avoir porté les armes +contre la république, d'avoir été et d'être encore à la solde de +l'Angleterre, de faire partie des complots tramés par cette dernière +puissance contre la sûreté intérieure et extérieure de la république, +sera traduit à une commission militaire, composée de sept membres nommés +par le général gouverneur de Paris, et qui se réunira à Vincennes. + +ART. II. Le grand-juge, le ministre de la guerre et le général +gouverneur de Paris sont chargés de l'exécution du présent arrêté. + + Le premier consul, _signé_, BONAPARTE. + + Par le premier consul, _signé_, HUGUES MARET. + + Pour copie conforme, + + Le général en chef, gouverneur de Paris. + + _Signé_, MURAT. + + + + +§ IV. + +Nomination des membres de la commission militaire. + + _Au gouvernement de Paris, le 29 ventôse an XII de la république._ + + +Le général en chef, gouverneur de Paris, + +En exécution de l'arrêté du gouvernement, en date de ce jour, portant +que le ci-devant duc d'Enghien sera traduit devant une commission +militaire composée de sept membres, nommés par le général gouverneur de +Paris, a nommé et nomme, pour former ladite commission, les sept +militaires dont les noms suivent: + +Le général Hullin, commandant les grenadiers à pied de la garde des +consuls, président; + +Le colonel Guitton, commandant le premier régiment de cuirassiers; + +Le colonel Bazancourt, commandant le quatrième régiment d'infanterie +légère; + +Le colonel Ravier, commandant le dix-huitième régiment d'infanterie de +ligne; + +Le colonel Barrois, commandant le quatre-vingt-seizième de ligne; + +Le colonel Rabbe, commandant le deuxième régiment de la garde municipale +de Paris; + +Le citoyen Dautancourt, major de la gendarmerie d'élite, qui remplira +les fonctions de capitaine-rapporteur. + +Cette commission se réunira sur-le-champ au château de Vincennes, pour y +juger, sans désemparer, le prévenu, sur les charges énoncées dans +l'arrêté du gouvernement, dont copie sera remise au président. + + J. MURAT. + + + + +§ V. + +Interrogatoire. + + +L'an XII de la république française, aujourd'hui 29 ventôse, douze +heures du soir, moi, capitaine-major de la gendarmerie d'élite, me suis +rendu, d'après l'ordre du général commandant le corps, chez le général +en chef _Murat_, gouverneur de Paris, qui me donna de suite l'ordre de +me rendre au château de Vincennes, près le général _Hullin_, commandant +les grenadiers de la garde des consuls, pour en prendre et recevoir +d'ultérieurs. + +Rendu au château de Vincennes, le général _Hullin_ m'a communiqué, 1° +une expédition de l'arrêté du gouvernement du 29 ventôse, présent mois, +portant que le ci-devant duc d'Enghien serait traduit devant une +commission militaire composée de sept membres, nommés par le général +gouverneur de Paris; 2° l'ordre du général en chef, gouverneur de Paris, +de ce jour, portant nomination des membres de la commission militaire, +en exécution de l'arrêté précité, lesquels sont les citoyens _Hullin_, +général des grenadiers de la garde; _Guitton_, colonel du 1er des +cuirassiers; _Bazancourt_, commandant le 4e régiment d'infanterie +légère; _Ravier_, commandant le 18e d'infanterie de ligne; _Barrois_, +commandant le 96e de ligne; et _Rabbe_, commandant le 2e régiment de la +garde de Paris. + +Et portant que le capitaine-major soussigné remplira auprès de cette +commission militaire les fonctions de capitaine-rapporteur: le même +ordre portant encore que cette commission se réunira sur-le-champ au +château de Vincennes, pour y juger, sans désemparer, le prévenu, sur les +charges énoncées dans l'arrêté du gouvernement susdaté. + +Pour l'exécution de ces dispositions, et en vertu des ordres du général +_Hullin_, président de la commission, le capitaine soussigné s'est rendu +dans la chambre où se trouvait couché le duc d'Enghien, accompagné du +chef d'escadron _Jacquin_ de la légion d'élite, et des gendarmes à pied +du même corps, nommés _Lerva_ et _Tharsis_, et encore du citoyen +_Noirot_, lieutenant au même corps: le capitaine-rapporteur soussigné a +reçu de suite les réponses ci-après, sur chacune des interrogations +qu'il lui a adressées, étant assisté du citoyen _Molin_, capitaine au +18e régiment, greffier choisi par le rapporteur. + +--À lui demandé ses nom, prénoms, âge et lieu de naissance. + +A répondu se nommer _Louis-Antoine-Henri de Bourbon, duc d'Enghien_, né +le 2 août 1772 à Chantilly. + +--À lui demandé à quelle époque il a quitté la France. + +A répondu: Je ne puis pas le dire précisément; mais je pense que c'est +le 16 juillet 1789. Qu'il est parti avec le prince de Condé, son +grand-père, son père, le comte d'Artois et les enfans du comte d'Artois. + +--À lui demandé où il a résidé depuis sa sortie de France. + +A répondu: En sortant de France, j'ai passé, avec mes parens que j'ai +toujours suivis, par Mons et Bruxelles; de là, nous nous sommes rendus à +Turin, chez le roi de Sardaigne, où nous sommes restés à peu près seize +mois. De là, toujours avec ses parens, il est allé à Worms et environs +sur les bords du Rhin. Ensuite le corps de Condé s'est formé, et j'ai +fait toute la guerre. J'avais, avant cela, fait la campagne de 1792 en +Brabant, avec le corps de Bourbon, à l'armée du duc Albert. + +--À lui demandé où il s'est retiré depuis la paix faite entre la +république française et l'empereur. + +A répondu: Nous avons terminé la dernière campagne aux environs de +Gratz; c'est là où le corps de Condé, qui était à la solde de +l'Angleterre, a été licencié, c'est-à-dire à Wendisch Facstrictz, en +Styrie; qu'il est ensuite resté pour son plaisir à Gratz ou aux +environs, à peu près six ou neuf mois, attendant des nouvelles de son +grand-père, le prince de Condé, qui était passé en Angleterre, et qui +devait l'informer du traitement que cette puissance lui ferait, lequel +n'était pas encore déterminé. Dans cet intervalle, j'ai demandé au +cardinal de Rohan la permission d'aller dans son pays, à Ettenheim en +Brisgaw, ci-devant évêché de Strasbourg; que depuis deux ans et demi il +est resté dans ce pays. Depuis la mort du cardinal, il a demandé à +l'électeur de Bade, officiellement, la permission de rester dans ce +pays, qui lui a été accordée, n'ayant pas voulu y rester sans son +agrément. + +--À lui demandé s'il n'est point passé en Angleterre, et si cette +puissance lui accorde toujours un traitement. + +A répondu n'y être jamais allé; que l'Angleterre lui accorde toujours un +traitement, et qu'il n'a que cela pour vivre. + +A demandé à ajouter que les raisons qui l'avaient déterminé à rester à +Ettenheim ne subsistant plus, il se proposait de se fixer à Fribourg en +Brisgaw, ville beaucoup plus agréable qu'Ettenheim, où il n'était resté +qu'attendu que l'électeur lui avait accordé la permission de chasse dont +il était fort amateur. + +--À lui demandé s'il entretenait des correspondances avec les princes +français retirés à Londres; s'il les avait vus depuis quelque temps. + +A répondu: que naturellement il entretenait des correspondances avec son +grand-père, depuis qu'il l'avait quitté à Vienne, où il était allé le +conduire après le licenciement du corps; qu'il en entretenait également +avec son père, qu'il n'avait pas vu, autant qu'il peut se le rappeler, +depuis 1794 ou 1795. + +--À lui demandé quel grade il occupait dans l'armée de Condé. + +A répondu: Commandant de l'avant-garde avant 1796. Avant cette campagne, +comme volontaire au quartier-général de son grand-père; et toujours, +depuis 1796, comme commandant d'avant-garde, et observant qu'après le +passage de l'armée de Condé en Russie, cette armée fut réunie en deux +corps, un d'infanterie et un de dragons, dont il fut fait colonel par +l'empereur, et que c'est en cette qualité qu'il revint aux armées du +Rhin. + +--À lui demandé s'il connaît le général Pichegru; s'il a eu des +relations avec lui. + +A répondu: Je ne l'ai, je crois, jamais vu; je n'ai point eu de +relations avec lui. Je sais qu'il a désiré me voir. Je me loue de ne pas +l'avoir connu, d'après les vils moyens dont on dit qu'il a voulu se +servir, s'ils sont vrais. + +--À lui demandé s'il connaît l'ex-général Dumouriez, et s'il a des +relations avec lui. + +A répondu: Pas davantage; je ne l'ai jamais vu. + +--À lui demandé si, depuis la paix, il n'a point entretenu de +correspondance dans l'intérieur de la république. + +A répondu: J'ai écrit à quelques amis qui me sont encore attachés, qui +ont fait la guerre avec moi, pour leurs affaires et les miennes. Ces +correspondances n'étaient pas de celles dont il croit qu'on veuille +parler. + +De quoi a été dressé le présent, qui a été signé par le duc d'Enghien, +le chef d'escadron Jacquin, le lieutenant _Noirot_, les deux gendarmes +et le capitaine-rapporteur. + +«Avant de signer le présent procès-verbal, je fais, avec instance, la +demande d'avoir une audience particulière du premier consul. Mon nom, +mon rang, ma façon de penser et l'horreur de ma situation me font +espérer qu'il ne se refusera pas à ma demande.» + +_Signé_, L.-A.-H. DE BOURBON. + +Et plus bas: + +NOIROT, _lieutenant_; et JACQUIN. + +Pour copie conforme: + +_Le capitaine faisant les fonctions de rapporteur_, + +DAUTANCOURT. + +MOLIN, _capitaine-greffier_. + + + + +§ VI. + +Jugement sur lequel le duc d'Enghien a été exécuté. + + +Aujourd'hui, le 30 ventôse an XII de la république, + +La commission militaire formée en exécution de l'arrêté du gouvernement, +en date du 29 du courant, composée des citoyens Hullin, général +commandant les grenadiers de la garde des consuls, président; Guitton, +colonel du 1er régiment de cuirassiers; Bazancourt, colonel du 4e +régiment d'infanterie légère; Ravier, colonel du 18e régiment de ligne; +Barrois, colonel du 96e; Rabbe, colonel du 2e régiment de la garde de +Paris; le citoyen Dautancourt, remplissant les fonctions de +capitaine-rapporteur, assisté du citoyen Molin, capitaine au 18e +régiment d'infanterie de ligne, choisi pour remplir les fonctions de +greffier; tous nommés par le général en chef, gouverneur de Paris; + +S'est réunie au château de Vincennes, + +À l'effet de juger le ci-devant duc d'Enghien, sur les charges portées +dans l'arrêté précité. + +Le président a fait amener le prévenu libre et sans fers, et a ordonné +au capitaine-rapporteur de donner connaissance des pièces tant à charge +qu'à décharge, au nombre d'UNE. + +Après lui avoir donné lecture de l'arrêté susdit, le président lui a +fait les questions suivantes: + +--Vos nom, prénoms, âge et lieu de naissance. + +A répondu se nommer Louis-Antoine-Henri de Bourbon, duc d'Enghien, né à +Chantilly le 2 août 1772. + +À lui demandé s'il a pris les armes contre la France. + +A répondu qu'il avait fait toute la guerre, et qu'il persistait dans la +déclaration qu'il a faite au capitaine-rapporteur, et qu'il a signée. A +de plus ajouté qu'il était prêt à faire la guerre, et qu'il désirait +avoir du service dans la nouvelle guerre de l'Angleterre contre la +France. + +--À lui demandé s'il était encore à la solde de l'Angleterre. + +A répondu que oui, qu'il recevait par mois 150 guinées de cette +puissance. + +La commission, après avoir fait donner au prévenu lecture de ses +déclarations par l'organe de son président, et lui avoir demandé s'il +avait quelque chose à ajouter dans ses moyens de défense, il a répondu +n'avoir rien à dire de plus, et y persister. + +Le président a fait retirer l'accusé, le conseil délibérant à _huis +clos_; le président a recueilli les voix, en commençant par le plus +jeune en grade; le président ayant émis son opinion le dernier, +l'unanimité des voix l'a déclaré coupable, et lui a appliqué l'art. ... +de la loi du ..., ainsi conçu ... et, en conséquence, l'a condamné à la +peine de mort. + +Ordonne que le présent jugement sera exécuté de suite, à la diligence du +capitaine-rapporteur, après en avoir donné lecture, en présence des +différens détachemens des corps de la garnison, au