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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à
+l'histoire de l'empereur Napoléon, by Duc de Rovigo
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon
+ Tome II
+
+Author: Duc de Rovigo
+
+Release Date: March 24, 2007 [EBook #20895]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO, POUR SERVIR À L'HISTOIRE DE L'EMPEREUR
+NAPOLÉON.
+
+TOME DEUXIÈME.
+
+PARIS,
+
+A. BOSSANGE, RUE CASSETTE, N° 22.
+
+MAME ET DELAUNAY-VALLÉE, RUE GUÉNÉGAUD, N° 25.
+
+1828.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Camp de Boulogne.--Discipliné.--Travaux des troupes.--M. de la
+Bouillerie.
+
+
+Pendant que la marine déployait cette activité, l'armée achevait, de se
+compléter. Les régimens, composés aux deux tiers de conscrits,
+quittèrent leurs garnisons et allèrent former des camps d'instruction
+qui s'étendaient d'Utrecht à l'embouchure de la Somme. Celui d'Utrecht
+était commandé par le général Marmont, qui avait été remplacé à
+l'inspection générale de l'artillerie par le général Songis. Il
+s'étendait jusqu'à Flessingue, et avait le n° 2, parce que le corps du
+Hanovre, qui était alors commandé par le général Bernadotte, avait pris
+le n° 1.
+
+Le 3e aux ordres du général Davout, avait son centre à Ostende, et
+s'étendait jusqu'à Dunkerque inclusivement.
+
+Le général Soult commandait le 4e qui était établi à Boulogne, et
+s'étendait depuis Gravelines jusqu'à la gauche de Boulogne.
+
+Le 5e, commandé par le général Ney, comprenait Montreuil et Étaples. Il
+prit plus tard le n° 6, parce qu'on forma un nouveau corps à Boulogne,
+auquel on donna le n° 5. Il fut placé sous le commandement du général
+Lannes, qui revenait du Portugal, où il était ambassadeur.
+
+Une réserve composée de douze bataillons de grenadiers réunis se
+rassembla à Arras, sous les ordres du général Junot, qui quitta le
+gouvernement de Paris pour prendre le commandement de cette division.
+
+Tous les régimens de dragons qui étaient en France furent réunis en
+divisions de quatre régimens chacune. Elles furent cantonnées depuis
+l'embouchure de l'Escaut jusque sur les bords de l'Oise et ceux de
+l'Aisne.
+
+Les chasseurs et hussards furent réunis à Saint-Omer et Ardres.
+
+Les troupes ainsi réparties, on les occupa, on les disciplina à la
+manière des Romains. Chaque heure avait son emploi; le soldat ne
+quittait le fusil que pour prendre la pioche, et la pioche que pour
+reprendre le fusil.
+
+Les ponts et chaussées avaient d'immenses travaux à faire. Les troupes
+les exécutèrent tous. Elles creusèrent le port de Boulogne, elles
+construisirent une jetée, jetèrent un pont de hallage, établirent une
+écluse de chasse; enfin elles ouvrirent un bassin pour recevoir les
+bâtimens de la flottille. Elles firent plus: le port de Vimereux était
+tout entier à créer; le sol où il devait s'ouvrir était élevé de quinze
+pieds au-dessus des plus hautes eaux. Elles mirent la main à l'œuvre, et
+en moins d'un an, elles avaient creusé, revêtu en maçonnerie un bassin
+capable de contenir deux cents bâtimens de la flottille. Il avait son
+écluse de chasse pour le nettoyer, son canal et ses jetées pour sortir.
+
+À Ambleteuse, il fallut reprendre en entier les travaux qui avaient été
+ébauchés sous Louis XVI. Le lit de la rivière était tellement obstrué,
+que les eaux n'avaient pu s'écouler, et avaient couvert plusieurs
+milliers d'acres de terre en pleine culture. Cette submersion avait non
+seulement réduit une foule de familles à la misère, elle était encore
+devenue la source de miasmes dangereux qui obligeaient les habitans des
+villages voisins de s'éloigner tous les ans à l'époque de la canicule.
+
+On leur rendit d'abord l'écoulement qu'elles avaient perdu; on reprit,
+on acheva les travaux qui avaient déjà été ébauchés; on construisit une
+écluse de chasse. La rivière, en rentrant dans son lit, restitua à la
+culture les terres qu'elle avait submergées, et au pays la salubrité
+qu'elle en avait bannie.
+
+Cela fait, on passa au port d'Ambleteuse. On le creusa, on construisit
+sa jetée, on éleva son chenal. Tout fut promptement achevé. Les soldats
+qui exécutaient ces diverses constructions s'y portaient avec ardeur.
+Ils étaient payés: le travail avait répandu de l'aisance parmi eux, ils
+ne le quittaient que lorsqu'ils y étaient contraints par la marée; ils
+prenaient alors les armes, et se rendaient à la manœuvre.
+
+Il en était de même à Boulogne; la troupe passait du travail à
+l'exercice, de l'exercice au travail. La pioche, le fusil ne sortaient
+pas de ses mains. Aussi vit-on s'élever comme par enchantement tous les
+établissemens maritimes d'un grand port. On forma des magasins, on
+assembla des munitions, on réunit des matériaux de toutes espèces.
+Jamais tête humaine n'embrassa conception aussi vaste, et surtout n'en
+fit marcher simultanément les différentes parties avec autant
+d'activité, d'ensemble et de précision.
+
+On creusait les ports, on construisait les bâtimens, on fondait
+l'artillerie, on filait les cordages, on taillait les voiles, on
+confectionnait le biscuit et on instruisait l'armée tout à la fois. Ces
+divers soins, semblaient dépasser les forces humaines, et cependant le
+premier consul trouvait encore le temps de s'occuper des affaires de
+France et d'Italie. Ce qu'il déploya d'activité ne peut se comprendre
+quand on n'en a pas été témoin. Il avait fait louer près de Boulogne le
+petit château appelé le Pont-de-Brique, qui se trouve sur la route de
+Paris. Il y arrivait d'ordinaire au moment où les corps s'y attendaient
+le moins, montait aussitôt à cheval, parcourait les camps, et était déjà
+rentré à Saint-Cloud, qu'on le croyait encore au milieu des troupes.
+
+J'ai fait plusieurs de ces voyages dans ses voitures. Il partait
+ordinairement le soir, déjeunait à la maison de poste de Chantilly,
+soupait à Abbeville, et arrivait le lendemain de très bonne heure au
+Pont-de-Brique. Un instant après, il était à cheval, et n'en descendait
+le plus souvent qu'à la nuit. Il ne rentrait pas qu'il n'eût vu le
+dernier soldat, le dernier atelier. Il descendait dans les bassins, et
+s'assurait lui-même de la profondeur à laquelle on était parvenu depuis
+son dernier voyage.
+
+Il ramenait ordinairement pour dîner avec lui, à sept ou huit heures du
+soir, l'amiral Bruix, le général Soult, l'ingénieur Sganzin, qui
+dirigeait les travaux des ponts et chaussées, le général Faultrier, qui
+commandait le matériel de l'artillerie, enfin l'ordonnateur chargé des
+vivres; de sorte qu'avant de se coucher, il savait l'état de ses
+affaires mieux que s'il avait lu des volumes de rapports.
+
+Les constructions n'étaient pas moins actives dans l'intérieur que sur
+la côte. Les chaloupes étaient confectionnées, abandonnées au courant
+des rivières, et affluaient à Bayonne, à Bordeaux, à Rochefort, à
+Nantes, dans tous les ports de Bretagne. Elles étaient gréées, armées,
+montées même par des détachemens avec lesquels elles gagnaient
+l'embouchure des rivières qui coulent de Honfleur à Flessingue. Quand
+elles y étaient parvenues, on les mettait en état de prendre la mer, on
+les formait en escadrilles, et on les faisait successivement sortir de
+leurs abris, dès qu'on jugeait pouvoir le faire avec sécurité. On
+choisissait pour cela les petits temps, qui leur permettaient de longer,
+de raser la côte, et pour mieux assurer leur marche, on plaçait
+l'artillerie légère de l'armée sur les caps ou promontoires au pied
+desquels il se trouvait assez d'eau pour permettre aux croisières
+anglaises de les intercepter. Cette précaution ne fut pas inutile sur
+divers points de la Bretagne.
+
+Le bonheur, l'habileté menèrent à bien cette grande entreprise; nos
+escadrilles parvinrent à leur destination sans avoir éprouvé d'autres
+pertes que celles qu'entraînent les accidens ordinaires de la
+navigation. Tout avait réussi au gré du premier consul. Chacun alors
+rivalisait de zèle et de dévouement.
+
+L'armée commençait à être bonne manœuvrière, et jouissait d'un état de
+santé parfait. Elle était divisée en douze corps, y compris les troupes
+qui étaient sur la côte, et celles qu'on avait réparties sur d'autres
+points de la frontière. C'était la première fois qu'on essayait de cette
+organisation. Le premier consul l'avait adoptée, parce qu'il aimait la
+célérité, et qu'outre les avantages militaires qu'elle lui présentait,
+elle avait celui de simplifier la comptabilité. En conséquence, il avait
+ordonné au ministre du trésor, qui était alors M. de Barbé-Marbois, de
+lui organiser un service de trésorerie pour chaque corps.
+
+Le ministre lui présenta ses idées; mais le premier consul eût été
+obligé de travailler avec le payeur de chaque corps d'armée, il rejeta
+le projet; il chargea l'intendant-général de l'armée, M. Pétiet, de
+faire connaître à M. Marbois qu'il ne voulait avoir à faire qu'à une
+seule personne, qui aurait sous ses ordres tous les payeurs. Il demanda
+en conséquence que le ministre lui donnât celui des employés de la
+trésorerie qui était le plus capable.
+
+M. Pétiet lui proposa M. de la Bouillerie, qui avait été payeur-général
+de l'armée du Rhin sous le général Moreau, avec lequel il était
+étroitement lié. Le premier consul ne le connaissait point, mais il se
+rappela qu'un administrateur de ce nom avait été autrefois à la tête des
+finances de la Corse[1], où il avait laissé une excellente réputation.
+Il accepta sur ce souvenir, et chargea l'intendant-général de prévenir
+le ministre du choix qu'il avait fait.
+
+M. de la Bouillerie, qui jouissait déjà d'une fortune indépendante et
+qui de plus était lié avec le général Moreau, dont il connaissait mieux
+que personne les sentimens secrets, s'excusa sous différens prétextes.
+Pétiet eut recours à l'intervention du général, et M. de la Bouillerie
+accepta.
+
+Le ministre du trésor, qui voyait cette nomination de mauvais œil,
+s'excusa de ne l'avoir pas proposée. Il ne l'avait pas fait, parce que
+d'après sa reddition de comptes, M. de la Bouillerie était redevable au
+trésor d'une somme de quatre cent mille francs qu'il représentait par un
+bon du général Moreau. «Sur quel fonds, demanda le premier consul, cette
+somme a-t-elle été payée?--Sur les fonds mis à la disposition du général
+en chef, répondit le ministre.--Dans ce cas, répliqua le premier consul,
+M. de la Bouillerie est en règle, et vous devez accepter le bon.
+Parbleu, ajouta-t-il, vous me demanderiez donc compte aussi de toutes
+les sommes que j'ai fait donner à l'armée d'Italie aux officiers dont
+j'étais content? Cela n'est ni juste ni raisonnable.»
+
+M. de la Bouillerie, en acceptant la charge de payeur-général, avait mis
+pour condition qu'on ne lui demanderait pas de cautionnement. Il ne
+s'informa pas, du reste, quel serait son traitement, et fut même trois
+années sans en toucher. Le premier consul, devenu empereur, l'apprit et
+répara cet oubli d'une manière assez large pour que M. de la Bouillerie
+fût plus que satisfait.
+
+Le premier consul avait en lui une pleine confiance et le lui
+témoignait. Plus tard, il le chargea de l'administration de toutes ses
+finances personnelles, ainsi que de celles du domaine extraordinaire, et
+je l'ai vu déplorer amèrement, en 1815, d'avoir à lui reprocher des
+torts.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Sensation que produit en Angleterre le projet de descente.--Le général
+Moreau.--Son opposition au gouvernement du premier consul.--Bruits
+sinistres.--Avis important d'un chef vendéen.--Le premier consul
+m'envoie en mission secrète dans la Vendée.
+
+
+Pendant que les dispositions préliminaires de la grande opération du
+premier consul s'exécutaient avec un succès qu'il n'avait lui-même osé
+espérer, la critique commençait à s'attacher à son entreprise, et elle
+faisait même des progrès dans une ville comme Paris, où rien n'est
+perdu; aussi y regardait-on le plus généralement la descente projetée en
+Angleterre comme impossible à effectuer. On l'envisageait comme une
+extravagance, en comparant les chaloupes canonnières qui étaient sur le
+chantier, depuis le Gros-Caillou jusqu'au Corps-Législatif, à des
+vaisseaux de guerre; on brodait là-dessus à qui mieux mieux, et l'on
+déraisonnait de même, ainsi que cela arrive toujours, quand on veut
+juger de ce que l'on ne connaît pas: il était plus aisé de critiquer le
+premier consul que de le comprendre. Néanmoins lorsqu'on vit qu'en dépit
+de toutes les contrariétés imaginables, il poursuivait l'exécution de
+son projet, et que la réunion de toutes ses différentes flottilles,
+depuis Bayonne jusqu'à Flessingue, s'était opérée malgré ce qu'avaient
+pu faire les croiseurs anglais pour s'y opposer, on commença à réfléchir
+et à convenir assez généralement que le dernier succès ne dépendait plus
+que d'un coup de la fortune; et on ne peut trop préjuger de ce qui
+serait résulté, si des événemens qui survinrent n'avaient détourné
+l'armée de cette opération, après qu'ils eurent amené un changement dans
+la forme du gouvernement.
+
+Pendant qu'en France on censurait le projet du premier consul, en
+Angleterre, où l'on est plus froid, on prit la menace au sérieux, parce
+que l'on y avait mesuré toute l'étendue du danger, au lieu de s'amuser à
+faire des quolibets.
+
+Le ministère anglais ne pouvait plus méconnaître que, depuis la paix
+d'Amiens, les désordres qu'il avait annoncés devoir arriver en France,
+non seulement n'avaient point eu lieu, bien plus, les choses avaient
+tourné en sens tellement opposé, que celui dont il avait regardé la
+ruine comme certaine était parvenu à former un faisceau qui déjà
+menaçait l'existence de l'Angleterre. Le ministère abandonna habilement
+les illusions auxquelles on l'avait d'abord entraîné, en lui faisant
+faire la paix, puis en la lui faisant rompre. Il avait sans doute
+observé que la merveilleuse restauration de toutes choses en France, et
+en si peu de temps, n'était que l'œuvre d'un puissant génie qui
+concevait, ordonnait et exécutait avec la rapidité de la pensée; que le
+premier consul était le législateur, le magistrat et le maître absolu
+d'un pays, et d'une armée dont il était à la fois le général et le
+premier soldat; que c'était conséquemment vers cet homme qu'il fallait
+diriger le coup qui devait préserver l'Angleterre de sa ruine, et qu'il
+suffisait de la réussite de ce seul coup, pour rejeter la France dans
+l'abîme de maux dont il l'avait tirée, et achever de la mettre au point
+où n'avaient pu la conduire les puissances du continent qui lui avaient
+fait la guerre.
+
+La réussite d'un pareil projet amenait des conséquences trop positives
+pour faire hésiter sur le choix des moyens propres à l'assurer: aussi ce
+fut dans les passions humaines que l'on vint les chercher.
+
+C'est de la conspiration de Georges Cadoudal que je veux parler, et de
+la singulière part que les amis du général Moreau auraient désiré qu'il
+y prît; car, pour lui personnellement, loin de vouloir la servir, il s'y
+est tellement opposé, qu'il l'a en quelque sorte fait manquer.
+
+Depuis la paix de Lunéville, le général Moreau vivait presque ignoré, et
+loin du gouvernement; un goût pour la retraite, une indifférence
+peut-être affectée pour des honneurs qui ne pouvaient pas le faire
+sortir du second rang, et une aversion réelle pour toute espèce
+d'occupations lui avaient fait adopter ce genre de vie.
+
+Les personnes qui l'ont connu peuvent convenir, sans altérer en rien ses
+bonnes qualités, que le général Moreau était l'homme le moins propre à
+un travail assidu; qu'il avait une instruction fort négligée, qui le
+rendait incapable de gouverner, et que cependant ce mépris qu'il
+affectait pour les honneurs n'était chez lui qu'un genre de distinction
+qu'il avait pris, et auquel il n'aurait pas fallu qu'un courtisan se
+trompât. On pouvait dire à Moreau comme à Diogène: Je vois ton orgueil à
+travers les trous de ton manteau. À une grande fermeté dans le danger il
+joignait dans la vie privée une faiblesse de caractère qui le rendait
+l'homme le plus accessible et le plus facile à persuader.
+
+Comme il travaillait peu, il avait le jugement lent, la prévoyance
+courte, et avait besoin d'être aidé dans ses déterminations; de là ses
+complaisances pour des gens qui avaient fini par prendre de l'empire sur
+lui, et qui, sous le voile de l'amitié, l'ont perdu en voulant le faire
+servir à leur propre ambition. Dans les commencemens de son retour de
+l'armée à Paris, le général Moreau, excité par ses prétendus amis, avait
+essayé d'entretenir le premier consul de politique, d'organisation et
+d'administration; l'essai qu'il fit de son influence ne lui réussit pas,
+et ayant vu à qui il avait affaire, il n'y revint plus: aussi, hormis
+quelques fous, tous les généraux et officiers de son armée suivirent la
+ligne droite de l'obéissance respectueuse due au chef du gouvernement.
+
+Moreau avait fini par aller jouir dans ses terres d'une aisance qu'il
+avait acquise en servant son pays. D'autres généraux de cette armée, qui
+avaient rassemblé des capitaux, vivaient de même dans des châteaux
+qu'ils avaient achetés, et essayaient de s'accoutumer à la vie
+agronomique.
+
+Quelques-uns en furent dégoûtés de bonne heure, et n'ayant pu obtenir
+d'être employés lors de la première formation de l'armée des côtes, ils
+s'étaient faits frondeurs; d'autres vivaient dans le repos, parce qu'ils
+avaient témoigné le désir d'y rester: mais les uns et les autres
+prenaient l'air d'hommes maltraités; cela leur donnait une position peu
+coûteuse et favorable à leur projet de rester éloignés. De loin l'œil de
+l'observateur confondait tout ce monde-là avec le général Moreau, et en
+faisait un parti d'opposition qui avait même reçu une sorte de lustre
+par tous les verbiages qui se débitaient sur l'impossibilité du succès
+de l'entreprise de Boulogne.
+
+On avait eu la sottise de conseiller à Moreau de ne pas _compromettre sa
+gloire en allant s'enfourner dans cette équipée_, et il avait eu la
+faiblesse d'écouter ce conseil.
+
+Depuis la rupture du traité d'Amiens, c'est-à-dire depuis plus d'un an,
+nous avions remarqué qu'il n'avait pas paru aux Tuileries, pas même dans
+les occasions où il était non seulement de la décence, mais du devoir
+d'un citoyen comme d'un guerrier de s'y montrer et de venir offrir ses
+services.
+
+Le général Moreau ne pouvait pas être considéré comme un simple
+particulier, ainsi qu'il affectait de le paraître, et quand des villes
+et des provinces entières s'étaient imposé dans une noble indignation
+les sacrifices qu'exigeait l'agression la plus inouïe qu'on eût encore
+vue, et que ces provinces envoyaient de tous les points des députés
+porter leurs offrandes et leurs vœux au chef du gouvernement, le devoir
+du général Moreau était-il de rester spectateur indifférent des nouveaux
+dangers de sa patrie? Était-il un nouvel Achille qu'Agamemnon devait
+faire solliciter de reprendre les armes? et si enfin il avait été
+disposé à obtempérer aux ordres qu'on aurait pu être dans le cas de lui
+donner, ne devait-il pas, d'après la conduite qu'il avait tenue, en
+faire parvenir l'assurance, si toutefois il n'avait pas cru devoir
+l'offrir lui-même? C'est là le conseil que ses amis auraient dû lui
+donner.
+
+Mais il se renferma dans le silence, et nous ne tarderons pas à savoir
+pourquoi il ne pouvait plus le rompre.
+
+Il avait prêté l'oreille à des conseils qui flattaient sa paresse, et ce
+fut sans doute le travers d'esprit dans lequel il n'était que trop connu
+que ce général était tombé, qui donna aux agens de l'Angleterre,
+désignés vulgairement par le nom de Vendéens, l'idée de tenter un
+rapprochement que des antécédens fâcheux paraissaient avoir rendu
+impossible entre le général Moreau et le général Pichegru.
+
+Fouché, qui n'était plus ministre, faisait fréquenter Moreau par des
+hommes de sa province et en même temps de son parti; il épiait ses
+sentimens pour les influencer et s'en servir au besoin: mais je crois
+qu'il était étranger au projet d'un rapprochement entre les Vendéens et
+Moreau, parce que le caractère de celui-ci ne lui offrait pas assez de
+garantie pour lui, en cas de succès de la part de ce parti: mais je
+crois aussi qu'il aurait poussé lui-même, s'il avait entrevu la
+possibilité de ranimer la république tout en abattant le premier consul;
+ce qui à cette époque n'était pas impossible. Peut-être aussi M. Fouché
+n'avait-il pour but que de faire naître des circonstances graves, afin
+de provoquer la nécessité de rétablir un ministère que l'on avait
+supprimé, et qu'il regardait comme son apanage.
+
+L'éloignement de Moreau pour les Vendéens était la conséquence de ses
+opinions; peut-être aussi, dans cette circonstance, la crainte de la
+révision de sa conduite envers son camarade Pichegru en 1797[2]
+l'a-t-elle empêché de se rendre aux instances de celui-ci. Républicain
+de bonne foi, il ferma l'oreille à toute proposition incompatible avec
+l'existence et la restauration de la république; l'ayant
+particulièrement connu, je suis convaincu qu'il n'a pas donné
+connaissance au gouvernement des propositions qui lui furent faites,
+parce qu'il s'était persuadé que le projet de Pichegru était tellement
+insensé, qu'il n'aurait rien eu à faire pour le combattre le lendemain
+du jour où ce général aurait abattu le premier consul. Il ne lui
+paraissait pas possible qu'un autre que lui, Moreau, fût revêtu de la
+puissance consulaire. Il laissa donc agir Pichegru, persuadé que c'était
+pour lui, Moreau, qu'il travaillait, et c'est ce qui a fait dire à
+Pichegru en parlant de Moreau: «Il paraît que ce b...-là a aussi de
+l'ambition[3].»
+
+Depuis que j'ai été revêtu de l'autorité ministérielle, j'ai eu les
+moyens de m'assurer que le premier consul n'avait dû la vie, à cette
+époque, qu'à la diversité de projets de deux intrigues qui voulaient
+également le frapper, mais avec un but différent: ce fut pendant leur
+désunion que l'on en eut connaissance, et que l'on parvint à découvrir
+tout ce qui se tramait; il y avait déjà quelque temps que l'on était
+entouré de menées sourdes, qui, sans offrir la certitude de l'existence
+d'un complot tout organisé, avertissaient cependant qu'il se passait
+quelque chose qu'il devenait chaque jour plus important d'approfondir.
+
+Mille bruits sinistres se croisaient comme si l'on eût voulu préparer
+les esprits à un événement; on parlait de la possibilité d'arrêter la
+marche politique du premier consul; on écrivait même de Londres qu'il
+serait assassiné, et qu'on le savait de bonne part. La certitude de ces
+avis, sans être incontestable, était cependant propre à donner de
+l'inquiétude, et par conséquent à mériter l'attention du gouvernement.
+
+Il n'y avait plus, comme je l'ai dit, de ministre de la police; c'était
+un conseiller d'état qui dirigeait les recherches de tout ce qui était
+relatif à la surveillance générale, et qui travaillait avec le
+grand-juge.
+
+À cette époque, je reçus une lettre d'un ancien chef vendéen que j'avais
+obligé, et qui ne voulait plus que vivre en repos dans ses terres: il me
+prévenait qu'il venait d'être visité par une troupe de trente à quarante
+hommes armés, qui étaient venus l'entretenir des _folies_ auxquelles il
+avait franchement renoncé depuis le 18 brumaire, et que, autant pour
+observer la parole qu'il avait donnée à cette époque-là, que pour se
+prémunir contre les suites qui pourraient en résulter, il commençait par
+m'informer de cet événement, et m'ajoutait que, pour être à l'abri, il
+se rendrait à Paris aussitôt que les vendanges seraient faites.
+
+Je remis cette lettre au premier consul, qui, au cachet de vérité
+qu'elle portait, jugea que j'obtiendrais peut-être des détails sur ce
+qui commençait à l'occuper, et que, dans tous les cas, il était bon de
+connaître les dispositions politiques de la Vendée, dans des
+circonstances qui pouvaient s'aggraver par suite des événemens qui se
+préparaient.
+
+Je partis donc incognito, et j'allai retrouver mon chef vendéen, qui me
+donna de nouveaux détails; et sur ma proposition réitérée, nous partîmes
+tous deux, après m'être préalablement déguisé, pour aller à la recherche
+de la bande dont il avait parlé dans sa lettre.
+
+Le troisième jour, nous vîmes des hommes de son parti, qui s'en étaient
+séparés la veille, et de qui nous eûmes tous les détails qui m'étaient
+nécessaires pour fixer mes idées sur ses projets.
+
+Cette bande avait à sa tête deux hommes nouvellement débarqués à la
+côte; elle courait le pays pour annoncer un changement prochain dans les
+affaires, et avertir que l'on eût à se tenir prêt pour ce moment.
+Effectivement, je voyais les paysans se nombrer par petits cantons,
+comme pour se préparer à une insurrection; il y en avait même qui me
+disaient dans leur jargon: «Comment est-ce que je ferons? je n'avons
+plus de fusils, les bleus les ont pris.» On sait que c'était sous ce nom
+que les Vendéens désignaient les républicains.
+
+J'eus lieu de reconnaître, dans ce voyage, que ce malheureux pays était
+encore susceptible de se laisser de nouveau mettre en feu, de même que
+j'eus la conviction que beaucoup de chefs vendéens auxquels nous
+supposions une grande puissance morale dans ces contrées, y étaient
+tout-à-fait tombés dans la déconsidération à cause de leurs rapports
+avec le gouvernement. L'on me répéta qu'aucun d'eux ne serait en état de
+remuer le pays, mais qu'il était probable que, cette fois-ci, ce serait
+George lui-même qui viendrait; et on alla jusqu'à me dire que l'on ne
+croyait pas qu'il s'exposerait à venir par la Bretagne, où tout le monde
+était vendu (voulant dire qu'on le trahirait); mais que probablement il
+viendrait par la Normandie. Je voyais évidemment, à l'espérance qu'ils
+en avaient, qu'il était le seul homme qui pût leur inspirer encore
+quelque confiance et les porter à un mouvement.
+
+Nous revînmes ce monsieur et moi à son château, d'où je partis le
+lendemain pour Paris.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Mise en jugement de plusieurs chefs vendéens.--Querel.--Le jeune
+Troche.--Mission à la falaise de Biville.
+
+
+Ces détails surprirent beaucoup le premier consul, qui commençait à être
+inquiet de n'avoir pas reçu de nouvelles de moi depuis que j'étais parti
+de Paris; il me dit des choses obligeantes sur ma hardiesse et ma
+résolution à courir des chances aussi dangereuses, et certes il m'en a
+tenu compte.
+
+Il se détermina alors à employer des moyens sévères pour faire jaillir
+la vérité des ténèbres. Il avait un tact inconcevable pour juger quand
+il était sur un volcan, et pour mettre le doigt précisément là où il
+pouvait découvrir quelque chose.
+
+Depuis qu'il gouvernait, les jugemens par conseil de guerre avaient été
+fort rares; il avait même eu le projet de les supprimer, hors les cas de
+discipline militaire.
+
+Il y avait cependant dans les prisons plusieurs individus que la police
+y retenait, comme prévenus d'espionnage ou machinations politiques, et
+l'on n'avait pas voulu les faire juger, parce que le premier consul
+disait que le temps amènerait l'époque où on pourrait ne plus attacher
+d'importance à ces intrigues-là, et qu'alors on les mettrait en liberté.
+
+Dans cette occasion-ci, il se fit apporter la liste de tous ces
+individus, avec la date de leur arrestation, et des notes sur leurs
+différens antécédens.
+
+Il y avait parmi eux un nommé Picot, et un autre nommé Le Bourgeois, qui
+avaient été arrêtés depuis plus d'un an à Pont-Audemer en Normandie,
+comme venant d'Angleterre; ils avaient été signalés à leur départ de
+Londres par un agent que la police y entretenait[4], et qui avait su
+d'eux-mêmes le sinistre projet qui les faisait passer en France, où ils
+ne se rendaient que pour attenter à la vie du premier consul. On s'était
+jusqu'alors contenté de les tenir en prison. Le premier consul les
+désigna avec trois autres pour être mis en jugement; ils furent livrés à
+une commission. Les deux premiers montrèrent une obstination qu'on
+n'attendait pas; ils refusèrent de répondre, et furent condamnés,
+fusillés, sans laisser échapper un seul aveu. Ils semblèrent même
+vouloir défier l'autorité, et périrent en lui annonçant qu'elle
+n'attendrait pas la guerre. Cette bravade diminua l'impression pénible
+que fait toujours une exécution. On ne fut pas plus avancé. Le premier
+consul néanmoins fit surseoir à la mise en jugement qu'il avait
+ordonnée.
+
+Le gouvernement, obligé de recourir aux informations sur un projet dont
+il pressentait l'existence, avait excité le zèle de tous les
+fonctionnaires. Ceux-ci s'étaient mis en recherche, et le préfet du
+Bas-Rhin, M. Shée, oncle du duc de Feltre, signala une intrigue qui se
+présentait sous des couleurs assez fâcheuses. Il s'était assuré que le
+résident anglais près la cour de Wirtemberg entretenait une
+correspondance étendue sur la rive droite du Rhin, qu'il était sans
+cesse en voyage, et visitait fréquemment une troupe d'émigrés qui venait
+de se jeter dans le pays de Baden et aux environs d'Offenbourg. Il les
+encourageait, leur donnait des secours, et leur annonçait un changement
+prochain en France. Enfin il avait pour auxiliaire la baronne de Reich,
+qui habitait Offenbourg, et figurait depuis long-temps dans toutes les
+trames contre-révolutionnaires. On savait de quoi le résident était
+capable. On résolut de pénétrer les vues, les projets qu'il nourrissait.
+On lui dépêcha un émissaire fin, délié, qui l'enivra d'espérances, lui
+surprit le secret des liaisons qu'il entretenait à l'intérieur, et le
+fascina au point que le diplomate lui proposa de l'associer à ses
+desseins. L'émissaire accepta. Il pesa, discuta les chances que
+présentait l'entreprise, plaida le faux pour savoir le vrai, obtint tous
+les renseignemens qu'il voulait avoir, et se mit en route pour Paris,
+muni de fortes sommes qu'il avait eu l'adresse de soutirer au crédule
+diplomate. Les projets qu'il signalait étaient trop misérables pour
+qu'on s'y arrêtât. Sa mission n'apprenait rien. On fut obligé de
+chercher d'autres sources d'informations.
+
+Le premier consul revint aux poursuites qu'il avait arrêtées. Il se fit
+représenter la liste. Elle commençait par un nommé Querel. «Quel est cet
+homme?» demanda-t-il. On lui répondit que c'était un Bas-Breton qui
+avait servi sous les ordres de George dans la Vendée. Arrivé à Paris
+depuis environ deux mois, il avait été arrêté sur la dénonciation d'un
+créancier qu'il n'avait pu satisfaire, et qui, pour se venger, l'avait
+signalé au gouvernement. «Eh bien! reprit le premier Consul, je me
+trompe fort, ou celui-là sait quelque chose.» Il était impossible que
+Querel, avec des antécédens comme les siens, ne fût pas condamné. Il le
+fut en effet: mais la sentence éveilla les réflexions, car le lendemain,
+lorsqu'on se présenta pour le conduire au supplice, il déclara qu'il
+avait des révélations à faire au premier consul qui intéressaient sa
+vie. On sursit à l'exécution. L'officier qui commandait le piquet vint
+prévenir l'aide-de-camp de service des dispositions où se trouvait
+Querel. L'aide-de-camp les transmit à son tour au premier consul, qui
+l'envoya recevoir la déclaration. Elle fut détaillée, précise, dissipa
+les nuages qui voilaient encore l'assassinat qu'on méditait. En effet,
+Querel déclara qu'il était à Paris depuis six mois, qu'il était venu
+d'Angleterre avec George Cadoudal et six autres personnes qu'il nomma.
+Ils avaient été joints depuis par quatorze autres personnes également
+venues d'Angleterre, débarquées sur un cutter de la marine royale
+anglaise. Ils avaient tous été déposés au pied de la falaise de Biville,
+près de Dieppe; ils avaient été reçus par un homme d'Eu ou de Tréport,
+qui les avait conduits à quelque distance de la côte, dans une ferme
+dont il ne savait pas le nom. Ils étaient ensuite venus de ferme en
+ferme à Paris, où ils étaient entrés isolément, et où ils ne se voyaient
+que quand George les faisait appeler. Ainsi George était à Paris depuis
+six mois; ce qui n'avait jusque-là paru que du verbiage insignifiant
+acquérait par cette révélation une importance toute particulière.
+
+Depuis le rétablissement de la tranquillité intérieure, la police avait
+fait le relevé de tous les individus qui avaient pris part aux discordes
+civiles, ou s'étaient fait remarquer dans les contrées où les vols de
+diligences et autres actes semblables avaient eu lieu; ces états étaient
+divisés en plusieurs classes, 1° les excitateurs, 2° les acteurs, 3° les
+complices, 4° enfin ceux qui avaient favorisé l'évasion de quelqu'un de
+ces individus.
+
+Le tableau d'Eu et de Tréport désignait un horloger, nommé Troche, comme
+un ancien émissaire du parti. À la vérité, il avait vieilli, mais son
+fils était en état de le remplacer. On ordonna à la gendarmerie de
+l'arrêter sans bruit et de l'amener à Paris. On avait deviné juste. Ce
+jeune homme, âgé de dix-huit ou dix-neuf ans y fut reconnu par Querel,
+et comme il avait autant de finesse que d'ingénuité, il se douta bien,
+en voyant ce dernier, de ce qu'on avait à lui demander. Il ne chercha
+pas à nier un fait qui était trop palpable pour être contesté;
+d'ailleurs son rôle avait été si simple, qu'il ne voulut pas s'exposer à
+devenir plus coupable par une dénégation qui, dans tous les cas, ne lui
+aurait servi personnellement à rien. Il raconta tout ce qu'il avait
+fait, tout ce qu'il avait vu ou appris; qu'il avait conduit MM. de
+Polignac à Biville, où ils avaient passé la journée dans la maison d'un
+matelot; qu'il était allé les reprendre à la nuit pour les mener à la
+ferme qui formait la première station pour se rendre à Paris. Les
+détails fixèrent l'opinion qu'on devait se former de cette entreprise.
+
+Troche avait déclaré que trois débarquemens avaient déjà eu lieu, et
+qu'il devait s'en faire un quatrième le lendemain soir du jour où il
+parlait. On donna sur-le-champ avis de cette circonstance au premier
+consul. Il me fit appeler dans son cabinet, où je le trouvai qui
+mesurait au compas les distances des différens points de la côte de
+Normandie à Paris.
+
+Il m'expliqua de quoi il était question, et me fit partir de suite pour
+aller m'emparer de ce nouveau débarquement; il me chargea ensuite de
+revenir par la route qu'avaient suivie ces petites bandes, et de
+reconnaître moi-même ces divers foyers de troubles.
+
+Je partis à sept heures du soir, suivi d'une grosse guimbarde des
+écuries du premier consul, qui était pleine de gendarmes d'élite.
+
+J'avais amené le jeune Troche avec moi, parce que le transport n'eût pas
+pris terre, s'il ne l'eût aperçu sur le rivage. Chemin faisant, il me
+conta son aventure avec une véritable ingénuité. Il venait seulement de
+s'apercevoir qu'on l'avait employé à des intrigues qui pouvaient le
+conduire à l'échafaud; il mettait autant de zèle à aller tendre un piége
+à ceux qui arrivaient qu'il avait pu en mettre à servir ceux qui avaient
+passé.
+
+J'avais des pouvoirs du ministre de la guerre pour tous les cas qui
+pourraient survenir; je ne craignais aucune entrave. J'arrivai à Dieppe
+le lendemain à la nuit close, c'est-à-dire vingt-quatre heures après mon
+départ de Paris.
+
+Je demandai de suite les signaux de la côte. Ils n'apprenaient rien, si
+ce n'est qu'un cutter ennemi continuait à se tenir en croisière près de
+Tréport; j'en fis part à Troche, qui me dit que c'était celui qui
+portait le débarquement et le même qui avait amené les trois autres. Il
+se tenait dans cette position afin de pouvoir, dans une seule bordée,
+arriver au pied de la falaise où il avait coutume de débarquer; au
+surplus, il promettait, quand il l'aurait vu au jour, de me donner des
+indications plus positives. La mer était assez forte et peu propre à
+favoriser l'échouage d'une chaloupe sur une côte semée de récifs.
+Néanmoins je ne m'arrêtai pas à Dieppe. Je me déguisai et partis à
+cheval pour me rendre à Biville, où j'emmenai le jeune Troche, ainsi que
+mes gendarmes, qui étaient aussi déguisés. Tous étaient des hommes d'un
+courage éprouvé. On pouvait avec eux courir sans inquiétude tous les
+hasards. Je fis mettre pied à terre à quelque distance de Biville.
+J'envoyai les chevaux à l'auberge, et attendis, pour pousser plus avant,
+que ma petite troupe, qui avait ordre de ne pas se montrer, m'eût
+rejoint. Elle ne tarda pas; nous nous remîmes en route sous la conduite
+de Troche, qui nous mena à une maison où entraient habituellement les
+émissaires que les paquebots anglais jetaient sur la côte. C'était là
+qu'ils se réchauffaient, se délassaient, se disposaient à gagner la
+première station, qui, placée à plusieurs lieues dans les terres, était
+hors du cercle de la surveillance habituelle des autorités. Située à
+l'extrémité du village qui regarde la mer, la maison offrait à ceux qui
+la fréquentaient l'avantage de pouvoir entrer et sortir sans que
+personne les aperçût.
+
+Je me plaçai avec mon monde dans le jardin de cette chaumière; je
+cherchais à recueillir le bruit qui pouvait déceler des pas d'hommes,
+lorsque j'aperçus, à travers une petite fenêtre, une large table chargée
+de vin, de grandes tartines toutes coupées, ainsi qu'un gros pain de
+beurre. J'appelai Troche et lui fis remarquer ces apprêts. «C'est la
+collation, me dit-il, que l'on donne ordinairement à ceux qui arrivent
+de la côte; s'ils ne sont pas venus, ils ne tarderont pas, car la marée
+va baisser. S'ils ne profitent pas du moment pour débarquer, ils ne
+pourront prendre terre aujourd'hui, parce que les récifs empêchent les
+chaloupes d'aborder.» Le temps pressait; je me déterminai à entrer dans
+la maison, sans trop savoir ce que contenait la seconde pièce dont je
+voyais la porte.
+
+J'avais avec moi un gendarme d'un sang-froid à toute épreuve. Je lui
+ordonnai de me suivre, de se jeter sur cette porte et de ne pas la
+laisser ouvrir que tous ses camarades ne fussent entrés. J'étais décidé
+à fermer aussitôt la première, bien persuadé, quoi que renfermât la
+chaumière, qu'avec des hommes aussi déterminés, j'en viendrais à bout.
+Mes dispositions prises, je fis entrer Troche, que je ne quittais pas
+des yeux, afin de m'assurer si quelque regard, quelque signe ne nous
+trahissait pas. La précaution était inutile; la femme du matelot ne
+douta pas un moment que nous ne fussions des débarqués, et demanda à
+Troche combien il en amenait; Troche répondit qu'il ne venait pas de la
+côte, qu'il y allait: «C'est bien, lui dit-elle, vous y trouverez le
+petit Pageot de Pauly, qui est parti, il y a une heure, après vous avoir
+long-temps attendu.» Je fus curieux de savoir quel était ce petit
+Pageot: c'était un compère de Troche qui venait quelquefois à la
+falaise, mais dont les fonctions se bornaient ordinairement à conduire
+les débarqués à la seconde station, et à porter leurs paquets.
+
+La bonne femme ignorait également ce qui était arrivé à Troche et qui
+j'étais. Je me hâtai de quitter sa maison pour aller à la côte où le
+débarquement devait s'effectuer pendant que j'étais chez elle. De
+Biville à la côte il n'y a que pour quelques minutes de chemin. La terre
+était couverte de neige, le vent nous donnait au visage; nous marchions
+avec précaution, lorsque nous entendîmes parler à quelques pas en avant
+de nous. Troche crut reconnaître la voix de Pageot; mais, comme la nuit
+était noire et que la conversation se tenait dans un chemin creux, il
+était impossible de juger du nombre des interlocuteurs. J'embusquai mes
+gendarmes derrière l'avenue par laquelle ils arrivaient, et me plaçai de
+ma personne à l'endroit où ils devaient déboucher pour gagner la maison
+du matelot. Ils n'étaient que deux. Je donnai néanmoins le signal. Mes
+hommes sortirent d'embuscade et les saisirent. Cette brusque apparition
+effraya les villageois: ils se crurent morts; mais Pageot aperçut
+Troche, il se rassura et nous apprit qu'il revenait de la côte, que la
+chaloupe n'avait pu aborder, parce que la lame était trop grosse,
+qu'elle les avait prévenus qu'elle prendrait terre le lendemain. Il y
+avait déjà deux ou trois jours qu'elle essayait chaque soir d'aborder,
+mais la mer avait constamment été mauvaise. Le pied de la falaise étant
+couvert de récifs, une embarcation ne pouvait approcher que pendant la
+marée haute, et lorsque les eaux sont tranquilles.
+
+Je passai le reste de la nuit dans la maison du matelot, et j'allai au
+jour reconnaître, avec Troche, le cutter ennemi, qu'il connut pour être
+celui auquel j'avais affaire. Ce bâtiment gagnait le large dès que
+l'aurore commençait à poindre; mais il revenait louvoyer dès que le jour
+tombait, et se plaçait en face d'une tour de signaux de côte, que
+baignait un large et profond ravin, à l'extrémité duquel était fixée une
+corde, connue dans le canton sous le nom de corde des contrebandiers.
+
+Cette corde, de la grosseur d'un câble de vaisseau marchand, était
+appliquée perpendiculairement le long de la falaise, qui, en cet
+endroit, a plus de deux cent cinquante pieds d'élévation à pic. Elle
+était amarrée à de gros pieux fichés profondément dans la terre, et
+disposés de six pieds en six pieds. Celui qui montait le dernier la
+repliait et l'accrochait à un piquet destiné à cet usage, afin de la
+dérober aux patrouilles qui pouvaient circuler le long de la côte. Ce
+moyen d'introduire de la contrebande devait être bien ancien, car cette
+corde me parut être un établissement tout-à-fait organisé. Elle avait
+ses surveillans qui étaient chargés de l'entretenir, et les
+contrebandiers payaient fort exactement la rétribution qui leur était
+imposée pour la passe.
+
+Jamais péril ne m'avait paru aussi imminent que celui que courait un
+homme gravissant ainsi la falaise, un fardeau sur les épaules. Il
+suffisait qu'un pieu d'amarrage manquât pour qu'il ne fût plus question
+de la contrebande ni du contrebandier. C'était par là que George et ses
+compagnons étaient venus en France, et assurément on était loin de
+penser à un passage qui s'effectuait à moins de cent pas d'une tour de
+signaux, habitée par les guêteurs, qui à la vérité se retiraient la
+nuit. Je fis de pénibles réflexions en voyant les mille dangers qu'on ne
+craignait pas d'affronter, pour vendre quelques denrées prohibées, et
+surtout pour venir commettre un crime qui, en résultat, ne devait
+changer la position d'aucun de ceux qui s'en chargeaient. Cela me donna
+la curiosité d'approfondir jusqu'à quel point ces gens savaient ce qu'on
+leur faisait faire, et je fus bientôt convaincu qu'ils se doutaient bien
+qu'ils faisaient mal, mais aucun n'avait eu la pensée de faire la
+moindre question là-dessus. Cette corde était un revenu pour les plus
+nécessiteux: comme elle leur rapportait beaucoup, ils l'entretenaient
+avec soin, mais pas un d'eux n'avait cherché à pénétrer ce qu'on ne lui
+avait pas dit. Ils respectaient tous les secrets des autres, pour que
+l'on respectât celui qui les faisait vivre, et ils furent plus affectés
+de la suppression de cette corde que d'avoir servi à introduire George
+en France; du reste, tous croyaient fermement n'avoir favorisé que des
+contrebandiers. Aussi n'essaya-t-on pas de les punir d'une complicité
+qu'ils ne soupçonnaient pas.
+
+Je retournai le soir à la côte, et me plaçai moi-même à l'issue du
+débouché, mais la mer fut constamment grosse. Je passai six ou sept
+nuits à attendre un débarquement qui ne put s'effectuer.
+
+J'étais depuis vingt-huit jours dans cette position, lorsque je reçus
+ordre de retourner à Paris.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Activité de la police.--Mesures diverses.--Moreau.--Personnage
+mystérieux.--Conjectures à ce sujet.--Famille royale.--L'attention se
+porte sur le duc d'Enghien.--Envoi d'un émissaire sur les bords du Rhin.
+
+
+Pendant que j'étais à Dieppe, la police avait continué les recherches
+qu'elle faisait à Paris. Elle avait non seulement acquis la connaissance
+individuelle de tous les émissaires qui avaient suivi George, mais elle
+était parvenue à les arrêter tous, depuis le chef jusqu'au plus simple
+individu de l'expédition.
+
+Les arrestations avaient rompu le silence dont on s'était enveloppé en
+les commençant; les journaux qui en avaient parlé étaient parvenus en
+Angleterre, d'où l'on avait promptement envoyé prévenir le cutter qui
+croisait devant Dieppe, où, heureusement pour les passagers, le mauvais
+temps l'avait empêché de les mettre à terre.
+
+Le cutter gagna les côtes du Morbihan où nous allons le retrouver tout à
+l'heure. Je restai quelques jours aux environs de Dieppe, et rentrai à
+Paris. Je fus surpris en arrivant de voir l'activité que l'on avait
+déployée pour s'assurer de George et des siens. La cavalerie de la
+garde, celle de la garnison, fournissait des grandes-gardes qui étaient
+postées sur les boulevards extérieurs, et tenaient des vedettes autour
+du mur d'enceinte de la capitale. Continuellement en mouvement de l'une
+vers l'autre, celles-ci formaient des patrouilles permanentes qui
+avaient ordre d'arrêter tout ce qui cherchait à escalader les murs pour
+gagner la campagne.
+
+Une mesure correspondante avait été prise aux barrières. On visitait
+avec la dernière sévérité tout ce qui en sortait.
+
+On ne s'en était pas tenu là: on avait rendu une loi qui prescrivait à
+chaque citoyen de déclarer les personnes qui étaient logées chez lui, et
+qui prononçait la peine de mort contre quiconque donnerait asile aux
+complices de George. De semblables mesures devaient amener des
+révélations; elles en amenèrent en effet.
+
+On connut bientôt tous les individus qui avaient appartenu à cette
+association. On en dressa une liste avec leur signalement, et on la
+placarda dans Paris, ainsi que dans toute la France, où l'on ne pouvait
+plus voyager, même avec des passe-ports, sans être examiné de la tête
+aux pieds. Ce fut par les révélations de quelques individus arrêtés,
+qu'on découvrit que le général Moreau n'était pas étranger à
+l'entreprise.
+
+La présence de George, celle de diverses personnes, que l'élévation de
+leur naissance devait éloigner d'un tel homme, ne permettaient plus de
+douter de l'existence d'une conspiration, ni du but qu'elle se
+proposait. Elle semblait assez grave pour ne pas repousser l'idée que
+les conjurés n'avaient rien négligé pour s'associer le général Moreau.
+Cela parut d'autant moins invraisemblable, que la conduite que ce
+général affectait de tenir fortifiait les soupçons qui s'élevaient déjà
+sur sa fidélité à ses anciens principes politiques.
+
+Le domestique de George déclara qu'un soir il était sorti en fiacre avec
+son maître, qui avait avec lui un petit général boiteux dont il ne
+savait pas le nom, ainsi qu'un autre personnage qui lui était également
+inconnu. Il ajouta qu'arrivés au boulevard de la Madeleine, le petit
+général était descendu, et avait été chercher le général Moreau chez
+lui, rue d'Anjou; qu'alors son maître, avec l'autre personnage, avaient
+mis pied à terre, et que tous deux s'étaient promenés avec le général
+Moreau, pendant que lui et le petit général boiteux se tenaient dans le
+fiacre. Quand ils remontèrent en fiacre, il entendit dire au personnage
+qui accompagnait son maître, en parlant du général Moreau: «Il paraît
+que ce b...-là a aussi de l'ambition.»
+
+Le grand-juge fit en conseil un rapport officiel sur cette circonstance,
+et l'arrestation du général Moreau fut ordonnée. Elle eut lieu sur le
+pont de Charenton; Moreau fut arrêté comme il revenait de son château de
+Gros-Bois, et conduit au Temple; on s'assura également de son
+secrétaire: mais Fouché, qui probablement avait ses raisons pour qu'on
+ne scrutât pas trop sévèrement la conduite de Frénière (c'est le nom du
+secrétaire), mit tout en mouvement pour lui faire rendre la liberté; il
+feignit le zèle, affecta le respect des formes et dit au premier consul
+que, «quand on avait une bonne affaire, il ne fallait pas la gâter par
+de l'arbitraire et de l'injustice; qu'on avait arrêté Frénière, qui
+n'était pas accusé, que personne ne chargeait. Il faut, lui dit-il, vous
+montrer équitable et relâcher cet homme.»
+
+Le premier consul donna dans le piége; malgré les instances de la
+police, qui demandait à retenir huit jours Frénière, il le fit mettre en
+liberté. Il y était à peine, qu'il fut vivement compromis par les
+dépositions de tous ceux que George avait mis en contact avec les
+entourages du général Moreau. On chercha à le reprendre, mais trop tard,
+il était déjà en sûreté. Cette circonstance fit naître des soupçons sur
+M. Fouché; mais comme il était déjà connu pour être d'un caractère fort
+léger, on ne s'y arrêta pas.
+
+Fouché suivait avec une sollicitude toute particulière les recherches
+que dirigeait M. Réal, et quand il avait surpris quelque nouvel
+incident, il courait le raconter aux Tuileries. Le premier consul
+qu'amusait quelquefois son esprit, lui disait: «Vous faites donc
+toujours de la police?» «J'ai conservé, répondait Fouché, quelques amis
+qui me tiennent au courant.» La conversation s'engageait ainsi sur
+l'entreprise de George, dont les ramifications ne laissaient pas que
+d'occuper le premier consul, qui aimait à en parler de confiance. Fouché
+s'emparait de tout ce qui lui échappait pour aller puiser de nouvelles
+informations.
+
+Il était difficile qu'en se plaçant ainsi entre le chef de l'état et
+celui qui dirigeait les recherches, il ne trouvât pas à faire ses
+affaires personnelles; et peu lui importait aux dépens de qui il les
+ferait. Mais en flattant le pouvoir, il n'oubliait pas ses frères et
+amis du bon temps, et répandait que «le premier consul ne voulait plus
+de patriotes, qu'il faisait rentrer tous les émigrés à dessein de s'en
+servir;» et autres propos de cette espèce, qui trouvent toujours à se
+placer dans une ville où rien n'est perdu.
+
+Cette tentative contre la vie du premier consul produisit une impression
+profonde sur l'opinion publique. On était révolté à la seule idée d'un
+projet dont les moindres conséquences eussent été de replonger la France
+dans l'abîme de malheurs auxquels elle était à peine échappée. On était
+indigné des moyens d'exécution qui avaient été adoptés, parce qu'en
+France on n'aime pas les assassinats. Chaque département, chaque ville
+un peu considérable, la Vendée même envoya une députation particulière
+au premier consul pour le féliciter de la découverte d'une trame aussi
+odieuse. Ces députations ne trouvaient pas d'expressions assez fortes
+pour rendre l'indignation qui les animait, et le dévouement qu'elles
+portaient à un homme dont la conservation intéressait la France entière.
+On invoquait la vengeance des lois; on suppliait le premier consul de
+fermer l'oreille à la clémence dans l'intérêt de l'avenir. Ce cri était
+unanime dans toute la république. Chaque fonctionnaire, éloigné ou
+présent; chaque officier, de quelque grade qu'il fût, et
+particulièrement tout ce qui aspirait à la faveur, ne rêvait qu'au moyen
+de saisir cette circonstance, pour signaler son dévouement à la personne
+du premier consul.
+
+Je l'ai vu souvent fatigué de tout ce qu'on lui disait à cet égard;
+néanmoins il fut vivement touché des marques d'attachement qui lui
+furent données de tous les points de la France, ainsi que cela avait
+déjà eu lieu lors de la machine infernale. Il était au temps de sa plus
+grande puissance sur la nation. L'armée réunie dans les camps frémissait
+de rage à la seule pensée qu'on avait voulu ôter la vie à celui qu'elle
+regardait comme son génie tutélaire. Si le lendemain du rapport du
+grand-juge, le général Moreau eût été envoyé devant un conseil de
+guerre, c'eût été fait de lui.
+
+On proposa de l'y traduire; mais le premier consul repoussa cette idée,
+parce qu'il jugeait froidement de l'état des choses. Il eut raison; car,
+dans le fait, il ne s'agissait pas d'un délit militaire, et d'ailleurs
+la présence de Moreau était nécessaire pour la suite de l'instruction du
+procès. Cette instruction se faisait au Temple même, et presque
+publiquement, car on y entrait sans difficulté. Le juge-instructeur s'y
+était lui-même établi, tant les confrontations étaient nombreuses.
+Indépendamment de cela, la police continuait ses recherches. On ne
+voyait dans George qu'un chef d'exécution: l'on se demandait pour qui,
+au nom de qui, il aurait agi le lendemain du jour où il aurait abattu le
+premier consul. L'on était naturellement amené à conclure qu'un
+personnage plus important était caché quelque part, où il attendait que
+le coup fût porté avant de se faire reconnaître. On jetait les yeux
+partout, on interrogeait les gens de George, ceux de la maison où il
+avait demeuré, et on ne trouvait rien. Enfin, deux de ses domestiques,
+interrogés séparément, déclarèrent que tous les dix ou douze jours il
+venait chez leur maître un monsieur dont ils ne savaient pas le nom, qui
+pouvait être âgé de 34 à 35 ans, qui avait le front chauve, les cheveux
+blonds, la taille médiocre et une corpulence ordinaire. Ils rapportèrent
+qu'il était toujours très-bien mis, soit en linge, soit en habits; qu'il
+fallait que ce fût un grand personnage, car leur maître allait toujours
+le recevoir à la porte; quand il était dans l'appartement, tout le
+monde, MM. de Polignac et de Rivière, comme les autres, se levaient et
+ne s'asseyaient plus qu'il ne se fût retiré, et que toutes les fois
+qu'il venait voir George, ils passaient ensemble dans un cabinet où ils
+restaient seuls jusqu'au moment où il se retirait, et qu'alors George le
+reconduisait jusqu'à la porte.
+
+Cette déclaration, que l'on fit répéter et circonstancier avec soin,
+augmenta encore l'anxiété. On chercha quel pouvait être ce personnage,
+objet des respects de George et de ses complices; les déposans ne
+pouvaient le dire. Ils ne l'avaient jamais vu avant qu'il vînt voir leur
+maître. On ne savait que conjecturer; on poussa d'autant plus vivement
+les recherches, on s'enquit si on ne frottait pas quelques vieux
+appartemens à lambris dorés dans les hôtels du Marais ou du faubourg
+Saint-Germain, qui presque tous étaient depuis long-temps inhabités;
+mais on n'apprit rien. Il résultait des différentes dépositions faites
+par les premiers individus qui avaient été arrêtés, que tous avaient été
+embarqués en Angleterre sur un cutter de la marine royale qui les avait
+débarqués sur nos côtes; en outre, les sommes considérables dont ils
+étaient porteurs au moment de leur arrestation, George surtout,
+démontraient que cette entreprise était celle d'un gouvernement qui
+n'avait rien négligé pour la faire réussir. On resta convaincu, malgré
+la révélation de quelques subordonnés de George, qui donnaient des
+détails sur des poignards qu'ils portaient sur eux au moment de leur
+arrestation, que cette entreprise n'était que l'œuvre du ministère
+anglais qui voulait, à tout prix, abattre le premier consul. On pensait
+qu'effrayé de la sagesse avec laquelle il avait tout réparé, tout calmé,
+il voulait le faire périr, mais que, pour éloigner l'odieux d'un pareil
+attentat, il avait imaginé de le faire exécuter par les malheureux
+débris d'un parti qu'il n'avait cessé de nourrir de fausses espérances.
+Il abusa de leur infortune en les trompant à l'aide de rapports que lui
+fournissaient les agens qu'il entretenait en France; il viola
+l'hospitalité en faisant tenter en leur nom un crime qui devait tarir
+l'intérêt qu'inspirait leur malheur.
+
+Heureusement pour eux, cette conception exigeait des moyens qu'ils
+n'avaient plus; car rarement l'infortune rencontre autre chose que de
+l'abandon et de la perfidie[5].
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+La question de l'enlèvement du duc d'Enghien s'agite en
+conseil.--Opposition du consul Cambacérès.--L'ordre de l'enlèvement est
+donné.--Le duc d'Enghien est amené à Paris.--Je reçois le commandement
+des troupes envoyées à Vincennes.--Séance de la commission militaire.
+
+
+On commençait à être assez généralement d'accord sur la vraie source de
+cette entreprise, et l'on était fort impatient d'arriver à la découverte
+du personnage mystérieux, qui n'était encore qu'un sujet de conjectures,
+et dont la connaissance devait fixer toutes les opinions. Chacun
+cherchait, se creusait la tête, sans pouvoir fixer ses idées; grands et
+petits, chacun montrait son dévouement. Le premier consul était
+peut-être de tous, celui qui s'abandonnait le moins à son imagination:
+Il ne cessait de répéter que ce n'était pas à lui à découvrir la trame
+qui le menaçait. C'est, je crois, de ce moment que datent les
+combinaisons de quelques hommes décidés à exploiter cette circonstance à
+leur profit. De toutes les conjectures qu'on lui soumit, celle qui parut
+le frapper le plus est la suivante. Elle était tout à la fois
+vraisemblable et perfide. On lui dit que le parti de la révolution
+pouvait, tout aussi bien que la maison de Bourbon, profiter du coup que
+méditait George. Celle-ci n'avait sûrement pas manqué de prendre ses
+mesures pour contenir les jacobins, elle avait infailliblement envoyé
+sur les lieux quelqu'un de ses membres pour rallier tout le monde,
+aussitôt que le coup aurait été porté; le membre, ajoutait-on, ne
+serait-il pas le personnage mystérieux qui s'était montré chez George,
+et non chez Moreau, peu traitable alors, dès qu'on attaquait le
+républicanisme?
+
+Ce raisonnement n'était pas dépourvu de justesse. On fit l'appel de tous
+les princes de la maison de Bourbon.
+
+Le signalement donné par les gens de George ne se rapportait ni à l'âge
+du comte d'Artois, ni au physique du duc de Berri. Les hommes de George,
+qui le connaissaient personnellement, disaient d'ailleurs que ce n'était
+pas lui.
+
+Le duc d'Angoulême était à Mittau avec le roi. On savait le duc de
+Bourbon à Londres. On en vint naturellement au duc d'Enghien, qui
+résidait à Ettenheim, sur la rive droite du Rhin. La proximité de la
+résidence, la résolution de son caractère n'avaient pas échappé à ceux
+qui appelèrent l'attention sur lui. On le nomma aux gens de George, mais
+ils ne le connaissaient pas. Leur déclaration ne fit qu'irriter la
+curiosité. On avait perdu la trace du duc d'Enghien depuis le traité de
+Lunéville; on n'avait même eu aucun motif de s'occuper de lui. On ne
+savait s'il avait continué de résider à Ettenheim.
+
+Le ministre des relations extérieures, par qui arrivaient à cette époque
+toutes les informations du dehors, n'avait pas lui-même sur ce prince de
+renseignemens plus positifs que ceux qu'avait fournis Méhée. Le premier
+consul ne cacha pas l'étonnement qu'une telle ignorance lui causait, et
+ordonna d'envoyer sur les lieux s'informer de ce qu'avait fait M. le duc
+d'Enghien depuis six mois.
+
+M. Réal, chargé de cette opération, alla lui-même, pour éviter toute
+équivoque, expliquer au premier inspecteur de gendarmerie les intentions
+du premier consul. L'inspecteur fit choix d'un officier de ses bureaux,
+auquel il donna des instructions conformes à celles qu'il venait de
+recevoir. Le malheureux officier se coiffe de l'idée que le duc
+d'Enghien est le personnage que l'on cherche, et se croit chargé de
+constater ce qu'il ne devait qu'approfondir. Il avait pris sa mission à
+contre-sens; il jugea de travers.
+
+Il est néanmoins juste de convenir que cet officier put apprendre à
+Ettenheim ou ailleurs que le duc d'Enghien venait presque toutes les
+semaines au spectacle à Strasbourg, fait qui m'a été attesté par une
+personne qui était au service de ce prince à l'époque de son
+enlèvement[6]. On sera parti de là pour conclure qu'il était attiré à
+Strasbourg par quelque chose de plus important qu'un spectacle, et que
+d'ailleurs, s'il s'exposait à tant de dangers pour une satisfaction de
+cette espèce, les périls ne l'arrêteraient pas lorsqu'il s'agirait d'un
+intérêt plus grand. On a même assuré que sous le Directoire il était
+venu jusqu'à Paris, et que ce fut Bernadotte, alors ministre de la
+guerre, qui le fit avertir de se sauver. Le ministre des relations
+extérieures devait savoir à quoi s'en tenir sur tout cela; quant au
+premier consul, il était en Égypte à cette époque.
+
+L'officier arrivé de Paris à Ettenheim observe, questionne, apprend que
+le duc d'Enghien vivait plus que modestement. Depuis que des émigrés
+étaient revenus dans ses environs, le prince en recevait plusieurs; il
+les invitait à dîner, peut-être même leur donnait-il quelque argent: il
+n'y avait rien là qui pût porter ombrage. Il aimait la chasse, avait une
+liaison de cœur avec une dame française qui partageait son exil, et
+faisait fréquemment des absences qui duraient plusieurs jours. On le
+conçoit quand on sait ce que c'est que la passion de la chasse, et qu'on
+connaît les montagnes de la forêt Noire.
+
+L'observateur envisagea la chose sous un autre aspect; il ne crut ni à
+la chasse ni aux affections du prince, et accourut à Paris avec un
+rapport dans lequel il déclarait que le duc d'Enghien menait une vie
+mystérieuse, qu'il voyait souvent des émigrés, qu'il les défrayait,
+qu'il faisait souvent des absences de huit, dix et douze jours, sans que
+l'on sût où il allait.
+
+Le rapport dont je viens de parler ne pouvait manquer de produire son
+effet. Lorsque le premier inspecteur de la gendarmerie le reçut, il le
+porta lui-même au premier consul, au lieu de le remettre à M. Réal, que
+cela regardait particulièrement. L'on témoigna même de la surprise à
+celui-ci de ce qu'il ne savait pas un mot de la manière de vivre du duc
+d'Enghien; le premier consul, qui témoignait cet étonnement, ne se
+rappelait sans doute plus l'ordre qu'il avait donné à M. Réal pour le
+premier inspecteur de la gendarmerie, et ne considérait pas que le
+rapport que celui-ci venait de lui faire était la conséquence de l'ordre
+qui lui avait été transmis par M. Réal.
+
+On avait fait, entre autres, ce calcul-ci au premier consul: il faut
+soixante heures pour venir d'Ettenheim à Paris, en passant le Rhin au
+bac de Rhinan, et soixante pour retourner; cela fait cinq jours, et au
+moins cinq jours pour rester à Paris à tout observer et diriger, voilà
+l'emploi des absences du duc d'Enghien et l'intervalle des visites
+mystérieuses faites chez George qui sont expliquées. Cette coïncidence
+fut funeste au duc d'Enghien.
+
+M. Réal avait répondu à la question de surprise sur l'ignorance où était
+la police, qu'elle attendait le rapport de la gendarmerie. «Eh bien! dit
+le premier consul, c'est précisément elle qui m'apprend cela ainsi que
+le préfet de Strasbourg. Au reste, j'ai donné l'ordre qu'on enlevât le
+duc d'Enghien avec tous ses papiers; ceci passe la plaisanterie; venir
+d'Ettenheim à Paris pour y organiser un assassinat, et se croire bien en
+sûreté parce que l'on est derrière le Rhin! je serais trop simple de le
+souffrir.»
+
+Toutefois le premier consul ne s'était pas décidé seul à l'enlèvement du
+duc d'Enghien; il avait assemblé un conseil composé des trois consuls,
+du ministre des relations extérieures, du grand-juge, et de M. Fouché,
+qui n'était plus que sénateur, mais qui se donnait beaucoup de mouvement
+pour remonter au ministère.
+
+Dans ce conseil, le grand-juge fit l'exposé de l'état de situation de la
+conspiration quant à l'intérieur; le ministre des relations étrangères
+lut ensuite un grand rapport sur les ramifications des conjurés à
+l'extérieur, dans lequel étaient détaillées toutes les folies de Drack,
+extraites du rapport de Méhée, et appuyées de quelques correspondances
+officieuses concernant les émigrés qui habitaient l'électorat de Baden;
+ce rapport finissait par la proposition d'enlever M. le duc d'Enghien de
+vive force et d'en finir.
+
+M. le duc Cambacérès, de qui je tiens ces détails, et que je n'ai pas dû
+nommer de son vivant, m'a ajouté qu'il avait fait une violente objection
+à la proposition de l'enlèvement de vive force, observant que, puisque
+le duc d'Enghien venait quelquefois sur le territoire, ainsi qu'on le
+disait, il était plus simple de lui tendre un piége et de lui appliquer
+la loi sur les émigrés, à quoi on lui avait répondu: «Parbleu! vous nous
+la donnez belle; après que les journaux ont été remplis des détails de
+cette affaire, vous croyez qu'il donnera dans un piége;» et il persista
+dans les conclusions de son rapport[7].
+
+On se mit à parler long-temps sur cette matière après cette discussion;
+le premier consul demanda les voix qui s'étaient réunies à l'opinion du
+ministre des relations, et, quittant le conseil, il passa dans son
+cabinet, où il dicta à son secrétaire les ordres nécessaires pour
+l'enlèvement de M. le duc d'Enghien. Le ministre de la guerre ordonna en
+conséquence au colonel des grenadiers à cheval de se rendre à
+Neufbrissac, et après s'y être abouché avec la gendarmerie, qui avait
+été mise à sa disposition, de prendre un détachement de la cavalerie de
+la garnison, de passer le Rhin au bac de Rhinan, de se porter rapidement
+à Ettenheim, à la demeure du duc d'Enghien, de le constituer prisonnier,
+et de l'envoyer à Paris avec tous ses papiers, espérant que l'on y
+trouverait des renseignemens utiles sur les relations qu'il devait avoir
+eues avec cette conspiration[8].
+
+Cet ordre fut ponctuellement exécuté, et, pour prévenir les
+représentations que ne manquerait pas de faire l'électeur de Baden, on
+lui signifia qu'il eût à éloigner sur-le-champ cette troupe d'émigrés
+qui avait reparu sur les bords du Rhin[9].
+
+Le duc d'Enghien fut arrêté le 15 mars et conduit le même jour à la
+citadelle de Strasbourg, où il resta jusqu'au 18, qu'il partit pour
+Paris sous l'escorte de la gendarmerie. Il y arriva le 20 mars, vers
+onze heures du matin; sa voiture, après avoir été retenue à la barrière
+jusqu'à quatre heures du soir, fut conduite par les boulevards
+extérieurs à Vincennes, où ce prince fut constitué prisonnier[10].
+
+Je venais d'arriver à Paris depuis deux ou trois jours, de retour de ma
+mission de Dieppe qui avait duré deux mois, et je me trouvais de service
+à la Malmaison, quand le duc d'Enghien arriva à Paris. J'avais observé
+que, contre son habitude ordinaire, le ministre des relations
+extérieures était venu ce jour-là chez le premier consul vers midi; j'en
+fis la remarque, parce que c'était ordinairement le soir très-tard que
+ses visites avaient lieu. Vers cinq heures du soir du même jour, je fus
+appelé dans le cabinet du premier consul, et je reçus de lui une lettre
+cachetée, avec l'ordre de la porter au gouverneur de Paris, alors le
+général Murat. En arrivant chez celui-ci, je me croisai sous la porte
+avec le ministre des relations extérieures qui en sortait. Le général
+Murat, qui était indisposé au point de ne pouvoir marcher, me dit que
+cela suffisait, et qu'il allait m'envoyer les ordres qui me
+concernaient.
+
+Je ne savais pas à quoi ces ordres pouvaient avoir trait, et j'étais
+loin d'être au fait de ce qui touchait le duc d'Enghien, dont le nom
+avait à peine été prononcé à l'arrivée d'une dépêche télégraphique au
+moment de son départ de Strasbourg; je croyais retourner à la Malmaison,
+lorsque je reçus l'ordre de prendre sous mon commandement une brigade
+d'infanterie qui devait être réunie le même soir à la barrière
+Saint-Antoine, et d'être rendu avec elle à Vincennes à la nuit.
+
+La gendarmerie d'élite, dont j'étais colonel, et qui alors ne faisait
+pas partie de la garde, mais qui appartenait à la garnison de Paris,
+avait reçu du gouvernement l'ordre d'envoyer son infanterie et un fort
+détachement de sa cavalerie, pour tenir garnison à Vincennes. À cette
+époque, ce château était un bâtiment abandonné et dans le dernier état
+de vétusté. Le double de cet ordre m'avait été envoyé, et, pour que ma
+légion fût en état de s'y conformer, je courus moi-même à sa caserne
+pour faire consigner tout le monde, car il était précisément l'heure à
+laquelle les officiers, ainsi que les gendarmes, sortaient pour leur
+distraction, et ne devaient plus rentrer qu'à l'heure de l'appel après
+la retraite.
+
+Je me rendis ensuite à Vincennes, où j'entrais pour la première fois; il
+faisait nuit, je ne voyais pas de place pour établir la gendarmerie qui
+arrivait, ainsi que la brigade qui devait la suivre. Néanmoins je fis
+entrer la première par la porte du château, et la postai dans la cour,
+avec défense de laisser communiquer avec le dehors sous quelque prétexte
+que ce fût: je portai ensuite l'infanterie de la garnison sur
+l'esplanade, du côté du parc.
+
+Les casernes de Paris sont situées dans des quartiers éloignés les uns
+des autres; quelques uns des corps qui reçurent l'ordre de marcher dans
+cette circonstance, eurent à traverser la ville dans des points opposés
+et très-distans de la barrière du Trône. Cet éloignement fut cause
+qu'ils n'arrivèrent à Vincennes qu'après trois heures du matin, parce
+qu'il était déjà tard quand les ordres de leur départ étaient parvenus à
+leurs casernes.
+
+Ce fut pendant que j'étais occupé du soin de placer toutes ces troupes,
+qu'arrivèrent le président de la commission militaire, ainsi que les
+juges qui devaient la composer. Je venais d'apprendre, depuis que
+j'étais à Vincennes, que le duc d'Enghien y était arrivé à cinq heures
+de l'après-midi, escorté par la gendarmerie de Strasbourg que je vis
+encore au château. Sans cela, j'aurais cru fermement qu'il avait été
+trouvé dans une cachette de Paris, ainsi que les compagnons de George,
+et j'étais fort curieux de savoir ce qu'il allait dire.
+
+Le duc d'Enghien fut interrogé par le capitaine-rapporteur, avant que la
+commission se réunît en séance. Cet interrogatoire dut avoir lieu sur
+les matériaux qui avaient été transmis à la commission, c'est-à-dire sur
+le rapport de l'officier qui avait été observer le prince à Ettenheim.
+J'avais cru que j'en avais été porteur dans la lettre que le premier
+consul m'avait remise pour Murat; mais je m'étais trompé, comme on le
+verra à la fin de ce volume d'après ce que dit le général Hullin
+lui-même.
+
+La commission militaire, qu'aucune exagération de principes n'avait fait
+choisir pour remplir ces fonctions, n'était composée que des colonels
+des régimens de la garnison de Paris, et elle était présidée par leur
+chef naturel, le commandant de la place.
+
+Cette commission ne savait pas un mot de la révélation des gens de
+George, qui avaient amené la circonstance où l'on se trouvait. Elle
+partageait individuellement l'indignation générale contre le projet
+d'assassinat du premier consul, et contre tous ceux qui y avaient pris
+part; elle n'ignorait pas l'opinion à laquelle on était le plus
+généralement arrêté, qui était que George ne travaillait que sous la
+direction d'un prince qui devait se faire connaître après que le coup
+serait porté. La position de résidence du duc d'Enghien, les voyages
+qu'on disait qu'il avait faits jusqu'à Paris, où on assurait même qu'il
+était venu récemment, portaient à penser qu'il devait être le directeur
+de George, et conséquemment la disposition des esprits était loin de lui
+être favorable.
+
+La commission s'assembla dans une des grandes pièces de la partie
+habitée du château, c'est-à-dire le bâtiment au-dessus de la porte
+d'entrée du côté du parc.
+
+Elle ne fut point mystérieuse, comme l'ont prétendu ceux qui ont écrit
+sur ce point d'histoire; elle fut publique pour tout ce qui pouvait
+venir à cette heure-là, et il fallait bien qu'il y eût du monde,
+puisqu'ayant été retenu au dehors par le soin de placer mes troupes, ce
+qui m'inquiétait assez en voyant la gravité de la circonstance où je me
+trouvais, je ne pus arriver qu'un des derniers dans la salle où siégeait
+la commission. J'eus même assez de peine à parvenir jusque derrière le
+président, où je voulais d'abord me placer pour mieux voir, et ensuite
+parce que, transi de froid par la nuit que j'avais passée au milieu des
+troupes, je voulais me chauffer à un grand feu qui était allumé à une
+cheminée devant laquelle était placé le fauteuil du général Hullin.
+Voilà comment je me trouvai, pendant quelques instans seulement, assis
+derrière lui durant la séance de la commission.
+
+Quand j'y parvins, la lecture de l'interrogatoire était déjà faite, la
+discussion déjà entamée et fort échauffée. Le duc d'Enghien avait même
+déjà répondu vivement, de manière à laisser voir qu'il ne se doutait
+nullement du danger de sa position.
+
+«Monsieur, lui dit le président, vous ne me paraissez pas connaître
+votre situation ou bien vous ne voulez pas répondre aux questions que je
+vous adresse. Vous vous renfermez dans votre naissance, que vous prenez
+soin de nous rappeler; vous feriez mieux d'adopter un autre système de
+défense. Je ne veux pas abuser de votre position, mais remarquez que je
+vous fais des questions positives, et qu'au lieu d'y répondre, vous me
+parlez d'autre chose. Prenez-y garde, ceci pourrait devenir sérieux.
+Comment pourrez-vous espérer de nous persuader que vous ignoriez, aussi
+complètement que vous le dites, ce qui se passait en France, lorsque non
+seulement le pays que vous habitiez, mais le monde entier en est
+instruit? Et comment pouviez-vous me persuader qu'avec votre naissance
+vous étiez indifférent à des événemens dont toutes les conséquences
+devaient être pour vous? Il y a trop d'invraisemblance à cela pour que
+je ne vous en fasse pas l'observation: je vous engage à y réfléchir,
+afin d'avoir d'autres moyens de défense.»
+
+J'ai écrit ces paroles du président le lendemain même, et c'est par
+ménagement que je n'en ai pas parlé dans l'écrit que j'ai publié à la
+fin d'octobre 1823.
+
+Le duc d'Enghien, après un moment de silence, répondit d'un ton grave:
+«Monsieur, je vous comprends très-bien, mon intention n'était pas d'y
+rester indifférent; j'avais demandé à l'Angleterre du service dans ses
+armées, et elle m'avait fait répondre qu'elle ne pouvait m'en donner,
+mais que j'eusse à rester sur le Rhin, où incessamment j'aurais un rôle
+à jouer; et j'attendais. Monsieur, je n'ai plus rien à vous dire[11].»
