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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Frédéric + +Author: Joseph Fiévée + +Release Date: March 23, 2007 [EBook #20886] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FRÉDÉRIC *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at DP Europe +(http://dp.rastko.net) + + + + + + + + + +[Note du transcripteur: l'orthographie de l'original est conservée.] + + + + +FRÉDÉRIC, + +Par J.F. Auteur de _la Dot de Suzette_. + +TOME PREMIER. + +À PARIS, + +Chez P. PLASSAN, imprimeur-libraire, +rue du Cimetière-André-des-Arcs, n° 10. + +L'AN VII DE LA RÉPUBLIQUE. + + + + +PRÉFACE. + + +Comme auteur, je devrois remercier le public de la faveur avec laquelle +il a accueilli mon roman de _la Dot de Suzette_; comme François, j'aime +mieux lui faire compliment d'avoir trouvé du mérite à un ouvrage aussi +simple: cela peut encourager les bons écrivains, en leur prouvant que le +goût n'est pas entièrement perdu. + +Vivant retiré loin de Paris, j'ai appris par les journaux qu'un poète +avoit mis _Suzette_ au théâtre. Si elle y a conservé sa décence et sa +sensibilité, il faut convenir que son caractère est à toute épreuve. + +Une lettre particulière m'a assuré que les femmes du jour avoient voulu +un moment ressembler à _Suzette_, et qu'elles avoient donné son nom à +des robes charmantes. La grace de _Suzette_ ne s'imite pas. Heureuses +celles à qui la nature a accordé une beauté égale à la sienne! plus +heureuses celles qui sentiront que la figure s'embellit de toutes les +qualités du cÅ“ur et des talens de l'esprit! + +Depuis long-temps les Françoises ont oublié qu'elles remplissoient dans +notre patrie un ministère d'autant plus sacré, que l'homme le plus froid +eût rougi d'en méconnoître la puissance; il leur accordoit par pudeur ce +que tous les êtres sensibles leur accordent par besoin. Qu'est-il +résulté de cet oubli? Que les femmes ont été traitées comme les hommes, +à l'époque où les hommes l'étoient eux-mêmes comme des bêtes féroces. +Femmes, reprenez votre empire, et il n'y aura plus de crimes. + +La facilité du plaisir en ôte l'idéal; la difficulté de le saisir fait +naître les passions. C'est par les passions que votre sexe règne; c'est +par elles que le nôtre s'agrandit. Toute ambition dans laquelle vous +n'êtes pour rien vous anéantit, et laisse dans notre cÅ“ur une sécheresse +qui dégénère facilement en cruauté. Pourquoi ne voulez-vous plus +inspirer de passions? + +Pour connoître les dons que vous ayez reçus de la nature, vous ne +consultez que votre miroir, et, contentes de la découverte, trop +pressées de nous en faire part, à peine un voile léger cache-t-il à +l'indifférent ce qui ne doit être que la récompense de l'être le plus +épris. Vous brisez le charme en éteignant l'imagination: le désir a des +bornes, l'imagination n'en a point. Soyez décentes par coquetterie; +l'hypocrisie des mÅ“urs tourne à la fois au profit de l'amour et de +l'ordre. + +Mais la décence dans les habits est peu de chose si l'on n'y joint +celle des discours. Vos conversations sont insipides pour les gens +d'esprit, désespérantes pour les ames aimantes. N'est-il pas humiliant +de ne plaire qu'aux sots et aux libertins? Se mettre à leur niveau, +c'est dégrader la beauté. + +J'ignore si la nature vous a donné un caractère différent du nôtre; je +ne jette pas mes pensées si loin: mais je sais que, dans tous les pays, +nos devoirs n'étant pas les mêmes, il en résulte des nuances frappantes +entre la manière d'être d'une femme et celle d'un homme. Quand ces +nuances disparoissent, hommes et femmes ont également perdu leur mérite; +il n'y a plus ni dignité, ni grace, ni fierté, ni douceur, ni amour, ni +bonheur: nous ressemblons tous à des pièces de monnoie dont l'empreinte +est effacée. + +Ces nuances sont d'autant plus fortes, que tout le monde les sent, et +que personne ne peut les définir. En écrivant _la Dot de Suzette_, je +faisois parler une femme, et l'on a cru généralement le roman écrit par +une femme. Pas une pensée forte, si naturellement elle ne naît d'une +sensation vive; des caractères esquissés plutôt qu'approfondis, de la +douceur dans les plaintes, de la simplicité dans les discours, de la +sensibilité jusque dans le courage. Femmes, voilà votre cachet: en me +servant de votre main pour l'apposer sur mon ouvrage, il eût été trop +mal-adroit de ne pas réussir. + +Mais si le roman portoit vos couleurs, la préface trahissoit mon secret: +personne n'a pu s'y méprendre; un homme l'avoit écrite. Ce contraste en +dit plus qu'une grave discussion. Le rédacteur du _Journal de Paris_, +dans l'analyse obligeante qu'il a faite de cet ouvrage, a parfaitement +marqué cette différence, et il est le premier qui, malgré l'opinion +reçue, ait assuré que _la Dot de Suzette_, n'étoit point d'une femme. + +Cependant on a osé imprimer le nom prétendu de l'auteur, et ce nom s'est +trouvé être celui d'une femme qui a trop d'esprit à elle appartenant +pour consentir à se parer du peu qui ne lui appartient pas. Persuadé +qu'elle n'est pour rien dans cette supposition, j'aurois gardé le +silence si le libraire, qui (sans doute à son insu) lui a donné le titre +d'auteur de _la Dot de Suzette_, ne répandoit le bruit que le manuscrit +de ce roman m'a été confié par elle, que j'ai abusé de ce dépôt, qu'il +est certain que je n'oserai réclamer contre celle qui a été de tout +temps la protectrice de ma famille, et qui m'a rendu personnellement les +services les plus signalés. Or il est indubitable que cette personne +m'est inconnue, que le hasard ne nous a pas rassemblés seulement une +fois, que ma famille lui est aussi étrangère que moi, que jamais je n'ai +reçu de services signalés de qui que ce soit, et que je suis, par mon +caractère, au-dessus de la protection, même d'une femme. Il est +désagréable d'avoir à réfuter des absurdités pareilles; mais on le doit +quand une absurdité entraîne l'accusation d'abus de confiance, +d'ingratitude et de sottise. Certes il n'en est pas de plus grande que +celle de prétendre à l'esprit qu'on n'a pas. + +Je reviens à ma préface. + +L'idée généralement reçue qu'un homme se peint dans ses écrits est une +erreur accréditée par les écrivains médiocres. On entend dire par-tout: +L'auteur de tel ou tel ouvrage doit avoir une ame bien sensible. Aussi +voyons-nous dans les romans nouveaux des voleurs qui ne manquent pas de +probité, des assassins qui sont philanthropes, et des scélérats qui +versent des larmes de sensibilité. On brise tous les caractères pour +faire ressortir le sien: on croit donner la mesure de son cÅ“ur, on ne +donne que celle de son talent; et presque toujours la mesure est petite. + +Un romancier et un auteur dramatique sont des peintres: ce n'est pas ce +qu'ils sentent qu'ils doivent exprimer; c'est ce qui existe. Molière a +peint le Tartufe: il n'en a pas pris le modèle en lui, non plus que +l'original du Misanthrope; et il seroit aussi ridicule de chercher le +caractère de Molière dans ses ouvrages, que d'exiger qu'un peintre +habillât les Romains à la françoise, parce que cet habit est le sien, ou +qu'il se revêtît d'une cuirasse, parce qu'il vient de dessiner un +guerrier. + +Je ne conçois pas comment J. J. Rousseau a pu s'applaudir, à la fin de +sa _Nouvelle Héloïse_, de n'avoir pas eu à _imaginer_, à _composer_ le +personnage d'un scélérat, _à se mettre à sa place pour le représenter_. + +À moins que ce ne soit par la raison toute simple qu'on n'_imagine_ ni +ne _compose_ un personnage, et que quand on veut le représenter, _on ne +se met pas à sa place_; on le pose devant soi, et on le peint. Lorsque +Vernet dessinoit une tempête, il ne se mettoit pas plus à sa place +qu'Isabey ne se met à la mienne quand il fait mon portrait. + +Rousseau ajoute: + +«Je plains beaucoup les auteurs de tant de tragédies pleines d'horreurs, +lesquels passent leur vie à faire agir et parler des gens qu'on ne peut +écouter, ni voir, ni souffrir. Il me semble qu'on doit gémir d'être +_condamné_ à un travail si _cruel_.» + +Il est difficile de raisonner moins juste: et quand Rousseau remercie +Dieu de ne pas lui avoir donné les talens et le beau génie de ces +auteurs-là , il fait une action de grâces bien à pure perte; car s'il +avoit eu leur genre de génie, il auroit su qu'ils n'étoient pas +_condamnés_ à l'exercer, et que leur travail n'avoit rien de _cruel_. + +Corneille, sortant de peindre Cléopatre ne méditant que meurtres et +empoisonnemens, n'a certes jamais pensé à empoisonner ses enfans; et +Rousseau mettoit les siens aux Enfans-Trouvés, consentoit à toujours +ignorer leur destinée, ce qui est cent fois pire que la mort, le jour +même peut-être où il peignoit avec tant d'onction l'aimable Julie de +Volmar au milieu de sa famille naissante. + +Après cela, jugez l'ame des auteurs par leurs ouvrages. + +Mais allons plus loin, et cherchons la sensation que doit éprouver un +auteur en travaillant. Je soutiens qu'on peut bâiller en peignant des +caractères honnêtes, frapper du pied en faisant l'apologie de la +patience, sourire à l'attitude d'un sot, et se réjouir en saisissant la +figure d'un scélérat. Le plaisir n'est dans l'ouvrage, tant qu'on +travaille, qu'autant que l'exécution répond à nos desirs. + +Aussi suis-je persuadé que plus un auteur est médiocre, plus il doit +avoir de jouissances en écrivant, puisque loin de trouver des +difficultés, il ne les soupçonne même pas. Il y a dans beaucoup +d'ouvrages une bonhommie d'orgueil et de nullité qui m'empêchera toute +ma vie de m'ériger en critique: j'y applaudirais même de bon cÅ“ur si la +plupart de ces écrivains-là n'avoient la manie de mettre les mots +_morale_ et _vertu_ dans les circonstances les plus déplacées; ce qui a +l'inconvénient terrible de donner aux lecteurs plus médiocres qu'eux, +un jugement faux et des principes incertains. Si le public vouloit +perdre l'habitude de juger la moralité d'un écrivain par ses ouvrages, +cela nous débarrasseroit peut-être des phrases à contre-sens sur la +sensibilité, et d'apologies bien dangereuses de la morale et de la +vertu. + +Dans _Suzette_, j'ai voulu faire un essai sur une partie des mÅ“urs +actuelles; dans _Frédéric_, j'ai peint des caractères qui existoient +avant la révolution. C'est pour ne jamais me donner le droit d'applaudir +ou de blâmer que je fais parler mes personnages eux-mêmes. À mesure +qu'ils entrent sur la scène, ils ne m'appartiennent plus, et leurs +discours, leurs actions, ne sont que la conséquence nécessaire de leur +situation, de leurs passions, de leur caractère: moi, je l'affirme, je +n'y suis pour rien; et quoiqu'il y en ait de fort aimables, que tous +aient de l'esprit, plusieurs même quelque chose de plus que ce mot ne +signifie, il n'en est pas un seul qui parle ou pense comme moi, pas un +seul à qui je désirasse ressembler. + +On trouvera hardi d'avoir osé rassembler dans le même cadre tant de +personnages annoncés pour avoir beaucoup de talens. Il faut s'en croire +soi-même, m'objectera-t-on, pour prétendre leur faire soutenir la +réputation que vous leur donnez. Pas tant. Les gens d'un vrai mérite +sont simples, et ne font jamais de longs discours: quand ils sont agités +par des passions, ils rentrent à peu près dans la classe des autres +hommes; quand ils réfléchissent, c'est différent, ils s'élèvent. Eh +bien! je ne crois pas en avoir placé un au-dessous de l'idée qu'on a dû +s'en former. + +Je craindrois plutôt d'avoir accordé trop que trop peu, sur-tout à mon +personnage favori, _Adèle_: aussi le lecteur instruit s'appercevra-t-il +que j'ai eu soin de lui donner une caution pour les pensées qui sont +au-dessus de son sexe. J'aimois à l'embellir et à lui conserver sa +modestie: il est si aimable de parer une jolie femme! + +Si ma prévention pour elle ne m'aveugloit pas, je lui reprocherois de +n'avoir point assez médité ce dernier conseil de son instituteur: +_Méfiez-vous de votre cÅ“ur, et n'osez pas tout ce qu'osera votre +esprit._ + +Pour son cÅ“ur, elle ne pouvoit mieux le placer, et j'aurois tort de me +plaindre. Pour son esprit, elle en abuse dans ce sens, qu'elle ne +résiste pas à l'amour-propre d'avoir raison contre son père; et +quoiqu'elle ait mille motifs de se défier de lui, elle met trop de +finesse dans sa conduite. La finesse est la première tentation d'une +femme spirituelle; Adèle devoit y succomber. + +C'est parce que je peignois des caractères et des événemens possibles +avant 1789, que j'ai donné à tous mes personnages de l'esprit, de +l'esprit, et encore de l'esprit. Nous en étions si pleins alors, que +tout ce qui n'étoit pas notre esprit n'étoit rien. Les uns sont +philosophes, les autres anti philosophes, quelques uns athées, d'autres +religieux par raisonnement, presque tous auteurs; c'étoit déjà la mode. +On pouvoit mourir sans faire son testament, mais non avant d'avoir +composé un petit ouvrage, ne fût ce qu'une satyre contre son père; et +c'est, je pense ce qui arrive à l'un de mes acteurs. + +Qui que ce soit ne s'est reconnu dans _Suzette_; j'en étois sûr +d'avance. Les gens d'une pénétration bien fine y ont reconnu tout le +monde; je l'aurois juré également. Autant en sera _Frédéric_. + +Si l'on veut connoître ma pensée sur les deux ouvrages, la voici. +_Suzette_ plaira à plus de personnes, et _Frédéric_, davantage à ceux +qui savent bien lire. Le succès de _Suzette_ a de beaucoup passé mon +espérance; cependant je crains qu'en vieillissant elle ne se perde dans +l'abîme qui engloutit quatre-vingt-dix-neuf romans sur cent. _Frédéric_ +n'y tombera pas; du moins je l'espère. + +Ne pouvant revoir moi-même les épreuves, s'il s'est glissé dans mon +manuscrit, ou s'il se glisse à l'impression quelques fautes un peu +lourdes, je prie qu'on ne me les attribue pas. Pour celles qui dénotent +un auteur qui n'aime ni à travailler, ni à polir, ni à corriger, je m'en +charge: il faut être juste. + + + + +FRÉDÉRIC. + + + + +CHAPITRE Ier + +_Mon éducation._ + + +C'étoit un bien excellent homme que le curé de Mareil; mais de tous les +hommes excellens par les qualités du cÅ“ur, c'étoit le moins propre à +diriger une éducation. Ce fut cependant à lui que la mienne fut confiée. +En accuserai-je mes parens? Pour cela, il faudrait les connoître. Tout +ce que je peux affirmer, c'est que je fus nourri à Mareil chez des +paysans aisés, et qu'à l'âge de six ans j'allai demeurer dans la maison +du curé de ce village. Il me seroit impossible d'énumérer toutes les +connaissances que j'acquis avec lui. + +Le curé de Mareil n'étoit pas contrariant, mais il n'étoit jamais de +l'avis de personne; et comme il restoit rarement plusieurs jours du +sien, on peut dire à cet égard qu'il traitoit les autres comme lui-même. +Il parloit facilement et avec grâce; la discussion l'animoit, et donnoit +à son esprit une vigueur qui l'abandonnoit quand il étoit livré à ses +propres réflexions. Comme il avoit la manie de réduire tout en systêmes, +qu'il n'y a point de systême qui n'ait un côté faux, et que la foiblesse +de son caractère ne lui permettoit pas de soutenir ce qu'il ne croyoit +plus, ou de croire long-temps ce sur quoi il réfléchissoit souvent, il +étoit entêté sans avoir d'obstination, inconséquent sans cesser de +raisonner juste, très-instruit sans avoir une idée suivie, et toujours +en état de persuader les autres sans pouvoir se convaincre lui-même. + +Il mettoit beaucoup d'importance à faire de moi un homme. Il ne lisoit, +ne parloit, ne méditoit que sur l'éducation, et jamais nous ne suivîmes +plus de quinze jours la même méthode. Tantôt il me traitoit avec +beaucoup de pédantisme, ne me permettoit pas la moindre réplique; tantôt +c'étoit un ami instruisant un ami: il exigeoit que je lui fisse part de +mes réflexions, assurant qu'il falloit seulement guider la jeunesse. +Quand il étoit partisan des langues mortes, je devois pâlir sur les +auteurs anciens: mais si son goût pour l'antiquité s'évanouissoit, il me +jetoit dans les langues étrangères, préférant aujourd'hui l'italien, +parce qu'il est plus facile; demain l'anglois, parce que la littérature +et la politique m'offriroient un jour plus d'instruction; et la semaine +suivante il ne vouloit que de l'allemand: car une langue mère, +disoit-il, me donneroit aisément la clef de toutes les autres. Bientôt +les livres étoient abandonnés; et, comme l'Émile de Jean-Jacques, je +n'avois plus pour précepteur que le charron du village. + +Tant qu'il n'avoit fait que changer de méthode, je m'étois prêté sans +répugnance à tous ses caprices; j'en avois même si bien pris l'habitude, +que je calculois assez juste le jour où je pouvois me dispenser +d'apprendre mes leçons, certain que le lendemain il n'en seroit plus +question: mais quand je me vis apprenti charron, il me fut impossible de +ne pas ressentir le plus vif chagrin. + +«Monsieur le curé, lui dis-je, je suis donc abandonné de tout le monde! +Je n'ai pas de parens qui veillent sur moi, je le sais; mais jusqu'à ce +jour j'avois été élevé de manière à croire que j'avois quelque ami qui +s'intéressoit à mon sort. N'ai-je plus d'autre ressource que d'apprendre +un métier?» + +«Vous êtes un enfant, me répondit-il; il ne faut pas vous affliger. Vos +amis ne vous ont point abandonné, puisque je reçois toujours le prix de +votre pension. Quand vous n'auriez que moi, tant que je vivrai, rien ne +vous manquera. Mais, mon cher Frédéric, que sont les arts, les sciences, +dans mille circonstances de la vie? Des consolateurs, vous dira-t-on. +Raisonnement futile! Rien ne console d'être à charge aux autres, et de +ne pouvoir satisfaire à ses besoins. Cela ne vous arrivera pas, je +l'espère; mais il faut se mettre en garde contre les événemens. +D'ailleurs, en vivant avec les artisans, vous apprendrez à les plaindre, +à les estimer; et si la fortune vous sourit un jour, vous ne mépriserez +pas ceux que vous aurez été à même d'apprécier: vous serez leur ami, +leur protecteur.» + +Rassuré sur la crainte d'être abandonné, je ne vis plus dans ce nouveau +système qu'un moyen de vivre plus en liberté. J'allois exactement chez +mon précepteur le charron; et je profitai si bien de ses leçons, qu'au +bout de quinze jours je jurois, je fumois, et je buvois sur-tout de +manière à faire honte à M. le curé: aussi cessa-t-il de vouloir me +transformer en artisan, et il recommença à m'accabler de volumes. Mais +j'avois pris l'habitude de ne m'appliquer l'esprit à rien; au milieu des +leçons de mon cher Mentor, je ne pensois qu'aux chants joyeux et +gaillards dont ma mémoire s'étoit garnie. Il s'emportoit: mais le maudit +couplet de chanson me revenoit sans cesse; et tandis qu'il me faisoit +les exhortations les plus pathétiques, je fredonnois intérieurement +quelques refrains dans lesquels les curés jouoient le plus grand rôle; +c'étoient ceux-là que j'avois appris avec le plus de facilité. Ajoutez +que mon goût pour le charronnage étoit tel, qu'il n'y avoit plus un +meuble dans le presbytère auquel je n'eusse fait quelque entaille. À +défaut d'outils, pendant mes leçons, je me servois de mon canif pour +charpenter la table sur laquelle j'écrivois. Mon curé perdoit patience; +moi j'avois perdu avec le charron ce respect qui, chez les enfans, est +le plus sûr garant de la soumission. + +Le pauvre curé de Mareil ne savoit plus que faire: non que les systêmes +lui manquassent; mais il ne trouvoit plus en moi cette bonne volonté qui +me les faisoit adopter avec la même chaleur qu'il les concevoit. Occupé +de notre situation respective, je l'entendis un jour causer ainsi avec +un de ses confrères, pour lequel il avoit la plus grande estime; +c'étoit le respectable curé d'Orville, homme bien rare, puisqu'il +soumettoit sa conduite, et même ses opinions, à ses devoirs. + +«Eh bien! vous savez ce qui m'arrive avec le jeune Frédéric? Mes +ressources sont épuisées. J'ai voulu suivre les conseils de Rousseau; je +l'ai perdu.» + +«--Je le crois sans peine.» + +«--Son systême est pourtant bien beau, bien séduisant!» + +«--Oui, sur le papier: mais c'est un systême; et il n'y en a pas de bon, +parce qu'il n'en est pas un seul qui puisse convenir à deux sujets +différens, ni auquel celui même qui l'a conçu veuille s'astreindre +rigoureusement dans la pratique.» + +«--Eh! mon ami, si l'on ne se fait pas un système, ou si l'on n'en +adopte pas un, comment se conduira-t-on?» + +«--Par l'habitude, si l'on n'est qu'un sot; par l'habitude encore, si +l'on a de l'esprit. La France peut-elle se plaindre de ne pas compter +des grands hommes dans tous les genres, autant et plus que tout autre +pays? Ou l'éducation qu'ils ont reçue y a contribué, ou elle n'y a pas +contribué; dans l'un ou l'autre cas, il faudroit encore en revenir à +l'habitude.» + +«--Ainsi, d'après votre systême...» + +«--Moi, mon ami, je n'ai pas de système.» + +«--Eh bien! d'après votre opinion, il faudroit faire aujourd'hui comme +on faisoit il y a mille ans, et les conceptions de nos plus grands +génies seroient perdues pour nous et pour la postérité.» + +«--Voilà ce qui vous trompe; le temps seul suffirait pour changer les +institutions des hommes. Une nation entière n'adopte pas un systême, et +cependant il arrive que, sans efforts, sans qu'on s'en apperçoive, ce +qu'il y a de bon, d'utile, de possible dans tous les systêmes, se lie +bientôt à celui qui est établi. Voilà ce que j'appelle l'habitude, ce +qu'il faut sans cesse consulter; et le plus grand talent d'un +instituteur est, en ne s'en écartant pas, de l'adapter au génie +particulier de son élève: encore ne doit-il l'essayer qu'avec beaucoup +de prudence.» + +«--Vous disiez cependant tout-à -l'heure qu'il est rare que la même +éducation convienne également à deux individus; et, avec votre habitude +routinière, vous nous réduisez à une seule pour tous.» + +«--Oui, parce qu'étant établie, ayant pour elle l'expérience et +l'assentiment général, elle sauve de toute responsabilité celui qui l'a +consultée; au lieu qu'après avoir suivi ses idées particulières, ce que +vous appelez son systême, s'il ne réussit pas, il a de véritables +reproches à se faire. Connoissez-vous beaucoup d'hommes assez constans +dans leurs opinions pour oser, sans crainte de regrets, les faire +adopter aux autres?» + +«--Moi, s'écria le curé de Mareil, je....» et il s'arrêta. Puis, après +un instant de silence, il poursuivit: «Tenez, vous me prenez dans un +moment où je suis hors d'état de soutenir une discussion; mes idées sont +troublées par l'indocilité de Frédéric. Dites-moi, si tous étiez à ma +place, quel parti prendriez-vous maintenant?» + +«--Celui de la plus grande sévérité; ce n'est que par elle que vous +vaincrez la dissipation qui s'est emparée de lui. Mon ami, l'enfance a +besoin d'être domptée; et comme on ne peut pas, sans être fou, lui +supposer assez d'instruction acquise pour sentir la nécessité de +s'instruire, il faut bien la forcer à vouloir ce que sa volonté libre +ne lui inspireroit jamais.» + +«--Quelle erreur! moi, devenir le tyran de mon élève; lui donner pour +son maître une aversion qui s'étendroit bientôt sur l'étude; risquer de +rendre sournois, hypocrite, un enfant dont la franchise est le premier +charme; donner à cet âge heureux pour qui la nature a créé l'enjouement, +et les chagrins de l'homme fait, et la morosité de la vieillesse! non, +jamais, jamais. Pauvres jeunes gens! c'est nous qui troublons votre +félicité, lorsque notre raison devroit vous faire un jeu de vos devoirs, +et vous instruire en vous amusant. Oui, mon parti est pris; c'est par la +douceur que je le ramenerai. S'il m'en coûte plus de soins, je ne m'en +plaindrai pas: il étoit docile avant que je l'eusse confié à un +charron.» + +Qui fut bien content de la résolution de notre bon curé? Ce fut moi +sans doute, qui écoutois furtivement, et que le conseil d'être sévère à +mon égard avoit fait trembler jusqu'au fond de l'ame. Je quittai ma +cachette en sautant; je fus d'une gaieté folle toute la soirée, et je me +promis de me bien divertir, puisque l'on pouvoit s'instruire en +s'amusant. + +Le lendemain, je m'éveillai avec les idées les plus riantes, et je +disposois dans ma tête les plaisirs de la journée, quand le curé de +Mareil vint à moi: la sévérité répandue sur sa figure me parut de +mauvais présage. + +«Monsieur, me dit-il, je suis très-mécontent de vous; vous avez abusé de +mes bontés; il est temps d'y mettre un terme; vous ne trouverez plus +désormais en moi qu'un juge rigoureux, et votre conduite seule réglera +la mienne. Voici les leçons que vous apprendrez aujourd'hui; je vous +enfermerai dans mon cabinet jusqu'à l'heure du dîner: si vous employez +mal votre temps, vous y resterez jusqu'au soir, sans autre nourriture +que du pain et de l'eau. Point de pleurs, point d'obstination; vous n'y +gagnerez rien: votre sort dépend de vous, et je vous préviens que je +serai inexorable.» + +En achevant de prononcer cet arrêt, il me poussa brutalement par le +bras. Comme les larmes que je répandois m'empêchoient de voir ce qui +étoit devant moi, je m'embarrassai les jambes dans une chaise, et, en +tombant sur le plancher, je poussai des cris horribles. Notre curé, qui +les mit sur le compte de la méchanceté, et non sur celui de la douleur, +ne vint pas à mon secours. J'eus le temps de réfléchir sur la douceur +par laquelle il vouloit me ramener, et sur son nouveau systême de +m'instruire en m'amusant. J'étais désespéré, je n'ouvris seulement pas +mes livres, et je fus puni comme il me l'avoit promis. Cet acte de +sévérité me révolta; je m'obstinai. Mon obstination le piqua, elle +excita la sienne; il fut six jours constant dans son systême. Certes, je +jouois de malheur; c'étoit la première fois de sa vie que cela lui +arrivoit. Enfin, voyant que je n'étois pas le plus fort, je pris le +parti de céder; j'étudiai mes leçons, et je fus étonné de la facilité +avec laquelle je les apprenois. Je me promis bien, à l'avenir, de ne +plus m'exposer à aucune punition; et, fier de ma résolution, sûr de ma +mémoire, j'attendis le curé avec impatience. Il entra; je m'avançai vers +lui, les yeux brillans de satisfaction, et mon livre à la main. + +«Frédéric, me dit-il, j'ai fait de nouvelles réflexions; oublions le +passé, nous avons tous les deux des reproches à nous faire: abandonnons +les auteurs pendant quelque temps, afin de vous rendre la tranquillité +d'esprit nécessaire pour profiter de l'étude. Venez vous promener avec +moi dans la campagne; nous commencerons un cours de botanique, et vous +joindrez à un exercice profitable à votre santé le plaisir d'approfondir +les secrets de la nature. Ah! mon enfant, quelle carrière va s'ouvrir +devant vous, et quel champ fertile pour une imagination comme la vôtre!» + +«Monsieur, lui répondis-je en tenant toujours mon livre ouvert à +l'endroit de ma leçon, ne voulez-vous pas me faire répéter? Je suis +persuadé que vous serez content de moi.» + +«Fort bien, fort bien, répliqua-t-il en prenant le volume et le jetant +sur la table; je suis satisfait de votre soumission: cherchez votre +chapeau, et suivez moi.» + +Je ne m'appesantirai pas davantage sur les détails de mon éducation, +dont le résultat fut qu'à seize ans je savois un peu le latin, un peu le +grec, un peu l'italien, un peu l'anglois, un peu l'allemand, un peu de +botanique, et autant d'astronomie qu'une petite maîtresse qui a suivi un +cours dans un lycée, où l'usage des femmes est de ne jamais écouter le +professeur, afin de se ménager le plaisir de demander à leurs voisins ce +qu'il a dit. + + + + +CHAPITRE II. + +_Digression._ + + +Je connois entre autres une dame fort aimable sous ce rapport: elle ne +peut assister au spectacle qu'accompagnée de trois cavaliers, dont l'un +soutient avec elle la conversation, tandis que les deux autres restent +prêts à lui rendre compte de ce qui se passe sur le théâtre. «Pourquoi +applaudit-on?--Madame, c'est l'actrice qui a chanté son ariette comme un +ange.--Ah! ah! Et de quoi rit on maintenant?» L'autre cavalier écoutant: +«Madame, c'est le valet qui, par ses gestes si niais et si naturels, +excite la gaieté beaucoup plus que par les paroles de son rôle.--Ah! ah! +cela doit être fort plaisant. Avertissez-moi donc lorsqu'il paroîtra». +Elle se retourne, jusqu'à ce qu'il se présente une nouvelle occasion de +savoir pourquoi on applaudit, pourquoi l'on rit, et quelquefois même +pourquoi l'on fait un si grand silence. En sortant du spectacle, elle +s'informe avec soin de l'effet qu'a produit la pièce; et si elle apprend +qu'elle a eu du succès, elle assure qu'elle ne manquera pas une +représentation, parce qu'elle s'y est beaucoup amusée. + +Comment! s'écriera le lecteur, vous nous parlez de Paris, et vous n'avez +pas encore quitté votre village? Point de reproche, je vous prie: +n'oubliez pas la manière du curé de Mareil; et si quelquefois je passe +subitement d'un sujet à un autre, ne vous en prenez qu'à mon éducation. +Mais si je ne suis pas encore à Paris, vous pouvez du moins +m'appercevoir sur la route: j'y suis avec mon Mentor, dans une voiture +que l'on a envoyée pour nous; et comme il est rare de voyager sans +parler ou sans dormir, je vous rapporterai quelques fragmens de notre +conversation. + +«Êtes vous bien content de me quitter, Frédéric?» + +«--Ma foi, monsieur le curé, il me seroit impossible de répondre juste. +Il est certain que je regrette Mareil; mais il est également certain que +je suis bien aise d'aller à Paris. Ma joie seroit plus grande si j'avois +l'espoir d'y trouver mes parens.» + +Le curé de Mareil secoua la tête de manière à me faire entendre qu'il ne +falloit pas y compter. + +«C'est une chose bien cruelle, ajoutai-je, de ne savoir qui l'on est, à +qui l'on tient, ce qu'on peut craindre ou espérer.» + +«Oui et non, me répondit-il. J'ai souvent réfléchi sur ce sujet, et +j'ai vu qu'il y a autant contre que pour.» + +«Mais enfin, monsieur le curé, il est impossible que je n'aie pas un +père et une mère. Ils ne m'ont point abandonné, puisque jusqu'à présent +je n'ai manqué de rien. J'avois cru quelque temps.... on disoit même +dans le village....» Je m'arrêtai. + +«Eh bien! Frédéric, que disoit-on?» Je gardai le silence. «Que vous +étiez mon fils? ajouta-t-il en riant. On me l'a dit bien des fois à +moi-même; mais il n'en est rien». Je soupirai encore, sans trop savoir +pourquoi. J'imagine qu'en ce moment j'aurois mieux aimé trouver mon père +dans le curé de Mareil, que d'être obligé de le chercher toute ma vie. + +«Du moins, monsieur le curé, vous savez qui je suis: il me semble que +j'ai atteint l'âge où l'on pourroit sans crainte se confier à ma +discrétion. J'ai souvent interrogé ma nourrice; elle m'a toujours +répondu qu'elle ne connoissoit que vous.» + +«Et moi, mon ami, je ne connois que le philosophe chez lequel je vous +conduis: c'est lui qui m'a écrit de veiller sur vous; c'est lui qui m'a +fait exactement toucher le prix de votre pension; c'est sur son ordre +que je vous ramène.» + +«Monsieur le curé, pourquoi ce philosophe-là ne seroit-il pas mon père»? +Il fit encore un signe de tête très-négatif, et moi je poussai un +nouveau soupir. Je n'avois jamais tant senti les élans de l'amour filial +qu'au moment où je quittois toutes les habitudes de mon enfance.» + +«Au reste, ajouta-t-il (car son signe de tête équivaloit à un +commencement de discours), je n'ai nulle certitude que ce n'est pas vers +votre père que je vous conduis; je ne lui ai jamais demandé le secret +de votre naissance. Dans les premiers jours, j'avois autant de curiosité +que vous en avez aujourd'hui; mais après y avoir long-temps réfléchi, je +me suis convaincu que cela m'étoit absolument indifférent. Chargé de +votre éducation, je m'en suis acquitté de manière à me faire honneur, +soit dit sans exciter votre vanité, car vous n'aviez pas des +dispositions très-heureuses. Celui qui va me remplacer auprès de vous, +est un des plus grands hommes de ce siècle, à ce que disent ses +partisans. Il est de toutes les académies, quoiqu'il n'ait jamais fait +imprimer aucun ouvrage plus grand que le recueil de mes sermons; vous +les avez copiés, vous savez qu'ils sont fort courts». En parlant de ses +sermons, il s'endormit, et je restai livré à mes réflexions. + +«Oui, mon enfant, s'écria le curé de Mareil en se réveillant, c'est un +bien grand homme.» + +«Qui donc? lui demandai-je avec un battement de cÅ“ur: mon père?» + +«Non, non: je vous parle de M. de Vignoral. S'il est votre père, ce que +je ne crois pas, vous serez trop heureux d'être sous ses yeux; et s'il +n'est pas votre père, il faut que vous apparteniez à quelque famille +bien puissante, pour qu'un savant qui fixe les regards de l'Europe +entière, consente à achever votre éducation.» + +Il s'endormit de nouveau, et mes réflexions changèrent d'objet: non +seulement je ne desirois plus être fils de M. de Vignoral; mais si le +curé de Mareil m'eût dit en ce moment que j'étois le sien, j'aurois +pleuré de honte: effet naturel de l'ambition. + +Quel est le caractère de M. de Vignoral? me demandois-je tout bas: +comment me recevra-t-il? Ces pensées, qui me donnoient une inquiétude +bien naturelle à mon âge et dans ma position, pourroient, cher lecteur, +exciter aussi votre curiosité; je vais donc vous apprendre en peu de +mots ce que je n'ai su, moi, qu'au bout de quelques années. Diderot +prétend que les romanciers ne tracent des portraits que parce qu'ils ne +savent faire parler ni agir leurs personnages de manière à dévoiler leur +caractère aux lecteurs: mais comme il a cru sans doute aussi qu'il n'y +avoit pas beaucoup de lecteurs en état de deviner un homme par un trait +de sa vie, ou par sa conversation, il n'a négligé aucune occasion de +dessiner le portrait de ses héros; et c'est ce qu'il a fait de mieux. + +M. de Vignoral étoit gentilhomme, mais si pauvre, qu'il auroit été +obligé de conduire une charrue, si un prélat n'eût fourni aux frais de +son éducation. Il se distingua dans ses études. Arrivé à Paris, il fit +sa cour à tous les hommes en place. On lui offrit d'entrer au service: +mais il n'avoit de courage que dans l'esprit; et ce genre de courage, +qui vaut bien celui qui fait les héros, est souvent incompatible avec +lui. M. de Vignoral, las de chercher des protecteurs, prit un parti +décisif; il se fit philosophe. C'étoit alors un très-bel état, un vrai +métier de chanoine. En criant contre le despotisme, on s'attiroit la +faveur de tous les potentats; en méprisant la noblesse, on étoit reçu, +fêté dans les meilleures maisons, on se dispensoit de faire sa cour. Un +bon mot, un trait satyrique, mettoient les pairs de France à vos genoux; +et loin de faire dire dans le monde, «On a vu M. de Vignoral avec le duc +de...», on entendoit dire; «Le duc de.... est admis chez M. de +Vignoral, il est de sa petite société». En déclamant contre le luxe, on +s'en procuroit les jouissances les plus recherchées; en prenant dans ses +écrits la défense des malheureux, on étoit dispensé d'avoir pitié d'eux. +Les pensions, les brevets d'académicien, pleuvoient sur le philosophe; +et les libraires, qui n'achètent jamais que le nom de l'auteur, +s'empressoient d'ouvrir leur bourse, pour obtenir d'un homme déclaré +immortel le discours préliminaire d'une compilation faite par quelques +savans inconnus. + +Telle étoit la position de M. de Vignoral quand j'arrivai chez lui. +Toutes ses conceptions rouloient sur un point unique, le bonheur des +hommes; il ne parloit, ne travailloit, que pour préparer ce bonheur. +J'ai souvent pensé qu'il ne regardait pas ses domestiques comme des +hommes; car il les traitoit en bêtes de somme, et jamais maître ne fut +aussi exigeant dans son service: mais il ne faut pas attendre de celui +qui embrasse l'humanité d'un coup-d'Å“il, ces vertus de société qui +honorent les petits esprits incapables de viser à l'immortalité, et +mesquinement occupés de la félicité de ceux qui les entourent. + +Vous ne connoissez pas encore, mon cher lecteur, le caractère de M. de +Vignoral; je ne vous ai jusqu'à présent parlé que de sa profession. Je +laisserai aux événemens le soin de vous initier davantage: car enfin +peut-être est-il mon père; et le respect filial, même dans son +incertitude, doit imposer silence à la critique. Qu'il vous suffise de +savoir qu'il étoit âgé de cinquante ans; qu'un front découvert, de +grands yeux pleins de feu, mais cachés par de gros sourcils noirs, lui +donnoient l'air hypocrite quand il étoit tranquille, et la mine d'un +inspiré quand il se livroit à son génie. Du reste, il ressembloit assez +à tous les autres hommes de son âge qui sont laids et gauchement +taillés. Il étoit encore célibataire; usage presque aussi religieusement +observé par les philosophes que par les prophètes. + + + + +CHAPITRE III. + +_Mon instituteur bien récompensé._ + + +Le curé de Mareil dormoit encore quand nous entrâmes dans Paris. Moi, je +me promettois d'observer avec soin l'effet que la vue de M. de Vignoral +feroit sur moi, et plus encore l'impression qu'il éprouveroit à mon +aspect. «La nature se trahira, me disois-je; un père est.... toujours +père; et si je suis son fils, je m'en appercevrai à ses caresses, ou +même aux efforts qu'il fera pour cacher son émotion. Et puis, mon cÅ“ur +m'avertira; comme je le sentirai battre! Ah la sympathie n'est pas un +mot vide de sens; j'en ai pour preuve les romans, la fidélité des +épouses, la bonhommie des pères, et le respectueux attachement des +enfans.» + +Nous arrivâmes chez M. de Vignoral à la nuit; il étoit sorti. Un +domestique nous servit à souper, et nous conseilla de nous coucher: je +voulois attendre; le curé de Mareil fut d'avis d'aller dormir, et je +l'imitai. Le lendemain matin, je me présentai à la porte du cabinet du +grand homme; il me fit dire qu'il travailloit, et qu'il ne recevoit +personne avant midi. Son peu d'empressement me parut de mauvais augure. +Enfin je fus admis à l'honneur de lui être présenté. Il jeta sur moi un +regard rapide, mais perçant; et se tournant vers le curé de Mareil, il +lui dit: + +«Il est d'un physique agréable, et paroît d'une santé parfaite. Si l'on +m'avoit cru, on l'auroit laissé au village. Que fera-t-il à Paris? Des +sottises, de mauvaises connoissances; il deviendra débauché, et à +trente ans ce sera un homme mort. Les grandes villes sont la ruine des +états et des citoyens; c'est dans les champs qu'est la véritable +prospérité des uns et des autres: c'est là qu'il devoit rester.» + +«Monsieur, répondit le curé, Frédéric est fait pour aller à tout. +D'abord, comme vous l'observez, il est possesseur d'une figure +intéressante; et puis, il ne manque pas d'esprit.» + +«--De l'esprit! qui n'en a pas aujourd'hui? À quoi cela le menera-t-il? +On ne rencontre par-tout que des gens d'esprit qui n'ont pas le sens +commun, qui meurent de misère. Monsieur le curé, l'esprit ne contribue +en rien au bonheur des hommes; et si vous voulez les rendre heureux, ce +n'est pas leur esprit qu'il faut leur apprendre à cultiver, c'est +l'héritage de leurs pères.» + +«Monsieur, lui dis-je en tremblant, et quand ils n'ont pas la +satisfaction de savoir à qui ils doivent le jour, que voulez-vous qu'ils +cultivent?» + +«Il a raison, s'écria le curé. Si vous étiez son père, par exemple, ne +lui faudroit-il pas beaucoup d'esprit pour faire valoir l'héritage que +vous lui laisseriez? Quelle réputation à soutenir!» + +M. de Vignoral observa que les enfans des grands hommes n'étoient +presque toujours que des sots. Cette réflexion modeste me fit desirer de +n'être pas son fils: son abord m'en avoit ôté jusqu'à l'espérance; et +j'avoue que si mon cÅ“ur avoit battu en le voyant, c'étoit seulement de +la crainte qu'il m'avoit inspirée. + +«Que savez-vous, monsieur»? me dit-il. Je ne répondis pas; mais le curé +de Mareil répondit pour moi que je savois un peu de tout. «C'est-à -dire, +répliqua le grand homme, que c'est une éducation manquée». Mon cher +Mentor ne fut pas plus satisfait que moi de cette observation: aussi, +quand M. de Vignoral lui demanda s'il avoit lu son dernier ouvrage, le +bon curé s'empressa de lui affirmer qu'il ne lisoit plus depuis +long-temps, parce qu'il étoit convaincu que l'esprit ne servoit à rien, +et qu'il convenoit, pour son propre compte, que plus il apprenoit, plus +il étoit mécontent des autres et de lui-même. + +«Resterez-vous long-temps à Paris? lui dit froidement le grand +homme.--Non, monsieur, je pars demain.--En ce cas, je vous conseille de +vous retirer avec votre élève, et de profiter du dernier jour que vous +avez à passer ensemble». Nous ne nous le fîmes pas répéter, et nous +remontâmes dans l'appartement où nous avions passé la nuit. + +«Si c'est là ce qu'on appelle un philosophe, murmuroit le curé de +Mareil en se promenant dans la chambre, cela vaut mieux à lire qu'à +voir. Voilà , Frédéric, la récompense de plus de dix années de ma vie +sacrifiées à méditer, à travailler pour faire de vous un savant; le +premier tribut que j'en reçois, est de m'entendre dire que votre +éducation est manquée. Eh bien! desirez-vous encore que cet homme soit +votre père?» + +«En vérité, monsieur, je n'ai plus qu'une envie, c'est de retourner avec +vous à la campagne.» + +«Quoi! vous auroit il déjà séduit par ses beaux discours? Mon ami, le +bonheur n'est pas plus à la campagne qu'à la ville; il est par-tout pour +les gens raisonnables, nulle part pour les fous, les ambitieux, et les +écrivains tourmentés par la vanité. Si cultiver l'héritage de ses pères +étoit la félicité suprême, pourquoi M. de Vignoral auroit-il abandonné +les champs? Vous ne rencontrerez dans le monde que des gens parlant +d'une façon et agissant d'une autre; que des citadins plongés dans le +luxe, et vantant les charmes de la vie champêtre; que des hommes +enthousiasmés de leurs connoissances, et vantant le bonheur des sots. +Quand vous étiez à Mareil, vous desiriez venir à Paris: aujourd'hui vous +êtes à Paris, et déjà vous parlez de retourner à Mareil! Le philosophe +vous a séduit.» + +«Au contraire, monsieur, ses discours ne me font pas aimer le village; +mais ses actions me font sentir le besoin d'y retourner. Que vais-je +devenir? Ah! c'est vous qui m'avez servi de père; c'est près de vous que +je voudrois maintenant passer mes jours.» + +«Bien, enfant, bien; vous trouvez pire que moi, et vous me regrettez. +Dans quelques jours vous aurez formé de nouvelles habitudes, et vous ne +penserez plus à moi; c'est l'usage.» + +J'assurai mon cher Mentor qu'il me faisoit injure en doutant de +l'attachement que je conserverois toujours pour lui; je pleurai si +abondamment en lui parlant de ma reconnoissance, qu'il en fut ému. Il me +dit qu'il croyoit effectivement que, grâces à l'éducation qu'il m'avoit +donnée, je vaudrois un peu mieux que les autres. + +Nous allâmes nous promener dans Paris; en visitant les beaux monumens +que renferme cette capitale, je perdis en grande partie le désir de la +quitter. Quand nous rentrâmes, le domestique de M. de Vignoral me dit +qu'il étoit venu quelqu'un me demander. + +«Moi?--Oui, monsieur,--Vous êtes bien sûr que c'est moi qu'on est venu +demander?--Oui, monsieur.--Sous quel nom?--Sous le vôtre, sous celui de +Frédéric.--Et savez-vous quelle est la personne qui s'est informée de +moi?--C'est de la part de madame la baronne de Sponasi. On m'a chargé de +vous avertir que l'on reviendra demain matin, en vous recommandant de ne +pas sortir.» + +Tendres souvenirs de Mareil et de son excellent curé, adieu; attachement +éternel, reconnoissance qui ne devoit jamais finir, adieu. L'envoyé de +la baronne de Sponasi occupe seul ma pensée; et mon cher précepteur, +après souper, a beau déployer son éloquence pour me faire une dernière +exhortation, je ne l'entends pas; je ne songe qu'à la visite qui m'est +promise pour le lendemain. + +Je me réveillai plus de vingt fois la nuit pour savoir s'il faisoit +jour. Le soleil parut enfin; je me levai, j'entrai chez le curé de +Mareil. Il dormoit paisiblement; cela me parut extraordinaire. Je +descendis dans l'intention de m'informer s'il n'étoit venu personne me +demander; le portier étoit encore au lit. Je regagnai tristement ma +chambre; je pris un livre, et ne pus lire une page de suite. J'ouvris ma +fenêtre, et là j'examinai les passans, comme si j'avois dû trouver sur +leur figure la fin de l'impatience qui m'agitoit. Le curé se leva, +l'heure de son départ approchoit; il auroit voulu le retarder pour +connoître l'issue de la visite que j'attendois, et de laquelle il +auguroit bien pour moi: mais deux choses l'en empêchoient; il s'en +retournoit par les voitures publiques, et il n'avoit pas envie de revoir +M. de Vignoral. Il me recommanda de lui écrire exactement, en m'assurant +que sa maison me seroit toujours ouverte, si j'éprouvois quelques +malheurs. Ses adieux furent si touchans, que mon cÅ“ur en fut pénétré; +j'allois me jeter dans ses bras, qu'il étendoit vers moi, quand on vint +m'avertir qu'on m'attendoit dans ma chambre. Je sortis si +précipitamment, que je ne peux encore y songer aujourd'hui sans +m'accuser de la plus noire ingratitude. + + + + +CHAPITRE IV. + +_Je crois trouver mon père._ + + +Celui après le retour duquel j'avois tant soupiré, étoit un homme qui ne +paroissoit guère avoir plus de trente-cinq ans, et dont la figure et la +taille eussent pu servir de modèle pour peindre la beauté et la force +réunies. Il m'embrassa avec beaucoup de tendresse, et, par un mouvement +qui me parut involontaire, il se tourna devant une glace sur laquelle il +fixa ses regards; je l'imitai sans trop savoir pourquoi. J'ignore quel +fut son motif; mais en le considérant, en me considérant, je trouvai en +nous quelque ressemblance, et je me dis tout bas: Pour le coup, voilà +mon père. Il parut à la fois satisfait et déconcerté de ce qu'il venoit +de faire; il m'engagea à m'asseoir, se plaça près de moi, et nous +entrâmes en conversation. + +«Vous avez été élevé, me dit-il, d'une manière qui doit vous inspirer la +plus vive curiosité de percer le mystère qui vous entoure. Je suis fâché +d'être obligé de vous dire que tous vos efforts pour connoître vos +parens seront inutiles, et ne pourroient que vous procurer des chagrins. +Si vous êtes sage, vous vous contenterez de ce que l'on fera pour vous, +sans chercher à rien approfondir; et si le hasard vous offroit un jour +quelques lumières à cet égard, le meilleur conseil que je puisse vous +donner, est de n'en jamais rien faire paroître.» + +«Monsieur, répondis-je en respirant à peine, il est des mouvemens si +naturels, quelquefois le cÅ“ur parle avec tant de violence à l'aspect de +certaines personnes»... Je ne pus achever; mon cÅ“ur battoit +effectivement bien fort, et chacun de ses mouvemens sembloit me dire: +C'est ton père! + +«Je dois vous prévenir, monsieur, contre ces mouvemens que vous +attribuez à la nature, et qui ne sont sans doute que l'effet d'une +inquiétude bien naturelle dans votre position. Pour que nous puissions +nous expliquer sans contrainte, je dois d'abord vous apprendre à qui +vous parlez.» + +Ah! c'est dans ce moment que je sentis la nature se soulever en moi: il +alloit m'apprendre qui il étoit. «Sans doute il me déguisera la vérité, +me disois-je; mais je n'en croirai que mes sensations. C'est mon père! +c'est mon père»! Il avoit un moment gardé le silence; il continua de la +sorte: + +«Je suis le valet-de-chambre de madame la baronne de Sponasi, +et....--Monsieur, je vous demande pardon, m'écriai-je tout interdit; je +n'ai pas bien entendu». Il répéta d'une voix qui me parut altérée: «Je +suis le valet-de-chambre de madame la baronne de Sponasi, et....--Pardon +encore une fois, monsieur, si je vous interromps. Quel âge a madame la +baronne?--Votre question pourroit être indiscrète, si vous la +connoissiez, me répondit-il en souriant; une vieille femme ne dit pas +volontiers son âge, et n'aime guère que l'on s'en occupe: elle a plus de +soixante ans.» + +Je me levai pour prendre un verre d'eau. Le passage subit du premier +espoir que j'avois conçu, à un renversement aussi complet, m'avoit +réellement fait mal. Je me promis bien de ne plus écouter les mouvemens +de mon cÅ“ur, et je retournai m'asseoir un peu humilié de mes +pressentimens. Il renoua la conversation. + +«Je ne chercherai pas à deviner ce qui a pu vous agiter; mais je vous +répéterai ce que je vous disois tout-à -l'heure: les mouvemens que vous +attribuerez à la nature ne seront que l'effet de l'inquiétude de votre +esprit. Parlez-moi franchement: ai-je bien défini la cause de votre +émotion?» + +J'étois si honteux de m'être trahi pour le valet-de-chambre de madame la +baronne, que j'avois grande envie de n'en pas convenir, et je commençai +à répondre sans savoir encore comment je finirois; ce qui arrive, au +reste, à bien d'autres que moi. + +«J'espère, dit-il en m'interrompant, que vous ne passerez pas d'une +prévention qui m'étoit trop favorable, à une qui me seroit contraire. +Dans votre position, monsieur, on a besoin d'amis. Je n'aspire pas à +l'honneur d'être le vôtre; mais vous êtes si jeune, vous avez si peu +d'expérience, vous voilà lancé dans un monde si nouveau pour vous, que +vous pourriez trouver quelque avantage à savoir sur qui reposer vos +pensées. Ma démarche doit vous apprendre que j'ai la confiance de madame +la baronne; et l'attachement d'un homme qui sait sur votre naissance des +secrets qui vous seront toujours inconnus, les conseils mêmes du +valet-de-chambre d'une femme titrée, riche, et qui seule au monde s'est +chargée de votre destinée, pourroient vous être plus utiles que les +leçons d'un curé de village, ou les rêveries d'un philosophe. Voyez si +vous voulez ne recevoir de moi que ce qu'exigeront les ordres qu'on me +donnera, ou si la pureté de mes intentions vous fera oublier la place de +celui qui vous parle.» + +«Il étoit décidé que je vous aimerois, lui dis-je en lui sautant au cou. +Oui, monsieur....--Je ne suis plus monsieur pour vous, me répondit-il; +appelez-moi Philippe, c'est mon nom.--Eh bien! Philippe, vous serez +mon ami: vous viendrez me voir quand on vous le dira; vous viendrez plus +souvent encore sans qu'on vous le dise. Je recevrai vos avis avec +docilité; je vous remercie de me les avoir offerts: je sens trop que +j'en ai besoin pour me guider dans une position aussi extraordinaire que +la mienne. Vous êtes le premier qui m'ayez parlé le langage de l'amitié: +si jamais je me conduis mal à votre égard, je mériterai d'être abandonné +de la nature entière.» + +«--Fort bien, mon cher Frédéric... Ah! pardon, monsieur, dit-il en +s'interrompant; votre sensibilité me faisoit oublier.... Parlons des +ordres que j'ai à remplir. Madame de Sponasi desire beaucoup vous voir; +mais elle ne peut vous recevoir avant quelques jours. Profitez de +l'intervalle pour prendre les airs d'un homme du monde. Quoiqu'elle +assure n'attacher de valeur qu'aux charmes de l'esprit, elle a de +commun avec tous les mortels de se laisser prévenir favorablement par +une figure aimable, une tournure aisée. Je vous l'ai déjà dit, c'est +votre seule bienfaitrice, et vous ne devez rien négliger pour lui +plaire. Savez-vous la musique?--Non, Philippe.--Savez-vous +danser?--Non, Philippe.--Avez-vous appris à monter à cheval?--Non, +Philippe.--Faites-vous des armes?--Non, Philippe.--Je me doutois bien, +s'écria-t-il, que, dans un village, votre éducation seroit manquée.» + +Pauvre curé de Mareil, pensois-je tout bas en soupirant, falloit-il +travailler dix ans pour entendre répéter par le plus laid des +philosophes et le plus beau des valets-de-chambre, que l'éducation de +ton élève étoit manquée! + +«Écoutez-moi, monsieur, poursuivit Philippe: je vous enverrai demain un +maître de danse, un maître de musique et un maître en fait d'armes; je +vais vous laisser l'adresse d'une académie d'équitation. Tandis que M. +de Vignoral travaillera à former votre esprit, qu'il gâtera peut-être, +travaillez sans relâche à déployer les grâces et la force de votre +corps. Vous me direz un jour lesquels de ses conseils ou des miens +auront le plus contribué à votre fortune. Voici cinquante louis que je +suis chargé de vous remettre; vous en emploierez la plus grande partie à +votre toilette. Tous les premiers du mois, vous en recevrez douze pour +vos dépenses particulières. Mon tailleur viendra vous voir ce matin; je +lui aurai parlé pour qu'il supplée au goût qui vous manque, et que +bientôt l'usage vous donnera. Je vous le répète de nouveau, ne négligez +rien, pour faire valoir les avantages que vous avez reçus de la nature. +Demain nous nous reverrons, et je vous donnerai quelques renseignemens +sur les personnes avec qui vous allez vivre désormais. Dès aujourd'hui +et pour toujours, je vous recommande d'être généreux avec les +domestiques de M. de Vignoral, chaque fois qu'ils feront quelque chose +pour vous: les valets n'aiment que ceux qui les paient bien.» + +Philippe s'en alla. Vous croyez, lecteurs, que je ne m'occupai que de +mon trésor; point du tout. Je ne pensai qu'à Philippe, à l'amitié qu'il +m'avoit inspirée, aux conseils qu'il m'avoit donnés. L'air dégagé dont +il m'avoit parlé des valets qui n'aiment que ceux qui les paient, +m'avoit fait naître deux réflexions bien différentes: ou Philippe +mettoit un prix aux services qu'il vouloit me rendre, et il m'en +avertissoit indirectement; ou Philippe étoit au-dessus de son état. Ses +discours me confirmoient dans cette dernière opinion; il m'étoit +impossible de me défendre de la première impression qu'il avoit faite +sur moi, et je me demandois comment j'avois pu lui inspirer autant +d'intérêt. Dans l'impossibilité de fixer mes idées, je laissai au temps +le soin de les éclaircir, et je mis la main sur la bourse qui étoit +restée devant moi. Je trouvai du plaisir à compter cinquante louis: +étoit-ce par avarice? Non, sans doute; car, à bien calculer ce que je +voulois acheter avec cette somme, je suis persuadé qu'il m'en auroit +fallu le double. À seize ans, on n'aime l'argent que par l'idée +d'indépendance que sa possession fait naître en nous. Un jeune homme +avare est un être contre nature. + + + + +CHAPITRE V. + +_Qui faut-il croire?_ + + +Ainsi que M. de Vignoral, Philippe m'avoit assuré que mon éducation +étoit manquée: mais Philippe avoit détaillé ses raisons, et elles me +paroissoient sans réplique. Je me regardois, je me comparois à lui, et +je me trouvois l'air gauche. Il est vrai que peu d'hommes auroient pu +soutenir la comparaison; et s'il n'étoit véritablement qu'un +valet-de-chambre (ce dont je doutois encore), il faut convenir que cet +air distingué que l'on attribue à la naissance, est un des plus +singuliers prestiges de notre imagination. J'ai vu depuis dans le monde +beaucoup de valets qu'on auroit pu prendre pour des maîtres, et +beaucoup de maîtres dont on n'auroit pas voulu faire des valets. Dans la +disposition d'esprit où j'étois, je ne trouvois rien au-dessus des +grâces que donnent les talens agréables, et je me promis bien de m'y +livrer sans distraction. + +M. de Vignoral me fit appeler; «Vous voilà dans ma maison, monsieur, me +dit-il; j'espère que vous ne me ferez pas repentir de la complaisance +que j'ai eue de me charger de vous. J'ignore ce qu'un curé de village a +pu vous apprendre; mais s'il vous a inspiré le goût de l'étude et la +soumission la plus entière aux volontés de ceux de qui vous dépendez, il +a fait plus qu'on ne pouvoit espérer de lui. Savez vous les +mathématiques?--Bien peu, monsieur.--Tant pis: c'est la seule chose +qu'il falloit apprendre; c'est la seule chose qui soit bonne à tout. Les +mathématiques rendent l'esprit juste, et la justesse de l'esprit en +fait seule le mérite. Vous êtes dans un âge où les occupations sérieuses +ont peu d'attraits; il faut vaincre la nature. Négligez tous ces arts +frivoles dans lesquels les femmes peuvent le disputer à l'homme le plus +exercé; et puisque vous êtes destiné à vivre dans le monde, livrez-vous +aux sciences exactes; travaillez à devenir un jour en état d'éclairer +vos concitoyens. Voici des livres que vous monterez dans votre chambre; +voici un manuscrit que vous copierez. La manière dont vous vous +acquitterez de ce travail, me donnera l'étendue de votre capacité; la +promptitude avec laquelle vous l'acheverez, me fera connoître votre +aptitude. Jeune homme, le dépôt que je vous confie momentanément, doit +vous prouver les dispositions que j'ai à vous aimer. Attachez-vous à me +satisfaire, il y va de votre bonheur. Fuir les plaisirs et les +occupations futiles, voilà la règle de votre conduite. Craignez sur-tout +la société des femmes, ce seroit votre perte.--Oui, monsieur.» + +«Ma maison est triste pour un jeune homme, je le sais; elle n'en +conviendroit que mieux à vos études: malheureusement pour vous, je vais +me marier.--Vous, monsieur!--Oui, Frédéric; il y a assez long-temps que +je vis pour la gloire et pour le bonheur de l'humanité: ma réputation +est faite; je dois songer à adoucir les approches de la vieillesse. J'ai +donc consenti à ce que mes amis m'ont proposé. J'épouse une demoiselle +jeune, jolie, qui a des talens et de la fortune; j'augure d'autant mieux +de son caractère, qu'elle paroît flattée d'associer son nom au mien. +Dans huit jours, ce sera une affaire terminée. Ma maison alors deviendra +plus agréable, puisque je recevrai chez moi la société que jusqu'à +présent j'étois obligé d'aller chercher. Je ne voudrois pas que ce fût +pour vous un trop grand sujet de distraction, et je vous préviens que je +n'aurai de complaisance à votre égard qu'autant que vous le mériterez. +Remontez à votre appartement; n'oubliez pas les mathématiques, et +sur-tout mon manuscrit.» + +Je pris les volumes sous mon bras droit, le manuscrit à ma main gauche; +et en montant l'escalier, je pensois tristement aux exhortations que je +venois de recevoir. Copier! quelle fastidieuse besogne! c'étoit mon +supplice chez le curé de Mareil. Les mathématiques! quelle sérieuse +occupation! Et pour un jeune homme qui ne vouloit que chanter, danser, +faire des armes et monter à cheval, quel double fardeau que des +problêmes et un manuscrit de M. de Vignoral! + +En rentrant dans ma chambre, je vis un homme qui m'attendoit; c'étoit le +tailleur de Philippe. Il me consulta sur tout ce que je desirois. Je +desirois beaucoup de choses; mais chaque fois que je lui disois mon +goût, il ne manquoit pas de me répondre que ce n'étoit pas la mode. +Impatienté d'une objection dont je ne sentois pas encore toute +l'importance, je le priai de faire comme il voudroit. Il me protesta +qu'il n'avoit d'autres volontés que les miennes, et qu'il m'habilleroit +à la mode. «C'est la mode, monsieur, qui constate le mérite d'un homme; +il faut être vêtu, coiffé, chaussé à la mode: il faut même avoir de +l'esprit à la mode; il n'y a que celui-là qui décide des réputations». +Il me fit le catalogue de tous les jeunes seigneurs qu'il avoit +l'honneur de contenter; et, suivant l'usage, je n'osai plus rien +disputer contre un tailleur qui me laissoit entendre qu'il étoit +glorieux pour moi d'être servi par un homme comme lui. «M. Philippe sait +qui je suis; il vous a recommandé à mes soins, et je serois désespéré de +mécontenter M. Philippe.» + +«Y a-t-il long-temps que tous connoissez M. Philippe?--Bien long-temps, +monsieur; j'habillois les gens de madame la baronne quand il est entré à +son service, et je lui ai fait sa première livrée.--Comment! Philippe a +porté la livrée?--Oui, monsieur, pendant quelques années: mais sa +sagesse l'a fait distinguer de madame la baronne; et elle a pris tant de +confiance en lui, qu'elle ne fait plus rien sans le consulter. Le +gaillard est adroit; il commande aujourd'hui dans la maison comme si +elle lui appartenoit. Sans doute il y fait ses affaires; cependant +personne ne se plaint de lui. Pour moi, je n'ai que du bien à en dire, +et je me suis toujours gardé de croire ce que des méchans.... Adieu, +monsieur; sous deux jours j'aurai l'honneur de vous revoir.» + +Qu'est-ce que ce maudit homme s'étoit toujours gardé de croire? Priez le +ciel, mon cher lecteur, de vous préserver de ces demi-bavards qui vous +présentent sans cesse des énigmes dont ils ne vous donnent jamais le +mot, ou vous éprouverez le même supplice auquel je fus livré aussitôt +que je restai seul. Que pouvoit-on reprocher à Philippe, à Philippe qui +avoit porté la livrée, et qui n'en étoit pas moins le seul ami que +j'eusse au monde? Pauvre Philippe! Cette livrée me pesoit sur le cÅ“ur; +j'en étois humilié pour moi d'abord, et puis aussi pour toi que +j'aimois. Je me promis d'être plus réservé avec lui. À mon âge, les +promesses que l'on fait à la raison ne tiennent guère. Si la fierté +l'eût emporté sur l'amitié que je me sentois pour lui, ah! c'eût été +bien différent; mais je n'en étois pas encore là . + +Le curé de Mareil plaçoit le mérite dans l'universalité des +connoissances, Philippe dans les grâces du corps, M. de Vignoral dans la +justesse de l'esprit, mon tailleur dans la mode: il y avoit de quoi +choisir. Dans l'embarras du choix, je me décidai à suivre, autant que je +pourrais, les conseils de tous. Je commençai à parcourir les premiers +élémens de la géométrie: mais je ne lisois absolument que des yeux; mes +pensées étoient absorbées par la crainte de ne pas réussir à bien copier +l'ouvrage de M. de Vignoral. Je pris donc le manuscrit; mais en +cherchant le sens de l'auteur à travers une foule de ratures, de +renvois, et de sentences ajoutées qui sembloient n'être placées là que +pour déguiser la pauvreté du style, je ne songeois qu'aux nouveaux +habits que j'allois posséder. J'abandonnai donc l'étude, et je sortis +pour faire des emplettes, accompagné de madame Leblanc, femme de charge +du philosophe chez lequel je demeurois. + +Je lui eus l'obligation d'être fort bien traité: elle, de son côté, fut +très-satisfaite de moi; car je ne lui entendis pas répéter deux fois +qu'elle regrettoit d'être sortie sans argent, parce que tels et tels +objets lui convenoient beaucoup, que je compris parfaitement comment je +devois dissiper ses regrets. En revenant, elle m'assura qu'elle m'avoit +pris en amitié dès le premier moment de mon arrivée, que je la +trouverois toujours disposée à me rendre les petits services qui +dépendroient d'elle, et qu'elle m'engageoit beaucoup à ne pas échanger +les qualités que j'avois reçues de la nature, contre des sentimens +d'emprunt ou de grandes phrases qui ne prouvent rien. «Tâchez de ne pas +devenir savant, ajouta-t-elle; mais soyez toujours généreux: vous aurez +peut être moins d'apologistes; mais vous aurez plus d'amis, et l'amitié +vaut mieux que la gloire». Ah! Philippe, Philippe, dis-je tout bas, +voilà déjà un de tes conseils justifié par l'expérience. + +Madame Leblanc étoit de bonne humeur; elle continua. + +«Monsieur Frédéric, pour vous prouver ma reconnoissance, je vais vous +donner un avis dont vous sentirez bientôt l'utilité. Vous voilà chez M. +de Vignoral, je ne sais à quel titre: mais, fussiez-vous le fils d'un +prince ou d'un financier, ce qui revient au même, persuadez-vous que dès +l'instant que vous dépendez de lui, il ne vous estimera qu'autant que +vous lui serez nécessaire; c'est son usage: il semble que tout ce qui +ne lui sert pas ne soit bon à rien dans le monde, et que tout ce qui lui +sert ne soit au monde que pour cela; c'est l'égoïsme personnifié, mais +déguisé sous les prétextes les plus spécieux. En effet, ne paroît-il pas +naturel que l'homme qui ne pense qu'au bonheur de l'humanité, trouve +sans cesse l'humanité entière prête à le seconder dans ses vues? Ne le +vantez jamais en sa présence; il a l'orgueil trop aguerri pour être +sensible aux louanges de ceux qu'il ne regarde pas comme ses rivaux: +mais parlez de lui avec enthousiasme par-tout où vous aurez la certitude +qu'il pourra le savoir, et vous obtiendrez sa bienveillance. Ne vous +offensez pas de la remarque; elle n'a pas rapport à vous: mais je lui ai +entendu dire plusieurs fois que l'exaltation des sots contribuoit +beaucoup à la réputation des gens d'esprit, parce que les sots crient +d'autant plus fort en faveur des grands écrivains, qu'ils les +comprennent moins, et qu'étant incapables de les apprécier, dès qu'ils +ont mis de l'amour propre à les vanter, ils périroient plutôt que de se +dédire. Je vous livre là le secret du métier, et vous observerez bientôt +par vous-même que si les philosophes font la réputation de beaucoup de +petits esprits, c'est que les petits esprits sont nécessaires à la +réputation des philosophes. Dites donc du bien des ouvrages de M. de +Vignoral à tout le monde, excepté à lui, à moins qu'il ne vous +interroge; lisez-les souvent, afin de pouvoir les citer en sa présence: +ce sera le coup de maître. S'il vous accable à la fois d'ouvrage pour +vous et pour lui, laissez ce qui n'aura rapport qu'à vous; il grondera +légèrement: mais occupez-vous sans relâche de ce qui aura rapport à +lui, et il vous comblera d'éloges.» + +«Merci, madame Leblanc, lui dis-je en la quittant pour remonter chez +moi; car nous venions d'arriver. J'ai lu quelque part qu'il n'y a pas de +héros pour son valet-de-chambre; mais je vois maintenant qu'il n'y a pas +de philosophe pour sa gouvernante. Je profiterai de vos avis». + +J'en profitai en effet. Du double fardeau dont m'avoit chargé M. de +Vignoral, je sentis que je pouvois sans crainte retrancher la moitié. Je +me promis de laisser là les mathématiques, et de ne m'occuper que du +précieux manuscrit. + + + + +CHAPITRE VI. + +_J'ai bien autre chose à faire._ + + +Levé de grand matin, déjà mes plumes étoient taillées; je me plaçois à +mon bureau, quand je vis entrer un grand homme sec, mis avec la propreté +la plus recherchée, et qu'à ses révérences méthodiques j'aurois reconnu +pour un maître de danse si j'avois eu plus d'habitude du monde. Il ne +m'avoit pas encore parlé, et déjà j'aurois pu croire que j'avois pris ma +première leçon; car la politesse m'obligeoit à lui rendre tous les +saluts qu'il me faisoit, et il m'en fit beaucoup, m'examinant chaque +fois avec plus d'attention. + +«Monsieur n'a pas encore reçu les premiers principes, me dit-il en +m'adressant une nouvelle révérence: j'en suis charmé; j'aime mieux +commencer mes élèves que de les trouver imbus d'idées fausses sur un art +que beaucoup de gens professent, et dont si peu connoissent l'étendue et +la profondeur.» + +«--Puis-je savoir, monsieur, à qui j'ai l'honneur de parler?» + +«--Monsieur, je viens vous donner des leçons de graces, d'à -plomb, de +légéreté et d'expression; je suis artiste et professeur de danse». Il me +fit encore un salut; mais celui-là fut si prompt, qu'il eût fallu une +connoissance approfondie des règles de l'art pour décider s'il y avoit +plus d'expression que de légéreté dans une inclination pareille. + +«J'ai long-temps exercé mon art à l'Opéra; j'ai l'honneur de l'enseigner +aux enfans des meilleures maisons de France. J'espère que monsieur sera +docile, et qu'il me donnera la gloire de le mettre bientôt au rang de +mes élèves les plus distingués.» + +Sans attendre ma réponse, il me prit par les mains, qu'il ne quitta, +pendant un quart-d'heure, que pour me pousser la tête en arrière; de ses +genoux il pressoit mes genoux, de ses pieds il tournoit mes pieds avec +tant d'expression et si peu de légéreté, que lorsqu'il m'abandonna à moi +même, je fus trop heureux de trouver un fauteuil pour me retenir: +j'avois le corps brisé. + +«Fort bien, monsieur, fort bien; vous avez des dispositions +très-heureuses. Il faut souvent vous exercer: la danse est un art +difficile qui se perd aussitôt qu'on le néglige. Les premiers élémens +fatiguent un peu, continua-t-il en me voyant étendre les jambes avec les +efforts les plus pénibles; mais aussi quelle satisfaction quand vous +serez en état d'exécuter! Voyez ce pas: une, deux, trois, quatre; quelle +sévérité dans l'ensemble! cette pirouette: une, deux, trois, quatre, +cinq, six; quel fini dans les détails! Monsieur connoît sans doute +l'Opéra?--Non, monsieur.--C'est là que vous verrez des artistes qui +n'ont pas de rivaux dans l'univers entier. L'Europe savante peut, dans +beaucoup de choses, le disputer à la France; mais pour la danse, il n'y +a que Paris. On ne peut calculer les élans que fait chaque jour cet art +étonnant: s'il décline, ce ne sera que par ses propres excès. Pour la +légéreté, monsieur, vivent les François!» + +Je convins de prix avec l'artiste qui vouloit bien me donner des graces; +nous fixâmes les jours et l'heure des leçons, et je le reconduisis +jusqu'à la porte, en le saluant. + +«On ne peut pas mieux, me dit-il». Étoit-ce à ma révérence ou à mon +attention que cela s'adressoit? Je l'ignore encore aujourd'hui; mais +j'ai remarqué que de tous les maîtres qu'un jeune homme peut se donner, +le plus sensible aux bienséances d'usage est toujours le maître de +danse. Payez-les peu; si vous les saluez beaucoup, ils seront toujours +satisfaits. J'allois fermer ma porte quand un petit homme, dont tous les +mouvemens sembloient convulsifs, me demanda l'appartement de M. +Frédéric. Je le fis entrer. + +«Est-ce monsieur qui desire apprendre la musique?--Oui, monsieur.--Quel +instrument monsieur a-t-il choisi?--Moi, je ne tiens qu'à la musique +vocale, et je m'en rapporterai à vous. Lequel préférez-vous +m'apprendre?--Monsieur, cela m'est parfaitement indifférent: la harpe ou +le piano, puisque vous voulez chanter; il faut choisir entre ces +deux-ci.--Mais encore, que me conseillez-vous?--Monsieur, cela m'est +parfaitement indifférent; puisque je suis réduit à donner des leçons, +peu m'importe que ce soit de harpe ou de forté.--Vous avez donc éprouvé +des malheurs, monsieur?--Des malheurs! on s'en console aisément; mais +des injustices atroces, des cabales abominables, voilà , monsieur, ce +dont on ne se console jamais. J'avois fait un opéra délicieux pour la +musique, car vous savez que les paroles ne sont pour rien dans un opéra. +Ce que vous ne savez pas, monsieur, c'est que le théâtre appartient +exclusivement à quelques auteurs privilégiés, et qu'un jeune homme a +toutes les peines du monde à s'y faire jour». Je le regardai alors +fixement, car l'accent de tristesse avec lequel il s'exprimoit me +pénétroit l'ame, et je m'apperçus que le jeune homme qui avoit peine à +se faire jour approchoit de la cinquantaine. + +«Après avoir attendu long-temps, j'eus enfin mon tour. Ah! monsieur, je +crois que les acteurs, l'orchestre et le public s'étoient donné le mot +pour me tuer. Quel bruit dans le parterre! Avez vous l'oreille +juste?--Je crois que oui.--Écoutez, monsieur, écoutez cet air, qui, +placé à la seconde scène, auroit assuré le succès d'un ouvrage, fût-il +pitoyable, et vous ne croirez pas à la chute du mien.» + +Il se mit à chanter, et j'oserois jurer que, montre sur table, l'air +dura plus de quinze minutes. J'eus le temps de compter les vers; il y en +avait huit; mais le musicien les avoit si souvent répétés, il les avoit +sur-tout si bien mêlés les uns avec les autres, qu'il étoit impossible +de définir si les paroles avoient plusieurs sens, ou si elles n'en +avoient pas du tout. Quand il eut fini, je lui demandai s'il y avoit +beaucoup d'airs aussi beaux que celui-là .» Beaucoup, monsieur; presque +tous étoient de la même force. Concevez-vous comment cet opéra a pu ne +pas aller jusqu'à la fin»? Je le concevois parfaitement: à moins que les +auditeurs ne fussent décidés à passer la nuit au spectacle, il n'y avoit +pas moyen d'entendre cet opéra tout entier. + +Quand il m'eut encore parlé de la destinée affreuse qui réduisoit un +homme comme lui à travailler pour les marchands de musique, et à donner +des leçons; quand il m'eut bien répété que les François n'étoient pas +nés musiciens, qu'ils étoient insensibles à l'harmonie, que la mélodie +n'avoit aucun charme pour eux, il essaya ma voix, et m'assura qu'avec +son secours je deviendrois bientôt un virtuose. Nous fîmes nos +arrangemens, et il me quitta sans prendre garde seulement si je le +reconduisois. + +Je retournai bien vîte à mon bureau; j'étois pressé de mettre en +pratique les conseils de madame Leblanc, et le manuscrit de M. de +Vignoral sembloit me reprocher la futilité des occupations auxquelles se +livroit un apprenti philosophe: mais il étoit décidé que je n'essaierois +seulement pas une plume. Je reçus la visite du maître en fait d'armes; +je pris ma première leçon, qui ne fut interrompue que par le récit de +toutes les circonstances dans lesquelles ce brave homme avoit tué ou +blessé ses adversaires. Il ne les tuoit, m'assura-t-il, qu'à son corps +défendant; mais il les blessoit avec le plus grand plaisir, «Et voilà , +monsieur, l'avantage de la science sur l'ignorance. Un mal-adroit donne +la mort à un galant homme sans s'en douter; une main habile tire du +sang, se venge, et laisse la vie à son ennemi. Je ne peux souffrir ces +spadassins qui se réjouissent en voyant expirer leur adversaire: c'est +une chose affreuse, monsieur, et les lois devroient punir de pareils +monstres; ce sont des assassins. Je n'ai tué que six hommes dans ma vie, +trois parce qu'ils l'ont absolument voulu, trois autres par ma faute, +j'en conviens, et ne m'en consolerai jamais. Quand vous serez plus +avancé, je vous montrerai ce coup, et vous avouerez que je ne devois pas +les tuer; mais l'être le plus exercé se trompe quelquefois.» + +Si le professeur de danse m'avoit brisé les jambes, le maître d'armes me +mit le corps et les bras dans un état tel, que lorsque j'essayai +d'écrire, il me fut impossible de tracer un mot; ma main trembloit si +fort, que je fus obligé d'y renoncer. «Ce sera pour demain, me dis-je; +demain, je n'attends personne, et je réparerai le temps perdu.» + +À dîner, M. de Vignoral me demanda si j'avois travaillé. «Beaucoup, +monsieur, lui répondis-je.--Eh bien! allez au spectacle ce soir; il est +naturel qu'à votre âge on cherche le plaisir. Nos théâtres offrent des +chefs-d'Å“uvre qu'il faut connoître: quoique je ne fasse aucun cas de la +poésie, je sais qu'elle est séduisante pour la jeunesse; et les maximes +philosophiques répandues dans la plupart des tragédies nouvelles, +prouvent du moins que la versification est bonne à quelque chose; elle +laisse dans la mémoire de la bourgeoisie des idées qu'elle n'iroit pas +puiser dans des ouvrages plus sérieux.» + +M. de Vignoral se trouvoit d'accord avec moi; mon intention étoit en +effet d'aller au spectacle, non pour écouter une tragédie +philosophique, mais à l'Opéra, pour voir danser les grands hommes dont +j'avois entendu parler le matin. + +Ô les aimables gens que les François à Paris! J'étois fâché d'aller +seul; j'aurois desiré avoir Philippe, ou tout au moins madame Leblanc, +pour m'accompagner. Aussitôt que je fus entré dans la salle, les +premières personnes près desquelles je me plaçai, lièrent conversation +avec moi. À peine s'apperçurent-elles que j'étois étranger à ce genre de +plaisir, qu'elles se disputèrent à qui m'apprendroit le nom des acteurs, +des actrices, des danseurs, des danseuses, des musiciens, des +décorateurs, du maître des ballets, et même des auteurs. Je sus aussi +les intrigues des coulisses, et, qui plus est, dans les entr'actes, on +me conta l'histoire secrète des jolies femmes qui étoient dans les +loges. Mes deux plus proches voisins me dirent qui ils étoient, ce +qu'ils faisoient, ce qu'ils espéroient; et, tout autour de moi, je +n'entendis que gens qui causoient si haut de leurs affaires, qu'on +auroit cru qu'ils étoient tous condamnés à une confession générale et +publique. Je sentis alors qu'on n'étoit jamais en plus grande société au +spectacle que lorsqu'on y venoit seul, et la remarque me tranquillisa +pour l'avenir. + + + + +CHAPITRE VII. + +_Seconde visite de Philippe._ + + +En m'éveillant le lendemain, ma première pensée fut pour le manuscrit du +grand homme; je me promis très-sérieusement de lui consacrer la matinée: +mais j'avois oublié que j'attendois mon tailleur. Il vint; je passai une +heure avec lui, tant à contrôler ce qu'il m'apportoit, qu'à lui donner +des ordres précis sur ce qu'il avoit à me livrer. Il fut étonné des +connoissances que j'avois acquises depuis deux jours; il ignoroit que +j'avois été la veille à l'Opéra. Quand il fut parti, je restai encore +long-temps à considérer mes habits; enfin la vanité l'emporta, je ne pus +résister au désir de m'habiller. Adieu le manuscrit: comment rester en +place dans l'équipage où j'étois? J'allois me promener uniquement pour +me montrer, quand je reçus un billet de Philippe. Il m'envoyoit +l'adresse d'une académie d'équitation, et me prévenoit qu'il viendroit +me voir dans l'après-midi. Je pris une voiture, et j'allai au manége: +j'y fus accueilli avec amitié par les jeunes gens qui s'y trouvoient; et +moi, qui, quatre jours avant, ne connoissois que le curé de Mareil, +j'aurois pu me vanter d'être alors lié avec les plus aimables cavaliers +de Paris. Pour un jeune homme qui craint la solitude, c'est une grande +ressource que le manége. + +En rentrant, je trouvai madame Leblanc qui me guettoit: elle m'avertit +que M. de Vignoral m'avoit demandé plusieurs fois avec humeur; qu'il +étoit même monté dans mon appartement, et que lorsqu'il étoit descendu, +il paroissoit fort en colère. Je sentis combien j'avois eu tort de ne +pas fermer mon bureau, puisque cette négligence lui avoit donné la +certitude que je n'avois encore rien fait. Je me promis de nouveau de +réparer le temps perdu. M. de Vignoral ne devoit revenir que le soir, et +je croyois, moi, ne plus sortir. + +Philippe vint comme il me l'avoit écrit; il me félicita sur le +changement qui s'étoit déjà opéré en moi, et me prédit que si je sentois +l'importance de plaire, sans me laisser emporter par la fatuité, je +ferois promptement mon chemin. «Êtes-vous toujours décidé, me dit-il, à +me regarder comme un ami?--Plus que jamais, Philippe. Qu'elle idée +avez-vous donc de moi, si vous croyez que je puisse oublier si vite +l'intérêt que vous m'avez témoigné?--Promettez-moi donc que vous +n'aurez jamais rien de caché pour moi.--Je vous le promets, Philippe, à +condition que vous n'aurez pas non plus de secrets pour Frédéric.--Cela +est impossible, monsieur. Dans tout ce qui a rapport à votre naissance, +je ne sais que ce que vos parens ont bien voulu m'apprendre; et s'ils +m'ont livré leur confiance sous la condition de ne la trahir jamais, que +penseriez-vous de moi si je violois un pareil engagement?--Vous +m'étonnez, Philippe; vos airs, vos discours, ne sont pas d'un homme de +votre état: la première fois que je vous ai vu, j'ai douté de la vérité +de ce que vous me disiez à ce sujet. Comment se peut-il que vous ayez +tant de sensibilité, de noblesse même, dans une pareille condition? Et +si vous vous êtes senti au-dessus, ce que je crois, comment n'avez-vous +pas cherché à en sortir?--Je vous répondrai franchement dans tout ce +qui aura rapport à moi, mon cher Frédéric (pardonnez-moi cette +expression que la plus vive amitié m'inspire, et qui ne m'échappera +jamais qu'entre nous). Je vous avoue que je suis flatté de votre +question; elle me prouve que vous vous êtes occupé de moi, et que vous +cherchez à justifier dans vos propres idées le sentiment dont vous +m'honorez. + +«Une éducation trop au-dessus de mon état me perdit. Je suis fils de +paysans pauvres; à leur mort, je vins chercher à Paris ce qu'on appelle +fortune, c'est-à -dire le moyen d'exister. Quelques dons que j'avois +reçus de la nature ne servirent qu'à me faciliter la route des plaisirs; +bientôt je fus obligé d'entrer au service. Vous vîtes le jour, et +personne ne pénétra le secret de votre naissance, excepté madame de +Sponasi et votre mère, votre père et moi. Des événemens que je ne peux +vous apprendre ne vous ont laissé d'autre appui que madame la baronne. +Elle est maîtresse de votre secret; c'est d'elle seule que vous pouvez +attendre votre fortune, et la révélation d'un mystère qui nous perdroit +tous deux si je le trahissois. + +«Quand vous vîntes au monde, je vous pressai le premier dans mes bras; +c'est moi qui vous portai à Mareil; c'est d'après mon conseil que madame +de Sponasi vous fit recommander au curé par M. de Vignoral. Je peux vous +avouer deux choses qui ne vous seront point indifférentes: la première, +que le service que je vous rendis avant que vous pussiez l'apprécier, +m'inspira pour vous l'amitié d'un père, et que ce sentiment fut si vif, +que je jurai de vous consacrer mon existence; la seconde, que, pour +m'acquitter de cet engagement, je restai chez madame la baronne, qui +n'étoit pas favorablement disposée pour vous. J'ai pris de l'ascendant +sur elle, dans l'intention de vous être utile; c'est à votre conduite +maintenant d'achever mon ouvrage.» + +«--En vérité, Philippe, je serois accablé de la reconnoissance que je +vous dois, si je ne trouvois un plaisir que je ne peux définir à vous +devoir beaucoup. Croyez-vous que madame de Sponasi me nomme un jour mes +parens?--Je ne le crois pas.--Pourrai-je les connoître sans son secours +ou sans le vôtre?--Jamais.--Je dépends donc entièrement de cette femme, +qui, sans Philippe, m'auroit abandonné?--Oui; mais je soupçonne que si +elle ne cédoit qu'à mes prières, intérieurement elle n'étoit pas fâchée +d'être sollicitée.--M. de Vignoral ne sait donc pas qui je +suis?--Non.--Suis-je gentilhomme?--Conduisez-vous comme si vous +l'étiez, puisque toujours les hommes ne valent qu'en proportion de ce +qu'ils s'estiment.--Mes parens sont ils morts?--Je ne peux vous +répondre.--Une dernière question, Philippe. Si mon sort se décidoit +d'une manière avantageuse, que voudriez-vous de moi?--Rien, que de vous +savoir heureux.--Si tout le monde m'abandonnoit, Philippe, que +pourriez-vous pour moi?--Vous sacrifier ma vie si elle vous étoit +nécessaire.--Encore une fois, sur quoi repose le sentiment qui vous +attache au sort d'un infortuné pour qui tout vous seroit possible, et +qui ne peut rien pour vous?--Sur mon devoir.--Votre devoir?--Ne vous +ai-je pas dit qu'à votre naissance j'ai juré à votre père de ne jamais +vous abandonner? Tant que vous m'aimerez, mon cher Frédéric, ce devoir +sera bien facile à remplir: si jamais vous me méprisiez....--Philippe, +j'en suis incapable: eh! que suis-je moi même pour m'élever jusqu'à la +fierté? Si les obligations que l'honnête homme contracte l'enchaînent +jusqu'à ce qu'ils les aient acquittées, ma reconnoissance sera +éternelle.» + +«Vous n'osez cependant, me dit-il, me promettre de n'avoir rien de caché +pour moi: est-ce qu'une semblable promesse vous coûteroit?--Non, +Philippe, et je vous la fais du plus profond de mon cÅ“ur.» + +Son intention étant de passer la soirée avec moi, il me proposa de me +mener à une petite maison de madame de Sponasi, située aux barrières. +J'acceptai avec empressement; et, après avoir visité ce séjour dont le +dieu des arts sembloit avoir été l'architecte, nous passâmes dans le +jardin. + + + + +CHAPITRE VIII. + +_Portraits de société._ + + +«Je vous ai promis, me dit Philippe, des renseignemens sur les personnes +qu'il vous importe de connoître. Je vais commencer par votre +protectrice. + +«Madame de Sponasi a été belle. Veuve à vingt-cinq ans, elle mena une +vie fort libre, sans être scandaleuse. Le choix de ses amis, ses succès +à la cour, des bouffées d'esprit, et l'art de ménager toutes les femmes, +lui firent une réputation brillante, dont vous entendrez parler dans le +monde. Quand elle avoua elle-même approcher de la quarantaine, elle +avoit quelques années de plus; c'est l'âge où une femme riche et titrée +a l'habitude de se faire une nouvelle manière de vivre. Autrefois +l'usage étoit de se jeter dans la dévotion; et, à l'époque dont je vous +parle, il falloit encore une espèce de courage pour s'en dispenser. +Madame de Sponasi balança un an. Deux jours par semaine elle donnoit à +dîner à des prélats et aux hommes les plus marquans dans l'église; deux +autres jours elle recevoit les hommes de lettres en réputation, et les +philosophes en titre; le soir nous avions quelquefois des artistes. Les +artistes en général ne cherchent que les plaisirs, des admirateurs et +des protecteurs: aussi sont-ils sans conséquence, et nous les recevons +toujours. Il n'en est pas de même des prêtres et des philosophes; chacun +cherche à gagner à son corps ceux qui peuvent lui donner de l'éclat. +Jeter madame de Sponasi dans la dévotion ou dans la philosophie, étoit +un véritable coup de parti. Les prêtres s'y prirent mal. Elle est foible +de caractère, et aime le plaisir; l'austérité l'effraya. Les prélats +petits-maîtres essayèrent à leur tour de la convertir. Je vous ai parlé +de ses bouffées d'esprit; elle les tourna en ridicule avec les mêmes +argumens dont la sévérité lui avoit fait peur. Les philosophes, plus +adroits, flattèrent ses passions, applaudirent à ses saillies, +répétèrent ses bons mots, lui prêchèrent une morale si commode, qu'elle +en fut séduite. Sa porte fut fermée à tous les ecclésiastiques; et cette +même femme qui avoit pensé sérieusement à faire son salut, se déclara +hautement pour la philosophie, et se fit une religion de ne pas croire +en Dieu. Cela vous paroît extraordinaire; mais c'est une mode qui passe +du boudoir dans le salon, du salon dans l'antichambre, de l'antichambre +dans toutes les classes du peuple. + +«Ne parlez donc jamais de la Divinité devant votre protectrice, et riez +des traits hardis qu'elle lance à tout instant contre le ciel. Pour un +jeune homme élevé par un curé, l'effort est pénible; mais, dans quinze +jours, je vous prédis que vous vous y prêterez de bonne grâce.--Moi, +Philippe?--Vous, monsieur. Je vous le répète, c'est la mode; et la +crainte seule du ridicule suffiroit pour vous amener promptement à ce +point. Est-il rien, d'ailleurs, de plus aimable qu'une doctrine qui, +brisant le frein des passions, permet de se livrer à tous les écarts de +l'imagination? Pourvu que vous parliez avec esprit de vos devoirs, on +vous pardonnera de les négliger: les connoître et s'en dispenser, voilà +le _nec plus ultrà _ de la philosophie.» + +«Je crois, Philippe, que vous exagérez, et qu'il y a parmi les +philosophes des hommes estimables.» + +«S'il y en a! s'écria-t-il; beaucoup plus qu'on ne se l'imagine: mais +ceux-là n'en prennent pas le titre; ils le méritent, et c'est le public +qui le leur accorde. On peut diviser ceux qui viennent chez nous en +trois classes: les charlatans, les dupes, et les véritables amis de +l'humanité. Pour vous donner une idée juste des charlatans et des dupes, +je vais vous conter une anecdote sur deux personnages que tous +rencontrerez souvent chez madame de Sponasi. Je tiens quelques détails +du secrétaire de l'un d'eux, garçon rempli d'esprit, et qui doit sa +fortune aux soins qu'il met à cacher à tout le monde des talens dont il +pare un sot. + +«M. de Parvis est petit de taille, de génie et de santé. À vingt ans, +de petits yeux, une petite bouche, un petit nez, un petit menton rond, +lui composoient une petite figure fort aimable. De petits calembourgs en +eussent fait le héros des petites sociétés, si l'ennui qui le suivoit +par-tout ne lui eût inspiré le désir de viser à la célébrité. Pour un +homme riche, et il l'est, il y a beaucoup de manières d'être célèbre; il +les essaya toutes. Il fit tant de folies pour faire parler de lui, qu'il +fut obligé de quitter le service, et de ne plus paroître à la cour. +C'est alors qu'il s'annonça publiquement comme ennemi des préjugés: il +croyoit s'y soustraire; il ne bravoit que la décence. + +«Il fréquenta les hommes de lettres, et fut accueilli dans la maison de +M. Sentencis. M. Sentencis est roturier, riche et avare; il desiroit +s'allier à la noblesse, et marier sa fille sans bourse délier; il +cherchoit un sot à prétention; M. de Parvis lui parut mériter la +préférence. Il répéta si souvent devant lui qu'il n'accorderoit la main +de sa fille qu'à un partisan de la bonne cause, un véritable philosophe, +un grand homme, que lorsque M. de Parvis la demanda et l'obtint, il se +crut irrésistiblement un partisan de la bonne cause, et un véritable +philosophe, et un grand homme. Pour dot, M. de Sentencis lui dédia un de +ses ouvrages: aussi furent-ils tous les deux satisfaits, l'un d'avoir +marié sa fille à bon marché, l'autre de passer à la postérité à l'aide +d'une épître dédicatoire. + +«Depuis que l'immortalité pèse sur M. de Parvis, il est devenu grave: il +parle peu, mais il écoute avec attention: il n'écrit plus, mais c'est +dans sa maison que les grandes réunions se tiennent; il paroît présider +les hommes au premier mérite--ce qui se dit chez lui, il croit l'avoir +dit; les ouvrages qu'on y lit, et sur lesquels on le consulte, il croit +les avoir faits: dupe de son amour propre et des flagorneries, de ceux +qui, entre eux, l'apprécient à sa juste valeur, il est malheureux sans +oser en approfondir la cause; c'est une victime dévouée, qui, semblable +aux vieilles religieuses, pense alléger le poids de ses chaînes en +faisant de nouvelles conquêtes à l'ordre. C'est une preuve vivante pour +quiconque a lu dans son ame, qu'un sot peut quelquefois être célèbre, et +que sottise et célébrité forment le plus cruel supplice auquel les +hommes d'esprit puissent condamner les dupes dont ils ont besoin. + +«La situation de madame de Sponasi a beaucoup de rapports avec celle de +M. de Parvis; car elle ne crie bien fort contre Dieu que par la peur +qu'elle a du diable. Cependant elle conserve avec ceux qui l'ont +séduite, ce ton de supériorité qui convient à son nom et au rôle +brillant qu'elle a joué dans le monde: c'est un enfant de la +philosophie, il est vrai; mais c'est un enfant gâté, dont la mère est +obligée de supporter les caprices, dans la crainte d'une rupture dont +l'éclat lui seroit désagréable. Personne n'a d'empire sur ses volontés, +excepté.... Devinez.--M. de Vignoral? lui dis-je.--Oh! non, c'est elle +qui a commencé sa réputation; elle lui commande quelquefois, et ne lui +cède jamais.--Qui donc la gouverne?--Moi, me répondit Philippe; moi, qui +connois mieux qu'elle le fond de son caractère. Elle ne s'intéresse à +vous que dans l'espoir que vous vous distinguerez dans le monde par +votre esprit; applaudissez au sien, et vous pourrez vous dispenser d'en +avoir. Elle vous répétera sans cesse que tout le mérite d'un homme est +dans ses connoissances; mais si votre figure lui plaît, si votre +tournure lui rappelle le temps où la foule s'atteloit à son char, la +première impression décidera l'amitié qu'elle prendra pour vous. Entre +ses idées et ses sensations, le contraste est frappant: elle dit d'un +homme laid et spirituel, qu'il l'amuse, et elle bâille; elle dit d'un +bel homme ignorant, qu'il l'ennuie, et elle sourit. C'est une coquette +dont l'imagination rêve sagesse, et dont le cÅ“ur tient toujours à ses +vieilles habitudes. Choisissez, ou de lui plaire assez au premier abord +pour qu'elle prenne votre parti contre M. de Vignoral, ou de plaire en +même temps à lui et à elle, de manière que les louanges qu'il vous +donnera justifient la première opinion qu'elle prendra de vous.» + +«Mon parti est pris, Philippe: plaire à l'un et à l'autre ne me paroît +pas impossible. M. de Vignoral est en colère contre moi, je le sais; +mais je ferai tout mon possible pour l'appaiser, et dorénavant je +travaillerai de manière à m'éviter ses reproches.» + +Je contai à Philippe la cause du mécontentement du grand homme, et +comment je croyois faire ma paix; il m'indiqua un moyen plus sûr. +Lorsque je rentrai, il étoit trop tard pour songer au fameux manuscrit; +mais, suivant l'usage, je lui promis mes soins pour le lendemain. + +M. de Vignoral me fit appeler si matin, que j'étois encore au lit quand +on vint me dire qu'il me demandoit. Je me levai à la hâte, et je +descendis. + +«Avez-vous travaillé?--Non, monsieur.--Avez-vous seulement ouvert vos +livres?--Non, monsieur.--Qu'avez-vous donc fait depuis votre +arrivée?--Je n'ose vous le dire, de crainte de vous déplaire.--Parlez, +parlez; je n'ai pas de temps à perdre. Qu'avez-vous fait?--Monsieur, je +crains...--Parlez, vous dis-je, ou montez dans votre chambre, et +rapportez-moi mon manuscrit. Je ne sais quelle sotte complaisance m'a +engagé à le confier à un... Parlerez-vous, monsieur? me direz-vous +comment vous avez employé votre temps?--Monsieur, avant de copier, j'ai +voulu essayer de lire votre écriture.--Et vous n'avez pu y réussir? Je +m'en étois douté.--Pardonnez-moi, monsieur.--Eh bien! monsieur?--Eh +bien! monsieur, en lisant la première page, j'ai été entraîné à la +seconde, de la seconde à la troisième, et ainsi de suite, jusqu'à ce que +l'heure du dîner m'appelât.--Après, Frédéric.--Après dîner, monsieur, je +n'ai pu résister au désir de continuer: le lendemain de même. Je suis +bien avancé dans ma lecture: mais j'avoue que j'ai eu tort; mon devoir +étoit de copier, puisque vous l'aviez ordonné ainsi.--Certainement; mais +j'aurois dû le prévoir, car vous annoncez de l'intelligence, et je +conçois facilement le sentiment qui vous a maîtrisé. Il faut être +indulgent pour la jeunesse: à votre âge, j'en aurois fait autant. +Asseyez-vous donc, continua-t-il en souriant; nous n'avons pas encore +causé ensemble». Je poussai un siége près du sien, en répétant tout bas: +Philippe, Philippe, je te devrai l'amitié de tout le monde. + +«C'est un ouvrage bien sérieux cependant, reprit M. de Vignoral; et +puisqu'il vous a intéressé à ce point, il faut que vous ayez +naturellement l'esprit juste. Avez-vous tout compris également?--Non, +monsieur; plusieurs passages m'ont paru au-dessus de mon +intelligence.--Je le crois.--Mais je me suis dit: En les copiant, +j'aurai plus de temps pour les approfondir. Je lisois si vite!--Mauvaise +manière, monsieur. Qu'on dévore un roman, qu'on soit pressé d'arriver au +dénouement, rien de plus naturel; mais quand on tient une de ces +conceptions profondes, destinées à développer les progrès de +l'entendement humain, il faut s'appesantir sur chaque phrase. Ce n'est +pas assez de lire, il faut comprendre, et voilà la difficulté.--Oui, +monsieur.--Avez-vous déjà été chez votre protectrice?--Pas encore; mais +j'ai vu Philippe.--Qu'est-ce que c'est que Philippe?--C'est le +valet-de-chambre de madame de...--Ah! oui, un fat qui singe le grand +seigneur; je ne sais comment elle peut garder si long-temps un homme +pareil à son service. Que vous a-t-il dit?--Des choses, monsieur, qui me +font de la peine. Madame de Sponasi veut que je vous sois soumis; rien +ne me sera plus facile: mais elle exige aussi que je me livre à tous les +talens agréables dont tous ayez blâmé l'usage.--Que voulez-vous, mon +cher Frédéric? Puisque vous dépendez d'elle, il faut la satisfaire. La +femme la plus philosophe est toujours femme, vous en ferez bientôt +l'expérience: et quel empire la frivolité n'a telle pas sur ce sexe +léger! Les talens seraient dangereux pour tous s'ils devenoient votre +seule occupation; mais avec le genre d'esprit que vous annoncez, je suis +sûr qu'ils ne vous séduiront jamais. Allez, mon ami, allez travailler.» + +Je remontai les escaliers quatre à quatre; j'entrai dans ma chambre en +sautant; j'y trouvai... Qui, mon cher lecteur? M. Léger, le maître de +danse. Je le pris par les mains, et je lui rendis bien gaiement la +première leçon que j'en avois reçue. Si je ne lui fis pas faire des +pirouettes sévères et des contre-temps d'une exécution finie, je lui +communiquai du moins la joie qui m'agitoit. + +«Comment diable, monsieur! vous êtes leste comme un daim, et vous avez +dans les jarrets une souplesse qui me prouve que vous vous êtes +exercé.--J'ai fait plus, monsieur Léger; j'ai été à l'Opéra.--Vous avez +donc maintenant une idée de cet art étonnant dont je vous démontrerai +les véritables principes? Quand vous les connoîtrez, vous serez surpris +de trouver un langage parfaitement intelligible, dans des danses où le +vulgaire ne voit que des hommes qui sautent». Si M. Léger avoit raison, +cessons d'être surpris de ce que les fameux danseurs dont parle +l'histoire romaine ont fait passer leur bêtise en proverbe: quand on a +tant d'idées dans les jambes, on peut négliger d'en meubler sa tête. +C'est la faute du vulgaire qui ne les entend pas. + + + + +CHAPITRE IX. + +_Le moment décisif_. + + +Le jour de ma présentation chez madame de Sponasi arriva; j'aurois voulu +le retarder, tant je craignois de ne pas réussir auprès d'elle. Je +n'avois jamais mieux senti combien il me manquoit de qualités +séduisantes, que du moment ou j'avois travaillé à en acquérir. Philippe +vint me chercher; il me rassura par ses exhortations, plus encore par +les complimens qu'il me fit. Nous montâmes en voiture; nous arrivâmes à +l'hôtel. J'avois beau me faire intérieurement les raisonnemens les plus +sages, mes sensations me trahissoient. Enfin nous entrâmes dans le +cabinet de ma protectrice. Je la saluai. Elle dit à Philippe de se +retirer; mais Philippe, qui avoit apparemment l'habitude de ne point +entendre les ordres qu'il ne vouloit pas exécuter, répondit, _Oui, +madame_, ferma la porte, et resta avec nous. + +Pendant plus de cinq minutes, nous gardâmes tous trois le silence: +madame de Sponasi m'examinoit avec la plus vive émotion; je la vis +plusieurs fois passer la main sur son front, comme on fait machinalement +dans l'espoir de chasser des idées qui reviennent toujours; je crus même +appercevoir quelques larmes rouler dans ses yeux. Malgré son âge, il +étoit impossible de la regarder sans s'intéresser à elle. Philippe avoit +un air de satisfaction qu'il ne cherchoit point à déguiser, et qui +contrastoit singulièrement avec l'inquiétude de sa maîtresse et mon +embarras particulier. Il rompit le premier le silence. + +«Madame la baronne ne dira-t-elle rien à son protégé? J'ose l'assurer +qu'il est digne de ses bontés, et qu'il se croira trop heureux +d'employer tous ses momens à lui prouver sa reconnoissance». Elle me +tendit la main; je la baisai avec le plus profond respect. + +«Je suis folle, dit-elle un instant après en affectant de rire: j'ai +l'air d'un drame nouveau; et si l'on nous voyoit, on pourroit croire que +nous jouons une scène de reconnoissance. Jeune homme, Philippe a dû vous +instruire de mes volontés, et j'espère que votre conduite ne me fera +jamais repentir de mes bienfaits.--J'en réponds pour lui, dit aussitôt +Philippe.--Allons, asseyez-vous, et parlez moi comme à une amie. Vous +êtes-vous bien ennuyé chez ce bon curé?--Non, madame; j'y ai passé +doucement mon enfance: le moment approchoit où la réflexion auroit amené +l'ennui; vos bontés l'ont prévenu.--Philippe, vous ne m'avez pas +trompé, c'est vraiment un joli cavalier. Mais, mon enfant, il ne faut +attacher aucune importance aux dons que la nature prodigue aveuglément. +Les sots se laissent séduire par les yeux; on ne se fait estimer que par +les qualités du cÅ“ur et de l'esprit. Levez-vous donc un peu, que je +vous, examine». J'obéis. «Une taille charmante, s'écria-t-elle, et déjà +la tournure d'un homme du monde! Philippe, quel âge a-t-il?--Un peu plus +de seize ans, madame.--Déjà ! dit-elle en soupirant; mais il a vraiment +l'air d'en avoir davantage, tant il est formé. Écoutez, Frédéric: je ne +veux pas que vous soyez petit-maître: je les déteste, je vous en +avertis. Il y a dans votre toilette un goût recherché qui me fait mal +augurer de la solidité de votre esprit.--Madame, je n'ai eu d'autre +désir que de me parer de vos bienfaits.--Je ne vous blâme pas, +Frédéric: je déteste les petits-maîtres, cela est vrai; mais j'ai de +même la plus grande aversion pour ces jeunes gens qui pensent que la +raison ne doit pas sacrifier aux Graces, et qui, croyant se couvrir du +manteau de la sagesse, n'endossent que la livrée du pédantisme. Vous +êtes mis comme un ange. Aimez-vous l'étude?--J'aimerai, madame, +tout ce qui justifiera dans le monde la protection dont vous +m'honorez.--Écoutez, mon enfant.... Philippe, dites qu'on nous serve à +déjeûner». Philippe sortit, et ne revint pas. Madame de Sponasi, en +s'approchant de moi et me prenant les mains, continua. + +«Écoutez, mon enfant, votre sort est très-incertain. Je ne veux pas vous +affliger, car je sens que j'ai beaucoup d'amitié pour vous; mais +n'attendez rien d'un sentiment auquel je résisterois si vous cessiez de +le mériter. J'ai l'habitude de ne céder qu'à ma raison, et c'est devant +elle qu'il faut que vos succès justifient ce que je ferai pour vous. +J'ai plusieurs fois été tentée de vous abandonner à votre sort, afin que +la nécessité de vous élever par vous-même excitât votre émulation: j'ai +craint cependant qu'un état de dénuement absolu ne vous poussât au +découragement, ou n'avilît votre caractère; et, forcée de choisir entre +deux extrémités, j'ai cru pouvoir les concilier. Je veux bien que vous +comptiez sur ma protection; je suis décidée à vous en donner des preuves +qui vous permettent d'espérer plus pour l'avenir. La pension que +Philippe vous a promise de ma part vous sera continuée; mais je veux en +même temps que vous vous regardiez comme le secrétaire de M. de +Vignoral: je me charge de vos appointemens. Plus il sera content de +vous, plus je les augmenterai; s'il vous abandonnoit, et que vous le +méritassiez, ma protection vous seroit à l'instant retirée. Dépendant +sans être à charge à personne, ayant des devoirs à remplir sans qu'on +puisse vous commander comme à un salarié, c'est à vous de multiplier +assez vos connaissances pour devenir l'ami de M. de Vignoral, à qui j'ai +l'obligation du parti que j'ai pris à votre égard.--C'est lui, madame, +qui vous a suggéré ce projet?--Oui, mon enfant; et vous conviendrez que +cet état mitoyen qui vous sauve à la fois des dangers du trop et du trop +peu de liberté, est une des conceptions les plus heureuses qu'il ait pu +former pour vous.--Et pour avoir un secrétaire et un esclave de plus à +bon marché», dis-je en moi-même. J'avois quelques regrets de l'avoir +trompé sur mon enthousiasme pour son manuscrit, que je n'avois pas lu; +mais quand je vis que nous jouions au plus fin, mes scrupules +s'évanouirent. + +On nous servit à déjeûner. Madame de Sponasi, telle que Philippe me +l'avoit dépeinte, passa alternativement de ma figure à mes études, de +mes études à mes habits, de mes habits à quelques traits philosophiques. +Elle me congédia en m'embrassant, et en commençant une exhortation +sérieuse, qu'elle finit par une épigramme. En sortant, je rencontrai +Philippe, qui me promit une visite pour l'après-midi. + +Je savois que M. de Vignoral accompagneroit aux François la jeune +personne qu'il étoit à la veille d'épouser. J'attendois donc Philippe +avec impatience, d'abord parce que j'étois excessivement curieux de +savoir ce que ma protectrice pensoit de moi, ensuite parce que je +voulois moi-même aller à la Comédie françoise avec un de mes amis, +auquel j'avois donné rendez-vous chez moi. + +Un de vos amis! s'écriera le lecteur; et combien avez-vous déjà d'amis? +où les avez-vous connus?--De quel pays êtes-vous donc, cher lecteur? +Ignorez-vous qu'à Paris on a beaucoup d'amis que l'on ne connoît pas? Si +vous en doutez, écoutez tous nos jeunes gens: vous les entendrez parler +sans cesse de leurs amis qu'ils connoissent; ce qui prouve qu'ils en ont +qu'ils ne connoissent pas. Vous les verrez saluer, accueillir, embrasser +un cavalier, en lui disant: Bon jour, mon ami. Demandez-leur le nom de +cet ami; ce sera un coup du sort s'ils se le rappellent. Pour moi, je +n'étois pas dans cette situation; je connoissois beaucoup celui de mes +amis que j'attendois: je l'avois vu pour la première fois la veille au +manége; je me rappelois fort bien qu'il s'appeloit Florvel, Dutilly ou +Saint-Aure; j'avois déjeûné avec ces trois messieurs, et il portoit l'un +de ces noms. Je tremblois qu'il ne vînt avant la visite qui m'étoit +promise; je n'aurois pu le renvoyer sous aucun prétexte, et j'aurois +encore moins voulu sortir avant d'avoir vu Philippe. Je vis arriver un +domestique chargé d'une vingtaine de volumes magnifiquement reliés, +qu'il me remit de la part de madame la baronne. Je le récompensai +généreusement de sa peine. Comme il sortoit, Philippe entra. + +«Vous voyez, me dit-il en me montrant les livres déposés sur ma table, +que votre esprit a réussi. Madame de Sponasi ne fait de semblables +cadeaux qu'à ceux qu'elle estime beaucoup; c'est la collection des +ouvrages qu'elle a permis de lui dédier: ils portent tous et son nom et +ses armes. Elle est dans l'usage de prendre un nombre déterminé +d'exemplaires pour payer les frais de chaque dédicace. Elle aime à les +répandre, et regarde sa liste de distribution comme le catalogue de ses +amis intimes ou de ses protégés favoris. Vous devez vous trouver fort +heureux.» + +«Vous croyez donc, Philippe, que j'ai eu le bonheur de lui +plaire?--Beaucoup.--Cependant elle a paru triste en me voyant; je crois +même qu'elle a versé des larmes.--J'aurois été fâché qu'elle eût assez +d'empire sur elle-même pour affecter de l'indifférence. Quel souvenir +vous lui avez rappelé!--Philippe, madame de Sponasi a-t-elle des +enfans?--Non.--En a-t-elle eu?--Oui, un fils.--Existe-t-il +encore?--Non.--À quel âge est-il mort?--À dix ans.--Je m'y perds, +m'écriai-je.» + +«Pourquoi donc, me dit il, vous obstiner à percer un mystère dont la +connoissance, je vous le répète, ne serviroit qu'à vous rendre +malheureux? Laissez le passé, qui ne peut vous servir à rien; jouissez +du présent, et ménagez l'avenir, dans lequel reposent toutes vos +espérances. Ah çà , le cadeau de votre protectrice vous apprend qu'elle +est satisfaite de votre esprit. N'êtes-vous pas curieux de savoir ce +qu'elle pense de votre physique?--Elle s'est expliquée assez clairement +pour ne me laisser aucun doute à cet égard; je crains pourtant, +Philippe, que l'élégance que vous m'avez conseillée ne lui ait plus +déplu qu'elle ne l'a fait entendre.--Je suis bien aise de vous voir +aussi habile à lire dans son cÅ“ur. Quand je suis rentré dans son +appartement....--Eh bien!--Je n'ose achever; j'ai peur de vous +affliger.--Parlez, mon ami, parlez.--Philippe, m'a-t-elle dit, c'est +cinquante louis que vous avez portés de ma part à Frédéric?--Oui, +madame.--Ne m'avez-vous pas fait entendre qu'il desiroit prendre +plusieurs maîtres?--Je pense, madame, que c'est déjà une affaire +terminée.--Mais avec la dépense qu'il a été obligé de faire, il aura de +la peine à se procurer des choses utiles à un homme de son âge.--Sans +doute, madame.--Je voudrois pourtant qu'il s'accoutumât à +l'économie.--Madame, je le crois naturellement généreux.--Ce n'est point +un défaut. A-t-il une montre?--Non, madame.--Philippe, vous prendrez +celle à répétition, garnie de perles, et vous la lui donnerez.--Avec la +chaîne, madame?--Non; elle est trop antique pour un jeune homme comme +lui. Je vous charge, Philippe, de lui en acheter une qui lui +plaise.--Voyez, monsieur, ajouta-t-il en me présentant le bijou le plus +galant qu'il soit possible de choisir, voyez si j'ai bien réussi.» + +J'embrassai mon bon Philippe de toutes mes forces; il me dédommageoit si +agréablement du moment d'inquiétude qu'il m'avoit donné, qu'en vérité il +auroit fallu être de bien mauvaise humeur pour lui en vouloir. + +«Il n'est pas un seul de vos conseils qui ne m'ait été utile, lui +dis-je; et hier encore, grâce à vous, j'ai acquis beaucoup auprès de M. +de Vignoral.--C'est fort bien, mon cher Frédéric; mais maintenant je +vous exhorte à vous occuper sérieusement de l'ouvrage qu'il vous a +donné. Il étoit ridicule à lui de vous accabler à votre arrivée; il +seroit dangereux pour vous de vous faire une habitude de la dissipation. +Je n'ai pas besoin de vous recommander de lire les volumes dédiés à +votre protectrice; il faut vous attendre aux questions qu'elle vous fera +à cet égard.--Oui, Philippe.--Que faites-vous ce soir?--J'attends un +jeune homme avec lequel je dois aller aux François.--Beaucoup de +discrétion avec vos amis.--Avec tous, Philippe?--Oui, monsieur, avec +tous.--Et avec vous aussi», lui dis-je en riant et en lui tendant la +main. Il la serra contre sa poitrine, et m'apprit qu'il iroit aussi aux +François. + +«Nous irons ensemble, m'écriai-je.--Non, monsieur, cela ne se peut pas, +sur-tout quand vous êtes en société. Madame de Sponasi y sera; c'est son +jour de loge.--Et M. de Vignoral aussi, avec son épouse future. J'ai +bien envie de la voir, et c'est en grande partie ce qui m'a décidé. +Philippe, je fais une réflexion bien singulière: M. de Vignoral ne m'a +pas encore apperçu dans une élégance si nouvelle pour moi, qu'elle a +presque l'air d'un déguisement; j'ai peur qu'elle ne lui déplaise.--J'y +pensois, me répondit-il, et je ne vois qu'un moyen de vous éviter +jusqu'à ses réflexions. Il verra madame de Sponasi, et je suis persuadé +qu'il ira lui rendre visite dans sa loge. Elle est aux premières, à +droite: placez-vous de manière à ce qu'elle vous remarque; saluez-la +respectueusement: n'avancez pas si elle ne vous encourage à venir; mais +faites en sorte qu'elle vous apperçoive de nouveau quand M. de Vignoral +sera auprès d'elle: je vous réponds du reste. + + + + +CHAPITRE X. + +_La Comédie françoise._ + + +Florvel (c'étoit bien le nom de l'ami que j'attendois, j'en fus sûr en +le voyant), Florvel arriva. Philippe sortit en m'assurant qu'il +n'oublieroit pas de présenter mes remerciemens à madame la baronne. Je +souris de la complaisance de sa mémoire, car je n'avois pensé qu'à +remercier Philippe. Florvel me prit par le bras, et nous partîmes pour +le spectacle. + +«Quelle est cette baronne, me dit-il, à laquelle on présente tes +remerciemens? Est-elle jeune?--Elle n'a que soixante-deux ans.--Et de +quoi la fais-tu donc remercier?--Regarde, lui dis-je en lui présentant +ma montre: le cadeau n'en vaut-il pas la peine?--Oui certes, mon ami; +et si, à ton âge, avec une santé toute neuve, tu donnes dans +la vieille noblesse, je te prédis que tu iras loin. Comment se +nomme-t-elle?--Madame de Sponasi.--Cela n'est pas possible; je croyois +que sa philosophie la mettoit maintenant au-dessus des foiblesses de +l'humanité.--Je ne t'entends pas.--Il me semble cependant que je +m'explique. Madame de Sponasi est-elle ta parente?» + +Je compris aussitôt ce qu'il vouloit me dire, et je répondis avec +assurance que j'avois l'honneur d'être allié à sa maison; qu'ayant perdu +de bonne heure mes parens, et madame de Sponasi n'ayant pas d'enfant, +elle avoit bien voulu se charger de mon sort. + +«Que fais-tu chez M. de Vignoral?--J'achève mon éducation.--Est-ce +qu'elle veut faire de toi un philosophe, mon pauvre Frédéric? Ne +t'avise pas de devenir raisonnable, ou, malgré mon amitié pour toi, je +renoncerois à te voir.--Est-ce que tu n'es pas raisonnable, toi, +Florvel?--Pas trop; du moins c'est l'avis de ma famille. Figure-toi +qu'ils veulent me marier. À vingt ans, un nom, et quelque réputation +auprès des femmes, me marier!--Avec une demoiselle âgée, +peut-être?--Elle n'a que seize ans.--Laide?--Belle comme son +âge.--Sotte?--Remplie d'esprit, de graces et de talens.--Pauvre?--Au +contraire, riche dès à présent, et héritière d'une demi-douzaine de +vieux parens qui l'adorent.--Et tu refuses?--Mon ami, ce n'est pas ma +faute. Je suis aimé à la folie d'une femme qui mourroit de chagrin si je +l'abandonnois. Elle ne peut supporter l'idée de ce mariage, et je n'ai +pas la force de lui en causer le chagrin. Elle est mariée: elle a bravé +pour moi et l'autorité de son époux, et la censure publique; il n'est +pas de sacrifices qui lui coûtassent, plutôt que de renoncer à son +amour. D'un autre côté, mes parens me pressent: je ne suis pas riche, +moi; et comme je n'ai rien de réel à leur objecter, cela m'embarrasse +beaucoup.» + +Nous arrivâmes aux François, et nous nous plaçâmes au balcon opposé à la +loge que Philippe m'avoit indiquée pour être celle de madame de Sponasi. +Presque en face de nous, je découvris M. de Vignoral, avec une femme +entre deux âges, propriétaire d'une de ces figures dont on ne parle pas, +et une jeune personne si jolie, que je soupirai en la regardant. Il +s'occupoit si peu d'elle, que je me persuadai bientôt que ce n'étoit pas +l'épouse qui lui étoit destinée; et cette idée me fit plaisir, sans trop +savoir pourquoi. J'allois la faire remarquer à Florvel, quand lui-même +me montra son père avec plusieurs dames et mademoiselle de Nangis; +c'étoit l'épouse qu'il refusoit. «Tu as raison, mon ami, lui dis-je, +elle est de la figure la plus intéressante.--Sans doute, me répondit-il +en soupirant». La pièce venoit de commencer. + +Dans l'entr'acte, Florvel m'observa qu'il lui étoit impossible de ne pas +aller saluer ces dames et son père; il me proposa de venir avec lui. +J'avois vu arriver madame de Sponasi, et je ne demandois pas mieux que +d'aller me placer au balcon au-dessous de sa loge, quoique je +m'exposasse à être vu de M. de Vignoral, qui étoit presque à côté; mais +alors la crainte de ses observations étoit moins grande que le désir de +voir sa société de plus près. Je consentis à accompagner Florvel, à +condition qu'il viendroit à son tour avec moi. Proposer à un jeune +homme de parcourir tous les coins d'une salle de théâtre, c'est être sûr +d'avance de sa réponse. + +Notre première visite fut pour le père de Florvel; j'en fus accueilli +avec les politesses d'usage. Je ne pourrais apprendre aux autres ce que +je ne sais pas moi-même; mais il est des choses sur lesquelles +l'expérience précède la réflexion. En sortant de la loge, je dis à +Florvel: «Mon ami, je suis persuadé que mademoiselle de Nangis +t'aime.--Je le crois, me répondit-il d'un air inquiet; je crois plus, +c'est que je l'aime aussi.» + +Nous entrâmes au balcon. Madame de Sponasi m'apperçut, et me sourit avec +amitié: je la saluai; Florvel en fit autant. Madame de Sponasi n'avoit +répondu à mon salut que par un nouveau sourire: elle répondit à celui de +Florvel par une inclination de tête plusieurs fois répétée. M. de +Vignoral entra en ce moment dans sa loge: nous étions restés debout; +elle nous fit signe d'approcher. + +«Monsieur, dit-elle à Florvel, je félicite Frédéric sur le choix de ses +amis: on vouloit me faire craindre qu'il ne devînt trop sérieux; mais en +le voyant lié avec vous, je garantis qu'avant un mois on le citera dans +tout Paris pour son étourderie.» + +«Je crois plutôt, madame, répondit Florvel, que je lui devrai la gloire +de devenir raisonnable. L'honneur qu'il a de vous connoître, les +conseils de M. de Vignoral, le mettent à l'abri de ma séduction, sans me +donner la même assurance contre son exemple.» + +«Qu'en pensez-vous, Frédéric»? me dit madame de Sponasi. + +«Moi, madame? J'ai appris ce matin que l'amabilité et la raison vont si +bien ensemble, qu'il ne vous est pas permis de vouloir les séparer.» + +«Vous ne vous doutez peut-être pas que c'est à moi qu'un pareil +compliment s'adresse», dit madame de Sponasi en se tournant vers M. de +Vignoral, qui n'avoit pas cessé de me regarder. Il soutint la +conversation sur le même ton de légéreté, et me prouva, sans effort, +qu'il pouvoit être aimable par tout autre part que chez lui. + +«Allez, mes enfans, nous dit madame de Sponasi; vous n'êtes pas venus au +spectacle pour entendre le radotage d'une vieille femme, et je vous +tiens quittes de votre complaisance.» + +Florvel l'assura qu'il mettroit toujours au nombre de ses momens les +mieux employés, ceux où il auroit l'honneur d'être admis à lui faire la +cour.--«Vraiment? s'écria-t-elle.--Vous n'en doutez pas, madame.--Je +crois sérieusement qu'il devient raisonnable, me dit-elle. Je vous en +fais mon compliment, Frédéric: votre entrée dans le monde date par une +conversion. Messieurs, si vous n'avez pas d'engagement pour ce soir, je +vous invite à souper». Nous la saluâmes, et nous retournâmes nous placer +au balcon au-dessous de sa loge. M. de Vignoral y resta pendant l'acte +entier. Que j'aurois voulu tenir la place qu'il avoit laissée vide! Oh! +combien étoit jolie la femme qu'il négligeoit pour causer avec madame de +Sponasi! Encore une fois, ce ne pouvoit être celle qu'on lui destinoit. + +Quand il quitta ma protectrice, il me fit signe de venir à lui; et, me +prenant par la main, il me dit qu'il vouloit me présenter aux dames avec +lesquelles il étoit. Le cÅ“ur me battit bien fort. + +«Je vous amène un élève de la philosophie, leur dit-il pendant que je +les saluois. Si j'avois à ma disposition cent jeunes gens pareils pour +prêcher les véritables principes, je pense, mesdames, que votre sexe +nous disputeroit la gloire de les adopter.» + +La femme à figure commune me fit un salut d'assez mauvaise grâce; la +jolie me regarda en riant. Quelle physionomie piquante! + +«Voici, mademoiselle, lui dit M. de Vignoral, le jeune homme dont je +vous ai parlé; il a l'esprit sérieux, et j'espère que vous n'aurez qu'à +vous louer de ses procédés. J'en pensois déjà beaucoup de bien; madame +de Sponasi vient de m'en parler avec le plus grand éloge.» + +Elle me regarda encore en riant. Je m'assis derrière elle; et chaque +fois que je me hasardai à lui adresser la parole, elle se contenta de me +regarder et de rire. J'avois entièrement oublié Florvel: au bout d'un +quart d'heure, je le cherchai des yeux à la place ou je l'avois laissé; +il n'y étoit plus. Enfin je l'apperçus aux troisièmes, tête-à -tête avec +une femme dont l'ensemble, au premier coup d'Å“il, excitoit l'admiration: +ce n'étoit ni sa figure, ni sa taille, ni ses graces, que l'on admiroit; +c'étoit un art si étonnant dans sa toilette, qu'en la voyant avec +Florvel, il étoit impossible de ne pas regarder cette loge comme le +sanctuaire de la mode, elle pour son sexe, lui pour le sien. + +À la fin de la première pièce, il vint me rejoindre, et nous sortîmes du +spectacle pour nous promener. + +«Quelle figure intéressante! me dit Florvel.--Et quelle taille svelte, +mon ami!--Comme ses yeux expriment ce qui se passe dans son ame!--Comme +elle a l'air spirituel quand elle rit!--Tu l'as vue rire, +Frédéric?--Bien des fois, en me regardant.--Elle t'a regardé?--Oui, +souvent.--C'est singulier. Tout le temps que j'ai causé avec madame de +Folleville, j'ai cru la voir fixer les yeux sur notre loge avec une +inquiétude qui m'a pénétré l'ame.--Je ne l'ai pas remarqué.--Moi, je +t'en réponds. Elle souffre.--Quelle fantaisie aussi de la sacrifier par +un mariage aussi ridicule!--Frédéric!--Mon ami.--En quoi donc ce mariage +te paroît-il si ridicule?--En tout. Une femme vive, enjouée, jeune, +riche, obligée de passer sa vie avec un homme qui ne l'aimera +jamais!--Qui ne l'aimera jamais!--Non, Florvel: il n'aime que sa +réputation; il est tyran, maussade dans l'intérieur de sa maison: une +maxime philosophique le séduira bien plus que tous les charmes de son +épouse.» + +Florvel se mit à rire de toutes ses forces. «Et de qui diable me +parles-tu? s'écria-t-il. Je croyois qu'il étoit question de mademoiselle +de Nangis». Mon sérieux ne tint pas contre la gaieté de notre quiproquo: +je parlois de l'épouse promise à M. de Vignoral, et Florvel de celle +qu'il refusoit. + +«Tu aimes donc mademoiselle de Nangis? lui dis-je.--Oui, vraiment.--Tu +n'aimes donc plus madame de Folleville?--Si, mon ami.--Laquelle du moins +préfères-tu?--J'aime plus mademoiselle de Nangis; mais je suis plus aimé +de madame de Folleville.--Ainsi tu vas te brouiller avec ta famille, +perdre un établissement avantageux, t'exposer à des regrets, par +faiblesse.--Que ferois-tu à ma place?--Je n'hésiterois pas un instant; +j'épouserois mademoiselle de Nangis.--Mais, Frédéric, figure-toi le +désespoir de madame de Folleville; je te le répète, elle est capable de +se perdre, de tout sacrifier, plutôt que de renoncer à moi. Ce n'est +point une coquette qu'une liaison nouvelle puisse dédommager; j'ai eu le +temps de la connoître, d'apprécier sa sensibilité: je la juge d'autant +mieux maintenant, que je voudrais en vain me dissimuler à moi-même que +je n'en suis plus amoureux. Ce qui me retient, Frédéric, ce qui +retiendrait tout homme à ma place, à moins qu'il ne fût un fat, c'est la +certitude d'en être aimé. Comment de sang froid plonger dans la douleur +une femme dont on n'a qu'à se louer? comment voir baignés de pleurs des +yeux dans lesquels on n'a apperçu jusqu'alors que la joie, le plaisir, +et cette douce sérénité, compagne de l'amour heureux? Dis-moi, aurois-tu +ce courage?--Non, Florvel, jamais.--Cependant renoncer à mademoiselle de +Nangis, qui me promet à la fois autant de bonheur que j'en peux espérer +dans le cours de ma vie; de l'esprit, des talens, un cÅ“ur ingénu et +sensible, une fortune immense; refuser tout cela, et me perdre auprès de +ma famille: à ma place, le ferois-tu, Frédéric?--Non, mon ami, +jamais.--Quel parti prendrois-tu donc?--Je t'imiterois; je demanderois +des conseils de manière à ce qu'il fût impossible de m'en donner un qui +me convînt. Réponds-moi: si tu pouvois rompre sans éclat avec madame de +Folleville, le ferois-tu?--Sans hésiter.--Eh bien! permets-moi de +confier ton embarras à un ami qui jusqu'à présent ne m'a donné que +d'excellens conseils.--Quel est cet ami?--Je ne peux le nommer. Dis-moi +seulement si cela t'arrange.--Oui, quoique j'en pressente l'inutilité.» + +Nous rentrâmes au spectacle comme il alloit finir; nous abordâmes madame +de Sponasi à la sortie de sa loge. Elle prit le bras de Florvel, et je +marchai à ses côtés. Nous rencontrâmes dans le vestibule M. de Florvel +le père, qui parut satisfait de voir son fils en si bonne société. +Mademoiselle de Nangis le salua de manière à lui prouver qu'elle étoit +reconnaissante de ne pas le trouver avec madame de Folleville. Cette +dame passa un moment après; la foule des élégans se pressoit autour +d'elle: un sourire qu'elle adressa à Florvel sembloit lui dire: «Ne +craignez rien». M. de Vignoral vint ensuite avec les dames de sa +société, et présenta son épouse future à ma bienfaitrice. Cette jeune +personne avoit alors un air si modeste et si ingénu, que je crus qu'elle +possédoit deux physionomies entièrement différentes, mais toutes deux +faites pour inspirer l'amour. On l'admiroit dans son ingénuité, on +l'adoroit dans son sourire agaçant. Comme Florvel donnoit le bras à +madame de Sponasi, j'étois un peu derrière elle, et j'entendois presque +toutes les personnes qui passoient la nommer, parler de son esprit, de +la protection qu'elle accordoit aux arts, de sa générosité; en un mot, à +soixante ans passés, madame de Sponasi avoit réussi à conserver la +célébrité qu'elle n'avoit due jadis qu'à ses charmes. Elle en jouissoit +sans doute avec délices; car un de ses domestiques l'avoit plusieurs +fois avertie que sa voiture l'attendoit, et elle ne se pressoit pas. +Enfin nous partîmes. + + + + +CHAPITRE XI. + +_Le souper._ + + +Amour des arts et des plaisirs, quelle époque tu avois amenée en France! +Artistes dont les noms sont consacrés au temple de Mémoire, dites si +vous vous éleviez jusqu'à la noblesse, ou si là noblesse s'élevoit +jusqu'à vous; dites si vos talens produisoient l'aménité des grands, ou +si leur aménité encourageoit vos talens. Moi j'ai trouvé entre vous un +accord si parfait, que je n'ai pu découvrir l'origine de votre union. +J'ai vu des gens décorés plus fiers des productions de leur esprit et +des talens qu'ils cultivoient, que d'une naissance à laquelle ils +n'attachoient que peu de prix; j'ai vu des littérateurs estimables, des +artistes distingués, si accoutumés à dater dans la bonne société, +qu'ils y oublioient sans effort qu'ils étoient hommes de lettres ou +artistes. Pour peindre, sans l'affoiblir, le charme de ces soupers, où +toutes les prétentions qui divisent les hommes cédoient au désir de +plaire par ses connoissances ou ses talens, il faudroit réunir en soi +l'esprit particulier de tous les convives: cela est impossible. + +C'est là que l'enthousiasme du beau, si dangereux dans ses écarts, +recevoit des leçons du goût, fruit de l'expérience, de la justesse de +l'esprit, et de l'habitude du monde; c'est là que le goût, un peu +routinier de sa nature, se prêtoit aux écarts de l'imagination, +s'éloignoit de son étroit sentier par l'attrait du plaisir, et y +rentroit bientôt, dans la crainte de s'égarer; c'est là qu'un bon mot +délassoit d'une discussion, et présentoit souvent la solution d'une +question qui eût pu fournir matière à plus d'un volume; c'est là qu'on +parloit des talens aimables avec l'éloquence bavarde d'Athènes; c'est là +encore que la raison se faisoit entendre avec le laconisme des +Spartiates. François, quel prestige vous égaroit cependant! alors que +votre langue, vos ouvrages immortels, vos modes mêmes, soumettoient +l'Europe à vos lois, vous estimiez tous les peuples, excepté vous. Les +étrangers, attirés par votre réputation, venoient en foule en France +pour entendre des François mépriser les François. Je n'ai jamais pu +concevoir la cause de cette extravagance; et quoi qu'en dise la +philosophie, qui ne se connoît pas en gouvernement, moins de +philanthropie universelle, et plus d'amour pour son pays; moins +d'admiration pour les arts étrangers, et plus d'enthousiasme pour les +talens nationaux. Un peuple entier doit être un peu gascon; la +prévention de soi-même, qui rend un particulier insupportable, est le +plus sûr fondement de la gloire des nations. + +Pardon, mes chers lecteurs, de cette digression; mais on ne rencontroit +alors, comme à présent, que des François estimant peu les François, +répétant par-tout le catalogue de nos défauts, et ne nous croyant bons +ni à être libres, ni à être esclaves. Pour votre intérêt même, fermez la +bouche à ces frondeurs, et persuadez-vous que vous valez bien les autres +peuples à leur sentiment, et que vous devez mieux valoir au vôtre. + +Florvel, pour qui cette société étoit aussi nouvelle que pour moi, en +paroissoit enchanté, quoiqu'à mon exemple, ou moi au sien, nous +n'eussions guère pris part à la conversation que pour l'entendre. Bien +des personnes se persuadent qu'en se taisant dans une infinité de +circonstances, elles feront mal juger de leur esprit; elles parlent, et +leur esprit est bien jugé. + +Madame de Sponasi étoit l'ame de ses convives; elle eut des attentions +pour tout le monde, et particulièrement pour ses deux enfans (c'est +ainsi qu'elle appeloit mon ami et moi). À minuit, nous nous retirâmes, +et Philippe eut ordre de nous reconduire. Quand nous eûmes déposé +Florvel chez lui, Philippe me dit: «Vous devez être bien content de +votre journée.--Oh! oui, mon bon ami, sur-tout en pensant que je vous la +dois.--Madame de Sponasi va plus vîte que je ne l'aurois cru: mais vous +lui avez plu au premier abord; c'est tout ce que je desirois. J'augure +beaucoup de son amitié pour vous; ménagez-la, votre bonheur en dépend.» + +Je voulus conter à Philippe l'accueil que M. de Vignoral m'avoit fait à +la Comédie françoise; il m'assura qu'il ne m'avoit pas perdu de vue, et +qu'il savoit non seulement ce qui m'y étoit arrivé, mais en grande +partie les sensations que j'y avois éprouvées. «Pour cette fois, mon +cher Philippe, vous me permettrez de ne pas vous croire».--Eh bien! n'en +parlons pas, me répondit-il; mais quand vous croirez m'apprendre que +vous êtes le rival d'un philosophe, je pourrai vous assurer que je le +savois.» + +Je changeai la conversation, en racontant à Philippe la situation dans +laquelle se trouvoit Florvel, et je lui dis que je m'étois fait fort de +le tirer d'embarras. «J'ai compté sur vos conseils, ajoutai-je: me +suis-je trompé?--Je n'en sais rien, me dit-il en riant; ce que je +pourrois proposer à votre ami, est terrible.--Vous m'effrayez. S'il +abandonne madame de Folleville, elle en mourra.--Oh! non: mais il l'a +bien jugée; elle seroit capable de quelque folie qui la perdroit.--Quel +parti peut-il donc prendre?--Qu'il se fasse donner son congé; cela est +toujours possible quand on le veut bien. Tenez, mon cher Frédéric, le +cÅ“ur humain est un labyrinthe dans lequel le plus habile risque de se +perdre quand il veut l'approfondir: mais il est des règles générales; et +l'une des plus sûres est que l'on n'aime jamais également deux objets à +la fois. Quand on oppose un devoir à une passion, on ne peut dire lequel +l'emportera; mais quand on met en jeu une passion et un goût, il est +presque sûr que le goût l'emportera sur la passion.--Je ne vous entends +pas.--Madame de Folleville aime votre ami; elle lui sacrifieroit tout, +excepté le plaisir d'être citée, excepté sa toilette, excepté la gloire +de voir M. de Florvel au premier rang des hommes à la mode. S'il ne +l'admiroit pas tant, elle l'aimeroit moins; s'il cessoit d'être admiré, +elle ne l'aimeroit plus. Proposez à votre ami de se montrer dans la +société de madame de Folleville, mis avec plus de simplicité qu'il n'a +jusqu'à ce jour déployé d'élégance: si elle ne l'abandonne pas après +cette épreuve, je renonce à les voir séparés.--Vous avez, Philippe, une +bien mauvaise idée de cette femme.--Non, vraiment, pas plus d'elle que +des autres; pas plus de son sexe que du nôtre. Un guerrier consentira à +tout pour celle qu'il aime, excepté à passer pour un lâche; un homme +d'esprit proposera tout, excepté de passer pour un sot; une femme fera +le sacrifice de sa réputation, de sa vie même, mais non celui du plaisir +que procure la vanité satisfaite. Renoncer à l'éclat ne seroit rien pour +une coquette devenue sensible, si elle renonçoit en même temps à la +société; mais paroître dans le monde, s'exposer à un ridicule d'autant +plus grand qu'il contraste avec la gloire de la veille, ou se voir +exposée à ce ridicule dans l'objet de son choix, voilà ce que madame de +Folleville ne supportera pas, et peut-être ce que M. de Florvel n'aura +pas le courage d'entreprendre. Proposez-le lui.» + +Philippe me quitta. Notre conversation, les événemens de la journée, le +sourire de la prétendue de M. de Vignoral, mon souper chez madame de +Sponasi, chassèrent bien long-temps le sommeil, et firent naître en moi +tant de réflexions, que je me levai vieilli d'une année. On ne devroit +compter le temps que par l'expérience qu'il procure. Que de gens alors +resteroient toujours jeunes! + + + + +CHAPITRE XII. + +_La rupture._ + + +Quand je revis Florvel, je lui fis part de ma consultation sur son état, +et du régime qui lui étoit prescrit. «Tu te moques de moi, sans +doute?--Non, mon ami.--Croire qu'une femme sur laquelle la raison et le +soin de ma fortune n'ont rien pu, qu'une femme prête à tout abandonner +pour ne pas me perdre, me quitteroit pour une bêtise!--Moi, Florvel, je +ne le crois pas.--Penser que je me prêterois à cet enfantillage, et que +je m'exposerois au plus affreux ridicule pour une épreuve qui n'a pas le +sens commun!--Moi, mon ami, je ne le pense pas.--Quand elle a su que +mademoiselle de Nangis étoit au spectacle, qu'elle a soupçonné que +c'étoit pour elle que j'avois fait le sacrifice de ne pas la reconduire, +si tu avois vu sa douleur, tu aurois été attendri. Combien de fois +n'a-t-elle pas répété qu'elle cesseroit de vivre, si je cessois de +l'aimer; qu'elle préféreroit la solitude et son amant à tout l'éclat +dont elle jouit, si je ne le partageois pas! Et tu peux la +soupçonner?....--Moi, Florvel, je ne la soupçonne pas; mais on m'avoit +dit que tu n'aurois pas le courage de braver le ridicule, même pour +rompre une liaison qui te pèse, et je ne l'avois pas cru non plus.--Tu +t'imagines peut-être que c'est moi que je considère dans cette +affaire....--Oh! non.--et que si j'avois la certitude de guérir madame +de Folleville de sa passion, il m'en coûteroit de sacrifier ma +réputation d'homme à la mode?--Non, mon ami.--Réponds-moi franchement, +Frédéric; n'est-il pas vrai que tu le penses?--Eh bien! oui, lui +dis-je.--Mais cela est tout-à -fait déraisonnable. Quand, pendant huit +jours, quinze jours, je me ferois montrer du doigt, si madame de +Folleville étoit assez légère pour que son amour ne tînt pas contre +cette épreuve, si cette femme qui m'aime tant, qui ne m'aime que pour +moi, m'abandonnoit sans effort, qui m'empêcheroit de me venger?--Sans +doute.--Ne suffiroit-il pas qu'elle me revît plus brillant que +jamais?--Cela est vrai.--Parbleu! j'en veux tenter la folie, et jamais +occasion ne fut plus belle. Frédéric, je te mets de la partie.--De tout +mon cÅ“ur.--Demain, mon cher, il y a assemblée chez madame de Folleville; +des femmes charmantes, l'élite des jeunes gens qui l'obsèdent +et qui mettent à honneur de se montrer avec elle: je t'y +présente.--Volontiers.--Oh! ce n'est pas pour toi; je veux que tu juges +de la préférence qu'elle m'accorde: son amour éclate même +involontairement. Si je suis gai, elle rit; si la moindre idée sombre +passe dans ma tête, je m'en apperçois moins à mes propres sensations, +qu'au nuage de tristesse qui vient couvrir la figure de madame de +Folleville; si je me plains, on diroit que c'est elle qui souffre. Tu +viendras, Frédéric?--Oui, mon ami.--Fais-moi le plaisir de l'examiner; +essaie même de t'en faire remarquer. Tu es bien, tu as des dispositions; +je t'en conjure, ne néglige rien.--Non, mon ami.--Moi, continua-t-il en +riant, dans un négligé moitié gothique, moitié à prétention, je veux le +disputer à cette brillante jeunesse, et, semblable à ces paladins +renommés, voir porter sans effroi les couleurs de ma dame à tous les +ennemis que je suis sûr de vaincre.» + +Florvel soutint la conversation, gaiement; je l'excitai, et il finit par +se promettre un grand plaisir d'une scène qui d'abord lui avoit paru +horriblement désagréable. + +Le lendemain, je fus fidèle à ma promesse: j'allai chercher Florvel chez +lui. Je le trouvai mis encore avec trop de soin pour l'épreuve qu'il +vouloit tenter: il étoit triste; et, quoiqu'il affectât le contraire, +moins clairvoyant que moi s'en seroit apperçu. Il étoit assez tard quand +nous arrivâmes chez madame de Folleville; nous rencontrâmes au bas de +l'escalier son domestique de confiance, qui dit à mon ami que sa +maîtresse, inquiète de ne pas le voir, alloit envoyer chez lui. On nous +annonce. «À la fin le voilà »! s'écrie madame de Folleville. Florvel me +présente: à peine obtiens-je un salut; les regards de madame de +Folleville étoient fixés avec étonnement sur mon ami. + +«Comme vous voilà fait! lui dit-elle: d'où venez-vous donc?--De chez +moi.--Cela n'est pas possible.--Monsieur peut vous le dire; il est venu +me chercher: j'achevois ma toilette.--Votre toilette!» répéta madame de +Folleville avec une inflexion de voix ironique. Elle reprit ses cartes, +qu'elle avoit un moment quittées, et joua en se plaignant de la +migraine. + +Florvel se plaça debout derrière elle. Il avoit de l'humeur. «Tu as là +un habit singulier, lui dit un jeune homme; je ne te l'ai jamais +vu.--C'est étonnant, répondit-il froidement; il y a plus de deux ans que +je l'ai.--Étoit-il joli dans son temps? lui demanda madame de Folleville +sans tourner la tête.--Est-ce qu'il ne vous plaît pas aujourd'hui?--La +question est neuve, en vérité; ne diroit-on pas qu'il m'a jamais plu? Il +est excessivement ridicule, et je ne sais à qui vous ressemblez +avec.--Je l'avois pourtant le premier jour où j'eus le bonheur d'être +reçu chez vous.--Il y a long-temps effectivement», répondit-elle. Puis +elle battit les cartes avec une vivacité vraiment digne de remarque. + +Florvel me faisoit pitié, tant le chagrin qu'il éprouvoit se peignoit +sur sa figure: ce n'étoit pas l'amour offensé qui le rendoit malheureux; +c'étoit l'amour-propre, d'autant plus cruellement blessé, qu'il m'avoit +exalté la sensibilité de sa maîtresse, et que j'étois témoin qu'elle +n'avoit jamais aimé en lui que ce qu'un fat ou un sot pouvoit, à l'aide +d'un peu de soin, lui disputer avec succès. Si l'on savoit toujours à +quoi l'on doit dans le monde tant de préférences qui flattent la vanité +on en rougiroit par orgueil. C'étoit la position de ce pauvre Florvel. + +Nous restâmes encore quelque temps, pendant lequel madame de Folleville +ne s'occupa de mon ami que pour le regarder avec une surprise où il se +mêloit autant de dédain que de dépit. On lui proposa de jouer: il s'en +défendit en prétextant un violent mal de tête; et madame de Folleville +saisit habilement l'occasion pour lui conseiller de se retirer; ce qu'il +fit aussitôt. À peine fûmes-nous dehors, que je me mis à rire de toutes +mes forces. Florvel enrageoit de grand cÅ“ur. Il commença par crier +contre les femmes en général; c'est l'usage quand on veut se plaindre +d'une; il concentra ensuite son humeur sur sa maîtresse, et lui trouva +cent fois plus de défauts qu'il ne lui avoit connu jusqu'alors de +qualités; c'est encore l'usage. Bientôt après il l'excusa. «N'est-il +pas vrai, me dit-il, que j'étois bien ridicule, et que toute autre +qu'elle eût été piquée?--Oui, mon ami, et tu aurois tort de lui en +vouloir, encore plus de chercher à t'en venger; mais conviens aussi +qu'il eût été peu raisonnable de lui sacrifier ta famille, mademoiselle +de Nangis, et ton bonheur.» + +Quelques jours après, il partit pour la campagne, accompagné de son +père; il alloit rejoindre mademoiselle de Nangis. En la voyant plus +particulièrement, il céda à l'amour plus qu'à tout autre motif, et +l'épousa. Depuis il rencontra sans trouble madame de Folleville, à +laquelle on ne connoissoit aucune liaison intime, mais qui étoit plus +que jamais obsédée de la foule des jeunes aimables que la frivolité +attirait sur ses pas. Elle avoit éprouvé l'impossibilité d'être +sensible; elle se contentoit d'être coquette. + + + + +CHAPITRE XIII. + +_La philosophie d'une jeune femme._ + + +Vous n'attendez pas, mes chers lecteurs, que je vous donne jour par jour +le détail de ma vie, et nous sommes maintenant en assez grande +connoissance pour que vous puissiez avoir une idée juste de ma +situation. Bien avec madame de Sponasi, dont la maison m'étoit ouverte; +accueilli par mon ami Florvel, qui venoit de monter la sienne; toujours +chéri de mon bon Philippe; ménageant adroitement M. de Vignoral, +cultivant avec succès les arts agréables, et me promettant sans cesse de +travailler au fameux manuscrit, dont, au bout de deux mois, j'avois déjà +copié quelques pages: que manquoit-il à mon bonheur? Vous qui avez aimé +sans avoir l'espérance de l'être, dites pourquoi je n'étois pas heureux. + +Madame de Vignoral avoit pris un empire absolu sur les volontés de son +mari et sur les miennes. Elle commandoit à ce despote avec une grace si +naturelle et une fermeté si extraordinaire, qu'au bout de huit jours il +avoit renoncé même à lui donner des conseils. Bientôt sa maison devint +le rendez-vous d'une société nombreuse et choisie, dans laquelle il +étoit moins reçu à titre d'époux que comme un homme aimable qui +cherchoit à plaire. S'il boudoit, s'il avoit de l'humeur, elle +l'engageoit à rester dans son cabinet, où il pouvoit se livrer aux +graves méditations qui l'occupoient. «Il ne faut jamais vaincre la +nature, monsieur, lui disoit-elle; vous êtes fait pour éclairer le +monde, et non pour l'amuser. Travaillez à augmenter cette réputation +brillante qui m'a fait desirer d'associer mon nom au vôtre; je serois +désespérée que, par complaisance pour moi, vous prissiez l'habitude de +la dissipation. Quand la société vous plaira, venez-y, vous en ferez le +charme; mais quand vous serez sérieux, je vous en avertirai. Encore une +fois, je ne veux pas que vous vous gêniez pour moi; il ne faut pas +vaincre la nature.» + +Obéir à la nature, suivre les mouvemens de la nature, ne consulter que +la nature, telle étoit la philosophie de madame de Vignoral; et comme la +nature s'étend fort loin, la philosophie de madame de Vignoral n'avoit +réellement pas de bornes. D'une vivacité extrême, elle mettoit autant +d'ardeur à suivre son premier mouvement que les hommes raisonnables +mettent de soin à le réprimer. Pourquoi se seroit-elle corrigée de ses +défauts? c'étoit la nature qui les lui avoit donnés. Pourquoi +résisteroit-elle à ses passions? ne sont-elles pas dans la nature? Si +elle étoit constante dans ses goûts, elle ressemblent à la nature, dont +les mouvemens uniformes font la sûreté et l'admiration des siècles; si +elle cédoit à ses caprices, elle ressembloit à la nature, qui ne change +dans chaque lieu et à chaque instant que pour varier les plaisirs de +l'humanité. Ô vous qui me lisez, ne vous moquez pas du système +philosophique de madame de Vignoral; n'avons-nous pas vu de grands +politiques de la Grèce ancienne se vanter de travailler comme la nature, +parler de créer un gouvernement simple comme la nature, et assurer que +les hommes ne seraient heureux que lorsqu'une main puissante les +forceroit de se rapprocher de la nature? + +Informez-vous par-tout de ce que signifie ce mot _nature_, et vous aurez +autant de définitions diverses que vous interrogerez de personnages +différens. Il en est de même de la vertu, du bonheur, de l'esprit, enfin +de toutes les idées métaphysiques que notre orgueil a cru définir par un +seul mot, et que nous cessons de comprendre quand nous voulons expliquer +le mot par des phrases. + +Éloignons donc madame de Vignoral d'un système qui l'égare, et cherchons +son caractère à travers la nature dont elle l'enveloppe, sans pouvoir le +déguiser. Spirituelle, vive, bonne, passionnée, légère, aimable et +inconséquente; telle je la vois aujourd'hui, telle je l'aurais vue alors +sans pouvoir cesser de l'aimer. L'aimer ne signifie rien; je l'adorois, +je l'idolâtrois, je ne respirois que par elle et pour elle. Eh bien! +tout cela ne rend pas encore ce que j'éprouvais. Lecteurs, me +comprendrez-vous? J'aimois pour la première fois. + +Jugez de mon supplice. Presque toujours avec elle, je la voyois dans ce +négligé du matin qui sied si bien à la beauté dans son printemps; je la +voyois lorsque l'art avoit ajouté à ses attraits: car, quoique depuis +des siècles les poètes répètent le contraire sans le croire, la parure +embellit tout, jusqu'aux charmes de l'enfance. Je l'entendois lorsque le +caprice la poussoit à son clavecin, lorsque sa voix, aussi légère que +son esprit, murmuroit la romance nouvelle, ou éclatoit dans une ariette +difficile. Elle aimoit à rire, à folâtrer; et souvent, dans les élans de +sa gaieté, je la pressois dans mes bras, dont elle ne s'arrachoit que +pour me provoquer par de nouvelles espiègleries. Si je parlois d'une +partie liée avec mes amis, elle m'assuroit que je n'y irois point, +parce qu'elle avoit mis dans ses arrangemens que je l'accompagnerois au +spectacle. Si j'observois qu'il falloie que je la quittasse pour aller +travailler, elle me répondoit que je travaillerois dans un autre moment, +mais qu'elle vouloit que je restasse auprès d'elle. Oh! combien j'étois +malheureux! + +Malheureux! entends-je crier de tous côtés; et de quoi donc vous +plaignez-vous? Être sans cesse auprès d'une femme jeune et jolie que +vous aimez... Et voilà de quoi je me plains. Mon amour augmente chaque +jour; il m'agite, il me tourmente, il me consume; il me fera mourir, +sans que j'ose même avouer la cause de ma mort à celle qui me la donne. +La femme de M. de Vignoral! qui oseroit jamais...?--Mais, mon cher +Frédéric, dit encore le lecteur, M. de Vignoral est un homme tout comme +un autre.--Vous croyez? Cela m'encourage un peu. Cependant son épouse +est elle-même très-portée pour la philosophie.--Oui, mais pour la +philosophie de la nature. + +Oh! merci, cher lecteur; votre réflexion est un trait de lumière. En +effet, l'amour n'est-il pas dans la nature? C'est lui qui l'anime. Sans +l'amour, la nature perdroit le mouvement. Et madame de Vignoral +pourroit-elle s'offenser d'un sentiment qui donne la vie à la base +fondamentale de son système philosophique? Pourquoi donc Philippe, qui +jusqu'alors m'avoit toujours si bien conseillé, s'étoit-il contenté de +rire lorsque je lui avois conté mes peines? «Souffrez, m'avoit-il dit; +mes conseils ne peuvent rien contre le mal que tous éprouvez. Si je vous +indiquois les moyens de hâter votre guérison, j'ôterois plus à vos +plaisirs qu'à votre douleur.» + +L'amour et la nature se réunirent un soir; nous n'étions que deux, +madame de Vignoral et moi. L'amour étoit timide, il n'osoit s'expliquer; +la nature, qui tend toujours directement à son but, s'expliqua sans +contrainte. Depuis ce moment, je fus le plus heureux des amans, et le +moins heureux les hommes. Je ne pouvois sortir, rentrer, soupirer, +sourire, sans être obligé de rendre compte de mes actions et de mes +pensées. + +«Je suis jalouse, me disoit-elle; je voudrois en vain le cacher, la +nature me trahiroit.» + +Mais ce qui étoit plus terrible encore, c'est qu'elle ne me permettoit +pas, à moi, d'être jaloux, quoiqu'elle fût d'une légèreté qui faisoit le +tourment de ma vie. + +«Je suis inconséquente, me disoit-elle, je le sais; la nature m'a donné +ce défaut. Ah! Frédéric, si vous m'aimiez réellement, auriez-vous la +cruauté de me le reprocher?» + +Je ne sais comment elle s'arrangeoit; mais sa philosophie de la nature +étoit inépuisable. Apparemment que je n'étois pas aussi bien disposé +qu'elle pour ce système: plus j'en recevois de leçons, plus je perdois +ces couleurs villageoises, cette santé fleurie que j'avois rapportée de +Mareil. Le maître de danse m'assuroit que je manquois d'à -plomb; celui +de chant prétendoit que ma voix se voiloit; le maître d'armes, d'un seul +coup, faisoit sauter mon fleuret à dix pas. M. de Vignoral, de la +meilleure foi du monde, me conseilloit de ne pas me livrer à l'étude +avec tant d'ardeur, et son épouse ne cessoit de me répéter que chaque +jour elle s'appercevoit que je l'aimois moins. Je ne peux pas dire au +juste à quoi elle s'en appercevoit; mais je peux jurer que je ne +conservois de forces que pour l'aimer, et que plus ma santé +s'affoiblissoit, plus elle prenoit d'empire sur mes sentimens. Ah! sans +doute il est au monde quelque chose de plus grand que la nature; c'est +l'imagination d'un amoureux de dix-sept ans. + +Philippe, qui, comme on a pu le voir, n'aimoit pas du tout la +philosophie, me donnoit beaucoup de conseils contre celle de madame de +Vignoral: seul avec lui, je convenois de la force de ses raisons; mais +aussitôt que je revoyois le séduisant apôtre du système de la nature, +j'oubliois Philippe, ce qu'il m'avoit dit, et tout ce que je lui avois +promis. Je ne sais de quelle manière il s'y prit; mais un matin il vint +m'avertir que madame de Sponasi me demandoit. Je me rendis chez elle. + +«Frédéric, me dit-elle, je pars à l'instant pour une de mes terres, où +je passerai un mois: elle est à trente lieues de Paris; je vous ai mandé +pour me faire vos adieux.--Je serai donc, madame, un mois entier sans +vous voir!--Vous vous en consolerez facilement.--Vous ne le croyez pas, +madame.--Si j'étois persuadée que ce fût pour vous un chagrin bien grand +de me quitter, je vous emmenerois.» Je ne répondis pas. + +«Vous n'osez m'en presser, ajouta-t-elle en souriant, et vous avez tort; +mais comme je ne veux pas que votre timidité vous prive du plaisir de +m'accompagner, je vous préviens qu'il est toujours entré dans mes +projets de vous avoir avec moi. Je vais écrire un mot à M. de Vignoral; +Philippe accompagnera le domestique, et se chargera de faire emballer ce +qui peut vous être nécessaire.--Ne seroit-il pas plus honnête, madame, +que j'allasse moi même...--Sans doute cela seroit plus honnête; mais je +prends sur mon compte ce qu'il y a de leste dans votre départ. Dans une +heure nous serons en route. J'ai moi-même une visite à rendre; vous +m'accompagnerez. De votre côté, vous devez avoir envie d'embrasser votre +ami Florvel; je profiterai de l'occasion pour m'acquitter envers son +épouse, que j'ai beaucoup trop négligée: mais on passe à mon âge +d'oublier un peu l'étiquette.» + +Il n'y avoit pas un mot à répliquer. Madame de Sponasi écrivit à M. de +Vignoral; moi je me promenois en rêvant aux moyens d'avertir son épouse, +de lui faire part de ma douleur, de lui jurer que l'absence ne feroit +qu'ajouter à mon amour. Philippe vint chercher le billet de madame de +Sponasi; je voulus lui dire quelques mots en particulier. Soit qu'il +s'en doutât, soit que le hasard seul fût contre moi, je ne pus y +parvenir; il fallut sortir avec ma bienfaitrice sans avoir soulagé mon +cÅ“ur. Je l'accompagnai dans la visite qu'elle alloit rendre, et j'y fus +d'une bêtise complète. Enfin nous arrivâmes chez Florvel. Tandis que +madame de Sponasi causoit avec son épouse, je lui fis signe que je +desirois lui parler particulièrement. Il me comprit, et saisit le +premier prétexte pour m'entraîner dans son cabinet. + +«Tu me vois au désespoir, mon cher Florvel, et j'attends de toi un grand +service.--Parle, mon ami.--Donne-moi ce qu'il faut pour écrire, et +jure-moi que tu feras remettre la lettre que je vais te laisser, +aussitôt que je t'aurai quitté.--Je te le promets.--Tu la feras remettre +sûrement et avec discrétion?--Oui, mon cher Frédéric. + +J'écrivis. + +«Ah! ma jolie Rose, pourquoi se tourmenter quand on s'aime et qu'on est +ensemble? Que je regrette les momens que nous avons perdus à nous bouder +comme des enfans! Nous étions trop heureux, et nous en abusions. Tu me +reproches sans cesse de ne plus t'aimer: si tu pouvois me voir dans ce +moment affreux où l'on m'arrache à toi, sans me laisser même la +consolation de te dire adieu, tu aurois pitié de moi; tu connoîtrois ton +empire sur un cÅ“ur qui ne respire que pour toi. Je t'écris en cachette, +n'ayant pu obtenir la permission d'aller te voir; j'ai craint de trop +insister pour ne pas te compromettre. Ô ma Rose jolie! ne m'oublie pas, +je t'en conjure à genoux; aime-moi, plains-moi, pense à moi toujours: +ton image seule occupera toutes mes pensées; Écris-moi bien souvent, +tous les jours, à tous les instans; assure-moi que tu ne m'en veux pas. +Je suis si malheureux, que j'ai besoin de consolation: et qui me +consolera de te quitter?... On m'appelle. Adieu, ma Rose, je pleurs et +t'embrasse de toutes mes forces.» + +«_P.S._ Adresse tes lettres au château de... près Orléans.» + + + + +CHAPITRE XIV. + +_Le presbytère._ + + +Un peu consolé d'avoir fait mes adieux à ma Rose chérie, je rejoignis +madame de Sponasi. Nous retournâmes à son hôtel: un quart d'heure après, +nous étions en route, elle, Philippe et moi, dans la même voiture. Nous +devions passer bien près de Mareil; j'obtins de ma bienfaitrice que nous +irions voir le bon curé qui m'avoit élevé. Quand nous y descendîmes, il +étoit avec son confrère le curé d'Orville. + +«Messieurs, leur dit madame de Sponasi en entrant, vous permettrez que +la philosophie vienne rendre visite aux ministres de la religion; +j'espère, pour vous et pour moi, que les méchans n'en parleront pas.» + +Tandis que j'embrassois mon cher Mentor, le curé d'Orville soutint la +conversation avec ma bienfaitrice. + +«Madame, lui répondit-il, les anciens philosophes respectoient ce qui +fait la base de la société et la consolation des malheureux; j'augure +trop bien des philosophes nouveaux pour croire qu'ils méprisent ce qu'il +leur seroit impossible de remplacer.» + +«Vous avez tort, monsieur le curé: nous faisons hautement profession +d'anéantir tous les préjugés; gare à vous, si nous vous trouvons sur +notre chemin.» + +«Les préjugés, madame, ne sont souvent que la prudence des siècles, +devenue tellement populaire, qu'il seroit aussi dangereux de les +anéantir, que difficile de remonter à leur origine. Les esprits foibles +veulent s'y soustraire; les têtes fortes et réfléchies admirent les +ressources de la Providence, qui a voulu que la multitude fît par +instinct ce qu'il seroit impossible d'obtenir de sa raison.» + +«Eh! pourquoi, monsieur le curé, n'obtiendroit-on pas que la multitude +fît usage de sa raison?» + +«C'est à vous, madame, que je le demanderai, à vous qui jouissez d'une +fortune immense. Voulez-vous consentir à vous priver de tous les +agrémens de la vie, à cultiver le champ qui doit vous nourrir, pour +laisser aux paysans de vos terres le temps de s'instruire? Quand même, +vous y consentiriez, quand tous les riches seroient de votre avis, qu'en +résulteroit-il pour les progrès de la raison humaine? Le contraire de ce +que vous en attendez: chacun, forcé de travailler pour vivre, pour +élever sa famille, négligeroit les sciences, les arts, qui ne seroient +plus d'aucune utilité pour l'existence, qui n'offriroient plus même les +jouissances de l'amour-propre. Nous retournerions à l'état de barbarie +dont l'humanité n'est sortie qu'à l'aide de ce que vous appelez des +préjugés.» + +«Vous allez trop loin, monsieur le curé: la raison, au contraire, +prouveroit à chacun que son intérêt est de tirer le meilleur parti de la +situation dans laquelle le hasard l'a placé; et le pauvre, en +travaillant pour le riche, ne s'appercevroit-il pas que le riche ne +dépense qu'au profit du pauvre?» + +«Vous, madame, qui n'avez pas à vous plaindre de la situation dans +laquelle le hasard vous a placée, vous ferez ce calcul qui vous paroît +juste; mais l'infortuné qui ne vit que de privations, que la religion +console du malheur ou arrête sur la pente du crime, en fera un bien +différent, si, le dégageant de toute crainte et de tout espoir à venir, +vous lui permettez de ne consulter que sa raison sur ce qui lui +convient. Sa raison lui criera qu'il a droit à toutes les jouissances, +que la propriété est le plus absurde des préjugés; et gare à vous si +vous vous trouvez sur son chemin.» + +«Et les lois, monsieur le curé, les comptez-vous pour rien?» + +«Et la force qui les brave, ou l'adresse qui les élude, madame, les +oubliez-vous? Il suffira donc de se croire loin de l'Å“il du magistrat +pour tout oser: quel homme, s'il n'a point perdu la raison, se croit +assez loin pour échapper à l'Å“il de la Divinité?» + +«Mais la philosophie consacre tous les préceptes de la morale.» + +«La religion va plus loin; des préceptes de morale elle fait des +devoirs: or je vous demande qui a plus de force sur la volonté des +hommes, de la puissance qui conseille, ou de celle qui ordonne.» + +«Si les idées religieuses ont tant de puissance, pourquoi donc ceux qui, +par état, sont chargés de les prêcher, les observent-ils si mal?» + +«Quand de la religion vous passerez à ses ministres, j'avoue, madame, +que vous aurez d'autant plus d'avantage sur moi, que les ministres que +tous avez pu connoître dans vos sociétés, sont positivement ceux qu'il +est impossible de défendre: la corruption du siècle les entraîne. Mais +ne pourrois-je pas vous demander également si une loi juste et +nécessaire cesse d'avoir son utilité, parce que le magistrat qui, par +état, doit la faire observer, a prévariqué dans son application?» + +«La comparaison n'est pas juste, car la loi même est là pour punir le +magistrat prévaricateur.» + +«La religion n'a-t-elle pas des ressources plus étendues pour punir le +ministre qui la déshonore par sa conduite? Consultez l'histoire, et vous +verrez qu'un peuple religieux est facile à gouverner; que celui, au +contraire, qui n'a plus de religion, ne peut être contenu que par des +lois de sang. Ainsi un gouvernement qui se prêterait à affoiblir les +idées religieuses, se mettrait dans la nécessité d'être cruel; ce qui +est plus contraire à la philosophie que la superstition du peuple.» + +«En ce cas, monsieur le curé, faites-nous donc une religion qui ne +révolte pas la raison par mille détails vraiment absurdes.» + +«Eh! madame, vous en feriez cent, que la multitude y porterait toutes +les sottises de celle que vous lui ordonneriez de quitter. La plus +simple seroit celle qui lui conviendroit le moins. Dans tous les temps +et dans tous les pays, le peuple n'a jamais bien su de sa religion que +ce que les honnêtes gens voudraient pouvoir en retrancher. Cela prouve +que la superstition est inhérente à la nature humaine, et que les +prêtres ne la créent pas.» + +«Ils l'exploitent du moins, monsieur le curé, ils l'exploitent; vous +n'en disconviendrez pas. Tenez, vous aurez beau faire, vous me forcerez +à vous estimer, vous particulièrement; mais vous ne me convertirez pas.» + +«Madame, je vous observerai que ce n'est pas moi qui ai provoqué cette +conversation, et que mon estime pour vous a devancé l'honneur que j'ai +de vous connoître. Je sais que vos bienfaits vous font regarder par vos +vassaux comme une mère attentive aux besoins de ses enfans. J'espère +qu'ils ne trahiront pas la reconnoissance dont la philosophie leur donne +le précepte; mais je souhaite qu'on ne leur laisse pas oublier que la +religion leur en fait un devoir.» + +«De la reconnoissance! s'écria le curé de Mareil: n'y comptez jamais. Il +y a long-temps que j'étudie les hommes, et je vous les livre comme +l'espèce la plus ingrate que la nature ait formée. La jeunesse a trop de +passions pour être reconnoissante, l'homme fait a trop d'ambition, et la +vieillesse n'a plus de sensibilité. Le pauvre ne se souvient d'un +bienfait que lorsqu'il en espère de nouveaux: le riche croit les +acquitter tous avec de l'argent. Pour moi, j'ai renoncé à obliger, et je +promets bien...» + +Dans ce moment, la vieille gouvernante entra, faisant beaucoup +d'excuses et autant de révérences; mais elle venoit avertir M. le curé +qu'un habitant du village s'étoit blessé en coupant du bois, et qu'il +demandoit à le voir. Notre bon curé sortit sans prendre garde seulement +à la société qu'il avoit chez lui. Madame de Sponasi s'informa de la +situation de cet homme; et ayant appris qu'il étoit chargé d'une +nombreuse famille, elle remit pour lui une somme d'argent à la +gouvernante. Le curé d'Orville reçut de ma bienfaitrice un adieu fort +amical; je le priai de présenter mes regrets à mon cher Mentor, et nous +remontâmes en voiture. + +«J'aime assez ce prêtre, nous dit madame de Sponasi; et si j'avois à ma +disposition la feuille des bénéfices, je lui donnerois sur-le-champ un +évêché: il parle bien, et connoît mieux les devoirs de son état que les +ecclésiastiques que j'ai jusqu'à présent rencontrés dans le monde. Il +est vrai que je n'ai pas voulu le pousser trop fort; il faut ménager les +bienséances: son fanatisme d'ailleurs m'a paru assez raisonnable.» + +«Je me suis bien apperçu de votre intention, lui répondit Philippe; +ordinairement vous avez la repartie plus vive.» + +Madame de Sponasi observa, en riant, que, dans un presbytère, elle ne +pouvoit décemment tenir tête à deux curés, et qu'en consentant à s'y +arrêter pour m'obliger, elle s'étoit fait la loi de ne rien dire qui pût +choquer celui qui l'habitoit; qu'elle ne savoit même pas comment la +conversation s'étoit engagée sur un pareil sujet. Je le savois bien, +moi; et la réflexion de madame de Sponasi, la flatterie de Philippe, me +donnèrent une idée juste du caractère de ma bienfaitrice et de la +manière dont son valet-de-chambre avoit acquis, de l'empire sur elle. +Mais ce qui bouleversoit ma raison, ce qui m'occupoit même assez pour me +faire oublier momentanément ma Rose jolie, c'étoit le fanatisme du curé +d'Orville, que madame de Sponasi avoit trouvé assez raisonnable. + +Un fanatisme raisonnable! Mes chers lecteurs, vous consentirez +volontiers à me laisser réfléchir un peu sur cette expression: +aussi-bien, de quoi vous entretiendrois-je? Des plaisanteries de ma +bienfaitrice? Il n'en est pas une qui n'ait été répétée jusqu'à satiété. +Des réponses de Philippe? Il rioit ou approuvoit, selon qu'il étoit sûr +que le rire ou l'approbation conviendroit à sa maîtresse. Vous +entretiendrois-je de ma douleur en m'éloignant de madame de Vignoral? +Elle m'accabloit alors, je la croyois éternelle; et aujourd'hui, si je +voulois me le rappeler, je serais obligé d'ouvrir quelques romans, et +de copier le chapitre concernant le départ d'un héros. La voiture va +bien: en attendant que nous arrivions, revenons, je vous prie, au +fanatisme raisonnable du pauvre curé d'Orville. + +Il n'est pas de sentiment vif qui ne puisse se changer en passion, point +de passion qui ne puisse aller jusqu'au fanatisme. L'amour de +l'humanité, la gloire, l'enthousiasme pour les arts, pour la vertu même, +la philosophie, la religion, l'amour de la patrie, ont leur fanatisme: +c'est alors que ces sentimens, destinés à faire le charme de la vie, le +bonheur de la société, par leurs excès mêmes amènent un résultat +contraire au but qu'ils s'étoient proposé. On pourroit en citer des +exemples dans tous les genres; mais la moindre réflexion suffît pour se +convaincre qu'il n'est pas de fanatisme raisonnable. + +Pourquoi donc madame de Sponasi, qui avoit de l'esprit, s'étoit-elle +avisée de réunir deux idées aussi contradictoires? Pourquoi, mes chers +lecteurs? C'est que l'art de dénaturer les expressions les plus claires +étoit déjà poussé si loin, que rien n'étoit plus commun que de raisonner +sur tout et de ne s'entendre sur rien. Madame de Sponasi vouloit dire +qu'elle trouvoit le zèle du curé d'Orville appuyé sur des raisonnemens +solides: c'étoit sa pensée. Elle mit de la finesse dans la manière de la +rendre, et ne s'en tira qu'en blessant le bon sens. Au reste, son mot +fut répété; il fit fortune. + +J'ai depuis entendu presque toujours confondre le fanatisme et la +superstition, quoique rien ne soit plus distinct. Madame de Sponasi, par +exemple, ne croyoit pas en Dieu; mais elle avoit une confiance sans +bornes dans les tireurs de cartes: elle n'étoit pas fanatique; elle +étoit superstitieuse. + +On a vu plus d'une fois des furieux se mettre à genoux pour recevoir la +bénédiction d'un prêtre qui leur ordonnoit d'aller massacrer leurs +frères: c'étoit du fanatisme. On a vu aussi des furieux se mettre à +genoux pour recevoir la bénédiction d'un prêtre qu'ils alloient égorger: +c'étoit de la superstition. Le fanatisme étoit alors dans le sentiment +qui les rendoit assassins, sans les empêcher d'être superstitieux. + +Il est dix heures du soir; le fouet du postillon m'avertit que nous +approchons du château. Nous y entrons; et, malgré ma douleur, je suis +obligé de satisfaire l'appétit dévorant que la route a excité. À peine +suis-je retiré dans mon appartement, que je m'abandonne...--Au +désespoir?--Non, au sommeil le plus calme et le plus profond.--Ah! vous +n'aimiez pas: peut-on dormir loin de l'objet qu'on aime?--Oui, mon cher +lecteur: les romans disent le contraire; mais vous avez sans doute +éprouvé qu'ils ont tort. Le romancier qui feroit mourir son héros de +faim ou faute de sommeil, exciterait la risée générale. Il a bien soin +d'observer que l'appétit abandonne le héros malheureux, que Morphée +s'éloigne de ses paupières baignées de larmes; mais comme le héros +malheureux n'en existe pas moins, il faut conclure que le roman a ses +licences comme le poème épique. D'ailleurs, si, près de vous séparer de +votre amie, vous ne voulez pas vous exposer à mourir d'insomnie ou +d'inanition, tâchez, ainsi que moi, d'être initié au système de la +philosophie de la nature, et vous entendrez bientôt cette mère attentive +vous crier fortement: Rétablis l'équilibre. + + + + +CHAPITRE XV. + +_L'inquiétude._ + + +En m'éveillant, je pensai à ma Rose jolie. Ah! si dans les longues +journées qui péniblement s'écoulent loin de ce qu'on aime, il est des +momens où l'absence paroît plus cruelle encore, n'en doutez pas, c'est +lorsqu'après un sommeil réparateur les yeux s'ouvrent à la lumière. Je +pourrois le prouver en développant avec art le système de madame de +Vignoral. Je l'appelois, je soupirois, je pleurois; pleurs, cris, +soupirs inutiles. Hélas! loin de jouir de sa présence, il falloit +attendre vingt-quatre heures avant même de recevoir de ses nouvelles. +Aura-t-elle la bonté de m'en donner? Vive comme je la connois, +incapable de supporter la moindre contrariété, quand je gémis loin +d'elle, ne croira-t-elle pas que je l'ai abandonnée de mon propre +mouvement? Partir sans la voir, c'étoit un crime; je m'accusois de trop +de condescendance pour les volontés de madame de Sponasi: j'aurois dû +tout risquer pour lui dire adieu. + +Je ne cherchois pas à me trouver avec Philippe; je lui en voulois. Sans +en avoir aucune certitude, j'aurois juré que je lui avois l'obligation +de ce beau voyage. De quoi se mêloit-il? que lui importoit ma santé? Si +je trouvois mon bonheur à pâlir, maigrir, perdre mes forces, s'en +portoit-il moins bien? Avoit-il fait à ma bienfaitrice une confidence +qu'il m'avoit plutôt arrachée qu'il ne l'avoit obtenue? De quel droit +disposoit-il de mes secrets et de la réputation d'une femme que +j'idolâtrois? Oui, Philippe, je vous en voulois beaucoup; et, pour me +venger, je cherchois à m'établir auprès de madame de Sponasi, de manière +à pouvoir me passer de vos secours, qui me devenoient importuns: je lui +fis la cour, en entrant de moitié dans la guerre qu'elle avoit déclarée +au ciel; nous combattîmes tous deux avec une vigueur d'autant plus +grande, que, n'ayant personne pour rompre nos lances, nous étions sûrs +de la victoire. Quel courage nous déployâmes dans la première soirée +que, nous passâmes ensemble! Ce qui m'étonnoit, étoit de me trouver +autant d'esprit que ma bienfaitrice. J'ignorois alors combien peu il en +faut pour être méchant, plaisant et satyrique, quand on tourne en +dérision ce qu'il y a de plus respectable dans le monde. La facilité du +succès dans ce genre suffiroit seule pour en dégoûter. + +Le lendemain, M. Philippe m'apporta une lettre; il avoit, en me la +présentant, un air moitié satisfait, moitié railleur, qui me déplut +singulièrement. La lettre étoit de ma Rose chérie; j'avois reconnu +l'écriture, et mon cÅ“ur avoit tressailli. Je brûlois de la lire; mais M. +Philippe restoit là , et je n'aurois pas voulu seulement rompre le cachet +en sa présence. Je voyois bien qu'il desiroit que je me confiasse à lui: +je n'en avois nulle envie; au contraire. Il tournoit dans ma chambre; +mais il ne s'en alloit pas. Le rouge me montoit au visage, je +m'impatientois; j'allois éclater quand je le vis prendre un siége et +s'asseoir. Ce qui auroit dû me pousser à bout fut positivement ce qui me +déconcerta; je posai la lettre sur une table, et je m'assis à mon tour +avec beaucoup de tranquillité. + +«L'épreuve est terrible, me dit-il aussitôt en se levant. Je ne me +repens pas de l'avoir tentée; mais je jure de ne plus m'y exposer. +Avouez, monsieur, que vous avez été au moment de vous emporter contre +moi.--Oui, Philippe.--Si vous saviez... Monsieur Frédéric, je vous le +répète, si jamais vous me méprisez, vous me rendrez le plus malheureux +des hommes.--Philippe, je pourrai avoir intérieurement de l'humeur +contre vous; mais vous mépriser, mépriser celui qui, depuis mon enfance, +a veillé sur ma destinée, ah! jamais. Pourquoi me tourmentez-vous, +Philippe, vous qui autrefois ne pensiez qu'à mon bonheur?--Depuis que +vous existez, c'est la seule chose qui m'occupe. Vous ne le croyez pas +en ce moment; le jour viendra où vous me remercierez. Mais je vous +laisse; vous devez être pressé d'ouvrir cette lettre. + +Il sortit. La lettre étoit là devant mes yeux; eh bien! je n'étois pas +pressé de l'ouvrir. «_Si vous saviez_, avoit-il dit, et il s'étoit +arrêté. Ce peu de mots m'avoit rappelé le mystère qui enveloppe ma +naissance, et toutes les conjectures que j'avois formées. Ces pensées +tumultueuses, cette incertitude dévorante, venoient de chasser jusqu'au +souvenir de madame de Vignoral, comme l'amour, quelques instans +auparavant, avoit anéanti le souvenir des obligations que je devois à +Philippe. L'impossibilité de fixer mes idées, plus que toute autre +cause, me ramena insensiblement à la lettre; et, par un effet bien +naturel encore, la lecture de la lettre chassa toutes les pensées qui +m'absorboient deux minutes avant. + +ROSE À FRÉDÉRIC + +«Non, Frédéric, vous ne m'aimez plus; je le disois avec raison, je le +répéterai sans cesse. Partir sans savoir si je le voulois, sans me voir, +sans s'informer si j'aurois la force de supporter ton absence, c'est une +cruauté dont je ne te croyois pas capable. Tu m'écris que tu as craint +de me compromettre; que signifie cette crainte? me compromettre auprès +de qui? La nature ne m'a-t-elle pas créée libre? Il falloit tout braver +pour venir me dire adieu; je ne t'aurois pas laissé partir. Mais tu +voulois me fuir, me livrer au désespoir; tu as réussi. En recevant ta +lettre, je me suis mise en colère; j'ai crié, j'ai pleuré: maintenant je +suis malade, bien malade, mais sérieusement malade. Tu veux que je +t'écrive à tous les instans; je n'ai pas même la force de finir cette +lettre: peut-être serai-je morte quand tu la recevras; je n'ai jamais +été aussi mal. Frédéric, tu te reprocheras toute ta vie d'avoir conduit +au tombeau ta Rose hier encore jolie, aujourd'hui languissante. Adieu. +Si c'étoit pour toujours!» + +* * * + +Quelle lettre! je pensai devenir fou en la lisant; et pendant une heure +je ne fis rien autre chose que la lire. Pauvre Rose! malade de mon +départ, peut-être morte!--Oh! cela n'est pas possible.--Elle m'aime tant +cependant; qu'y auroit-il d'extraordinaire qu'une douleur profonde la +conduisît au tombeau?--Prenez garde, Frédéric; c'est ici l'amour-propre +qui grandit le pouvoir de l'amour.--Non, mon cher lecteur; Rose est +malade, Rose craint de mourir; elle le dit: et Rose peut être vive, +emportée, inconséquente; mais Rose est incapable de trahir la vérité. +Pourquoi suis-je parti? que ferai-je? Dans le trouble où je suis, il +m'est impossible de prendre une résolution. Je tombe anéanti sur un +fauteuil, j'arrose des pleurs les plus amers le billet de ma Rose +languissante; je suffoque, la respiration me manque entièrement. Je veux +relire encore cette lettre terrible; les larmes dont elle est couverte, +celles qui roulent dans mes yeux, ne me permettent plus de distinguer un +seul mot. Je me lève, je marche avec autant de précipitation que si +chaque pas devoit me rapprocher d'elle; épuisé de fatigues, je reviens +tomber à la même place, et je me fixe enfin au seul parti que j'avois à +prendre, celui de répondre à Rose assez vite pour que ma lettre partît +le jour même: l'heure pressoit. J'écris: + +«Je ne pourrois survivre à ma Rose; par pitié pour moi, qu'elle ne meure +pas. S'il lui est impossible de supporter une absence qui m'accable +autant qu'elle, n'est-elle pas la maîtresse de l'abréger? Qu'elle +écrive, _Reviens, Frédéric_; et Frédéric, qui n'a de volontés que +celles de Rose, oubliera tout, bravera tout, pour voler auprès d'elle». + +Je ferme mon billet, je descends; j'ordonne au premier domestique que je +rencontre de monter à cheval, et d'arriver assez tôt à Orléans pour que +ma lettre parte par le courier du jour: mon ordre paroît l'étonner; j'y +joins les prières les plus pressantes, j'y ajoute l'argument que +Philippe m'avoit tant recommandé. Le domestique me comprend si bien, +qu'il m'assure qu'il n'en dira rien à madame la baronne.--«À personne, +mon ami?--Non, monsieur, à personne». Je l'accompagne à l'écurie, je le +vois monter à cheval; il part: je sors derrière lui par la grille du +château; je le suis des yeux autant que ma vue peut s'étendre; mon cÅ“ur +palpitoit avec la plus grande violence. Au moment où je cessai de le +voir, je devins plus tranquille. Pourquoi cela? Rose étoit-elle hors de +danger? Non, sans doute; mais la crainte de ne pouvoir faire partir ma +lettre, étoit la dernière qui m'avoit fortement agité, et en la perdant +je sentis diminuer toutes les autres. Cela n'est pas raisonnable, j'en +conviens, et pourtant cela arrive toujours ainsi. Qui prétendroit +soumettre toutes ses sensations au calcul de la raison, deviendroit fou, +ou cesseroit bientôt de sentir. L'instinct de notre conservation se joue +de nos plus grandes douleurs par les distractions les plus légères. Si +ce n'est pas un bienfait de la Providence, qu'on me dise à qui nous +devons l'attribuer. + +Le domestique revint une heure après; je l'attendois sur la route. «Les +paquets étoient-ils fermés?--Non, monsieur.--Ma lettre partira?--Oui, +monsieur; je l'ai remise moi-même au bureau; je l'ai vu ranger parmi +celles que l'on comptoit; je l'ai vu timbrer.--Merci, mon ami.--C'est +moi, monsieur, qui vous dois des remerciemens.» + +Il se trompoit; j'étois véritablement son obligé. Chacun des détails +qu'il m'avoit donnés, avoit augmenté mes motifs de consolation. Ma +lettre, jetée simplement dans la boîte, n'eût pas fait sur moi le même +effet que ma lettre remise au bureau, comptée pour partir, et, qui plus +est, timbrée. Les passions violentes ont aussi leur superstition: fasse +le ciel que les raisonneurs n'essaient jamais de nous en guérir! + +J'étois triste, mais assez calme pour pouvoir cacher à tous les yeux le +chagrin que j'avois éprouvé.--Vous ne l'éprouviez donc plus? me demande +le lecteur étonné.--Voyons, expliquons-nous. Croyez-vous que je fasse un +roman, ou que je vous raconte une histoire véritable?--Mais jusqu'à +présent rien ne paroît au-dessus de la vérité.--Eh bien! mon cher +lecteur, souffrez donc que je continue à parler son langage. + +Le défaut de la plupart des écrivains est d'exalter tous les sentimens, +au point que lorsque nous nous trouvons dans des circonstances pareilles +à celles dont nous avons lu les détails, et que nous comparons nos +sensations à celles dont on nous a fait la peinture, nous sommes +indignés de notre légéreté. J'ai vu bien des gens affligés, s'affliger +encore plus de ce qu'ils ne l'étoient pas davantage. On s'accuse +d'insensibilité, on s'en veut d'éprouver quelques consolations; on +combat contre la nature, qui, combattant à son tour, s'obstine à nous +envoyer des distractions que nous nous obstinons à repousser. On se +trompe sur l'étendue de son chagrin, et, de cette première hypocrisie, +on passe bientôt à une plus grande, qui est de vouloir tromper les +autres sur le même sujet. C'est ainsi que l'on ajoute à la longueur de +ses chaînes, sans penser que presque toujours les méchans se chargent de +les secouer et de nous en faire sentir la pesanteur. Voyez les enfans; +leurs chagrins sont plus vifs, mais plus passagers que les nôtres. +Quelle différence! dira-t-on. Je n'en vois qu'une. L'enfant pleure +jusqu'à ce qu'il ait obtenu ce qu'il desire, ou qu'un autre objet le lui +ait fait oublier; l'homme, à tous égards, fait de même: mais dans la +douleur de l'enfant, il n'y a que de la douleur; elle passe: dans la +douleur de l'homme, il y a souvent du plaisir et de l'amour-propre à +s'en nourrir; elle dure. + +J'étois inquiet, je le répète, mais assez calme pour cacher à tous les +yeux le chagrin que j'avois éprouvé. Je comptois tout bas les heures qui +devoient s'écouler jusqu'à la réponse de ma Rose bien aimée. Deux jours +se passèrent, et la réponse n'arriva pas. C'est alors que mon état +devint insupportable. Pourquoi Rose ne m'avoit-elle pas écrit? Si je +voulois rappeler toutes les manières dont je répondois à cette question, +deux volumes ne suffiroient pas. Rose est malade, Rose est peut-être +morte. Que sais-je si l'on ne se permet pas d'intercepter mes lettres? +Qui? Madame de Sponasi? Philippe? Non, c'est une infamie dont ils sont +incapables. Ah! ciel, si mon dernier billet étoit tombé dans les mains +de M. de Vignoral! Imprudent que je suis! Je devois l'envoyer sous +enveloppe à Florvel. Quoi! ce n'est pas assez d'avoir plongé dans le +désespoir ma Rose chérie, il faut encore que je la livre à la colère +d'un époux outragé! Cet époux est philosophe, il est vrai; et la +philosophie offre tant de ressources contre les maux inséparables de la +vie! D'ailleurs madame de Vignoral ne souffre pas qu'on s'arroge le +droit de censurer sa conduite: la nature ne l'a-t-elle pas créée libre +de ses actions? Pourquoi donc ne m'a-t-elle pas écrit? Je me fis la même +question jusqu'au lendemain. Le lendemain, point de lettre encore. Il +n'en faut plus douter, Rose est flétrie par le chagrin; elle est +languissante, sans forces. Hélas! elle n'en conserve sans doute que pour +m'accuser. Je partirai, j'irai recevoir son dernier soupir et mourir +avec elle. Je m'arrêtai à cette résolution. + +_Fin du tome premier._ + +* * * + + + + +FRÉDÉRIC, + +PAR J.F. Auteur de _la Dot de Suzette_. + +TOME SECOND. + +[Illustration: _Eh! bien, malheureux! osez me percer le sein; Je suis +votre père_.] + + + + +CHAPITRE XVI. + +_Didon_. + + +Avec quelle impatience j'attendis la nuit! Elle vint; mais jamais madame +de Sponasi n'avoit moins senti le besoin de se livrer au sommeil. À +minuit, je fus obligé de prétexter une incommodité pour obtenir la +permission de me retirer. Je ne mentois pas, j'avois une fièvre +violente. À trois heures du matin, j'examine si tout est tranquille dans +le château; j'en sors, je vais à pied jusqu'à la ville: là , je prends la +poste à franc étrier, et me voilà sur la route de Paris, jurant après +les chevaux, payant bien les postillons, et prenant pour toute +nourriture de grands verres d'eau fraîche qui n'appaisoient pas la soif +ardente qui me dévoroit. + +À six heures après midi, j'arrive à la barrière d'Enfer; je fais galoper +mon cheval jusqu'à la poste, au risque d'écraser les passans; je prends +un fiacre, je lui donne l'adresse de M. de Vignoral, je me place dans sa +lourde voiture, et des larmes brûlantes viennent sécher sur mes joues. +«Ô ciel! me disois-je, que vais-je apprendre? Rose aimée la voix de ton +Frédéric arrêtera-t-elle ton ame prête à s'échapper? Ah! si j'avois pris +la résolution d'accourir dans ses bras aussitôt que je reçus sa lettre, +mon sort seroit décidé; Rose vivroit encore. Elle avoit raison, je ne +l'aimois pas comme elle méritoit de l'être; mais j'appaiserai ses mânes +par le sacrifice d'une vie qui lui appartenoit. Oui, ma Rose chérie, si +tu as succombé à la douleur, Frédéric ne te survivra pas.» + +La voiture arrête; je me précipite sous la porte cochère. Au bas de +l'escalier, je rencontre madame Leblanc. «Oh! madame Leblanc, lui dis-je +en tremblant, comment se porte votre maîtresse?--Assez bien, +monsieur.--Ah! tant mieux. Puis-je la voir?--Non, monsieur, elle est +sortie.--Sortie, madame Leblanc!--Oui, monsieur; elle est à l'Opéra». La +force m'abandonne; je m'assieds sur l'escalier, en répétant: à l'Opéra? + +«Qu'avez-vous donc? me dit madame Leblanc; vous avez l'air malade.--Ce +n'est rien... Je me meurs... Aidez-moi, je vous prie, à gagner mon +appartement.--Soutenez-vous donc, vous allez tomber et m'entraîner avec +vous.--Oui, madame.--Mais vous avez une fièvre de cheval: d'où +venez-vous dans un état pareil?--D'Orléans, madame Leblanc, pour voir +votre maîtresse, que je croyois morte, et qui est à l'Opéra.--Pauvre +enfant! Et pourquoi donc se faire des idées pareilles?--Est-ce que +madame de Vignoral n'a pas été malade?--Non.--Quoi! m'écriai-je, elle +n'a pas été malade?--Ne vous agitez donc pas ainsi; on croiroit que vous +avez le transport. Attendez: je me rappelle que le jour de votre départ +elle nous fit tous enrager, que le soir elle se mit au lit plutôt qu'à +l'ordinaire, qu'elle ne parloit que de mourir, qu'on envoya chercher le +médecin, et que le lendemain matin elle se portoit très-bien. +Couchez-vous, monsieur; vous en avez plus besoin qu'elle.--Oui, madame +Leblanc.--Voulez vous prendre quelque chose?--Comme il vous plaira.--Je +vais descendre; dans cinq minutes je vous apporterai tout ce qu'il vous +faut.--Oui, madame.--Voulez-vous qu'on aille avertir le docteur?--Oui, +madame.--Sans doute, le pauvre enfant est véritablement fort mal». Elle +descendit. + +Je ne sais si j'avois le transport; mais il m'étoit impossible de rester +en place. J'essayai alternativement tous les siéges; pas un seul ne me +convenoit. Je finis par me jeter sur mon lit, où je me livrai à des +extravagances que je n'oserois rapporter. J'avois aux oreilles un +bourdonnement qui augmentoit progressivement, et qui ne cessoit, en se +brisant avec un fracas épouvantable, que pour me faire entendre ces +mots: à l'Opéra. Le bourdonnement recommençoit aussitôt, et finissoit +encore par me laisser distinguer le même refrain: à l'Opéra. Ma tête +étoit si lourde, que je n'avois pas la force de la changer de place, +quoique je me persuadasse que ce changement suffiroit pour éloigner les +importuns qui me crioient sans cesse: à l'Opéra. + +Le portier entra dans ma chambre pour me dire que le cocher +s'impatientoit, et demandoit jusqu'à quelle heure je le garderois. «Il +est encore là ?--Oui, monsieur». Je me lève, je cours les escaliers, je +monte dans la voiture. «Où allons nous, mon bourgeois?--À l'Opéra.» + +Nous arrivons. Je saute à bas de la voiture, j'entre; on me demande mon +billet--«Ah! c'est vrai; je l'avois oublié». Je me retourne, et je vois +le cocher qui, courant après moi, me crioit: «Monsieur! monsieur! vous +ne m'avez pas payé.--Ah! c'est vrai; je l'avois oublié.--Et votre +chapeau, monsieur?--Est-ce qu'il n'est pas dans la voiture?--Non, mon +bourgeois.--En ce cas, je l'ai donc oublié.» + +Je paye le cocher, je prends un billet de parterre, et me voilà à +droite, cherchant des yeux la loge où pouvoit être madame de Vignoral: +mais sans me donner le temps d'examiner, je passe à gauche pour la +chercher de nouveau; je ne l'apperçois pas encore. Je retourne à droite. +Je ne sais combien de fois je fis ce manége. Enfin je la vis aux +secondes, positivement en face de la porte par laquelle j'étois d'abord +entré. + +Ah! Rose! Rose! pourquoi te trouvois-je plus jolie que jamais? Tu étois +pourtant avec le cavalier de ta société sur lequel je t'avois montré le +plus de jalousie; tu lui parlois de cet air aimable que tu ne devois +avoir qu'avec ton Frédéric. Je t'examinois, perfide; je te vis rire aux +éclats: de rage je détournai les yeux, je les portai sur le théâtre, et +je considérai l'infortunée Didon, qui se poignardoit sur un bûcher en +apprenant le départ de celui qu'elle aimoit. «Malheureuse princesse! +m'écriai-je tout haut, dans le siècle où tu vécus, on ne connoissoit +donc pas la philosophie de la nature?--Tout cela est fabuleux, me +répondit mon plus proche voisin, croyant sans doute que je voulois +entamer la conversation; on ne se tue de désespoir que sur le théâtre ou +dans les romans». Je n'étois pas en train de parler, je sortis; et +prenant une voiture, je me fis reconduire chez moi, où je me mis au lit, +recevant sans mot dire les réprimandes de madame Leblanc, buvant sans +souffler la tisane qu'elle me présentoit, la suppliant seulement +d'avertir sa maîtresse de mon arrivée, aussitôt qu'elle rentreroit. Elle +rentra; madame Leblanc courut lui apprendre que j'étois à Paris, +malade, au lit, que je demandois en grâce à lui parler, et revint me +dire que sa maîtresse me conseilloit de dormir jusqu'au lendemain, et +que nous déjeûnerions ensemble. + +Je ne sais si ce fut pour obéir à madame de Vignoral, mais je dormis +effectivement; il est vrai que ce fut d'un sommeil si pénible, qu'en +m'éveillant j'étois, je crois, plus fatigué que la veille. Cependant la +fièvre avoit cessé, et je me sentois de l'appétit. Je mangeai en +attendant le déjeûner de Rose. En mangeant, je me demandai ce que je lui +dirois; et j'avoue que je souhaitois alors aussi ardemment d'être à +trente lieues d'elle, que j'avois desiré de m'en rapprocher. Elle me fit +inviter à descendre. J'avois assez l'air d'un coupable que l'on conduit +devant son juge. + +Comme vous êtes changé! me dit-elle en me voyant.--Vous l'êtes cent fois +plus que moi, lui répondis-je avec colère (ce fut le premier effet que +sa vue fit sur moi).--Vous me trouvez réellement changée? Je me porte +bien cependant.--Si j'avois votre légéreté, votre insouciance, votre +inhumanité...--Frédéric, pensez-vous à ce que vous me dites?--Perfide! +pensez-vous à la manière dont vous vous conduisez avec moi?--Monsieur, +je vous prie, expliquons-nous de sang froid. Qu'avez-vous à me +reprocher?--Ce que j'ai à vous reprocher! Où étiez-vous hier?--À +l'Opéra.--Avec qui?--Vous dois-je compte de mes actions?--Si elles +étoient pures, vous oseriez les avouer.--Frédéric, vous abusez de ma +patience.--Et vous, de ma crédulité, de mon amour. Rose, lisez cette +lettre que vous m'avez écrite; la voilà , baignée de mes pleurs. Vous me +trompiez donc?--Non, monsieur, dit-elle en prenant la lettre, qu'elle +ne me rendit pas; je vous jure qu'en l'écrivant je cédois aux mouvemens +les plus naturels. Votre départ a pensé me faire mourir. Est-ce ma faute +à moi si je suis incapable de supporter la contrariété, et si toutes les +émotions violentes me guérissent des sentimens qui les ont +occasionnées?--Vous ne m'aimez donc plus?--Non, Frédéric. Vous +connoissez ma franchise; il me seroit impossible de vous tromper, de me +tromper moi-même: il ne faut pas vaincre la nature.--Et moi, puis-je +vaincre l'amour que vous m'avez inspiré? Puis-je cesser...--Oui, +Frédéric, vous cesserez d'avoir de l'amour pour moi, et nous +conserverons l'un pour l'autre beaucoup d'amitié.--Jamais.--Vous le +croyez aujourd'hui; mais le temps, la nature...--La nature! m'écriai-je, +la rage dans le cÅ“ur; la nature! Pensez-vous qu'avec ce mot, qui +briseroit la patience d'un ange, il n'est pas de femme sans foi, il +n'est pas de monstre, quelque dépravé qu'on le suppose, qui ne pût +justifier les crimes les plus atroces...--Frédéric!--la conduite la plus +scandaleuse...--Frédéric!--les vices les plus bas.--Monsieur, dit-elle +en se levant, vous m'insultez.» + +Quand une femme qui a été la vôtre vous dit que vous l'insultez, il est +certain que vous lui reprochez ce qu'elle ne veut pas entendre, ce +qu'elle ne peut justifier; alors le meilleur parti est de se taire: ce +fut celui que je pris. Je remontai chez moi, où, dans ma colère, je +m'expliquai avec tant d'énergie, que si madame de Vignoral m'eût +entendu, elle auroit pu répéter avec plus de raison que je l'insultois. +Je m'habillai dans l'intention d'aller épancher mon cÅ“ur dans le sein +de mon ami Florvel. Comme j'allois sortir, on vint m'avertir que M. de +Vignoral me demandoit. Je me rends à son cabinet; je le trouve.... avec +son épouse. + +«Pourriez-vous, me dit-il, m'expliquer ce qui se passe d'extraordinaire +chez moi? Vous arrivez à Paris sans que j'en sois prévenu; vous +descendez dans ma maison sans me faire avertir; vous voyez ma femme un +instant, et elle accourt aussitôt m'apprendre qu'il lui est désormais +impossible de vivre sous le même toit que vous. J'espère que vous me +direz tout ce que cela signifie.--C'est madame qui est venue se plaindre +à vous, monsieur?--À qui donc voulez-vous qu'elle se plaigne quand on +lui manque?--Est-ce madame aussi qui vous a dit que je lui avois manqué? +Monsieur, je n'aime pas qu'on me réponde en m'interrogeant. Puis-je +savoir ce que vous êtes venu faire à Paris?--Un voyage bien inutile, +monsieur.--Ce n'est pas là une réponse.--Ce n'en est pas moins la +vérité. Madame de Sponasi apprend qu'une de ses amies est malade; elle +écrit, et n'en reçoit point de nouvelles: l'inquiétude l'agite, elle +m'engage à partir. Je prends la poste, je cours sans m'arrêter, sans +rien prendre, quoique j'eusse la fièvre. J'arrive chez l'amie de madame +de Sponasi; tremblant, je m'informe de sa santé; on me dit qu'elle est à +l'Opéra. Cela me paroît si bizarre, que je n'en veux rien croire. Malgré +la fatigue et l'accablement que j'éprouvois, je vais moi-même à l'Opéra; +j'y vois cette femme que l'on croyoit aux portes du tombeau, fraîche +comme une rose humectée des pleurs de l'aurore, gaie comme une jeune +fiancée villageoise; je crois même qu'elle en étoit aux accords. +N'est-ce pas là faire un voyage inutile? Je m'en rapporte à vous, +monsieur.--Madame de Sponasi est une folle de vous faire courir la poste +pour si peu de chose, me répondit M. de Vignoral avec impatience.--Je +suis de cet avis, ajouta son épouse en riant: mais elle ne savoit sans +doute pas que Frédéric avoit la fièvre; sans cela, elle serait +inexcusable.--C'est là son moindre tort, m'écriai-je en la regardant +avec humeur.» + +J'aurois dû avoir plus d'empire sur moi. Madame de Vignoral, charmée de +la manière dont j'évitais de la compromettre, lorsque, dans son premier +mouvement, elle avoit oublié qu'une femme ne doit jamais se plaindre à +son mari des torts de son amant, ne rioit sans doute que de l'adresse +avec laquelle je réparois son inconséquence; mais ce rire m'avoit +choqué, et ma réplique, plus encore mon regard, lui rendirent sa +colère. Elle s'empressa de répliquer: + +«Les torts d'une femme qui a eu des bontés pour vous, quelque grands que +vous les supposiez, ne pourraient vous autoriser à l'insulter; et +lorsque votre colère retombe sur moi, qui ne suis pour rien dans cette +affaire, j'ai droit d'en être offensée. Point d'explications, monsieur; +je ne les aime pas. Je vous avertis que je n'ai point de rancune; +heureusement la nature m'a donné un caractère éloigné de tout esprit de +vengeance: mais je sens qu'il me seroit désormais très-désagréable de +vivre dans la même maison que vous.» + +Le grand homme assura son épouse qu'il lui en coûteroit d'autant moins +de la satisfaire, qu'il ne pouvoit se dissimuler que je n'avois aucune +aptitude aux sciences, que tous mes goûts étaient frivoles; en un mot, +que, malgré ses conseils, il ne doutoit pas que je ne fusse subjugué +par quelque coquette qui m'avoit dégoûté de la philosophie. «Oh! oui, me +disois-je tout bas, de la philosophie de la nature.» + +«Vous m'avez entendu, monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers +moi.--Monsieur, je ne suis pas entré chez vous de ma propre volonté; +j'espère que vous n'oublierez pas que c'est à madame de Sponasi qu'il +faut vous adresser.--Et si cela alloit lui faire perdre l'amitié de sa +bienfaitrice? s'écria madame de Vignoral. Je n'y avois pas pensé.» + +J'y avois réfléchi, moi; mais j'étois plus pressé de m'éloigner de la +perfide Rose, qu'elle ne l'étoit d'être séparée de Frédéric. Je les +saluai, et je me rendis bien triste chez mon ami Florvel. Je lui contai +mes peines; il commença par rire du destin qui me faisoit courir la +poste pour voir ma maîtresse à l'Opéra, en recevoir mon congé, me +brouiller avec un philosophe, risquer de perdre ma santé et la +protection de madame de Sponasi: il finit par me plaindre, en m'assurant +que son amitié me resteroit, à quelque événement que ce fût. Nous +consultâmes ensemble ce que j'avois de mieux à faire. + + + + +CHAPITRE XVII. + +_Le retour._ + + +Ce qu'il y avoit de mieux à faire sans doute, étoit de retourner sur mes +pas aussi vîte que j'étois venu: le temps, qui affoiblit tout, ne +pouvoit qu'ajouter au tort de mon absence. J'hésitois; Florvel me +décida. Nous cherchâmes long-temps ce que je dirois à madame de Sponasi: +il faut croire qu'il n'y avoit nulle excuse valable à mon brusque +départ, car nous n'en trouvâmes pas. Nous prîmes le parti d'abandonner +beaucoup au hasard, qui l'emporte souvent sur les meilleures +combinaisons: mais le bien qu'il fait, la vanité humaine s'en empare, et +le met sur le compte de la prudence, de l'adresse et du génie; pour le +mal, c'est toujours le hasard qui le cause. J'étois trop inquiet, moi, +pour n'être pas modeste, et j'aurois volontiers promis un temple à la +Fortune, pour qu'elle me tirât d'embarras. + +Florvel me donna un billet pour ma bienfaitrice, me laissant libre de le +garder ou de le remettre, suivant les circonstances. Voici ce qu'il +contenoit: + +«Madame, Frédéric n'est venu à Paris que pour me rendre un service +important. L'excès de son amitié pour moi est sa seule excuse auprès de +tous; ne lui demandez aucun détail, il ne pourroit vous en donner sans +trahir un secret qui m'appartient. Je suis si honteux d'avoir disposé de +ses momens sans votre aveu, que je n'ose compter sur votre indulgence. + +«Madame de Florvel vous présente ses respects.» + +C'étoit bien peu de chose qu'un billet pareil; mais enfin c'étoit +quelque chose, et, dans le malheur, on fait ressource de tout. Florvel +étoit lui-même si jeune, que ma sagesse n'acquéroit pas grande valeur +par sa caution; il est vrai qu'il étoit marié, qu'il vivoit parfaitement +d'accord avec son épouse, et que cette double circonstance lui donnoit +une considération qu'on eût refusée à son âge. Il me rassura par ses +paroles, et plus encore par l'offre de sa maison, si ma bienfaitrice +usoit à mon égard de trop de sévérité. Il ne le craignoit pas, parce +qu'il voyoit en moi, ainsi que je le lui avois dit, un parent de madame +de Sponasi; moi, je craignois beaucoup, parce que j'ignorois à quel +titre elle s'intéressoit à moi. Mais j'étois obligé de dissimuler ce +motif d'inquiétude. + +Je repris la poste, après avoir calculé le temps de manière à arriver +au château avant que personne fût levé. Je fis en route beaucoup de +réflexions si sages, que j'aurois défié Philippe de m'en offrir de +meilleures. Mon cher Philippe! c'étoit sur lui que je comptais; aussi +étois-je bien décidé à lui tout avouer, et même à recevoir ses +remontrances avec la plus entière soumission. + +J'entrai chez lui; il m'embrassa, ne voulut entendre aucune explication +qu'il ne m'eût conduit dans ma chambre, et vu mettre au lit: alors il +prit un siége, et m'écouta sans me faire d'autres observations que +celles qui pouvoient le rassurer sur ma santé. + +«Si vous m'eussiez consulté, me dit-il lorsque j'eus fini, je vous +aurois évité un voyage et bien du chagrin; mais, à votre âge, il est +tout naturel de ne prendre avis que de sa tête ou de son cÅ“ur. +L'expérience que vous venez d'acquérir ne sera pas perdue, je l'espère. +Si madame de Sponasi n'avoit montré que de la colère, je tremblerois +pour vous; mais je l'ai vue chagrine, et cela me rassure. Ce qui me +rassure encore davantage, c'est que votre voyage n'a pas été heureux: +elle vous en voudroit de l'avoir abandonnée, si le plaisir eût suivi vos +pas; vous n'avez eu que des peines, elle vous pardonnera: tel est le +cÅ“ur humain. Je la préviendrai de votre retour. Apprêtez-vous à lui +faire un récit naïf de votre aventure; présentez-vous plus affligé, plus +humilié, plus dupe même que vous ne l'êtes, et vous lui inspirerez tant +de pitié, qu'elle ne gardera pas la moindre rancune.» + +«Quoi! Philippe, vous voulez que je sacrifie la réputation de madame de +Vignoral? Malgré ses torts, je ne m'y résoudrai jamais.» + +«Que vous êtes enfant» me répondit-il, de penser à la réputation d'une +femme qui, je vous assure, n'y pense pas elle-même, et qui d'ailleurs +vous a mis dans la nécessité d'entrer en explication! Madame de Sponasi +recevra une lettre de M. de Vignoral; cette lettre vous accusera +d'ineptie, de paresse; que sais-je? elle peut vous perdre auprès de +votre bienfaitrice, si vous ne lui montrez pas d'avance le motif qui +l'aura dictée. Je vous le répète, c'est par un aveu plein de franchise, +c'est en donnant à votre voyage plus d'originalité qu'il n'en a, que +vous rentrerez en grâce. Persuadez-vous bien qu'on ne doit de sacrifices +à la réputation d'une femme que dans la proportion de l'intérêt qu'elle +met à la conserver, et qu'aujourd'hui cet intérêt est si petit... +Dormez, et je viendrai vous avertir quand on voudra vous voir.» + +Je réfléchis que Philippe avoit raison. Non seulement il falloit excuser +mon départ, mais aussi le congé que me donnoit le grand homme; il +falloit convenir que j'étois un sot, ce qui est assez humiliant; il +falloit renoncer à l'idée que ma protectrice s'étoit faite de mes +dispositions à la philosophie, ce qui devenoit très-dangereux, ou dire +la vérité. Quand la vérité se trouve d'accord avec notre amour-propre et +nos intérêts, il seroit bien mal-adroit de mentir; ce fut ma conclusion. +Elle étoit d'autant plus naturelle, que Philippe m'avoit fait entendre +que ma bienfaitrice connoissoit assez ma liaison avec madame de +Vignoral, pour avoir deviné le motif de mon voyage à Paris. + +Philippe vint me chercher trop tôt, car il me réveilla. Pour retarder +l'explication, j'observois l'indécence de me présenter chez madame de +Sponasi en robe-de-chambre; vain prétexte! il exigea que je le suivisse. +«Sa curiosité est en mouvement, me dit-il; elle brûle de vous +voir.--Est-elle bien en colère, Philippe?--Elle rit de tout son cÅ“ur, +mais elle m'a bien défendu de vous le dire. Il y a un quart d'heure que +vous seriez chez elle, si elle ne m'avoit retenu jusqu'à ce qu'elle ait +pu se composer un air assez sérieux pour vous recevoir. Attendez-vous à +un abord froid, à quelques réflexions sévères; mais ne vous épouvantez +pas.» + +Philippe avoit beau dire, je n'étois pas rassuré, et je me laissai +conduire plutôt que je n'allai. Lorsque j'entrai, madame de Sponasi me +regarda, et détourna la tête aussitôt. Je restois debout, attendant +toujours qu'elle me fixât de nouveau, ou qu'elle me fît signe +d'approcher; mais elle évitoit de me regarder, elle évitoit même que je +pusse la voir. Cette situation dura plus de deux minutes, qui me +parurent bien longues. Je tressaillis en la voyant se lever avec +vivacité, et se tourner vers moi. + +«Monsieur», me dit-elle avec colère... puis elle se laissa tomber sur +son fauteuil en riant aux éclats. Philippe en fit autant, et je les +imitai sans trop savoir pourquoi. Madame de Sponasi s'écrioit de temps à +autre: «Il la croyoit morte, et elle étoit à l'Opéra»! Puis elle +recommençoit à rire, et en riant elle crioit de nouveau: «À l'Opéra!... +On donnoit Didon... Frédéric... contez-moi donc cela...» Et lorsque je +voulois parler, les éclats de rire partoient avec une nouvelle force. + +Tout finit, la gaieté malheureusement plus vite que toute autre chose; +nous reprîmes chacun le décorum de notre situation, madame de Sponasi un +aspect sérieux, Philippe un air insignifiant, et moi la mine d'un +écolier pris en faute: mais si le sérieux de ma bienfaitrice +l'abandonna encore, ce fut pour faire place à un intérêt si vif, qu'il +me pénétra. Elle remarqua ma pâleur, et s'informa de ma santé avec tant +de bonté, que je sentis croître la reconnoissance qui m'attachoit à +elle. Elle fit signe à Philippe de nous laisser seuls. + +«Vous avez l'air de souffrir, Frédéric, me dit-elle; parlez-moi +franchement: est-ce le procédé de madame de Vignoral qui vous afflige, +ou la crainte de perdre mon amitié?» + +«J'ai mérité, madame, que vous doutiez de l'attachement respectueux que +j'ai pour vous; mais il est tel, que rien, dans mon cÅ“ur, ne peut le +balancer. Assurez-moi que vous ne m'en voulez pas, et ma joie vous +prouvera que je ne regrettais que votre amitié.» + +«Il faut donc vous pardonner, car je ne peux vous voir si abattu sans +vous plaindre; mais ne vous y trompez pas, c'est pour ménager ma +sensibilité que je veux vous remettre en paix avec vous-même. Pour vous, +vous ne méritez pas...» Elle me tendit la main, et je la baisai avec +attendrissement. Il y avoit tant de douceur, d'amabilité dans cette +manière de m'accorder mon pardon, que j'en étois touché jusqu'aux +larmes. + +«Vous n'êtes plus un enfant, Frédéric, et je rougirois d'employer à +votre égard un autre langage que celui de la raison. Je veux que vous +ayez de l'amitié pour moi: vous m'entendez, c'est de l'amitié que +j'exige; je vous crois le cÅ“ur trop grand pour ne chercher à me plaire +que dans l'attente de mes bienfaits. Si j'en doutois un seul instant, je +ferois dès aujourd'hui pour vous ce que je prétends faire avec le temps. +Libre de tout espoir, vous le seriez de toute reconnoissance, si elle +vous étoit pénible; je préférerois l'ingratitude démasquée à un +sentiment affecté qui dégraderoit votre ame. Voilà ma manière de penser; +et je vous la dis, parce que je suis persuadée que vous êtes fait pour +l'entendre. Suivez plutôt vos passions qu'un sordide intérêt; mais +soumettez vos passions à vos devoirs. Mon ami, la jeunesse passe vîte; +on ne la regretteroit peut-être pas si le calme arrivoit avec l'âge: +mais, dans les hommes sur-tout, ce calme est bien triste quand il tient +à l'épuisement. Modérez vos passions, mais ne les éteignez point par un +abus criminel: c'est par elles que vous serez peut-être un jour capable +de vous illustrer; ce sont elles qui vous sauveront de l'ennui et de +l'égoïsme. Quand je veux que vous vous livriez à l'étude, ce n'est point +par le désir de vous voir savant, mais parce que j'ai la plus forte +conviction que le goût de l'étude peut seul vous sauver des orages de la +vie; ou vous apprendre à vous en tirer avec honneur si la fougue vous +entraîne. Entre les desirs d'un sot et ceux d'un homme instruit, la +différence n'est pas grande; cependant il arrive toujours qu'à l'époque +de la vie où les sens ont moins d'empire, le sot a tout perdu, tandis +que l'homme instruit a beaucoup gagné. Qu'en faut-il conclure? sinon que +la réflexion, fruit de l'étude, trouve sa place au milieu même de +l'ardeur des passions, et que si elle ne détruit pas leur puissance, +elle en tire du moins de la force pour l'avenir. Me comprenez-vous, +Frédéric?» + +«Oui, madame, parfaitement.» + +«Cependant voilà déjà , par votre faute (ce n'est point un reproche que +je vous fais), mes projets dérangés dans ce que j'avois essayé pour +vous. Vous sentez fort bien qu'il n'est plus possible que vous +retourniez auprès de M. de Vignoral.» + +«Croyez-vous, madame, que ce soit une grande perte pour +moi?--Expliquez-vous, Frédéric». J'hésitois; elle m'encouragea à lui +parler librement. J'ajoutai: + +«Il me siéroit mal de juger le mérite de M. de Vignoral. Sur sa +réputation, je le crois un grand homme; mais je doute que toute sa +science eût jamais contribué à mon instruction. Livré à des spéculations +générales, ou trop occupé de lui pour descendre jusqu'à moi, il n'est ce +que vous le croyez que dans ses ouvrages. Ses ouvrages m'appartiennent +comme au public; ce qu'ils ont de juste, j'en peux profiter en les +lisant. Pour des soins particuliers, je n'y ai jamais compté. Pour sa +conversation, je suis persuadé que je gagnerois plus à la vôtre qu'à la +sienne, même lorsqu'il auroit pour moi les bontés dont vous m'honorez.» + +«En vérité, Frédéric, je le crois comme vous: mais il n'est pas possible +que je vous fixe près de moi; du moins je l'appréhende: je réfléchirai +là -dessus cependant. Allez, mon enfant, allez vous reposer; nous +reprendrons cette conversation plus à loisir.» + +Je me retirois content, mais l'esprit occupé: madame de Sponasi me +rappela en riant. «J'ai oublié, me dit-elle, de vous faire une demande +assez singulière. Que préférez-vous d'avoir vu madame de Vignoral à +l'Opéra, ou de l'avoir trouvée malade de votre départ?» + +Cette question, si déplacée à la suite d'une conversation sérieuse, me +déconcerta à tel point, que je restai sans répondre. Madame de Sponasi +la répéta, et je l'assurai que la légéreté de madame de Vignoral me +convenoit d'autant mieux, que plus de constance de sa part auroit +aggravé mes torts, en me retenant loin de ma bienfaitrice. Cette réponse +parut lui faire plaisir; mais, en regagnant mon appartement, je disois +comme M. de Vignoral: Quelque philosophe que se croie une femme, elle +est toujours femme. J'écrivis à mon ami Florvel pour le rassurer sur mon +compte, et je retrouvai en peu de jours la santé et l'enjouement de mon +âge. + + + + +CHAPITRE XVIII. + +_Le produit net._ + + +Madame de Sponasi prolongea son séjour à la campagne: je n'en fus point +fâché; j'y lisois beaucoup et avec fruit. J'avois mes petites idées à +moi; je comparois: je n'avois aucune espèce de prévention; c'étoit un +moyen de bien juger. On recevoit beaucoup de monde au château; cela +faisoit distraction: j'étois reçu dans tous les environs; cela m'amusoit +en multipliant mes connoissances et mes observations. J'ai toujours aimé +à observer; de tous les moyens de s'instruire, c'est celui qui coûte le +moins de peine, et procure le plus de plaisir. + +Nous avions pour proche voisin un homme d'une naissance distinguée, et +jadis d'une grande fortune; c'étoit un économiste, et un des premiers de +la secte. Madame de Sponasi desira que je m'attachasse particulièrement +à lui, parce qu'il jouissoit d'une haute réputation, et qu'elle n'étoit +pas fâchée que j'acquisse quelques connoissances générales sur +l'administration. M. Dumonceau, de son côté, étoit enchanté de trouver +un adepte de plus: car la fureur de faire des prosélytes est une maladie +incurable de tous les gens à systême; on diroit que leur foi augmente +avec le nombre des crédules. + +M. Dumonceau avoit des moyens infaillibles pour relever les finances de +l'État, pour rendre la France excessivement florissante sous le rapport +de l'agriculture, du commerce et des arts. Il faisoit imprimer tous les +mois des ouvrages dans lesquels la lumière perçoit de tous côtés; mais +son siècle ingrat s'obstinoit à vivre dans les ténèbres. En effet, en +accordant à ce grand homme deux ou trois suppositions, rien n'étoit plus +facile à exécuter que ses plans. Par exemple, je suppose, 1°. que tout +ce qui existe n'existe pas; 2°. que tout le monde pense comme moi; 3°. +que les finances ne soient administrées que par d'honnêtes gens, si l'on +en trouve: le reste alloit tout seul. Il disséquoit la France, +présentoit, à livres, sous et deniers, ce que produisoit le terrain, en +le divisant et subdivisant selon les diverses qualités; c'étoit là qu'il +plaçoit les richesses uniques, et conséquemment l'unique impôt. Une +centaine de mots barbarement rendus françois, et pour conclusion +générale, _le produit net_, telle étoit sa machine financière si simple, +si simple, qu'en l'expliquant il s'embrouilloit, qu'en la décrivant il +faisoit d'énormes volumes. D'un bout de l'Europe à l'autre, ses +confrères crioient: Peut-on voir rien de plus clair? Et pour mieux faire +comprendre encore cette opération si claire qu'ils entendoient tous +parfaitement, ils en faisoient imprimer des explications, dans +lesquelles on ne rencontroit aucune similitude: mais c'est égal; le fond +restoit toujours d'une évidence frappante. + +La seule chose dont on auroit pu s'étonner, c'est que M. Dumonceau, en +relevant la fortune publique, délabroit tellement la sienne, que ses +créanciers le faisoient saisir par-tout, et sans pitié. Ces hommes, +enfoncés dans l'ancienne routine, ne concevoient rien au produit net, et +ne sentoient pas le mérite des suppositions. M. Dumonceau étoit au +désespoir d'être obligé de vendre ses terres, sur-tout depuis une +expérience qui devoit l'enrichir, et servir d'exemple à son pays. Dans +son jardin de Paris, il avoit semé cent grains de blé; et en les +arrosant avec de l'eau salée, il avoit eu la preuve que chaque épi avoit +rendu deux cinquièmes de plus que ceux abandonnés à la nature. Ainsi on +peut juger ce qu'auroient rapporté toutes ses fermes, en supposant, 1°. +qu'il eût plu de l'eau salée, etc. etc. C'étoit au milieu de richesses +pareilles que M. Dumonceau voyoit disparoître les siennes. De tous les +économistes ses confrères, il n'y en avoit pas un dont la fortune ne fût +en aussi mauvais état, et le produit net de leurs spéculations +miraculeuses étoit la ruine de leurs familles pour les nobles, et +l'hôpital pour les roturiers. On peut juger quel seroit le sort d'un +État qui les adopteroit. + +Je n'appris dans les conversations de M. Dumonceau qu'à me défier de +plus en plus des systêmes; mais je continuai à aller chez lui. Lecteurs, +faut-il vous dire pourquoi? Madame Dumonceau étoit une belle brune, un +peu forte pour son sexe, mais fraîche, et l'Å“il d'une vivacité si +expressive, qu'il autorisoit moins l'espoir qu'il n'annonçoit la +réussite. Je ne sais si j'en serois devenu amoureux; elle ne m'en laissa +pas le temps. De toute la science de son époux, cette dame n'avoit +retenu qu'une vénération profonde pour le produit net. L'espoir, les +refus, les soins, les craintes, les caresses, en un mot tous les impôts +indirects qui forment aussi le plus grand revenu de l'empire de l'amour, +étoient rayés de son catalogue. Elle ne vous calculoit jamais qu'à votre +juste valeur, ne vous estimoit qu'en proportion de vos facultés, ne vous +aimoit que présent, vous oublioit au moment de votre départ, ne +s'ennuyoit jamais de votre absence, mais vous recevoit toujours bien au +retour. Il est vrai que l'on ne revenoit à elle que lorsqu'on éprouvoit +l'ennui du veuvage: aussi, avec beaucoup de moyens de plaire, grace à +son enthousiasme pour le produit net, elle étoit sans amis, et même sans +amans, quoique tout le voisinage contribuât à ses plaisirs. C'étoit son +systême. + + + + +CHAPITRE XIX. + +_Comment le nommera-t-on?_ + + +«On ne peut pas toujours l'appeler Frédéric, dit un jour madame de +Sponasi à Philippe (j'étois présent). Nous allons retourner à Paris; je +serai obligée de lui donner un logement à l'hôtel, jusqu'à ce que j'aie +pris un parti à son égard. Dans mes sociétés, dans les siennes, ce nom +de Frédéric est trop simple; il peut d'ailleurs exciter la curiosité, et +même des questions.» + +«Il y a long-temps que j'y ai pensé, madame, répondit Philippe; mais +j'attendois que vous en fissiez l'observation.» + +«Et vous, Frédéric, me dit ma bienfaitrice, vous êtes-vous occupé de +cela quelquefois?» + +«Oui, madame, lorsqu'on m'a interrogé pour savoir le nom de ma famille.» + +«Qu'avez-vous répondu?--Que j'avois l'honneur de vous appartenir.--Le +croyez-vous? répliqua-t-elle avec vivacité.--Non, madame.--Pourquoi donc +le disiez-vous?--Pour donner à ceux qui me questionnoient un motif de +respecter vos bontés pour moi.--Et vous affirmiez que vous +m'apparteniez?--Oui, madame.--À quel titre?--Comme un parent +très-éloigné, privé d'appui presque en naissant; et trop heureux de +recevoir vos bienfaits.--Philippe savoit-il cela?» + +Philippe voulut parler; mais madame de Sponasi lui imposa silence avec +une sévérité qui me fit trembler. + +«Répondez-moi, Frédéric, ajouta-t-elle: Philippe savoit-il que vous vous +donniez pour un de mes parens?--Non, madame.--Non? bien sûr?--La +franchise avec laquelle je me suis expliqué jusqu'à présent doit vous +garantir que je ne vous en ferois pas un mystère.--À qui avez-vous dit +que vous étiez mon parent?--À M. de Florvel seul. Il fut le seul aussi +qui, dans sa surprise de vos bontés pour moi, vouloit les attribuer à +une cause qui blessoit l'idée que tout le monde doit avoir de vous. Ne +pouvant entrer dans des détails que j'ignore moi-même, ce fut moins par +amour-propre que par respect pour votre réputation que je l'assurai que +j'avois l'honneur de vous appartenir.