condamné. + +Fait, clos et jugé sans désemparer, à Vincennes, les jour, mois et an +que dessus, et avons signé. + +_Signé_, P. HULLIN, BAZANCOURT, RABBE, BARROIS, DAUTANCOURT, +_rapporteur_; GUITTON, RAVIER. + +_Nota_. La minute ne porte pas la signature du greffier Molin. + + + + +§ VII. + +Second jugement rédigé le lendemain de l'exécution. + + +Commission militaire spéciale, + +Formée dans la première division militaire, en vertu de l'arrêté du +gouvernement, en date du 29 ventôse an XII de la république une et +indivisible. + +JUGEMENT. + +Au nom du peuple français, + +Ce jourd'hui, 30 ventôse an XII de la république, la commission +militaire spéciale formée dans la première division militaire, en vertu +de l'arrêté du gouvernement, en date du 29 ventôse an XII, composée, +d'après la loi du 19 fructidor an V, de sept membres, savoir, les +citoyens: + +Hullin, général de brigade, commandant les grenadiers à pied de la +garde, président; + +Guitton, colonel, commandant le 1er régiment de cuirassiers; + +Bazancourt, commandant le 4e régiment d'infanterie légère; + +Ravier, colonel du 18e régiment d'infanterie de ligne; + +Barrois, colonel, commandant le 96e régiment de ligne; + +Rabbe, colonel, commandant le 2e régiment de la garde municipale de +Paris; + +Dautancourt, capitaine-major de la gendarmerie d'élite, faisant les +fonctions de capitaine-rapporteur; + +Molin, capitaine au 18e régiment d'infanterie de ligne, greffier; tous +nommés par le général en chef Murat, gouverneur de Paris, et commandant +la première division militaire. + +Lesquels président, membres, rapporteur et greffier ne sont ni parens, +ni alliés entre eux, ni du prévenu, au degré prohibé par la loi. + +La commission, convoquée par l'ordre du général en chef gouverneur de +Paris, s'est réunie au château de Vincennes, dans le logement du +commandant de la place, à l'effet de juger le nommé Louis-Antoine-Henri +de Bourbon, duc d'Enghien, né à Chantilly le 2 août 1772, taille de 1 +mètre 705 millimètres, cheveux et sourcils châtain-clair, figure ovale, +longue, bien faite, yeux gris tirant sur le brun, bouche moyenne, nez +aquilin, menton un peu pointu, bien fait; accusé, + +1° D'avoir porté les armes contre la république française; + +2° D'avoir offert ses services au gouvernement anglais, ennemi du peuple +français; + +3° D'avoir reçu et accrédité près de lui des agens dudit gouvernement +anglais, de leur avoir procuré les moyens de pratiquer des intelligences +en France, et d'avoir conspiré avec eux contre la sûreté intérieure et +extérieure de l'État; + +4° De s'être mis à la tête d'un rassemblement d'émigrés français et +autres soldés par l'Angleterre, formé sur les frontières de la France, +dans les pays de Fribourg et de Baden; + +5° D'avoir pratiqué des intelligences dans la place de Strasbourg, +tendantes à faire soulever les départemens circonvoisins pour y opérer +une diversion favorable à l'Angleterre; + +6° D'être l'un des fauteurs et complices de la conspiration tramée par +les Anglais contre la vie du premier consul, et devant, en cas de succès +de cette opération, entrer en France. + +La séance ayant été ouverte, le président a ordonné au rapporteur de +donner lecture de toutes les pièces, tant celles à charge que celles à +décharge. + +Cette lecture terminée, le président a ordonné à la garde d'amener +l'accusé, lequel a été introduit libre et sans fers devant la +commission. + +--Interrogé de ses nom, prénoms, âge, lieu de naissance et domicile. + +A répondu se nommer Louis-Antoine-Henri de Bourbon, duc d'Enghien, âgé +de trente-deux ans, né à Chantilly près Paris, ayant quitté la France +depuis le 16 juillet 1789. + +Après avoir fait procéder à l'interrogatoire de l'accusé, par l'organe +du président, sur tout le contenu de l'accusation dirigée contre lui; +ouï le rapporteur en son rapport et ses conclusions, et l'accusé dans +ses moyens de défense; après que celui-ci a eu déclaré n'avoir plus rien +à ajouter pour sa justification, le président a demandé aux membres +s'ils avaient quelques observations à faire; sur la réponse négative, et +avant d'aller aux opinions, il a ordonné à l'accusé de se retirer. + +L'accusé a été reconduit à la prison par son escorte, et le rapporteur, +le greffier, ainsi que les citoyens assistant dans l'auditoire, se sont +retirés sur l'invitation du président. + +La commission délibérant à _huis clos_, le président a posé les +questions ainsi qu'il suit: + +Louis-Antoine-Henri de Bourbon, duc d'Enghien, accusé, + +1° D'avoir porté les armes contre la république française, est-il +coupable? + +2° D'avoir offert ses services au gouvernement anglais, ennemi du peuple +français, est-il coupable? + +3° D'avoir reçu et accrédité près de lui des agens dudit gouvernement +anglais; de leur avoir procuré des moyens de pratiquer des intelligences +en France; d'avoir conspiré avec eux contre la sûreté extérieure et +intérieure de l'État, est-il coupable? + +4° De s'être mis à la tête d'un rassemblement d'émigrés français et +autres soldés par l'Angleterre, formé sur les frontières de la France, +dans les pays de Fribourg et de Baden, est-il coupable? + +5° D'avoir pratiqué des intelligences dans la place de Strasbourg, +tendantes à faire soulever les départemens circonvoisins, pour y opérer +une diversion favorable à l'Angleterre, est-il coupable? + +6° D'être l'un des fauteurs et complices de la conspiration tramée par +les Anglais contre la vie du premier consul, et devant, en cas de succès +de cette conspiration, entrer en France, est-il coupable? + +Les voix recueillies séparément sur chacune des questions ci-dessus, +commençant par le moins ancien en grade, le président ayant émis son +opinion le dernier, + +La commission déclare le nommé Louis-Antoine-Henri de Bourbon, duc +d'Enghien, + +1° À l'unanimité, coupable d'avoir porté les armes contre la république +française; + +2° À l'unanimité, coupable d'avoir offert ses services au gouvernement +anglais, ennemi du peuple français; + +3° À l'unanimité, coupable d'avoir reçu et accrédité près de lui des +agens dudit gouvernement anglais; de leur avoir procuré des moyens de +pratiquer des intelligences en France, et d'avoir conspiré avec eux +contre la sûreté intérieure et extérieure de l'État; + +4° À l'unanimité, coupable de s'être mis à la tête d'un rassemblement +d'émigrés français et autres soldés par l'Angleterre, formé sur les +frontières de la France, dans les pays de Fribourg et de Baden; + +5° À l'unanimité, coupable d'avoir pratiqué des intelligences dans la +place de Strasbourg, tendantes à faire soulever les départemens +circonvoisins, pour y opérer une diversion favorable à l'Angleterre; + +6° À l'unanimité, coupable d'être l'un des fauteurs et complices de la +conspiration tramée par les Anglais contre la vie du premier consul, et +devant, en cas de succès de cette conspiration, entrer en France. + +Sur ce, le président a posé la question relative à l'application de la +peine. Les voix recueillies de nouveau dans la forme ci-dessus indiquée, +la commission militaire spéciale condamne à l'unanimité, à la peine de +mort, le nommé Louis-Antoine-Henri de Bourbon, duc d'Enghien, en +réparation des crimes d'espionnage, de correspondance avec les ennemis +de la république, d'attentat contre la sûreté intérieure et extérieure +de l'État. + +Ladite peine prononcée en conformité des articles 2, titre 4 du Code +militaire des délits et des peines, du 21 brumaire an V; 1re et 2e +section du titre 1er du Code pénal ordinaire, du 6 octobre 1791, ainsi +conçu, savoir: + +Art. II (du 21 brumaire an V). «Tout individu, quel que soit son état, +qualité du profession, convaincu d'espionnage pour l'ennemi sera puni de +mort.» + +Art. Ier (du 6 octobre 1791). «Tout complot ou attentat contre la +république sera puni de mort.» + +Art. II (_id._). «Toute conspiration et complot, tendant à troubler +l'État par une guerre civile, et armant les citoyens les uns contre les +autres, ou contre l'exercice de l'autorité légitime, sera puni de mort.» + +Enjoint au capitaine-rapporteur de lire de suite le présent jugement, en +présence de la garde assemblée sous les armes, au condamné. + +Ordonne qu'il en sera envoyé, dans les délais prescrits par la loi, à la +diligence du président et du rapporteur, une expédition tant au ministre +de la guerre, au grand-juge ministre de la justice, et au général en +chef gouverneur de Paris. + +Fait, clos et jugé sans désemparer, les jour, mois et an dits, en séance +publique; et les membres de la commission militaire spéciale ont signé, +avec le rapporteur et le greffier, la minute du jugement. + + _Signé_, GUITTON, BAZANCOURT, RAVIER, BARROIS, RABBE, DAUTANCOURT, + capitaine-rapporteur; MOLIN, capitaine-greffier, et HULLIN, + président. + + Pour copie conforme, + + Le président de la commission spéciale, + + P. HULLIN. + + P. DAUTANCOURT, capitaine-rapporteur. + + MOLIN, capitaine-greffier. + + + + +§ VIII. + +Lettre de M. de Talleyrand, ministre des relations extérieures, à M. le +baron d'Edelsheim, ministre d'État, à Carlsruhe. + + + Paris, le 20 ventôse an XII (11 mars 1804). + +Monsieur le baron, je vous avais envoyé une note[65] dont le contenu +tendait à requérir l'arrestation du comité d'émigrés français siégeant à +Offembourg, lorsque le premier consul, par l'arrestation successive des +brigands envoyés en France par le gouvernement anglais, comme par la +marche et le résultat des procès qui sont instruits ici, reçut +connaissance de toute la part que les agens anglais à Offembourg avaient +aux terribles complots tramés contre sa personne et contre la sûreté de +la France. Il a appris de même que le duc d'Enghien et le général +Dumouriez se trouvaient à Ettenheim, et, comme il est impossible qu'ils +se trouvent en cette ville sans la permission de Son Altesse Électorale, +le premier consul n'a pu voir, sans la plus profonde douleur, qu'un +prince auquel il lui avait plu de faire éprouver les effets les plus +signalés de son amitié avec la France, pût donner un asile à ses ennemis +les plus cruels, et laissât ourdir tranquillement des conspirations +aussi évidentes. + +En cette occasion si extraordinaire, le premier consul a cru devoir +donner à deux petits détachemens l'ordre de se rendre à Offembourg et à +Ettenheim, pour y saisir les instigateurs d'un crime qui, par sa nature, +met hors du droit des gens tous ceux qui manifestement y ont pris part. +C'est le général Caulaincourt qui, à cet égard, est chargé des ordres du +premier consul. Vous ne pouvez pas douter qu'en les exécutant, il +n'observe tous les égards que Son Altesse peut désirer. Il aura +l'honneur de remettre à Votre Excellence la lettre que je suis chargé de +lui écrire. + +Recevez, monsieur le baron, l'assurance de ma haute estime. + + _Signé_, CH.