summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/20894-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '20894-8.txt')
-rw-r--r--20894-8.txt3551
1 files changed, 3551 insertions, 0 deletions
diff --git a/20894-8.txt b/20894-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..172712d
--- /dev/null
+++ b/20894-8.txt
@@ -0,0 +1,3551 @@
+The Project Gutenberg EBook of Evangeline, by Henry Wadsworth Longfellow
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Evangeline
+ Traduction du poème Acadien de Longfellow
+
+Author: Henry Wadsworth Longfellow
+
+Translator: Pamphile Lemay
+
+Release Date: March 24, 2007 [EBook #20894]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EVANGELINE ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
+ ÉVANGÉLINE
+
+
+ TRADUCTION DU POÈME ACADIEN
+ DE
+ LONGFELLOW
+
+ PAR
+
+ L. PAMPHILE LEMAY
+
+
+ DEUXIÈME ÉDITION
+
+ __________
+
+
+ QUÉBEC
+
+ P.G. DELISLE, IMPRIMEUR, 1 RUE DAUPHIN
+
+
+ 1870
+
+
+
+
+AU LECTEUR
+
+La critique m'ayant montré quelques taches dans ma première traduction
+d'Evangéline, j'avais à coeur de retoucher, de polir, de perfectionner
+mon oeuvre. Cependant je ne me serais probablement pas décidé à la
+livrer de nouveau au public assez indifférent, si je n'avais été
+sollicité par un homme que je vénère beaucoup, et que j'appellerai avec
+raison mon Mécène, puisqu'il m'a protégé depuis longtemps avec fidélité.
+
+Je n'ai jamais prétendu faire une traduction tout à fait littérale. J'ai
+un peu suivi mon caprice. Parfois j'ai ajouté, j'ai retranché parfois;
+mais plutôt dans les paroles que dans les idées. J'ai respecté partout
+les sentiments du poète américain. Dans cette deuxième édition, j'ai
+rendu la vie à Evangéline que, dans ma première traduction, j'avais
+laissé mourir, par pitié, en même temps que son Gabriel.
+
+Je devais publier à Paris cette nouvelle édition du poème Acadien.
+Cependant pour des raisons qu'il serait au moins superflu de raconter à
+mes bienveillants lecteurs, j'ai dû rappeler mes humbles manuscrits au
+foyer paternel. Je ne me flattais pas d'éblouir le monde parisien, bien
+qu'aujourd'hui les grands poètes de la France soient à peu près tous
+rentrés sous terre, et que ceux qui survivent ne volent pas toujours
+très-haut. Je connais assez les préjugés des petits-neveux d'outre-mer
+de mes ancêtres, et leur antipathie pour tout ce qui n'est pas français,
+pour savoir que le barde sauvage des bords lointains du St. Laurent
+n'aurait pas, un seul instant, suspendu la foule parisienne aux accords
+de son luth.
+
+J'aurais été flatté tout de même de voir la Patrie de mes Pères se
+tourner vers cette rive Canadienne où un million de ses enfants
+conservent encore sa foi, sa langue et ses coutumes, et lui donner un
+sourire de reconnaissance.
+
+Si mon livre a du mérite, mérite est dû à mon amour de cette langue, de
+cette foi, de ces coutumes que la France nous a léguées, seul héritage
+que nul n'a pu nous ravir! Il est dû aussi à l'intérêt que je porte à
+l'Acadie, cette soeur du Canada si indignement traitée par ses
+vainqueurs.
+
+Les Acadiens comme les Canadiens ont conservé le culte du souvenir. Les
+uns et les autres sont encore ce qu'étaient leurs aïeux sous le règne du
+bon roi Henri IV. Dans les campagnes qui bordent le St. Laurent, comme
+sur les rivages de l'ancienne Acadie où sont restés les descendants des
+fils de la France, le voyageur retrouve le même attachement à la foi
+catholique, attachement que les persécutions les plus cruelles n'ont pu
+ébranler, la même urbanité, le même amour de la nationalité, amour
+sublime qui réunit toutes les amours et prête à une peuple quelque
+faible qu'il soit une énergie et une vigueur qui tiennent du prodige.
+
+Il est étonnant de retrouver encore des villages, des comtés même tout
+peuplés d'Acadiens, dans cette Acadie où la cruelle Albion a promené la
+torche incendiaire et le fer meurtrier de ses soldats inhumains.
+
+C'était le 5 septembre 1755, l'Acadie se mirait dans les flots de
+l'Atlantique et du Bassin des Mines, riche, paisible et souriante comme
+une fiancée; tout-à-coup, l'Angleterre, jalouse de la prospérité des
+colons français arme une flotte, choisit les plus envieux de ses enfants
+et les plus barbares de ses soldats, et les lâche comme une meute
+enragée sur l'heureuse colonie. On appelle l'hypocrisie et la trahison
+au secours de la violence. Comme toujours la cruauté est peureuse. Les
+Acadiens surpris, dépouillés de leurs armes, sont enchaînés comme des
+criminels, embarqués pêle-mêle sur des vaisseaux Anglais, et transportés
+sur les bords étrangers où les attendent la faim et le dénuement, la
+persécution et la mort: car bien peu d'entre les exilés d'Acadie ont pu
+comme le père Basile Lajeunesse, l'un des héros du poème, chanter
+l'hospitalité généreuse, la richesse et la liberté de la grande colonie
+Anglaise. La plus part au contraire ont été repoussé avec malice,
+bafoués et maltraités. Dans la Pennsylvanie, on a voulu réduire en
+esclavage ces malheureux déportés. Ce n'est pas ainsi aujourd'hui que
+l'exilé est accueilli dans la grande république.
+
+Quelle a donc été lamentable la destinée de ce pauvre petit peuple
+Acadien! et par quel prodige subsiste-t-il encore, disséminé, il est
+vrai, mais toujours reconnaissable, toujours le même que le bon peuple
+chanté par Longfellow. Aujourd'hui les barrières qui nous séparaient de
+ce peuple sont tombées. Nous n'avons plus qu'une même patrie, le Canada.
+La Providence qui fait surgir les nations et qui les fait entrer dans le
+néant, a sans doute les yeux ouverts sur nous. Elle ne nous a pas
+dirigés pendant trois siècles à travers les écueils et les dangers de
+toutes sortes pour ensuite nous laisser périr tout-à-coup. Un peuple qui
+aime sa langue, sa foi et ses coutumes jusqu'au martyre peut bien être
+accablé, vaincu, tyrannisé, mais il ne saurait périr tout entier.
+
+ L. PAMPHILE LEMAY
+
+Québec, 1er Juillet 1870.
+
+L'on me saura gré peut-être de ce que je reproduits ici la lettre
+vraiment flatteuse que le grand poète Américain m'a fait l'honneur de
+m'adresser, lorsque parut ma première traduction d'Evangéline.
+
+
+ Cambridge, près Boston, 27 Octobre 1865
+
+Cher Monsieur,
+
+Permettez-moi de vous féliciter de la publication de votre ouvrage et
+des heureuses pensées qui s'y trouvent si élégamment exprimées, ainsi
+que du talent poétique et du vif sentiment de la nature qu'il révèle.
+
+Mais laissez-moi surtout vous remercier de cette partie de votre livre
+que vous avez bien voulu consacrer à la traduction d'Evangéline. Je vous
+dois la plus grande reconnaissance pour cette marque de votre
+bienveillance, non-seulement parce que vous avez bien voulu faire choix
+de cette oeuvre pour sujet de traduction, mais encore parce que vous
+avez rempli cette tâche toujours difficile, avec tant d'habileté et de
+succès.
+
+Je n'ai qu'une seule réserve à faire: vous faites mourir Evangéline:
+
+ «Elle avait terminé sa douloureuse vie.»
+
+Cependant, je ne vous querellerai pas pour cela. Mon but n'est pas de
+critiquer, mais de vous remercier et de vous dire combien je suis
+heureux de l'honneur que vous m'avez fait.
+
+Espérant que le succès de votre livre surpasse même vos plus grandes
+espérances.
+
+ Je demeure, cher monsieur,
+
+ votre obéissant serviteur,
+
+ Henry W. Longfellow.
+
+
+
+
+ ÉVANGÉLINE
+
+Salut, vieille forêt! Noyés dans la pénombre
+Et drapés fièrement dans leur feuillage sombre
+Tes sapins résineux et tes cèdres altiers
+Qui se bercent au vent sur le bord des sentiers
+Jetant, à chaque brise, une plainte sauvage.
+Ressemblant aux chanteurs qu'entendit un autre âge,
+Aux Druides anciens dont la lugubre voix
+S'élevait prophétique au fond d'immenses bois!
+Et l'océan plaintif vers ses rives brumeuses
+S'avance en agitant ses vagues écumeuses.
+Et de profonds soupirs s'élèvent de ses flots
+Pour répondre, ô forêt, à tes tristes sanglots!
+
+Vieille forêt, salut! Mais tous ces coeurs candides
+Qu'on voyait tressaillir comme les daims timides
+Que le cor du chasseur a réveillés soudain.
+Que sont-ils devenus! Je les appelle en vain!...
+Et le joli village avec ses toits de chaume?
+Et la petite église avec son léger dôme?
+Et l'heureux Acadien qui voyait ses beaux jours
+Couler comme un ruisseau dont le paisible cours
+Traverse des forêts qui le voilent d'ombrage,
+Mais réfléchit aussi du ciel la pure image?
+Partout la solitude, aux foyers comme aux champs!
+Plus de gais laboureurs! la haine des méchants,
+Un jour, les a chassés au bord d'une grève
+Le sable frémissant que la brise soulève
+Roule en noirs tourbillons jusqu'au plus haut de l'air
+Et sème sur les flots de la bruyante mer!
+Le hameau de Grand Pré n'est qu'une souvenance;
+Le saule y croît, le merle y siffle sa romance.
+
+O vous tous qui croyez à cette affection
+Qui s'enflamme et grandit avec l'affliction;
+O vous tous qui croyez au bon coeur de la femme,
+A la force, au courage, à la foi de son âme.
+Ecoutez un récit que les bois d'alentour
+Et l'océan plaintif redisent tour à tour:
+Ecoutez une histoire aussi belle qu'ancienne;
+Une histoire d'amour de la terre Acadienne!
+
+
+
+
+ PREMIÈRE PARTIE
+
+ I
+
+Sous le ciel d'Acadie, au fond d'un joli val,
+Et non loin des bosquets qui bordent le cristal
+Que déroule, tantôt sous les froides bruines,
+Tantôt sous le soleil, le grand Bassin des Mines,
+On aperçoit encor, paisible, retiré
+Et loin de ce qu'il fut, le hameau de Grand Pré.
+Du côté du levant de beaux champs de verdure
+Offraient à cent troupeaux une grasse pâture
+Et donnèrent jadis au village son nom.
+Pour arrêter les flots le vigilant colon,
+A force de travail et de rudes fatigues,
+Eleva de ses mains de gigantesques digues
+Qu'au retour du printemps on voyait s'entr'ouvrir,
+Pour laisser l'océan s'élancer et courir
+Sur le duvet des prés devenus son domaine.
+Au couchant, au midi, jusqu'au loin dans la plaine
+S'étendaient des vergers et des bouquets d'ormeaux.
+Le lin vert balançait ses frêles chalumeaux
+Et le blé jaunissant, ses tiges plus robustes;
+Vers le nord surgissaient mille sortes d'arbustes
+Des bois mystérieux et de sombres halliers;
+Et, sur les hauts sommets des monts irréguliers,
+De magiques brouillards, des brumes éclatantes,
+Se paraient au soleil de couleurs inconstantes
+Et semblaient admirer le vallon dans la paix
+Sans oser cependant y descendre jamais.
+C'est là qu'apparaissaient, charmantes et coquettes,
+Les maisons du hameau qui toutes étaient faites
+Avec du bois de chêne, ou d'orme ou de noyer.
+Comme le paysan bâtissait son foyer,
+Dans la terre Normande, alors que sur le trône
+S'asseyaient les Henri. Un chaume frais et jaune
+Arrangé par faisceaux, recouvrait tous les toits;
+Des lucarnes laissaient, par les châssis étroits,
+Pénétrer le soleil jusqu'au fond des mansardes.
+Lorsque tournant au vent, les girouettes criardes
+S'illuminaient des feux d'un beau soleil couchant,
+Dans les beaux soirs d'été, lorsque l'herbe du champ
+Exhalait son arôme et tremblait à la brise,
+Sur le seuil de la porte avec leur jupe grise,
+Leur blanche capeline et leur mantelet noir,
+Les femmes du hameau venaient gaiement s'asseoir,
+Et filaient leur quenouille; et les brunes fillettes
+Unissaient leurs chansons au bruit clair des navettes
+Tournant sur les métiers leurs essieux de roseau,
+Au joyeux ronflement du rapide fuseau.
+Le pasteur du village, humble et vénéré prêtre,
+Alors ne tardait pas d'ordinaire à paraître.
+En le voyant venir d'un pas majestueux
+Tous les petits enfants cessaient leurs bruyants jeux,
+Leurs courses dans les prés, leurs cris de toutes sortes
+Et retournaient s'asseoir en rang devant les portes.
+Arrêtant leurs fuseaux, les femmes se levaient,
+Et, par des mots polis, toutes le saluaient.
+Bientôt les laboureurs revenant de l'ouvrage
+A l'étable menaient leur pesant attelage.
+Le soleil émaillait la pente du côteau:
+Et ses derniers rayons, comme des filets d'eau,
+Jusques au fond du val, glissaient de roche en roche.
+De sa voix argentine au même instant la cloche
+Annonçait l'angélus et le déclin du jour.
+Et, pardessus les toits et les monts d'alentour,
+On voyait la fumée en colonnes bleuâtres,
+Comme des flots d'encens, s'échapper de ces âtres
+Où l'on goûtait la paix, le plus divin des biens.
+
+Ainsi vivaient alors les simples Acadiens:
+Leurs jours étaient nombreux et leur mort était sainte.
+Libres de tout souci comme de toute crainte,
+Leurs portes n'avaient point de clef ni de loquet;
+Car dans l'ombre des nuits nul n'était inquiet;
+Et, chez ces bonnes gens, on trouvait la demeure
+Ouverte comme l'âme, à chacun, à toute heure.
+Là le riche vivait avec frugalité,
+Le pauvre n'avait point de nuits d'anxiété.
+
+Sur une grande ferme attachée au village,
+Et tout près du bassin, au milieu du feuillage,
+On voyait, autrefois une belle maison
+A l'air un peu coquet avec son blanc pignon:
+C'était là qu'habitait Benoit Bellefontaine.
+Il avait avec lui, dans ce joli domaine,
+La jeune Evangéline, une suave fleur.
+Tous deux vivaient heureux. Benoit avait du coeur,
+Une haute stature, un bras fort, un front hâve,
+Un oeil intelligent mais peut-être un peu cave,
+Un démarche ferme et soixante-et-dix ans.
+Avec son teint de bronze et ses longs cheveux blancs
+Il était comme un chêne au milieu d'une lande.
+Un chêne que la neige orne d'une guirlande.
+Et cette jeune fille, elle était belle à voir,
+Avec ses dix-sept ans, son front pur, son oeil noir
+Qu'ombrageait une épaisse et longue chevelure;
+Comme au bord de la route une discrète mûre
+Dérobée à demi par un épais buisson!
+Elle était belle à voir, au temps de la moisson,
+Lorsqu'elle s'en allait à travers la prairie,
+Avec son corset rouge et sa jupe fleurie,
+Porter aux moissonneurs assis sur les guérets,
+Chaque jour, un flacon tout plein de cidre frais!
+Mais les jours de dimanche elle était bien plus belle!
+Quand la cloche sonnait dans la haute tourelle
+Que le prêtre, en surplis, bénissait, au saint lieu,
+Le peuple rassemblé pour rendre hommage à Dieu,
+On la voyait venir le long de la bruyère,
+Tenant dans sa main blanche un livre de prière
+Ou les grains vénérés d'un humble chapelet.
+Elle portait alors élégant mantelet,
+Jupon bleu, souliers fins, chapeau de Normandie,
+Et brillants anneaux d'or qu'aux rives d'Acadie
+Une aïeule de France autrefois apporta;
+Que la mère, en mourant, à sa fille quitta
+Comme un gage sacré, comme un saint héritage
+Mais un éclat plus doux inondait son visage
+Quand, venant de confesse à l'approche du soir,
+Elle passait sans bruit sur le bord du trottoir
+Adorant dans son coeur Dieu qui l'avait bénie.
+On aurait dit alors qu'une pure harmonie
+Comme un accord qui meurt sur ses pas s'élevait.
+La maison du fermier en ces temps se trouvait
+Sur un charmant côteau dont la pente riante
+S'inclinait, par degrés, vers la rive bruyante.
+Le sentier pour s'y rendre était bordé d'ormeaux;
+Un sycomore altier, de ses vastes rameaux,
+En ombrageait la porte et la sombre toiture.
+A travers la prairie un sentier de verdure
+Conduisait au verger tout en fleurs le printemps.
+L'automne, tout en fruits. Dans ses bras palpitants
+Une vigne enchaînait l'antique sycomore
+Et protégeait l'essaim d'une ruche sonore.
+Et plus bas se trouvaient, sur le flanc du côteau,
+Le puits au bord mousseux, et tout auprès, un sceau
+Et l'auge où s'abreuvaient les boeufs et les génisses,
+Puis du côté du nord plusieurs autres bâtisses.
+Les granges, les hangars protégeaient la maison
+Contre les ouragans de la froide saison.
+C'était là qu'on voyait les voitures diverses:
+Les pesants chariots, la charrue et les herses,
+La vaste bergerie où bêlaient les moutons
+Et le brillant sérail où criaient les dindons,
+Où le coq orgueilleux chantait d'une voix fière
+Comme aux jours où son chant troubla l'âme de Pierre.
+Les granges jusqu'au faîte étaient pleines de foin;
+Elles seules semblaient un village de loin:
+Leurs toits proéminents étaient couverts en chaume,
+Et le trèfle fané remplissait de son baume
+Le fenil où montait un solide escalier.
+Là se trouvait encor le joyeux colombier
+Avec ses nids moelleux, ses tendres créatures,
+Ses doux roucoulements, ses amoureux murmures;
+Puis au-dessus des toits, c'étaient les cris stridents
+Des girouettes de tôle allant à tous les vents.
+C'est ainsi que vivait en paix avec le monde,
+En paix avec son Dieu, dans sa terre féconde,
+Le fermier de Grand Pré. Sa joie et son appui
+Toujours Evangéline était auprès de lui
+Et gouvernait déjà sagement le ménage.
+Plus d'un jeune amoureux à peu près de son âge,
+La suivait à l'église, et priait à genoux
+En reposant sur elle un oeil tendre et jaloux.
+Comme si cette femme avait été la sainte
+Qu'il venait vénérer dans la pieuse enceinte.
+Bien heureux qui pouvait toucher sa blanche main!
+Marcher à ses côtés sur le bord du chemin!
+Quelques-uns osaient-ils à sa porte se rendre,
+Pendant qu'ils l'écoutaient sur l'escalier descendre
+Ils se seraient ceux-là demandé bien en fin
+Lequel battait plus fort, ou du marteau d'airain
+Ou de leur coeur rempli d'espérance et d'angoisse.
+Aux fêtes du Patron qu'invoquait la paroisse,
+Vers le soir, la jeunesse assemblée au canton,
+Dansait joyeusement au son du violon,
+Et les garçons alors, remplis de hardiesse,
+Lui répétaient tout bas quelques mots de tendresse
+Mais inutilement, car de ces amoureux
+Le jeune Gabriel était le plus heureux:
+Gabriel Lajeunesse enfant du Gros Basile,
+Un forgeron du bourg reconnu pour habile
+Parmi les villageois qui l'estimaient beaucoup.
+Car le peuple a jugé, de tout temps et partout,
+L'état de forgeron un métier honorable.
+Les célestes liens d'une amitié durable
+Unissaient le fermier et le vieux forgeron.
+Et leurs petits-enfants, l'espoir de leur maison,
+Avaient grandi tous deux charmants, pieux et sages,
+Semblables à deux fleurs sous les mêmes feuillages.
+Le curé du canton, homme aux nobles désirs,
+Qui méprisait la terre et dont tous les loisirs
+Etaient donnés au soin de sa chère jeunesse,
+Leur avait enseigné l'amour de la sagesse
+En leur montrant à lire. Enfants naïfs alors
+Ils se livraient ensemble, en paix et sans remords,
+Aux plaisirs innocents de l'innocente enfance.