--Et qu'est-ce que M. de Florvel +supposoit?--En vérité, madame, il m'est impossible de le dire. Vous +connoissez les jeunes gens; une plaisanterie entre eux est toujours sans +conséquence: elle n'auroit pris une tournure sérieuse que si j'eusse +hésité dans la manière de m'expliquer.--Je n'ai rien à dire à cela. +Laissez-moi seule avec Philippe.» + +Je m'en allois le cÅ“ur bien gros; madame de Sponasi s'en apperçut. +«Frédéric, me dit-elle, je ne vous en veux pas. Ce que vous avez répondu +à M. de Florvel avoit un motif si respectable, que je doute qu'à votre +place qui que ce fût eût mieux fait; m'eussiez-vous même déplu, votre +franchise seroit la meilleure de toutes les excuses. Allons, ne soyez +donc pas triste; encore une fois, je ne vous en veux pas. Embrassez-moi, +ajouta-t-elle avec bonté; et si ce mauvais sujet de Florvel en jase, +dites-lui que c'est absolument sans conséquence.» + +Je la quittai, ne doutant pas de son amitié, mais plus que jamais +fatigué du mystère qui enveloppoit ma naissance. J'allai promener mes +rêveries dans le parc, et toutes mes réflexions à cet égard ne servirent +qu'à me prouver l'inutilité d'en faire. La seule chose dont je restai +convaincu, fut que madame de Sponasi ne pardonneroit pas à Philippe de +m'instruire, et que le mouvement de colère auquel elle s'étoit livrée le +rendroit, s'il est possible, encore plus discret qu'il ne l'avoit été +jusqu'alors. Comme je revenois, Philippe passa près de moi, et, sans me +regarder, me recommanda tout bas de monter chez moi, et de ne pas en +sortir avant de l'avoir vu. + +En entrant, il ferma la porte, et me dit: «Madame de Sponasi doit avoir +ce soir un entretien particulier avec vous. S'il est question de moi, +soit en bien, soit en mal, laissez-la dire sans appuyer, sans la +contrarier; le piége est des deux côtés. Je la crois jalouse de l'amitié +que vous avez pour moi. Je n'en suis pas fâché; cela prouve qu'elle vous +aime beaucoup: mais prenez garde d'augmenter cette inquiétude; elle +craint que je ne vous aie révélé le secret de votre naissance. Je n'ai +rien à me reprocher: mais il ne suffit pas de la certitude d'avoir +rempli son devoir; il faut que ceux dont nous dépendons en soient aussi +persuadés que nous. Ne témoignez donc aucune curiosité à madame de +Sponasi: évitez avec le même soin une indifférence trop grande; elle +pourroit l'attribuer à la dissimulation. En un mot, vous voilà prévenu; +tenez-vous sur vos gardes. Votre franchise a réussi ce matin; c'est un +miracle: mais elle a jeté des soupçons dans l'ame de votre bienfaitrice; +il seroit dangereux de les y laisser germer. Adieu; il ne faut pas qu'on +puisse se douter que je vous aie parlé. De la prudence, beaucoup de +prudence». Il sortit. + +Pourquoi me recommander de taire ce que je ne savois pas? pourquoi cette +crainte que madame de Sponasi ne fût jalouse de l'amitié bien méritée +que j'avois pour Philippe? et quel pouvoit être le motif d'une jalousie +aussi extraordinaire? La prudence dont on me faisoit une loi, n'étoit, à +vrai dire, qu'une dissimulation d'autant plus difficile à mettre en +pratique, qu'il ne s'agissoit pas d'être en garde sur telle ou telle +chose, mais sur mes sentimens, mais sur une curiosité la plus légitime +qu'un homme pût avoir. D'ailleurs, s'il est aisé de se déguiser avec +ceux pour qui l'on n'a que de l'indifférence, il est impossible de le +faire quand le cÅ“ur se met de la partie, et j'aimois véritablement ma +bienfaitrice. Je ne pouvois prendre d'autre résolution que celle de +mettre bien peu du mien dans l'entretien dont j'étois averti; c'est +aussi ce que je me promis. Je me promis encore de ne répondre aux +questions qui pourraient m'embarrasser, que par des questions plus +directes. + +Rien n'est plus infaillible quand on veut savoir la pensée de ceux qui +cherchent à deviner la nôtre. + +Après souper, madame de Sponasi me témoigna le désir que je lui tinsse +compagnie: cela m'arrivoit souvent. Souvent aussi je lui servois de +lecteur: ce qui n'étoit pas fatigant; car le premier passage qu'il lui +plaisoit de commenter, engageoit la conversation, et la conversation se +prolongeoit si long-temps, que la lecture ne retrouvoit plus sa place. +Un volume auroit pu servir pendant une année entière. Il est un âge +auquel rien n'engage plus à s'instruire, et cet âge est aussi celui où +l'on aime le plus à montrer ce qu'on sait. + +«Vous m'avez donné aujourd'hui une preuve de votre franchise, me dit +madame de Sponasi, et vous avez beaucoup gagné dans mon estime. +Continuez à me parler avec la même sincérité, et dites-moi ce que vous +pensez de Philippe.» + +«Je vous demanderai, madame, sur quoi vous voulez que je vous dise ce +que je pense de lui. Est-ce sur sa conduite envers vous, ou sur celle +qu'il a tenue avec moi?» + +«Mais.... sur son caractère en général.--Eh bien! je crois qu'il +mérite la confiance que vous lui accordez.--Je m'explique mal, +et je sens la difficulté de m'expliquer plus clairement. Dites-moi, +l'estimez-vous?--Je n'ai qu'à me louer des conseils qu'il m'a +donnés.--Oh! je me doutois bien qu'il voudroit vous donner des conseils, +répliqua-t-elle avec humeur; il vous aime beaucoup, et il sacrifiera +tout, mon bonheur même, à votre intérêt.» + +Ce reproche étoit une énigme pour moi. Je gardai le silence, et je +réfléchis tout bas que, de l'aveu même de madame de Sponasi, Philippe +m'étoit entièrement dévoué. Cette certitude me fit plaisir. + +«Écoutez, Frédéric: telle que vous me voyez, je ne suis pas heureuse; le +temps des illusions est à jamais passé pour moi, et je ne sais sur qui +reposer ma confiance. Mes parens m'accablent d'égards; mais je crois +qu'ils ne s'informent jamais de ma santé sans penser à mon héritage. +Philippe m'est nécessaire: il me flatte, je le sens; et telle est ma +foiblesse, que, sans l'estimer, j'ai besoin de l'avoir toujours auprès +de moi. Cet homme s'est fait une telle étude de mon caractère, qu'il me +domine au point que je ne sais ce que je deviendrais si je l'éloignois. +Il est au-dessus de son état sous bien des rapports; mais il a une +sécheresse d'ame qui me fait mal. Depuis plus de vingt ans qu'il est à +mon service, il ne m'a jamais donné sujet de me plaindre de lui, et +cependant j'ai la certitude qu'il n'a pour moi aucune espèce +d'attachement. Il est intéressé; c'est sa fortune qu'il soigne en moi. +Il n'a pas à se plaindre; mais plus je fais pour lui, plus il voudroit +avoir. Loin d'oser en murmurer, je pense souvent que s'il étoit plus +modéré dans ses desirs, il pourroit me quitter; car il a de quoi se +passer de moi maintenant. Ainsi, de son côté, s'il calcule ce que la +servitude peut lui produire, du mien je suis forcée de réfléchir que ses +complaisances me sont devenues nécessaires, qu'un autre que lui auroit +moins de qualités sans avoir moins de cupidité. D'ailleurs il seroit +bien dur à mon âge de ne voir autour de moi que des figures nouvelles. +Quand on n'existe plus que dans le passé, on tient à tout ce qui le +rappelle; aussi ai-je cent fois pensé que c'est plutôt par sentiment +que par tout autre motif, que les vieilles femmes détestent les modes +nouvelles. Lorsqu'elles s'y livrent, on peut assurer qu'elles n'ont +point eu de sensibilité dans leur jeunesse. Malheureusement pour moi, +mon cÅ“ur n'a point vieilli; j'éprouve sans cesse le besoin d'aimer, et +je n'ai point d'enfans. Frédéric! Frédéric! pourquoi n'êtes-vous pas mon +fils?» + +«Ne le suis-je pas, madame? n'êtes-vous pas pour moi la meilleure, la +plus tendre des mères»? lui répondis-je en lui prenant la main. Je la +sentis tressaillir. Elle garda le silence. Peu à peu sa figure devint +sombre; elle me repoussa. + +«Non, Frédéric, je ne suis pas votre mère, je ne le sens que trop. Si +vous étiez mon fils, je serais heureuse, je serois sûre d'être aimée. +Philippe gâtera votre cÅ“ur: il vous apprendra l'art de feindre, il vous +apprendra à me tromper, il vous apprendra à ne voir en moi que la source +de votre fortune. Je n'oserai qu'en tremblant me livrer à l'intérêt que +vous m'inspirez; je vivrai au milieu des soupçons les plus déchirans; +mon ame perdra le peu de forces qui lui reste; je descendrai au tombeau +sans pouvoir vous haïr, sans avoir pu vous aimer. Pourquoi ai-je +consenti à vous voir? Je ne le voulois pas, je ne le devois pas. Soyez +l'ami de Philippe, c'est lui qui a brisé ma volonté.... Je ne l'aurois +pas cru capable.... Vous ferez tous les deux le malheur de ma vie. +Laissez-moi, Frédéric, je n'ai plus assez de courage pour suivre cette +conversation.» + +«Moi, madame, vous quitter dans l'agitation où vous êtes! cela m'est +impossible. Décidez de mon sort: quelle que soit votre volonté, +j'obéirai sans murmure; s'il m'étoit permis d'en avoir une, je cesserois +bientôt d'être un obstacle à votre tranquillité.» + +«Et que feriez vous?» + +«Je m'éloignerois; et refusant à l'avenir des bienfaits qui vous font +suspecter mon cÅ“ur, je vous demanderois pour toute grace la permission +de vous rappeler quelquefois qu'il m'est impossible d'oublier ceux que +j'ai reçus.» + +«Vous me quitteriez sans regret?--Vous ne le pensez pas, madame: vous +avez trop de sensibilité pour douter de la mienne; vous avez trop de +fierté pour ne pas pardonner à un malheureux que le sort a privé de tout +en naissant, de ne pouvoir supporter l'humiliation.--Et qui vous +humilie, monsieur?--Des soupçons dont il ne m'est pas permis de me +plaindre, puisqu'au moment où ils m'accablent, ils me prouvent l'amitié +que vous avez pour moi.--Frédéric, pensez-vous à ce que vous +dites?--Oui, madame. Si vous craignez que vos bienfaits seuls +m'attachent à vous, je puis craindre à mon tour qu'ils me fassent perdre +votre estime, qui m'est cent fois plus précieuse. Vous m'avez demandé de +la franchise; il me seroit impossible de n'en pas avoir au moment où +j'envisage, pour la première fois, toute l'horreur de ma situation. +Pourquoi le sort me tient-il séparé de ma mère! Riche, elle n'eût pas +cru payer mon amitié; pauvre, je la lui aurois prouvée en ne travaillant +que pour elle.--Que ne peut-elle vous entendre! s'écria madame de +Sponasi: elle seroit heureuse, bien heureuse»! Nous gardâmes long-temps +le silence. + +«Vous êtes fier, Frédéric, me dit-elle en souriant et en me tendant la +main; j'ai été au moment de m'en fâcher; et cela prouve que j'ai la +tête encore bien jeune, puisque votre fierté me donne la certitude que +vous êtes incapable de faire céder votre caractère à votre intérêt: mais +quand je suis émue, je raisonne tout de travers, et c'est ce qui m'est +arrivé aujourd'hui. Parlons tranquillement: le pathétique est charmant à +votre âge; au mien, il est très-dangereux. On prétend que les grandes +émotions doublent l'existence; moi, je soutiens qu'elles l'abrégent, et +j'ai besoin d'économiser le peu qui me reste. Eh bien! vous êtes encore +sérieux? Est-ce que vous me boudez?--Moi, madame?--Approchez votre +siége, faisons la paix, et causons comme de vieux amis.» + +«Pour finir, une fois pour toutes, je conviendrai que j'ai jugé Philippe +un peu sévèrement: je ne veux pas que vous le méprisiez; il vous aime, +et je suis sûre que vous n'aurez jamais à vous en plaindre. Que ce que +je vous ai dit à son égard reste à jamais entre vous et moi. Je suis née +avec beaucoup de richesses; il m'est impossible d'apprécier bien juste +jusqu'à quel point il est permis d'être intéressé quand on a sa fortune +à faire, et cela doit me rendre indulgente. N'est-ce pas, +Frédéric?--Aussi l'êtes-vous, madame. Je suis persuadé que Philippe a +beaucoup d'attachement pour vous, et jamais il ne m'a parlé de ma +bienfaitrice sans lui rendre la justice qui lui est due.--Je suis bien +aise que vous me le disiez; qu'il n'en soit donc plus question. J'ai +pensé que vous aviez besoin d'un nom pour la société; et comme je ne +sais rien faire sans consulter cet homme, je lui ai demandé son avis. Il +a trouvé tout de suite ce que j'aurois cherché long-temps. Vous prendrez +le nom de Téligny: c'est celui d'une terre que j'ai en Auvergne, et +qu'effectivement je vous destine; elle produit deux mille écus, et dès +ce jour je vous en abandonne le revenu. Cela vous convient-il»? Je +gardois le silence. Elle ajouta: «Si vous vouliez du moins vous donner +la peine de me remercier?» + +«Je n'y pensois pas, madame»: voilà toute la réponse que je pus +trouver.--«Oh! je vois bien ce qui vous occupe; convenez que j'ai eu la +maladresse d'ôter aujourd'hui le prix à tout ce que je puis faire pour +vous. Un des plus grands torts de l'amitié, quand elle est vive, est de +pousser la délicatesse jusqu'à la défiance; mais de toute notre +conversation, Frédéric, nous ne devons retenir que deux choses, et c'est +vous qui les avez dites: la première, que je suis la meilleure et la +plus tendre des mères; la seconde, qu'une mère ne croit jamais acheter +l'amitié de son fils. Embrassez-moi comme vous m'aimez, et c'est moi qui +vous devrai de la reconnoissance.» + +Pourquoi n'est-elle pas ma mère? pensois-je en l'embrassant: je ne +voudrois de son héritage qu'un cÅ“ur tel que le sien. + + + + +CHAPITRE XX. + +_Le ruisseau._ + + +Nous retournâmes à Paris, au commencement de l'automne. J'eus un +logement à l'hôtel, et je continuai à vivre près de ma bienfaitrice avec +la même familiarité qu'à la campagne; aussi devins-je pour tous ses +parens un grand sujet d'inquiétude. Si ma naissance étoit un problême +dont la solution m'occupoit, je fus persuadé qu'ils desiroient autant +que moi d'en percer le mystère. J'ignore les conjectures qu'ils +formèrent: mais, grace aux conseils de Philippe, j'usai avec tant de +modération de la faveur dont je jouissois, je me fis une étude si +constante d'opposer la politesse à la défiance, et la fierté aux +attaques plus directes, qu'insensiblement on me regarda avec moins +d'impertinence; on dissimula même jusqu'à rechercher mon amitié: mais je +sentois trop qu'il ne falloit pas me fier à des démonstrations qui ne +pouvoient jamais être sincères. Madame de Sponasi n'avoit d'héritiers +qu'à des degrés éloignés: on lui faisoit la cour par égard pour son +testament; et ses parens, tout en tremblant de voir un étranger entrer +en rivalité avec eux, me ménageoient, dans la crainte de me rendre plus +cher. C'étoit effectivement ce qu'ils pouvoient faire de mieux pour +leurs intérêts, pour la tranquillité de ma bienfaitrice et la mienne. + +Libre de tous mes momens, je jouissois d'une vie agréable. Moins par +obéissance que par goût, j'avois partagé mon temps entre l'étude et les +plaisirs; je n'avois jamais mieux senti le besoin de m'instruire que +depuis qu'on ne m'en faisoit plus un devoir. J'étois répandu dans +beaucoup de sociétés, mais celle de Florvel me convenoit mieux que +toutes les autres; son épouse avoit aussi de l'amitié pour moi, soit +parce qu'elle ne trouvoit bien que ce qui plaisoit à Florvel, soit parce +qu'elle n'ignoroit pas que j'avois décidé son mariage autant qu'il avoit +été en mon pouvoir. + +Je rencontrai souvent madame de Vignoral, et je la vis sans émotion. +L'idée qu'elle m'avoit sacrifié son époux et ses devoirs, avoit beaucoup +ajouté à mon amour; mais quand je fus convaincu qu'elle les sacrifioit +également à tous ceux en faveur de qui la nature lui parloit, je sentis +s'effacer le souvenir agréable que l'on garde presque toujours d'une +première inclination. + +Par coquetterie, besoin ou désÅ“uvrement, je fis la cour à une veuve en +possession d'une réputation fort galante et fort honnête: elle mettoit +de l'ordre jusque dans son désordre, et comptoit avec raison au nombre +de ses meilleurs amis tous ceux qui avoient été ses amans. Étoit-elle +engagée, on sentoit l'inutilité de lui faire la cour: étoit-elle libre, +la foule des adorateurs lui portoit ses hommages; elle les accueilloit +avec une grace charmante, excitoit leur empressement, leur jalousie, +étudioit avec soin ce qui pouvoit leur plaire. Le choix fait, sa porte +étoit fermée à tous les rivaux, et le soupirant heureux devenoit un +maître auquel toutes ses volontés étoient subordonnées. + +Elle se trouvoit dans une situation fort embarrassante quand je me mis +sur les rangs; la foule étoit congédiée, son choix étoit fait: mais elle +retardoit ce qu'on appelle les dernières preuves d'un véritable amour; +elle sentoit qu'elle n'avoit cédé qu'à l'impossibilité de vivre sans un +attachement. Je parus, elle hésita à me recevoir; mais réfléchissant +qu'elle n'avoit donné à mon rival aucun droit sur elle, je fus admis à +l'honneur de disputer la victoire. + +Rien n'est aussi piquant pour l'amour-propre que cette position: deux +hommes, poursuivant le même objet, se détestant sans oser le faire +paroître, se cherchant par-tout, liant les mêmes parties, non pour le +plaisir d'être ensemble, mais seulement pour éclairer leurs démarches, +et bien moins occupés de plaire que de se persuader réciproquement +qu'ils ont plu. L'un fixe-t-il l'heure à laquelle il viendra le +lendemain, l'autre arrive au même instant. S'il n'a pu venir plutôt; si +l'un et l'autre, dans l'espoir de se tromper, se taisent sur leurs +visites, tous deux n'en sont que plus empressés à se devancer: chaque +minute donne souvent à la fois de l'inquiétude, de la joie, des peines +et du plaisir. + +Si la raison guidoit le choix de l'amour, j'aurois dû renoncer à toute +espérance; car mon rival étoit raisonnable comme un sage de la Grèce, +quoiqu'il fût jeune et d'une figure séduisante: mais il étoit minutieux, +plus disposé à donner des conseils qu'à prodiguer des éloges, et plus +tourmenté du désir d'être estimé que du besoin d'être aimé. Sa jalousie +étoit froidement raisonneuse; il prouvoit si méthodiquement qu'on avoit +tort de le rendre jaloux, qu'on pouvoit douter qu'il le fût réellement. +Obtenoit-il quelques préférences, il les recevoit plutôt comme un mari +sentimental que comme un amant capable de les payer. + +Avec toute la politesse possible, il faisoit remarquer mes étourderies; +avec toute l'honnêteté imaginable, je coupois ses longs raisonnemens par +quelques saillies qui rendoient à la conversation un peu de vivacité. On +l'écoutoit avec recueillement; on me sourioit: il étoit reconnoissant et +tranquille; j'avois de l'espoir, et j'etois exigeant: il attendoit; je +m'impatientois, et j'aurois cent fois abandonné la partie sans la honte +de la perdre. + +Nous dînions un vendredi chez notre veuve; elle nous avoit prévenus +qu'elle desiroit d'être libre à six heures, parce qu'elle attendoit des +visites de famille ou d'affaire. La première idée qui vint aux deux +rivaux, fut qu'elle vouloit en congédier un, et nous essayâmes, suivant +l'usage, de nous accrocher l'un à l'autre pour le reste de la journée. +Nous décidâmes que nous irions ensemble à l'Opéra. À cinq heures et +demie il fit un orage épouvantable. Nous envoyâmes chercher une +voiture; on n'en trouva pas. Enfin la pluie cessa; mais l'eau battoit +les deux murs. Il fallut partir. Notre veuve me plaisanta beaucoup; +j'étois chaussé, mon rival étoit en bottes. Elle m'avertit qu'elle +alloit se mettre à la fenêtre pour jouir de mon embarras. Je descends +l'escalier quatre à quatre, et, d'un saut, me voilà de l'autre côté de +la rue, où je la regarde en riant: elle rioit aussi de tout son cÅ“ur. Le +jeune sage arrive tranquillement, et, côtoyant le ruisseau pour chercher +un endroit guéable, il parvient sans danger, mais non sans effort, à me +rejoindre. Comme il se retournoit pour saluer notre veuve, elle se +retira en fermant la fenêtre. Il n'y fit pas attention; mais j'en tirai +le meilleur augure. Effectivement c'étoit une affaire terminée; son +choix étoit fait. + +Étoit-il raisonnable d'accorder à une gambade ce qu'on avoit fait +attendre à cinq semaines d'assiduités? Je n'en sais rien. Toutes les +femmes que j'ai consultées à cet égard se sont contentées de rire pour +toute réponse. J'ai fini par croire que notre veuve ressembloit aux +géomètres, qui, dans leurs calculs, mesurent l'inconnu par le connu. Au +reste, cette liaison ne dura pas long-temps; on pourroit la comparer à +une comédie d'intrigues, à laquelle on cesse de prendre intérêt quand on +est sûr du dénouement. + + + + +CHAPITRE XXI. + +_Un nouveau personnage._ + + +«Vous approchez de l'âge où l'on doit prendre un état, me dit un soir +madame de Sponasi, et vous connoissez assez le monde pour choisir +vous-même. Quels sont vos projets, Frédéric?» + +«Madame, je n'en ai aucun.--Tant pis; il faut qu'un homme tienne à +quelque chose. Je sais bien que souvent on engage sa liberté à des +convenances; mais il est triste de vieillir sans avoir rien fait pour +les autres ni pour soi.--Songez à ma position, madame; j'ignore +qui je suis, et l'on m'en fera le reproche si je cherche à me +distinguer.--Pauvre enfant!--L'état militaire auroit été fort de mon +goût; mais il faut un nom pour avancer en temps de paix: s'il n'en est +pas toujours de même pendant la guerre, convenez qu'il est bien cruel +d'attendre son avancement du plus grand malheur qui puisse affliger +l'humanité.--Je ne veux pas du service; cela vous éloigneroit de moi, et +je prétends que vous ne me quittiez jamais. Je n'en puis pas dire +autant, Frédéric; je vous laisserai seul quelques jours, bientôt +peut-être.--Ah! madame, par pitié pour moi, ne parlons pas du seul +événement qu'il me serait impossible de supporter.--Mon ami, le temps +approche, je le sens: mon courage s'affoiblit; et si vous saviez toutes +les réflexions que je fais, vous seriez bien étonné. Ne vous +appercevez-vous pas que ma gaieté n'est plus que factice?--Votre bonté +est toujours la même.--Vous évitez de me répondre; vous craignez de +m'affliger. Eh bien! revenons à notre conversation. L'étude des lois +vous conviendroit-elle?--Non, madame; je sens qu'il me seroit +impossible de sacrifier sans cesse mon opinion au respect des +formes, et je redouterois de m'en affranchir, dans la crainte de +m'égarer.--Auriez-vous de la répugnance à suivre la carrière +diplomatique?--C'est à quoi je n'ai jamais pensé.--À mon avis, c'est le +seul parti qui vous convienne. Avec des talens, vous pourrez obtenir de +la considération, et j'espère vous laisser entouré d'amis qui vous +appuieront. Mon enfant, pour acquérir des lumières, il faut avoir un but +fixe: sans cela, on passe alternativement d'un sujet à un autre; on +effleure tout, on ne sait rien. Étudier les mÅ“urs, les lois, les +intérêts des nations, c'est, pour un homme de votre âge et qui a de +l'intelligence, se préparer des moyens d'avancement si l'on a de +l'ambition, ou des jouissances pour le temps où l'on n'a plus que celles +de la vanité. En un mot, je ne desire rien tant que de vous voir former +des projets pour l'avenir, et celui-là me paroît digne de vous. Il est, +dans la diplomatie, des places où il faut un nom: il en est d'autres où +les talens seuls sont estimés, parce qu'ils sont nécessaires; c'est là +qu'il faut tourner toutes vos vues. Ne réussiriez-vous pas, vous n'aurez +point perdu votre temps, puisque vous aurez augmenté vos connoissances. +Êtes-vous de mon sentiment?--Oui, madame.--Parmi mes parens, il en est +un qui peut vous guider, et auquel je vous recommanderai.--M. de +Miralbe? m'écriai-je.--Oui, Frédéric.--Mais, madame, vous ne l'estimez +pas.--Écoutez, mon ami: je n'estime pas son caractère, sans doute; mais +son esprit, cela est différent. Je serois plus difficile que mon siècle +en ne rendant pas justice à son mérite. S'il vous apprend comment il +faut se conduire quand on a de grands intérêts à débattre avec les +hommes, je vais, en vous le montrant tel qu'il est, vous apprendre +comment vous devez traiter avec lui. + +«M. de Miralbe est méchant, intéressé, et ne vante les vertus que parce +qu'elles mettent presque toujours ceux qui les pratiquent dans la +dépendance de ceux qui osent s'en affranchir; mais comme il a senti +qu'on ne va jamais à son but qu'avec une réputation qui impose, il a +travaillé à en acquérir une entièrement opposée à son caractère: aussi +passe-t-il pour être bon, désintéressé et vertueux. En approfondissant +les hommes, il a appris à les mépriser; cependant il est généralement +reconnu comme un des plus ardens défenseurs des droits de l'humanité. +Despote orgueilleux dans l'intérieur de sa famille, il se passionne en +public pour tout ce qui tient à la liberté, et de la même main dont il +traçoit son ouvrage contre les coups d'autorité, il écrivoit aux +ministres pour obtenir des lettres-de-cachet contre ses ennemis. Il fit +renfermer sa femme, et la laissa mourir dans un couvent; il lui devoit +toute sa fortune. Cependant il sut mettre le public de son côté, en +étouffant les cris de sa victime: la malheureuse perdoit tout; c'étoit +lui que l'on plaignoit. Quand son fils fut en âge de lui demander compte +des biens de sa mère, il le força de fuir sa patrie, dans la crainte de +perdre sa liberté, et le public s'attendrit encore sur le sort d'un +homme qui, avec tant de vertus, trouvoit ses plus grands ennemis dans sa +famille. Une de ses filles disparut à l'âge de cinq ans. On ignore les +détails secrets d'un si étrange événement; mais comme rien ne peut +constater ni son existence ni sa mort, cette incertitude met M. de +Miralbe dans la position de faire la loi à son fils, en paroissant +seulement défendre les droits de la fille qu'il a perdue, mais que son +cÅ“ur paternel espère retrouver un jour. De tous mes héritiers, c'est le +seul que je craigne pour les autres; mais je compte faire mes +dispositions de manière à le contraindre à respecter mes dernières +volontés.» + +«En vérité, madame, cet homme me fait trembler, et je craindrais +d'acquérir des talens dont on peut faire un emploi si dangereux.» + +«Ses vices ne tiennent pas à ses lumières, mon cher Frédéric; ils +tiennent à son cÅ“ur. Si les méchans deviennent plus dangereux à mesure +qu'ils s'éclairent davantage, l'homme sensible, au contraire, gagne en +vertus à proportion des connoissances qu'il accumule. M. de Miralbe +pourroit employer mille moyens secrets pour vous perdre si vous nuisiez +à ses projets; mais jamais il ne cherchera à corrompre votre caractère. +Il seroit désespéré de trouver son égal; et plus vous lui paraîtrez +sincère et juste, plus il vous maintiendra dans des dispositions qui lui +donnent sur vous l'avantage que celui qui dissimule a sur celui qui se +livre avec confiance.» + +«Mais, madame, avec tant de vices, comment a-t-il pu tromper le public +au point d'obtenir une réputation contre laquelle personne n'oseroit +s'élever maintenant?» + +«Comment, Frédéric? avec de l'esprit. Le temps est passé où l'on jugeoit +les hommes par leurs actions; on ne les juge plus que par leurs +discours. D'ailleurs M. de Miralbe n'oublie rien de ce qui peut le faire +envisager sous l'aspect le plus favorable. Vous connoissez madame de +Valmont, sa nièce?» + +«Oui, madame.» + +«Eh bien! il ne s'intéressa point à elle quoiqu'elle fût restée +orpheline presque en naissant, et qu'il fût son tuteur: mais quand il +craignit que sa conduite envers sa femme et son fils ne rappelât la +disparition de sa fille, il se plaignit par-tout de l'abandon dans +lequel il se trouvoit, abandon affreux pour un cÅ“ur aussi tendre que le +sien; il étouffa de caresses madame de Valmont, donna le nom de fils +adoptif à son mari; et les fixant tous deux près de lui, il entendit +aussitôt ses sociétés faire l'éloge de sa sensibilité, et tonner contre +l'épouse et le fils ingrats qui avoient déchiré son ame.» + +J'avois bien envie de demander à ma bienfaitrice ce qu'elle pensoit de +madame de Valmont; je ne l'osai pas: j'aurois craint qu'elle ne +s'apperçût de ma satisfaction, si elle en avoit dit du bien; j'aurois +craint davantage encore de me trahir, si elle en eût dit du mal. Madame +de Valmont venoit souvent à l'hôtel; je la voyois alors, je causois avec +elle: mais chaque fois que je m'étois présenté pour lui rendre visite, +on m'avoit refusé sa porte. De toutes les parentes de madame de Sponasi, +elle étoit la seule qui agît ainsi avec moi: comme elle jouissoit d'une +réputation intacte, quoiqu'elle fût extrêmement belle, je m'étois +persuadé qu'elle s'étoit apperçue que je l'aimois, et que ce motif lui +paroissoit suffisant pour éviter de me recevoir. Je me promettois sans +cesse de l'oublier; mais renouveler souvent une semblable promesse, +c'est avouer l'impossibilité de la remplir. Lorsque je me trouvois avec +madame de Valmont, je ne pouvois me plaindre d'elle: au contraire, +quelquefois même j'avois vu ou cru voir quelques distinctions dans les +politesses que l'usage autorise; j'avois remarqué ou cru remarquer que +ses yeux étoient volontiers fixés sur moi: mais quand on aime, on doute, +on croit avec la même facilité. Son mari étoit laid, maussade et jaloux; +c'étoit un motif d'espérance: mais elle me refusoit sa porte, et c'étoit +un motif de désespoir. + +Je saisis avec empressement l'occasion de me lier avec M. de Miralbe, +puisque cette liaison m'offroit un sûr moyen de me rapprocher de madame +de Valmont. M. de Miralbe parut enchanté de se rendre utile à ma +bienfaitrice. Ainsi les difficultés s'applanirent d'elles-mêmes. Il +m'assigna deux matinées par semaine pour travailler avec lui, et me pria +obligeamment de disposer de sa maison comme de la mienne, dans tous les +autres momens où elle me seroit agréable; ce que je n'eus garde de +refuser. Il employa d'abord beaucoup d'adresse pour savoir qui j'étois: +mais il étoit au-dessus de sa politique de m'arracher un secret que +j'ignorois moi-même; il y renonça. Quoique depuis nous ayons été ennemis +mortels et déclarés, par des motifs qui tiennent à l'époque la plus +intéressante de ma vie, je conviendrai toujours avec plaisir que je lui +dois beaucoup; il me traça une marche simple et sûre pour profiter de +ses conseils; il m'indiquoit les ouvrages que je devois étudier, +m'obligeoit à lui en rendre compte par écrit, m'accoutumoit à convenir +de mes erreurs sans m'humilier, et à recevoir des éloges sans vanité. On +peut dire de lui comme de Socrate, qu'il éteignoit l'amour propre en +excitant sans cesse le désir d'apprendre; mais, de sa part, ce n'étoit +pas dans l'intention de devenir meilleur. + + + + +CHAPITRE XXII. + +_Les principes._ + + +Madame de Valmont avoit des principes; on ne pouvoit pas l'ignorer, car +elle le répétoit sans cesse; et c'est une terrible chose que les +principes. Quand il lui fut impossible de ne pas se trouver souvent avec +moi, elle s'arma d'une sévérité désespérante pour un pauvre soupirant. +Je suis assez hardi de mon naturel; mais quel est l'homme qui ne +devienne timide quand il a le malheur d'aimer une femme qu'il respecte, +ou de respecter une femme qu'il aime? Emporté par l'amour, je balbutiai +pourtant une déclaration; madame de Valmont m'objecta ses principes qui +ne lui permettoient pas de me répondre: je fus au désespoir; mais je lui +témoignai tant d'attachement, qu'elle m'avoua que depuis long-temps elle +étoit sensible à ma tendresse, ajoutant que cet aveu ne serviroit qu'à +nous rendre tous les deux plus à plaindre, parce qu'elle mourroit plutôt +que de manquer à ses principes. On est bien fort quand on est sûr d'être +aimé; je le devins tant, qu'à la fin madame de Valmont me rendit +heureux. «On m'a donné un époux sans me consulter, me dit-elle alors; je +ne lui dois rien: vous êtes l'époux de mon choix, c'est à vous que je +dois tout; comptez sur une constance à la fois fondée sur mon amour et +sur mes principes.» + +Malheureusement les principes de M. de Valmont n'étoient pas ceux de son +épouse; il soupçonna ce qui étoit réellement, et l'emmena à la campagne. +Je fus très-affligé: elle le fut, s'il est possible, encore davantage; +et cette séparation nous exalta la tête au point de nous mettre dans la +disposition de faire la plus grande folie. Nous nous écrivions, et, dans +chaque lettre, madame de Valmont me reprochoit de l'abandonner à son +tyran. + +«Vous connoissez assez mes principes, mon cher Frédéric, pour juger de +ce que je souffre loin de vous, et combien il m'en coûte pour vivre près +de celui que je déteste. Je ne peux supporter ses caresses. Si vous +m'aimiez comme je vous aime, vous trouveriez bien les moyens de +m'arracher à cette affreuse situation.» + +Le moyen que nous trouvâmes, fut que madame de Valmont reviendrait à +Paris, en promettant à son époux de ne plus me revoir: condition à +laquelle elle ne souscrivoit que par pitié pour son injuste jalousie; +car, pour elle, elle se croyoit au-dessus de toute justification; qu'une +fois à Paris, nous assignerions nos rendez-vous dans un logement loué +sous le nom de sa femme-de-chambre; et comme chaque jour les principes +de madame de Valmont s'opposoient à ce qu'elle se partageât entre deux +hommes, nous décidâmes que nous disposerions tout pour fuir ensemble +dans le pays étranger. «Quand on a cédé à l'amour, m'écrivoit-elle, on +ne peut se justifier à ses propres yeux qu'en lui sacrifiant tout ce qui +n'est pas lui. L'excès des passions en est la seule excuse: voilà mes +principes, mon cher Frédéric; c'est à vous d'en assurer l'exécution.» + +Elle revint bientôt; je ne la vis plus chez son mari, mais nos +rendez-vous n'en étoient que plus sûrs. Le projet de fuir avec elle ne +m'avoit paru délicieux que de loin; plus elle me pressoit de l'exécuter, +plus je sentois que je me perdois sans ressources. S'il n'eût été +question que de moi, peut-être n'aurois-je pas balancé: mais abandonner +ma bienfaitrice dans un moment où sa santé déclinoit visiblement; +enlever une de ses parentes; mériter son indignation, et, ce qui étoit +pis, la livrer à la douleur; tromper mon pauvre Philippe, à qui j'avois +tant d'obligations, voilà ce qui étoit au-dessus de mon courage. Ces +réflexions me rendirent triste: madame de Valmont s'en apperçut, elle +voulut en savoir la cause; et moi, qui ne demandois qu'à lui ouvrir mon +cÅ“ur, je m'empressai de lui apprendre ce qui s'y passoit. Loin de +respecter une douleur si légitime, et qui me déchiroit sans rien ôter à +mon amour, elle se plaignit de s'être livrée à un homme sans principes, +à qui elle avoit tout sacrifié, et qui mettoit sa réputation, son +bonheur, en balance avec les pleurs d'une vieille femme. «Quand on aime, +l'univers entier disparoît; la fortune, la reconnoissance, les titres, +l'amitié, tout s'anéantit». Si elle ne considéroit qu'elle, la pauvreté +lui paroîtroit délicieuse avec son amant: mais, par égard pour moi, elle +avoit résolu d'emporter ses diamans et tout ce qu'elle avoit de +précieux. Elle s'étoit accoutumée à l'idée de ne vivre que pour son +amant; rien que la mort ne pourroit l'y faire renoncer: mais si j'avois +la barbarie de lui ouvrir les portes du tombeau, je n'aurois pas la +satisfaction de l'y voir descendre. Dès ce moment, elle me défendoit de +la voir: il lui en coûteroit sans doute; mais elle me prouveroit qu'il +n'étoit pas dans ses principes... + +La colère l'empêcha d'achever: je voulus l'appaiser, je lui promis de +n'avoir d'autres volontés que les siennes; elle fut inflexible, et nous +nous quittâmes si fort en fureur tous les deux, qu'il étoit facile de +prévoir que nous ne serions pas long-temps à nous raccommoder. Hélas! +c'est ce qui nous arriva. Après plusieurs lettres que je lui fis +remettre par l'entremise de sa femme-de-chambre, qui étoit seule dans la +confidence et qui devoit l'accompagner, nous eûmes une entrevue; la paix +fut signée, et notre fatal départ en devint le premier article. Il fut +arrêté qu'elle partiroit un jour avant moi, sous le prétexte d'aller +voir une de ses amies dont la terre se trouvoit sur la route que nous +voulions suivre; qu'elle y coucheroit effectivement; que de là elle +écriroit à son mari pour lui apprendre qu'elle ne reviendroit que deux +jours après. Étant avec sa femme-de-chambre, des domestiques et des +chevaux de sa maison, rien ne paraîtroit moins suspect. Le jour qu'elle +auroit quitté Paris, j'aurois soin de venir chez M. de Miralbe, et, sans +affectation, de me montrer par-tout où j'aurois l'espérance de +rencontrer M. de Valmont. La nuit même, je partirois en poste dans une +berline: à une heure fixe et à un endroit indiqué, je la rencontrerois, +à pied, avec sa femme-de-chambre; elles monteroient dans ma voiture; et +tandis qu'on chercheroit madame de Valmont chez son amie, que cette amie +écriroit à M. de Valmont, que M. de Valmont perdroit du temps à +délibérer pour savoir que penser et que faire, nous serions déjà hors de +toute poursuite. Je devois envoyer les effets que je voulois emporter, +dans le logement qui servoit à nos rendez-vous; elle y feroit également +porter les siens: c'est là que la voiture qui devoit me transporter se +trouveroit; c'est de là que je partirois, pour éviter tous les obstacles +que je pourrois rencontrer dans l'hôtel de madame de Sponasi. Nous +prîmes jour au surlendemain; et, pour éviter les soupçons, il fut décidé +que nous ne nous reverrions plus à Paris. Nous passâmes la soirée +entière ensemble: jamais madame de Valmont ne fut si caressante; jamais +elle ne s'applaudit tant de voir luire enfin le jour où elle pourroit +vivre sans manquer à ses principes. + +J'aurois voulu pouvoir avancer et retarder le temps; j'aurois desiré que +l'amour chassât la réflexion, ou que la réflexion brisât les charmes de +l'amour: mais j'étois destiné à souffrir tous les tourmens d'une ame +déchirée par les remords, sans que les remords pussent m'arrêter sur le +bord de l'abîme. Je frémissois à l'idée d'abandonner ma bienfaitrice. La +dernière soirée que je passai avec elle, chacune de ses paroles devint +pour moi un reproche si cruel, qu'il me fut impossible de lui cacher mon +émotion. Me voyant agité, pâle et attendri, elle s'imagina que j'étois +malade; et l'inquiétude que cette idée lui donna fut si vive, qu'elle me +prodigua les soins les plus empressés. C'étoit augmenter mes +souffrances. Elle me força de me retirer dans mon appartement, fit venir +Philippe, lui recommanda de ne point me quitter qu'il ne m'eût vu plus +tranquille, d'envoyer chercher les médecins si cela paroissoit +nécessaire, et sur-tout de lui faire savoir de mes nouvelles de quart +d'heure en quart d'heure. «Soyez docile à tout ce qu'on exigera de vous, +mon cher Frédéric, me dit-elle en m'embrassant; et songez que soigner +votre santé, c'est prolonger mon existence». Je fus au moment de tomber +à ses pieds, de lui avouer les combats qui se passoient en moi; mais +l'idée de madame de Valmont trahie, abandonnée, m'arrêta, et je suivis +Philippe. + +Je me sentis soulagé en perdant de vue ma bienfaitrice. Ce qui suspendit +en partie mes regrets, fut la nécessité de dissimuler pour empêcher +Philippe de s'établir la nuit entière auprès de mon lit: c'étoit cette +nuit même, à deux heures, que je devois quitter l'hôtel pour n'y plus +rentrer. Dissimuler avec Philippe étoit cependant bien difficile: je +l'aimois beaucoup, et je ne pouvois penser à l'idée de le quitter sans +être anéanti; mais je le trouvai si calme sur ma santé, je le vis même +plaisanter de si bonne grace sur l'inquiétude de ma bienfaitrice, que je +me sentis piqué contre lui. J'aurois été contrarié qu'il me crût malade; +je lui en voulois de ne pas le croire: car enfin je souffrois mille fois +plus que si je l'eusse été, et ma figure annonçoit assez que j'éprouvois +quelque chose d'extraordinaire. Sa tranquillité révolta mon amour +propre, et l'amour propre blessé éteignit la reconnoissance. Ô mortels! +que votre cÅ“ur est bizarre! + +«Enverrai-je chercher le médecin? me dit-il en souriant. Comment vous +trouvez-vous, monsieur?--Beaucoup mieux, Philippe, et je ne conçois pas +ce qui a pu alarmer madame de Sponasi. Il est vrai que j'ai été un +moment prêt à perdre connoissance, mais cela n'est plus rien.--Je m'en +doutois; et si vous faisiez bien, pour la rassurer entièrement, vous +descendriez chez elle.--Oh! non», m'écriai-je avec plus de vivacité que +de prudence. Je sentis le tort de cette exclamation; mais il n'y prit +pas garde: cela me parut d'autant plus étonnant, que j'aurois pu dire +comme madame de Sponasi: «Cet homme s'est fait une telle étude de mon +caractère, qu'il devine toutes mes pensées.» + +Je l'engageai à aller lui-même lui donner de mes nouvelles; il y +consentit. Quand je fus seul, je méditai si je ne sortirais pas à +l'instant de l'hôtel; mais c'eût été redoubler l'inquiétude de ma +bienfaitrice, à qui on ne manqueroit pas d'apprendre que j'étois dehors. +Je préférai d'attendre qu'elle fût couchée; d'ailleurs je voulois +laisser pour elle une lettre, dans laquelle, sans chercher à m'excuser, +j'espérois la convaincre que je pouvois être coupable, mais que je ne +serois jamais ingrat. J'entendis Philippe revenir, et je me mis à mon +piano, sans autre motif que de lui persuader que je n'avois pas besoin +de ses soins. Il voulut entamer la conversation; je me plaignis d'avoir +mal à la tête, et je me mis au lit. Il me souhaita une nuit tranquille +avec un air d'ironie qui me choqua, et il sortit. + +À peine fus-je seul, que je m'habillai tel que je devois l'être pour mon +voyage; je me jetai sur un fauteuil, où je restai dans la même attitude +jusqu'à une heure du matin. Je pensois à la lettre que je voulois écrire +à ma bienfaitrice; je sentois ma poitrine se gonfler, et mes larmes +couler avec abondance. L'horloge se fit encore entendre; je n'avois plus +qu'une demi-heure. J'écrivis, je cachetai mon billet; je pris mes +pistolets, mon couteau de chasse, et, descendant les escaliers avec +autant de précaution que de vitesse, j'arrivai à la loge du Suisse, et +je lui criai tout bas de m'ouvrir la porte. + +«Non, monsieur.--Est-ce que vous ne m'entendez pas, Lekman? C'est moi +qui veux sortir.--Oui, monsieur--Eh bien! ouvrez donc.--Non, +monsieur.--Lekman, vous m'impatientez.--Ce n'est pas ma faute, +monsieur.--Je veux sortir.--Monsieur, j'ai reçu ordre de n'ouvrir pour +personne.--Cet ordre ne me regarde pas.--Si, monsieur, vous +particulièrement.--Cela est impossible, Lekman; vous êtes ivre.--Non, +monsieur.--Morbleu! ouvrez, vous dis-je, ou vous le paierez sur votre +tête.--Je n'ai pas les clefs.--Vous n'avez pas les clefs!--Non, +monsieur.--Où sont-elles donc?--Dans la chambre de M. Philippe». Je +n'eus plus la force de proférer une parole. + +Mon projet est découvert, pensois-je en me promenant dans la cour avec +une agitation qu'il m'est impossible de rendre; et voilà pourquoi +Philippe étoit si tranquille. Que deviendrai-je? Eh bien! puisqu'il sait +tout, je n'ai plus de ménagemens à garder: montons chez lui; et, +dussé-je y périr, je le forcerai à me rendre ma liberté. + +Pour aller à son logement, il falloit passer devant mon appartement: les +portes en étoient restées ouvertes; et, dans le même fauteuil que +j'occupois deux minutes auparavant, je vis Philippe tenant la lettre que +j'avois laissée pour madame de Sponasi; il l'avait décachetée, il la +lisoit. Ce trait de hardiesse n'étoit pas propre à calmer ma fureur; +aussi, par un mouvement plus prompt que la pensée, je me jetai sur lui, +et, le saisissant d'une main, tandis que de l'autre je lui présentois un +de mes pistolets, je m'écriai: «Philippe, les clefs, ou vous êtes mort, +et moi aussi». Il pâlit, et ne me répondit pas. «Philippe, sauvez-vous, +sauvez-moi, m'écriai-je avec plus de force; les clefs, ou le désespoir +seul guidera ma main.--Monsieur, pensez-vous...--Les clefs Philippe, +les clefs, répétai-je en armant mon pistolet.--Eh bien! malheureux, +dit-il en se levant et en découvrant sa poitrine, osez me percer le +sein, je suis votre père». Au feu brûlant qui me dévoroit, je sentis +tout-à -coup succéder un froid mortel, et je tombai sans connoissance. + + + + +CHAPITRE XXIII. + +_Je m'en étois quelquefois douté._ + + +Il faisoit grand jour quand j'ouvris machinalement les yeux; je me +trouvai dans mon lit, et je vis autour de moi madame de Sponasi, +Philippe, deux domestiques et autant de médecins. J'essayai de parler; +madame de Sponasi me le défendit. Il fallut obéir: aussi-bien aurois-je +été très-embarrassé de savoir que dire; toutes mes idées étoient +bouleversées. Je remarquai que Philippe avoit la main gauche enveloppée +d'un taffetas noir. Je crus me rappeler qu'au moment où je perdis +connoissance, j'avois entendu le bruit d'un pistolet; je me souvins que +celui que je tenois étoit armé: cette idée me fit une telle impression, +que je retombai dans l'accablement. Il fut d'autant plus affreux, qu'il +ne me priva pas entièrement de la faculté de réfléchir. Il dura trois +jours: on peut juger de ce que je souffris. + +Soit l'effet des remèdes, ou celui de la nature, je repris bientôt assez +de forces pour faire cesser les craintes que mon état avoit données. Le +premier moment où je me trouvai seul avec Philippe, je lui demandai en +tremblant par quel accident il se trouvoit blessé; il me serra dans ses +bras avec attendrissement, et s'écria: «C'est de la main de celui pour +qui je donnerois tout mon sang». J'allois répondre quand je vis entrer +ma bienfaitrice; je me tus. + +Elle me parla de ma santé, et ne voulut point souffrir que je +m'occupasse de la sienne; cependant je la trouvois changée à un point +qui m'alarmoit. «Maintenant que vous allez mieux, me dit-elle, je vais +penser à me rétablir. Vous m'avez fait bien du mal, Frédéric, plus de +mal que vous ne pouvez vous l'imaginer; mais je vous le pardonne. +Évitons toute explication, jusqu'au moment où nous serons en état de la +supporter. Si je ne viens plus dans votre appartement, n'en soyez pas +inquiet; c'est par ménagement pour vous plus que pour moi. Calmez-vous, +mon enfant; répétez-vous sans cesse que tout est pardonné, et prenez +pitié de votre malheureuse... amie». Elle sortit, appuyée sur le bras de +Philippe, qui revint presque au même instant. + +J'étois dévoré de remords et d'inquiétudes; j'aurois provoqué une +explication entière, dût-elle entraîner l'arrêt de ma mort: Philippe +vouloit la retarder, dans la crainte de me voir retomber encore dans +l'état qui l'avoit tant alarmé; mais je lui persuadai, et cela étoit +vrai, qu'il n'y avoit pour moi rien de plus dangereux que l'incertitude. +Il s'assit près de mon lit, et me parla en ces termes: + +«Je vous demande en grace de m'écouter sans m'interrompre; c'est la +seule condition que je mette à la complaisance avec laquelle je me prête +à vos desirs. Vous vous rappelez, monsieur...--Ce titre me fait mal, lui +dis-je; nommez-moi Frédéric, ou je croirai que j'ai perdu votre amitié. +Hélas! je ne l'ai que trop mérité. C'est moi, je n'en doute pas, qui +vous ai blessé. Philippe... mon père, me pardonnez-vous?--Est-il vrai +que vous m'aimiez encore?--Mille fois plus que jamais.--Vous ne +rougissez pas de votre naissance?--Je ne rougis que du crime que j'ai +été au moment de commettre.--Et si l'imprudence que j'ai faite en vous +révélant un secret que je devois taire au péril de ma vie, vous prive +des bienfaits de madame de Sponasi?--Ma conduite envers vous la forcera +à me conserver son estime.--Frédéric, j'ai tremblé de perdre votre cÅ“ur; +maintenant que je suis sûr de vous, je mets à l'oubli du passé une +condition qui eût été pour moi le coup de la mort, si vous l'eussiez +demandée le premier. Promettez-moi de vous y soumettre.--Quelle qu'elle +soit, je fais serment de l'accomplir.--Eh bien! jurez que jamais vous ne +m'appellerez votre père.--Cela est impossible.--Songez, Frédéric, aux +conséquences de votre refus. Si vous refusez de m'obéir dans cette +circonstance importante, dès demain je fuis sans que jamais vous +puissiez savoir ce que je serai devenu; ou un éternel adieu, ou une +soumission entière à ce que j'exige de vous». Je gardai le silence. +Philippe me prit la main, et continua. + +«Mon cher Frédéric, il y a dans votre obstination plus d'orgueil que +d'amitié: un excès d'amour-propre peut seul vous engager à braver la +fortune et les préjugés pour avouer votre père, quand il est de son +intérêt et du vôtre qu'il reste à jamais inconnu. Si vous eussiez rougi +de moi, je m'éloignois; si vous me nommez, je vous fuis. Répondez: quel +est votre devoir en ne consultant que l'obéissance? que devez-vous faire +en n'écoutant que votre sensibilité? Qu'importe après tout le titre que +vous me donnerez? je n'en veux qu'un, c'est celui de votre ami, lorsque +nous serons seuls; devant les étrangers, soyez persuadé que vous ne +m'appellerez jamais Philippe sans que mon cÅ“ur ne me dise tout ce que ce +nom signifie pour vous. J'ajouterai une considération bien puissante: +le repos de votre bienfaitrice tient essentiellement au serment que +j'exige de vous.--Hé bien! je cède, lui dis-je, et je vous jure que vous +ne serez jamais que mon ami.--Soyez-le toujours, me répondit-il en +m'embrassant, et mon sort sera encore digne d'exciter l'envie de la +plupart des pères.» + +Philippe raisonnoit juste en disant que je mettois de l'orgueil dans la +volonté de l'avouer pour mon père: par vanité, j'en rougissois; par +orgueil, j'étois prêt à renoncer pour lui à toutes mes sociétés et aux +espérances que l'homme le plus modeste jette quelquefois dans l'avenir. +Le sacrifice étoit grand, et ne pouvoit être payé que par la +satisfaction de l'avoir rempli. Il est certain que j'aurois, sans +hésiter, tout risqué plutôt que de l'abandonner; mais je dois dire avec +la même franchise qu'il me fit plaisir en exigeant de moi une promesse +que j'avois cependant de la peine à faire. Il y avoit dans mes sentimens +une contradiction plus facile à deviner qu'à définir. + +Philippe me pria de nouveau de ne point l'interrompre. + +«Vous vous rappelez, mon cher Frédéric, le moment où la crainte de vous +voir commettre un parricide, me força de vous nommer votre père; vous +perdîtes connoissance. En tombant, le pistolet que vous aviez armé +partit, et me blessa, mais assez légèrement.--Ne me trompez-vous pas, +mon... ami? vous avez l'air d'avoir beaucoup souffert.--Ce n'est point +de ma blessure; car je ne m'en suis apperçu qu'au moment où, cherchant à +vous donner des secours, je vous ai vu couvert de sang. Dans mon effroi, +je crus que c'étoit le vôtre qui couloit, et mes cris, autant que le +bruit du pistolet, attirèrent dans votre appartement une partie des +domestiques. L'inquiétude et la curiosité perçoient sur toutes les +figures; cette curiosité, si dangereuse sous tant de rapports, me rendit +la présence d'esprit nécessaire dans la circonstance où je me trouvois. +Je vous fis déshabiller, mettre au lit; j'envoyai chercher les médecins, +et je vous donnai, en attendant leur arrivée, tout ce que je crus propre +à rappeler votre connoissance. Ce fut inutilement: vous ne sortîtes de +votre évanouissement qu'avec le délire d'une fièvre brûlante. Pour +éloigner les soupçons, j'eus la précaution de dire qu'en jouant avec vos +pistolets, vous m'aviez blessé, et que la frayeur vous avoit jeté dans +l'état où vous étiez. Votre habit de voyage, votre scène chez le Suisse, +le soin que j'avois pris de m'emparer des clefs, ont, j'en suis +persuadé, fait douter de la vérité de mon récit; mais il suffisoit +d'arrêter les questions, et l'on ne s'en permit plus. + +«Madame de Sponasi avoit entendu de la rumeur; et les divers rapports +parvenus jusqu'à elle l'avoient mise dans un état que vous aurez peine à +vous figurer. On m'avertit qu'elle demandoit à me voir; mais il m'étoit +impossible de vous quitter: elle vint elle-même dans votre appartement, +au moment où les médecins arrivoient. Sa pâleur, son effroi, les soins +qu'elle vous prodiguoit lorsqu'elle-même avoit à peine la force de se +soutenir, pouvoient trahir son secret: je la suppliai en grace de +descendre chez elle; elle s'obstina à rester près de vous: je lui fis +comprendre du moins qu'elle devoit déguiser sa douleur; mais elle vous +auroit volontiers avoué publiquement pour son fils, si elle eût pu, par +cet aveu, obtenir la certitude de votre existence.» + +Quoique je fusse, depuis quelques heures, persuadé que madame de Sponasi +étoit ma mère, c'étoit la première fois qu'on me le disoit d'une manière +qui ne laissoit plus aucun doute: aussi éprouvai-je une agitation si +forte, que je fis signe à Philippe de s'arrêter. + +«Volontiers, me dit-il, remettons à demain notre conversation. Je vous +dois beaucoup de détails, et je vous les donnerai avec la plus grande +franchise. N'êtes-vous pas curieux cependant de savoir ce qu'est devenue +madame de Valmont?--Qu'elle soit heureuse, et que nous ne nous revoyions +jamais: c'est tout ce que je desire. Est-elle de retour à Paris?--Oui, +mon cher Frédéric; et comme on a envoyé très-régulièrement savoir de +vos nouvelles de la part de M. de Miralbe, elle ne peut ignorer qu'une +maladie violente a formé un obstacle à votre départ: ainsi vous êtes +libre dans la conduite que vous tiendrez avec elle à l'avenir.--Il me +semble que le remords est attaché à son nom quand on le prononce devant +moi: que seroit-ce donc si je la voyois? Encore un mot, mon ami; puis-je +savoir comment vous avez connu mes projets?--Par un abus de confiance +que l'amitié et les liens qui m'attachent à vous rendent à peine +excusable. Lorsqu'il fut décidé que vous auriez un logement à l'hôtel, +je fis faire de doubles clefs de tous les meubles fermans qui sont dans +l'appartement qui vous étoit destiné. Votre correspondance avec madame +de Valmont m'apprit l'arrangement fait entre vous. Je vous guettai; je +sus où l'on portoit vos effets: je pris des informations si détaillées, +qu'il ne me fut pas possible de douter du moment de votre départ, +indiqué d'ailleurs suffisamment par l'heure pour laquelle les chevaux +avoient été demandés. J'ai concerté mes mesures en conséquence; vous +savez quelles en furent les suites.» + +Philippe me quitta; mais il eut la précaution de faire tenir dans ma +chambre des gens qui servoient moins à veiller à mes besoins qu'à +troubler la solitude qu'il redoutoit pour moi. Je ne sais si cela étoit +bien nécessaire; mon imagination n'avoit pas assez de ressorts pour me +tourmenter: soit foiblesse de corps ou fatigue d'esprit, j'étois trop +indifférent sur mon sort pour faire aucune réflexion. + + + + +CHAPITRE XXIV. + +_Histoire de Philippe._ + + +Le lendemain, quand Philippe vint s'informer de ma santé, je lui +témoignai le désir de connoître les détails qu'il m'avoit promis. +L'indifférence qui m'engourdissoit lorsque je me trouvois seul ou avec +des étrangers, disparoissoit aussitôt qu'il étoit avec moi. + +«Avant de vous apprendre ce qui s'est passé pendant les trois jours où +vous avez été sans connoissance, je veux vous mettre à même de juger +ceux auxquels vous devez la vie: vous apprécierez mieux les motifs qui +me forçaient à garder le silence. Malheureusement je l'ai rompu; plus +malheureusement encore, madame de Sponasi ne l'ignore pas.» + +«Ô ciel! m'écriai-je en tremblant, elle sait que ma naissance n'est plus +un secret pour moi! Et quel parti croyez-vous qu'elle prendra, mon ami?» + +«J'ai été trop occupé de vous pour chercher à approfondir ce qui se +passoit en elle; je doute cependant qu'elle ait pris une détermination +positive: mais elle souffre; et son secret révélé, plus encore sans +doute la crainte de vous perdre, ont produit un tel effet sur elle, +qu'elle est devenue dévote. Ce qui ajoute à ses tourmens, elle n'ose +l'avouer à personne, pas même à moi.» + +Philippe garda le silence, et parut absorbé dans ses réflexions; j'étois +accablé des miennes. + +«Elle vous aime beaucoup, me dit-il, et ne pourra que difficilement se +résoudre à vous séparer d'elle. Quels que soient les événemens, mon cher +Frédéric, je vous resterai: tout ce que je possède vous appartient.» + +«Ah! mon ami, ce n'est point la fortune que je regretterois; c'est +l'amitié de ma.... bienfaitrice, perdue par ma faute. Que j'ai de +reproches à me faire! et par quelle fatalité faut-il que j'aie troublé +le repos du reste de sa vie, quand il est vrai que je donnerois la +mienne pour son bonheur.... et le vôtre!» + +Philippe m'exhorta à prendre courage, me promit de chercher à lire dans +l'ame de ma bienfaitrice, et de ne pas me déguiser la vérité, quelle +qu'elle fût. Il m'assura qu'elle s'informoit vingt fois le jour de moi +avec le plus vif intérêt; qu'il étoit persuadé que c'étoit uniquement +par ménagement pour elle-même qu'elle ne montoit plus me voir. + +«Et quel accueil vous fait-elle à vous? lui demandai-je.--Elle a paru +d'abord très-gênée avec moi: mais je lui ai témoigné beaucoup plus de +respect qu'à l'ordinaire; et quand elle a été convaincue que, loin de +chercher à tirer avantage d'une situation qui la rapprochoit de moi +(puisque le même objet nous occupoit également, et à un titre également +cher), elle a repris plus de confiance en elle. Sa fierté se révolte à +tout instant; ma soumission à ses moindres volontés la ramène bientôt à +sa bonté naturelle, et le soin que je prends de ne l'appeler que votre +bienfaitrice, de lui parler absolument comme si j'ignorois ce que vous +êtes et ce que je vous suis, lui paroît une complaisance dont elle me +sait gré intérieurement. J'évite avec plus de soin encore de lui laisser +soupçonner que ma conduite avec elle n'a pour but que de la disposer à +vous voir. Si elle s'y résout, elle voudra que vous soyez persuadé que +son cÅ“ur seul l'a décidée. En un mot, elle est jalouse de l'amitié que +vous me témoignez: je m'en suis apperçu depuis long-temps; et si elle +avoit la certitude que vous lui donnez la préférence sur moi, elle +pourroit encore connoître le bonheur. La crainte de l'humiliation +l'éloignera de vous; la crainte plus grande que votre sensibilité ne se +fixe toute entière sur un père qui ne vous abandonnera jamais, arrêtera +sa résolution: c'est la nature aux prises avec un orgueil si légitime, +qu'il faut la plaindre des combats qu'elle éprouve, la bénir si elle +vous ouvre les bras, et gémir, sans la condamner, si elle ne peut +consentir à vous voir.» + +«Ô Philippe! Philippe! m'écriai-je, je vous admire. Comment est-il +possible d'avoir un cÅ“ur aussi bon que le vôtre, un esprit aussi juste, +dans une position...? Pardon; j'oubliois...» + +«Écoutez-moi, mon cher Frédéric; je vais me montrer à vous tel que je +suis: j'ai besoin de votre amitié; jugez-moi; et si je la mérite, +qu'elle soit ma récompense.» + +«Je suis fils de laboureurs plus honnêtes que fortunés. Je n'ai jamais +connu ma mère; ma naissance lui coûta la vie: mais le ciel me donna le +plus tendre des pères; et c'est à mon respect pour lui, à ses caresses, +que je dois sans doute l'idée agréable que je m'étois faite de l'amour +paternel, avant d'éprouver par moi-même toute la force de ce sentiment. + +«La nature m'avoit doué de quelques agrémens et d'un peu d'intelligence; +mon père se les exagéra, et crut qu'il commettroit un crime s'il +m'ensevelissoit à la campagne. Il fit à mon bonheur à venir (du moins il +le croyoit) le sacrifice de sa tendresse, et je fus élevé loin de lui, +dans une pension où je reçus une éducation bien au-dessus de la fortune +qui m'étoit destinée. J'en profitai. Quand, dans les vacances, j'allois +voir mon père, il m'admiroit; et moi, par une vanité pardonnable à ma +jeunesse, je rougissois de la simplicité de ses mÅ“urs. Plus j'avançai en +âge, plus je pris la vie rustique en aversion. Ce motif, plus qu'aucune +inclination, me fit consentir à prendre l'état ecclésiastique, et +j'entrai au séminaire, où mon père m'entretint avec beaucoup de +prodigalité. L'époque des passions arrivoit; je sentois mon sang +bouillonner, je pris le séminaire en horreur, et je pensois à obtenir de +mon père qu'il m'en laissât sortir, quand j'appris sa mort. J'allai à la +ferme qu'il faisoit valoir, et je fus bientôt convaincu que sa tendresse +pour moi l'avoit égaré dans ses projets. En mourant, il ne laissoit que +des dettes, toutes contractées pour mon éducation. J'avois alors +dix-neuf ans; je me trouvois, par ma vanité, au-dessus de tous les états +qui exigent du travail, et je n'en savois aucun. J'étois libre, et je +vins tenter la fortune à Paris. + +«Après y avoir vécu six mois d'une manière à la fois brillante, +misérable et scandaleuse; après avoir épuisé toutes les ressources +imaginables, je me décidai à entrer au service de madame de Sponasi, et +je vous laisse à penser combien il m'en coûta pour endosser la livrée, +moi qui me croyois du mérite, et qui en avois du moins plus qu'il n'en +faut pour un pareil emploi. + +«Ma santé avoit souffert des six premiers mois que j'avois passés à +Paris; elle revint bientôt, grâce à la vie tranquille que je menois. Je +m'apperçus que madame de Sponasi me distinguoit de mes camarades; je mis +tous mes soins à voler au devant de ses desirs. Plus d'une fois elle +m'avoit surpris un livre à la main; car je lisois par-tout, dans +l'antichambre, dans mon logement, dans son appartement même, quand je +m'y croyois seul. Elle le remarqua, me fit des plaisanteries, et bientôt +des questions sur les ouvrages qui m'occupoient. Mes réponses la +surprirent. Dès-lors elle me traita avec une bonté particulière; elle +causoit volontiers avec moi, ne s'offensoit point de la vivacité de mes +reparties: au contraire, elle y applaudissoit souvent. Quoiqu'elle eût +plus de quarante ans, elle étoit encore belle. L'espèce de familiarité +que la conversation avoit établie entre nous, l'intérêt qu'elle me +témoignoit, l'ambition et la violence des sens de ma part, trop de +confiance de la sienne, amenèrent un rapprochement que, deux mois +auparavant, nous ne prévoyions guère, et dont nous fûmes aussi surpris +tous les deux que si la foudre fût tombée devant nous. + +«C'est à mon fils que je parle; qu'il me dispense d'entrer dans des +détails, quoiqu'il n'en fût pas un qui ne servît à lui faire paroître sa +mère moins coupable. Si ce moment de la vie de madame de Sponasi étoit +jamais divulgué, il prouveroit que l'indépendance d'esprit qu'on décore +du nom de philosophie, ne convient point à un sexe dont toutes les +vertus reposent sur l'opinion. Quand une femme s'accoutume à traiter de +préjugés les lois que la société lui impose, l'instant de sa perte ne +dépend plus que de l'occasion; et moins cette occasion est prévue, plus +sa perte est assurée. Telle est l'histoire de madame de Sponasi. Elle +ne me craignoit point; elle se croyoit, par mille motifs, au-dessus +d'une foiblesse, et connut trop tard le danger. Que de trouble intérieur +cette faute a jeté sur le reste de sa vie! Pour vous en former une idée, +rappelez-vous qu'avec de la fierté elle se trouve sans cesse au-dessous +de sa propre opinion, et que, malgré le penchant qu'il m'est permis de +croire que je lui ai inspiré, jamais, jamais la moindre familiarité ne +s'est glissée entre nous depuis cette époque. Elle s'est punie, par un +combat continuel, d'avoir succombé sans prévoir qu'il fallût combattre. + +«Je le répète, nous fûmes d'abord aussi interdits l'un que l'autre: mais +imaginant qu'elle jouoit l'étonnement, et me croyant plus de droits que +je n'en avois, je voulus agir en conséquence; elle me commanda +impérieusement de la laisser seule. Je sentis que j'étois perdu. +Cependant, par une bizarrerie que je ne peux attribuer qu'à un sentiment +qu'elle cherchoit à se dissimuler à elle-même, ou à la crainte de mon +indiscrétion, loin de m'éloigner de sa maison, elle me fit quitter la +livrée, me donna le titre de son valet-de-chambre, et toutes les marques +possibles de sa générosité; mais elle reprit avec moi un ton de fierté +qu'elle conserva jusqu'au moment où, s'appercevant qu'elle étoit +enceinte, elle crut ne pouvoir mieux confier un pareil secret qu'à celui +qui en étoit l'auteur. + +«Je ne peux vous exprimer, mon cher Frédéric, l'effet que cette nouvelle +fit sur moi. Dès-lors je fis le projet de vivre entièrement pour un être +qui n'existoit pas encore, et de diriger toutes mes vues vers ce qui +pourroit contribuer à sa félicité. J'étois au comble de la joie: madame +de Sponasi éprouvoit un sentiment bien opposé; elle étoit trop +mécontente d'elle-même pour conserver l'orgueil qui m'avoit rappelé au +respect: aussi profitai-je de sa confusion pour prendre sur son +caractère un empire auquel il lui est impossible d'échapper. Depuis plus +de vingt ans elle le sent, et n'a plus même la volonté de s'y +soustraire: mais comme sa tranquillité est un besoin pour moi dans tout +ce qui n'est pas un obstacle à mes projets pour vous, comme je n'ai +jamais voulu que la voir heureuse, je suis persuadé qu'elle souffriroit +plus que moi si les événemens nous séparoient; et c'est ce qui arrivera +si elle prétend vous éloigner d'elle. + +«Une seule de ses femmes, sur la discrétion de laquelle elle avoit droit +de compter, fut mise dans la confidence. Cette femme n'existe plus +depuis long-temps. Par son aide, et en prétextant un voyage, madame de +Sponasi parvint à cacher sa grossesse à tous les yeux; on ne l'a même +jamais soupçonnée. Vous vîntes au monde. Le projet de votre mère étoit +de ne point vous voir: ce n'étoit pas le mien; elle me laissa libre de +disposer de vous, et je vous fis élever à Mareil. Elle m'avoit défendu +de lui donner de vos nouvelles, et deux ou trois fois par an je lui en +donnois. La première fois, elle parut surprise de ma hardiesse; la +seconde, elle se tut: vous n'aviez pas cinq ans, qu'elle s'informoit +elle-même de votre état. Je vous le répète, avec beaucoup d'esprit elle +a la tête trop foible pour se soustraire à une domination que j'ai +rendue conforme à tous ses goûts. Elle a le cÅ“ur trop sensible pour se +porter à un parti violent, qui ne lui laisseroit ensuite que des +regrets. + +«Je vous ai vu bien des fois dans votre enfance, mon cher Frédéric; cela +vous paroît étonnant, parce qu'il vous est impossible de vous le +rappeler: mais je devois des sacrifices à la réputation de votre mère, +et j'employois, pour satisfaire mon cÅ“ur, des déguisemens qui la +mettoient à l'abri des soupçons que mes visites et mes caresses eussent +pu faire naître. + +«Il est certain que votre bienfaitrice se trompa long-temps sur l'amitié +que j'avois pour vous: il eût été dangereux qu'elle en soupçonnât toute +la vivacité; c'eût été la mettre en garde contre le projet que j'avois +formé de vous rapprocher d'elle: mais comme ce projet pouvoit manquer +par mille événemens, je pensai à vous assurer un sort indépendant de sa +volonté; et j'y ai réussi, car je suis riche. Elle doit me croire et me +croit effectivement très-intéressé. Je le suis, mais c'est pour vous. +Si je l'eusse été pour moi, depuis long-temps j'aurois quitté madame de +Sponasi. La fortune m'a souri dans plus d'une occasion; mais ses faveurs +étoient trop chères, puisqu'elles devoient m'éloigner de mon fils, et +lui donner peut-être des rivaux dans mon cÅ“ur. Frédéric, croyez-moi, +depuis que vous êtes au monde, je n'ai vécu que pour vous. + +«Il est inutile de vous dire comment je décidai madame de Sponasi à vous +faire venir à Paris, et à vous recevoir chez elle.--Dites-le-moi, mon +ami, de grace.--Eh bien! connoissez donc entièrement le caractère de +votre mère. Le besoin qu'elle a d'aimer et d'être aimée la livre à une +jalousie souvent sans objet, et cependant toujours respectable, +puisqu'elle tient à une grande sensibilité. J'en ai eu plus d'une +preuve; et croyez que l'empire que j'ai sur elle a été bien des fois +acheté par des privations. Quoique je n'aie eu avec madame de Sponasi +d'autre familiarité que celle qui vous donna le jour, elle ne m'a jamais +rencontré avec une femme sans qu'il m'ait été facile de remarquer de +l'aigreur dans ses procédés envers moi; il en est de même si elle me +fait demander plusieurs fois, et qu'on lui dise que je suis sorti. Pour +la tranquilliser, je me suis fait une habitude d'une vie sédentaire; et +c'est dans cette espèce de solitude que j'ai perfectionné ce qu'une +éducation trop recherchée avoit mis de dispositions en moi. Plus j'ai +acquis de connoissances, moins il en a coûté à votre bienfaitrice pour +se ranger à mes volontés; il semble que l'esprit, dans ses idées, +rapproche les distances qui nous séparent. + +«C'est sur ses dispositions jalouses que j'établis mon plan pour la +forcer à vous voir. Une fois mon projet arrêté, loin de lui cacher +l'amitié que j'avois toujours eue pour vous, je l'exagérai, s'il est +possible, et je ne lui dissimulai pas que j'étois décidé à vous +rapprocher de moi, indépendamment de sa volonté. Elle devint jalouse de +vous; mais j'y parus insensible, et je l'assurai que j'avois fait assez +de sacrifices à son repos pour qu'elle ne m'enviât pas la seule +satisfaction qu'il m'étoit permis d'espérer. Sa jalousie changea +d'objet; et l'idée qu'elle vous seroit toujours étrangère, tandis que je +jouirois de vos caresses (idée qu'elle reçut de moi sans s'en douter), +lui suggéra le désir de se montrer à vous à titre de protectrice. Ce fut +alors qu'elle me fit promettre un silence inviolable sur tout ce qui +concernoit votre naissance. Je lui en donnai ma parole, et elle n'ignore +pas combien elle est sacrée pour moi. Ne parlons pas du moment où je +crus devoir y manquer...» + +Je portai involontairement ma main sur mes yeux, comme pour me dérober à +la lumière; je ne pouvois penser à ce moment terrible sans que le froid +de la mort me fît frissonner. Philippe me prodigua les plus tendres +caresses. Oh! comme je l'aimois, mon cher Philippe, et qu'il m'eût été +doux de l'appeler mon père! Quel fils eut jamais pour le sien tant de +motifs de reconnoissance! + + + + +CHAPITRE XXV. + +_L'entrevue._ + + +Philippe m'apprit aussi comment madame de Sponasi avoit découvert que le +secret de ma naissance n'en étoit plus un pour moi. Dans le transport +qui suivit mon évanouissement, je parlois sans discontinuer; mais les +seuls mots que je prononçasse distinctement étoient, _mon père_. Ma +bienfaitrice, que son amitié enchaînoit au chevet de mon lit, fut +frappée de m'entendre répéter ce nom avec effroi, sur-tout après avoir +su que Philippe étoit blessé, et blessé de ma main. Elle exigea de lui +un récit détaillé et sincère de ce qui s'étoit passé. Il sentit +l'inutilité de dissimuler, et lui avoua la vérité. Tant que je fus en +danger, madame de Sponasi oublia son ressentiment et sa gloire: la +crainte de me perdre l'agitoit au point qu'elle s'adressoit à Dieu pour +obtenir mon rétablissement; ce qui, de sa part, étoit une grande preuve +de tendresse et de désespoir. Aussitôt que mon état laissa entrevoir de +l'espérance, ses idées se reportèrent sur elle-même, et il devint aisé à +Philippe de s'appercevoir avec quelle violence les sentimens pénibles et +tendres se succédoient dans son cÅ“ur, et les résolutions les plus +contradictoires dans son esprit. Il lui proposa d'employer tous les +moyens imaginables pour ne jamais me nommer ma mère; mais soit qu'elle +sentît l'impossibilité de détruire les conjectures que je formerois, +soit que sa tendresse toujours jalouse enviât à Philippe une amitié dont +la nature me faisoit un devoir, elle voulut qu'il ne me trompât point +dans les détails que je lui en demanderois. + +«J'aime mieux perdre son estime que mes droits sur lui, lui dit-elle; +quand vous lui cacheriez la vérité, il la devineroit, et il m'en +voudroit à la fois d'être sa mère et de le désavouer.» + +Rien de plus facile que de saisir les nuances qu'il y avoit dans les +sentimens des auteurs de ma vie. Philippe étoit fier d'être mon père: le +rang de madame de Sponasi flattoit sa vanité, et j'étois entre elle et +lui un point de rapprochement sur lequel ses idées se reposoient avec +complaisance. + +Madame de Sponasi, au contraire, ne pouvoit penser qu'elle m'avoit donné +le jour, sans que son imagination fût flétrie. Quand elle se livroit à +sa sensibilité, qu'elle recevoit mes caresses, je suis persuadé qu'un +sentiment dont elle ne se rendoit pas compte, lui faisoit croire que +j'étois beaucoup plus son fils que celui de Philippe: mais quand un seul +de mes regards caressoit Philippe en sa présence, la jalousie la +ramenoit à la vérité; et cette vérité, humiliante pour une femme titrée +et d'une grande réputation, lui crioit que le père de son fils étoit... +son valet-de-chambre. + +Tous deux m'aimoient véritablement, tous deux mettoient du prix à mon +estime: Philippe s'y croyoit des droits par la mère qu'il m'avoit +donnée; madame de Sponasi y renonçoit par la raison contraire. Je les +aimois beaucoup tous les deux; mais, par un sentiment dans lequel +l'amour-propre se glissoit peut-être aussi, (de quoi ne se mêle-t-il +pas?) la reconnoissance demandoit la préférence pour Philippe, quand mon +cÅ“ur la donnoit à madame de Sponasi. + +Je desirois beaucoup de la voir; à peine me sentis-je assez de forces +pour descendre chez elle, que je lui en fis demander la permission. +J'attendis sa réponse avec beaucoup d'impatience et d'inquiétude. Sa +réponse fut un refus: elle chargea Philippe de l'adoucir autant qu'il +lui seroit possible; mais elle ne lui dissimula point qu'elle éprouvoit, +à l'idée de se trouver avec moi, une contrariété qu'il lui étoit +impossible de vaincre. Cette nouvelle me fit la plus grande peine; +Philippe en parut aussi consterné que moi. + +«Nous sommes perdus, me dit-il; elle est au moment de m'échapper. Je +sais que, depuis votre maladie, un prêtre vient la voir régulièrement +tous les matins: elle s'en cache; et c'est une nouvelle foiblesse de sa +part, de n'oser céder ni à la nature ni à la religion, de ne croire ni +son esprit ni son cÅ“ur. Si cet homme est adroit, il devinera bientôt son +caractère; et de cette connoissance à un empire absolu sur ses +volontés, il n'y aura point d'intervalle. Je n'ose user de mon pouvoir +sur elle: dans un moment où elle balance encore, je crains de la +révolter, et de la précipiter, par dépit, aux genoux d'un directeur. +C'est à vous, Frédéric, d'essayer votre empire sur son cÅ“ur; mais il +faudroit de l'adresse.» + +«Mon ami, lui répondis-je, si elle ne m'aime plus, l'adresse est +inutile; si elle m'aime encore, je n'ai besoin que de franchise et de +ménagemens. Laissez-moi lui écrire, et chargez-vous de lui remettre ma +lettre. Tout ce que je vous demande, c'est de la laisser seule, si elle +consent à la lire.» + +Je ne sais si Philippe devina mon motif; mais il sourit, et ne fit +aucune difficulté. Je ne voulois pas qu'en s'occupant de moi, madame de +Sponasi se rappelât mon père; je sentois la nécessité de séparer sa +tendresse de son orgueil: c'étoit peut-être cela que Philippe appeloit +de l'adresse; moi, je n'y voyois qu'une condescendance légitime: mais je +ne pouvois ni le dire, ni même laisser voir que je le pensois. + +J'écrivis. + +«MADAME, + +«Un égarement impardonnable, par les suites qu'il pouvoit avoir, et plus +encore par celles qu'il a entraînées, me rend indigne de vos bontés, je +ne l'ignore pas: aussi n'aurois-je jamais osé aspirer à l'honneur de +vous voir, si vous ne m'eussiez assuré vous-même que vous pardonniez +bien des choses aux passions souvent terribles à mon âge, quand le cÅ“ur +conservoit sa fierté. Je rougis des projets que j'ai formés, mais non +des motifs qui me font regretter la présence de ma bienfaitrice. Je dois +renfermer dans mon sein des secrets qui n'ont rien ôté à ma profonde +vénération pour elle, tout m'en fait la loi; il ne m'en coûtera point +pour lui obéir: mais penser que j'ai troublé votre repos, mais être +convaincu que vous avez de l'éloignement pour moi, vivre sous le même +toit sans vous voir, être à la fois accablé de vos bienfaits et de votre +haine, c'est éprouver des tourmens au-dessus de mon courage. Votre +conduite me trace celle que je dois tenir; le sacrifice est terrible, +mais il est nécessaire. Permettez-moi donc, madame, de m'éloigner à +jamais; oubliez-moi si cela peut contribuer à votre tranquillité: +jusqu'au dernier moment de sa vie (et puisse le ciel l'abréger!) +Frédéric ne formera des vÅ“ux que pour sa bienfaitrice. Me refuserez-vous +un dernier adieu? Mon courage y ménagera votre sensibilité, je vous le +promets. Pour la première fois, j'apprendrai à déguiser mes sentimens, +et ce sera pour vous cacher jusqu'à quel point ils vous appartiennent. Ô +madame, si vous pouviez connoître ce qui se passe en moi! la certitude +d'être aimée, respectée d'un infortuné qui n'a plus que sa douleur et +des souvenirs, vous rendroit favorable à mes vÅ“ux. Vous pouvez tout pour +mon bonheur; voilà votre consolation: Frédéric ne peut rien pour le +vôtre; c'est lui, lui seul, qui est à plaindre.» + +* * * + +Je remis ma lettre à Philippe; il la porta. Madame de Sponasi +tressaillit en la recevant; mais elle la posa sur le meuble le plus près +d'elle. Philippe s'apperçut qu'il la gênoit, et se retira. Un quart +d'heure après, un domestique m'apporta le billet suivant. + +«Pourquoi me tourmenter? Qui vous a dit que je vous haïssois? Mon +malheur est de trop vous aimer. Je refuse, je crains, je desire votre +présence. Si vous m'abandonniez, vous seriez un monstre. J'avois cru que +vous ménageriez ma foiblesse... Eh bien! venez me voir, venez seul. Si +vous avez pitié de votre... bienfaitrice... Frédéric, en écrivant ce +mot, je vous rappelle ce que vous êtes, tout ce que vous pouvez être +pour moi. Je vous attends.» + +Je descendis chez madame de Sponasi, bien décidé à ménager sa +sensibilité et sa délicatesse; la voir étoit tout ce que je desirois. +Lorsque j'entrai, elle me prit par la main; et m'entraînant dans la +pièce la plus reculée de son appartement, avec une force et une vivacité +bien au-dessus de son âge, elle en ferma la porte avec violence; puis se +jetant dans mes bras en versant des larmes, elle m'appela vingt fois de +suite son fils. + +«J'étois sûre de n'y pas résister, s'écrioit-elle, mon fils! mon cher +Frédéric! Laissez-moi vous appeler mon fils; qu'une fois, une seule +fois, ma bouche puisse parler d'accord avec mon cÅ“ur. Je suis votre +mère, Frédéric, votre mère bien malheureuse... bien heureuse. Frédéric, +vous rougissez de moi; vous n'osez m'appeler votre mère». Et elle se +cacha le visage dans ses mains. Je me mis à ses genoux: elle me pressoit +la tête contre son sein, et nous pleurions tous les deux. + +«Pleure, mon fils, me disoit-elle: tes larmes me soulagent; elles +m'assurent que je te suis chère. N'est-il pas vrai, mon fils, que tu me +pardonnes?» + +«Vous pardonner, madame! m'écriai-je.--Appelle-moi ta mère, je le veux, +je l'exige. Un quart d'heure à la nature, mon cher Frédéric; le reste de +ma vie à la contrainte.» + +«--Dites à l'amitié la plus sincère, à la reconnaissance la mieux +méritée.» + +«--De la reconnoissance! Et quelle reconnoissance me dois-tu, pauvre +enfant! Qu'es-tu dans la société? Ne verras-tu pas ma fortune passer à +des étrangers?» + +«--Je serois indigne de vous, madame, si je formois d'autres vÅ“ux que +ceux que vous pouvez accomplir. Tant que je serai près de vous, que me +manquera-t-il? Si j'avois le malheur de vous survivre, j'aurois trop +perdu pour que la fortune eût un seul de mes soupirs. Dites-moi, vous +qui jouissez de tant d'éclat, la richesse contribue-t-elle au bonheur?» + +«--Oui, mon ami, quand on peut la donner à ses enfans. + +«--Eh bien! je n'ai point d'enfans, moi; je n'ai qu'une mère: je ne +voudrois être riche que pour elle. Vous l'êtes: que puis-je encore +desirer?» «--Bon fils! bon Frédéric! excellent cÅ“ur! répétoit-elle en +m'embrassant, va, je saurai satisfaire ma tendresse en disposant de mes +biens...» + +«--Madame, permettez-moi d'avoir une volonté nécessaire à la réputation +de ma... bienfaitrice. Moins vous ferez pour moi, plus le secret de ma +naissance sera respecté. En mettant des bornes à vos bienfaits, +dites-vous: C'est la seule grace que mon fils exigea de moi: je lisois +dans son cÅ“ur, et je lui ai obéi.» + +«--Et je ne l'appellerois pas mon fils! s'écria-t-elle. Oui, Frédéric, +tu m'appartiens, à moi, à moi seule...» En prononçant le mot _seule_, sa +figure changea tout-à -coup; ses bras, qui me pressoient, tombèrent +lentement à ses côtés; ses yeux se fermèrent, et un soupir déchirant +s'échappa de sa poitrine. Je sentis le trait qui la frappoit; je pris +ses mains, et, les réchauffant de mes baisers, je lui dis: «À vous +seule, madame: oui, vous avez bien lu dans mon cÅ“ur; c'est à vous seule +que j'appartiens. Que le ciel me punisse si c'est une injustice! mais la +tendresse que vous m'inspirez n'admet point de partage». En le disant, +je laissai aussi échapper un soupir; il étoit pour Philippe. Madame de +Sponasi me regarda avec un sourire dans lequel la douleur le disputoit à +la joie, et prononça d'une voix foible: «Si je pouvois le croire!» Sans +doute elle le crut, car elle reprit peu à peu l'air aimable et +tranquille qui l'abandonnoit si rarement. + +«Frédéric, ne nous occupons plus du passé; qu'il reste à jamais enseveli +dans notre mémoire. Croiriez-vous que j'ai été au moment de devenir +dévote?--Vous, madame!--La douleur rend superstitieux: j'ai fait venir +un prêtre, j'ai causé avec lui; mais il a voulu me faire croire tant de +choses, que je lui ai échappé. Il me grondoit de n'être pas convaincue, +comme si cela étoit en mon pouvoir; il vouloit ensuite que j'adorasse, +positivement parce que je ne comprenois pas. Je lui ai observé que si +j'adorois tout ce que je ne conçois pas, le premier tribut de mon +hommage seroit pour moi; car il est certain que je me parois +incompréhensible. Il s'est fâché, et moi aussi; il m'a damnée, et me +voilà encore une fois philosophe, faute de mieux. En vérité, quand on +pense à la possibilité d'un autre monde, on ne sait trop quel parti +prendre dans celui-ci.» + + + + +CHAPITRE XXVI. + +_Elle finit comme une sainte._ + + +Il y a beaucoup de rapports entre la durée des chagrins que nous +éprouvons, et l'espace de temps qui s'est écoulé depuis notre naissance. +Les enfans ont de gros chagrins qui passent en un instant; le jeune +homme se livre à un désespoir violent qui s'évanouit assez vîte et ne +laisse guère après lui de regrets; l'homme fait a plus de calme et de +constance dans sa douleur: pour les vieillards, tout est sujet d'humeur; +et quand la tristesse les atteint, elle ne les quitte qu'au tombeau. + +Les efforts que madame de Sponasi faisoit pour paroître gaie, ne +servoient qu'à trahir l'état secret de son ame; son esprit foiblissoit, +sa santé déclinoit visiblement; en un mot, elle succomboit sous le poids +de son amitié jalouse et de son incertitude philosophique. Tantôt livrée +aux remords, elle cherchoit dans les livres de dévotion ou son arrêt, ou +quelques motifs d'espérance, et n'y trouvoit que des contradictions qui +la révoltoient; tantôt, abandonnant au hasard sa destinée, elle couroit +les sabbats des sorciers modernes, et calculoit, dans un jeu de cartes, +les probabilités de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'ame. +N'osant plus s'en rapporter à elle-même, ne pouvant se soumettre à +croire sur la parole d'autrui, elle nageoit dans une mer sans fond et +sans bords; elle s'épuisoit, sans espérer même un terme où elle +trouveroit du repos. + +Ayant remarqué qu'elle n'avoit pas le courage de fermer sa porte à des +hommes dont la société redoubloit ses tourmens, par la contrainte où la +mettoit un genre de conversation libre qui ne s'accordoit plus avec ses +idées, je lui proposai d'aller passer quelque temps à la campagne. «Vous +viendrez avec moi, Frédéric?--Oui, madame.--Rien ne vous attache plus à +Paris?--Absolument rien.--Il est donc vrai que vous ne voyez plus madame +de Valmont! Je n'osois le croire, et je suis bien aise d'en avoir la +certitude. Cette femme m'a fait bien du mal; si je pouvois éprouver la +haine, ce seroit pour elle: mais, si près d'achever ma carrière, je ne +trahirai pas l'affaire de toute ma vie; je n'ai vécu que d'amour; être +aimée a été l'objet de tous mes vÅ“ux. Que l'on parle mal de mon esprit, +je l'abandonne; pour mon cÅ“ur, il n'a respiré que le bonheur de ceux qui +m'entouroient. Si j'avois la vanité de me composer une épitaphe, je la +renfermerais dans ce peu de mots: «_Elle a fait des ingrats, et n'a +jamais eu d'ennemis._» + +Madame de Sponasi étoit si frappée de l'idée d'une mort prochaine, que +toutes ses conversations s'y reportoient: c'est en vain que je cherchois +à la distraire; comme j'étois moi-même une des causes de son inquiétude, +mes consolations la flattoient, mais ne la calmoient pas. Je pressois le +jour de notre voyage, dans l'espoir qu'il produiroit un effet salutaire +à sa santé; j'avois hâte aussi de m'éloigner de madame de Valmont, dont +les visites à l'hôtel devenoient de plus en plus fréquentes. Je +craignois si fort de me rencontrer avec elle, que j'avois prié Philippe +de m'avertir lorsqu'elle arrivoit; alors je fuyois à mon appartement, et +j'y restois jusqu'à son départ: mais elle prolongeoit ses visites; et +comme je savois qu'elles étoient un supplice pour ma bienfaitrice, je +souffrois également, et pour elle, et pour moi. Madame de Valmont, loin +de se rebuter, m'adressoit chaque jour ou des épîtres sentimentales, ou +des héroïdes qui me faisoient trembler. Elle exigeoit sur-tout une +entrevue à laquelle j'étois bien loin de consentir; je n'aurois pu lui +offrir que des conseils, et c'étoit la seule chose dont elle croyoit ne +pas avoir besoin. Elle me tourmenta tant de son amour, de sa haine, de +ses élégies et de sa vengeance, que, sans y rien gagner, elle parvint à +me convaincre que rien n'est plus difficile à prendre, à contenter et à +quitter, qu'une femme qui a des principes. + +Le jour que nous devions partir pour la campagne, madame de Sponasi eut +un accès de fièvre, accompagné des symptômes les plus alarmans. Aussitôt +que les médecins décidèrent qu'elle étoit en danger, elle cessa d'être +comptée pour quelque chose dans sa maison. Sous prétexte de veiller à sa +conservation, ses nombreux parens s'érigèrent en maîtres; et, ce qu'on +ne voit que parmi les moribonds de haute société, tandis qu'elle gisoit +agonisante, tous les jours à dîner et à souper il y avoit table de vingt +couverts à l'hôtel. On y parloit beaucoup des spectacles, des nouvelles, +et très-peu de la malade. Aucune de ses parentes ne demandoit à passer +jusqu'à la chambre à coucher: elles aimoient cependant madame de Sponasi +du plus profond de leur cÅ“ur; mais l'idée seule de la fièvre suffisoit +pour enchaîner leurs pas. Et puis, comment se résoudre à voir souffrir +les êtres auxquels on s'intéresse? + +Ma bienfaitrice étoit donc abandonnée aux soins de ses domestiques: ce +n'auroit point été un malheur, s'ils eussent pu se livrer à +l'attachement qu'ils avoient tous pour elle; mais ils trouvoient autant +de surveillans, de contradicteurs, qu'il y avoit de membres de la +famille présens à l'hôtel. Au milieu de tous ces êtres que l'intérêt +rassembloit, Philippe seul conserva le ton d'indépendance dont il avoit +depuis si long-temps l'habitude. Pour moi, attaché au chevet du lit de +ma mère, j'employois toutes mes forces à la servir, tout mon esprit à +lui dissimuler sa position et ce qui se passoit dans l'intérieur de sa +maison; mais il étoit facile de voir qu'elle ne se faisoit pas illusion +sur son état, et que jamais elle ne s'étoit trompée sur l'espèce +d'amitié que lui portoit sa famille. + +J'aurois bien voulu me dispenser d'assister à ces repas dont l'indécence +me choquoit, dont le ton de légéreté cadroit si mal avec la douleur que +j'éprouvois; mais Philippe exigeoit que j'y parusse au moins +quelquefois. Ce fut à la fin d'un dîner que les médecins annoncèrent +qu'il n'y avoit plus d'espoir, et qu'il falloit que la famille prît les +précautions nécessaires pour que madame de Sponasi reçût ses sacremens. +Au nom de _sacremens_ accollé avec celui de madame de Sponasi, un +sourire léger, mais expressif, glissa sur toutes les figures. Il +s'établit deux partis: celui des jeunes vouloit qu'on la laissât mourir +en paix; celui des vieux objecta l'usage, et l'usage emporta la balance. +Cette difficulté arrangée, il restoit celle de savoir qui se chargeroit +de prévenir la malade; et personne ne se trouvant assez de forces pour +remplir un devoir qui n'exige que de la sensibilité, on pria les +médecins de _faire entendre raison_ à ma bienfaitrice: ce fut +l'expression dont on se servit. Je demandai en grace qu'il me fût +permis de me charger de cette commission: mon zèle choqua d'autant +plus, qu'il faisoit contraste avec la froideur de ceux qui +m'entouroient; et j'en reçus des complimens si outrés, qu'il ne tenoit +qu'à moi de les prendre pour autant de sarcasmes: mais il est difficile +d'être sensible aux plaisanteries de ceux que l'on méprise. + +Je m'empressai de retourner auprès de madame de Sponasi. Je la trouvai +dans un accablement qui annonçoit une prochaine agonie: il étoit +impossible et inutile de lui parler. On fit donc venir un prêtre, qui +attendit l'occasion favorable pour exercer son ministère. Ce fut à +minuit seulement qu'elle retrouva l'usage de la parole. L'ecclésiastique +s'approcha, et commença une exhortation. J'allois me retirer; madame de +Sponasi me fit signe de demeurer près d'elle. Elle écouta le ministre de +paix avec la plus grande tranquillité; mais lorsqu'il lui proposa de se +confesser, elle répondit qu'elle avoit l'habitude de ne confier ses +affaires qu'à ses amis intimes, et qu'elle ne vouloit pas finir par une +indiscrétion. + +Le prêtre parut déconcerté, elle s'en apperçut, et lui observa avec +beaucoup d'aménité qu'elle lui savoit bon gré de sa démarche, mais +qu'elle le prioit de s'épargner une peine inutile. «Je suis toujours +prête à discuter quand on me parle de religion, lui dit-elle; mais +maintenant il est trop tard: vous voyez que je peux à peine +articuler.--Pensez à votre ame, madame, lui répondit le confesseur, et +reconnoissez du moins l'existence de Dieu.--Ce n'est point là la +difficulté, monsieur, repartit madame de Sponasi, c'est de savoir ce que +j'en pourrai faire si je le reconnois». Elle se retourna péniblement +vers moi en s'écriant: «Ce n'est pas ma faute: je serai damnée +peut-être; mais il m'est impossible de croire». Je lui pris la main; +elle la porta sur son cÅ“ur, fixa ses yeux sur les miens, et me dit: + +«Adieu... mon cher...». Ses lèvres firent un mouvement comme si elle +prononçoit: Mon cher fils! mais elle n'articula point ce dernier mot. +Depuis elle ne parla plus. + +Le prêtre passa dans le salon où la famille étoit assemblée et attendoit +l'événement. J'entendis assez de bruit; mais je ne pus en savoir la +cause. Une heure après, les portes de la chambre à coucher s'ouvrirent; +on apportoit le viatique en grande cérémonie: tous les domestiques +suivoient avec des flambeaux. Les parens entourèrent le lit, et se +mirent à genoux. Je ne sais ce qui se passa; les larmes m'empêchèrent de +rien distinguer: tout ce dont je me rappelle, c'est que le lendemain on +disoit dans l'hôtel que madame de Sponasi étoit morte comme une sainte. +J'ai rencontré depuis beaucoup de personnes qui m'ont donné les détails +les plus circonstanciés sur la manière édifiante avec laquelle ma +bienfaitrice s'étoit conduite dans ses derniers momens. + + + + +CHAPITRE XXVII. + +_Mon bilan._ + + +Il y avoit trop long-temps que les parens de madame de Sponasi +attendoient après son héritage pour que l'on pût croire à la sincérité +de leurs regrets. Après la crainte qu'elle n'en revînt, la plus grande +inquiétude qu'ils avoient éprouvée pendant sa maladie avoit rapport à +son testament; aussi fut-il ouvert avec empressement. Ils craignoient +tous qu'elle ne m'eût beaucoup favorisé, et sans-doute les mesures +étoient déjà concertées pour me ravir ses bienfaits. Quelle fut leur +surprise quand ils virent que la bibliothèque de la défunte étoit le +seul legs qu'elle m'eût fait! Ils ne purent cacher leur joie; mais elle +fut de courte durée. Un des articles du testament défendoit de faire +aucune recherche sur les diamans de la testatrice, ainsi que sur +l'argent comptant qu'on pouvoit lui supposer, parce qu'elle en avoit +disposé de son vivant; c'étoit à Philippe qu'elle les avoit remis: le +tout valoit plus de cinquante mille écus. Un autre article portoit que +la testatrice ne faisoit aucune mention de la terre de Téligny, parce +qu'elle l'avoit vendue depuis un an. C'étoit moi qui en étois +l'acquéreur, et mon contrat étoit à l'abri de la chicane la plus +raffinée. Par les autres dispositions, les parens se trouvoient plus ou +moins avantagés, à proportion de leurs besoins ou de l'amitié que ma +bienfaitrice avoit pour eux. Philippe étoit nommé pour une rente viagère +de 1500 livres. Afin d'assurer l'exécution de ses dernières volontés, +madame de Sponasi avoit ordonné que, dans le cas où son testament +feroit naître quelques procès, et ne seroit pas pleinement exécuté dans +l'espace d'un an, il fût regardé comme nul, et que tous ses biens +appartinssent alors à trois hôpitaux qu'elle désignoit. L'intérêt de +tous fit taire les intérêts de chacun, et jamais tant de collatéraux ne +furent moins pressés de porter leurs prétentions devant les tribunaux. + +Suivant l'usage, les parens de madame de Sponasi se vengèrent, par des +air insolens, des politesses qu'ils m'avoient faites lorsqu'ils me +craignoient; ils outragèrent ma bienfaitrice par toutes les suppositions +qu'ils firent sur les motifs de l'amitié qu'elle m'avoit témoignée. +J'eus beaucoup de peine à obtenir les effets à moi appartenant qui se +trouvoient à l'hôtel; mais je m'étois attendu à mille petites +tracasseries, ressource ordinaire de la mauvaise humeur, lorsqu'elle ne +sait comment s'exercer, et je les supportai avec tranquillité. J'avois +un véritable chagrin de la perte que j'avois faite; et ce qui +l'augmentoit encore, étoit de ne voir personne le partager. Philippe... +Philippe se déguisoit en vain; je m'appercevois trop bien qu'il +regardoit la mort de madame de Sponasi comme un prisonnier envisage +l'ordre qui lui rend la liberté. Je n'osais lui en vouloir; mais j'en +étois affligé. + +De mes amis, Florvel fut le seul de qui je n'eus qu'à me louer; les +autres attendirent ce que le changement de ma position opéreroit dans ma +manière de vivre pour savoir la conduite qu'ils tiendroient avec moi: +mais lui, à peine eut-il appris la mort de madame de Sponasi, qu'il vint +me trouver. + +«Je ne sais comment tu as pu te faire des ennemis, me dit-il; mais on +emploie tous les moyens honnêtes que la calomnie autorise pour rompre +l'amitié qui existe entre nous. Voici ma réponse. Quelles que soient les +raisons qui t'engagent à ne pas me confier qui tu es, je les respecte: +si tu as besoin de crédit, le mien et celui de ma famille sont à ton +service; s'il te faut de l'argent, j'en ai; si tu veux un logement chez +moi, tu me feras plaisir, ainsi qu'à madame de Florvel. + +«Es-tu assez heureux pour que mes offres te soient inutiles? tant mieux; +mais profite du moins de mes conseils: ne reste pas éloigné de la +société; on croiroit que tu crains d'y paroître, et les méchans en +tireroient parti pour donner quelque crédit à leurs discours. Viens chez +moi, viens-y souvent; cache ta douleur, on ne l'attribueroit pas à ta +sensibilité; montre-toi, dans les premiers momens, tel que tu as +toujours été; et quand on verra que la mort de madame de Sponasi ne +change rien à ta position, les sots, qui se décident par l'exemple, et +qui forment le plus grand nombre, ne changeront rien à leur conduite +envers toi, et les méchans se tairont.» + +La démarche et la franchise de Florvel me firent grand plaisir: je +l'assurai que je profiterois d'autant plus volontiers de ses conseils, +qu'ils étoient d'accord avec le désir que j'avois toujours eu de +conserver son amitié; que pour ses offres de services, j'en garderois +une éternelle reconnoissance, mais que j'étois à la fois au-dessus du +besoin et de l'ambition. Cela étoit vrai. + +La terre de Téligny donnoit deux mille écus de revenu. Philippe +prétendoit que j'en pouvois tirer davantage. Quand je sus à quelles +conditions, je fus bien loin de le desirer, et il m'approuva. J'étois en +outre possesseur des diamans et de l'argent que ma bienfaitrice avoit +remis à mon père pour moi. Pendant le temps qu'il avoit passé chez elle, +il avoit amassé et placé une somme de deux cent mille francs; ce qui, +joint à la rente qu'elle lui avoit laissée par son testament, nous +composoit un revenu fort honnête; car Philippe exigea que nos fortunes +restassent en commun, ou plutôt que j'en disposasse comme d'un bien +entièrement à moi. De part et d'autre c'étoit un combat de générosité +qui se termina sans peine, puisqu'il fut décidé que nous demeurerions +ensemble: mais il ne voulut point consentir à recevoir de ma part le +titre qui lui appartenoit; il m'objecta encore la mémoire de ma +bienfaitrice, et je cédai. Les diamans furent vendus, le produit fut +placé. Je pris une maison simple, et je la montai comme un homme +jouissant de 24,000 livres de rentes. Philippe se chargea de veiller à +la dépense; il étoit mon ami, mon intendant, mon gouverneur: ami bien +sincère, intendant sûr, gouverneur très-tolérant. Je ne tardai pas à +m'appercevoir que s'il avoit fait à madame de Sponasi le sacrifice de +l'éclat d'une liaison, il s'étoit réservé tous les plaisirs que le +mystère ne fait toujours qu'augmenter. C'étoit mon père, je n'avois rien +à dire; j'aurois été fâché cependant qu'il agrandît la famille: mais ce +malheur n'arriva point. + +Je fus bientôt convaincu qu'à Paris on ne s'informe jamais de ce que +vous êtes qu'au moment où l'on craint que vous ne deveniez à charge; +mais quand il est bien décidé que vous n'avez besoin de personne, quand +à l'aisance vous joignez de l'éducation, vous allez par-tout. Je restai +donc M. de Téligny pour tout le monde. Mon _de_ ne pouvoit être contesté +dans un moment où personne ne se le refusoit. + + + + +CHAPITRE XXVIII. + +_Oraison funèbre de Mme de Sponasi._ + + +Je vous dois compte, mes chers lecteurs, des motifs qui m'empêchèrent +d'augmenter le revenu de la terre de Téligny. + +Vous avez pu voir combien ma bienfaitrice étoit obligeante, bonne et +libérale. Lorsque les douleurs l'avertirent que je demandois à entrer +dans le monde, elle se fit conduire chez une sage-femme, où son logement +avoit été retenu d'avance. Elle y cacha son nom; c'est l'usage: son +hôtesse le devina peut-être, et n'en fit rien paroître; c'est l'usage +encore. Dans ces maisons sur-tout où la fortune repose sur la +discrétion, soit que cette femme sût à qui elle parloit, soit que +l'habitude de commander et de vivre dans l'opulence trahît le rang de +madame de Sponasi, soit qu'elle-même, tout en se cachant, ne fut pas +fâchée qu'on soupçonnât son rang et son opulence, il est certain que la +sage-femme lui raconta l'histoire suivante, moins par envie de bavarder +que par le désir sans doute d'être utile à des malheureux. + +M. de Montluc, gentilhomme provençal, d'une famille très-ancienne, avoit +été destiné à l'état ecclésiastique, parce qu'il étoit le second des +fils de son père; c'est-à -dire que la fortune paternelle, d'ailleurs peu +considérable, étant dévolue toute entière à son frère aîné, il falloit +qu'il cherchât son patrimoine parmi celui des pauvres. M. de Montluc fut +tonsuré à huit ans, et obtint un bénéfice d'un médiocre revenu, mais qui +suffisoit à la dépense de son éducation. À vingt ans, il jouissoit +encore de l'amitié de son père, et de l'espoir incertain d'obtenir un +évêché, quand l'amour, qui se rit des patriarches de vingt ans, de la +puissance paternelle et de la tonsure, lui fit rencontrer une jeune +orpheline; belle, il s'en apperçut; sage et sensible, il n'en douta +point; mais pauvre autant qu'on peut l'être, il n'y fit pas attention: +cet âge compte-t-il l'argent pour quelque chose? + +Après avoir soupiré, souffert pendant long-temps, M. de Montluc, qui +avoit quitté la soutane, vint à Paris avec sa maîtresse, devenue +secrètement sa femme, n'emportant avec lui que la malédiction de son +père. Elle fut terrible, s'il lui dut les malheurs qu'il éprouva. Obligé +de se cacher pour se soustraire aux recherches de sa famille, il eut +bientôt épuisé ses petites ressources. N'osant se réclamer de personne, +ne pouvant et ne sachant pas travailler, la misère l'atteignit dans un +moment bien cruel pour un époux: madame de Montluc étoit à la veille de +le rendre père, et la sage-femme chez laquelle logeoit madame de Sponasi +avoit été appelée. Bonne par caractère, et devenue plus sensible encore +par l'habitude de voir souffrir, qui n'endurcit que les ames dégradées, +elle avoit offert une de ses petites chambres, et tous les secours qui +dépendroient d'elle, à l'épouse de M. de Montluc, se fiant à la probité +de ceux qu'elle obligeoit de la récompenser un jour, si la fortune +cessoit de leur être contraire. + +On n'est jamais plus compatissant qu'aux maux que l'on éprouve soi-même. +Madame de Sponasi, dans les douleurs de l'enfantement, sentit combien +devoit souffrir une malheureuse mère au milieu de toutes les +privations, accablée de toutes les inquiétudes: elle remit à la +sage-femme cinquante louis pour M. de Montluc, en lui recommandant de +taire qu'elle les tenoit d'une femme logée sous le même toit que son +épouse, afin de prévenir l'indiscrétion souvent ingénieuse de la +reconnoissance. Madame de Montluc accoucha la même nuit que madame de +Sponasi: ce fut aussi d'un garçon; il mourut en naissant, hélas! pour +avoir trop souffert avant de naître: sa mère infortunée l'avoit porté +dans son sein au milieu des larmes et des horreurs du besoin. + +Quand madame de Sponasi fut rétablie dans son hôtel, elle chargea +Philippe de se lier avec M. de Montluc: cela ne fut pas difficile, les +malheureux sont sensibles aux moindres prévenances. Philippe le présenta +un matin à ma bienfaitrice, qui lui dit que ses aventures ne lui étoient +point inconnues, et qu'elle se trouverait heureuse de faire quelque +chose qui pût lui rendre la tranquillité. Elle lui proposa d'aller vivre +à Téligny jusqu'au moment où il auroit fléchi son père: mais cet homme +mourut sans vouloir pardonner; et son fils aîné l'imita d'autant plus +volontiers, qu'il gagnoit à être inflexible. + +Non seulement madame de Sponasi avoit accordé à M. de Montluc la +jouissance du château et des jardins qui en dépendent, mais, pour ôter à +son bienfait l'apparence de la charité, elle l'avoit prié de s'occuper +de l'administration de la terre, et lui avoit donné toutes les +procurations nécessaires à cet effet, l'avertissant qu'elle cesseroit de +le compter au nombre de ses amis, s'il n'en disposoit pas comme de son +propre bien. Jamais service ne fut mieux payé. M. de Montluc agit +effectivement comme s'il eût été le maître; et, tout en se faisant +aimer des paysans, il augmenta beaucoup le revenu de ce bien. Rendant +chaque année ses comptes avec la plus grande exactitude, ma bienfaitrice +cherchoit en vain les moyens de le forcer à songer à lui; il répondoit +toujours qu'il étoit si heureux, qu'il n'avoit plus de facultés pour +desirer. Enfin, après avoir bien bataillé, il fut convenu que le +cinquième du produit de Téligny lui appartiendrait chaque année; +arrangement qui existoit depuis plus de vingt ans. J'aurois donc pu +augmenter mon revenu de quinze à seize cents livres, et certes j'en +aurois rougi. En me donnant ce bien y madame de Sponasi ne m'avoit pas +parlé de M. de Montluc: l'avoit-elle oublié? Oh! non, sans doute. Elle +m'avoit donc assez estimé pour ne pas vouloir me ravir la liberté +d'honorer sa mémoire de la seule manière vraiment digne d'elle. + +J'écrivis à M. de Montluc pour lui demander son amitié, et le prier +d'agir comme il avoit toujours fait jusqu'alors. «Nous sommes unis sans +nous connoître, monsieur, par un lien qu'il vous est impossible de +rompre sans outrager la mémoire de madame de Sponasi. Élevé par ses +soins, riche de ses bienfaits, je ne m'en croirois indigne que du moment +où vous refuseriez d'être pour moi ce que vous avez été pour elle. Tous +les deux, nous avons perdu celle qui nous servit de mère; ne séparons +jamais notre douleur et les motifs de notre reconnoissance.» + +M. de Montluc me fit une longue réponse, dans laquelle il ne me parloit +que de ses regrets et des vertus de madame de Sponasi; à la fin +seulement il me marquoit: «Elle m'avoit toujours assuré que ses bontés +pour moi lui survivroient; elle me l'écrivoit encore il y a six mois, +et dès-lors vous étiez possesseur de cette terre: vous voyez, monsieur, +l'idée qu'elle avoit de vous; elle ne s'est point trompée. J'aurois, +sans balancer, sacrifié ma vie pour elle; elle vous appartient +également.» + +M. de Montluc pouvoit avoir près de cinquante ans: sa femme vivoit +encore; mais ils n'avoient point eu d'autre enfant que celui qui vint au +monde la même nuit que moi. + + + + +CHAPITRE XXIX. + +_Projet de mariage._ + + +La saison étoit venue où l'usage, plus que le désir de la solitude, +chassoit de Paris la bonne société: Florvel m'engagea à venir passer un +mois avec lui chez M. de Nangis, père de sa femme, et j'acceptai. Je fus +étonné de voir madame de Florvel liée de l'amitié la plus vive avec une +jeune demoiselle dont l'état étoit un problême, et la naissance encore +plus incertaine que la mienne. Elle se nommoit Adèle. Dire qu'elle étoit +jolie, seroit se servir d'une expression commune pour peindre des traits +au-dessus de la perfection. Adèle étoit bonne, on le voyoit dans ses +yeux; elle avoit de l'esprit, on le lisoit dans ses yeux; une éducation +soignée avoit donné à son caractère une énergie et une solidité qui se +peignoient encore dans ses yeux: mais si les yeux d'Adèle n'avoient pas +entièrement fixé l'admiration, on eût cherché dans chacun de ses traits +la prévention de toutes ses qualités, et l'on ne se fût pas trompé. + +Elle avoit vingt ans, parloit et écrivoit plusieurs langues avec autant +de pureté que de facilité, dessinoit bien, étoit grande musicienne, +raisonnoit des ouvrages les plus sérieux avec justesse, ne s'étonnoit de +rien, pas même d'être au-dessus de son âge et de son sexe par ses +connoissances. D'une gaieté qui prouvoit combien peu elle avoit de +prétention, elle jouoit avec des enfans si naturellement, qu'on eût pu +douter si la complaisance ou le plaisir la guidoit. Se présentoit-il +quelqu'un? elle se livroit à la conversation, et, l'instant d'après, +recommençoit ses enfantillages sans penser aux réflexions que ses +réponses faisoient presque toujours naître. Ce qui me surprit encore +davantage dans une femme jeune, délicate et françoise, elle n'avoit peur +de rien, et ne parloit jamais de son courage. Si Florvel et moi nous +nous disposions à aller à la chasse, et qu'Adèle fût présente, elle +causoit aussi tranquillement appuyée sur une arme à feu, qu'un artilleur +assis sur un canon. Je me rappellerai sans cesse qu'un jour en revenant +nous la rencontrâmes dans le parc: je tenois mon fusil sous mon bras; +j'avois oublié de le désarmer: en courant après elle, le coup partit; +elle se retourna avec inquiétude, et sa première question fut: +«N'êtes-vous pas blessé»? Ce ne fut que par réflexion qu'elle pensa +qu'elle auroit pu l'être. Rien ne dévoile mieux le caractère que ces +momens de surprise où la parole et la pensée s'échappent et se +confondent rapidement avec la sensation que l'on éprouve. + +Devins-je amoureux d'Adèle? Si c'est de l'amour qu'elle m'inspira, je +puis dire que je n'avois point encore connu ce sentiment; il me sembloit +que, n'eût-elle pas été d'une figure céleste, d'une taille séduisante, +je l'aurois préférée à toutes les femmes. J'aimois à être avec elle: +mais il étoit impossible de lui dire ce qu'on appelle des choses +aimables; on eût été humilié de ne pouvoir l'entretenir que d'elle, et +l'on s'en occupoit toujours. M. de Nangis l'appeloit sa pupille, et la +regardoit comme sa fille: Florvel vouloit qu'elle vît en lui un frère; +madame de Florvel la traitoit en amie. Adèle se disputoit contre tous, +ne se refusoit pas aux bons procédés; mais elle menaçoit de les quitter +si on ne lui donnoit pas des gages. Elle n'avoit consenti à entrer +auprès de madame de Florvel comme institutrice de sa fille, que pour +gagner de l'argent, et elle vouloit toujours que l'on fixât ce qu'elle +gagneroit. + +Elle avoit donc l'ame bien servile et bien intéressée, cette Adèle si +extraordinaire? Ah! sans doute: écoutez son histoire, et jugez-la. + +À l'âge de quatre à cinq ans, elle fut trouvée, à onze heures du soir, +par un cocher de fiacre, près la place des Victoires. Elle pleuroit. Sa +position, sa figure, sa mise qui annoncent l'opulence, intéressèrent +maître Pierre; c'est le nom du cocher: il la mit dans sa voiture, et la +conduisit à sa femme. Adèle y reçut l'hospitalité, mais ne put donner +aucun renseignement sur ses parens: elle parloit difficilement. Pierre +n'avoit point d'enfant. Après avoir espéré inutilement de retrouver la +famille de la petite, il la garda: elle resta avec ces bonnes gens +jusqu'à l'âge de sept ans. À cette époque, Pierre mourut; et sa femme, +qui n'avoit pour vivre que le produit des fatigues de son mari, fut +obligée de se remarier à un des confrères du défunt, avare, veuf, et +père de plusieurs enfans. Il exigea de madame Pierre qu'elle mît la +petite à l'hôpital: c'étoit un terrible sacrifice pour cette excellente +femme; mais la peur de la misère fit taire la sensibilité. + +Arrivée devant la porte de cette maison publique, elle s'assit dans un +des fossés du boulevard, et là , pleurant et consolant la pauvre Adèle, +elle lui promettoit de venir la voir quelquefois. Un homme qui passoit, +témoin de la douleur de ces deux êtres malheureux, et séduit sans doute +par la figure intéressante de la petite, s'informa du sujet de leurs +pleurs. + +L'ayant appris, il pria madame Pierre de le suivre. Elle arriva chez lui +avec Adèle, et s'en retourna consolée de laisser son enfant d'adoption +entre les mains d'un protecteur. + +Cet homme étoit M. Durmer, connu par des ouvrages dans lesquels la +profondeur s'unit à la clarté, et l'esprit à l'utilité. Depuis +long-temps il avoit le projet d'essayer ses idées particulières sur +l'éducation; mais il étoit célibataire. Il n'avoit qu'une sÅ“ur, mariée +assez malheureusement, et mère de plusieurs enfans. Quelquefois il +pensoit à en adopter un; mais il étoit toujours arrêté par l'idée que, +ne pouvant séparer entièrement un de ses neveux de la société de sa +famille paternelle, il en résulteroit de l'opposition entre ses vues et +les conseils que l'enfant recevrait. L'entier abandon d'Adèle lui +convint sous tous les rapports; elle alloit dépendre de lui, de lui +uniquement. Si l'expérience démentoit ses longues méditations, il n'en +seroit comptable à personne, et son cÅ“ur, guidé d'abord par un mouvement +de charité, l'absoudroit des torts de son esprit. Il l'éleva, et la +réussite surpassa son attente. + +M. Durmer ne couroit point après la réputation; aussi n'étoit-il d'aucun +parti, car les hommes de lettres en formoient plusieurs: mais il avoit +des amis, et M. de Nangis étoit du nombre. Se sentant près de sa fin, il +fut effrayé de la position dans laquelle Adèle alloit se trouver. Sa +fortune en biens fonds consistoit en une petite maison qui rapportoit +1200 livres; il la laissa par testament à son élève, et obtint de M. de +Nangis qu'il lui serviroit de tuteur. Il mourut. M. de Nangis retira +Adèle chez lui, et crut ne pouvoir mieux la placer qu'auprès de madame +de Florvel sa fille. + +Tant que M. Durmer avoit vécu, il avoit aidé sa sÅ“ur d'une partie du +produit de ses ouvrages. À sa mort, cette femme, devenue veuve, alloit +maudire la mémoire d'un frère qui avoit préféré une étrangère à sa +famille, quand Adèle se présenta chez elle, et l'assura qu'elle étoit +loin de vouloir priver ses enfans de la succession de leur oncle; mais +elle étoit mineure, et M. de Nangis, en approuvant sa délicatesse, ne +pouvoit se prêter à ses desirs. Adèle, incapable de varier dans ses +résolutions, promit à la sÅ“ur de M. Durmer de lui remettre chaque année +1200 livres, jusqu'au jour où, libre de disposer d'un bien qu'elle ne +regarderoit jamais comme sa propriété, elle lui en feroit cession +entière. C'étoit pour être plus en état d'acquitter sa promesse qu'elle +exigeoit que madame de Florvel fixât les honoraires de l'institutrice de +sa fille: il fallut la satisfaire. Elle prétendoit en outre qu'un +salaire mérité enchaîne moins que des bienfaits; et sans vouloir se +soustraire à la reconnoissance, elle tenoit à sa liberté. Adèle eut donc +des appointemens; et cet arrangement lui paroissoit si raisonnable, +qu'elle ne comprenoit pas pourquoi ses amis sembloient en être humiliés +pour elle. Plus elle s'efforçoit de rappeler l'abandon dans lequel les +circonstances l'avoient placée, moins il étoit possible de s'en +souvenir: on eût dit qu'elle étoit née pour commander à tous ceux qui +l'entouroient, et elle commandoit en effet par des droits auxquels +personne ne résiste, la douceur, la raison et la beauté. + +Lorsque nous revînmes de la campagne, nous étions fort joyeux; et comme +nous ne cherchions pas à cacher le sentiment qui nous attiroit l'un vers +l'autre, la famille de Florvel sourioit à l'espoir d'un mariage qui +devoit fixer le sort de leur protégée. Adèle n'avoit aucune fortune; +mais la mienne suffisoit pour deux. Le mystère de ma naissance m'auroit +empêché de m'allier à une fille riche et bien élevée; aucune ne pouvoit +l'être mieux qu'Adèle, et n'auroit uni tant de mérite à tant de +modestie. Ainsi la raison se trouvoit cette fois d'accord avec l'amour. +Je lui avois confié ce que j'étois: elle sentit que la mémoire de madame +de Sponasi exigeoit que ce secret restât caché, même pour M. de Nangis; +elle l'observa la première, c'étoit m'assurer de sa discrétion: mais +elle voulut que je ne fisse rien sans le consentement de Philippe. + +«Vous lui devez de la reconnoissance, me dit-elle, et à ce titre seul +vous ne pouvez disposer de vous sans son aveu; moins il vous rappelle +les droits qu'il a reçus de la nature, plus votre délicatesse est +engagée à ne pas l'en priver. Songez, Frédéric, qu'en devenant votre +épouse, je vais vivre avec votre père, et que nous ne pouvons être +heureux tous les trois si la plus parfaite intelligence ne préside à +notre union. Comme votre position m'empêche de lui rendre dès à présent +le respect que je ne lui refuserai jamais, je compte assez sur vous pour +être persuadée que vous ne me tromperez pas sur son consentement.--Et +s'il le refusoit, ce que je ne présume pas, croiriez-vous que je lui +dusse le sacrifice de mon bonheur?--Libre presque en naissant, je ne +peux apprécier bien juste les bornes de l'autorité paternelle. Ne me +cachez rien des objections de votre ami; nous les examinerons le plus +impartialement qu'il nous sera possible: s'il a tort, nous verrons +jusqu'à quel point vous devez vous soumettre; s'il a raison, notre +obéissance sera toute à notre avantage.--Adèle, l'amour peut-il être +juge dans sa propre cause? Pour moi, je suis bien décidé à ne jamais +renoncer au bonheur que j'attends avec vous.--Et moi, croyez-vous que +j'y renonçasse sans peine? Cependant, si le sacrifice tournoit à votre +avantage, je ne balancerois pas un instant.--Quand on aime si +raisonnablement, on n'aime guère.--Mon ami, si l'amour n'existoit qu'aux +dépens de la raison, les fous seuls pourroient compter sur lui. Je vous +l'ai dit cent fois, je trouve du plaisir à le répéter; la préférence que +je vous donne est tellement fondée sur la certitude d'être avec vous la +plus heureuse des femmes, qu'il n'y aura jamais que votre intérêt qui +puisse me séparer de vous. Si les événemens vouloient qu'un jour je +fusse dans la nécessité de vous le prouver, vous apprendriez alors +qu'aimer _raisonnablement_ est pour Adèle aimer jusqu'au tombeau». Elle +le disoit avec tant de calme, qu'il falloit connoître son caractère +autant que je le connoissois pour être persuadé qu'elle donnoit à sa +pensée toute l'étendue de ses expressions, et qu'aimer jusqu'au tombeau +signifioit pour elle... jusqu'au tombeau. + +Aussitôt que je fus arrivé à Paris, je fis part à Philippe de mon amour +et de mes projets, d'un ton que je cherchois à rendre respectueux, mais +qui annonçoit une résolution déterminée. Philippe me fit beaucoup +d'objections qui se réduisoient toutes à celle-ci: «J'avois de +l'ambition pour vous; faut-il que j'y renonce»? Je déployai mon +éloquence pour lui prouver que ma naissance suffisoit seule pour +renverser toutes les espérances que j'aurois de m'élever; qu'isolé dans +le monde, je ne pourrois m'allier à aucune famille qui eût quelque +crédit; que même lorsque par hasard je ferois un mariage avantageux, je +l'acheterois trop cher, soit par des humiliations, soit par la nécessité +de me séparer de lui, séparation à laquelle rien ne pourroit me +résoudre. Je lui fis valoir le caractère d'Adèle encore plus que son +esprit et sa beauté; il n'y avoit pas de réplique raisonnable: Philippe +soupira de voir s'évanouir les rêves qu'il avoit nourris avec +complaisance, et se retrancha sur ce qu'il n'avoit pas le droit de +s'opposer à mes volontés. + +«Si vous n'avez pas ce droit, mon ami, je vous le donne. Vous n'avez +jusqu'à présent vécu que pour mon bonheur; voulez-vous me faire payer +vos bontés du sacrifice de ma vie? Dites-le sans contrainte; mais je +vous préviens que mon existence et Adèle sont inséparables.» + +Philippe ne fit plus qu'une objection: l'amour pouvoit m'aveugler. Par +intérêt pour moi, il me demandoit de différer mon mariage d'un mois +seulement. Si alors je persistois dans ma résolution, il me promettoit +de me faire oublier la peine avec laquelle il accordoit son +consentement. J'aurois eu mauvaise grâce de refuser; quoiqu'il m'en +coûtât, je consentis à le satisfaire. Cruel retard! Philippe avoit-il +prévu tes conséquences? Oh! non sans doute, car il fut ensuite aussi +désespéré que moi. Mais n'anticipons point sur les événemens. + +Quand j'appris à Adèle la condescendance que j'avois eue pour mon... +ami, loin d'en être choquée, elle m'en remercia. La certitude de notre +union suffisoit pour la rendre heureuse; Philippe auroit exigé six mois, +qu'elle ne l'auroit pas trouvé injuste. Elle aimoit cependant; mais +quand je la voyois recevoir avec tranquillité une nouvelle qui me +paroissoit accablante, je doutois de son amour: j'aurois desiré qu'elle +fût plus passionnée. Insensé! j'oubliois que j'en voulois faire mon +épouse, et non pas ma maîtresse. + + + + +CHAPITRE XXX. + +_Encore Adèle._ + + +Adèle étant dès à présent liée à tous les événemens qui m'attendent, je +voudrais, mes chers lecteurs, vous mettre en état de la bien connoître; +et je n'y réussirai jamais mieux qu'en vous donnant un extrait de +l'écrit que M. Durmer lui remit à ses derniers momens. + +LETTRE DE M. DURMER + +«Près de mourir, je veux, ma chère enfant, m'excuser devant vous de +l'éducation que je vous ai donnée. Votre position fut mon motif; votre +bonheur seroit ma récompense. + +«Sans parens dont le nom et l'héritage vous soient dévolus, sans mère +qui puisse veiller sur vous et guider votre choix, sans protecteur +légal, sans avenir présumé, ce n'est que dans votre caractère que tous +pouvez trouver les appuis qui vous manquent. J'ai donc essayé de former +votre caractère pour qu'il vous mît au-dessus de la fortune et des +attaques de la société. + +.--.--.--.--.--.--.--.--. + +«Il m'a toujours paru singulier d'entendre disputer sur les vertus qui +conviennent plus particulièrement aux femmes qu'aux hommes, dans un +siècle où les habits sont tout au plus ce qui les distingue. J'ai +regardé ce qui se passe dans le monde, et je vous ai élevée pour le +moment où vous deviez vivre. + +«Si l'on demandoit quelles sont les vertus particulières à votre sexe, +la réponse auroit tellement l'air d'une satyre, que personne ne +voudroit se charger de la faire. _Est-ce l'amour pour la retraite?_ Je +crois qu'avec des talens et le goût de l'étude vous supporterez plus +aisément la solitude que les femmes qui, sans aucune ressource dans +l'esprit, ne se trouvent jamais en plus insupportable société que +lorsqu'elles sont seules, et qui, pour se soustraire à elles-mêmes, +courent sans cesse après le plaisir, sans se fatiguer de ne rencontrer +par-tout que l'ennui. + +«_Est-ce la modestie?_ La modestie n'appartient qu'à ceux qui ont des +sacrifices à lui faire. L'amour-propre des sots n'est que sottise; rien +ne peut les en guérir: l'amour-propre des esprits éclairés est orgueil; +ils peuvent s'en corriger, ou du moins sentir la nécessité de le +dissimuler. De quel droit un sot devineroit-il qu'il peut être modeste? + +«La modestie dans les mÅ“urs tient à deux extrêmes, la froideur des sens, +ou une extrême sensibilité: dans le premier cas, on la doit à la nature; +dans le second, au désir de ménager sa réputation, et plus encore à la +crainte de diminuer ses plaisirs. Une femme immodeste n'est qu'un +libertin de la plus méprisable espèce. J'ose répondre, Adèle, que vous +aurez toujours beaucoup de modestie. + +.--.--.--.--.--.--.--.--. + +«On a dit avec raison que la vie d'une femme se réduisoit à l'histoire +de ses amours. Eh bien! plus son caractère aura d'énergie, moins ses +passions seront dangereuses, alors même qu'elles seroient fortes. Les +hommes sont tellement accoutumés à ne point déguiser ce qu'ils cherchent +sous le nom d'amour, que la beauté de la maîtresse qu'ils avouent est +pour eux une excuse valable contre l'aridité de son esprit et la +sécheresse de son cÅ“ur: mais les femmes qui ont l'heureuse habitude de +dissimuler le penchant qui les entraîne, les femmes qui veulent toujours +paroître séduites par des qualités qui justifient leurs foiblesses, +seront moins dupes de leur imagination à mesure que leur tête sera mieux +meublée; l'homme dont elles craindroient de rougir sera rarement celui +de leur choix; et j'aimerois mieux donner l'amour-propre pour sentinelle +à la vertu, que de lui laisser pour garde... quoi? je l'ignore: dans +l'éducation actuelle, je n'ai jamais vu sur quelle base reposoit la +sagesse des femmes. + +«Il en est de la plupart des sottises pour les hommes, comme des +médailles pour les antiquaires: leur ancienneté est ce qu'on peut dire +de mieux en leur faveur. On m'a bien des fois objecté qu'en vous +dégageant d'une foule de petites foiblesses, je pourrois vous placer +au-dessus des bienséances, et vous accoutumer à vous glorifier de vos +erreurs; mais j'ai remarqué que l'être le plus ignorant a toujours assez +d'adresse pour justifier ses passions, tant que les passions durent: +ainsi l'éducation que vous avez reçue ne tous donnera à cet égard aucun +avantage. Mais une femme sans instruction, sans talens, sans caractère, +est tourmentée de la nécessité de former une liaison, alors même qu'elle +n'en a plus le désir: elle se compose une passion pour échapper à ce +veuvage du cÅ“ur et de l'imagination auquel le temps la conduit malgré +elle. Avec plus de ressources dans l'esprit, elle regarderait la fin de +l'amour comme la fin d'un orage, et ne se feroit pas illusion sur la +possibilité d'aimer encore. L'esprit le plus cultivé doit être quelque +temps dupe des sens; mais quand on n'a que des sens, et que leur empire +finit, que reste-t-il? Ne seroit-ce pas là qu'il faudroit chercher la +raison qui fait envisager à votre sexe la vieillesse avec tant d'effroi? + +«Parmi les femmes qui jouissent d'une grande célébrité, beaucoup ont +vieilli en augmentant le nombre de leurs amis et sans cesser d'être +aimables. Adèle, réfléchissez sur cette vérité, et vous serez convaincue +que je vous ai élevée pour toutes les époques de votre vie. + +.--.--.--.--.--.--.--.--. + +«N'oubliez jamais ce que je vous ai dit sur la décence, que l'on confond +à tort avec l'ingénuité. L'ingénuité est la franchise de l'ignorance; +elle peut quelquefois être indécente: la décence, au contraire, n'est +que l'observation exacte des bienséances. Une femme allaite un enfant, +et, moins occupée de ceux qui l'entourent que des tendres soins de la +maternité, laisse appercevoir son sein sans que la décence puisse en +murmurer. Qu'un homme se permette un compliment déplacé ou seulement un +regard curieux, c'est lui qui manque à la décence en alarmant la pudeur, +en effarouchant la nature dans ses plus augustes fonctions. Une fille +qui entre dans le monde, parle peu; et c'est avec raison que l'on +conclut en faveur de sa décence, car elle craint de blesser les usages: +elle se tait, mais observe comment elle doit se conduire. Un vieillard, +se faisant un privilége de son âge, l'aborde, et se permet une +_jovialité_ qui la fait rougir: le vieillard devient alors non-décent. +L'ingénuité plaît dans l'adolescence, et devient souvent bêtise dans un +âge plus avancé: la décence, au contraire, appartient à tous les temps, +à tous les lieux, aux deux sexes; elle peut changer suivant les +sociétés, mais jamais pour le fond, qui n'est que la pratique réfléchie +des bienséances. Ainsi je crois qu'en multipliant vos idées, je vous ai +donné plus de possibilité d'être toujours et par-tout un modèle de +véritable décence. + +.--.--.--.--.--.--.--.--. + +«Vous voyez, ma chère enfant, que je cherche à justifier ce que j'ai +fait pour vous: je le répète, si vous êtes heureuse, j'aurai réussi; car +votre bonheur fut le but de tous mes soins. Je voudrois pouvoir vous +donner des conseils; mais ils ne sont utiles que lorsqu'on peut en faire +l'application, et votre avenir m'est inconnu. Respectez ma mémoire dans +vous qui êtes mon ouvrage; défiez-vous de votre cÅ“ur, et n'osez pas tout +ce qu'osera votre esprit: voilà ma dernière recommandation. À vingt ans, +on décide hardiment: à trente, on hésite avant de décider: à quarante, +on est si persuadé de l'instabilité de ses propres idées, que l'on perd +toute confiance dans les lumières des autres et dans les siennes; on +aime mieux user tranquillement la vie que de l'approfondir. Les passions +de l'esprit s'affoiblissent comme celles du cÅ“ur; et de cet état naît un +calme que l'on doit peut-être plus à la fatigue qu'à ses réflexions: +mais ce calme est celui du bonheur, ou plutôt il est lui-même le +bonheur. C'est là , ma chère enfant, que je vous attends pour me juger. +Ayez le courage de n'avoir jusqu'à cette époque des talens que pour vous +et vos amis, et vous ne desirerez plus alors d'en avoir pour le monde. +C'est bien peu de chose que la gloire!» + + + + +CHAPITRE XXXI. + +_Un événement._ + + +Adèle, chez M. Durmer, n'avoit d'autre société que celle de quelques +savans, au milieu desquels elle avoit pris l'habitude de raisonner +juste, et la facilité de placer dans les conversations les plus +sérieuses quelques répliques auxquelles elle n'attachoit pas de +prétention. Chacun se plaisoit à l'instruire: aussi n'étoit-elle pas +étonnée de s'entendre contredire; et sa modestie, qui paroissoit étrange +avec tant de talens, venoit sans doute d'avoir vécu parmi des gens +qu'elle savoit plus instruits qu'elle. Elle ne pouvoit ignorer les +charmes dont la nature avoit été prodigue en sa faveur; mais comme dans +la société de M. Durmer on n'attachoit pas un prix extraordinaire à la +beauté, elle s'étoit accoutumée à l'envisager de même. La sphère étroite +dans laquelle elle vivoit, servoit à la fois à former son caractère et à +la sauver des dangers du monde. + +Sa position devint bien différente dans la maison de Florvel. Elle ne +pouvoit paroître aux promenades, aux fêtes, aux spectacles, sans exciter +l'admiration. La simplicité de ses mÅ“urs tournoit au profit de sa +beauté; elle avoit le talent, si rare, de parer sa figure sans la +déguiser. Peu faite à une modestie de convenance, elle ne rougissoit pas +lorsqu'on lui adressoit la parole: elle répondoit; et le plaisir de +l'entendre augmentoit celui qu'on prenoit à la voir. Florvel recevoit +beaucoup de monde; madame de Florvel menoit toujours Adèle avec elle: +bientôt elle fut le sujet de toutes les conversations. L'histoire de +son enfance, qui si long-temps avoit été ensevelie dans l'appartement de +M. Durmer, devint la nouvelle des cercles les plus brillans: on n'eût +pas été à la mode si l'on n'eût vu Adèle. Pour quiconque connoît Paris, +cet enthousiasme ne paroîtra pas étonnant. + +Ce qui l'est davantage, c'est qu'Adèle ne fut pas éblouie de ses succès: +elle ne jouissoit des éloges qu'elle recevoit, que par l'idée d'être +digne de faire mon bonheur; et jamais femme n'employa des procédés aussi +délicats pour écarter jusqu'à l'ombre de la jalousie d'un cÅ“ur qui +n'étoit que trop capable d'en éprouver les tourmens. Plus sensible avec +moi que lorsque nous étions à la campagne, elle sembloit vouloir me +dédommager du temps qu'elle accordoit à la société; elle comptoit avec +impatience les jours qui devoient s'écouler encore pour accomplir le +mois promis à Philippe; il n'en restoit plus que huit: alors nous +devions déclarer à M. de Nangis, à Florvel et à son épouse, que nous +étions dans l'intention de nous marier; intention qu'ils devinoient sans +que nous en parlassions. + +Tandis qu'il étoit à la mode de s'occuper de l'histoire d'Adèle, +plusieurs personnes s'étoient fait un plaisir de la broder et de tirer +des conjectures. J'ignore qui le premier s'avisa de rappeler qu'une +fille de M. de Miralbe avoit été perdue dans un temps qui s'accordoit +avec celui où Pierre trouva Adèle: on alla plus loin; les femmes d'un +certain âge prétendirent qu'elle ressembloit étonnamment à madame de +Miralbe lorsqu'elle étoit entrée dans le monde. Des conjectures on passa +à l'affirmation; et ce bruit prit bientôt une telle consistance, qu'on +ne parloit plus que de cela chez Florvel. M. de Miralbe, alors en +procès réglé avec son fils, qui demandoit compte du bien de sa mère, +saisit avec empressement la possibilité de lui opposer une sÅ“ur en +minorité, ayant des droits égaux eux siens. Il rendit une visite à M. de +Nangis. + +Que l'on juge de l'inquiétude que j'éprouvois. Outre que je connoissois +le caractère de M. de Miralbe, et que sa naissance ne me laissoit aucun +espoir de devenir son gendre, je n'ignorois pas qu'à la mort de madame +de Sponasi, il avoit excité tous les parens à m'accabler d'humiliations; +pour lui, il m'avoit traité avec une bonté si méprisante, que j'avois +rompu avec lui. Pour comble de craintes, je me rappelois et madame de +Valmont, et ses principes, et la haine éternelle qu'elle m'avoit jurée. +De tous les pères que le hasard pouvoit offrir à l'intéressante élève de +M. Durmer, certes M. de Miralbe eût été le dernier que j'eusse desiré. + +C'est dans ces momens d'alarmes que je connus le cÅ“ur de mon Adèle; elle +trembloit de retrouver une famille qui ne la dédommageroit jamais du +bonheur que notre mariage lui faisoit espérer. Je lui parlois sans +contrainte du caractère de M. de Miralbe; elle souhaitoit ardemment +qu'il n'acquît aucun droit sur elle: je lui confiai les motifs de la +haine de madame de Valmont; elle me remercia d'avoir rompu avec elle. + +«Je sens, mon ami, me dit-elle, que j'aurois bien de la peine à vivre au +milieu de tous ces êtres là . J'ai été élevée d'une manière qui me fait +envisager avec indifférence ce que la plupart des hommes regardent avec +admiration. Le hasard a voulu que je ne dusse rien à mon père: quel +qu'il soit, je le jugerai comme un étranger s'il se conduit mal avec +moi. Dégagée de reconnoissance, incapable de crainte, je puis beaucoup +souffrir; mais jamais, jamais je n'oublierai celui qui, dans ma misère, +dans un abandon absolu, m'a choisie pour son épouse. Frédéric, recevez +ma main; c'est devant Dieu, et du plus profond de mon cÅ“ur, que je jure +de n'être qu'à vous.» + +Après nous être bien tourmentés, nous voulions rire de nos inquiétudes: +mais nous revenions promptement à parler du temps où nous serions +séparés, des moyens que nous emploierions pour nous voir; et nous +répétions le serment de nous aimer en dépit de tous les obstacles. + +Nos craintes n'étoient pas vaines. M. de Miralbe, accompagné de M. de +Nangis, vint chercher Adèle pour aller chez la veuve de maître Pierre. +Il résulta des informations, de la représentation des vêtemens que +portoit la petite lorsqu'elle fut trouvée, que cette infortunée étoit la +fille de M. de Miralbe; ou plutôt, s'il m'est permis de donner ici mes +soupçons pour quelque chose de probable, cet homme astucieux ne reconnut +Adèle que parce qu'il vouloit l'opposer à son fils. À une époque +postérieure, il prétendit qu'elle lui étoit étrangère... Mais laissons +au temps à dévoiler ce mystère, si jamais il peut l'être. + +Je fis part de ce que je pensois à cet égard à M. de Nangis, et je +m'apperçus combien est grand l'avantage d'une bonne réputation, qu'elle +soit ou non méritée. M. de Nangis ne répondit à mes soupçons qu'en +faisant l'éloge de M. de Miralbe; il auroit rompu avec moi pour oser +accuser un homme si sensible et si estimable, sans l'indulgence qu'il +croyoit devoir à un amant au désespoir. M. et madame de Florvel, tout +en me plaignant de bonne grace, ne pouvoient s'empêcher de se réjouir de +voir Adèle retrouver un rang, une fortune digne d'elle: ils espéroient +d'ailleurs que sa nouvelle position ne seroit pas un obstacle à notre +union; ils ne savoient pas que M. de Téligny étoit le fils de Philippe. +Dans ma douleur, c'étoit mon père seul que j'accusois, ou, pour mieux +dire, je le plaignois: l'idée que le retard qu'il avoit demandé me +privoit de tous les avantages d'un mariage brillant, s'il eût été +accompli avant la fatale reconnaissance, le rendoit aussi malheureux que +moi. + +«Ne perdez pas courage, me disoit-il quand je m'abandonnois à la +douleur; j'ai fait le mal, peut-être parviendrai-je à le réparer. Si +votre naissance étoit le seul obstacle au consentement de M. de Miralbe, +il ne seroit, je crois, pas impossible de le surmonter. L'argent fait +bien des choses, la reconnoissance peut encore davantage. Laissez-moi +mon secret, je vous le confierai s'il vous devient utile; jusque là , ne +vous affligez pas de mon silence. Si mademoiselle de Miralbe n'oublie +pas les engagemens pris par Adèle, si elle a la force de résister aux +menaces ou aux séductions, vous pourrez encore être heureux.» + +Philippe avoit-il réellement l'espoir qu'il vouloit faire passer dans +mon cÅ“ur? Il est des positions où l'on tremble de diminuer ses +espérances en en approfondissant le motif, et je n'osois presser +Philippe de s'expliquer davantage. + +M. de Miralbe étoit trop politique pour rompre brusquement avec M. de +Nangis et sa famille: mais comme il n'ignoroit pas que c'étoit dans leur +société où je rencontrois le plus souvent Adèle, et qu'il vouloit nous +ôter tout espoir, il auroit desiré que sa fille prît sur son compte le +tort de l'ingratitude: il l'exigeoit d'elle dans le particulier, tandis +qu'il applaudissoit en public à la vive reconnoissance qu'elle +témoignoit à madame de Florvel; reconnoissance dans laquelle l'amour +entroit pour quelque chose. Adèle, à qui j'avois dévoilé le véritable +caractère de son père, profitoit adroitement de la différence qui +existoit entre ses opinions et les sacrifices qu'il devoit à sa +réputation, pour lui désobéir sans qu'il pût se fâcher. En lui parlant +toujours des vertus qu'il n'avoit pas, mais qu'elle étoit bien éloignée +de lui refuser, elle le tenoit dans un état d'inquiétude et de +contrainte dont nous profitions pour nous rencontrer chez nos amis +communs. Il est vrai que madame de Valmont l'accompagnoit toujours, et +que M. de Miralbe, qui avoit deviné la haine qu'elle avoit pour moi, +peut-être aussi une partie des motifs de cette haine, se reposoit sur la +jalousie et la vengeance, du soin d'éloigner les occasions où sa fille +et moi nous aurions pu nous entretenir particulièrement. Pour donner une +juste idée de notre position, je ne puis mieux faire que de copier +quelques unes de nos lettres; elles étoient alors notre plus grande +consolation. Si le nom de celui qui inventa l'art d'écrire étoit connu +des amans, il auroit des autels par-tout où la terre est habitée. + + + + +CHAPITRE XXXII. + +_Correspondance._ + + +ADÈLE À FRÉDÉRIC. + +Mon ami, depuis que je suis dans la maison de celui qui se dit mon père, +j'ai eu le temps de faire mes observations; elles ne sont pas +consolantes. + +M. de Miralbe m'accable d'amitiés et ne m'aime pas; il me craint: +j'éprouve le même sentiment pour lui; aussi sommes-nous sans cesse et +réciproquement sur nos gardes. + +Il parle souvent du bonheur qu'il a eu de retrouver sa fille, sur-tout +quand il y a des témoins: on me dit alors que le bonheur est encore +plus grand pour moi. Je ne réponds rien; mais je pense en soupirant que +j'étois heureuse, et que je ne le suis plus. + +Il m'a raconté les torts de ma mère envers lui; j'ai gardé le silence: +il a voulu me faire partager son animosité contre mon frère; je l'ai +assuré que je me taisois sur les morts par l'inutilité de les défendre, +mais que je ne condamnerois point ceux qui vivoient sans les entendre. + +«Vous pensez donc, m'a-t-il dit, que je n'ai pas des motifs légitimes +d'en vouloir à mon fils? Vous a-t-on parlé de sa conduite?--Oui, +monsieur.--Et vous n'en êtes pas indignée?--Monsieur, en apprenant que +vous pouvez le haïr, vous, qui êtes son père, j'ai commencé à concevoir +qu'il pouvoit éprouver le même sentiment. Les obstacles que la nature +avoit mis entre la haine et vous sont égaux des deux côtés; le premier +qui les a surmontés a dégagé l'autre.--Vous comptez donc pour rien la +soumission filiale?--Pardonnez-moi, je l'estime autant que l'indulgence +paternelle.--Ainsi vous approuvez votre frère.--Je ne suis pas son +juge, monsieur; mais je trouverai toujours du plaisir à le +défendre.--Tous les honnêtes gens sont contre lui.--Cela prouve qu'il +n'est pas adroit.» + +J'ai fait cette réponse avec tant de vivacité, que je ne me suis +apperçue combien elle portoit coup qu'en voyant M. de Miralbe se mordre +les lèvres. Il s'est plaint de la manière libre dont j'ai été élevée, et +m'a assurée qu'on m'avoit rendu un bien mauvais service en me dégageant +de tous préjugés. + +«Les préjugés, m'a-t-il dit, sont le frein le plus sûr des passions.--Eh +bien! monsieur, je dois m'applaudir de l'éducation que j'ai reçue; car +si je n'ai point de préjugés, je n'ai point de passions.--Et votre +amour pour M. _de_ Téligny (il a appuyé sur le _de_ de la manière la +plus significative), comment le nommez-vous?--Un sentiment de préférence +que sa générosité envers moi a rendu sacré.--Ainsi vous convenez que +vous l'aimez.--Si je le dissimulois, on ne me croiroit pas, et je +perdrois l'avantage que donne la franchise.--Ce sentiment de préférence +nuit aux projets que je peux avoir sur vous.--Il existoit avant que vous +pussiez le blâmer, voilà mon excuse.--Si je vous ordonne d'y renoncer, +que ferez-vous?--Je croirai que vous me parlez comme si je sortois du +couvent.--Je ne vous comprends pas.--Eh bien! monsieur, je m'explique. +Croyez-vous que les droits d'un père puissent s'étendre sur les +affections de ses enfans?--Sur leur conduite, a-t-il répliqué, vous ne +le contesterez pas.--Non, monsieur: je puis vous soumettre mes actions: +mais ma pensée est souvent indépendante de moi; comment l'engagerois-je +à d'autres?» + +«Je vois, a-t-il ajouté avec beaucoup de douceur, que l'on n'obtiendra +rien de vous que par la raison, et je suis charmé que la vôtre ne +s'élève pas jusqu'à récuser la puissance paternelle. Ainsi vous convenez +que vos actions sont soumises à ma volonté.--Oui, monsieur; l'abus seul +de votre pouvoir seroit capable de lui donner des bornes. J'espère que +votre bonté évitera que j'en fasse jamais la réflexion; ce seroit le +plus grand des malheurs, et pour vous, et pour moi.» + +Ma réponse étoit dure; je le sentis, mon cher Frédéric: mais je voyois +qu'il cherchoit à m'enchaîner en sondant mon caractère, et il +m'importoit beaucoup de ne pas fléchir. Il garda le silence pendant +quelques minutes, et reprit en ces termes: + +«Vous appercevez-vous, Adèle, que vous me manquez de respect?--Si je +l'avois cru, monsieur, j'aurois gardé le silence, et ce sera dorénavant +le parti que je prendrai quand je croirai mes réponses opposées à votre +façon de penser. Vous devez m'excuser jusqu'au moment où je connoîtrai +assez votre caractère pour savoir quand ma franchise sera un crime; +jusqu'à présent on m'en avoit fait un devoir.--Eh quoi! s'écria-t-il, +vous vous permettez d'étudier mon caractère!--Est-ce encore un mal d'en +convenir, monsieur? Destinée à vivre auprès de vous, n'est-il pas +naturel que je cherche à deviner vos volontés?--Pour vous y soustraire +avec plus de facilité, sans doute». Je ne répondis pas. + +«Je veux, me dit-il, mettre à l'épreuve votre franchise et votre +soumission. Répondez-moi: M. _de_ Téligny (toujours le _de_ prononcé +avec ironie) vous a-t-il confié le secret de sa naissance?--Non, +monsieur.» + +Je faisois sans doute un mensonge, mon cher Frédéric; mais si j'avois +hésité un seul instant à nier, j'aurois manqué à la confiance que vous +m'avez témoignée. Certes, j'aurois pu me dispenser ensuite de révéler +votre secret; mais avouer que vous en aviez un, c'étoit le trahir. +N'ayant pas d'autre moyen d'éluder une question aussi insidieuse, je ne +balançai pas. + +M. de Miralbe, d'un air moitié mystérieux, moitié méchant, me fit part +de ses soupçons. Il semble ne pas douter que vous soyez le fils de +madame de Sponasi; mais il ne forme que des conjectures sur votre père, +et pas une n'approche de la vérité. Vous croyez bien qu'il n'a pas +manqué de conclure votre état incertain (ce n'est pas ainsi qu'il +s'exprime) s'opposoit à tout espoir d'union entre vous et moi. J'ai +gardé le silence. Alors il m'a demandé si, du moins à cet égard, je +n'étois pas de son avis. + +«Si je vous réponds avec franchise, monsieur, vous m'accuserez encore de +vous manquer de respect.» Il vouloit connoître au juste ma façon de +penser; et m'ayant promis de m'écouter comme si le sujet nous étoit +étranger, nous poursuivîmes notre entretien de la manière suivante: + +«Dites-moi, Adèle, n'êtes-vous pas persuadée qu'une demoiselle doit +beaucoup de sacrifices à l'honneur de sa famille?--Oui, monsieur.--En +épousant un homme sans nom, ne manque-t-elle pas aux égards que sa +naissance lui prescrit?--Je crois plus, monsieur; elle manque à ses +devoirs, puisqu'elle trahit à la fois l'espoir de ses parens, et +l'éducation qu'elle a reçue. Il est rare qu'une fille se dégage des +principes qu'on lui a donnés dans sa jeunesse, sans qu'on puisse +l'accuser avec raison d'ingratitude, d'inconséquence ou de perversité. +Ces principes, quels qu'ils soient, sont bons lorsqu'ils sont conformes +à l'état pour lequel elle étoit destinée.--Je devine votre conclusion; +vous allez m'observer qu'ayant été élevée pour vivre dans la médiocrité, +vous seriez aussi blâmable de sacrifier votre amour à l'ambition, qu'une +autre de sacrifier son rang à l'amour.--Oui, monsieur; cela est si vrai, +qu'il me sera toujours impossible d'attacher le moindre prix à un nom, +quelque brillant qu'il soit. Accoutumée dès mon enfance à trouver le +bonheur dans la simplicité, et tous mes plaisirs dans la solitude, ma +naissance, découverte trop tard, devient un fardeau que l'amitié seule +d'un père pourroit alléger.--Doutez-vous de la mienne, ma chère +enfant?--Non, monsieur; mon cÅ“ur est capable d'attachement, et il sera à +vous aussitôt que vous le voudrez.--Il me semble que vous mettez des +conditions au sentiment que vous me devez.--S'il vous est dû, monsieur, +comment pouvez-vous croire que j'y mette des conditions? Il vous suffira +de l'exiger». Notre conversation cessa encore pendant quelques instans. + +M. de Miralbe reprit la parole pour me demander si je voulois lui +promettre de renoncer à M. _de_ Téligny.«--Oui, monsieur, je vous +promets de n'être jamais à lui, tant que vous aurez droit de vous y +opposer.--Quoique votre promesse soit conditionnelle, je veux bien m'en +contenter, et je vous prie d'éviter dorénavant la société de M. de +Nangis et de madame de Florvel.--Je vous obéirai, monsieur, et dès +aujourd'hui je leur écrirai que mon père me fait une loi de ne point +voir ceux auxquels la reconnoissance la mieux méritée et l'amitié la +plus sincère m'attacheront toute la vie (il se tut; j'ajoutai avec +beaucoup d'expression), ceux sans les bontés desquels je n'aurois jamais +été à portée de savoir que j'étois fille de M. de Miralbe.--Ne +pouvez-vous, me dit-il avec humeur, vous dispenser de me nommer?--Ah! +monsieur, que penseroit-on de moi dans le monde si l'on croyoit que je +fusse ingrate de mon propre mouvement?--On pensera, mademoiselle, ce qui +devroit être, que vous fuyez les occasions de vous trouver avec un homme +qui me déplaît.--Eh bien! monsieur, défendez-moi de voir madame de +Florvel, et j'obéirai: je puis céder à vos lois; mais il m'est +impossible de m'en faire lorsqu'elles sont aussi contraires à mes +sentimens qu'à mes intérêts; le monde ne doit point savoir si j'ai +aimé, si j'aime et si je fuis M. de Téligny.» + +Il me quitta en m'assurant que la manière dont j'avois été élevée me +causeroit bien des chagrins; ce qui signifie, je crois, que ce sera son +excuse pour ceux qu'il me prépare. + +Je le répète, mon cher Frédéric, M. de Miralbe et moi nous ne nous +aimons pas. Sa conduite avec ma mère, morte renfermée par son ordre; les +procédés affreux qu'il emploie pour ne rendre aucun compte à mon frère, +et pour l'exciter adroitement à des démarches violentes qui peuvent le +perdre, dans un âge où l'amitié et l'indulgence d'un père eussent décidé +avantageusement son sort; tout m'éloigne invinciblement de M. de +Miralbe. Je voudrois pouvoir du moins le respecter, et, malgré moi, je +le compare à ce bon M. Durmer. Ah! c'est celui-là qui étoit +véritablement mon père. Ici, je ne me regarde que comme une victime +sûre d'être sacrifiée, incertaine seulement du jour et de la manière +dont son sort s'accomplira. + +Madame de Valmont a essayé de prendre de l'ascendant sur mes volontés; +j'étois prévenue: elle m'a parlé de vous avec chaleur; j'écoutois avec +attention: mais lorsqu'elle m'a dit que je devois rougir d'un pareil +attachement, qu'il étoit de mon honneur de le rompre, je l'ai assurée +que je comptois assez sur mes principes et sur les vôtres pour être +persuadée que nous ne finirions point par un enlèvement ou faute d'un +enlèvement; et c'est elle qui a rougi. Je lui évite ainsi l'embarras du +déguisement: elle peut me haïr sans contrainte; cela m'a paru moins +dangereux qu'une haine dissimulée. Je la plaindrai quand elle cessera +de mal parler de vous. + +On m'a donné une femme-de-chambre qui avoit ordre de gagner ma +confiance; elle m'a témoigné si vîte un attachement si grand, que j'ai +souri de pitié. On croyoit sans doute qu'en amante abandonnée, j'allois +me jeter dans les bras d'une confidente. Mon cher Frédéric, quand l'idée +de notre séparation m'afflige trop vivement, je vous éloigne de ma +pensée par quelques heures de lecture; je deviens plus calme, et +j'espère. + +J'attends de vous deux services importans: le premier, de vous lier avec +mon frère, de me dire ce que vous en pensez, et d'être son ami si vous +l'en croyez digne; le second, de me donner des renseignemens sur le +caractère de M. de Valmont: je le vois trop peu pour pouvoir le juger. + +De la résignation, mon cher Frédéric. Puisque notre bonheur dépend de +notre union, ne l'éloignons pas par notre faute. Je tiens de M. Durmer +que les malheurs que l'on s'est attirés par inconduite, ou que, par +imprudence, on n'a pas su éviter, sont les seuls pour lesquels on manque +de courage. Persuadez-vous bien que, tant que je conserverai votre +amour, je n'éprouverai pas de chagrin au-dessus de mes forces. + + + + +CHAPITRE XXXIII. + + +FRÉDÉRIC À ADÈLE. + +Je crains, ma chère Adèle, que vous n'ayez deviné trop juste en disant +que M. de Miralbe se compose d'avance une excuse pour les chagrins qu'il +vous prépare. Lorsque vous étiez avec madame de Florvel, il n'y avoit +qu'une voix sur votre compte; elle étoit en votre faveur. Depuis +quelques jours, vous êtes de nouveau le sujet de toutes les +conversations; mais plusieurs personnes commencent à mettre en problême +s'il n'eût pas été plus avantageux pour votre père de vous retrouver +absolument sans éducation, qu'élevée d'une manière peu conforme à la +_modestie_ de votre sexe. + +Les femmes les plus immodestes, persuadées sans doute que l'ignorance +peut tenir lieu de pudeur, se déclarent contre vous: les pères +prétendent que l'instruction mène à l'indépendance; que la tranquillité +et l'avantage des familles reposant sur la soumission des filles, il +faut leur donner des talens agréables, et rien de plus. Un de ceux qui +soutenoient cette thèse avec beaucoup de chaleur dans une société où je +me trouvois, oublioit sans doute que sa fille unique s'étoit séparée, au +bout de six mois, et après un éclat scandaleux, d'un époux capable de +remplir les vÅ“ux de la femme la plus difficile. Ennuyé de ses réflexions +sur vous, je me permis de lui demander s'il préféroit l'éducation qu'il +avoit fait donner à sa fille, à celle que vous avez reçue. Il m'entendit +fort bien, et continua la conversation comme s'il ne m'eût pas entendu: +mais le coup étoit porté, et les auditeurs l'abandonnèrent. Les hommes +en général prennent votre défense: mais c'est un malheur pour une femme +d'avoir besoin d'être défendue; et vous n'y seriez pas exposée, si M. de +Miralbe et madame de Valmont n'ébruitoient à dessein ce qui se passe +dans l'intérieur de votre famille. Je crois que votre père veut à la +fois vous arracher à moi et vous ôter la possibilité de former un +établissement. Je n'entre jamais dans une maison où l'on s'occupe de +vous, sans que les regards et les confidences à l'oreille ne +m'avertissent que notre amour est un secret public. De cette certitude, +il n'est pas difficile d'arriver à la source des bruits qui circulent de +nouveau sur ma naissance. Ainsi la haine et l'orgueil, qui nous séparent +dans nos projets de bonheur, nous réunissent dans les clameurs qui +peuvent nous faire tort. + +Ma chère Adèle, songez que l'on vous tendra des piéges, et que vous +serez perdue du moment où M. de Miralbe pourra le faire sans se +compromettre. Votre position me fait trembler. Je n'ose vous donner des +conseils, je crains de me tromper: je ne puis que souffrir et vous +rappeler que vous êtes mon épouse; que les moindres chagrins que vous +éprouverez seront terribles pour moi. Quelques jours plus tard, et vous +n'eussiez vécu que de bonheur. + +Je n'avois pas attendu vos ordres pour chercher à me lier avec votre +frère. Je ne peux vous en dire du bien, il seroit trop hardi d'en dire +du mal: figurez-vous toutes les passions réunies, et vous aurez une +juste idée de lui. Extrême dans toutes ses sensations, il abhorre votre +père; il l'eût adoré si M. de Miralbe l'eût voulu. Il a plus d'esprit et +de connoissance qu'aucun homme de son âge; le temps seul peut apprendre +l'usage qu'il en fera. Il parle de ses qualités comme il parleroit de +celles d'un étranger; il avoue ses vices et ses erreurs avec la même +insouciance. D'une activité à laquelle lui seul est capable de résister, +est-il en mauvaise société, c'est le premier des libertins; en bonne +société, on l'admire; retiré chez lui, il travaille sans relâche: la +force et la grandeur de ses conceptions passent ce qu'il est possible de +dire; en un mot, il semble que le génie soit un patrimoine de votre +famille; et l'on peut prédire que, d'une manière ou d'une autre, votre +frère ira à la célébrité. Il méprise l'argent dans ses jours de sagesse; +mais s'il se livre à ses plaisirs, il le prodigue avec une facilité +désespérante: il emprunte sans savoir s'il pourra rendre; il prête sans +s'informer, sans penser même si l'on s'acquittera jamais envers lui. Un +de ses torts vis-à -vis de votre père (et votre frère en fait l'aveu en +riant) est d'avoir, sous un nom supposé, tourné ses ouvrages en +ridicule. Je savois bien que cette critique avoit fait la plus grande +peine à M. de Miralbe; j'ignorois qu'elle fût de son fils: jugez s'il y +a espoir de les réconcilier jamais. Si votre frère avoit des passions +moins violentes, la bonté de sa cause lui feroit des partisans: votre +père, non moins passionné, mais plus habile, se déguise avec un art +étonnant. Ils combattent presque à génie égal: mais l'adresse et +l'hypocrisie sont d'un côté, il n'y a de l'autre que de la force; votre +frère succombera. + +Vous n'avez rien à espérer de lui: d'abord parce qu'il ne peut rien; +ensuite parce que vous perdriez tout à réclamer sa protection, si jamais +vous en aviez besoin. Il y a des temps d'ailleurs où ses désordres le +mettent au-dessous de la place que son nom lui avoit marquée dans la +société. Il est vrai qu'il trouve dans son esprit et dans la force de +son caractère des ressources contre les événemens; mais ces ressources +ne sont bonnes que pour lui. Ce que je lui ai dit de vous lui a fait +grand plaisir; il a deviné du premier mot l'intérêt que je prends à +votre sort. J'aurois voulu être son ami; jusqu'à présent je ne suis sûr +que d'une chose, c'est que je suis son créancier. Peut-être une trop +grande intimité entre nous eût été un nouveau prétexte à M. de Miralbe +pour me détester; et comme il n'en a pas besoin, j'éviterai toujours de +lui en fournir. + +Vous me demandez, ma chère Adèle, des renseignemens sur le caractère de +M. de Valmont; je ne suis pas étonné qu'il ait échappé à vos +observations. M. de Valmont n'a d'autre caractère que celui qu'exige +son état: il est président au parlement; c'est-à -dire qu'il est tout +lorsqu'il fait corps, et rien lorsqu'on l'envisage personnellement. Il +ne se compromettra jamais en se mêlant des détails de la famille de M. +de Miralbe; mais dans les circonstances essentielles il lui prêtera son +appui et celui de ses collègues: c'est encore une chance terrible contre +votre frère; quelque bonne que soit sa cause pour le fond, il la perdra +par les formes, ou il verra les années s'écouler sans obtenir de +jugement. Or ne pas être jugé, c'est perdre dans sa position, puisque la +prolongation des débats suffit seule pour autoriser votre père à +retarder la reddition de ses comptes. + +Vous prétendez que lorsqu'on sent vivement l'amour, on éprouve +l'impossibilité de l'exprimer. Je ne vous parlerai donc pas de celui du +malheureux Frédéric; mais par grace, ma chère Adèle, ne renoncez à la +société de madame de Florvel qu'à la dernière extrémité. Elle vous est +véritablement attachée, et parmi ses nombreux amis vous ne comptez que +des partisans. M. de Nangis, trop franc pour soupçonner M. de Miralbe, +est par-tout votre chevalier, et se plaint vivement quand on ne parle +pas de vous avec l'admiration que vous lui avez inspirée. Il a du +crédit; et le titre de votre tuteur, qu'il a malheureusement porté trop +peu de temps, vous donneroit peut-être encore des droits à sa protection +si vous en aviez besoin. Je me résoudrois plus volontiers à ne pas vous +voir en me privant de leur société, qu'à vous ôter l'appui d'amis aussi +pénétrés d'estime pour vos vertus. Je vous le répète, ne renoncez pas à +eux, tant qu'il vous sera possible de faire autrement. Tout ce que vous +devez craindre est d'être isolée; vous n'auriez alors aucune ressource +contre les projets de M. de Miralbe, s'il en formoit de contraires à +votre bonheur. + +Adieu, ma chère Adèle. + +Je ne peux vous dire avec quelle reconnoissance Philippe a appris que +vous m'aviez demandé de ses nouvelles. Sans lui... Mais le passé n'est +au pouvoir de personne. + + + + +CHAPITRE XXXIV. + + +ADÈLE À FRÉDÉRIC + +Vous vous alarmez, mon cher Frédéric, de me voir devenir triste. Hélas! +je croyois prendre assez d'empire sur moi pour cacher aux yeux de mes +amis, aux vôtres sur-tout, l'ennui qui m'accable. Quelle position que la +mienne! toujours en défiance contre mon père; plus rassurée par sa +mauvaise humeur, parce que je la crois naturelle, que par ses caresses, +qui me paroissent toujours cacher quelque perfidie; obligée d'opposer la +ruse à la ruse, de calculer mes actions et mes moindres paroles; vivant +au milieu de ma famille comme si j'étois entourée d'ennemis, n'osant +parler en société, dans la crainte que mes discours ne servent à +confirmer les préventions répandues contre moi; pas un quart d'heure +pour la confiance, pas un moment pour l'amitié: voilà ma vie; elle est +si opposée à mon caractère, que je préférerois sans balancer la +servitude qu'impose la misère, à l'esclavage d'un nom, d'une fortune qui +m'arrachent à vous, à mes amis, à moi-même. + +Si du moins on avouoit l'intention de me rendre malheureuse, je pourrois +opposer le courage aux projets formés contre moi; mais c'est au nom de +mon bonheur, c'est à des titres si sacrés qu'on me tourmente, qu'il faut +que je devienne aussi dissimulée qu'eux, ou que je sois leur victime. +Pourquoi M. de Miralbe ne me dit-il pas franchement ce qu'il exige de +moi? Il m'en coûteroit peu pour le satisfaire, du moins dans ce qui a +rapport à ma fortune: mais il veut passer pour désintéressé, même en se +parant de mes dépouilles; et, tourmenté par le soin de sa réputation, il +fera tout ce qui dépendra de lui pour me priver des biens de ma mère, +les garder, et me donner tort aux yeux du public. Ce public est bien bon +de ne pas sentir qu'un père de famille est condamnable par cela seul +qu'il se met dans la nécessité de le prendre pour juge, et qu'il est +perfide ou imbécille du moment qu'il le prend pour confident. + +Je n'ignore pas que les enfans, guidés par le désir de l'indépendance, +entraînés par les passions, ont souvent des torts envers leurs parens; +mais un bon père cache sa douleur aux étrangers, pour ne pas s'ôter le +pouvoir de pardonner. Un bon père peut avoir des enfans ingrats; mais +ses enfans ne le détestent pas. Il y a loin de l'ingratitude à la haine; +et en apprenant que mon frère abhorre M. de Miralbe, j'ose affirmer que +les torts sont au moins réciproques. J'ai lu le mémoire que mon frère +vient de faire imprimer; j'ai vu l'indignation portée à l'excès. J'ai lu +la réponse de mon père. Ô mon ami, j'aurois versé des larmes +d'attendrissement si je ne l'eusse pas connu: j'en ai versé de colère au +récit qu'il fait de sa joie de m'avoir retrouvée. Voyez-vous, dans cette +affectation de sensibilité, l'arrêt de ma condamnation pour l'avenir? Ne +me force-t-il pas ainsi à me soumettre au joug qu'il m'imposera, ou à +passer dans le public pour un monstre d'ingratitude? + +Il m'a demandé ce que je pensois du mémoire de mon frère. + +«Je vous ai déjà observé, monsieur, lui ai-je répondu, que je n'étois +pas son juge.--Vous voyez avec combien peu de respect il me traite.--Il +a tort: quand on est assez malheureux pour plaider contre son père, il +ne faut pas oublier les égards qu'on lui doit; entre ennemis même, il y +a un droit des gens.--Rien n'est sacré pour lui.--Ah! monsieur, vous +n'avez donc pas lu le tableau qu'il fait des malheurs de ma mère; le +cÅ“ur le plus sensible a pu seul le tracer.--Dites le désir de me faire +passer dans le monde pour son bourreau. Je lui pardonnerois plus +volontiers les injures qu'il me prodigue, que cette partie de son +mémoire. La vive amitié qu'il se vante d'avoir eue pour votre mère n'est +là qu'une accusation indirecte, mais terrible, contre moi.--Pourquoi le +supposer, monsieur?--Parce que j'en suis convaincu.--Cependant vous ne +pardonneriez pas à mon frère s'il disoit que votre tendresse pour moi, +dont votre réponse à son mémoire est remplie, n'est qu'une opposition +adroite à la haine que vous avez pour lui.--Adèle, vous servez-vous du +nom de votre frère pour m'apprendre votre façon de penser?--Toujours des +suppositions, monsieur. Vous êtes bien à plaindre si, dans les discours +les plus innocens, vous voyez l'intention de vous accuser.--Votre mère +n'a que trop mérité son sort.--Monsieur, lui dis-je en me levant, ne +troublons pas ses cendres: vous parlez à sa fille; et si vous +m'appreniez à mépriser sa mémoire, vous me dégageriez vous-même du +respect que je vous dois.» + +Il fit un mouvement pour m'arrêter; mais je précipitai mes pas pour +regagner mon appartement. Quel scandale, mon cher Frédéric, que celui +d'une famille aussi divisée que la nôtre! l'époux contre l'épouse, le +fils contre le père. Non, ce n'est pas là l'idée que je m'étois faite +des devoirs, des plaisirs, du bonheur, attachés aux titres les plus +respectables de la nature et de la société. + +Mon ami, si le sort permet que nous soyons jamais l'un à l'autre, +j'espère que nous n'aurons qu'à nous en féliciter: mais si l'amour et +l'estime cessoient de nous unir, cachons-le bien à tout le monde; +cachons le sur-tout à nos enfans: la division de leurs parens est +l'arrêt de leur perte. + +M. Durmer (c'est toujours avec plaisir que je le cite) prétendoit que +dans un pays où il y avoit des mÅ“urs, on ne devoit pas permettre le +divorce; mais qu'il étoit indifférent qu'il fût ou non permis chez un +peuple corrompu, parce qu'où règne la corruption, il n'y a réellement, +disoit-il, ni mariage, ni famille. Tout ce que je vois depuis que le +malheur m'a lancée dans le grand monde, me prouve combien il avoit +raison. + +Bon jour, mon cher Frédéric; ne m'en voulez pas d'être triste: je +croirois que vous n'êtes plus content d'être aimé de votre Adèle. + + + + +CHAPITRE XXXV. + + +ADÈLE À FRÉDÉRIC. + +Et vous aussi, mon ami, vous me donnez du chagrin. Quoi! vous êtes +jaloux! Et bon dieu! de qui pourriez-vous l'être? N'oubliez pas que si +la plupart des femmes regardent la jalousie comme une preuve d'amour, +moi je l'envisage comme une injure. + +Mais je ne veux ni vous quereller, ni vous plaindre: je veux vous voir +bien convaincu que je ne puis cesser de vous aimer qu'en perdant l'idée +avantageuse que j'ai de vous; et même, dans cette supposition, mon cher +Frédéric, vous n'auriez encore aucun motif de jalousie: il est certain +que je n'exposerois pas deux fois le bonheur de ma vie à un sentiment +bien difficile à maîtriser quand le cÅ“ur s'y est livré avec plaisir. + +Séparés l'un de l'autre, ne nous voyant qu'en public, ne nous écrivant +qu'à la dérobée, si la plus intime confiance s'éloigne de nous, si nous +ajoutons les tourmens d'une imagination blessée à ceux qu'il nous est +impossible d'éviter, puisqu'ils ne viennent pas de nous, quel sera notre +sort? Non, je ne veux pas vous quereller; mais je vous trompois en +écrivant que je ne voulois pas vous plaindre: l'idée seule que vous êtes +inquiet, souffrant, suffit pour me priver du repos. Suis-je jalouse, +moi? Oh! non: mon cÅ“ur est trop plein d'amour pour que le soupçon puisse +y trouver place; et tout le monde viendroit m'alarmer sur vos démarches, +que je m'adresserois à vous pour savoir ce que j'en dois penser. + +On vous a dit que j'allois me marier: tant mieux qu'on le dise, cela est +nécessaire; et si j'avois pu vous écrire plutôt, je vous aurois expliqué +ce qu'il y a de mystérieux dans ma conduite. Oubliez-vous que je suis +entourée de piéges; que M. de Miralbe ayant l'habitude de mettre le +public dans sa confidence et dans son parti, je dois sans cesse agir +comme si chacune de mes actions étoit soumise à la censure? + +Vous m'avez écrit vous-même que son intention étoit de s'appuyer de +l'amour que j'ai pour vous, afin de m'empêcher de former un +établissement; je le crois d'autant plus volontiers, qu'il est +intéressé, qu'il aime le faste, et que la fortune de ma mère compose en +grande partie la sienne. En me mariant, il faudra me rendre compte à +moi; et comme je ne lui ai rien coûté depuis que je suis au monde, comme +il ne pourra m'objecter, ainsi qu'à mon frère, qu'il a plusieurs fois +payé mes dettes, il ne me mariera pas: mais il voudra faire croire que +c'est moi qui refuse de donner cette satisfaction à son cÅ“ur paternel, +et je prétends qu'il n'ait pas cet avantage. + +Je puis le dire sans orgueil, la nature m'a donné quelques agrémens; +mais je connois assez mon siècle pour être persuadée que la fortune +seule attirera les époux. Serois-je laide, bête et méchante, aurois-je +cent fois plus de talens et de beauté, cela ne ferait rien pour les +épouseurs; ma dot est le régulateur de mon mérite, et c'est là que je +les attends, ainsi que mon père. Il n'y avoit que vous, mon cher +Frédéric, qui dans moi ne cherchiez que moi, et vous craignez d'avoir +des rivaux! Méchant, vous ne m'estimez guère; homme vertueux, vous +estimez beaucoup mes prétendans. + +Il y a trois semaines que M. de Miralbe me dit avec beaucoup de gaieté: + +«Savez-vous, Adèle, que mon amour-propre est flatté des complimens que +je reçois de vous? On me fait demander votre main de tous les côtés.--Je +n'en suis pas étonnée, monsieur.--Il n'y a guère de modestie dans votre +réponse.--Pardonnez-moi, beaucoup plus que vous ne croyez. Ne suis-je +pas une riche héritière?--Oh bien! je puis vous assurer que les +sollicitations que je reçois doivent vous enorgueillir: c'est l'intérêt +seul que vous inspirez qui décide les propositions; c'est à votre cÅ“ur +que l'on en veut.--J'en suis très-reconnoissante.--Je crains bien que +cette reconnoissance ne soit stérile pour votre bonheur et pour le +mien.--Pourquoi donc, monsieur?--Vous refuserez tous ceux qui +s'offriront, et je suis incapable de forcer votre volonté.--Je vous en +remercie, monsieur; mais je cherche encore la raison qui pourroit +m'engager à refuser ceux qui veulent bien m'adresser leur +hommage.--Votre cÅ“ur n'est-il pas engagé?--Cela est vrai; mais comme le +choix de mon cÅ“ur ne sera jamais le vôtre, je ne suis pas assez +romanesque pour faire vÅ“u de vivre dans les larmes et dans le célibat.» + +Il parut interdit. J'ajoutai, le plus froidement qu'il me fut possible: +«Il est sans doute difficile de me faire oublier M. de Téligny; mais +cela n'est pas impossible, et je ne refuserai jamais de le tenter. Si je +sentois qu'un autre que lui pût contribuer à mon bonheur, je suis +persuadée qu'il seroit le premier à me dégager de la promesse qu'il +reçut de moi, dans un temps où j'avois droit de la faire.--Je suis +charmé, dit-il en affectant de rire, de voir que vous l'oubliez.--Non, +monsieur, je ne l'oublie pas; mais la préférence que je lui ai donnée +n'est pas tellement exclusive, que lui seul puisse être mon époux. Je +l'avois choisi par amour, je puis l'abandonner par raison.--J'ai donc +tort de refuser les partis qui s'offrent pour vous?--Si vous voulez que +je reste fille, vous n'avez pas tort.--Mais on sait que vous avez été au +moment d'épouser M. de Téligny; on croit généralement que vous l'aimez +encore.--Vous voyez bien, monsieur, que cela n'empêche pas de prétendre +à ma main. Je ne sais qui répand le bruit que j'aime M. de Téligny; ce +n'est pas lui certainement: s'il le croit, il doit se taire; et comme je +n'en ai jamais parlé qu'à vous et à madame de Valmont, quand vous m'avez +interrogée, je suis surprise que mon amour _constant_ soit un bruit +_général_.--Ainsi je ne dois pas renoncer à l'espoir de vous +marier?--Non, monsieur. Pour moi, chaque fois qu'au milieu des +complimens vrais ou faux, on m'a accusée d'avoir la _barbarie_ de +rejeter tous les vÅ“ux que l'on m'adressoit, j'ai toujours répondu que +l'accusation n'étoit fondée sur rien. Il n'y a pas long-temps que M. de +Nangis me disoit que mon projet de vivre dans le célibat vous +affligeoit. Je l'ai assuré que s'il se trouvoit parmi mes adorateurs un +homme dont les qualités pussent justifier mon choix, je l'accepterois +d'autant plus volontiers, que cela vous mettroit à même de prouver au +public que vous êtes bien éloigné de vouloir retenir la fortune de vos +enfans, ainsi que mon frère a osé l'imprimer.--Ce que vous dites-là me +fait grand plaisir», répondit M. de Miralbe; et tous ses traits +annonçoient clairement que le grand plaisir que lui faisoit mon +discours, étoit une véritable peine. + +Vous voyez, mon cher Frédéric, que la politique de mon père ne tient pas +jusqu'à présent contre la mienne, et la raison en est bien simple: il +est intéressé, je ne le suis pas; il n'apprécie point mon caractère, je +connois le sien; il a l'embarras de former des projets, je n'ai que +celui de les déconcerter: il a des torts, il le sent, il craint d'être +démasqué; moi, j'avouerois hautement tout ce que je pense, si ma +franchise n'étoit pas le seul moyen de me perdre. Vous connoissez +maintenant ce qui a pu donner lieu au bruit que j'allois me marier; loin +de vous en fâcher, vous devez contribuer à le répandre. + +Mais je vous dois une autre confidence. + +Parmi les aspirans à ma dot, il en est un que je veux distinguer; je +n'aurai pas beaucoup de peine: c'est un fat, ou un homme à bonnes +fortunes. Il a (pour me servir des expressions consacrées) tout ce +qu'il faut pour plaire, c'est-à -dire tout ce qui devroit faire trembler +une femme tant soit peu raisonnable: une fortune délabrée, une +réputation scandaleusement bonne, l'art de cacher une santé ruinée sous +l'attirail de la mode et du goût, un grand nom, beaucoup de luxe, +l'esprit du jour, et des parens en place. Certes, excepté madame de +Florvel, dont j'apprécie les vertus et la sensibilité, il n'est pas une +femme qui ne m'enviera l'honneur de réparer par ma fortune l'inconduite +de M. le marquis de Farfalette; c'est un choix à tourner toutes les +têtes, et bien fait pour me laver du ridicule d'être _pédante_. + +Frédéric, soyez tranquille: cet homme a besoin de beaucoup d'argent; M. +de Miralbe n'est pas disposé à se dessaisir, et je ne risque rien à les +mettre vis-à -vis l'un de l'autre. Comptez toujours sur moi, aimez-moi; +et plaignez votre pauvre Adèle. + +_P. S._ N'ayant pu vous faire passer ma lettre, je la décachète pour +vous avertir que j'aime M. le marquis de Farfalette. On vient de me +l'apprendre à l'instant même; c'est lui qui le dit par-tout. Le fat! + +_Fin du tome second._ + +* * * + + + + +FRÉDÉRIC, + +PAR J.F. Auteur de _la Dot de Suzette_. + +TOME TROISIÈME. + +[Illustration: Tome 3. Page 174. _Je m'emparai de sa main et la portai +sur mon cÅ“ur; ce fut toute ma réponse_.] + + + + +CHAPITRE XXXVI. + + +ADÈLE À FRÉDÉRIC. + +Ne craignez pas, mon ami, que mon caractère s'altère au milieu des êtres +avec lesquels je vis: ils peuvent me faire perdre la gaieté, compagne du +bonheur ou de l'indifférence; mais il est hors de leur pouvoir de +m'empêcher d'être ce que je suis. Mes qualités, si j'en ai, sont +devenues pour moi des habitudes si fortes, qu'il me seroit impossible +d'y renoncer. Si l'on me donnoit l'alternative d'être encore la pauvre +et solitaire Adèle, ou d'être mademoiselle de Miralbe, riche et libre +dans quelques années de devenir votre épouse, je ne voudrois pas +acheter la richesse ou retarder mon bonheur au prix de la contrainte +dans laquelle il me faudroit vivre momentanément; mais je n'ai pas la +liberté du choix. + +La franchise est une des vertus dont je fais le plus de cas; mais on ne +la doit qu'à ceux qui vous témoignent de la confiance. Puisque les +égards qu'exige la société font un devoir de la dissimulation, je crois, +en conscience, qu'il est encore plus permis de dissimuler quand il y va +du bonheur de la vie entière. + +Si j'use d'adresse dans ce qui a rapport à M. de Miralbe, croyez que mon +caractère l'emportera toujours quand on provoquera ma franchise. Rien ne +m'étoit sans doute plus facile que d'autoriser mon père à croire que je +ne devinois pas ses projets, et que j'étois dupe de ses fausses vertus: +c'est une condescendance à laquelle je ne me prêterai jamais; et, sans +m'écarter du ton respectueux qu'il a droit d'exiger, chaque fois qu'il +m'interrogera pour savoir ce que je pense de lui, il le saura. + +Je m'apperçois sans cesse que les hommes qui ont des torts sont +très-empressés d'obtenir des autres une approbation que leur propre +conscience leur refuse; ils vous font confidence de ce que l'on dit et +pense d'eux: ils mentent dans le récit qu'ils vous adressent, on le +sent; et, par une foiblesse impardonnable, on paroît satisfait de leur +justification, on les plaint; on fait plus, on les approuve. Qu'en +résulte-t-il? qu'ils se moquent de vous s'ils vous croient dupe, ou +qu'ils s'enhardissent dans le crime s'ils s'apperçoivent que vous +abondez dans leur sens, quoique persuadés qu'ils ont tort. Quel sera +donc le privilége de la vertu, si elle s'abaisse jusqu'à flatter et +encourager le vice? Pour moi, mon cher Frédéric, je sens qu'une pareille +bassesse me sera toujours étrangère. Je veux bien me taire quand on ne +recherchera pas mon approbation: mais malheur à quiconque voudra +l'obtenir sans la mériter! il n'aura de moi que la vérité. Si'l se +fâche, je lui dirai: Puisque vous la redoutiez, pourquoi me +consultiez-vous? + +Je pourrois croire que je triomphe en ce moment, car la division est +parmi les ennemis. Madame de Valmont a promis à mon père de me mettre en +garde contre ma prévention en faveur de M. de Farfalette (vous savez que +je suis prévenue): mais comme elle suppose que vous seriez au désespoir +si je l'épousois, elle ne me parle que faiblement des inconvéniens de ce +mariage; en récompense, elle en exalte les avantages. _Je serois +présentée!_ Vous êtes trop bourgeois, mon cher Frédéric, pour sentir +tout ce que renferment ces mots: _Je serois présentée!_ En vérité, il +faut que ce soit une bien belle chose; car cet argument paroît +irrésistible à madame de Valmont. Elle va plus loin (et cela va vous +faire trembler), elle est persuadée que j'obtiendrois bientôt une place +avantageuse. Je ne sais trop comment elle en a fait le détail; tout ce +que j'ai compris, c'est que j'aurois le bonheur inappréciable de faire à +la cour une partie du service que ma femme-de-chambre fait auprès de +moi. N'est-ce pas un avenir bien séduisant? + +Quand l'orgueil se gonfle de ce qui devrait l'humilier, il n'inspire +plus que la pitié; et je souris en voyant les enfans de ces preux +chevaliers, jadis les compagnons et quelquefois les maîtres de leur roi, +fiers d'être aujourd'hui au rang de leurs valets. Je n'ai jamais senti +plus vivement ce contraste qu'hier. Le matin, j'avois lu l'histoire de +Philippe-Auguste, dans laquelle les C... jouent un rôle si brillant; le +soir, nous avions société: on annonce un de leurs descendans; son nom me +frappe, son air noble m'étonne: je demande quel poste il occupe; on me +répond qu'il est maître-d'hôtel d'une de nos princesses. Ô mon ami, si +madame de Valmont, en ce moment, eût pu lire dans mon ame, elle auroit +frémi de voir combien peu j'étois jalouse d'être présentée. + +Nous sommes cependant on ne peut mieux, M. de Farfalette et moi. Quand +il m'adresse quelques complimens dans un style délicieux, je le prie de +me les traduire en françois. Il trouve cela divin. Il m'a averti, une +fois pour toutes, que quelque chose qu'il pût dire en ma présence, cela +signifioit qu'il m'aime: ainsi, quand il parle de ses chevaux, de ses +bonnes fortunes, de ses créanciers et de la pièce nouvelle, je regarde +ces détails comme autant de déclarations d'amour. Rien n'est plus +commode. Je me moque de lui, et l'on en conclut qu'il a touché mon cÅ“ur. +Mon ami, mon cher Frédéric, que le grand monde est petit! plus je le +vois, et plus je regrette nos promenades à la campagne, et ces +entretiens si tendres et si tranquilles où, sans parler de nous, nous ne +pouvions rien dire qui n'eût rapport à nous. Et je vous oublierois! Ah! +jamais, jamais. Tout mon bonheur existe dans ma pensée; si je cessois de +l'y trouver, où donc le chercherois-je? + +Ce que j'entends me paroît si nouveau, que je me persuade que vous devez +y trouver autant d'intérêt que moi. Apprenez donc comment M. de +Farfalette m'a fait une déclaration dans les formes: malgré ma surprise, +je suis sûre de l'avoir retenue mot pour mot. Il y avoit beaucoup de +monde au salon; la conversation étoit vive; j'y plaçai un mot qui fut +trouvé bon: M. de Farfalette s'approcha de moi, et me dit à demi voix: + +«D'honneur, vous m'étonnez chaque jour davantage. On m'avoit dit que +vous aviez l'imagination romanesque: je craignois la langueur, si +mortelle entre deux époux; mais je suis persuadé maintenant qu'il n'y a +nul danger à devenir le vôtre. Si vous le permettez, je presserai mes +parens de faire les démarches d'usage auprès de M. de Miralbe.--Cela +veut-il dire encore, monsieur, que vous m'adore?» Il a ri aux éclats de +ma réponse, m'a assuré qu'il m'avoit parfaitement entendu, et que son +empressement me prouveroit combien il étoit fier de la préférence que +je lui accordois. Mon ami, peut-être n'y a-t-il rien là qui vous +paroisse extraordinaire; mais, moi, j'en suis surprise à un point qu'il +m'est impossible de déterminer. + +On m'a souvent dit qu'en France les femmes sont regardées comme des +divinités, et maintenant cela me paroît bien malheureux pour elles. Si +on les regardoit comme des êtres raisonnables, peut être les +respecteroit-on davantage. + +M. de Miralbe est dans une agitation incroyable; tous ses discours +tendent indirectement à me faire réfléchir sur les défauts de M. de +Farfalette: mais j'ai l'air de ne rien entendre. Quand madame de Valmont +se trouve en tiers avec nous, je la mets sur le chapitre de la +présentation. Elle est plus réservée devant son oncle; mais ma mémoire +impertinente me sert si bien, que je lui rappelle tout ce qu'elle m'a +dit. M. de Miralbe fronce le sourcil. Je suis sûr qu'il est convaincu à +son tour que la politique d'une femme ne tient pas contre son +ressentiment, et il n'osera plus se fier qu'à demi à madame de Valmont. + +Du courage, mon cher Frédéric; les journées sont bien longues, et +cependant on s'apperçoit qu'elles composent des mois qui s'écoulent +assez rapidement; les années viendront, et je pourrai disposer de moi: +voilà une certitude. Qui sait combien il y a de probabilités en notre +faveur dans les événemens qui peuvent survenir? Mon ami, je vous aime +beaucoup, vous n'en doutez pas; ce doit être votre consolation: vous +m'aimez et m'aimerez toujours, voilà la mienne. + + + + +CHAPITRE XXXVII. + + +ADÈLE À FRÉDÉRIC. + +La bombe étoit en l'air, elle vient de faire explosion; mais les éclats +n'en sont pas tombés sur moi. Écoutez, mon cher Frédéric, le récit +lamentable de ma grande rupture avec M. de Farfalette. Figurez-vous que +je suis dans mon appartement, que je m'y renferme pour cacher mon +chagrin d'avoir manqué un mariage si avantageux. Madame de Valmont le +croit; et M. de Miralbe en est d'autant plus persuadé, qu'il affecte +d'en douter. Pendant ce temps, je suis au comble de mes vÅ“ux; je suis +débarrassée d'un fat, et je vous écris, à vous que j'aime chaque jour +davantage. + +La mère de M. le marquis de Farfalette est venue rendre une visite à mon +père. Ne doutez pas que la main de votre Adèle n'ait été demandée dans +toutes les formes. Je n'ai point entendu la réponse; mais il est à +présumer que sa tendresse paternelle ne lui aura pas permis d'en faire +une sans consulter le cÅ“ur de sa fille. + +Le moment de la consultation est arrivé. M. de Miralbe avoit été +préoccupé pendant le souper; à minuit, il m'a engagée à passer dans son +cabinet, ainsi que madame de Valmont: c'est là que nous allions jouer +tous les trois une scène dans laquelle la vérité ne devoit paroître que +lorsqu'elle pourroit donner plus de crédit à la dissimulation. + +Remarquez, mon cher Frédéric, que depuis le jour où M. de Farfalette m'a +fait une déclaration, votre Adèle, autrefois si simple, est devenue +d'une coquetterie vraiment risible. Hier sur-tout j'étois mise avec +tant de goût, que je paroissois vieillie de dix années; mais j'avois +l'air d'une femme titrée, et cela convenoit parfaitement à ma situation. + +M. de Miralbe a pris le premier la parole, et m'a demandé s'il étoit +vrai que j'aimasse M. de Farfalette. + +«--Autant, monsieur, qu'il desire l'être d'une femme qui seroit destinée +à être son épouse.--Votre réponse n'est pas précise. Avez-vous pour lui +un sentiment de préférence?--Il jouit d'une réputation très-brillante; +d'autres que moi pourroient en être séduites.--Vous éludez ma question, +Adèle. Dites-moi franchement si vous avez de l'inclination pour +lui.--Non, monsieur; je suis persuadée de n'aimer qu'une fois dans ma +vie.» + +Madame de Valmont sourit avec dédain; un rayon de joie vint éclaircir +la figure de M. de Miralbe. Il ajouta: + +«Cependant la mère du marquis, en recherchant votre alliance, m'a assuré +que son fils se vantoit d'avoir votre consentement.--Non, pas un +consentement formel. Vous savez que le cÅ“ur d'une femme se nourrit de +deux sentimens opposés, l'amour et la vanité. L'amour, il faut que j'y +renonce; mais il me reste la vanité, et M. de Farfalette, à cet égard, +ne me laisseroit rien à desirer. Il a un nom, et vous m'avez appris, +monsieur, qu'une femme devoit sacrifier jusqu'à son bonheur à la gloire +de sa famille.--Je n'ai rien à dire contre sa naissance; mais votre +raison, Adèle, ne vous fait-elle aucune objection contre son +caractère?--Monsieur, je n'ose interroger ma raison; elle est si fort +d'accord avec un sentiment que vous désapprouvez, qu'il seroit dangereux +pour moi de trop l'écouter.--Qui peut donc vous décider en faveur du +marquis?--Je vous l'ai déjà dit, monsieur; la vanité.--Vous risquez +d'être bien malheureuse en contractant un mariage par ce seul motif.--Il +me semble que, dans la position où je suis, on n'en fait pas +d'autres.--Mais il est peu de jeunes personnes qui aient été élevées +comme vous. La réflexion vous mettra bientôt à même de sentir la folie +que vous aurez faite, et il ne vous restera que des regrets.--Ce n'est +pas ma faute, monsieur; je n'ai que le choix entre les hasards d'un +mariage de calcul, ou le chagrin de vous priver de la satisfaction de me +voir former un établissement: je ne dois pas balancer.--Je vous ai déjà +dit, mon enfant, que je n'exigeois pas de vous un pareil +sacrifice.--Vous m'avez dit aussi, monsieur, que je devois renoncer à M. +de Téligny: voilà pour moi le sacrifice; le reste n'est qu'une +conséquence nécessaire.» + +M. de Miralbe fit signe à madame de Valmont de le seconder. Elle me prit +les mains, et me dit: + +«Ma chère Adèle, il entre du dépit dans votre conduite, et vos amis +doivent vous empêcher de risquer légèrement la tranquillité de votre +vie. Puisque vous avouez que vos affections sont engagées, comment +pouvez-vous envisager sans effroi un lien qui changerait en crimes vos +regrets, aujourd'hui légitimes, ou du moins excusables? Vous avez des +principes; c'est à eux que j'en appelle.--Je vous suis très-obligée, +madame. Il est vrai que lorsque je n'étois que l'enfant d'adoption de M. +Durmer, j'aurois cru manquer à mes devoirs en disposant de ma main +contre le vÅ“u de mon cÅ“ur; mais j'ai pris les préjugés de ma nouvelle +situation, et je sais maintenant que cela est absolument sans +conséquence. M. le marquis de Farfalette m'a prévenue lui-même qu'il +n'étoit pas jaloux, et qu'il seroit désespéré que j'eusse de l'amour +pour lui.--Et cela seul, s'écria M. de Miralbe, devoit suffire pour vous +faire apprécier son caractère.--Je vous réponds, monsieur, que je +l'avois apprécié avant cette confidence.--Et vous ne tremblez pas de +l'épouser?--Non, monsieur. J'épouserai son nom; lui, ma fortune: nous ne +nous tromperons ni l'un ni l'autre. Il paiera ses créanciers; moi, +j'aurai une place à la cour: il fera de nouvelles dettes; j'intriguerai, +et j'obtiendrai des pensions. Notre vie se consumera dans une activité +qui chassera à la fois l'ennui et la réflexion; nous aurons de l'éclat +sans bonheur, la vieillesse nous atteindra sans nous rendre plus +raisonnables; et si la mort nous surprend faisant encore des projets, +nous aurons vécu ainsi que doivent le faire des gens comme nous. Je ne +sais si je charge le tableau; mais il me semble que c'est, à peu de +chose près, le sort qui nous attend.--Adèle, vous me glacez +d'effroi.--Pourquoi donc, monsieur? Est-ce parce que je ne me fais pas +illusion sur ma destinée? Dès l'instant qu'il m'a fallu renoncer à +l'amour, j'ai senti que l'ambition seule pouvoit m'en dédommager; et +j'ose vous prédire que votre fille, si elle devient l'épouse de M. de +Farfalette, saura parcourir avec rapidité la carrière des honneurs.--En +vérité, Adèle, je ne vous reconnois pas.--C'est sans doute, monsieur, +parce que vous ne me connoissiez pas encore. Voici mon calcul; il est +simple. En épousant un homme d'un grand nom, si je vis solitairement, je +tombe dans sa dépendance; au contraire, si je parviens à me placer à la +cour, et j'y parviendrai, il tombera dans la mienne. Puisque d'une +manière ou d'une autre je dois renoncer à ma tranquillité, n'est-il pas +raisonnable de ne la perdre qu'au profit de mon pouvoir?» + +Je ne peux vous peindre, mon cher Frédéric, l'étonnement de mon père et +de madame de Valmont. J'ignore quelles furent leurs réflexions; mais +pendant plus d'un quart d'heure nous gardâmes un religieux silence. Ce +qui, je n'en doute pas, surprenoit le plus M. de Miralbe, étoit de +m'entendre dire (lorsqu'il avoit l'intention secrète de me dégoûter de +M. de Farfalette) ce qu'il m'auroit dit lui-même s'il avoit voulu me +décider à l'épouser. Peut être pensoit-il aussi à ma malheureuse mère, +et regrettoit-il de ne pas me voir cette facilité de caractère qui l'a +rendue sa victime. Il reprit enfin la parole; sa voix étoit tremblante +et sévère. + +«Vous avez, mademoiselle, des idées bien singulières sur le mariage; les +devez-vous aussi à M. Durmer?--Non, monsieur; c'est l'usage du monde qui +me les a données. Mon bienfaiteur m'avoit fait promettre de ne disposer +de ma main qu'en faveur de celui que je pourrois à la fois aimer et +estimer. Si j'étois libre, il me seroit bien facile de lui obéir; il me +seroit bien doux de soumettre mes volontés à un époux qui jouiroit de +mon estime et de mon amour.--Ne me devez-vous aucune soumission, à +moi?--Je vous ai donné des preuves du contraire, monsieur.--M. de +Farfalette ne me convient pas pour gendre.--Refusez-le, monsieur, et je +garderai le silence.--J'ai droit de m'offenser de l'espoir que vous lui +avez donné sans mon aveu.--Je ne lui ai point donné d'espoir.--Il s'en +fait gloire cependant.--Son caractère est mon excuse: de quoi ne se +vante-t-il pas?--Vous ne pouvez disconvenir que vous l'eussiez accepté +avec plaisir.--Avec plaisir, non, mais par un calcul à peu près +semblable à celui qui l'attiroit vers moi.--Ainsi, en le remerciant de +la préférence qu'il vous a donnée, je peux dire à sa mère que vous le +refusez.--Monsieur, ce n'est pas moi qui le refuse». Il resta interdit. + +«Je sens fort bien, ajoutai-je, qu'auprès de ses parens, l'honnêteté +vous engage à vous servir de mon nom pour éviter l'éclat d'un refus; +mais songez, monsieur, quel ridicule cela va me donner dans le monde. +J'en serois désespérée, si je ne me rassurois par l'idée que personne ne +pourra s'imaginer que mademoiselle de Miralbe ait balancé un seul +instant à devenir l'épouse de M. de Farfalette». Je fis la révérence, et +me retirai. + +Mon père a été ce matin remercier la mère de mon prétendu: moi, sous le +prétexte d'une indisposition, je garde la chambre; on me croit de +l'humeur, et je suis au comble de la joie. M. de Farfalette avoit +annoncé son mariage comme une affaire arrangée. Il est extrêmement +répandu; il a trop de prévention pour douter de la joie que je devois +éprouver à l'offre de sa main: il accusera M. de Miralbe; sa famille +nombreuse et puissante fera chorus. Ainsi me voilà non seulement +tranquille, mais dans la situation la plus avantageuse où je puisse être +avec un père qui a la manie de mettre le public en tiers dans les +secrets de sa famille. Si un jour il lui vient en tête de me marier, ce +que je ne crois pas, il lui sera impossible d'attribuer mon refus à +l'amour que j'ai pour vous. + +Je cherche quelquefois à savoir si, parmi mes prétendans, il en est un +que j'eusse préféré, dans la supposition où je ne vous aurois pas connu. +Mais pour résoudre cette question, il faudroit vous éloigner un moment +de ma pensée, et je ne le puis. Je les juge par comparaison: qui d'eux +pourroit la soutenir? Mon cher Frédéric, je vous aime trop, et vous le +méritez: conciliez cela, s'il est possible; mais c'est la vérité. + + + + +CHAPITRE XXXVIII. + +_Un rayon d'espoir._ + + +Rien ne manqua au triomphe d'Adèle; il fut convenu dans toutes les +sociétés que son père avoit refusé pour elle l'établissement le plus +avantageux. La gloire du marquis de Farfalette étoit intéressée dans +cette affaire, et cette gloire exigeoit qu'Adèle fût au désespoir de +n'être pas son épouse. De son côté, M. de Miralbe le fils étoit trop +ardent pour négliger une occasion de montrer son père sous un jour +défavorable; j'appuyois aussi de toutes mes forces l'opinion qui lui +étoit contraire: les gens qui, pour paroître importans, aiment à parler +de tout sans être instruits de rien, entroient dans des détails vraiment +attendrissans sur la douleur de mademoiselle de Miralbe; et, pour la +première fois, la réputation de sensibilité de son père fut contestée. +C'étoit quelque chose pour la tranquillité d'Adèle; ce n'étoit rien pour +notre amour. Je souffrois d'être séparé d'elle, et tout mon courage ne +pouvoit me résoudre à reculer mes espérances jusqu'à l'époque de sa +majorité. La tristesse me minoit visiblement; Philippe, mon bon +Philippe, la partageoit. Un jour qu'il me voyoit plus abattu qu'à +l'ordinaire, après m'avoir long-temps considéré en silence, il s'écria: +«Si vous osiez!» + +Je le pressai de s'expliquer; il balançoit: enfin, cédant à mes +sollicitations, il me dit: + +«Mon projet vous paroîtra bien hardi, cependant l'exécution en est +facile; si vous m'en voulez de l'avoir formé, souvenez-vous que votre +intérêt seul a pu m'en suggérer l'idée.--Expliquez-vous, mon ami; vous +me faites trembler de crainte et d'espérance.--Il ne vous manque qu'un +nom pour prétendre hautement à la main de mademoiselle de Miralbe; osez +devenir le fils de M. de Montluc.--Ah! Philippe, que dites-vous?--Ce +qu'il est aisé de réaliser. Madame de Sponasi et madame de Montluc +accouchèrent la même nuit, dans la même maison, toutes deux d'un fils. +Celui de madame de Montluc mourut avant d'avoir été baptisé, et sans +avoir reçu un seul baiser de sa mère, puisqu'on lui cacha cet événement +jusqu'au jour où on put le lui apprendre sans craindre pour sa santé. M. +de Montluc lui-même, trop occupé de son épouse, ne fut pas témoin de la +mort de son fils. Il fut enterré sans formalité, puisqu'il n'avoit reçu +aucun nom. Rien n'empêcheroit de leur faire croire que ce fut l'enfant +de madame de Sponasi qui expira; que vous, fils de Montluc, y fûtes +substitué. L'ambition de ma part, le désir d'arracher un enfant à la +misère, mille raisons plausibles, peuvent donner à ce récit toutes les +apparences de la vérité. Ces époux n'ont plus l'espoir de voir naître +leur postérité; dans l'incertitude même, ils n'oseront balancer à vous +reconnoître. La sage-femme (je l'ai vue, je l'ai tentée par l'appât de +la fortune) ne vous démentira pas; la générosité même de madame de +Sponasi à l'égard de M. de Montluc ne paroîtra qu'un dédommagement +qu'elle croyoit lui devoir pour l'avoir privé de son fils.» + +J'étois si saisi d'étonnement, qu'il m'eût été impossible de proférer +une seule parole. Philippe continua avec une vivacité qui indiquoit +assez que son projet le tourmentoit depuis long-temps. + +«Jamais circonstance ne fut plus favorable. Le frère aîné de M. de +Montluc est mort sans héritier; il a laissé des dettes considérables, et +ses biens vont être vendus. Que demanderez-vous à celui que vous +réclamerez pour père? Un nom auquel vous n'attacheriez aucun prix sans +votre amour pour mademoiselle de Miralbe. Que lui donnerez-vous en +échange? L'argent nécessaire pour rentrer dans les biens de sa famille, +et la consolation de ne pas mourir isolé. Tout ce que je possède en +contrats peut être réalisé: non seulement je le céderai à M. de Montluc, +mon cher Frédéric; je lui céderai davantage, puisqu'il lui sera permis +de vous appeler son fils. Si vous me croyez digne de votre amitié, vous +me garderez près de vous, n'importe à quel titre; si la délicatesse ne +vous permet pas de me compter au nombre de vos serviteurs, je +m'éloignerai; ma rente viagère suffira à mes besoins. Vous pourrez +épouser Adèle, vous serez heureux; tous mes vÅ“ux seront accomplis.» + +«Philippe, m'écriai-je avec la plus grande agitation, mon cher Philippe, +il ne manque qu'une chose à votre projet...; c'est de m'avoir trompé +moi-même.--J'y ai bien pensé, me répondit-il: mais je n'en ai pas eu le +courage; j'aurois perdu tous mes droits à votre amitié: qui m'auroit +dédommagé des autres sacrifices»? Je lui tendis la main; il la pressa en +fixant ses yeux sur les miens, comme pour m'exciter à consentir à ce +qu'il me proposoit. Un profond soupir lui annonça mon refus, et ce qu'il +m'en coûtoit pour faire céder l'amour à la probité. Il alloit me presser +de nouveau. «Mon ami, lui dis-je, puisque l'espoir d'épouser Adèle n'a +pu faire taire la réflexion, tout ce que vous ajouteriez deviendroit +inutile. Croyez que je suis sensible à votre dévouement; il est digne de +celui qui, depuis mon enfance, a tout fait pour mon bonheur: mais je ne +peux y répondre que par la plus vive reconnoissance.» + +Philippe me quitta plus triste que mécontent; je restai absorbé dans mes +pensées. La proposition qu'il venoit de me faire, m'occupoit malgré moi; +plus j'y réfléchissois, plus j'en voyois l'exécution facile. Je plaidois +intérieurement contre ma répugnance à me prêter à cette supposition, +avec une adresse qui eût étonné Philippe même, s'il avoit pu lire ce qui +se passoit en moi. La possibilité d'aspirer hautement à la main de +mademoiselle de Miralbe étoit si séduisante! Quand l'homme met en +balance ses passions et sa probité, quand il délibère avec sa +conscience, il est bien près de succomber. Je fus effrayé de ma +foiblesse, je me levai avec précipitation, et je sortis. Je marchois +comme si quelqu'un eût été à ma poursuite, mais je ne pouvois échapper à +mes idées; je n'avois pas assez de courage pour être honnête homme sans +regrets, ou pour renoncer à la probité sans remords. S'il n'avoit fallu +tromper M. de Montluc qu'une fois, je crois que je n'aurois point +hésité: mais recevoir ses caresses et celles de son épouse, trahir en +eux les mouvemens de la nature, en être traité comme un fils chéri, et +sentir à chaque instant que leur bonheur ne reposoit que sur un mensonge +infame; voilà ce dont je n'étois pas capable. Je pris la résolution de +chasser loin de moi jusqu'au souvenir du projet de Philippe..., et j'y +pensois à chaque instant. + +Pourquoi tromper M. de Montluc? me dis-je un jour. La reconnoissance +qu'il doit à madame de Sponasi ne pourra-t-elle pas le décider à +reconnoître pour son fils le fils de sa bienfaitrice? Cette réflexion me +parut un trait de lumière; et quelque fragile que fût mon espérance, il +me devint impossible d'y renoncer. J'en parlai à Philippe; il m'excita +avec chaleur à partir pour Téligny. Une pareille proposition ne pouvoit +se faire que de près; il étoit nécessaire de connoître le caractère, les +préjugés, la sensibilité plus ou moins active de celui de qui seul je +pouvois attendre un pareil service; il falloit gagner et mériter sa +confiance; il falloit connoître jusqu'à quel point je pouvois risquer le +secret de ma mère, dont la mémoire m'étoit chère à tant de titres. Mon +voyage à Téligny n'avoit rien que de naturel: quoique cette terre +m'appartînt, je n'y avois jamais été; il étoit simple que j'eusse le +désir de la voir. Mon arrivée rappelleroit à M. de Montluc des +souvenirs qui disposeroient son ame à l'amitié; il avoit connu l'amour, +il lui devoit tous les malheurs et toute la félicité de sa vie. Adèle +étoit tranquille; m'éloigner d'elle, étoit un effort d'autant moins +pénible, que je ne la voyois que rarement, et toujours dans des cercles +nombreux. Mon absence avoit un rapport si direct avec notre mariage, +qu'elle m'auroit approuvé de l'abandonner momentanément, si elle eût pu +en connoître les motifs; cependant je crus prudent de ne pas lui donner +un espoir auquel je sentois trop par moi-même combien il seroit cruel de +renoncer. Je lui écrivis que des affaires indispensables exigeoient ma +présence à Téligny; mais que le plus cher de mes intérêts étant de +veiller à son bonheur, je ne m'éloignerois pas sans sa permission; que +je la priois en grace de me marquer bien précisément quelle étoit sa +position vis-à -vis de M. de Miralbe, si elle n'étoit menacée d'aucun +danger; en un mot, quelles étoient ses espérances et ses craintes. Je la +prévenois que, dans le cas où elle ne verroit aucun obstacle à mon +départ, je laisserois Philippe à Paris, tant pour aider à notre +correspondance, que pour la servir dans tout ce en quoi elle pourroit en +avoir besoin. + +En finissant, je la suppliois de m'accorder le plaisir de la voir, soit +chez madame de Florvel, soit chez M. de Nangis, soit dans toute autre +maison dont la société nous étoit commune. + +Voici sa réponse. + + + + +CHAPITRE XXXIX. + + +ADÈLE À FRÉDÉRIC. + +C'est demain jour d'assemblée chez la présidente de... Madame de +Valmont, ne croyant pas si bien me servir, m'a sollicitée pour +l'accompagner: ainsi, mon cher Frédéric, demain je vous verrai. Cette +idée devrait me rendre joyeuse, mais je ne suis occupée que de votre +départ; je me demande que me fait votre séjour à Téligny ou à Paris, +puisque vous ne serez pas absent quinze jours, et que souvent cet +intervalle s'écoule sans que nous puissions nous rencontrer, ou du moins +nous adresser une seule parole qui ne soit que pour nous. Je ne trouve +pas de raisons pour justifier ma tristesse. Hélas! en faut-il? Je suis +triste, c'est tout ce que je sais. + +Si j'étois menacée de quelques malheurs dans la maison de mon père, vous +seriez le dernier dont je réclamerois le secours, parce que vous +m'aimez, que je vous aime, et qu'ainsi l'ordonnent les lois de la +société; cependant je suis plus rassurée vous sachant près de moi. La +certitude de pouvoir vous confier mes peines aussitôt que je les +éprouve, est une consolation qui me manquera quand vous serez en +Auvergne. En vérité, je déraisonne: partez, mon cher Frédéric; partez, +je le veux. L'amour me rend foible et timide; mais je serois fâchée de +vous voir sacrifier vos intérêts à un nuage de tristesse que la raison +dissipera: tout ce qu'Adèle vous recommande, c'est de ne pas prolonger +votre absence. + +M. de Miralbe, qui, comme tous les grands politiques, cherche toujours +une cause aux démarches les plus indifférentes, ne manquera pas +d'attribuer votre départ au chagrin qu'a dû vous donner ma prévention en +faveur de M. de Farfalette. Moins il croira à la force du sentiment qui +m'attache à vous, et plus je serai tranquille; du moins je l'espère. + +Vous voulez savoir bien précisément quelle est ma position; peut être, +mon ami, est-elle au moment de changer d'une manière qui me deviendroit +sans doute avantageuse: voici sur quoi reposent mes espérances. + +Lorsque M. de Miralbe me reconnut pour sa fille, vous savez l'éclat +qu'il donna à sa joie; il me présenta par-tout, particulièrement à ses +parens. Je fus conduite à Versailles, chez M. le comte de Saint-Alban, +oncle de mon père. Il est impossible que vous n'en ayez pas souvent +entendu parler: mais vous ne serez pas fâché de trouver ici son +portrait; il est de la main de mon frère, qui, fort jeune, s'étoit amusé +à faire ce qu'il appeloit sa galerie de famille. Ce tableau en a été +détaché; on me l'a confié, et je vous l'envoie: on le dit fort +ressemblant; on assure qu'ils le sont tous également. J'aurois desiré +avoir celui de M. de Miralbe; on me l'a refusé en rougissant. Mon ami, +étoit-ce du peintre ou du modèle? + +«M. de Saint-Alban est sexagénaire: il seroit impossible de vanter ses +mÅ“urs, et plus difficile d'en faire la satyre; il n'a jamais eu que les +vices et les vertus qui pouvoient lui servir; en un mot, c'est un +courtisan. Quand on lui demande des nouvelles de sa santé, il répond que +le roi est malade ou se porte bien. Il a vu cent fois changer le +ministère, sans perdre un seul instant de son crédit: on peut dire de +lui qu'il n'est ni l'ami ni l'esclave des ministres, mais bien de la +faveur. + +«Un philosophe affirmeroit qu'il n'est pas fier de sa naissance: en +effet, depuis trente ans, il n'est pas un seul homme en place dont il ne +se soit déclaré le parent, quoique la plupart fussent nés d'hier. Comme +son seul métier est de plaire, il a l'esprit aimable; ceux qui le +connoissent particulièrement lui supposent du génie; mais il le cache +avec soin, bien persuadé que le génie est, de toute éternité, le plus +grand obstacle à la fortune. + +«C'est pour ne pas passer un seul jour sans paroître à la cour, qu'il a +usé sa vie à ne rien faire; il a pu obtenir tous les emplois, il n'a +accepté que des pensions. La difficulté de s'unir à une famille qui +conservât toujours également la faveur, l'a décidé à rester célibataire. + +«Cependant la plus grande affaire de M. de Saint-Alban n'est pas +d'avoir du crédit, mais de prouver qu'il en a. On le voit servir avec +chaleur les personnes qui lui sont le plus indifférentes, si elles ont +le talent de lui persuader que, seul, il est capable d'obtenir la grace +qu'elles sollicitent: plus une affaire est difficile, plus on est sûr +qu'il y réussira; par le même calcul, il sacrifiera toujours ce qui peut +être utile à ses protégés, en faveur de ce qui doit donner plus d'éclat +à sa protection. + +«Abandonné à lui-même, il a le cÅ“ur excellent; et comme son amour-propre +le rend obligeant pour tout le monde, il n'a jamais eu d'ennemis, et ne +connoît pas la haine. Si beaucoup de lettres de cachet ont été délivrées +à sa sollicitation, c'est qu'il craignoit que l'on ne s'adressât à +d'autres. Il ne fait le mal que par vanité. + +«Qui enleveroit M. de Saint-Alban de Versailles, seroit étonné de la +facilité avec laquelle il en feroit un homme bon, aimable, et de la plus +scrupuleuse probité; mais personne n'osera le tenter, car il n'est pas +sûr que le vieux courtisan survécût de vingt-quatre heures à l'ordre ou +à la séduction qui l'éloigneroit de la cour.» + +Tel est en effet, mon cher Frédéric, mon grand oncle paternel: ajoutez +qu'il est fort riche, que M. de Miralbe est son plus proche héritier, +que c'est par son crédit qu'il a accablé ses ennemis, et +particulièrement ma mère; vous ne serez pas étonné de la longue amitié +qui semble régner entre eux. M. de Saint-Alban est respecté de mon père +comme un instrument nécessaire à ses projets, et comme celui dont la +mort doit combler tous les vÅ“ux qu'il adresse à la fortune. + +On avoit remarqué que M. de Saint-Alban venoit rarement chez mon père, +quoiqu'il le reçût chez lui comme un neveu chéri et un héritier présumé; +et cette remarque n'a jamais paru si frappante que depuis mon entrée +dans la maison de M. de Miralbe. Ce vieillard m'a pris dans une amitié +si grande, qu'il vient souvent à Paris maintenant, uniquement, dit-il, +pour avoir le plaisir de causer avec moi. Mon frère a eu raison +d'affirmer qu'il est aimable; sa conversation, pleine d'anecdotes +racontées avec esprit, est vraiment intéressante: quelques éclairs de +sensibilité m'ont disposée à juger favorablement de son cÅ“ur; et, soit +par reconnoissance de l'intérêt qu'il me témoigne, soit par la nécessité +où je me trouve de me chercher un protecteur contre mon père (idée +terrible, mais vraie), il est de tous mes parens le seul que je me sente +disposée à aimer. + +La fierté de caractère et l'indépendance d'esprit que je dois à +l'éducation que m'a donnée M. Durmer, auroient dû déplaire à un vieux +courtisan; mais tel est l'effet de la nouveauté sur les hommes, que je +l'ai séduit par les qualités qui devoient l'indisposer contre moi. Non +seulement il quitte Versailles pour venir dîner chez mon père, mais il +m'écrit lorsqu'il est plusieurs jours sans me voir; et comme il n'a rien +de bien particulier à me dire, il avoue dans ses lettres qu'il ne +m'attaque que pour avoir des réponses. Je le prêche, je le gronde; je +lui ai annoncé hautement que je voulois le corriger de ses défauts: il +rit; il me pardonne tout, pourvu que je sois persuadée de l'amitié qu'il +a pour moi, et j'ai accepté les conditions du traité. + +Ce qui m'a disposée en faveur de M. de Saint-Alban, c'est qu'au milieu +de l'éclat qui l'environne, il n'est pas heureux; il en est convenu bien +bas avec moi, et cette marque de confiance m'a touchée. Pauvres +mortels! vous commencez par chercher le bonheur dans ce qui brille; et +quand vous vous appercevez de votre erreur, presque toujours il est trop +tard. On a bien le courage d'avouer qu'on s'est trompé de route, on n'a +plus la force de revenir sur ses pas. Il est si triste de ne commencer à +être heureux qu'à soixante ans! + +M. de Saint-Alban m'a demandé si j'aurois du plaisir à venir demeurer +près de lui, et à me mettre à la tête de sa maison. Je vous épargnerai, +mon ami, les choses aimables dont il a accompagné cette question. Il ne +doute pas que mon père n'y consente avec empressement; mais il veut ne +devoir cette démarche qu'à mon goût ou à ma complaisance, et nullement à +mon obéissance pour M. de Miralbe. J'ai cru me sauver de répondre à une +question aussi décisive, par une plaisanterie: je lui ai dit que mon +caractère étoit ennemi du changement, et que j'étois effrayée de l'idée +seule de passer, en six mois, du fauxbourg à la ville, et de la ville à +la cour; mais il a insisté d'un air si sérieux, d'un ton si pénétré, que +je me suis mise à son entière disposition. Comment résister à un +vieillard qui supplie? Ah! si mon père eût voulu, il auroit tout obtenu +de moi, tout, mon cher Frédéric, excepté que je cessasse de vous aimer. + +Je doute que M. de Miralbe soit porté d'inclination à me voir demeurer +auprès de M. de Saint-Alban; il a plus d'humeur que jamais, et +quelquefois je surprends dans les regards qu'il jette sur moi, quelque +chose de sinistre: non seulement il craindra que je n'échappe à sa +puissance, mais j'ai peur qu'il ne voie dans sa fille une rivale +dangereuse pour ses intérêts; il me connoît si peu! Il m'a plus d'une +fois félicitée de l'amitié que j'inspire à son oncle, du même ton dont +il m'auroit dit: Pourquoi vous faites-vous aimer? Quoique mon +inclination et une appréhension plus forte que moi m'engagent à +m'éloigner d'une maison dont ma mère a été arrachée par force, et mon +frère banni par adresse, je resterai neutre dans les détails de cette +affaire. J'ai consenti vis-à -vis de M. de Saint-Alban, ou plutôt j'ai +cédé à ses sollicitations: c'est tout ce que je pouvois, soit pour le +contenter, soit pour ménager son amitié et sa protection. + +Madame de Valmont me fait trop de complimens de mes succès; elle prétend +que M. de Saint-Alban est amoureux de moi: je ne le crois pas. Rien ne +me semble aussi ridicule qu'une femme qui voit l'amour dans tout ce qui +l'environne. Si M. de Saint-Alban avoit le désir de m'épouser, il +n'auroit point songé à me mettre à la tête de sa maison comme sa nièce: +l'amitié qu'il a pour moi, et qui paroît si extraordinaire à madame de +Valmont, tient à ce que depuis quarante ans peut-être il n'a dit ni +entendu dire la vérité, et qu'il est aussi surpris que flatté de trouver +enfin quelqu'un qui lui en parle le langage, et même le force aussi à le +parler. Mon frère ne s'est point trompé, M. de Saint-Alban étoit né pour +être honnête homme; et si j'ai sur lui l'ascendant qu'on me suppose, je +les raccommoderai ensemble, au risque de déplaire à mon père qui les a +brouillés. + +Adieu, mon cher Frédéric, partez vîte, et revenez plus vîte encore. Je +vous verrai demain; cachez-moi bien votre tristesse, afin que je puisse +dissimuler la mienne aux yeux qui me surveillent. + + + + +CHAPITRE XL. + +_C'étoit bien difficile à dire._ + + +J'ai lu des détails séduisans sur les charmes de la vie champêtre, +élégamment écrits par des gens qui n'auroient pu se résoudre à vivre six +mois loin de la ville; j'ai demeuré quelques jours avec M. de Montluc, +et j'ai connu un homme véritablement heureux. Point d'ambition, beaucoup +d'activité, un fonds de sensibilité inépuisable, de l'indulgence pour +les foiblesses, de la compassion pour le malheur, une haine vigoureuse +contre le crime; tel étoit le régisseur de la terre de Téligny. En le +prévenant de mon arrivée, je lui avois demandé en grace de ne rien +changer à ses habitudes; il me reçut comme un ancien ami, et me prouva +son estime en me faisant oublier que j'étois chez moi. Je ne peindrai +pas le caractère de son épouse; elle ne pensoit, ne respiroit que par +lui; ce qu'il faisoit étoit toujours bien fait, ce qu'il disoit étoit +toujours bien dit: M. de Montluc eût démenti l'instant d'après un +discours qu'elle auroit applaudi, qu'elle eût de nouveau applaudi au +changement d'opinion de son époux. Ce n'étoit point par foiblesse, +encore moins par ignorance; l'ignorance est toujours présomptueuse et +contrariante: madame de Montluc avoit du bon sens; mais elle avoit plus +de confiance dans les lumières de son époux que dans les siennes, et +l'on voyoit dans ses moindres actions le désir de lui témoigner sa +reconnoissance des sacrifices qu'il avoit faits pour l'épouser. Elle ne +le croyoit pas suffisamment dédommagé par tant d'années d'un bonheur +presque sans nuage. + +Quand on sut mon arrivée dans le village, il se répandit beaucoup +d'inquiétude: on craignoit que le nouveau propriétaire n'expulsât un +homme devenu cher à tous les habitans. + +«Vous êtes bien aimé dans ce pays, lui dis-je: cela prouve votre +humanité.