-M. TALLEYRAND. + +Le lendemain 12 mars (correspondant au 21 ventôse), le général +Caulaincourt reçut la lettre du ministre de la guerre rapportée plus +haut. + +Le duc d'Enghien fut enlevé dans la nuit du 14 au 15 mars (du 23 au 24 +ventôse). + +L'électeur fit publier le décret suivant, daté de Carlsruhe, le 16 mars +1804[66]: + +«Immédiatement après le rétablissement de l'état de paix entre l'empire +d'Allemagne et la république française, S. A. S. et Électorale a donné +le 14 mai 1798, dans ses anciens États, l'ordre précis et sévère de ne +plus permettre aux émigrés déportés français la continuation de leur +séjour sur son territoire. + +«La guerre, qui s'est dans la suite rallumée, ayant donné à ces +personnes différens motifs de rentrer dans ses États, S. A. S. et +Électorale a saisi le premier moment favorable, le 20 juin 1799, pour +ordonner leur renvoi. + +«La paix ayant eu de nouveau lieu, et plusieurs individus attachés à +l'armée de Condé s'avisant de se rendre dans ces environs, S. A. S. et +Électorale a cru devoir donner les ordres suivans, qui sont les +derniers, les plus nouveaux, et ceux qui sont suivis encore aujourd'hui. + +«Il ne sera accordé à aucun individu revenant de l'armée de Condé, ainsi +qu'en général à aucun émigré français, à moins qu'il n'en ait obtenu la +permission avant la paix, d'autre séjour que celui qu'on permet aux +voyageurs. S. A. S. et Électorale, par sa résolution expresse, n'a +excepté de cette ordonnance qu'individuellement les personnes qui +pourraient faire preuve d'avoir obtenu ou d'avoir à espérer sous peu +leur radiation de la liste des émigrés, et qui auraient par là une +raison suffisante de préférer le séjour dans le voisinage de la France à +tout autre, et de ne pas être regardées comme suspectes au gouvernement +français. Le séjour de ces personnes n'ayant eu jusqu'aujourd'hui aucune +suite fâcheuse ou désavantageuse pour le gouvernement français, et le +chargé d'affaires de la France résidant ici n'ayant jamais demandé plus +de rigueur, S. A. S. et Électorale a jugé à propos, au mois de décembre +1802, à l'époque de son entrée en possession de ses nouveaux États, +d'accorder aux émigrés français, ainsi qu'à tous les autres étrangers +qui s'y trouvaient, à l'égard de leur séjour, la même indulgence dont +ils jouissaient en quelques endroits sous le gouvernement précédent, +sans cependant les assurer d'une nouvelle protection, mais toujours dans +la ferme résolution de leur retirer cette indulgence dès que S. A. S. et +Électorale aurait la connaissance certaine, et qu'on lui exposerait que +le séjour sur les frontières du Rhin de tel ou tel individu, étant +devenu suspect au gouvernement français, menaçait de troubler le repos +de l'empire. + +«Ce gouvernement venant de requérir l'arrestation de certains émigrés +dénommés, impliqués dans le complot tramé contre la constitution, et une +patrouille militaire venant de faire l'arrestation des personnes +comprises dans cette classe, le moment est venu où S. A. S. et +Électorale est obligée de voir que le séjour des émigrés dans ses États +est préjudiciable au repos de l'empire et suspect au gouvernement +français. Par conséquent, elle juge indispensable de renouveler en toute +rigueur la défense faite aux émigrés français de séjourner dans ses +États, tant anciens que nouveaux, et en révoquant toutes les permissions +limitées ou illimitées données par le gouvernement précédent ou actuel; +ordonnant en outre que tous ceux qui ne sauraient justifier sur-le-champ +de leur radiation ou de leur soumission au gouvernement français soient +renvoyés, et que, s'ils ne partent pas de gré dans le terme de trois +fois vingt-quatre heures, ils soient conduits au-delà des frontières. +Quant à ceux qui, de cette manière, croiront pouvoir se justifier à +l'effet d'obtenir la permission d'un séjour qui ne porte aucun +préjudice, il est ordonné d'en envoyer la liste, avec copie de leurs +titres, à S. A. S. et Électorale, en attendant la résolution, s'il y a +lieu, de leur permettre ou de leur refuser la continuation du séjour. + +«Tous les officiers des grands bailliages, ainsi que les préposés des +communes et les officiers de police, sont personnellement responsables +de l'exacte exécution de cette ordonnance, et déclarés tenus de tout +dommage résultant de quelque délai.» + + + + +§ IX. + +Lettre de M. de Dalberg, ministre plénipotentiaire de Baden à Paris, à +M. le baron d'Edelsheim, ministre des affaires étrangères. + + + Paris, le 20 mars 1804. + + Monsieur le baron, + +Les arrestations qui viennent d'avoir Je prie le lecteur de comparer le +lieu dans le pays de Baden doivent langage du préambule de cette +avoir été une source des plus grands lettre avec la lettre du 11 de +embarras pour la cour. Il n'y pas eu M. de Talleyrand, au premier +moyen de vous prévenir de ce qui se ministre, à Baden. Il y a dans +passait, tout s'étant fait avec trop toutes les deux une coïncidence +de secret et de précipitation. telle, que celle-ci est à peu près + la répétition de l'autre, et +Les dispositions ayant compromis les cependant M. de Dalberg soutient +émigrés à Ettenheim et à Offembourg, qu'à cette époque-là, il se tenait +le premier consul ordonna à M. de fort éloigné du ministère +Caulaincourt de partir sur-le-champ français. +et de porter l'ordre de l'arrestation, +telle qu'elle a été faite. Il n'eut Cette lettre-ci est celle d'un +que le temps de voir sa mère. Il homme qui, n'ayant pas pu se +partit dimanche 11. Lundi au soir 12, dispenser de rendre compte à sa +j'appris qu'il était allé à cour, a pris son temps, pour que +Strasbourg, et on se disait qu'il tout en mettant sa responsabilité +s'agissait de l'arrestation de à couvert, il ne pût pas +Dumouriez; on ne nomma pas encore dans compromettre la sûreté de +le public le duc d'Enghien. Je l'exécution de la mesure. +calculai qu'ayant dû arriver mardi 13, +ma lettre à V. E. serait trop tardive Il a été informé du départ de M. +pour vous prévenir, ne pouvant arriver de Caulaincourt le 12 (quoique +que le 16 ou 17, et je résolus probablement il l'ait su plus tôt, +d'attendre que j'eusse d'autres mais n'importe): il a calculé +informations, un courrier même ne qu'il était trop tard le 12 pour +pouvant plus devancer l'aide-de-camp envoyer un courrier, qui aurait +du premier consul. eu cependant pour lui toutes les + chances de retard de M. de +Jeudi 15 enfin, je sus positivement Caulaincout, et pour réparer cette +l'ordre que portait M. de négligence, il écrit le 20, après +Caulaincourt. La chose avait été dite qu'il a appris que tout était fini. +pour la _première fois_ par madame +Bonaparte, le matin, à une dame de Il ne pouvait y avoir que des +ses amies, avec laquelle je fus lié chances heureuses en écrivant le +et dont je le sus; elle y ajouta 11 et le 12, et en faisant passer +combien cette affaire l'affectait et le courrier directement à +augmenterait les embarras du Ettenheim; la cour de Baden +gouvernement. n'aurait pu y voir que du zèle pour + son service; mais le 11 et le 12 +Comme ma lettre n'aurait alors été c'était sans inconvénient, tandis +d'aucun effet, je résolus d'attendre que le 20 cela était inutile. +que nous eussions pu recevoir des +nouvelles positives. Hier au soir Mais il y a plus: après que M. de +seulement on connut les détails de Dalberg s'est vu (du moins) +l'expédition, et comme la violation du mystifié, et qu'il était autorisé à +territoire étranger ne se laissait un éclat dans lequel il aurait été +point cacher, la sensation ici est appuyé par tout le corps +très-grande. diplomatique, on le voit attendre + d'autres informations. +Les ministres de Suède, d'Autriche, M. Qu'attendait-il pour agir? et loin +Oubrill, ont été les seuls qui ont de là, il dit lui-même qu'il a +prononcé leur opinion d'une manière choisi le ministre de Prusse, qui +très-forte. voulait le faire. + + Il me semble qu'un ministre qui + n'aurait rien eu à se reprocher + aurait poussé aux informations au + lieu d'en suspendre le cours. Il y + a dans cette conduite quelque chose + d'obscur, surtout quand on remarque + que, si M. de Dalberg avait éclaté + comme il le devait, il aurait mis + la France dans la nécessité, ou de + ne pas donner de suite à + l'enlèvement ou de demander le + rappel de M. de Dalberg pour avoir + osé éclater contre la mesure de + l'enlèvement. Or, qu'a-t-on vu? + rien, si ce n'est que M. de Dalberg + est devenu presque subitement + l'objet des faveurs du gouvernement + impérial de France. Maintenant que + l'on juge. + +Réunis dans le cercle diplomatique de Pourquoi (peut-on dire +lundi, on voulait savoir des détails à M. Dalberg) n'avez-vous pas dit à +de moi; j'assurai que je n'en avais ces Messieurs que M. de Talleyrand +aucun. s'était servi de vous pour donner + de la sécurité à votre cour, +Comme le gouvernement, ici, ne pendant qu'il préparait la +parvient point à saisir tous les violation du territoire de votre +prévenus, on parle de visites prince? Alors ce lundi vous deviez +domiciliaires, et si elles ont lieu, être désabusé! Et quelle excuse +on se portera décidément à la visite donnerez-vous pour votre inaction? +des maisons des ministres. C'est à cet +effet qu'on répand depuis cinq à six +jours que la police croyait qu'il y +avait quelqu'un de caché chez M. de +Cobentzel. Les barrières sont toujours +gardées; on ne sort qu'avec des +passe-ports. + +M. de Beust vient de me dire qu'ayant +vu hier M. de Talleyrand, ce dernier +lui avait dit qu'on venait de donner à +tous les ministres français en +Allemagne l'ordre d'exiger qu'on +éloignât les émigrés des états des +princes, et qu'il l'invitait à +l'écrire à sa cour. M. de Saint-Genest +n'en sera donc point excepté, si M. +Massias a reçu le même ordre. + +DALBERG. + + + + +§ X. + +Lettre du même au même. + + + Paris, le 21 mars 1804. + +On assure que le duc d'Enghien est Cette assertion est pitoyable de +arrivé hier à cinq heures, escorté de la part d'un homme qui, dès le 19 +cinquante gendarmes; tout le monde se (comme il le dit dans sa lettre du +demande: Qu'en veut-on faire? 20), savait les arrestations + d'Ettenheim. + +Le gouvernement a cru un moment que le Comment! le duc d'Enghien avait +duc de Berri et M. de Montpensier été fusillé le matin à six heures +étaient ici; aussi depuis quinze jours devant dix-huit cents hommes de +tout Paris est emprisonné. Une personne troupes qui passèrent sous vos +près du premier consul m'a dit qu'on fenêtres pour rentrer à leurs +avait assez de documens pour prouver quartiers; votre portière savait +aux personnes arrêtées le projet sans doute l'événement; et ce +d'assassinat; que le premier consul jour-là, à quatre heures du soir +ferait grâce aux uns, et exécuter les (heure du départ de la poste à +autres; que quant aux princes, on les cette époque), vous marquez à +tiendrait en prison, et qu'on votre cour que l'on se demande ce +déclarerait aux puissances qu'ils que l'on veut faire du duc +répondraient d'un nouvel attentat. d'Enghien! + +Depuis la découverte de cette C'est ce langage-là qui vous a été +conjuration, le premier consul n'écoute insinué, qui a endormi votre +plus une parole de paix ou de vigilance, et donné aux meneurs le +composition avec l'Angleterre. Il est temps de couronner leurs crimes. +décidé à faire une guerre à mort à +cette puissance. Je suis persuadé qu'un Vous étiez le seul qui étiez +changement de ministère à Londres, dont fondé à faire éclater de justes +on parle, ne changera rien au système plaintes, et par conséquence aussi +politique anglais. celui qu'il importait le plus + d'abuser. +DALBERG. + + + + +§ XI. + +Lettre du même au même. + + + Paris, le 22 mars 1804. + +Le _Moniteur_ ci-joint, dont j'ai Comment! c'est le _Moniteur_ qui +l'honneur de vous faire passer un vous l'a appris? Quoi! ces sources +exemplaire, annonce aujourd'hui la où vous puisiez des informations +sentence de mort par commission contre l'ambition et les violences +spéciale contre le malheureux duc du premier consul ne vous avaient +d'Enghien, emmené mardi passé à Paris. rien appris avant le _Moniteur_ du + 22 mars? + +La sentence a été, _à ce que l'on a su Somme tout, dans cette affaire sur +hier matin_, exécutée au château de laquelle vous paraissez +de Vincennes, la nuit du mardi au aujourd'hui vous élever avec +mercredi, à deux heures du matin. autant de force, vous avez écrit + deux lettres. +L'exécution atroce du malheureux duc +d'Enghien a produit une sensation La première, le 20, quand tout +difficile à rendre. Tout Paris est était fini à Ettenheim, et la +consterné, la France le sera, l'Europe seconde, le 21, quand tout l'était +entière doit frémir. Nous approchons de à Paris. +la crise la plus terrible; Bonaparte ne +connaît plus de frein à son ambition; Et d'ailleurs cet _hier matin_ +rien ne lui est sacré, il sacrifiera était le 21 mars, jour où vous +tout à ses passions. écriviez, à quatre heures du soir, + à votre cour qu'on se demandait ce +La noble réputation de S. A. S. E. que l'on voulait faire du duc +exige que