+
+Telle fut la réponse du duc d'Enghien; je l'ai écrite à l'instant même:
+j'ai écrit celle-ci de mémoire long-temps après, mais je ne crois pas en
+avoir oublié une seule syllabe. Si elle n'est pas à son procès, c'est
+assurément parce qu'on l'aura soustraite ou bien qu'on a négligé de la
+recueillir. J'ai eu occasion de m'assurer moi-même que l'on avait enlevé
+des archives du Palais de Justice les prétendues pièces criminelles sur
+lesquelles on avait prononcé la condamnation de la reine de France, au
+point que le dossier de ce procès est réduit à quelques chiffons de
+papiers dérisoires; et j'ai su que, pendant les premiers jours de la
+restauration de 1814, les archives impériales ont été fouillées pendant
+plusieurs jours par des affidés de ceux qui avaient grand intérêt à
+faire disparaître des pièces qui, sans doute, eussent pu compromettre la
+sûreté de leur nouvelle position.
+
+On a exécuté cette fouille avec tant de soin, que les archives des
+relations extérieures, ainsi que celles du gouvernement, n'offrent pas
+une trace de cet événement, qui cependant a été le sujet d'une
+correspondance avec les cours étrangères.
+
+Avant son dernier aveu, le duc d'Enghien avait fait la déclaration qu'il
+recevait un traitement de l'Angleterre; mais il s'était exprimé de telle
+sorte qu'on pouvait croire qu'au lieu de sommes destinées à défrayer sa
+maison, c'était un argent corrupteur qu'il avait reçu. Aucun des juges
+ne pouvant connaître la position financière du prince, cette dernière
+déclaration aggrava les préventions qu'on avait déjà contre lui. On
+assimila cet argent à celui qu'on avait trouvé sur George, et la
+fatalité voulut que toutes les portes de salut se fermassent ainsi
+devant le prince.
+
+Après la dernière réponse du duc d'Enghien, le président de la
+commission prononça la clôture de la discussion, et ordonna qu'on fît
+sortir de la salle tous ceux qui avaient assisté aux débats. La
+commission se forma en conseil pour délibérer.
+
+Je me retirai comme les autres, et je fus, ainsi que divers officiers
+qui avaient assisté à la séance, rejoindre les troupes qui étaient sur
+l'esplanade du château.
+
+Je ne saurais dire au juste combien de temps la commission resta à
+délibérer, mais ce ne fut que deux heures après l'évacuation de la
+salle, que le commandant de l'infanterie de ma légion, qui était postée
+dans la cour du château, vint m'annoncer que la commission venait de
+rendre un jugement, et qu'on requérait un piquet pour son exécution. Je
+lui recommandai, comme d'usage en pareil cas, de le placer de manière à
+prévenir tout accident. La position qui lui parut remplir le plus
+complètement ce but, fut un spacieux fossé du château.
+
+Pendant que cet officier prenait ses dispositions, je fis mettre les
+troupes sous les armes, et leur annonçai le jugement que la commission
+venait de rendre, et qu'elles allaient assister à son exécution.
+
+Pendant ce temps, on avait fait descendre le duc d'Enghien par
+l'escalier de la tour d'entrée, du côté du parc. On lui lut sa sentence,
+et l'exécution suivit de près. Il était alors à peu près six heures du
+matin.
+
+Je pris aussitôt les ordres du président de la commission militaire,
+pour renvoyer les troupes à leurs casernes.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+Je rends compte de l'exécution au premier consul.--Son
+étonnement.--Sensation dans Paris.--Bruits
+absurdes.--Considérations.--Découverte du personnage mystérieux.--Le
+général Lajolais.--Arrestation du général Pichegru.
+
+
+Je me rendis à la Malmaison pour rendre compte au premier consul de ce
+qui s'était passé à Vincennes.
+
+Il me fit entrer aussitôt et parut m'écouter avec la plus grande
+surprise. Il ne concevait pas pourquoi on avait jugé avant l'arrivée de
+Réal, auquel il avait donné ordre de se rendre à Vincennes pour
+interroger le prisonnier. Il me fixait avec des yeux de lynx et disait:
+«Il y a là quelque chose que je ne comprends pas. Que la commission ait
+prononcé sur l'aveu du duc d'Enghien, cela ne me surprend pas... Mais
+enfin, on n'a eu cet aveu qu'en procédant au jugement qui ne devait
+avoir lieu qu'après que M. Réal l'aurait interrogé sur un point qu'il
+nous importe d'éclaircir;» puis il répétait encore: «Il y a là quelque
+chose qui me surpasse... Voilà un crime, et qui ne mène à rien.»
+
+M. Réal eut ensuite avec le premier consul un entretien dont je ne fus
+pas témoin.
+
+La nouvelle de ce jugement fit une grande sensation dans Paris: les uns
+l'approuvaient, et disaient hautement que le duc d'Enghien s'était fait
+le chef des corps d'émigrés, et que toutes les conspirations contre la
+vie du premier consul avaient été faites dans son seul intérêt; les
+autres désapprouvaient et demandaient en quoi cette exécution
+consolidait la puissance consulaire: ceux-ci la qualifiaient
+d'assassinat et de crime inutile, ceux-là d'acte de tyrannie
+sanguinaire. Chacun raisonnait et déraisonnait à plaisir; au milieu de
+cette manifestation de toutes les opinions, le gouvernement seul restait
+silencieux. Soit que cette conduite parût plus convenable à sa dignité,
+soit qu'au moment de s'engager dans une nouvelle guerre, il craignît de
+faire connaître que les germes des discordes civiles n'étaient pas
+détruits en France, et qu'ils présentaient encore des chances à des
+esprits mécontens et audacieux.
+
+Tant que j'ai cru que ces motifs étaient ceux qui avaient décide le plan
+de conduite adopté par le gouvernement, j'avoue que je l'ai regardé
+comme mauvais, parce que la méchanceté s'en prévalait et nuisait
+davantage par ses interprétations que n'eussent pu le faire toutes les
+conséquences de la plus grande publicité. Ce n'est que long-temps après
+que j'ai su que le premier consul avait donné les ordres les plus
+sévères de garder le silence. Ses instructions avaient été
+transgressées; il était mécontent de ce qui avait été fait, mais il ne
+voulait pas sévir contre des hommes qui avaient péché par excès de zèle
+et qui sans doute avaient cru le servir.
+
+La malveillance eut beau jeu à s'exercer. Elle répandit mille contes
+absurdes sur les circonstances de la mort du duc d'Enghien. On a été
+jusqu'à imaginer de parler d'une lanterne qu'on lui aurait fait attacher
+sur la poitrine, sans réfléchir que le 21 mars, le soleil se lève à six
+heures et qu'il fait jour à cinq heures. On dit aussi qu'on avait refusé
+au prince de lui faire venir un prêtre, sans réfléchir qu'alors les
+ministres du culte étaient fort rares, et qu'il est plus que probable
+que la cure de Vincennes était sans pasteur. Les animosités de parti ont
+inventé une foule de détails aussi bien circonstanciés et tout aussi
+plausibles que ceux dont je viens de parler, mais dont il est fort
+inutile de charger ces pages, parce que le temps et le bon sens en ont
+fait bonne et complète justice.
+
+On a dit que madame Bonaparte s'était jetée aux genoux du premier consul
+pour lui demander la grâce du duc d'Enghien et qu'elle lui avait été
+refusée. Non-seulement ce fait est faux, mais il est hors de toute
+vraisemblance. Jusqu'à mon retour à la Malmaison, non seulement madame
+Bonaparte ignorait comme tout le monde le résultat de la commission,
+mais encore elle ne pouvait rien conjecturer avant que M. Réal eût
+constaté dans le duc d'Enghien l'identité de la personne désignée par
+les révélations des subordonnés de George.
+
+Ce n'est pas que je veuille dire que madame Bonaparte n'aurait pas fait
+des prières en faveur d'un malheureux; certes, la bonté bien connue de
+son cœur l'eût portée à faire cette demande, et elle connaissait assez
+l'humanité du premier consul pour espérer qu'il se laisserait aller à
+user d'une clémence qui d'ailleurs était dans les intérêts de sa
+politique.
+
+On a cherché à profiter de cette affaire pour soulever l'opinion contre
+le premier consul. On rivalisait d'efforts, parce qu'on pensait servir
+par-là les intérêts d'un parti qui combattait la révolution et qui
+cherchait à obscurcir sa gloire. C'est tout simple, ceux qui perdent la
+partie trouvent toujours une consolation à dire qu'on les a trompés.
+
+Cependant peu de mois s'étaient écoulés qu'on pût remarquer que ceux qui
+s'étaient montrés les plus acharnés, se pressaient en foule dans les
+antichambres de l'empereur; et certes elles en ont été remplies tant que
+dura sa prospérité. Cette conduite de leur part donne tout au moins le
+droit de penser qu'ils ont reconnu plus tard que les ordres du premier
+consul avaient été transgressés, et que sa conduite n'avait pas été si
+répréhensible qu'ils l'avaient pensé d'abord. Peut-être bien aussi
+ont-ils espéré que l'empereur ne se souviendrait pas des injures faites
+au premier consul.
+
+Si on examine de sang-froid la part que le chef du gouvernement a eue à
+ce tragique événement, on ne peut se refuser à admettre les remarques
+suivantes:
+
+Le but de l'entreprise de George n'était pas plus douteux que son point
+de départ. En moins de deux années, c'était la troisième tentative
+contre la vie du premier consul. Cette fois ce n'était pas à commettre
+ce seul attentat que devaient se borner les conspirateurs: ils ne
+tendaient à rien moins qu'à renverser la révolution de fond en comble et
+à rallumer la guerre civile au moment même où la France allait avoir une
+guerre extérieure à soutenir.
+
+On aiguisait les poignards contre le chef du gouvernement; on venait des
+pays étrangers pour le frapper au milieu d'une nation dont il défendait
+l'indépendance, et contre laquelle on conspirait bien autant que contre
+lui; à quel titre devait-on exiger qu'il respectât un droit que l'on
+méconnaissait envers lui? Et quand, pour attenter à ses jours, on
+employait les moyens, en dehors des droits des nations et de la morale,
+fallait-il donc qu'il se renfermât seul dans des bornes qu'on n'avait
+pas hésité à franchir?
+
+Et d'ailleurs le premier consul n'était-il pas responsable envers tous
+les intérêts politiques, placés en quelque sorte sur sa tête? Qu'eût-on
+pensé de la solidité d'un gouvernement dont le chef eût manqué de
+fermeté dans une pareille circonstance?
+
+Telles furent peut-être les pensées du premier consul; mais on lui en a
+prêté de bien différentes. Les uns ont dit qu'en frappant le duc
+d'Enghien, il avait eu pour but d'effrayer les princes de la maison de
+Bourbon, et de dissoudre d'un seul coup tous les corps d'émigrés qui
+menaçaient la frontière. Les autres ont dit que son seul but avait été
+de donner des garanties au parti jacobin. Aux premiers, je répondrai que
+le vainqueur de Marengo comptait sur son épée pour disperser ses
+ennemis; et je demanderai aux seconds si les jacobins étaient à craindre
+après le 18 brumaire, et si ce jour, qui a été le premier de la
+puissance du premier consul, n'a pas été le dernier de la leur. Ils
+imploraient déjà sa protection toute-puissante; quelle garantie avait-il
+donc besoin de leur donner!
+
+On a dit aussi que le premier consul avait eu un intérêt personnel,
+direct, à se défaire d'un prince auquel il savait un caractère ferme et
+entreprenant. Raisonner de la sorte, c'est admettre que le premier
+consul n'ait pas rejeté la proposition d'un crime. Mais alors, au lieu
+de faire tant d'éclat à Paris, on pouvait arriver à ce but plus sûrement
+et sans bruit, à une partie de chasse de l'autre côté du Rhin, ou même à
+Ettenheim. On n'eût pas manqué d'assassins si on en eût cherché; on
+n'eût même paru qu'user de représailles. N'eût-ce pas été combattre avec
+les mêmes armes que celles qu'on n'avait pas rougi d'employer plusieurs
+fois contre lui!
+
+Il ignorait l'existence du duc d'Enghien; il savait beaucoup mieux les
+noms des généraux qu'il avait combattus que ceux de la famille qui avait
+régné en France. On le lui signala comme le chef du parti de George, il
+consentit à son enlèvement. L'histoire jugera le reste.
+
+À cette époque, la puissance morale du premier consul sur la nation
+était dans toute sa force et dans toute sa pureté. Cet événement, on ne
+peut le dissimuler, y porta une atteinte grave.
+
+Est-ce de gaîté de cœur que le premier consul eût ainsi affaibli
+l'affection publique qu'il possédait; et, si on le suppose, pourquoi
+eût-il pris tant de précautions? Pourquoi ordonner à M. Réal d'aller
+interroger le prince, lorsqu'il le savait tué par ses ordres? car on a
+été jusqu'à risquer cette assertion.
+
+En 1810, lorsque je fus élevé au ministère, j'ai prié M. Réal de
+m'expliquer comment on en était venu à s'attacher au duc d'Enghien, dont
+cependant il n'avait pas été question dans le procès de George. Il
+m'apprit alors que c'était la révélation des deux subordonnés de George
+qui avait déterminé l'enlèvement du duc d'Enghien, pour le confronter
+avec eux; et que ce n'était que dans le cas où il aurait été reconnu
+pour être le personnage mystérieux désigné dans les révélations qu'il
+devait être jugé.
+
+À cette occasion, M. Réal me rappela que pendant le temps que la police
+s'occupait activement de faire des recherches, elle avait appris que le
+petit général boiteux, qui avait été chercher le général Moreau pour le
+conduire au boulevard de la Madeleine, était le général Lajolais. On eut
+quelque peine à le trouver, et ce ne fut qu'après l'avoir confronté avec
+le domestique de George qui le reconnut, que l'on scruta sévèrement
+toutes les démarches qu'il avait faites depuis son arrivée à Paris. Il
+lui échappa de dire dans quelle maison il était descendu en y arrivant,
+et, par suite de cet aveu, on sut des gens mêmes de la maison, qu'il y
+était arrivé avec le général Pichegru, auquel personne n'avait encore
+pensé.
+
+Lajolais en convint ensuite, et déclara qu'il avait voyagé avec le
+général Pichegru, depuis Londres jusqu'à Paris, en passant par les
+environs d'Amiens et de Gisors, ce qui faisait que, bien qu'il eût été
+aussi débarqué à la falaise de Biville, il n'était pas connu des émigrés
+qui s'étaient rendus à Paris par une autre route.
+
+Après quelques recherches, le général Pichegru fut arrêté. Il fut
+d'abord interrogé seul, et comme il adopta le système d'une dénégation
+absolue, on fut obligé de le confronter successivement avec tous ceux
+des subordonnés de George qui se trouvaient arrêtés. Ce ne fut qu'alors
+qu'il fut reconnu pour être ce personnage mystérieux qui était venu tous
+les quinze jours chez George, et devant lequel chacun se tenait dans une
+attitude respectueuse. Il fut aussi reconnu par le domestique de George,
+pour avoir été avec lui en fiacre au rendez-vous de la Madeleine.
+
+Les renseignemens lumineux qu'avait fournis cette confrontation durent
+surprendre au dernier point M. Réal. Il s'empressa d'en faire son
+rapport au premier consul, qui devint rêveur, et qui exprima, par une
+exclamation de douleur, le regret d'avoir consenti à l'enlèvement du duc
+d'Enghien. Il était trop tard. Le premier consul ne pouvait qu'avoir un
+grand intérêt à ce que cette affaire s'éclaircît; et cependant il
+ordonna le secret, soit que cela lui parût dans les intérêts de sa
+politique, soit qu'il préférât ne pas faire connaître l'erreur dans
+laquelle on était tombé.
+
+Il n'était cependant pas sans exemple dans notre histoire, que la
+justice elle-même se fût trompée; la religion des parlemens, dont la
+composition ne permettait pas de suspecter la sévère équité, a
+quelquefois été abusée, et des condamnations qu'on a déplorées ensuite
+en ont été les conséquences.
+
+Depuis, j'ai souvent entendu l'empereur s'exprimer ainsi devant ses
+ministres: «Messieurs, je suis mineur, c'est à vous à vous informer
+avant de me remettre un rapport; mais une fois que j'ai votre signature,
+tant pis pour vous si un innocent est frappé;» et il m'a souvent répété
+ces mêmes paroles à l'occasion des rapports que j'ai été dans le cas de
+lui faire dans le cours de mon administration.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+Mort du général Pichegru.--Détails sur ce sujet.--Gendarmes
+d'élite.--Capitaine Wright.--Sa confrontation avec George et ses
+complices.
+
+
+La présence de Pichegru dans la conjuration de George Cadoudal
+compromettait gravement Moreau, en ce qu'elle permettait de supposer
+qu'il s'était établi des rapports entre eux. On s'occupa dès lors de
+rechercher comment ces deux personnages avaient pu se rencontrer. On
+parvint à force d'adresse à convaincre le général Moreau qu'il avait vu
+Pichegru; comme il ignorait les progrès de la marche des informations,
+il n'aperçut aucun des piéges qu'on lui avait tendus; il convint que
+Pichegru était venu chez lui, et que c'était le général Lajolais qui l'y
+avait amené; mais que dans la crainte de se compromettre il ne l'avait
+plus reçu, et que cependant il l'avait encore vu ailleurs. Où lui
+demanda-t-on. «Mais, répondit-il, je ne me rappelle pas trop, hormis une
+fois au boulevard de la Madeleine, à neuf heures du soir.» Questionné
+sur la manière dont cette rencontre avait eu lieu, il répondit qu'il
+n'en savait rien, que le général Lajolais était venu le chercher,
+l'avait conduit au boulevard, et qu'après l'avoir quitté un moment, il
+était venu le rejoindre, amenant avec lui le général Pichegru.
+
+On n'en demanda pas plus, mais on prit à part Lajolais, et après l'avoir
+questionné en tout sens, il fut bien constaté qu'il était parti du
+logement de George dans un fiacre, avec George et Pichegru dans le fond;
+lui Lajolais, et Picot, affidé de George, sur le devant; qu'il avait
+conduit le fiacre au boulevard de la Madeleine; que de là il avait été
+chercher Moreau chez lui, rue d'Anjou, où ce dernier l'attendait, qu'il
+l'avait amené à pied au boulevard; qu'ensuite il était allé au fiacre
+chercher Pichegru, lequel en était descendu avec George, et qu'il les
+avait menés à Moreau, qui se promenait en les attendant; puis lui
+Lajolais était retourné au fiacre dans lequel il était resté avec Picot,
+pendant tout le temps qu'avait durée l'entrevue. Picot confirmait cette
+déposition de Lajolais, et il ajoutait que lorsque son maître était
+revenu au fiacre avec Pichegru, il avait entendu celui-ci dire, en
+parlant de Moreau, comme je l'ai déjà rapporté: «Il paraît que ce
+b...-là a aussi de l'ambition[12].»
+
+George ni Moreau ne voulurent pas convenir des détails de cette
+entrevue; George répondait à toutes les questions qu'on lui faisait: «Je
+ne sais pas ce que vous voulez me dire;» et Moreau disait: «Je n'ai
+jamais vu George.» Comme Pichegru venait de mourir, on ne put rien
+découvrir de plus sur les faits de cette affaire qui pouvaient concerner
+le général Moreau.
+
+J'ai dit que Pichegru venait de mourir; cette mort a donné lieu à tant
+de bruits aussi stupides que calomnieux, qu'elle a besoin d'être
+expliquée. Voici ce que j'en sais.
+
+Pichegru, après avoir été arrêté, avait été enfermé en secret dans une
+des pièces du rez-de-chaussée de la tour du Temple: on différa quelques
+jours de l'interroger pour se donner le temps de réunir les matériaux de
+son interrogatoire, délai qui fut fatal au duc d'Enghien.
+
+Pichegru n'était séparé de George que par une petite pièce qui était une
+antichambre commune à leur demeure.
+
+Le concierge de la maison du Temple avait la clef de leur chambre; et
+pour empêcher qu'ils se pussent communiquer les questions que le juge
+instructeur leur faisait séparément, le même juge avait fait placer une
+sentinelle dans cette antichambre, d'où, au moyen d'un peu de bruit, on
+pouvait rendre sans effet la conversation qu'ils auraient pu vouloir
+entretenir. L'un et l'autre étaient appelés plusieurs fois par jour pour
+être confrontés; c'est-à-dire toutes les fois qu'une nouvelle déposition
+d'accusés ou de témoins les chargeait.
+
+George avait sans doute pris son parti sur l'issue de ce procès; mais le
+général Pichegru, qui avait d'autres antécédens, était vraisemblablement
+dans une situation différente. Chaque fois qu'il était appelé à la salle
+d'instruction, il voyait sa position s'aggraver, et l'abîme se creuser
+devant lui à chaque pas; son visage en était altéré.
+
+Il s'était peut-être flatté que dans l'information juridique de son
+affaire, on ne pourrait pas obtenir assez de preuves de sa participation
+à un crime contre lequel l'opinion publique de la France entière était
+soulevée en masse; mais il dut bientôt se convaincre qu'il lui serait
+impossible de toucher la sensibilité des cœurs, même les plus généreux,
+et que de plus sa présence devant une cour criminelle, comme coopérateur
+du projet de George, allait reporter la conviction de sa culpabilité
+jusqu'à la circonstance dans laquelle Moreau l'avait dénoncé au
+directoire (en 1796 ou 1797), après que celui-ci l'avait fait déporter à
+Cayenne, et qu'ainsi il allait perdre jusqu'à l'intérêt que quelques uns
+de ses amis réunis lui avaient témoigné à cette époque de sa vie.
+
+Je crois que cette affligeante considération continuellement présente à
+son esprit sous la voûte de sa prison, a beaucoup influé sur sa
+détermination de cesser de vivre.
+
+Le général Pichegru était naturellement gai, il aimait les plaisirs de
+la table, mais l'horreur de sa situation l'avait changé. Il avait fait
+prévenir M. Réal de venir le voir, et après la conversation qu'il eut
+avec lui, il le pria de lui envoyer quelques livres, entre autres
+Sénèque.
+
+Quelques jours après, étant aux Tuileries, vers huit heures du matin, je
+reçus un billet de l'officier de gendarmerie d'élite, qui ce jour-là
+commandait le poste de la garde du Temple. Il me prévenait que l'on
+venait de trouver le général Pichegru mort dans son lit le matin, et que
+cela occasionnait beaucoup de rumeur au Temple, où l'on attendait
+quelqu'un de la police que l'on venait de faire prévenir de cet
+événement.
+
+Cet officier m'en donnait avis, tant à cause de la singularité du fait,
+que parce que j'avais établi l'usage dans le corps que je commandais,
+que tous les officiers employés à un service quelconque devaient me
+rendre compte de ce qu'ils auraient fait, vu ou appris pendant les
+vingt-quatre heures. Je fis remettre ce billet au premier consul; il me
+fit appeler, croyant que j'avais d'autres détails, et comme je n'en
+avais point, il m'envoya aux informations, en disant: «Voilà une belle
+fin pour le conquérant de la Hollande.»
+
+J'arrivai au Temple en même temps que M. Réal, qui venait de la part du
+grand-juge pour connaître aussi les détails de cet événement. J'entrai
+avec M. Réal, ainsi que le concierge et le chirurgien de la maison,
+jusque dans la chambre du général Pichegru, et je le reconnus très-bien,
+quoique son visage fût devenu cramoisi par l'effet de l'apoplexie dont
+il avait été frappé.
+
+Sa chambre était au rez-de-chaussée, la tête de son lit contre la
+fenêtre, de manière que la tablette lui servait à mettre sa lumière pour
+lire dans son lit. Il y avait au dehors une sentinelle placée sous cette
+fenêtre, par laquelle, au besoin, elle pouvait facilement voir ce qui se
+passait dans la chambre.
+
+Le général Pichegru était couché sur le côté droit; il s'était mis au
+cou sa propre cravate de soie noire, qu'il avait préalablement tordue
+comme un petit câble; ce qui avait dû l'occuper assez pour donner à la
+réflexion le temps d'arriver, s'il n'avait pas bien pris la résolution
+de se détruire. Il paraissait s'être noué sa cravate, ainsi câblée, au
+cou, et l'avoir d'abord serrée autant qu'il avait pu le supporter, puis
+avoir pris un morceau de bois, de la longueur du doigt, qu'il avait
+cassé à une branche qui se trouvait encore au milieu de sa chambre
+(reste d'un fagot dont les débris étaient de même dans sa cheminée),
+après quoi il fallait qu'il l'eût passé entre son cou et sa cravate, du
+côté droit, et enfin qu'il l'eût tourné jusqu'au moment où sa raison
+s'était égarée. Sa tête était retombée sur son oreiller, et avait
+comprimé le petit morceau de bois, ce qui avait empêché la cravate de se
+détordre. Dans cette situation, l'apoplexie ne pouvait pas tarder
+d'arriver. Sa main était encore sous sa tête, et touchait presque à ce
+petit tourniquet.
+
+Il y avait sur la table de nuit un livre ouvert et renversé, comme celui
+de quelqu'un dont la lecture est interrompue pour un moment. M. Réal
+reconnut ce livre pour être le Sénèque qu'il lui avait envoyé, et il
+remarqua qu'il était ouvert aux pages où Sénèque dit que _celui qui veut
+conspirer doit, avant tout, ne pas craindre de mourir_. C'était
+probablement là la dernière lecture du général Pichegru, qui, s'étant
+placé dans la situation de perdre la vie sur un échafaud, ou dans la
+nécessité de recourir à la clémence du premier consul, avait préféré
+mettre fin lui-même à son existence.
+
+Pendant que j'étais au Temple, j'interrogeai moi-même le gendarme qui
+avait passé la nuit dans l'antichambre qui séparait George de Pichegru;
+il me dit qu'il n'avait rien entendu de toute la nuit, sinon le général
+Pichegru, qui avait beaucoup toussé depuis onze heures jusqu'à minuit,
+et que, ne pouvant pas entrer chez lui, parce que la clef de sa chambre
+était chez le concierge, il n'avait pas voulu réveiller toute la tour
+pour cette toux. Le gendarme était lui-même enfermé dans cette
+antichambre; et si le cas était venu où il dût donner l'alerte, c'était
+par la fenêtre qu'il devait avertir la sentinelle qui était à la porte
+de la tour; la sentinelle devait avertir le poste, et celui-ci le
+concierge.
+
+J'interrogeai aussi le gendarme qui avait été en sentinelle sous la
+fenêtre du général Pichegru depuis dix heures jusqu'à minuit, et il
+n'avait rien entendu.
+
+M. Réal me dit alors: «Eh bien! quoiqu'il n'y ait rien de plus
+évidemment démontré que ce suicide, on aura beau faire, on dira toujours
+que, n'ayant pu le convaincre, on l'a étranglé.» Et c'est ce qui
+détermina le grand-juge à faire mettre dès ce moment un homme de garde
+et sans arme, dans la chambre de chacun des individus impliqués dans
+l'affaire de George, afin de les empêcher d'attenter à leur vie; on
+était donc bien loin de songer à la leur ôter par des exécutions
+mystérieuses. L'esprit de parti, qui accueille toujours ce qui peut
+nuire au pouvoir, a fait répandre dans le public que c'étaient des
+gendarmes qui avaient étranglé Pichegru; cette opinion s'était établie
+au point qu'un haut fonctionnaire qui était mon ami, m'en a parlé
+plusieurs années après, comme d'une vérité dont il ne doutait pas, et
+quoi que j'aie pu lui dire pour le convaincre du contraire, je ne suis
+pas sûr de l'avoir persuadé. Du reste, ce n'était pas par esprit
+frondeur qu'il avait adopté cette opinion: il l'avait tant entendu dire,
+qu'il avait fini par y croire.
+
+Il aurait fallu être bien dépourvu de bon sens pour employer à un pareil
+office des subordonnés qui auraient divulgué ce crime à la première
+occasion de mécontentement, ou qui chaque jour auraient mis un nouveau
+prix à leur silence.
+
+Il n'y avait aucune nécessité de détruire Pichegru; sa présence était
+même nécessaire à l'instruction du procès. D'ailleurs, étant venu en
+France avec George, il en était inséparable devant la justice, qui
+n'aurait pas manqué de le condamner, malgré le talent du plus habile
+défenseur[13]; mais je ne crois pas que le premier consul l'eût laissé
+périr: je n'en veux pour preuve que les grâces qu'il a accordées à ceux
+qui avaient été condamnés à mort dans cette affaire, et qui n'étaient
+pas recommandés à l'opinion comme l'était le conquérant de la Hollande.
+D'ailleurs, Pichegru condamné par une cour criminelle à la face du
+monde, ne pouvait plus être dangereux, et n'était digne que de pitié.
+
+Si, dans cette circonstance, il y avait eu quelqu'un à faire disparaître
+par des moyens extraordinaires, c'était Moreau, qui était bien autrement
+considérable pour le premier consul que Pichegru, et qui, aux yeux du
+public, n'avait pas le tort de venir d'Angleterre.
+
+Les trois hommes de France que l'on peut interroger sur cet événement
+sont, 1° le concierge du Temple, qui vit encore[14]; 2° M. Manginet,
+capitaine de gendarmerie à la résidence d'Évreux: il était alors
+commandant inamovible du Temple; 3° M. Bellenger, chef d'escadron de
+gendarmerie à la résidence d'Alençon: il était alors lieutenant de la
+légion d'élite, et se trouvait ce jour-là de garde au Temple; c'est lui
+qui m'a écrit le billet dont je viens de parler. On n'aurait pas pu
+entrer dans la tour sans qu'il en eût connaissance; si des gendarmes y
+étaient entrés, il les aurait non-seulement vus, mais il les aurait
+reconnus, parce que la légion d'élite n'était pas assez nombreuse pour
+que les gendarmes qui la composaient ne se connussent pas entre eux. Ils
+se connaissaient effectivement: c'était moi qui avais formé ce corps,
+composé de quatre cent quatre-vingts cavaliers et de deux cent quarante
+gendarmes à pied, tous choisis sur le corps entier de la gendarmerie; la
+plupart avaient été sous-officiers dans l'armée.
+
+Je leur avais communiqué pour le premier consul tout le zèle dont
+j'étais moi-même animé, et je n'avais pas de plus grand plaisir qu'à
+profiter des avantages de ma position pour leur faire du bien, à eux ou
+à leurs proches. Leur attachement pour moi m'a aidé à supporter beaucoup
+de tracasseries auxquelles m'exposait un commandement objet de beaucoup
+de jalousies; et je dois dire à la face du monde que je n'ai pas connu
+un seul d'entre eux auquel on aurait proposé une mission équivoque,
+tandis qu'au contraire la plupart étaient susceptibles d'une confiance
+toute particulière. Entre plusieurs exemples que je pourrais en donner,
+je citerai celui-ci. Deux d'entre eux, pris, sans choix, à tour de rôle,
+furent chargés de conduire un trésor de Paris à Naples; le trésorier de
+la couronne le leur remit tout chargé dans une voiture disposée pour cet
+usage. Ils partirent de la cour du château des Tuileries, et arrivèrent
+jusqu'à Rome sans coup férir. En sortant de cette dernière ville, ils
+furent attaqués près de Terracine. Les deux postillons de leur voiture
+ayant été tués, les voleurs viennent pour piller la voiture; les deux
+gendarmes font usage de leurs armes avec tant de succès, qu'ils se font
+abandonner par ces misérables, puis, montant eux-mêmes sur les chevaux,
+ils amènent le trésor intact jusqu'à Naples.
+
+Un gendarme d'élite qui aurait été susceptible d'accepter une mission
+équivoque pour l'honneur, aurait été éloigné de cette troupe, comme
+pouvant aussi trafiquer de l'honneur commun.
+
+Les officiers de ce corps avaient été choisis avec le même soin; je n'ai
+jamais eu que des éloges à leur donner dans toutes les circonstances
+délicates où ils ont été employés, et cela quelquefois par l'empereur
+lui-même. Ce respectable corps a été victime de la plus vile calomnie en
+1814. Il a été le premier licencié. Il est à désirer pour le roi de
+France qu'il puisse le remplacer par des serviteurs ayant le cœur aussi
+bien placé et aussi affectionnés à sa personne que ceux-là l'étaient au
+gouvernement qu'ils servaient.
+
+La longue instruction du procès tirait à sa fin, lorsqu'un incident
+bizarre vint retarder l'ouverture du jugement.
+
+Une foule de dépositions avaient fait retentir le nom du capitaine
+anglais Wright, et les journaux en avaient parlé en tous sens. Ce
+capitaine qui avait débarqué George et les siens à la falaise de Biville
+avait été depuis peu s'établir en croisière sur la côte de Quiberon;
+ayant eu le malheur de faire naufrage sur les côtes du Morbihan, il fut
+conduit, ainsi que tout son équipage, à Vannes, où il n'était bruit dans
+ce temps-là que de tout ce qui se passait à Paris. L'administration de
+ce département rendit compte du naufrage, et reçut ordre d'envoyer le
+capitaine Wright avec tout son équipage à Paris. Ils entrèrent dans la
+cour du Temple, lorsque George et les siens étaient à s'y promener; les
+officiers anglais et français n'eurent pas l'air de se reconnaître, mais
+les matelots anglais, qui n'entendaient pas malice à la chose,
+abordèrent franchement quelques unes de leurs connaissances dans les
+subalternes de George.
+
+On mit le capitaine Wright à part, et on procéda à la confrontation du
+reste avec les subordonnés de George, ce qui confirma comme la vérité la
+plus exacte ce que l'on avait déjà obtenu. Wright persista à décliner
+les questions qu'on put lui faire et répondit: «Messieurs, je suis
+officier de marine britannique; peu m'importe le traitement que vous me
+réservez, je n'ai point de compte à rendre des ordres que j'ai
+reçus[15], je ne connais pas ces messieurs.»
+
+Le capitaine Wright avait été jeté à la côte par un naufrage; on
+pouvait, au lieu de le recevoir prisonnier de guerre, lui faire intenter
+une poursuite criminelle par le procureur-général pour cause de
+complicité dans la conspiration. On respecta néanmoins son dévoûment et
+son caractère; il parut ainsi que ses matelots comme témoins au
+tribunal, mais on n'intenta rien de personnel contre lui.
+
+Ce malheureux resta au Temple jusqu'en 1805, époque à laquelle il y
+mourut. On a débité tant de contes sur cette mort, que j'ai voulu aussi
+en connaître la cause pendant que, ministre de la police, les sources
+d'informations m'étaient ouvertes; et il me fut constaté que Wright
+s'était coupé la gorge de désespoir après avoir lu le rapport de la
+capitulation du général autrichien Mack à Ulm, c'est-à-dire pendant le
+temps que l'empereur faisait la campagne d'Austerlitz. Peut-on en effet,
+sans outrager le sens commun autant que la gloire, admettre que ce
+souverain aurait attaché assez de prix à la destruction d'un malheureux
+lieutenant de la marine anglaise, pour envoyer d'un de ses plus glorieux
+champs de bataille l'ordre de le détruire? On a encore ajouté que
+c'était moi qui avais eu cette commission de sa part: or je ne l'ai pas
+quitté un seul jour pendant toute la campagne, depuis son départ de
+Paris jusqu'à son retour. Du reste, l'administration civile de France
+est en possession de tous les registres du ministère de la police, qui
+doivent donner tous les éclaircissemens qu'on voudra chercher sur cet
+événement.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+Procès de George et du général Moreau.--Débats.--Condamnation.--Clémence
+du premier consul.--Départ du général Moreau pour les États-Unis.
+
+
+Le fameux procès de George, tant attendu, s'ouvrit enfin: le palais de
+justice était assiégé par une foule innombrable, où tout le monde, de
+toutes les opinions, allait faire ses observations. La meilleure
+compagnie, qui s'y faisait aussi remarquer, n'y était pas conduite
+seulement par la curiosité: l'esprit d'opposition entrait pour beaucoup
+dans l'intérêt qui amenait là la majeure partie des personnes de tous
+rangs qui suivaient toutes les audiences, et cette opposition n'était
+pas muette: les contes qui s'étaient débités sur la mort du duc
+d'Enghien et sur celle de Pichegru, avaient donné de l'effronterie,
+l'opinion se manifestait tout haut.
+
+Les débats durèrent douze jours; ils furent constamment suivis par une
+foule qui remplissait toutes les avenues du palais. On avait commis la
+faute de faire prendre au premier consul la résolution de supprimer,
+pour ce cas seulement, le jury: c'était le résultat des inquiétudes,
+bien ou mal fondées, que l'on avait conçues de tous les propos qui se
+tenaient depuis la catastrophe du duc d'Enghien. Cette mesure, quoique
+vigoureuse, produisit un mauvais effet, et mit l'opinion, en général,
+encore plus en méfiance.
+
+On attendait avec impatience le plaidoyer du général Moreau, qui enfin
+fut ouvert. Son avocat fut éloquent, et trouva dans l'histoire une
+citation heureuse, celle du président de Thou: il appuya sur l'ignominie
+dont s'était couvert Lombardemont, mais il passa sur l'entrevue du
+boulevard de la Madeleine, avec toute la rapidité que lui permettaient
+la dénégation de Moreau, le silence de George et la mort de Pichegru: ce
+fut véritablement ce qui le sauva. J'étais à cette audience; le public
+était tout yeux et tout oreilles.
+
+Moreau convenait que le général Lajolais était venu le prendre chez lui,
+l'avait mené au boulevard de la Madeleine, avait été chercher Pichegru
+en fiacre, et l'avait amené là où lui, Moreau, se promenait.
+
+Lajolais reconnaissait ces vérités, mais il ajoutait: «George était avec
+Pichegru; vous saviez qu'il devait s'y trouver, et il est descendu de
+fiacre avec Pichegru.» Picot, affidé de George, disait: «J'étais avec
+George lorsqu'il est sorti du fiacre avec Pichegru, et je suis resté
+dans le fiacre avec Lajolais, qui y était remonté jusqu'à ce qu'ils
+soient venus nous rejoindre.»
+
+Il n'y avait rien de plus clairement démontré que cette vérité, mais
+(heureusement sans doute dans ce cas-ci) deux et deux ne font pas
+toujours quatre; néanmoins Moreau fut obligé d'affirmer par serment
+qu'il n'avait pas vu George. Tous les yeux étaient fixés sur lui, on
+souffrait de ce qu'il devait souffrir; mais enfin il jura qu'il n'avait
+pas vu George, et fit assurément très-bien; le vainqueur de Hohenlinden
+devait-il se mettre dans cette situation[16]?
+
+La culpabilité des autres accusés était trop évidente pour leur laisser
+de l'espoir; tous furent condamnés.
+
+Il était inutile de supprimer le jury, et j'ai vu, le jour même du
+serment de Moreau, un homme très-habile qui disait tout haut dans la
+salle du tribunal: «Si j'étais juré, sur une déposition comme celle de
+Lajolais et de Picot, je déclarerais Moreau coupable.»
+
+Néanmoins on le condamna, conjointement avec la fille Izai, à deux ans
+de détention. On se mit à rire en entendant ce ridicule jugement.
+
+La fille Izai était une malheureuse qui avait ajouté à ses complaisances
+pour un ou deux des moins considérables de la troupe de George, celle de
+faire pour eux toutes sortes de commissions. Un homme raisonnable
+peut-il se laisser persuader que dans une conjuration dont les faits
+sont avérés et où il y va du bouleversement d'un état, pour le succès de
+laquelle on croit avoir besoin du concours d'un des premiers chefs de
+l'armée, qui y donne son consentement, puisqu'il a vu et reçu les
+conjurés, mais qui, à la vérité, a mis à sa participation, des
+restrictions qui ont suspendu et peut-être fait échouer l'entreprise;
+peut-on, dis-je, croire raisonnablement que ce chef n'ait eu à cette
+conjuration que la part qu'a pu y prendre une fille de cabaret? Cela
+choque le sens commun le plus ordinaire. Ou Moreau n'était point
+coupable, et alors il fallait avoir le courage de le déclarer hautement
+et de le ramener chez lui en triomphe; ou il était coupable, et dans ce
+cas il l'était plus que George, parce qu'enfin George était dans la
+ligne de fidélité à ses principes, tandis que Moreau, après avoir
+dénoncé au Directoire, après le 18 fructidor, les intelligences de
+Pichegru avec le prince de Condé, faisait mille fois pire que Pichegru;
+à cette époque, il se prêtait à un assassinat et à une trahison
+manifeste, après avoir donné sa foi à sa patrie. Mais telle est
+l'aveugle passion: on l'avait méprisé à l'époque où il avait dénoncé
+Pichegru, et on en fit un héros à celle-ci.
+
+On a beaucoup dit que les membres de la cour criminelle, connaissant au
+fond les opinions républicaines de Moreau, lui en avaient tenu compte,
+et qu'un frère du général Lecourbe (partisan de Moreau), qui faisait
+partie de la cour criminelle, aidé par M. Fouché, avait gagné beaucoup
+de voix à Moreau. Je n'en sais rien, mais il faut bien qu'il se soit
+passé quelque chose comme cela.
+
+On lui conseilla de demander à aller en Amérique: le premier consul y
+obtempéra le même jour. Moreau partit du Temple la nuit, après avoir dit
+adieu à sa famille: il fut conduit jusqu'à Barcelone, et s'embarqua dans
+un port d'Espagne pour l'Amérique. J'ai vu depuis un Anglais qui avait
+connu le général Moreau lorsqu'il commandait l'armée du Rhin, et qui le
+revit en Amérique. Il m'a dit qu'il l'avait entendu s'y féliciter d'en
+avoir été quitte à si bon marché, et qu'il y témoignait encore son
+étonnement de ce que la police n'avait pas découvert plus tôt ses
+relations avec Pichegru, parce qu'il se croyait le sujet d'une sévère
+observation, et à cet égard il lui conta cette anecdote-ci.
+
+C'est Moreau qui parle.
+
+«Il y avait déjà quelque temps que Pichegru était à Paris, et que nous
+nous voyions tous les soirs.
+
+«Lorsqu'il venait chez moi, il avait coutume de demander un de mes
+domestiques, qui était le seul qui le connût, et auquel j'avais donné
+ordre d'être toujours apprêté pour le recevoir et l'introduire dans mon
+cabinet, où j'allais le rejoindre, si je n'y étais pas déjà.
+
+«Il arriva qu'une fois où mon salon était rempli par une société qui
+avait dîné chez moi, Pichegru vint plus tôt qu'à son ordinaire. Ne
+trouvant pas sur l'escalier le domestique qui avait l'habitude de l'y
+attendre, il monta jusqu'à l'antichambre, où n'ayant de même trouvé
+personne, parce que mes gens étaient à dîner, il ouvrit la porte du
+salon; le voyant plein de monde, il se retira aussitôt. Heureusement il
+ne fut remarqué que par ma femme, qui avait tourné la tête du côté de la
+porte au moment où elle s'était ouverte, et l'avait reconnu. Je sortis
+de suite pour aller le conduire moi-même à mon cabinet, où nous restâmes
+une partie de la soirée.
+
+«Le lendemain, j'eus une explication vive avec ma femme, qui prétendait
+que je me perdais, parce que le général Pichegru ne venait sans doute à
+Paris que pour travailler en faveur des Bourbons, et qu'une fois qu'il
+n'aurait plus besoin de moi, il me ferait repentir de ce que j'avais
+écrit contre lui au Directoire. Elle ne cessa pendant long-temps de me
+parler sur ce ton-là, et j'étais dans des transes mortelles qu'elle
+n'allât enfin confier ses doléances à quelques-unes de ses amies; mais
+il paraît qu'elle s'était observée, car ce n'est pas par des
+indiscrétions de sa part que l'on a eu les premiers avis de cette
+affaire.»
+
+Ainsi parlait le général Moreau pendant la première année de son séjour
+en Amérique, lorsqu'en France un parti s'efforçait de le peindre comme
+la victime d'une jalousie que son grand talent avait inspirée.
+
+Le général Moreau avait en France des biens-fonds qui, étant d'une
+réalisation difficile, lui auraient fait éprouver de grandes pertes. Le
+premier consul lui acheta sa terre de Gros-Bois, près Paris, et la donna
+au général Berthier, ministre de la guerre. Il lui acheta aussi sa
+maison de la rue d'Anjou, qu'il donna à Bernadotte, comme si cette
+maison n'eût pas dû cesser d'être un foyer de conspiration contre lui.
+
+Ces deux objets furent payés au général Moreau ce qu'il en demanda, et
+il y mit de la modération.
+
+On a généralement cru que le premier consul avait été contrarié de la
+non-condamnation de Moreau. Si ce résultat du procès l'a contrarié, ce
+que du reste j'ignore, ce n'a sans doute été que parce qu'il lui
+enlevait l'occasion d'humilier Moreau en lui faisant grâce. Il n'aimait
+pas à se venger par des supplices. Après la condamnation de George et
+des siens, il fit grâce, sur la première demande, à plusieurs d'entre
+eux. Je crois me rappeler qu'en tout il y en eut sept d'amnistiés.
+Aurait-il laissé périr le conquérant de la Hollande et le vainqueur de
+Hohenlinden? C'est une injure que de le penser.
+
+Laissa-t-il subir à Moreau les deux années de détention auxquelles il
+était condamné, et pendant lesquelles il aurait pu s'en défaire, si tel
+avait été le fond de sa pensée? Non, puisque la nuit même du jour où
+Moreau lui a demandé, par une lettre, la permission d'aller en Amérique,
+il lui permit de partir.
+
+Ce fut moi que le premier consul chargea d'aller le voir au Temple, pour
+lui dire qu'il y consentait, et d'organiser son départ avec lui. Je lui
+donnai ma propre voiture, et le premier consul paya tous les frais de
+son voyage jusqu'à Barcelone. Le général me témoigna le désir de voir
+Mme Moreau; je fus la chercher moi-même, et l'amenai au Temple. Il me
+semble que c'étaient là des soins auxquels je n'étais pas obligé.
+
+Ainsi finit cette longue affaire: ce fut pendant qu'elle s'instruisait
+que la forme du gouvernement changea encore une fois en France.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+Création de l'empire.--Motifs qui firent adopter cette forme de
+gouvernement.--Adresses de l'armée.--Le premier consul est proclamé
+empereur.--Institutions nouvelles.--Distributions des croix de la
+Légion-d'Honneur au camp de Boulogne.--Le Pape passe les
+monts.--Entrevue de Fontainebleau.
+
+
+Cet événement a besoin d'être développé. Les entreprises si souvent
+réitérées contre la vie du premier consul commençaient à donner de
+l'inquiétude; on avait jusqu'à ce moment réussi à l'en préserver, mais
+on pouvait n'être pas toujours aussi heureux. Jusqu'alors on avait cru
+qu'il n'était menacé que par quelques jacobins exaltés, et l'on se
+tranquillisait, parce que les fureurs politiques devaient tôt ou tard
+s'apaiser; mais on avait déjà été forcé de reconnaître que ce n'étaient
+pas les jacobins qui avaient préparé le 3 nivôse, comme on avait voulu
+le persuader. Dans l'affaire de George, il n'était pas possible de
+douter un moment de l'intérêt qui avait armé les conspirateurs, et du
+parti auquel ils se rattachaient.
+
+De toutes ces réflexions naissait la conséquence naturelle qu'une
+puissance quelconque voulait détruire le premier consul; qu'il était
+possible qu'elle y parvînt; que, si ce malheur arrivait, la France
+serait sans force ni direction, au milieu des élémens de discorde et de
+révolution dont on ne pouvait se dissimuler qu'elle était encore
+remplie, et que dès-lors elle pouvait subir le joug.
+
+Les émigrés rentrés, et ils étaient en grand nombre, craignaient de voir
+la puissance arrachée à une main qui avait la force de les protéger. Les
+patriotes craignaient le retour de la maison de Bourbon, et la réaction
+qui semblait en devoir être la suite inévitable; tous les esprits
+étaient las de mouvemens, et contens du port dans lequel on était
+parvenu à mettre la révolution à l'abri de nouveaux orages. De tous
+côtés, on était effrayé à la seule pensée de voir périr le premier
+consul, et on s'occupa sérieusement de remédier à ce que cette forme de
+gouvernement présentait d'inquiétant pour nous, et d'encourageant pour
+nos ennemis.
+
+On pensa d'abord à indiquer un successeur au premier consul; mais
+indépendamment de ce que la mesure était inconstitutionnelle, peut-être
+eût-elle hâté la mort de celui que l'on voulait conserver. L'ambition
+est impatiente: Après avoir bien cherché et feuilleté dans les histoires
+de toutes les révolutions, on en revint à la forme du gouvernement
+monarchique, qui, fixant l'ordre d'hérédité, assurait sans secousses la
+succession au pouvoir, et détruisait au moins cette partie des
+espérances de nos ennemis.
+
+On ne parvint pas sans peine à rallier la majorité des esprits à
+l'adoption de cette mesure. Les vieux amis de la liberté ne signèrent
+cette capitulation que sur la brèche; mais enfin on adopta les idées
+monarchiques.
+
+On les propagea, et elles reprirent racine avec une promptitude
+étonnante. Fouché, qui ne cherchait que l'occasion de revenir au
+pouvoir, les étendit dans le sénat et parmi les hommes de la révolution
+avec un zèle de néophyte[17].
+
+Dans l'armée, le changement proposé prit tout seul; la chose se comprend
+aisément. Les dragons, qui étaient tous réunis par division de quatre
+régimens chacune, et disposés pour se rapprocher de Boulogne, donnèrent
+l'élan: ils envoyèrent une adresse au premier consul, dans laquelle ils
+lui disaient que leurs efforts ne serviraient à rien, si des méchans
+parvenaient à lui ôter la vie; que le meilleur moyen de déjouer leurs
+projets et de fixer les irrésolutions, était de mettre la couronne
+impériale sur sa tête et de fixer cette dignité dans sa famille. Après
+les dragons vinrent les cuirassiers, puis tous les corps d'infanterie,
+ensuite les marins; et enfin ceux des ordres civils qui désiraient le
+changement suivirent l'exemple de l'armée. Cela s'étendit en un instant
+jusqu'aux plus petites communes; le premier consul recevait des voitures
+pleines d'adresses semblables.
+
+Je crois bien qu'on n'avait pas négligé de fomenter cet élan[18]; mais
+au moins les corps de l'État furent-ils assemblés, ces pièces leur
+furent-elles communiquées, et, indépendamment de leurs délibérations,
+soumit-on toutes ces manifestations de désir pour le retour de l'ordre
+monarchique à la sanction du peuple. On ouvrit, pour recevoir les votes,
+un registre dans chaque commune de France, depuis Anvers jusqu'à
+Perpignan, et de Brest au mont Cenis. Je ne suis pas sûr que le Piémont
+y fût compris.
+
+C'est le dépouillement de tous ces votes, fait au sénat, qui forma la
+base du procès-verbal d'inauguration de la famille des Bonaparte à la
+dignité impériale.
+
+Ce procès-verbal est dans les archives du sénat, qui vint en corps de
+Paris à Saint-Cloud l'apporter au premier consul. M. Cambacérès lut un
+fort beau discours, qui se terminait par le relevé du dépouillement des
+votes, et proclama en conséquence à haute voix Napoléon Bonaparte
+premier empereur des Français. Les sénateurs, placés sur la ligne en
+face de lui, répétèrent _vive l'empereur_ à l'envi les uns des autres,
+et retournèrent, avec tous les dehors de la joie, à Paris, où on faisait
+déjà des épitaphes à la république[19].
+
+Voilà donc le premier consul empereur. On le croyait parvenu au repos;
+l'on va voir tout ce qu'il lui restait encore de travaux à faire.
+
+Le lendemain de son inauguration, il reçut tous les corps constitués,
+les autorités administratives, les corporations savantes. Chaque orateur
+avait épuisé sa rhétorique pour remplir son encensoir, et dès le premier
+jour, il n'y avait plus rien à désirer; les plus farouches républicains
+s'étaient urbanisés.
+
+On fit prêter serment aux troupes; elles le firent avec des cris
+d'enthousiasme qu'elles élevèrent jusqu'aux nues.
+
+Ce fut dans les deux ou trois premiers jours qui suivirent, que nous
+vîmes les nominations des dignitaires, des maréchaux, et de tout ce qui
+constitue l'entourage d'un trône, tant par rapport aux charges
+militaires que pour les grands officiers de la couronne.
+
+L'empereur ne s'en faisait pas accroire sur sa position; en consacrant
+ce retour de principes, il n'assurait rien de plus pour lui. Il n'avait
+pas d'enfans, et les familles des rois ont pour l'ordinaire quelques
+mauvais parens.
+
+Il s'occupa donc moins de tous ces honneurs nouveaux que de la
+continuation de son opération de Boulogne, à laquelle il travaillait le
+matin, le soir et la nuit; mais comme cette tête inconcevable trouvait
+temps pour tout, cela ne s'apercevait pas.
+
+Le 14 juillet de cette même année, il donna les croix de la
+Légion-d'Honneur, dont il avait fondé l'institution quelques mois
+auparavant, mais sans l'avoir fait encore connaître. Il y eut à cette
+occasion une cérémonie nationale, où, depuis les enfans jusqu'aux
+invalides, tous les militaires furent admis; c'est à l'hôtel des
+invalides qu'elle eut lieu.
+
+Napoléon annonça ensuite qu'il irait distribuer ces décorations à
+l'armée à Boulogne: c'était un prétexte pour la réunir et la voir, parce
+que son expédition était au moment de s'exécuter; il n'y manquait que
+peu de chose.
+
+Il partit effectivement pour Boulogne, où l'on rassembla tous les corps
+d'armée qui étaient placés depuis Ostende jusqu'à Étaples, en pleine
+campagne, et dès-lors la décoration de la Légion-d'Honneur remplaça les
+armes d'honneur données précédemment, comme fusils, sabres, etc.;
+institution qui datait de la première guerre d'Italie.
+
+De Boulogne, l'empereur alla une seconde fois en Belgique[20], où il y
+fit venir l'impératrice; c'était la première fois que l'on occupait le
+château de Laken, près Bruxelles, château que l'empereur avait fait
+réparer et remeubler à neuf. Il poussa son voyage jusqu'au Rhin, et de
+Mayence il envoya le général Caffarelli à Rome, pour négocier le voyage
+du Pape à Paris: j'en parlerai bientôt.
+
+C'est également de Mayence qu'il envoya l'ordre de faire partir les deux
+escadres qui étaient préparées à Rochefort et à Toulon; le vice-amiral
+Missiessy commandait la première, et avait à bord le général Lagrange,
+le même qui depuis a été dans la gendarmerie; l'empereur lui voulait du
+bien depuis la guerre de l'Italie et celle d'Égypte. Le vice-amiral
+Villeneuve commandait la seconde; il reçut à son bord avec des troupes
+le général[21] Lauriston, que l'empereur renvoya de Belgique pour s'y
+embarquer. Ces deux escadres devaient partir au commencement de
+l'automne; mais, par suite de contrariétés, elles n'appareillèrent que
+dans l'hiver: je n'en parlerai plus qu'à leur retour. Leur départ était
+un commencement d'exécution de l'expédition de Boulogne. Celle de Toulon
+fut jointe par une escadre espagnole commandée par l'amiral Gravina. La
+destination apparente des unes et des autres était d'aller porter
+quelques secours à nos colonies, mais le temps leur était compté; elles
+devaient, l'année suivante, être de retour, de manière à faire parler
+d'elles, comme on le verra.
+
+L'empereur revint de ce voyage à la fin d'octobre, et on s'occupa,
+pendant le mois de novembre, de tout ce qui était relatif aux cérémonies
+du sacre; le Pape était parti de Rome, pour venir lui-même oindre
+l'empereur.
+
+La cour alla à Fontainebleau pour le recevoir; c'était aussi le premier
+voyage qu'elle faisait à ce château, que l'empereur avait reçu en
+ruines, et qu'il avait fait restaurer et remeubler en entier[22].
+
+Il alla à la rencontre du Pape sur la route de Nemours. Pour éviter le
+cérémonial, on avait pris le prétexte d'une partie de chasse; la
+vénerie, avec ses équipages, était à la forêt. L'empereur arriva à
+cheval et en habit de chasse avec sa suite. Ce fut à la demi-lune qui
+est au sommet de la côte, que l'on se joignit. La voiture du Pape s'y
+arrêta; il sortit par la portière de gauche avec son costume blanc; il y
+avait de la boue, et il n'osait mettre son pied chaussé de soie blanche
+à terre; cependant il fallut bien qu'il en vînt là.
+
+Napoléon mit pied à terre pour le recevoir. Ils s'embrassèrent, et la
+voiture de l'empereur, que l'on avait fait approcher à dessein, fut
+avancée de quelques pas, comme par l'inattention des conducteurs; mais
+des hommes étaient appostés pour tenir les deux portières ouvertes; au
+moment d'y monter, l'empereur prit celle de droite, et un officier de
+cour apposté indiqua au Pape celle de gauche, de manière que, par les
+deux portières, ils entrèrent ensemble dans la même voiture. L'empereur
+se mit naturellement à la droite, et ce premier pas décida de
+l'étiquette, sans négociations, pour, tout le temps que devait durer le
+séjour du Pape à Paris.
+
+Après s'être reposé à Fontainebleau, on retourna à Paris; le saint Père
+partit le premier, et reçut en chemin les honneurs souverains; les
+piquets l'escortèrent jusqu'au château des Tuileries, dans lequel il
+habita le pavillon de Flore.
+
+C'était une chose si extraordinaire de savoir le Pape à Paris, que
+chacun s'empressait de l'aller voir; il en parut touché, et reçut avec
+bonté les corporations religieuses qui lui furent présentées, et qui, à
+cette époque-là, étaient encore fort peu nombreuses.
+
+Tous les évêques étaient à Paris; ils y avaient été appelés pour le
+sacre; chacun d'eux y avait amené plusieurs ecclésiastiques, de sorte
+qu'on en rencontrait autant qu'on aurait pu le faire à Rome.
+
+On avait mis près du Pape les officiers du service d'honneur de
+l'empereur; il fut traité en tout comme il l'aurait été chez lui.
+
+Le gouvernement, en changeant de forme, changea aussi ses habitudes
+intérieures; les étiquettes s'introduisirent dans tout; il devenait
+chaque jour plus difficile de parvenir jusqu'où l'on arrivait auparavant
+de prime abord. Les plus anciens serviteurs s'y soumirent avec
+répugnance; mais le zèle et la nécessité étouffaient leurs plaintes et
+leurs réclamations, il fallut qu'ils s'accoutumassent à se voir défendre
+la porte de l'appartement de l'empereur par ceux qui, peu de temps
+auparavant, étaient les objets de leur surveillance particulière. Alors
+on vit successivement arriver et admettre aux intimités du souverain
+tout ce que l'ancienne caste nobiliaire avait d'hommes marquans par leur
+naissance, leur fortune, et le rôle qu'ils avaient joué dans la
+révolution, soit contre elle, soit en sa faveur. Le but de l'empereur
+était d'opérer la fusion des divers partis; il y réussit, mais
+imparfaitement, parce que la jalousie et l'intrigue entrèrent par la
+même porte que l'ambition. Les anciens serviteurs eurent la maladresse
+de se diviser. Ils eurent l'air de penser que l'empereur leur enlevait
+leur héritage; les nouveaux profitèrent habilement de leur éloignement.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+Cérémonie du sacre.--Distribution des aigles à l'armée.--Création du
+royaume de Lombardie.--Prétentions papales.--Mission en
+Belgique.--Napoléon à Milan.
+
+
+Le jour fixé pour la cérémonie du sacre arriva. C'était le 2 décembre;
+il faisait le temps ordinaire de cette saison, c'est-à-dire qu'il était
+fort mauvais. Ce fut néanmoins un beau spectacle que cette réunion des
+députations de tous les départemens, de toutes les bonnes villes, et de
+tous les régimens de l'armée, jointes à tous les fonctionnaires publics
+de France, à tous les généraux, à la population entière de la capitale.
+
+On avait fait peindre à neuf l'intérieur de l'église de Notre-Dame; on y
+avait construit des galeries et des tribunes magnifiquement décorées; un
+monde prodigieux les remplissait.
+
+Le trône impérial était placé au bout de la nef, entre la principale
+entrée et sur une estrade très élevée.
+
+Le trône pontifical était dans le chœur, à côté du maître-autel.
+
+Le Pape partit des Tuileries[23], et alla par le quai à l'archevêché,
+d'où il se rendit dans le chœur par une entrée particulière.
+
+L'empereur sortit avec l'impératrice par le Carrousel. Le cortége prit
+la rue Saint-Honoré jusqu'à celle des Lombards, puis le Pont-au-Change,
+le Palais de Justice, le parvis Notre-Dame, et entra à l'archevêché. Là,
+toute la suite avait des chambres prêtes, chacun y fit sa toilette de
+grande cérémonie; les uns parurent en habit de leurs charges d'honneur,
+les autres avec leur uniforme.
+
+On avait pratiqué, depuis l'archevêché, une longue galerie en bois qui
+régnait le long de l'église en dehors, et qui venait aboutir à la grande
+porte d'entrée. Ce fut par cette galerie qu'arriva le cortége de
+l'empereur; il offrait un spectacle vraiment imposant. La troupe déjà
+nombreuse des courtisans ouvrait la marche; venaient ensuite les
+maréchaux d'empire qui portaient les honneurs, ensuite les dignitaires
+et les grands officiers de la couronne, puis enfin l'empereur, vêtu en
+habit de cérémonie. Au moment où il entra dans la métropole, il y eut un
+cri de _vive l'empereur!_ qui fut poussé d'un même élan et ne fit qu'une
+explosion. Cette immense quantité de figures qui paraissaient sur les
+côtés de ce vaste édifice formait une tapisserie des plus
+extraordinaires.
+
+Le cortége passa par le milieu du vaisseau, et arriva au chœur en face
+du maître-autel. Ce tableau n'était pas moins imposant; les galeries du
+pourtour du chœur étaient remplies de tout ce que la meilleure compagnie
+offrait de plus jolies femmes, qui la plupart le disputaient par l'éclat
+de leur beauté à celui des pierreries dont elles étaient couvertes.
+
+Le saint Père vint recevoir l'empereur à un prie-dieu qui avait été
+disposé au milieu du chœur; il y en avait un semblable à côté pour
+l'impératrice; ils y firent une très courte prière, et revinrent se
+placer sur le trône au bout de l'église, en face du chœur; là, ils
+entendirent l'office qui fut célébré par le pape. On alla à l'offrande,
+on en revint; puis on descendit l'estrade du trône en cortége pour aller
+recevoir l'onction sacrée. L'empereur et l'impératrice, en arrivant au
+chœur, se replacèrent à leur prie-dieu, où le Pape vint faire la
+cérémonie.
+
+Il présenta la couronne à l'empereur, qui la prit, la mit lui-même sur
+sa tête, l'ôta, la plaça sur celle de l'impératrice, et la retira pour
+la poser sur le coussin où elle était d'abord. On en ajusta aussitôt une
+autre plus petite sur la tête de l'impératrice. Toutes les dispositions
+avaient été faites à l'avance: ses dames l'entouraient; tout fut fini
+dans un instant, personne ne s'aperçut de la substitution qu'on avait
+faite. Le cortége se remit en marche pour regagner l'estrade. L'empereur
+y entendit le _Te Deum_; le Pape y vint lui-même à la fin de l'office,
+comme pour dire l'_ite, missa est_. On présenta l'évangile à l'empereur,
+qui tira son gant, et prononça son serment, la main sur le livre sacré.
+
+Il reprit le chemin par lequel il était venu pour rentrer à
+l'archevêché, et remonta en voiture. La cérémonie fut très-longue; le
+cortége revint par la rue Saint-Martin, le boulevard, la place de la
+Concorde, et le pont Tournant: le jour finissait lorsqu'il arriva aux
+Tuileries.
+
+La distribution des aigles eut lieu quelques jours après. Le temps était
+extrêmement mauvais, néanmoins le concours fut prodigieux. Au moment où
+les députations des régimens s'approchèrent pour recevoir les aigles,
+l'élan fut général, les citoyens comme les soldats se répandirent en
+longues acclamations.
+
+La monarchie était de nouveau consacrée en France; mais ce n'était pas
+tout: la forme du gouvernement de la république cisalpine n'avait pu
+s'accommoder avec celle du gouvernement consulaire, on l'avait modifiée;
+il fallait la modifier encore, on y travailla de suite.
+
+L'empereur avait des ministres et une foule de gens habiles qui le
+dispensaient de manifester deux fois le même désir: aussi tout
+marcha-t-il rapidement. La Lombardie fut érigée en royaume; l'empereur
+mit la couronne de fer sur sa tête.
+
+Le Pape venait de faire tout ce qu'on avait demandé de lui, il crut
+pouvoir exiger le prix de ses complaisances: il demanda modestement
+qu'on lui rendît Avignon en France, Bologne et Ferrare en Italie;
+l'empereur fit la sourde oreille; il insista, et fut refusé net. Le
+saint Père ne s'en alla pas de fort bonne humeur, nous laissant à penser
+que, s'il s'était douté d'un refus, il aurait mis cette condition à son
+voyage, et n'aurait pas accordé le spirituel avant d'être assuré du
+temporel. Néanmoins l'empereur lui fit des dons magnifiques en meubles
+et ornemens pontificaux; il donna également de riches présens à tout ce
+qui l'avait accompagné. Ils prirent congé l'un de l'autre; l'empereur
+laissa le Pape à Paris, et partit pour l'Italie. Il alla par Troyes et
+la Bourgogne qu'il voulait visiter. Il descendit à Lyon, et se rendit de
+là au château de Stupinitz, près de Turin.
+
+Environ quinze jours avant de partir de Paris, l'empereur m'avait envoyé
+en Belgique[24], par Lille, Mons, Bruxelles et Anvers. Dans cette
+dernière ville, j'avais beaucoup de choses à observer, et jamais, je
+crois, on n'eut de rapports aussi satisfaisans à lui adresser. Il y
+avait à peine deux ans que je n'avais vu Anvers, et il me semblait qu'un
+miracle s'y était opéré; c'était à comparer à Thèbes, qui se bâtit au
+son de la lyre d'Amphion. Je trouvai des vaisseaux à demi construits,
+des chantiers immenses, des ateliers de toute espèce, de vastes locaux,
+où deux ans auparavant s'élevaient les remparts et une foule de maisons
+qu'on avait été obligé de démolir. D'Amiens je revins prendre la droite
+de l'armée, qui était déjà resserrée depuis Dunkerque jusqu'à Étaples.
+J'avais ordre de voir tous les généraux et colonels, et de leur dire
+qu'en allant en Italie, l'empereur était occupé d'eux, qu'il serait
+bientôt de retour au milieu de leurs camps, et mettrait un terme à
+l'impatience qu'ils témoignaient; qu'ils ne devaient pas perdre
+patience, ni regarder ce qu'ils avaient fait comme inutile. Je vis
+également les troupes: l'empereur me l'avait particulièrement
+recommandé.
+
+Je ne fus pas peu surpris de voir arriver de Turin à Boulogne, pendant
+que j'y étais, une longue instruction de l'empereur sur la manière de
+faire embarquer l'armée. Il avait divisé son immense flottille en
+escadrilles, divisions et subdivisions, avec un tel ordre, que même la
+nuit on aurait pu procéder à l'embarquement. Chaque régiment, chaque
+compagnie savait le numéro des bâtimens qu'ils devaient monter; il en
+était de même pour chaque général et officier d'état-major.
+
+L'empereur devait avoir mis au moins un mois à cet immense et minutieux
+travail; ce qui prouvait que les événemens qui occupaient tout le monde
+ne lui avaient pas fait perdre de vue son opération.
+
+Je le rejoignis à Stupinitz. Il était avide de nouvelles de la côte de
+Boulogne; celles que je lui apportais le satisfirent beaucoup. Il
+prolongea son séjour à Turin, et était encore dans cette ville lorsque
+le Pape y arriva. On logea le saint Père au château royal, en ville;
+l'empereur vint l'y voir, et partit le lendemain par Asti pour venir à
+Alexandrie: le Pape suivit la route de Casal pour rentrer à Rome.
+
+Arrivé à Alexandrie, l'empereur visita les immenses travaux qu'il y
+faisait exécuter. Il passa une revue sur le champ de bataille de
+Marengo; il mit ce jour-là l'habit et le chapeau bordé qu'il portait le
+jour de la bataille; l'habit était tout piqué des vers. Le lendemain, il
+vint par Pavie à Milan.
+
+Le délire était dans toutes les têtes à son entrée dans cette ville. Il
+y resta le temps nécessaire aux préparatifs de la cérémonie du sacre,
+qui eut lieu dans la cathédrale. Un détachement de la garde d'honneur de
+Milan avait été la veille chercher la couronne de fer des anciens rois
+lombards, laquelle était soigneusement conservée à Muntza; elle devint
+de nouveau celle du roi d'Italie.
+
+L'empereur institua à cette occasion l'ordre de la couronne de fer.
+
+Ce fut à Milan que l'on reçut les grands cordons des différens ordres de
+Prusse, de Bavière, de Portugal et d'Espagne, en échange de ceux de la
+Légion-d'Honneur, qu'on avait envoyés à ces puissances.
+
+Après la cérémonie du sacre, l'empereur se rendit en cortége au sénat
+italien, où il investit le prince Eugène de la vice-royauté d'Italie.
+
+Pendant le séjour que l'empereur fit à Milan, il ne cessa de s'occuper
+des embellissemens de cette ville avec le même zèle que si c'eût été
+Paris; tout ce qui concernait les intérêts de l'Italie et des Italiens
+était une de ses occupations favorites. Il s'était toujours plaint de ce
+qu'aucun des gouvernemens de ce pays ne s'était occupé d'achever la
+cathédrale de _Milan_, qui, comme on le sait, est le plus grand vaisseau
+connu après Saint-Pierre de Rome; il ordonna la reprise des travaux
+sur-le-champ, et créa un fonds spécial pour y faire face, défendant que
+sous aucun prétexte, on les interrompît. Les Milanais n'ont sans doute
+pas oublié que c'est à lui qu'ils sont redevables de l'achèvement de ce
+beau monument, qui serait probablement resté encore long-temps dans
+l'état d'imperfection où il était.
+
+Dès son retour à Paris, après Marengo, il avait résolu d'éterniser la
+mémoire de la conquête de l'Italie, en élevant à l'hospice du grand
+Saint-Bernard un monument qui attestât aux siècles futurs cette
+glorieuse époque de l'histoire de nos armées. Il avait chargé M. Denon
+d'aller reconnaître les lieux et de lui soumettre différens projets. Il
+en avait choisi un, et l'exécution venait d'en être achevée lorsque
+l'empereur était à Milan. Il voulut en faire faire l'inauguration avec
+solennité, et y faire transporter les restes du général Desaix, entourés
+des lauriers au milieu desquels il était tombé. On composa une petite
+colonne formée de députations de divers régimens de l'armée d'Italie et
+d'une députation civile d'Italiens, qui devaient partir de Milan et se
+rendre à l'hospice du mont Saint-Bernard. Tout était disposé, lorsque M.
+Denon vint rendre compte à l'empereur qu'on ne trouvait pas le corps du
+général Desaix. L'empereur se souvint de l'ordre qu'il m'avait donné sur
+le champ de bataille de Marengo, et me chargea de faire tout ce qu'il
+serait possible pour découvrir ce qu'on en avait fait. M. Denon
+m'assurait avoir fait beaucoup de recherches sans succès. Je le priai de
+m'accompagner seulement une heure, et je le conduisis directement au
+couvent où j'avais fait déposer le corps du général Desaix. Le monastère
+avait été sécularisé; il ne restait plus qu'un seul religieux: à la
+première question, il comprit ce que je voulais lui dire; il entra dans
+une petite sacristie attenante à une chapelle, et j'y trouvai le corps
+du général Desaix à la même place et dans le même état où je l'avais
+laissé quelques années auparavant, après l'avoir fait embaumer, puis
+mettre dans un cercueil de plomb, celui-ci dans un autre de cuivre, et
+enfin le tout enveloppé d'un cercueil de bois. M. Denon fut fort heureux
+de cette découverte, car il craignait d'être obligé de faire la
+cérémonie sans les restes du général illustre qui en était l'objet.
+
+Le général Desaix repose depuis cette époque dans l'église du mont
+Saint-Bernard.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+Retour prématuré de l'escadre de l'amiral Missiessy.--Revue de
+Monte-Chiaro.--Réunion de Gênes à l'empire.--Dispositions
+d'embarquement.
+
+
+De Milan Napoléon se rendit à Brescia, où il resta deux jours. Il y
+apprit une nouvelle qui le surprit autant qu'elle le contraria. C'était
+la rentrée à Rochefort de l'escadre de l'amiral Missiessy, qui avait été
+comme un trait à la Guadeloupe et qui en était revenu avec la même
+rapidité. Il était de deux ou trois mois en avance, et ramenait sur nos
+côtes la flotte anglaise qui était à sa poursuite depuis son départ. Il
+avait ainsi manqué le but de sa croisière; car on n'avait pas eu d'autre
+projet, en faisant sortir les vaisseaux que nous avions à Toulon, à
+Cadix et à Rochefort, que de disperser sur les mers de l'Inde les
+escadres anglaises, et de les éloigner des côtes que nous voulions
+aborder.
+
+Le général Lagrange, qui avait été embarqué sur cette escadre, était
+également revenu; il arriva lui-même à Brescia, où il fut assez mal
+reçu.
+
+L'empereur néanmoins ne laissa pas voir toute la contrariété que ce
+retour lui causait.
+
+Il alla, de Brescia, passer la revue de toute l'armée qui était
+rassemblée dans la plaine de Monte-Chiaro; elle défila, l'infanterie par
+bataillons formés en bataille, et la cavalerie par régimens aussi formés
+en bataille, et néanmoins la nuit était close quand elle fut finie.
+L'empereur continua son voyage et se rendit à Vérone, qui à cette époque
+était la frontière du royaume d'Italie. Le général autrichien, baron de
+Vincent (depuis ambassadeur à Paris), fit demander à lui rendre ses
+devoirs, et le fit saluer, selon l'usage, par son artillerie. L'empereur
+le reçut le lendemain avec tout son corps d'officiers, et partit deux
+jours après pour Mantoue, puis vint passer le Pô en face de Bologne. Il
+entra dans cette ville, se rendit de là à Parme, à Plaisance, puis à
+Gênes, dont il fut prendre possession.
+
+Le doge et le sénat de cette ville étaient venus le prier à Milan de les
+accepter et de les comprendre dans l'empire français. Je crois bien que
+l'on avait un peu aidé à cette résolution. La position de cette
+malheureuse république était telle que ses habitans allaient mourir de
+faim: les Anglais la bloquaient sévèrement par mer; les douanes
+françaises la resserraient par terre; elle n'avait point de territoire,
+et ne pouvait que difficilement se procurer de quoi exister. Ajoutez à
+cela que, toutes les fois qu'une querelle s'engageait en Italie, on
+commençait par lui envoyer une garnison qu'elle n'avait pas les moyens
+de refuser. Elle avait donc tous les inconvéniens qu'entraînait sa
+réunion à la France, sans en avoir les avantages. Elle se détermina à
+demander d'être agrégée à l'empire.
+
+La France fit une médiocre acquisition. Le pays avait un passif qui
+surpassait de beaucoup son actif, de sorte que sa réunion entraînait une
+augmentation de dépenses pour le trésor impérial. Depuis long-temps
+Gênes n'avait plus que des palais de marbre, restes de son antique
+splendeur.
+
+L'empereur avait fait venir à Gênes M. Lebrun, archi-trésorier, qu'il en
+nomma gouverneur, et le ministre des finances qui régla de suite ce qui
+concernait son département. L'empereur reprit ensuite le chemin de
+Paris, où il lui tardait d'arriver. Il s'arrêta à Fontainebleau quelques
+jours avant d'entrer dans Paris. Nous étions à la fin de juin; il ne se
+contenait plus d'impatience. Il partit enfin pour Boulogne avec le
+ministre de la marine, comme il en avait pris l'habitude, c'est-à-dire
+en s'échappant.
+
+Il avait fait organiser la ligne des signaux de côtes d'une manière
+particulière depuis Bayonne jusqu'à Boulogne. Il vit son armée homme par
+homme, et la flottille bâtiment par bâtiment. Il avait placé aux avenues
+de son quartier-général des postes de sa garde, qui arrêtaient tous les
+courriers arrivant pour le ministre de la marine, et les lui amenaient,
+de sorte qu'il lisait les dépêches avant le ministre, auquel il les
+renvoyait après les avoir parcourues. Il avait pris cette précaution
+pour ne pas perdre un instant, et faire embarquer l'armée, dès qu'il
+serait assuré que l'événement qu'il attendait avait eu lieu. Il gagnait
+ainsi quelques heures sur le ministre de la marine, qui était établi
+dans Boulogne, tandis qu'il était, comme l'on sait, à son petit château
+de Pont-de-Brique, à une lieue de Boulogne, sur la route de Paris.
+
+Tout cela fini, on fit approcher les parcs d'artillerie, on les
+embarqua, et la cavalerie ensuite.
+
+Il ne restait plus que l'infanterie, qui était consignée dans les camps,
+prête à prendre les armes au premier coup de tambour. On attendait de
+moment en moment l'ordre d'embarquer; il n'arriva point: loin de là, on
+débarqua ce qui était déjà à bord. Voici pourquoi.