+Leur leçon récitée avec obéissance,
+Ils couraient à la forge où Basile, le soir,
+Bien souvent, les bras nus, le visage tout noir,
+Un tablier de cuir autour de la ceinture,
+Sans crainte soulevait, avec une main sûre,
+D'un cheval hennissant le vigoureux sabot;
+Pendant qu'auprès de lui, dans un feu de fagot
+Rougissait lentement un grand cercle de roue,
+comme un serpent de feu qui se tortille et joue
+Dans un brasier ardent allumé sous les bois.
+A l'approche des nuits, l'automne, bien des fois,
+Quand le ciel était noir, et que la forge sombre
+Semblait vomir dehors les flammèches sans nombre,
+Par les carreaux de vitre et les ais du lambris,
+Ils venaient regarder, avec des yeux surpris,
+Le soufflet haletant que ranimait la braise,
+Et réchauffer leurs doigts en causant à leur aise.
+Quand ils n'entendaient plus le soufflet bourdonner
+Ni sous le dur marteau l'enclume résonner,
+Alors ils comparaient à des vierges pieuses
+Qui, tenant à la main leurs lampes radieuses,
+Entrent au sanctuaire au milieu de la nuit.
+Les étincelles d'or qui retombaient sans bruit
+Et mouraient tour à tour sous les cendres éteintes.
+Quand l'hiver étendait son voile aux riches teintes
+On les voyait tous deux sur un léger traîneau,
+Sillonner comme un trait la pente du côteau:
+Souvent sur les chevrons ou le toit de la grange
+Ils montaient hardiment, cherchant la pierre étrange
+Que l'hirondelle apporte à son nid, tous les ans,
+Quand elle l'a trouvée au bord des océans.
+Pour de ses chers petits dessiller la paupière.
+Heureux qui la trouverait cette étonnante pierre!
+Ainsi leurs premiers jours sans pleurs et sans ennuis,
+Comme un songe doré s'étaient bien vite enfuis!
+
+Ils n'étaient plus enfants à l'époque où se passe
+Le récit douloureux qu'il faut que je vous fasse.
+Gabriel était homme, il aimais les travaux,
+Forgeait avec son père et ferrait les chevaux.
+Evangéline était une adorable femme--
+Elle avait de son sexe et les espoirs et l'âme;
+On l'avait, dès longtemps surnommée au canton:
+«Le soleil d'Eulalie», à cause, disait-on,
+Qu'elle ferait régner par sa grande prudence,
+Au foyer de l'époux la joie et l'abondance;
+Et que de beaux enfants au visage vermeil
+Naîtraient de ses amours; ainsi que le soleil
+Qui brille le matin de la sainte Eulalie
+Féconde les vergers dont chaque rameau plie
+Sous le poids des fruits mûrs, veloutés, odorants,
+Comme un vieillard heureux sous le poids de ses ans.
+
+ II
+
+Déjà l'on arrivait à ce temps de l'année
+Où le feuillage sec dort sur l'herbe fumée,
+Où le soleil tardif est pâle et sans chaleur,
+Où la nuit froide au pauvre apporte la douleur.
+En bandes réunis les oiseaux de passage,
+Sous un ciel noir et lourd, volaient, comme un nuage,
+Des froides régions que l'aquilon flétrit
+Aux rivages riants où l'amandier fleurit.
+La forêt se tordait sous les vents de septembre
+Comme un jeune coursier qui hennit et se cambre.
+Tout, alors présageait un hiver rigoureux.
+L'abeille avait gardé tout son miel savoureux,
+Et les coureurs des bois et les chasseurs sauvages
+Qui, dans un cas pareil, se prétendaient fort sages,
+Assuraient que l'hiver serait dur et mauvais
+Car le renard perfide avait le cuir épais.
+
+Ainsi venait l'automne et les froids avec elle.
+Mais ce temps enchanteur, cette époque si belle
+Qu'on appelle au hameau l'été de la Toussaint
+Ranima le coeur triste et le soleil éteint:
+L'univers rayonnant et brillant de fraîcheur,
+Semblait sortir des mains du sage Créateur.
+On eût dit que l'amour régnait dans tout le monde;
+Que l'océan chantait pour endormir son onde!
+Et des accents nouveaux, de magiques concerts
+Paraissaient s'élever des bourgs et des déserts!
+Des enfants qui jouaient les voix vives et nettes,
+Les refrains sémillants des luisantes girouettes
+Qui criaient dans les airs, sur les toits des donjons,
+Les doux roucoulements des amoureux pigeons,
+Les plaintes de la brise et les battements d'ailes
+Des oiseaux qui volaient au-dessus des tourelles
+Tout n'était qu'harmonie, ivresse et pur amour!
+Tout semblait du printemps annoncer le retour!
+Sur le bord de la mer et des hautes collines
+Le soleil argentait les limpides bruines;
+L'océan était d'or: les arbres des forêts
+Berçant, avec orgueil, les chatoyants reflets
+De leur manteau safran, ou pourpre ou diaphane,
+Etincelait de loin comme le fier platane,
+Quant le Perse idolâtre orne ses verts rameaux
+De voiles éclatants et de brillants joyaux.
+Tout respirait la paix, le calme et l'innocence:
+La nuit dans les vallons descendait en silence,
+Et l'étoile du soir étincelait encor.
+Irisant le ciel bleu de ses filandres d'or.
+Les troupeaux bondissants regagnèrent l'étable
+En flairant du gazon le parfum délectable.
+En respirant du soir l'agréable fraîcheur.
+Devançant les troupeaux, brillante de blancheur,
+Venait en s'ébattant une grasse génisse,
+Celle d'Evangéline, avec son beau poil lisse.
+Sa clochette joyeuse et son joli collier.
+On vit le jeune pâtre à travers le hallier,
+Ramener en chantant les brebis du rivage
+Ou croissait chaque année un riche pâturage.
+Près de lui le gros chien au poil long et soyeux
+Fièrement trottinait d'un air libre et joyeux,
+Et pressait les traînards qui restaient en arrière.
+Quand le jeune berger dormait sous la bruyère
+C'était lui qui gardait les timides agneaux.
+Et la nuit quand les loups réunis en troupeaux,
+Dans les bois d'alentour hurlaient leur cris de rage,
+Lui seul les protégeait par son noble courage.
+
+Quand la lune plus tard, éclaira l'horizon,
+Que sa molle lueur argenta le gazon,
+Les chariots remplis d'un foin aromatique
+Arrivèrent des champs à la grange rustique:
+Sous de larges harnais décorés de pompons
+Les chevaux hennissants balançaient leurs grands fronts,
+Secouaient avec bruit leur épaisse crinière
+Où tombaient la rosée et la fine poussière,
+Et rongeaient l'acier dur de leur mors écumant:
+La féconde génisse arrêtée un moment
+Ruminait, l'oeil pensif, pendant que la laitière
+En écume d'argent, dans sa blanche chaudière,
+Faisait couler le lait. Et dans la basse-cour,
+Répétés par l'écho des granges d'alentour,
+L'on entendit encor, comme dans un délire,
+Des bêlements, des cris et des éclats de rire.
+Mais ce bruits, toutefois, s'éteignit promptement;
+Un grand calme se fit tout à coup, seulement,
+En roulant sous leurs gonds les portes de la grange
+Firent, dans le silence, un grincement étrange.
+
+Assis dans son fauteuil fait de bois de noyer
+Benoit le laboureur regardait, au foyer,
+La flamme qui lançait d'éblouissantes flèches,
+L'ondulante fumée et les vives flammèches,
+Qui tournoyaient gaiement comme des feux-follets.
+Sur le mur, en arrière, où les joyeux reflets
+Dansaient légèrement des rondes fantastiques,
+Son ombre se peignait avec des traits comiques;
+Pendant qu'à la clarté du foyer vacillant,
+Prenant un air moqueur, au regard sémillant,
+Chaque face sculptée au dossier de sa chaise
+Semblait s'épanouir et sourire à son aise,
+Et que sur le buffet, les plats de fin étain
+Luisaient comme un soleil des boucliers d'airain.
+
+Le bon vieillard chantait d'un ton mélancolique
+Des refrains de chansons, des couplets de cantique,
+Ainsi que ses aïeux, jadis, avaient chanté,
+A l'ombre de leur bois, sous leur ciel enchanté,
+Leur ciel de Normandie. Et son Evangéline,
+Portant jupe rayée et blanche capeline
+Filait, en se berçant, une filasse d'or.
+Le métier dans son coin se reposait encor.
+Mais le rouet actif mêlait avec constance,
+Son ronflement sonore à la douce romance
+Que chantait le vieillard assis devant le feu.
+Comme dans le lieu saint quand le chant cesse un peu
+On entend, sous les pas, vibrer l'auguste enceinte,
+Ou du prêtre à l'autel on entend la voix sainte.
+Ainsi quand le fermier, vaincu par les émois,
+Suspendait les accents de sa dolente voix,
+De la vieille pendule au milieu des ténèbres
+On entendait les coups réguliers et funèbres.
+
+Pendant que le vieillard chantait dans son fauteuil
+On entendit des pas retentir sur le seuil,
+Et la clenche de bois bruyamment soulevée
+De quelque visiteur annonça l'arrivée.
+Benoit reconnut bien les pas du forgeron
+Avec ses gros souliers pleins de clous au talon,
+Ainsi qu'Evangéline, à l'émoi de son âme
+Où se mêlait le trouble et la plus chaste flamme,
+Avait bien deviné qui venait avec lui.
+--«Ah! sois le bienvenu, Lajeunesse, aujourd'hui!
+S'écria le fermier en le voyant paraître,
+«La gaieté, quant tu viens, semble aussitôt renaître!
+«Veux-tu donc savourer un tabac généreux?
+«J'en ai plus qu'il t'en faut, et j'en suis fort heureux
+«Prends au coin du foyer ta place accoutumée;
+«Et fumons en causant. C'est parmi la fumée
+«Qu'on voit dans leur orgueil se dessiner tes traits!
+«Quand tu fumes, ton front, ton visage si frais
+«Brillent comme la lune à travers les nuages
+«Qui s'élèvent, le soir, au bord des marécages.»
+Basile souriant, suivi de son garçon
+Au foyer plein de feu vint s'asseoir sans façon,
+Et répondit ainsi:--«Mon cher Bellefontaine,
+«Tu plaisantes toujours et n'as jamais de peine,
+«D'autres sont obsédés de noirs pressentiments
+«Et ne font que rêver malheurs et châtiments:
+«Ils s'attendent à tout: rien ne peut les surprendre.
+Puis il s'interrompit en ce moment pour prendre
+Son calumet de terre et le charbon fumant
+Qu'Evangéline allait lui porter poliment.
+Et bientôt il ajouta: «Je n'aime point pour hôtes
+«Ces navires anglais mouillés près de nos côtes.
+«Leurs énormes canons qui sont braqués sur nous
+«Ne nous annoncent point les desseins les plus doux;
+«Mais quels sont ses desseins! sans doute qu'on l'ignore.
+«On sait bien qu'il faudra quand la cloche sonore
+«Appellera le peuple à l'église demain,
+«S'y rendre pour entendre un mandat inhumain;
+«Et ce mandant, dit-on émane du roi George.
+«Or, plus d'un paysan soupçonne un coupe-gorge.
+«Tous sont fort alarmés et se montrent craintifs!»
+Le fermier répondit:--«De plus justes motifs
+«Ont sans doute amené ces vaisseaux sur nos rives:
+«La pluie, en Angleterre, ou les chaleurs hâtives
+«Ont peut-être détruit les moissons sur les champs,
+«Et pour donner du pain à leurs petits enfants,
+«Et nourrir leurs troupeaux, les grands propriétaires
+«Viennent chercher les fruits de nos fertiles terres.»
+--«Au bourg l'on ne dit rien d'une telle raison,
+«Mais l'on pense autrement», reprit le forgeron.
+En secouant la tête avec un air de doute;
+Et poussant un soupir: «Mon cher Benoit, écoute;
+«L'Angleterre n'a pas oublié Louisbourg.
+«Pas plus que Port Royal, pas plus que Beau Séjour.
+«Déjà des paysans ont gagné les frontières;
+«D'autres sont aux aguets sur le bord des rivières,
+«Attendant en ces lieux avec anxiété
+«Cet ordre qui demain doit être exécuté!
+«On nous a dépouillé, pour combler nos alarmes,
+«De tous nos instruments et de toutes nos armes;
+«Seul le vieux forgeron a ses pesants marteaux
+«Et l'humble moissonneur ses inutiles faux!»
+Avec un rire franc mais un peu sarcastique
+Le vieillard jovial à son ami réplique:
+«Sans armes nous goûtons un plus profond repos.
+«Au milieu de nos champs et de nos gras troupeaux
+«Nous sommes mieux encor par derrière nos digues
+«Que n'étaient autrefois nos ancêtres prodigues
+«Dans leurs murs qu'ébréchaient les canons ennemis.
+«D'ailleurs dans l'infortune il faut être soumis.
+«J'espère cependant que ce soir la tristesse
+«Fuira loin de ce toit où va régner l'ivresse.
+«Car le contrat, ce soir, doit se conclure enfin.
+«Les jeunes gens, ensemble et d'une habile main,
+«Ont bâti la maison et la grange au village.
+«Le fenil est rempli de grain et de fourrage;
+«Pour un an leur foyer est pourvu d'aliments.
+«Attends, mon cher Basile, encor quelques moments
+«Et Leblanc va venir avec sa plume d'oie:
+«De nos heureux enfants partageons donc la joie.»
+Cependant à l'écart en face d'un châssis
+Les jeunes fiancés étaient tous deux assis
+Regardant le ciel bleu, la belle Evangéline
+Livrait à Gabriel sa main brûlante et fine;
+En entendant son père elle rougit soudain.
+Puis un profond soupir fit onduler son sein.
+Le silence venait à peine de se faire
+Que l'on vit à la porte arriver le notaire.
+
+ III
+
+Comme un frêle aviron aux mains des matelots
+Ou comme le filet dans le ressac des flots
+Le notaire Leblanc était courbé par l'âge:
+Son front large gardait la trace d'un orage
+Et sur son col bronzé tombaient ses cheveux gris,
+Pareils aux touffes d'or des épis de maïs.
+A travers leur cristal ses besicles de corne
+Laissaient voir la sagesse au fond de son oeil morne
+Il se plaisait beaucoup à faire des récits.
+Père de vingt enfants, plus de cent petits-fils,
+Jouant sur ses genoux, égayaient sa vieillesse--
+Par leur charmant babil, et par leur gentillesse.
+Pendant la guerre il fut, comme ami des anglais,
+Quatre ans tenu captif dans un vieux bourg français.
+Maintenant il avait une grande prudence
+Et la simplicité de sa naïve enfance.
+C'était un bon ami: les enfants l'aimaient tous
+Car il leur racontait contes de loups-garous,
+Et d'espiègles lutins faisant au ciel des niches;
+Il leur disait le sort qu'avaient les blancs Létiches,
+Enfants morts sans baptême, esprits mystérieux
+Qui voltigent toujours cherchant partout les cieux
+Et de l'enfant qui dort viennent baiser les lèvres;
+Comment une araignée éloigne toutes fièvres,
+Quand on la porte au cou dans l'écale des noix;
+Comme au jour de Noël l'on entendait les voix
+Des boeufs qui se parlaient au fond de leurs étables;
+Il disait les secrets, les vertus admirables
+Que le peuple, autrefois, simple autant que loyal,
+Prétendait découvrir dans le fer à cheval
+Et le trèfle étalant quatre feuilles de neige.
+Et biens d'autres récits d'ogre et de sortilège.
+
+Aussitôt cependant que Leblanc arriva,
+De son siège au foyer Basile se leva
+Et, secouant le feu de sa pipe de terre,
+Il dit en s'adressant au modeste notaire:
+«Allons, père Leblanc, qu'avez-vous de nouveau?
+«Peut-être savez-vous ce qu'on dit au hameau
+«De ces fiers bâtiments venus de l'Angleterre?»
+--«Je sais fort peu de chose et fais mieux de me taire,
+Lui répondit Leblanc d'un ton de bonne humeur:
+«Il est vrai qu'il circule une grande rumeur,
+«Mais comme mon avis n'est jamais le plus sage
+«Je dirai seulement ce qu'on dit au village,
+«Je ne puis toutefois croire que ces vaisseaux
+«Viennent sur notre rive apporter des fléaux;
+«Car nous sommes en paix; et pourquoi l'Angleterre
+«Ainsi nous ferait-elle éprouver sa colère?»
+--«Nom de Dieu!» s'écria le bouillant forgeron,
+Qui parfois décochait un sonore juron,
+«Faut-il donc regarder toujours en toute chose,
+«Le pourquoi, le comment? Il n'est rien que l'on n'ose!
+«L'injustice est partout et personne n'a tort:
+«Tout le droit maintenant appartient au plus fort.»
+Sans paraître observer la chaleur de Basile
+Leblanc continua d'une voix fort tranquille:
+«L'homme est injuste, mais le bon Dieu ne l'est pas:
+«La justice triomphe à son tour ici-bas.
+«Et pour preuve je vais vous redire une histoire
+«Qui ne s'efface point de ma vieille mémoire:
+«Elle me consolait de mon destin fatal
+«Lorsque j'étais captif au fort de Port Royal.
+«Un vieillard aimait bien cette histoire touchante:
+«A ceux qui maltraitait quelque langue méchante
+«D'une voix tout émue il allait la conter:
+«Je voudrais comme lui pouvoir la répéter:
+
+--«Sous le ciel africain, dans une ville antique
+«On voyait autrefois, sur la place publique,
+«Une haute colonne au piédestal d'airain
+«Qu'avait fait élever un puissant souverain,
+«Et sur cette colonne une statue en pierre,
+«Figurait la justice impartiale et fière;
+«Une large balance, un glaive menaçant
+«Etaient ses attributs, et disaient au passant
+«Que dans cette cité la suprême justice
+«De l'opprimé toujours était la protectrice.
+«Cependant la balance, au fond de ses plateaux,
+«Voyait chaque printemps, bien des petits oiseaux
+«Bâtir leur nids moelleux en chantant sans craindre
+«Le glaive flamboyant qui semblait les atteindre.
+«Mais petit à petit se corrompit la loi:
+«Aux misères du pauvre on n'ajouta plus foi,
+«Et et le faible, sans cesse en butte à l'ironie,
+«Dut subir du plus fort la lâche tyrannie.
+«On afficha le vice, et chaque tribunal
+«Outragea l'innocence et protégea le mal.
+
+«Un jour il arriva que certaine duchesse
+«Perdit un collier neuf d'une grande richesse:
+«N'ayant pu le trouver elle voulu, du moins,
+«Venger avec éclat et sa perte et ses soins.
+«Elle accusa de vol, en face de la ville.
+«Une pauvre orpheline, une pieuse fille,
+«Qui depuis de longs séjours la servait humblement.
+«Le procès, pour la forme, eut lieu bien promptement
+«Et le juge pervers condamna la servante
+«A mourir au gibet d'une mort infamante.
+«Autour de l'échafaud on vit les curieux,
+«Pressés, impatients, inonder tous les lieux.
+«La jeune fille vint, calme mais abattue,
+«Subir son triste sort eu pied de la statue.
+«Le bourreau la saisit. Au moment solennel
+«Où son coeur s'élevait vers le Juge Eternel,
+«Un orage mugit; l'impitoyable foudre
+«Ebranle la colonne et la réduit en poudre,
+«Et la balance tombe avec un sourd fracas;
+«Or dans un des plateaux qui se brisent en bas
+«On voit un nid brillant... c'était un nid de pie
+«Dans lequel s'enlaçait avec coquetterie
+«Parmi les brins de foin, le collier précieux...
+«C'est ainsi qu'éclata la justice des cieux!»
+
+Quand le père Leblanc eut fini son histoire
+Basile ne dit mot mais ne parut rien croire;
+Il n'en concluait point qu'on n'avait désormais
+Nul motif d'avoir peur des navires anglais.
+Il voulait répliquer et manquait de langage.
+Ses pensers demeuraient empreintes sur son visage
+Comme sur une vitre, on voit dans les hivers,
+La vapeur se geler sous mille aspects divers.
+
+Alors Evangéline, à la braise de l'âtre,
+S'empresse d'allumer la lampe au pied d'albâtre,
+Et tout l'appartement luisant de propreté
+Se remplit aussitôt d'une vive clarté.