les cours connaissent qu'il d'Enghien. L'heure du départ du +n'a point partagé l'enlèvement du courrier est ordinairement de +malheureux prince, et je crois qu'il ne quatre à six heures du soir, vous +peut se refuser d'instruire l'empereur avouez donc que vous saviez tout +de Russie des circonstances de cet dès le matin. +événement. La voie qui compromettrait +le moins serait celle de madame la Qu'y avait-il à compromettre, +margrave. puisque l'électeur était étranger + à l'événement? Pourquoi employer +La mort du duc d'Enghien a été +déterminée par trois raisons: 1° le des voies indirectes, et ne pas au +danger de le garder en France; 2° le contraire s'élever de toutes ses +besoin d'imprimer la terreur dans tous forces et par tous ses moyens +les esprits; 3° la crainte d'une contre cette violation de son +intervention des cours. Démarche sur territoire? +laquelle MM. de Lucchesini, de +Cobentzel et Oubrill se concertaient, Il fallait donc faire agir le +voulant faire sentir l'offense qu'on corps diplomatique avant la +ferait de nouveau à tous les catastrophe, lorsque le 19 vous +souverains. Je ne puis vous rendre avez connu l'enlèvement. Comment +combien je suis navré de douleur, et ne l'avez-vous pas fait avec les +combien mon esprit est alarmé de opinions que vous émettez sur le +l'avenir. Je regrette de me voir dans caractère personnel du premier +ce moment à Paris. consul? + +Il y en a bien peu parmi nous qui ne +partagent ce sentiment. + +On parle d'une nouvelle conscription +militaire, ce qui prouverait la +crainte ou la volonté de la guerre +continentale, que j'ai toujours crue +immanquable. + +DALBERG. + + + + +§ XII. + +Lettre du même au même. + + + Paris, le 27 mars 1804. + +J'ai reçu hier au soir la dépêche n° 17 +que V. E. m'a fait l'honneur de +m'adresser pour m'instruire de tout ce +qui concerne l'arrestation faite dans +nos pays. Dans une affaire d'une aussi +haute importance, et qui produit si +généralement la plus vive sensation, il +importait sans doute de m'instruire de +la vérité, et je vous offre ma +reconnaissance de m'avoir fait passer +sans retard ce qui pouvait l'éclairer. + +Il m'aurait cependant paru désirable +que S. A. S. E. employât son ministre +pour remettre une réponse contre des +inculpations assez injustes, et qu'un +courrier, par conséquent, m'eût apporté +la lettre que V. E. répond à M. de +Talleyrand, en me donnant l'ordre +d'exposer verbalement tout ce qui +pouvait se dire dans cette occasion. + +Les copies des autres informations que +V. E. me fait passer suffisent, en +attendant, pour me prescrire ce que +j'ai à dire, et fixent l'opinion qu'il +importe d'établir sur cette affaire. + +J'avais déjà eu l'honneur de vous +prévenir que, vu l'impossibilité de +vous instruire de cette expédition +(impossibilité assez prouvée par les +deux _lettres de M. de Talleyrand, qui Ces deux lettres doivent être +lui-même parut ignorer jusqu'au dernier curieuses, mais comment avez-vous +moment la résolution prise_), osé dire qu'il avait paru ignorer +j'attendais, pour vous en parler, que tout jusqu'au dernier moment? +la chose fût éclaircie, et je ne Vous pensiez bien que cela était +voulais pas, par des renseignemens qui un mensonge dont vous aviez la +pouvaient être faux ou des avis preuve. +précipités, influer sur les résolutions +qu'il a plu à S. A. S. E. de prendre. + +L'exposé historique, tracé dans Voilà le mystère expliqué: vous +l'intention de constater les faits tels avez eu peur d'être trop informé, +qu'ils se passèrent, remplit et par suite vous avez laissé +parfaitement son but, et prouve aller les choses; de cette +suffisamment que S. A. S. E. n'a été manière, le duc d'Enghien ne +instruite du but de l'expédition pouvait pas échapper. +militaire que trente-six heures après +qu'elle avait été entreprise. Le décret du 16 de la cour de + Baden, qui parle des arrestations + de la veille, prouve donc qu'elle + avait été avertie plus tôt que + vous ne le dites. + +Si d'un côté il faut rendre justice et Niaiseries que tout cela; tout +se convaincre combien il importait à la avait été arrangé par les meneurs +France de connaître à fond ce qui se à Paris, et il n'est jamais entré +tramait contre son repos, l'illégalité dans la pensée de personne +des moyens employés pour cet effet, et d'accuser l'électeur de Baden. +la violence d'arrêter militairement, et Mais il n'en est pas de même de +contre tous les usages et tous les celui qui devait l'avertir. +droits, sur un territoire étranger, que +S. A. S. E. fasse connaître au public Plus on était mystérieux à Paris +combien peu elle a pu connaître des (et certes on ne l'était pas), +machinations que la France même plus vous aviez mauvaise opinion +ignorait malgré sa police et ses agens, du caractère privé du premier +et l'instruire que ce n'est pas de son consul, ainsi que vous le dites, +consentement que des troupes étrangères moins vous deviez dormir, puisque +se sont portées sur les terres de vous étiez la sentinelle avancée, +l'empire. sur la vigilance de laquelle tout + reposait. Une seule démarche de +Il importe donc d'exposer les vous aurait tout prévenu. +circonstances qui accompagnèrent le +séjour du duc d'Enghien, et la +permission qui lui avait été tacitement +accordée par droit d'hospitalité et au +su de la France. + +Il n'est pas moins infiniment +convenable, comme S. A. S. E. en a pris +la résolution, de communiquer aux +membres du collège électoral tout ce +qui concerne cette affaire; je serais +cependant d'avis de le faire non +verbalement, mais en communiquant à +chacun l'exposé historique avec les +copies y annexées. + +Pour remplir ici les intentions de la +cour, je ne puis, dans la position +infiniment difficile et délicate où je +me trouve, faire autre chose que +d'exposer simplement aux ministres des +cours avec lesquelles nous sommes plus +particulièrement en relation les +circonstances telles qu'elles se sont +passées. + +Je l'ai fait à l'égard des légations de +Russie, de Suède, de Prusse et +d'Autriche, et elles sont de l'avis que, +comme cette affaire avait passé +directement à Carlsruhe, sans qu'on m'en +ait parlé, je devais ne taire aucune +démarche, à moins que je n'en reçusse +l'ordre positif. + +Je n'en trouve point dans la dépêche de +V. E. Je suis donc décidé à ne parler de +rien, à moins que l'on ne me provoque. +Il est facile de se convaincre qu'on ne +fera pas la moindre démarche vis-à-vis +de moi, et que je ne serai, par +conséquent, pas à même d'en parler et +d'appuyer sur tout ce que V. E. a +exposé dans sa lettre. + +Comme les jugemens et les opinions du +public sont très-précipités dans ce +pays-ci, il est naturel que beaucoup de +personnes viennent me questionner pour +rectifier des faits qu'impunément +chacun avance selon qu'il est animé par +des sentimens souvent très-opposés. + +Les feuilles publiques s'efforcent de +faire croire que l'arrestation, telle +qu'elle s'est faite, s'est exécutée du +consentement de l'électeur; je me borne, +à cet égard, à dire tout simplement que +j'étais autorisé à le contredire, et +qu'en effet S. A. S. E. n'en avait été +instruite officiellement que trente-six +heures après l'enlèvement. + +Agréez, etc. + +DALBERG. + + + + +§ XIII. + +Lettre du même au même. + + + Paris, le 11 avril 1804. + +J'ai reçu hier au soir la dépêche n° 17 +La mort de Pichegru fait ici une +profonde sensation. On savait qu'il ne +donnait aucune information, qu'il +déclarait constamment qu'il parlerait +devant le tribunal, et qu'en vain on se +flatterait qu'il chargeât ou dénonçât +qui que ce fût. + +George montre un courage et une fermeté +égale; il importait par conséquent +d'enlever l'un ou l'autre de la scène. C'est une imposture qui ne prouve +Il paraît que Pichegru a été choisi que votre exaltation de haine; +comme victime. et voilà que peu de temps après + vous étiez passé avec armes et +L'histoire des empereurs romains, le et bagage dans le camp de ce chef +Bas-Empire, voilà le tableau du pays, du Bas-Empire, qui vous a comblé +de ce règne. d'honneurs, de richesses, et que + vous avouez vous-même avoir trahi. +DALBERG. + Jugez-vous et respectez la cendre + de celui qui eût encore sauvé la + France, sans les manœuvres que + vous attribuez au destin, et + auxquelles vous avez pris part. + + Jouissez de votre fortune dans le + repos, si l'état de votre + conscience vous le permet, mais + n'outragez point celui qui ne fut + qu'un bienfaiteur pour vous. + + + + +§ XIV. + + À M. le baron de Berstett, ministre des affaires étrangères à + Carlsruhe. + + + Herrnsheim, le 12 novembre 1823. + +George montre un courage et une fermeté +Je viens d'avoir connaissance du Je ne veux point rendre à M. de +libelle scandaleux et des inculpations Dalberg injure pour injure; elles +odieuses que M. de Rovigo publie dans ne prouvent que de la faiblesse ou +publie dans sa brochure sur de la lâcheté. +sur l'assassinat de monseigneur le duc +d'Enghien. + +Il y a vingt ans que ce grand crime a Il faut prouver par de +été commis; je me trouvais alors à bons raisonnemens que l'on a +Paris, en qualité de ministre envoyé de droit. Peu importe la date de cet +S. A. S. l'électeur de Baden; V.E. doit événement; un crime n'atteint +croire combien je suis révolté d'être jamais la prescription, et +désigné, même obscurément, dans un tel d'ailleurs celui-ci appartient à +écrit. l'histoire; or, celle-ci ne + s'écrit que sur des matériaux et +Ma correspondance avec la cour et avec des faits, mais non sur des +M. le baron d'Edelsheim font foi des injures. +démarches qu'on m'avait prescrites dans +cette triste occurrence, _et combien +j'étais éloigné de faire des rapports +officieux qui auraient_ pu compromettre +la sûreté du pays et celle des +personnes qui y résidaient. Mes +dépêches déposent encore combien peu +j'ai voulu consentir à ce que cet +attentat _ne frappât pas_ l'opinion +publique, comme il devait le faire. Je +n'avais de relations avec le ministère +français que celles que le devoir de ma +position me prescrivait. + +J'ai fixé mon existence en France, Vains prétextes que vous donnez +lorsque la destruction totale de nos là, on en trouvera la véritable +formes politiques en Allemagne et nos cause dans le cours de ces +rapports, que j'ai défendus jusqu'au mémoires, et cela d'après +dernier moment, furent malheureusement vous-même. +consommés; que la fille de l'empereur +d'Autriche était arrivée en France, Il y avait dans les électorats de +qu'une loi française interdisait à ceux Trèves et de Cologne, et en +dans les départemens réunis de rester à Belgique, bien d'autres individus +un service étranger. Né à Mayence, ma qui étaient dans le même cas que +fortune était située dans les vous; et, en se soumettant aux +départemens réunis; elle avait été lois de la nécessité, nous ne les +frappée précédemment de sept années de avons pas vus devenir en un clin +séquestre, et avait subi l'effet d'une d'œil conseiller d'État, sénateur, +partie des lois sur l'émigration. duc, doté de 4 millions, ni leurs + épouses admises à l'intimité de + celle du souverain. + + Depuis long temps, il n'y avait + plus de séquestre sur vos biens, + et d'ailleurs la preuve que ce + n'était pas là une raison, c'est + que depuis 1812 ces mêmes biens se + retrouvent en Allemagne, protégés + par le retour des formes que vous + dites avoir défendues jusqu'à la + fin. + + La fille de l'empereur d'Allemagne + n'est plus à Paris pour motiver + votre séjour en France, et non + seulement vous ne retournez pas en + Allemagne, mais vous vous faites + remarquer parmi ceux qui achèvent + la destruction des vieilles formes + germaniques, et pour travailler + avec plus de sûreté vous vous êtes + mis à couvert par un acte de + naturalisation du roi de France; + avant cela vous étiez donc + redevenu Allemand par le même + principe qui vous avait fait + Français: pourquoi ne l'êtes-vous + pas resté, si l'opinion de vos + compatriotes ne