+
+La flotte qui était partie de Toulon, l'hiver précédent, avec celle
+d'Espagne, devait être jointe par celle de Missiessy; mais celui-ci
+avait fait voile pour l'Europe avant l'époque assignée. Les deux flottes
+faisaient ensemble quinze vaisseaux; elles devaient venir devant le
+Ferrol, sans y entrer. L'amiral Gourdon, qui y était avec six vaisseaux,
+avait ordre de se joindre à elles. Les vingt-un bâtimens réunis devaient
+ensuite faire route ensemble, prendre le Missiessy en rade à Rochefort,
+rallier son escadre, et marcher tous à Brest, où il y avait vingt-un
+vaisseaux qui avaient ordre de sortir aussitôt que les escadres seraient
+signalées. La jonction faite, elles eussent présenté une force de
+soixante vaisseaux, qui pouvaient arriver, en deux ou trois jours,
+devant Boulogne. Les escadres de Rochefort et de Brest sorties, on
+devait expédier un courrier au ministre de la marine, et de plus en
+prévenir en même temps par des signaux de côte, c'est-à-dire, de
+Rochefort à Brest, et de Brest à Boulogne.
+
+À l'arrivée de ce courrier, ou au signal de côte, l'on aurait fait
+embarquer le reste de l'armée, et commencé à faire sortir la flottille,
+qui, toute rassemblée dans Étaples, Boulogne, Vimereux, Ambleteuse,
+pouvait, d'après les calculs faits, être en rade en trois marées. On
+aurait procédé à cette opération lorsqu'on aurait commencé à apercevoir
+la flotte des vaisseaux de guerre. Il n'y avait devant nous que deux ou
+trois frégates anglaises: qui peut prévoir ce qui serait advenu, si les
+ordres de l'empereur eussent été exécutés[25]?
+
+Comment une combinaison amenée d'aussi loin, et calculée depuis aussi
+long-temps, a-t-elle manqué? Le voici: la flotte française et espagnole,
+composée de quinze vaisseaux, rencontra à cent lieues au large du
+Ferrol, en revenant d'Amérique comme le portaient ses instructions, la
+flotte anglaise de l'amiral Calder. Cette dernière n'avait que neuf
+vaisseaux, qui peut-être n'auraient pas été là sans la rentrée de M. de
+Missiessy à Rochefort; non seulement notre flotte de quinze vaisseaux ne
+battit pas l'amiral Calder, mais encore elle se laissa prendre deux
+bâtimens. Nous avions le vent: on dit que les deux vaisseaux pris
+étaient démâtés, et qu'il sont tombés dans la ligne anglaise; mais
+comment les treize restant des nôtres n'ont-ils pas laissé arriver sur
+cette ligne? Ils auraient au moins sauvé leurs deux vaisseaux; c'est ce
+que je n'ai jamais pu savoir. L'escadre, par suite de cette affaire, ne
+parut pas devant le Ferrol, et ne fit pas prévenir l'amiral Gourdon,
+comme cela était convenu; celui-ci ne sortit pas la flotte de Rochefort,
+non plus que celle de Brest. Voilà donc une opération ajournée par suite
+de fautes particulières et d'un léger accident.
+
+L'empereur, qui arrêtait les courriers du ministre de la marine, vit le
+rapport de ce combat dans une dépêche venant de Bayonne; il leva les
+épaules de pitié en voyant la conduite de son amiral: c'était déjà
+l'infortuné Villeneuve, et il en fut triste tout le jour.
+
+Que faire? Quelle punition, quelle vengeance, quel exemple pouvait
+compenser une faute qui frappait de nullité les efforts et les dépenses
+énormes qu'il avait faits depuis deux ans? Il fallut néanmoins se
+résigner et chercher une combinaison nouvelle pour rallier nos escadres,
+et éloigner celles des Anglais qui les avaient suivies. L'empereur
+méditait les moyens d'atteindre ce résultat, mais des événemens d'une
+tout autre importance vinrent faire diversion à ses projets.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+Irruption de l'Autriche en Bavière.--Le camp de Boulogne est
+levé.--Mission de Duroc en Prusse.--L'empereur de Russie se rend à
+Berlin.--Le duc de Wurtemberg.
+
+
+Absorbé par son expédition d'Angleterre, l'empereur était loin de
+s'attendre à une agression de la part d'aucune puissance continentale,
+lorsqu'il apprit par une dépêche de Munich que l'armée autrichienne
+marchait sur cette capitale.
+
+L'Autriche, on ne savait pourquoi, si ce n'était pour nous faire la
+guerre, avait réuni une armée considérable à Wels, sous les ordres du
+feld maréchal Mack; le prétexte de cette réunion était des manœuvres et
+exercices militaires, mais tout à coup cette armée partit et s'approcha
+de la Bavière.
+
+L'empereur ne pouvait s'expliquer ce que cela signifiait; il n'avait
+aucun point en litige avec l'Autriche. À la vérité, cette puissance
+n'avait point reconnu l'empereur, mais son ambassadeur n'avait pas
+quitté Paris.
+
+Je ne suis même pas sûr qu'elle ne l'eût pas reconnu, car, lorsque
+l'empereur alla à Vérone, après le couronnement de Milan, le général
+autrichien de Vincent, qui commandait les troupes de sa nation dans les
+états vénitiens, vint, comme je l'ai déjà dit, faire une visite de corps
+à l'empereur avec tous les officiers des troupes sous ses ordres;
+l'artillerie autrichienne fit la salve d'usage. Cela se passait à la fin
+de juin; on n'avait pas l'air de se douter de ce qui devait arriver au
+mois de septembre de la même année. L'ambassadeur de France était à
+Vienne; celui de Russie était, à la vérité, parti de Paris depuis
+long-temps, mais nous n'entendions encore parler de la marche des
+troupes russes que sur les gazettes.
+
+L'avis cependant était trop sérieux pour que l'empereur le négligeât, et
+il était occupé de soins trop importans pour qu'il les abandonnât
+légèrement. Il envoya de Boulogne même ses aides-de-camp au-devant de
+l'armée autrichienne, tant il avait peine à ajouter foi à une aussi
+incroyable agression. J'eus pour ma part l'ordre d'aller à sa rencontre.
+Le général Bertrand eut une mission semblable dans une autre direction.
+Je poussai jusqu'à l'Inn, et d'après mes instructions je vins
+reconnaître une route pour revenir de Donawert sur Louisbourg et les
+bords du Rhin, autre que la grande route ordinaire de Wurtemberg. Mais
+avant que ses aides-de-camp fussent de retour, l'empereur eut des
+nouvelles indubitables du départ de Wels de l'armée de Mack, et de
+l'entrée des Russes sur le territoire autrichien. C'est de cette inique
+agression que datent les malheurs de la France. Il ne balança plus à
+prendre son parti. Il y avait même déjà un peu de temps perdu, en
+méfiance de la véracité des avis donnés. Il fit donc débarquer tout, et
+réorganiser l'armée pour de longues marches. Elle partit effectivement
+par toutes les directions les plus courtes pour se rapprocher des bords
+du Rhin, où elle arriva en même temps que l'armée autrichienne arrivait
+sur le Danube. L'électeur de Bavière, avec sa famille et son armée,
+s'était retiré à Wurtzbourg.
+
+Avant de quitter Boulogne, l'empereur avait envoyé à la hâte sur les
+bords du Rhin pour réunir des chevaux de trait, et organiser le plus de
+matériel d'artillerie que l'on pourrait. On se trouvait pris tout-à-fait
+au dépourvu, et il fallut toute l'activité de l'empereur pour improviser
+ce qui manquait à cette armée pour la campagne qu'elle était forcée
+d'entreprendre tout à coup.
+
+Le général Marmont, qui était en Hollande, ne traversa que des pays dont
+les souverains n'ont jamais le droit de dire à un ennemi plus fort:
+Pourquoi passez-vous sur mon territoire? mais Bernadotte, qui était en
+Hanovre, avait une portion du territoire prussien à traverser, et en
+même temps que l'empereur lui faisait envoyer son ordre de marcher, il
+envoya le grand-maréchal Duroc à Berlin. On était en politique franche
+avec la Prusse, et en courtoisie avec sa cour; on venait, il y avait à
+peine deux mois, d'échanger les distinctions honorifiques des deux pays.
+
+Ainsi attaqué sans déclaration de guerre, l'empereur faisait part au roi
+de Prusse de la situation critique où l'avait mis cette agression
+inopinée; il lui témoignait combien il était fâché de se voir contraint
+de faire passer ses troupes sur quelques portions du territoire
+prussien, avant d'en avoir traité préalablement. Il lui envoyait son
+grand-maréchal pour l'en prévenir, et l'assurer de tout le désir qu'il
+avait que cette marche ne fût regardée que comme le résultat d'une
+absolue nécessité.
+
+Le maréchal Duroc fut reçu un peu moins bien qu'il ne l'avait été dans
+les missions antérieures dont il avait été chargé près la cour de
+Berlin. Le roi lui parla peu de la marche de Bernadotte; il eut l'air
+d'être convaincu de la validité des motifs de l'empereur, et lui
+témoigna beaucoup de regrets de le voir jeté de nouveau dans une guerre
+dont il ne doutait pas du reste, qu'il ne sortît heureusement.
+
+Le baron de Hardenberg fut moins modéré; il présenta, le 14 octobre, une
+note extrêmement vive au grand-maréchal. «Son maître, disait-il, ne
+savait de quoi il devait le plus s'étonner des violences qu'avait
+commises l'armée française, ou des motifs dont on se servait pour les
+justifier. La Prusse, quoiqu'elle se fût déclarée neutre, avait rempli
+toutes les obligations qu'elle avait contractées. Peut-être même
+avait-elle fait à la France des sacrifices que ses devoirs condamnaient.
+De quelle manière cependant avait-on reconnu la loyauté, la persévérance
+qu'elle avait mise dans ses relations d'amitié avec la France? On
+alléguait les guerres de 1796 et de 1800, où les margraviats avaient été
+ouverts aux parties belligérantes; mais l'exception n'est pas la règle,
+et d'ailleurs tout, aux époques dont on s'appuyait, avait été réglé,
+stipulé par des conventions spéciales. On ignorait nos intentions! Mais
+les intentions ressortaient de la nature même des choses, les
+protestations des autorités royales les faisaient connaître. Des
+affaires de cette importance exigeaient une déclaration positive! Mais
+qu'a besoin de déclaration celui qui se repose sur l'inviolabilité d'un
+système généralement reconnu? Est-ce à lui d'en faire, lorsque celui qui
+médite le renversement de ce qu'il a sanctionné s'en abstient? On cite
+des faits inconnus; on attribue aux Autrichiens des torts dont ils ne se
+sont jamais rendus coupables: quel résultat doivent produire de tels
+moyens, si ce n'est de faire mieux ressortir la différence qu'il y a
+entre la conduite des cabinets de Paris et de Vienne? Le roi cependant
+ne s'arrête pas aux conséquences qu'ils présentent; il se borne à croire
+que l'empereur des Français a eu des motifs suffisans pour annuler les
+engagemens qui les lient, et se considère comme dégagé désormais de
+toute espèce d'obligation. Ainsi rétabli dans une position qui ne lui
+impose pas d'autres devoirs que ceux que commandent sa sûreté et la
+justice, le roi de Prusse restera fidèle aux principes qu'il n'a cessé
+de professer, et ne négligera rien pour procurer, par sa médiation, à
+l'Europe la paix qu'il désire à ses peuples; mais il déclare en même
+temps qu'arrêté partout dans ses desseins généreux, libre d'engagemens,
+sans garantie pour l'avenir, il va pourvoir à la sûreté de ses états, et
+mettre son armée en mouvement.»
+
+Cette déclaration n'était appuyée d'aucune mesure bien directe: le
+grand-maréchal continua son séjour à Berlin, et y resta près d'un mois,
+pendant lequel il vit arriver l'empereur de Russie[26], qui se rendit
+dans cette capitale sous prétexte d'aller, avant de se mettre en
+campagne, voir sa sœur la princesse héréditaire de Saxe-Weimar. Personne
+ne se méprit sur le motif secret de ce voyage. On ne quitte pas une
+armée qui va à la rencontre des événemens, pour aller faire une visite à
+plus de cent lieues du pays où elle doit opérer. Il était évident qu'il
+cherchait à entraîner la Prusse dans la coalition.
+
+Je ne puis dire ce qui s'est fait et dit à cette occasion, mais ce qu'il
+y a de certain, c'est que, pendant que le maréchal Duroc était encore à
+Berlin, l'armée russe, aux ordres du général Buxhowden, passa la Vistule
+à Varsovie, marcha par la Pologne prussienne sur Breslaw, d'où elle
+devait entrer en Bohême.
+
+Mais l'empereur Napoléon avait déjà tout calculé, tout prévu. Les cartes
+d'Angleterre avaient disparu; il n'y avait plus que celles d'Allemagne
+dans son cabinet. Il nous faisait suivre la marche des troupes, et nous
+dit un jour ces paroles remarquables: «Si les ennemis viennent à moi, je
+les détruirai avant qu'ils aient repassé le Danube; s'ils m'attendent,
+je les prendrai entre Augsbourg et Ulm.» Il donna ses derniers ordres à
+la marine et à l'armée, et partit pour Paris. Dès qu'il y fut arrivé, il
+se rendit au sénat, lui exposa les motifs qui l'avaient obligé à changer
+tout d'un coup la direction de nos forces, et se mit en route le
+lendemain pour Strasbourg. Il arriva dans cette ville pendant que
+l'armée passait le Rhin à Kehl, à Lauterbourg, Spire et Manheim. Il
+visita les établissemens de la place, et indiqua les moyens d'utiliser
+une quantité de petites ressources dont il régla l'emploi.
+
+Il passa le Rhin lui-même après avoir ordonné et vu commencer la
+reconstruction du fort de Kehl. Il avait fait proposer aux princes de
+Bade et au landgrave de Hesse-Darmstadt de s'allier à lui; les deux
+princes tardèrent à s'expliquer. Le dernier crut éluder la question en
+licenciant ses troupes, et en le faisant connaître officiellement à
+l'empereur, comme une preuve de sa neutralité; mais lorsque la bataille
+d'Austerlitz fut gagnée, il se hâta d'envoyer protester de son
+dévoûment. L'officier qui avait rempli la première mission fut chargé de
+la seconde; c'était changer de rôle à bien court intervalle.
+
+La cour de Bade marcha plus franchement: ses troupes étaient réunies aux
+nôtres avant la bataille.
+
+Pendant que l'empereur se livrait à ces divers soins, les différens
+corps de son armée approchaient du pied des montagnes qui sont sur la
+rive droite du fleuve, et entraient dans le pays de Wurtemberg. Il avait
+envoyé un de ses aides-de-camp près du prince souverain de ce pays pour
+le prévenir qu'il était obligé de traverser ses états; qu'il en était
+fâché, mais qu'il espérait que le passage se ferait sans désordre.
+
+Le duc de Wurtemberg, choqué de voir déboucher nos troupes, avait réuni
+sa petite armée auprès de Louisbourg, sa résidence d'été, et se
+disposait à faire résistance, lorsque l'aide-de-camp de l'empereur se
+présenta. Cette marque d'égards le calma; il exigea néanmoins qu'il ne
+passât point de troupes par sa résidence. L'empereur arriva quelques
+instans après: la cour de Wurtemberg lui fit une magnifique réception;
+il coucha deux nuits au château de Louisbourg. Ce fut pendant ce séjour
+que les hostilités commencèrent sur la route de Stuttgard à Ulm, que
+suivait le corps du maréchal Ney. Les Autrichiens, commandés par
+l'archiduc Ferdinand, que dirigeait le feld-maréchal Mack, avaient leur
+quartier-général dans la dernière de ces deux places.
+
+L'empereur manœuvra sur sa gauche et resta à Louisbourg, faisant
+déboucher le maréchal Ney par la grande route de Stuttgard; les ennemis
+crurent de bonne foi que toute notre armée le suivait, et manœuvrèrent
+en conséquence. L'empereur, satisfait de leur avoir donné le change, se
+porta avec la rapidité de l'éclair à Nordlingen, où arrivèrent en même
+temps le corps du maréchal Davout, qui de Manheim était venu par la
+vallée du Necker à Bettingen, celui du maréchal Soult, qui de Spire
+était venu par Heilbron, enfin celui du maréchal Lannes, qui, laissant
+Louisbourg sur sa gauche, avait atteint Donawert, au moment même où un
+bataillon autrichien se présentait sur la rive droite du Danube pour
+couper le pont. On rejeta ces troupes au loin, et l'on fit passer le
+fleuve d'abord à toute la cavalerie, puis à l'infanterie.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+Combats divers.--Manœuvres de l'empereur.--L'archiduc Ferdinand
+s'échappe d'Ulm.--Le maréchal Soult prend Memmingen.--Réponse de
+Napoléon au prince Lichtenstein envoyé en parlementaire.--Le maréchal
+Mack capitule.--Projets de la coalition.--L'armée autrichienne met bas
+les armes.--Paroles de Napoléon aux généraux autrichiens prisonniers.
+
+
+L'empereur se fit éclairer jusqu'au Lech, et se mit en communication
+avec le général Marmont, qui débouchait par Neubourg, où il avait passé
+le Danube, et marchait sur Friedberg. On se mit également en
+communication avec l'armée bavaroise, qui quittait Ingolstadt pour se
+porter en avant. La cavalerie rencontra un corps autrichien à Wertingen,
+le défit et refoula ce qui lui était échappé sur Ulm. L'empereur porta
+son quartier-général à Zumnershausen, entre Augsbourg et Guntzbourg. Il
+fit occuper Augsbourg, et envoya le corps du maréchal Soult sur la seule
+ligne d'opérations qui restât par Memmingen aux ennemis, petite place
+dans laquelle ils avaient jeté six mille hommes, que le maréchal Soult y
+bloqua. Voulant se mettre aussi en communication avec le corps du
+maréchal Ney, qui était resté sur la rive gauche du Danube, il lui
+envoya l'ordre de forcer le passage du fleuve à Guntzbourg.
+
+Il alla ensuite établir son quartier-général à Augsbourg[27], pour
+observer le parti qu'allait prendre l'armée autrichienne, et pour
+organiser dans cette ville, dont il avait été obligé de faire le centre
+de ses opérations, des moyens d'administration et d'hôpitaux. Il y fut
+joint par le corps de Marmont, et reçut des nouvelles de la marche de
+Bernadotte. De cette manière, il se trouvait placé au milieu de tous ses
+corps d'armée. D'Augsbourg, il porta son quartier-général à
+Zumnershausen, et fit resserrer Ulm dans toutes les directions. Personne
+de nous ne concevait comment l'armée autrichienne n'avait pas pris le
+parti de s'en aller, ou de venir offrir la bataille. Elle n'en fit rien,
+et attendit qu'elle n'eût plus aucun moyen de nous éviter. On peut juger
+cependant combien elle aurait pu saisir d'occasions de se tirer
+d'embarras dans l'immense mouvement que nous avions été obligés de faire
+pour la tourner aussi complètement qu'elle le fut. Le corps qui formait
+le cercle derrière elle avait parcouru, depuis Donawert, les cent
+quatre-vingts degrés de la dernière circonférence, pour arriver à sa
+position.
+
+Ces dispositions prises, l'empereur s'approcha d'Ulm par Guntzbourg. Son
+armée était arrivée, par la rive droite du Danube, à la vue d'Ulm,
+lorsqu'il apprit qu'un fort détachement s'était échappé de la place, et
+se dirigeait à marches forcées vers la Bohême par la rive gauche. Il
+reçut en même temps avis qu'une des divisions du corps du maréchal Ney,
+commandée par le général Dupont, qui resserrait Ulm par la rive gauche,
+avait été forcée dans la position qu'elle occupait, et n'avait pu
+s'opposer à la sortie d'un très grand corps autrichien, qui avait pris
+la route de Nordlingen. Il crut un moment que toute l'armée ennemie
+allait prendre cette direction; il manœuvra de suite pour faire harceler
+par sa cavalerie le corps autrichien. Elle repassa le Danube, et marcha
+avec tant de célérité, que tous les jours elle atteignait et dispersait
+quelques fragmens de ce corps, qui était commandé par l'archiduc
+Ferdinand. Exténué par une poursuite sans relâche, l'ennemi chercha à
+nous échapper par la ruse. Il fit des ouvertures, feignit de vouloir
+négocier; mais on s'aperçut qu'il ne cherchait qu'à gagner du temps. On
+le chargea, on le mena battant jusque dans les montagnes de la Bohême.
+
+En même temps que l'empereur mettait sa cavalerie sur les traces de
+l'archiduc Ferdinand, il faisait resserrer Ulm. Il ordonna de forcer à
+Elchingen le passage de la rive droite à la rive gauche. Le hasard fit
+que, ce jour même, une deuxième colonne sortit de la place, et se
+dirigea sur le village. Le pont, quoique fort mauvais, n'était pas
+détruit. La partie du corps du maréchal Ney qui était sur la rive droite
+marcha à elle, la culbuta et la rejeta dans Ulm. C'était celle qui, peu
+de jours auparavant, avait forcé le passage du Danube pour passer de la
+rive gauche à Guntzbourg sur la rive droite.
+
+Celle des six divisions qui avait été mise à la poursuite du corps de
+l'archiduc Ferdinand continua à descendre la rive gauche du Danube. On
+fit appuyer le maréchal Ney par le corps du maréchal Lannes, qui passa
+également le pont. Le même soir, les deux corps couchèrent sur la crête
+des hauteurs qui dominent Ulm sur la rive gauche, pendant que Marmont
+s'en approchait par la rive droite. L'empereur s'établit de sa personne
+à Elchingen, et alors la Bohême fut à nous.
+
+Le lendemain, on rejeta dans la place tout ce que l'armée ennemie avait
+de troupes au dehors; on replia jusqu'à ses postes. Elle resta dans
+cette position quatre jours sans rien proposer. Pendant ce temps, le
+maréchal Soult prenait Memingen avec sa garnison de six mille hommes.
+Cette nouvelle parvint à l'empereur dans un mauvais bivouac, qui était
+si humide, qu'on fut obligé d'aller chercher une planche pour qu'il
+n'eût pas les pieds dans l'eau. Il venait de recevoir cette
+capitulation, lorsqu'on lui annonça le prince Maurice Lichtenstein, que
+le maréchal Mack envoyait parlementer. On l'amena à cheval, les yeux
+bandés. Lorsqu'il fut arrivé, on le présenta à l'empereur, il laissa
+échapper un mouvement de figure qui nous prouva bien qu'il ne le croyait
+pas là. Il ne déguisa point que le maréchal Mack ne se doutait pas de sa
+présence. Il venait traiter de l'évacuation d'Ulm. L'armée qui
+l'occupait demandait à retourner en Autriche. Pour être impartial, on
+doit convenir, sans pour cela cesser d'être patriote, que, dans le cours
+de la guerre, les généraux ennemis ont toujours cru abuser les nôtres,
+là où l'empereur ne se trouvait pas.
+
+L'empereur ne put s'empêcher de sourire, et de lui dire: «Quelle raison
+ai-je de vous accorder cette demande? Dans huit jours, vous êtes à moi
+sans condition. Vous attendez l'armée russe qui est à peine en Bohême;
+et d'ailleurs si je vous laisse sortir, quelle garantie ai-je qu'on ne
+fera pas servir vos troupes, une fois qu'elles seront réunies aux
+Russes? Je me souviens de Marengo. Je laissai passer M. de Mélas, et il
+fallut que Moreau combattît ses troupes au bout de deux mois, malgré les
+promesses les plus solennelles de traiter de la paix. D'ailleurs, il n'y
+a pas de lois de guerre à invoquer, après une conduite comme celle de
+votre gouvernement envers moi. Certainement je ne vous ai pas cherchés;
+je ne puis d'ailleurs me fier à aucun des engagemens que prendrait avec
+moi votre général, parce qu'il ne dépendra pas de lui de tenir sa
+parole. Ah! si vous aviez dans Ulm un de vos princes, et qu'il
+s'engageât, je me fierais à sa parole, parce qu'il en serait
+responsable, et qu'il ne permettrait pas qu'on le déshonorât; mais je
+crois que l'archiduc est sorti.»
+
+Le prince Maurice répliqua du mieux qu'il lui fut possible, et protesta
+que, sans les conditions qu'il demandait, l'armée ne sortirait pas. «Je
+ne vous les accorderai pas, reprit l'empereur. Voilà la capitulation de
+votre général qui commandait à Memingen; portez-la au maréchal Mack, et
+quelles que soient vos résolutions dans Ulm, je ne lui accorderai pas
+d'autres conditions. D'ailleurs, je ne suis pas pressé; plus il tardera,
+plus il rendra sa position mauvaise, et par conséquent la vôtre à
+tous[28]. Au surplus, j'aurai demain ici le corps qui a pris Memingen,
+et nous verrons.»
+
+On reconduisit le prince de Lichtenstein à Ulm, et l'on attendit.
+
+Le soir même, le maréchal Mack écrivit à l'empereur une lettre fort
+respectueuse, dans laquelle il lui disait que la consolation qui lui
+restait dans son infortune, c'était d'être obligé de traiter avec lui,
+l'assurant que tout autre ne lui eût jamais fait accepter d'aussi
+désastreuses conditions; que, puisque la fortune l'avait voulu ainsi, il
+attendait ses ordres.
+
+L'empereur envoya Berthier à Ulm le lendemain matin avec des
+instructions, et resta encore à son mauvais bivouac pour être à portée
+de répondre aux objections, s'il y en avait de faites. Berthier revint
+le soir, apportant la capitulation, par laquelle l'armée entière se
+rendait prisonnière. Elle devait sortir avec les honneurs de la guerre,
+défiler devant l'armée française, mettre bas les armes, et partir pour
+la France. Les généraux et officiers avaient seuls la permission de
+retourner chez eux, à condition de ne pas servir jusqu'à parfait
+échange.
+
+Les pluies n'avaient pas cessé pendant les huit jours que nous avions
+passés devant Ulm; elles s'arrêtèrent tout à coup, et l'armée
+autrichienne défila par le plus beau temps du monde.
+
+L'empereur avait été passer les deux jours d'intervalle qui avaient été
+stipulés entre la signature de la capitulation et son exécution, à
+l'abbaye d'Elchingen, où le maréchal Mack vint le voir; il le garda
+long-temps et le fit beaucoup causer. C'est dans cet entretien qu'il
+acquit la connaissance de tous les détails qui avaient précédé la
+résolution qu'avait prise le cabinet autrichien de lui faire la guerre.
+Il apprit tous les ressorts que les Russes avaient mis en jeu pour le
+décider, et enfin quels étaient les projets de la coalition. Il n'était
+question de rien moins que d'enlever à la France toutes les conquêtes de
+la révolution; on était résolu d'employer tous les moyens pour arriver à
+ce résultat. La guerre, la division, les intrigues intérieures, rien
+n'avait été omis; enfin, on doutait si peu du succès, qu'on n'avait pas
+craint d'assigner Lyon au roi de Sardaigne.
+
+De telles révélations eussent paru les folies d'un cerveau malade, ou le
+rêve d'un insensé, si elles ne fussent sorties de la bouche d'un
+feld-maréchal que sa position avait initié à la majeure partie des
+dispositions d'état de son gouvernement. L'empereur ne revenait pas de
+ce qu'il entendait; il avait besoin de cette confidence pour soulager
+son esprit, et s'expliquer une foule de petites intrigues qu'il avait
+remarquées, sans en deviner le but. Il ne concevait pas qu'ayant eu des
+ministres partout, il n'eût rien su de tout cela. Il comprit alors les
+tentatives contre sa vie, les projets de Dracke et autres affaires de ce
+genre. Mais il ne concevait pas qu'un monarque fût assez dépourvu de
+lumières pour se prêter à de pareilles extravagances. Telle était
+cependant la vérité; l'empereur en fut affecté: il nous le témoignait
+quelquefois; mais ces projets lui semblaient si insensés, qu'il s'y
+arrêtait peu. Ils ne furent néanmoins qu'ajournés par nos victoires: les
+coalisés les réalisèrent en grande partie, dès que le succès leur en
+fournit les moyens.
+
+L'empereur traita très-bien le général Mack, et s'appliqua à lui faire
+oublier son malheur; il le fit accompagner à Ulm par le général Mathieu
+Dumas, qu'il avait chargé de disposer les colonnes ennemies qui devaient
+partir dès le lendemain. Le jour de cette pénible cérémonie pour l'armée
+autrichienne était arrivé. Notre armée se rangea en bataille sur les
+hauteurs, dans tout l'éclat d'une toilette militaire aussi recherchée
+que sa position le permettait, et d'une propreté admirable.
+
+Les tambours battaient, les musiques jouaient; la porte d'Ulm s'ouvrit;
+l'armée autrichienne s'avança en silence, défila lentement, et alla,
+corps par corps, mettre bas les armes dans un terrain que l'on avait
+disposé pour les recevoir.
+
+Cette journée, si pénible pour les Autrichiens, mit en notre pouvoir
+36,000 hommes; 6,000 avaient été pris dans Memingen, environ 2,000 au
+combat de Vertingen. Si on ajoute à cela ce qui tomba dans nos mains au
+combat d'Elchingen et dans la poursuite de l'archiduc, on trouvera que
+ce n'est pas exagérer que d'évaluer la perte totale de l'armée
+autrichienne à 50,000 hommes, 70 pièces de canon, et environ 3,500
+chevaux, qui servirent à monter une division de dragons qui était venue
+de Boulogne à pied. La cérémonie dura toute la journée. L'empereur était
+placé sur un monticule en avant, au centre de son armée; on avait allumé
+un grand feu, près duquel il reçut les généraux autrichiens, au nombre
+de dix-sept, parmi lesquels, le maréchal Mack, général en chef; Klenau,
+Giulay; Jellaschich, Maurice Lichtenstein, Godesheim, Fresnel, ces deux
+derniers étaient officiers français, et émigrés avec le régiment des
+hussards de Saxe. Je ne me rappelle pas le nom des autres. Ils étaient
+tous fort tristes; ce fut l'empereur qui soutint la conversation; il
+leur dit entre autres choses: «Il est malheureux que d'aussi braves gens
+que vous, dont les noms sont honorablement cités partout où vous avez
+combattu, soient les victimes des sottises d'un cabinet qui ne rêve que
+des projets insensés, et qui ne rougit pas de compromettre la dignité de
+l'État et de la nation en trafiquant des services de ceux qui sont
+destinés à la défendre. C'est déjà une chose inique, que de venir, sans
+déclaration de guerre, me prendre à la gorge; mais c'est être coupable
+envers ses peuples, que d'appeler chez eux une invasion étrangère; c'est
+trahir l'Europe, que d'immiscer les hordes asiatiques dans nos débats.
+Au lieu de m'attaquer sans motif, le conseil aulique eût dû s'allier à
+moi pour repousser l'armée russe. C'est une chose monstrueuse pour
+l'histoire, que cette alliance de votre cabinet; elle ne peut être
+l'ouvrage des hommes d'État de votre nation; c'est, en un mot,
+l'alliance des chiens et des bergers avec les loups, contre les moutons.
+En supposant que la France eût succombé dans cette lutte, vous n'auriez
+pas tardé à vous apercevoir de la faute que vous auriez faite.»
+
+Cette conversation ne fut pas perdue pour tous; cependant aucun ne
+répondit.
+
+Il se passa là, devant les généraux autrichiens, une scène qui déplut
+beaucoup à l'empereur.
+
+Un officier-général, qui aime à faire de l'esprit, racontait tout haut
+le bon mot qu'il mettait dans la bouche d'un des soldats de son corps
+d'armée.
+
+Il passait devant leurs rangs, disait-il, et leur avait adressé ces
+paroles: «Eh bien! soldats, voilà bien des prisonniers.»--«C'est vrai,
+mon général,» lui répondit l'un d'entre eux, «nous n'avions jamais vu
+tant de j... f... à la fois.»
+
+L'empereur, qui avait l'oreille à tout, entendit ce propos; il en fut
+fort mécontent, et envoya un de ses aides-de-camp dire à cet
+officier-général de se retirer; il nous dit à demi-voix: «Il faut se
+respecter bien peu pour insulter des hommes aussi malheureux.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+Marche de l'armée russe.--Entrée à Braunau.--Retour de Duroc de sa
+mission à Berlin.--Le général Giulay envoyé à Napoléon par l'empereur
+d'Autriche.--Occupation de Vienne.--Affaire de Krems.--Surprise du pont
+du Tabor.--Dispositions générales.--Examen que fait Napoléon du terrain
+où il doit livrer bataille.
+
+
+L'empereur revint coucher à Elchingen, et partit le lendemain pour
+Augsbourg, où il logea chez l'évêque. Il y resta le temps nécessaire
+pour organiser une nouvelle combinaison de marches, et partit.
+
+Il avait appris d'une manière à peu près sûre que les Russes
+approchaient. Des voyageurs arrivant de Lintz avaient vu entrer dans
+cette ville les premières troupes de cette nation; à mesure qu'elles
+débouchaient, elles se plaçaient sur des chariots rassemblés d'avance,
+et partaient en poste vers la Bavière; cette précipitation était
+vraisemblablement le résultat de l'avis qu'avait eu le général en chef
+Kutusow, que nous avions passé le Rhin. Il ne tarda pas à apprendre les
+événemens qui avaient eu lieu devant Ulm, et changea de projets.
+
+D'Augsbourg, l'empereur alla à Munich; il y reçut toutes les autorités
+bavaroises, et leur promit de ne pas oublier leur pays dans le traité de
+paix.
+
+L'électeur n'était pas encore rentré dans sa capitale, mais il n'avait
+omis aucun ordre pour que la réception de l'empereur fût convenable et
+proportionnée aux avantages que la Bavière retirait des premiers succès
+de la campagne. Les Bavarois firent éclater leur reconnaissance par des
+illuminations; et quoique la ville fût pleine de soldats français, ils
+ne firent entendre aucune plainte. Cependant il était impossible qu'il
+n'y eût pas de désordre.
+
+Notre armée passa l'Iser sur tous les ponts, depuis celui de Munich
+jusqu'à Plading, et s'approcha de l'Inn.
+
+L'empereur, avec une forte partie de l'armée, prit la route de Mülhdorf;
+les premières troupes russes étaient venues jusque-là, et s'en étaient
+retournées après qu'elles eurent appris l'aventure du maréchal Mack.
+
+À partir de Mülhdorf, nous ne trouvâmes pas un pont qui ne fût à refaire
+en entier: les Russes les brûlaient d'une manière qui nous était
+jusqu'alors inconnue, si bien que nous fûmes obligés de faire marcher à
+l'avant-garde des compagnies de sapeurs avec des ingénieurs, qui eurent
+fort à faire.
+
+De Mülhdorf, l'empereur se rendit à Burkhausen, puis à Braunau. On
+croyait qu'il y avait une garnison dans cette place; on fut fort étonné
+d'en trouver les portes ouvertes, les fortifications en très bon état,
+bien palissadées, l'artillerie sur les remparts, et des vivres plein les
+magasins. Le pont de l'Inn était brûlé. Deux mille hommes dans cette
+place nous eussent fait beaucoup de mal, en ce qu'ils nous auraient
+obligés de les bloquer, et de déranger toutes les directions de nos
+communications; ce qui eût été un grand inconvénient pour nous, parce
+que la saison devenait très pluvieuse.
+
+L'empereur jugea qu'il fallait qu'on eût perdu la tête pour commettre de
+pareilles fautes, et fit de suite mettre la main à l'ouvrage pour
+raccommoder le pont. Il était toujours à cheval, quelque temps qu'il
+fît; il ne voyageait en voiture que quand son armée était à trois ou
+quatre marches en avant; c'était un calcul de sa part: le point où il se
+trouvait entrait toujours dans ses combinaisons, et les distances
+n'étaient rien pour lui; il les franchissait avec la rapidité de
+l'aigle.
+
+Il ne resta à Braunau qu'une nuit, et partit par la route de Lintz;
+l'armée était à peu près rassemblée. Il marchait avec précaution, de
+manière à pouvoir manœuvrer, et être partout de sa personne. Il alla
+donc à petites journées jusqu'à Lintz.
+
+On suivait les Russes à la trace; mais le raccommodage des ponts nous
+prenait un temps qui leur donnait de l'avance.
+
+Le pont de Lintz était brûlé; l'empereur ordonna de le rétablir; il fit
+passer de l'infanterie sur la rive gauche, et comme il animait tout par
+sa présence, la cavalerie ne tarda pas à pouvoir passer.
+
+On en jeta sur les routes de la Bohême, et on fit marcher, pour
+l'appuyer, deux divisions d'infanterie, commandées par le maréchal
+Mortier. L'empereur fit ces dispositions, parce qu'il craignait que les
+Russes ne lui dérobassent leur retraite, en passant le Danube à
+l'improviste; et comme il était arrêté à chaque pas par la rupture des
+ponts, il imagina de faire marcher par les deux rives du fleuve, attendu
+que le corps qui descendait la rive gauche, ne rencontrant pas les mêmes
+obstacles, pouvait aisément déborder les Russes, et, par conséquent, les
+obliger à aller chercher un passage plus loin.
+
+L'empereur reçut dans cette ville la visite de l'électeur de Bavière,
+qui, arrivé à Munich après son départ, était accouru lui rendre ses
+devoirs, conduisant son fils aîné avec lui; ils dînèrent l'un et l'autre
+avec l'empereur, et retournèrent à Munich.
+
+Le maréchal Duroc, expédié, comme je l'ai dit plus haut, au roi de
+Prusse, avant le départ de Boulogne, joignit également l'empereur dans
+cette ville. Il ne rapportait rien de satisfaisant de sa mission; mais
+du moins il donnait l'assurance que la conduite du cabinet de Berlin
+serait subordonnée aux événemens, c'est-à-dire qu'il faudrait combattre
+cette puissance, si la fortune nous était défavorable. L'empereur pensa
+que les événemens d'Ulm lui avaient fait faire des réflexions, mais, en
+résultat, que nous n'avions rien de solidement établi à Berlin.
+
+L'empereur reçut à Lintz des nouvelles de l'armée d'Italie sous les
+ordres du maréchal Masséna; elle avait passé l'Adige, et avait attaqué
+l'armée de l'archiduc Charles dans la position de Caldiero: l'affaire,
+quoiqu'indécise, fut fort meurtrière; cependant l'archiduc se retira,
+vraisemblablement parce qu'il avait connaissance de la marche de
+l'empereur sur Vienne.
+
+Il vint à Lintz un parlementaire de l'empereur d'Autriche; c'était le
+général Giulay qui avait été compris dans la capitulation d'Ulm. Il
+avait vu notre armée dans cette circonstance, et en avait été rendre
+compte à Vienne. D'une autre part, la monarchie était gravement
+compromise, malgré les ressources qu'elle conservait encore; elle avait
+besoin de gagner du temps pour rallier l'armée de l'archiduc à l'armée
+russe, et elle voulait les réunir par le pont de Vienne. Si elle eût pu
+opérer cette jonction, elle se fût trouvée dans une situation
+respectable.
+
+Le général Giulay venait, en conséquence, assurer des intentions
+pacifiques de son souverain, et proposer un armistice. L'empereur lui
+répondit qu'il ne demandait pas mieux que de faire la paix, mais qu'on
+pouvait traiter sans suspendre le cours des opérations. Il observa au
+général Giulay qu'il n'avait pas de pouvoirs de la part des Russes, qui,
+d'après cela, seraient en droit de ne pas reconnaître l'armistice; il
+l'invita à aller se mettre en règle et le congédia.
+
+Il partit de Lintz, et prit la route de Vienne. Arrivé à Saint-Polten,
+il y fut retenu un ou deux jours par un accident arrivé au corps du
+maréchal Mortier, sur la rive gauche du Danube: une de ses deux
+divisions avait considérablement devancé l'autre, et s'était portée
+jusqu'à Krems. Avertie de cette circonstance, l'armée russe fit ses
+dispositions et marcha sur nous; elle attaqua la division française, à
+laquelle elle était incomparablement supérieure, l'enveloppa, lui fit
+éprouver de grandes pertes, et l'aurait infailliblement détruite, si la
+deuxième division ne fût venue la dégager. Les Russes nous prirent trois
+aigles: ce sont les premières que nous ayons perdues.
+
+Ce petit échec donna de l'humeur à l'empereur, et le fit rester à
+Saint-Polten vingt-quatre heures de plus. Le général Giulay, qui avait
+déjà été prendre ses instructions, le rejoignit dans cette ville. Il
+était plus pressant que la dernière fois, car le mal empirait, mais il
+n'était pas plus en règle, de sorte qu'il n'eut pas une meilleure
+réception. L'Autriche voulait évidemment sauver Vienne et gagner du
+temps; il n'y avait que danger pour nous à accorder ce qu'elle
+demandait.
+
+L'on partit de Saint-Polten pour Vienne: les maréchaux Lannes et Murat
+étaient entrés dans cette capitale. Ils exécutèrent une surprise qui a
+eu une si grande influence sur le reste de la campagne, que l'on ne peut
+la passer sous silence.
+
+Le général Giulay n'était pas encore de retour aux avant-postes
+autrichiens, lorsque nos troupes entrèrent à Vienne. Le bruit d'un
+armistice y était répandu par les ennemis eux-mêmes: on savait que le
+général Giulay était encore chez l'empereur. On le voyait aller et venir
+continuellement depuis une quinzaine de jours. Comme il n'était pas
+repassé, le bruit d'armistice acquérait de la vraisemblance. Les
+Autrichiens, placés sur la rive gauche du Danube, avaient fait les
+dispositions nécessaires pour brûler le pont du Tabor, et s'étaient
+bornés à le couvrir par un poste de hussards.
+
+Les maréchaux Lannes et Murat, voulant sauver ce moyen de passage si
+essentiel à l'armée, se rendirent eux-mêmes, accompagnés de quelques
+officiers, au poste autrichien, où ils répétèrent tous les propos qui
+couraient au sujet de l'armistice. Le commandant du poste les prit pour
+de simples officiers; ils se promenèrent à pied avec lui, et ils le
+menèrent sur le pont même, qui est d'une longueur extrême. Des officiers
+autrichiens des troupes qui étaient à l'autre bord, c'est-à-dire de la
+rive gauche, vinrent prendre part à la conversation. La colonne de
+grenadiers du maréchal Lannes, qu'un officier intelligent conduisait,
+profita du moment où ils avaient le visage tourné vers la rive gauche.
+Elle s'était avancée par les rues des faubourgs de Vienne qui sont dans
+l'île du Prater; elle empêcha les vedettes de hussards de retourner pour
+donner l'alerte: l'officier français leur dit que c'était un poste qu'il
+allait poser sur le bord du fleuve; elles le crurent, n'avertirent pas
+leur poste, qui vit tout d'un coup déboucher derrière lui, à l'entrée du
+grand pont, la tête de la colonne. Les hussards autrichiens de cette
+grande garde ne voyant point leur officier, qui était sur le pont avec
+les maréchaux Lannes et Murat, ayant d'ailleurs l'esprit plein des idées
+d'armistice, ne bougèrent pas. La colonne de grenadiers, prenant le pas
+redoublé, entra sur le pont et se hâta de gagner l'autre rive, en jetant
+à l'eau tous les artifices disposés pour incendier le pont.
+
+Les officiers autrichiens s'aperçurent trop tard de la faute qu'ils
+avaient faite, mais il n'était plus temps; et leurs canonniers, qui
+étaient à leurs pièces à l'autre bord, ne concevant rien à ce qui se
+passait sous leurs yeux, n'osaient pas tirer, parce qu'ils voyaient
+leurs officiers sur le pont en conversation avec les nôtres. Ils
+laissèrent arriver la colonne jusqu'à eux, et virent bientôt prendre
+leurs canons, ainsi qu'eux-mêmes et tout ce qui était là.
+
+Jamais surprise ne fut mieux conduite et n'eut un plus grand résultat.
+La réunion des armées russes avec celle que l'archiduc Charles ramenait
+d'Italie fut dès-lors impossible.
+
+L'armée se dirigea de tous les points sur Vienne; elle passa le Danube,
+et se mit en marche par la route de Znaim pour joindre les Russes, qui
+avaient repassé le Danube à Stein.
+
+Cette surprise du pont du Tabor fit grand plaisir à l'empereur. Il vint
+mettre son quartier-général au château de Schœnbrunn, et fit ses
+dispositions pour manœuvrer avec toutes ses forces, soit sur les Russes,
+soit sur l'archiduc Charles, suivant que l'un ou les autres se
+trouveraient à portée.
+
+L'armée du général Kutusow, qui avait repassé le Danube à Stein,
+marchait par Znaim pour rejoindre à Olmutz la grande armée russe, où se
+trouvait l'empereur Alexandre. Si, au lieu de repasser le Danube, ce
+général fût venu occuper Vienne, il aurait donné une autre face aux
+affaires. Il ne le fit pas, on le croit du moins, parce qu'il craignit
+que le corps du maréchal Davout, qui marchait à notre droite, ne
+descendît des montagnes du Tyrol, après avoir battu et dispersé le corps
+autrichien du général Merfeld, et ne parvînt à entrer à Vienne avant
+lui, ce qui aurait pu arriver; mais s'il eût pris cette résolution
+depuis son départ de Lintz et qu'il eût marché, rien ne l'eût arrêté.
+
+On trouva dans les magasins et arsenaux de Vienne de l'artillerie et des
+munitions pour faire deux campagnes; nous n'eûmes plus besoin de rien
+tirer de Strasbourg ni de Metz, nous pûmes au contraire faire refluer un
+matériel considérable sur ces deux grands établissemens.
+
+Vienne était devenue la capitale de l'empereur, et la source de tous ses
+moyens. La marche de tous les convois en devint plus rapide.
+
+L'occupation de Vienne et la surprise du grand pont du Tabor changèrent
+la situation des affaires. L'archiduc Charles fut obligé de se jeter à
+droite et de gagner la Hongrie; pour lui allonger le chemin, on fit
+marcher de suite sur Presbourg, ce qui éloignait de beaucoup le point
+par où il aurait pu se mettre en contact avec les Russes.
+
+L'empereur mit dans Vienne le corps du maréchal Mortier, et en dehors,
+observant les routes d'Italie et de Hongrie, le corps du général
+Marmont; ce qui faisait ensemble quatre divisions.
+
+Le maréchal Ney était resté dans le pays de Salsbourg devant Kuffstein,
+qui avait une forte garnison.
+
+Toutes ces troupes eussent été les premières employées, s'il avait été
+plus avantageux ou plus urgent d'agir contre l'archiduc Charles.
+L'empereur témoigna un peu de mécontentement de ce que le maréchal
+Masséna ne marchait pas de manière à pouvoir se joindre à lui, en même
+temps que l'archiduc aurait pu joindre les Russes; il croyait que cela
+lui était possible. L'empereur ne voulait jamais s'imaginer que là où il
+n'était pas, le zèle, quoique le même, rencontrait souvent des obstacles
+dans la hiérarchie de sous-ordres. Le fait est que l'arrivée du maréchal
+Masséna lui eût fait un extrême plaisir; mais il fut obligé de manœuvrer
+de manière à pouvoir s'en passer.
+
+Après avoir fait ses dispositions sur la rive droite, il partit pour
+Znaim, emmenant avec lui le reste de l'armée. Le jour même de son
+départ, notre avant-garde, sous les ordres des maréchaux Lannes et
+Murat, joignit l'arrière-garde du corps russe du général Kutusow; ce fut
+à Hollabrunn que la rencontre eut lieu. Depuis que les Russes avaient
+repassé le Danube, ils auraient dû être fort loin, mais enfin on les
+trouva là. La lutte fut chaude; ils s'y conduisirent en gens de valeur,
+et nous comme des hommes qui les cherchaient depuis long-temps. Le
+général Oudinot fut blessé dans cette affaire. On sut après que c'était
+la seule division du prince Bagration qui s'était trouvée là: elle eut
+beaucoup de monde de tué; nous eûmes de notre côté trois brigades
+employées.
+
+Les Russes continuèrent à se retirer sur Znaim, et nous à les poursuivre
+avec tous nos moyens.
+
+L'empereur avait fait marcher le corps du maréchal Davout sur Vienne,
+par la route de Nicolsbourg.
+
+Depuis que nous étions dans la ligne de retraite des Russes, nous
+aurions pu les suivre par leurs traînards et leurs malades; leurs
+soldats, qui arrivaient pour la première fois en lice, avaient un air de
+stupidité qui ne les rendait pas redoutables aux nôtres. Il était aisé
+de voir combien il devait manquer de choses au mécanisme de cette armée,
+qui depuis a beaucoup acquis.
+
+À Znaim, l'empereur apprit que l'armée russe avait marché par la route
+de Brunn, et il fit prendre ce même chemin à son armée.
+
+Il fut joint dans cette ville par les quatre régimens de cavalerie
+légère du maréchal Bernadotte qui étaient commandés par le général
+Kellermann; ils arrivaient par la route de Budweis, et avaient laissé
+Bernadotte[29] et son corps à Iglau, en Bohême. L'infanterie bavaroise
+était allée avec lui: on lui envoya la cavalerie de la même nation pour
+remplacer celle de Kellermann.
+
+Cette cavalerie bavaroise, commandée par le général Wrede, était
+exténuée de fatigue: on l'avait fait marcher en tout sens; mais comme on
+la rapprochait des événemens, l'archiduc Ferdinand, que l'on poursuivait
+depuis Ulm sur cette direction de la Bohême, n'était plus alors l'objet
+dont on s'occupait le plus attentivement.
+
+L'empereur partit de Znaim pour Brunn. Il avait donné le commandement
+des grenadiers réunis au maréchal Duroc, auquel il désirait faire faire
+quelque chose pendant la campagne. Le général Oudinot, blessé, avait été
+transporté à Vienne.
+
+En arrivant à Brunn, l'empereur trouva la citadelle évacuée, les
+magasins pleins de munitions, et, par une négligence qui ne peut se
+concevoir, de munitions de guerre confectionnées, que nous pûmes
+employer de suite; les fonctionnaires autrichiens nous remettaient tout
+cela avec une si grande fidélité, qu'on aurait cru qu'ils en avaient
+l'ordre.
+
+L'empereur poussa, le même soir, toute la cavalerie sur la route
+d'Olmutz, et s'y porta lui-même. On rencontra l'arrière-garde ennemie à
+la première poste sur cette route. La cavalerie russe chargea bravement
+tout ce qui la poursuivait, et nous aurait menés battant, si les
+grenadiers à cheval de la garde, qui étaient là, n'eussent coupé en deux
+cette ligne russe. Les cuirassiers achevèrent de disperser l'autre
+partie qui talonnait nos troupes légères.
+
+Il était nuit close quand cette échauffourée se termina. L'empereur
+retourna à Brunn, et vint le lendemain sur le terrain où s'était passée
+cette affaire, pour placer son armée, qui arrivait dans plusieurs
+directions. Il porta sa cavalerie d'avant-garde jusqu'à Vichau; il y
+alla lui-même, et en revenant, il parcourut au pas de son cheval toutes
+les sinuosités et ondulations du terrain situé en face de la position
+qu'il avait ordonné de prendre. Il s'arrêtait à chaque hauteur, faisait
+mesurer des distances, et nous disait souvent: _Messieurs, examinez bien
+le terrain; vous aurez un rôle à y jouer_. C'était celui où s'est livrée
+la bataille d'Austerlitz, et qui était occupé par les Russes,
+c'est-à-dire la position qu'ils avaient avant la bataille. Il passa
+toute la journée à cheval, vit la position de chacun des corps de son
+armée, et remarqua, à la gauche de la division du général Suchet, un
+monticule isolé, dominant tout le front de cette division. Le Centon
+était là comme exprès; il y fit placer, dans la même nuit, quatorze
+pièces de canon autrichiennes, de celles trouvées à Brunn. Comme on ne
+pouvait pas y mettre de caissons, on amassa derrière chacune d'elles
+deux cents gargousses; puis on fit couper le pied du Centon en
+escarpement, de manière à se garantir d'un assaut. L'empereur revint
+coucher à Brunn.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+Nouveaux envoyés de l'empereur d'Autriche.--Défaite de
+Trafalgar.--Mission au quartier-général russe.--L'empereur
+Alexandre.--Longue conférence avec ce souverain.--Ses vues et ses
+projets.--M. de Nowosilsow.--Retour au camp français.--Nouvelle mission
+près de l'empereur de Russie.--Le prince Dolgorouki est envoyé près de
+l'empereur Napoléon.
+
+
+Depuis l'occupation de Vienne, et l'affaire de Hollabrunn, l'empereur
+était fort sollicité par tout ce qui l'entourait de faire la paix; il y
+était assez disposé: mais les Russes étaient en présence, il fallait
+d'abord se mesurer.
+
+Il lui arriva le lendemain deux envoyés de la part de l'empereur
+d'Autriche, parmi lesquels était M. de Stadion; je ne me rappelle pas le
+nom de l'autre, je crois que c'était encore le général Giulay.
+L'empereur les reçut, leur parla sans doute de ses intentions; mais
+comme ces messieurs ne venaient encore traiter que pour l'Autriche,
+annonçant que l'empereur de Russie enverrait incessamment lui-même
+quelqu'un pour ce qui le concernait, l'empereur Napoléon qui voulait
+absolument que cette puissance fût comprise dans le traité, comme il
+l'avait fait connaître précédemment, les renvoya.
+
+M. de Talleyrand avait reçu ordre de venir à Vienne, dont le général
+Clarke avait été nommé gouverneur.
+
+L'empereur lui adressa MM. les députés autrichiens, et donna à leur
+sujet quelques instructions particulières au général Clarke, après quoi,
+il continua ses opérations militaires.
+
+Il y avait déjà plusieurs jours qu'il était à Brunn, lorsqu'il fit
+rapprocher le corps de Bernadotte; il avait, pour sentir l'approche d'un
+événement, un tact qui le rendait le maître de le faire tourner comme il
+lui convenait.
+
+Il me fit appeler à la pointe du jour; il venait de passer la nuit sur
+ses cartes, ses bougies étaient brûlées jusqu'aux flambeaux: il tenait à
+la main une lettre; il fut quelques momens sans me parler, puis tout à
+coup il me dit: _Allez-vous-en à Olmutz; vous remettrez cette lettre à
+l'empereur de Russie, et vous lui direz qu'ayant appris qu'il était
+arrivé à son armée, je vous ai envoyé le saluer de ma part._ Il ajouta:
+_S'il vous questionne, vous savez ce qu'on doit répondre en pareille
+circonstance_[30].
+
+Je quittai l'empereur pour gagner nos avant-postes, à Wichau, où je pris
+un trompette, pour me rendre à ceux des Russes, sur la route d'Olmutz;
+ils n'étaient qu'à environ une lieue des nôtres.
+
+Je trouvai que nous étions bien avancés à Wichau, et hors de notre ligne
+naturelle; mais les officiers qui y étaient, devaient le voir et se
+tenir sur leurs gardes. Je continuai ma route.
+
+Je fus retenu au premier poste de cosaques, jusqu'à ce que l'on eût fait
+prévenir le prince Bagration, qui commandait l'avant-garde russe, lequel
+envoya pour me recevoir, le prince Trichetskoï, par qui je fus conduit
+près de lui. De l'avant-garde, on me mena à Olmutz, chez le général en
+chef Kutusow; ce petit voyage se fit la nuit, à travers toute l'armée
+russe, que je vis se rassembler, et prendre les armes à la pointe du
+jour.
+
+J'arrivai chez le général Kutusow à huit heures du matin; il logeait au
+faubourg d'Olmutz; on ployait tout chez lui. Je vis bien qu'il se
+disposait à suivre le mouvement de son armée. Il me demanda la dépêche
+dont j'étais porteur pour l'empereur Alexandre, en me faisant observer
+qu'il était couché dans la forteresse, et qu'on ne pouvait pas m'en
+ouvrir les portes. Je lui répondis que j'avais ordre de la remettre en
+main propre, que je n'étais pas pressé, et que j'attendrais l'heure la
+plus commode pour l'empereur; que, s'il devait en être autrement, je le
+priais de me faire reconduire à nos avant-postes, et que l'empereur
+Napoléon enverrait ensuite sa lettre par la voie d'un trompette. Le
+général Kutusow n'insista pas, et partit, me laissant avec un officier
+de son état-major.
+
+Je vis là une foule de jeunes russes attachés aux différentes branches
+ministérielles de leur pays, qui parlaient à tort et à travers de
+l'ambition de la France[31], et qui, dans leurs projets de la réduire à
+l'état de ne pouvoir plus nuire, faisaient tous le calcul de _Perrette
+et du pot au lait_.
+
+J'étais dans une position à devoir souffrir toutes ces balivernes, et
+n'y répondis pas. Il était dix heures du matin, lorsqu'un mouvement eut
+lieu dans la rue. Je demandai ce que c'était; on me répondit:
+_L'empereur lui-même_. Il s'arrêta devant la maison dans laquelle
+j'étais, mit pied à terre, et entra; je n'eus que le temps de jeter mon
+manteau, et de tirer de mon portefeuille ma dépêche, avant qu'il fût
+dans la pièce où l'on me tenait.
+
+D'un geste il fit sortir tout le monde, et nous restâmes seuls. Je ne
+pus me défendre d'un sentiment de crainte et de timidité en me trouvant
+en face de ce souverain; il imposait par son air de grandeur et de
+noblesse. La nature avait beaucoup fait pour lui, et il aurait été
+difficile de trouver un modèle aussi parfait et aussi gracieux; il avait
+alors vingt-six ans. J'éprouvai du regret de le voir engagé
+personnellement dans d'aussi mauvaises affaires que l'étaient alors
+celles de l'Autriche; mais aussi je compris toutes les facilités
+qu'avait eues l'intrigue pour obtenir des succès sur un esprit qui ne
+pouvait pas encore avoir assez d'expérience pour saisir toutes les
+difficultés qui existaient pour conduire à bonne fin tout ce qui était à
+l'horizon politique de l'Europe dans l'hiver de cette année 1805. Je lui
+remis ma lettre, en lui disant que «l'empereur, mon maître, ayant appris
+son arrivée à son armée, m'avait chargé de lui porter cette dépêche, et
+de venir le saluer de sa part.» L'empereur Alexandre avait déjà l'ouïe
+un peu dure du côté gauche: il approchait l'oreille droite pour entendre
+ce qu'on lui disait.
+
+Il parlait par phrases entrecoupées; il articulait assez fortement ses
+finales, de sorte que son discours n'était jamais long. Au reste, il
+parlait la langue française dans toute sa pureté, sans accent étranger,
+et employait toujours ses belles expressions académiques. Comme il n'y
+avait point d'affectation dans son langage, on jugeait aisément que
+c'était un des résultats d'une éducation soignée.
+
+L'empereur, prenant la lettre, me dit: «Je suis sensible à la démarche
+de votre maître; c'est à regret que je suis armé contre lui, et je
+saisirai avec beaucoup de plaisir l'occasion de le lui témoigner. Depuis
+long-temps, il est l'objet de mon admiration.»
+
+Puis, changeant de sujet, il me dit: «Je vais prendre connaissance du
+contenu de sa lettre, et vous en remettrai la réponse.»
+
+Il passa dans une autre pièce, et me laissa seul dans celle où j'étais.
+Il revint après une demi-heure, et tenant sa réponse l'adresse en
+dessous, il commença ainsi:
+
+«Monsieur, vous direz à votre maître que les sentimens exprimés dans sa
+lettre m'ont fait beaucoup de plaisir; je ferai tout ce qui dépendra de
+moi pour lui en donner le retour. Je ne suis point disposé à être son
+ennemi ni celui de la France. Il doit se rappeler que du temps de feu
+l'empereur Paul, n'étant encore que grand-duc, lorsque les affaires de
+la France éprouvaient de la contrariété et ne rencontraient que des
+entraves dans la plupart des cabinets de l'Europe, je suis intervenu, et
+ai beaucoup contribué, en faisant prononcer la Russie, à entraîner par
+son exemple toutes les autres puissances de l'Europe à reconnaître
+l'ordre de choses qui était établi chez vous. Si aujourd'hui je suis
+dans d'autres sentimens, c'est que la France a adopté d'autres
+principes, dont les principales puissances de l'Europe ont conçu de
+l'inquiétude pour leur tranquillité. Je suis appelé par elles pour
+concourir à établir un ordre de choses convenable et rassurant pour
+toutes. C'est pour atteindre ce but que je suis sorti de chez moi. Vous
+avez été admirablement servi par la fortune, il faut l'avouer; mais en
+allié fidèle, je ne me séparerai pas du roi des Romains (il désignait
+l'empereur d'Allemagne), dans un moment où son avenir repose sur moi. Il
+est dans une mauvaise situation, mais pas encore sans remède. Je
+commande à de braves gens, et si votre maître m'y force, je leur
+commanderai de faire leur devoir.»
+
+Réponse. «Sire, j'ai bien retenu ce que Votre Majesté vient de me faire
+l'honneur de me dire. Je prends la liberté de lui faire observer que je
+n'ai près d'elle aucun caractère, ni n'ai d'autre mission que de lui
+apporter une lettre; mais Votre Majesté me parle d'événemens et de
+circonstances qui me sont connus; j'ai traversé la révolution de mon
+pays, et si elle daigne me préciser ce qu'elle vient de me faire
+l'honneur de me dire, je pourrai la satisfaire sur beaucoup de points.
+Je crois être sûr que l'empereur est plus que disposé à la paix; la
+démarche qu'il fait en ce moment pourrait en être une preuve,
+indépendamment de tout ce que je dirais à l'appui.»
+
+L'empereur. «Vous avez raison; mais il faudrait que les propositions qui
+l'ont précédée fussent conformes aux sentimens qui ont dicté cette
+démarche. Elle fait le plus grand honneur à sa modération; mais est-ce
+vouloir la paix que de proposer des conditions aussi désastreuses pour
+un État que celles qui sont offertes au roi des Romains? Je vois que
+vous ne les connaissez pas.»
+
+Réponse. «Non, sire; mais j'en ai ouï parler.»
+
+L'empereur. «Eh bien! si vous les connaissez, vous devez convenir
+qu'elles ne sont pas acceptables.»
+
+Réponse. «Sire, le respect m'impose ici un devoir que j'observe; mais
+puisque Votre Majesté veut bien m'écouter, j'aurai l'honneur de lui
+faire remarquer que l'empereur ne demande rien qui soit au-delà des
+prétentions qu'il peut appuyer, et qui sont le résultat d'une résolution
+qu'ont amenée des événemens qu'il n'avait pas provoqués. Il se croyait
+dans une paix profonde, surtout avec l'Autriche; il était entièrement
+absorbé par le travail que lui donnait son expédition d'Angleterre: il
+est tout à coup détourné de cette occupation, obligé d'abandonner les
+dépenses énormes qu'il a faites, et d'en ordonner de nouvelles pour
+soutenir une guerre que l'on commence sans déclaration préalable, au
+point que, sans un accident survenu à une de nos flottes, il eût été
+possible que notre armée se fût trouvée en Angleterre, lorsque les
+Autrichiens auraient paru sur le Rhin. La fortune couronne les efforts
+de l'empereur, et le met en possession de toutes les ressources de la
+monarchie autrichienne. Son armée n'a encore éprouvé que des pertes
+insignifiantes. Dans cette situation, qu'a-t-il à craindre des suites de
+la guerre? Si elle se prolonge, elle ne peut qu'augmenter sa puissance.
+En admettant qu'il perde une bataille, elle n'aurait pas de conséquence
+bien fâcheuse pour lui. C'est aujourd'hui Vienne qui est sa capitale:
+son armée n'a plus rien de commun avec la frontière de France. Mais si
+l'Autriche éprouve une défaite, sire, quelles peuvent en être les
+suites? Sur quoi établira-t-on les négociations? Si donc, dans cette
+situation, l'empereur fait le premier des ouvertures de paix, on ne peut
+en soupçonner la sincérité. Il a cru devoir faire le premier pas, pour
+ménager la dignité de sa partie adverse; mais il veut une paix durable
+avec de bonnes garanties.»
+
+L'empereur. «C'est précisément pour obtenir une paix durable qu'il faut
+proposer des conditions raisonnables, qui ne blessent point. Sans cela,
+elle ne peut être durable.»
+
+Réponse. «Oui, sire; mais il ne faut point faire la guerre à ses dépens.
+Que Votre Majesté considère ce que l'empereur perd par son départ de
+Boulogne; quelle circonstance il manque pour la fin de la guerre
+d'Angleterre; le temps inutilement employé, et enfin, sire, la flotte
+qu'il vient de perdre, par une suite de tout cela. Que dirait la nation,
+si elle ne voyait pas des compensations de l'inutilité de tous les
+sacrifices qui lui ont été imposés pour une opération dont le succès
+était lié à son existence? Ensuite quelle garantie de plus lui
+donnera-t-on, pour la durée de cette paix, qu'on ne lui avait donnée
+pour la durée de la précédente, qui cependant a été rompue d'une manière
+jusqu'à présent sans exemple?
+
+«Il me semble que, quelle que soit la paix que l'empereur fasse avec
+l'Autriche, il n'y a que les alliés qui y gagneront, et que, quant à
+lui, il en sortira toujours avec des pertes réelles: le seul avantage
+qu'il puisse en retirer, c'est la diminution de la puissance de son
+ennemi.»
+
+L'empereur. «C'est précisément cette disposition à diminuer la puissance
+de ses voisins et à augmenter la sienne qui inspire de la crainte à tout
+le monde, et lui suscite continuellement des guerres. Vous êtes déjà une
+nation si forte par vous-mêmes, par votre réunion sous les mêmes lois,
+par l'uniformité de vos habitudes et de votre langage, que vous inspirez
+naturellement de l'effroi. Qu'avez-vous besoin de vous agrandir
+continuellement?»
+
+Réponse. «Je ne comprends pas ce que Votre Majesté veut me dire par nos
+agrandissemens continuels, et hormis Gênes, je ne sache pas que nous
+ayons acquis un arpent de terre au-delà de ce qui a été concédé et
+reconnu par nos traités de paix, que nous avons été obligés de sceller
+deux fois de notre sang. Si c'est là-dessus que l'on veut revenir, c'est
+un compte à ouvrir de nouveau, quoique cette première querelle de la
+révolution, dans laquelle nous n'étions pas agresseurs, ait été jugée
+dans tant de champs de bataille; nous ne craindrons pas de nous y
+présenter de nouveau. Je ne vois que Gênes que nous ayons acquis depuis
+le traité de Lunéville.»
+
+L'empereur. «Gênes d'abord, et ensuite l'Italie, à laquelle vous avez
+donné une forme de gouvernement qui la met sous vos lois.»
+
+Réponse. «Je puis répondre à cela, sire, que nous avons pris Gênes
+malgré nous.»
+
+L'empereur. «Qui vous y obligeait?»
+
+Réponse. «Sa position, et sa situation morale et physique. Votre Majesté
+serait dans l'erreur, si elle supposait qu'il y a eu un calcul d'intérêt
+ou d'ambition dans cette réunion.
+
+«Gênes, depuis long-temps, n'avait plus que ses palais de marbre; depuis
+plus long-temps encore, cette petite république ne vivait que des
+capitaux acquis dans un commerce autrefois considérable, mais presque
+anéanti depuis par la faiblesse d'un gouvernement qui ne pouvait plus
+protéger sa navigation, même contre les Barbaresques; elle en était,
+sous ce rapport, au même point que Venise.
+
+«Avant notre entrée en Italie, Gênes n'avait plus que son nom et son
+antique réputation; son port devenait nul pour elle par le blocus des
+Anglais, que nous avions exclus de sa fréquentation. Son territoire
+était presque aussi nul, comparativement au besoin de sa population, et
+comme nos douanes bordaient sa frontière, les Génois étaient de tous
+côtés entourés de difficultés.
+
+«Ajoutez à cela que la bonté de son port et l'étendue de sa
+fortification, qui peut contenir une armée, lui attiraient une garnison
+étrangère, que lui envoyait la puissance principale, dès que la guerre
+commençait en Italie.
+
+«Placée ainsi entre tous les inconvéniens de sa position, et n'ayant
+aucun des avantages de la protection d'une grande puissance, elle
+devait, ou compléter sa ruine, ou se jeter dans les bras d'un
+protecteur. Je demande à Votre Majesté qui elle pouvait choisir pour
+éviter les inconvéniens que je viens de citer?
+
+«Nous avons pris Gênes avec son actif et son passif; ce dernier était
+supérieur à l'autre. Il en est résulté conséquemment une charge pour le
+trésor public.
+
+«Si la réunion de Gênes avait été un calcul d'ambition, on n'eût pas
+tant tardé à le faire, parce qu'on s'aperçoit toujours de ce qui nous
+est le plus avantageux. Alors, dans nos différentes transactions avec
+l'Autriche, nous étions en position d'y placer cette stipulation, à
+laquelle elle n'aurait pas pu nous faire renoncer.
+
+«Quant à l'Italie, j'ai un argument plus fort encore. Elle est tout
+entière notre conquête; nous l'avons arrosée de notre sang; deux fois
+elle a retrouvé sa liberté et son existence politique par nos efforts.
+Si elle a commencé par une forme républicaine, c'était pour être en
+harmonie avec sa puissance conservatrice. Les deux changemens qui ont eu
+lieu depuis sont une conséquence de l'intérêt qui l'associa à nos
+destinées. Elle a les mêmes lois, les mêmes usages et les mêmes
+réglemens administratifs que la France. Nous nous sommes réciproquement
+communiqué ce que nous avons cru devoir adopter de nos habitudes, et si,
+en dernier lieu, elle a su se placer sous la protection d'un
+gouvernement monarchique, comme venait de le faire la France, ne
+devait-elle pas choisir un monarque puissant, de l'appui duquel un État
+nouveau a toujours besoin? Dans ce cas, elle n'avait à opter qu'entre
+l'Autriche et la France.
+
+«Nous venions de nous battre dix ans pour la conquérir, l'agrandir,
+l'arracher partie par partie aux Autrichiens, la constituer;
+eussions-nous souffert un choix qui aurait détruit notre ouvrage? Si
+l'Autriche n'a pas renoncé à l'Italie, nous nous battrons encore pour
+celle-ci, et si elle y a renoncé de bonne foi, peu lui importe comment
+l'Italie se gouverne.
+
+«Quant à elle, pouvait-elle, ayant besoin d'un protecteur, ne pas
+remettre avec confiance ses destinées dans la main de son fondateur et
+de son régénérateur, intéressé plus que personne au sort des contrées
+qui sont le berceau de sa gloire?
+
+«L'empereur, en m'envoyant près de Votre Majesté, était bien loin de se
+douter que la guerre prenait sa source dans ces questions; et si elles
+en sont le motif, non seulement je n'entrevois pas la possibilité de
+faire la paix, j'entrevois au contraire une guerre universelle.»
+
+L'empereur. «Ceci n'est pas mon intention, et si celle de votre maître
+est telle que chacun puisse y trouver sa sincérité, il joindra à ses
+immenses travaux la plus grande de toutes les gloires, celle d'avoir mis
+fin à tant de calamités en faisant le sacrifice des avantages auxquels
+il pouvait prétendre; et je suis persuadé qu'il ne sera pas insensible à
+la reconnaissance qu'on lui portera pour avoir fait, par sa modération,
+ce qu'il aurait pu arracher par la force.»
+
+Réponse. «Je lui rapporterai exactement ce que Votre Majesté me fait
+l'honneur de me dire; mais je la prie de considérer que c'est pour la
+troisième fois que nous en traitons avec l'Autriche; que dans la
+deuxième transaction, où nous pouvions beaucoup, nous n'avons imposé
+pour condition que la ratification de la première. Si cette fois nous
+nous en tenons encore là, qui nous dit que, dans une circonstance que
+l'on croira favorable, on ne reviendra pas encore sur cette question?»
+
+L'empereur. «C'est donc pourquoi il faut adopter des idées raisonnables
+et renoncer à une domination inquiétante pour tous vos voisins.»
+
+Réponse. «Alors c'est la révision de tout ce qui a été fait depuis dix
+ans; or, si l'on nous demande cela dans la situation où nous sommes,
+nous pouvons augurer de ce qu'on nous aurait imposé, si nous avions été
+vaincus; nous devons par conséquent profiter aussi des faveurs de la
+fortune et former des demandes proportionnées à celles qu'on nous aurait
+faites.
+
+«Ce n'est pas nous qui avons suscité ni commencé la guerre: elle nous a
+été heureuse, nous ne devons pas en supporter les frais, et je suis bien
+persuadé que l'empereur n'y souscrira pas.
+
+L'empereur. «Tant pis, parce que, malgré le cas particulier que je fais
+de son talent, et le désir que j'ai de pouvoir bientôt me rapprocher de
+lui, il m'obligera d'ordonner à mes troupes de faire leur devoir.
+
+Réponse. «Cela pourra être fâcheux; mais nous ne serons pas venus de si
+loin pour éviter l'occasion de leur donner une nouvelle preuve de notre
+estime. Nous nous flattons qu'elle ne diminuera rien de la bonne opinion
+qu'elles ont emportée de nous. Si cela doit être, je prie Votre Majesté
+de considérer que je ne suis point venu près d'elle comme un
+observateur, et combien elle me ferait de tort, si, usant de sa
+puissance, elle me retenait et me privait ainsi de l'occasion de remplir
+mon devoir, si les armées doivent se mesurer.»
+
+L'empereur. «Non, non; je vous donne ma parole que vous ne serez pas
+retenu, et que vous serez reconduit chez vous ce soir même.»
+
+La conversation finissait; l'empereur me remettant sa réponse à la
+lettre que je lui avais apportée, tenant toujours l'adresse en dessous,
+il me dit: «Voici ma réponse; l'adresse ne porte pas le caractère qu'il
+a pris depuis. Je n'attache point d'importance à ces bagatelles; mais
+cela est une règle d'étiquette, et je la changerai avec bien du plaisir
+aussitôt qu'il m'en aura fourni l'occasion.
+
+Je lus l'adresse, qui portait ces mots: «Au chef du gouvernement
+français.»
+
+Je lui répondis: «Votre Majesté a raison; cela ne peut être qu'une règle
+d'étiquette, et l'empereur aussi ne la jugera pas différemment. Comme
+général en chef de l'armée d'Italie, il commandait déjà à plus d'un roi;
+content et heureux du suffrage des Français, ce n'est que pour eux qu'il
+trouve de la satisfaction à être reconnu. Néanmoins je lui rendrai
+compte des dernières paroles de Votre Majesté.»
+
+Il me donna congé: je fus conduit plus tard par la route de Brunn à
+quatre ou cinq lieues de là, dans un bourg d'où l'empereur de Russie
+venait de partir, mais où toute sa chancellerie était encore. On m'y
+garda le reste de la journée; pendant ce temps, je vis passer les gardes
+russes, qui arrivaient de Saint-Pétersbourg à l'armée. C'était une
+troupe magnifique, composée d'hommes énormes, et qui ne paraissaient pas
+trop fatigués d'un aussi long voyage.
+
+Vers le soir, M. de Nowosilsow, attaché aux relations extérieures de
+Russie, vint me faire connaître que l'empereur de Russie était parti
+pour l'armée, et qu'il avait donné ordre au prince Adam Czartorinski,
+son ministre des relations extérieures, de me faire reconduire à nos
+avant-postes; que, d'après ce que j'avais dit à l'empereur, il avait
+jugé à propos de me faire accompagner par lui (M. de Nowosilsow), afin
+de connaître les intentions de notre empereur; que, dans tous les cas,
+il fallait que lui, M. de Nowosilsow, s'abouchât avec M. de Haugwitz,
+ministre du roi de Prusse, qui devait être à Brunn, ou sur le point d'y
+arriver, et que la mission de M. de Haugwitz près de l'empereur exigeait
+préalablement que lui, M. de Nowosilsow, eût une conférence avec ce
+ministre prussien.
+
+Cette étrange communication ne pouvait m'entrer dans l'esprit. Il aurait
+fallu que je me prêtasse à des facilités de rapports entre les ministres
+de Prusse et de Russie; je ne pus m'empêcher d'en rire, et je répondis à
+M. de Nowosilsow que, si son cabinet voulait l'envoyer en mission près
+du nôtre, il y avait des formes et des usages pour cela; qu'il les
+connaissait bien; que quant à moi, si on m'obligeait à l'emmener, je lui
+déclarais que je le déposerais au premier poste de nos troupes, où il
+resterait jusqu'à ce que j'eusse pu instruire l'empereur de son arrivée,
+et qu'il eût reçu l'autorisation de pousser jusqu'au quartier-général.
+
+Comme cela faisait manquer à M. de Nowosilsow le but qu'il se proposait,
+il abandonna l'idée de m'accompagner plus loin que Vichau, où l'armée
+russe entière s'était postée, après en avoir chassé notre avant-garde et
+lui avoir fait quelques centaines de prisonniers.
+
+On me mena à Vichau, chez l'empereur de Russie, qui était dans le même
+appartement où j'avais laissé notre général d'avant-garde
+l'avant-veille; il ne me reçut point, et me fit conduire à nos
+avant-postes.
+
+Je les trouvai à moins d'une portée de canon de ceux des Russes, et
+quoiqu'il fût nuit, l'on me permit de repasser dans notre armée. Mon
+trompette sonna; cela était contre l'usage, néanmoins on vint me
+reconnaître et me recevoir; je renvoyai l'escorte russe, et me fis
+conduire près de l'empereur. Il avait été toute la journée à cheval sur
+le terrain où s'était passée cette affaire d'avant-garde, et il était
+encore dans la maison de poste de Posoritz à six cents toises de ses
+dernières vedettes, lorsque je le rejoignis.