+Ensuite elle s'en vient déposer sur la table
+Un pot d'airain rempli de cidre délectable.
+Tandis que le notaire étalant son papier,
+Ecrit d'une main prompte, et sans rien oublier
+Les noms des contractants, la date et puis leur âge,
+La dot qu'Evangéline apporte en mariage
+De tous les divers points sans en oublier un.
+Et quand tout fut écrit comme voulait chacun,
+Que le sceau de la loi fut mis, brillant et large,
+Comme le soleil levant sur le blanc de la marge,
+Le vieux fermier tira sa bourse de chamois
+Puis offrit au notaire au moins deux ou trois fois
+En bel et bon argent le prix de son ouvrage.
+Le notaire charmé, forma, selon l'usage,
+Des voeux pour le bonheur du couple fiancé;
+Puis il prit sur la table après s'être avancé,
+Le large pot d'airain où fermentait la bière,
+Remplit, d'un air joyeux la coupe tout entière,
+Et but à la santé des gens de la maison.
+Chacun prit à son tour l'écumeuse boisson.
+Du cidre sur sa lèvre il essuya l'écume;
+Il prit son large feutre, il prit sa longue plume,
+Son rouleau de papier et donna le bonsoir.
+Les amis qui restaient vinrent alors s'asseoir
+En cercle devant l'âtre où pétillaient les flammes
+Evangéline prit le damier et les dames
+Qu'elle alla présenter aux paisibles vieillards.
+La lutte commença. Leurs anxieux regards
+Voyaient avec plaisir les pions dresser un siège,
+Et les dames tomber dans un perfide piège.
+Cependant l'un et l'autre ils s'amusaient beaucoup
+D'une manoeuvre heureuse ou d'un malheureux coup.
+Les fiancés assis dans la fenêtre ouverte
+Ecoutaient sur la rive expirer l'onde verte.
+Heureux et souriants ils se parlaient d'amour,
+En regardant les flots qui chantaient tout à tour,
+Et les rubans de feu sur l'écume des vagues;
+La lune qui veillait, et les bruines vagues
+Qui traînaient mollement leurs robes sur les prés
+Et les étoiles d'or dans les cieux empourprés.
+
+Ainsi passait le soir dans la joie et l'ivresse,
+Et le temps paraissait redoubler de vitesse.
+Tout à coup l'on ouït, dans le beffroi voisin,
+La cloche qui vibrait sous le marteau d'airain.
+On entendit neuf coups; elle sonnait neuf heures;
+C'était le couvre-feu de toutes les demeures.
+Basile et son ami se serrèrent la main
+Et se dirent adieu pour jusqu'au lendemain.
+Bien des mots de douceur, bien de tendres paroles,
+Paroles d'amitié charmantes et frivoles,
+S'échangèrent tout bas entre les deux amants,
+Et de leurs coeurs émus calmèrent les tourments.
+Nul bruit dans la maison ne se fit plus entendre.
+Les charbons du foyer furent mis sous la cendre.
+Après quelque instants le vieux et bon fermier
+Fit du bruit de ses pas retentir l'escalier.
+Tenant dans sa main blanche une lampe de verre
+Sa fille le suivit gracieuse et légère
+Ainsi qu'une gazelle aux lisières des bois.
+Une douce lueur éclaira les parois
+Quand la vierge monta les degrés de la rampe;
+Ce n'était point alors sa radieuse lampe,
+Mais son regard serein que versait la clarté.
+Elle entra dans sa chambre. Un châssis, d'un côté,
+Y laissait du soleil pénétrer la lumière.
+Une chaise et le lit de la jeune fermière,
+Une table, une image une croix seulement,
+Voilà ce qu'on voyait dans cet appartement.
+Mais on trouvait, au fond dans un vieux garde-robe,
+Des pièces de flanelle et d'étoffe à la mode,
+Ouvrage ingénieux, tissu fin et parfait,
+Et qu'elle allait offrir pour dot en mariage,
+Parce qu'il ferait voir la femme de ménage
+Mieux que ne le ferait les plus riches troupeaux.
+Elle éteignit sa lampe. Inondant les carreaux
+Les reflets argentés de la paisible lune
+Dormaient sur le tapis tissé de laine brune;
+Et le sein de la vierge agité par l'espoir,
+Au pouvoir merveilleux du bel astre du soir
+Obéit doucement comme l'onde et la nue;
+Quand son voile glissa de son épaule nue;
+Quand de son fin soulier sortit son beau pied blanc;
+Quand ses longs cheveux noirs tombèrent sur son flanc,
+Qu'elle parut charmante! Et, dans sa rêverie,
+Elle s'imagina qu'au bord de la prairie,
+Amoureux et rusé, Gabriel son amant,
+En silence épiait le fortuné moment
+Où devant les rideaux de l'étroite fenêtre,
+Il pourrait voir son ombre un instant apparaître.
+Or l'ombre d'un nuage effleura les cloisons
+Que la lune éclairait de ses moelleux rayons.
+D'une grande noirceur la chambre fut remplie
+Un sentiment de crainte et de mélancolie
+Saisit Evangéline. Elle eut comme un remords,
+Entr'ouvrit sa fenêtre et regarda dehors.
+La lune s'échappait, souriante et volage.
+Les plis mystérieux d'un vagabond nuage.
+Une étoile aux cils d'or la suivait dans le ciel.
+De même qu'autrefois le petit Ismaël
+Suivait Agar sa mère en sa lointaine marche,
+Après qu'elle eut quitté le toit du Patriarche.
+
+ IV
+
+Le lendemain matin, au lever du soleil,
+Quand le bourg de Grand-Pré sortit de son sommeil,
+Un océan de pourpre entourait les collines;
+Les ruisseaux babillaient; et le Bassin des Mines,
+Légèrement ridé par l'haleine du vent,
+Réfléchissait l'éclat du beau soleil levant;
+Et, sur les flots d'azur, les barques aux flancs sombres
+Berçaient avec fierté leurs gigantesques ombres.
+
+Après un court repos le Travail vint encor
+Du matin radieux ouvrir les portes d'or.
+Proprement revêtus des habits du dimanche
+Les joyeux paysans à l'allure humble et franche
+Arrivèrent bientôt des villages voisins.
+Ici quelques vieillards sur le bord des chemins,
+S'aidant de leurs bâtons, venaient par petits groupes.
+Là, les gars éveillés, en turbulentes troupes,
+Passaient à travers champs, suivant, le long du clos,
+Le sillon qu'avaient fait les pesants chariots,
+Au temps de la moisson, dans l'herbe verte et tendre.
+On grondait le amis qui se faisaient attendre;
+Chacun fumait, causait, riait de toute part.
+Les groupes arrivés aux groupes en retard
+Criaient mille bons mots, mille plaisanteries.
+Les maisons ressemblaient à des hôtelleries.
+Assis devant les seuils sur de vieux bancs de bois,
+Se chauffant au soleil, les simples villageois
+Discouraient du danger qui menaçait leur tête.
+La maison de Benoit avait un air de fête.
+Là plus vive qu'ailleurs on trouvait la gaîté,
+Et plus charmante aussi l'humble hospitalité:
+Evangéline était au milieu des convives;
+Et son regard modeste et ses grâces naïves
+Avaient, ce matin-là, pour eux bien plus d'attrait
+Que le verre enivrant que sa main leur offrait.
+
+On fit dans le verger les chastes fiançailles:
+De l'odeur des fruits mûrs l'air était parfumé;
+Le ciel brillait d'un feu tout inaccoutumé.
+Le prêtre dut conduit à l'ombre du feuillage
+Avec le vieux Leblanc notaire du village.
+Du bonheur des amants s'entretenant tous deux
+Basile et le fermier étaient assis près d'eux.
+Et contre le pressoir et les ruches d'abeille,
+Avec les jeunes gens aux figures vermeilles
+Etait le vieux Michel joueur de violon.
+Charmant diseur de riens, beau chanteur de chanson
+Qui tenait bien l'archet et battait la mesure
+En frappant du talon le tapis de verdure.
+Sur ses cheveux de neige on voyait, tout à tour,
+L'ombre de quelque feuilles ou les reflets du jour
+Passer quand les rameaux se berçaient à la brise.
+Son visage riant avec sa barbe grise
+Brillait comme un charbon qui s'anime au foyer
+Quand le vent prend la cendre et la fait tournoyer.
+Il promena l'archet sur les cordes vibrantes:
+L'instrument résonna: les danses délirantes
+Commencèrent sur l'herbe, à l'ombre du verger.
+Jeunes gens et vieillards s'unirent dans la danse.
+Les brillants tourbillons roulèrent en cadence,
+Sur l'émail du vert pré, sans trève, sans repos,
+Au milieu des ris francs et des tendres propos.
+La plus belle parmi toutes ces jeunes filles,
+La plus pure au milieu des vierges si gentilles,
+C'était Evangéline! et le plus beau garçon
+C'était bien Gabriel le fils du forgeron.
+
+Le matin passait vite: on était dans l'ivresse!
+Mais voici qu'arrivait l'heure de la détresse!
+On entendit sonner la cloche de la tour;
+On entendit le bruit du sonore tambour.
+Et l'église aussitôt se remplit toute entière.
+Tremblant pour leurs époux, au fond du cimetière,
+Les femmes du village, en foule et tristement,
+Attendirent la fin de cet événement.
+Elles se cramponnaient aux angles de la pierre,
+Aux saules qui des morts protégeaient la poussière,
+Pour voir dans la chapelle à travers les vitraux,
+Avec un air d'orgueil, marchant à pas égaux,
+Les soldats, deux à deux, des vaisseaux descendirent
+Te tout droit à l'église à grands pas se rendirent.
+Au son de leurs tambours de sinistres échos
+Du temple profané troublèrent le repos.
+Un long frémissement s'empara de la foule
+Qui bondit comme un flot que la tempête roule.
+La porte fut fermée avec des gros verrous.
+Des féroces soldats redoutant le courroux
+L'Acadien plein de crainte attendit en silence.
+Bientôt le commandant avec fierté s'avance,
+Monte jusqu'à l'autel, se tourne et parle ainsi:
+--«Vous êtes en ce jour tous assemblés ici
+«Comme l'a décrété Sa Majesté chrétienne,
+«Honnêtes habitants de la terre Acadienne:
+«Or vous n'ignorez pas que le roi fut clément,
+«Fut généreux pour vous; mais vous autres, comment
+«A de si grands bienfaits osez-vous donc répondre
+«Consultez votre coeur il pourra vous confondre.
+«Paysans, il me reste un devoir à remplir,
+«Un pénible devoir; mais dois-je donc faiblir?
+«Dois-je faire à regret ce que mon roi m'ordonne?
+«Je viens pour confisquer, au nom de la couronne,
+«Vos maisons et vos biens avec tous vos troupeaux.
+«Vous serez transportés à bord de nos vaisseaux,
+«Sur un autre rivage où vous serez, j'espère,
+«Un peuple obéissant, généreux et prospère.
+«Vous êtes prisonniers au nom du Souverain.»
+
+En été quelquefois quand le soleil de juin,
+Par l'ardeur de ses feux dessèche les prairies;
+Que les fleurs des jardins, que les feuilles flétries
+Tombent, une par une, au pied de l'arbrisseau;
+Qu'on n'entend plus couler le limpide ruisseau;
+A l'horizon de flamme un point sombre, un nuage,
+Portant dans son flanc noir le tonnerre et l'orage,
+S'élève tout coup, grandit, grandit toujours.
+Le soleil effrayé semble hâter son cours:
+Il règne dans les airs un lugubre silence:
+Le ciel est noir; l'oiseau vers ses petits s'élance;
+Et la cigale chante et l'air est étouffant;
+Le tonnerre mugit; le nuage se fend;
+Le ciel vomit la flamme: et la pluie et la grêle
+Sous leurs fouets crépitants brisent l'arbuste frêle,
+Et le carreau de vitre, et les fleurs et les blés.
+Dans un des coins du clos un moment rassemblés,
+Les bestiaux craintifs laissent là leur pâture.--
+Puis bientôt en beuglant ils longent la clôture
+Pour trouver un passage et s'enfuir promptement.
+Des pauvres villageois tel fut l'étonnement
+A cette heure fatale où le cruel ministre
+Eut sans honte élevé sa parole sinistre.
+Ils courbèrent le front sous le poids du malheur;
+Ils restèrent muets de peine et de terreur.
+Mais bien vite au penser de ce sanglant outrage,
+S'alluma dans leur âme une bouillante rage:
+Vers la porte du temple ils s'élancèrent tous.
+C'est en vain toutefois qu'ils redoublent leurs coups:
+Elle ne s'ouvre point! Des soupirs, des prières,
+Des imprécations et des menaces fières
+Font bien haut retentir en cet affreux moment
+Le lieu de la prière et du recueillement.
+Tout à coup dans la foule on vit le vieux Basile,
+Frémissant, agité comme un bateau fragile
+Que le vent de l'orage emporte sur les flots,
+Lever ses poings nerveux en rugissant ces mots:
+--«A bas ces fiers Anglais! Ils ne sont pas nos maîtres!
+«A bas! ces étrangers! ces perfides! ces traîtres
+«Qui viennent en brigands détruire nos moissons!
+«Qui veulent nous chasser pour piller nos maisons!»
+Il en aurait bien dit sans doute davantage,
+Mais un brutal soldat à la mine sauvage,
+Le frappant sur le front d'un gantelet de fer
+L'étendit à ses pieds avec un ris d'enfer.
+
+Pendant que cette scène affreuse et sans exemple
+Se déroule, en plein jour, au milieu du saint temple,
+La porte du choeur s'ouvre et le père Félix,
+Dans sa tremblante main tenant un crucifix,
+Vêtu de l'aube blanche et de la sainte étole,
+Et le front entouré comme d'une auréole,
+S'avance d'un pas sûr jusqu'au pied de l'autel.
+Son coeur est abîmé dans un chagrin mortel;
+Il voit son cher troupeau qui crie et se désole,
+Lui parle avec douceur, et sa grave parole
+Retentit comme un glas le soir du jour des morts:
+--«Hélas! que faites-vous? et quels sont ces transports?
+«Pourquoi donc ces clameurs? Pourquoi ces colères?
+«J'ai pendant quarante ans travaillé comme un père
+«A vous rendre plus doux et plus humbles de coeur.
+«Et vous ne savez point supporter le malheur!
+«Aux âmes des payens vos âmes sont pareilles!
+«De quoi m'ont donc servi la prière et les veilles,
+«Si vous n'êtes pas meilleurs? Si vous ne savez plus
+«Pardonner aux méchants comme font les élus?
+«Si loin de pardonner vous cherchez la vengeance?
+«C'est ici la maison d'un Dieu plein d'indulgence
+«Ne la profanez point par d'aveugles excès.
+«La haine ne doit pas au temple avoir d'accès.
+«Oh! voyez sur la croix ce Dieu qui vous contemple,
+«Ce Dieu crucifié doit vous servir d'exemple!
+«Voyez, mes bons enfants, quelles saintes douceurs
+«Dans ce regard rempli de tristesse et de pleurs!
+«Que de paix et d'amour sur cette lèvre pâle
+«Qui semble dire encore, au moment où s'exhale,
+«Comme un baume divin, le suprême soupir:
+--«Père, pardonnez-leur ce qu'ils me font subir»--
+«Mes enfants, disons donc, nous que la peine accable,
+«Nous qui sommes l'objet d'une haine implacable;
+«O mon Père, pardon! pardon pour nos bourreaux!»
+Après un jour brûlant, s'il pleut, les arbrisseaux
+Verdissent dans les prés et nous semblent renaître.
+Tels les coeurs abattus, aux paroles du prêtre,
+Retrouvèrent la force et la tranquillité;
+Et les bons villageois, avec humilité,
+Levèrent sur le Christ des regards d'espérance
+Et s'écrièrent tous, oubliant leur souffrance
+En tombant à genoux sous les sacrés arceaux:
+«O mon père, pardon, pardon pour nos bourreaux!»
+Déjà le jour baissait. La voûte de l'église
+Prenait, de place en place, une teinte plus grise;
+Un clerc vint allumer les cierges de l'autel;
+Et le Père Félix, sur un ton solennel,
+Commença la prière; et, d'une voix plaintive,
+Mais avec un coeur plein de piété vive,
+Le peuple infortuné pendant longtemps pria.
+Prosternés à genoux, de l'Ave Maria
+Tous les pieux chrétiens à haute voix chantèrent,
+Sur l'aile de l'amour, vers le trône de Dieu.
+Comme autrefois Eli sur un char tout de feu.
+
+Cependant du village un grand trouble s'empare,
+Car on sait des anglais la conduite barbare;
+Et les yeux tout en pleurs, tremblants, épouvantés,
+Les femmes, les enfants courent de tous côtés.
+Longtemps Evangéline attendit son vieux père,
+A la porte, debout, sous l'auvent solitaire,
+Tenant sa main ouverte au-dessus des yeux
+Afin d'intercepter les reflets radieux
+Du soleil qui versait des torrents de lumière
+Dans les chemins du bourg et sur l'humble chaumière
+Dont il couvrait le toit d'un brillant chaume d'or;
+Du soleil que semblait vouloir jeter encor
+Un long regard d'amour sur cette noble terre
+Que venait d'enchaîner l'égoïste Angleterre.
+Sur la table était mise une nappe de lin:
+Déjà pour le souper étaient servis le pain.
+Un flacon de vieux cidre et le nouveau fromage
+Et le miel odorant comme la fleur sauvage:
+Puis au bout de la table était le vieux fauteuil.
+Inquiète et tremblante on la vit sur le seuil
+Jusqu'à l'heure tardive où, loin dans les prairies
+Les ombres des grands pins sur les herbes fleuries,
+S'allongent vers le soir: Et comme une ombre aussi
+S'étendit la douleur dans son coeur tout transi.
+Elle était accablée, et pourtant sa jeune âme,
+Comme un jardin céleste, exhalait le dictame
+De l'espoir, de l'amour et de la charité.
+Oubliant sa faiblesse et sa timidité
+Elle partit alors, et, dans tout le village,
+Par des regards amis, par un pieux langage,
+Courageuse, elle alla consoler tout à tour,
+Les vierges qui pleuraient leur tendre et pur amour;
+Elle alla ranimer les femmes désolées
+Qui revenaient, en pleurs, et tout échevelées,
+Dans leurs foyers déserts avec leurs chers enfants,
+car l'ombre de la nuit voilait déjà les champs.
+
+Le soleil descendit derrière les collines,
+Et de molles vapeurs de folâtres bruines,
+De son orbe éclatant voilèrent les doux feux;
+De même qu'autrefois en des temps merveilleux
+Quand du Mont Sinaï descendit le prophète
+Un éclatant nuage environna sa tête.
+Et l'angélus sonna dans la vibrante tour
+A l'heure de mystère où s'efface le jour.
+Comme un pâle fantôme, anxieuse et plaintive,
+Marchant à pas pressés, Evangéline arrive
+A l'église où régnait un silence de mort.
+Elle cherche les siens et pleure sur leur sort;
+Elle entre au cimetière; elle s'arrête, écoute:
+Tout est calme et muet sous la modeste voûte.
+Un noir pressentiment, une vague souleur
+Dans son coeur abattu se mêle à la douleur;
+D'une tremblante voix deux fois elle s'écrie:
+«Gabriel! Gabriel!» et de sa main flétrie
+Elle assèche les pleurs qui coulent de ses yeux.
+Mais rien ne lui répond: tout est silencieux,
+Et les tombeaux des morts, dans le sein de la terre,
+Elèvent plus de voix, cachent moins de mystère
+Que ce temple qui semble un tombeau des vivants!
+Marchant le front courbé sur les sables mouvants
+Elle revient alors, l'esprit rempli de trouble,
+Au foyer paternel où son chagrin redouble
+A l'aspect désolé de chaque appartement
+Les ombres de la nuit et les spectres livides:
+Les fantômes du soir hantaient les chambres vides.
+Le souper sur la table était encore entier
+Et la flamme dormait sous les cendres, au foyer.
+Sur l'escalier ses pas faiblement retentirent
+Et de tristes échos à leur bruit répondirent.
+De nuages épais le ciel était couvert.
+Elle entendit frémir, près du châssis ouvert,
+Le sycomore ombreux dont le riche feuillage
+Crépitait sous la pluie et le vent d'un orage.
+Déchirant le ciel noir, d'éblouissants éclairs
+D'une horrible lueur firent briller les airs.
+Le tonnerre roula de colline en colline.