vous avait pas + averti de la réception qui vous + attendait? + +J'ai conservé les minutes de ma Le besoin d'intrigue vous a retenu +correspondance officielle, mais je ne en France, et vous verrez dans le +voudrais imprimer, si cela devenait cours de ces mémoires tout ce que +nécessaire, que ce qui a rapport au que vous y avez fait; vous avez beau +fait et soumettre à V. E. les minutes aujourd'hui plaider la cause des +qu'on doit publier. Je m'adresse donc à Grecs, vous n'abuserez personne. +vous, M. le baron, avec confiance, et +je vous prie de parcourir la série +numérotée de mes lettres de 1804. La Pour un homme d'esprit et de +dignité de la cour de Bade finesse, voilà une singulière +n'exigerait-elle peut-être pas qu'elle ouverture. Ainsi si la cour de +exprimât par un simple article de Baden y avait obtempéré, cela +journal et sans signature, qu'on aurait été à votre demande par +regardait comme calomnieuses et sans intérêt pour vous, autant et plus +fondement les perfides insinuations que sans doute que par considération +M. de Rovigo se permet contre un pour sa propre dignité, que je +ministre de la maison de Bade, maintenu n'ai pas blessée, parce que dans +dans son poste après cet attentat? Je un personnage diplomatique il y a +puis encore espérer de la justice et deux individus bien distincts dont +des bontés de S. A. R. monseigneur le on n'a jamais confondu les deux +grand duc, qu'elle voudra le faire caractères. +officiellement à Paris. + Or, c'est de l'individu privé dont +Vous êtes, M. le baron, trop homme du il est ici question, mais après +monde et trop homme d'affaires pour ne tout, que me ferait la déclaration +pas sentir que je dois me servir des que vous avez demandée? +preuves et des documens qui sont à ma +disposition pour confondre d'aussi Changerait-elle quelque chose aux +grandes infamies, et que j'ai un droit faits? +acquis à éclairer ma conduite à cette +funeste époque. + Si votre cour les prend sur son +Vous rendrez donc, j'en suis sûr, compte, cela pourra vous être bon +justice à ma démarche. J'attends la à quelque chose; mais en quoi cela +réponse de V. E. avec la confiance que peut-il altérer la vérité des +m'inspire votre ancienne amitié pour argumens que je vous oppose? +moi, et je la prie d'agréer l'assurance +de ma haute considération et de mes Est-ce en désespoir de cause que +sentimens dévoués. vous avez eu recours à ce moyen? + Vous n'êtes point fondé à vous +DALBERG. plaindre de mon attaque; + vous proclamez vous-même votre + trahison envers celui qui ne fut + que votre bienfaiteur et celui de + toute votre famille. Vous + outragez sa cendre après avoir + trouvé honneurs, fortune et + considération sous les rameaux de + sa gloire. Vous vous êtes fait le + pilote des intrigues étrangères, + pour détruire un trophée qui vous + protégeait. + + Moi, je défends la mémoire de + celui-là même que vous offensez + lorsqu'il n'est plus; j'acquitte + le mandat de la reconnaissance, + et, en le faisant, je ne m'attends + même à aucune justice de la part + de ceux qui cherchent à mettre + l'opinion sous le joug de leur + haine personnelle. Mais ce n'est + pas pour eux que j'écris, d'autres + me liront avec plus d'équité; le + jour de la justice pourra bien + tarder, mais il arrivera. + + + + +§ XV. + + À M. le prince de Talleyrand, château de Herrnsheim, près Worms, le + 13 novembre 1823. + + + Mon prince, + +M. de Rovigo attend donc de bien Quoique j'aie déjà expliqué la +grandes faveurs pour avoir lancé dans part que M. de Dalberg a eue à cet +le monde un aussi infâme libelle. Je le événement, je crois devoir +reçois ici, à cent cinquante lieues de quelques réponses aux injures que +Paris. Il me désigne dans une note; contient sa correspondance. +elle renferme autant de faussetés que +de phrases. J'ai les minutes de ma Je n'avais aucun projet d'ambition +correspondance officielle avec la cour ou de fortune, en cherchant à +de Baden, elles suffiraient pour faire éclore une vérité historique +confondre d'aussi absurdes et d'aussi de dessous les ténèbres dont des +perfides insinuations, faites pour intrigans l'avaient couverte. +plaire je ne sais à qui. Je dois +attendre de vous, mon prince, la Depuis long-temps des avis +déclaration qu'à l'époque de ce drame particuliers avaient fortifié mes +je me tenais très-éloigné, comme je le soupçons contre M. de Dalberg, et +devais, du ministère français; mes sa correspondance officielle est +rapports plus particuliers avec vous, venue les justifier. Je dois donc +et dont je m'honore, datent de la me féliciter d'en avoir provoqué +Pologne, où nous fîmes de communs la publication. +efforts avec M. le baron de +Vincent, pour empêcher que la guerre de Les lecteurs jugeront si les +1807 ne dévastât une plus grande partie remarques que j'y fais sont +du monde. justes, et eux seuls sont + compétens pour prononcer. + + Quant à l'opinion manifestée ici + par M. de Dalberg sur mon compte, + je ne puis pas raisonnablement + m'attendre à ce qu'il me traite + avec plus de déférence qu'il ne + l'a fait envers son bienfaiteur. + +La résistance que l'Europe opposait à Vous étiez ministre germanique? +Bonaparte, lorsqu'il voulut monter sur pourquoi avez-vous contribué à +le trône de France, avait ranimé les empêcher l'Allemagne d'avoir une +espérances de l'émigration. chance de plus? + +Le procès de Pichegru, de MM. de Vous étiez donc déjà autant +Polignac et de Rivière s'instruisait à officieux qu'officiel, et il n'y +Paris; j'y arrivais comme ministre avait pas deux ans que le duc +envoyé de l'électeur de Baden; j'eus d'Enghien était mort. +ordre de m'informer s'il existait une +plainte contre les émigrés qui +habitaient l'électorat, et si leur +séjour avait des inconvéniens. Vous me +répondîtes que vous ne pensiez pas que +le gouvernement de Baden dût être plus +sévère que n'était le gouvernement +français, que vous ne connaissiez +aucune plainte à leur égard, et qu'il +fallait les laisser tranquilles. Je +transmis cette réponse à l'électeur. + +L'enlèvement eut lieu sur les faux Quand vous avez vu son territoire +rapports de la police secrète de violé, vous n'avez pu douter qu'on +Bonaparte. Ici, M. de Rovigo dit vrai. vous avait trompé; alors vous +On m'a assuré que les agens de cette étiez fondé à éclater ouvertement; +police commirent alors la méprise de mais loin de là, votre prince a +désigner un M. de Thumery, attaché à épousé une princesse de la famille +monseigneur le duc d'Enghien, comme de l'empereur Napoléon, et vous +étant le général Dumouriez, venu êtes devenu l'homme de sa +d'Angleterre à Ettenheim. politique! + +Cette fausse information doit avoir +ajouté aux alarmes du premier consul; +il craignait qu'un mouvement immédiat +ne s'organisât sur la frontière. + +Je sais que le roi de Suède, qui se Voilà le seul avis que le duc +trouvait alors à Carlsruhe, et d'Enghien a reçu, et non pas celui +l'électeur, firent avertir le prince donné par un prétendu courrier de +qu'il pouvait courir des dangers, et M. de Talleyrand et dont on n'a +qu'il devait s'éloigner; il tarda, et parlé que depuis la restauration. +fut la malheureuse victime de sa +sécurité. Si, comme je l'ai déjà dit, le duc + d'Enghien avait reçu un avis de +Après cet événement, et lorsque la Paris, il n'aurait ni tardé ni +Russie se prononça à Ratisbonne sur hésité à s'éloigner. +cette violation d'un territoire +étranger, on désira que l'électeur +voulût se prêter à des explications +officieuses: la cour de Berlin, +désirant éloigner la guerre, en fit un +objet de négociation à Paris. Vous +devez vous rappeler, mon prince, la +résistance que j'opposai à M. de +Lucchesini, pour que l'électeur +n'accédât à rien qui pût compromettre +sa dignité morale et la haute opinion +que l'on avait de sa loyauté et de ses +vertus. Ma correspondance renferme ces +détails. Dans les temps où nous vivons, +et où on exalte de nouveau toutes les +passions, on doit, mon prince, éclairer +la part qu'on a prise aux affaires +publiques, lorsqu'on est calomnié. + +Il est connu que sous votre ministère +vous n'avez cessé de modérer les +passions violentes de Bonaparte; vous +désiriez que les longs malheurs de +l'Europe finissent avec lui et par lui; +mais telle n'a pas été la volonté du +destin; votre nom se rattache à un +grand événement, et je me féliciterai Cette part n'est pas douteuse; +toujours de la faible part que j'y ai mais avec de tels sentimens, +eue. La funeste catastrophe sur comment avez-vous pu, moins d'un +laquelle on a de nouveau attiré an auparavant, avoir mis votre nom +l'attention, a été suffisamment connue au bas de la délibération de la +avant le temps, pour pouvoir être section du conseil d'État dont +attribuée à qui elle appartient, vous faisiez partie alors, et qui +Bonaparte seul, mal informé par ce que condamnait le respectable M. +la police avait de plus vil, et Frochot (préfet de la Seine), pour +n'écoutant que sa fureur, se porta à ne pas s'être opposé avec assez de +cet excès sans consulter; il fit force à l'entreprise de Mallet, le +enlever le prince avec l'intention de 23 octobre 1812? +le tuer! Il est déplorable de devoir de +nouveau s'occuper de faits qui Il me semble que cette sentence, +déshonorent autant cette pauvre signée par vous, est devenue la +humanité. vôtre; il ne faut qu'attendre le + jour de la justice. Ce ne sont +Si vous me faites l'honneur de me pas, comme vous le dites, les +répondre, mon prince, veuillez envoyer agens de police qui ont trompé +votre lettre à mon hôtel, d'où elle me l'empereur, puisqu'elle ne s'est +sera transmise, et agréez l'hommage pas mêlée de cette affaire. +respectueux et dévoué que je vous +offre. Non, Monsieur, l'empereur n'a + point fait enlever ce prince avec +DALBERG. l'intention de le tuer; si + toutefois c'était votre opinion, + vous seriez mille fois coupable de + n'en avoir pas prévenu votre cour + lorsqu'il en était temps encore, + comme on le voit par votre + correspondance elle-même. + + Mais soit que vous fussiez + coupable, ou que vous n'ayez été + que trompé, que n'est-on pas + autorisé à penser en vous voyant + moins de deux ans après dans les + intimités de la politique de celui + que vous outragez si ingratement? + + + + +§ XVI. + +Copie de la lettre de M. le baron de Berstett. + + + Carlsruhe, le 16 novembre 1823. + + Monsieur le duc, +Aussitôt après la réception de la +lettre que V. E. m'a fait l'honneur de +m'adresser en date du 12, je me suis +occupé, conformément à ses désirs, à +parcourir la série de sa correspondance +officielle de 1804 avec le baron +d'Edelsheim. Je n'y ai trouvé que ce +que je m'attendais à y trouver +relativement à l'indignation que vous a +fait éprouver l'horrible assassinat du +duc d'Enghien; toutes vos lettres de +cette époque expriment avec énergie ce +sentiment, et si vous jugez à propos, +M. le duc, de faire usage de +quelques-unes des minutes que vous avez +conservées, je pense que le +déchiffrement de votre dépêche n° 25, +du 22 mars 1804, sera plus que +suffisant pour confondre vos +calomniateurs. + +Peut-être pourriez-vous y ajouter un Il est remarquable que M. de +extrait du 27 mars n° 27, pour prouver Dalberg n'ait pas publié ce +qu'à l'époque fatale vous n'aviez pas numéro. C'est grand dommage, et il +encore à vous réjouir de la confiance serait bien à désirer que +du ministère des affaires étrangères à l'ex-ministre de Bade se décidât à +Paris; si toutefois vous trouvez qu'il le faire. D'ici là on ne pourra +vaille la peine de vous justifier sur s'expliquer cette réserve que par +le reproche ridicule qu'on vous a fait la supposition qu'il y tient sans +sur votre intimité avec lui. doute sur M. de Talleyrand un + langage qu'il a des motifs +J'enverrai par la poste de demain au puissans de ne pas tenir +bailli de Ferrette, les copies des aujourd'hui. +pièces les plus intéressantes de votre +correspondance de cette époque, pour en +faire usage partout où cela pourra