+
+Il ne concevait pas qu'on eût permis mon retour à cette heure-là; je lui
+remis la lettre de l'empereur de Russie, et lui rendis compte mot pour
+mot de tout ce qu'il m'avait dit.
+
+J'y ajoutai (comme ma propre observation) que toute la jeunesse russe de
+la plus grande qualité était là, qu'elle ne respirait que bataille; que
+je regardais l'action comme inévitable, à moins qu'il ne trouvât à
+concilier les affaires, conformément au désir qu'on manifestait (je
+faisais allusion à l'empereur de Russie).
+
+Il rêva quelque temps; puis rapprocha ce que lui avait dit à Ulm le
+maréchal Mack de ce que je lui rapportais[32]. Tout cela déroulait
+devant lui l'existence de bien singuliers projets; il s'étonnait
+toujours de n'en avoir rien appris auparavant par son ministre des
+relations extérieures.
+
+Il me prit à part, et me dit: «Prenez un trompette, et faites en sorte
+de retourner chez l'empereur de Russie; vous lui direz que je lui
+propose une entrevue demain, à l'heure qui lui conviendra, entre les
+deux armées, et que, bien entendu, il y aura, pendant ce temps-là, une
+suspension d'armes de vingt-quatre heures.»
+
+Je partis, après avoir donné quelques autres détails à l'empereur; à la
+suite desquels il fit commencer le mouvement rétrograde qu'il avait
+préparé, pour aller prendre la position qu'il avait reconnue et adoptée
+comme définitive quelques jours auparavant.
+
+Depuis mon premier départ pour le quartier-général de l'empereur de
+Russie, il avait ordonné la réunion de l'armée, et il attendait dans la
+journée du lendemain tout ce qu'il avait de troupes sur la rive gauche
+du Danube, même le corps de Bernadotte, qu'il avait rappelé d'Iglau, où
+il n'avait laissé que le général bavarois Wrede avec les troupes de
+cette nation.
+
+Je rentrai aux avant-postes russes environ deux heures après que j'en
+étais sorti; comme on me reconnut (on n'avait pas même relevé les
+vedettes), on me reçut, et on me conduisit chez le général commandant
+l'avant-garde sur ce point, qui ne crut pas devoir se permettre de me
+faire conduire ailleurs que chez le prince Bagration, son chef immédiat.
+Je fus donc promené la nuit, à cheval, de bivouac en bivouac, chez le
+prince Bagration, que nous trouvâmes enfin, et qui ne voulut pas
+m'envoyer à l'empereur de Russie sans la permission du général en chef.
+La nuit s'écoulait; il n'y avait pas trop de temps pour préparer
+l'entrevue qui devait avoir lieu le lendemain. Je me déterminai à
+écrire, du lieu où j'étais, un billet ainsi conçu:
+
+ «Au prince Czartorinski.
+
+ «Prince,
+
+ «À peine étais-je sorti des avant-postes russes, que j'y suis
+ rentré, porteur d'une communication verbale pour Sa Majesté
+ l'empereur de Russie; elle est de nature à être suivie
+ d'explications que je ne crois pas devoir écrire, et je ne pense
+ pas que Votre Excellence puisse prendre sur elle d'y répondre, ni
+ de m'empêcher de parvenir jusqu'à l'empereur. Du moins, je prends
+ acte de la communication que j'ai l'honneur de lui faire, afin que,
+ dans aucun cas, on ne puisse m'imputer les événemens qui pourraient
+ être la suite d'un refus de m'entendre.
+
+ «Je suis, etc.»
+
+Ce billet fut porté à Vichau au prince Czartorinski, par un officier de
+l'état-major du prince Bagration, qui rapporta l'ordre de me faire
+conduire chez le général de cavalerie Wittgenstein, dont le quartier
+était sur la grande route très près de Posoritz. J'y arrivai comme le
+jour commençait, et je n'y attendis pas plus d'une heure.
+
+L'empereur de Russie vint lui-même. Il se portait en avant, et pendant
+que j'étais chez le général Wittgenstein, on vint lui rendre compte que
+nous nous retirions. Tous les jeunes gens qui étaient là croyaient
+réellement que nous avions peur, et que nous cherchions à leur échapper.
+L'empereur entra, et me demanda de quelle mission j'étais chargé.
+
+«Sire, répondis-je, j'ai rapporté fidèlement à l'empereur tout ce que
+Votre Majesté m'a fait l'honneur de me dire hier. Il m'a chargé de venir
+de nouveau près de Votre Majesté, et de lui faire connaître le désir
+qu'il a de la voir. En conséquence, il lui propose une entrevue
+aujourd'hui entre les deux armées. L'empereur se conformera aux désirs
+de Votre Majesté pour l'heure, le lieu et le nombre de personnes dont
+chacun des souverains devra être accompagné. Seulement il y met une
+condition préalable: c'est qu'il sera tacitement convenu d'un armistice
+de vingt-quatre heures à cette occasion.
+
+«Votre Majesté jugera elle-même de la sincérité des intentions de
+l'empereur, et elle pourra se persuader qu'il n'a aucune raison de
+craindre un événement que peut-être des hommes irréfléchis voudraient
+hâter, sans s'inquiéter des conséquences qui pourraient en résulter.»
+
+L'empereur. «J'accepterais avec plaisir cette occasion de le voir, si
+j'étais persuadé que ses intentions fussent telles que vous me les
+annoncez. D'ailleurs, le temps est trop court pour se voir aujourd'hui.
+Je voudrais, avant de me rendre à cette entrevue, voir le roi des
+Romains, qui se trouve assez loin d'ici, et, en deuxième lieu, il est
+inutile que je me mette en rapport avec lui, si je ne dois pas en
+revenir satisfait.»
+
+Réponse. «Mais en quelles mains plus sûres Votre Majesté peut-elle
+mettre ses intérêts que dans les siennes propres? Il me semble qu'elle
+réglera mieux tout ce qui la concerne que ne le feraient des tiers; au
+moins il ne lui restera aucune arrière-pensée.»
+
+L'empereur. «J'ai particulièrement un grand désir de le voir et de
+terminer tous les différends qui nous séparent.»
+
+Puis changeant de conversation, il me dit: «Je vais vous faire
+accompagner par un homme qui possède ma confiance entière. Je lui
+donnerai une mission pour votre maître; faites en sorte qu'il le voie:
+la réponse qu'il rapportera me décidera, et vous vous ferez
+particulièrement beaucoup d'honneur à arranger tout ceci.»
+
+Réponse. «Puisque Votre Majesté l'ordonne, j'emmènerai qui elle voudra;
+mais le succès de ce qu'elle désire dépendra beaucoup du caractère
+particulier de la personne qu'elle enverra.»
+
+L'empereur. «C'est le prince Dolgorouki, mon premier aide-de-camp. C'est
+celui dans lequel j'ai le plus de confiance, le seul auquel je puisse
+donner cette mission.»
+
+Il le fit appeler: je me retirai pendant qu'il lui donna ses ordres.
+
+L'empereur sortit, en nous donnant congé à tous deux: nous partîmes pour
+les avant-postes français, qui étaient si près, que les vedettes se
+voyaient et pouvaient se parler entre elles.
+
+Je laissai le prince Dolgorouki à notre grand'garde, et je courus rendre
+compte à l'empereur de ce que j'avais fait.
+
+Il était à se promener dans les bivouacs de l'infanterie, au milieu de
+laquelle il avait couché sur la paille.
+
+Son désir de faire la paix était porté au point que, sans me donner le
+temps d'achever, il monta à cheval, et courut lui-même à la grand'garde;
+son piquet eut de la peine à le suivre. Il mit pied à terre, fit retirer
+tout le monde, et se promena seul sur la grande route avec le prince
+Dolgorouki.
+
+La conversation s'anima bientôt et devint assez vive; il paraît que le
+prince Dolgorouki avait manqué de tact dans la manière de rendre ce dont
+il était chargé, car l'empereur lui répondit avec sécheresse: «Si c'est
+là ce que vous aviez à me dire, allez rapporter à l'empereur Alexandre
+que je ne croyais pas à ces dispositions lorsque je demandais à le voir;
+je ne lui aurais montré que mon armée, et je m'en serais rapporté à son
+équité pour les conditions; il le veut, nous nous battrons, je m'en lave
+les mains.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+Le carabinier.--On se prépare à livrer bataille.--Dispositions.--Attaque
+générale.--Bataille d'Austerlitz.--Les Russes sont culbutés sur tous les
+points.--Sollicitude de l'empereur pour les blessés.
+
+
+Napoléon congédia le prince Dolgorouki; je restai en arrière pour dire
+adieu à celui-ci, et lui demander s'il avait besoin de quelque chose
+pour regagner les avant-postes russes; je le fis accompagner par
+l'officier de notre grand'garde jusqu'à la communication avec les
+vedettes russes.
+
+Il me dit en nous séparant: «On veut la guerre chez vous, nous la ferons
+en braves gens.» Je lui répondis que je craignais qu'il n'eût à se
+reprocher d'avoir changé des dispositions que je savais excellentes; que
+cela serait malheureux, parce que non seulement l'armée russe serait
+battue, mais détruite, et qu'il aurait dû faire attention que c'était
+son maître qui la commandait en personne. Il répliqua: «Je n'ai dit que
+ce qu'il m'a ordonné de dire...; après cela il faut bien parler.--Alors,
+lui dis-je, nous ne tarderons pas à avoir de la tablature;» et je le
+quittai.
+
+L'empereur me faisait déjà rappeler pour lui répéter à satiété tout ce
+que je lui avais dit; il s'en allait disant: «Mais il faut que ces
+gens-là soient fous de me demander d'évacuer l'Italie, lorsqu'ils sont
+dans l'impossibilité de m'arracher Vienne. Quels projets avaient-ils
+donc, et qu'auraient-ils fait de la France, si j'avais été battu? Par ma
+foi, il en arrivera ce qu'il plaira à Dieu, mais avant quarante-huit
+heures je la leur aurai donné bonne.»
+
+Tout en parlant ainsi, il revint à pied jusqu'au premier poste
+d'infanterie de son armée; c'étaient des carabiniers du dix-septième
+léger. L'empereur était irrité, et il témoignait sa mauvaise humeur en
+frappant de sa cravache les mottes de terre qui étaient sur la route. La
+sentinelle, vieux soldat, l'écoutait, et s'étant mis à l'aise, il
+bourrait sa pipe, ayant son fusil entre ses jambes. Napoléon, en passant
+près de lui, dit en le regardant: «Ces b...-là croient qu'il n'y a plus
+qu'à nous avaler!» Le vieux soldat se mit aussitôt de la conversation:
+«Oh! oh! répliqua-t-il, ça n'ira pas comme ça, nous nous mettrons en
+travers.»
+
+Ce bon mot fit rire l'empereur, et reprenant un air serein, il monta à
+cheval, et rejoignit le quartier-général.
+
+Il ne s'occupa plus que des dispositions préparatoires de la bataille,
+qu'il ne voulut plus différer. Bernadotte venait de le joindre avec deux
+divisions d'infanterie; Soult en avait trois; le maréchal Lannes en
+avait deux; les grenadiers réunis, une forte; la garde à pied, une. Le
+maréchal Davout en avait une à portée; l'empereur avait, outre sa
+cavalerie légère, trois divisions de dragons, deux de cuirassiers, les
+deux régimens de carabiniers avec la garde à cheval.
+
+Il fit apporter sur le terrain en abondance toute espèce de subsistances
+et de munitions de guerre, tirées des magasins de Brunn.
+
+Nous étions au dernier jour de novembre 1805; le lendemain, 1er
+décembre, il plaça lui-même toutes les divisions de son armée; il
+connaissait son terrain aussi bien que les environs de Paris.
+
+Le maréchal Davout[33] était à l'extrême droite, en échelons, sur la
+communication de Brunn à Vienne, par Nicolsbourg. Sa division de droite
+était commandée par le général Friant; c'était celle-là qui agissait
+avec nous.
+
+Le maréchal Davout était séparé du corps du maréchal Soult par des
+étangs qui présentaient de longs défilés étroits, et d'une difficile
+communication.
+
+Le maréchal Soult avait aussi la droite de la partie de l'armée qui
+était opposée à l'armée russe.
+
+Sa division de droite était celle du général Legrand, qui joignait juste
+les étangs qui le séparaient du général Friant. À la gauche du général
+Legrand, était la division Saint-Hilaire, et à la gauche de celui-ci,
+celle du général Vandamme.
+
+En deuxième ligne, derrière le maréchal Soult, était d'abord la division
+des grenadiers réunis, et à leur gauche les deux divisions du maréchal
+Bernadotte.
+
+À gauche du maréchal Soult, sur une configuration de terrain un peu plus
+avancé, était le corps du maréchal Lannes, ayant sa première division
+(celle du général Caffarelli) à la droite du chemin d'Olmutz à Brunn, et
+sa deuxième division (celle du général Suchet) appuyée par sa droite au
+même chemin, et de sa gauche au centon.
+
+L'infanterie de la garde était la réserve naturelle du maréchal Lannes.
+Comme le terrain à notre gauche paraissait offrir un grand
+développement, on jugea convenable de ne pas en éloigner la cavalerie;
+on mit d'abord la cavalerie légère à la droite du maréchal Lannes; elle
+n'y incommodait nullement le corps du maréchal Soult, qui se trouvait
+sur un vaste plateau, un peu en arrière et à droite.
+
+Derrière la cavalerie légère, on plaça les dragons.
+
+Les cuirassiers restèrent encore ce jour-là près du corps du maréchal
+Soult avec la garde à cheval.
+
+L'empereur passa sa journée entière à cheval, à voir lui-même son armée
+régiment par régiment. Il parla à la troupe; il vit tous les parcs,
+toutes les batteries légères; donna les instructions à tous les
+officiers et canonniers. Il alla ensuite visiter les ambulances et les
+moyens de transport pour les blessés.
+
+Il revint dîner à son bivouac, et y fit appeler tous ses maréchaux: il
+les entretint de tout ce qu'ils devaient faire le lendemain, et de tout
+ce qu'il était possible que les ennemis entreprissent.
+
+On aurait pu écrire un volume de tout ce qui sortit de son esprit dans
+ces vingt-quatre heures.
+
+On avait vu dans toute l'après-midi l'armée russe arriver et prendre des
+positions très rapprochées de notre droite.
+
+L'empereur était prêt dans les deux hypothèses, ou de recevoir l'attaque
+de l'ennemi, ou de l'attaquer lui-même.
+
+Le soir, c'était le 1er décembre, il s'engagea à notre extrême droite un
+tiraillement qui se prolongea assez tard pour donner de l'inquiétude à
+l'empereur. Il avait déjà envoyé plusieurs fois savoir d'où il
+provenait; il me fit appeler et m'ordonna d'aller jusqu'à la
+communication entre la division du général Legrand et celle du général
+Friant, et de ne pas revenir sans connaître ce que faisaient les Russes,
+ajoutant que ce tiraillement devait couvrir quelque mouvement.
+
+Je n'eus pas bien loin à aller; car, à peine arrivé à la droite de la
+division Legrand, je vis son avant-garde qui était repoussée d'un
+village placé au pied de la position des Russes, qui avaient voulu s'en
+emparer pour déboucher de là sur notre droite; la nature du terrain
+favorisait leur mouvement, qui était déjà commencé lorsque j'arrivai.
+
+Il faisait un beau clair de lune; cependant ils ne continuèrent pas ce
+mouvement à cause de la nuit qui s'obscurcit bientôt: ils se
+contentèrent de s'amonceler sur ce point, de manière à se déployer
+rapidement à la pointe du jour.
+
+Je revins à toutes jambes rapporter ce que j'avais vu; je trouvai
+l'empereur couché sur la paille et dormant profondément sous une baraque
+que les soldats lui avaient faite, si bien que je fus obligé de le
+secouer pour le réveiller. Je lui fis mon rapport; il me fit répéter,
+envoya chercher le maréchal Soult, et monta à cheval pour aller visiter
+lui-même toute sa ligne et voir le mouvement des Russes sur sa droite;
+il en approcha aussi près que possible. En revenant à travers les lignes
+du bivouac, il fut reconnu par les soldats, qui allumèrent spontanément
+des torches de paille: cela se communiqua d'un bout de l'armée à
+l'autre: dans un instant, il y eut une illumination générale, et des
+cris de _vive l'empereur_ qui s'élevaient jusqu'aux nues.
+
+L'empereur rentra très-tard, et quoiqu'il continuât à prendre du repos,
+il ne fut pas sans inquiétude sur ce que pourrait devenir le mouvement
+de sa droite pour le lendemain.
+
+Il était éveillé et debout à la pointe du jour, pour faire prendre en
+silence les armes à toute l'armée.
+
+Il y avait un brouillard très-épais, qui enveloppait tous nos bivouacs
+au point de ne pouvoir distinguer à dix pas. Il nous fut favorable, et
+nous donna le temps de nous disposer; cette armée avait été si bien
+dressée au camp de Boulogne, que l'on pouvait compter sur le bon état
+dans lequel chaque soldat tenait son armement et son équipage.
+
+À mesure que le jour arrivait, le brouillard paraissait se disposer à
+remonter. Le silence jusqu'à l'extrémité de l'horizon était absolu; on
+n'eût jamais pensé qu'il y avait autant de monde et de foudres
+enveloppés dans ce petit espace.
+
+L'empereur me renvoya encore à l'extrême droite pour observer le
+mouvement des Russes: ils commençaient à déboucher sur le général
+Legrand, comme j'arrivais près de lui; mais le brouillard empêchait de
+bien juger le mouvement.
+
+Je revins en rendre compte. Il était à peu près sept heures du matin; le
+brouillard était déjà assez remonté pour que je n'eusse plus besoin de
+suivre la ligne des troupes pour ne pas m'égarer (on était à deux cents
+toises des Russes).
+
+L'empereur voyait toute son armée, l'infanterie et la cavalerie formées
+en colonnes par divisions.
+
+Tous les maréchaux étaient près de lui et le tourmentaient pour
+commencer: il résista à leurs instances jusqu'à ce que l'attaque des
+Russes se fût plus prononcée à sa droite; il avait fait dire au maréchal
+Davout d'appuyer le général Legrand, qui bientôt après fut attaqué et
+eut toute sa division engagée. Lorsque l'empereur jugea à la vivacité du
+feu que l'attaque était sérieuse, il fit partir tous les maréchaux et
+leur ordonna de commencer.
+
+Cet ébranlement de toute l'armée à la fois eut quelque chose d'imposant;
+on entendait les commandemens des officiers particuliers. Elle marcha
+comme à la manœuvre jusqu'au pied de la position des Russes, en
+s'arrêtant parfois pour rectifier ses distances et ses directions. Le
+général Saint-Hilaire attaqua de front la position russe qu'on appelle
+dans le pays montagne du Pratzer. Il y soutint un feu de mousqueterie
+épouvantable, qui aurait ébranlé un autre que lui. Ce feu dura deux
+heures, il n'eut pas un bataillon qui ne fût déployé et engagé.
+
+Le général Vandamme, qui avait eu un peu plus d'espace à parcourir pour
+joindre l'ennemi au feu, arriva sur la colonne, la culbuta, et fut
+maître de sa position et de son artillerie en un instant.
+
+L'empereur fit de suite marcher une des divisions du maréchal Bernadotte
+derrière la division Vandamme, et une portion des grenadiers réunis
+derrière celle de Saint-Hilaire. Il envoya ordre au maréchal Lannes
+d'attaquer promptement et vivement la droite des ennemis, afin qu'elle
+ne vînt point au secours de leur gauche, qui se trouvait totalement
+engagée par le mouvement de l'empereur.
+
+La portion de l'armée ennemie qui avait commencé son mouvement sur le
+général Legrand, voulut rétrograder et remonter le Pratzer; le général
+Legrand la suivit de si près, appuyé de la division Priant (du maréchal
+Davout), qu'elle fut forcée de combattre comme elle se trouvait placée,
+sans oser reculer ni avancer.
+
+Le général Vandamme, dirigé par le maréchal Soult, et appuyé d'une
+division de Bernadotte, fit un changement de direction par le flanc
+droit pour attaquer, en les débordant, toutes les troupes qui étaient
+devant la division Saint-Hilaire.
+
+Ce mouvement réussit pleinement, et les deux divisions, réunies sur le
+Pratzer même par ce mouvement, n'eurent plus besoin des secours de la
+division Bernadotte; elles firent un deuxième changement de direction
+par leur flanc droit, et descendirent du Pratzer pour attaquer en queue
+toutes les troupes qui étaient opposées au général Legrand. Ces troupes
+quittèrent, pour attaquer les Russes, la position d'où ceux-ci étaient
+descendus pendant la nuit précédente pour attaquer le général Legrand;
+elles avaient ainsi parcouru le demi-cercle complet.
+
+L'empereur fit appuyer le mouvement par les grenadiers réunis et la
+division de la garde à pied; il eut un plein succès et décida la
+bataille.
+
+Le général Vandamme, en commençant son premier changement de direction à
+droite, eut un échec. Le 4e régiment de ligne perdit une de ses aigles
+dans une charge de cavalerie exécutée sur lui par la garde russe; mais
+les chasseurs de la garde et les grenadiers de service près de
+l'empereur chargèrent si à propos, que cet accident n'eut pas de suites.
+
+C'est après le deuxième changement de direction à droite de la même
+division Vandamme, alors en communication avec Saint-Hilaire, que
+l'empereur ordonna à celle des divisions de Bernadotte qui suivait le
+mouvement d'aller droit devant elle, et de ne plus suivre la direction
+de Vandamme. Cette division le fit; elle combattit l'infanterie de la
+garde russe, l'enfonça et la mena battant une bonne lieue; mais elle
+revint à sa position, on ne put savoir pourquoi. L'empereur, qui avait
+suivi le mouvement de la division Vandamme, fut fort étonné, en revenant
+le soir, de trouver cette division de Bernadotte sur la place d'où il
+l'avait lancée lui-même le matin. On va voir s'il avait lieu d'être
+mécontent du mouvement rétrograde de cette division.
+
+La gauche de notre armée, sous les ordres du maréchal Lannes, et où
+était toute notre cavalerie, aux ordres du maréchal Murat, avait enfoncé
+et mis en fuite toute la droite de l'armée russe, qui, à la nuit
+tombante, prit la route d'Austerlitz pour se rallier aux débris de
+l'autre portion de cette armée que le maréchal Soult avait combattue. Si
+la division du maréchal Bernadotte eût continué à marcher encore une
+demi-heure, au lieu de revenir à sa première position, elle se serait
+trouvée à cheval sur la route d'Austerlitz à Hollitsch, où la droite de
+l'armée russe faisait sa retraite. En empêchant ce mouvement, elle
+complétait sa destruction.
+
+Toute la journée fut une suite de manœuvres dont pas une ne manqua, et
+qui coupèrent l'armée russe, surprise dans un mouvement de flanc, en
+autant de tronçons qu'on lui présenta de têtes de colonnes pour
+l'attaquer.
+
+Tout ce qui était descendu du Pratzer pour attaquer les généraux Legrand
+et Friant fut pris sur place, par le résultat des mouvemens des
+divisions Saint-Hilaire et Vandamme[34].
+
+En résumé, il nous resta, avec le champ de bataille, cent pièces de
+canons et quarante-trois mille prisonniers de guerre, sans compter les
+blessés et les tués qui restèrent sur le terrain; il était difficile de
+voir une journée plus victorieuse et plus décisive.
+
+L'empereur revint le soir tout le long de la ligne où les différens
+régimens de l'armée avaient combattu. Il était déjà nuit; il avait
+recommandé le silence à tout ce qui l'accompagnait, afin d'entendre les
+cris des blessés; il allait tout de suite de leur côté, mettait lui-même
+pied à terre, et leur faisait boire un verre d'eau-de-vie de la cantine
+qui le suivait toujours. Je fus avec lui toute cette nuit, pendant
+laquelle il resta fort tard sur le champ de bataille; l'escadron de son
+escorte l'y passa tout entière à ramasser des capotes russes sur les
+morts, pour en couvrir les blessés. Il fit lui-même allumer un grand feu
+auprès de chacun d'eux, envoya chercher partout un commissaire des
+guerres, et ne se retira point qu'il ne fût arrivé; et, lui ayant laissé
+un piquet de sa propre escorte, il lui enjoignit de ne pas quitter ces
+blessés qu'ils ne fussent tous à l'hôpital.
+
+Ces braves gens le comblaient de bénédictions qui trouvaient bien mieux
+le chemin de son cœur que toutes les adulations des courtisans. C'est
+ainsi qu'il s'attachait le cœur de ses soldats, qui savaient que, quand
+ils étaient mal, ce n'était pas sa faute: aussi ne s'épargnaient-ils pas
+à son service.
+
+La nuit était si noire, que nous avions été obligés de passer par Brunn,
+de sorte que le maréchal Davout reçut l'ordre tard, et ne put ce jour-là
+que réunir son corps et s'approcher à portée de reconnaître l'ennemi.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+L'empereur d'Autriche demande une entrevue.--Motifs de Napoléon pour
+l'accepter.--Entrevue.--Mission dont je suis chargé près de l'empereur
+d'Autriche.--Ce souverain m'envoie au quartier-général de l'empereur de
+Russie.--Convention avec l'empereur Alexandre.--Opération du maréchal
+Davout après la bataille d'Austerlitz.
+
+
+Nous étions au 3 décembre, lendemain de la bataille; il était déjà assez
+tard, lorsque le prince Jean de Lichtenstein arriva au château
+d'Austerlitz, chargé d'une commission de son maître pour l'empereur. Il
+fut assez long-temps avec lui, et s'en retourna; nous sûmes le soir qu'il
+était venu témoigner le désir d'une entrevue, que l'empereur avait
+acceptée.
+
+Les empereurs d'Autriche et de Russie étaient dans une position délicate
+par la direction de retraite que les événemens de la journée du 2 les
+avaient forcés de faire prendre à leur armée. Ils n'avaient de point de
+passage sur leur marche que le pont de Göding à Hollitsch. Le corps du
+maréchal Davout se trouvait plus près de ce point que les débris des
+armées russe et autrichienne qui devaient s'y retirer, et les alliés
+croyaient le maréchal Davout beaucoup plus fort qu'il n'était
+réellement, en sorte qu'il ne leur restait de moyen de salut que
+l'entrevue qu'ils demandaient.
+
+D'un autre côté, Davout ignorait encore les résultats de la journée du
+2, et par conséquent l'état réel dans lequel les ennemis se trouvaient;
+néanmoins il faisait ses dispositions d'attaque, et essaya même de
+forcer les défilés qui le séparaient de Göding.
+
+L'empereur Napoléon, qui était le seul qui connût l'état des choses,
+n'était pas sans inquiétude sur le résultat de l'attaque dont il avait
+chargé Davout, parce qu'il voyait bien qu'il était inférieur en force
+aux ennemis. Il ne regarda plus la retraite de ceux-ci comme impossible;
+dès-lors il considéra que les Prussiens étaient pressés d'entrer en
+lice, et qu'ils avaient une armée réunie à un corps russe à Breslau; en
+outre il avait su, par les dépêches interceptées de M. de Stadion, que
+l'archiduc Charles était arrivé sur le Danube, tandis que l'armée
+d'Italie, commandée par Masséna, était encore fort loin au-delà des
+_Alpes-Juliennes_: il n'était donc pas impossible que toutes ces armées
+réunies ne combinassent un mouvement, qui l'aurait obligé à courir de
+nouvelles chances qui pouvaient compromettre les succès d'Austerlitz.
+Dans cette situation, il accepta ce que la fortune lui présentait. Les
+alliés lui proposèrent une entrevue pour gagner du temps; dans le fait,
+l'empereur faisait un meilleur marché.
+
+On peut ajouter qu'il n'y a nul doute que, si les empereurs de Russie et
+d'Autriche eussent reçu les dépêches de M. de Stadion, ils n'auraient
+pas demandé l'entrevue.
+
+Le prince Jean revint le lendemain dans la matinée prendre les ordres de
+l'empereur, qui s'en rapporta à tout ce qu'il réglerait. Le 4, à neuf
+heures du matin, nous partîmes tous avec l'empereur et la garde à
+cheval, pour aller par la grande route d'Hollitsch à un moulin qui était
+devant les avant-postes de Bernadotte, à environ trois lieues
+d'Austerlitz: nous y arrivâmes les premiers; l'empereur fit faire des
+feux, et attendit. La garde à cheval se tint en bataille à deux cents
+pas en arrière.
+
+L'on ne tarda pas à annoncer l'empereur d'Autriche, qui arriva en
+calèche, accompagné des princes Jean Lichtenstein, Maurice Lichtenstein,
+de Wurtemberg, de Schwartzemberg, et des généraux Kienmayer, Bubna et
+Stutterheim, ainsi que de deux officiers supérieurs de hulans. Il y
+avait avec l'empereur d'Autriche une escorte de cavalerie hongroise qui
+resta, ainsi que l'avait fait la nôtre, à environ deux cents pas du lieu
+où l'on se voyait.
+
+L'empereur Napoléon, qui était à pied, alla à la rencontre de l'empereur
+d'Autriche, depuis le lieu où était le feu jusqu'à la calèche, et
+l'embrassa en l'abordant. Le prince Jean Lichtenstein descendit de la
+même voiture, et suivit l'empereur d'Autriche auprès du feu de
+l'empereur; il y resta pendant toute l'entrevue, comme le maréchal
+Berthier resta auprès de l'empereur. Toutes les autres personnes de la
+suite des deux souverains étaient ensemble près d'un même feu, qui
+n'était séparé de celui des empereurs que par le grand chemin. J'étais à
+ce feu; notre conversation ne roula que sur les événemens de la
+bataille, nous nous étudiâmes à ne rien dire qui pût choquer pour ces
+messieurs.
+
+Je ne sais pas ce qui se dit au feu des empereurs, nous étions aussi
+curieux de l'apprendre que les Autrichiens qui étaient au même feu que
+nous; nous ne pûmes le pénétrer ni les uns ni les autres. Toutefois il
+nous parut qu'on y était d'une belle humeur; on y riait, ce qui nous
+parut à tous d'un bon augure. Effectivement, au bout d'une ou deux
+heures, les deux souverains se séparèrent en s'embrassant. Chacun de
+nous courut à son devoir, et j'entendis, en m'approchant, que l'empereur
+Napoléon disait à celui d'Autriche: «J'y consens, mais Votre Majesté me
+promet de ne plus me faire la guerre.--Non, je vous le jure, répondit
+l'empereur d'Autriche; et je tiendrai ma parole.»
+
+Je ne sais à quelle occasion cela se disait; mais je l'ai entendu, et je
+le répète, parce que l'empereur me l'a souvent raconté depuis.
+
+Le jour finissait, lorsque les deux empereurs se séparèrent et reprirent
+chacun le chemin de leurs armées respectives; nous suivîmes l'empereur,
+qui s'en allait au petit pas de son cheval, pensant à ce qu'il venait de
+dire et à ce qu'il voulait faire.
+
+Il m'appela, et, sans me parler des antécédens, il me dit: «Courez après
+l'empereur d'Autriche; dites-lui que je vous ai chargé d'aller attendre
+à son quartier-général l'adhésion de l'empereur de Russie, en ce qui le
+concerne, à tout ce qui vient d'être conclu entre nous. Lorsque vous
+aurez cette adhésion, vous vous rendrez au corps d'armée du maréchal
+Davout, et vous arrêterez son mouvement en lui disant ce qui s'est
+passé.»
+
+Ceci est trop important pour n'être pas bien circonstancié.
+
+Je courus après l'empereur d'Autriche, et dès que je lui eus fait
+connaître ma mission, il me permit de l'accompagner à son
+quartier-général, qui était placé à peu de distance de là, dans un
+domaine à lui. Nous ne tardâmes pas à y arriver, et quoiqu'il ne fît pas
+encore très-nuit, je n'aperçus presque point de troupes, ce qui m'étonna
+beaucoup.
+
+L'empereur soupa, et donna des ordres pour que je ne manquasse de rien;
+j'entendais parler dans la maison d'une affaire qui avait eu lieu le
+matin (ce ne pouvait être qu'avec le maréchal Davout). On avait été un
+moment inquiet de l'issue qu'elle pouvait avoir; mais on ajoutait
+qu'aussitôt que le général français (Davout) avait reçu la lettre de
+l'empereur Alexandre, il avait cessé l'attaque.
+
+Tout cela était une énigme pour moi; et l'empereur Napoléon n'en savait
+pas davantage. Lorsqu'il était venu à l'entrevue qu'on lui avait
+demandée, il se doutait bien que le maréchal Davout attaquerait, mais
+comme l'on passait encore par Brunn pour communiquer avec lui, on ne
+pouvait pas en avoir de nouvelles si tôt.
+
+Après le souper, l'empereur d'Autriche fit appeler le général
+Stutterheim, et lui donna ses ordres; puis me faisant introduire, il me
+dit d'accompagner ce général, qu'il envoyait à l'empereur de Russie; que
+je connaîtrais bien mieux la réponse qu'il ferait aux propositions dont
+il chargeait le général de Stutterheim de lui donner connaissance, et
+que de là je serais plus à portée de passer dans le corps d'armée du
+maréchal Davout, qui était très rapproché.
+
+Je pris congé, et partis avec le général Stutterheim; nous allâmes à
+Göding, où tout était dans l'émoi et la confusion; les troupes russes
+pliaient bagage. Nous trouvâmes des sapeurs russes qui déjà détruisaient
+le pont; leurs troupes étaient encore sur la rive droite, le général
+Stutterheim fut obligé de les renvoyer. De Göding à Hollitsch il n'y a
+qu'une demi-lieue au plus: l'empereur de Russie y était arrivé la veille
+au soir, et quoiqu'il ne fût que quatre ou cinq heures du matin, il
+était déjà debout. Il était logé au château et avait avec lui le prince
+Czartorinski.
+
+Il reçut d'abord le général Stutterheim, qui l'informa de tout ce qu'il
+avait vu, et s'acquitta de la mission qu'il avait reçue de l'empereur
+d'Autriche.
+
+Je me rappelle que j'éprouvais un mouvement de méfiance en attendant au
+château d'Hollitsch le moment de voir l'empereur Alexandre. Je ne
+pouvais comprendre pourquoi l'empereur de Russie n'avait pas été à
+l'entrevue avec l'empereur d'Autriche; je me rappelais qu'il n'avait pas
+accepté celle que l'empereur lui avait proposée avant la bataille,
+prétextant, entre autres choses, que l'empereur d'Autriche était trop
+éloigné pour communiquer avec lui avant de se rendre à cette entrevue.
+Là ils étaient ensemble, lorsque l'empereur d'Autriche était venu voir
+l'empereur Napoléon; il avait de plus besoin de connaître ce qui aurait
+été conclu entre eux: s'il m'avait dit vrai, il désirait ardemment
+aplanir les difficultés, terminer tous les différends, et avec tout cela
+il n'était pas venu à l'entrevue. Il y avait laissé aller l'empereur
+d'Autriche tout seul.
+
+J'en cherchai la cause et ne tardai pas long-temps à la trouver; je vais
+la dire tout à l'heure.
+
+Le général de Stutterheim sortit du cabinet de l'empereur Alexandre; je
+fus introduit; il était à peine jour, et nous conversâmes à la bougie.
+
+Alexandre parla le premier, et me dit: «Je suis bien aise de vous revoir
+dans une occasion aussi glorieuse pour vous: cette journée ne gâtera
+rien à toutes celles de la carrière militaire de votre maître. C'est la
+première bataille où je me trouve, et j'avoue que la rapidité de ses
+manœuvres n'a jamais laissé le temps de secourir aucun des points qu'il
+a successivement attaqués; partout vous étiez deux fois autant de monde
+que nous.»
+
+Réponse. «Sire, Votre Majesté a été mal informée; car, en totalité,
+votre armée avait une supériorité numérique d'au moins vingt-cinq mille
+hommes sur la nôtre: en outre, nous avons trois divisions d'infanterie
+qui n'ont pas pris part à la bataille, nous n'en avons employé bien
+vivement que six d'infanterie. À la vérité, nous avons beaucoup
+manœuvré; la même division a combattu successivement dans différentes
+directions: c'est ce qui nous a multipliés pendant toute la journée.
+C'est l'art de la guerre: l'empereur, qui est à sa quarantième bataille,
+ne manque jamais à cela. Il pourrait encore, avec les troupes qui n'ont
+pas été engagées, faire une armée aussi forte que celle qui a donné
+avant-hier, et marcher contre l'archiduc Charles, si tout n'était pas
+terminé: du moins cela dépend de Votre Majesté.»
+
+Alexandre. «De quoi s'agit-il?»
+
+Réponse. «Sire, de savoir si Votre Majesté accepte les propositions qui
+la concernent, dans ce qui a été convenu hier entre l'empereur
+d'Autriche et l'empereur Napoléon.»
+
+Alexandre. «Oui, je l'accepte; c'est pour le roi des Romains que je suis
+venu; il me dégage, il est content de ce qui lui est promis, je dois
+l'être aussi, puisque je ne formais point de vœux pour moi.»
+
+Réponse. «L'empereur m'a chargé d'ajouter qu'il désirait que l'armée de
+Votre Majesté sortît des États autrichiens dans le plus bref délai, et
+par la route militaire la plus courte, en faisant chaque jour le chemin
+ordinaire que fait une troupe en marche.»
+
+Alexandre. «Mais votre maître exige donc que je m'en aille bien vite; il
+est bien pressant.»
+
+Réponse. «Non, sire; il ne demande pas que vous retourniez plus vite que
+vous n'êtes venu; mais comment prendre une autre règle pour se fixer,
+que d'admettre la route militaire et la distance d'étape, pour la marche
+de chaque jour? On ne le stipulerait même pas, que ce serait l'unité de
+mesure que l'on prendrait: il n'est donc pas déraisonnable d'en convenir
+d'avance.»
+
+Alexandre. «Eh bien! soit, j'y consens; mais quelle garantie exige votre
+maître? et quelle garantie ai-je moi-même que, pendant que vous êtes
+ici, vos troupes ne font pas quelques mouvemens contre moi? suis-je en
+sûreté?»
+
+Réponse. «L'empereur a prévu cette objection.»
+
+Alexandre. «Eh bien! quelle garantie exige-t-il de moi?»
+
+Réponse. «Il m'a chargé de demander à Votre Majesté sa parole, et m'a
+ordonné, aussitôt que je l'aurais reçue, de passer dans le corps d'armée
+du maréchal Davout pour suspendre son mouvement.»
+
+Alexandre, avec un air de haute satisfaction. «Je vous la donne, et vais
+de suite me préparer à exécuter ce qui a été convenu.»
+
+Il m'adressa un mot de compliment, en me disant: «Si quelque jour des
+circonstances plus heureuses vous mènent à Saint-Pétersbourg, j'espère
+vous en rendre le séjour agréable.»
+
+J'étais bien loin de croire que cela arriverait aussitôt; Alexandre m'a
+bien tenu parole, comme on le verra.
+
+Je le quittai, et revins avec M. Stutterheim repasser la Marche à
+Göding; nous fûmes obligés d'attendre que l'armée russe, qui se
+présentait à l'autre rive, eût repassé. Je mis pied à terre avec M.
+Stutterheim pour la compter; il ne passa pas plus de vingt-six mille
+hommes de toutes armes, sans canons ni caissons, beaucoup sans armes, le
+plus grand nombre sans havresacs[35], un très-grand nombre blessés, mais
+marchant courageusement à leur rang.
+
+Après que l'armée russe eut défilé, on me laissa passer, et on détruisit
+le pont[36].
+
+Aussitôt que nous fûmes de l'autre côté, nous rencontrâmes le général
+autrichien Meerfeld, qui nous fit conduire, quoique le jour commençât à
+peine, aux avant-postes du maréchal Davout.
+
+Je ne fus pas peu surpris de le trouver aussi près, et l'on va voir ce
+qui s'était passé au corps de ce maréchal; ces détails sont de la plus
+exacte vérité. L'empereur d'Autriche avait raison de me dire qu'il
+n'était pas éloigné.
+
+Je rendis d'abord au maréchal Davout tout ce qui le concernait, et
+j'arrivai à propos, car il allait commencer l'attaque. À la vérité, il
+n'avait plus de Russes devant lui, puisque je les avais vus repasser la
+Marche, il y avait deux heures, c'est-à-dire qu'ils la repassèrent le 5
+depuis deux heures du matin jusqu'à quatre. Je viens aux opérations du
+maréchal Davout depuis la bataille.
+
+Les deux divisions d'infanterie Gudin et Friant étaient réunies, ainsi
+qu'une division de dragons et de cavalerie légère; le maréchal lui-même,
+à la tête de tout cela, s'était approché de Göding dans la journée du 3,
+et le 4 il attaqua vivement le corps autrichien, qui, plus faible que
+lui, allait être obligé de lui abandonner le pont sur la Marche à
+Göding, dont il n'était plus qu'à une très-petite demi-lieue, ayant
+devant lui un défilé qui faisait toute la force des Autrichiens, et où
+ils avaient mis leur artillerie[37]. Néanmoins le maréchal allait forcer
+ce passage, lorsqu'on lui envoya un parlementaire pour avoir une
+suspension d'armes: il refusa et continua son attaque; un deuxième
+parlementaire arriva accompagné d'un officier russe, c'était pour faire
+la même demande; mais cette fois le général Meerfeld envoyait au
+maréchal Davout un billet que venait de lui écrire l'empereur Alexandre,
+sans doute d'après une convention faite entre ce souverain et le général
+Meerfeld. Ce billet était ainsi conçu:
+
+«J'autorise le général Meerfeld à faire connaître au général français
+que les deux empereurs d'Allemagne et de France sont en ce moment en
+conférence, qu'il y a un armistice dans cette partie, et qu'il est en
+conséquence inutile de sacrifier plus de braves gens.»
+
+«Le 4 décembre.
+
+_Signé_ ALEXANDRE.
+
+Ce billet, qui est écrit au crayon, que j'ai lu entre les mains du
+maréchal Davout, est déposé à la secrétairerie d'État en France.
+
+Le maréchal Davout, qui n'avait pas reçu d'avis du major-général,
+attribua ce retard au détour que l'on était obligé de faire par Brunn
+pour venir à lui: il crut devoir déférer à l'assurance positive de
+l'empereur Alexandre[38]; en conséquence, il suspendit son mouvement, et
+je le trouvai à la place où il était le 5 au matin, tandis que la
+veille, le maréchal Davout pouvait, en une demi-heure, être maître de
+Göding et du pont de la Marche, lorsque l'armée russe était encore à
+plus de deux ou trois lieues sur le chemin d'Austerlitz, en face de
+Bernadotte. C'est un moment où l'empereur d'Autriche se séparait de
+celui de Russie pour venir à l'entrevue, que le maréchal Davout menaça
+davantage de forcer Göding, la seule retraite des Russes; l'armée russe
+n'aurait jamais pu arriver à temps, et d'ailleurs les troupes de
+Bernadotte, en la voyant partir, l'eussent suivie. C'est dans cette
+position que l'empereur Alexandre crut devoir écrire ce billet, auquel
+le maréchal Davout, par respect pour le caractère du monarque, crut, de
+son côté, devoir ajouter foi, éloignant de lui l'idée d'un piége.
+
+Mais en supposant que le maréchal Davout eût douté de la véracité du
+billet, malgré la présence de l'officier russe, qui paraissait n'avoir
+été joint au parlementaire que pour lui donner plus de force, et qu'il
+eût encore marché une demi-heure, je demande à tout militaire ce que
+serait devenue l'armée russe avec l'empereur de Russie, et ce qui serait
+arrivé, si, dans la journée du 3, au lieu d'avoir été engagée mal à
+propos sur la route d'Olmutz, notre cavalerie eût été de suite poussée
+sur Hollitsch. On aurait attaqué l'armée russe le 3 après midi; on
+l'aurait poussée sur le maréchal Davout; c'eût été une deuxième
+représentation d'Ulm, parce qu'alors il n'y aurait pas eu de
+parlementaire, ni de propositions d'entrevue: cela eût été rejeté comme
+ridicule.
+
+Quand je revins l'apporter cela à l'empereur à Austerlitz, je repassai à
+l'avant-garde des Autrichiens, restés sur la rive gauche de la Marche.
+Le prince Maurice Lichtenstein s'y trouvait, M. Stutterheim était
+toujours avec moi; j'en touchai un mot à ces messieurs; le colonel du
+régiment des chevau-légers d'Aurelly était présent. Ils se mirent à
+sourire: je compris ce que cela signifiait. Je n'étais plus dupe, et il
+m'était suffisamment démontré pourquoi l'empereur de Russie n'était pas
+venu à l'entrevue, comme aussi pourquoi celui d'Autriche y était venu.
+Ils s'étaient partagé les deux rôles qui devaient les tirer d'embarras,
+et ils étaient loin de se douter qu'ils servaient à souhait l'empereur
+Napoléon.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+L'empereur s'établit à Brunn.--Gratifications aux blessés.--Départ pour
+Schœnbrunn.--Traité avec M. de Haugwitz.--Le roi de Prusse ne veut pas
+le reconnaître.--L'Autriche signe.--Partage des territoires.--Entrée des
+Russes à Naples.--Fâcheuses nouvelles venues de Paris.--Paix signée.--La
+jeune fille de Vienne.--La comtesse ***.--Départ de Vienne.--Arrivée à
+Munich.--Mariage du vice-roi avec la princesse Auguste de
+Bavière.--Départ pour Paris.
+
+
+Lorsque j'entrai chez l'empereur, le maréchal Murat était dans son
+cabinet; il le bourra d'importance pour lui avoir fait perdre, par suite
+d'un faux rapport, quatre heures d'un temps précieux qu'il avait été
+obligé d'employer à ramener le mouvement commencé sur la route d'Olmutz;
+cet incident était le seul qui le contrariât, il était content de tout
+le reste.
+
+Le prince Jean Lichtenstein revint le soir avec le général Bubna, et
+l'empereur alla s'établir à Brunn, où il leur fit dire de le suivre.
+
+Il n'y resta que quelques jours, pendant lesquels il répartit son armée
+en cantonnemens, fit constater les pertes qu'elle avait éprouvées,
+envoya des aides-de-camp visiter les hôpitaux, et remettre de sa part un
+napoléon à chaque soldat blessé; il envoya une gratification de 3,000
+fr. à chaque officier-général blessé, et successivement 2,000, 1,500,
+1,000 et 500 fr. aux officiers des différens grades au-dessous qui se
+trouvaient dans le même cas. On juge aisément si ce secours leur était
+nécessaire, et s'ils bénirent la main qui le leur envoyait.
+
+L'empereur donna plusieurs ordres relatifs à l'administration, et après
+avoir entretenu plusieurs fois le prince Lichtenstein, il partit pour
+Schœnbrunn, afin de pousser les conférences qui avaient lieu à Vienne
+pour la paix, et aussi pour voir où il en était avec la Prusse. Depuis
+plusieurs jours, M. de Haugwitz était près de M. de Talleyrand, mais ne
+lui disait rien; il devait s'entendre avec les envoyés des autres
+puissances, dont nous venions de déranger les calculs.
+
+L'empereur traversa Vienne à la nuit, et alla droit à Schœnbrunn; ce fut
+le lendemain qu'il reçut M. de Haugwitz. Il ne lui fit d'abord aucun
+reproche, mais il lui laissa clairement voir qu'il n'était pas dupe des
+intentions dans lesquelles on l'avait envoyé près de lui. Il lui parla
+du passage de l'armée russe à Varsovie et de son arrivée à Breslau, où
+elle était encore[39]. Enfin, il lui demanda ce que signifiait cet autre
+corps russe qui était en Hanovre, communiquant par la Prusse avec la
+grande-armée.
+
+L'empereur commençait à s'échauffer et à parler haut; nous l'entendions
+de la pièce voisine. Il disait: «Monsieur, est-ce une conduite franche,
+que celle de votre maître avec moi? Il serait plus honorable pour lui de
+m'avoir loyalement fait la guerre, quoique vous n'ayez aucun motif pour
+cela; vous eussiez au moins servi vos alliés, parce que j'y aurais
+regardé à deux fois avant de livrer bataille. Vous voulez être les
+alliés de tout le monde, cela n'est pas possible; il faut opter entre
+eux et moi. Si vous voulez aller vers ces messieurs, je ne m'y oppose
+pas; mais si vous restez avec moi, je veux de la sincérité, ou je me
+sépare de vous. Je préfère des ennemis francs à de faux amis. Si vos
+pouvoirs ne sont pas assez étendus pour traiter toutes ces questions-là,
+mettez-vous en règle: moi, je vais marcher sur mes ennemis, partout où
+ils se trouvent.»
+
+Ce discours fut tenu avec beaucoup de chaleur; l'empereur traitait M. de
+Haugwitz du haut de la position où l'avait placé la victoire. Il ne
+doutait pas un instant que l'Autriche ne fît la paix; il voyait les
+Russes partis, l'armée française pouvait, en quelques marches, tourner
+toute la monarchie prussienne: il n'était donc pas à penser que les
+Prussiens choisiraient ce moment pour faire la guerre. Aussi traita-t-il
+M. de Haugwitz avec sévérité.
+
+Le cabinet de Berlin n'avait pas pu prévoir la position dans laquelle se
+trouvait alors son ministre: aussi M. de Haugwitz n'avait-il reçu que la
+mission de déclarer l'alliance de son pays avec les Russes; mais voyant
+l'état des affaires de ceux-ci, et les termes précis de l'empereur, il
+prit sur lui de conclure un arrangement qu'il se flattait de faire
+agréer par le roi à son retour à Berlin. L'empereur, de son coté,
+sachant bien tout ce que cet arrangement avait d'éventuel, y avait fait
+insérer tout ce qui pouvait convenir à la politique des deux pays,
+espérant, comme M. de Haugwitz, qu'il serait ratifié d'autant mieux,
+qu'il était dans l'intérêt de la Prusse. En conséquence, le traité qui
+fut conclu donnait à la Prusse le Hanovre en échange des margraviats.
+
+Pendant que M. de Haugwitz signait ce traité à Vienne avec l'empereur,
+M. de Hardenberg, qui était à Berlin, et qui ignorait les événemens
+d'Austerlitz, à plus forte raison la mission qu'avait prise sur lui M.
+de Haugwitz, en signait un autre à Berlin avec l'ambassadeur
+d'Angleterre.
+
+Il envoya le colonel Pfuhl à Vienne porter à M. de Haugwitz la nouvelle
+de ce traité. En se rendant à Vienne, celui-ci rencontra en Silésie M.
+de Haugwitz, qui se rendait à Berlin avec le traité conclu à Vienne,
+qu'il portait à la ratification du roi. Il emmena le colonel Pfuhl avec
+lui, pensant bien que, si le traité n'était pas ratifié, le roi de
+Prusse serait toujours à temps d'envoyer à Napoléon les nouvelles
+stipulations.
+
+En arrivant à Berlin, les espérances de M. de Haugwitz furent déçues: le
+roi de Prusse lui témoigna hautement son mécontentement de ce qu'il
+avait fait.
+
+Il assembla un conseil; jamais position n'avait été plus délicate. Il y
+aurait eu de la déraison à faire la guerre, dans l'état où étaient les
+armées victorieuses, comme je viens de l'indiquer plus haut, et il ne
+pouvait pas abandonner ses alliés, avec lesquels il venait de
+contracter. La discussion s'échauffa, et on ne voulait pas accepter le
+Hanovre sans la ratification de l'Angleterre: on crut avoir trouvé un
+moyen terme en l'acceptant, et le faisant occuper comme dépôt jusqu'à la
+paix. Voilà ce qui se passait à Berlin avant que l'empereur eût quitté
+Vienne pour retourner à Paris.
+
+Les Russes étant partis, et n'ayant point de rapports avec nous, les
+Autrichiens restèrent seuls chargés de leurs propres intérêts; ils
+firent une paix analogue à la mauvaise situation de leurs affaires. Ils
+perdirent les anciens États vénitiens, qui furent réunis au royaume
+d'Italie. Ils durent céder à la Bavière le Tyrol et le pays de
+Salzbourg, avec quelques autres pays en Souabe, entre autres les biens
+de l'ordre Teutonique, Guntzbourg, etc.
+
+La maison d'Autriche perdit en outre le Brisgaw, qu'avait eu le
+grand-duc de Toscane dans des transactions antérieures; mais comme
+l'empereur Napoléon affectionnait particulièrement ce prince, il lui fit
+céder par la Bavière le pays de Wurtzbourg.
+
+Il y eut également des compensations de territoire entre la Bavière, le
+Wurtemberg et le pays de Baden, qui acquirent tous une étendue de
+puissance égale à la moitié de celle qu'ils avaient auparavant.
+
+L'empereur fit reconnaître, par le même traité de paix, les électeurs de
+Bavière et de Wurtemberg comme rois, et le margrave de Baden comme
+grand-duc.
+
+Malgré la répugnance de l'Autriche, il fallut signer ce traité de paix
+désastreux.
+
+L'empereur n'avait plus rien à faire à Vienne; il avait espéré traiter
+avec les Russes: pour cela, il avait écrit de Brunn, après la bataille,
+à l'empereur de Russie. Ce fut le général Junot[40] qu'il envoya porter
+sa lettre; mais quand Junot arriva à l'armée russe, l'empereur Alexandre
+était parti pour Saint-Pétersbourg; le général ne jugea pas qu'il dût
+courir après lui, et revint rapporter sa lettre à l'empereur, qui était
+déjà de retour à Vienne. Il y a lieu de croire que, s'il avait osé aller
+jusqu'à Saint-Pétersbourg, la paix se serait faite cette année.
+Peut-être que l'Angleterre l'eût faite aussi, ne voyant plus de moyen de
+nous susciter la guerre; on peut au moins, le penser, et alors que de
+maux on eût évités! Le destin en avait ordonné autrement. L'empereur
+reçut, avant de partir de Vienne, la nouvelle de l'entrée des Russes à
+Naples, conjointement avec quelques Anglais.
+
+Il fit sur-le-champ des dispositions pour y faire marcher des troupes.
+Il avait une ancienne haine contre la reine de Naples; il avait eu
+maintes fois l'occasion de se plaindre d'elle, et en recevant cette
+nouvelle, il nous dit: «Ah! pour celle-là, cela ne m'étonne pas; mais
+aussi, gare si j'entre à Naples: elle n'y mettra plus les pieds.»
+
+Il envoya de l'état-major de la grande armée de quoi composer celui de
+l'armée qui allait se réunir aux frontières de Naples, et donna ordre au
+prince Joseph, son frère[41], qu'il avait laissé à Paris, d'aller se
+mettre à la tête de cette armée. Il reçut aussi à Vienne une nouvelle
+fâcheuse de Paris, laquelle était sans doute exagérée; mais, quand bien
+même elle l'eût été, c'était toujours quelque chose de fort mauvais.
+
+Le bulletin de la bataille d'Austerlitz, qui avait été lu dans toute
+l'Allemagne avec une extrême avidité, semblait devoir produire le même
+effet en France. Effectivement il y excita l'enthousiasme; cependant il
+s'était manifesté à Paris une grande inquiétude sur le sort de la
+banque, et dans très-peu de temps la peur se communiqua si rapidement,
+que l'on se porta en foule au change des billets; elle ne put satisfaire
+tout ce qui se présentait à la fois. On crut qu'elle éprouvait des
+embarras d'argent, et la foule devint encore plus grande. L'agiotage
+s'en mêla; on vendit les billets comme les autres effets publics, et ils
+perdirent jusqu'à 70 francs pour 1,000.
+
+Les fonds publics se ressentirent un peu de cet état de choses, qui
+donna de l'inquiétude à l'empereur. À cela se joignit un autre incident
+dont je vais rendre compte.
+
+Un officieux de Paris écrivit à quelqu'un qui avait la facilité de voir
+souvent l'empereur, et lui dénonça une fraude du trésor public, qui
+avait déjà souscrit pour 80,000,000 de rescriptions des
+receveurs-généraux, à prélever sur les revenus de 1806; or, nous étions
+au mois de décembre 1805.
+
+On en conclut que l'empereur dépensait les revenus de l'État par
+anticipation; cela contribua encore à faire baisser les effets publics.
+Toutes ces nouvelles lui donnaient de l'humeur et lui faisaient désirer
+ardemment de terminer à Vienne, pour aller voir à Paris la cause de ce
+désordre.
+
+Il pressa tant pour la paix, qui ne tenait plus qu'à quelques
+difficultés de contributions, qu'enfin elle fut signée; il la ratifia le
+même soir, et partit le lendemain.
+
+Avant de quitter Vienne, il se passa une anecdote que je dois raconter
+ici.
+
+On a beaucoup parlé d'un goût décidé de l'empereur pour les femmes: il
+n'était pas dominant chez lui. Il les aimait, mais savait les respecter,
+et j'ai été témoin de la délicatesse de ses rapports avec elles, lorsque
+ses longues absences le mettaient dans le cas où étaient tous les
+officiers de son armée.
+
+Pendant le séjour qu'il fit à Vienne, entre la bataille d'Austerlitz et
+la signature de la paix, il eut occasion de remarquer une jeune personne
+qui lui plut. Le hasard fit qu'elle-même s'était monté la tête pour
+l'empereur, et qu'elle accepta la proposition qui lui fut faite, d'aller
+un soir au château de Schœnbrunn. Elle ne parlait qu'allemand et
+italien; mais l'empereur parlait lui-même cette dernière langue, la
+connaissance marcha rapidement. Il fut fort étonné d'apprendre de cette
+jeune personne qu'elle appartenait à des parens respectables, et qu'en
+venant le voir, elle était dominée par une admiration qui avait fait
+naître dans son cœur un sentiment qu'elle n'avait jamais connu ni
+éprouvé pour qui que ce fût. Le fait, quoique rare, fut reconnu exact;
+l'empereur respecta l'innocence de cette jeune demoiselle, la fit
+reconduire chez elle, fit prendre soin de son établissement et la dota.
+
+Il aimait beaucoup la conversation d'une femme spirituelle; il la
+préférait à tous les genres de délassemens. Peu de jours après
+l'aventure que je viens de citer, arriva celle-ci:
+
+Un agent français, qui habitait Vienne, avait eu occasion d'y distinguer
+une certaine comtesse à laquelle, disait-on, un ambassadeur d'Angleterre
+(lord Paget) avait adressé des hommages. Il était difficile de
+rencontrer une femme plus séduisante que cette comtesse, qui, du reste,
+portait l'amour de son pays jusqu'à l'exaltation. L'agent se mit dans la
+tête de la décider à aller voir l'empereur, en lui faisant insinuer que
+la proposition lui en était faite par l'ordre de ce souverain lui-même,
+qui cependant n'y pensait pas.
+
+Un officier de la cavalerie de police de la ville de Vienne, qui
+connaissait cette comtesse, fut chargé de lui parler. Celle-ci écouta la
+proposition qui lui était faite un matin pour avoir son exécution le
+soir; elle ne se décida pas d'abord, et demanda la journée pour
+réfléchir, ajoutant qu'elle voulait être assurée si c'était bien par
+l'ordre de l'empereur qu'on était venu lui faire cette ouverture.
+
+Le soir, la voiture étant prête au lieu du rendez-vous où l'officier
+viennois devait prendre la comtesse pour la remettre à quelqu'un qui
+devait l'accompagner à Schœnbrunn, il alla la voir; elle lui dit qu'elle
+n'avait pu se décider pour ce jour-là, mais qu'elle engageait sa parole
+de ne pas y manquer le lendemain, et que, dans l'après-midi, il pouvait
+venir chercher sa réponse, quelle avait pris son parti.
+
+La voiture fut recommandée pour le lendemain à la même heure. L'officier
+viennois, qui craignait un autre caprice, ne manqua pas le lendemain de
+se rendre chez la belle. Il la trouva toute résolue, elle avait mis
+ordre à ses affaires comme pour faire un long voyage, et elle lui dit
+d'un air décidé en le tutoyant: «Tu peux venir me chercher ce soir,
+j'irai le voir, tu peux y compter. Hier j'avais des affaires à régler,
+maintenant je suis prête. Si tu es bon Autrichien, je le verrai; tu sais
+combien il a fait de mal à notre pays! Eh bien! ce soir, je le vengerai;
+ne manque pas de venir me chercher.»
+
+Une pareille confidence effraya l'officier, qui ne voulut pas en courir
+la responsabilité; il vint de suite en faire part: on le récompensa. On
+n'envoya point la voiture au lieu du rendez-vous, et la comtesse évita
+l'occasion d'acquérir une célébrité qui aurait sans doute flétri sa
+réputation de femme gracieuse.
+
+Cette aventure eut lieu la veille du jour où l'empereur partit de
+Schœnbrunn pour Paris.
+
+Les Autrichiens, pour premier paiement des contributions, furent obligés
+de nous céder le montant des subsides qu'ils devaient recevoir
+d'Angleterre; ils les attendaient justement dans le moment, ils
+donnèrent ordre à Hambourg que, quand ils arriveraient, on les passât à
+l'ordre du ministre de France. C'était alors M. Bourienne, que
+l'empereur avait consenti à réemployer: il reçut les subsides anglais
+destinés à l'Autriche, et les envoya à Paris.
+
+Quelques jours avant de partir de Vienne, l'archiduc Charles avait
+demandé à l'empereur une entrevue. Je ne sais pourquoi l'archiduc ne
+vint pas à Schœnbrunn, mais l'entrevue eut lieu à un rendez-vous de
+chasse appelé la Vénerie, sur la route de Vienne à Bukersdorf.
+L'empereur y était allé comme pour chasser; l'archiduc y vint avec deux
+officiers seulement; ils s'entretinrent long-temps seuls dans une
+chambre du pavillon de chasse. Nous revînmes assez tard à Schœnbrunn.
+L'empereur faisait un cas particulier de l'archiduc Charles; il
+l'estimait beaucoup et lui était attaché.
+
+L'empereur partit de Vienne; pour arriver à Munich, il passa par
+Scharding et Passau, où il rencontra le général Lauriston, qui revenait
+de Cadix; il l'envoya comme gouverneur à Venise. Il arriva à Munich
+pendant la nuit, quelques jours avant le nouvel an de 1806.
+L'impératrice y était arrivée par son ordre depuis quinze jours; elle
+était auparavant à Strasbourg[42].
+
+La princesse Caroline y était aussi. Il y eut à la cour de Bavière,
+comme on le peut croire, une belle joie; non seulement le pays avait été
+sauvé, mais presque doublé, et les troupes bavaroises n'avaient pas été
+engagées, c'est-à-dire qu'elles n'avaient éprouvé que de légères pertes:
+aussi nous témoigna-t-on un grand plaisir de nous voir, et nous y fit-on
+toute espèce de bon accueil.
+
+C'est à Munich que nous commençâmes à apercevoir ce dont nous n'avions
+encore entendu parler que vaguement.
+
+On envoya par le Tyrol un courrier qui porta l'ordre au vice-roi
+d'Italie de venir de suite à Munich; effectivement cinq jours après il
+arriva. On ne dissimula plus alors son mariage avec la princesse Auguste
+de Bavière, née de la première femme du roi de Bavière, lorsqu'il
+n'était encore que prince des Deux-Ponts. L'on aimait beaucoup le
+vice-roi, et l'on témoigna le plus sensible plaisir de le voir unir sa
+destinée à celle d'une princesse qui était aussi bonne et aussi belle
+que l'était la princesse Auguste.
+
+La cérémonie religieuse fut faite par le prince primat d'Allemagne,
+ancien électeur de Mayence.
+
+Le mariage fut célébré à Munich; il y eut à cette occasion les fêtes
+d'usage; elles durèrent une semaine entière, après quoi l'empereur
+revint à Paris. Le vice-roi passa encore quelque temps à Munich, puis
+s'en retourna à Milan.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+Nouvelle armée réunie à Strasbourg.--Mariage du prince héréditaire de
+Bade avec mademoiselle de Beauharnais.--Arrivée de l'empereur à
+Paris.--Causes du discrédit public.--M. Mollien remplace M. de
+Barbé-Marbois.--Compagnie des vivres.--Destitution d'agens du
+trésor.--Séquestre sur les biens des membres de la compagnie des
+vivres.--Leur emprisonnement.--M. Ouvrard.--Service des vivres mis en
+régie.--Résultat déplorable de cette administration.
+
+
+L'empereur s'arrêta un jour à Augsbourg, un autre à Stuttgard, et vint
+passer deux ou trois jours à la cour de Bade. Il voyagea depuis Munich
+dans la même voiture que l'impératrice. Nous apprîmes à Carlsruhe que le
+mariage du prince héréditaire de Bade avec mademoiselle de Beauharnais
+avait été arrêté. Dès avant l'ouverture de la campagne, l'on avait parlé
+d'un projet de mariage de ce prince avec la princesse Auguste de
+Bavière. L'empereur, pour savoir la vérité, avait envoyé à Bade, pendant
+la saison des eaux, M. Thiars, pour être informé d'une manière précise
+de ce projet, et pour le traverser; ses ordres furent exécutés avec
+beaucoup d'exactitude et d'esprit.
+
+Tout étant réglé avec la cour de Bade, l'empereur vint à Strasbourg, où
+il trouva une nouvelle armée; ceci a besoin d'être expliqué.
+
+Lorsqu'il se vit attaqué à l'improviste par une aussi forte partie, et
+que la Prusse avait avec lui un langage équivoque, il craignit que la
+guerre ne traînât en longueur. Il appela une conscription qui se
+rassembla à Strasbourg et à Mayence; elle était déjà habillée et
+équipée, et offrait des troupes de belle apparence. Outre cela, les
+gardes nationales des départemens frontières avaient été réunies. Ces
+corps, joints à la conscription, formaient une très-belle armée.
+
+Cette conscription était la seconde qu'on levait depuis la rupture du
+traité d'Amiens; elle était, ainsi qu'avait été la première, composée
+d'hommes superbes.
+
+L'empereur ne resta que peu de jours à Strasbourg; il arriva à Paris
+vers cinq heures du soir, à la fin du mois de janvier.
+
+Il envoya quérir tout en arrivant l'archichancelier et le ministre des
+finances, dans la sagesse desquels il avait beaucoup de confiance: il
+voulait être éclairé sur les causes du discrédit des effets publics; il
+n'ajoutait aucune foi à tous les rapports que lui avait envoyés la
+police, qui lui disait que c'était le faubourg Saint-Germain qui avait
+fait circuler de mauvais bruits, et qui avait mis en doute les succès de
+l'armée.
+
+L'empereur força le ministre de s'expliquer, et de désigner les
+coupables, qu'il devait connaître; M. Fouché, pour se tirer d'affaire,
+fit une liste de quinze personnes du faubourg Saint-Germain, qu'il
+présenta à l'empereur comme attisant l'esprit de la société. La
+conséquence naturelle fut de les exiler. Ce sont les premiers qui
+l'aient été, et ils le doivent au ministre de la police; l'ordre en fut
+envoyé de Munich.
+
+Le fait du discrédit public était réel; l'empereur voulut en connaître
+les causes que je vais détailler: il commença par envoyer chercher le
+ministre du trésor public, M. de Barbé-Marbois. Ce ministre avait peu de
+choses à alléguer pour sa défense; sa probité le mettait à l'abri du
+soupçon, mais il avait été tellement la dupe de quelques mauvaises
+spéculations, que l'empereur ne voulut plus lui laisser la direction de
+l'emploi des fonds publics: il le remplaça par M. Mollien, qui était
+directeur de la caisse d'amortissement.
+
+L'émission des 80,000,000 d'effets de receveurs-généraux avait
+effectivement eu lieu; c'était une opération entreprise pour favoriser
+des spéculations particulières.
+
+La compagnie des vivres, qui avait le marché pour la fourniture du pain
+aux troupes de terre et de mer dans tout l'empire, ainsi que
+l'approvisionnement des grains, était composée de riches capitalistes,
+habiles dans cette sorte de commerce; ils y étaient nés, et l'avaient
+fait toute leur vie.
+
+Leurs affaires étaient immenses; ils rendirent de grands services à
+l'État dans des temps de disette.
+
+Pour leurs paiemens, ils avaient affaire à deux et trois ministères,
+celui de la guerre, celui de la marine et celui de l'intérieur, de sorte
+que, s'ils parvenaient à être soldés exactement, ce ne pouvait être
+qu'après beaucoup de lenteurs.
+
+Pendant le séjour de la flotte espagnole à Brest, le gouvernement de
+Charles IV traita avec cette compagnie pour la fourniture complète des
+rations de vivres aux troupes et aux équipages qui étaient à bord de ses
+vaisseaux. Cela mit ces entrepreneurs dans le cas d'envoyer l'un d'eux à
+Madrid, pour régler avec le gouvernement espagnol ce qui était dû à leur
+compagnie; ce fut M. Ouvrard qui fut chargé de l'opération. À Madrid, il
+eut nécessairement affaire avec le prince de la Paix, qui gouvernait
+toutes les branches d'administration de ce pays.
+
+Le prince de la Paix, non seulement régla les comptes de cette
+compagnie, mais lui proposa de se charger pour l'Espagne du service
+qu'elle faisait en France, c'est-à-dire des approvisionnemens de blé,
+ainsi que de la fourniture des vivres aux armées de terre et de mer. La
+compagnie accepta, moyennant que le gouvernement espagnol se chargerait
+d'obtenir du gouvernement français la sortie des grains dont elle aurait
+infailliblement besoin pour faire son service. Cette demande fut
+négociée officiellement et obtenue. Quant aux paiemens, le prince de la
+Paix déclara à M. Ouvrard qu'il ne pouvait lui donner que des valeurs en
+inscriptions sur le Mexique, qu'il fallait qu'il se chargeât de les
+négocier et d'aller les faire toucher sur les lieux. M. Ouvrard non
+seulement accepta les valeurs qui pourraient être dues à sa compagnie
+pour paiement de ses fournitures, mais, de plus, se chargea de faire
+venir en Europe le montant de tout ce que le gouvernement espagnol
+pourrait avoir de valeurs à faire escompter par année au Mexique.
+C'était assurément le plus grand service que l'on pût rendre au
+gouvernement espagnol; aussi l'accepta-t-il d'autant plus volontiers,
+que M. Ouvrard, par son opération, faisait hausser le cours de ces
+valeurs. L'opération était immense, et tout-à-fait étrangère à la
+compagnie des vivres.
+
+Dans son projet, M. Ouvrard faisait aborder des navires américains à la
+Vera-Cruz, pour y transporter ce que les colonies espagnoles étaient
+dans l'usage de recevoir chaque année de leur métropole. Ces mêmes
+navires faisaient escompter les valeurs aux caisses du roi, et
+revenaient en Amérique.
+
+Le montant en était employé en denrées, ou même était envoyé en espèces
+à Londres, d'où il était expédié de la même manière à Amsterdam et
+Paris.
+
+Jamais on n'avait vu d'entreprise menée de si loin avec autant de
+hardiesse et d'habileté. M. Ouvrard avait une chaîne de correspondans et
+d'agens depuis Madrid, Paris, Amsterdam et Londres jusqu'à Philadelphie,
+Vera-Cruz et Mexico. Rien ne s'opposait plus à la réussite de cette
+vaste opération, lorsque l'affaire de M. de Barbé-Marbois vint la faire
+échouer.
+
+Pendant que M. Ouvrard s'occupait de régler tout ce qui assurait le
+succès de cette seconde entreprise, ses co-associés se mettaient en
+mesure de faire face aux besoins du service qu'ils avaient à faire en
+Espagne. La première chose dont ils eurent besoin fut des capitaux; les
+leurs étaient employés à faire le service des vivres en France, il
+fallut en créer de nouveaux pour celui d'Espagne.
+
+La seconde opération de M. Ouvrard devait en procurer d'énormes, mais
+encore fallait-il le temps d'atteindre l'Amérique et d'en revenir; son
+opération devait, toutes compensations de commerce faites et frais
+déduits, rapporter un bénéfice net de plus de 20,000,000 de francs par
+année. Il était encore en Espagne pour cet objet, lorsque ses
+co-associés imaginèrent, pour se créer des capitaux, d'intéresser dans
+leur affaire le secrétaire-général de M. de Barbé-Marbois; ils la lui
+exposèrent et agirent si bien, qu'il leur donna tout l'appui qu'ils
+sollicitaient. Il leur fit signer par son ministre 80,000,000 d'effets
+sur l'exercice de 1806.
+
+Malheureusement, dans un pays dont le gouvernement est en mouvement
+continuel, les opérations du trésor et les mouvemens d'argent sont le
+sujet constant de toutes les observations. Aussitôt qu'une opération
+sort de l'ordre accoutumé, les conjectures commencent, et la méfiance
+les suit.
+
+Malgré les précautions qu'avait prises le secrétaire-général, l'affaire
+transpira, parce que l'on avait mis en négociation une partie de ces
+80,000,000 de papiers pour en faire les capitaux dont on avait besoin.
+On prit l'alarme, chacun voulut être remboursé; la banque ne put faire
+face aux demandes, et le désordre fut à son comble. L'empereur, qui
+avait son carnet de distribution, avait d'abord attribué à quelque
+erreur la différence qu'il présentait. Il avait fait faire des
+recherches, s'était assuré que l'émission était véritable, et avait vu
+avec effroi la cruelle situation où il se fût trouvé si la fortune lui
+eût été contraire. Battu au fond de la Moravie, privé par une imprudence
+inconcevable des ressources sur lesquelles il devait compter, il eût été
+hors d'état de réparer ses pertes, et sa ruine était consommée dès cette
+époque.
+
+La méprise était trop grave. Le ministre persistait cependant à la
+défendre; l'empereur lui retira, comme je l'ai dit, le portefeuille, et
+destitua tous les agens du trésor public qui, ayant eu part à cette
+affaire, avaient contribué à tromper la religion de leur chef.
+
+Il fit rentrer au trésor celles des traites qui étaient encore dans les
+mains des fournisseurs, et comme il y en avait déjà une bonne partie en
+circulation, on mit le séquestre sur leurs biens; on suspendit les
+paiemens qu'ils poursuivaient dans les différens ministères; enfin on
+apposa le séquestre sur leurs approvisionnemens. Ces mesures jetèrent
+l'alarme parmi les bailleurs de fonds. Ils vinrent reprendre leurs
+capitaux, le discrédit augmenta, et la compagnie fut obligée de se
+constituer en faillite.
+
+Les fournisseurs ne purent faire face aux réclamations du gouvernement;
+on les incarcéra, et on n'en eut pas beaucoup davantage. Quelques-uns se
+saignèrent; mais la plupart souffrirent sans vouloir payer.
+
+M. Ouvrard arriva d'Espagne sur ces entrefaites. L'empereur le fit
+questionner sur son entreprise; il le manda: M. Ouvrard la lui expliqua
+et en fut durement traité. Ainsi constituée en faillite, la compagnie ne
+put donner suite à son opération. Il était fâcheux qu'elle n'eût pu la
+mener à fin sans enlacer le trésor dans ses piéges; car l'entreprise en
+elle-même était dans l'intérêt public. Nous gagnions à voir cesser le
+dépérissement où était l'Espagne faute d'argent, et non seulement la
+France n'y perdait rien, mais les immenses bénéfices quelle devait
+produire étaient acquis par des capitalistes français, indépendamment de
+tous ceux qu'auraient faits une foule de gens d'affaires, qui auraient
+pris part au mouvement que cette singulière entreprise aurait
+occasionné. Mais conçue sur une surprise comme elle l'était, elle fut
+fatale à l'État qu'elle pouvait conduire à sa perte, et auquel elle
+coûta du temps, des négociations et des sommes considérables. Encore ne
+parvint-il qu'avec peine à réaliser les valeurs qu'il avait été obligé
+de prendre pour couvrir les traites qui avaient été mises en
+circulation.
+
+La compagnie des vivres une fois culbutée, il fallut lui substituer un
+autre mode d'approvisionnement; on proposa à l'empereur de mettre le
+service en régie, en gardant tous les employés de la compagnie avec ses
+établissemens. C'était lestement décider une question qui se débattra
+encore long-temps. Ainsi on démontra à l'empereur qu'en mettant un
+conseiller d'État avec des auditeurs à la tête de la régie, cette
+administration allait marcher toute seule, et que de plus on ferait de
+grands bénéfices. On tomba dans une lourde erreur. Le conseiller d'État
+qui succéda à la compagnie des vivres fut M. Maret, frère du ministre:
+c'était un homme fort probe, extrêmement zélé; mais nous allons voir le
+résultat de son administration.
+
+Tant que durèrent les approvisionnemens de la compagnie, cela marcha
+naturellement bien; il y eut même quelques broutilles d'économie sur les
+cuissons, le chauffage et les consommations; on crut avoir fait des
+miracles.
+
+Mais arriva la fin des approvisionnemens: comment les remplacer? Il
+fallut de l'argent. M. Maret, comme agent du gouvernement, ne put pas
+avoir de crédit, il n'était pas saisissable; il fallut donc recourir à
+l'empereur, qui, avant de donner de l'argent, voulut savoir en quelles
+mains il tomberait. On ne se servait plus que d'auditeurs; on en avait
+pourvu les administrations. Voilà donc les auditeurs partis pour tous
+les grands marchés de grains. En les voyant arriver sur le marché, tout
+le monde les devinait; on savait bien que ces messieurs n'étaient pas
+marchands de blé, et que c'était pour le gouvernement qu'ils achetaient;
+alors on les faisait payer en conséquence.