+Dans sa chambre, à genoux, la pauvre Evangéline
+Se rappela qu'au ciel est un Dieu juste et bon
+Qui voit tout l'univers s'incliner à son nom:
+Elle se rappela cette jeune servante
+Dont Leblanc avait dit l'histoire consolante.
+Son âme se calma, son front devint vermeil,
+Puis elle s'endormit d'un paisible sommeil.
+
+ V
+
+Quatre fois le soleil, sorti du sein des ondes,
+Fit pleuvoir sur Grand Pré ses feux en gerbes blondes
+Quatre fois, en dorant l'humble croix du clocher,
+Il disparut derrière un noirâtre rocher
+Qui découpait au ciel une ligne bizarre.
+A cette heure suave où l'aurore se pare
+Des roses qu'elle cueille à l'approche du jour
+Le coq joyeux chanta dans chaque basse-cour.
+Et pendant qu'il chantait, livides et muettes,
+Conduisant vers la mer leurs pesantes charrettes,
+Le chapelet au cou, les femmes, tour à tour,
+Sortirent, à pas lents, des hameaux d'alentour.
+Elles mouillaient de pleurs la poussière des routes,
+Et puis, de temps en temps, elles s'arrêtaient toutes
+Pour regarder encore une dernière fois
+Le clocher de l'église et leurs modestes toits
+Et leurs paisibles champs et leur joli village,
+Avant que la forêt que borde le rivage
+Ne les vint pour jamais ravir à leurs regards.
+Et les petits enfants, loquaces et gaillards
+Aiguillonnant les boeufs de leurs voix menaçantes
+Marchaient à leurs côtés, et leurs mains innocentes
+Serraient contre leur coeur quelques hochets bien chers
+Qu'il voulaient emporter de l'autre bord des mers.
+
+Ils arrivent enfin dans ce lieu solitaire
+Où la Gasparau mêle, en bruissant son eau claire
+Aux flots de l'Océan. Pâles, les yeux hagards,
+On les voit sur la rive errer de toutes parts!
+On voit des paysans le modeste bagage
+Pêle-mêle entassé sur la berge sauvage!
+Et tout le long du jour les fragiles canots
+Le transportent à bord des superbes vaisseaux!
+Et tout le long du jour de nombreux attelages
+Chargés péniblement, descendent dus villages!
+
+L'aile sombre du soir sur le bourge s'étendit:
+Un grand calme régnait. Soudain l'on entendit
+Le triste roulement des tambours à l'église.
+Une terreur profonde, une horrible surprise
+Des femmes du hameau font tressaillir les coeurs.
+Et, bravant des soldats les sarcasmes moqueurs,
+Elle courent au temple, en assiègent la porte.
+Mais voici qu'aussitôt, le front haut, l'âme forte,
+Les pauvres Acadiens défilent deux à deux.
+Mille ignobles soldats se tiennent auprès d'eux.
+Comme des pèlerins, bien loin sur quelque rive
+Vont ensemble chantant une chanson naïve,
+Un air de la Patrie, un antique refrain,
+Pour calmer la fatigue et l'ennui du chemin;
+Ainsi les prisonniers chantaient avec courage,
+Mais d'une voix plaintive, en allant au rivage;
+Et leurs femmes, leurs soeurs et leurs filles pleuraient!
+Tour à tour, cependant, ces chants pieux mouraient.
+Mais tout à coup voici qu'un nouveau chant commence!
+--«Coeur sacré de Jésus, ô source de clémence,
+«Coeur sacré de Marie, ô fontaine d'amour.
+«Hélas! secourez-nous en ce malheureux jour!
+«Nous somme exilés sur la terre des larmes!
+«Pitié! pitié pour nous dans nos longues alarmes!»
+Les jeunes paysans commencèrent d'abord;
+Puis les vieillards émus, à leurs pieux accord,
+Unirent aussitôt leur chant tremblant et grave
+Et le vent qui des prés portait l'odeur suave.
+Les femmes qui suivaient le cruel régiment,
+Et les petits oiseaux qui voltigeaient gaiement
+Sous la pourpre du ciel et la nue orgueilleuse!
+Mêlèrent à ces voix leurs voix mélodieuses!
+
+Assise au pied d'un arbre à côté du chemin,
+En silence et le front appuyé sur sa main,
+Levant, de temps en temps, un oeil d'inquiétude
+Vers le bourg devenu comme une solitude,
+La jeune Evangéline attendait les captifs
+Comme le bruit des flots qui heurtent les récifs.
+Elle entendit leurs pas sur la terre durcie
+A leur touchant aspect son âme fut saisie
+D'un pénible tourment, d'une affreuse douleur.
+Elle voit Gabriel! quelle étrange pâleur
+Sur sa noble figure, hélas! s'est répandue!
+Elle vole vers lui, frissonnante, éperdue,
+Presse ses froides mains:«Gabriel! Gabriel!
+«Ne te désole point! soumettons-nous au ciel:
+«Il veillera sur nous! Et que peuvent les hommes,
+«Que peuvent leur desseins contre nous si nous sommes
+«L'un et l'autre toujours unis par l'amitié!»
+Sur ces lèvres de rose, à ces mots de pitié,
+Avec grâce voltige un triste et doux sourire;
+Mais voici que soudain sa chaste joie expire.
+Elle tremble et pâlit. Au milieu des captifs
+Elle voit un vieillard, dons les regards plaintifs
+Se reposent, de loin, avec amour, sur elle:
+Ce vieillard, c'est son père! Une peine mortelle,
+Un profond désespoir ont altéré ses traits!
+Il porte sur son front la trace des regrets:
+On ne voit plus le feu jaillir de sa paupière:
+Son humble vêtement est couvert de poussière.
+Lui jadis si joyeux il est tout abattu!
+Il parait dépouillé de force et de vertu.
+Parmi ses compagnons tristement il chemine;
+Il pleure en regardans sa chère Evangéline.
+Puis elle, avec transport, se jette dans ses bras,
+Le couvre de baisers, et s'attache à ses pas:
+Mais sa voix adorable et sa tendresse
+Du vieillard désolé calment peu la tristesse!
+C'est alors que l'on vit, au bord des sombres flots,
+Un spectacle navrant. Les grossiers matelots,
+En entendant les cris des malheureuses femmes,
+Plus gaiement replongeaient dans les ondes leurs rames:
+Par d'horribles jurons les soldats insolents
+Des prisonniers craintifs hâtaient les pas trop lents.
+L'époux désespéré parcourait la pelouse,
+Cherchant, de toutes part, sa malheureuse épouse.
+Les mères appelaient leurs enfants égarés,
+Et les petits enfants allaient, tout effarés,
+Pareils à des agneaux cherchant leurs tendres mères.
+Femme, cesse tes pleurs et tes plaintes amères;
+Car tes pleurs seront vains et tes cris superflus!
+Ton enfant bien-aimé tu ne le verras plus!
+Et toi, petit enfant, tu commences la vie
+Et déjà pour jamais ta mère t'est ravie!
+On sépare, en effet, les femme des maris;
+Les frères de leurs soeurs; les pères de leurs fils.
+Sur le sein de sa mère en vain l'enfant s'attache,
+Aux baisers maternels un matelot l'arrache
+Et l'emporte en riant, jusqu'au fond du vaisseau.
+Quels soupirs! quels transports! quels cris, ô Gasparau,
+S'élèvent alors de ta rive tranquille!
+Le jeune Gabriel et son père Basile,
+Sur deux vaisseaux divers, furent ainsi traînés,
+Tandis qu'auprès des flots restèrent enchaînés
+Benoit et son enfant, la douce Evangéline.
+Le soleil disparut en dorant la bruine.
+La nuit vint de nouveau; mais tout n'était pas fait.
+La moitié des captifs sur la grève restait.
+A son tour, l'océan, onduleux et limpide,
+Reflua vers son lit, laissant le sable humide
+Au loin tout recouvert d'algues, de noueux troncs,
+D'arbres déracinés et de flexibles joncs.
+
+Cependant les canots échoués sur le sable
+Pour reprendre leur tâche impie et méprisable
+De la haute marée attendaient le retour.
+Auprès les matelots s'endormaient tour à tour
+Ignoblement repus de tabac et de bière.
+Les pauvres exilés, sans abri, sans maison,
+Ayant pour toit le ciel, pour couche le gazon,
+Erraient plaintivement comme pâles ombres.
+Leur retraite semblait un amas de décombres.
+Vainement de s'enfuir à la faveur du soir
+Ils auraient, dans leur âme entretenu l'espoir,
+Epiant tous leurs pas, soupçonneuses, cruelles,
+Partout se promenaient d'actives sentinelles.
+
+Alors comme le soir descendait sur les champs,
+On entendit les voix des troupeaux mugissants
+Qui laissaient la pâture et regagnaient leurs crèches.
+En broutant aux buissons les feuilles les plus fraîches.
+Mais la grasse génisse attendit vainement:
+L'étable était fermée; et son long beuglement
+Ne fit point revenir la joyeuse laitière
+Avec un peu de sel et sa blanche chaudière.
+Nul oiseau ne chanta le coucher de ce jour.
+On ne vit point surgir de légères fumées,
+Ni luire de lumière aux fenêtres fermées!
+Afin de réchauffer leurs membres engourdis
+Plusieurs paysans, parmi les plus hardis,
+Allèrent amasser, sur le tuf de la rire,
+Quelqu'épave venu au bord à la dérive,
+Et firent de grand feux. Bientôt on put les voir
+Qui venaient, tout à tour, sur des roches s'asseoir
+Autour de ces brasiers aux vives étincelles.
+L'on ouït encore, là, des menaces nouvelles,
+Des lamentations et des gémissements.
+Des enfants nouveau-nés les longs vagissements,
+Les pleurs et les sanglots des vierges et des femmes,
+Et les cris furieux des hommes dont les âmes
+Sortaient soudainement d'une longue torpeur
+Montèrent à la fois au trône du Seigneur.
+Et parmi les soldats dédaigneux et farouches,
+Sans craindre les jurons qui sortaient de leurs bouches,
+Passait silencieux le bon Père Félix:
+Et toujours dans sa main tenant le crucifix
+Il allait plein d'ardeur, humble et divin apôtre,
+Sans se décourager, d'une troupe vers l'autre,
+Pour calmer et bénir son peuple infortuné.
+En arrière des feux, sous un arbre incliné,
+Il vit Evangéline assise avec son père.
+Le front majestueux de ce vieillard austère
+Aux lueurs du brasier reluisait de pâleur;
+Son oeil hagard et fixe exprimait la douleur;
+Ses mains se bleuissaient; la vie ou la pensée
+Sur son front chauve et blanc paraissait effacée,
+Et sa lèvre livide était sans mouvement.
+Sa fille, toute en pleurs, prodiguait vainement
+Les plus aimables soins, la plus douce tendresse,
+Il était insensible aux pleurs de sa détresse
+Comme à son dévouement, comme à ses mots d'espoir.
+Sur les feux qu'attisait le léger vent du soir,
+Ouverts sinistrement, mornes, vitreux et ternes,
+Ses yeux étaient fixés pareils à deux lanternes
+Qui jettent, en mourant, une faible lueur.
+Un lugubre rayon, à travers la noirceur.
+--«Benoit! allons, Benoit, soyons forts dans l'épreuve
+«Et bénissons les maux dont le ciel nous abreuve.»
+Dit alors le bon prêtre avec force et respect.
+Il en aurait dit plus, mais au pénible aspect
+De ce vieillard mourant, de cette jeune fille
+Qui bientôt n'aurait plus ici-bas de famille,
+Son âme se gonfla; comme un chant dans les bois
+Sur sa lèvre entr'ouverte alors mourut sa voix.
+Il posa ses deux mais sur la vierge plaintive,
+Promena ses regards un moment sur la rive,
+Les leva, tout en pleurs, vers la voûte des cieux
+Où, dans la pourpre et l'or d'un sentier radieux,
+Le soleil bienfaisant, les étoiles sereines
+Roulent, avec accord, peu soucieux des peines
+Qui troublent ici-bas l'infortuné mortel.
+Et quand il eut fini d'invoquer l'Eternel,
+Il s'assit en silence auprès de l'humble vierge.
+Et tous deux bien longtemps, pleurèrent sur la berge.
+Une lueur parut du côté du midi.
+Quand de la lune d'août le disque ragrandi
+S'élève, vers le soir, à l'horizon de brume,
+Rouge comme du sang, tout l'espace s'allume
+Aux reflets argentés de l'astre de la nuit
+Chaque brin de verdure et chaque feuille luit;
+La mer semble rouler des flammes au rivage,
+Et l'on dirait qu'au loin brûle une vaste plage.
+Telle on vit, vers le sud, dans cette nuit d'horreur,
+S'élever et grandir l'effrayante lueur:
+Le bourg semblait couvert d'un sanglant et lourd voile;
+Dans un ciel embrasé l'on vit pâlir l'étoile;
+Puis elle disparut comme devant le jour;
+Les coteaux, les forêts et les toits d'alentour
+Reflétaient des clartés inconstantes et vagues;
+De sanglantes lueurs roulaient avec les vagues;
+Sur le bord de la mer, près des flots écumants,
+Les sables scintillaient comme des diamants,
+Les voiles, les huniers des navires superbes
+De feux aériens semblaient lancer des gerbes.
+Le sol parut trembler, il se fit un grand bruit
+Que redirent longtemps les échos de la nuit;
+Et l'on vit s'écrouler tout en feu, le village.
+Comme un arbre puissant qu'abat, pendant l'orage,
+Les carreaux de la foudre ou les fiers aquilons,
+Une épaisse fumée, en sombre tourbillons,
+S'éleva vers le ciel avec d'affreux murmures.
+Les lambeaux enflammés du chaume des toitures,
+Emportés dans les airs par un vent irrité
+Sillonnèrent longtemps l'ardente obscurité.
+Les flammèches, la cendre, en brûlante poussière,
+Tombèrent sur les flots de l'étroite rivière
+Et sur la mer houleuse, avec le grondement
+Du fer rouge qu'on plonge ne l'eau subitement.
+On entendit alors des jeunes tourterelles
+Les doux roucoulements et les battements d'ailes!
+On entendit le coq chanter dans le lointain
+Comme pour saluer le réveil du matin!
+On entendit les cris et les hurlements tristes
+Du chien qui de son maître interrogeait les pistes!
+Et les long beuglements des troupeaux inquiets!
+Et les vagues soupirs des profondes forêts!
+Et les hennissements des chevaux hors d'haleine
+Qui couraient effrayés, écumants, dans la plaine!
+Et tous ces bruits divers formaient un bruit affreux
+Comme le bruit qui trouble un camp aventureux
+Qui vient de s'endormir sur l'herbe des prairies,
+Ou sous leurs arceaux, près des rives fleuries
+Du joli Nebraska bordé de bois ombreux,
+Quand viennent à passer, par un soir orageux
+Tout auprès de l'endroit où s'élèvent les tentes,
+Les naseaux enflammés, les crinières flottantes,
+De sauvages coursiers qu'emporte le courroux
+Et d'agiles troupeaux de bisons au poil roux
+Qui courent s'élancer, tout couverts de poussière,
+Dans les vagues d'argent de la tiède rivière.
+
+A l'aspect du fléau les malheureux captifs
+Firent trembler les airs de leurs accents plaintifs:
+--«Ils brûlent nos foyers! Hélas quelle est leur rage!
+«Nous ne reverrons plus notre joli village,
+«Nos paisibles foyers, notre temple béni,
+«Quand notre amer exil enfin sera fini!»
+
+Parmi les paysans dispersés sur la berge,
+Etonnés et sans voix, le saint prêtre et la vierge
+Regardaient la lueur qui grandissait toujours.
+Assis à quelques pas, refusant tout secours,
+Benoit leur compagnon demeurait impassible
+Et semblait ne point voir la scène indescriptible
+Qui se passait alors sur le bord de la mer.
+Après quelques instants d'un calme bien amer,
+Lorsque pour lui parler tous deux ils se levèrent,
+O surprise! ô douleur! alors ils le trouvèrent
+Etendu sur le sol, froid et sans mouvement!
+Le prêtre lui leva la tête doucement;
+Et la vierge tombant à genoux sur la terre,
+Près des restes sacrés de son bien-aimé père,
+Poussa de longs sanglots et puis s'évanouit
+Comme une fleur au bord d'un odorant parterre
+La pauvre enfant dormit ce sommeil de mystère,
+Ce lourd sommeil qu'on nomme évanouissement.
+Quand elle s'éveilla le fond du firmament
+Etait encore rougi par le feu du village;
+Les galets de la rive et l'herbe et le feuillage
+Etincelaient encor. Les amis l'entouraient.
+Pâles, silencieux, plusieurs d'entre eux pleuraient
+En reposant sur elle un regard de tristesse.
+Un grand cri s'échappa de son âme en détresse
+Et ses yeux, par torrents, répandirent des pleurs
+Alors qu'elle sentit le poids de ses malheurs.
+--«Enterrons sa dépouille au pied de ce grand hêtre,
+Dit aux captifs émus le vénérable prêtre,
+«Enterrons sa dépouille au bord des vastes mers;
+«Et si nous revenons après de longs hivers
+«Nous pourrons transporter son corps au cimetière
+«Et planter une croix sur sa froide poussière!»
+
+Au bord de l'océan par les feux éclairé
+Le vertueux Benoit fut, sans pompe, enterré.
+Nul cierge ne brûla près de ses humbles restes;
+Nul chant n'alla frapper les portiques célestes;
+La cloche du hameau ne sonna point le glas;
+Mais le peuple gémit. La mer avec éclats
+Répondit, à l'instant, à ses plaintes funèbres.
+On aurait dit entendre, au milieu des ténèbres,
+Les versets alternés, graves et solennels
+Des moines à genoux devant les saints autels.
+Or ce fracas de l'onde annonçait la marée.
+Chaque barque du bord aussitôt démarrée,
+Bondit légèrement et glissa sur les flots.
+Les soldats au coeur dur, les sales matelots,
+Reprirent, tout joyeux, leur odieuse tâche,
+En chantant, et sifflant, et ramant sans relâche,
+Ils eurent bientôt mis sur le pont des vaisseaux
+Les colons qui restaient au bord des vastes eaux.
+Des vents impétueux dans les haubans sifflèrent;
+L'océan reflua; les voiles se gonflèrent,
+Et les vaisseaux, hissant leurs brillants pavillons,
+Ouvrirent, dans les flots, de bouillonnants sillons!
+Ils laissaient la ruine au milieu du village,
+Et la cendre des morts sous le tuf du rivage!
+
+
+
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+
+ I
+
+Déjà s'étaient enfuis bien de sombres hivers,
+Les coteaux et les champs s'étaient souvent couverts
+De verdure, de fleurs et d'éclatantes neiges,
+Depuis le jour fatal où les mains sacrilèges
+Allumèrent le feu qui consuma Grand Pré;
+Depuis qu'à des tyrans un peuple fut livré
+Par la haine hypocrite et par la perfidie;
+Depuis que loin des bords de la belle Acadie,
+La brise fit voguer les vaisseaux d'Albion
+Qui traînaient en exil tout une nation!
+
+Les pauvres Acadiens, sur de lointaines plages,
+Furent disséminés comme les fruits sauvages
+Qui tombent d'un rameau que l'orage a cassé,
+Ou les flocons de neige alors qu'un vent glacé
+Agite les brouillards qui voilent Terre Neuve
+Ou les bords escarpés du gigantesque fleuve
+Que roule au Canada ses flots audacieux.
+Sans amis, sans foyers, sous de rigides cieux
+Ils errèrent longtemps de village en village,
+Depuis les régions où l'impur marécage,
+Où la tiède savane, au milieu des roseaux,
+Sous un soleil brûlant laissent dormir leurs eaux,
+Jusqu'à ces lacs du Nord dont les rives désertes
+Sont de neige et de fleurs tour à tour recouvertes;
+Depuis les océans jusqu'au plateau lointain
+Où le Père des eaux dans ses bras prend soudain
+Les collines de sable et dans la mer les pousse,
+Avec les frais débris de liane et de mousse,
+Pour recouvrir les os de l'antique mammouth,
+Ne trouvant nulle part ce qu'ils cherchaient partout:
+La pitié d'un ami, le toit sacré d'un hôte!
+Et plusieurs, sans parler, cheminaient côte à côte;
+Ils ne recherchaient plus le foyer d'un ami:
+Leur âme désolée avait assez gémi:
+Ils demandaient, ceux-là la paix à la poussière.