vous +être de quelque utilité, comme des +pièces authentiques qu'il a trouvées +dans les papiers de la légation. + +J'espère que cette mesure remplira vos +vues, et je serais charmé si elle +pouvait contribuer à vous tranquilliser +sur les effets d'une calomnie à +laquelle vous ne deviez pas assurément +vous attendre. + +Charmé de trouver une occasion pour M. de Berstett était encore à +renouveler à V. E. l'assurance de ma cette époque de 1804 un jeune +haute considération, je la prie de ne homme peu versé dans les affaires, +jamais douter de la sincérité de mon et du reste placé trop loin du +parfait dévouement. point d'optique pour juger + sainement de l'effet du tableau + _Signé_, BERSTETT. dont on retrace une scène dans ce + cas-ci. + + D'ailleurs cette lettre-ci ne + prouve rien, sinon que l'on peut + regarder comme authentiques les + lettres publiées par M. de + Dalberg. + + + + +§ XVII. + +Lettre de M. de Talleyrand à M. de Dalberg. + + + Paris, le 20 novembre 1823. + +Je viens de recevoir votre lettre du 13 +novembre, mon cher Duc; elle est +excellente. Je l'ai lue à plusieurs Voilà qui est vite décider la +personnes de différentes opinions: on question. On dit que quand Satan +est d'accord. On la trouve sans fut devenu vieux, il se fit ermite +réplique. J'ai été tenté de la faire pour absoudre ses confrères: reste +imprimer; mais plus de réflexions m'ont à savoir si l'absolution fut +conduit à penser qu'il y aurait efficace. +peut-être une autre marche à suivre. Il +ne faut pas mettre trop d'importance à +l'attaque du duc de Rovigo. Le public Le public, dites-vous? Quel +en a fait justice, et justice complète; public? C'est sans doute celui de +vous verrez que tout le monde a été certains salons, car le véritable +indigné de toute la bassesse que public, celui qui est à l'abri des +renferment les atroces calomnies du duc intrigues et des coteries, dont, +de Rovigo. Le jugement est porté; on ne par cela même, le jugement est +veut plus de cette affaire. sans appel, pense qu'il y a de la + bassesse à trafiquer de + l'indépendance de son pays, mais + qu'il n'y en a jamais à démasquer + un traître, ou à déchirer le voile + de l'hypocrisie. + +Je n'ai, quant à moi, rien à publier, +et je ne publierai rien. J'ai écrit au Je le crois. Que pourriez-vous +roi une lettre; c'est tout ce qu'il y a dire qui ne vous accusât plus +eu et tout ce qu'il y aura de moi dans encore que ne le fait votre +cette infâme affaire. Adieu. J'espère silence? Vous vous plaignez; +vous revoir sous peu de jours. Mille êtes-vous fondé à le faire? Après +amitiés. avoir suscité tous les grands + désordres de l'état, causé la + dévastation de la fortune + publique, vous en êtes réduit à + accuser votre propre ouvrage, pour + tâcher de conserver quelque crédit + près de vos anciens amis; mais ce + crédit-là même passera, et il ne + vous restera que la prétention de + fixer le ridicule et de mettre le + vice en crédit. + + _N. B._ Je demanderai au lecteur + si cette lettre ne fait pas + soupçonner que celle du duc de + Dalberg a été concertée entre les + deux correspondans. J'ai été + tenté de la faire imprimer, dit M. + de Talleyrand, et vite M. de + Dalberg imprime. Cette manœuvre, + de faire agir un autre et de tout + avancer sous son nom, sans + paraître, afin de conserver ses + manœuvres indépendantes; la + confiance où il paraît être qu'il + a réussi à faire disparaître + toutes les pièces de cette + affaire, sécurité qui pourrait + bien être troublée, tout cela est + conforme au caractère connu de M. + de Talleyrand, et tout-à-fait + d'accord avec ses antécédens. + Frapper dans l'ombre, et se tenir + à l'écart; mettre les autres en + avant, et se conserver la facilité + de recueillir le fruit de leurs + menées, ou de les désavouer, selon + la circonstance, c'est ce que bien + des gens ont appelé du talent, + sans réfléchir que l'histoire + pourrait bien un jour le qualifier + autrement. + + + + +NOTES + + +[1: C'était le père de M. de la Bouillerie.] + +[2: On se souvient qu'il avait envoyé au Directoire la correspondance +trouvée dans les fourgons du général autrichien Klinglin, laquelle +attestait que Pichegru était en communications criminelles avec le +prince de Condé, et qu'il préparait les revers de sa propre armée.] + +[3: Propos rapporté par les compagnons de George, lorsqu'on les +interrogeait sur ce qu'ils avaient fait, vu et entendu.] + +[4: Il n'y avait qu'à Londres qu'on entretenait une surveillance parmi +les réfugiés de la guerre de l'Ouest.] + +[5: M. de Rivière, que j'eus occasion de voir au Temple, me confirma +dans l'opinion que j'énonce ici. Je lui témoignai mon étonnement de le +voir lui et M. de Polignac acollés à pareille compagnie; je lui parlai +de ce qu'il avait dû souffrir en entendant, aux débats, le détail des +attrocités dont ces malheureux s'étaient rendus coupables. Il convint +qu'en effet sa position avait été pénible, et m'apprit comment il +s'était décidé à venir à Paris. + +M. le comte d'Artois ne recevait depuis long-temps que les rapports les +plus invraisemblables; à entendre ceux qui les lui adressaient, il +semblait qu'il n'avait plus qu'à se présenter, que tout allait lui +obéir. Il était difficile, en considérant la source d'où partaient ces +rapports, de se défendre de l'impression qu'ils devaient naturellement +produire. Cependant, me dit M. de Rivière, je ne partageais pas le moins +du monde les espérances qu'on nous donnait. Je dis ma façon de penser au +prince; je lui demandai la permission de venir en juger moi-même, et lui +annonçai qu'il pourrait se déterminer sur mon rapport, parce que je ne +me laisserais aller à aucune illusion. Son A. R. consentit à ce voyage. +Je vins à Paris; je ne tardai pas à me convaincre que l'on nous +trompait, et j'allais repartir lorsque je fus arrêté.] + +[6: Un officier de M. le duc de Bourbon, qui était à cette époque +attaché au duc d'Enghien, a contesté cette assertion. Je ne cherche pas +les motifs qui l'ont fait agir; quant à moi, je n'avais d'autre intérêt +en la notant, que celui de la vérité historique, qui était loin +d'accuser le courage de M. le duc d'Enghien. Au reste, ce prince a bien +pu faire un mystère à ses officiers de quelques démarches qu'il ne +cachait pas à ses domestiques. Je persiste donc, parce que celui qui m'a +rapporté le fait est digne de foi, et sûrement connu de mon réfutateur. +Un Strasbourgeois m'a même assuré qu'il était notoire dans ce temps, à +Strasbourg, que l'on s'y prêtait à des facilités pour laisser repasser +le duc d'Enghien le soir par la citadelle et regagner le pont du Rhin.] + +[7: Je sais que, depuis la mort de M. le duc Cambacérès, on se donne +beaucoup de mouvement pour faire supprimer cette circonstance, qui est +rapportée dans ses mémoires manuscrits; mais il n'en est pas moins vrai +qu'elle y est telle que je viens de la citer, et assurément, s'il eût +vécu, il n'aurait fait aucun sacrifice à celui qui est le plus intéressé +à la faire disparaître.] + +[8: Voyez aux _documens_, n° 1. Cette lettre du premier consul au +ministre de la guerre est du 10 mars 1804. Voyez, n° 2, _Lettre du +ministre de la guerre au général Ordener_.] + +[9: Voir, n° 3, _Lettre de M. Talleyrand à l'électeur de Baden_, du 10 +mars 1804.] + +[10: J'ignorais cette circonstance de l'arrestation de la voiture du +prince, depuis onze heures jusqu'à quatre du soir à la barrière, lorsque +j'ai publié en 1823 ce que je savais de cet événement.] + +[11: En quittant _le Bellérophon_ dans la rade de Plymouth en 1815, j'ai +été transporté à bord de la frégate _l'Eurotas_ pour être conduit comme +prisonnier à Malte. + +Le capitaine de cette frégate était un M. de Lilycrap: pendant la +traversée, il m'a raconté souvent qu'il avait été employé près de Drack +sur les bords du Rhin; à cette époque, qu'il avait été envoyé par lui en +tout sens dans toutes les petites cours d'Allemagne, près des émigrés à +Offembourg et à Ettenheim chez M. le duc d'Enghien. + +Il pestait encore de rage contre Méhée qui, disait-il, les avait si +complètement joués.] + +[12: Ce propos a une coïncidence avec l'espérance qu'avait le général +Moreau, d'être revêtu de la puissance consulaire, et avec les refus +qu'il fit de s'engager dans les principes de George. J'ai appris depuis +la restauration, que, dans une autre entrevue, George lui avait dit que +son projet était tout prêt, qu'il frapperait le premier consul tel jour +(qu'il lui désignerait), et qu'il ne lui demandait que de partir +d'avance avec le général Pichegru, pour se rendre dans les environs de +Boulogne, y attendre la nouvelle de l'événement, et ne pas perdre de +temps pour agir sur l'armée; ce que Moreau refusa positivement. De sorte +que George fut obligé de retarder son coup par la conviction qu'il +acquérait, qu'il n'aurait abattu le premier consul qu'au profit du +général Moreau. + +C'est alors qu'il dit: Un bleu pour un bleu, j'aime encore mieux celui +qui y est que ce j... f... là.] + +[13: Le monument que l'on a élevé au général Pichegru depuis 1815 est la +meilleure réponse à faire à ceux qui, dans ce temps-là (1804), le +regardaient comme une victime ainsi que Moreau.] + +[14: Ceci a été écrit en 1815. On a cité plus haut des faits et des +révélations venus à ma connaissance depuis 1823.] + +[15: Le ministère anglais a prétendu qu'il était étranger au projet de +George. Voici la note remise au nom de Sa Majesté Britannique, le 30 +avril 1804, aux ministres des cours étrangères. + +«S. M. m'a ordonné de déclarer qu'elle espère ne pas avoir besoin de +repousser avec le dédain et l'indignation qu'elle mérite, la calomnie +atroce et dénuée de fondement, que le gouvernement de S. M. participait +à des projets d'assassinats: accusation déjà portée aussi faussement et +aussi calomnieusement par la même autorité contre les membres du +gouvernement de S. M. pendant la dernière guerre; accusation si +incompatible avec l'honneur de S. M. et le caractère connu de la nation +britannique, et si complètement dénuée de toute ombre de preuve, que +l'on peut présumer avec raison qu'elle n'a été mise en avant dans le +moment actuel qu'afin de détourner l'attention de l'Europe de la +contemplation de l'acte sanguinaire qui a été commis récemment par +l'ordre direct du premier consul de France, en violation du droit des +gens et au mépris des lois les plus simples de l'honneur et de +l'humanité.» + +Imprimé à Paris, chez les frères Baudouin, _Mémoire historique sur la +catastrophe de monseigneur le duc d'Enghien_, pages 267 et 268. + +De qui donc Wright, officier de la marine royale anglaise, et de plus +commandant un bâtiment de guerre de cette marine, pouvait-il avoir reçu +des ordres pour embarquer et débarquer à notre côte George et les siens? + +Y a-t-il en Angleterre une autre autorité que les offices du +gouvernement qui commande à la marine?] + +[16: Son défenseur, en me parlant de cette affaire pendant mon +administration, m'a dit que si dans son plaidoyer il avait admis cette +entrevue comme constante, il ne lui serait resté aucun moyen de sauver +le général Moreau, que le moindre contact avec George perdait sans +ressource.] + +[17: Après l'affaire de George, dans laquelle le premier consul avait +été bien servi, on ne manqua pas de lui dire: «Voyez cependant, il a été +six mois à Paris sans qu'on s'en doutât. Il est clair que, s'il y avait +eu un ministère de la police, on n'aurait pas couru ce danger. Bien +mieux, George n'aurait pas osé y venir, si Fouché avait encore été +ministre.» On persuada aisément au premier consul de rétablir ce +ministère; il devenait nécessaire, surtout à cause des changemens qui se +préparaient et qui allaient mettre les intrigues en mouvement. Le +premier consul penchait pour M. Réal. Je ne sais ce qui le porta à se +décider en faveur de M. Fouché qui rentra au ministère. Celui-ci était +persuadé qu'il n'en était sorti que par les œuvres de M. de