+
+Tel de ces messieurs, qui n'avait étudié qu'en droit public, ne savait
+pas ce que c'était qu'un moulin ni du blé, et cependant on crut que ces
+jeunes gens soigneraient mieux les intérêts de l'administration, et
+économiseraient mieux l'argent du gouvernement, dont leur intérêt
+particulier était tout-à-fait détaché, que les agens de la compagnie des
+vivres ne soignaient des affaires qui étaient uniquement les leurs, et
+économisaient un argent qui leur appartenait.
+
+L'empereur ne tarda pas à soupçonner qu'on lui avait fait faire une
+faute, surtout lorsque le résultat de l'administration de la régie fut
+qu'à la fin de l'année, il lui en avait coûté jusqu'à 10,000,000 de plus
+que ne dépensait la compagnie, quoiqu'il eût été obligé de fournir les
+fonds d'avance à la régie. Lors de la disette de 1811, cette régie
+manqua de nous devenir funeste, et l'on fut obligé d'avoir recours à
+l'habileté de quelques anciens membres de la compagnie; aussi l'empereur
+allait-il la renvoyer et recréer la compagnie des vivres, lorsqu'il fut
+obligé de porter ses soins ailleurs.
+
+Tels sont à peu près tous les changemens notables qui eurent lieu dans
+l'administration.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+Occupation du royaume de Naples.--Distribution de faveurs.--Mariage du
+prince de Bade.--Joseph roi de Naples.--Louis roi de Hollande.--Le
+général Sébastiani envoyé à Constantinople.--Mort de Pitt; Fox lui
+succède.--Ouvertures faites à l'Angleterre.--Arrivée de lord Lauderdale
+à Paris.--Mouvemens des autres ministres étrangers.--Nouvelles
+discussions avec la Prusse.--Lucchesini.--Situation respective de la
+Prusse et de la France.--Le grand-duc de Berg.--Armemens de la
+Prusse.--M. de Talleyrand poursuit les négociations avec l'Angleterre.
+
+
+M. Chaptal[43] avait été, long-temps avant la campagne, remplacé au
+ministère de l'intérieur par M. de Champagny, qui était notre
+ambassadeur à Vienne. Après la paix de Lunéville, M. de Talleyrand ne
+tarda pas à arriver de Vienne.
+
+Peu après le retour de l'empereur, on apprit l'occupation du royaume de
+Naples par nos troupes. Le reste de l'hiver se passa en fêtes et en
+plaisirs.
+
+L'empereur donna au maréchal Murat l'investiture du grand duché de Berg,
+que la Bavière cédait à la France moyennant d'autres pays. Il donna à M.
+de Talleyrand la principauté de Bénévent dans le royaume de Naples, et
+au maréchal Bernadotte celle de Ponte-Corvo dans le même pays; ce qui
+surprit un peu: on ne croyait pas qu'il fût disposé à commencer la
+distribution des faveurs par ce maréchal.
+
+Le prince de Bade vint à Paris contracter son mariage, qui fut célébré
+dans la chapelle des Tuileries. Le prince héréditaire de Bavière était
+aussi à Paris depuis le 10 février. Il y eut à cette occasion des fêtes
+magnifiques données dans l'intérieur du château des Tuileries. Les dames
+de la cour y exécutèrent des danses de caractère; elles étaient pour la
+plupart fort jeunes et fort belles, de sorte que les fêtes avaient,
+indépendamment de leur éclat, toute l'élégance et la grâce d'un
+spectacle enchanté. Ce même hiver, l'empereur se décida à poser la
+couronne de Naples sur la tête de son frère Joseph. Une députation de
+douze sénateurs alla lui en porter l'investiture; il s'était rendu à la
+tête de l'armée qui avait marché contre ce pays et venait de l'occuper.
+L'empereur se détermina aussi à faire changer en Hollande la forme du
+gouvernement électif contre la forme monarchique, et le choix des
+notables du pays (qui, je crois, étaient à nous) se porta sur le prince
+Louis, frère de l'empereur, à qui on offrit la couronne.
+
+Il est exactement vrai que le prince Louis ne s'en souciait pas le moins
+du monde; on fut obligé de faire violence à ses goûts de retraite, pour
+la lui faire accepter.
+
+Ainsi la bataille d'Austerlitz avait mis trois rois de plus en Europe et
+avait renversé la dynastie de Naples.
+
+Vers le printemps de 1806, la position politique extérieure était encore
+en expectative: les Russes n'avaient rien fait dire; l'Autriche avait
+mal exécuté les conditions stipulées à Vienne, comme on le verra plus
+bas; la position vis-à-vis de l'Angleterre était toujours la même.
+L'empereur prévit dès-lors tout ce qu'il aurait incessamment à faire, et
+il songea à prendre une position forte à Constantinople. Il y envoya,
+comme son ambassadeur, le général Sébastiani, qui venait d'arriver à
+Paris, à peine guéri d'une blessure grave qu'il avait reçue à la
+glorieuse journée d'Austerlitz, à la tête d'une brigade de dragons.
+
+Ce général joignait à son caractère public une instruction particulière
+de l'empereur pour des cas que ce prince prévoyait déjà devoir arriver.
+Sébastiani ne tarda pas à justifier le choix que l'empereur avait fait
+de lui.
+
+Au mois d'avril suivant, tous les personnages illustres qui avaient
+passé une partie de l'hiver à Paris s'en retournèrent chez eux.
+
+Le roi de Hollande alla également prendre possession de ses États. Plus
+solitaire qu'il ne l'avait été jusqu'alors, l'empereur ne vivait presque
+plus que dans son cabinet. Il songeait sérieusement aux moyens de faire
+sa paix avec l'Angleterre. M. de Talleyrand ne négligeait rien pour y
+parvenir; c'était un des hommes qui le désiraient le plus; il crut avoir
+trouvé une circonstance favorable à ce projet.
+
+La mort de M. Pitt avait fait arriver M. Fox au ministère. L'empereur le
+connaissait personnellement; il avait puisé une grande estime pour lui
+dans les longs et fréquens entretiens qu'ils avaient eus ensemble,
+lorsque ce grand homme d'État était venu sur le continent.
+
+Un de ses parens, lord Yarmouth, se trouvait à Paris au mois de mai
+1806; il aimait le monde et les plaisirs. Au milieu des divertissemens,
+il rencontra une personne dont se servit M. de Talleyrand pour savoir
+s'il serait disposé à se charger d'ouvertures pacifiques entre les deux
+gouvernemens. Après quelques explications, il consentit à se charger de
+la négociation, et reçut un passe-port pour Londres. Sa démarche, non
+seulement n'y déplut pas, mais elle y fut accueillie. On le renvoya avec
+une sorte d'office pour commencer une négociation qui devait avoir
+plusieurs antécédens avant de prendre une forme régulière. Bientôt les
+conférences s'ouvrirent; l'empereur jugea à propos d'y faire assister M.
+de Champagny et le général Clarke[44].
+
+Le ministère anglais envoya à Paris, comme son chargé d'affaires pour
+cet objet, lord Lauderdale, et dès-lors il fut reconnu que l'on traitait
+ouvertement avec l'Angleterre. Il n'y a nul doute que l'opposition à la
+paix ne serait pas venue de l'empereur. Il la voulait d'autant plus
+sincèrement, qu'elle aurait fixé irrévocablement sa position envers les
+puissances du continent. Tout ce qui l'entourait la désirait aussi; son
+ministère l'aurait achetée par beaucoup de sacrifices: cependant elle
+n'eut pas lieu. Lorsque les différens ministres étrangers qui étaient à
+Paris surent que la France et l'Angleterre traitaient directement et
+seules de leurs intérêts réciproques, ils firent tout au monde pour être
+informés dans les moindres détails de ce qui se passait dans les
+conférences.
+
+Quelque heureux qu'eussent été pour nous les résultats de la campagne de
+1805, ils n'avaient pas fait perdre l'espérance aux alliés naturels des
+Anglais. Les ministres de ces puissances à Paris eurent donc assez
+facilement les moyens de connaître de ces conférences ce qui pouvait
+intéresser leurs cours. Quelques-uns d'entre eux affectaient de paraître
+bien informés, pour tâcher d'apprendre quelque chose de plus, plaidant
+le faux pour savoir le vrai.
+
+On employait tout: femmes, intrigues, rien n'était négligé.
+
+Les ministres des puissances dont les Anglais avaient envahi les
+colonies étaient bien aises de savoir aussi ce qui serait stipulé pour
+elles. C'est par toutes ces menées que l'on apprenait par-ci par-là ce
+qu'on devait tantôt craindre et tantôt espérer de l'issue des
+négociations.
+
+La Prusse était dans une situation toute particulière. Honteuse
+d'accepter la dépouille d'un prince avec lequel elle venait de s'unir
+contre nous, mais impatiente de s'emparer du Hanovre, elle avait imaginé
+de recevoir ce pays en dépôt jusqu'à ce que l'acquiescement de
+l'Angleterre lui permît de l'agréger définitivement à ses domaines. Elle
+voulait, sur tous les autres points, rester sur le pied où elle se
+trouvait avec la France jusqu'à la paix. Napoléon repoussa des
+stipulations qui annulaient le traité conclu à Vienne. On négocia de
+nouveau, et le cabinet de Berlin, qui n'avait pas voulu le Hanovre avec
+un territoire assez étendu que devait lui céder la Bavière, l'accepta
+sans compensation. Il s'en irrita, cria au manque de foi; mais les
+ratifications avaient été échangées, il ne lui restait qu'à subir les
+conséquences de l'aveuglement qui lui avait fait repousser l'œuvre
+d'Haugwitz, lorsqu'un nouvel incident vint ajouter à l'irritation des
+esprits. Murat, qui venait d'être fait grand-duc de Berg, se disposait à
+prendre possession des trois Abbayes[45]; les Prussiens voulaient les
+conserver; on contesta, on récrimina, et enfin on se présenta de part et
+d'autre pour les occuper. On échangea même quelques coups de fusil, à la
+suite desquels Blucher se retira.
+
+Le grand-duc, de son côté, se laissa égarer par l'ambition; il rêvait
+déjà l'agrandissement de la puissance qu'il venait d'acquérir, et ne se
+contentait pas d'un lot qui aurait comblé les vœux d'un prince né de
+roi.
+
+On ne peut deviner ce qui l'avait ébloui, mais la paix lui paraissait
+odieuse. Il ne négligeait aucune des nombreuses occasions que sa
+nouvelle dignité lui procurait pour porter l'empereur à la guerre. Il
+lui inspira de la méfiance pour M. de Talleyrand et pour tout ce qui lui
+parlait de paix. Il alla plus loin; il fit donner l'alarme au ministre
+de Prusse sur la perte prochaine du Hanovre, en même temps qu'il
+entretenait l'empereur des inquiétudes de la Prusse, qui n'attendait que
+l'assurance d'être appuyée pour éclater. Un autre malheur aussi fut que
+la grande-duchesse de Berg, douée de grâce, de beauté et de tout ce qui
+attache à une jeune princesse, aimait le pouvoir. Elle savait le faire
+trouver enchanteur à ceux qui devaient en supporter les caprices. Mais
+comme elle ne pouvait l'exercer sous la puissance d'un mari, elle
+souriait à tous les projets qui, tout en rapportant de la gloire à
+celui-ci, lui assuraient à elle-même le doux plaisir de régner sans
+partage, et de voir chacun courir au-devant de ses volontés. Elle poussa
+donc le grand-duc au lieu de le retenir, et bientôt nous vîmes une
+troupe de jeunes adorateurs impatiens de voler sur de nouveaux champs de
+bataille.
+
+Malgré cela, les conférences suivaient leur marche ordinaire, et
+l'empereur croyait toucher à la paix, quand, à son grand déplaisir, il
+se vit forcé d'y renoncer.
+
+Le ministre de Prusse à Paris (c'était M. de Lucchesini, le même qui
+avait été plénipotentiaire au célèbre congrès de Sistow, sous
+Frédéric-le-Grand) avait quitté Paris le 16 février, et y était revenu
+le 3 mai. Il avait été frappé de terreur par les résultats de la
+campagne d'Austerlitz, ne pouvant se dissimuler que le changement subit
+de la politique de sa cour, et sa conduite équivoque dans les derniers
+momens de la campagne de 1805, avaient fait changer les sentimens de la
+France pour son pays. Il était fort en peine de savoir ce qui allait
+résulter, pour la Prusse, des conférences entre lord Lauderdale et les
+ministres de France. Allant aux écoutes de tous les côtés, et n'ouvrant
+la bouche que pour s'informer du sort du Hanovre, il était en
+observation continuelle autour du grand-duc de Berg, et n'y voyait rien
+de propre à le rassurer: aussi entretenait-il son cabinet dans de
+continuelles alarmes.
+
+Une autre circonstance contribuait à accroître les inquiétudes de M. de
+Haugwitz, qui était venu négocier à Paris le traité du 15 février; il
+avait été remplacé, comme ministre extraordinaire, par M. de
+Knobelsdorf. L'empereur faisait un cas particulier de ce diplomate, et
+lui témoignait beaucoup d'égards: cette préférence blessa M. de
+Lucchesini, et ne contribua pas peu à le rendre inquiet et ombrageux.
+
+Il était difficile que le roi de Prusse ne conçût pas d'inquiétudes de
+tout ce qu'on ne manquait pas de lui écrire de France sur les
+dispositions de l'empereur à l'égard de la Prusse. D'autre part, on
+l'encourageait en Allemagne: on lui disait que le rôle de libérateur de
+la Germanie lui était réservé; on lui citait sans cesse l'exemple du
+grand Frédéric; on ne parlait autour de lui que de la bataille de
+Rosbach.
+
+Dans cette situation d'esprit, il commença à prendre des précautions;
+peu à peu, ces précautions devinrent des mesures menaçantes. Comme
+l'arrivée de chaque courrier de Paris augmentait les alarmes, on eut
+recours à un armement, surtout lorsqu'on vit à Berlin, par les
+communications du roi d'Angleterre au parlement, qu'on lui avait offert
+la restitution du Hanovre. Au lieu de ne voir dans cette proposition
+qu'un acheminement à la paix, qui aurait été suivie d'une indemnité pour
+elle, la Prusse se crut jouée. Sa mauvaise étoile l'entraîna. Elle arma,
+et elle s'en imposa à elle-même sur les suites de ses armemens.
+
+Je reviens aux conférences. M. de Talleyrand les poussait avec activité:
+rien ne lui eût coûté pour faire conclure la paix avec l'Angleterre. Il
+disait, à qui voulait l'entendre, que, sans elle, tout était problème
+pour l'empereur; qu'il n'y aurait qu'une suite de batailles heureuses
+qui le consoliderait, et que cela se réduisait à une série dont le
+premier terme était A, et dont le dernier pouvait être Y ou zéro. Il
+entrait en fureur quand il s'apercevait des petites intrigues des
+ambitieux qui amenaient la guerre, en parlant des armemens de la Prusse,
+qu'eux-mêmes provoquaient tous les jours par leur jactance et leurs
+menaces. On faisait alors circuler avec affectation des lettres, vraies
+ou fausses, de Berlin, qui étaient remplies d'invectives contre les
+Français; on y disait que la cavalerie prussienne allait aiguiser ses
+sabres sous les fenêtres de l'ambassadeur de France. La jeunesse de
+Berlin avait, en effet, jeté des pierres dans ses fenêtres; il n'y avait
+pas d'outrages, d'allusion offensante qu'on ne lui prodiguât.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+Mort de Fox.--Les conférences sont rompues.--Lord Lauderdale est
+rappelé.--Ultimatum du cabinet de Berlin.--L'empereur quitte
+Paris.--Dispositions de guerre.--Le maréchal Lannes culbute le prince
+Louis de Prusse.--L'empereur porte son quartier-général à Auma.--Son
+arrivée à Iépna.
+
+
+L'empereur eût néanmoins tout oublié pour faire une paix générale,
+lorsqu'un événement survint, qui l'obligea d'abandonner cet espoir.
+
+Le ministre anglais, M. Fox, était malade depuis assez long-temps; sa
+maladie prit tout à coup un caractère plus inquiétant, et bientôt il fut
+en danger.
+
+Nous ne comptions guère que sur lui pour terminer nos éternels
+différends avec l'Angleterre, et à chaque avis que l'on recevait sur
+l'état de sa santé, on pressait les négociations le plus que l'on
+pouvait, parce que l'on espérait que la paix une fois conclue, on
+trouverait quelques moyens de la faire durer, même dans le cas où M. Fox
+viendrait à succomber.
+
+Le sort en avait décidé autrement; le ministre anglais mourut, et son
+successeur rappela lord Lauderdale; les conférences furent donc rompues.
+Nous accusâmes tacitement lord Lauderdale de n'avoir pas mis autant de
+zèle que nous à aplanir les difficultés qui s'opposaient à la conclusion
+de la paix, et nous crûmes même qu'ayant jugé l'état de M. Fox
+incurable, il s'était plus occupé des sentimens de son successeur que de
+ceux de celui qui n'avait plus que quelques jours à vivre[46].
+
+Voilà donc, d'une part, la guerre qui continue avec l'Angleterre, et de
+l'autre une rupture qui va éclater avec la Prusse. On ne peut s'empêcher
+ici d'appeler le blâme sur ceux qui ont apporté tant d'obstacles à une
+réconciliation si facile.
+
+L'aigreur de la Prusse avait pris sa source dans sa crainte de perdre le
+Hanovre. La rupture des conférences de Paris devait la rassurer; il ne
+restait donc plus que des satisfactions à donner sur des tracasseries
+particulières, des manques d'égards, et d'autres bagatelles qui se
+seraient arrangées avec des tabatières.
+
+L'empereur y était tout disposé; la chose arrangée, il lui était encore
+possible de ramener son armée à Boulogne. Sa flottille était intacte. À
+la vérité, sa flotte de guerre avait été détruite; mais il aurait trouvé
+moyen d'y suppléer.
+
+Il comptait si bien sur la paix, qu'il s'occupait sérieusement de tenir
+à l'armée la parole qu'il lui avait donnée dans sa proclamation de
+Vienne, avant de la quitter; il y disait qu'il voulait la réunir, tout
+entière à Paris, avant de la ramener à Boulogne, afin de lui faire
+goûter tout le bonheur qu'on éprouve à avoir bien servi sa patrie; il
+lui répétait que son plus grand plaisir serait de voir chacun de ceux
+qui la composaient réunis autour du palais, et de se rappeler chaque
+jour le courage et l'attachement dont ils lui avaient donné tant de
+preuves.
+
+Il fit, dans beaucoup de branches d'administration, réserver une
+quantité de petites places, et successivement de plus considérables,
+afin de pouvoir satisfaire aux demandes que les soldats lui faisaient à
+chaque revue pour quelque membre de leur famille, comme leur père, leurs
+frères ou autres parens. Pendant tout le temps que j'ai servi
+l'empereur, je ne l'ai jamais vu refuser une demande à un soldat,
+surtout lorsqu'il sollicitait pour un autre. Le plus sûr moyen de perdre
+sa bienveillance était de maltraiter ou de repousser un militaire de
+grade subalterne. Il avait déjà entretenu plusieurs personnes de son
+projet de réunir l'armée d'Austerlitz, lorsque le génie du mal vint l'en
+empêcher.
+
+Le grand-duc de Berg et plusieurs autres étaient enchantés que les
+conférences avec l'Angleterre fussent rompues, et la moindre conséquence
+qu'ils en tiraient, c'est qu'il fallait bien vite tomber sur la Prusse,
+et l'accabler pendant qu'elle n'était occupée que des marches et des
+contremarches qu'elle faisait faire à ses troupes. L'_ultimatum_ du
+cabinet de Berlin vint au secours de son impatience. Cette pièce, par le
+ton et les termes dans lesquels elle était conçue, était plutôt un défi
+choquant qu'une exposition de griefs; aussi donna-t-elle de l'humeur au
+cabinet des Tuileries.
+
+D'un autre côté, le maréchal Berthier écrivait de Munich, où il avait
+son quartier-général, de se hâter; qu'il commençait à craindre que les
+Prussiens n'ouvrissent les hostilités, sans faire de communications
+(cela avait eu lieu en 1805), et qu'on ne pouvait trop se presser.
+L'empereur quitta Paris le 21 septembre 1806; il n'y était de retour que
+depuis le 26 janvier de la même année. L'impératrice l'accompagna
+jusqu'à Mayence. La garde impériale était à peine en marche; elle était
+revenue à Paris après la campagne d'Austerlitz. Il ne s'arrêta à Metz
+que pour visiter l'arsenal, voir l'école d'artillerie, et reconnaître en
+quel état était la place. Il alla rapidement de Metz à Mayence, où il
+séjourna deux ou trois jours. Divers courriers qu'il y reçut lui firent
+hâter ses dispositions; on donna ordre à Metz de mettre les troupes en
+poste, à mesure qu'elles arriveraient. On envoya également ordre à
+Strasbourg de faire embarquer sur le Rhin tout ce qui devait partir tant
+de cette place que des villes situées sur le bord du fleuve. Un officier
+fut expédié au roi de Hollande, pour que, sans différer, l'armée
+hollandaise entrât sur le territoire de Munster et s'approchât du Weser.
+
+Après avoir reçu la visite des princes de Bade, de Darmstadt et de
+Nassau, et avoir arrêté le plan définitif de la tête de pont du Rhin, il
+se rendit à Aschaffembourg. Il dîna chez le prince primat, et continua
+sa route par Wurtzbourg, où il arriva le soir même du jour de son départ
+de Mayence. Le grand-duc lui fit une très-belle réception; il séjourna
+chez ce prince pour lequel il avait beaucoup d'estime, et y attendit des
+nouvelles de l'ennemi.
+
+C'est à Wurtzbourg qu'il détermina la base de ses opérations, et qu'il
+résolut de prendre pour premier point de départ la ville de Bamberg[47].
+
+Les corps d'armée occupaient les pays de Bayreuth, les bords du Mein, et
+s'approchaient jusqu'aux frontières des petites principautés de Saxe;
+les uns et les autres s'étaient réunis à leurs quartiers-généraux,
+depuis que l'armée prussienne était venue se placer à Erfurt et Weimar.
+
+Elle eut le tort très-grand de rester dans cette position jusqu'au
+moment où notre réunion fut opérée, et notre mouvement déterminé. Comme
+elle avait été réunie avant nous, il lui aurait été possible d'agir sur
+un ou plusieurs de nos corps d'armée avant leur rassemblement. Une
+entreprise de cette espèce eût du moins justifié l'inconcevable
+prétention de pouvoir à elle seule faire tête à nos colonnes. Ou bien
+si, voulant être prudens, les Prussiens eussent jeté une bonne garnison
+bien commandée dans Erfurt, et fussent venus de suite avec toutes leurs
+forces nous disputer les passages de l'Oder, et ensuite celui de l'Elbe,
+la fortune eût pu leur présenter quelque chance favorable dans la série
+des mouvemens et des manœuvres que nous aurions été obligés de faire par
+suite des leurs. Mais non, ils restèrent paisiblement dans leur
+position, et nous laissèrent déboucher par Saalfeld, où le maréchal
+Lannes culbuta le corps du prince Louis de Prusse, qui fut tué dans
+cette action. L'empereur marcha de sa personne par la vallée du Mein,
+ayant avec lui le corps de Bernadotte, celui de Ney, et flanqué à sa
+droite par les corps des maréchaux Soult et Davout, qui, partant de
+Bayreuth, s'avançaient sur Hoff. Pendant ce temps, l'empereur déboucha
+enfin de Cronach, passa la Saale à Saalbourg, et arriva à Schleitz, où
+l'on rencontra un petit corps prussien, que l'on poursuivit dans la
+direction de Géra.
+
+Ce mouvement devait avoir fait prendre un parti à l'armée prussienne.
+Elle était rassemblée, une opération offensive lui était facile; la
+prudence lui conseillait de se resserrer.
+
+L'empereur resta un jour derrière la Saale; il y fut rejoint par la
+garde à pied, et pendant ce temps-là, les corps de droite, aux ordres de
+Soult et de Davout, suivis de toute la cavalerie, aux ordres du
+grand-duc de Berg, prenaient de l'avance sur les bords de l'Elster.
+
+Le lendemain de ce séjour, l'empereur porta son quartier-général à Auma,
+où il reçut par le maréchal Lannes avis de la marche des ennemis, qui
+avaient pris le parti de quitter leur position d'Erfurt pour se
+rapprocher de la Saale.
+
+Il envoya sur-le-champ ordre au maréchal Bernadotte et au maréchal
+Davout de se porter sur Naumbourg, au maréchal Soult de marcher sur
+Géra, et il manda au maréchal Lannes de se tenir en communication avec
+lui. Ces dispositions faites, l'empereur partit de suite pour Géra,
+précédé de toute la cavalerie, et suivi de la garde à pied et du corps
+du maréchal Ney.
+
+À Géra, on s'empara d'un petit convoi saxon, qui avait ordre de se
+rendre par Zeitz à Naumbourg; on profita de cette indication, et toute
+la cavalerie prit la route qu'il devait suivre.
+
+De plus, on saisit à Géra la poste qui venait d'arriver, et l'on
+s'assura que l'armée prussienne était encore à Weimar. Alors l'empereur
+prit son parti; il envoya ordre au maréchal Lannes, ainsi qu'au maréchal
+Ney, de marcher sur Iéna. Il s'y transporta lui-même, et fit prendre
+cette direction au maréchal Soult; le reste continua son mouvement sur
+Naumbourg, et eut ordre de marcher à l'ennemi, que nous croyions être à
+Weimar. Par ce mouvement, l'empereur tournait entièrement l'armée
+prussienne; car, de cette manière, nous arrivions par le chemin que les
+Prussiens auraient dû prendre pour venir de Prusse à notre rencontre, et
+eux venaient forcer le passage de la Saale par un chemin qui aurait dû
+être le nôtre, s'ils avaient bien manœuvré. Dans cette position, il
+était difficile qu'un événement de guerre n'eût pas lieu, et qu'il ne
+fût pas décisif.
+
+Le 13 octobre, au déclin du soleil, l'empereur arriva à Iéna avec le
+maréchal Lannes et la garde à pied; il était en communication avec les
+maréchaux Soult et Ney, auxquels il envoya ordre de venir le joindre.
+Bernadotte, Davout et le grand-duc de Berg, de leur côté, étaient aussi
+arrivés à Naumbourg.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+Situation de l'armée prussienne.--Dispositions de l'empereur.--Embarras
+de l'artillerie.--Conduite de l'empereur dans cette
+circonstance.--Bataille d'Iéna.--Napoléon visite le champ de
+bataille.--Sa sollicitude pour les blessés.--Il revient à
+Iéna.--Nouvelles du maréchal Davout.
+
+
+L'empereur m'avait détaché de Géra, avec le 1er régiment de hussards,
+pour aller aux nouvelles vers Iéna. Il m'avait recommandé de prendre
+avec moi M. Eugène Montesquiou, un de ses officiers d'ordonnance, qu'il
+rendit porteur d'une lettre pour le roi de Prusse, et de l'accompagner
+jusqu'à ce que je rencontrasse les Prussiens, ce qui eut lieu dans la
+vallée de la Saale à une lieue au-dessus d'Iéna[48].
+
+En entrant à Iéna, nous eûmes des nouvelles positives de l'armée
+prussienne: elle avait quitté Weimar en deux grands corps d'armée; l'un,
+le plus considérable, sous les ordres immédiats du roi de Prusse et du
+duc de Brunswick, avait pris la route de Weimar à Naumbourg; l'autre,
+sous les ordres du prince de Hohenlohe, s'était dirigé sur Iéna.
+
+Effectivement, les premières compagnies de chasseurs qui débouchèrent en
+haut de la montagne qui domine Iéna, découvrirent la ligne ennemie, dont
+la gauche venait s'appuyer en face du point par lequel nous débouchions.
+L'empereur alla la reconnaître lui-même, seul et à portée de fusil. Le
+soleil n'était pas couché; il mit pied à terre et s'approcha jusqu'à ce
+qu'on lui eût tiré quelques coups de fusil. Il revint presser la marche
+de ses colonnes, mena lui-même les généraux à la position qu'il voulait
+qu'ils occupassent pendant la nuit, et leur recommanda de ne la prendre
+que lorsqu'ils ne pourraient plus être aperçus de la ligne ennemie.
+
+Il coucha au bivouac au milieu de ses troupes, et il fit souper avec lui
+tous les généraux qui étaient là. Avant de se coucher, il descendit à
+pied la montagne d'Iéna, pour s'assurer qu'aucune voiture de munitions
+n'était restée en bas; c'est là qu'il trouva toute l'artillerie du
+maréchal Lannes engagée dans une ravine que l'obscurité lui avait fait
+prendre pour un chemin, et qui était tellement resserrée, que les fusées
+des essieux portaient des deux côtés sur le rocher. Dans cette position,
+elle ne pouvait ni avancer ni reculer, parce qu'il y avait deux cents
+voitures à la suite l'une de l'autre dans ce défilé. Cette artillerie
+était celle qui devait servir la première; celle des autres corps était
+derrière elle.
+
+L'empereur entra dans une colère qui se fit remarquer par un silence
+froid. Il demanda beaucoup le général commandant l'artillerie de
+l'armée, qu'il fut fort étonné de ne pas trouver là; et, sans se
+répandre en reproches, il fit lui-même l'officier d'artillerie, réunit
+les canonniers, et après leur avoir fait prendre les outils du parc et
+allumer des falots, il en tint un lui-même à la main, dont il éclaira
+les canonniers qui travaillaient sous sa direction à élargir la ravine
+jusqu'à ce que les fusées des essieux ne portassent plus sur le roc.
+J'ai toujours présent devant les yeux ce qui se passait sur la figure de
+ces canonniers en voyant l'empereur éclairer lui-même, un falot à la
+main, les coups redoublés dont ils frappaient le rocher. Tous étaient
+épuisés de fatigue, et pas un ne proféra une plainte, sentant bien
+l'importance du service qu'ils rendaient, et ne se gênant pas pour
+témoigner leur surprise de ce qu'il fallait que ce fût l'empereur
+lui-même qui donnât cet exemple à ses officiers. L'empereur ne se retira
+que lorsque la première voiture fut passée, ce qui n'eut lieu que fort
+avant dans la nuit. Il revint ensuite à son bivouac, d'où il envoya
+encore quelques ordres avant de prendre du repos.
+
+C'était la nuit du 13 au 14 octobre; nous eûmes une gelée blanche,
+accompagnée d'un brouillard semblable à celui que nous avions eu à
+Austerlitz; mais il nous fut plus favorable, en ce que toute notre armée
+était sur un petit plateau extrêmement resserré, ce qui avait obligé de
+former les troupes en grosses masses qui se touchaient presque, afin
+d'être plus facilement déployées le lendemain matin; ce petit plateau
+n'était pas à plus de deux cent cinquante toises de la position
+qu'occupait la gauche des Prussiens. Sans ce brouillard, nos feux leur
+auraient servi de direction, et leur artillerie n'eût pas manqué de nous
+faire beaucoup de mal, en ce que tous les coups auraient porté. La
+fortune nous servit à merveille, car le brouillard dura jusqu'au
+lendemain à huit heures du matin.
+
+Nous prîmes les armes à la pointe du jour; la brume était si épaisse,
+que nous ne pûmes pas nous diriger sur la ligne ennemie. Il y avait, à
+côté du bois où était appuyée sa gauche, un large terrain par lequel
+nous pouvions passer (on l'avait reconnu la veille), et en le cherchant
+dans le brouillard, nous donnâmes sur le bois qui était occupé par les
+ennemis. Le combat s'y engagea, et fournit aux Prussiens un point de
+direction. On reconnut alors son chemin en obliquant un peu à gauche, et
+on y conduisit l'infanterie serrée en colonnes. La ligne prussienne, se
+voyant attaquée et entendant un grand mouvement en avant d'elle,
+commença à manœuvrer pour prendre une position plus rapprochée de la
+masse de ses troupes. Il était neuf heures du matin; à peine avions-nous
+tiré quelques coups de canon, et hormis le 17e régiment d'infanterie
+légère, qui avait attaqué le bois, aucun n'avait encore été engagé. Le
+soleil avait tout-à-fait éclairci l'atmosphère; nous étions en présence
+des Prussiens; la canonnade commença au centre: elle était plus vive de
+la part des ennemis que de la nôtre.
+
+Le maréchal Ney, qui était placé à la droite du maréchal Lannes, attaqua
+l'extrême gauche des Prussiens. Il enleva un village auquel elle était
+appuyée, en fut repoussé, le reprit de nouveau et en fut encore chassé.
+Vraisemblablement il y aurait perdu beaucoup de monde sans une des
+divisions du maréchal Soult, qui arriva par notre extrême droite, et
+qu'on fit marcher, malgré son extrême lassitude, de manière à déborder
+entièrement le point que le maréchal Ney s'entêtait à garder, quoiqu'il
+fût hors de notre position naturelle.
+
+Le mouvement de la division du maréchal Soult fit évacuer le village, et
+si on avait eu une demi-heure de patience avant d'attaquer, on aurait
+épargné la vie à bien de braves gens.
+
+L'empereur fut très mécontent de cette opiniâtreté du maréchal Ney; il
+lui en dit quelques mots, mais avec ménagement. Ce mouvement
+d'occupation du point où était appuyée l'extrême gauche des Prussiens
+fut secondé d'une attaque vigoureuse, exécutée sur leur centre par le
+maréchal Lannes, qui cherchait à les joindre à la mousqueterie. La
+hardiesse de sa marche fit faire à l'armée prussienne un changement de
+front sur son aile droite, l'aile gauche en arrière; cela nous obligea à
+faire le mouvement opposé, c'est-à-dire à changer de front sur notre
+aile gauche, l'aile droite en avant. Le combat s'engagea de nouveau sur
+tout le front, lorsqu'un heureux incident vint décider de la victoire.
+L'empereur avait laissé à Mayence le maréchal Augereau pour qu'il se
+formât un corps avec les régimens qui, après la paix d'Austerlitz,
+avaient été renvoyés en France, et qui avaient reçu ordre de se rendre
+en poste à Mayence. Ce maréchal avait mis tant de diligence dans sa
+marche, qu'il arriva à Iéna même comme nous engagions le combat. Il ne
+s'y arrêta pas, et il arriva sur le champ de bataille au moment où l'on
+attaquait la ligne prussienne dans la position dont je viens de parler.
+On dirigea la colonne du maréchal Augereau à travers un jeune bois de
+sapins, de manière qu'il déboucha derrière la droite de l'armée
+prussienne. Le 14e régiment de ligne avait la tête de la colonne; il
+attaqua de suite à la mousqueterie, sans donner le temps aux Prussiens
+de venir le reconnaître. Il fut vivement soutenu, et détermina un
+mouvement rétrograde à la droite des Prussiens, qui donna du flottement
+à toute leur ligne.
+
+L'empereur avait avec lui très-peu de cavalerie. Celle qu'il avait
+envoyé chercher vers Naumbourg n'était pas arrivée, de sorte que sur le
+champ de bataille nous n'avions qu'une brigade de cavalerie légère,
+commandée par le général Durosnel, une autre, commandée par le général
+Auguste de Colbert, plus le 1er, le 9e et le 11e régiment de hussards.
+
+On les réunit tous au centre, et au moment où on remarqua le mouvement
+d'oscillation dans la ligne prussienne, on les fit charger à outrance.
+La charge réussit, le désordre et la déroute commencèrent chez les
+Prussiens. Ils essayèrent de nous opposer leur cavalerie; elle contint
+bien un instant la nôtre, qui était plus faible, mais cela ne rallia pas
+leur armée, qui était à la débandade. La tête de la cavalerie du
+grand-duc de Berg arriva sur le terrain en ce moment, et, réunie avec
+celle dont je viens de parler, elle prit la route de Weimar, par
+laquelle se retiraient les fuyards.
+
+L'empereur voyait, du point où il était, l'armée prussienne en fuite, et
+notre cavalerie la prenant par milliers. La nuit commençait à
+s'approcher; il fit, comme à Austerlitz, le tour de son champ de
+bataille. Il descendit plusieurs fois de cheval pour faire boire de
+l'eau-de-vie à des blessés, et je l'ai vu plusieurs fois mettre lui-même
+sa main dans la poitrine d'un soldat renversé, pour s'assurer si son
+cœur palpitait encore, lorsqu'il croyait avoir reconnu à un reste de
+coloris sur son visage qu'il n'était pas mort. S'il trouvait un peu plus
+de morts sur un terrain que sur un autre, il mettait encore pied à
+terre, regardait au numéro des boutons quel était le régiment auquel ils
+appartenaient, et il était rare qu'à la première revue où il apercevait
+ce régiment, il ne fît pas quelques questions sur l'ordre dans lequel il
+avait attaqué, ou bien l'avait été lui-même, afin de se rendre raison
+des pertes qu'il avait remarquées.
+
+Je l'ai vu deux ou trois fois, en cherchant ainsi sur le champ de
+bataille, retrouver des hommes qui vivaient encore; il en était d'une
+joie qu'on ne pourrait rendre, mais la tristesse venait aussitôt
+s'emparer de son esprit, par la pensée qu'il devait s'en trouver ainsi
+beaucoup qui n'avaient pas le bonheur d'être rencontrés.
+
+Ce soir-là, il fut assez content: l'administration avait fait son
+devoir; les blessés avaient été exactement relevés et soignés partout.
+
+Il revint coucher à Iéna, où il reçut les docteurs de l'université. Il
+fit un cadeau de bienveillance au curé de cette ville, qui se donnait
+beaucoup de peine pour le soulagement des blessés et des prisonniers.
+
+Il prit du repos à Iéna, et reçut, pendant la nuit, des nouvelles bien
+satisfaisantes du corps du maréchal Davout.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+L'armée prussienne prend position à Auerstaedt.--Arrivée de Davout et de
+Bernadotte.--Rapport d'un déserteur prussien.--Position dangereuse de
+Davout.--Bernadotte refuse de l'appuyer.--Bataille
+d'Auerstaedt.--Rapport de l'adjudant-général Romeuf.--Paroles de
+l'empereur aux Saxons.--Le général Pfuhl.--L'empereur renvoie les
+prisonniers saxons.--Il part pour Weimar.--Le roi de Prusse demande un
+armistice.--Capitulation d'Erfurth.--Paroles de l'empereur sur
+Bernadotte.--Colonne de Rosbach.
+
+
+La grande armée prussienne, sous les ordres du roi, qui marchait sur
+Naumbourg, s'était arrêtée, et avait pris position au village de
+Auerstaedt, en avant de Sulz (où était son quartier-général), lorsqu'il
+apprit l'arrivée à Naumbourg des maréchaux Davout et Bernadotte avec une
+nombreuse cavalerie.
+
+Le même jour (14 octobre) où l'empereur avait attaqué le prince de
+Hohenlohe en avant de Iéna, Davout et Bernadotte, suivant leurs
+instructions, partaient de Naumbourg par la route de Weimar, sur
+laquelle l'armée prussienne était à cheval.
+
+Notre cavalerie, si ardente sur un champ de bataille, était dirigée sans
+intelligence, quand il était question d'avoir des nouvelles des ennemis.
+Dans cette occasion, entre autres, le maréchal Davout ne put être
+informé de la marche de l'armée prussienne que par une découverte hardie
+que fit un de ses aides-de-camp, le colonel Burck, aujourd'hui général
+et pair de France, et il n'eut d'opinion bien fixe sur les forces qui
+venaient à lui que par le rapport que lui fit un déserteur prussien des
+gardes du corps, lequel avait servi autrefois en France, dans le
+régiment du Roi, où il avait été sergent. Cet homme, fort intelligent,
+mit le maréchal Davout au fait des moindres détails concernant l'armée
+du roi de Prusse.
+
+Le corps de Davout se trouvait à la tête de la colonne, il avait
+communiqué les renseignemens qu'il venait de recevoir, au maréchal
+Bernadotte, dont les troupes suivaient immédiatement les siennes.
+
+À peine sa colonne est-elle arrivée au sommet de la montagne qu'il faut
+gravir, lorsqu'on a passé le pont en pierre sur la Saale, à une lieue de
+Naumbourg, qu'il découvre l'armée prussienne; il en fait prévenir
+Bernadotte, et le prie de l'appuyer. Bernadotte demande à passer devant.
+Davout lui dit que le hasard l'ayant mis à la tête de la colonne, il ne
+serait pas juste qu'il rétrogradât, et que d'ailleurs ce mouvement les
+exposerait tous deux à une destruction totale, s'ils étaient attaqués en
+l'exécutant, et il lui fait observer qu'il n'y avait pas un instant à
+perdre; qu'il l'en prévenait au nom du service de l'empereur; que quant
+à lui, il allait déboucher, et attaquer sur le moment même. Bernadotte,
+par des motifs qui n'ont jamais été bien connus, lui fit répondre qu'il
+allait chercher un passage en remontant la rivière, qu'il pouvait
+attaquer en toute sûreté, parce qu'il le seconderait.
+
+Le maréchal Davout attaque avec une infériorité de un contre quatre. À
+peine est-il formé, qu'il est assailli par un feu d'artillerie et de
+mousqueterie d'autant plus vif, que les ennemis le regardaient comme
+perdu, et il est juste de dire que, sans son grand courage et sa
+constance au feu, ses troupes eussent été démoralisées; elles avaient
+perdu le cinquième de leur monde avant trois heures après midi. Il ne
+les retint sur le champ de bataille qu'en se montrant lui-même partout.
+Ses aides-de-camp couraient de tous côtés pour prier le maréchal
+Bernadotte de déboucher; cela fut inutile: en cherchant un débouché, il
+passa toute la journée sur les chemins, ne le trouva nulle part, et
+laissa écraser le maréchal Davout. Ce maréchal éprouva les mêmes
+obstacles pour avoir de la cavalerie: en vain ses aides-de-camp
+portèrent des ordres à plusieurs divisions de cavalerie, pour venir le
+joindre de suite, attendu que le péril était imminent; Bernadotte les
+retint et les empêcha d'aller prendre part à l'action. Il en fut de
+cette cavalerie, à laquelle il n'avait pas droit de donner des ordres,
+comme du corps qu'il commandait: elle ne fut utile ni à Kœsen, ni à
+Iéna, où elle n'arriva pas à temps.
+
+Davout dut à sa grande valeur et à l'estime qu'il avait inspirée à ses
+troupes la gloire de cette journée, une des plus honorables qu'un
+officier-général puisse compter dans sa carrière. Malgré les pertes
+qu'il éprouva, il prit aux ennemis soixante-dix pièces de canon, et les
+força à la retraite. S'il avait eu un corps de cavalerie, il aurait fait
+un nombre considérable de prisonniers; mais il dut s'estimer heureux de
+coucher sur le champ de bataille. Cette journée lui a justement valu
+l'admiration de toute l'armée.
+
+L'armée prussienne qui était devant lui éprouva de grandes pertes, parmi
+lesquelles il faut compter celle du duc de Brunswick, qui alla mourir de
+ses blessures à Altona; elle apprit ce qui était arrivé au prince, et
+fit un mouvement par son flanc gauche pour regagner l'Oder et rallier le
+corps qui de Iéna se retirait sur Weimar et Erfurth.
+
+Le maréchal Davout ne put suivre la marche de l'armée du roi de Prusse,
+faute de cavalerie, de sorte que le mouvement de retraite de ce monarque
+ne fut point inquiété.
+
+L'adjudant-général Romeuf, qui vint apporter cette nouvelle à l'empereur
+à Iéna, ne lui parlait point de l'inaction de la cavalerie, ni du refus
+que Bernadotte avait fait de prendre part à la bataille. L'empereur le
+laissa aller jusqu'à la fin de sa narration, et lui demanda alors ce que
+ces corps avaient fait pendant l'action; Romeuf fut obligé de dire que
+ni l'un ni l'autre ne s'y étaient trouvés, et eut l'air d'en ignorer les
+motifs. L'empereur vit qu'on lui cachait quelque chose; il n'insista
+pas, mais il se mordit les lèvres, et il n'en fut que plus impatient de
+découvrir la vérité.
+
+Toute la nuit, on avait ramené à Iéna des prisonniers, et
+particulièrement la presque totalité de l'infanterie saxonne avec
+plusieurs généraux de cette nation; l'empereur fit réunir ces généraux,
+ainsi que tous les officiers saxons dans une salle du bâtiment de
+l'université, et comme aucun d'eux ne parlait le français, il se fit
+suivre de M. Demoustier, employé aux relations extérieures, qui lui
+servit d'interprète. L'empereur leur parla ainsi:
+
+«Messieurs les Saxons, je ne suis point votre ennemi, ni celui de votre
+électeur; je sais qu'il a été obligé de suivre et de servir les projets
+de la Prusse; néanmoins vous avez combattu, et la mauvaise fortune vous
+a fait perdre votre liberté. Si vous vous êtes mis franchement dans les
+intérêts des Prussiens, il faut suivre les mêmes destinées qu'eux; mais
+si vous pouvez m'assurer que votre souverain a été contraint à s'armer
+contre moi, et qu'il saisira cette occasion de reprendre sa politique
+naturelle, je ne ferai aucune attention au passé, je vivrai en loyal ami
+avec lui.»
+
+Un officier-général saxon, M. Pfuhl, qui était particulièrement attaché
+à l'électeur de Saxe, prit la parole et répondit à l'empereur qu'il se
+faisait fort, en deux jours, d'aller à Dresde, porter cette proposition
+généreuse à son souverain, et de rapporter sa réponse, parce qu'il était
+persuadé que non seulement elle serait conforme à ses propres sentimens,
+mais que l'électeur serait pénétré de reconnaissance de la générosité de
+l'empereur.
+
+Puis-je vous croire? lui dit l'empereur.--Oui, sire, répondit M.
+Pfuhl.--Eh bien! reprit l'empereur, partez, et dites à l'électeur que je
+lui renvoie ses troupes, et que je le prie de donner ordre à celles qui
+sont encore dans l'armée prussienne de la quitter.
+
+On envoya par Leipzig les prisonniers saxons. Ils se mirent en route
+sur-le-champ.
+
+L'empereur partit immédiatement après pour Weimar; il fit ce petit
+trajet en calèche ouverte. Arrivé en haut de la montagne appelée
+vulgairement le Colimaçon, nous vîmes arriver à nous un officier
+prussien, conduit par un officier de notre avant-garde. C'était un
+aide-de-camp du roi de Prusse, qui apportait à l'empereur une lettre du
+roi, par laquelle il lui proposait un armistice; l'empereur m'ordonna de
+dire à cet officier de le suivre à Weimar, que là il lui donnerait sa
+réponse.
+
+Il fit accélérer un peu sa marche, et avant de recevoir l'officier, il
+prit quelques dispositions, qui me firent penser que, soit par la date
+de la lettre du roi, soit par d'autres avis, il avait su où se trouvait
+la principale armée prussienne.
+
+Il envoya ordre au maréchal Bernadotte de marcher de suite à Halle par
+Mersbourg, et de forcer les deux passages de l'Elster qui étaient
+défendus par le corps du prince Frédéric de Wurtemberg.
+
+Le corps du maréchal Lannes avait marché sur Erfurth. Le reste fut
+dirigé sur l'Elbe, partie par Mersbourg et partie par Leipzig.
+L'empereur resta deux jours à Weimar, pour voir à quoi les ennemis se
+décideraient. Pendant ce court intervalle de temps, la ville d'Erfurth,
+où commandait le prince d'Orange, capitula. On y fit dix-huit mille
+prisonniers; cet événement donna la possibilité de faire passer la ligne
+d'opérations de l'armée par cette place, ce qui fut un grand avantage,
+en ce que cela diminuait de beaucoup le trajet qu'on avait à faire pour
+venir de Mayence à l'armée.
+
+Après avoir renvoyé au roi de Prusse son aide-de-camp, l'empereur reçut
+le général prussien Schmettau, ancien aide-de-camp du grand Frédéric, et
+célèbre sous d'autres rapports; il avait été blessé à la bataille, et
+était resté au château de Weimar, où il mourut peu de temps après.
+
+L'empereur n'accorda point l'armistice demandé par le roi de Prusse,
+parce que notre armée n'était encore qu'en mouvement; si on l'eût
+arrêtée, nous eussions foulé nos alliés pour la faire vivre, et
+d'ailleurs il nous fallait prendre une position militaire.
+
+Le roi de Prusse n'avait évidemment en vue que de préserver ses États du
+fléau que nous voulions écarter de ceux de nos alliés: c'est pourquoi
+nous marchâmes en avant.
+
+L'empereur partit de Weimar et vint coucher à Naumbourg, où était le
+maréchal Davout avec son corps. Il témoigna à ce maréchal toute sa
+satisfaction, et il apprit la vérité tout entière, tant sur la conduite
+du maréchal Bernadotte que sur celle de la cavalerie à la journée du
+14[49]. Il se recueillit un moment, et puis, éclatant en reproches, il
+ajouta: «Cela est si odieux, que si je le mets à un conseil de guerre,
+c'est comme si je le faisais fusiller; il vaut mieux ne lui en pas
+parler. Je lui crois assez d'honneur pour qu'il reconnaisse lui-même
+qu'il a fait une action honteuse, sur laquelle je ne lui déguiserai pas
+ma façon de penser.»
+
+Nous partîmes de Naumbourg le lendemain pour venir à Mersbourg et Halle;
+c'est dans cette marche que nous traversâmes le champ de bataille de
+Rosbach. L'empereur avait tellement dans la tête les dispositions de
+l'armée de Frédéric, et celles de la nôtre, qu'arrivé dans Rosbach même,
+il me dit: «Galoppez dans cette direction (il me l'indiquait); vous
+devez trouver à une demi-lieue d'ici la colonne que les Prussiens ont
+élevée en mémoire de cet événement.»
+
+Si la moisson n'eût pas été faite, je ne l'aurais pas trouvée, car cette
+colonne, placée au milieu d'une plaine immense, n'était pas beaucoup
+plus haute qu'une double borne semblable à celles qu'on met le long des
+quais et des ports pour fixer les bateaux.
+
+Lorsque je l'eus trouvée, je mis mon mouchoir en l'air pour servir de
+direction à l'empereur, qui s'était écarté de son chemin pour parcourir
+le champ de bataille, et il vint effectivement la voir. Toutes les
+inscriptions étaient en partie effacées; on avait de la peine à les
+lire.
+
+L'empereur, voyant dans le lointain passer la division du général
+Suchet, lui envoya dire de faire enlever cette colonne, parce qu'il
+voulait la faire transporter à Paris. Le général Suchet y employa sa
+compagnie de sapeurs, qui, en un instant, mit la colonne sur trois ou
+quatre voitures.
+
+Toute l'armée s'approchait de l'Elbe. L'empereur venait de recevoir
+l'avis que le pont de Dessau avait été brûlé par le prince de Wurtemberg
+que le maréchal Bernadotte chassait devant lui, mais que celui de
+Wittemberg avait été sauvé.
+
+Le mouvement était commencé sur Dessau; on n'eût rien gagné à le
+contremander pour le diriger sur Wittemberg. D'ailleurs on espérait, par
+le moyen de nos sapeurs, raccommoder le pont de Dessau, de sorte que
+l'on continua à suivre cette direction. Si le prince de Wurtemberg ne
+l'eût pas brûlé, on ne peut pas dire ce que serait devenue l'armée
+prussienne, qui, après avoir combattu à Iéna et à Auerstaedt, n'eut de
+passage sur l'Elbe qu'à Magdebourg. Nous avions une énorme avance sur
+elle; elle n'aurait pas pu éviter un deuxième engagement pour déboucher
+de cette place, et l'issue n'en pouvait être que funeste pour elle, à
+moins que le roi de Prusse n'eût suivi d'autres plans.
+
+Arrivé à Dessau, chez le prince d'Anhalt, ancien aide-de-camp de
+Frédéric, l'empereur alla lui-même reconnaître le pont qui était aux
+deux tiers brûlé. On travaillait bien à le rétablir; mais voyant que
+cette besogne serait fort longue, il préféra aller passer à Wittemberg.
+Le lendemain, toutes les troupes prirent cette route et y arrivèrent le
+même soir. Ce détour lui fit perdre à peu près un jour.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+Mission secrète de Duroc près du roi de Prusse.--L'empereur arrive à
+Wittemberg.--Rencontre singulière de l'empereur dans une
+forêt.--Reddition de Spandau.--L'empereur à Potsdam.--Il visite
+Sans-Souci et l'appartement du grand Frédéric.--Découverte d'un mémoire
+de Dumouriez.--L'empereur fait son entrée à Berlin.--Un parlementaire du
+prince de Hohenlohe.--Capitulation de Prentzlau.
+
+
+Nous ne rencontrâmes entre Dessau et Wittemberg que le maréchal Duroc,
+qui revenait en calèche rendre compte d'une mission dont il avait été
+chargé; l'empereur le fit monter à cheval, et ayant fait marcher tout le
+monde en avant, pour ne pas être entendu, il chemina seul avec lui.
+
+Nous ne sûmes que long-temps après que Duroc avait été envoyé de Weimar
+chez le roi de Prusse; il était si discret, que nous ne nous aperçûmes
+qu'à son absence qu'il était parti. Il ne nous dit jamais où il avait
+été; mais comme des bruits de paix circulèrent dès notre arrivée à
+Berlin, nous jugeâmes qu'il avait été chargé de la négocier, comme on le
+verra par la suite.
+
+À peine arrivé à Wittemberg, l'empereur fit le tour de la place, et fit
+ajouter quelques ouvrages à ceux qu'il y avait déjà; il y resta deux
+jours, pour donner le temps à toute l'armée de passer l'Elbe. Elle
+effectua cette opération avant l'armée prussienne, et se trouva ainsi
+avoir encore sur elle l'initiative des mouvemens ultérieurs. Il chargea
+le maréchal Ney du blocus de Magdebourg; ce maréchal entoura la place du
+mieux qu'il put, bien entendu après que les Prussiens eurent repassé
+l'Elbe.
+
+L'empereur, avec le reste de l'armée, s'approcha de Berlin par la route
+de Potsdam, afin de disputer encore à l'ennemi le passage de la Sprée.
+Toute l'armée était en avant, à une ou deux marches, lorsqu'il partit de
+Wittemberg. Il était environ une heure après midi, le temps était à
+l'orage et le soleil obscurci; nous traversions le faubourg de
+Wittemberg, lorsque la grêle commença à tomber.
+
+L'empereur mit pied à terre pour laisser passer l'orage, pendant lequel
+il entra dans la maison du capitaine ou surveillant des forêts de
+l'électeur dans cet arrondissement. Il s'imaginait que personne ne
+l'avait reconnu, et n'attribua qu'aux usages reçus l'empressement et
+l'étonnement dont furent saisies deux jeunes femmes qu'il trouva dans
+l'appartement. Elles se levèrent et restèrent debout, ainsi que les
+enfans qui étaient avec elles; le rouge couvrit leur visage, lorsque la
+plus jolie des deux s'écria à demi-voix: «Ah! mon Dieu! c'est
+l'empereur.»
+
+L'empereur ne l'entendit pas, mais je comprenais un peu l'allemand. Il
+demanda à cette dame: «Êtes-vous mariée, Madame? Elle répondit: «Non,
+sire, je suis veuve.» L'empereur parut surpris, et lui demanda: «De quoi
+est mort votre mari?» La dame répondit: «À la guerre, au service de
+Votre Majesté.--Mais vous me connaissez donc?--Oui, sire, vous n'êtes
+pas changé; je vous ai bien reconnu, ainsi que le général Bertrand et le
+général Savary.--Mais où m'avez-vous connu?--Sire, en Égypte.»
+
+L'empereur, plus surpris encore: «Comment, vous étiez en Égypte?
+contez-moi donc cela.»
+
+«--Sire, je suis Suisse. J'avais épousé M. de ..., médecin de l'armée;
+il est mort à Alexandrie de la peste. Me trouvant sans enfans, j'ai
+épousé en secondes noces un chef de bataillon du 2e régiment
+d'infanterie légère qui a été tué à la bataille d'Aboukir; il m'a laissé
+un fils que j'élève. Revenue en France avec l'armée, je n'ai pu obtenir
+aucune pension; fatiguée d'être repoussée, je suis retournée en Suisse,
+d'où j'ai été appelée par madame que vous voyez, pour élever ses
+enfans.»
+
+L'empereur. «Étiez-vous bien mariée avec le chef de bataillon, ou bien
+n'était-ce qu'un arrangement que votre position vous avait forcée
+d'accepter?
+
+«--Sire, mon contrat de mariage est là-haut dans ma chambre (elle court
+le chercher). Vous voyez que mon fils est né d'un mariage légitime.»
+
+L'empereur, avec joie: «Par Dieu! je ne me serais pas attendu à cette
+rencontre.» Il ordonna à Bertrand de prendre note des noms de la mère et
+de l'enfant.
+
+L'orage était déjà passé depuis une demi-heure, lorsqu'il dit: «Eh bien!
+Madame, pour que vous conserviez souvenir de ce jour, je vous donne une
+pension annuelle de 1,200 fr., réversible sur votre fils.»
+
+Il remonta à cheval pour continuer sa marche, et il signa le même soir,
+avant de se coucher, le décret de cette donation.
+
+Il passa cette nuit à une petite marche de Potsdam; le lendemain matin,
+nous rencontrâmes de la cavalerie saxonne qui quittait l'armée
+prussienne pour retourner en Saxe. Elle nous apprit que l'armée
+prussienne avait repassé l'Elbe et faisait le plus de diligence possible
+pour gagner l'Oder vers Stettin.
+
+L'empereur envoya ordre au maréchal Soult, ainsi qu'au maréchal
+Bernadotte, qui étaient sur la rive droite de l'Elbe, de serrer le plus
+près possible les ennemis, qui étaient harassés de fatigue, et
+éprouvaient de grandes privations.
+
+Le maréchal Ney resta sur la rive gauche de l'Elbe, dans le double but
+d'observer Magdebourg et de s'opposer à un passage de ce fleuve par
+l'armée prussienne, si, se trouvant trop pressée par les deux corps des
+maréchaux Soult et Bernadotte, elle tentait de repasser sur la rive
+gauche pour se jeter en Allemagne et entraîner l'armée française loin de
+la Prusse.
+
+Le corps du maréchal Lannes fut dirigé sur Spandau, qui se rendit à la
+première sommation, de sorte que ce même corps d'armée se trouva
+disponible de suite, et fut porté derrière le Havel, au-delà de la
+Sprée.
+
+L'empereur arriva à Potsdam et fut loger au château; il était grand jour
+lorsqu'il y arriva. Il alla aussitôt visiter les châteaux du grand et
+petit Sans-Souci; il remarqua la beauté du premier, et ne fit des
+réflexions que sur la nature du terrain sur lequel cette belle
+habitation est construite, et qui est si peu propre à la végétation, que
+les arbres n'y peuvent parvenir à une grande hauteur.
+
+Le petit Sans-Souci l'intéressa beaucoup; il examina l'appartement du
+grand Frédéric, qui est religieusement respecté; aucun de ses meubles
+n'a été déplacé, et certes ce n'est pas à leur magnificence qu'ils
+doivent leur prix, car il n'y a guère de magasin de friperie à Paris où
+l'on puisse trouver un meuble plus simple et plus commun.
+
+Sa table à écrire me parut être de la même espèce que celles que l'on
+voit encore chez nos vieux notaires en France. Son encrier avec ses
+plumes étaient toujours là.
+
+L'empereur ouvrit plusieurs des ouvrages qu'il savait que ce grand roi
+lisait de préférence, et il remarquait les notes qu'il avait mises de sa
+propre main à la marge, lorsqu'il avait fait quelques réflexions. Il y
+en avait qui respiraient la mauvaise humeur. L'empereur se fit ouvrir la
+porte par laquelle Frédéric descendait sur la terrasse du côté du
+jardin, ainsi que celle par laquelle il sortait lorsqu'il allait passer
+des revues sur cette grande plaine de sable, qui est voisine du château
+du côté opposé au jardin.
+
+L'empereur revint à Potsdam et y passa la nuit. Il fut fort content de
+la beauté des appartemens du roi de Prusse; il défendit que les
+appartemens particuliers de la reine fussent occupés par qui que ce fût.
+Il donna le même ordre à Berlin, au sujet d'un petit hôtel où cette
+princesse avait fait soigner des appartemens qu'elle aimait à habiter.
+
+Le 20 octobre, son quartier-général était à Charlottembourg. Des
+curieux, en visitant l'appartement de la reine, trouvèrent, dans le
+tiroir d'un des meubles, un mémoire de Dumouriez, sur les moyens de
+détruire la puissance de la France. On l'apporta à l'empereur, qui ne
+put contenir un mouvement d'indignation.
+
+Le lendemain 21 octobre, un mois après son départ de Paris, et n'ayant
+pas pris le plus court chemin, il fit son entrée dans Berlin. Il était à
+cheval, accompagné de la garde, de deux divisions de cuirassiers, de la
+garde à pied, et de tout le corps du maréchal Davout, auquel il avait
+réservé l'honneur d'entrer le premier dans la capitale de la Prusse. Il
+faisait un temps magnifique. Toute la population de la ville était
+dehors, et toutes les femmes aux fenêtres.
+
+Il faut dire ici, à la louange de ces dames, qu'il y avait beaucoup de
+curiosité dans leur fait, mais aussi une profonde tristesse sur leur
+visage. La plupart même l'avaient mouillé de larmes; elles étaient en
+général fort belles. Cette sensibilité patriotique, en excitant notre
+intérêt, les rendit l'objet de nos respects, et inspira à chacun de nous
+un vif désir de les consoler.
+
+L'empereur descendit au palais du roi et s'y établit. Les troupes furent
+placées sur les routes de Custrin et de Stettin. La garde fut logée dans
+Berlin.
+
+L'empereur m'envoya cette nuit avec un détachement de cent dragons à la
+découverte[50]. Il n'avait pas autant de nouvelles des ennemis qu'il en
+désirait, et il avait un tact incroyable pour sentir quand un événement
+approchait.
+
+Je pris ma direction sur Nauen, et fis, tout en partant, une très-grande
+diligence, de manière qu'avant le jour, j'étais établi en embuscade à la
+poste, entre Nauen et Spandau, où je me doutais que quelque détachement
+prussien égaré chercherait à se réfugier, parce que la reddition de
+cette place n'était pas encore connue. Effectivement, à la pointe du
+jour, je vis arriver des bagages et quantité de chevaux de main. Des
+fuyards de tous les régimens prussiens les accompagnaient. Je les
+laissai bien s'engager dans le défilé où je m'étais placé, et lorsqu'ils
+le furent autant que je le voulais, je les fis aborder en leur parlant;
+aucun ne pensa à fuir, hormis ceux de la queue, qui m'échappèrent; je
+fis courir après vainement.
+
+Ma prise était bonne, mes hommes y butinèrent passablement; mais je
+n'eus pas de bien grandes nouvelles, parce que dans tout ce monde, qui
+avait quitté l'armée depuis long-temps, il n'y avait pas un homme qui
+eût assez d'intelligence pour me satisfaire. J'envoyai la colonne à
+Spandau; je ne m'étais pas trompé, ils ignoraient que cette place était
+prise. Environ deux heures après, un homme à cheval, marchant devant les
+équipages du prince d'Orange, arriva: celui-là valait mieux que les
+premiers. Il venait de Rattenaw, où il avait laissé le prince de
+Hohenlohe; toutes les troupes prussiennes étaient dans les environs, et
+allaient partir pour marcher par Alt-Rupin sur Prentzlau. J'envoyai de
+suite ce renseignement à l'empereur.
+
+Un instant après arrivèrent les équipages du prince. Son intendant était
+intelligent; il me donna des détails qui me satisfirent: aussi je
+respectai les équipages, sauf une caisse de vin de Bordeaux, qui était
+une chose précieuse en Prusse.
+
+Je marchais de Nauen sur Fehrbellin, lorsque je rencontrai un
+parlementaire prussien; il était envoyé par le prince de Hohenlohe, et
+n'avait ordre que de remettre sa dépêche et de s'en retourner. Je ne fus
+pas sa dupe; le prince de Hohenlohe voulait, pour hâter ou retarder sa
+marche, savoir au juste où nous étions. Je fis bander les yeux à ce
+parlementaire, et l'envoyai lui-même en poste à l'empereur à Berlin.
+
+Je fis bien, car il nous déclara qu'il avait laissé le prince de
+Hohenlohe à Neu-Rupin, partant pour Prentzlau, et, sur ce rapport,
+l'empereur fit marcher à grandes journées les dragons et le corps du
+maréchal Lannes sur Prentzlau, en remontant le Havel. Ils arrivèrent au
+pont de Prentzlau très-peu d'heures avant la tête de la colonne
+prussienne qui se présenta à l'autre bord.
+
+Des deux côtés, on était rendu de fatigue, de sorte que l'on pourparla.
+La troupe prussienne qui était en tête était le régiment des gendarmes
+de la garde du roi, qui, jugeant tout perdu, ne demandait pas mieux que
+de revenir à Berlin. On parla d'arrangement, et il fut en effet conclu
+sur-le-champ.
+
+Le prince de Hohenlohe se rendit avec toutes les troupes qui étaient là;
+ce qui était assez considérable[51], et il remit au général Blücher le
+commandement des troupes qui étaient trop éloignées pour être comprises
+dans la capitulation.
+
+Nous vîmes ramener à Berlin le régiment des gendarmes, ainsi que tous
+les drapeaux et étendards des troupes qui composaient le corps du prince
+de Hohenlohe.
+
+Cet événement fit plaisir à l'empereur, qui pressa de nouveau les
+maréchaux Soult et Bernadotte de ne pas laisser un moment de relâche au
+général Blücher. Il me fit partir de nouveau de Berlin avec deux
+régimens de cavalerie légère, pour aller à la poursuite de tout ce que
+ce général pourrait détacher de son armée, dans le dessein de donner le
+change aux maréchaux qui le poursuivaient.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV.
+
+L'empereur m'envoie à la poursuite de Blücher.--Bernadotte et Soult le
+poursuivent également.--Le reste de l'armée prussienne divisée en deux
+parties.--Capitulation du général Husdom.--J'entre à Wismar.--Prise de
+vingt-quatre bâtimens suédois.--Capitulation de Blücher.--Le prince de
+Hatzfeld.
+
+
+Je réunis ces deux régimens, le 1er de hussards et le 7e de chasseurs à
+cheval, à Fehrbelin, et je marchai de suite, à grandes journées, par
+Neu-Rupin, Rhinsberg et Strelitz; dans cette dernière ville, je trouvai
+le prince Charles de Mecklembourg, frère cadet de la reine de Prusse,
+major au régiment des gardes. Il avait quitté l'armée pour rentrer dans
+sa famille; je le laissai aller et me contentai de lui faire signer un
+_revers_, par lequel il s'engageait à ne point porter les armes jusqu'à
+la paix, ou jusqu'à son échange. Il n'y avait pas grand mérite à faire
+un prisonnier dans sa situation, et d'ailleurs je ne pouvais pas le
+mener avec moi.
+
+Je reçus un bon accueil de la part du prince de Mecklembourg, dans la
+ville duquel je passai la nuit; je pris le lendemain la direction de
+Surbourg pour arriver à Wharen de bonne heure.
+
+Chemin faisant, j'entendis le canon devant moi. Je fis diligence, et
+trouvai effectivement le maréchal Bernadotte aux prises avec le corps du
+général Blücher, en avant de Wharen.
+
+Cet officier-général avait réuni les débris du corps du prince de
+Hohenlohe à ce qu'il avait déjà de ceux de l'armée qui avait combattu à
+Auerstaedt, contre le maréchal Davout. C'était à peu près le reste des
+troupes prussiennes.
+
+Le roi avait quitté son armée aussitôt que l'armistice qu'il avait
+demandé lui avait été refusé; il avait passé par Magdebourg pour se
+rendre à Berlin, où il avait des ordres à donner, prévoyant bien qu'il
+ne pourrait pas empêcher cette ville de tomber en notre pouvoir. Il
+s'était ensuite dirigé sur l'Oder, et de là sur Graudenz, où il fit
+lui-même reployer le pont de bateaux qui était sur la Vistule. C'est
+après avoir repassé ce fleuve qu'il apprit que son armée avait été prise
+à Lubeck, ainsi qu'on va le voir.
+
+Le général Blücher manœuvrait de manière à entraîner loin de Berlin les
+maréchaux Soult et Bernadotte; mais, les eût-il menés jusqu'à Mayence,
+il n'eût pas échappé au sort qui l'attendait. Néanmoins il parvint à se
+dérober à nos deux maréchaux du champ de bataille de Wharen, où ils le
+tenaient engagé; il leur échappa si bien, qu'ils n'arrivaient que le
+soir dans la position d'où il était parti le matin. Il passa par
+Schwerin, et gagna Lubeck; il voulut défendre le pont de cette place,
+mais nos troupes l'emportèrent. C'est alors que, poussé à bout, n'ayant
+plus de munitions, il capitula, et rendit son armée prisonnière de
+guerre.
+
+Je marchais comme flanqueur de droite dans la même direction que le
+maréchal Bernadotte, et le lendemain du jour de son combat de Wharen,
+j'eus le bonheur de séparer du corps du général Blücher, le petit corps
+du général prussien Husdom. Instruit de la position qu'il occupait par
+un de ses officiers qu'il avait envoyé au général Blücher, et que je
+pris au passage, je me mis à sa poursuite, et je couchais si près de lui
+tous les soirs, qu'il ne put m'échapper; mais il me mena jusqu'aux
+portes de Wismar. Il avait avec lui le régiment de hussards de son nom,
+le régiment de dragons de Kat et deux pièces d'artillerie légère.
+
+Mes deux régimens réunis ne me donnaient pas plus de quatre bons
+escadrons, lorsque j'avais mis mes flanqueurs dehors.
+
+La fortune me servit bien. Le dernier jour de ma marche, le général
+Husdom avait couché au bivouac à une lieue de Wismar sur la route de
+Rostock; il délibéra la nuit s'il marcherait le lendemain sur Rostock,
+ou s'il tenterait de rejoindre le général Blücher, dont il ignorait,
+ainsi que moi, la mésaventure; les avis de son petit conseil furent
+partagés, et le lendemain, par bonheur pour moi, le régiment des dragons
+de Kat le quitta et prit une direction, à travers le pays, pour regagner
+les hauts États prussiens. J'avais couché à une très petite distance,
+et, par une heureuse inspiration, je fis monter à cheval deux heures
+avant le jour. J'étais sur le point d'arriver à l'embranchement de la
+route de Rostock à Wismar, lorsque mon poste avancé me ramena deux
+hussards prussiens qui désertaient. Ils me dirent qu'ils avaient quitté
+leur régiment, il y avait un quart d'heure, au moment même où il montait
+à cheval pour aller à Wismar. Pendant que je les interrogeais, mes
+domestiques, qui conduisaient mes propres chevaux de main, à la queue de
+la colonne, arrivèrent tout effrayés, et me dirent que les Prussiens
+nous tournaient; j'y courus et menai avec moi un des déserteurs, lequel
+reconnut le régiment de Kat et m'expliqua la séparation de ce corps
+d'avec son régiment. Ces troupes n'avaient nulle envie de m'attaquer;
+elles cherchaient au contraire à m'éviter, et furent très heureuses que
+je ne fusse pas arrivé une demi-heure plus tôt; je les aurais arrêtées
+dans leur marche. Elles trouvèrent le chemin libre et en profitèrent en
+prenant une allure accélérée, ce qui me fit grand plaisir; car, de bonne
+foi, je n'étais pas assez fort pour attaquer deux régimens. S'ils
+étaient venus à moi, j'aurais été obligé de subir le sort que je voulais
+leur imposer.
+
+Je revins soulagé à la tête de ma colonne. J'avais avec moi un homme
+d'un courage et d'une présence d'esprit peu commune; il prit un
+détachement de quarante hommes, et avec une témérité qui tenait de
+l'extravagance, il se jeta dans Wismar, assembla la garnison
+mecklembourgeoise, lui fit fermer les portes de la ville, où il se plaça
+lui-même. L'avant-garde du général Husdom se présenta à la pointe du
+jour pour entrer; elle fut culbutée par le détachement enfermé dans la
+ville, qui sagement ne la poursuivit pas.
+
+La position du général Husdom allait devenir délicate. Je lui évitai les
+premiers pas d'une démarche désagréable, en lui envoyant un de mes
+aides-de-camp avec un trompette, pour lui proposer d'entrer en
+arrangement; il n'avait guère d'autre parti à prendre. Il me crut plus
+fort que lui, je le croyais aussi plus fort que moi; mais comme je ne le
+laissai pas venir m'observer, il conclut son arrangement, et il me remit
+son régiment avec deux pièces de canon, qu'il avait de plus que moi,
+indépendamment d'une supériorité d'au moins deux cents hommes.
+
+Je me trouvai très heureux d'être maître de tout cela; j'avais une telle
+quantité de chevaux, que je ne pus pas les emmener; je leur fis couper
+le jarret sous les murs de Wismar, et après avoir donné une escorte aux
+prisonniers que j'envoyai à Spandau, il ne me restait pas trois bons
+escadrons.
+
+De Wismar, où j'appris la capitulation de Lubeck, je vins à Rostock. Il
+n'y avait pas de troupes ennemies. Je m'emparai de vingt-quatre bâtimens
+suédois qui se trouvaient dans le port; ils étaient tous chargés, et
+retenus par les vents contraires: nous étions en guerre, ils étaient de
+bonne prise. Comme je n'avais que de la cavalerie, et qu'une fois parti,
+les vaisseaux auraient pu m'échapper, je fis assembler les magistrats de
+Rostock, et, sans rien dire de mon projet, je leur fis estimer les
+vingt-quatre bâtimens, ce qu'ils firent, vaisseau par vaisseau; je leur
+ordonnai de les prendre sous leur garde, et d'en tenir compte lorsqu'on
+le leur demanderait, mais, avant tout, de m'en donner un reçu. Ils
+m'objectèrent qu'ils n'étaient pas en guerre avec la Suède, et que ce
+serait commettre un acte hostile contre elle.
+
+Je leur répondis qu'ils avaient raison, mais que je ne voulais pas être
+dupe; qu'en conséquence ils allaient, eux magistrats, me payer la somme
+à laquelle ils avaient porté la valeur de ces vingt-quatre navires,
+ainsi que leurs cargaisons; qu'ensuite je leur signerais une déclaration
+par laquelle je reconnaîtrais que je m'étais emparé des vingt-quatre
+vaisseaux, et que je les avais forcés à me les acheter pour cette somme,
+dont je leur donnerais quittance. C'était le seul moyen de tirer parti
+de ma prise.
+
+Les magistrats n'étaient pas trop satisfaits, mais j'étais le plus fort.
+Au surplus je les remis de bonne humeur en leur vendant ma flottille à
+moitié prix, comme on peut en juger, car ils ne payèrent le tout que 120
+ou 130 mille francs. Alors ils ne trouvèrent plus de difficulté à rien.
+Je donnai aux deux régimens qui étaient avec moi, 60,000 francs, qu'ils
+ajoutèrent au petit butin de la prise du corps du général Husdom, et ils
+trouvèrent qu'ils avaient fait une bonne campagne. L'empereur
+m'abandonna les 60,000 autres. Il était encore à Berlin, lorsque j'y
+rentrai: il est bon de dire ce qui s'était passé dans cette capitale.
+
+À peine nous établissions-nous dans un lieu de quelque importance, que
+de suite on organisait des moyens de surveillance et d'informations; on
+croyait généralement que c'était moi qui étais chargé de cela: on était
+dans l'erreur. Pendant les seize ou dix-sept ans que j'ai servi
+l'empereur, il m'a toujours accordé assez d'estime pour ne pas me donner
+une seule fois une commission de ce genre; j'ai vu souvent mettre sur
+mon compte telles actions dont je suis incapable, dont je n'ai même eu
+aucune connaissance, et qui étaient l'œuvre de certains ambitieux, de
+quelques jaloux, sans élévation d'âme, qui, adulateurs sous tous les
+régimes, flattaient l'empereur comme ils avaient flatté les commissaires
+de la convention, comme ils ont depuis flatté les rois; hommes toujours
+prêts à trahir le pouvoir dont ils ont tout obtenu, pour plaire à celui
+dont ils veulent tout obtenir; cherchant à se rendre utiles par tous les
+moyens. Ces hommes, dont je signalerai quelques actions et que gênait ma
+position auprès de l'empereur, lui adressaient directement, ou lui
+faisaient remettre par le maréchal Duroc, des rapports que j'ai eus
+quelquefois, et le plus souvent après avoir dénoncé leurs camarades, ils
+allaient leur dire à eux-mêmes que c'était moi qui l'avais fait; que
+l'empereur leur avait demandé leur opinion sur cette délation, et qu'ils
+avaient tout arrangé.
+
+Ma qualité de commandant de la gendarmerie de la garde de l'empereur
+favorisait leur duplicité, et prêtait quelque apparence de vérité à
+leurs lâches calomnies.
+
+En arrivant à Berlin, on s'empara de suite de la poste; on avait des
+manières si adroites de prendre connaissance de la correspondance, que
+les employés prussiens ne s'en aperçurent qu'au bout de quelque temps;
+il était indubitable qu'avant que l'on entendît malice aux affaires, les
+lettres porteraient leurs adresses et leurs dates naturelles, et
+qu'ainsi on connaîtrait, d'une part, les lieux où s'étaient retirés les
+personnages importans dont les emplois déterminaient toujours la
+position des troupes, et d'autre part les fonctions dont pouvaient être
+chargés les personnages qui étaient restés dans les lieux que nous
+occupions.