--Cela prouve, me répondit-il, la méfiance dans laquelle tous +les hommes sont de leurs semblables. Vous connoissez ma fortune, +puisqu'elle est fixée au cinquième du revenu de cette terre: la +prévoyance retient ma générosité; je dois craindre la misère pour mon +épouse si je venois à mourir, et je suis avare par sensibilité. Je fais +peu de bien aux paysans, mais j'empêche qu'on ne soit injuste à leur +égard. La justice est la morale de tous les peuples; les hommes les plus +ignorans en sentent la nécessité: elle fait plus d'amis à la longue que +les bienfaits, qui presque toujours excitent l'envie de ceux même qui +n'en ont pas besoin. On me regretteroit plus ici par la crainte du mal +que pourroit commettre mon successeur, que par la reconnoissance du peu +de bien que je fais.--Vous croyez donc les paysans dépourvus de +sensibilité?--Non; mais ils sont en général très-égoïstes, et cela tient +à leur position. Moins de jouissances, moins de dissipations, les +concentrent davantage dans leur intérêt personnel: ils sentent +machinalement de quelle utilité ils sont à l'État; ils sentent plus +vivement qu'on ne croit l'oppression dans laquelle on les tient. C'est +dommage qu'en France les propriétaires ne puissent se résoudre à vivre +plus souvent dans leurs terres: les François riches et de bonne famille +ne sont pas fiers; l'habitude de l'aisance les rend généreux; il +résulteroit beaucoup de bien de leur séjour au milieu de leurs +vassaux.--Les François redoutent l'ennui.--L'ennui naît de la continuité +des plaisirs tumultueux; et je vous assure qu'il est plus souvent à la +ville qu'à la campagne.--Vous ne vous ennuyez jamais?--Jamais. En +pourriez-vous dire autant, vous qui êtes dans l'âge où tout séduit?--Ma +foi, non. Je m'ennuie à l'Opéra; je m'ennuie au milieu des fêtes, des +promenades, à une table de jeu, dans un salon où souvent personne ne +parleroit, si, comme moi, tout le monde ne faisoit du bruit pour avoir +l'air au moins de ne pas s'ennuyer.--Eh bien! nous voilà d'accord. Une +suite non interrompue de plaisirs en fait un besoin; ce besoin, toujours +actif et jamais satisfait, amène une espèce d'inquiétude qui ne permet +plus de goûter le repos. Il n'en est pas de même à la campagne; on y +trouve des jouissances positivement parce que ne les prévoyant pas, on +ne se les étoit pas exagérées d'avance.--Oui, mon ami, dit madame de +Montluc; mais pour les apprécier, il faut avoir des mÅ“urs simples, un +bon cÅ“ur et un esprit cultivé: vous êtes heureux quand mille autres à +votre place n'éprouveroient que des regrets.» + +«Des regrets! non, sans doute, répondit-il, je n'en ai point; et si ma +raison ne m'avoit appris à me contenter de peu, je bénirois la +Providence en comparant mon sort à celui de mon frère. C'est en sa +faveur que mon père m'a déshérité; il a tout sacrifié pour lui faire +contracter un riche mariage: la vanité seule a été consultée dans cette +alliance; le caprice, l'inconduite, l'ont brisée dans l'année même. +L'orgueil a été trompé dans ses espérances; mon frère n'a point eu +d'enfans; il a vécu tourmenté par l'éclat d'un luxe qu'on ne peut +satisfaire une fois qu'on s'y laisse entraîner; il est mort accablé de +dettes. Quelle différence, sous tous les rapports, entre mon existence +et la sienne! Si le ciel m'eût conservé mon fils...--Si nous eussions +connu madame de Sponasi plutôt!» dit madame de Montluc. Nous gardâmes +tous les trois le silence; nos regards se rencontrèrent: nous sentîmes à +la fois l'inutilité et l'impossibilité de parler; nous nous entendions. + +Dans le désir que j'avois de devenir le fils de M. de Montluc, j'étois +curieux de savoir ce qu'il pensoit de la noblesse, et je lui demandai +s'il ne regrettoit pas de voir son nom s'éteindre. + +«Non, monsieur: je n'attache aucun prix à ce qui n'existe pas, et il n'y +a plus de noblesse en France». Je parus étonné de cette assertion. Il +ajouta: «Ce n'est point par excès de vanité que je vous parle ainsi, +mais par amour pour la vérité. Depuis que la noblesse s'achète, elle est +au-dessous de l'argent; et si les nouveaux riches n'y mettoient un prix +par l'envie qu'ils ont de l'acquérir, les anciens nobles pauvres +seroient bien embarrassés de dire pourquoi ils estiment des titres qui +ne leur servent à rien. Je me citerai pour exemple. Quelqu'ancienne que +soit ma famille, je vous demande quel avantage j'en retire. Si j'avois +trente mille livres de revenu, me dira-t-on, mon nom me serviroit; si +j'en avois cinquante, je me passerois d'un nom, ou j'en achèterais un: +ainsi c'est toujours l'argent, rien que l'argent, et cela me paroît +très-raisonnable.--Très-raisonnable! m'écriai je; cela est fort.--Cela +est juste. Point de privilége respectable s'il n'est attaché à un +devoir. C'étoit un devoir autrefois pour un gentilhomme de se ruiner au +service de sa patrie; souvent il ne laissoit à ses enfans que sa mémoire +pour tout héritage; l'État étoit intéressé à le leur conserver, il y +trouvoit son intérêt et sa gloire. Maintenant le général et le sergent +sont également payés par le prince; ils font un métier pour de l'argent: +si vous parlez d'honneur, il est commun à tous les soldats. Personne ne +se ruine plus au service de sa patrie; il semble au contraire que chacun +doive s'enrichir de ses dépouilles: le prince vend des priviléges; la +multiplicité en ôte l'éclat; et comme on peut dire à tous les nobles: +«Quels sont vos devoirs qui ne soient aussi des obligations pour les +autres classes de la société?» on leur dira bientôt: «Sur quoi reposent +vos priviléges?» J'ignore quelle réponse il nous sera possible de faire; +mais ce moment approche, tout le monde le précipite sans le croire; +quand il sera venu, on s'accusera réciproquement, quand il ne faudroit +s'en prendre qu'au luxe, à la corruption générale, et plus encore au +temps, qui mine invinciblement toutes les institutions. Celle-ci est +usée, et c'est un malheur.--Un malheur, monsieur! Vous disiez +tout-à -l'heure que cela étoit raisonnable.--Mon ami, ne confondons +point. Je trouve très-raisonnable que l'on estime plus l'argent que les +titres, quand avec de l'argent on achète la noblesse, tandis qu'avec un +nom seulement on peut mourir sans emploi et sans considération: mais je +trouve malheureux que dans un pays il n'y ait rien au-dessus de la +fortune. Le moraliste mettra les vertus au-dessus de l'or; mais l'homme +qui envisage la société dans ses effets, sentira que les vertus ne +valent jamais, pour la plupart des hommes, les priviléges qui sont +censés en être la récompense et l'obligation. Il y a de l'adresse à +savoir borner l'ambition. Voyez les Romains: lorsque les patriciens +étaient au-dessus de leurs concitoyens, les plébéiens hardis ne +tendoient qu'à être admis parmi eux; quand le patriciat fut avili, +l'ambition ne put se satisfaire qu'en asservissant Rome, et Rome fut +asservie.--Les mÅ“urs étoient alors corrompues.--Et qui nous assure que +la corruption ne venoit pas directement de la chute des priviléges des +premiers de la République? À mesure que les patriciens voyoient +restreindre leurs droits, ils en cherchoient le dédommagement dans la +fortune et dans l'éclat qu'elle procure. Pareille diminution de +puissance parmi les nobles a amené en France semblable amour des +richesses. Rome avoit des maîtres, le sénat étoit composé de parvenus, +d'esclaves, de courtisans, que l'on parloit encore de liberté, avec +autant de raison qu'on parle à présent de noblesse dans notre patrie.» + +Je ne sais si M. de Montluc avoit raison; mais j'avoue que je ne vis pas +sans plaisir qu'aucune prévention ne l'empêcherait de me rendre le +service que j'attendois de lui, si l'amitié et la reconnoissance le +portoient à condescendre à mes desirs. Il m'aimoit beaucoup, quoiqu'il +ne le dît jamais; ses actions seules me le prouvoient: mais comment lui +faire une proposition aussi délicate? L'espèce de dépendance dans +laquelle il se trouvoit de moi, me faisoit un devoir de le ménager: plus +le sort s'obstine à placer un homme estimable au-dessous de sa +condition, plus on lui doit d'égards. Je sentois trop que celui sur qui +l'intérêt et la vanité ne pouvoient rien, ne céderoit à aucune +considération, si sa délicatesse lui faisoit une loi de me refuser. +Dans l'inquiétude qui me tourmentoit, je regrettai plus d'une fois mon +voyage; plus d'une fois je pris la résolution de partir en laissant dans +un silence éternel le motif de mon arrivée: mais je pensois à Adèle +devenue mademoiselle de Miralbe, et son idée m'arrêtoît à Téligny sans +me donner le courage de tenter le projet qui m'y avoit amené. Chaque +jour je devenois plus triste: M. de Montluc s'en appercevoit; et +respectant le secret que je gardois, ses regards m'apprenoient qu'il +étoit plus sensible à mes peines, que curieux d'en connoître la cause. +J'aurois desiré qu'il m'interrogeât, et je lui en voulois d'une +discrétion que j'étois forcé d'admirer. + +Un soir nous nous rencontrâmes dans les jardins du château; il me fit +des reproches sur ma tristesse, et y mêla les exhortations qu'il crut +les plus propres à me consoler. «Il est bien facile, lui dis-je en +souriant, de donner de semblables conseils quand on est heureux, et vous +l'êtes plus qu'homme que je connoisse.--Croyez-vous, me répondit-il, que +mon bonheur soit parfait? Mon ami, détrompez-vous. Je pense souvent avec +effroi au moment où la mort me séparera de madame de Montluc, et la +certitude qu'alors elle sera seule dans le monde me réduit à desirer de +lui survivre. Si je meurs le premier, qui la consolera? Je m'apperçois +souvent que la même crainte l'occupe; et la perte de notre fils, que +nous sentons plus vivement à mesure que la vieillesse approche, nous +donne des regrets d'autant plus pénibles, que nous sommes contraints de +nous les cacher mutuellement. On s'arme de courage contre les maux que +l'on redoute pour soi; mais quand on tremble pour ceux qu'on aime, on +est bien foible.» + +Il étoit attendri. Nous nous promenâmes long-temps ensemble sans nous +parler. Je levai les yeux sur lui, et je vis les siens mouillés de +pleurs. Je le serrai dans mes bras, en lui disant: «Ô mon ami, +adoptez-moi pour fils; j'en aurai tous les sentimens, et vous ne +redouterez plus rien de l'avenir.--Que gagneriez-vous à me nommer votre +père? me répondit-il tristement.--Tout ce qu'un cÅ“ur comme le mien peut +desirer, une famille respectable, des devoirs sacrés à remplir, et +l'espoir d'être heureux. Au nom de ma mère, ajoutai-je avec la plus vive +émotion, promettez-moi de m'entendre sans vous fâcher.--Parlez, jeune +homme, parlez; votre mère étoit la mienne: c'est à votre naissance que +je dois de l'avoir connue; son secret ne put échapper à ma +reconnoissance: en vous voyant, en sachant ce qu'elle a fait pour vous, +je n'en puis plus douter, vous êtes le fils de ma bienfaitrice. Si le +ciel permettoit que je m'acquittasse envers vous... Mais les vieillards +sans fortune n'ont que des conseils à offrir, et c'est bien peu de +chose.» + +Le moment étoit favorable; je lui confiai mon amour et tous les secrets +de mon cÅ“ur: je lui fis sentir l'obstacle qui s'opposoit à ce que je +devinsse l'époux de mademoiselle de Miralbe; mais je n'osai lui +apprendre que d'une manière détournée par quel moyen je croyois qu'il +pouvoit le faire disparaître. + +«Vous voyez, lui répondis-je, qu'il ne manqueroit rien à votre bonheur +ni au mien si j'étois votre fils: sans crainte pour l'avenir, vous +jouiriez tranquillement du présent; je ne serois plus un être jeté au +hasard sur la terre; ma fortune suffiroit pour dégager les biens que +votre frère a possédés: il vous manque un appui dans votre vieillesse; +il me manque un nom auquel vous n'attachez aucun prix, et que je +n'estimerois moi-même qu'en pensant que vous l'avez porté, et qu'il +combleroit l'intervalle qui me sépare d'Adèle. Les liens de l'amitié et +d'une reconnoissance réciproque nous uniroient aussi sûrement que ceux +de la nature.--Que cela n'est-il possible!» s'écria M. de Montluc. Un +mot pouvoit en ce moment décider de mon sort; je n'osai pas le +prononcer, et nous continuâmes notre promenade en silence. + +«Je fais une réflexion, me dit-il en s'arrêtant; avant de me rendre +dépositaire de vos chagrins, vous m'avez demandé, comme une grace, de ne +pas me fâcher. Jeune homme, je n'ai encore qu'une partie de votre +secret. Dans ce que vous m'avez appris, non seulement il n'existe aucune +chose qui puisse me blesser, mais il n'y a rien qui ait rapport à moi, +que l'intérêt que m'inspire tout ce qui vous touche. Achevez votre +confidence: j'ai connu l'amour, le malheur; j'ai peu de préjugés, et je +me sens capable de bien des choses pour le fils de madame de Sponasi. +Vous hésitez, ajouta-t-il en voyant l'agitation se peindre dans tous mes +traits; vous ne m'aimez donc pas?--Je crains de voir mon espoir anéanti; +je crains qu'un seul mot de votre part ne me rende le plus malheureux +des hommes.--Expliquez-vous sans contrainte; je vous jure que quelque +chose que vous me demandiez, s'il est hors de moi d'y consentir, j'en +serai plus affligé que vous.» + +Il m'étoit impossible de résister: le secret qui fermentoit depuis si +long-temps dans mon sein, s'échappa. Je ne peux me rappeler toutes les +émotions que j'éprouvai en le détaillant à M. de Montluc, sans éprouver +encore le frisson de l'effroi; j'étois tremblant, les yeux fixés en +terre; mes lèvres se séchoient à chaque phrase, à chaque mot; la +respiration me manquoit: je sentois bien que je parlois; mais il est +certain que je ne m'entendois plus parler. Quand j'eus fini, je me +hasardai à lever les yeux sur M. de Montluc: il étoit pensif; mais sa +figure annonçoit plutôt la surprise que tout autre sentiment. J'allois +le prier de bien réfléchir avant de me faire une réponse que je +redoutois, quand je vis accourir un domestique que j'avois envoyé à la +poste. Sachant l'empressement que je mettois à avoir mes lettres, il me +cherchoit par-tout, et ne se fit pas un scrupule d'interrompre notre +conversation. + +«À demain matin, me dit M. de Montluc en me souriant avec beaucoup de +bonté; demain j'irai vous trouver moi-même dans votre appartement, et +nous verrons s'il est possible de nous entendre.--À demain, lui +répondis-je en lui serrant la main». Je la sentis répondre au mouvement +de la mienne, et je précipitai mes pas sans bien savoir ce que je +faisois; il me semble pourtant que j'emportois de l'espoir. + + + + +CHAPITRE XLI. + +_Le complot._ + + +Aussitôt que je fus seul, je brisai le cachet du paquet que je venois de +recevoir; il contenoit une lettre d'Adèle et une de Philippe. Qui +connoîtra l'amour ne demandera pas laquelle fut lue la première. + +ADÈLE À FRÉDÉRIC + +«Vous reviendrez bientôt à Paris, mon cher Frédéric, et vous ne m'y +trouverez plus; mais mon absence à moi, loin de nous séparer plus que +nous l'étions, ne fera que nous procurer plus de facilités pour nous +voir: en un mot, je pars demain pour Versailles, et je vais commander +dans la maison de M. de Saint-Alban; c'est l'expression dont il se sert. +J'espère du moins que mon pouvoir sera assez grand pour vous y faire +admettre; et ce n'est point une grace que mon oncle m'accordera, il m'a +promis que mes amis seroient les siens. Si je ne peux vous présenter +comme celui qui m'est le plus cher, vous vous introduirez à l'aide de M. +de Florvel, auquel on sait que je suis attachée par les liens de la +reconnoissance et par l'amitié sincère qui m'unit à son épouse. Vos +qualités plaideront ensuite pour vous, et je ne doute pas du succès. + +«M. de Miralbe n'a mis aucun obstacle à cet arrangement: au contraire, +il s'y est prêté avec une grace, une amabilité que j'étois bien loin +d'attendre de lui; c'est lui-même qui me conduira: il a poussé la +complaisance jusqu'à me donner des conseils sur la manière de conserver +l'amitié que M. de Saint-Alban a pour moi. De son côté, madame de +Valmont a quitté le ton enthousiaste dont elle accompagnoit ses +louanges; elle met dans ses soins une espèce de bonhommie bien propre à +me séduire. Vous savez combien j'aime ce qu'on appelle les bonnes gens. +Je ne sais que penser de ce changement: il y a des momens où je me +reproche de les avoir jugés tous deux trop sévèrement; il en est +d'autres où je crains que l'amabilité de M. de Miralbe et la bonhommie +de madame de Valmont ne cachent quelque perfidie. Mon ami, c'est à vous +seul que j'ose confier de pareilles appréhensions: si elles sont +injustes, ce sont des crimes, je ne l'ignore pas; mais elles sont plus +fortes que moi: le sort de ma mère me poursuit sans cesse. Je cherche en +vain par quels moyens M. de Miralbe pourroit me perdre, je n'en vois +pas; et loin de me rassurer, je pense à cette maxime de M. Durmer: «Les +méchans trompent jusqu'à leurs complices, quoiqu'ils combattent à armes +égales; comment les honnêtes gens, qui sont sans défense, ne +seroient-ils pas leurs victimes? + +«Demain je serai dans la maison de M. de Saint-Alban: toutes mes +craintes seront dissipées; je l'espère, et je soupire. + +«Je vous écris à la hâte: à midi je dois aller faire mes adieux à la +sÅ“ur de M. Durmer, et je veux lui remettre cette lettre afin qu'elle la +fasse porter chez vous, ainsi qu'elle a bien voulu s'y prêter jusqu'à +présent. J'aurois desiré que madame de Valmont m'accompagnât dans cette +visite; elle m'a donné quelques raisons pour s'en dispenser, et mon père +a consenti que j'y allasse seule avec ma femme-de-chambre. + +«C'est la dernière fois que je vous écris de Paris; je souhaite, mon +cher Frédéric, que ce soit aussi la dernière que mes lettres aillent +vous chercher à Téligny. D'après la promesse que vous m'avez faite, le +jour de votre retour approche. Revenez voir votre Adèle plus tranquille; +elle ne sera heureuse que lorsqu'elle pourra vous donner, au pied des +autels, un titre que votre amour et votre générosité vous ont acquis +depuis long-temps. Quelle que soit ma fortune à venir, elle ne me +dédommagera jamais de la privation de voir un bienfaiteur dans mon +époux: j'aurois été si riche en ne l'étant que par vous! Adieu, mon cher +Frédéric, mon cÅ“ur se serre. Comme cet adieu me coûte à prononcer!» + +PHILIPPE À M. DE TÉLIGNY + +«Je voudrois être auprès de vous pour vous consoler: la nouvelle que +j'ai à vous annoncer est affreuse. Mademoiselle de Miralbe n'est plus +chez son père; elle n'est pas chez M. de Saint-Alban: elle est renfermée +dans un couvent; j'ignore encore lequel. + +«Les bruits qui circulent sur son compte sont encore plus horribles que +l'ordre qui l'a enlevée; mon cÅ“ur se refuse à les croire, et ma main à +les répéter. Adèle est un ange; il faut en être persuadé, ou la regarder +comme un monstre de perversité. Mon cher Frédéric, vous n'offenserez pas +celle que vous aimez par d'injustes soupçons: où trouvera-t-elle un +défenseur si vous la condamnez? Tout paroît contre elle, il est vrai; +mais vous connoissez son père, voilà sa justification. + +«Hier la sÅ“ur de M. Durmer est arrivée chez vous dans un état qu'il est +impossible de décrire: elle avoit du chagrin, de la douleur; mais +l'indignation sur-tout perçoit dans tous ses traits. En entrant, elle +s'est presque évanouie; elle suffoquoit. + +«D'un long récit qu'elle a accompagné de pleurs, d'exclamations, de cris +de vengeance, voici ce qui m'a frappé. + +«Le matin mademoiselle de Miralbe a été la voir, et lui a remis en +cachette la lettre que je vous envoie; elle n'avoit avec elle que sa +femme-de-chambre. Vous connoissez l'attachement que cette excellente +femme a pris pour Adèle, du jour où elle lui remit avec tant de +générosité ses droits à la succession de son frère. Elles +s'entretenoient ensemble; Adèle lui promettoit d'intéresser M. de +Saint-Alban au sort de ses enfans, quand M. le marquis de Farfalette est +entré d'un air de mystère et de satisfaction qui annonçoit un +rendez-vous. La bonne veuve parut surprise, et mademoiselle de Miralbe +scandalisée. La femme-de-chambre qui l'accompagnoit, sans leur donner le +temps de parler, se mit à crier qu'elle ne vouloit pas rester dans cette +maison, qu'elle se compromettroit en permettant à sa maîtresse de voir +un homme dont son père avoit refusé d'autoriser les vues. Nouvelle +surprise de la veuve et de mademoiselle de Miralbe. M. de Farfalette +parvint le premier à se faire entendre, et dit, d'une manière +très-prononcée, qu'il n'avoit pas lieu de s'attendre à une pareille +réception, qu'il étoit désespéré du bruit qui se faisoit, qu'il croyoit +les mesures mieux prises, et finit par offrir sa bourse à la +femme-de-chambre, en l'engageant à se taire. La malheureuse recommença à +crier plus fort. Adèle paraissoit anéantie. «Est-ce un complot?» +s'écria-t-elle quand il lui fut possible de parler. Puis se tournant +vers M. de Farfalette, elle lui dit: «Ou l'on vous trompe, monsieur, ou +vous êtes d'accord avec mes ennemis pour me perdre. Au nom du ciel, +sortez». La femme-de-chambre se jeta entre eux, et jura que si sa +maîtresse ne revenoit pas à l'instant même avec elle à l'hôtel, elle y +retourneroit seule, et avertiroit M. de Miralbe de tout ce qui se +passoit. Adèle voulut lui imposer silence, la voix lui manqua. Elle se +mit en devoir de sortir; M. de Farfalette lui offrit la main, qu'elle +refusa avec fierté. Au même instant, M. de Miralbe et madame de Valmont +entrèrent; ils venoient la chercher; leur voiture étoit à la porte. + +«La bonne veuve n'a pu m'expliquer l'effet que leur apparition +produisit; elle étoit elle-même trop étourdie de ce qui venoit de se +passer. Madame de Valmont paroissoit indignée; M. de Miralbe jetoit sur +tous les personnages un regard d'interrogatoire et de sévérité. M. de +Farfalette se retira en assurant qu'il n'aimoit pas les scènes de +famille. Adèle étoit tombée sur un siége; elle pleuroit, et dans ses +sanglots on l'entendoit s'écrier: _Ma mère! ma mère!_ La +femme-de-chambre s'empressa de s'excuser, et chacune de ses excuses +étoit une accusation aussi terrible qu'indécente contre mademoiselle de +Miralbe et la veuve. + +«Je passerai sous silence le mépris insultant avec lequel M. de Miralbe +a traité la sÅ“ur de M. Durmer, la colère de cette femme respectable, la +pitié barbare de madame de Valmont, qui, en voulant consoler Adèle, ne +faisoit qu'ajouter à son désespoir. Elle perdit connoissance; on la +transporta dans la voiture. C'est tout ce que la veuve a pu m'apprendre. + +«À peine a-t-elle été sortie, que je me suis couvert des vêtemens les +plus simples: je me suis rendu à l'hôtel de M. de Miralbe; je me suis +mêlé parmi ses domestiques, je les ai observés: je me suis attaché à +celui dont la figure m'a paru la plus basse; et, sous prétexte qu'il +pourroit m'être utile dans le désir que j'avois de devenir un de ses +camarades, je l'ai entraîné au cabaret. Fidèle à l'usage des valets, +sans que je l'interrogeasse, il m'a entretenu de ses maîtres, et +l'aventure de mademoiselle de Miralbe n'a pas été oubliée; il y ajoutoit +des détails crapuleux, il rioit: ces coquins-là aiment dans ceux qu'ils +servent tous les vices qui les rapprochent d'eux. J'ai su de lui que la +pauvre Adèle étoit arrivée à l'hôtel dans un état digne de pitié, +qu'elle a demandé pour toute grace d'être seule, et qu'elle s'est +retirée dans son appartement. Il m'a dit aussi que M. de Miralbe étoit +remonté sur-le-champ en voiture, parti pour Versailles, et qu'il n'étoit +pas encore revenu. + +«Il m'a semblé inutile de me déguiser plus long-temps. Je lui ai donné +deux louis, en lui confiant que j'avois des raisons particulières de +savoir comment cette affaire tourneroit; que je passerois la nuit s'il +étoit nécessaire, soit au cabaret, soit à rôder autour de l'hôtel, et +que je lui paierois généreusement tous les renseignemens qu'il me +donneroit. Je l'ai renvoyé avec injonction de veiller exactement à tout, +et de venir m'en avertir. Je ne me suis pas nommé, je ne vous ai pas +nommé. + +«Du cabaret même j'ai écrit à votre fidèle Charles de seller un cheval, +de le conduire chez un loueur de carrosses qui demeure presque en face +de M. de Miralbe, d'être discret, de bien payer, et de se tenir prêt à +partir à la minute même où je le lui dirais, dût-il passer la nuit à +attendre que l'ordre arrivât. + +«À onze heures, j'ai revu mon espion: il m'a appris que M. de Miralbe +étoit de retour de Versailles; qu'il n'étoit pas revenu avec son +équipage, mais dans une chaise de poste conduite par un postillon qui +lui étoit inconnu; qu'il étoit accompagné d'un homme que l'on supposoit +être un exempt, du moins les domestiques se le disoient-ils tout bas +entre eux; que la femme-de-chambre de mademoiselle de Miralbe alloit, +venoit, et qu'on ne doutoit pas qu'elle ne fît des paquets; qu'une +vieille femme de charge pleuroit dans l'office, en disant que c'étoit +ainsi qu'on avoit enlevé sa bonne maîtresse. Il ajouta qu'il étoit +pressé de me quitter, parce que M. de Miralbe vouloit que tous ses +domestiques se retirassent, et qu'il avoit menacé de chasser le premier +qu'il rencontreroit, ou qu'il sauroit être sorti. + +«Je me rendis alors auprès de Charles; je lui donnai de l'argent, et +l'ordre de suivre la première voiture qui sortiroit de l'hôtel de M. de +Miralbe d'assez près pour ne pas la perdre, et avec assez d'adresse pour +n'être pas remarqué; je l'autorisai à crever son cheval, à en prendre à +la poste, à tout enfin, pourvu que sa commission fût bien remplie. La +chaise de poste qui sans doute renfermoit Adèle ne sortit de l'hôtel +qu'à trois heures du matin; Charles l'a suivie. Il est onze heures; je +l'attends encore. + +«J'ai cent fois été tenté d'aller de votre part chez M. de Florvel; j'ai +craint de mal faire par trop de zèle, et de donner moi-même de l'éclat à +un événement qu'il faudroit pouvoir ensevelir dans le silence. +L'agitation dans laquelle j'ai passé la nuit, la certitude que cette +nouvelle portera le désespoir dans votre cÅ“ur, m'ont empêché de faire la +moindre réflexion: mais un sentiment intérieur me parle en faveur de +mademoiselle de Miralbe; vous le verrez aisément au récit que je vous +envoie. Elle n'est pas assez coquette pour sacrifier sa réputation au +plaisir de multiplier ses conquêtes. Vous m'avez dit cent fois que vous +étiez sûr de son amour, quoique son caractère semblât l'éloigner de +toutes passions: il est donc impossible qu'elle pousse la perversité au +point où l'aventure qui la perd semble l'annoncer. Une lettre pour vous, +un rendez-vous pour un autre, mon cher Frédéric, Adèle en est incapable. +Que son innocence vous rende le courage; souvenez-vous que vous ne vivez +point pour vous seul, et qu'il est un être sur-tout dont l'existence est +attachée à la vôtre. + +PHILIPPE. + +_P. S._ «L'heure de la poste me presse; Charles n'est pas revenu: je +fais partir cette lettre. Je vous écrirai demain, tous les jours, +quoique je sois persuadé que vous ne resterez pas à Téligny. À tout +hasard, j'adresserai copie de mes lettres, à votre nom, poste restante, +à Nevers.» + + + + +CHAPITRE XLII. + +_Explication._ + + +Philippe avoit raison: après les nouvelles que je venois de recevoir, il +m'eût été impossible de prolonger mon absence; je maudissois mon voyage; +j'aurois donné tout ce que je possédois pour pouvoir franchir en une +minute l'intervalle qui me séparoit de Paris. Pauvre Adèle! malheureuse +Adèle! est-ce devant moi qu'on a besoin de te justifier? Ne connois-je +donc pas le monstre auquel le sort t'a soumise? Ne sais-je donc pas tout +ce que peut la vengeance d'une femme?... Ce rendez-vous auquel arrive M. +de Farfalette, son air d'assurance, ses discours, me paroissent +extraordinaires; je cherche en vain à les expliquer. Non, Adèle n'a pu +aimer un homme qui, la voyant au désespoir... Une femme pleure, sanglote +à ses yeux; il s'en croit la cause, il plaisante! Ah! si j'eusse été à +sa place, je serois mort, ou j'aurois sauvé la victime. Qu'importe que +son bourreau soit son père? L'amour connoît-il ces distinctions? Non, +non; ou je retrouverai Adèle, ou toute ma vengeance tombera sur ceux qui +me l'ont ravie. + +Tel fut mon premier sentiment. Je souffrois trop pour être sensible; je +ne connoissois pas encore le regret, je n'éprouvois que la rage. Rien ne +m'appartenoit dans mes sensations; elles étoient toutes pour Adèle: je +ne voyois que l'innocence outragée, la vertu flétrie, la beauté +persécutée; j'oubliois que j'aimois: j'aurois, sans balancer, renoncé à +toutes mes espérances pour sauver l'infortunée, et j'ignorois en quel +lieu elle étoit! Adèle! Adèle! je ne prononçois pas ton nom; il +s'échappoit malgré moi de ma poitrine: sans le vouloir, je le répétois à +chaque instant; je le criois comme si mes accens, brisés par la douleur, +eussent pu se prolonger jusqu'à toi. + +Je rejoignis M. de Montluc; il étoit auprès de son épouse. Ils firent +tous deux un mouvement de surprise en me regardant. Ah! sans doute ma +figure devoit être effrayante si elle rendoit tous les mouvemens de mon +ame. Je m'appuyai sur le premier meuble que je rencontrai; je lui tendis +la lettre de Philippe: je voulois l'engager à la lire, et je ne pouvois +qu'articuler, avec un soupir déchirant, le nom de la malheureuse Adèle. +M. de Montluc vint à moi; je lui présentai de nouveau la lettre. Il la +prit, et commençoit à lire des yeux seulement. «Lisez tout haut, +m'écriai-je; j'ai besoin d'entendre encore...» Je joignis mes bras en +les posant sur le meuble qui me soutenoit; et, appuyant fortement ma +tête dessus, j'écoutai avec une immobilité qui paroîtra bien étonnante à +qui ne connoît pas l'effet des passions: mon sang fermentoit si +violemment, qu'il me sembloit que le plus léger mouvement eût suffi pour +briser tout mon être. + +«Je ne vous offrirai point de consolations, me dit M. de Montluc +lorsqu'il eut fini; on ne les entend pas dans votre position. Quand vous +êtes entré, je parlois de vous avec mon épouse; nous trouvions bien des +difficultés au projet que vous m'avez communiqué. Vous avez des +chagrins; nous n'y ajouterons pas celui d'un refus: puisse le nom de +notre fils aller jusqu'à votre cÅ“ur, et y porter un rayon d'espérance! +Mon ami, c'est dans cet instant de douleur que nous vous adoptons; +madame de Montluc ne me désavouera pas. «--Non sans doute», +s'écria-t-elle en se levant pour venir m'embrasser. Elle pleuroit; mes +larmes coulèrent. Ô pouvoir de la sensibilité! tu causois tous mes maux, +et tu en suspendis momentanément la force pour me laisser jouir de ma +reconnoissance. + +Quand M. de Montluc me vit plus tranquille, il me dit tout ce qu'il crut +propre à ranimer mes esprits: il me fit observer que les moyens pris par +Philippe pour connoître l'endroit où l'on conduisoit mademoiselle de +Miralbe, sembloient infaillibles; il détourna, pour ainsi dire, toutes +mes pensées, et les jeta dans l'avenir. Le cÅ“ur d'un amant n'est jamais +fermé à l'espérance; je l'éprouvai. Je retrouverai Adèle, j'aurai un nom +qui renversera la barrière qui nous sépare; je voyois déjà la certitude +de m'unir à elle, que je n'avois encore formé aucun projet pour briser +ses chaînes. + +J'annonçai à M. de Montluc ma résolution de partir à l'instant même pour +Paris: loin de chercher à m'en détourner, il déploya tant de zèle à me +seconder, qu'en moins d'une heure les chevaux arrivèrent de la poste +voisine. Ce ne fut pas sans regret que je fis mes adieux à madame de +Montluc: son époux monta en voiture avec moi, me conduisit jusqu'au bout +de l'avenue, et ne me quitta qu'en me recommandant de veiller sur le +fils que l'amitié venoit de lui donner. Excellent homme! cette idée ne +sembloit lui plaire que parce qu'elle étoit pour moi un motif d'espoir +et de consolation. Quand je le quittai, tout mon courage m'abandonna de +nouveau. + +Arrivé à Nevers, je me rendis à la poste; j'y trouvai ce billet de +Philippe. + +«Charles est revenu une heure au plus après le départ de ma lettre; il a +parfaitement rempli sa commission. Mademoiselle de Miralbe a été +conduite à l'abbaye de... près Dourdan. (Douze lieues de Paris.) Il n'a +pas quitté qu'il n'ait vu l'exempt repartir seul: ainsi point de doute +que la femme-de-chambre ne soit restée aussi, puisqu'à plusieurs +reprises Charles a apperçu deux femmes dans la voiture. À Arpajon, il a +eu occasion d'approcher assez près des voyageurs. La chaise s'est +arrêtée à la porte d'une auberge; on y a demandé quelques +rafraîchissemens: il a entendu une voix douce, un peu tremblante; il ne +doute pas que ce ne soit mademoiselle de Miralbe: il assure qu'elle +paroissoit assez calme. + +«L'abbaye de... est à une demi-lieue de la ville; une longue et sombre +avenue de noyers y conduit. Point de village qui en soit proche. À deux +cents pas au plus, il y a un meunier qui fait valoir quelques terres +dépendantes du couvent. À la même distance, mais du côté opposé, on +apperçoit un bouquet de bois. Voilà tous les renseignemens qu'il a pu +prendre. + +«M. de Florvel a passé ce matin chez vous; je n'y étois pas. Il a +demandé si l'on vous attendoit bientôt. + +«M. de Miralbe le fils s'est aussi présenté: ayant appris que vous étiez +à la campagne, il a laissé son nom. + +«Je compte beaucoup sur votre retour. Mes inquiétudes diminueront quand +je pourrai partager et adoucir les vôtres. + +«PHILIPPE.» + +Il étoit quatre heures du matin lorsque j'arrivai à Paris. Tout le monde +dormoit chez moi; cela me parut extraordinaire: depuis deux jours le +sommeil n'avoit pas approché de ma paupière. J'entrai chez Philippe; je +précipitai ses embrassemens pour lui demander s'il n'avoit rien de +nouveau à m'apprendre; rien: si personne n'étoit venu; personne. +Philippe exigea que je prisse quelques instans de repos; j'y consentis +moins par besoin ou par complaisance que par l'embarras de savoir où +diriger mes pas. Par-tout on dormoit; le père d'Adèle aussi sans doute. +Idée affreuse! l'innocence gémit, les bourreaux reposent. + +À sept heures, je priai Philippe de se rendre chez M. de Miralbe le +fils, de lui demander l'instant auquel je pourrois le voir, et de venir +me le dire chez Florvel, où je l'attendrois. J'allai chez cet ami. Il me +parut gêné avec moi, et sembloit moins me plaindre d'avoir perdu +mademoiselle de Miralbe qu'étonné de voir que je l'aimois encore +lorsqu'elle étoit indigne des vÅ“ux d'un honnête homme. Ma surprise ne +peut s'exprimer; mais je voudrois en vain le dissimuler, l'opinion de +Florvel étoit celle du public. Adèle étoit malheureuse: les préventions +s'élevoient contre elle; on la traitoit en coupable; on ajoutoit à ses +torts; on alloit jusqu'à affirmer que M. Durmer ne l'avoit élevée que +pour ses plaisirs, et qu'en la faisant son héritière au préjudice de sa +sÅ“ur, il léguoit moins à son élève qu'à sa maîtresse. Et, je n'en doute +pas, c'étoit un père qui, le premier, abreuvoit sa fille de calomnies +aussi atroces. Pour la justifier, il eût fallu porter le flambeau de la +vérité dans l'ame infernale de M. de Miralbe. Quels en étoient les +moyens? On les eût trouvés, que le public se fût refusé à l'évidence. +Moi-même je sentois l'impossibilité d'entrer en explication: on +accabloit Adèle devant moi, et j'étois réduit à garder le silence; je ne +pouvois qu'affirmer que l'infortunée étoit innocente; et chaque fois que +je le répétois, Florvel sourioit avec une ironie qui me perçoit le cÅ“ur; +on me regardoit d'un air qui sembloit dire: Vous êtes fou. J'allois le +quitter, décidé à ne jamais le revoir; il s'en apperçut, m'arrêta. + +«Mon cher Téligny, me dit-il avec amitié, mon intention n'est pas +d'ajouter à tes chagrins: madame de Florvel et moi nous avons douté +aussi long-temps qu'il a été possible de le faire; nous nous refusions +même à l'évidence: mais que diras-tu en apprenant que M. de Farfalette +se vante d'avoir des lettres de mademoiselle de Miralbe? Il les a +montrées à plusieurs personnes, moins par fatuité peut-être que pour se +laver du ridicule que lui a donné l'issue de ce rendez-vous.--Des +lettres d'Adèle! m'écriai-je: les avez-vous vues, vous?--Non.--Eh bien! +elle est innocente; je le répéterai jusqu'à mon dernier soupir: je le +prouverai, ou j'y perdrai la vie. Promettez-moi, Florvel, que vous +m'aiderez; vous le devez à une infortunée que vos bontés pour elle ont, +sans le vouloir, mise sur le chemin de l'abîme où elle est tombée. +Florvel, tu es sensible: si Adèle est innocente (et elle l'est), +n'a-t-elle pas des droits à la protection de tous les cÅ“urs +généreux?--Qu'elle ait tort ou raison, me répondit-il, tant qu'elle +t'intéressera, je me prêterai à tout ce qui pourra l'obliger.» + +Philippe étoit venu m'avertir que M. de Miralbe le fils avoit appris mon +retour avec joie, et qu'il m'attendoit chez lui; je m'y rendis +sur-le-champ. Dirai-je la seule pensée qui m'occupoit alors? Je ne +songeois qu'aux lettres que M. de Farfalette se vantoit d'avoir reçues +d'Adèle: son innocence me paroissoit douteuse, et je ne trouvois plus en +moi pour la défendre, la même assurance que j'avois eue quand un autre +l'accusoit. + +La première chose que Henri de Miralbe me demanda, fut si je savois dans +quel lieu on avoit conduit sa sÅ“ur; je lui répondis que oui: il me sauta +au cou, m'embrassa en s'écriant: «Tant mieux; c'est donc vous qui +l'aimez, et, à coup sûr, c'est vous aussi qu'elle aime: un amant rebuté +n'est pas aussi actif. J'ai passé chez cet imbécille de Farfalette; sa +froideur m'a révolté. Si Adèle eût été capable de se perdre pour un être +pareil, je l'aurois abandonnée: il y a quelque tour de mon père dans +tout cela. Asseyez-vous, causons, et convenons de nos faits. D'abord +vous savez que je déteste M. de Miralbe, c'est un bruit public; il ne me +prendra jamais fantaisie de le démentir. Je ne connois pas assez ma sÅ“ur +pour y prendre un intérêt bien vif; mais je ne lui en suis pas moins +dévoué, puisque c'est un moyen de contrarier les vues intéressées de mon +père. L'amour d'un côté, la haine de l'autre: voyez, mon ami, si en +unissant les deux passions les plus actives, nous parviendrons à notre +but. Acceptez-vous l'association?--De tout mon cÅ“ur, lui dis-je: soyez +mon dieu tutélaire, le protecteur d'Adèle, et commençons par la venger +du plus cruel de ses ennemis.--Qui? me demanda-t-il: mon père?--M. de +Farfalette, m'écriai-je avec l'accent de la rage: il se vante d'avoir +des lettres de votre sÅ“ur; il fait plus, il les montre. Que je sois donc +au nombre de ses confidens: vous ne refuserez pas de m'accompagner; +c'est devant vous que je veux le forcer à une explication dont dépend +mon repos.--Doucement, doucement. Il faut en tout, mon cher, du +sang-froid. Qui concentre ses passions, acquiert plus de forces; qui +s'y livre sans calcul, est perdu. Nous irons chez Farfalette; c'est moi +qui m'expliquerai: je peux venger ma sÅ“ur sans la compromettre +davantage; vous l'anéantissez entièrement si vous paroissez dans cette +affaire. Promettez-moi d'être calme; je vous prends à mon tour pour +témoin.--Allons, lui dis-je, je vous jure de n'agir que par vous; mais +ne perdons pas une minute.» + +Nous sortîmes aussitôt. Notre chemin nous conduisoit devant la maison de +Florvel; j'engageai Henri à l'admettre parmi nous; il y consentit. +Florvel ne fit pas la moindre difficulté pour nous accompagner, et tous +trois nous nous présentâmes chez M. de Farfalette. On nous dit qu'il +n'étoit pas encore jour; j'insistai: son domestique nous assura qu'il +seroit chassé s'il laissoit entrer qui que ce fût avant l'heure +prescrite par son maître «Qu'on te chasse donc, lui dit Henri avec +gaieté; il força la porte, entra dans la chambre à coucher, tira +lui-même les rideaux, nous présenta des siéges en riant aux éclats, et +en priant M. de Farfalette de ne pas se déranger. Florvel et moi nous +nous regardions avec surprise. Notre hôte étendoit les bras, et avoit +l'air de douter s'il rêvoit ou s'il étoit éveillé. + +Ce fut avec la même apparence de légéreté que Henri entama une +conversation à laquelle il donna bientôt une tournure sérieuse: mais +lorsqu'il voyoit M. de Farfalette ou moi prêts à la pousser plus loin +qu'il ne l'avoit résolu, d'un mot il la ramenoit au ton de plaisanterie +par lequel il avoit commencé. Je n'ai jamais vu d'homme conserver autant +d'empire sur lui-même, et en prendre avec autant de facilité sur les +autres; du moment que l'on consentoit à l'écouter, on n'avoit plus que +la sensation qu'il cherchoit à vous donner. Si dix affaires d'éclat ne +lui avoient acquis une réputation de bravoure à l'abri de tout soupçon, +on auroit pu croire qu'il cherchoit dans son esprit les ressources que +lui refusoit son courage. + +M. de Farfalette commençoit la justification de sa conduite par les +démarches qu'il avoit faites pour obtenir la main de mademoiselle de +Miralbe. «Cela ne me regarde point, interrompit Henri: que vous aimiez +ma sÅ“ur, qu'elle vous aime; que vous l'épousiez, que vous ne l'épousiez +pas; à votre aise. Toute la question se réduit là : on dit que vous avez +des lettres d'Adèle. M. de Florvel a parié mille louis que cela n'étoit +pas; moi, j'ai accepté le défi: notre argent est déposé entre les mains +de Téligny, et nous avons promis de nous en rapporter à vous. Vous êtes +honnête homme; nous sommes tous jeunes, et dans un siècle où l'on n'a +plus la sottise de placer l'honneur des familles dans la vertu des +femmes: j'ai gagé contre celle de ma sÅ“ur; ai-je perdu, gagné? Décidez, +et tout est fini». M. de Farfalette essaya d'éluder; mais il fut tourné +avec tant d'adresse, que non seulement il finit par avouer qu'il avoit +des lettres de mademoiselle de Miralbe, mais encore par proposer à son +frère de les lui remettre; ce qui fut accepté avec mille éloges sur sa +délicatesse et ses succès auprès des femmes. Mon sort étoit décidé; +Adèle se trouvoit convaincue de la plus lâche perfidie, et je doutois +encore. Florvel me fixoit; je n'osois lever les yeux. Quand M. de +Farfalette remit les lettres entre les mains de Henri, par un mouvement +que je ne fus pas le maître de réprimer, je m'en emparai; je brûlois de +voir de quel style elle écrivoit à un homme pour lequel elle ne m'avoit +pas caché son mépris. Que l'on juge de la révolution qui se fit en moi. +«Ce n'est pas son écriture, m'écriai-je; regardez, Florvel». L'une après +l'autre, toutes ensemble, je les ouvrois, je les montrois; il m'étoit +impossible de contenir ma joie. Florvel affirma que la main d'Adèle +n'avoit point tracé les billets qu'il tenoit. + +«Il est assez singulier, messieurs, nous dit Henri d'un air moitié +plaisant, moitié sérieux, que de trois hommes, l'un se vante d'avoir des +lettres de ma sÅ“ur, que les deux autres en aient reçu assez souvent pour +connoître son écriture, tandis que moi je ne peux rien décider. +Pourriez-vous m'apprendre, là , sans détour, ajouta-t-il en se tournant +vers Florvel et vers moi, à quels titres vous vous établissez juges dans +cette affaire?--Moi, répondit Florvel, à titre de protecteur. +Mademoiselle de Miralbe étoit l'amie de mon épouse lorsqu'elle ne +s'appeloit encore qu'Adèle: j'ai pris pour elle les sentimens d'un +frère; et j'affirme que quiconque soutiendra que ces lettres sont +d'elle, en aura...--Moi, dis-je en interrompant Florvel, à titre d'homme +assez heureux pour l'avoir vue consentir à m'accorder sa main, je jure +que le premier qui osera répéter que ces lettres sont de mademoiselle de +Miralbe, ne...--Messieurs, interrompit à son tour Henri, une femme à +droit de se glorifier lorsqu'elle possède un ami et un amant aussi +disposés que vous l'êtes à soutenir son innocence. À titre de frère, je +pourrois prétendre aussi à la venger: mais il n'y a pas de doute que ma +sÅ“ur n'ait été victime d'un complot tramé par un génie infernal; +l'honneur également ne nous permet pas de douter que M. de Farfalette +n'ait été lui-même l'instrument aveugle et non le complice de ses +ennemis. S'il n'avoit pas cru les lettres véritables, il ne me les +auroit pas remises avec tant de confiance. Il s'est vanté de les avoir, +il est vrai; c'est un tort: mais nous sommes tous un peu plus, un peu +moins indiscrets dans nos amours. Une querelle ne changera rien à la +destinée de ma sÅ“ur; au contraire. Faisons-lui des partisans zélés de +tous ses admirateurs, et nous la servirons beaucoup mieux. L'homme qui a +prétendu hautement à sa main, qui a contribué à sa ruine sans le +vouloir, ne refusera pas d'élever la voix en sa faveur quand il en sera +temps. C'est à M. de Farfalette lui-même que je le demande, et je +l'estime trop pour douter de sa réponse.» + +La réponse de M. de Farfalette ne pouvoit être autre que celle que +Henri desiroit qu'elle fût; il protesta que jamais femme ne lui avoit +paru mériter autant d'apologistes que mademoiselle de Miralbe, et qu'il +sacrifieroit jusqu'à sa réputation pour la défendre. Henri nous força +tous à nous embrasser, et nous entrâmes dans une conversation dont il +résulta les éclaircissemens que voici. + +Un domestique attaché à la maison de M. de Miralbe s'étoit un matin +présenté chez M. de Farfalette, et lui avoit remis le billet suivant: + +«Je ne m'attendois pas à vous rencontrer hier chez madame de Luçon; je +ne peux vous exprimer à quel point j'ai été saisie. Vous paraissiez +avoir quelque chose à me dire. Si je ne me suis point abusée, on vous +indiquera les moyens de me répondre. Si je me suis trompée!... A. de M.» + +Tout homme, quelque peu prévenu en sa faveur qu'on le suppose, n'auroit +pas laissé un tel billet sans réponse. M. de Farfalette y répondit en +amant passionné et sûr de son fait: il convint qu'il adresseroit ses +lettres pour mademoiselle de Miralbe sous une double enveloppe, et qu'il +n'y mettroit d'autre adresse que celle du domestique qui se chargeoit de +la correspondance. Plusieurs fois il rencontra Adèle dans la société, +parut surpris de sa froideur, et lui en fit des reproches par écrit. On +ne manqua pas de lui répondre que la prudence exigeoit une contrainte +dont on souffroit autant que lui. D'épître en épître, on prolongea +jusqu'au jour si fatal à l'infortunée mademoiselle de Miralbe. Le matin +même, M. de Farfalette reçut l'ordre de se trouver à midi précis chez la +sÅ“ur de M. Durmer, dont on lui indiquoit la demeure; le reste n'avoit +pas besoin d'explication. + +Nous quittâmes M. de Farfalette, Henri de Miralbe emportant les lettres +attribuées à sa sÅ“ur; Florvel, aussi joyeux de la savoir innocente +qu'effrayé de la profondeur du complot dont elle étoit la victime; et +moi, moins à plaindre depuis que je n'éprouvois plus le tourment de +douter du cÅ“ur d'Adèle: j'étois bien encore assez malheureux sans cela. + + + + +CHAPITRE XLIII. + +_Nouvel éclaircissement._ + + +Henri de Miralbe me reconduisit chez moi. «Vous voyez combien je suis +complaisant, me dit-il; je n'ai encore travaillé que pour vous: il est +temps de songer à ma sÅ“ur. Ne me sachez aucun gré de la préférence, +ajouta-t-il en souriant; il étoit nécessaire de vous mettre en état de +me seconder: j'ai besoin d'un amant, et non pas d'un jaloux.--Parlez; je +suis prêt à tout: j'espère vous prouver que mon courage...--Du courage! +c'est la vertu de ceux qui n'en peuvent avoir d'autres; voilà pourquoi +elle est tant estimée. De l'adresse, du sang-froid, de la persévérance +sur-tout, et les lettres-de-cachet, les abbayes, les prisons d'État +même, ne sont plus que des difficultés, et non des obstacles. Mais il +est temps, je crois, que vous m'appreniez le couvent où ma sÅ“ur a été +conduite». Je ne le lui eus pas nommé, qu'il s'écria: «Excellent! c'est +presque un lieu de plaisir; on s'y occupe beaucoup des intrigues du +monde, et je puis déjà vous y promettre une amie pour Adèle. Voici le +fait. + +«La duchesse de... n'a que vingt-six ans; elle est jolie, spirituelle, +vertueuse, ou plutôt sans passion, si l'on en excepte celle du jeu, +qu'elle porte jusqu'à la fureur: elle joue ses diamans, ses robes, son +linge, ses terres, celles de son époux; elle se joueroit elle-même. +Quand elle a compromis la fortune du duc, il la fait renfermer; quand +elle est renfermée, il va la voir, prêche, pleure: elle promet de ne +plus jouer, reparoît dans le monde, recommence bientôt, retourne au +couvent. Elle y est en ce moment pour la troisième fois, par ordre du +roi et à la sollicitation de son époux, qui ne peut vivre loin d'elle. +Heureusement pour ma sÅ“ur, la même abbaye les renferme. M. le duc, qui +n'a aucun reproche à faire à son épouse, du côté des mÅ“urs, qui ne +craint pas qu'elle se ruine avec des religieuses, veut qu'elle +jouisse de toute la liberté compatible avec sa position. Elle écrit +et reçoit ses lettres sans être obligée de rendre aucun compte; +elle voit même ses amis au parloir...--Si je pouvois, m'écriai-je +involontairement...--Quoi? dit Henri; vous présenter à elle, et faire +servir à une intrigue d'amour une femme titrée qui ne conçoit pas même +que l'on puisse rien aimer que les cartes? Vous seriez bien habile. J'ai +l'honneur de la connoître assez particulièrement pour croire qu'elle ne +m'aura pas oublié. Tout ce que nous pouvons desirer maintenant est de +rassurer Adèle; laissez-m'en le soin: madame la duchesse de... accordera +sans peine à un frère ce qu'elle refuseroit à tout autre.» + +Il prit une plume, écrivit, et me présenta la lettre suivante: + +«MADAME, + +«Je n'ose vous rappeler toutes les folies que nous avons ensemble +débitées sur le pauvre genre humain; vous seriez bien capable d'en rire +encore: mais moi, je ne ris plus depuis que l'injustice vous a ravie à +la société; vous en étiez l'esprit: aussi sommes-nous bien ennuyeux +depuis que vous avez cessé de nous animer. + +«J'ai encore un autre sujet de tristesse. Mon père a mis le comble aux +bienfaits dont il accable sa famille, en faisant renfermer ma sÅ“ur. Je +ne la connois pas, et elle m'intéresse: cela vous paroîtra bizarre. +Engagez-la à vous raconter son histoire; il y a vraiment de quoi piquer +votre curiosité. + +«L'infortunée a été entraînée dans un précipice qu'il lui étoit +impossible d'éviter. Elle se croit abandonnée du monde entier; +rassurez-la, je vous en conjure: dites-lui qu'elle n'a perdu aucun droit +à l'amitié, à l'estime de ceux dont elle compte l'opinion pour quelque +chose: elle a de commun avec vous de ne mettre aucun prix à celle des +sots. Dites-lui que si son frère partage l'injustice de M. de Miralbe, +c'est pour en être comme elle la victime, mais qu'il mettra tout son +bonheur à la réparer. + +«J'ai l'honneur d'être, etc.» + +_P. S._ «Vous prier de l'aider à me faire parvenir un mot de sa main, +ce seroit trop de hardiesse, et je n'ose vous le demander.» + +* * * + +«Cette lettre, me dit Henri, répond-elle à vos desirs?--Non, il me +semble que vous auriez pu davantage intéresser la sensibilité de la +duchesse.--Oui, la sensibilité d'une femme qui n'a d'autre passion que +le jeu! J'ai piqué sa curiosité, et j'ai frappé plus juste. Mon ami, +voyons les hommes tels qu'ils sont, sur-tout quand nous voulons les +faire servir à nos projets. Je vous réponds que ma lettre ne restera pas +sans réponse. Chargez-vous de la faire porter par un domestique, dont +vous soyez sûr; un domestique vous m'entendez bien: n'allez pas vous +aviser d'être vous-même ce domestique-là ; vous gâteriez tout, sans vous +procurer la moindre satisfaction, à moins que ce n'en soit une bien +grande pour vous de rôder autour des murs d'un monastère, d'éveiller +les soupçons, et peut-être d'exciter M. de Miralbe à faire transférer ma +sÅ“ur dans un cloître plus éloigné et d'un accès moins facile. Ne doutez +pas que, dans les premiers jours sur-tout, il ne fasse éclairer vos +démarches: affectez de vous montrer, paroissez calme; que mon père +s'endorme dans une douce sécurité, et je me charge du réveil. Il croit +triompher; mais je lui prouverai que, tant qu'on vit, on n'est pas un +héros.--Vous êtes donc bien sûr de soustraire Adèle à sa cruauté?--Oui, +si elle le veut.--Par grace, confiez moi votre projet.--Mon projet! le +connois-je moi-même? J'en avois un, bon d'abord; les lettres retirées +des mains de Farfalette l'ont renversé pour faire place à un meilleur: +maintenant j'en ai cent qui tous peuvent réussir, qui tous sont +subordonnés aux circonstances, aux localités, et, plus que tout, aux +dispositions de ma sÅ“ur. On dit qu'elle a de l'esprit?--Beaucoup.--Un +caractère prononcé?--Oui.--Du courage»? Je lui racontai la scène du parc +chez M. de Nangis; j'exaltai le sang-froid qu'elle avoit conservé dans +un moment où ma négligence à désarmer mon fusil auroit pu lui coûter la +vie. Henri sourioit; sa figure annonçoit que mon récit confirmoit ses +espérances: mais il ne voulut entrer dans aucun détail jusqu'au moment +où il recevroit des nouvelles de sa sÅ“ur, soit directement, soit +indirectement. En vain je le pressai; il répondit gaiement qu'il +n'aimoit pas à dépenser son imagination en conjectures, et qu'un projet +conçu, discuté et abandonné, étoit de l'esprit perdu. + +Il exigea que je lui jurasse de nouveau que je n'entreprendrois rien +sans son aveu: je lui promis de ne rien faire sans le prévenir. Il me +quitta. Une demi-heure après, Charles étoit sur la route de Dourdan, +avec ordre de s'arrêter dans cette ville, d'aller à pied porter à +l'abbaye la lettre adressée à madame la duchesse de... et de ne pas +revenir sans réponse, ou du moins sans avoir tout fait pour en obtenir +une. Quinze à seize heures suffisoient, même en supposant qu'on le fît +attendre: je les passai dans la plus grande agitation; elles +s'écoulèrent, et Charles n'étoit pas de retour. + +Henri de Miralbe, aussi pressé que moi, vint me voir: mais loin que ce +retard lui donnât de l'inquiétude, il en tiroit un augure favorable; il +assuroit que si mon domestique ne devoit rien rapporter, il seroit déjà +revenu. L'événement prouva qu'il avoit raison. Charles arriva quelques +heures plus tard que nous ne l'attendions, et nous remit les lettres +suivantes. + +LA DUCHESSE DE... +À HENRI DE MIRALBE. + +«Votre sÅ“ur est charmante. Sa douceur la fait aimer. Son silence désole +toutes nos religieuses, qui auraient bien voulu apprendre ses aventures +d'elle-même. On aime si fort, dans les couvens, à s'entretenir des +dangers que l'on court dans le monde! Vous qui êtes bon, devinez +pourquoi. Je lui ai communiqué votre lettre. Elle l'a lue, relue, puis +lue encore avec une émotion qui alloit jusqu'aux larmes. Pauvre petite! +Aussi timide que son frère (je lui demande pardon de la comparaison), +elle n'osoit implorer ma protection pour vous écrire. Je suis venue à +son secours, et j'ai bien fait. Il auroit fallu lui servir de +secrétaire. À l'énorme paquet que je vous envoie, jugez de la besogne. +En une année, je ne promettrois pas d'en écrire autant. Elle vouloit +que j'en prisse lecture. J'ai refusé: j'aime mieux qu'elle me conte tout +cela. Vous savez comme j'aime la causerie. Adieu, monsieur. Je m'ennuie +à coup sûr ici plus sérieusement que vous dans le monde.» + +_P.S._ «Si vous tenez quelques anecdotes qui méritent la peine d'être +écrites, envoyez-les-moi. Je les aime assez; madame l'abbesse en +raffole.» + +ADÈLE À HENRI DE MIRALBE. + +«Je vous remercie, mon frère, de ne pas m'abandonner: prenez ma défense +avec courage; je suis innocente. Dans un temps plus heureux, jamais, +jamais on ne vous accusa devant Adèle sans qu'elle élevât la voix en +votre faveur; et c'est sans doute un de ses crimes auprès de M. de +Miralbe. Votre lettre a ranimé mes esprits: je craignois que _ceux dont +l'opinion est nécessaire à mon repos_, ne se laissassent tromper par mes +accusateurs: qu'ils me conservent leur estime, c'est la seule chose à +laquelle il me soit permis de prétendre après le scandale affreux... Mon +frère, lisez la lettre que je vous envoie; elle n'avoit pas été écrite +pour vous: un sentiment au-dessus même de l'espérance me forçoit à +confier mes peines à qui ne pouvoit plus les adoucir. Faites-en l'usage +qu'il vous plaira; votre amitié me répond que vous exaucerez les vÅ“ux +d'une infortunée dont le cÅ“ur est trop pur et l'ame trop désintéressée +pour n'être pas capable de la plus vive reconnoissance.» + +ADÈLE À FRÉDÉRIC. + +«Où êtes-vous, vous à qui je n'ose plus donner un nom qui m'étoit si +cher? Adèle n'a point trahi ses sermens, et cependant l'intrigue la +plus affreuse est parvenue à élever une barrière éternelle entre elle et +celui qu'elle ne cessera jamais d'aimer. Mon ami (ce titre du moins +m'est encore permis) je suis déshonorée, perdue dans l'opinion des +hommes; et telle est ma position, que j'aurois en main mille preuves +irrécusables de mon innocence, et que ces mêmes hommes ne me +pardonneroient pas d'en faire usage. Mon père est mon accusateur, mon +juge et mon bourreau. Mon père... CÅ“ur méchant, quand le remords ne te +déchireroit pas, tu seras encore plus malheureux que ta victime. Ennemi +cruel de tes enfans, sans appui dans la vieillesse, la soif de l'or qui +te dévore, sera un jour et tout à la fois l'écueil de ta réputation et +la punition de tes crimes. Cette espérance... Perfide bonté! devrois-tu +descendre jusqu'à la foiblesse? Quand je voudrois n'éprouver que le +besoin de la vengeance, l'avenir de cet homme excite ma pitié. + +«Mon ami, qu'avez-vous appris de mes malheurs? Si vous me croyez +innocente, vous êtes bien à plaindre; si vous me croyez coupable... +Frédéric, cela n'est pas possible; non, quand tout se réunit pour +accabler Adèle, une voix s'élève dans votre cÅ“ur et vous dit: Elle +t'aimoit; elle t'aimera jusqu'au dernier soupir: en renonçant même à +l'espoir, elle tient encore à son amour; son amour est son existence. + +«L'époque de votre retour est passée; vous êtes à Paris, je n'en doute +pas: vous avez vu la sÅ“ur de M. Durmer; vous savez... Ô mon Dieu! +combien j'ai souffert! combien je souffre encore! Quelle intrigue +infernale! Quand mes observations et mes pressentimens m'avertissoient +que le précipice étoit sous mes pas, je m'effrayois sans pouvoir +m'empêcher d'y tomber. Comme ils m'auront enveloppée de calomnies! Le +monstre! L'abominable femme! Écoutez, Frédéric; c'est un de leurs +complices qui les accuse. + +«Ma femme-de-chambre, cet être qui végète aujourd'hui auprès de moi, cet +être qui a eu la hardiesse de conspirer ma perte, et qui n'a pas la +force de supporter le châtiment que ceux qui l'employoient réservoient à +ses services, m'a révélé les détails de ce complot. On lui avoit promis +de l'argent: on l'a fait monter en voiture avec moi, pour m'accompagner +pendant la route seulement; arrivée à l'abbaye, elle croyoit n'avoir +plus qu'à retourner saisir le prix de sa bassesse, quand on lui a montré +que l'ordre obtenu contre la fille de M. de Miralbe étoit commun à la +femme qui l'accompagnoit. Ils ont craint son indiscrétion, ses +importunités, et l'insolence que donne la complicité. La malheureuse +gémit, accuse ceux qui l'ont employée, se fait détester dans la maison, +et ne trouve personne qui la croie. On se dit tout bas que c'est pour +m'avoir secondée, qu'elle est renfermée. C'est elle qui, sous la dictée +de madame de Valmont, a écrit des lettres en mon nom à M. de Farfalette: +ils ont employé un domestique qui croyoit agir à ma sollicitation. +Jamais M. de Miralbe, vis-à -vis de cette malheureuse, n'a paru être pour +quelque chose dans cette affaire; tout se faisoit entre elle et madame +de Valmont: mais elle ne doute pas que mon père n'en fût instruit; elle +savoit qu'il avoit de fréquens entretiens avec sa nièce: elle les +guettoit; elle les a entendus plusieurs fois sans qu'ils le sussent; et +M. de Miralbe juroit qu'il aimeroit mieux me voir morte qu'installée +dans la maison de M. de Saint-Alban. Lisez ma dernière lettre, mon ami, +et vous trouverez la preuve de la perfidie de mon père dans l'aménité +avec laquelle il se prêtoit à ce que j'allasse demeurer chez son oncle. +Et je me reprochois mes soupçons! Ma femme-de-chambre assure que c'est +M. de Saint-Alban qui a sollicité l'ordre de mon enlèvement: elle +prétend aussi qu'il avoit de l'amour pour moi, et que mon père, qui s'en +étoit apperçu, n'a réussi auprès de lui qu'en excitant sa jalousie. Ce +qu'elle m'a dit de la haine de madame de Valmont, passe mon imagination. +Frédéric, ce n'est point un reproche que je vous fais: mais c'est pour +se venger de vous qu'elle a porté, sans pitié, le poignard dans mon +sein; elle vouloit vous punir; elle croyoit donc que mon malheur ne +feroit qu'ajouter à votre amour. Si elle se s'est pas trompée, je suis +moins à plaindre. Il y a quelque chose de cruel dans l'aveu que je vous +fais: je donnerois ma vie pour vous épargner le moindre chagrin; mais +renoncer au droit et à la certitude d'être aimée de vous, c'est plus que +la vie. C'est par vous directement qu'elle espéroit d'abord me perdre; +si vous m'eussiez demandé un rendez-vous, et que je l'eusse accordé, +j'étois coupable et punie: vous avez respecté votre Adèle; elle est +innocente et accablée. Pouvois-je échapper à tant de combinaisons? + +«Que deviendrons-nous? Je n'ose porter mes regards dans l'avenir; je n'y +vois rien que la mort de M. de Miralbe: je ne peux la souhaiter. Ce +n'est point une consolation de l'attendre. (Non, ma foi, dit Henri en +m'interrompant: les méchans vivent long-temps; il semble que le mal +qu'ils font les purge.) Je ne sais quels sont ses projets: il a pu me +ravir ma liberté, il ne me forcera jamais à l'engager; je doute même +qu'il en ait l'espérance. Si l'on pouvoit obtenir de M. de Farfalette +les lettres qu'il croit avoir reçues de moi! (_Henri_: Idée juste.) Mais +qui voudra maintenant me rendre ce service? Ai-je encore des amis? M. de +Florvel... Hélas! comment me croiroit-il à présent digne de son estime? +Et s'il ne le croit, à quel titre exiger qu'il se compromette...? Pour +vous, Frédéric, au nom de tout ce que je souffre par la haine d'une +femme qui vous poursuit en moi, je vous conjure de n'avoir rien à +démêler avec cet homme. À quoi vous serviroient ces lettres? À quoi même +serviroit-il que M. de Florvel les retirât? Il ne connoît pas M. de +Saint-Alban, et c'est lui seul qu'il faudrait pouvoir désabuser. +(_Henri_: Nous sommes d'accord.) Mon frère est brouillé avec lui; il se +présenterait ces fatales lettres à la main, que M. de Saint-Alban ne le +croiroit pas: il a une telle idée de l'activité de son génie, qu'il +regarderoit comme une invention ce qui n'est que la vérité. (_Henri_: Je +les lui ferai présenter par quelqu'un qu'il croira, quand même elles ne +seroient qu'une invention de mon génie.) D'ailleurs, on ne verroit dans +sa chaleur à me servir qu'une nouvelle hostilité contre mon père +(_Henri_: Elle a raison de moitié; mais elle mérite aussi qu'on la serve +pour elle), et je ne veux pas que mon frère éprouve le moindre +désagrément pour moi. (_Henri_: C'est mon affaire.) Ma plus douce +espérance, en allant chez M. de Saint-Alban, étoit de les réconcilier. +(_Henri_: Bonne petite sÅ“ur, vous réussirez.) S'il connoissoit l'intérêt +qu'il m'inspire, il regretteroit les démarches dans lesquelles ses +passions l'ont entraîné; il sentiroit le besoin de devenir raisonnable. +(_Henri_: J'ai le temps.) Mais c'est le fils de ma mère; il doit être +malheureux.» + +En ce moment, Henri posa sa main sur la lettre pour m'empêcher de +continuer. Je le regardai; ses yeux étoient humides de pleurs. Étonnant +jeune homme! toutes les qualités du cÅ“ur, toutes celles de l'esprit, et +toutes les passions qui en ternissent l'éclat et souvent les étouffent. +Je repris ma lecture. + +«Je veux en vain écarter la possibilité d'intéresser M. de Saint-Alban à +mon sort; je ne vois que là mon salut. Que ne puis-je vous communiquer +cette idée! elle prendrait sans doute dans votre esprit une consistance +qu'il m'est impossible de lui donner dans ma position. Mais je vous +écris pour concentrer mon chagrin, bien plus que par l'espoir de me +faire entendre: je succombe devant les obstacles que leur cruauté a mis +entre ma voix et votre cÅ“ur. Lorsque M. de Saint-Alban se croyoit le +droit de m'accabler, un reste de pitié lui parloit encore en ma faveur; +et le couvent où je suis est, je n'en doute pas, bien plus de son choix +que de celui de M. de Miralbe. Si je pouvois écarter de moi votre +souvenir, et cette indignation que l'injustice inspire à toutes les ames +fortes, je préférerois cette retraite à la maison de mon père. On m'y +croit coupable; on m'y plaint: les religieuses sont sensibles, aimables +même, parce que celle qui les commande est douce, d'un caractère gai, et +point du tout minutieuse. On s'efforce de lui ressembler pour lui +plaire, et je leur sais bon gré à toutes de respecter le sentiment qui +me fait chercher la solitude.... + +«Bonheur inespéré! on vient de me montrer une lettre de mon frère. Si +mes plus chers desirs ne m'ont point abusée, j'ai lu.... oui, oui, c'est +de vous qu'il parloit; je l'ai senti à la consolation qui s'est répandue +dans tout mon être. Je ne suis plus à plaindre, je ne souffre plus: mon +ami, consolez-vous; Adèle a retrouvé son courage. Voyez mon frère, +voyez-le souvent; qu'il ne m'abandonne pas. Je ne lui demande pour toute +grace que de me confirmer que c'est vous, vous, Frédéric, autrefois +l'époux de mon cÅ“ur, aujourd'hui.... Adieu; mes pleurs coulent de joie, +de tristesse et d'indignation.» + + + + +CHAPITRE XLIV. + +_Projet détaillé._ + + +«À présent, me dit Henri, nous pouvons concerter nos mesures. Voici les +miennes; elles sont simples. + +«Je contrefais l'écriture de mon père assez correctement pour avoir +plusieurs fois trompé son intendant, quoiqu'il fût prévenu; mais, comme +le dit M. de Miralbe, c'est comptes à régler entre nous. Notre nom est +le même: ainsi la signature est bonne, et des religieuses, sans sujet de +méfiance, n'auront pas même l'ombre d'un soupçon. + +«J'écris à l'abbesse un billet très-court pour la prévenir qu'en +punissant ma fille, lorsque l'honneur m'en impose la loi, la nature me +parle encore en sa faveur; que mon devoir se borne à la priver d'une +liberté dont elle a abusé, et non à lui interdire les distractions qui +peuvent adoucir son sort. En conséquence, je la prie de lui faire +remettre une caisse que je lui envoie. La clef de cette caisse sera +donnée à l'abbesse, ainsi qu'une lettre pour Adèle. La lettre ne sera +point cachetée: on ne peut agir plus loyalement. + +«Faisons d'abord la lettre de mon père à ma sÅ“ur, sauf à retrancher ou +ajouter à mesure que nos idées s'éclairciront.» + +Il prit une plume et écrivit: + +«Je vous épargnerai, mademoiselle, bien plus que des reproches; je vous +tairai la douleur dans laquelle vous m'avez plongé: un père gémit en +s'armant de rigueur, punit et ne se venge pas. Si vous examinez avec +soin la caisse que je vous envoie, vous verrez que la main qui a +rassemblé ce qu'elle contient n'est pas celle d'un ennemi, mais d'un +infortuné dont la tendresse pour vous méritoit une autre récompense. +Adieu, mademoiselle. Faut-il que je soupire en pensant qu'il ne m'est +plus permis de vous donner un nom autrefois si doux à mon cÅ“ur! + +«DE MIRALBE.» + +«Je compte assez sur l'intelligence de ma sÅ“ur, me dit Henri, pour être +persuadé que ce qu'il y a d'équivoque dans ma lettre ne le sera pas pour +elle; mais je lui réserve un autre avertissement auquel l'esprit le +moins pénétrant ne se méprendroit pas. La caisse dont cette épître sera +accompagnée renfermera de la musique qui lui sera inconnue, des dessins +qui ne seront pas les siens, des livres mystiques et de littérature +étrangère qui n'auront jamais été à son usage, et des vêtemens quelle ne +pourra reconnoître, ne les ayant jamais portés. Ne verra-t-elle pas que +la main qui aura rassemblé tout cela n'est pas celle de son père, et +qu'il est nécessaire qu'elle examine la caisse avec le plus grand soin? +Vous réfléchissez, Téligny: parlez; quelque idée vous occupe.--Pourquoi +n'ajouterions-nous pas à ce qui doit éveiller ses soupçons, quelque +chose de plus frappant encore? Si parmi les dessins nous en glissions un +qui lui rappelât l'époux qu'elle avoit choisi, le...» + +Henri fit un bond, serra ses mains contre sa tête, puis en avança une +pour m'engager à me taire. Après quelques instans de silence, il +s'écria; «Mon tableau est fait: il ne faut pas le glisser parmi les +autres; il faut le mettre en évidence; il faut que sa grandeur le fasse +remarquer. Si ce n'est pas assez, nous l'encadrerons, et il aura seul +cet honneur. Faites venir un bon peintre; ils ne sont pas rares: qu'il +dessine à la hâte l'ange Gabriel, qu'il soigne la figure, que cette +figure soit la vôtre. Il vous soutiendra en l'air avec des ailes; rien +n'est si facile: qu'à vos pieds il place une femme dans l'attitude de la +douleur, mais dont la tête soit entièrement cachée, soit par les mains, +soit par ses cheveux épars, n'importe. L'ange la considérera avec +intérêt, et, par un geste prononcé, semblera lui annoncer que ses vÅ“ux +sont exaucés. Au bas, nous écrirons: _Dessiné d'après le tableau du +cabinet de M. Frédéric de T..._ Mon ami, ajouta-t-il en riant, un ange, +une femme qui pleure, voilà de quoi faire l'admiration de toutes les +religieuses: qui sait si vous ne finirez pas par être placé dans le +chÅ“ur du couvent? Allons, notre caisse me paroît arrangée; passons plus +loin. Je vais écrire à ma sÅ“ur; ma lettre vous dira le reste. Si vous +craignez l'ennui, prenez un livre, car je ne vous réponds pas d'être +bref.» + +J'allai chercher Philippe pour le prier de me trouver sur-le-champ un +peintre, bon dessinateur sur-tout, décidé à passer la nuit s'il le +falloit; le prix à sa disposition. Je retournai ensuite près de Henri: +il avoit le calme de la confiance; moi, j'éprouvois toutes les angoisses +de l'impatience et de l'inquiétude. Voici sa lettre. + +HENRI DE MIRALBE À ADÈLE. + +«Ma chère sÅ“ur, votre liberté, votre bonheur, dépendent en ce moment de +vous; il ne faut qu'un instant de résolution, et l'on assure que vous +n'en manquez pas. + +«Vous aurez été surprise de trouver dans le double fond d'une boîte à +crayon des lettres, des pistolets, et quelques pétards bons à amuser des +enfans: je vais vous en indiquer l'usage. + +«La peur n'est qu'un étonnement prolongé, et rien n'est plus facile que +d'effrayer des religieuses: plus on a vécu à l'abri du danger, plus on +est foible à son aspect. + +«À partir du jour où vous aurez reçu cette lettre, Téligny et moi nous +serons toutes les nuits, à onze heures, assez près des murs de l'abbaye +pour entendre un bruit un peu violent. + +«La veille du jour où vous aurez résolu de quitter le couvent, de dix +heures à minuit, jetez plusieurs pétards allumés par votre fenêtre; ce +sera pour nous le signal d'être prêts pour le lendemain. Si leur éclat +alarme l'abbaye, tant mieux; il est bon de disposer les ames à la +frayeur. On parlera, on racontera des histoires qui augmenteront +l'effroi. Quand on s'adressera à vous, répondez que vous n'avez rien +entendu. + +«Le lendemain, de dix heures du soir à deux heures du matin (choisissez +l'instant qui vous paroîtra le plus sûr), armez-vous de vos pistolets, +marchez vîte, arrivez sans bruit jusqu'à la chambre de celle des +religieuses à qui les clefs sont remises chaque soir; approchez d'elle +en lui demandant quelques services ou autrement: alors faites-la asseoir +devant vous, et tenez-la en respect, en l'assurant que le moindre +mouvement qu'elle fera, le moindre cri qu'elle poussera, seront le +signal de sa mort; menacez-la de vous tuer vous-même après: montrez-lui +l'éternité malheureuse où elle vous plongera; effrayez-la par l'enfer et +par l'image de la destruction: en un mot, ne lui laissez ni le temps de +se remettre, ni le loisir de faire la plus petite objection; pressez-la; +forcez-la non seulement à vous ouvrir les portes, mais à vous +accompagner jusqu'à la dernière. Nous serons là . + +«Je préviens toutes vos objections. Les pistolets que je vous envoie ne +sont pas chargés: c'est vous dire assez que je suis aussi éloigné de +vous conseiller un crime, que vous de le commettre; c'est vous annoncer +suffisamment que j'ai la plus intime conviction qu'on ne vous résistera +pas. Une arme et le bruit de la veille; les portes vous sont ouvertes. + +«Nous aurons une voiture, des chevaux, un seul domestique; mais ces +détails ne vous regardent pas. Comptez sur le zèle de l'amour et la +prudence de l'amitié. + +«Maintenant, ma sÅ“ur, supposez-vous hors du couvent: devinez où nous +vous conduisons. Pas plus loin que huit lieues, c'est-à -dire à +Versailles, chez M. de Saint-Alban.» + +Je regardai Henri avec autant de surprise que de mécontentement; il ne +se déconcerta pas, et me fit signe de continuer. + +«Oui, ma chère Adèle, chez M. de Saint-Alban; c'est le seul asyle qui +puisse à la fois satisfaire ce que vous devez à la décence et à vos +intérêts. Quels que soient les torts de mon père, vous les justifieriez +du moment où vous n'échapperiez à son pouvoir que pour vous mettre sous +la protection d'un homme qui, quelque digne qu'il soit, par ses +sentimens et sa générosité, de votre confiance, ne peut vous protéger +qu'en fuyant. Vous ne le voudriez pas; je dis plus, il vous estime trop +pour vous le proposer. Cependant, j'atteste ici la mémoire d'une mère +qui nous est également chère, si vous n'aviez que le choix de rentrer +sous le joug du plus cruel de nos ennemis, ou de chercher dans les pays +étrangers un refuge avec Téligny, tout en gémissant du sort qui vous +réduiroit à cette alternative, je ne balancerois pas un instant; je +confierois votre destinée au sort de votre amant. + +«Mais seroit-ce assez pour vous de recouvrer votre liberté? n'avez-vous +pas votre réputation à venger? et lorsque les plus infâmes calomnies +vous environnent, voudriez-vous donner à M. de Miralbe la satisfaction +de dire, «Surprise avec un homme, elle a fui avec un autre»? +Pardonnez-moi, ma sÅ“ur, d'avoir tracé ces mots: à l'indignation qu'ils +auront excitée dans votre ame, jugez s'il vous est possible de balancer. + +«On prétend que M. de Saint-Alban est amoureux de vous; je le +souhaiterois; l'amour, dans un vieillard, n'est point une passion, +c'est une foiblesse; de plus, vous n'en aurez rien à craindre, et vous +le verrez plus soumis à vos volontés. Craignez-vous ses importunités? +Dans la nécessité où vous êtes de le prendre pour protecteur, les +mettriez-vous en balance avec l'éternité silencieuse d'un cloître? D'un +mot arrêtez-le; faites-lui, sans détour, confidence de vos sentimens les +plus secrets. Il est accoutumé à votre franchise; il respectera votre +amour, parce qu'il est pur, et votre constance, parce qu'elle tient à un +caractère qui a excité son admiration. + +«Les lettres écrites en votre nom à M. de Farfalette sont en ma +possession. Vous cherchiez une main digne de les présenter à M. de +Saint-Alban: je vous l'ai indiquée; je n'en connois pas d'autre. Si +votre vue, si l'accent de votre voix ne devoient pas aller jusqu'au cÅ“ur +d'un vieillard qui se fait un honneur de son respect pour votre sexe, +je vous observerois que la malheureuse qui a écrit ces lettres ne peut +échapper; que la peur, la vengeance, ou une récompense sûre, +l'engageront à répéter avec plus de détails encore ce qu'elle vous a +confié dans sa colère: mais il n'en sera pas besoin. + +«Je vous conduirai moi-même chez M. de Saint-Alban. Il m'a fait défendre +une seule fois de paroître devant lui; Adèle, vous serez mon motif: il +en falloit un aussi grand pour que je fusse tenté de lui désobéir. + +«Je ne vous crierai pas: Décidez-vous; je vous dirai froidement: Il +n'est plus en votre pouvoir d'hésiter. Ces lettres, cette caisse, +envoyées au nom de mon père, découvriront avant peu que vous avez au +dehors des amis qui vous servent. De cette certitude à celle que votre +réclusion deviendra plus austère, votre sort plus affreux, la +conséquence est sûre. (Je regardai encore Henri en frémissant; il me fit +de nouveau signe de continuer.) Accusez-moi de ne pas vous laisser la +possibilité du refus, de vous forcer à m'obéir; j'y consens. Je connois +votre sexe; on ne peut attendre de lui l'audace du nôtre qu'en le +réduisant à l'extrémité. Cette extrémité fait sa force, et lui sert +d'excuse aux yeux du public. Soyez heureuse; et si l'on condamne votre +témérité, je me chargerai du blâme. + +«HENRI DE MIRALBE.» + +«Eh bien! mon ami, me dit Henri en me frappant sur l'épaule, vous voilà +bien pensif; avez-vous quelques objections à faire? J'entends des +objections raisonnables, car je devine tout ce qu'un amant peut +desirer». Je gardois le silence. «Mon cher Téligny, ajouta-t-il d'un ton +à la fois sérieux et rempli d'amitié, mettez la main sur votre cÅ“ur, et +dites-moi, si vous étiez le frère d'Adèle, comment vous conduiriez-vous? +Sûr même de son amour, nourrissant l'espoir d'être son époux, que +pouvez-vous souhaiter de plus avantageux pour elle?--Rien, si M. de +Saint-Alban n'en étoit pas amoureux.--Croyez-vous ma sÅ“ur +intéressée?--Au contraire.--Ambitieuse?--Oh! non.--Que craignez-vous +donc? M. de Miralbe n'eût point consenti à la marier; l'intérêt chez lui +est plus puissant que ne peut l'être la tendresse dans un homme aussi +âgé que mon oncle. Je le répète, c'est au plus une fantaisie que le +moindre mot d'Adèle dissipera; ainsi votre position se trouvera plus +avantageuse qu'elle n'étoit. Je ne vous ferai qu'une question; elle est +décisive. Pensez-vous qu'Adèle consentiroit à fuir avec vous? Votre +silence équivaut à une réponse. À présent, nommez-moi un autre être que +M. de Saint-Alban qui puisse, sans éclat, la soustraire à la puissance +paternelle, et je renonce à mon projet». Je n'avois rien à répondre, et +je fus obligé de me soumettre. Il me quitta en me recommandant de tout +disposer: cela étoit inutile. Nous convînmes que la caisse seroit prête +pour le lendemain. Il se chargea de faire faire la boîte à crayons avec +un double fond tel qu'il l'avoit conçu, me laissa les lettres qu'il +avoit écrites, et sourit en me défendant de répondre à celle que sa sÅ“ur +m'avoit adressée. Je vous épargnerai, lecteur, celle que j'écrivis; vous +savez comme j'aimois Adèle; il falloit en effet songer à son bonheur +bien plus qu'au mien pour la presser moi-même de se jeter dans les bras +d'un rival. Il est vrai que ce rival avoit soixante ans et plus, qu'il +portoit le titre respectable de grand oncle, qu'on m'en avoit sacrifié +de plus dangereux; cependant.... + + + + +CHAPITRE XLV. + +_Les hommes._ + + +Si je cédois par nécessité, j'étois bien éloigné d'être aussi joyeux que +j'aurois dû l'être avec l'espoir d'arracher Adèle à la tyrannie de son +père; car Henri m'avoit inspiré sa confiance, et je ne doutois point du +succès. J'aurois préféré tout autre moyen; mais je me sentois incapable +d'en concevoir un. J'ai toujours eu plus de vivacité que d'imagination, +plus de sensibilité que d'adresse; et quand mon cÅ“ur est violemment +agité, mes idées se troublent. Ma ressource en pareil cas, c'est +Philippe. Je l'appelai, je lui confiai notre projet; et, lui donnant à +lire les lettres de Henri de Miralbe, j'attendis que ses réflexions +apportassent aux miennes la clarté qui leur manquoit. + +«Je ne vois, me dit-il après avoir lu avec la plus grande attention, +qu'une seule différence entre M. de Miralbe et son fils: le premier +sacrifie tout à son intérêt; le second fait tout servir à ses vues. +Quoiqu'il ait dit le contraire, je soutiens qu'il eût trouvé d'autres +expédiens, sans le désir de se rendre nécessaire, non pas à vous, non +pas à sa sÅ“ur, mais à M. de Saint-Alban. Voilà l'idée principale qui +l'occupoit. + +«Nul doute que l'injustice de ce vieillard à l'égard d'Adèle n'augmente +l'amitié qu'elle lui avoit inspirée, et que la conduite atroce de M. de +Miralbe n'excite son indignation. De ces deux sentimens, il doit en +résulter que, ne voulant pas perdre son neveu par un éclat, il le punira +en léguant la plus grande partie de sa fortune à mademoiselle de +Miralbe. Son frère est trop éclairé pour ne pas l'avoir senti; et en +s'associant inséparablement à l'entrée d'Adèle dans la maison de M. de +Saint-Alban, il acquiert des droits à son estime, prépare avec honneur +une réconciliation qui lui assure une partie de son héritage. Les moyens +qu'il emploie pour arriver à ce but sont dignes d'une ame qui veut +forcer l'admiration, et non s'abaisser jusqu'à la prière; mais vous +voyez que l'homme ne peut jamais se séparer de lui, et que l'intérêt, +quoique d'une manière différente, agit également sur tous. Celui qui a +de la fierté ne s'avoue qu'à regret ses motifs, et les cache avec soin +aux autres; celui qui est né sans élévation les découvre trop: voilà +tout ce qui les distingue.--Mon ami, vous jugez bien sévèrement les +hommes.--Je les juge ce qu'ils sont; je me juge moi-même, et je ne les +condamne pas.--Vous pourriez vous tromper sur Henri.--Je pourrois, dans +ses lettres mêmes, vous donner dix preuves de ce que j'avance; mais il +n'en faut qu'une. Il vous a laissé les épîtres qui doivent partir pour +le couvent; vous a-t-il confié les billets écrits, au nom de sa sÅ“ur, à +M. de Farfalette? Ils sont la preuve de son innocence, le gage de sa +réconciliation avec M. de Saint-Alban; il les a gardés. Mon cher +Frédéric, vous n'avez encore visité que le temple de l'Amour; tout vous +a souri: l'âge viendra où vous desirerez entrer dans celui de la +Fortune, et vous frémirez.» Mes idées commencèrent en ce moment à +s'éclaircir. Philippe continua. + +«Je suis de l'avis de M. de Miralbe le fils; il y a mille probabilités +que son projet réussira: mais une femme, une jeune personne sur-tout, +s'échapper d'un couvent un pistolet à la main, présente une image +révoltante. Vous le pensez comme moi: son frère le croyoit de même; +aussi n'a-t-il pas cherché à l'y décider, il a voulu l'y forcer. Je ne +vois effectivement que la dernière extrémité qui pourrait l'y réduire; +et c'est ici que Henri s'est trompé: car si sa sÅ“ur se livroit à cette +résolution hardie, il n'y auroit plus qu'une ressource pour elle; ce +seroit de fuir avec vous. On brave tout pour se livrer à l'amour; on ne +s'élève pas au-dessus des lois que la société impose à son sexe, pour +rétablir sa réputation. Je ne vous parle ni comme à un fils, ni comme à +un ami; mais si vous enlevez Adèle, que ce ne soit ni par l'entremise de +son frère, ni à son profit. Il a craint que vos projets ne +contrariassent les siens; il est venu au devant de vous: il vouloit vous +enchaîner à ses volontés, et vous vous êtes livré avec trop de +confiance». Je sentois que Philippe avoit raison; mais quand mon amour +impatient demandoit des moyens, j'étois désespéré qu'il ne m'offrît que +des réflexions. + +«Maintenant, ajouta-t-il, tirons de son projet ce qui peut être utile à +Adèle. Tout se borne à persuader M. de Saint-Alban de son innocence. Les +lettres supposées seroient nécessaires; vous ne les avez point, et il +n'est pas impossible de s'en passer. Plus M. de Saint-Alban aime sa +nièce, moins il doutera de sa justification; mais mademoiselle de +Miralbe se jetant dans les bras de son oncle lui donneroit trop +d'avantages, si véritablement il en est amoureux. Que ce soit lui, au +contraire, qui aille au devant d'elle, sa position change, et ce point +est essentiel à son repos encore plus qu'au vôtre. Ne connoissez-vous +pas une femme jeune, belle, d'une réputation qui, jusqu'à présent, a +réduit la calomnie au silence, une mère de famille...--Oui, Philippe, +m'écriai-je, madame de Florvel! et je n'y avois pas pensé! l'amie, +l'admiratrice sincère d'Adèle! Ah! c'est elle qui doit parler à M. de +Saint-Alban; c'est à la beauté à plaider pour la beauté, à la vertu à +venger l'innocence». Et la joie m'avoit rendu toutes mes facultés; +j'aurois tracé d'un trait le plaidoyer de madame de Florvel, j'aurois +disputé d'éloquence avec les plus grands orateurs de l'antiquité. Timide +lorsqu'il s'agit d'intrigues, si je pouvois m'élever jusqu'au sublime, +ce seroit pour défendre la vérité. Je retombai bientôt; en pensant +jusqu'à quel point je m'étois engagé avec Henri, je ne sentois plus que +l'embarras d'arrêter ses desseins, sans lui donner aucun soupçon que +j'agissois sans lui. + +«Que cela ne vous inquiète pas, me dit Philippe; travaillons à +rassembler les effets que renfermera la caisse, comme si elle devoit +partir demain: d'une part nous retarderons par l'impossibilité que le +peintre trouvera à achever son ouvrage dans la nuit; d'une autre, je me +charge de passer ce soir chez M. de Miralbe le fils, de lui annoncer que +j'ai la certitude que son père fait éclairer toutes vos démarches; je +lui désignerai celui des domestiques que j'ai vu causer avec votre +portier; je lui peindrai leur surprise en m'appercevant... Reposez-vous +sur moi. + +D'un coup d'Å“il il vous devineroit: j'espère qu'il aura besoin de +m'étudier. Il faut retarder ses dispositions, et non y renoncer». Je +laissai à Philippe l'honneur de mentir pour moi, et je me rendis chez +Florvel. + +Heureusement je le trouvai seul avec son épouse et M. de Nangis. Madame +de Florvel me félicita de l'innocence d'Adèle avec une joie si vive, +qu'elle augmenta ma confiance pour elle. J'ai souvent remarqué que si +l'amitié est plus rare entre les femmes que parmi nous, quand elle +existe aussi, elle a bien plus de force, soit qu'elle s'augmente de tous +les obstacles qu'elle a surmontés, soit que les femmes portent dans tous +leurs sentimens un peu de l'amour qu'elles répandent sur tout. Il étoit +impossible de parler des malheurs de mademoiselle de Miralbe sans +s'occuper de l'hypocrite cruauté de son père. Florvel, son épouse et +moi, nous étions à l'unisson. Si jamais indignation ne fut mieux +méritée, jamais aussi elle ne fut exprimée avec plus d'énergie. M. de +Nangis seul... M. de Nangis étoit le plus honnête des hommes; mais on +pouvoit croire que sa probité tenoit plus à sa foiblesse qu'à des +principes raisonnés: comme il n'auroit pas eu la hardiesse de faire le +mal, la volonté ne lui en étoit jamais venue; il vivoit dans le monde, +et doutoit qu'il y eût des méchans: douce sécurité, qui, en contribuant +à son bonheur, l'auroit fait paroître bien insupportable à quiconque +auroit eu besoin de lui dans une circonstance importante, si sa +foiblesse ne l'eût rendu incapable de résister à qui le pressoit +vivement, quand on lui prouvoit en même temps que son honneur ne couroit +aucun risque. Sans dire devant lui par quel moyen m'étoit venue la +lettre d'Adèle, je la leur communiquai; on croira aisément que les +renseignemens qu'elle m'y donnoit redoublèrent l'intérêt pour elle, et +la colère contre son père. + +C'est dans ces dispositions que je fis part à madame de Florvel du +service que j'attendois de son amitié; je le détaillois avec chaleur, et +j'étois d'autant moins pressé de finir pour connoître la réponse de +cette véritable protectrice d'Adèle, que je la lisois dans ses yeux en +même temps que je parlois; ils annonçoient la joie; elle sourioit, elle +applaudissoit par ses gestes. Qu'elle étoit belle en ce moment! Je +vivrois dix siècles que je me rappellerois sa figure telle que je la vis +alors, et je ne pourrois me la rappeler, quelque chagrin que j'eusse, +sans que le sourire de l'espoir vînt aussitôt se placer sur mes lèvres. + +Florvel s'offrit pour accompagner son épouse chez M. de Saint-Alban; il +se faisoit un plaisir de lui présenter les lettres qu'il avoit aidé à +retirer des mains de M. de Farfalette. J'avois prévu qu'il les +demanderoit; et ne voyant rien qui mène plus directement au but que la +vérité, je leur confiai le projet de Henri de Miralbe, les réflexions de +Philippe, que je donnai comme miennes, et l'impossibilité d'obtenir ces +lettres sans entrer dans une explication désagréable. Ainsi que +Philippe, ils ne virent qu'une difficulté de plus, et non un obstacle +insurmontable. Il est inutile d'observer que M. de Nangis avoit autant +de peine à croire aux calculs de Henri qu'à l'hypocrisie de son père. Ne +pouvant nier, il se soulageoit en criant contre les gens d'esprit; +ressource assez ordinaire de ceux qui en manquent. Du moins avouoit-il +de bonne foi qu'il se trouvoit trop heureux de n'en avoir que ce qu'il +en faut pour se conduire en honnête homme, aveu qu'on n'obtient pas +toujours de ceux que le génie effarouche. + +Je n'eus pas le temps de presser madame de Florvel de hâter sa démarche: +à peine avois-je fini de parler, qu'elle nous quitta pour faire sa +toilette, et donna les ordres pour sa voiture. Que j'aurois desiré +l'accompagner, ou pouvoir du moins me rapprocher du lieu où l'on alloit +décider le sort de celle qui disposoit du mien! Mais quitter Paris dans +un moment où Henri pouvoit venir me chercher dix fois dans une heure, +s'il ne me rencontroit pas, c'étoit une imprudence; je le sentis, et je +retournai chez moi après être convenu avec Florvel de l'endroit où il +trouveroit mon domestique, pour me faire savoir des nouvelles aussitôt +que possible. En rentrant je fis monter Charles à cheval; il partit pour +Versailles. + +Être inquiet, tremblant, à la fois agité par la crainte et par +l'espérance, c'est une cruelle situation sans doute; mais lorsqu'on +souffre, être obligé de paraître calme, joyeux même, c'est un supplice +au-dessus de tous ceux inventés par la barbarie humaine. Je l'éprouvois. +Le peintre que Philippe avoit trouvé m'attendoit; il s'empara de moi, +me força de m'asseoir: jamais je ne sentis plus vivement le besoin de +marcher. Il se fâchoit de me voir sans cesse détourner les yeux pour les +fixer sur une pendule dont la lenteur redoubloit mon impatience: il +exigeoit plus, il vouloit que je le regardasse en souriant, et +prétendoit que ma situation demandoit la plus douce sérénité. Il me fut +impossible d'y tenir: je me levai en lui disant de me dessiner comme il +pourroit, que d'avance je lui promettois d'être content. Il s'imagina +que je doutois de son talent, prétendit que je l'insultois, et je fus +obligé d'employer à l'appaiser plus de temps que n'en auroit exigé une +séance complète. L'usage où nous sommes tous maintenant de multiplier +nos portraits, me sauva de nouvelles persécutions: je lui en remis un +qui m'avoit été rendu dans une rupture; il consentit à copier, et je +pus du moins donner à mon corps une partie de l'agitation de mon esprit. + +Philippe revint de chez Henri de Miralbe. Il l'avoit d'autant plus +facilement persuadé de retarder d'un jour l'exécution de nos projets, +qu'il l'avoit trouvé prêt à partir pour la campagne, où il devoit passer +la nuit. C'étoit une partie arrangée en l'absence d'un jaloux: ainsi +l'amour du plaisir et l'insouciante amitié de Henri me sauvèrent +l'embarras de dissimuler avec lui. Cela me soulagea. + +Le jour déclinoit, et mon inquiétude alloit toujours en augmentant: le +pas d'un cheval ne frappoit pas mon oreille sans faire tressaillir mon +cÅ“ur. J'avois déjà compté cent fois le temps qu'il falloit pour aller à +Versailles, obtenir audience de M. de Saint-Alban, plaider la cause +d'Adèle, dire un seul mot à Charles, et pour que celui-ci revînt à +Paris: de dix minutes en dix minutes j'ajoutois à l'espace de temps qui +m'avoit d'abord paru suffisant; et je suis persuadé qu'il se trouvoit +trois heures de différence entre mon premier et mon dernier calcul, sans +que je pusse donner d'autre raison du motif qui me les avoit fait +regarder tous comme également justes, que la nécessité où j'étois +d'entretenir mon espoir. Enfin j'entendis dans la rue le fouet du +courier; il claquoit souvent et avec force. Charles m'auroit parlé, que +je ne l'aurois pas mieux compris. Je me précipitai à travers l'escalier: +je le reçus dans mes bras comme il descendoit de cheval; il me cria: +Bonne nouvelle! Il ne m'apprit rien, je le savois. + +Je desirois une explication, et Charles ne pouvoit que me répéter: +Bonne nouvelle; c'étoit tout ce que M. de Florvel lui avoit dit en lui +recommandant de partir sur-le-champ, et de m'engager à me trouver chez +lui, où il ne tarderoit pas à se rendre. + + + + +CHAPITRE XLVI. + +_La réussite._ + + +J'étois chez Florvel quand il arriva de Versailles, où, à la +sollicitation de M. de Saint-Alban, il avoit laissé son épouse. Ce +vieillard avoit volé au-devant de la conviction: il aimoit véritablement +sa nièce, et convenoit qu'il n'avoit jamais éprouvé de chagrin plus vif +qu'au moment où il s'étoit vu dans la nécessité de sévir contre elle. +Quoique la conduite de M. de Miralbe lui parût atroce, il en étoit plus +irrité que surpris. Il n'avoit pas dissimulé à madame de Florvel qu'il +soupçonnoit depuis long-temps son neveu de n'être qu'un tartuffe de +probité; mais entièrement livré à la joie de pouvoir fixer mademoiselle +de Miralbe près de lui, la colère avoit à peine trouvé place dans son +ame. Voici la conduite qu'il s'étoit proposé de tenir. + +Obtenir la révocation de l'ordre décerné contre Adèle; partir le +lendemain pour l'abbaye, accompagné de madame de Florvel; ramener sa +nièce dans sa maison avec la femme-de-chambre, qu'il jugeoit nécessaire +de ne pas laisser disparoître; la tenir en respect par la crainte et par +une déclaration du complot dans lequel elle avoit trempé, et qu'il +vouloit lui faire signer; dissimuler avec M. de Miralbe assez pour qu'il +pût s'excuser sur les apparences qui sembloient contre sa fille, pas +assez cependant pour lui ôter l'appréhension d'être démasqué, et +commencer sa punition par cet état d'anxiété si terrible pour les +hypocrites. + +Ce projet reçut en effet son exécution; la lettre-de-cachet obtenue par +M. de Saint-Alban fut aisément révoquée à sa sollicitation, il alla avec +madame de Florvel à l'abbaye, vit sa nièce au parloir, s'excusa de la +promptitude avec laquelle il l'avoit jugée, lui annonça qu'elle étoit +libre, et lui demanda si elle consentoit à venir prendre chez lui la +place qu'il lui avoit destinée. + +Ici je laisse parler Adèle. + +«Mon premier mouvement fut de surprise, le second de reconnoissance; je +m'y livrai avec transport, sur-tout à l'égard de madame de Florvel, à +qui je n'ai jamais eu que des obligations: mais l'air de satisfaction de +M. de Saint-Alban me rappela, malgré moi, ce qu'on m'a dit de l'amour +que je lui ai inspiré; et quoique l'amour tel que je le conçois ne +puisse se classer dans ma tête avec l'âge et les titres de celui qui me +parloit, j'ai frémi, mon cher Frédéric, à l'idée de me trouver à son +entière disposition. M'exposer à des scènes désagréables, voir +s'humilier devant moi un vieillard qui ne me paroîtra que ridicule, lors +même que je m'efforcerai de lui conserver le respect que je lui dois, et +l'amitié que ses qualités méritent; craindre peut-être qu'il n'abuse de +sa protection pour me réduire à la cruelle alternative d'être son +épouse, ou de retourner dans la maison de mon père; me livrer, en un +mot, au pouvoir d'un homme qui sera votre ennemi du moment qu'il se +déclarera hautement votre rival: voilà les réflexions qui m'assaillirent +coup sur coup. Il n'en falloit pas tant pour tempérer la joie que +m'avoit donnée l'annonce de ma liberté. M. de Saint-Alban s'apperçut de +mon inquiétude et de la gêne avec laquelle je répondois à ses discours +caressans; il me demanda s'il avoit trop auguré de ma générosité en +espérant que j'oublierois la facilité avec laquelle il s'étoit prêté aux +suggestions perfides de mon père. + +«Non, monsieur, lui dis-je; je suis incapable de conserver le moindre +ressentiment. Lorsque tout paroissoit m'abandonner, loin de vous +accuser, je vous ai plaint; et si je desirois que l'on vous désabusât, +c'étoit autant par le besoin de recouvrer mes droits à votre estime que +par la certitude que vous me vengeriez de l'injustice dans laquelle on +vous a entraîné. Mais loin que la faculté de rentrer dans le monde me +séduise, je n'y vois que de nouveaux dangers à craindre, et ce seroit +ajouter à vos bontés pour moi de permettre que je restasse dans ce +couvent. Il m'effrayoit lorsque la contrainte y enchaînoit mes pas; il +me paroîtra l'asyle de la paix quand je ne l'habiterai que de ma propre +volonté.--Ma chère Adèle, me répondit M. de Saint-Alban, le malheur +vous a aigrie.--Non, monsieur; ce que je vous demande est raisonnable, +et vous m'approuveriez sans doute si vous pouviez connoître les +réflexions que ma position me force de faire.--Ces réflexions +doivent-elles être un mystère pour moi?--Elles n'en sont point un pour +madame de Florvel. M. de Miralbe lui-même devinera mes motifs; et si +vous me promettez que M. de Saint-Alban ne me rappellera jamais à aucun +titre ce que je ne veux lui confier qu'à celui d'ami, je suis prête à +vous prendre pour juge.--Adèle, votre secret n'en est plus un pour moi; +vous aimez, n'est-il pas vrai?--Oui, monsieur.--Ainsi, si ce n'étoit pas +de votre aveu, du moins n'étoit-ce point contre votre gré que le marquis +de Farfalette...--Lui, monsieur! m'écriai-je avec autant de vivacité que +de dédain; oh! non. + +«La figure de M. de Saint-Alban, qui s'étoit assombrie à la certitude +que mes affections étoient engagées, reprit sa sérénité ordinaire en +apprenant que M. de Farfalette n'étoit pas son rival. J'ignore ce qui se +passoit alors en lui; mais il m'engagea à lui parler avec la plus grande +confiance. + +«Vous voyez, monsieur, lui dis-je, combien je suis infortunée d'avoir vu +se perdre ma réputation pour un être qui m'est au moins indifférent, et +vous jugerez avec quel raffinement de cruauté ont agi mon père et madame +de Valmont, en réfléchissant qu'ils m'ont placée, dans l'opinion des +hommes, au-dessous de celui qui seul pouvoit faire mon bonheur. Je ne +l'oublieroi jamais; je tiens à lui par tout ce qui séduit, par la +reconnoissance la plus vive: il m'avoit choisie pour femme dans un temps +où je n'avois que mon amour à lui offrir; j'ose assurer qu'il conserve +encore aujourd'hui pour moi les mêmes sentimens. Je n'ignore pas que ma +nouvelle situation met entre nous quelques obstacles que je ne +franchirai jamais sans nécessité: je l'avois promis à M. de Miralbe; il +connoissoit assez mon caractère pour avoir compté sur ma promesse. Mais +si je fais aux lois de la société le plus grand sacrifice qu'on puisse +exiger de moi, n'ai-je pas le droit de demander à mon tour qu'on me +sauve de toutes persécutions? Si je rentre dans le monde, je crains d'en +éprouver qui me seroient d'autant plus pénibles, que je ne pourrois +refuser mon estime et tous les procédés de l'amitié à celui... +Pardonnez-moi, monsieur, ajoutai-je en le fixant; il y a peut-être dans +ma prudence un peu trop de prévention: mais je vous assure qu'elle vient +moins de mes observations que des rapports qui m'ont été faits.--Adèle, +me répondit M. de Saint-Alban avec tristesse, on ne vous a point +trompée.--Eh bien! monsieur, soyez mon juge; dois-je rentrer dans le +monde? dois-je rester au couvent? je vous abandonne entièrement ma +destinée, persuadée que je n'aurai jamais à me repentir de ma +confiance.--Non, ma chère... fille, me dit M. de Saint-Alban. Comme +votre juge, je vous condamne à quitter cette abbaye à l'instant même; +comme votre ami, je vous jure de respecter votre repos; à titre d'oncle, +je vous promets d'être votre protecteur contre tous vos ennemis. Nous ne +sommes heureux ni l'un ni l'autre; nous parlerons ensemble de nos +peines: ce qu'Adèle me confiera sera un secret pour mademoiselle de +Miralbe; les observations que je ferai à mademoiselle de Miralbe, Adèle +ne me les reprochera jamais: mais ni l'une ni l'autre ne me cacheront +rien dans aucune circonstance. Je suis de bonne foi, et vous me croirez +aisément quand je vous dirai qu'il entre plus de calcul que de passion +dans l'amour que j'ai pour vous. Je craignois de vous perdre après avoir +joui de votre société, qui chaque jour me deviendra plus nécessaire; je +voulois vous épouser pour vous enchaîner à mon sort. Ce qui prouve que +l'on déraisonne à tout âge, c'est que j'avois tout-à -fait oublié que ce +qui étoit le comble du bonheur pour moi ne devoit pas l'être pour vous. +Promettez-moi de ne jamais m'abandonner sans mon aveu, et je vous +promettrai de tout faire pour que vous ne m'abandonniez jamais. + +«Il me tendoit une main à travers les grilles du parloir; je m'en +emparai et la portai sur mon cÅ“ur: ce fut toute ma réponse. «Vous êtes +bien coquette, me dit-il avec une apparence de gaieté qui déguisoit mal +son attendrissement; vous me défendez de vous aimer, et vous employez +tout votre art à me séduire. Si j'avois quarante ans de +moins...--Excellente réflexion! s'écria madame de Florvel: mais je +n'étois pas venue ici pour être témoin d'une scène d'amour, et je ne +souffrirai pas que l'on profane le parloir de madame l'abbesse; j'en +serois responsable devant Dieu et devant le grand oncle de mademoiselle +de Miralbe... Elle ne prenoit un ton léger que pour nous tirer +réciproquement d'une position gênante. Nous lui tînmes compte de sa +complaisance, et nous quittâmes le couvent avec toute la promptitude +possible. + +«Pendant la route, nous n'eûmes point d'entretien particulier. M. de +Saint-Alban expliqua ses intentions à ma femme-de-chambre; elle promit +une entière soumission à ses volontés. Elle déteste mon père et madame +de Valmont; aussi les a-t-elle traités avec si peu de ménagement, que je +lui aurois imposé silence si mon oncle ne m'eût plusieurs fois fait +signe qu'il mettoit quelque intérêt à tous ces détails. + +«Je n'ai point osé parler de vous à madame de Florvel; ce n'étoit pas là +le moment. Je dois respecter la foiblesse et les bontés de M. de +Saint-Alban: mais, mon cher Frédéric, je ne doute pas de la chaleur que +vous avez mise à me servir; l'idée que vous m'avez toujours crue digne +de vous est si douce, qu'elle suffiroit à mon cÅ“ur. Combien vous +augmentez vos droits à ma reconnoissance! et comment oublierois-je que +vous êtes tout pour moi, quand toutes vos actions m'en rappellent à +chaque instant le souvenir? + +«En arrivant à Versailles, M. de Saint-Alban a eu la complaisance de me +prévenir que j'étois libre d'écrire et de recevoir des lettres. Je l'ai +remercié de cette marque de confiance. Il m'a répondu qu'il iroit +toujours au devant de mes desirs, afin de m'ôter jusqu'à l'idée d'en +former qui fussent contraires à l'intimité qu'il veut établir entre +nous. Son amabilité me fait regretter de plus en plus qu'il ait usé son +existence à courir après des chimères; il étoit né pour connoître le +bonheur: puisse ma reconnoissance suffire à celui qu'il peut encore +raisonnablement espérer! Ainsi, mon cher Frédéric, nous nous écrirons +directement; c'est une consolation. Le temps viendra... je n'en ai +jamais moins douté qu'à présent; j'ai le cÅ“ur gros d'espérance. + +«Madame de Florvel m'a quittée aussitôt qu'elle m'a vue établie dans la +maison de mon oncle; elle est retournée chez elle, où sans doute elle a +déjà reçu votre visite. Mon ami, quelle femme respectable! et que ceux +qui mettent leurs erreurs sur le compte de leur sensibilité reçoivent +d'elle un terrible démenti! Est-il possible d'être plus sensible et plus +sage que madame de Florvel? C'est la gloire de notre sexe. Quand je +pense à l'amitié qu'elle a pour moi, et qu'un sentiment intérieur me dit +que j'en suis digne, il m'est bien difficile de n'avoir pas un peu de +fierté. M. Durmer, vous, elle et M. de Saint-Alban, voilà toute la +famille que mon cÅ“ur adopte. J'espère y joindre un jour mon frère, et +lui prouver que je respecte dans la prospérité les engagemens pris dans +le malheur. M. de Saint-Alban consent à le voir; le zèle qu'il a mis à +m'obliger lui a fait plaisir: mais il n'est pas entièrement revenu des +préventions que mon père lui a inspirées contre lui, et que quelques +étourderies prononcées n'ont que trop justifiées. Je les adoucirai +réciproquement; car je n'ignore point que Henri ne supporte ni les +remontrances, ni les conseils. Je vais lui écrire, et je m'arrangerai +pour que leur première entrevue ait lieu en société: il faut, pour ainsi +dire, les accoutumer à se revoir... + +«J'ai interrompu ma lettre pour assister à une scène qui m'a fait mal. +M. de Saint-Alban avoit dépêché un courier à mon père, avec invitation +de se rendre chez lui à six heures précises du soir. Il lui avoit caché +mon retour, et avoit donné des ordres pour qu'il arrivât jusqu'à nous +sans être averti. Nous étions seuls quand on l'annonça. Je me levai; je +tremblois de toutes mes forces. L'étonnement de M. de Miralbe en jetant +les yeux sur moi me rassura; j'oubliai qu'il étoit mon ennemi et mon +père, et j'osai considérer l'hypocrisie lorsqu'elle craint d'être +démasquée: c'est véritablement alors qu'elle est dans toute sa laideur. +Il n'osoit plus me regarder; il craignoit de me marquer de l'amitié ou +de la colère: il auroit voulu interroger M. de Saint-Alban; et, retenu +par l'appréhension de se laisser deviner, il essayoit de lire sur sa +figure l'attitude qu'il devoit prendre: mais mon oncle, qui jouissoit +sans doute de son embarras, et qui vouloit le prolonger, s'étoit composé +un de ces airs insignifians dont on ne peut rien augurer, soit en mal, +soit en bien. Je suis persuadée que nous restâmes dans la même situation +pendant plus de cinq minutes. Enfin M. de Saint-Alban pria mon père de +me féliciter d'avoir conservé des amis capables de prouver mon +innocence. Il lui expliqua ma sortie du couvent dans le plus grand +détail, ne lui laissa point ignorer les dispositions de ma +femme-de-chambre, excepté dans ce qui avoit rapport à lui. M. de +Miralbe revint alors à son caractère, jura qu'il s'étoit apperçu que +madame de Valmont avoit contre moi des motifs particuliers de jalousie, +mais qu'il ne l'auroit jamais crue capable d'abuser de la tendresse d'un +père pour en faire l'instrument de ses vengeances: il promit de rompre +avec elle, et vint à moi pour m'embrasser. L'enfer se seroit ouvert +derrière moi, qu'il m'eût été impossible de ne pas reculer. Il +s'apperçut du mouvement que je fis, eut la prudence de ne pas s'avancer, +et l'adresse de s'emparer de la conversation avec tant de promptitude, +qu'il seroit parvenu à déguiser la rage qui le dévoroit à des yeux moins +pénétrans que ceux de M. de Saint-Alban. Il insista beaucoup sur la +nécessité de punir ma femme-de-chambre, et parut atterré quand mon oncle +lui observa qu'il avoit des raisons pour qu'elle restât à mon service. +Je demandai la permission de me retirer, en alléguant qu'il m'étoit +difficile de résister plus long-temps aux diverses émotions que j'avois +éprouvées dans la journée. M. de Miralbe, que ma présence humilioit sans +doute plus encore que la sienne ne me gênoit, m'engagea à prendre de moi +le plus grand soin, et me pria de lui faire donner souvent de mes +nouvelles. + +«Resté seul avec mon oncle, il employa toute son adresse pour me +desservir auprès de lui, non pas en lui disant du mal de moi, mais en me +plaignant beaucoup de m'être attachée à un individu dont la naissance +étoit un problême dangereux à résoudre, et la conduite peu digne +d'éloges; il lui fit entendre que vous étiez le sujet de la haine qui +existoit entre madame de Valmont et moi: il croyoit opérer un grand +effet en me plaçant sur la même ligne que cette femme, et en excitant +la jalousie de M. de Saint-Alban; celui-ci parut impassible. M. de +Miralbe le quitta avec autant de mécontentement intérieur qu'il +affectoit de reconnoissance pour le zèle que son oncle avoit mis à +réparer l'injustice dont j'avois été la victime. + +«La calomnie n'est jamais sans effet; aussi me suis-je apperçue, aux +discours de M. de Saint-Alban, que mon père avoit alarmé sa tendresse +pour moi, et qu'il vous croyoit indigne de mon attachement. Comme je ne +veux le gagner qu'à force de franchise, je ne lui ai point caché que la +conversation de M. de Miralbe avoit laissé dans son ame des préventions +qu'il m'importoit de détruire, et je lui ai promis un récit sincère de +tout ce qui a rapport à notre liaison. Je suis bien aise qu'il se soit +ainsi placé de lui-même dans la nécessité d'être mon confident; nous +n'y perdrons ni l'un ni l'autre. Une seule chose m'embarrasse, mon cher +Frédéric: que lui dirai-je de votre naissance? Si je parois ignorer +votre secret, que pensera-t-il d'un mystère que vous avez cru devoir +garder avec moi? Pouvez-vous m'autoriser à le lui confier? Je ne le +crois pas; je sens même qu'il ne vous est pas permis d'en disposer, car +il ne vous appartient point à vous seul. Guidez-moi dans ce récit qui me +semble bien embarrassant. Se taire avec M. de Saint-Alban, c'est +renoncer aux services qu'il peut nous rendre, et reculer le terme de nos +espérances. Croyez, mon ami, que si Adèle étoit libre, elle ne +répondroit aux questions qui vous concernent que par l'éloge de votre +caractère: elle vous met au-dessus de tout; et bien loin d'avoir jamais +desiré un nom, un rang, une fortune pour vous en rendre maître, elle +regrettera toujours son ancienne pauvreté. C'étoit pour elle la +certitude de vous appartenir.» + + + + +CHAPITRE XLVII. + +_Les difficultés s'applanissent._ + + +Heureusement je pouvois lever l'obstacle qui s'opposoit à l'entière +confidence qu'Adèle avoit promise à M. de Saint-Alban; mais comme je +craignois que la liberté de recevoir des lettres ne cachât quelques +piéges, et que d'ailleurs aucune circonstance ne pouvoit m'autoriser à +laisser des traces de la convention faite entre M. de Montluc et moi, je +lui répondis que les raisons qui jusqu'à ce jour s'étoient opposées à ce +que j'avouasse ma famille, venoient de disparoître. Je lui fis une +histoire détaillée de la persécution que M. de Montluc avoit éprouvée +pour s'être marié sans le consentement de son père, et j'attribuai à la +crainte qu'il eut de me voir enveloppé dans la même proscription, le +silence qu'il garda sur ma naissance devant les lois et devant tout le +monde. + +N'ayant vécu depuis que par les bienfaits de madame de Sponasi, qui +s'étoit chargée de me faire élever, il avoit craint pour moi la fierté +d'un grand nom unie à la pauvreté, et il avoit sacrifié son amour +paternel à mon bonheur, ou peut-être à quelques idées fausses, bien +excusables après les chagrins auxquels il s'étoit vu en proie. Un des +plus grands inconvéniens de l'injustice sur les cÅ“urs sensibles, est de +les exalter. Madame de Sponasi, prête à mourir, m'avoit révélé le secret +de ma naissance; et je me disposois à réclamer mon nom, soit par le +secours des lois, soit en réveillant la tendresse de mon père, quand M. +de Montluc lui-même, dont la position se trouvoit changée par le décès +de son frère aîné, m'écrivit en m'engageant à venir le voir. + +Voilà le véritable motif de mon voyage à Téligny. J'y avois retrouvé les +parens les plus tendres et les plus respectables. La nouvelle de +l'enlèvement de mademoiselle de Miralbe avoit précipité mon retour. +Quelque chose au monde pouvoit-il m'occuper quand je la savois sacrifiée +aux calculs du père le plus injuste et le plus intéressé? Maintenant que +la protection de son oncle me rassuroit sur son sort, j'allois penser à +assurer le mien, et céder aux desirs bien naturels de M. de Montluc et +de son épouse. Je n'osois prier mademoiselle de Miralbe d'engager M. de +Saint-Alban à nous servir de son crédit pour faire constater mon état, +sans ébruiter dans les tribunaux les malheurs passés de mon père; mais +j'espérois trouver, dans cette occasion importante, tous les amis qui +m'avoient chéri, lorsque les qualités que leur indulgence me prêtoit +étoient mes seuls titres à leur bienveillance. + +On croira, sans que je le dise, que, dans ma lettre, je n'oubliai ni +l'éloge de M. de Saint-Alban, ni la fortune dont je jouissois, et que je +négligeai encore moins de relever l'éclat de la maison de Montluc: je le +répète, c'étoit une des plus anciennes de la Provence. Pour mettre Adèle +dans la possibilité d'apprécier la vérité de mon récit, je lui marquai +que Philippe s'étoit empressé de me seconder dans les affaires que cette +découverte m'avoit occasionnées, et qu'à toutes les obligations qui +m'attachoient déjà à lui, je devois ajouter celle d'avoir bientôt un nom +qui me permît d'aspirer à elle. + +Ma lettre partie, je concertai effectivement avec Philippe les moyens de +mettre à profit la bonne volonté de M. de Montluc. Son amitié alloit +toujours plus vîte que mes desirs dans tout ce qui pouvoit m'être utile: +il avoit déjà vu le notaire du frère aîné de mon père à venir; et des +renseignemens pris il résultoit que ses biens seroient faciles à +dégager, que nous possédions plus qu'il ne falloit pour y rentrer avec +avantage; car parmi les créanciers du mort, la plupart consentiroient à +des arrangemens équitables, pour être payés de suite, plutôt que de +s'exposer aux lenteurs, à l'incertitude et à la rapacité de la justice +et des hommes de loi. Philippe disposoit pour moi de sa fortune avec un +plaisir si vif, qu'il m'ôtoit la possibilité de l'en remercier. «Je ne +l'ai amassée qu'à votre intention, me répétoit-il sans cesse; je vous +connois, et je suis persuadé qu'il n'est pas de plus fort lien pour +vous enchaîner que celui de la reconnoissance. Votre attachement pour +madame de Sponasi, votre respect pour sa mémoire, me garantissent votre +conduite envers moi. Mon cher Frédéric, j'attache mon souvenir à toutes +les époques de votre vie: vous ne pourrez jamais cesser de m'aimer; +c'est le seul vÅ“u que j'ai formé en vous serrant dans mes bras le jour +de votre naissance». Vingt fois je fus tenté de lui proposer des sûretés +pour l'argent qu'il me prêtoit: je n'osai pas, et je fis bien; je +sentois comme lui que sa plus forte assurance étoit dans sa générosité +et dans mes sentimens. + +Il me fit signer les procurations qu'il crut nécessaires, et partit pour +Téligny afin d'arranger avec M. de Montluc tout ce qui avoit rapport à +la succession de son frère et à mes intérêts. Il est inutile de +rappeler que M. de Montluc ne connoissoit Philippe que comme ayant joui +de la confiance de madame de Sponasi, et qu'il ne m'avoit paru avoir +aucun soupçon du principal motif de cette confiance. J'abandonnai à +Philippe le soin de parler ou de se taire à cet égard; mais il me dit +qu'il regardoit le silence comme le parti le plus prudent. Je lui en sus +bon gré. + +Trois jours s'étoient écoulés sans que je reçusse des nouvelles d'Adèle, +et je souffrois d'autant plus que je n'osois me fier à M. de +Saint-Alban: non que je lui crusse un caractère semblable à celui de M. +de Miralbe; mais ayant peine à me persuader qu'il eût de bonne foi +renoncé au projet d'épouser sa nièce, j'appréhendois que l'amour ne lui +suggérât l'idée d'intercepter notre correspondance. Privés de tous +moyens de nous voir, s'il parvenoit à nous empêcher de nous écrire, +combien n'auroit-il pas de ressources pour essayer de me nuire auprès +d'Adèle! Et quand bien même il n'y réussiroit pas, ne suffisoit-il pas +qu'il le tentât, pour nous rendre également malheureux? L'amour ne va +guère sans être escorté des soupçons, sur-tout lorsqu'il n'a que des +réflexions pour tout aliment. Je n'osois confier mes inquiétudes à +madame de Florvel, et son époux ne s'étoit pas trouvé chez lui lorsque +je m'y étois présenté. En vain je formois le projet d'aller à +Versailles, de pénétrer jusqu'à Adèle; la crainte de la perdre auprès de +son oncle me retenoit. Je voyois à la fois en lui un protecteur +dangereux, et cependant le seul être qui pût la défendre contre un +ennemi bien plus redoutable encore. + +Le soir du troisième jour, je reçus le billet suivant: + +«Je viens de subir une terrible épreuve; M. de Saint-Alban m'assure que +c'est la dernière: il y a dans ses caresses quelque chose de si tendre +et de si paternel, que j'ose me livrer aux plus grandes espérances. Je +lui ai fait sur notre liaison le récit qu'il attendoit de moi, et mes +discours sur votre famille ont été conformes à votre dernière lettre. Je +l'ai répété, parce que vous l'avez dit: soyez M. de Montluc pour tout le +monde, et restez toujours Frédéric pour votre Adèle. + +«Mon oncle m'a écouté avec le plus grand sang-froid; pas la moindre +question qui annonçât du doute ou de l'intérêt. J'ai cru du moins qu'il +alloit me faire quelques objections; aucune: il s'est contenté de me +prier de ne plus vous écrire sans son consentement. Je n'ai pas voulu +promettre. «Du moins, m'a-t-il dit, vous m'accorderez bien quatre jours; +je vous les demande comme une grace». J'ai consenti. Depuis il n'a +cessé de me donner des marques de son amitié; mais il ne m'a point parlé +de vous. J'ai su qu'il s'est entretenu long-temps avec M. de Florvel, et +plus encore avec M. de Nangis, qu'il aime beaucoup, parce qu'il a été +mon tuteur, et qu'il pourroit encore le devenir: ce sont ses +expressions. + +«Aujourd'hui il m'a demandé si je vous avois écrit.--«Vous savez bien, +monsieur, que je vous ai accordé quatre jours». Il a souri de l'humeur +qui perçoit dans ma réponse. «Eh bien! m'a-t-il dit, je vous prie +d'engager de ma part M. de Téligny à venir demain dîner avec vous; vous +le préviendrez que nous ne serons que nous trois». Je vous envoie +l'invitation, mon cher Frédéric; et si votre joie est égale à la mienne, +vous êtes en ce moment le plus heureux des hommes. Demain je vous verrai +chez mon oncle: vous lui plairez, j'en suis sûr; vous l'aimerez aussi. +Puisqu'il vous ouvre sa maison, qu'il observe lui-même que nous ne +serons qu'entre nous.... Si je vous faisois part de toutes mes pensées, +ma lettre ne vous parviendroit pas aujourd'hui. Livrez-vous aux vôtres, +et vous connoîtrez celles qui occupent votre Adèle.» + +Je n'ai jamais eu plus de plaisir et moins d'amour-propre qu'en recevant +cette lettre: la certitude d'être admis chez M. de Saint-Alban comme +époux futur de sa nièce me combloit de joie; mais la crainte de ne pas +répondre à l'idée qu'Adèle lui avoit donnée de moi la tempéroit +beaucoup; peut-être sans cela aurois-je manqué de forces pour la +supporter. La joie trouble l'esprit, la crainte l'anéantit; je m'en +apperçus; car je me surpris plusieurs fois arrangeant ce que je dirois, +comme si je devois faire une harangue, et concertant mes réponses comme +si l'on m'eût communiqué d'avance les questions qu'on m'adresseroit. Il +m'arriva ce qui arrive en pareille circonstance à tout le monde; c'est +que rien de ce que j'avois préparé ne me servit, et ce fut un très-grand +bonheur. Les plus sots sont toujours ceux qui n'ont que de l'esprit +d'apprêt. Adèle étoit présente lorsque l'on m'annonça: en la voyant +j'oubliai tout, jusqu'à la présence de M. de Saint-Alban; et sans oser +me livrer aux transports que sa vue m'inspiroit, sans pouvoir lui +adresser une seule parole, je m'arrêtai pour la considérer. Combien les +malheurs qu'elle avoit éprouvés depuis notre séparation avoient ajouté à +ses charmes et à l'intérêt qu'elle m'inspiroit! je contemplois à la fois +et avec extase l'élève de M. Durmer, la victime de M. de Miralbe, la +protégée de M. de Saint-Alban, la plus jolie de toutes les femmes, et +l'épouse adorée qui m'étoit destinée. + +Mon immobilité tenoit à trop de passions pour me donner l'air stupide; +M. de Saint-Alban, loin de mal en augurer, eut la bonté de prévenir les +remerciemens que je lui devois, et la complaisance d'entamer la +conversation par le chagrin que j'avois éprouvé en apprenant la conduite +qu'on avoit tenue avec sa nièce. C'étoit me donner beau jeu; aussi +passai-je subitement d'une insensibilité apparente à l'explosion des +sentimens qui m'agitoient. Sans effort, notre entretien devint aussi +intéressant que le sujet que nous traitions; et, avant de nous mettre à +table, il régnoit entre nous un ton de confiance qui auroit étonné +quiconque en eût été témoin, avec la certitude que, nous voyant pour la +première fois, nous avions tous les deux formé le projet d'être sur la +réserve: mais nous parlions d'Adèle, et elle étoit présente. + +Quand nous fûmes rentrés dans le salon, il m'entretint de mes parens, et +m'offrit avec beaucoup de grace tous les services qui dépendraient de +lui. «Ceci est pour vous, me dit-il; maintenant, parlons de moi. J'ai +grande envie de marier Adèle, et plus d'envie encore de ne jamais m'en +séparer: croyez-vous que la condition de demeurer avec moi ne soit point +un obstacle aux projets que j'ai formés pour elle»? On croira sans peine +que je n'hésitai point à assurer que cette condition seroit un bonheur +de plus pour quiconque osoit aspirer à la main de mademoiselle de +Miralbe. «Eh bien! me répondit-il, dès ce moment ma maison vous est +ouverte. J'ai des torts à réparer; et quoique ma nièce m'ait plusieurs +fois répété qu'elle les avoit oubliés, je suis persuadé qu'avec votre +secours je la forcerai du moins à ne jamais se les rappeler sans +plaisir». Adèle se chargea de notre réponse, et la fit avec tant de +sensibilité, que ce vieillard convint qu'il lui avoit une obligation +dont il ne pourroit jamais s'acquitter; c'étoit de lui avoir fait faire +connoissance avec son cÅ“ur: «un peu tard, il est vrai, disoit-il avec +gaieté; mais ce n'est pas sa faute.» + +«Je connois les secrets de votre famille, ajouta M. de Saint-Alban: ils +sont l'effet du malheur; on peut les réparer. Vous connoissez aussi ceux +de la famille d'Adèle: ils reposent sur le crime; il faut les punir. M. +de Miralbe est un abominable homme, dangereux pour tous ceux qui sont +sous sa dépendance. Heureusement il est sous la mienne, et je compte +lever tous les obstacles qu'il m'opposera, à l'aide de l'espoir de mon +héritage, qu'il n'aura jamais. Celui qui ne calcule que son intérêt +doit être sacrifié aux pieds de l'idole auquel il a tout immolé. La +crainte d'une rupture avec moi le rendra souple à mes volontés; mais +pour ne pas nous exposer à mille tracasseries, je vous conseille de ne +venir chez moi que rarement, jusqu'au jour où vous serez en possession +du nom qui vous appartient. Vous sentez qu'avant cette époque je ne peux +prononcer le mot de mariage; et comme il entre dans mes vues qu'il soit +aussitôt fait que proposé, la contrainte que je vous impose trouvera +bientôt sa récompense. Écrivez à M. et à madame de Montluc de se rendre +à Paris; j'attends de votre complaisance que vous voudrez bien me +présenter à eux: le reste me regarde. Ils trouveront tout ici disposé +selon leurs vues et les vôtres. + +Je promis à M. de Saint-Alban de lui obéir en tout, et je tins parole, +excepté que je lui rendois des visites plus fréquentes que je ne le +trouvois moi-même raisonnable dans les circonstances où nous étions; +mais il étoit trop difficile de me priver de voir Adèle, quand tout +s'unissoit pour me tenter. Florvel, son épouse et M. de Nangis étoient +devenus la société intime de M. de Saint-Alban; ils formoient aussi la +mienne, et je ne pouvois apprendre qu'ils alloient à Versailles sans +céder au désir de les accompagner. Nous étions si bien d'accord quand +nous nous trouvions réunis! L'oncle de mademoiselle de Miralbe oublioit +avec nous le rôle de courtisan pour ne laisser voir que l'homme aimable, +sensible et généreux; il ne nous cachoit pas ses regrets d'avoir vieilli +en cherchant sans cesse le bonheur hors de lui. Il faisoit des projets; +et si l'illusion, naturelle aux hommes, l'empêchoit d'appercevoir que +ses desirs et sa vieillesse ne s'accordoient point, notre amitié nous +privoit également de la faculté d'y réfléchir. Quoiqu'il eût près de +soixante et dix ans, il calculoit l'avenir comme nous; malgré notre +jeunesse, nous comptions comme lui. Puisque la mort n'a point d'âge, +l'espérance de la vie ne peut avoir de bornes. + +Henri de Miralbe venoit aussi souvent chez son oncle; mais il n'étoit +jamais de nos petits comités: il aimoit trop les plaisirs bruyans pour +en chercher au milieu de nous; et la crainte de paroître faire sa cour +l'éloignoit de tout ce qui auroit pu lui donner l'apparence d'une +complaisance servile. La société nombreuse convenoit mieux à son genre +d'esprit; il y brilloit. C'étoit aussi les jours où l'on recevoit du +monde, qu'Adèle avoit soin d'inviter son frère. Dans l'appréhension de +rencontrer son fils, M. de Miralbe ne venoit guère que le matin: ainsi +la haine qui existoit entre eux me sauva l'embarras de me trouver avec +lui avant l'époque fixée par M. de Saint-Alban. + +Cette époque arriva. M. et madame de Montluc eurent la bonté de se +rendre à mon invitation; ils vinrent à Paris, descendirent chez moi. Le +mari par ses connoissances et son aménité, l'épouse par sa douceur +obligeante, réussirent auprès de l'oncle d'Adèle; il étoit fait pour +apprécier leur mérite. La reconnoissance que ce couple respectable +portoit à la mémoire de madame de Sponasi, l'amitié dont nous nous +étions donné des preuves, les avantages réciproques que nous trouvions +dans l'union de nos sentimens et de nos intérêts, valoient bien les +droits de la nature; et si nous faisions illusion à ceux qui nous +entouroient, c'est que nos cÅ“urs nous trompoient nous-mêmes. M. de +Saint-Alban nous avoit servis avec tant de chaleur, qu'en moins de huit +jours je fus en possession des titres nécessaires pour prendre le nom de +Montluc; tout ce que la faveur peut ajouter aux formalités des lois me +fut prodigué plutôt qu'accordé. Sans autre ambition que celle que +m'inspira l'amour, je parvins au-delà de ce que je devois prétendre: +mais je puis affirmer avec vérité que je n'éprouvai pas le moindre +mouvement de vanité; la certitude d'épouser mademoiselle de Miralbe ne +laissoit pas en moi de place à un sentiment si petit. Qu'elle fût +toujours restée Adèle, et jamais, jamais je n'aurois desiré être autre +que Frédéric. + + + + +CHAPITRE XLVIII. + +_Contrat de mariage et testament._ + + +M. de Saint-Alban fixa le jour où il devoit proposer notre union à M. de +Miralbe, en convenant lui-même que jamais affaire ne lui avoit paru +aussi embarrassante à traiter. «Non pas, disoit-il, que je ne sois sûr +de réussir. Si mon neveu osoit me résister ouvertement, je l'accablerois +à la fois de la preuve de ses crimes, de mon indignation et de mon +crédit; mais je voudrois éviter l'éclat. Je m'attends à bien des +objections, à mille petits moyens détournés qui révolteront ma patience; +je songerai qu'il s'agit du bonheur de ma chère Adèle, et je tâcherai de +me contraindre.» + +M. de Miralbe, qui sans doute payoit quelques domestiques de son oncle +pour être instruit de ses actions, n'ignoroit pas mes visites fréquentes +chez lui: aussi ne parut-il surpris de la proposition de M. de +Saint-Alban qu'autant qu'il le falloit pour donner plus de prix à son +consentement. Il se défendit de marier sa fille par l'impossibilité où +il se trouvoit de lui compter l'argent qui provenoit de sa tutelle, +prétextant avoir placé depuis peu des fonds considérables dans une +entreprise excellente, mais qui ne devoit rien rendre avant trois ans. +M. de Saint-Alban leva cette difficulté en mon nom, en assurant que je +consentirois volontiers à attendre jusqu'à cette époque, et même plus +long-temps si cela étoit nécessaire. Afin de ne pas lui donner d'ombrage +sur sa générosité envers mademoiselle de Miralbe, il le prévint qu'il se +trouvoit lui-même assez gêné pour ne pas agir avec elle comme il se +l'étoit promis, et qu'il regrettoit de borner à cent mille livres le +présent qu'il vouloit lui faire. «Mais, ajouta-t-il, elle n'y perdra +rien, puisque mes biens doivent vous appartenir un jour, et je vous +charge de la dédommager du tort que je lui fais malgré moi». Soit que +cette assurance rendît M. de Miralbe docile, soit qu'il eût d'avance +calculé le danger de s'opposer à une volonté décidée de celui dont il +convoitoit l'héritage, il céda avec grace, ne quitta son oncle qu'après +avoir fait mille caresses à Adèle, et pris jour pour recevoir la visite +de M. et de madame de Montluc. + +Ils se rendirent effectivement chez lui, et lui demandèrent sa fille, +suivant les formes usitées alors. Ils furent accueillis avec les plus +grandes démonstrations d'amitié, reçurent mille félicitations sur le +bonheur d'avoir retrouvé un fils digne d'eux; félicitations qui lui +furent reportées, à l'égard d'Adèle, avec plus de justice et sans doute +aussi plus de sincérité. M. de Montluc, qui paroissoit posséder toute ma +fortune, parla des avantages qu'il se proposoit de me faire. M. de +Miralbe, soulagé de pouvoir du moins exhaler sa haine contre quelqu'un, +jura que jamais Henri ne rentreroit en grace auprès de lui, et que tous +ses biens appartiendroient à celui de ses enfans dont il n'avoit qu'à se +louer; mais il s'abstint d'entrer dans aucun détail, en observant qu'il +avoit promis à M. de Saint-Alban de lui céder la satisfaction de veiller +aux intérêts de mademoiselle de Miralbe. + +Cette visite faite et rendue, il me fut permis de voir Adèle tous les +jours, de lui parler de ma joie, de lire dans ses regards les mouvemens +de la sienne. La certitude d'être unis étoit pour nous un état de +félicité et de surprise: nous eussions été trop à plaindre d'en douter +un seul instant, et cependant nous ne pouvions le croire. Ce mélange +d'inquiétudes sans motif, d'assurance si voisine de la crainte, ne peut +se concevoir que par ceux que l'amour et l'espoir ont long-temps agités. +Hélas! nous nous étions déjà vus si près du bonheur, un événement si +imprévu nous en avoit déjà éloignés avec tant de violence, que nous +n'osions qu'en tremblant nous confier aux présages heureux qui nous +entouroient. Combien de fois ne regrettâmes-nous pas le sort de ceux qui +ne portent à l'autel qu'un cÅ“ur brûlant de desirs! Mais quand on a de la +fortune, il faut des contrats; ce qui souvent demande plus de temps que +les amans ne voudroient en accorder. + +Enfin la minute du mariage de nos biens fut arrêtée par M. de +Saint-Alban; lui et M. de Montluc approuvèrent le compte que le père de +mademoiselle de Miralbe rendit de sa tutelle: ils stipulèrent les +époques de paiement; en un mot, ils prirent d'un côté comme de l'autre +toutes les précautions que l'intérêt et la méfiance déguisent sous les +noms les plus honnêtes. Le notaire fut chargé d'apporter son acte le +lendemain. Nous devions tous souper chez M. de Saint-Alban, et signer. +Mes amis, ceux d'Adèle, nos parens, nous félicitoient et se félicitoient +avec plus ou moins de franchise. Philippe, l'excellent Philippe, +jouissoit de son ouvrage, de mon bonheur et de ses sacrifices. Comme il +m'embrassa de bon cÅ“ur la veille de ce jour si long-temps desiré! + +Mon imagination étoit trop exaltée pour que le sommeil pût un moment en +suspendre l'activité! Levé de bonne heure, je me proposois de me rendre +le plutôt possible à Versailles, quand je reçus ce billet d'Adèle: + +«Mon oncle a passé une nuit terrible. Les médecins prétendent que c'est +une attaque d'apoplexie. À chaque instant il perd connaissance, et +paroît sur-tout souffrir horriblement de ne pouvoir parler. Je ne sais +qui a averti M. de Miralbe, il est arrivé ce matin à six heures. Il m'a +recommandé, avec beaucoup de douceur, de retirer les invitations faites +pour aujourd'hui. Je viens d'en charger le secrétaire de mon oncle. Je +n'écris qu'à vous et à Henri, et je retourne servir mon protecteur. +Adieu, mon cher Frédéric. Venez voir M. de Saint-Alban: si le ciel +permet que son état s'améliore, son amitié sera flattée des témoignages +de la vôtre. Je croyois avoir épuisé la coupe du malheur; j'ignorois +celui de trembler pour les jours d'un être aussi cher. Adieu, mon ami.» + +Je partis presque aussitôt pour Versailles, accompagné de M. et de +madame de Montluc: nous gardâmes en route le plus profond silence; nous +craignions réciproquement de nous communiquer nos alarmes et nos +soupçons. En arrivant, nous demandâmes des nouvelles de M. de +Saint-Alban; elles étoient toujours telles qu'Adèle me les avoit +données. M. de Miralbe vint nous recevoir, et ne demeura avec nous qu'un +moment, en s'excusant sur les soins que l'état de son oncle exigeoit. Il +étoit pâle; son regard n'avoit point d'assurance: Dieu seul connoît le +sentiment qui l'agitoit alors. Nous restâmes dans l'espérance de voir sa +fille, mais sans oser la faire avertir: les occupations auxquelles elle +se livroit étoient si sacrées, que l'amour même se fût reproché de l'en +distraire. M. de Nangis, Florvel et son épouse arrivèrent quelque temps +après nous: nous passâmes quatre heures ensemble, sans voir d'autres +individus que les médecins, qui ne conservoient point d'espérance, et +quelques valets dont la fonction paroissoit bien plus être de nous +observer, de nous empêcher de parler, que de répondre au désir que nous +avions de connoître à chaque instant l'état du malade. Adèle passa par +hasard dans le salon où nous étions, et parut surprise de nous voir. +Sans doute on lui avoit laissé ignorer la présence de tous ses amis. Sa +figure, toujours si expressive, auroit pu servir de modèle pour peindre +la douleur. Elle nous raconta, dans le plus grand détail, l'attaque +terrible qu'avoit éprouvée son oncle; et quoique tous ses discours +annonçassent assez qu'elle n'avoit aucun espoir de le voir se rétablir, +elle nous interrogeoit de manière à nous forcer de lui en donner. +Bientôt elle nous quitta pour retourner auprès de M. de Saint-Alban: son +inquiétude lorsqu'elle ne le voyoit pas, égaloit seule les angoisses qui +la déchiroient à chaque crise dont elle étoit témoin. + +Ne pouvant tous rester plus long-temps chez M. de Saint-Alban, nous +acceptâmes l'offre que nous fit M. de Nangis de nous réunir à +l'appartement qu'il avoit à Versailles, et de laisser un de nos +domestiques chez le malade, pour venir d'heure en heure nous donner de +ses nouvelles. Elles s'écoulèrent avec bien de la lenteur, et sans +apporter un seul rayon d'espérance. À minuit nous apprîmes que le +protecteur d'Adèle avoit cessé d'exister. Lecteurs, représentez-vous +dans quel abîme de malheurs cette affreuse nouvelle pouvoit de nouveau +me plonger, et jugez de la tristesse avec laquelle je la reçus. + +La première punition de ceux qui ont des torts graves à se reprocher, +est de se voir sans cesse soupçonnés des crimes dont peut-être ils sont +innocens. Je pensai (et je ne fus pas le seul) que la mort de M. de +Saint-Alban arrivoit dans une circonstance si favorable à M. de Miralbe, +que, malgré sa douleur apparente, il étoit difficile d'ajouter foi à ses +regrets, et plus difficile encore de le croire exempt de reproche. Du +premier instant où l'état de son oncle avoit paru désespéré, il s'étoit +établi en maître dans sa maison; le titre de son plus proche héritier +lui en donnoit le droit: la nécessité de veiller sur un être qu'il +disoit lui être cher, lui servoit de prétexte; l'intérêt étoit son +motif. + +Adèle, toute occupée de ses alarmes et des soins qu'elle rendoit à M. +de Saint-Alban, oublioit, pour ainsi dire, qu'elle vivoit avec son +père; mais à peine son protecteur eut-il fermé les yeux, que ses idées +se reportèrent sur elle-même, et l'avenir la fit trembler. Retourner +dans la maison de M. de Miralbe, où madame de Valmont demeuroit +toujours, lui parut le comble du malheur. Entraînée par la crainte +plutôt que décidée par ses réflexions, elle se disposoit à chercher un +asyle auprès de son frère, quand madame de Morvel vint à son secours. Au +risque de se compromettre dans une circonstance aussi délicate, elle la +conduisit à Paris dans un couvent, lui faisant écrire à M. de Miralbe +une lettre qui ne devoit lui être remise qu'après son départ. Dans cette +lettre, Adèle disoit qu'il lui avoit été impossible de rester dans des +lieux où tout lui retraçoit la perte qu'elle venoit de faire; que +présumant que son père seroit obligé de demeurer encore quelques jours +à Versailles, et ne voulant pas ajouter à tous les détails qui alloient +l'occuper, celui de choisir une résidence, elle avoit pris le parti de +chercher une retraite dans un lieu qui mériteroit son approbation; que +là elle attendroit ses ordres, mais qu'elle espéroit de sa bonté qu'il +voudroit bien lui laisser consacrer à la solitude les premiers momens de +sa douleur. Elle s'excusoit de ne l'avoir pas consulté, sur les +ménagemens qu'elle avoit cru devoir aux regrets auxquels lui-même étoit +en proie; regrets que sa présence n'auroit fait qu'augmenter. On sent +qu'une lettre pareille ne pouvoit qu'adoucir la démarche d'Adèle, et non +la faire approuver; mais elle n'en demandoit pas davantage. + +Elle avoit prié madame de Florvel de me consoler, de me conjurer de ne +pas l'abandonner, en un mot de consulter avec son frère et ses amis +s'il n'étoit aucun moyen de la soustraire au plus cruel de tous les +hommes, protestant que la mort lui paroîtroit préférable à la nécessité +de rentrer sous sa domination. Son effroi étoit si grand, qu'il lui +avoit suggéré l'idée de réclamer dans les tribunaux contre le titre de +fille de M. de Miralbe, de lui demander la preuve de ses droits sur +elle, de le poursuivre en réparation du complot dont elle avoit été la +victime, de l'accabler de la déclaration faite par sa femme-de-chambre, +et que M. de Saint-Alban lui-même avoit revêtue de sa signature; ce qui +lui donnoit un caractère d'authenticité bien propre à frapper les +esprits. Par une bizarrerie étonnante, le projet d'Adèle fermentoit +aussi dans la tête de son père, mais par des motifs bien différens. + +M. de Miralbe, loin de marquer le moindre mécontentement de la +résolution que sa fille avoit prise, parut hautement l'approuver; mais +il ne lui écrivit point. Pour savoir sur quel ton il parleroit, il +attendit l'ouverture du testament de M. de Saint-Alban; et madame de +Florvel, qui sans doute étoit plus instruite qu'elle ne l'avouoit, +m'exhortoit à prendre patience jusqu'à ce que l'on connût les dernières +volontés du protecteur d'Adèle. + +Ce jour vint. M. de Nangis fut invité à titre d'exécuteur testamentaire. +M. de Saint-Alban n'avoit appelé à sa succession, par égal partage, +qu'Adèle et son frère. C'étoit frapper M. de Miralbe dans un endroit +bien sensible. Mais ce qui mit le comble à sa fureur, fut de voir qu'il +n'étoit point nommé tuteur de sa fille: au contraire, M. de Saint-Alban, +en priant M. de Nangis d'accepter cette qualité, avoit ordonné que, s'il +la refusoit, mademoiselle de Miralbe, par le fait même, dès l'instant, +et sans être obligée de rendre compte à personne, disposeroit des biens +qu'il lui léguoit. Il fut impossible à M. de Miralbe de douter qu'il +n'eût été démasqué devant son oncle. Sa rage ne peut se concevoir; du +même coup il perdoit l'espoir si long-temps caressé de réparer sa +fortune, dont il cachoit le délabrement au public. Ce public, qui ne +juge guère que par les faits, alloit sans doute scruter les motifs de +son exhérédation. Son fils triomphoit: plus il l'avoit présenté comme un +homme sans mÅ“urs, plus il étoit humiliant pour lui de voir qu'il lui eût +été préféré. Sa fille, en jouissant d'une fortune qu'il n'avoit pas été +cru digne de gérer, devenoit presque indépendante de lui; et soustraite +aux projets qu'il pouvoit former contre elle, elle alloit avant peu lui +demander compte de la succession de sa mère. Le testament de M. de +Saint-Alban avoit été rédigé avec tant de précautions, qu'il étoit +impossible de l'attaquer victorieusement par les voies ordinaires. Il ne +restoit qu'un expédient à un homme du caractère de M. de Miralbe; il osa +le tenter, et mit opposition à l'exécution des dernières volontés de son +oncle, jusqu'au moment où l'état de la fille qui se prétendoit être +mademoiselle de Miralbe auroit été constaté. + + + + +CHAPITRE XLIX. + +_Procès._ + + +Trois jours après, il fit paroître un mémoire destiné au public bien +plus qu'aux tribunaux, manière de plaider assez en vogue dans ce +temps-là . Il y peignoit Adèle comme une intrigante, élevée par un +philosophe, qui l'avoit, dès l'enfance, livrée au libertinage le plus +affreux, et accoutumée à tout braver pour aller à la fortune. Après +avoir fait un récit aussi adroit que mensonger des moyens employés pour +tromper son cÅ“ur, toujours livré au chagrin d'avoir perdu sa fille, +toujours agité par l'espérance de la retrouver; après avoir embelli, +s'il est possible, les charmes séducteurs d'Adèle, et blâmé la +foiblesse avec laquelle il s'étoit livré lui-même à quelques apparences +concertées avec trop de ruse pour qu'il pût s'en méfier, il rappeloit +l'aventure de M. de Farfalette. De ce jour il conçut des soupçons; et ce +qui les confirma, fut la certitude qu'il acquit depuis, que la prétendue +demoiselle de Miralbe avoit dès long-temps des rapports très-intimes +avec son fils. C'étoit son fils qui avoit tramé ce complot; l'événement +ne prouvoit que trop la perfidie avec laquelle il avoit été conduit. +Malgré le scandale de la conduite de la prétendue demoiselle de Miralbe, +malgré qu'elle eût été surprise en rendez-vous chez la sÅ“ur de l'homme +qui l'avoit pervertie dès ses plus jeunes ans, malgré qu'il fût trop +notoire que ladite Adèle étoit de plus en liaison réglée avec un +personnage devenu depuis peu important, et qu'on nommera lorsqu'il en +sera temps (c'étoit moi), on étoit parvenu à éblouir M. de Saint-Alban. +Ici se trouvoit placé un grand éloge de son oncle, dont le seul défaut +fut toujours de ne pouvoir résister à un sexe qui, de tout temps, a +subjugué les hommes d'ailleurs les plus estimables. Il prétendoit qu'il +l'avoit plusieurs fois averti des renseignemens parvenus jusqu'à lui +contre la prétendue demoiselle de Miralbe, et consulté sur les moyens de +la rendre au néant dont il l'avoit tirée; mais que ce vieillard, séduit +par son amour, et peut-être par les complaisances dont on berçoit sa +crédulité, s'étoit emporté contre lui. Il ne lui resta donc qu'un parti +à prendre, ce fut de ne pas troubler le repos d'un oncle dont le bonheur +lui étoit plus cher que les richesses, et d'attendre, au risque de tout +ce qui pourroit en arriver, que la conduite de la prétendue demoiselle +de Miralbe éclairât son cÅ“ur en le déchirant. Mais habilement guidée par +son fils et par l'homme qui n'a jamais cessé d'avoir un empire absolu +sur ses volontés, elle calcula toutes ses actions de manière à augmenter +l'aveuglement de M. de Saint-Alban, jusqu'au jour où ils furent tous +certains d'un testament sans doute d'avance concerté entre eux. Au +comble de leurs desirs, la mort vint les délivrer de la gêne qu'ils +s'étoient imposée, et leur en payer le prix. + +M. de Miralbe s'interdisoit toute réflexion sur la promptitude avec +laquelle son oncle avoit rendu le dernier soupir; et de toutes les +perfidies répandues dans son mémoire, ce n'étoit pas la plus +mal-adroite. Bien des gens refusent de croire un attentat qu'on leur +affirme, et le soutiennent comme authentique quand on leur a laissé le +soin de le deviner: l'indulgence se tait où l'amour-propre peut se +donner le mérite de la pénétration. + +M. de Miralbe concluoit à suspendre l'exécution du testament de M. de +Saint-Alban, jusqu'au moment où les lois auroient fait justice des +crimes et des prétentions de la fille Adèle. Il ne doutoit pas que les +personnages respectables qui, trompés par ses fausses vertus, lui +avoient jusqu'à présent accordé leur protection, ne s'empressassent de +l'abandonner à ses propres ressources et à celles de ses complices. Les +personnages respectables étoient Florvel, son épouse, et M. de Nangis; +les complices étoient Henri et moi, mais moi sans être nommé: précaution +assez inutile, car je n'avois pas envie de garder l'anonyme. + +Jamais libelle ne surprit autant ceux contre lesquels il étoit dirigé, +et jamais aussi il n'inspira des sentimens plus unanimes contre son +auteur. Madame de Florvel y répondit pour son compte, en allant +aussitôt trouver Adèle au couvent où elle s'étoit retirée; et après lui +avoir donné communication du mémoire de son père, elle lui dit: «Nous +n'avons, mon amie, qu'un parti à prendre toutes deux: vous, de garder le +silence, et de confier à votre tuteur le soin de vous défendre; moi, de +vous offrir un asyle dans ma maison. Si vous restiez dans un cloître, on +croiroit que je vous ai jugée, et je rougirois que l'on pensât même que +je vous soupçonne.» + +Adèle connoissoit trop son père pour être scandalisée de se voir +désavouée par lui; elle l'auroit volontiers remercié de vouloir briser +les liens qui l'unissoient à lui, et l'auroit de plus secondé de tout +son pouvoir, si les atrocités répandues contre elle et contre M. Durmer +ne lui eussent fait un devoir de se défendre. Aussi trouvoit-elle fort +triste d'être obligée de plaider pour être fille de M. de Miralbe, +lorsque tous ses vÅ“ux tendoient à ne lui appartenir à aucun titre, et +plus fâcheux encore, s'il est possible, de se voir condamnée à la +célébrité, lorsque tous ses goûts ne lui faisoient envisager le bonheur +que dans le silence d'une douce médiocrité. Dans le premier moment, elle +ne sentit que le procédé de madame de Florvel et le plaisir de se +rapprocher de moi: aussi ne fit-elle aucune difficulté pour quitter le +couvent, et s'exposer aux regards avides du public. + +M. de Nangis étoit déconcerté; il prétendoit que la famille de Miralbe +n'étoit pas de race humaine: mais comme il y avoit dans le mémoire du +père vingt mensonges dont il lui étoit impossible de douter; comme il +avoit connu, estimé et chéri M. Durmer, et qu'on lui prouva sans peine +que son honneur étoit engagé à soutenir le titre de tuteur d'Adèle, +titre qu'il obtenoit pour la seconde fois, et qui annonçoit à tout le +monde l'opinion que deux hommes estimables sous des rapports différens +avoient eue de sa probité, il consentit à prêter son nom dans ce procès. +C'étoit tout ce qu'on attendoit de lui, et ce qu'il pouvoit offrir de +meilleur. + +Indépendamment de l'amitié qui unissoit Henri à sa sÅ“ur, il étoit trop +intéressé à l'exécution entière du testament de M. de Saint-Alban, et +trop avide de saisir l'occasion de combattre M. de Miralbe, pour la +laisser échapper. En quarante-huit heures, il fit imprimer une réponse +vraiment plaisante, sous le titre de _Critique du Roman de mon père_. +Sans discuter la vérité des faits, sans supposer même qu'on eût voulu +les donner pour authentiques, il se contenta d'examiner le mémoire de +M. de Miralbe comme un ouvrage littéraire purement d'imagination, et il +en fit ressortir les invraisemblances avec tant d'adresse, qu'il mit les +rieurs de son parti, en obtenant l'approbation de tous les gens de goût. + +Ce procès étoit véritablement de ceux que les tribunaux ne jugent +qu'après que l'opinion publique s'est prononcée. Il auroit été aussi +impossible de prouver qu'Adèle étoit née demoiselle de Miralbe, que +d'affirmer le contraire. Il ne s'agissoit que de savoir si ce titre +qu'elle avoit possédé de l'aveu de celui qui le lui disputoit, si ce +titre en vertu duquel elle avoit été esclave et victime d'un homme qui +trouvoit son intérêt à le lui donner, pouvoit lui être enlevé quand +l'intérêt de ce même homme étoit de l'en priver. Rien sans doute n'eût +été plus injuste; mais, je le répète, il falloit mettre toutes les voix +de notre côté: aussi, tandis que Henri attiroit vers nous ceux sur qui +l'esprit peut tout, je déchirai le voile dont son père avoit bien voulu +me couvrir; et la réponse personnelle que je fis à son libelle, devant +nécessairement contenir le détail de ma connoissance avec mademoiselle +de Miralbe, l'histoire de notre amour et de nos malheurs fut faite de +manière à ranger de notre bord les femmes et les jeunes gens, deux +classes qui, par la chaleur de leur approbation, servent toujours bien +le parti qu'elles appuient. + +Mais le mémoire imprimé sous le nom de M. de Nangis, en qualité de +tuteur de mademoiselle de Miralbe, étoit le plus important; et, sans les +réflexions de Henri, nous allions faire la plus grande de toutes les +sottises en approuvant celui qu'avoit travaillé un célèbre avocat. Il +citoit force lois en faveur d'Adèle: c'étoit sans doute l'espérance de +son père, qui se fût alors trouvé bien à son aise, puisqu'en opposant +citations à citations, il nous enfermoit dans un labyrinthe dont nous ne +fussions pas sortis. Henri traça le plan, exigea qu'on se tînt à +l'exposé simple des faits, et qu'on appuyât seulement sur trois points: + +1°. L'indignation avec laquelle les amis de sa sÅ“ur avoient vu les +prétentions que M. de Miralbe élevoit contre elle, et leur intention +bien prononcée d'unir leur cause à la sienne. + +2°. L'aveu qu'elle avoit fait à M. de Saint-Alban de son amour pour moi, +et l'approbation qu'il y avoit donnée; approbation qu'il étoit +impossible de nier, puisque la minute des articles dressés existoit +encore, et qu'on en donnoit copie certifiée par le notaire qui l'avoit +rédigée. Rien ne détruisoit plus complétement l'idée que M. de +Saint-Alban fût amoureux de sa nièce, et qu'on eût employé aucun moyen +pour le séduire. Comment, après cela, supposer que sa mort eût comblé +les vÅ“ux de ceux dont il alloit assurer le bonheur, de ceux qui +n'auroient plus rien à desirer s'il vivoit encore? + +3°. L'histoire du rendez-vous avec M. de Farfalette. + +Ce point étoit fort délicat à traiter. Je demandai à Adèle que l'on +ménageât une femme dont elle avoit à se plaindre bien cruellement, mais +que, par des raisons particulières, je souhaitois de ne pas voir +compromise. Adèle connoissoit mes motifs; elle les approuva, et donna à +son sexe un exemple qu'il devroit s'empresser d'imiter. Bien d'autres, à +sa place, eussent montré de la jalousie, ou tout au moins de l'humeur; +elle ne me témoigna que de l'estime. Elle n'ignoroit pas que je +détestois madame de Valmont; elle sentit cependant que ce n'étoit ni à +moi ni à celle qui se regardoit comme mon épouse, à la punir. On peut +haïr une femme que l'on a beaucoup aimée: jamais, et sous quelque +prétexte que ce soit, on ne doit se prêter à la perdre. M. de Nangis, +bien loin d'approuver ces ménagemens, ne les concevoit pas; il auroit +voulu qu'on se servît de la déclaration faite par la femme-de-chambre de +sa pupille, et la regardoit, avec raison, comme une assurance de +triomphe. + +Il ne fallut pas moins qu'il se contentât d'annoncer qu'il avoit la +certitude que ce rendez-vous étoit une intrigue abominable concertée par +des êtres qui avoient voulu perdre mademoiselle de Miralbe; qu'il ne les +nommoit pas par des raisons dont la délicatesse lui faisoit une loi; +mais que si l'intérêt de sa pupille l'exigeoit un jour, il les +accableroit d'une preuve qui les rendroit l'horreur de la société. + +Cette pièce nous servit bien plus que si elle avoit été imprimée. Qu'on +se rappelle que M. de Valmont étoit membre du parlement de Paris, que sa +place pouvoit lui donner une grande influence dans cette affaire par +lui-même et par ses sollicitations auprès de ses collègues. Henri trouva +moyen de l'enlever à M. de Miralbe, et d'unir irrésistiblement son +intérêt au nôtre. + +Muni de la déclaration de la femme-de-chambre de sa sÅ“ur, il alla +trouver madame de Valmont, la lui montra, en l'assurant qu'elle seroit +imprimée dans le mémoire de mademoiselle de Miralbe. Madame de Valmont +resta anéantie. + +«J'obtiendrai qu'on la supprime, lui dit Henri, à condition qu'avant +huit jours vous quitterez la maison de mon père, ainsi que votre époux, +dont il faut nous garantir non seulement la neutralité, mais encore les +services. N'objectez pas que vous ne pouvez déterminer sa volonté sans +vous compromettre; il est indispensable que M. de Valmont connoisse +cette pièce terrible contre vous, et que le soin de votre réputation +soit l'assurance de sa conduite à notre égard. Je ne sais pas et je ne +dois pas savoir les motifs de votre haine contre ma sÅ“ur: vous avouerez +seulement à votre époux que mon père vous a forcé la main, et +qu'ignorant les conséquences de cette action, encore plus les projets de +M. de Miralbe, vous fûtes aussi indignée qu'affligée quand vous vîtes le +piége dans lequel on vous avoit entraînée. Un mari pardonne bien des +choses quand son honneur n'est pas compromis; le vôtre ne peut douter +de l'impassibilité de vos principes. Vous sauver ou vous perdre, il n'y +a point à balancer.» + +Madame de Valmont le sentit; elle demanda, pour disposer l'esprit de son +époux, quelques jours, qui lui furent accordés. Le quatrième, elle fit +prier Henri de se trouver chez elle; M. de Valmont y étoit. Là , il fut +témoin de l'adresse avec laquelle on persuada à un époux ce qu'il devoit +croire, en éloignant ses réflexions de ce qu'il ne devoit pas +soupçonner; et Henri, malgré qu'il se vantât de bien connoître les +femmes, répétoit, en sortant de cet entretien, que plus on vivoit, plus +on apprenoit à douter de ses connoissances. Il promit à M. de Valmont +que cette pièce lui seroit remise, ou seroit imprimée le lendemain du +jugement: remise, si sa sÅ“ur étoit conservée dans ses droits; imprimée, +si elle étoit condamnée à y renoncer. + +Il exigea sans pitié que M. de Valmont quittât la maison de son père; il +avoit calculé l'effet que cette rupture produiroit dans le monde, et ne +s'étoit pas trompé. Effectivement, dès ce moment, la cause de M. de +Miralbe fut regardée avec beaucoup de défaveur. + +Adèle ne vengea la réputation de M. Durmer qu'en faisant imprimer dans +son mémoire la lettre que cet écrivain célèbre lui avoit adressée à ses +derniers momens. Lecteurs, vous la connoissez; prononcez: fut-elle +dictée par un homme capable de corrompre l'innocence? + + + + +CHAPITRE L. + +_Le 17 octobre._ + + +Rien ne dure aussi long-temps qu'un procès; bien des gens le savent par +expérience. Celui intenté contre Adèle reposoit sur des moyens si +extraordinaires, qu'il étoit impossible d'en prévoir l'issue. Sa +position d'ailleurs étoit fort désagréable. Devenue la femme du jour +sans le vouloir, ne pouvant fuir la société sans paroître se condamner, +n'osant s'y livrer dans la crainte d'affecter trop d'assurance; obligée +à des dépenses assez fortes sans fortune fixe, puisqu'elle ne possédoit +rien pour le présent, et que le même arrêt pouvoit lui ravir du même +coup les biens de sa mère et l'héritage de M. de Saint-Alban; +contractant des obligations pécuniaires avec ses amis, elle qui +redoutoit plus que personne ce genre de dépendance; sur-tout voyant à +jamais l'impossibilité de s'acquitter si elle étoit condamnée à renoncer +au titre de mademoiselle de Miralbe... ce fut au milieu de ces +inquiétudes que nous jurâmes de ne pas confier de nouveau aux événemens +le soin de notre bonheur, et de nous marier, au risque de tout ce qu'il +en pourroit arriver. + +La première fois que nous en parlâmes, M. de Nangis, Florvel, son +épouse, nos avocats, Henri même, s'écrièrent que cela étoit impossible, +que mademoiselle de Miralbe n'obtiendroit pas le consentement de son +père, qu'il ne répondroit pas si elle le lui demandoit pour la forme; et +que, ne pouvant s'en passer pour contracter sous le nom qu'il lui +disputoit, si elle se marioit sous celui d'Adèle seulement, elle +paraîtroit renoncer elle-même à tous ses droits. Nous n'ignorions point +la solidité de ces raisonnemens; mais plus ils s'opposoient à nos +desirs, plus nous étions décidés à n'en tenir aucun compte. M. de Nangis +alors annonça qu'il refuseroit son consentement; mais Adèle, sans +s'épouvanter de l'opposition qu'elle rencontroit, demanda du moins qu'on +voulût bien l'entendre. Voici les raisons qu'elle fit valoir. + +«On sait que je ne tiens pas à la fortune, et que s'il eût été en mon +pouvoir de servir M. de Miralbe dans le désir qu'il a de me méconnoître +pour sa fille, je l'aurois fait avec plaisir; il m'a placée dans la +nécessité de soutenir des droits que je ne desire point, et c'est le +seul tort qu'il m'est difficile de lui pardonner. + +«Je ne ferai entrer l'amour pour rien dans ma résolution; ce qui est +tout pour moi ne peut être une considération pour les autres: mais si je +perds mon procès, que deviendrai-je? Je ne serai plus cette Adèle dont +l'obscurité faisoit la sûreté et le bonheur; je ne serai qu'une +intrigante, perdue de réputation, sans appui, sans protecteur légal: et +le même homme qui m'a déjà si cruellement traitée lorsque son premier +devoir étoit de me défendre, ne se croira-t-il pas le droit de se +venger, quand tout se réunira pour me faire paroître coupable? L'arrêt +qui me privera du titre de sa fille, ne l'autorisera-t-il pas à me punir +de l'avoir porté? Qui me soutiendra contre lui? Personne. Mes amis +m'abandonneront en me plaignant, et je leur rendrai assez de justice +pour les plaindre moi-même de m'abandonner; je connois le monde, et je +sais qu'il est souvent dangereux à la vertu de protéger l'innocence, +quand les tribunaux et la voix publique l'ont condamnée. Quiconque +uniroit alors sa cause à la mienne, se perdroit sans me sauver. Voilà +peut-être l'avenir qui m'attend: un seul être peut m'y soustraire. Quand +les lois frapperoient sans pitié la solitaire Adèle, même en m'ôtant le +titre de Miralbe, elles respecteront l'épouse de M. de Montluc: quelque +injustice qui me soit réservée sous ce nom, il sera permis à mon époux +d'embrasser ma querelle, et l'on n'osera point m'en séparer. En +acceptant ma main dans l'état incertain où je flotte, Frédéric fait plus +que lorsqu'il m'épousoit n'étant que l'élève de M. Durmer: alors je ne +lui apportois pas de dot; aujourd'hui je n'en ai point non plus à lui +offrir, et je l'expose à tous les dangers inséparables de ma position, à +la douleur de voir sa compagne perdue dans ce qui est le plus cher à +tous les hommes, son honneur. Il brave tout pour moi, et il est le seul +avec lequel je puisse m'acquitter, puisque lui dans ma position, moi +dans la sienne, je ne balancerois point un instant à partager son sort. + +«Je n'ai parlé que de l'avenir effrayant qui m'est réservé si je perds +mon procès: vous connoissez tous M. de Miralbe; si je le gagne, je suis +sa fille, et je retombe en son pouvoir. Par l'impression que cette idée +fait sur vous, jugez de la terreur qu'elle m'inspire. Que je sois Adèle +condamnée, ou mademoiselle de Miralbe triomphante, je suis la plus +malheureuse des mortelles. Qui pourroit donc me blâmer de saisir +l'occasion de cesser d'être l'une et l'autre? Sera-ce le public? Eh +bien! puisque jusqu'à présent il est le premier juge auquel nous nous +sommes adressés, rien ne m'empêchera de justifier cette démarche devant +lui. Ma position est si nouvelle, qu'on ne peut me juger par les règles +ordinaires de la vie; et qui attribueroit ma résolution à l'amour se +tromperoit, puisqu'il est vrai qu'un homme en état de me soustraire à M. +de Miralbe, quels que fussent d'ailleurs son nom, son âge et son +caractère, deviendroit mon époux, si celui que j'aime n'étoit pas assez +généreux pour me presser de lui donner ma main. Je sens moi-même la +force des objections que l'on m'a faites: si l'on me prouve qu'elles +l'emportent sur les raisons qui me déterminent, je suis prête à céder et +à me sacrifier à la prudence de mes amis; mais s'ils tremblent de se la +reprocher un jour, qu'ils me sauvent de la mort, et eux d'un cruel +repentir.» + +Il étoit difficile de résister à un pareil discours: aussi ceux qui +s'étoient récriés le plus vivement contre l'idée d'un mariage dans les +circonstances où nous nous trouvions, convinrent que toutes les +considérations devoient céder devant les craintes d'Adèle, craintes trop +naturelles et si fortement justifiées par le passé. Après bien des +consultations, on s'arrêta au parti de tout conduire dans le silence +jusqu'après la célébration. Les bans indispensables furent publiés de +grand matin; les autres furent achetés. Pour ne point avertir M. de +Miralbe, qui ne pouvoit donner son consentement ni le refuser, puisqu'il +nioit sa qualité de père, mademoiselle de Miralbe ne prit que le nom +d'Adèle; mais, dans le contrat qui fut dressé, les hommes de loi lui +firent faire toutes les protestations et réserves nécessaires au +maintien de ses droits. La nuit du 17 octobre 17.. nous fûmes mariés; M. +de Nangis et madame de Florvel servant de père et de mère à Adèle, M. +et madame de Montluc représentant de même de mon côté; Henri de Miralbe, +Florvel, M. de Farfalette et Philippe, à titre de témoins. + +Jour mémorable pour moi, tu comblas tous mes desirs! Que m'importoit +alors la fortune, l'instabilité des lois, les complots des méchans, les +événemens dont les hommes disposent? que m'importoit ce bourdonnement +qu'on appelle opinion publique? Mes vÅ“ux, mes pensées, tout mon être +enfin n'existoit que dans mon amour. Nous étions l'un à l'autre, et je +sentois qu'aucune puissance humaine ne parviendroit à briser des liens +si chers à nos cÅ“urs. Combien de fois, depuis cette époque, les années, +en ramenant le 17 octobre, nous ont-ils trouvés remplis de +reconnoissance pour lui! c'est encore, et pour toute notre vie, la fête +de l'amour, du bonheur et de l'amitié; c'est le moment de la confiance. +Le 17 octobre nous ne sommes à personne; et la vieillesse nous atteindra +que nous trouverons encore cette journée trop courte pour parler des +plaisirs que nous lui dûmes, et de tous ceux qui les ont suivis. + +C'est le 17 octobre que je termine l'histoire de ma vie: lecteurs, vous +me permettrez d'être bref; cette journée ne m'appartient pas. + +Après dix-huit mois employés à voir beaucoup de monde pour soutenir et +augmenter le nombre de nos partisans, après quantité de mémoires, de +répliques, de sollicitations, d'espérances et de craintes, le procès de +mon épouse fut jugé. Elle le gagna. Nous devînmes très-riches sans +l'avoir desiré: aussi notre bonheur fut-il plus fort que les faveurs de +la fortune; il lui résista. + +M. de Miralbe s'enfuit dans une de ses terres au fond du Dauphiné; et +là , sans jamais vouloir personnellement reconnoître Adèle pour sa fille, +il offrit de lui rendre compte des biens de madame de Miralbe. Mon +épouse lui répondit qu'elle n'avoit point été guidée par l'intérêt dans +les démarches qu'elle s'étoit vue contrainte de faire contre lui; +qu'elle le prioit de dicter lui-même les arrangemens qui convenoient le +mieux à l'état de ses affaires, lui promettant pour elle et pour moi de +signer aveuglément tout ce qui s'accorderoit avec ses desirs. Loin +d'être touché de notre procédé, il se disposoit à engager la plus grande +partie de ses biens pour s'acquitter avec nous, quand la mort qu'il +portoit dans son sein depuis l'arrêt qui l'avoit condamné, le délivra de +la honte, des regrets, et peut-être des remords qui le poursuivoient. + +Libres de tous soins, nous allâmes passer le temps de notre deuil à +Téligny, où nous reconduisîmes M. et madame de Montluc, qui soupiroient +à Paris après les plaisirs tranquilles de la vie champêtre. + +Depuis nous leur consacrâmes chaque année la saison où le séjour de la +ville est le moins supportable. Nous conservâmes nos amis: leur présence +nous étoit chère à bien des titres; elle nous rappeloit les services que +nous en avions reçus, et toutes les époques de notre amour: le souvenir +des peines passées est pour les amans une jouissance de plus et un motif +de s'aimer davantage. + +Philippe ne nous quitte point; il trouve la récompense des sacrifices +qu'il a faits pour moi dans l'attachement de mon épouse autant que dans +le mien. Il est plus aimable que jamais, et cultive en cachette le goût +qu'il a toujours eu pour l'étude. Sans avoir la manie du bel esprit, il +jette volontiers ses pensées sur le papier. Je lui proposois un jour de +se faire imprimer. «Non vraiment, me répondit-il; je craindrois de +trahir les secrets de l'humanité: quand on connoît les hommes, on sent +le besoin de les cacher.» + +FIN. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Frédéric, by Joseph Fiévée + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FRÉDÉRIC *** + +***** This file should be named 20886-0.txt or 20886-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/0/8/8/20886/ + +Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at DP Europe +(http://dp.rastko.net) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Frédéric + +Author: Joseph Fiévée + +Release Date: March 23, 2007 [EBook #20886] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FRÉDÉRIC *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at DP Europe +(http://dp.rastko.net) + + + + + + + + + +[Note du transcripteur: l'orthographie de l'original est conservée.] + + + + +FRÉDÉRIC, + +Par J.F. Auteur de _la Dot de Suzette_. + +TOME PREMIER. + +À PARIS, + +Chez P. PLASSAN, imprimeur-libraire, +rue du Cimetière-André-des-Arcs, n° 10. + +L'AN VII DE LA RÉPUBLIQUE. + + + + +PRÉFACE. + + +Comme auteur, je devrois remercier le public de la faveur avec laquelle +il a accueilli mon roman de _la Dot de Suzette_; comme François, j'aime +mieux lui faire compliment d'avoir trouvé du mérite à un ouvrage aussi +simple: cela peut encourager les bons écrivains, en leur prouvant que le +goût n'est pas entièrement perdu. + +Vivant retiré loin de Paris, j'ai appris par les journaux qu'un poète +avoit mis _Suzette_ au théâtre. Si elle y a conservé sa décence et sa +sensibilité, il faut convenir que son caractère est à toute épreuve. + +Une lettre particulière m'a assuré que les femmes du jour avoient voulu +un moment ressembler à _Suzette_, et qu'elles avoient donné son nom à +des robes charmantes. La grace de _Suzette_ ne s'imite pas. Heureuses +celles à qui la nature a accordé une beauté égale à la sienne! plus +heureuses celles qui sentiront que la figure s'embellit de toutes les +qualités du coeur et des talens de l'esprit! + +Depuis long-temps les Françoises ont oublié qu'elles remplissoient dans +notre patrie un ministère d'autant plus sacré, que l'homme le plus froid +eût rougi d'en méconnoître la puissance; il leur accordoit par pudeur ce +que tous les êtres sensibles leur accordent par besoin. Qu'est-il +résulté de cet oubli? Que les femmes ont été traitées comme les hommes, +à l'époque où les hommes l'étoient eux-mêmes comme des bêtes féroces. +Femmes, reprenez votre empire, et il n'y aura plus de crimes. + +La facilité du plaisir en ôte l'idéal; la difficulté de le saisir fait +naître les passions. C'est par les passions que votre sexe règne; c'est +par elles que le nôtre s'agrandit. Toute ambition dans laquelle vous +n'êtes pour rien vous anéantit, et laisse dans notre coeur une sécheresse +qui dégénère facilement en cruauté. Pourquoi ne voulez-vous plus +inspirer de passions? + +Pour connoître les dons que vous ayez reçus de la nature, vous ne +consultez que votre miroir, et, contentes de la découverte, trop +pressées de nous en faire part, à peine un voile léger cache-t-il à +l'indifférent ce qui ne doit être que la récompense de l'être le plus +épris. Vous brisez le charme en éteignant l'imagination: le désir a des +bornes, l'imagination n'en a point. Soyez décentes par coquetterie; +l'hypocrisie des moeurs tourne à la fois au profit de l'amour et de +l'ordre. + +Mais la décence dans les habits est peu de chose si l'on n'y joint +celle des discours. Vos conversations sont insipides pour les gens +d'esprit, désespérantes pour les ames aimantes. N'est-il pas humiliant +de ne plaire qu'aux sots et aux libertins? Se mettre à leur niveau, +c'est dégrader la beauté. + +J'ignore si la nature vous a donné un caractère différent du nôtre; je +ne jette pas mes pensées si loin: mais je sais que, dans tous les pays, +nos devoirs n'étant pas les mêmes, il en résulte des nuances frappantes +entre la manière d'être d'une femme et celle d'un homme. Quand ces +nuances disparoissent, hommes et femmes ont également perdu leur mérite; +il n'y a plus ni dignité, ni grace, ni fierté, ni douceur, ni amour, ni +bonheur: nous ressemblons tous à des pièces de monnoie dont l'empreinte +est effacée. + +Ces nuances sont d'autant plus fortes, que tout le monde les sent, et +que personne ne peut les définir. En écrivant _la Dot de Suzette_, je +faisois parler une femme, et l'on a cru généralement le roman écrit par +une femme. Pas une pensée forte, si naturellement elle ne naît d'une +sensation vive; des caractères esquissés plutôt qu'approfondis, de la +douceur dans les plaintes, de la simplicité dans les discours, de la +sensibilité jusque dans le courage. Femmes, voilà votre cachet: en me +servant de votre main pour l'apposer sur mon ouvrage, il eût été trop +mal-adroit de ne pas réussir. + +Mais si le roman portoit vos couleurs, la préface trahissoit mon secret: +personne n'a pu s'y méprendre; un homme l'avoit écrite. Ce contraste en +dit plus qu'une grave discussion. Le rédacteur du _Journal de Paris_, +dans l'analyse obligeante qu'il a faite de cet ouvrage, a parfaitement +marqué cette différence, et il est le premier qui, malgré l'opinion +reçue, ait assuré que _la Dot de Suzette_, n'étoit point d'une femme. + +Cependant on a osé imprimer le nom prétendu de l'auteur, et ce nom s'est +trouvé être celui d'une femme qui a trop d'esprit à elle appartenant +pour consentir à se parer du peu qui ne lui appartient pas. Persuadé +qu'elle n'est pour rien dans cette supposition, j'aurois gardé le +silence si le libraire, qui (sans doute à son insu) lui a donné le titre +d'auteur de _la Dot de Suzette_, ne répandoit le bruit que le manuscrit +de ce roman m'a été confié par elle, que j'ai abusé de ce dépôt, qu'il +est certain que je n'oserai réclamer contre celle qui a été de tout +temps la protectrice de ma famille, et qui m'a rendu personnellement les +services les plus signalés. Or il est indubitable que cette personne +m'est inconnue, que le hasard ne nous a pas rassemblés seulement une +fois, que ma famille lui est aussi étrangère que moi, que jamais je n'ai +reçu de services signalés de qui que ce soit, et que je suis, par mon +caractère, au-dessus de la protection, même d'une femme. Il est +désagréable d'avoir à réfuter des absurdités pareilles; mais on le doit +quand une absurdité entraîne l'accusation d'abus de confiance, +d'ingratitude et de sottise. Certes il n'en est pas de plus grande que +celle de prétendre à l'esprit qu'on n'a pas. + +Je reviens à ma préface. + +L'idée généralement reçue qu'un homme se peint dans ses écrits est une +erreur accréditée par les écrivains médiocres. On entend dire par-tout: +L'auteur de tel ou tel ouvrage doit avoir une ame bien sensible. Aussi +voyons-nous dans les romans nouveaux des voleurs qui ne manquent pas de +probité, des assassins qui sont philanthropes, et des scélérats qui +versent des larmes de sensibilité. On brise tous les caractères pour +faire ressortir le sien: on croit donner la mesure de son coeur, on ne +donne que celle de son talent; et presque toujours la mesure est petite. + +Un romancier et un auteur dramatique sont des peintres: ce n'est pas ce +qu'ils sentent qu'ils doivent exprimer; c'est ce qui existe. Molière a +peint le Tartufe: il n'en a pas pris le modèle en lui, non plus que +l'original du Misanthrope; et il seroit aussi ridicule de chercher le +caractère de Molière dans ses ouvrages, que d'exiger qu'un peintre +habillât les Romains à la françoise, parce que cet habit est le sien, ou +qu'il se revêtît d'une cuirasse, parce qu'il vient de dessiner un +guerrier. + +Je ne conçois pas comment J. J. Rousseau a pu s'applaudir, à la fin de +sa _Nouvelle Héloïse_, de n'avoir pas eu à _imaginer_, à _composer_ le +personnage d'un scélérat, _à se mettre à sa place pour le représenter_. + +À moins que ce ne soit par la raison toute simple qu'on n'_imagine_ ni +ne _compose_ un personnage, et que quand on veut le représenter, _on ne +se met pas à sa place_; on le pose devant soi, et on le peint. Lorsque +Vernet dessinoit une tempête, il ne se mettoit pas plus à sa place +qu'Isabey ne se met à la mienne quand il fait mon portrait. + +Rousseau ajoute: + +«Je plains beaucoup les auteurs de tant de tragédies pleines d'horreurs, +lesquels passent leur vie à faire agir et parler des gens qu'on ne peut +écouter, ni voir, ni souffrir. Il me semble qu'on doit gémir d'être +_condamné_ à un travail si _cruel_.» + +Il est difficile de raisonner moins juste: et quand Rousseau remercie +Dieu de ne pas lui avoir donné les talens et le beau génie de ces +auteurs-là, il fait une action de grâces bien à pure perte; car s'il +avoit eu leur genre de génie, il auroit su qu'ils n'étoient pas +_condamnés_ à l'exercer, et que leur travail n'avoit rien de _cruel_. + +Corneille, sortant de peindre Cléopatre ne méditant que meurtres et +empoisonnemens, n'a certes jamais pensé à empoisonner ses enfans; et +Rousseau mettoit les siens aux Enfans-Trouvés, consentoit à toujours +ignorer leur destinée, ce qui est cent fois pire que la mort, le jour +même peut-être où il peignoit avec tant d'onction l'aimable Julie de +Volmar au milieu de sa famille naissante. + +Après cela, jugez l'ame des auteurs par leurs ouvrages. + +Mais allons plus loin, et cherchons la sensation que doit éprouver un +auteur en travaillant. Je soutiens qu'on peut bâiller en peignant des +caractères honnêtes, frapper du pied en faisant l'apologie de la +patience, sourire à l'attitude d'un sot, et se réjouir en saisissant la +figure d'un scélérat. Le plaisir n'est dans l'ouvrage, tant qu'on +travaille, qu'autant que l'exécution répond à nos desirs. + +Aussi suis-je persuadé que plus un auteur est médiocre, plus il doit +avoir de jouissances en écrivant, puisque loin de trouver des +difficultés, il ne les soupçonne même pas. Il y a dans beaucoup +d'ouvrages une bonhommie d'orgueil et de nullité qui m'empêchera toute +ma vie de m'ériger en critique: j'y applaudirais même de bon coeur si la +plupart de ces écrivains-là n'avoient la manie de mettre les mots +_morale_ et _vertu_ dans les circonstances les plus déplacées; ce qui a +l'inconvénient terrible de donner aux lecteurs plus médiocres qu'eux, +un jugement faux et des principes incertains. Si le public vouloit +perdre l'habitude de juger la moralité d'un écrivain par ses ouvrages, +cela nous débarrasseroit peut-être des phrases à contre-sens sur la +sensibilité, et d'apologies bien dangereuses de la morale et de la +vertu. + +Dans _Suzette_, j'ai voulu faire un essai sur une partie des moeurs +actuelles; dans _Frédéric_, j'ai peint des caractères qui existoient +avant la révolution. C'est pour ne jamais me donner le droit d'applaudir +ou de blâmer que je fais parler mes personnages eux-mêmes. À mesure +qu'ils entrent sur la scène, ils ne m'appartiennent plus, et leurs +discours, leurs actions, ne sont que la conséquence nécessaire de leur +situation, de leurs passions, de leur caractère: moi, je l'affirme, je +n'y suis pour rien; et quoiqu'il y en ait de fort aimables, que tous +aient de l'esprit, plusieurs même quelque chose de plus que ce mot ne +signifie, il n'en est pas un seul qui parle ou pense comme moi, pas un +seul à qui je désirasse ressembler. + +On trouvera hardi d'avoir osé rassembler dans le même cadre tant de +personnages annoncés pour avoir beaucoup de talens. Il faut s'en croire +soi-même, m'objectera-t-on, pour prétendre leur faire soutenir la +réputation que vous leur donnez. Pas tant. Les gens d'un vrai mérite +sont simples, et ne font jamais de longs discours: quand ils sont agités +par des passions, ils rentrent à peu près dans la classe des autres +hommes; quand ils réfléchissent, c'est différent, ils s'élèvent. Eh +bien! je ne crois pas en avoir placé un au-dessous de l'idée qu'on a dû +s'en former. + +Je craindrois plutôt d'avoir accordé trop que trop peu, sur-tout à mon +personnage favori, _Adèle_: aussi le lecteur instruit s'appercevra-t-il +que j'ai eu soin de lui donner une caution pour les pensées qui sont +au-dessus de son sexe. J'aimois à l'embellir et à lui conserver sa +modestie: il est si aimable de parer une jolie femme! + +Si ma prévention pour elle ne m'aveugloit pas, je lui reprocherois de +n'avoir point assez médité ce dernier conseil de son instituteur: +_Méfiez-vous de votre coeur, et n'osez pas tout ce qu'osera votre +esprit._ + +Pour son coeur, elle ne pouvoit mieux le placer, et j'aurois tort de me +plaindre. Pour son esprit, elle en abuse dans ce sens, qu'elle ne +résiste pas à l'amour-propre d'avoir raison contre son père; et +quoiqu'elle ait mille motifs de se défier de lui, elle met trop de +finesse dans sa conduite. La finesse est la première tentation d'une +femme spirituelle; Adèle devoit y succomber. + +C'est parce que je peignois des caractères et des événemens possibles +avant 1789, que j'ai donné à tous mes personnages de l'esprit, de +l'esprit, et encore de l'esprit. Nous en étions si pleins alors, que +tout ce qui n'étoit pas notre esprit n'étoit rien. Les uns sont +philosophes, les autres anti philosophes, quelques uns athées, d'autres +religieux par raisonnement, presque tous auteurs; c'étoit déjà la mode. +On pouvoit mourir sans faire son testament, mais non avant d'avoir +composé un petit ouvrage, ne fût ce qu'une satyre contre son père; et +c'est, je pense ce qui arrive à l'un de mes acteurs. + +Qui que ce soit ne s'est reconnu dans _Suzette_; j'en étois sûr +d'avance. Les gens d'une pénétration bien fine y ont reconnu tout le +monde; je l'aurois juré également. Autant en sera _Frédéric_. + +Si l'on veut connoître ma pensée sur les deux ouvrages, la voici. +_Suzette_ plaira à plus de personnes, et _Frédéric_, davantage à ceux +qui savent bien lire. Le succès de _Suzette_ a de beaucoup passé mon +espérance; cependant je crains qu'en vieillissant elle ne se perde dans +l'abîme qui engloutit quatre-vingt-dix-neuf romans sur cent. _Frédéric_ +n'y tombera pas; du moins je l'espère. + +Ne pouvant revoir moi-même les épreuves, s'il s'est glissé dans mon +manuscrit, ou s'il se glisse à l'impression quelques fautes un peu +lourdes, je prie qu'on ne me les attribue pas. Pour celles qui dénotent +un auteur qui n'aime ni à travailler, ni à polir, ni à corriger, je m'en +charge: il faut être juste. + + + + +FRÉDÉRIC. + + + + +CHAPITRE Ier + +_Mon éducation._ + + +C'étoit un bien excellent homme que le curé de Mareil; mais de tous les +hommes excellens par les qualités du coeur, c'étoit le moins propre à +diriger une éducation. Ce fut cependant à lui que la mienne fut confiée. +En accuserai-je mes parens? Pour cela, il faudrait les connoître. Tout +ce que je peux affirmer, c'est que je fus nourri à Mareil chez des +paysans aisés, et qu'à l'âge de six ans j'allai demeurer dans la maison +du curé de ce village. Il me seroit impossible d'énumérer toutes les +connaissances que j'acquis avec lui. + +Le curé de Mareil n'étoit pas contrariant, mais il n'étoit jamais de +l'avis de personne; et comme il restoit rarement plusieurs jours du +sien, on peut dire à cet égard qu'il traitoit les autres comme lui-même. +Il parloit facilement et avec grâce; la discussion l'animoit, et donnoit +à son esprit une vigueur qui l'abandonnoit quand il étoit livré à ses +propres réflexions. Comme il avoit la manie de réduire tout en systêmes, +qu'il n'y a point de systême qui n'ait un côté faux, et que la foiblesse +de son caractère ne lui permettoit pas de soutenir ce qu'il ne croyoit +plus, ou de croire long-temps ce sur quoi il réfléchissoit souvent, il +étoit entêté sans avoir d'obstination, inconséquent sans cesser de +raisonner juste, très-instruit sans avoir une idée suivie, et toujours +en état de persuader les autres sans pouvoir se convaincre lui-même. + +Il mettoit beaucoup d'importance à faire de moi un homme. Il ne lisoit, +ne parloit, ne méditoit que sur l'éducation, et jamais nous ne suivîmes +plus de quinze jours la même méthode. Tantôt il me traitoit avec +beaucoup de pédantisme, ne me permettoit pas la moindre réplique; tantôt +c'étoit un ami instruisant un ami: il exigeoit que je lui fisse part de +mes réflexions, assurant qu'il falloit seulement guider la jeunesse. +Quand il étoit partisan des langues mortes, je devois pâlir sur les +auteurs anciens: mais si son goût pour l'antiquité s'évanouissoit, il me +jetoit dans les langues étrangères, préférant aujourd'hui l'italien, +parce qu'il est plus facile; demain l'anglois, parce que la littérature +et la politique m'offriroient un jour plus d'instruction; et la semaine +suivante il ne vouloit que de l'allemand: car une langue mère, +disoit-il, me donneroit aisément la clef de toutes les autres. Bientôt +les livres étoient abandonnés; et, comme l'Émile de Jean-Jacques, je +n'avois plus pour précepteur que le charron du village. + +Tant qu'il n'avoit fait que changer de méthode, je m'étois prêté sans +répugnance à tous ses caprices; j'en avois même si bien pris l'habitude, +que je calculois assez juste le jour où je pouvois me dispenser +d'apprendre mes leçons, certain que le lendemain il n'en seroit plus +question: mais quand je me vis apprenti charron, il me fut impossible de +ne pas ressentir le plus vif chagrin. + +«Monsieur le curé, lui dis-je, je suis donc abandonné de tout le monde! +Je n'ai pas de parens qui veillent sur moi, je le sais; mais jusqu'à ce +jour j'avois été élevé de manière à croire que j'avois quelque ami qui +s'intéressoit à mon sort. N'ai-je plus d'autre ressource que d'apprendre +un métier?» + +«Vous êtes un enfant, me répondit-il; il ne faut pas vous affliger. Vos +amis ne vous ont point abandonné, puisque je reçois toujours le prix de +votre pension. Quand vous n'auriez que moi, tant que je vivrai, rien ne +vous manquera. Mais, mon cher Frédéric, que sont les arts, les sciences, +dans mille circonstances de la vie? Des consolateurs, vous dira-t-on. +Raisonnement futile! Rien ne console d'être à charge aux autres, et de +ne pouvoir satisfaire à ses besoins. Cela ne vous arrivera pas, je +l'espère; mais il faut se mettre en garde contre les événemens. +D'ailleurs, en vivant avec les artisans, vous apprendrez à les plaindre, +à les estimer; et si la fortune vous sourit un jour, vous ne mépriserez +pas ceux que vous aurez été à même d'apprécier: vous serez leur ami, +leur protecteur.» + +Rassuré sur la crainte d'être abandonné, je ne vis plus dans ce nouveau +système qu'un moyen de vivre plus en liberté. J'allois exactement chez +mon précepteur le charron; et je profitai si bien de ses leçons, qu'au +bout de quinze jours je jurois, je fumois, et je buvois sur-tout de +manière à faire honte à M. le curé: aussi cessa-t-il de vouloir me +transformer en artisan, et il recommença à m'accabler de volumes. Mais +j'avois pris l'habitude de ne m'appliquer l'esprit à rien; au milieu des +leçons de mon cher Mentor, je ne pensois qu'aux chants joyeux et +gaillards dont ma mémoire s'étoit garnie. Il s'emportoit: mais le maudit +couplet de chanson me revenoit sans cesse; et tandis qu'il me faisoit +les exhortations les plus pathétiques, je fredonnois intérieurement +quelques refrains dans lesquels les curés jouoient le plus grand rôle; +c'étoient ceux-là que j'avois appris avec le plus de facilité. Ajoutez +que mon goût pour le charronnage étoit tel, qu'il n'y avoit plus un +meuble dans le presbytère auquel je n'eusse fait quelque entaille. À +défaut d'outils, pendant mes leçons, je me servois de mon canif pour +charpenter la table sur laquelle j'écrivois. Mon curé perdoit patience; +moi j'avois perdu avec le charron ce respect qui, chez les enfans, est +le plus sûr garant de la soumission. + +Le pauvre curé de Mareil ne savoit plus que faire: non que les systêmes +lui manquassent; mais il ne trouvoit plus en moi cette bonne volonté qui +me les faisoit adopter avec la même chaleur qu'il les concevoit. Occupé +de notre situation respective, je l'entendis un jour causer ainsi avec +un de ses confrères, pour lequel il avoit la plus grande estime; +c'étoit le respectable curé d'Orville, homme bien rare, puisqu'il +soumettoit sa conduite, et même ses opinions, à ses devoirs. + +«Eh bien! vous savez ce qui m'arrive avec le jeune Frédéric? Mes +ressources sont épuisées. J'ai voulu suivre les conseils de Rousseau; je +l'ai perdu.» + +«--Je le crois sans peine.» + +«--Son systême est pourtant bien beau, bien séduisant!» + +«--Oui, sur le papier: mais c'est un systême; et il n'y en a pas de bon, +parce qu'il n'en est pas un seul qui puisse convenir à deux sujets +différens, ni auquel celui même qui l'a conçu veuille s'astreindre +rigoureusement dans la pratique.» + +«--Eh! mon ami, si l'on ne se fait pas un système, ou si l'on n'en +adopte pas un, comment se conduira-t-on?» + +«--Par l'habitude, si l'on n'est qu'un sot; par l'habitude encore, si +l'on a de l'esprit. La France peut-elle se plaindre de ne pas compter +des grands hommes dans tous les genres, autant et plus que tout autre +pays? Ou l'éducation qu'ils ont reçue y a contribué, ou elle n'y a pas +contribué; dans l'un ou l'autre cas, il faudroit encore en revenir à +l'habitude.» + +«--Ainsi, d'après votre systême...» + +«--Moi, mon ami, je n'ai pas de système.» + +«--Eh bien! d'après votre opinion, il faudroit faire aujourd'hui comme +on faisoit il y a mille ans, et les conceptions de nos plus grands +génies seroient perdues pour nous et pour la postérité.» + +«--Voilà ce qui vous trompe; le temps seul suffirait pour changer les +institutions des hommes. Une nation entière n'adopte pas un systême, et +cependant il arrive que, sans efforts, sans qu'on s'en apperçoive, ce +qu'il y a de bon, d'utile, de possible dans tous les systêmes, se lie +bientôt à celui qui est établi. Voilà ce que j'appelle l'habitude, ce +qu'il faut sans cesse consulter; et le plus grand talent d'un +instituteur est, en ne s'en écartant pas, de l'adapter au génie +particulier de son élève: encore ne doit-il l'essayer qu'avec beaucoup +de prudence.» + +«--Vous disiez cependant tout-à-l'heure qu'il est rare que la même +éducation convienne également à deux individus; et, avec votre habitude +routinière, vous nous réduisez à une seule pour tous.» + +«--Oui, parce qu'étant établie, ayant pour elle l'expérience et +l'assentiment général, elle sauve de toute responsabilité celui qui l'a +consultée; au lieu qu'après avoir suivi ses idées particulières, ce que +vous appelez son systême, s'il ne réussit pas, il a de véritables +reproches à se faire. Connoissez-vous beaucoup d'hommes assez constans +dans leurs opinions pour oser, sans crainte de regrets, les faire +adopter aux autres?» + +«--Moi, s'écria le curé de Mareil, je....» et il s'arrêta. Puis, après +un instant de silence, il poursuivit: «Tenez, vous me prenez dans un +moment où je suis hors d'état de soutenir une discussion; mes idées sont +troublées par l'indocilité de Frédéric. Dites-moi, si tous étiez à ma +place, quel parti prendriez-vous maintenant?» + +«--Celui de la plus grande sévérité; ce n'est que par elle que vous +vaincrez la dissipation qui s'est emparée de lui. Mon ami, l'enfance a +besoin d'être domptée; et comme on ne peut pas, sans être fou, lui +supposer assez d'instruction acquise pour sentir la nécessité de +s'instruire, il faut bien la forcer à vouloir ce que sa volonté libre +ne lui inspireroit jamais.» + +«--Quelle erreur! moi, devenir le tyran de mon élève; lui donner pour +son maître une aversion qui s'étendroit bientôt sur l'étude; risquer de +rendre sournois, hypocrite, un enfant dont la franchise est le premier +charme; donner à cet âge heureux pour qui la nature a créé l'enjouement, +et les chagrins de l'homme fait, et la morosité de la vieillesse! non, +jamais, jamais. Pauvres jeunes gens! c'est nous qui troublons votre +félicité, lorsque notre raison devroit vous faire un jeu de vos devoirs, +et vous instruire en vous amusant. Oui, mon parti est pris; c'est par la +douceur que je le ramenerai. S'il m'en coûte plus de soins, je ne m'en +plaindrai pas: il étoit docile avant que je l'eusse confié à un +charron.» + +Qui fut bien content de la résolution de notre bon curé? Ce fut moi +sans doute, qui écoutois furtivement, et que le conseil d'être sévère à +mon égard avoit fait trembler jusqu'au fond de l'ame. Je quittai ma +cachette en sautant; je fus d'une gaieté folle toute la soirée, et je me +promis de me bien divertir, puisque l'on pouvoit s'instruire en +s'amusant. + +Le lendemain, je m'éveillai avec les idées les plus riantes, et je +disposois dans ma tête les plaisirs de la journée, quand le curé de +Mareil vint à moi: la sévérité répandue sur sa figure me parut de +mauvais présage. + +«Monsieur, me dit-il, je suis très-mécontent de vous; vous avez abusé de +mes bontés; il est temps d'y mettre un terme; vous ne trouverez plus +désormais en moi qu'un juge rigoureux, et votre conduite seule réglera +la mienne. Voici les leçons que vous apprendrez aujourd'hui; je vous +enfermerai dans mon cabinet jusqu'à l'heure du dîner: si vous employez +mal votre temps, vous y resterez jusqu'au soir, sans autre nourriture +que du pain et de l'eau. Point de pleurs, point d'obstination; vous n'y +gagnerez rien: votre sort dépend de vous, et je vous préviens que je +serai inexorable.» + +En achevant de prononcer cet arrêt, il me poussa brutalement par le +bras. Comme les larmes que je répandois m'empêchoient de voir ce qui +étoit devant moi, je m'embarrassai les jambes dans une chaise, et, en +tombant sur le plancher, je poussai des cris horribles. Notre curé, qui +les mit sur le compte de la méchanceté, et non sur celui de la douleur, +ne vint pas à mon secours. J'eus le temps de réfléchir sur la douceur +par laquelle il vouloit me ramener, et sur son nouveau systême de +m'instruire en m'amusant. J'étais désespéré, je n'ouvris seulement pas +mes livres, et je fus puni comme il me l'avoit promis. Cet acte de +sévérité me révolta; je m'obstinai. Mon obstination le piqua, elle +excita la sienne; il fut six jours constant dans son systême. Certes, je +jouois de malheur; c'étoit la première fois de sa vie que cela lui +arrivoit. Enfin, voyant que je n'étois pas le plus fort, je pris le +parti de céder; j'étudiai mes leçons, et je fus étonné de la facilité +avec laquelle je les apprenois. Je me promis bien, à l'avenir, de ne +plus m'exposer à aucune punition; et, fier de ma résolution, sûr de ma +mémoire, j'attendis le curé avec impatience. Il entra; je m'avançai vers +lui, les yeux brillans de satisfaction, et mon livre à la main. + +«Frédéric, me dit-il, j'ai fait de nouvelles réflexions; oublions le +passé, nous avons tous les deux des reproches à nous faire: abandonnons +les auteurs pendant quelque temps, afin de vous rendre la tranquillité +d'esprit nécessaire pour profiter de l'étude. Venez vous promener avec +moi dans la campagne; nous commencerons un cours de botanique, et vous +joindrez à un exercice profitable à votre santé le plaisir d'approfondir +les secrets de la nature. Ah! mon enfant, quelle carrière va s'ouvrir +devant vous, et quel champ fertile pour une imagination comme la vôtre!» + +«Monsieur, lui répondis-je en tenant toujours mon livre ouvert à +l'endroit de ma leçon, ne voulez-vous pas me faire répéter? Je suis +persuadé que vous serez content de moi.» + +«Fort bien, fort bien, répliqua-t-il en prenant le volume et le jetant +sur la table; je suis satisfait de votre soumission: cherchez votre +chapeau, et suivez moi.» + +Je ne m'appesantirai pas davantage sur les détails de mon éducation, +dont le résultat fut qu'à seize ans je savois un peu le latin, un peu le +grec, un peu l'italien, un peu l'anglois, un peu l'allemand, un peu de +botanique, et autant d'astronomie qu'une petite maîtresse qui a suivi un +cours dans un lycée, où l'usage des femmes est de ne jamais écouter le +professeur, afin de se ménager le plaisir de demander à leurs voisins ce +qu'il a dit. + + + + +CHAPITRE II. + +_Digression._ + + +Je connois entre autres une dame fort aimable sous ce rapport: elle ne +peut assister au spectacle qu'accompagnée de trois cavaliers, dont l'un +soutient avec elle la conversation, tandis que les deux autres restent +prêts à lui rendre compte de ce qui se passe sur le théâtre. «Pourquoi +applaudit-on?--Madame, c'est l'actrice qui a chanté son ariette comme un +ange.--Ah! ah! Et de quoi rit on maintenant?» L'autre cavalier écoutant: +«Madame, c'est le valet qui, par ses gestes si niais et si naturels, +excite la gaieté beaucoup plus que par les paroles de son rôle.--Ah! ah! +cela doit être fort plaisant. Avertissez-moi donc lorsqu'il paroîtra». +Elle se retourne, jusqu'à ce qu'il se présente une nouvelle occasion de +savoir pourquoi on applaudit, pourquoi l'on rit, et quelquefois même +pourquoi l'on fait un si grand silence. En sortant du spectacle, elle +s'informe avec soin de l'effet qu'a produit la pièce; et si elle apprend +qu'elle a eu du succès, elle assure qu'elle ne manquera pas une +représentation, parce qu'elle s'y est beaucoup amusée. + +Comment! s'écriera le lecteur, vous nous parlez de Paris, et vous n'avez +pas encore quitté votre village? Point de reproche, je vous prie: +n'oubliez pas la manière du curé de Mareil; et si quelquefois je passe +subitement d'un sujet à un autre, ne vous en prenez qu'à mon éducation. +Mais si je ne suis pas encore à Paris, vous pouvez du moins +m'appercevoir sur la route: j'y suis avec mon Mentor, dans une voiture +que l'on a envoyée pour nous; et comme il est rare de voyager sans +parler ou sans dormir, je vous rapporterai quelques fragmens de notre +conversation. + +«Êtes vous bien content de me quitter, Frédéric?» + +«--Ma foi, monsieur le curé, il me seroit impossible de répondre juste. +Il est certain que je regrette Mareil; mais il est également certain que +je suis bien aise d'aller à Paris. Ma joie seroit plus grande si j'avois +l'espoir d'y trouver mes parens.» + +Le curé de Mareil secoua la tête de manière à me faire entendre qu'il ne +falloit pas y compter. + +«C'est une chose bien cruelle, ajoutai-je, de ne savoir qui l'on est, à +qui l'on tient, ce qu'on peut craindre ou espérer.» + +«Oui et non, me répondit-il. J'ai souvent réfléchi sur ce sujet, et +j'ai vu qu'il y a autant contre que pour.» + +«Mais enfin, monsieur le curé, il est impossible que je n'aie pas un +père et une mère. Ils ne m'ont point abandonné, puisque jusqu'à présent +je n'ai manqué de rien. J'avois cru quelque temps.... on disoit même +dans le village....» Je m'arrêtai. + +«Eh bien! Frédéric, que disoit-on?» Je gardai le silence. «Que vous +étiez mon fils? ajouta-t-il en riant. On me l'a dit bien des fois à +moi-même; mais il n'en est rien». Je soupirai encore, sans trop savoir +pourquoi. J'imagine qu'en ce moment j'aurois mieux aimé trouver mon père +dans le curé de Mareil, que d'être obligé de le chercher toute ma vie. + +«Du moins, monsieur le curé, vous savez qui je suis: il me semble que +j'ai atteint l'âge où l'on pourroit sans crainte se confier à ma +discrétion. J'ai souvent interrogé ma nourrice; elle m'a toujours +répondu qu'elle ne connoissoit que vous.» + +«Et moi, mon ami, je ne connois que le philosophe chez lequel je vous +conduis: c'est lui qui m'a écrit de veiller sur vous; c'est lui qui m'a +fait exactement toucher le prix de votre pension; c'est sur son ordre +que je vous ramène.» + +«Monsieur le curé, pourquoi ce philosophe-là ne seroit-il pas mon père»? +Il fit encore un signe de tête très-négatif, et moi je poussai un +nouveau soupir. Je n'avois jamais tant senti les élans de l'amour filial +qu'au moment où je quittois toutes les habitudes de mon enfance.» + +«Au reste, ajouta-t-il (car son signe de tête équivaloit à un +commencement de discours), je n'ai nulle certitude que ce n'est pas vers +votre père que je vous conduis; je ne lui ai jamais demandé le secret +de votre naissance. Dans les premiers jours, j'avois autant de curiosité +que vous en avez aujourd'hui; mais après y avoir long-temps réfléchi, je +me suis convaincu que cela m'étoit absolument indifférent. Chargé de +votre éducation, je m'en suis acquitté de manière à me faire honneur, +soit dit sans exciter votre vanité, car vous n'aviez pas des +dispositions très-heureuses. Celui qui va me remplacer auprès de vous, +est un des plus grands hommes de ce siècle, à ce que disent ses +partisans. Il est de toutes les académies, quoiqu'il n'ait jamais fait +imprimer aucun ouvrage plus grand que le recueil de mes sermons; vous +les avez copiés, vous savez qu'ils sont fort courts». En parlant de ses +sermons, il s'endormit, et je restai livré à mes réflexions. + +«Oui, mon enfant, s'écria le curé de Mareil en se réveillant, c'est un +bien grand homme.» + +«Qui donc? lui demandai-je avec un battement de coeur: mon père?» + +«Non, non: je vous parle de M. de Vignoral. S'il est votre père, ce que +je ne crois pas, vous serez trop heureux d'être sous ses yeux; et s'il +n'est pas votre père, il faut que vous apparteniez à quelque famille +bien puissante, pour qu'un savant qui fixe les regards de l'Europe +entière, consente à achever votre éducation.» + +Il s'endormit de nouveau, et mes réflexions changèrent d'objet: non +seulement je ne desirois plus être fils de M. de Vignoral; mais si le +curé de Mareil m'eût dit en ce moment que j'étois le sien, j'aurois +pleuré de honte: effet naturel de l'ambition. + +Quel est le caractère de M. de Vignoral? me demandois-je tout bas: +comment me recevra-t-il? Ces pensées, qui me donnoient une inquiétude +bien naturelle à mon âge et dans ma position, pourroient, cher lecteur, +exciter aussi votre curiosité; je vais donc vous apprendre en peu de +mots ce que je n'ai su, moi, qu'au bout de quelques années. Diderot +prétend que les romanciers ne tracent des portraits que parce qu'ils ne +savent faire parler ni agir leurs personnages de manière à dévoiler leur +caractère aux lecteurs: mais comme il a cru sans doute aussi qu'il n'y +avoit pas beaucoup de lecteurs en état de deviner un homme par un trait +de sa vie, ou par sa conversation, il n'a négligé aucune occasion de +dessiner le portrait de ses héros; et c'est ce qu'il a fait de mieux. + +M. de Vignoral étoit gentilhomme, mais si pauvre, qu'il auroit été +obligé de conduire une charrue, si un prélat n'eût fourni aux frais de +son éducation. Il se distingua dans ses études. Arrivé à Paris, il fit +sa cour à tous les hommes en place. On lui offrit d'entrer au service: +mais il n'avoit de courage que dans l'esprit; et ce genre de courage, +qui vaut bien celui qui fait les héros, est souvent incompatible avec +lui. M. de Vignoral, las de chercher des protecteurs, prit un parti +décisif; il se fit philosophe. C'étoit alors un très-bel état, un vrai +métier de chanoine. En criant contre le despotisme, on s'attiroit la +faveur de tous les potentats; en méprisant la noblesse, on étoit reçu, +fêté dans les meilleures maisons, on se dispensoit de faire sa cour. Un +bon mot, un trait satyrique, mettoient les pairs de France à vos genoux; +et loin de faire dire dans le monde, «On a vu M. de Vignoral avec le duc +de...», on entendoit dire; «Le duc de.... est admis chez M. de +Vignoral, il est de sa petite société». En déclamant contre le luxe, on +s'en procuroit les jouissances les plus recherchées; en prenant dans ses +écrits la défense des malheureux, on étoit dispensé d'avoir pitié d'eux. +Les pensions, les brevets d'académicien, pleuvoient sur le philosophe; +et les libraires, qui n'achètent jamais que le nom de l'auteur, +s'empressoient d'ouvrir leur bourse, pour obtenir d'un homme déclaré +immortel le discours préliminaire d'une compilation faite par quelques +savans inconnus. + +Telle étoit la position de M. de Vignoral quand j'arrivai chez lui. +Toutes ses conceptions rouloient sur un point unique, le bonheur des +hommes; il ne parloit, ne travailloit, que pour préparer ce bonheur. +J'ai souvent pensé qu'il ne regardait pas ses domestiques comme des +hommes; car il les traitoit en bêtes de somme, et jamais maître ne fut +aussi exigeant dans son service: mais il ne faut pas attendre de celui +qui embrasse l'humanité d'un coup-d'oeil, ces vertus de société qui +honorent les petits esprits incapables de viser à l'immortalité, et +mesquinement occupés de la félicité de ceux qui les entourent. + +Vous ne connoissez pas encore, mon cher lecteur, le caractère de M. de +Vignoral; je ne vous ai jusqu'à présent parlé que de sa profession. Je +laisserai aux événemens le soin de vous initier davantage: car enfin +peut-être est-il mon père; et le respect filial, même dans son +incertitude, doit imposer silence à la critique. Qu'il vous suffise de +savoir qu'il étoit âgé de cinquante ans; qu'un front découvert, de +grands yeux pleins de feu, mais cachés par de gros sourcils noirs, lui +donnoient l'air hypocrite quand il étoit tranquille, et la mine d'un +inspiré quand il se livroit à son génie. Du reste, il ressembloit assez +à tous les autres hommes de son âge qui sont laids et gauchement +taillés. Il étoit encore célibataire; usage presque aussi religieusement +observé par les philosophes que par les prophètes. + + + + +CHAPITRE III. + +_Mon instituteur bien récompensé._ + + +Le curé de Mareil dormoit encore quand nous entrâmes dans Paris. Moi, je +me promettois d'observer avec soin l'effet que la vue de M. de Vignoral +feroit sur moi, et plus encore l'impression qu'il éprouveroit à mon +aspect. «La nature se trahira, me disois-je; un père est.... toujours +père; et si je suis son fils, je m'en appercevrai à ses caresses, ou +même aux efforts qu'il fera pour cacher son émotion. Et puis, mon coeur +m'avertira; comme je le sentirai battre! Ah la sympathie n'est pas un +mot vide de sens; j'en ai pour preuve les romans, la fidélité des +épouses, la bonhommie des pères, et le respectueux attachement des +enfans.» + +Nous arrivâmes chez M. de Vignoral à la nuit; il étoit sorti. Un +domestique nous servit à souper, et nous conseilla de nous coucher: je +voulois attendre; le curé de Mareil fut d'avis d'aller dormir, et je +l'imitai. Le lendemain matin, je me présentai à la porte du cabinet du +grand homme; il me fit dire qu'il travailloit, et qu'il ne recevoit +personne avant midi. Son peu d'empressement me parut de mauvais augure. +Enfin je fus admis à l'honneur de lui être présenté. Il jeta sur moi un +regard rapide, mais perçant; et se tournant vers le curé de Mareil, il +lui dit: + +«Il est d'un physique agréable, et paroît d'une santé parfaite. Si l'on +m'avoit cru, on l'auroit laissé au village. Que fera-t-il à Paris? Des +sottises, de mauvaises connoissances; il deviendra débauché, et à +trente ans ce sera un homme mort. Les grandes villes sont la ruine des +états et des citoyens; c'est dans les champs qu'est la véritable +prospérité des uns et des autres: c'est là qu'il devoit rester.» + +«Monsieur, répondit le curé, Frédéric est fait pour aller à tout. +D'abord, comme vous l'observez, il est possesseur d'une figure +intéressante; et puis, il ne manque pas d'esprit.» + +«--De l'esprit! qui n'en a pas aujourd'hui? À quoi cela le menera-t-il? +On ne rencontre par-tout que des gens d'esprit qui n'ont pas le sens +commun, qui meurent de misère. Monsieur le curé, l'esprit ne contribue +en rien au bonheur des hommes; et si vous voulez les rendre heureux, ce +n'est pas leur esprit qu'il faut leur apprendre à cultiver, c'est +l'héritage de leurs pères.» + +«Monsieur, lui dis-je en tremblant, et quand ils n'ont pas la +satisfaction de savoir à qui ils doivent le jour, que voulez-vous qu'ils +cultivent?» + +«Il a raison, s'écria le curé. Si vous étiez son père, par exemple, ne +lui faudroit-il pas beaucoup d'esprit pour faire valoir l'héritage que +vous lui laisseriez? Quelle réputation à soutenir!» + +M. de Vignoral observa que les enfans des grands hommes n'étoient +presque toujours que des sots. Cette réflexion modeste me fit desirer de +n'être pas son fils: son abord m'en avoit ôté jusqu'à l'espérance; et +j'avoue que si mon coeur avoit battu en le voyant, c'étoit seulement de +la crainte qu'il m'avoit inspirée. + +«Que savez-vous, monsieur»? me dit-il. Je ne répondis pas; mais le curé +de Mareil répondit pour moi que je savois un peu de tout. «C'est-à-dire, +répliqua le grand homme, que c'est une éducation manquée». Mon cher +Mentor ne fut pas plus satisfait que moi de cette observation: aussi, +quand M. de Vignoral lui demanda s'il avoit lu son dernier ouvrage, le +bon curé s'empressa de lui affirmer qu'il ne lisoit plus depuis +long-temps, parce qu'il étoit convaincu que l'esprit ne servoit à rien, +et qu'il convenoit, pour son propre compte, que plus il apprenoit, plus +il étoit mécontent des autres et de lui-même. + +«Resterez-vous long-temps à Paris? lui dit froidement le grand +homme.--Non, monsieur, je pars demain.--En ce cas, je vous conseille de +vous retirer avec votre élève, et de profiter du dernier jour que vous +avez à passer ensemble». Nous ne nous le fîmes pas répéter, et nous +remontâmes dans l'appartement où nous avions passé la nuit. + +«Si c'est là ce qu'on appelle un philosophe, murmuroit le curé de +Mareil en se promenant dans la chambre, cela vaut mieux à lire qu'à +voir. Voilà, Frédéric, la récompense de plus de dix années de ma vie +sacrifiées à méditer, à travailler pour faire de vous un savant; le +premier tribut que j'en reçois, est de m'entendre dire que votre +éducation est manquée. Eh bien! desirez-vous encore que cet homme soit +votre père?» + +«En vérité, monsieur, je n'ai plus qu'une envie, c'est de retourner avec +vous à la campagne.» + +«Quoi! vous auroit il déjà séduit par ses beaux discours? Mon ami, le +bonheur n'est pas plus à la campagne qu'à la ville; il est par-tout pour +les gens raisonnables, nulle part pour les fous, les ambitieux, et les +écrivains tourmentés par la vanité. Si cultiver l'héritage de ses pères +étoit la félicité suprême, pourquoi M. de Vignoral auroit-il abandonné +les champs? Vous ne rencontrerez dans le monde que des gens parlant +d'une façon et agissant d'une autre; que des citadins plongés dans le +luxe, et vantant les charmes de la vie champêtre; que des hommes +enthousiasmés de leurs connoissances, et vantant le bonheur des sots. +Quand vous étiez à Mareil, vous desiriez venir à Paris: aujourd'hui vous +êtes à Paris, et déjà vous parlez de retourner à Mareil! Le philosophe +vous a séduit.» + +«Au contraire, monsieur, ses discours ne me font pas aimer le village; +mais ses actions me font sentir le besoin d'y retourner. Que vais-je +devenir? Ah! c'est vous qui m'avez servi de père; c'est près de vous que +je voudrois maintenant passer mes jours.» + +«Bien, enfant, bien; vous trouvez pire que moi, et vous me regrettez. +Dans quelques jours vous aurez formé de nouvelles habitudes, et vous ne +penserez plus à moi; c'est l'usage.» + +J'assurai mon cher Mentor qu'il me faisoit injure en doutant de +l'attachement que je conserverois toujours pour lui; je pleurai si +abondamment en lui parlant de ma reconnoissance, qu'il en fut ému. Il me +dit qu'il croyoit effectivement que, grâces à l'éducation qu'il m'avoit +donnée, je vaudrois un peu mieux que les autres. + +Nous allâmes nous promener dans Paris; en visitant les beaux monumens +que renferme cette capitale, je perdis en grande partie le désir de la +quitter. Quand nous rentrâmes, le domestique de M. de Vignoral me dit +qu'il étoit venu quelqu'un me demander. + +«Moi?--Oui, monsieur,--Vous êtes bien sûr que c'est moi qu'on est venu +demander?--Oui, monsieur.--Sous quel nom?--Sous le vôtre, sous celui de +Frédéric.--Et savez-vous quelle est la personne qui s'est informée de +moi?--C'est de la part de madame la baronne de Sponasi. On m'a chargé de +vous avertir que l'on reviendra demain matin, en vous recommandant de ne +pas sortir.» + +Tendres souvenirs de Mareil et de son excellent curé, adieu; attachement +éternel, reconnoissance qui ne devoit jamais finir, adieu. L'envoyé de +la baronne de Sponasi occupe seul ma pensée; et mon cher précepteur, +après souper, a beau déployer son éloquence pour me faire une dernière +exhortation, je ne l'entends pas; je ne songe qu'à la visite qui m'est +promise pour le lendemain. + +Je me réveillai plus de vingt fois la nuit pour savoir s'il faisoit +jour. Le soleil parut enfin; je me levai, j'entrai chez le curé de +Mareil. Il dormoit paisiblement; cela me parut extraordinaire. Je +descendis dans l'intention de m'informer s'il n'étoit venu personne me +demander; le portier étoit encore au lit. Je regagnai tristement ma +chambre; je pris un livre, et ne pus lire une page de suite. J'ouvris ma +fenêtre, et là j'examinai les passans, comme si j'avois dû trouver sur +leur figure la fin de l'impatience qui m'agitoit. Le curé se leva, +l'heure de son départ approchoit; il auroit voulu le retarder pour +connoître l'issue de la visite que j'attendois, et de laquelle il +auguroit bien pour moi: mais deux choses l'en empêchoient; il s'en +retournoit par les voitures publiques, et il n'avoit pas envie de revoir +M. de Vignoral. Il me recommanda de lui écrire exactement, en m'assurant +que sa maison me seroit toujours ouverte, si j'éprouvois quelques +malheurs. Ses adieux furent si touchans, que mon coeur en fut pénétré; +j'allois me jeter dans ses bras, qu'il étendoit vers moi, quand on vint +m'avertir qu'on m'attendoit dans ma chambre. Je sortis si +précipitamment, que je ne peux encore y songer aujourd'hui sans +m'accuser de la plus noire ingratitude. + + + + +CHAPITRE IV. + +_Je crois trouver mon père._ + + +Celui après le retour duquel j'avois tant soupiré, étoit un homme qui ne +paroissoit guère avoir plus de trente-cinq ans, et dont la figure et la +taille eussent pu servir de modèle pour peindre la beauté et la force +réunies. Il m'embrassa avec beaucoup de tendresse, et, par un mouvement +qui me parut involontaire, il se tourna devant une glace sur laquelle il +fixa ses regards; je l'imitai sans trop savoir pourquoi. J'ignore quel +fut son motif; mais en le considérant, en me considérant, je trouvai en +nous quelque ressemblance, et je me dis tout bas: Pour le coup, voilà +mon père. Il parut à la fois satisfait et déconcerté de ce qu'il venoit +de faire; il m'engagea à m'asseoir, se plaça près de moi, et nous +entrâmes en conversation. + +«Vous avez été élevé, me dit-il, d'une manière qui doit vous inspirer la +plus vive curiosité de percer le mystère qui vous entoure. Je suis fâché +d'être obligé de vous dire que tous vos efforts pour connoître vos +parens seront inutiles, et ne pourroient que vous procurer des chagrins. +Si vous êtes sage, vous vous contenterez de ce que l'on fera pour vous, +sans chercher à rien approfondir; et si le hasard vous offroit un jour +quelques lumières à cet égard, le meilleur conseil que je puisse vous +donner, est de n'en jamais rien faire paroître.» + +«Monsieur, répondis-je en respirant à peine, il est des mouvemens si +naturels, quelquefois le coeur parle avec tant de violence à l'aspect de +certaines personnes»... Je ne pus achever; mon coeur battoit +effectivement bien fort, et chacun de ses mouvemens sembloit me dire: +C'est ton père! + +«Je dois vous prévenir, monsieur, contre ces mouvemens que vous +attribuez à la nature, et qui ne sont sans doute que l'effet d'une +inquiétude bien naturelle dans votre position. Pour que nous puissions +nous expliquer sans contrainte, je dois d'abord vous apprendre à qui +vous parlez.» + +Ah! c'est dans ce moment que je sentis la nature se soulever en moi: il +alloit m'apprendre qui il étoit. «Sans doute il me déguisera la vérité, +me disois-je; mais je n'en croirai que mes sensations. C'est mon père! +c'est mon père»! Il avoit un moment gardé le silence; il continua de la +sorte: + +«Je suis le valet-de-chambre de madame la baronne de Sponasi, +et....