Talleyrand; +il y revint donc avec la résolution de lui nuire autant qu'il le +pourrait, et effectivement il ne manqua pas une occasion de le faire.] + +[18: On a le droit d'observer que c'était l'armée qui avait donné le +signal, et qui avait entraîné par son exemple. Mais qui est-ce qui avait +fait respecter le nouvel ordre social établi en France, ainsi que les +institutions qui en avaient été la conséquence? N'étaient-ce pas les +efforts de l'armée? Sous quelle garantie tout cela était-il placé? +N'était-ce pas sous celle de l'armée? + +Pour détruire ces institutions, par où devait-on commencer, si ce +n'était par leur auteur? et après lui, qui est-ce qui était le plus +menacé, si ce n'était l'armée? (Témoin les événemens de 1815.) Celle-ci +ayant, comme toute la France, traversé la révolution, voyait un danger +pour elle-même; il n'était donc pas surprenant qu'elle cherchât la +première à s'en garantir.] + +[19: Avant que le premier consul mît la couronne impériale sur sa tête, +il avait été nommé consul à vie à la suite d'un vote populaire, le 2 +août 1802. Ses ennemis lui ont reproché l'assentiment qu'il donna au +sénatus-consulte qui le perpétuait ainsi dans l'autorité, comme un acte +ambitieux par lequel il a voulu préparer son avénement au trône. + +En examinant sans partialité tout ce qu'ils ont pu dire à ce sujet, on y +reconnaît les caractères de la passion et de l'envie. Il ne faut que se +reporter à cette époque pour s'en convaincre. + +Le consulat ne devait d'abord être exercé que pendant dix ans, et l'on +se rappelle combien l'esprit de parti troublait la tranquillité +intérieure, et à combien de discordes on aurait encore été exposé, si +une main ferme n'avait pas contenu toutes les factions. Or, que +serait-il arrivé lorsqu'il aurait fallu élire un successeur au premier +consul? Vraisemblablement les partis se seraient agités, et comme les +militaires auraient fait la loi, les votes auraient été partagés entre +le premier consul et le général Moreau. + +Je suppose que celui-ci eût été élu; qu'aurait-il fait? Il n'y a que des +hommes sans expérience qui ne conviendront pas qu'il aurait défait tout +ce que son prédécesseur avait établi; et comme il aurait dû craindre, +par suite du mécontentement que cela aurait excité, qu'à l'élection +suivante on réélût le général Bonaparte, il se serait empressé d'y +apporter des obstacles, si même il n'avait pas fait pire, sous le +prétexte qu'il conspirait contre la tranquillité de la république. +L'histoire de ces sortes de gouvernemens n'est pleine que d'événemens +semblables. + +Après Moreau, on en aurait élu un autre, qui à son tour lui aurait fait +la même chose, et ainsi de suite comme à Constantinople. Le général +Bonaparte aurait été un fou de s'y exposer, et on se serait moqué de lui +de n'avoir pas su se servir du pouvoir, lorsqu'il en était revêtu. Dans +ces cas-là, le premier qui a la place fait fort bien de ne pas la +quitter. Et d'ailleurs, comment les amis de la liberté n'ont-ils pas +établi ce gouvernement pendant que l'empereur était en Égypte? Alors ils +étaient maîtres du terrain, et pouvaient s'y constituer comme ils +auraient voulu.] + +[20: C'est à ce voyage qu'il fit venir M. de Massias. Voyez chap. +complémentaire à la fin de ce volume.] + +[21: Lauriston, comme aide-de-camp de l'empereur, l'accompagnait à ce +voyage.] + +[22: À la suite de la première visite qu'il fit faire par les +architectes, que j'accompagnai ainsi que Duroc, ceux-ci furent si +effrayés de la quantité de réparations qu'exigeait ce palais monumental, +qu'ils convinrent unanimement qu'il en coûterait plus pour le réparer +que pour le démolir.] + +[23: Le moment fixé pour le départ du pape des Tuileries pour +l'archevêché éprouva un moment de retard par une cause singulière. Tout +le monde ignorait en France, et même aux Tuileries, qu'il était d'usage +à Rome, quand le Pape sortait pour officier dans les grandes églises, +comme celle de Saint-Jean-de-Latran par exemple, qu'un de ses principaux +camériers partît un instant avant lui, monté sur un âne et portant une +grande croix de procession. Ce fut au moment même de se mettre en +marche, qu'on apprit cette coutume. Le camérier n'aurait pas voulu, pour +tout l'or du monde, déroger à l'usage et prendre une plus noble monture. +Il fallut donc mettre tous les piqueurs des Tuileries en recherche; on +eut le bonheur de trouver un âne assez propre que l'on se hâta de +couvrir de galons. Le camérier traversa avec un sang-froid imperturbable +l'innombrable multitude qui bordait les quais, et qui ne pouvait +s'empêcher de rire à ce spectacle bizarre qu'elle voyait pour la +première fois.] + +[24: + +«Monsieur le général de division Savary, mon aide-de-camp, + +«Vous partirez dans la journée en toute diligence pour Bruxelles. Les +pièces ci-jointes vous feront connaître l'objet de votre mission. Vous +irez voir le président de la cour criminelle et le procureur impérial, +et, sans faire aucun nouvel éclat, ni laisser pénétrer le but de votre +voyage, vous recueillerez les renseignemens convenables, qui me mettent +à même d'avoir une idée précise sur cette affaire, ainsi que sur la +nécessité des mesures que l'on propose. + +«Vous irez aussi à mon château de Lacken, pour voir dans quelle +situation sont les travaux. + +«Vous irez de là à Anvers; vous y visiterez dans le plus grand détail +l'arsenal, les chantiers de construction, les magasins, les chaloupes +canonnières et autres bâtimens de la flottille qui se trouvent en +armement. Vous reviendrez par Bruges, Ostende, Dunkerque, Calais, +Ambleteuse, Vimereux et Boulogne. Vous resterez dans chacune de ces +villes le temps nécessaire pour bien voir la situation de l'armée de +terre et de mer, et vous mettre à même de me rendre compte de tout ce +qui peut m'intéresser. Vous m'écrirez de Bruxelles sur l'affaire de ..., +et de chacune des autres villes sur tout ce qui a rapport à votre +mission. Vous causerez avec le général Davout et les autres généraux, et +toujours dans ce sens que je compte que l'armée et la flottille ne +cessent pas d'être maintenues sur un pied respectable et dans la +meilleure discipline. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte +garde. + +«Malmaison, ce 24 ventôse an XIII. + + «NAPOLÉON.» +] + +[25: L'armée qui aurait passé le détroit est celle qui a combattu depuis +les Russes et les Autrichiens. Si elle n'eût pas conquis l'Angleterre, +comme je le crois, au moins eût-elle amené une paix bien autre que +celles que nous sommes accoutumés de faire avec ce pays.] + +[26: J'ai eu occasion de m'assurer depuis, que lors de la réunion des +troupes russes à leur frontière pour opérer ce mouvement, la Russie +avait fait demander passage à la Prusse, que non seulement la cour de +Berlin le refusa, mais qu'elle mobilisa une armée pour s'opposer au +passage. Ce fut sur ces entrefaites que la Prusse apprit la violation de +son territoire par le corps de Bernadotte. Elle témoigna la même humeur, +et ouvrit le passage aux Russes. L'empereur profita de cette mauvaise +disposition contre la France, et hâta son voyage à Berlin pour entraîner +la Prusse dans sa politique. + +Depuis cette époque, les choses n'ont été que de mal en pis avec ce +pays. Ce n'est pas le moindre inconvénient de sa position géographique. +Il sera long-temps encore obligé de rester dans le disque de la +puissance qui le menace le plus. Si l'armée française, au lieu d'être +entièrement occupée à Boulogne, eût pu lui offrir la certitude d'être +secouru à temps, jamais la Prusse n'aurait dévié d'une alliance qui lui +était naturelle et nécessaire.] + +[27: Ce fut à cette occasion qu'il connut l'évêque d'Augsbourg, qui +était autrefois électeur de Trèves; il conçut de l'estime pour lui, et +ce prince en retour s'attacha à l'empereur, qu'il considérait comme lui +ayant fait donner l'évêché d'Augsbourg, sans lequel il n'aurait eu +aucune indemnité de la perte de son électorat.] + +[28: D'après la capitulation de Memingen, les officiers retournaient +chez eux. On laissait entrevoir au prince Maurice qu'en cas de retard de +la part du général Mack, on n'accorderait pas cette faveur.] + +[29: On a vu plus haut que des environs d'Ingolstadt il avait été envoyé +contre l'archiduc Ferdinand, pour empêcher sa réunion avec la grande +armée par la Bohême.] + +[30: L'empereur avait reçu la nouvelle du désastreux combat naval de +Trafalgar. + +L'amiral Villeneuve, après son combat contre l'amiral Calder, avait +rallié l'escadre du Ferrol et était allé à Cadix avec l'escadre +espagnole. L'empereur avait sans doute ordonné au ministre de la marine +de lui retirer le commandement de ses flottes, car celui-ci envoya +l'amiral Rosilly pour le remplacer. Il en prévint Villeneuve par un +courrier; y ajouta-t-il quelques reproches, c'est ce que j'ignore: mais +il fallait bien qu'il y eût quelque chose de semblable, puisque +Villeneuve sortit de Cadix sans but avec les flottes française et +espagnole, pour attaquer l'escadre anglaise, commandée par Nelson. + +L'engagement eut lieu au cap Trafalgar. Nous avions en tout trente +vaisseaux ou même trente-un. Les Anglais n'en avaient pas au-delà de +trente-deux ou trente-trois, et cependant nous fûmes non seulement +battus, mais détruits; en résultat, nous perdîmes dix-huit vaisseaux, le +reste rentra à Cadix. À la vérité, l'amiral Nelson fut tué dans le +combat, mais cela ne faisait rien à l'honneur des armes. Villeneuve fut +pris et emmené en Angleterre. + +L'amiral espagnol Gravina fut blessé, et mourut des suites de sa +blessure. On reprocha beaucoup à l'amiral Dumanoir, qui commandait +quatre vaisseaux de réserve, d'avoir amené sans combattre; on prétendit +que, s'il avait attaqué, il aurait réparé les affaires; il fut traduit à +un conseil de guerre, et acquitté, comme cela était habituel.] + +[31: Les Français pourraient aujourd'hui parler avec plus de raison de +l'ambition de la Russie.] + +[32: L'empereur venait de recevoir de M. Delaforest, son ministre à +Berlin, l'avis que la cour de Prusse avait pris parti pour les coalisés, +et qu'elle envoyait M. de Haugwitz à son quartier-général pour le lui +signifier. Le ministre arriva effectivement à Brunn peu de jours après +moi; comme l'empereur avait déjà bien assez d'ennemis sur les bras, il +ne voulut pas donner à la Prusse l'occasion de se compromettre encore. +Il renvoya M. de Haugwitz à son ministre des relations extérieures, qui +était à Vienne, et auquel il écrivit en conséquence, bien persuadé que, +si la bataille qu'il se disposait à livrer était heureuse, les affaires +de la Prusse s'arrangeraient facilement, et que, si au contraire il la +perdait, sa position ne serait pas plus mauvaise. Cette politique se +trouvait dans l'intérêt de la Prusse.] + +[33: On remarquera facilement que l'auteur nomme souvent un maréchal +pour indiquer son corps d'armée, et un général de division pour indiquer +la division commandée par ce général.] + +[34: C'est dans ce moment que l'empereur envoya du champ de bataille, +son aide-de-camp Lebrun, porter la nouvelle du succès à Paris, et qu'il +envoya également un officier à l'électeur de Bavière et à celui de +Wurtemberg.] + +[35: Jusqu'en 1806, nous avons vu l'infanterie russe mettre ses +havresacs par terre, avant de commencer le feu, de manière que, quand +elle était repoussée, elle perdait tous ses bagages.] + +[36: Nous étions au 5 décembre à la pointe du jour; la bataille avait eu +lieu le 2.] + +[37: Il faut observer que les débris de l'armée russe avaient beaucoup +de chemin à faire pour venir s'opposer à Davout.] + +[38: Cependant l'armistice ne devait concerner les Russes qu'après que +l'empereur Alexandre aurait accepté les conditions arrêtées à l'entrevue +des deux empereurs, et ce n'est que dans la nuit du 4 au 5 qu'il m'a +donné sa parole d'y souscrire.] + +[39: Effectivement trente-six mille Russes y étaient avec le général +Buxhœwden; ils