+
+Les paquets à l'adresse nominative du directeur de la poste, qui
+contenaient les lettres réservées, étaient toujours ceux où l'on
+trouvait le plus de choses intéressantes; c'est ainsi que, dès les
+premiers jours de notre entrée à Berlin, on arrêta une lettre qui
+partait du bureau de cette ville pour le roi de Prusse; elle était
+écrite de la main et signée du nom du prince de Hatzfeld, qui était
+resté à Berlin. Il y rendait un compte détaillé au roi de tout ce qui
+s'était passé dans la capitale depuis son départ, et il y joignait une
+énumération de la force de nos troupes, corps par corps. Comme c'était
+un prince qui écrivait cette lettre, elle fut remise à l'empereur, qui
+ordonna la formation d'une commission militaire pour juger ce fait
+d'espionnage, qui pouvait devenir dangereux, en ce qu'il aurait été
+facile de l'employer par le moyen des bourgmestres, auxquels on aurait
+pu ordonner de rendre de semblables comptes, et entourer ainsi l'armée
+d'une surveillance, telle qu'on n'aurait pas pu y former un projet que
+les ennemis n'en fussent informés.
+
+L'ordre donné, le prince de Hatzfeld fut arrêté. La commission militaire
+était déjà assemblée; mais l'empereur n'ayant pas envoyé la lettre
+originale, qui était la seule pièce de conviction, on fut obligé de la
+lui faire demander par la voie accoutumée du major-général.
+
+L'empereur passait, hors de Berlin, la revue d'une des divisions du
+maréchal Davout. Par surcroît de bonheur, il était allé rendre visite,
+en revenant, au vieux prince Ferdinand, père du grand Frédéric, de sorte
+que le jour finissait lorsqu'il rentra chez lui.
+
+Cet heureux incident avait donné à madame la princesse de Hatzfeld tout
+le loisir nécessaire pour aller aux informations, et venir trouver le
+maréchal Duroc, qu'elle avait connu dans les différens voyages qu'il
+avait faits à Berlin. Celui-ci, ignorant ce dont il s'agissait, et ayant
+des occupations qui l'empêchaient de quitter le château, me pria de
+m'informer de ce qu'il y avait contre M. de Hatzfeld, et de l'en
+prévenir. Dans les premiers momens de l'arrivée à Berlin, la gendarmerie
+faisait presque tous les services de la capitale. Je sus de suite par
+elle que le capitaine-rapporteur du conseil de guerre attendait une
+lettre du prince de Hatzfeld au roi, et que c'était un cas capital. Je
+courus en prévenir le maréchal Duroc, et lui fis observer qu'il n'y
+avait pas un moment à perdre; qu'il y allait de la vie du prince, si
+madame de Hatzfeld ne voyait pas l'empereur en particulier. À peine
+avais-je fini, que l'on cria aux armes! C'était l'empereur qui rentrait.
+Le maréchal Duroc, donnant son bras à madame de Hatzfeld, qui n'avait
+pas quitté son appartement, courut, et arriva juste à la porte du salon
+comme l'empereur était en haut de l'escalier. L'empereur lui dit[52]:
+«Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau, monsieur le
+grand-maréchal?--Oui, sire.» Et il suivit l'empereur dans son cabinet.
+Je restai à la porte pour qu'on n'annonçât personne avant que madame de
+Hatzfeld, qui était là, n'eût vu l'empereur. Duroc ne tarda pas à
+sortir, et fit entrer de suite madame de Hatzfeld. Elle ignorait
+pourquoi on avait arrêté son mari, et demandait justice à l'empereur,
+dans toute la candeur de son âme. Lorsqu'elle a bien détaillé tout ce
+qu'elle avait à dire, l'empereur lui remet la lettre de son mari; elle
+commence à la lire, et à mesure qu'elle lit, l'effroi s'empare d'elle;
+elle devient pâle, et s'interrompt pour dire: «Ah! mon Dieu! c'est bien
+son écriture! Ah! oui!... Que nous sommes malheureux!» Lorsqu'elle eut
+fini, elle regarda l'empereur avec une immobilité qui tenait de la
+défaillance; elle avait les yeux hagards, et n'articulait pas un mot.
+L'empereur lui dit: «Eh bien! madame, est-ce une calomnie, une
+injustice? Je vous en laisse juge.»
+
+La princesse, plus morte que vive, allait fondre en larmes, lorsque
+l'empereur lui reprit la lettre et lui dit: «Madame, sans cette lettre,
+il n'y aurait point de preuves contre votre mari.» Elle répondit: «C'est
+bien vrai, sire, mais je ne puis pas le nier, elle est de lui.--Eh bien!
+dit l'empereur en la jetant au feu, il n'y a qu'à la brûler.»
+
+La princesse de Hatzfeld ne savait ce qu'elle devait dire ni faire; elle
+parla plus par son silence que n'aurait pu le faire l'orateur le plus
+éloquent. Elle sortit heureuse; elle revit son mari, qui fut mis en
+liberté, et ne dut la vie qu'au concours d'incidens que je viens de
+rapporter fidèlement. Le fond du cœur de l'empereur était rempli de
+dispositions semblables. Il a été, ce jour-là, aussi heureux que madame
+de Hatzfeld.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI.
+
+Le prince Paul de Wurtemberg prisonnier.--Reddition de Stettin et
+Custrin.--Capitulation de Magdebourg.--Nouvelle mission de Duroc près du
+roi de Prusse.--Négociations entre Lucchesini et Maret.--Arrivée du
+prince de Bénévent.--Le roi de Prusse refuse de signer la
+paix.--Députation du sénat.--Conduite du ministre de la police dans
+cette circonstance.--Capitulation de Hameln.--Mesures pour prévenir la
+dilapidation des magasins.--Capitulation de Nienbourg.
+
+Dans le nombre des prisonniers prussiens se trouvait le prince Paul de
+Wurtemberg, second fils du roi de Wurtemberg. Il était parti de
+Stuttgard sans la permission de son père, pour venir en Prusse faire la
+campagne contre nous. Le roi l'avait fait général tout en arrivant, et
+c'est aussi à peu près en arrivant qu'il fut pris.
+
+L'empereur devait être blessé de sa conduite; néanmoins il le traita
+avec bonté, et n'en tira d'autre vengeance que de ne pas le recevoir et
+de le faire reconduire par un capitaine de gendarmerie jusqu'à
+Stuttgard, remettant son avenir à la disposition du roi son père.
+
+Pendant que tout cela se passait à Berlin, la cavalerie de l'armée
+s'approchait de l'Oder, et, par une terreur que l'on ne peut expliquer,
+les villes fortes de Stettin et de Custrin se rendirent à des troupes à
+cheval, qui de la rive gauche du fleuve les sommèrent de capituler.
+Elles furent bien étonnées d'être obéies, et de voir arriver de ces
+villes des bateaux que les gouverneurs leur envoyaient, pour venir en
+prendre possession.
+
+Ces détachemens de cavalerie firent avertir les corps d'infanterie qui
+étaient en arrière, et qui se hâtèrent de venir occuper ces deux
+places[53]. Dans le même temps, Magdebourg, avec une garnison de
+vingt-trois mille hommes, aux ordres du général Kleist, ancien
+aide-de-camp de Frédéric, se rendit au maréchal Ney, qui n'avait pas un
+corps d'armée beaucoup plus fort.
+
+Tout nous souriait: la Prusse était occupée, l'armée prussienne
+prisonnière, les places rendues; notre armée pouvait être réunie en
+totalité et entreprendre de nouvelles opérations.
+
+Il ne restait plus que la Silésie, où un corps prussien tenait la
+campagne devant le prince Jérôme, auquel l'empereur avait donné un corps
+d'armée à commander. Il était, en majeure partie, composé de troupes
+alliées, telles que bavaroises, wurtembergeoises, etc.
+
+Il restait aussi sur le Weser les places de Hameln, de Nienbourg,
+renfermant ensemble treize mille hommes de garnison. L'empereur me
+chargea de prendre ces deux places; j'en parlerai tout à l'heure.
+
+Le maréchal Duroc fut renvoyé de nouveau près du roi de Prusse; il ne le
+trouva qu'à Osterode, au-delà de la Vistule; il lui portait un
+_ultimatum_ en réponse aux propositions qu'il avait fait faire par son
+ministre.
+
+M. de Lucchesini avait rejoint le roi de Prusse avant le commencement
+des hostilités, et c'était par son canal que la Prusse donnait suite aux
+ouvertures dont le maréchal Duroc avait été porteur après la bataille
+d'Iéna. L'empereur était seul. M. de Talleyrand, qu'il avait laissé à
+Mayence près de l'impératrice, avait à la vérité reçu ordre de venir à
+Berlin, mais il n'était pas arrivé.
+
+Le général Clarke, qui d'Erfurth, où il avait été laissé gouverneur,
+devait venir prendre le gouvernement de la Prusse ainsi que de Berlin,
+n'était pas non plus arrivé. L'empereur fit suivre la négociation par M.
+Maret. Le prince de Bénévent arriva sur ces entrefaites, et fit passer
+une note peu propre à la mener à bonne fin. Il déclara aux
+plénipotentiaires prussiens que l'empereur était immuable dans sa
+politique, qu'il ne cherchait ni à s'agrandir ni à opprimer ses voisins,
+mais qu'il était décidé à ne se dessaisir de ses conquêtes que pour
+arriver à la paix. Le sort des armes avait mis la Prusse en son pouvoir;
+mais il était prêt à compenser: que l'Angleterre restituât les colonies
+qu'elle avait enlevées à la France et à ses alliés, que la Russie se
+désistât de son protectorat sur la Valachie et la Moldavie, que la Porte
+ottomane fût rétablie dans la plénitude de ses droits, dès-lors il
+serait prompt à rendre les provinces qu'il avait conquises.
+
+Quand même le roi de Prusse l'eût voulu, il ne pouvait obliger ses
+alliés à souscrire à de telles conditions. Il récrimina, observa qu'il
+n'était pas en son pouvoir de faire rétrograder les armées russes qui
+couvraient ce qui lui restait de territoire; que quant à ce qu'il
+exigeait, qu'il amenât les cours de Saint-James, de Pétersbourg, à
+négocier de concert avec lui une paix générale avec l'empereur Napoléon,
+il ne se flattait pas de réussir; que cependant il ne repoussait pas
+toute espérance, et qu'en conséquence il ne rappelait pas encore son
+ministre du quartier-général de l'empereur et roi. Quand Duroc se
+présenta, il refusa de ratifier l'armistice: «Il n'est plus temps, lui
+dit-il; la chose ne dépend plus de moi; l'empereur de Russie m'a offert
+du secours, et je me suis jeté dans ses bras.» Après cette réponse,
+l'empereur ne fit plus donner aucune suite aux négociations, et il
+songea à se mettre en mesure d'aller chercher la paix là où il
+rencontrerait les Russes.
+
+Il avait fait de Berlin et de Potsdam ses grandes places
+d'approvisionnement Tous les chevaux de la cavalerie prussienne y
+avaient été amenés pour remonter la nôtre. Il y fit venir aussi tous les
+chevaux d'artillerie, en sorte qu'au bout de moins d'un mois nous avions
+une armée remontée en tout point.
+
+À Berlin, l'empereur reçut une députation du sénat; elle venait de
+Paris, et était envoyée pour le complimenter sur ses étonnans succès, et
+en même temps le remercier des étendards et drapeaux dont il avait fait
+don au sénat pour décorer le lieu de ses séances.
+
+La même députation, composée de douze sénateurs, s'avisa de faire des
+représentations à l'empereur sur les dangers qu'il y aurait à passer
+l'Oder, et lui témoigna le désir de voir terminer ses conquêtes.
+L'empereur fut mécontent de cette observation, et répondit à la
+députation qu'il ferait la paix le plus tôt qu'il pourrait, mais de
+manière à terminer une fois pour toutes; qu'eux-mêmes savaient bien
+qu'il avait tout tenté dans ce but, et qu'il ne pouvait s'empêcher de
+leur témoigner son mécontentement de ce que, sachant que les Russes
+venaient se joindre aux Prussiens, ils étaient assez peu réfléchis pour
+donner le scandale d'une désunion entre le chef de l'État et le premier
+corps constitué de la nation. Il ajouta qu'avant de faire cette
+démarche, il aurait fallu qu'ils s'assurassent de quel côté venait
+l'opposition à la paix, et qu'ils lui apportassent des moyens de la
+faire disparaître.
+
+Du reste, il ne les traita pas mal, et les congédia satisfaits; mais il
+écrivit à Paris de main de maître, sur la mission des douze sénateurs.
+Ils pouvaient avoir raison; mais comment aurait-on fait la paix, puisque
+cela ne dépendait plus du roi de Prusse, qui s'était jeté dans les bras
+des Russes?
+
+On aurait dû savoir aussi que le séjour de l'empereur à Berlin n'avait
+été employé qu'à une négociation de paix avec la Prusse, et qu'elle
+n'avait été rompue que par l'arrivée des Russes.
+
+Il commença à soupçonner le ministre de la police d'avoir mal agi dans
+cette occasion, parce que, ou il devait, comme sénateur, éclairer le
+sénat sur l'état des choses, et alors cette assemblée n'eût pas fait
+cette démarche; ou bien il devait, comme ministre, s'y opposer. Mais il
+voulut ménager le sénat, en lui laissant faire la demande. S'il avait
+réussi, il aurait dit que c'était lui qui l'avait porté à cette
+représentation: par là, il eût augmenté sa popularité et son crédit;
+mais à tout événement, il mit sa responsabilité ministérielle à couvert,
+en avertissant l'empereur de tout ce qui s'était passé, et en lui disant
+que, quoi qu'il eût pu faire, les sénateurs avaient persisté. De là,
+l'humeur de l'empereur contre eux. Le ministre néanmoins n'en fut pas
+mieux dans son esprit. Si la campagne eût été terminée, et sans la
+protection que lui accordaient le grand-duc de Berg et le maréchal
+Lannes, il eût probablement été congédié.
+
+L'empereur avait fait venir d'Italie le général polonais Dombrowski, qui
+nous rejoignit à Potsdam: cela annonçait des intentions, néanmoins il
+n'avait encore rien fait dire en Pologne; ce n'est qu'après le refus
+définitif du roi de Prusse que, pour augmenter ses forces, il mit en
+mouvement le patriotisme des Polonais.
+
+Le général Dombrowski lui fut à cet effet d'une grande utilité par sa
+seule présence.
+
+L'empereur, qui était fort prévoyant, ne marchait jamais qu'accompagné
+de tous les moyens dont il supposait avoir un jour besoin; voilà ce qui
+rendait son quartier-général si populeux. On y trouvait avec
+l'administration d'une armée celle de tout un État.
+
+Indépendamment de l'armée que nous avions en Prusse, l'empereur fit
+venir de France quelques régimens, qu'il tira de la garnison de Paris,
+et même de celle de Brest. Ils formèrent le noyau d'un corps dont le
+maréchal Mortier prit le commandement, et avec lequel il partit de
+Mayence pour aller occuper les villes hanséatiques. Ce corps fut
+augmenté ensuite par des troupes alliées. Il était déjà maître des bords
+de la Baltique, lorsque l'empereur se préparait à entrer en Pologne.
+
+C'est de Berlin qu'il m'envoya prendre le commandement des troupes
+hollandaises qui étaient devant Hameln. Le roi de Hollande, après avoir
+sommé cette place, fut attaqué d'un accès de maladie à laquelle il était
+sujet, et obligé de retourner à Amsterdam.
+
+L'empereur me dit de tâcher de prendre Hameln avec ces seuls moyens, me
+défendant même d'arrêter ni de détourner aucune troupe qui allait
+rejoindre la grande armée[54].
+
+Le grand-duc de Berg me recommanda de bien ménager le pays où j'allais,
+me prévenant qu'il devait lui appartenir. Il comptait déjà dessus.
+
+Je trouvai ce corps hollandais posté à deux lieues de Hameln; sa force
+était d'environ la moitié de la garnison de la place; la saison était
+horrible. J'écrivis en arrivant au gouverneur, pour lui demander une
+entrevue sur le glacis, le laissant le maître de régler toutes les
+précautions qu'il croirait devoir prendre dans cette occasion. Il me
+répondit de suite, et accepta pour le lendemain le rendez-vous.
+
+Je m'y trouvai le premier; j'étais muni des capitulations de Magdebourg,
+Spandau, Custrin, Stettin, et de celle de Prentzlau et de Lubeck:
+c'étaient certainement mes meilleurs moyens d'attaque; la place avait
+pour un peu plus de six mois de vivres, et elle contenait un petit corps
+mobile aux ordres du général Le Cocq, qui, n'ayant pu rejoindre aucune
+armée prussienne, s'était jeté dans Hameln. Il vint au rendez-vous avec
+le gouverneur, qui était un vieillard, le général Schell, aussi ancien
+serviteur de Frédéric.
+
+Je leur dis que, venant de prendre le commandement des opérations
+militaires qui allaient s'ouvrir devant la place, je devais, avant tout,
+les prévenir de la situation de leur pays; qu'ils la jugeraient par les
+pièces que je leur apportais; qu'ensuite leur détermination fixerait la
+mienne; qu'à présent j'étais autorisé à les laisser sortir pour aller
+chez eux, hormis les soldats, ainsi qu'on en avait ordonné pour les
+autres places; que, si ma proposition était refusée, j'attaquerais de
+suite, mais que le siége une fois ouvert, je n'entendrais à aucune autre
+capitulation.
+
+J'avais remarqué que les officiers prussiens tenaient beaucoup à leurs
+bagages; car, à cette époque, ils avaient, comme du temps de Frédéric,
+plus de bagages qu'un colonel n'en avait dans notre armée.
+
+Ces messieurs me prièrent de les laisser seuls pour prendre connaissance
+de ce que je leur apportais, et pour délibérer entre eux. Je leur donnai
+une chambre dans le moulin où j'étais. Au bout d'une demi-heure, ils
+m'annoncèrent qu'ils étaient résolus de traiter aux conditions que je
+leur proposais; ils n'y ajoutèrent que celle de leur faire payer un mois
+ou un demi-mois de leur traitement, à titre de frais de route.
+
+Je n'avais pas le premier écu de l'argent qu'ils demandaient. Cependant
+je ne voulais pas manquer un aussi bon marché. Je l'accordai, et nous
+signâmes la capitulation, d'après laquelle la place avec ses forts
+devait m'être remise le surlendemain à midi.
+
+Nous nous séparâmes; je rentrai fort content à mon quartier-général pour
+faire mes dispositions.
+
+Le lendemain, il y eut une insurrection dans la garnison, et le général
+Schell m'écrivit qu'il craignait de ne pouvoir me remettre la place sans
+ajouter de nouveaux articles à ceux qui avaient été souscrits: c'était,
+pour les soldats, la liberté de retourner en Prusse, et pour les
+officiers, je crois, quelques douceurs de plus.
+
+Je tins ferme, et ne voulus rien changer ni ajouter à la première
+capitulation. J'envoyai porter ma réponse par un de mes aides-de-camp,
+et me mis en mesure, à tout événement, d'avoir la place d'une manière
+quelconque. Le bonheur voulut que la garnison se livrât au pillage des
+magasins et à l'ivrognerie; il ne fut plus possible de la tenir en
+ordre, et le général Schell fut obligé de m'envoyer prier de hâter le
+moment de l'occupation, me prévenant que la garnison avait forcé une des
+portes que la faiblesse du corps de blocus n'avait pas permis
+d'observer, et que les soldats sortaient de la place à la débandade. Je
+courus bien vite, et fis hâter le pas à la colonne hollandaise, qui
+entra en ville quelques heures plus tôt que ne le portait le traité. On
+fut obligé de mettre les soldats prussiens dans une espèce de parc, près
+de la ville. Il fallait aller les relever morts ivres dans tous les
+carrefours: c'était un tableau hideux. Cependant on vint à bout de faire
+évacuer la place, et de mettre en route toute cette colonne de
+prisonniers.
+
+Je trouvai en ville une artillerie prodigieuse, avec quinze drapeaux
+prussiens, et, ce qui flatta mon amour-propre, les étendards du régiment
+des hussards de Blücher, que le commandant de ce régiment avait déposés
+à Hameln pour les préserver d'une mauvaise fortune de guerre; C'était
+une manière nouvelle que je ne connaissais pas. Un de ces étendards,
+plus léger que les autres, était garni, indépendamment de sa cravate,
+d'une quantité de rubans sur lesquels il y avait des devises en broderie
+qui attestaient que plus d'une belle s'intéressait à la gloire de ce
+régiment; elles paraissaient y avoir réuni tous leurs tendres sentimens;
+et on ne les avait sans doute pas consultées lorsqu'on avait mis ce
+témoignage de leur intérêt sous la garde d'une place forte.
+
+Je ne restai à Hameln que le temps nécessaire pour dresser l'inventaire
+de la place, des magasins surtout. Je ne voulus jamais permettre qu'on
+les remît en d'autres mains que celles des membres de la régence de
+Hanovre, qui avait formé cet approvisionnement par réquisition du
+gouvernement prussien. Je les leur fis remettre tels qu'ils étaient, en
+les prévenant de prendre garde à eux, qu'on les volerait de mille
+façons, mais que toutes leurs plaintes seraient comptées pour rien,
+lorsqu'on leur demanderait l'état de ces approvisionnemens. Les députés
+de la régence étaient tout étonnés que je ne leur demandasse rien pour
+mon compte personnel; ils n'étaient venus à Hameln que pour traiter avec
+moi sous ce rapport. On les avait tant accoutumés à acheter ce qui leur
+appartenait, et à se le voir reprendre le lendemain pour le payer
+encore, qu'en venant de Hanovre, ils s'étaient attendus à quelque chose
+de semblable. Ils avaient même apporté de l'argent avec eux. Ils furent
+donc satisfaits, et je fis une bonne action, car la première chose que
+l'empereur ordonna fut de réapprovisionner cette place pour six mois; ce
+que je leur laissai était au moins l'approvisionnement de quatre: ils
+n'eurent donc à recompléter que ce qu'avait consommé la garnison
+prussienne.
+
+Les États de Hanovre ne furent pas insensibles à ce service; car, à la
+fin de l'été suivant, j'en reçus un grand-ordre en diamant.
+
+J'envoyai à l'empereur la capitulation d'Hameln, les drapeaux et tout ce
+qui concernait la place, et je pris mes mesures pour marcher vers
+Nienbourg, sur le Bas-Weser, où il y avait un pont sur le fleuve. La
+place contenait quatre mille cinq cents hommes de garnison, et avait
+quatre-vingts pièces de canon.
+
+Je me composai dans Hameln un petit train d'obusiers, avec leur
+approvisionnement; je n'avais que cela et l'artillerie de campagne pour
+aller mettre le siége devant Nienbourg. Heureusement, la veille de mon
+départ, il m'arriva le 12e régiment d'infanterie légère, qui avait reçu
+ordre de venir me rejoindre, au lieu de se rendre à Cassel, sa première
+destination. Je l'emmenai avec tout le corps hollandais, dont je laissai
+un seul régiment en garnison à Hameln.
+
+Le premier jour de marche, je vins à Minden, et le second je m'approchai
+jusqu'à portée de canon de la place; il était nuit, sans quoi j'en
+aurais été maltraité. Malgré l'obscurité, j'envoyai parlementer, et fis
+remettre au gouverneur les capitulations des autres places, auxquelles
+je joignis celle de Hameln. C'était aussi un vieillard, le général
+Stracwitzch, ancien aide-de-camp de Frédéric; il remit au lendemain à
+parler d'affaire, et me renvoya mon parlementaire après l'avoir bien
+traité.
+
+Effectivement, le lendemain il signa la même capitulation qu'avaient
+signée ses camarades de la guerre de sept ans, et me remit la place et
+sa garnison le jour suivant.
+
+
+
+
+CHAPITRE COMPLÉMENTAIRE SUR LA CATASTROPHE DU DUC D'ENGHIEN.
+
+
+
+
+La catastrophe du duc d'Enghien était encore inexpliquée; il n'y avait
+de certain que la fin déplorable de ce prince, lorsqu'en 1823 j'ai
+publié l'extrait de mes Mémoires, où j'en ai expliqué les causes. J'ai
+eu deux buts en faisant cette publication: le premier a été sans doute
+de repousser les insinuations perfides qu'on avait si généreusement
+faites sur moi, quand, prisonnier à Malte, on me croyait perdu sans
+retour. Le second a été de défendre la mémoire de l'empereur auquel
+j'avais dévoué ma vie tout entière, car j'accepte ce reproche dont on
+m'honore. Mon seul désir était donc de faire connaître la vérité; mais
+tout à coup ce qui n'était qu'un point d'histoire à éclaircir est devenu
+une question personnelle. J'ai vu paraître des adversaires auxquels je
+n'avais même pas pensé. Le général Hullin, tout aussi inoffensif d'abord
+avec moi que je l'étais avec lui; le général Hullin, à qui j'avais
+cependant donné connaissance de ma publication avant qu'elle ne fût
+faite, s'est présenté le premier.
+
+Deux autres ont suivi de près: l'un, voulant sans doute repousser par
+anticipation la part de blâme que l'examen approfondi de l'affaire ne
+pouvait manquer de verser sur lui, s'est hâté de publier une lettre, où,
+parmi des injures auxquelles je n'ai pas dû m'abaisser à répondre, il y
+a des assertions fausses, qu'il est bon de ne pas laisser sans réplique.
+
+L'autre a seulement _écrit qu'il n écrirait pas_; il déclare avoir remis
+une lettre au roi. À bien dire même, je n'ai appris qu'il me faisait
+l'honneur de s'occuper de moi que par une lettre[55] que je reçus, et
+qui me prescrivait de ne point me présenter dans un lieu dont l'entrée
+ne m'avait jamais été interdite aux jours de notre gloire et de nos
+dangers.
+
+Sans doute, j'ai dû respecter la volonté du souverain et m'y soumettre;
+sans doute, sa désapprobation a pu m'être pénible, mais je n'ai dû la
+regarder que comme une opinion arrachée à sa religion surprise.
+D'ailleurs, ce n'était pas devant lui que cette cause devait être
+plaidée, et les jugemens d'un roi ne sont pas sans appel, quand il
+s'agit de la réputation et de l'honneur d'un citoyen.
+
+C'est l'opinion publique, éclairée par des débats publics, qui juge en
+dernier ressort. J'eusse pu y avoir recours sur-le-champ; quelques amis
+m'ont même reproché de ne l'avoir pas fait: j'ai cru plus convenable de
+différer, et ce n'est pas sans motif que j'ai pris cette détermination.
+
+Comme toutes les publications politiques, la mienne avait eu ses
+inconvéniens et ses avantages. Elle avait appelé l'attention sur des
+faits que quelques personnes avaient grand intérêt à plonger dans
+l'oubli; elle avait compromis quelques positions personnelles, et
+inquiété des sécurités qu'on croyait bien assurées; elle eut le grand
+tort de troubler quelques salons de Paris. Mais, en revanche, elle a
+fait révéler des faits importans; elle a fait surgir des documens
+irrécusables, qui avaient échappé jusqu'alors à la recherche de ceux qui
+auraient bien voulu les détruire; elle a suscité une polémique dont
+l'histoire ne peut manquer de profiter, et dont il est impossible que la
+vérité ne jaillisse pas. J'ai donc dû attendre, afin de profiter aussi
+de toutes ces nouvelles lumières.
+
+Convenait-il d'ailleurs, au point où en étaient venues les choses, de
+répondre par une brochure à des pamphlets, ou d'opposer un mémoire
+justificatif à des assertions vagues ou mensongères? Je ne sais si ce
+genre de lutte eût pu convenir à mes adversaires, mais à coup sûr il ne
+m'a pas paru digne de moi. Je devais à mon honneur de faire une réponse
+plus noble et plus complète; je le devais aussi à mes enfans, auxquels
+j'ai à transmettre un nom dont l'illustration est appuyée sur des titres
+qui ne peuvent être contestés. J'ai pris alors la résolution de publier
+mes _Mémoires_: c'est ma vie tout entière que je livre à un examen
+public.
+
+Que mes adversaires descendent avec moi dans la carrière, qu'ils
+relèvent ce gant d'espèce nouvelle; c'est une belle occasion pour eux de
+rendre hommage à la mémoire de celui qui les combla de bienfaits, et
+d'expliquer des événemens bien autrement graves, et d'une importance
+historique bien autrement élevée que celle de la question qui a éveillé
+leurs inquiétudes ou contrarié leurs vues.
+
+Un jour viendra où l'opinion jugera sans ménagement et sans partialité
+tous ceux qui ont joué un rôle dans le grand drame de l'empire. Ce
+jour-là, la nature aura mis un terme aux influences personnelles; les
+petites haines ou les traditions de salons seront tombées dans l'oubli;
+on jugera sur les pièces: je livre les miennes.
+
+Je désire, mais je doute, que mes adversaires en fassent autant.
+
+Parmi les ouvrages qui ont paru depuis 1823, je dois citer
+particulièrement:
+
+1° Discussion des actes de la commission militaire instituée pour juger
+le duc d'Enghien;
+
+2° Un Mémoire justificatif publié par le duc de Vicence;
+
+3° Quelques lettres que M. le duc de Dalberg, ministre de la cour de
+Bade auprès du gouvernement français en l'an XII (1804), a publiées;
+
+4° Une note importante de M. le baron de Massias, alors ministre
+français près de la cour de Bade;
+
+5° Les procès-verbaux dressés lors de l'exhumation du duc d'Enghien en
+1816;
+
+6° Enfin une déposition du sieur Anfort, brigadier de gendarmerie à la
+résidence de Vincennes, recueillie et publiée séparément en 1822 par un
+écrivain qui signe _Bourgeois de Paris_.
+
+Tels sont les documens qui doivent servir à la solution d'une question
+qu'on voudrait en vain rendre personnelle, et qui appartient tout
+entière à l'histoire.
+
+Pour obtenir la clarté qu'il convient de mettre dans cet examen, je
+discuterai successivement:
+
+1° Les causes qui firent arriver le duc d'Enghien devant la commission
+militaire;
+
+2° Quelle fut la conduite du général Hullin, comme président de la
+commission;
+
+3° Quelle fut la mienne comme commandant des troupes.
+
+
+
+
+§ Ier.
+
+Des causes qui firent arriver le duc d'Enghien devant la commission
+militaire.
+
+
+Je ne répéterai pas ici ce que j'ai consigné dans les premiers chapitres
+de ce volume sur les circonstances du procès de George, qui induisirent
+à penser que le personnage mystérieux désigné par certains agens
+subalternes impliqués dans cette affaire était le duc d'Enghien. Mon
+écrit donne à cet égard toutes les explications désirables. Je n'ai rien
+à ajouter.
+
+Mais ce que je n'ai pas dit, et que je dois rappeler ici, pour
+l'intelligence d'autres circonstances importantes à scruter, c'est qu'à
+cette époque M. le duc Dalberg était le ministre de l'électeur de Bade
+près la république française. Alors M. le duc était modeste baron,
+quoiqu'issu d'une famille princière germanique. (Il était neveu du
+dernier électeur de Mayence, qui n'était pas encore primat d'Allemagne.)
+M. le baron Dalberg avait donc pour supérieur relatif, à Paris, en 1804,
+comme feudataire de l'empire germanique, l'ambassadeur du chef de cet
+empire. Ses rapports intimes et ses démarches devaient naturellement se
+combiner avec cet ambassadeur, à moins d'admettre, contre toute
+vraisemblance, que les instructions de la cour de Bade prescrivaient à
+M. le baron Dalberg d'abandonner les intérêts de la politique générale
+allemande pour favoriser les extensions de la république française.
+
+Et cependant M. Dalberg atteste dans sa lettre apologétique, que «M. de
+Talleyrand, durant son ministère, n'avait cessé de modérer les passions
+violentes de Bonaparte.»
+
+M. Dalberg avait donc des communications particulières avec M. de
+Talleyrand? Ce n'était certainement pas dans celles de ministre à
+ministre qu'il était initié par ce personnage dans le secret des efforts
+qu'il faisait ou ne faisait pas auprès du premier consul pour calmer la
+violence de ses passions.
+
+À la vérité, M. Dalberg ne fait remonter ses confidences qu'à la guerre
+de 1806; mais je vais bientôt en fixer la véritable époque.
+
+Auparavant, je demanderai comment il a pu arriver que, d'après ses
+antécédens, M. Dalberg soit sorti d'un pays où sa naissance lui assurait
+la première considération, pour venir en France s'associer à un système
+républicain contre lequel l'Europe entière était cabrée? comment il
+s'est fait qu'il ait renoncé à l'honneur insigne d'être proclamé à
+chaque cérémonie du couronnement des empereurs d'Allemagne, où
+l'empereur lui-même demandait à haute voix, au milieu de la noblesse
+allemande assemblée dans l'église de Francfort: «Y a-t-il un Dalberg
+ici?»
+
+L'on conçoit que le premier consul, devenu empereur, ait eu de grands
+services de guerre à récompenser, et il n'y a rien d'extraordinaire dans
+la fortune politique des hommes qui étonnaient le monde par leurs
+travaux et leurs actions.
+
+Il en était de même dans l'administration civile, où de grands talens et
+des efforts soutenus par un zèle patriotique avaient fait succéder un
+code de lois à l'anarchie qui avait désolé la société, un système de
+finances au gaspillage de la république, et qui avaient ramené l'ordre
+et l'économie dans toutes les branches du gouvernement.
+
+Tous ces hommes supérieurs devaient être l'objet d'une bienveillance
+particulière, et leur élévation n'a eu que des motifs honorables.
+
+Mais M. Dalberg, en venant s'associer à notre fortune, n'avait ni couru
+la chance de nos combats, ni partagé les travaux de notre
+administration. Quels étaient donc les services _patens_ qu'il pouvait
+nous avoir rendus, pour entrer tout d'un coup au service de France comme
+duc Dalberg, au lieu de baron qu'il était en Allemagne, et avoir été,
+_en quelques mois_, doté d'une somme de quatre millions, nommé
+conseiller d'État, sénateur? _Aucun_. Il faut donc croire que des
+services _officieux_ déjà rendus, mais ignorés du vulgaire, ont attiré
+sur M. Dalberg autant de faveurs réunies...
+
+L'empereur Napoléon n'était pas ingrat assurément, mais il ne
+récompensait pas d'avance. Pourquoi donc M. Dalberg n'explique-t-il pas
+lui-même ses services privés? Je pourrais suppléer à sa modestie, il le
+sait bien; il m'a fait assez de confidences... Son zèle pour faire
+réussir le mariage du petit-fils de son électeur avec mademoiselle
+Stéphanie de Beauharnais; le choix qui fut fait du cardinal Fesch pour
+succéder au primat d'Allemagne, préférablement à un prince
+ecclésiastique allemand; les bons offices et les rapports particuliers
+de M. Dalberg, lorsqu'il faisait partie du corps diplomatique à Varsovie
+en 1806; l'empressement de M. de Talleyrand à l'appeler à Tilsit pour
+qu'il s'y mêlât parmi les diplomates étrangers, où cependant l'empereur
+Napoléon jugea convenable de me donner l'ordre de l'empêcher d'arriver,
+lorsque j'étais gouverneur de la vieille Prusse, à Kœnisberg; son rôle
+_officieux_ à Erfurth; même l'anecdote qui le força de passer au service
+de la France, tout cela m'est connu. Mais ce n'est pas ici le lieu de
+rompre le silence prudent que M. le duc Dalberg croit devoir garder sur
+ces diverses circonstances. Les explications de tous ces faits, et
+d'autres non moins caractéristiques, trouveront peut-être leur place
+dans le cours de ces Mémoires. Ce que j'en dis ici me suffit pour faire
+comprendre que M. Dalberg n'a jamais pensé qu'à côté d'une
+correspondance _officielle_, commandée par ses fonctions ostensibles, il
+ne lui fût pas permis d'entretenir des communications _officieuses_.
+
+Examinons maintenant la conduite de M. Dalberg, ministre représentant le
+vieil et respectable prince-électeur de Bade à l'époque de la
+catastrophe du duc d'Enghien, et voyons s'il n'aura pas été à la fois
+l'homme officiel de son souverain et l'homme officieux d'un ministre de
+France.
+
+L'affaire de George occupait alors le gouvernement français. Notre
+diplomatie était à la recherche dans toutes les directions. M. Dalberg
+en avait sans doute donné avis officiel à son souverain, puisqu'il avoue
+dans sa lettre à M. de Talleyrand, du 13 novembre 1823, «qu'il avait
+reçu l'ordre de s'informer s'il existait une plainte contre les émigrés
+qui habitaient l'électorat, et si leur séjour avait des inconvéniens.»
+
+L'éloignement _prétendu_ dans lequel M. Dalberg se serait tenu du
+ministère français l'aurait-il rendu dupe de l'assertion de M. de
+Talleyrand, et aurait-il réellement cru qu'il pouvait transmettre à sa
+cour, comme sincère, cette réponse du ministre des relations extérieures
+de la république: «Qu'il ne pensait pas que le gouvernement de Bade dût
+être plus sévère que le gouvernement français; qu'il ne connaissait
+aucune plainte à cet égard, et qu'il fallait laisser les émigrés
+tranquilles?» Ou bien M. Dalberg n'aurait-il transmis cette réponse que
+pour l'acquit de ses devoirs _officiels_, en opposition avec d'autres
+notions positives? On conçoit que M. Dalberg ne fera pas sa profession
+de foi sur ce point. Il faut donc chercher la vérité par des
+rapprochemens qui puissent y conduire.
+
+La réponse de M. de Talleyrand était à peine envoyée à la cour de Bade
+par M. Dalberg, que le territoire de son prince fut violé. Avant cette
+violation, un conseil privé[56] avait été assemblé le 10 mars, composé
+des trois consuls, du grand-juge, du ministre des relations extérieures
+et de M. Fouché. C'est dans ce conseil qu'un rapport avait été lu sur
+les ramifications de l'entreprise de George avec _l'extérieur_. Ces
+ramifications s'établissaient sur les rapports du sieur Méhée. On
+inférait de ces rapports que ce ne pouvait être que le duc d'Enghien qui
+devait venir se mettre à la tête du mouvement, après que le coup aurait
+été porté. On faisait coïncider cette opinion avec les déclarations des
+subordonnés de George, et ce rapport se terminait par la proposition
+d'enlever le duc d'Enghien, _et d'en finir_.
+
+Un diplomate comme M. Dalberg n'avait pu ignorer la réunion de ce
+conseil. De son aveu même, il connaissait, le 12 mars, le départ du
+général Caulaincourt, que l'on soupçonnait, dit-il, d'être chargé de
+faire arrêter Dumouriez sur le territoire de Bade.
+
+J'étais à Rouen ce jour-là, et j'y connus, par les voies ordinaires, ce
+départ et celui du général Ordener.
+
+M. Dalberg était la sentinelle avancée de sa cour. Il n'avait eu
+jusque-là pour garant de la tranquillité des émigrés, auxquels son
+prince accordait un asile, que le droit des gens et les assurances du
+ministre des relations extérieures. Si le gouvernement français
+agissait, au vu et su de M. Dalberg, en violation de ce droit et en
+opposition avec ces assurances, il était du devoir rigoureux du ministre
+de Bade, qui n'ignorait pas que le duc d'Enghien habitait Ettenheim, et
+que d'autres émigrés l'environnaient, de se mettre de suite en
+communication avec sa cour. Les dépositions des agens de George
+compromettaient plus spécialement l'émigration; il n'y avait pas un seul
+individu à Paris qui l'ignorât, car l'instruction de ce procès se
+faisait publiquement au Temple.
+
+Ainsi, en apprenant la tenue du conseil, qui avait eu lieu le 10, et le
+départ de M. Caulaincourt, qui avait eu lieu le 11, M. Dalberg, s'il ne
+s'était volontairement laissé abuser par le ministre des relations
+extérieures, devait se hâter d'envoyer des courriers à son souverain,
+pour le sortir de la fausse sécurité dans laquelle il l'avait plongé
+quelques jours auparavant, en lui transmettant la réponse de ce
+ministre. Dès ce moment, il ne pouvait plus être douteux pour lui que le
+territoire de l'électorat ne fût violé; dès ce moment aussi, M. Dalberg
+pouvait apprécier à leur juste valeur les assurances du ministre des
+relations extérieures.
+
+Il ne faut à une estafette que quarante heures pour aller de Paris à
+Carlsruhe; j'en ai moi-même fait l'expérience maintes fois. Un courrier
+expédié par M. Dalberg, même le 12, serait donc arrivé à Carlsruhe ou
+plutôt à Ettenheim, où M. Dalberg aurait pu le diriger, en l'adressant
+au grand-bailli du lieu, dans la journée du 14, et assez tôt pour qu'un
+avis eût pu être donné au prince, qui ne fut arrêté que le 15; et
+cependant il est resté inactif! En appréciant cette inaction, ne peut-on
+pas, sans injustice, reconnaître qu'il n'agissait pas en harmonie avec
+ses devoirs officiels?
+
+Mais que faut-il penser lorsqu'on voit que c'est _le 20 mars_ seulement,
+jour de l'arrivée du duc d'Enghien à Paris, que M. Dalberg écrit à sa
+cour pour lui annoncer le départ et l'objet du voyage de M.
+Caulaincourt; que ce n'est que le 21, après que tout Paris sait que le
+prince a péri à six heures du matin de ce même jour, qu'il écrit de
+nouveau à sa cour pour lui apprendre que le duc d'Enghien _est arrivé
+escorté de cinquante gendarmes_, et que «tout le monde se demande ce que
+l'on veut en faire?»
+
+Le courrier partait alors de Paris à quatre heures du soir, et à cette
+heure-là du 21 mars, M. Dalberg écrit qu'on se fait cette question à
+l'occasion du duc d'Enghien!
+
+Enfin ce n'est que le 22 mars, _lorsque_ le Moniteur _publie la sentence
+de mort, que par une apostille à une lettre du même jour_, M. le
+ministre de Bade mande à sa cour que le malheureux prince a péri.
+
+Toutes ces circonstances sont aujourd'hui révélées par la correspondance
+même de M. Dalberg. Il lui fallut la publication du _Moniteur_ pour le
+forcer à parler de la catastrophe. Jusque-là ses devoirs officiels
+n'étaient pas en défaut; ils pouvaient, d'après ses combinaisons, le
+céder à ses devoirs officieux... Mais poursuivons.
+
+Le duc d'Enghien a été arrêté à Ettenheim le 15 mars, à cinq heures du
+matin. Cette nouvelle a dû parvenir de suite à Carlsruhe. La lettre du
+11, dont M. de Caulaincourt était porteur, écrite par M. de Talleyrand
+au ministre des affaires étrangères de Bade, avait été remise le 15.
+Cela se démontre par le décret publié par l'électeur de Bade le 16, où
+il est question des arrestations de la veille.
+
+Il est impossible qu'un événement de cette importance n'ait pas fait
+écrire le même jour, ou le 16 au plus tard, par la cour de Carlsruhe à
+son ministre à Paris, afin de réclamer contre cette violation de
+territoire, ou tout au moins pour attester la paisible et inoffensive
+manière de vivre du duc d'Enghien, et pour s'interposer en sa faveur. Le
+courageux M. de Massias, ministre français auprès de l'électeur de Bade,
+écrivit lui-même au ministre des relations extérieures, et il n'a pu le
+faire que sur les communications qui lui furent faites le même jour par
+le ministre badois. M. de Massias ne craignit pas d'attester que, durant
+son séjour dans l'électorat, la conduite du duc d'Enghien avait été
+_mesurée et innocente_.
+
+Les dépêches de M. de Massias au ministre des relations extérieures et
+celles du ministre de Bade à M. Dalberg durent donc arriver à Paris au
+plus tard le 18, ou si l'on veut le 19 mars, mais toujours avant
+l'arrivée du duc d'Enghien, qui n'eut lieu que le 20, à six heures du
+soir, à Vincennes.
+
+M. Dalberg avoue même, dans sa lettre de ce jour, 20 mars, «que, le
+jeudi 15, il sut positivement l'ordre que portait M. de Caulaincourt;»
+c'est-à-dire qu'il était informé que M. de Talleyrand avait écrit à sa
+cour que le général Ordener était chargé d'arrêter le duc d'Enghien et
+le général Dumouriez.
+
+Mais pourquoi donc M. Dalberg, en apprenant l'objet de cette expédition,
+ne se hâta-t-il pas de se rendre auprès du ministre des relations
+extérieures? pourquoi ne pas réunir de suite le corps diplomatique, afin
+d'intercéder en faveur du duc d'Enghien? Ces démarches de M. Dalberg
+n'auraient certainement pas manqué leur but, si, comme il l'atteste
+complaisamment dans sa lettre du 13 novembre 1823, le ministre des
+relations extérieures avait pensé que les émigrés devaient être laissés
+tranquilles dans l'électorat, ou si, comme l'affirmait M. Dalberg dans
+sa lettre du 22 mars 1804 à sa cour, «M. de Talleyrand lui-même avait
+paru ignorer jusqu'au dernier moment la résolution prise.»
+
+Malgré sa puissance, le premier consul, que tout prouve d'ailleurs
+n'avoir jamais eu de ressentimens particuliers contre le duc d'Enghien,
+si ce n'est celui qui lui était inspiré par les rapports sur lesquels il
+avait ordonné l'arrestation de ce prince, aurait suspendu sa mise en
+jugement; les démarches de M. Dalberg et des autres membres du corps
+diplomatique auprès du ministre des relations extérieures, si celui-ci
+avait été aussi bien disposé que le prétend M. Dalberg, auraient
+d'autant mieux obtenu ce résultat, que cette démarche et ces
+explications auraient porté le ministre à communiquer au premier consul
+la lettre du baron de Massias, qu'il lui cacha cependant, ainsi que
+j'aurai bientôt à le dire, et tout aurait fini par s'expliquer en faveur
+du duc d'Enghien.
+
+Au lieu de cette conduite, M. Dalberg reste impassible jusqu'après la
+catastrophe. Ce n'est que le 22 mars qu'il écrit à sa cour: «Je ne puis,
+dans la position infiniment difficile et délicate où je me trouve, faire
+autre chose que d'exposer simplement aux ministres des cours avec
+lesquelles nous sommes plus particulièrement en relation, les
+circonstances telles qu'elles se sont passées.»
+
+On conçoit que le 22, lorsque le prince avait cessé d'exister, M.
+Dalberg tînt ce langage; mais, le 15, devait-il penser ainsi?
+
+Et qu'avait-il besoin d'ordre exprès, lorsque le 20 mars, et
+conséquemment avant la mise en jugement du duc d'Enghien, M. Dalberg
+écrivait qu'il était informé des arrestations qui avaient eu lieu à
+Ettenheim? L'honneur du respectable électeur de Bade, le territoire de
+son électorat violé, le droit des gens méconnu, un prince de la maison
+de Bourbon arrêté dans un moment de crise, n'étaient-ils pas des motifs
+suffisans pour donner une impulsion généreuse à M. Dalberg, s'il avait
+été tout entier à son devoir de ministre de la cour de Bade? Un homme
+monarchique, comme aurait dû l'être M. Dalberg, aurait-il, dans cette
+grave circonstance, fait fléchir ses principes devant les niaises
+considérations consignées dans sa dépêche du 20 mars?
+
+Les conjectures qu'on est forcé de tirer de la conduite de M. Dalberg
+doivent d'autant plus se multiplier, qu'au 20 mars, il devait savoir à
+quoi s'en tenir sur le ministre qui avait médité les arrestations
+d'Ettenheim, au moment où il donnait des assurances que les émigrés
+résidant dans l'électorat ne seraient point inquiétés.
+
+Il semble même qu'en écrivant en ce moment à sa cour, M. Dalberg aurait
+porté officiellement un jugement peu favorable sur la conduite de ce
+ministre.
+
+En effet, on lit dans une lettre que M. le baron de Berstett, ministre
+des affaires étrangères à Carlsruhe, a adressée à M. Dalberg, le 12
+novembre 1823, pour lui permettre de publier quelques numéros de sa
+correspondance diplomatique, que ce dernier doit trouver dans le n° 27
+du 27 mars 1804 la preuve «qu'à l'époque fatale, lui, M. Dalberg,
+n'avait pas encore à se réjouir de la confiance du ministre des affaires
+étrangères à Paris.»
+
+Je n'ai pas à m'occuper des causes qui, depuis, ont valu à M. Dalberg la
+confiance du ministre des relations extérieures; mais je fais remarquer
+que M. Dalberg s'est bien gardé de publier cette lettre, n° 27. On
+devine facilement la raison de cette réticence. Le jugement officiel
+porté alors par M. Dalberg sur le ministre des relations extérieures
+aurait formé un contraste trop choquant avec le jugement officieux que
+renferme sa lettre du 13 novembre 1823, où il dit «qu'il est connu que,
+pendant son ministère, M. de Talleyrand n'avait cessé de modérer les
+passions violentes de Bonaparte.»
+
+Mais ce que M. Dalberg n'a pas voulu dire, parce que depuis, sans doute,
+il a obtenu la confiance de M. de Talleyrand, se devine aisément d'après
+la lettre de M. le baron de Berstett.
+
+Quoi qu'il en soit, on peut, d'après cela, apprécier à sa juste valeur
+la récente apologie de la conduite du ministre des relations
+extérieures, par M. Dalberg, sur la catastrophe du duc d'Enghien. On
+conçoit aussi que le jugement le plus favorable qu'on puisse porter sur
+M. Dalberg lui-même, c'est qu'il avait été informé de tout, et qu'on
+avait cependant mis sa conscience à couvert, en lui disant que le duc
+d'Enghien serait détenu comme otage, parce que l'on avait bien senti que
+M. Dalberg devait rendre compte à sa cour, et que, se trouvant placé
+entre la crainte de la compromettre, ou de se compromettre lui même
+vis-à-vis de la France, sur laquelle il pouvait déjà fonder ses projets
+à venir, il laisserait aller les choses, persuadé que sa cour se
+disculperait facilement d'un événement qu'elle n'avait pu empêcher,
+faute d'avoir été prévenue.
+
+Mais si M. Dalberg ne fut que la dupe de ceux qui ourdirent cette trame;
+si son amour-propre diplomatique le porta, déjà à cette époque, à
+déguiser à sa cour une partie de sa mystification, au lieu de lui avouer
+sa funeste méprise, l'odieux de cet attentat n'en reste pas moins à ceux
+qui méditèrent et qui organisèrent son accomplissement.
+
+Quels furent ces machinateurs? Je crois les avoir suffisamment indiqués,
+et avoir même assez prouvé mes assertions par des circonstances et des
+rapprochemens qui portent à la fois le cachet de la vérité et de
+l'authenticité. M. de Talleyrand s'en est remis, pour sa justification,
+à sa lettre au roi, dont le contenu reste ignoré, aux attestations que
+M. Dalberg et lui se sont réciproquement données dans leur propre cause,
+et qu'ils feignent de prendre pour l'opinion publique, et enfin au
+mémoire du général Hullin, qui ne dit pas un mot des circonstances
+personnelles de M. de Talleyrand; car je pourrais avouer toute la part
+de la catastrophe du duc d'Enghien que m'attribue cet écrit, ou plutôt
+celle dont le général Hullin restera chargé lui-même, que le rôle
+assigné à M. de Talleyrand n'en serait pas changé.
+
+Mon accusation reste donc tout entière contre lui. Le silence calculé
+dans lequel il s'est renfermé, ni ses menées secrètes ne l'ont pas
+détruite.
+
+Lorsque je l'ai porté cette accusation, quels avaient été mes antécédens
+avec M. de Talleyrand? Il convient d'en dire ici deux mots.
+
+À l'époque où je fus élevé au ministère, M. de Talleyrand était dans une
+situation déplorable, tant sous les rapports pécuniaires que sous ceux
+politiques: beaucoup de gens le fuyaient, croyant par là faire leur cour
+au pouvoir. Je ne fus pas du nombre.
+
+C'est moi qui lui fis payer le loyer de son château de Valençay, où
+étaient les princes d'Espagne. Cela n'était que juste, sans doute; mais
+enfin, par des motifs que je ne juge pas, M. de Talleyrand en
+sollicitait le paiement en vain, et cela aurait continué pendant
+long-temps sans mon intervention et mes instances, qui lui firent
+allouer et payer le loyer de ce château 75,000 fr. par an.
+
+C'est moi qui osai entretenir l'empereur des menaces de poursuites de
+quelques-uns des créanciers de M. de Talleyrand, et qui le portai à
+acquérir l'hôtel de Valentinois, tout meublé, appartenant à celui-ci,
+pour la somme de 2,100,000 fr.; c'est à moi qu'il dut, en outre, qu'on
+ne lui fit pas rapporter les meubles dont il avait déjà disposé pour
+garnir une partie de son hôtel d'aujourd'hui.
+
+C'est encore moi qui, pendant quatre ans, ai journellement suspendu les
+effets des tracasseries qui auraient fini par l'atteindre, et j'ai
+poussé l'obligeance jusqu'à me mettre à la traverse de l'objet du retour
+inopiné, de Berne à Paris, d'une personne de sa famille; ce qui, dans ce
+moment-là, l'aurait mis dans la position la plus désagréable.
+
+Telle fut ma persévérance auprès de l'empereur, que cette affaire avait
+fortement indisposé contre M. de Talleyrand, qu'en 1812, lorsqu'il
+partit pour la campagne de Russie, il avait voulu l'emmener avec lui.
+
+Si, de la conduite de M. de Talleyrand envers celui qui fut son
+bienfaiteur, je passe à celle qu'il a tenue à mon égard, il demeure
+constant qu'en retour de mes bons offices, je lui dois d'avoir été porté
+sur la plus fatale des deux listes de proscription.
+
+On ne saurait se méprendre sur le but secret de ce témoignage de sa
+reconnaissance. Mon crime était de pouvoir assigner son rôle dans
+l'affaire du duc d'Enghien. Ceci explique les efforts de M. de
+Talleyrand pour obtenir mon extradition de Malte en 1815, et je n'ai
+trouvé de la sécurité, pendant tout le cours de ma détention, qu'après
+qu'il eut quitté le portefeuille des relations extérieures. En 1815, on
+m'aurait livré à une commission militaire à Toulon ou à Marseille, j'en
+ai eu la preuve sous les yeux; là, on m'aurait jugé et exécuté, après
+quoi il aurait sans doute protesté à ma famille de ses efforts pour me
+sauver. M. de Talleyrand a pour maxime qu'un homme qui peut parler cesse
+seulement d'être à craindre lorsqu'il n'est plus.
+
+On doit donc être peu surpris des efforts que je fais à mon tour pour
+laisser à M. de Talleyrand la part qui lui revient à juste titre dans
+une catastrophe à laquelle je n'en ai pris aucune qui puisse m'être
+justement reprochée.
+
+Ce qui a excité mes efforts et mes démarches, c'est encore ma profonde
+conviction que l'empereur Napoléon n'avait pas agi de sa propre
+impulsion, en ordonnant l'arrestation du duc d'Enghien. Mon opinion
+s'est trouvée pleinement confirmée par les ouvrages écrits à
+Sainte-Hélène. Leur autorité est d'autant plus irrécusable, que leurs
+auteurs travaillaient à l'insu l'un de l'autre, et qu'ils ont été
+unanimes sur ce point.
+
+L'empereur Napoléon, dont ils ont rapporté le langage, même les notes
+autographes, était également sans motifs pour accuser ou absoudre une
+personne plutôt qu'une autre. Il savait qu'il écrivait alors pour la
+sévère histoire, et il voulait la respecter. Il s'est d'ailleurs exprimé
+de manière à ne pas repousser la part de cet événement qu'on pouvait
+raisonnablement lui attribuer.
+
+Il faut donc l'en croire, lorsqu'il a écrit lui-même que «la mort du duc
+d'Enghien doit être attribuée à ceux qui s'efforçaient, par des rapports
+et des conjectures, à le présenter comme chef de conspiration;» et
+lorsque, dans l'intimité avec ses fidèles serviteurs à Sainte-Hélène, il
+ajoutait, indépendamment de ce que j'ai cité dans mon premier écrit,
+«qu'il avait été poussé inopinément; qu'on avait, pour ainsi dire,
+surpris ses idées, précipité ses mesures, enchaîné ses résultats.
+J'étais seul un jour, racontait-il, je me vois encore à demi assis sur
+la table où j'avais dîné, achevant de prendre mon café; on accourt
+m'apprendre une trame nouvelle; on me démontre avec chaleur qu'il est
+temps de mettre un terme à de si horribles attentats; qu'il est temps
+enfin de donner une leçon à ceux qui se sont fait une habitude
+journalière de conspirer contre ma vie; _qu'on n'en finira qu'en se
+lavant dans le sang de l'un d'entre eux_; que le duc d'Enghien devait
+être cette victime, puisqu'il pouvait être pris sur le fait, faisant
+partie de la conspiration actuelle. Je ne savais pas même précisément
+qui était le duc d'Enghien: la révolution m'avait pris bien jeune; je
+n'allais point à la cour; j'ignorais où il se trouvait. _On me satisfit
+sur tous les points_. Mais s'il en est ainsi, m'écriai-je, il faut s'en
+saisir et donner des ordres en conséquence. Tout avait été prévu
+d'avance, _les pièces se trouvèrent prêtes, il n'y eut qu'à signer_, et
+le sort du prince se trouva décidé.»
+
+La véracité de M. O'Méara ne saurait être non plus suspectée, lorsqu'il
+affirme dans son ouvrage, d'accord sur ce point avec les autres écrits
+de Sainte-Hélène, «qu'ayant demandé à Napoléon s'il était vrai que M. de
+Talleyrand eût gardé une lettre écrite par le duc d'Enghien, et qu'il ne
+l'eût remise que deux jours après, l'empereur a répondu: À son arrivée à
+Strasbourg, le prince m'écrivit une lettre; cette lettre fut remise à
+T... qui la garda jusqu'après l'exécution.»
+
+Mais quels pouvaient donc être ceux qui, par des rapports et des
+conjectures, présentaient le duc d'Enghien comme chef d'une
+conspiration? Qui alors était dans une position à porter le premier
+consul à se compromettre en répandant le sang d'un Bourbon? qui enfin
+pouvait avoir tout prévu, et avoir d'avance _préparé les pièces_ qui
+furent _instantanément présentées à la signature du premier consul_, et
+qui décidèrent du sort du prince?
+
+Le ministre des relations extérieures, sous le Directoire, va nous dire
+lui-même quel intérêt il avait à ce que le premier consul se compromît;
+les fonctions et les faits personnels de ce même ministre, sous le
+premier consul, vont nous dire si c'est lui qui avait préparé les
+rapports et les pièces qui décidèrent la fatale mesure.
+
+Dans un écrit publié en l'an V, par le citoyen Talleyrand, et adressé à
+ses concitoyens, il s'exprime en ces termes, page 3:
+
+«Je serais indigne d'avoir servi la belle cause de la liberté, si
+j'osais regarder comme un sacrifice ce que je fis alors (1789), pour son
+triomphe. Mais que du moins il soit permis de s'étonner qu'après avoir
+mérité à de si justes titres les plus implacables haines de la part du
+ci-devant clergé, de la ci-devant noblesse, j'attire sur moi ces mêmes
+haines de la part de ceux qui se disent si ardens ennemis de la noblesse
+et du clergé, en répétant leurs fureurs contre moi[57].»
+
+L'homme dont les antécédens autorisent un pareil langage, ne pouvait,
+sans crainte, voir la république française près d'expirer en l'an XII,
+dans la personne du premier consul, si celui-ci n'était pas mis
+auparavant dans l'impossibilité de devenir un Monck... Le citoyen
+Talleyrand pouvait bien, dans sa prévision, ne pas repousser l'idée
+qu'il deviendrait un jour prince de Bénévent sous une nouvelle dynastie;
+mais il devait frémir, d'après l'avantage dont il se glorifiait, d'avoir
+mérité les haines implacables du clergé qu'il avait renié, et de la
+noblesse qu'il avait trahie, à la seule pensée de leur retour sous la
+bannière des Bourbons.
+
+M. de Talleyrand a malheureusement prouvé, dans le cours de sa vie
+politique, que l'intérêt est le mobile des actions de certains hommes.
+Cela explique celui qu'il avait alors à être l'un de ceux qui
+s'efforçaient, «par des _rapports_ et des _conjectures_, à présenter le
+duc d'Enghien comme chef de conspiration, à surprendre les idées du
+premier consul, à conseiller d'en finir en se lavant dans le sang d'un
+Bourbon.»
+
+Ses terreurs, à la seule idée de la possibilité du retour des Bourbons,
+devaient être d'autant plus grandes, que le premier consul n'avait pas
+encore manifesté le projet de monter sur le trône, lorsque l'entreprise
+de George éclata. On prétend même qu'il avait, au contraire,
+formellement refusé le titre de roi de France qu'on lui offrait aux
+négociations d'Amiens, en compensation des sacrifices de territoire
+conquis qu'on voulait lui imposer.
+
+Les actes de l'administration du ministre des relations extérieures et
+sa conduite viennent puissamment ajouter à cette vérité démontrée.
+
+Le ministre des relations extérieures pouvait seul répondre aux
+questions que le premier consul déclare avoir faites sur le duc
+d'Enghien, dont il ignorait jusqu'au nom, lorsque ce prince lui fut
+désigné comme chef d'une conspiration. Seul, il correspondait avec les
+cabinets étrangers et avec nos ministres auprès des souverains de
+l'Europe; seul, il était donc chargé de surveiller l'émigration. On en
+trouve la preuve dans la note diplomatique qu'il a adressée le 11 mars à
+M. le baron d'Edelsheim, ministre d'état à Carlsruhe, de laquelle M. de
+Caulaincourt fut porteur. Dans cette note, qui annonce officiellement
+l'ordre donné pour l'arrestation du duc d'Enghien, M. de Talleyrand
+convient qu'il lui en avait précédemment envoyé une autre, dont le
+contenu tendait à requérir l'arrestation du comité d'émigrés français
+siégeant à Offembourg.
+
+Les fonctions de M. de Talleyrand expliquent comment l'arrestation du
+duc d'Enghien fut décidée et ordonnée sur son rapport, dans le conseil
+privé qui précéda le départ du général Ordener.
+
+Ce ne pouvait être aucun des trois consuls. C'était évidemment hors de
+leurs attributions. M. Fouché, qui y fut admis, était sans fonctions
+alors, et il n'y avait été appelé que comme un renfort, et parce qu'on
+le considérait comme fortement intéressé à l'adoption de la mesure
+proposée. Il est juste de dire cependant qu'elle rencontra une vive
+résistance de la part du consul Cambacérès[58]. Il voulait du moins
+qu'au lieu d'enlever de vive force le duc d'Enghien, ainsi que le
+rapport en faisait la proposition, on attendît, pour s'en emparer, le
+moment où il aurait posé le pied sur le territoire français; c'est à
+cette occasion qu'il lui fut demandé: Depuis quand il était devenu si
+avare du sang d'un Bourbon.
+
+Je tiens ce renseignement de M. le duc de Cambacérès, qui m'a également
+assuré l'avoir consigné dans ses Mémoires.
+
+Quoi qu'il en soit, on peut se demander s'il est vrai que lorsque M. de
+Talleyrand provoquait l'arrestation du duc d'Enghien, avant que celle de
+Pichegru eût expliqué la funeste méprise sur le véritable chef de la
+conspiration, il partageait l'erreur commune, ou plutôt si elle avait
+jamais existé pour lui. Sa correspondance antérieure avec le ministre
+français à Bade lui avait donné des renseignemens si positifs sur la
+façon de vivre du duc d'Enghien, qu'il ne lui était pas permis de croire
+que le prince fût le personnage mystérieux que signalait l'instruction
+du procès de George.
+
+Si telle eût été la croyance de M. de Talleyrand, pourquoi ne pas mettre
+dans la balance, devant le conseil privé du 10 mars, les rapports
+antérieurs de M. de Massias? Pourquoi accuser le duc d'Enghien avec
+autant de rigueur? Dans le doute, s'abstenir de proposer un enlèvement
+de vive force était un devoir rigoureux.
+
+On m'a assuré que M. de Talleyrand a présenté au roi une attestation de
+madame la princesse de Rohan, de laquelle il résulte que le duc
+d'Enghien avait été prévenu de s'éloigner quelques jours avant son
+enlèvement. Il a prétendu en même temps qu'il lui avait fait porter cet
+avis par un courrier qui, selon lui, s'est cassé la jambe à Saverne.
+Cela n'est qu'une fable, car un pareil fait peut toujours se prouver, et
+on ne le prouve pas. Il n'est pas probable qu'il eût osé envoyer un
+courrier pour cet objet, et, si telle avait été son intention, il avait
+tant de personnes de sa famille qui se seraient trouvées heureuses d'une
+pareille mission, que le messager serait aujourd'hui nommé.
+
+Mais on sait à quoi s'en tenir sur l'attestation donnée par madame de
+Rohan. M. de Talleyrand ne l'a obtenue à Paris qu'après la restauration,
+grâces aux plus vives instances de madame Aimée de Coigny, ancienne
+duchesse de Fleury, auprès de madame de Rohan-Rochefort.
+
+La vérité est que M. de Talleyrand n'a rien envoyé. L'avis qui fut donné
+au duc d'Enghien, et que madame de Rohan-Rochefort a attesté sans
+spécification d'auteur, venait d'une autre source. C'est le roi de
+Suède, alors à Carlsruhe, et l'électeur lui-même, qui firent avertir le
+prince qu'il pouvait courir des dangers, et qu'il devait s'éloigner. Un
+témoin que M. de Talleyrand ne récusera pas sans doute, M. le duc
+Dalberg, en convient dans sa lettre du 13 novembre 1823. Cet avis était
+la conséquence de la note diplomatique envoyée par M. de Talleyrand à
+Carlsruhe, antérieurement au 10 mars, par laquelle il demandait
+l'arrestation du comité d'émigrés français à Offembourg. Le duc
+d'Enghien tarda, et sa sécurité lui devint fatale. L'ensemble de la
+conduite de M. Talleyrand repousse d'ailleurs toute idée qu'il ait
+jamais voulu sauver le duc d'Enghien par un semblable avis; et certes,
+si le prince eût reçu de Paris un avis qui vînt confirmer celui qui lui
+était donné par le roi de Suède, il n'y a nul doute qu'il ne se fût
+empressé de quitter Ettenheim.
+
+Écoutons l'intègre M. de Massias, dans la note qu'il a cru devoir
+publier sur l'affaire de ce prince:
+
+«Quelques jours après la catastrophe, je reçus une lettre du ministre
+des affaires étrangères, qui me donnait l'ordre d'aller à
+Aix-la-Chapelle, où je trouverais l'empereur Napoléon auquel j'avais à
+rendre compte de ma conduite. En arrivant, j'allai trouver le général
+Lannes, avec qui j'avais fait la guerre d'Espagne et d'Italie, à
+l'amitié duquel je devais une place et toutes mes espérances. Il
+m'apprit que j'étais accusé d'avoir épousé la proche parente d'une
+intrigante dangereuse, et d'avoir fait la conspiration du duc d'Enghien.
+
+«Sorti de chez lui, j'allai chez le ministre des affaires étrangères,
+auquel je rappelai ce dont l'avait instruit ma correspondance, savoir:
+_la vie simple, paisible, innocente du prince, et la non-parenté de ma
+femme avec la baronne de Reich, fait dont il est assuré par un
+certificat bien en règle que je lui avais envoyé_. Il me dit que le tout
+s'arrangerait.
+
+«Le jour de mon audience étant fixé, je fus introduit avec lui dans le
+cabinet de l'empereur.
+
+«Il commença par me demander des nouvelles du grand-duc et de sa
+famille; et, sans autre transition, après qu'il eut entendu ma
+réponse:--Comment, M. de Massias, me dit-il, vous que j'ai traité avec
+bonté, avez-vous pu entrer dans de misérables intrigues des ennemis de
+la France?
+
+«Je connaissais son adresse et son habileté; je sentis que, si
+j'entrais, sans autres motifs, dans ma justification, il profiterait de
+certaines circonstances pour en tirer des inductions sur lesquelles je
+n'aurais pas le moyen de donner des explications catégoriques. Je pris
+le parti de faire l'étonné, et comme si je ne comprenais pas ce qu'il
+voulait dire.
+
+«En vérité, s'écria-t-il avec un geste, et faisant un pas en arrière, on
+dirait qu'il ne sait ce dont je veux lui parler?» Même étonnement, même
+signe d'ignorance de ma part.
+
+«Comment, ajouta-t-il vivement, mais sans colère, n'avez-vous pas épousé
+une proche parente d'une misérable intrigante, la baronne de
+Reich?--Sire, lui dis-je, monsieur que voilà, en lui montrant le
+ministre, a indignement trompé la religion de Votre Majesté; il a su de
+moi que ma femme n'était point parente de la baronne de Reich, et je lui
+en avais antérieurement envoyé le certificat bien en règle. À ces mots,
+l'empereur recula en souriant, marcha à droite et à gauche dans son
+cabinet, toujours en nous regardant; puis se rapprochant de moi, il me
+dit d'un ton radouci: Vous avez cependant souffert des rassemblemens
+d'émigrés à Offembourg?--J'ai rendu compte fidèlement de tout ce qui se
+passait dans ma légation. Comment me serais-je avisé de persécuter
+quelques malheureux, tandis qu'avec votre autorisation ils passaient le
+Rhin par centaines et par milliers? Je ne faisais qu'entrer dans
+l'esprit de votre gouvernement.--Vous auriez pourtant dû empêcher les
+trames que le duc d'Enghien ourdissait à Ettenheim?--Sire, je suis trop
+avancé en âge pour apprendre à mentir; on a encore trompé sur ce point
+la religion de Votre Majesté.--Croyez-vous donc, dit-il en s'animant,
+que, si la conspiration de George et de Pichegru avait réussi, il
+n'aurait pas passé le Rhin, et ne serait pas venu en poste à Paris? Je
+baissai la tête et me tus. Prenant alors un air dégagé, il me parla de
+Carlsruhe, de quelques objets peu intéressans, et me congédia[59].
+
+M. de Talleyrand trompait donc l'empereur, en ne lui rendant pas un
+compte exact de la teneur de la correspondance de M. de Massias; il
+trompait M. de Massias lui-même, car il le desservait auprès de
+l'empereur; il trompait l'électeur de Bade, en lui faisant donner par M.
+Dalberg, qu'il trompait en même temps sans doute, l'assurance qu'il
+fallait laisser tranquilles les émigrés qui habitaient l'électorat,
+tandis qu'il rédigeait sa note diplomatique du 11 mars, qui ne devait
+être remise au ministre d'État de Bade, qu'après l'arrestation du duc
+d'Enghien!
+
+M. de Massias continue: «Dès que je sus que le prince était enlevé et
+transféré dans la citadelle de Strasbourg, j'écrivis sans perdre de
+temps au ministre des affaires étrangères, pour lui dire combien, durant
+son séjour dans l'électorat, _séjour dont mes dépêches l'avaient
+antérieurement avisé_, la conduite de ce prince avait été _mesurée et
+innocente. Ma lettre doit être aux archives_; c'est la seule dans
+laquelle j'aie jamais cité du latin. Pour donner plus de poids à ma
+pensée et plus de créance à mon assertion, j'avais emprunté ces mots de
+Tacite: _Nec beneficio, nec insuria cognitus_; ce qui, au reste,
+expliquait parfaitement bien ma position envers l'auguste personnage que
+l'intérêt de la vérité me portait seul à défendre.»
+
+Mais cette lettre, qui ne peut être que du 15 mars, dut arriver à Paris
+le 18 au plus tard, et ce ne fut que ce même jour que le prince quitta
+la citadelle de Strasbourg.
+
+Que M. de Talleyrand nous dise quels efforts il a tentés, dans
+l'intervalle du 18 au 20, pour faire valoir le témoignage éclairé d'un
+homme de bien, qui devait dissiper, ou du moins affaiblir les craintes
+que l'on avait inspirées au premier consul.
+
+Les renseignemens de M. de Massias étaient positifs. S'ils eussent été
+appréciés dans le seul but de découvrir la vérité, ils ne pouvaient, en
+aucune manière, cadrer avec le portrait du personnage que l'on supposait
+être le chef de la conspiration. Trois jours d'avance devaient suffire à
+M. de Talleyrand pour essayer de détromper le premier consul, et
+prévenir un grand malheur. Comment a-t-il usé d'un délai aussi précieux?
+Qu'a-t-il dit? qu'a-t-il tenté pour faire valoir cette lettre de M. de
+Massias, pour obtenir qu'elle fût jointe au procès comme pièce à
+décharge? car la sentence atteste que les pièces à charge et à décharge
+étaient au nombre d'_une_, et l'on devine bien que ce n'était pas la
+lettre de M. de Massias.
+
+C'est à M. de Talleyrand de répondre.
+
+Cette lettre[60] et d'autres documens relatifs à cette catastrophe ont
+disparu des archives du ministère des relations extérieures, que M. de
+Talleyrand a successivement occupé sous la république, le directoire, le
+consulat, l'empire et la royauté.
+
+Poursuivons.
+
+Le 29 ventôse (20 mars), jour du jugement, j'ai vu M. de Talleyrand le
+matin à la Malmaison. Par un singulier rapprochement de circonstances,
+ce fut peu après que l'on donna des ordres pour la translation du prince
+à Vincennes. L'après-dînée, il est venu chez le gouverneur de Paris. Son
+devoir a pu l'appeler auprès du premier consul; mais lui, ministre et
+rapporteur du conseil privé qui avait décidé l'arrestation du duc
+d'Enghien, que venait-il faire auprès du général chargé de nommer les
+juges du prince, et de leur prescrire de l'appeler devant leur tribunal?
+Si la lettre du premier consul dont j'ai été porteur pour le gouverneur
+de Paris disait tout, comme il faut le croire, quel but avait l'étrange
+visite de M. de Talleyrand? Venait-il ajouter ses propres commentaires à
+cette lettre? venait-il transmettre de dernières instructions, de
+derniers ordres du premier consul?... Il est à remarquer que l'arrêté du
+gouvernement du même jour, qui ordonnait que le duc d'Enghien serait
+traduit devant une commission militaire, autorisait bien le gouverneur
+de Paris à nommer cette commission, mais que sa réunion _sur-le-champ_,
+portée par l'ordre du gouverneur, qui en désignait les membres, n'est
+pas dans l'arrêté.
+
+N'en doutons pas, M. de Talleyrand peut s'écrier aussi justement que le
+comte Hullin: «Que je suis malheureux!» Il a tout fait pour amener la
+catastrophe, et rien pour la prévenir ou l'empêcher. Après l'événement,
+c'est encore lui qui a eu le malheur d'être chargé d'annoncer aux
+puissances étrangères la mort du duc d'Enghien, en la justifiant. S'il
+agissait contre son gré, on peut dire de lui qu'il a bu le calice de
+l'amertume jusqu'à la lie. Mais que penser du sort de la victime?
+
+À présent, ai-je eu tort de vouloir disculper l'empereur aux dépens de
+M. de Talleyrand, c'est-à-dire d'exposer avec bonne foi une vérité dont
+j'avais la conviction profonde? Je sais que l'empereur Napoléon, dans
+son testament, semble prendre sur lui toute la responsabilité de la
+catastrophe, mais je le connaissais assez pour apprécier autrement que
+beaucoup d'autres la valeur de ses propres déclarations. Même dans ses
+derniers jours, l'empereur Napoléon était bien moins occupé de la perte
+de la vie que du soin de conserver intact, dans l'opinion, tout le
+prestige attaché à la puissance; et je suis sûr que, jusqu'au bord de la
+tombe, il aurait fort mal reçu les imprudens qui seraient venus lui
+prouver que quelques événemens de son règne auraient eu lieu sans son
+ordre. «Le duc d'Enghien est mort, parce que je l'ai voulu.» Voilà le
+langage de l'empereur à la postérité. Ce qui veut dire: «Moi,
+gouvernant, personne n'eût osé concevoir la pensée de disposer de la
+liberté ou des jours de qui que ce fût. On a pu abuser ma conviction,
+mais non pas entreprendre un moment sur mon pouvoir.»
+
+Pénétré de ces idées, auxquelles tous les faits que j'ai rapportés,
+ainsi que des paroles de l'empereur lui-même, donnent beaucoup de force,
+je propose cette objection aux personnes qui persistent à vouloir que
+l'empereur ait ordonné le meurtre du duc d'Enghien, comme le sultan
+envoie le cordon à un visir.
+
+L'empereur Napoléon a regretté cette mort, mais le mal était fait; il ne
+devait en rejeter le blâme sur personne. Son caractère inflexible, le
+sentiment si puissant de sa dignité et de son devoir, comme gouvernant,
+ne lui permettaient pas de se soustraire à la responsabilité de ce qui
+avait été fait, encore moins de se couvrir du manteau de personne.