+Leur histoire est écrite en plus d'un cimetière,
+Sur la pierre ou la croix qui couvre leurs tombeaux.
+Or parmi ces captifs qui traînaient de leurs maux,
+Sous des cieux étrangers, la chaîne douloureuse,
+On vit errer longtemps une enfant malheureuse.
+Elle était jeune encore, et son grand oeil rêveur
+Semblait toujours fixé sur un monde meilleur.
+Oui, la pauvre proscrite, elle était jeune et belle!
+Mais hélas! bien affreux s'étendaient devant elle
+Le désert de la vie et ses âpres sentiers
+Tout bordés des tombeaux de ceux qui les premiers
+Fléchirent dans l'exil sous le poids des souffrance!
+Elle avait vu s'enfuit ses douces espérances,
+Ses rêves de bonheur et ses illusions!
+Dans son coeur était mort le feu des passions!
+Son âme ressemblait à quelque solitude
+Où l'étranger chemine avec inquiétude
+N'ayant pour se guider, dans ces lieux incertains,
+Que les débris des camps, que les brasiers éteints,
+Et tous les os blanchis que le soleil fait luire.
+Un vent de mort. Hélas! soufflait pour la détruire!
+Elle était le matin avec son ciel vermeil,
+Ses chants mélodieux et son brillant soleil,
+Qui tout à coup s'arrête en sa marche pompeuse,
+Pâlit et redescend vers sa couche moelleuse.
+Dans les villes, parfois, elle arrêtait ses pas:
+Mais les vastes cités ne lui redonnaient pas
+L'ami qu'elle pleurait, la paix du coeur perdue!
+Elle en sortait bientôt, gémissante, éperdue,
+Et poursuivait encor ses recherches plus loin.
+Faible et lasse, parfois, se croyant sans témoin,
+Elle venait s'asseoir au fond des cimetières,
+Les regards attachés sur les croix ou les pierres
+Qui protégeaient des morts le suprême repos.
+Elle s'agenouillait, parfois, sur ces tombeaux
+Où nulle inscription en répète à la foule
+L'humble nom du mortel que son pied distrait foule.
+Puis elle se disait: «Peut-être qu'il est là!...
+«La tombe qui devait nous unir, la voilà!
+«Il goûte le repos dans le sein de la terre,
+«Et moi je traîne encore une existence amère!»
+Parfois elle entendait un bruit, une rumeur
+Qui lui rendait l'espoir et ranimait son coeur:
+Elle parlait aussi quelquefois, sur sa route,
+A des gens qui disaient avoir connu, sans doute,
+Cet être bien aimé qu'elle cherchait en vain;
+Mais c'était, par malheur, dans un pays lointain.
+--«Oh! oui, disaient les uns, touchés de sa tristesse,
+«Nous l'avons bien connu Gabriel Lajeunesse!
+«Un aimable garçon dont les tristes malheurs
+«Nous ont jadis, souvent, fait répandre des pleurs!
+«Son père l'accompagne: il se nomme Basile:
+«C'est un bon forgeron, un vieillard fort agile.
+«Ils sont coureurs-des-bois; ils sont chasseurs tous deux,
+«Et parmi les chasseurs leur renom est fameux.»
+--«Gabriel Lajeunesse? il fut, disaient les autres,
+«S'il nous en souvient bien, assurément des nôtres.
+«De la Louisiane il franchit avec nous
+«Les plaines sans confins et les nombreux bayous.»
+Souvent on lui disait: «Ta misère, ta peine,
+«Pauvre enfant, sera-t-elle longue que vaine?
+«Pourquoi toujours l'attendre et l'adorer toujours?
+«Il a peut-être, lui, renié ses amours.
+«Et n'est-il pas d'ailleurs, dans nos petits villages,
+«Des garçons aussi beaux et même d'aussi sages?
+«Combien seraient heureux de vivre auprès de toi!
+«Tu charmerais leur vie: ils béniraient ta loi.
+«Et Baptiste Leblanc, le fils du vieux notaire,
+«A pour toi tant d'amour qu'il ne saurait le taire;
+«Donne-lui le bonheur en lui donnant ta main,
+«Et que dès ici-bas ta peine ait une fin.»
+A ceux qui lui tenaient ce discours raisonnable,
+Elle disait pourtant: «Oh! je serais coupable!
+«Puis-je donner ma main à qui n'a point mon coeur?
+«L'amour est un flambeau dont la vive lueur
+«Eclaire et fait briller les sentiers de la vie,
+«L'âme qui n'aime pas au deuil est asservie;
+«Le lien qui l'enchaîne est un lien d'airain,
+«Et pour elle le ciel ne peut être serein.»
+Souvent son confesseur, ce vieil ami fidèle
+Qui depuis le départ avait veillé sur elle,
+En attendant qu'un père au ciel lui fut rendu,
+Lui disait: «Mon enfant, nul amour n'est perdu.
+«Quand il n'a pas d'écho dans le coeur que l'on aime,
+«Quand d'un autre il ne peut faire le bien suprême,
+«Il revient à sa source et plus pur et plus fort,
+«Et l'âme qu'il embrasse aime son triste sort.
+«L'eau vive du ruisseau que s'est au loin enfuie
+«Dans le ruisseau retombe en abondante pluie.
+«Sois ferme et patiente au milieu de tes maux:
+«Le vent qui peut briser les flexibles rameaux
+«Fait à peine frémir les branches du grand chêne.
+«Sois fidèle à l'amour qui t'accable et t'enchaîne:
+«Ne crains pas de souffrir, et bénis tes regrets:
+«La souffrance et l'amour sont deux sentiers secrets
+«Qui mènent sûrement à la sainte Patrie.»
+La pauvre Evangéline à ces mots attendrie,
+Levait, avec espoir, ses beaux yeux vers le ciel:
+Le coupe de ses jours avait bien moins de fiel:
+Elle croyait encore entendre, dans son âme,
+La mer se lamenter en déroulant sa lame;
+Et parmi les soupirs et les tristes sanglots,
+S'élevait une voix qui dominait les flots:
+Une voix ravissante et pleine de mystère,
+Qui lui disait: «Infortunée, espère!»
+
+Ainsi la pauvre enfant, durant bien de long jours,
+Promena son espoir, sa peine et ses amours.
+Son pied se brisa sur la ronce et l'ortie
+Qui partout obstruaient le sentier de sa vie!
+Esprit mystérieux, reprends ton noble essor!
+Guide-moi, de nouveau, je veux la suivre encor!
+La suivre par le monde où, seule, elle est allée;
+Comme le voyageur, le long d'une vallée,
+Suit le cours sinueux d'un rapide ruisseau!
+Loin des bords, quelquefois, il voit la nappe d'eau
+Resplendir au soleil à travers la verdure;
+Quelquefois, près des bords il entend son murmure
+Et ne la vois point fuir sous l'épais arbrisseau:
+Ainsi je la suivrai jusques à son tombeau!
+
+ II
+
+Mai semait dans les champs le lis et l'immortelle.
+Rapide et frémissante une longue nacelle
+Glissait sur les flots d'or du Grand Mississippi.
+Elle passa devant le Wabash assoupi,
+Et devant l'Ohio qui balance ses ondes
+Comme un champ de maïs berce ses tiges blondes.
+Or ceux qui la montaient étaient des Acadiens,
+De pauvres exilés dépouillés de leurs biens,
+Triste et frêle débris d'un peuple heureux naguère,
+Aujourd'hui dispersé sur la rive étrangère.
+Une même croyance et les mêmes malheurs
+Unissaient fortement ces pieux voyageurs.
+A travers les forêts, les campagnes fleuries,
+A travers les vallons et les vertes prairies,
+Sur les sables ou l'onde ils s'en allaient errants,
+Cherchant, de toutes parts, leurs amis, leurs parents.
+Parmi ces fugitifs la belle Evangéline,
+Semblable, en ses ennuis au cyprès qui s'incline
+Sur la fosse profonde où dort un malheureux,
+Allait avec Félix son guide vertueux.
+
+Le jour naît et s'enfuit, et la frêle pirogue,
+Sur le fleuve écumeux, toujours se berce et vogue.
+Elle effleure, tantôt, le pied d'un noir rocher,
+Tantôt, parmi les joncs, on la voit se cacher.
+Quand l'aile de la nuit s'entr'ouvre sur la terre
+Elle cherche, à la côte, un abri solitaire;
+Les voyageurs lassés dressent leur campement,
+Et couchés près du feu, reposent un moment.
+Enfin elle franchit des chutes aboyantes,
+Rase des bords féconds, des îles verdoyantes,
+Où le fier cotonnier berce, d'un air coquet,
+Ses aigrettes d'argent et leur moelleux duvet.
+Elle avance, ensuite, en des anses profondes
+Où de longs bancs de sable élèvent, sur les ondes,
+Comme un ruban doré, leurs dos étincelants.
+Et sur ces bancs de sable où les flots ondulants
+S'en viennent tour à tour, chanter à leur passage,
+Elle voit s'agiter le doux et blanc plumage
+Des nombreux pélicans qui guettent le poisson,
+L'insecte au fin corsage et l'impur limaçon.
+La rive qu'elle effleure est basse et parfumée;
+La végétation est brillante, animée;
+Les oiseaux font entendre un magique concert;
+La fleur élève au ciel son calice entr'ouvert.
+De distance en distance, au bord du gai rivage,
+Au milieu d'un jardin ou d'un ombreux bocage,
+S'élèvent la maison d'un Planteur enrichi
+Et du nègre indolent la case au toit blanchi.
+Les exilés touchaient cette terre féconde
+Qu'un printemps éternel de son éclat inonde;
+Où toujours des moissons se balancent au vent.
+Le grand fleuve, empressé décrit vers le levant,
+Sous un ciel tout de flamme, une courbe lointaine,
+Et ses flots transparents roulent dans une plaine
+Parmi les nénuphars, les bosquets d'orangers,
+Les citronniers fleuris et les riches vergers.
+La rapide nacelle, obéissant aux rames,
+S'écarte de sa course en traçant sur les lames,
+Un sillon circulaire où tremble le ciel bleu.
+Sa fuite, en ce moment, se ralentit un peu.
+Elle entre dans les eaux du bayou Plaquemine
+Que le soleil couchant des ses feux illumine.
+
+Devant les voyageurs, en ces endroits déserts,
+Coulent, de tous côtés, mille canaux divers,
+Et leur barque s'égare en ces eaux paresseuses
+Qui se croisent cent fois sous les feuilles ombreuses.
+Les cyprès chevelus, de leurs sombres rameaux,
+Où flottent parfumés les mousses diaphanes,
+Le lierre palpitant et les vertes lianes;
+Comme dans un vieux temple, entre les saints tableaux,
+Flottent, tout radieux, de célèbres drapeaux.
+Il règne dans ces lieux un effrayant silence;
+On entend seulement le héron qui s'élance,
+Au coucher du soleil, vers le grand cèdre noir
+Dont les rameaux touffus lui servent de juchoir;
+Ou, sur un tronc noirci, le hibou taciturne
+que fait frémir les bois de sa plainte nocturne.
+
+La lune se leva. Ses limpides rayons
+Tracèrent, sur les eaux, de lumineux sillons;
+Coururent mollement le long de chaque branche;
+Qui parut se vêtir d'une écorce plus blanche;
+Glissèrent à travers le feuillage des bois
+Qui formait des arceaux, des voûtes, des parois,
+Comme à travers les ais d'un vieux mur en ruine
+Glissent les fils d'argent d'une molle bruine.
+La clarté de la lune aux différents objets
+Donnait de grands contours et d'étrange aspects.
+Tout parut se confondre en une masse grise;
+Tout sembla revêtir une forme indécise.
+Voguant silencieux les malheureux proscrits
+Sentirent un grand trouble entrer dans leurs esprits;
+Le noir pressentiment d'un mal inévitable
+Leur fit paraître encore ce lieu plus redoutable;
+Et leurs coeurs, effrayés des menaces du sort,
+Se serrèrent soudain et tremblèrent plus fort;
+De même que l'on voit la frêle sensitive
+Replier sa corolle et se pencher craintive,
+Quand, au loin dans la plaine, un coursier au galop,
+Fait retentir le sol de son poudreux sabot.
+Mais une vision gracieuse et divine
+Vint distraire et charmer l'âme d'Evangéline.
+Sa brûlante pensée avait pris un beau corps:
+Un fantôme brillant devant ses yeux alors,
+Flottait, avec mollesse aux rayons de la lune,
+Et semblait lui sourire en sa longue infortune.
+Celui qu'elle voyait dans cette vision,
+Que la lune d'argent portait sur un rayon,
+C'était le fiancé que demandait son âme!
+Il lui tendait les bras, et chaque coup de rame
+Semblait le rapprocher du fragile bateau
+Qui glissait lentement, en silence, sur l'eau.
+
+Cependant un rameur d'une haute stature,
+Portant un cor de cuivre à sa large ceinture,
+Se leva de son banc à l'avait du bateau
+Et, pour voir si comme eux, en ce pays nouveau
+A l'heure de minuit dans ces bayous sans nombre,
+Quelques autres canots ne voguaient pas dans l'ombre,
+Il emboucha son cor et souffla par trois fois.
+La fanfare éclatante éveilla, sous les bois,
+Mille échos étonnés, mille voix inquiètes
+Qui moururent au loin, dans leurs sombres cachettes.
+On entendit voler les nocturnes oiseaux;
+On entendit frémir les flexibles roseaux,
+Les bannières de mousse et les vertes ogives
+Qui flottaient au-dessus des ondes fugitives;
+Mais pas une voix d'homme, en ce lieu de terreur,
+Ne répondit alors à l'appel du rameur.
+Comme un pavot fleuri dont la tête s'incline
+Sur le bord du canot la triste Evangéline
+Inclina doucement son front toujours vermeil,
+Et bientôt reposa dans un profond sommeil.
+Les rameurs, en chantant des chansons Canadiennes,
+Comme il chantaient jadis aux rives Acadiennes,
+Quant ils se promenaient sur leurs fleuves profonds,
+Dans les flots ténébreux plongeaient leurs avirons.
+Et puis, dans le lointain, comme les sourds murmures
+Des brises de la nuit qui bercent les ramures,
+Ou des limpides eaux qui coulent sous les bois.
+On entendait des bruits mystérieux de voix
+Qui s'élevaient du fond de cette solitude,
+Et venaient se mêler aux cris d'inquiétude
+Des oiseaux effrayés qui prenaient leur essor,
+Aux longs rugissements du sombre alligator.
+
+Les rameurs poursuivaient leur course solitaire.
+Le matin, quand le jour vint sourire à la terre,
+Que d'un éclat nouveau la fleur des champs brilla,
+Le lac étincelant d'Atchafalaia
+Déroulait devant eux son onde miroitante
+Et leur rendait l'espoir en comblant leur attente.
+Dans l'ondulation les légers nénuphars
+Balançaient mollement leurs calices blafards;
+Des lotus empourprés les corolles mignonnes
+Sur le front des proscrits se tressaient en couronnes;
+L'air était embaumé des suaves senteurs
+Que les magnolias épanchaient de leurs fleurs,
+Et que la tiède brise emportait sur son aile.
+Suivant le cours des flots la rapide nacelle
+Longea bientôt les bords onduleux et pourpres
+D'îles aux verts contours, aux luxuriants prés,
+Que les oiseaux charmaient de leurs cantates gaies,
+Que les rosiers en fleurs cernaient de blondes haies,
+Où la mousse et l'ombrage invitaient au sommeil
+Le voyageur errant brûlé par le soleil.
+
+Vers le rivage ombreux de la plus riante île
+Les voyageurs lassés guident l'esquif agile,
+L'amarrent fortement en lieu sûr au rameau
+D'un grand saule-pleureur que se penche sur l'eau,
+Et se dispersent tous sous les épaisses treilles.
+Fatigués du travail et d'une nuit de veilles,
+Ils dormirent bientôt d'un sommeil bienfaisant.
+Au-dessus de leurs fronts, sourcilleux et pesant,
+Le cèdre séculaire élevait son grand cône:
+A ses bras étendus s'accrochait la bignone
+Dont la coupe d'argent se balançait dans l'air.
+Et le vif colibri, luisant comme un éclair,
+Volait, de fleur en fleur, avec un doux bruit d'aile,
+Et caressait leur sein de son bec infidèle.
+La vigne suspendait ses rameaux tortueux,
+Son feuillage enlacé ses ceps durs et noueux,
+Et formait des treillis, des échelles étranges
+Comme celle où Jacob vit, en songe, les anges,
+Les anges du Seigneur descendre et remonter.
+Les doux reflets du jour faisaient luire et flotter
+Devant l'esprit rêveur de la jeune orpheline
+Un espoir ravissant, une image divine.
+
+Cependant sur les flots unis comme un miroir
+Venait rapidement un esquif au flanc noir.
+Elégant et léger il effleurait les lames.
+Des chasseurs le montaient, et leurs flexibles rames
+Battaient l'onde, en cadence, au refrain des chansons;
+Ils allaient vers le nord, la terre des bisons
+Un jeune homme pensif, à la brune prunelle,
+Etait au gouvernail et guidait la nacelle.
+Son poignet musculeux annonçait la vigueur.
+Mais son oeil était plein d'une morne langueur.
+Son âme était bercée au vent de la tristesse...
+Ce jeune homme c'était Gabriel Lajeunesse!
+Sans plaisir, sans espoir, redoutant l'avenir.
+Et toujours poursuivi par l'affreux souvenir
+Des maux qui l'accablaient depuis quelques années.
+Il fuyait tous les lieux pour fuir ses destinées:
+Il allait demander l'oubli de ses regrets
+Et l'oubli de lui-même aux lointaines forêts.
+
+Creusant un sillon d'or dans l'élément docile,
+Le vagabond esquif s'avance jusqu'à l'île
+Où s'était arrêté le canot des proscrits;
+Mais il ne vogue point sous les rideaux fleuris
+Que le palmier formait de son large feuillage;
+Il longe l'autre bord plus triste et plus sauvage.
+
+Gabriel le chasseur, sur sa rame courte,
+Ne vit point, à la rive, un canot dérobé
+Sous les tissus de jonc et les branches de saule;
+Il ne vit point, non plus, la fraîche et blanche épaule
+D'une vierge endormie à l'ombre des palmiers.
+Le bruit des avirons, le chant des nautoniers
+Ne réveillèrent point ceux qui dormaient, comme elle,
+Sur la mousse des bois, sous le toit de dentelle
+Que les rameaux touffus formaient au-dessus d'eux.
+Le canot des chasseurs glissa sur les flots bleus
+Comme, sur un jardin, l'ombre d'un haut nuage;
+Et quand il eut longé la courbe du rivage,
+Que le cri des tollets mourut dans le lointain,
+Plusieurs des fugitifs s'éveillèrent soudain,
+L'esprit bouleversé d'une angoisse inouïe.
+Mais aux pieds du pasteur la vierge réjouie
+Vint se précipiter avec émotion:
+--«O mon père, dit-elle est-ce une illusion
+«Qui de mes sens troublés soudainement s'empare?
+«Est-ce un futile espoir où mon âme s'égare?
+«Ai-je entendu la voix d'un ange du Seigneur?
+«Quelque chose me dit, dans le fond e mon coeur,
+«Que mon cher Gabriel est près de cette plage!»
+Mais un reflet de pourpre inonda son visage
+Et puis elle ajouta mélancoliquement:
+«O mon père, j'ai tort, j'ai tort assurément
+«De te parler ainsi de ces choses frivoles:
+«Ton esprit sérieux hait ces vaines paroles.»
+--«Mon enfant,» répliqua le sensible pasteur,
+«Ton espoir est permis, ton rêve est enchanteur,
+«Et tes illusions, pour moi, ne sont point vaines.
+«Puissent-elles marquer le terme de tes peines!
+«Lorsque sur notre esprit flotte un pressentiment,
+«C'est pour nous avertir de quelqu'événement,
+«Comme au-dessus des flots la bouée attachée
+«Avertit que, sous elle, une ancre gît cachée.
+«Espère, ô mon enfant, et calme ton souci;
+«Ton ami Gabriel n'est pas bien loin d'ici,
+«Car, du côté du sud, la Têche est assez proche
+«Avec Saint-Maur juché sur sa côte de roche;
+«Et c'est là que l'épouse, après de longs malheurs,
+«Retrouvera l'époux qui séchera ses pleurs;
+«Que le pasteur pourra, sous son humble houlette,
+«Réunir, de nouveau, le troupeau qu'il regrette!