--Monsieur, je vous demande pardon, m'écriai-je tout interdit; je +n'ai pas bien entendu». Il répéta d'une voix qui me parut altérée: «Je +suis le valet-de-chambre de madame la baronne de Sponasi, et....--Pardon +encore une fois, monsieur, si je vous interromps. Quel âge a madame la +baronne?--Votre question pourroit être indiscrète, si vous la +connoissiez, me répondit-il en souriant; une vieille femme ne dit pas +volontiers son âge, et n'aime guère que l'on s'en occupe: elle a plus de +soixante ans.» + +Je me levai pour prendre un verre d'eau. Le passage subit du premier +espoir que j'avois conçu, à un renversement aussi complet, m'avoit +réellement fait mal. Je me promis bien de ne plus écouter les mouvemens +de mon coeur, et je retournai m'asseoir un peu humilié de mes +pressentimens. Il renoua la conversation. + +«Je ne chercherai pas à deviner ce qui a pu vous agiter; mais je vous +répéterai ce que je vous disois tout-à-l'heure: les mouvemens que vous +attribuerez à la nature ne seront que l'effet de l'inquiétude de votre +esprit. Parlez-moi franchement: ai-je bien défini la cause de votre +émotion?» + +J'étois si honteux de m'être trahi pour le valet-de-chambre de madame la +baronne, que j'avois grande envie de n'en pas convenir, et je commençai +à répondre sans savoir encore comment je finirois; ce qui arrive, au +reste, à bien d'autres que moi. + +«J'espère, dit-il en m'interrompant, que vous ne passerez pas d'une +prévention qui m'étoit trop favorable, à une qui me seroit contraire. +Dans votre position, monsieur, on a besoin d'amis. Je n'aspire pas à +l'honneur d'être le vôtre; mais vous êtes si jeune, vous avez si peu +d'expérience, vous voilà lancé dans un monde si nouveau pour vous, que +vous pourriez trouver quelque avantage à savoir sur qui reposer vos +pensées. Ma démarche doit vous apprendre que j'ai la confiance de madame +la baronne; et l'attachement d'un homme qui sait sur votre naissance des +secrets qui vous seront toujours inconnus, les conseils mêmes du +valet-de-chambre d'une femme titrée, riche, et qui seule au monde s'est +chargée de votre destinée, pourroient vous être plus utiles que les +leçons d'un curé de village, ou les rêveries d'un philosophe. Voyez si +vous voulez ne recevoir de moi que ce qu'exigeront les ordres qu'on me +donnera, ou si la pureté de mes intentions vous fera oublier la place de +celui qui vous parle.» + +«Il étoit décidé que je vous aimerois, lui dis-je en lui sautant au cou. +Oui, monsieur....--Je ne suis plus monsieur pour vous, me répondit-il; +appelez-moi Philippe, c'est mon nom.--Eh bien! Philippe, vous serez +mon ami: vous viendrez me voir quand on vous le dira; vous viendrez plus +souvent encore sans qu'on vous le dise. Je recevrai vos avis avec +docilité; je vous remercie de me les avoir offerts: je sens trop que +j'en ai besoin pour me guider dans une position aussi extraordinaire que +la mienne. Vous êtes le premier qui m'ayez parlé le langage de l'amitié: +si jamais je me conduis mal à votre égard, je mériterai d'être abandonné +de la nature entière.» + +«--Fort bien, mon cher Frédéric... Ah! pardon, monsieur, dit-il en +s'interrompant; votre sensibilité me faisoit oublier.... Parlons des +ordres que j'ai à remplir. Madame de Sponasi desire beaucoup vous voir; +mais elle ne peut vous recevoir avant quelques jours. Profitez de +l'intervalle pour prendre les airs d'un homme du monde. Quoiqu'elle +assure n'attacher de valeur qu'aux charmes de l'esprit, elle a de +commun avec tous les mortels de se laisser prévenir favorablement par +une figure aimable, une tournure aisée. Je vous l'ai déjà dit, c'est +votre seule bienfaitrice, et vous ne devez rien négliger pour lui +plaire. Savez-vous la musique?--Non, Philippe.--Savez-vous danser?--Non, +Philippe.--Avez-vous appris à monter à cheval?--Non, +Philippe.--Faites-vous des armes?--Non, Philippe.--Je me doutois bien, +s'écria-t-il, que, dans un village, votre éducation seroit manquée.» + +Pauvre curé de Mareil, pensois-je tout bas en soupirant, falloit-il +travailler dix ans pour entendre répéter par le plus laid des +philosophes et le plus beau des valets-de-chambre, que l'éducation de +ton élève étoit manquée! + +«Écoutez-moi, monsieur, poursuivit Philippe: je vous enverrai demain un +maître de danse, un maître de musique et un maître en fait d'armes; je +vais vous laisser l'adresse d'une académie d'équitation. Tandis que M. +de Vignoral travaillera à former votre esprit, qu'il gâtera peut-être, +travaillez sans relâche à déployer les grâces et la force de votre +corps. Vous me direz un jour lesquels de ses conseils ou des miens +auront le plus contribué à votre fortune. Voici cinquante louis que je +suis chargé de vous remettre; vous en emploierez la plus grande partie à +votre toilette. Tous les premiers du mois, vous en recevrez douze pour +vos dépenses particulières. Mon tailleur viendra vous voir ce matin; je +lui aurai parlé pour qu'il supplée au goût qui vous manque, et que +bientôt l'usage vous donnera. Je vous le répète de nouveau, ne négligez +rien, pour faire valoir les avantages que vous avez reçus de la nature. +Demain nous nous reverrons, et je vous donnerai quelques renseignemens +sur les personnes avec qui vous allez vivre désormais. Dès aujourd'hui +et pour toujours, je vous recommande d'être généreux avec les +domestiques de M. de Vignoral, chaque fois qu'ils feront quelque chose +pour vous: les valets n'aiment que ceux qui les paient bien.» + +Philippe s'en alla. Vous croyez, lecteurs, que je ne m'occupai que de +mon trésor; point du tout. Je ne pensai qu'à Philippe, à l'amitié qu'il +m'avoit inspirée, aux conseils qu'il m'avoit donnés. L'air dégagé dont +il m'avoit parlé des valets qui n'aiment que ceux qui les paient, +m'avoit fait naître deux réflexions bien différentes: ou Philippe +mettoit un prix aux services qu'il vouloit me rendre, et il m'en +avertissoit indirectement; ou Philippe étoit au-dessus de son état. Ses +discours me confirmoient dans cette dernière opinion; il m'étoit +impossible de me défendre de la première impression qu'il avoit faite +sur moi, et je me demandois comment j'avois pu lui inspirer autant +d'intérêt. Dans l'impossibilité de fixer mes idées, je laissai au temps +le soin de les éclaircir, et je mis la main sur la bourse qui étoit +restée devant moi. Je trouvai du plaisir à compter cinquante louis: +étoit-ce par avarice? Non, sans doute; car, à bien calculer ce que je +voulois acheter avec cette somme, je suis persuadé qu'il m'en auroit +fallu le double. À seize ans, on n'aime l'argent que par l'idée +d'indépendance que sa possession fait naître en nous. Un jeune homme +avare est un être contre nature. + + + + +CHAPITRE V. + +_Qui faut-il croire?_ + + +Ainsi que M. de Vignoral, Philippe m'avoit assuré que mon éducation +étoit manquée: mais Philippe avoit détaillé ses raisons, et elles me +paroissoient sans réplique. Je me regardois, je me comparois à lui, et +je me trouvois l'air gauche. Il est vrai que peu d'hommes auroient pu +soutenir la comparaison; et s'il n'étoit véritablement qu'un +valet-de-chambre (ce dont je doutois encore), il faut convenir que cet +air distingué que l'on attribue à la naissance, est un des plus +singuliers prestiges de notre imagination. J'ai vu depuis dans le monde +beaucoup de valets qu'on auroit pu prendre pour des maîtres, et +beaucoup de maîtres dont on n'auroit pas voulu faire des valets. Dans la +disposition d'esprit où j'étois, je ne trouvois rien au-dessus des +grâces que donnent les talens agréables, et je me promis bien de m'y +livrer sans distraction. + +M. de Vignoral me fit appeler; «Vous voilà dans ma maison, monsieur, me +dit-il; j'espère que vous ne me ferez pas repentir de la complaisance +que j'ai eue de me charger de vous. J'ignore ce qu'un curé de village a +pu vous apprendre; mais s'il vous a inspiré le goût de l'étude et la +soumission la plus entière aux volontés de ceux de qui vous dépendez, il +a fait plus qu'on ne pouvoit espérer de lui. Savez vous les +mathématiques?--Bien peu, monsieur.--Tant pis: c'est la seule chose +qu'il falloit apprendre; c'est la seule chose qui soit bonne à tout. Les +mathématiques rendent l'esprit juste, et la justesse de l'esprit en +fait seule le mérite. Vous êtes dans un âge où les occupations sérieuses +ont peu d'attraits; il faut vaincre la nature. Négligez tous ces arts +frivoles dans lesquels les femmes peuvent le disputer à l'homme le plus +exercé; et puisque vous êtes destiné à vivre dans le monde, livrez-vous +aux sciences exactes; travaillez à devenir un jour en état d'éclairer +vos concitoyens. Voici des livres que vous monterez dans votre chambre; +voici un manuscrit que vous copierez. La manière dont vous vous +acquitterez de ce travail, me donnera l'étendue de votre capacité; la +promptitude avec laquelle vous l'acheverez, me fera connoître votre +aptitude. Jeune homme, le dépôt que je vous confie momentanément, doit +vous prouver les dispositions que j'ai à vous aimer. Attachez-vous à me +satisfaire, il y va de votre bonheur. Fuir les plaisirs et les +occupations futiles, voilà la règle de votre conduite. Craignez sur-tout +la société des femmes, ce seroit votre perte.--Oui, monsieur.» + +«Ma maison est triste pour un jeune homme, je le sais; elle n'en +conviendroit que mieux à vos études: malheureusement pour vous, je vais +me marier.--Vous, monsieur!--Oui, Frédéric; il y a assez long-temps que +je vis pour la gloire et pour le bonheur de l'humanité: ma réputation +est faite; je dois songer à adoucir les approches de la vieillesse. J'ai +donc consenti à ce que mes amis m'ont proposé. J'épouse une demoiselle +jeune, jolie, qui a des talens et de la fortune; j'augure d'autant mieux +de son caractère, qu'elle paroît flattée d'associer son nom au mien. +Dans huit jours, ce sera une affaire terminée. Ma maison alors deviendra +plus agréable, puisque je recevrai chez moi la société que jusqu'à +présent j'étois obligé d'aller chercher. Je ne voudrois pas que ce fût +pour vous un trop grand sujet de distraction, et je vous préviens que je +n'aurai de complaisance à votre égard qu'autant que vous le mériterez. +Remontez à votre appartement; n'oubliez pas les mathématiques, et +sur-tout mon manuscrit.» + +Je pris les volumes sous mon bras droit, le manuscrit à ma main gauche; +et en montant l'escalier, je pensois tristement aux exhortations que je +venois de recevoir. Copier! quelle fastidieuse besogne! c'étoit mon +supplice chez le curé de Mareil. Les mathématiques! quelle sérieuse +occupation! Et pour un jeune homme qui ne vouloit que chanter, danser, +faire des armes et monter à cheval, quel double fardeau que des +problêmes et un manuscrit de M. de Vignoral! + +En rentrant dans ma chambre, je vis un homme qui m'attendoit; c'étoit le +tailleur de Philippe. Il me consulta sur tout ce que je desirois. Je +desirois beaucoup de choses; mais chaque fois que je lui disois mon +goût, il ne manquoit pas de me répondre que ce n'étoit pas la mode. +Impatienté d'une objection dont je ne sentois pas encore toute +l'importance, je le priai de faire comme il voudroit. Il me protesta +qu'il n'avoit d'autres volontés que les miennes, et qu'il m'habilleroit +à la mode. «C'est la mode, monsieur, qui constate le mérite d'un homme; +il faut être vêtu, coiffé, chaussé à la mode: il faut même avoir de +l'esprit à la mode; il n'y a que celui-là qui décide des réputations». +Il me fit le catalogue de tous les jeunes seigneurs qu'il avoit +l'honneur de contenter; et, suivant l'usage, je n'osai plus rien +disputer contre un tailleur qui me laissoit entendre qu'il étoit +glorieux pour moi d'être servi par un homme comme lui. «M. Philippe sait +qui je suis; il vous a recommandé à mes soins, et je serois désespéré de +mécontenter M. Philippe.» + +«Y a-t-il long-temps que tous connoissez M. Philippe?--Bien long-temps, +monsieur; j'habillois les gens de madame la baronne quand il est entré à +son service, et je lui ai fait sa première livrée.--Comment! Philippe a +porté la livrée?--Oui, monsieur, pendant quelques années: mais sa +sagesse l'a fait distinguer de madame la baronne; et elle a pris tant de +confiance en lui, qu'elle ne fait plus rien sans le consulter. Le +gaillard est adroit; il commande aujourd'hui dans la maison comme si +elle lui appartenoit. Sans doute il y fait ses affaires; cependant +personne ne se plaint de lui. Pour moi, je n'ai que du bien à en dire, +et je me suis toujours gardé de croire ce que des méchans.... Adieu, +monsieur; sous deux jours j'aurai l'honneur de vous revoir.» + +Qu'est-ce que ce maudit homme s'étoit toujours gardé de croire? Priez le +ciel, mon cher lecteur, de vous préserver de ces demi-bavards qui vous +présentent sans cesse des énigmes dont ils ne vous donnent jamais le +mot, ou vous éprouverez le même supplice auquel je fus livré aussitôt +que je restai seul. Que pouvoit-on reprocher à Philippe, à Philippe qui +avoit porté la livrée, et qui n'en étoit pas moins le seul ami que +j'eusse au monde? Pauvre Philippe! Cette livrée me pesoit sur le coeur; +j'en étois humilié pour moi d'abord, et puis aussi pour toi que +j'aimois. Je me promis d'être plus réservé avec lui. À mon âge, les +promesses que l'on fait à la raison ne tiennent guère. Si la fierté +l'eût emporté sur l'amitié que je me sentois pour lui, ah! c'eût été +bien différent; mais je n'en étois pas encore là. + +Le curé de Mareil plaçoit le mérite dans l'universalité des +connoissances, Philippe dans les grâces du corps, M. de Vignoral dans la +justesse de l'esprit, mon tailleur dans la mode: il y avoit de quoi +choisir. Dans l'embarras du choix, je me décidai à suivre, autant que je +pourrais, les conseils de tous. Je commençai à parcourir les premiers +élémens de la géométrie: mais je ne lisois absolument que des yeux; mes +pensées étoient absorbées par la crainte de ne pas réussir à bien copier +l'ouvrage de M. de Vignoral. Je pris donc le manuscrit; mais en +cherchant le sens de l'auteur à travers une foule de ratures, de +renvois, et de sentences ajoutées qui sembloient n'être placées là que +pour déguiser la pauvreté du style, je ne songeois qu'aux nouveaux +habits que j'allois posséder. J'abandonnai donc l'étude, et je sortis +pour faire des emplettes, accompagné de madame Leblanc, femme de charge +du philosophe chez lequel je demeurois. + +Je lui eus l'obligation d'être fort bien traité: elle, de son côté, fut +très-satisfaite de moi; car je ne lui entendis pas répéter deux fois +qu'elle regrettoit d'être sortie sans argent, parce que tels et tels +objets lui convenoient beaucoup, que je compris parfaitement comment je +devois dissiper ses regrets. En revenant, elle m'assura qu'elle m'avoit +pris en amitié dès le premier moment de mon arrivée, que je la +trouverois toujours disposée à me rendre les petits services qui +dépendroient d'elle, et qu'elle m'engageoit beaucoup à ne pas échanger +les qualités que j'avois reçues de la nature, contre des sentimens +d'emprunt ou de grandes phrases qui ne prouvent rien. «Tâchez de ne pas +devenir savant, ajouta-t-elle; mais soyez toujours généreux: vous aurez +peut être moins d'apologistes; mais vous aurez plus d'amis, et l'amitié +vaut mieux que la gloire». Ah! Philippe, Philippe, dis-je tout bas, +voilà déjà un de tes conseils justifié par l'expérience. + +Madame Leblanc étoit de bonne humeur; elle continua. + +«Monsieur Frédéric, pour vous prouver ma reconnoissance, je vais vous +donner un avis dont vous sentirez bientôt l'utilité. Vous voilà chez M. +de Vignoral, je ne sais à quel titre: mais, fussiez-vous le fils d'un +prince ou d'un financier, ce qui revient au même, persuadez-vous que dès +l'instant que vous dépendez de lui, il ne vous estimera qu'autant que +vous lui serez nécessaire; c'est son usage: il semble que tout ce qui +ne lui sert pas ne soit bon à rien dans le monde, et que tout ce qui lui +sert ne soit au monde que pour cela; c'est l'égoïsme personnifié, mais +déguisé sous les prétextes les plus spécieux. En effet, ne paroît-il pas +naturel que l'homme qui ne pense qu'au bonheur de l'humanité, trouve +sans cesse l'humanité entière prête à le seconder dans ses vues? Ne le +vantez jamais en sa présence; il a l'orgueil trop aguerri pour être +sensible aux louanges de ceux qu'il ne regarde pas comme ses rivaux: +mais parlez de lui avec enthousiasme par-tout où vous aurez la certitude +qu'il pourra le savoir, et vous obtiendrez sa bienveillance. Ne vous +offensez pas de la remarque; elle n'a pas rapport à vous: mais je lui ai +entendu dire plusieurs fois que l'exaltation des sots contribuoit +beaucoup à la réputation des gens d'esprit, parce que les sots crient +d'autant plus fort en faveur des grands écrivains, qu'ils les +comprennent moins, et qu'étant incapables de les apprécier, dès qu'ils +ont mis de l'amour propre à les vanter, ils périroient plutôt que de se +dédire. Je vous livre là le secret du métier, et vous observerez bientôt +par vous-même que si les philosophes font la réputation de beaucoup de +petits esprits, c'est que les petits esprits sont nécessaires à la +réputation des philosophes. Dites donc du bien des ouvrages de M. de +Vignoral à tout le monde, excepté à lui, à moins qu'il ne vous +interroge; lisez-les souvent, afin de pouvoir les citer en sa présence: +ce sera le coup de maître. S'il vous accable à la fois d'ouvrage pour +vous et pour lui, laissez ce qui n'aura rapport qu'à vous; il grondera +légèrement: mais occupez-vous sans relâche de ce qui aura rapport à +lui, et il vous comblera d'éloges.» + +«Merci, madame Leblanc, lui dis-je en la quittant pour remonter chez +moi; car nous venions d'arriver. J'ai lu quelque part qu'il n'y a pas de +héros pour son valet-de-chambre; mais je vois maintenant qu'il n'y a pas +de philosophe pour sa gouvernante. Je profiterai de vos avis». + +J'en profitai en effet. Du double fardeau dont m'avoit chargé M. de +Vignoral, je sentis que je pouvois sans crainte retrancher la moitié. Je +me promis de laisser là les mathématiques, et de ne m'occuper que du +précieux manuscrit. + + + + +CHAPITRE VI. + +_J'ai bien autre chose à faire._ + + +Levé de grand matin, déjà mes plumes étoient taillées; je me plaçois à +mon bureau, quand je vis entrer un grand homme sec, mis avec la propreté +la plus recherchée, et qu'à ses révérences méthodiques j'aurois reconnu +pour un maître de danse si j'avois eu plus d'habitude du monde. Il ne +m'avoit pas encore parlé, et déjà j'aurois pu croire que j'avois pris ma +première leçon; car la politesse m'obligeoit à lui rendre tous les +saluts qu'il me faisoit, et il m'en fit beaucoup, m'examinant chaque +fois avec plus d'attention. + +«Monsieur n'a pas encore reçu les premiers principes, me dit-il en +m'adressant une nouvelle révérence: j'en suis charmé; j'aime mieux +commencer mes élèves que de les trouver imbus d'idées fausses sur un art +que beaucoup de gens professent, et dont si peu connoissent l'étendue et +la profondeur.» + +«--Puis-je savoir, monsieur, à qui j'ai l'honneur de parler?» + +«--Monsieur, je viens vous donner des leçons de graces, d'à-plomb, de +légéreté et d'expression; je suis artiste et professeur de danse». Il me +fit encore un salut; mais celui-là fut si prompt, qu'il eût fallu une +connoissance approfondie des règles de l'art pour décider s'il y avoit +plus d'expression que de légéreté dans une inclination pareille. + +«J'ai long-temps exercé mon art à l'Opéra; j'ai l'honneur de l'enseigner +aux enfans des meilleures maisons de France. J'espère que monsieur sera +docile, et qu'il me donnera la gloire de le mettre bientôt au rang de +mes élèves les plus distingués.» + +Sans attendre ma réponse, il me prit par les mains, qu'il ne quitta, +pendant un quart-d'heure, que pour me pousser la tête en arrière; de ses +genoux il pressoit mes genoux, de ses pieds il tournoit mes pieds avec +tant d'expression et si peu de légéreté, que lorsqu'il m'abandonna à moi +même, je fus trop heureux de trouver un fauteuil pour me retenir: +j'avois le corps brisé. + +«Fort bien, monsieur, fort bien; vous avez des dispositions +très-heureuses. Il faut souvent vous exercer: la danse est un art +difficile qui se perd aussitôt qu'on le néglige. Les premiers élémens +fatiguent un peu, continua-t-il en me voyant étendre les jambes avec les +efforts les plus pénibles; mais aussi quelle satisfaction quand vous +serez en état d'exécuter! Voyez ce pas: une, deux, trois, quatre; quelle +sévérité dans l'ensemble! cette pirouette: une, deux, trois, quatre, +cinq, six; quel fini dans les détails! Monsieur connoît sans doute +l'Opéra?--Non, monsieur.--C'est là que vous verrez des artistes qui +n'ont pas de rivaux dans l'univers entier. L'Europe savante peut, dans +beaucoup de choses, le disputer à la France; mais pour la danse, il n'y +a que Paris. On ne peut calculer les élans que fait chaque jour cet art +étonnant: s'il décline, ce ne sera que par ses propres excès. Pour la +légéreté, monsieur, vivent les François!» + +Je convins de prix avec l'artiste qui vouloit bien me donner des graces; +nous fixâmes les jours et l'heure des leçons, et je le reconduisis +jusqu'à la porte, en le saluant. + +«On ne peut pas mieux, me dit-il». Étoit-ce à ma révérence ou à mon +attention que cela s'adressoit? Je l'ignore encore aujourd'hui; mais +j'ai remarqué que de tous les maîtres qu'un jeune homme peut se donner, +le plus sensible aux bienséances d'usage est toujours le maître de +danse. Payez-les peu; si vous les saluez beaucoup, ils seront toujours +satisfaits. J'allois fermer ma porte quand un petit homme, dont tous les +mouvemens sembloient convulsifs, me demanda l'appartement de M. +Frédéric. Je le fis entrer. + +«Est-ce monsieur qui desire apprendre la musique?--Oui, monsieur.--Quel +instrument monsieur a-t-il choisi?--Moi, je ne tiens qu'à la musique +vocale, et je m'en rapporterai à vous. Lequel préférez-vous +m'apprendre?--Monsieur, cela m'est parfaitement indifférent: la harpe ou +le piano, puisque vous voulez chanter; il faut choisir entre ces +deux-ci.--Mais encore, que me conseillez-vous?--Monsieur, cela m'est +parfaitement indifférent; puisque je suis réduit à donner des leçons, +peu m'importe que ce soit de harpe ou de forté.--Vous avez donc éprouvé +des malheurs, monsieur?--Des malheurs! on s'en console aisément; mais +des injustices atroces, des cabales abominables, voilà, monsieur, ce +dont on ne se console jamais. J'avois fait un opéra délicieux pour la +musique, car vous savez que les paroles ne sont pour rien dans un opéra. +Ce que vous ne savez pas, monsieur, c'est que le théâtre appartient +exclusivement à quelques auteurs privilégiés, et qu'un jeune homme a +toutes les peines du monde à s'y faire jour». Je le regardai alors +fixement, car l'accent de tristesse avec lequel il s'exprimoit me +pénétroit l'ame, et je m'apperçus que le jeune homme qui avoit peine à +se faire jour approchoit de la cinquantaine. + +«Après avoir attendu long-temps, j'eus enfin mon tour. Ah! monsieur, je +crois que les acteurs, l'orchestre et le public s'étoient donné le mot +pour me tuer. Quel bruit dans le parterre! Avez vous l'oreille +juste?--Je crois que oui.--Écoutez, monsieur, écoutez cet air, qui, +placé à la seconde scène, auroit assuré le succès d'un ouvrage, fût-il +pitoyable, et vous ne croirez pas à la chute du mien.» + +Il se mit à chanter, et j'oserois jurer que, montre sur table, l'air +dura plus de quinze minutes. J'eus le temps de compter les vers; il y en +avait huit; mais le musicien les avoit si souvent répétés, il les avoit +sur-tout si bien mêlés les uns avec les autres, qu'il étoit impossible +de définir si les paroles avoient plusieurs sens, ou si elles n'en +avoient pas du tout. Quand il eut fini, je lui demandai s'il y avoit +beaucoup d'airs aussi beaux que celui-là.» Beaucoup, monsieur; presque +tous étoient de la même force. Concevez-vous comment cet opéra a pu ne +pas aller jusqu'à la fin»? Je le concevois parfaitement: à moins que les +auditeurs ne fussent décidés à passer la nuit au spectacle, il n'y avoit +pas moyen d'entendre cet opéra tout entier. + +Quand il m'eut encore parlé de la destinée affreuse qui réduisoit un +homme comme lui à travailler pour les marchands de musique, et à donner +des leçons; quand il m'eut bien répété que les François n'étoient pas +nés musiciens, qu'ils étoient insensibles à l'harmonie, que la mélodie +n'avoit aucun charme pour eux, il essaya ma voix, et m'assura qu'avec +son secours je deviendrois bientôt un virtuose. Nous fîmes nos +arrangemens, et il me quitta sans prendre garde seulement si je le +reconduisois. + +Je retournai bien vîte à mon bureau; j'étois pressé de mettre en +pratique les conseils de madame Leblanc, et le manuscrit de M. de +Vignoral sembloit me reprocher la futilité des occupations auxquelles se +livroit un apprenti philosophe: mais il étoit décidé que je n'essaierois +seulement pas une plume. Je reçus la visite du maître en fait d'armes; +je pris ma première leçon, qui ne fut interrompue que par le récit de +toutes les circonstances dans lesquelles ce brave homme avoit tué ou +blessé ses adversaires. Il ne les tuoit, m'assura-t-il, qu'à son corps +défendant; mais il les blessoit avec le plus grand plaisir, «Et voilà, +monsieur, l'avantage de la science sur l'ignorance. Un mal-adroit donne +la mort à un galant homme sans s'en douter; une main habile tire du +sang, se venge, et laisse la vie à son ennemi. Je ne peux souffrir ces +spadassins qui se réjouissent en voyant expirer leur adversaire: c'est +une chose affreuse, monsieur, et les lois devroient punir de pareils +monstres; ce sont des assassins. Je n'ai tué que six hommes dans ma vie, +trois parce qu'ils l'ont absolument voulu, trois autres par ma faute, +j'en conviens, et ne m'en consolerai jamais. Quand vous serez plus +avancé, je vous montrerai ce coup, et vous avouerez que je ne devois pas +les tuer; mais l'être le plus exercé se trompe quelquefois.» + +Si le professeur de danse m'avoit brisé les jambes, le maître d'armes me +mit le corps et les bras dans un état tel, que lorsque j'essayai +d'écrire, il me fut impossible de tracer un mot; ma main trembloit si +fort, que je fus obligé d'y renoncer. «Ce sera pour demain, me dis-je; +demain, je n'attends personne, et je réparerai le temps perdu.» + +À dîner, M. de Vignoral me demanda si j'avois travaillé. «Beaucoup, +monsieur, lui répondis-je.--Eh bien! allez au spectacle ce soir; il est +naturel qu'à votre âge on cherche le plaisir. Nos théâtres offrent des +chefs-d'oeuvre qu'il faut connoître: quoique je ne fasse aucun cas de la +poésie, je sais qu'elle est séduisante pour la jeunesse; et les maximes +philosophiques répandues dans la plupart des tragédies nouvelles, +prouvent du moins que la versification est bonne à quelque chose; elle +laisse dans la mémoire de la bourgeoisie des idées qu'elle n'iroit pas +puiser dans des ouvrages plus sérieux.» + +M. de Vignoral se trouvoit d'accord avec moi; mon intention étoit en +effet d'aller au spectacle, non pour écouter une tragédie +philosophique, mais à l'Opéra, pour voir danser les grands hommes dont +j'avois entendu parler le matin. + +Ô les aimables gens que les François à Paris! J'étois fâché d'aller +seul; j'aurois desiré avoir Philippe, ou tout au moins madame Leblanc, +pour m'accompagner. Aussitôt que je fus entré dans la salle, les +premières personnes près desquelles je me plaçai, lièrent conversation +avec moi. À peine s'apperçurent-elles que j'étois étranger à ce genre de +plaisir, qu'elles se disputèrent à qui m'apprendroit le nom des acteurs, +des actrices, des danseurs, des danseuses, des musiciens, des +décorateurs, du maître des ballets, et même des auteurs. Je sus aussi +les intrigues des coulisses, et, qui plus est, dans les entr'actes, on +me conta l'histoire secrète des jolies femmes qui étoient dans les +loges. Mes deux plus proches voisins me dirent qui ils étoient, ce +qu'ils faisoient, ce qu'ils espéroient; et, tout autour de moi, je +n'entendis que gens qui causoient si haut de leurs affaires, qu'on +auroit cru qu'ils étoient tous condamnés à une confession générale et +publique. Je sentis alors qu'on n'étoit jamais en plus grande société au +spectacle que lorsqu'on y venoit seul, et la remarque me tranquillisa +pour l'avenir. + + + + +CHAPITRE VII. + +_Seconde visite de Philippe._ + + +En m'éveillant le lendemain, ma première pensée fut pour le manuscrit du +grand homme; je me promis très-sérieusement de lui consacrer la matinée: +mais j'avois oublié que j'attendois mon tailleur. Il vint; je passai une +heure avec lui, tant à contrôler ce qu'il m'apportoit, qu'à lui donner +des ordres précis sur ce qu'il avoit à me livrer. Il fut étonné des +connoissances que j'avois acquises depuis deux jours; il ignoroit que +j'avois été la veille à l'Opéra. Quand il fut parti, je restai encore +long-temps à considérer mes habits; enfin la vanité l'emporta, je ne pus +résister au désir de m'habiller. Adieu le manuscrit: comment rester en +place dans l'équipage où j'étois? J'allois me promener uniquement pour +me montrer, quand je reçus un billet de Philippe. Il m'envoyoit +l'adresse d'une académie d'équitation, et me prévenoit qu'il viendroit +me voir dans l'après-midi. Je pris une voiture, et j'allai au manége: +j'y fus accueilli avec amitié par les jeunes gens qui s'y trouvoient; et +moi, qui, quatre jours avant, ne connoissois que le curé de Mareil, +j'aurois pu me vanter d'être alors lié avec les plus aimables cavaliers +de Paris. Pour un jeune homme qui craint la solitude, c'est une grande +ressource que le manége. + +En rentrant, je trouvai madame Leblanc qui me guettoit: elle m'avertit +que M. de Vignoral m'avoit demandé plusieurs fois avec humeur; qu'il +étoit même monté dans mon appartement, et que lorsqu'il étoit descendu, +il paroissoit fort en colère. Je sentis combien j'avois eu tort de ne +pas fermer mon bureau, puisque cette négligence lui avoit donné la +certitude que je n'avois encore rien fait. Je me promis de nouveau de +réparer le temps perdu. M. de Vignoral ne devoit revenir que le soir, et +je croyois, moi, ne plus sortir. + +Philippe vint comme il me l'avoit écrit; il me félicita sur le +changement qui s'étoit déjà opéré en moi, et me prédit que si je sentois +l'importance de plaire, sans me laisser emporter par la fatuité, je +ferois promptement mon chemin. «Êtes-vous toujours décidé, me dit-il, à +me regarder comme un ami?--Plus que jamais, Philippe. Qu'elle idée +avez-vous donc de moi, si vous croyez que je puisse oublier si vite +l'intérêt que vous m'avez témoigné?--Promettez-moi donc que vous +n'aurez jamais rien de caché pour moi.--Je vous le promets, Philippe, à +condition que vous n'aurez pas non plus de secrets pour Frédéric.--Cela +est impossible, monsieur. Dans tout ce qui a rapport à votre naissance, +je ne sais que ce que vos parens ont bien voulu m'apprendre; et s'ils +m'ont livré leur confiance sous la condition de ne la trahir jamais, que +penseriez-vous de moi si je violois un pareil engagement?--Vous +m'étonnez, Philippe; vos airs, vos discours, ne sont pas d'un homme de +votre état: la première fois que je vous ai vu, j'ai douté de la vérité +de ce que vous me disiez à ce sujet. Comment se peut-il que vous ayez +tant de sensibilité, de noblesse même, dans une pareille condition? Et +si vous vous êtes senti au-dessus, ce que je crois, comment n'avez-vous +pas cherché à en sortir?--Je vous répondrai franchement dans tout ce +qui aura rapport à moi, mon cher Frédéric (pardonnez-moi cette +expression que la plus vive amitié m'inspire, et qui ne m'échappera +jamais qu'entre nous). Je vous avoue que je suis flatté de votre +question; elle me prouve que vous vous êtes occupé de moi, et que vous +cherchez à justifier dans vos propres idées le sentiment dont vous +m'honorez. + +«Une éducation trop au-dessus de mon état me perdit. Je suis fils de +paysans pauvres; à leur mort, je vins chercher à Paris ce qu'on appelle +fortune, c'est-à-dire le moyen d'exister. Quelques dons que j'avois +reçus de la nature ne servirent qu'à me faciliter la route des plaisirs; +bientôt je fus obligé d'entrer au service. Vous vîtes le jour, et +personne ne pénétra le secret de votre naissance, excepté madame de +Sponasi et votre mère, votre père et moi. Des événemens que je ne peux +vous apprendre ne vous ont laissé d'autre appui que madame la baronne. +Elle est maîtresse de votre secret; c'est d'elle seule que vous pouvez +attendre votre fortune, et la révélation d'un mystère qui nous perdroit +tous deux si je le trahissois. + +«Quand vous vîntes au monde, je vous pressai le premier dans mes bras; +c'est moi qui vous portai à Mareil; c'est d'après mon conseil que madame +de Sponasi vous fit recommander au curé par M. de Vignoral. Je peux vous +avouer deux choses qui ne vous seront point indifférentes: la première, +que le service que je vous rendis avant que vous pussiez l'apprécier, +m'inspira pour vous l'amitié d'un père, et que ce sentiment fut si vif, +que je jurai de vous consacrer mon existence; la seconde, que, pour +m'acquitter de cet engagement, je restai chez madame la baronne, qui +n'étoit pas favorablement disposée pour vous. J'ai pris de l'ascendant +sur elle, dans l'intention de vous être utile; c'est à votre conduite +maintenant d'achever mon ouvrage.» + +«--En vérité, Philippe, je serois accablé de la reconnoissance que je +vous dois, si je ne trouvois un plaisir que je ne peux définir à vous +devoir beaucoup. Croyez-vous que madame de Sponasi me nomme un jour mes +parens?--Je ne le crois pas.--Pourrai-je les connoître sans son secours +ou sans le vôtre?--Jamais.--Je dépends donc entièrement de cette femme, +qui, sans Philippe, m'auroit abandonné?--Oui; mais je soupçonne que si +elle ne cédoit qu'à mes prières, intérieurement elle n'étoit pas fâchée +d'être sollicitée.--M. de Vignoral ne sait donc pas qui je +suis?--Non.--Suis-je gentilhomme?--Conduisez-vous comme si vous +l'étiez, puisque toujours les hommes ne valent qu'en proportion de ce +qu'ils s'estiment.--Mes parens sont ils morts?--Je ne peux vous +répondre.--Une dernière question, Philippe. Si mon sort se décidoit +d'une manière avantageuse, que voudriez-vous de moi?--Rien, que de vous +savoir heureux.--Si tout le monde m'abandonnoit, Philippe, que +pourriez-vous pour moi?--Vous sacrifier ma vie si elle vous étoit +nécessaire.--Encore une fois, sur quoi repose le sentiment qui vous +attache au sort d'un infortuné pour qui tout vous seroit possible, et +qui ne peut rien pour vous?--Sur mon devoir.--Votre devoir?--Ne vous +ai-je pas dit qu'à votre naissance j'ai juré à votre père de ne jamais +vous abandonner? Tant que vous m'aimerez, mon cher Frédéric, ce devoir +sera bien facile à remplir: si jamais vous me méprisiez....--Philippe, +j'en suis incapable: eh! que suis-je moi même pour m'élever jusqu'à la +fierté? Si les obligations que l'honnête homme contracte l'enchaînent +jusqu'à ce qu'ils les aient acquittées, ma reconnoissance sera +éternelle.» + +«Vous n'osez cependant, me dit-il, me promettre de n'avoir rien de caché +pour moi: est-ce qu'une semblable promesse vous coûteroit?--Non, +Philippe, et je vous la fais du plus profond de mon coeur.» + +Son intention étant de passer la soirée avec moi, il me proposa de me +mener à une petite maison de madame de Sponasi, située aux barrières. +J'acceptai avec empressement; et, après avoir visité ce séjour dont le +dieu des arts sembloit avoir été l'architecte, nous passâmes dans le +jardin. + + + + +CHAPITRE VIII. + +_Portraits de société._ + + +«Je vous ai promis, me dit Philippe, des renseignemens sur les personnes +qu'il vous importe de connoître. Je vais commencer par votre +protectrice. + +«Madame de Sponasi a été belle. Veuve à vingt-cinq ans, elle mena une +vie fort libre, sans être scandaleuse. Le choix de ses amis, ses succès +à la cour, des bouffées d'esprit, et l'art de ménager toutes les femmes, +lui firent une réputation brillante, dont vous entendrez parler dans le +monde. Quand elle avoua elle-même approcher de la quarantaine, elle +avoit quelques années de plus; c'est l'âge où une femme riche et titrée +a l'habitude de se faire une nouvelle manière de vivre. Autrefois +l'usage étoit de se jeter dans la dévotion; et, à l'époque dont je vous +parle, il falloit encore une espèce de courage pour s'en dispenser. +Madame de Sponasi balança un an. Deux jours par semaine elle donnoit à +dîner à des prélats et aux hommes les plus marquans dans l'église; deux +autres jours elle recevoit les hommes de lettres en réputation, et les +philosophes en titre; le soir nous avions quelquefois des artistes. Les +artistes en général ne cherchent que les plaisirs, des admirateurs et +des protecteurs: aussi sont-ils sans conséquence, et nous les recevons +toujours. Il n'en est pas de même des prêtres et des philosophes; chacun +cherche à gagner à son corps ceux qui peuvent lui donner de l'éclat. +Jeter madame de Sponasi dans la dévotion ou dans la philosophie, étoit +un véritable coup de parti. Les prêtres s'y prirent mal. Elle est foible +de caractère, et aime le plaisir; l'austérité l'effraya. Les prélats +petits-maîtres essayèrent à leur tour de la convertir. Je vous ai parlé +de ses bouffées d'esprit; elle les tourna en ridicule avec les mêmes +argumens dont la sévérité lui avoit fait peur. Les philosophes, plus +adroits, flattèrent ses passions, applaudirent à ses saillies, +répétèrent ses bons mots, lui prêchèrent une morale si commode, qu'elle +en fut séduite. Sa porte fut fermée à tous les ecclésiastiques; et cette +même femme qui avoit pensé sérieusement à faire son salut, se déclara +hautement pour la philosophie, et se fit une religion de ne pas croire +en Dieu. Cela vous paroît extraordinaire; mais c'est une mode qui passe +du boudoir dans le salon, du salon dans l'antichambre, de l'antichambre +dans toutes les classes du peuple. + +«Ne parlez donc jamais de la Divinité devant votre protectrice, et riez +des traits hardis qu'elle lance à tout instant contre le ciel. Pour un +jeune homme élevé par un curé, l'effort est pénible; mais, dans quinze +jours, je vous prédis que vous vous y prêterez de bonne grâce.--Moi, +Philippe?--Vous, monsieur. Je vous le répète, c'est la mode; et la +crainte seule du ridicule suffiroit pour vous amener promptement à ce +point. Est-il rien, d'ailleurs, de plus aimable qu'une doctrine qui, +brisant le frein des passions, permet de se livrer à tous les écarts de +l'imagination? Pourvu que vous parliez avec esprit de vos devoirs, on +vous pardonnera de les négliger: les connoître et s'en dispenser, voilà +le _nec plus ultrà_ de la philosophie.» + +«Je crois, Philippe, que vous exagérez, et qu'il y a parmi les +philosophes des hommes estimables.» + +«S'il y en a! s'écria-t-il; beaucoup plus qu'on ne se l'imagine: mais +ceux-là n'en prennent pas le titre; ils le méritent, et c'est le public +qui le leur accorde. On peut diviser ceux qui viennent chez nous en +trois classes: les charlatans, les dupes, et les véritables amis de +l'humanité. Pour vous donner une idée juste des charlatans et des dupes, +je vais vous conter une anecdote sur deux personnages que tous +rencontrerez souvent chez madame de Sponasi. Je tiens quelques détails +du secrétaire de l'un d'eux, garçon rempli d'esprit, et qui doit sa +fortune aux soins qu'il met à cacher à tout le monde des talens dont il +pare un sot. + +«M. de Parvis est petit de taille, de génie et de santé. À vingt ans, +de petits yeux, une petite bouche, un petit nez, un petit menton rond, +lui composoient une petite figure fort aimable. De petits calembourgs en +eussent fait le héros des petites sociétés, si l'ennui qui le suivoit +par-tout ne lui eût inspiré le désir de viser à la célébrité. Pour un +homme riche, et il l'est, il y a beaucoup de manières d'être célèbre; il +les essaya toutes. Il fit tant de folies pour faire parler de lui, qu'il +fut obligé de quitter le service, et de ne plus paroître à la cour. +C'est alors qu'il s'annonça publiquement comme ennemi des préjugés: il +croyoit s'y soustraire; il ne bravoit que la décence. + +«Il fréquenta les hommes de lettres, et fut accueilli dans la maison de +M. Sentencis. M. Sentencis est roturier, riche et avare; il desiroit +s'allier à la noblesse, et marier sa fille sans bourse délier; il +cherchoit un sot à prétention; M. de Parvis lui parut mériter la +préférence. Il répéta si souvent devant lui qu'il n'accorderoit la main +de sa fille qu'à un partisan de la bonne cause, un véritable philosophe, +un grand homme, que lorsque M. de Parvis la demanda et l'obtint, il se +crut irrésistiblement un partisan de la bonne cause, et un véritable +philosophe, et un grand homme. Pour dot, M. de Sentencis lui dédia un de +ses ouvrages: aussi furent-ils tous les deux satisfaits, l'un d'avoir +marié sa fille à bon marché, l'autre de passer à la postérité à l'aide +d'une épître dédicatoire. + +«Depuis que l'immortalité pèse sur M. de Parvis, il est devenu grave: il +parle peu, mais il écoute avec attention: il n'écrit plus, mais c'est +dans sa maison que les grandes réunions se tiennent; il paroît présider +les hommes au premier mérite--ce qui se dit chez lui, il croit l'avoir +dit; les ouvrages qu'on y lit, et sur lesquels on le consulte, il croit +les avoir faits: dupe de son amour propre et des flagorneries, de ceux +qui, entre eux, l'apprécient à sa juste valeur, il est malheureux sans +oser en approfondir la cause; c'est une victime dévouée, qui, semblable +aux vieilles religieuses, pense alléger le poids de ses chaînes en +faisant de nouvelles conquêtes à l'ordre. C'est une preuve vivante pour +quiconque a lu dans son ame, qu'un sot peut quelquefois être célèbre, et +que sottise et célébrité forment le plus cruel supplice auquel les +hommes d'esprit puissent condamner les dupes dont ils ont besoin. + +«La situation de madame de Sponasi a beaucoup de rapports avec celle de +M. de Parvis; car elle ne crie bien fort contre Dieu que par la peur +qu'elle a du diable. Cependant elle conserve avec ceux qui l'ont +séduite, ce ton de supériorité qui convient à son nom et au rôle +brillant qu'elle a joué dans le monde: c'est un enfant de la +philosophie, il est vrai; mais c'est un enfant gâté, dont la mère est +obligée de supporter les caprices, dans la crainte d'une rupture dont +l'éclat lui seroit désagréable. Personne n'a d'empire sur ses volontés, +excepté.... Devinez.--M. de Vignoral? lui dis-je.--Oh! non, c'est elle +qui a commencé sa réputation; elle lui commande quelquefois, et ne lui +cède jamais.--Qui donc la gouverne?--Moi, me répondit Philippe; moi, qui +connois mieux qu'elle le fond de son caractère. Elle ne s'intéresse à +vous que dans l'espoir que vous vous distinguerez dans le monde par +votre esprit; applaudissez au sien, et vous pourrez vous dispenser d'en +avoir. Elle vous répétera sans cesse que tout le mérite d'un homme est +dans ses connoissances; mais si votre figure lui plaît, si votre +tournure lui rappelle le temps où la foule s'atteloit à son char, la +première impression décidera l'amitié qu'elle prendra pour vous. Entre +ses idées et ses sensations, le contraste est frappant: elle dit d'un +homme laid et spirituel, qu'il l'amuse, et elle bâille; elle dit d'un +bel homme ignorant, qu'il l'ennuie, et elle sourit. C'est une coquette +dont l'imagination rêve sagesse, et dont le coeur tient toujours à ses +vieilles habitudes. Choisissez, ou de lui plaire assez au premier abord +pour qu'elle prenne votre parti contre M. de Vignoral, ou de plaire en +même temps à lui et à elle, de manière que les louanges qu'il vous +donnera justifient la première opinion qu'elle prendra de vous.» + +«Mon parti est pris, Philippe: plaire à l'un et à l'autre ne me paroît +pas impossible. M. de Vignoral est en colère contre moi, je le sais; +mais je ferai tout mon possible pour l'appaiser, et dorénavant je +travaillerai de manière à m'éviter ses reproches.» + +Je contai à Philippe la cause du mécontentement du grand homme, et +comment je croyois faire ma paix; il m'indiqua un moyen plus sûr. +Lorsque je rentrai, il étoit trop tard pour songer au fameux manuscrit; +mais, suivant l'usage, je lui promis mes soins pour le lendemain. + +M. de Vignoral me fit appeler si matin, que j'étois encore au lit quand +on vint me dire qu'il me demandoit. Je me levai à la hâte, et je +descendis. + +«Avez-vous travaillé?--Non, monsieur.--Avez-vous seulement ouvert vos +livres?--Non, monsieur.--Qu'avez-vous donc fait depuis votre +arrivée?--Je n'ose vous le dire, de crainte de vous déplaire.--Parlez, +parlez; je n'ai pas de temps à perdre. Qu'avez-vous fait?--Monsieur, je +crains...--Parlez, vous dis-je, ou montez dans votre chambre, et +rapportez-moi mon manuscrit. Je ne sais quelle sotte complaisance m'a +engagé à le confier à un... Parlerez-vous, monsieur? me direz-vous +comment vous avez employé votre temps?--Monsieur, avant de copier, j'ai +voulu essayer de lire votre écriture.--Et vous n'avez pu y réussir? Je +m'en étois douté.--Pardonnez-moi, monsieur.--Eh bien! monsieur?--Eh +bien! monsieur, en lisant la première page, j'ai été entraîné à la +seconde, de la seconde à la troisième, et ainsi de suite, jusqu'à ce que +l'heure du dîner m'appelât.--Après, Frédéric.--Après dîner, monsieur, je +n'ai pu résister au désir de continuer: le lendemain de même. Je suis +bien avancé dans ma lecture: mais j'avoue que j'ai eu tort; mon devoir +étoit de copier, puisque vous l'aviez ordonné ainsi.--Certainement; mais +j'aurois dû le prévoir, car vous annoncez de l'intelligence, et je +conçois facilement le sentiment qui vous a maîtrisé. Il faut être +indulgent pour la jeunesse: à votre âge, j'en aurois fait autant. +Asseyez-vous donc, continua-t-il en souriant; nous n'avons pas encore +causé ensemble». Je poussai un siége près du sien, en répétant tout bas: +Philippe, Philippe, je te devrai l'amitié de tout le monde. + +«C'est un ouvrage bien sérieux cependant, reprit M. de Vignoral; et +puisqu'il vous a intéressé à ce point, il faut que vous ayez +naturellement l'esprit juste. Avez-vous tout compris également?--Non, +monsieur; plusieurs passages m'ont paru au-dessus de mon +intelligence.--Je le crois.--Mais je me suis dit: En les copiant, +j'aurai plus de temps pour les approfondir. Je lisois si vite!--Mauvaise +manière, monsieur. Qu'on dévore un roman, qu'on soit pressé d'arriver au +dénouement, rien de plus naturel; mais quand on tient une de ces +conceptions profondes, destinées à développer les progrès de +l'entendement humain, il faut s'appesantir sur chaque phrase. Ce n'est +pas assez de lire, il faut comprendre, et voilà la difficulté.--Oui, +monsieur.--Avez-vous déjà été chez votre protectrice?--Pas encore; mais +j'ai vu Philippe.--Qu'est-ce que c'est que Philippe?--C'est le +valet-de-chambre de madame de...--Ah! oui, un fat qui singe le grand +seigneur; je ne sais comment elle peut garder si long-temps un homme +pareil à son service. Que vous a-t-il dit?--Des choses, monsieur, qui me +font de la peine. Madame de Sponasi veut que je vous sois soumis; rien +ne me sera plus facile: mais elle exige aussi que je me livre à tous les +talens agréables dont tous ayez blâmé l'usage.--Que voulez-vous, mon +cher Frédéric? Puisque vous dépendez d'elle, il faut la satisfaire. La +femme la plus philosophe est toujours femme, vous en ferez bientôt +l'expérience: et quel empire la frivolité n'a telle pas sur ce sexe +léger! Les talens seraient dangereux pour tous s'ils devenoient votre +seule occupation; mais avec le genre d'esprit que vous annoncez, je suis +sûr qu'ils ne vous séduiront jamais. Allez, mon ami, allez travailler.» + +Je remontai les escaliers quatre à quatre; j'entrai dans ma chambre en +sautant; j'y trouvai... Qui, mon cher lecteur? M. Léger, le maître de +danse. Je le pris par les mains, et je lui rendis bien gaiement la +première leçon que j'en avois reçue. Si je ne lui fis pas faire des +pirouettes sévères et des contre-temps d'une exécution finie, je lui +communiquai du moins la joie qui m'agitoit. + +«Comment diable, monsieur! vous êtes leste comme un daim, et vous avez +dans les jarrets une souplesse qui me prouve que vous vous êtes +exercé.--J'ai fait plus, monsieur Léger; j'ai été à l'Opéra.--Vous avez +donc maintenant une idée de cet art étonnant dont je vous démontrerai +les véritables principes? Quand vous les connoîtrez, vous serez surpris +de trouver un langage parfaitement intelligible, dans des danses où le +vulgaire ne voit que des hommes qui sautent». Si M. Léger avoit raison, +cessons d'être surpris de ce que les fameux danseurs dont parle +l'histoire romaine ont fait passer leur bêtise en proverbe: quand on a +tant d'idées dans les jambes, on peut négliger d'en meubler sa tête. +C'est la faute du vulgaire qui ne les entend pas. + + + + +CHAPITRE IX. + +_Le moment décisif_. + + +Le jour de ma présentation chez madame de Sponasi arriva; j'aurois voulu +le retarder, tant je craignois de ne pas réussir auprès d'elle. Je +n'avois jamais mieux senti combien il me manquoit de qualités +séduisantes, que du moment ou j'avois travaillé à en acquérir. Philippe +vint me chercher; il me rassura par ses exhortations, plus encore par +les complimens qu'il me fit. Nous montâmes en voiture; nous arrivâmes à +l'hôtel. J'avois beau me faire intérieurement les raisonnemens les plus +sages, mes sensations me trahissoient. Enfin nous entrâmes dans le +cabinet de ma protectrice. Je la saluai. Elle dit à Philippe de se +retirer; mais Philippe, qui avoit apparemment l'habitude de ne point +entendre les ordres qu'il ne vouloit pas exécuter, répondit, _Oui, +madame_, ferma la porte, et resta avec nous. + +Pendant plus de cinq minutes, nous gardâmes tous trois le silence: +madame de Sponasi m'examinoit avec la plus vive émotion; je la vis +plusieurs fois passer la main sur son front, comme on fait machinalement +dans l'espoir de chasser des idées qui reviennent toujours; je crus même +appercevoir quelques larmes rouler dans ses yeux. Malgré son âge, il +étoit impossible de la regarder sans s'intéresser à elle. Philippe avoit +un air de satisfaction qu'il ne cherchoit point à déguiser, et qui +contrastoit singulièrement avec l'inquiétude de sa maîtresse et mon +embarras particulier. Il rompit le premier le silence. + +«Madame la baronne ne dira-t-elle rien à son protégé? J'ose l'assurer +qu'il est digne de ses bontés, et qu'il se croira trop heureux +d'employer tous ses momens à lui prouver sa reconnoissance». Elle me +tendit la main; je la baisai avec le plus profond respect. + +«Je suis folle, dit-elle un instant après en affectant de rire: j'ai +l'air d'un drame nouveau; et si l'on nous voyoit, on pourroit croire que +nous jouons une scène de reconnoissance. Jeune homme, Philippe a dû vous +instruire de mes volontés, et j'espère que votre conduite ne me fera +jamais repentir de mes bienfaits.--J'en réponds pour lui, dit aussitôt +Philippe.--Allons, asseyez-vous, et parlez moi comme à une amie. Vous +êtes-vous bien ennuyé chez ce bon curé?--Non, madame; j'y ai passé +doucement mon enfance: le moment approchoit où la réflexion auroit amené +l'ennui; vos bontés l'ont prévenu.--Philippe, vous ne m'avez pas +trompé, c'est vraiment un joli cavalier. Mais, mon enfant, il ne faut +attacher aucune importance aux dons que la nature prodigue aveuglément. +Les sots se laissent séduire par les yeux; on ne se fait estimer que par +les qualités du coeur et de l'esprit. Levez-vous donc un peu, que je +vous, examine». J'obéis. «Une taille charmante, s'écria-t-elle, et déjà +la tournure d'un homme du monde! Philippe, quel âge a-t-il?--Un peu plus +de seize ans, madame.--Déjà! dit-elle en soupirant; mais il a vraiment +l'air d'en avoir davantage, tant il est formé. Écoutez, Frédéric: je ne +veux pas que vous soyez petit-maître: je les déteste, je vous en +avertis. Il y a dans votre toilette un goût recherché qui me fait mal +augurer de la solidité de votre esprit.--Madame, je n'ai eu d'autre +désir que de me parer de vos bienfaits.--Je ne vous blâme pas, +Frédéric: je déteste les petits-maîtres, cela est vrai; mais j'ai de +même la plus grande aversion pour ces jeunes gens qui pensent que la +raison ne doit pas sacrifier aux Graces, et qui, croyant se couvrir du +manteau de la sagesse, n'endossent que la livrée du pédantisme. Vous +êtes mis comme un ange. Aimez-vous l'étude?--J'aimerai, madame, tout ce +qui justifiera dans le monde la protection dont vous +m'honorez.--Écoutez, mon enfant.... Philippe, dites qu'on nous serve à +déjeûner». Philippe sortit, et ne revint pas. Madame de Sponasi, en +s'approchant de moi et me prenant les mains, continua. + +«Écoutez, mon enfant, votre sort est très-incertain. Je ne veux pas vous +affliger, car je sens que j'ai beaucoup d'amitié pour vous; mais +n'attendez rien d'un sentiment auquel je résisterois si vous cessiez de +le mériter. J'ai l'habitude de ne céder qu'à ma raison, et c'est devant +elle qu'il faut que vos succès justifient ce que je ferai pour vous. +J'ai plusieurs fois été tentée de vous abandonner à votre sort, afin que +la nécessité de vous élever par vous-même excitât votre émulation: j'ai +craint cependant qu'un état de dénuement absolu ne vous poussât au +découragement, ou n'avilît votre caractère; et, forcée de choisir entre +deux extrémités, j'ai cru pouvoir les concilier. Je veux bien que vous +comptiez sur ma protection; je suis décidée à vous en donner des preuves +qui vous permettent d'espérer plus pour l'avenir. La pension que +Philippe vous a promise de ma part vous sera continuée; mais je veux en +même temps que vous vous regardiez comme le secrétaire de M. de +Vignoral: je me charge de vos appointemens. Plus il sera content de +vous, plus je les augmenterai; s'il vous abandonnoit, et que vous le +méritassiez, ma protection vous seroit à l'instant retirée. Dépendant +sans être à charge à personne, ayant des devoirs à remplir sans qu'on +puisse vous commander comme à un salarié, c'est à vous de multiplier +assez vos connaissances pour devenir l'ami de M. de Vignoral, à qui j'ai +l'obligation du parti que j'ai pris à votre égard.--C'est lui, madame, +qui vous a suggéré ce projet?--Oui, mon enfant; et vous conviendrez que +cet état mitoyen qui vous sauve à la fois des dangers du trop et du trop +peu de liberté, est une des conceptions les plus heureuses qu'il ait pu +former pour vous.--Et pour avoir un secrétaire et un esclave de plus à +bon marché», dis-je en moi-même. J'avois quelques regrets de l'avoir +trompé sur mon enthousiasme pour son manuscrit, que je n'avois pas lu; +mais quand je vis que nous jouions au plus fin, mes scrupules +s'évanouirent. + +On nous servit à déjeûner. Madame de Sponasi, telle que Philippe me +l'avoit dépeinte, passa alternativement de ma figure à mes études, de +mes études à mes habits, de mes habits à quelques traits philosophiques. +Elle me congédia en m'embrassant, et en commençant une exhortation +sérieuse, qu'elle finit par une épigramme. En sortant, je rencontrai +Philippe, qui me promit une visite pour l'après-midi. + +Je savois que M. de Vignoral accompagneroit aux François la jeune +personne qu'il étoit à la veille d'épouser. J'attendois donc Philippe +avec impatience, d'abord parce que j'étois excessivement curieux de +savoir ce que ma protectrice pensoit de moi, ensuite parce que je +voulois moi-même aller à la Comédie françoise avec un de mes amis, +auquel j'avois donné rendez-vous chez moi. + +Un de vos amis! s'écriera le lecteur; et combien avez-vous déjà d'amis? +où les avez-vous connus?--De quel pays êtes-vous donc, cher lecteur? +Ignorez-vous qu'à Paris on a beaucoup d'amis que l'on ne connoît pas? Si +vous en doutez, écoutez tous nos jeunes gens: vous les entendrez parler +sans cesse de leurs amis qu'ils connoissent; ce qui prouve qu'ils en ont +qu'ils ne connoissent pas. Vous les verrez saluer, accueillir, embrasser +un cavalier, en lui disant: Bon jour, mon ami. Demandez-leur le nom de +cet ami; ce sera un coup du sort s'ils se le rappellent. Pour moi, je +n'étois pas dans cette situation; je connoissois beaucoup celui de mes +amis que j'attendois: je l'avois vu pour la première fois la veille au +manége; je me rappelois fort bien qu'il s'appeloit Florvel, Dutilly ou +Saint-Aure; j'avois déjeûné avec ces trois messieurs, et il portoit l'un +de ces noms. Je tremblois qu'il ne vînt avant la visite qui m'étoit +promise; je n'aurois pu le renvoyer sous aucun prétexte, et j'aurois +encore moins voulu sortir avant d'avoir vu Philippe. Je vis arriver un +domestique chargé d'une vingtaine de volumes magnifiquement reliés, +qu'il me remit de la part de madame la baronne. Je le récompensai +généreusement de sa peine. Comme il sortoit, Philippe entra. + +«Vous voyez, me dit-il en me montrant les livres déposés sur ma table, +que votre esprit a réussi. Madame de Sponasi ne fait de semblables +cadeaux qu'à ceux qu'elle estime beaucoup; c'est la collection des +ouvrages qu'elle a permis de lui dédier: ils portent tous et son nom et +ses armes. Elle est dans l'usage de prendre un nombre déterminé +d'exemplaires pour payer les frais de chaque dédicace. Elle aime à les +répandre, et regarde sa liste de distribution comme le catalogue de ses +amis intimes ou de ses protégés favoris. Vous devez vous trouver fort +heureux.» + +«Vous croyez donc, Philippe, que j'ai eu le bonheur de lui +plaire?--Beaucoup.--Cependant elle a paru triste en me voyant; je crois +même qu'elle a versé des larmes.--J'aurois été fâché qu'elle eût assez +d'empire sur elle-même pour affecter de l'indifférence. Quel souvenir +vous lui avez rappelé!--Philippe, madame de Sponasi a-t-elle des +enfans?--Non.--En a-t-elle eu?--Oui, un fils.--Existe-t-il +encore?--Non.--À quel âge est-il mort?--À dix ans.--Je m'y perds, +m'écriai-je.» + +«Pourquoi donc, me dit il, vous obstiner à percer un mystère dont la +connoissance, je vous le répète, ne serviroit qu'à vous rendre +malheureux? Laissez le passé, qui ne peut vous servir à rien; jouissez +du présent, et ménagez l'avenir, dans lequel reposent toutes vos +espérances. Ah çà, le cadeau de votre protectrice vous apprend qu'elle +est satisfaite de votre esprit. N'êtes-vous pas curieux de savoir ce +qu'elle pense de votre physique?--Elle s'est expliquée assez clairement +pour ne me laisser aucun doute à cet égard; je crains pourtant, +Philippe, que l'élégance que vous m'avez conseillée ne lui ait plus +déplu qu'elle ne l'a fait entendre.--Je suis bien aise de vous voir +aussi habile à lire dans son coeur. Quand je suis rentré dans son +appartement....--Eh bien!--Je n'ose achever; j'ai peur de vous +affliger.--Parlez, mon ami, parlez.--Philippe, m'a-t-elle dit, c'est +cinquante louis que vous avez portés de ma part à Frédéric?--Oui, +madame.--Ne m'avez-vous pas fait entendre qu'il desiroit prendre +plusieurs maîtres?--Je pense, madame, que c'est déjà une affaire +terminée.--Mais avec la dépense qu'il a été obligé de faire, il aura de +la peine à se procurer des choses utiles à un homme de son âge.--Sans +doute, madame.--Je voudrois pourtant qu'il s'accoutumât à +l'économie.--Madame, je le crois naturellement généreux.--Ce n'est point +un défaut. A-t-il une montre?--Non, madame.--Philippe, vous prendrez +celle à répétition, garnie de perles, et vous la lui donnerez.--Avec la +chaîne, madame?--Non; elle est trop antique pour un jeune homme comme +lui. Je vous charge, Philippe, de lui en acheter une qui lui +plaise.--Voyez, monsieur, ajouta-t-il en me présentant le bijou le plus +galant qu'il soit possible de choisir, voyez si j'ai bien réussi.» + +J'embrassai mon bon Philippe de toutes mes forces; il me dédommageoit si +agréablement du moment d'inquiétude qu'il m'avoit donné, qu'en vérité il +auroit fallu être de bien mauvaise humeur pour lui en vouloir. + +«Il n'est pas un seul de vos conseils qui ne m'ait été utile, lui +dis-je; et hier encore, grâce à vous, j'ai acquis beaucoup auprès de M. +de Vignoral.--C'est fort bien, mon cher Frédéric; mais maintenant je +vous exhorte à vous occuper sérieusement de l'ouvrage qu'il vous a +donné. Il étoit ridicule à lui de vous accabler à votre arrivée; il +seroit dangereux pour vous de vous faire une habitude de la dissipation. +Je n'ai pas besoin de vous recommander de lire les volumes dédiés à +votre protectrice; il faut vous attendre aux questions qu'elle vous fera +à cet égard.--Oui, Philippe.--Que faites-vous ce soir?--J'attends un +jeune homme avec lequel je dois aller aux François.--Beaucoup de +discrétion avec vos amis.--Avec tous, Philippe?--Oui, monsieur, avec +tous.--Et avec vous aussi», lui dis-je en riant et en lui tendant la +main. Il la serra contre sa poitrine, et m'apprit qu'il iroit aussi aux +François. + +«Nous irons ensemble, m'écriai-je.--Non, monsieur, cela ne se peut pas, +sur-tout quand vous êtes en société. Madame de Sponasi y sera; c'est son +jour de loge.--Et M. de Vignoral aussi, avec son épouse future. J'ai +bien envie de la voir, et c'est en grande partie ce qui m'a décidé. +Philippe, je fais une réflexion bien singulière: M. de Vignoral ne m'a +pas encore apperçu dans une élégance si nouvelle pour moi, qu'elle a +presque l'air d'un déguisement; j'ai peur qu'elle ne lui déplaise.--J'y +pensois, me répondit-il, et je ne vois qu'un moyen de vous éviter +jusqu'à ses réflexions. Il verra madame de Sponasi, et je suis persuadé +qu'il ira lui rendre visite dans sa loge. Elle est aux premières, à +droite: placez-vous de manière à ce qu'elle vous remarque; saluez-la +respectueusement: n'avancez pas si elle ne vous encourage à venir; mais +faites en sorte qu'elle vous apperçoive de nouveau quand M. de Vignoral +sera auprès d'elle: je vous réponds du reste. + + + + +CHAPITRE X. + +_La Comédie françoise._ + + +Florvel (c'étoit bien le nom de l'ami que j'attendois, j'en fus sûr en +le voyant), Florvel arriva. Philippe sortit en m'assurant qu'il +n'oublieroit pas de présenter mes remerciemens à madame la baronne. Je +souris de la complaisance de sa mémoire, car je n'avois pensé qu'à +remercier Philippe. Florvel me prit par le bras, et nous partîmes pour +le spectacle. + +«Quelle est cette baronne, me dit-il, à laquelle on présente tes +remerciemens? Est-elle jeune?--Elle n'a que soixante-deux ans.--Et de +quoi la fais-tu donc remercier?--Regarde, lui dis-je en lui présentant +ma montre: le cadeau n'en vaut-il pas la peine?--Oui certes, mon ami; +et si, à ton âge, avec une santé toute neuve, tu donnes dans la vieille +noblesse, je te prédis que tu iras loin. Comment se +nomme-t-elle?--Madame de Sponasi.--Cela n'est pas possible; je croyois +que sa philosophie la mettoit maintenant au-dessus des foiblesses de +l'humanité.--Je ne t'entends pas.--Il me semble cependant que je +m'explique. Madame de Sponasi est-elle ta parente?» + +Je compris aussitôt ce qu'il vouloit me dire, et je répondis avec +assurance que j'avois l'honneur d'être allié à sa maison; qu'ayant perdu +de bonne heure mes parens, et madame de Sponasi n'ayant pas d'enfant, +elle avoit bien voulu se charger de mon sort. + +«Que fais-tu chez M. de Vignoral?--J'achève mon éducation.--Est-ce +qu'elle veut faire de toi un philosophe, mon pauvre Frédéric? Ne +t'avise pas de devenir raisonnable, ou, malgré mon amitié pour toi, je +renoncerois à te voir.--Est-ce que tu n'es pas raisonnable, toi, +Florvel?--Pas trop; du moins c'est l'avis de ma famille. Figure-toi +qu'ils veulent me marier. À vingt ans, un nom, et quelque réputation +auprès des femmes, me marier!--Avec une demoiselle âgée, +peut-être?--Elle n'a que seize ans.--Laide?--Belle comme son +âge.--Sotte?--Remplie d'esprit, de graces et de talens.--Pauvre?--Au +contraire, riche dès à présent, et héritière d'une demi-douzaine de +vieux parens qui l'adorent.--Et tu refuses?--Mon ami, ce n'est pas ma +faute. Je suis aimé à la folie d'une femme qui mourroit de chagrin si je +l'abandonnois. Elle ne peut supporter l'idée de ce mariage, et je n'ai +pas la force de lui en causer le chagrin. Elle est mariée: elle a bravé +pour moi et l'autorité de son époux, et la censure publique; il n'est +pas de sacrifices qui lui coûtassent, plutôt que de renoncer à son +amour. D'un autre côté, mes parens me pressent: je ne suis pas riche, +moi; et comme je n'ai rien de réel à leur objecter, cela m'embarrasse +beaucoup.» + +Nous arrivâmes aux François, et nous nous plaçâmes au balcon opposé à la +loge que Philippe m'avoit indiquée pour être celle de madame de Sponasi. +Presque en face de nous, je découvris M. de Vignoral, avec une femme +entre deux âges, propriétaire d'une de ces figures dont on ne parle pas, +et une jeune personne si jolie, que je soupirai en la regardant. Il +s'occupoit si peu d'elle, que je me persuadai bientôt que ce n'étoit pas +l'épouse qui lui étoit destinée; et cette idée me fit plaisir, sans trop +savoir pourquoi. J'allois la faire remarquer à Florvel, quand lui-même +me montra son père avec plusieurs dames et mademoiselle de Nangis; +c'étoit l'épouse qu'il refusoit. «Tu as raison, mon ami, lui dis-je, +elle est de la figure la plus intéressante.--Sans doute, me répondit-il +en soupirant». La pièce venoit de commencer. + +Dans l'entr'acte, Florvel m'observa qu'il lui étoit impossible de ne pas +aller saluer ces dames et son père; il me proposa de venir avec lui. +J'avois vu arriver madame de Sponasi, et je ne demandois pas mieux que +d'aller me placer au balcon au-dessous de sa loge, quoique je +m'exposasse à être vu de M. de Vignoral, qui étoit presque à côté; mais +alors la crainte de ses observations étoit moins grande que le désir de +voir sa société de plus près. Je consentis à accompagner Florvel, à +condition qu'il viendroit à son tour avec moi. Proposer à un jeune +homme de parcourir tous les coins d'une salle de théâtre, c'est être sûr +d'avance de sa réponse. + +Notre première visite fut pour le père de Florvel; j'en fus accueilli +avec les politesses d'usage. Je ne pourrais apprendre aux autres ce que +je ne sais pas moi-même; mais il est des choses sur lesquelles +l'expérience précède la réflexion. En sortant de la loge, je dis à +Florvel: «Mon ami, je suis persuadé que mademoiselle de Nangis +t'aime.--Je le crois, me répondit-il d'un air inquiet; je crois plus, +c'est que je l'aime aussi.» + +Nous entrâmes au balcon. Madame de Sponasi m'apperçut, et me sourit avec +amitié: je la saluai; Florvel en fit autant. Madame de Sponasi n'avoit +répondu à mon salut que par un nouveau sourire: elle répondit à celui de +Florvel par une inclination de tête plusieurs fois répétée. M. de +Vignoral entra en ce moment dans sa loge: nous étions restés debout; +elle nous fit signe d'approcher. + +«Monsieur, dit-elle à Florvel, je félicite Frédéric sur le choix de ses +amis: on vouloit me faire craindre qu'il ne devînt trop sérieux; mais en +le voyant lié avec vous, je garantis qu'avant un mois on le citera dans +tout Paris pour son étourderie.» + +«Je crois plutôt, madame, répondit Florvel, que je lui devrai la gloire +de devenir raisonnable. L'honneur qu'il a de vous connoître, les +conseils de M. de Vignoral, le mettent à l'abri de ma séduction, sans me +donner la même assurance contre son exemple.» + +«Qu'en pensez-vous, Frédéric»? me dit madame de Sponasi. + +«Moi, madame? J'ai appris ce matin que l'amabilité et la raison vont si +bien ensemble, qu'il ne vous est pas permis de vouloir les séparer.» + +«Vous ne vous doutez peut-être pas que c'est à moi qu'un pareil +compliment s'adresse», dit madame de Sponasi en se tournant vers M. de +Vignoral, qui n'avoit pas cessé de me regarder. Il soutint la +conversation sur le même ton de légéreté, et me prouva, sans effort, +qu'il pouvoit être aimable par tout autre part que chez lui. + +«Allez, mes enfans, nous dit madame de Sponasi; vous n'êtes pas venus au +spectacle pour entendre le radotage d'une vieille femme, et je vous +tiens quittes de votre complaisance.» + +Florvel l'assura qu'il mettroit toujours au nombre de ses momens les +mieux employés, ceux où il auroit l'honneur d'être admis à lui faire la +cour.--«Vraiment? s'écria-t-elle.--Vous n'en doutez pas, madame.--Je +crois sérieusement qu'il devient raisonnable, me dit-elle. Je vous en +fais mon compliment, Frédéric: votre entrée dans le monde date par une +conversion. Messieurs, si vous n'avez pas d'engagement pour ce soir, je +vous invite à souper». Nous la saluâmes, et nous retournâmes nous placer +au balcon au-dessous de sa loge. M. de Vignoral y resta pendant l'acte +entier. Que j'aurois voulu tenir la place qu'il avoit laissée vide! Oh! +combien étoit jolie la femme qu'il négligeoit pour causer avec madame de +Sponasi! Encore une fois, ce ne pouvoit être celle qu'on lui destinoit. + +Quand il quitta ma protectrice, il me fit signe de venir à lui; et, me +prenant par la main, il me dit qu'il vouloit me présenter aux dames avec +lesquelles il étoit. Le coeur me battit bien fort. + +«Je vous amène un élève de la philosophie, leur dit-il pendant que je +les saluois. Si j'avois à ma disposition cent jeunes gens pareils pour +prêcher les véritables principes, je pense, mesdames, que votre sexe +nous disputeroit la gloire de les adopter.» + +La femme à figure commune me fit un salut d'assez mauvaise grâce; la +jolie me regarda en riant. Quelle physionomie piquante! + +«Voici, mademoiselle, lui dit M. de Vignoral, le jeune homme dont je +vous ai parlé; il a l'esprit sérieux, et j'espère que vous n'aurez qu'à +vous louer de ses procédés. J'en pensois déjà beaucoup de bien; madame +de Sponasi vient de m'en parler avec le plus grand éloge.» + +Elle me regarda encore en riant. Je m'assis derrière elle; et chaque +fois que je me hasardai à lui adresser la parole, elle se contenta de me +regarder et de rire. J'avois entièrement oublié Florvel: au bout d'un +quart d'heure, je le cherchai des yeux à la place ou je l'avois laissé; +il n'y étoit plus. Enfin je l'apperçus aux troisièmes, tête-à-tête avec +une femme dont l'ensemble, au premier coup d'oeil, excitoit l'admiration: +ce n'étoit ni sa figure, ni sa taille, ni ses graces, que l'on admiroit; +c'étoit un art si étonnant dans sa toilette, qu'en la voyant avec +Florvel, il étoit impossible de ne pas regarder cette loge comme le +sanctuaire de la mode, elle pour son sexe, lui pour le sien. + +À la fin de la première pièce, il vint me rejoindre, et nous sortîmes du +spectacle pour nous promener. + +«Quelle figure intéressante! me dit Florvel.--Et quelle taille svelte, +mon ami!--Comme ses yeux expriment ce qui se passe dans son ame!--Comme +elle a l'air spirituel quand elle rit!--Tu l'as vue rire, +Frédéric?--Bien des fois, en me regardant.--Elle t'a regardé?--Oui, +souvent.--C'est singulier. Tout le temps que j'ai causé avec madame de +Folleville, j'ai cru la voir fixer les yeux sur notre loge avec une +inquiétude qui m'a pénétré l'ame.--Je ne l'ai pas remarqué.--Moi, je +t'en réponds. Elle souffre.--Quelle fantaisie aussi de la sacrifier par +un mariage aussi ridicule!--Frédéric!--Mon ami.--En quoi donc ce mariage +te paroît-il si ridicule?--En tout. Une femme vive, enjouée, jeune, +riche, obligée de passer sa vie avec un homme qui ne l'aimera +jamais!--Qui ne l'aimera jamais!--Non, Florvel: il n'aime que sa +réputation; il est tyran, maussade dans l'intérieur de sa maison: une +maxime philosophique le séduira bien plus que tous les charmes de son +épouse.» + +Florvel se mit à rire de toutes ses forces. «Et de qui diable me +parles-tu? s'écria-t-il. Je croyois qu'il étoit question de mademoiselle +de Nangis». Mon sérieux ne tint pas contre la gaieté de notre quiproquo: +je parlois de l'épouse promise à M. de Vignoral, et Florvel de celle +qu'il refusoit. + +«Tu aimes donc mademoiselle de Nangis? lui dis-je.--Oui, vraiment.--Tu +n'aimes donc plus madame de Folleville?--Si, mon ami.--Laquelle du moins +préfères-tu?--J'aime plus mademoiselle de Nangis; mais je suis plus aimé +de madame de Folleville.--Ainsi tu vas te brouiller avec ta famille, +perdre un établissement avantageux, t'exposer à des regrets, par +faiblesse.--Que ferois-tu à ma place?--Je n'hésiterois pas un instant; +j'épouserois mademoiselle de Nangis.--Mais, Frédéric, figure-toi le +désespoir de madame de Folleville; je te le répète, elle est capable de +se perdre, de tout sacrifier, plutôt que de renoncer à moi. Ce n'est +point une coquette qu'une liaison nouvelle puisse dédommager; j'ai eu le +temps de la connoître, d'apprécier sa sensibilité: je la juge d'autant +mieux maintenant, que je voudrais en vain me dissimuler à moi-même que +je n'en suis plus amoureux. Ce qui me retient, Frédéric, ce qui +retiendrait tout homme à ma place, à moins qu'il ne fût un fat, c'est la +certitude d'en être aimé. Comment de sang froid plonger dans la douleur +une femme dont on n'a qu'à se louer? comment voir baignés de pleurs des +yeux dans lesquels on n'a apperçu jusqu'alors que la joie, le plaisir, +et cette douce sérénité, compagne de l'amour heureux? Dis-moi, aurois-tu +ce courage?--Non, Florvel, jamais.--Cependant renoncer à mademoiselle de +Nangis, qui me promet à la fois autant de bonheur que j'en peux espérer +dans le cours de ma vie; de l'esprit, des talens, un coeur ingénu et +sensible, une fortune immense; refuser tout cela, et me perdre auprès de +ma famille: à ma place, le ferois-tu, Frédéric?--Non, mon ami, +jamais.--Quel parti prendrois-tu donc?--Je t'imiterois; je demanderois +des conseils de manière à ce qu'il fût impossible de m'en donner un qui +me convînt. Réponds-moi: si tu pouvois rompre sans éclat avec madame de +Folleville, le ferois-tu?--Sans hésiter.--Eh bien! permets-moi de +confier ton embarras à un ami qui jusqu'à présent ne m'a donné que +d'excellens conseils.--Quel est cet ami?--Je ne peux le nommer. Dis-moi +seulement si cela t'arrange.--Oui, quoique j'en pressente l'inutilité.» + +Nous rentrâmes au spectacle comme il alloit finir; nous abordâmes madame +de Sponasi à la sortie de sa loge. Elle prit le bras de Florvel, et je +marchai à ses côtés. Nous rencontrâmes dans le vestibule M. de Florvel +le père, qui parut satisfait de voir son fils en si bonne société. +Mademoiselle de Nangis le salua de manière à lui prouver qu'elle étoit +reconnaissante de ne pas le trouver avec madame de Folleville. Cette +dame passa un moment après; la foule des élégans se pressoit autour +d'elle: un sourire qu'elle adressa à Florvel sembloit lui dire: «Ne +craignez rien». M. de Vignoral vint ensuite avec les dames de sa +société, et présenta son épouse future à ma bienfaitrice. Cette jeune +personne avoit alors un air si modeste et si ingénu, que je crus qu'elle +possédoit deux physionomies entièrement différentes, mais toutes deux +faites pour inspirer l'amour. On l'admiroit dans son ingénuité, on +l'adoroit dans son sourire agaçant. Comme Florvel donnoit le bras à +madame de Sponasi, j'étois un peu derrière elle, et j'entendois presque +toutes les personnes qui passoient la nommer, parler de son esprit, de +la protection qu'elle accordoit aux arts, de sa générosité; en un mot, à +soixante ans passés, madame de Sponasi avoit réussi à conserver la +célébrité qu'elle n'avoit due jadis qu'à ses charmes. Elle en jouissoit +sans doute avec délices; car un de ses domestiques l'avoit plusieurs +fois avertie que sa voiture l'attendoit, et elle ne se pressoit pas. +Enfin nous partîmes. + + + + +CHAPITRE XI. + +_Le souper._ + + +Amour des arts et des plaisirs, quelle époque tu avois amenée en France! +Artistes dont les noms sont consacrés au temple de Mémoire, dites si +vous vous éleviez jusqu'à la noblesse, ou si là noblesse s'élevoit +jusqu'à vous; dites si vos talens produisoient l'aménité des grands, ou +si leur aménité encourageoit vos talens. Moi j'ai trouvé entre vous un +accord si parfait, que je n'ai pu découvrir l'origine de votre union. +J'ai vu des gens décorés plus fiers des productions de leur esprit et +des talens qu'ils cultivoient, que d'une naissance à laquelle ils +n'attachoient que peu de prix; j'ai vu des littérateurs estimables, des +artistes distingués, si accoutumés à dater dans la bonne société, +qu'ils y oublioient sans effort qu'ils étoient hommes de lettres ou +artistes. Pour peindre, sans l'affoiblir, le charme de ces soupers, où +toutes les prétentions qui divisent les hommes cédoient au désir de +plaire par ses connoissances ou ses talens, il faudroit réunir en soi +l'esprit particulier de tous les convives: cela est impossible. + +C'est là que l'enthousiasme du beau, si dangereux dans ses écarts, +recevoit des leçons du goût, fruit de l'expérience, de la justesse de +l'esprit, et de l'habitude du monde; c'est là que le goût, un peu +routinier de sa nature, se prêtoit aux écarts de l'imagination, +s'éloignoit de son étroit sentier par l'attrait du plaisir, et y +rentroit bientôt, dans la crainte de s'égarer; c'est là qu'un bon mot +délassoit d'une discussion, et présentoit souvent la solution d'une +question qui eût pu fournir matière à plus d'un volume; c'est là qu'on +parloit des talens aimables avec l'éloquence bavarde d'Athènes; c'est là +encore que la raison se faisoit entendre avec le laconisme des +Spartiates. François, quel prestige vous égaroit cependant! alors que +votre langue, vos ouvrages immortels, vos modes mêmes, soumettoient +l'Europe à vos lois, vous estimiez tous les peuples, excepté vous. Les +étrangers, attirés par votre réputation, venoient en foule en France +pour entendre des François mépriser les François. Je n'ai jamais pu +concevoir la cause de cette extravagance; et quoi qu'en dise la +philosophie, qui ne se connoît pas en gouvernement, moins de +philanthropie universelle, et plus d'amour pour son pays; moins +d'admiration pour les arts étrangers, et plus d'enthousiasme pour les +talens nationaux. Un peuple entier doit être un peu gascon; la +prévention de soi-même, qui rend un particulier insupportable, est le +plus sûr fondement de la gloire des nations. + +Pardon, mes chers lecteurs, de cette digression; mais on ne rencontroit +alors, comme à présent, que des François estimant peu les François, +répétant par-tout le catalogue de nos défauts, et ne nous croyant bons +ni à être libres, ni à être esclaves. Pour votre intérêt même, fermez la +bouche à ces frondeurs, et persuadez-vous que vous valez bien les autres +peuples à leur sentiment, et que vous devez mieux valoir au vôtre. + +Florvel, pour qui cette société étoit aussi nouvelle que pour moi, en +paroissoit enchanté, quoiqu'à mon exemple, ou moi au sien, nous +n'eussions guère pris part à la conversation que pour l'entendre. Bien +des personnes se persuadent qu'en se taisant dans une infinité de +circonstances, elles feront mal juger de leur esprit; elles parlent, et +leur esprit est bien jugé. + +Madame de Sponasi étoit l'ame de ses convives; elle eut des attentions +pour tout le monde, et particulièrement pour ses deux enfans (c'est +ainsi qu'elle appeloit mon ami et moi). À minuit, nous nous retirâmes, +et Philippe eut ordre de nous reconduire. Quand nous eûmes déposé +Florvel chez lui, Philippe me dit: «Vous devez être bien content de +votre journée.--Oh! oui, mon bon ami, sur-tout en pensant que je vous la +dois.--Madame de Sponasi va plus vîte que je ne l'aurois cru: mais vous +lui avez plu au premier abord; c'est tout ce que je desirois. J'augure +beaucoup de son amitié pour vous; ménagez-la, votre bonheur en dépend.» + +Je voulus conter à Philippe l'accueil que M. de Vignoral m'avoit fait à +la Comédie françoise; il m'assura qu'il ne m'avoit pas perdu de vue, et +qu'il savoit non seulement ce qui m'y étoit arrivé, mais en grande +partie les sensations que j'y avois éprouvées. «Pour cette fois, mon +cher Philippe, vous me permettrez de ne pas vous croire».--Eh bien! n'en +parlons pas, me répondit-il; mais quand vous croirez m'apprendre que +vous êtes le rival d'un philosophe, je pourrai vous assurer que je le +savois.» + +Je changeai la conversation, en racontant à Philippe la situation dans +laquelle se trouvoit Florvel, et je lui dis que je m'étois fait fort de +le tirer d'embarras. «J'ai compté sur vos conseils, ajoutai-je: me +suis-je trompé?--Je n'en sais rien, me dit-il en riant; ce que je +pourrois proposer à votre ami, est terrible.--Vous m'effrayez. S'il +abandonne madame de Folleville, elle en mourra.--Oh! non: mais il l'a +bien jugée; elle seroit capable de quelque folie qui la perdroit.--Quel +parti peut-il donc prendre?--Qu'il se fasse donner son congé; cela est +toujours possible quand on le veut bien. Tenez, mon cher Frédéric, le +coeur humain est un labyrinthe dans lequel le plus habile risque de se +perdre quand il veut l'approfondir: mais il est des règles générales; et +l'une des plus sûres est que l'on n'aime jamais également deux objets à +la fois. Quand on oppose un devoir à une passion, on ne peut dire lequel +l'emportera; mais quand on met en jeu une passion et un goût, il est +presque sûr que le goût l'emportera sur la passion.--Je ne vous entends +pas.--Madame de Folleville aime votre ami; elle lui sacrifieroit tout, +excepté le plaisir d'être citée, excepté sa toilette, excepté la gloire +de voir M. de Florvel au premier rang des hommes à la mode. S'il ne +l'admiroit pas tant, elle l'aimeroit moins; s'il cessoit d'être admiré, +elle ne l'aimeroit plus. Proposez à votre ami de se montrer dans la +société de madame de Folleville, mis avec plus de simplicité qu'il n'a +jusqu'à ce jour déployé d'élégance: si elle ne l'abandonne pas après +cette épreuve, je renonce à les voir séparés.--Vous avez, Philippe, une +bien mauvaise idée de cette femme.--Non, vraiment, pas plus d'elle que +des autres; pas plus de son sexe que du nôtre. Un guerrier consentira à +tout pour celle qu'il aime, excepté à passer pour un lâche; un homme +d'esprit proposera tout, excepté de passer pour un sot; une femme fera +le sacrifice de sa réputation, de sa vie même, mais non celui du plaisir +que procure la vanité satisfaite. Renoncer à l'éclat ne seroit rien pour +une coquette devenue sensible, si elle renonçoit en même temps à la +société; mais paroître dans le monde, s'exposer à un ridicule d'autant +plus grand qu'il contraste avec la gloire de la veille, ou se voir +exposée à ce ridicule dans l'objet de son choix, voilà ce que madame de +Folleville ne supportera pas, et peut-être ce que M. de Florvel n'aura +pas le courage d'entreprendre. Proposez-le lui.» + +Philippe me quitta. Notre conversation, les événemens de la journée, le +sourire de la prétendue de M. de Vignoral, mon souper chez madame de +Sponasi, chassèrent bien long-temps le sommeil, et firent naître en moi +tant de réflexions, que je me levai vieilli d'une année. On ne devroit +compter le temps que par l'expérience qu'il procure. Que de gens alors +resteroient toujours jeunes! + + + + +CHAPITRE XII. + +_La rupture._ + + +Quand je revis Florvel, je lui fis part de ma consultation sur son état, +et du régime qui lui étoit prescrit. «Tu te moques de moi, sans +doute?--Non, mon ami.--Croire qu'une femme sur laquelle la raison et le +soin de ma fortune n'ont rien pu, qu'une femme prête à tout abandonner +pour ne pas me perdre, me quitteroit pour une bêtise!--Moi, Florvel, je +ne le crois pas.--Penser que je me prêterois à cet enfantillage, et que +je m'exposerois au plus affreux ridicule pour une épreuve qui n'a pas le +sens commun!--Moi, mon ami, je ne le pense pas.--Quand elle a su que +mademoiselle de Nangis étoit au spectacle, qu'elle a soupçonné que +c'étoit pour elle que j'avois fait le sacrifice de ne pas la reconduire, +si tu avois vu sa douleur, tu aurois été attendri. Combien de fois +n'a-t-elle pas répété qu'elle cesseroit de vivre, si je cessois de +l'aimer; qu'elle préféreroit la solitude et son amant à tout l'éclat +dont elle jouit, si je ne le partageois pas! Et tu peux la +soupçonner?....--Moi, Florvel, je ne la soupçonne pas; mais on m'avoit +dit que tu n'aurois pas le courage de braver le ridicule, même pour +rompre une liaison qui te pèse, et je ne l'avois pas cru non plus.--Tu +t'imagines peut-être que c'est moi que je considère dans cette +affaire....--Oh! non.--et que si j'avois la certitude de guérir madame +de Folleville de sa passion, il m'en coûteroit de sacrifier ma +réputation d'homme à la mode?--Non, mon ami.--Réponds-moi franchement, +Frédéric; n'est-il pas vrai que tu le penses?--Eh bien! oui, lui +dis-je.--Mais cela est tout-à-fait déraisonnable. Quand, pendant huit +jours, quinze jours, je me ferois montrer du doigt, si madame de +Folleville étoit assez légère pour que son amour ne tînt pas contre +cette épreuve, si cette femme qui m'aime tant, qui ne m'aime que pour +moi, m'abandonnoit sans effort, qui m'empêcheroit de me venger?--Sans +doute.--Ne suffiroit-il pas qu'elle me revît plus brillant que +jamais?--Cela est vrai.--Parbleu! j'en veux tenter la folie, et jamais +occasion ne fut plus belle. Frédéric, je te mets de la partie.--De tout +mon coeur.--Demain, mon cher, il y a assemblée chez madame de Folleville; +des femmes charmantes, l'élite des jeunes gens qui l'obsèdent et qui +mettent à honneur de se montrer avec elle: je t'y +présente.--Volontiers.--Oh! ce n'est pas pour toi; je veux que tu juges +de la préférence qu'elle m'accorde: son amour éclate même +involontairement. Si je suis gai, elle rit; si la moindre idée sombre +passe dans ma tête, je m'en apperçois moins à mes propres sensations, +qu'au nuage de tristesse qui vient couvrir la figure de madame de +Folleville; si je me plains, on diroit que c'est elle qui souffre. Tu +viendras, Frédéric?--Oui, mon ami.--Fais-moi le plaisir de l'examiner; +essaie même de t'en faire remarquer. Tu es bien, tu as des dispositions; +je t'en conjure, ne néglige rien.--Non, mon ami.--Moi, continua-t-il en +riant, dans un négligé moitié gothique, moitié à prétention, je veux le +disputer à cette brillante jeunesse, et, semblable à ces paladins +renommés, voir porter sans effroi les couleurs de ma dame à tous les +ennemis que je suis sûr de vaincre.» + +Florvel soutint la conversation, gaiement; je l'excitai, et il finit par +se promettre un grand plaisir d'une scène qui d'abord lui avoit paru +horriblement désagréable. + +Le lendemain, je fus fidèle à ma promesse: j'allai chercher Florvel chez +lui. Je le trouvai mis encore avec trop de soin pour l'épreuve qu'il +vouloit tenter: il étoit triste; et, quoiqu'il affectât le contraire, +moins clairvoyant que moi s'en seroit apperçu. Il étoit assez tard quand +nous arrivâmes chez madame de Folleville; nous rencontrâmes au bas de +l'escalier son domestique de confiance, qui dit à mon ami que sa +maîtresse, inquiète de ne pas le voir, alloit envoyer chez lui. On nous +annonce. «À la fin le voilà»! s'écrie madame de Folleville. Florvel me +présente: à peine obtiens-je un salut; les regards de madame de +Folleville étoient fixés avec étonnement sur mon ami. + +«Comme vous voilà fait! lui dit-elle: d'où venez-vous donc?--De chez +moi.--Cela n'est pas possible.--Monsieur peut vous le dire; il est venu +me chercher: j'achevois ma toilette.--Votre toilette!» répéta madame de +Folleville avec une inflexion de voix ironique. Elle reprit ses cartes, +qu'elle avoit un moment quittées, et joua en se plaignant de la +migraine. + +Florvel se plaça debout derrière elle. Il avoit de l'humeur. «Tu as là +un habit singulier, lui dit un jeune homme; je ne te l'ai jamais +vu.--C'est étonnant, répondit-il froidement; il y a plus de deux ans que +je l'ai.--Étoit-il joli dans son temps? lui demanda madame de Folleville +sans tourner la tête.--Est-ce qu'il ne vous plaît pas aujourd'hui?--La +question est neuve, en vérité; ne diroit-on pas qu'il m'a jamais plu? Il +est excessivement ridicule, et je ne sais à qui vous ressemblez +avec.--Je l'avois pourtant le premier jour où j'eus le bonheur d'être +reçu chez vous.--Il y a long-temps effectivement», répondit-elle. Puis +elle battit les cartes avec une vivacité vraiment digne de remarque. + +Florvel me faisoit pitié, tant le chagrin qu'il éprouvoit se peignoit +sur sa figure: ce n'étoit pas l'amour offensé qui le rendoit malheureux; +c'étoit l'amour-propre, d'autant plus cruellement blessé, qu'il m'avoit +exalté la sensibilité de sa maîtresse, et que j'étois témoin qu'elle +n'avoit jamais aimé en lui que ce qu'un fat ou un sot pouvoit, à l'aide +d'un peu de soin, lui disputer avec succès. Si l'on savoit toujours à +quoi l'on doit dans le monde tant de préférences qui flattent la vanité +on en rougiroit par orgueil. C'étoit la position de ce pauvre Florvel. + +Nous restâmes encore quelque temps, pendant lequel madame de Folleville +ne s'occupa de mon ami que pour le regarder avec une surprise où il se +mêloit autant de dédain que de dépit. On lui proposa de jouer: il s'en +défendit en prétextant un violent mal de tête; et madame de Folleville +saisit habilement l'occasion pour lui conseiller de se retirer; ce qu'il +fit aussitôt. À peine fûmes-nous dehors, que je me mis à rire de toutes +mes forces. Florvel enrageoit de grand coeur. Il commença par crier +contre les femmes en général; c'est l'usage quand on veut se plaindre +d'une; il concentra ensuite son humeur sur sa maîtresse, et lui trouva +cent fois plus de défauts qu'il ne lui avoit connu jusqu'alors de +qualités; c'est encore l'usage. Bientôt après il l'excusa. «N'est-il +pas vrai, me dit-il, que j'étois bien ridicule, et que toute autre +qu'elle eût été piquée?--Oui, mon ami, et tu aurois tort de lui en +vouloir, encore plus de chercher à t'en venger; mais conviens aussi +qu'il eût été peu raisonnable de lui sacrifier ta famille, mademoiselle +de Nangis, et ton bonheur.» + +Quelques jours après, il partit pour la campagne, accompagné de son +père; il alloit rejoindre mademoiselle de Nangis. En la voyant plus +particulièrement, il céda à l'amour plus qu'à tout autre motif, et +l'épousa. Depuis il rencontra sans trouble madame de Folleville, à +laquelle on ne connoissoit aucune liaison intime, mais qui étoit plus +que jamais obsédée de la foule des jeunes aimables que la frivolité +attirait sur ses pas. Elle avoit éprouvé l'impossibilité d'être +sensible; elle se contentoit d'être coquette. + + + + +CHAPITRE XIII. + +_La philosophie d'une jeune femme._ + + +Vous n'attendez pas, mes chers lecteurs, que je vous donne jour par jour +le détail de ma vie, et nous sommes maintenant en assez grande +connoissance pour que vous puissiez avoir une idée juste de ma +situation. Bien avec madame de Sponasi, dont la maison m'étoit ouverte; +accueilli par mon ami Florvel, qui venoit de monter la sienne; toujours +chéri de mon bon Philippe; ménageant adroitement M. de Vignoral, +cultivant avec succès les arts agréables, et me promettant sans cesse de +travailler au fameux manuscrit, dont, au bout de deux mois, j'avois déjà +copié quelques pages: que manquoit-il à mon bonheur? Vous qui avez aimé +sans avoir l'espérance de l'être, dites pourquoi je n'étois pas heureux. + +Madame de Vignoral avoit pris un empire absolu sur les volontés de son +mari et sur les miennes. Elle commandoit à ce despote avec une grace si +naturelle et une fermeté si extraordinaire, qu'au bout de huit jours il +avoit renoncé même à lui donner des conseils. Bientôt sa maison devint +le rendez-vous d'une société nombreuse et choisie, dans laquelle il +étoit moins reçu à titre d'époux que comme un homme aimable qui +cherchoit à plaire. S'il boudoit, s'il avoit de l'humeur, elle +l'engageoit à rester dans son cabinet, où il pouvoit se livrer aux +graves méditations qui l'occupoient. «Il ne faut jamais vaincre la +nature, monsieur, lui disoit-elle; vous êtes fait pour éclairer le +monde, et non pour l'amuser. Travaillez à augmenter cette réputation +brillante qui m'a fait desirer d'associer mon nom au vôtre; je serois +désespérée que, par complaisance pour moi, vous prissiez l'habitude de +la dissipation. Quand la société vous plaira, venez-y, vous en ferez le +charme; mais quand vous serez sérieux, je vous en avertirai. Encore une +fois, je ne veux pas que vous vous gêniez pour moi; il ne faut pas +vaincre la nature.» + +Obéir à la nature, suivre les mouvemens de la nature, ne consulter que +la nature, telle étoit la philosophie de madame de Vignoral; et comme la +nature s'étend fort loin, la philosophie de madame de Vignoral n'avoit +réellement pas de bornes. D'une vivacité extrême, elle mettoit autant +d'ardeur à suivre son premier mouvement que les hommes raisonnables +mettent de soin à le réprimer. Pourquoi se seroit-elle corrigée de ses +défauts? c'étoit la nature qui les lui avoit donnés. Pourquoi +résisteroit-elle à ses passions? ne sont-elles pas dans la nature? Si +elle étoit constante dans ses goûts, elle ressemblent à la nature, dont +les mouvemens uniformes font la sûreté et l'admiration des siècles; si +elle cédoit à ses caprices, elle ressembloit à la nature, qui ne change +dans chaque lieu et à chaque instant que pour varier les plaisirs de +l'humanité. Ô vous qui me lisez, ne vous moquez pas du système +philosophique de madame de Vignoral; n'avons-nous pas vu de grands +politiques de la Grèce ancienne se vanter de travailler comme la nature, +parler de créer un gouvernement simple comme la nature, et assurer que +les hommes ne seraient heureux que lorsqu'une main puissante les +forceroit de se rapprocher de la nature? + +Informez-vous par-tout de ce que signifie ce mot _nature_, et vous aurez +autant de définitions diverses que vous interrogerez de personnages +différens. Il en est de même de la vertu, du bonheur, de l'esprit, enfin +de toutes les idées métaphysiques que notre orgueil a cru définir par un +seul mot, et que nous cessons de comprendre quand nous voulons expliquer +le mot par des phrases. + +Éloignons donc madame de Vignoral d'un système qui l'égare, et cherchons +son caractère à travers la nature dont elle l'enveloppe, sans pouvoir le +déguiser. Spirituelle, vive, bonne, passionnée, légère, aimable et +inconséquente; telle je la vois aujourd'hui, telle je l'aurais vue alors +sans pouvoir cesser de l'aimer. L'aimer ne signifie rien; je l'adorois, +je l'idolâtrois, je ne respirois que par elle et pour elle. Eh bien! +tout cela ne rend pas encore ce que j'éprouvais. Lecteurs, me +comprendrez-vous? J'aimois pour la première fois. + +Jugez de mon supplice. Presque toujours avec elle, je la voyois dans ce +négligé du matin qui sied si bien à la beauté dans son printemps; je la +voyois lorsque l'art avoit ajouté à ses attraits: car, quoique depuis +des siècles les poètes répètent le contraire sans le croire, la parure +embellit tout, jusqu'aux charmes de l'enfance. Je l'entendois lorsque le +caprice la poussoit à son clavecin, lorsque sa voix, aussi légère que +son esprit, murmuroit la romance nouvelle, ou éclatoit dans une ariette +difficile. Elle aimoit à rire, à folâtrer; et souvent, dans les élans de +sa gaieté, je la pressois dans mes bras, dont elle ne s'arrachoit que +pour me provoquer par de nouvelles espiègleries. Si je parlois d'une +partie liée avec mes amis, elle m'assuroit que je n'y irois point, +parce qu'elle avoit mis dans ses arrangemens que je l'accompagnerois au +spectacle. Si j'observois qu'il falloie que je la quittasse pour aller +travailler, elle me répondoit que je travaillerois dans un autre moment, +mais qu'elle vouloit que je restasse auprès d'elle. Oh! combien j'étois +malheureux! + +Malheureux! entends-je crier de tous côtés; et de quoi donc vous +plaignez-vous? Être sans cesse auprès d'une femme jeune et jolie que +vous aimez... Et voilà de quoi je me plains. Mon amour augmente chaque +jour; il m'agite, il me tourmente, il me consume; il me fera mourir, +sans que j'ose même avouer la cause de ma mort à celle qui me la donne. +La femme de M. de Vignoral! qui oseroit jamais...?--Mais, mon cher +Frédéric, dit encore le lecteur, M. de Vignoral est un homme tout comme +un autre.--Vous croyez? Cela m'encourage un peu. Cependant son épouse +est elle-même très-portée pour la philosophie.--Oui, mais pour la +philosophie de la nature. + +Oh! merci, cher lecteur; votre réflexion est un trait de lumière. En +effet, l'amour n'est-il pas dans la nature? C'est lui qui l'anime. Sans +l'amour, la nature perdroit le mouvement. Et madame de Vignoral +pourroit-elle s'offenser d'un sentiment qui donne la vie à la base +fondamentale de son système philosophique? Pourquoi donc Philippe, qui +jusqu'alors m'avoit toujours si bien conseillé, s'étoit-il contenté de +rire lorsque je lui avois conté mes peines? «Souffrez, m'avoit-il dit; +mes conseils ne peuvent rien contre le mal que tous éprouvez. Si je vous +indiquois les moyens de hâter votre guérison, j'ôterois plus à vos +plaisirs qu'à votre douleur.» + +L'amour et la nature se réunirent un soir; nous n'étions que deux, +madame de Vignoral et moi. L'amour étoit timide, il n'osoit s'expliquer; +la nature, qui tend toujours directement à son but, s'expliqua sans +contrainte. Depuis ce moment, je fus le plus heureux des amans, et le +moins heureux les hommes. Je ne pouvois sortir, rentrer, soupirer, +sourire, sans être obligé de rendre compte de mes actions et de mes +pensées. + +«Je suis jalouse, me disoit-elle; je voudrois en vain le cacher, la +nature me trahiroit.» + +Mais ce qui étoit plus terrible encore, c'est qu'elle ne me permettoit +pas, à moi, d'être jaloux, quoiqu'elle fût d'une légèreté qui faisoit le +tourment de ma vie. + +«Je suis inconséquente, me disoit-elle, je le sais; la nature m'a donné +ce défaut. Ah! Frédéric, si vous m'aimiez réellement, auriez-vous la +cruauté de me le reprocher?» + +Je ne sais comment elle s'arrangeoit; mais sa philosophie de la nature +étoit inépuisable. Apparemment que je n'étois pas aussi bien disposé +qu'elle pour ce système: plus j'en recevois de leçons, plus je perdois +ces couleurs villageoises, cette santé fleurie que j'avois rapportée de +Mareil. Le maître de danse m'assuroit que je manquois d'à-plomb; celui +de chant prétendoit que ma voix se voiloit; le maître d'armes, d'un seul +coup, faisoit sauter mon fleuret à dix pas. M. de Vignoral, de la +meilleure foi du monde, me conseilloit de ne pas me livrer à l'étude +avec tant d'ardeur, et son épouse ne cessoit de me répéter que chaque +jour elle s'appercevoit que je l'aimois moins. Je ne peux pas dire au +juste à quoi elle s'en appercevoit; mais je peux jurer que je ne +conservois de forces que pour l'aimer, et que plus ma santé +s'affoiblissoit, plus elle prenoit d'empire sur mes sentimens. Ah! sans +doute il est au monde quelque chose de plus grand que la nature; c'est +l'imagination d'un amoureux de dix-sept ans. + +Philippe, qui, comme on a pu le voir, n'aimoit pas du tout la +philosophie, me donnoit beaucoup de conseils contre celle de madame de +Vignoral: seul avec lui, je convenois de la force de ses raisons; mais +aussitôt que je revoyois le séduisant apôtre du système de la nature, +j'oubliois Philippe, ce qu'il m'avoit dit, et tout ce que je lui avois +promis. Je ne sais de quelle manière il s'y prit; mais un matin il vint +m'avertir que madame de Sponasi me demandoit. Je me rendis chez elle. + +«Frédéric, me dit-elle, je pars à l'instant pour une de mes terres, où +je passerai un mois: elle est à trente lieues de Paris; je vous ai mandé +pour me faire vos adieux.--Je serai donc, madame, un mois entier sans +vous voir!--Vous vous en consolerez facilement.--Vous ne le croyez pas, +madame.--Si j'étois persuadée que ce fût pour vous un chagrin bien grand +de me quitter, je vous emmenerois.» Je ne répondis pas. + +«Vous n'osez m'en presser, ajouta-t-elle en souriant, et vous avez tort; +mais comme je ne veux pas que votre timidité vous prive du plaisir de +m'accompagner, je vous préviens qu'il est toujours entré dans mes +projets de vous avoir avec moi. Je vais écrire un mot à M. de Vignoral; +Philippe accompagnera le domestique, et se chargera de faire emballer ce +qui peut vous être nécessaire.--Ne seroit-il pas plus honnête, madame, +que j'allasse moi même...--Sans doute cela seroit plus honnête; mais je +prends sur mon compte ce qu'il y a de leste dans votre départ. Dans une +heure nous serons en route. J'ai moi-même une visite à rendre; vous +m'accompagnerez. De votre côté, vous devez avoir envie d'embrasser votre +ami Florvel; je profiterai de l'occasion pour m'acquitter envers son +épouse, que j'ai beaucoup trop négligée: mais on passe à mon âge +d'oublier un peu l'étiquette.» + +Il n'y avoit pas un mot à répliquer. Madame de Sponasi écrivit à M. de +Vignoral; moi je me promenois en rêvant aux moyens d'avertir son épouse, +de lui faire part de ma douleur, de lui jurer que l'absence ne feroit +qu'ajouter à mon amour. Philippe vint chercher le billet de madame de +Sponasi; je voulus lui dire quelques mots en particulier. Soit qu'il +s'en doutât, soit que le hasard seul fût contre moi, je ne pus y +parvenir; il fallut sortir avec ma bienfaitrice sans avoir soulagé mon +coeur. Je l'accompagnai dans la visite qu'elle alloit rendre, et j'y fus +d'une bêtise complète. Enfin nous arrivâmes chez Florvel. Tandis que +madame de Sponasi causoit avec son épouse, je lui fis signe que je +desirois lui parler particulièrement. Il me comprit, et saisit le +premier prétexte pour m'entraîner dans son cabinet. + +«Tu me vois au désespoir, mon cher Florvel, et j'attends de toi un grand +service.--Parle, mon ami.--Donne-moi ce qu'il faut pour écrire, et +jure-moi que tu feras remettre la lettre que je vais te laisser, +aussitôt que je t'aurai quitté.--Je te le promets.--Tu la feras remettre +sûrement et avec discrétion?--Oui, mon cher Frédéric. + +J'écrivis. + +«Ah! ma jolie Rose, pourquoi se tourmenter quand on s'aime et qu'on est +ensemble? Que je regrette les momens que nous avons perdus à nous bouder +comme des enfans! Nous étions trop heureux, et nous en abusions. Tu me +reproches sans cesse de ne plus t'aimer: si tu pouvois me voir dans ce +moment affreux où l'on m'arrache à toi, sans me laisser même la +consolation de te dire adieu, tu aurois pitié de moi; tu connoîtrois ton +empire sur un coeur qui ne respire que pour toi. Je t'écris en cachette, +n'ayant pu obtenir la permission d'aller te voir; j'ai craint de trop +insister pour ne pas te compromettre. Ô ma Rose jolie! ne m'oublie pas, +je t'en conjure à genoux; aime-moi, plains-moi, pense à moi toujours: +ton image seule occupera toutes mes pensées; Écris-moi bien souvent, +tous les jours, à tous les instans; assure-moi que tu ne m'en veux pas. +Je suis si malheureux, que j'ai besoin de consolation: et qui me +consolera de te quitter?... On m'appelle. Adieu, ma Rose, je pleurs et +t'embrasse de toutes mes forces.» + +«_P.S._ Adresse tes lettres au château de... près Orléans.» + + + + +CHAPITRE XIV. + +_Le presbytère._ + + +Un peu consolé d'avoir fait mes adieux à ma Rose chérie, je rejoignis +madame de Sponasi. Nous retournâmes à son hôtel: un quart d'heure après, +nous étions en route, elle, Philippe et moi, dans la même voiture. Nous +devions passer bien près de Mareil; j'obtins de ma bienfaitrice que nous +irions voir le bon curé qui m'avoit élevé. Quand nous y descendîmes, il +étoit avec son confrère le curé d'Orville. + +«Messieurs, leur dit madame de Sponasi en entrant, vous permettrez que +la philosophie vienne rendre visite aux ministres de la religion; +j'espère, pour vous et pour moi, que les méchans n'en parleront pas.» + +Tandis que j'embrassois mon cher Mentor, le curé d'Orville soutint la +conversation avec ma bienfaitrice. + +«Madame, lui répondit-il, les anciens philosophes respectoient ce qui +fait la base de la société et la consolation des malheureux; j'augure +trop bien des philosophes nouveaux pour croire qu'ils méprisent ce qu'il +leur seroit impossible de remplacer.» + +«Vous avez tort, monsieur le curé: nous faisons hautement profession +d'anéantir tous les préjugés; gare à vous, si nous vous trouvons sur +notre chemin.» + +«Les préjugés, madame, ne sont souvent que la prudence des siècles, +devenue tellement populaire, qu'il seroit aussi dangereux de les +anéantir, que difficile de remonter à leur origine. Les esprits foibles +veulent s'y soustraire; les têtes fortes et réfléchies admirent les +ressources de la Providence, qui a voulu que la multitude fît par +instinct ce qu'il seroit impossible d'obtenir de sa raison.» + +«Eh! pourquoi, monsieur le curé, n'obtiendroit-on pas que la multitude +fît usage de sa raison?» + +«C'est à vous, madame, que je le demanderai, à vous qui jouissez d'une +fortune immense. Voulez-vous consentir à vous priver de tous les +agrémens de la vie, à cultiver le champ qui doit vous nourrir, pour +laisser aux paysans de vos terres le temps de s'instruire? Quand même, +vous y consentiriez, quand tous les riches seroient de votre avis, qu'en +résulteroit-il pour les progrès de la raison humaine? Le contraire de ce +que vous en attendez: chacun, forcé de travailler pour vivre, pour +élever sa famille, négligeroit les sciences, les arts, qui ne seroient +plus d'aucune utilité pour l'existence, qui n'offriroient plus même les +jouissances de l'amour-propre. Nous retournerions à l'état de barbarie +dont l'humanité n'est sortie qu'à l'aide de ce que vous appelez des +préjugés.» + +«Vous allez trop loin, monsieur le curé: la raison, au contraire, +prouveroit à chacun que son intérêt est de tirer le meilleur parti de la +situation dans laquelle le hasard l'a placé; et le pauvre, en +travaillant pour le riche, ne s'appercevroit-il pas que le riche ne +dépense qu'au profit du pauvre?» + +«Vous, madame, qui n'avez pas à vous plaindre de la situation dans +laquelle le hasard vous a placée, vous ferez ce calcul qui vous paroît +juste; mais l'infortuné qui ne vit que de privations, que la religion +console du malheur ou arrête sur la pente du crime, en fera un bien +différent, si, le dégageant de toute crainte et de tout espoir à venir, +vous lui permettez de ne consulter que sa raison sur ce qui lui +convient. Sa raison lui criera qu'il a droit à toutes les jouissances, +que la propriété est le plus absurde des préjugés; et gare à vous si +vous vous trouvez sur son chemin.» + +«Et les lois, monsieur le curé, les comptez-vous pour rien?» + +«Et la force qui les brave, ou l'adresse qui les élude, madame, les +oubliez-vous? Il suffira donc de se croire loin de l'oeil du magistrat +pour tout oser: quel homme, s'il n'a point perdu la raison, se croit +assez loin pour échapper à l'oeil de la Divinité?» + +«Mais la philosophie consacre tous les préceptes de la morale.» + +«La religion va plus loin; des préceptes de morale elle fait des +devoirs: or je vous demande qui a plus de force sur la volonté des +hommes, de la puissance qui conseille, ou de celle qui ordonne.» + +«Si les idées religieuses ont tant de puissance, pourquoi donc ceux qui, +par état, sont chargés de les prêcher, les observent-ils si mal?» + +«Quand de la religion vous passerez à ses ministres, j'avoue, madame, +que vous aurez d'autant plus d'avantage sur moi, que les ministres que +tous avez pu connoître dans vos sociétés, sont positivement ceux qu'il +est impossible de défendre: la corruption du siècle les entraîne. Mais +ne pourrois-je pas vous demander également si une loi juste et +nécessaire cesse d'avoir son utilité, parce que le magistrat qui, par +état, doit la faire observer, a prévariqué dans son application?» + +«La comparaison n'est pas juste, car la loi même est là pour punir le +magistrat prévaricateur.» + +«La religion n'a-t-elle pas des ressources plus étendues pour punir le +ministre qui la déshonore par sa conduite? Consultez l'histoire, et vous +verrez qu'un peuple religieux est facile à gouverner; que celui, au +contraire, qui n'a plus de religion, ne peut être contenu que par des +lois de sang. Ainsi un gouvernement qui se prêterait à affoiblir les +idées religieuses, se mettrait dans la nécessité d'être cruel; ce qui +est plus contraire à la philosophie que la superstition du peuple.» + +«En ce cas, monsieur le curé, faites-nous donc une religion qui ne +révolte pas la raison par mille détails vraiment absurdes.» + +«Eh! madame, vous en feriez cent, que la multitude y porterait toutes +les sottises de celle que vous lui ordonneriez de quitter. La plus +simple seroit celle qui lui conviendroit le moins. Dans tous les temps +et dans tous les pays, le peuple n'a jamais bien su de sa religion que +ce que les honnêtes gens voudraient pouvoir en retrancher. Cela prouve +que la superstition est inhérente à la nature humaine, et que les +prêtres ne la créent pas.» + +«Ils l'exploitent du moins, monsieur le curé, ils l'exploitent; vous +n'en disconviendrez pas. Tenez, vous aurez beau faire, vous me forcerez +à vous estimer, vous particulièrement; mais vous ne me convertirez pas.» + +«Madame, je vous observerai que ce n'est pas moi qui ai provoqué cette +conversation, et que mon estime pour vous a devancé l'honneur que j'ai +de vous connoître. Je sais que vos bienfaits vous font regarder par vos +vassaux comme une mère attentive aux besoins de ses enfans. J'espère +qu'ils ne trahiront pas la reconnoissance dont la philosophie leur donne +le précepte; mais je souhaite qu'on ne leur laisse pas oublier que la +religion leur en fait un devoir.» + +«De la reconnoissance! s'écria le curé de Mareil: n'y comptez jamais. Il +y a long-temps que j'étudie les hommes, et je vous les livre comme +l'espèce la plus ingrate que la nature ait formée. La jeunesse a trop de +passions pour être reconnoissante, l'homme fait a trop d'ambition, et la +vieillesse n'a plus de sensibilité. Le pauvre ne se souvient d'un +bienfait que lorsqu'il en espère de nouveaux: le riche croit les +acquitter tous avec de l'argent. Pour moi, j'ai renoncé à obliger, et je +promets bien...» + +Dans ce moment, la vieille gouvernante entra, faisant beaucoup +d'excuses et autant de révérences; mais elle venoit avertir M. le curé +qu'un habitant du village s'étoit blessé en coupant du bois, et qu'il +demandoit à le voir. Notre bon curé sortit sans prendre garde seulement +à la société qu'il avoit chez lui. Madame de Sponasi s'informa de la +situation de cet homme; et ayant appris qu'il étoit chargé d'une +nombreuse famille, elle remit pour lui une somme d'argent à la +gouvernante. Le curé d'Orville reçut de ma bienfaitrice un adieu fort +amical; je le priai de présenter mes regrets à mon cher Mentor, et nous +remontâmes en voiture. + +«J'aime assez ce prêtre, nous dit madame de Sponasi; et si j'avois à ma +disposition la feuille des bénéfices, je lui donnerois sur-le-champ un +évêché: il parle bien, et connoît mieux les devoirs de son état que les +ecclésiastiques que j'ai jusqu'à présent rencontrés dans le monde. Il +est vrai que je n'ai pas voulu le pousser trop fort; il faut ménager les +bienséances: son fanatisme d'ailleurs m'a paru assez raisonnable.» + +«Je me suis bien apperçu de votre intention, lui répondit Philippe; +ordinairement vous avez la repartie plus vive.» + +Madame de Sponasi observa, en riant, que, dans un presbytère, elle ne +pouvoit décemment tenir tête à deux curés, et qu'en consentant à s'y +arrêter pour m'obliger, elle s'étoit fait la loi de ne rien dire qui pût +choquer celui qui l'habitoit; qu'elle ne savoit même pas comment la +conversation s'étoit engagée sur un pareil sujet. Je le savois bien, +moi; et la réflexion de madame de Sponasi, la flatterie de Philippe, me +donnèrent une idée juste du caractère de ma bienfaitrice et de la +manière dont son valet-de-chambre avoit acquis, de l'empire sur elle. +Mais ce qui bouleversoit ma raison, ce qui m'occupoit même assez pour me +faire oublier momentanément ma Rose jolie, c'étoit le fanatisme du curé +d'Orville, que madame de Sponasi avoit trouvé assez raisonnable. + +Un fanatisme raisonnable! Mes chers lecteurs, vous consentirez +volontiers à me laisser réfléchir un peu sur cette expression: +aussi-bien, de quoi vous entretiendrois-je? Des plaisanteries de ma +bienfaitrice? Il n'en est pas une qui n'ait été répétée jusqu'à satiété. +Des réponses de Philippe? Il rioit ou approuvoit, selon qu'il étoit sûr +que le rire ou l'approbation conviendroit à sa maîtresse. Vous +entretiendrois-je de ma douleur en m'éloignant de madame de Vignoral? +Elle m'accabloit alors, je la croyois éternelle; et aujourd'hui, si je +voulois me le rappeler, je serais obligé d'ouvrir quelques romans, et +de copier le chapitre concernant le départ d'un héros. La voiture va +bien: en attendant que nous arrivions, revenons, je vous prie, au +fanatisme raisonnable du pauvre curé d'Orville. + +Il n'est pas de sentiment vif qui ne puisse se changer en passion, point +de passion qui ne puisse aller jusqu'au fanatisme. L'amour de +l'humanité, la gloire, l'enthousiasme pour les arts, pour la vertu même, +la philosophie, la religion, l'amour de la patrie, ont leur fanatisme: +c'est alors que ces sentimens, destinés à faire le charme de la vie, le +bonheur de la société, par leurs excès mêmes amènent un résultat +contraire au but qu'ils s'étoient proposé. On pourroit en citer des +exemples dans tous les genres; mais la moindre réflexion suffît pour se +convaincre qu'il n'est pas de fanatisme raisonnable. + +Pourquoi donc madame de Sponasi, qui avoit de l'esprit, s'étoit-elle +avisée de réunir deux idées aussi contradictoires? Pourquoi, mes chers +lecteurs? C'est que l'art de dénaturer les expressions les plus claires +étoit déjà poussé si loin, que rien n'étoit plus commun que de raisonner +sur tout et de ne s'entendre sur rien. Madame de Sponasi vouloit dire +qu'elle trouvoit le zèle du curé d'Orville appuyé sur des raisonnemens +solides: c'étoit sa pensée. Elle mit de la finesse dans la manière de la +rendre, et ne s'en tira qu'en blessant le bon sens. Au reste, son mot +fut répété; il fit fortune. + +J'ai depuis entendu presque toujours confondre le fanatisme et la +superstition, quoique rien ne soit plus distinct. Madame de Sponasi, par +exemple, ne croyoit pas en Dieu; mais elle avoit une confiance sans +bornes dans les tireurs de cartes: elle n'étoit pas fanatique; elle +étoit superstitieuse. + +On a vu plus d'une fois des furieux se mettre à genoux pour recevoir la +bénédiction d'un prêtre qui leur ordonnoit d'aller massacrer leurs +frères: c'étoit du fanatisme. On a vu aussi des furieux se mettre à +genoux pour recevoir la bénédiction d'un prêtre qu'ils alloient égorger: +c'étoit de la superstition. Le fanatisme étoit alors dans le sentiment +qui les rendoit assassins, sans les empêcher d'être superstitieux. + +Il est dix heures du soir; le fouet du postillon m'avertit que nous +approchons du château. Nous y entrons; et, malgré ma douleur, je suis +obligé de satisfaire l'appétit dévorant que la route a excité. À peine +suis-je retiré dans mon appartement, que je m'abandonne...--Au +désespoir?--Non, au sommeil le plus calme et le plus profond.--Ah! vous +n'aimiez pas: peut-on dormir loin de l'objet qu'on aime?--Oui, mon cher +lecteur: les romans disent le contraire; mais vous avez sans doute +éprouvé qu'ils ont tort. Le romancier qui feroit mourir son héros de +faim ou faute de sommeil, exciterait la risée générale. Il a bien soin +d'observer que l'appétit abandonne le héros malheureux, que Morphée +s'éloigne de ses paupières baignées de larmes; mais comme le héros +malheureux n'en existe pas moins, il faut conclure que le roman a ses +licences comme le poème épique. D'ailleurs, si, près de vous séparer de +votre amie, vous ne voulez pas vous exposer à mourir d'insomnie ou +d'inanition, tâchez, ainsi que moi, d'être initié au système de la +philosophie de la nature, et vous entendrez bientôt cette mère attentive +vous crier fortement: Rétablis l'équilibre. + + + + +CHAPITRE XV. + +_L'inquiétude._ + + +En m'éveillant, je pensai à ma Rose jolie. Ah! si dans les longues +journées qui péniblement s'écoulent loin de ce qu'on aime, il est des +momens où l'absence paroît plus cruelle encore, n'en doutez pas, c'est +lorsqu'après un sommeil réparateur les yeux s'ouvrent à la lumière. Je +pourrois le prouver en développant avec art le système de madame de +Vignoral. Je l'appelois, je soupirois, je pleurois; pleurs, cris, +soupirs inutiles. Hélas! loin de jouir de sa présence, il falloit +attendre vingt-quatre heures avant même de recevoir de ses nouvelles. +Aura-t-elle la bonté de m'en donner? Vive comme je la connois, +incapable de supporter la moindre contrariété, quand je gémis loin +d'elle, ne croira-t-elle pas que je l'ai abandonnée de mon propre +mouvement? Partir sans la voir, c'étoit un crime; je m'accusois de trop +de condescendance pour les volontés de madame de Sponasi: j'aurois dû +tout risquer pour lui dire adieu. + +Je ne cherchois pas à me trouver avec Philippe; je lui en voulois. Sans +en avoir aucune certitude, j'aurois juré que je lui avois l'obligation +de ce beau voyage. De quoi se mêloit-il? que lui importoit ma santé? Si +je trouvois mon bonheur à pâlir, maigrir, perdre mes forces, s'en +portoit-il moins bien? Avoit-il fait à ma bienfaitrice une confidence +qu'il m'avoit plutôt arrachée qu'il ne l'avoit obtenue? De quel droit +disposoit-il de mes secrets et de la réputation d'une femme que +j'idolâtrois? Oui, Philippe, je vous en voulois beaucoup; et, pour me +venger, je cherchois à m'établir auprès de madame de Sponasi, de manière +à pouvoir me passer de vos secours, qui me devenoient importuns: je lui +fis la cour, en entrant de moitié dans la guerre qu'elle avoit déclarée +au ciel; nous combattîmes tous deux avec une vigueur d'autant plus +grande, que, n'ayant personne pour rompre nos lances, nous étions sûrs +de la victoire. Quel courage nous déployâmes dans la première soirée +que, nous passâmes ensemble! Ce qui m'étonnoit, étoit de me trouver +autant d'esprit que ma bienfaitrice. J'ignorois alors combien peu il en +faut pour être méchant, plaisant et satyrique, quand on tourne en +dérision ce qu'il y a de plus respectable dans le monde. La facilité du +succès dans ce genre suffiroit seule pour en dégoûter. + +Le lendemain, M. Philippe m'apporta une lettre; il avoit, en me la +présentant, un air moitié satisfait, moitié railleur, qui me déplut +singulièrement. La lettre étoit de ma Rose chérie; j'avois reconnu +l'écriture, et mon coeur avoit tressailli. Je brûlois de la lire; mais M. +Philippe restoit là, et je n'aurois pas voulu seulement rompre le cachet +en sa présence. Je voyois bien qu'il desiroit que je me confiasse à lui: +je n'en avois nulle envie; au contraire. Il tournoit dans ma chambre; +mais il ne s'en alloit pas. Le rouge me montoit au visage, je +m'impatientois; j'allois éclater quand je le vis prendre un siége et +s'asseoir. Ce qui auroit dû me pousser à bout fut positivement ce qui me +déconcerta; je posai la lettre sur une table, et je m'assis à mon tour +avec beaucoup de tranquillité. + +«L'épreuve est terrible, me dit-il aussitôt en se levant. Je ne me +repens pas de l'avoir tentée; mais je jure de ne plus m'y exposer. +Avouez, monsieur, que vous avez été au moment de vous emporter contre +moi.--Oui, Philippe.--Si vous saviez... Monsieur Frédéric, je vous le +répète, si jamais vous me méprisez, vous me rendrez le plus malheureux +des hommes.--Philippe, je pourrai avoir intérieurement de l'humeur +contre vous; mais vous mépriser, mépriser celui qui, depuis mon enfance, +a veillé sur ma destinée, ah! jamais. Pourquoi me tourmentez-vous, +Philippe, vous qui autrefois ne pensiez qu'à mon bonheur?--Depuis que +vous existez, c'est la seule chose qui m'occupe. Vous ne le croyez pas +en ce moment; le jour viendra où vous me remercierez. Mais je vous +laisse; vous devez être pressé d'ouvrir cette lettre. + +Il sortit. La lettre étoit là devant mes yeux; eh bien! je n'étois pas +pressé de l'ouvrir. «_Si vous saviez_, avoit-il dit, et il s'étoit +arrêté. Ce peu de mots m'avoit rappelé le mystère qui enveloppe ma +naissance, et toutes les conjectures que j'avois formées. Ces pensées +tumultueuses, cette incertitude dévorante, venoient de chasser jusqu'au +souvenir de madame de Vignoral, comme l'amour, quelques instans +auparavant, avoit anéanti le souvenir des obligations que je devois à +Philippe. L'impossibilité de fixer mes idées, plus que toute autre +cause, me ramena insensiblement à la lettre; et, par un effet bien +naturel encore, la lecture de la lettre chassa toutes les pensées qui +m'absorboient deux minutes avant. + +ROSE À FRÉDÉRIC + +«Non, Frédéric, vous ne m'aimez plus; je le disois avec raison, je le +répéterai sans cesse. Partir sans savoir si je le voulois, sans me voir, +sans s'informer si j'aurois la force de supporter ton absence, c'est une +cruauté dont je ne te croyois pas capable. Tu m'écris que tu as craint +de me compromettre; que signifie cette crainte? me compromettre auprès +de qui? La nature ne m'a-t-elle pas créée libre? Il falloit tout braver +pour venir me dire adieu; je ne t'aurois pas laissé partir. Mais tu +voulois me fuir, me livrer au désespoir; tu as réussi. En recevant ta +lettre, je me suis mise en colère; j'ai crié, j'ai pleuré: maintenant je +suis malade, bien malade, mais sérieusement malade. Tu veux que je +t'écrive à tous les instans; je n'ai pas même la force de finir cette +lettre: peut-être serai-je morte quand tu la recevras; je n'ai jamais +été aussi mal. Frédéric, tu te reprocheras toute ta vie d'avoir conduit +au tombeau ta Rose hier encore jolie, aujourd'hui languissante. Adieu. +Si c'étoit pour toujours!» + +* * * + +Quelle lettre! je pensai devenir fou en la lisant; et pendant une heure +je ne fis rien autre chose que la lire. Pauvre Rose! malade de mon +départ, peut-être morte!--Oh! cela n'est pas possible.--Elle m'aime tant +cependant; qu'y auroit-il d'extraordinaire qu'une douleur profonde la +conduisît au tombeau?--Prenez garde, Frédéric; c'est ici l'amour-propre +qui grandit le pouvoir de l'amour.--Non, mon cher lecteur; Rose est +malade, Rose craint de mourir; elle le dit: et Rose peut être vive, +emportée, inconséquente; mais Rose est incapable de trahir la vérité. +Pourquoi suis-je parti? que ferai-je? Dans le trouble où je suis, il +m'est impossible de prendre une résolution. Je tombe anéanti sur un +fauteuil, j'arrose des pleurs les plus amers le billet de ma Rose +languissante; je suffoque, la respiration me manque entièrement. Je veux +relire encore cette lettre terrible; les larmes dont elle est couverte, +celles qui roulent dans mes yeux, ne me permettent plus de distinguer un +seul mot. Je me lève, je marche avec autant de précipitation que si +chaque pas devoit me rapprocher d'elle; épuisé de fatigues, je reviens +tomber à la même place, et je me fixe enfin au seul parti que j'avois à +prendre, celui de répondre à Rose assez vite pour que ma lettre partît +le jour même: l'heure pressoit. J'écris: + +«Je ne pourrois survivre à ma Rose; par pitié pour moi, qu'elle ne meure +pas. S'il lui est impossible de supporter une absence qui m'accable +autant qu'elle, n'est-elle pas la maîtresse de l'abréger? Qu'elle +écrive, _Reviens, Frédéric_; et Frédéric, qui n'a de volontés que +celles de Rose, oubliera tout, bravera tout, pour voler auprès d'elle». + +Je ferme mon billet, je descends; j'ordonne au premier domestique que je +rencontre de monter à cheval, et d'arriver assez tôt à Orléans pour que +ma lettre parte par le courier du jour: mon ordre paroît l'étonner; j'y +joins les prières les plus pressantes, j'y ajoute l'argument que +Philippe m'avoit tant recommandé. Le domestique me comprend si bien, +qu'il m'assure qu'il n'en dira rien à madame la baronne.--«À personne, +mon ami?--Non, monsieur, à personne». Je l'accompagne à l'écurie, je le +vois monter à cheval; il part: je sors derrière lui par la grille du +château; je le suis des yeux autant que ma vue peut s'étendre; mon coeur +palpitoit avec la plus grande violence. Au moment où je cessai de le +voir, je devins plus tranquille. Pourquoi cela? Rose étoit-elle hors de +danger? Non, sans doute; mais la crainte de ne pouvoir faire partir ma +lettre, étoit la dernière qui m'avoit fortement agité, et en la perdant +je sentis diminuer toutes les autres. Cela n'est pas raisonnable, j'en +conviens, et pourtant cela arrive toujours ainsi. Qui prétendroit +soumettre toutes ses sensations au calcul de la raison, deviendroit fou, +ou cesseroit bientôt de sentir. L'instinct de notre conservation se joue +de nos plus grandes douleurs par les distractions les plus légères. Si +ce n'est pas un bienfait de la Providence, qu'on me dise à qui nous +devons l'attribuer. + +Le domestique revint une heure après; je l'attendois sur la route. «Les +paquets étoient-ils fermés?--Non, monsieur.--Ma lettre partira?--Oui, +monsieur; je l'ai remise moi-même au bureau; je l'ai vu ranger parmi +celles que l'on comptoit; je l'ai vu timbrer.--Merci, mon ami.--C'est +moi, monsieur, qui vous dois des remerciemens.» + +Il se trompoit; j'étois véritablement son obligé. Chacun des détails +qu'il m'avoit donnés, avoit augmenté mes motifs de consolation. Ma +lettre, jetée simplement dans la boîte, n'eût pas fait sur moi le même +effet que ma lettre remise au bureau, comptée pour partir, et, qui plus +est, timbrée. Les passions violentes ont aussi leur superstition: fasse +le ciel que les raisonneurs n'essaient jamais de nous en guérir! + +J'étois triste, mais assez calme pour pouvoir cacher à tous les yeux le +chagrin que j'avois éprouvé.--Vous ne l'éprouviez donc plus? me demande +le lecteur étonné.--Voyons, expliquons-nous. Croyez-vous que je fasse un +roman, ou que je vous raconte une histoire véritable?--Mais jusqu'à +présent rien ne paroît au-dessus de la vérité.--Eh bien! mon cher +lecteur, souffrez donc que je continue à parler son langage. + +Le défaut de la plupart des écrivains est d'exalter tous les sentimens, +au point que lorsque nous nous trouvons dans des circonstances pareilles +à celles dont nous avons lu les détails, et que nous comparons nos +sensations à celles dont on nous a fait la peinture, nous sommes +indignés de notre légéreté. J'ai vu bien des gens affligés, s'affliger +encore plus de ce qu'ils ne l'étoient pas davantage. On s'accuse +d'insensibilité, on s'en veut d'éprouver quelques consolations; on +combat contre la nature, qui, combattant à son tour, s'obstine à nous +envoyer des distractions que nous nous obstinons à repousser. On se +trompe sur l'étendue de son chagrin, et, de cette première hypocrisie, +on passe bientôt à une plus grande, qui est de vouloir tromper les +autres sur le même sujet. C'est ainsi que l'on ajoute à la longueur de +ses chaînes, sans penser que presque toujours les méchans se chargent de +les secouer et de nous en faire sentir la pesanteur. Voyez les enfans; +leurs chagrins sont plus vifs, mais plus passagers que les nôtres. +Quelle différence! dira-t-on. Je n'en vois qu'une. L'enfant pleure +jusqu'à ce qu'il ait obtenu ce qu'il desire, ou qu'un autre objet le lui +ait fait oublier; l'homme, à tous égards, fait de même: mais dans la +douleur de l'enfant, il n'y a que de la douleur; elle passe: dans la +douleur de l'homme, il y a souvent du plaisir et de l'amour-propre à +s'en nourrir; elle dure. + +J'étois inquiet, je le répète, mais assez calme pour cacher à tous les +yeux le chagrin que j'avois éprouvé. Je comptois tout bas les heures qui +devoient s'écouler jusqu'à la réponse de ma Rose bien aimée. Deux jours +se passèrent, et la réponse n'arriva pas. C'est alors que mon état +devint insupportable. Pourquoi Rose ne m'avoit-elle pas écrit? Si je +voulois rappeler toutes les manières dont je répondois à cette question, +deux volumes ne suffiroient pas. Rose est malade, Rose est peut-être +morte. Que sais-je si l'on ne se permet pas d'intercepter mes lettres? +Qui? Madame de Sponasi? Philippe? Non, c'est une infamie dont ils sont +incapables. Ah! ciel, si mon dernier billet étoit tombé dans les mains +de M. de Vignoral! Imprudent que je suis! Je devois l'envoyer sous +enveloppe à Florvel. Quoi! ce n'est pas assez d'avoir plongé dans le +désespoir ma Rose chérie, il faut encore que je la livre à la colère +d'un époux outragé! Cet époux est philosophe, il est vrai; et la +philosophie offre tant de ressources contre les maux inséparables de la +vie! D'ailleurs madame de Vignoral ne souffre pas qu'on s'arroge le +droit de censurer sa conduite: la nature ne l'a-t-elle pas créée libre +de ses actions? Pourquoi donc ne m'a-t-elle pas écrit? Je me fis la même +question jusqu'au lendemain. Le lendemain, point de lettre encore. Il +n'en faut plus douter, Rose est flétrie par le chagrin; elle est +languissante, sans forces. Hélas! elle n'en conserve sans doute que pour +m'accuser. Je partirai, j'irai recevoir son dernier soupir et mourir +avec elle. Je m'arrêtai à cette résolution. + +_Fin du tome premier._ + +* * * + + + + +FRÉDÉRIC, + +PAR J.F. Auteur de _la Dot de Suzette_. + +TOME SECOND. + +[Illustration: _Eh! bien, malheureux! osez me percer le sein; Je suis +votre père_.] + + + + +CHAPITRE XVI. + +_Didon_. + + +Avec quelle impatience j'attendis la nuit! Elle vint; mais jamais madame +de Sponasi n'avoit moins senti le besoin de se livrer au sommeil. À +minuit, je fus obligé de prétexter une incommodité pour obtenir la +permission de me retirer. Je ne mentois pas, j'avois une fièvre +violente. À trois heures du matin, j'examine si tout est tranquille dans +le château; j'en sors, je vais à pied jusqu'à la ville: là, je prends la +poste à franc étrier, et me voilà sur la route de Paris, jurant après +les chevaux, payant bien les postillons, et prenant pour toute +nourriture de grands verres d'eau fraîche qui n'appaisoient pas la soif +ardente qui me dévoroit. + +À six heures après midi, j'arrive à la barrière d'Enfer; je fais galoper +mon cheval jusqu'à la poste, au risque d'écraser les passans; je prends +un fiacre, je lui donne l'adresse de M. de Vignoral, je me place dans sa +lourde voiture, et des larmes brûlantes viennent sécher sur mes joues. +«Ô ciel! me disois-je, que vais-je apprendre? Rose aimée la voix de ton +Frédéric arrêtera-t-elle ton ame prête à s'échapper? Ah! si j'avois pris +la résolution d'accourir dans ses bras aussitôt que je reçus sa lettre, +mon sort seroit décidé; Rose vivroit encore. Elle avoit raison, je ne +l'aimois pas comme elle méritoit de l'être; mais j'appaiserai ses mânes +par le sacrifice d'une vie qui lui appartenoit. Oui, ma Rose chérie, si +tu as succombé à la douleur, Frédéric ne te survivra pas.» + +La voiture arrête; je me précipite sous la porte cochère. Au bas de +l'escalier, je rencontre madame Leblanc. «Oh! madame Leblanc, lui dis-je +en tremblant, comment se porte votre maîtresse?--Assez bien, +monsieur.--Ah! tant mieux. Puis-je la voir?--Non, monsieur, elle est +sortie.--Sortie, madame Leblanc!--Oui, monsieur; elle est à l'Opéra». La +force m'abandonne; je m'assieds sur l'escalier, en répétant: à l'Opéra? + +«Qu'avez-vous donc? me dit madame Leblanc; vous avez l'air malade.--Ce +n'est rien... Je me meurs... Aidez-moi, je vous prie, à gagner mon +appartement.--Soutenez-vous donc, vous allez tomber et m'entraîner avec +vous.--Oui, madame.--Mais vous avez une fièvre de cheval: d'où +venez-vous dans un état pareil?--D'Orléans, madame Leblanc, pour voir +votre maîtresse, que je croyois morte, et qui est à l'Opéra.--Pauvre +enfant! Et pourquoi donc se faire des idées pareilles?--Est-ce que +madame de Vignoral n'a pas été malade?--Non.--Quoi! m'écriai-je, elle +n'a pas été malade?--Ne vous agitez donc pas ainsi; on croiroit que vous +avez le transport. Attendez: je me rappelle que le jour de votre départ +elle nous fit tous enrager, que le soir elle se mit au lit plutôt qu'à +l'ordinaire, qu'elle ne parloit que de mourir, qu'on envoya chercher le +médecin, et que le lendemain matin elle se portoit très-bien. +Couchez-vous, monsieur; vous en avez plus besoin qu'elle.--Oui, madame +Leblanc.--Voulez vous prendre quelque chose?--Comme il vous plaira.--Je +vais descendre; dans cinq minutes je vous apporterai tout ce qu'il vous +faut.--Oui, madame.--Voulez-vous qu'on aille avertir le docteur?--Oui, +madame.--Sans doute, le pauvre enfant est véritablement fort mal». Elle +descendit. + +Je ne sais si j'avois le transport; mais il m'étoit impossible de rester +en place. J'essayai alternativement tous les siéges; pas un seul ne me +convenoit. Je finis par me jeter sur mon lit, où je me livrai à des +extravagances que je n'oserois rapporter. J'avois aux oreilles un +bourdonnement qui augmentoit progressivement, et qui ne cessoit, en se +brisant avec un fracas épouvantable, que pour me faire entendre ces +mots: à l'Opéra. Le bourdonnement recommençoit aussitôt, et finissoit +encore par me laisser distinguer le même refrain: à l'Opéra. Ma tête +étoit si lourde, que je n'avois pas la force de la changer de place, +quoique je me persuadasse que ce changement suffiroit pour éloigner les +importuns qui me crioient sans cesse: à l'Opéra. + +Le portier entra dans ma chambre pour me dire que le cocher +s'impatientoit, et demandoit jusqu'à quelle heure je le garderois. «Il +est encore là?--Oui, monsieur». Je me lève, je cours les escaliers, je +monte dans la voiture. «Où allons nous, mon bourgeois?--À l'Opéra.» + +Nous arrivons. Je saute à bas de la voiture, j'entre; on me demande mon +billet--«Ah! c'est vrai; je l'avois oublié». Je me retourne, et je vois +le cocher qui, courant après moi, me crioit: «Monsieur! monsieur! vous +ne m'avez pas payé.--Ah! c'est vrai; je l'avois oublié.--Et votre +chapeau, monsieur?--Est-ce qu'il n'est pas dans la voiture?--Non, mon +bourgeois.--En ce cas, je l'ai donc oublié.» + +Je paye le cocher, je prends un billet de parterre, et me voilà à +droite, cherchant des yeux la loge où pouvoit être madame de Vignoral: +mais sans me donner le temps d'examiner, je passe à gauche pour la +chercher de nouveau; je ne l'apperçois pas encore. Je retourne à droite. +Je ne sais combien de fois je fis ce manége. Enfin je la vis aux +secondes, positivement en face de la porte par laquelle j'étois d'abord +entré. + +Ah! Rose! Rose! pourquoi te trouvois-je plus jolie que jamais? Tu étois +pourtant avec le cavalier de ta société sur lequel je t'avois montré le +plus de jalousie; tu lui parlois de cet air aimable que tu ne devois +avoir qu'avec ton Frédéric. Je t'examinois, perfide; je te vis rire aux +éclats: de rage je détournai les yeux, je les portai sur le théâtre, et +je considérai l'infortunée Didon, qui se poignardoit sur un bûcher en +apprenant le départ de celui qu'elle aimoit. «Malheureuse princesse! +m'écriai-je tout haut, dans le siècle où tu vécus, on ne connoissoit +donc pas la philosophie de la nature?--Tout cela est fabuleux, me +répondit mon plus proche voisin, croyant sans doute que je voulois +entamer la conversation; on ne se tue de désespoir que sur le théâtre ou +dans les romans». Je n'étois pas en train de parler, je sortis; et +prenant une voiture, je me fis reconduire chez moi, où je me mis au lit, +recevant sans mot dire les réprimandes de madame Leblanc, buvant sans +souffler la tisane qu'elle me présentoit, la suppliant seulement +d'avertir sa maîtresse de mon arrivée, aussitôt qu'elle rentreroit. Elle +rentra; madame Leblanc courut lui apprendre que j'étois à Paris, +malade, au lit, que je demandois en grâce à lui parler, et revint me +dire que sa maîtresse me conseilloit de dormir jusqu'au lendemain, et +que nous déjeûnerions ensemble. + +Je ne sais si ce fut pour obéir à madame de Vignoral, mais je dormis +effectivement; il est vrai que ce fut d'un sommeil si pénible, qu'en +m'éveillant j'étois, je crois, plus fatigué que la veille. Cependant la +fièvre avoit cessé, et je me sentois de l'appétit. Je mangeai en +attendant le déjeûner de Rose. En mangeant, je me demandai ce que je lui +dirois; et j'avoue que je souhaitois alors aussi ardemment d'être à +trente lieues d'elle, que j'avois desiré de m'en rapprocher. Elle me fit +inviter à descendre. J'avois assez l'air d'un coupable que l'on conduit +devant son juge. + +Comme vous êtes changé! me dit-elle en me voyant.--Vous l'êtes cent fois +plus que moi, lui répondis-je avec colère (ce fut le premier effet que +sa vue fit sur moi).--Vous me trouvez réellement changée? Je me porte +bien cependant.--Si j'avois votre légéreté, votre insouciance, votre +inhumanité...--Frédéric, pensez-vous à ce que vous me dites?--Perfide! +pensez-vous à la manière dont vous vous conduisez avec moi?--Monsieur, +je vous prie, expliquons-nous de sang froid. Qu'avez-vous à me +reprocher?--Ce que j'ai à vous reprocher! Où étiez-vous hier?--À +l'Opéra.--Avec qui?--Vous dois-je compte de mes actions?--Si elles +étoient pures, vous oseriez les avouer.--Frédéric, vous abusez de ma +patience.--Et vous, de ma crédulité, de mon amour. Rose, lisez cette +lettre que vous m'avez écrite; la voilà, baignée de mes pleurs. Vous me +trompiez donc?--Non, monsieur, dit-elle en prenant la lettre, qu'elle +ne me rendit pas; je vous jure qu'en l'écrivant je cédois aux mouvemens +les plus naturels. Votre départ a pensé me faire mourir. Est-ce ma faute +à moi si je suis incapable de supporter la contrariété, et si toutes les +émotions violentes me guérissent des sentimens qui les ont +occasionnées?--Vous ne m'aimez donc plus?--Non, Frédéric. Vous +connoissez ma franchise; il me seroit impossible de vous tromper, de me +tromper moi-même: il ne faut pas vaincre la nature.--Et moi, puis-je +vaincre l'amour que vous m'avez inspiré? Puis-je cesser...--Oui, +Frédéric, vous cesserez d'avoir de l'amour pour moi, et nous +conserverons l'un pour l'autre beaucoup d'amitié.--Jamais.--Vous le +croyez aujourd'hui; mais le temps, la nature...--La nature! m'écriai-je, +la rage dans le coeur; la nature! Pensez-vous qu'avec ce mot, qui +briseroit la patience d'un ange, il n'est pas de femme sans foi, il +n'est pas de monstre, quelque dépravé qu'on le suppose, qui ne pût +justifier les crimes les plus atroces...--Frédéric!--la conduite la plus +scandaleuse...--Frédéric!--les vices les plus bas.--Monsieur, dit-elle +en se levant, vous m'insultez.» + +Quand une femme qui a été la vôtre vous dit que vous l'insultez, il est +certain que vous lui reprochez ce qu'elle ne veut pas entendre, ce +qu'elle ne peut justifier; alors le meilleur parti est de se taire: ce +fut celui que je pris. Je remontai chez moi, où, dans ma colère, je +m'expliquai avec tant d'énergie, que si madame de Vignoral m'eût +entendu, elle auroit pu répéter avec plus de raison que je l'insultois. +Je m'habillai dans l'intention d'aller épancher mon coeur dans le sein +de mon ami Florvel. Comme j'allois sortir, on vint m'avertir que M. de +Vignoral me demandoit. Je me rends à son cabinet; je le trouve.... avec +son épouse. + +«Pourriez-vous, me dit-il, m'expliquer ce qui se passe d'extraordinaire +chez moi? Vous arrivez à Paris sans que j'en sois prévenu; vous +descendez dans ma maison sans me faire avertir; vous voyez ma femme un +instant, et elle accourt aussitôt m'apprendre qu'il lui est désormais +impossible de vivre sous le même toit que vous. J'espère que vous me +direz tout ce que cela signifie.--C'est madame qui est venue se plaindre +à vous, monsieur?--À qui donc voulez-vous qu'elle se plaigne quand on +lui manque?--Est-ce madame aussi qui vous a dit que je lui avois manqué? +Monsieur, je n'aime pas qu'on me réponde en m'interrogeant. Puis-je +savoir ce que vous êtes venu faire à Paris?--Un voyage bien inutile, +monsieur.--Ce n'est pas là une réponse.--Ce n'en est pas moins la +vérité. Madame de Sponasi apprend qu'une de ses amies est malade; elle +écrit, et n'en reçoit point de nouvelles: l'inquiétude l'agite, elle +m'engage à partir. Je prends la poste, je cours sans m'arrêter, sans +rien prendre, quoique j'eusse la fièvre. J'arrive chez l'amie de madame +de Sponasi; tremblant, je m'informe de sa santé; on me dit qu'elle est à +l'Opéra. Cela me paroît si bizarre, que je n'en veux rien croire. Malgré +la fatigue et l'accablement que j'éprouvois, je vais moi-même à l'Opéra; +j'y vois cette femme que l'on croyoit aux portes du tombeau, fraîche +comme une rose humectée des pleurs de l'aurore, gaie comme une jeune +fiancée villageoise; je crois même qu'elle en étoit aux accords. +N'est-ce pas là faire un voyage inutile? Je m'en rapporte à vous, +monsieur.--Madame de Sponasi est une folle de vous faire courir la poste +pour si peu de chose, me répondit M. de Vignoral avec impatience.--Je +suis de cet avis, ajouta son épouse en riant: mais elle ne savoit sans +doute pas que Frédéric avoit la fièvre; sans cela, elle serait +inexcusable.--C'est là son moindre tort, m'écriai-je en la regardant +avec humeur.» + +J'aurois dû avoir plus d'empire sur moi. Madame de Vignoral, charmée de +la manière dont j'évitais de la compromettre, lorsque, dans son premier +mouvement, elle avoit oublié qu'une femme ne doit jamais se plaindre à +son mari des torts de son amant, ne rioit sans doute que de l'adresse +avec laquelle je réparois son inconséquence; mais ce rire m'avoit +choqué, et ma réplique, plus encore mon regard, lui rendirent sa +colère. Elle s'empressa de répliquer: + +«Les torts d'une femme qui a eu des bontés pour vous, quelque grands que +vous les supposiez, ne pourraient vous autoriser à l'insulter; et +lorsque votre colère retombe sur moi, qui ne suis pour rien dans cette +affaire, j'ai droit d'en être offensée. Point d'explications, monsieur; +je ne les aime pas. Je vous avertis que je n'ai point de rancune; +heureusement la nature m'a donné un caractère éloigné de tout esprit de +vengeance: mais je sens qu'il me seroit désormais très-désagréable de +vivre dans la même maison que vous.» + +Le grand homme assura son épouse qu'il lui en coûteroit d'autant moins +de la satisfaire, qu'il ne pouvoit se dissimuler que je n'avois aucune +aptitude aux sciences, que tous mes goûts étaient frivoles; en un mot, +que, malgré ses conseils, il ne doutoit pas que je ne fusse subjugué +par quelque coquette qui m'avoit dégoûté de la philosophie. «Oh! oui, me +disois-je tout bas, de la philosophie de la nature.» + +«Vous m'avez entendu, monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers +moi.--Monsieur, je ne suis pas entré chez vous de ma propre volonté; +j'espère que vous n'oublierez pas que c'est à madame de Sponasi qu'il +faut vous adresser.--Et si cela alloit lui faire perdre l'amitié de sa +bienfaitrice? s'écria madame de Vignoral. Je n'y avois pas pensé.» + +J'y avois réfléchi, moi; mais j'étois plus pressé de m'éloigner de la +perfide Rose, qu'elle ne l'étoit d'être séparée de Frédéric. Je les +saluai, et je me rendis bien triste chez mon ami Florvel. Je lui contai +mes peines; il commença par rire du destin qui me faisoit courir la +poste pour voir ma maîtresse à l'Opéra, en recevoir mon congé, me +brouiller avec un philosophe, risquer de perdre ma santé et la +protection de madame de Sponasi: il finit par me plaindre, en m'assurant +que son amitié me resteroit, à quelque événement que ce fût. Nous +consultâmes ensemble ce que j'avois de mieux à faire. + + + + +CHAPITRE XVII. + +_Le retour._ + + +Ce qu'il y avoit de mieux à faire sans doute, étoit de retourner sur mes +pas aussi vîte que j'étois venu: le temps, qui affoiblit tout, ne +pouvoit qu'ajouter au tort de mon absence. J'hésitois; Florvel me +décida. Nous cherchâmes long-temps ce que je dirois à madame de Sponasi: +il faut croire qu'il n'y avoit nulle excuse valable à mon brusque +départ, car nous n'en trouvâmes pas. Nous prîmes le parti d'abandonner +beaucoup au hasard, qui l'emporte souvent sur les meilleures +combinaisons: mais le bien qu'il fait, la vanité humaine s'en empare, et +le met sur le compte de la prudence, de l'adresse et du génie; pour le +mal, c'est toujours le hasard qui le cause. J'étois trop inquiet, moi, +pour n'être pas modeste, et j'aurois volontiers promis un temple à la +Fortune, pour qu'elle me tirât d'embarras. + +Florvel me donna un billet pour ma bienfaitrice, me laissant libre de le +garder ou de le remettre, suivant les circonstances. Voici ce qu'il +contenoit: + +«Madame, Frédéric n'est venu à Paris que pour me rendre un service +important. L'excès de son amitié pour moi est sa seule excuse auprès de +tous; ne lui demandez aucun détail, il ne pourroit vous en donner sans +trahir un secret qui m'appartient. Je suis si honteux d'avoir disposé de +ses momens sans votre aveu, que je n'ose compter sur votre indulgence. + +«Madame de Florvel vous présente ses respects.» + +C'étoit bien peu de chose qu'un billet pareil; mais enfin c'étoit +quelque chose, et, dans le malheur, on fait ressource de tout. Florvel +étoit lui-même si jeune, que ma sagesse n'acquéroit pas grande valeur +par sa caution; il est vrai qu'il étoit marié, qu'il vivoit parfaitement +d'accord avec son épouse, et que cette double circonstance lui donnoit +une considération qu'on eût refusée à son âge. Il me rassura par ses +paroles, et plus encore par l'offre de sa maison, si ma bienfaitrice +usoit à mon égard de trop de sévérité. Il ne le craignoit pas, parce +qu'il voyoit en moi, ainsi que je le lui avois dit, un parent de madame +de Sponasi; moi, je craignois beaucoup, parce que j'ignorois à quel +titre elle s'intéressoit à moi. Mais j'étois obligé de dissimuler ce +motif d'inquiétude. + +Je repris la poste, après avoir calculé le temps de manière à arriver +au château avant que personne fût levé. Je fis en route beaucoup de +réflexions si sages, que j'aurois défié Philippe de m'en offrir de +meilleures. Mon cher Philippe! c'étoit sur lui que je comptais; aussi +étois-je bien décidé à lui tout avouer, et même à recevoir ses +remontrances avec la plus entière soumission. + +J'entrai chez lui; il m'embrassa, ne voulut entendre aucune explication +qu'il ne m'eût conduit dans ma chambre, et vu mettre au lit: alors il +prit un siége, et m'écouta sans me faire d'autres observations que +celles qui pouvoient le rassurer sur ma santé. + +«Si vous m'eussiez consulté, me dit-il lorsque j'eus fini, je vous +aurois évité un voyage et bien du chagrin; mais, à votre âge, il est +tout naturel de ne prendre avis que de sa tête ou de son coeur. +L'expérience que vous venez d'acquérir ne sera pas perdue, je l'espère. +Si madame de Sponasi n'avoit montré que de la colère, je tremblerois +pour vous; mais je l'ai vue chagrine, et cela me rassure. Ce qui me +rassure encore davantage, c'est que votre voyage n'a pas été heureux: +elle vous en voudroit de l'avoir abandonnée, si le plaisir eût suivi vos +pas; vous n'avez eu que des peines, elle vous pardonnera: tel est le +coeur humain. Je la préviendrai de votre retour. Apprêtez-vous à lui +faire un récit naïf de votre aventure; présentez-vous plus affligé, plus +humilié, plus dupe même que vous ne l'êtes, et vous lui inspirerez tant +de pitié, qu'elle ne gardera pas la moindre rancune.» + +«Quoi! Philippe, vous voulez que je sacrifie la réputation de madame de +Vignoral? Malgré ses torts, je ne m'y résoudrai jamais.» + +«Que vous êtes enfant» me répondit-il, de penser à la réputation d'une +femme qui, je vous assure, n'y pense pas elle-même, et qui d'ailleurs +vous a mis dans la nécessité d'entrer en explication! Madame de Sponasi +recevra une lettre de M. de Vignoral; cette lettre vous accusera +d'ineptie, de paresse; que sais-je? elle peut vous perdre auprès de +votre bienfaitrice, si vous ne lui montrez pas d'avance le motif qui +l'aura dictée. Je vous le répète, c'est par un aveu plein de franchise, +c'est en donnant à votre voyage plus d'originalité qu'il n'en a, que +vous rentrerez en grâce. Persuadez-vous bien qu'on ne doit de sacrifices +à la réputation d'une femme que dans la proportion de l'intérêt qu'elle +met à la conserver, et qu'aujourd'hui cet intérêt est si petit... +Dormez, et je viendrai vous avertir quand on voudra vous voir.» + +Je réfléchis que Philippe avoit raison. Non seulement il falloit excuser +mon départ, mais aussi le congé que me donnoit le grand homme; il +falloit convenir que j'étois un sot, ce qui est assez humiliant; il +falloit renoncer à l'idée que ma protectrice s'étoit faite de mes +dispositions à la philosophie, ce qui devenoit très-dangereux, ou dire +la vérité. Quand la vérité se trouve d'accord avec notre amour-propre et +nos intérêts, il seroit bien mal-adroit de mentir; ce fut ma conclusion. +Elle étoit d'autant plus naturelle, que Philippe m'avoit fait entendre +que ma bienfaitrice connoissoit assez ma liaison avec madame de +Vignoral, pour avoir deviné le motif de mon voyage à Paris. + +Philippe vint me chercher trop tôt, car il me réveilla. Pour retarder +l'explication, j'observois l'indécence de me présenter chez madame de +Sponasi en robe-de-chambre; vain prétexte! il exigea que je le suivisse. +«Sa curiosité est en mouvement, me dit-il; elle brûle de vous +voir.--Est-elle bien en colère, Philippe?--Elle rit de tout son coeur, +mais elle m'a bien défendu de vous le dire. Il y a un quart d'heure que +vous seriez chez elle, si elle ne m'avoit retenu jusqu'à ce qu'elle ait +pu se composer un air assez sérieux pour vous recevoir. Attendez-vous à +un abord froid, à quelques réflexions sévères; mais ne vous épouvantez +pas.» + +Philippe avoit beau dire, je n'étois pas rassuré, et je me laissai +conduire plutôt que je n'allai. Lorsque j'entrai, madame de Sponasi me +regarda, et détourna la tête aussitôt. Je restois debout, attendant +toujours qu'elle me fixât de nouveau, ou qu'elle me fît signe +d'approcher; mais elle évitoit de me regarder, elle évitoit même que je +pusse la voir. Cette situation dura plus de deux minutes, qui me +parurent bien longues. Je tressaillis en la voyant se lever avec +vivacité, et se tourner vers moi. + +«Monsieur», me dit-elle avec colère... puis elle se laissa tomber sur +son fauteuil en riant aux éclats. Philippe en fit autant, et je les +imitai sans trop savoir pourquoi. Madame de Sponasi s'écrioit de temps à +autre: «Il la croyoit morte, et elle étoit à l'Opéra»! Puis elle +recommençoit à rire, et en riant elle crioit de nouveau: «À l'Opéra!... +On donnoit Didon... Frédéric... contez-moi donc cela...» Et lorsque je +voulois parler, les éclats de rire partoient avec une nouvelle force. + +Tout finit, la gaieté malheureusement plus vite que toute autre chose; +nous reprîmes chacun le décorum de notre situation, madame de Sponasi un +aspect sérieux, Philippe un air insignifiant, et moi la mine d'un +écolier pris en faute: mais si le sérieux de ma bienfaitrice +l'abandonna encore, ce fut pour faire place à un intérêt si vif, qu'il +me pénétra. Elle remarqua ma pâleur, et s'informa de ma santé avec tant +de bonté, que je sentis croître la reconnoissance qui m'attachoit à +elle. Elle fit signe à Philippe de nous laisser seuls. + +«Vous avez l'air de souffrir, Frédéric, me dit-elle; parlez-moi +franchement: est-ce le procédé de madame de Vignoral qui vous afflige, +ou la crainte de perdre mon amitié?» + +«J'ai mérité, madame, que vous doutiez de l'attachement respectueux que +j'ai pour vous; mais il est tel, que rien, dans mon coeur, ne peut le +balancer. Assurez-moi que vous ne m'en voulez pas, et ma joie vous +prouvera que je ne regrettais que votre amitié.» + +«Il faut donc vous pardonner, car je ne peux vous voir si abattu sans +vous plaindre; mais ne vous y trompez pas, c'est pour ménager ma +sensibilité que je veux vous remettre en paix avec vous-même. Pour vous, +vous ne méritez pas...» Elle me tendit la main, et je la baisai avec +attendrissement. Il y avoit tant de douceur, d'amabilité dans cette +manière de m'accorder mon pardon, que j'en étois touché jusqu'aux +larmes. + +«Vous n'êtes plus un enfant, Frédéric, et je rougirois d'employer à +votre égard un autre langage que celui de la raison. Je veux que vous +ayez de l'amitié pour moi: vous m'entendez, c'est de l'amitié que +j'exige; je vous crois le coeur trop grand pour ne chercher à me plaire +que dans l'attente de mes bienfaits. Si j'en doutois un seul instant, je +ferois dès aujourd'hui pour vous ce que je prétends faire avec le temps. +Libre de tout espoir, vous le seriez de toute reconnoissance, si elle +vous étoit pénible; je préférerois l'ingratitude démasquée à un +sentiment affecté qui dégraderoit votre ame. Voilà ma manière de penser; +et je vous la dis, parce que je suis persuadée que vous êtes fait pour +l'entendre. Suivez plutôt vos passions qu'un sordide intérêt; mais +soumettez vos passions à vos devoirs. Mon ami, la jeunesse passe vîte; +on ne la regretteroit peut-être pas si le calme arrivoit avec l'âge: +mais, dans les hommes sur-tout, ce calme est bien triste quand il tient +à l'épuisement. Modérez vos passions, mais ne les éteignez point par un +abus criminel: c'est par elles que vous serez peut-être un jour capable +de vous illustrer; ce sont elles qui vous sauveront de l'ennui et de +l'égoïsme. Quand je veux que vous vous livriez à l'étude, ce n'est point +par le désir de vous voir savant, mais parce que j'ai la plus forte +conviction que le goût de l'étude peut seul vous sauver des orages de la +vie; ou vous apprendre à vous en tirer avec honneur si la fougue vous +entraîne. Entre les desirs d'un sot et ceux d'un homme instruit, la +différence n'est pas grande; cependant il arrive toujours qu'à l'époque +de la vie où les sens ont moins d'empire, le sot a tout perdu, tandis +que l'homme instruit a beaucoup gagné. Qu'en faut-il conclure? sinon que +la réflexion, fruit de l'étude, trouve sa place au milieu même de +l'ardeur des passions, et que si elle ne détruit pas leur puissance, +elle en tire du moins de la force pour l'avenir. Me comprenez-vous, +Frédéric?» + +«Oui, madame, parfaitement.» + +«Cependant voilà déjà, par votre faute (ce n'est point un reproche que +je vous fais), mes projets dérangés dans ce que j'avois essayé pour +vous. Vous sentez fort bien qu'il n'est plus possible que vous +retourniez auprès de M. de Vignoral.» + +«Croyez-vous, madame, que ce soit une grande perte pour +moi?--Expliquez-vous, Frédéric». J'hésitois; elle m'encouragea à lui +parler librement. J'ajoutai: + +«Il me siéroit mal de juger le mérite de M. de Vignoral. Sur sa +réputation, je le crois un grand homme; mais je doute que toute sa +science eût jamais contribué à mon instruction. Livré à des spéculations +générales, ou trop occupé de lui pour descendre jusqu'à moi, il n'est ce +que vous le croyez que dans ses ouvrages. Ses ouvrages m'appartiennent +comme au public; ce qu'ils ont de juste, j'en peux profiter en les +lisant. Pour des soins particuliers, je n'y ai jamais compté. Pour sa +conversation, je suis persuadé que je gagnerois plus à la vôtre qu'à la +sienne, même lorsqu'il auroit pour moi les bontés dont vous m'honorez.» + +«En vérité, Frédéric, je le crois comme vous: mais il n'est pas possible +que je vous fixe près de moi; du moins je l'appréhende: je réfléchirai +là-dessus cependant. Allez, mon enfant, allez vous reposer; nous +reprendrons cette conversation plus à loisir.» + +Je me retirois content, mais l'esprit occupé: madame de Sponasi me +rappela en riant. «J'ai oublié, me dit-elle, de vous faire une demande +assez singulière. Que préférez-vous d'avoir vu madame de Vignoral à +l'Opéra, ou de l'avoir trouvée malade de votre départ?» + +Cette question, si déplacée à la suite d'une conversation sérieuse, me +déconcerta à tel point, que je restai sans répondre. Madame de Sponasi +la répéta, et je l'assurai que la légéreté de madame de Vignoral me +convenoit d'autant mieux, que plus de constance de sa part auroit +aggravé mes torts, en me retenant loin de ma bienfaitrice. Cette réponse +parut lui faire plaisir; mais, en regagnant mon appartement, je disois +comme M. de Vignoral: Quelque philosophe que se croie une femme, elle +est toujours femme. J'écrivis à mon ami Florvel pour le rassurer sur mon +compte, et je retrouvai en peu de jours la santé et l'enjouement de mon +âge. + + + + +CHAPITRE XVIII. + +_Le produit net._ + + +Madame de Sponasi prolongea son séjour à la campagne: je n'en fus point +fâché; j'y lisois beaucoup et avec fruit. J'avois mes petites idées à +moi; je comparois: je n'avois aucune espèce de prévention; c'étoit un +moyen de bien juger. On recevoit beaucoup de monde au château; cela +faisoit distraction: j'étois reçu dans tous les environs; cela m'amusoit +en multipliant mes connoissances et mes observations. J'ai toujours aimé +à observer; de tous les moyens de s'instruire, c'est celui qui coûte le +moins de peine, et procure le plus de plaisir. + +Nous avions pour proche voisin un homme d'une naissance distinguée, et +jadis d'une grande fortune; c'étoit un économiste, et un des premiers de +la secte. Madame de Sponasi desira que je m'attachasse particulièrement +à lui, parce qu'il jouissoit d'une haute réputation, et qu'elle n'étoit +pas fâchée que j'acquisse quelques connoissances générales sur +l'administration. M. Dumonceau, de son côté, étoit enchanté de trouver +un adepte de plus: car la fureur de faire des prosélytes est une maladie +incurable de tous les gens à systême; on diroit que leur foi augmente +avec le nombre des crédules. + +M. Dumonceau avoit des moyens infaillibles pour relever les finances de +l'État, pour rendre la France excessivement florissante sous le rapport +de l'agriculture, du commerce et des arts. Il faisoit imprimer tous les +mois des ouvrages dans lesquels la lumière perçoit de tous côtés; mais +son siècle ingrat s'obstinoit à vivre dans les ténèbres. En effet, en +accordant à ce grand homme deux ou trois suppositions, rien n'étoit plus +facile à exécuter que ses plans. Par exemple, je suppose, 1°. que tout +ce qui existe n'existe pas; 2°. que tout le monde pense comme moi; 3°. +que les finances ne soient administrées que par d'honnêtes gens, si l'on +en trouve: le reste alloit tout seul. Il disséquoit la France, +présentoit, à livres, sous et deniers, ce que produisoit le terrain, en +le divisant et subdivisant selon les diverses qualités; c'étoit là qu'il +plaçoit les richesses uniques, et conséquemment l'unique impôt. Une +centaine de mots barbarement rendus françois, et pour conclusion +générale, _le produit net_, telle étoit sa machine financière si simple, +si simple, qu'en l'expliquant il s'embrouilloit, qu'en la décrivant il +faisoit d'énormes volumes. D'un bout de l'Europe à l'autre, ses +confrères crioient: Peut-on voir rien de plus clair? Et pour mieux faire +comprendre encore cette opération si claire qu'ils entendoient tous +parfaitement, ils en faisoient imprimer des explications, dans +lesquelles on ne rencontroit aucune similitude: mais c'est égal; le fond +restoit toujours d'une évidence frappante. + +La seule chose dont on auroit pu s'étonner, c'est que M. Dumonceau, en +relevant la fortune publique, délabroit tellement la sienne, que ses +créanciers le faisoient saisir par-tout, et sans pitié. Ces hommes, +enfoncés dans l'ancienne routine, ne concevoient rien au produit net, et +ne sentoient pas le mérite des suppositions. M. Dumonceau étoit au +désespoir d'être obligé de vendre ses terres, sur-tout depuis une +expérience qui devoit l'enrichir, et servir d'exemple à son pays. Dans +son jardin de Paris, il avoit semé cent grains de blé; et en les +arrosant avec de l'eau salée, il avoit eu la preuve que chaque épi avoit +rendu deux cinquièmes de plus que ceux abandonnés à la nature. Ainsi on +peut juger ce qu'auroient rapporté toutes ses fermes, en supposant, 1°. +qu'il eût plu de l'eau salée, etc. etc. C'étoit au milieu de richesses +pareilles que M. Dumonceau voyoit disparoître les siennes. De tous les +économistes ses confrères, il n'y en avoit pas un dont la fortune ne fût +en aussi mauvais état, et le produit net de leurs spéculations +miraculeuses étoit la ruine de leurs familles pour les nobles, et +l'hôpital pour les roturiers. On peut juger quel seroit le sort d'un +État qui les adopteroit. + +Je n'appris dans les conversations de M. Dumonceau qu'à me défier de +plus en plus des systêmes; mais je continuai à aller chez lui. Lecteurs, +faut-il vous dire pourquoi? Madame Dumonceau étoit une belle brune, un +peu forte pour son sexe, mais fraîche, et l'oeil d'une vivacité si +expressive, qu'il autorisoit moins l'espoir qu'il n'annonçoit la +réussite. Je ne sais si j'en serois devenu amoureux; elle ne m'en laissa +pas le temps. De toute la science de son époux, cette dame n'avoit +retenu qu'une vénération profonde pour le produit net. L'espoir, les +refus, les soins, les craintes, les caresses, en un mot tous les impôts +indirects qui forment aussi le plus grand revenu de l'empire de l'amour, +étoient rayés de son catalogue. Elle ne vous calculoit jamais qu'à votre +juste valeur, ne vous estimoit qu'en proportion de vos facultés, ne vous +aimoit que présent, vous oublioit au moment de votre départ, ne +s'ennuyoit jamais de votre absence, mais vous recevoit toujours bien au +retour. Il est vrai que l'on ne revenoit à elle que lorsqu'on éprouvoit +l'ennui du veuvage: aussi, avec beaucoup de moyens de plaire, grace à +son enthousiasme pour le produit net, elle étoit sans amis, et même sans +amans, quoique tout le voisinage contribuât à ses plaisirs. C'étoit son +systême. + + + + +CHAPITRE XIX. + +_Comment le nommera-t-on?_ + + +«On ne peut pas toujours l'appeler Frédéric, dit un jour madame de +Sponasi à Philippe (j'étois présent). Nous allons retourner à Paris; je +serai obligée de lui donner un logement à l'hôtel, jusqu'à ce que j'aie +pris un parti à son égard. Dans mes sociétés, dans les siennes, ce nom +de Frédéric est trop simple; il peut d'ailleurs exciter la curiosité, et +même des questions.» + +«Il y a long-temps que j'y ai pensé, madame, répondit Philippe; mais +j'attendois que vous en fissiez l'observation.» + +«Et vous, Frédéric, me dit ma bienfaitrice, vous êtes-vous occupé de +cela quelquefois?» + +«Oui, madame, lorsqu'on m'a interrogé pour savoir le nom de ma famille.» + +«Qu'avez-vous répondu?--Que j'avois l'honneur de vous appartenir.--Le +croyez-vous? répliqua-t-elle avec vivacité.--Non, madame.--Pourquoi donc +le disiez-vous?--Pour donner à ceux qui me questionnoient un motif de +respecter vos bontés pour moi.--Et vous affirmiez que vous +m'apparteniez?--Oui, madame.--À quel titre?--Comme un parent +très-éloigné, privé d'appui presque en naissant; et trop heureux de +recevoir vos bienfaits.--Philippe savoit-il cela?» + +Philippe voulut parler; mais madame de Sponasi lui imposa silence avec +une sévérité qui me fit trembler. + +«Répondez-moi, Frédéric, ajouta-t-elle: Philippe savoit-il que vous vous +donniez pour un de mes parens?--Non, madame.--Non? bien sûr?--La +franchise avec laquelle je me suis expliqué jusqu'à présent doit vous +garantir que je ne vous en ferois pas un mystère.--À qui avez-vous dit +que vous étiez mon parent?--À M. de Florvel seul. Il fut le seul aussi +qui, dans sa surprise de vos bontés pour moi, vouloit les attribuer à +une cause qui blessoit l'idée que tout le monde doit avoir de vous. Ne +pouvant entrer dans des détails que j'ignore moi-même, ce fut moins par +amour-propre que par respect pour votre réputation que je l'assurai que +j'avois l'honneur de vous appartenir.--Et qu'est-ce que M. de Florvel +supposoit?--En vérité, madame, il m'est impossible de le dire. Vous +connoissez les jeunes gens; une plaisanterie entre eux est toujours sans +conséquence: elle n'auroit pris une tournure sérieuse que si j'eusse +hésité dans la manière de m'expliquer.--Je n'ai rien à dire à cela. +Laissez-moi seule avec Philippe.» + +Je m'en allois le coeur bien gros; madame de Sponasi s'en apperçut. +«Frédéric, me dit-elle, je ne vous en veux pas. Ce que vous avez répondu +à M. de Florvel avoit un motif si respectable, que je doute qu'à votre +place qui que ce fût eût mieux fait; m'eussiez-vous même déplu, votre +franchise seroit la meilleure de toutes les excuses. Allons, ne soyez +donc pas triste; encore une fois, je ne vous en veux pas. Embrassez-moi, +ajouta-t-elle avec bonté; et si ce mauvais sujet de Florvel en jase, +dites-lui que c'est absolument sans conséquence.» + +Je la quittai, ne doutant pas de son amitié, mais plus que jamais +fatigué du mystère qui enveloppoit ma naissance. J'allai promener mes +rêveries dans le parc, et toutes mes réflexions à cet égard ne servirent +qu'à me prouver l'inutilité d'en faire. La seule chose dont je restai +convaincu, fut que madame de Sponasi ne pardonneroit pas à Philippe de +m'instruire, et que le mouvement de colère auquel elle s'étoit livrée le +rendroit, s'il est possible, encore plus discret qu'il ne l'avoit été +jusqu'alors. Comme je revenois, Philippe passa près de moi, et, sans me +regarder, me recommanda tout bas de monter chez moi, et de ne pas en +sortir avant de l'avoir vu. + +En entrant, il ferma la porte, et me dit: «Madame de Sponasi doit avoir +ce soir un entretien particulier avec vous. S'il est question de moi, +soit en bien, soit en mal, laissez-la dire sans appuyer, sans la +contrarier; le piége est des deux côtés. Je la crois jalouse de l'amitié +que vous avez pour moi. Je n'en suis pas fâché; cela prouve qu'elle vous +aime beaucoup: mais prenez garde d'augmenter cette inquiétude; elle +craint que je ne vous aie révélé le secret de votre naissance. Je n'ai +rien à me reprocher: mais il ne suffit pas de la certitude d'avoir +rempli son devoir; il faut que ceux dont nous dépendons en soient aussi +persuadés que nous. Ne témoignez donc aucune curiosité à madame de +Sponasi: évitez avec le même soin une indifférence trop grande; elle +pourroit l'attribuer à la dissimulation. En un mot, vous voilà prévenu; +tenez-vous sur vos gardes. Votre franchise a réussi ce matin; c'est un +miracle: mais elle a jeté des soupçons dans l'ame de votre bienfaitrice; +il seroit dangereux de les y laisser germer. Adieu; il ne faut pas qu'on +puisse se douter que je vous aie parlé. De la prudence, beaucoup de +prudence». Il sortit. + +Pourquoi me recommander de taire ce que je ne savois pas? pourquoi cette +crainte que madame de Sponasi ne fût jalouse de l'amitié bien méritée +que j'avois pour Philippe? et quel pouvoit être le motif d'une jalousie +aussi extraordinaire? La prudence dont on me faisoit une loi, n'étoit, à +vrai dire, qu'une dissimulation d'autant plus difficile à mettre en +pratique, qu'il ne s'agissoit pas d'être en garde sur telle ou telle +chose, mais sur mes sentimens, mais sur une curiosité la plus légitime +qu'un homme pût avoir. D'ailleurs, s'il est aisé de se déguiser avec +ceux pour qui l'on n'a que de l'indifférence, il est impossible de le +faire quand le coeur se met de la partie, et j'aimois véritablement ma +bienfaitrice. Je ne pouvois prendre d'autre résolution que celle de +mettre bien peu du mien dans l'entretien dont j'étois averti; c'est +aussi ce que je me promis. Je me promis encore de ne répondre aux +questions qui pourraient m'embarrasser, que par des questions plus +directes. + +Rien n'est plus infaillible quand on veut savoir la pensée de ceux qui +cherchent à deviner la nôtre. + +Après souper, madame de Sponasi me témoigna le désir que je lui tinsse +compagnie: cela m'arrivoit souvent. Souvent aussi je lui servois de +lecteur: ce qui n'étoit pas fatigant; car le premier passage qu'il lui +plaisoit de commenter, engageoit la conversation, et la conversation se +prolongeoit si long-temps, que la lecture ne retrouvoit plus sa place. +Un volume auroit pu servir pendant une année entière. Il est un âge +auquel rien n'engage plus à s'instruire, et cet âge est aussi celui où +l'on aime le plus à montrer ce qu'on sait. + +«Vous m'avez donné aujourd'hui une preuve de votre franchise, me dit +madame de Sponasi, et vous avez beaucoup gagné dans mon estime. +Continuez à me parler avec la même sincérité, et dites-moi ce que vous +pensez de Philippe.» + +«Je vous demanderai, madame, sur quoi vous voulez que je vous dise ce +que je pense de lui. Est-ce sur sa conduite envers vous, ou sur celle +qu'il a tenue avec moi?» + +«Mais.... sur son caractère en général.--Eh bien! je crois qu'il mérite +la confiance que vous lui accordez.--Je m'explique mal, et je sens la +difficulté de m'expliquer plus clairement. Dites-moi, +l'estimez-vous?--Je n'ai qu'à me louer des conseils qu'il m'a +donnés.--Oh! je me doutois bien qu'il voudroit vous donner des conseils, +répliqua-t-elle avec humeur; il vous aime beaucoup, et il sacrifiera +tout, mon bonheur même, à votre intérêt.» + +Ce reproche étoit une énigme pour moi. Je gardai le silence, et je +réfléchis tout bas que, de l'aveu même de madame de Sponasi, Philippe +m'étoit entièrement dévoué. Cette certitude me fit plaisir. + +«Écoutez, Frédéric: telle que vous me voyez, je ne suis pas heureuse; le +temps des illusions est à jamais passé pour moi, et je ne sais sur qui +reposer ma confiance. Mes parens m'accablent d'égards; mais je crois +qu'ils ne s'informent jamais de ma santé sans penser à mon héritage. +Philippe m'est nécessaire: il me flatte, je le sens; et telle est ma +foiblesse, que, sans l'estimer, j'ai besoin de l'avoir toujours auprès +de moi. Cet homme s'est fait une telle étude de mon caractère, qu'il me +domine au point que je ne sais ce que je deviendrais si je l'éloignois. +Il est au-dessus de son état sous bien des rapports; mais il a une +sécheresse d'ame qui me fait mal. Depuis plus de vingt ans qu'il est à +mon service, il ne m'a jamais donné sujet de me plaindre de lui, et +cependant j'ai la certitude qu'il n'a pour moi aucune espèce +d'attachement. Il est intéressé; c'est sa fortune qu'il soigne en moi. +Il n'a pas à se plaindre; mais plus je fais pour lui, plus il voudroit +avoir. Loin d'oser en murmurer, je pense souvent que s'il étoit plus +modéré dans ses desirs, il pourroit me quitter; car il a de quoi se +passer de moi maintenant. Ainsi, de son côté, s'il calcule ce que la +servitude peut lui produire, du mien je suis forcée de réfléchir que ses +complaisances me sont devenues nécessaires, qu'un autre que lui auroit +moins de qualités sans avoir moins de cupidité. D'ailleurs il seroit +bien dur à mon âge de ne voir autour de moi que des figures nouvelles. +Quand on n'existe plus que dans le passé, on tient à tout ce qui le +rappelle; aussi ai-je cent fois pensé que c'est plutôt par sentiment +que par tout autre motif, que les vieilles femmes détestent les modes +nouvelles. Lorsqu'elles s'y livrent, on peut assurer qu'elles n'ont +point eu de sensibilité dans leur jeunesse. Malheureusement pour moi, +mon coeur n'a point vieilli; j'éprouve sans cesse le besoin d'aimer, et +je n'ai point d'enfans. Frédéric! Frédéric! pourquoi n'êtes-vous pas mon +fils?» + +«Ne le suis-je pas, madame? n'êtes-vous pas pour moi la meilleure, la +plus tendre des mères»? lui répondis-je en lui prenant la main. Je la +sentis tressaillir. Elle garda le silence. Peu à peu sa figure devint +sombre; elle me repoussa. + +«Non, Frédéric, je ne suis pas votre mère, je ne le sens que trop. Si +vous étiez mon fils, je serais heureuse, je serois sûre d'être aimée. +Philippe gâtera votre coeur: il vous apprendra l'art de feindre, il vous +apprendra à me tromper, il vous apprendra à ne voir en moi que la source +de votre fortune. Je n'oserai qu'en tremblant me livrer à l'intérêt que +vous m'inspirez; je vivrai au milieu des soupçons les plus déchirans; +mon ame perdra le peu de forces qui lui reste; je descendrai au tombeau +sans pouvoir vous haïr, sans avoir pu vous aimer. Pourquoi ai-je +consenti à vous voir? Je ne le voulois pas, je ne le devois pas. Soyez +l'ami de Philippe, c'est lui qui a brisé ma volonté.... Je ne l'aurois +pas cru capable.... Vous ferez tous les deux le malheur de ma vie. +Laissez-moi, Frédéric, je n'ai plus assez de courage pour suivre cette +conversation.» + +«Moi, madame, vous quitter dans l'agitation où vous êtes! cela m'est +impossible. Décidez de mon sort: quelle que soit votre volonté, +j'obéirai sans murmure; s'il m'étoit permis d'en avoir une, je cesserois +bientôt d'être un obstacle à votre tranquillité.» + +«Et que feriez vous?» + +«Je m'éloignerois; et refusant à l'avenir des bienfaits qui vous font +suspecter mon coeur, je vous demanderois pour toute grace la permission +de vous rappeler quelquefois qu'il m'est impossible d'oublier ceux que +j'ai reçus.» + +«Vous me quitteriez sans regret?--Vous ne le pensez pas, madame: vous +avez trop de sensibilité pour douter de la mienne; vous avez trop de +fierté pour ne pas pardonner à un malheureux que le sort a privé de tout +en naissant, de ne pouvoir supporter l'humiliation.--Et qui vous +humilie, monsieur?--Des soupçons dont il ne m'est pas permis de me +plaindre, puisqu'au moment où ils m'accablent, ils me prouvent l'amitié +que vous avez pour moi.--Frédéric, pensez-vous à ce que vous +dites?--Oui, madame. Si vous craignez que vos bienfaits seuls +m'attachent à vous, je puis craindre à mon tour qu'ils me fassent perdre +votre estime, qui m'est cent fois plus précieuse. Vous m'avez demandé de +la franchise; il me seroit impossible de n'en pas avoir au moment où +j'envisage, pour la première fois, toute l'horreur de ma situation. +Pourquoi le sort me tient-il séparé de ma mère! Riche, elle n'eût pas +cru payer mon amitié; pauvre, je la lui aurois prouvée en ne travaillant +que pour elle.--Que ne peut-elle vous entendre! s'écria madame de +Sponasi: elle seroit heureuse, bien heureuse»! Nous gardâmes long-temps +le silence. + +«Vous êtes fier, Frédéric, me dit-elle en souriant et en me tendant la +main; j'ai été au moment de m'en fâcher; et cela prouve que j'ai la +tête encore bien jeune, puisque votre fierté me donne la certitude que +vous êtes incapable de faire céder votre caractère à votre intérêt: mais +quand je suis émue, je raisonne tout de travers, et c'est ce qui m'est +arrivé aujourd'hui. Parlons tranquillement: le pathétique est charmant à +votre âge; au mien, il est très-dangereux. On prétend que les grandes +émotions doublent l'existence; moi, je soutiens qu'elles l'abrégent, et +j'ai besoin d'économiser le peu qui me reste. Eh bien! vous êtes encore +sérieux? Est-ce que vous me boudez?--Moi, madame?--Approchez votre +siége, faisons la paix, et causons comme de vieux amis.» + +«Pour finir, une fois pour toutes, je conviendrai que j'ai jugé Philippe +un peu sévèrement: je ne veux pas que vous le méprisiez; il vous aime, +et je suis sûre que vous n'aurez jamais à vous en plaindre. Que ce que +je vous ai dit à son égard reste à jamais entre vous et moi. Je suis née +avec beaucoup de richesses; il m'est impossible d'apprécier bien juste +jusqu'à quel point il est permis d'être intéressé quand on a sa fortune +à faire, et cela doit me rendre indulgente. N'est-ce pas, +Frédéric?--Aussi l'êtes-vous, madame. Je suis persuadé que Philippe a +beaucoup d'attachement pour vous, et jamais il ne m'a parlé de ma +bienfaitrice sans lui rendre la justice qui lui est due.--Je suis bien +aise que vous me le disiez; qu'il n'en soit donc plus question. J'ai +pensé que vous aviez besoin d'un nom pour la société; et comme je ne +sais rien faire sans consulter cet homme, je lui ai demandé son avis. Il +a trouvé tout de suite ce que j'aurois cherché long-temps. Vous prendrez +le nom de Téligny: c'est celui d'une terre que j'ai en Auvergne, et +qu'effectivement je vous destine; elle produit deux mille écus, et dès +ce jour je vous en abandonne le revenu. Cela vous convient-il»? Je +gardois le silence. Elle ajouta: «Si vous vouliez du moins vous donner +la peine de me remercier?» + +«Je n'y pensois pas, madame»: voilà toute la réponse que je pus +trouver.--«Oh! je vois bien ce qui vous occupe; convenez que j'ai eu la +maladresse d'ôter aujourd'hui le prix à tout ce que je puis faire pour +vous. Un des plus grands torts de l'amitié, quand elle est vive, est de +pousser la délicatesse jusqu'à la défiance; mais de toute notre +conversation, Frédéric, nous ne devons retenir que deux choses, et c'est +vous qui les avez dites: la première, que je suis la meilleure et la +plus tendre des mères; la seconde, qu'une mère ne croit jamais acheter +l'amitié de son fils. Embrassez-moi comme vous m'aimez, et c'est moi qui +vous devrai de la reconnoissance.» + +Pourquoi n'est-elle pas ma mère? pensois-je en l'embrassant: je ne +voudrois de son héritage qu'un coeur tel que le sien. + + + + +CHAPITRE XX. + +_Le ruisseau._ + + +Nous retournâmes à Paris, au commencement de l'automne. J'eus un +logement à l'hôtel, et je continuai à vivre près de ma bienfaitrice avec +la même familiarité qu'à la campagne; aussi devins-je pour tous ses +parens un grand sujet d'inquiétude. Si ma naissance étoit un problême +dont la solution m'occupoit, je fus persuadé qu'ils desiroient autant +que moi d'en percer le mystère. J'ignore les conjectures qu'ils +formèrent: mais, grace aux conseils de Philippe, j'usai avec tant de +modération de la faveur dont je jouissois, je me fis une étude si +constante d'opposer la politesse à la défiance, et la fierté aux +attaques plus directes, qu'insensiblement on me regarda avec moins +d'impertinence; on dissimula même jusqu'à rechercher mon amitié: mais je +sentois trop qu'il ne falloit pas me fier à des démonstrations qui ne +pouvoient jamais être sincères. Madame de Sponasi n'avoit d'héritiers +qu'à des degrés éloignés: on lui faisoit la cour par égard pour son +testament; et ses parens, tout en tremblant de voir un étranger entrer +en rivalité avec eux, me ménageoient, dans la crainte de me rendre plus +cher. C'étoit effectivement ce qu'ils pouvoient faire de mieux pour +leurs intérêts, pour la tranquillité de ma bienfaitrice et la mienne. + +Libre de tous mes momens, je jouissois d'une vie agréable. Moins par +obéissance que par goût, j'avois partagé mon temps entre l'étude et les +plaisirs; je n'avois jamais mieux senti le besoin de m'instruire que +depuis qu'on ne m'en faisoit plus un devoir. J'étois répandu dans +beaucoup de sociétés, mais celle de Florvel me convenoit mieux que +toutes les autres; son épouse avoit aussi de l'amitié pour moi, soit +parce qu'elle ne trouvoit bien que ce qui plaisoit à Florvel, soit parce +qu'elle n'ignoroit pas que j'avois décidé son mariage autant qu'il avoit +été en mon pouvoir. + +Je rencontrai souvent madame de Vignoral, et je la vis sans émotion. +L'idée qu'elle m'avoit sacrifié son époux et ses devoirs, avoit beaucoup +ajouté à mon amour; mais quand je fus convaincu qu'elle les sacrifioit +également à tous ceux en faveur de qui la nature lui parloit, je sentis +s'effacer le souvenir agréable que l'on garde presque toujours d'une +première inclination. + +Par coquetterie, besoin ou désoeuvrement, je fis la cour à une veuve en +possession d'une réputation fort galante et fort honnête: elle mettoit +de l'ordre jusque dans son désordre, et comptoit avec raison au nombre +de ses meilleurs amis tous ceux qui avoient été ses amans. Étoit-elle +engagée, on sentoit l'inutilité de lui faire la cour: étoit-elle libre, +la foule des adorateurs lui portoit ses hommages; elle les accueilloit +avec une grace charmante, excitoit leur empressement, leur jalousie, +étudioit avec soin ce qui pouvoit leur plaire. Le choix fait, sa porte +étoit fermée à tous les rivaux, et le soupirant heureux devenoit un +maître auquel toutes ses volontés étoient subordonnées. + +Elle se trouvoit dans une situation fort embarrassante quand je me mis +sur les rangs; la foule étoit congédiée, son choix étoit fait: mais elle +retardoit ce qu'on appelle les dernières preuves d'un véritable amour; +elle sentoit qu'elle n'avoit cédé qu'à l'impossibilité de vivre sans un +attachement. Je parus, elle hésita à me recevoir; mais réfléchissant +qu'elle n'avoit donné à mon rival aucun droit sur elle, je fus admis à +l'honneur de disputer la victoire. + +Rien n'est aussi piquant pour l'amour-propre que cette position: deux +hommes, poursuivant le même objet, se détestant sans oser le faire +paroître, se cherchant par-tout, liant les mêmes parties, non pour le +plaisir d'être ensemble, mais seulement pour éclairer leurs démarches, +et bien moins occupés de plaire que de se persuader réciproquement +qu'ils ont plu. L'un fixe-t-il l'heure à laquelle il viendra le +lendemain, l'autre arrive au même instant. S'il n'a pu venir plutôt; si +l'un et l'autre, dans l'espoir de se tromper, se taisent sur leurs +visites, tous deux n'en sont que plus empressés à se devancer: chaque +minute donne souvent à la fois de l'inquiétude, de la joie, des peines +et du plaisir. + +Si la raison guidoit le choix de l'amour, j'aurois dû renoncer à toute +espérance; car mon rival étoit raisonnable comme un sage de la Grèce, +quoiqu'il fût jeune et d'une figure séduisante: mais il étoit minutieux, +plus disposé à donner des conseils qu'à prodiguer des éloges, et plus +tourmenté du désir d'être estimé que du besoin d'être aimé. Sa jalousie +étoit froidement raisonneuse; il prouvoit si méthodiquement qu'on avoit +tort de le rendre jaloux, qu'on pouvoit douter qu'il le fût réellement. +Obtenoit-il quelques préférences, il les recevoit plutôt comme un mari +sentimental que comme un amant capable de les payer. + +Avec toute la politesse possible, il faisoit remarquer mes étourderies; +avec toute l'honnêteté imaginable, je coupois ses longs raisonnemens par +quelques saillies qui rendoient à la conversation un peu de vivacité. On +l'écoutoit avec recueillement; on me sourioit: il étoit reconnoissant et +tranquille; j'avois de l'espoir, et j'etois exigeant: il attendoit; je +m'impatientois, et j'aurois cent fois abandonné la partie sans la honte +de la perdre. + +Nous dînions un vendredi chez notre veuve; elle nous avoit prévenus +qu'elle desiroit d'être libre à six heures, parce qu'elle attendoit des +visites de famille ou d'affaire. La première idée qui vint aux deux +rivaux, fut qu'elle vouloit en congédier un, et nous essayâmes, suivant +l'usage, de nous accrocher l'un à l'autre pour le reste de la journée. +Nous décidâmes que nous irions ensemble à l'Opéra. À cinq heures et +demie il fit un orage épouvantable. Nous envoyâmes chercher une +voiture; on n'en trouva pas. Enfin la pluie cessa; mais l'eau battoit +les deux murs. Il fallut partir. Notre veuve me plaisanta beaucoup; +j'étois chaussé, mon rival étoit en bottes. Elle m'avertit qu'elle +alloit se mettre à la fenêtre pour jouir de mon embarras. Je descends +l'escalier quatre à quatre, et, d'un saut, me voilà de l'autre côté de +la rue, où je la regarde en riant: elle rioit aussi de tout son coeur. Le +jeune sage arrive tranquillement, et, côtoyant le ruisseau pour chercher +un endroit guéable, il parvient sans danger, mais non sans effort, à me +rejoindre. Comme il se retournoit pour saluer notre veuve, elle se +retira en fermant la fenêtre. Il n'y fit pas attention; mais j'en tirai +le meilleur augure. Effectivement c'étoit une affaire terminée; son +choix étoit fait. + +Étoit-il raisonnable d'accorder à une gambade ce qu'on avoit fait +attendre à cinq semaines d'assiduités? Je n'en sais rien. Toutes les +femmes que j'ai consultées à cet égard se sont contentées de rire pour +toute réponse. J'ai fini par croire que notre veuve ressembloit aux +géomètres, qui, dans leurs calculs, mesurent l'inconnu par le connu. Au +reste, cette liaison ne dura pas long-temps; on pourroit la comparer à +une comédie d'intrigues, à laquelle on cesse de prendre intérêt quand on +est sûr du dénouement. + + + + +CHAPITRE XXI. + +_Un nouveau personnage._ + + +«Vous approchez de l'âge où l'on doit prendre un état, me dit un soir +madame de Sponasi, et vous connoissez assez le monde pour choisir +vous-même. Quels sont vos projets, Frédéric?» + +«Madame, je n'en ai aucun.--Tant pis; il faut qu'un homme tienne à +quelque chose. Je sais bien que souvent on engage sa liberté à des +convenances; mais il est triste de vieillir sans avoir rien fait pour +les autres ni pour soi.--Songez à ma position, madame; j'ignore qui je +suis, et l'on m'en fera le reproche si je cherche à me +distinguer.--Pauvre enfant!--L'état militaire auroit été fort de mon +goût; mais il faut un nom pour avancer en temps de paix: s'il n'en est +pas toujours de même pendant la guerre, convenez qu'il est bien cruel +d'attendre son avancement du plus grand malheur qui puisse affliger +l'humanité.--Je ne veux pas du service; cela vous éloigneroit de moi, et +je prétends que vous ne me quittiez jamais. Je n'en puis pas dire +autant, Frédéric; je vous laisserai seul quelques jours, bientôt +peut-être.--Ah! madame, par pitié pour moi, ne parlons pas du seul +événement qu'il me serait impossible de supporter.--Mon ami, le temps +approche, je le sens: mon courage s'affoiblit; et si vous saviez toutes +les réflexions que je fais, vous seriez bien étonné. Ne vous +appercevez-vous pas que ma gaieté n'est plus que factice?--Votre bonté +est toujours la même.--Vous évitez de me répondre; vous craignez de +m'affliger. Eh bien! revenons à notre conversation. L'étude des lois +vous conviendroit-elle?--Non, madame; je sens qu'il me seroit impossible +de sacrifier sans cesse mon opinion au respect des formes, et je +redouterois de m'en affranchir, dans la crainte de +m'égarer.--Auriez-vous de la répugnance à suivre la carrière +diplomatique?--C'est à quoi je n'ai jamais pensé.--À mon avis, c'est le +seul parti qui vous convienne. Avec des talens, vous pourrez obtenir de +la considération, et j'espère vous laisser entouré d'amis qui vous +appuieront. Mon enfant, pour acquérir des lumières, il faut avoir un but +fixe: sans cela, on passe alternativement d'un sujet à un autre; on +effleure tout, on ne sait rien. Étudier les moeurs, les lois, les +intérêts des nations, c'est, pour un homme de votre âge et qui a de +l'intelligence, se préparer des moyens d'avancement si l'on a de +l'ambition, ou des jouissances pour le temps où l'on n'a plus que celles +de la vanité. En un mot, je ne desire rien tant que de vous voir former +des projets pour l'avenir, et celui-là me paroît digne de vous. Il est, +dans la diplomatie, des places où il faut un nom: il en est d'autres où +les talens seuls sont estimés, parce qu'ils sont nécessaires; c'est là +qu'il faut tourner toutes vos vues. Ne réussiriez-vous pas, vous n'aurez +point perdu votre temps, puisque vous aurez augmenté vos connoissances. +Êtes-vous de mon sentiment?--Oui, madame.--Parmi mes parens, il en est +un qui peut vous guider, et auquel je vous recommanderai.--M. de +Miralbe? m'écriai-je.--Oui, Frédéric.--Mais, madame, vous ne l'estimez +pas.--Écoutez, mon ami: je n'estime pas son caractère, sans doute; mais +son esprit, cela est différent. Je serois plus difficile que mon siècle +en ne rendant pas justice à son mérite. S'il vous apprend comment il +faut se conduire quand on a de grands intérêts à débattre avec les +hommes, je vais, en vous le montrant tel qu'il est, vous apprendre +comment vous devez traiter avec lui. + +«M. de Miralbe est méchant, intéressé, et ne vante les vertus que parce +qu'elles mettent presque toujours ceux qui les pratiquent dans la +dépendance de ceux qui osent s'en affranchir; mais comme il a senti +qu'on ne va jamais à son but qu'avec une réputation qui impose, il a +travaillé à en acquérir une entièrement opposée à son caractère: aussi +passe-t-il pour être bon, désintéressé et vertueux. En approfondissant +les hommes, il a appris à les mépriser; cependant il est généralement +reconnu comme un des plus ardens défenseurs des droits de l'humanité. +Despote orgueilleux dans l'intérieur de sa famille, il se passionne en +public pour tout ce qui tient à la liberté, et de la même main dont il +traçoit son ouvrage contre les coups d'autorité, il écrivoit aux +ministres pour obtenir des lettres-de-cachet contre ses ennemis. Il fit +renfermer sa femme, et la laissa mourir dans un couvent; il lui devoit +toute sa fortune. Cependant il sut mettre le public de son côté, en +étouffant les cris de sa victime: la malheureuse perdoit tout; c'étoit +lui que l'on plaignoit. Quand son fils fut en âge de lui demander compte +des biens de sa mère, il le força de fuir sa patrie, dans la crainte de +perdre sa liberté, et le public s'attendrit encore sur le sort d'un +homme qui, avec tant de vertus, trouvoit ses plus grands ennemis dans sa +famille. Une de ses filles disparut à l'âge de cinq ans. On ignore les +détails secrets d'un si étrange événement; mais comme rien ne peut +constater ni son existence ni sa mort, cette incertitude met M. de +Miralbe dans la position de faire la loi à son fils, en paroissant +seulement défendre les droits de la fille qu'il a perdue, mais que son +coeur paternel espère retrouver un jour. De tous mes héritiers, c'est le +seul que je craigne pour les autres; mais je compte faire mes +dispositions de manière à le contraindre à respecter mes dernières +volontés.» + +«En vérité, madame, cet homme me fait trembler, et je craindrais +d'acquérir des talens dont on peut faire un emploi si dangereux.» + +«Ses vices ne tiennent pas à ses lumières, mon cher Frédéric; ils +tiennent à son coeur. Si les méchans deviennent plus dangereux à mesure +qu'ils s'éclairent davantage, l'homme sensible, au contraire, gagne en +vertus à proportion des connoissances qu'il accumule. M. de Miralbe +pourroit employer mille moyens secrets pour vous perdre si vous nuisiez +à ses projets; mais jamais il ne cherchera à corrompre votre caractère. +Il seroit désespéré de trouver son égal; et plus vous lui paraîtrez +sincère et juste, plus il vous maintiendra dans des dispositions qui lui +donnent sur vous l'avantage que celui qui dissimule a sur celui qui se +livre avec confiance.» + +«Mais, madame, avec tant de vices, comment a-t-il pu tromper le public +au point d'obtenir une réputation contre laquelle personne n'oseroit +s'élever maintenant?» + +«Comment, Frédéric? avec de l'esprit. Le temps est passé où l'on jugeoit +les hommes par leurs actions; on ne les juge plus que par leurs +discours. D'ailleurs M. de Miralbe n'oublie rien de ce qui peut le faire +envisager sous l'aspect le plus favorable. Vous connoissez madame de +Valmont, sa nièce?» + +«Oui, madame.» + +«Eh bien! il ne s'intéressa point à elle quoiqu'elle fût restée +orpheline presque en naissant, et qu'il fût son tuteur: mais quand il +craignit que sa conduite envers sa femme et son fils ne rappelât la +disparition de sa fille, il se plaignit par-tout de l'abandon dans +lequel il se trouvoit, abandon affreux pour un coeur aussi tendre que le +sien; il étouffa de caresses madame de Valmont, donna le nom de fils +adoptif à son mari; et les fixant tous deux près de lui, il entendit +aussitôt ses sociétés faire l'éloge de sa sensibilité, et tonner contre +l'épouse et le fils ingrats qui avoient déchiré son ame.» + +J'avois bien envie de demander à ma bienfaitrice ce qu'elle pensoit de +madame de Valmont; je ne l'osai pas: j'aurois craint qu'elle ne +s'apperçût de ma satisfaction, si elle en avoit dit du bien; j'aurois +craint davantage encore de me trahir, si elle en eût dit du mal. Madame +de Valmont venoit souvent à l'hôtel; je la voyois alors, je causois avec +elle: mais chaque fois que je m'étois présenté pour lui rendre visite, +on m'avoit refusé sa porte. De toutes les parentes de madame de Sponasi, +elle étoit la seule qui agît ainsi avec moi: comme elle jouissoit d'une +réputation intacte, quoiqu'elle fût extrêmement belle, je m'étois +persuadé qu'elle s'étoit apperçue que je l'aimois, et que ce motif lui +paroissoit suffisant pour éviter de me recevoir. Je me promettois sans +cesse de l'oublier; mais renouveler souvent une semblable promesse, +c'est avouer l'impossibilité de la remplir. Lorsque je me trouvois avec +madame de Valmont, je ne pouvois me plaindre d'elle: au contraire, +quelquefois même j'avois vu ou cru voir quelques distinctions dans les +politesses que l'usage autorise; j'avois remarqué ou cru remarquer que +ses yeux étoient volontiers fixés sur moi: mais quand on aime, on doute, +on croit avec la même facilité. Son mari étoit laid, maussade et jaloux; +c'étoit un motif d'espérance: mais elle me refusoit sa porte, et c'étoit +un motif de désespoir. + +Je saisis avec empressement l'occasion de me lier avec M. de Miralbe, +puisque cette liaison m'offroit un sûr moyen de me rapprocher de madame +de Valmont. M. de Miralbe parut enchanté de se rendre utile à ma +bienfaitrice. Ainsi les difficultés s'applanirent d'elles-mêmes. Il +m'assigna deux matinées par semaine pour travailler avec lui, et me pria +obligeamment de disposer de sa maison comme de la mienne, dans tous les +autres momens où elle me seroit agréable; ce que je n'eus garde de +refuser. Il employa d'abord beaucoup d'adresse pour savoir qui j'étois: +mais il étoit au-dessus de sa politique de m'arracher un secret que +j'ignorois moi-même; il y renonça. Quoique depuis nous ayons été ennemis +mortels et déclarés, par des motifs qui tiennent à l'époque la plus +intéressante de ma vie, je conviendrai toujours avec plaisir que je lui +dois beaucoup; il me traça une marche simple et sûre pour profiter de +ses conseils; il m'indiquoit les ouvrages que je devois étudier, +m'obligeoit à lui en rendre compte par écrit, m'accoutumoit à convenir +de mes erreurs sans m'humilier, et à recevoir des éloges sans vanité. On +peut dire de lui comme de Socrate, qu'il éteignoit l'amour propre en +excitant sans cesse le désir d'apprendre; mais, de sa part, ce n'étoit +pas dans l'intention de devenir meilleur. + + + + +CHAPITRE XXII. + +_Les principes._ + + +Madame de Valmont avoit des principes; on ne pouvoit pas l'ignorer, car +elle le répétoit sans cesse; et c'est une terrible chose que les +principes. Quand il lui fut impossible de ne pas se trouver souvent avec +moi, elle s'arma d'une sévérité désespérante pour un pauvre soupirant. +Je suis assez hardi de mon naturel; mais quel est l'homme qui ne +devienne timide quand il a le malheur d'aimer une femme qu'il respecte, +ou de respecter une femme qu'il aime? Emporté par l'amour, je balbutiai +pourtant une déclaration; madame de Valmont m'objecta ses principes qui +ne lui permettoient pas de me répondre: je fus au désespoir; mais je lui +témoignai tant d'attachement, qu'elle m'avoua que depuis long-temps elle +étoit sensible à ma tendresse, ajoutant que cet aveu ne serviroit qu'à +nous rendre tous les deux plus à plaindre, parce qu'elle mourroit plutôt +que de manquer à ses principes. On est bien fort quand on est sûr d'être +aimé; je le devins tant, qu'à la fin madame de Valmont me rendit +heureux. «On m'a donné un époux sans me consulter, me dit-elle alors; je +ne lui dois rien: vous êtes l'époux de mon choix, c'est à vous que je +dois tout; comptez sur une constance à la fois fondée sur mon amour et +sur mes principes.» + +Malheureusement les principes de M. de Valmont n'étoient pas ceux de son +épouse; il soupçonna ce qui étoit réellement, et l'emmena à la campagne. +Je fus très-affligé: elle le fut, s'il est possible, encore davantage; +et cette séparation nous exalta la tête au point de nous mettre dans la +disposition de faire la plus grande folie. Nous nous écrivions, et, dans +chaque lettre, madame de Valmont me reprochoit de l'abandonner à son +tyran. + +«Vous connoissez assez mes principes, mon cher Frédéric, pour juger de +ce que je souffre loin de vous, et combien il m'en coûte pour vivre près +de celui que je déteste. Je ne peux supporter ses caresses. Si vous +m'aimiez comme je vous aime, vous trouveriez bien les moyens de +m'arracher à cette affreuse situation.» + +Le moyen que nous trouvâmes, fut que madame de Valmont reviendrait à +Paris, en promettant à son époux de ne plus me revoir: condition à +laquelle elle ne souscrivoit que par pitié pour son injuste jalousie; +car, pour elle, elle se croyoit au-dessus de toute justification; qu'une +fois à Paris, nous assignerions nos rendez-vous dans un logement loué +sous le nom de sa femme-de-chambre; et comme chaque jour les principes +de madame de Valmont s'opposoient à ce qu'elle se partageât entre deux +hommes, nous décidâmes que nous disposerions tout pour fuir ensemble +dans le pays étranger. «Quand on a cédé à l'amour, m'écrivoit-elle, on +ne peut se justifier à ses propres yeux qu'en lui sacrifiant tout ce qui +n'est pas lui. L'excès des passions en est la seule excuse: voilà mes +principes, mon cher Frédéric; c'est à vous d'en assurer l'exécution.» + +Elle revint bientôt; je ne la vis plus chez son mari, mais nos +rendez-vous n'en étoient que plus sûrs. Le projet de fuir avec elle ne +m'avoit paru délicieux que de loin; plus elle me pressoit de l'exécuter, +plus je sentois que je me perdois sans ressources. S'il n'eût été +question que de moi, peut-être n'aurois-je pas balancé: mais abandonner +ma bienfaitrice dans un moment où sa santé déclinoit visiblement; +enlever une de ses parentes; mériter son indignation, et, ce qui étoit +pis, la livrer à la douleur; tromper mon pauvre Philippe, à qui j'avois +tant d'obligations, voilà ce qui étoit au-dessus de mon courage. Ces +réflexions me rendirent triste: madame de Valmont s'en apperçut, elle +voulut en savoir la cause; et moi, qui ne demandois qu'à lui ouvrir mon +coeur, je m'empressai de lui apprendre ce qui s'y passoit. Loin de +respecter une douleur si légitime, et qui me déchiroit sans rien ôter à +mon amour, elle se plaignit de s'être livrée à un homme sans principes, +à qui elle avoit tout sacrifié, et qui mettoit sa réputation, son +bonheur, en balance avec les pleurs d'une vieille femme. «Quand on aime, +l'univers entier disparoît; la fortune, la reconnoissance, les titres, +l'amitié, tout s'anéantit». Si elle ne considéroit qu'elle, la pauvreté +lui paroîtroit délicieuse avec son amant: mais, par égard pour moi, elle +avoit résolu d'emporter ses diamans et tout ce qu'elle avoit de +précieux. Elle s'étoit accoutumée à l'idée de ne vivre que pour son +amant; rien que la mort ne pourroit l'y faire renoncer: mais si j'avois +la barbarie de lui ouvrir les portes du tombeau, je n'aurois pas la +satisfaction de l'y voir descendre. Dès ce moment, elle me défendoit de +la voir: il lui en coûteroit sans doute; mais elle me prouveroit qu'il +n'étoit pas dans ses principes... + +La colère l'empêcha d'achever: je voulus l'appaiser, je lui promis de +n'avoir d'autres volontés que les siennes; elle fut inflexible, et nous +nous quittâmes si fort en fureur tous les deux, qu'il étoit facile de +prévoir que nous ne serions pas long-temps à nous raccommoder. Hélas! +c'est ce qui nous arriva. Après plusieurs lettres que je lui fis +remettre par l'entremise de sa femme-de-chambre, qui étoit seule dans la +confidence et qui devoit l'accompagner, nous eûmes une entrevue; la paix +fut signée, et notre fatal départ en devint le premier article. Il fut +arrêté qu'elle partiroit un jour avant moi, sous le prétexte d'aller +voir une de ses amies dont la terre se trouvoit sur la route que nous +voulions suivre; qu'elle y coucheroit effectivement; que de là elle +écriroit à son mari pour lui apprendre qu'elle ne reviendroit que deux +jours après. Étant avec sa femme-de-chambre, des domestiques et des +chevaux de sa maison, rien ne paraîtroit moins suspect. Le jour qu'elle +auroit quitté Paris, j'aurois soin de venir chez M. de Miralbe, et, sans +affectation, de me montrer par-tout où j'aurois l'espérance de +rencontrer M. de Valmont. La nuit même, je partirois en poste dans une +berline: à une heure fixe et à un endroit indiqué, je la rencontrerois, +à pied, avec sa femme-de-chambre; elles monteroient dans ma voiture; et +tandis qu'on chercheroit madame de Valmont chez son amie, que cette amie +écriroit à M. de Valmont, que M. de Valmont perdroit du temps à +délibérer pour savoir que penser et que faire, nous serions déjà hors de +toute poursuite. Je devois envoyer les effets que je voulois emporter, +dans le logement qui servoit à nos rendez-vous; elle y feroit également +porter les siens: c'est là que la voiture qui devoit me transporter se +trouveroit; c'est de là que je partirois, pour éviter tous les obstacles +que je pourrois rencontrer dans l'hôtel de madame de Sponasi. Nous +prîmes jour au surlendemain; et, pour éviter les soupçons, il fut décidé +que nous ne nous reverrions plus à Paris. Nous passâmes la soirée +entière ensemble: jamais madame de Valmont ne fut si caressante; jamais +elle ne s'applaudit tant de voir luire enfin le jour où elle pourroit +vivre sans manquer à ses principes. + +J'aurois voulu pouvoir avancer et retarder le temps; j'aurois desiré que +l'amour chassât la réflexion, ou que la réflexion brisât les charmes de +l'amour: mais j'étois destiné à souffrir tous les tourmens d'une ame +déchirée par les remords, sans que les remords pussent m'arrêter sur le +bord de l'abîme. Je frémissois à l'idée d'abandonner ma bienfaitrice. La +dernière soirée que je passai avec elle, chacune de ses paroles devint +pour moi un reproche si cruel, qu'il me fut impossible de lui cacher mon +émotion. Me voyant agité, pâle et attendri, elle s'imagina que j'étois +malade; et l'inquiétude que cette idée lui donna fut si vive, qu'elle me +prodigua les soins les plus empressés. C'étoit augmenter mes +souffrances. Elle me força de me retirer dans mon appartement, fit venir +Philippe, lui recommanda de ne point me quitter qu'il ne m'eût vu plus +tranquille, d'envoyer chercher les médecins si cela paroissoit +nécessaire, et sur-tout de lui faire savoir de mes nouvelles de quart +d'heure en quart d'heure. «Soyez docile à tout ce qu'on exigera de vous, +mon cher Frédéric, me dit-elle en m'embrassant; et songez que soigner +votre santé, c'est prolonger mon existence». Je fus au moment de tomber +à ses pieds, de lui avouer les combats qui se passoient en moi; mais +l'idée de madame de Valmont trahie, abandonnée, m'arrêta, et je suivis +Philippe. + +Je me sentis soulagé en perdant de vue ma bienfaitrice. Ce qui suspendit +en partie mes regrets, fut la nécessité de dissimuler pour empêcher +Philippe de s'établir la nuit entière auprès de mon lit: c'étoit cette +nuit même, à deux heures, que je devois quitter l'hôtel pour n'y plus +rentrer. Dissimuler avec Philippe étoit cependant bien difficile: je +l'aimois beaucoup, et je ne pouvois penser à l'idée de le quitter sans +être anéanti; mais je le trouvai si calme sur ma santé, je le vis même +plaisanter de si bonne grace sur l'inquiétude de ma bienfaitrice, que je +me sentis piqué contre lui. J'aurois été contrarié qu'il me crût malade; +je lui en voulois de ne pas le croire: car enfin je souffrois mille fois +plus que si je l'eusse été, et ma figure annonçoit assez que j'éprouvois +quelque chose d'extraordinaire. Sa tranquillité révolta mon amour +propre, et l'amour propre blessé éteignit la reconnoissance. Ô mortels! +que votre coeur est bizarre! + +«Enverrai-je chercher le médecin? me dit-il en souriant. Comment vous +trouvez-vous, monsieur?--Beaucoup mieux, Philippe, et je ne conçois pas +ce qui a pu alarmer madame de Sponasi. Il est vrai que j'ai été un +moment prêt à perdre connoissance, mais cela n'est plus rien.--Je m'en +doutois; et si vous faisiez bien, pour la rassurer entièrement, vous +descendriez chez elle.--Oh! non», m'écriai-je avec plus de vivacité que +de prudence. Je sentis le tort de cette exclamation; mais il n'y prit +pas garde: cela me parut d'autant plus étonnant, que j'aurois pu dire +comme madame de Sponasi: «Cet homme s'est fait une telle étude de mon +caractère, qu'il devine toutes mes pensées.» + +Je l'engageai à aller lui-même lui donner de mes nouvelles; il y +consentit. Quand je fus seul, je méditai si je ne sortirais pas à +l'instant de l'hôtel; mais c'eût été redoubler l'inquiétude de ma +bienfaitrice, à qui on ne manqueroit pas d'apprendre que j'étois dehors. +Je préférai d'attendre qu'elle fût couchée; d'ailleurs je voulois +laisser pour elle une lettre, dans laquelle, sans chercher à m'excuser, +j'espérois la convaincre que je pouvois être coupable, mais que je ne +serois jamais ingrat. J'entendis Philippe revenir, et je me mis à mon +piano, sans autre motif que de lui persuader que je n'avois pas besoin +de ses soins. Il voulut entamer la conversation; je me plaignis d'avoir +mal à la tête, et je me mis au lit. Il me souhaita une nuit tranquille +avec un air d'ironie qui me choqua, et il sortit. + +À peine fus-je seul, que je m'habillai tel que je devois l'être pour mon +voyage; je me jetai sur un fauteuil, où je restai dans la même attitude +jusqu'à une heure du matin. Je pensois à la lettre que je voulois écrire +à ma bienfaitrice; je sentois ma poitrine se gonfler, et mes larmes +couler avec abondance. L'horloge se fit encore entendre; je n'avois plus +qu'une demi-heure. J'écrivis, je cachetai mon billet; je pris mes +pistolets, mon couteau de chasse, et, descendant les escaliers avec +autant de précaution que de vitesse, j'arrivai à la loge du Suisse, et +je lui criai tout bas de m'ouvrir la porte. + +«Non, monsieur.--Est-ce que vous ne m'entendez pas, Lekman? C'est moi +qui veux sortir.--Oui, monsieur--Eh bien! ouvrez donc.--Non, +monsieur.--Lekman, vous m'impatientez.--Ce n'est pas ma faute, +monsieur.--Je veux sortir.--Monsieur, j'ai reçu ordre de n'ouvrir pour +personne.--Cet ordre ne me regarde pas.--Si, monsieur, vous +particulièrement.--Cela est impossible, Lekman; vous êtes ivre.--Non, +monsieur.--Morbleu! ouvrez, vous dis-je, ou vous le paierez sur votre +tête.--Je n'ai pas les clefs.--Vous n'avez pas les clefs!--Non, +monsieur.--Où sont-elles donc?--Dans la chambre de M. Philippe». Je +n'eus plus la force de proférer une parole. + +Mon projet est découvert, pensois-je en me promenant dans la cour avec +une agitation qu'il m'est impossible de rendre; et voilà pourquoi +Philippe étoit si tranquille. Que deviendrai-je? Eh bien! puisqu'il sait +tout, je n'ai plus de ménagemens à garder: montons chez lui; et, +dussé-je y périr, je le forcerai à me rendre ma liberté. + +Pour aller à son logement, il falloit passer devant mon appartement: les +portes en étoient restées ouvertes; et, dans le même fauteuil que +j'occupois deux minutes auparavant, je vis Philippe tenant la lettre que +j'avois laissée pour madame de Sponasi; il l'avait décachetée, il la +lisoit. Ce trait de hardiesse n'étoit pas propre à calmer ma fureur; +aussi, par un mouvement plus prompt que la pensée, je me jetai sur lui, +et, le saisissant d'une main, tandis que de l'autre je lui présentois un +de mes pistolets, je m'écriai: «Philippe, les clefs, ou vous êtes mort, +et moi aussi». Il pâlit, et ne me répondit pas. «Philippe, sauvez-vous, +sauvez-moi, m'écriai-je avec plus de force; les clefs, ou le désespoir +seul guidera ma main.--Monsieur, pensez-vous...--Les clefs Philippe, +les clefs, répétai-je en armant mon pistolet.--Eh bien! malheureux, +dit-il en se levant et en découvrant sa poitrine, osez me percer le +sein, je suis votre père». Au feu brûlant qui me dévoroit, je sentis +tout-à-coup succéder un froid mortel, et je tombai sans connoissance. + + + + +CHAPITRE XXIII. + +_Je m'en étois quelquefois douté._ + + +Il faisoit grand jour quand j'ouvris machinalement les yeux; je me +trouvai dans mon lit, et je vis autour de moi madame de Sponasi, +Philippe, deux domestiques et autant de médecins. J'essayai de parler; +madame de Sponasi me le défendit. Il fallut obéir: aussi-bien aurois-je +été très-embarrassé de savoir que dire; toutes mes idées étoient +bouleversées. Je remarquai que Philippe avoit la main gauche enveloppée +d'un taffetas noir. Je crus me rappeler qu'au moment où je perdis +connoissance, j'avois entendu le bruit d'un pistolet; je me souvins que +celui que je tenois étoit armé: cette idée me fit une telle impression, +que je retombai dans l'accablement. Il fut d'autant plus affreux, qu'il +ne me priva pas entièrement de la faculté de réfléchir. Il dura trois +jours: on peut juger de ce que je souffris. + +Soit l'effet des remèdes, ou celui de la nature, je repris bientôt assez +de forces pour faire cesser les craintes que mon état avoit données. Le +premier moment où je me trouvai seul avec Philippe, je lui demandai en +tremblant par quel accident il se trouvoit blessé; il me serra dans ses +bras avec attendrissement, et s'écria: «C'est de la main de celui pour +qui je donnerois tout mon sang». J'allois répondre quand je vis entrer +ma bienfaitrice; je me tus. + +Elle me parla de ma santé, et ne voulut point souffrir que je +m'occupasse de la sienne; cependant je la trouvois changée à un point +qui m'alarmoit. «Maintenant que vous allez mieux, me dit-elle, je vais +penser à me rétablir. Vous m'avez fait bien du mal, Frédéric, plus de +mal que vous ne pouvez vous l'imaginer; mais je vous le pardonne. +Évitons toute explication, jusqu'au moment où nous serons en état de la +supporter. Si je ne viens plus dans votre appartement, n'en soyez pas +inquiet; c'est par ménagement pour vous plus que pour moi. Calmez-vous, +mon enfant; répétez-vous sans cesse que tout est pardonné, et prenez +pitié de votre malheureuse... amie». Elle sortit, appuyée sur le bras de +Philippe, qui revint presque au même instant. + +J'étois dévoré de remords et d'inquiétudes; j'aurois provoqué une +explication entière, dût-elle entraîner l'arrêt de ma mort: Philippe +vouloit la retarder, dans la crainte de me voir retomber encore dans +l'état qui l'avoit tant alarmé; mais je lui persuadai, et cela étoit +vrai, qu'il n'y avoit pour moi rien de plus dangereux que l'incertitude. +Il s'assit près de mon lit, et me parla en ces termes: + +«Je vous demande en grace de m'écouter sans m'interrompre; c'est la +seule condition que je mette à la complaisance avec laquelle je me prête +à vos desirs. Vous vous rappelez, monsieur...--Ce titre me fait mal, lui +dis-je; nommez-moi Frédéric, ou je croirai que j'ai perdu votre amitié. +Hélas! je ne l'ai que trop mérité. C'est moi, je n'en doute pas, qui +vous ai blessé. Philippe... mon père, me pardonnez-vous?