+
+Si les choses eussent été conduites à Vincennes par le président de la
+commission militaire, de manière à ce que M. Réal eût encore trouvé le
+prince existant; si l'examen eût constaté qu'il n'était point le
+personnage mystérieux qui avait paru chez George, et que l'on cherchait,
+je demande à tous ceux qui ont connu le premier consul, si leur
+conviction est qu'il aurait fait périr le duc d'Enghien? Je demande
+aussi à tout le monde ce que serait devenu M. de Talleyrand, si, après
+sa terrible proposition d'enlever le prince de vive force et de s'en
+défaire, il eût vu le chef de l'État lâcher la proie qu'on lui avait
+fait saisir comme un moyen d'assurer ses jours contre les entreprises de
+ses irréconciliables ennemis?
+
+Un dernier trait manque au récit de la vérité, comme aux dernières
+observations que l'ensemble des faits vient de me suggérer: le soir même
+de la mort du duc d'Enghien, M. de Talleyrand donna un bal auquel tout
+le corps diplomatique fut invité!!!... Rien de plus triste que ce bal,
+qui était une insulte à la morale publique. Quelques personnes eurent le
+courage de refuser de paraître à cette fête, et de ce nombre sont la
+princesse Dolgorowsky et M. de Moustier, aujourd'hui ambassadeur de Sa
+Majesté, qui me l'a attesté.
+
+Tel fut le rôle de M. de Talleyrand dans la catastrophe du duc
+d'Enghien. Qu'il dise maintenant si un échange de quelques phrases
+obligeantes avec M. Dalberg, et le silence qu'il a gardé, doivent
+suffire pour détruire l'accusation grave qui pèse sur lui-même dans
+l'opinion publique, pour la part qu'il a prise à ce funeste événement.
+
+
+
+
+§ II.
+
+Quelle fut la conduite du général Hullin.
+
+
+Ce n'est pas sans doute la partie de ma tâche la moins pénible,
+quoiqu'elle soit facile, que celle de faire retomber sur le général
+Hullin l'accusation qu'il n'a pas craint de diriger contre moi, dans
+l'unique but de complaire à un autre. Sa vieillesse, ses cheveux blancs,
+la triste cécité qui l'afflige, l'habit qu'il porte, ma répugnance
+constante pour des révélations qui pourraient compromettre, m'avaient
+imposé la réserve que j'ai gardée sur le compte du général Hullin.
+J'ignorais alors qu'en 1815, profitant de l'espèce de proscription qui
+me retenait loin de mon pays, il avait présenté au gouvernement un
+mémoire, dans lequel, pour obtenir la faveur de rester en France, il
+crut devoir rejeter sur moi les conséquences du jugement rendu contre le
+duc d'Enghien. L'hypocrite vieillard se garda bien de m'avouer cette
+démarche au moment de ma publication en 1823.
+
+Une conduite aussi déloyale et la persévérance du comte Hullin à
+soutenir aujourd'hui ses premières assertions, m'autorisent contre lui à
+de sévères représailles au nom de la vérité. Mon honneur m'en fait un
+devoir.
+
+À l'en croire, il aurait reçu à sept heures du soir, le 20 mars, l'ordre
+verbal du gouverneur de Paris de se rendre à Vincennes pour y présider
+une commission militaire, dont il lui aurait laissé ignorer l'objet; il
+n'en aurait été informé qu'à Vincennes même, en recevant l'arrêté du
+gouvernement, et l'ordre du général en chef Murat, portant la nomination
+des membres de la commission, et l'injonction de procéder sur-le-champ
+et sans désemparer.
+
+M. le général Hullin, ainsi que le capitaine-rapporteur, et même le
+greffier, auraient été sans notions en matière de jugement, ce qui
+devait expliquer les vices de la sentence.
+
+La commission aurait obtempéré à la demande du prince, d'avoir une
+entrevue avec le premier consul; mais un général (c'est-à-dire moi)
+aurait représenté que la demande était inopportune, et le général Hullin
+y aurait renoncé. D'ailleurs il ne trouvait rien dans la loi qui l'y
+autorisât.
+
+Les pièces jointes au procès se seraient composées de lettres
+interceptées, et d'autres documens propres à faire impression sur
+l'esprit des juges.
+
+Lié par ses sermens, il ne se serait pas déclaré incompétent, il
+n'aurait pas donné de défenseur à l'accusé, parce que le prince n'avait
+ni décliné la compétence du tribunal, ni demandé un défenseur, et aucun
+des membres de la commission ne lui avait rappelé ce devoir.
+
+Il est bien vrai qu'il avait été fait plusieurs rédactions du jugement,
+entre autres celle qui porte qu'il sera exécuté de suite, et qui a été
+publiée par le jurisconsulte qui nous a révélé l'existence des pièces du
+procès; mais, après avoir été signée, cette minute n'aurait pas paru
+régulière; il en aurait été fait une nouvelle qui aurait constitué le
+véritable jugement; l'autre minute devait être anéantie sur-le-champ,
+mais il aurait oublié de le faire. Le général atteste que c'est là la
+vérité!...
+
+Dans tous les cas, la première comme la seconde minute n'étant pas
+régulières, le capitaine-rapporteur et l'officier qui a permis
+l'exécution n'ont pu y voir, sans prévarication, un véritable jugement,
+et le faire exécuter.
+
+L'ordre d'exécution ne pouvait être donné que par le général en chef
+gouverneur de Paris; il ignore si celui qui a si cruellement précipité
+cette exécution funeste avait des ordres. Quant à lui, à peine le
+jugement aurait été rendu, qu'il se serait mis à écrire au premier
+consul pour lui faire part du désir témoigné par le prince d'avoir une
+entrevue avec lui, et aussi pour le conjurer de remettre une peine que
+la rigueur de la position de la commission ne lui avait pas permis
+d'éluder. Mais au même instant un homme (c'est encore moi) l'en aurait
+empêché en reprenant la plume, et en lui disant: «Cela me regarde;» ce
+qui aurait fait croire à M. Hullin que cet homme allait écrire lui-même
+au premier consul.
+
+Enfin il attendait avec confiance le moment de se retirer, lorsqu'il
+entendit une terrible explosion...
+
+Tel est en résumé le roman auquel on n'a pas craint de faire apposer le
+nom du général Hullin.
+
+Et d'abord je ferai remarquer l'invraisemblance que le général Hullin
+n'eût reçu qu'un avis verbal du gouverneur de Paris, pour lui apprendre
+sa nomination de président de la commission, lorsque les autres membres
+en auraient été informés par écrit. Le général Hullin dut l'être
+également par une lettre; mais comme il importait au gouverneur de lui
+donner des instructions particulières, il dut le mander chez lui... Le
+général Murat comprenait trop bien l'importance qu'il devait attacher à
+un jugement qui avait à décider du sort d'un personnage tel que le duc
+d'Enghien, pour que la nomination du général Hullin, comme président de
+la commission, fût un choix fait au hasard, ni qu'il l'eût laissé partir
+sans lui révéler l'objet de sa mission. Sa nomination explique au
+contraire qu'on lui avait appris sans réserve ce qui avait été un
+mystère pour tout Paris. Est-il bien présumable que, puisque l'on
+s'était décidé à traduire le prince devant une commission militaire, on
+n'eût pas pris d'avance tous les moyens de s'assurer des dispositions de
+celui qu'on appelait à la présider, lors surtout qu'on était sans aucune
+preuve contre le prévenu, et qu'on était réduit à ne produire à l'appui
+de l'accusation que la _pièce unique_, l'arrêté du 29 ventôse?... Mais
+un fait qui n'a été connu que depuis la publication de mon premier
+écrit, et que j'ignorais moi-même, donne un démenti sur ce point au
+général Hullin. La voiture du duc d'Enghien arriva vers midi à la
+barrière de Bondi; elle y fut arrêtée jusqu'à près de quatre heures, et
+ce n'est qu'alors qu'elle reçut l'ordre de prendre la route de Vincennes
+par les boulevards extérieurs. À cette époque, les barrières de la
+capitale étaient gardées de la manière la plus sévère. Or, qui a pu
+donner cet ordre, si ce n'est le gouverneur de Paris, et par qui a-t-il
+pu le transmettre, si ce n'est par le commandant de la place?... Que le
+général Hullin réponde.
+
+Il n'ignorait pas plus, en sortant de chez le général Murat,
+l'arrestation, l'arrivée du duc d'Enghien et son prochain jugement,
+qu'il ne pouvait ignorer l'ordre que le gouverneur de Paris avait donné
+par son entremise aux troupes de la garnison, y compris la gendarmerie
+d'élite, de se rendre à Vincennes. De tous les colonels de ces troupes,
+j'étais le seul qui ne fût pas membre de la commission militaire, et je
+fus chargé de les commander, parce que ce commandement me revenait de
+droit. Voilà tout le secret de l'ordre qui me conduisit à Vincennes. Je
+n'étais pas alors un homme assez important pour qu'on me fît des
+confidences.
+
+Mais ce commandement me laissait entièrement étranger aux préliminaires,
+à l'instruction, à l'interrogatoire, au jugement et à la condamnation du
+prévenu. Le général Hullin était le seul que l'on reconnaissait pour
+chef; il était le mien en sa qualité de président, car partout où il y a
+une autorité qui délibère, et un corps de troupes pour protéger la
+délibération, la force armée est essentiellement passive. Malheur au
+pays où il en est autrement!
+
+Telle était notre position respective, que le général Hullin était tout
+et que je n'étais rien; le commandant même de Vincennes, M. Harel, était
+sous ses ordres, et nous verrons bientôt que le général Hullin l'a
+très-bien compris... C'était donc à lui de commander; nous devions
+exécuter ses ordres, sous peine d'être punis pour rébellion, si,
+militaires, nous avions désobéi à notre chef: toute la responsabilité
+reposait donc sur le général Hullin. Suivons-le dans l'accomplissement
+de ses devoirs.
+
+Toutefois je ne scruterai pas ici les actes de sa procédure, si ce n'est
+dans les parties qui se rattachent à ma cause. Un éloquent jurisconsulte
+les a assez foudroyés; je laisse M. le général Hullin en présence de
+l'accusateur qui l'a traduit devant le tribunal du siècle et de la
+postérité. Mon but n'est pas d'aggraver le supplice moral d'un ennemi
+que l'intrigue m'a fait; je ne veux que repousser les imputations
+calomnieuses dirigées contre moi.
+
+Je ferai d'abord remarquer que l'officier qui fut nommé
+capitaine-rapporteur a procédé à l'interrogatoire du prince, et qu'il a
+commencé cette opération à douze heures dans la nuit du 29 ventôse (20
+mars). Cela se prouve par le procès-verbal même[61]. Le protocole,
+l'ensemble et la rédaction de cet acte n'indiquent nullement
+l'inexpérience de cet officier, alléguée par le général Hullin. Je ferai
+remarquer également que ce général, quoiqu'ayant servi avec distinction,
+n'a pas toujours habité les camps, et que le commandant d'une place
+comme Paris ne peut être réputé aussi étranger aux lois militaires sur
+la tenue des conseils de guerre, qu'il a bien voulu le faire croire. Ses
+collègues étaient des colonels qui ne pouvaient y être eux-mêmes
+étrangers, et qui n'étaient pas sans instruction. L'un d'eux avait été
+légiste à Besançon avant d'embrasser la carrière des armes.
+
+Après l'interrogatoire, le prince fut conduit dans la salle où était
+réunie la commission; mais déjà il était plus de deux heures. On le
+conçoit, puisque ce n'est qu'à minuit qu'on a commencé à procéder à
+l'interrogatoire, qui remplit six pages d'impression. Cette circonstance
+doit être remarquée; elle servira à repousser une des nombreuses et
+importantes allégations mensongères du général Hullin.
+
+Quant à moi, occupé à placer les troupes qui arrivaient successivement
+des diverses casernes de Paris à Vincennes, ce qui retarda très avant
+dans la nuit leur réunion totale, je ne me rendis à la salle où la
+commission militaire siégeait, et qui était remplie d'officiers et
+sous-officiers des troupes réunies, qu'au moment où le prince se
+défendait avec chaleur de l'imputation d'être chef d'une conspiration
+contre le premier consul. Pendant le peu de temps que dura la séance
+après mon arrivée, je puis affirmer avec vérité qu'il ne fut nullement
+question, ni de la demande du prince d'avoir une entrevue avec le
+premier consul, ni de la proposition d'un membre de déférer à cette
+demande, et par conséquent que je n'ai pas pu suspendre l'effet des
+intentions de la commission militaire par mes paroles. Il est bien vrai
+que le capitaine-rapporteur, officier plein de loyauté, avait lui-même
+conseillé au prince, en lui faisant subir son interrogatoire, de
+demander à voir le premier consul; mais je n'étais présent ni à la
+lecture de cet interrogatoire, ni aux nouvelles questions que le
+président avait adressées au prince au début de la séance.
+
+Je demanderai à M. le comte Hullin, qui ne m'accuse que pour se laver du
+reproche de n'avoir pas rempli un devoir sacré, où est la mention de la
+proposition faite par un membre de la commission, et celle de mon
+interruption, ou si l'on veut, ma prétendue observation sur
+l'inopportunité de la demande? où se trouve la délibération qui l'aurait
+suivie? Comment ne pas parler également, sur le protocole de la séance,
+de la résolution du tribunal d'accéder, après les débats, au désir du
+prince?
+
+Je dirai plus, j'admettrai pour un moment que j'eusse hasardé une aussi
+étrange réflexion; étais-je une autorité, un pouvoir au-dessus du
+général Hullin, mon supérieur comme militaire et comme président de la
+commission? présentais-je des instructions ou un ordre du premier
+consul, par exemple, pour imposer ainsi à un tribunal qui devait être
+impassible comme la loi?
+
+Pendant que le général Hullin était en exil à Bruxelles, tel n'était pas
+son langage. Qu'il interroge ses souvenirs; qu'il se rappelle ce qu'il
+répondait à ceux qui lui faisaient des observations sur cette affaire.
+«Il n'avait agi, disait-il, que d'après les instructions les plus
+sévères. Le cas même où le duc d'Enghien réclamerait un entretien avec
+le premier consul était prévu, et il lui était défendu de faire parvenir
+cette demande au gouvernement.»
+
+Voilà la vérité; et parmi les motifs qui ont déterminé à appeler le
+général Hullin chez le gouverneur de Paris, celui-là doit avoir été un
+des premiers. Il était capital, pour les provocateurs de la perte du duc
+d'Enghien, de lui fermer toute communication avec le premier consul.
+
+On a répandu dans le public que le général Murat avait fait déposer chez
+un notaire à Paris des pièces qui attestent que ses instructions au
+général Hullin, et toute sa conduite dans cette affaire, avaient été le
+résultat d'insinuations perfides. J'ignore si le dépôt a réellement
+existé. On doit s'étonner que ces pièces n'aient pas été publiées en
+1823, à l'époque où chacun s'est empressé d'apporter son tribut pour
+expliquer cette page de notre histoire. Serait-ce parce qu'elles
+repoussent la fable de mon adversaire?... Si elles paraissaient
+aujourd'hui, et qu'il en fût autrement, il faudrait plus que douter de
+leur authenticité.
+
+D'après le jurisconsulte que j'ai déjà cité, le duc d'Enghien a été
+condamné en violation de toutes les formes et de tous les principes. On
+n'a eu qu'un seul document pour toute pièce à charge et à décharge;
+c'est l'arrêté des consuls du 29 ventôse. La minute du jugement rédigé à
+Vincennes, en séance à huis-clos de la commission, le porte
+textuellement. Il y est dit:
+
+«Lecture faite des pièces tant à charge qu'à décharge au nombre d'UNE.»
+
+Cela fait justice de la version mensongère du général Hullin: «qu'il y
+avait plusieurs pièces jointes au dossier, des lettres interceptées, une
+correspondance de M. Shee, alors préfet du Bas-Rhin, et surtout un long
+rapport du conseiller d'État Réal.»
+
+En hasardant ce langage, M. le comte Hullin avait donc oublié qu'il
+avait déclaré lui-même n'avoir reçu que deux pièces contre le prévenu,
+l'arrêté des consuls et la liste des juges que le gouverneur de Paris
+lui avait envoyés à dix heures du soir à Vincennes?
+
+On conçoit dans quel intérêt la version du général Hullin sur ce point a
+été inventée: il fallait jeter de l'incertitude sur la conduite du duc
+d'Enghien, en citant vaguement des lettres interceptées, un rapport du
+conseiller d'État Réal, qui n'en a jamais fait sur cette affaire. Par ce
+moyen, on espérait sans doute rendre moins odieuse la condescendance de
+celui qui avait condamné le prince; on espérait peut-être, en annonçant
+avec ce vague des pièces qui ne furent jamais produites, qu'un jour, si
+on était interpellé de dire pourquoi on n'avait pas produit, comme pièce
+à décharge, la correspondance de M. de Massias, on pourrait prétendre
+qu'elle faisait partie du dossier.
+
+Suivons les autres vices de la procédure qu'il m'importe de faire
+remarquer pour réfuter le général Hullin.
+
+On n'a pas donné de défenseur au prince, on l'a abandonné à lui-même, à
+son inexpérience, à son imprudente vivacité, alors qu'un arrêt de mort
+était suspendu sur sa tête. Mais le général Hullin était-il donc si peu
+familiarisé avec la tenue d'un conseil de guerre, et l'usage si constant
+de donner un défenseur à l'accusé, qu'il eût besoin que le prince en
+demandât un lui-même; que, dans sa position, il connût assez peu les
+lois pour proposer l'incompétence de la commission militaire? Cet oubli
+de la part du général Hullin, la rigueur et l'illégalité de la sentence
+ne sont guère d'accord avec son désir prétendu de favoriser la
+réclamation du prince auprès du premier consul. On ne se montre pas si
+froidement déterminé, pour écouter tout à coup un conseil de l'humanité.
+Non, la commission militaire qui a pu condamner juridiquement, et sans
+hésiter, le duc d'Enghien, n'a pas voulu le sauver, ou ne l'a pas osé:
+si elle l'eût voulu, elle le pouvait. Jamais juge bien disposé ne se
+trouva dans une position plus favorable au salut d'un accusé. Il
+n'existait au procès ni pièces, ni preuves, ni témoins contre le prince,
+et il persistait à nier avec force les accusations portées contre lui.
+Ses rapports avec l'Angleterre, dans le rang où il était né; ses
+correspondances avec son aïeul, le prince de Condé, ne pouvaient être
+prises pour l'aveu d'une conjuration. Quel juge ignore, d'ailleurs, que
+l'aveu d'un accusé ne suffit pas pour le condamner, lorsqu'il n'y a pas
+un corps de délit constant, et des témoignages qui garantissent à la
+justice que celui qu'on accuse ne s'égare pas, dans le désespoir de sa
+situation, jusqu'à faire l'aveu d'un crime qu'il n'a pas commis? Que si
+la commission n'osait pas absoudre un innocent, ou du moins un accusé
+non convaincu du crime qu'on lui imputait, après avoir rempli ce qu'elle
+regardait comme un impérieux devoir, rien ne l'empêchait, non pas de
+demander grâce, elle ne l'eût pas osé peut-être, mais de faire parvenir
+au premier consul la juste prière du prince.
+
+Mais puisque le président de la commission militaire avait des
+dispositions si heureuses pour le duc d'Enghien, comment n'a-t-il pas
+pris tous les moyens nécessaires pour empêcher que son erreur ne fût
+irréparable, au lieu d'ordonner:
+
+«Que le jugement serait EXÉCUTÉ DE SUITE, à la diligence du
+capitaine-rapporteur, après en avoir donné connaissance au condamné, en
+présence des détachemens des différens corps de la garnison?»
+
+M. le comte Hullin a compris, par anticipation, les réflexions qui
+naissent de cet acte, et il a cru les combattre, en affirmant que ce
+jugement n'était pas le véritable original de la sentence prononcée par
+la commission militaire; que c'était celui publié par le _Moniteur_ du
+22 mars 1804, parce qu'on avait essayé plusieurs rédactions.
+
+Quelque absurde que soit cette fable, il convient d'expliquer ici les
+motifs qui la repoussent et en montrent la fausseté.
+
+C'est à minuit que le capitaine-rapporteur a commencé l'interrogatoire
+du duc d'Enghien, et il n'a pu l'avoir terminé qu'à deux heures du
+matin. Cette vérité est d'ailleurs attestée par la minute, où l'on a
+indiqué que la séance a commencé à deux heures du matin. Elle s'est
+prolongée par la lecture de la pièce unique qui composait le dossier,
+par le nouvel interrogatoire que le président a fait subir au prince, et
+par les débats qui ont été longs et animés, jusqu'à quatre heures. C'est
+en effet à cette heure-là que le président a fait évacuer la salle, et
+que les membres de la commission sont entrés en délibération à
+_huis-clos_. Cette délibération n'a pu durer moins d'une demi-heure,
+après quoi il a fallu procéder à la rédaction du jugement. Or, cette
+rédaction, qui est de deux pages d'écriture, n'a pu être faite dans
+moins d'une demi-heure, c'est-à-dire jusqu'à cinq heures du matin. Mais
+si tout ce qui vient d'être énuméré a exigé l'emploi de trois heures,
+qui se sont écoulées depuis le moment où la commission est entrée en
+séance, jusqu'à la signature du jugement, il est _physiquement_
+impossible que celui publié par le _Moniteur_, qui est de sept pages
+d'impression in-8°, ait pu être également rédigé à Vincennes. Un
+écrivain, qui n'aurait qu'à copier, ne le transcrirait pas dans moins de
+trois heures; à plus forte raison, lorsque la contexture de cet écrit,
+les nombreuses questions qui y sont posées, les non moins nombreux
+considérans qui y sont développés, et la citation minutieuse des lois,
+ont nécessité que le rédacteur fît un brouillon avant la mise au net qui
+figure au dossier. Or, si l'on ajoute le temps indispensable pour cette
+rédaction et cette transcription, à l'heure où la commission est entrée
+en séance à _huis-clos_, on arrivera à celle de dix heures du matin, et
+il est notoire que c'est vers les six heures du matin que le prince
+périt!
+
+Le premier jugement présente des blancs pour y mettre plus tard la date
+et l'article de la loi qu'on avait entendu appliquer. On le conçoit, il
+était rédigé à Vincennes, et le Bulletin des lois ne se trouvait pas
+dans ce donjon. Qu'on compare à ce jugement celui publié par le
+_Moniteur_. Dans les sept pages d'impression qui le composent, on
+trouvera la citation minutieuse de nombreuses lois, de nombreux
+articles; on y expose de nombreux documens qui auraient été lus dans la
+séance, le signalement du prince y est entièrement détaillé, jusqu'à sa
+taille d'un mètre sept cent cinq millimètres. Est-ce bien à Vincennes,
+au milieu de la nuit, du trouble et de l'émotion de chacun des membres
+de la commission, peut-être même de celle du général Hullin, malgré ses
+instructions secrètes, qu'une pareille rédaction, qui a exigé une plume
+très exercée, a pu être faite? Mais si la bibliothèque dans laquelle on
+a puisé pour une semblable rédaction avait été transportée à Vincennes,
+pourquoi la mention de ces mêmes lois, de ces mêmes arrêts, etc., qu'on
+lit dans le second jugement, ne se trouve-t-elle pas dans le premier? Le
+brouillon que l'on fait d'un acte contient tout ce qui doit se trouver
+dans sa mise au net.
+
+Mais une dernière circonstance va achever de démontrer l'audacieuse
+imposture du général Hullin sur ce point. Le jugement inséré dans le
+_Moniteur_, porte qu'après les débats: «le rapporteur, le greffier,
+ainsi que les citoyens assistant dans l'auditoire, se sont retirés sur
+l'invitation du président.»
+
+En effet, il est de rigueur que le capitaine-rapporteur n'assiste pas à
+la délibération d'un conseil de guerre après la clôture des débats,
+puisque l'accusé, dont il est l'accusateur, n'y est pas lui-même
+présent.
+
+Et cependant la minute de ce second jugement qui est au dossier, au
+dépôt des conseils de guerre, est écrite _en entier_ de la main du
+capitaine-rapporteur. Où l'a-t-il donc pu écrire, puisque, d'après la
+fable du général Hullin, elle aurait été rédigée dans la séance à
+_huis-clos_ de la commission, et que le jugement atteste que le
+rapporteur s'est retiré, si ce n'est à Paris, lorsque les moteurs de ce
+fatal événement, alarmés de la rumeur qu'il causait, des mécontentemens
+du premier consul, et de l'irrégularité de tout ce qui avait été rédigé
+à Vincennes, ont voulu le rendre moins grave pour eux?
+
+Répondez, général Hullin!
+
+La vérité que tout démontre, c'est que la minute du jugement au dossier,
+portant qu'il sera _exécuté de suite_, est celle qui fut rédigée dans la
+séance à _huis-clos_, celle qui fut remise par le général Hullin au
+capitaine-rapporteur, pour qu'il fît procéder à son exécution. Elle est
+signée de tous les membres de la commission, même du
+capitaine-rapporteur, qui dut la revêtir de sa signature pour qu'elle
+eût force exécutoire. Concevrait-on qu'un pareil acte, revêtu de toutes
+les signatures des membres du tribunal, n'eût été qu'un brouillon? Fable
+ridicule!
+
+Mais ce qu'on ne concevra pas plus, c'est que si, au lieu de cette
+minute, le général Hullin avait remis au capitaine-rapporteur celle
+insérée dans le _Moniteur_, cet estimable officier eût, au mépris de la
+teneur du jugement, et contre l'usage constant, même des commissions
+spéciales (ce que n'était pas celle-ci), fait exécuter le prince sous
+les yeux, en quelque sorte, des juges qui ne l'auraient pas condamné à
+cette exécution instantanée. Non, cette allégation se repousse par son
+atroce absurdité. L'accusation contre le capitaine-rapporteur est
+d'autant plus mensongère, qu'il avait été plein d'égards pour le prince,
+et lui avait donné des marques d'intérêt. C'est lui qui lui avait
+suggéré, ainsi que je l'ai déjà dit, l'idée d'exprimer au bas de son
+interrogatoire le désir de voir le premier consul, et qui a même dicté
+au prince les phrases qui se trouvent écrites de sa main dans cette
+pièce du procès.
+
+Le général Hullin entendait-il que la sentence qu'il venait de prononcer
+ne fût exécutée que sur l'autorisation du gouverneur de Paris,
+lorsqu'après avoir remis le fatal arrêt au capitaine-rapporteur, il
+donnait l'ordre au commandant de Vincennes, Harel, qui seul des
+officiers présens connaissait les détours des souterrains du donjon, de
+conduire le condamné dans les fossés du château, où son exécution ne
+pouvait compromettre la sûreté des passans? Ce fait est attesté par la
+déposition du sieur Anfort, recueillie en 1806, et publiée en 1822, par
+un homme qui paraît n'avoir été mu que par le désir de découvrir la
+vérité. Voici l'extrait de cette déposition:
+
+«Les questions épuisées, on appelle le duc d'Enghien dans une salle
+voisine. Ces messieurs annoncent qu'ils vont aller aux opinions; et,
+après un certain intervalle, le commandant Harel est appelé derechef. On
+lui annonce la condamnation du prisonnier; il reçoit l'ordre de le faire
+descendre, quand il en sera temps, dans les fossés du château. Un espace
+de temps s'écoule encore, après lequel l'ordre définitif est donné au
+commandant par le président du conseil. D'une voix faible et mal
+assurée, Harel invite le prisonnier à le suivre: un flambeau à la main,
+il s'avance sous l'escalier étroit et tortueux[62].»
+
+Que devient maintenant, devant tous ces faits accablans, la fable de la
+lettre que M. le général Hullin se serait mis en devoir d'écrire au
+premier consul, aussitôt que le jugement aurait été rendu, «pour le
+conjurer de remettre une peine que la rigueur de la position de la
+commission ne lui avait pas permis d'éluder?»
+
+Que deviendra également cette assertion: «qu'à cet instant un homme, qui
+s'était constamment tenu dans la salle du conseil, lui dit en prenant la
+plume: Maintenant cela me regarde?»
+
+Quoi! M. le général Hullin avait mis tant de hâte à faire exécuter le
+jugement, que lui-même avait donné l'ordre au commandant Harel de
+conduire le prince dans les fossés du château, au lieu de laisser ce
+triste soin au capitaine-rapporteur, et cependant il se serait mis en
+devoir d'écrire pour demander la grâce du condamné!
+
+Le capitaine-rapporteur représente le procureur-général devant les
+autres tribunaux criminels; or, comme l'appel n'était ni proposé, ni
+permis au duc d'Enghien, puisque le jugement devait être exécuté de
+suite, le général Hullin l'avait livré dans le même état où se trouve un
+condamné, lorsque, après avoir épuisé tout recours, il est remis au
+procureur-général chargé d'assurer l'exécution de la loi. La mort
+immédiate est la conséquence aussi prompte qu'inévitable de ce dernier
+acte du procès.
+
+Il me reste peu de chose à dire, sans doute, pour démontrer cette
+calomnie; car il a déjà été prouvé, par les pièces mêmes du procès
+(c'est d'ailleurs un usage constant en pareil cas), que la salle dans
+laquelle siégeait la commission militaire à Vincennes fut évacuée après
+les débats, et transformée aussitôt en salle du conseil, où les membres
+délibérèrent à _huis-clos_, et où on n'a pas osé prétendre, jusqu'à
+présent du moins, que j'étais resté pendant la délibération. À quel
+titre aurais-je élevé cette prétention? En quelle qualité les membres,
+qui avaient à délibérer entre eux, m'y auraient-ils souffert? Il ne faut
+pas perdre de vue qu'à l'exception du général Hullin, aucun des colonels
+qui faisaient partie de la commission n'avait été averti de sa
+nomination autrement que par une lettre individuelle écrite par le
+gouverneur de Paris. Par une conséquence naturelle, aucun d'eux n'avait
+pu être circonvenu. Les fauteurs de la catastrophe s'en étaient reposés
+sur les instructions particulières données au général Hullin, et à la
+docilité qu'il avait sans doute promis d'apporter dans l'accomplissement
+de ce qui lui avait été prescrit.
+
+De quel droit me serais-je également permis d'arracher la plume des
+mains de ce président, écrivant pour l'accomplissement d'une
+délibération de la commission? Et le général Hullin lui-même se
+serait-il assez peu respecté pour céder ainsi à la menace d'un
+subordonné, et renoncer à l'exercice du consolant mandat de demander la
+grâce d'un infortuné qu'on aurait condamné à regret? Aurait-il obtempéré
+à un ordre dont sa position et ses fonctions ne lui auraient pas permis
+d'admettre l'existence entre mes mains, et que, par suite, il aurait dû
+se faire représenter à l'instant même? Mais que dis-je? n'ai-je pas déjà
+démontré l'absurdité que le comte Hullin eût voulu intercéder pour le
+prince, en même temps qu'il l'envoyait froidement à une mort certaine?
+Et dès lors, comment aurait-il été troublé dans son intercession? ou
+comment, moi, sans qualité pour suspendre l'exécution ordonnée par lui,
+aurais-je prétendu devoir demander grâce en son lieu et place?
+
+Que justice soit donc faite, sous ce nouveau rapport, de l'imposture du
+général Hullin.
+
+Je le laisserai désormais avec l'émotion qu'il assure avoir éprouvée en
+entendant la terrible explosion; c'était sans doute celle du
+commencement des remords dont il se dit agité depuis plus de vingt ans,
+pour avoir cédé aux instigations de ceux qui avaient d'avance résolu la
+mort du malheureux prince.
+
+
+
+
+§ III.
+
+Quelle fut ma conduite comme commandant des troupes.
+
+
+À peine âgé alors de vingt-huit ans, j'étais officier-général et
+aide-de-camp. Cette position, qui me valait l'honneur de remplir des
+missions périlleuses sur les champs de bataille, ne m'initiait pas dans
+les secrets de l'État. Je n'avais pas à correspondre avec les puissances
+étrangères; je n'étais pas chargé de surveiller l'émigration par des
+relations avec les ministres ou les ambassadeurs; je n'avais ni rang
+dans le conseil, ni autorité pour faire des rapports ou donner mon avis
+sur aucun des objets qui pouvaient s'y traiter, et moins encore avais-je
+le pouvoir de prendre l'initiative, ou de faire adopter une mesure en
+quoi que ce fût.
+
+Et d'ailleurs, qu'importait à ma position personnelle la circonstance
+dont il s'agit? Avais-je des inquiétudes à calmer pour l'avenir, ou des
+garanties à donner contre le passé? Je ne connaissais de la révolution
+que les guerres qu'elle nous avait suscitées, que les batailles qu'il
+avait fallu livrer, et que la gloire que nos armes y avaient acquise. La
+fortune et mon épée m'avaient servi à souhait; j'étais heureux de mon
+sort, mon ambition était satisfaite, et assurément rien ne pouvait alors
+me faire présumer que j'arriverais un jour aux grands emplois que j'ai
+occupés depuis. Je ne pouvais songer qu'à remplir avec honneur et avec
+zèle les devoirs de ma position, et l'on sait que le premier consul ne
+nous laissait guère le temps de nous reposer, et à plus forte raison
+celui de nous mêler de choses étrangères à nos fonctions.
+
+C'est au retour d'une longue mission, que, me trouvant de service à la
+Malmaison, je fus chargé d'aller porter une lettre cachetée au
+gouverneur de Paris, le général Murat. On conçoit aisément que le
+contenu ne m'en fut pas révélé; le premier consul n'avait pas l'habitude
+d'entrer dans de semblables explications avec les porteurs de ses
+messages; et qu'importait-il d'ailleurs que j'en connusse le contenu?
+Quoi qu'il arrivât, je ne pouvais jamais être appelé qu'à obéir à mes
+supérieurs en grade, et jamais à délibérer. Je partis donc le 20 mars, à
+cinq heures du soir, de la Malmaison pour me rendre chez le général
+Murat.
+
+Rien de plus simple que ma position, et la ligne de mes devoirs était si
+clairement tracée, que je n'avais même pas à réfléchir sur la conduite
+que j'avais à tenir.
+
+Qu'eût fait tout autre à ma place?
+
+Colonel du corps de la gendarmerie d'élite, qui alors ne comptait pas
+dans la garde, mais qui faisait partie de la garnison de Paris, c'est à
+ce seul titre que je reçus dans la soirée l'ordre du général Murat de me
+rendre à Vincennes, et d'y prendre le commandement des troupes qui
+allaient s'y réunir. Devais-je ne pas obéir?
+
+Rendu au lieu désigné, et chargé d'y veiller à la sûreté d'une
+commission militaire que l'autorité compétente venait d'y convoquer,
+pouvais-je ne pas accomplir ma mission?
+
+Responsable, en quelque sorte, de la conduite des troupes confiées à ma
+direction, ne devais-je pas les disposer et les surveiller durant
+l'opération, objet de leur réunion?
+
+Était-ce à moi, dont l'obéissance était le premier devoir, qu'il
+appartenait de scruter l'objet de la réunion de la commission militaire,
+et la légalité des actes en vertu desquels elle avait à procéder?
+
+C'est aux militaires particulièrement que je ne crains pas d'adresser
+avec confiance ces diverses questions, et celles qui les suivront.
+
+La discipline militaire, la responsabilité qui pesait sur moi dans cette
+grave circonstance, où déjà l'arrestation du général Moreau causait
+quelque fermentation parmi les troupes, me commandaient donc la plus
+active surveillance.
+
+Les casernes de Paris sont situées dans des quartiers éloignés les uns
+des autres. Certains des corps qui reçurent l'ordre de marcher dans
+cette circonstance eurent à traverser la ville, en partant des points
+opposés, très éloignés de la barrière du Trône. Cet éloignement fut
+cause que quelques-uns de ces corps n'arrivèrent à Vincennes qu'à près
+de trois heures du matin, ayant reçu tard dans la soirée l'ordre de
+départ.
+
+Ce ne fut donc qu'après la réunion totale des troupes, et après que
+j'eus disposé leur placement sur l'esplanade qui est devant le château
+de Vincennes, que je pus céder au désir que j'avais de voir le prince,
+et de connaître les circonstances, que j'ignorais absolument, sur
+lesquelles reposait sa mise en jugement.
+
+J'ai dit que la froideur de la nuit que j'avais passée au milieu des
+troupes me fit approcher d'une cheminée devant laquelle était placé le
+fauteuil du président. C'est ainsi que je me trouvai, pendant quelques
+instans seulement, assis derrière le général Hullin, durant la séance de
+la commission. C'est de là que j'entendis ce que j'ai rapporté de la
+courte partie des débats dont je fus le témoin. Il y avait à peine un
+quart d'heure que j'y étais, lorsqu'on ordonna de faire retirer le
+prince, et l'évacuation de la salle, qui dès ce moment fut métamorphosée
+en chambre du conseil. C'est alors qu'étant sans mandat ni qualité pour
+assister ni participer à la discussion intérieure de la commission, je
+fus rejoindre mes troupes et attendre le résultat de sa délibération.
+
+J'ai déjà fait ressortir le double mensonge que présente la version du
+général Hullin relativement à l'influence que j'aurais exercée sur la
+commission pendant sa séance, et celle que j'aurais exercée sur
+lui-même, pour l'empêcher de transmettre le vœu du prince, d'avoir une
+entrevue avec le premier consul. J'ajouterai ici deux observations qui
+ne sont pas moins décisives.
+
+La commission a délibéré à huis-clos, et par conséquent hors de ma
+présence. Ainsi, pour que j'eusse été dans le cas de répondre à son
+président, afin de le détourner d'écrire au premier consul: «Cela me
+regarde maintenant,» il aurait fallu, ou que la lecture du jugement eût
+été faite publiquement, et que je l'eusse entendue, c'est-à-dire en
+séance redevenue publique, ou que la commission eût, avant sa
+délibération, reconnu en moi une autorité supérieure par laquelle des
+instructions formelles et préalables lui auraient prescrit de me faire
+appeler dans la chambre du conseil, après la signature du jugement, et
+de le soumettre à mon _veto_. Sans l'une ou l'autre de ces
+circonstances, il eût été impossible que je me fusse trouvé en situation
+de prétendre qu'alors «_cela me regardait_.»
+
+Or, le véritable jugement rendu à Vincennes, celui qui a été exécuté, ne
+porte pas qu'on ait rouvert la séance publique, ce qui en effet n'a pas
+eu lieu. Le général Hullin n'avait pas cru devoir recourir à ce
+simulacre... Au contraire il y est déclaré qu'on _a fait, clos et jugé_
+sans désemparer, _pour être exécuté de suite_, moyennant la seule
+lecture de la sentence, par le capitaine-rapporteur, en présence des
+différens détachemens de troupes de la garnison.
+
+Il m'aurait donc été impossible de connaître la teneur du jugement par
+sa lecture en séance publique, puisqu'elle n'avait pas eu lieu, et par
+conséquent de répondre au général Hullin, en lui enlevant la plume des
+mains: _Cela me regarde maintenant_.
+
+Quant aux instructions qui auraient été données à la commission de me
+déférer la sentence après l'avoir rendue pour la faire exécuter, même
+alors qu'elle n'aurait pas ordonné l'exécution instantanée (car il
+aurait fallu tout cela pour que la version du général eût quelque
+vraisemblance), par quelle voie, dans quel document auraient-elles été
+données ces instructions, et par qui l'auraient-elles été? Aucune
+mention n'en est faite dans la pièce unique du procès, l'arrêté du 29
+ventôse; il en est de même dans l'ordre du gouverneur de Paris, portant
+nomination des membres de la commission; enfin, il n'en est nullement
+question dans aucune des deux rédactions du jugement.
+
+La commission, ou, si l'on veut, son président, ne m'avait donc pas
+soumis la sentence qui venait d'être rendue, et dès-lors je ne pouvais
+me permettre de prétendre, et moins encore de souscrire à ce que la
+volonté arbitraire de son subordonné enchaînât sa volonté légale. Car,
+allons plus loin, admettons un instant que la version tardive du général
+Hullin soit vraie; admettons que, subordonné que j'étais, j'aie voulu
+non seulement désobéir à mon supérieur, ce qui eût été manquer à la
+discipline, mais encore lui forcer la main, ce qui eût été presque une
+rébellion, comment le général Hullin se justifierait-il de ne m'avoir
+pas fait arrêter sur-le-champ, ou au moins comment n'aurait-il pas porté
+plainte contre moi? L'a-t-il fait? Bien plus, à qui a-t-il jamais fait
+part de son ressentiment à ce sujet? Assurément, ce n'est ni à
+l'empereur ni à moi. Ce ne serait donc qu'après la restauration que le
+général Hullin se serait souvenu d'un fait aussi grave; la mémoire lui
+serait revenue comme les regrets, tout juste lorsqu'on les aurait
+éveillés par des inquiétudes pour son avenir.
+
+Il croyait, dit-il, que j'avais des ordres; mais alors il aurait dû m'en
+demander préalablement l'exhibition, et certes il en parlerait
+aujourd'hui. Lui, mes adversaires, ou les ennemis de l'empereur ne
+garderaient pas le silence à ce sujet. Mais cette question est de celles
+auxquelles le bon sens seul peut répondre. Quelles instructions
+aurais-je pu recevoir dans la situation où j'étais placé?
+
+Enfin, pour dernier grief, quelques personnes m'ont blâmé d'avoir voulu
+chercher à justifier le premier consul aux dépens du ministre des
+relations extérieures; je pourrais à plus juste titre reprocher à mes
+adversaires d'avoir constamment cherché à se justifier aux dépens de
+l'empereur. Au surplus, à cette imputation ou à tout autre de même
+nature, je n'ai qu'un mot à répondre, c'est que je n'ai jamais cru que
+la chute de Napoléon et sa mort m'aient dégagé de la reconnaissance que
+je lui dois; c'est sur ce sentiment que j'ai basé ma conduite, et j'ai
+cru en cela ne remplir qu'un devoir.
+
+En résumé, et pour ne plus parler de cette affaire, tout se réduit à
+quelques questions très simples, auxquelles le public peut aujourd'hui
+répondre.
+
+Par qui l'arrestation du prince a-t-elle été suggérée?
+
+Par qui a-t-il été jugé?
+
+Par qui a-t-il été condamné?
+
+Par qui l'acte a-t-il été signé?
+
+Les documens qui suivent, et surtout la correspondance de M. le duc
+Dalberg, aideront le lecteur à résoudre ces questions.
+
+
+
+
+DOCUMENS, ET CORRESPONDANCE DE M. LE DUC DALBERG.
+
+
+
+
+§ 1er
+
+Lettre du premier consul au ministre de la guerre[63].
+
+ Paris, le 19 ventôse an XII (10 mars 1804)
+
+Vous voudrez bien, citoyen général, donner ordre au général Ordener, que
+je mets à cet effet à votre disposition, de se rendre dans la nuit en
+poste à Strasbourg. Il voyagera sous un autre nom que le sien; il verra
+le général de la division.
+
+Le but de sa mission est de se porter sur Ettenheim, de cerner la ville,
+d'y enlever le duc d'Enghien, Dumouriez, un colonel anglais et tout
+autre individu qui serait à leur suite. Le général de la division, le
+maréchal-des-logis de gendarmerie qui a été reconnaître Ettenheim, ainsi
+que le commissaire de police, lui donneront tous les renseignemens
+nécessaires.
+
+Vous ordonnerez au général Ordener de faire partir de Schelestadt trois
+cents hommes du 26e de dragons, qui se rendront à Rheinau, où ils
+arriveront à huit heures du soir.
+
+Le commandant de la division enverra quinze pontonniers à Rheinau, qui
+arriveront également à huit heures du soir, et qui, à cet effet,
+partiront en poste ou sur les chevaux de l'artillerie légère.
+Indépendamment du bac, il se sera déjà assuré qu'il y ait là quatre ou
+cinq grands bateaux, de manière à pouvoir faire passer d'un seul voyage
+trois cents chevaux.
+
+Les troupes prendront du pain pour quatre jours et se muniront de
+cartouches. Le général de la division y joindra un capitaine ou un
+officier, et un lieutenant de gendarmerie, et trois ou quatre
+(trentaines) brigades de gendarmerie.
+
+Dès que le général Ordener aura passé le Rhin, il se dirigera droit à
+Ettenheim, marchera droit à la maison du duc et à celle de Dumouriez;
+après cette expédition terminée, il fera son retour sur Strasbourg.
+
+En passant à Lunéville, le général Ordener donnera ordre que l'officier
+des carabiniers qui a commandé le dépôt à Ettenheim se rende à
+Strasbourg en poste, pour y attendre ses ordres.
+
+Le général Ordener, arrivé à Strasbourg, fera partir bien secrètement
+deux agens, soit civils, soit militaires, et s'entendra avec eux pour
+qu'ils viennent à sa rencontre.
+
+Vous donnerez ordre pour que, le même jour et à la même heure, deux
+cents hommes du 26e de dragons, sous les ordres du général Caulaincourt
+(auquel vous donnerez des ordres en conséquence), se rendent à
+Offembourg, pour y cerner la ville et arrêter la baronne de Reich, si
+elle n'a pas été prise à Strasbourg, et autres agens du gouvernement
+anglais, dont le préfet et le citoyen Méhée, actuellement à Strasbourg,
+lui donneront les renseignemens.
+
+D'Offembourg, le général Caulaincourt dirigera des patrouilles sur
+Ettenheim, jusqu'à ce qu'il ait appris que le général Ordener a réussi.
+Ils se prêteront des secours mutuels.
+
+Dans le même temps, le général de la division fera passer trois cents
+hommes de cavalerie à Kelh, avec quatre pièces d'artillerie légère, et
+enverra un poste de cavalerie légère à Wilstadt, point intermédiaire
+entre les deux routes.
+
+Les deux généraux auront soin que la plus grande discipline règne, que
+les troupes n'exigent rien des habitans; vous leur ferez donner à cet
+effet douze mille francs.
+
+S'il arrivait qu'il ne pussent pas remplir leur mission, et qu'ils
+eussent l'espoir, en séjournant trois ou quatre jours et en faisant des
+patrouilles, de réussir, ils sont autorisés à le faire.
+
+Ils feront connaître aux baillis des deux villes, que, s'ils continuent
+de donner asile aux ennemis de la France, ils s'attireront de grands
+malheurs.
+
+Vous ordonnerez que le commandant de Neuf-Brissac fasse passer cent
+hommes sur la rive droite avec deux pièces de canon.
+
+Les postes de Kelh, ainsi que ceux de la rive droite, seront évacués dès
+l'instant que les deux détachemens auront fait leur retour.
+
+Le général Caulaincourt aura avec lui une trentaine de gendarmes; du
+reste, le général Caulaincourt, le général Ordener et le général de la
+division tiendront un conseil, et feront les changemens qu'ils croiront
+convenables aux présentes dispositions.
+
+S'il arrivait qu'il n'y eût plus à Ettenheim, ni Dumouriez, ni le duc
+d'Enghien, on rendrait compte par un courrier extraordinaire de l'état
+des choses.
+
+Vous ordonnerez de faire arrêter le maître de poste de Kelh et autres
+individus qui pourraient donner des renseignemens sur cela.
+
+ _Signé_, BONAPARTE.
+
+
+
+
+§ II.
+
+Ordre du ministre de la guerre au général Ordener[64].
+
+
+ Paris, le 20 ventôse an XII (mars 1804).
+
+En conséquence des dispositions du gouvernement qui met le général
+Ordener à celle du ministre de la guerre, il lui est ordonné de partir
+de Paris en poste aussitôt après la réception du présent ordre, pour se
+rendre le plus rapidement possible, et sans s'arrêter un instant, à
+Strasbourg. Il voyagera sous un autre nom que le sien. Arrivé à
+Strasbourg, il verra le général de la division. _Le but de la mission
+est de se porter sur Ettenheim, de cerner la ville, d'y enlever le duc
+d'Enghien, Dumouriez_, un colonel anglais, et tout autre individu qui
+serait à leur suite. Le général commandant la 5e division, le
+maréchal-des-logis qui a été reconnaître Ettenheim, ainsi que le
+commissaire de police, lui donneront tous les renseignemens nécessaires.
+
+Le général Ordener donnera ordre de faire partir de Schelestadt trois
+cents hommes du 26e de dragons, qui se rendront à Rheinau, où ils
+arriveront à huit heures du soir. Le commandant de la 5e division
+enverra quinze pontonniers à Rheinau, qui y arriveront également à huit
+heures du soir, et qui, à cet effet, partiront en poste sur les chevaux
+d'artillerie légère. Indépendamment du bac, il se sera assuré qu'il y
+ait là quatre ou cinq grands bateaux, de manière à pouvoir passer d'un
+seul voyage trois cents chevaux. Les troupes prendront du pain pour
+quatre jours, et se muniront d'une quantité de cartouches suffisante. Le
+général de la division y joindra un capitaine, un lieutenant de
+gendarmerie et une trentaine de gendarmes. Dès que le général Ordener
+aura passé le Rhin, _il se dirigera droit à Ettenheim, marchera droit à
+la maison du duc d'Enghien_ et à celle de _Dumouriez_. Après cette
+expédition terminée, il fera son retour sur Strasbourg. En passant à
+Lunéville, le général Ordener donnera ordre que l'officier de
+carabiniers qui aura commandé le dépôt à Ettenheim se rende à Strasbourg
+en poste pour y attendre ses ordres. Le général Ordener, arrivé à
+Strasbourg, fera partir bien secrètement deux agens, soit civils, soit
+militaires, et s'entendra avec eux pour qu'ils viennent à sa rencontre.
+Le général Ordener est prévenu que le général Caulaincourt doit partir
+avec lui pour agir de son côté. Le général Ordener aura soin que la plus
+grande discipline règne, que les troupes n'exigent rien des habitans.
+S'il arrivait que le général Ordener ne pût pas remplir sa mission, et
+qu'il eût l'espoir, en séjournant trois ou quatre jours, et en faisant
+faire des patrouilles, de réussir, il est autorisé à le faire. Il fera
+connaître au bailli de la ville que, s'il continue à donner asile aux
+ennemis de la France, il s'attirera de grands malheurs. Il donnera
+l'ordre au commandant de Neuf-Brissac de faire passer cent hommes sur la
+rive droite du Rhin avec deux pièces de canon. Les postes de Kelh, ainsi
+que ceux de la rive droite, seront évacués aussitôt que les deux
+détachemens auront fait leur retour.
+
+Le général Ordener, le général Caulaincourt, le général commandant la 5e
+division, tiendront conseil, et feront les changemens qu'ils croiront
+convenables aux présentes dispositions. S'il arrivait qu'il n'y eût plus
+à Ettenheim, ni Dumouriez, ni le duc d'Enghien, le général Ordener me
+rendra compte par un courrier extraordinaire de l'état des choses, et il
+attendra de nouveaux ordres. Le général Ordener requerra le commandant
+de la 5e division de faire arrêter le maître de poste de Kelh, et les
+autres individus qui pourraient donner des renseignemens.
+
+Je remets au général Ordener une somme de douze mille francs pour lui et
+le général Caulaincourt. Vous demanderez au général commandant la 5e
+division militaire, que, dans le temps où vous et le général
+Caulaincourt ferez votre expédition, il fasse passer trois cents hommes
+de cavalerie à Kelh avec quatre pièces d'artillerie légère. Il enverra
+aussi un poste de cavalerie légère à Wilstadt, point intermédiaire entre
+les deux routes.
+
+ _Signé_, Alex. BERTHIER.
+
+
+
+
+§ III.
+
+Liberté.--Égalité.
+
+ Extrait des registres des délibérations des consuls de la
+ république.
+
+ Paris, le 29 ventôse l'an XII de la république une et indivisible.
+
+
+Le gouvernement de la république arrête ce qui suit:
+
+ARTICLE Ier. Le ci-devant duc d'Enghien, prévenu d'avoir porté les armes
+contre la république, d'avoir été et d'être encore à la solde de
+l'Angleterre, de faire partie des complots tramés par cette dernière
+puissance contre la sûreté intérieure et extérieure de la république,
+sera traduit à une commission militaire, composée de sept membres nommés
+par le général gouverneur de Paris, et qui se réunira à Vincennes.
+
+ART. II. Le grand-juge, le ministre de la guerre et le général
+gouverneur de Paris sont chargés de l'exécution du présent arrêté.
+
+ Le premier consul, _signé_, BONAPARTE.
+
+ Par le premier consul, _signé_, HUGUES MARET.
+
+ Pour copie conforme,
+
+ Le général en chef, gouverneur de Paris.
+
+ _Signé_, MURAT.
+
+
+
+
+§ IV.
+
+Nomination des membres de la commission militaire.
+
+ _Au gouvernement de Paris, le 29 ventôse an XII de la république._
+
+
+Le général en chef, gouverneur de Paris,
+
+En exécution de l'arrêté du gouvernement, en date de ce jour, portant
+que le ci-devant duc d'Enghien sera traduit devant une commission
+militaire composée de sept membres, nommés par le général gouverneur de
+Paris, a nommé et nomme, pour former ladite commission, les sept
+militaires dont les noms suivent:
+
+Le général Hullin, commandant les grenadiers à pied de la garde des
+consuls, président;
+
+Le colonel Guitton, commandant le premier régiment de cuirassiers;
+
+Le colonel Bazancourt, commandant le quatrième régiment d'infanterie
+légère;
+
+Le colonel Ravier, commandant le dix-huitième régiment d'infanterie de
+ligne;
+
+Le colonel Barrois, commandant le quatre-vingt-seizième de ligne;
+
+Le colonel Rabbe, commandant le deuxième régiment de la garde municipale
+de Paris;
+
+Le citoyen Dautancourt, major de la gendarmerie d'élite, qui remplira
+les fonctions de capitaine-rapporteur.
+
+Cette commission se réunira sur-le-champ au château de Vincennes, pour y
+juger, sans désemparer, le prévenu, sur les charges énoncées dans
+l'arrêté du gouvernement, dont copie sera remise au président.
+
+ J. MURAT.
+
+
+
+
+§ V.
+
+Interrogatoire.
+
+
+L'an XII de la république française, aujourd'hui 29 ventôse, douze
+heures du soir, moi, capitaine-major de la gendarmerie d'élite, me suis
+rendu, d'après l'ordre du général commandant le corps, chez le général
+en chef _Murat_, gouverneur de Paris, qui me donna de suite l'ordre de
+me rendre au château de Vincennes, près le général _Hullin_, commandant
+les grenadiers de la garde des consuls, pour en prendre et recevoir
+d'ultérieurs.
+
+Rendu au château de Vincennes, le général _Hullin_ m'a communiqué, 1°
+une expédition de l'arrêté du gouvernement du 29 ventôse, présent mois,
+portant que le ci-devant duc d'Enghien serait traduit devant une
+commission militaire composée de sept membres, nommés par le général
+gouverneur de Paris; 2° l'ordre du général en chef, gouverneur de Paris,
+de ce jour, portant nomination des membres de la commission militaire,
+en exécution de l'arrêté précité, lesquels sont les citoyens _Hullin_,
+général des grenadiers de la garde; _Guitton_, colonel du 1er des
+cuirassiers; _Bazancourt_, commandant le 4e régiment d'infanterie
+légère; _Ravier_, commandant le 18e d'infanterie de ligne; _Barrois_,
+commandant le 96e de ligne; et _Rabbe_, commandant le 2e régiment de la
+garde de Paris.
+
+Et portant que le capitaine-major soussigné remplira auprès de cette
+commission militaire les fonctions de capitaine-rapporteur: le même
+ordre portant encore que cette commission se réunira sur-le-champ au
+château de Vincennes, pour y juger, sans désemparer, le prévenu, sur les
+charges énoncées dans l'arrêté du gouvernement susdaté.
+
+Pour l'exécution de ces dispositions, et en vertu des ordres du général
+_Hullin_, président de la commission, le capitaine soussigné s'est rendu
+dans la chambre où se trouvait couché le duc d'Enghien, accompagné du
+chef d'escadron _Jacquin_ de la légion d'élite, et des gendarmes à pied
+du même corps, nommés _Lerva_ et _Tharsis_, et encore du citoyen
+_Noirot_, lieutenant au même corps: le capitaine-rapporteur soussigné a
+reçu de suite les réponses ci-après, sur chacune des interrogations
+qu'il lui a adressées, étant assisté du citoyen _Molin_, capitaine au
+18e régiment, greffier choisi par le rapporteur.
+
+--À lui demandé ses nom, prénoms, âge et lieu de naissance.
+
+A répondu se nommer _Louis-Antoine-Henri de Bourbon, duc d'Enghien_, né
+le 2 août 1772 à Chantilly.
+
+--À lui demandé à quelle époque il a quitté la France.
+
+A répondu: Je ne puis pas le dire précisément; mais je pense que c'est
+le 16 juillet 1789. Qu'il est parti avec le prince de Condé, son
+grand-père, son père, le comte d'Artois et les enfans du comte d'Artois.
+
+--À lui demandé où il a résidé depuis sa sortie de France.
+
+A répondu: En sortant de France, j'ai passé, avec mes parens que j'ai
+toujours suivis, par Mons et Bruxelles; de là, nous nous sommes rendus à
+Turin, chez le roi de Sardaigne, où nous sommes restés à peu près seize
+mois. De là, toujours avec ses parens, il est allé à Worms et environs
+sur les bords du Rhin. Ensuite le corps de Condé s'est formé, et j'ai
+fait toute la guerre. J'avais, avant cela, fait la campagne de 1792 en
+Brabant, avec le corps de Bourbon, à l'armée du duc Albert.
+
+--À lui demandé où il s'est retiré depuis la paix faite entre la
+république française et l'empereur.
+
+A répondu: Nous avons terminé la dernière campagne aux environs de
+Gratz; c'est là où le corps de Condé, qui était à la solde de
+l'Angleterre, a été licencié, c'est-à-dire à Wendisch Facstrictz, en
+Styrie; qu'il est ensuite resté pour son plaisir à Gratz ou aux
+environs, à peu près six ou neuf mois, attendant des nouvelles de son
+grand-père, le prince de Condé, qui était passé en Angleterre, et qui
+devait l'informer du traitement que cette puissance lui ferait, lequel
+n'était pas encore déterminé. Dans cet intervalle, j'ai demandé au
+cardinal de Rohan la permission d'aller dans son pays, à Ettenheim en
+Brisgaw, ci-devant évêché de Strasbourg; que depuis deux ans et demi il
+est resté dans ce pays. Depuis la mort du cardinal, il a demandé à
+l'électeur de Bade, officiellement, la permission de rester dans ce
+pays, qui lui a été accordée, n'ayant pas voulu y rester sans son
+agrément.
+
+--À lui demandé s'il n'est point passé en Angleterre, et si cette
+puissance lui accorde toujours un traitement.
+
+A répondu n'y être jamais allé; que l'Angleterre lui accorde toujours un
+traitement, et qu'il n'a que cela pour vivre.
+
+A demandé à ajouter que les raisons qui l'avaient déterminé à rester à
+Ettenheim ne subsistant plus, il se proposait de se fixer à Fribourg en
+Brisgaw, ville beaucoup plus agréable qu'Ettenheim, où il n'était resté
+qu'attendu que l'électeur lui avait accordé la permission de chasse dont
+il était fort amateur.
+
+--À lui demandé s'il entretenait des correspondances avec les princes
+français retirés à Londres; s'il les avait vus depuis quelque temps.
+
+A répondu: que naturellement il entretenait des correspondances avec son
+grand-père, depuis qu'il l'avait quitté à Vienne, où il était allé le
+conduire après le licenciement du corps; qu'il en entretenait également
+avec son père, qu'il n'avait pas vu, autant qu'il peut se le rappeler,
+depuis 1794 ou 1795.
+
+--À lui demandé quel grade il occupait dans l'armée de Condé.
+
+A répondu: Commandant de l'avant-garde avant 1796. Avant cette campagne,
+comme volontaire au quartier-général de son grand-père; et toujours,
+depuis 1796, comme commandant d'avant-garde, et observant qu'après le
+passage de l'armée de Condé en Russie, cette armée fut réunie en deux
+corps, un d'infanterie et un de dragons, dont il fut fait colonel par
+l'empereur, et que c'est en cette qualité qu'il revint aux armées du
+Rhin.
+
+--À lui demandé s'il connaît le général Pichegru; s'il a eu des
+relations avec lui.
+
+A répondu: Je ne l'ai, je crois, jamais vu; je n'ai point eu de
+relations avec lui. Je sais qu'il a désiré me voir. Je me loue de ne pas
+l'avoir connu, d'après les vils moyens dont on dit qu'il a voulu se
+servir, s'ils sont vrais.
+
+--À lui demandé s'il connaît l'ex-général Dumouriez, et s'il a des
+relations avec lui.
+
+A répondu: Pas davantage; je ne l'ai jamais vu.
+
+--À lui demandé si, depuis la paix, il n'a point entretenu de
+correspondance dans l'intérieur de la république.
+
+A répondu: J'ai écrit à quelques amis qui me sont encore attachés, qui
+ont fait la guerre avec moi, pour leurs affaires et les miennes. Ces
+correspondances n'étaient pas de celles dont il croit qu'on veuille
+parler.
+
+De quoi a été dressé le présent, qui a été signé par le duc d'Enghien,
+le chef d'escadron Jacquin, le lieutenant _Noirot_, les deux gendarmes
+et le capitaine-rapporteur.
+
+«Avant de signer le présent procès-verbal, je fais, avec instance, la
+demande d'avoir une audience particulière du premier consul. Mon nom,
+mon rang, ma façon de penser et l'horreur de ma situation me font
+espérer qu'il ne se refusera pas à ma demande.»
+
+_Signé_, L.-A.-H. DE BOURBON.
+
+Et plus bas:
+
+NOIROT, _lieutenant_; et JACQUIN.
+
+Pour copie conforme:
+
+_Le capitaine faisant les fonctions de rapporteur_,
+
+DAUTANCOURT.
+
+MOLIN, _capitaine-greffier_.
+
+
+
+
+§ VI.
+
+Jugement sur lequel le duc d'Enghien a été exécuté.
+
+
+Aujourd'hui, le 30 ventôse an XII de la république,
+
+La commission militaire formée en exécution de l'arrêté du gouvernement,
+en date du 29 du courant, composée des citoyens Hullin, général
+commandant les grenadiers de la garde des consuls, président; Guitton,
+colonel du 1er régiment de cuirassiers; Bazancourt, colonel du 4e
+régiment d'infanterie légère; Ravier, colonel du 18e régiment de ligne;
+Barrois, colonel du 96e; Rabbe, colonel du 2e régiment de la garde de
+Paris; le citoyen Dautancourt, remplissant les fonctions de
+capitaine-rapporteur, assisté du citoyen Molin, capitaine au 18e
+régiment d'infanterie de ligne, choisi pour remplir les fonctions de
+greffier; tous nommés par le général en chef, gouverneur de Paris;
+
+S'est réunie au château de Vincennes,
+
+À l'effet de juger le ci-devant duc d'Enghien, sur les charges portées
+dans l'arrêté précité.
+
+Le président a fait amener le prévenu libre et sans fers, et a ordonné
+au capitaine-rapporteur de donner connaissance des pièces tant à charge
+qu'à décharge, au nombre d'UNE.
+
+Après lui avoir donné lecture de l'arrêté susdit, le président lui a
+fait les questions suivantes:
+
+--Vos nom, prénoms, âge et lieu de naissance.
+
+A répondu se nommer Louis-Antoine-Henri de Bourbon, duc d'Enghien, né à
+Chantilly le 2 août 1772.
+
+À lui demandé s'il a pris les armes contre la France.
+
+A répondu qu'il avait fait toute la guerre, et qu'il persistait dans la
+déclaration qu'il a faite au capitaine-rapporteur, et qu'il a signée. A
+de plus ajouté qu'il était prêt à faire la guerre, et qu'il désirait
+avoir du service dans la nouvelle guerre de l'Angleterre contre la
+France.
+
+--À lui demandé s'il était encore à la solde de l'Angleterre.
+
+A répondu que oui, qu'il recevait par mois 150 guinées de cette
+puissance.
+
+La commission, après avoir fait donner au prévenu lecture de ses
+déclarations par l'organe de son président, et lui avoir demandé s'il
+avait quelque chose à ajouter dans ses moyens de défense, il a répondu
+n'avoir rien à dire de plus, et y persister.
+
+Le président a fait retirer l'accusé, le conseil délibérant à _huis
+clos_; le président a recueilli les voix, en commençant par le plus
+jeune en grade; le président ayant émis son opinion le dernier,
+l'unanimité des voix l'a déclaré coupable, et lui a appliqué l'art. ...
+de la loi du ..., ainsi conçu ... et, en conséquence, l'a condamné à la
+peine de mort.
+
+Ordonne que le présent jugement sera exécuté de suite, à la diligence du
+capitaine-rapporteur, après en avoir donné lecture, en présence des
+différens détachemens des corps de la garnison, au condamné.
+
+Fait, clos et jugé sans désemparer, à Vincennes, les jour, mois et an
+que dessus, et avons signé.
+
+_Signé_, P. HULLIN, BAZANCOURT, RABBE, BARROIS, DAUTANCOURT,
+_rapporteur_; GUITTON, RAVIER.
+
+_Nota_. La minute ne porte pas la signature du greffier Molin.
+
+
+
+
+§ VII.
+
+Second jugement rédigé le lendemain de l'exécution.
+
+
+Commission militaire spéciale,
+
+Formée dans la première division militaire, en vertu de l'arrêté du
+gouvernement, en date du 29 ventôse an XII de la république une et
+indivisible.
+
+JUGEMENT.
+
+Au nom du peuple français,
+
+Ce jourd'hui, 30 ventôse an XII de la république, la commission
+militaire spéciale formée dans la première division militaire, en vertu
+de l'arrêté du gouvernement, en date du 29 ventôse an XII, composée,
+d'après la loi du 19 fructidor an V, de sept membres, savoir, les
+citoyens:
+
+Hullin, général de brigade, commandant les grenadiers à pied de la
+garde, président;
+
+Guitton, colonel, commandant le 1er régiment de cuirassiers;
+
+Bazancourt, commandant le 4e régiment d'infanterie légère;
+
+Ravier, colonel du 18e régiment d'infanterie de ligne;
+
+Barrois, colonel, commandant le 96e régiment de ligne;
+
+Rabbe, colonel, commandant le 2e régiment de la garde municipale de
+Paris;
+
+Dautancourt, capitaine-major de la gendarmerie d'élite, faisant les
+fonctions de capitaine-rapporteur;
+
+Molin, capitaine au 18e régiment d'infanterie de ligne, greffier; tous
+nommés par le général en chef Murat, gouverneur de Paris, et commandant
+la première division militaire.
+
+Lesquels président, membres, rapporteur et greffier ne sont ni parens,
+ni alliés entre eux, ni du prévenu, au degré prohibé par la loi.
+
+La commission, convoquée par l'ordre du général en chef gouverneur de
+Paris, s'est réunie au château de Vincennes, dans le logement du
+commandant de la place, à l'effet de juger le nommé Louis-Antoine-Henri
+de Bourbon, duc d'Enghien, né à Chantilly le 2 août 1772, taille de 1
+mètre 705 millimètres, cheveux et sourcils châtain-clair, figure ovale,
+longue, bien faite, yeux gris tirant sur le brun, bouche moyenne, nez
+aquilin, menton un peu pointu, bien fait; accusé,
+
+1° D'avoir porté les armes contre la république française;
+
+2° D'avoir offert ses services au gouvernement anglais, ennemi du peuple
+français;
+
+3° D'avoir reçu et accrédité près de lui des agens dudit gouvernement
+anglais, de leur avoir procuré les moyens de pratiquer des intelligences
+en France, et d'avoir conspiré avec eux contre la sûreté intérieure et
+extérieure de l'État;
+
+4° De s'être mis à la tête d'un rassemblement d'émigrés français et
+autres soldés par l'Angleterre, formé sur les frontières de la France,
+dans les pays de Fribourg et de Baden;
+
+5° D'avoir pratiqué des intelligences dans la place de Strasbourg,
+tendantes à faire soulever les départemens circonvoisins pour y opérer
+une diversion favorable à l'Angleterre;
+
+6° D'être l'un des fauteurs et complices de la conspiration tramée par
+les Anglais contre la vie du premier consul, et devant, en cas de succès
+de cette opération, entrer en France.
+
+La séance ayant été ouverte, le président a ordonné au rapporteur de
+donner lecture de toutes les pièces, tant celles à charge que celles à
+décharge.
+
+Cette lecture terminée, le président a ordonné à la garde d'amener
+l'accusé, lequel a été introduit libre et sans fers devant la
+commission.
+
+--Interrogé de ses nom, prénoms, âge, lieu de naissance et domicile.
+
+A répondu se nommer Louis-Antoine-Henri de Bourbon, duc d'Enghien, âgé
+de trente-deux ans, né à Chantilly près Paris, ayant quitté la France
+depuis le 16 juillet 1789.
+
+Après avoir fait procéder à l'interrogatoire de l'accusé, par l'organe
+du président, sur tout le contenu de l'accusation dirigée contre lui;
+ouï le rapporteur en son rapport et ses conclusions, et l'accusé dans
+ses moyens de défense; après que celui-ci a eu déclaré n'avoir plus rien
+à ajouter pour sa justification, le président a demandé aux membres
+s'ils avaient quelques observations à faire; sur la réponse négative, et
+avant d'aller aux opinions, il a ordonné à l'accusé de se retirer.
+
+L'accusé a été reconduit à la prison par son escorte, et le rapporteur,
+le greffier, ainsi que les citoyens assistant dans l'auditoire, se sont
+retirés sur l'invitation du président.
+
+La commission délibérant à _huis clos_, le président a posé les
+questions ainsi qu'il suit:
+
+Louis-Antoine-Henri de Bourbon, duc d'Enghien, accusé,
+
+1° D'avoir porté les armes contre la république française, est-il
+coupable?
+
+2° D'avoir offert ses services au gouvernement anglais, ennemi du peuple
+français, est-il coupable?
+
+3° D'avoir reçu et accrédité près de lui des agens dudit gouvernement
+anglais; de leur avoir procuré des moyens de pratiquer des intelligences
+en France; d'avoir conspiré avec eux contre la sûreté extérieure et
+intérieure de l'État, est-il coupable?
+
+4° De s'être mis à la tête d'un rassemblement d'émigrés français et
+autres soldés par l'Angleterre, formé sur les frontières de la France,
+dans les pays de Fribourg et de Baden, est-il coupable?
+
+5° D'avoir pratiqué des intelligences dans la place de Strasbourg,
+tendantes à faire soulever les départemens circonvoisins, pour y opérer
+une diversion favorable à l'Angleterre, est-il coupable?
+
+6° D'être l'un des fauteurs et complices de la conspiration tramée par
+les Anglais contre la vie du premier consul, et devant, en cas de succès
+de cette conspiration, entrer en France, est-il coupable?
+
+Les voix recueillies séparément sur chacune des questions ci-dessus,
+commençant par le moins ancien en grade, le président ayant émis son
+opinion le dernier,
+
+La commission déclare le nommé Louis-Antoine-Henri de Bourbon, duc
+d'Enghien,
+
+1° À l'unanimité, coupable d'avoir porté les armes contre la république
+française;
+
+2° À l'unanimité, coupable d'avoir offert ses services au gouvernement
+anglais, ennemi du peuple français;
+
+3° À l'unanimité, coupable d'avoir reçu et accrédité près de lui des
+agens dudit gouvernement anglais; de leur avoir procuré des moyens de
+pratiquer des intelligences en France, et d'avoir conspiré avec eux
+contre la sûreté intérieure et extérieure de l'État;
+
+4° À l'unanimité, coupable de s'être mis à la tête d'un rassemblement
+d'émigrés français et autres soldés par l'Angleterre, formé sur les
+frontières de la France, dans les pays de Fribourg et de Baden;
+
+5° À l'unanimité, coupable d'avoir pratiqué des intelligences dans la
+place de Strasbourg, tendantes à faire soulever les départemens
+circonvoisins, pour y opérer une diversion favorable à l'Angleterre;
+
+6° À l'unanimité, coupable d'être l'un des fauteurs et complices de la
+conspiration tramée par les Anglais contre la vie du premier consul, et
+devant, en cas de succès de cette conspiration, entrer en France.
+
+Sur ce, le président a posé la question relative à l'application de la
+peine. Les voix recueillies de nouveau dans la forme ci-dessus indiquée,
+la commission militaire spéciale condamne à l'unanimité, à la peine de
+mort, le nommé Louis-Antoine-Henri de Bourbon, duc d'Enghien, en
+réparation des crimes d'espionnage, de correspondance avec les ennemis
+de la république, d'attentat contre la sûreté intérieure et extérieure
+de l'État.
+
+Ladite peine prononcée en conformité des articles 2, titre 4 du Code
+militaire des délits et des peines, du 21 brumaire an V; 1re et 2e
+section du titre 1er du Code pénal ordinaire, du 6 octobre 1791, ainsi
+conçu, savoir:
+
+Art. II (du 21 brumaire an V). «Tout individu, quel que soit son état,
+qualité du profession, convaincu d'espionnage pour l'ennemi sera puni de
+mort.»
+
+Art. Ier (du 6 octobre 1791). «Tout complot ou attentat contre la
+république sera puni de mort.»
+
+Art. II (_id._). «Toute conspiration et complot, tendant à troubler
+l'État par une guerre civile, et armant les citoyens les uns contre les
+autres, ou contre l'exercice de l'autorité légitime, sera puni de mort.»
+
+Enjoint au capitaine-rapporteur de lire de suite le présent jugement, en
+présence de la garde assemblée sous les armes, au condamné.
+
+Ordonne qu'il en sera envoyé, dans les délais prescrits par la loi, à la
+diligence du président et du rapporteur, une expédition tant au ministre
+de la guerre, au grand-juge ministre de la justice, et au général en
+chef gouverneur de Paris.
+
+Fait, clos et jugé sans désemparer, les jour, mois et an dits, en séance
+publique; et les membres de la commission militaire spéciale ont signé,
+avec le rapporteur et le greffier, la minute du jugement.
+
+ _Signé_, GUITTON, BAZANCOURT, RAVIER, BARROIS, RABBE, DAUTANCOURT,
+ capitaine-rapporteur; MOLIN, capitaine-greffier, et HULLIN,
+ président.
+
+ Pour copie conforme,
+
+ Le président de la commission spéciale,
+
+ P. HULLIN.
+
+ P. DAUTANCOURT, capitaine-rapporteur.
+
+ MOLIN, capitaine-greffier.
+
+
+
+
+§ VIII.
+
+Lettre de M. de Talleyrand, ministre des relations extérieures, à M. le
+baron d'Edelsheim, ministre d'État, à Carlsruhe.
+
+
+ Paris, le 20 ventôse an XII (11 mars 1804).
+
+Monsieur le baron, je vous avais envoyé une note[65] dont le contenu
+tendait à requérir l'arrestation du comité d'émigrés français siégeant à
+Offembourg, lorsque le premier consul, par l'arrestation successive des
+brigands envoyés en France par le gouvernement anglais, comme par la
+marche et le résultat des procès qui sont instruits ici, reçut
+connaissance de toute la part que les agens anglais à Offembourg avaient
+aux terribles complots tramés contre sa personne et contre la sûreté de
+la France. Il a appris de même que le duc d'Enghien et le général
+Dumouriez se trouvaient à Ettenheim, et, comme il est impossible qu'ils
+se trouvent en cette ville sans la permission de Son Altesse Électorale,
+le premier consul n'a pu voir, sans la plus profonde douleur, qu'un
+prince auquel il lui avait plu de faire éprouver les effets les plus
+signalés de son amitié avec la France, pût donner un asile à ses ennemis
+les plus cruels, et laissât ourdir tranquillement des conspirations
+aussi évidentes.
+
+En cette occasion si extraordinaire, le premier consul a cru devoir
+donner à deux petits détachemens l'ordre de se rendre à Offembourg et à
+Ettenheim, pour y saisir les instigateurs d'un crime qui, par sa nature,
+met hors du droit des gens tous ceux qui manifestement y ont pris part.
+C'est le général Caulaincourt qui, à cet égard, est chargé des ordres du
+premier consul. Vous ne pouvez pas douter qu'en les exécutant, il
+n'observe tous les égards que Son Altesse peut désirer. Il aura
+l'honneur de remettre à Votre Excellence la lettre que je suis chargé de
+lui écrire.
+
+Recevez, monsieur le baron, l'assurance de ma haute estime.
+
+ _Signé_, CH.-M. TALLEYRAND.
+
+Le lendemain 12 mars (correspondant au 21 ventôse), le général
+Caulaincourt reçut la lettre du ministre de la guerre rapportée plus
+haut.
+
+Le duc d'Enghien fut enlevé dans la nuit du 14 au 15 mars (du 23 au 24
+ventôse).
+
+L'électeur fit publier le décret suivant, daté de Carlsruhe, le 16 mars
+1804[66]:
+
+«Immédiatement après le rétablissement de l'état de paix entre l'empire
+d'Allemagne et la république française, S. A. S. et Électorale a donné
+le 14 mai 1798, dans ses anciens États, l'ordre précis et sévère de ne
+plus permettre aux émigrés déportés français la continuation de leur
+séjour sur son territoire.
+
+«La guerre, qui s'est dans la suite rallumée, ayant donné à ces
+personnes différens motifs de rentrer dans ses États, S. A. S. et
+Électorale a saisi le premier moment favorable, le 20 juin 1799, pour
+ordonner leur renvoi.
+
+«La paix ayant eu de nouveau lieu, et plusieurs individus attachés à
+l'armée de Condé s'avisant de se rendre dans ces environs, S. A. S. et
+Électorale a cru devoir donner les ordres suivans, qui sont les
+derniers, les plus nouveaux, et ceux qui sont suivis encore aujourd'hui.