+«Le pays est charmant, féconds sont les guérets,
+«Et les arbres fruitiers parfument les forêts.
+«On marche sur les fleurs, et le ciel, sur nos têtes,
+«Tend ses voûtes d'azur que supportent les crêtes
+«Des superbes forêts et des bois éloignés.
+«Heureux les habitants de ces lieux fortunés
+«Où du sol, sans travail, un fruit suave émane,
+«Et qu'on nomme l'Eden de la Louisiane!...»
+
+A ces mots consolants tu Prêtre vénéré
+La troupe se leva; l'esquif fut démarré
+Et vogua fièrement sur la vague de moire.
+Le soir sur l'orient ouvrit son aile noire.
+A l'occident pourpré le soleil radieux,
+Comme un magicien dont l'art charme les yeux,
+Tendit sa verge d'or sur la face du monde
+Et noya, dans le feu, le ciel, la terre et l'onde.
+La verdure des prés, le feuillage des bois,
+Les vagues du beau lac, le tuf et les gravois
+Jetèrent des rayons et des gerbes de flammes.
+Le canot qui flottait sur les rapides lames
+Avec ses avirons d'où les flots écumants
+Retombaient, goutte à goutte, en larges diamants,
+Etait comme un nuage à la frange dorée
+Qui flotte entre deux cieux dans une mer pourprée.
+Le front d'Evangéline était calme et serein:
+Pour elle enfin le ciel ne serait plus d'airain!
+L'amour illuminait son âme sans mystère
+Ainsi que le soleil illuminait la terre.
+
+Alors dans un bosquet un jeune oiseau moqueur,
+Le plus sauvage barde et le plus beau chanteur,
+Sautant de branche en branche, au bord du gai rivage,
+Jusqu'au faîte d'un saule au frémissant feuillage,
+Se mit à fredonner des ramages si beaux
+Que les vieilles forêts, les rochers et les eaux
+Semblaient, pour l'écouter suspendre leurs murmures.
+Ses notes scintillaient, ravissantes et pures,
+Comme un ruisseau de perle à travers les récifs.
+Ses chants furent, d'abord douloureux et plaintif;
+C'était le chant d'amour des âmes délaissées;
+Mais sa voix s'anima; ses roulades pressées
+Firent trembler au loin les feuillages touffus;
+Riants coups de gosier, éclats, trilles confus.
+C'était un cri d'orgie, un refrain de délire.
+Il parut babiller et s'éclater de rire;
+A la brise il jeta des accents de courroux;
+Il modula longtemps des sons tristes et doux;
+Puis, fendant, dans son vol, l'air avec brusquerie,
+Il sema dans le ciel, comme par moquerie,
+Tous les charmants accords de sa divine voix.
+Au milieu d'un beau jour il arrive, parfois,
+Qu'une brise légère, après quelques ondées,
+Agite des tilleuls les cimes inondées
+Et fait tomber la pluie, en goutte de cristal,
+De rameaux en rameaux, jusques au fond du val.
+Ainsi l'oiseau-moqueur, s'envolant des ramures,
+Fit pleuvoir, sur les bois, ses chants et ses murmures.
+
+Bercés par leur espoir et par ces doux accords
+Bientôt les voyageurs longent les riants bords
+De la Têche qui coule au milieu des prairies.
+Par dessus les forêts et les plaines fleuries
+Une blanche fumée ondule dans les airs.
+Ils entendent bientôt les sons lointains et clairs
+D'un cor qui va troubler les échos des rivages,
+Et les mugissements des boeufs dans les pacages.
+
+ III
+
+Au bord de la rivière, en un charmant endroit,
+Paisible et retiré s'élevait l'humble toit
+Dont les proscrits, de loin, avaient vu la fumée.
+Un chêne l'ombrageait; la mousse parfumée
+Et le gui merveilleux qu'aux fêtes de Noël
+Venait couper, selon le rite solennel,
+Avec sa serpe d'or, le Druide mystique,
+Grimpait légèrement le long du chêne antique
+Ce toit était celui d'un Pâtre déjà vieux.
+Un jardin l'entourait, fleuri, luxurieux.
+Et parfumant les airs de suaves arômes,
+Derrière le jardin se déroulaient les chaumes,
+Et les champs veloutés, et les sombres forêts.
+La maison était faite en beau bois de cyprès;
+Des poteaux élégants portaient la galerie;
+Et la vigne légère, et la rose fleurie,
+Que venait caresser l'oiseau-mouche coquet,
+Ornaient chaque poteau d'un odorant bouquet.
+Au bout de la maison du pâtre solitaire,
+Parmi l'épais feuillage et les fleurs du parterre,
+Etaient la ruche active et le doux colombier,
+L'abeille travailleuse et l'amoureux ramier.
+
+Ces lieux étaient plongés dans un calme sublime.
+Les rayons du soleil reluisaient sur la cime
+Des arbres orgueilleux qui frangeaient l'horizon;
+Mais les ombres déjà planaient sur la maison.
+La fumée, en sortant des hautes cheminées,
+Semait d'orbes d'azur, de vagues satinées,
+L'air tranquille du soir, le ciel sombre et serein.
+Derrière la maison, et partant du jardin,
+Un sentier conduisait aux grands bosquets de chêne
+Qui semblaient un rideau d'émeraude et d'ébène.
+Plus loin que la rivière, au fond du vaste champ
+Où flottaient les regards d'un beau soleil couchant,
+Les arbres inondés de lumières lointaines,
+Immobile, debout dans ces tranquilles plaines,
+Leurs rameaux recourbés, ressemblaient aux vaisseaux
+Qu'un calme désolant enchaîne sur les eaux.
+
+Sur un cheval sellé qui hennit et folâtre,
+Au bord de la forêt, on voit venir le pâtre.
+Il revêt un pourpoint fait de peau de chevreuil;
+Sa figure bronzée a presque de l'orgueil;
+Son oeil étincelant se lève et se promène,
+Satisfait et rave, sur la sublime scène
+Que le soir, sous les cieux, déroule lentement.
+Près de lui ses troupeaux broutent paisiblement
+La pointe du gazon et la feuille moelleuse,
+Et savourent, joyeux, la fraîcheur vaporeuse
+Qui s'élève des flots et sur les prés s'épand.
+A l'un de ses côtés un cor de cuivre pend.
+Il le prend et le porte à sa bouche puissante:
+Le cuivre retentit, et sa voix frémissante
+Fait résonner, au loin, l'air sonore du soir.
+Soudain à ce signal, dans le champ, on put voir
+Les taureaux attentifs lever leurs cornes blanches
+Au-dessus des buissons et des légères branches
+Comme des flots d'écume au-dessus des cailloux.
+En silence, d'abord, ouvrant leurs grands yeux roux,
+Pendant quelques moments ils s'entre-regardèrent;
+Bientôt, comme un nuage, ils se précipitèrent
+En beuglant, tous ensembles, à travers le gazon.
+Alors le pâtre heureux revint à la maison.
+
+Mais comme il arrivait sur son cheval superbe
+En suivant le sentier qui serpentait dans l'herbe,
+Il vit venir vers lui, marchant avec lenteur,
+La vierge souriante et l'auguste pasteur,
+Saisi d'étonnement et transporté d'ivresse,
+Il saute de cheval avec grâce et prestesse,
+Et court au-devant d'eux en leur ouvrant ses bras.
+Les voyageurs, d'abord, ne le connaissant pas;
+Se demandent entre eux quel est cet aimable hôte,
+Et sont heureux d'avoir abordé cette côte.
+Mais leur incertitude au plaisir a cédé;
+Comme un vase trop plein leur coeur a débordé!
+Sous les traits rembrunis de ce vieux pâtre agile
+Leurs yeux ont reconnu le forgeron Basile!
+Bien doux furent alors les longs embrassements,
+Des pauvres exilés sur la rive étrangère!
+La peine de l'exil alors parut légère!
+
+Basile conduisit au milieu d'un jardin
+Ces amis que le ciel lui redonnait soudain.
+Et là, parmi les fleurs nouvellement écloses,
+Ensemble on s'entretint de mille et mille choses.
+On parla du présent, mais surtout du passé;
+Et plus d'un long soupir vers le ciel fut poussé!
+Et pendant que la bouche essayait de sourire
+Dans le regard voilé plus d'un pleur vint reluire!
+
+La vierge, cependant, à travers le bosquet
+Promenait, en silence, un regard inquiet.
+Son coeur était ému, son âme était en peine;
+Elle n'entendait point la voix mâle et sereine
+De l'être bien-aimé qu'elle espérait revoir!
+Basile soupçonna bientôt le désespoir
+Qui couvait dans le coeur de la jeune proscrite,
+Et lui-même il sentit une angoisse subite.
+Il rompit, en tremblant, le silence aussitôt:
+--«N'avez-vous rencontré nulle part un canot?
+«Du lac et des bayous il a suivi la route
+«Gabriel le conduit: vous l'avez vu, sans doute?»
+A ces mots que Basile aux proscrits adressa
+Sur le font de la vierge un nuage passa:
+Son oeil noir se remplit d'une larme brûlante,
+Puis elle s'écria d'une voix déchirante:
+«Gabriel, ô mon Dieu! Gabriel est parti!»
+Le vieux pâtre avec bonté reprit:
+--«Ne laisse pas le trouble agiter ton esprit;
+«Sèche tes pleurs amers; enfant, reprends courage;
+«Gabriel n'est pas loin de notre heureux rivage:
+«Ce n'est que ce matin qu'il est parti d'ici,
+«Le sot! d'avoir laissé nos demeures ainsi!
+«Toujours triste et rêveur, maladif et débile,
+«Il était devenu d'une humeur difficile;
+«Il haïssait le monde et n'endurait que moi;
+«Il ne parlait jamais, ou bien parlait de toi.
+«Dans les cantons voisins aucune jeune fille
+«Ne semblait à ses yeux, vertueuse ou gentille:
+«Aussi leur devint-il un objet de terreur.
+«Je résolus enfin, mais non sans douleur,
+«De le laisser partir pour un lointain voyage.
+«Il doit se procurer, dans un petit village,
+«Des mulets espagnols aux pieds sûrs et mordants;
+«Il doit suivre, de là, sous des cieux moins ardents,
+«Les sauvages du nord dans leurs forêts profondes;
+«Ils vont chasser, partout, le castor dans les ondes,
+«Et la bête féroce au font des bois épais.
+«Calme-toi mon enfant, et goûte encor la paix;
+«Nous saurons retrouver cet amant téméraire.
+«Son perfide canot a le courant contraire.
+«Demain nous partirons sitôt que le matin
+«Versera sur les eaux un reflet incertain;
+«Gaiement nous voguerons sur la vague irisée,
+«Près des bords scintillants sous la molle rosée;
+«Nous rejoindrons bientôt l'amoureux déserteur,
+«Et le ramènerons confus de son bonheur!»
+
+Alors on entendit des voix vives et gaies:
+On vit des jeunes gens franchir les vertes haies
+Qui bordaient la rivière auprès de la maison:
+Il portaient en triomphe, à travers le gazon,
+Michel, le vieux chanteur, le vieux barde rustique.
+Dispensant aux mortels le chant et la musique;
+N'ayant d'autres soucis que d'égayer les coeurs;
+Que de mêler, parfois, quelque souris aux pleurs,
+Le vieux Michel semblait un des dieux de la fable.
+Il était renommé pour sa manière affable,
+Pour ses cheveux d'argent et pour son violon.
+«Vive le vieux Michel, notre gai compagnon!»
+Crièrent à la fois, en écartant les saules,
+Les gars qui le portaient sur leurs fortes épaules.
+Et le père Félix aussitôt se levant
+Les salua de loin et courut au devant.
+En tombant dans les bras du vénérable prêtre,
+Le ménestrel sentit dans son âme renaître
+Les transports ravissants d'un âge heureux;
+Il se mit à pleurer. Des souvenirs nombreux
+A ses esprits émus alors se présentèrent;
+Et, vers les temps enfuis ses pensées remontèrent!
+La vierge vint baiser ses nobles cheveux blancs.
+Il la prit dans ses bras, dans ses vieux bras tremblants,
+Et mouilla son front pur de ses brûlantes larmes.
+La pauvre Evangéline elle avait bien des charmes
+Quand il la fit danser, pour la dernière fois,
+Avec son Gabriel et les gais villageois,
+Au son du violon, sous le ciel d'Acadie!
+Il la trouvait peut-être, à présent enlaidie,
+Car elle avait perdu les roses de son teint.
+Et sa joue était creuse et son regard éteint;
+Mais plus beau que jamais était son noble coeur,
+Eprouvé longuement au creuset du malheur!
+
+Les proscrit Acadiens que le hasard rassemble,
+Assis dans le jardin, s'entretiennent ensemble
+Du bonheur qu'ils goûtaient au rivage natal,
+Des maux qu'ils ont soufferts depuis l'arrêt fatal.
+Ils admirent partout l'existence tranquille
+Que passe à l'étranger leur vieil ami Basile;
+Ils écoutent longtemps avec avidité,
+Le récit qu'il leur fait de la fécondité
+De ces prés sans confins dont la grasse verdure
+Nourrit mille troupeaux errant à l'aventure.
+Et quand l'ombre du soir obscurcit l'horizon
+Ils revinrent gaiement causer dans la maison
+Où fut servi, sans pompe, un souper confortable.
+Le bon père Félix, debout près de la table,
+Récite à haute voix le Benedicite.
+Et chacun dit: «Amen.» avec humilité.
+
+Mais la nuit, cependant, sur cette fête heureuse
+Etendit, tout à coup, son aile ténébreuse.
+Tout était, au dehors, calme et tranquillité.
+Donnant au paysage un éclat argenté
+La lune se leva souriante et sans voile,
+Et monta dans l'azur où se berçait l'étoile.
+Sous le toit de Basile, aux vifs scintillements,
+Dont la lampe irisait les grands appartements,
+Les visages joyeux des honnêtes convives
+Semblaient s'illuminer de lumières plus vives
+Que les astres perdus dans l'or du firmament.
+Le pâtre réjoui versait abondamment,
+Dans les vases profonds, le doux jus de la vigne.
+Aux siècle de la fable il aurait été digne
+De verser le nectar à la table des dieux.
+Après qu'il eut fini son souper copieux
+Il alluma sa pipe et parla de la sorte:
+--«Oui, vous tous, mes amis qui frappez à ma porte,
+«Après avoir erré sous des cieux inconnus,
+«Je vous le dis encor: Soyez les bienvenus!
+«L'âme du forgeron ne s'est pas refroidie!
+«Il se souvient toujours de sa vieille Acadie
+«Et de l'humble maison qu'il avait à Grand Pré!
+«Pour lui le malheureux est un être sacré!
+«Demeurez près de moi dans ces fertiles plaines;
+«Le sang ne gèle point dans mes bouillantes veines
+«Comme gèle en hiver, les rivières chez nous!
+«Nul cailloux dans le sol n'excite le courroux
+«Du laboureur actif qui tous les jours promène
+«Le soc dur et tranchant à travers son domaine,
+«Comme un marin conduit son esquif sur les eaux.
+«On ne voit pas tarir nos limpides ruisseaux;
+«Dans toutes les saisons les orangers fleurissent
+«Et les fruits les plus doux dans nos vergers mûrissent;
+«Des flots de blonds épis roulent sur les guérets
+«Et les bois précieux remplissent les forêts.
+«Au milieu de nos prés on voit sans cesse paître
+«De sauvages troupeaux dont chacun est le maître.
+«Quand nos toits sont debout au milieu des moissons;
+«Que nos grasses brebis, aux épineux buissons,
+«Accrochent, en passant, leurs blancs flocons de laine;
+«Que d'un foin parfumé chaque grange est bien pleine;
+«Que dans les prés en fleurs, les taureaux lourds et gras
+«Paissent tranquillement ou prennent leurs ébats,
+«Nul roi George ne vient par d'infâmes apôtres,
+«Sans honte nous ravir et les uns et les autres!
+Le vieux pâtre à ces mots fit, dans sa noble ardeur
+Jaillir de sa narine un souffle de fureur.
+Et frappa de son poing la table de mélèze
+Ses compagnons surpris bondirent sur leur chaise.
+Et le père Félix oublia, cette fois,
+La prise de tabac qu'il tenait dans ses doigts,
+Mais il reprit bientôt, le souris sur les lèvres:
+«Défiez-vous, pourtant, défiez-vous des fièvres:
+«Elles sont bien à craindre en ces brûlants climats.
+«Comme dans l'Acadie on ne les guérit pas
+«En mettant à son cou, pendant une journée,
+«Une écale de noix avec une araignée.»
+
+Pendant que les amis causaient tranquillement,
+Des pas sur l'escalier montèrent lentement:
+Et l'on ouït aussi d'indistinctes paroles.
+C'étaient des invités: quelques pâles créoles
+Et quelques Acadiens devenus des planteurs,
+Loin du joug odieux de leurs persécuteurs,
+Sur le sol fortuné qui leur offrit asile.
+Ils venaient visiter leur bon ami Basile.
+Plusieurs avaient connu, dans le bourg de Grand Pré
+La jeune Evangéline et le pieux curé.
+Quelles ne furent pas, sous le toit du vieux pâtre,
+De tous ces exilés réunis au même âtre
+La joie et la surprise, en serrant sur leur coeur,
+Ces amis d'autrefois que le même malheur
+Avait disséminés sur de lointaines plages!
+Un reflet de bonheur éclaira les visages,
+Et le ciel fut témoin d'un spectacle émouvant;
+Ceux qui ne s'étaient pas connus auparavant,
+Echangèrent entre eux des voeux doux et sincères:
+Partout, il est bien vrai, les malheureux sont frères.
+
+Un son mélodieux, une vibration
+Suspendit, tout à coup, la conversation.
+Michel, le troubadour, aux longs cheveux de neige
+Et les gais jeunes gens qui lui faisaient cortège,
+Venaient de s'assembler dans un autre salon,
+Et le barde accordait son vibrant violon.
+Bientôt les pieds brûlants frémissent en cadence;
+Sous les lambris de cèdre une légère danse
+Fait gaiement onduler ses orbes gracieux.
+Un éclair de plaisir inonde tous les yeux;
+Un sourire charmant sur les lèvres se jour;
+Un brillant incarnat colore chaque jour;
+On chuchote, en riant, des mots pleins de douceur;
+La main presse la main et coeur parle au coeur!
+
+La danse, sans repos, faisait vibrer la dalle.
+Assis à l'un des bouts de la bruyante salle
+Basile et le pasteur parlaient, les yeux baissés,
+De leur ami Benoit qui les avait laissés;
+Tandis qu'Evangéline, en proie aux rêveries,
+Promenait ses regards sur le sein des prairies.
+Bien de tristes pensers et de chastes désirs
+S'éveillaient dans son âme au bruit de ces plaisirs!
+Les propos éveillés, la danse et la musique
+La rendaient plus pensive et plus mélancolique.
+Elle croyait alors ouïr les grandes voix
+De l'océan plaintif ou des immenses bois.
+Elle sortit sans bruit. La nuit était charmante,
+Le vent ne soufflait point, et la lune dormante
+Semblait s'être arrêtée au bord de la forêt,
+Et recouvrir les troncs d'un lumineux duvet.
+A travers les rameaux, sur la calme rivière,
+Tombait, de place en place, un réseau de lumière,
+Comme tombe un penser d'espérance et d'amour
+Dans l'esprit qui se trouble et qui se ferme au jour.
+Chaque fleur autour d'elle, ouvrant son brillant vase,
+Sa corolle d'argent, sa coupe de topaze,
+Exhalait, vers le ciel, humblement et sans bruit,
+Un suave parfum sur l'aile de la nuit:
+Et c'était sa prière au puissant et bon Maître
+Qui veillait sur ses jours après l'avoir fait naître.
+Mais l'âme de la vierge élevait vers les cieux
+Un arôme plus pur et plus délicieux
+Que celui qu'épanchait la fleur de prairie;
+Et moins qu'elle pourtant la fleur était flétrie!
+
+Elle se dirigea vers le fond du jardin:
+Combien d'émotions troublaient son chaste sein!
+La lune qui noyait les bois, l'onde et le sable,
+Semblait, d'une langueur morne, indéfinissable,
+Noyer aussi son âme. Alors tout se taisait
+Et dans l'immense plaine, au loin, tout reposait,
+Hors les mouches-à-feu, vivantes étincelles,
+Qui tournoyaient dans l'air sur leurs rapides ailes,
+Et trahissaient leur vol par un sillon de feu.