--Est-il vrai +que vous m'aimiez encore?--Mille fois plus que jamais.--Vous ne +rougissez pas de votre naissance?--Je ne rougis que du crime que j'ai +été au moment de commettre.--Et si l'imprudence que j'ai faite en vous +révélant un secret que je devois taire au péril de ma vie, vous prive +des bienfaits de madame de Sponasi?--Ma conduite envers vous la forcera +à me conserver son estime.--Frédéric, j'ai tremblé de perdre votre coeur; +maintenant que je suis sûr de vous, je mets à l'oubli du passé une +condition qui eût été pour moi le coup de la mort, si vous l'eussiez +demandée le premier. Promettez-moi de vous y soumettre.--Quelle qu'elle +soit, je fais serment de l'accomplir.--Eh bien! jurez que jamais vous ne +m'appellerez votre père.--Cela est impossible.--Songez, Frédéric, aux +conséquences de votre refus. Si vous refusez de m'obéir dans cette +circonstance importante, dès demain je fuis sans que jamais vous +puissiez savoir ce que je serai devenu; ou un éternel adieu, ou une +soumission entière à ce que j'exige de vous». Je gardai le silence. +Philippe me prit la main, et continua. + +«Mon cher Frédéric, il y a dans votre obstination plus d'orgueil que +d'amitié: un excès d'amour-propre peut seul vous engager à braver la +fortune et les préjugés pour avouer votre père, quand il est de son +intérêt et du vôtre qu'il reste à jamais inconnu. Si vous eussiez rougi +de moi, je m'éloignois; si vous me nommez, je vous fuis. Répondez: quel +est votre devoir en ne consultant que l'obéissance? que devez-vous faire +en n'écoutant que votre sensibilité? Qu'importe après tout le titre que +vous me donnerez? je n'en veux qu'un, c'est celui de votre ami, lorsque +nous serons seuls; devant les étrangers, soyez persuadé que vous ne +m'appellerez jamais Philippe sans que mon coeur ne me dise tout ce que ce +nom signifie pour vous. J'ajouterai une considération bien puissante: +le repos de votre bienfaitrice tient essentiellement au serment que +j'exige de vous.--Hé bien! je cède, lui dis-je, et je vous jure que vous +ne serez jamais que mon ami.--Soyez-le toujours, me répondit-il en +m'embrassant, et mon sort sera encore digne d'exciter l'envie de la +plupart des pères.» + +Philippe raisonnoit juste en disant que je mettois de l'orgueil dans la +volonté de l'avouer pour mon père: par vanité, j'en rougissois; par +orgueil, j'étois prêt à renoncer pour lui à toutes mes sociétés et aux +espérances que l'homme le plus modeste jette quelquefois dans l'avenir. +Le sacrifice étoit grand, et ne pouvoit être payé que par la +satisfaction de l'avoir rempli. Il est certain que j'aurois, sans +hésiter, tout risqué plutôt que de l'abandonner; mais je dois dire avec +la même franchise qu'il me fit plaisir en exigeant de moi une promesse +que j'avois cependant de la peine à faire. Il y avoit dans mes sentimens +une contradiction plus facile à deviner qu'à définir. + +Philippe me pria de nouveau de ne point l'interrompre. + +«Vous vous rappelez, mon cher Frédéric, le moment où la crainte de vous +voir commettre un parricide, me força de vous nommer votre père; vous +perdîtes connoissance. En tombant, le pistolet que vous aviez armé +partit, et me blessa, mais assez légèrement.--Ne me trompez-vous pas, +mon... ami? vous avez l'air d'avoir beaucoup souffert.--Ce n'est point +de ma blessure; car je ne m'en suis apperçu qu'au moment où, cherchant à +vous donner des secours, je vous ai vu couvert de sang. Dans mon effroi, +je crus que c'étoit le vôtre qui couloit, et mes cris, autant que le +bruit du pistolet, attirèrent dans votre appartement une partie des +domestiques. L'inquiétude et la curiosité perçoient sur toutes les +figures; cette curiosité, si dangereuse sous tant de rapports, me rendit +la présence d'esprit nécessaire dans la circonstance où je me trouvois. +Je vous fis déshabiller, mettre au lit; j'envoyai chercher les médecins, +et je vous donnai, en attendant leur arrivée, tout ce que je crus propre +à rappeler votre connoissance. Ce fut inutilement: vous ne sortîtes de +votre évanouissement qu'avec le délire d'une fièvre brûlante. Pour +éloigner les soupçons, j'eus la précaution de dire qu'en jouant avec vos +pistolets, vous m'aviez blessé, et que la frayeur vous avoit jeté dans +l'état où vous étiez. Votre habit de voyage, votre scène chez le Suisse, +le soin que j'avois pris de m'emparer des clefs, ont, j'en suis +persuadé, fait douter de la vérité de mon récit; mais il suffisoit +d'arrêter les questions, et l'on ne s'en permit plus. + +«Madame de Sponasi avoit entendu de la rumeur; et les divers rapports +parvenus jusqu'à elle l'avoient mise dans un état que vous aurez peine à +vous figurer. On m'avertit qu'elle demandoit à me voir; mais il m'étoit +impossible de vous quitter: elle vint elle-même dans votre appartement, +au moment où les médecins arrivoient. Sa pâleur, son effroi, les soins +qu'elle vous prodiguoit lorsqu'elle-même avoit à peine la force de se +soutenir, pouvoient trahir son secret: je la suppliai en grace de +descendre chez elle; elle s'obstina à rester près de vous: je lui fis +comprendre du moins qu'elle devoit déguiser sa douleur; mais elle vous +auroit volontiers avoué publiquement pour son fils, si elle eût pu, par +cet aveu, obtenir la certitude de votre existence.» + +Quoique je fusse, depuis quelques heures, persuadé que madame de Sponasi +étoit ma mère, c'étoit la première fois qu'on me le disoit d'une manière +qui ne laissoit plus aucun doute: aussi éprouvai-je une agitation si +forte, que je fis signe à Philippe de s'arrêter. + +«Volontiers, me dit-il, remettons à demain notre conversation. Je vous +dois beaucoup de détails, et je vous les donnerai avec la plus grande +franchise. N'êtes-vous pas curieux cependant de savoir ce qu'est devenue +madame de Valmont?--Qu'elle soit heureuse, et que nous ne nous revoyions +jamais: c'est tout ce que je desire. Est-elle de retour à Paris?--Oui, +mon cher Frédéric; et comme on a envoyé très-régulièrement savoir de +vos nouvelles de la part de M. de Miralbe, elle ne peut ignorer qu'une +maladie violente a formé un obstacle à votre départ: ainsi vous êtes +libre dans la conduite que vous tiendrez avec elle à l'avenir.--Il me +semble que le remords est attaché à son nom quand on le prononce devant +moi: que seroit-ce donc si je la voyois? Encore un mot, mon ami; puis-je +savoir comment vous avez connu mes projets?--Par un abus de confiance +que l'amitié et les liens qui m'attachent à vous rendent à peine +excusable. Lorsqu'il fut décidé que vous auriez un logement à l'hôtel, +je fis faire de doubles clefs de tous les meubles fermans qui sont dans +l'appartement qui vous étoit destiné. Votre correspondance avec madame +de Valmont m'apprit l'arrangement fait entre vous. Je vous guettai; je +sus où l'on portoit vos effets: je pris des informations si détaillées, +qu'il ne me fut pas possible de douter du moment de votre départ, +indiqué d'ailleurs suffisamment par l'heure pour laquelle les chevaux +avoient été demandés. J'ai concerté mes mesures en conséquence; vous +savez quelles en furent les suites.» + +Philippe me quitta; mais il eut la précaution de faire tenir dans ma +chambre des gens qui servoient moins à veiller à mes besoins qu'à +troubler la solitude qu'il redoutoit pour moi. Je ne sais si cela étoit +bien nécessaire; mon imagination n'avoit pas assez de ressorts pour me +tourmenter: soit foiblesse de corps ou fatigue d'esprit, j'étois trop +indifférent sur mon sort pour faire aucune réflexion. + + + + +CHAPITRE XXIV. + +_Histoire de Philippe._ + + +Le lendemain, quand Philippe vint s'informer de ma santé, je lui +témoignai le désir de connoître les détails qu'il m'avoit promis. +L'indifférence qui m'engourdissoit lorsque je me trouvois seul ou avec +des étrangers, disparoissoit aussitôt qu'il étoit avec moi. + +«Avant de vous apprendre ce qui s'est passé pendant les trois jours où +vous avez été sans connoissance, je veux vous mettre à même de juger +ceux auxquels vous devez la vie: vous apprécierez mieux les motifs qui +me forçaient à garder le silence. Malheureusement je l'ai rompu; plus +malheureusement encore, madame de Sponasi ne l'ignore pas.» + +«Ô ciel! m'écriai-je en tremblant, elle sait que ma naissance n'est plus +un secret pour moi! Et quel parti croyez-vous qu'elle prendra, mon ami?» + +«J'ai été trop occupé de vous pour chercher à approfondir ce qui se +passoit en elle; je doute cependant qu'elle ait pris une détermination +positive: mais elle souffre; et son secret révélé, plus encore sans +doute la crainte de vous perdre, ont produit un tel effet sur elle, +qu'elle est devenue dévote. Ce qui ajoute à ses tourmens, elle n'ose +l'avouer à personne, pas même à moi.» + +Philippe garda le silence, et parut absorbé dans ses réflexions; j'étois +accablé des miennes. + +«Elle vous aime beaucoup, me dit-il, et ne pourra que difficilement se +résoudre à vous séparer d'elle. Quels que soient les événemens, mon cher +Frédéric, je vous resterai: tout ce que je possède vous appartient.» + +«Ah! mon ami, ce n'est point la fortune que je regretterois; c'est +l'amitié de ma.... bienfaitrice, perdue par ma faute. Que j'ai de +reproches à me faire! et par quelle fatalité faut-il que j'aie troublé +le repos du reste de sa vie, quand il est vrai que je donnerois la +mienne pour son bonheur.... et le vôtre!» + +Philippe m'exhorta à prendre courage, me promit de chercher à lire dans +l'ame de ma bienfaitrice, et de ne pas me déguiser la vérité, quelle +qu'elle fût. Il m'assura qu'elle s'informoit vingt fois le jour de moi +avec le plus vif intérêt; qu'il étoit persuadé que c'étoit uniquement +par ménagement pour elle-même qu'elle ne montoit plus me voir. + +«Et quel accueil vous fait-elle à vous? lui demandai-je.--Elle a paru +d'abord très-gênée avec moi: mais je lui ai témoigné beaucoup plus de +respect qu'à l'ordinaire; et quand elle a été convaincue que, loin de +chercher à tirer avantage d'une situation qui la rapprochoit de moi +(puisque le même objet nous occupoit également, et à un titre également +cher), elle a repris plus de confiance en elle. Sa fierté se révolte à +tout instant; ma soumission à ses moindres volontés la ramène bientôt à +sa bonté naturelle, et le soin que je prends de ne l'appeler que votre +bienfaitrice, de lui parler absolument comme si j'ignorois ce que vous +êtes et ce que je vous suis, lui paroît une complaisance dont elle me +sait gré intérieurement. J'évite avec plus de soin encore de lui laisser +soupçonner que ma conduite avec elle n'a pour but que de la disposer à +vous voir. Si elle s'y résout, elle voudra que vous soyez persuadé que +son coeur seul l'a décidée. En un mot, elle est jalouse de l'amitié que +vous me témoignez: je m'en suis apperçu depuis long-temps; et si elle +avoit la certitude que vous lui donnez la préférence sur moi, elle +pourroit encore connoître le bonheur. La crainte de l'humiliation +l'éloignera de vous; la crainte plus grande que votre sensibilité ne se +fixe toute entière sur un père qui ne vous abandonnera jamais, arrêtera +sa résolution: c'est la nature aux prises avec un orgueil si légitime, +qu'il faut la plaindre des combats qu'elle éprouve, la bénir si elle +vous ouvre les bras, et gémir, sans la condamner, si elle ne peut +consentir à vous voir.» + +«Ô Philippe! Philippe! m'écriai-je, je vous admire. Comment est-il +possible d'avoir un coeur aussi bon que le vôtre, un esprit aussi juste, +dans une position...? Pardon; j'oubliois...» + +«Écoutez-moi, mon cher Frédéric; je vais me montrer à vous tel que je +suis: j'ai besoin de votre amitié; jugez-moi; et si je la mérite, +qu'elle soit ma récompense.» + +«Je suis fils de laboureurs plus honnêtes que fortunés. Je n'ai jamais +connu ma mère; ma naissance lui coûta la vie: mais le ciel me donna le +plus tendre des pères; et c'est à mon respect pour lui, à ses caresses, +que je dois sans doute l'idée agréable que je m'étois faite de l'amour +paternel, avant d'éprouver par moi-même toute la force de ce sentiment. + +«La nature m'avoit doué de quelques agrémens et d'un peu d'intelligence; +mon père se les exagéra, et crut qu'il commettroit un crime s'il +m'ensevelissoit à la campagne. Il fit à mon bonheur à venir (du moins il +le croyoit) le sacrifice de sa tendresse, et je fus élevé loin de lui, +dans une pension où je reçus une éducation bien au-dessus de la fortune +qui m'étoit destinée. J'en profitai. Quand, dans les vacances, j'allois +voir mon père, il m'admiroit; et moi, par une vanité pardonnable à ma +jeunesse, je rougissois de la simplicité de ses moeurs. Plus j'avançai en +âge, plus je pris la vie rustique en aversion. Ce motif, plus qu'aucune +inclination, me fit consentir à prendre l'état ecclésiastique, et +j'entrai au séminaire, où mon père m'entretint avec beaucoup de +prodigalité. L'époque des passions arrivoit; je sentois mon sang +bouillonner, je pris le séminaire en horreur, et je pensois à obtenir de +mon père qu'il m'en laissât sortir, quand j'appris sa mort. J'allai à la +ferme qu'il faisoit valoir, et je fus bientôt convaincu que sa tendresse +pour moi l'avoit égaré dans ses projets. En mourant, il ne laissoit que +des dettes, toutes contractées pour mon éducation. J'avois alors +dix-neuf ans; je me trouvois, par ma vanité, au-dessus de tous les états +qui exigent du travail, et je n'en savois aucun. J'étois libre, et je +vins tenter la fortune à Paris. + +«Après y avoir vécu six mois d'une manière à la fois brillante, +misérable et scandaleuse; après avoir épuisé toutes les ressources +imaginables, je me décidai à entrer au service de madame de Sponasi, et +je vous laisse à penser combien il m'en coûta pour endosser la livrée, +moi qui me croyois du mérite, et qui en avois du moins plus qu'il n'en +faut pour un pareil emploi. + +«Ma santé avoit souffert des six premiers mois que j'avois passés à +Paris; elle revint bientôt, grâce à la vie tranquille que je menois. Je +m'apperçus que madame de Sponasi me distinguoit de mes camarades; je mis +tous mes soins à voler au devant de ses desirs. Plus d'une fois elle +m'avoit surpris un livre à la main; car je lisois par-tout, dans +l'antichambre, dans mon logement, dans son appartement même, quand je +m'y croyois seul. Elle le remarqua, me fit des plaisanteries, et bientôt +des questions sur les ouvrages qui m'occupoient. Mes réponses la +surprirent. Dès-lors elle me traita avec une bonté particulière; elle +causoit volontiers avec moi, ne s'offensoit point de la vivacité de mes +reparties: au contraire, elle y applaudissoit souvent. Quoiqu'elle eût +plus de quarante ans, elle étoit encore belle. L'espèce de familiarité +que la conversation avoit établie entre nous, l'intérêt qu'elle me +témoignoit, l'ambition et la violence des sens de ma part, trop de +confiance de la sienne, amenèrent un rapprochement que, deux mois +auparavant, nous ne prévoyions guère, et dont nous fûmes aussi surpris +tous les deux que si la foudre fût tombée devant nous. + +«C'est à mon fils que je parle; qu'il me dispense d'entrer dans des +détails, quoiqu'il n'en fût pas un qui ne servît à lui faire paroître sa +mère moins coupable. Si ce moment de la vie de madame de Sponasi étoit +jamais divulgué, il prouveroit que l'indépendance d'esprit qu'on décore +du nom de philosophie, ne convient point à un sexe dont toutes les +vertus reposent sur l'opinion. Quand une femme s'accoutume à traiter de +préjugés les lois que la société lui impose, l'instant de sa perte ne +dépend plus que de l'occasion; et moins cette occasion est prévue, plus +sa perte est assurée. Telle est l'histoire de madame de Sponasi. Elle +ne me craignoit point; elle se croyoit, par mille motifs, au-dessus +d'une foiblesse, et connut trop tard le danger. Que de trouble intérieur +cette faute a jeté sur le reste de sa vie! Pour vous en former une idée, +rappelez-vous qu'avec de la fierté elle se trouve sans cesse au-dessous +de sa propre opinion, et que, malgré le penchant qu'il m'est permis de +croire que je lui ai inspiré, jamais, jamais la moindre familiarité ne +s'est glissée entre nous depuis cette époque. Elle s'est punie, par un +combat continuel, d'avoir succombé sans prévoir qu'il fallût combattre. + +«Je le répète, nous fûmes d'abord aussi interdits l'un que l'autre: mais +imaginant qu'elle jouoit l'étonnement, et me croyant plus de droits que +je n'en avois, je voulus agir en conséquence; elle me commanda +impérieusement de la laisser seule. Je sentis que j'étois perdu. +Cependant, par une bizarrerie que je ne peux attribuer qu'à un sentiment +qu'elle cherchoit à se dissimuler à elle-même, ou à la crainte de mon +indiscrétion, loin de m'éloigner de sa maison, elle me fit quitter la +livrée, me donna le titre de son valet-de-chambre, et toutes les marques +possibles de sa générosité; mais elle reprit avec moi un ton de fierté +qu'elle conserva jusqu'au moment où, s'appercevant qu'elle étoit +enceinte, elle crut ne pouvoir mieux confier un pareil secret qu'à celui +qui en étoit l'auteur. + +«Je ne peux vous exprimer, mon cher Frédéric, l'effet que cette nouvelle +fit sur moi. Dès-lors je fis le projet de vivre entièrement pour un être +qui n'existoit pas encore, et de diriger toutes mes vues vers ce qui +pourroit contribuer à sa félicité. J'étois au comble de la joie: madame +de Sponasi éprouvoit un sentiment bien opposé; elle étoit trop +mécontente d'elle-même pour conserver l'orgueil qui m'avoit rappelé au +respect: aussi profitai-je de sa confusion pour prendre sur son +caractère un empire auquel il lui est impossible d'échapper. Depuis plus +de vingt ans elle le sent, et n'a plus même la volonté de s'y +soustraire: mais comme sa tranquillité est un besoin pour moi dans tout +ce qui n'est pas un obstacle à mes projets pour vous, comme je n'ai +jamais voulu que la voir heureuse, je suis persuadé qu'elle souffriroit +plus que moi si les événemens nous séparoient; et c'est ce qui arrivera +si elle prétend vous éloigner d'elle. + +«Une seule de ses femmes, sur la discrétion de laquelle elle avoit droit +de compter, fut mise dans la confidence. Cette femme n'existe plus +depuis long-temps. Par son aide, et en prétextant un voyage, madame de +Sponasi parvint à cacher sa grossesse à tous les yeux; on ne l'a même +jamais soupçonnée. Vous vîntes au monde. Le projet de votre mère étoit +de ne point vous voir: ce n'étoit pas le mien; elle me laissa libre de +disposer de vous, et je vous fis élever à Mareil. Elle m'avoit défendu +de lui donner de vos nouvelles, et deux ou trois fois par an je lui en +donnois. La première fois, elle parut surprise de ma hardiesse; la +seconde, elle se tut: vous n'aviez pas cinq ans, qu'elle s'informoit +elle-même de votre état. Je vous le répète, avec beaucoup d'esprit elle +a la tête trop foible pour se soustraire à une domination que j'ai +rendue conforme à tous ses goûts. Elle a le coeur trop sensible pour se +porter à un parti violent, qui ne lui laisseroit ensuite que des +regrets. + +«Je vous ai vu bien des fois dans votre enfance, mon cher Frédéric; cela +vous paroît étonnant, parce qu'il vous est impossible de vous le +rappeler: mais je devois des sacrifices à la réputation de votre mère, +et j'employois, pour satisfaire mon coeur, des déguisemens qui la +mettoient à l'abri des soupçons que mes visites et mes caresses eussent +pu faire naître. + +«Il est certain que votre bienfaitrice se trompa long-temps sur l'amitié +que j'avois pour vous: il eût été dangereux qu'elle en soupçonnât toute +la vivacité; c'eût été la mettre en garde contre le projet que j'avois +formé de vous rapprocher d'elle: mais comme ce projet pouvoit manquer +par mille événemens, je pensai à vous assurer un sort indépendant de sa +volonté; et j'y ai réussi, car je suis riche. Elle doit me croire et me +croit effectivement très-intéressé. Je le suis, mais c'est pour vous. +Si je l'eusse été pour moi, depuis long-temps j'aurois quitté madame de +Sponasi. La fortune m'a souri dans plus d'une occasion; mais ses faveurs +étoient trop chères, puisqu'elles devoient m'éloigner de mon fils, et +lui donner peut-être des rivaux dans mon coeur. Frédéric, croyez-moi, +depuis que vous êtes au monde, je n'ai vécu que pour vous. + +«Il est inutile de vous dire comment je décidai madame de Sponasi à vous +faire venir à Paris, et à vous recevoir chez elle.--Dites-le-moi, mon +ami, de grace.--Eh bien! connoissez donc entièrement le caractère de +votre mère. Le besoin qu'elle a d'aimer et d'être aimée la livre à une +jalousie souvent sans objet, et cependant toujours respectable, +puisqu'elle tient à une grande sensibilité. J'en ai eu plus d'une +preuve; et croyez que l'empire que j'ai sur elle a été bien des fois +acheté par des privations. Quoique je n'aie eu avec madame de Sponasi +d'autre familiarité que celle qui vous donna le jour, elle ne m'a jamais +rencontré avec une femme sans qu'il m'ait été facile de remarquer de +l'aigreur dans ses procédés envers moi; il en est de même si elle me +fait demander plusieurs fois, et qu'on lui dise que je suis sorti. Pour +la tranquilliser, je me suis fait une habitude d'une vie sédentaire; et +c'est dans cette espèce de solitude que j'ai perfectionné ce qu'une +éducation trop recherchée avoit mis de dispositions en moi. Plus j'ai +acquis de connoissances, moins il en a coûté à votre bienfaitrice pour +se ranger à mes volontés; il semble que l'esprit, dans ses idées, +rapproche les distances qui nous séparent. + +«C'est sur ses dispositions jalouses que j'établis mon plan pour la +forcer à vous voir. Une fois mon projet arrêté, loin de lui cacher +l'amitié que j'avois toujours eue pour vous, je l'exagérai, s'il est +possible, et je ne lui dissimulai pas que j'étois décidé à vous +rapprocher de moi, indépendamment de sa volonté. Elle devint jalouse de +vous; mais j'y parus insensible, et je l'assurai que j'avois fait assez +de sacrifices à son repos pour qu'elle ne m'enviât pas la seule +satisfaction qu'il m'étoit permis d'espérer. Sa jalousie changea +d'objet; et l'idée qu'elle vous seroit toujours étrangère, tandis que je +jouirois de vos caresses (idée qu'elle reçut de moi sans s'en douter), +lui suggéra le désir de se montrer à vous à titre de protectrice. Ce fut +alors qu'elle me fit promettre un silence inviolable sur tout ce qui +concernoit votre naissance. Je lui en donnai ma parole, et elle n'ignore +pas combien elle est sacrée pour moi. Ne parlons pas du moment où je +crus devoir y manquer...» + +Je portai involontairement ma main sur mes yeux, comme pour me dérober à +la lumière; je ne pouvois penser à ce moment terrible sans que le froid +de la mort me fît frissonner. Philippe me prodigua les plus tendres +caresses. Oh! comme je l'aimois, mon cher Philippe, et qu'il m'eût été +doux de l'appeler mon père! Quel fils eut jamais pour le sien tant de +motifs de reconnoissance! + + + + +CHAPITRE XXV. + +_L'entrevue._ + + +Philippe m'apprit aussi comment madame de Sponasi avoit découvert que le +secret de ma naissance n'en étoit plus un pour moi. Dans le transport +qui suivit mon évanouissement, je parlois sans discontinuer; mais les +seuls mots que je prononçasse distinctement étoient, _mon père_. Ma +bienfaitrice, que son amitié enchaînoit au chevet de mon lit, fut +frappée de m'entendre répéter ce nom avec effroi, sur-tout après avoir +su que Philippe étoit blessé, et blessé de ma main. Elle exigea de lui +un récit détaillé et sincère de ce qui s'étoit passé. Il sentit +l'inutilité de dissimuler, et lui avoua la vérité. Tant que je fus en +danger, madame de Sponasi oublia son ressentiment et sa gloire: la +crainte de me perdre l'agitoit au point qu'elle s'adressoit à Dieu pour +obtenir mon rétablissement; ce qui, de sa part, étoit une grande preuve +de tendresse et de désespoir. Aussitôt que mon état laissa entrevoir de +l'espérance, ses idées se reportèrent sur elle-même, et il devint aisé à +Philippe de s'appercevoir avec quelle violence les sentimens pénibles et +tendres se succédoient dans son coeur, et les résolutions les plus +contradictoires dans son esprit. Il lui proposa d'employer tous les +moyens imaginables pour ne jamais me nommer ma mère; mais soit qu'elle +sentît l'impossibilité de détruire les conjectures que je formerois, +soit que sa tendresse toujours jalouse enviât à Philippe une amitié dont +la nature me faisoit un devoir, elle voulut qu'il ne me trompât point +dans les détails que je lui en demanderois. + +«J'aime mieux perdre son estime que mes droits sur lui, lui dit-elle; +quand vous lui cacheriez la vérité, il la devineroit, et il m'en +voudroit à la fois d'être sa mère et de le désavouer.» + +Rien de plus facile que de saisir les nuances qu'il y avoit dans les +sentimens des auteurs de ma vie. Philippe étoit fier d'être mon père: le +rang de madame de Sponasi flattoit sa vanité, et j'étois entre elle et +lui un point de rapprochement sur lequel ses idées se reposoient avec +complaisance. + +Madame de Sponasi, au contraire, ne pouvoit penser qu'elle m'avoit donné +le jour, sans que son imagination fût flétrie. Quand elle se livroit à +sa sensibilité, qu'elle recevoit mes caresses, je suis persuadé qu'un +sentiment dont elle ne se rendoit pas compte, lui faisoit croire que +j'étois beaucoup plus son fils que celui de Philippe: mais quand un seul +de mes regards caressoit Philippe en sa présence, la jalousie la +ramenoit à la vérité; et cette vérité, humiliante pour une femme titrée +et d'une grande réputation, lui crioit que le père de son fils étoit... +son valet-de-chambre. + +Tous deux m'aimoient véritablement, tous deux mettoient du prix à mon +estime: Philippe s'y croyoit des droits par la mère qu'il m'avoit +donnée; madame de Sponasi y renonçoit par la raison contraire. Je les +aimois beaucoup tous les deux; mais, par un sentiment dans lequel +l'amour-propre se glissoit peut-être aussi, (de quoi ne se mêle-t-il +pas?) la reconnoissance demandoit la préférence pour Philippe, quand mon +coeur la donnoit à madame de Sponasi. + +Je desirois beaucoup de la voir; à peine me sentis-je assez de forces +pour descendre chez elle, que je lui en fis demander la permission. +J'attendis sa réponse avec beaucoup d'impatience et d'inquiétude. Sa +réponse fut un refus: elle chargea Philippe de l'adoucir autant qu'il +lui seroit possible; mais elle ne lui dissimula point qu'elle éprouvoit, +à l'idée de se trouver avec moi, une contrariété qu'il lui étoit +impossible de vaincre. Cette nouvelle me fit la plus grande peine; +Philippe en parut aussi consterné que moi. + +«Nous sommes perdus, me dit-il; elle est au moment de m'échapper. Je +sais que, depuis votre maladie, un prêtre vient la voir régulièrement +tous les matins: elle s'en cache; et c'est une nouvelle foiblesse de sa +part, de n'oser céder ni à la nature ni à la religion, de ne croire ni +son esprit ni son coeur. Si cet homme est adroit, il devinera bientôt son +caractère; et de cette connoissance à un empire absolu sur ses +volontés, il n'y aura point d'intervalle. Je n'ose user de mon pouvoir +sur elle: dans un moment où elle balance encore, je crains de la +révolter, et de la précipiter, par dépit, aux genoux d'un directeur. +C'est à vous, Frédéric, d'essayer votre empire sur son coeur; mais il +faudroit de l'adresse.» + +«Mon ami, lui répondis-je, si elle ne m'aime plus, l'adresse est +inutile; si elle m'aime encore, je n'ai besoin que de franchise et de +ménagemens. Laissez-moi lui écrire, et chargez-vous de lui remettre ma +lettre. Tout ce que je vous demande, c'est de la laisser seule, si elle +consent à la lire.» + +Je ne sais si Philippe devina mon motif; mais il sourit, et ne fit +aucune difficulté. Je ne voulois pas qu'en s'occupant de moi, madame de +Sponasi se rappelât mon père; je sentois la nécessité de séparer sa +tendresse de son orgueil: c'étoit peut-être cela que Philippe appeloit +de l'adresse; moi, je n'y voyois qu'une condescendance légitime: mais je +ne pouvois ni le dire, ni même laisser voir que je le pensois. + +J'écrivis. + +«MADAME, + +«Un égarement impardonnable, par les suites qu'il pouvoit avoir, et plus +encore par celles qu'il a entraînées, me rend indigne de vos bontés, je +ne l'ignore pas: aussi n'aurois-je jamais osé aspirer à l'honneur de +vous voir, si vous ne m'eussiez assuré vous-même que vous pardonniez +bien des choses aux passions souvent terribles à mon âge, quand le coeur +conservoit sa fierté. Je rougis des projets que j'ai formés, mais non +des motifs qui me font regretter la présence de ma bienfaitrice. Je dois +renfermer dans mon sein des secrets qui n'ont rien ôté à ma profonde +vénération pour elle, tout m'en fait la loi; il ne m'en coûtera point +pour lui obéir: mais penser que j'ai troublé votre repos, mais être +convaincu que vous avez de l'éloignement pour moi, vivre sous le même +toit sans vous voir, être à la fois accablé de vos bienfaits et de votre +haine, c'est éprouver des tourmens au-dessus de mon courage. Votre +conduite me trace celle que je dois tenir; le sacrifice est terrible, +mais il est nécessaire. Permettez-moi donc, madame, de m'éloigner à +jamais; oubliez-moi si cela peut contribuer à votre tranquillité: +jusqu'au dernier moment de sa vie (et puisse le ciel l'abréger!) +Frédéric ne formera des voeux que pour sa bienfaitrice. Me refuserez-vous +un dernier adieu? Mon courage y ménagera votre sensibilité, je vous le +promets. Pour la première fois, j'apprendrai à déguiser mes sentimens, +et ce sera pour vous cacher jusqu'à quel point ils vous appartiennent. Ô +madame, si vous pouviez connoître ce qui se passe en moi! la certitude +d'être aimée, respectée d'un infortuné qui n'a plus que sa douleur et +des souvenirs, vous rendroit favorable à mes voeux. Vous pouvez tout pour +mon bonheur; voilà votre consolation: Frédéric ne peut rien pour le +vôtre; c'est lui, lui seul, qui est à plaindre.» + +* * * + +Je remis ma lettre à Philippe; il la porta. Madame de Sponasi +tressaillit en la recevant; mais elle la posa sur le meuble le plus près +d'elle. Philippe s'apperçut qu'il la gênoit, et se retira. Un quart +d'heure après, un domestique m'apporta le billet suivant. + +«Pourquoi me tourmenter? Qui vous a dit que je vous haïssois? Mon +malheur est de trop vous aimer. Je refuse, je crains, je desire votre +présence. Si vous m'abandonniez, vous seriez un monstre. J'avois cru que +vous ménageriez ma foiblesse... Eh bien! venez me voir, venez seul. Si +vous avez pitié de votre... bienfaitrice... Frédéric, en écrivant ce +mot, je vous rappelle ce que vous êtes, tout ce que vous pouvez être +pour moi. Je vous attends.» + +Je descendis chez madame de Sponasi, bien décidé à ménager sa +sensibilité et sa délicatesse; la voir étoit tout ce que je desirois. +Lorsque j'entrai, elle me prit par la main; et m'entraînant dans la +pièce la plus reculée de son appartement, avec une force et une vivacité +bien au-dessus de son âge, elle en ferma la porte avec violence; puis se +jetant dans mes bras en versant des larmes, elle m'appela vingt fois de +suite son fils. + +«J'étois sûre de n'y pas résister, s'écrioit-elle, mon fils! mon cher +Frédéric! Laissez-moi vous appeler mon fils; qu'une fois, une seule +fois, ma bouche puisse parler d'accord avec mon coeur. Je suis votre +mère, Frédéric, votre mère bien malheureuse... bien heureuse. Frédéric, +vous rougissez de moi; vous n'osez m'appeler votre mère». Et elle se +cacha le visage dans ses mains. Je me mis à ses genoux: elle me pressoit +la tête contre son sein, et nous pleurions tous les deux. + +«Pleure, mon fils, me disoit-elle: tes larmes me soulagent; elles +m'assurent que je te suis chère. N'est-il pas vrai, mon fils, que tu me +pardonnes?» + +«Vous pardonner, madame! m'écriai-je.--Appelle-moi ta mère, je le veux, +je l'exige. Un quart d'heure à la nature, mon cher Frédéric; le reste de +ma vie à la contrainte.» + +«--Dites à l'amitié la plus sincère, à la reconnaissance la mieux +méritée.» + +«--De la reconnoissance! Et quelle reconnoissance me dois-tu, pauvre +enfant! Qu'es-tu dans la société? Ne verras-tu pas ma fortune passer à +des étrangers?» + +«--Je serois indigne de vous, madame, si je formois d'autres voeux que +ceux que vous pouvez accomplir. Tant que je serai près de vous, que me +manquera-t-il? Si j'avois le malheur de vous survivre, j'aurois trop +perdu pour que la fortune eût un seul de mes soupirs. Dites-moi, vous +qui jouissez de tant d'éclat, la richesse contribue-t-elle au bonheur?» + +«--Oui, mon ami, quand on peut la donner à ses enfans. + +«--Eh bien! je n'ai point d'enfans, moi; je n'ai qu'une mère: je ne +voudrois être riche que pour elle. Vous l'êtes: que puis-je encore +desirer?» «--Bon fils! bon Frédéric! excellent coeur! répétoit-elle en +m'embrassant, va, je saurai satisfaire ma tendresse en disposant de mes +biens...» + +«--Madame, permettez-moi d'avoir une volonté nécessaire à la réputation +de ma... bienfaitrice. Moins vous ferez pour moi, plus le secret de ma +naissance sera respecté. En mettant des bornes à vos bienfaits, +dites-vous: C'est la seule grace que mon fils exigea de moi: je lisois +dans son coeur, et je lui ai obéi.» + +«--Et je ne l'appellerois pas mon fils! s'écria-t-elle. Oui, Frédéric, +tu m'appartiens, à moi, à moi seule...» En prononçant le mot _seule_, sa +figure changea tout-à-coup; ses bras, qui me pressoient, tombèrent +lentement à ses côtés; ses yeux se fermèrent, et un soupir déchirant +s'échappa de sa poitrine. Je sentis le trait qui la frappoit; je pris +ses mains, et, les réchauffant de mes baisers, je lui dis: «À vous +seule, madame: oui, vous avez bien lu dans mon coeur; c'est à vous seule +que j'appartiens. Que le ciel me punisse si c'est une injustice! mais la +tendresse que vous m'inspirez n'admet point de partage». En le disant, +je laissai aussi échapper un soupir; il étoit pour Philippe. Madame de +Sponasi me regarda avec un sourire dans lequel la douleur le disputoit à +la joie, et prononça d'une voix foible: «Si je pouvois le croire!» Sans +doute elle le crut, car elle reprit peu à peu l'air aimable et +tranquille qui l'abandonnoit si rarement. + +«Frédéric, ne nous occupons plus du passé; qu'il reste à jamais enseveli +dans notre mémoire. Croiriez-vous que j'ai été au moment de devenir +dévote?--Vous, madame!--La douleur rend superstitieux: j'ai fait venir +un prêtre, j'ai causé avec lui; mais il a voulu me faire croire tant de +choses, que je lui ai échappé. Il me grondoit de n'être pas convaincue, +comme si cela étoit en mon pouvoir; il vouloit ensuite que j'adorasse, +positivement parce que je ne comprenois pas. Je lui ai observé que si +j'adorois tout ce que je ne conçois pas, le premier tribut de mon +hommage seroit pour moi; car il est certain que je me parois +incompréhensible. Il s'est fâché, et moi aussi; il m'a damnée, et me +voilà encore une fois philosophe, faute de mieux. En vérité, quand on +pense à la possibilité d'un autre monde, on ne sait trop quel parti +prendre dans celui-ci.» + + + + +CHAPITRE XXVI. + +_Elle finit comme une sainte._ + + +Il y a beaucoup de rapports entre la durée des chagrins que nous +éprouvons, et l'espace de temps qui s'est écoulé depuis notre naissance. +Les enfans ont de gros chagrins qui passent en un instant; le jeune +homme se livre à un désespoir violent qui s'évanouit assez vîte et ne +laisse guère après lui de regrets; l'homme fait a plus de calme et de +constance dans sa douleur: pour les vieillards, tout est sujet d'humeur; +et quand la tristesse les atteint, elle ne les quitte qu'au tombeau. + +Les efforts que madame de Sponasi faisoit pour paroître gaie, ne +servoient qu'à trahir l'état secret de son ame; son esprit foiblissoit, +sa santé déclinoit visiblement; en un mot, elle succomboit sous le poids +de son amitié jalouse et de son incertitude philosophique. Tantôt livrée +aux remords, elle cherchoit dans les livres de dévotion ou son arrêt, ou +quelques motifs d'espérance, et n'y trouvoit que des contradictions qui +la révoltoient; tantôt, abandonnant au hasard sa destinée, elle couroit +les sabbats des sorciers modernes, et calculoit, dans un jeu de cartes, +les probabilités de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'ame. +N'osant plus s'en rapporter à elle-même, ne pouvant se soumettre à +croire sur la parole d'autrui, elle nageoit dans une mer sans fond et +sans bords; elle s'épuisoit, sans espérer même un terme où elle +trouveroit du repos. + +Ayant remarqué qu'elle n'avoit pas le courage de fermer sa porte à des +hommes dont la société redoubloit ses tourmens, par la contrainte où la +mettoit un genre de conversation libre qui ne s'accordoit plus avec ses +idées, je lui proposai d'aller passer quelque temps à la campagne. «Vous +viendrez avec moi, Frédéric?--Oui, madame.--Rien ne vous attache plus à +Paris?--Absolument rien.--Il est donc vrai que vous ne voyez plus madame +de Valmont! Je n'osois le croire, et je suis bien aise d'en avoir la +certitude. Cette femme m'a fait bien du mal; si je pouvois éprouver la +haine, ce seroit pour elle: mais, si près d'achever ma carrière, je ne +trahirai pas l'affaire de toute ma vie; je n'ai vécu que d'amour; être +aimée a été l'objet de tous mes voeux. Que l'on parle mal de mon esprit, +je l'abandonne; pour mon coeur, il n'a respiré que le bonheur de ceux qui +m'entouroient. Si j'avois la vanité de me composer une épitaphe, je la +renfermerais dans ce peu de mots: «_Elle a fait des ingrats, et n'a +jamais eu d'ennemis._» + +Madame de Sponasi étoit si frappée de l'idée d'une mort prochaine, que +toutes ses conversations s'y reportoient: c'est en vain que je cherchois +à la distraire; comme j'étois moi-même une des causes de son inquiétude, +mes consolations la flattoient, mais ne la calmoient pas. Je pressois le +jour de notre voyage, dans l'espoir qu'il produiroit un effet salutaire +à sa santé; j'avois hâte aussi de m'éloigner de madame de Valmont, dont +les visites à l'hôtel devenoient de plus en plus fréquentes. Je +craignois si fort de me rencontrer avec elle, que j'avois prié Philippe +de m'avertir lorsqu'elle arrivoit; alors je fuyois à mon appartement, et +j'y restois jusqu'à son départ: mais elle prolongeoit ses visites; et +comme je savois qu'elles étoient un supplice pour ma bienfaitrice, je +souffrois également, et pour elle, et pour moi. Madame de Valmont, loin +de se rebuter, m'adressoit chaque jour ou des épîtres sentimentales, ou +des héroïdes qui me faisoient trembler. Elle exigeoit sur-tout une +entrevue à laquelle j'étois bien loin de consentir; je n'aurois pu lui +offrir que des conseils, et c'étoit la seule chose dont elle croyoit ne +pas avoir besoin. Elle me tourmenta tant de son amour, de sa haine, de +ses élégies et de sa vengeance, que, sans y rien gagner, elle parvint à +me convaincre que rien n'est plus difficile à prendre, à contenter et à +quitter, qu'une femme qui a des principes. + +Le jour que nous devions partir pour la campagne, madame de Sponasi eut +un accès de fièvre, accompagné des symptômes les plus alarmans. Aussitôt +que les médecins décidèrent qu'elle étoit en danger, elle cessa d'être +comptée pour quelque chose dans sa maison. Sous prétexte de veiller à sa +conservation, ses nombreux parens s'érigèrent en maîtres; et, ce qu'on +ne voit que parmi les moribonds de haute société, tandis qu'elle gisoit +agonisante, tous les jours à dîner et à souper il y avoit table de vingt +couverts à l'hôtel. On y parloit beaucoup des spectacles, des nouvelles, +et très-peu de la malade. Aucune de ses parentes ne demandoit à passer +jusqu'à la chambre à coucher: elles aimoient cependant madame de Sponasi +du plus profond de leur coeur; mais l'idée seule de la fièvre suffisoit +pour enchaîner leurs pas. Et puis, comment se résoudre à voir souffrir +les êtres auxquels on s'intéresse? + +Ma bienfaitrice étoit donc abandonnée aux soins de ses domestiques: ce +n'auroit point été un malheur, s'ils eussent pu se livrer à +l'attachement qu'ils avoient tous pour elle; mais ils trouvoient autant +de surveillans, de contradicteurs, qu'il y avoit de membres de la +famille présens à l'hôtel. Au milieu de tous ces êtres que l'intérêt +rassembloit, Philippe seul conserva le ton d'indépendance dont il avoit +depuis si long-temps l'habitude. Pour moi, attaché au chevet du lit de +ma mère, j'employois toutes mes forces à la servir, tout mon esprit à +lui dissimuler sa position et ce qui se passoit dans l'intérieur de sa +maison; mais il étoit facile de voir qu'elle ne se faisoit pas illusion +sur son état, et que jamais elle ne s'étoit trompée sur l'espèce +d'amitié que lui portoit sa famille. + +J'aurois bien voulu me dispenser d'assister à ces repas dont l'indécence +me choquoit, dont le ton de légéreté cadroit si mal avec la douleur que +j'éprouvois; mais Philippe exigeoit que j'y parusse au moins +quelquefois. Ce fut à la fin d'un dîner que les médecins annoncèrent +qu'il n'y avoit plus d'espoir, et qu'il falloit que la famille prît les +précautions nécessaires pour que madame de Sponasi reçût ses sacremens. +Au nom de _sacremens_ accollé avec celui de madame de Sponasi, un +sourire léger, mais expressif, glissa sur toutes les figures. Il +s'établit deux partis: celui des jeunes vouloit qu'on la laissât mourir +en paix; celui des vieux objecta l'usage, et l'usage emporta la balance. +Cette difficulté arrangée, il restoit celle de savoir qui se chargeroit +de prévenir la malade; et personne ne se trouvant assez de forces pour +remplir un devoir qui n'exige que de la sensibilité, on pria les +médecins de _faire entendre raison_ à ma bienfaitrice: ce fut +l'expression dont on se servit. Je demandai en grace qu'il me fût +permis de me charger de cette commission: mon zèle choqua d'autant +plus, qu'il faisoit contraste avec la froideur de ceux qui +m'entouroient; et j'en reçus des complimens si outrés, qu'il ne tenoit +qu'à moi de les prendre pour autant de sarcasmes: mais il est difficile +d'être sensible aux plaisanteries de ceux que l'on méprise. + +Je m'empressai de retourner auprès de madame de Sponasi. Je la trouvai +dans un accablement qui annonçoit une prochaine agonie: il étoit +impossible et inutile de lui parler. On fit donc venir un prêtre, qui +attendit l'occasion favorable pour exercer son ministère. Ce fut à +minuit seulement qu'elle retrouva l'usage de la parole. L'ecclésiastique +s'approcha, et commença une exhortation. J'allois me retirer; madame de +Sponasi me fit signe de demeurer près d'elle. Elle écouta le ministre de +paix avec la plus grande tranquillité; mais lorsqu'il lui proposa de se +confesser, elle répondit qu'elle avoit l'habitude de ne confier ses +affaires qu'à ses amis intimes, et qu'elle ne vouloit pas finir par une +indiscrétion. + +Le prêtre parut déconcerté, elle s'en apperçut, et lui observa avec +beaucoup d'aménité qu'elle lui savoit bon gré de sa démarche, mais +qu'elle le prioit de s'épargner une peine inutile. «Je suis toujours +prête à discuter quand on me parle de religion, lui dit-elle; mais +maintenant il est trop tard: vous voyez que je peux à peine +articuler.--Pensez à votre ame, madame, lui répondit le confesseur, et +reconnoissez du moins l'existence de Dieu.--Ce n'est point là la +difficulté, monsieur, repartit madame de Sponasi, c'est de savoir ce que +j'en pourrai faire si je le reconnois». Elle se retourna péniblement +vers moi en s'écriant: «Ce n'est pas ma faute: je serai damnée +peut-être; mais il m'est impossible de croire». Je lui pris la main; +elle la porta sur son coeur, fixa ses yeux sur les miens, et me dit: + +«Adieu... mon cher...». Ses lèvres firent un mouvement comme si elle +prononçoit: Mon cher fils! mais elle n'articula point ce dernier mot. +Depuis elle ne parla plus. + +Le prêtre passa dans le salon où la famille étoit assemblée et attendoit +l'événement. J'entendis assez de bruit; mais je ne pus en savoir la +cause. Une heure après, les portes de la chambre à coucher s'ouvrirent; +on apportoit le viatique en grande cérémonie: tous les domestiques +suivoient avec des flambeaux. Les parens entourèrent le lit, et se +mirent à genoux. Je ne sais ce qui se passa; les larmes m'empêchèrent de +rien distinguer: tout ce dont je me rappelle, c'est que le lendemain on +disoit dans l'hôtel que madame de Sponasi étoit morte comme une sainte. +J'ai rencontré depuis beaucoup de personnes qui m'ont donné les détails +les plus circonstanciés sur la manière édifiante avec laquelle ma +bienfaitrice s'étoit conduite dans ses derniers momens. + + + + +CHAPITRE XXVII. + +_Mon bilan._ + + +Il y avoit trop long-temps que les parens de madame de Sponasi +attendoient après son héritage pour que l'on pût croire à la sincérité +de leurs regrets. Après la crainte qu'elle n'en revînt, la plus grande +inquiétude qu'ils avoient éprouvée pendant sa maladie avoit rapport à +son testament; aussi fut-il ouvert avec empressement. Ils craignoient +tous qu'elle ne m'eût beaucoup favorisé, et sans-doute les mesures +étoient déjà concertées pour me ravir ses bienfaits. Quelle fut leur +surprise quand ils virent que la bibliothèque de la défunte étoit le +seul legs qu'elle m'eût fait! Ils ne purent cacher leur joie; mais elle +fut de courte durée. Un des articles du testament défendoit de faire +aucune recherche sur les diamans de la testatrice, ainsi que sur +l'argent comptant qu'on pouvoit lui supposer, parce qu'elle en avoit +disposé de son vivant; c'étoit à Philippe qu'elle les avoit remis: le +tout valoit plus de cinquante mille écus. Un autre article portoit que +la testatrice ne faisoit aucune mention de la terre de Téligny, parce +qu'elle l'avoit vendue depuis un an. C'étoit moi qui en étois +l'acquéreur, et mon contrat étoit à l'abri de la chicane la plus +raffinée. Par les autres dispositions, les parens se trouvoient plus ou +moins avantagés, à proportion de leurs besoins ou de l'amitié que ma +bienfaitrice avoit pour eux. Philippe étoit nommé pour une rente viagère +de 1500 livres. Afin d'assurer l'exécution de ses dernières volontés, +madame de Sponasi avoit ordonné que, dans le cas où son testament +feroit naître quelques procès, et ne seroit pas pleinement exécuté dans +l'espace d'un an, il fût regardé comme nul, et que tous ses biens +appartinssent alors à trois hôpitaux qu'elle désignoit. L'intérêt de +tous fit taire les intérêts de chacun, et jamais tant de collatéraux ne +furent moins pressés de porter leurs prétentions devant les tribunaux. + +Suivant l'usage, les parens de madame de Sponasi se vengèrent, par des +air insolens, des politesses qu'ils m'avoient faites lorsqu'ils me +craignoient; ils outragèrent ma bienfaitrice par toutes les suppositions +qu'ils firent sur les motifs de l'amitié qu'elle m'avoit témoignée. +J'eus beaucoup de peine à obtenir les effets à moi appartenant qui se +trouvoient à l'hôtel; mais je m'étois attendu à mille petites +tracasseries, ressource ordinaire de la mauvaise humeur, lorsqu'elle ne +sait comment s'exercer, et je les supportai avec tranquillité. J'avois +un véritable chagrin de la perte que j'avois faite; et ce qui +l'augmentoit encore, étoit de ne voir personne le partager. Philippe... +Philippe se déguisoit en vain; je m'appercevois trop bien qu'il +regardoit la mort de madame de Sponasi comme un prisonnier envisage +l'ordre qui lui rend la liberté. Je n'osais lui en vouloir; mais j'en +étois affligé. + +De mes amis, Florvel fut le seul de qui je n'eus qu'à me louer; les +autres attendirent ce que le changement de ma position opéreroit dans ma +manière de vivre pour savoir la conduite qu'ils tiendroient avec moi: +mais lui, à peine eut-il appris la mort de madame de Sponasi, qu'il vint +me trouver. + +«Je ne sais comment tu as pu te faire des ennemis, me dit-il; mais on +emploie tous les moyens honnêtes que la calomnie autorise pour rompre +l'amitié qui existe entre nous. Voici ma réponse. Quelles que soient les +raisons qui t'engagent à ne pas me confier qui tu es, je les respecte: +si tu as besoin de crédit, le mien et celui de ma famille sont à ton +service; s'il te faut de l'argent, j'en ai; si tu veux un logement chez +moi, tu me feras plaisir, ainsi qu'à madame de Florvel. + +«Es-tu assez heureux pour que mes offres te soient inutiles? tant mieux; +mais profite du moins de mes conseils: ne reste pas éloigné de la +société; on croiroit que tu crains d'y paroître, et les méchans en +tireroient parti pour donner quelque crédit à leurs discours. Viens chez +moi, viens-y souvent; cache ta douleur, on ne l'attribueroit pas à ta +sensibilité; montre-toi, dans les premiers momens, tel que tu as +toujours été; et quand on verra que la mort de madame de Sponasi ne +change rien à ta position, les sots, qui se décident par l'exemple, et +qui forment le plus grand nombre, ne changeront rien à leur conduite +envers toi, et les méchans se tairont.» + +La démarche et la franchise de Florvel me firent grand plaisir: je +l'assurai que je profiterois d'autant plus volontiers de ses conseils, +qu'ils étoient d'accord avec le désir que j'avois toujours eu de +conserver son amitié; que pour ses offres de services, j'en garderois +une éternelle reconnoissance, mais que j'étois à la fois au-dessus du +besoin et de l'ambition. Cela étoit vrai. + +La terre de Téligny donnoit deux mille écus de revenu. Philippe +prétendoit que j'en pouvois tirer davantage. Quand je sus à quelles +conditions, je fus bien loin de le desirer, et il m'approuva. J'étois en +outre possesseur des diamans et de l'argent que ma bienfaitrice avoit +remis à mon père pour moi. Pendant le temps qu'il avoit passé chez elle, +il avoit amassé et placé une somme de deux cent mille francs; ce qui, +joint à la rente qu'elle lui avoit laissée par son testament, nous +composoit un revenu fort honnête; car Philippe exigea que nos fortunes +restassent en commun, ou plutôt que j'en disposasse comme d'un bien +entièrement à moi. De part et d'autre c'étoit un combat de générosité +qui se termina sans peine, puisqu'il fut décidé que nous demeurerions +ensemble: mais il ne voulut point consentir à recevoir de ma part le +titre qui lui appartenoit; il m'objecta encore la mémoire de ma +bienfaitrice, et je cédai. Les diamans furent vendus, le produit fut +placé. Je pris une maison simple, et je la montai comme un homme +jouissant de 24,000 livres de rentes. Philippe se chargea de veiller à +la dépense; il étoit mon ami, mon intendant, mon gouverneur: ami bien +sincère, intendant sûr, gouverneur très-tolérant. Je ne tardai pas à +m'appercevoir que s'il avoit fait à madame de Sponasi le sacrifice de +l'éclat d'une liaison, il s'étoit réservé tous les plaisirs que le +mystère ne fait toujours qu'augmenter. C'étoit mon père, je n'avois rien +à dire; j'aurois été fâché cependant qu'il agrandît la famille: mais ce +malheur n'arriva point. + +Je fus bientôt convaincu qu'à Paris on ne s'informe jamais de ce que +vous êtes qu'au moment où l'on craint que vous ne deveniez à charge; +mais quand il est bien décidé que vous n'avez besoin de personne, quand +à l'aisance vous joignez de l'éducation, vous allez par-tout. Je restai +donc M. de Téligny pour tout le monde. Mon _de_ ne pouvoit être contesté +dans un moment où personne ne se le refusoit. + + + + +CHAPITRE XXVIII. + +_Oraison funèbre de Mme de Sponasi._ + + +Je vous dois compte, mes chers lecteurs, des motifs qui m'empêchèrent +d'augmenter le revenu de la terre de Téligny. + +Vous avez pu voir combien ma bienfaitrice étoit obligeante, bonne et +libérale. Lorsque les douleurs l'avertirent que je demandois à entrer +dans le monde, elle se fit conduire chez une sage-femme, où son logement +avoit été retenu d'avance. Elle y cacha son nom; c'est l'usage: son +hôtesse le devina peut-être, et n'en fit rien paroître; c'est l'usage +encore. Dans ces maisons sur-tout où la fortune repose sur la +discrétion, soit que cette femme sût à qui elle parloit, soit que +l'habitude de commander et de vivre dans l'opulence trahît le rang de +madame de Sponasi, soit qu'elle-même, tout en se cachant, ne fut pas +fâchée qu'on soupçonnât son rang et son opulence, il est certain que la +sage-femme lui raconta l'histoire suivante, moins par envie de bavarder +que par le désir sans doute d'être utile à des malheureux. + +M. de Montluc, gentilhomme provençal, d'une famille très-ancienne, avoit +été destiné à l'état ecclésiastique, parce qu'il étoit le second des +fils de son père; c'est-à-dire que la fortune paternelle, d'ailleurs peu +considérable, étant dévolue toute entière à son frère aîné, il falloit +qu'il cherchât son patrimoine parmi celui des pauvres. M. de Montluc fut +tonsuré à huit ans, et obtint un bénéfice d'un médiocre revenu, mais qui +suffisoit à la dépense de son éducation. À vingt ans, il jouissoit +encore de l'amitié de son père, et de l'espoir incertain d'obtenir un +évêché, quand l'amour, qui se rit des patriarches de vingt ans, de la +puissance paternelle et de la tonsure, lui fit rencontrer une jeune +orpheline; belle, il s'en apperçut; sage et sensible, il n'en douta +point; mais pauvre autant qu'on peut l'être, il n'y fit pas attention: +cet âge compte-t-il l'argent pour quelque chose? + +Après avoir soupiré, souffert pendant long-temps, M. de Montluc, qui +avoit quitté la soutane, vint à Paris avec sa maîtresse, devenue +secrètement sa femme, n'emportant avec lui que la malédiction de son +père. Elle fut terrible, s'il lui dut les malheurs qu'il éprouva. Obligé +de se cacher pour se soustraire aux recherches de sa famille, il eut +bientôt épuisé ses petites ressources. N'osant se réclamer de personne, +ne pouvant et ne sachant pas travailler, la misère l'atteignit dans un +moment bien cruel pour un époux: madame de Montluc étoit à la veille de +le rendre père, et la sage-femme chez laquelle logeoit madame de Sponasi +avoit été appelée. Bonne par caractère, et devenue plus sensible encore +par l'habitude de voir souffrir, qui n'endurcit que les ames dégradées, +elle avoit offert une de ses petites chambres, et tous les secours qui +dépendroient d'elle, à l'épouse de M. de Montluc, se fiant à la probité +de ceux qu'elle obligeoit de la récompenser un jour, si la fortune +cessoit de leur être contraire. + +On n'est jamais plus compatissant qu'aux maux que l'on éprouve soi-même. +Madame de Sponasi, dans les douleurs de l'enfantement, sentit combien +devoit souffrir une malheureuse mère au milieu de toutes les +privations, accablée de toutes les inquiétudes: elle remit à la +sage-femme cinquante louis pour M. de Montluc, en lui recommandant de +taire qu'elle les tenoit d'une femme logée sous le même toit que son +épouse, afin de prévenir l'indiscrétion souvent ingénieuse de la +reconnoissance. Madame de Montluc accoucha la même nuit que madame de +Sponasi: ce fut aussi d'un garçon; il mourut en naissant, hélas! pour +avoir trop souffert avant de naître: sa mère infortunée l'avoit porté +dans son sein au milieu des larmes et des horreurs du besoin. + +Quand madame de Sponasi fut rétablie dans son hôtel, elle chargea +Philippe de se lier avec M. de Montluc: cela ne fut pas difficile, les +malheureux sont sensibles aux moindres prévenances. Philippe le présenta +un matin à ma bienfaitrice, qui lui dit que ses aventures ne lui étoient +point inconnues, et qu'elle se trouverait heureuse de faire quelque +chose qui pût lui rendre la tranquillité. Elle lui proposa d'aller vivre +à Téligny jusqu'au moment où il auroit fléchi son père: mais cet homme +mourut sans vouloir pardonner; et son fils aîné l'imita d'autant plus +volontiers, qu'il gagnoit à être inflexible. + +Non seulement madame de Sponasi avoit accordé à M. de Montluc la +jouissance du château et des jardins qui en dépendent, mais, pour ôter à +son bienfait l'apparence de la charité, elle l'avoit prié de s'occuper +de l'administration de la terre, et lui avoit donné toutes les +procurations nécessaires à cet effet, l'avertissant qu'elle cesseroit de +le compter au nombre de ses amis, s'il n'en disposoit pas comme de son +propre bien. Jamais service ne fut mieux payé. M. de Montluc agit +effectivement comme s'il eût été le maître; et, tout en se faisant +aimer des paysans, il augmenta beaucoup le revenu de ce bien. Rendant +chaque année ses comptes avec la plus grande exactitude, ma bienfaitrice +cherchoit en vain les moyens de le forcer à songer à lui; il répondoit +toujours qu'il étoit si heureux, qu'il n'avoit plus de facultés pour +desirer. Enfin, après avoir bien bataillé, il fut convenu que le +cinquième du produit de Téligny lui appartiendrait chaque année; +arrangement qui existoit depuis plus de vingt ans. J'aurois donc pu +augmenter mon revenu de quinze à seize cents livres, et certes j'en +aurois rougi. En me donnant ce bien y madame de Sponasi ne m'avoit pas +parlé de M. de Montluc: l'avoit-elle oublié? Oh! non, sans doute. Elle +m'avoit donc assez estimé pour ne pas vouloir me ravir la liberté +d'honorer sa mémoire de la seule manière vraiment digne d'elle. + +J'écrivis à M. de Montluc pour lui demander son amitié, et le prier +d'agir comme il avoit toujours fait jusqu'alors. «Nous sommes unis sans +nous connoître, monsieur, par un lien qu'il vous est impossible de +rompre sans outrager la mémoire de madame de Sponasi. Élevé par ses +soins, riche de ses bienfaits, je ne m'en croirois indigne que du moment +où vous refuseriez d'être pour moi ce que vous avez été pour elle. Tous +les deux, nous avons perdu celle qui nous servit de mère; ne séparons +jamais notre douleur et les motifs de notre reconnoissance.» + +M. de Montluc me fit une longue réponse, dans laquelle il ne me parloit +que de ses regrets et des vertus de madame de Sponasi; à la fin +seulement il me marquoit: «Elle m'avoit toujours assuré que ses bontés +pour moi lui survivroient; elle me l'écrivoit encore il y a six mois, +et dès-lors vous étiez possesseur de cette terre: vous voyez, monsieur, +l'idée qu'elle avoit de vous; elle ne s'est point trompée. J'aurois, +sans balancer, sacrifié ma vie pour elle; elle vous appartient +également.» + +M. de Montluc pouvoit avoir près de cinquante ans: sa femme vivoit +encore; mais ils n'avoient point eu d'autre enfant que celui qui vint au +monde la même nuit que moi. + + + + +CHAPITRE XXIX. + +_Projet de mariage._ + + +La saison étoit venue où l'usage, plus que le désir de la solitude, +chassoit de Paris la bonne société: Florvel m'engagea à venir passer un +mois avec lui chez M. de Nangis, père de sa femme, et j'acceptai. Je fus +étonné de voir madame de Florvel liée de l'amitié la plus vive avec une +jeune demoiselle dont l'état étoit un problême, et la naissance encore +plus incertaine que la mienne. Elle se nommoit Adèle. Dire qu'elle étoit +jolie, seroit se servir d'une expression commune pour peindre des traits +au-dessus de la perfection. Adèle étoit bonne, on le voyoit dans ses +yeux; elle avoit de l'esprit, on le lisoit dans ses yeux; une éducation +soignée avoit donné à son caractère une énergie et une solidité qui se +peignoient encore dans ses yeux: mais si les yeux d'Adèle n'avoient pas +entièrement fixé l'admiration, on eût cherché dans chacun de ses traits +la prévention de toutes ses qualités, et l'on ne se fût pas trompé. + +Elle avoit vingt ans, parloit et écrivoit plusieurs langues avec autant +de pureté que de facilité, dessinoit bien, étoit grande musicienne, +raisonnoit des ouvrages les plus sérieux avec justesse, ne s'étonnoit de +rien, pas même d'être au-dessus de son âge et de son sexe par ses +connoissances. D'une gaieté qui prouvoit combien peu elle avoit de +prétention, elle jouoit avec des enfans si naturellement, qu'on eût pu +douter si la complaisance ou le plaisir la guidoit. Se présentoit-il +quelqu'un? elle se livroit à la conversation, et, l'instant d'après, +recommençoit ses enfantillages sans penser aux réflexions que ses +réponses faisoient presque toujours naître. Ce qui me surprit encore +davantage dans une femme jeune, délicate et françoise, elle n'avoit peur +de rien, et ne parloit jamais de son courage. Si Florvel et moi nous +nous disposions à aller à la chasse, et qu'Adèle fût présente, elle +causoit aussi tranquillement appuyée sur une arme à feu, qu'un artilleur +assis sur un canon. Je me rappellerai sans cesse qu'un jour en revenant +nous la rencontrâmes dans le parc: je tenois mon fusil sous mon bras; +j'avois oublié de le désarmer: en courant après elle, le coup partit; +elle se retourna avec inquiétude, et sa première question fut: +«N'êtes-vous pas blessé»? Ce ne fut que par réflexion qu'elle pensa +qu'elle auroit pu l'être. Rien ne dévoile mieux le caractère que ces +momens de surprise où la parole et la pensée s'échappent et se +confondent rapidement avec la sensation que l'on éprouve. + +Devins-je amoureux d'Adèle? Si c'est de l'amour qu'elle m'inspira, je +puis dire que je n'avois point encore connu ce sentiment; il me sembloit +que, n'eût-elle pas été d'une figure céleste, d'une taille séduisante, +je l'aurois préférée à toutes les femmes. J'aimois à être avec elle: +mais il étoit impossible de lui dire ce qu'on appelle des choses +aimables; on eût été humilié de ne pouvoir l'entretenir que d'elle, et +l'on s'en occupoit toujours. M. de Nangis l'appeloit sa pupille, et la +regardoit comme sa fille: Florvel vouloit qu'elle vît en lui un frère; +madame de Florvel la traitoit en amie. Adèle se disputoit contre tous, +ne se refusoit pas aux bons procédés; mais elle menaçoit de les quitter +si on ne lui donnoit pas des gages. Elle n'avoit consenti à entrer +auprès de madame de Florvel comme institutrice de sa fille, que pour +gagner de l'argent, et elle vouloit toujours que l'on fixât ce qu'elle +gagneroit. + +Elle avoit donc l'ame bien servile et bien intéressée, cette Adèle si +extraordinaire? Ah! sans doute: écoutez son histoire, et jugez-la. + +À l'âge de quatre à cinq ans, elle fut trouvée, à onze heures du soir, +par un cocher de fiacre, près la place des Victoires. Elle pleuroit. Sa +position, sa figure, sa mise qui annoncent l'opulence, intéressèrent +maître Pierre; c'est le nom du cocher: il la mit dans sa voiture, et la +conduisit à sa femme. Adèle y reçut l'hospitalité, mais ne put donner +aucun renseignement sur ses parens: elle parloit difficilement. Pierre +n'avoit point d'enfant. Après avoir espéré inutilement de retrouver la +famille de la petite, il la garda: elle resta avec ces bonnes gens +jusqu'à l'âge de sept ans. À cette époque, Pierre mourut; et sa femme, +qui n'avoit pour vivre que le produit des fatigues de son mari, fut +obligée de se remarier à un des confrères du défunt, avare, veuf, et +père de plusieurs enfans. Il exigea de madame Pierre qu'elle mît la +petite à l'hôpital: c'étoit un terrible sacrifice pour cette excellente +femme; mais la peur de la misère fit taire la sensibilité. + +Arrivée devant la porte de cette maison publique, elle s'assit dans un +des fossés du boulevard, et là, pleurant et consolant la pauvre Adèle, +elle lui promettoit de venir la voir quelquefois. Un homme qui passoit, +témoin de la douleur de ces deux êtres malheureux, et séduit sans doute +par la figure intéressante de la petite, s'informa du sujet de leurs +pleurs. + +L'ayant appris, il pria madame Pierre de le suivre. Elle arriva chez lui +avec Adèle, et s'en retourna consolée de laisser son enfant d'adoption +entre les mains d'un protecteur. + +Cet homme étoit M. Durmer, connu par des ouvrages dans lesquels la +profondeur s'unit à la clarté, et l'esprit à l'utilité. Depuis +long-temps il avoit le projet d'essayer ses idées particulières sur +l'éducation; mais il étoit célibataire. Il n'avoit qu'une soeur, mariée +assez malheureusement, et mère de plusieurs enfans. Quelquefois il +pensoit à en adopter un; mais il étoit toujours arrêté par l'idée que, +ne pouvant séparer entièrement un de ses neveux de la société de sa +famille paternelle, il en résulteroit de l'opposition entre ses vues et +les conseils que l'enfant recevrait. L'entier abandon d'Adèle lui +convint sous tous les rapports; elle alloit dépendre de lui, de lui +uniquement. Si l'expérience démentoit ses longues méditations, il n'en +seroit comptable à personne, et son coeur, guidé d'abord par un mouvement +de charité, l'absoudroit des torts de son esprit. Il l'éleva, et la +réussite surpassa son attente. + +M. Durmer ne couroit point après la réputation; aussi n'étoit-il d'aucun +parti, car les hommes de lettres en formoient plusieurs: mais il avoit +des amis, et M. de Nangis étoit du nombre. Se sentant près de sa fin, il +fut effrayé de la position dans laquelle Adèle alloit se trouver. Sa +fortune en biens fonds consistoit en une petite maison qui rapportoit +1200 livres; il la laissa par testament à son élève, et obtint de M. de +Nangis qu'il lui serviroit de tuteur. Il mourut. M. de Nangis retira +Adèle chez lui, et crut ne pouvoir mieux la placer qu'auprès de madame +de Florvel sa fille. + +Tant que M. Durmer avoit vécu, il avoit aidé sa soeur d'une partie du +produit de ses ouvrages. À sa mort, cette femme, devenue veuve, alloit +maudire la mémoire d'un frère qui avoit préféré une étrangère à sa +famille, quand Adèle se présenta chez elle, et l'assura qu'elle étoit +loin de vouloir priver ses enfans de la succession de leur oncle; mais +elle étoit mineure, et M. de Nangis, en approuvant sa délicatesse, ne +pouvoit se prêter à ses desirs. Adèle, incapable de varier dans ses +résolutions, promit à la soeur de M. Durmer de lui remettre chaque année +1200 livres, jusqu'au jour où, libre de disposer d'un bien qu'elle ne +regarderoit jamais comme sa propriété, elle lui en feroit cession +entière. C'étoit pour être plus en état d'acquitter sa promesse qu'elle +exigeoit que madame de Florvel fixât les honoraires de l'institutrice de +sa fille: il fallut la satisfaire. Elle prétendoit en outre qu'un +salaire mérité enchaîne moins que des bienfaits; et sans vouloir se +soustraire à la reconnoissance, elle tenoit à sa liberté. Adèle eut donc +des appointemens; et cet arrangement lui paroissoit si raisonnable, +qu'elle ne comprenoit pas pourquoi ses amis sembloient en être humiliés +pour elle. Plus elle s'efforçoit de rappeler l'abandon dans lequel les +circonstances l'avoient placée, moins il étoit possible de s'en +souvenir: on eût dit qu'elle étoit née pour commander à tous ceux qui +l'entouroient, et elle commandoit en effet par des droits auxquels +personne ne résiste, la douceur, la raison et la beauté. + +Lorsque nous revînmes de la campagne, nous étions fort joyeux; et comme +nous ne cherchions pas à cacher le sentiment qui nous attiroit l'un vers +l'autre, la famille de Florvel sourioit à l'espoir d'un mariage qui +devoit fixer le sort de leur protégée. Adèle n'avoit aucune fortune; +mais la mienne suffisoit pour deux. Le mystère de ma naissance m'auroit +empêché de m'allier à une fille riche et bien élevée; aucune ne pouvoit +l'être mieux qu'Adèle, et n'auroit uni tant de mérite à tant de +modestie. Ainsi la raison se trouvoit cette fois d'accord avec l'amour. +Je lui avois confié ce que j'étois: elle sentit que la mémoire de madame +de Sponasi exigeoit que ce secret restât caché, même pour M. de Nangis; +elle l'observa la première, c'étoit m'assurer de sa discrétion: mais +elle voulut que je ne fisse rien sans le consentement de Philippe. + +«Vous lui devez de la reconnoissance, me dit-elle, et à ce titre seul +vous ne pouvez disposer de vous sans son aveu; moins il vous rappelle +les droits qu'il a reçus de la nature, plus votre délicatesse est +engagée à ne pas l'en priver. Songez, Frédéric, qu'en devenant votre +épouse, je vais vivre avec votre père, et que nous ne pouvons être +heureux tous les trois si la plus parfaite intelligence ne préside à +notre union. Comme votre position m'empêche de lui rendre dès à présent +le respect que je ne lui refuserai jamais, je compte assez sur vous pour +être persuadée que vous ne me tromperez pas sur son consentement.--Et +s'il le refusoit, ce que je ne présume pas, croiriez-vous que je lui +dusse le sacrifice de mon bonheur?--Libre presque en naissant, je ne +peux apprécier bien juste les bornes de l'autorité paternelle. Ne me +cachez rien des objections de votre ami; nous les examinerons le plus +impartialement qu'il nous sera possible: s'il a tort, nous verrons +jusqu'à quel point vous devez vous soumettre; s'il a raison, notre +obéissance sera toute à notre avantage.--Adèle, l'amour peut-il être +juge dans sa propre cause? Pour moi, je suis bien décidé à ne jamais +renoncer au bonheur que j'attends avec vous.--Et moi, croyez-vous que +j'y renonçasse sans peine? Cependant, si le sacrifice tournoit à votre +avantage, je ne balancerois pas un instant.--Quand on aime si +raisonnablement, on n'aime guère.--Mon ami, si l'amour n'existoit qu'aux +dépens de la raison, les fous seuls pourroient compter sur lui. Je vous +l'ai dit cent fois, je trouve du plaisir à le répéter; la préférence que +je vous donne est tellement fondée sur la certitude d'être avec vous la +plus heureuse des femmes, qu'il n'y aura jamais que votre intérêt qui +puisse me séparer de vous. Si les événemens vouloient qu'un jour je +fusse dans la nécessité de vous le prouver, vous apprendriez alors +qu'aimer _raisonnablement_ est pour Adèle aimer jusqu'au tombeau». Elle +le disoit avec tant de calme, qu'il falloit connoître son caractère +autant que je le connoissois pour être persuadé qu'elle donnoit à sa +pensée toute l'étendue de ses expressions, et qu'aimer jusqu'au tombeau +signifioit pour elle... jusqu'au tombeau. + +Aussitôt que je fus arrivé à Paris, je fis part à Philippe de mon amour +et de mes projets, d'un ton que je cherchois à rendre respectueux, mais +qui annonçoit une résolution déterminée. Philippe me fit beaucoup +d'objections qui se réduisoient toutes à celle-ci: «J'avois de +l'ambition pour vous; faut-il que j'y renonce»? Je déployai mon +éloquence pour lui prouver que ma naissance suffisoit seule pour +renverser toutes les espérances que j'aurois de m'élever; qu'isolé dans +le monde, je ne pourrois m'allier à aucune famille qui eût quelque +crédit; que même lorsque par hasard je ferois un mariage avantageux, je +l'acheterois trop cher, soit par des humiliations, soit par la nécessité +de me séparer de lui, séparation à laquelle rien ne pourroit me +résoudre. Je lui fis valoir le caractère d'Adèle encore plus que son +esprit et sa beauté; il n'y avoit pas de réplique raisonnable: Philippe +soupira de voir s'évanouir les rêves qu'il avoit nourris avec +complaisance, et se retrancha sur ce qu'il n'avoit pas le droit de +s'opposer à mes volontés. + +«Si vous n'avez pas ce droit, mon ami, je vous le donne. Vous n'avez +jusqu'à présent vécu que pour mon bonheur; voulez-vous me faire payer +vos bontés du sacrifice de ma vie? Dites-le sans contrainte; mais je +vous préviens que mon existence et Adèle sont inséparables.» + +Philippe ne fit plus qu'une objection: l'amour pouvoit m'aveugler. Par +intérêt pour moi, il me demandoit de différer mon mariage d'un mois +seulement. Si alors je persistois dans ma résolution, il me promettoit +de me faire oublier la peine avec laquelle il accordoit son +consentement. J'aurois eu mauvaise grâce de refuser; quoiqu'il m'en +coûtât, je consentis à le satisfaire. Cruel retard! Philippe avoit-il +prévu tes conséquences? Oh! non sans doute, car il fut ensuite aussi +désespéré que moi. Mais n'anticipons point sur les événemens. + +Quand j'appris à Adèle la condescendance que j'avois eue pour mon... +ami, loin d'en être choquée, elle m'en remercia. La certitude de notre +union suffisoit pour la rendre heureuse; Philippe auroit exigé six mois, +qu'elle ne l'auroit pas trouvé injuste. Elle aimoit cependant; mais +quand je la voyois recevoir avec tranquillité une nouvelle qui me +paroissoit accablante, je doutois de son amour: j'aurois desiré qu'elle +fût plus passionnée. Insensé! j'oubliois que j'en voulois faire mon +épouse, et non pas ma maîtresse. + + + + +CHAPITRE XXX. + +_Encore Adèle._ + + +Adèle étant dès à présent liée à tous les événemens qui m'attendent, je +voudrais, mes chers lecteurs, vous mettre en état de la bien connoître; +et je n'y réussirai jamais mieux qu'en vous donnant un extrait de +l'écrit que M. Durmer lui remit à ses derniers momens. + +LETTRE DE M. DURMER + +«Près de mourir, je veux, ma chère enfant, m'excuser devant vous de +l'éducation que je vous ai donnée. Votre position fut mon motif; votre +bonheur seroit ma récompense. + +«Sans parens dont le nom et l'héritage vous soient dévolus, sans mère +qui puisse veiller sur vous et guider votre choix, sans protecteur +légal, sans avenir présumé, ce n'est que dans votre caractère que tous +pouvez trouver les appuis qui vous manquent. J'ai donc essayé de former +votre caractère pour qu'il vous mît au-dessus de la fortune et des +attaques de la société. + +.--.--.--.--.--.--.--.--. + +«Il m'a toujours paru singulier d'entendre disputer sur les vertus qui +conviennent plus particulièrement aux femmes qu'aux hommes, dans un +siècle où les habits sont tout au plus ce qui les distingue. J'ai +regardé ce qui se passe dans le monde, et je vous ai élevée pour le +moment où vous deviez vivre. + +«Si l'on demandoit quelles sont les vertus particulières à votre sexe, +la réponse auroit tellement l'air d'une satyre, que personne ne +voudroit se charger de la faire. _Est-ce l'amour pour la retraite?_ Je +crois qu'avec des talens et le goût de l'étude vous supporterez plus +aisément la solitude que les femmes qui, sans aucune ressource dans +l'esprit, ne se trouvent jamais en plus insupportable société que +lorsqu'elles sont seules, et qui, pour se soustraire à elles-mêmes, +courent sans cesse après le plaisir, sans se fatiguer de ne rencontrer +par-tout que l'ennui. + +«_Est-ce la modestie?_ La modestie n'appartient qu'à ceux qui ont des +sacrifices à lui faire. L'amour-propre des sots n'est que sottise; rien +ne peut les en guérir: l'amour-propre des esprits éclairés est orgueil; +ils peuvent s'en corriger, ou du moins sentir la nécessité de le +dissimuler. De quel droit un sot devineroit-il qu'il peut être modeste? + +«La modestie dans les moeurs tient à deux extrêmes, la froideur des sens, +ou une extrême sensibilité: dans le premier cas, on la doit à la nature; +dans le second, au désir de ménager sa réputation, et plus encore à la +crainte de diminuer ses plaisirs. Une femme immodeste n'est qu'un +libertin de la plus méprisable espèce. J'ose répondre, Adèle, que vous +aurez toujours beaucoup de modestie. + +.--.--.--.--.--.--.--.--. + +«On a dit avec raison que la vie d'une femme se réduisoit à l'histoire +de ses amours. Eh bien! plus son caractère aura d'énergie, moins ses +passions seront dangereuses, alors même qu'elles seroient fortes. Les +hommes sont tellement accoutumés à ne point déguiser ce qu'ils cherchent +sous le nom d'amour, que la beauté de la maîtresse qu'ils avouent est +pour eux une excuse valable contre l'aridité de son esprit et la +sécheresse de son coeur: mais les femmes qui ont l'heureuse habitude de +dissimuler le penchant qui les entraîne, les femmes qui veulent toujours +paroître séduites par des qualités qui justifient leurs foiblesses, +seront moins dupes de leur imagination à mesure que leur tête sera mieux +meublée; l'homme dont elles craindroient de rougir sera rarement celui +de leur choix; et j'aimerois mieux donner l'amour-propre pour sentinelle +à la vertu, que de lui laisser pour garde... quoi? je l'ignore: dans +l'éducation actuelle, je n'ai jamais vu sur quelle base reposoit la +sagesse des femmes. + +«Il en est de la plupart des sottises pour les hommes, comme des +médailles pour les antiquaires: leur ancienneté est ce qu'on peut dire +de mieux en leur faveur. On m'a bien des fois objecté qu'en vous +dégageant d'une foule de petites foiblesses, je pourrois vous placer +au-dessus des bienséances, et vous accoutumer à vous glorifier de vos +erreurs; mais j'ai remarqué que l'être le plus ignorant a toujours assez +d'adresse pour justifier ses passions, tant que les passions durent: +ainsi l'éducation que vous avez reçue ne tous donnera à cet égard aucun +avantage. Mais une femme sans instruction, sans talens, sans caractère, +est tourmentée de la nécessité de former une liaison, alors même qu'elle +n'en a plus le désir: elle se compose une passion pour échapper à ce +veuvage du coeur et de l'imagination auquel le temps la conduit malgré +elle. Avec plus de ressources dans l'esprit, elle regarderait la fin de +l'amour comme la fin d'un orage, et ne se feroit pas illusion sur la +possibilité d'aimer encore. L'esprit le plus cultivé doit être quelque +temps dupe des sens; mais quand on n'a que des sens, et que leur empire +finit, que reste-t-il? Ne seroit-ce pas là qu'il faudroit chercher la +raison qui fait envisager à votre sexe la vieillesse avec tant d'effroi? + +«Parmi les femmes qui jouissent d'une grande célébrité, beaucoup ont +vieilli en augmentant le nombre de leurs amis et sans cesser d'être +aimables. Adèle, réfléchissez sur cette vérité, et vous serez convaincue +que je vous ai élevée pour toutes les époques de votre vie. + +.--.--.--.--.--.--.--.--. + +«N'oubliez jamais ce que je vous ai dit sur la décence, que l'on confond +à tort avec l'ingénuité. L'ingénuité est la franchise de l'ignorance; +elle peut quelquefois être indécente: la décence, au contraire, n'est +que l'observation exacte des bienséances. Une femme allaite un enfant, +et, moins occupée de ceux qui l'entourent que des tendres soins de la +maternité, laisse appercevoir son sein sans que la décence puisse en +murmurer. Qu'un homme se permette un compliment déplacé ou seulement un +regard curieux, c'est lui qui manque à la décence en alarmant la pudeur, +en effarouchant la nature dans ses plus augustes fonctions. Une fille +qui entre dans le monde, parle peu; et c'est avec raison que l'on +conclut en faveur de sa décence, car elle craint de blesser les usages: +elle se tait, mais observe comment elle doit se conduire. Un vieillard, +se faisant un privilége de son âge, l'aborde, et se permet une +_jovialité_ qui la fait rougir: le vieillard devient alors non-décent. +L'ingénuité plaît dans l'adolescence, et devient souvent bêtise dans un +âge plus avancé: la décence, au contraire, appartient à tous les temps, +à tous les lieux, aux deux sexes; elle peut changer suivant les +sociétés, mais jamais pour le fond, qui n'est que la pratique réfléchie +des bienséances. Ainsi je crois qu'en multipliant vos idées, je vous ai +donné plus de possibilité d'être toujours et par-tout un modèle de +véritable décence. + +.--.--.--.--.--.--.--.--. + +«Vous voyez, ma chère enfant, que je cherche à justifier ce que j'ai +fait pour vous: je le répète, si vous êtes heureuse, j'aurai réussi; car +votre bonheur fut le but de tous mes soins. Je voudrois pouvoir vous +donner des conseils; mais ils ne sont utiles que lorsqu'on peut en faire +l'application, et votre avenir m'est inconnu. Respectez ma mémoire dans +vous qui êtes mon ouvrage; défiez-vous de votre coeur, et n'osez pas tout +ce qu'osera votre esprit: voilà ma dernière recommandation. À vingt ans, +on décide hardiment: à trente, on hésite avant de décider: à quarante, +on est si persuadé de l'instabilité de ses propres idées, que l'on perd +toute confiance dans les lumières des autres et dans les siennes; on +aime mieux user tranquillement la vie que de l'approfondir. Les passions +de l'esprit s'affoiblissent comme celles du coeur; et de cet état naît un +calme que l'on doit peut-être plus à la fatigue qu'à ses réflexions: +mais ce calme est celui du bonheur, ou plutôt il est lui-même le +bonheur. C'est là, ma chère enfant, que je vous attends pour me juger. +Ayez le courage de n'avoir jusqu'à cette époque des talens que pour vous +et vos amis, et vous ne desirerez plus alors d'en avoir pour le monde. +C'est bien peu de chose que la gloire!» + + + + +CHAPITRE XXXI. + +_Un événement._ + + +Adèle, chez M. Durmer, n'avoit d'autre société que celle de quelques +savans, au milieu desquels elle avoit pris l'habitude de raisonner +juste, et la facilité de placer dans les conversations les plus +sérieuses quelques répliques auxquelles elle n'attachoit pas de +prétention. Chacun se plaisoit à l'instruire: aussi n'étoit-elle pas +étonnée de s'entendre contredire; et sa modestie, qui paroissoit étrange +avec tant de talens, venoit sans doute d'avoir vécu parmi des gens +qu'elle savoit plus instruits qu'elle. Elle ne pouvoit ignorer les +charmes dont la nature avoit été prodigue en sa faveur; mais comme dans +la société de M. Durmer on n'attachoit pas un prix extraordinaire à la +beauté, elle s'étoit accoutumée à l'envisager de même. La sphère étroite +dans laquelle elle vivoit, servoit à la fois à former son caractère et à +la sauver des dangers du monde. + +Sa position devint bien différente dans la maison de Florvel. Elle ne +pouvoit paroître aux promenades, aux fêtes, aux spectacles, sans exciter +l'admiration. La simplicité de ses moeurs tournoit au profit de sa +beauté; elle avoit le talent, si rare, de parer sa figure sans la +déguiser. Peu faite à une modestie de convenance, elle ne rougissoit pas +lorsqu'on lui adressoit la parole: elle répondoit; et le plaisir de +l'entendre augmentoit celui qu'on prenoit à la voir. Florvel recevoit +beaucoup de monde; madame de Florvel menoit toujours Adèle avec elle: +bientôt elle fut le sujet de toutes les conversations. L'histoire de +son enfance, qui si long-temps avoit été ensevelie dans l'appartement de +M. Durmer, devint la nouvelle des cercles les plus brillans: on n'eût +pas été à la mode si l'on n'eût vu Adèle. Pour quiconque connoît Paris, +cet enthousiasme ne paroîtra pas étonnant. + +Ce qui l'est davantage, c'est qu'Adèle ne fut pas éblouie de ses succès: +elle ne jouissoit des éloges qu'elle recevoit, que par l'idée d'être +digne de faire mon bonheur; et jamais femme n'employa des procédés aussi +délicats pour écarter jusqu'à l'ombre de la jalousie d'un coeur qui +n'étoit que trop capable d'en éprouver les tourmens. Plus sensible avec +moi que lorsque nous étions à la campagne, elle sembloit vouloir me +dédommager du temps qu'elle accordoit à la société; elle comptoit avec +impatience les jours qui devoient s'écouler encore pour accomplir le +mois promis à Philippe; il n'en restoit plus que huit: alors nous +devions déclarer à M. de Nangis, à Florvel et à son épouse, que nous +étions dans l'intention de nous marier; intention qu'ils devinoient sans +que nous en parlassions. + +Tandis qu'il étoit à la mode de s'occuper de l'histoire d'Adèle, +plusieurs personnes s'étoient fait un plaisir de la broder et de tirer +des conjectures. J'ignore qui le premier s'avisa de rappeler qu'une +fille de M. de Miralbe avoit été perdue dans un temps qui s'accordoit +avec celui où Pierre trouva Adèle: on alla plus loin; les femmes d'un +certain âge prétendirent qu'elle ressembloit étonnamment à madame de +Miralbe lorsqu'elle étoit entrée dans le monde. Des conjectures on passa +à l'affirmation; et ce bruit prit bientôt une telle consistance, qu'on +ne parloit plus que de cela chez Florvel. M. de Miralbe, alors en +procès réglé avec son fils, qui demandoit compte du bien de sa mère, +saisit avec empressement la possibilité de lui opposer une soeur en +minorité, ayant des droits égaux eux siens. Il rendit une visite à M. de +Nangis. + +Que l'on juge de l'inquiétude que j'éprouvois. Outre que je connoissois +le caractère de M. de Miralbe, et que sa naissance ne me laissoit aucun +espoir de devenir son gendre, je n'ignorois pas qu'à la mort de madame +de Sponasi, il avoit excité tous les parens à m'accabler d'humiliations; +pour lui, il m'avoit traité avec une bonté si méprisante, que j'avois +rompu avec lui. Pour comble de craintes, je me rappelois et madame de +Valmont, et ses principes, et la haine éternelle qu'elle m'avoit jurée. +De tous les pères que le hasard pouvoit offrir à l'intéressante élève de +M. Durmer, certes M. de Miralbe eût été le dernier que j'eusse desiré. + +C'est dans ces momens d'alarmes que je connus le coeur de mon Adèle; elle +trembloit de retrouver une famille qui ne la dédommageroit jamais du +bonheur que notre mariage lui faisoit espérer. Je lui parlois sans +contrainte du caractère de M. de Miralbe; elle souhaitoit ardemment +qu'il n'acquît aucun droit sur elle: je lui confiai les motifs de la +haine de madame de Valmont; elle me remercia d'avoir rompu avec elle. + +«Je sens, mon ami, me dit-elle, que j'aurois bien de la peine à vivre au +milieu de tous ces êtres là. J'ai été élevée d'une manière qui me fait +envisager avec indifférence ce que la plupart des hommes regardent avec +admiration. Le hasard a voulu que je ne dusse rien à mon père: quel +qu'il soit, je le jugerai comme un étranger s'il se conduit mal avec +moi. Dégagée de reconnoissance, incapable de crainte, je puis beaucoup +souffrir; mais jamais, jamais je n'oublierai celui qui, dans ma misère, +dans un abandon absolu, m'a choisie pour son épouse. Frédéric, recevez +ma main; c'est devant Dieu, et du plus profond de mon coeur, que je jure +de n'être qu'à vous.» + +Après nous être bien tourmentés, nous voulions rire de nos inquiétudes: +mais nous revenions promptement à parler du temps où nous serions +séparés, des moyens que nous emploierions pour nous voir; et nous +répétions le serment de nous aimer en dépit de tous les obstacles. + +Nos craintes n'étoient pas vaines. M. de Miralbe, accompagné de M. de +Nangis, vint chercher Adèle pour aller chez la veuve de maître Pierre. +Il résulta des informations, de la représentation des vêtemens que +portoit la petite lorsqu'elle fut trouvée, que cette infortunée étoit la +fille de M. de Miralbe; ou plutôt, s'il m'est permis de donner ici mes +soupçons pour quelque chose de probable, cet homme astucieux ne reconnut +Adèle que parce qu'il vouloit l'opposer à son fils. À une époque +postérieure, il prétendit qu'elle lui étoit étrangère... Mais laissons +au temps à dévoiler ce mystère, si jamais il peut l'être. + +Je fis part de ce que je pensois à cet égard à M. de Nangis, et je +m'apperçus combien est grand l'avantage d'une bonne réputation, qu'elle +soit ou non méritée. M. de Nangis ne répondit à mes soupçons qu'en +faisant l'éloge de M. de Miralbe; il auroit rompu avec moi pour oser +accuser un homme si sensible et si estimable, sans l'indulgence qu'il +croyoit devoir à un amant au désespoir. M. et madame de Florvel, tout +en me plaignant de bonne grace, ne pouvoient s'empêcher de se réjouir de +voir Adèle retrouver un rang, une fortune digne d'elle: ils espéroient +d'ailleurs que sa nouvelle position ne seroit pas un obstacle à notre +union; ils ne savoient pas que M. de Téligny étoit le fils de Philippe. +Dans ma douleur, c'étoit mon père seul que j'accusois, ou, pour mieux +dire, je le plaignois: l'idée que le retard qu'il avoit demandé me +privoit de tous les avantages d'un mariage brillant, s'il eût été +accompli avant la fatale reconnaissance, le rendoit aussi malheureux que +moi. + +«Ne perdez pas courage, me disoit-il quand je m'abandonnois à la +douleur; j'ai fait le mal, peut-être parviendrai-je à le réparer. Si +votre naissance étoit le seul obstacle au consentement de M. de Miralbe, +il ne seroit, je crois, pas impossible de le surmonter. L'argent fait +bien des choses, la reconnoissance peut encore davantage. Laissez-moi +mon secret, je vous le confierai s'il vous devient utile; jusque là, ne +vous affligez pas de mon silence. Si mademoiselle de Miralbe n'oublie +pas les engagemens pris par Adèle, si elle a la force de résister aux +menaces ou aux séductions, vous pourrez encore être heureux.» + +Philippe avoit-il réellement l'espoir qu'il vouloit faire passer dans +mon coeur? Il est des positions où l'on tremble de diminuer ses +espérances en en approfondissant le motif, et je n'osois presser +Philippe de s'expliquer davantage. + +M. de Miralbe étoit trop politique pour rompre brusquement avec M. de +Nangis et sa famille: mais comme il n'ignoroit pas que c'étoit dans leur +société où je rencontrois le plus souvent Adèle, et qu'il vouloit nous +ôter tout espoir, il auroit desiré que sa fille prît sur son compte le +tort de l'ingratitude: il l'exigeoit d'elle dans le particulier, tandis +qu'il applaudissoit en public à la vive reconnoissance qu'elle +témoignoit à madame de Florvel; reconnoissance dans laquelle l'amour +entroit pour quelque chose. Adèle, à qui j'avois dévoilé le véritable +caractère de son père, profitoit adroitement de la différence qui +existoit entre ses opinions et les sacrifices qu'il devoit à sa +réputation, pour lui désobéir sans qu'il pût se fâcher. En lui parlant +toujours des vertus qu'il n'avoit pas, mais qu'elle étoit bien éloignée +de lui refuser, elle le tenoit dans un état d'inquiétude et de +contrainte dont nous profitions pour nous rencontrer chez nos amis +communs. Il est vrai que madame de Valmont l'accompagnoit toujours, et +que M. de Miralbe, qui avoit deviné la haine qu'elle avoit pour moi, +peut-être aussi une partie des motifs de cette haine, se reposoit sur la +jalousie et la vengeance, du soin d'éloigner les occasions où sa fille +et moi nous aurions pu nous entretenir particulièrement. Pour donner une +juste idée de notre position, je ne puis mieux faire que de copier +quelques unes de nos lettres; elles étoient alors notre plus grande +consolation. Si le nom de celui qui inventa l'art d'écrire étoit connu +des amans, il auroit des autels par-tout où la terre est habitée. + + + + +CHAPITRE XXXII. + +_Correspondance._ + + +ADÈLE À FRÉDÉRIC. + +Mon ami, depuis que je suis dans la maison de celui qui se dit mon père, +j'ai eu le temps de faire mes observations; elles ne sont pas +consolantes. + +M. de Miralbe m'accable d'amitiés et ne m'aime pas; il me craint: +j'éprouve le même sentiment pour lui; aussi sommes-nous sans cesse et +réciproquement sur nos gardes. + +Il parle souvent du bonheur qu'il a eu de retrouver sa fille, sur-tout +quand il y a des témoins: on me dit alors que le bonheur est encore +plus grand pour moi. Je ne réponds rien; mais je pense en soupirant que +j'étois heureuse, et que je ne le suis plus. + +Il m'a raconté les torts de ma mère envers lui; j'ai gardé le silence: +il a voulu me faire partager son animosité contre mon frère; je l'ai +assuré que je me taisois sur les morts par l'inutilité de les défendre, +mais que je ne condamnerois point ceux qui vivoient sans les entendre. + +«Vous pensez donc, m'a-t-il dit, que je n'ai pas des motifs légitimes +d'en vouloir à mon fils? Vous a-t-on parlé de sa conduite?--Oui, +monsieur.--Et vous n'en êtes pas indignée?--Monsieur, en apprenant que +vous pouvez le haïr, vous, qui êtes son père, j'ai commencé à concevoir +qu'il pouvoit éprouver le même sentiment. Les obstacles que la nature +avoit mis entre la haine et vous sont égaux des deux côtés; le premier +qui les a surmontés a dégagé l'autre.--Vous comptez donc pour rien la +soumission filiale?--Pardonnez-moi, je l'estime autant que l'indulgence +paternelle.--Ainsi vous approuvez votre frère.--Je ne suis pas son +juge, monsieur; mais je trouverai toujours du plaisir à le +défendre.--Tous les honnêtes gens sont contre lui.--Cela prouve qu'il +n'est pas adroit.» + +J'ai fait cette réponse avec tant de vivacité, que je ne me suis +apperçue combien elle portoit coup qu'en voyant M. de Miralbe se mordre +les lèvres. Il s'est plaint de la manière libre dont j'ai été élevée, et +m'a assurée qu'on m'avoit rendu un bien mauvais service en me dégageant +de tous préjugés. + +«Les préjugés, m'a-t-il dit, sont le frein le plus sûr des passions.--Eh +bien! monsieur, je dois m'applaudir de l'éducation que j'ai reçue; car +si je n'ai point de préjugés, je n'ai point de passions.--Et votre +amour pour M. _de_ Téligny (il a appuyé sur le _de_ de la manière la +plus significative), comment le nommez-vous?--Un sentiment de préférence +que sa générosité envers moi a rendu sacré.--Ainsi vous convenez que +vous l'aimez.--Si je le dissimulois, on ne me croiroit pas, et je +perdrois l'avantage que donne la franchise.--Ce sentiment de préférence +nuit aux projets que je peux avoir sur vous.--Il existoit avant que vous +pussiez le blâmer, voilà mon excuse.--Si je vous ordonne d'y renoncer, +que ferez-vous?--Je croirai que vous me parlez comme si je sortois du +couvent.--Je ne vous comprends pas.--Eh bien! monsieur, je m'explique. +Croyez-vous que les droits d'un père puissent s'étendre sur les +affections de ses enfans?--Sur leur conduite, a-t-il répliqué, vous ne +le contesterez pas.--Non, monsieur: je puis vous soumettre mes actions: +mais ma pensée est souvent indépendante de moi; comment l'engagerois-je +à d'autres?» + +«Je vois, a-t-il ajouté avec beaucoup de douceur, que l'on n'obtiendra +rien de vous que par la raison, et je suis charmé que la vôtre ne +s'élève pas jusqu'à récuser la puissance paternelle. Ainsi vous convenez +que vos actions sont soumises à ma volonté.--Oui, monsieur; l'abus seul +de votre pouvoir seroit capable de lui donner des bornes. J'espère que +votre bonté évitera que j'en fasse jamais la réflexion; ce seroit le +plus grand des malheurs, et pour vous, et pour moi.» + +Ma réponse étoit dure; je le sentis, mon cher Frédéric: mais je voyois +qu'il cherchoit à m'enchaîner en sondant mon caractère, et il +m'importoit beaucoup de ne pas fléchir. Il garda le silence pendant +quelques minutes, et reprit en ces termes: + +«Vous appercevez-vous, Adèle, que vous me manquez de respect?--Si je +l'avois cru, monsieur, j'aurois gardé le silence, et ce sera dorénavant +le parti que je prendrai quand je croirai mes réponses opposées à votre +façon de penser. Vous devez m'excuser jusqu'au moment où je connoîtrai +assez votre caractère pour savoir quand ma franchise sera un crime; +jusqu'à présent on m'en avoit fait un devoir.--Eh quoi! s'écria-t-il, +vous vous permettez d'étudier mon caractère!--Est-ce encore un mal d'en +convenir, monsieur? Destinée à vivre auprès de vous, n'est-il pas +naturel que je cherche à deviner vos volontés?--Pour vous y soustraire +avec plus de facilité, sans doute». Je ne répondis pas. + +«Je veux, me dit-il, mettre à l'épreuve votre franchise et votre +soumission. Répondez-moi: M. _de_ Téligny (toujours le _de_ prononcé +avec ironie) vous a-t-il confié le secret de sa naissance?--Non, +monsieur.» + +Je faisois sans doute un mensonge, mon cher Frédéric; mais si j'avois +hésité un seul instant à nier, j'aurois manqué à la confiance que vous +m'avez témoignée. Certes, j'aurois pu me dispenser ensuite de révéler +votre secret; mais avouer que vous en aviez un, c'étoit le trahir. +N'ayant pas d'autre moyen d'éluder une question aussi insidieuse, je ne +balançai pas. + +M. de Miralbe, d'un air moitié mystérieux, moitié méchant, me fit part +de ses soupçons. Il semble ne pas douter que vous soyez le fils de +madame de Sponasi; mais il ne forme que des conjectures sur votre père, +et pas une n'approche de la vérité. Vous croyez bien qu'il n'a pas +manqué de conclure votre état incertain (ce n'est pas ainsi qu'il +s'exprime) s'opposoit à tout espoir d'union entre vous et moi. J'ai +gardé le silence. Alors il m'a demandé si, du moins à cet égard, je +n'étois pas de son avis. + +«Si je vous réponds avec franchise, monsieur, vous m'accuserez encore de +vous manquer de respect.» Il vouloit connoître au juste ma façon de +penser; et m'ayant promis de m'écouter comme si le sujet nous étoit +étranger, nous poursuivîmes notre entretien de la manière suivante: + +«Dites-moi, Adèle, n'êtes-vous pas persuadée qu'une demoiselle doit +beaucoup de sacrifices à l'honneur de sa famille?--Oui, monsieur.--En +épousant un homme sans nom, ne manque-t-elle pas aux égards que sa +naissance lui prescrit?--Je crois plus, monsieur; elle manque à ses +devoirs, puisqu'elle trahit à la fois l'espoir de ses parens, et +l'éducation qu'elle a reçue. Il est rare qu'une fille se dégage des +principes qu'on lui a donnés dans sa jeunesse, sans qu'on puisse +l'accuser avec raison d'ingratitude, d'inconséquence ou de perversité. +Ces principes, quels qu'ils soient, sont bons lorsqu'ils sont conformes +à l'état pour lequel elle étoit destinée.--Je devine votre conclusion; +vous allez m'observer qu'ayant été élevée pour vivre dans la médiocrité, +vous seriez aussi blâmable de sacrifier votre amour à l'ambition, qu'une +autre de sacrifier son rang à l'amour.--Oui, monsieur; cela est si vrai, +qu'il me sera toujours impossible d'attacher le moindre prix à un nom, +quelque brillant qu'il soit. Accoutumée dès mon enfance à trouver le +bonheur dans la simplicité, et tous mes plaisirs dans la solitude, ma +naissance, découverte trop tard, devient un fardeau que l'amitié seule +d'un père pourroit alléger.--Doutez-vous de la mienne, ma chère +enfant?--Non, monsieur; mon coeur est capable d'attachement, et il sera à +vous aussitôt que vous le voudrez.--Il me semble que vous mettez des +conditions au sentiment que vous me devez.--S'il vous est dû, monsieur, +comment pouvez-vous croire que j'y mette des conditions? Il vous suffira +de l'exiger». Notre conversation cessa encore pendant quelques instans. + +M. de Miralbe reprit la parole pour me demander si je voulois lui +promettre de renoncer à M. _de_ Téligny.«--Oui, monsieur, je vous +promets de n'être jamais à lui, tant que vous aurez droit de vous y +opposer.--Quoique votre promesse soit conditionnelle, je veux bien m'en +contenter, et je vous prie d'éviter dorénavant la société de M. de +Nangis et de madame de Florvel.--Je vous obéirai, monsieur, et dès +aujourd'hui je leur écrirai que mon père me fait une loi de ne point +voir ceux auxquels la reconnoissance la mieux méritée et l'amitié la +plus sincère m'attacheront toute la vie (il se tut; j'ajoutai avec +beaucoup d'expression), ceux sans les bontés desquels je n'aurois jamais +été à portée de savoir que j'étois fille de M. de Miralbe.--Ne +pouvez-vous, me dit-il avec humeur, vous dispenser de me nommer?--Ah! +monsieur, que penseroit-on de moi dans le monde si l'on croyoit que je +fusse ingrate de mon propre mouvement?--On pensera, mademoiselle, ce qui +devroit être, que vous fuyez les occasions de vous trouver avec un homme +qui me déplaît.--Eh bien! monsieur, défendez-moi de voir madame de +Florvel, et j'obéirai: je puis céder à vos lois; mais il m'est +impossible de m'en faire lorsqu'elles sont aussi contraires à mes +sentimens qu'à mes intérêts; le monde ne doit point savoir si j'ai +aimé, si j'aime et si je fuis M. de Téligny.» + +Il me quitta en m'assurant que la manière dont j'avois été élevée me +causeroit bien des chagrins; ce qui signifie, je crois, que ce sera son +excuse pour ceux qu'il me prépare. + +Je le répète, mon cher Frédéric, M. de Miralbe et moi nous ne nous +aimons pas. Sa conduite avec ma mère, morte renfermée par son ordre; les +procédés affreux qu'il emploie pour ne rendre aucun compte à mon frère, +et pour l'exciter adroitement à des démarches violentes qui peuvent le +perdre, dans un âge où l'amitié et l'indulgence d'un père eussent décidé +avantageusement son sort; tout m'éloigne invinciblement de M. de +Miralbe. Je voudrois pouvoir du moins le respecter, et, malgré moi, je +le compare à ce bon M. Durmer. Ah! c'est celui-là qui étoit +véritablement mon père. Ici, je ne me regarde que comme une victime +sûre d'être sacrifiée, incertaine seulement du jour et de la manière +dont son sort s'accomplira. + +Madame de Valmont a essayé de prendre de l'ascendant sur mes volontés; +j'étois prévenue: elle m'a parlé de vous avec chaleur; j'écoutois avec +attention: mais lorsqu'elle m'a dit que je devois rougir d'un pareil +attachement, qu'il étoit de mon honneur de le rompre, je l'ai assurée +que je comptois assez sur mes principes et sur les vôtres pour être +persuadée que nous ne finirions point par un enlèvement ou faute d'un +enlèvement; et c'est elle qui a rougi. Je lui évite ainsi l'embarras du +déguisement: elle peut me haïr sans contrainte; cela m'a paru moins +dangereux qu'une haine dissimulée. Je la plaindrai quand elle cessera +de mal parler de vous. + +On m'a donné une femme-de-chambre qui avoit ordre de gagner ma +confiance; elle m'a témoigné si vîte un attachement si grand, que j'ai +souri de pitié. On croyoit sans doute qu'en amante abandonnée, j'allois +me jeter dans les bras d'une confidente. Mon cher Frédéric, quand l'idée +de notre séparation m'afflige trop vivement, je vous éloigne de ma +pensée par quelques heures de lecture; je deviens plus calme, et +j'espère. + +J'attends de vous deux services importans: le premier, de vous lier avec +mon frère, de me dire ce que vous en pensez, et d'être son ami si vous +l'en croyez digne; le second, de me donner des renseignemens sur le +caractère de M. de Valmont: je le vois trop peu pour pouvoir le juger. + +De la résignation, mon cher Frédéric. Puisque notre bonheur dépend de +notre union, ne l'éloignons pas par notre faute. Je tiens de M. Durmer +que les malheurs que l'on s'est attirés par inconduite, ou que, par +imprudence, on n'a pas su éviter, sont les seuls pour lesquels on manque +de courage. Persuadez-vous bien que, tant que je conserverai votre +amour, je n'éprouverai pas de chagrin au-dessus de mes forces. + + + + +CHAPITRE XXXIII. + + +FRÉDÉRIC À ADÈLE. + +Je crains, ma chère Adèle, que vous n'ayez deviné trop juste en disant +que M. de Miralbe se compose d'avance une excuse pour les chagrins qu'il +vous prépare. Lorsque vous étiez avec madame de Florvel, il n'y avoit +qu'une voix sur votre compte; elle étoit en votre faveur. Depuis +quelques jours, vous êtes de nouveau le sujet de toutes les +conversations; mais plusieurs personnes commencent à mettre en problême +s'il n'eût pas été plus avantageux pour votre père de vous retrouver +absolument sans éducation, qu'élevée d'une manière peu conforme à la +_modestie_ de votre sexe. + +Les femmes les plus immodestes, persuadées sans doute que l'ignorance +peut tenir lieu de pudeur, se déclarent contre vous: les pères +prétendent que l'instruction mène à l'indépendance; que la tranquillité +et l'avantage des familles reposant sur la soumission des filles, il +faut leur donner des talens agréables, et rien de plus. Un de ceux qui +soutenoient cette thèse avec beaucoup de chaleur dans une société où je +me trouvois, oublioit sans doute que sa fille unique s'étoit séparée, au +bout de six mois, et après un éclat scandaleux, d'un époux capable de +remplir les voeux de la femme la plus difficile. Ennuyé de ses réflexions +sur vous, je me permis de lui demander s'il préféroit l'éducation qu'il +avoit fait donner à sa fille, à celle que vous avez reçue. Il m'entendit +fort bien, et continua la conversation comme s'il ne m'eût pas entendu: +mais le coup étoit porté, et les auditeurs l'abandonnèrent. Les hommes +en général prennent votre défense: mais c'est un malheur pour une femme +d'avoir besoin d'être défendue; et vous n'y seriez pas exposée, si M. de +Miralbe et madame de Valmont n'ébruitoient à dessein ce qui se passe +dans l'intérieur de votre famille. Je crois que votre père veut à la +fois vous arracher à moi et vous ôter la possibilité de former un +établissement. Je n'entre jamais dans une maison où l'on s'occupe de +vous, sans que les regards et les confidences à l'oreille ne +m'avertissent que notre amour est un secret public. De cette certitude, +il n'est pas difficile d'arriver à la source des bruits qui circulent de +nouveau sur ma naissance. Ainsi la haine et l'orgueil, qui nous séparent +dans nos projets de bonheur, nous réunissent dans les clameurs qui +peuvent nous faire tort. + +Ma chère Adèle, songez que l'on vous tendra des piéges, et que vous +serez perdue du moment où M. de Miralbe pourra le faire sans se +compromettre. Votre position me fait trembler. Je n'ose vous donner des +conseils, je crains de me tromper: je ne puis que souffrir et vous +rappeler que vous êtes mon épouse; que les moindres chagrins que vous +éprouverez seront terribles pour moi. Quelques jours plus tard, et vous +n'eussiez vécu que de bonheur. + +Je n'avois pas attendu vos ordres pour chercher à me lier avec votre +frère. Je ne peux vous en dire du bien, il seroit trop hardi d'en dire +du mal: figurez-vous toutes les passions réunies, et vous aurez une +juste idée de lui. Extrême dans toutes ses sensations, il abhorre votre +père; il l'eût adoré si M. de Miralbe l'eût voulu. Il a plus d'esprit et +de connoissance qu'aucun homme de son âge; le temps seul peut apprendre +l'usage qu'il en fera. Il parle de ses qualités comme il parleroit de +celles d'un étranger; il avoue ses vices et ses erreurs avec la même +insouciance. D'une activité à laquelle lui seul est capable de résister, +est-il en mauvaise société, c'est le premier des libertins; en bonne +société, on l'admire; retiré chez lui, il travaille sans relâche: la +force et la grandeur de ses conceptions passent ce qu'il est possible de +dire; en un mot, il semble que le génie soit un patrimoine de votre +famille; et l'on peut prédire que, d'une manière ou d'une autre, votre +frère ira à la célébrité. Il méprise l'argent dans ses jours de sagesse; +mais s'il se livre à ses plaisirs, il le prodigue avec une facilité +désespérante: il emprunte sans savoir s'il pourra rendre; il prête sans +s'informer, sans penser même si l'on s'acquittera jamais envers lui. Un +de ses torts vis-à-vis de votre père (et votre frère en fait l'aveu en +riant) est d'avoir, sous un nom supposé, tourné ses ouvrages en +ridicule. Je savois bien que cette critique avoit fait la plus grande +peine à M. de Miralbe; j'ignorois qu'elle fût de son fils: jugez s'il y +a espoir de les réconcilier jamais. Si votre frère avoit des passions +moins violentes, la bonté de sa cause lui feroit des partisans: votre +père, non moins passionné, mais plus habile, se déguise avec un art +étonnant. Ils combattent presque à génie égal: mais l'adresse et +l'hypocrisie sont d'un côté, il n'y a de l'autre que de la force; votre +frère succombera. + +Vous n'avez rien à espérer de lui: d'abord parce qu'il ne peut rien; +ensuite parce que vous perdriez tout à réclamer sa protection, si jamais +vous en aviez besoin. Il y a des temps d'ailleurs où ses désordres le +mettent au-dessous de la place que son nom lui avoit marquée dans la +société. Il est vrai qu'il trouve dans son esprit et dans la force de +son caractère des ressources contre les événemens; mais ces ressources +ne sont bonnes que pour lui. Ce que je lui ai dit de vous lui a fait +grand plaisir; il a deviné du premier mot l'intérêt que je prends à +votre sort. J'aurois voulu être son ami; jusqu'à présent je ne suis sûr +que d'une chose, c'est que je suis son créancier. Peut-être une trop +grande intimité entre nous eût été un nouveau prétexte à M. de Miralbe +pour me détester; et comme il n'en a pas besoin, j'éviterai toujours de +lui en fournir. + +Vous me demandez, ma chère Adèle, des renseignemens sur le caractère de +M. de Valmont; je ne suis pas étonné qu'il ait échappé à vos +observations. M. de Valmont n'a d'autre caractère que celui qu'exige +son état: il est président au parlement; c'est-à-dire qu'il est tout +lorsqu'il fait corps, et rien lorsqu'on l'envisage personnellement. Il +ne se compromettra jamais en se mêlant des détails de la famille de M. +de Miralbe; mais dans les circonstances essentielles il lui prêtera son +appui et celui de ses collègues: c'est encore une chance terrible contre +votre frère; quelque bonne que soit sa cause pour le fond, il la perdra +par les formes, ou il verra les années s'écouler sans obtenir de +jugement. Or ne pas être jugé, c'est perdre dans sa position, puisque la +prolongation des débats suffit seule pour autoriser votre père à +retarder la reddition de ses comptes. + +Vous prétendez que lorsqu'on sent vivement l'amour, on éprouve +l'impossibilité de l'exprimer. Je ne vous parlerai donc pas de celui du +malheureux Frédéric; mais par grace, ma chère Adèle, ne renoncez à la +société de madame de Florvel qu'à la dernière extrémité. Elle vous est +véritablement attachée, et parmi ses nombreux amis vous ne comptez que +des partisans. M. de Nangis, trop franc pour soupçonner M. de Miralbe, +est par-tout votre chevalier, et se plaint vivement quand on ne parle +pas de vous avec l'admiration que vous lui avez inspirée. Il a du +crédit; et le titre de votre tuteur, qu'il a malheureusement porté trop +peu de temps, vous donneroit peut-être encore des droits à sa protection +si vous en aviez besoin. Je me résoudrois plus volontiers à ne pas vous +voir en me privant de leur société, qu'à vous ôter l'appui d'amis aussi +pénétrés d'estime pour vos vertus. Je vous le répète, ne renoncez pas à +eux, tant qu'il vous sera possible de faire autrement. Tout ce que vous +devez craindre est d'être isolée; vous n'auriez alors aucune ressource +contre les projets de M. de Miralbe, s'il en formoit de contraires à +votre bonheur. + +Adieu, ma chère Adèle. + +Je ne peux vous dire avec quelle reconnoissance Philippe a appris que +vous m'aviez demandé de ses nouvelles. Sans lui... Mais le passé n'est +au pouvoir de personne. + + + + +CHAPITRE XXXIV. + + +ADÈLE À FRÉDÉRIC + +Vous vous alarmez, mon cher Frédéric, de me voir devenir triste. Hélas! +je croyois prendre assez d'empire sur moi pour cacher aux yeux de mes +amis, aux vôtres sur-tout, l'ennui qui m'accable. Quelle position que la +mienne! toujours en défiance contre mon père; plus rassurée par sa +mauvaise humeur, parce que je la crois naturelle, que par ses caresses, +qui me paroissent toujours cacher quelque perfidie; obligée d'opposer la +ruse à la ruse, de calculer mes actions et mes moindres paroles; vivant +au milieu de ma famille comme si j'étois entourée d'ennemis, n'osant +parler en société, dans la crainte que mes discours ne servent à +confirmer les préventions répandues contre moi; pas un quart d'heure +pour la confiance, pas un moment pour l'amitié: voilà ma vie; elle est +si opposée à mon caractère, que je préférerois sans balancer la +servitude qu'impose la misère, à l'esclavage d'un nom, d'une fortune qui +m'arrachent à vous, à mes amis, à moi-même. + +Si du moins on avouoit l'intention de me rendre malheureuse, je pourrois +opposer le courage aux projets formés contre moi; mais c'est au nom de +mon bonheur, c'est à des titres si sacrés qu'on me tourmente, qu'il faut +que je devienne aussi dissimulée qu'eux, ou que je sois leur victime. +Pourquoi M. de Miralbe ne me dit-il pas franchement ce qu'il exige de +moi? Il m'en coûteroit peu pour le satisfaire, du moins dans ce qui a +rapport à ma fortune: mais il veut passer pour désintéressé, même en se +parant de mes dépouilles; et, tourmenté par le soin de sa réputation, il +fera tout ce qui dépendra de lui pour me priver des biens de ma mère, +les garder, et me donner tort aux yeux du public. Ce public est bien bon +de ne pas sentir qu'un père de famille est condamnable par cela seul +qu'il se met dans la nécessité de le prendre pour juge, et qu'il est +perfide ou imbécille du moment qu'il le prend pour confident. + +Je n'ignore pas que les enfans, guidés par le désir de l'indépendance, +entraînés par les passions, ont souvent des torts envers leurs parens; +mais un bon père cache sa douleur aux étrangers, pour ne pas s'ôter le +pouvoir de pardonner. Un bon père peut avoir des enfans ingrats; mais +ses enfans ne le détestent pas. Il y a loin de l'ingratitude à la haine; +et en apprenant que mon frère abhorre M. de Miralbe, j'ose affirmer que +les torts sont au moins réciproques. J'ai lu le mémoire que mon frère +vient de faire imprimer; j'ai vu l'indignation portée à l'excès. J'ai lu +la réponse de mon père. Ô mon ami, j'aurois versé des larmes +d'attendrissement si je ne l'eusse pas connu: j'en ai versé de colère au +récit qu'il fait de sa joie de m'avoir retrouvée. Voyez-vous, dans cette +affectation de sensibilité, l'arrêt de ma condamnation pour l'avenir? Ne +me force-t-il pas ainsi à me soumettre au joug qu'il m'imposera, ou à +passer dans le public pour un monstre d'ingratitude? + +Il m'a demandé ce que je pensois du mémoire de mon frère. + +«Je vous ai déjà observé, monsieur, lui ai-je répondu, que je n'étois +pas son juge.--Vous voyez avec combien peu de respect il me traite.--Il +a tort: quand on est assez malheureux pour plaider contre son père, il +ne faut pas oublier les égards qu'on lui doit; entre ennemis même, il y +a un droit des gens.--Rien n'est sacré pour lui.--Ah! monsieur, vous +n'avez donc pas lu le tableau qu'il fait des malheurs de ma mère; le +coeur le plus sensible a pu seul le tracer.--Dites le désir de me faire +passer dans le monde pour son bourreau. Je lui pardonnerois plus +volontiers les injures qu'il me prodigue, que cette partie de son +mémoire. La vive amitié qu'il se vante d'avoir eue pour votre mère n'est +là qu'une accusation indirecte, mais terrible, contre moi.--Pourquoi le +supposer, monsieur?--Parce que j'en suis convaincu.--Cependant vous ne +pardonneriez pas à mon frère s'il disoit que votre tendresse pour moi, +dont votre réponse à son mémoire est remplie, n'est qu'une opposition +adroite à la haine que vous avez pour lui.--Adèle, vous servez-vous du +nom de votre frère pour m'apprendre votre façon de penser?--Toujours des +suppositions, monsieur. Vous êtes bien à plaindre si, dans les discours +les plus innocens, vous voyez l'intention de vous accuser.--Votre mère +n'a que trop mérité son sort.--Monsieur, lui dis-je en me levant, ne +troublons pas ses cendres: vous parlez à sa fille; et si vous +m'appreniez à mépriser sa mémoire, vous me dégageriez vous-même du +respect que je vous dois.» + +Il fit un mouvement pour m'arrêter; mais je précipitai mes pas pour +regagner mon appartement. Quel scandale, mon cher Frédéric, que celui +d'une famille aussi divisée que la nôtre! l'époux contre l'épouse, le +fils contre le père. Non, ce n'est pas là l'idée que je m'étois faite +des devoirs, des plaisirs, du bonheur, attachés aux titres les plus +respectables de la nature et de la société. + +Mon ami, si le sort permet que nous soyons jamais l'un à l'autre, +j'espère que nous n'aurons qu'à nous en féliciter: mais si l'amour et +l'estime cessoient de nous unir, cachons-le bien à tout le monde; +cachons le sur-tout à nos enfans: la division de leurs parens est +l'arrêt de leur perte. + +M. Durmer (c'est toujours avec plaisir que je le cite) prétendoit que +dans un pays où il y avoit des moeurs, on ne devoit pas permettre le +divorce; mais qu'il étoit indifférent qu'il fût ou non permis chez un +peuple corrompu, parce qu'où règne la corruption, il n'y a réellement, +disoit-il, ni mariage, ni famille. Tout ce que je vois depuis que le +malheur m'a lancée dans le grand monde, me prouve combien il avoit +raison. + +Bon jour, mon cher Frédéric; ne m'en voulez pas d'être triste: je +croirois que vous n'êtes plus content d'être aimé de votre Adèle. + + + + +CHAPITRE XXXV. + + +ADÈLE À FRÉDÉRIC. + +Et vous aussi, mon ami, vous me donnez du chagrin. Quoi! vous êtes +jaloux! Et bon dieu! de qui pourriez-vous l'être? N'oubliez pas que si +la plupart des femmes regardent la jalousie comme une preuve d'amour, +moi je l'envisage comme une injure. + +Mais je ne veux ni vous quereller, ni vous plaindre: je veux vous voir +bien convaincu que je ne puis cesser de vous aimer qu'en perdant l'idée +avantageuse que j'ai de vous; et même, dans cette supposition, mon cher +Frédéric, vous n'auriez encore aucun motif de jalousie: il est certain +que je n'exposerois pas deux fois le bonheur de ma vie à un sentiment +bien difficile à maîtriser quand le coeur s'y est livré avec plaisir. + +Séparés l'un de l'autre, ne nous voyant qu'en public, ne nous écrivant +qu'à la dérobée, si la plus intime confiance s'éloigne de nous, si nous +ajoutons les tourmens d'une imagination blessée à ceux qu'il nous est +impossible d'éviter, puisqu'ils ne viennent pas de nous, quel sera notre +sort? Non, je ne veux pas vous quereller; mais je vous trompois en +écrivant que je ne voulois pas vous plaindre: l'idée seule que vous êtes +inquiet, souffrant, suffit pour me priver du repos. Suis-je jalouse, +moi? Oh! non: mon coeur est trop plein d'amour pour que le soupçon puisse +y trouver place; et tout le monde viendroit m'alarmer sur vos démarches, +que je m'adresserois à vous pour savoir ce que j'en dois penser. + +On vous a dit que j'allois me marier: tant mieux qu'on le dise, cela est +nécessaire; et si j'avois pu vous écrire plutôt, je vous aurois expliqué +ce qu'il y a de mystérieux dans ma conduite. Oubliez-vous que je suis +entourée de piéges; que M. de Miralbe ayant l'habitude de mettre le +public dans sa confidence et dans son parti, je dois sans cesse agir +comme si chacune de mes actions étoit soumise à la censure? + +Vous m'avez écrit vous-même que son intention étoit de s'appuyer de +l'amour que j'ai pour vous, afin de m'empêcher de former un +établissement; je le crois d'autant plus volontiers, qu'il est +intéressé, qu'il aime le faste, et que la fortune de ma mère compose en +grande partie la sienne. En me mariant, il faudra me rendre compte à +moi; et comme je ne lui ai rien coûté depuis que je suis au monde, comme +il ne pourra m'objecter, ainsi qu'à mon frère, qu'il a plusieurs fois +payé mes dettes, il ne me mariera pas: mais il voudra faire croire que +c'est moi qui refuse de donner cette satisfaction à son coeur paternel, +et je prétends qu'il n'ait pas cet avantage. + +Je puis le dire sans orgueil, la nature m'a donné quelques agrémens; +mais je connois assez mon siècle pour être persuadée que la fortune +seule attirera les époux. Serois-je laide, bête et méchante, aurois-je +cent fois plus de talens et de beauté, cela ne ferait rien pour les +épouseurs; ma dot est le régulateur de mon mérite, et c'est là que je +les attends, ainsi que mon père. Il n'y avoit que vous, mon cher +Frédéric, qui dans moi ne cherchiez que moi, et vous craignez d'avoir +des rivaux! Méchant, vous ne m'estimez guère; homme vertueux, vous +estimez beaucoup mes prétendans. + +Il y a trois semaines que M. de Miralbe me dit avec beaucoup de gaieté: + +«Savez-vous, Adèle, que mon amour-propre est flatté des complimens que +je reçois de vous? On me fait demander votre main de tous les côtés.--Je +n'en suis pas étonnée, monsieur.--Il n'y a guère de modestie dans votre +réponse.--Pardonnez-moi, beaucoup plus que vous ne croyez. Ne suis-je +pas une riche héritière?--Oh bien! je puis vous assurer que les +sollicitations que je reçois doivent vous enorgueillir: c'est l'intérêt +seul que vous inspirez qui décide les propositions; c'est à votre coeur +que l'on en veut.--J'en suis très-reconnoissante.--Je crains bien que +cette reconnoissance ne soit stérile pour votre bonheur et pour le +mien.--Pourquoi donc, monsieur?--Vous refuserez tous ceux qui +s'offriront, et je suis incapable de forcer votre volonté.--Je vous en +remercie, monsieur; mais je cherche encore la raison qui pourroit +m'engager à refuser ceux qui veulent bien m'adresser leur +hommage.--Votre coeur n'est-il pas engagé?--Cela est vrai; mais comme le +choix de mon coeur ne sera jamais le vôtre, je ne suis pas assez +romanesque pour faire voeu de vivre dans les larmes et dans le célibat.» + +Il parut interdit. J'ajoutai, le plus froidement qu'il me fut possible: +«Il est sans doute difficile de me faire oublier M. de Téligny; mais +cela n'est pas impossible, et je ne refuserai jamais de le tenter. Si je +sentois qu'un autre que lui pût contribuer à mon bonheur, je suis +persuadée qu'il seroit le premier à me dégager de la promesse qu'il +reçut de moi, dans un temps où j'avois droit de la faire.--Je suis +charmé, dit-il en affectant de rire, de voir que vous l'oubliez.--Non, +monsieur, je ne l'oublie pas; mais la préférence que je lui ai donnée +n'est pas tellement exclusive, que lui seul puisse être mon époux. Je +l'avois choisi par amour, je puis l'abandonner par raison.--J'ai donc +tort de refuser les partis qui s'offrent pour vous?--Si vous voulez que +je reste fille, vous n'avez pas tort.--Mais on sait que vous avez été au +moment d'épouser M. de Téligny; on croit généralement que vous l'aimez +encore.--Vous voyez bien, monsieur, que cela n'empêche pas de prétendre +à ma main. Je ne sais qui répand le bruit que j'aime M. de Téligny; ce +n'est pas lui certainement: s'il le croit, il doit se taire; et comme je +n'en ai jamais parlé qu'à vous et à madame de Valmont, quand vous m'avez +interrogée, je suis surprise que mon amour _constant_ soit un bruit +_général_.--Ainsi je ne dois pas renoncer à l'espoir de vous +marier?--Non, monsieur. Pour moi, chaque fois qu'au milieu des +complimens vrais ou faux, on m'a accusée d'avoir la _barbarie_ de +rejeter tous les voeux que l'on m'adressoit, j'ai toujours répondu que +l'accusation n'étoit fondée sur rien. Il n'y a pas long-temps que M. de +Nangis me disoit que mon projet de vivre dans le célibat vous +affligeoit. Je l'ai assuré que s'il se trouvoit parmi mes adorateurs un +homme dont les qualités pussent justifier mon choix, je l'accepterois +d'autant plus volontiers, que cela vous mettroit à même de prouver au +public que vous êtes bien éloigné de vouloir retenir la fortune de vos +enfans, ainsi que mon frère a osé l'imprimer.--Ce que vous dites-là me +fait grand plaisir», répondit M. de Miralbe; et tous ses traits +annonçoient clairement que le grand plaisir que lui faisoit mon +discours, étoit une véritable peine. + +Vous voyez, mon cher Frédéric, que la politique de mon père ne tient pas +jusqu'à présent contre la mienne, et la raison en est bien simple: il +est intéressé, je ne le suis pas; il n'apprécie point mon caractère, je +connois le sien; il a l'embarras de former des projets, je n'ai que +celui de les déconcerter: il a des torts, il le sent, il craint d'être +démasqué; moi, j'avouerois hautement tout ce que je pense, si ma +franchise n'étoit pas le seul moyen de me perdre. Vous connoissez +maintenant ce qui a pu donner lieu au bruit que j'allois me marier; loin +de vous en fâcher, vous devez contribuer à le répandre. + +Mais je vous dois une autre confidence. + +Parmi les aspirans à ma dot, il en est un que je veux distinguer; je +n'aurai pas beaucoup de peine: c'est un fat, ou un homme à bonnes +fortunes. Il a (pour me servir des expressions consacrées) tout ce +qu'il faut pour plaire, c'est-à-dire tout ce qui devroit faire trembler +une femme tant soit peu raisonnable: une fortune délabrée, une +réputation scandaleusement bonne, l'art de cacher une santé ruinée sous +l'attirail de la mode et du goût, un grand nom, beaucoup de luxe, +l'esprit du jour, et des parens en place. Certes, excepté madame de +Florvel, dont j'apprécie les vertus et la sensibilité, il n'est pas une +femme qui ne m'enviera l'honneur de réparer par ma fortune l'inconduite +de M. le marquis de Farfalette; c'est un choix à tourner toutes les +têtes, et bien fait pour me laver du ridicule d'être _pédante_. + +Frédéric, soyez tranquille: cet homme a besoin de beaucoup d'argent; M. +de Miralbe n'est pas disposé à se dessaisir, et je ne risque rien à les +mettre vis-à-vis l'un de l'autre. Comptez toujours sur moi, aimez-moi; +et plaignez votre pauvre Adèle. + +_P. S._ N'ayant pu vous faire passer ma lettre, je la décachète pour +vous avertir que j'aime M. le marquis de Farfalette. On vient de me +l'apprendre à l'instant même; c'est lui qui le dit par-tout. Le fat! + +_Fin du tome second._ + +* * * + + + + +FRÉDÉRIC, + +PAR J.F. Auteur de _la Dot de Suzette_. + +TOME TROISIÈME. + +[Illustration: Tome 3. Page 174. _Je m'emparai de sa main et la portai +sur mon coeur; ce fut toute ma réponse_.] + + + + +CHAPITRE XXXVI. + + +ADÈLE À FRÉDÉRIC. + +Ne craignez pas, mon ami, que mon caractère s'altère au milieu des êtres +avec lesquels je vis: ils peuvent me faire perdre la gaieté, compagne du +bonheur ou de l'indifférence; mais il est hors de leur pouvoir de +m'empêcher d'être ce que je suis. Mes qualités, si j'en ai, sont +devenues pour moi des habitudes si fortes, qu'il me seroit impossible +d'y renoncer. Si l'on me donnoit l'alternative d'être encore la pauvre +et solitaire Adèle, ou d'être mademoiselle de Miralbe, riche et libre +dans quelques années de devenir votre épouse, je ne voudrois pas +acheter la richesse ou retarder mon bonheur au prix de la contrainte +dans laquelle il me faudroit vivre momentanément; mais je n'ai pas la +liberté du choix. + +La franchise est une des vertus dont je fais le plus de cas; mais on ne +la doit qu'à ceux qui vous témoignent de la confiance. Puisque les +égards qu'exige la société font un devoir de la dissimulation, je crois, +en conscience, qu'il est encore plus permis de dissimuler quand il y va +du bonheur de la vie entière. + +Si j'use d'adresse dans ce qui a rapport à M. de Miralbe, croyez que mon +caractère l'emportera toujours quand on provoquera ma franchise. Rien ne +m'étoit sans doute plus facile que d'autoriser mon père à croire que je +ne devinois pas ses projets, et que j'étois dupe de ses fausses vertus: +c'est une condescendance à laquelle je ne me prêterai jamais; et, sans +m'écarter du ton respectueux qu'il a droit d'exiger, chaque fois qu'il +m'interrogera pour savoir ce que je pense de lui, il le saura. + +Je m'apperçois sans cesse que les hommes qui ont des torts sont +très-empressés d'obtenir des autres une approbation que leur propre +conscience leur refuse; ils vous font confidence de ce que l'on dit et +pense d'eux: ils mentent dans le récit qu'ils vous adressent, on le +sent; et, par une foiblesse impardonnable, on paroît satisfait de leur +justification, on les plaint; on fait plus, on les approuve. Qu'en +résulte-t-il? qu'ils se moquent de vous s'ils vous croient dupe, ou +qu'ils s'enhardissent dans le crime s'ils s'apperçoivent que vous +abondez dans leur sens, quoique persuadés qu'ils ont tort. Quel sera +donc le privilége de la vertu, si elle s'abaisse jusqu'à flatter et +encourager le vice? Pour moi, mon cher Frédéric, je sens qu'une pareille +bassesse me sera toujours étrangère. Je veux bien me taire quand on ne +recherchera pas mon approbation: mais malheur à quiconque voudra +l'obtenir sans la mériter! il n'aura de moi que la vérité. Si'l se +fâche, je lui dirai: Puisque vous la redoutiez, pourquoi me +consultiez-vous? + +Je pourrois croire que je triomphe en ce moment, car la division est +parmi les ennemis. Madame de Valmont a promis à mon père de me mettre en +garde contre ma prévention en faveur de M. de Farfalette (vous savez que +je suis prévenue): mais comme elle suppose que vous seriez au désespoir +si je l'épousois, elle ne me parle que faiblement des inconvéniens de ce +mariage; en récompense, elle en exalte les avantages. _Je serois +présentée!_ Vous êtes trop bourgeois, mon cher Frédéric, pour sentir +tout ce que renferment ces mots: _Je serois présentée!_ En vérité, il +faut que ce soit une bien belle chose; car cet argument paroît +irrésistible à madame de Valmont. Elle va plus loin (et cela va vous +faire trembler), elle est persuadée que j'obtiendrois bientôt une place +avantageuse. Je ne sais trop comment elle en a fait le détail; tout ce +que j'ai compris, c'est que j'aurois le bonheur inappréciable de faire à +la cour une partie du service que ma femme-de-chambre fait auprès de +moi. N'est-ce pas un avenir bien séduisant? + +Quand l'orgueil se gonfle de ce qui devrait l'humilier, il n'inspire +plus que la pitié; et je souris en voyant les enfans de ces preux +chevaliers, jadis les compagnons et quelquefois les maîtres de leur roi, +fiers d'être aujourd'hui au rang de leurs valets. Je n'ai jamais senti +plus vivement ce contraste qu'hier. Le matin, j'avois lu l'histoire de +Philippe-Auguste, dans laquelle les C... jouent un rôle si brillant; le +soir, nous avions société: on annonce un de leurs descendans; son nom me +frappe, son air noble m'étonne: je demande quel poste il occupe; on me +répond qu'il est maître-d'hôtel d'une de nos princesses. Ô mon ami, si +madame de Valmont, en ce moment, eût pu lire dans mon ame, elle auroit +frémi de voir combien peu j'étois jalouse d'être présentée. + +Nous sommes cependant on ne peut mieux, M. de Farfalette et moi. Quand +il m'adresse quelques complimens dans un style délicieux, je le prie de +me les traduire en françois. Il trouve cela divin. Il m'a averti, une +fois pour toutes, que quelque chose qu'il pût dire en ma présence, cela +signifioit qu'il m'aime: ainsi, quand il parle de ses chevaux, de ses +bonnes fortunes, de ses créanciers et de la pièce nouvelle, je regarde +ces détails comme autant de déclarations d'amour. Rien n'est plus +commode. Je me moque de lui, et l'on en conclut qu'il a touché mon coeur. +Mon ami, mon cher Frédéric, que le grand monde est petit! plus je le +vois, et plus je regrette nos promenades à la campagne, et ces +entretiens si tendres et si tranquilles où, sans parler de nous, nous ne +pouvions rien dire qui n'eût rapport à nous. Et je vous oublierois! Ah! +jamais, jamais. Tout mon bonheur existe dans ma pensée; si je cessois de +l'y trouver, où donc le chercherois-je? + +Ce que j'entends me paroît si nouveau, que je me persuade que vous devez +y trouver autant d'intérêt que moi. Apprenez donc comment M. de +Farfalette m'a fait une déclaration dans les formes: malgré ma surprise, +je suis sûre de l'avoir retenue mot pour mot. Il y avoit beaucoup de +monde au salon; la conversation étoit vive; j'y plaçai un mot qui fut +trouvé bon: M. de Farfalette s'approcha de moi, et me dit à demi voix: + +«D'honneur, vous m'étonnez chaque jour davantage. On m'avoit dit que +vous aviez l'imagination romanesque: je craignois la langueur, si +mortelle entre deux époux; mais je suis persuadé maintenant qu'il n'y a +nul danger à devenir le vôtre. Si vous le permettez, je presserai mes +parens de faire les démarches d'usage auprès de M. de Miralbe.--Cela +veut-il dire encore, monsieur, que vous m'adore?» Il a ri aux éclats de +ma réponse, m'a assuré qu'il m'avoit parfaitement entendu, et que son +empressement me prouveroit combien il étoit fier de la préférence que +je lui accordois. Mon ami, peut-être n'y a-t-il rien là qui vous +paroisse extraordinaire; mais, moi, j'en suis surprise à un point qu'il +m'est impossible de déterminer. + +On m'a souvent dit qu'en France les femmes sont regardées comme des +divinités, et maintenant cela me paroît bien malheureux pour elles. Si +on les regardoit comme des êtres raisonnables, peut être les +respecteroit-on davantage. + +M. de Miralbe est dans une agitation incroyable; tous ses discours +tendent indirectement à me faire réfléchir sur les défauts de M. de +Farfalette: mais j'ai l'air de ne rien entendre. Quand madame de Valmont +se trouve en tiers avec nous, je la mets sur le chapitre de la +présentation. Elle est plus réservée devant son oncle; mais ma mémoire +impertinente me sert si bien, que je lui rappelle tout ce qu'elle m'a +dit. M. de Miralbe fronce le sourcil. Je suis sûr qu'il est convaincu à +son tour que la politique d'une femme ne tient pas contre son +ressentiment, et il n'osera plus se fier qu'à demi à madame de Valmont. + +Du courage, mon cher Frédéric; les journées sont bien longues, et +cependant on s'apperçoit qu'elles composent des mois qui s'écoulent +assez rapidement; les années viendront, et je pourrai disposer de moi: +voilà une certitude. Qui sait combien il y a de probabilités en notre +faveur dans les événemens qui peuvent survenir? Mon ami, je vous aime +beaucoup, vous n'en doutez pas; ce doit être votre consolation: vous +m'aimez et m'aimerez toujours, voilà la mienne. + + + + +CHAPITRE XXXVII. + + +ADÈLE À FRÉDÉRIC. + +La bombe étoit en l'air, elle vient de faire explosion; mais les éclats +n'en sont pas tombés sur moi. Écoutez, mon cher Frédéric, le récit +lamentable de ma grande rupture avec M. de Farfalette. Figurez-vous que +je suis dans mon appartement, que je m'y renferme pour cacher mon +chagrin d'avoir manqué un mariage si avantageux. Madame de Valmont le +croit; et M. de Miralbe en est d'autant plus persuadé, qu'il affecte +d'en douter. Pendant ce temps, je suis au comble de mes voeux; je suis +débarrassée d'un fat, et je vous écris, à vous que j'aime chaque jour +davantage. + +La mère de M. le marquis de Farfalette est venue rendre une visite à mon +père. Ne doutez pas que la main de votre Adèle n'ait été demandée dans +toutes les formes. Je n'ai point entendu la réponse; mais il est à +présumer que sa tendresse paternelle ne lui aura pas permis d'en faire +une sans consulter le coeur de sa fille. + +Le moment de la consultation est arrivé. M. de Miralbe avoit été +préoccupé pendant le souper; à minuit, il m'a engagée à passer dans son +cabinet, ainsi que madame de Valmont: c'est là que nous allions jouer +tous les trois une scène dans laquelle la vérité ne devoit paroître que +lorsqu'elle pourroit donner plus de crédit à la dissimulation. + +Remarquez, mon cher Frédéric, que depuis le jour où M. de Farfalette m'a +fait une déclaration, votre Adèle, autrefois si simple, est devenue +d'une coquetterie vraiment risible. Hier sur-tout j'étois mise avec +tant de goût, que je paroissois vieillie de dix années; mais j'avois +l'air d'une femme titrée, et cela convenoit parfaitement à ma situation. + +M. de Miralbe a pris le premier la parole, et m'a demandé s'il étoit +vrai que j'aimasse M. de Farfalette. + +«--Autant, monsieur, qu'il desire l'être d'une femme qui seroit destinée +à être son épouse.--Votre réponse n'est pas précise. Avez-vous pour lui +un sentiment de préférence?--Il jouit d'une réputation très-brillante; +d'autres que moi pourroient en être séduites.--Vous éludez ma question, +Adèle. Dites-moi franchement si vous avez de l'inclination pour +lui.--Non, monsieur; je suis persuadée de n'aimer qu'une fois dans ma +vie.» + +Madame de Valmont sourit avec dédain; un rayon de joie vint éclaircir +la figure de M. de Miralbe. Il ajouta: + +«Cependant la mère du marquis, en recherchant votre alliance, m'a assuré +que son fils se vantoit d'avoir votre consentement.--Non, pas un +consentement formel. Vous savez que le coeur d'une femme se nourrit de +deux sentimens opposés, l'amour et la vanité. L'amour, il faut que j'y +renonce; mais il me reste la vanité, et M. de Farfalette, à cet égard, +ne me laisseroit rien à desirer. Il a un nom, et vous m'avez appris, +monsieur, qu'une femme devoit sacrifier jusqu'à son bonheur à la gloire +de sa famille.--Je n'ai rien à dire contre sa naissance; mais votre +raison, Adèle, ne vous fait-elle aucune objection contre son +caractère?--Monsieur, je n'ose interroger ma raison; elle est si fort +d'accord avec un sentiment que vous désapprouvez, qu'il seroit dangereux +pour moi de trop l'écouter.--Qui peut donc vous décider en faveur du +marquis?--Je vous l'ai déjà dit, monsieur; la vanité.--Vous risquez +d'être bien malheureuse en contractant un mariage par ce seul motif.--Il +me semble que, dans la position où je suis, on n'en fait pas +d'autres.--Mais il est peu de jeunes personnes qui aient été élevées +comme vous. La réflexion vous mettra bientôt à même de sentir la folie +que vous aurez faite, et il ne vous restera que des regrets.--Ce n'est +pas ma faute, monsieur; je n'ai que le choix entre les hasards d'un +mariage de calcul, ou le chagrin de vous priver de la satisfaction de me +voir former un établissement: je ne dois pas balancer.--Je vous ai déjà +dit, mon enfant, que je n'exigeois pas de vous un pareil +sacrifice.--Vous m'avez dit aussi, monsieur, que je devois renoncer à M. +de Téligny: voilà pour moi le sacrifice; le reste n'est qu'une +conséquence nécessaire.» + +M. de Miralbe fit signe à madame de Valmont de le seconder. Elle me prit +les mains, et me dit: + +«Ma chère Adèle, il entre du dépit dans votre conduite, et vos amis +doivent vous empêcher de risquer légèrement la tranquillité de votre +vie. Puisque vous avouez que vos affections sont engagées, comment +pouvez-vous envisager sans effroi un lien qui changerait en crimes vos +regrets, aujourd'hui légitimes, ou du moins excusables? Vous avez des +principes; c'est à eux que j'en appelle.--Je vous suis très-obligée, +madame. Il est vrai que lorsque je n'étois que l'enfant d'adoption de M. +Durmer, j'aurois cru manquer à mes devoirs en disposant de ma main +contre le voeu de mon coeur; mais j'ai pris les préjugés de ma nouvelle +situation, et je sais maintenant que cela est absolument sans +conséquence. M. le marquis de Farfalette m'a prévenue lui-même qu'il +n'étoit pas jaloux, et qu'il seroit désespéré que j'eusse de l'amour +pour lui.--Et cela seul, s'écria M. de Miralbe, devoit suffire pour vous +faire apprécier son caractère.--Je vous réponds, monsieur, que je +l'avois apprécié avant cette confidence.--Et vous ne tremblez pas de +l'épouser?--Non, monsieur. J'épouserai son nom; lui, ma fortune: nous ne +nous tromperons ni l'un ni l'autre. Il paiera ses créanciers; moi, +j'aurai une place à la cour: il fera de nouvelles dettes; j'intriguerai, +et j'obtiendrai des pensions. Notre vie se consumera dans une activité +qui chassera à la fois l'ennui et la réflexion; nous aurons de l'éclat +sans bonheur, la vieillesse nous atteindra sans nous rendre plus +raisonnables; et si la mort nous surprend faisant encore des projets, +nous aurons vécu ainsi que doivent le faire des gens comme nous. Je ne +sais si je charge le tableau; mais il me semble que c'est, à peu de +chose près, le sort qui nous attend.--Adèle, vous me glacez +d'effroi.--Pourquoi donc, monsieur? Est-ce parce que je ne me fais pas +illusion sur ma destinée? Dès l'instant qu'il m'a fallu renoncer à +l'amour, j'ai senti que l'ambition seule pouvoit m'en dédommager; et +j'ose vous prédire que votre fille, si elle devient l'épouse de M. de +Farfalette, saura parcourir avec rapidité la carrière des honneurs.--En +vérité, Adèle, je ne vous reconnois pas.--C'est sans doute, monsieur, +parce que vous ne me connoissiez pas encore. Voici mon calcul; il est +simple. En épousant un homme d'un grand nom, si je vis solitairement, je +tombe dans sa dépendance; au contraire, si je parviens à me placer à la +cour, et j'y parviendrai, il tombera dans la mienne. Puisque d'une +manière ou d'une autre je dois renoncer à ma tranquillité, n'est-il pas +raisonnable de ne la perdre qu'au profit de mon pouvoir?» + +Je ne peux vous peindre, mon cher Frédéric, l'étonnement de mon père et +de madame de Valmont. J'ignore quelles furent leurs réflexions; mais +pendant plus d'un quart d'heure nous gardâmes un religieux silence. Ce +qui, je n'en doute pas, surprenoit le plus M. de Miralbe, étoit de +m'entendre dire (lorsqu'il avoit l'intention secrète de me dégoûter de +M. de Farfalette) ce qu'il m'auroit dit lui-même s'il avoit voulu me +décider à l'épouser. Peut être pensoit-il aussi à ma malheureuse mère, +et regrettoit-il de ne pas me voir cette facilité de caractère qui l'a +rendue sa victime. Il reprit enfin la parole; sa voix étoit tremblante +et sévère. + +«Vous avez, mademoiselle, des idées bien singulières sur le mariage; les +devez-vous aussi à M. Durmer?--Non, monsieur; c'est l'usage du monde qui +me les a données. Mon bienfaiteur m'avoit fait promettre de ne disposer +de ma main qu'en faveur de celui que je pourrois à la fois aimer et +estimer. Si j'étois libre, il me seroit bien facile de lui obéir; il me +seroit bien doux de soumettre mes volontés à un époux qui jouiroit de +mon estime et de mon amour.--Ne me devez-vous aucune soumission, à +moi?--Je vous ai donné des preuves du contraire, monsieur.--M. de +Farfalette ne me convient pas pour gendre.--Refusez-le, monsieur, et je +garderai le silence.--J'ai droit de m'offenser de l'espoir que vous lui +avez donné sans mon aveu.--Je ne lui ai point donné d'espoir.--Il s'en +fait gloire cependant.--Son caractère est mon excuse: de quoi ne se +vante-t-il pas?--Vous ne pouvez disconvenir que vous l'eussiez accepté +avec plaisir.--Avec plaisir, non, mais par un calcul à peu près +semblable à celui qui l'attiroit vers moi.--Ainsi, en le remerciant de +la préférence qu'il vous a donnée, je peux dire à sa mère que vous le +refusez.--Monsieur, ce n'est pas moi qui le refuse». Il resta interdit. + +«Je sens fort bien, ajoutai-je, qu'auprès de ses parens, l'honnêteté +vous engage à vous servir de mon nom pour éviter l'éclat d'un refus; +mais songez, monsieur, quel ridicule cela va me donner dans le monde. +J'en serois désespérée, si je ne me rassurois par l'idée que personne ne +pourra s'imaginer que mademoiselle de Miralbe ait balancé un seul +instant à devenir l'épouse de M. de Farfalette». Je fis la révérence, et +me retirai. + +Mon père a été ce matin remercier la mère de mon prétendu: moi, sous le +prétexte d'une indisposition, je garde la chambre; on me croit de +l'humeur, et je suis au comble de la joie. M. de Farfalette avoit +annoncé son mariage comme une affaire arrangée. Il est extrêmement +répandu; il a trop de prévention pour douter de la joie que je devois +éprouver à l'offre de sa main: il accusera M. de Miralbe; sa famille +nombreuse et puissante fera chorus. Ainsi me voilà non seulement +tranquille, mais dans la situation la plus avantageuse où je puisse être +avec un père qui a la manie de mettre le public en tiers dans les +secrets de sa famille. Si un jour il lui vient en tête de me marier, ce +que je ne crois pas, il lui sera impossible d'attribuer mon refus à +l'amour que j'ai pour vous. + +Je cherche quelquefois à savoir si, parmi mes prétendans, il en est un +que j'eusse préféré, dans la supposition où je ne vous aurois pas connu. +Mais pour résoudre cette question, il faudroit vous éloigner un moment +de ma pensée, et je ne le puis. Je les juge par comparaison: qui d'eux +pourroit la soutenir? Mon cher Frédéric, je vous aime trop, et vous le +méritez: conciliez cela, s'il est possible; mais c'est la vérité. + + + + +CHAPITRE XXXVIII. + +_Un rayon d'espoir._ + + +Rien ne manqua au triomphe d'Adèle; il fut convenu dans toutes les +sociétés que son père avoit refusé pour elle l'établissement le plus +avantageux. La gloire du marquis de Farfalette étoit intéressée dans +cette affaire, et cette gloire exigeoit qu'Adèle fût au désespoir de +n'être pas son épouse. De son côté, M. de Miralbe le fils étoit trop +ardent pour négliger une occasion de montrer son père sous un jour +défavorable; j'appuyois aussi de toutes mes forces l'opinion qui lui +étoit contraire: les gens qui, pour paroître importans, aiment à parler +de tout sans être instruits de rien, entroient dans des détails vraiment +attendrissans sur la douleur de mademoiselle de Miralbe; et, pour la +première fois, la réputation de sensibilité de son père fut contestée. +C'étoit quelque chose pour la tranquillité d'Adèle; ce n'étoit rien pour +notre amour. Je souffrois d'être séparé d'elle, et tout mon courage ne +pouvoit me résoudre à reculer mes espérances jusqu'à l'époque de sa +majorité. La tristesse me minoit visiblement; Philippe, mon bon +Philippe, la partageoit. Un jour qu'il me voyoit plus abattu qu'à +l'ordinaire, après m'avoir long-temps considéré en silence, il s'écria: +«Si vous osiez!» + +Je le pressai de s'expliquer; il balançoit: enfin, cédant à mes +sollicitations, il me dit: + +«Mon projet vous paroîtra bien hardi, cependant l'exécution en est +facile; si vous m'en voulez de l'avoir formé, souvenez-vous que votre +intérêt seul a pu m'en suggérer l'idée.--Expliquez-vous, mon ami; vous +me faites trembler de crainte et d'espérance.--Il ne vous manque qu'un +nom pour prétendre hautement à la main de mademoiselle de Miralbe; osez +devenir le fils de M. de Montluc.--Ah! Philippe, que dites-vous?--Ce +qu'il est aisé de réaliser. Madame de Sponasi et madame de Montluc +accouchèrent la même nuit, dans la même maison, toutes deux d'un fils. +Celui de madame de Montluc mourut avant d'avoir été baptisé, et sans +avoir reçu un seul baiser de sa mère, puisqu'on lui cacha cet événement +jusqu'au jour où on put le lui apprendre sans craindre pour sa santé. M. +de Montluc lui-même, trop occupé de son épouse, ne fut pas témoin de la +mort de son fils. Il fut enterré sans formalité, puisqu'il n'avoit reçu +aucun nom. Rien n'empêcheroit de leur faire croire que ce fut l'enfant +de madame de Sponasi qui expira; que vous, fils de Montluc, y fûtes +substitué. L'ambition de ma part, le désir d'arracher un enfant à la +misère, mille raisons plausibles, peuvent donner à ce récit toutes les +apparences de la vérité. Ces époux n'ont plus l'espoir de voir naître +leur postérité; dans l'incertitude même, ils n'oseront balancer à vous +reconnoître. La sage-femme (je l'ai vue, je l'ai tentée par l'appât de +la fortune) ne vous démentira pas; la générosité même de madame de +Sponasi à l'égard de M. de Montluc ne paroîtra qu'un dédommagement +qu'elle croyoit lui devoir pour l'avoir privé de son fils.» + +J'étois si saisi d'étonnement, qu'il m'eût été impossible de proférer +une seule parole. Philippe continua avec une vivacité qui indiquoit +assez que son projet le tourmentoit depuis long-temps. + +«Jamais circonstance ne fut plus favorable. Le frère aîné de M. de +Montluc est mort sans héritier; il a laissé des dettes considérables, et +ses biens vont être vendus. Que demanderez-vous à celui que vous +réclamerez pour père? Un nom auquel vous n'attacheriez aucun prix sans +votre amour pour mademoiselle de Miralbe. Que lui donnerez-vous en +échange? L'argent nécessaire pour rentrer dans les biens de sa famille, +et la consolation de ne pas mourir isolé. Tout ce que je possède en +contrats peut être réalisé: non seulement je le céderai à M. de Montluc, +mon cher Frédéric; je lui céderai davantage, puisqu'il lui sera permis +de vous appeler son fils. Si vous me croyez digne de votre amitié, vous +me garderez près de vous, n'importe à quel titre; si la délicatesse ne +vous permet pas de me compter au nombre de vos serviteurs, je +m'éloignerai; ma rente viagère suffira à mes besoins. Vous pourrez +épouser Adèle, vous serez heureux; tous mes voeux seront accomplis.» + +«Philippe, m'écriai-je avec la plus grande agitation, mon cher Philippe, +il ne manque qu'une chose à votre projet...; c'est de m'avoir trompé +moi-même.--J'y ai bien pensé, me répondit-il: mais je n'en ai pas eu le +courage; j'aurois perdu tous mes droits à votre amitié: qui m'auroit +dédommagé des autres sacrifices»? Je lui tendis la main; il la pressa en +fixant ses yeux sur les miens, comme pour m'exciter à consentir à ce +qu'il me proposoit. Un profond soupir lui annonça mon refus, et ce qu'il +m'en coûtoit pour faire céder l'amour à la probité. Il alloit me presser +de nouveau. «Mon ami, lui dis-je, puisque l'espoir d'épouser Adèle n'a +pu faire taire la réflexion, tout ce que vous ajouteriez deviendroit +inutile. Croyez que je suis sensible à votre dévouement; il est digne de +celui qui, depuis mon enfance, a tout fait pour mon bonheur: mais je ne +peux y répondre que par la plus vive reconnoissance.» + +Philippe me quitta plus triste que mécontent; je restai absorbé dans mes +pensées. La proposition qu'il venoit de me faire, m'occupoit malgré moi; +plus j'y réfléchissois, plus j'en voyois l'exécution facile. Je plaidois +intérieurement contre ma répugnance à me prêter à cette supposition, +avec une adresse qui eût étonné Philippe même, s'il avoit pu lire ce qui +se passoit en moi. La possibilité d'aspirer hautement à la main de +mademoiselle de Miralbe étoit si séduisante! Quand l'homme met en +balance ses passions et sa probité, quand il délibère avec sa +conscience, il est bien près de succomber. Je fus effrayé de ma +foiblesse, je me levai avec précipitation, et je sortis. Je marchois +comme si quelqu'un eût été à ma poursuite, mais je ne pouvois échapper à +mes idées; je n'avois pas assez de courage pour être honnête homme sans +regrets, ou pour renoncer à la probité sans remords. S'il n'avoit fallu +tromper M. de Montluc qu'une fois, je crois que je n'aurois point +hésité: mais recevoir ses caresses et celles de son épouse, trahir en +eux les mouvemens de la nature, en être traité comme un fils chéri, et +sentir à chaque instant que leur bonheur ne reposoit que sur un mensonge +infame; voilà ce dont je n'étois pas capable. Je pris la résolution de +chasser loin de moi jusqu'au souvenir du projet de Philippe..., et j'y +pensois à chaque instant. + +Pourquoi tromper M. de Montluc? me dis-je un jour. La reconnoissance +qu'il doit à madame de Sponasi ne pourra-t-elle pas le décider à +reconnoître pour son fils le fils de sa bienfaitrice? Cette réflexion me +parut un trait de lumière; et quelque fragile que fût mon espérance, il +me devint impossible d'y renoncer. J'en parlai à Philippe; il m'excita +avec chaleur à partir pour Téligny. Une pareille proposition ne pouvoit +se faire que de près; il étoit nécessaire de connoître le caractère, les +préjugés, la sensibilité plus ou moins active de celui de qui seul je +pouvois attendre un pareil service; il falloit gagner et mériter sa +confiance; il falloit connoître jusqu'à quel point je pouvois risquer le +secret de ma mère, dont la mémoire m'étoit chère à tant de titres. Mon +voyage à Téligny n'avoit rien que de naturel: quoique cette terre +m'appartînt, je n'y avois jamais été; il étoit simple que j'eusse le +désir de la voir. Mon arrivée rappelleroit à M. de Montluc des +souvenirs qui disposeroient son ame à l'amitié; il avoit connu l'amour, +il lui devoit tous les malheurs et toute la félicité de sa vie. Adèle +étoit tranquille; m'éloigner d'elle, étoit un effort d'autant moins +pénible, que je ne la voyois que rarement, et toujours dans des cercles +nombreux. Mon absence avoit un rapport si direct avec notre mariage, +qu'elle m'auroit approuvé de l'abandonner momentanément, si elle eût pu +en connoître les motifs; cependant je crus prudent de ne pas lui donner +un espoir auquel je sentois trop par moi-même combien il seroit cruel de +renoncer. Je lui écrivis que des affaires indispensables exigeoient ma +présence à Téligny; mais que le plus cher de mes intérêts étant de +veiller à son bonheur, je ne m'éloignerois pas sans sa permission; que +je la priois en grace de me marquer bien précisément quelle étoit sa +position vis-à-vis de M. de Miralbe, si elle n'étoit menacée d'aucun +danger; en un mot, quelles étoient ses espérances et ses craintes. Je la +prévenois que, dans le cas où elle ne verroit aucun obstacle à mon +départ, je laisserois Philippe à Paris, tant pour aider à notre +correspondance, que pour la servir dans tout ce en quoi elle pourroit en +avoir besoin. + +En finissant, je la suppliois de m'accorder le plaisir de la voir, soit +chez madame de Florvel, soit chez M. de Nangis, soit dans toute autre +maison dont la société nous étoit commune. + +Voici sa réponse. + + + + +CHAPITRE XXXIX. + + +ADÈLE À FRÉDÉRIC. + +C'est demain jour d'assemblée chez la présidente de... Madame de +Valmont, ne croyant pas si bien me servir, m'a sollicitée pour +l'accompagner: ainsi, mon cher Frédéric, demain je vous verrai. Cette +idée devrait me rendre joyeuse, mais je ne suis occupée que de votre +départ; je me demande que me fait votre séjour à Téligny ou à Paris, +puisque vous ne serez pas absent quinze jours, et que souvent cet +intervalle s'écoule sans que nous puissions nous rencontrer, ou du moins +nous adresser une seule parole qui ne soit que pour nous. Je ne trouve +pas de raisons pour justifier ma tristesse. Hélas! en faut-il? Je suis +triste, c'est tout ce que je sais. + +Si j'étois menacée de quelques malheurs dans la maison de mon père, vous +seriez le dernier dont je réclamerois le secours, parce que vous +m'aimez, que je vous aime, et qu'ainsi l'ordonnent les lois de la +société; cependant je suis plus rassurée vous sachant près de moi. La +certitude de pouvoir vous confier mes peines aussitôt que je les +éprouve, est une consolation qui me manquera quand vous serez en +Auvergne. En vérité, je déraisonne: partez, mon cher Frédéric; partez, +je le veux. L'amour me rend foible et timide; mais je serois fâchée de +vous voir sacrifier vos intérêts à un nuage de tristesse que la raison +dissipera: tout ce qu'Adèle vous recommande, c'est de ne pas prolonger +votre absence. + +M. de Miralbe, qui, comme tous les grands politiques, cherche toujours +une cause aux démarches les plus indifférentes, ne manquera pas +d'attribuer votre départ au chagrin qu'a dû vous donner ma prévention en +faveur de M. de Farfalette. Moins il croira à la force du sentiment qui +m'attache à vous, et plus je serai tranquille; du moins je l'espère. + +Vous voulez savoir bien précisément quelle est ma position; peut être, +mon ami, est-elle au moment de changer d'une manière qui me deviendroit +sans doute avantageuse: voici sur quoi reposent mes espérances. + +Lorsque M. de Miralbe me reconnut pour sa fille, vous savez l'éclat +qu'il donna à sa joie; il me présenta par-tout, particulièrement à ses +parens. Je fus conduite à Versailles, chez M. le comte de Saint-Alban, +oncle de mon père. Il est impossible que vous n'en ayez pas souvent +entendu parler: mais vous ne serez pas fâché de trouver ici son +portrait; il est de la main de mon frère, qui, fort jeune, s'étoit amusé +à faire ce qu'il appeloit sa galerie de famille. Ce tableau en a été +détaché; on me l'a confié, et je vous l'envoie: on le dit fort +ressemblant; on assure qu'ils le sont tous également. J'aurois desiré +avoir celui de M. de Miralbe; on me l'a refusé en rougissant. Mon ami, +étoit-ce du peintre ou du modèle? + +«M. de Saint-Alban est sexagénaire: il seroit impossible de vanter ses +moeurs, et plus difficile d'en faire la satyre; il n'a jamais eu que les +vices et les vertus qui pouvoient lui servir; en un mot, c'est un +courtisan. Quand on lui demande des nouvelles de sa santé, il répond que +le roi est malade ou se porte bien. Il a vu cent fois changer le +ministère, sans perdre un seul instant de son crédit: on peut dire de +lui qu'il n'est ni l'ami ni l'esclave des ministres, mais bien de la +faveur. + +«Un philosophe affirmeroit qu'il n'est pas fier de sa naissance: en +effet, depuis trente ans, il n'est pas un seul homme en place dont il ne +se soit déclaré le parent, quoique la plupart fussent nés d'hier. Comme +son seul métier est de plaire, il a l'esprit aimable; ceux qui le +connoissent particulièrement lui supposent du génie; mais il le cache +avec soin, bien persuadé que le génie est, de toute éternité, le plus +grand obstacle à la fortune. + +«C'est pour ne pas passer un seul jour sans paroître à la cour, qu'il a +usé sa vie à ne rien faire; il a pu obtenir tous les emplois, il n'a +accepté que des pensions. La difficulté de s'unir à une famille qui +conservât toujours également la faveur, l'a décidé à rester célibataire. + +«Cependant la plus grande affaire de M. de Saint-Alban n'est pas +d'avoir du crédit, mais de prouver qu'il en a. On le voit servir avec +chaleur les personnes qui lui sont le plus indifférentes, si elles ont +le talent de lui persuader que, seul, il est capable d'obtenir la grace +qu'elles sollicitent: plus une affaire est difficile, plus on est sûr +qu'il y réussira; par le même calcul, il sacrifiera toujours ce qui peut +être utile à ses protégés, en faveur de ce qui doit donner plus d'éclat +à sa protection. + +«Abandonné à lui-même, il a le coeur excellent; et comme son amour-propre +le rend obligeant pour tout le monde, il n'a jamais eu d'ennemis, et ne +connoît pas la haine. Si beaucoup de lettres de cachet ont été délivrées +à sa sollicitation, c'est qu'il craignoit que l'on ne s'adressât à +d'autres. Il ne fait le mal que par vanité. + +«Qui enleveroit M. de Saint-Alban de Versailles, seroit étonné de la +facilité avec laquelle il en feroit un homme bon, aimable, et de la plus +scrupuleuse probité; mais personne n'osera le tenter, car il n'est pas +sûr que le vieux courtisan survécût de vingt-quatre heures à l'ordre ou +à la séduction qui l'éloigneroit de la cour.» + +Tel est en effet, mon cher Frédéric, mon grand oncle paternel: ajoutez +qu'il est fort riche, que M. de Miralbe est son plus proche héritier, +que c'est par son crédit qu'il a accablé ses ennemis, et +particulièrement ma mère; vous ne serez pas étonné de la longue amitié +qui semble régner entre eux. M. de Saint-Alban est respecté de mon père +comme un instrument nécessaire à ses projets, et comme celui dont la +mort doit combler tous les voeux qu'il adresse à la fortune. + +On avoit remarqué que M. de Saint-Alban venoit rarement chez mon père, +quoiqu'il le reçût chez lui comme un neveu chéri et un héritier présumé; +et cette remarque n'a jamais paru si frappante que depuis mon entrée +dans la maison de M. de Miralbe. Ce vieillard m'a pris dans une amitié +si grande, qu'il vient souvent à Paris maintenant, uniquement, dit-il, +pour avoir le plaisir de causer avec moi. Mon frère a eu raison +d'affirmer qu'il est aimable; sa conversation, pleine d'anecdotes +racontées avec esprit, est vraiment intéressante: quelques éclairs de +sensibilité m'ont disposée à juger favorablement de son coeur; et, soit +par reconnoissance de l'intérêt qu'il me témoigne, soit par la nécessité +où je me trouve de me chercher un protecteur contre mon père (idée +terrible, mais vraie), il est de tous mes parens le seul que je me sente +disposée à aimer. + +La fierté de caractère et l'indépendance d'esprit que je dois à +l'éducation que m'a donnée M. Durmer, auroient dû déplaire à un vieux +courtisan; mais tel est l'effet de la nouveauté sur les hommes, que je +l'ai séduit par les qualités qui devoient l'indisposer contre moi. Non +seulement il quitte Versailles pour venir dîner chez mon père, mais il +m'écrit lorsqu'il est plusieurs jours sans me voir; et comme il n'a rien +de bien particulier à me dire, il avoue dans ses lettres qu'il ne +m'attaque que pour avoir des réponses. Je le prêche, je le gronde; je +lui ai annoncé hautement que je voulois le corriger de ses défauts: il +rit; il me pardonne tout, pourvu que je sois persuadée de l'amitié qu'il +a pour moi, et j'ai accepté les conditions du traité. + +Ce qui m'a disposée en faveur de M. de Saint-Alban, c'est qu'au milieu +de l'éclat qui l'environne, il n'est pas heureux; il en est convenu bien +bas avec moi, et cette marque de confiance m'a touchée. Pauvres +mortels! vous commencez par chercher le bonheur dans ce qui brille; et +quand vous vous appercevez de votre erreur, presque toujours il est trop +tard. On a bien le courage d'avouer qu'on s'est trompé de route, on n'a +plus la force de revenir sur ses pas. Il est si triste de ne commencer à +être heureux qu'à soixante ans! + +M. de Saint-Alban m'a demandé si j'aurois du plaisir à venir demeurer +près de lui, et à me mettre à la tête de sa maison. Je vous épargnerai, +mon ami, les choses aimables dont il a accompagné cette question. Il ne +doute pas que mon père n'y consente avec empressement; mais il veut ne +devoir cette démarche qu'à mon goût ou à ma complaisance, et nullement à +mon obéissance pour M. de Miralbe. J'ai cru me sauver de répondre à une +question aussi décisive, par une plaisanterie: je lui ai dit que mon +caractère étoit ennemi du changement, et que j'étois effrayée de l'idée +seule de passer, en six mois, du fauxbourg à la ville, et de la ville à +la cour; mais il a insisté d'un air si sérieux, d'un ton si pénétré, que +je me suis mise à son entière disposition. Comment résister à un +vieillard qui supplie? Ah! si mon père eût voulu, il auroit tout obtenu +de moi, tout, mon cher Frédéric, excepté que je cessasse de vous aimer. + +Je doute que M. de Miralbe soit porté d'inclination à me voir demeurer +auprès de M. de Saint-Alban; il a plus d'humeur que jamais, et +quelquefois je surprends dans les regards qu'il jette sur moi, quelque +chose de sinistre: non seulement il craindra que je n'échappe à sa +puissance, mais j'ai peur qu'il ne voie dans sa fille une rivale +dangereuse pour ses intérêts; il me connoît si peu! Il m'a plus d'une +fois félicitée de l'amitié que j'inspire à son oncle, du même ton dont +il m'auroit dit: Pourquoi vous faites-vous aimer? Quoique mon +inclination et une appréhension plus forte que moi m'engagent à +m'éloigner d'une maison dont ma mère a été arrachée par force, et mon +frère banni par adresse, je resterai neutre dans les détails de cette +affaire. J'ai consenti vis-à-vis de M. de Saint-Alban, ou plutôt j'ai +cédé à ses sollicitations: c'est tout ce que je pouvois, soit pour le +contenter, soit pour ménager son amitié et sa protection. + +Madame de Valmont me fait trop de complimens de mes succès; elle prétend +que M. de Saint-Alban est amoureux de moi: je ne le crois pas. Rien ne +me semble aussi ridicule qu'une femme qui voit l'amour dans tout ce qui +l'environne. Si M. de Saint-Alban avoit le désir de m'épouser, il +n'auroit point songé à me mettre à la tête de sa maison comme sa nièce: +l'amitié qu'il a pour moi, et qui paroît si extraordinaire à madame de +Valmont, tient à ce que depuis quarante ans peut-être il n'a dit ni +entendu dire la vérité, et qu'il est aussi surpris que flatté de trouver +enfin quelqu'un qui lui en parle le langage, et même le force aussi à le +parler. Mon frère ne s'est point trompé, M. de Saint-Alban étoit né pour +être honnête homme; et si j'ai sur lui l'ascendant qu'on me suppose, je +les raccommoderai ensemble, au risque de déplaire à mon père qui les a +brouillés. + +Adieu, mon cher Frédéric, partez vîte, et revenez plus vîte encore. Je +vous verrai demain; cachez-moi bien votre tristesse, afin que je puisse +dissimuler la mienne aux yeux qui me surveillent. + + + + +CHAPITRE XL. + +_C'étoit bien difficile à dire._ + + +J'ai lu des détails séduisans sur les charmes de la vie champêtre, +élégamment écrits par des gens qui n'auroient pu se résoudre à vivre six +mois loin de la ville; j'ai demeuré quelques jours avec M. de Montluc, +et j'ai connu un homme véritablement heureux. Point d'ambition, beaucoup +d'activité, un fonds de sensibilité inépuisable, de l'indulgence pour +les foiblesses, de la compassion pour le malheur, une haine vigoureuse +contre le crime; tel étoit le régisseur de la terre de Téligny. En le +prévenant de mon arrivée, je lui avois demandé en grace de ne rien +changer à ses habitudes; il me reçut comme un ancien ami, et me prouva +son estime en me faisant oublier que j'étois chez moi. Je ne peindrai +pas le caractère de son épouse; elle ne pensoit, ne respiroit que par +lui; ce qu'il faisoit étoit toujours bien fait, ce qu'il disoit étoit +toujours bien dit: M. de Montluc eût démenti l'instant d'après un +discours qu'elle auroit applaudi, qu'elle eût de nouveau applaudi au +changement d'opinion de son époux. Ce n'étoit point par foiblesse, +encore moins par ignorance; l'ignorance est toujours présomptueuse et +contrariante: madame de Montluc avoit du bon sens; mais elle avoit plus +de confiance dans les lumières de son époux que dans les siennes, et +l'on voyoit dans ses moindres actions le désir de lui témoigner sa +reconnoissance des sacrifices qu'il avoit faits pour l'épouser. Elle ne +le croyoit pas suffisamment dédommagé par tant d'années d'un bonheur +presque sans nuage. + +Quand on sut mon arrivée dans le village, il se répandit beaucoup +d'inquiétude: on craignoit que le nouveau propriétaire n'expulsât un +homme devenu cher à tous les habitans. + +«Vous êtes bien aimé dans ce pays, lui dis-je: cela prouve votre +humanité.--Cela prouve, me répondit-il, la méfiance dans laquelle tous +les hommes sont de leurs semblables. Vous connoissez ma fortune, +puisqu'elle est fixée au cinquième du revenu de cette terre: la +prévoyance retient ma générosité; je dois craindre la misère pour mon +épouse si je venois à mourir, et je suis avare par sensibilité. Je fais +peu de bien aux paysans, mais j'empêche qu'on ne soit injuste à leur +égard. La justice est la morale de tous les peuples; les hommes les plus +ignorans en sentent la nécessité: elle fait plus d'amis à la longue que +les bienfaits, qui presque toujours excitent l'envie de ceux même qui +n'en ont pas besoin. On me regretteroit plus ici par la crainte du mal +que pourroit commettre mon successeur, que par la reconnoissance du peu +de bien que je fais.--Vous croyez donc les paysans dépourvus de +sensibilité?--Non; mais ils sont en général très-égoïstes, et cela tient +à leur position. Moins de jouissances, moins de dissipations, les +concentrent davantage dans leur intérêt personnel: ils sentent +machinalement de quelle utilité ils sont à l'État; ils sentent plus +vivement qu'on ne croit l'oppression dans laquelle on les tient. C'est +dommage qu'en France les propriétaires ne puissent se résoudre à vivre +plus souvent dans leurs terres: les François riches et de bonne famille +ne sont pas fiers; l'habitude de l'aisance les rend généreux; il +résulteroit beaucoup de bien de leur séjour au milieu de leurs +vassaux.--Les François redoutent l'ennui.--L'ennui naît de la continuité +des plaisirs tumultueux; et je vous assure qu'il est plus souvent à la +ville qu'à la campagne.--Vous ne vous ennuyez jamais?--Jamais. En +pourriez-vous dire autant, vous qui êtes dans l'âge où tout séduit?--Ma +foi, non. Je m'ennuie à l'Opéra; je m'ennuie au milieu des fêtes, des +promenades, à une table de jeu, dans un salon où souvent personne ne +parleroit, si, comme moi, tout le monde ne faisoit du bruit pour avoir +l'air au moins de ne pas s'ennuyer.--Eh bien! nous voilà d'accord. Une +suite non interrompue de plaisirs en fait un besoin; ce besoin, toujours +actif et jamais satisfait, amène une espèce d'inquiétude qui ne permet +plus de goûter le repos. Il n'en est pas de même à la campagne; on y +trouve des jouissances positivement parce que ne les prévoyant pas, on +ne se les étoit pas exagérées d'avance.--Oui, mon ami, dit madame de +Montluc; mais pour les apprécier, il faut avoir des moeurs simples, un +bon coeur et un esprit cultivé: vous êtes heureux quand mille autres à +votre place n'éprouveroient que des regrets.» + +«Des regrets! non, sans doute, répondit-il, je n'en ai point; et si ma +raison ne m'avoit appris à me contenter de peu, je bénirois la +Providence en comparant mon sort à celui de mon frère. C'est en sa +faveur que mon père m'a déshérité; il a tout sacrifié pour lui faire +contracter un riche mariage: la vanité seule a été consultée dans cette +alliance; le caprice, l'inconduite, l'ont brisée dans l'année même. +L'orgueil a été trompé dans ses espérances; mon frère n'a point eu +d'enfans; il a vécu tourmenté par l'éclat d'un luxe qu'on ne peut +satisfaire une fois qu'on s'y laisse entraîner; il est mort accablé de +dettes. Quelle différence, sous tous les rapports, entre mon existence +et la sienne! Si le ciel m'eût conservé mon fils...--Si nous eussions +connu madame de Sponasi plutôt!» dit madame de Montluc. Nous gardâmes +tous les trois le silence; nos regards se rencontrèrent: nous sentîmes à +la fois l'inutilité et l'impossibilité de parler; nous nous entendions. + +Dans le désir que j'avois de devenir le fils de M. de Montluc, j'étois +curieux de savoir ce qu'il pensoit de la noblesse, et je lui demandai +s'il ne regrettoit pas de voir son nom s'éteindre. + +«Non, monsieur: je n'attache aucun prix à ce qui n'existe pas, et il n'y +a plus de noblesse en France». Je parus étonné de cette assertion. Il +ajouta: «Ce n'est point par excès de vanité que je vous parle ainsi, +mais par amour pour la vérité. Depuis que la noblesse s'achète, elle est +au-dessous de l'argent; et si les nouveaux riches n'y mettoient un prix +par l'envie qu'ils ont de l'acquérir, les anciens nobles pauvres +seroient bien embarrassés de dire pourquoi ils estiment des titres qui +ne leur servent à rien. Je me citerai pour exemple. Quelqu'ancienne que +soit ma famille, je vous demande quel avantage j'en retire. Si j'avois +trente mille livres de revenu, me dira-t-on, mon nom me serviroit; si +j'en avois cinquante, je me passerois d'un nom, ou j'en achèterais un: +ainsi c'est toujours l'argent, rien que l'argent, et cela me paroît +très-raisonnable.--Très-raisonnable! m'écriai je; cela est fort.--Cela +est juste. Point de privilége respectable s'il n'est attaché à un +devoir. C'étoit un devoir autrefois pour un gentilhomme de se ruiner au +service de sa patrie; souvent il ne laissoit à ses enfans que sa mémoire +pour tout héritage; l'État étoit intéressé à le leur conserver, il y +trouvoit son intérêt et sa gloire. Maintenant le général et le sergent +sont également payés par le prince; ils font un métier pour de l'argent: +si vous parlez d'honneur, il est commun à tous les soldats. Personne ne +se ruine plus au service de sa patrie; il semble au contraire que chacun +doive s'enrichir de ses dépouilles: le prince vend des priviléges; la +multiplicité en ôte l'éclat; et comme on peut dire à tous les nobles: +«Quels sont vos devoirs qui ne soient aussi des obligations pour les +autres classes de la société?» on leur dira bientôt: «Sur quoi reposent +vos priviléges?» J'ignore quelle réponse il nous sera possible de faire; +mais ce moment approche, tout le monde le précipite sans le croire; +quand il sera venu, on s'accusera réciproquement, quand il ne faudroit +s'en prendre qu'au luxe, à la corruption générale, et plus encore au +temps, qui mine invinciblement toutes les institutions. Celle-ci est +usée, et c'est un malheur.--Un malheur, monsieur! Vous disiez +tout-à-l'heure que cela étoit raisonnable.--Mon ami, ne confondons +point. Je trouve très-raisonnable que l'on estime plus l'argent que les +titres, quand avec de l'argent on achète la noblesse, tandis qu'avec un +nom seulement on peut mourir sans emploi et sans considération: mais je +trouve malheureux que dans un pays il n'y ait rien au-dessus de la +fortune. Le moraliste mettra les vertus au-dessus de l'or; mais l'homme +qui envisage la société dans ses effets, sentira que les vertus ne +valent jamais, pour la plupart des hommes, les priviléges qui sont +censés en être la récompense et l'obligation. Il y a de l'adresse à +savoir borner l'ambition. Voyez les Romains: lorsque les patriciens +étaient au-dessus de leurs concitoyens, les plébéiens hardis ne +tendoient qu'à être admis parmi eux; quand le patriciat fut avili, +l'ambition ne put se satisfaire qu'en asservissant Rome, et Rome fut +asservie.--Les moeurs étoient alors corrompues.--Et qui nous assure que +la corruption ne venoit pas directement de la chute des priviléges des +premiers de la République? À mesure que les patriciens voyoient +restreindre leurs droits, ils en cherchoient le dédommagement dans la +fortune et dans l'éclat qu'elle procure. Pareille diminution de +puissance parmi les nobles a amené en France semblable amour des +richesses. Rome avoit des maîtres, le sénat étoit composé de parvenus, +d'esclaves, de courtisans, que l'on parloit encore de liberté, avec +autant de raison qu'on parle à présent de noblesse dans notre patrie.» + +Je ne sais si M. de Montluc avoit raison; mais j'avoue que je ne vis pas +sans plaisir qu'aucune prévention ne l'empêcherait de me rendre le +service que j'attendois de lui, si l'amitié et la reconnoissance le +portoient à condescendre à mes desirs. Il m'aimoit beaucoup, quoiqu'il +ne le dît jamais; ses actions seules me le prouvoient: mais comment lui +faire une proposition aussi délicate? L'espèce de dépendance dans +laquelle il se trouvoit de moi, me faisoit un devoir de le ménager: plus +le sort s'obstine à placer un homme estimable au-dessous de sa +condition, plus on lui doit d'égards. Je sentois trop que celui sur qui +l'intérêt et la vanité ne pouvoient rien, ne céderoit à aucune +considération, si sa délicatesse lui faisoit une loi de me refuser. +Dans l'inquiétude qui me tourmentoit, je regrettai plus d'une fois mon +voyage; plus d'une fois je pris la résolution de partir en laissant dans +un silence éternel le motif de mon arrivée: mais je pensois à Adèle +devenue mademoiselle de Miralbe, et son idée m'arrêtoît à Téligny sans +me donner le courage de tenter le projet qui m'y avoit amené. Chaque +jour je devenois plus triste: M. de Montluc s'en appercevoit; et +respectant le secret que je gardois, ses regards m'apprenoient qu'il +étoit plus sensible à mes peines, que curieux d'en connoître la cause. +J'aurois desiré qu'il m'interrogeât, et je lui en voulois d'une +discrétion que j'étois forcé d'admirer. + +Un soir nous nous rencontrâmes dans les jardins du château; il me fit +des reproches sur ma tristesse, et y mêla les exhortations qu'il crut +les plus propres à me consoler. «Il est bien facile, lui dis-je en +souriant, de donner de semblables conseils quand on est heureux, et vous +l'êtes plus qu'homme que je connoisse.--Croyez-vous, me répondit-il, que +mon bonheur soit parfait? Mon ami, détrompez-vous. Je pense souvent avec +effroi au moment où la mort me séparera de madame de Montluc, et la +certitude qu'alors elle sera seule dans le monde me réduit à desirer de +lui survivre. Si je meurs le premier, qui la consolera? Je m'apperçois +souvent que la même crainte l'occupe; et la perte de notre fils, que +nous sentons plus vivement à mesure que la vieillesse approche, nous +donne des regrets d'autant plus pénibles, que nous sommes contraints de +nous les cacher mutuellement. On s'arme de courage contre les maux que +l'on redoute pour soi; mais quand on tremble pour ceux qu'on aime, on +est bien foible.» + +Il étoit attendri. Nous nous promenâmes long-temps ensemble sans nous +parler. Je levai les yeux sur lui, et je vis les siens mouillés de +pleurs. Je le serrai dans mes bras, en lui disant: «Ô mon ami, +adoptez-moi pour fils; j'en aurai tous les sentimens, et vous ne +redouterez plus rien de l'avenir.--Que gagneriez-vous à me nommer votre +père? me répondit-il tristement.--Tout ce qu'un coeur comme le mien peut +desirer, une famille respectable, des devoirs sacrés à remplir, et +l'espoir d'être heureux. Au nom de ma mère, ajoutai-je avec la plus vive +émotion, promettez-moi de m'entendre sans vous fâcher.--Parlez, jeune +homme, parlez; votre mère étoit la mienne: c'est à votre naissance que +je dois de l'avoir connue; son secret ne put échapper à ma +reconnoissance: en vous voyant, en sachant ce qu'elle a fait pour vous, +je n'en puis plus douter, vous êtes le fils de ma bienfaitrice. Si le +ciel permettoit que je m'acquittasse envers vous... Mais les vieillards +sans fortune n'ont que des conseils à offrir, et c'est bien peu de +chose.» + +Le moment étoit favorable; je lui confiai mon amour et tous les secrets +de mon coeur: je lui fis sentir l'obstacle qui s'opposoit à ce que je +devinsse l'époux de mademoiselle de Miralbe; mais je n'osai lui +apprendre que d'une manière détournée par quel moyen je croyois qu'il +pouvoit le faire disparaître. + +«Vous voyez, lui répondis-je, qu'il ne manqueroit rien à votre bonheur +ni au mien si j'étois votre fils: sans crainte pour l'avenir, vous +jouiriez tranquillement du présent; je ne serois plus un être jeté au +hasard sur la terre; ma fortune suffiroit pour dégager les biens que +votre frère a possédés: il vous manque un appui dans votre vieillesse; +il me manque un nom auquel vous n'attachez aucun prix, et que je +n'estimerois moi-même qu'en pensant que vous l'avez porté, et qu'il +combleroit l'intervalle qui me sépare d'Adèle. Les liens de l'amitié et +d'une reconnoissance réciproque nous uniroient aussi sûrement que ceux +de la nature.--Que cela n'est-il possible!» s'écria M. de Montluc. Un +mot pouvoit en ce moment décider de mon sort; je n'osai pas le +prononcer, et nous continuâmes notre promenade en silence. + +«Je fais une réflexion, me dit-il en s'arrêtant; avant de me rendre +dépositaire de vos chagrins, vous m'avez demandé, comme une grace, de ne +pas me fâcher. Jeune homme, je n'ai encore qu'une partie de votre +secret. Dans ce que vous m'avez appris, non seulement il n'existe aucune +chose qui puisse me blesser, mais il n'y a rien qui ait rapport à moi, +que l'intérêt que m'inspire tout ce qui vous touche. Achevez votre +confidence: j'ai connu l'amour, le malheur; j'ai peu de préjugés, et je +me sens capable de bien des choses pour le fils de madame de Sponasi. +Vous hésitez, ajouta-t-il en voyant l'agitation se peindre dans tous mes +traits; vous ne m'aimez donc pas?--Je crains de voir mon espoir anéanti; +je crains qu'un seul mot de votre part ne me rende le plus malheureux +des hommes.--Expliquez-vous sans contrainte; je vous jure que quelque +chose que vous me demandiez, s'il est hors de moi d'y consentir, j'en +serai plus affligé que vous.» + +Il m'étoit impossible de résister: le secret qui fermentoit depuis si +long-temps dans mon sein, s'échappa. Je ne peux me rappeler toutes les +émotions que j'éprouvai en le détaillant à M. de Montluc, sans éprouver +encore le frisson de l'effroi; j'étois tremblant, les yeux fixés en +terre; mes lèvres se séchoient à chaque phrase, à chaque mot; la +respiration me manquoit: je sentois bien que je parlois; mais il est +certain que je ne m'entendois plus parler. Quand j'eus fini, je me +hasardai à lever les yeux sur M. de Montluc: il étoit pensif; mais sa +figure annonçoit plutôt la surprise que tout autre sentiment. J'allois +le prier de bien réfléchir avant de me faire une réponse que je +redoutois, quand je vis accourir un domestique que j'avois envoyé à la +poste. Sachant l'empressement que je mettois à avoir mes lettres, il me +cherchoit par-tout, et ne se fit pas un scrupule d'interrompre notre +conversation. + +«À demain matin, me dit M. de Montluc en me souriant avec beaucoup de +bonté; demain j'irai vous trouver moi-même dans votre appartement, et +nous verrons s'il est possible de nous entendre.--À demain, lui +répondis-je en lui serrant la main». Je la sentis répondre au mouvement +de la mienne, et je précipitai mes pas sans bien savoir ce que je +faisois; il me semble pourtant que j'emportois de l'espoir. + + + + +CHAPITRE XLI. + +_Le complot._ + + +Aussitôt que je fus seul, je brisai le cachet du paquet que je venois de +recevoir; il contenoit une lettre d'Adèle et une de Philippe. Qui +connoîtra l'amour ne demandera pas laquelle fut lue la première. + +ADÈLE À FRÉDÉRIC + +«Vous reviendrez bientôt à Paris, mon cher Frédéric, et vous ne m'y +trouverez plus; mais mon absence à moi, loin de nous séparer plus que +nous l'étions, ne fera que nous procurer plus de facilités pour nous +voir: en un mot, je pars demain pour Versailles, et je vais commander +dans la maison de M. de Saint-Alban; c'est l'expression dont il se sert. +J'espère du moins que mon pouvoir sera assez grand pour vous y faire +admettre; et ce n'est point une grace que mon oncle m'accordera, il m'a +promis que mes amis seroient les siens. Si je ne peux vous présenter +comme celui qui m'est le plus cher, vous vous introduirez à l'aide de M. +de Florvel, auquel on sait que je suis attachée par les liens de la +reconnoissance et par l'amitié sincère qui m'unit à son épouse. Vos +qualités plaideront ensuite pour vous, et je ne doute pas du succès. + +«M. de Miralbe n'a mis aucun obstacle à cet arrangement: au contraire, +il s'y est prêté avec une grace, une amabilité que j'étois bien loin +d'attendre de lui; c'est lui-même qui me conduira: il a poussé la +complaisance jusqu'à me donner des conseils sur la manière de conserver +l'amitié que M. de Saint-Alban a pour moi. De son côté, madame de +Valmont a quitté le ton enthousiaste dont elle accompagnoit ses +louanges; elle met dans ses soins une espèce de bonhommie bien propre à +me séduire. Vous savez combien j'aime ce qu'on appelle les bonnes gens. +Je ne sais que penser de ce changement: il y a des momens où je me +reproche de les avoir jugés tous deux trop sévèrement; il en est +d'autres où je crains que l'amabilité de M. de Miralbe et la bonhommie +de madame de Valmont ne cachent quelque perfidie. Mon ami, c'est à vous +seul que j'ose confier de pareilles appréhensions: si elles sont +injustes, ce sont des crimes, je ne l'ignore pas; mais elles sont plus +fortes que moi: le sort de ma mère me poursuit sans cesse. Je cherche en +vain par quels moyens M. de Miralbe pourroit me perdre, je n'en vois +pas; et loin de me rassurer, je pense à cette maxime de M. Durmer: «Les +méchans trompent jusqu'à leurs complices, quoiqu'ils combattent à armes +égales; comment les honnêtes gens, qui sont sans défense, ne +seroient-ils pas leurs victimes? + +«Demain je serai dans la maison de M. de Saint-Alban: toutes mes +craintes seront dissipées; je l'espère, et je soupire. + +«Je vous écris à la hâte: à midi je dois aller faire mes adieux à la +soeur de M. Durmer, et je veux lui remettre cette lettre afin qu'elle la +fasse porter chez vous, ainsi qu'elle a bien voulu s'y prêter jusqu'à +présent. J'aurois desiré que madame de Valmont m'accompagnât dans cette +visite; elle m'a donné quelques raisons pour s'en dispenser, et mon père +a consenti que j'y allasse seule avec ma femme-de-chambre. + +«C'est la dernière fois que je vous écris de Paris; je souhaite, mon +cher Frédéric, que ce soit aussi la dernière que mes lettres aillent +vous chercher à Téligny. D'après la promesse que vous m'avez faite, le +jour de votre retour approche. Revenez voir votre Adèle plus tranquille; +elle ne sera heureuse que lorsqu'elle pourra vous donner, au pied des +autels, un titre que votre amour et votre générosité vous ont acquis +depuis long-temps. Quelle que soit ma fortune à venir, elle ne me +dédommagera jamais de la privation de voir un bienfaiteur dans mon +époux: j'aurois été si riche en ne l'étant que par vous! Adieu, mon cher +Frédéric, mon coeur se serre. Comme cet adieu me coûte à prononcer!» + +PHILIPPE À M. DE TÉLIGNY + +«Je voudrois être auprès de vous pour vous consoler: la nouvelle que +j'ai à vous annoncer est affreuse. Mademoiselle de Miralbe n'est plus +chez son père; elle n'est pas chez M. de Saint-Alban: elle est renfermée +dans un couvent; j'ignore encore lequel. + +«Les bruits qui circulent sur son compte sont encore plus horribles que +l'ordre qui l'a enlevée; mon coeur se refuse à les croire, et ma main à +les répéter. Adèle est un ange; il faut en être persuadé, ou la regarder +comme un monstre de perversité. Mon cher Frédéric, vous n'offenserez pas +celle que vous aimez par d'injustes soupçons: où trouvera-t-elle un +défenseur si vous la condamnez? Tout paroît contre elle, il est vrai; +mais vous connoissez son père, voilà sa justification. + +«Hier la soeur de M. Durmer est arrivée chez vous dans un état qu'il est +impossible de décrire: elle avoit du chagrin, de la douleur; mais +l'indignation sur-tout perçoit dans tous ses traits. En entrant, elle +s'est presque évanouie; elle suffoquoit. + +«D'un long récit qu'elle a accompagné de pleurs, d'exclamations, de cris +de vengeance, voici ce qui m'a frappé. + +«Le matin mademoiselle de Miralbe a été la voir, et lui a remis en +cachette la lettre que je vous envoie; elle n'avoit avec elle que sa +femme-de-chambre. Vous connoissez l'attachement que cette excellente +femme a pris pour Adèle, du jour où elle lui remit avec tant de +générosité ses droits à la succession de son frère. Elles +s'entretenoient ensemble; Adèle lui promettoit d'intéresser M. de +Saint-Alban au sort de ses enfans, quand M. le marquis de Farfalette est +entré d'un air de mystère et de satisfaction qui annonçoit un +rendez-vous. La bonne veuve parut surprise, et mademoiselle de Miralbe +scandalisée. La femme-de-chambre qui l'accompagnoit, sans leur donner le +temps de parler, se mit à crier qu'elle ne vouloit pas rester dans cette +maison, qu'elle se compromettroit en permettant à sa maîtresse de voir +un homme dont son père avoit refusé d'autoriser les vues. Nouvelle +surprise de la veuve et de mademoiselle de Miralbe. M. de Farfalette +parvint le premier à se faire entendre, et dit, d'une manière +très-prononcée, qu'il n'avoit pas lieu de s'attendre à une pareille +réception, qu'il étoit désespéré du bruit qui se faisoit, qu'il croyoit +les mesures mieux prises, et finit par offrir sa bourse à la +femme-de-chambre, en l'engageant à se taire. La malheureuse recommença à +crier plus fort. Adèle paraissoit anéantie. «Est-ce un complot?» +s'écria-t-elle quand il lui fut possible de parler. Puis se tournant +vers M. de Farfalette, elle lui dit: «Ou l'on vous trompe, monsieur, ou +vous êtes d'accord avec mes ennemis pour me perdre. Au nom du ciel, +sortez». La femme-de-chambre se jeta entre eux, et jura que si sa +maîtresse ne revenoit pas à l'instant même avec elle à l'hôtel, elle y +retourneroit seule, et avertiroit M. de Miralbe de tout ce qui se +passoit. Adèle voulut lui imposer silence, la voix lui manqua. Elle se +mit en devoir de sortir; M. de Farfalette lui offrit la main, qu'elle +refusa avec fierté. Au même instant, M. de Miralbe et madame de Valmont +entrèrent; ils venoient la chercher; leur voiture étoit à la porte. + +«La bonne veuve n'a pu m'expliquer l'effet que leur apparition +produisit; elle étoit elle-même trop étourdie de ce qui venoit de se +passer. Madame de Valmont paroissoit indignée; M. de Miralbe jetoit sur +tous les personnages un regard d'interrogatoire et de sévérité. M. de +Farfalette se retira en assurant qu'il n'aimoit pas les scènes de +famille. Adèle étoit tombée sur un siége; elle pleuroit, et dans ses +sanglots on l'entendoit s'écrier: _Ma mère! ma mère!_ La +femme-de-chambre s'empressa de s'excuser, et chacune de ses excuses +étoit une accusation aussi terrible qu'indécente contre mademoiselle de +Miralbe et la veuve. + +«Je passerai sous silence le mépris insultant avec lequel M. de Miralbe +a traité la soeur de M. Durmer, la colère de cette femme respectable, la +pitié barbare de madame de Valmont, qui, en voulant consoler Adèle, ne +faisoit qu'ajouter à son désespoir. Elle perdit connoissance; on la +transporta dans la voiture. C'est tout ce que la veuve a pu m'apprendre. + +«À peine a-t-elle été sortie, que je me suis couvert des vêtemens les +plus simples: je me suis rendu à l'hôtel de M. de Miralbe; je me suis +mêlé parmi ses domestiques, je les ai observés: je me suis attaché à +celui dont la figure m'a paru la plus basse; et, sous prétexte qu'il +pourroit m'être utile dans le désir que j'avois de devenir un de ses +camarades, je l'ai entraîné au cabaret. Fidèle à l'usage des valets, +sans que je l'interrogeasse, il m'a entretenu de ses maîtres, et +l'aventure de mademoiselle de Miralbe n'a pas été oubliée; il y ajoutoit +des détails crapuleux, il rioit: ces coquins-là aiment dans ceux qu'ils +servent tous les vices qui les rapprochent d'eux. J'ai su de lui que la +pauvre Adèle étoit arrivée à l'hôtel dans un état digne de pitié, +qu'elle a demandé pour toute grace d'être seule, et qu'elle s'est +retirée dans son appartement. Il m'a dit aussi que M. de Miralbe étoit +remonté sur-le-champ en voiture, parti pour Versailles, et qu'il n'étoit +pas encore revenu. + +«Il m'a semblé inutile de me déguiser plus long-temps. Je lui ai donné +deux louis, en lui confiant que j'avois des raisons particulières de +savoir comment cette affaire tourneroit; que je passerois la nuit s'il +étoit nécessaire, soit au cabaret, soit à rôder autour de l'hôtel, et +que je lui paierois généreusement tous les renseignemens qu'il me +donneroit. Je l'ai renvoyé avec injonction de veiller exactement à tout, +et de venir m'en avertir. Je ne me suis pas nommé, je ne vous ai pas +nommé. + +«Du cabaret même j'ai écrit à votre fidèle Charles de seller un cheval, +de le conduire chez un loueur de carrosses qui demeure presque en face +de M. de Miralbe, d'être discret, de bien payer, et de se tenir prêt à +partir à la minute même où je le lui dirais, dût-il passer la nuit à +attendre que l'ordre arrivât. + +«À onze heures, j'ai revu mon espion: il m'a appris que M. de Miralbe +étoit de retour de Versailles; qu'il n'étoit pas revenu avec son +équipage, mais dans une chaise de poste conduite par un postillon qui +lui étoit inconnu; qu'il étoit accompagné d'un homme que l'on supposoit +être un exempt, du moins les domestiques se le disoient-ils tout bas +entre eux; que la femme-de-chambre de mademoiselle de Miralbe alloit, +venoit, et qu'on ne doutoit pas qu'elle ne fît des paquets; qu'une +vieille femme de charge pleuroit dans l'office, en disant que c'étoit +ainsi qu'on avoit enlevé sa bonne maîtresse. Il ajouta qu'il étoit +pressé de me quitter, parce que M. de Miralbe vouloit que tous ses +domestiques se retirassent, et qu'il avoit menacé de chasser le premier +qu'il rencontreroit, ou qu'il sauroit être sorti. + +«Je me rendis alors auprès de Charles; je lui donnai de l'argent, et +l'ordre de suivre la première voiture qui sortiroit de l'hôtel de M. de +Miralbe d'assez près pour ne pas la perdre, et avec assez d'adresse pour +n'être pas remarqué; je l'autorisai à crever son cheval, à en prendre à +la poste, à tout enfin, pourvu que sa commission fût bien remplie. La +chaise de poste qui sans doute renfermoit Adèle ne sortit de l'hôtel +qu'à trois heures du matin; Charles l'a suivie. Il est onze heures; je +l'attends encore. + +«J'ai cent fois été tenté d'aller de votre part chez M. de Florvel; j'ai +craint de mal faire par trop de zèle, et de donner moi-même de l'éclat à +un événement qu'il faudroit pouvoir ensevelir dans le silence. +L'agitation dans laquelle j'ai passé la nuit, la certitude que cette +nouvelle portera le désespoir dans votre coeur, m'ont empêché de faire la +moindre réflexion: mais un sentiment intérieur me parle en faveur de +mademoiselle de Miralbe; vous le verrez aisément au récit que je vous +envoie. Elle n'est pas assez coquette pour sacrifier sa réputation au +plaisir de multiplier ses conquêtes. Vous m'avez dit cent fois que vous +étiez sûr de son amour, quoique son caractère semblât l'éloigner de +toutes passions: il est donc impossible qu'elle pousse la perversité au +point où l'aventure qui la perd semble l'annoncer. Une lettre pour vous, +un rendez-vous pour un autre, mon cher Frédéric, Adèle en est incapable. +Que son innocence vous rende le courage; souvenez-vous que vous ne vivez +point pour vous seul, et qu'il est un être sur-tout dont l'existence est +attachée à la vôtre. + +PHILIPPE. + +_P. S._ «L'heure de la poste me presse; Charles n'est pas revenu: je +fais partir cette lettre. Je vous écrirai demain, tous les jours, +quoique je sois persuadé que vous ne resterez pas à Téligny. À tout +hasard, j'adresserai copie de mes lettres, à votre nom, poste restante, +à Nevers.» + + + + +CHAPITRE XLII. + +_Explication._ + + +Philippe avoit raison: après les nouvelles que je venois de recevoir, il +m'eût été impossible de prolonger mon absence; je maudissois mon voyage; +j'aurois donné tout ce que je possédois pour pouvoir franchir en une +minute l'intervalle qui me séparoit de Paris. Pauvre Adèle! malheureuse +Adèle! est-ce devant moi qu'on a besoin de te justifier? Ne connois-je +donc pas le monstre auquel le sort t'a soumise? Ne sais-je donc pas tout +ce que peut la vengeance d'une femme?... Ce rendez-vous auquel arrive M. +de Farfalette, son air d'assurance, ses discours, me paroissent +extraordinaires; je cherche en vain à les expliquer. Non, Adèle n'a pu +aimer un homme qui, la voyant au désespoir... Une femme pleure, sanglote +à ses yeux; il s'en croit la cause, il plaisante! Ah! si j'eusse été à +sa place, je serois mort, ou j'aurois sauvé la victime. Qu'importe que +son bourreau soit son père? L'amour connoît-il ces distinctions? Non, +non; ou je retrouverai Adèle, ou toute ma vengeance tombera sur ceux qui +me l'ont ravie. + +Tel fut mon premier sentiment. Je souffrois trop pour être sensible; je +ne connoissois pas encore le regret, je n'éprouvois que la rage. Rien ne +m'appartenoit dans mes sensations; elles étoient toutes pour Adèle: je +ne voyois que l'innocence outragée, la vertu flétrie, la beauté +persécutée; j'oubliois que j'aimois: j'aurois, sans balancer, renoncé à +toutes mes espérances pour sauver l'infortunée, et j'ignorois en quel +lieu elle étoit! Adèle! Adèle! je ne prononçois pas ton nom; il +s'échappoit malgré moi de ma poitrine: sans le vouloir, je le répétois à +chaque instant; je le criois comme si mes accens, brisés par la douleur, +eussent pu se prolonger jusqu'à toi. + +Je rejoignis M. de Montluc; il étoit auprès de son épouse. Ils firent +tous deux un mouvement de surprise en me regardant. Ah! sans doute ma +figure devoit être effrayante si elle rendoit tous les mouvemens de mon +ame. Je m'appuyai sur le premier meuble que je rencontrai; je lui tendis +la lettre de Philippe: je voulois l'engager à la lire, et je ne pouvois +qu'articuler, avec un soupir déchirant, le nom de la malheureuse Adèle. +M. de Montluc vint à moi; je lui présentai de nouveau la lettre. Il la +prit, et commençoit à lire des yeux seulement. «Lisez tout haut, +m'écriai-je; j'ai besoin d'entendre encore...» Je joignis mes bras en +les posant sur le meuble qui me soutenoit; et, appuyant fortement ma +tête dessus, j'écoutai avec une immobilité qui paroîtra bien étonnante à +qui ne connoît pas l'effet des passions: mon sang fermentoit si +violemment, qu'il me sembloit que le plus léger mouvement eût suffi pour +briser tout mon être. + +«Je ne vous offrirai point de consolations, me dit M. de Montluc +lorsqu'il eut fini; on ne les entend pas dans votre position. Quand vous +êtes entré, je parlois de vous avec mon épouse; nous trouvions bien des +difficultés au projet que vous m'avez communiqué. Vous avez des +chagrins; nous n'y ajouterons pas celui d'un refus: puisse le nom de +notre fils aller jusqu'à votre coeur, et y porter un rayon d'espérance! +Mon ami, c'est dans cet instant de douleur que nous vous adoptons; +madame de Montluc ne me désavouera pas. «--Non sans doute», +s'écria-t-elle en se levant pour venir m'embrasser. Elle pleuroit; mes +larmes coulèrent. Ô pouvoir de la sensibilité! tu causois tous mes maux, +et tu en suspendis momentanément la force pour me laisser jouir de ma +reconnoissance. + +Quand M. de Montluc me vit plus tranquille, il me dit tout ce qu'il crut +propre à ranimer mes esprits: il me fit observer que les moyens pris par +Philippe pour connoître l'endroit où l'on conduisoit mademoiselle de +Miralbe, sembloient infaillibles; il détourna, pour ainsi dire, toutes +mes pensées, et les jeta dans l'avenir. Le coeur d'un amant n'est jamais +fermé à l'espérance; je l'éprouvai. Je retrouverai Adèle, j'aurai un nom +qui renversera la barrière qui nous sépare; je voyois déjà la certitude +de m'unir à elle, que je n'avois encore formé aucun projet pour briser +ses chaînes. + +J'annonçai à M. de Montluc ma résolution de partir à l'instant même pour +Paris: loin de chercher à m'en détourner, il déploya tant de zèle à me +seconder, qu'en moins d'une heure les chevaux arrivèrent de la poste +voisine. Ce ne fut pas sans regret que je fis mes adieux à madame de +Montluc: son époux monta en voiture avec moi, me conduisit jusqu'au bout +de l'avenue, et ne me quitta qu'en me recommandant de veiller sur le +fils que l'amitié venoit de lui donner. Excellent homme! cette idée ne +sembloit lui plaire que parce qu'elle étoit pour moi un motif d'espoir +et de consolation. Quand je le quittai, tout mon courage m'abandonna de +nouveau. + +Arrivé à Nevers, je me rendis à la poste; j'y trouvai ce billet de +Philippe. + +«Charles est revenu une heure au plus après le départ de ma lettre; il a +parfaitement rempli sa commission. Mademoiselle de Miralbe a été +conduite à l'abbaye de... près Dourdan. (Douze lieues de Paris.) Il n'a +pas quitté qu'il n'ait vu l'exempt repartir seul: ainsi point de doute +que la femme-de-chambre ne soit restée aussi, puisqu'à plusieurs +reprises Charles a apperçu deux femmes dans la voiture. À Arpajon, il a +eu occasion d'approcher assez près des voyageurs. La chaise s'est +arrêtée à la porte d'une auberge; on y a demandé quelques +rafraîchissemens: il a entendu une voix douce, un peu tremblante; il ne +doute pas que ce ne soit mademoiselle de Miralbe: il assure qu'elle +paroissoit assez calme. + +«L'abbaye de... est à une demi-lieue de la ville; une longue et sombre +avenue de noyers y conduit. Point de village qui en soit proche. À deux +cents pas au plus, il y a un meunier qui fait valoir quelques terres +dépendantes du couvent. À la même distance, mais du côté opposé, on +apperçoit un bouquet de bois. Voilà tous les renseignemens qu'il a pu +prendre. + +«M. de Florvel a passé ce matin chez vous; je n'y étois pas. Il a +demandé si l'on vous attendoit bientôt. + +«M. de Miralbe le fils s'est aussi présenté: ayant appris que vous étiez +à la campagne, il a laissé son nom. + +«Je compte beaucoup sur votre retour. Mes inquiétudes diminueront quand +je pourrai partager et adoucir les vôtres. + +«PHILIPPE.» + +Il étoit quatre heures du matin lorsque j'arrivai à Paris. Tout le monde +dormoit chez moi; cela me parut extraordinaire: depuis deux jours le +sommeil n'avoit pas approché de ma paupière. J'entrai chez Philippe; je +précipitai ses embrassemens pour lui demander s'il n'avoit rien de +nouveau à m'apprendre; rien: si personne n'étoit venu; personne. +Philippe exigea que je prisse quelques instans de repos; j'y consentis +moins par besoin ou par complaisance que par l'embarras de savoir où +diriger mes pas. Par-tout on dormoit; le père d'Adèle aussi sans doute. +Idée affreuse! l'innocence gémit, les bourreaux reposent. + +À sept heures, je priai Philippe de se rendre chez M. de Miralbe le +fils, de lui demander l'instant auquel je pourrois le voir, et de venir +me le dire chez Florvel, où je l'attendrois. J'allai chez cet ami. Il me +parut gêné avec moi, et sembloit moins me plaindre d'avoir perdu +mademoiselle de Miralbe qu'étonné de voir que je l'aimois encore +lorsqu'elle étoit indigne des voeux d'un honnête homme. Ma surprise ne +peut s'exprimer; mais je voudrois en vain le dissimuler, l'opinion de +Florvel étoit celle du public. Adèle étoit malheureuse: les préventions +s'élevoient contre elle; on la traitoit en coupable; on ajoutoit à ses +torts; on alloit jusqu'à affirmer que M. Durmer ne l'avoit élevée que +pour ses plaisirs, et qu'en la faisant son héritière au préjudice de sa +soeur, il léguoit moins à son élève qu'à sa maîtresse. Et, je n'en doute +pas, c'étoit un père qui, le premier, abreuvoit sa fille de calomnies +aussi atroces. Pour la justifier, il eût fallu porter le flambeau de la +vérité dans l'ame infernale de M. de Miralbe. Quels en étoient les +moyens? On les eût trouvés, que le public se fût refusé à l'évidence. +Moi-même je sentois l'impossibilité d'entrer en explication: on +accabloit Adèle devant moi, et j'étois réduit à garder le silence; je ne +pouvois qu'affirmer que l'infortunée étoit innocente; et chaque fois que +je le répétois, Florvel sourioit avec une ironie qui me perçoit le coeur; +on me regardoit d'un air qui sembloit dire: Vous êtes fou. J'allois le +quitter, décidé à ne jamais le revoir; il s'en apperçut, m'arrêta. + +«Mon cher Téligny, me dit-il avec amitié, mon intention n'est pas +d'ajouter à tes chagrins: madame de Florvel et moi nous avons douté +aussi long-temps qu'il a été possible de le faire; nous nous refusions +même à l'évidence: mais que diras-tu en apprenant que M. de Farfalette +se vante d'avoir des lettres de mademoiselle de Miralbe? Il les a +montrées à plusieurs personnes, moins par fatuité peut-être que pour se +laver du ridicule que lui a donné l'issue de ce rendez-vous.--Des +lettres d'Adèle! m'écriai-je: les avez-vous vues, vous?--Non.--Eh bien! +elle est innocente; je le répéterai jusqu'à mon dernier soupir: je le +prouverai, ou j'y perdrai la vie. Promettez-moi, Florvel, que vous +m'aiderez; vous le devez à une infortunée que vos bontés pour elle ont, +sans le vouloir, mise sur le chemin de l'abîme où elle est tombée. +Florvel, tu es sensible: si Adèle est innocente (et elle l'est), +n'a-t-elle pas des droits à la protection de tous les coeurs +généreux?--Qu'elle ait tort ou raison, me répondit-il, tant qu'elle +t'intéressera, je me prêterai à tout ce qui pourra l'obliger.» + +Philippe étoit venu m'avertir que M. de Miralbe le fils avoit appris mon +retour avec joie, et qu'il m'attendoit chez lui; je m'y rendis +sur-le-champ. Dirai-je la seule pensée qui m'occupoit alors? Je ne +songeois qu'aux lettres que M. de Farfalette se vantoit d'avoir reçues +d'Adèle: son innocence me paroissoit douteuse, et je ne trouvois plus en +moi pour la défendre, la même assurance que j'avois eue quand un autre +l'accusoit. + +La première chose que Henri de Miralbe me demanda, fut si je savois dans +quel lieu on avoit conduit sa soeur; je lui répondis que oui: il me sauta +au cou, m'embrassa en s'écriant: «Tant mieux; c'est donc vous qui +l'aimez, et, à coup sûr, c'est vous aussi qu'elle aime: un amant rebuté +n'est pas aussi actif. J'ai passé chez cet imbécille de Farfalette; sa +froideur m'a révolté. Si Adèle eût été capable de se perdre pour un être +pareil, je l'aurois abandonnée: il y a quelque tour de mon père dans +tout cela. Asseyez-vous, causons, et convenons de nos faits. D'abord +vous savez que je déteste M. de Miralbe, c'est un bruit public; il ne me +prendra jamais fantaisie de le démentir. Je ne connois pas assez ma soeur +pour y prendre un intérêt bien vif; mais je ne lui en suis pas moins +dévoué, puisque c'est un moyen de contrarier les vues intéressées de mon +père. L'amour d'un côté, la haine de l'autre: voyez, mon ami, si en +unissant les deux passions les plus actives, nous parviendrons à notre +but. Acceptez-vous l'association?--De tout mon coeur, lui dis-je: soyez +mon dieu tutélaire, le protecteur d'Adèle, et commençons par la venger +du plus cruel de ses ennemis.--Qui? me demanda-t-il: mon père?--M. de +Farfalette, m'écriai-je avec l'accent de la rage: il se vante d'avoir +des lettres de votre soeur; il fait plus, il les montre. Que je sois donc +au nombre de ses confidens: vous ne refuserez pas de m'accompagner; +c'est devant vous que je veux le forcer à une explication dont dépend +mon repos.--Doucement, doucement. Il faut en tout, mon cher, du +sang-froid. Qui concentre ses passions, acquiert plus de forces; qui +s'y livre sans calcul, est perdu. Nous irons chez Farfalette; c'est moi +qui m'expliquerai: je peux venger ma soeur sans la compromettre +davantage; vous l'anéantissez entièrement si vous paroissez dans cette +affaire. Promettez-moi d'être calme; je vous prends à mon tour pour +témoin.--Allons, lui dis-je, je vous jure de n'agir que par vous; mais +ne perdons pas une minute.» + +Nous sortîmes aussitôt. Notre chemin nous conduisoit devant la maison de +Florvel; j'engageai Henri à l'admettre parmi nous; il y consentit. +Florvel ne fit pas la moindre difficulté pour nous accompagner, et tous +trois nous nous présentâmes chez M. de Farfalette. On nous dit qu'il +n'étoit pas encore jour; j'insistai: son domestique nous assura qu'il +seroit chassé s'il laissoit entrer qui que ce fût avant l'heure +prescrite par son maître «Qu'on te chasse donc, lui dit Henri avec +gaieté; il força la porte, entra dans la chambre à coucher, tira +lui-même les rideaux, nous présenta des siéges en riant aux éclats, et +en priant M. de Farfalette de ne pas se déranger. Florvel et moi nous +nous regardions avec surprise. Notre hôte étendoit les bras, et avoit +l'air de douter s'il rêvoit ou s'il étoit éveillé. + +Ce fut avec la même apparence de légéreté que Henri entama une +conversation à laquelle il donna bientôt une tournure sérieuse: mais +lorsqu'il voyoit M. de Farfalette ou moi prêts à la pousser plus loin +qu'il ne l'avoit résolu, d'un mot il la ramenoit au ton de plaisanterie +par lequel il avoit commencé. Je n'ai jamais vu d'homme conserver autant +d'empire sur lui-même, et en prendre avec autant de facilité sur les +autres; du moment que l'on consentoit à l'écouter, on n'avoit plus que +la sensation qu'il cherchoit à vous donner. Si dix affaires d'éclat ne +lui avoient acquis une réputation de bravoure à l'abri de tout soupçon, +on auroit pu croire qu'il cherchoit dans son esprit les ressources que +lui refusoit son courage. + +M. de Farfalette commençoit la justification de sa conduite par les +démarches qu'il avoit faites pour obtenir la main de mademoiselle de +Miralbe. «Cela ne me regarde point, interrompit Henri: que vous aimiez +ma soeur, qu'elle vous aime; que vous l'épousiez, que vous ne l'épousiez +pas; à votre aise. Toute la question se réduit là: on dit que vous avez +des lettres d'Adèle. M. de Florvel a parié mille louis que cela n'étoit +pas; moi, j'ai accepté le défi: notre argent est déposé entre les mains +de Téligny, et nous avons promis de nous en rapporter à vous. Vous êtes +honnête homme; nous sommes tous jeunes, et dans un siècle où l'on n'a +plus la sottise de placer l'honneur des familles dans la vertu des +femmes: j'ai gagé contre celle de ma soeur; ai-je perdu, gagné? Décidez, +et tout est fini». M. de Farfalette essaya d'éluder; mais il fut tourné +avec tant d'adresse, que non seulement il finit par avouer qu'il avoit +des lettres de mademoiselle de Miralbe, mais encore par proposer à son +frère de les lui remettre; ce qui fut accepté avec mille éloges sur sa +délicatesse et ses succès auprès des femmes. Mon sort étoit décidé; +Adèle se trouvoit convaincue de la plus lâche perfidie, et je doutois +encore. Florvel me fixoit; je n'osois lever les yeux. Quand M. de +Farfalette remit les lettres entre les mains de Henri, par un mouvement +que je ne fus pas le maître de réprimer, je m'en emparai; je brûlois de +voir de quel style elle écrivoit à un homme pour lequel elle ne m'avoit +pas caché son mépris. Que l'on juge de la révolution qui se fit en moi. +«Ce n'est pas son écriture, m'écriai-je; regardez, Florvel». L'une après +l'autre, toutes ensemble, je les ouvrois, je les montrois; il m'étoit +impossible de contenir ma joie. Florvel affirma que la main d'Adèle +n'avoit point tracé les billets qu'il tenoit. + +«Il est assez singulier, messieurs, nous dit Henri d'un air moitié +plaisant, moitié sérieux, que de trois hommes, l'un se vante d'avoir des +lettres de ma soeur, que les deux autres en aient reçu assez souvent pour +connoître son écriture, tandis que moi je ne peux rien décider. +Pourriez-vous m'apprendre, là, sans détour, ajouta-t-il en se tournant +vers Florvel et vers moi, à quels titres vous vous établissez juges dans +cette affaire?--Moi, répondit Florvel, à titre de protecteur. +Mademoiselle de Miralbe étoit l'amie de mon épouse lorsqu'elle ne +s'appeloit encore qu'Adèle: j'ai pris pour elle les sentimens d'un +frère; et j'affirme que quiconque soutiendra que ces lettres sont +d'elle, en aura...--Moi, dis-je en interrompant Florvel, à titre d'homme +assez heureux pour l'avoir vue consentir à m'accorder sa main, je jure +que le premier qui osera répéter que ces lettres sont de mademoiselle de +Miralbe, ne...--Messieurs, interrompit à son tour Henri, une femme à +droit de se glorifier lorsqu'elle possède un ami et un amant aussi +disposés que vous l'êtes à soutenir son innocence. À titre de frère, je +pourrois prétendre aussi à la venger: mais il n'y a pas de doute que ma +soeur n'ait été victime d'un complot tramé par un génie infernal; +l'honneur également ne nous permet pas de douter que M. de Farfalette +n'ait été lui-même l'instrument aveugle et non le complice de ses +ennemis. S'il n'avoit pas cru les lettres véritables, il ne me les +auroit pas remises avec tant de confiance. Il s'est vanté de les avoir, +il est vrai; c'est un tort: mais nous sommes tous un peu plus, un peu +moins indiscrets dans nos amours. Une querelle ne changera rien à la +destinée de ma soeur; au contraire. Faisons-lui des partisans zélés de +tous ses admirateurs, et nous la servirons beaucoup mieux. L'homme qui a +prétendu hautement à sa main, qui a contribué à sa ruine sans le +vouloir, ne refusera pas d'élever la voix en sa faveur quand il en sera +temps. C'est à M. de Farfalette lui-même que je le demande, et je +l'estime trop pour douter de sa réponse.» + +La réponse de M. de Farfalette ne pouvoit être autre que celle que +Henri desiroit qu'elle fût; il protesta que jamais femme ne lui avoit +paru mériter autant d'apologistes que mademoiselle de Miralbe, et qu'il +sacrifieroit jusqu'à sa réputation pour la défendre. Henri nous força +tous à nous embrasser, et nous entrâmes dans une conversation dont il +résulta les éclaircissemens que voici. + +Un domestique attaché à la maison de M. de Miralbe s'étoit un matin +présenté chez M. de Farfalette, et lui avoit remis le billet suivant: + +«Je ne m'attendois pas à vous rencontrer hier chez madame de Luçon; je +ne peux vous exprimer à quel point j'ai été saisie. Vous paraissiez +avoir quelque chose à me dire. Si je ne me suis point abusée, on vous +indiquera les moyens de me répondre. Si je me suis trompée!... A. de M.» + +Tout homme, quelque peu prévenu en sa faveur qu'on le suppose, n'auroit +pas laissé un tel billet sans réponse. M. de Farfalette y répondit en +amant passionné et sûr de son fait: il convint qu'il adresseroit ses +lettres pour mademoiselle de Miralbe sous une double enveloppe, et qu'il +n'y mettroit d'autre adresse que celle du domestique qui se chargeoit de +la correspondance. Plusieurs fois il rencontra Adèle dans la société, +parut surpris de sa froideur, et lui en fit des reproches par écrit. On +ne manqua pas de lui répondre que la prudence exigeoit une contrainte +dont on souffroit autant que lui. D'épître en épître, on prolongea +jusqu'au jour si fatal à l'infortunée mademoiselle de Miralbe. Le matin +même, M. de Farfalette reçut l'ordre de se trouver à midi précis chez la +soeur de M. Durmer, dont on lui indiquoit la demeure; le reste n'avoit +pas besoin d'explication. + +Nous quittâmes M. de Farfalette, Henri de Miralbe emportant les lettres +attribuées à sa soeur; Florvel, aussi joyeux de la savoir innocente +qu'effrayé de la profondeur du complot dont elle étoit la victime; et +moi, moins à plaindre depuis que je n'éprouvois plus le tourment de +douter du coeur d'Adèle: j'étois bien encore assez malheureux sans cela. + + + + +CHAPITRE XLIII. + +_Nouvel éclaircissement._ + + +Henri de Miralbe me reconduisit chez moi. «Vous voyez combien je suis +complaisant, me dit-il; je n'ai encore travaillé que pour vous: il est +temps de songer à ma soeur. Ne me sachez aucun gré de la préférence, +ajouta-t-il en souriant; il étoit nécessaire de vous mettre en état de +me seconder: j'ai besoin d'un amant, et non pas d'un jaloux.