auraient été joints aux Prussiens, si nous eussions perdu +la bataille.] + +[40: Le général Junot était ambassadeur en Portugal. L'empereur, voulant +lui fournir une occasion de se distinguer, lui avait envoyé ordre de +venir le joindre à l'armée; il arriva deux jours avant la bataille. +Quand il aurait toisé son chemin de Lisbonne à Austerlitz, il ne serait +jamais arrivé plus à propos.] + +[41: Il avait, depuis un ou deux ans, fait embrasser la carrière +militaire à son frère Joseph, et lui avait donné le commandement du 4e +régiment de ligne au camp de Boulogne. Ce prince présidait à Paris le +conseil des ministres en l'absence de l'empereur.] + +[42: C'est pendant le séjour à Munich que l'on abandonna le calendrier +républicain, pour reprendre le calendrier ancien.] + +[43: On regarda avec raison la retraite de M. Chaptal comme un malheur: +c'était l'homme de France le plus fait pour donner de l'essor à +l'industrie nationale; il avait une opinion à lui, et avait le courage +de la défendre; il n'entretenait l'empereur que d'idées de paix. La +méchanceté fit parvenir aux oreilles de l'empereur des contes absurdes +sur de prétendues spéculations de ce ministre. Il était naturel qu'ayant +dans sa fortune de grands établissemens de chimie, il ne les détruisît +point, par la raison qu'il était ministre. + +L'empereur reconnut plus tard qu'on l'avait trompé; M. Chaptal était un +des hommes dont la conversation lui plaisait le plus, et des lumières +duquel il faisait le plus de cas: aussi était-il toujours un des +premiers sur la liste des personnes qui avaient chez l'empereur la +faveur des entrées particulières.] + +[44: L'empereur traitait Clarke en enfant qui aurait pleuré, si on +n'avait pas fait attention à lui. Jamais homme n'a été aussi +malheureusement organisé que Clarke; courtisan par nature, on ne sait ce +qu'il n'aurait pas fait pour obtenir un regard d'approbation de +l'empereur.] + +[45: D'Etten, d'Essen et de Werden dans le comté de la Marche.] + +[46: Notre opinion était fondée sur ce que lord Yarmouth avait suivi la +négociation jusqu'au mois d'août, époque à laquelle lord Lauderdale fut +envoyé à Paris: on savait celui-ci tenir à la faction Grenville, et +opposé à M. Fox, qui, étant malade de la maladie dont il mourut dans le +milieu du mois suivant, eut peu d'influence sur le choix du négociateur, +et sur la conduite des négociations. + +Nous avons pensé que lord Lauderdale n'avait été envoyé que pour +entraver et rompre ces négociations, parce que, dès son arrivée, il +refusa de reconnaître la base sur laquelle négociait lord Yarmouth. +Dès-lors on cessa de s'entendre et tout parut fini, quoique cependant il +ne quittât Paris qu'après que l'empereur fut parti pour l'armée, sans +doute pour accréditer l'opinion que c'était la France qui avait rompu. + +Je crains d'avoir un peu trop disposé le lecteur à placer la cause de la +rupture dans les jactances de la jeunesse de Paris, et les alentours du +grand-duc de Berg, qui n'était pas le seul à former des projets. +L'empereur n'était pas de caractère à se laisser entraîner par ces +petites intrigues. Il jugea la guerre inévitable, parce qu'elle n'était +que la conséquence des projets de la coalition qui ne fut jamais +dissoute, qui modifia ses plans, mais n'y renonça jamais. + +Sur des esprits aussi invariablement prévenus que ceux qui dirigeaient +les cabinets étrangers, sur des têtes vaines et vindicatives, +l'Angleterre avait trop de prise pour éviter l'occasion de renouer la +partie; elle venait de faire rejeter le traité fait entre la Russie et +la France par M. d'Oubril. Des relations d'amitié liaient déjà les deux +cours de Prusse et de Russie; l'Angleterre avait donc une position +facile à prendre. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'empereur était +loin de vouloir la guerre, qui ne pouvait que remettre l'avenir en +problème, et que le roi de Prusse ne s'en souciait pas; tous deux la +firent malgré eux, l'un y fut contraint et l'autre entraîné. Les femmes, +les jeunes gens et les ambitieux y contribuèrent plus que ces deux +souverains.] + +[47: Il remplaça le maréchal Lefebvre, qui commandait le 5e corps, par +le maréchal Lannes, qu'il avait ramené de Paris, et il donna le +commandement de la garde à pied au maréchal Lefebvre.] + +[48: Le prince de Hohenlohe, qui commandait cette armée, garda +Montesquiou pendant toute la bataille. On dit même qu'il ne fit remettre +au roi la lettre dont Montesquiou était porteur qu'après la bataille.] + +[49: En venant de Weimar à Naumbourg, l'empereur avait passé d'abord par +la position dans laquelle le roi de Prusse avait combattu, et ensuite +par celle qu'avait occupée le maréchal Davout. Les deux champs de +bataille étaient encore couverts de débris.] + +[50: «M. le général Savary, restez toute la journée dans votre position. +Portez-vous partout où vos chevaux pourront aller. Si vous pouviez aller +jusqu'à Fehrbellin, il serait possible que vous y trouvassiez quelque +chose. Si vous prenez des chevaux, envoyez-les à Spandau, pour monter +les dragons. Surtout envoyez-moi des renseignemens; si vous en avez +d'importans, vous pourrez les envoyer directement au grand-duc de Berg, +qui sera à Oraniembourg. + +«Sur ce, etc. + +NAPOLÉON. + +«À Potsdam, ce 26 octobre 1806, à 4 heures du matin.». ] + +[51: Ces capitulations étaient plutôt des démissions du service +militaire, car les hommes, pour la plupart, retournaient chez eux.] + +[52: Duroc n'était pas dans l'habitude de se trouver sur le passage de +l'empereur, chaque fois qu'il sortait ou rentrait.] + +[53: Il fallait que ces gouverneurs eussent perdu la tête, car peu de +jours auparavant, des détachemens de troupes égarés s'étaient présentés +devant les mêmes places, dont l'entrée leur avait été refusée.] + +[54: Mes instructions étaient ainsi conçues: + +«Berlin, le 18 novembre, au quartier-général. + +«D'après les intentions de l'empereur, vous voudrez bien, général, +partir sur-le-champ pour vous rendre devant Hameln. + +«Vous prendrez le commandement des troupes qui bloquent cette +forteresse, et vous aurez soin de faire retrancher par de bonnes +redoutes tous les postes du blocus. + +«Vous ferez prendre dans la place de Binteln des obusiers et des canons +pour bombarder la ville, y mettre le feu, et accélérer la reddition. +Vous ferez garnir les redoutes de petites pièces de campagne, afin +d'empêcher l'ennemi de faire lever le blocus, et afin de suppléer, au +moyen des retranchemens et d'un bon service, au peu de troupes que vous +avez sous vos ordres. + +«Aussitôt votre arrivée, vous ferez passer à l'empereur l'état de +l'organisation du blocus, et vous correspondrez avec moi le plus +fréquemment possible. + +«Vous tirerez vos vivres et tout ce dont vous aurez besoin du pays +d'Hanovre. + +«Le 12e régiment d'infanterie légère doit être parti aujourd'hui de +Cassel pour Hameln. S'il n'était pas arrive, vous écririez au général +Lagrange, à Cassel, de le faire venir sans délai, et si vous aviez +réellement besoin d'un plus grand nombre de troupes, vous demanderiez +également au général Lagrange quelques uns des détachemens de cavalerie +qu'il a à Cassel. L'intention de S. M. est que vous suppléiez par de +bonnes dispositions, de l'activité et de l'énergie, au peu de troupes +que vous avez. + +«S. M. vous autorise, au surplus, à accorder à la garnison une +capitulation par laquelle elle sera prisonnière de guerre, les officiers +sur parole et les soldats envoyés en France. Vous aurez soin que toutes +les caisses des régimens et tout ce qui appartiendrait au roi de Prusse +nous restent.--Faites-moi passer aussi, général, un rapport qui fasse +connaître l'état de la place de Binteln.»] + +[55: «Monsieur le duc, + +«Le roi a vu avec un extrême mécontentement que vous ayez appelé +l'attention publique sur de funestes souvenirs dont il avait commandé +l'oubli à tous ses sujets. + +«Sa Majesté m'ordonne en conséquence de vous faire connaître que son +intention est que vous vous absteniez de vous présenter dans son palais. + +«J'ai l'honneur d'être avec considération, monsieur le duc, + +«Votre très humble et obéissant serviteur. + +«Le président du conseil des ministres, chargé du portefeuille de la +maison du roi pendant l'absence de M. le marquis de Lauriston. + +«_Signé_ comte de VILLÈLE.»] + +[56: _Voyez_ chapitre V.] + +[57: _Éclaircissemens donnés par le citoyen Talleyrand à ses +concitoyens_.--À Paris, chez Laran, libraire, Palais-Égalité, galerie de +bois, n° 245, an VII.] + +[58: _Voyez_ chapitre V.] + +[59: Le lendemain, ajoute M. de Massias, il fit une distribution +publique et solennelle des croix de la Légion-d'Honneur, qu'il avait +nouvellement instituée. D'après ses réglemens, j'y avais droit, et comme +chargé d'affaires, et comme portant les épaulettes de colonel; il la +distribua à tous mes collègues présens, et je fus le seul à qui il ne la +donna pas. Le général Lannes, que je vis le soir, me dit que l'empereur +avait été très content de mon courage et de ma probité, mais qu'il avait +voulu punir mon manque de respect envers mon supérieur. + +Je revins à Carlsruhe. Un ou deux mois après mon retour, on me dit qu'un +chambellan de Sa Majesté demandait à me parler; c'était M. le comte de +Beaumont, qui me remit une lettre du grand-maréchal du palais, Duroc, +dans laquelle il était dit que l'empereur devant bientôt envoyer à +Carlsruhe sa fille adoptive, la princesse Stéphanie, épouse du grand-duc +de Bade, il la confiait à mes soins et à ma probité; que, pour tout ce +qui la concernait, je ne devais point correspondre avec le ministre des +affaires étrangères, mais directement avec lui-même. + +Un an environ après l'arrivée de la princesse, l'empereur me nomma +résident-consul-général à Dantzick. J'occupais à peine depuis huit jours +ce nouveau poste, que je reçus ma nomination à la place d'intendant de +la ville, avec de gros émolumens. + +À mon retour en France, où ma santé me força de revenir en congé, il me +nomma baron, avec l'autorisation de créer un majorat.] + +[60: Il serait possible que cette lettre fût celle dont l'empereur +Napoléon a voulu parler en répondant à M. O'Méara, quand il s'est plaint +qu'on ne la lui avait remise qu'après la mort du prince... D'après des +informations prises auprès des personnes attachées au cabinet de +l'empereur, on n'a point eu connaissance d'une lettre du duc d'Enghien.] + +[61: Pièce n° 3 au _Recueil_ public par M. Dupin.] + +[62: Extrait de l'ouvrage intitulé: _Notice historique sur S. A. I. +monseigneur le duc d'Enghien_, par un bourgeois de Paris, pages 150 et +151, chez Blaise, libraire, rue Férou, Paris, 1822, 1 volume.] + +[63: Cet ordre a été donné le jour même de la tenue du conseil privé.] + +[64: L'ordre précédent, du premier consul au ministre de la guerre, est +du 10 mars, à onze heures du soir. Le ministre l'aura transmis au +général Ordener, au plus tôt à deux ou trois heures du matin le 11; il +est probable que le général n'aura pu partir que le soir de ce même +jour.] + +[65: Il avait donc été question de ces émigrés avant la tenue du conseil +privé du 10. Alors, comment M. de Talleyrand n'a-t-il pas fait avertir +le duc d'Enghien même avant la tenue de ce conseil?] + +[66: Ce décret du 16 est la conséquence de la lettre de M. de +Talleyrand, en date du 11. Elle a donc été remise au moins le 15. + +Probablement, M. de Massias avait écrit le même jour, et conséquemment +sa lettre aura dû arriver à Paris avant le duc d'Enghien, qui n'est +parti de Strasbourg que le 18 au soir.] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du duc de Rovigo, pour servi + à l'histoire de l'empereur Napoléon, by Duc de Rovigo + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO *** + +***** This file should be named 20895-0.txt or 20895-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/0/8/9/20895/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