+Au-dessus de son front, dans le fond du ciel bleu,
+Scintillaient vivement les étoiles paisibles,
+Pensers du Tout-Puissant à tous rendus visibles.
+L'homme n'admire plus ces merveilles de Dieu;
+Seulement, il a peur quand il voit au milieu
+De ce temple étonnant qui s'appelle le Monde,
+Passer une comète étrange et vagabonde.
+Comme une main de flamme écrivant un arrêt.
+L'âme d'Evangéline, humble et souffrante, errait
+Dans les champs infinis où rayonne l'étoile,
+Comme au milieu des mers une barque sans voile.
+La vierge s'écria: «Gabriel! Gabriel!
+«Où mènes-tu tes pas? Où te conduit le ciel?
+«N'entends-tu pas, ami, ma voix qui se lamente?
+«Ne devines-tu point que tu fuis ton amante?
+«Je te cherche partout, nulle part ne te vois!
+«J'écoute tous les sons et n'entends point ta voix!
+«Oh! que de fois ton pied, solitaire et morose,
+«A foulé ce chemin que de mes pleurs j'arrose!
+«A l'ombre de ce chêne, oh! que de fois, le soir,
+«Fatigué du travail, es-tu venu t'asseoir,
+«Pendant que loin de toi, sur la mousse endormie,
+«En rêve te voyait ta malheureuse amie!
+«Que de fois sur ces prés ton anxieux regard
+«Erra comme le mien, vers le soir, au hasard!
+«Gabriel! Gabriel! oh! quand te reverrai-je?
+«Quand donc, mon bien-aimé te retrouverai-je?»
+Alors, elle entendit gazouiller tout auprès,
+Un jeune engoulevent juché sur un cyprès.
+Son chant mélodieux comme un soupir de flûte,
+Ondula, sous les bois, comme l'onde qui lutte
+Contre les chauds baisers des brises du matin,
+Et, d'échos en échos, mourut dans le lointain.
+
+L'aube du jour suivant fut sereine et riante;
+Les plantes se berçaient sur leur tige pliante,
+La rosée émaillait le gazon de ses pleurs,
+Et dans l'air attiédi les orgueilleuses fleurs
+Répandaient les parfums de leur coupe d'albâtre.
+Le prêtre sur le seuil de la maison du pâtre
+Dit à ceux qui partaient: «Mes bons amis, adieu!
+«Je vais, priant pour vous vous attendre en ce lieu.
+«Ramenez-nous bientôt le prodigue frivole,
+«Ramenez-nous aussi la jeune vierge folle
+«Qui dormait sous les bois quand l'époux est venu.»
+--Adieu! mon père, adieu! dit d'un air ingénu,
+Au bon père Félix, la vierge humble et débile;
+Puis elle descendit, avec le vieux Basile,
+Au bord de la rivière où plusieurs canotiers
+Les attendaient assis sous d'épais noisetiers.
+Ils partirent. L'espoir encourageait leur âme
+Le matin rayonnait au fond de chaque lame.
+Docile aux avirons, le rapide canot
+S'éloigna du rivage et disparut bientôt.
+Ils poursuivaient en vain, dans leur course obstinée,
+Celui que devant eux chassait la destinée
+Comme une feuille morte au milieu des déserts,
+Comme un duvet d'oiseau dans la vague des airs!
+Cependant le jour fuit; un autre, un autre encore!
+Au coucher du dernier pas plus qu'à son aurore
+Ils n'ont pu découvrir la trace du fuyard.
+Ils ont en vain couru, longtemps de toute part,
+Les fleuves, les forêts, les lacs et leurs rivages;
+Et, pour franchir ainsi ces régions sauvages,
+La vierge défaillante et les vaillants rameurs
+N'ont eu pour se guider que de vagues rumeurs.
+Mais toujours sur les flots le léger canot vole.
+Ils arrivent enfin dans la ville espagnole
+Où Gabriel devait acheter des mulets.
+Le jour dorait le ciel de ses derniers reflets.
+Ils descendent, lassés, dans la première auberge.
+Loquace et babillard l'hôte qui les héberge
+Leur raconte aussitôt que, la veille au matin,
+Un jeune homme du sud: oeil noir, cheveux châtain,
+Front noble et soucieux, regard plein de finesse,
+Un jeune homme appelé Gabriel Lajeunesse,
+Etait parti du bourg avec ses compagnons
+Pour courir la prairie et chasser les bisons.
+
+ IV
+
+Bien loin à l'occident sont d'immenses campagnes,
+Désertes régions où de hautes montagnes
+Elèvent vers le ciel leurs sommets recouverts,
+Sous le souffle glacé des éternels hivers,
+D'une neige éclatante et d'une glace épaisse.
+De place en place, un roc se déchire et s'affaisse
+Pour ouvrir une gorge, un ravin périlleux
+Où passent, en criant sur leurs âpres essieux
+Les pesants chariots de quelque caravane.
+Au couchant l'Orégon roule une eau diaphane;
+De cascade en cascade, au loin vers le levant,
+Le joli Nebraska verse son flot mouvant;
+Vers le ciel du midi maintes larges rivières,
+Charriant, sans repos, les sables et les pierres,
+Dans leurs lits balayés par le vent des déserts,
+Coulent vers l'océan avec des bruits divers
+Comme les sons d'un orgue ou d'une étrange lyre
+Qu'une main fait vibrer dans un pieux délire.
+Entre les flots d'azur de ces nombreux torrents
+Qui dirigent leurs cours vers des cieux différents,
+Se déroulent sans fin les superbes prairies,
+Océan de gazon, mers ou plaines fleuries
+Qui roulent sous le vent, et bercent au soleil,
+La rose, le foin vert et l'amorphas vermeil.
+Là, fiers ou courroucés, sur les flots de verdure,
+Des troupeaux de bisons errent à l'aventure;
+Là courent les chevreuils et les souples élans,
+Les sauvages chevaux avec les loups hurlants;
+Là s'allument des feux qui dévorent la terre;
+Là des vents fatigués soufflent avec mystère;
+Les sauvages tribus des enfants d'Ismaël
+Arrosent ces déserts d'un sang chaud et cruel,
+Et l'avide vautour, hâtant ses ailes lentes,
+En tournoyant dans l'air, suit leurs pistes sanglantes,
+Comme l'esprit vengeur des vieux chefs massacrés
+Qui gravit le ciel par d'invisibles degrés.
+De place en place on voit s'élever la fumée
+Au-dessus de la tente où la horde affamée
+Fait bouillir, en dansant autour du grand brasier,
+Dans un vase de pierre, un chevreuil tout entier.
+Et d'espace en espace, au bord des fraîches ondes
+Qui sillonnent au loin ces retraites fécondes,
+S'élève un vert bosquet ou l'oiseau va chanter.
+Et l'ours sombre et morose, en grognant, vient hanter
+Le flanc d'un rocher noir, le fond d'une raine
+Où sa griffe déterre une amère racine.
+Puis au-dessus de tout, limpide et radieux,
+Comme un toit protecteur se déroulent les cieux.
+
+Mais déjà Gabriel le chasseur intrépide
+Avait franchi ces lieux dans sa course rapide;
+Et près des monts Ozarks au flanc aride et nu
+Avec ses compagnons il était parvenu.
+Et depuis bien des jours le vieux pâtre et la vierge
+Avaient quitté la ville et la petite auberge
+Où l'hôtelier leur dit le départ du trappeur.
+Toujours encouragés par un espoir trompeur,
+Avec des Indiens au visage de cuivre,
+Ils s'étaient mis en route empressés à le suivre.
+Parfois ils croyaient voir, à l'horizon lointain,
+S'élever vers le ciel, dans l'air pur du matin,
+De son camp éloigné la fumée ondulante:
+Le soir, ils ne trouvaient, sous la cendre brûlante,
+Que des brasiers éteints et des charbons noircis.
+Quoique bien fatigués et rongés de soucis
+Ils ne s'arrêtaient pas, et, sans perdre courage,
+Ils poursuivaient plus loin leur pénible voyage.
+Comme si quelque fée au pouvoir merveilleux
+Avait cruellement étalé sous leurs yeux
+Ces mirages menteur, cette ombre enchanteresse,
+Qu'on croit toujours saisir, qui s'éloignent sans cesse.
+
+Comme ils étaient un soir tous dans leur campement,
+Assis autour du feu, parlant tranquillement;
+Ils virent arriver une femme sauvage:
+Le chagrin se peignait sur son pâle visage;
+Mais on voyait briller, dans son oeil abattu,
+Une force étonnante, une grande vertu.
+C'était une Shawnée. Elle allait aux montagnes
+Rejoindre ses parents et ses jeunes compagnes
+Qu'elle avait dû quitter pour suivre son époux
+A la chasse aux castors, aux ours, aux caribous,
+Jusqu'aux lieux où l'hiver étend son aile blanche.
+Mais elle avait vu, là, le féroce Comanche,
+Enivré de fureur, du tomahawk armé,
+Massacrer, sous ses yeux, son mari bien-aimé,
+Un fier Visage-Pâle, un Canadien paisible.
+Aucun des voyageurs ne parut insensible
+Au récit de la femme, à son affliction;
+Ils lui dirent des mots de consolation,
+Et la firent asseoir à leur table modeste
+Quand la braise eut doré le chevreuil gras et leste.
+
+Lassés du poids du jour et du poids des ennuis,
+Quand le repas fut fait, que le voile des nuits
+Eut ouvert, sous le ciel, ses grands replis humides,
+L'exilé d'Acadie et ses sauvages guides
+Livrèrent au repos leurs membres fatigués.
+Pendant que les reflets capricieux et gais
+Du brasier allumé dans la vaste prairie
+Jouaient sur leur front blême et leur joue amaigrie,
+La Sauvagesse, vint, l'âme pleine de deuil,
+S'asseoir sur le gazon devant l'agreste seuil
+De la tente où veillait la triste Evangéline,
+Puis elle fit entendre à la vierge orpheline,
+Le récit douloureux de ses derniers malheurs.
+Elle lui répéta, les yeux noyés de pleurs,
+Et de cette voix grave, humble et mélancolique
+Qui distingue partout l'enfant de l'Amérique,
+Sa première espérance et ses félicités,
+Son amour, son hymen et ses adversités;
+Comme elle avait de joie et de peur d'être mère,
+Et plaignait son enfant de n'avoir point de père!
+Evangéline, émue à ces tristes discours,
+Donna, pendant longtemps, à ses pleurs libre cours.
+Elle voyait près d'elle une autre infortunée,
+Une femme aux chagrins comme elle destinée;
+Un coeur brûlant d'amour déçu, blessé, flétri,
+Et privé pour jamais de son objet chéri.
+Les liens du malheur unirent ces deux femmes,
+Et d'intimes rapports enchaînèrent leurs âmes.
+La vierge d'Acadie à la femme des bois
+Dit aussi ses douleurs et depuis quels longs mois
+Bien loin de sa patrie elle était exilée.
+Et la femme des bois, la figure voilée,
+L'écoutait en silence, assise à quelques pas.
+Ses yeux étaient de flamme; elle ne pleurait pas.
+
+Quand la vierge eut fini son histoire pénible
+L'Indienne resta sombre, morne, insensible,
+Comme si la terreur eut frappé son esprit:
+Mais un moment après, tressaillante, elle prit
+Dans ses deux frêles mains les mains d'Evangéline.
+Puis assise à ses pieds dans l'ombre et la bruine,
+Elle lui répéta l'histoire de Mowis,
+Fiancé de la neige et brillant comme un lis,
+Qui s'étant fait chérir d'une vierge encor pure
+Une nuit partagea sa couche de verdure,
+Et du discret wigwam sortit soudainement
+Quand le rayon du jour dora le firmament;
+Qui pâlit, se fana, se fondit comme une ombre.
+Aux baisers du soleil qui chassait la nuit sombre,
+Son amante abusée, en proie à ses regrets,
+Le suivit, en pleurant, jusqu'au bord des forêts,
+Tendant vers lui ses bras pour retarder sa fuite.
+Sans reposer sa voix elle redit ensuite,
+Avec le même accent et si doux et si beau,
+Comment, pendant la nuit, la belle Lilinau
+Imprudente, et parfois légère en sa conduite
+Par un méchant fantôme avait été séduite
+Le fantôme venait, vers le déclin du jour.
+Se cacher dans les pins qui voilaient le séjour
+De Lilinau la vierge au front ceint de liane;
+Et lorsqu'elle passait le seuil de sa cabane,
+De sa noire retraite il sortait pour la voir.
+Il soupirait d'amour comme le vent du soir,
+Et murmurait tout bas de bien tendres paroles.
+Lilinau, se fiant à ses propos frivoles,
+Rechercha sa présence et l'aima tendrement.
+Chaque soir il venait vers elle constamment.
+En caressant, un jour, ses verdoyantes plumes
+Elle suivit son vol à travers bois et brumes.
+On ne la revit plus. Sa tribu la chercha;
+Mais personne jamais, sans doute, n'approcha
+Du gîte où l'enchanteur la retenait captive.
+Toujours Evangéline écoutait, attentive,
+Les contes merveilleux de la femme des bois,
+Et les sons lents et doux de sa magique voix.
+Elle s'imaginait être au loin transportée
+Au splendide horizon d'une terre enchantée,
+Vers des cieux inconnus son coeur prenait l'essor.
+La lune se leva comme une boule d'or
+Sur les pies dentelés de l'Ozark aux flancs chauves,
+Sa mystique lueur glissa dans les alcôves,
+Les voûtes, les arceaux des lointaines forêts,
+Et des gîtes cachés elle vit les secrets.
+La tente de la vierge apparaissait plus blanche;
+La mousse et le roseau, le gazon et la branche,
+Exhalaient des soupirs longs et mystérieux;
+Les ruisseaux murmuraient des bruits harmonieux,
+Et de tièdes zéphirs volaient sur les prairies.
+La vierge abandonnait aux douces rêveries
+Son esprit enivré, son coeur toujours aimant.
+Mais une vague horreur, un noir pressentiment
+Se glissaient dans son âme et troublaient son ivresse,
+Comme un serpent impur se glisse avec adresse,
+Roulant ses orbes froids sous les buissons épais,
+Dans le nid du moineau dont il trouble la paix.
+Ce triste sentiment n'était point de la terre.
+De célestes esprits semblaient, avec mystère,
+Lui souffler leurs secrets dans l'air calme des nuits.
+Elle sentit soudain redoubler ses ennuis.
+Quelque chose lui dit dans un secret langage,
+Que, pareille en sa course à la vierge sauvage,
+Elle aussi poursuivait un fantôme menteur.
+Mais bientôt un sommeil calme et réparateur,
+Versant sur sa paupière un merveilleux arôme,
+Chassa de son esprit la crainte et le fantôme.
+
+Aussitôt qu'apparut l'aube du lendemain
+Les voyageurs, dispos, reprirent leur chemin.
+Avec eux s'éloignait la plaintive Shawnée,
+Jeune et pourtant au deuil à jamais condamnée.
+Elle dit à la vierge: «Ecoute-moi, ma soeur,
+«Je connais tous ces lieux comme le vieux chasseur,
+«Sur le flanc de ces monts, où l'aigle fait son aire,
+«Le flanc que le soleil en se couchant éclaire,
+«Est assis un village, une humble mission
+«Où reste un homme blanc comme ta nation;
+«C'est le chef du hameau; c'est une Robe-noire.
+«Son souvenir toujours sera dans ma mémoire,
+«De son peuple souvent j'ai vu le tendre coeur
+«Eclater de plaisir ou saigner de douleur
+«Pendant qu'il lui parlait de la vie éphémère,
+«De l'aimable Jésus et de sa bonne mère.»
+Et la vierge aussitôt dit à ses compagnons:
+«Si nous changeons de route et si nous atteignons
+«Le bourg que ce mont semble enlever sur son aile,
+«Peut-être aurons-nous là quelque bonne nouvelle.»
+A peine eut-elle dit que les aventuriers
+Guidèrent vers les monts leurs rapides coursiers.
+Quand le soleil entra dans son lit de nuée
+La troupe voyageuse, ardente et dénuée,
+Détourna la montagne et découvrit au loin,
+Une grasse prairie où moutonnait le foin,
+Où serpentaient les eaux d'une vive fontaine.
+Elle entendit chanter plus d'une voix lointaine,
+Et vit le groupe gai des tentes des chrétiens
+Unis dans ces déserts par de sacrés liens.
+
+Sous un chêne orgueilleux dont l'antique feuillage
+De son ombre voilait les tentes du village,
+Etaient agenouillés avec soumission,
+Le peuple et le pasteur de l'humble mission.
+Voilé par une vigne un crucifix de marbre
+Avait été fixé dans l'écorce d'un arbre
+Et semblait reposer un regard triste et doux
+sur les pieux chrétiens tombés à ses genoux.
+A travers les rameaux du chêne solitaire
+La prière et le chant s'élevaient de la terre
+Et montaient vers les cieux comme un divin encens.
+Les voyageurs, touchés par ces pieux accents,
+S'avancèrent sans bruit, la tête découverte,
+Se mirent à genoux sur la pelouse verte,
+Et prièrent longtemps avec dévotion.
+Quand le prêtre eut donné la bénédiction
+Qui tomba de sa main sur la foule attendrie
+Comme le grain de blé tombe sur la prairie
+Et la robuste main de l'actif moissonneur,
+Il s'avança vers eux sollicitant l'honneur
+De les avoir longtemps pour hôte dans sa tente.
+Basile, un peu confus, d'une voix hésitante,
+L'assura d'un respect profond et filial
+En entendant parler son langage natal
+Au milieu de ces monts, de ces forêts sauvages,
+Que n'éveillent jamais que les grossiers langages
+Des ignares tribus qui peuplent ces déserts,
+Ou des ours et des loups les discordants concerts,
+Le prêtre catholique eut une grande joie.
+En suivant le sentier où la verdure ondoie,
+Il guide à son wigwam les voyageurs lassés,
+Puis il les fait asseoir sur des rameaux cassés
+Recouverts de la peau de riche bête fauve;
+Et, signant de la croix son front auguste et chauve,
+Il partage avec eux ses gâteaux de maïs,
+Mets de tous les repas dans ces lointains pays.
+A chacun à son tour, en souriant, il passe,
+Pleine d'eau jusqu'au bord, sa vieille calebasse.
+
+Bientôt les voyageurs disent, en peu de mots,
+Le but de leur voyage et leurs pénibles maux.
+Le prêtre leur répond d'une voix solennelle:
+--«L'aube n'a pas six fois aux cieux tendu son aile,
+«Le soleil ne s'est point six fois non plus enfui,
+«Depuis que Gabriel, des trappeurs avec lui,
+«S'est assis sur la natte où la vierge est assise.
+«Pour se rendre à mes voeux, d'une voix indécise
+«Il me dit longuement son funeste destin,
+«Puis il continua son voyage lointain.»
+La voix du vieux pasteur était bien onctueuse:
+C'était le doux écho d'une âme vertueuse.
+La vierge, cependant, sentait faiblir son coeur;
+Chaque mot lui semblait éloigner le bonheur,
+Et tombait lourd et froid dans son âme tremblante,
+Comme durant l'hiver la neige ruisselante
+Tombe dans un chaud nid d'où s'est enfui l'oiseau.
+--«Il va chasser au nord ans un pays nouveau,»
+Continua le prêtre, «et l'automne prochaine,
+«Il revient avec nous prier sous le grand chêne.»
+Evangéline, alors, dit à l'humble pasteur
+D'une voix suppliante te pleine de candeur:
+--«Mon père, permettez qu'en ce lieu je demeure
+«Pour attendre l'époux ou bien ma dernière heure.»
+Le bon prêtre touché de l'ardeur de ses feux,
+Se rendit aussitôt à ses suprêmes voeux.
+
+Le lendemain matin, revêtu de son aube,
+Le prêtre dit la messe à la clarté de l'aube;
+Et quand fut consommé l'holocauste divin,
+Basile fit seller son coursier mexicain,
+Puis il s'achemina vers ses lointains rivages,
+N'ayant plus avec lui que ses guides sauvages.
+
+Les jours se succédaient lentement, lentement
+Le maïs parfumé qui semblait seulement
+Un verdoyant duvet répandu sur la terre,
+Quand la vierge arriva dans le bourg solitaire,
+Balançait maintenant ses longs épis dorés
+Que les feuilles ceignaient de leurs tissus serrés.
+On épluchait déjà dans l'amour et la joie,
+Les épis couronnés d'une aigrette de soie.