--Parlez; je +suis prêt à tout: j'espère vous prouver que mon courage...--Du courage! +c'est la vertu de ceux qui n'en peuvent avoir d'autres; voilà pourquoi +elle est tant estimée. De l'adresse, du sang-froid, de la persévérance +sur-tout, et les lettres-de-cachet, les abbayes, les prisons d'État +même, ne sont plus que des difficultés, et non des obstacles. Mais il +est temps, je crois, que vous m'appreniez le couvent où ma soeur a été +conduite». Je ne le lui eus pas nommé, qu'il s'écria: «Excellent! c'est +presque un lieu de plaisir; on s'y occupe beaucoup des intrigues du +monde, et je puis déjà vous y promettre une amie pour Adèle. Voici le +fait. + +«La duchesse de... n'a que vingt-six ans; elle est jolie, spirituelle, +vertueuse, ou plutôt sans passion, si l'on en excepte celle du jeu, +qu'elle porte jusqu'à la fureur: elle joue ses diamans, ses robes, son +linge, ses terres, celles de son époux; elle se joueroit elle-même. +Quand elle a compromis la fortune du duc, il la fait renfermer; quand +elle est renfermée, il va la voir, prêche, pleure: elle promet de ne +plus jouer, reparoît dans le monde, recommence bientôt, retourne au +couvent. Elle y est en ce moment pour la troisième fois, par ordre du +roi et à la sollicitation de son époux, qui ne peut vivre loin d'elle. +Heureusement pour ma soeur, la même abbaye les renferme. M. le duc, qui +n'a aucun reproche à faire à son épouse, du côté des moeurs, qui ne +craint pas qu'elle se ruine avec des religieuses, veut qu'elle jouisse +de toute la liberté compatible avec sa position. Elle écrit et reçoit +ses lettres sans être obligée de rendre aucun compte; elle voit même ses +amis au parloir...--Si je pouvois, m'écriai-je +involontairement...--Quoi? dit Henri; vous présenter à elle, et faire +servir à une intrigue d'amour une femme titrée qui ne conçoit pas même +que l'on puisse rien aimer que les cartes? Vous seriez bien habile. J'ai +l'honneur de la connoître assez particulièrement pour croire qu'elle ne +m'aura pas oublié. Tout ce que nous pouvons desirer maintenant est de +rassurer Adèle; laissez-m'en le soin: madame la duchesse de... accordera +sans peine à un frère ce qu'elle refuseroit à tout autre.» + +Il prit une plume, écrivit, et me présenta la lettre suivante: + +«MADAME, + +«Je n'ose vous rappeler toutes les folies que nous avons ensemble +débitées sur le pauvre genre humain; vous seriez bien capable d'en rire +encore: mais moi, je ne ris plus depuis que l'injustice vous a ravie à +la société; vous en étiez l'esprit: aussi sommes-nous bien ennuyeux +depuis que vous avez cessé de nous animer. + +«J'ai encore un autre sujet de tristesse. Mon père a mis le comble aux +bienfaits dont il accable sa famille, en faisant renfermer ma soeur. Je +ne la connois pas, et elle m'intéresse: cela vous paroîtra bizarre. +Engagez-la à vous raconter son histoire; il y a vraiment de quoi piquer +votre curiosité. + +«L'infortunée a été entraînée dans un précipice qu'il lui étoit +impossible d'éviter. Elle se croit abandonnée du monde entier; +rassurez-la, je vous en conjure: dites-lui qu'elle n'a perdu aucun droit +à l'amitié, à l'estime de ceux dont elle compte l'opinion pour quelque +chose: elle a de commun avec vous de ne mettre aucun prix à celle des +sots. Dites-lui que si son frère partage l'injustice de M. de Miralbe, +c'est pour en être comme elle la victime, mais qu'il mettra tout son +bonheur à la réparer. + +«J'ai l'honneur d'être, etc.» + +_P. S._ «Vous prier de l'aider à me faire parvenir un mot de sa main, +ce seroit trop de hardiesse, et je n'ose vous le demander.» + +* * * + +«Cette lettre, me dit Henri, répond-elle à vos desirs?--Non, il me +semble que vous auriez pu davantage intéresser la sensibilité de la +duchesse.--Oui, la sensibilité d'une femme qui n'a d'autre passion que +le jeu! J'ai piqué sa curiosité, et j'ai frappé plus juste. Mon ami, +voyons les hommes tels qu'ils sont, sur-tout quand nous voulons les +faire servir à nos projets. Je vous réponds que ma lettre ne restera pas +sans réponse. Chargez-vous de la faire porter par un domestique, dont +vous soyez sûr; un domestique vous m'entendez bien: n'allez pas vous +aviser d'être vous-même ce domestique-là; vous gâteriez tout, sans vous +procurer la moindre satisfaction, à moins que ce n'en soit une bien +grande pour vous de rôder autour des murs d'un monastère, d'éveiller +les soupçons, et peut-être d'exciter M. de Miralbe à faire transférer ma +soeur dans un cloître plus éloigné et d'un accès moins facile. Ne doutez +pas que, dans les premiers jours sur-tout, il ne fasse éclairer vos +démarches: affectez de vous montrer, paroissez calme; que mon père +s'endorme dans une douce sécurité, et je me charge du réveil. Il croit +triompher; mais je lui prouverai que, tant qu'on vit, on n'est pas un +héros.--Vous êtes donc bien sûr de soustraire Adèle à sa cruauté?--Oui, +si elle le veut.--Par grace, confiez moi votre projet.--Mon projet! le +connois-je moi-même? J'en avois un, bon d'abord; les lettres retirées +des mains de Farfalette l'ont renversé pour faire place à un meilleur: +maintenant j'en ai cent qui tous peuvent réussir, qui tous sont +subordonnés aux circonstances, aux localités, et, plus que tout, aux +dispositions de ma soeur. On dit qu'elle a de l'esprit?--Beaucoup.--Un +caractère prononcé?--Oui.--Du courage»? Je lui racontai la scène du parc +chez M. de Nangis; j'exaltai le sang-froid qu'elle avoit conservé dans +un moment où ma négligence à désarmer mon fusil auroit pu lui coûter la +vie. Henri sourioit; sa figure annonçoit que mon récit confirmoit ses +espérances: mais il ne voulut entrer dans aucun détail jusqu'au moment +où il recevroit des nouvelles de sa soeur, soit directement, soit +indirectement. En vain je le pressai; il répondit gaiement qu'il +n'aimoit pas à dépenser son imagination en conjectures, et qu'un projet +conçu, discuté et abandonné, étoit de l'esprit perdu. + +Il exigea que je lui jurasse de nouveau que je n'entreprendrois rien +sans son aveu: je lui promis de ne rien faire sans le prévenir. Il me +quitta. Une demi-heure après, Charles étoit sur la route de Dourdan, +avec ordre de s'arrêter dans cette ville, d'aller à pied porter à +l'abbaye la lettre adressée à madame la duchesse de... et de ne pas +revenir sans réponse, ou du moins sans avoir tout fait pour en obtenir +une. Quinze à seize heures suffisoient, même en supposant qu'on le fît +attendre: je les passai dans la plus grande agitation; elles +s'écoulèrent, et Charles n'étoit pas de retour. + +Henri de Miralbe, aussi pressé que moi, vint me voir: mais loin que ce +retard lui donnât de l'inquiétude, il en tiroit un augure favorable; il +assuroit que si mon domestique ne devoit rien rapporter, il seroit déjà +revenu. L'événement prouva qu'il avoit raison. Charles arriva quelques +heures plus tard que nous ne l'attendions, et nous remit les lettres +suivantes. + +LA DUCHESSE DE... +À HENRI DE MIRALBE. + +«Votre soeur est charmante. Sa douceur la fait aimer. Son silence désole +toutes nos religieuses, qui auraient bien voulu apprendre ses aventures +d'elle-même. On aime si fort, dans les couvens, à s'entretenir des +dangers que l'on court dans le monde! Vous qui êtes bon, devinez +pourquoi. Je lui ai communiqué votre lettre. Elle l'a lue, relue, puis +lue encore avec une émotion qui alloit jusqu'aux larmes. Pauvre petite! +Aussi timide que son frère (je lui demande pardon de la comparaison), +elle n'osoit implorer ma protection pour vous écrire. Je suis venue à +son secours, et j'ai bien fait. Il auroit fallu lui servir de +secrétaire. À l'énorme paquet que je vous envoie, jugez de la besogne. +En une année, je ne promettrois pas d'en écrire autant. Elle vouloit +que j'en prisse lecture. J'ai refusé: j'aime mieux qu'elle me conte tout +cela. Vous savez comme j'aime la causerie. Adieu, monsieur. Je m'ennuie +à coup sûr ici plus sérieusement que vous dans le monde.» + +_P.S._ «Si vous tenez quelques anecdotes qui méritent la peine d'être +écrites, envoyez-les-moi. Je les aime assez; madame l'abbesse en +raffole.» + +ADÈLE À HENRI DE MIRALBE. + +«Je vous remercie, mon frère, de ne pas m'abandonner: prenez ma défense +avec courage; je suis innocente. Dans un temps plus heureux, jamais, +jamais on ne vous accusa devant Adèle sans qu'elle élevât la voix en +votre faveur; et c'est sans doute un de ses crimes auprès de M. de +Miralbe. Votre lettre a ranimé mes esprits: je craignois que _ceux dont +l'opinion est nécessaire à mon repos_, ne se laissassent tromper par mes +accusateurs: qu'ils me conservent leur estime, c'est la seule chose à +laquelle il me soit permis de prétendre après le scandale affreux... Mon +frère, lisez la lettre que je vous envoie; elle n'avoit pas été écrite +pour vous: un sentiment au-dessus même de l'espérance me forçoit à +confier mes peines à qui ne pouvoit plus les adoucir. Faites-en l'usage +qu'il vous plaira; votre amitié me répond que vous exaucerez les voeux +d'une infortunée dont le coeur est trop pur et l'ame trop désintéressée +pour n'être pas capable de la plus vive reconnoissance.» + +ADÈLE À FRÉDÉRIC. + +«Où êtes-vous, vous à qui je n'ose plus donner un nom qui m'étoit si +cher? Adèle n'a point trahi ses sermens, et cependant l'intrigue la +plus affreuse est parvenue à élever une barrière éternelle entre elle et +celui qu'elle ne cessera jamais d'aimer. Mon ami (ce titre du moins +m'est encore permis) je suis déshonorée, perdue dans l'opinion des +hommes; et telle est ma position, que j'aurois en main mille preuves +irrécusables de mon innocence, et que ces mêmes hommes ne me +pardonneroient pas d'en faire usage. Mon père est mon accusateur, mon +juge et mon bourreau. Mon père... Coeur méchant, quand le remords ne te +déchireroit pas, tu seras encore plus malheureux que ta victime. Ennemi +cruel de tes enfans, sans appui dans la vieillesse, la soif de l'or qui +te dévore, sera un jour et tout à la fois l'écueil de ta réputation et +la punition de tes crimes. Cette espérance... Perfide bonté! devrois-tu +descendre jusqu'à la foiblesse? Quand je voudrois n'éprouver que le +besoin de la vengeance, l'avenir de cet homme excite ma pitié. + +«Mon ami, qu'avez-vous appris de mes malheurs? Si vous me croyez +innocente, vous êtes bien à plaindre; si vous me croyez coupable... +Frédéric, cela n'est pas possible; non, quand tout se réunit pour +accabler Adèle, une voix s'élève dans votre coeur et vous dit: Elle +t'aimoit; elle t'aimera jusqu'au dernier soupir: en renonçant même à +l'espoir, elle tient encore à son amour; son amour est son existence. + +«L'époque de votre retour est passée; vous êtes à Paris, je n'en doute +pas: vous avez vu la soeur de M. Durmer; vous savez... Ô mon Dieu! +combien j'ai souffert! combien je souffre encore! Quelle intrigue +infernale! Quand mes observations et mes pressentimens m'avertissoient +que le précipice étoit sous mes pas, je m'effrayois sans pouvoir +m'empêcher d'y tomber. Comme ils m'auront enveloppée de calomnies! Le +monstre! L'abominable femme! Écoutez, Frédéric; c'est un de leurs +complices qui les accuse. + +«Ma femme-de-chambre, cet être qui végète aujourd'hui auprès de moi, cet +être qui a eu la hardiesse de conspirer ma perte, et qui n'a pas la +force de supporter le châtiment que ceux qui l'employoient réservoient à +ses services, m'a révélé les détails de ce complot. On lui avoit promis +de l'argent: on l'a fait monter en voiture avec moi, pour m'accompagner +pendant la route seulement; arrivée à l'abbaye, elle croyoit n'avoir +plus qu'à retourner saisir le prix de sa bassesse, quand on lui a montré +que l'ordre obtenu contre la fille de M. de Miralbe étoit commun à la +femme qui l'accompagnoit. Ils ont craint son indiscrétion, ses +importunités, et l'insolence que donne la complicité. La malheureuse +gémit, accuse ceux qui l'ont employée, se fait détester dans la maison, +et ne trouve personne qui la croie. On se dit tout bas que c'est pour +m'avoir secondée, qu'elle est renfermée. C'est elle qui, sous la dictée +de madame de Valmont, a écrit des lettres en mon nom à M. de Farfalette: +ils ont employé un domestique qui croyoit agir à ma sollicitation. +Jamais M. de Miralbe, vis-à-vis de cette malheureuse, n'a paru être pour +quelque chose dans cette affaire; tout se faisoit entre elle et madame +de Valmont: mais elle ne doute pas que mon père n'en fût instruit; elle +savoit qu'il avoit de fréquens entretiens avec sa nièce: elle les +guettoit; elle les a entendus plusieurs fois sans qu'ils le sussent; et +M. de Miralbe juroit qu'il aimeroit mieux me voir morte qu'installée +dans la maison de M. de Saint-Alban. Lisez ma dernière lettre, mon ami, +et vous trouverez la preuve de la perfidie de mon père dans l'aménité +avec laquelle il se prêtoit à ce que j'allasse demeurer chez son oncle. +Et je me reprochois mes soupçons! Ma femme-de-chambre assure que c'est +M. de Saint-Alban qui a sollicité l'ordre de mon enlèvement: elle +prétend aussi qu'il avoit de l'amour pour moi, et que mon père, qui s'en +étoit apperçu, n'a réussi auprès de lui qu'en excitant sa jalousie. Ce +qu'elle m'a dit de la haine de madame de Valmont, passe mon imagination. +Frédéric, ce n'est point un reproche que je vous fais: mais c'est pour +se venger de vous qu'elle a porté, sans pitié, le poignard dans mon +sein; elle vouloit vous punir; elle croyoit donc que mon malheur ne +feroit qu'ajouter à votre amour. Si elle se s'est pas trompée, je suis +moins à plaindre. Il y a quelque chose de cruel dans l'aveu que je vous +fais: je donnerois ma vie pour vous épargner le moindre chagrin; mais +renoncer au droit et à la certitude d'être aimée de vous, c'est plus que +la vie. C'est par vous directement qu'elle espéroit d'abord me perdre; +si vous m'eussiez demandé un rendez-vous, et que je l'eusse accordé, +j'étois coupable et punie: vous avez respecté votre Adèle; elle est +innocente et accablée. Pouvois-je échapper à tant de combinaisons? + +«Que deviendrons-nous? Je n'ose porter mes regards dans l'avenir; je n'y +vois rien que la mort de M. de Miralbe: je ne peux la souhaiter. Ce +n'est point une consolation de l'attendre. (Non, ma foi, dit Henri en +m'interrompant: les méchans vivent long-temps; il semble que le mal +qu'ils font les purge.) Je ne sais quels sont ses projets: il a pu me +ravir ma liberté, il ne me forcera jamais à l'engager; je doute même +qu'il en ait l'espérance. Si l'on pouvoit obtenir de M. de Farfalette +les lettres qu'il croit avoir reçues de moi! (_Henri_: Idée juste.) Mais +qui voudra maintenant me rendre ce service? Ai-je encore des amis? M. de +Florvel... Hélas! comment me croiroit-il à présent digne de son estime? +Et s'il ne le croit, à quel titre exiger qu'il se compromette...? Pour +vous, Frédéric, au nom de tout ce que je souffre par la haine d'une +femme qui vous poursuit en moi, je vous conjure de n'avoir rien à +démêler avec cet homme. À quoi vous serviroient ces lettres? À quoi même +serviroit-il que M. de Florvel les retirât? Il ne connoît pas M. de +Saint-Alban, et c'est lui seul qu'il faudrait pouvoir désabuser. +(_Henri_: Nous sommes d'accord.) Mon frère est brouillé avec lui; il se +présenterait ces fatales lettres à la main, que M. de Saint-Alban ne le +croiroit pas: il a une telle idée de l'activité de son génie, qu'il +regarderoit comme une invention ce qui n'est que la vérité. (_Henri_: Je +les lui ferai présenter par quelqu'un qu'il croira, quand même elles ne +seroient qu'une invention de mon génie.) D'ailleurs, on ne verroit dans +sa chaleur à me servir qu'une nouvelle hostilité contre mon père +(_Henri_: Elle a raison de moitié; mais elle mérite aussi qu'on la serve +pour elle), et je ne veux pas que mon frère éprouve le moindre +désagrément pour moi. (_Henri_: C'est mon affaire.) Ma plus douce +espérance, en allant chez M. de Saint-Alban, étoit de les réconcilier. +(_Henri_: Bonne petite soeur, vous réussirez.) S'il connoissoit l'intérêt +qu'il m'inspire, il regretteroit les démarches dans lesquelles ses +passions l'ont entraîné; il sentiroit le besoin de devenir raisonnable. +(_Henri_: J'ai le temps.) Mais c'est le fils de ma mère; il doit être +malheureux.» + +En ce moment, Henri posa sa main sur la lettre pour m'empêcher de +continuer. Je le regardai; ses yeux étoient humides de pleurs. Étonnant +jeune homme! toutes les qualités du coeur, toutes celles de l'esprit, et +toutes les passions qui en ternissent l'éclat et souvent les étouffent. +Je repris ma lecture. + +«Je veux en vain écarter la possibilité d'intéresser M. de Saint-Alban à +mon sort; je ne vois que là mon salut. Que ne puis-je vous communiquer +cette idée! elle prendrait sans doute dans votre esprit une consistance +qu'il m'est impossible de lui donner dans ma position. Mais je vous +écris pour concentrer mon chagrin, bien plus que par l'espoir de me +faire entendre: je succombe devant les obstacles que leur cruauté a mis +entre ma voix et votre coeur. Lorsque M. de Saint-Alban se croyoit le +droit de m'accabler, un reste de pitié lui parloit encore en ma faveur; +et le couvent où je suis est, je n'en doute pas, bien plus de son choix +que de celui de M. de Miralbe. Si je pouvois écarter de moi votre +souvenir, et cette indignation que l'injustice inspire à toutes les ames +fortes, je préférerois cette retraite à la maison de mon père. On m'y +croit coupable; on m'y plaint: les religieuses sont sensibles, aimables +même, parce que celle qui les commande est douce, d'un caractère gai, et +point du tout minutieuse. On s'efforce de lui ressembler pour lui +plaire, et je leur sais bon gré à toutes de respecter le sentiment qui +me fait chercher la solitude.... + +«Bonheur inespéré! on vient de me montrer une lettre de mon frère. Si +mes plus chers desirs ne m'ont point abusée, j'ai lu.... oui, oui, c'est +de vous qu'il parloit; je l'ai senti à la consolation qui s'est répandue +dans tout mon être. Je ne suis plus à plaindre, je ne souffre plus: mon +ami, consolez-vous; Adèle a retrouvé son courage. Voyez mon frère, +voyez-le souvent; qu'il ne m'abandonne pas. Je ne lui demande pour toute +grace que de me confirmer que c'est vous, vous, Frédéric, autrefois +l'époux de mon coeur, aujourd'hui.... Adieu; mes pleurs coulent de joie, +de tristesse et d'indignation.» + + + + +CHAPITRE XLIV. + +_Projet détaillé._ + + +«À présent, me dit Henri, nous pouvons concerter nos mesures. Voici les +miennes; elles sont simples. + +«Je contrefais l'écriture de mon père assez correctement pour avoir +plusieurs fois trompé son intendant, quoiqu'il fût prévenu; mais, comme +le dit M. de Miralbe, c'est comptes à régler entre nous. Notre nom est +le même: ainsi la signature est bonne, et des religieuses, sans sujet de +méfiance, n'auront pas même l'ombre d'un soupçon. + +«J'écris à l'abbesse un billet très-court pour la prévenir qu'en +punissant ma fille, lorsque l'honneur m'en impose la loi, la nature me +parle encore en sa faveur; que mon devoir se borne à la priver d'une +liberté dont elle a abusé, et non à lui interdire les distractions qui +peuvent adoucir son sort. En conséquence, je la prie de lui faire +remettre une caisse que je lui envoie. La clef de cette caisse sera +donnée à l'abbesse, ainsi qu'une lettre pour Adèle. La lettre ne sera +point cachetée: on ne peut agir plus loyalement. + +«Faisons d'abord la lettre de mon père à ma soeur, sauf à retrancher ou +ajouter à mesure que nos idées s'éclairciront.» + +Il prit une plume et écrivit: + +«Je vous épargnerai, mademoiselle, bien plus que des reproches; je vous +tairai la douleur dans laquelle vous m'avez plongé: un père gémit en +s'armant de rigueur, punit et ne se venge pas. Si vous examinez avec +soin la caisse que je vous envoie, vous verrez que la main qui a +rassemblé ce qu'elle contient n'est pas celle d'un ennemi, mais d'un +infortuné dont la tendresse pour vous méritoit une autre récompense. +Adieu, mademoiselle. Faut-il que je soupire en pensant qu'il ne m'est +plus permis de vous donner un nom autrefois si doux à mon coeur! + +«DE MIRALBE.» + +«Je compte assez sur l'intelligence de ma soeur, me dit Henri, pour être +persuadé que ce qu'il y a d'équivoque dans ma lettre ne le sera pas pour +elle; mais je lui réserve un autre avertissement auquel l'esprit le +moins pénétrant ne se méprendroit pas. La caisse dont cette épître sera +accompagnée renfermera de la musique qui lui sera inconnue, des dessins +qui ne seront pas les siens, des livres mystiques et de littérature +étrangère qui n'auront jamais été à son usage, et des vêtemens quelle ne +pourra reconnoître, ne les ayant jamais portés. Ne verra-t-elle pas que +la main qui aura rassemblé tout cela n'est pas celle de son père, et +qu'il est nécessaire qu'elle examine la caisse avec le plus grand soin? +Vous réfléchissez, Téligny: parlez; quelque idée vous occupe.--Pourquoi +n'ajouterions-nous pas à ce qui doit éveiller ses soupçons, quelque +chose de plus frappant encore? Si parmi les dessins nous en glissions un +qui lui rappelât l'époux qu'elle avoit choisi, le...» + +Henri fit un bond, serra ses mains contre sa tête, puis en avança une +pour m'engager à me taire. Après quelques instans de silence, il +s'écria; «Mon tableau est fait: il ne faut pas le glisser parmi les +autres; il faut le mettre en évidence; il faut que sa grandeur le fasse +remarquer. Si ce n'est pas assez, nous l'encadrerons, et il aura seul +cet honneur. Faites venir un bon peintre; ils ne sont pas rares: qu'il +dessine à la hâte l'ange Gabriel, qu'il soigne la figure, que cette +figure soit la vôtre. Il vous soutiendra en l'air avec des ailes; rien +n'est si facile: qu'à vos pieds il place une femme dans l'attitude de la +douleur, mais dont la tête soit entièrement cachée, soit par les mains, +soit par ses cheveux épars, n'importe. L'ange la considérera avec +intérêt, et, par un geste prononcé, semblera lui annoncer que ses voeux +sont exaucés. Au bas, nous écrirons: _Dessiné d'après le tableau du +cabinet de M. Frédéric de T..._ Mon ami, ajouta-t-il en riant, un ange, +une femme qui pleure, voilà de quoi faire l'admiration de toutes les +religieuses: qui sait si vous ne finirez pas par être placé dans le +choeur du couvent? Allons, notre caisse me paroît arrangée; passons plus +loin. Je vais écrire à ma soeur; ma lettre vous dira le reste. Si vous +craignez l'ennui, prenez un livre, car je ne vous réponds pas d'être +bref.» + +J'allai chercher Philippe pour le prier de me trouver sur-le-champ un +peintre, bon dessinateur sur-tout, décidé à passer la nuit s'il le +falloit; le prix à sa disposition. Je retournai ensuite près de Henri: +il avoit le calme de la confiance; moi, j'éprouvois toutes les angoisses +de l'impatience et de l'inquiétude. Voici sa lettre. + +HENRI DE MIRALBE À ADÈLE. + +«Ma chère soeur, votre liberté, votre bonheur, dépendent en ce moment de +vous; il ne faut qu'un instant de résolution, et l'on assure que vous +n'en manquez pas. + +«Vous aurez été surprise de trouver dans le double fond d'une boîte à +crayon des lettres, des pistolets, et quelques pétards bons à amuser des +enfans: je vais vous en indiquer l'usage. + +«La peur n'est qu'un étonnement prolongé, et rien n'est plus facile que +d'effrayer des religieuses: plus on a vécu à l'abri du danger, plus on +est foible à son aspect. + +«À partir du jour où vous aurez reçu cette lettre, Téligny et moi nous +serons toutes les nuits, à onze heures, assez près des murs de l'abbaye +pour entendre un bruit un peu violent. + +«La veille du jour où vous aurez résolu de quitter le couvent, de dix +heures à minuit, jetez plusieurs pétards allumés par votre fenêtre; ce +sera pour nous le signal d'être prêts pour le lendemain. Si leur éclat +alarme l'abbaye, tant mieux; il est bon de disposer les ames à la +frayeur. On parlera, on racontera des histoires qui augmenteront +l'effroi. Quand on s'adressera à vous, répondez que vous n'avez rien +entendu. + +«Le lendemain, de dix heures du soir à deux heures du matin (choisissez +l'instant qui vous paroîtra le plus sûr), armez-vous de vos pistolets, +marchez vîte, arrivez sans bruit jusqu'à la chambre de celle des +religieuses à qui les clefs sont remises chaque soir; approchez d'elle +en lui demandant quelques services ou autrement: alors faites-la asseoir +devant vous, et tenez-la en respect, en l'assurant que le moindre +mouvement qu'elle fera, le moindre cri qu'elle poussera, seront le +signal de sa mort; menacez-la de vous tuer vous-même après: montrez-lui +l'éternité malheureuse où elle vous plongera; effrayez-la par l'enfer et +par l'image de la destruction: en un mot, ne lui laissez ni le temps de +se remettre, ni le loisir de faire la plus petite objection; pressez-la; +forcez-la non seulement à vous ouvrir les portes, mais à vous +accompagner jusqu'à la dernière. Nous serons là. + +«Je préviens toutes vos objections. Les pistolets que je vous envoie ne +sont pas chargés: c'est vous dire assez que je suis aussi éloigné de +vous conseiller un crime, que vous de le commettre; c'est vous annoncer +suffisamment que j'ai la plus intime conviction qu'on ne vous résistera +pas. Une arme et le bruit de la veille; les portes vous sont ouvertes. + +«Nous aurons une voiture, des chevaux, un seul domestique; mais ces +détails ne vous regardent pas. Comptez sur le zèle de l'amour et la +prudence de l'amitié. + +«Maintenant, ma soeur, supposez-vous hors du couvent: devinez où nous +vous conduisons. Pas plus loin que huit lieues, c'est-à-dire à +Versailles, chez M. de Saint-Alban.» + +Je regardai Henri avec autant de surprise que de mécontentement; il ne +se déconcerta pas, et me fit signe de continuer. + +«Oui, ma chère Adèle, chez M. de Saint-Alban; c'est le seul asyle qui +puisse à la fois satisfaire ce que vous devez à la décence et à vos +intérêts. Quels que soient les torts de mon père, vous les justifieriez +du moment où vous n'échapperiez à son pouvoir que pour vous mettre sous +la protection d'un homme qui, quelque digne qu'il soit, par ses +sentimens et sa générosité, de votre confiance, ne peut vous protéger +qu'en fuyant. Vous ne le voudriez pas; je dis plus, il vous estime trop +pour vous le proposer. Cependant, j'atteste ici la mémoire d'une mère +qui nous est également chère, si vous n'aviez que le choix de rentrer +sous le joug du plus cruel de nos ennemis, ou de chercher dans les pays +étrangers un refuge avec Téligny, tout en gémissant du sort qui vous +réduiroit à cette alternative, je ne balancerois pas un instant; je +confierois votre destinée au sort de votre amant. + +«Mais seroit-ce assez pour vous de recouvrer votre liberté? n'avez-vous +pas votre réputation à venger? et lorsque les plus infâmes calomnies +vous environnent, voudriez-vous donner à M. de Miralbe la satisfaction +de dire, «Surprise avec un homme, elle a fui avec un autre»? +Pardonnez-moi, ma soeur, d'avoir tracé ces mots: à l'indignation qu'ils +auront excitée dans votre ame, jugez s'il vous est possible de balancer. + +«On prétend que M. de Saint-Alban est amoureux de vous; je le +souhaiterois; l'amour, dans un vieillard, n'est point une passion, +c'est une foiblesse; de plus, vous n'en aurez rien à craindre, et vous +le verrez plus soumis à vos volontés. Craignez-vous ses importunités? +Dans la nécessité où vous êtes de le prendre pour protecteur, les +mettriez-vous en balance avec l'éternité silencieuse d'un cloître? D'un +mot arrêtez-le; faites-lui, sans détour, confidence de vos sentimens les +plus secrets. Il est accoutumé à votre franchise; il respectera votre +amour, parce qu'il est pur, et votre constance, parce qu'elle tient à un +caractère qui a excité son admiration. + +«Les lettres écrites en votre nom à M. de Farfalette sont en ma +possession. Vous cherchiez une main digne de les présenter à M. de +Saint-Alban: je vous l'ai indiquée; je n'en connois pas d'autre. Si +votre vue, si l'accent de votre voix ne devoient pas aller jusqu'au coeur +d'un vieillard qui se fait un honneur de son respect pour votre sexe, +je vous observerois que la malheureuse qui a écrit ces lettres ne peut +échapper; que la peur, la vengeance, ou une récompense sûre, +l'engageront à répéter avec plus de détails encore ce qu'elle vous a +confié dans sa colère: mais il n'en sera pas besoin. + +«Je vous conduirai moi-même chez M. de Saint-Alban. Il m'a fait défendre +une seule fois de paroître devant lui; Adèle, vous serez mon motif: il +en falloit un aussi grand pour que je fusse tenté de lui désobéir. + +«Je ne vous crierai pas: Décidez-vous; je vous dirai froidement: Il +n'est plus en votre pouvoir d'hésiter. Ces lettres, cette caisse, +envoyées au nom de mon père, découvriront avant peu que vous avez au +dehors des amis qui vous servent. De cette certitude à celle que votre +réclusion deviendra plus austère, votre sort plus affreux, la +conséquence est sûre. (Je regardai encore Henri en frémissant; il me fit +de nouveau signe de continuer.) Accusez-moi de ne pas vous laisser la +possibilité du refus, de vous forcer à m'obéir; j'y consens. Je connois +votre sexe; on ne peut attendre de lui l'audace du nôtre qu'en le +réduisant à l'extrémité. Cette extrémité fait sa force, et lui sert +d'excuse aux yeux du public. Soyez heureuse; et si l'on condamne votre +témérité, je me chargerai du blâme. + +«HENRI DE MIRALBE.» + +«Eh bien! mon ami, me dit Henri en me frappant sur l'épaule, vous voilà +bien pensif; avez-vous quelques objections à faire? J'entends des +objections raisonnables, car je devine tout ce qu'un amant peut +desirer». Je gardois le silence. «Mon cher Téligny, ajouta-t-il d'un ton +à la fois sérieux et rempli d'amitié, mettez la main sur votre coeur, et +dites-moi, si vous étiez le frère d'Adèle, comment vous conduiriez-vous? +Sûr même de son amour, nourrissant l'espoir d'être son époux, que +pouvez-vous souhaiter de plus avantageux pour elle?--Rien, si M. de +Saint-Alban n'en étoit pas amoureux.--Croyez-vous ma soeur +intéressée?--Au contraire.--Ambitieuse?--Oh! non.--Que craignez-vous +donc? M. de Miralbe n'eût point consenti à la marier; l'intérêt chez lui +est plus puissant que ne peut l'être la tendresse dans un homme aussi +âgé que mon oncle. Je le répète, c'est au plus une fantaisie que le +moindre mot d'Adèle dissipera; ainsi votre position se trouvera plus +avantageuse qu'elle n'étoit. Je ne vous ferai qu'une question; elle est +décisive. Pensez-vous qu'Adèle consentiroit à fuir avec vous? Votre +silence équivaut à une réponse. À présent, nommez-moi un autre être que +M. de Saint-Alban qui puisse, sans éclat, la soustraire à la puissance +paternelle, et je renonce à mon projet». Je n'avois rien à répondre, et +je fus obligé de me soumettre. Il me quitta en me recommandant de tout +disposer: cela étoit inutile. Nous convînmes que la caisse seroit prête +pour le lendemain. Il se chargea de faire faire la boîte à crayons avec +un double fond tel qu'il l'avoit conçu, me laissa les lettres qu'il +avoit écrites, et sourit en me défendant de répondre à celle que sa soeur +m'avoit adressée. Je vous épargnerai, lecteur, celle que j'écrivis; vous +savez comme j'aimois Adèle; il falloit en effet songer à son bonheur +bien plus qu'au mien pour la presser moi-même de se jeter dans les bras +d'un rival. Il est vrai que ce rival avoit soixante ans et plus, qu'il +portoit le titre respectable de grand oncle, qu'on m'en avoit sacrifié +de plus dangereux; cependant.... + + + + +CHAPITRE XLV. + +_Les hommes._ + + +Si je cédois par nécessité, j'étois bien éloigné d'être aussi joyeux que +j'aurois dû l'être avec l'espoir d'arracher Adèle à la tyrannie de son +père; car Henri m'avoit inspiré sa confiance, et je ne doutois point du +succès. J'aurois préféré tout autre moyen; mais je me sentois incapable +d'en concevoir un. J'ai toujours eu plus de vivacité que d'imagination, +plus de sensibilité que d'adresse; et quand mon coeur est violemment +agité, mes idées se troublent. Ma ressource en pareil cas, c'est +Philippe. Je l'appelai, je lui confiai notre projet; et, lui donnant à +lire les lettres de Henri de Miralbe, j'attendis que ses réflexions +apportassent aux miennes la clarté qui leur manquoit. + +«Je ne vois, me dit-il après avoir lu avec la plus grande attention, +qu'une seule différence entre M. de Miralbe et son fils: le premier +sacrifie tout à son intérêt; le second fait tout servir à ses vues. +Quoiqu'il ait dit le contraire, je soutiens qu'il eût trouvé d'autres +expédiens, sans le désir de se rendre nécessaire, non pas à vous, non +pas à sa soeur, mais à M. de Saint-Alban. Voilà l'idée principale qui +l'occupoit. + +«Nul doute que l'injustice de ce vieillard à l'égard d'Adèle n'augmente +l'amitié qu'elle lui avoit inspirée, et que la conduite atroce de M. de +Miralbe n'excite son indignation. De ces deux sentimens, il doit en +résulter que, ne voulant pas perdre son neveu par un éclat, il le punira +en léguant la plus grande partie de sa fortune à mademoiselle de +Miralbe. Son frère est trop éclairé pour ne pas l'avoir senti; et en +s'associant inséparablement à l'entrée d'Adèle dans la maison de M. de +Saint-Alban, il acquiert des droits à son estime, prépare avec honneur +une réconciliation qui lui assure une partie de son héritage. Les moyens +qu'il emploie pour arriver à ce but sont dignes d'une ame qui veut +forcer l'admiration, et non s'abaisser jusqu'à la prière; mais vous +voyez que l'homme ne peut jamais se séparer de lui, et que l'intérêt, +quoique d'une manière différente, agit également sur tous. Celui qui a +de la fierté ne s'avoue qu'à regret ses motifs, et les cache avec soin +aux autres; celui qui est né sans élévation les découvre trop: voilà +tout ce qui les distingue.--Mon ami, vous jugez bien sévèrement les +hommes.--Je les juge ce qu'ils sont; je me juge moi-même, et je ne les +condamne pas.--Vous pourriez vous tromper sur Henri.--Je pourrois, dans +ses lettres mêmes, vous donner dix preuves de ce que j'avance; mais il +n'en faut qu'une. Il vous a laissé les épîtres qui doivent partir pour +le couvent; vous a-t-il confié les billets écrits, au nom de sa soeur, à +M. de Farfalette? Ils sont la preuve de son innocence, le gage de sa +réconciliation avec M. de Saint-Alban; il les a gardés. Mon cher +Frédéric, vous n'avez encore visité que le temple de l'Amour; tout vous +a souri: l'âge viendra où vous desirerez entrer dans celui de la +Fortune, et vous frémirez.» Mes idées commencèrent en ce moment à +s'éclaircir. Philippe continua. + +«Je suis de l'avis de M. de Miralbe le fils; il y a mille probabilités +que son projet réussira: mais une femme, une jeune personne sur-tout, +s'échapper d'un couvent un pistolet à la main, présente une image +révoltante. Vous le pensez comme moi: son frère le croyoit de même; +aussi n'a-t-il pas cherché à l'y décider, il a voulu l'y forcer. Je ne +vois effectivement que la dernière extrémité qui pourrait l'y réduire; +et c'est ici que Henri s'est trompé: car si sa soeur se livroit à cette +résolution hardie, il n'y auroit plus qu'une ressource pour elle; ce +seroit de fuir avec vous. On brave tout pour se livrer à l'amour; on ne +s'élève pas au-dessus des lois que la société impose à son sexe, pour +rétablir sa réputation. Je ne vous parle ni comme à un fils, ni comme à +un ami; mais si vous enlevez Adèle, que ce ne soit ni par l'entremise de +son frère, ni à son profit. Il a craint que vos projets ne +contrariassent les siens; il est venu au devant de vous: il vouloit vous +enchaîner à ses volontés, et vous vous êtes livré avec trop de +confiance». Je sentois que Philippe avoit raison; mais quand mon amour +impatient demandoit des moyens, j'étois désespéré qu'il ne m'offrît que +des réflexions. + +«Maintenant, ajouta-t-il, tirons de son projet ce qui peut être utile à +Adèle. Tout se borne à persuader M. de Saint-Alban de son innocence. Les +lettres supposées seroient nécessaires; vous ne les avez point, et il +n'est pas impossible de s'en passer. Plus M. de Saint-Alban aime sa +nièce, moins il doutera de sa justification; mais mademoiselle de +Miralbe se jetant dans les bras de son oncle lui donneroit trop +d'avantages, si véritablement il en est amoureux. Que ce soit lui, au +contraire, qui aille au devant d'elle, sa position change, et ce point +est essentiel à son repos encore plus qu'au vôtre. Ne connoissez-vous +pas une femme jeune, belle, d'une réputation qui, jusqu'à présent, a +réduit la calomnie au silence, une mère de famille...--Oui, Philippe, +m'écriai-je, madame de Florvel! et je n'y avois pas pensé! l'amie, +l'admiratrice sincère d'Adèle! Ah! c'est elle qui doit parler à M. de +Saint-Alban; c'est à la beauté à plaider pour la beauté, à la vertu à +venger l'innocence». Et la joie m'avoit rendu toutes mes facultés; +j'aurois tracé d'un trait le plaidoyer de madame de Florvel, j'aurois +disputé d'éloquence avec les plus grands orateurs de l'antiquité. Timide +lorsqu'il s'agit d'intrigues, si je pouvois m'élever jusqu'au sublime, +ce seroit pour défendre la vérité. Je retombai bientôt; en pensant +jusqu'à quel point je m'étois engagé avec Henri, je ne sentois plus que +l'embarras d'arrêter ses desseins, sans lui donner aucun soupçon que +j'agissois sans lui. + +«Que cela ne vous inquiète pas, me dit Philippe; travaillons à +rassembler les effets que renfermera la caisse, comme si elle devoit +partir demain: d'une part nous retarderons par l'impossibilité que le +peintre trouvera à achever son ouvrage dans la nuit; d'une autre, je me +charge de passer ce soir chez M. de Miralbe le fils, de lui annoncer que +j'ai la certitude que son père fait éclairer toutes vos démarches; je +lui désignerai celui des domestiques que j'ai vu causer avec votre +portier; je lui peindrai leur surprise en m'appercevant... Reposez-vous +sur moi. + +D'un coup d'oeil il vous devineroit: j'espère qu'il aura besoin de +m'étudier. Il faut retarder ses dispositions, et non y renoncer». Je +laissai à Philippe l'honneur de mentir pour moi, et je me rendis chez +Florvel. + +Heureusement je le trouvai seul avec son épouse et M. de Nangis. Madame +de Florvel me félicita de l'innocence d'Adèle avec une joie si vive, +qu'elle augmenta ma confiance pour elle. J'ai souvent remarqué que si +l'amitié est plus rare entre les femmes que parmi nous, quand elle +existe aussi, elle a bien plus de force, soit qu'elle s'augmente de tous +les obstacles qu'elle a surmontés, soit que les femmes portent dans tous +leurs sentimens un peu de l'amour qu'elles répandent sur tout. Il étoit +impossible de parler des malheurs de mademoiselle de Miralbe sans +s'occuper de l'hypocrite cruauté de son père. Florvel, son épouse et +moi, nous étions à l'unisson. Si jamais indignation ne fut mieux +méritée, jamais aussi elle ne fut exprimée avec plus d'énergie. M. de +Nangis seul... M. de Nangis étoit le plus honnête des hommes; mais on +pouvoit croire que sa probité tenoit plus à sa foiblesse qu'à des +principes raisonnés: comme il n'auroit pas eu la hardiesse de faire le +mal, la volonté ne lui en étoit jamais venue; il vivoit dans le monde, +et doutoit qu'il y eût des méchans: douce sécurité, qui, en contribuant +à son bonheur, l'auroit fait paroître bien insupportable à quiconque +auroit eu besoin de lui dans une circonstance importante, si sa +foiblesse ne l'eût rendu incapable de résister à qui le pressoit +vivement, quand on lui prouvoit en même temps que son honneur ne couroit +aucun risque. Sans dire devant lui par quel moyen m'étoit venue la +lettre d'Adèle, je la leur communiquai; on croira aisément que les +renseignemens qu'elle m'y donnoit redoublèrent l'intérêt pour elle, et +la colère contre son père. + +C'est dans ces dispositions que je fis part à madame de Florvel du +service que j'attendois de son amitié; je le détaillois avec chaleur, et +j'étois d'autant moins pressé de finir pour connoître la réponse de +cette véritable protectrice d'Adèle, que je la lisois dans ses yeux en +même temps que je parlois; ils annonçoient la joie; elle sourioit, elle +applaudissoit par ses gestes. Qu'elle étoit belle en ce moment! Je +vivrois dix siècles que je me rappellerois sa figure telle que je la vis +alors, et je ne pourrois me la rappeler, quelque chagrin que j'eusse, +sans que le sourire de l'espoir vînt aussitôt se placer sur mes lèvres. + +Florvel s'offrit pour accompagner son épouse chez M. de Saint-Alban; il +se faisoit un plaisir de lui présenter les lettres qu'il avoit aidé à +retirer des mains de M. de Farfalette. J'avois prévu qu'il les +demanderoit; et ne voyant rien qui mène plus directement au but que la +vérité, je leur confiai le projet de Henri de Miralbe, les réflexions de +Philippe, que je donnai comme miennes, et l'impossibilité d'obtenir ces +lettres sans entrer dans une explication désagréable. Ainsi que +Philippe, ils ne virent qu'une difficulté de plus, et non un obstacle +insurmontable. Il est inutile d'observer que M. de Nangis avoit autant +de peine à croire aux calculs de Henri qu'à l'hypocrisie de son père. Ne +pouvant nier, il se soulageoit en criant contre les gens d'esprit; +ressource assez ordinaire de ceux qui en manquent. Du moins avouoit-il +de bonne foi qu'il se trouvoit trop heureux de n'en avoir que ce qu'il +en faut pour se conduire en honnête homme, aveu qu'on n'obtient pas +toujours de ceux que le génie effarouche. + +Je n'eus pas le temps de presser madame de Florvel de hâter sa démarche: +à peine avois-je fini de parler, qu'elle nous quitta pour faire sa +toilette, et donna les ordres pour sa voiture. Que j'aurois desiré +l'accompagner, ou pouvoir du moins me rapprocher du lieu où l'on alloit +décider le sort de celle qui disposoit du mien! Mais quitter Paris dans +un moment où Henri pouvoit venir me chercher dix fois dans une heure, +s'il ne me rencontroit pas, c'étoit une imprudence; je le sentis, et je +retournai chez moi après être convenu avec Florvel de l'endroit où il +trouveroit mon domestique, pour me faire savoir des nouvelles aussitôt +que possible. En rentrant je fis monter Charles à cheval; il partit pour +Versailles. + +Être inquiet, tremblant, à la fois agité par la crainte et par +l'espérance, c'est une cruelle situation sans doute; mais lorsqu'on +souffre, être obligé de paraître calme, joyeux même, c'est un supplice +au-dessus de tous ceux inventés par la barbarie humaine. Je l'éprouvois. +Le peintre que Philippe avoit trouvé m'attendoit; il s'empara de moi, +me força de m'asseoir: jamais je ne sentis plus vivement le besoin de +marcher. Il se fâchoit de me voir sans cesse détourner les yeux pour les +fixer sur une pendule dont la lenteur redoubloit mon impatience: il +exigeoit plus, il vouloit que je le regardasse en souriant, et +prétendoit que ma situation demandoit la plus douce sérénité. Il me fut +impossible d'y tenir: je me levai en lui disant de me dessiner comme il +pourroit, que d'avance je lui promettois d'être content. Il s'imagina +que je doutois de son talent, prétendit que je l'insultois, et je fus +obligé d'employer à l'appaiser plus de temps que n'en auroit exigé une +séance complète. L'usage où nous sommes tous maintenant de multiplier +nos portraits, me sauva de nouvelles persécutions: je lui en remis un +qui m'avoit été rendu dans une rupture; il consentit à copier, et je +pus du moins donner à mon corps une partie de l'agitation de mon esprit. + +Philippe revint de chez Henri de Miralbe. Il l'avoit d'autant plus +facilement persuadé de retarder d'un jour l'exécution de nos projets, +qu'il l'avoit trouvé prêt à partir pour la campagne, où il devoit passer +la nuit. C'étoit une partie arrangée en l'absence d'un jaloux: ainsi +l'amour du plaisir et l'insouciante amitié de Henri me sauvèrent +l'embarras de dissimuler avec lui. Cela me soulagea. + +Le jour déclinoit, et mon inquiétude alloit toujours en augmentant: le +pas d'un cheval ne frappoit pas mon oreille sans faire tressaillir mon +coeur. J'avois déjà compté cent fois le temps qu'il falloit pour aller à +Versailles, obtenir audience de M. de Saint-Alban, plaider la cause +d'Adèle, dire un seul mot à Charles, et pour que celui-ci revînt à +Paris: de dix minutes en dix minutes j'ajoutois à l'espace de temps qui +m'avoit d'abord paru suffisant; et je suis persuadé qu'il se trouvoit +trois heures de différence entre mon premier et mon dernier calcul, sans +que je pusse donner d'autre raison du motif qui me les avoit fait +regarder tous comme également justes, que la nécessité où j'étois +d'entretenir mon espoir. Enfin j'entendis dans la rue le fouet du +courier; il claquoit souvent et avec force. Charles m'auroit parlé, que +je ne l'aurois pas mieux compris. Je me précipitai à travers l'escalier: +je le reçus dans mes bras comme il descendoit de cheval; il me cria: +Bonne nouvelle! Il ne m'apprit rien, je le savois. + +Je desirois une explication, et Charles ne pouvoit que me répéter: +Bonne nouvelle; c'étoit tout ce que M. de Florvel lui avoit dit en lui +recommandant de partir sur-le-champ, et de m'engager à me trouver chez +lui, où il ne tarderoit pas à se rendre. + + + + +CHAPITRE XLVI. + +_La réussite._ + + +J'étois chez Florvel quand il arriva de Versailles, où, à la +sollicitation de M. de Saint-Alban, il avoit laissé son épouse. Ce +vieillard avoit volé au-devant de la conviction: il aimoit véritablement +sa nièce, et convenoit qu'il n'avoit jamais éprouvé de chagrin plus vif +qu'au moment où il s'étoit vu dans la nécessité de sévir contre elle. +Quoique la conduite de M. de Miralbe lui parût atroce, il en étoit plus +irrité que surpris. Il n'avoit pas dissimulé à madame de Florvel qu'il +soupçonnoit depuis long-temps son neveu de n'être qu'un tartuffe de +probité; mais entièrement livré à la joie de pouvoir fixer mademoiselle +de Miralbe près de lui, la colère avoit à peine trouvé place dans son +ame. Voici la conduite qu'il s'étoit proposé de tenir. + +Obtenir la révocation de l'ordre décerné contre Adèle; partir le +lendemain pour l'abbaye, accompagné de madame de Florvel; ramener sa +nièce dans sa maison avec la femme-de-chambre, qu'il jugeoit nécessaire +de ne pas laisser disparoître; la tenir en respect par la crainte et par +une déclaration du complot dans lequel elle avoit trempé, et qu'il +vouloit lui faire signer; dissimuler avec M. de Miralbe assez pour qu'il +pût s'excuser sur les apparences qui sembloient contre sa fille, pas +assez cependant pour lui ôter l'appréhension d'être démasqué, et +commencer sa punition par cet état d'anxiété si terrible pour les +hypocrites. + +Ce projet reçut en effet son exécution; la lettre-de-cachet obtenue par +M. de Saint-Alban fut aisément révoquée à sa sollicitation, il alla avec +madame de Florvel à l'abbaye, vit sa nièce au parloir, s'excusa de la +promptitude avec laquelle il l'avoit jugée, lui annonça qu'elle étoit +libre, et lui demanda si elle consentoit à venir prendre chez lui la +place qu'il lui avoit destinée. + +Ici je laisse parler Adèle. + +«Mon premier mouvement fut de surprise, le second de reconnoissance; je +m'y livrai avec transport, sur-tout à l'égard de madame de Florvel, à +qui je n'ai jamais eu que des obligations: mais l'air de satisfaction de +M. de Saint-Alban me rappela, malgré moi, ce qu'on m'a dit de l'amour +que je lui ai inspiré; et quoique l'amour tel que je le conçois ne +puisse se classer dans ma tête avec l'âge et les titres de celui qui me +parloit, j'ai frémi, mon cher Frédéric, à l'idée de me trouver à son +entière disposition. M'exposer à des scènes désagréables, voir +s'humilier devant moi un vieillard qui ne me paroîtra que ridicule, lors +même que je m'efforcerai de lui conserver le respect que je lui dois, et +l'amitié que ses qualités méritent; craindre peut-être qu'il n'abuse de +sa protection pour me réduire à la cruelle alternative d'être son +épouse, ou de retourner dans la maison de mon père; me livrer, en un +mot, au pouvoir d'un homme qui sera votre ennemi du moment qu'il se +déclarera hautement votre rival: voilà les réflexions qui m'assaillirent +coup sur coup. Il n'en falloit pas tant pour tempérer la joie que +m'avoit donnée l'annonce de ma liberté. M. de Saint-Alban s'apperçut de +mon inquiétude et de la gêne avec laquelle je répondois à ses discours +caressans; il me demanda s'il avoit trop auguré de ma générosité en +espérant que j'oublierois la facilité avec laquelle il s'étoit prêté aux +suggestions perfides de mon père. + +«Non, monsieur, lui dis-je; je suis incapable de conserver le moindre +ressentiment. Lorsque tout paroissoit m'abandonner, loin de vous +accuser, je vous ai plaint; et si je desirois que l'on vous désabusât, +c'étoit autant par le besoin de recouvrer mes droits à votre estime que +par la certitude que vous me vengeriez de l'injustice dans laquelle on +vous a entraîné. Mais loin que la faculté de rentrer dans le monde me +séduise, je n'y vois que de nouveaux dangers à craindre, et ce seroit +ajouter à vos bontés pour moi de permettre que je restasse dans ce +couvent. Il m'effrayoit lorsque la contrainte y enchaînoit mes pas; il +me paroîtra l'asyle de la paix quand je ne l'habiterai que de ma propre +volonté.--Ma chère Adèle, me répondit M. de Saint-Alban, le malheur +vous a aigrie.--Non, monsieur; ce que je vous demande est raisonnable, +et vous m'approuveriez sans doute si vous pouviez connoître les +réflexions que ma position me force de faire.--Ces réflexions +doivent-elles être un mystère pour moi?--Elles n'en sont point un pour +madame de Florvel. M. de Miralbe lui-même devinera mes motifs; et si +vous me promettez que M. de Saint-Alban ne me rappellera jamais à aucun +titre ce que je ne veux lui confier qu'à celui d'ami, je suis prête à +vous prendre pour juge.--Adèle, votre secret n'en est plus un pour moi; +vous aimez, n'est-il pas vrai?--Oui, monsieur.--Ainsi, si ce n'étoit pas +de votre aveu, du moins n'étoit-ce point contre votre gré que le marquis +de Farfalette...--Lui, monsieur! m'écriai-je avec autant de vivacité que +de dédain; oh! non. + +«La figure de M. de Saint-Alban, qui s'étoit assombrie à la certitude +que mes affections étoient engagées, reprit sa sérénité ordinaire en +apprenant que M. de Farfalette n'étoit pas son rival. J'ignore ce qui se +passoit alors en lui; mais il m'engagea à lui parler avec la plus grande +confiance. + +«Vous voyez, monsieur, lui dis-je, combien je suis infortunée d'avoir vu +se perdre ma réputation pour un être qui m'est au moins indifférent, et +vous jugerez avec quel raffinement de cruauté ont agi mon père et madame +de Valmont, en réfléchissant qu'ils m'ont placée, dans l'opinion des +hommes, au-dessous de celui qui seul pouvoit faire mon bonheur. Je ne +l'oublieroi jamais; je tiens à lui par tout ce qui séduit, par la +reconnoissance la plus vive: il m'avoit choisie pour femme dans un temps +où je n'avois que mon amour à lui offrir; j'ose assurer qu'il conserve +encore aujourd'hui pour moi les mêmes sentimens. Je n'ignore pas que ma +nouvelle situation met entre nous quelques obstacles que je ne +franchirai jamais sans nécessité: je l'avois promis à M. de Miralbe; il +connoissoit assez mon caractère pour avoir compté sur ma promesse. Mais +si je fais aux lois de la société le plus grand sacrifice qu'on puisse +exiger de moi, n'ai-je pas le droit de demander à mon tour qu'on me +sauve de toutes persécutions? Si je rentre dans le monde, je crains d'en +éprouver qui me seroient d'autant plus pénibles, que je ne pourrois +refuser mon estime et tous les procédés de l'amitié à celui... +Pardonnez-moi, monsieur, ajoutai-je en le fixant; il y a peut-être dans +ma prudence un peu trop de prévention: mais je vous assure qu'elle vient +moins de mes observations que des rapports qui m'ont été faits.--Adèle, +me répondit M. de Saint-Alban avec tristesse, on ne vous a point +trompée.--Eh bien! monsieur, soyez mon juge; dois-je rentrer dans le +monde? dois-je rester au couvent? je vous abandonne entièrement ma +destinée, persuadée que je n'aurai jamais à me repentir de ma +confiance.--Non, ma chère... fille, me dit M. de Saint-Alban. Comme +votre juge, je vous condamne à quitter cette abbaye à l'instant même; +comme votre ami, je vous jure de respecter votre repos; à titre d'oncle, +je vous promets d'être votre protecteur contre tous vos ennemis. Nous ne +sommes heureux ni l'un ni l'autre; nous parlerons ensemble de nos +peines: ce qu'Adèle me confiera sera un secret pour mademoiselle de +Miralbe; les observations que je ferai à mademoiselle de Miralbe, Adèle +ne me les reprochera jamais: mais ni l'une ni l'autre ne me cacheront +rien dans aucune circonstance. Je suis de bonne foi, et vous me croirez +aisément quand je vous dirai qu'il entre plus de calcul que de passion +dans l'amour que j'ai pour vous. Je craignois de vous perdre après avoir +joui de votre société, qui chaque jour me deviendra plus nécessaire; je +voulois vous épouser pour vous enchaîner à mon sort. Ce qui prouve que +l'on déraisonne à tout âge, c'est que j'avois tout-à-fait oublié que ce +qui étoit le comble du bonheur pour moi ne devoit pas l'être pour vous. +Promettez-moi de ne jamais m'abandonner sans mon aveu, et je vous +promettrai de tout faire pour que vous ne m'abandonniez jamais. + +«Il me tendoit une main à travers les grilles du parloir; je m'en +emparai et la portai sur mon coeur: ce fut toute ma réponse. «Vous êtes +bien coquette, me dit-il avec une apparence de gaieté qui déguisoit mal +son attendrissement; vous me défendez de vous aimer, et vous employez +tout votre art à me séduire. Si j'avois quarante ans de +moins...--Excellente réflexion! s'écria madame de Florvel: mais je +n'étois pas venue ici pour être témoin d'une scène d'amour, et je ne +souffrirai pas que l'on profane le parloir de madame l'abbesse; j'en +serois responsable devant Dieu et devant le grand oncle de mademoiselle +de Miralbe... Elle ne prenoit un ton léger que pour nous tirer +réciproquement d'une position gênante. Nous lui tînmes compte de sa +complaisance, et nous quittâmes le couvent avec toute la promptitude +possible. + +«Pendant la route, nous n'eûmes point d'entretien particulier. M. de +Saint-Alban expliqua ses intentions à ma femme-de-chambre; elle promit +une entière soumission à ses volontés. Elle déteste mon père et madame +de Valmont; aussi les a-t-elle traités avec si peu de ménagement, que je +lui aurois imposé silence si mon oncle ne m'eût plusieurs fois fait +signe qu'il mettoit quelque intérêt à tous ces détails. + +«Je n'ai point osé parler de vous à madame de Florvel; ce n'étoit pas là +le moment. Je dois respecter la foiblesse et les bontés de M. de +Saint-Alban: mais, mon cher Frédéric, je ne doute pas de la chaleur que +vous avez mise à me servir; l'idée que vous m'avez toujours crue digne +de vous est si douce, qu'elle suffiroit à mon coeur. Combien vous +augmentez vos droits à ma reconnoissance! et comment oublierois-je que +vous êtes tout pour moi, quand toutes vos actions m'en rappellent à +chaque instant le souvenir? + +«En arrivant à Versailles, M. de Saint-Alban a eu la complaisance de me +prévenir que j'étois libre d'écrire et de recevoir des lettres. Je l'ai +remercié de cette marque de confiance. Il m'a répondu qu'il iroit +toujours au devant de mes desirs, afin de m'ôter jusqu'à l'idée d'en +former qui fussent contraires à l'intimité qu'il veut établir entre +nous. Son amabilité me fait regretter de plus en plus qu'il ait usé son +existence à courir après des chimères; il étoit né pour connoître le +bonheur: puisse ma reconnoissance suffire à celui qu'il peut encore +raisonnablement espérer! Ainsi, mon cher Frédéric, nous nous écrirons +directement; c'est une consolation. Le temps viendra... je n'en ai +jamais moins douté qu'à présent; j'ai le coeur gros d'espérance. + +«Madame de Florvel m'a quittée aussitôt qu'elle m'a vue établie dans la +maison de mon oncle; elle est retournée chez elle, où sans doute elle a +déjà reçu votre visite. Mon ami, quelle femme respectable! et que ceux +qui mettent leurs erreurs sur le compte de leur sensibilité reçoivent +d'elle un terrible démenti! Est-il possible d'être plus sensible et plus +sage que madame de Florvel? C'est la gloire de notre sexe. Quand je +pense à l'amitié qu'elle a pour moi, et qu'un sentiment intérieur me dit +que j'en suis digne, il m'est bien difficile de n'avoir pas un peu de +fierté. M. Durmer, vous, elle et M. de Saint-Alban, voilà toute la +famille que mon coeur adopte. J'espère y joindre un jour mon frère, et +lui prouver que je respecte dans la prospérité les engagemens pris dans +le malheur. M. de Saint-Alban consent à le voir; le zèle qu'il a mis à +m'obliger lui a fait plaisir: mais il n'est pas entièrement revenu des +préventions que mon père lui a inspirées contre lui, et que quelques +étourderies prononcées n'ont que trop justifiées. Je les adoucirai +réciproquement; car je n'ignore point que Henri ne supporte ni les +remontrances, ni les conseils. Je vais lui écrire, et je m'arrangerai +pour que leur première entrevue ait lieu en société: il faut, pour ainsi +dire, les accoutumer à se revoir... + +«J'ai interrompu ma lettre pour assister à une scène qui m'a fait mal. +M. de Saint-Alban avoit dépêché un courier à mon père, avec invitation +de se rendre chez lui à six heures précises du soir. Il lui avoit caché +mon retour, et avoit donné des ordres pour qu'il arrivât jusqu'à nous +sans être averti. Nous étions seuls quand on l'annonça. Je me levai; je +tremblois de toutes mes forces. L'étonnement de M. de Miralbe en jetant +les yeux sur moi me rassura; j'oubliai qu'il étoit mon ennemi et mon +père, et j'osai considérer l'hypocrisie lorsqu'elle craint d'être +démasquée: c'est véritablement alors qu'elle est dans toute sa laideur. +Il n'osoit plus me regarder; il craignoit de me marquer de l'amitié ou +de la colère: il auroit voulu interroger M. de Saint-Alban; et, retenu +par l'appréhension de se laisser deviner, il essayoit de lire sur sa +figure l'attitude qu'il devoit prendre: mais mon oncle, qui jouissoit +sans doute de son embarras, et qui vouloit le prolonger, s'étoit composé +un de ces airs insignifians dont on ne peut rien augurer, soit en mal, +soit en bien. Je suis persuadée que nous restâmes dans la même situation +pendant plus de cinq minutes. Enfin M. de Saint-Alban pria mon père de +me féliciter d'avoir conservé des amis capables de prouver mon +innocence. Il lui expliqua ma sortie du couvent dans le plus grand +détail, ne lui laissa point ignorer les dispositions de ma +femme-de-chambre, excepté dans ce qui avoit rapport à lui. M. de +Miralbe revint alors à son caractère, jura qu'il s'étoit apperçu que +madame de Valmont avoit contre moi des motifs particuliers de jalousie, +mais qu'il ne l'auroit jamais crue capable d'abuser de la tendresse d'un +père pour en faire l'instrument de ses vengeances: il promit de rompre +avec elle, et vint à moi pour m'embrasser. L'enfer se seroit ouvert +derrière moi, qu'il m'eût été impossible de ne pas reculer. Il +s'apperçut du mouvement que je fis, eut la prudence de ne pas s'avancer, +et l'adresse de s'emparer de la conversation avec tant de promptitude, +qu'il seroit parvenu à déguiser la rage qui le dévoroit à des yeux moins +pénétrans que ceux de M. de Saint-Alban. Il insista beaucoup sur la +nécessité de punir ma femme-de-chambre, et parut atterré quand mon oncle +lui observa qu'il avoit des raisons pour qu'elle restât à mon service. +Je demandai la permission de me retirer, en alléguant qu'il m'étoit +difficile de résister plus long-temps aux diverses émotions que j'avois +éprouvées dans la journée. M. de Miralbe, que ma présence humilioit sans +doute plus encore que la sienne ne me gênoit, m'engagea à prendre de moi +le plus grand soin, et me pria de lui faire donner souvent de mes +nouvelles. + +«Resté seul avec mon oncle, il employa toute son adresse pour me +desservir auprès de lui, non pas en lui disant du mal de moi, mais en me +plaignant beaucoup de m'être attachée à un individu dont la naissance +étoit un problême dangereux à résoudre, et la conduite peu digne +d'éloges; il lui fit entendre que vous étiez le sujet de la haine qui +existoit entre madame de Valmont et moi: il croyoit opérer un grand +effet en me plaçant sur la même ligne que cette femme, et en excitant +la jalousie de M. de Saint-Alban; celui-ci parut impassible. M. de +Miralbe le quitta avec autant de mécontentement intérieur qu'il +affectoit de reconnoissance pour le zèle que son oncle avoit mis à +réparer l'injustice dont j'avois été la victime. + +«La calomnie n'est jamais sans effet; aussi me suis-je apperçue, aux +discours de M. de Saint-Alban, que mon père avoit alarmé sa tendresse +pour moi, et qu'il vous croyoit indigne de mon attachement. Comme je ne +veux le gagner qu'à force de franchise, je ne lui ai point caché que la +conversation de M. de Miralbe avoit laissé dans son ame des préventions +qu'il m'importoit de détruire, et je lui ai promis un récit sincère de +tout ce qui a rapport à notre liaison. Je suis bien aise qu'il se soit +ainsi placé de lui-même dans la nécessité d'être mon confident; nous +n'y perdrons ni l'un ni l'autre. Une seule chose m'embarrasse, mon cher +Frédéric: que lui dirai-je de votre naissance? Si je parois ignorer +votre secret, que pensera-t-il d'un mystère que vous avez cru devoir +garder avec moi? Pouvez-vous m'autoriser à le lui confier? Je ne le +crois pas; je sens même qu'il ne vous est pas permis d'en disposer, car +il ne vous appartient point à vous seul. Guidez-moi dans ce récit qui me +semble bien embarrassant. Se taire avec M. de Saint-Alban, c'est +renoncer aux services qu'il peut nous rendre, et reculer le terme de nos +espérances. Croyez, mon ami, que si Adèle étoit libre, elle ne +répondroit aux questions qui vous concernent que par l'éloge de votre +caractère: elle vous met au-dessus de tout; et bien loin d'avoir jamais +desiré un nom, un rang, une fortune pour vous en rendre maître, elle +regrettera toujours son ancienne pauvreté. C'étoit pour elle la +certitude de vous appartenir.» + + + + +CHAPITRE XLVII. + +_Les difficultés s'applanissent._ + + +Heureusement je pouvois lever l'obstacle qui s'opposoit à l'entière +confidence qu'Adèle avoit promise à M. de Saint-Alban; mais comme je +craignois que la liberté de recevoir des lettres ne cachât quelques +piéges, et que d'ailleurs aucune circonstance ne pouvoit m'autoriser à +laisser des traces de la convention faite entre M. de Montluc et moi, je +lui répondis que les raisons qui jusqu'à ce jour s'étoient opposées à ce +que j'avouasse ma famille, venoient de disparoître. Je lui fis une +histoire détaillée de la persécution que M. de Montluc avoit éprouvée +pour s'être marié sans le consentement de son père, et j'attribuai à la +crainte qu'il eut de me voir enveloppé dans la même proscription, le +silence qu'il garda sur ma naissance devant les lois et devant tout le +monde. + +N'ayant vécu depuis que par les bienfaits de madame de Sponasi, qui +s'étoit chargée de me faire élever, il avoit craint pour moi la fierté +d'un grand nom unie à la pauvreté, et il avoit sacrifié son amour +paternel à mon bonheur, ou peut-être à quelques idées fausses, bien +excusables après les chagrins auxquels il s'étoit vu en proie. Un des +plus grands inconvéniens de l'injustice sur les coeurs sensibles, est de +les exalter. Madame de Sponasi, prête à mourir, m'avoit révélé le secret +de ma naissance; et je me disposois à réclamer mon nom, soit par le +secours des lois, soit en réveillant la tendresse de mon père, quand M. +de Montluc lui-même, dont la position se trouvoit changée par le décès +de son frère aîné, m'écrivit en m'engageant à venir le voir. + +Voilà le véritable motif de mon voyage à Téligny. J'y avois retrouvé les +parens les plus tendres et les plus respectables. La nouvelle de +l'enlèvement de mademoiselle de Miralbe avoit précipité mon retour. +Quelque chose au monde pouvoit-il m'occuper quand je la savois sacrifiée +aux calculs du père le plus injuste et le plus intéressé? Maintenant que +la protection de son oncle me rassuroit sur son sort, j'allois penser à +assurer le mien, et céder aux desirs bien naturels de M. de Montluc et +de son épouse. Je n'osois prier mademoiselle de Miralbe d'engager M. de +Saint-Alban à nous servir de son crédit pour faire constater mon état, +sans ébruiter dans les tribunaux les malheurs passés de mon père; mais +j'espérois trouver, dans cette occasion importante, tous les amis qui +m'avoient chéri, lorsque les qualités que leur indulgence me prêtoit +étoient mes seuls titres à leur bienveillance. + +On croira, sans que je le dise, que, dans ma lettre, je n'oubliai ni +l'éloge de M. de Saint-Alban, ni la fortune dont je jouissois, et que je +négligeai encore moins de relever l'éclat de la maison de Montluc: je le +répète, c'étoit une des plus anciennes de la Provence. Pour mettre Adèle +dans la possibilité d'apprécier la vérité de mon récit, je lui marquai +que Philippe s'étoit empressé de me seconder dans les affaires que cette +découverte m'avoit occasionnées, et qu'à toutes les obligations qui +m'attachoient déjà à lui, je devois ajouter celle d'avoir bientôt un nom +qui me permît d'aspirer à elle. + +Ma lettre partie, je concertai effectivement avec Philippe les moyens de +mettre à profit la bonne volonté de M. de Montluc. Son amitié alloit +toujours plus vîte que mes desirs dans tout ce qui pouvoit m'être utile: +il avoit déjà vu le notaire du frère aîné de mon père à venir; et des +renseignemens pris il résultoit que ses biens seroient faciles à +dégager, que nous possédions plus qu'il ne falloit pour y rentrer avec +avantage; car parmi les créanciers du mort, la plupart consentiroient à +des arrangemens équitables, pour être payés de suite, plutôt que de +s'exposer aux lenteurs, à l'incertitude et à la rapacité de la justice +et des hommes de loi. Philippe disposoit pour moi de sa fortune avec un +plaisir si vif, qu'il m'ôtoit la possibilité de l'en remercier. «Je ne +l'ai amassée qu'à votre intention, me répétoit-il sans cesse; je vous +connois, et je suis persuadé qu'il n'est pas de plus fort lien pour +vous enchaîner que celui de la reconnoissance. Votre attachement pour +madame de Sponasi, votre respect pour sa mémoire, me garantissent votre +conduite envers moi. Mon cher Frédéric, j'attache mon souvenir à toutes +les époques de votre vie: vous ne pourrez jamais cesser de m'aimer; +c'est le seul voeu que j'ai formé en vous serrant dans mes bras le jour +de votre naissance». Vingt fois je fus tenté de lui proposer des sûretés +pour l'argent qu'il me prêtoit: je n'osai pas, et je fis bien; je +sentois comme lui que sa plus forte assurance étoit dans sa générosité +et dans mes sentimens. + +Il me fit signer les procurations qu'il crut nécessaires, et partit pour +Téligny afin d'arranger avec M. de Montluc tout ce qui avoit rapport à +la succession de son frère et à mes intérêts. Il est inutile de +rappeler que M. de Montluc ne connoissoit Philippe que comme ayant joui +de la confiance de madame de Sponasi, et qu'il ne m'avoit paru avoir +aucun soupçon du principal motif de cette confiance. J'abandonnai à +Philippe le soin de parler ou de se taire à cet égard; mais il me dit +qu'il regardoit le silence comme le parti le plus prudent. Je lui en sus +bon gré. + +Trois jours s'étoient écoulés sans que je reçusse des nouvelles d'Adèle, +et je souffrois d'autant plus que je n'osois me fier à M. de +Saint-Alban: non que je lui crusse un caractère semblable à celui de M. +de Miralbe; mais ayant peine à me persuader qu'il eût de bonne foi +renoncé au projet d'épouser sa nièce, j'appréhendois que l'amour ne lui +suggérât l'idée d'intercepter notre correspondance. Privés de tous +moyens de nous voir, s'il parvenoit à nous empêcher de nous écrire, +combien n'auroit-il pas de ressources pour essayer de me nuire auprès +d'Adèle! Et quand bien même il n'y réussiroit pas, ne suffisoit-il pas +qu'il le tentât, pour nous rendre également malheureux? L'amour ne va +guère sans être escorté des soupçons, sur-tout lorsqu'il n'a que des +réflexions pour tout aliment. Je n'osois confier mes inquiétudes à +madame de Florvel, et son époux ne s'étoit pas trouvé chez lui lorsque +je m'y étois présenté. En vain je formois le projet d'aller à +Versailles, de pénétrer jusqu'à Adèle; la crainte de la perdre auprès de +son oncle me retenoit. Je voyois à la fois en lui un protecteur +dangereux, et cependant le seul être qui pût la défendre contre un +ennemi bien plus redoutable encore. + +Le soir du troisième jour, je reçus le billet suivant: + +«Je viens de subir une terrible épreuve; M. de Saint-Alban m'assure que +c'est la dernière: il y a dans ses caresses quelque chose de si tendre +et de si paternel, que j'ose me livrer aux plus grandes espérances. Je +lui ai fait sur notre liaison le récit qu'il attendoit de moi, et mes +discours sur votre famille ont été conformes à votre dernière lettre. Je +l'ai répété, parce que vous l'avez dit: soyez M. de Montluc pour tout le +monde, et restez toujours Frédéric pour votre Adèle. + +«Mon oncle m'a écouté avec le plus grand sang-froid; pas la moindre +question qui annonçât du doute ou de l'intérêt. J'ai cru du moins qu'il +alloit me faire quelques objections; aucune: il s'est contenté de me +prier de ne plus vous écrire sans son consentement. Je n'ai pas voulu +promettre. «Du moins, m'a-t-il dit, vous m'accorderez bien quatre jours; +je vous les demande comme une grace». J'ai consenti. Depuis il n'a +cessé de me donner des marques de son amitié; mais il ne m'a point parlé +de vous. J'ai su qu'il s'est entretenu long-temps avec M. de Florvel, et +plus encore avec M. de Nangis, qu'il aime beaucoup, parce qu'il a été +mon tuteur, et qu'il pourroit encore le devenir: ce sont ses +expressions. + +«Aujourd'hui il m'a demandé si je vous avois écrit.--«Vous savez bien, +monsieur, que je vous ai accordé quatre jours». Il a souri de l'humeur +qui perçoit dans ma réponse. «Eh bien! m'a-t-il dit, je vous prie +d'engager de ma part M. de Téligny à venir demain dîner avec vous; vous +le préviendrez que nous ne serons que nous trois». Je vous envoie +l'invitation, mon cher Frédéric; et si votre joie est égale à la mienne, +vous êtes en ce moment le plus heureux des hommes. Demain je vous verrai +chez mon oncle: vous lui plairez, j'en suis sûr; vous l'aimerez aussi. +Puisqu'il vous ouvre sa maison, qu'il observe lui-même que nous ne +serons qu'entre nous.... Si je vous faisois part de toutes mes pensées, +ma lettre ne vous parviendroit pas aujourd'hui. Livrez-vous aux vôtres, +et vous connoîtrez celles qui occupent votre Adèle.» + +Je n'ai jamais eu plus de plaisir et moins d'amour-propre qu'en recevant +cette lettre: la certitude d'être admis chez M. de Saint-Alban comme +époux futur de sa nièce me combloit de joie; mais la crainte de ne pas +répondre à l'idée qu'Adèle lui avoit donnée de moi la tempéroit +beaucoup; peut-être sans cela aurois-je manqué de forces pour la +supporter. La joie trouble l'esprit, la crainte l'anéantit; je m'en +apperçus; car je me surpris plusieurs fois arrangeant ce que je dirois, +comme si je devois faire une harangue, et concertant mes réponses comme +si l'on m'eût communiqué d'avance les questions qu'on m'adresseroit. Il +m'arriva ce qui arrive en pareille circonstance à tout le monde; c'est +que rien de ce que j'avois préparé ne me servit, et ce fut un très-grand +bonheur. Les plus sots sont toujours ceux qui n'ont que de l'esprit +d'apprêt. Adèle étoit présente lorsque l'on m'annonça: en la voyant +j'oubliai tout, jusqu'à la présence de M. de Saint-Alban; et sans oser +me livrer aux transports que sa vue m'inspiroit, sans pouvoir lui +adresser une seule parole, je m'arrêtai pour la considérer. Combien les +malheurs qu'elle avoit éprouvés depuis notre séparation avoient ajouté à +ses charmes et à l'intérêt qu'elle m'inspiroit! je contemplois à la fois +et avec extase l'élève de M. Durmer, la victime de M. de Miralbe, la +protégée de M. de Saint-Alban, la plus jolie de toutes les femmes, et +l'épouse adorée qui m'étoit destinée. + +Mon immobilité tenoit à trop de passions pour me donner l'air stupide; +M. de Saint-Alban, loin de mal en augurer, eut la bonté de prévenir les +remerciemens que je lui devois, et la complaisance d'entamer la +conversation par le chagrin que j'avois éprouvé en apprenant la conduite +qu'on avoit tenue avec sa nièce. C'étoit me donner beau jeu; aussi +passai-je subitement d'une insensibilité apparente à l'explosion des +sentimens qui m'agitoient. Sans effort, notre entretien devint aussi +intéressant que le sujet que nous traitions; et, avant de nous mettre à +table, il régnoit entre nous un ton de confiance qui auroit étonné +quiconque en eût été témoin, avec la certitude que, nous voyant pour la +première fois, nous avions tous les deux formé le projet d'être sur la +réserve: mais nous parlions d'Adèle, et elle étoit présente. + +Quand nous fûmes rentrés dans le salon, il m'entretint de mes parens, et +m'offrit avec beaucoup de grace tous les services qui dépendraient de +lui. «Ceci est pour vous, me dit-il; maintenant, parlons de moi. J'ai +grande envie de marier Adèle, et plus d'envie encore de ne jamais m'en +séparer: croyez-vous que la condition de demeurer avec moi ne soit point +un obstacle aux projets que j'ai formés pour elle»? On croira sans peine +que je n'hésitai point à assurer que cette condition seroit un bonheur +de plus pour quiconque osoit aspirer à la main de mademoiselle de +Miralbe. «Eh bien! me répondit-il, dès ce moment ma maison vous est +ouverte. J'ai des torts à réparer; et quoique ma nièce m'ait plusieurs +fois répété qu'elle les avoit oubliés, je suis persuadé qu'avec votre +secours je la forcerai du moins à ne jamais se les rappeler sans +plaisir». Adèle se chargea de notre réponse, et la fit avec tant de +sensibilité, que ce vieillard convint qu'il lui avoit une obligation +dont il ne pourroit jamais s'acquitter; c'étoit de lui avoir fait faire +connoissance avec son coeur: «un peu tard, il est vrai, disoit-il avec +gaieté; mais ce n'est pas sa faute.» + +«Je connois les secrets de votre famille, ajouta M. de Saint-Alban: ils +sont l'effet du malheur; on peut les réparer. Vous connoissez aussi ceux +de la famille d'Adèle: ils reposent sur le crime; il faut les punir. M. +de Miralbe est un abominable homme, dangereux pour tous ceux qui sont +sous sa dépendance. Heureusement il est sous la mienne, et je compte +lever tous les obstacles qu'il m'opposera, à l'aide de l'espoir de mon +héritage, qu'il n'aura jamais. Celui qui ne calcule que son intérêt +doit être sacrifié aux pieds de l'idole auquel il a tout immolé. La +crainte d'une rupture avec moi le rendra souple à mes volontés; mais +pour ne pas nous exposer à mille tracasseries, je vous conseille de ne +venir chez moi que rarement, jusqu'au jour où vous serez en possession +du nom qui vous appartient. Vous sentez qu'avant cette époque je ne peux +prononcer le mot de mariage; et comme il entre dans mes vues qu'il soit +aussitôt fait que proposé, la contrainte que je vous impose trouvera +bientôt sa récompense. Écrivez à M. et à madame de Montluc de se rendre +à Paris; j'attends de votre complaisance que vous voudrez bien me +présenter à eux: le reste me regarde. Ils trouveront tout ici disposé +selon leurs vues et les vôtres. + +Je promis à M. de Saint-Alban de lui obéir en tout, et je tins parole, +excepté que je lui rendois des visites plus fréquentes que je ne le +trouvois moi-même raisonnable dans les circonstances où nous étions; +mais il étoit trop difficile de me priver de voir Adèle, quand tout +s'unissoit pour me tenter. Florvel, son épouse et M. de Nangis étoient +devenus la société intime de M. de Saint-Alban; ils formoient aussi la +mienne, et je ne pouvois apprendre qu'ils alloient à Versailles sans +céder au désir de les accompagner. Nous étions si bien d'accord quand +nous nous trouvions réunis! L'oncle de mademoiselle de Miralbe oublioit +avec nous le rôle de courtisan pour ne laisser voir que l'homme aimable, +sensible et généreux; il ne nous cachoit pas ses regrets d'avoir vieilli +en cherchant sans cesse le bonheur hors de lui. Il faisoit des projets; +et si l'illusion, naturelle aux hommes, l'empêchoit d'appercevoir que +ses desirs et sa vieillesse ne s'accordoient point, notre amitié nous +privoit également de la faculté d'y réfléchir. Quoiqu'il eût près de +soixante et dix ans, il calculoit l'avenir comme nous; malgré notre +jeunesse, nous comptions comme lui. Puisque la mort n'a point d'âge, +l'espérance de la vie ne peut avoir de bornes. + +Henri de Miralbe venoit aussi souvent chez son oncle; mais il n'étoit +jamais de nos petits comités: il aimoit trop les plaisirs bruyans pour +en chercher au milieu de nous; et la crainte de paroître faire sa cour +l'éloignoit de tout ce qui auroit pu lui donner l'apparence d'une +complaisance servile. La société nombreuse convenoit mieux à son genre +d'esprit; il y brilloit. C'étoit aussi les jours où l'on recevoit du +monde, qu'Adèle avoit soin d'inviter son frère. Dans l'appréhension de +rencontrer son fils, M. de Miralbe ne venoit guère que le matin: ainsi +la haine qui existoit entre eux me sauva l'embarras de me trouver avec +lui avant l'époque fixée par M. de Saint-Alban. + +Cette époque arriva. M. et madame de Montluc eurent la bonté de se +rendre à mon invitation; ils vinrent à Paris, descendirent chez moi. Le +mari par ses connoissances et son aménité, l'épouse par sa douceur +obligeante, réussirent auprès de l'oncle d'Adèle; il étoit fait pour +apprécier leur mérite. La reconnoissance que ce couple respectable +portoit à la mémoire de madame de Sponasi, l'amitié dont nous nous +étions donné des preuves, les avantages réciproques que nous trouvions +dans l'union de nos sentimens et de nos intérêts, valoient bien les +droits de la nature; et si nous faisions illusion à ceux qui nous +entouroient, c'est que nos coeurs nous trompoient nous-mêmes. M. de +Saint-Alban nous avoit servis avec tant de chaleur, qu'en moins de huit +jours je fus en possession des titres nécessaires pour prendre le nom de +Montluc; tout ce que la faveur peut ajouter aux formalités des lois me +fut prodigué plutôt qu'accordé. Sans autre ambition que celle que +m'inspira l'amour, je parvins au-delà de ce que je devois prétendre: +mais je puis affirmer avec vérité que je n'éprouvai pas le moindre +mouvement de vanité; la certitude d'épouser mademoiselle de Miralbe ne +laissoit pas en moi de place à un sentiment si petit. Qu'elle fût +toujours restée Adèle, et jamais, jamais je n'aurois desiré être autre +que Frédéric. + + + + +CHAPITRE XLVIII. + +_Contrat de mariage et testament._ + + +M. de Saint-Alban fixa le jour où il devoit proposer notre union à M. de +Miralbe, en convenant lui-même que jamais affaire ne lui avoit paru +aussi embarrassante à traiter. «Non pas, disoit-il, que je ne sois sûr +de réussir. Si mon neveu osoit me résister ouvertement, je l'accablerois +à la fois de la preuve de ses crimes, de mon indignation et de mon +crédit; mais je voudrois éviter l'éclat. Je m'attends à bien des +objections, à mille petits moyens détournés qui révolteront ma patience; +je songerai qu'il s'agit du bonheur de ma chère Adèle, et je tâcherai de +me contraindre.» + +M. de Miralbe, qui sans doute payoit quelques domestiques de son oncle +pour être instruit de ses actions, n'ignoroit pas mes visites fréquentes +chez lui: aussi ne parut-il surpris de la proposition de M. de +Saint-Alban qu'autant qu'il le falloit pour donner plus de prix à son +consentement. Il se défendit de marier sa fille par l'impossibilité où +il se trouvoit de lui compter l'argent qui provenoit de sa tutelle, +prétextant avoir placé depuis peu des fonds considérables dans une +entreprise excellente, mais qui ne devoit rien rendre avant trois ans. +M. de Saint-Alban leva cette difficulté en mon nom, en assurant que je +consentirois volontiers à attendre jusqu'à cette époque, et même plus +long-temps si cela étoit nécessaire. Afin de ne pas lui donner d'ombrage +sur sa générosité envers mademoiselle de Miralbe, il le prévint qu'il se +trouvoit lui-même assez gêné pour ne pas agir avec elle comme il se +l'étoit promis, et qu'il regrettoit de borner à cent mille livres le +présent qu'il vouloit lui faire. «Mais, ajouta-t-il, elle n'y perdra +rien, puisque mes biens doivent vous appartenir un jour, et je vous +charge de la dédommager du tort que je lui fais malgré moi». Soit que +cette assurance rendît M. de Miralbe docile, soit qu'il eût d'avance +calculé le danger de s'opposer à une volonté décidée de celui dont il +convoitoit l'héritage, il céda avec grace, ne quitta son oncle qu'après +avoir fait mille caresses à Adèle, et pris jour pour recevoir la visite +de M. et de madame de Montluc. + +Ils se rendirent effectivement chez lui, et lui demandèrent sa fille, +suivant les formes usitées alors. Ils furent accueillis avec les plus +grandes démonstrations d'amitié, reçurent mille félicitations sur le +bonheur d'avoir retrouvé un fils digne d'eux; félicitations qui lui +furent reportées, à l'égard d'Adèle, avec plus de justice et sans doute +aussi plus de sincérité. M. de Montluc, qui paroissoit posséder toute ma +fortune, parla des avantages qu'il se proposoit de me faire. M. de +Miralbe, soulagé de pouvoir du moins exhaler sa haine contre quelqu'un, +jura que jamais Henri ne rentreroit en grace auprès de lui, et que tous +ses biens appartiendroient à celui de ses enfans dont il n'avoit qu'à se +louer; mais il s'abstint d'entrer dans aucun détail, en observant qu'il +avoit promis à M. de Saint-Alban de lui céder la satisfaction de veiller +aux intérêts de mademoiselle de Miralbe. + +Cette visite faite et rendue, il me fut permis de voir Adèle tous les +jours, de lui parler de ma joie, de lire dans ses regards les mouvemens +de la sienne. La certitude d'être unis étoit pour nous un état de +félicité et de surprise: nous eussions été trop à plaindre d'en douter +un seul instant, et cependant nous ne pouvions le croire. Ce mélange +d'inquiétudes sans motif, d'assurance si voisine de la crainte, ne peut +se concevoir que par ceux que l'amour et l'espoir ont long-temps agités. +Hélas! nous nous étions déjà vus si près du bonheur, un événement si +imprévu nous en avoit déjà éloignés avec tant de violence, que nous +n'osions qu'en tremblant nous confier aux présages heureux qui nous +entouroient. Combien de fois ne regrettâmes-nous pas le sort de ceux qui +ne portent à l'autel qu'un coeur brûlant de desirs! Mais quand on a de la +fortune, il faut des contrats; ce qui souvent demande plus de temps que +les amans ne voudroient en accorder. + +Enfin la minute du mariage de nos biens fut arrêtée par M. de +Saint-Alban; lui et M. de Montluc approuvèrent le compte que le père de +mademoiselle de Miralbe rendit de sa tutelle: ils stipulèrent les +époques de paiement; en un mot, ils prirent d'un côté comme de l'autre +toutes les précautions que l'intérêt et la méfiance déguisent sous les +noms les plus honnêtes. Le notaire fut chargé d'apporter son acte le +lendemain. Nous devions tous souper chez M. de Saint-Alban, et signer. +Mes amis, ceux d'Adèle, nos parens, nous félicitoient et se félicitoient +avec plus ou moins de franchise. Philippe, l'excellent Philippe, +jouissoit de son ouvrage, de mon bonheur et de ses sacrifices. Comme il +m'embrassa de bon coeur la veille de ce jour si long-temps desiré! + +Mon imagination étoit trop exaltée pour que le sommeil pût un moment en +suspendre l'activité! Levé de bonne heure, je me proposois de me rendre +le plutôt possible à Versailles, quand je reçus ce billet d'Adèle: + +«Mon oncle a passé une nuit terrible. Les médecins prétendent que c'est +une attaque d'apoplexie. À chaque instant il perd connaissance, et +paroît sur-tout souffrir horriblement de ne pouvoir parler. Je ne sais +qui a averti M. de Miralbe, il est arrivé ce matin à six heures. Il m'a +recommandé, avec beaucoup de douceur, de retirer les invitations faites +pour aujourd'hui. Je viens d'en charger le secrétaire de mon oncle. Je +n'écris qu'à vous et à Henri, et je retourne servir mon protecteur. +Adieu, mon cher Frédéric. Venez voir M. de Saint-Alban: si le ciel +permet que son état s'améliore, son amitié sera flattée des témoignages +de la vôtre. Je croyois avoir épuisé la coupe du malheur; j'ignorois +celui de trembler pour les jours d'un être aussi cher. Adieu, mon ami.» + +Je partis presque aussitôt pour Versailles, accompagné de M. et de +madame de Montluc: nous gardâmes en route le plus profond silence; nous +craignions réciproquement de nous communiquer nos alarmes et nos +soupçons. En arrivant, nous demandâmes des nouvelles de M. de +Saint-Alban; elles étoient toujours telles qu'Adèle me les avoit +données. M. de Miralbe vint nous recevoir, et ne demeura avec nous qu'un +moment, en s'excusant sur les soins que l'état de son oncle exigeoit. Il +étoit pâle; son regard n'avoit point d'assurance: Dieu seul connoît le +sentiment qui l'agitoit alors. Nous restâmes dans l'espérance de voir sa +fille, mais sans oser la faire avertir: les occupations auxquelles elle +se livroit étoient si sacrées, que l'amour même se fût reproché de l'en +distraire. M. de Nangis, Florvel et son épouse arrivèrent quelque temps +après nous: nous passâmes quatre heures ensemble, sans voir d'autres +individus que les médecins, qui ne conservoient point d'espérance, et +quelques valets dont la fonction paroissoit bien plus être de nous +observer, de nous empêcher de parler, que de répondre au désir que nous +avions de connoître à chaque instant l'état du malade. Adèle passa par +hasard dans le salon où nous étions, et parut surprise de nous voir. +Sans doute on lui avoit laissé ignorer la présence de tous ses amis. Sa +figure, toujours si expressive, auroit pu servir de modèle pour peindre +la douleur. Elle nous raconta, dans le plus grand détail, l'attaque +terrible qu'avoit éprouvée son oncle; et quoique tous ses discours +annonçassent assez qu'elle n'avoit aucun espoir de le voir se rétablir, +elle nous interrogeoit de manière à nous forcer de lui en donner. +Bientôt elle nous quitta pour retourner auprès de M. de Saint-Alban: son +inquiétude lorsqu'elle ne le voyoit pas, égaloit seule les angoisses qui +la déchiroient à chaque crise dont elle étoit témoin. + +Ne pouvant tous rester plus long-temps chez M. de Saint-Alban, nous +acceptâmes l'offre que nous fit M. de Nangis de nous réunir à +l'appartement qu'il avoit à Versailles, et de laisser un de nos +domestiques chez le malade, pour venir d'heure en heure nous donner de +ses nouvelles. Elles s'écoulèrent avec bien de la lenteur, et sans +apporter un seul rayon d'espérance. À minuit nous apprîmes que le +protecteur d'Adèle avoit cessé d'exister. Lecteurs, représentez-vous +dans quel abîme de malheurs cette affreuse nouvelle pouvoit de nouveau +me plonger, et jugez de la tristesse avec laquelle je la reçus. + +La première punition de ceux qui ont des torts graves à se reprocher, +est de se voir sans cesse soupçonnés des crimes dont peut-être ils sont +innocens. Je pensai (et je ne fus pas le seul) que la mort de M. de +Saint-Alban arrivoit dans une circonstance si favorable à M. de Miralbe, +que, malgré sa douleur apparente, il étoit difficile d'ajouter foi à ses +regrets, et plus difficile encore de le croire exempt de reproche. Du +premier instant où l'état de son oncle avoit paru désespéré, il s'étoit +établi en maître dans sa maison; le titre de son plus proche héritier +lui en donnoit le droit: la nécessité de veiller sur un être qu'il +disoit lui être cher, lui servoit de prétexte; l'intérêt étoit son +motif. + +Adèle, toute occupée de ses alarmes et des soins qu'elle rendoit à M. +de Saint-Alban, oublioit, pour ainsi dire, qu'elle vivoit avec son +père; mais à peine son protecteur eut-il fermé les yeux, que ses idées +se reportèrent sur elle-même, et l'avenir la fit trembler. Retourner +dans la maison de M. de Miralbe, où madame de Valmont demeuroit +toujours, lui parut le comble du malheur. Entraînée par la crainte +plutôt que décidée par ses réflexions, elle se disposoit à chercher un +asyle auprès de son frère, quand madame de Morvel vint à son secours. Au +risque de se compromettre dans une circonstance aussi délicate, elle la +conduisit à Paris dans un couvent, lui faisant écrire à M. de Miralbe +une lettre qui ne devoit lui être remise qu'après son départ. Dans cette +lettre, Adèle disoit qu'il lui avoit été impossible de rester dans des +lieux où tout lui retraçoit la perte qu'elle venoit de faire; que +présumant que son père seroit obligé de demeurer encore quelques jours +à Versailles, et ne voulant pas ajouter à tous les détails qui alloient +l'occuper, celui de choisir une résidence, elle avoit pris le parti de +chercher une retraite dans un lieu qui mériteroit son approbation; que +là elle attendroit ses ordres, mais qu'elle espéroit de sa bonté qu'il +voudroit bien lui laisser consacrer à la solitude les premiers momens de +sa douleur. Elle s'excusoit de ne l'avoir pas consulté, sur les +ménagemens qu'elle avoit cru devoir aux regrets auxquels lui-même étoit +en proie; regrets que sa présence n'auroit fait qu'augmenter. On sent +qu'une lettre pareille ne pouvoit qu'adoucir la démarche d'Adèle, et non +la faire approuver; mais elle n'en demandoit pas davantage. + +Elle avoit prié madame de Florvel de me consoler, de me conjurer de ne +pas l'abandonner, en un mot de consulter avec son frère et ses amis +s'il n'étoit aucun moyen de la soustraire au plus cruel de tous les +hommes, protestant que la mort lui paroîtroit préférable à la nécessité +de rentrer sous sa domination. Son effroi étoit si grand, qu'il lui +avoit suggéré l'idée de réclamer dans les tribunaux contre le titre de +fille de M. de Miralbe, de lui demander la preuve de ses droits sur +elle, de le poursuivre en réparation du complot dont elle avoit été la +victime, de l'accabler de la déclaration faite par sa femme-de-chambre, +et que M. de Saint-Alban lui-même avoit revêtue de sa signature; ce qui +lui donnoit un caractère d'authenticité bien propre à frapper les +esprits. Par une bizarrerie étonnante, le projet d'Adèle fermentoit +aussi dans la tête de son père, mais par des motifs bien différens. + +M. de Miralbe, loin de marquer le moindre mécontentement de la +résolution que sa fille avoit prise, parut hautement l'approuver; mais +il ne lui écrivit point. Pour savoir sur quel ton il parleroit, il +attendit l'ouverture du testament de M. de Saint-Alban; et madame de +Florvel, qui sans doute étoit plus instruite qu'elle ne l'avouoit, +m'exhortoit à prendre patience jusqu'à ce que l'on connût les dernières +volontés du protecteur d'Adèle. + +Ce jour vint. M. de Nangis fut invité à titre d'exécuteur testamentaire. +M. de Saint-Alban n'avoit appelé à sa succession, par égal partage, +qu'Adèle et son frère. C'étoit frapper M. de Miralbe dans un endroit +bien sensible. Mais ce qui mit le comble à sa fureur, fut de voir qu'il +n'étoit point nommé tuteur de sa fille: au contraire, M. de Saint-Alban, +en priant M. de Nangis d'accepter cette qualité, avoit ordonné que, s'il +la refusoit, mademoiselle de Miralbe, par le fait même, dès l'instant, +et sans être obligée de rendre compte à personne, disposeroit des biens +qu'il lui léguoit. Il fut impossible à M. de Miralbe de douter qu'il +n'eût été démasqué devant son oncle. Sa rage ne peut se concevoir; du +même coup il perdoit l'espoir si long-temps caressé de réparer sa +fortune, dont il cachoit le délabrement au public. Ce public, qui ne +juge guère que par les faits, alloit sans doute scruter les motifs de +son exhérédation. Son fils triomphoit: plus il l'avoit présenté comme un +homme sans moeurs, plus il étoit humiliant pour lui de voir qu'il lui eût +été préféré. Sa fille, en jouissant d'une fortune qu'il n'avoit pas été +cru digne de gérer, devenoit presque indépendante de lui; et soustraite +aux projets qu'il pouvoit former contre elle, elle alloit avant peu lui +demander compte de la succession de sa mère. Le testament de M. de +Saint-Alban avoit été rédigé avec tant de précautions, qu'il étoit +impossible de l'attaquer victorieusement par les voies ordinaires. Il ne +restoit qu'un expédient à un homme du caractère de M. de Miralbe; il osa +le tenter, et mit opposition à l'exécution des dernières volontés de son +oncle, jusqu'au moment où l'état de la fille qui se prétendoit être +mademoiselle de Miralbe auroit été constaté. + + + + +CHAPITRE XLIX. + +_Procès._ + + +Trois jours après, il fit paroître un mémoire destiné au public bien +plus qu'aux tribunaux, manière de plaider assez en vogue dans ce +temps-là. Il y peignoit Adèle comme une intrigante, élevée par un +philosophe, qui l'avoit, dès l'enfance, livrée au libertinage le plus +affreux, et accoutumée à tout braver pour aller à la fortune. Après +avoir fait un récit aussi adroit que mensonger des moyens employés pour +tromper son coeur, toujours livré au chagrin d'avoir perdu sa fille, +toujours agité par l'espérance de la retrouver; après avoir embelli, +s'il est possible, les charmes séducteurs d'Adèle, et blâmé la +foiblesse avec laquelle il s'étoit livré lui-même à quelques apparences +concertées avec trop de ruse pour qu'il pût s'en méfier, il rappeloit +l'aventure de M. de Farfalette. De ce jour il conçut des soupçons; et ce +qui les confirma, fut la certitude qu'il acquit depuis, que la prétendue +demoiselle de Miralbe avoit dès long-temps des rapports très-intimes +avec son fils. C'étoit son fils qui avoit tramé ce complot; l'événement +ne prouvoit que trop la perfidie avec laquelle il avoit été conduit. +Malgré le scandale de la conduite de la prétendue demoiselle de Miralbe, +malgré qu'elle eût été surprise en rendez-vous chez la soeur de l'homme +qui l'avoit pervertie dès ses plus jeunes ans, malgré qu'il fût trop +notoire que ladite Adèle étoit de plus en liaison réglée avec un +personnage devenu depuis peu important, et qu'on nommera lorsqu'il en +sera temps (c'étoit moi), on étoit parvenu à éblouir M. de Saint-Alban. +Ici se trouvoit placé un grand éloge de son oncle, dont le seul défaut +fut toujours de ne pouvoir résister à un sexe qui, de tout temps, a +subjugué les hommes d'ailleurs les plus estimables. Il prétendoit qu'il +l'avoit plusieurs fois averti des renseignemens parvenus jusqu'à lui +contre la prétendue demoiselle de Miralbe, et consulté sur les moyens de +la rendre au néant dont il l'avoit tirée; mais que ce vieillard, séduit +par son amour, et peut-être par les complaisances dont on berçoit sa +crédulité, s'étoit emporté contre lui. Il ne lui resta donc qu'un parti +à prendre, ce fut de ne pas troubler le repos d'un oncle dont le bonheur +lui étoit plus cher que les richesses, et d'attendre, au risque de tout +ce qui pourroit en arriver, que la conduite de la prétendue demoiselle +de Miralbe éclairât son coeur en le déchirant. Mais habilement guidée par +son fils et par l'homme qui n'a jamais cessé d'avoir un empire absolu +sur ses volontés, elle calcula toutes ses actions de manière à augmenter +l'aveuglement de M. de Saint-Alban, jusqu'au jour où ils furent tous +certains d'un testament sans doute d'avance concerté entre eux. Au +comble de leurs desirs, la mort vint les délivrer de la gêne qu'ils +s'étoient imposée, et leur en payer le prix. + +M. de Miralbe s'interdisoit toute réflexion sur la promptitude avec +laquelle son oncle avoit rendu le dernier soupir; et de toutes les +perfidies répandues dans son mémoire, ce n'étoit pas la plus +mal-adroite. Bien des gens refusent de croire un attentat qu'on leur +affirme, et le soutiennent comme authentique quand on leur a laissé le +soin de le deviner: l'indulgence se tait où l'amour-propre peut se +donner le mérite de la pénétration. + +M. de Miralbe concluoit à suspendre l'exécution du testament de M. de +Saint-Alban, jusqu'au moment où les lois auroient fait justice des +crimes et des prétentions de la fille Adèle. Il ne doutoit pas que les +personnages respectables qui, trompés par ses fausses vertus, lui +avoient jusqu'à présent accordé leur protection, ne s'empressassent de +l'abandonner à ses propres ressources et à celles de ses complices. Les +personnages respectables étoient Florvel, son épouse, et M. de Nangis; +les complices étoient Henri et moi, mais moi sans être nommé: précaution +assez inutile, car je n'avois pas envie de garder l'anonyme. + +Jamais libelle ne surprit autant ceux contre lesquels il étoit dirigé, +et jamais aussi il n'inspira des sentimens plus unanimes contre son +auteur. Madame de Florvel y répondit pour son compte, en allant +aussitôt trouver Adèle au couvent où elle s'étoit retirée; et après lui +avoir donné communication du mémoire de son père, elle lui dit: «Nous +n'avons, mon amie, qu'un parti à prendre toutes deux: vous, de garder le +silence, et de confier à votre tuteur le soin de vous défendre; moi, de +vous offrir un asyle dans ma maison. Si vous restiez dans un cloître, on +croiroit que je vous ai jugée, et je rougirois que l'on pensât même que +je vous soupçonne.» + +Adèle connoissoit trop son père pour être scandalisée de se voir +désavouée par lui; elle l'auroit volontiers remercié de vouloir briser +les liens qui l'unissoient à lui, et l'auroit de plus secondé de tout +son pouvoir, si les atrocités répandues contre elle et contre M. Durmer +ne lui eussent fait un devoir de se défendre. Aussi trouvoit-elle fort +triste d'être obligée de plaider pour être fille de M. de Miralbe, +lorsque tous ses voeux tendoient à ne lui appartenir à aucun titre, et +plus fâcheux encore, s'il est possible, de se voir condamnée à la +célébrité, lorsque tous ses goûts ne lui faisoient envisager le bonheur +que dans le silence d'une douce médiocrité. Dans le premier moment, elle +ne sentit que le procédé de madame de Florvel et le plaisir de se +rapprocher de moi: aussi ne fit-elle aucune difficulté pour quitter le +couvent, et s'exposer aux regards avides du public. + +M. de Nangis étoit déconcerté; il prétendoit que la famille de Miralbe +n'étoit pas de race humaine: mais comme il y avoit dans le mémoire du +père vingt mensonges dont il lui étoit impossible de douter; comme il +avoit connu, estimé et chéri M. Durmer, et qu'on lui prouva sans peine +que son honneur étoit engagé à soutenir le titre de tuteur d'Adèle, +titre qu'il obtenoit pour la seconde fois, et qui annonçoit à tout le +monde l'opinion que deux hommes estimables sous des rapports différens +avoient eue de sa probité, il consentit à prêter son nom dans ce procès. +C'étoit tout ce qu'on attendoit de lui, et ce qu'il pouvoit offrir de +meilleur. + +Indépendamment de l'amitié qui unissoit Henri à sa soeur, il étoit trop +intéressé à l'exécution entière du testament de M. de Saint-Alban, et +trop avide de saisir l'occasion de combattre M. de Miralbe, pour la +laisser échapper. En quarante-huit heures, il fit imprimer une réponse +vraiment plaisante, sous le titre de _Critique du Roman de mon père_. +Sans discuter la vérité des faits, sans supposer même qu'on eût voulu +les donner pour authentiques, il se contenta d'examiner le mémoire de +M. de Miralbe comme un ouvrage littéraire purement d'imagination, et il +en fit ressortir les invraisemblances avec tant d'adresse, qu'il mit les +rieurs de son parti, en obtenant l'approbation de tous les gens de goût. + +Ce procès étoit véritablement de ceux que les tribunaux ne jugent +qu'après que l'opinion publique s'est prononcée. Il auroit été aussi +impossible de prouver qu'Adèle étoit née demoiselle de Miralbe, que +d'affirmer le contraire. Il ne s'agissoit que de savoir si ce titre +qu'elle avoit possédé de l'aveu de celui qui le lui disputoit, si ce +titre en vertu duquel elle avoit été esclave et victime d'un homme qui +trouvoit son intérêt à le lui donner, pouvoit lui être enlevé quand +l'intérêt de ce même homme étoit de l'en priver. Rien sans doute n'eût +été plus injuste; mais, je le répète, il falloit mettre toutes les voix +de notre côté: aussi, tandis que Henri attiroit vers nous ceux sur qui +l'esprit peut tout, je déchirai le voile dont son père avoit bien voulu +me couvrir; et la réponse personnelle que je fis à son libelle, devant +nécessairement contenir le détail de ma connoissance avec mademoiselle +de Miralbe, l'histoire de notre amour et de nos malheurs fut faite de +manière à ranger de notre bord les femmes et les jeunes gens, deux +classes qui, par la chaleur de leur approbation, servent toujours bien +le parti qu'elles appuient. + +Mais le mémoire imprimé sous le nom de M. de Nangis, en qualité de +tuteur de mademoiselle de Miralbe, étoit le plus important; et, sans les +réflexions de Henri, nous allions faire la plus grande de toutes les +sottises en approuvant celui qu'avoit travaillé un célèbre avocat. Il +citoit force lois en faveur d'Adèle: c'étoit sans doute l'espérance de +son père, qui se fût alors trouvé bien à son aise, puisqu'en opposant +citations à citations, il nous enfermoit dans un labyrinthe dont nous ne +fussions pas sortis. Henri traça le plan, exigea qu'on se tînt à +l'exposé simple des faits, et qu'on appuyât seulement sur trois points: + +1°. L'indignation avec laquelle les amis de sa soeur avoient vu les +prétentions que M. de Miralbe élevoit contre elle, et leur intention +bien prononcée d'unir leur cause à la sienne. + +2°. L'aveu qu'elle avoit fait à M. de Saint-Alban de son amour pour moi, +et l'approbation qu'il y avoit donnée; approbation qu'il étoit +impossible de nier, puisque la minute des articles dressés existoit +encore, et qu'on en donnoit copie certifiée par le notaire qui l'avoit +rédigée. Rien ne détruisoit plus complétement l'idée que M. de +Saint-Alban fût amoureux de sa nièce, et qu'on eût employé aucun moyen +pour le séduire. Comment, après cela, supposer que sa mort eût comblé +les voeux de ceux dont il alloit assurer le bonheur, de ceux qui +n'auroient plus rien à desirer s'il vivoit encore? + +3°. L'histoire du rendez-vous avec M. de Farfalette. + +Ce point étoit fort délicat à traiter. Je demandai à Adèle que l'on +ménageât une femme dont elle avoit à se plaindre bien cruellement, mais +que, par des raisons particulières, je souhaitois de ne pas voir +compromise. Adèle connoissoit mes motifs; elle les approuva, et donna à +son sexe un exemple qu'il devroit s'empresser d'imiter. Bien d'autres, à +sa place, eussent montré de la jalousie, ou tout au moins de l'humeur; +elle ne me témoigna que de l'estime. Elle n'ignoroit pas que je +détestois madame de Valmont; elle sentit cependant que ce n'étoit ni à +moi ni à celle qui se regardoit comme mon épouse, à la punir. On peut +haïr une femme que l'on a beaucoup aimée: jamais, et sous quelque +prétexte que ce soit, on ne doit se prêter à la perdre. M. de Nangis, +bien loin d'approuver ces ménagemens, ne les concevoit pas; il auroit +voulu qu'on se servît de la déclaration faite par la femme-de-chambre de +sa pupille, et la regardoit, avec raison, comme une assurance de +triomphe. + +Il ne fallut pas moins qu'il se contentât d'annoncer qu'il avoit la +certitude que ce rendez-vous étoit une intrigue abominable concertée par +des êtres qui avoient voulu perdre mademoiselle de Miralbe; qu'il ne les +nommoit pas par des raisons dont la délicatesse lui faisoit une loi; +mais que si l'intérêt de sa pupille l'exigeoit un jour, il les +accableroit d'une preuve qui les rendroit l'horreur de la société. + +Cette pièce nous servit bien plus que si elle avoit été imprimée. Qu'on +se rappelle que M. de Valmont étoit membre du parlement de Paris, que sa +place pouvoit lui donner une grande influence dans cette affaire par +lui-même et par ses sollicitations auprès de ses collègues. Henri trouva +moyen de l'enlever à M. de Miralbe, et d'unir irrésistiblement son +intérêt au nôtre. + +Muni de la déclaration de la femme-de-chambre de sa soeur, il alla +trouver madame de Valmont, la lui montra, en l'assurant qu'elle seroit +imprimée dans le mémoire de mademoiselle de Miralbe. Madame de Valmont +resta anéantie. + +«J'obtiendrai qu'on la supprime, lui dit Henri, à condition qu'avant +huit jours vous quitterez la maison de mon père, ainsi que votre époux, +dont il faut nous garantir non seulement la neutralité, mais encore les +services. N'objectez pas que vous ne pouvez déterminer sa volonté sans +vous compromettre; il est indispensable que M. de Valmont connoisse +cette pièce terrible contre vous, et que le soin de votre réputation +soit l'assurance de sa conduite à notre égard. Je ne sais pas et je ne +dois pas savoir les motifs de votre haine contre ma soeur: vous avouerez +seulement à votre époux que mon père vous a forcé la main, et +qu'ignorant les conséquences de cette action, encore plus les projets de +M. de Miralbe, vous fûtes aussi indignée qu'affligée quand vous vîtes le +piége dans lequel on vous avoit entraînée. Un mari pardonne bien des +choses quand son honneur n'est pas compromis; le vôtre ne peut douter +de l'impassibilité de vos principes. Vous sauver ou vous perdre, il n'y +a point à balancer.» + +Madame de Valmont le sentit; elle demanda, pour disposer l'esprit de son +époux, quelques jours, qui lui furent accordés. Le quatrième, elle fit +prier Henri de se trouver chez elle; M. de Valmont y étoit. Là, il fut +témoin de l'adresse avec laquelle on persuada à un époux ce qu'il devoit +croire, en éloignant ses réflexions de ce qu'il ne devoit pas +soupçonner; et Henri, malgré qu'il se vantât de bien connoître les +femmes, répétoit, en sortant de cet entretien, que plus on vivoit, plus +on apprenoit à douter de ses connoissances. Il promit à M. de Valmont +que cette pièce lui seroit remise, ou seroit imprimée le lendemain du +jugement: remise, si sa soeur étoit conservée dans ses droits; imprimée, +si elle étoit condamnée à y renoncer. + +Il exigea sans pitié que M. de Valmont quittât la maison de son père; il +avoit calculé l'effet que cette rupture produiroit dans le monde, et ne +s'étoit pas trompé. Effectivement, dès ce moment, la cause de M. de +Miralbe fut regardée avec beaucoup de défaveur. + +Adèle ne vengea la réputation de M. Durmer qu'en faisant imprimer dans +son mémoire la lettre que cet écrivain célèbre lui avoit adressée à ses +derniers momens. Lecteurs, vous la connoissez; prononcez: fut-elle +dictée par un homme capable de corrompre l'innocence? + + + + +CHAPITRE L. + +_Le 17 octobre._ + + +Rien ne dure aussi long-temps qu'un procès; bien des gens le savent par +expérience. Celui intenté contre Adèle reposoit sur des moyens si +extraordinaires, qu'il étoit impossible d'en prévoir l'issue. Sa +position d'ailleurs étoit fort désagréable. Devenue la femme du jour +sans le vouloir, ne pouvant fuir la société sans paroître se condamner, +n'osant s'y livrer dans la crainte d'affecter trop d'assurance; obligée +à des dépenses assez fortes sans fortune fixe, puisqu'elle ne possédoit +rien pour le présent, et que le même arrêt pouvoit lui ravir du même +coup les biens de sa mère et l'héritage de M. de Saint-Alban; +contractant des obligations pécuniaires avec ses amis, elle qui +redoutoit plus que personne ce genre de dépendance; sur-tout voyant à +jamais l'impossibilité de s'acquitter si elle étoit condamnée à renoncer +au titre de mademoiselle de Miralbe... ce fut au milieu de ces +inquiétudes que nous jurâmes de ne pas confier de nouveau aux événemens +le soin de notre bonheur, et de nous marier, au risque de tout ce qu'il +en pourroit arriver. + +La première fois que nous en parlâmes, M. de Nangis, Florvel, son +épouse, nos avocats, Henri même, s'écrièrent que cela étoit impossible, +que mademoiselle de Miralbe n'obtiendroit pas le consentement de son +père, qu'il ne répondroit pas si elle le lui demandoit pour la forme; et +que, ne pouvant s'en passer pour contracter sous le nom qu'il lui +disputoit, si elle se marioit sous celui d'Adèle seulement, elle +paraîtroit renoncer elle-même à tous ses droits. Nous n'ignorions point +la solidité de ces raisonnemens; mais plus ils s'opposoient à nos +desirs, plus nous étions décidés à n'en tenir aucun compte. M. de Nangis +alors annonça qu'il refuseroit son consentement; mais Adèle, sans +s'épouvanter de l'opposition qu'elle rencontroit, demanda du moins qu'on +voulût bien l'entendre. Voici les raisons qu'elle fit valoir. + +«On sait que je ne tiens pas à la fortune, et que s'il eût été en mon +pouvoir de servir M. de Miralbe dans le désir qu'il a de me méconnoître +pour sa fille, je l'aurois fait avec plaisir; il m'a placée dans la +nécessité de soutenir des droits que je ne desire point, et c'est le +seul tort qu'il m'est difficile de lui pardonner. + +«Je ne ferai entrer l'amour pour rien dans ma résolution; ce qui est +tout pour moi ne peut être une considération pour les autres: mais si je +perds mon procès, que deviendrai-je? Je ne serai plus cette Adèle dont +l'obscurité faisoit la sûreté et le bonheur; je ne serai qu'une +intrigante, perdue de réputation, sans appui, sans protecteur légal: et +le même homme qui m'a déjà si cruellement traitée lorsque son premier +devoir étoit de me défendre, ne se croira-t-il pas le droit de se +venger, quand tout se réunira pour me faire paroître coupable? L'arrêt +qui me privera du titre de sa fille, ne l'autorisera-t-il pas à me punir +de l'avoir porté? Qui me soutiendra contre lui? Personne. Mes amis +m'abandonneront en me plaignant, et je leur rendrai assez de justice +pour les plaindre moi-même de m'abandonner; je connois le monde, et je +sais qu'il est souvent dangereux à la vertu de protéger l'innocence, +quand les tribunaux et la voix publique l'ont condamnée. Quiconque +uniroit alors sa cause à la mienne, se perdroit sans me sauver. Voilà +peut-être l'avenir qui m'attend: un seul être peut m'y soustraire. Quand +les lois frapperoient sans pitié la solitaire Adèle, même en m'ôtant le +titre de Miralbe, elles respecteront l'épouse de M. de Montluc: quelque +injustice qui me soit réservée sous ce nom, il sera permis à mon époux +d'embrasser ma querelle, et l'on n'osera point m'en séparer. En +acceptant ma main dans l'état incertain où je flotte, Frédéric fait plus +que lorsqu'il m'épousoit n'étant que l'élève de M. Durmer: alors je ne +lui apportois pas de dot; aujourd'hui je n'en ai point non plus à lui +offrir, et je l'expose à tous les dangers inséparables de ma position, à +la douleur de voir sa compagne perdue dans ce qui est le plus cher à +tous les hommes, son honneur. Il brave tout pour moi, et il est le seul +avec lequel je puisse m'acquitter, puisque lui dans ma position, moi +dans la sienne, je ne balancerois point un instant à partager son sort. + +«Je n'ai parlé que de l'avenir effrayant qui m'est réservé si je perds +mon procès: vous connoissez tous M. de Miralbe; si je le gagne, je suis +sa fille, et je retombe en son pouvoir. Par l'impression que cette idée +fait sur vous, jugez de la terreur qu'elle m'inspire. Que je sois Adèle +condamnée, ou mademoiselle de Miralbe triomphante, je suis la plus +malheureuse des mortelles. Qui pourroit donc me blâmer de saisir +l'occasion de cesser d'être l'une et l'autre? Sera-ce le public? Eh +bien! puisque jusqu'à présent il est le premier juge auquel nous nous +sommes adressés, rien ne m'empêchera de justifier cette démarche devant +lui. Ma position est si nouvelle, qu'on ne peut me juger par les règles +ordinaires de la vie; et qui attribueroit ma résolution à l'amour se +tromperoit, puisqu'il est vrai qu'un homme en état de me soustraire à M. +de Miralbe, quels que fussent d'ailleurs son nom, son âge et son +caractère, deviendroit mon époux, si celui que j'aime n'étoit pas assez +généreux pour me presser de lui donner ma main. Je sens moi-même la +force des objections que l'on m'a faites: si l'on me prouve qu'elles +l'emportent sur les raisons qui me déterminent, je suis prête à céder et +à me sacrifier à la prudence de mes amis; mais s'ils tremblent de se la +reprocher un jour, qu'ils me sauvent de la mort, et eux d'un cruel +repentir.» + +Il étoit difficile de résister à un pareil discours: aussi ceux qui +s'étoient récriés le plus vivement contre l'idée d'un mariage dans les +circonstances où nous nous trouvions, convinrent que toutes les +considérations devoient céder devant les craintes d'Adèle, craintes trop +naturelles et si fortement justifiées par le passé. Après bien des +consultations, on s'arrêta au parti de tout conduire dans le silence +jusqu'après la célébration. Les bans indispensables furent publiés de +grand matin; les autres furent achetés. Pour ne point avertir M. de +Miralbe, qui ne pouvoit donner son consentement ni le refuser, puisqu'il +nioit sa qualité de père, mademoiselle de Miralbe ne prit que le nom +d'Adèle; mais, dans le contrat qui fut dressé, les hommes de loi lui +firent faire toutes les protestations et réserves nécessaires au +maintien de ses droits. La nuit du 17 octobre 17.. nous fûmes mariés; M. +de Nangis et madame de Florvel servant de père et de mère à Adèle, M. +et madame de Montluc représentant de même de mon côté; Henri de Miralbe, +Florvel, M. de Farfalette et Philippe, à titre de témoins. + +Jour mémorable pour moi, tu comblas tous mes desirs! Que m'importoit +alors la fortune, l'instabilité des lois, les complots des méchans, les +événemens dont les hommes disposent? que m'importoit ce bourdonnement +qu'on appelle opinion publique? Mes voeux, mes pensées, tout mon être +enfin n'existoit que dans mon amour. Nous étions l'un à l'autre, et je +sentois qu'aucune puissance humaine ne parviendroit à briser des liens +si chers à nos coeurs. Combien de fois, depuis cette époque, les années, +en ramenant le 17 octobre, nous ont-ils trouvés remplis de +reconnoissance pour lui! c'est encore, et pour toute notre vie, la fête +de l'amour, du bonheur et de l'amitié; c'est le moment de la confiance. +Le 17 octobre nous ne sommes à personne; et la vieillesse nous atteindra +que nous trouverons encore cette journée trop courte pour parler des +plaisirs que nous lui dûmes, et de tous ceux qui les ont suivis. + +C'est le 17 octobre que je termine l'histoire de ma vie: lecteurs, vous +me permettrez d'être bref; cette journée ne m'appartient pas. + +Après dix-huit mois employés à voir beaucoup de monde pour soutenir et +augmenter le nombre de nos partisans, après quantité de mémoires, de +répliques, de sollicitations, d'espérances et de craintes, le procès de +mon épouse fut jugé. Elle le gagna. Nous devînmes très-riches sans +l'avoir desiré: aussi notre bonheur fut-il plus fort que les faveurs de +la fortune; il lui résista. + +M. de Miralbe s'enfuit dans une de ses terres au fond du Dauphiné; et +là, sans jamais vouloir personnellement reconnoître Adèle pour sa fille, +il offrit de lui rendre compte des biens de madame de Miralbe. Mon +épouse lui répondit qu'elle n'avoit point été guidée par l'intérêt dans +les démarches qu'elle s'étoit vue contrainte de faire contre lui; +qu'elle le prioit de dicter lui-même les arrangemens qui convenoient le +mieux à l'état de ses affaires, lui promettant pour elle et pour moi de +signer aveuglément tout ce qui s'accorderoit avec ses desirs. Loin +d'être touché de notre procédé, il se disposoit à engager la plus grande +partie de ses biens pour s'acquitter avec nous, quand la mort qu'il +portoit dans son sein depuis l'arrêt qui l'avoit condamné, le délivra de +la honte, des regrets, et peut-être des remords qui le poursuivoient. + +Libres de tous soins, nous allâmes passer le temps de notre deuil à +Téligny, où nous reconduisîmes M. et madame de Montluc, qui soupiroient +à Paris après les plaisirs tranquilles de la vie champêtre. + +Depuis nous leur consacrâmes chaque année la saison où le séjour de la +ville est le moins supportable. Nous conservâmes nos amis: leur présence +nous étoit chère à bien des titres; elle nous rappeloit les services que +nous en avions reçus, et toutes les époques de notre amour: le souvenir +des peines passées est pour les amans une jouissance de plus et un motif +de s'aimer davantage. + +Philippe ne nous quitte point; il trouve la récompense des sacrifices +qu'il a faits pour moi dans l'attachement de mon épouse autant que dans +le mien. Il est plus aimable que jamais, et cultive en cachette le goût +qu'il a toujours eu pour l'étude. Sans avoir la manie du bel esprit, il +jette volontiers ses pensées sur le papier. Je lui proposois un jour de +se faire imprimer. «Non vraiment, me répondit-il; je craindrois de +trahir les secrets de l'humanité: quand on connoît les hommes, on sent +le besoin de les cacher.» + +FIN. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Frédéric, by Joseph Fiévée + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FRÉDÉRIC *** + +***** This file should be named 20886-8.txt or 20886-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/0/8/8/20886/ + +Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at DP Europe +(http://dp.rastko.net) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/20886-8.zip b/20886-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..835541c --- /dev/null +++ b/20886-8.zip diff --git a/20886-h.zip b/20886-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c2369ee --- /dev/null +++ b/20886-h.zip diff --git a/20886-h/20886-h.htm b/20886-h/20886-h.htm new file mode 100644 index 0000000..17744ae --- /dev/null +++ b/20886-h/20886-h.htm @@ -0,0 +1,10438 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Frédéric, par J.F.. + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 2%; + } + p.image {text-indent: 0%; + text-align: center; + margin-top: 3em; + margin-bottom: 3em; + } + h1,h2,h3 { + text-align: center; + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + background:#fdfdfd; + color:black; + font-family: "Times New Roman", serif; + font-size: large; + } + a:link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {background-color: #ffffff; color: red; text-decoration:underline; } + .smcap {font-variant: small-caps; + font-family: "Times New Roman", serif; + font-size: large; + } + img {border: none;} + sup {font-size: 55%;} + .c {text-align: center; + text-indent: 0%; + } + .smcap {font-variant: small-caps;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Frédéric, by Joseph Fiévée + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Frédéric + +Author: Joseph Fiévée + +Release Date: March 23, 2007 [EBook #20886] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FRÉDÉRIC *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at DP Europe +(http://dp.rastko.net) + + + + + + +</pre> + + +<table summary="note" border="0" cellpadding="10" style="background-color: #ccccff;"> + <tr> + <td valign="top"> + Note du transcripteur: l'orthographie de l'original est conservée.</td> + </tr> +</table> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<h1>FRÉDÉRIC,</h1> + +<h2>P<span class="smcap">ar</span> J.F.</h2> + +<h2>Auteur de <i>la Dot de Suzette</i>.</h2> + +<h2>TOME PREMIER.</h2> + +<p class="image"><img src="images/001.png" alt="image" /></p> + +<h2>À PARIS,</h2> + +<p class="c">Chez P. <span class="smcap">Plassan</span>, imprimeur-libraire,<br /> +rue du Cimetière-André-des-Arcs, n° +10.</p> + +<p class="smcap c">l'an vii de la république.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<p><a name="toc" id="toc"></a></p> +<table summary="toc" cellspacing="0" cellpadding="5"> +<tr><td colspan="3" align="center"> +<a href="#PREFACE"><b>PRÉFACE.</b></a><br /></td></tr> +<tr><td><a href="#FREDERIC1"><b>Tome I<sup>er</sup></b></a><br /> +</td><td><a href="#FREDERIC2"><b>Tome Second</b></a><br /> +</td><td><a href="#FREDERIC3"><b>Tome Troisième</b></a><br /></td></tr> +<tr><td valign="top"><a href="#CHAPITRE_I"><b>CHAPITRE I</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_II"><b>CHAPITRE II.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_III"><b>CHAPITRE III.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IV"><b>CHAPITRE IV.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_V"><b>CHAPITRE V.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VI"><b>CHAPITRE VI.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VII"><b>CHAPITRE VII</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VIII"><b>CHAPITRE VIII.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IX"><b>CHAPITRE IX</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_X"><b>CHAPITRE X.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XI"><b>CHAPITRE XI.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XII"><b>CHAPITRE XII.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XIII"><b>CHAPITRE XIII.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XIV"><b>CHAPITRE XIV.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XV"><b>CHAPITRE XV.</b></a><br /> +</td><td valign="top"><a href="#CHAPITRE_XVI"><b>CHAPITRE XVI.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XVII"><b>CHAPITRE XVII</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XVIII"><b>CHAPITRE XVIII.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XIX"><b>CHAPITRE XIX.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XX"><b>CHAPITRE XX.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XXI"><b>CHAPITRE XXI.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XXII"><b>CHAPITRE XXII.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XXIII"><b>CHAPITRE XXIII.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XXIV"><b>CHAPITRE XXIV.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XXV"><b>CHAPITRE XXV.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XXVI"><b>CHAPITRE XXVI.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XXVII"><b>CHAPITRE XXVII.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XXVIII"><b>CHAPITRE XXVIII.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XXIX"><b>CHAPITRE XXIX.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XXX"><b>CHAPITRE XXX.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XXXI"><b>CHAPITRE XXXI.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XXXII"><b>CHAPITRE XXXII.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XXXIII"><b>CHAPITRE XXXIII.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XXXIV"><b>CHAPITRE XXXIV.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XXXV"><b>CHAPITRE XXXV.</b></a><br /> +</td><td valign="top"><a href="#CHAPITRE_XXXVI"><b>CHAPITRE XXXVI.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XXXVII"><b>CHAPITRE XXXVII.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XXXVIII"><b>CHAPITRE XXXVIII.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XXXIX"><b>CHAPITRE XXXIX.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XL"><b>CHAPITRE XL.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XLI"><b>CHAPITRE XLI.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XLII"><b>CHAPITRE XLII</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XLIII"><b>CHAPITRE XLIII.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XLIV"><b>CHAPITRE XLIV.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XLV"><b>CHAPITRE XLV.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XLVI"><b>CHAPITRE XLVI.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XLVII"><b>CHAPITRE XLVII.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XLVIII"><b>CHAPITRE XLVIII.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XLIX"><b>CHAPITRE XLIX.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_L"><b>CHAPITRE L.</b></a><br /></td></tr> +</table> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRÉFACE.</h2> + +<p>Comme auteur, je devrois remercier le public de la faveur avec laquelle +il a accueilli mon roman de <i>la Dot de Suzette</i>; comme François, j'aime +mieux lui faire compliment d'avoir trouvé du mérite à un ouvrage aussi +simple: cela peut encourager les bons écrivains, en leur prouvant que le +goût n'est pas entièrement perdu.</p> + +<p>Vivant retiré loin de Paris, j'ai appris par les journaux qu'un poète +avoit mis <i>Suzette</i> au théâtre. Si elle y a conservé sa décence et sa +sensibilité, il faut convenir que son caractère est à toute épreuve.</p> + +<p>Une lettre particulière m'a assuré que les femmes du jour avoient voulu +un moment ressembler à <i>Suzette</i>, et qu'elles avoient donné son nom à +des robes charmantes. La grace de <i>Suzette</i> ne s'imite pas. Heureuses +celles à qui la nature a accordé une beauté égale à la sienne! plus +heureuses celles qui sentiront que la figure s'embellit de toutes les +qualités du cœur et des talens de l'esprit!</p> + +<p>Depuis long-temps les Françoises ont oublié qu'elles remplissoient dans +notre patrie un ministère d'autant plus sacré, que l'homme le plus froid +eût rougi d'en méconnoître la puissance; il leur accordoit par pudeur ce +que tous les êtres sensibles leur accordent par besoin. Qu'est-il +résulté de cet oubli? Que les femmes ont été traitées comme les hommes, +à l'époque où les hommes l'étoient eux-mêmes comme des bêtes féroces. +Femmes, reprenez votre empire, et il n'y aura plus de crimes.</p> + +<p>La facilité du plaisir en ôte l'idéal; la difficulté de le saisir fait +naître les passions. C'est par les passions que votre sexe règne; c'est +par elles que le nôtre s'agrandit. Toute ambition dans laquelle vous +n'êtes pour rien vous anéantit, et laisse dans notre cœur une sécheresse +qui dégénère facilement en cruauté. Pourquoi ne voulez-vous plus +inspirer de passions?</p> + +<p>Pour connoître les dons que vous ayez reçus de la nature, vous ne +consultez que votre miroir, et, contentes de la découverte, trop +pressées de nous en faire part, à peine un voile léger cache-t-il à +l'indifférent ce qui ne doit être que la récompense de l'être le plus +épris. Vous brisez le charme en éteignant l'imagination: le désir a des +bornes, l'imagination n'en a point. Soyez décentes par coquetterie; +l'hypocrisie des mœurs tourne à la fois au profit de l'amour et de +l'ordre.</p> + +<p>Mais la décence dans les habits est peu de chose si l'on n'y joint +celle des discours. Vos conversations sont insipides pour les gens +d'esprit, désespérantes pour les ames aimantes. N'est-il pas humiliant +de ne plaire qu'aux sots et aux libertins? Se mettre à leur niveau, +c'est dégrader la beauté.</p> + +<p>J'ignore si la nature vous a donné un caractère différent du nôtre; je +ne jette pas mes pensées si loin: mais je sais que, dans tous les pays, +nos devoirs n'étant pas les mêmes, il en résulte des nuances frappantes +entre la manière d'être d'une femme et celle d'un homme. Quand ces +nuances disparoissent, hommes et femmes ont également perdu leur mérite; +il n'y a plus ni dignité, ni grace, ni fierté, ni douceur, ni amour, ni +bonheur: nous ressemblons tous à des pièces de monnoie dont l'empreinte +est effacée.</p> + +<p>Ces nuances sont d'autant plus fortes, que tout le monde les sent, et +que personne ne peut les définir. En écrivant <i>la Dot de Suzette</i>, je +faisois parler une femme, et l'on a cru généralement le roman écrit par +une femme. Pas une pensée forte, si naturellement elle ne naît d'une +sensation vive; des caractères esquissés plutôt qu'approfondis, de la +douceur dans les plaintes, de la simplicité dans les discours, de la +sensibilité jusque dans le courage. Femmes, voilà votre cachet: en me +servant de votre main pour l'apposer sur mon ouvrage, il eût été trop +mal-adroit de ne pas réussir.</p> + +<p>Mais si le roman portoit vos couleurs, la préface trahissoit mon secret: +personne n'a pu s'y méprendre; un homme l'avoit écrite. Ce contraste en +dit plus qu'une grave discussion. Le rédacteur du <i>Journal de Paris</i>, +dans l'analyse obligeante qu'il a faite de cet ouvrage, a parfaitement +marqué cette différence, et il est le premier qui, malgré l'opinion +reçue, ait assuré que <i>la Dot de Suzette</i>, n'étoit point d'une femme.</p> + +<p>Cependant on a osé imprimer le nom prétendu de l'auteur, et ce nom s'est +trouvé être celui d'une femme qui a trop d'esprit à elle appartenant +pour consentir à se parer du peu qui ne lui appartient pas. Persuadé +qu'elle n'est pour rien dans cette supposition, j'aurois gardé le +silence si le libraire, qui (sans doute à son insu) lui a donné le titre +d'auteur de <i>la Dot de Suzette</i>, ne répandoit le bruit que le manuscrit +de ce roman m'a été confié par elle, que j'ai abusé de ce dépôt, qu'il +est certain que je n'oserai réclamer contre celle qui a été de tout +temps la protectrice de ma famille, et qui m'a rendu personnellement les +services les plus signalés. Or il est indubitable que cette personne +m'est inconnue, que le hasard ne nous a pas rassemblés seulement une +fois, que ma famille lui est aussi étrangère que moi, que jamais je n'ai +reçu de services signalés de qui que ce soit, et que je suis, par mon +caractère, au-dessus de la protection, même d'une femme. Il est +désagréable d'avoir à réfuter des absurdités pareilles; mais on le doit +quand une absurdité entraîne l'accusation d'abus de confiance, +d'ingratitude et de sottise. Certes il n'en est pas de plus grande que +celle de prétendre à l'esprit qu'on n'a pas.</p> + +<p>Je reviens à ma préface.</p> + +<p>L'idée généralement reçue qu'un homme se peint dans ses écrits est une +erreur accréditée par les écrivains médiocres. On entend dire par-tout: +L'auteur de tel ou tel ouvrage doit avoir une ame bien sensible. Aussi +voyons-nous dans les romans nouveaux des voleurs qui ne manquent pas de +probité, des assassins qui sont philanthropes, et des scélérats qui +versent des larmes de sensibilité. On brise tous les caractères pour +faire ressortir le sien: on croit donner la mesure de son cœur, on ne +donne que celle de son talent; et presque toujours la mesure est petite.</p> + +<p>Un romancier et un auteur dramatique sont des peintres: ce n'est pas ce +qu'ils sentent qu'ils doivent exprimer; c'est ce qui existe. Molière a +peint le Tartufe: il n'en a pas pris le modèle en lui, non plus que +l'original du Misanthrope; et il seroit aussi ridicule de chercher le +caractère de Molière dans ses ouvrages, que d'exiger qu'un peintre +habillât les Romains à la françoise, parce que cet habit est le sien, ou +qu'il se revêtît d'une cuirasse, parce qu'il vient de dessiner un +guerrier.</p> + +<p>Je ne conçois pas comment J. J. Rousseau a pu s'applaudir, à la fin de +sa <i>Nouvelle Héloïse</i>, de n'avoir pas eu à <i>imaginer</i>, à <i>composer</i> le +personnage d'un scélérat, <i>à se mettre à sa place pour le représenter</i>.</p> + +<p>À moins que ce ne soit par la raison toute simple qu'on n'<i>imagine</i> ni +ne <i>compose</i> un personnage, et que quand on veut le représenter, <i>on ne +se met pas à sa place</i>; on le pose devant soi, et on le peint. Lorsque +Vernet dessinoit une tempête, il ne se mettoit pas plus à sa place +qu'Isabey ne se met à la mienne quand il fait mon portrait.</p> + +<p>Rousseau ajoute:</p> + +<p>«Je plains beaucoup les auteurs de tant de tragédies pleines d'horreurs, +lesquels passent leur vie à faire agir et parler des gens qu'on ne peut +écouter, ni voir, ni souffrir. Il me semble qu'on doit gémir d'être +<i>condamné</i> à un travail si <i>cruel</i>.»</p> + +<p>Il est difficile de raisonner moins juste: et quand Rousseau remercie +Dieu de ne pas lui avoir donné les talens et le beau génie de ces +auteurs-là, il fait une action de grâces bien à pure perte; car s'il +avoit eu leur genre de génie, il auroit su qu'ils n'étoient pas +<i>condamnés</i> à l'exercer, et que leur travail n'avoit rien de <i>cruel</i>.</p> + +<p>Corneille, sortant de peindre Cléopatre ne méditant que meurtres et +empoisonnemens, n'a certes jamais pensé à empoisonner ses enfans; et +Rousseau mettoit les siens aux Enfans-Trouvés, consentoit à toujours +ignorer leur destinée, ce qui est cent fois pire que la mort, le jour +même peut-être où il peignoit avec tant d'onction l'aimable Julie de +Volmar au milieu de sa famille naissante.</p> + +<p>Après cela, jugez l'ame des auteurs par leurs ouvrages.</p> + +<p>Mais allons plus loin, et cherchons la sensation que doit éprouver un +auteur en travaillant. Je soutiens qu'on peut bâiller en peignant des +caractères honnêtes, frapper du pied en faisant l'apologie de la +patience, sourire à l'attitude d'un sot, et se réjouir en saisissant la +figure d'un scélérat. Le plaisir n'est dans l'ouvrage, tant qu'on +travaille, qu'autant que l'exécution répond à nos desirs.</p> + +<p>Aussi suis-je persuadé que plus un auteur est médiocre, plus il doit +avoir de jouissances en écrivant, puisque loin de trouver des +difficultés, il ne les soupçonne même pas. Il y a dans beaucoup +d'ouvrages une bonhommie d'orgueil et de nullité qui m'empêchera toute +ma vie de m'ériger en critique: j'y applaudirais même de bon cœur si la +plupart de ces écrivains-là n'avoient la manie de mettre les mots +<i>morale</i> et <i>vertu</i> dans les circonstances les plus déplacées; ce qui a +l'inconvénient terrible de donner aux lecteurs plus médiocres qu'eux, +un jugement faux et des principes incertains. Si le public vouloit +perdre l'habitude de juger la moralité d'un écrivain par ses ouvrages, +cela nous débarrasseroit peut-être des phrases à contre-sens sur la +sensibilité, et d'apologies bien dangereuses de la morale et de la +vertu.</p> + +<p>Dans <i>Suzette</i>, j'ai voulu faire un essai sur une partie des mœurs +actuelles; dans <i>Frédéric</i>, j'ai peint des caractères qui existoient +avant la révolution. C'est pour ne jamais me donner le droit d'applaudir +ou de blâmer que je fais parler mes personnages eux-mêmes. À mesure +qu'ils entrent sur la scène, ils ne m'appartiennent plus, et leurs +discours, leurs actions, ne sont que la conséquence nécessaire de leur +situation, de leurs passions, de leur caractère: moi, je l'affirme, je +n'y suis pour rien; et quoiqu'il y en ait de fort aimables, que tous +aient de l'esprit, plusieurs même quelque chose de plus que ce mot ne +signifie, il n'en est pas un seul qui parle ou pense comme moi, pas un +seul à qui je désirasse ressembler.</p> + +<p>On trouvera hardi d'avoir osé rassembler dans le même cadre tant de +personnages annoncés pour avoir beaucoup de talens. Il faut s'en croire +soi-même, m'objectera-t-on, pour prétendre leur faire soutenir la +réputation que vous leur donnez. Pas tant. Les gens d'un vrai mérite +sont simples, et ne font jamais de longs discours: quand ils sont agités +par des passions, ils rentrent à peu près dans la classe des autres +hommes; quand ils réfléchissent, c'est différent, ils s'élèvent. Eh +bien! je ne crois pas en avoir placé un au-dessous de l'idée qu'on a dû +s'en former.</p> + +<p>Je craindrois plutôt d'avoir accordé trop que trop peu, sur-tout à mon +personnage favori, <i>Adèle</i>: aussi le lecteur instruit s'appercevra-t-il +que j'ai eu soin de lui donner une caution pour les pensées qui sont +au-dessus de son sexe. J'aimois à l'embellir et à lui conserver sa +modestie: il est si aimable de parer une jolie femme!</p> + +<p>Si ma prévention pour elle ne m'aveugloit pas, je lui reprocherois de +n'avoir point assez médité ce dernier conseil de son instituteur: +<i>Méfiez-vous de votre cœur, et n'osez pas tout ce qu'osera votre +esprit.</i></p> + +<p>Pour son cœur, elle ne pouvoit mieux le placer, et j'aurois tort de me +plaindre. Pour son esprit, elle en abuse dans ce sens, qu'elle ne +résiste pas à l'amour-propre d'avoir raison contre son père; et +quoiqu'elle ait mille motifs de se défier de lui, elle met trop de +finesse dans sa conduite. La finesse est la première tentation d'une +femme spirituelle; Adèle devoit y succomber.</p> + +<p>C'est parce que je peignois des caractères et des événemens possibles +avant 1789, que j'ai donné à tous mes personnages de l'esprit, de +l'esprit, et encore de l'esprit. Nous en étions si pleins alors, que +tout ce qui n'étoit pas notre esprit n'étoit rien. Les uns sont +philosophes, les autres anti philosophes, quelques uns athées, d'autres +religieux par raisonnement, presque tous auteurs; c'étoit déjà la mode. +On pouvoit mourir sans faire son testament, mais non avant d'avoir +composé un petit ouvrage, ne fût ce qu'une satyre contre son père; et +c'est, je pense ce qui arrive à l'un de mes acteurs.</p> + +<p>Qui que ce soit ne s'est reconnu dans <i>Suzette</i>; j'en étois sûr +d'avance. Les gens d'une pénétration bien fine y ont reconnu tout le +monde; je l'aurois juré également. Autant en sera <i>Frédéric</i>.</p> + +<p>Si l'on veut connoître ma pensée sur les deux ouvrages, la voici. +<i>Suzette</i> plaira à plus de personnes, et <i>Frédéric</i>, davantage à ceux +qui savent bien lire. Le succès de <i>Suzette</i> a de beaucoup passé mon +espérance; cependant je crains qu'en vieillissant elle ne se perde dans +l'abîme qui engloutit quatre-vingt-dix-neuf romans sur cent. <i>Frédéric</i> +n'y tombera pas; du moins je l'espère.</p> + +<p>Ne pouvant revoir moi-même les épreuves, s'il s'est glissé dans mon +manuscrit, ou s'il se glisse à l'impression quelques fautes un peu +lourdes, je prie qu'on ne me les attribue pas. Pour celles qui dénotent +un auteur qui n'aime ni à travailler, ni à polir, ni à corriger, je m'en +charge: il faut être juste.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="FREDERIC1" id="FREDERIC1"></a>FRÉDÉRIC, TOME PREMIER.</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a><a href="#toc">CHAPITRE I<sup>er</sup>.</a></h2> + +<h3><i>Mon éducation.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">C'étoit</span> un bien excellent homme que le curé de Mareil; mais de tous les +hommes excellens par les qualités du cœur, c'étoit le moins propre à +diriger une éducation. Ce fut cependant à lui que la mienne fut confiée. +En accuserai-je mes parens? Pour cela, il faudrait les connoître. Tout +ce que je peux affirmer, c'est que je fus nourri à Mareil chez des +paysans aisés, et qu'à l'âge de six ans j'allai demeurer dans la maison +du curé de ce village. Il me seroit impossible d'énumérer toutes les +connaissances que j'acquis avec lui.</p> + +<p>Le curé de Mareil n'étoit pas contrariant, mais il n'étoit jamais de +l'avis de personne; et comme il restoit rarement plusieurs jours du +sien, on peut dire à cet égard qu'il traitoit les autres comme lui-même. +Il parloit facilement et avec grâce; la discussion l'animoit, et donnoit +à son esprit une vigueur qui l'abandonnoit quand il étoit livré à ses +propres réflexions. Comme il avoit la manie de réduire tout en systêmes, +qu'il n'y a point de systême qui n'ait un côté faux, et que la foiblesse +de son caractère ne lui permettoit pas de soutenir ce qu'il ne croyoit +plus, ou de croire long-temps ce sur quoi il réfléchissoit souvent, il +étoit entêté sans avoir d'obstination, inconséquent sans cesser de +raisonner juste, très-instruit sans avoir une idée suivie, et toujours +en état de persuader les autres sans pouvoir se convaincre lui-même.</p> + +<p>Il mettoit beaucoup d'importance à faire de moi un homme. Il ne lisoit, +ne parloit, ne méditoit que sur l'éducation, et jamais nous ne suivîmes +plus de quinze jours la même méthode. Tantôt il me traitoit avec +beaucoup de pédantisme, ne me permettoit pas la moindre réplique; tantôt +c'étoit un ami instruisant un ami: il exigeoit que je lui fisse part de +mes réflexions, assurant qu'il falloit seulement guider la jeunesse. +Quand il étoit partisan des langues mortes, je devois pâlir sur les +auteurs anciens: mais si son goût pour l'antiquité s'évanouissoit, il me +jetoit dans les langues étrangères, préférant aujourd'hui l'italien, +parce qu'il est plus facile; demain l'anglois, parce que la littérature +et la politique m'offriroient un jour plus d'instruction; et la semaine +suivante il ne vouloit que de l'allemand: car une langue mère, +disoit-il, me donneroit aisément la clef de toutes les autres. Bientôt +les livres étoient abandonnés; et, comme l'Émile de Jean-Jacques, je +n'avois plus pour précepteur que le charron du village.</p> + +<p>Tant qu'il n'avoit fait que changer de méthode, je m'étois prêté sans +répugnance à tous ses caprices; j'en avois même si bien pris l'habitude, +que je calculois assez juste le jour où je pouvois me dispenser +d'apprendre mes leçons, certain que le lendemain il n'en seroit plus +question: mais quand je me vis apprenti charron, il me fut impossible de +ne pas ressentir le plus vif chagrin.</p> + +<p>«Monsieur le curé, lui dis-je, je suis donc abandonné de tout le monde! +Je n'ai pas de parens qui veillent sur moi, je le sais; mais jusqu'à ce +jour j'avois été élevé de manière à croire que j'avois quelque ami qui +s'intéressoit à mon sort. N'ai-je plus d'autre ressource que d'apprendre +un métier?»</p> + +<p>«Vous êtes un enfant, me répondit-il; il ne faut pas vous affliger. Vos +amis ne vous ont point abandonné, puisque je reçois toujours le prix de +votre pension. Quand vous n'auriez que moi, tant que je vivrai, rien ne +vous manquera. Mais, mon cher Frédéric, que sont les arts, les sciences, +dans mille circonstances de la vie? Des consolateurs, vous dira-t-on. +Raisonnement futile! Rien ne console d'être à charge aux autres, et de +ne pouvoir satisfaire à ses besoins. Cela ne vous arrivera pas, je +l'espère; mais il faut se mettre en garde contre les événemens. +D'ailleurs, en vivant avec les artisans, vous apprendrez à les plaindre, +à les estimer; et si la fortune vous sourit un jour, vous ne mépriserez +pas ceux que vous aurez été à même d'apprécier: vous serez leur ami, +leur protecteur.»</p> + +<p>Rassuré sur la crainte d'être abandonné, je ne vis plus dans ce nouveau +système qu'un moyen de vivre plus en liberté. J'allois exactement chez +mon précepteur le charron; et je profitai si bien de ses leçons, qu'au +bout de quinze jours je jurois, je fumois, et je buvois sur-tout de +manière à faire honte à M. le curé: aussi cessa-t-il de vouloir me +transformer en artisan, et il recommença à m'accabler de volumes. Mais +j'avois pris l'habitude de ne m'appliquer l'esprit à rien; au milieu des +leçons de mon cher Mentor, je ne pensois qu'aux chants joyeux et +gaillards dont ma mémoire s'étoit garnie. Il s'emportoit: mais le maudit +couplet de chanson me revenoit sans cesse; et tandis qu'il me faisoit +les exhortations les plus pathétiques, je fredonnois intérieurement +quelques refrains dans lesquels les curés jouoient le plus grand rôle; +c'étoient ceux-là que j'avois appris avec le plus de facilité. Ajoutez +que mon goût pour le charronnage étoit tel, qu'il n'y avoit plus un +meuble dans le presbytère auquel je n'eusse fait quelque entaille. À +défaut d'outils, pendant mes leçons, je me servois de mon canif pour +charpenter la table sur laquelle j'écrivois. Mon curé perdoit patience; +moi j'avois perdu avec le charron ce respect qui, chez les enfans, est +le plus sûr garant de la soumission.</p> + +<p>Le pauvre curé de Mareil ne savoit plus que faire: non que les systêmes +lui manquassent; mais il ne trouvoit plus en moi cette bonne volonté qui +me les faisoit adopter avec la même chaleur qu'il les concevoit. Occupé +de notre situation respective, je l'entendis un jour causer ainsi avec +un de ses confrères, pour lequel il avoit la plus grande estime; +c'étoit le respectable curé d'Orville, homme bien rare, puisqu'il +soumettoit sa conduite, et même ses opinions, à ses devoirs.</p> + +<p>«Eh bien! vous savez ce qui m'arrive avec le jeune Frédéric? Mes +ressources sont épuisées. J'ai voulu suivre les conseils de Rousseau; je +l'ai perdu.»</p> + +<p>«—Je le crois sans peine.»</p> + +<p>«—Son systême est pourtant bien beau, bien séduisant!»</p> + +<p>«—Oui, sur le papier: mais c'est un systême; et il n'y en a pas de bon, +parce qu'il n'en est pas un seul qui puisse convenir à deux sujets +différens, ni auquel celui même qui l'a conçu veuille s'astreindre +rigoureusement dans la pratique.»</p> + +<p>«—Eh! mon ami, si l'on ne se fait pas un système, ou si l'on n'en +adopte pas un, comment se conduira-t-on?»</p> + +<p>«—Par l'habitude, si l'on n'est qu'un sot; par l'habitude encore, si +l'on a de l'esprit. La France peut-elle se plaindre de ne pas compter +des grands hommes dans tous les genres, autant et plus que tout autre +pays? Ou l'éducation qu'ils ont reçue y a contribué, ou elle n'y a pas +contribué; dans l'un ou l'autre cas, il faudroit encore en revenir à +l'habitude.»</p> + +<p>«—Ainsi, d'après votre systême...»</p> + +<p>«—Moi, mon ami, je n'ai pas de système.»</p> + +<p>«—Eh bien! d'après votre opinion, il faudroit faire aujourd'hui comme +on faisoit il y a mille ans, et les conceptions de nos plus grands +génies seroient perdues pour nous et pour la postérité.»</p> + +<p>«—Voilà ce qui vous trompe; le temps seul suffirait pour changer les +institutions des hommes. Une nation entière n'adopte pas un systême, et +cependant il arrive que, sans efforts, sans qu'on s'en apperçoive, ce +qu'il y a de bon, d'utile, de possible dans tous les systêmes, se lie +bientôt à celui qui est établi. Voilà ce que j'appelle l'habitude, ce +qu'il faut sans cesse consulter; et le plus grand talent d'un +instituteur est, en ne s'en écartant pas, de l'adapter au génie +particulier de son élève: encore ne doit-il l'essayer qu'avec beaucoup +de prudence.»</p> + +<p>«—Vous disiez cependant tout-à-l'heure qu'il est rare que la même +éducation convienne également à deux individus; et, avec votre habitude +routinière, vous nous réduisez à une seule pour tous.»</p> + +<p>«—Oui, parce qu'étant établie, ayant pour elle l'expérience et +l'assentiment général, elle sauve de toute responsabilité celui qui l'a +consultée; au lieu qu'après avoir suivi ses idées particulières, ce que +vous appelez son systême, s'il ne réussit pas, il a de véritables +reproches à se faire. Connoissez-vous beaucoup d'hommes assez constans +dans leurs opinions pour oser, sans crainte de regrets, les faire +adopter aux autres?»</p> + +<p>«—Moi, s'écria le curé de Mareil, je....» et il s'arrêta. Puis, après +un instant de silence, il poursuivit: «Tenez, vous me prenez dans un +moment où je suis hors d'état de soutenir une discussion; mes idées sont +troublées par l'indocilité de Frédéric. Dites-moi, si tous étiez à ma +place, quel parti prendriez-vous maintenant?»</p> + +<p>«—Celui de la plus grande sévérité; ce n'est que par elle que vous +vaincrez la dissipation qui s'est emparée de lui. Mon ami, l'enfance a +besoin d'être domptée; et comme on ne peut pas, sans être fou, lui +supposer assez d'instruction acquise pour sentir la nécessité de +s'instruire, il faut bien la forcer à vouloir ce que sa volonté libre +ne lui inspireroit jamais.»</p> + +<p>«—Quelle erreur! moi, devenir le tyran de mon élève; lui donner pour +son maître une aversion qui s'étendroit bientôt sur l'étude; risquer de +rendre sournois, hypocrite, un enfant dont la franchise est le premier +charme; donner à cet âge heureux pour qui la nature a créé l'enjouement, +et les chagrins de l'homme fait, et la morosité de la vieillesse! non, +jamais, jamais. Pauvres jeunes gens! c'est nous qui troublons votre +félicité, lorsque notre raison devroit vous faire un jeu de vos devoirs, +et vous instruire en vous amusant. Oui, mon parti est pris; c'est par la +douceur que je le ramenerai. S'il m'en coûte plus de soins, je ne m'en +plaindrai pas: il étoit docile avant que je l'eusse confié à un +charron.»</p> + +<p>Qui fut bien content de la résolution de notre bon curé? Ce fut moi +sans doute, qui écoutois furtivement, et que le conseil d'être sévère à +mon égard avoit fait trembler jusqu'au fond de l'ame. Je quittai ma +cachette en sautant; je fus d'une gaieté folle toute la soirée, et je me +promis de me bien divertir, puisque l'on pouvoit s'instruire en +s'amusant.</p> + +<p>Le lendemain, je m'éveillai avec les idées les plus riantes, et je +disposois dans ma tête les plaisirs de la journée, quand le curé de +Mareil vint à moi: la sévérité répandue sur sa figure me parut de +mauvais présage.</p> + +<p>«Monsieur, me dit-il, je suis très-mécontent de vous; vous avez abusé de +mes bontés; il est temps d'y mettre un terme; vous ne trouverez plus +désormais en moi qu'un juge rigoureux, et votre conduite seule réglera +la mienne. Voici les leçons que vous apprendrez aujourd'hui; je vous +enfermerai dans mon cabinet jusqu'à l'heure du dîner: si vous employez +mal votre temps, vous y resterez jusqu'au soir, sans autre nourriture +que du pain et de l'eau. Point de pleurs, point d'obstination; vous n'y +gagnerez rien: votre sort dépend de vous, et je vous préviens que je +serai inexorable.»</p> + +<p>En achevant de prononcer cet arrêt, il me poussa brutalement par le +bras. Comme les larmes que je répandois m'empêchoient de voir ce qui +étoit devant moi, je m'embarrassai les jambes dans une chaise, et, en +tombant sur le plancher, je poussai des cris horribles. Notre curé, qui +les mit sur le compte de la méchanceté, et non sur celui de la douleur, +ne vint pas à mon secours. J'eus le temps de réfléchir sur la douceur +par laquelle il vouloit me ramener, et sur son nouveau systême de +m'instruire en m'amusant. J'étais désespéré, je n'ouvris seulement pas +mes livres, et je fus puni comme il me l'avoit promis. Cet acte de +sévérité me révolta; je m'obstinai. Mon obstination le piqua, elle +excita la sienne; il fut six jours constant dans son systême. Certes, je +jouois de malheur; c'étoit la première fois de sa vie que cela lui +arrivoit. Enfin, voyant que je n'étois pas le plus fort, je pris le +parti de céder; j'étudiai mes leçons, et je fus étonné de la facilité +avec laquelle je les apprenois. Je me promis bien, à l'avenir, de ne +plus m'exposer à aucune punition; et, fier de ma résolution, sûr de ma +mémoire, j'attendis le curé avec impatience. Il entra; je m'avançai vers +lui, les yeux brillans de satisfaction, et mon livre à la main.</p> + +<p>«Frédéric, me dit-il, j'ai fait de nouvelles réflexions; oublions le +passé, nous avons tous les deux des reproches à nous faire: abandonnons +les auteurs pendant quelque temps, afin de vous rendre la tranquillité +d'esprit nécessaire pour profiter de l'étude. Venez vous promener avec +moi dans la campagne; nous commencerons un cours de botanique, et vous +joindrez à un exercice profitable à votre santé le plaisir d'approfondir +les secrets de la nature. Ah! mon enfant, quelle carrière va s'ouvrir +devant vous, et quel champ fertile pour une imagination comme la vôtre!»</p> + +<p>«Monsieur, lui répondis-je en tenant toujours mon livre ouvert à +l'endroit de ma leçon, ne voulez-vous pas me faire répéter? Je suis +persuadé que vous serez content de moi.»</p> + +<p>«Fort bien, fort bien, répliqua-t-il en prenant le volume et le jetant +sur la table; je suis satisfait de votre soumission: cherchez votre +chapeau, et suivez moi.»</p> + +<p>Je ne m'appesantirai pas davantage sur les détails de mon éducation, +dont le résultat fut qu'à seize ans je savois un peu le latin, un peu le +grec, un peu l'italien, un peu l'anglois, un peu l'allemand, un peu de +botanique, et autant d'astronomie qu'une petite maîtresse qui a suivi un +cours dans un lycée, où l'usage des femmes est de ne jamais écouter le +professeur, afin de se ménager le plaisir de demander à leurs voisins ce +qu'il a dit.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a><a href="#toc">CHAPITRE II.</a></h2> + +<h3><i>Digression.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">Je connois</span> entre autres une dame fort aimable sous ce rapport: elle ne +peut assister au spectacle qu'accompagnée de trois cavaliers, dont l'un +soutient avec elle la conversation, tandis que les deux autres restent +prêts à lui rendre compte de ce qui se passe sur le théâtre. «Pourquoi +applaudit-on?—Madame, c'est l'actrice qui a chanté son ariette comme un +ange.—Ah! ah! Et de quoi rit on maintenant?» L'autre cavalier écoutant: +«Madame, c'est le valet qui, par ses gestes si niais et si naturels, +excite la gaieté beaucoup plus que par les paroles de son rôle.—Ah! ah! +cela doit être fort plaisant. Avertissez-moi donc lorsqu'il paroîtra». +Elle se retourne, jusqu'à ce qu'il se présente une nouvelle occasion de +savoir pourquoi on applaudit, pourquoi l'on rit, et quelquefois même +pourquoi l'on fait un si grand silence. En sortant du spectacle, elle +s'informe avec soin de l'effet qu'a produit la pièce; et si elle apprend +qu'elle a eu du succès, elle assure qu'elle ne manquera pas une +représentation, parce qu'elle s'y est beaucoup amusée.</p> + +<p>Comment! s'écriera le lecteur, vous nous parlez de Paris, et vous n'avez +pas encore quitté votre village? Point de reproche, je vous prie: +n'oubliez pas la manière du curé de Mareil; et si quelquefois je passe +subitement d'un sujet à un autre, ne vous en prenez qu'à mon éducation. +Mais si je ne suis pas encore à Paris, vous pouvez du moins +m'appercevoir sur la route: j'y suis avec mon Mentor, dans une voiture +que l'on a envoyée pour nous; et comme il est rare de voyager sans +parler ou sans dormir, je vous rapporterai quelques fragmens de notre +conversation.</p> + +<p>«Êtes vous bien content de me quitter, Frédéric?»</p> + +<p>«—Ma foi, monsieur le curé, il me seroit impossible de répondre juste. +Il est certain que je regrette Mareil; mais il est également certain que +je suis bien aise d'aller à Paris. Ma joie seroit plus grande si j'avois +l'espoir d'y trouver mes parens.»</p> + +<p>Le curé de Mareil secoua la tête de manière à me faire entendre qu'il ne +falloit pas y compter.</p> + +<p>«C'est une chose bien cruelle, ajoutai-je, de ne savoir qui l'on est, à +qui l'on tient, ce qu'on peut craindre ou espérer.»</p> + +<p>«Oui et non, me répondit-il. J'ai souvent réfléchi sur ce sujet, et +j'ai vu qu'il y a autant contre que pour.»</p> + +<p>«Mais enfin, monsieur le curé, il est impossible que je n'aie pas un +père et une mère. Ils ne m'ont point abandonné, puisque jusqu'à présent +je n'ai manqué de rien. J'avois cru quelque temps.... on disoit même +dans le village....» Je m'arrêtai.</p> + +<p>«Eh bien! Frédéric, que disoit-on?» Je gardai le silence. «Que vous +étiez mon fils? ajouta-t-il en riant. On me l'a dit bien des fois à +moi-même; mais il n'en est rien». Je soupirai encore, sans trop savoir +pourquoi. J'imagine qu'en ce moment j'aurois mieux aimé trouver mon père +dans le curé de Mareil, que d'être obligé de le chercher toute ma vie.</p> + +<p>«Du moins, monsieur le curé, vous savez qui je suis: il me semble que +j'ai atteint l'âge où l'on pourroit sans crainte se confier à ma +discrétion. J'ai souvent interrogé ma nourrice; elle m'a toujours +répondu qu'elle ne connoissoit que vous.»</p> + +<p>«Et moi, mon ami, je ne connois que le philosophe chez lequel je vous +conduis: c'est lui qui m'a écrit de veiller sur vous; c'est lui qui m'a +fait exactement toucher le prix de votre pension; c'est sur son ordre +que je vous ramène.»</p> + +<p>«Monsieur le curé, pourquoi ce philosophe-là ne seroit-il pas mon père»? +Il fit encore un signe de tête très-négatif, et moi je poussai un +nouveau soupir. Je n'avois jamais tant senti les élans de l'amour filial +qu'au moment où je quittois toutes les habitudes de mon enfance.»</p> + +<p>«Au reste, ajouta-t-il (car son signe de tête équivaloit à un +commencement de discours), je n'ai nulle certitude que ce n'est pas vers +votre père que je vous conduis; je ne lui ai jamais demandé le secret +de votre naissance. Dans les premiers jours, j'avois autant de curiosité +que vous en avez aujourd'hui; mais après y avoir long-temps réfléchi, je +me suis convaincu que cela m'étoit absolument indifférent. Chargé de +votre éducation, je m'en suis acquitté de manière à me faire honneur, +soit dit sans exciter votre vanité, car vous n'aviez pas des +dispositions très-heureuses. Celui qui va me remplacer auprès de vous, +est un des plus grands hommes de ce siècle, à ce que disent ses +partisans. Il est de toutes les académies, quoiqu'il n'ait jamais fait +imprimer aucun ouvrage plus grand que le recueil de mes sermons; vous +les avez copiés, vous savez qu'ils sont fort courts». En parlant de ses +sermons, il s'endormit, et je restai livré à mes réflexions.</p> + +<p>«Oui, mon enfant, s'écria le curé de Mareil en se réveillant, c'est un +bien grand homme.»</p> + +<p>«Qui donc? lui demandai-je avec un battement de cœur: mon père?»</p> + +<p>«Non, non: je vous parle de M. de Vignoral. S'il est votre père, ce que +je ne crois pas, vous serez trop heureux d'être sous ses yeux; et s'il +n'est pas votre père, il faut que vous apparteniez à quelque famille +bien puissante, pour qu'un savant qui fixe les regards de l'Europe +entière, consente à achever votre éducation.»</p> + +<p>Il s'endormit de nouveau, et mes réflexions changèrent d'objet: non +seulement je ne desirois plus être fils de M. de Vignoral; mais si le +curé de Mareil m'eût dit en ce moment que j'étois le sien, j'aurois +pleuré de honte: effet naturel de l'ambition.</p> + +<p>Quel est le caractère de M. de Vignoral? me demandois-je tout bas: +comment me recevra-t-il? Ces pensées, qui me donnoient une inquiétude +bien naturelle à mon âge et dans ma position, pourroient, cher lecteur, +exciter aussi votre curiosité; je vais donc vous apprendre en peu de +mots ce que je n'ai su, moi, qu'au bout de quelques années. Diderot +prétend que les romanciers ne tracent des portraits que parce qu'ils ne +savent faire parler ni agir leurs personnages de manière à dévoiler leur +caractère aux lecteurs: mais comme il a cru sans doute aussi qu'il n'y +avoit pas beaucoup de lecteurs en état de deviner un homme par un trait +de sa vie, ou par sa conversation, il n'a négligé aucune occasion de +dessiner le portrait de ses héros; et c'est ce qu'il a fait de mieux.</p> + +<p>M. de Vignoral étoit gentilhomme, mais si pauvre, qu'il auroit été +obligé de conduire une charrue, si un prélat n'eût fourni aux frais de +son éducation. Il se distingua dans ses études. Arrivé à Paris, il fit +sa cour à tous les hommes en place. On lui offrit d'entrer au service: +mais il n'avoit de courage que dans l'esprit; et ce genre de courage, +qui vaut bien celui qui fait les héros, est souvent incompatible avec +lui. M. de Vignoral, las de chercher des protecteurs, prit un parti +décisif; il se fit philosophe. C'étoit alors un très-bel état, un vrai +métier de chanoine. En criant contre le despotisme, on s'attiroit la +faveur de tous les potentats; en méprisant la noblesse, on étoit reçu, +fêté dans les meilleures maisons, on se dispensoit de faire sa cour. Un +bon mot, un trait satyrique, mettoient les pairs de France à vos genoux; +et loin de faire dire dans le monde, «On a vu M. de Vignoral avec le duc +de...», on entendoit dire; «Le duc de.... est admis chez M. de +Vignoral, il est de sa petite société». En déclamant contre le luxe, on +s'en procuroit les jouissances les plus recherchées; en prenant dans ses +écrits la défense des malheureux, on étoit dispensé d'avoir pitié d'eux. +Les pensions, les brevets d'académicien, pleuvoient sur le philosophe; +et les libraires, qui n'achètent jamais que le nom de l'auteur, +s'empressoient d'ouvrir leur bourse, pour obtenir d'un homme déclaré +immortel le discours préliminaire d'une compilation faite par quelques +savans inconnus.</p> + +<p>Telle étoit la position de M. de Vignoral quand j'arrivai chez lui. +Toutes ses conceptions rouloient sur un point unique, le bonheur des +hommes; il ne parloit, ne travailloit, que pour préparer ce bonheur. +J'ai souvent pensé qu'il ne regardait pas ses domestiques comme des +hommes; car il les traitoit en bêtes de somme, et jamais maître ne fut +aussi exigeant dans son service: mais il ne faut pas attendre de celui +qui embrasse l'humanité d'un coup-d'œil, ces vertus de société qui +honorent les petits esprits incapables de viser à l'immortalité, et +mesquinement occupés de la félicité de ceux qui les entourent.</p> + +<p>Vous ne connoissez pas encore, mon cher lecteur, le caractère de M. de +Vignoral; je ne vous ai jusqu'à présent parlé que de sa profession. Je +laisserai aux événemens le soin de vous initier davantage: car enfin +peut-être est-il mon père; et le respect filial, même dans son +incertitude, doit imposer silence à la critique. Qu'il vous suffise de +savoir qu'il étoit âgé de cinquante ans; qu'un front découvert, de +grands yeux pleins de feu, mais cachés par de gros sourcils noirs, lui +donnoient l'air hypocrite quand il étoit tranquille, et la mine d'un +inspiré quand il se livroit à son génie. Du reste, il ressembloit assez +à tous les autres hommes de son âge qui sont laids et gauchement +taillés. Il étoit encore célibataire; usage presque aussi religieusement +observé par les philosophes que par les prophètes.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a><a href="#toc">CHAPITRE III.</a></h2> + +<h3><i>Mon instituteur bien récompensé.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">Le</span> curé de Mareil dormoit encore quand nous entrâmes dans Paris. Moi, je +me promettois d'observer avec soin l'effet que la vue de M. de Vignoral +feroit sur moi, et plus encore l'impression qu'il éprouveroit à mon +aspect. «La nature se trahira, me disois-je; un père est.... toujours +père; et si je suis son fils, je m'en appercevrai à ses caresses, ou +même aux efforts qu'il fera pour cacher son émotion. Et puis, mon cœur +m'avertira; comme je le sentirai battre! Ah la sympathie n'est pas un +mot vide de sens; j'en ai pour preuve les romans, la fidélité des +épouses, la bonhommie des pères, et le respectueux attachement des +enfans.»</p> + +<p>Nous arrivâmes chez M. de Vignoral à la nuit; il étoit sorti. Un +domestique nous servit à souper, et nous conseilla de nous coucher: je +voulois attendre; le curé de Mareil fut d'avis d'aller dormir, et je +l'imitai. Le lendemain matin, je me présentai à la porte du cabinet du +grand homme; il me fit dire qu'il travailloit, et qu'il ne recevoit +personne avant midi. Son peu d'empressement me parut de mauvais augure. +Enfin je fus admis à l'honneur de lui être présenté. Il jeta sur moi un +regard rapide, mais perçant; et se tournant vers le curé de Mareil, il +lui dit:</p> + +<p>«Il est d'un physique agréable, et paroît d'une santé parfaite. Si l'on +m'avoit cru, on l'auroit laissé au village. Que fera-t-il à Paris? Des +sottises, de mauvaises connoissances; il deviendra débauché, et à +trente ans ce sera un homme mort. Les grandes villes sont la ruine des +états et des citoyens; c'est dans les champs qu'est la véritable +prospérité des uns et des autres: c'est là qu'il devoit rester.»</p> + +<p>«Monsieur, répondit le curé, Frédéric est fait pour aller à tout. +D'abord, comme vous l'observez, il est possesseur d'une figure +intéressante; et puis, il ne manque pas d'esprit.»</p> + +<p>«—De l'esprit! qui n'en a pas aujourd'hui? À quoi cela le menera-t-il? +On ne rencontre par-tout que des gens d'esprit qui n'ont pas le sens +commun, qui meurent de misère. Monsieur le curé, l'esprit ne contribue +en rien au bonheur des hommes; et si vous voulez les rendre heureux, ce +n'est pas leur esprit qu'il faut leur apprendre à cultiver, c'est +l'héritage de leurs pères.»</p> + +<p>«Monsieur, lui dis-je en tremblant, et quand ils n'ont pas la +satisfaction de savoir à qui ils doivent le jour, que voulez-vous qu'ils +cultivent?»</p> + +<p>«Il a raison, s'écria le curé. Si vous étiez son père, par exemple, ne +lui faudroit-il pas beaucoup d'esprit pour faire valoir l'héritage que +vous lui laisseriez? Quelle réputation à soutenir!»</p> + +<p>M. de Vignoral observa que les enfans des grands hommes n'étoient +presque toujours que des sots. Cette réflexion modeste me fit desirer de +n'être pas son fils: son abord m'en avoit ôté jusqu'à l'espérance; et +j'avoue que si mon cœur avoit battu en le voyant, c'étoit seulement de +la crainte qu'il m'avoit inspirée.</p> + +<p>«Que savez-vous, monsieur»? me dit-il. Je ne répondis pas; mais le curé +de Mareil répondit pour moi que je savois un peu de tout. «C'est-à-dire, +répliqua le grand homme, que c'est une éducation manquée». Mon cher +Mentor ne fut pas plus satisfait que moi de cette observation: aussi, +quand M. de Vignoral lui demanda s'il avoit lu son dernier ouvrage, le +bon curé s'empressa de lui affirmer qu'il ne lisoit plus depuis +long-temps, parce qu'il étoit convaincu que l'esprit ne servoit à rien, +et qu'il convenoit, pour son propre compte, que plus il apprenoit, plus +il étoit mécontent des autres et de lui-même.</p> + +<p>«Resterez-vous long-temps à Paris? lui dit froidement le grand +homme.—Non, monsieur, je pars demain.—En ce cas, je vous conseille de +vous retirer avec votre élève, et de profiter du dernier jour que vous +avez à passer ensemble». Nous ne nous le fîmes pas répéter, et nous +remontâmes dans l'appartement où nous avions passé la nuit.</p> + +<p>«Si c'est là ce qu'on appelle un philosophe, murmuroit le curé de +Mareil en se promenant dans la chambre, cela vaut mieux à lire qu'à +voir. Voilà, Frédéric, la récompense de plus de dix années de ma vie +sacrifiées à méditer, à travailler pour faire de vous un savant; le +premier tribut que j'en reçois, est de m'entendre dire que votre +éducation est manquée. Eh bien! desirez-vous encore que cet homme soit +votre père?»</p> + +<p>«En vérité, monsieur, je n'ai plus qu'une envie, c'est de retourner avec +vous à la campagne.»</p> + +<p>«Quoi! vous auroit il déjà séduit par ses beaux discours? Mon ami, le +bonheur n'est pas plus à la campagne qu'à la ville; il est par-tout pour +les gens raisonnables, nulle part pour les fous, les ambitieux, et les +écrivains tourmentés par la vanité. Si cultiver l'héritage de ses pères +étoit la félicité suprême, pourquoi M. de Vignoral auroit-il abandonné +les champs? Vous ne rencontrerez dans le monde que des gens parlant +d'une façon et agissant d'une autre; que des citadins plongés dans le +luxe, et vantant les charmes de la vie champêtre; que des hommes +enthousiasmés de leurs connoissances, et vantant le bonheur des sots. +Quand vous étiez à Mareil, vous desiriez venir à Paris: aujourd'hui vous +êtes à Paris, et déjà vous parlez de retourner à Mareil! Le philosophe +vous a séduit.»</p> + +<p>«Au contraire, monsieur, ses discours ne me font pas aimer le village; +mais ses actions me font sentir le besoin d'y retourner. Que vais-je +devenir? Ah! c'est vous qui m'avez servi de père; c'est près de vous que +je voudrois maintenant passer mes jours.»</p> + +<p>«Bien, enfant, bien; vous trouvez pire que moi, et vous me regrettez. +Dans quelques jours vous aurez formé de nouvelles habitudes, et vous ne +penserez plus à moi; c'est l'usage.»</p> + +<p>J'assurai mon cher Mentor qu'il me faisoit injure en doutant de +l'attachement que je conserverois toujours pour lui; je pleurai si +abondamment en lui parlant de ma reconnoissance, qu'il en fut ému. Il me +dit qu'il croyoit effectivement que, grâces à l'éducation qu'il m'avoit +donnée, je vaudrois un peu mieux que les autres.</p> + +<p>Nous allâmes nous promener dans Paris; en visitant les beaux monumens +que renferme cette capitale, je perdis en grande partie le désir de la +quitter. Quand nous rentrâmes, le domestique de M. de Vignoral me dit +qu'il étoit venu quelqu'un me demander.</p> + +<p>«Moi?—Oui, monsieur,—Vous êtes bien sûr que c'est moi qu'on est venu +demander?—Oui, monsieur.—Sous quel nom?—Sous le vôtre, sous celui de +Frédéric.—Et savez-vous quelle est la personne qui s'est informée de +moi?—C'est de la part de madame la baronne de Sponasi. On m'a chargé de +vous avertir que l'on reviendra demain matin, en vous recommandant de ne +pas sortir.»</p> + +<p>Tendres souvenirs de Mareil et de son excellent curé, adieu; attachement +éternel, reconnoissance qui ne devoit jamais finir, adieu. L'envoyé de +la baronne de Sponasi occupe seul ma pensée; et mon cher précepteur, +après souper, a beau déployer son éloquence pour me faire une dernière +exhortation, je ne l'entends pas; je ne songe qu'à la visite qui m'est +promise pour le lendemain.</p> + +<p>Je me réveillai plus de vingt fois la nuit pour savoir s'il faisoit +jour. Le soleil parut enfin; je me levai, j'entrai chez le curé de +Mareil. Il dormoit paisiblement; cela me parut extraordinaire. Je +descendis dans l'intention de m'informer s'il n'étoit venu personne me +demander; le portier étoit encore au lit. Je regagnai tristement ma +chambre; je pris un livre, et ne pus lire une page de suite. J'ouvris ma +fenêtre, et là j'examinai les passans, comme si j'avois dû trouver sur +leur figure la fin de l'impatience qui m'agitoit. Le curé se leva, +l'heure de son départ approchoit; il auroit voulu le retarder pour +connoître l'issue de la visite que j'attendois, et de laquelle il +auguroit bien pour moi: mais deux choses l'en empêchoient; il s'en +retournoit par les voitures publiques, et il n'avoit pas envie de revoir +M. de Vignoral. Il me recommanda de lui écrire exactement, en m'assurant +que sa maison me seroit toujours ouverte, si j'éprouvois quelques +malheurs. Ses adieux furent si touchans, que mon cœur en fut pénétré; +j'allois me jeter dans ses bras, qu'il étendoit vers moi, quand on vint +m'avertir qu'on m'attendoit dans ma chambre. Je sortis si +précipitamment, que je ne peux encore y songer aujourd'hui sans +m'accuser de la plus noire ingratitude.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a><a href="#toc">CHAPITRE IV.</a></h2> + +<h3><i>Je crois trouver mon père.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">Celui</span> après le retour duquel j'avois tant soupiré, étoit un homme qui ne +paroissoit guère avoir plus de trente-cinq ans, et dont la figure et la +taille eussent pu servir de modèle pour peindre la beauté et la force +réunies. Il m'embrassa avec beaucoup de tendresse, et, par un mouvement +qui me parut involontaire, il se tourna devant une glace sur laquelle il +fixa ses regards; je l'imitai sans trop savoir pourquoi. J'ignore quel +fut son motif; mais en le considérant, en me considérant, je trouvai en +nous quelque ressemblance, et je me dis tout bas: Pour le coup, voilà +mon père. Il parut à la fois satisfait et déconcerté de ce qu'il venoit +de faire; il m'engagea à m'asseoir, se plaça près de moi, et nous +entrâmes en conversation.</p> + +<p>«Vous avez été élevé, me dit-il, d'une manière qui doit vous inspirer la +plus vive curiosité de percer le mystère qui vous entoure. Je suis fâché +d'être obligé de vous dire que tous vos efforts pour connoître vos +parens seront inutiles, et ne pourroient que vous procurer des chagrins. +Si vous êtes sage, vous vous contenterez de ce que l'on fera pour vous, +sans chercher à rien approfondir; et si le hasard vous offroit un jour +quelques lumières à cet égard, le meilleur conseil que je puisse vous +donner, est de n'en jamais rien faire paroître.»</p> + +<p>«Monsieur, répondis-je en respirant à peine, il est des mouvemens si +naturels, quelquefois le cœur parle avec tant de violence à l'aspect de +certaines personnes»... Je ne pus achever; mon cœur battoit +effectivement bien fort, et chacun de ses mouvemens sembloit me dire: +C'est ton père!</p> + +<p>«Je dois vous prévenir, monsieur, contre ces mouvemens que vous +attribuez à la nature, et qui ne sont sans doute que l'effet d'une +inquiétude bien naturelle dans votre position. Pour que nous puissions +nous expliquer sans contrainte, je dois d'abord vous apprendre à qui +vous parlez.»</p> + +<p>Ah! c'est dans ce moment que je sentis la nature se soulever en moi: il +alloit m'apprendre qui il étoit. «Sans doute il me déguisera la vérité, +me disois-je; mais je n'en croirai que mes sensations. C'est mon père! +c'est mon père»! Il avoit un moment gardé le silence; il continua de la +sorte:</p> + +<p>«Je suis le valet-de-chambre de madame la baronne de Sponasi, +et....—Monsieur, je vous demande pardon, m'écriai-je tout interdit; je +n'ai pas bien entendu». Il répéta d'une voix qui me parut altérée: «Je +suis le valet-de-chambre de madame la baronne de Sponasi, et....—Pardon +encore une fois, monsieur, si je vous interromps. Quel âge a madame la +baronne?—Votre question pourroit être indiscrète, si vous la +connoissiez, me répondit-il en souriant; une vieille femme ne dit pas +volontiers son âge, et n'aime guère que l'on s'en occupe: elle a plus de +soixante ans.»</p> + +<p>Je me levai pour prendre un verre d'eau. Le passage subit du premier +espoir que j'avois conçu, à un renversement aussi complet, m'avoit +réellement fait mal. Je me promis bien de ne plus écouter les mouvemens +de mon cœur, et je retournai m'asseoir un peu humilié de mes +pressentimens. Il renoua la conversation.</p> + +<p>«Je ne chercherai pas à deviner ce qui a pu vous agiter; mais je vous +répéterai ce que je vous disois tout-à-l'heure: les mouvemens que vous +attribuerez à la nature ne seront que l'effet de l'inquiétude de votre +esprit. Parlez-moi franchement: ai-je bien défini la cause de votre +émotion?»</p> + +<p>J'étois si honteux de m'être trahi pour le valet-de-chambre de madame la +baronne, que j'avois grande envie de n'en pas convenir, et je commençai +à répondre sans savoir encore comment je finirois; ce qui arrive, au +reste, à bien d'autres que moi.</p> + +<p>«J'espère, dit-il en m'interrompant, que vous ne passerez pas d'une +prévention qui m'étoit trop favorable, à une qui me seroit contraire. +Dans votre position, monsieur, on a besoin d'amis. Je n'aspire pas à +l'honneur d'être le vôtre; mais vous êtes si jeune, vous avez si peu +d'expérience, vous voilà lancé dans un monde si nouveau pour vous, que +vous pourriez trouver quelque avantage à savoir sur qui reposer vos +pensées. Ma démarche doit vous apprendre que j'ai la confiance de madame +la baronne; et l'attachement d'un homme qui sait sur votre naissance des +secrets qui vous seront toujours inconnus, les conseils mêmes du +valet-de-chambre d'une femme titrée, riche, et qui seule au monde s'est +chargée de votre destinée, pourroient vous être plus utiles que les +leçons d'un curé de village, ou les rêveries d'un philosophe. Voyez si +vous voulez ne recevoir de moi que ce qu'exigeront les ordres qu'on me +donnera, ou si la pureté de mes intentions vous fera oublier la place de +celui qui vous parle.»</p> + +<p>«Il étoit décidé que je vous aimerois, lui dis-je en lui sautant au cou. +Oui, monsieur....—Je ne suis plus monsieur pour vous, me répondit-il; +appelez-moi Philippe, c'est mon nom.—Eh bien! Philippe, vous serez +mon ami: vous viendrez me voir quand on vous le dira; vous viendrez plus +souvent encore sans qu'on vous le dise. Je recevrai vos avis avec +docilité; je vous remercie de me les avoir offerts: je sens trop que +j'en ai besoin pour me guider dans une position aussi extraordinaire que +la mienne. Vous êtes le premier qui m'ayez parlé le langage de l'amitié: +si jamais je me conduis mal à votre égard, je mériterai d'être abandonné +de la nature entière.»</p> + +<p>«—Fort bien, mon cher Frédéric... Ah! pardon, monsieur, dit-il en +s'interrompant; votre sensibilité me faisoit oublier.... Parlons des +ordres que j'ai à remplir. Madame de Sponasi desire beaucoup vous voir; +mais elle ne peut vous recevoir avant quelques jours. Profitez de +l'intervalle pour prendre les airs d'un homme du monde. Quoiqu'elle +assure n'attacher de valeur qu'aux charmes de l'esprit, elle a de +commun avec tous les mortels de se laisser prévenir favorablement par +une figure aimable, une tournure aisée. Je vous l'ai déjà dit, c'est +votre seule bienfaitrice, et vous ne devez rien négliger pour lui +plaire. Savez-vous la musique?—Non, Philippe.—Savez-vous danser?—Non, +Philippe.—Avez-vous appris à monter à cheval?—Non, +Philippe.—Faites-vous des armes?—Non, Philippe.—Je me doutois bien, +s'écria-t-il, que, dans un village, votre éducation seroit manquée.»</p> + +<p>Pauvre curé de Mareil, pensois-je tout bas en soupirant, falloit-il +travailler dix ans pour entendre répéter par le plus laid des +philosophes et le plus beau des valets-de-chambre, que l'éducation de +ton élève étoit manquée!</p> + +<p>«Écoutez-moi, monsieur, poursuivit Philippe: je vous enverrai demain un +maître de danse, un maître de musique et un maître en fait d'armes; je +vais vous laisser l'adresse d'une académie d'équitation. Tandis que M. +de Vignoral travaillera à former votre esprit, qu'il gâtera peut-être, +travaillez sans relâche à déployer les grâces et la force de votre +corps. Vous me direz un jour lesquels de ses conseils ou des miens +auront le plus contribué à votre fortune. Voici cinquante louis que je +suis chargé de vous remettre; vous en emploierez la plus grande partie à +votre toilette. Tous les premiers du mois, vous en recevrez douze pour +vos dépenses particulières. Mon tailleur viendra vous voir ce matin; je +lui aurai parlé pour qu'il supplée au goût qui vous manque, et que +bientôt l'usage vous donnera. Je vous le répète de nouveau, ne négligez +rien, pour faire valoir les avantages que vous avez reçus de la nature. +Demain nous nous reverrons, et je vous donnerai quelques renseignemens +sur les personnes avec qui vous allez vivre désormais. Dès aujourd'hui +et pour toujours, je vous recommande d'être généreux avec les +domestiques de M. de Vignoral, chaque fois qu'ils feront quelque chose +pour vous: les valets n'aiment que ceux qui les paient bien.»</p> + +<p>Philippe s'en alla. Vous croyez, lecteurs, que je ne m'occupai que de +mon trésor; point du tout. Je ne pensai qu'à Philippe, à l'amitié qu'il +m'avoit inspirée, aux conseils qu'il m'avoit donnés. L'air dégagé dont +il m'avoit parlé des valets qui n'aiment que ceux qui les paient, +m'avoit fait naître deux réflexions bien différentes: ou Philippe +mettoit un prix aux services qu'il vouloit me rendre, et il m'en +avertissoit indirectement; ou Philippe étoit au-dessus de son état. Ses +discours me confirmoient dans cette dernière opinion; il m'étoit +impossible de me défendre de la première impression qu'il avoit faite +sur moi, et je me demandois comment j'avois pu lui inspirer autant +d'intérêt. Dans l'impossibilité de fixer mes idées, je laissai au temps +le soin de les éclaircir, et je mis la main sur la bourse qui étoit +restée devant moi. Je trouvai du plaisir à compter cinquante louis: +étoit-ce par avarice? Non, sans doute; car, à bien calculer ce que je +voulois acheter avec cette somme, je suis persuadé qu'il m'en auroit +fallu le double. À seize ans, on n'aime l'argent que par l'idée +d'indépendance que sa possession fait naître en nous. Un jeune homme +avare est un être contre nature.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a><a href="#toc">CHAPITRE V.</a></h2> + +<h3><i>Qui faut-il croire?</i></h3> + + +<p><span class="smcap">Ainsi</span> que M. de Vignoral, Philippe m'avoit assuré que mon éducation +étoit manquée: mais Philippe avoit détaillé ses raisons, et elles me +paroissoient sans réplique. Je me regardois, je me comparois à lui, et +je me trouvois l'air gauche. Il est vrai que peu d'hommes auroient pu +soutenir la comparaison; et s'il n'étoit véritablement qu'un +valet-de-chambre (ce dont je doutois encore), il faut convenir que cet +air distingué que l'on attribue à la naissance, est un des plus +singuliers prestiges de notre imagination. J'ai vu depuis dans le monde +beaucoup de valets qu'on auroit pu prendre pour des maîtres, et +beaucoup de maîtres dont on n'auroit pas voulu faire des valets. Dans la +disposition d'esprit où j'étois, je ne trouvois rien au-dessus des +grâces que donnent les talens agréables, et je me promis bien de m'y +livrer sans distraction.</p> + +<p>M. de Vignoral me fit appeler; «Vous voilà dans ma maison, monsieur, me +dit-il; j'espère que vous ne me ferez pas repentir de la complaisance +que j'ai eue de me charger de vous. J'ignore ce qu'un curé de village a +pu vous apprendre; mais s'il vous a inspiré le goût de l'étude et la +soumission la plus entière aux volontés de ceux de qui vous dépendez, il +a fait plus qu'on ne pouvoit espérer de lui. Savez vous les +mathématiques?—Bien peu, monsieur.—Tant pis: c'est la seule chose +qu'il falloit apprendre; c'est la seule chose qui soit bonne à tout. Les +mathématiques rendent l'esprit juste, et la justesse de l'esprit en +fait seule le mérite. Vous êtes dans un âge où les occupations sérieuses +ont peu d'attraits; il faut vaincre la nature. Négligez tous ces arts +frivoles dans lesquels les femmes peuvent le disputer à l'homme le plus +exercé; et puisque vous êtes destiné à vivre dans le monde, livrez-vous +aux sciences exactes; travaillez à devenir un jour en état d'éclairer +vos concitoyens. Voici des livres que vous monterez dans votre chambre; +voici un manuscrit que vous copierez. La manière dont vous vous +acquitterez de ce travail, me donnera l'étendue de votre capacité; la +promptitude avec laquelle vous l'acheverez, me fera connoître votre +aptitude. Jeune homme, le dépôt que je vous confie momentanément, doit +vous prouver les dispositions que j'ai à vous aimer. Attachez-vous à me +satisfaire, il y va de votre bonheur. Fuir les plaisirs et les +occupations futiles, voilà la règle de votre conduite. Craignez sur-tout +la société des femmes, ce seroit votre perte.—Oui, monsieur.»</p> + +<p>«Ma maison est triste pour un jeune homme, je le sais; elle n'en +conviendroit que mieux à vos études: malheureusement pour vous, je vais +me marier.—Vous, monsieur!—Oui, Frédéric; il y a assez long-temps que +je vis pour la gloire et pour le bonheur de l'humanité: ma réputation +est faite; je dois songer à adoucir les approches de la vieillesse. J'ai +donc consenti à ce que mes amis m'ont proposé. J'épouse une demoiselle +jeune, jolie, qui a des talens et de la fortune; j'augure d'autant mieux +de son caractère, qu'elle paroît flattée d'associer son nom au mien. +Dans huit jours, ce sera une affaire terminée. Ma maison alors deviendra +plus agréable, puisque je recevrai chez moi la société que jusqu'à +présent j'étois obligé d'aller chercher. Je ne voudrois pas que ce fût +pour vous un trop grand sujet de distraction, et je vous préviens que je +n'aurai de complaisance à votre égard qu'autant que vous le mériterez. +Remontez à votre appartement; n'oubliez pas les mathématiques, et +sur-tout mon manuscrit.»</p> + +<p>Je pris les volumes sous mon bras droit, le manuscrit à ma main gauche; +et en montant l'escalier, je pensois tristement aux exhortations que je +venois de recevoir. Copier! quelle fastidieuse besogne! c'étoit mon +supplice chez le curé de Mareil. Les mathématiques! quelle sérieuse +occupation! Et pour un jeune homme qui ne vouloit que chanter, danser, +faire des armes et monter à cheval, quel double fardeau que des +problêmes et un manuscrit de M. de Vignoral!</p> + +<p>En rentrant dans ma chambre, je vis un homme qui m'attendoit; c'étoit le +tailleur de Philippe. Il me consulta sur tout ce que je desirois. Je +desirois beaucoup de choses; mais chaque fois que je lui disois mon +goût, il ne manquoit pas de me répondre que ce n'étoit pas la mode. +Impatienté d'une objection dont je ne sentois pas encore toute +l'importance, je le priai de faire comme il voudroit. Il me protesta +qu'il n'avoit d'autres volontés que les miennes, et qu'il m'habilleroit +à la mode. «C'est la mode, monsieur, qui constate le mérite d'un homme; +il faut être vêtu, coiffé, chaussé à la mode: il faut même avoir de +l'esprit à la mode; il n'y a que celui-là qui décide des réputations». +Il me fit le catalogue de tous les jeunes seigneurs qu'il avoit +l'honneur de contenter; et, suivant l'usage, je n'osai plus rien +disputer contre un tailleur qui me laissoit entendre qu'il étoit +glorieux pour moi d'être servi par un homme comme lui. «M. Philippe sait +qui je suis; il vous a recommandé à mes soins, et je serois désespéré de +mécontenter M. Philippe.»</p> + +<p>«Y a-t-il long-temps que tous connoissez M. Philippe?—Bien long-temps, +monsieur; j'habillois les gens de madame la baronne quand il est entré à +son service, et je lui ai fait sa première livrée.—Comment! Philippe a +porté la livrée?—Oui, monsieur, pendant quelques années: mais sa +sagesse l'a fait distinguer de madame la baronne; et elle a pris tant de +confiance en lui, qu'elle ne fait plus rien sans le consulter. Le +gaillard est adroit; il commande aujourd'hui dans la maison comme si +elle lui appartenoit. Sans doute il y fait ses affaires; cependant +personne ne se plaint de lui. Pour moi, je n'ai que du bien à en dire, +et je me suis toujours gardé de croire ce que des méchans.... Adieu, +monsieur; sous deux jours j'aurai l'honneur de vous revoir.»</p> + +<p>Qu'est-ce que ce maudit homme s'étoit toujours gardé de croire? Priez le +ciel, mon cher lecteur, de vous préserver de ces demi-bavards qui vous +présentent sans cesse des énigmes dont ils ne vous donnent jamais le +mot, ou vous éprouverez le même supplice auquel je fus livré aussitôt +que je restai seul. Que pouvoit-on reprocher à Philippe, à Philippe qui +avoit porté la livrée, et qui n'en étoit pas moins le seul ami que +j'eusse au monde? Pauvre Philippe! Cette livrée me pesoit sur le cœur; +j'en étois humilié pour moi d'abord, et puis aussi pour toi que +j'aimois. Je me promis d'être plus réservé avec lui. À mon âge, les +promesses que l'on fait à la raison ne tiennent guère. Si la fierté +l'eût emporté sur l'amitié que je me sentois pour lui, ah! c'eût été +bien différent; mais je n'en étois pas encore là.</p> + +<p>Le curé de Mareil plaçoit le mérite dans l'universalité des +connoissances, Philippe dans les grâces du corps, M. de Vignoral dans la +justesse de l'esprit, mon tailleur dans la mode: il y avoit de quoi +choisir. Dans l'embarras du choix, je me décidai à suivre, autant que je +pourrais, les conseils de tous. Je commençai à parcourir les premiers +élémens de la géométrie: mais je ne lisois absolument que des yeux; mes +pensées étoient absorbées par la crainte de ne pas réussir à bien copier +l'ouvrage de M. de Vignoral. Je pris donc le manuscrit; mais en +cherchant le sens de l'auteur à travers une foule de ratures, de +renvois, et de sentences ajoutées qui sembloient n'être placées là que +pour déguiser la pauvreté du style, je ne songeois qu'aux nouveaux +habits que j'allois posséder. J'abandonnai donc l'étude, et je sortis +pour faire des emplettes, accompagné de madame Leblanc, femme de charge +du philosophe chez lequel je demeurois.</p> + +<p>Je lui eus l'obligation d'être fort bien traité: elle, de son côté, fut +très-satisfaite de moi; car je ne lui entendis pas répéter deux fois +qu'elle regrettoit d'être sortie sans argent, parce que tels et tels +objets lui convenoient beaucoup, que je compris parfaitement comment je +devois dissiper ses regrets. En revenant, elle m'assura qu'elle m'avoit +pris en amitié dès le premier moment de mon arrivée, que je la +trouverois toujours disposée à me rendre les petits services qui +dépendroient d'elle, et qu'elle m'engageoit beaucoup à ne pas échanger +les qualités que j'avois reçues de la nature, contre des sentimens +d'emprunt ou de grandes phrases qui ne prouvent rien. «Tâchez de ne pas +devenir savant, ajouta-t-elle; mais soyez toujours généreux: vous aurez +peut être moins d'apologistes; mais vous aurez plus d'amis, et l'amitié +vaut mieux que la gloire». Ah! Philippe, Philippe, dis-je tout bas, +voilà déjà un de tes conseils justifié par l'expérience.</p> + +<p>Madame Leblanc étoit de bonne humeur; elle continua.</p> + +<p>«Monsieur Frédéric, pour vous prouver ma reconnoissance, je vais vous +donner un avis dont vous sentirez bientôt l'utilité. Vous voilà chez M. +de Vignoral, je ne sais à quel titre: mais, fussiez-vous le fils d'un +prince ou d'un financier, ce qui revient au même, persuadez-vous que dès +l'instant que vous dépendez de lui, il ne vous estimera qu'autant que +vous lui serez nécessaire; c'est son usage: il semble que tout ce qui +ne lui sert pas ne soit bon à rien dans le monde, et que tout ce qui lui +sert ne soit au monde que pour cela; c'est l'égoïsme personnifié, mais +déguisé sous les prétextes les plus spécieux. En effet, ne paroît-il pas +naturel que l'homme qui ne pense qu'au bonheur de l'humanité, trouve +sans cesse l'humanité entière prête à le seconder dans ses vues? Ne le +vantez jamais en sa présence; il a l'orgueil trop aguerri pour être +sensible aux louanges de ceux qu'il ne regarde pas comme ses rivaux: +mais parlez de lui avec enthousiasme par-tout où vous aurez la certitude +qu'il pourra le savoir, et vous obtiendrez sa bienveillance. Ne vous +offensez pas de la remarque; elle n'a pas rapport à vous: mais je lui ai +entendu dire plusieurs fois que l'exaltation des sots contribuoit +beaucoup à la réputation des gens d'esprit, parce que les sots crient +d'autant plus fort en faveur des grands écrivains, qu'ils les +comprennent moins, et qu'étant incapables de les apprécier, dès qu'ils +ont mis de l'amour propre à les vanter, ils périroient plutôt que de se +dédire. Je vous livre là le secret du métier, et vous observerez bientôt +par vous-même que si les philosophes font la réputation de beaucoup de +petits esprits, c'est que les petits esprits sont nécessaires à la +réputation des philosophes. Dites donc du bien des ouvrages de M. de +Vignoral à tout le monde, excepté à lui, à moins qu'il ne vous +interroge; lisez-les souvent, afin de pouvoir les citer en sa présence: +ce sera le coup de maître. S'il vous accable à la fois d'ouvrage pour +vous et pour lui, laissez ce qui n'aura rapport qu'à vous; il grondera +légèrement: mais occupez-vous sans relâche de ce qui aura rapport à +lui, et il vous comblera d'éloges.»</p> + +<p>«Merci, madame Leblanc, lui dis-je en la quittant pour remonter chez +moi; car nous venions d'arriver. J'ai lu quelque part qu'il n'y a pas de +héros pour son valet-de-chambre; mais je vois maintenant qu'il n'y a pas +de philosophe pour sa gouvernante. Je profiterai de vos avis».</p> + +<p>J'en profitai en effet. Du double fardeau dont m'avoit chargé M. de +Vignoral, je sentis que je pouvois sans crainte retrancher la moitié. Je +me promis de laisser là les mathématiques, et de ne m'occuper que du +précieux manuscrit.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a><a href="#toc">CHAPITRE VI.</a></h2> + +<h3><i>J'ai bien autre chose à faire.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">Levé</span> de grand matin, déjà mes plumes étoient taillées; je me plaçois à +mon bureau, quand je vis entrer un grand homme sec, mis avec la propreté +la plus recherchée, et qu'à ses révérences méthodiques j'aurois reconnu +pour un maître de danse si j'avois eu plus d'habitude du monde. Il ne +m'avoit pas encore parlé, et déjà j'aurois pu croire que j'avois pris ma +première leçon; car la politesse m'obligeoit à lui rendre tous les +saluts qu'il me faisoit, et il m'en fit beaucoup, m'examinant chaque +fois avec plus d'attention.</p> + +<p>«Monsieur n'a pas encore reçu les premiers principes, me dit-il en +m'adressant une nouvelle révérence: j'en suis charmé; j'aime mieux +commencer mes élèves que de les trouver imbus d'idées fausses sur un art +que beaucoup de gens professent, et dont si peu connoissent l'étendue et +la profondeur.»</p> + +<p>«—Puis-je savoir, monsieur, à qui j'ai l'honneur de parler?»</p> + +<p>«—Monsieur, je viens vous donner des leçons de graces, d'à-plomb, de +légéreté et d'expression; je suis artiste et professeur de danse». Il me +fit encore un salut; mais celui-là fut si prompt, qu'il eût fallu une +connoissance approfondie des règles de l'art pour décider s'il y avoit +plus d'expression que de légéreté dans une inclination pareille.</p> + +<p>«J'ai long-temps exercé mon art à l'Opéra; j'ai l'honneur de l'enseigner +aux enfans des meilleures maisons de France. J'espère que monsieur sera +docile, et qu'il me donnera la gloire de le mettre bientôt au rang de +mes élèves les plus distingués.»</p> + +<p>Sans attendre ma réponse, il me prit par les mains, qu'il ne quitta, +pendant un quart-d'heure, que pour me pousser la tête en arrière; de ses +genoux il pressoit mes genoux, de ses pieds il tournoit mes pieds avec +tant d'expression et si peu de légéreté, que lorsqu'il m'abandonna à moi +même, je fus trop heureux de trouver un fauteuil pour me retenir: +j'avois le corps brisé.</p> + +<p>«Fort bien, monsieur, fort bien; vous avez des dispositions +très-heureuses. Il faut souvent vous exercer: la danse est un art +difficile qui se perd aussitôt qu'on le néglige. Les premiers élémens +fatiguent un peu, continua-t-il en me voyant étendre les jambes avec les +efforts les plus pénibles; mais aussi quelle satisfaction quand vous +serez en état d'exécuter! Voyez ce pas: une, deux, trois, quatre; quelle +sévérité dans l'ensemble! cette pirouette: une, deux, trois, quatre, +cinq, six; quel fini dans les détails! Monsieur connoît sans doute +l'Opéra?—Non, monsieur.—C'est là que vous verrez des artistes qui +n'ont pas de rivaux dans l'univers entier. L'Europe savante peut, dans +beaucoup de choses, le disputer à la France; mais pour la danse, il n'y +a que Paris. On ne peut calculer les élans que fait chaque jour cet art +étonnant: s'il décline, ce ne sera que par ses propres excès. Pour la +légéreté, monsieur, vivent les François!»</p> + +<p>Je convins de prix avec l'artiste qui vouloit bien me donner des graces; +nous fixâmes les jours et l'heure des leçons, et je le reconduisis +jusqu'à la porte, en le saluant.</p> + +<p>«On ne peut pas mieux, me dit-il». Étoit-ce à ma révérence ou à mon +attention que cela s'adressoit? Je l'ignore encore aujourd'hui; mais +j'ai remarqué que de tous les maîtres qu'un jeune homme peut se donner, +le plus sensible aux bienséances d'usage est toujours le maître de +danse. Payez-les peu; si vous les saluez beaucoup, ils seront toujours +satisfaits. J'allois fermer ma porte quand un petit homme, dont tous les +mouvemens sembloient convulsifs, me demanda l'appartement de M. +Frédéric. Je le fis entrer.</p> + +<p>«Est-ce monsieur qui desire apprendre la musique?—Oui, monsieur.—Quel +instrument monsieur a-t-il choisi?—Moi, je ne tiens qu'à la musique +vocale, et je m'en rapporterai à vous. Lequel préférez-vous +m'apprendre?—Monsieur, cela m'est parfaitement indifférent: la harpe ou +le piano, puisque vous voulez chanter; il faut choisir entre ces +deux-ci.—Mais encore, que me conseillez-vous?—Monsieur, cela m'est +parfaitement indifférent; puisque je suis réduit à donner des leçons, +peu m'importe que ce soit de harpe ou de forté.—Vous avez donc éprouvé +des malheurs, monsieur?—Des malheurs! on s'en console aisément; mais +des injustices atroces, des cabales abominables, voilà, monsieur, ce +dont on ne se console jamais. J'avois fait un opéra délicieux pour la +musique, car vous savez que les paroles ne sont pour rien dans un opéra. +Ce que vous ne savez pas, monsieur, c'est que le théâtre appartient +exclusivement à quelques auteurs privilégiés, et qu'un jeune homme a +toutes les peines du monde à s'y faire jour». Je le regardai alors +fixement, car l'accent de tristesse avec lequel il s'exprimoit me +pénétroit l'ame, et je m'apperçus que le jeune homme qui avoit peine à +se faire jour approchoit de la cinquantaine.</p> + +<p>«Après avoir attendu long-temps, j'eus enfin mon tour. Ah! monsieur, je +crois que les acteurs, l'orchestre et le public s'étoient donné le mot +pour me tuer. Quel bruit dans le parterre! Avez vous l'oreille +juste?—Je crois que oui.—Écoutez, monsieur, écoutez cet air, qui, +placé à la seconde scène, auroit assuré le succès d'un ouvrage, fût-il +pitoyable, et vous ne croirez pas à la chute du mien.»</p> + +<p>Il se mit à chanter, et j'oserois jurer que, montre sur table, l'air +dura plus de quinze minutes. J'eus le temps de compter les vers; il y en +avait huit; mais le musicien les avoit si souvent répétés, il les avoit +sur-tout si bien mêlés les uns avec les autres, qu'il étoit impossible +de définir si les paroles avoient plusieurs sens, ou si elles n'en +avoient pas du tout. Quand il eut fini, je lui demandai s'il y avoit +beaucoup d'airs aussi beaux que celui-là.» Beaucoup, monsieur; presque +tous étoient de la même force. Concevez-vous comment cet opéra a pu ne +pas aller jusqu'à la fin»? Je le concevois parfaitement: à moins que les +auditeurs ne fussent décidés à passer la nuit au spectacle, il n'y avoit +pas moyen d'entendre cet opéra tout entier.</p> + +<p>Quand il m'eut encore parlé de la destinée affreuse qui réduisoit un +homme comme lui à travailler pour les marchands de musique, et à donner +des leçons; quand il m'eut bien répété que les François n'étoient pas +nés musiciens, qu'ils étoient insensibles à l'harmonie, que la mélodie +n'avoit aucun charme pour eux, il essaya ma voix, et m'assura qu'avec +son secours je deviendrois bientôt un virtuose. Nous fîmes nos +arrangemens, et il me quitta sans prendre garde seulement si je le +reconduisois.</p> + +<p>Je retournai bien vîte à mon bureau; j'étois pressé de mettre en +pratique les conseils de madame Leblanc, et le manuscrit de M. de +Vignoral sembloit me reprocher la futilité des occupations auxquelles se +livroit un apprenti philosophe: mais il étoit décidé que je n'essaierois +seulement pas une plume. Je reçus la visite du maître en fait d'armes; +je pris ma première leçon, qui ne fut interrompue que par le récit de +toutes les circonstances dans lesquelles ce brave homme avoit tué ou +blessé ses adversaires. Il ne les tuoit, m'assura-t-il, qu'à son corps +défendant; mais il les blessoit avec le plus grand plaisir, «Et voilà, +monsieur, l'avantage de la science sur l'ignorance. Un mal-adroit donne +la mort à un galant homme sans s'en douter; une main habile tire du +sang, se venge, et laisse la vie à son ennemi. Je ne peux souffrir ces +spadassins qui se réjouissent en voyant expirer leur adversaire: c'est +une chose affreuse, monsieur, et les lois devroient punir de pareils +monstres; ce sont des assassins. Je n'ai tué que six hommes dans ma vie, +trois parce qu'ils l'ont absolument voulu, trois autres par ma faute, +j'en conviens, et ne m'en consolerai jamais. Quand vous serez plus +avancé, je vous montrerai ce coup, et vous avouerez que je ne devois pas +les tuer; mais l'être le plus exercé se trompe quelquefois.»</p> + +<p>Si le professeur de danse m'avoit brisé les jambes, le maître d'armes me +mit le corps et les bras dans un état tel, que lorsque j'essayai +d'écrire, il me fut impossible de tracer un mot; ma main trembloit si +fort, que je fus obligé d'y renoncer. «Ce sera pour demain, me dis-je; +demain, je n'attends personne, et je réparerai le temps perdu.»</p> + +<p>À dîner, M. de Vignoral me demanda si j'avois travaillé. «Beaucoup, +monsieur, lui répondis-je.—Eh bien! allez au spectacle ce soir; il est +naturel qu'à votre âge on cherche le plaisir. Nos théâtres offrent des +chefs-d'œuvre qu'il faut connoître: quoique je ne fasse aucun cas de la +poésie, je sais qu'elle est séduisante pour la jeunesse; et les maximes +philosophiques répandues dans la plupart des tragédies nouvelles, +prouvent du moins que la versification est bonne à quelque chose; elle +laisse dans la mémoire de la bourgeoisie des idées qu'elle n'iroit pas +puiser dans des ouvrages plus sérieux.»</p> + +<p>M. de Vignoral se trouvoit d'accord avec moi; mon intention étoit en +effet d'aller au spectacle, non pour écouter une tragédie +philosophique, mais à l'Opéra, pour voir danser les grands hommes dont +j'avois entendu parler le matin.</p> + +<p>Ô les aimables gens que les François à Paris! J'étois fâché d'aller +seul; j'aurois desiré avoir Philippe, ou tout au moins madame Leblanc, +pour m'accompagner. Aussitôt que je fus entré dans la salle, les +premières personnes près desquelles je me plaçai, lièrent conversation +avec moi. À peine s'apperçurent-elles que j'étois étranger à ce genre de +plaisir, qu'elles se disputèrent à qui m'apprendroit le nom des acteurs, +des actrices, des danseurs, des danseuses, des musiciens, des +décorateurs, du maître des ballets, et même des auteurs. Je sus aussi +les intrigues des coulisses, et, qui plus est, dans les entr'actes, on +me conta l'histoire secrète des jolies femmes qui étoient dans les +loges. Mes deux plus proches voisins me dirent qui ils étoient, ce +qu'ils faisoient, ce qu'ils espéroient; et, tout autour de moi, je +n'entendis que gens qui causoient si haut de leurs affaires, qu'on +auroit cru qu'ils étoient tous condamnés à une confession générale et +publique. Je sentis alors qu'on n'étoit jamais en plus grande société au +spectacle que lorsqu'on y venoit seul, et la remarque me tranquillisa +pour l'avenir.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a><a href="#toc">CHAPITRE VII.</a></h2> + +<h3><i>Seconde visite de Philippe.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">En</span> m'éveillant le lendemain, ma première pensée fut pour le manuscrit du +grand homme; je me promis très-sérieusement de lui consacrer la matinée: +mais j'avois oublié que j'attendois mon tailleur. Il vint; je passai une +heure avec lui, tant à contrôler ce qu'il m'apportoit, qu'à lui donner +des ordres précis sur ce qu'il avoit à me livrer. Il fut étonné des +connoissances que j'avois acquises depuis deux jours; il ignoroit que +j'avois été la veille à l'Opéra. Quand il fut parti, je restai encore +long-temps à considérer mes habits; enfin la vanité l'emporta, je ne pus +résister au désir de m'habiller. Adieu le manuscrit: comment rester en +place dans l'équipage où j'étois? J'allois me promener uniquement pour +me montrer, quand je reçus un billet de Philippe. Il m'envoyoit +l'adresse d'une académie d'équitation, et me prévenoit qu'il viendroit +me voir dans l'après-midi. Je pris une voiture, et j'allai au manége: +j'y fus accueilli avec amitié par les jeunes gens qui s'y trouvoient; et +moi, qui, quatre jours avant, ne connoissois que le curé de Mareil, +j'aurois pu me vanter d'être alors lié avec les plus aimables cavaliers +de Paris. Pour un jeune homme qui craint la solitude, c'est une grande +ressource que le manége.</p> + +<p>En rentrant, je trouvai madame Leblanc qui me guettoit: elle m'avertit +que M. de Vignoral m'avoit demandé plusieurs fois avec humeur; qu'il +étoit même monté dans mon appartement, et que lorsqu'il étoit descendu, +il paroissoit fort en colère. Je sentis combien j'avois eu tort de ne +pas fermer mon bureau, puisque cette négligence lui avoit donné la +certitude que je n'avois encore rien fait. Je me promis de nouveau de +réparer le temps perdu. M. de Vignoral ne devoit revenir que le soir, et +je croyois, moi, ne plus sortir.</p> + +<p>Philippe vint comme il me l'avoit écrit; il me félicita sur le +changement qui s'étoit déjà opéré en moi, et me prédit que si je sentois +l'importance de plaire, sans me laisser emporter par la fatuité, je +ferois promptement mon chemin. «Êtes-vous toujours décidé, me dit-il, à +me regarder comme un ami?—Plus que jamais, Philippe. Qu'elle idée +avez-vous donc de moi, si vous croyez que je puisse oublier si vite +l'intérêt que vous m'avez témoigné?—Promettez-moi donc que vous +n'aurez jamais rien de caché pour moi.—Je vous le promets, Philippe, à +condition que vous n'aurez pas non plus de secrets pour Frédéric.—Cela +est impossible, monsieur. Dans tout ce qui a rapport à votre naissance, +je ne sais que ce que vos parens ont bien voulu m'apprendre; et s'ils +m'ont livré leur confiance sous la condition de ne la trahir jamais, que +penseriez-vous de moi si je violois un pareil engagement?—Vous +m'étonnez, Philippe; vos airs, vos discours, ne sont pas d'un homme de +votre état: la première fois que je vous ai vu, j'ai douté de la vérité +de ce que vous me disiez à ce sujet. Comment se peut-il que vous ayez +tant de sensibilité, de noblesse même, dans une pareille condition? Et +si vous vous êtes senti au-dessus, ce que je crois, comment n'avez-vous +pas cherché à en sortir?—Je vous répondrai franchement dans tout ce +qui aura rapport à moi, mon cher Frédéric (pardonnez-moi cette +expression que la plus vive amitié m'inspire, et qui ne m'échappera +jamais qu'entre nous). Je vous avoue que je suis flatté de votre +question; elle me prouve que vous vous êtes occupé de moi, et que vous +cherchez à justifier dans vos propres idées le sentiment dont vous +m'honorez.</p> + +<p>«Une éducation trop au-dessus de mon état me perdit. Je suis fils de +paysans pauvres; à leur mort, je vins chercher à Paris ce qu'on appelle +fortune, c'est-à-dire le moyen d'exister. Quelques dons que j'avois +reçus de la nature ne servirent qu'à me faciliter la route des plaisirs; +bientôt je fus obligé d'entrer au service. Vous vîtes le jour, et +personne ne pénétra le secret de votre naissance, excepté madame de +Sponasi et votre mère, votre père et moi. Des événemens que je ne peux +vous apprendre ne vous ont laissé d'autre appui que madame la baronne. +Elle est maîtresse de votre secret; c'est d'elle seule que vous pouvez +attendre votre fortune, et la révélation d'un mystère qui nous perdroit +tous deux si je le trahissois.</p> + +<p>«Quand vous vîntes au monde, je vous pressai le premier dans mes bras; +c'est moi qui vous portai à Mareil; c'est d'après mon conseil que madame +de Sponasi vous fit recommander au curé par M. de Vignoral. Je peux vous +avouer deux choses qui ne vous seront point indifférentes: la première, +que le service que je vous rendis avant que vous pussiez l'apprécier, +m'inspira pour vous l'amitié d'un père, et que ce sentiment fut si vif, +que je jurai de vous consacrer mon existence; la seconde, que, pour +m'acquitter de cet engagement, je restai chez madame la baronne, qui +n'étoit pas favorablement disposée pour vous. J'ai pris de l'ascendant +sur elle, dans l'intention de vous être utile; c'est à votre conduite +maintenant d'achever mon ouvrage.»</p> + +<p>«—En vérité, Philippe, je serois accablé de la reconnoissance que je +vous dois, si je ne trouvois un plaisir que je ne peux définir à vous +devoir beaucoup. Croyez-vous que madame de Sponasi me nomme un jour mes +parens?—Je ne le crois pas.—Pourrai-je les connoître sans son secours +ou sans le vôtre?—Jamais.—Je dépends donc entièrement de cette femme, +qui, sans Philippe, m'auroit abandonné?—Oui; mais je soupçonne que si +elle ne cédoit qu'à mes prières, intérieurement elle n'étoit pas fâchée +d'être sollicitée.—M. de Vignoral ne sait donc pas qui je +suis?—Non.—Suis-je gentilhomme?—Conduisez-vous comme si vous +l'étiez, puisque toujours les hommes ne valent qu'en proportion de ce +qu'ils s'estiment.—Mes parens sont ils morts?—Je ne peux vous +répondre.—Une dernière question, Philippe. Si mon sort se décidoit +d'une manière avantageuse, que voudriez-vous de moi?—Rien, que de vous +savoir heureux.—Si tout le monde m'abandonnoit, Philippe, que +pourriez-vous pour moi?—Vous sacrifier ma vie si elle vous étoit +nécessaire.—Encore une fois, sur quoi repose le sentiment qui vous +attache au sort d'un infortuné pour qui tout vous seroit possible, et +qui ne peut rien pour vous?—Sur mon devoir.—Votre devoir?—Ne vous +ai-je pas dit qu'à votre naissance j'ai juré à votre père de ne jamais +vous abandonner? Tant que vous m'aimerez, mon cher Frédéric, ce devoir +sera bien facile à remplir: si jamais vous me méprisiez....—Philippe, +j'en suis incapable: eh! que suis-je moi même pour m'élever jusqu'à la +fierté? Si les obligations que l'honnête homme contracte l'enchaînent +jusqu'à ce qu'ils les aient acquittées, ma reconnoissance sera +éternelle.»</p> + +<p>«Vous n'osez cependant, me dit-il, me promettre de n'avoir rien de caché +pour moi: est-ce qu'une semblable promesse vous coûteroit?—Non, +Philippe, et je vous la fais du plus profond de mon cœur.»</p> + +<p>Son intention étant de passer la soirée avec moi, il me proposa de me +mener à une petite maison de madame de Sponasi, située aux barrières. +J'acceptai avec empressement; et, après avoir visité ce séjour dont le +dieu des arts sembloit avoir été l'architecte, nous passâmes dans le +jardin.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a><a href="#toc">CHAPITRE VIII.</a></h2> + +<h3><i>Portraits de société.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">«Je</span> vous ai promis, me dit Philippe, des renseignemens sur les personnes +qu'il vous importe de connoître. Je vais commencer par votre +protectrice.</p> + +<p>«Madame de Sponasi a été belle. Veuve à vingt-cinq ans, elle mena une +vie fort libre, sans être scandaleuse. Le choix de ses amis, ses succès +à la cour, des bouffées d'esprit, et l'art de ménager toutes les femmes, +lui firent une réputation brillante, dont vous entendrez parler dans le +monde. Quand elle avoua elle-même approcher de la quarantaine, elle +avoit quelques années de plus; c'est l'âge où une femme riche et titrée +a l'habitude de se faire une nouvelle manière de vivre. Autrefois +l'usage étoit de se jeter dans la dévotion; et, à l'époque dont je vous +parle, il falloit encore une espèce de courage pour s'en dispenser. +Madame de Sponasi balança un an. Deux jours par semaine elle donnoit à +dîner à des prélats et aux hommes les plus marquans dans l'église; deux +autres jours elle recevoit les hommes de lettres en réputation, et les +philosophes en titre; le soir nous avions quelquefois des artistes. Les +artistes en général ne cherchent que les plaisirs, des admirateurs et +des protecteurs: aussi sont-ils sans conséquence, et nous les recevons +toujours. Il n'en est pas de même des prêtres et des philosophes; chacun +cherche à gagner à son corps ceux qui peuvent lui donner de l'éclat. +Jeter madame de Sponasi dans la dévotion ou dans la philosophie, étoit +un véritable coup de parti. Les prêtres s'y prirent mal. Elle est foible +de caractère, et aime le plaisir; l'austérité l'effraya. Les prélats +petits-maîtres essayèrent à leur tour de la convertir. Je vous ai parlé +de ses bouffées d'esprit; elle les tourna en ridicule avec les mêmes +argumens dont la sévérité lui avoit fait peur. Les philosophes, plus +adroits, flattèrent ses passions, applaudirent à ses saillies, +répétèrent ses bons mots, lui prêchèrent une morale si commode, qu'elle +en fut séduite. Sa porte fut fermée à tous les ecclésiastiques; et cette +même femme qui avoit pensé sérieusement à faire son salut, se déclara +hautement pour la philosophie, et se fit une religion de ne pas croire +en Dieu. Cela vous paroît extraordinaire; mais c'est une mode qui passe +du boudoir dans le salon, du salon dans l'antichambre, de l'antichambre +dans toutes les classes du peuple.