+
+«Il ne sera accordé à aucun individu revenant de l'armée de Condé, ainsi
+qu'en général à aucun émigré français, à moins qu'il n'en ait obtenu la
+permission avant la paix, d'autre séjour que celui qu'on permet aux
+voyageurs. S. A. S. et Électorale, par sa résolution expresse, n'a
+excepté de cette ordonnance qu'individuellement les personnes qui
+pourraient faire preuve d'avoir obtenu ou d'avoir à espérer sous peu
+leur radiation de la liste des émigrés, et qui auraient par là une
+raison suffisante de préférer le séjour dans le voisinage de la France à
+tout autre, et de ne pas être regardées comme suspectes au gouvernement
+français. Le séjour de ces personnes n'ayant eu jusqu'aujourd'hui aucune
+suite fâcheuse ou désavantageuse pour le gouvernement français, et le
+chargé d'affaires de la France résidant ici n'ayant jamais demandé plus
+de rigueur, S. A. S. et Électorale a jugé à propos, au mois de décembre
+1802, à l'époque de son entrée en possession de ses nouveaux États,
+d'accorder aux émigrés français, ainsi qu'à tous les autres étrangers
+qui s'y trouvaient, à l'égard de leur séjour, la même indulgence dont
+ils jouissaient en quelques endroits sous le gouvernement précédent,
+sans cependant les assurer d'une nouvelle protection, mais toujours dans
+la ferme résolution de leur retirer cette indulgence dès que S. A. S. et
+Électorale aurait la connaissance certaine, et qu'on lui exposerait que
+le séjour sur les frontières du Rhin de tel ou tel individu, étant
+devenu suspect au gouvernement français, menaçait de troubler le repos
+de l'empire.
+
+«Ce gouvernement venant de requérir l'arrestation de certains émigrés
+dénommés, impliqués dans le complot tramé contre la constitution, et une
+patrouille militaire venant de faire l'arrestation des personnes
+comprises dans cette classe, le moment est venu où S. A. S. et
+Électorale est obligée de voir que le séjour des émigrés dans ses États
+est préjudiciable au repos de l'empire et suspect au gouvernement
+français. Par conséquent, elle juge indispensable de renouveler en toute
+rigueur la défense faite aux émigrés français de séjourner dans ses
+États, tant anciens que nouveaux, et en révoquant toutes les permissions
+limitées ou illimitées données par le gouvernement précédent ou actuel;
+ordonnant en outre que tous ceux qui ne sauraient justifier sur-le-champ
+de leur radiation ou de leur soumission au gouvernement français soient
+renvoyés, et que, s'ils ne partent pas de gré dans le terme de trois
+fois vingt-quatre heures, ils soient conduits au-delà des frontières.
+Quant à ceux qui, de cette manière, croiront pouvoir se justifier à
+l'effet d'obtenir la permission d'un séjour qui ne porte aucun
+préjudice, il est ordonné d'en envoyer la liste, avec copie de leurs
+titres, à S. A. S. et Électorale, en attendant la résolution, s'il y a
+lieu, de leur permettre ou de leur refuser la continuation du séjour.
+
+«Tous les officiers des grands bailliages, ainsi que les préposés des
+communes et les officiers de police, sont personnellement responsables
+de l'exacte exécution de cette ordonnance, et déclarés tenus de tout
+dommage résultant de quelque délai.»
+
+
+
+
+§ IX.
+
+Lettre de M. de Dalberg, ministre plénipotentiaire de Baden à Paris, à
+M. le baron d'Edelsheim, ministre des affaires étrangères.
+
+
+ Paris, le 20 mars 1804.
+
+ Monsieur le baron,
+
+Les arrestations qui viennent d'avoir Je prie le lecteur de comparer le
+lieu dans le pays de Baden doivent langage du préambule de cette
+avoir été une source des plus grands lettre avec la lettre du 11 de
+embarras pour la cour. Il n'y pas eu M. de Talleyrand, au premier
+moyen de vous prévenir de ce qui se ministre, à Baden. Il y a dans
+passait, tout s'étant fait avec trop toutes les deux une coïncidence
+de secret et de précipitation. telle, que celle-ci est à peu près
+ la répétition de l'autre, et
+Les dispositions ayant compromis les cependant M. de Dalberg soutient
+émigrés à Ettenheim et à Offembourg, qu'à cette époque-là, il se tenait
+le premier consul ordonna à M. de fort éloigné du ministère
+Caulaincourt de partir sur-le-champ français.
+et de porter l'ordre de l'arrestation,
+telle qu'elle a été faite. Il n'eut Cette lettre-ci est celle d'un
+que le temps de voir sa mère. Il homme qui, n'ayant pas pu se
+partit dimanche 11. Lundi au soir 12, dispenser de rendre compte à sa
+j'appris qu'il était allé à cour, a pris son temps, pour que
+Strasbourg, et on se disait qu'il tout en mettant sa responsabilité
+s'agissait de l'arrestation de à couvert, il ne pût pas
+Dumouriez; on ne nomma pas encore dans compromettre la sûreté de
+le public le duc d'Enghien. Je l'exécution de la mesure.
+calculai qu'ayant dû arriver mardi 13,
+ma lettre à V. E. serait trop tardive Il a été informé du départ de M.
+pour vous prévenir, ne pouvant arriver de Caulaincourt le 12 (quoique
+que le 16 ou 17, et je résolus probablement il l'ait su plus tôt,
+d'attendre que j'eusse d'autres mais n'importe): il a calculé
+informations, un courrier même ne qu'il était trop tard le 12 pour
+pouvant plus devancer l'aide-de-camp envoyer un courrier, qui aurait
+du premier consul. eu cependant pour lui toutes les
+ chances de retard de M. de
+Jeudi 15 enfin, je sus positivement Caulaincout, et pour réparer cette
+l'ordre que portait M. de négligence, il écrit le 20, après
+Caulaincourt. La chose avait été dite qu'il a appris que tout était fini.
+pour la _première fois_ par madame
+Bonaparte, le matin, à une dame de Il ne pouvait y avoir que des
+ses amies, avec laquelle je fus lié chances heureuses en écrivant le
+et dont je le sus; elle y ajouta 11 et le 12, et en faisant passer
+combien cette affaire l'affectait et le courrier directement à
+augmenterait les embarras du Ettenheim; la cour de Baden
+gouvernement. n'aurait pu y voir que du zèle pour
+ son service; mais le 11 et le 12
+Comme ma lettre n'aurait alors été c'était sans inconvénient, tandis
+d'aucun effet, je résolus d'attendre que le 20 cela était inutile.
+que nous eussions pu recevoir des
+nouvelles positives. Hier au soir Mais il y a plus: après que M. de
+seulement on connut les détails de Dalberg s'est vu (du moins)
+l'expédition, et comme la violation du mystifié, et qu'il était autorisé à
+territoire étranger ne se laissait un éclat dans lequel il aurait été
+point cacher, la sensation ici est appuyé par tout le corps
+très-grande. diplomatique, on le voit attendre
+ d'autres informations.
+Les ministres de Suède, d'Autriche, M. Qu'attendait-il pour agir? et loin
+Oubrill, ont été les seuls qui ont de là, il dit lui-même qu'il a
+prononcé leur opinion d'une manière choisi le ministre de Prusse, qui
+très-forte. voulait le faire.
+
+ Il me semble qu'un ministre qui
+ n'aurait rien eu à se reprocher
+ aurait poussé aux informations au
+ lieu d'en suspendre le cours. Il y
+ a dans cette conduite quelque chose
+ d'obscur, surtout quand on remarque
+ que, si M. de Dalberg avait éclaté
+ comme il le devait, il aurait mis
+ la France dans la nécessité, ou de
+ ne pas donner de suite à
+ l'enlèvement ou de demander le
+ rappel de M. de Dalberg pour avoir
+ osé éclater contre la mesure de
+ l'enlèvement. Or, qu'a-t-on vu?
+ rien, si ce n'est que M. de Dalberg
+ est devenu presque subitement
+ l'objet des faveurs du gouvernement
+ impérial de France. Maintenant que
+ l'on juge.
+
+Réunis dans le cercle diplomatique de Pourquoi (peut-on dire
+lundi, on voulait savoir des détails à M. Dalberg) n'avez-vous pas dit à
+de moi; j'assurai que je n'en avais ces Messieurs que M. de Talleyrand
+aucun. s'était servi de vous pour donner
+ de la sécurité à votre cour,
+Comme le gouvernement, ici, ne pendant qu'il préparait la
+parvient point à saisir tous les violation du territoire de votre
+prévenus, on parle de visites prince? Alors ce lundi vous deviez
+domiciliaires, et si elles ont lieu, être désabusé! Et quelle excuse
+on se portera décidément à la visite donnerez-vous pour votre inaction?
+des maisons des ministres. C'est à cet
+effet qu'on répand depuis cinq à six
+jours que la police croyait qu'il y
+avait quelqu'un de caché chez M. de
+Cobentzel. Les barrières sont toujours
+gardées; on ne sort qu'avec des
+passe-ports.
+
+M. de Beust vient de me dire qu'ayant
+vu hier M. de Talleyrand, ce dernier
+lui avait dit qu'on venait de donner à
+tous les ministres français en
+Allemagne l'ordre d'exiger qu'on
+éloignât les émigrés des états des
+princes, et qu'il l'invitait à
+l'écrire à sa cour. M. de Saint-Genest
+n'en sera donc point excepté, si M.
+Massias a reçu le même ordre.
+
+DALBERG.
+
+
+
+
+§ X.
+
+Lettre du même au même.
+
+
+ Paris, le 21 mars 1804.
+
+On assure que le duc d'Enghien est Cette assertion est pitoyable de
+arrivé hier à cinq heures, escorté de la part d'un homme qui, dès le 19
+cinquante gendarmes; tout le monde se (comme il le dit dans sa lettre du
+demande: Qu'en veut-on faire? 20), savait les arrestations
+ d'Ettenheim.
+
+Le gouvernement a cru un moment que le Comment! le duc d'Enghien avait
+duc de Berri et M. de Montpensier été fusillé le matin à six heures
+étaient ici; aussi depuis quinze jours devant dix-huit cents hommes de
+tout Paris est emprisonné. Une personne troupes qui passèrent sous vos
+près du premier consul m'a dit qu'on fenêtres pour rentrer à leurs
+avait assez de documens pour prouver quartiers; votre portière savait
+aux personnes arrêtées le projet sans doute l'événement; et ce
+d'assassinat; que le premier consul jour-là, à quatre heures du soir
+ferait grâce aux uns, et exécuter les (heure du départ de la poste à
+autres; que quant aux princes, on les cette époque), vous marquez à
+tiendrait en prison, et qu'on votre cour que l'on se demande ce
+déclarerait aux puissances qu'ils que l'on veut faire du duc
+répondraient d'un nouvel attentat. d'Enghien!
+
+Depuis la découverte de cette C'est ce langage-là qui vous a été
+conjuration, le premier consul n'écoute insinué, qui a endormi votre
+plus une parole de paix ou de vigilance, et donné aux meneurs le
+composition avec l'Angleterre. Il est temps de couronner leurs crimes.
+décidé à faire une guerre à mort à
+cette puissance. Je suis persuadé qu'un Vous étiez le seul qui étiez
+changement de ministère à Londres, dont fondé à faire éclater de justes
+on parle, ne changera rien au système plaintes, et par conséquence aussi
+politique anglais. celui qu'il importait le plus
+ d'abuser.
+DALBERG.
+
+
+
+
+§ XI.
+
+Lettre du même au même.
+
+
+ Paris, le 22 mars 1804.
+
+Le _Moniteur_ ci-joint, dont j'ai Comment! c'est le _Moniteur_ qui
+l'honneur de vous faire passer un vous l'a appris? Quoi! ces sources
+exemplaire, annonce aujourd'hui la où vous puisiez des informations
+sentence de mort par commission contre l'ambition et les violences
+spéciale contre le malheureux duc du premier consul ne vous avaient
+d'Enghien, emmené mardi passé à Paris. rien appris avant le _Moniteur_ du
+ 22 mars?
+
+La sentence a été, _à ce que l'on a su Somme tout, dans cette affaire sur
+hier matin_, exécutée au château de laquelle vous paraissez
+de Vincennes, la nuit du mardi au aujourd'hui vous élever avec
+mercredi, à deux heures du matin. autant de force, vous avez écrit
+ deux lettres.
+L'exécution atroce du malheureux duc
+d'Enghien a produit une sensation La première, le 20, quand tout
+difficile à rendre. Tout Paris est était fini à Ettenheim, et la
+consterné, la France le sera, l'Europe seconde, le 21, quand tout l'était
+entière doit frémir. Nous approchons de à Paris.
+la crise la plus terrible; Bonaparte ne
+connaît plus de frein à son ambition; Et d'ailleurs cet _hier matin_
+rien ne lui est sacré, il sacrifiera était le 21 mars, jour où vous
+tout à ses passions. écriviez, à quatre heures du soir,
+ à votre cour qu'on se demandait ce
+La noble réputation de S. A. S. E. que l'on voulait faire du duc
+exige que les cours connaissent qu'il d'Enghien. L'heure du départ du
+n'a point partagé l'enlèvement du courrier est ordinairement de
+malheureux prince, et je crois qu'il ne quatre à six heures du soir, vous
+peut se refuser d'instruire l'empereur avouez donc que vous saviez tout
+de Russie des circonstances de cet dès le matin.
+événement. La voie qui compromettrait
+le moins serait celle de madame la Qu'y avait-il à compromettre,
+margrave. puisque l'électeur était étranger
+ à l'événement? Pourquoi employer
+La mort du duc d'Enghien a été
+déterminée par trois raisons: 1° le des voies indirectes, et ne pas au
+danger de le garder en France; 2° le contraire s'élever de toutes ses
+besoin d'imprimer la terreur dans tous forces et par tous ses moyens
+les esprits; 3° la crainte d'une contre cette violation de son
+intervention des cours. Démarche sur territoire?
+laquelle MM. de Lucchesini, de
+Cobentzel et Oubrill se concertaient, Il fallait donc faire agir le
+voulant faire sentir l'offense qu'on corps diplomatique avant la
+ferait de nouveau à tous les catastrophe, lorsque le 19 vous
+souverains. Je ne puis vous rendre avez connu l'enlèvement. Comment
+combien je suis navré de douleur, et ne l'avez-vous pas fait avec les
+combien mon esprit est alarmé de opinions que vous émettez sur le
+l'avenir. Je regrette de me voir dans caractère personnel du premier
+ce moment à Paris. consul?
+
+Il y en a bien peu parmi nous qui ne
+partagent ce sentiment.
+
+On parle d'une nouvelle conscription
+militaire, ce qui prouverait la
+crainte ou la volonté de la guerre
+continentale, que j'ai toujours crue
+immanquable.
+
+DALBERG.
+
+
+
+
+§ XII.
+
+Lettre du même au même.
+
+
+ Paris, le 27 mars 1804.
+
+J'ai reçu hier au soir la dépêche n° 17
+que V. E. m'a fait l'honneur de
+m'adresser pour m'instruire de tout ce
+qui concerne l'arrestation faite dans
+nos pays. Dans une affaire d'une aussi
+haute importance, et qui produit si
+généralement la plus vive sensation, il
+importait sans doute de m'instruire de
+la vérité, et je vous offre ma
+reconnaissance de m'avoir fait passer
+sans retard ce qui pouvait l'éclairer.
+
+Il m'aurait cependant paru désirable
+que S. A. S. E. employât son ministre
+pour remettre une réponse contre des
+inculpations assez injustes, et qu'un
+courrier, par conséquent, m'eût apporté
+la lettre que V. E. répond à M. de
+Talleyrand, en me donnant l'ordre
+d'exposer verbalement tout ce qui
+pouvait se dire dans cette occasion.
+
+Les copies des autres informations que
+V. E. me fait passer suffisent, en
+attendant, pour me prescrire ce que
+j'ai à dire, et fixent l'opinion qu'il
+importe d'établir sur cette affaire.
+
+J'avais déjà eu l'honneur de vous
+prévenir que, vu l'impossibilité de
+vous instruire de cette expédition
+(impossibilité assez prouvée par les
+deux _lettres de M. de Talleyrand, qui Ces deux lettres doivent être
+lui-même parut ignorer jusqu'au dernier curieuses, mais comment avez-vous
+moment la résolution prise_), osé dire qu'il avait paru ignorer
+j'attendais, pour vous en parler, que tout jusqu'au dernier moment?
+la chose fût éclaircie, et je ne Vous pensiez bien que cela était
+voulais pas, par des renseignemens qui un mensonge dont vous aviez la
+pouvaient être faux ou des avis preuve.
+précipités, influer sur les résolutions
+qu'il a plu à S. A. S. E. de prendre.
+
+L'exposé historique, tracé dans Voilà le mystère expliqué: vous
+l'intention de constater les faits tels avez eu peur d'être trop informé,
+qu'ils se passèrent, remplit et par suite vous avez laissé
+parfaitement son but, et prouve aller les choses; de cette
+suffisamment que S. A. S. E. n'a été manière, le duc d'Enghien ne
+instruite du but de l'expédition pouvait pas échapper.
+militaire que trente-six heures après
+qu'elle avait été entreprise. Le décret du 16 de la cour de
+ Baden, qui parle des arrestations
+ de la veille, prouve donc qu'elle
+ avait été avertie plus tôt que
+ vous ne le dites.
+
+Si d'un côté il faut rendre justice et Niaiseries que tout cela; tout
+se convaincre combien il importait à la avait été arrangé par les meneurs
+France de connaître à fond ce qui se à Paris, et il n'est jamais entré
+tramait contre son repos, l'illégalité dans la pensée de personne
+des moyens employés pour cet effet, et d'accuser l'électeur de Baden.
+la violence d'arrêter militairement, et Mais il n'en est pas de même de
+contre tous les usages et tous les celui qui devait l'avertir.
+droits, sur un territoire étranger, que
+S. A. S. E. fasse connaître au public Plus on était mystérieux à Paris
+combien peu elle a pu connaître des (et certes on ne l'était pas),
+machinations que la France même plus vous aviez mauvaise opinion
+ignorait malgré sa police et ses agens, du caractère privé du premier
+et l'instruire que ce n'est pas de son consul, ainsi que vous le dites,
+consentement que des troupes étrangères moins vous deviez dormir, puisque
+se sont portées sur les terres de vous étiez la sentinelle avancée,
+l'empire. sur la vigilance de laquelle tout
+ reposait. Une seule démarche de
+Il importe donc d'exposer les vous aurait tout prévenu.
+circonstances qui accompagnèrent le
+séjour du duc d'Enghien, et la
+permission qui lui avait été tacitement
+accordée par droit d'hospitalité et au
+su de la France.
+
+Il n'est pas moins infiniment
+convenable, comme S. A. S. E. en a pris
+la résolution, de communiquer aux
+membres du collège électoral tout ce
+qui concerne cette affaire; je serais
+cependant d'avis de le faire non
+verbalement, mais en communiquant à
+chacun l'exposé historique avec les
+copies y annexées.
+
+Pour remplir ici les intentions de la
+cour, je ne puis, dans la position
+infiniment difficile et délicate où je
+me trouve, faire autre chose que
+d'exposer simplement aux ministres des
+cours avec lesquelles nous sommes plus
+particulièrement en relation les
+circonstances telles qu'elles se sont
+passées.
+
+Je l'ai fait à l'égard des légations de
+Russie, de Suède, de Prusse et
+d'Autriche, et elles sont de l'avis que,
+comme cette affaire avait passé
+directement à Carlsruhe, sans qu'on m'en
+ait parlé, je devais ne taire aucune
+démarche, à moins que je n'en reçusse
+l'ordre positif.
+
+Je n'en trouve point dans la dépêche de
+V. E. Je suis donc décidé à ne parler de
+rien, à moins que l'on ne me provoque.
+Il est facile de se convaincre qu'on ne
+fera pas la moindre démarche vis-à-vis
+de moi, et que je ne serai, par
+conséquent, pas à même d'en parler et
+d'appuyer sur tout ce que V. E. a
+exposé dans sa lettre.
+
+Comme les jugemens et les opinions du
+public sont très-précipités dans ce
+pays-ci, il est naturel que beaucoup de
+personnes viennent me questionner pour
+rectifier des faits qu'impunément
+chacun avance selon qu'il est animé par
+des sentimens souvent très-opposés.
+
+Les feuilles publiques s'efforcent de
+faire croire que l'arrestation, telle
+qu'elle s'est faite, s'est exécutée du
+consentement de l'électeur; je me borne,
+à cet égard, à dire tout simplement que
+j'étais autorisé à le contredire, et
+qu'en effet S. A. S. E. n'en avait été
+instruite officiellement que trente-six
+heures après l'enlèvement.
+
+Agréez, etc.
+
+DALBERG.
+
+
+
+
+§ XIII.
+
+Lettre du même au même.
+
+
+ Paris, le 11 avril 1804.
+
+J'ai reçu hier au soir la dépêche n° 17
+La mort de Pichegru fait ici une
+profonde sensation. On savait qu'il ne
+donnait aucune information, qu'il
+déclarait constamment qu'il parlerait
+devant le tribunal, et qu'en vain on se
+flatterait qu'il chargeât ou dénonçât
+qui que ce fût.
+
+George montre un courage et une fermeté
+égale; il importait par conséquent
+d'enlever l'un ou l'autre de la scène. C'est une imposture qui ne prouve
+Il paraît que Pichegru a été choisi que votre exaltation de haine;
+comme victime. et voilà que peu de temps après
+ vous étiez passé avec armes et
+L'histoire des empereurs romains, le et bagage dans le camp de ce chef
+Bas-Empire, voilà le tableau du pays, du Bas-Empire, qui vous a comblé
+de ce règne. d'honneurs, de richesses, et que
+ vous avouez vous-même avoir trahi.
+DALBERG.
+ Jugez-vous et respectez la cendre
+ de celui qui eût encore sauvé la
+ France, sans les manœuvres que
+ vous attribuez au destin, et
+ auxquelles vous avez pris part.
+
+ Jouissez de votre fortune dans le
+ repos, si l'état de votre
+ conscience vous le permet, mais
+ n'outragez point celui qui ne fut
+ qu'un bienfaiteur pour vous.
+
+
+
+
+§ XIV.
+
+ À M. le baron de Berstett, ministre des affaires étrangères à
+ Carlsruhe.
+
+
+ Herrnsheim, le 12 novembre 1823.
+
+George montre un courage et une fermeté
+Je viens d'avoir connaissance du Je ne veux point rendre à M. de
+libelle scandaleux et des inculpations Dalberg injure pour injure; elles
+odieuses que M. de Rovigo publie dans ne prouvent que de la faiblesse ou
+publie dans sa brochure sur de la lâcheté.
+sur l'assassinat de monseigneur le duc
+d'Enghien.
+
+Il y a vingt ans que ce grand crime a Il faut prouver par de
+été commis; je me trouvais alors à bons raisonnemens que l'on a
+Paris, en qualité de ministre envoyé de droit. Peu importe la date de cet
+S. A. S. l'électeur de Baden; V.E. doit événement; un crime n'atteint
+croire combien je suis révolté d'être jamais la prescription, et
+désigné, même obscurément, dans un tel d'ailleurs celui-ci appartient à
+écrit. l'histoire; or, celle-ci ne
+ s'écrit que sur des matériaux et
+Ma correspondance avec la cour et avec des faits, mais non sur des
+M. le baron d'Edelsheim font foi des injures.
+démarches qu'on m'avait prescrites dans
+cette triste occurrence, _et combien
+j'étais éloigné de faire des rapports
+officieux qui auraient_ pu compromettre
+la sûreté du pays et celle des
+personnes qui y résidaient. Mes
+dépêches déposent encore combien peu
+j'ai voulu consentir à ce que cet
+attentat _ne frappât pas_ l'opinion
+publique, comme il devait le faire. Je
+n'avais de relations avec le ministère
+français que celles que le devoir de ma
+position me prescrivait.
+
+J'ai fixé mon existence en France, Vains prétextes que vous donnez
+lorsque la destruction totale de nos là, on en trouvera la véritable
+formes politiques en Allemagne et nos cause dans le cours de ces
+rapports, que j'ai défendus jusqu'au mémoires, et cela d'après
+dernier moment, furent malheureusement vous-même.
+consommés; que la fille de l'empereur
+d'Autriche était arrivée en France, Il y avait dans les électorats de
+qu'une loi française interdisait à ceux Trèves et de Cologne, et en
+dans les départemens réunis de rester à Belgique, bien d'autres individus
+un service étranger. Né à Mayence, ma qui étaient dans le même cas que
+fortune était située dans les vous; et, en se soumettant aux
+départemens réunis; elle avait été lois de la nécessité, nous ne les
+frappée précédemment de sept années de avons pas vus devenir en un clin
+séquestre, et avait subi l'effet d'une d'œil conseiller d'État, sénateur,
+partie des lois sur l'émigration. duc, doté de 4 millions, ni leurs
+ épouses admises à l'intimité de
+ celle du souverain.
+
+ Depuis long temps, il n'y avait
+ plus de séquestre sur vos biens,
+ et d'ailleurs la preuve que ce
+ n'était pas là une raison, c'est
+ que depuis 1812 ces mêmes biens se
+ retrouvent en Allemagne, protégés
+ par le retour des formes que vous
+ dites avoir défendues jusqu'à la
+ fin.
+
+ La fille de l'empereur d'Allemagne
+ n'est plus à Paris pour motiver
+ votre séjour en France, et non
+ seulement vous ne retournez pas en
+ Allemagne, mais vous vous faites
+ remarquer parmi ceux qui achèvent
+ la destruction des vieilles formes
+ germaniques, et pour travailler
+ avec plus de sûreté vous vous êtes
+ mis à couvert par un acte de
+ naturalisation du roi de France;
+ avant cela vous étiez donc
+ redevenu Allemand par le même
+ principe qui vous avait fait
+ Français: pourquoi ne l'êtes-vous
+ pas resté, si l'opinion de vos
+ compatriotes ne vous avait pas
+ averti de la réception qui vous
+ attendait?
+
+J'ai conservé les minutes de ma Le besoin d'intrigue vous a retenu
+correspondance officielle, mais je ne en France, et vous verrez dans le
+voudrais imprimer, si cela devenait cours de ces mémoires tout ce que
+nécessaire, que ce qui a rapport au que vous y avez fait; vous avez beau
+fait et soumettre à V. E. les minutes aujourd'hui plaider la cause des
+qu'on doit publier. Je m'adresse donc à Grecs, vous n'abuserez personne.
+vous, M. le baron, avec confiance, et
+je vous prie de parcourir la série
+numérotée de mes lettres de 1804. La Pour un homme d'esprit et de
+dignité de la cour de Bade finesse, voilà une singulière
+n'exigerait-elle peut-être pas qu'elle ouverture. Ainsi si la cour de
+exprimât par un simple article de Baden y avait obtempéré, cela
+journal et sans signature, qu'on aurait été à votre demande par
+regardait comme calomnieuses et sans intérêt pour vous, autant et plus
+fondement les perfides insinuations que sans doute que par considération
+M. de Rovigo se permet contre un pour sa propre dignité, que je
+ministre de la maison de Bade, maintenu n'ai pas blessée, parce que dans
+dans son poste après cet attentat? Je un personnage diplomatique il y a
+puis encore espérer de la justice et deux individus bien distincts dont
+des bontés de S. A. R. monseigneur le on n'a jamais confondu les deux
+grand duc, qu'elle voudra le faire caractères.
+officiellement à Paris.
+ Or, c'est de l'individu privé dont
+Vous êtes, M. le baron, trop homme du il est ici question, mais après
+monde et trop homme d'affaires pour ne tout, que me ferait la déclaration
+pas sentir que je dois me servir des que vous avez demandée?
+preuves et des documens qui sont à ma
+disposition pour confondre d'aussi Changerait-elle quelque chose aux
+grandes infamies, et que j'ai un droit faits?
+acquis à éclairer ma conduite à cette
+funeste époque.
+ Si votre cour les prend sur son
+Vous rendrez donc, j'en suis sûr, compte, cela pourra vous être bon
+justice à ma démarche. J'attends la à quelque chose; mais en quoi cela
+réponse de V. E. avec la confiance que peut-il altérer la vérité des
+m'inspire votre ancienne amitié pour argumens que je vous oppose?
+moi, et je la prie d'agréer l'assurance
+de ma haute considération et de mes Est-ce en désespoir de cause que
+sentimens dévoués. vous avez eu recours à ce moyen?
+ Vous n'êtes point fondé à vous
+DALBERG. plaindre de mon attaque;
+ vous proclamez vous-même votre
+ trahison envers celui qui ne fut
+ que votre bienfaiteur et celui de
+ toute votre famille. Vous
+ outragez sa cendre après avoir
+ trouvé honneurs, fortune et
+ considération sous les rameaux de
+ sa gloire. Vous vous êtes fait le
+ pilote des intrigues étrangères,
+ pour détruire un trophée qui vous
+ protégeait.
+
+ Moi, je défends la mémoire de
+ celui-là même que vous offensez
+ lorsqu'il n'est plus; j'acquitte
+ le mandat de la reconnaissance,
+ et, en le faisant, je ne m'attends
+ même à aucune justice de la part
+ de ceux qui cherchent à mettre
+ l'opinion sous le joug de leur
+ haine personnelle. Mais ce n'est
+ pas pour eux que j'écris, d'autres
+ me liront avec plus d'équité; le
+ jour de la justice pourra bien
+ tarder, mais il arrivera.
+
+
+
+
+§ XV.
+
+ À M. le prince de Talleyrand, château de Herrnsheim, près Worms, le
+ 13 novembre 1823.
+
+
+ Mon prince,
+
+M. de Rovigo attend donc de bien Quoique j'aie déjà expliqué la
+grandes faveurs pour avoir lancé dans part que M. de Dalberg a eue à cet
+le monde un aussi infâme libelle. Je le événement, je crois devoir
+reçois ici, à cent cinquante lieues de quelques réponses aux injures que
+Paris. Il me désigne dans une note; contient sa correspondance.
+elle renferme autant de faussetés que
+de phrases. J'ai les minutes de ma Je n'avais aucun projet d'ambition
+correspondance officielle avec la cour ou de fortune, en cherchant à
+de Baden, elles suffiraient pour faire éclore une vérité historique
+confondre d'aussi absurdes et d'aussi de dessous les ténèbres dont des
+perfides insinuations, faites pour intrigans l'avaient couverte.
+plaire je ne sais à qui. Je dois
+attendre de vous, mon prince, la Depuis long-temps des avis
+déclaration qu'à l'époque de ce drame particuliers avaient fortifié mes
+je me tenais très-éloigné, comme je le soupçons contre M. de Dalberg, et
+devais, du ministère français; mes sa correspondance officielle est
+rapports plus particuliers avec vous, venue les justifier. Je dois donc
+et dont je m'honore, datent de la me féliciter d'en avoir provoqué
+Pologne, où nous fîmes de communs la publication.
+efforts avec M. le baron de
+Vincent, pour empêcher que la guerre de Les lecteurs jugeront si les
+1807 ne dévastât une plus grande partie remarques que j'y fais sont
+du monde. justes, et eux seuls sont
+ compétens pour prononcer.
+
+ Quant à l'opinion manifestée ici
+ par M. de Dalberg sur mon compte,
+ je ne puis pas raisonnablement
+ m'attendre à ce qu'il me traite
+ avec plus de déférence qu'il ne
+ l'a fait envers son bienfaiteur.
+
+La résistance que l'Europe opposait à Vous étiez ministre germanique?
+Bonaparte, lorsqu'il voulut monter sur pourquoi avez-vous contribué à
+le trône de France, avait ranimé les empêcher l'Allemagne d'avoir une
+espérances de l'émigration. chance de plus?
+
+Le procès de Pichegru, de MM. de Vous étiez donc déjà autant
+Polignac et de Rivière s'instruisait à officieux qu'officiel, et il n'y
+Paris; j'y arrivais comme ministre avait pas deux ans que le duc
+envoyé de l'électeur de Baden; j'eus d'Enghien était mort.
+ordre de m'informer s'il existait une
+plainte contre les émigrés qui
+habitaient l'électorat, et si leur
+séjour avait des inconvéniens. Vous me
+répondîtes que vous ne pensiez pas que
+le gouvernement de Baden dût être plus
+sévère que n'était le gouvernement
+français, que vous ne connaissiez
+aucune plainte à leur égard, et qu'il
+fallait les laisser tranquilles. Je
+transmis cette réponse à l'électeur.
+
+L'enlèvement eut lieu sur les faux Quand vous avez vu son territoire
+rapports de la police secrète de violé, vous n'avez pu douter qu'on
+Bonaparte. Ici, M. de Rovigo dit vrai. vous avait trompé; alors vous
+On m'a assuré que les agens de cette étiez fondé à éclater ouvertement;
+police commirent alors la méprise de mais loin de là, votre prince a
+désigner un M. de Thumery, attaché à épousé une princesse de la famille
+monseigneur le duc d'Enghien, comme de l'empereur Napoléon, et vous
+étant le général Dumouriez, venu êtes devenu l'homme de sa
+d'Angleterre à Ettenheim. politique!
+
+Cette fausse information doit avoir
+ajouté aux alarmes du premier consul;
+il craignait qu'un mouvement immédiat
+ne s'organisât sur la frontière.
+
+Je sais que le roi de Suède, qui se Voilà le seul avis que le duc
+trouvait alors à Carlsruhe, et d'Enghien a reçu, et non pas celui
+l'électeur, firent avertir le prince donné par un prétendu courrier de
+qu'il pouvait courir des dangers, et M. de Talleyrand et dont on n'a
+qu'il devait s'éloigner; il tarda, et parlé que depuis la restauration.
+fut la malheureuse victime de sa
+sécurité. Si, comme je l'ai déjà dit, le duc
+ d'Enghien avait reçu un avis de
+Après cet événement, et lorsque la Paris, il n'aurait ni tardé ni
+Russie se prononça à Ratisbonne sur hésité à s'éloigner.
+cette violation d'un territoire
+étranger, on désira que l'électeur
+voulût se prêter à des explications
+officieuses: la cour de Berlin,
+désirant éloigner la guerre, en fit un
+objet de négociation à Paris. Vous
+devez vous rappeler, mon prince, la
+résistance que j'opposai à M. de
+Lucchesini, pour que l'électeur
+n'accédât à rien qui pût compromettre
+sa dignité morale et la haute opinion
+que l'on avait de sa loyauté et de ses
+vertus. Ma correspondance renferme ces
+détails. Dans les temps où nous vivons,
+et où on exalte de nouveau toutes les
+passions, on doit, mon prince, éclairer
+la part qu'on a prise aux affaires
+publiques, lorsqu'on est calomnié.
+
+Il est connu que sous votre ministère
+vous n'avez cessé de modérer les
+passions violentes de Bonaparte; vous
+désiriez que les longs malheurs de
+l'Europe finissent avec lui et par lui;
+mais telle n'a pas été la volonté du
+destin; votre nom se rattache à un
+grand événement, et je me féliciterai Cette part n'est pas douteuse;
+toujours de la faible part que j'y ai mais avec de tels sentimens,
+eue. La funeste catastrophe sur comment avez-vous pu, moins d'un
+laquelle on a de nouveau attiré an auparavant, avoir mis votre nom
+l'attention, a été suffisamment connue au bas de la délibération de la
+avant le temps, pour pouvoir être section du conseil d'État dont
+attribuée à qui elle appartient, vous faisiez partie alors, et qui
+Bonaparte seul, mal informé par ce que condamnait le respectable M.
+la police avait de plus vil, et Frochot (préfet de la Seine), pour
+n'écoutant que sa fureur, se porta à ne pas s'être opposé avec assez de
+cet excès sans consulter; il fit force à l'entreprise de Mallet, le
+enlever le prince avec l'intention de 23 octobre 1812?
+le tuer! Il est déplorable de devoir de
+nouveau s'occuper de faits qui Il me semble que cette sentence,
+déshonorent autant cette pauvre signée par vous, est devenue la
+humanité. vôtre; il ne faut qu'attendre le
+ jour de la justice. Ce ne sont
+Si vous me faites l'honneur de me pas, comme vous le dites, les
+répondre, mon prince, veuillez envoyer agens de police qui ont trompé
+votre lettre à mon hôtel, d'où elle me l'empereur, puisqu'elle ne s'est
+sera transmise, et agréez l'hommage pas mêlée de cette affaire.
+respectueux et dévoué que je vous
+offre. Non, Monsieur, l'empereur n'a
+ point fait enlever ce prince avec
+DALBERG. l'intention de le tuer; si
+ toutefois c'était votre opinion,
+ vous seriez mille fois coupable de
+ n'en avoir pas prévenu votre cour
+ lorsqu'il en était temps encore,
+ comme on le voit par votre
+ correspondance elle-même.
+
+ Mais soit que vous fussiez
+ coupable, ou que vous n'ayez été
+ que trompé, que n'est-on pas
+ autorisé à penser en vous voyant
+ moins de deux ans après dans les
+ intimités de la politique de celui
+ que vous outragez si ingratement?
+
+
+
+
+§ XVI.
+
+Copie de la lettre de M. le baron de Berstett.
+
+
+ Carlsruhe, le 16 novembre 1823.
+
+ Monsieur le duc,
+Aussitôt après la réception de la
+lettre que V. E. m'a fait l'honneur de
+m'adresser en date du 12, je me suis
+occupé, conformément à ses désirs, à
+parcourir la série de sa correspondance
+officielle de 1804 avec le baron
+d'Edelsheim. Je n'y ai trouvé que ce
+que je m'attendais à y trouver
+relativement à l'indignation que vous a
+fait éprouver l'horrible assassinat du
+duc d'Enghien; toutes vos lettres de
+cette époque expriment avec énergie ce
+sentiment, et si vous jugez à propos,
+M. le duc, de faire usage de
+quelques-unes des minutes que vous avez
+conservées, je pense que le
+déchiffrement de votre dépêche n° 25,
+du 22 mars 1804, sera plus que
+suffisant pour confondre vos
+calomniateurs.
+
+Peut-être pourriez-vous y ajouter un Il est remarquable que M. de
+extrait du 27 mars n° 27, pour prouver Dalberg n'ait pas publié ce
+qu'à l'époque fatale vous n'aviez pas numéro. C'est grand dommage, et il
+encore à vous réjouir de la confiance serait bien à désirer que
+du ministère des affaires étrangères à l'ex-ministre de Bade se décidât à
+Paris; si toutefois vous trouvez qu'il le faire. D'ici là on ne pourra
+vaille la peine de vous justifier sur s'expliquer cette réserve que par
+le reproche ridicule qu'on vous a fait la supposition qu'il y tient sans
+sur votre intimité avec lui. doute sur M. de Talleyrand un
+ langage qu'il a des motifs
+J'enverrai par la poste de demain au puissans de ne pas tenir
+bailli de Ferrette, les copies des aujourd'hui.
+pièces les plus intéressantes de votre
+correspondance de cette époque, pour en
+faire usage partout où cela pourra vous
+être de quelque utilité, comme des
+pièces authentiques qu'il a trouvées
+dans les papiers de la légation.
+
+J'espère que cette mesure remplira vos
+vues, et je serais charmé si elle
+pouvait contribuer à vous tranquilliser
+sur les effets d'une calomnie à
+laquelle vous ne deviez pas assurément
+vous attendre.
+
+Charmé de trouver une occasion pour M. de Berstett était encore à
+renouveler à V. E. l'assurance de ma cette époque de 1804 un jeune
+haute considération, je la prie de ne homme peu versé dans les affaires,
+jamais douter de la sincérité de mon et du reste placé trop loin du
+parfait dévouement. point d'optique pour juger
+ sainement de l'effet du tableau
+ _Signé_, BERSTETT. dont on retrace une scène dans ce
+ cas-ci.
+
+ D'ailleurs cette lettre-ci ne
+ prouve rien, sinon que l'on peut
+ regarder comme authentiques les
+ lettres publiées par M. de
+ Dalberg.
+
+
+
+
+§ XVII.
+
+Lettre de M. de Talleyrand à M. de Dalberg.
+
+
+ Paris, le 20 novembre 1823.
+
+Je viens de recevoir votre lettre du 13
+novembre, mon cher Duc; elle est
+excellente. Je l'ai lue à plusieurs Voilà qui est vite décider la
+personnes de différentes opinions: on question. On dit que quand Satan
+est d'accord. On la trouve sans fut devenu vieux, il se fit ermite
+réplique. J'ai été tenté de la faire pour absoudre ses confrères: reste
+imprimer; mais plus de réflexions m'ont à savoir si l'absolution fut
+conduit à penser qu'il y aurait efficace.
+peut-être une autre marche à suivre. Il
+ne faut pas mettre trop d'importance à
+l'attaque du duc de Rovigo. Le public Le public, dites-vous? Quel
+en a fait justice, et justice complète; public? C'est sans doute celui de
+vous verrez que tout le monde a été certains salons, car le véritable
+indigné de toute la bassesse que public, celui qui est à l'abri des
+renferment les atroces calomnies du duc intrigues et des coteries, dont,
+de Rovigo. Le jugement est porté; on ne par cela même, le jugement est
+veut plus de cette affaire. sans appel, pense qu'il y a de la
+ bassesse à trafiquer de
+ l'indépendance de son pays, mais
+ qu'il n'y en a jamais à démasquer
+ un traître, ou à déchirer le voile
+ de l'hypocrisie.
+
+Je n'ai, quant à moi, rien à publier,
+et je ne publierai rien. J'ai écrit au Je le crois. Que pourriez-vous
+roi une lettre; c'est tout ce qu'il y a dire qui ne vous accusât plus
+eu et tout ce qu'il y aura de moi dans encore que ne le fait votre
+cette infâme affaire. Adieu. J'espère silence? Vous vous plaignez;
+vous revoir sous peu de jours. Mille êtes-vous fondé à le faire? Après
+amitiés. avoir suscité tous les grands
+ désordres de l'état, causé la
+ dévastation de la fortune
+ publique, vous en êtes réduit à
+ accuser votre propre ouvrage, pour
+ tâcher de conserver quelque crédit
+ près de vos anciens amis; mais ce
+ crédit-là même passera, et il ne
+ vous restera que la prétention de
+ fixer le ridicule et de mettre le
+ vice en crédit.
+
+ _N. B._ Je demanderai au lecteur
+ si cette lettre ne fait pas
+ soupçonner que celle du duc de
+ Dalberg a été concertée entre les
+ deux correspondans. J'ai été
+ tenté de la faire imprimer, dit M.
+ de Talleyrand, et vite M. de
+ Dalberg imprime. Cette manœuvre,
+ de faire agir un autre et de tout
+ avancer sous son nom, sans
+ paraître, afin de conserver ses
+ manœuvres indépendantes; la
+ confiance où il paraît être qu'il
+ a réussi à faire disparaître
+ toutes les pièces de cette
+ affaire, sécurité qui pourrait
+ bien être troublée, tout cela est
+ conforme au caractère connu de M.
+ de Talleyrand, et tout-à-fait
+ d'accord avec ses antécédens.
+ Frapper dans l'ombre, et se tenir
+ à l'écart; mettre les autres en
+ avant, et se conserver la facilité
+ de recueillir le fruit de leurs
+ menées, ou de les désavouer, selon
+ la circonstance, c'est ce que bien
+ des gens ont appelé du talent,
+ sans réfléchir que l'histoire
+ pourrait bien un jour le qualifier
+ autrement.
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+[1: C'était le père de M. de la Bouillerie.]
+
+[2: On se souvient qu'il avait envoyé au Directoire la correspondance
+trouvée dans les fourgons du général autrichien Klinglin, laquelle
+attestait que Pichegru était en communications criminelles avec le
+prince de Condé, et qu'il préparait les revers de sa propre armée.]
+
+[3: Propos rapporté par les compagnons de George, lorsqu'on les
+interrogeait sur ce qu'ils avaient fait, vu et entendu.]
+
+[4: Il n'y avait qu'à Londres qu'on entretenait une surveillance parmi
+les réfugiés de la guerre de l'Ouest.]
+
+[5: M. de Rivière, que j'eus occasion de voir au Temple, me confirma
+dans l'opinion que j'énonce ici. Je lui témoignai mon étonnement de le
+voir lui et M. de Polignac acollés à pareille compagnie; je lui parlai
+de ce qu'il avait dû souffrir en entendant, aux débats, le détail des
+attrocités dont ces malheureux s'étaient rendus coupables. Il convint
+qu'en effet sa position avait été pénible, et m'apprit comment il
+s'était décidé à venir à Paris.
+
+M. le comte d'Artois ne recevait depuis long-temps que les rapports les
+plus invraisemblables; à entendre ceux qui les lui adressaient, il
+semblait qu'il n'avait plus qu'à se présenter, que tout allait lui
+obéir. Il était difficile, en considérant la source d'où partaient ces
+rapports, de se défendre de l'impression qu'ils devaient naturellement
+produire. Cependant, me dit M. de Rivière, je ne partageais pas le moins
+du monde les espérances qu'on nous donnait. Je dis ma façon de penser au
+prince; je lui demandai la permission de venir en juger moi-même, et lui
+annonçai qu'il pourrait se déterminer sur mon rapport, parce que je ne
+me laisserais aller à aucune illusion. Son A. R. consentit à ce voyage.
+Je vins à Paris; je ne tardai pas à me convaincre que l'on nous
+trompait, et j'allais repartir lorsque je fus arrêté.]
+
+[6: Un officier de M. le duc de Bourbon, qui était à cette époque
+attaché au duc d'Enghien, a contesté cette assertion. Je ne cherche pas
+les motifs qui l'ont fait agir; quant à moi, je n'avais d'autre intérêt
+en la notant, que celui de la vérité historique, qui était loin
+d'accuser le courage de M. le duc d'Enghien. Au reste, ce prince a bien
+pu faire un mystère à ses officiers de quelques démarches qu'il ne
+cachait pas à ses domestiques. Je persiste donc, parce que celui qui m'a
+rapporté le fait est digne de foi, et sûrement connu de mon réfutateur.
+Un Strasbourgeois m'a même assuré qu'il était notoire dans ce temps, à
+Strasbourg, que l'on s'y prêtait à des facilités pour laisser repasser
+le duc d'Enghien le soir par la citadelle et regagner le pont du Rhin.]
+
+[7: Je sais que, depuis la mort de M. le duc Cambacérès, on se donne
+beaucoup de mouvement pour faire supprimer cette circonstance, qui est
+rapportée dans ses mémoires manuscrits; mais il n'en est pas moins vrai
+qu'elle y est telle que je viens de la citer, et assurément, s'il eût
+vécu, il n'aurait fait aucun sacrifice à celui qui est le plus intéressé
+à la faire disparaître.]
+
+[8: Voyez aux _documens_, n° 1. Cette lettre du premier consul au
+ministre de la guerre est du 10 mars 1804. Voyez, n° 2, _Lettre du
+ministre de la guerre au général Ordener_.]
+
+[9: Voir, n° 3, _Lettre de M. Talleyrand à l'électeur de Baden_, du 10
+mars 1804.]
+
+[10: J'ignorais cette circonstance de l'arrestation de la voiture du
+prince, depuis onze heures jusqu'à quatre du soir à la barrière, lorsque
+j'ai publié en 1823 ce que je savais de cet événement.]
+
+[11: En quittant _le Bellérophon_ dans la rade de Plymouth en 1815, j'ai
+été transporté à bord de la frégate _l'Eurotas_ pour être conduit comme
+prisonnier à Malte.
+
+Le capitaine de cette frégate était un M. de Lilycrap: pendant la
+traversée, il m'a raconté souvent qu'il avait été employé près de Drack
+sur les bords du Rhin; à cette époque, qu'il avait été envoyé par lui en
+tout sens dans toutes les petites cours d'Allemagne, près des émigrés à
+Offembourg et à Ettenheim chez M. le duc d'Enghien.
+
+Il pestait encore de rage contre Méhée qui, disait-il, les avait si
+complètement joués.]
+
+[12: Ce propos a une coïncidence avec l'espérance qu'avait le général
+Moreau, d'être revêtu de la puissance consulaire, et avec les refus
+qu'il fit de s'engager dans les principes de George. J'ai appris depuis
+la restauration, que, dans une autre entrevue, George lui avait dit que
+son projet était tout prêt, qu'il frapperait le premier consul tel jour
+(qu'il lui désignerait), et qu'il ne lui demandait que de partir
+d'avance avec le général Pichegru, pour se rendre dans les environs de
+Boulogne, y attendre la nouvelle de l'événement, et ne pas perdre de
+temps pour agir sur l'armée; ce que Moreau refusa positivement. De sorte
+que George fut obligé de retarder son coup par la conviction qu'il
+acquérait, qu'il n'aurait abattu le premier consul qu'au profit du
+général Moreau.
+
+C'est alors qu'il dit: Un bleu pour un bleu, j'aime encore mieux celui
+qui y est que ce j... f... là.]
+
+[13: Le monument que l'on a élevé au général Pichegru depuis 1815 est la
+meilleure réponse à faire à ceux qui, dans ce temps-là (1804), le
+regardaient comme une victime ainsi que Moreau.]
+
+[14: Ceci a été écrit en 1815. On a cité plus haut des faits et des
+révélations venus à ma connaissance depuis 1823.]
+
+[15: Le ministère anglais a prétendu qu'il était étranger au projet de
+George. Voici la note remise au nom de Sa Majesté Britannique, le 30
+avril 1804, aux ministres des cours étrangères.
+
+«S. M. m'a ordonné de déclarer qu'elle espère ne pas avoir besoin de
+repousser avec le dédain et l'indignation qu'elle mérite, la calomnie
+atroce et dénuée de fondement, que le gouvernement de S. M. participait
+à des projets d'assassinats: accusation déjà portée aussi faussement et
+aussi calomnieusement par la même autorité contre les membres du
+gouvernement de S. M. pendant la dernière guerre; accusation si
+incompatible avec l'honneur de S. M. et le caractère connu de la nation
+britannique, et si complètement dénuée de toute ombre de preuve, que
+l'on peut présumer avec raison qu'elle n'a été mise en avant dans le
+moment actuel qu'afin de détourner l'attention de l'Europe de la
+contemplation de l'acte sanguinaire qui a été commis récemment par
+l'ordre direct du premier consul de France, en violation du droit des
+gens et au mépris des lois les plus simples de l'honneur et de
+l'humanité.»
+
+Imprimé à Paris, chez les frères Baudouin, _Mémoire historique sur la
+catastrophe de monseigneur le duc d'Enghien_, pages 267 et 268.
+
+De qui donc Wright, officier de la marine royale anglaise, et de plus
+commandant un bâtiment de guerre de cette marine, pouvait-il avoir reçu
+des ordres pour embarquer et débarquer à notre côte George et les siens?
+
+Y a-t-il en Angleterre une autre autorité que les offices du
+gouvernement qui commande à la marine?]
+
+[16: Son défenseur, en me parlant de cette affaire pendant mon
+administration, m'a dit que si dans son plaidoyer il avait admis cette
+entrevue comme constante, il ne lui serait resté aucun moyen de sauver
+le général Moreau, que le moindre contact avec George perdait sans
+ressource.]
+
+[17: Après l'affaire de George, dans laquelle le premier consul avait
+été bien servi, on ne manqua pas de lui dire: «Voyez cependant, il a été
+six mois à Paris sans qu'on s'en doutât. Il est clair que, s'il y avait
+eu un ministère de la police, on n'aurait pas couru ce danger. Bien
+mieux, George n'aurait pas osé y venir, si Fouché avait encore été
+ministre.» On persuada aisément au premier consul de rétablir ce
+ministère; il devenait nécessaire, surtout à cause des changemens qui se
+préparaient et qui allaient mettre les intrigues en mouvement. Le
+premier consul penchait pour M. Réal. Je ne sais ce qui le porta à se
+décider en faveur de M. Fouché qui rentra au ministère. Celui-ci était
+persuadé qu'il n'en était sorti que par les œuvres de M. de Talleyrand;
+il y revint donc avec la résolution de lui nuire autant qu'il le
+pourrait, et effectivement il ne manqua pas une occasion de le faire.]
+
+[18: On a le droit d'observer que c'était l'armée qui avait donné le
+signal, et qui avait entraîné par son exemple. Mais qui est-ce qui avait
+fait respecter le nouvel ordre social établi en France, ainsi que les
+institutions qui en avaient été la conséquence? N'étaient-ce pas les
+efforts de l'armée? Sous quelle garantie tout cela était-il placé?
+N'était-ce pas sous celle de l'armée?
+
+Pour détruire ces institutions, par où devait-on commencer, si ce
+n'était par leur auteur? et après lui, qui est-ce qui était le plus
+menacé, si ce n'était l'armée? (Témoin les événemens de 1815.) Celle-ci
+ayant, comme toute la France, traversé la révolution, voyait un danger
+pour elle-même; il n'était donc pas surprenant qu'elle cherchât la
+première à s'en garantir.]
+
+[19: Avant que le premier consul mît la couronne impériale sur sa tête,
+il avait été nommé consul à vie à la suite d'un vote populaire, le 2
+août 1802. Ses ennemis lui ont reproché l'assentiment qu'il donna au
+sénatus-consulte qui le perpétuait ainsi dans l'autorité, comme un acte
+ambitieux par lequel il a voulu préparer son avénement au trône.
+
+En examinant sans partialité tout ce qu'ils ont pu dire à ce sujet, on y
+reconnaît les caractères de la passion et de l'envie. Il ne faut que se
+reporter à cette époque pour s'en convaincre.
+
+Le consulat ne devait d'abord être exercé que pendant dix ans, et l'on
+se rappelle combien l'esprit de parti troublait la tranquillité
+intérieure, et à combien de discordes on aurait encore été exposé, si
+une main ferme n'avait pas contenu toutes les factions. Or, que
+serait-il arrivé lorsqu'il aurait fallu élire un successeur au premier
+consul? Vraisemblablement les partis se seraient agités, et comme les
+militaires auraient fait la loi, les votes auraient été partagés entre
+le premier consul et le général Moreau.
+
+Je suppose que celui-ci eût été élu; qu'aurait-il fait? Il n'y a que des
+hommes sans expérience qui ne conviendront pas qu'il aurait défait tout
+ce que son prédécesseur avait établi; et comme il aurait dû craindre,
+par suite du mécontentement que cela aurait excité, qu'à l'élection
+suivante on réélût le général Bonaparte, il se serait empressé d'y
+apporter des obstacles, si même il n'avait pas fait pire, sous le
+prétexte qu'il conspirait contre la tranquillité de la république.
+L'histoire de ces sortes de gouvernemens n'est pleine que d'événemens
+semblables.
+
+Après Moreau, on en aurait élu un autre, qui à son tour lui aurait fait
+la même chose, et ainsi de suite comme à Constantinople. Le général
+Bonaparte aurait été un fou de s'y exposer, et on se serait moqué de lui
+de n'avoir pas su se servir du pouvoir, lorsqu'il en était revêtu. Dans
+ces cas-là, le premier qui a la place fait fort bien de ne pas la
+quitter. Et d'ailleurs, comment les amis de la liberté n'ont-ils pas
+établi ce gouvernement pendant que l'empereur était en Égypte? Alors ils
+étaient maîtres du terrain, et pouvaient s'y constituer comme ils
+auraient voulu.]
+
+[20: C'est à ce voyage qu'il fit venir M. de Massias. Voyez chap.
+complémentaire à la fin de ce volume.]
+
+[21: Lauriston, comme aide-de-camp de l'empereur, l'accompagnait à ce
+voyage.]
+
+[22: À la suite de la première visite qu'il fit faire par les
+architectes, que j'accompagnai ainsi que Duroc, ceux-ci furent si
+effrayés de la quantité de réparations qu'exigeait ce palais monumental,
+qu'ils convinrent unanimement qu'il en coûterait plus pour le réparer
+que pour le démolir.]
+
+[23: Le moment fixé pour le départ du pape des Tuileries pour
+l'archevêché éprouva un moment de retard par une cause singulière. Tout
+le monde ignorait en France, et même aux Tuileries, qu'il était d'usage
+à Rome, quand le Pape sortait pour officier dans les grandes églises,
+comme celle de Saint-Jean-de-Latran par exemple, qu'un de ses principaux
+camériers partît un instant avant lui, monté sur un âne et portant une
+grande croix de procession. Ce fut au moment même de se mettre en
+marche, qu'on apprit cette coutume. Le camérier n'aurait pas voulu, pour
+tout l'or du monde, déroger à l'usage et prendre une plus noble monture.
+Il fallut donc mettre tous les piqueurs des Tuileries en recherche; on
+eut le bonheur de trouver un âne assez propre que l'on se hâta de
+couvrir de galons. Le camérier traversa avec un sang-froid imperturbable
+l'innombrable multitude qui bordait les quais, et qui ne pouvait
+s'empêcher de rire à ce spectacle bizarre qu'elle voyait pour la
+première fois.]
+
+[24:
+
+«Monsieur le général de division Savary, mon aide-de-camp,
+
+«Vous partirez dans la journée en toute diligence pour Bruxelles. Les
+pièces ci-jointes vous feront connaître l'objet de votre mission. Vous
+irez voir le président de la cour criminelle et le procureur impérial,
+et, sans faire aucun nouvel éclat, ni laisser pénétrer le but de votre
+voyage, vous recueillerez les renseignemens convenables, qui me mettent
+à même d'avoir une idée précise sur cette affaire, ainsi que sur la
+nécessité des mesures que l'on propose.
+
+«Vous irez aussi à mon château de Lacken, pour voir dans quelle
+situation sont les travaux.
+
+«Vous irez de là à Anvers; vous y visiterez dans le plus grand détail
+l'arsenal, les chantiers de construction, les magasins, les chaloupes
+canonnières et autres bâtimens de la flottille qui se trouvent en
+armement. Vous reviendrez par Bruges, Ostende, Dunkerque, Calais,
+Ambleteuse, Vimereux et Boulogne. Vous resterez dans chacune de ces
+villes le temps nécessaire pour bien voir la situation de l'armée de
+terre et de mer, et vous mettre à même de me rendre compte de tout ce
+qui peut m'intéresser. Vous m'écrirez de Bruxelles sur l'affaire de ...,
+et de chacune des autres villes sur tout ce qui a rapport à votre
+mission. Vous causerez avec le général Davout et les autres généraux, et
+toujours dans ce sens que je compte que l'armée et la flottille ne
+cessent pas d'être maintenues sur un pied respectable et dans la
+meilleure discipline. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte
+garde.
+
+«Malmaison, ce 24 ventôse an XIII.
+
+ «NAPOLÉON.»
+]
+
+[25: L'armée qui aurait passé le détroit est celle qui a combattu depuis
+les Russes et les Autrichiens. Si elle n'eût pas conquis l'Angleterre,
+comme je le crois, au moins eût-elle amené une paix bien autre que
+celles que nous sommes accoutumés de faire avec ce pays.]
+
+[26: J'ai eu occasion de m'assurer depuis, que lors de la réunion des
+troupes russes à leur frontière pour opérer ce mouvement, la Russie
+avait fait demander passage à la Prusse, que non seulement la cour de
+Berlin le refusa, mais qu'elle mobilisa une armée pour s'opposer au
+passage. Ce fut sur ces entrefaites que la Prusse apprit la violation de
+son territoire par le corps de Bernadotte. Elle témoigna la même humeur,
+et ouvrit le passage aux Russes. L'empereur profita de cette mauvaise
+disposition contre la France, et hâta son voyage à Berlin pour entraîner
+la Prusse dans sa politique.
+
+Depuis cette époque, les choses n'ont été que de mal en pis avec ce
+pays. Ce n'est pas le moindre inconvénient de sa position géographique.
+Il sera long-temps encore obligé de rester dans le disque de la
+puissance qui le menace le plus. Si l'armée française, au lieu d'être
+entièrement occupée à Boulogne, eût pu lui offrir la certitude d'être
+secouru à temps, jamais la Prusse n'aurait dévié d'une alliance qui lui
+était naturelle et nécessaire.]
+
+[27: Ce fut à cette occasion qu'il connut l'évêque d'Augsbourg, qui
+était autrefois électeur de Trèves; il conçut de l'estime pour lui, et
+ce prince en retour s'attacha à l'empereur, qu'il considérait comme lui
+ayant fait donner l'évêché d'Augsbourg, sans lequel il n'aurait eu
+aucune indemnité de la perte de son électorat.]
+
+[28: D'après la capitulation de Memingen, les officiers retournaient
+chez eux. On laissait entrevoir au prince Maurice qu'en cas de retard de
+la part du général Mack, on n'accorderait pas cette faveur.]
+
+[29: On a vu plus haut que des environs d'Ingolstadt il avait été envoyé
+contre l'archiduc Ferdinand, pour empêcher sa réunion avec la grande
+armée par la Bohême.]
+
+[30: L'empereur avait reçu la nouvelle du désastreux combat naval de
+Trafalgar.
+
+L'amiral Villeneuve, après son combat contre l'amiral Calder, avait
+rallié l'escadre du Ferrol et était allé à Cadix avec l'escadre
+espagnole. L'empereur avait sans doute ordonné au ministre de la marine
+de lui retirer le commandement de ses flottes, car celui-ci envoya
+l'amiral Rosilly pour le remplacer. Il en prévint Villeneuve par un
+courrier; y ajouta-t-il quelques reproches, c'est ce que j'ignore: mais
+il fallait bien qu'il y eût quelque chose de semblable, puisque
+Villeneuve sortit de Cadix sans but avec les flottes française et
+espagnole, pour attaquer l'escadre anglaise, commandée par Nelson.
+
+L'engagement eut lieu au cap Trafalgar. Nous avions en tout trente
+vaisseaux ou même trente-un. Les Anglais n'en avaient pas au-delà de
+trente-deux ou trente-trois, et cependant nous fûmes non seulement
+battus, mais détruits; en résultat, nous perdîmes dix-huit vaisseaux, le
+reste rentra à Cadix. À la vérité, l'amiral Nelson fut tué dans le
+combat, mais cela ne faisait rien à l'honneur des armes. Villeneuve fut
+pris et emmené en Angleterre.
+
+L'amiral espagnol Gravina fut blessé, et mourut des suites de sa
+blessure. On reprocha beaucoup à l'amiral Dumanoir, qui commandait
+quatre vaisseaux de réserve, d'avoir amené sans combattre; on prétendit
+que, s'il avait attaqué, il aurait réparé les affaires; il fut traduit à
+un conseil de guerre, et acquitté, comme cela était habituel.]
+
+[31: Les Français pourraient aujourd'hui parler avec plus de raison de
+l'ambition de la Russie.]
+
+[32: L'empereur venait de recevoir de M. Delaforest, son ministre à
+Berlin, l'avis que la cour de Prusse avait pris parti pour les coalisés,
+et qu'elle envoyait M. de Haugwitz à son quartier-général pour le lui
+signifier. Le ministre arriva effectivement à Brunn peu de jours après
+moi; comme l'empereur avait déjà bien assez d'ennemis sur les bras, il
+ne voulut pas donner à la Prusse l'occasion de se compromettre encore.
+Il renvoya M. de Haugwitz à son ministre des relations extérieures, qui
+était à Vienne, et auquel il écrivit en conséquence, bien persuadé que,
+si la bataille qu'il se disposait à livrer était heureuse, les affaires
+de la Prusse s'arrangeraient facilement, et que, si au contraire il la
+perdait, sa position ne serait pas plus mauvaise. Cette politique se
+trouvait dans l'intérêt de la Prusse.]
+
+[33: On remarquera facilement que l'auteur nomme souvent un maréchal
+pour indiquer son corps d'armée, et un général de division pour indiquer
+la division commandée par ce général.]
+
+[34: C'est dans ce moment que l'empereur envoya du champ de bataille,
+son aide-de-camp Lebrun, porter la nouvelle du succès à Paris, et qu'il
+envoya également un officier à l'électeur de Bavière et à celui de
+Wurtemberg.]
+
+[35: Jusqu'en 1806, nous avons vu l'infanterie russe mettre ses
+havresacs par terre, avant de commencer le feu, de manière que, quand
+elle était repoussée, elle perdait tous ses bagages.]
+
+[36: Nous étions au 5 décembre à la pointe du jour; la bataille avait eu
+lieu le 2.]
+
+[37: Il faut observer que les débris de l'armée russe avaient beaucoup
+de chemin à faire pour venir s'opposer à Davout.]
+
+[38: Cependant l'armistice ne devait concerner les Russes qu'après que
+l'empereur Alexandre aurait accepté les conditions arrêtées à l'entrevue
+des deux empereurs, et ce n'est que dans la nuit du 4 au 5 qu'il m'a
+donné sa parole d'y souscrire.]
+
+[39: Effectivement trente-six mille Russes y étaient avec le général
+Buxhœwden; ils auraient été joints aux Prussiens, si nous eussions perdu
+la bataille.]
+
+[40: Le général Junot était ambassadeur en Portugal. L'empereur, voulant
+lui fournir une occasion de se distinguer, lui avait envoyé ordre de
+venir le joindre à l'armée; il arriva deux jours avant la bataille.
+Quand il aurait toisé son chemin de Lisbonne à Austerlitz, il ne serait
+jamais arrivé plus à propos.]
+
+[41: Il avait, depuis un ou deux ans, fait embrasser la carrière
+militaire à son frère Joseph, et lui avait donné le commandement du 4e
+régiment de ligne au camp de Boulogne. Ce prince présidait à Paris le
+conseil des ministres en l'absence de l'empereur.]
+
+[42: C'est pendant le séjour à Munich que l'on abandonna le calendrier
+républicain, pour reprendre le calendrier ancien.]
+
+[43: On regarda avec raison la retraite de M. Chaptal comme un malheur:
+c'était l'homme de France le plus fait pour donner de l'essor à
+l'industrie nationale; il avait une opinion à lui, et avait le courage
+de la défendre; il n'entretenait l'empereur que d'idées de paix. La
+méchanceté fit parvenir aux oreilles de l'empereur des contes absurdes
+sur de prétendues spéculations de ce ministre. Il était naturel qu'ayant
+dans sa fortune de grands établissemens de chimie, il ne les détruisît
+point, par la raison qu'il était ministre.
+
+L'empereur reconnut plus tard qu'on l'avait trompé; M. Chaptal était un
+des hommes dont la conversation lui plaisait le plus, et des lumières
+duquel il faisait le plus de cas: aussi était-il toujours un des
+premiers sur la liste des personnes qui avaient chez l'empereur la
+faveur des entrées particulières.]
+
+[44: L'empereur traitait Clarke en enfant qui aurait pleuré, si on
+n'avait pas fait attention à lui. Jamais homme n'a été aussi
+malheureusement organisé que Clarke; courtisan par nature, on ne sait ce
+qu'il n'aurait pas fait pour obtenir un regard d'approbation de
+l'empereur.]
+
+[45: D'Etten, d'Essen et de Werden dans le comté de la Marche.]
+
+[46: Notre opinion était fondée sur ce que lord Yarmouth avait suivi la
+négociation jusqu'au mois d'août, époque à laquelle lord Lauderdale fut
+envoyé à Paris: on savait celui-ci tenir à la faction Grenville, et
+opposé à M. Fox, qui, étant malade de la maladie dont il mourut dans le
+milieu du mois suivant, eut peu d'influence sur le choix du négociateur,
+et sur la conduite des négociations.
+
+Nous avons pensé que lord Lauderdale n'avait été envoyé que pour
+entraver et rompre ces négociations, parce que, dès son arrivée, il
+refusa de reconnaître la base sur laquelle négociait lord Yarmouth.
+Dès-lors on cessa de s'entendre et tout parut fini, quoique cependant il
+ne quittât Paris qu'après que l'empereur fut parti pour l'armée, sans
+doute pour accréditer l'opinion que c'était la France qui avait rompu.
+
+Je crains d'avoir un peu trop disposé le lecteur à placer la cause de la
+rupture dans les jactances de la jeunesse de Paris, et les alentours du
+grand-duc de Berg, qui n'était pas le seul à former des projets.
+L'empereur n'était pas de caractère à se laisser entraîner par ces
+petites intrigues. Il jugea la guerre inévitable, parce qu'elle n'était
+que la conséquence des projets de la coalition qui ne fut jamais
+dissoute, qui modifia ses plans, mais n'y renonça jamais.
+
+Sur des esprits aussi invariablement prévenus que ceux qui dirigeaient
+les cabinets étrangers, sur des têtes vaines et vindicatives,
+l'Angleterre avait trop de prise pour éviter l'occasion de renouer la
+partie; elle venait de faire rejeter le traité fait entre la Russie et
+la France par M. d'Oubril. Des relations d'amitié liaient déjà les deux
+cours de Prusse et de Russie; l'Angleterre avait donc une position
+facile à prendre. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'empereur était
+loin de vouloir la guerre, qui ne pouvait que remettre l'avenir en
+problème, et que le roi de Prusse ne s'en souciait pas; tous deux la
+firent malgré eux, l'un y fut contraint et l'autre entraîné. Les femmes,
+les jeunes gens et les ambitieux y contribuèrent plus que ces deux
+souverains.]
+
+[47: Il remplaça le maréchal Lefebvre, qui commandait le 5e corps, par
+le maréchal Lannes, qu'il avait ramené de Paris, et il donna le
+commandement de la garde à pied au maréchal Lefebvre.]
+
+[48: Le prince de Hohenlohe, qui commandait cette armée, garda
+Montesquiou pendant toute la bataille. On dit même qu'il ne fit remettre
+au roi la lettre dont Montesquiou était porteur qu'après la bataille.]
+
+[49: En venant de Weimar à Naumbourg, l'empereur avait passé d'abord par
+la position dans laquelle le roi de Prusse avait combattu, et ensuite
+par celle qu'avait occupée le maréchal Davout. Les deux champs de
+bataille étaient encore couverts de débris.]
+
+[50: «M. le général Savary, restez toute la journée dans votre position.
+Portez-vous partout où vos chevaux pourront aller. Si vous pouviez aller
+jusqu'à Fehrbellin, il serait possible que vous y trouvassiez quelque
+chose. Si vous prenez des chevaux, envoyez-les à Spandau, pour monter
+les dragons. Surtout envoyez-moi des renseignemens; si vous en avez
+d'importans, vous pourrez les envoyer directement au grand-duc de Berg,
+qui sera à Oraniembourg.
+
+«Sur ce, etc.
+
+NAPOLÉON.
+
+«À Potsdam, ce 26 octobre 1806, à 4 heures du matin.». ]
+
+[51: Ces capitulations étaient plutôt des démissions du service
+militaire, car les hommes, pour la plupart, retournaient chez eux.]
+
+[52: Duroc n'était pas dans l'habitude de se trouver sur le passage de
+l'empereur, chaque fois qu'il sortait ou rentrait.]
+
+[53: Il fallait que ces gouverneurs eussent perdu la tête, car peu de
+jours auparavant, des détachemens de troupes égarés s'étaient présentés
+devant les mêmes places, dont l'entrée leur avait été refusée.]
+
+[54: Mes instructions étaient ainsi conçues:
+
+«Berlin, le 18 novembre, au quartier-général.
+
+«D'après les intentions de l'empereur, vous voudrez bien, général,
+partir sur-le-champ pour vous rendre devant Hameln.
+
+«Vous prendrez le commandement des troupes qui bloquent cette
+forteresse, et vous aurez soin de faire retrancher par de bonnes
+redoutes tous les postes du blocus.
+
+«Vous ferez prendre dans la place de Binteln des obusiers et des canons
+pour bombarder la ville, y mettre le feu, et accélérer la reddition.
+Vous ferez garnir les redoutes de petites pièces de campagne, afin
+d'empêcher l'ennemi de faire lever le blocus, et afin de suppléer, au
+moyen des retranchemens et d'un bon service, au peu de troupes que vous
+avez sous vos ordres.
+
+«Aussitôt votre arrivée, vous ferez passer à l'empereur l'état de
+l'organisation du blocus, et vous correspondrez avec moi le plus
+fréquemment possible.
+
+«Vous tirerez vos vivres et tout ce dont vous aurez besoin du pays
+d'Hanovre.
+
+«Le 12e régiment d'infanterie légère doit être parti aujourd'hui de
+Cassel pour Hameln. S'il n'était pas arrive, vous écririez au général
+Lagrange, à Cassel, de le faire venir sans délai, et si vous aviez
+réellement besoin d'un plus grand nombre de troupes, vous demanderiez
+également au général Lagrange quelques uns des détachemens de cavalerie
+qu'il a à Cassel. L'intention de S. M. est que vous suppléiez par de
+bonnes dispositions, de l'activité et de l'énergie, au peu de troupes
+que vous avez.
+
+«S. M. vous autorise, au surplus, à accorder à la garnison une
+capitulation par laquelle elle sera prisonnière de guerre, les officiers
+sur parole et les soldats envoyés en France. Vous aurez soin que toutes
+les caisses des régimens et tout ce qui appartiendrait au roi de Prusse
+nous restent.--Faites-moi passer aussi, général, un rapport qui fasse
+connaître l'état de la place de Binteln.»]
+
+[55: «Monsieur le duc,
+
+«Le roi a vu avec un extrême mécontentement que vous ayez appelé
+l'attention publique sur de funestes souvenirs dont il avait commandé
+l'oubli à tous ses sujets.
+
+«Sa Majesté m'ordonne en conséquence de vous faire connaître que son
+intention est que vous vous absteniez de vous présenter dans son palais.
+
+«J'ai l'honneur d'être avec considération, monsieur le duc,
+
+«Votre très humble et obéissant serviteur.
+
+«Le président du conseil des ministres, chargé du portefeuille de la
+maison du roi pendant l'absence de M. le marquis de Lauriston.
+
+«_Signé_ comte de VILLÈLE.»]
+
+[56: _Voyez_ chapitre V.]
+
+[57: _Éclaircissemens donnés par le citoyen Talleyrand à ses
+concitoyens_.--À Paris, chez Laran, libraire, Palais-Égalité, galerie de
+bois, n° 245, an VII.]
+
+[58: _Voyez_ chapitre V.]
+
+[59: Le lendemain, ajoute M. de Massias, il fit une distribution
+publique et solennelle des croix de la Légion-d'Honneur, qu'il avait
+nouvellement instituée. D'après ses réglemens, j'y avais droit, et comme
+chargé d'affaires, et comme portant les épaulettes de colonel; il la
+distribua à tous mes collègues présens, et je fus le seul à qui il ne la
+donna pas. Le général Lannes, que je vis le soir, me dit que l'empereur
+avait été très content de mon courage et de ma probité, mais qu'il avait
+voulu punir mon manque de respect envers mon supérieur.
+
+Je revins à Carlsruhe. Un ou deux mois après mon retour, on me dit qu'un
+chambellan de Sa Majesté demandait à me parler; c'était M. le comte de
+Beaumont, qui me remit une lettre du grand-maréchal du palais, Duroc,
+dans laquelle il était dit que l'empereur devant bientôt envoyer à
+Carlsruhe sa fille adoptive, la princesse Stéphanie, épouse du grand-duc
+de Bade, il la confiait à mes soins et à ma probité; que, pour tout ce
+qui la concernait, je ne devais point correspondre avec le ministre des
+affaires étrangères, mais directement avec lui-même.
+
+Un an environ après l'arrivée de la princesse, l'empereur me nomma
+résident-consul-général à Dantzick. J'occupais à peine depuis huit jours
+ce nouveau poste, que je reçus ma nomination à la place d'intendant de
+la ville, avec de gros émolumens.
+
+À mon retour en France, où ma santé me força de revenir en congé, il me
+nomma baron, avec l'autorisation de créer un majorat.]
+
+[60: Il serait possible que cette lettre fût celle dont l'empereur
+Napoléon a voulu parler en répondant à M. O'Méara, quand il s'est plaint
+qu'on ne la lui avait remise qu'après la mort du prince... D'après des
+informations prises auprès des personnes attachées au cabinet de
+l'empereur, on n'a point eu connaissance d'une lettre du duc d'Enghien.]
+
+[61: Pièce n° 3 au _Recueil_ public par M. Dupin.]
+
+[62: Extrait de l'ouvrage intitulé: _Notice historique sur S. A. I.
+monseigneur le duc d'Enghien_, par un bourgeois de Paris, pages 150 et
+151, chez Blaise, libraire, rue Férou, Paris, 1822, 1 volume.]
+
+[63: Cet ordre a été donné le jour même de la tenue du conseil privé.]
+
+[64: L'ordre précédent, du premier consul au ministre de la guerre, est
+du 10 mars, à onze heures du soir. Le ministre l'aura transmis au
+général Ordener, au plus tôt à deux ou trois heures du matin le 11; il
+est probable que le général n'aura pu partir que le soir de ce même
+jour.]
+
+[65: Il avait donc été question de ces émigrés avant la tenue du conseil
+privé du 10. Alors, comment M. de Talleyrand n'a-t-il pas fait avertir
+le duc d'Enghien même avant la tenue de ce conseil?]
+
+[66: Ce décret du 16 est la conséquence de la lettre de M. de
+Talleyrand, en date du 11. Elle a donc été remise au moins le 15.
+
+Probablement, M. de Massias avait écrit le même jour, et conséquemment
+sa lettre aura dû arriver à Paris avant le duc d'Enghien, qui n'est
+parti de Strasbourg que le 18 au soir.]
+
+
+
+
+
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+
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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