+Les vierges rougissaient quant leur petite main
+Dépouillaient des épis aux graines de carmin.
+Les vierges rougissaient et cachaient leur visage,
+En riant, en secret de l'amoureux présage.
+Elles riaient encore à chaque épi tortu,
+L'appelaient un voleur dans les blés descendu,
+Sans pitié le jetaient au loin avec rudesse.
+Auprès d'Evangéline étrangère à l'ivresse
+Alors nul blond épis n'amena Gabriel.
+Le prêtre lui disait: «Lève toujours au ciel
+«Un coeur plein de foi vive, une humide paupière
+«Et le ciel, à la fin, entendra ta prière.»
+Il est, dans nos déserts, une plante au front pur
+Comme l'étoile d'or dans la plaine d'azur;
+Sa fleur mystérieuse au nord toujours s'incline.
+C'est une douce fleur que la bonté divine
+Sème, de place en place, en nos prés étendus
+Pour diriger les pas des voyageurs perdus.
+Semblable à cette fleur est la Foi de notre âme.
+Les fleurs des passions ont bien plus de dictame,
+Plus de vives couleurs, plus de pompeux éclats;
+Mais soyons défiants, elles trompent nos pas,
+Et leur baume suave est, hélas! bien funeste.
+Seule ici-bas la Foi, cette plante céleste,
+Est le guide éclairé de nos pas chancelants;
+Ensuite elle orne, au ciel, nos fronts étincelants.
+
+Ainsi venaient déjà les beaux jours de l'automne.
+Ils passèrent pourtant! Les fruits de leur couronne
+Tombèrent, un par un, sur le guéret durci:
+Gabriel ne vint pas! l'hiver s'enfuit aussi;
+Le printemps embaumé s'ouvrit comme une rose;
+L'abeille butina la fleur nouvel-éclose;
+L'oiseau bleu fit pleuvoir sur les feuilles des bois
+Les suaves accords de sa joyeuse voix.
+Gabriel ne vint pas! Cependant sur son aile
+La brise de l'été portait une nouvelle
+Plus douce que l'arôme et l'éclat des bouquets;
+Que les frais coloris et l'odeur des bosquets.
+«Gabriel le chasseur avait planté sa tente
+Au fond du Michigan, sous la voûte flottante,
+Sous les pesants arceaux des antiques forêts,
+Où de la Saginaw roulent les flots muets.»
+Evangéline, enfin rendue à l'espérance,
+Oubliant sa faiblesse, oubliant sa souffrance,
+Et tout ce qu'a d'amer une déception,
+Dit un adieu pénible à l'humble mission.
+Cherchant à fuir ses maux, sa triste destinée,
+Avec elle partit la fidèle Shawnée.
+Après avoir longtemps erré dans le désert;
+Après avoir, hélas! plus d'une fois souffert
+L'aiguillon de la faim et d'une soif acerbe;
+Après avoir couché, sans nul abri, sur l'herbe,
+Elle atteignit des bois éloignés vers le Nord,
+Et de la Saginaw suivit au loin le bord.
+Un soir elle aperçut, au fond d'une ravine,
+La tente du chasseur... Elle était en ruine!...
+
+Sur les ailes du temps s'envolaient les saisons.
+La pauvre Evangéline, aux lointains horizons,
+Ne voyait pas encor le bonheur apparaître.
+Un profond désespoir consumait tout son être,
+Sous les feux des étés, les frimas des hivers,
+Elle traîna sa peine en bien des lieux divers.
+Tantôt on la voyait aux missions moraves,
+Priant Dieu de briser ses terrestres entraves;
+Sur un champ de bataille aux malheureux blessés
+Tantôt elle portait ses secours empressés;
+Elle entrait aujourd'hui dans une grande ville,
+Et demain se cachait dans un hameau tranquille.
+Comme un pâle fantôme on la voyait venir,
+Et souvent de sa fuite on n'avait souvenir.
+Quant elle commença sa course longue et vaine
+Elle était jeune et belle et son âme était pleine
+De suaves espoirs, de tendres passions;
+Sa course s'achevait dans les déceptions!
+Elle avait bien vieilli; sa joue était fanée;
+Sa beauté s'en allait! Chaque nouvelle année
+Dérobait quelque charme à son regard serein,
+Et traçait sur son front les rides du chagrin.
+On découvrait déjà, sur sa tête flétrie,
+Quelques cheveux d'argent, aube d'une autre vie,
+Aurore dont l'éclat mystérieux et doux
+Nous dit qu'un nouveau jour va se lever pour nous,
+Comme dans l'Orient l'aube brillante et vive
+Annonce à l'univers que le soleil arrive.
+
+ V
+
+Dans cette heureuse terre où de flots azurés
+La Delaware arrose, en chantant vals et prés,
+Il s'élève une ville harmonieuse et fière
+Qui baigne ses beaux pieds dans la chaude rivière;
+Qui garde avec amour, dans son bois enchanteur,
+Le vénérable nom de Penn, son fondateur.
+Là l'air est imprégné d'une douceur extrême;
+De la beauté la pêche est le charmant emblème;
+Là, comme un doux écho, chaque rue a sa voix
+Qui murmure les noms des vieux arbres des bois,
+Comme pour apaiser les plaintives Dryades
+Dont on a démoli les vertes colonnades.
+C'est là qu'Evangéline, après ses longs travaux,
+Avait enfin trouvé le calme et le repos;
+Et c'est là qu'était mort Leblanc, le vieux notaire.
+Des ses cent petit-fils, quand il quitta la terre,
+Un seul vint, un moment, s'asseoir à son chevet.
+C'est dans cette cité que la vierge trouvait
+Le plus de souvenirs de sa terre natale.
+Elle aimait des Quakers l'existence frugale,
+Et l'usage charmants de tous se tutoyer:
+Cela lui rappelait son antique foyer,
+Et sa chère Acadie où se traitaient en frères
+Les habitants unis dans l'heur et les misères
+Après qu'elle eut fini ses courses ici-bas,
+Par un divin instinct, ses pensers et ses pas
+Se tournèrent d'accord, vers cette ville altière,
+Comme la feuille, au bois, se tourne à la lumière.
+Quand la brise s'élève avec le frais matin
+Et chasse les brouillards jusque dans le lointain
+Le voyageur assis sur le flanc des montagnes
+Voit naître, sous ses pieds, de riantes campagnes,
+De longs ruisseaux d'argent frangés de verts rameaux,
+Des clochers orgueilleux et d'agrestes hameaux;
+Ainsi quant les brouillards s'enfuirent de son âme,
+Bien loin, au-dessus d'elle, en des sentiers de flamme,
+Elle vit graviter le monde étincelant
+Et les sentiers ardus que d'un pas chancelant
+Elle avait remontés avec tant de constance
+Semblaient courts maintenant, et brillaient à distance.
+
+Cependant Gabriel n'était pas délaissé;
+La vierge, dans son coeur sous le deuil affaissé,
+Gardait fidèlement son image bénie,
+Palpitante d'amour, charmante, rajeunie.
+Comme en ce jour heureux ou, la dernière fois,
+Assise à ses côtés, elle entendit sa voix!
+Les ans n'avaient point pu changer cette figure
+Qu'elle vit autrefois si placide et si pure!
+Pour elle son amant n'avait jamais vieilli;
+L'absence et le malheur l'avaient même embelli;
+Il était mort, mort à la fleur de l'âge,
+Dans toute sa beauté, sa force et son courage.
+
+En son exil lointain, sous un ciel étranger,
+La vierge gémissante apprit à partager
+L'angoisse du chagrin, les pleurs de l'intelligence
+Elle apprit la douceur, l'amour, la patience.
+Elle épanchait sur tous sa douce charité
+Qui ne perdait jamais de son intensité;
+Comme ces belles fleurs dont les brillants calices,
+Sans perdre de parfums, ni rien de leurs délices,
+Répandent dans les airs leurs suaves odeurs.
+Son coeur brûlait souvent de divines ardeurs;
+Elle ne formait pas alors d'autre espérance
+Que de suivre Jésus avec persévérance.
+Elle entra dans un cloître et coupa ses cheveux,
+Puis au pied des autels elle fit de saints voeux.
+
+Bien souvent on la vit dans les coins de la ville
+Où vivote la classe indigente et servile;
+Où coulent tant de pleurs; où l'humble pauvreté,
+Honteuse et sans habits, cherche à fuir la clarté;
+Où la femme malade est sans pain et travaille
+Pour nourrir ses enfants qui gisent sur la paille;
+Bien souvent on la vit, brûlant de charité,
+Porter un doux espoir sous le toit attristé.
+Lorsque la foule était vers minuit disparue,
+Que tout dormait, le guet qui logeait chaque rue,
+Criant dans la rafale et dans l'obscurité
+Que tout étant tranquille au sein de la cité,
+Voyait dans le carreau de quelqu'humble mansarde
+Scintiller les rayons de sa lampe blafarde,
+Avant qu'à son sommeil l'heureux fut arraché.
+Le pensif Allemant qui venait au marché
+Avec fleurs et fruits mûrs dans sa lourde charrette.
+La rencontrait toujours, rentrant dans sa retraite,
+Après avoir veillé toute seule en pleurant,
+Au chevet solitaire où râlait un mourant.
+
+Sur la ville vint fondre une peste maligne.
+Plus d'un présage affreux, plus d'un funeste signe
+En avait averti l'orgueilleux citadin.
+De sauvages pigeons avaient paru soudain:
+Ils sortaient des forêts où pour toute pâture
+Ils n'avaient pu trouver qu'une noix sèche et dure.
+Leur vol rapide et sombre avait terni le jour.
+L'insecte sans murmure avait fui son séjour.
+Ainsi que dans les mois d'avril et de septembre,
+Sur les champs émaillés et tout parfumés d'ambre,
+L'océan pousse un flot qui monte, monte encor
+Jusqu'à ce que le pré soit lui-même lu la d'or;
+De même, franchissant sa borne accoutumée,
+L'océan de la mort sur la plaine embaumée
+Où fleurissait la vie, et l'amour, et l'espoir,
+Poussa soudainement son flot impur et noir.
+Le riche, par ses biens, la beauté par ses charmes,
+L'enfant, par ses soupirs, la mère, par ses larmes,
+Ne purent désarmer le terrible oppresseur;
+Et le frère mourait dans les bras de sa soeur;
+L'enfant pâle et maigri, sur le sein de sa mère;
+L'époux en embrassant une épouse bien chère!
+Le pauvre, délaissé dans ce moment fatal;
+Sans amis, sans parents, frappait à l'hôpital,
+La demeure de ceux qui n'ont point de demeure;
+C'est là qu'il attendait, en paix sa dernière heure.
+
+En ce temps l'hôpital s'élevait retiré,
+En dehors de la ville, au coin d'un large pré:
+Aujourd'hui, cependant, la cité l'environne,
+Et ses murs lézardés, le toit qui le couronne
+Semblent être un écho qui répète aux heureux
+Ces mots que Jésus dit chez Simon le lépreux:
+--«Des pauvres sont toujours au milieu de vous autres.»
+Nuit et jours, à l'hospice, avec de saints apôtres,
+On voyait accourir la soeur de charité.
+Et quand elle parlait de la félicité
+Que Dieu réserve, au ciel, à ceux qui sur la terre,
+L'ont tendrement aimé comme on aime un bon père,
+Le mourant souriait et retrouvait l'espoir.
+Sur le front de la vierge il croyait entrevoir
+Une vive auréole, une lueur divine.
+Comme au front de ces dieux un artiste en dessine,
+Ou comme de bien loin, pendant l'obscurité,
+On en voit resplendir au front d'une cité.
+Son regard lui semblait un rayon, une flamme
+De ce ciel où bientôt allait monter son âme.
+
+Un dimanche matin, le temps était bien beau,
+Pensive et recueillie, elle vint de nouveau,
+Visiter l'hôpital encombré de malades.
+Dans l'air chaud de l'été, sous ses vertes arcades,
+Le jardin balançait mille odorantes fleurs.
+La vierge recueillit celle dont les couleurs
+Pouvaient charmer les yeux ou nourrir l'espérance
+Des patients cloués sur leurs lits de souffrance;
+Elle fit un bouquet, ensuite elle monta.
+La brise, au même instant, sur son aile apporta
+Les sons mélodieux d'une cloche lointaine.
+Des accents cadencés flottèrent dans la plaine
+Et parurent se perdre au fond des vastes bois:
+C'était le chant pieux des graves suédois.
+Aussi doux que le bruit d'une aile qui se ferme
+Le calme descendit sur son âme plus ferme:
+Elle sentit alors que sa peine achevait.
+Elle entra tout émue. A chaque humble chevet
+Que l'ange de la mort recouvrait de son aile,
+Se tenait, en silence, un serviteur fidèle.
+Il prodiguait des soins au pâle moribond;
+Mettait un linge froid sur sa tête et son front.
+Et portait de l'eau froide à ses lèvres arides.
+Il fermait doucement les paupières livides
+De l'être infortuné qui venait de mourir;
+Lui croisait les deux mains, et pour le recouvrir
+Etendait un drap blanc sur sa figure pâle.
+Quand la vierge rentra dans la fiévreuse salle
+Plus d'un visage mat parut se réveiller,
+Se tourna lentement sur son dur oreiller.
+Et sur elle fixa des yeux pleins de souffrance.
+Sa présence était douce et rendait l'espérance:
+C'était le jour naissant qui du clair horizon
+Verse un reflet vermeil aux mur d'une prison.
+En portant ses regards sur les lits autour d'elle
+Elle vit que la mort travaillait avec zèle.
+En effet, dans la nuit, plusieurs pestiférés
+Que, la veille, de soins elle avait entourés,
+Etaient enfin partis de cette pauvre terre:
+Mais d'autres occupaient leurs couches de misère!
+
+Soudain elle s'arrête, et ses pas étonnés
+Par la crainte et l'effroi semblent être enchaînés.
+Sa lèvre est entr'ouverte et tout son corps frissonne;
+Sous sa morne paupière un court éclair rayonne:
+Elle verse un sanglot et verse d'amers pleurs.
+Les malades surpris, par un effort suprême,
+De leurs chauds oreillers levèrent leur front blême.
+
+Prés d'elle sur un lit où tomba son regard
+On venait de porter un grand et beau vieillard;
+Mais il était mourant, et sa joue était creuse;
+Des cheveux gris tombaient sur sa tempe fiévreuse.
+Et dans le même instant un reflet du soleil,
+En luisant sur son front le rendait plus vermeil,
+Paraissait effacer les rides du vieil âge,
+Et rendre la jeunesse à son pâle visage.
+Il était là, gisant immobile et sans voix,
+Son regard suspendu sur la petite croix
+Qui se trouvait au pied de sa brûlante couche.
+La fièvre d'un trait rouge environnait sa bouche.
+On eût dit que la vie, ainsi que les Hébreux.
+Avait mis sur sa porte un sang tout généreux
+Pour que l'ange de mort retint son large glaive.
+Ses pensers se perdaient dans un vague et long rêve;
+Un râle fatigant, court et précipité
+Soulevait sa poitrine avec rapidité;
+Ses yeux étaient couverts de nuages funèbres;
+Ses esprits se plongeaient en de lourdes ténèbres,
+Ténèbres d'agonie et ténèbres de mort.
+Au long cri que jeta la vierge en son transport,
+Il sembla secouer sa morne léthargie
+Et retrouver encor quelque reste de vie.
+Alors il crut ouïr comme une voix du ciel,
+Une voix qui disait: «Gabriel! Gabriel!
+«Je te retrouve enfin, et nous mourons ensemble!»
+Et cette voix vibrait, comme l'airain qui tremble.
+Dans un songe, aussitôt, il fit, comme autrefois,
+La terre d'Acadie et ses verdoyants bois,
+Et ses ruisseaux d'argent, ses prés et ses villages,
+Et le toit de son père au milieu des feuillages,
+Et son Evangéline allant à son côté,
+Dans toute sa jeunesse et toute sa beauté,
+Sur la prairie en fleurs ou le long des rivières!...
+Des pleurs viennent mouiller ses débiles paupières...
+Il entr'ouvre les yeux, les porte autour de lui:
+La douce vision, hélas! a déjà fui!
+Mais auprès de sa couche, humble et mélancolique,
+Il voit, agenouillée, une forme angélique.
+Et c'est Evangéline!... Il veut dire son nom,
+Mais sa langue ne peut murmurer qu'un vain son
+Dans un dernier transport, il attache sur elle
+Un regard où l'amour au désespoir se mêle;
+Il veut lever la tête et lui tendre la main,
+Aussitôt il retombe, et tout effort est vain!
+Seulement un sourire éclaire sa figure
+Quand de la vierge il sent la lèvre chaude et pure
+Se poser sur sa lèvre et sur son front brûlant.
+Son regard se ranime et devient plus brillants;
+Mais ce n'est qu'un éclair! On le voit se déteindre:
+C'est la lampe qui brille au moment de s'éteindre,
+Le flambeau consumé que réveille un vent frais:
+Il pâlit, il se voile, il se ferme à jamais!
+Et tout était fini: la crainte et l'espérance,
+Les fidèles amours et la longue souffrance!
+
+Evangéline en pleurs resta pieusement
+Près des restes sacrés de on fidèle amant.
+Une dernière fois, dans l'angoisse abîmée,
+Elle prit dans ses mains la tête inanimée,
+Doucement la pressa contre son coeur transi
+Et dit, penchant son front: O mon père merci!
+
+Adieu! vieille forêt! Noyés dans la pénombre
+Et drapés fièrement dans leur feuillage sombre,
+Tes sapins résineux et tes cèdres altiers
+Se balancent encor sur le bord des sentiers;
+Mais loin de leur ombrage et de leur vertes ailes,
+Dans le même tombeau, les deux amants fidèles
+Dont les afflictions et les maux sont finis,
+Reposent, côte à côte, à jamais réunis!
+Ils dorment sous les murs d'un temple catholique!
+Leurs noms sont ignorés; la croix simple et rustique
+Qui disait au passant le lieu de leur repos
+Ne se retrouve plus! Comme d'immenses flots
+Roulent, avec fracas, vers une calme rive,
+Auprès de leur tombeau, pressée, ardente, active,
+S'agite chaque jour la foule des humains.
+Combien de coeurs blessés et remplis de chagrins
+Soupirent leurs ennuis et leur sollicitude,
+En ces lieux où leurs coeurs trouvent la quiétude!
+Combien de fronts pensifs s'inclinent tristement
+En ces lieux où leurs fronts n'ont plus aucun tourment!
+Combien de bras nerveux travaillent sans relâche
+En ces lieux où leurs bras ont achevé leur tâche!
+Combien de pieds actifs se succèdent sans fin,
+En ces lieux où leurs pieds se reposent enfin.
+
+Adieu! vieille forêt! Noyés dans la pénombre
+Et drapés fièrement dans leur feuillage sombre
+Tes sapins résineux et tes cèdres altiers
+Se balancent encore sur le bord des sentiers;
+Mais sous leur frais ombrage et sous leur vaste dôme,
+On entend murmurer un étrange idiome!
+On voit jouer, hélas! les fils d'un étranger!...
+Seulement, sur les rocs que le flot vient ronger,
+Et sur les bords déserts du sonore Atlantique
+On voit, de place en place, un paysan rustique.
+C'est un pauvre Acadien dont le plaintif aïeul
+Ne voulut pas avoir, pour sépulcre ou linceul,
+La terre de l'exil si lourde et si fatale.
+Et qui revint mourir à sa rive natale!
+
+Cet homme, il est pêcheur; il vit de son filet.
+Sa fille porte encore élégant mantelet,
+Beau jupon de droguet, chapeau de Normandie.
+Elle a de beaux yeux noirs, une épaule arrondie.
+Sa femme, tout le jour, tourne son gai fuseau;
+Ses garçons, comme lui, se complaisent sur l'eau.
+Dans les veilles d'hiver, quand les vagues écument,
+Assis au coin de l'âtre où les fagots s'allument,
+De l'humble Evangéline on conte les malheurs;
+Et les petits enfants versent alors des pleurs.
+Et l'Océan plaintif vers ses rives brumeuses
+S'avance en agitant ses vagues écumeuses;
+Et de profonds soupirs s'élèvent de ses flots
+Comme pour se mêler au bruit de leurs sanglots!...
+
+
+ FIN
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Evangeline, by Henry Wadsworth Longfellow
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EVANGELINE ***
+
+***** This file should be named 20894-8.txt or 20894-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/2/0/8/9/20894/
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.