</p> + +<p>«Ne parlez donc jamais de la Divinité devant votre protectrice, et riez +des traits hardis qu'elle lance à tout instant contre le ciel. Pour un +jeune homme élevé par un curé, l'effort est pénible; mais, dans quinze +jours, je vous prédis que vous vous y prêterez de bonne grâce.—Moi, +Philippe?—Vous, monsieur. Je vous le répète, c'est la mode; et la +crainte seule du ridicule suffiroit pour vous amener promptement à ce +point. Est-il rien, d'ailleurs, de plus aimable qu'une doctrine qui, +brisant le frein des passions, permet de se livrer à tous les écarts de +l'imagination? Pourvu que vous parliez avec esprit de vos devoirs, on +vous pardonnera de les négliger: les connoître et s'en dispenser, voilà +le <i>nec plus ultrà</i> de la philosophie.»</p> + +<p>«Je crois, Philippe, que vous exagérez, et qu'il y a parmi les +philosophes des hommes estimables.»</p> + +<p>«S'il y en a! s'écria-t-il; beaucoup plus qu'on ne se l'imagine: mais +ceux-là n'en prennent pas le titre; ils le méritent, et c'est le public +qui le leur accorde. On peut diviser ceux qui viennent chez nous en +trois classes: les charlatans, les dupes, et les véritables amis de +l'humanité. Pour vous donner une idée juste des charlatans et des dupes, +je vais vous conter une anecdote sur deux personnages que tous +rencontrerez souvent chez madame de Sponasi. Je tiens quelques détails +du secrétaire de l'un d'eux, garçon rempli d'esprit, et qui doit sa +fortune aux soins qu'il met à cacher à tout le monde des talens dont il +pare un sot.</p> + +<p>«M. de Parvis est petit de taille, de génie et de santé. À vingt ans, +de petits yeux, une petite bouche, un petit nez, un petit menton rond, +lui composoient une petite figure fort aimable. De petits calembourgs en +eussent fait le héros des petites sociétés, si l'ennui qui le suivoit +par-tout ne lui eût inspiré le désir de viser à la célébrité. Pour un +homme riche, et il l'est, il y a beaucoup de manières d'être célèbre; il +les essaya toutes. Il fit tant de folies pour faire parler de lui, qu'il +fut obligé de quitter le service, et de ne plus paroître à la cour. +C'est alors qu'il s'annonça publiquement comme ennemi des préjugés: il +croyoit s'y soustraire; il ne bravoit que la décence.</p> + +<p>«Il fréquenta les hommes de lettres, et fut accueilli dans la maison de +M. Sentencis. M. Sentencis est roturier, riche et avare; il desiroit +s'allier à la noblesse, et marier sa fille sans bourse délier; il +cherchoit un sot à prétention; M. de Parvis lui parut mériter la +préférence. Il répéta si souvent devant lui qu'il n'accorderoit la main +de sa fille qu'à un partisan de la bonne cause, un véritable philosophe, +un grand homme, que lorsque M. de Parvis la demanda et l'obtint, il se +crut irrésistiblement un partisan de la bonne cause, et un véritable +philosophe, et un grand homme. Pour dot, M. de Sentencis lui dédia un de +ses ouvrages: aussi furent-ils tous les deux satisfaits, l'un d'avoir +marié sa fille à bon marché, l'autre de passer à la postérité à l'aide +d'une épître dédicatoire.</p> + +<p>«Depuis que l'immortalité pèse sur M. de Parvis, il est devenu grave: il +parle peu, mais il écoute avec attention: il n'écrit plus, mais c'est +dans sa maison que les grandes réunions se tiennent; il paroît présider +les hommes au premier mérite—ce qui se dit chez lui, il croit l'avoir +dit; les ouvrages qu'on y lit, et sur lesquels on le consulte, il croit +les avoir faits: dupe de son amour propre et des flagorneries, de ceux +qui, entre eux, l'apprécient à sa juste valeur, il est malheureux sans +oser en approfondir la cause; c'est une victime dévouée, qui, semblable +aux vieilles religieuses, pense alléger le poids de ses chaînes en +faisant de nouvelles conquêtes à l'ordre. C'est une preuve vivante pour +quiconque a lu dans son ame, qu'un sot peut quelquefois être célèbre, et +que sottise et célébrité forment le plus cruel supplice auquel les +hommes d'esprit puissent condamner les dupes dont ils ont besoin.</p> + +<p>«La situation de madame de Sponasi a beaucoup de rapports avec celle de +M. de Parvis; car elle ne crie bien fort contre Dieu que par la peur +qu'elle a du diable. Cependant elle conserve avec ceux qui l'ont +séduite, ce ton de supériorité qui convient à son nom et au rôle +brillant qu'elle a joué dans le monde: c'est un enfant de la +philosophie, il est vrai; mais c'est un enfant gâté, dont la mère est +obligée de supporter les caprices, dans la crainte d'une rupture dont +l'éclat lui seroit désagréable. Personne n'a d'empire sur ses volontés, +excepté.... Devinez.—M. de Vignoral? lui dis-je.—Oh! non, c'est elle +qui a commencé sa réputation; elle lui commande quelquefois, et ne lui +cède jamais.—Qui donc la gouverne?—Moi, me répondit Philippe; moi, qui +connois mieux qu'elle le fond de son caractère. Elle ne s'intéresse à +vous que dans l'espoir que vous vous distinguerez dans le monde par +votre esprit; applaudissez au sien, et vous pourrez vous dispenser d'en +avoir. Elle vous répétera sans cesse que tout le mérite d'un homme est +dans ses connoissances; mais si votre figure lui plaît, si votre +tournure lui rappelle le temps où la foule s'atteloit à son char, la +première impression décidera l'amitié qu'elle prendra pour vous. Entre +ses idées et ses sensations, le contraste est frappant: elle dit d'un +homme laid et spirituel, qu'il l'amuse, et elle bâille; elle dit d'un +bel homme ignorant, qu'il l'ennuie, et elle sourit. C'est une coquette +dont l'imagination rêve sagesse, et dont le cœur tient toujours à ses +vieilles habitudes. Choisissez, ou de lui plaire assez au premier abord +pour qu'elle prenne votre parti contre M. de Vignoral, ou de plaire en +même temps à lui et à elle, de manière que les louanges qu'il vous +donnera justifient la première opinion qu'elle prendra de vous.»</p> + +<p>«Mon parti est pris, Philippe: plaire à l'un et à l'autre ne me paroît +pas impossible. M. de Vignoral est en colère contre moi, je le sais; +mais je ferai tout mon possible pour l'appaiser, et dorénavant je +travaillerai de manière à m'éviter ses reproches.»</p> + +<p>Je contai à Philippe la cause du mécontentement du grand homme, et +comment je croyois faire ma paix; il m'indiqua un moyen plus sûr. +Lorsque je rentrai, il étoit trop tard pour songer au fameux manuscrit; +mais, suivant l'usage, je lui promis mes soins pour le lendemain.</p> + +<p>M. de Vignoral me fit appeler si matin, que j'étois encore au lit quand +on vint me dire qu'il me demandoit. Je me levai à la hâte, et je +descendis.</p> + +<p>«Avez-vous travaillé?—Non, monsieur.—Avez-vous seulement ouvert vos +livres?—Non, monsieur.—Qu'avez-vous donc fait depuis votre +arrivée?—Je n'ose vous le dire, de crainte de vous déplaire.—Parlez, +parlez; je n'ai pas de temps à perdre. Qu'avez-vous fait?—Monsieur, je +crains...—Parlez, vous dis-je, ou montez dans votre chambre, et +rapportez-moi mon manuscrit. Je ne sais quelle sotte complaisance m'a +engagé à le confier à un... Parlerez-vous, monsieur? me direz-vous +comment vous avez employé votre temps?—Monsieur, avant de copier, j'ai +voulu essayer de lire votre écriture.—Et vous n'avez pu y réussir? Je +m'en étois douté.—Pardonnez-moi, monsieur.—Eh bien! monsieur?—Eh +bien! monsieur, en lisant la première page, j'ai été entraîné à la +seconde, de la seconde à la troisième, et ainsi de suite, jusqu'à ce que +l'heure du dîner m'appelât.—Après, Frédéric.—Après dîner, monsieur, je +n'ai pu résister au désir de continuer: le lendemain de même. Je suis +bien avancé dans ma lecture: mais j'avoue que j'ai eu tort; mon devoir +étoit de copier, puisque vous l'aviez ordonné ainsi.—Certainement; mais +j'aurois dû le prévoir, car vous annoncez de l'intelligence, et je +conçois facilement le sentiment qui vous a maîtrisé. Il faut être +indulgent pour la jeunesse: à votre âge, j'en aurois fait autant. +Asseyez-vous donc, continua-t-il en souriant; nous n'avons pas encore +causé ensemble». Je poussai un siége près du sien, en répétant tout bas: +Philippe, Philippe, je te devrai l'amitié de tout le monde.</p> + +<p>«C'est un ouvrage bien sérieux cependant, reprit M. de Vignoral; et +puisqu'il vous a intéressé à ce point, il faut que vous ayez +naturellement l'esprit juste. Avez-vous tout compris également?—Non, +monsieur; plusieurs passages m'ont paru au-dessus de mon +intelligence.—Je le crois.—Mais je me suis dit: En les copiant, +j'aurai plus de temps pour les approfondir. Je lisois si vite!—Mauvaise +manière, monsieur. Qu'on dévore un roman, qu'on soit pressé d'arriver au +dénouement, rien de plus naturel; mais quand on tient une de ces +conceptions profondes, destinées à développer les progrès de +l'entendement humain, il faut s'appesantir sur chaque phrase. Ce n'est +pas assez de lire, il faut comprendre, et voilà la difficulté.—Oui, +monsieur.—Avez-vous déjà été chez votre protectrice?—Pas encore; mais +j'ai vu Philippe.—Qu'est-ce que c'est que Philippe?—C'est le +valet-de-chambre de madame de...—Ah! oui, un fat qui singe le grand +seigneur; je ne sais comment elle peut garder si long-temps un homme +pareil à son service. Que vous a-t-il dit?—Des choses, monsieur, qui me +font de la peine. Madame de Sponasi veut que je vous sois soumis; rien +ne me sera plus facile: mais elle exige aussi que je me livre à tous les +talens agréables dont tous ayez blâmé l'usage.—Que voulez-vous, mon +cher Frédéric? Puisque vous dépendez d'elle, il faut la satisfaire. La +femme la plus philosophe est toujours femme, vous en ferez bientôt +l'expérience: et quel empire la frivolité n'a telle pas sur ce sexe +léger! Les talens seraient dangereux pour tous s'ils devenoient votre +seule occupation; mais avec le genre d'esprit que vous annoncez, je suis +sûr qu'ils ne vous séduiront jamais. Allez, mon ami, allez travailler.»</p> + +<p>Je remontai les escaliers quatre à quatre; j'entrai dans ma chambre en +sautant; j'y trouvai... Qui, mon cher lecteur? M. Léger, le maître de +danse. Je le pris par les mains, et je lui rendis bien gaiement la +première leçon que j'en avois reçue. Si je ne lui fis pas faire des +pirouettes sévères et des contre-temps d'une exécution finie, je lui +communiquai du moins la joie qui m'agitoit.</p> + +<p>«Comment diable, monsieur! vous êtes leste comme un daim, et vous avez +dans les jarrets une souplesse qui me prouve que vous vous êtes +exercé.—J'ai fait plus, monsieur Léger; j'ai été à l'Opéra.—Vous avez +donc maintenant une idée de cet art étonnant dont je vous démontrerai +les véritables principes? Quand vous les connoîtrez, vous serez surpris +de trouver un langage parfaitement intelligible, dans des danses où le +vulgaire ne voit que des hommes qui sautent». Si M. Léger avoit raison, +cessons d'être surpris de ce que les fameux danseurs dont parle +l'histoire romaine ont fait passer leur bêtise en proverbe: quand on a +tant d'idées dans les jambes, on peut négliger d'en meubler sa tête. +C'est la faute du vulgaire qui ne les entend pas.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a><a href="#toc">CHAPITRE IX.</a></h2> + +<h3><i>Le moment décisif</i>.</h3> + + +<p><span class="smcap">Le</span> jour de ma présentation chez madame de Sponasi arriva; j'aurois voulu +le retarder, tant je craignois de ne pas réussir auprès d'elle. Je +n'avois jamais mieux senti combien il me manquoit de qualités +séduisantes, que du moment ou j'avois travaillé à en acquérir. Philippe +vint me chercher; il me rassura par ses exhortations, plus encore par +les complimens qu'il me fit. Nous montâmes en voiture; nous arrivâmes à +l'hôtel. J'avois beau me faire intérieurement les raisonnemens les plus +sages, mes sensations me trahissoient. Enfin nous entrâmes dans le +cabinet de ma protectrice. Je la saluai. Elle dit à Philippe de se +retirer; mais Philippe, qui avoit apparemment l'habitude de ne point +entendre les ordres qu'il ne vouloit pas exécuter, répondit, <i>Oui, +madame</i>, ferma la porte, et resta avec nous.</p> + +<p>Pendant plus de cinq minutes, nous gardâmes tous trois le silence: +madame de Sponasi m'examinoit avec la plus vive émotion; je la vis +plusieurs fois passer la main sur son front, comme on fait machinalement +dans l'espoir de chasser des idées qui reviennent toujours; je crus même +appercevoir quelques larmes rouler dans ses yeux. Malgré son âge, il +étoit impossible de la regarder sans s'intéresser à elle. Philippe avoit +un air de satisfaction qu'il ne cherchoit point à déguiser, et qui +contrastoit singulièrement avec l'inquiétude de sa maîtresse et mon +embarras particulier. Il rompit le premier le silence.</p> + +<p>«Madame la baronne ne dira-t-elle rien à son protégé? J'ose l'assurer +qu'il est digne de ses bontés, et qu'il se croira trop heureux +d'employer tous ses momens à lui prouver sa reconnoissance». Elle me +tendit la main; je la baisai avec le plus profond respect.</p> + +<p>«Je suis folle, dit-elle un instant après en affectant de rire: j'ai +l'air d'un drame nouveau; et si l'on nous voyoit, on pourroit croire que +nous jouons une scène de reconnoissance. Jeune homme, Philippe a dû vous +instruire de mes volontés, et j'espère que votre conduite ne me fera +jamais repentir de mes bienfaits.—J'en réponds pour lui, dit aussitôt +Philippe.—Allons, asseyez-vous, et parlez moi comme à une amie. Vous +êtes-vous bien ennuyé chez ce bon curé?—Non, madame; j'y ai passé +doucement mon enfance: le moment approchoit où la réflexion auroit amené +l'ennui; vos bontés l'ont prévenu.—Philippe, vous ne m'avez pas +trompé, c'est vraiment un joli cavalier. Mais, mon enfant, il ne faut +attacher aucune importance aux dons que la nature prodigue aveuglément. +Les sots se laissent séduire par les yeux; on ne se fait estimer que par +les qualités du cœur et de l'esprit. Levez-vous donc un peu, que je +vous, examine». J'obéis. «Une taille charmante, s'écria-t-elle, et déjà +la tournure d'un homme du monde! Philippe, quel âge a-t-il?—Un peu plus +de seize ans, madame.—Déjà! dit-elle en soupirant; mais il a vraiment +l'air d'en avoir davantage, tant il est formé. Écoutez, Frédéric: je ne +veux pas que vous soyez petit-maître: je les déteste, je vous en +avertis. Il y a dans votre toilette un goût recherché qui me fait mal +augurer de la solidité de votre esprit.—Madame, je n'ai eu d'autre +désir que de me parer de vos bienfaits.—Je ne vous blâme pas, +Frédéric: je déteste les petits-maîtres, cela est vrai; mais j'ai de +même la plus grande aversion pour ces jeunes gens qui pensent que la +raison ne doit pas sacrifier aux Graces, et qui, croyant se couvrir du +manteau de la sagesse, n'endossent que la livrée du pédantisme. Vous +êtes mis comme un ange. Aimez-vous l'étude?—J'aimerai, madame, tout ce +qui justifiera dans le monde la protection dont vous +m'honorez.—Écoutez, mon enfant.... Philippe, dites qu'on nous serve à +déjeûner». Philippe sortit, et ne revint pas. Madame de Sponasi, en +s'approchant de moi et me prenant les mains, continua.</p> + +<p>«Écoutez, mon enfant, votre sort est très-incertain. Je ne veux pas vous +affliger, car je sens que j'ai beaucoup d'amitié pour vous; mais +n'attendez rien d'un sentiment auquel je résisterois si vous cessiez de +le mériter. J'ai l'habitude de ne céder qu'à ma raison, et c'est devant +elle qu'il faut que vos succès justifient ce que je ferai pour vous. +J'ai plusieurs fois été tentée de vous abandonner à votre sort, afin que +la nécessité de vous élever par vous-même excitât votre émulation: j'ai +craint cependant qu'un état de dénuement absolu ne vous poussât au +découragement, ou n'avilît votre caractère; et, forcée de choisir entre +deux extrémités, j'ai cru pouvoir les concilier. Je veux bien que vous +comptiez sur ma protection; je suis décidée à vous en donner des preuves +qui vous permettent d'espérer plus pour l'avenir. La pension que +Philippe vous a promise de ma part vous sera continuée; mais je veux en +même temps que vous vous regardiez comme le secrétaire de M. de +Vignoral: je me charge de vos appointemens. Plus il sera content de +vous, plus je les augmenterai; s'il vous abandonnoit, et que vous le +méritassiez, ma protection vous seroit à l'instant retirée. Dépendant +sans être à charge à personne, ayant des devoirs à remplir sans qu'on +puisse vous commander comme à un salarié, c'est à vous de multiplier +assez vos connaissances pour devenir l'ami de M. de Vignoral, à qui j'ai +l'obligation du parti que j'ai pris à votre égard.—C'est lui, madame, +qui vous a suggéré ce projet?—Oui, mon enfant; et vous conviendrez que +cet état mitoyen qui vous sauve à la fois des dangers du trop et du trop +peu de liberté, est une des conceptions les plus heureuses qu'il ait pu +former pour vous.—Et pour avoir un secrétaire et un esclave de plus à +bon marché», dis-je en moi-même. J'avois quelques regrets de l'avoir +trompé sur mon enthousiasme pour son manuscrit, que je n'avois pas lu; +mais quand je vis que nous jouions au plus fin, mes scrupules +s'évanouirent.</p> + +<p>On nous servit à déjeûner. Madame de Sponasi, telle que Philippe me +l'avoit dépeinte, passa alternativement de ma figure à mes études, de +mes études à mes habits, de mes habits à quelques traits philosophiques. +Elle me congédia en m'embrassant, et en commençant une exhortation +sérieuse, qu'elle finit par une épigramme. En sortant, je rencontrai +Philippe, qui me promit une visite pour l'après-midi.</p> + +<p>Je savois que M. de Vignoral accompagneroit aux François la jeune +personne qu'il étoit à la veille d'épouser. J'attendois donc Philippe +avec impatience, d'abord parce que j'étois excessivement curieux de +savoir ce que ma protectrice pensoit de moi, ensuite parce que je +voulois moi-même aller à la Comédie françoise avec un de mes amis, +auquel j'avois donné rendez-vous chez moi.</p> + +<p>Un de vos amis! s'écriera le lecteur; et combien avez-vous déjà d'amis? +où les avez-vous connus?—De quel pays êtes-vous donc, cher lecteur? +Ignorez-vous qu'à Paris on a beaucoup d'amis que l'on ne connoît pas? Si +vous en doutez, écoutez tous nos jeunes gens: vous les entendrez parler +sans cesse de leurs amis qu'ils connoissent; ce qui prouve qu'ils en ont +qu'ils ne connoissent pas. Vous les verrez saluer, accueillir, embrasser +un cavalier, en lui disant: Bon jour, mon ami. Demandez-leur le nom de +cet ami; ce sera un coup du sort s'ils se le rappellent. Pour moi, je +n'étois pas dans cette situation; je connoissois beaucoup celui de mes +amis que j'attendois: je l'avois vu pour la première fois la veille au +manége; je me rappelois fort bien qu'il s'appeloit Florvel, Dutilly ou +Saint-Aure; j'avois déjeûné avec ces trois messieurs, et il portoit l'un +de ces noms. Je tremblois qu'il ne vînt avant la visite qui m'étoit +promise; je n'aurois pu le renvoyer sous aucun prétexte, et j'aurois +encore moins voulu sortir avant d'avoir vu Philippe. Je vis arriver un +domestique chargé d'une vingtaine de volumes magnifiquement reliés, +qu'il me remit de la part de madame la baronne. Je le récompensai +généreusement de sa peine. Comme il sortoit, Philippe entra.</p> + +<p>«Vous voyez, me dit-il en me montrant les livres déposés sur ma table, +que votre esprit a réussi. Madame de Sponasi ne fait de semblables +cadeaux qu'à ceux qu'elle estime beaucoup; c'est la collection des +ouvrages qu'elle a permis de lui dédier: ils portent tous et son nom et +ses armes. Elle est dans l'usage de prendre un nombre déterminé +d'exemplaires pour payer les frais de chaque dédicace. Elle aime à les +répandre, et regarde sa liste de distribution comme le catalogue de ses +amis intimes ou de ses protégés favoris. Vous devez vous trouver fort +heureux.»</p> + +<p>«Vous croyez donc, Philippe, que j'ai eu le bonheur de lui +plaire?—Beaucoup.—Cependant elle a paru triste en me voyant; je crois +même qu'elle a versé des larmes.—J'aurois été fâché qu'elle eût assez +d'empire sur elle-même pour affecter de l'indifférence. Quel souvenir +vous lui avez rappelé!—Philippe, madame de Sponasi a-t-elle des +enfans?—Non.—En a-t-elle eu?—Oui, un fils.—Existe-t-il +encore?—Non.—À quel âge est-il mort?—À dix ans.—Je m'y perds, +m'écriai-je.»</p> + +<p>«Pourquoi donc, me dit il, vous obstiner à percer un mystère dont la +connoissance, je vous le répète, ne serviroit qu'à vous rendre +malheureux? Laissez le passé, qui ne peut vous servir à rien; jouissez +du présent, et ménagez l'avenir, dans lequel reposent toutes vos +espérances. Ah çà, le cadeau de votre protectrice vous apprend qu'elle +est satisfaite de votre esprit. N'êtes-vous pas curieux de savoir ce +qu'elle pense de votre physique?—Elle s'est expliquée assez clairement +pour ne me laisser aucun doute à cet égard; je crains pourtant, +Philippe, que l'élégance que vous m'avez conseillée ne lui ait plus +déplu qu'elle ne l'a fait entendre.—Je suis bien aise de vous voir +aussi habile à lire dans son cœur. Quand je suis rentré dans son +appartement....—Eh bien!—Je n'ose achever; j'ai peur de vous +affliger.—Parlez, mon ami, parlez.—Philippe, m'a-t-elle dit, c'est +cinquante louis que vous avez portés de ma part à Frédéric?—Oui, +madame.—Ne m'avez-vous pas fait entendre qu'il desiroit prendre +plusieurs maîtres?—Je pense, madame, que c'est déjà une affaire +terminée.—Mais avec la dépense qu'il a été obligé de faire, il aura de +la peine à se procurer des choses utiles à un homme de son âge.—Sans +doute, madame.—Je voudrois pourtant qu'il s'accoutumât à +l'économie.—Madame, je le crois naturellement généreux.—Ce n'est point +un défaut. A-t-il une montre?—Non, madame.—Philippe, vous prendrez +celle à répétition, garnie de perles, et vous la lui donnerez.—Avec la +chaîne, madame?—Non; elle est trop antique pour un jeune homme comme +lui. Je vous charge, Philippe, de lui en acheter une qui lui +plaise.—Voyez, monsieur, ajouta-t-il en me présentant le bijou le plus +galant qu'il soit possible de choisir, voyez si j'ai bien réussi.»</p> + +<p>J'embrassai mon bon Philippe de toutes mes forces; il me dédommageoit si +agréablement du moment d'inquiétude qu'il m'avoit donné, qu'en vérité il +auroit fallu être de bien mauvaise humeur pour lui en vouloir.</p> + +<p>«Il n'est pas un seul de vos conseils qui ne m'ait été utile, lui +dis-je; et hier encore, grâce à vous, j'ai acquis beaucoup auprès de M. +de Vignoral.—C'est fort bien, mon cher Frédéric; mais maintenant je +vous exhorte à vous occuper sérieusement de l'ouvrage qu'il vous a +donné. Il étoit ridicule à lui de vous accabler à votre arrivée; il +seroit dangereux pour vous de vous faire une habitude de la dissipation. +Je n'ai pas besoin de vous recommander de lire les volumes dédiés à +votre protectrice; il faut vous attendre aux questions qu'elle vous fera +à cet égard.—Oui, Philippe.—Que faites-vous ce soir?—J'attends un +jeune homme avec lequel je dois aller aux François.—Beaucoup de +discrétion avec vos amis.—Avec tous, Philippe?—Oui, monsieur, avec +tous.—Et avec vous aussi», lui dis-je en riant et en lui tendant la +main. Il la serra contre sa poitrine, et m'apprit qu'il iroit aussi aux +François.</p> + +<p>«Nous irons ensemble, m'écriai-je.—Non, monsieur, cela ne se peut pas, +sur-tout quand vous êtes en société. Madame de Sponasi y sera; c'est son +jour de loge.—Et M. de Vignoral aussi, avec son épouse future. J'ai +bien envie de la voir, et c'est en grande partie ce qui m'a décidé. +Philippe, je fais une réflexion bien singulière: M. de Vignoral ne m'a +pas encore apperçu dans une élégance si nouvelle pour moi, qu'elle a +presque l'air d'un déguisement; j'ai peur qu'elle ne lui déplaise.—J'y +pensois, me répondit-il, et je ne vois qu'un moyen de vous éviter +jusqu'à ses réflexions. Il verra madame de Sponasi, et je suis persuadé +qu'il ira lui rendre visite dans sa loge. Elle est aux premières, à +droite: placez-vous de manière à ce qu'elle vous remarque; saluez-la +respectueusement: n'avancez pas si elle ne vous encourage à venir; mais +faites en sorte qu'elle vous apperçoive de nouveau quand M. de Vignoral +sera auprès d'elle: je vous réponds du reste.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a><a href="#toc">CHAPITRE X.</a></h2> + +<h3><i>La Comédie françoise.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">Florvel</span> (c'étoit bien le nom de l'ami que j'attendois, j'en fus sûr en +le voyant), Florvel arriva. Philippe sortit en m'assurant qu'il +n'oublieroit pas de présenter mes remerciemens à madame la baronne. Je +souris de la complaisance de sa mémoire, car je n'avois pensé qu'à +remercier Philippe. Florvel me prit par le bras, et nous partîmes pour +le spectacle.</p> + +<p>«Quelle est cette baronne, me dit-il, à laquelle on présente tes +remerciemens? Est-elle jeune?—Elle n'a que soixante-deux ans.—Et de +quoi la fais-tu donc remercier?—Regarde, lui dis-je en lui présentant +ma montre: le cadeau n'en vaut-il pas la peine?—Oui certes, mon ami; +et si, à ton âge, avec une santé toute neuve, tu donnes dans la vieille +noblesse, je te prédis que tu iras loin. Comment se +nomme-t-elle?—Madame de Sponasi.—Cela n'est pas possible; je croyois +que sa philosophie la mettoit maintenant au-dessus des foiblesses de +l'humanité.—Je ne t'entends pas.—Il me semble cependant que je +m'explique. Madame de Sponasi est-elle ta parente?»</p> + +<p>Je compris aussitôt ce qu'il vouloit me dire, et je répondis avec +assurance que j'avois l'honneur d'être allié à sa maison; qu'ayant perdu +de bonne heure mes parens, et madame de Sponasi n'ayant pas d'enfant, +elle avoit bien voulu se charger de mon sort.</p> + +<p>«Que fais-tu chez M. de Vignoral?—J'achève mon éducation.—Est-ce +qu'elle veut faire de toi un philosophe, mon pauvre Frédéric? Ne +t'avise pas de devenir raisonnable, ou, malgré mon amitié pour toi, je +renoncerois à te voir.—Est-ce que tu n'es pas raisonnable, toi, +Florvel?—Pas trop; du moins c'est l'avis de ma famille. Figure-toi +qu'ils veulent me marier. À vingt ans, un nom, et quelque réputation +auprès des femmes, me marier!—Avec une demoiselle âgée, +peut-être?—Elle n'a que seize ans.—Laide?—Belle comme son +âge.—Sotte?—Remplie d'esprit, de graces et de talens.—Pauvre?—Au +contraire, riche dès à présent, et héritière d'une demi-douzaine de +vieux parens qui l'adorent.—Et tu refuses?—Mon ami, ce n'est pas ma +faute. Je suis aimé à la folie d'une femme qui mourroit de chagrin si je +l'abandonnois. Elle ne peut supporter l'idée de ce mariage, et je n'ai +pas la force de lui en causer le chagrin. Elle est mariée: elle a bravé +pour moi et l'autorité de son époux, et la censure publique; il n'est +pas de sacrifices qui lui coûtassent, plutôt que de renoncer à son +amour. D'un autre côté, mes parens me pressent: je ne suis pas riche, +moi; et comme je n'ai rien de réel à leur objecter, cela m'embarrasse +beaucoup.»</p> + +<p>Nous arrivâmes aux François, et nous nous plaçâmes au balcon opposé à la +loge que Philippe m'avoit indiquée pour être celle de madame de Sponasi. +Presque en face de nous, je découvris M. de Vignoral, avec une femme +entre deux âges, propriétaire d'une de ces figures dont on ne parle pas, +et une jeune personne si jolie, que je soupirai en la regardant. Il +s'occupoit si peu d'elle, que je me persuadai bientôt que ce n'étoit pas +l'épouse qui lui étoit destinée; et cette idée me fit plaisir, sans trop +savoir pourquoi. J'allois la faire remarquer à Florvel, quand lui-même +me montra son père avec plusieurs dames et mademoiselle de Nangis; +c'étoit l'épouse qu'il refusoit. «Tu as raison, mon ami, lui dis-je, +elle est de la figure la plus intéressante.—Sans doute, me répondit-il +en soupirant». La pièce venoit de commencer.</p> + +<p>Dans l'entr'acte, Florvel m'observa qu'il lui étoit impossible de ne pas +aller saluer ces dames et son père; il me proposa de venir avec lui. +J'avois vu arriver madame de Sponasi, et je ne demandois pas mieux que +d'aller me placer au balcon au-dessous de sa loge, quoique je +m'exposasse à être vu de M. de Vignoral, qui étoit presque à côté; mais +alors la crainte de ses observations étoit moins grande que le désir de +voir sa société de plus près. Je consentis à accompagner Florvel, à +condition qu'il viendroit à son tour avec moi. Proposer à un jeune +homme de parcourir tous les coins d'une salle de théâtre, c'est être sûr +d'avance de sa réponse.</p> + +<p>Notre première visite fut pour le père de Florvel; j'en fus accueilli +avec les politesses d'usage. Je ne pourrais apprendre aux autres ce que +je ne sais pas moi-même; mais il est des choses sur lesquelles +l'expérience précède la réflexion. En sortant de la loge, je dis à +Florvel: «Mon ami, je suis persuadé que mademoiselle de Nangis +t'aime.—Je le crois, me répondit-il d'un air inquiet; je crois plus, +c'est que je l'aime aussi.»</p> + +<p>Nous entrâmes au balcon. Madame de Sponasi m'apperçut, et me sourit avec +amitié: je la saluai; Florvel en fit autant. Madame de Sponasi n'avoit +répondu à mon salut que par un nouveau sourire: elle répondit à celui de +Florvel par une inclination de tête plusieurs fois répétée. M. de +Vignoral entra en ce moment dans sa loge: nous étions restés debout; +elle nous fit signe d'approcher.</p> + +<p>«Monsieur, dit-elle à Florvel, je félicite Frédéric sur le choix de ses +amis: on vouloit me faire craindre qu'il ne devînt trop sérieux; mais en +le voyant lié avec vous, je garantis qu'avant un mois on le citera dans +tout Paris pour son étourderie.»</p> + +<p>«Je crois plutôt, madame, répondit Florvel, que je lui devrai la gloire +de devenir raisonnable. L'honneur qu'il a de vous connoître, les +conseils de M. de Vignoral, le mettent à l'abri de ma séduction, sans me +donner la même assurance contre son exemple.»</p> + +<p>«Qu'en pensez-vous, Frédéric»? me dit madame de Sponasi.</p> + +<p>«Moi, madame? J'ai appris ce matin que l'amabilité et la raison vont si +bien ensemble, qu'il ne vous est pas permis de vouloir les séparer.»</p> + +<p>«Vous ne vous doutez peut-être pas que c'est à moi qu'un pareil +compliment s'adresse», dit madame de Sponasi en se tournant vers M. de +Vignoral, qui n'avoit pas cessé de me regarder. Il soutint la +conversation sur le même ton de légéreté, et me prouva, sans effort, +qu'il pouvoit être aimable par tout autre part que chez lui.</p> + +<p>«Allez, mes enfans, nous dit madame de Sponasi; vous n'êtes pas venus au +spectacle pour entendre le radotage d'une vieille femme, et je vous +tiens quittes de votre complaisance.»</p> + +<p>Florvel l'assura qu'il mettroit toujours au nombre de ses momens les +mieux employés, ceux où il auroit l'honneur d'être admis à lui faire la +cour.—«Vraiment? s'écria-t-elle.—Vous n'en doutez pas, madame.—Je +crois sérieusement qu'il devient raisonnable, me dit-elle. Je vous en +fais mon compliment, Frédéric: votre entrée dans le monde date par une +conversion. Messieurs, si vous n'avez pas d'engagement pour ce soir, je +vous invite à souper». Nous la saluâmes, et nous retournâmes nous placer +au balcon au-dessous de sa loge. M. de Vignoral y resta pendant l'acte +entier. Que j'aurois voulu tenir la place qu'il avoit laissée vide! Oh! +combien étoit jolie la femme qu'il négligeoit pour causer avec madame de +Sponasi! Encore une fois, ce ne pouvoit être celle qu'on lui destinoit.</p> + +<p>Quand il quitta ma protectrice, il me fit signe de venir à lui; et, me +prenant par la main, il me dit qu'il vouloit me présenter aux dames avec +lesquelles il étoit. Le cœur me battit bien fort.</p> + +<p>«Je vous amène un élève de la philosophie, leur dit-il pendant que je +les saluois. Si j'avois à ma disposition cent jeunes gens pareils pour +prêcher les véritables principes, je pense, mesdames, que votre sexe +nous disputeroit la gloire de les adopter.»</p> + +<p>La femme à figure commune me fit un salut d'assez mauvaise grâce; la +jolie me regarda en riant. Quelle physionomie piquante!</p> + +<p>«Voici, mademoiselle, lui dit M. de Vignoral, le jeune homme dont je +vous ai parlé; il a l'esprit sérieux, et j'espère que vous n'aurez qu'à +vous louer de ses procédés. J'en pensois déjà beaucoup de bien; madame +de Sponasi vient de m'en parler avec le plus grand éloge.»</p> + +<p>Elle me regarda encore en riant. Je m'assis derrière elle; et chaque +fois que je me hasardai à lui adresser la parole, elle se contenta de me +regarder et de rire. J'avois entièrement oublié Florvel: au bout d'un +quart d'heure, je le cherchai des yeux à la place ou je l'avois laissé; +il n'y étoit plus. Enfin je l'apperçus aux troisièmes, tête-à-tête avec +une femme dont l'ensemble, au premier coup d'œil, excitoit l'admiration: +ce n'étoit ni sa figure, ni sa taille, ni ses graces, que l'on admiroit; +c'étoit un art si étonnant dans sa toilette, qu'en la voyant avec +Florvel, il étoit impossible de ne pas regarder cette loge comme le +sanctuaire de la mode, elle pour son sexe, lui pour le sien.</p> + +<p>À la fin de la première pièce, il vint me rejoindre, et nous sortîmes du +spectacle pour nous promener.</p> + +<p>«Quelle figure intéressante! me dit Florvel.—Et quelle taille svelte, +mon ami!—Comme ses yeux expriment ce qui se passe dans son ame!—Comme +elle a l'air spirituel quand elle rit!—Tu l'as vue rire, +Frédéric?—Bien des fois, en me regardant.—Elle t'a regardé?—Oui, +souvent.—C'est singulier. Tout le temps que j'ai causé avec madame de +Folleville, j'ai cru la voir fixer les yeux sur notre loge avec une +inquiétude qui m'a pénétré l'ame.—Je ne l'ai pas remarqué.—Moi, je +t'en réponds. Elle souffre.—Quelle fantaisie aussi de la sacrifier par +un mariage aussi ridicule!—Frédéric!—Mon ami.—En quoi donc ce mariage +te paroît-il si ridicule?—En tout. Une femme vive, enjouée, jeune, +riche, obligée de passer sa vie avec un homme qui ne l'aimera +jamais!—Qui ne l'aimera jamais!—Non, Florvel: il n'aime que sa +réputation; il est tyran, maussade dans l'intérieur de sa maison: une +maxime philosophique le séduira bien plus que tous les charmes de son +épouse.»</p> + +<p>Florvel se mit à rire de toutes ses forces. «Et de qui diable me +parles-tu? s'écria-t-il. Je croyois qu'il étoit question de mademoiselle +de Nangis». Mon sérieux ne tint pas contre la gaieté de notre quiproquo: +je parlois de l'épouse promise à M. de Vignoral, et Florvel de celle +qu'il refusoit.</p> + +<p>«Tu aimes donc mademoiselle de Nangis? lui dis-je.—Oui, vraiment.—Tu +n'aimes donc plus madame de Folleville?—Si, mon ami.—Laquelle du moins +préfères-tu?—J'aime plus mademoiselle de Nangis; mais je suis plus aimé +de madame de Folleville.—Ainsi tu vas te brouiller avec ta famille, +perdre un établissement avantageux, t'exposer à des regrets, par +faiblesse.—Que ferois-tu à ma place?—Je n'hésiterois pas un instant; +j'épouserois mademoiselle de Nangis.—Mais, Frédéric, figure-toi le +désespoir de madame de Folleville; je te le répète, elle est capable de +se perdre, de tout sacrifier, plutôt que de renoncer à moi. Ce n'est +point une coquette qu'une liaison nouvelle puisse dédommager; j'ai eu le +temps de la connoître, d'apprécier sa sensibilité: je la juge d'autant +mieux maintenant, que je voudrais en vain me dissimuler à moi-même que +je n'en suis plus amoureux. Ce qui me retient, Frédéric, ce qui +retiendrait tout homme à ma place, à moins qu'il ne fût un fat, c'est la +certitude d'en être aimé. Comment de sang froid plonger dans la douleur +une femme dont on n'a qu'à se louer? comment voir baignés de pleurs des +yeux dans lesquels on n'a apperçu jusqu'alors que la joie, le plaisir, +et cette douce sérénité, compagne de l'amour heureux? Dis-moi, aurois-tu +ce courage?—Non, Florvel, jamais.—Cependant renoncer à mademoiselle de +Nangis, qui me promet à la fois autant de bonheur que j'en peux espérer +dans le cours de ma vie; de l'esprit, des talens, un cœur ingénu et +sensible, une fortune immense; refuser tout cela, et me perdre auprès de +ma famille: à ma place, le ferois-tu, Frédéric?—Non, mon ami, +jamais.—Quel parti prendrois-tu donc?—Je t'imiterois; je demanderois +des conseils de manière à ce qu'il fût impossible de m'en donner un qui +me convînt. Réponds-moi: si tu pouvois rompre sans éclat avec madame de +Folleville, le ferois-tu?—Sans hésiter.—Eh bien! permets-moi de +confier ton embarras à un ami qui jusqu'à présent ne m'a donné que +d'excellens conseils.—Quel est cet ami?—Je ne peux le nommer. Dis-moi +seulement si cela t'arrange.—Oui, quoique j'en pressente l'inutilité.»</p> + +<p>Nous rentrâmes au spectacle comme il alloit finir; nous abordâmes madame +de Sponasi à la sortie de sa loge. Elle prit le bras de Florvel, et je +marchai à ses côtés. Nous rencontrâmes dans le vestibule M. de Florvel +le père, qui parut satisfait de voir son fils en si bonne société. +Mademoiselle de Nangis le salua de manière à lui prouver qu'elle étoit +reconnaissante de ne pas le trouver avec madame de Folleville. Cette +dame passa un moment après; la foule des élégans se pressoit autour +d'elle: un sourire qu'elle adressa à Florvel sembloit lui dire: «Ne +craignez rien». M. de Vignoral vint ensuite avec les dames de sa +société, et présenta son épouse future à ma bienfaitrice. Cette jeune +personne avoit alors un air si modeste et si ingénu, que je crus qu'elle +possédoit deux physionomies entièrement différentes, mais toutes deux +faites pour inspirer l'amour. On l'admiroit dans son ingénuité, on +l'adoroit dans son sourire agaçant. Comme Florvel donnoit le bras à +madame de Sponasi, j'étois un peu derrière elle, et j'entendois presque +toutes les personnes qui passoient la nommer, parler de son esprit, de +la protection qu'elle accordoit aux arts, de sa générosité; en un mot, à +soixante ans passés, madame de Sponasi avoit réussi à conserver la +célébrité qu'elle n'avoit due jadis qu'à ses charmes. Elle en jouissoit +sans doute avec délices; car un de ses domestiques l'avoit plusieurs +fois avertie que sa voiture l'attendoit, et elle ne se pressoit pas. +Enfin nous partîmes.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a><a href="#toc">CHAPITRE XI.</a></h2> + +<h3><i>Le souper.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">Amour</span> des arts et des plaisirs, quelle époque tu avois amenée en France! +Artistes dont les noms sont consacrés au temple de Mémoire, dites si +vous vous éleviez jusqu'à la noblesse, ou si là noblesse s'élevoit +jusqu'à vous; dites si vos talens produisoient l'aménité des grands, ou +si leur aménité encourageoit vos talens. Moi j'ai trouvé entre vous un +accord si parfait, que je n'ai pu découvrir l'origine de votre union. +J'ai vu des gens décorés plus fiers des productions de leur esprit et +des talens qu'ils cultivoient, que d'une naissance à laquelle ils +n'attachoient que peu de prix; j'ai vu des littérateurs estimables, des +artistes distingués, si accoutumés à dater dans la bonne société, +qu'ils y oublioient sans effort qu'ils étoient hommes de lettres ou +artistes. Pour peindre, sans l'affoiblir, le charme de ces soupers, où +toutes les prétentions qui divisent les hommes cédoient au désir de +plaire par ses connoissances ou ses talens, il faudroit réunir en soi +l'esprit particulier de tous les convives: cela est impossible.</p> + +<p>C'est là que l'enthousiasme du beau, si dangereux dans ses écarts, +recevoit des leçons du goût, fruit de l'expérience, de la justesse de +l'esprit, et de l'habitude du monde; c'est là que le goût, un peu +routinier de sa nature, se prêtoit aux écarts de l'imagination, +s'éloignoit de son étroit sentier par l'attrait du plaisir, et y +rentroit bientôt, dans la crainte de s'égarer; c'est là qu'un bon mot +délassoit d'une discussion, et présentoit souvent la solution d'une +question qui eût pu fournir matière à plus d'un volume; c'est là qu'on +parloit des talens aimables avec l'éloquence bavarde d'Athènes; c'est là +encore que la raison se faisoit entendre avec le laconisme des +Spartiates. François, quel prestige vous égaroit cependant! alors que +votre langue, vos ouvrages immortels, vos modes mêmes, soumettoient +l'Europe à vos lois, vous estimiez tous les peuples, excepté vous. Les +étrangers, attirés par votre réputation, venoient en foule en France +pour entendre des François mépriser les François. Je n'ai jamais pu +concevoir la cause de cette extravagance; et quoi qu'en dise la +philosophie, qui ne se connoît pas en gouvernement, moins de +philanthropie universelle, et plus d'amour pour son pays; moins +d'admiration pour les arts étrangers, et plus d'enthousiasme pour les +talens nationaux. Un peuple entier doit être un peu gascon; la +prévention de soi-même, qui rend un particulier insupportable, est le +plus sûr fondement de la gloire des nations.</p> + +<p>Pardon, mes chers lecteurs, de cette digression; mais on ne rencontroit +alors, comme à présent, que des François estimant peu les François, +répétant par-tout le catalogue de nos défauts, et ne nous croyant bons +ni à être libres, ni à être esclaves. Pour votre intérêt même, fermez la +bouche à ces frondeurs, et persuadez-vous que vous valez bien les autres +peuples à leur sentiment, et que vous devez mieux valoir au vôtre.</p> + +<p>Florvel, pour qui cette société étoit aussi nouvelle que pour moi, en +paroissoit enchanté, quoiqu'à mon exemple, ou moi au sien, nous +n'eussions guère pris part à la conversation que pour l'entendre. Bien +des personnes se persuadent qu'en se taisant dans une infinité de +circonstances, elles feront mal juger de leur esprit; elles parlent, et +leur esprit est bien jugé.</p> + +<p>Madame de Sponasi étoit l'ame de ses convives; elle eut des attentions +pour tout le monde, et particulièrement pour ses deux enfans (c'est +ainsi qu'elle appeloit mon ami et moi). À minuit, nous nous retirâmes, +et Philippe eut ordre de nous reconduire. Quand nous eûmes déposé +Florvel chez lui, Philippe me dit: «Vous devez être bien content de +votre journée.—Oh! oui, mon bon ami, sur-tout en pensant que je vous la +dois.—Madame de Sponasi va plus vîte que je ne l'aurois cru: mais vous +lui avez plu au premier abord; c'est tout ce que je desirois. J'augure +beaucoup de son amitié pour vous; ménagez-la, votre bonheur en dépend.»</p> + +<p>Je voulus conter à Philippe l'accueil que M. de Vignoral m'avoit fait à +la Comédie françoise; il m'assura qu'il ne m'avoit pas perdu de vue, et +qu'il savoit non seulement ce qui m'y étoit arrivé, mais en grande +partie les sensations que j'y avois éprouvées. «Pour cette fois, mon +cher Philippe, vous me permettrez de ne pas vous croire».—Eh bien! n'en +parlons pas, me répondit-il; mais quand vous croirez m'apprendre que +vous êtes le rival d'un philosophe, je pourrai vous assurer que je le +savois.»</p> + +<p>Je changeai la conversation, en racontant à Philippe la situation dans +laquelle se trouvoit Florvel, et je lui dis que je m'étois fait fort de +le tirer d'embarras. «J'ai compté sur vos conseils, ajoutai-je: me +suis-je trompé?—Je n'en sais rien, me dit-il en riant; ce que je +pourrois proposer à votre ami, est terrible.—Vous m'effrayez. S'il +abandonne madame de Folleville, elle en mourra.—Oh! non: mais il l'a +bien jugée; elle seroit capable de quelque folie qui la perdroit.—Quel +parti peut-il donc prendre?—Qu'il se fasse donner son congé; cela est +toujours possible quand on le veut bien. Tenez, mon cher Frédéric, le +cœur humain est un labyrinthe dans lequel le plus habile risque de se +perdre quand il veut l'approfondir: mais il est des règles générales; et +l'une des plus sûres est que l'on n'aime jamais également deux objets à +la fois. Quand on oppose un devoir à une passion, on ne peut dire lequel +l'emportera; mais quand on met en jeu une passion et un goût, il est +presque sûr que le goût l'emportera sur la passion.—Je ne vous entends +pas.—Madame de Folleville aime votre ami; elle lui sacrifieroit tout, +excepté le plaisir d'être citée, excepté sa toilette, excepté la gloire +de voir M. de Florvel au premier rang des hommes à la mode. S'il ne +l'admiroit pas tant, elle l'aimeroit moins; s'il cessoit d'être admiré, +elle ne l'aimeroit plus. Proposez à votre ami de se montrer dans la +société de madame de Folleville, mis avec plus de simplicité qu'il n'a +jusqu'à ce jour déployé d'élégance: si elle ne l'abandonne pas après +cette épreuve, je renonce à les voir séparés.—Vous avez, Philippe, une +bien mauvaise idée de cette femme.—Non, vraiment, pas plus d'elle que +des autres; pas plus de son sexe que du nôtre. Un guerrier consentira à +tout pour celle qu'il aime, excepté à passer pour un lâche; un homme +d'esprit proposera tout, excepté de passer pour un sot; une femme fera +le sacrifice de sa réputation, de sa vie même, mais non celui du plaisir +que procure la vanité satisfaite. Renoncer à l'éclat ne seroit rien pour +une coquette devenue sensible, si elle renonçoit en même temps à la +société; mais paroître dans le monde, s'exposer à un ridicule d'autant +plus grand qu'il contraste avec la gloire de la veille, ou se voir +exposée à ce ridicule dans l'objet de son choix, voilà ce que madame de +Folleville ne supportera pas, et peut-être ce que M. de Florvel n'aura +pas le courage d'entreprendre. Proposez-le lui.»</p> + +<p>Philippe me quitta. Notre conversation, les événemens de la journée, le +sourire de la prétendue de M. de Vignoral, mon souper chez madame de +Sponasi, chassèrent bien long-temps le sommeil, et firent naître en moi +tant de réflexions, que je me levai vieilli d'une année. On ne devroit +compter le temps que par l'expérience qu'il procure. Que de gens alors +resteroient toujours jeunes!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a><a href="#toc">CHAPITRE XII.</a></h2> + +<h3><i>La rupture.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">Quand</span> je revis Florvel, je lui fis part de ma consultation sur son état, +et du régime qui lui étoit prescrit. «Tu te moques de moi, sans +doute?—Non, mon ami.—Croire qu'une femme sur laquelle la raison et le +soin de ma fortune n'ont rien pu, qu'une femme prête à tout abandonner +pour ne pas me perdre, me quitteroit pour une bêtise!—Moi, Florvel, je +ne le crois pas.—Penser que je me prêterois à cet enfantillage, et que +je m'exposerois au plus affreux ridicule pour une épreuve qui n'a pas le +sens commun!—Moi, mon ami, je ne le pense pas.—Quand elle a su que +mademoiselle de Nangis étoit au spectacle, qu'elle a soupçonné que +c'étoit pour elle que j'avois fait le sacrifice de ne pas la reconduire, +si tu avois vu sa douleur, tu aurois été attendri. Combien de fois +n'a-t-elle pas répété qu'elle cesseroit de vivre, si je cessois de +l'aimer; qu'elle préféreroit la solitude et son amant à tout l'éclat +dont elle jouit, si je ne le partageois pas! Et tu peux la +soupçonner?....—Moi, Florvel, je ne la soupçonne pas; mais on m'avoit +dit que tu n'aurois pas le courage de braver le ridicule, même pour +rompre une liaison qui te pèse, et je ne l'avois pas cru non plus.—Tu +t'imagines peut-être que c'est moi que je considère dans cette +affaire....—Oh! non.—et que si j'avois la certitude de guérir madame +de Folleville de sa passion, il m'en coûteroit de sacrifier ma +réputation d'homme à la mode?—Non, mon ami.—Réponds-moi franchement, +Frédéric; n'est-il pas vrai que tu le penses?—Eh bien! oui, lui +dis-je.—Mais cela est tout-à-fait déraisonnable. Quand, pendant huit +jours, quinze jours, je me ferois montrer du doigt, si madame de +Folleville étoit assez légère pour que son amour ne tînt pas contre +cette épreuve, si cette femme qui m'aime tant, qui ne m'aime que pour +moi, m'abandonnoit sans effort, qui m'empêcheroit de me venger?—Sans +doute.—Ne suffiroit-il pas qu'elle me revît plus brillant que +jamais?—Cela est vrai.—Parbleu! j'en veux tenter la folie, et jamais +occasion ne fut plus belle. Frédéric, je te mets de la partie.—De tout +mon cœur.—Demain, mon cher, il y a assemblée chez madame de Folleville; +des femmes charmantes, l'élite des jeunes gens qui l'obsèdent et qui +mettent à honneur de se montrer avec elle: je t'y +présente.—Volontiers.—Oh! ce n'est pas pour toi; je veux que tu juges +de la préférence qu'elle m'accorde: son amour éclate même +involontairement. Si je suis gai, elle rit; si la moindre idée sombre +passe dans ma tête, je m'en apperçois moins à mes propres sensations, +qu'au nuage de tristesse qui vient couvrir la figure de madame de +Folleville; si je me plains, on diroit que c'est elle qui souffre. Tu +viendras, Frédéric?—Oui, mon ami.—Fais-moi le plaisir de l'examiner; +essaie même de t'en faire remarquer. Tu es bien, tu as des dispositions; +je t'en conjure, ne néglige rien.—Non, mon ami.—Moi, continua-t-il en +riant, dans un négligé moitié gothique, moitié à prétention, je veux le +disputer à cette brillante jeunesse, et, semblable à ces paladins +renommés, voir porter sans effroi les couleurs de ma dame à tous les +ennemis que je suis sûr de vaincre.»</p> + +<p>Florvel soutint la conversation, gaiement; je l'excitai, et il finit par +se promettre un grand plaisir d'une scène qui d'abord lui avoit paru +horriblement désagréable.</p> + +<p>Le lendemain, je fus fidèle à ma promesse: j'allai chercher Florvel chez +lui. Je le trouvai mis encore avec trop de soin pour l'épreuve qu'il +vouloit tenter: il étoit triste; et, quoiqu'il affectât le contraire, +moins clairvoyant que moi s'en seroit apperçu. Il étoit assez tard quand +nous arrivâmes chez madame de Folleville; nous rencontrâmes au bas de +l'escalier son domestique de confiance, qui dit à mon ami que sa +maîtresse, inquiète de ne pas le voir, alloit envoyer chez lui. On nous +annonce. «À la fin le voilà»! s'écrie madame de Folleville. Florvel me +présente: à peine obtiens-je un salut; les regards de madame de +Folleville étoient fixés avec étonnement sur mon ami.</p> + +<p>«Comme vous voilà fait! lui dit-elle: d'où venez-vous donc?—De chez +moi.—Cela n'est pas possible.—Monsieur peut vous le dire; il est venu +me chercher: j'achevois ma toilette.—Votre toilette!» répéta madame de +Folleville avec une inflexion de voix ironique. Elle reprit ses cartes, +qu'elle avoit un moment quittées, et joua en se plaignant de la +migraine.</p> + +<p>Florvel se plaça debout derrière elle. Il avoit de l'humeur. «Tu as là +un habit singulier, lui dit un jeune homme; je ne te l'ai jamais +vu.—C'est étonnant, répondit-il froidement; il y a plus de deux ans que +je l'ai.—Étoit-il joli dans son temps? lui demanda madame de Folleville +sans tourner la tête.—Est-ce qu'il ne vous plaît pas aujourd'hui?—La +question est neuve, en vérité; ne diroit-on pas qu'il m'a jamais plu? Il +est excessivement ridicule, et je ne sais à qui vous ressemblez +avec.—Je l'avois pourtant le premier jour où j'eus le bonheur d'être +reçu chez vous.—Il y a long-temps effectivement», répondit-elle. Puis +elle battit les cartes avec une vivacité vraiment digne de remarque.</p> + +<p>Florvel me faisoit pitié, tant le chagrin qu'il éprouvoit se peignoit +sur sa figure: ce n'étoit pas l'amour offensé qui le rendoit malheureux; +c'étoit l'amour-propre, d'autant plus cruellement blessé, qu'il m'avoit +exalté la sensibilité de sa maîtresse, et que j'étois témoin qu'elle +n'avoit jamais aimé en lui que ce qu'un fat ou un sot pouvoit, à l'aide +d'un peu de soin, lui disputer avec succès. Si l'on savoit toujours à +quoi l'on doit dans le monde tant de préférences qui flattent la vanité +on en rougiroit par orgueil. C'étoit la position de ce pauvre Florvel.</p> + +<p>Nous restâmes encore quelque temps, pendant lequel madame de Folleville +ne s'occupa de mon ami que pour le regarder avec une surprise où il se +mêloit autant de dédain que de dépit. On lui proposa de jouer: il s'en +défendit en prétextant un violent mal de tête; et madame de Folleville +saisit habilement l'occasion pour lui conseiller de se retirer; ce qu'il +fit aussitôt. À peine fûmes-nous dehors, que je me mis à rire de toutes +mes forces. Florvel enrageoit de grand cœur. Il commença par crier +contre les femmes en général; c'est l'usage quand on veut se plaindre +d'une; il concentra ensuite son humeur sur sa maîtresse, et lui trouva +cent fois plus de défauts qu'il ne lui avoit connu jusqu'alors de +qualités; c'est encore l'usage. Bientôt après il l'excusa. «N'est-il +pas vrai, me dit-il, que j'étois bien ridicule, et que toute autre +qu'elle eût été piquée?—Oui, mon ami, et tu aurois tort de lui en +vouloir, encore plus de chercher à t'en venger; mais conviens aussi +qu'il eût été peu raisonnable de lui sacrifier ta famille, mademoiselle +de Nangis, et ton bonheur.»</p> + +<p>Quelques jours après, il partit pour la campagne, accompagné de son +père; il alloit rejoindre mademoiselle de Nangis. En la voyant plus +particulièrement, il céda à l'amour plus qu'à tout autre motif, et +l'épousa. Depuis il rencontra sans trouble madame de Folleville, à +laquelle on ne connoissoit aucune liaison intime, mais qui étoit plus +que jamais obsédée de la foule des jeunes aimables que la frivolité +attirait sur ses pas. Elle avoit éprouvé l'impossibilité d'être +sensible; elle se contentoit d'être coquette.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a><a href="#toc">CHAPITRE XIII.</a></h2> + +<h3><i>La philosophie d'une jeune femme.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">Vous</span> n'attendez pas, mes chers lecteurs, que je vous donne jour par jour +le détail de ma vie, et nous sommes maintenant en assez grande +connoissance pour que vous puissiez avoir une idée juste de ma +situation. Bien avec madame de Sponasi, dont la maison m'étoit ouverte; +accueilli par mon ami Florvel, qui venoit de monter la sienne; toujours +chéri de mon bon Philippe; ménageant adroitement M. de Vignoral, +cultivant avec succès les arts agréables, et me promettant sans cesse de +travailler au fameux manuscrit, dont, au bout de deux mois, j'avois déjà +copié quelques pages: que manquoit-il à mon bonheur? Vous qui avez aimé +sans avoir l'espérance de l'être, dites pourquoi je n'étois pas heureux.</p> + +<p>Madame de Vignoral avoit pris un empire absolu sur les volontés de son +mari et sur les miennes. Elle commandoit à ce despote avec une grace si +naturelle et une fermeté si extraordinaire, qu'au bout de huit jours il +avoit renoncé même à lui donner des conseils. Bientôt sa maison devint +le rendez-vous d'une société nombreuse et choisie, dans laquelle il +étoit moins reçu à titre d'époux que comme un homme aimable qui +cherchoit à plaire. S'il boudoit, s'il avoit de l'humeur, elle +l'engageoit à rester dans son cabinet, où il pouvoit se livrer aux +graves méditations qui l'occupoient. «Il ne faut jamais vaincre la +nature, monsieur, lui disoit-elle; vous êtes fait pour éclairer le +monde, et non pour l'amuser. Travaillez à augmenter cette réputation +brillante qui m'a fait desirer d'associer mon nom au vôtre; je serois +désespérée que, par complaisance pour moi, vous prissiez l'habitude de +la dissipation. Quand la société vous plaira, venez-y, vous en ferez le +charme; mais quand vous serez sérieux, je vous en avertirai. Encore une +fois, je ne veux pas que vous vous gêniez pour moi; il ne faut pas +vaincre la nature.»</p> + +<p>Obéir à la nature, suivre les mouvemens de la nature, ne consulter que +la nature, telle étoit la philosophie de madame de Vignoral; et comme la +nature s'étend fort loin, la philosophie de madame de Vignoral n'avoit +réellement pas de bornes. D'une vivacité extrême, elle mettoit autant +d'ardeur à suivre son premier mouvement que les hommes raisonnables +mettent de soin à le réprimer. Pourquoi se seroit-elle corrigée de ses +défauts? c'étoit la nature qui les lui avoit donnés. Pourquoi +résisteroit-elle à ses passions? ne sont-elles pas dans la nature? Si +elle étoit constante dans ses goûts, elle ressemblent à la nature, dont +les mouvemens uniformes font la sûreté et l'admiration des siècles; si +elle cédoit à ses caprices, elle ressembloit à la nature, qui ne change +dans chaque lieu et à chaque instant que pour varier les plaisirs de +l'humanité. Ô vous qui me lisez, ne vous moquez pas du système +philosophique de madame de Vignoral; n'avons-nous pas vu de grands +politiques de la Grèce ancienne se vanter de travailler comme la nature, +parler de créer un gouvernement simple comme la nature, et assurer que +les hommes ne seraient heureux que lorsqu'une main puissante les +forceroit de se rapprocher de la nature?</p> + +<p>Informez-vous par-tout de ce que signifie ce mot <i>nature</i>, et vous aurez +autant de définitions diverses que vous interrogerez de personnages +différens. Il en est de même de la vertu, du bonheur, de l'esprit, enfin +de toutes les idées métaphysiques que notre orgueil a cru définir par un +seul mot, et que nous cessons de comprendre quand nous voulons expliquer +le mot par des phrases.</p> + +<p>Éloignons donc madame de Vignoral d'un système qui l'égare, et cherchons +son caractère à travers la nature dont elle l'enveloppe, sans pouvoir le +déguiser. Spirituelle, vive, bonne, passionnée, légère, aimable et +inconséquente; telle je la vois aujourd'hui, telle je l'aurais vue alors +sans pouvoir cesser de l'aimer. L'aimer ne signifie rien; je l'adorois, +je l'idolâtrois, je ne respirois que par elle et pour elle. Eh bien! +tout cela ne rend pas encore ce que j'éprouvais. Lecteurs, me +comprendrez-vous? J'aimois pour la première fois.</p> + +<p>Jugez de mon supplice. Presque toujours avec elle, je la voyois dans ce +négligé du matin qui sied si bien à la beauté dans son printemps; je la +voyois lorsque l'art avoit ajouté à ses attraits: car, quoique depuis +des siècles les poètes répètent le contraire sans le croire, la parure +embellit tout, jusqu'aux charmes de l'enfance. Je l'entendois lorsque le +caprice la poussoit à son clavecin, lorsque sa voix, aussi légère que +son esprit, murmuroit la romance nouvelle, ou éclatoit dans une ariette +difficile. Elle aimoit à rire, à folâtrer; et souvent, dans les élans de +sa gaieté, je la pressois dans mes bras, dont elle ne s'arrachoit que +pour me provoquer par de nouvelles espiègleries. Si je parlois d'une +partie liée avec mes amis, elle m'assuroit que je n'y irois point, +parce qu'elle avoit mis dans ses arrangemens que je l'accompagnerois au +spectacle. Si j'observois qu'il falloie que je la quittasse pour aller +travailler, elle me répondoit que je travaillerois dans un autre moment, +mais qu'elle vouloit que je restasse auprès d'elle. Oh! combien j'étois +malheureux!</p> + +<p>Malheureux! entends-je crier de tous côtés; et de quoi donc vous +plaignez-vous? Être sans cesse auprès d'une femme jeune et jolie que +vous aimez... Et voilà de quoi je me plains. Mon amour augmente chaque +jour; il m'agite, il me tourmente, il me consume; il me fera mourir, +sans que j'ose même avouer la cause de ma mort à celle qui me la donne. +La femme de M. de Vignoral! qui oseroit jamais...?—Mais, mon cher +Frédéric, dit encore le lecteur, M. de Vignoral est un homme tout comme +un autre.—Vous croyez? Cela m'encourage un peu. Cependant son épouse +est elle-même très-portée pour la philosophie.—Oui, mais pour la +philosophie de la nature.</p> + +<p>Oh! merci, cher lecteur; votre réflexion est un trait de lumière. En +effet, l'amour n'est-il pas dans la nature? C'est lui qui l'anime. Sans +l'amour, la nature perdroit le mouvement. Et madame de Vignoral +pourroit-elle s'offenser d'un sentiment qui donne la vie à la base +fondamentale de son système philosophique? Pourquoi donc Philippe, qui +jusqu'alors m'avoit toujours si bien conseillé, s'étoit-il contenté de +rire lorsque je lui avois conté mes peines? «Souffrez, m'avoit-il dit; +mes conseils ne peuvent rien contre le mal que tous éprouvez. Si je vous +indiquois les moyens de hâter votre guérison, j'ôterois plus à vos +plaisirs qu'à votre douleur.»</p> + +<p>L'amour et la nature se réunirent un soir; nous n'étions que deux, +madame de Vignoral et moi. L'amour étoit timide, il n'osoit s'expliquer; +la nature, qui tend toujours directement à son but, s'expliqua sans +contrainte. Depuis ce moment, je fus le plus heureux des amans, et le +moins heureux les hommes. Je ne pouvois sortir, rentrer, soupirer, +sourire, sans être obligé de rendre compte de mes actions et de mes +pensées.</p> + +<p>«Je suis jalouse, me disoit-elle; je voudrois en vain le cacher, la +nature me trahiroit.»</p> + +<p>Mais ce qui étoit plus terrible encore, c'est qu'elle ne me permettoit +pas, à moi, d'être jaloux, quoiqu'elle fût d'une légèreté qui faisoit le +tourment de ma vie.</p> + +<p>«Je suis inconséquente, me disoit-elle, je le sais; la nature m'a donné +ce défaut. Ah! Frédéric, si vous m'aimiez réellement, auriez-vous la +cruauté de me le reprocher?»</p> + +<p>Je ne sais comment elle s'arrangeoit; mais sa philosophie de la nature +étoit inépuisable. Apparemment que je n'étois pas aussi bien disposé +qu'elle pour ce système: plus j'en recevois de leçons, plus je perdois +ces couleurs villageoises, cette santé fleurie que j'avois rapportée de +Mareil. Le maître de danse m'assuroit que je manquois d'à-plomb; celui +de chant prétendoit que ma voix se voiloit; le maître d'armes, d'un seul +coup, faisoit sauter mon fleuret à dix pas. M. de Vignoral, de la +meilleure foi du monde, me conseilloit de ne pas me livrer à l'étude +avec tant d'ardeur, et son épouse ne cessoit de me répéter que chaque +jour elle s'appercevoit que je l'aimois moins. Je ne peux pas dire au +juste à quoi elle s'en appercevoit; mais je peux jurer que je ne +conservois de forces que pour l'aimer, et que plus ma santé +s'affoiblissoit, plus elle prenoit d'empire sur mes sentimens. Ah! sans +doute il est au monde quelque chose de plus grand que la nature; c'est +l'imagination d'un amoureux de dix-sept ans.</p> + +<p>Philippe, qui, comme on a pu le voir, n'aimoit pas du tout la +philosophie, me donnoit beaucoup de conseils contre celle de madame de +Vignoral: seul avec lui, je convenois de la force de ses raisons; mais +aussitôt que je revoyois le séduisant apôtre du système de la nature, +j'oubliois Philippe, ce qu'il m'avoit dit, et tout ce que je lui avois +promis. Je ne sais de quelle manière il s'y prit; mais un matin il vint +m'avertir que madame de Sponasi me demandoit. Je me rendis chez elle.</p> + +<p>«Frédéric, me dit-elle, je pars à l'instant pour une de mes terres, où +je passerai un mois: elle est à trente lieues de Paris; je vous ai mandé +pour me faire vos adieux.—Je serai donc, madame, un mois entier sans +vous voir!—Vous vous en consolerez facilement.—Vous ne le croyez pas, +madame.—Si j'étois persuadée que ce fût pour vous un chagrin bien grand +de me quitter, je vous emmenerois.» Je ne répondis pas.</p> + +<p>«Vous n'osez m'en presser, ajouta-t-elle en souriant, et vous avez tort; +mais comme je ne veux pas que votre timidité vous prive du plaisir de +m'accompagner, je vous préviens qu'il est toujours entré dans mes +projets de vous avoir avec moi. Je vais écrire un mot à M. de Vignoral; +Philippe accompagnera le domestique, et se chargera de faire emballer ce +qui peut vous être nécessaire.—Ne seroit-il pas plus honnête, madame, +que j'allasse moi même...—Sans doute cela seroit plus honnête; mais je +prends sur mon compte ce qu'il y a de leste dans votre départ. Dans une +heure nous serons en route. J'ai moi-même une visite à rendre; vous +m'accompagnerez. De votre côté, vous devez avoir envie d'embrasser votre +ami Florvel; je profiterai de l'occasion pour m'acquitter envers son +épouse, que j'ai beaucoup trop négligée: mais on passe à mon âge +d'oublier un peu l'étiquette.»</p> + +<p>Il n'y avoit pas un mot à répliquer. Madame de Sponasi écrivit à M. de +Vignoral; moi je me promenois en rêvant aux moyens d'avertir son épouse, +de lui faire part de ma douleur, de lui jurer que l'absence ne feroit +qu'ajouter à mon amour. Philippe vint chercher le billet de madame de +Sponasi; je voulus lui dire quelques mots en particulier. Soit qu'il +s'en doutât, soit que le hasard seul fût contre moi, je ne pus y +parvenir; il fallut sortir avec ma bienfaitrice sans avoir soulagé mon +cœur. Je l'accompagnai dans la visite qu'elle alloit rendre, et j'y fus +d'une bêtise complète. Enfin nous arrivâmes chez Florvel. Tandis que +madame de Sponasi causoit avec son épouse, je lui fis signe que je +desirois lui parler particulièrement. Il me comprit, et saisit le +premier prétexte pour m'entraîner dans son cabinet.</p> + +<p>«Tu me vois au désespoir, mon cher Florvel, et j'attends de toi un grand +service.—Parle, mon ami.—Donne-moi ce qu'il faut pour écrire, et +jure-moi que tu feras remettre la lettre que je vais te laisser, +aussitôt que je t'aurai quitté.—Je te le promets.—Tu la feras remettre +sûrement et avec discrétion?—Oui, mon cher Frédéric.</p> + +<p>J'écrivis.</p> + +<p>«Ah! ma jolie Rose, pourquoi se tourmenter quand on s'aime et qu'on est +ensemble? Que je regrette les momens que nous avons perdus à nous bouder +comme des enfans! Nous étions trop heureux, et nous en abusions. Tu me +reproches sans cesse de ne plus t'aimer: si tu pouvois me voir dans ce +moment affreux où l'on m'arrache à toi, sans me laisser même la +consolation de te dire adieu, tu aurois pitié de moi; tu connoîtrois ton +empire sur un cœur qui ne respire que pour toi. Je t'écris en cachette, +n'ayant pu obtenir la permission d'aller te voir; j'ai craint de trop +insister pour ne pas te compromettre. Ô ma Rose jolie! ne m'oublie pas, +je t'en conjure à genoux; aime-moi, plains-moi, pense à moi toujours: +ton image seule occupera toutes mes pensées; Écris-moi bien souvent, +tous les jours, à tous les instans; assure-moi que tu ne m'en veux pas. +Je suis si malheureux, que j'ai besoin de consolation: et qui me +consolera de te quitter?... On m'appelle. Adieu, ma Rose, je pleurs et +t'embrasse de toutes mes forces.»</p> + +<p>«<i>P.S.</i> Adresse tes lettres au château de... près Orléans.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a><a href="#toc">CHAPITRE XIV.</a></h2> + +<h3><i>Le presbytère.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">Un</span> peu consolé d'avoir fait mes adieux à ma Rose chérie, je rejoignis +madame de Sponasi. Nous retournâmes à son hôtel: un quart d'heure après, +nous étions en route, elle, Philippe et moi, dans la même voiture. Nous +devions passer bien près de Mareil; j'obtins de ma bienfaitrice que nous +irions voir le bon curé qui m'avoit élevé. Quand nous y descendîmes, il +étoit avec son confrère le curé d'Orville.</p> + +<p>«Messieurs, leur dit madame de Sponasi en entrant, vous permettrez que +la philosophie vienne rendre visite aux ministres de la religion; +j'espère, pour vous et pour moi, que les méchans n'en parleront pas.»</p> + +<p>Tandis que j'embrassois mon cher Mentor, le curé d'Orville soutint la +conversation avec ma bienfaitrice.</p> + +<p>«Madame, lui répondit-il, les anciens philosophes respectoient ce qui +fait la base de la société et la consolation des malheureux; j'augure +trop bien des philosophes nouveaux pour croire qu'ils méprisent ce qu'il +leur seroit impossible de remplacer.»</p> + +<p>«Vous avez tort, monsieur le curé: nous faisons hautement profession +d'anéantir tous les préjugés; gare à vous, si nous vous trouvons sur +notre chemin.»</p> + +<p>«Les préjugés, madame, ne sont souvent que la prudence des siècles, +devenue tellement populaire, qu'il seroit aussi dangereux de les +anéantir, que difficile de remonter à leur origine. Les esprits foibles +veulent s'y soustraire; les têtes fortes et réfléchies admirent les +ressources de la Providence, qui a voulu que la multitude fît par +instinct ce qu'il seroit impossible d'obtenir de sa raison.»</p> + +<p>«Eh! pourquoi, monsieur le curé, n'obtiendroit-on pas que la multitude +fît usage de sa raison?»</p> + +<p>«C'est à vous, madame, que je le demanderai, à vous qui jouissez d'une +fortune immense. Voulez-vous consentir à vous priver de tous les +agrémens de la vie, à cultiver le champ qui doit vous nourrir, pour +laisser aux paysans de vos terres le temps de s'instruire? Quand même, +vous y consentiriez, quand tous les riches seroient de votre avis, qu'en +résulteroit-il pour les progrès de la raison humaine? Le contraire de ce +que vous en attendez: chacun, forcé de travailler pour vivre, pour +élever sa famille, négligeroit les sciences, les arts, qui ne seroient +plus d'aucune utilité pour l'existence, qui n'offriroient plus même les +jouissances de l'amour-propre. Nous retournerions à l'état de barbarie +dont l'humanité n'est sortie qu'à l'aide de ce que vous appelez des +préjugés.»</p> + +<p>«Vous allez trop loin, monsieur le curé: la raison, au contraire, +prouveroit à chacun que son intérêt est de tirer le meilleur parti de la +situation dans laquelle le hasard l'a placé; et le pauvre, en +travaillant pour le riche, ne s'appercevroit-il pas que le riche ne +dépense qu'au profit du pauvre?»</p> + +<p>«Vous, madame, qui n'avez pas à vous plaindre de la situation dans +laquelle le hasard vous a placée, vous ferez ce calcul qui vous paroît +juste; mais l'infortuné qui ne vit que de privations, que la religion +console du malheur ou arrête sur la pente du crime, en fera un bien +différent, si, le dégageant de toute crainte et de tout espoir à venir, +vous lui permettez de ne consulter que sa raison sur ce qui lui +convient. Sa raison lui criera qu'il a droit à toutes les jouissances, +que la propriété est le plus absurde des préjugés; et gare à vous si +vous vous trouvez sur son chemin.»</p> + +<p>«Et les lois, monsieur le curé, les comptez-vous pour rien?»</p> + +<p>«Et la force qui les brave, ou l'adresse qui les élude, madame, les +oubliez-vous? Il suffira donc de se croire loin de l'œil du magistrat +pour tout oser: quel homme, s'il n'a point perdu la raison, se croit +assez loin pour échapper à l'œil de la Divinité?»</p> + +<p>«Mais la philosophie consacre tous les préceptes de la morale.»</p> + +<p>«La religion va plus loin; des préceptes de morale elle fait des +devoirs: or je vous demande qui a plus de force sur la volonté des +hommes, de la puissance qui conseille, ou de celle qui ordonne.»</p> + +<p>«Si les idées religieuses ont tant de puissance, pourquoi donc ceux qui, +par état, sont chargés de les prêcher, les observent-ils si mal?»</p> + +<p>«Quand de la religion vous passerez à ses ministres, j'avoue, madame, +que vous aurez d'autant plus d'avantage sur moi, que les ministres que +tous avez pu connoître dans vos sociétés, sont positivement ceux qu'il +est impossible de défendre: la corruption du siècle les entraîne. Mais +ne pourrois-je pas vous demander également si une loi juste et +nécessaire cesse d'avoir son utilité, parce que le magistrat qui, par +état, doit la faire observer, a prévariqué dans son application?»</p> + +<p>«La comparaison n'est pas juste, car la loi même est là pour punir le +magistrat prévaricateur.»</p> + +<p>«La religion n'a-t-elle pas des ressources plus étendues pour punir le +ministre qui la déshonore par sa conduite? Consultez l'histoire, et vous +verrez qu'un peuple religieux est facile à gouverner; que celui, au +contraire, qui n'a plus de religion, ne peut être contenu que par des +lois de sang. Ainsi un gouvernement qui se prêterait à affoiblir les +idées religieuses, se mettrait dans la nécessité d'être cruel; ce qui +est plus contraire à la philosophie que la superstition du peuple.»</p> + +<p>«En ce cas, monsieur le curé, faites-nous donc une religion qui ne +révolte pas la raison par mille détails vraiment absurdes.»</p> + +<p>«Eh! madame, vous en feriez cent, que la multitude y porterait toutes +les sottises de celle que vous lui ordonneriez de quitter. La plus +simple seroit celle qui lui conviendroit le moins. Dans tous les temps +et dans tous les pays, le peuple n'a jamais bien su de sa religion que +ce que les honnêtes gens voudraient pouvoir en retrancher. Cela prouve +que la superstition est inhérente à la nature humaine, et que les +prêtres ne la créent pas.»</p> + +<p>«Ils l'exploitent du moins, monsieur le curé, ils l'exploitent; vous +n'en disconviendrez pas. Tenez, vous aurez beau faire, vous me forcerez +à vous estimer, vous particulièrement; mais vous ne me convertirez pas.»</p> + +<p>«Madame, je vous observerai que ce n'est pas moi qui ai provoqué cette +conversation, et que mon estime pour vous a devancé l'honneur que j'ai +de vous connoître. Je sais que vos bienfaits vous font regarder par vos +vassaux comme une mère attentive aux besoins de ses enfans. J'espère +qu'ils ne trahiront pas la reconnoissance dont la philosophie leur donne +le précepte; mais je souhaite qu'on ne leur laisse pas oublier que la +religion leur en fait un devoir.»</p> + +<p>«De la reconnoissance! s'écria le curé de Mareil: n'y comptez jamais. Il +y a long-temps que j'étudie les hommes, et je vous les livre comme +l'espèce la plus ingrate que la nature ait formée. La jeunesse a trop de +passions pour être reconnoissante, l'homme fait a trop d'ambition, et la +vieillesse n'a plus de sensibilité. Le pauvre ne se souvient d'un +bienfait que lorsqu'il en espère de nouveaux: le riche croit les +acquitter tous avec de l'argent. Pour moi, j'ai renoncé à obliger, et je +promets bien...»</p> + +<p>Dans ce moment, la vieille gouvernante entra, faisant beaucoup +d'excuses et autant de révérences; mais elle venoit avertir M. le curé +qu'un habitant du village s'étoit blessé en coupant du bois, et qu'il +demandoit à le voir. Notre bon curé sortit sans prendre garde seulement +à la société qu'il avoit chez lui. Madame de Sponasi s'informa de la +situation de cet homme; et ayant appris qu'il étoit chargé d'une +nombreuse famille, elle remit pour lui une somme d'argent à la +gouvernante. Le curé d'Orville reçut de ma bienfaitrice un adieu fort +amical; je le priai de présenter mes regrets à mon cher Mentor, et nous +remontâmes en voiture.</p> + +<p>«J'aime assez ce prêtre, nous dit madame de Sponasi; et si j'avois à ma +disposition la feuille des bénéfices, je lui donnerois sur-le-champ un +évêché: il parle bien, et connoît mieux les devoirs de son état que les +ecclésiastiques que j'ai jusqu'à présent rencontrés dans le monde. Il +est vrai que je n'ai pas voulu le pousser trop fort; il faut ménager les +bienséances: son fanatisme d'ailleurs m'a paru assez raisonnable.»</p> + +<p>«Je me suis bien apperçu de votre intention, lui répondit Philippe; +ordinairement vous avez la repartie plus vive.»</p> + +<p>Madame de Sponasi observa, en riant, que, dans un presbytère, elle ne +pouvoit décemment tenir tête à deux curés, et qu'en consentant à s'y +arrêter pour m'obliger, elle s'étoit fait la loi de ne rien dire qui pût +choquer celui qui l'habitoit; qu'elle ne savoit même pas comment la +conversation s'étoit engagée sur un pareil sujet. Je le savois bien, +moi; et la réflexion de madame de Sponasi, la flatterie de Philippe, me +donnèrent une idée juste du caractère de ma bienfaitrice et de la +manière dont son valet-de-chambre avoit acquis, de l'empire sur elle. +Mais ce qui bouleversoit ma raison, ce qui m'occupoit même assez pour me +faire oublier momentanément ma Rose jolie, c'étoit le fanatisme du curé +d'Orville, que madame de Sponasi avoit trouvé assez raisonnable.</p> + +<p>Un fanatisme raisonnable! Mes chers lecteurs, vous consentirez +volontiers à me laisser réfléchir un peu sur cette expression: +aussi-bien, de quoi vous entretiendrois-je? Des plaisanteries de ma +bienfaitrice? Il n'en est pas une qui n'ait été répétée jusqu'à satiété. +Des réponses de Philippe? Il rioit ou approuvoit, selon qu'il étoit sûr +que le rire ou l'approbation conviendroit à sa maîtresse. Vous +entretiendrois-je de ma douleur en m'éloignant de madame de Vignoral? +Elle m'accabloit alors, je la croyois éternelle; et aujourd'hui, si je +voulois me le rappeler, je serais obligé d'ouvrir quelques romans, et +de copier le chapitre concernant le départ d'un héros. La voiture va +bien: en attendant que nous arrivions, revenons, je vous prie, au +fanatisme raisonnable du pauvre curé d'Orville.</p> + +<p>Il n'est pas de sentiment vif qui ne puisse se changer en passion, point +de passion qui ne puisse aller jusqu'au fanatisme. L'amour de +l'humanité, la gloire, l'enthousiasme pour les arts, pour la vertu même, +la philosophie, la religion, l'amour de la patrie, ont leur fanatisme: +c'est alors que ces sentimens, destinés à faire le charme de la vie, le +bonheur de la société, par leurs excès mêmes amènent un résultat +contraire au but qu'ils s'étoient proposé. On pourroit en citer des +exemples dans tous les genres; mais la moindre réflexion suffît pour se +convaincre qu'il n'est pas de fanatisme raisonnable.</p> + +<p>Pourquoi donc madame de Sponasi, qui avoit de l'esprit, s'étoit-elle +avisée de réunir deux idées aussi contradictoires? Pourquoi, mes chers +lecteurs? C'est que l'art de dénaturer les expressions les plus claires +étoit déjà poussé si loin, que rien n'étoit plus commun que de raisonner +sur tout et de ne s'entendre sur rien. Madame de Sponasi vouloit dire +qu'elle trouvoit le zèle du curé d'Orville appuyé sur des raisonnemens +solides: c'étoit sa pensée. Elle mit de la finesse dans la manière de la +rendre, et ne s'en tira qu'en blessant le bon sens. Au reste, son mot +fut répété; il fit fortune.</p> + +<p>J'ai depuis entendu presque toujours confondre le fanatisme et la +superstition, quoique rien ne soit plus distinct. Madame de Sponasi, par +exemple, ne croyoit pas en Dieu; mais elle avoit une confiance sans +bornes dans les tireurs de cartes: elle n'étoit pas fanatique; elle +étoit superstitieuse.</p> + +<p>On a vu plus d'une fois des furieux se mettre à genoux pour recevoir la +bénédiction d'un prêtre qui leur ordonnoit d'aller massacrer leurs +frères: c'étoit du fanatisme. On a vu aussi des furieux se mettre à +genoux pour recevoir la bénédiction d'un prêtre qu'ils alloient égorger: +c'étoit de la superstition. Le fanatisme étoit alors dans le sentiment +qui les rendoit assassins, sans les empêcher d'être superstitieux.</p> + +<p>Il est dix heures du soir; le fouet du postillon m'avertit que nous +approchons du château. Nous y entrons; et, malgré ma douleur, je suis +obligé de satisfaire l'appétit dévorant que la route a excité. À peine +suis-je retiré dans mon appartement, que je m'abandonne...—Au +désespoir?—Non, au sommeil le plus calme et le plus profond.—Ah! vous +n'aimiez pas: peut-on dormir loin de l'objet qu'on aime?—Oui, mon cher +lecteur: les romans disent le contraire; mais vous avez sans doute +éprouvé qu'ils ont tort. Le romancier qui feroit mourir son héros de +faim ou faute de sommeil, exciterait la risée générale. Il a bien soin +d'observer que l'appétit abandonne le héros malheureux, que Morphée +s'éloigne de ses paupières baignées de larmes; mais comme le héros +malheureux n'en existe pas moins, il faut conclure que le roman a ses +licences comme le poème épique. D'ailleurs, si, près de vous séparer de +votre amie, vous ne voulez pas vous exposer à mourir d'insomnie ou +d'inanition, tâchez, ainsi que moi, d'être initié au système de la +philosophie de la nature, et vous entendrez bientôt cette mère attentive +vous crier fortement: Rétablis l'équilibre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a><a href="#toc">CHAPITRE XV.</a></h2> + +<h3><i>L'inquiétude.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">En</span> m'éveillant, je pensai à ma Rose jolie. Ah! si dans les longues +journées qui péniblement s'écoulent loin de ce qu'on aime, il est des +momens où l'absence paroît plus cruelle encore, n'en doutez pas, c'est +lorsqu'après un sommeil réparateur les yeux s'ouvrent à la lumière. Je +pourrois le prouver en développant avec art le système de madame de +Vignoral. Je l'appelois, je soupirois, je pleurois; pleurs, cris, +soupirs inutiles. Hélas! loin de jouir de sa présence, il falloit +attendre vingt-quatre heures avant même de recevoir de ses nouvelles. +Aura-t-elle la bonté de m'en donner? Vive comme je la connois, +incapable de supporter la moindre contrariété, quand je gémis loin +d'elle, ne croira-t-elle pas que je l'ai abandonnée de mon propre +mouvement? Partir sans la voir, c'étoit un crime; je m'accusois de trop +de condescendance pour les volontés de madame de Sponasi: j'aurois dû +tout risquer pour lui dire adieu.</p> + +<p>Je ne cherchois pas à me trouver avec Philippe; je lui en voulois. Sans +en avoir aucune certitude, j'aurois juré que je lui avois l'obligation +de ce beau voyage. De quoi se mêloit-il? que lui importoit ma santé? Si +je trouvois mon bonheur à pâlir, maigrir, perdre mes forces, s'en +portoit-il moins bien? Avoit-il fait à ma bienfaitrice une confidence +qu'il m'avoit plutôt arrachée qu'il ne l'avoit obtenue? De quel droit +disposoit-il de mes secrets et de la réputation d'une femme que +j'idolâtrois? Oui, Philippe, je vous en voulois beaucoup; et, pour me +venger, je cherchois à m'établir auprès de madame de Sponasi, de manière +à pouvoir me passer de vos secours, qui me devenoient importuns: je lui +fis la cour, en entrant de moitié dans la guerre qu'elle avoit déclarée +au ciel; nous combattîmes tous deux avec une vigueur d'autant plus +grande, que, n'ayant personne pour rompre nos lances, nous étions sûrs +de la victoire. Quel courage nous déployâmes dans la première soirée +que, nous passâmes ensemble! Ce qui m'étonnoit, étoit de me trouver +autant d'esprit que ma bienfaitrice. J'ignorois alors combien peu il en +faut pour être méchant, plaisant et satyrique, quand on tourne en +dérision ce qu'il y a de plus respectable dans le monde. La facilité du +succès dans ce genre suffiroit seule pour en dégoûter.</p> + +<p>Le lendemain, M. Philippe m'apporta une lettre; il avoit, en me la +présentant, un air moitié satisfait, moitié railleur, qui me déplut +singulièrement. La lettre étoit de ma Rose chérie; j'avois reconnu +l'écriture, et mon cœur avoit tressailli. Je brûlois de la lire; mais M. +Philippe restoit là, et je n'aurois pas voulu seulement rompre le cachet +en sa présence. Je voyois bien qu'il desiroit que je me confiasse à lui: +je n'en avois nulle envie; au contraire. Il tournoit dans ma chambre; +mais il ne s'en alloit pas. Le rouge me montoit au visage, je +m'impatientois; j'allois éclater quand je le vis prendre un siége et +s'asseoir. Ce qui auroit dû me pousser à bout fut positivement ce qui me +déconcerta; je posai la lettre sur une table, et je m'assis à mon tour +avec beaucoup de tranquillité.</p> + +<p>«L'épreuve est terrible, me dit-il aussitôt en se levant. Je ne me +repens pas de l'avoir tentée; mais je jure de ne plus m'y exposer. +Avouez, monsieur, que vous avez été au moment de vous emporter contre +moi.—Oui, Philippe.—Si vous saviez... Monsieur Frédéric, je vous le +répète, si jamais vous me méprisez, vous me rendrez le plus malheureux +des hommes.—Philippe, je pourrai avoir intérieurement de l'humeur +contre vous; mais vous mépriser, mépriser celui qui, depuis mon enfance, +a veillé sur ma destinée, ah! jamais. Pourquoi me tourmentez-vous, +Philippe, vous qui autrefois ne pensiez qu'à mon bonheur?—Depuis que +vous existez, c'est la seule chose qui m'occupe. Vous ne le croyez pas +en ce moment; le jour viendra où vous me remercierez. Mais je vous +laisse; vous devez être pressé d'ouvrir cette lettre.</p> + +<p>Il sortit. La lettre étoit là devant mes yeux; eh bien! je n'étois pas +pressé de l'ouvrir. «<i>Si vous saviez</i>, avoit-il dit, et il s'étoit +arrêté. Ce peu de mots m'avoit rappelé le mystère qui enveloppe ma +naissance, et toutes les conjectures que j'avois formées. Ces pensées +tumultueuses, cette incertitude dévorante, venoient de chasser jusqu'au +souvenir de madame de Vignoral, comme l'amour, quelques instans +auparavant, avoit anéanti le souvenir des obligations que je devois à +Philippe. L'impossibilité de fixer mes idées, plus que toute autre +cause, me ramena insensiblement à la lettre; et, par un effet bien +naturel encore, la lecture de la lettre chassa toutes les pensées qui +m'absorboient deux minutes avant.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p class="c"><span class="smcap">rose à frédéric</span></p> + +<p>«Non, Frédéric, vous ne m'aimez plus; je le disois avec raison, je le +répéterai sans cesse. Partir sans savoir si je le voulois, sans me voir, +sans s'informer si j'aurois la force de supporter ton absence, c'est une +cruauté dont je ne te croyois pas capable. Tu m'écris que tu as craint +de me compromettre; que signifie cette crainte? me compromettre auprès +de qui? La nature ne m'a-t-elle pas créée libre? Il falloit tout braver +pour venir me dire adieu; je ne t'aurois pas laissé partir. Mais tu +voulois me fuir, me livrer au désespoir; tu as réussi. En recevant ta +lettre, je me suis mise en colère; j'ai crié, j'ai pleuré: maintenant je +suis malade, bien malade, mais sérieusement malade. Tu veux que je +t'écrive à tous les instans; je n'ai pas même la force de finir cette +lettre: peut-être serai-je morte quand tu la recevras; je n'ai jamais +été aussi mal. Frédéric, tu te reprocheras toute ta vie d'avoir conduit +au tombeau ta Rose hier encore jolie, aujourd'hui languissante. Adieu. +Si c'étoit pour toujours!»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Quelle lettre! je pensai devenir fou en la lisant; et pendant une heure +je ne fis rien autre chose que la lire. Pauvre Rose! malade de mon +départ, peut-être morte!—Oh! cela n'est pas possible.—Elle m'aime tant +cependant; qu'y auroit-il d'extraordinaire qu'une douleur profonde la +conduisît au tombeau?—Prenez garde, Frédéric; c'est ici l'amour-propre +qui grandit le pouvoir de l'amour.—Non, mon cher lecteur; Rose est +malade, Rose craint de mourir; elle le dit: et Rose peut être vive, +emportée, inconséquente; mais Rose est incapable de trahir la vérité. +Pourquoi suis-je parti? que ferai-je? Dans le trouble où je suis, il +m'est impossible de prendre une résolution. Je tombe anéanti sur un +fauteuil, j'arrose des pleurs les plus amers le billet de ma Rose +languissante; je suffoque, la respiration me manque entièrement. Je veux +relire encore cette lettre terrible; les larmes dont elle est couverte, +celles qui roulent dans mes yeux, ne me permettent plus de distinguer un +seul mot. Je me lève, je marche avec autant de précipitation que si +chaque pas devoit me rapprocher d'elle; épuisé de fatigues, je reviens +tomber à la même place, et je me fixe enfin au seul parti que j'avois à +prendre, celui de répondre à Rose assez vite pour que ma lettre partît +le jour même: l'heure pressoit. J'écris:</p> + +<p>«Je ne pourrois survivre à ma Rose; par pitié pour moi, qu'elle ne meure +pas. S'il lui est impossible de supporter une absence qui m'accable +autant qu'elle, n'est-elle pas la maîtresse de l'abréger? Qu'elle +écrive, <i>Reviens, Frédéric</i>; et Frédéric, qui n'a de volontés que +celles de Rose, oubliera tout, bravera tout, pour voler auprès d'elle».</p> + +<p>Je ferme mon billet, je descends; j'ordonne au premier domestique que je +rencontre de monter à cheval, et d'arriver assez tôt à Orléans pour que +ma lettre parte par le courier du jour: mon ordre paroît l'étonner; j'y +joins les prières les plus pressantes, j'y ajoute l'argument que +Philippe m'avoit tant recommandé. Le domestique me comprend si bien, +qu'il m'assure qu'il n'en dira rien à madame la baronne.—«À personne, +mon ami?—Non, monsieur, à personne». Je l'accompagne à l'écurie, je le +vois monter à cheval; il part: je sors derrière lui par la grille du +château; je le suis des yeux autant que ma vue peut s'étendre; mon cœur +palpitoit avec la plus grande violence. Au moment où je cessai de le +voir, je devins plus tranquille. Pourquoi cela? Rose étoit-elle hors de +danger? Non, sans doute; mais la crainte de ne pouvoir faire partir ma +lettre, étoit la dernière qui m'avoit fortement agité, et en la perdant +je sentis diminuer toutes les autres. Cela n'est pas raisonnable, j'en +conviens, et pourtant cela arrive toujours ainsi. Qui prétendroit +soumettre toutes ses sensations au calcul de la raison, deviendroit fou, +ou cesseroit bientôt de sentir. L'instinct de notre conservation se joue +de nos plus grandes douleurs par les distractions les plus légères. Si +ce n'est pas un bienfait de la Providence, qu'on me dise à qui nous +devons l'attribuer.</p> + +<p>Le domestique revint une heure après; je l'attendois sur la route. «Les +paquets étoient-ils fermés?—Non, monsieur.—Ma lettre partira?—Oui, +monsieur; je l'ai remise moi-même au bureau; je l'ai vu ranger parmi +celles que l'on comptoit; je l'ai vu timbrer.—Merci, mon ami.—C'est +moi, monsieur, qui vous dois des remerciemens.»</p> + +<p>Il se trompoit; j'étois véritablement son obligé. Chacun des détails +qu'il m'avoit donnés, avoit augmenté mes motifs de consolation. Ma +lettre, jetée simplement dans la boîte, n'eût pas fait sur moi le même +effet que ma lettre remise au bureau, comptée pour partir, et, qui plus +est, timbrée. Les passions violentes ont aussi leur superstition: fasse +le ciel que les raisonneurs n'essaient jamais de nous en guérir!</p> + +<p>J'étois triste, mais assez calme pour pouvoir cacher à tous les yeux le +chagrin que j'avois éprouvé.—Vous ne l'éprouviez donc plus? me demande +le lecteur étonné.—Voyons, expliquons-nous. Croyez-vous que je fasse un +roman, ou que je vous raconte une histoire véritable?—Mais jusqu'à +présent rien ne paroît au-dessus de la vérité.—Eh bien! mon cher +lecteur, souffrez donc que je continue à parler son langage.</p> + +<p>Le défaut de la plupart des écrivains est d'exalter tous les sentimens, +au point que lorsque nous nous trouvons dans des circonstances pareilles +à celles dont nous avons lu les détails, et que nous comparons nos +sensations à celles dont on nous a fait la peinture, nous sommes +indignés de notre légéreté. J'ai vu bien des gens affligés, s'affliger +encore plus de ce qu'ils ne l'étoient pas davantage. On s'accuse +d'insensibilité, on s'en veut d'éprouver quelques consolations; on +combat contre la nature, qui, combattant à son tour, s'obstine à nous +envoyer des distractions que nous nous obstinons à repousser. On se +trompe sur l'étendue de son chagrin, et, de cette première hypocrisie, +on passe bientôt à une plus grande, qui est de vouloir tromper les +autres sur le même sujet. C'est ainsi que l'on ajoute à la longueur de +ses chaînes, sans penser que presque toujours les méchans se chargent de +les secouer et de nous en faire sentir la pesanteur. Voyez les enfans; +leurs chagrins sont plus vifs, mais plus passagers que les nôtres. +Quelle différence! dira-t-on. Je n'en vois qu'une. L'enfant pleure +jusqu'à ce qu'il ait obtenu ce qu'il desire, ou qu'un autre objet le lui +ait fait oublier; l'homme, à tous égards, fait de même: mais dans la +douleur de l'enfant, il n'y a que de la douleur; elle passe: dans la +douleur de l'homme, il y a souvent du plaisir et de l'amour-propre à +s'en nourrir; elle dure.</p> + +<p>J'étois inquiet, je le répète, mais assez calme pour cacher à tous les +yeux le chagrin que j'avois éprouvé. Je comptois tout bas les heures qui +devoient s'écouler jusqu'à la réponse de ma Rose bien aimée. Deux jours +se passèrent, et la réponse n'arriva pas. C'est alors que mon état +devint insupportable. Pourquoi Rose ne m'avoit-elle pas écrit? Si je +voulois rappeler toutes les manières dont je répondois à cette question, +deux volumes ne suffiroient pas. Rose est malade, Rose est peut-être +morte. Que sais-je si l'on ne se permet pas d'intercepter mes lettres? +Qui? Madame de Sponasi? Philippe? Non, c'est une infamie dont ils sont +incapables. Ah! ciel, si mon dernier billet étoit tombé dans les mains +de M. de Vignoral! Imprudent que je suis! Je devois l'envoyer sous +enveloppe à Florvel. Quoi! ce n'est pas assez d'avoir plongé dans le +désespoir ma Rose chérie, il faut encore que je la livre à la colère +d'un époux outragé! Cet époux est philosophe, il est vrai; et la +philosophie offre tant de ressources contre les maux inséparables de la +vie! D'ailleurs madame de Vignoral ne souffre pas qu'on s'arroge le +droit de censurer sa conduite: la nature ne l'a-t-elle pas créée libre +de ses actions? Pourquoi donc ne m'a-t-elle pas écrit? Je me fis la même +question jusqu'au lendemain. Le lendemain, point de lettre encore. Il +n'en faut plus douter, Rose est flétrie par le chagrin; elle est +languissante, sans forces. Hélas! elle n'en conserve sans doute que pour +m'accuser. Je partirai, j'irai recevoir son dernier soupir et mourir +avec elle. Je m'arrêtai à cette résolution.</p> + +<p class="c"><i>Fin du tome premier.</i></p> + +<hr style='width: 5%;' /> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="FREDERIC2" id="FREDERIC2"></a>FRÉDÉRIC,</h2> + +<h2>TOME SECOND.</h2> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a><a href="#toc">CHAPITRE XVI.</a></h2> + +<h3><i>Didon</i>.</h3> + + +<p><span class="smcap">Avec</span> quelle impatience j'attendis la nuit! Elle vint; mais jamais madame +de Sponasi n'avoit moins senti le besoin de se livrer au sommeil. À +minuit, je fus obligé de prétexter une incommodité pour obtenir la +permission de me retirer. Je ne mentois pas, j'avois une fièvre +violente. À trois heures du matin, j'examine si tout est tranquille dans +le château; j'en sors, je vais à pied jusqu'à la ville: là, je prends la +poste à franc étrier, et me voilà sur la route de Paris, jurant après +les chevaux, payant bien les postillons, et prenant pour toute +nourriture de grands verres d'eau fraîche qui n'appaisoient pas la soif +ardente qui me dévoroit.</p> + +<p>À six heures après midi, j'arrive à la barrière d'Enfer; je fais galoper +mon cheval jusqu'à la poste, au risque d'écraser les passans; je prends +un fiacre, je lui donne l'adresse de M. de Vignoral, je me place dans sa +lourde voiture, et des larmes brûlantes viennent sécher sur mes joues. +«Ô ciel! me disois-je, que vais-je apprendre? Rose aimée la voix de ton +Frédéric arrêtera-t-elle ton ame prête à s'échapper? Ah! si j'avois pris +la résolution d'accourir dans ses bras aussitôt que je reçus sa lettre, +mon sort seroit décidé; Rose vivroit encore. Elle avoit raison, je ne +l'aimois pas comme elle méritoit de l'être; mais j'appaiserai ses mânes +par le sacrifice d'une vie qui lui appartenoit. Oui, ma Rose chérie, si +tu as succombé à la douleur, Frédéric ne te survivra pas.»</p> + +<p>La voiture arrête; je me précipite sous la porte cochère. Au bas de +l'escalier, je rencontre madame Leblanc. «Oh! madame Leblanc, lui dis-je +en tremblant, comment se porte votre maîtresse?—Assez bien, +monsieur.—Ah! tant mieux. Puis-je la voir?—Non, monsieur, elle est +sortie.—Sortie, madame Leblanc!—Oui, monsieur; elle est à l'Opéra». La +force m'abandonne; je m'assieds sur l'escalier, en répétant: à l'Opéra?</p> + +<p>«Qu'avez-vous donc? me dit madame Leblanc; vous avez l'air malade.—Ce +n'est rien... Je me meurs... Aidez-moi, je vous prie, à gagner mon +appartement.—Soutenez-vous donc, vous allez tomber et m'entraîner avec +vous.—Oui, madame.—Mais vous avez une fièvre de cheval: d'où +venez-vous dans un état pareil?—D'Orléans, madame Leblanc, pour voir +votre maîtresse, que je croyois morte, et qui est à l'Opéra.—Pauvre +enfant! Et pourquoi donc se faire des idées pareilles?—Est-ce que +madame de Vignoral n'a pas été malade?—Non.—Quoi! m'écriai-je, elle +n'a pas été malade?—Ne vous agitez donc pas ainsi; on croiroit que vous +avez le transport. Attendez: je me rappelle que le jour de votre départ +elle nous fit tous enrager, que le soir elle se mit au lit plutôt qu'à +l'ordinaire, qu'elle ne parloit que de mourir, qu'on envoya chercher le +médecin, et que le lendemain matin elle se portoit très-bien. +Couchez-vous, monsieur; vous en avez plus besoin qu'elle.—Oui, madame +Leblanc.—Voulez vous prendre quelque chose?—Comme il vous plaira.—Je +vais descendre; dans cinq minutes je vous apporterai tout ce qu'il vous +faut.—Oui, madame.—Voulez-vous qu'on aille avertir le docteur?—Oui, +madame.—Sans doute, le pauvre enfant est véritablement fort mal». Elle +descendit.</p> + +<p>Je ne sais si j'avois le transport; mais il m'étoit impossible de rester +en place. J'essayai alternativement tous les siéges; pas un seul ne me +convenoit. Je finis par me jeter sur mon lit, où je me livrai à des +extravagances que je n'oserois rapporter. J'avois aux oreilles un +bourdonnement qui augmentoit progressivement, et qui ne cessoit, en se +brisant avec un fracas épouvantable, que pour me faire entendre ces +mots: à l'Opéra. Le bourdonnement recommençoit aussitôt, et finissoit +encore par me laisser distinguer le même refrain: à l'Opéra. Ma tête +étoit si lourde, que je n'avois pas la force de la changer de place, +quoique je me persuadasse que ce changement suffiroit pour éloigner les +importuns qui me crioient sans cesse: à l'Opéra.</p> + +<p>Le portier entra dans ma chambre pour me dire que le cocher +s'impatientoit, et demandoit jusqu'à quelle heure je le garderois. «Il +est encore là?—Oui, monsieur». Je me lève, je cours les escaliers, je +monte dans la voiture. «Où allons nous, mon bourgeois?—À l'Opéra.»</p> + +<p>Nous arrivons. Je saute à bas de la voiture, j'entre; on me demande mon +billet—«Ah! c'est vrai; je l'avois oublié». Je me retourne, et je vois +le cocher qui, courant après moi, me crioit: «Monsieur! monsieur! vous +ne m'avez pas payé.—Ah! c'est vrai; je l'avois oublié.—Et votre +chapeau, monsieur?—Est-ce qu'il n'est pas dans la voiture?—Non, mon +bourgeois.—En ce cas, je l'ai donc oublié.»</p> + +<p>Je paye le cocher, je prends un billet de parterre, et me voilà à +droite, cherchant des yeux la loge où pouvoit être madame de Vignoral: +mais sans me donner le temps d'examiner, je passe à gauche pour la +chercher de nouveau; je ne l'apperçois pas encore. Je retourne à droite. +Je ne sais combien de fois je fis ce manége. Enfin je la vis aux +secondes, positivement en face de la porte par laquelle j'étois d'abord +entré.</p> + +<p>Ah! Rose! Rose! pourquoi te trouvois-je plus jolie que jamais? Tu étois +pourtant avec le cavalier de ta société sur lequel je t'avois montré le +plus de jalousie; tu lui parlois de cet air aimable que tu ne devois +avoir qu'avec ton Frédéric. Je t'examinois, perfide; je te vis rire aux +éclats: de rage je détournai les yeux, je les portai sur le théâtre, et +je considérai l'infortunée Didon, qui se poignardoit sur un bûcher en +apprenant le départ de celui qu'elle aimoit. «Malheureuse princesse! +m'écriai-je tout haut, dans le siècle où tu vécus, on ne connoissoit +donc pas la philosophie de la nature?—Tout cela est fabuleux, me +répondit mon plus proche voisin, croyant sans doute que je voulois +entamer la conversation; on ne se tue de désespoir que sur le théâtre ou +dans les romans». Je n'étois pas en train de parler, je sortis; et +prenant une voiture, je me fis reconduire chez moi, où je me mis au lit, +recevant sans mot dire les réprimandes de madame Leblanc, buvant sans +souffler la tisane qu'elle me présentoit, la suppliant seulement +d'avertir sa maîtresse de mon arrivée, aussitôt qu'elle rentreroit. Elle +rentra; madame Leblanc courut lui apprendre que j'étois à Paris, +malade, au lit, que je demandois en grâce à lui parler, et revint me +dire que sa maîtresse me conseilloit de dormir jusqu'au lendemain, et +que nous déjeûnerions ensemble.</p> + +<p>Je ne sais si ce fut pour obéir à madame de Vignoral, mais je dormis +effectivement; il est vrai que ce fut d'un sommeil si pénible, qu'en +m'éveillant j'étois, je crois, plus fatigué que la veille. Cependant la +fièvre avoit cessé, et je me sentois de l'appétit. Je mangeai en +attendant le déjeûner de Rose. En mangeant, je me demandai ce que je lui +dirois; et j'avoue que je souhaitois alors aussi ardemment d'être à +trente lieues d'elle, que j'avois desiré de m'en rapprocher. Elle me fit +inviter à descendre. J'avois assez l'air d'un coupable que l'on conduit +devant son juge.</p> + +<p>Comme vous êtes changé! me dit-elle en me voyant.—Vous l'êtes cent fois +plus que moi, lui répondis-je avec colère (ce fut le premier effet que +sa vue fit sur moi).—Vous me trouvez réellement changée? Je me porte +bien cependant.—Si j'avois votre légéreté, votre insouciance, votre +inhumanité...—Frédéric, pensez-vous à ce que vous me dites?—Perfide! +pensez-vous à la manière dont vous vous conduisez avec moi?—Monsieur, +je vous prie, expliquons-nous de sang froid. Qu'avez-vous à me +reprocher?—Ce que j'ai à vous reprocher! Où étiez-vous hier?—À +l'Opéra.—Avec qui?—Vous dois-je compte de mes actions?—Si elles +étoient pures, vous oseriez les avouer.—Frédéric, vous abusez de ma +patience.—Et vous, de ma crédulité, de mon amour. Rose, lisez cette +lettre que vous m'avez écrite; la voilà, baignée de mes pleurs. Vous me +trompiez donc?—Non, monsieur, dit-elle en prenant la lettre, qu'elle +ne me rendit pas; je vous jure qu'en l'écrivant je cédois aux mouvemens +les plus naturels. Votre départ a pensé me faire mourir. Est-ce ma faute +à moi si je suis incapable de supporter la contrariété, et si toutes les +émotions violentes me guérissent des sentimens qui les ont +occasionnées?—Vous ne m'aimez donc plus?—Non, Frédéric. Vous +connoissez ma franchise; il me seroit impossible de vous tromper, de me +tromper moi-même: il ne faut pas vaincre la nature.—Et moi, puis-je +vaincre l'amour que vous m'avez inspiré? Puis-je cesser...—Oui, +Frédéric, vous cesserez d'avoir de l'amour pour moi, et nous +conserverons l'un pour l'autre beaucoup d'amitié.—Jamais.—Vous le +croyez aujourd'hui; mais le temps, la nature...—La nature! m'écriai-je, +la rage dans le cœur; la nature! Pensez-vous qu'avec ce mot, qui +briseroit la patience d'un ange, il n'est pas de femme sans foi, il +n'est pas de monstre, quelque dépravé qu'on le suppose, qui ne pût +justifier les crimes les plus atroces...—Frédéric!—la conduite la plus +scandaleuse...—Frédéric!—les vices les plus bas.—Monsieur, dit-elle +en se levant, vous m'insultez.»</p> + +<p>Quand une femme qui a été la vôtre vous dit que vous l'insultez, il est +certain que vous lui reprochez ce qu'elle ne veut pas entendre, ce +qu'elle ne peut justifier; alors le meilleur parti est de se taire: ce +fut celui que je pris. Je remontai chez moi, où, dans ma colère, je +m'expliquai avec tant d'énergie, que si madame de Vignoral m'eût +entendu, elle auroit pu répéter avec plus de raison que je l'insultois. +Je m'habillai dans l'intention d'aller épancher mon cœur dans le sein +de mon ami Florvel. Comme j'allois sortir, on vint m'avertir que M. de +Vignoral me demandoit. Je me rends à son cabinet; je le trouve.... avec +son épouse.</p> + +<p>«Pourriez-vous, me dit-il, m'expliquer ce qui se passe d'extraordinaire +chez moi? Vous arrivez à Paris sans que j'en sois prévenu; vous +descendez dans ma maison sans me faire avertir; vous voyez ma femme un +instant, et elle accourt aussitôt m'apprendre qu'il lui est désormais +impossible de vivre sous le même toit que vous. J'espère que vous me +direz tout ce que cela signifie.—C'est madame qui est venue se plaindre +à vous, monsieur?—À qui donc voulez-vous qu'elle se plaigne quand on +lui manque?—Est-ce madame aussi qui vous a dit que je lui avois manqué? +Monsieur, je n'aime pas qu'on me réponde en m'interrogeant. Puis-je +savoir ce que vous êtes venu faire à Paris?—Un voyage bien inutile, +monsieur.—Ce n'est pas là une réponse.—Ce n'en est pas moins la +vérité. Madame de Sponasi apprend qu'une de ses amies est malade; elle +écrit, et n'en reçoit point de nouvelles: l'inquiétude l'agite, elle +m'engage à partir. Je prends la poste, je cours sans m'arrêter, sans +rien prendre, quoique j'eusse la fièvre. J'arrive chez l'amie de madame +de Sponasi; tremblant, je m'informe de sa santé; on me dit qu'elle est à +l'Opéra. Cela me paroît si bizarre, que je n'en veux rien croire. Malgré +la fatigue et l'accablement que j'éprouvois, je vais moi-même à l'Opéra; +j'y vois cette femme que l'on croyoit aux portes du tombeau, fraîche +comme une rose humectée des pleurs de l'aurore, gaie comme une jeune +fiancée villageoise; je crois même qu'elle en étoit aux accords. +N'est-ce pas là faire un voyage inutile? Je m'en rapporte à vous, +monsieur.—Madame de Sponasi est une folle de vous faire courir la poste +pour si peu de chose, me répondit M. de Vignoral avec impatience.—Je +suis de cet avis, ajouta son épouse en riant: mais elle ne savoit sans +doute pas que Frédéric avoit la fièvre; sans cela, elle serait +inexcusable.—C'est là son moindre tort, m'écriai-je en la regardant +avec humeur.»</p> + +<p>J'aurois dû avoir plus d'empire sur moi. Madame de Vignoral, charmée de +la manière dont j'évitais de la compromettre, lorsque, dans son premier +mouvement, elle avoit oublié qu'une femme ne doit jamais se plaindre à +son mari des torts de son amant, ne rioit sans doute que de l'adresse +avec laquelle je réparois son inconséquence; mais ce rire m'avoit +choqué, et ma réplique, plus encore mon regard, lui rendirent sa +colère. Elle s'empressa de répliquer:</p> + +<p>«Les torts d'une femme qui a eu des bontés pour vous, quelque grands que +vous les supposiez, ne pourraient vous autoriser à l'insulter; et +lorsque votre colère retombe sur moi, qui ne suis pour rien dans cette +affaire, j'ai droit d'en être offensée. Point d'explications, monsieur; +je ne les aime pas. Je vous avertis que je n'ai point de rancune; +heureusement la nature m'a donné un caractère éloigné de tout esprit de +vengeance: mais je sens qu'il me seroit désormais très-désagréable de +vivre dans la même maison que vous.»</p> + +<p>Le grand homme assura son épouse qu'il lui en coûteroit d'autant moins +de la satisfaire, qu'il ne pouvoit se dissimuler que je n'avois aucune +aptitude aux sciences, que tous mes goûts étaient frivoles; en un mot, +que, malgré ses conseils, il ne doutoit pas que je ne fusse subjugué +par quelque coquette qui m'avoit dégoûté de la philosophie. «Oh! oui, me +disois-je tout bas, de la philosophie de la nature.»</p> + +<p>«Vous m'avez entendu, monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers +moi.—Monsieur, je ne suis pas entré chez vous de ma propre volonté; +j'espère que vous n'oublierez pas que c'est à madame de Sponasi qu'il +faut vous adresser.—Et si cela alloit lui faire perdre l'amitié de sa +bienfaitrice? s'écria madame de Vignoral. Je n'y avois pas pensé.»</p> + +<p>J'y avois réfléchi, moi; mais j'étois plus pressé de m'éloigner de la +perfide Rose, qu'elle ne l'étoit d'être séparée de Frédéric. Je les +saluai, et je me rendis bien triste chez mon ami Florvel. Je lui contai +mes peines; il commença par rire du destin qui me faisoit courir la +poste pour voir ma maîtresse à l'Opéra, en recevoir mon congé, me +brouiller avec un philosophe, risquer de perdre ma santé et la +protection de madame de Sponasi: il finit par me plaindre, en m'assurant +que son amitié me resteroit, à quelque événement que ce fût. Nous +consultâmes ensemble ce que j'avois de mieux à faire.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII"></a><a href="#toc">CHAPITRE XVII.</a></h2> + +<h3><i>Le retour.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">Ce</span> qu'il y avoit de mieux à faire sans doute, étoit de retourner sur mes +pas aussi vîte que j'étois venu: le temps, qui affoiblit tout, ne +pouvoit qu'ajouter au tort de mon absence. J'hésitois; Florvel me +décida. Nous cherchâmes long-temps ce que je dirois à madame de Sponasi: +il faut croire qu'il n'y avoit nulle excuse valable à mon brusque +départ, car nous n'en trouvâmes pas. Nous prîmes le parti d'abandonner +beaucoup au hasard, qui l'emporte souvent sur les meilleures +combinaisons: mais le bien qu'il fait, la vanité humaine s'en empare, et +le met sur le compte de la prudence, de l'adresse et du génie; pour le +mal, c'est toujours le hasard qui le cause. J'étois trop inquiet, moi, +pour n'être pas modeste, et j'aurois volontiers promis un temple à la +Fortune, pour qu'elle me tirât d'embarras.</p> + +<p>Florvel me donna un billet pour ma bienfaitrice, me laissant libre de le +garder ou de le remettre, suivant les circonstances. Voici ce qu'il +contenoit:</p> + +<p>«Madame, Frédéric n'est venu à Paris que pour me rendre un service +important. L'excès de son amitié pour moi est sa seule excuse auprès de +tous; ne lui demandez aucun détail, il ne pourroit vous en donner sans +trahir un secret qui m'appartient. Je suis si honteux d'avoir disposé de +ses momens sans votre aveu, que je n'ose compter sur votre indulgence.</p> + +<p>«Madame de Florvel vous présente ses respects.»</p> + +<p>C'étoit bien peu de chose qu'un billet pareil; mais enfin c'étoit +quelque chose, et, dans le malheur, on fait ressource de tout. Florvel +étoit lui-même si jeune, que ma sagesse n'acquéroit pas grande valeur +par sa caution; il est vrai qu'il étoit marié, qu'il vivoit parfaitement +d'accord avec son épouse, et que cette double circonstance lui donnoit +une considération qu'on eût refusée à son âge. Il me rassura par ses +paroles, et plus encore par l'offre de sa maison, si ma bienfaitrice +usoit à mon égard de trop de sévérité. Il ne le craignoit pas, parce +qu'il voyoit en moi, ainsi que je le lui avois dit, un parent de madame +de Sponasi; moi, je craignois beaucoup, parce que j'ignorois à quel +titre elle s'intéressoit à moi. Mais j'étois obligé de dissimuler ce +motif d'inquiétude.</p> + +<p>Je repris la poste, après avoir calculé le temps de manière à arriver +au château avant que personne fût levé. Je fis en route beaucoup de +réflexions si sages, que j'aurois défié Philippe de m'en offrir de +meilleures. Mon cher Philippe! c'étoit sur lui que je comptais; aussi +étois-je bien décidé à lui tout avouer, et même à recevoir ses +remontrances avec la plus entière soumission.</p> + +<p>J'entrai chez lui; il m'embrassa, ne voulut entendre aucune explication +qu'il ne m'eût conduit dans ma chambre, et vu mettre au lit: alors il +prit un siége, et m'écouta sans me faire d'autres observations que +celles qui pouvoient le rassurer sur ma santé.</p> + +<p>«Si vous m'eussiez consulté, me dit-il lorsque j'eus fini, je vous +aurois évité un voyage et bien du chagrin; mais, à votre âge, il est +tout naturel de ne prendre avis que de sa tête ou de son cœur. +L'expérience que vous venez d'acquérir ne sera pas perdue, je l'espère. +Si madame de Sponasi n'avoit montré que de la colère, je tremblerois +pour vous; mais je l'ai vue chagrine, et cela me rassure. Ce qui me +rassure encore davantage, c'est que votre voyage n'a pas été heureux: +elle vous en voudroit de l'avoir abandonnée, si le plaisir eût suivi vos +pas; vous n'avez eu que des peines, elle vous pardonnera: tel est le +cœur humain. Je la préviendrai de votre retour. Apprêtez-vous à lui +faire un récit naïf de votre aventure; présentez-vous plus affligé, plus +humilié, plus dupe même que vous ne l'êtes, et vous lui inspirerez tant +de pitié, qu'elle ne gardera pas la moindre rancune.»</p> + +<p>«Quoi! Philippe, vous voulez que je sacrifie la réputation de madame de +Vignoral? Malgré ses torts, je ne m'y résoudrai jamais.»</p> + +<p>«Que vous êtes enfant» me répondit-il, de penser à la réputation d'une +femme qui, je vous assure, n'y pense pas elle-même, et qui d'ailleurs +vous a mis dans la nécessité d'entrer en explication! Madame de Sponasi +recevra une lettre de M. de Vignoral; cette lettre vous accusera +d'ineptie, de paresse; que sais-je? elle peut vous perdre auprès de +votre bienfaitrice, si vous ne lui montrez pas d'avance le motif qui +l'aura dictée. Je vous le répète, c'est par un aveu plein de franchise, +c'est en donnant à votre voyage plus d'originalité qu'il n'en a, que +vous rentrerez en grâce. Persuadez-vous bien qu'on ne doit de sacrifices +à la réputation d'une femme que dans la proportion de l'intérêt qu'elle +met à la conserver, et qu'aujourd'hui cet intérêt est si petit... +Dormez, et je viendrai vous avertir quand on voudra vous voir.»</p> + +<p>Je réfléchis que Philippe avoit raison. Non seulement il falloit excuser +mon départ, mais aussi le congé que me donnoit le grand homme; il +falloit convenir que j'étois un sot, ce qui est assez humiliant; il +falloit renoncer à l'idée que ma protectrice s'étoit faite de mes +dispositions à la philosophie, ce qui devenoit très-dangereux, ou dire +la vérité. Quand la vérité se trouve d'accord avec notre amour-propre et +nos intérêts, il seroit bien mal-adroit de mentir; ce fut ma conclusion. +Elle étoit d'autant plus naturelle, que Philippe m'avoit fait entendre +que ma bienfaitrice connoissoit assez ma liaison avec madame de +Vignoral, pour avoir deviné le motif de mon voyage à Paris.</p> + +<p>Philippe vint me chercher trop tôt, car il me réveilla. Pour retarder +l'explication, j'observois l'indécence de me présenter chez madame de +Sponasi en robe-de-chambre; vain prétexte! il exigea que je le suivisse. +«Sa curiosité est en mouvement, me dit-il; elle brûle de vous +voir.—Est-elle bien en colère, Philippe?—Elle rit de tout son cœur, +mais elle m'a bien défendu de vous le dire. Il y a un quart d'heure que +vous seriez chez elle, si elle ne m'avoit retenu jusqu'à ce qu'elle ait +pu se composer un air assez sérieux pour vous recevoir. Attendez-vous à +un abord froid, à quelques réflexions sévères; mais ne vous épouvantez +pas.»</p> + +<p>Philippe avoit beau dire, je n'étois pas rassuré, et je me laissai +conduire plutôt que je n'allai. Lorsque j'entrai, madame de Sponasi me +regarda, et détourna la tête aussitôt. Je restois debout, attendant +toujours qu'elle me fixât de nouveau, ou qu'elle me fît signe +d'approcher; mais elle évitoit de me regarder, elle évitoit même que je +pusse la voir. Cette situation dura plus de deux minutes, qui me +parurent bien longues. Je tressaillis en la voyant se lever avec +vivacité, et se tourner vers moi.</p> + +<p>«Monsieur», me dit-elle avec colère... puis elle se laissa tomber sur +son fauteuil en riant aux éclats. Philippe en fit autant, et je les +imitai sans trop savoir pourquoi. Madame de Sponasi s'écrioit de temps à +autre: «Il la croyoit morte, et elle étoit à l'Opéra»! Puis elle +recommençoit à rire, et en riant elle crioit de nouveau: «À l'Opéra!.... +On donnoit Didon.... Frédéric.... contez-moi donc cela...» Et lorsque je +voulois parler, les éclats de rire partoient avec une nouvelle force.</p> + +<p>Tout finit, la gaieté malheureusement plus vite que toute autre chose; +nous reprîmes chacun le décorum de notre situation, madame de Sponasi un +aspect sérieux, Philippe un air insignifiant, et moi la mine d'un +écolier pris en faute: mais si le sérieux de ma bienfaitrice +l'abandonna encore, ce fut pour faire place à un intérêt si vif, qu'il +me pénétra. Elle remarqua ma pâleur, et s'informa de ma santé avec tant +de bonté, que je sentis croître la reconnoissance qui m'attachoit à +elle. Elle fit signe à Philippe de nous laisser seuls.</p> + +<p>«Vous avez l'air de souffrir, Frédéric, me dit-elle; parlez-moi +franchement: est-ce le procédé de madame de Vignoral qui vous afflige, +ou la crainte de perdre mon amitié?»</p> + +<p>«J'ai mérité, madame, que vous doutiez de l'attachement respectueux que +j'ai pour vous; mais il est tel, que rien, dans mon cœur, ne peut le +balancer. Assurez-moi que vous ne m'en voulez pas, et ma joie vous +prouvera que je ne regrettais que votre amitié.»</p> + +<p>«Il faut donc vous pardonner, car je ne peux vous voir si abattu sans +vous plaindre; mais ne vous y trompez pas, c'est pour ménager ma +sensibilité que je veux vous remettre en paix avec vous-même. Pour vous, +vous ne méritez pas...» Elle me tendit la main, et je la baisai avec +attendrissement. Il y avoit tant de douceur, d'amabilité dans cette +manière de m'accorder mon pardon, que j'en étois touché jusqu'aux +larmes.</p> + +<p>«Vous n'êtes plus un enfant, Frédéric, et je rougirois d'employer à +votre égard un autre langage que celui de la raison. Je veux que vous +ayez de l'amitié pour moi: vous m'entendez, c'est de l'amitié que +j'exige; je vous crois le cœur trop grand pour ne chercher à me plaire +que dans l'attente de mes bienfaits. Si j'en doutois un seul instant, je +ferois dès aujourd'hui pour vous ce que je prétends faire avec le temps. +Libre de tout espoir, vous le seriez de toute reconnoissance, si elle +vous étoit pénible; je préférerois l'ingratitude démasquée à un +sentiment affecté qui dégraderoit votre ame. Voilà ma manière de penser; +et je vous la dis, parce que je suis persuadée que vous êtes fait pour +l'entendre. Suivez plutôt vos passions qu'un sordide intérêt; mais +soumettez vos passions à vos devoirs. Mon ami, la jeunesse passe vîte; +on ne la regretteroit peut-être pas si le calme arrivoit avec l'âge: +mais, dans les hommes sur-tout, ce calme est bien triste quand il tient +à l'épuisement. Modérez vos passions, mais ne les éteignez point par un +abus criminel: c'est par elles que vous serez peut-être un jour capable +de vous illustrer; ce sont elles qui vous sauveront de l'ennui et de +l'égoïsme. Quand je veux que vous vous livriez à l'étude, ce n'est point +par le désir de vous voir savant, mais parce que j'ai la plus forte +conviction que le goût de l'étude peut seul vous sauver des orages de la +vie; ou vous apprendre à vous en tirer avec honneur si la fougue vous +entraîne. Entre les desirs d'un sot et ceux d'un homme instruit, la +différence n'est pas grande; cependant il arrive toujours qu'à l'époque +de la vie où les sens ont moins d'empire, le sot a tout perdu, tandis +que l'homme instruit a beaucoup gagné. Qu'en faut-il conclure? sinon que +la réflexion, fruit de l'étude, trouve sa place au milieu même de +l'ardeur des passions, et que si elle ne détruit pas leur puissance, +elle en tire du moins de la force pour l'avenir. Me comprenez-vous, +Frédéric?»</p> + +<p>«Oui, madame, parfaitement.»</p> + +<p>«Cependant voilà déjà, par votre faute (ce n'est point un reproche que +je vous fais), mes projets dérangés dans ce que j'avois essayé pour +vous. Vous sentez fort bien qu'il n'est plus possible que vous +retourniez auprès de M. de Vignoral.»</p> + +<p>«Croyez-vous, madame, que ce soit une grande perte pour +moi?—Expliquez-vous, Frédéric». J'hésitois; elle m'encouragea à lui +parler librement. J'ajoutai:</p> + +<p>«Il me siéroit mal de juger le mérite de M. de Vignoral. Sur sa +réputation, je le crois un grand homme; mais je doute que toute sa +science eût jamais contribué à mon instruction. Livré à des spéculations +générales, ou trop occupé de lui pour descendre jusqu'à moi, il n'est ce +que vous le croyez que dans ses ouvrages. Ses ouvrages m'appartiennent +comme au public; ce qu'ils ont de juste, j'en peux profiter en les +lisant. Pour des soins particuliers, je n'y ai jamais compté. Pour sa +conversation, je suis persuadé que je gagnerois plus à la vôtre qu'à la +sienne, même lorsqu'il auroit pour moi les bontés dont vous m'honorez.»</p> + +<p>«En vérité, Frédéric, je le crois comme vous: mais il n'est pas possible +que je vous fixe près de moi; du moins je l'appréhende: je réfléchirai +là-dessus cependant. Allez, mon enfant, allez vous reposer; nous +reprendrons cette conversation plus à loisir.»</p> + +<p>Je me retirois content, mais l'esprit occupé: madame de Sponasi me +rappela en riant. «J'ai oublié, me dit-elle, de vous faire une demande +assez singulière. Que préférez-vous d'avoir vu madame de Vignoral à +l'Opéra, ou de l'avoir trouvée malade de votre départ?»</p> + +<p>Cette question, si déplacée à la suite d'une conversation sérieuse, me +déconcerta à tel point, que je restai sans répondre. Madame de Sponasi +la répéta, et je l'assurai que la légéreté de madame de Vignoral me +convenoit d'autant mieux, que plus de constance de sa part auroit +aggravé mes torts, en me retenant loin de ma bienfaitrice. Cette réponse +parut lui faire plaisir; mais, en regagnant mon appartement, je disois +comme M. de Vignoral: Quelque philosophe que se croie une femme, elle +est toujours femme. J'écrivis à mon ami Florvel pour le rassurer sur mon +compte, et je retrouvai en peu de jours la santé et l'enjouement de mon +âge.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XVIII" id="CHAPITRE_XVIII"></a><a href="#toc">CHAPITRE XVIII.</a></h2> + +<h3><i>Le produit net.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">Madame</span> de Sponasi prolongea son séjour à la campagne: je n'en fus point +fâché; j'y lisois beaucoup et avec fruit. J'avois mes petites idées à +moi; je comparois: je n'avois aucune espèce de prévention; c'étoit un +moyen de bien juger. On recevoit beaucoup de monde au château; cela +faisoit distraction: j'étois reçu dans tous les environs; cela m'amusoit +en multipliant mes connoissances et mes observations. J'ai toujours aimé +à observer; de tous les moyens de s'instruire, c'est celui qui coûte le +moins de peine, et procure le plus de plaisir.</p> + +<p>Nous avions pour proche voisin un homme d'une naissance distinguée, et +jadis d'une grande fortune; c'étoit un économiste, et un des premiers de +la secte. Madame de Sponasi desira que je m'attachasse particulièrement +à lui, parce qu'il jouissoit d'une haute réputation, et qu'elle n'étoit +pas fâchée que j'acquisse quelques connoissances générales sur +l'administration. M. Dumonceau, de son côté, étoit enchanté de trouver +un adepte de plus: car la fureur de faire des prosélytes est une maladie +incurable de tous les gens à systême; on diroit que leur foi augmente +avec le nombre des crédules.</p> + +<p>M. Dumonceau avoit des moyens infaillibles pour relever les finances de +l'État, pour rendre la France excessivement florissante sous le rapport +de l'agriculture, du commerce et des arts. Il faisoit imprimer tous les +mois des ouvrages dans lesquels la lumière perçoit de tous côtés; mais +son siècle ingrat s'obstinoit à vivre dans les ténèbres. En effet, en +accordant à ce grand homme deux ou trois suppositions, rien n'étoit plus +facile à exécuter que ses plans. Par exemple, je suppose, 1°. que tout +ce qui existe n'existe pas; 2°. que tout le monde pense comme moi; 3°. +que les finances ne soient administrées que par d'honnêtes gens, si l'on +en trouve: le reste alloit tout seul. Il disséquoit la France, +présentoit, à livres, sous et deniers, ce que produisoit le terrain, en +le divisant et subdivisant selon les diverses qualités; c'étoit là qu'il +plaçoit les richesses uniques, et conséquemment l'unique impôt. Une +centaine de mots barbarement rendus françois, et pour conclusion +générale, <i>le produit net</i>, telle étoit sa machine financière si simple, +si simple, qu'en l'expliquant il s'embrouilloit, qu'en la décrivant il +faisoit d'énormes volumes. D'un bout de l'Europe à l'autre, ses +confrères crioient: Peut-on voir rien de plus clair? Et pour mieux faire +comprendre encore cette opération si claire qu'ils entendoient tous +parfaitement, ils en faisoient imprimer des explications, dans +lesquelles on ne rencontroit aucune similitude: mais c'est égal; le fond +restoit toujours d'une évidence frappante.</p> + +<p>La seule chose dont on auroit pu s'étonner, c'est que M. Dumonceau, en +relevant la fortune publique, délabroit tellement la sienne, que ses +créanciers le faisoient saisir par-tout, et sans pitié. Ces hommes, +enfoncés dans l'ancienne routine, ne concevoient rien au produit net, et +ne sentoient pas le mérite des suppositions. M. Dumonceau étoit au +désespoir d'être obligé de vendre ses terres, sur-tout depuis une +expérience qui devoit l'enrichir, et servir d'exemple à son pays. Dans +son jardin de Paris, il avoit semé cent grains de blé; et en les +arrosant avec de l'eau salée, il avoit eu la preuve que chaque épi avoit +rendu deux cinquièmes de plus que ceux abandonnés à la nature. Ainsi on +peut juger ce qu'auroient rapporté toutes ses fermes, en supposant, 1°. +qu'il eût plu de l'eau salée, etc. etc. C'étoit au milieu de richesses +pareilles que M. Dumonceau voyoit disparoître les siennes. De tous les +économistes ses confrères, il n'y en avoit pas un dont la fortune ne fût +en aussi mauvais état, et le produit net de leurs spéculations +miraculeuses étoit la ruine de leurs familles pour les nobles, et +l'hôpital pour les roturiers. On peut juger quel seroit le sort d'un +État qui les adopteroit.</p> + +<p>Je n'appris dans les conversations de M. Dumonceau qu'à me défier de +plus en plus des systêmes; mais je continuai à aller chez lui. Lecteurs, +faut-il vous dire pourquoi? Madame Dumonceau étoit une belle brune, un +peu forte pour son sexe, mais fraîche, et l'œil d'une vivacité si +expressive, qu'il autorisoit moins l'espoir qu'il n'annonçoit la +réussite. Je ne sais si j'en serois devenu amoureux; elle ne m'en laissa +pas le temps. De toute la science de son époux, cette dame n'avoit +retenu qu'une vénération profonde pour le produit net. L'espoir, les +refus, les soins, les craintes, les caresses, en un mot tous les impôts +indirects qui forment aussi le plus grand revenu de l'empire de l'amour, +étoient rayés de son catalogue. Elle ne vous calculoit jamais qu'à votre +juste valeur, ne vous estimoit qu'en proportion de vos facultés, ne vous +aimoit que présent, vous oublioit au moment de votre départ, ne +s'ennuyoit jamais de votre absence, mais vous recevoit toujours bien au +retour. Il est vrai que l'on ne revenoit à elle que lorsqu'on éprouvoit +l'ennui du veuvage: aussi, avec beaucoup de moyens de plaire, grace à +son enthousiasme pour le produit net, elle étoit sans amis, et même sans +amans, quoique tout le voisinage contribuât à ses plaisirs. C'étoit son +systême.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XIX" id="CHAPITRE_XIX"></a><a href="#toc">CHAPITRE XIX.</a></h2> + +<h3><i>Comment le nommera-t-on?</i></h3> + + +<p>«<span class="smcap">On</span> ne peut pas toujours l'appeler Frédéric, dit un jour madame de +Sponasi à Philippe (j'étois présent). Nous allons retourner à Paris; je +serai obligée de lui donner un logement à l'hôtel, jusqu'à ce que j'aie +pris un parti à son égard. Dans mes sociétés, dans les siennes, ce nom +de Frédéric est trop simple; il peut d'ailleurs exciter la curiosité, et +même des questions.»</p> + +<p>«Il y a long-temps que j'y ai pensé, madame, répondit Philippe; mais +j'attendois que vous en fissiez l'observation.»</p> + +<p>«Et vous, Frédéric, me dit ma bienfaitrice, vous êtes-vous occupé de +cela quelquefois?»</p> + +<p>«Oui, madame, lorsqu'on m'a interrogé pour savoir le nom de ma famille.»</p> + +<p>«Qu'avez-vous répondu?—Que j'avois l'honneur de vous appartenir.—Le +croyez-vous? répliqua-t-elle avec vivacité.—Non, madame.—Pourquoi donc +le disiez-vous?—Pour donner à ceux qui me questionnoient un motif de +respecter vos bontés pour moi.—Et vous affirmiez que vous +m'apparteniez?—Oui, madame.—À quel titre?—Comme un parent +très-éloigné, privé d'appui presque en naissant; et trop heureux de +recevoir vos bienfaits.—Philippe savoit-il cela?»</p> + +<p>Philippe voulut parler; mais madame de Sponasi lui imposa silence avec +une sévérité qui me fit trembler.</p> + +<p>«Répondez-moi, Frédéric, ajouta-t-elle: Philippe savoit-il que vous vous +donniez pour un de mes parens?—Non, madame.—Non? bien sûr?—La +franchise avec laquelle je me suis expliqué jusqu'à présent doit vous +garantir que je ne vous en ferois pas un mystère.—À qui avez-vous dit +que vous étiez mon parent?—À M. de Florvel seul. Il fut le seul aussi +qui, dans sa surprise de vos bontés pour moi, vouloit les attribuer à +une cause qui blessoit l'idée que tout le monde doit avoir de vous. Ne +pouvant entrer dans des détails que j'ignore moi-même, ce fut moins par +amour-propre que par respect pour votre réputation que je l'assurai que +j'avois l'honneur de vous appartenir.—Et qu'est-ce que M. de Florvel +supposoit?—En vérité, madame, il m'est impossible de le dire. Vous +connoissez les jeunes gens; une plaisanterie entre eux est toujours sans +conséquence: elle n'auroit pris une tournure sérieuse que si j'eusse +hésité dans la manière de m'expliquer.—Je n'ai rien à dire à cela. +Laissez-moi seule avec Philippe.»</p> + +<p>Je m'en allois le cœur bien gros; madame de Sponasi s'en apperçut. +«Frédéric, me dit-elle, je ne vous en veux pas. Ce que vous avez répondu +à M. de Florvel avoit un motif si respectable, que je doute qu'à votre +place qui que ce fût eût mieux fait; m'eussiez-vous même déplu, votre +franchise seroit la meilleure de toutes les excuses. Allons, ne soyez +donc pas triste; encore une fois, je ne vous en veux pas. Embrassez-moi, +ajouta-t-elle avec bonté; et si ce mauvais sujet de Florvel en jase, +dites-lui que c'est absolument sans conséquence.»</p> + +<p>Je la quittai, ne doutant pas de son amitié, mais plus que jamais +fatigué du mystère qui enveloppoit ma naissance. J'allai promener mes +rêveries dans le parc, et toutes mes réflexions à cet égard ne servirent +qu'à me prouver l'inutilité d'en faire. La seule chose dont je restai +convaincu, fut que madame de Sponasi ne pardonneroit pas à Philippe de +m'instruire, et que le mouvement de colère auquel elle s'étoit livrée le +rendroit, s'il est possible, encore plus discret qu'il ne l'avoit été +jusqu'alors. Comme je revenois, Philippe passa près de moi, et, sans me +regarder, me recommanda tout bas de monter chez moi, et de ne pas en +sortir avant de l'avoir vu.</p> + +<p>En entrant, il ferma la porte, et me dit: «Madame de Sponasi doit avoir +ce soir un entretien particulier avec vous. S'il est question de moi, +soit en bien, soit en mal, laissez-la dire sans appuyer, sans la +contrarier; le piége est des deux côtés. Je la crois jalouse de l'amitié +que vous avez pour moi. Je n'en suis pas fâché; cela prouve qu'elle vous +aime beaucoup: mais prenez garde d'augmenter cette inquiétude; elle +craint que je ne vous aie révélé le secret de votre naissance. Je n'ai +rien à me reprocher: mais il ne suffit pas de la certitude d'avoir +rempli son devoir; il faut que ceux dont nous dépendons en soient aussi +persuadés que nous. Ne témoignez donc aucune curiosité à madame de +Sponasi: évitez avec le même soin une indifférence trop grande; elle +pourroit l'attribuer à la dissimulation. En un mot, vous voilà prévenu; +tenez-vous sur vos gardes. Votre franchise a réussi ce matin; c'est un +miracle: mais elle a jeté des soupçons dans l'ame de votre bienfaitrice; +il seroit dangereux de les y laisser germer. Adieu; il ne faut pas qu'on +puisse se douter que je vous aie parlé. De la prudence, beaucoup de +prudence». Il sortit.</p> + +<p>Pourquoi me recommander de taire ce que je ne savois pas? pourquoi cette +crainte que madame de Sponasi ne fût jalouse de l'amitié bien méritée +que j'avois pour Philippe? et quel pouvoit être le motif d'une jalousie +aussi extraordinaire? La prudence dont on me faisoit une loi, n'étoit, à +vrai dire, qu'une dissimulation d'autant plus difficile à mettre en +pratique, qu'il ne s'agissoit pas d'être en garde sur telle ou telle +chose, mais sur mes sentimens, mais sur une curiosité la plus légitime +qu'un homme pût avoir. D'ailleurs, s'il est aisé de se déguiser avec +ceux pour qui l'on n'a que de l'indifférence, il est impossible de le +faire quand le cœur se met de la partie, et j'aimois véritablement ma +bienfaitrice. Je ne pouvois prendre d'autre résolution que celle de +mettre bien peu du mien dans l'entretien dont j'étois averti; c'est +aussi ce que je me promis. Je me promis encore de ne répondre aux +questions qui pourraient m'embarrasser, que par des questions plus +directes.</p> + +<p>Rien n'est plus infaillible quand on veut savoir la pensée de ceux qui +cherchent à deviner la nôtre.</p> + +<p>Après souper, madame de Sponasi me témoigna le désir que je lui tinsse +compagnie: cela m'arrivoit souvent. Souvent aussi je lui servois de +lecteur: ce qui n'étoit pas fatigant; car le premier passage qu'il lui +plaisoit de commenter, engageoit la conversation, et la conversation se +prolongeoit si long-temps, que la lecture ne retrouvoit plus sa place. +Un volume auroit pu servir pendant une année entière. Il est un âge +auquel rien n'engage plus à s'instruire, et cet âge est aussi celui où +l'on aime le plus à montrer ce qu'on sait.</p> + +<p>«Vous m'avez donné aujourd'hui une preuve de votre franchise, me dit +madame de Sponasi, et vous avez beaucoup gagné dans mon estime. +Continuez à me parler avec la même sincérité, et dites-moi ce que vous +pensez de Philippe.»</p> + +<p>«Je vous demanderai, madame, sur quoi vous voulez que je vous dise ce +que je pense de lui. Est-ce sur sa conduite envers vous, ou sur celle +qu'il a tenue avec moi?»</p> + +<p>«Mais.... sur son caractère en général.—Eh bien! je crois qu'il mérite +la confiance que vous lui accordez.—Je m'explique mal, et je sens la +difficulté de m'expliquer plus clairement. Dites-moi, +l'estimez-vous?—Je n'ai qu'à me louer des conseils qu'il m'a +donnés.—Oh! je me doutois bien qu'il voudroit vous donner des conseils, +répliqua-t-elle avec humeur; il vous aime beaucoup, et il sacrifiera +tout, mon bonheur même, à votre intérêt.»</p> + +<p>Ce reproche étoit une énigme pour moi. Je gardai le silence, et je +réfléchis tout bas que, de l'aveu même de madame de Sponasi, Philippe +m'étoit entièrement dévoué. Cette certitude me fit plaisir.</p> + +<p>«Écoutez, Frédéric: telle que vous me voyez, je ne suis pas heureuse; le +temps des illusions est à jamais passé pour moi, et je ne sais sur qui +reposer ma confiance. Mes parens m'accablent d'égards; mais je crois +qu'ils ne s'informent jamais de ma santé sans penser à mon héritage. +Philippe m'est nécessaire: il me flatte, je le sens; et telle est ma +foiblesse, que, sans l'estimer, j'ai besoin de l'avoir toujours auprès +de moi. Cet homme s'est fait une telle étude de mon caractère, qu'il me +domine au point que je ne sais ce que je deviendrais si je l'éloignois. +Il est au-dessus de son état sous bien des rapports; mais il a une +sécheresse d'ame qui me fait mal. Depuis plus de vingt ans qu'il est à +mon service, il ne m'a jamais donné sujet de me plaindre de lui, et +cependant j'ai la certitude qu'il n'a pour moi aucune espèce +d'attachement. Il est intéressé; c'est sa fortune qu'il soigne en moi. +Il n'a pas à se plaindre; mais plus je fais pour lui, plus il voudroit +avoir. Loin d'oser en murmurer, je pense souvent que s'il étoit plus +modéré dans ses desirs, il pourroit me quitter; car il a de quoi se +passer de moi maintenant. Ainsi, de son côté, s'il calcule ce que la +servitude peut lui produire, du mien je suis forcée de réfléchir que ses +complaisances me sont devenues nécessaires, qu'un autre que lui auroit +moins de qualités sans avoir moins de cupidité. D'ailleurs il seroit +bien dur à mon âge de ne voir autour de moi que des figures nouvelles. +Quand on n'existe plus que dans le passé, on tient à tout ce qui le +rappelle; aussi ai-je cent fois pensé que c'est plutôt par sentiment +que par tout autre motif, que les vieilles femmes détestent les modes +nouvelles. Lorsqu'elles s'y livrent, on peut assurer qu'elles n'ont +point eu de sensibilité dans leur jeunesse. Malheureusement pour moi, +mon cœur n'a point vieilli; j'éprouve sans cesse le besoin d'aimer, et +je n'ai point d'enfans. Frédéric! Frédéric! pourquoi n'êtes-vous pas mon +fils?»</p> + +<p>«Ne le suis-je pas, madame? n'êtes-vous pas pour moi la meilleure, la +plus tendre des mères»? lui répondis-je en lui prenant la main. Je la +sentis tressaillir. Elle garda le silence. Peu à peu sa figure devint +sombre; elle me repoussa.</p> + +<p>«Non, Frédéric, je ne suis pas votre mère, je ne le sens que trop. Si +vous étiez mon fils, je serais heureuse, je serois sûre d'être aimée. +Philippe gâtera votre cœur: il vous apprendra l'art de feindre, il vous +apprendra à me tromper, il vous apprendra à ne voir en moi que la source +de votre fortune. Je n'oserai qu'en tremblant me livrer à l'intérêt que +vous m'inspirez; je vivrai au milieu des soupçons les plus déchirans; +mon ame perdra le peu de forces qui lui reste; je descendrai au tombeau +sans pouvoir vous haïr, sans avoir pu vous aimer. Pourquoi ai-je +consenti à vous voir? Je ne le voulois pas, je ne le devois pas. Soyez +l'ami de Philippe, c'est lui qui a brisé ma volonté.... Je ne l'aurois +pas cru capable.... Vous ferez tous les deux le malheur de ma vie. +Laissez-moi, Frédéric, je n'ai plus assez de courage pour suivre cette +conversation.»</p> + +<p>«Moi, madame, vous quitter dans l'agitation où vous êtes! cela m'est +impossible. Décidez de mon sort: quelle que soit votre volonté, +j'obéirai sans murmure; s'il m'étoit permis d'en avoir une, je cesserois +bientôt d'être un obstacle à votre tranquillité.»</p> + +<p>«Et que feriez vous?»</p> + +<p>«Je m'éloignerois; et refusant à l'avenir des bienfaits qui vous font +suspecter mon cœur, je vous demanderois pour toute grace la permission +de vous rappeler quelquefois qu'il m'est impossible d'oublier ceux que +j'ai reçus.»</p> + +<p>«Vous me quitteriez sans regret?—Vous ne le pensez pas, madame: vous +avez trop de sensibilité pour douter de la mienne; vous avez trop de +fierté pour ne pas pardonner à un malheureux que le sort a privé de tout +en naissant, de ne pouvoir supporter l'humiliation.—Et qui vous +humilie, monsieur?—Des soupçons dont il ne m'est pas permis de me +plaindre, puisqu'au moment où ils m'accablent, ils me prouvent l'amitié +que vous avez pour moi.—Frédéric, pensez-vous à ce que vous +dites?—Oui, madame. Si vous craignez que vos bienfaits seuls +m'attachent à vous, je puis craindre à mon tour qu'ils me fassent perdre +votre estime, qui m'est cent fois plus précieuse. Vous m'avez demandé de +la franchise; il me seroit impossible de n'en pas avoir au moment où +j'envisage, pour la première fois, toute l'horreur de ma situation. +Pourquoi le sort me tient-il séparé de ma mère! Riche, elle n'eût pas +cru payer mon amitié; pauvre, je la lui aurois prouvée en ne travaillant +que pour elle.—Que ne peut-elle vous entendre! s'écria madame de +Sponasi: elle seroit heureuse, bien heureuse»! Nous gardâmes long-temps +le silence.</p> + +<p>«Vous êtes fier, Frédéric, me dit-elle en souriant et en me tendant la +main; j'ai été au moment de m'en fâcher; et cela prouve que j'ai la +tête encore bien jeune, puisque votre fierté me donne la certitude que +vous êtes incapable de faire céder votre caractère à votre intérêt: mais +quand je suis émue, je raisonne tout de travers, et c'est ce qui m'est +arrivé aujourd'hui. Parlons tranquillement: le pathétique est charmant à +votre âge; au mien, il est très-dangereux. On prétend que les grandes +émotions doublent l'existence; moi, je soutiens qu'elles l'abrégent, et +j'ai besoin d'économiser le peu qui me reste. Eh bien! vous êtes encore +sérieux? Est-ce que vous me boudez?—Moi, madame?—Approchez votre +siége, faisons la paix, et causons comme de vieux amis.»</p> + +<p>«Pour finir, une fois pour toutes, je conviendrai que j'ai jugé Philippe +un peu sévèrement: je ne veux pas que vous le méprisiez; il vous aime, +et je suis sûre que vous n'aurez jamais à vous en plaindre. Que ce que +je vous ai dit à son égard reste à jamais entre vous et moi. Je suis née +avec beaucoup de richesses; il m'est impossible d'apprécier bien juste +jusqu'à quel point il est permis d'être intéressé quand on a sa fortune +à faire, et cela doit me rendre indulgente. N'est-ce pas, +Frédéric?—Aussi l'êtes-vous, madame. Je suis persuadé que Philippe a +beaucoup d'attachement pour vous, et jamais il ne m'a parlé de ma +bienfaitrice sans lui rendre la justice qui lui est due.—Je suis bien +aise que vous me le disiez; qu'il n'en soit donc plus question. J'ai +pensé que vous aviez besoin d'un nom pour la société; et comme je ne +sais rien faire sans consulter cet homme, je lui ai demandé son avis. Il +a trouvé tout de suite ce que j'aurois cherché long-temps. Vous prendrez +le nom de Téligny: c'est celui d'une terre que j'ai en Auvergne, et +qu'effectivement je vous destine; elle produit deux mille écus, et dès +ce jour je vous en abandonne le revenu. Cela vous convient-il»? Je +gardois le silence. Elle ajouta: «Si vous vouliez du moins vous donner +la peine de me remercier?»</p> + +<p>«Je n'y pensois pas, madame»: voilà toute la réponse que je pus +trouver.—«Oh! je vois bien ce qui vous occupe; convenez que j'ai eu la +maladresse d'ôter aujourd'hui le prix à tout ce que je puis faire pour +vous. Un des plus grands torts de l'amitié, quand elle est vive, est de +pousser la délicatesse jusqu'à la défiance; mais de toute notre +conversation, Frédéric, nous ne devons retenir que deux choses, et c'est +vous qui les avez dites: la première, que je suis la meilleure et la +plus tendre des mères; la seconde, qu'une mère ne croit jamais acheter +l'amitié de son fils. Embrassez-moi comme vous m'aimez, et c'est moi qui +vous devrai de la reconnoissance.»</p> + +<p>Pourquoi n'est-elle pas ma mère? pensois-je en l'embrassant: je ne +voudrois de son héritage qu'un cœur tel que le sien.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XX" id="CHAPITRE_XX"></a><a href="#toc">CHAPITRE XX.</a></h2> + +<h3><i>Le ruisseau.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">Nous</span> retournâmes à Paris, au commencement de l'automne. J'eus un +logement à l'hôtel, et je continuai à vivre près de ma bienfaitrice avec +la même familiarité qu'à la campagne; aussi devins-je pour tous ses +parens un grand sujet d'inquiétude. Si ma naissance étoit un problême +dont la solution m'occupoit, je fus persuadé qu'ils desiroient autant +que moi d'en percer le mystère. J'ignore les conjectures qu'ils +formèrent: mais, grace aux conseils de Philippe, j'usai avec tant de +modération de la faveur dont je jouissois, je me fis une étude si +constante d'opposer la politesse à la défiance, et la fierté aux +attaques plus directes, qu'insensiblement on me regarda avec moins +d'impertinence; on dissimula même jusqu'à rechercher mon amitié: mais je +sentois trop qu'il ne falloit pas me fier à des démonstrations qui ne +pouvoient jamais être sincères. Madame de Sponasi n'avoit d'héritiers +qu'à des degrés éloignés: on lui faisoit la cour par égard pour son +testament; et ses parens, tout en tremblant de voir un étranger entrer +en rivalité avec eux, me ménageoient, dans la crainte de me rendre plus +cher. C'étoit effectivement ce qu'ils pouvoient faire de mieux pour +leurs intérêts, pour la tranquillité de ma bienfaitrice et la mienne.</p> + +<p>Libre de tous mes momens, je jouissois d'une vie agréable. Moins par +obéissance que par goût, j'avois partagé mon temps entre l'étude et les +plaisirs; je n'avois jamais mieux senti le besoin de m'instruire que +depuis qu'on ne m'en faisoit plus un devoir. J'étois répandu dans +beaucoup de sociétés, mais celle de Florvel me convenoit mieux que +toutes les autres; son épouse avoit aussi de l'amitié pour moi, soit +parce qu'elle ne trouvoit bien que ce qui plaisoit à Florvel, soit parce +qu'elle n'ignoroit pas que j'avois décidé son mariage autant qu'il avoit +été en mon pouvoir.</p> + +<p>Je rencontrai souvent madame de Vignoral, et je la vis sans émotion. +L'idée qu'elle m'avoit sacrifié son époux et ses devoirs, avoit beaucoup +ajouté à mon amour; mais quand je fus convaincu qu'elle les sacrifioit +également à tous ceux en faveur de qui la nature lui parloit, je sentis +s'effacer le souvenir agréable que l'on garde presque toujours d'une +première inclination.</p> + +<p>Par coquetterie, besoin ou désœuvrement, je fis la cour à une veuve en +possession d'une réputation fort galante et fort honnête: elle mettoit +de l'ordre jusque dans son désordre, et comptoit avec raison au nombre +de ses meilleurs amis tous ceux qui avoient été ses amans. Étoit-elle +engagée, on sentoit l'inutilité de lui faire la cour: étoit-elle libre, +la foule des adorateurs lui portoit ses hommages; elle les accueilloit +avec une grace charmante, excitoit leur empressement, leur jalousie, +étudioit avec soin ce qui pouvoit leur plaire. Le choix fait, sa porte +étoit fermée à tous les rivaux, et le soupirant heureux devenoit un +maître auquel toutes ses volontés étoient subordonnées.</p> + +<p>Elle se trouvoit dans une situation fort embarrassante quand je me mis +sur les rangs; la foule étoit congédiée, son choix étoit fait: mais elle +retardoit ce qu'on appelle les dernières preuves d'un véritable amour; +elle sentoit qu'elle n'avoit cédé qu'à l'impossibilité de vivre sans un +attachement. Je parus, elle hésita à me recevoir; mais réfléchissant +qu'elle n'avoit donné à mon rival aucun droit sur elle, je fus admis à +l'honneur de disputer la victoire.</p> + +<p>Rien n'est aussi piquant pour l'amour-propre que cette position: deux +hommes, poursuivant le même objet, se détestant sans oser le faire +paroître, se cherchant par-tout, liant les mêmes parties, non pour le +plaisir d'être ensemble, mais seulement pour éclairer leurs démarches, +et bien moins occupés de plaire que de se persuader réciproquement +qu'ils ont plu. L'un fixe-t-il l'heure à laquelle il viendra le +lendemain, l'autre arrive au même instant. S'il n'a pu venir plutôt; si +l'un et l'autre, dans l'espoir de se tromper, se taisent sur leurs +visites, tous deux n'en sont que plus empressés à se devancer: chaque +minute donne souvent à la fois de l'inquiétude, de la joie, des peines +et du plaisir.</p> + +<p>Si la raison guidoit le choix de l'amour, j'aurois dû renoncer à toute +espérance; car mon rival étoit raisonnable comme un sage de la Grèce, +quoiqu'il fût jeune et d'une figure séduisante: mais il étoit minutieux, +plus disposé à donner des conseils qu'à prodiguer des éloges, et plus +tourmenté du désir d'être estimé que du besoin d'être aimé. Sa jalousie +étoit froidement raisonneuse; il prouvoit si méthodiquement qu'on avoit +tort de le rendre jaloux, qu'on pouvoit douter qu'il le fût réellement. +Obtenoit-il quelques préférences, il les recevoit plutôt comme un mari +sentimental que comme un amant capable de les payer.</p> + +<p>Avec toute la politesse possible, il faisoit remarquer mes étourderies; +avec toute l'honnêteté imaginable, je coupois ses longs raisonnemens par +quelques saillies qui rendoient à la conversation un peu de vivacité. On +l'écoutoit avec recueillement; on me sourioit: il étoit reconnoissant et +tranquille; j'avois de l'espoir, et j'etois exigeant: il attendoit; je +m'impatientois, et j'aurois cent fois abandonné la partie sans la honte +de la perdre.</p> + +<p>Nous dînions un vendredi chez notre veuve; elle nous avoit prévenus +qu'elle desiroit d'être libre à six heures, parce qu'elle attendoit des +visites de famille ou d'affaire. La première idée qui vint aux deux +rivaux, fut qu'elle vouloit en congédier un, et nous essayâmes, suivant +l'usage, de nous accrocher l'un à l'autre pour le reste de la journée. +Nous décidâmes que nous irions ensemble à l'Opéra. À cinq heures et +demie il fit un orage épouvantable. Nous envoyâmes chercher une +voiture; on n'en trouva pas. Enfin la pluie cessa; mais l'eau battoit +les deux murs. Il fallut partir. Notre veuve me plaisanta beaucoup; +j'étois chaussé, mon rival étoit en bottes. Elle m'avertit qu'elle +alloit se mettre à la fenêtre pour jouir de mon embarras. Je descends +l'escalier quatre à quatre, et, d'un saut, me voilà de l'autre côté de +la rue, où je la regarde en riant: elle rioit aussi de tout son cœur. Le +jeune sage arrive tranquillement, et, côtoyant le ruisseau pour chercher +un endroit guéable, il parvient sans danger, mais non sans effort, à me +rejoindre. Comme il se retournoit pour saluer notre veuve, elle se +retira en fermant la fenêtre. Il n'y fit pas attention; mais j'en tirai +le meilleur augure. Effectivement c'étoit une affaire terminée; son +choix étoit fait.</p> + +<p>Étoit-il raisonnable d'accorder à une gambade ce qu'on avoit fait +attendre à cinq semaines d'assiduités? Je n'en sais rien. Toutes les +femmes que j'ai consultées à cet égard se sont contentées de rire pour +toute réponse. J'ai fini par croire que notre veuve ressembloit aux +géomètres, qui, dans leurs calculs, mesurent l'inconnu par le connu. Au +reste, cette liaison ne dura pas long-temps; on pourroit la comparer à +une comédie d'intrigues, à laquelle on cesse de prendre intérêt quand on +est sûr du dénouement.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXI" id="CHAPITRE_XXI"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXI.</a></h2> + +<h3><i>Un nouveau personnage.</i></h3> + + +<p>«<span class="smcap">Vous</span> approchez de l'âge où l'on doit prendre un état, me dit un soir +madame de Sponasi, et vous connoissez assez le monde pour choisir +vous-même. Quels sont vos projets, Frédéric?»</p> + +<p>«Madame, je n'en ai aucun.—Tant pis; il faut qu'un homme tienne à +quelque chose. Je sais bien que souvent on engage sa liberté à des +convenances; mais il est triste de vieillir sans avoir rien fait pour +les autres ni pour soi.—Songez à ma position, madame; j'ignore qui je +suis, et l'on m'en fera le reproche si je cherche à me +distinguer.—Pauvre enfant!—L'état militaire auroit été fort de mon +goût; mais il faut un nom pour avancer en temps de paix: s'il n'en est +pas toujours de même pendant la guerre, convenez qu'il est bien cruel +d'attendre son avancement du plus grand malheur qui puisse affliger +l'humanité.—Je ne veux pas du service; cela vous éloigneroit de moi, et +je prétends que vous ne me quittiez jamais. Je n'en puis pas dire +autant, Frédéric; je vous laisserai seul quelques jours, bientôt +peut-être.—Ah! madame, par pitié pour moi, ne parlons pas du seul +événement qu'il me serait impossible de supporter.—Mon ami, le temps +approche, je le sens: mon courage s'affoiblit; et si vous saviez toutes +les réflexions que je fais, vous seriez bien étonné. Ne vous +appercevez-vous pas que ma gaieté n'est plus que factice?—Votre bonté +est toujours la même.—Vous évitez de me répondre; vous craignez de +m'affliger. Eh bien! revenons à notre conversation. L'étude des lois +vous conviendroit-elle?—Non, madame; je sens qu'il me seroit impossible +de sacrifier sans cesse mon opinion au respect des formes, et je +redouterois de m'en affranchir, dans la crainte de +m'égarer.—Auriez-vous de la répugnance à suivre la carrière +diplomatique?—C'est à quoi je n'ai jamais pensé.—À mon avis, c'est le +seul parti qui vous convienne. Avec des talens, vous pourrez obtenir de +la considération, et j'espère vous laisser entouré d'amis qui vous +appuieront. Mon enfant, pour acquérir des lumières, il faut avoir un but +fixe: sans cela, on passe alternativement d'un sujet à un autre; on +effleure tout, on ne sait rien. Étudier les mœurs, les lois, les +intérêts des nations, c'est, pour un homme de votre âge et qui a de +l'intelligence, se préparer des moyens d'avancement si l'on a de +l'ambition, ou des jouissances pour le temps où l'on n'a plus que celles +de la vanité. En un mot, je ne desire rien tant que de vous voir former +des projets pour l'avenir, et celui-là me paroît digne de vous. Il est, +dans la diplomatie, des places où il faut un nom: il en est d'autres où +les talens seuls sont estimés, parce qu'ils sont nécessaires; c'est là +qu'il faut tourner toutes vos vues. Ne réussiriez-vous pas, vous n'aurez +point perdu votre temps, puisque vous aurez augmenté vos connoissances. +Êtes-vous de mon sentiment?—Oui, madame.—Parmi mes parens, il en est +un qui peut vous guider, et auquel je vous recommanderai.—M. de +Miralbe? m'écriai-je.—Oui, Frédéric.—Mais, madame, vous ne l'estimez +pas.—Écoutez, mon ami: je n'estime pas son caractère, sans doute; mais +son esprit, cela est différent. Je serois plus difficile que mon siècle +en ne rendant pas justice à son mérite. S'il vous apprend comment il +faut se conduire quand on a de grands intérêts à débattre avec les +hommes, je vais, en vous le montrant tel qu'il est, vous apprendre +comment vous devez traiter avec lui.</p> + +<p>«M. de Miralbe est méchant, intéressé, et ne vante les vertus que parce +qu'elles mettent presque toujours ceux qui les pratiquent dans la +dépendance de ceux qui osent s'en affranchir; mais comme il a senti +qu'on ne va jamais à son but qu'avec une réputation qui impose, il a +travaillé à en acquérir une entièrement opposée à son caractère: aussi +passe-t-il pour être bon, désintéressé et vertueux. En approfondissant +les hommes, il a appris à les mépriser; cependant il est généralement +reconnu comme un des plus ardens défenseurs des droits de l'humanité. +Despote orgueilleux dans l'intérieur de sa famille, il se passionne en +public pour tout ce qui tient à la liberté, et de la même main dont il +traçoit son ouvrage contre les coups d'autorité, il écrivoit aux +ministres pour obtenir des lettres-de-cachet contre ses ennemis. Il fit +renfermer sa femme, et la laissa mourir dans un couvent; il lui devoit +toute sa fortune. Cependant il sut mettre le public de son côté, en +étouffant les cris de sa victime: la malheureuse perdoit tout; c'étoit +lui que l'on plaignoit. Quand son fils fut en âge de lui demander compte +des biens de sa mère, il le força de fuir sa patrie, dans la crainte de +perdre sa liberté, et le public s'attendrit encore sur le sort d'un +homme qui, avec tant de vertus, trouvoit ses plus grands ennemis dans sa +famille. Une de ses filles disparut à l'âge de cinq ans. On ignore les +détails secrets d'un si étrange événement; mais comme rien ne peut +constater ni son existence ni sa mort, cette incertitude met M. de +Miralbe dans la position de faire la loi à son fils, en paroissant +seulement défendre les droits de la fille qu'il a perdue, mais que son +cœur paternel espère retrouver un jour. De tous mes héritiers, c'est le +seul que je craigne pour les autres; mais je compte faire mes +dispositions de manière à le contraindre à respecter mes dernières +volontés.»</p> + +<p>«En vérité, madame, cet homme me fait trembler, et je craindrais +d'acquérir des talens dont on peut faire un emploi si dangereux.»</p> + +<p>«Ses vices ne tiennent pas à ses lumières, mon cher Frédéric; ils +tiennent à son cœur. Si les méchans deviennent plus dangereux à mesure +qu'ils s'éclairent davantage, l'homme sensible, au contraire, gagne en +vertus à proportion des connoissances qu'il accumule. M. de Miralbe +pourroit employer mille moyens secrets pour vous perdre si vous nuisiez +à ses projets; mais jamais il ne cherchera à corrompre votre caractère. +Il seroit désespéré de trouver son égal; et plus vous lui paraîtrez +sincère et juste, plus il vous maintiendra dans des dispositions qui lui +donnent sur vous l'avantage que celui qui dissimule a sur celui qui se +livre avec confiance.»</p> + +<p>«Mais, madame, avec tant de vices, comment a-t-il pu tromper le public +au point d'obtenir une réputation contre laquelle personne n'oseroit +s'élever maintenant?»</p> + +<p>«Comment, Frédéric? avec de l'esprit. Le temps est passé où l'on jugeoit +les hommes par leurs actions; on ne les juge plus que par leurs +discours. D'ailleurs M. de Miralbe n'oublie rien de ce qui peut le faire +envisager sous l'aspect le plus favorable. Vous connoissez madame de +Valmont, sa nièce?»</p> + +<p>«Oui, madame.»</p> + +<p>«Eh bien! il ne s'intéressa point à elle quoiqu'elle fût restée +orpheline presque en naissant, et qu'il fût son tuteur: mais quand il +craignit que sa conduite envers sa femme et son fils ne rappelât la +disparition de sa fille, il se plaignit par-tout de l'abandon dans +lequel il se trouvoit, abandon affreux pour un cœur aussi tendre que le +sien; il étouffa de caresses madame de Valmont, donna le nom de fils +adoptif à son mari; et les fixant tous deux près de lui, il entendit +aussitôt ses sociétés faire l'éloge de sa sensibilité, et tonner contre +l'épouse et le fils ingrats qui avoient déchiré son ame.»</p> + +<p>J'avois bien envie de demander à ma bienfaitrice ce qu'elle pensoit de +madame de Valmont; je ne l'osai pas: j'aurois craint qu'elle ne +s'apperçût de ma satisfaction, si elle en avoit dit du bien; j'aurois +craint davantage encore de me trahir, si elle en eût dit du mal. Madame +de Valmont venoit souvent à l'hôtel; je la voyois alors, je causois avec +elle: mais chaque fois que je m'étois présenté pour lui rendre visite, +on m'avoit refusé sa porte. De toutes les parentes de madame de Sponasi, +elle étoit la seule qui agît ainsi avec moi: comme elle jouissoit d'une +réputation intacte, quoiqu'elle fût extrêmement belle, je m'étois +persuadé qu'elle s'étoit apperçue que je l'aimois, et que ce motif lui +paroissoit suffisant pour éviter de me recevoir. Je me promettois sans +cesse de l'oublier; mais renouveler souvent une semblable promesse, +c'est avouer l'impossibilité de la remplir. Lorsque je me trouvois avec +madame de Valmont, je ne pouvois me plaindre d'elle: au contraire, +quelquefois même j'avois vu ou cru voir quelques distinctions dans les +politesses que l'usage autorise; j'avois remarqué ou cru remarquer que +ses yeux étoient volontiers fixés sur moi: mais quand on aime, on doute, +on croit avec la même facilité. Son mari étoit laid, maussade et jaloux; +c'étoit un motif d'espérance: mais elle me refusoit sa porte, et c'étoit +un motif de désespoir.</p> + +<p>Je saisis avec empressement l'occasion de me lier avec M. de Miralbe, +puisque cette liaison m'offroit un sûr moyen de me rapprocher de madame +de Valmont. M. de Miralbe parut enchanté de se rendre utile à ma +bienfaitrice. Ainsi les difficultés s'applanirent d'elles-mêmes. Il +m'assigna deux matinées par semaine pour travailler avec lui, et me pria +obligeamment de disposer de sa maison comme de la mienne, dans tous les +autres momens où elle me seroit agréable; ce que je n'eus garde de +refuser. Il employa d'abord beaucoup d'adresse pour savoir qui j'étois: +mais il étoit au-dessus de sa politique de m'arracher un secret que +j'ignorois moi-même; il y renonça. Quoique depuis nous ayons été ennemis +mortels et déclarés, par des motifs qui tiennent à l'époque la plus +intéressante de ma vie, je conviendrai toujours avec plaisir que je lui +dois beaucoup; il me traça une marche simple et sûre pour profiter de +ses conseils; il m'indiquoit les ouvrages que je devois étudier, +m'obligeoit à lui en rendre compte par écrit, m'accoutumoit à convenir +de mes erreurs sans m'humilier, et à recevoir des éloges sans vanité. On +peut dire de lui comme de Socrate, qu'il éteignoit l'amour propre en +excitant sans cesse le désir d'apprendre; mais, de sa part, ce n'étoit +pas dans l'intention de devenir meilleur.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXII" id="CHAPITRE_XXII"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXII.</a></h2> + +<h3><i>Les principes.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">Madame de Valmont</span> avoit des principes; on ne pouvoit pas l'ignorer, car +elle le répétoit sans cesse; et c'est une terrible chose que les +principes. Quand il lui fut impossible de ne pas se trouver souvent avec +moi, elle s'arma d'une sévérité désespérante pour un pauvre soupirant. +Je suis assez hardi de mon naturel; mais quel est l'homme qui ne +devienne timide quand il a le malheur d'aimer une femme qu'il respecte, +ou de respecter une femme qu'il aime? Emporté par l'amour, je balbutiai +pourtant une déclaration; madame de Valmont m'objecta ses principes qui +ne lui permettoient pas de me répondre: je fus au désespoir; mais je lui +témoignai tant d'attachement, qu'elle m'avoua que depuis long-temps elle +étoit sensible à ma tendresse, ajoutant que cet aveu ne serviroit qu'à +nous rendre tous les deux plus à plaindre, parce qu'elle mourroit plutôt +que de manquer à ses principes. On est bien fort quand on est sûr d'être +aimé; je le devins tant, qu'à la fin madame de Valmont me rendit +heureux. «On m'a donné un époux sans me consulter, me dit-elle alors; je +ne lui dois rien: vous êtes l'époux de mon choix, c'est à vous que je +dois tout; comptez sur une constance à la fois fondée sur mon amour et +sur mes principes.»</p> + +<p>Malheureusement les principes de M. de Valmont n'étoient pas ceux de son +épouse; il soupçonna ce qui étoit réellement, et l'emmena à la campagne. +Je fus très-affligé: elle le fut, s'il est possible, encore davantage; +et cette séparation nous exalta la tête au point de nous mettre dans la +disposition de faire la plus grande folie. Nous nous écrivions, et, dans +chaque lettre, madame de Valmont me reprochoit de l'abandonner à son +tyran.</p> + +<p>«Vous connoissez assez mes principes, mon cher Frédéric, pour juger de +ce que je souffre loin de vous, et combien il m'en coûte pour vivre près +de celui que je déteste. Je ne peux supporter ses caresses. Si vous +m'aimiez comme je vous aime, vous trouveriez bien les moyens de +m'arracher à cette affreuse situation.»</p> + +<p>Le moyen que nous trouvâmes, fut que madame de Valmont reviendrait à +Paris, en promettant à son époux de ne plus me revoir: condition à +laquelle elle ne souscrivoit que par pitié pour son injuste jalousie; +car, pour elle, elle se croyoit au-dessus de toute justification; qu'une +fois à Paris, nous assignerions nos rendez-vous dans un logement loué +sous le nom de sa femme-de-chambre; et comme chaque jour les principes +de madame de Valmont s'opposoient à ce qu'elle se partageât entre deux +hommes, nous décidâmes que nous disposerions tout pour fuir ensemble +dans le pays étranger. «Quand on a cédé à l'amour, m'écrivoit-elle, on +ne peut se justifier à ses propres yeux qu'en lui sacrifiant tout ce qui +n'est pas lui. L'excès des passions en est la seule excuse: voilà mes +principes, mon cher Frédéric; c'est à vous d'en assurer l'exécution.»</p> + +<p>Elle revint bientôt; je ne la vis plus chez son mari, mais nos +rendez-vous n'en étoient que plus sûrs. Le projet de fuir avec elle ne +m'avoit paru délicieux que de loin; plus elle me pressoit de l'exécuter, +plus je sentois que je me perdois sans ressources. S'il n'eût été +question que de moi, peut-être n'aurois-je pas balancé: mais abandonner +ma bienfaitrice dans un moment où sa santé déclinoit visiblement; +enlever une de ses parentes; mériter son indignation, et, ce qui étoit +pis, la livrer à la douleur; tromper mon pauvre Philippe, à qui j'avois +tant d'obligations, voilà ce qui étoit au-dessus de mon courage. Ces +réflexions me rendirent triste: madame de Valmont s'en apperçut, elle +voulut en savoir la cause; et moi, qui ne demandois qu'à lui ouvrir mon +cœur, je m'empressai de lui apprendre ce qui s'y passoit. Loin de +respecter une douleur si légitime, et qui me déchiroit sans rien ôter à +mon amour, elle se plaignit de s'être livrée à un homme sans principes, +à qui elle avoit tout sacrifié, et qui mettoit sa réputation, son +bonheur, en balance avec les pleurs d'une vieille femme. «Quand on aime, +l'univers entier disparoît; la fortune, la reconnoissance, les titres, +l'amitié, tout s'anéantit». Si elle ne considéroit qu'elle, la pauvreté +lui paroîtroit délicieuse avec son amant: mais, par égard pour moi, elle +avoit résolu d'emporter ses diamans et tout ce qu'elle avoit de +précieux. Elle s'étoit accoutumée à l'idée de ne vivre que pour son +amant; rien que la mort ne pourroit l'y faire renoncer: mais si j'avois +la barbarie de lui ouvrir les portes du tombeau, je n'aurois pas la +satisfaction de l'y voir descendre. Dès ce moment, elle me défendoit de +la voir: il lui en coûteroit sans doute; mais elle me prouveroit qu'il +n'étoit pas dans ses principes...</p> + +<p>La colère l'empêcha d'achever: je voulus l'appaiser, je lui promis de +n'avoir d'autres volontés que les siennes; elle fut inflexible, et nous +nous quittâmes si fort en fureur tous les deux, qu'il étoit facile de +prévoir que nous ne serions pas long-temps à nous raccommoder. Hélas! +c'est ce qui nous arriva. Après plusieurs lettres que je lui fis +remettre par l'entremise de sa femme-de-chambre, qui étoit seule dans la +confidence et qui devoit l'accompagner, nous eûmes une entrevue; la paix +fut signée, et notre fatal départ en devint le premier article. Il fut +arrêté qu'elle partiroit un jour avant moi, sous le prétexte d'aller +voir une de ses amies dont la terre se trouvoit sur la route que nous +voulions suivre; qu'elle y coucheroit effectivement; que de là elle +écriroit à son mari pour lui apprendre qu'elle ne reviendroit que deux +jours après. Étant avec sa femme-de-chambre, des domestiques et des +chevaux de sa maison, rien ne paraîtroit moins suspect. Le jour qu'elle +auroit quitté Paris, j'aurois soin de venir chez M. de Miralbe, et, sans +affectation, de me montrer par-tout où j'aurois l'espérance de +rencontrer M. de Valmont. La nuit même, je partirois en poste dans une +berline: à une heure fixe et à un endroit indiqué, je la rencontrerois, +à pied, avec sa femme-de-chambre; elles monteroient dans ma voiture; et +tandis qu'on chercheroit madame de Valmont chez son amie, que cette amie +écriroit à M. de Valmont, que M. de Valmont perdroit du temps à +délibérer pour savoir que penser et que faire, nous serions déjà hors de +toute poursuite. Je devois envoyer les effets que je voulois emporter, +dans le logement qui servoit à nos rendez-vous; elle y feroit également +porter les siens: c'est là que la voiture qui devoit me transporter se +trouveroit; c'est de là que je partirois, pour éviter tous les obstacles +que je pourrois rencontrer dans l'hôtel de madame de Sponasi. Nous +prîmes jour au surlendemain; et, pour éviter les soupçons, il fut décidé +que nous ne nous reverrions plus à Paris. Nous passâmes la soirée +entière ensemble: jamais madame de Valmont ne fut si caressante; jamais +elle ne s'applaudit tant de voir luire enfin le jour où elle pourroit +vivre sans manquer à ses principes.</p> + +<p>J'aurois voulu pouvoir avancer et retarder le temps; j'aurois desiré que +l'amour chassât la réflexion, ou que la réflexion brisât les charmes de +l'amour: mais j'étois destiné à souffrir tous les tourmens d'une ame +déchirée par les remords, sans que les remords pussent m'arrêter sur le +bord de l'abîme. Je frémissois à l'idée d'abandonner ma bienfaitrice. La +dernière soirée que je passai avec elle, chacune de ses paroles devint +pour moi un reproche si cruel, qu'il me fut impossible de lui cacher mon +émotion. Me voyant agité, pâle et attendri, elle s'imagina que j'étois +malade; et l'inquiétude que cette idée lui donna fut si vive, qu'elle me +prodigua les soins les plus empressés. C'étoit augmenter mes +souffrances. Elle me força de me retirer dans mon appartement, fit venir +Philippe, lui recommanda de ne point me quitter qu'il ne m'eût vu plus +tranquille, d'envoyer chercher les médecins si cela paroissoit +nécessaire, et sur-tout de lui faire savoir de mes nouvelles de quart +d'heure en quart d'heure. «Soyez docile à tout ce qu'on exigera de vous, +mon cher Frédéric, me dit-elle en m'embrassant; et songez que soigner +votre santé, c'est prolonger mon existence». Je fus au moment de tomber +à ses pieds, de lui avouer les combats qui se passoient en moi; mais +l'idée de madame de Valmont trahie, abandonnée, m'arrêta, et je suivis +Philippe.</p> + +<p>Je me sentis soulagé en perdant de vue ma bienfaitrice. Ce qui suspendit +en partie mes regrets, fut la nécessité de dissimuler pour empêcher +Philippe de s'établir la nuit entière auprès de mon lit: c'étoit cette +nuit même, à deux heures, que je devois quitter l'hôtel pour n'y plus +rentrer. Dissimuler avec Philippe étoit cependant bien difficile: je +l'aimois beaucoup, et je ne pouvois penser à l'idée de le quitter sans +être anéanti; mais je le trouvai si calme sur ma santé, je le vis même +plaisanter de si bonne grace sur l'inquiétude de ma bienfaitrice, que je +me sentis piqué contre lui. J'aurois été contrarié qu'il me crût malade; +je lui en voulois de ne pas le croire: car enfin je souffrois mille fois +plus que si je l'eusse été, et ma figure annonçoit assez que j'éprouvois +quelque chose d'extraordinaire. Sa tranquillité révolta mon amour +propre, et l'amour propre blessé éteignit la reconnoissance. Ô mortels! +que votre cœur est bizarre!</p> + +<p>«Enverrai-je chercher le médecin? me dit-il en souriant. Comment vous +trouvez-vous, monsieur?—Beaucoup mieux, Philippe, et je ne conçois pas +ce qui a pu alarmer madame de Sponasi. Il est vrai que j'ai été un +moment prêt à perdre connoissance, mais cela n'est plus rien.—Je m'en +doutois; et si vous faisiez bien, pour la rassurer entièrement, vous +descendriez chez elle.—Oh! non», m'écriai-je avec plus de vivacité que +de prudence. Je sentis le tort de cette exclamation; mais il n'y prit +pas garde: cela me parut d'autant plus étonnant, que j'aurois pu dire +comme madame de Sponasi: «Cet homme s'est fait une telle étude de mon +caractère, qu'il devine toutes mes pensées.»</p> + +<p>Je l'engageai à aller lui-même lui donner de mes nouvelles; il y +consentit. Quand je fus seul, je méditai si je ne sortirais pas à +l'instant de l'hôtel; mais c'eût été redoubler l'inquiétude de ma +bienfaitrice, à qui on ne manqueroit pas d'apprendre que j'étois dehors. +Je préférai d'attendre qu'elle fût couchée; d'ailleurs je voulois +laisser pour elle une lettre, dans laquelle, sans chercher à m'excuser, +j'espérois la convaincre que je pouvois être coupable, mais que je ne +serois jamais ingrat. J'entendis Philippe revenir, et je me mis à mon +piano, sans autre motif que de lui persuader que je n'avois pas besoin +de ses soins. Il voulut entamer la conversation; je me plaignis d'avoir +mal à la tête, et je me mis au lit. Il me souhaita une nuit tranquille +avec un air d'ironie qui me choqua, et il sortit.</p> + +<p>À peine fus-je seul, que je m'habillai tel que je devois l'être pour mon +voyage; je me jetai sur un fauteuil, où je restai dans la même attitude +jusqu'à une heure du matin. Je pensois à la lettre que je voulois écrire +à ma bienfaitrice; je sentois ma poitrine se gonfler, et mes larmes +couler avec abondance. L'horloge se fit encore entendre; je n'avois plus +qu'une demi-heure. J'écrivis, je cachetai mon billet; je pris mes +pistolets, mon couteau de chasse, et, descendant les escaliers avec +autant de précaution que de vitesse, j'arrivai à la loge du Suisse, et +je lui criai tout bas de m'ouvrir la porte.</p> + +<p>«Non, monsieur.—Est-ce que vous ne m'entendez pas, Lekman? C'est moi +qui veux sortir.—Oui, monsieur—Eh bien! ouvrez donc.—Non, +monsieur.—Lekman, vous m'impatientez.—Ce n'est pas ma faute, +monsieur.—Je veux sortir.—Monsieur, j'ai reçu ordre de n'ouvrir pour +personne.—Cet ordre ne me regarde pas.—Si, monsieur, vous +particulièrement.—Cela est impossible, Lekman; vous êtes ivre.—Non, +monsieur.—Morbleu! ouvrez, vous dis-je, ou vous le paierez sur votre +tête.—Je n'ai pas les clefs.—Vous n'avez pas les clefs!—Non, +monsieur.—Où sont-elles donc?—Dans la chambre de M. Philippe». Je +n'eus plus la force de proférer une parole.</p> + +<p>Mon projet est découvert, pensois-je en me promenant dans la cour avec +une agitation qu'il m'est impossible de rendre; et voilà pourquoi +Philippe étoit si tranquille. Que deviendrai-je? Eh bien! puisqu'il sait +tout, je n'ai plus de ménagemens à garder: montons chez lui; et, +dussé-je y périr, je le forcerai à me rendre ma liberté.</p> + +<p>Pour aller à son logement, il falloit passer devant mon appartement: les +portes en étoient restées ouvertes; et, dans le même fauteuil que +j'occupois deux minutes auparavant, je vis Philippe tenant la lettre que +j'avois laissée pour madame de Sponasi; il l'avait décachetée, il la +lisoit. Ce trait de hardiesse n'étoit pas propre à calmer ma fureur; +aussi, par un mouvement plus prompt que la pensée, je me jetai sur lui, +et, le saisissant d'une main, tandis que de l'autre je lui présentois un +de mes pistolets, je m'écriai: «Philippe, les clefs, ou vous êtes mort, +et moi aussi». Il pâlit, et ne me répondit pas. «Philippe, sauvez-vous, +sauvez-moi, m'écriai-je avec plus de force; les clefs, ou le désespoir +seul guidera ma main.—Monsieur, pensez-vous...—Les clefs Philippe, +les clefs, répétai-je en armant mon pistolet.—Eh bien! malheureux, +dit-il en se levant et en découvrant sa poitrine, osez me percer le +sein, je suis votre père». Au feu brûlant qui me dévoroit, je sentis +tout-à-coup succéder un froid mortel, et je tombai sans connoissance.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXIII" id="CHAPITRE_XXIII"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXIII.</a></h2> + +<h3><i>Je m'en étois quelquefois douté.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">Il</span> faisoit grand jour quand j'ouvris machinalement les yeux; je me +trouvai dans mon lit, et je vis autour de moi madame de Sponasi, +Philippe, deux domestiques et autant de médecins. J'essayai de parler; +madame de Sponasi me le défendit. Il fallut obéir: aussi-bien aurois-je +été très-embarrassé de savoir que dire; toutes mes idées étoient +bouleversées. Je remarquai que Philippe avoit la main gauche enveloppée +d'un taffetas noir. Je crus me rappeler qu'au moment où je perdis +connoissance, j'avois entendu le bruit d'un pistolet; je me souvins que +celui que je tenois étoit armé: cette idée me fit une telle impression, +que je retombai dans l'accablement. Il fut d'autant plus affreux, qu'il +ne me priva pas entièrement de la faculté de réfléchir. Il dura trois +jours: on peut juger de ce que je souffris.</p> + +<p>Soit l'effet des remèdes, ou celui de la nature, je repris bientôt assez +de forces pour faire cesser les craintes que mon état avoit données. Le +premier moment où je me trouvai seul avec Philippe, je lui demandai en +tremblant par quel accident il se trouvoit blessé; il me serra dans ses +bras avec attendrissement, et s'écria: «C'est de la main de celui pour +qui je donnerois tout mon sang». J'allois répondre quand je vis entrer +ma bienfaitrice; je me tus.</p> + +<p>Elle me parla de ma santé, et ne voulut point souffrir que je +m'occupasse de la sienne; cependant je la trouvois changée à un point +qui m'alarmoit. «Maintenant que vous allez mieux, me dit-elle, je vais +penser à me rétablir. Vous m'avez fait bien du mal, Frédéric, plus de +mal que vous ne pouvez vous l'imaginer; mais je vous le pardonne. +Évitons toute explication, jusqu'au moment où nous serons en état de la +supporter. Si je ne viens plus dans votre appartement, n'en soyez pas +inquiet; c'est par ménagement pour vous plus que pour moi. Calmez-vous, +mon enfant; répétez-vous sans cesse que tout est pardonné, et prenez +pitié de votre malheureuse... amie». Elle sortit, appuyée sur le bras de +Philippe, qui revint presque au même instant.</p> + +<p>J'étois dévoré de remords et d'inquiétudes; j'aurois provoqué une +explication entière, dût-elle entraîner l'arrêt de ma mort: Philippe +vouloit la retarder, dans la crainte de me voir retomber encore dans +l'état qui l'avoit tant alarmé; mais je lui persuadai, et cela étoit +vrai, qu'il n'y avoit pour moi rien de plus dangereux que l'incertitude. +Il s'assit près de mon lit, et me parla en ces termes:</p> + +<p>«Je vous demande en grace de m'écouter sans m'interrompre; c'est la +seule condition que je mette à la complaisance avec laquelle je me prête +à vos desirs. Vous vous rappelez, monsieur...—Ce titre me fait mal, lui +dis-je; nommez-moi Frédéric, ou je croirai que j'ai perdu votre amitié. +Hélas! je ne l'ai que trop mérité. C'est moi, je n'en doute pas, qui +vous ai blessé. Philippe... mon père, me pardonnez-vous?—Est-il vrai +que vous m'aimiez encore?—Mille fois plus que jamais.—Vous ne +rougissez pas de votre naissance?—Je ne rougis que du crime que j'ai +été au moment de commettre.—Et si l'imprudence que j'ai faite en vous +révélant un secret que je devois taire au péril de ma vie, vous prive +des bienfaits de madame de Sponasi?—Ma conduite envers vous la forcera +à me conserver son estime.—Frédéric, j'ai tremblé de perdre votre cœur; +maintenant que je suis sûr de vous, je mets à l'oubli du passé une +condition qui eût été pour moi le coup de la mort, si vous l'eussiez +demandée le premier. Promettez-moi de vous y soumettre.—Quelle qu'elle +soit, je fais serment de l'accomplir.—Eh bien! jurez que jamais vous ne +m'appellerez votre père.—Cela est impossible.—Songez, Frédéric, aux +conséquences de votre refus. Si vous refusez de m'obéir dans cette +circonstance importante, dès demain je fuis sans que jamais vous +puissiez savoir ce que je serai devenu; ou un éternel adieu, ou une +soumission entière à ce que j'exige de vous». Je gardai le silence. +Philippe me prit la main, et continua.</p> + +<p>«Mon cher Frédéric, il y a dans votre obstination plus d'orgueil que +d'amitié: un excès d'amour-propre peut seul vous engager à braver la +fortune et les préjugés pour avouer votre père, quand il est de son +intérêt et du vôtre qu'il reste à jamais inconnu. Si vous eussiez rougi +de moi, je m'éloignois; si vous me nommez, je vous fuis. Répondez: quel +est votre devoir en ne consultant que l'obéissance? que devez-vous faire +en n'écoutant que votre sensibilité? Qu'importe après tout le titre que +vous me donnerez? je n'en veux qu'un, c'est celui de votre ami, lorsque +nous serons seuls; devant les étrangers, soyez persuadé que vous ne +m'appellerez jamais Philippe sans que mon cœur ne me dise tout ce que ce +nom signifie pour vous. J'ajouterai une considération bien puissante: +le repos de votre bienfaitrice tient essentiellement au serment que +j'exige de vous.—Hé bien! je cède, lui dis-je, et je vous jure que vous +ne serez jamais que mon ami.—Soyez-le toujours, me répondit-il en +m'embrassant, et mon sort sera encore digne d'exciter l'envie de la +plupart des pères.»</p> + +<p>Philippe raisonnoit juste en disant que je mettois de l'orgueil dans la +volonté de l'avouer pour mon père: par vanité, j'en rougissois; par +orgueil, j'étois prêt à renoncer pour lui à toutes mes sociétés et aux +espérances que l'homme le plus modeste jette quelquefois dans l'avenir. +Le sacrifice étoit grand, et ne pouvoit être payé que par la +satisfaction de l'avoir rempli. Il est certain que j'aurois, sans +hésiter, tout risqué plutôt que de l'abandonner; mais je dois dire avec +la même franchise qu'il me fit plaisir en exigeant de moi une promesse +que j'avois cependant de la peine à faire. Il y avoit dans mes sentimens +une contradiction plus facile à deviner qu'à définir.</p> + +<p>Philippe me pria de nouveau de ne point l'interrompre.</p> + +<p>«Vous vous rappelez, mon cher Frédéric, le moment où la crainte de vous +voir commettre un parricide, me força de vous nommer votre père; vous +perdîtes connoissance. En tombant, le pistolet que vous aviez armé +partit, et me blessa, mais assez légèrement.—Ne me trompez-vous pas, +mon... ami? vous avez l'air d'avoir beaucoup souffert.—Ce n'est point +de ma blessure; car je ne m'en suis apperçu qu'au moment où, cherchant à +vous donner des secours, je vous ai vu couvert de sang. Dans mon effroi, +je crus que c'étoit le vôtre qui couloit, et mes cris, autant que le +bruit du pistolet, attirèrent dans votre appartement une partie des +domestiques. L'inquiétude et la curiosité perçoient sur toutes les +figures; cette curiosité, si dangereuse sous tant de rapports, me rendit +la présence d'esprit nécessaire dans la circonstance où je me trouvois. +Je vous fis déshabiller, mettre au lit; j'envoyai chercher les médecins, +et je vous donnai, en attendant leur arrivée, tout ce que je crus propre +à rappeler votre connoissance. Ce fut inutilement: vous ne sortîtes de +votre évanouissement qu'avec le délire d'une fièvre brûlante. Pour +éloigner les soupçons, j'eus la précaution de dire qu'en jouant avec vos +pistolets, vous m'aviez blessé, et que la frayeur vous avoit jeté dans +l'état où vous étiez. Votre habit de voyage, votre scène chez le Suisse, +le soin que j'avois pris de m'emparer des clefs, ont, j'en suis +persuadé, fait douter de la vérité de mon récit; mais il suffisoit +d'arrêter les questions, et l'on ne s'en permit plus.</p> + +<p>«Madame de Sponasi avoit entendu de la rumeur; et les divers rapports +parvenus jusqu'à elle l'avoient mise dans un état que vous aurez peine à +vous figurer. On m'avertit qu'elle demandoit à me voir; mais il m'étoit +impossible de vous quitter: elle vint elle-même dans votre appartement, +au moment où les médecins arrivoient. Sa pâleur, son effroi, les soins +qu'elle vous prodiguoit lorsqu'elle-même avoit à peine la force de se +soutenir, pouvoient trahir son secret: je la suppliai en grace de +descendre chez elle; elle s'obstina à rester près de vous: je lui fis +comprendre du moins qu'elle devoit déguiser sa douleur; mais elle vous +auroit volontiers avoué publiquement pour son fils, si elle eût pu, par +cet aveu, obtenir la certitude de votre existence.»</p> + +<p>Quoique je fusse, depuis quelques heures, persuadé que madame de Sponasi +étoit ma mère, c'étoit la première fois qu'on me le disoit d'une manière +qui ne laissoit plus aucun doute: aussi éprouvai-je une agitation si +forte, que je fis signe à Philippe de s'arrêter.</p> + +<p>«Volontiers, me dit-il, remettons à demain notre conversation. Je vous +dois beaucoup de détails, et je vous les donnerai avec la plus grande +franchise. N'êtes-vous pas curieux cependant de savoir ce qu'est devenue +madame de Valmont?—Qu'elle soit heureuse, et que nous ne nous revoyions +jamais: c'est tout ce que je desire. Est-elle de retour à Paris?—Oui, +mon cher Frédéric; et comme on a envoyé très-régulièrement savoir de +vos nouvelles de la part de M. de Miralbe, elle ne peut ignorer qu'une +maladie violente a formé un obstacle à votre départ: ainsi vous êtes +libre dans la conduite que vous tiendrez avec elle à l'avenir.—Il me +semble que le remords est attaché à son nom quand on le prononce devant +moi: que seroit-ce donc si je la voyois? Encore un mot, mon ami; puis-je +savoir comment vous avez connu mes projets?—Par un abus de confiance +que l'amitié et les liens qui m'attachent à vous rendent à peine +excusable. Lorsqu'il fut décidé que vous auriez un logement à l'hôtel, +je fis faire de doubles clefs de tous les meubles fermans qui sont dans +l'appartement qui vous étoit destiné. Votre correspondance avec madame +de Valmont m'apprit l'arrangement fait entre vous. Je vous guettai; je +sus où l'on portoit vos effets: je pris des informations si détaillées, +qu'il ne me fut pas possible de douter du moment de votre départ, +indiqué d'ailleurs suffisamment par l'heure pour laquelle les chevaux +avoient été demandés. J'ai concerté mes mesures en conséquence; vous +savez quelles en furent les suites.»</p> + +<p>Philippe me quitta; mais il eut la précaution de faire tenir dans ma +chambre des gens qui servoient moins à veiller à mes besoins qu'à +troubler la solitude qu'il redoutoit pour moi. Je ne sais si cela étoit +bien nécessaire; mon imagination n'avoit pas assez de ressorts pour me +tourmenter: soit foiblesse de corps ou fatigue d'esprit, j'étois trop +indifférent sur mon sort pour faire aucune réflexion.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXIV" id="CHAPITRE_XXIV"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXIV.</a></h2> + +<h3><i>Histoire de Philippe.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">Le</span> lendemain, quand Philippe vint s'informer de ma santé, je lui +témoignai le désir de connoître les détails qu'il m'avoit promis. +L'indifférence qui m'engourdissoit lorsque je me trouvois seul ou avec +des étrangers, disparoissoit aussitôt qu'il étoit avec moi.</p> + +<p>«Avant de vous apprendre ce qui s'est passé pendant les trois jours où +vous avez été sans connoissance, je veux vous mettre à même de juger +ceux auxquels vous devez la vie: vous apprécierez mieux les motifs qui +me forçaient à garder le silence. Malheureusement je l'ai rompu; plus +malheureusement encore, madame de Sponasi ne l'ignore pas.»</p> + +<p>«Ô ciel! m'écriai-je en tremblant, elle sait que ma naissance n'est plus +un secret pour moi! Et quel parti croyez-vous qu'elle prendra, mon ami?»</p> + +<p>«J'ai été trop occupé de vous pour chercher à approfondir ce qui se +passoit en elle; je doute cependant qu'elle ait pris une détermination +positive: mais elle souffre; et son secret révélé, plus encore sans +doute la crainte de vous perdre, ont produit un tel effet sur elle, +qu'elle est devenue dévote. Ce qui ajoute à ses tourmens, elle n'ose +l'avouer à personne, pas même à moi.»</p> + +<p>Philippe garda le silence, et parut absorbé dans ses réflexions; j'étois +accablé des miennes.</p> + +<p>«Elle vous aime beaucoup, me dit-il, et ne pourra que difficilement se +résoudre à vous séparer d'elle. Quels que soient les événemens, mon cher +Frédéric, je vous resterai: tout ce que je possède vous appartient.»</p> + +<p>«Ah! mon ami, ce n'est point la fortune que je regretterois; c'est +l'amitié de ma.... bienfaitrice, perdue par ma faute. Que j'ai de +reproches à me faire! et par quelle fatalité faut-il que j'aie troublé +le repos du reste de sa vie, quand il est vrai que je donnerois la +mienne pour son bonheur.... et le vôtre!»</p> + +<p>Philippe m'exhorta à prendre courage, me promit de chercher à lire dans +l'ame de ma bienfaitrice, et de ne pas me déguiser la vérité, quelle +qu'elle fût. Il m'assura qu'elle s'informoit vingt fois le jour de moi +avec le plus vif intérêt; qu'il étoit persuadé que c'étoit uniquement +par ménagement pour elle-même qu'elle ne montoit plus me voir.</p> + +<p>«Et quel accueil vous fait-elle à vous? lui demandai-je.—Elle a paru +d'abord très-gênée avec moi: mais je lui ai témoigné beaucoup plus de +respect qu'à l'ordinaire; et quand elle a été convaincue que, loin de +chercher à tirer avantage d'une situation qui la rapprochoit de moi +(puisque le même objet nous occupoit également, et à un titre également +cher), elle a repris plus de confiance en elle. Sa fierté se révolte à +tout instant; ma soumission à ses moindres volontés la ramène bientôt à +sa bonté naturelle, et le soin que je prends de ne l'appeler que votre +bienfaitrice, de lui parler absolument comme si j'ignorois ce que vous +êtes et ce que je vous suis, lui paroît une complaisance dont elle me +sait gré intérieurement. J'évite avec plus de soin encore de lui laisser +soupçonner que ma conduite avec elle n'a pour but que de la disposer à +vous voir. Si elle s'y résout, elle voudra que vous soyez persuadé que +son cœur seul l'a décidée. En un mot, elle est jalouse de l'amitié que +vous me témoignez: je m'en suis apperçu depuis long-temps; et si elle +avoit la certitude que vous lui donnez la préférence sur moi, elle +pourroit encore connoître le bonheur. La crainte de l'humiliation +l'éloignera de vous; la crainte plus grande que votre sensibilité ne se +fixe toute entière sur un père qui ne vous abandonnera jamais, arrêtera +sa résolution: c'est la nature aux prises avec un orgueil si légitime, +qu'il faut la plaindre des combats qu'elle éprouve, la bénir si elle +vous ouvre les bras, et gémir, sans la condamner, si elle ne peut +consentir à vous voir.»</p> + +<p>«Ô Philippe! Philippe! m'écriai-je, je vous admire. Comment est-il +possible d'avoir un cœur aussi bon que le vôtre, un esprit aussi juste, +dans une position...? Pardon; j'oubliois...»</p> + +<p>«Écoutez-moi, mon cher Frédéric; je vais me montrer à vous tel que je +suis: j'ai besoin de votre amitié; jugez-moi; et si je la mérite, +qu'elle soit ma récompense.»</p> + +<p>«Je suis fils de laboureurs plus honnêtes que fortunés. Je n'ai jamais +connu ma mère; ma naissance lui coûta la vie: mais le ciel me donna le +plus tendre des pères; et c'est à mon respect pour lui, à ses caresses, +que je dois sans doute l'idée agréable que je m'étois faite de l'amour +paternel, avant d'éprouver par moi-même toute la force de ce sentiment.</p> + +<p>«La nature m'avoit doué de quelques agrémens et d'un peu d'intelligence; +mon père se les exagéra, et crut qu'il commettroit un crime s'il +m'ensevelissoit à la campagne. Il fit à mon bonheur à venir (du moins il +le croyoit) le sacrifice de sa tendresse, et je fus élevé loin de lui, +dans une pension où je reçus une éducation bien au-dessus de la fortune +qui m'étoit destinée. J'en profitai. Quand, dans les vacances, j'allois +voir mon père, il m'admiroit; et moi, par une vanité pardonnable à ma +jeunesse, je rougissois de la simplicité de ses mœurs. Plus j'avançai en +âge, plus je pris la vie rustique en aversion. Ce motif, plus qu'aucune +inclination, me fit consentir à prendre l'état ecclésiastique, et +j'entrai au séminaire, où mon père m'entretint avec beaucoup de +prodigalité. L'époque des passions arrivoit; je sentois mon sang +bouillonner, je pris le séminaire en horreur, et je pensois à obtenir de +mon père qu'il m'en laissât sortir, quand j'appris sa mort. J'allai à la +ferme qu'il faisoit valoir, et je fus bientôt convaincu que sa tendresse +pour moi l'avoit égaré dans ses projets. En mourant, il ne laissoit que +des dettes, toutes contractées pour mon éducation. J'avois alors +dix-neuf ans; je me trouvois, par ma vanité, au-dessus de tous les états +qui exigent du travail, et je n'en savois aucun. J'étois libre, et je +vins tenter la fortune à Paris.</p> + +<p>«Après y avoir vécu six mois d'une manière à la fois brillante, +misérable et scandaleuse; après avoir épuisé toutes les ressources +imaginables, je me décidai à entrer au service de madame de Sponasi, et +je vous laisse à penser combien il m'en coûta pour endosser la livrée, +moi qui me croyois du mérite, et qui en avois du moins plus qu'il n'en +faut pour un pareil emploi.</p> + +<p>«Ma santé avoit souffert des six premiers mois que j'avois passés à +Paris; elle revint bientôt, grâce à la vie tranquille que je menois. Je +m'apperçus que madame de Sponasi me distinguoit de mes camarades; je mis +tous mes soins à voler au devant de ses desirs. Plus d'une fois elle +m'avoit surpris un livre à la main; car je lisois par-tout, dans +l'antichambre, dans mon logement, dans son appartement même, quand je +m'y croyois seul. Elle le remarqua, me fit des plaisanteries, et bientôt +des questions sur les ouvrages qui m'occupoient. Mes réponses la +surprirent. Dès-lors elle me traita avec une bonté particulière; elle +causoit volontiers avec moi, ne s'offensoit point de la vivacité de mes +reparties: au contraire, elle y applaudissoit souvent. Quoiqu'elle eût +plus de quarante ans, elle étoit encore belle. L'espèce de familiarité +que la conversation avoit établie entre nous, l'intérêt qu'elle me +témoignoit, l'ambition et la violence des sens de ma part, trop de +confiance de la sienne, amenèrent un rapprochement que, deux mois +auparavant, nous ne prévoyions guère, et dont nous fûmes aussi surpris +tous les deux que si la foudre fût tombée devant nous.</p> + +<p>«C'est à mon fils que je parle; qu'il me dispense d'entrer dans des +détails, quoiqu'il n'en fût pas un qui ne servît à lui faire paroître sa +mère moins coupable. Si ce moment de la vie de madame de Sponasi étoit +jamais divulgué, il prouveroit que l'indépendance d'esprit qu'on décore +du nom de philosophie, ne convient point à un sexe dont toutes les +vertus reposent sur l'opinion. Quand une femme s'accoutume à traiter de +préjugés les lois que la société lui impose, l'instant de sa perte ne +dépend plus que de l'occasion; et moins cette occasion est prévue, plus +sa perte est assurée. Telle est l'histoire de madame de Sponasi. Elle +ne me craignoit point; elle se croyoit, par mille motifs, au-dessus +d'une foiblesse, et connut trop tard le danger. Que de trouble intérieur +cette faute a jeté sur le reste de sa vie! Pour vous en former une idée, +rappelez-vous qu'avec de la fierté elle se trouve sans cesse au-dessous +de sa propre opinion, et que, malgré le penchant qu'il m'est permis de +croire que je lui ai inspiré, jamais, jamais la moindre familiarité ne +s'est glissée entre nous depuis cette époque. Elle s'est punie, par un +combat continuel, d'avoir succombé sans prévoir qu'il fallût combattre.</p> + +<p>«Je le répète, nous fûmes d'abord aussi interdits l'un que l'autre: mais +imaginant qu'elle jouoit l'étonnement, et me croyant plus de droits que +je n'en avois, je voulus agir en conséquence; elle me commanda +impérieusement de la laisser seule. Je sentis que j'étois perdu. +Cependant, par une bizarrerie que je ne peux attribuer qu'à un sentiment +qu'elle cherchoit à se dissimuler à elle-même, ou à la crainte de mon +indiscrétion, loin de m'éloigner de sa maison, elle me fit quitter la +livrée, me donna le titre de son valet-de-chambre, et toutes les marques +possibles de sa générosité; mais elle reprit avec moi un ton de fierté +qu'elle conserva jusqu'au moment où, s'appercevant qu'elle étoit +enceinte, elle crut ne pouvoir mieux confier un pareil secret qu'à celui +qui en étoit l'auteur.</p> + +<p>«Je ne peux vous exprimer, mon cher Frédéric, l'effet que cette nouvelle +fit sur moi. Dès-lors je fis le projet de vivre entièrement pour un être +qui n'existoit pas encore, et de diriger toutes mes vues vers ce qui +pourroit contribuer à sa félicité. J'étois au comble de la joie: madame +de Sponasi éprouvoit un sentiment bien opposé; elle étoit trop +mécontente d'elle-même pour conserver l'orgueil qui m'avoit rappelé au +respect: aussi profitai-je de sa confusion pour prendre sur son +caractère un empire auquel il lui est impossible d'échapper. Depuis plus +de vingt ans elle le sent, et n'a plus même la volonté de s'y +soustraire: mais comme sa tranquillité est un besoin pour moi dans tout +ce qui n'est pas un obstacle à mes projets pour vous, comme je n'ai +jamais voulu que la voir heureuse, je suis persuadé qu'elle souffriroit +plus que moi si les événemens nous séparoient; et c'est ce qui arrivera +si elle prétend vous éloigner d'elle.</p> + +<p>«Une seule de ses femmes, sur la discrétion de laquelle elle avoit droit +de compter, fut mise dans la confidence. Cette femme n'existe plus +depuis long-temps. Par son aide, et en prétextant un voyage, madame de +Sponasi parvint à cacher sa grossesse à tous les yeux; on ne l'a même +jamais soupçonnée. Vous vîntes au monde. Le projet de votre mère étoit +de ne point vous voir: ce n'étoit pas le mien; elle me laissa libre de +disposer de vous, et je vous fis élever à Mareil. Elle m'avoit défendu +de lui donner de vos nouvelles, et deux ou trois fois par an je lui en +donnois. La première fois, elle parut surprise de ma hardiesse; la +seconde, elle se tut: vous n'aviez pas cinq ans, qu'elle s'informoit +elle-même de votre état. Je vous le répète, avec beaucoup d'esprit elle +a la tête trop foible pour se soustraire à une domination que j'ai +rendue conforme à tous ses goûts. Elle a le cœur trop sensible pour se +porter à un parti violent, qui ne lui laisseroit ensuite que des +regrets.</p> + +<p>«Je vous ai vu bien des fois dans votre enfance, mon cher Frédéric; cela +vous paroît étonnant, parce qu'il vous est impossible de vous le +rappeler: mais je devois des sacrifices à la réputation de votre mère, +et j'employois, pour satisfaire mon cœur, des déguisemens qui la +mettoient à l'abri des soupçons que mes visites et mes caresses eussent +pu faire naître.</p> + +<p>«Il est certain que votre bienfaitrice se trompa long-temps sur l'amitié +que j'avois pour vous: il eût été dangereux qu'elle en soupçonnât toute +la vivacité; c'eût été la mettre en garde contre le projet que j'avois +formé de vous rapprocher d'elle: mais comme ce projet pouvoit manquer +par mille événemens, je pensai à vous assurer un sort indépendant de sa +volonté; et j'y ai réussi, car je suis riche. Elle doit me croire et me +croit effectivement très-intéressé. Je le suis, mais c'est pour vous. +Si je l'eusse été pour moi, depuis long-temps j'aurois quitté madame de +Sponasi. La fortune m'a souri dans plus d'une occasion; mais ses faveurs +étoient trop chères, puisqu'elles devoient m'éloigner de mon fils, et +lui donner peut-être des rivaux dans mon cœur. Frédéric, croyez-moi, +depuis que vous êtes au monde, je n'ai vécu que pour vous.</p> + +<p>«Il est inutile de vous dire comment je décidai madame de Sponasi à vous +faire venir à Paris, et à vous recevoir chez elle.—Dites-le-moi, mon +ami, de grace.—Eh bien! connoissez donc entièrement le caractère de +votre mère. Le besoin qu'elle a d'aimer et d'être aimée la livre à une +jalousie souvent sans objet, et cependant toujours respectable, +puisqu'elle tient à une grande sensibilité. J'en ai eu plus d'une +preuve; et croyez que l'empire que j'ai sur elle a été bien des fois +acheté par des privations. Quoique je n'aie eu avec madame de Sponasi +d'autre familiarité que celle qui vous donna le jour, elle ne m'a jamais +rencontré avec une femme sans qu'il m'ait été facile de remarquer de +l'aigreur dans ses procédés envers moi; il en est de même si elle me +fait demander plusieurs fois, et qu'on lui dise que je suis sorti. Pour +la tranquilliser, je me suis fait une habitude d'une vie sédentaire; et +c'est dans cette espèce de solitude que j'ai perfectionné ce qu'une +éducation trop recherchée avoit mis de dispositions en moi. Plus j'ai +acquis de connoissances, moins il en a coûté à votre bienfaitrice pour +se ranger à mes volontés; il semble que l'esprit, dans ses idées, +rapproche les distances qui nous séparent.</p> + +<p>«C'est sur ses dispositions jalouses que j'établis mon plan pour la +forcer à vous voir. Une fois mon projet arrêté, loin de lui cacher +l'amitié que j'avois toujours eue pour vous, je l'exagérai, s'il est +possible, et je ne lui dissimulai pas que j'étois décidé à vous +rapprocher de moi, indépendamment de sa volonté. Elle devint jalouse de +vous; mais j'y parus insensible, et je l'assurai que j'avois fait assez +de sacrifices à son repos pour qu'elle ne m'enviât pas la seule +satisfaction qu'il m'étoit permis d'espérer. Sa jalousie changea +d'objet; et l'idée qu'elle vous seroit toujours étrangère, tandis que je +jouirois de vos caresses (idée qu'elle reçut de moi sans s'en douter), +lui suggéra le désir de se montrer à vous à titre de protectrice. Ce fut +alors qu'elle me fit promettre un silence inviolable sur tout ce qui +concernoit votre naissance. Je lui en donnai ma parole, et elle n'ignore +pas combien elle est sacrée pour moi. Ne parlons pas du moment où je +crus devoir y manquer...»</p> + +<p>Je portai involontairement ma main sur mes yeux, comme pour me dérober à +la lumière; je ne pouvois penser à ce moment terrible sans que le froid +de la mort me fît frissonner. Philippe me prodigua les plus tendres +caresses. Oh! comme je l'aimois, mon cher Philippe, et qu'il m'eût été +doux de l'appeler mon père! Quel fils eut jamais pour le sien tant de +motifs de reconnoissance!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXV" id="CHAPITRE_XXV"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXV.</a></h2> + +<h3><i>L'entrevue.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">Philippe</span> m'apprit aussi comment madame de Sponasi avoit découvert que le +secret de ma naissance n'en étoit plus un pour moi. Dans le transport +qui suivit mon évanouissement, je parlois sans discontinuer; mais les +seuls mots que je prononçasse distinctement étoient, <i>mon père</i>. Ma +bienfaitrice, que son amitié enchaînoit au chevet de mon lit, fut +frappée de m'entendre répéter ce nom avec effroi, sur-tout après avoir +su que Philippe étoit blessé, et blessé de ma main. Elle exigea de lui +un récit détaillé et sincère de ce qui s'étoit passé. Il sentit +l'inutilité de dissimuler, et lui avoua la vérité. Tant que je fus en +danger, madame de Sponasi oublia son ressentiment et sa gloire: la +crainte de me perdre l'agitoit au point qu'elle s'adressoit à Dieu pour +obtenir mon rétablissement; ce qui, de sa part, étoit une grande preuve +de tendresse et de désespoir. Aussitôt que mon état laissa entrevoir de +l'espérance, ses idées se reportèrent sur elle-même, et il devint aisé à +Philippe de s'appercevoir avec quelle violence les sentimens pénibles et +tendres se succédoient dans son cœur, et les résolutions les plus +contradictoires dans son esprit. Il lui proposa d'employer tous les +moyens imaginables pour ne jamais me nommer ma mère; mais soit qu'elle +sentît l'impossibilité de détruire les conjectures que je formerois, +soit que sa tendresse toujours jalouse enviât à Philippe une amitié dont +la nature me faisoit un devoir, elle voulut qu'il ne me trompât point +dans les détails que je lui en demanderois.</p> + +<p>«J'aime mieux perdre son estime que mes droits sur lui, lui dit-elle; +quand vous lui cacheriez la vérité, il la devineroit, et il m'en +voudroit à la fois d'être sa mère et de le désavouer.»</p> + +<p>Rien de plus facile que de saisir les nuances qu'il y avoit dans les +sentimens des auteurs de ma vie. Philippe étoit fier d'être mon père: le +rang de madame de Sponasi flattoit sa vanité, et j'étois entre elle et +lui un point de rapprochement sur lequel ses idées se reposoient avec +complaisance.</p> + +<p>Madame de Sponasi, au contraire, ne pouvoit penser qu'elle m'avoit donné +le jour, sans que son imagination fût flétrie. Quand elle se livroit à +sa sensibilité, qu'elle recevoit mes caresses, je suis persuadé qu'un +sentiment dont elle ne se rendoit pas compte, lui faisoit croire que +j'étois beaucoup plus son fils que celui de Philippe: mais quand un seul +de mes regards caressoit Philippe en sa présence, la jalousie la +ramenoit à la vérité; et cette vérité, humiliante pour une femme titrée +et d'une grande réputation, lui crioit que le père de son fils étoit... +son valet-de-chambre.</p> + +<p>Tous deux m'aimoient véritablement, tous deux mettoient du prix à mon +estime: Philippe s'y croyoit des droits par la mère qu'il m'avoit +donnée; madame de Sponasi y renonçoit par la raison contraire. Je les +aimois beaucoup tous les deux; mais, par un sentiment dans lequel +l'amour-propre se glissoit peut-être aussi, (de quoi ne se mêle-t-il +pas?) la reconnoissance demandoit la préférence pour Philippe, quand mon +cœur la donnoit à madame de Sponasi.</p> + +<p>Je desirois beaucoup de la voir; à peine me sentis-je assez de forces +pour descendre chez elle, que je lui en fis demander la permission. +J'attendis sa réponse avec beaucoup d'impatience et d'inquiétude. Sa +réponse fut un refus: elle chargea Philippe de l'adoucir autant qu'il +lui seroit possible; mais elle ne lui dissimula point qu'elle éprouvoit, +à l'idée de se trouver avec moi, une contrariété qu'il lui étoit +impossible de vaincre. Cette nouvelle me fit la plus grande peine; +Philippe en parut aussi consterné que moi.</p> + +<p>«Nous sommes perdus, me dit-il; elle est au moment de m'échapper. Je +sais que, depuis votre maladie, un prêtre vient la voir régulièrement +tous les matins: elle s'en cache; et c'est une nouvelle foiblesse de sa +part, de n'oser céder ni à la nature ni à la religion, de ne croire ni +son esprit ni son cœur. Si cet homme est adroit, il devinera bientôt son +caractère; et de cette connoissance à un empire absolu sur ses +volontés, il n'y aura point d'intervalle. Je n'ose user de mon pouvoir +sur elle: dans un moment où elle balance encore, je crains de la +révolter, et de la précipiter, par dépit, aux genoux d'un directeur. +C'est à vous, Frédéric, d'essayer votre empire sur son cœur; mais il +faudroit de l'adresse.»</p> + +<p>«Mon ami, lui répondis-je, si elle ne m'aime plus, l'adresse est +inutile; si elle m'aime encore, je n'ai besoin que de franchise et de +ménagemens. Laissez-moi lui écrire, et chargez-vous de lui remettre ma +lettre. Tout ce que je vous demande, c'est de la laisser seule, si elle +consent à la lire.»</p> + +<p>Je ne sais si Philippe devina mon motif; mais il sourit, et ne fit +aucune difficulté. Je ne voulois pas qu'en s'occupant de moi, madame de +Sponasi se rappelât mon père; je sentois la nécessité de séparer sa +tendresse de son orgueil: c'étoit peut-être cela que Philippe appeloit +de l'adresse; moi, je n'y voyois qu'une condescendance légitime: mais je +ne pouvois ni le dire, ni même laisser voir que je le pensois.</p> + +<p>J'écrivis.</p> + +<p class="c">«<span class="smcap">madame</span>,</p> + +<p>«Un égarement impardonnable, par les suites qu'il pouvoit avoir, et plus +encore par celles qu'il a entraînées, me rend indigne de vos bontés, je +ne l'ignore pas: aussi n'aurois-je jamais osé aspirer à l'honneur de +vous voir, si vous ne m'eussiez assuré vous-même que vous pardonniez +bien des choses aux passions souvent terribles à mon âge, quand le cœur +conservoit sa fierté. Je rougis des projets que j'ai formés, mais non +des motifs qui me font regretter la présence de ma bienfaitrice. Je dois +renfermer dans mon sein des secrets qui n'ont rien ôté à ma profonde +vénération pour elle, tout m'en fait la loi; il ne m'en coûtera point +pour lui obéir: mais penser que j'ai troublé votre repos, mais être +convaincu que vous avez de l'éloignement pour moi, vivre sous le même +toit sans vous voir, être à la fois accablé de vos bienfaits et de votre +haine, c'est éprouver des tourmens au-dessus de mon courage. Votre +conduite me trace celle que je dois tenir; le sacrifice est terrible, +mais il est nécessaire. Permettez-moi donc, madame, de m'éloigner à +jamais; oubliez-moi si cela peut contribuer à votre tranquillité: +jusqu'au dernier moment de sa vie (et puisse le ciel l'abréger!) +Frédéric ne formera des vœux que pour sa bienfaitrice. Me refuserez-vous +un dernier adieu? Mon courage y ménagera votre sensibilité, je vous le +promets. Pour la première fois, j'apprendrai à déguiser mes sentimens, +et ce sera pour vous cacher jusqu'à quel point ils vous appartiennent. Ô +madame, si vous pouviez connoître ce qui se passe en moi! la certitude +d'être aimée, respectée d'un infortuné qui n'a plus que sa douleur et +des souvenirs, vous rendroit favorable à mes vœux. Vous pouvez tout pour +mon bonheur; voilà votre consolation: Frédéric ne peut rien pour le +vôtre; c'est lui, lui seul, qui est à plaindre.»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Je remis ma lettre à Philippe; il la porta. Madame de Sponasi +tressaillit en la recevant; mais elle la posa sur le meuble le plus près +d'elle. Philippe s'apperçut qu'il la gênoit, et se retira. Un quart +d'heure après, un domestique m'apporta le billet suivant.</p> + +<p>«Pourquoi me tourmenter? Qui vous a dit que je vous haïssois? Mon +malheur est de trop vous aimer. Je refuse, je crains, je desire votre +présence. Si vous m'abandonniez, vous seriez un monstre. J'avois cru que +vous ménageriez ma foiblesse... Eh bien! venez me voir, venez seul. Si +vous avez pitié de votre... bienfaitrice... Frédéric, en écrivant ce +mot, je vous rappelle ce que vous êtes, tout ce que vous pouvez être +pour moi. Je vous attends.»</p> + +<p>Je descendis chez madame de Sponasi, bien décidé à ménager sa +sensibilité et sa délicatesse; la voir étoit tout ce que je desirois. +Lorsque j'entrai, elle me prit par la main; et m'entraînant dans la +pièce la plus reculée de son appartement, avec une force et une vivacité +bien au-dessus de son âge, elle en ferma la porte avec violence; puis se +jetant dans mes bras en versant des larmes, elle m'appela vingt fois de +suite son fils.</p> + +<p>«J'étois sûre de n'y pas résister, s'écrioit-elle, mon fils! mon cher +Frédéric! Laissez-moi vous appeler mon fils; qu'une fois, une seule +fois, ma bouche puisse parler d'accord avec mon cœur. Je suis votre +mère, Frédéric, votre mère bien malheureuse... bien heureuse. Frédéric, +vous rougissez de moi; vous n'osez m'appeler votre mère». Et elle se +cacha le visage dans ses mains. Je me mis à ses genoux: elle me pressoit +la tête contre son sein, et nous pleurions tous les deux.</p> + +<p>«Pleure, mon fils, me disoit-elle: tes larmes me soulagent; elles +m'assurent que je te suis chère. N'est-il pas vrai, mon fils, que tu me +pardonnes?»</p> + +<p>«Vous pardonner, madame! m'écriai-je.—Appelle-moi ta mère, je le veux, +je l'exige. Un quart d'heure à la nature, mon cher Frédéric; le reste de +ma vie à la contrainte.»</p> + +<p>«—Dites à l'amitié la plus sincère, à la reconnaissance la mieux +méritée.»</p> + +<p>«—De la reconnoissance! Et quelle reconnoissance me dois-tu, pauvre +enfant! Qu'es-tu dans la société? Ne verras-tu pas ma fortune passer à +des étrangers?»</p> + +<p>«—Je serois indigne de vous, madame, si je formois d'autres vœux que +ceux que vous pouvez accomplir. Tant que je serai près de vous, que me +manquera-t-il? Si j'avois le malheur de vous survivre, j'aurois trop +perdu pour que la fortune eût un seul de mes soupirs. Dites-moi, vous +qui jouissez de tant d'éclat, la richesse contribue-t-elle au bonheur?»</p> + +<p>«—Oui, mon ami, quand on peut la donner à ses enfans.</p> + +<p>«—Eh bien! je n'ai point d'enfans, moi; je n'ai qu'une mère: je ne +voudrois être riche que pour elle. Vous l'êtes: que puis-je encore +desirer?» «—Bon fils! bon Frédéric! excellent cœur! répétoit-elle en +m'embrassant, va, je saurai satisfaire ma tendresse en disposant de mes +biens...»</p> + +<p>«—Madame, permettez-moi d'avoir une volonté nécessaire à la réputation +de ma... bienfaitrice. Moins vous ferez pour moi, plus le secret de ma +naissance sera respecté. En mettant des bornes à vos bienfaits, +dites-vous: C'est la seule grace que mon fils exigea de moi: je lisois +dans son cœur, et je lui ai obéi.»</p> + +<p>«—Et je ne l'appellerois pas mon fils! s'écria-t-elle. Oui, Frédéric, +tu m'appartiens, à moi, à moi seule...» En prononçant le mot <i>seule</i>, sa +figure changea tout-à-coup; ses bras, qui me pressoient, tombèrent +lentement à ses côtés; ses yeux se fermèrent, et un soupir déchirant +s'échappa de sa poitrine. Je sentis le trait qui la frappoit; je pris +ses mains, et, les réchauffant de mes baisers, je lui dis: «À vous +seule, madame: oui, vous avez bien lu dans mon cœur; c'est à vous seule +que j'appartiens. Que le ciel me punisse si c'est une injustice! mais la +tendresse que vous m'inspirez n'admet point de partage». En le disant, +je laissai aussi échapper un soupir; il étoit pour Philippe. Madame de +Sponasi me regarda avec un sourire dans lequel la douleur le disputoit à +la joie, et prononça d'une voix foible: «Si je pouvois le croire!» Sans +doute elle le crut, car elle reprit peu à peu l'air aimable et +tranquille qui l'abandonnoit si rarement.</p> + +<p>«Frédéric, ne nous occupons plus du passé; qu'il reste à jamais enseveli +dans notre mémoire. Croiriez-vous que j'ai été au moment de devenir +dévote?—Vous, madame!—La douleur rend superstitieux: j'ai fait venir +un prêtre, j'ai causé avec lui; mais il a voulu me faire croire tant de +choses, que je lui ai échappé. Il me grondoit de n'être pas convaincue, +comme si cela étoit en mon pouvoir; il vouloit ensuite que j'adorasse, +positivement parce que je ne comprenois pas. Je lui ai observé que si +j'adorois tout ce que je ne conçois pas, le premier tribut de mon +hommage seroit pour moi; car il est certain que je me parois +incompréhensible. Il s'est fâché, et moi aussi; il m'a damnée, et me +voilà encore une fois philosophe, faute de mieux. En vérité, quand on +pense à la possibilité d'un autre monde, on ne sait trop quel parti +prendre dans celui-ci.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXVI" id="CHAPITRE_XXVI"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXVI.</a></h2> + +<h3><i>Elle finit comme une sainte.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">Il</span> y a beaucoup de rapports entre la durée des chagrins que nous +éprouvons, et l'espace de temps qui s'est écoulé depuis notre naissance. +Les enfans ont de gros chagrins qui passent en un instant; le jeune +homme se livre à un désespoir violent qui s'évanouit assez vîte et ne +laisse guère après lui de regrets; l'homme fait a plus de calme et de +constance dans sa douleur: pour les vieillards, tout est sujet d'humeur; +et quand la tristesse les atteint, elle ne les quitte qu'au tombeau.</p> + +<p>Les efforts que madame de Sponasi faisoit pour paroître gaie, ne +servoient qu'à trahir l'état secret de son ame; son esprit foiblissoit, +sa santé déclinoit visiblement; en un mot, elle succomboit sous le poids +de son amitié jalouse et de son incertitude philosophique. Tantôt livrée +aux remords, elle cherchoit dans les livres de dévotion ou son arrêt, ou +quelques motifs d'espérance, et n'y trouvoit que des contradictions qui +la révoltoient; tantôt, abandonnant au hasard sa destinée, elle couroit +les sabbats des sorciers modernes, et calculoit, dans un jeu de cartes, +les probabilités de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'ame. +N'osant plus s'en rapporter à elle-même, ne pouvant se soumettre à +croire sur la parole d'autrui, elle nageoit dans une mer sans fond et +sans bords; elle s'épuisoit, sans espérer même un terme où elle +trouveroit du repos.</p> + +<p>Ayant remarqué qu'elle n'avoit pas le courage de fermer sa porte à des +hommes dont la société redoubloit ses tourmens, par la contrainte où la +mettoit un genre de conversation libre qui ne s'accordoit plus avec ses +idées, je lui proposai d'aller passer quelque temps à la campagne. «Vous +viendrez avec moi, Frédéric?—Oui, madame.—Rien ne vous attache plus à +Paris?—Absolument rien.—Il est donc vrai que vous ne voyez plus madame +de Valmont! Je n'osois le croire, et je suis bien aise d'en avoir la +certitude. Cette femme m'a fait bien du mal; si je pouvois éprouver la +haine, ce seroit pour elle: mais, si près d'achever ma carrière, je ne +trahirai pas l'affaire de toute ma vie; je n'ai vécu que d'amour; être +aimée a été l'objet de tous mes vœux. Que l'on parle mal de mon esprit, +je l'abandonne; pour mon cœur, il n'a respiré que le bonheur de ceux qui +m'entouroient. Si j'avois la vanité de me composer une épitaphe, je la +renfermerais dans ce peu de mots: «<i>Elle a fait des ingrats, et n'a +jamais eu d'ennemis.</i>»</p> + +<p>Madame de Sponasi étoit si frappée de l'idée d'une mort prochaine, que +toutes ses conversations s'y reportoient: c'est en vain que je cherchois +à la distraire; comme j'étois moi-même une des causes de son inquiétude, +mes consolations la flattoient, mais ne la calmoient pas. Je pressois le +jour de notre voyage, dans l'espoir qu'il produiroit un effet salutaire +à sa santé; j'avois hâte aussi de m'éloigner de madame de Valmont, dont +les visites à l'hôtel devenoient de plus en plus fréquentes. Je +craignois si fort de me rencontrer avec elle, que j'avois prié Philippe +de m'avertir lorsqu'elle arrivoit; alors je fuyois à mon appartement, et +j'y restois jusqu'à son départ: mais elle prolongeoit ses visites; et +comme je savois qu'elles étoient un supplice pour ma bienfaitrice, je +souffrois également, et pour elle, et pour moi. Madame de Valmont, loin +de se rebuter, m'adressoit chaque jour ou des épîtres sentimentales, ou +des héroïdes qui me faisoient trembler. Elle exigeoit sur-tout une +entrevue à laquelle j'étois bien loin de consentir; je n'aurois pu lui +offrir que des conseils, et c'étoit la seule chose dont elle croyoit ne +pas avoir besoin. Elle me tourmenta tant de son amour, de sa haine, de +ses élégies et de sa vengeance, que, sans y rien gagner, elle parvint à +me convaincre que rien n'est plus difficile à prendre, à contenter et à +quitter, qu'une femme qui a des principes.</p> + +<p>Le jour que nous devions partir pour la campagne, madame de Sponasi eut +un accès de fièvre, accompagné des symptômes les plus alarmans. Aussitôt +que les médecins décidèrent qu'elle étoit en danger, elle cessa d'être +comptée pour quelque chose dans sa maison. Sous prétexte de veiller à sa +conservation, ses nombreux parens s'érigèrent en maîtres; et, ce qu'on +ne voit que parmi les moribonds de haute société, tandis qu'elle gisoit +agonisante, tous les jours à dîner et à souper il y avoit table de vingt +couverts à l'hôtel. On y parloit beaucoup des spectacles, des nouvelles, +et très-peu de la malade. Aucune de ses parentes ne demandoit à passer +jusqu'à la chambre à coucher: elles aimoient cependant madame de Sponasi +du plus profond de leur cœur; mais l'idée seule de la fièvre suffisoit +pour enchaîner leurs pas. Et puis, comment se résoudre à voir souffrir +les êtres auxquels on s'intéresse?</p> + +<p>Ma bienfaitrice étoit donc abandonnée aux soins de ses domestiques: ce +n'auroit point été un malheur, s'ils eussent pu se livrer à +l'attachement qu'ils avoient tous pour elle; mais ils trouvoient autant +de surveillans, de contradicteurs, qu'il y avoit de membres de la +famille présens à l'hôtel. Au milieu de tous ces êtres que l'intérêt +rassembloit, Philippe seul conserva le ton d'indépendance dont il avoit +depuis si long-temps l'habitude. Pour moi, attaché au chevet du lit de +ma mère, j'employois toutes mes forces à la servir, tout mon esprit à +lui dissimuler sa position et ce qui se passoit dans l'intérieur de sa +maison; mais il étoit facile de voir qu'elle ne se faisoit pas illusion +sur son état, et que jamais elle ne s'étoit trompée sur l'espèce +d'amitié que lui portoit sa famille.</p> + +<p>J'aurois bien voulu me dispenser d'assister à ces repas dont l'indécence +me choquoit, dont le ton de légéreté cadroit si mal avec la douleur que +j'éprouvois; mais Philippe exigeoit que j'y parusse au moins +quelquefois. Ce fut à la fin d'un dîner que les médecins annoncèrent +qu'il n'y avoit plus d'espoir, et qu'il falloit que la famille prît les +précautions nécessaires pour que madame de Sponasi reçût ses sacremens. +Au nom de <i>sacremens</i> accollé avec celui de madame de Sponasi, un +sourire léger, mais expressif, glissa sur toutes les figures. Il +s'établit deux partis: celui des jeunes vouloit qu'on la laissât mourir +en paix; celui des vieux objecta l'usage, et l'usage emporta la balance. +Cette difficulté arrangée, il restoit celle de savoir qui se chargeroit +de prévenir la malade; et personne ne se trouvant assez de forces pour +remplir un devoir qui n'exige que de la sensibilité, on pria les +médecins de <i>faire entendre raison</i> à ma bienfaitrice: ce fut +l'expression dont on se servit. Je demandai en grace qu'il me fût +permis de me charger de cette commission: mon zèle choqua d'autant +plus, qu'il faisoit contraste avec la froideur de ceux qui +m'entouroient; et j'en reçus des complimens si outrés, qu'il ne tenoit +qu'à moi de les prendre pour autant de sarcasmes: mais il est difficile +d'être sensible aux plaisanteries de ceux que l'on méprise.</p> + +<p>Je m'empressai de retourner auprès de madame de Sponasi. Je la trouvai +dans un accablement qui annonçoit une prochaine agonie: il étoit +impossible et inutile de lui parler. On fit donc venir un prêtre, qui +attendit l'occasion favorable pour exercer son ministère. Ce fut à +minuit seulement qu'elle retrouva l'usage de la parole. L'ecclésiastique +s'approcha, et commença une exhortation. J'allois me retirer; madame de +Sponasi me fit signe de demeurer près d'elle. Elle écouta le ministre de +paix avec la plus grande tranquillité; mais lorsqu'il lui proposa de se +confesser, elle répondit qu'elle avoit l'habitude de ne confier ses +affaires qu'à ses amis intimes, et qu'elle ne vouloit pas finir par une +indiscrétion.</p> + +<p>Le prêtre parut déconcerté, elle s'en apperçut, et lui observa avec +beaucoup d'aménité qu'elle lui savoit bon gré de sa démarche, mais +qu'elle le prioit de s'épargner une peine inutile. «Je suis toujours +prête à discuter quand on me parle de religion, lui dit-elle; mais +maintenant il est trop tard: vous voyez que je peux à peine +articuler.—Pensez à votre ame, madame, lui répondit le confesseur, et +reconnoissez du moins l'existence de Dieu.—Ce n'est point là la +difficulté, monsieur, repartit madame de Sponasi, c'est de savoir ce que +j'en pourrai faire si je le reconnois». Elle se retourna péniblement +vers moi en s'écriant: «Ce n'est pas ma faute: je serai damnée +peut-être; mais il m'est impossible de croire». Je lui pris la main; +elle la porta sur son cœur, fixa ses yeux sur les miens, et me dit:</p> + +<p>«Adieu... mon cher...». Ses lèvres firent un mouvement comme si elle +prononçoit: Mon cher fils! mais elle n'articula point ce dernier mot. +Depuis elle ne parla plus.</p> + +<p>Le prêtre passa dans le salon où la famille étoit assemblée et attendoit +l'événement. J'entendis assez de bruit; mais je ne pus en savoir la +cause. Une heure après, les portes de la chambre à coucher s'ouvrirent; +on apportoit le viatique en grande cérémonie: tous les domestiques +suivoient avec des flambeaux. Les parens entourèrent le lit, et se +mirent à genoux. Je ne sais ce qui se passa; les larmes m'empêchèrent de +rien distinguer: tout ce dont je me rappelle, c'est que le lendemain on +disoit dans l'hôtel que madame de Sponasi étoit morte comme une sainte. +J'ai rencontré depuis beaucoup de personnes qui m'ont donné les détails +les plus circonstanciés sur la manière édifiante avec laquelle ma +bienfaitrice s'étoit conduite dans ses derniers momens.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXVII" id="CHAPITRE_XXVII"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXVII.</a></h2> + +<h3><i>Mon bilan.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">Il </span>y avoit trop long-temps que les parens de madame de Sponasi +attendoient après son héritage pour que l'on pût croire à la sincérité +de leurs regrets. Après la crainte qu'elle n'en revînt, la plus grande +inquiétude qu'ils avoient éprouvée pendant sa maladie avoit rapport à +son testament; aussi fut-il ouvert avec empressement. Ils craignoient +tous qu'elle ne m'eût beaucoup favorisé, et sans-doute les mesures +étoient déjà concertées pour me ravir ses bienfaits. Quelle fut leur +surprise quand ils virent que la bibliothèque de la défunte étoit le +seul legs qu'elle m'eût fait! Ils ne purent cacher leur joie; mais elle +fut de courte durée. Un des articles du testament défendoit de faire +aucune recherche sur les diamans de la testatrice, ainsi que sur +l'argent comptant qu'on pouvoit lui supposer, parce qu'elle en avoit +disposé de son vivant; c'étoit à Philippe qu'elle les avoit remis: le +tout valoit plus de cinquante mille écus. Un autre article portoit que +la testatrice ne faisoit aucune mention de la terre de Téligny, parce +qu'elle l'avoit vendue depuis un an. C'étoit moi qui en étois +l'acquéreur, et mon contrat étoit à l'abri de la chicane la plus +raffinée. Par les autres dispositions, les parens se trouvoient plus ou +moins avantagés, à proportion de leurs besoins ou de l'amitié que ma +bienfaitrice avoit pour eux. Philippe étoit nommé pour une rente viagère +de 1500 livres. Afin d'assurer l'exécution de ses dernières volontés, +madame de Sponasi avoit ordonné que, dans le cas où son testament +feroit naître quelques procès, et ne seroit pas pleinement exécuté dans +l'espace d'un an, il fût regardé comme nul, et que tous ses biens +appartinssent alors à trois hôpitaux qu'elle désignoit. L'intérêt de +tous fit taire les intérêts de chacun, et jamais tant de collatéraux ne +furent moins pressés de porter leurs prétentions devant les tribunaux.</p> + +<p>Suivant l'usage, les parens de madame de Sponasi se vengèrent, par des +air insolens, des politesses qu'ils m'avoient faites lorsqu'ils me +craignoient; ils outragèrent ma bienfaitrice par toutes les suppositions +qu'ils firent sur les motifs de l'amitié qu'elle m'avoit témoignée. +J'eus beaucoup de peine à obtenir les effets à moi appartenant qui se +trouvoient à l'hôtel; mais je m'étois attendu à mille petites +tracasseries, ressource ordinaire de la mauvaise humeur, lorsqu'elle ne +sait comment s'exercer, et je les supportai avec tranquillité. J'avois +un véritable chagrin de la perte que j'avois faite; et ce qui +l'augmentoit encore, étoit de ne voir personne le partager. Philippe... +Philippe se déguisoit en vain; je m'appercevois trop bien qu'il +regardoit la mort de madame de Sponasi comme un prisonnier envisage +l'ordre qui lui rend la liberté. Je n'osais lui en vouloir; mais j'en +étois affligé.</p> + +<p>De mes amis, Florvel fut le seul de qui je n'eus qu'à me louer; les +autres attendirent ce que le changement de ma position opéreroit dans ma +manière de vivre pour savoir la conduite qu'ils tiendroient avec moi: +mais lui, à peine eut-il appris la mort de madame de Sponasi, qu'il vint +me trouver.</p> + +<p>«Je ne sais comment tu as pu te faire des ennemis, me dit-il; mais on +emploie tous les moyens honnêtes que la calomnie autorise pour rompre +l'amitié qui existe entre nous. Voici ma réponse. Quelles que soient les +raisons qui t'engagent à ne pas me confier qui tu es, je les respecte: +si tu as besoin de crédit, le mien et celui de ma famille sont à ton +service; s'il te faut de l'argent, j'en ai; si tu veux un logement chez +moi, tu me feras plaisir, ainsi qu'à madame de Florvel.</p> + +<p>«Es-tu assez heureux pour que mes offres te soient inutiles? tant mieux; +mais profite du moins de mes conseils: ne reste pas éloigné de la +société; on croiroit que tu crains d'y paroître, et les méchans en +tireroient parti pour donner quelque crédit à leurs discours. Viens chez +moi, viens-y souvent; cache ta douleur, on ne l'attribueroit pas à ta +sensibilité; montre-toi, dans les premiers momens, tel que tu as +toujours été; et quand on verra que la mort de madame de Sponasi ne +change rien à ta position, les sots, qui se décident par l'exemple, et +qui forment le plus grand nombre, ne changeront rien à leur conduite +envers toi, et les méchans se tairont.»</p> + +<p>La démarche et la franchise de Florvel me firent grand plaisir: je +l'assurai que je profiterois d'autant plus volontiers de ses conseils, +qu'ils étoient d'accord avec le désir que j'avois toujours eu de +conserver son amitié; que pour ses offres de services, j'en garderois +une éternelle reconnoissance, mais que j'étois à la fois au-dessus du +besoin et de l'ambition. Cela étoit vrai.</p> + +<p>La terre de Téligny donnoit deux mille écus de revenu. Philippe +prétendoit que j'en pouvois tirer davantage. Quand je sus à quelles +conditions, je fus bien loin de le desirer, et il m'approuva. J'étois en +outre possesseur des diamans et de l'argent que ma bienfaitrice avoit +remis à mon père pour moi. Pendant le temps qu'il avoit passé chez elle, +il avoit amassé et placé une somme de deux cent mille francs; ce qui, +joint à la rente qu'elle lui avoit laissée par son testament, nous +composoit un revenu fort honnête; car Philippe exigea que nos fortunes +restassent en commun, ou plutôt que j'en disposasse comme d'un bien +entièrement à moi. De part et d'autre c'étoit un combat de générosité +qui se termina sans peine, puisqu'il fut décidé que nous demeurerions +ensemble: mais il ne voulut point consentir à recevoir de ma part le +titre qui lui appartenoit; il m'objecta encore la mémoire de ma +bienfaitrice, et je cédai. Les diamans furent vendus, le produit fut +placé. Je pris une maison simple, et je la montai comme un homme +jouissant de 24,000 livres de rentes. Philippe se chargea de veiller à +la dépense; il étoit mon ami, mon intendant, mon gouverneur: ami bien +sincère, intendant sûr, gouverneur très-tolérant. Je ne tardai pas à +m'appercevoir que s'il avoit fait à madame de Sponasi le sacrifice de +l'éclat d'une liaison, il s'étoit réservé tous les plaisirs que le +mystère ne fait toujours qu'augmenter. C'étoit mon père, je n'avois rien +à dire; j'aurois été fâché cependant qu'il agrandît la famille: mais ce +malheur n'arriva point.</p> + +<p>Je fus bientôt convaincu qu'à Paris on ne s'informe jamais de ce que +vous êtes qu'au moment où l'on craint que vous ne deveniez à charge; +mais quand il est bien décidé que vous n'avez besoin de personne, quand +à l'aisance vous joignez de l'éducation, vous allez par-tout. Je restai +donc M. de Téligny pour tout le monde. Mon <i>de</i> ne pouvoit être contesté +dans un moment où personne ne se le refusoit.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXVIII" id="CHAPITRE_XXVIII"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXVIII.</a></h2> + +<h3><i>Oraison funèbre de M<sup>me</sup> de Sponasi.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">Je</span> vous dois compte, mes chers lecteurs, des motifs qui m'empêchèrent +d'augmenter le revenu de la terre de Téligny.</p> + +<p>Vous avez pu voir combien ma bienfaitrice étoit obligeante, bonne et +libérale. Lorsque les douleurs l'avertirent que je demandois à entrer +dans le monde, elle se fit conduire chez une sage-femme, où son logement +avoit été retenu d'avance. Elle y cacha son nom; c'est l'usage: son +hôtesse le devina peut-être, et n'en fit rien paroître; c'est l'usage +encore. Dans ces maisons sur-tout où la fortune repose sur la +discrétion, soit que cette femme sût à qui elle parloit, soit que +l'habitude de commander et de vivre dans l'opulence trahît le rang de +madame de Sponasi, soit qu'elle-même, tout en se cachant, ne fut pas +fâchée qu'on soupçonnât son rang et son opulence, il est certain que la +sage-femme lui raconta l'histoire suivante, moins par envie de bavarder +que par le désir sans doute d'être utile à des malheureux.</p> + +<p>M. de Montluc, gentilhomme provençal, d'une famille très-ancienne, avoit +été destiné à l'état ecclésiastique, parce qu'il étoit le second des +fils de son père; c'est-à-dire que la fortune paternelle, d'ailleurs peu +considérable, étant dévolue toute entière à son frère aîné, il falloit +qu'il cherchât son patrimoine parmi celui des pauvres. M. de Montluc fut +tonsuré à huit ans, et obtint un bénéfice d'un médiocre revenu, mais qui +suffisoit à la dépense de son éducation. À vingt ans, il jouissoit +encore de l'amitié de son père, et de l'espoir incertain d'obtenir un +évêché, quand l'amour, qui se rit des patriarches de vingt ans, de la +puissance paternelle et de la tonsure, lui fit rencontrer une jeune +orpheline; belle, il s'en apperçut; sage et sensible, il n'en douta +point; mais pauvre autant qu'on peut l'être, il n'y fit pas attention: +cet âge compte-t-il l'argent pour quelque chose?</p> + +<p>Après avoir soupiré, souffert pendant long-temps, M. de Montluc, qui +avoit quitté la soutane, vint à Paris avec sa maîtresse, devenue +secrètement sa femme, n'emportant avec lui que la malédiction de son +père. Elle fut terrible, s'il lui dut les malheurs qu'il éprouva. Obligé +de se cacher pour se soustraire aux recherches de sa famille, il eut +bientôt épuisé ses petites ressources. N'osant se réclamer de personne, +ne pouvant et ne sachant pas travailler, la misère l'atteignit dans un +moment bien cruel pour un époux: madame de Montluc étoit à la veille de +le rendre père, et la sage-femme chez laquelle logeoit madame de Sponasi +avoit été appelée. Bonne par caractère, et devenue plus sensible encore +par l'habitude de voir souffrir, qui n'endurcit que les ames dégradées, +elle avoit offert une de ses petites chambres, et tous les secours qui +dépendroient d'elle, à l'épouse de M. de Montluc, se fiant à la probité +de ceux qu'elle obligeoit de la récompenser un jour, si la fortune +cessoit de leur être contraire.</p> + +<p>On n'est jamais plus compatissant qu'aux maux que l'on éprouve soi-même. +Madame de Sponasi, dans les douleurs de l'enfantement, sentit combien +devoit souffrir une malheureuse mère au milieu de toutes les +privations, accablée de toutes les inquiétudes: elle remit à la +sage-femme cinquante louis pour M. de Montluc, en lui recommandant de +taire qu'elle les tenoit d'une femme logée sous le même toit que son +épouse, afin de prévenir l'indiscrétion souvent ingénieuse de la +reconnoissance. Madame de Montluc accoucha la même nuit que madame de +Sponasi: ce fut aussi d'un garçon; il mourut en naissant, hélas! pour +avoir trop souffert avant de naître: sa mère infortunée l'avoit porté +dans son sein au milieu des larmes et des horreurs du besoin.</p> + +<p>Quand madame de Sponasi fut rétablie dans son hôtel, elle chargea +Philippe de se lier avec M. de Montluc: cela ne fut pas difficile, les +malheureux sont sensibles aux moindres prévenances. Philippe le présenta +un matin à ma bienfaitrice, qui lui dit que ses aventures ne lui étoient +point inconnues, et qu'elle se trouverait heureuse de faire quelque +chose qui pût lui rendre la tranquillité. Elle lui proposa d'aller vivre +à Téligny jusqu'au moment où il auroit fléchi son père: mais cet homme +mourut sans vouloir pardonner; et son fils aîné l'imita d'autant plus +volontiers, qu'il gagnoit à être inflexible.</p> + +<p>Non seulement madame de Sponasi avoit accordé à M. de Montluc la +jouissance du château et des jardins qui en dépendent, mais, pour ôter à +son bienfait l'apparence de la charité, elle l'avoit prié de s'occuper +de l'administration de la terre, et lui avoit donné toutes les +procurations nécessaires à cet effet, l'avertissant qu'elle cesseroit de +le compter au nombre de ses amis, s'il n'en disposoit pas comme de son +propre bien. Jamais service ne fut mieux payé. M. de Montluc agit +effectivement comme s'il eût été le maître; et, tout en se faisant +aimer des paysans, il augmenta beaucoup le revenu de ce bien. Rendant +chaque année ses comptes avec la plus grande exactitude, ma bienfaitrice +cherchoit en vain les moyens de le forcer à songer à lui; il répondoit +toujours qu'il étoit si heureux, qu'il n'avoit plus de facultés pour +desirer. Enfin, après avoir bien bataillé, il fut convenu que le +cinquième du produit de Téligny lui appartiendrait chaque année; +arrangement qui existoit depuis plus de vingt ans. J'aurois donc pu +augmenter mon revenu de quinze à seize cents livres, et certes j'en +aurois rougi. En me donnant ce bien y madame de Sponasi ne m'avoit pas +parlé de M. de Montluc: l'avoit-elle oublié? Oh! non, sans doute. Elle +m'avoit donc assez estimé pour ne pas vouloir me ravir la liberté +d'honorer sa mémoire de la seule manière vraiment digne d'elle.</p> + +<p>J'écrivis à M. de Montluc pour lui demander son amitié, et le prier +d'agir comme il avoit toujours fait jusqu'alors. «Nous sommes unis sans +nous connoître, monsieur, par un lien qu'il vous est impossible de +rompre sans outrager la mémoire de madame de Sponasi. Élevé par ses +soins, riche de ses bienfaits, je ne m'en croirois indigne que du moment +où vous refuseriez d'être pour moi ce que vous avez été pour elle. Tous +les deux, nous avons perdu celle qui nous servit de mère; ne séparons +jamais notre douleur et les motifs de notre reconnoissance.»</p> + +<p>M. de Montluc me fit une longue réponse, dans laquelle il ne me parloit +que de ses regrets et des vertus de madame de Sponasi; à la fin +seulement il me marquoit: «Elle m'avoit toujours assuré que ses bontés +pour moi lui survivroient; elle me l'écrivoit encore il y a six mois, +et dès-lors vous étiez possesseur de cette terre: vous voyez, monsieur, +l'idée qu'elle avoit de vous; elle ne s'est point trompée. J'aurois, +sans balancer, sacrifié ma vie pour elle; elle vous appartient +également.»</p> + +<p>M. de Montluc pouvoit avoir près de cinquante ans: sa femme vivoit +encore; mais ils n'avoient point eu d'autre enfant que celui qui vint au +monde la même nuit que moi.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXIX" id="CHAPITRE_XXIX"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXIX.</a></h2> + +<h3><i>Projet de mariage.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">La</span> saison étoit venue où l'usage, plus que le désir de la solitude, +chassoit de Paris la bonne société: Florvel m'engagea à venir passer un +mois avec lui chez M. de Nangis, père de sa femme, et j'acceptai. Je fus +étonné de voir madame de Florvel liée de l'amitié la plus vive avec une +jeune demoiselle dont l'état étoit un problême, et la naissance encore +plus incertaine que la mienne. Elle se nommoit Adèle. Dire qu'elle étoit +jolie, seroit se servir d'une expression commune pour peindre des traits +au-dessus de la perfection. Adèle étoit bonne, on le voyoit dans ses +yeux; elle avoit de l'esprit, on le lisoit dans ses yeux; une éducation +soignée avoit donné à son caractère une énergie et une solidité qui se +peignoient encore dans ses yeux: mais si les yeux d'Adèle n'avoient pas +entièrement fixé l'admiration, on eût cherché dans chacun de ses traits +la prévention de toutes ses qualités, et l'on ne se fût pas trompé.</p> + +<p>Elle avoit vingt ans, parloit et écrivoit plusieurs langues avec autant +de pureté que de facilité, dessinoit bien, étoit grande musicienne, +raisonnoit des ouvrages les plus sérieux avec justesse, ne s'étonnoit de +rien, pas même d'être au-dessus de son âge et de son sexe par ses +connoissances. D'une gaieté qui prouvoit combien peu elle avoit de +prétention, elle jouoit avec des enfans si naturellement, qu'on eût pu +douter si la complaisance ou le plaisir la guidoit. Se présentoit-il +quelqu'un? elle se livroit à la conversation, et, l'instant d'après, +recommençoit ses enfantillages sans penser aux réflexions que ses +réponses faisoient presque toujours naître. Ce qui me surprit encore +davantage dans une femme jeune, délicate et françoise, elle n'avoit peur +de rien, et ne parloit jamais de son courage. Si Florvel et moi nous +nous disposions à aller à la chasse, et qu'Adèle fût présente, elle +causoit aussi tranquillement appuyée sur une arme à feu, qu'un artilleur +assis sur un canon. Je me rappellerai sans cesse qu'un jour en revenant +nous la rencontrâmes dans le parc: je tenois mon fusil sous mon bras; +j'avois oublié de le désarmer: en courant après elle, le coup partit; +elle se retourna avec inquiétude, et sa première question fut: +«N'êtes-vous pas blessé»? Ce ne fut que par réflexion qu'elle pensa +qu'elle auroit pu l'être. Rien ne dévoile mieux le caractère que ces +momens de surprise où la parole et la pensée s'échappent et se +confondent rapidement avec la sensation que l'on éprouve.</p> + +<p>Devins-je amoureux d'Adèle? Si c'est de l'amour qu'elle m'inspira, je +puis dire que je n'avois point encore connu ce sentiment; il me sembloit +que, n'eût-elle pas été d'une figure céleste, d'une taille séduisante, +je l'aurois préférée à toutes les femmes. J'aimois à être avec elle: +mais il étoit impossible de lui dire ce qu'on appelle des choses +aimables; on eût été humilié de ne pouvoir l'entretenir que d'elle, et +l'on s'en occupoit toujours. M. de Nangis l'appeloit sa pupille, et la +regardoit comme sa fille: Florvel vouloit qu'elle vît en lui un frère; +madame de Florvel la traitoit en amie. Adèle se disputoit contre tous, +ne se refusoit pas aux bons procédés; mais elle menaçoit de les quitter +si on ne lui donnoit pas des gages. Elle n'avoit consenti à entrer +auprès de madame de Florvel comme institutrice de sa fille, que pour +gagner de l'argent, et elle vouloit toujours que l'on fixât ce qu'elle +gagneroit.</p> + +<p>Elle avoit donc l'ame bien servile et bien intéressée, cette Adèle si +extraordinaire? Ah! sans doute: écoutez son histoire, et jugez-la.</p> + +<p>À l'âge de quatre à cinq ans, elle fut trouvée, à onze heures du soir, +par un cocher de fiacre, près la place des Victoires. Elle pleuroit. Sa +position, sa figure, sa mise qui annoncent l'opulence, intéressèrent +maître Pierre; c'est le nom du cocher: il la mit dans sa voiture, et la +conduisit à sa femme. Adèle y reçut l'hospitalité, mais ne put donner +aucun renseignement sur ses parens: elle parloit difficilement. Pierre +n'avoit point d'enfant. Après avoir espéré inutilement de retrouver la +famille de la petite, il la garda: elle resta avec ces bonnes gens +jusqu'à l'âge de sept ans. À cette époque, Pierre mourut; et sa femme, +qui n'avoit pour vivre que le produit des fatigues de son mari, fut +obligée de se remarier à un des confrères du défunt, avare, veuf, et +père de plusieurs enfans. Il exigea de madame Pierre qu'elle mît la +petite à l'hôpital: c'étoit un terrible sacrifice pour cette excellente +femme; mais la peur de la misère fit taire la sensibilité.</p> + +<p>Arrivée devant la porte de cette maison publique, elle s'assit dans un +des fossés du boulevard, et là, pleurant et consolant la pauvre Adèle, +elle lui promettoit de venir la voir quelquefois. Un homme qui passoit, +témoin de la douleur de ces deux êtres malheureux, et séduit sans doute +par la figure intéressante de la petite, s'informa du sujet de leurs +pleurs.</p> + +<p>L'ayant appris, il pria madame Pierre de le suivre. Elle arriva chez lui +avec Adèle, et s'en retourna consolée de laisser son enfant d'adoption +entre les mains d'un protecteur.</p> + +<p>Cet homme étoit M. Durmer, connu par des ouvrages dans lesquels la +profondeur s'unit à la clarté, et l'esprit à l'utilité. Depuis +long-temps il avoit le projet d'essayer ses idées particulières sur +l'éducation; mais il étoit célibataire. Il n'avoit qu'une sœur, mariée +assez malheureusement, et mère de plusieurs enfans. Quelquefois il +pensoit à en adopter un; mais il étoit toujours arrêté par l'idée que, +ne pouvant séparer entièrement un de ses neveux de la société de sa +famille paternelle, il en résulteroit de l'opposition entre ses vues et +les conseils que l'enfant recevrait. L'entier abandon d'Adèle lui +convint sous tous les rapports; elle alloit dépendre de lui, de lui +uniquement. Si l'expérience démentoit ses longues méditations, il n'en +seroit comptable à personne, et son cœur, guidé d'abord par un mouvement +de charité, l'absoudroit des torts de son esprit. Il l'éleva, et la +réussite surpassa son attente.</p> + +<p>M. Durmer ne couroit point après la réputation; aussi n'étoit-il d'aucun +parti, car les hommes de lettres en formoient plusieurs: mais il avoit +des amis, et M. de Nangis étoit du nombre. Se sentant près de sa fin, il +fut effrayé de la position dans laquelle Adèle alloit se trouver. Sa +fortune en biens fonds consistoit en une petite maison qui rapportoit +1200 livres; il la laissa par testament à son élève, et obtint de M. de +Nangis qu'il lui serviroit de tuteur. Il mourut. M. de Nangis retira +Adèle chez lui, et crut ne pouvoir mieux la placer qu'auprès de madame +de Florvel sa fille.</p> + +<p>Tant que M. Durmer avoit vécu, il avoit aidé sa sœur d'une partie du +produit de ses ouvrages. À sa mort, cette femme, devenue veuve, alloit +maudire la mémoire d'un frère qui avoit préféré une étrangère à sa +famille, quand Adèle se présenta chez elle, et l'assura qu'elle étoit +loin de vouloir priver ses enfans de la succession de leur oncle; mais +elle étoit mineure, et M. de Nangis, en approuvant sa délicatesse, ne +pouvoit se prêter à ses desirs. Adèle, incapable de varier dans ses +résolutions, promit à la sœur de M. Durmer de lui remettre chaque année +1200 livres, jusqu'au jour où, libre de disposer d'un bien qu'elle ne +regarderoit jamais comme sa propriété, elle lui en feroit cession +entière. C'étoit pour être plus en état d'acquitter sa promesse qu'elle +exigeoit que madame de Florvel fixât les honoraires de l'institutrice de +sa fille: il fallut la satisfaire. Elle prétendoit en outre qu'un +salaire mérité enchaîne moins que des bienfaits; et sans vouloir se +soustraire à la reconnoissance, elle tenoit à sa liberté. Adèle eut donc +des appointemens; et cet arrangement lui paroissoit si raisonnable, +qu'elle ne comprenoit pas pourquoi ses amis sembloient en être humiliés +pour elle. Plus elle s'efforçoit de rappeler l'abandon dans lequel les +circonstances l'avoient placée, moins il étoit possible de s'en +souvenir: on eût dit qu'elle étoit née pour commander à tous ceux qui +l'entouroient, et elle commandoit en effet par des droits auxquels +personne ne résiste, la douceur, la raison et la beauté.</p> + +<p>Lorsque nous revînmes de la campagne, nous étions fort joyeux; et comme +nous ne cherchions pas à cacher le sentiment qui nous attiroit l'un vers +l'autre, la famille de Florvel sourioit à l'espoir d'un mariage qui +devoit fixer le sort de leur protégée. Adèle n'avoit aucune fortune; +mais la mienne suffisoit pour deux. Le mystère de ma naissance m'auroit +empêché de m'allier à une fille riche et bien élevée; aucune ne pouvoit +l'être mieux qu'Adèle, et n'auroit uni tant de mérite à tant de +modestie. Ainsi la raison se trouvoit cette fois d'accord avec l'amour. +Je lui avois confié ce que j'étois: elle sentit que la mémoire de madame +de Sponasi exigeoit que ce secret restât caché, même pour M. de Nangis; +elle l'observa la première, c'étoit m'assurer de sa discrétion: mais +elle voulut que je ne fisse rien sans le consentement de Philippe.</p> + +<p>«Vous lui devez de la reconnoissance, me dit-elle, et à ce titre seul +vous ne pouvez disposer de vous sans son aveu; moins il vous rappelle +les droits qu'il a reçus de la nature, plus votre délicatesse est +engagée à ne pas l'en priver. Songez, Frédéric, qu'en devenant votre +épouse, je vais vivre avec votre père, et que nous ne pouvons être +heureux tous les trois si la plus parfaite intelligence ne préside à +notre union. Comme votre position m'empêche de lui rendre dès à présent +le respect que je ne lui refuserai jamais, je compte assez sur vous pour +être persuadée que vous ne me tromperez pas sur son consentement.—Et +s'il le refusoit, ce que je ne présume pas, croiriez-vous que je lui +dusse le sacrifice de mon bonheur?—Libre presque en naissant, je ne +peux apprécier bien juste les bornes de l'autorité paternelle. Ne me +cachez rien des objections de votre ami; nous les examinerons le plus +impartialement qu'il nous sera possible: s'il a tort, nous verrons +jusqu'à quel point vous devez vous soumettre; s'il a raison, notre +obéissance sera toute à notre avantage.—Adèle, l'amour peut-il être +juge dans sa propre cause? Pour moi, je suis bien décidé à ne jamais +renoncer au bonheur que j'attends avec vous.—Et moi, croyez-vous que +j'y renonçasse sans peine? Cependant, si le sacrifice tournoit à votre +avantage, je ne balancerois pas un instant.—Quand on aime si +raisonnablement, on n'aime guère.—Mon ami, si l'amour n'existoit qu'aux +dépens de la raison, les fous seuls pourroient compter sur lui. Je vous +l'ai dit cent fois, je trouve du plaisir à le répéter; la préférence que +je vous donne est tellement fondée sur la certitude d'être avec vous la +plus heureuse des femmes, qu'il n'y aura jamais que votre intérêt qui +puisse me séparer de vous. Si les événemens vouloient qu'un jour je +fusse dans la nécessité de vous le prouver, vous apprendriez alors +qu'aimer <i>raisonnablement</i> est pour Adèle aimer jusqu'au tombeau». Elle +le disoit avec tant de calme, qu'il falloit connoître son caractère +autant que je le connoissois pour être persuadé qu'elle donnoit à sa +pensée toute l'étendue de ses expressions, et qu'aimer jusqu'au tombeau +signifioit pour elle... jusqu'au tombeau.</p> + +<p>Aussitôt que je fus arrivé à Paris, je fis part à Philippe de mon amour +et de mes projets, d'un ton que je cherchois à rendre respectueux, mais +qui annonçoit une résolution déterminée. Philippe me fit beaucoup +d'objections qui se réduisoient toutes à celle-ci: «J'avois de +l'ambition pour vous; faut-il que j'y renonce»? Je déployai mon +éloquence pour lui prouver que ma naissance suffisoit seule pour +renverser toutes les espérances que j'aurois de m'élever; qu'isolé dans +le monde, je ne pourrois m'allier à aucune famille qui eût quelque +crédit; que même lorsque par hasard je ferois un mariage avantageux, je +l'acheterois trop cher, soit par des humiliations, soit par la nécessité +de me séparer de lui, séparation à laquelle rien ne pourroit me +résoudre. Je lui fis valoir le caractère d'Adèle encore plus que son +esprit et sa beauté; il n'y avoit pas de réplique raisonnable: Philippe +soupira de voir s'évanouir les rêves qu'il avoit nourris avec +complaisance, et se retrancha sur ce qu'il n'avoit pas le droit de +s'opposer à mes volontés.</p> + +<p>«Si vous n'avez pas ce droit, mon ami, je vous le donne. Vous n'avez +jusqu'à présent vécu que pour mon bonheur; voulez-vous me faire payer +vos bontés du sacrifice de ma vie? Dites-le sans contrainte; mais je +vous préviens que mon existence et Adèle sont inséparables.»</p> + +<p>Philippe ne fit plus qu'une objection: l'amour pouvoit m'aveugler. Par +intérêt pour moi, il me demandoit de différer mon mariage d'un mois +seulement. Si alors je persistois dans ma résolution, il me promettoit +de me faire oublier la peine avec laquelle il accordoit son +consentement. J'aurois eu mauvaise grâce de refuser; quoiqu'il m'en +coûtât, je consentis à le satisfaire. Cruel retard! Philippe avoit-il +prévu tes conséquences? Oh! non sans doute, car il fut ensuite aussi +désespéré que moi. Mais n'anticipons point sur les événemens.</p> + +<p>Quand j'appris à Adèle la condescendance que j'avois eue pour mon... +ami, loin d'en être choquée, elle m'en remercia. La certitude de notre +union suffisoit pour la rendre heureuse; Philippe auroit exigé six mois, +qu'elle ne l'auroit pas trouvé injuste. Elle aimoit cependant; mais +quand je la voyois recevoir avec tranquillité une nouvelle qui me +paroissoit accablante, je doutois de son amour: j'aurois desiré qu'elle +fût plus passionnée. Insensé! j'oubliois que j'en voulois faire mon +épouse, et non pas ma maîtresse.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXX" id="CHAPITRE_XXX"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXX.</a></h2> + +<h3><i>Encore Adèle.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">Adèle</span> étant dès à présent liée à tous les événemens qui m'attendent, je +voudrais, mes chers lecteurs, vous mettre en état de la bien connoître; +et je n'y réussirai jamais mieux qu'en vous donnant un extrait de +l'écrit que M. Durmer lui remit à ses derniers momens.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">lettre de m. durmer</span></p> + +<p>«Près de mourir, je veux, ma chère enfant, m'excuser devant vous de +l'éducation que je vous ai donnée. Votre position fut mon motif; votre +bonheur seroit ma récompense.</p> + +<p>«Sans parens dont le nom et l'héritage vous soient dévolus, sans mère +qui puisse veiller sur vous et guider votre choix, sans protecteur +légal, sans avenir présumé, ce n'est que dans votre caractère que tous +pouvez trouver les appuis qui vous manquent. J'ai donc essayé de former +votre caractère pour qu'il vous mît au-dessus de la fortune et des +attaques de la société.</p> + +<p>......................</p> + +<p>«Il m'a toujours paru singulier d'entendre disputer sur les vertus qui +conviennent plus particulièrement aux femmes qu'aux hommes, dans un +siècle où les habits sont tout au plus ce qui les distingue. J'ai +regardé ce qui se passe dans le monde, et je vous ai élevée pour le +moment où vous deviez vivre.</p> + +<p>«Si l'on demandoit quelles sont les vertus particulières à votre sexe, +la réponse auroit tellement l'air d'une satyre, que personne ne +voudroit se charger de la faire. <i>Est-ce l'amour pour la retraite?</i> Je +crois qu'avec des talens et le goût de l'étude vous supporterez plus +aisément la solitude que les femmes qui, sans aucune ressource dans +l'esprit, ne se trouvent jamais en plus insupportable société que +lorsqu'elles sont seules, et qui, pour se soustraire à elles-mêmes, +courent sans cesse après le plaisir, sans se fatiguer de ne rencontrer +par-tout que l'ennui.</p> + +<p>«<i>Est-ce la modestie?</i> La modestie n'appartient qu'à ceux qui ont des +sacrifices à lui faire. L'amour-propre des sots n'est que sottise; rien +ne peut les en guérir: l'amour-propre des esprits éclairés est orgueil; +ils peuvent s'en corriger, ou du moins sentir la nécessité de le +dissimuler. De quel droit un sot devineroit-il qu'il peut être modeste?</p> + +<p>«La modestie dans les mœurs tient à deux extrêmes, la froideur des sens, +ou une extrême sensibilité: dans le premier cas, on la doit à la nature; +dans le second, au désir de ménager sa réputation, et plus encore à la +crainte de diminuer ses plaisirs. Une femme immodeste n'est qu'un +libertin de la plus méprisable espèce. J'ose répondre, Adèle, que vous +aurez toujours beaucoup de modestie.</p> + +<p>.....................</p> + +<p>«On a dit avec raison que la vie d'une femme se réduisoit à l'histoire +de ses amours. Eh bien! plus son caractère aura d'énergie, moins ses +passions seront dangereuses, alors même qu'elles seroient fortes. Les +hommes sont tellement accoutumés à ne point déguiser ce qu'ils cherchent +sous le nom d'amour, que la beauté de la maîtresse qu'ils avouent est +pour eux une excuse valable contre l'aridité de son esprit et la +sécheresse de son cœur: mais les femmes qui ont l'heureuse habitude de +dissimuler le penchant qui les entraîne, les femmes qui veulent toujours +paroître séduites par des qualités qui justifient leurs foiblesses, +seront moins dupes de leur imagination à mesure que leur tête sera mieux +meublée; l'homme dont elles craindroient de rougir sera rarement celui +de leur choix; et j'aimerois mieux donner l'amour-propre pour sentinelle +à la vertu, que de lui laisser pour garde... quoi? je l'ignore: dans +l'éducation actuelle, je n'ai jamais vu sur quelle base reposoit la +sagesse des femmes.</p> + +<p>«Il en est de la plupart des sottises pour les hommes, comme des +médailles pour les antiquaires: leur ancienneté est ce qu'on peut dire +de mieux en leur faveur. On m'a bien des fois objecté qu'en vous +dégageant d'une foule de petites foiblesses, je pourrois vous placer +au-dessus des bienséances, et vous accoutumer à vous glorifier de vos +erreurs; mais j'ai remarqué que l'être le plus ignorant a toujours assez +d'adresse pour justifier ses passions, tant que les passions durent: +ainsi l'éducation que vous avez reçue ne tous donnera à cet égard aucun +avantage. Mais une femme sans instruction, sans talens, sans caractère, +est tourmentée de la nécessité de former une liaison, alors même qu'elle +n'en a plus le désir: elle se compose une passion pour échapper à ce +veuvage du cœur et de l'imagination auquel le temps la conduit malgré +elle. Avec plus de ressources dans l'esprit, elle regarderait la fin de +l'amour comme la fin d'un orage, et ne se feroit pas illusion sur la +possibilité d'aimer encore. L'esprit le plus cultivé doit être quelque +temps dupe des sens; mais quand on n'a que des sens, et que leur empire +finit, que reste-t-il? Ne seroit-ce pas là qu'il faudroit chercher la +raison qui fait envisager à votre sexe la vieillesse avec tant d'effroi?</p> + +<p>«Parmi les femmes qui jouissent d'une grande célébrité, beaucoup ont +vieilli en augmentant le nombre de leurs amis et sans cesser d'être +aimables. Adèle, réfléchissez sur cette vérité, et vous serez convaincue +que je vous ai élevée pour toutes les époques de votre vie.</p> + +<p>.....................</p> + +<p>«N'oubliez jamais ce que je vous ai dit sur la décence, que l'on confond +à tort avec l'ingénuité. L'ingénuité est la franchise de l'ignorance; +elle peut quelquefois être indécente: la décence, au contraire, n'est +que l'observation exacte des bienséances. Une femme allaite un enfant, +et, moins occupée de ceux qui l'entourent que des tendres soins de la +maternité, laisse appercevoir son sein sans que la décence puisse en +murmurer. Qu'un homme se permette un compliment déplacé ou seulement un +regard curieux, c'est lui qui manque à la décence en alarmant la pudeur, +en effarouchant la nature dans ses plus augustes fonctions. Une fille +qui entre dans le monde, parle peu; et c'est avec raison que l'on +conclut en faveur de sa décence, car elle craint de blesser les usages: +elle se tait, mais observe comment elle doit se conduire. Un vieillard, +se faisant un privilége de son âge, l'aborde, et se permet une +<i>jovialité</i> qui la fait rougir: le vieillard devient alors non-décent. +L'ingénuité plaît dans l'adolescence, et devient souvent bêtise dans un +âge plus avancé: la décence, au contraire, appartient à tous les temps, +à tous les lieux, aux deux sexes; elle peut changer suivant les +sociétés, mais jamais pour le fond, qui n'est que la pratique réfléchie +des bienséances. Ainsi je crois qu'en multipliant vos idées, je vous ai +donné plus de possibilité d'être toujours et par-tout un modèle de +véritable décence.</p> + +<p>......................</p> + +<p>«Vous voyez, ma chère enfant, que je cherche à justifier ce que j'ai +fait pour vous: je le répète, si vous êtes heureuse, j'aurai réussi; car +votre bonheur fut le but de tous mes soins. Je voudrois pouvoir vous +donner des conseils; mais ils ne sont utiles que lorsqu'on peut en faire +l'application, et votre avenir m'est inconnu. Respectez ma mémoire dans +vous qui êtes mon ouvrage; défiez-vous de votre cœur, et n'osez pas tout +ce qu'osera votre esprit: voilà ma dernière recommandation. À vingt ans, +on décide hardiment: à trente, on hésite avant de décider: à quarante, +on est si persuadé de l'instabilité de ses propres idées, que l'on perd +toute confiance dans les lumières des autres et dans les siennes; on +aime mieux user tranquillement la vie que de l'approfondir. Les passions +de l'esprit s'affoiblissent comme celles du cœur; et de cet état naît un +calme que l'on doit peut-être plus à la fatigue qu'à ses réflexions: +mais ce calme est celui du bonheur, ou plutôt il est lui-même le +bonheur. C'est là, ma chère enfant, que je vous attends pour me juger. +Ayez le courage de n'avoir jusqu'à cette époque des talens que pour vous +et vos amis, et vous ne desirerez plus alors d'en avoir pour le monde. +C'est bien peu de chose que la gloire!»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXXI" id="CHAPITRE_XXXI"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXXI.</a></h2> + +<h3><i>Un événement.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">Adèle</span>, chez M. Durmer, n'avoit d'autre société que celle de quelques +savans, au milieu desquels elle avoit pris l'habitude de raisonner +juste, et la facilité de placer dans les conversations les plus +sérieuses quelques répliques auxquelles elle n'attachoit pas de +prétention. Chacun se plaisoit à l'instruire: aussi n'étoit-elle pas +étonnée de s'entendre contredire; et sa modestie, qui paroissoit étrange +avec tant de talens, venoit sans doute d'avoir vécu parmi des gens +qu'elle savoit plus instruits qu'elle. Elle ne pouvoit ignorer les +charmes dont la nature avoit été prodigue en sa faveur; mais comme dans +la société de M. Durmer on n'attachoit pas un prix extraordinaire à la +beauté, elle s'étoit accoutumée à l'envisager de même. La sphère étroite +dans laquelle elle vivoit, servoit à la fois à former son caractère et à +la sauver des dangers du monde.</p> + +<p>Sa position devint bien différente dans la maison de Florvel. Elle ne +pouvoit paroître aux promenades, aux fêtes, aux spectacles, sans exciter +l'admiration. La simplicité de ses mœurs tournoit au profit de sa +beauté; elle avoit le talent, si rare, de parer sa figure sans la +déguiser. Peu faite à une modestie de convenance, elle ne rougissoit pas +lorsqu'on lui adressoit la parole: elle répondoit; et le plaisir de +l'entendre augmentoit celui qu'on prenoit à la voir. Florvel recevoit +beaucoup de monde; madame de Florvel menoit toujours Adèle avec elle: +bientôt elle fut le sujet de toutes les conversations. L'histoire de +son enfance, qui si long-temps avoit été ensevelie dans l'appartement de +M. Durmer, devint la nouvelle des cercles les plus brillans: on n'eût +pas été à la mode si l'on n'eût vu Adèle. Pour quiconque connoît Paris, +cet enthousiasme ne paroîtra pas étonnant.</p> + +<p>Ce qui l'est davantage, c'est qu'Adèle ne fut pas éblouie de ses succès: +elle ne jouissoit des éloges qu'elle recevoit, que par l'idée d'être +digne de faire mon bonheur; et jamais femme n'employa des procédés aussi +délicats pour écarter jusqu'à l'ombre de la jalousie d'un cœur qui +n'étoit que trop capable d'en éprouver les tourmens. Plus sensible avec +moi que lorsque nous étions à la campagne, elle sembloit vouloir me +dédommager du temps qu'elle accordoit à la société; elle comptoit avec +impatience les jours qui devoient s'écouler encore pour accomplir le +mois promis à Philippe; il n'en restoit plus que huit: alors nous +devions déclarer à M. de Nangis, à Florvel et à son épouse, que nous +étions dans l'intention de nous marier; intention qu'ils devinoient sans +que nous en parlassions.</p> + +<p>Tandis qu'il étoit à la mode de s'occuper de l'histoire d'Adèle, +plusieurs personnes s'étoient fait un plaisir de la broder et de tirer +des conjectures. J'ignore qui le premier s'avisa de rappeler qu'une +fille de M. de Miralbe avoit été perdue dans un temps qui s'accordoit +avec celui où Pierre trouva Adèle: on alla plus loin; les femmes d'un +certain âge prétendirent qu'elle ressembloit étonnamment à madame de +Miralbe lorsqu'elle étoit entrée dans le monde. Des conjectures on passa +à l'affirmation; et ce bruit prit bientôt une telle consistance, qu'on +ne parloit plus que de cela chez Florvel. M. de Miralbe, alors en +procès réglé avec son fils, qui demandoit compte du bien de sa mère, +saisit avec empressement la possibilité de lui opposer une sœur en +minorité, ayant des droits égaux eux siens. Il rendit une visite à M. de +Nangis.</p> + +<p>Que l'on juge de l'inquiétude que j'éprouvois. Outre que je connoissois +le caractère de M. de Miralbe, et que sa naissance ne me laissoit aucun +espoir de devenir son gendre, je n'ignorois pas qu'à la mort de madame +de Sponasi, il avoit excité tous les parens à m'accabler d'humiliations; +pour lui, il m'avoit traité avec une bonté si méprisante, que j'avois +rompu avec lui. Pour comble de craintes, je me rappelois et madame de +Valmont, et ses principes, et la haine éternelle qu'elle m'avoit jurée. +De tous les pères que le hasard pouvoit offrir à l'intéressante élève de +M. Durmer, certes M. de Miralbe eût été le dernier que j'eusse desiré.</p> + +<p>C'est dans ces momens d'alarmes que je connus le cœur de mon Adèle; elle +trembloit de retrouver une famille qui ne la dédommageroit jamais du +bonheur que notre mariage lui faisoit espérer. Je lui parlois sans +contrainte du caractère de M. de Miralbe; elle souhaitoit ardemment +qu'il n'acquît aucun droit sur elle: je lui confiai les motifs de la +haine de madame de Valmont; elle me remercia d'avoir rompu avec elle.</p> + +<p>«Je sens, mon ami, me dit-elle, que j'aurois bien de la peine à vivre au +milieu de tous ces êtres là. J'ai été élevée d'une manière qui me fait +envisager avec indifférence ce que la plupart des hommes regardent avec +admiration. Le hasard a voulu que je ne dusse rien à mon père: quel +qu'il soit, je le jugerai comme un étranger s'il se conduit mal avec +moi. Dégagée de reconnoissance, incapable de crainte, je puis beaucoup +souffrir; mais jamais, jamais je n'oublierai celui qui, dans ma misère, +dans un abandon absolu, m'a choisie pour son épouse. Frédéric, recevez +ma main; c'est devant Dieu, et du plus profond de mon cœur, que je jure +de n'être qu'à vous.»</p> + +<p>Après nous être bien tourmentés, nous voulions rire de nos inquiétudes: +mais nous revenions promptement à parler du temps où nous serions +séparés, des moyens que nous emploierions pour nous voir; et nous +répétions le serment de nous aimer en dépit de tous les obstacles.</p> + +<p>Nos craintes n'étoient pas vaines. M. de Miralbe, accompagné de M. de +Nangis, vint chercher Adèle pour aller chez la veuve de maître Pierre. +Il résulta des informations, de la représentation des vêtemens que +portoit la petite lorsqu'elle fut trouvée, que cette infortunée étoit la +fille de M. de Miralbe; ou plutôt, s'il m'est permis de donner ici mes +soupçons pour quelque chose de probable, cet homme astucieux ne reconnut +Adèle que parce qu'il vouloit l'opposer à son fils. À une époque +postérieure, il prétendit qu'elle lui étoit étrangère... Mais laissons +au temps à dévoiler ce mystère, si jamais il peut l'être.</p> + +<p>Je fis part de ce que je pensois à cet égard à M. de Nangis, et je +m'apperçus combien est grand l'avantage d'une bonne réputation, qu'elle +soit ou non méritée. M. de Nangis ne répondit à mes soupçons qu'en +faisant l'éloge de M. de Miralbe; il auroit rompu avec moi pour oser +accuser un homme si sensible et si estimable, sans l'indulgence qu'il +croyoit devoir à un amant au désespoir. M. et madame de Florvel, tout +en me plaignant de bonne grace, ne pouvoient s'empêcher de se réjouir de +voir Adèle retrouver un rang, une fortune digne d'elle: ils espéroient +d'ailleurs que sa nouvelle position ne seroit pas un obstacle à notre +union; ils ne savoient pas que M. de Téligny étoit le fils de Philippe. +Dans ma douleur, c'étoit mon père seul que j'accusois, ou, pour mieux +dire, je le plaignois: l'idée que le retard qu'il avoit demandé me +privoit de tous les avantages d'un mariage brillant, s'il eût été +accompli avant la fatale reconnaissance, le rendoit aussi malheureux que +moi.</p> + +<p>«Ne perdez pas courage, me disoit-il quand je m'abandonnois à la +douleur; j'ai fait le mal, peut-être parviendrai-je à le réparer. Si +votre naissance étoit le seul obstacle au consentement de M. de Miralbe, +il ne seroit, je crois, pas impossible de le surmonter. L'argent fait +bien des choses, la reconnoissance peut encore davantage. Laissez-moi +mon secret, je vous le confierai s'il vous devient utile; jusque là, ne +vous affligez pas de mon silence. Si mademoiselle de Miralbe n'oublie +pas les engagemens pris par Adèle, si elle a la force de résister aux +menaces ou aux séductions, vous pourrez encore être heureux.»</p> + +<p>Philippe avoit-il réellement l'espoir qu'il vouloit faire passer dans +mon cœur? Il est des positions où l'on tremble de diminuer ses +espérances en en approfondissant le motif, et je n'osois presser +Philippe de s'expliquer davantage.</p> + +<p>M. de Miralbe étoit trop politique pour rompre brusquement avec M. de +Nangis et sa famille: mais comme il n'ignoroit pas que c'étoit dans leur +société où je rencontrois le plus souvent Adèle, et qu'il vouloit nous +ôter tout espoir, il auroit desiré que sa fille prît sur son compte le +tort de l'ingratitude: il l'exigeoit d'elle dans le particulier, tandis +qu'il applaudissoit en public à la vive reconnoissance qu'elle +témoignoit à madame de Florvel; reconnoissance dans laquelle l'amour +entroit pour quelque chose. Adèle, à qui j'avois dévoilé le véritable +caractère de son père, profitoit adroitement de la différence qui +existoit entre ses opinions et les sacrifices qu'il devoit à sa +réputation, pour lui désobéir sans qu'il pût se fâcher. En lui parlant +toujours des vertus qu'il n'avoit pas, mais qu'elle étoit bien éloignée +de lui refuser, elle le tenoit dans un état d'inquiétude et de +contrainte dont nous profitions pour nous rencontrer chez nos amis +communs. Il est vrai que madame de Valmont l'accompagnoit toujours, et +que M. de Miralbe, qui avoit deviné la haine qu'elle avoit pour moi, +peut-être aussi une partie des motifs de cette haine, se reposoit sur la +jalousie et la vengeance, du soin d'éloigner les occasions où sa fille +et moi nous aurions pu nous entretenir particulièrement. Pour donner une +juste idée de notre position, je ne puis mieux faire que de copier +quelques unes de nos lettres; elles étoient alors notre plus grande +consolation. Si le nom de celui qui inventa l'art d'écrire étoit connu +des amans, il auroit des autels par-tout où la terre est habitée.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXXII" id="CHAPITRE_XXXII"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXXII.</a></h2> + +<h3><i>Correspondance.</i></h3> + + +<p class="c"><span class="smcap">adèle à frédéric.</span></p> + +<p>Mon ami, depuis que je suis dans la maison de celui qui se dit mon père, +j'ai eu le temps de faire mes observations; elles ne sont pas +consolantes.</p> + +<p>M. de Miralbe m'accable d'amitiés et ne m'aime pas; il me craint: +j'éprouve le même sentiment pour lui; aussi sommes-nous sans cesse et +réciproquement sur nos gardes.</p> + +<p>Il parle souvent du bonheur qu'il a eu de retrouver sa fille, sur-tout +quand il y a des témoins: on me dit alors que le bonheur est encore +plus grand pour moi. Je ne réponds rien; mais je pense en soupirant que +j'étois heureuse, et que je ne le suis plus.</p> + +<p>Il m'a raconté les torts de ma mère envers lui; j'ai gardé le silence: +il a voulu me faire partager son animosité contre mon frère; je l'ai +assuré que je me taisois sur les morts par l'inutilité de les défendre, +mais que je ne condamnerois point ceux qui vivoient sans les entendre.</p> + +<p>«Vous pensez donc, m'a-t-il dit, que je n'ai pas des motifs légitimes +d'en vouloir à mon fils? Vous a-t-on parlé de sa conduite?—Oui, +monsieur.—Et vous n'en êtes pas indignée?—Monsieur, en apprenant que +vous pouvez le haïr, vous, qui êtes son père, j'ai commencé à concevoir +qu'il pouvoit éprouver le même sentiment. Les obstacles que la nature +avoit mis entre la haine et vous sont égaux des deux côtés; le premier +qui les a surmontés a dégagé l'autre.—Vous comptez donc pour rien la +soumission filiale?—Pardonnez-moi, je l'estime autant que l'indulgence +paternelle.—Ainsi vous approuvez votre frère.—Je ne suis pas son +juge, monsieur; mais je trouverai toujours du plaisir à le +défendre.—Tous les honnêtes gens sont contre lui.—Cela prouve qu'il +n'est pas adroit.»</p> + +<p>J'ai fait cette réponse avec tant de vivacité, que je ne me suis +apperçue combien elle portoit coup qu'en voyant M. de Miralbe se mordre +les lèvres. Il s'est plaint de la manière libre dont j'ai été élevée, et +m'a assurée qu'on m'avoit rendu un bien mauvais service en me dégageant +de tous préjugés.</p> + +<p>«Les préjugés, m'a-t-il dit, sont le frein le plus sûr des passions.—Eh +bien! monsieur, je dois m'applaudir de l'éducation que j'ai reçue; car +si je n'ai point de préjugés, je n'ai point de passions.—Et votre +amour pour M. <i>de</i> Téligny (il a appuyé sur le <i>de</i> de la manière la +plus significative), comment le nommez-vous?—Un sentiment de préférence +que sa générosité envers moi a rendu sacré.—Ainsi vous convenez que +vous l'aimez.—Si je le dissimulois, on ne me croiroit pas, et je +perdrois l'avantage que donne la franchise.—Ce sentiment de préférence +nuit aux projets que je peux avoir sur vous.—Il existoit avant que vous +pussiez le blâmer, voilà mon excuse.—Si je vous ordonne d'y renoncer, +que ferez-vous?—Je croirai que vous me parlez comme si je sortois du +couvent.—Je ne vous comprends pas.—Eh bien! monsieur, je m'explique. +Croyez-vous que les droits d'un père puissent s'étendre sur les +affections de ses enfans?—Sur leur conduite, a-t-il répliqué, vous ne +le contesterez pas.—Non, monsieur: je puis vous soumettre mes actions: +mais ma pensée est souvent indépendante de moi; comment l'engagerois-je +à d'autres?»</p> + +<p>«Je vois, a-t-il ajouté avec beaucoup de douceur, que l'on n'obtiendra +rien de vous que par la raison, et je suis charmé que la vôtre ne +s'élève pas jusqu'à récuser la puissance paternelle. Ainsi vous convenez +que vos actions sont soumises à ma volonté.—Oui, monsieur; l'abus seul +de votre pouvoir seroit capable de lui donner des bornes. J'espère que +votre bonté évitera que j'en fasse jamais la réflexion; ce seroit le +plus grand des malheurs, et pour vous, et pour moi.»</p> + +<p>Ma réponse étoit dure; je le sentis, mon cher Frédéric: mais je voyois +qu'il cherchoit à m'enchaîner en sondant mon caractère, et il +m'importoit beaucoup de ne pas fléchir. Il garda le silence pendant +quelques minutes, et reprit en ces termes:</p> + +<p>«Vous appercevez-vous, Adèle, que vous me manquez de respect?—Si je +l'avois cru, monsieur, j'aurois gardé le silence, et ce sera dorénavant +le parti que je prendrai quand je croirai mes réponses opposées à votre +façon de penser. Vous devez m'excuser jusqu'au moment où je connoîtrai +assez votre caractère pour savoir quand ma franchise sera un crime; +jusqu'à présent on m'en avoit fait un devoir.—Eh quoi! s'écria-t-il, +vous vous permettez d'étudier mon caractère!—Est-ce encore un mal d'en +convenir, monsieur? Destinée à vivre auprès de vous, n'est-il pas +naturel que je cherche à deviner vos volontés?—Pour vous y soustraire +avec plus de facilité, sans doute». Je ne répondis pas.</p> + +<p>«Je veux, me dit-il, mettre à l'épreuve votre franchise et votre +soumission. Répondez-moi: M. <i>de</i> Téligny (toujours le <i>de</i> prononcé +avec ironie) vous a-t-il confié le secret de sa naissance?—Non, +monsieur.»</p> + +<p>Je faisois sans doute un mensonge, mon cher Frédéric; mais si j'avois +hésité un seul instant à nier, j'aurois manqué à la confiance que vous +m'avez témoignée. Certes, j'aurois pu me dispenser ensuite de révéler +votre secret; mais avouer que vous en aviez un, c'étoit le trahir. +N'ayant pas d'autre moyen d'éluder une question aussi insidieuse, je ne +balançai pas.</p> + +<p>M. de Miralbe, d'un air moitié mystérieux, moitié méchant, me fit part +de ses soupçons. Il semble ne pas douter que vous soyez le fils de +madame de Sponasi; mais il ne forme que des conjectures sur votre père, +et pas une n'approche de la vérité. Vous croyez bien qu'il n'a pas +manqué de conclure votre état incertain (ce n'est pas ainsi qu'il +s'exprime) s'opposoit à tout espoir d'union entre vous et moi. J'ai +gardé le silence. Alors il m'a demandé si, du moins à cet égard, je +n'étois pas de son avis.</p> + +<p>«Si je vous réponds avec franchise, monsieur, vous m'accuserez encore de +vous manquer de respect.» Il vouloit connoître au juste ma façon de +penser; et m'ayant promis de m'écouter comme si le sujet nous étoit +étranger, nous poursuivîmes notre entretien de la manière suivante:</p> + +<p>«Dites-moi, Adèle, n'êtes-vous pas persuadée qu'une demoiselle doit +beaucoup de sacrifices à l'honneur de sa famille?—Oui, monsieur.—En +épousant un homme sans nom, ne manque-t-elle pas aux égards que sa +naissance lui prescrit?—Je crois plus, monsieur; elle manque à ses +devoirs, puisqu'elle trahit à la fois l'espoir de ses parens, et +l'éducation qu'elle a reçue. Il est rare qu'une fille se dégage des +principes qu'on lui a donnés dans sa jeunesse, sans qu'on puisse +l'accuser avec raison d'ingratitude, d'inconséquence ou de perversité. +Ces principes, quels qu'ils soient, sont bons lorsqu'ils sont conformes +à l'état pour lequel elle étoit destinée.—Je devine votre conclusion; +vous allez m'observer qu'ayant été élevée pour vivre dans la médiocrité, +vous seriez aussi blâmable de sacrifier votre amour à l'ambition, qu'une +autre de sacrifier son rang à l'amour.—Oui, monsieur; cela est si vrai, +qu'il me sera toujours impossible d'attacher le moindre prix à un nom, +quelque brillant qu'il soit. Accoutumée dès mon enfance à trouver le +bonheur dans la simplicité, et tous mes plaisirs dans la solitude, ma +naissance, découverte trop tard, devient un fardeau que l'amitié seule +d'un père pourroit alléger.—Doutez-vous de la mienne, ma chère +enfant?—Non, monsieur; mon cœur est capable d'attachement, et il sera à +vous aussitôt que vous le voudrez.—Il me semble que vous mettez des +conditions au sentiment que vous me devez.—S'il vous est dû, monsieur, +comment pouvez-vous croire que j'y mette des conditions? Il vous suffira +de l'exiger». Notre conversation cessa encore pendant quelques instans.</p> + +<p>M. de Miralbe reprit la parole pour me demander si je voulois lui +promettre de renoncer à M. <i>de</i> Téligny.«—Oui, monsieur, je vous +promets de n'être jamais à lui, tant que vous aurez droit de vous y +opposer.—Quoique votre promesse soit conditionnelle, je veux bien m'en +contenter, et je vous prie d'éviter dorénavant la société de M. de +Nangis et de madame de Florvel.—Je vous obéirai, monsieur, et dès +aujourd'hui je leur écrirai que mon père me fait une loi de ne point +voir ceux auxquels la reconnoissance la mieux méritée et l'amitié la +plus sincère m'attacheront toute la vie (il se tut; j'ajoutai avec +beaucoup d'expression), ceux sans les bontés desquels je n'aurois jamais +été à portée de savoir que j'étois fille de M. de Miralbe.—Ne +pouvez-vous, me dit-il avec humeur, vous dispenser de me nommer?—Ah! +monsieur, que penseroit-on de moi dans le monde si l'on croyoit que je +fusse ingrate de mon propre mouvement?—On pensera, mademoiselle, ce qui +devroit être, que vous fuyez les occasions de vous trouver avec un homme +qui me déplaît.—Eh bien! monsieur, défendez-moi de voir madame de +Florvel, et j'obéirai: je puis céder à vos lois; mais il m'est +impossible de m'en faire lorsqu'elles sont aussi contraires à mes +sentimens qu'à mes intérêts; le monde ne doit point savoir si j'ai +aimé, si j'aime et si je fuis M. de Téligny.»</p> + +<p>Il me quitta en m'assurant que la manière dont j'avois été élevée me +causeroit bien des chagrins; ce qui signifie, je crois, que ce sera son +excuse pour ceux qu'il me prépare.</p> + +<p>Je le répète, mon cher Frédéric, M. de Miralbe et moi nous ne nous +aimons pas. Sa conduite avec ma mère, morte renfermée par son ordre; les +procédés affreux qu'il emploie pour ne rendre aucun compte à mon frère, +et pour l'exciter adroitement à des démarches violentes qui peuvent le +perdre, dans un âge où l'amitié et l'indulgence d'un père eussent décidé +avantageusement son sort; tout m'éloigne invinciblement de M. de +Miralbe. Je voudrois pouvoir du moins le respecter, et, malgré moi, je +le compare à ce bon M. Durmer. Ah! c'est celui-là qui étoit +véritablement mon père. Ici, je ne me regarde que comme une victime +sûre d'être sacrifiée, incertaine seulement du jour et de la manière +dont son sort s'accomplira.</p> + +<p>Madame de Valmont a essayé de prendre de l'ascendant sur mes volontés; +j'étois prévenue: elle m'a parlé de vous avec chaleur; j'écoutois avec +attention: mais lorsqu'elle m'a dit que je devois rougir d'un pareil +attachement, qu'il étoit de mon honneur de le rompre, je l'ai assurée +que je comptois assez sur mes principes et sur les vôtres pour être +persuadée que nous ne finirions point par un enlèvement ou faute d'un +enlèvement; et c'est elle qui a rougi. Je lui évite ainsi l'embarras du +déguisement: elle peut me haïr sans contrainte; cela m'a paru moins +dangereux qu'une haine dissimulée. Je la plaindrai quand elle cessera +de mal parler de vous.</p> + +<p>On m'a donné une femme-de-chambre qui avoit ordre de gagner ma +confiance; elle m'a témoigné si vîte un attachement si grand, que j'ai +souri de pitié. On croyoit sans doute qu'en amante abandonnée, j'allois +me jeter dans les bras d'une confidente. Mon cher Frédéric, quand l'idée +de notre séparation m'afflige trop vivement, je vous éloigne de ma +pensée par quelques heures de lecture; je deviens plus calme, et +j'espère.</p> + +<p>J'attends de vous deux services importans: le premier, de vous lier avec +mon frère, de me dire ce que vous en pensez, et d'être son ami si vous +l'en croyez digne; le second, de me donner des renseignemens sur le +caractère de M. de Valmont: je le vois trop peu pour pouvoir le juger.</p> + +<p>De la résignation, mon cher Frédéric. Puisque notre bonheur dépend de +notre union, ne l'éloignons pas par notre faute. Je tiens de M. Durmer +que les malheurs que l'on s'est attirés par inconduite, ou que, par +imprudence, on n'a pas su éviter, sont les seuls pour lesquels on manque +de courage. Persuadez-vous bien que, tant que je conserverai votre +amour, je n'éprouverai pas de chagrin au-dessus de mes forces.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXXIII" id="CHAPITRE_XXXIII"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXXIII.</a></h2> + + +<h3><span class="smcap">frédéric à adèle.</span></h3> + +<p>Je crains, ma chère Adèle, que vous n'ayez deviné trop juste en disant +que M. de Miralbe se compose d'avance une excuse pour les chagrins qu'il +vous prépare. Lorsque vous étiez avec madame de Florvel, il n'y avoit +qu'une voix sur votre compte; elle étoit en votre faveur. Depuis +quelques jours, vous êtes de nouveau le sujet de toutes les +conversations; mais plusieurs personnes commencent à mettre en problême +s'il n'eût pas été plus avantageux pour votre père de vous retrouver +absolument sans éducation, qu'élevée d'une manière peu conforme à la +<i>modestie</i> de votre sexe.</p> + +<p>Les femmes les plus immodestes, persuadées sans doute que l'ignorance +peut tenir lieu de pudeur, se déclarent contre vous: les pères +prétendent que l'instruction mène à l'indépendance; que la tranquillité +et l'avantage des familles reposant sur la soumission des filles, il +faut leur donner des talens agréables, et rien de plus. Un de ceux qui +soutenoient cette thèse avec beaucoup de chaleur dans une société où je +me trouvois, oublioit sans doute que sa fille unique s'étoit séparée, au +bout de six mois, et après un éclat scandaleux, d'un époux capable de +remplir les vœux de la femme la plus difficile. Ennuyé de ses réflexions +sur vous, je me permis de lui demander s'il préféroit l'éducation qu'il +avoit fait donner à sa fille, à celle que vous avez reçue. Il m'entendit +fort bien, et continua la conversation comme s'il ne m'eût pas entendu: +mais le coup étoit porté, et les auditeurs l'abandonnèrent. Les hommes +en général prennent votre défense: mais c'est un malheur pour une femme +d'avoir besoin d'être défendue; et vous n'y seriez pas exposée, si M. de +Miralbe et madame de Valmont n'ébruitoient à dessein ce qui se passe +dans l'intérieur de votre famille. Je crois que votre père veut à la +fois vous arracher à moi et vous ôter la possibilité de former un +établissement. Je n'entre jamais dans une maison où l'on s'occupe de +vous, sans que les regards et les confidences à l'oreille ne +m'avertissent que notre amour est un secret public. De cette certitude, +il n'est pas difficile d'arriver à la source des bruits qui circulent de +nouveau sur ma naissance. Ainsi la haine et l'orgueil, qui nous séparent +dans nos projets de bonheur, nous réunissent dans les clameurs qui +peuvent nous faire tort.</p> + +<p>Ma chère Adèle, songez que l'on vous tendra des piéges, et que vous +serez perdue du moment où M. de Miralbe pourra le faire sans se +compromettre. Votre position me fait trembler. Je n'ose vous donner des +conseils, je crains de me tromper: je ne puis que souffrir et vous +rappeler que vous êtes mon épouse; que les moindres chagrins que vous +éprouverez seront terribles pour moi. Quelques jours plus tard, et vous +n'eussiez vécu que de bonheur.</p> + +<p>Je n'avois pas attendu vos ordres pour chercher à me lier avec votre +frère. Je ne peux vous en dire du bien, il seroit trop hardi d'en dire +du mal: figurez-vous toutes les passions réunies, et vous aurez une +juste idée de lui. Extrême dans toutes ses sensations, il abhorre votre +père; il l'eût adoré si M. de Miralbe l'eût voulu. Il a plus d'esprit et +de connoissance qu'aucun homme de son âge; le temps seul peut apprendre +l'usage qu'il en fera. Il parle de ses qualités comme il parleroit de +celles d'un étranger; il avoue ses vices et ses erreurs avec la même +insouciance. D'une activité à laquelle lui seul est capable de résister, +est-il en mauvaise société, c'est le premier des libertins; en bonne +société, on l'admire; retiré chez lui, il travaille sans relâche: la +force et la grandeur de ses conceptions passent ce qu'il est possible de +dire; en un mot, il semble que le génie soit un patrimoine de votre +famille; et l'on peut prédire que, d'une manière ou d'une autre, votre +frère ira à la célébrité. Il méprise l'argent dans ses jours de sagesse; +mais s'il se livre à ses plaisirs, il le prodigue avec une facilité +désespérante: il emprunte sans savoir s'il pourra rendre; il prête sans +s'informer, sans penser même si l'on s'acquittera jamais envers lui. Un +de ses torts vis-à-vis de votre père (et votre frère en fait l'aveu en +riant) est d'avoir, sous un nom supposé, tourné ses ouvrages en +ridicule. Je savois bien que cette critique avoit fait la plus grande +peine à M. de Miralbe; j'ignorois qu'elle fût de son fils: jugez s'il y +a espoir de les réconcilier jamais. Si votre frère avoit des passions +moins violentes, la bonté de sa cause lui feroit des partisans: votre +père, non moins passionné, mais plus habile, se déguise avec un art +étonnant. Ils combattent presque à génie égal: mais l'adresse et +l'hypocrisie sont d'un côté, il n'y a de l'autre que de la force; votre +frère succombera.</p> + +<p>Vous n'avez rien à espérer de lui: d'abord parce qu'il ne peut rien; +ensuite parce que vous perdriez tout à réclamer sa protection, si jamais +vous en aviez besoin. Il y a des temps d'ailleurs où ses désordres le +mettent au-dessous de la place que son nom lui avoit marquée dans la +société. Il est vrai qu'il trouve dans son esprit et dans la force de +son caractère des ressources contre les événemens; mais ces ressources +ne sont bonnes que pour lui. Ce que je lui ai dit de vous lui a fait +grand plaisir; il a deviné du premier mot l'intérêt que je prends à +votre sort. J'aurois voulu être son ami; jusqu'à présent je ne suis sûr +que d'une chose, c'est que je suis son créancier. Peut-être une trop +grande intimité entre nous eût été un nouveau prétexte à M. de Miralbe +pour me détester; et comme il n'en a pas besoin, j'éviterai toujours de +lui en fournir.</p> + +<p>Vous me demandez, ma chère Adèle, des renseignemens sur le caractère de +M. de Valmont; je ne suis pas étonné qu'il ait échappé à vos +observations. M. de Valmont n'a d'autre caractère que celui qu'exige +son état: il est président au parlement; c'est-à-dire qu'il est tout +lorsqu'il fait corps, et rien lorsqu'on l'envisage personnellement. Il +ne se compromettra jamais en se mêlant des détails de la famille de M. +de Miralbe; mais dans les circonstances essentielles il lui prêtera son +appui et celui de ses collègues: c'est encore une chance terrible contre +votre frère; quelque bonne que soit sa cause pour le fond, il la perdra +par les formes, ou il verra les années s'écouler sans obtenir de +jugement. Or ne pas être jugé, c'est perdre dans sa position, puisque la +prolongation des débats suffit seule pour autoriser votre père à +retarder la reddition de ses comptes.</p> + +<p>Vous prétendez que lorsqu'on sent vivement l'amour, on éprouve +l'impossibilité de l'exprimer. Je ne vous parlerai donc pas de celui du +malheureux Frédéric; mais par grace, ma chère Adèle, ne renoncez à la +société de madame de Florvel qu'à la dernière extrémité. Elle vous est +véritablement attachée, et parmi ses nombreux amis vous ne comptez que +des partisans. M. de Nangis, trop franc pour soupçonner M. de Miralbe, +est par-tout votre chevalier, et se plaint vivement quand on ne parle +pas de vous avec l'admiration que vous lui avez inspirée. Il a du +crédit; et le titre de votre tuteur, qu'il a malheureusement porté trop +peu de temps, vous donneroit peut-être encore des droits à sa protection +si vous en aviez besoin. Je me résoudrois plus volontiers à ne pas vous +voir en me privant de leur société, qu'à vous ôter l'appui d'amis aussi +pénétrés d'estime pour vos vertus. Je vous le répète, ne renoncez pas à +eux, tant qu'il vous sera possible de faire autrement. Tout ce que vous +devez craindre est d'être isolée; vous n'auriez alors aucune ressource +contre les projets de M. de Miralbe, s'il en formoit de contraires à +votre bonheur.</p> + +<p>Adieu, ma chère Adèle.</p> + +<p>Je ne peux vous dire avec quelle reconnoissance Philippe a appris que +vous m'aviez demandé de ses nouvelles. Sans lui... Mais le passé n'est +au pouvoir de personne.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXXIV" id="CHAPITRE_XXXIV"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXXIV.</a></h2> + + +<h3><span class="smcap">adèle à frédéric</span></h3> + +<p>Vous vous alarmez, mon cher Frédéric, de me voir devenir triste. Hélas! +je croyois prendre assez d'empire sur moi pour cacher aux yeux de mes +amis, aux vôtres sur-tout, l'ennui qui m'accable. Quelle position que la +mienne! toujours en défiance contre mon père; plus rassurée par sa +mauvaise humeur, parce que je la crois naturelle, que par ses caresses, +qui me paroissent toujours cacher quelque perfidie; obligée d'opposer la +ruse à la ruse, de calculer mes actions et mes moindres paroles; vivant +au milieu de ma famille comme si j'étois entourée d'ennemis, n'osant +parler en société, dans la crainte que mes discours ne servent à +confirmer les préventions répandues contre moi; pas un quart d'heure +pour la confiance, pas un moment pour l'amitié: voilà ma vie; elle est +si opposée à mon caractère, que je préférerois sans balancer la +servitude qu'impose la misère, à l'esclavage d'un nom, d'une fortune qui +m'arrachent à vous, à mes amis, à moi-même.</p> + +<p>Si du moins on avouoit l'intention de me rendre malheureuse, je pourrois +opposer le courage aux projets formés contre moi; mais c'est au nom de +mon bonheur, c'est à des titres si sacrés qu'on me tourmente, qu'il faut +que je devienne aussi dissimulée qu'eux, ou que je sois leur victime. +Pourquoi M. de Miralbe ne me dit-il pas franchement ce qu'il exige de +moi? Il m'en coûteroit peu pour le satisfaire, du moins dans ce qui a +rapport à ma fortune: mais il veut passer pour désintéressé, même en se +parant de mes dépouilles; et, tourmenté par le soin de sa réputation, il +fera tout ce qui dépendra de lui pour me priver des biens de ma mère, +les garder, et me donner tort aux yeux du public. Ce public est bien bon +de ne pas sentir qu'un père de famille est condamnable par cela seul +qu'il se met dans la nécessité de le prendre pour juge, et qu'il est +perfide ou imbécille du moment qu'il le prend pour confident.</p> + +<p>Je n'ignore pas que les enfans, guidés par le désir de l'indépendance, +entraînés par les passions, ont souvent des torts envers leurs parens; +mais un bon père cache sa douleur aux étrangers, pour ne pas s'ôter le +pouvoir de pardonner. Un bon père peut avoir des enfans ingrats; mais +ses enfans ne le détestent pas. Il y a loin de l'ingratitude à la haine; +et en apprenant que mon frère abhorre M. de Miralbe, j'ose affirmer que +les torts sont au moins réciproques. J'ai lu le mémoire que mon frère +vient de faire imprimer; j'ai vu l'indignation portée à l'excès. J'ai lu +la réponse de mon père. Ô mon ami, j'aurois versé des larmes +d'attendrissement si je ne l'eusse pas connu: j'en ai versé de colère au +récit qu'il fait de sa joie de m'avoir retrouvée. Voyez-vous, dans cette +affectation de sensibilité, l'arrêt de ma condamnation pour l'avenir? Ne +me force-t-il pas ainsi à me soumettre au joug qu'il m'imposera, ou à +passer dans le public pour un monstre d'ingratitude?</p> + +<p>Il m'a demandé ce que je pensois du mémoire de mon frère.</p> + +<p>«Je vous ai déjà observé, monsieur, lui ai-je répondu, que je n'étois +pas son juge.—Vous voyez avec combien peu de respect il me traite.—Il +a tort: quand on est assez malheureux pour plaider contre son père, il +ne faut pas oublier les égards qu'on lui doit; entre ennemis même, il y +a un droit des gens.—Rien n'est sacré pour lui.—Ah! monsieur, vous +n'avez donc pas lu le tableau qu'il fait des malheurs de ma mère; le +cœur le plus sensible a pu seul le tracer.—Dites le désir de me faire +passer dans le monde pour son bourreau. Je lui pardonnerois plus +volontiers les injures qu'il me prodigue, que cette partie de son +mémoire. La vive amitié qu'il se vante d'avoir eue pour votre mère n'est +là qu'une accusation indirecte, mais terrible, contre moi.—Pourquoi le +supposer, monsieur?—Parce que j'en suis convaincu.—Cependant vous ne +pardonneriez pas à mon frère s'il disoit que votre tendresse pour moi, +dont votre réponse à son mémoire est remplie, n'est qu'une opposition +adroite à la haine que vous avez pour lui.—Adèle, vous servez-vous du +nom de votre frère pour m'apprendre votre façon de penser?—Toujours des +suppositions, monsieur. Vous êtes bien à plaindre si, dans les discours +les plus innocens, vous voyez l'intention de vous accuser.—Votre mère +n'a que trop mérité son sort.—Monsieur, lui dis-je en me levant, ne +troublons pas ses cendres: vous parlez à sa fille; et si vous +m'appreniez à mépriser sa mémoire, vous me dégageriez vous-même du +respect que je vous dois.»</p> + +<p>Il fit un mouvement pour m'arrêter; mais je précipitai mes pas pour +regagner mon appartement. Quel scandale, mon cher Frédéric, que celui +d'une famille aussi divisée que la nôtre! l'époux contre l'épouse, le +fils contre le père. Non, ce n'est pas là l'idée que je m'étois faite +des devoirs, des plaisirs, du bonheur, attachés aux titres les plus +respectables de la nature et de la société.</p> + +<p>Mon ami, si le sort permet que nous soyons jamais l'un à l'autre, +j'espère que nous n'aurons qu'à nous en féliciter: mais si l'amour et +l'estime cessoient de nous unir, cachons-le bien à tout le monde; +cachons le sur-tout à nos enfans: la division de leurs parens est +l'arrêt de leur perte.</p> + +<p>M. Durmer (c'est toujours avec plaisir que je le cite) prétendoit que +dans un pays où il y avoit des mœurs, on ne devoit pas permettre le +divorce; mais qu'il étoit indifférent qu'il fût ou non permis chez un +peuple corrompu, parce qu'où règne la corruption, il n'y a réellement, +disoit-il, ni mariage, ni famille. Tout ce que je vois depuis que le +malheur m'a lancée dans le grand monde, me prouve combien il avoit +raison.</p> + +<p>Bon jour, mon cher Frédéric; ne m'en voulez pas d'être triste: je +croirois que vous n'êtes plus content d'être aimé de votre Adèle.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXXV" id="CHAPITRE_XXXV"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXXV.</a></h2> + + +<h3><span class="smcap">adèle à frédéric.</span></h3> + +<p>Et vous aussi, mon ami, vous me donnez du chagrin. Quoi! vous êtes +jaloux! Et bon dieu! de qui pourriez-vous l'être? N'oubliez pas que si +la plupart des femmes regardent la jalousie comme une preuve d'amour, +moi je l'envisage comme une injure.</p> + +<p>Mais je ne veux ni vous quereller, ni vous plaindre: je veux vous voir +bien convaincu que je ne puis cesser de vous aimer qu'en perdant l'idée +avantageuse que j'ai de vous; et même, dans cette supposition, mon cher +Frédéric, vous n'auriez encore aucun motif de jalousie: il est certain +que je n'exposerois pas deux fois le bonheur de ma vie à un sentiment +bien difficile à maîtriser quand le cœur s'y est livré avec plaisir.</p> + +<p>Séparés l'un de l'autre, ne nous voyant qu'en public, ne nous écrivant +qu'à la dérobée, si la plus intime confiance s'éloigne de nous, si nous +ajoutons les tourmens d'une imagination blessée à ceux qu'il nous est +impossible d'éviter, puisqu'ils ne viennent pas de nous, quel sera notre +sort? Non, je ne veux pas vous quereller; mais je vous trompois en +écrivant que je ne voulois pas vous plaindre: l'idée seule que vous êtes +inquiet, souffrant, suffit pour me priver du repos. Suis-je jalouse, +moi? Oh! non: mon cœur est trop plein d'amour pour que le soupçon puisse +y trouver place; et tout le monde viendroit m'alarmer sur vos démarches, +que je m'adresserois à vous pour savoir ce que j'en dois penser.</p> + +<p>On vous a dit que j'allois me marier: tant mieux qu'on le dise, cela est +nécessaire; et si j'avois pu vous écrire plutôt, je vous aurois expliqué +ce qu'il y a de mystérieux dans ma conduite. Oubliez-vous que je suis +entourée de piéges; que M. de Miralbe ayant l'habitude de mettre le +public dans sa confidence et dans son parti, je dois sans cesse agir +comme si chacune de mes actions étoit soumise à la censure?</p> + +<p>Vous m'avez écrit vous-même que son intention étoit de s'appuyer de +l'amour que j'ai pour vous, afin de m'empêcher de former un +établissement; je le crois d'autant plus volontiers, qu'il est +intéressé, qu'il aime le faste, et que la fortune de ma mère compose en +grande partie la sienne. En me mariant, il faudra me rendre compte à +moi; et comme je ne lui ai rien coûté depuis que je suis au monde, comme +il ne pourra m'objecter, ainsi qu'à mon frère, qu'il a plusieurs fois +payé mes dettes, il ne me mariera pas: mais il voudra faire croire que +c'est moi qui refuse de donner cette satisfaction à son cœur paternel, +et je prétends qu'il n'ait pas cet avantage.</p> + +<p>Je puis le dire sans orgueil, la nature m'a donné quelques agrémens; +mais je connois assez mon siècle pour être persuadée que la fortune +seule attirera les époux. Serois-je laide, bête et méchante, aurois-je +cent fois plus de talens et de beauté, cela ne ferait rien pour les +épouseurs; ma dot est le régulateur de mon mérite, et c'est là que je +les attends, ainsi que mon père. Il n'y avoit que vous, mon cher +Frédéric, qui dans moi ne cherchiez que moi, et vous craignez d'avoir +des rivaux! Méchant, vous ne m'estimez guère; homme vertueux, vous +estimez beaucoup mes prétendans.</p> + +<p>Il y a trois semaines que M. de Miralbe me dit avec beaucoup de gaieté:</p> + +<p>«Savez-vous, Adèle, que mon amour-propre est flatté des complimens que +je reçois de vous? On me fait demander votre main de tous les côtés.—Je +n'en suis pas étonnée, monsieur.—Il n'y a guère de modestie dans votre +réponse.—Pardonnez-moi, beaucoup plus que vous ne croyez. Ne suis-je +pas une riche héritière?—Oh bien! je puis vous assurer que les +sollicitations que je reçois doivent vous enorgueillir: c'est l'intérêt +seul que vous inspirez qui décide les propositions; c'est à votre cœur +que l'on en veut.—J'en suis très-reconnoissante.—Je crains bien que +cette reconnoissance ne soit stérile pour votre bonheur et pour le +mien.—Pourquoi donc, monsieur?—Vous refuserez tous ceux qui +s'offriront, et je suis incapable de forcer votre volonté.—Je vous en +remercie, monsieur; mais je cherche encore la raison qui pourroit +m'engager à refuser ceux qui veulent bien m'adresser leur +hommage.—Votre cœur n'est-il pas engagé?—Cela est vrai; mais comme le +choix de mon cœur ne sera jamais le vôtre, je ne suis pas assez +romanesque pour faire vœu de vivre dans les larmes et dans le célibat.»</p> + +<p>Il parut interdit. J'ajoutai, le plus froidement qu'il me fut possible: +«Il est sans doute difficile de me faire oublier M. de Téligny; mais +cela n'est pas impossible, et je ne refuserai jamais de le tenter. Si je +sentois qu'un autre que lui pût contribuer à mon bonheur, je suis +persuadée qu'il seroit le premier à me dégager de la promesse qu'il +reçut de moi, dans un temps où j'avois droit de la faire.—Je suis +charmé, dit-il en affectant de rire, de voir que vous l'oubliez.—Non, +monsieur, je ne l'oublie pas; mais la préférence que je lui ai donnée +n'est pas tellement exclusive, que lui seul puisse être mon époux. Je +l'avois choisi par amour, je puis l'abandonner par raison.—J'ai donc +tort de refuser les partis qui s'offrent pour vous?—Si vous voulez que +je reste fille, vous n'avez pas tort.—Mais on sait que vous avez été au +moment d'épouser M. de Téligny; on croit généralement que vous l'aimez +encore.—Vous voyez bien, monsieur, que cela n'empêche pas de prétendre +à ma main. Je ne sais qui répand le bruit que j'aime M. de Téligny; ce +n'est pas lui certainement: s'il le croit, il doit se taire; et comme je +n'en ai jamais parlé qu'à vous et à madame de Valmont, quand vous m'avez +interrogée, je suis surprise que mon amour <i>constant</i> soit un bruit +<i>général</i>.—Ainsi je ne dois pas renoncer à l'espoir de vous +marier?—Non, monsieur. Pour moi, chaque fois qu'au milieu des +complimens vrais ou faux, on m'a accusée d'avoir la <i>barbarie</i> de +rejeter tous les vœux que l'on m'adressoit, j'ai toujours répondu que +l'accusation n'étoit fondée sur rien. Il n'y a pas long-temps que M. de +Nangis me disoit que mon projet de vivre dans le célibat vous +affligeoit. Je l'ai assuré que s'il se trouvoit parmi mes adorateurs un +homme dont les qualités pussent justifier mon choix, je l'accepterois +d'autant plus volontiers, que cela vous mettroit à même de prouver au +public que vous êtes bien éloigné de vouloir retenir la fortune de vos +enfans, ainsi que mon frère a osé l'imprimer.—Ce que vous dites-là me +fait grand plaisir», répondit M. de Miralbe; et tous ses traits +annonçoient clairement que le grand plaisir que lui faisoit mon +discours, étoit une véritable peine.</p> + +<p>Vous voyez, mon cher Frédéric, que la politique de mon père ne tient pas +jusqu'à présent contre la mienne, et la raison en est bien simple: il +est intéressé, je ne le suis pas; il n'apprécie point mon caractère, je +connois le sien; il a l'embarras de former des projets, je n'ai que +celui de les déconcerter: il a des torts, il le sent, il craint d'être +démasqué; moi, j'avouerois hautement tout ce que je pense, si ma +franchise n'étoit pas le seul moyen de me perdre. Vous connoissez +maintenant ce qui a pu donner lieu au bruit que j'allois me marier; loin +de vous en fâcher, vous devez contribuer à le répandre.</p> + +<p>Mais je vous dois une autre confidence.</p> + +<p>Parmi les aspirans à ma dot, il en est un que je veux distinguer; je +n'aurai pas beaucoup de peine: c'est un fat, ou un homme à bonnes +fortunes. Il a (pour me servir des expressions consacrées) tout ce +qu'il faut pour plaire, c'est-à-dire tout ce qui devroit faire trembler +une femme tant soit peu raisonnable: une fortune délabrée, une +réputation scandaleusement bonne, l'art de cacher une santé ruinée sous +l'attirail de la mode et du goût, un grand nom, beaucoup de luxe, +l'esprit du jour, et des parens en place. Certes, excepté madame de +Florvel, dont j'apprécie les vertus et la sensibilité, il n'est pas une +femme qui ne m'enviera l'honneur de réparer par ma fortune l'inconduite +de M. le marquis de Farfalette; c'est un choix à tourner toutes les +têtes, et bien fait pour me laver du ridicule d'être <i>pédante</i>.</p> + +<p>Frédéric, soyez tranquille: cet homme a besoin de beaucoup d'argent; M. +de Miralbe n'est pas disposé à se dessaisir, et je ne risque rien à les +mettre vis-à-vis l'un de l'autre. Comptez toujours sur moi, aimez-moi; +et plaignez votre pauvre Adèle.</p> + +<p><i>P. S.</i> N'ayant pu vous faire passer ma lettre, je la décachète pour +vous avertir que j'aime M. le marquis de Farfalette. On vient de me +l'apprendre à l'instant même; c'est lui qui le dit par-tout. Le fat!</p> + +<p class="c"><i>Fin du tome second.</i></p> + +<hr style='width: 5%;' /> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="FREDERIC3" id="FREDERIC3"></a>FRÉDÉRIC,</h2> + +<h2>TOME TROISIÈME.</h2> + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXXVI" id="CHAPITRE_XXXVI"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXXVI.</a></h2> + + +<h3><span class="smcap">adèle à frédéric.</span></h3> + +<p>Ne craignez pas, mon ami, que mon caractère s'altère au milieu des êtres +avec lesquels je vis: ils peuvent me faire perdre la gaieté, compagne du +bonheur ou de l'indifférence; mais il est hors de leur pouvoir de +m'empêcher d'être ce que je suis. Mes qualités, si j'en ai, sont +devenues pour moi des habitudes si fortes, qu'il me seroit impossible +d'y renoncer. Si l'on me donnoit l'alternative d'être encore la pauvre +et solitaire Adèle, ou d'être mademoiselle de Miralbe, riche et libre +dans quelques années de devenir votre épouse, je ne voudrois pas +acheter la richesse ou retarder mon bonheur au prix de la contrainte +dans laquelle il me faudroit vivre momentanément; mais je n'ai pas la +liberté du choix.</p> + +<p>La franchise est une des vertus dont je fais le plus de cas; mais on ne +la doit qu'à ceux qui vous témoignent de la confiance. Puisque les +égards qu'exige la société font un devoir de la dissimulation, je crois, +en conscience, qu'il est encore plus permis de dissimuler quand il y va +du bonheur de la vie entière.</p> + +<p>Si j'use d'adresse dans ce qui a rapport à M. de Miralbe, croyez que mon +caractère l'emportera toujours quand on provoquera ma franchise. Rien ne +m'étoit sans doute plus facile que d'autoriser mon père à croire que je +ne devinois pas ses projets, et que j'étois dupe de ses fausses vertus: +c'est une condescendance à laquelle je ne me prêterai jamais; et, sans +m'écarter du ton respectueux qu'il a droit d'exiger, chaque fois qu'il +m'interrogera pour savoir ce que je pense de lui, il le saura.</p> + +<p>Je m'apperçois sans cesse que les hommes qui ont des torts sont +très-empressés d'obtenir des autres une approbation que leur propre +conscience leur refuse; ils vous font confidence de ce que l'on dit et +pense d'eux: ils mentent dans le récit qu'ils vous adressent, on le +sent; et, par une foiblesse impardonnable, on paroît satisfait de leur +justification, on les plaint; on fait plus, on les approuve. Qu'en +résulte-t-il? qu'ils se moquent de vous s'ils vous croient dupe, ou +qu'ils s'enhardissent dans le crime s'ils s'apperçoivent que vous +abondez dans leur sens, quoique persuadés qu'ils ont tort. Quel sera +donc le privilége de la vertu, si elle s'abaisse jusqu'à flatter et +encourager le vice? Pour moi, mon cher Frédéric, je sens qu'une pareille +bassesse me sera toujours étrangère. Je veux bien me taire quand on ne +recherchera pas mon approbation: mais malheur à quiconque voudra +l'obtenir sans la mériter! il n'aura de moi que la vérité. Si'l se +fâche, je lui dirai: Puisque vous la redoutiez, pourquoi me +consultiez-vous?</p> + +<p>Je pourrois croire que je triomphe en ce moment, car la division est +parmi les ennemis. Madame de Valmont a promis à mon père de me mettre en +garde contre ma prévention en faveur de M. de Farfalette (vous savez que +je suis prévenue): mais comme elle suppose que vous seriez au désespoir +si je l'épousois, elle ne me parle que faiblement des inconvéniens de ce +mariage; en récompense, elle en exalte les avantages. <i>Je serois +présentée!</i> Vous êtes trop bourgeois, mon cher Frédéric, pour sentir +tout ce que renferment ces mots: <i>Je serois présentée!</i> En vérité, il +faut que ce soit une bien belle chose; car cet argument paroît +irrésistible à madame de Valmont. Elle va plus loin (et cela va vous +faire trembler), elle est persuadée que j'obtiendrois bientôt une place +avantageuse. Je ne sais trop comment elle en a fait le détail; tout ce +que j'ai compris, c'est que j'aurois le bonheur inappréciable de faire à +la cour une partie du service que ma femme-de-chambre fait auprès de +moi. N'est-ce pas un avenir bien séduisant?</p> + +<p>Quand l'orgueil se gonfle de ce qui devrait l'humilier, il n'inspire +plus que la pitié; et je souris en voyant les enfans de ces preux +chevaliers, jadis les compagnons et quelquefois les maîtres de leur roi, +fiers d'être aujourd'hui au rang de leurs valets. Je n'ai jamais senti +plus vivement ce contraste qu'hier. Le matin, j'avois lu l'histoire de +Philippe-Auguste, dans laquelle les C... jouent un rôle si brillant; le +soir, nous avions société: on annonce un de leurs descendans; son nom me +frappe, son air noble m'étonne: je demande quel poste il occupe; on me +répond qu'il est maître-d'hôtel d'une de nos princesses. Ô mon ami, si +madame de Valmont, en ce moment, eût pu lire dans mon ame, elle auroit +frémi de voir combien peu j'étois jalouse d'être présentée.</p> + +<p>Nous sommes cependant on ne peut mieux, M. de Farfalette et moi. Quand +il m'adresse quelques complimens dans un style délicieux, je le prie de +me les traduire en françois. Il trouve cela divin. Il m'a averti, une +fois pour toutes, que quelque chose qu'il pût dire en ma présence, cela +signifioit qu'il m'aime: ainsi, quand il parle de ses chevaux, de ses +bonnes fortunes, de ses créanciers et de la pièce nouvelle, je regarde +ces détails comme autant de déclarations d'amour. Rien n'est plus +commode. Je me moque de lui, et l'on en conclut qu'il a touché mon cœur. +Mon ami, mon cher Frédéric, que le grand monde est petit! plus je le +vois, et plus je regrette nos promenades à la campagne, et ces +entretiens si tendres et si tranquilles où, sans parler de nous, nous ne +pouvions rien dire qui n'eût rapport à nous. Et je vous oublierois! Ah! +jamais, jamais. Tout mon bonheur existe dans ma pensée; si je cessois de +l'y trouver, où donc le chercherois-je?</p> + +<p>Ce que j'entends me paroît si nouveau, que je me persuade que vous devez +y trouver autant d'intérêt que moi. Apprenez donc comment M. de +Farfalette m'a fait une déclaration dans les formes: malgré ma surprise, +je suis sûre de l'avoir retenue mot pour mot. Il y avoit beaucoup de +monde au salon; la conversation étoit vive; j'y plaçai un mot qui fut +trouvé bon: M. de Farfalette s'approcha de moi, et me dit à demi voix:</p> + +<p>«D'honneur, vous m'étonnez chaque jour davantage. On m'avoit dit que +vous aviez l'imagination romanesque: je craignois la langueur, si +mortelle entre deux époux; mais je suis persuadé maintenant qu'il n'y a +nul danger à devenir le vôtre. Si vous le permettez, je presserai mes +parens de faire les démarches d'usage auprès de M. de Miralbe.—Cela +veut-il dire encore, monsieur, que vous m'adore?» Il a ri aux éclats de +ma réponse, m'a assuré qu'il m'avoit parfaitement entendu, et que son +empressement me prouveroit combien il étoit fier de la préférence que +je lui accordois. Mon ami, peut-être n'y a-t-il rien là qui vous +paroisse extraordinaire; mais, moi, j'en suis surprise à un point qu'il +m'est impossible de déterminer.</p> + +<p>On m'a souvent dit qu'en France les femmes sont regardées comme des +divinités, et maintenant cela me paroît bien malheureux pour elles. Si +on les regardoit comme des êtres raisonnables, peut être les +respecteroit-on davantage.</p> + +<p>M. de Miralbe est dans une agitation incroyable; tous ses discours +tendent indirectement à me faire réfléchir sur les défauts de M. de +Farfalette: mais j'ai l'air de ne rien entendre. Quand madame de Valmont +se trouve en tiers avec nous, je la mets sur le chapitre de la +présentation. Elle est plus réservée devant son oncle; mais ma mémoire +impertinente me sert si bien, que je lui rappelle tout ce qu'elle m'a +dit. M. de Miralbe fronce le sourcil. Je suis sûr qu'il est convaincu à +son tour que la politique d'une femme ne tient pas contre son +ressentiment, et il n'osera plus se fier qu'à demi à madame de Valmont.</p> + +<p>Du courage, mon cher Frédéric; les journées sont bien longues, et +cependant on s'apperçoit qu'elles composent des mois qui s'écoulent +assez rapidement; les années viendront, et je pourrai disposer de moi: +voilà une certitude. Qui sait combien il y a de probabilités en notre +faveur dans les événemens qui peuvent survenir? Mon ami, je vous aime +beaucoup, vous n'en doutez pas; ce doit être votre consolation: vous +m'aimez et m'aimerez toujours, voilà la mienne.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXXVII" id="CHAPITRE_XXXVII"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXXVII.</a></h2> + + +<h3><span class="smcap">adèle à frédéric</span>.</h3> + +<p>La bombe étoit en l'air, elle vient de faire explosion; mais les éclats +n'en sont pas tombés sur moi. Écoutez, mon cher Frédéric, le récit +lamentable de ma grande rupture avec M. de Farfalette. Figurez-vous que +je suis dans mon appartement, que je m'y renferme pour cacher mon +chagrin d'avoir manqué un mariage si avantageux. Madame de Valmont le +croit; et M. de Miralbe en est d'autant plus persuadé, qu'il affecte +d'en douter. Pendant ce temps, je suis au comble de mes vœux; je suis +débarrassée d'un fat, et je vous écris, à vous que j'aime chaque jour +davantage.</p> + +<p>La mère de M. le marquis de Farfalette est venue rendre une visite à mon +père. Ne doutez pas que la main de votre Adèle n'ait été demandée dans +toutes les formes. Je n'ai point entendu la réponse; mais il est à +présumer que sa tendresse paternelle ne lui aura pas permis d'en faire +une sans consulter le cœur de sa fille.</p> + +<p>Le moment de la consultation est arrivé. M. de Miralbe avoit été +préoccupé pendant le souper; à minuit, il m'a engagée à passer dans son +cabinet, ainsi que madame de Valmont: c'est là que nous allions jouer +tous les trois une scène dans laquelle la vérité ne devoit paroître que +lorsqu'elle pourroit donner plus de crédit à la dissimulation.</p> + +<p>Remarquez, mon cher Frédéric, que depuis le jour où M. de Farfalette m'a +fait une déclaration, votre Adèle, autrefois si simple, est devenue +d'une coquetterie vraiment risible. Hier sur-tout j'étois mise avec +tant de goût, que je paroissois vieillie de dix années; mais j'avois +l'air d'une femme titrée, et cela convenoit parfaitement à ma situation.</p> + +<p>M. de Miralbe a pris le premier la parole, et m'a demandé s'il étoit +vrai que j'aimasse M. de Farfalette.</p> + +<p>«—Autant, monsieur, qu'il desire l'être d'une femme qui seroit destinée +à être son épouse.—Votre réponse n'est pas précise. Avez-vous pour lui +un sentiment de préférence?—Il jouit d'une réputation très-brillante; +d'autres que moi pourroient en être séduites.—Vous éludez ma question, +Adèle. Dites-moi franchement si vous avez de l'inclination pour +lui.—Non, monsieur; je suis persuadée de n'aimer qu'une fois dans ma +vie.»</p> + +<p>Madame de Valmont sourit avec dédain; un rayon de joie vint éclaircir +la figure de M. de Miralbe. Il ajouta:</p> + +<p>«Cependant la mère du marquis, en recherchant votre alliance, m'a assuré +que son fils se vantoit d'avoir votre consentement.—Non, pas un +consentement formel. Vous savez que le cœur d'une femme se nourrit de +deux sentimens opposés, l'amour et la vanité. L'amour, il faut que j'y +renonce; mais il me reste la vanité, et M. de Farfalette, à cet égard, +ne me laisseroit rien à desirer. Il a un nom, et vous m'avez appris, +monsieur, qu'une femme devoit sacrifier jusqu'à son bonheur à la gloire +de sa famille.—Je n'ai rien à dire contre sa naissance; mais votre +raison, Adèle, ne vous fait-elle aucune objection contre son +caractère?—Monsieur, je n'ose interroger ma raison; elle est si fort +d'accord avec un sentiment que vous désapprouvez, qu'il seroit dangereux +pour moi de trop l'écouter.—Qui peut donc vous décider en faveur du +marquis?—Je vous l'ai déjà dit, monsieur; la vanité.—Vous risquez +d'être bien malheureuse en contractant un mariage par ce seul motif.—Il +me semble que, dans la position où je suis, on n'en fait pas +d'autres.—Mais il est peu de jeunes personnes qui aient été élevées +comme vous. La réflexion vous mettra bientôt à même de sentir la folie +que vous aurez faite, et il ne vous restera que des regrets.—Ce n'est +pas ma faute, monsieur; je n'ai que le choix entre les hasards d'un +mariage de calcul, ou le chagrin de vous priver de la satisfaction de me +voir former un établissement: je ne dois pas balancer.—Je vous ai déjà +dit, mon enfant, que je n'exigeois pas de vous un pareil +sacrifice.—Vous m'avez dit aussi, monsieur, que je devois renoncer à M. +de Téligny: voilà pour moi le sacrifice; le reste n'est qu'une +conséquence nécessaire.»</p> + +<p>M. de Miralbe fit signe à madame de Valmont de le seconder. Elle me prit +les mains, et me dit:</p> + +<p>«Ma chère Adèle, il entre du dépit dans votre conduite, et vos amis +doivent vous empêcher de risquer légèrement la tranquillité de votre +vie. Puisque vous avouez que vos affections sont engagées, comment +pouvez-vous envisager sans effroi un lien qui changerait en crimes vos +regrets, aujourd'hui légitimes, ou du moins excusables? Vous avez des +principes; c'est à eux que j'en appelle.—Je vous suis très-obligée, +madame. Il est vrai que lorsque je n'étois que l'enfant d'adoption de M. +Durmer, j'aurois cru manquer à mes devoirs en disposant de ma main +contre le vœu de mon cœur; mais j'ai pris les préjugés de ma nouvelle +situation, et je sais maintenant que cela est absolument sans +conséquence. M. le marquis de Farfalette m'a prévenue lui-même qu'il +n'étoit pas jaloux, et qu'il seroit désespéré que j'eusse de l'amour +pour lui.—Et cela seul, s'écria M. de Miralbe, devoit suffire pour vous +faire apprécier son caractère.—Je vous réponds, monsieur, que je +l'avois apprécié avant cette confidence.—Et vous ne tremblez pas de +l'épouser?—Non, monsieur. J'épouserai son nom; lui, ma fortune: nous ne +nous tromperons ni l'un ni l'autre. Il paiera ses créanciers; moi, +j'aurai une place à la cour: il fera de nouvelles dettes; j'intriguerai, +et j'obtiendrai des pensions. Notre vie se consumera dans une activité +qui chassera à la fois l'ennui et la réflexion; nous aurons de l'éclat +sans bonheur, la vieillesse nous atteindra sans nous rendre plus +raisonnables; et si la mort nous surprend faisant encore des projets, +nous aurons vécu ainsi que doivent le faire des gens comme nous. Je ne +sais si je charge le tableau; mais il me semble que c'est, à peu de +chose près, le sort qui nous attend.—Adèle, vous me glacez +d'effroi.—Pourquoi donc, monsieur? Est-ce parce que je ne me fais pas +illusion sur ma destinée? Dès l'instant qu'il m'a fallu renoncer à +l'amour, j'ai senti que l'ambition seule pouvoit m'en dédommager; et +j'ose vous prédire que votre fille, si elle devient l'épouse de M. de +Farfalette, saura parcourir avec rapidité la carrière des honneurs.—En +vérité, Adèle, je ne vous reconnois pas.—C'est sans doute, monsieur, +parce que vous ne me connoissiez pas encore. Voici mon calcul; il est +simple. En épousant un homme d'un grand nom, si je vis solitairement, je +tombe dans sa dépendance; au contraire, si je parviens à me placer à la +cour, et j'y parviendrai, il tombera dans la mienne. Puisque d'une +manière ou d'une autre je dois renoncer à ma tranquillité, n'est-il pas +raisonnable de ne la perdre qu'au profit de mon pouvoir?»</p> + +<p>Je ne peux vous peindre, mon cher Frédéric, l'étonnement de mon père et +de madame de Valmont. J'ignore quelles furent leurs réflexions; mais +pendant plus d'un quart d'heure nous gardâmes un religieux silence. Ce +qui, je n'en doute pas, surprenoit le plus M. de Miralbe, étoit de +m'entendre dire (lorsqu'il avoit l'intention secrète de me dégoûter de +M. de Farfalette) ce qu'il m'auroit dit lui-même s'il avoit voulu me +décider à l'épouser. Peut être pensoit-il aussi à ma malheureuse mère, +et regrettoit-il de ne pas me voir cette facilité de caractère qui l'a +rendue sa victime. Il reprit enfin la parole; sa voix étoit tremblante +et sévère.</p> + +<p>«Vous avez, mademoiselle, des idées bien singulières sur le mariage; les +devez-vous aussi à M. Durmer?—Non, monsieur; c'est l'usage du monde qui +me les a données. Mon bienfaiteur m'avoit fait promettre de ne disposer +de ma main qu'en faveur de celui que je pourrois à la fois aimer et +estimer. Si j'étois libre, il me seroit bien facile de lui obéir; il me +seroit bien doux de soumettre mes volontés à un époux qui jouiroit de +mon estime et de mon amour.—Ne me devez-vous aucune soumission, à +moi?—Je vous ai donné des preuves du contraire, monsieur.—M. de +Farfalette ne me convient pas pour gendre.—Refusez-le, monsieur, et je +garderai le silence.—J'ai droit de m'offenser de l'espoir que vous lui +avez donné sans mon aveu.—Je ne lui ai point donné d'espoir.—Il s'en +fait gloire cependant.—Son caractère est mon excuse: de quoi ne se +vante-t-il pas?—Vous ne pouvez disconvenir que vous l'eussiez accepté +avec plaisir.—Avec plaisir, non, mais par un calcul à peu près +semblable à celui qui l'attiroit vers moi.—Ainsi, en le remerciant de +la préférence qu'il vous a donnée, je peux dire à sa mère que vous le +refusez.—Monsieur, ce n'est pas moi qui le refuse». Il resta interdit.</p> + +<p>«Je sens fort bien, ajoutai-je, qu'auprès de ses parens, l'honnêteté +vous engage à vous servir de mon nom pour éviter l'éclat d'un refus; +mais songez, monsieur, quel ridicule cela va me donner dans le monde. +J'en serois désespérée, si je ne me rassurois par l'idée que personne ne +pourra s'imaginer que mademoiselle de Miralbe ait balancé un seul +instant à devenir l'épouse de M. de Farfalette». Je fis la révérence, et +me retirai.</p> + +<p>Mon père a été ce matin remercier la mère de mon prétendu: moi, sous le +prétexte d'une indisposition, je garde la chambre; on me croit de +l'humeur, et je suis au comble de la joie. M. de Farfalette avoit +annoncé son mariage comme une affaire arrangée. Il est extrêmement +répandu; il a trop de prévention pour douter de la joie que je devois +éprouver à l'offre de sa main: il accusera M. de Miralbe; sa famille +nombreuse et puissante fera chorus. Ainsi me voilà non seulement +tranquille, mais dans la situation la plus avantageuse où je puisse être +avec un père qui a la manie de mettre le public en tiers dans les +secrets de sa famille. Si un jour il lui vient en tête de me marier, ce +que je ne crois pas, il lui sera impossible d'attribuer mon refus à +l'amour que j'ai pour vous.</p> + +<p>Je cherche quelquefois à savoir si, parmi mes prétendans, il en est un +que j'eusse préféré, dans la supposition où je ne vous aurois pas connu. +Mais pour résoudre cette question, il faudroit vous éloigner un moment +de ma pensée, et je ne le puis. Je les juge par comparaison: qui d'eux +pourroit la soutenir? Mon cher Frédéric, je vous aime trop, et vous le +méritez: conciliez cela, s'il est possible; mais c'est la vérité.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXXVIII" id="CHAPITRE_XXXVIII"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXXVIII.</a></h2> + +<h3><i>Un rayon d'espoir.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">Rien</span> ne manqua au triomphe d'Adèle; il fut convenu dans toutes les +sociétés que son père avoit refusé pour elle l'établissement le plus +avantageux. La gloire du marquis de Farfalette étoit intéressée dans +cette affaire, et cette gloire exigeoit qu'Adèle fût au désespoir de +n'être pas son épouse. De son côté, M. de Miralbe le fils étoit trop +ardent pour négliger une occasion de montrer son père sous un jour +défavorable; j'appuyois aussi de toutes mes forces l'opinion qui lui +étoit contraire: les gens qui, pour paroître importans, aiment à parler +de tout sans être instruits de rien, entroient dans des détails vraiment +attendrissans sur la douleur de mademoiselle de Miralbe; et, pour la +première fois, la réputation de sensibilité de son père fut contestée. +C'étoit quelque chose pour la tranquillité d'Adèle; ce n'étoit rien pour +notre amour. Je souffrois d'être séparé d'elle, et tout mon courage ne +pouvoit me résoudre à reculer mes espérances jusqu'à l'époque de sa +majorité. La tristesse me minoit visiblement; Philippe, mon bon +Philippe, la partageoit. Un jour qu'il me voyoit plus abattu qu'à +l'ordinaire, après m'avoir long-temps considéré en silence, il s'écria: +«Si vous osiez!»</p> + +<p>Je le pressai de s'expliquer; il balançoit: enfin, cédant à mes +sollicitations, il me dit:</p> + +<p>«Mon projet vous paroîtra bien hardi, cependant l'exécution en est +facile; si vous m'en voulez de l'avoir formé, souvenez-vous que votre +intérêt seul a pu m'en suggérer l'idée.—Expliquez-vous, mon ami; vous +me faites trembler de crainte et d'espérance.—Il ne vous manque qu'un +nom pour prétendre hautement à la main de mademoiselle de Miralbe; osez +devenir le fils de M. de Montluc.—Ah! Philippe, que dites-vous?—Ce +qu'il est aisé de réaliser. Madame de Sponasi et madame de Montluc +accouchèrent la même nuit, dans la même maison, toutes deux d'un fils. +Celui de madame de Montluc mourut avant d'avoir été baptisé, et sans +avoir reçu un seul baiser de sa mère, puisqu'on lui cacha cet événement +jusqu'au jour où on put le lui apprendre sans craindre pour sa santé. M. +de Montluc lui-même, trop occupé de son épouse, ne fut pas témoin de la +mort de son fils. Il fut enterré sans formalité, puisqu'il n'avoit reçu +aucun nom. Rien n'empêcheroit de leur faire croire que ce fut l'enfant +de madame de Sponasi qui expira; que vous, fils de Montluc, y fûtes +substitué. L'ambition de ma part, le désir d'arracher un enfant à la +misère, mille raisons plausibles, peuvent donner à ce récit toutes les +apparences de la vérité. Ces époux n'ont plus l'espoir de voir naître +leur postérité; dans l'incertitude même, ils n'oseront balancer à vous +reconnoître. La sage-femme (je l'ai vue, je l'ai tentée par l'appât de +la fortune) ne vous démentira pas; la générosité même de madame de +Sponasi à l'égard de M. de Montluc ne paroîtra qu'un dédommagement +qu'elle croyoit lui devoir pour l'avoir privé de son fils.»</p> + +<p>J'étois si saisi d'étonnement, qu'il m'eût été impossible de proférer +une seule parole. Philippe continua avec une vivacité qui indiquoit +assez que son projet le tourmentoit depuis long-temps.</p> + +<p>«Jamais circonstance ne fut plus favorable. Le frère aîné de M. de +Montluc est mort sans héritier; il a laissé des dettes considérables, et +ses biens vont être vendus. Que demanderez-vous à celui que vous +réclamerez pour père? Un nom auquel vous n'attacheriez aucun prix sans +votre amour pour mademoiselle de Miralbe. Que lui donnerez-vous en +échange? L'argent nécessaire pour rentrer dans les biens de sa famille, +et la consolation de ne pas mourir isolé. Tout ce que je possède en +contrats peut être réalisé: non seulement je le céderai à M. de Montluc, +mon cher Frédéric; je lui céderai davantage, puisqu'il lui sera permis +de vous appeler son fils. Si vous me croyez digne de votre amitié, vous +me garderez près de vous, n'importe à quel titre; si la délicatesse ne +vous permet pas de me compter au nombre de vos serviteurs, je +m'éloignerai; ma rente viagère suffira à mes besoins. Vous pourrez +épouser Adèle, vous serez heureux; tous mes vœux seront accomplis.»</p> + +<p>«Philippe, m'écriai-je avec la plus grande agitation, mon cher Philippe, +il ne manque qu'une chose à votre projet...; c'est de m'avoir trompé +moi-même.—J'y ai bien pensé, me répondit-il: mais je n'en ai pas eu le +courage; j'aurois perdu tous mes droits à votre amitié: qui m'auroit +dédommagé des autres sacrifices»? Je lui tendis la main; il la pressa en +fixant ses yeux sur les miens, comme pour m'exciter à consentir à ce +qu'il me proposoit. Un profond soupir lui annonça mon refus, et ce qu'il +m'en coûtoit pour faire céder l'amour à la probité. Il alloit me presser +de nouveau. «Mon ami, lui dis-je, puisque l'espoir d'épouser Adèle n'a +pu faire taire la réflexion, tout ce que vous ajouteriez deviendroit +inutile. Croyez que je suis sensible à votre dévouement; il est digne de +celui qui, depuis mon enfance, a tout fait pour mon bonheur: mais je ne +peux y répondre que par la plus vive reconnoissance.»</p> + +<p>Philippe me quitta plus triste que mécontent; je restai absorbé dans mes +pensées. La proposition qu'il venoit de me faire, m'occupoit malgré moi; +plus j'y réfléchissois, plus j'en voyois l'exécution facile. Je plaidois +intérieurement contre ma répugnance à me prêter à cette supposition, +avec une adresse qui eût étonné Philippe même, s'il avoit pu lire ce qui +se passoit en moi. La possibilité d'aspirer hautement à la main de +mademoiselle de Miralbe étoit si séduisante! Quand l'homme met en +balance ses passions et sa probité, quand il délibère avec sa +conscience, il est bien près de succomber. Je fus effrayé de ma +foiblesse, je me levai avec précipitation, et je sortis. Je marchois +comme si quelqu'un eût été à ma poursuite, mais je ne pouvois échapper à +mes idées; je n'avois pas assez de courage pour être honnête homme sans +regrets, ou pour renoncer à la probité sans remords. S'il n'avoit fallu +tromper M. de Montluc qu'une fois, je crois que je n'aurois point +hésité: mais recevoir ses caresses et celles de son épouse, trahir en +eux les mouvemens de la nature, en être traité comme un fils chéri, et +sentir à chaque instant que leur bonheur ne reposoit que sur un mensonge +infame; voilà ce dont je n'étois pas capable. Je pris la résolution de +chasser loin de moi jusqu'au souvenir du projet de Philippe..., et j'y +pensois à chaque instant.</p> + +<p>Pourquoi tromper M. de Montluc? me dis-je un jour. La reconnoissance +qu'il doit à madame de Sponasi ne pourra-t-elle pas le décider à +reconnoître pour son fils le fils de sa bienfaitrice? Cette réflexion me +parut un trait de lumière; et quelque fragile que fût mon espérance, il +me devint impossible d'y renoncer. J'en parlai à Philippe; il m'excita +avec chaleur à partir pour Téligny. Une pareille proposition ne pouvoit +se faire que de près; il étoit nécessaire de connoître le caractère, les +préjugés, la sensibilité plus ou moins active de celui de qui seul je +pouvois attendre un pareil service; il falloit gagner et mériter sa +confiance; il falloit connoître jusqu'à quel point je pouvois risquer le +secret de ma mère, dont la mémoire m'étoit chère à tant de titres. Mon +voyage à Téligny n'avoit rien que de naturel: quoique cette terre +m'appartînt, je n'y avois jamais été; il étoit simple que j'eusse le +désir de la voir. Mon arrivée rappelleroit à M. de Montluc des +souvenirs qui disposeroient son ame à l'amitié; il avoit connu l'amour, +il lui devoit tous les malheurs et toute la félicité de sa vie. Adèle +étoit tranquille; m'éloigner d'elle, étoit un effort d'autant moins +pénible, que je ne la voyois que rarement, et toujours dans des cercles +nombreux. Mon absence avoit un rapport si direct avec notre mariage, +qu'elle m'auroit approuvé de l'abandonner momentanément, si elle eût pu +en connoître les motifs; cependant je crus prudent de ne pas lui donner +un espoir auquel je sentois trop par moi-même combien il seroit cruel de +renoncer. Je lui écrivis que des affaires indispensables exigeoient ma +présence à Téligny; mais que le plus cher de mes intérêts étant de +veiller à son bonheur, je ne m'éloignerois pas sans sa permission; que +je la priois en grace de me marquer bien précisément quelle étoit sa +position vis-à-vis de M. de Miralbe, si elle n'étoit menacée d'aucun +danger; en un mot, quelles étoient ses espérances et ses craintes. Je la +prévenois que, dans le cas où elle ne verroit aucun obstacle à mon +départ, je laisserois Philippe à Paris, tant pour aider à notre +correspondance, que pour la servir dans tout ce en quoi elle pourroit en +avoir besoin.</p> + +<p>En finissant, je la suppliois de m'accorder le plaisir de la voir, soit +chez madame de Florvel, soit chez M. de Nangis, soit dans toute autre +maison dont la société nous étoit commune.</p> + +<p>Voici sa réponse.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXXIX" id="CHAPITRE_XXXIX"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXXIX.</a></h2> + + +<h3><span class="smcap">adèle à frédéric</span>.</h3> + +<p>C'est demain jour d'assemblée chez la présidente de... Madame de +Valmont, ne croyant pas si bien me servir, m'a sollicitée pour +l'accompagner: ainsi, mon cher Frédéric, demain je vous verrai. Cette +idée devrait me rendre joyeuse, mais je ne suis occupée que de votre +départ; je me demande que me fait votre séjour à Téligny ou à Paris, +puisque vous ne serez pas absent quinze jours, et que souvent cet +intervalle s'écoule sans que nous puissions nous rencontrer, ou du moins +nous adresser une seule parole qui ne soit que pour nous. Je ne trouve +pas de raisons pour justifier ma tristesse. Hélas! en faut-il? Je suis +triste, c'est tout ce que je sais.</p> + +<p>Si j'étois menacée de quelques malheurs dans la maison de mon père, vous +seriez le dernier dont je réclamerois le secours, parce que vous +m'aimez, que je vous aime, et qu'ainsi l'ordonnent les lois de la +société; cependant je suis plus rassurée vous sachant près de moi. La +certitude de pouvoir vous confier mes peines aussitôt que je les +éprouve, est une consolation qui me manquera quand vous serez en +Auvergne. En vérité, je déraisonne: partez, mon cher Frédéric; partez, +je le veux. L'amour me rend foible et timide; mais je serois fâchée de +vous voir sacrifier vos intérêts à un nuage de tristesse que la raison +dissipera: tout ce qu'Adèle vous recommande, c'est de ne pas prolonger +votre absence.</p> + +<p>M. de Miralbe, qui, comme tous les grands politiques, cherche toujours +une cause aux démarches les plus indifférentes, ne manquera pas +d'attribuer votre départ au chagrin qu'a dû vous donner ma prévention en +faveur de M. de Farfalette. Moins il croira à la force du sentiment qui +m'attache à vous, et plus je serai tranquille; du moins je l'espère.</p> + +<p>Vous voulez savoir bien précisément quelle est ma position; peut être, +mon ami, est-elle au moment de changer d'une manière qui me deviendroit +sans doute avantageuse: voici sur quoi reposent mes espérances.</p> + +<p>Lorsque M. de Miralbe me reconnut pour sa fille, vous savez l'éclat +qu'il donna à sa joie; il me présenta par-tout, particulièrement à ses +parens. Je fus conduite à Versailles, chez M. le comte de Saint-Alban, +oncle de mon père. Il est impossible que vous n'en ayez pas souvent +entendu parler: mais vous ne serez pas fâché de trouver ici son +portrait; il est de la main de mon frère, qui, fort jeune, s'étoit amusé +à faire ce qu'il appeloit sa galerie de famille. Ce tableau en a été +détaché; on me l'a confié, et je vous l'envoie: on le dit fort +ressemblant; on assure qu'ils le sont tous également. J'aurois desiré +avoir celui de M. de Miralbe; on me l'a refusé en rougissant. Mon ami, +étoit-ce du peintre ou du modèle?</p> + +<p>«M. de Saint-Alban est sexagénaire: il seroit impossible de vanter ses +mœurs, et plus difficile d'en faire la satyre; il n'a jamais eu que les +vices et les vertus qui pouvoient lui servir; en un mot, c'est un +courtisan. Quand on lui demande des nouvelles de sa santé, il répond que +le roi est malade ou se porte bien. Il a vu cent fois changer le +ministère, sans perdre un seul instant de son crédit: on peut dire de +lui qu'il n'est ni l'ami ni l'esclave des ministres, mais bien de la +faveur.</p> + +<p>«Un philosophe affirmeroit qu'il n'est pas fier de sa naissance: en +effet, depuis trente ans, il n'est pas un seul homme en place dont il ne +se soit déclaré le parent, quoique la plupart fussent nés d'hier. Comme +son seul métier est de plaire, il a l'esprit aimable; ceux qui le +connoissent particulièrement lui supposent du génie; mais il le cache +avec soin, bien persuadé que le génie est, de toute éternité, le plus +grand obstacle à la fortune.</p> + +<p>«C'est pour ne pas passer un seul jour sans paroître à la cour, qu'il a +usé sa vie à ne rien faire; il a pu obtenir tous les emplois, il n'a +accepté que des pensions. La difficulté de s'unir à une famille qui +conservât toujours également la faveur, l'a décidé à rester célibataire.</p> + +<p>«Cependant la plus grande affaire de M. de Saint-Alban n'est pas +d'avoir du crédit, mais de prouver qu'il en a. On le voit servir avec +chaleur les personnes qui lui sont le plus indifférentes, si elles ont +le talent de lui persuader que, seul, il est capable d'obtenir la grace +qu'elles sollicitent: plus une affaire est difficile, plus on est sûr +qu'il y réussira; par le même calcul, il sacrifiera toujours ce qui peut +être utile à ses protégés, en faveur de ce qui doit donner plus d'éclat +à sa protection.</p> + +<p>«Abandonné à lui-même, il a le cœur excellent; et comme son amour-propre +le rend obligeant pour tout le monde, il n'a jamais eu d'ennemis, et ne +connoît pas la haine. Si beaucoup de lettres de cachet ont été délivrées +à sa sollicitation, c'est qu'il craignoit que l'on ne s'adressât à +d'autres. Il ne fait le mal que par vanité.</p> + +<p>«Qui enleveroit M. de Saint-Alban de Versailles, seroit étonné de la +facilité avec laquelle il en feroit un homme bon, aimable, et de la plus +scrupuleuse probité; mais personne n'osera le tenter, car il n'est pas +sûr que le vieux courtisan survécût de vingt-quatre heures à l'ordre ou +à la séduction qui l'éloigneroit de la cour.»</p> + +<p>Tel est en effet, mon cher Frédéric, mon grand oncle paternel: ajoutez +qu'il est fort riche, que M. de Miralbe est son plus proche héritier, +que c'est par son crédit qu'il a accablé ses ennemis, et +particulièrement ma mère; vous ne serez pas étonné de la longue amitié +qui semble régner entre eux. M. de Saint-Alban est respecté de mon père +comme un instrument nécessaire à ses projets, et comme celui dont la +mort doit combler tous les vœux qu'il adresse à la fortune.</p> + +<p>On avoit remarqué que M. de Saint-Alban venoit rarement chez mon père, +quoiqu'il le reçût chez lui comme un neveu chéri et un héritier présumé; +et cette remarque n'a jamais paru si frappante que depuis mon entrée +dans la maison de M. de Miralbe. Ce vieillard m'a pris dans une amitié +si grande, qu'il vient souvent à Paris maintenant, uniquement, dit-il, +pour avoir le plaisir de causer avec moi. Mon frère a eu raison +d'affirmer qu'il est aimable; sa conversation, pleine d'anecdotes +racontées avec esprit, est vraiment intéressante: quelques éclairs de +sensibilité m'ont disposée à juger favorablement de son cœur; et, soit +par reconnoissance de l'intérêt qu'il me témoigne, soit par la nécessité +où je me trouve de me chercher un protecteur contre mon père (idée +terrible, mais vraie), il est de tous mes parens le seul que je me sente +disposée à aimer.</p> + +<p>La fierté de caractère et l'indépendance d'esprit que je dois à +l'éducation que m'a donnée M. Durmer, auroient dû déplaire à un vieux +courtisan; mais tel est l'effet de la nouveauté sur les hommes, que je +l'ai séduit par les qualités qui devoient l'indisposer contre moi. Non +seulement il quitte Versailles pour venir dîner chez mon père, mais il +m'écrit lorsqu'il est plusieurs jours sans me voir; et comme il n'a rien +de bien particulier à me dire, il avoue dans ses lettres qu'il ne +m'attaque que pour avoir des réponses. Je le prêche, je le gronde; je +lui ai annoncé hautement que je voulois le corriger de ses défauts: il +rit; il me pardonne tout, pourvu que je sois persuadée de l'amitié qu'il +a pour moi, et j'ai accepté les conditions du traité.</p> + +<p>Ce qui m'a disposée en faveur de M. de Saint-Alban, c'est qu'au milieu +de l'éclat qui l'environne, il n'est pas heureux; il en est convenu bien +bas avec moi, et cette marque de confiance m'a touchée. Pauvres +mortels! vous commencez par chercher le bonheur dans ce qui brille; et +quand vous vous appercevez de votre erreur, presque toujours il est trop +tard. On a bien le courage d'avouer qu'on s'est trompé de route, on n'a +plus la force de revenir sur ses pas. Il est si triste de ne commencer à +être heureux qu'à soixante ans!</p> + +<p>M. de Saint-Alban m'a demandé si j'aurois du plaisir à venir demeurer +près de lui, et à me mettre à la tête de sa maison. Je vous épargnerai, +mon ami, les choses aimables dont il a accompagné cette question. Il ne +doute pas que mon père n'y consente avec empressement; mais il veut ne +devoir cette démarche qu'à mon goût ou à ma complaisance, et nullement à +mon obéissance pour M. de Miralbe. J'ai cru me sauver de répondre à une +question aussi décisive, par une plaisanterie: je lui ai dit que mon +caractère étoit ennemi du changement, et que j'étois effrayée de l'idée +seule de passer, en six mois, du fauxbourg à la ville, et de la ville à +la cour; mais il a insisté d'un air si sérieux, d'un ton si pénétré, que +je me suis mise à son entière disposition. Comment résister à un +vieillard qui supplie? Ah! si mon père eût voulu, il auroit tout obtenu +de moi, tout, mon cher Frédéric, excepté que je cessasse de vous aimer.</p> + +<p>Je doute que M. de Miralbe soit porté d'inclination à me voir demeurer +auprès de M. de Saint-Alban; il a plus d'humeur que jamais, et +quelquefois je surprends dans les regards qu'il jette sur moi, quelque +chose de sinistre: non seulement il craindra que je n'échappe à sa +puissance, mais j'ai peur qu'il ne voie dans sa fille une rivale +dangereuse pour ses intérêts; il me connoît si peu! Il m'a plus d'une +fois félicitée de l'amitié que j'inspire à son oncle, du même ton dont +il m'auroit dit: Pourquoi vous faites-vous aimer? Quoique mon +inclination et une appréhension plus forte que moi m'engagent à +m'éloigner d'une maison dont ma mère a été arrachée par force, et mon +frère banni par adresse, je resterai neutre dans les détails de cette +affaire. J'ai consenti vis-à-vis de M. de Saint-Alban, ou plutôt j'ai +cédé à ses sollicitations: c'est tout ce que je pouvois, soit pour le +contenter, soit pour ménager son amitié et sa protection.</p> + +<p>Madame de Valmont me fait trop de complimens de mes succès; elle prétend +que M. de Saint-Alban est amoureux de moi: je ne le crois pas. Rien ne +me semble aussi ridicule qu'une femme qui voit l'amour dans tout ce qui +l'environne. Si M. de Saint-Alban avoit le désir de m'épouser, il +n'auroit point songé à me mettre à la tête de sa maison comme sa nièce: +l'amitié qu'il a pour moi, et qui paroît si extraordinaire à madame de +Valmont, tient à ce que depuis quarante ans peut-être il n'a dit ni +entendu dire la vérité, et qu'il est aussi surpris que flatté de trouver +enfin quelqu'un qui lui en parle le langage, et même le force aussi à le +parler. Mon frère ne s'est point trompé, M. de Saint-Alban étoit né pour +être honnête homme; et si j'ai sur lui l'ascendant qu'on me suppose, je +les raccommoderai ensemble, au risque de déplaire à mon père qui les a +brouillés.</p> + +<p>Adieu, mon cher Frédéric, partez vîte, et revenez plus vîte encore. Je +vous verrai demain; cachez-moi bien votre tristesse, afin que je puisse +dissimuler la mienne aux yeux qui me surveillent.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XL" id="CHAPITRE_XL"></a><a href="#toc">CHAPITRE XL.</a></h2> + +<h3><i>C'étoit bien difficile à dire.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">J'ai</span> lu des détails séduisans sur les charmes de la vie champêtre, +élégamment écrits par des gens qui n'auroient pu se résoudre à vivre six +mois loin de la ville; j'ai demeuré quelques jours avec M. de Montluc, +et j'ai connu un homme véritablement heureux. Point d'ambition, beaucoup +d'activité, un fonds de sensibilité inépuisable, de l'indulgence pour +les foiblesses, de la compassion pour le malheur, une haine vigoureuse +contre le crime; tel étoit le régisseur de la terre de Téligny. En le +prévenant de mon arrivée, je lui avois demandé en grace de ne rien +changer à ses habitudes; il me reçut comme un ancien ami, et me prouva +son estime en me faisant oublier que j'étois chez moi. Je ne peindrai +pas le caractère de son épouse; elle ne pensoit, ne respiroit que par +lui; ce qu'il faisoit étoit toujours bien fait, ce qu'il disoit étoit +toujours bien dit: M. de Montluc eût démenti l'instant d'après un +discours qu'elle auroit applaudi, qu'elle eût de nouveau applaudi au +changement d'opinion de son époux. Ce n'étoit point par foiblesse, +encore moins par ignorance; l'ignorance est toujours présomptueuse et +contrariante: madame de Montluc avoit du bon sens; mais elle avoit plus +de confiance dans les lumières de son époux que dans les siennes, et +l'on voyoit dans ses moindres actions le désir de lui témoigner sa +reconnoissance des sacrifices qu'il avoit faits pour l'épouser. Elle ne +le croyoit pas suffisamment dédommagé par tant d'années d'un bonheur +presque sans nuage.</p> + +<p>Quand on sut mon arrivée dans le village, il se répandit beaucoup +d'inquiétude: on craignoit que le nouveau propriétaire n'expulsât un +homme devenu cher à tous les habitans.</p> + +<p>«Vous êtes bien aimé dans ce pays, lui dis-je: cela prouve votre +humanité.—Cela prouve, me répondit-il, la méfiance dans laquelle tous +les hommes sont de leurs semblables. Vous connoissez ma fortune, +puisqu'elle est fixée au cinquième du revenu de cette terre: la +prévoyance retient ma générosité; je dois craindre la misère pour mon +épouse si je venois à mourir, et je suis avare par sensibilité. Je fais +peu de bien aux paysans, mais j'empêche qu'on ne soit injuste à leur +égard. La justice est la morale de tous les peuples; les hommes les plus +ignorans en sentent la nécessité: elle fait plus d'amis à la longue que +les bienfaits, qui presque toujours excitent l'envie de ceux même qui +n'en ont pas besoin. On me regretteroit plus ici par la crainte du mal +que pourroit commettre mon successeur, que par la reconnoissance du peu +de bien que je fais.—Vous croyez donc les paysans dépourvus de +sensibilité?—Non; mais ils sont en général très-égoïstes, et cela tient +à leur position. Moins de jouissances, moins de dissipations, les +concentrent davantage dans leur intérêt personnel: ils sentent +machinalement de quelle utilité ils sont à l'État; ils sentent plus +vivement qu'on ne croit l'oppression dans laquelle on les tient. C'est +dommage qu'en France les propriétaires ne puissent se résoudre à vivre +plus souvent dans leurs terres: les François riches et de bonne famille +ne sont pas fiers; l'habitude de l'aisance les rend généreux; il +résulteroit beaucoup de bien de leur séjour au milieu de leurs +vassaux.—Les François redoutent l'ennui.—L'ennui naît de la continuité +des plaisirs tumultueux; et je vous assure qu'il est plus souvent à la +ville qu'à la campagne.—Vous ne vous ennuyez jamais?—Jamais. En +pourriez-vous dire autant, vous qui êtes dans l'âge où tout séduit?—Ma +foi, non. Je m'ennuie à l'Opéra; je m'ennuie au milieu des fêtes, des +promenades, à une table de jeu, dans un salon où souvent personne ne +parleroit, si, comme moi, tout le monde ne faisoit du bruit pour avoir +l'air au moins de ne pas s'ennuyer.—Eh bien! nous voilà d'accord. Une +suite non interrompue de plaisirs en fait un besoin; ce besoin, toujours +actif et jamais satisfait, amène une espèce d'inquiétude qui ne permet +plus de goûter le repos. Il n'en est pas de même à la campagne; on y +trouve des jouissances positivement parce que ne les prévoyant pas, on +ne se les étoit pas exagérées d'avance.—Oui, mon ami, dit madame de +Montluc; mais pour les apprécier, il faut avoir des mœurs simples, un +bon cœur et un esprit cultivé: vous êtes heureux quand mille autres à +votre place n'éprouveroient que des regrets.»</p> + +<p>«Des regrets! non, sans doute, répondit-il, je n'en ai point; et si ma +raison ne m'avoit appris à me contenter de peu, je bénirois la +Providence en comparant mon sort à celui de mon frère. C'est en sa +faveur que mon père m'a déshérité; il a tout sacrifié pour lui faire +contracter un riche mariage: la vanité seule a été consultée dans cette +alliance; le caprice, l'inconduite, l'ont brisée dans l'année même. +L'orgueil a été trompé dans ses espérances; mon frère n'a point eu +d'enfans; il a vécu tourmenté par l'éclat d'un luxe qu'on ne peut +satisfaire une fois qu'on s'y laisse entraîner; il est mort accablé de +dettes. Quelle différence, sous tous les rapports, entre mon existence +et la sienne! Si le ciel m'eût conservé mon fils...—Si nous eussions +connu madame de Sponasi plutôt!» dit madame de Montluc. Nous gardâmes +tous les trois le silence; nos regards se rencontrèrent: nous sentîmes à +la fois l'inutilité et l'impossibilité de parler; nous nous entendions.</p> + +<p>Dans le désir que j'avois de devenir le fils de M. de Montluc, j'étois +curieux de savoir ce qu'il pensoit de la noblesse, et je lui demandai +s'il ne regrettoit pas de voir son nom s'éteindre.</p> + +<p>«Non, monsieur: je n'attache aucun prix à ce qui n'existe pas, et il n'y +a plus de noblesse en France». Je parus étonné de cette assertion. Il +ajouta: «Ce n'est point par excès de vanité que je vous parle ainsi, +mais par amour pour la vérité. Depuis que la noblesse s'achète, elle est +au-dessous de l'argent; et si les nouveaux riches n'y mettoient un prix +par l'envie qu'ils ont de l'acquérir, les anciens nobles pauvres +seroient bien embarrassés de dire pourquoi ils estiment des titres qui +ne leur servent à rien. Je me citerai pour exemple. Quelqu'ancienne que +soit ma famille, je vous demande quel avantage j'en retire. Si j'avois +trente mille livres de revenu, me dira-t-on, mon nom me serviroit; si +j'en avois cinquante, je me passerois d'un nom, ou j'en achèterais un: +ainsi c'est toujours l'argent, rien que l'argent, et cela me paroît +très-raisonnable.—Très-raisonnable! m'écriai je; cela est fort.—Cela +est juste. Point de privilége respectable s'il n'est attaché à un +devoir. C'étoit un devoir autrefois pour un gentilhomme de se ruiner au +service de sa patrie; souvent il ne laissoit à ses enfans que sa mémoire +pour tout héritage; l'État étoit intéressé à le leur conserver, il y +trouvoit son intérêt et sa gloire. Maintenant le général et le sergent +sont également payés par le prince; ils font un métier pour de l'argent: +si vous parlez d'honneur, il est commun à tous les soldats. Personne ne +se ruine plus au service de sa patrie; il semble au contraire que chacun +doive s'enrichir de ses dépouilles: le prince vend des priviléges; la +multiplicité en ôte l'éclat; et comme on peut dire à tous les nobles: +«Quels sont vos devoirs qui ne soient aussi des obligations pour les +autres classes de la société?» on leur dira bientôt: «Sur quoi reposent +vos priviléges?» J'ignore quelle réponse il nous sera possible de faire; +mais ce moment approche, tout le monde le précipite sans le croire; +quand il sera venu, on s'accusera réciproquement, quand il ne faudroit +s'en prendre qu'au luxe, à la corruption générale, et plus encore au +temps, qui mine invinciblement toutes les institutions. Celle-ci est +usée, et c'est un malheur.—Un malheur, monsieur! Vous disiez +tout-à-l'heure que cela étoit raisonnable.—Mon ami, ne confondons +point. Je trouve très-raisonnable que l'on estime plus l'argent que les +titres, quand avec de l'argent on achète la noblesse, tandis qu'avec un +nom seulement on peut mourir sans emploi et sans considération: mais je +trouve malheureux que dans un pays il n'y ait rien au-dessus de la +fortune. Le moraliste mettra les vertus au-dessus de l'or; mais l'homme +qui envisage la société dans ses effets, sentira que les vertus ne +valent jamais, pour la plupart des hommes, les priviléges qui sont +censés en être la récompense et l'obligation. Il y a de l'adresse à +savoir borner l'ambition. Voyez les Romains: lorsque les patriciens +étaient au-dessus de leurs concitoyens, les plébéiens hardis ne +tendoient qu'à être admis parmi eux; quand le patriciat fut avili, +l'ambition ne put se satisfaire qu'en asservissant Rome, et Rome fut +asservie.—Les mœurs étoient alors corrompues.—Et qui nous assure que +la corruption ne venoit pas directement de la chute des priviléges des +premiers de la République? À mesure que les patriciens voyoient +restreindre leurs droits, ils en cherchoient le dédommagement dans la +fortune et dans l'éclat qu'elle procure. Pareille diminution de +puissance parmi les nobles a amené en France semblable amour des +richesses. Rome avoit des maîtres, le sénat étoit composé de parvenus, +d'esclaves, de courtisans, que l'on parloit encore de liberté, avec +autant de raison qu'on parle à présent de noblesse dans notre patrie.»</p> + +<p>Je ne sais si M. de Montluc avoit raison; mais j'avoue que je ne vis pas +sans plaisir qu'aucune prévention ne l'empêcherait de me rendre le +service que j'attendois de lui, si l'amitié et la reconnoissance le +portoient à condescendre à mes desirs. Il m'aimoit beaucoup, quoiqu'il +ne le dît jamais; ses actions seules me le prouvoient: mais comment lui +faire une proposition aussi délicate? L'espèce de dépendance dans +laquelle il se trouvoit de moi, me faisoit un devoir de le ménager: plus +le sort s'obstine à placer un homme estimable au-dessous de sa +condition, plus on lui doit d'égards. Je sentois trop que celui sur qui +l'intérêt et la vanité ne pouvoient rien, ne céderoit à aucune +considération, si sa délicatesse lui faisoit une loi de me refuser. +Dans l'inquiétude qui me tourmentoit, je regrettai plus d'une fois mon +voyage; plus d'une fois je pris la résolution de partir en laissant dans +un silence éternel le motif de mon arrivée: mais je pensois à Adèle +devenue mademoiselle de Miralbe, et son idée m'arrêtoît à Téligny sans +me donner le courage de tenter le projet qui m'y avoit amené. Chaque +jour je devenois plus triste: M. de Montluc s'en appercevoit; et +respectant le secret que je gardois, ses regards m'apprenoient qu'il +étoit plus sensible à mes peines, que curieux d'en connoître la cause. +J'aurois desiré qu'il m'interrogeât, et je lui en voulois d'une +discrétion que j'étois forcé d'admirer.</p> + +<p>Un soir nous nous rencontrâmes dans les jardins du château; il me fit +des reproches sur ma tristesse, et y mêla les exhortations qu'il crut +les plus propres à me consoler. «Il est bien facile, lui dis-je en +souriant, de donner de semblables conseils quand on est heureux, et vous +l'êtes plus qu'homme que je connoisse.—Croyez-vous, me répondit-il, que +mon bonheur soit parfait? Mon ami, détrompez-vous. Je pense souvent avec +effroi au moment où la mort me séparera de madame de Montluc, et la +certitude qu'alors elle sera seule dans le monde me réduit à desirer de +lui survivre. Si je meurs le premier, qui la consolera? Je m'apperçois +souvent que la même crainte l'occupe; et la perte de notre fils, que +nous sentons plus vivement à mesure que la vieillesse approche, nous +donne des regrets d'autant plus pénibles, que nous sommes contraints de +nous les cacher mutuellement. On s'arme de courage contre les maux que +l'on redoute pour soi; mais quand on tremble pour ceux qu'on aime, on +est bien foible.»</p> + +<p>Il étoit attendri. Nous nous promenâmes long-temps ensemble sans nous +parler. Je levai les yeux sur lui, et je vis les siens mouillés de +pleurs. Je le serrai dans mes bras, en lui disant: «Ô mon ami, +adoptez-moi pour fils; j'en aurai tous les sentimens, et vous ne +redouterez plus rien de l'avenir.—Que gagneriez-vous à me nommer votre +père? me répondit-il tristement.—Tout ce qu'un cœur comme le mien peut +desirer, une famille respectable, des devoirs sacrés à remplir, et +l'espoir d'être heureux. Au nom de ma mère, ajoutai-je avec la plus vive +émotion, promettez-moi de m'entendre sans vous fâcher.—Parlez, jeune +homme, parlez; votre mère étoit la mienne: c'est à votre naissance que +je dois de l'avoir connue; son secret ne put échapper à ma +reconnoissance: en vous voyant, en sachant ce qu'elle a fait pour vous, +je n'en puis plus douter, vous êtes le fils de ma bienfaitrice. Si le +ciel permettoit que je m'acquittasse envers vous... Mais les vieillards +sans fortune n'ont que des conseils à offrir, et c'est bien peu de +chose.»</p> + +<p>Le moment étoit favorable; je lui confiai mon amour et tous les secrets +de mon cœur: je lui fis sentir l'obstacle qui s'opposoit à ce que je +devinsse l'époux de mademoiselle de Miralbe; mais je n'osai lui +apprendre que d'une manière détournée par quel moyen je croyois qu'il +pouvoit le faire disparaître.</p> + +<p>«Vous voyez, lui répondis-je, qu'il ne manqueroit rien à votre bonheur +ni au mien si j'étois votre fils: sans crainte pour l'avenir, vous +jouiriez tranquillement du présent; je ne serois plus un être jeté au +hasard sur la terre; ma fortune suffiroit pour dégager les biens que +votre frère a possédés: il vous manque un appui dans votre vieillesse; +il me manque un nom auquel vous n'attachez aucun prix, et que je +n'estimerois moi-même qu'en pensant que vous l'avez porté, et qu'il +combleroit l'intervalle qui me sépare d'Adèle. Les liens de l'amitié et +d'une reconnoissance réciproque nous uniroient aussi sûrement que ceux +de la nature.—Que cela n'est-il possible!» s'écria M. de Montluc. Un +mot pouvoit en ce moment décider de mon sort; je n'osai pas le +prononcer, et nous continuâmes notre promenade en silence.</p> + +<p>«Je fais une réflexion, me dit-il en s'arrêtant; avant de me rendre +dépositaire de vos chagrins, vous m'avez demandé, comme une grace, de ne +pas me fâcher. Jeune homme, je n'ai encore qu'une partie de votre +secret. Dans ce que vous m'avez appris, non seulement il n'existe aucune +chose qui puisse me blesser, mais il n'y a rien qui ait rapport à moi, +que l'intérêt que m'inspire tout ce qui vous touche. Achevez votre +confidence: j'ai connu l'amour, le malheur; j'ai peu de préjugés, et je +me sens capable de bien des choses pour le fils de madame de Sponasi. +Vous hésitez, ajouta-t-il en voyant l'agitation se peindre dans tous mes +traits; vous ne m'aimez donc pas?—Je crains de voir mon espoir anéanti; +je crains qu'un seul mot de votre part ne me rende le plus malheureux +des hommes.—Expliquez-vous sans contrainte; je vous jure que quelque +chose que vous me demandiez, s'il est hors de moi d'y consentir, j'en +serai plus affligé que vous.»</p> + +<p>Il m'étoit impossible de résister: le secret qui fermentoit depuis si +long-temps dans mon sein, s'échappa. Je ne peux me rappeler toutes les +émotions que j'éprouvai en le détaillant à M. de Montluc, sans éprouver +encore le frisson de l'effroi; j'étois tremblant, les yeux fixés en +terre; mes lèvres se séchoient à chaque phrase, à chaque mot; la +respiration me manquoit: je sentois bien que je parlois; mais il est +certain que je ne m'entendois plus parler. Quand j'eus fini, je me +hasardai à lever les yeux sur M. de Montluc: il étoit pensif; mais sa +figure annonçoit plutôt la surprise que tout autre sentiment. J'allois +le prier de bien réfléchir avant de me faire une réponse que je +redoutois, quand je vis accourir un domestique que j'avois envoyé à la +poste. Sachant l'empressement que je mettois à avoir mes lettres, il me +cherchoit par-tout, et ne se fit pas un scrupule d'interrompre notre +conversation.</p> + +<p>«À demain matin, me dit M. de Montluc en me souriant avec beaucoup de +bonté; demain j'irai vous trouver moi-même dans votre appartement, et +nous verrons s'il est possible de nous entendre.—À demain, lui +répondis-je en lui serrant la main». Je la sentis répondre au mouvement +de la mienne, et je précipitai mes pas sans bien savoir ce que je +faisois; il me semble pourtant que j'emportois de l'espoir.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XLI" id="CHAPITRE_XLI"></a><a href="#toc">CHAPITRE XLI.</a></h2> + +<h3><i>Le complot.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">Aussitôt</span> que je fus seul, je brisai le cachet du paquet que je venois de +recevoir; il contenoit une lettre d'Adèle et une de Philippe. Qui +connoîtra l'amour ne demandera pas laquelle fut lue la première.</p> + +<h3><span class="smcap">adèle à frédéric</span></h3> + +<p>«Vous reviendrez bientôt à Paris, mon cher Frédéric, et vous ne m'y +trouverez plus; mais mon absence à moi, loin de nous séparer plus que +nous l'étions, ne fera que nous procurer plus de facilités pour nous +voir: en un mot, je pars demain pour Versailles, et je vais commander +dans la maison de M. de Saint-Alban; c'est l'expression dont il se sert. +J'espère du moins que mon pouvoir sera assez grand pour vous y faire +admettre; et ce n'est point une grace que mon oncle m'accordera, il m'a +promis que mes amis seroient les siens. Si je ne peux vous présenter +comme celui qui m'est le plus cher, vous vous introduirez à l'aide de M. +de Florvel, auquel on sait que je suis attachée par les liens de la +reconnoissance et par l'amitié sincère qui m'unit à son épouse. Vos +qualités plaideront ensuite pour vous, et je ne doute pas du succès.</p> + +<p>«M. de Miralbe n'a mis aucun obstacle à cet arrangement: au contraire, +il s'y est prêté avec une grace, une amabilité que j'étois bien loin +d'attendre de lui; c'est lui-même qui me conduira: il a poussé la +complaisance jusqu'à me donner des conseils sur la manière de conserver +l'amitié que M. de Saint-Alban a pour moi. De son côté, madame de +Valmont a quitté le ton enthousiaste dont elle accompagnoit ses +louanges; elle met dans ses soins une espèce de bonhommie bien propre à +me séduire. Vous savez combien j'aime ce qu'on appelle les bonnes gens. +Je ne sais que penser de ce changement: il y a des momens où je me +reproche de les avoir jugés tous deux trop sévèrement; il en est +d'autres où je crains que l'amabilité de M. de Miralbe et la bonhommie +de madame de Valmont ne cachent quelque perfidie. Mon ami, c'est à vous +seul que j'ose confier de pareilles appréhensions: si elles sont +injustes, ce sont des crimes, je ne l'ignore pas; mais elles sont plus +fortes que moi: le sort de ma mère me poursuit sans cesse. Je cherche en +vain par quels moyens M. de Miralbe pourroit me perdre, je n'en vois +pas; et loin de me rassurer, je pense à cette maxime de M. Durmer: «Les +méchans trompent jusqu'à leurs complices, quoiqu'ils combattent à armes +égales; comment les honnêtes gens, qui sont sans défense, ne +seroient-ils pas leurs victimes?</p> + +<p>«Demain je serai dans la maison de M. de Saint-Alban: toutes mes +craintes seront dissipées; je l'espère, et je soupire.</p> + +<p>«Je vous écris à la hâte: à midi je dois aller faire mes adieux à la +sœur de M. Durmer, et je veux lui remettre cette lettre afin qu'elle la +fasse porter chez vous, ainsi qu'elle a bien voulu s'y prêter jusqu'à +présent. J'aurois desiré que madame de Valmont m'accompagnât dans cette +visite; elle m'a donné quelques raisons pour s'en dispenser, et mon père +a consenti que j'y allasse seule avec ma femme-de-chambre.</p> + +<p>«C'est la dernière fois que je vous écris de Paris; je souhaite, mon +cher Frédéric, que ce soit aussi la dernière que mes lettres aillent +vous chercher à Téligny. D'après la promesse que vous m'avez faite, le +jour de votre retour approche. Revenez voir votre Adèle plus tranquille; +elle ne sera heureuse que lorsqu'elle pourra vous donner, au pied des +autels, un titre que votre amour et votre générosité vous ont acquis +depuis long-temps. Quelle que soit ma fortune à venir, elle ne me +dédommagera jamais de la privation de voir un bienfaiteur dans mon +époux: j'aurois été si riche en ne l'étant que par vous! Adieu, mon cher +Frédéric, mon cœur se serre. Comme cet adieu me coûte à prononcer!»</p> + +<h3><span class="smcap">philippe à m. de télignY</span></h3> + +<p>«Je voudrois être auprès de vous pour vous consoler: la nouvelle que +j'ai à vous annoncer est affreuse. Mademoiselle de Miralbe n'est plus +chez son père; elle n'est pas chez M. de Saint-Alban: elle est renfermée +dans un couvent; j'ignore encore lequel.</p> + +<p>«Les bruits qui circulent sur son compte sont encore plus horribles que +l'ordre qui l'a enlevée; mon cœur se refuse à les croire, et ma main à +les répéter. Adèle est un ange; il faut en être persuadé, ou la regarder +comme un monstre de perversité. Mon cher Frédéric, vous n'offenserez pas +celle que vous aimez par d'injustes soupçons: où trouvera-t-elle un +défenseur si vous la condamnez? Tout paroît contre elle, il est vrai; +mais vous connoissez son père, voilà sa justification.</p> + +<p>«Hier la sœur de M. Durmer est arrivée chez vous dans un état qu'il est +impossible de décrire: elle avoit du chagrin, de la douleur; mais +l'indignation sur-tout perçoit dans tous ses traits. En entrant, elle +s'est presque évanouie; elle suffoquoit.</p> + +<p>«D'un long récit qu'elle a accompagné de pleurs, d'exclamations, de cris +de vengeance, voici ce qui m'a frappé.</p> + +<p>«Le matin mademoiselle de Miralbe a été la voir, et lui a remis en +cachette la lettre que je vous envoie; elle n'avoit avec elle que sa +femme-de-chambre. Vous connoissez l'attachement que cette excellente +femme a pris pour Adèle, du jour où elle lui remit avec tant de +générosité ses droits à la succession de son frère. Elles +s'entretenoient ensemble; Adèle lui promettoit d'intéresser M. de +Saint-Alban au sort de ses enfans, quand M. le marquis de Farfalette est +entré d'un air de mystère et de satisfaction qui annonçoit un +rendez-vous. La bonne veuve parut surprise, et mademoiselle de Miralbe +scandalisée. La femme-de-chambre qui l'accompagnoit, sans leur donner le +temps de parler, se mit à crier qu'elle ne vouloit pas rester dans cette +maison, qu'elle se compromettroit en permettant à sa maîtresse de voir +un homme dont son père avoit refusé d'autoriser les vues. Nouvelle +surprise de la veuve et de mademoiselle de Miralbe. M. de Farfalette +parvint le premier à se faire entendre, et dit, d'une manière +très-prononcée, qu'il n'avoit pas lieu de s'attendre à une pareille +réception, qu'il étoit désespéré du bruit qui se faisoit, qu'il croyoit +les mesures mieux prises, et finit par offrir sa bourse à la +femme-de-chambre, en l'engageant à se taire. La malheureuse recommença à +crier plus fort. Adèle paraissoit anéantie. «Est-ce un complot?» +s'écria-t-elle quand il lui fut possible de parler. Puis se tournant +vers M. de Farfalette, elle lui dit: «Ou l'on vous trompe, monsieur, ou +vous êtes d'accord avec mes ennemis pour me perdre. Au nom du ciel, +sortez». La femme-de-chambre se jeta entre eux, et jura que si sa +maîtresse ne revenoit pas à l'instant même avec elle à l'hôtel, elle y +retourneroit seule, et avertiroit M. de Miralbe de tout ce qui se +passoit. Adèle voulut lui imposer silence, la voix lui manqua. Elle se +mit en devoir de sortir; M. de Farfalette lui offrit la main, qu'elle +refusa avec fierté. Au même instant, M. de Miralbe et madame de Valmont +entrèrent; ils venoient la chercher; leur voiture étoit à la porte.</p> + +<p>«La bonne veuve n'a pu m'expliquer l'effet que leur apparition +produisit; elle étoit elle-même trop étourdie de ce qui venoit de se +passer. Madame de Valmont paroissoit indignée; M. de Miralbe jetoit sur +tous les personnages un regard d'interrogatoire et de sévérité. M. de +Farfalette se retira en assurant qu'il n'aimoit pas les scènes de +famille. Adèle étoit tombée sur un siége; elle pleuroit, et dans ses +sanglots on l'entendoit s'écrier: <i>Ma mère! ma mère!</i> La +femme-de-chambre s'empressa de s'excuser, et chacune de ses excuses +étoit une accusation aussi terrible qu'indécente contre mademoiselle de +Miralbe et la veuve.</p> + +<p>«Je passerai sous silence le mépris insultant avec lequel M. de Miralbe +a traité la sœur de M. Durmer, la colère de cette femme respectable, la +pitié barbare de madame de Valmont, qui, en voulant consoler Adèle, ne +faisoit qu'ajouter à son désespoir. Elle perdit connoissance; on la +transporta dans la voiture. C'est tout ce que la veuve a pu m'apprendre.</p> + +<p>«À peine a-t-elle été sortie, que je me suis couvert des vêtemens les +plus simples: je me suis rendu à l'hôtel de M. de Miralbe; je me suis +mêlé parmi ses domestiques, je les ai observés: je me suis attaché à +celui dont la figure m'a paru la plus basse; et, sous prétexte qu'il +pourroit m'être utile dans le désir que j'avois de devenir un de ses +camarades, je l'ai entraîné au cabaret. Fidèle à l'usage des valets, +sans que je l'interrogeasse, il m'a entretenu de ses maîtres, et +l'aventure de mademoiselle de Miralbe n'a pas été oubliée; il y ajoutoit +des détails crapuleux, il rioit: ces coquins-là aiment dans ceux qu'ils +servent tous les vices qui les rapprochent d'eux. J'ai su de lui que la +pauvre Adèle étoit arrivée à l'hôtel dans un état digne de pitié, +qu'elle a demandé pour toute grace d'être seule, et qu'elle s'est +retirée dans son appartement. Il m'a dit aussi que M. de Miralbe étoit +remonté sur-le-champ en voiture, parti pour Versailles, et qu'il n'étoit +pas encore revenu.</p> + +<p>«Il m'a semblé inutile de me déguiser plus long-temps. Je lui ai donné +deux louis, en lui confiant que j'avois des raisons particulières de +savoir comment cette affaire tourneroit; que je passerois la nuit s'il +étoit nécessaire, soit au cabaret, soit à rôder autour de l'hôtel, et +que je lui paierois généreusement tous les renseignemens qu'il me +donneroit. Je l'ai renvoyé avec injonction de veiller exactement à tout, +et de venir m'en avertir. Je ne me suis pas nommé, je ne vous ai pas +nommé.</p> + +<p>«Du cabaret même j'ai écrit à votre fidèle Charles de seller un cheval, +de le conduire chez un loueur de carrosses qui demeure presque en face +de M. de Miralbe, d'être discret, de bien payer, et de se tenir prêt à +partir à la minute même où je le lui dirais, dût-il passer la nuit à +attendre que l'ordre arrivât.</p> + +<p>«À onze heures, j'ai revu mon espion: il m'a appris que M. de Miralbe +étoit de retour de Versailles; qu'il n'étoit pas revenu avec son +équipage, mais dans une chaise de poste conduite par un postillon qui +lui étoit inconnu; qu'il étoit accompagné d'un homme que l'on supposoit +être un exempt, du moins les domestiques se le disoient-ils tout bas +entre eux; que la femme-de-chambre de mademoiselle de Miralbe alloit, +venoit, et qu'on ne doutoit pas qu'elle ne fît des paquets; qu'une +vieille femme de charge pleuroit dans l'office, en disant que c'étoit +ainsi qu'on avoit enlevé sa bonne maîtresse. Il ajouta qu'il étoit +pressé de me quitter, parce que M. de Miralbe vouloit que tous ses +domestiques se retirassent, et qu'il avoit menacé de chasser le premier +qu'il rencontreroit, ou qu'il sauroit être sorti.</p> + +<p>«Je me rendis alors auprès de Charles; je lui donnai de l'argent, et +l'ordre de suivre la première voiture qui sortiroit de l'hôtel de M. de +Miralbe d'assez près pour ne pas la perdre, et avec assez d'adresse pour +n'être pas remarqué; je l'autorisai à crever son cheval, à en prendre à +la poste, à tout enfin, pourvu que sa commission fût bien remplie. La +chaise de poste qui sans doute renfermoit Adèle ne sortit de l'hôtel +qu'à trois heures du matin; Charles l'a suivie. Il est onze heures; je +l'attends encore.</p> + +<p>«J'ai cent fois été tenté d'aller de votre part chez M. de Florvel; j'ai +craint de mal faire par trop de zèle, et de donner moi-même de l'éclat à +un événement qu'il faudroit pouvoir ensevelir dans le silence. +L'agitation dans laquelle j'ai passé la nuit, la certitude que cette +nouvelle portera le désespoir dans votre cœur, m'ont empêché de faire la +moindre réflexion: mais un sentiment intérieur me parle en faveur de +mademoiselle de Miralbe; vous le verrez aisément au récit que je vous +envoie. Elle n'est pas assez coquette pour sacrifier sa réputation au +plaisir de multiplier ses conquêtes. Vous m'avez dit cent fois que vous +étiez sûr de son amour, quoique son caractère semblât l'éloigner de +toutes passions: il est donc impossible qu'elle pousse la perversité au +point où l'aventure qui la perd semble l'annoncer. Une lettre pour vous, +un rendez-vous pour un autre, mon cher Frédéric, Adèle en est incapable. +Que son innocence vous rende le courage; souvenez-vous que vous ne vivez +point pour vous seul, et qu'il est un être sur-tout dont l'existence est +attachée à la vôtre.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">philippe.</span></p> + +<p><i>P. S.</i> «L'heure de la poste me presse; Charles n'est pas revenu: je +fais partir cette lettre. Je vous écrirai demain, tous les jours, +quoique je sois persuadé que vous ne resterez pas à Téligny. À tout +hasard, j'adresserai copie de mes lettres, à votre nom, poste restante, +à Nevers.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XLII" id="CHAPITRE_XLII"></a><a href="#toc">CHAPITRE XLII.</a></h2> + +<h3><i>Explication.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">Philippe</span> avoit raison: après les nouvelles que je venois de recevoir, il +m'eût été impossible de prolonger mon absence; je maudissois mon voyage; +j'aurois donné tout ce que je possédois pour pouvoir franchir en une +minute l'intervalle qui me séparoit de Paris. Pauvre Adèle! malheureuse +Adèle! est-ce devant moi qu'on a besoin de te justifier? Ne connois-je +donc pas le monstre auquel le sort t'a soumise? Ne sais-je donc pas tout +ce que peut la vengeance d'une femme?... Ce rendez-vous auquel arrive M. +de Farfalette, son air d'assurance, ses discours, me paroissent +extraordinaires; je cherche en vain à les expliquer. Non, Adèle n'a pu +aimer un homme qui, la voyant au désespoir... Une femme pleure, sanglote +à ses yeux; il s'en croit la cause, il plaisante! Ah! si j'eusse été à +sa place, je serois mort, ou j'aurois sauvé la victime. Qu'importe que +son bourreau soit son père? L'amour connoît-il ces distinctions? Non, +non; ou je retrouverai Adèle, ou toute ma vengeance tombera sur ceux qui +me l'ont ravie.</p> + +<p>Tel fut mon premier sentiment. Je souffrois trop pour être sensible; je +ne connoissois pas encore le regret, je n'éprouvois que la rage. Rien ne +m'appartenoit dans mes sensations; elles étoient toutes pour Adèle: je +ne voyois que l'innocence outragée, la vertu flétrie, la beauté +persécutée; j'oubliois que j'aimois: j'aurois, sans balancer, renoncé à +toutes mes espérances pour sauver l'infortunée, et j'ignorois en quel +lieu elle étoit! Adèle! Adèle! je ne prononçois pas ton nom; il +s'échappoit malgré moi de ma poitrine: sans le vouloir, je le répétois à +chaque instant; je le criois comme si mes accens, brisés par la douleur, +eussent pu se prolonger jusqu'à toi.</p> + +<p>Je rejoignis M. de Montluc; il étoit auprès de son épouse. Ils firent +tous deux un mouvement de surprise en me regardant. Ah! sans doute ma +figure devoit être effrayante si elle rendoit tous les mouvemens de mon +ame. Je m'appuyai sur le premier meuble que je rencontrai; je lui tendis +la lettre de Philippe: je voulois l'engager à la lire, et je ne pouvois +qu'articuler, avec un soupir déchirant, le nom de la malheureuse Adèle. +M. de Montluc vint à moi; je lui présentai de nouveau la lettre. Il la +prit, et commençoit à lire des yeux seulement. «Lisez tout haut, +m'écriai-je; j'ai besoin d'entendre encore...» Je joignis mes bras en +les posant sur le meuble qui me soutenoit; et, appuyant fortement ma +tête dessus, j'écoutai avec une immobilité qui paroîtra bien étonnante à +qui ne connoît pas l'effet des passions: mon sang fermentoit si +violemment, qu'il me sembloit que le plus léger mouvement eût suffi pour +briser tout mon être.</p> + +<p>«Je ne vous offrirai point de consolations, me dit M. de Montluc +lorsqu'il eut fini; on ne les entend pas dans votre position. Quand vous +êtes entré, je parlois de vous avec mon épouse; nous trouvions bien des +difficultés au projet que vous m'avez communiqué. Vous avez des +chagrins; nous n'y ajouterons pas celui d'un refus: puisse le nom de +notre fils aller jusqu'à votre cœur, et y porter un rayon d'espérance! +Mon ami, c'est dans cet instant de douleur que nous vous adoptons; +madame de Montluc ne me désavouera pas. «—Non sans doute», +s'écria-t-elle en se levant pour venir m'embrasser. Elle pleuroit; mes +larmes coulèrent. Ô pouvoir de la sensibilité! tu causois tous mes maux, +et tu en suspendis momentanément la force pour me laisser jouir de ma +reconnoissance.</p> + +<p>Quand M. de Montluc me vit plus tranquille, il me dit tout ce qu'il crut +propre à ranimer mes esprits: il me fit observer que les moyens pris par +Philippe pour connoître l'endroit où l'on conduisoit mademoiselle de +Miralbe, sembloient infaillibles; il détourna, pour ainsi dire, toutes +mes pensées, et les jeta dans l'avenir. Le cœur d'un amant n'est jamais +fermé à l'espérance; je l'éprouvai. Je retrouverai Adèle, j'aurai un nom +qui renversera la barrière qui nous sépare; je voyois déjà la certitude +de m'unir à elle, que je n'avois encore formé aucun projet pour briser +ses chaînes.</p> + +<p>J'annonçai à M. de Montluc ma résolution de partir à l'instant même pour +Paris: loin de chercher à m'en détourner, il déploya tant de zèle à me +seconder, qu'en moins d'une heure les chevaux arrivèrent de la poste +voisine. Ce ne fut pas sans regret que je fis mes adieux à madame de +Montluc: son époux monta en voiture avec moi, me conduisit jusqu'au bout +de l'avenue, et ne me quitta qu'en me recommandant de veiller sur le +fils que l'amitié venoit de lui donner. Excellent homme! cette idée ne +sembloit lui plaire que parce qu'elle étoit pour moi un motif d'espoir +et de consolation. Quand je le quittai, tout mon courage m'abandonna de +nouveau.</p> + +<p>Arrivé à Nevers, je me rendis à la poste; j'y trouvai ce billet de +Philippe.</p> + +<p>«Charles est revenu une heure au plus après le départ de ma lettre; il a +parfaitement rempli sa commission. Mademoiselle de Miralbe a été +conduite à l'abbaye de... près Dourdan. (Douze lieues de Paris.) Il n'a +pas quitté qu'il n'ait vu l'exempt repartir seul: ainsi point de doute +que la femme-de-chambre ne soit restée aussi, puisqu'à plusieurs +reprises Charles a apperçu deux femmes dans la voiture. À Arpajon, il a +eu occasion d'approcher assez près des voyageurs. La chaise s'est +arrêtée à la porte d'une auberge; on y a demandé quelques +rafraîchissemens: il a entendu une voix douce, un peu tremblante; il ne +doute pas que ce ne soit mademoiselle de Miralbe: il assure qu'elle +paroissoit assez calme.</p> + +<p>«L'abbaye de... est à une demi-lieue de la ville; une longue et sombre +avenue de noyers y conduit. Point de village qui en soit proche. À deux +cents pas au plus, il y a un meunier qui fait valoir quelques terres +dépendantes du couvent. À la même distance, mais du côté opposé, on +apperçoit un bouquet de bois. Voilà tous les renseignemens qu'il a pu +prendre.</p> + +<p>«M. de Florvel a passé ce matin chez vous; je n'y étois pas. Il a +demandé si l'on vous attendoit bientôt.</p> + +<p>«M. de Miralbe le fils s'est aussi présenté: ayant appris que vous étiez +à la campagne, il a laissé son nom.</p> + +<p>«Je compte beaucoup sur votre retour. Mes inquiétudes diminueront quand +je pourrai partager et adoucir les vôtres.</p> + +<p class="c">«<span class="smcap">Philippe</span>.»</p> + +<p>Il étoit quatre heures du matin lorsque j'arrivai à Paris. Tout le monde +dormoit chez moi; cela me parut extraordinaire: depuis deux jours le +sommeil n'avoit pas approché de ma paupière. J'entrai chez Philippe; je +précipitai ses embrassemens pour lui demander s'il n'avoit rien de +nouveau à m'apprendre; rien: si personne n'étoit venu; personne. +Philippe exigea que je prisse quelques instans de repos; j'y consentis +moins par besoin ou par complaisance que par l'embarras de savoir où +diriger mes pas. Par-tout on dormoit; le père d'Adèle aussi sans doute. +Idée affreuse! l'innocence gémit, les bourreaux reposent.</p> + +<p>À sept heures, je priai Philippe de se rendre chez M. de Miralbe le +fils, de lui demander l'instant auquel je pourrois le voir, et de venir +me le dire chez Florvel, où je l'attendrois. J'allai chez cet ami. Il me +parut gêné avec moi, et sembloit moins me plaindre d'avoir perdu +mademoiselle de Miralbe qu'étonné de voir que je l'aimois encore +lorsqu'elle étoit indigne des vœux d'un honnête homme. Ma surprise ne +peut s'exprimer; mais je voudrois en vain le dissimuler, l'opinion de +Florvel étoit celle du public. Adèle étoit malheureuse: les préventions +s'élevoient contre elle; on la traitoit en coupable; on ajoutoit à ses +torts; on alloit jusqu'à affirmer que M. Durmer ne l'avoit élevée que +pour ses plaisirs, et qu'en la faisant son héritière au préjudice de sa +sœur, il léguoit moins à son élève qu'à sa maîtresse. Et, je n'en doute +pas, c'étoit un père qui, le premier, abreuvoit sa fille de calomnies +aussi atroces. Pour la justifier, il eût fallu porter le flambeau de la +vérité dans l'ame infernale de M. de Miralbe. Quels en étoient les +moyens? On les eût trouvés, que le public se fût refusé à l'évidence. +Moi-même je sentois l'impossibilité d'entrer en explication: on +accabloit Adèle devant moi, et j'étois réduit à garder le silence; je ne +pouvois qu'affirmer que l'infortunée étoit innocente; et chaque fois que +je le répétois, Florvel sourioit avec une ironie qui me perçoit le cœur; +on me regardoit d'un air qui sembloit dire: Vous êtes fou. J'allois le +quitter, décidé à ne jamais le revoir; il s'en apperçut, m'arrêta.</p> + +<p>«Mon cher Téligny, me dit-il avec amitié, mon intention n'est pas +d'ajouter à tes chagrins: madame de Florvel et moi nous avons douté +aussi long-temps qu'il a été possible de le faire; nous nous refusions +même à l'évidence: mais que diras-tu en apprenant que M. de Farfalette +se vante d'avoir des lettres de mademoiselle de Miralbe? Il les a +montrées à plusieurs personnes, moins par fatuité peut-être que pour se +laver du ridicule que lui a donné l'issue de ce rendez-vous.—Des +lettres d'Adèle! m'écriai-je: les avez-vous vues, vous?—Non.—Eh bien! +elle est innocente; je le répéterai jusqu'à mon dernier soupir: je le +prouverai, ou j'y perdrai la vie. Promettez-moi, Florvel, que vous +m'aiderez; vous le devez à une infortunée que vos bontés pour elle ont, +sans le vouloir, mise sur le chemin de l'abîme où elle est tombée. +Florvel, tu es sensible: si Adèle est innocente (et elle l'est), +n'a-t-elle pas des droits à la protection de tous les cœurs +généreux?—Qu'elle ait tort ou raison, me répondit-il, tant qu'elle +t'intéressera, je me prêterai à tout ce qui pourra l'obliger.»</p> + +<p>Philippe étoit venu m'avertir que M. de Miralbe le fils avoit appris mon +retour avec joie, et qu'il m'attendoit chez lui; je m'y rendis +sur-le-champ. Dirai-je la seule pensée qui m'occupoit alors? Je ne +songeois qu'aux lettres que M. de Farfalette se vantoit d'avoir reçues +d'Adèle: son innocence me paroissoit douteuse, et je ne trouvois plus en +moi pour la défendre, la même assurance que j'avois eue quand un autre +l'accusoit.</p> + +<p>La première chose que Henri de Miralbe me demanda, fut si je savois dans +quel lieu on avoit conduit sa sœur; je lui répondis que oui: il me sauta +au cou, m'embrassa en s'écriant: «Tant mieux; c'est donc vous qui +l'aimez, et, à coup sûr, c'est vous aussi qu'elle aime: un amant rebuté +n'est pas aussi actif. J'ai passé chez cet imbécille de Farfalette; sa +froideur m'a révolté. Si Adèle eût été capable de se perdre pour un être +pareil, je l'aurois abandonnée: il y a quelque tour de mon père dans +tout cela. Asseyez-vous, causons, et convenons de nos faits. D'abord +vous savez que je déteste M. de Miralbe, c'est un bruit public; il ne me +prendra jamais fantaisie de le démentir. Je ne connois pas assez ma sœur +pour y prendre un intérêt bien vif; mais je ne lui en suis pas moins +dévoué, puisque c'est un moyen de contrarier les vues intéressées de mon +père. L'amour d'un côté, la haine de l'autre: voyez, mon ami, si en +unissant les deux passions les plus actives, nous parviendrons à notre +but. Acceptez-vous l'association?—De tout mon cœur, lui dis-je: soyez +mon dieu tutélaire, le protecteur d'Adèle, et commençons par la venger +du plus cruel de ses ennemis.—Qui? me demanda-t-il: mon père?—M. de +Farfalette, m'écriai-je avec l'accent de la rage: il se vante d'avoir +des lettres de votre sœur; il fait plus, il les montre. Que je sois donc +au nombre de ses confidens: vous ne refuserez pas de m'accompagner; +c'est devant vous que je veux le forcer à une explication dont dépend +mon repos.—Doucement, doucement. Il faut en tout, mon cher, du +sang-froid. Qui concentre ses passions, acquiert plus de forces; qui +s'y livre sans calcul, est perdu. Nous irons chez Farfalette; c'est moi +qui m'expliquerai: je peux venger ma sœur sans la compromettre +davantage; vous l'anéantissez entièrement si vous paroissez dans cette +affaire. Promettez-moi d'être calme; je vous prends à mon tour pour +témoin.—Allons, lui dis-je, je vous jure de n'agir que par vous; mais +ne perdons pas une minute.»</p> + +<p>Nous sortîmes aussitôt. Notre chemin nous conduisoit devant la maison de +Florvel; j'engageai Henri à l'admettre parmi nous; il y consentit. +Florvel ne fit pas la moindre difficulté pour nous accompagner, et tous +trois nous nous présentâmes chez M. de Farfalette. On nous dit qu'il +n'étoit pas encore jour; j'insistai: son domestique nous assura qu'il +seroit chassé s'il laissoit entrer qui que ce fût avant l'heure +prescrite par son maître «Qu'on te chasse donc, lui dit Henri avec +gaieté; il força la porte, entra dans la chambre à coucher, tira +lui-même les rideaux, nous présenta des siéges en riant aux éclats, et +en priant M. de Farfalette de ne pas se déranger. Florvel et moi nous +nous regardions avec surprise. Notre hôte étendoit les bras, et avoit +l'air de douter s'il rêvoit ou s'il étoit éveillé.</p> + +<p>Ce fut avec la même apparence de légéreté que Henri entama une +conversation à laquelle il donna bientôt une tournure sérieuse: mais +lorsqu'il voyoit M. de Farfalette ou moi prêts à la pousser plus loin +qu'il ne l'avoit résolu, d'un mot il la ramenoit au ton de plaisanterie +par lequel il avoit commencé. Je n'ai jamais vu d'homme conserver autant +d'empire sur lui-même, et en prendre avec autant de facilité sur les +autres; du moment que l'on consentoit à l'écouter, on n'avoit plus que +la sensation qu'il cherchoit à vous donner. Si dix affaires d'éclat ne +lui avoient acquis une réputation de bravoure à l'abri de tout soupçon, +on auroit pu croire qu'il cherchoit dans son esprit les ressources que +lui refusoit son courage.</p> + +<p>M. de Farfalette commençoit la justification de sa conduite par les +démarches qu'il avoit faites pour obtenir la main de mademoiselle de +Miralbe. «Cela ne me regarde point, interrompit Henri: que vous aimiez +ma sœur, qu'elle vous aime; que vous l'épousiez, que vous ne l'épousiez +pas; à votre aise. Toute la question se réduit là: on dit que vous avez +des lettres d'Adèle. M. de Florvel a parié mille louis que cela n'étoit +pas; moi, j'ai accepté le défi: notre argent est déposé entre les mains +de Téligny, et nous avons promis de nous en rapporter à vous. Vous êtes +honnête homme; nous sommes tous jeunes, et dans un siècle où l'on n'a +plus la sottise de placer l'honneur des familles dans la vertu des +femmes: j'ai gagé contre celle de ma sœur; ai-je perdu, gagné? Décidez, +et tout est fini». M. de Farfalette essaya d'éluder; mais il fut tourné +avec tant d'adresse, que non seulement il finit par avouer qu'il avoit +des lettres de mademoiselle de Miralbe, mais encore par proposer à son +frère de les lui remettre; ce qui fut accepté avec mille éloges sur sa +délicatesse et ses succès auprès des femmes. Mon sort étoit décidé; +Adèle se trouvoit convaincue de la plus lâche perfidie, et je doutois +encore. Florvel me fixoit; je n'osois lever les yeux. Quand M. de +Farfalette remit les lettres entre les mains de Henri, par un mouvement +que je ne fus pas le maître de réprimer, je m'en emparai; je brûlois de +voir de quel style elle écrivoit à un homme pour lequel elle ne m'avoit +pas caché son mépris. Que l'on juge de la révolution qui se fit en moi. +«Ce n'est pas son écriture, m'écriai-je; regardez, Florvel». L'une après +l'autre, toutes ensemble, je les ouvrois, je les montrois; il m'étoit +impossible de contenir ma joie. Florvel affirma que la main d'Adèle +n'avoit point tracé les billets qu'il tenoit.</p> + +<p>«Il est assez singulier, messieurs, nous dit Henri d'un air moitié +plaisant, moitié sérieux, que de trois hommes, l'un se vante d'avoir des +lettres de ma sœur, que les deux autres en aient reçu assez souvent pour +connoître son écriture, tandis que moi je ne peux rien décider. +Pourriez-vous m'apprendre, là, sans détour, ajouta-t-il en se tournant +vers Florvel et vers moi, à quels titres vous vous établissez juges dans +cette affaire?—Moi, répondit Florvel, à titre de protecteur. +Mademoiselle de Miralbe étoit l'amie de mon épouse lorsqu'elle ne +s'appeloit encore qu'Adèle: j'ai pris pour elle les sentimens d'un +frère; et j'affirme que quiconque soutiendra que ces lettres sont +d'elle, en aura...—Moi, dis-je en interrompant Florvel, à titre d'homme +assez heureux pour l'avoir vue consentir à m'accorder sa main, je jure +que le premier qui osera répéter que ces lettres sont de mademoiselle de +Miralbe, ne...—Messieurs, interrompit à son tour Henri, une femme à +droit de se glorifier lorsqu'elle possède un ami et un amant aussi +disposés que vous l'êtes à soutenir son innocence. À titre de frère, je +pourrois prétendre aussi à la venger: mais il n'y a pas de doute que ma +sœur n'ait été victime d'un complot tramé par un génie infernal; +l'honneur également ne nous permet pas de douter que M. de Farfalette +n'ait été lui-même l'instrument aveugle et non le complice de ses +ennemis. S'il n'avoit pas cru les lettres véritables, il ne me les +auroit pas remises avec tant de confiance. Il s'est vanté de les avoir, +il est vrai; c'est un tort: mais nous sommes tous un peu plus, un peu +moins indiscrets dans nos amours. Une querelle ne changera rien à la +destinée de ma sœur; au contraire. Faisons-lui des partisans zélés de +tous ses admirateurs, et nous la servirons beaucoup mieux. L'homme qui a +prétendu hautement à sa main, qui a contribué à sa ruine sans le +vouloir, ne refusera pas d'élever la voix en sa faveur quand il en sera +temps. C'est à M. de Farfalette lui-même que je le demande, et je +l'estime trop pour douter de sa réponse.»</p> + +<p>La réponse de M. de Farfalette ne pouvoit être autre que celle que +Henri desiroit qu'elle fût; il protesta que jamais femme ne lui avoit +paru mériter autant d'apologistes que mademoiselle de Miralbe, et qu'il +sacrifieroit jusqu'à sa réputation pour la défendre. Henri nous força +tous à nous embrasser, et nous entrâmes dans une conversation dont il +résulta les éclaircissemens que voici.</p> + +<p>Un domestique attaché à la maison de M. de Miralbe s'étoit un matin +présenté chez M. de Farfalette, et lui avoit remis le billet suivant:</p> + +<p>«Je ne m'attendois pas à vous rencontrer hier chez madame de Luçon; je +ne peux vous exprimer à quel point j'ai été saisie. Vous paraissiez +avoir quelque chose à me dire. Si je ne me suis point abusée, on vous +indiquera les moyens de me répondre. Si je me suis trompée!... A. de M.»</p> + +<p>Tout homme, quelque peu prévenu en sa faveur qu'on le suppose, n'auroit +pas laissé un tel billet sans réponse. M. de Farfalette y répondit en +amant passionné et sûr de son fait: il convint qu'il adresseroit ses +lettres pour mademoiselle de Miralbe sous une double enveloppe, et qu'il +n'y mettroit d'autre adresse que celle du domestique qui se chargeoit de +la correspondance. Plusieurs fois il rencontra Adèle dans la société, +parut surpris de sa froideur, et lui en fit des reproches par écrit. On +ne manqua pas de lui répondre que la prudence exigeoit une contrainte +dont on souffroit autant que lui. D'épître en épître, on prolongea +jusqu'au jour si fatal à l'infortunée mademoiselle de Miralbe. Le matin +même, M. de Farfalette reçut l'ordre de se trouver à midi précis chez la +sœur de M. Durmer, dont on lui indiquoit la demeure; le reste n'avoit +pas besoin d'explication.</p> + +<p>Nous quittâmes M. de Farfalette, Henri de Miralbe emportant les lettres +attribuées à sa sœur; Florvel, aussi joyeux de la savoir innocente +qu'effrayé de la profondeur du complot dont elle étoit la victime; et +moi, moins à plaindre depuis que je n'éprouvois plus le tourment de +douter du cœur d'Adèle: j'étois bien encore assez malheureux sans cela.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XLIII" id="CHAPITRE_XLIII"></a><a href="#toc">CHAPITRE XLIII.</a></h2> + +<h3><i>Nouvel éclaircissement.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">Henri</span> de Miralbe me reconduisit chez moi. «Vous voyez combien je suis +complaisant, me dit-il; je n'ai encore travaillé que pour vous: il est +temps de songer à ma sœur. Ne me sachez aucun gré de la préférence, +ajouta-t-il en souriant; il étoit nécessaire de vous mettre en état de +me seconder: j'ai besoin d'un amant, et non pas d'un jaloux.—Parlez; je +suis prêt à tout: j'espère vous prouver que mon courage...—Du courage! +c'est la vertu de ceux qui n'en peuvent avoir d'autres; voilà pourquoi +elle est tant estimée. De l'adresse, du sang-froid, de la persévérance +sur-tout, et les lettres-de-cachet, les abbayes, les prisons d'État +même, ne sont plus que des difficultés, et non des obstacles. Mais il +est temps, je crois, que vous m'appreniez le couvent où ma sœur a été +conduite». Je ne le lui eus pas nommé, qu'il s'écria: «Excellent! c'est +presque un lieu de plaisir; on s'y occupe beaucoup des intrigues du +monde, et je puis déjà vous y promettre une amie pour Adèle. Voici le +fait.</p> + +<p>«La duchesse de... n'a que vingt-six ans; elle est jolie, spirituelle, +vertueuse, ou plutôt sans passion, si l'on en excepte celle du jeu, +qu'elle porte jusqu'à la fureur: elle joue ses diamans, ses robes, son +linge, ses terres, celles de son époux; elle se joueroit elle-même. +Quand elle a compromis la fortune du duc, il la fait renfermer; quand +elle est renfermée, il va la voir, prêche, pleure: elle promet de ne +plus jouer, reparoît dans le monde, recommence bientôt, retourne au +couvent. Elle y est en ce moment pour la troisième fois, par ordre du +roi et à la sollicitation de son époux, qui ne peut vivre loin d'elle. +Heureusement pour ma sœur, la même abbaye les renferme. M. le duc, qui +n'a aucun reproche à faire à son épouse, du côté des mœurs, qui ne +craint pas qu'elle se ruine avec des religieuses, veut qu'elle jouisse +de toute la liberté compatible avec sa position. Elle écrit et reçoit +ses lettres sans être obligée de rendre aucun compte; elle voit même ses +amis au parloir...—Si je pouvois, m'écriai-je +involontairement...—Quoi? dit Henri; vous présenter à elle, et faire +servir à une intrigue d'amour une femme titrée qui ne conçoit pas même +que l'on puisse rien aimer que les cartes? Vous seriez bien habile. J'ai +l'honneur de la connoître assez particulièrement pour croire qu'elle ne +m'aura pas oublié. Tout ce que nous pouvons desirer maintenant est de +rassurer Adèle; laissez-m'en le soin: madame la duchesse de... accordera +sans peine à un frère ce qu'elle refuseroit à tout autre.»</p> + +<p>Il prit une plume, écrivit, et me présenta la lettre suivante:</p> + +<p> </p> + +<p>«<span class="smcap">Madame</span>,</p> + +<p>«Je n'ose vous rappeler toutes les folies que nous avons ensemble +débitées sur le pauvre genre humain; vous seriez bien capable d'en rire +encore: mais moi, je ne ris plus depuis que l'injustice vous a ravie à +la société; vous en étiez l'esprit: aussi sommes-nous bien ennuyeux +depuis que vous avez cessé de nous animer.</p> + +<p>«J'ai encore un autre sujet de tristesse. Mon père a mis le comble aux +bienfaits dont il accable sa famille, en faisant renfermer ma sœur. Je +ne la connois pas, et elle m'intéresse: cela vous paroîtra bizarre. +Engagez-la à vous raconter son histoire; il y a vraiment de quoi piquer +votre curiosité.</p> + +<p>«L'infortunée a été entraînée dans un précipice qu'il lui étoit +impossible d'éviter. Elle se croit abandonnée du monde entier; +rassurez-la, je vous en conjure: dites-lui qu'elle n'a perdu aucun droit +à l'amitié, à l'estime de ceux dont elle compte l'opinion pour quelque +chose: elle a de commun avec vous de ne mettre aucun prix à celle des +sots. Dites-lui que si son frère partage l'injustice de M. de Miralbe, +c'est pour en être comme elle la victime, mais qu'il mettra tout son +bonheur à la réparer.</p> + +<p>«J'ai l'honneur d'être, etc.»</p> + +<p><i>P. S.</i> «Vous prier de l'aider à me faire parvenir un mot de sa main, +ce seroit trop de hardiesse, et je n'ose vous le demander.»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>«Cette lettre, me dit Henri, répond-elle à vos desirs?—Non, il me +semble que vous auriez pu davantage intéresser la sensibilité de la +duchesse.—Oui, la sensibilité d'une femme qui n'a d'autre passion que +le jeu! J'ai piqué sa curiosité, et j'ai frappé plus juste. Mon ami, +voyons les hommes tels qu'ils sont, sur-tout quand nous voulons les +faire servir à nos projets. Je vous réponds que ma lettre ne restera pas +sans réponse. Chargez-vous de la faire porter par un domestique, dont +vous soyez sûr; un domestique vous m'entendez bien: n'allez pas vous +aviser d'être vous-même ce domestique-là; vous gâteriez tout, sans vous +procurer la moindre satisfaction, à moins que ce n'en soit une bien +grande pour vous de rôder autour des murs d'un monastère, d'éveiller +les soupçons, et peut-être d'exciter M. de Miralbe à faire transférer ma +sœur dans un cloître plus éloigné et d'un accès moins facile. Ne doutez +pas que, dans les premiers jours sur-tout, il ne fasse éclairer vos +démarches: affectez de vous montrer, paroissez calme; que mon père +s'endorme dans une douce sécurité, et je me charge du réveil. Il croit +triompher; mais je lui prouverai que, tant qu'on vit, on n'est pas un +héros.—Vous êtes donc bien sûr de soustraire Adèle à sa cruauté?—Oui, +si elle le veut.—Par grace, confiez moi votre projet.—Mon projet! le +connois-je moi-même? J'en avois un, bon d'abord; les lettres retirées +des mains de Farfalette l'ont renversé pour faire place à un meilleur: +maintenant j'en ai cent qui tous peuvent réussir, qui tous sont +subordonnés aux circonstances, aux localités, et, plus que tout, aux +dispositions de ma sœur. On dit qu'elle a de l'esprit?—Beaucoup.—Un +caractère prononcé?—Oui.—Du courage»? Je lui racontai la scène du parc +chez M. de Nangis; j'exaltai le sang-froid qu'elle avoit conservé dans +un moment où ma négligence à désarmer mon fusil auroit pu lui coûter la +vie. Henri sourioit; sa figure annonçoit que mon récit confirmoit ses +espérances: mais il ne voulut entrer dans aucun détail jusqu'au moment +où il recevroit des nouvelles de sa sœur, soit directement, soit +indirectement. En vain je le pressai; il répondit gaiement qu'il +n'aimoit pas à dépenser son imagination en conjectures, et qu'un projet +conçu, discuté et abandonné, étoit de l'esprit perdu.</p> + +<p>Il exigea que je lui jurasse de nouveau que je n'entreprendrois rien +sans son aveu: je lui promis de ne rien faire sans le prévenir. Il me +quitta. Une demi-heure après, Charles étoit sur la route de Dourdan, +avec ordre de s'arrêter dans cette ville, d'aller à pied porter à +l'abbaye la lettre adressée à madame la duchesse de... et de ne pas +revenir sans réponse, ou du moins sans avoir tout fait pour en obtenir +une. Quinze à seize heures suffisoient, même en supposant qu'on le fît +attendre: je les passai dans la plus grande agitation; elles +s'écoulèrent, et Charles n'étoit pas de retour.</p> + +<p>Henri de Miralbe, aussi pressé que moi, vint me voir: mais loin que ce +retard lui donnât de l'inquiétude, il en tiroit un augure favorable; il +assuroit que si mon domestique ne devoit rien rapporter, il seroit déjà +revenu. L'événement prouva qu'il avoit raison. Charles arriva quelques +heures plus tard que nous ne l'attendions, et nous remit les lettres +suivantes.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la duchesse de...<br /> +à henri de miralbe.</span></p> + +<p>«Votre sœur est charmante. Sa douceur la fait aimer. Son silence désole +toutes nos religieuses, qui auraient bien voulu apprendre ses aventures +d'elle-même. On aime si fort, dans les couvens, à s'entretenir des +dangers que l'on court dans le monde! Vous qui êtes bon, devinez +pourquoi. Je lui ai communiqué votre lettre. Elle l'a lue, relue, puis +lue encore avec une émotion qui alloit jusqu'aux larmes. Pauvre petite! +Aussi timide que son frère (je lui demande pardon de la comparaison), +elle n'osoit implorer ma protection pour vous écrire. Je suis venue à +son secours, et j'ai bien fait. Il auroit fallu lui servir de +secrétaire. À l'énorme paquet que je vous envoie, jugez de la besogne. +En une année, je ne promettrois pas d'en écrire autant. Elle vouloit +que j'en prisse lecture. J'ai refusé: j'aime mieux qu'elle me conte tout +cela. Vous savez comme j'aime la causerie. Adieu, monsieur. Je m'ennuie +à coup sûr ici plus sérieusement que vous dans le monde.»</p> + +<p><i>P.S.</i> «Si vous tenez quelques anecdotes qui méritent la peine d'être +écrites, envoyez-les-moi. Je les aime assez; madame l'abbesse en +raffole.»</p> + +<p class="c"><span class="smcap">adèle à henri de miralbe.</span></p> + +<p>«Je vous remercie, mon frère, de ne pas m'abandonner: prenez ma défense +avec courage; je suis innocente. Dans un temps plus heureux, jamais, +jamais on ne vous accusa devant Adèle sans qu'elle élevât la voix en +votre faveur; et c'est sans doute un de ses crimes auprès de M. de +Miralbe. Votre lettre a ranimé mes esprits: je craignois que <i>ceux dont +l'opinion est nécessaire à mon repos</i>, ne se laissassent tromper par mes +accusateurs: qu'ils me conservent leur estime, c'est la seule chose à +laquelle il me soit permis de prétendre après le scandale affreux... Mon +frère, lisez la lettre que je vous envoie; elle n'avoit pas été écrite +pour vous: un sentiment au-dessus même de l'espérance me forçoit à +confier mes peines à qui ne pouvoit plus les adoucir. Faites-en l'usage +qu'il vous plaira; votre amitié me répond que vous exaucerez les vœux +d'une infortunée dont le cœur est trop pur et l'ame trop désintéressée +pour n'être pas capable de la plus vive reconnoissance.»</p> + +<p class="c"><span class="smcap">adèle à frédéric.</span></p> + +<p>«Où êtes-vous, vous à qui je n'ose plus donner un nom qui m'étoit si +cher? Adèle n'a point trahi ses sermens, et cependant l'intrigue la +plus affreuse est parvenue à élever une barrière éternelle entre elle et +celui qu'elle ne cessera jamais d'aimer. Mon ami (ce titre du moins +m'est encore permis) je suis déshonorée, perdue dans l'opinion des +hommes; et telle est ma position, que j'aurois en main mille preuves +irrécusables de mon innocence, et que ces mêmes hommes ne me +pardonneroient pas d'en faire usage. Mon père est mon accusateur, mon +juge et mon bourreau. Mon père... Cœur méchant, quand le remords ne te +déchireroit pas, tu seras encore plus malheureux que ta victime. Ennemi +cruel de tes enfans, sans appui dans la vieillesse, la soif de l'or qui +te dévore, sera un jour et tout à la fois l'écueil de ta réputation et +la punition de tes crimes. Cette espérance... Perfide bonté! devrois-tu +descendre jusqu'à la foiblesse? Quand je voudrois n'éprouver que le +besoin de la vengeance, l'avenir de cet homme excite ma pitié.</p> + +<p>«Mon ami, qu'avez-vous appris de mes malheurs? Si vous me croyez +innocente, vous êtes bien à plaindre; si vous me croyez coupable... +Frédéric, cela n'est pas possible; non, quand tout se réunit pour +accabler Adèle, une voix s'élève dans votre cœur et vous dit: Elle +t'aimoit; elle t'aimera jusqu'au dernier soupir: en renonçant même à +l'espoir, elle tient encore à son amour; son amour est son existence.</p> + +<p>«L'époque de votre retour est passée; vous êtes à Paris, je n'en doute +pas: vous avez vu la sœur de M. Durmer; vous savez... Ô mon Dieu! +combien j'ai souffert! combien je souffre encore! Quelle intrigue +infernale! Quand mes observations et mes pressentimens m'avertissoient +que le précipice étoit sous mes pas, je m'effrayois sans pouvoir +m'empêcher d'y tomber. Comme ils m'auront enveloppée de calomnies! Le +monstre! L'abominable femme! Écoutez, Frédéric; c'est un de leurs +complices qui les accuse.</p> + +<p>«Ma femme-de-chambre, cet être qui végète aujourd'hui auprès de moi, cet +être qui a eu la hardiesse de conspirer ma perte, et qui n'a pas la +force de supporter le châtiment que ceux qui l'employoient réservoient à +ses services, m'a révélé les détails de ce complot. On lui avoit promis +de l'argent: on l'a fait monter en voiture avec moi, pour m'accompagner +pendant la route seulement; arrivée à l'abbaye, elle croyoit n'avoir +plus qu'à retourner saisir le prix de sa bassesse, quand on lui a montré +que l'ordre obtenu contre la fille de M. de Miralbe étoit commun à la +femme qui l'accompagnoit. Ils ont craint son indiscrétion, ses +importunités, et l'insolence que donne la complicité. La malheureuse +gémit, accuse ceux qui l'ont employée, se fait détester dans la maison, +et ne trouve personne qui la croie. On se dit tout bas que c'est pour +m'avoir secondée, qu'elle est renfermée. C'est elle qui, sous la dictée +de madame de Valmont, a écrit des lettres en mon nom à M. de Farfalette: +ils ont employé un domestique qui croyoit agir à ma sollicitation. +Jamais M. de Miralbe, vis-à-vis de cette malheureuse, n'a paru être pour +quelque chose dans cette affaire; tout se faisoit entre elle et madame +de Valmont: mais elle ne doute pas que mon père n'en fût instruit; elle +savoit qu'il avoit de fréquens entretiens avec sa nièce: elle les +guettoit; elle les a entendus plusieurs fois sans qu'ils le sussent; et +M. de Miralbe juroit qu'il aimeroit mieux me voir morte qu'installée +dans la maison de M. de Saint-Alban. Lisez ma dernière lettre, mon ami, +et vous trouverez la preuve de la perfidie de mon père dans l'aménité +avec laquelle il se prêtoit à ce que j'allasse demeurer chez son oncle. +Et je me reprochois mes soupçons! Ma femme-de-chambre assure que c'est +M. de Saint-Alban qui a sollicité l'ordre de mon enlèvement: elle +prétend aussi qu'il avoit de l'amour pour moi, et que mon père, qui s'en +étoit apperçu, n'a réussi auprès de lui qu'en excitant sa jalousie. Ce +qu'elle m'a dit de la haine de madame de Valmont, passe mon imagination. +Frédéric, ce n'est point un reproche que je vous fais: mais c'est pour +se venger de vous qu'elle a porté, sans pitié, le poignard dans mon +sein; elle vouloit vous punir; elle croyoit donc que mon malheur ne +feroit qu'ajouter à votre amour. Si elle se s'est pas trompée, je suis +moins à plaindre. Il y a quelque chose de cruel dans l'aveu que je vous +fais: je donnerois ma vie pour vous épargner le moindre chagrin; mais +renoncer au droit et à la certitude d'être aimée de vous, c'est plus que +la vie. C'est par vous directement qu'elle espéroit d'abord me perdre; +si vous m'eussiez demandé un rendez-vous, et que je l'eusse accordé, +j'étois coupable et punie: vous avez respecté votre Adèle; elle est +innocente et accablée. Pouvois-je échapper à tant de combinaisons?</p> + +<p>«Que deviendrons-nous? Je n'ose porter mes regards dans l'avenir; je n'y +vois rien que la mort de M. de Miralbe: je ne peux la souhaiter. Ce +n'est point une consolation de l'attendre. (Non, ma foi, dit Henri en +m'interrompant: les méchans vivent long-temps; il semble que le mal +qu'ils font les purge.) Je ne sais quels sont ses projets: il a pu me +ravir ma liberté, il ne me forcera jamais à l'engager; je doute même +qu'il en ait l'espérance. Si l'on pouvoit obtenir de M. de Farfalette +les lettres qu'il croit avoir reçues de moi! (<i>Henri</i>: Idée juste.) Mais +qui voudra maintenant me rendre ce service? Ai-je encore des amis? M. de +Florvel... Hélas! comment me croiroit-il à présent digne de son estime? +Et s'il ne le croit, à quel titre exiger qu'il se compromette...? Pour +vous, Frédéric, au nom de tout ce que je souffre par la haine d'une +femme qui vous poursuit en moi, je vous conjure de n'avoir rien à +démêler avec cet homme. À quoi vous serviroient ces lettres? À quoi même +serviroit-il que M. de Florvel les retirât? Il ne connoît pas M. de +Saint-Alban, et c'est lui seul qu'il faudrait pouvoir désabuser. +(<i>Henri</i>: Nous sommes d'accord.) Mon frère est brouillé avec lui; il se +présenterait ces fatales lettres à la main, que M. de Saint-Alban ne le +croiroit pas: il a une telle idée de l'activité de son génie, qu'il +regarderoit comme une invention ce qui n'est que la vérité. (<i>Henri</i>: Je +les lui ferai présenter par quelqu'un qu'il croira, quand même elles ne +seroient qu'une invention de mon génie.) D'ailleurs, on ne verroit dans +sa chaleur à me servir qu'une nouvelle hostilité contre mon père +(<i>Henri</i>: Elle a raison de moitié; mais elle mérite aussi qu'on la serve +pour elle), et je ne veux pas que mon frère éprouve le moindre +désagrément pour moi. (<i>Henri</i>: C'est mon affaire.) Ma plus douce +espérance, en allant chez M. de Saint-Alban, étoit de les réconcilier. +(<i>Henri</i>: Bonne petite sœur, vous réussirez.) S'il connoissoit l'intérêt +qu'il m'inspire, il regretteroit les démarches dans lesquelles ses +passions l'ont entraîné; il sentiroit le besoin de devenir raisonnable. +(<i>Henri</i>: J'ai le temps.) Mais c'est le fils de ma mère; il doit être +malheureux.»</p> + +<p>En ce moment, Henri posa sa main sur la lettre pour m'empêcher de +continuer. Je le regardai; ses yeux étoient humides de pleurs. Étonnant +jeune homme! toutes les qualités du cœur, toutes celles de l'esprit, et +toutes les passions qui en ternissent l'éclat et souvent les étouffent. +Je repris ma lecture.</p> + +<p>«Je veux en vain écarter la possibilité d'intéresser M. de Saint-Alban à +mon sort; je ne vois que là mon salut. Que ne puis-je vous communiquer +cette idée! elle prendrait sans doute dans votre esprit une consistance +qu'il m'est impossible de lui donner dans ma position. Mais je vous +écris pour concentrer mon chagrin, bien plus que par l'espoir de me +faire entendre: je succombe devant les obstacles que leur cruauté a mis +entre ma voix et votre cœur. Lorsque M. de Saint-Alban se croyoit le +droit de m'accabler, un reste de pitié lui parloit encore en ma faveur; +et le couvent où je suis est, je n'en doute pas, bien plus de son choix +que de celui de M. de Miralbe. Si je pouvois écarter de moi votre +souvenir, et cette indignation que l'injustice inspire à toutes les ames +fortes, je préférerois cette retraite à la maison de mon père. On m'y +croit coupable; on m'y plaint: les religieuses sont sensibles, aimables +même, parce que celle qui les commande est douce, d'un caractère gai, et +point du tout minutieuse. On s'efforce de lui ressembler pour lui +plaire, et je leur sais bon gré à toutes de respecter le sentiment qui +me fait chercher la solitude....</p> + +<p>«Bonheur inespéré! on vient de me montrer une lettre de mon frère. Si +mes plus chers desirs ne m'ont point abusée, j'ai lu.... oui, oui, c'est +de vous qu'il parloit; je l'ai senti à la consolation qui s'est répandue +dans tout mon être. Je ne suis plus à plaindre, je ne souffre plus: mon +ami, consolez-vous; Adèle a retrouvé son courage. Voyez mon frère, +voyez-le souvent; qu'il ne m'abandonne pas. Je ne lui demande pour toute +grace que de me confirmer que c'est vous, vous, Frédéric, autrefois +l'époux de mon cœur, aujourd'hui.... Adieu; mes pleurs coulent de joie, +de tristesse et d'indignation.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XLIV" id="CHAPITRE_XLIV"></a><a href="#toc">CHAPITRE XLIV.</a></h2> + +<h3><i>Projet détaillé.</i></h3> + + +<p>«<span class="smcap">À</span> présent, me dit Henri, nous pouvons concerter nos mesures. Voici les +miennes; elles sont simples.</p> + +<p>«Je contrefais l'écriture de mon père assez correctement pour avoir +plusieurs fois trompé son intendant, quoiqu'il fût prévenu; mais, comme +le dit M. de Miralbe, c'est comptes à régler entre nous. Notre nom est +le même: ainsi la signature est bonne, et des religieuses, sans sujet de +méfiance, n'auront pas même l'ombre d'un soupçon.</p> + +<p>«J'écris à l'abbesse un billet très-court pour la prévenir qu'en +punissant ma fille, lorsque l'honneur m'en impose la loi, la nature me +parle encore en sa faveur; que mon devoir se borne à la priver d'une +liberté dont elle a abusé, et non à lui interdire les distractions qui +peuvent adoucir son sort. En conséquence, je la prie de lui faire +remettre une caisse que je lui envoie. La clef de cette caisse sera +donnée à l'abbesse, ainsi qu'une lettre pour Adèle. La lettre ne sera +point cachetée: on ne peut agir plus loyalement.</p> + +<p>«Faisons d'abord la lettre de mon père à ma sœur, sauf à retrancher ou +ajouter à mesure que nos idées s'éclairciront.»</p> + +<p>Il prit une plume et écrivit:</p> + +<p>«Je vous épargnerai, mademoiselle, bien plus que des reproches; je vous +tairai la douleur dans laquelle vous m'avez plongé: un père gémit en +s'armant de rigueur, punit et ne se venge pas. Si vous examinez avec +soin la caisse que je vous envoie, vous verrez que la main qui a +rassemblé ce qu'elle contient n'est pas celle d'un ennemi, mais d'un +infortuné dont la tendresse pour vous méritoit une autre récompense. +Adieu, mademoiselle. Faut-il que je soupire en pensant qu'il ne m'est +plus permis de vous donner un nom autrefois si doux à mon cœur!</p> + +<p class="c">«<span class="smcap">De Miralbe</span>.»</p> + +<p>«Je compte assez sur l'intelligence de ma sœur, me dit Henri, pour être +persuadé que ce qu'il y a d'équivoque dans ma lettre ne le sera pas pour +elle; mais je lui réserve un autre avertissement auquel l'esprit le +moins pénétrant ne se méprendroit pas. La caisse dont cette épître sera +accompagnée renfermera de la musique qui lui sera inconnue, des dessins +qui ne seront pas les siens, des livres mystiques et de littérature +étrangère qui n'auront jamais été à son usage, et des vêtemens quelle ne +pourra reconnoître, ne les ayant jamais portés. Ne verra-t-elle pas que +la main qui aura rassemblé tout cela n'est pas celle de son père, et +qu'il est nécessaire qu'elle examine la caisse avec le plus grand soin? +Vous réfléchissez, Téligny: parlez; quelque idée vous occupe.—Pourquoi +n'ajouterions-nous pas à ce qui doit éveiller ses soupçons, quelque +chose de plus frappant encore? Si parmi les dessins nous en glissions un +qui lui rappelât l'époux qu'elle avoit choisi, le...»</p> + +<p>Henri fit un bond, serra ses mains contre sa tête, puis en avança une +pour m'engager à me taire. Après quelques instans de silence, il +s'écria; «Mon tableau est fait: il ne faut pas le glisser parmi les +autres; il faut le mettre en évidence; il faut que sa grandeur le fasse +remarquer. Si ce n'est pas assez, nous l'encadrerons, et il aura seul +cet honneur. Faites venir un bon peintre; ils ne sont pas rares: qu'il +dessine à la hâte l'ange Gabriel, qu'il soigne la figure, que cette +figure soit la vôtre. Il vous soutiendra en l'air avec des ailes; rien +n'est si facile: qu'à vos pieds il place une femme dans l'attitude de la +douleur, mais dont la tête soit entièrement cachée, soit par les mains, +soit par ses cheveux épars, n'importe. L'ange la considérera avec +intérêt, et, par un geste prononcé, semblera lui annoncer que ses vœux +sont exaucés. Au bas, nous écrirons: <i>Dessiné d'après le tableau du +cabinet de M. Frédéric de T...</i> Mon ami, ajouta-t-il en riant, un ange, +une femme qui pleure, voilà de quoi faire l'admiration de toutes les +religieuses: qui sait si vous ne finirez pas par être placé dans le +chœur du couvent? Allons, notre caisse me paroît arrangée; passons plus +loin. Je vais écrire à ma sœur; ma lettre vous dira le reste. Si vous +craignez l'ennui, prenez un livre, car je ne vous réponds pas d'être +bref.»</p> + +<p>J'allai chercher Philippe pour le prier de me trouver sur-le-champ un +peintre, bon dessinateur sur-tout, décidé à passer la nuit s'il le +falloit; le prix à sa disposition. Je retournai ensuite près de Henri: +il avoit le calme de la confiance; moi, j'éprouvois toutes les angoisses +de l'impatience et de l'inquiétude. Voici sa lettre.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">henri de miralbe à adèle.</span></p> + +<p>«Ma chère sœur, votre liberté, votre bonheur, dépendent en ce moment de +vous; il ne faut qu'un instant de résolution, et l'on assure que vous +n'en manquez pas.</p> + +<p>«Vous aurez été surprise de trouver dans le double fond d'une boîte à +crayon des lettres, des pistolets, et quelques pétards bons à amuser des +enfans: je vais vous en indiquer l'usage.</p> + +<p>«La peur n'est qu'un étonnement prolongé, et rien n'est plus facile que +d'effrayer des religieuses: plus on a vécu à l'abri du danger, plus on +est foible à son aspect.</p> + +<p>«À partir du jour où vous aurez reçu cette lettre, Téligny et moi nous +serons toutes les nuits, à onze heures, assez près des murs de l'abbaye +pour entendre un bruit un peu violent.</p> + +<p>«La veille du jour où vous aurez résolu de quitter le couvent, de dix +heures à minuit, jetez plusieurs pétards allumés par votre fenêtre; ce +sera pour nous le signal d'être prêts pour le lendemain. Si leur éclat +alarme l'abbaye, tant mieux; il est bon de disposer les ames à la +frayeur. On parlera, on racontera des histoires qui augmenteront +l'effroi. Quand on s'adressera à vous, répondez que vous n'avez rien +entendu.</p> + +<p>«Le lendemain, de dix heures du soir à deux heures du matin (choisissez +l'instant qui vous paroîtra le plus sûr), armez-vous de vos pistolets, +marchez vîte, arrivez sans bruit jusqu'à la chambre de celle des +religieuses à qui les clefs sont remises chaque soir; approchez d'elle +en lui demandant quelques services ou autrement: alors faites-la asseoir +devant vous, et tenez-la en respect, en l'assurant que le moindre +mouvement qu'elle fera, le moindre cri qu'elle poussera, seront le +signal de sa mort; menacez-la de vous tuer vous-même après: montrez-lui +l'éternité malheureuse où elle vous plongera; effrayez-la par l'enfer et +par l'image de la destruction: en un mot, ne lui laissez ni le temps de +se remettre, ni le loisir de faire la plus petite objection; pressez-la; +forcez-la non seulement à vous ouvrir les portes, mais à vous +accompagner jusqu'à la dernière. Nous serons là.</p> + +<p>«Je préviens toutes vos objections. Les pistolets que je vous envoie ne +sont pas chargés: c'est vous dire assez que je suis aussi éloigné de +vous conseiller un crime, que vous de le commettre; c'est vous annoncer +suffisamment que j'ai la plus intime conviction qu'on ne vous résistera +pas. Une arme et le bruit de la veille; les portes vous sont ouvertes.</p> + +<p>«Nous aurons une voiture, des chevaux, un seul domestique; mais ces +détails ne vous regardent pas. Comptez sur le zèle de l'amour et la +prudence de l'amitié.</p> + +<p>«Maintenant, ma sœur, supposez-vous hors du couvent: devinez où nous +vous conduisons. Pas plus loin que huit lieues, c'est-à-dire à +Versailles, chez M. de Saint-Alban.»</p> + +<p>Je regardai Henri avec autant de surprise que de mécontentement; il ne +se déconcerta pas, et me fit signe de continuer.</p> + +<p>«Oui, ma chère Adèle, chez M. de Saint-Alban; c'est le seul asyle qui +puisse à la fois satisfaire ce que vous devez à la décence et à vos +intérêts. Quels que soient les torts de mon père, vous les justifieriez +du moment où vous n'échapperiez à son pouvoir que pour vous mettre sous +la protection d'un homme qui, quelque digne qu'il soit, par ses +sentimens et sa générosité, de votre confiance, ne peut vous protéger +qu'en fuyant. Vous ne le voudriez pas; je dis plus, il vous estime trop +pour vous le proposer. Cependant, j'atteste ici la mémoire d'une mère +qui nous est également chère, si vous n'aviez que le choix de rentrer +sous le joug du plus cruel de nos ennemis, ou de chercher dans les pays +étrangers un refuge avec Téligny, tout en gémissant du sort qui vous +réduiroit à cette alternative, je ne balancerois pas un instant; je +confierois votre destinée au sort de votre amant.</p> + +<p>«Mais seroit-ce assez pour vous de recouvrer votre liberté? n'avez-vous +pas votre réputation à venger? et lorsque les plus infâmes calomnies +vous environnent, voudriez-vous donner à M. de Miralbe la satisfaction +de dire, «Surprise avec un homme, elle a fui avec un autre»? +Pardonnez-moi, ma sœur, d'avoir tracé ces mots: à l'indignation qu'ils +auront excitée dans votre ame, jugez s'il vous est possible de balancer.</p> + +<p>«On prétend que M. de Saint-Alban est amoureux de vous; je le +souhaiterois; l'amour, dans un vieillard, n'est point une passion, +c'est une foiblesse; de plus, vous n'en aurez rien à craindre, et vous +le verrez plus soumis à vos volontés. Craignez-vous ses importunités? +Dans la nécessité où vous êtes de le prendre pour protecteur, les +mettriez-vous en balance avec l'éternité silencieuse d'un cloître? D'un +mot arrêtez-le; faites-lui, sans détour, confidence de vos sentimens les +plus secrets. Il est accoutumé à votre franchise; il respectera votre +amour, parce qu'il est pur, et votre constance, parce qu'elle tient à un +caractère qui a excité son admiration.</p> + +<p>«Les lettres écrites en votre nom à M. de Farfalette sont en ma +possession. Vous cherchiez une main digne de les présenter à M. de +Saint-Alban: je vous l'ai indiquée; je n'en connois pas d'autre. Si +votre vue, si l'accent de votre voix ne devoient pas aller jusqu'au cœur +d'un vieillard qui se fait un honneur de son respect pour votre sexe, +je vous observerois que la malheureuse qui a écrit ces lettres ne peut +échapper; que la peur, la vengeance, ou une récompense sûre, +l'engageront à répéter avec plus de détails encore ce qu'elle vous a +confié dans sa colère: mais il n'en sera pas besoin.</p> + +<p>«Je vous conduirai moi-même chez M. de Saint-Alban. Il m'a fait défendre +une seule fois de paroître devant lui; Adèle, vous serez mon motif: il +en falloit un aussi grand pour que je fusse tenté de lui désobéir.</p> + +<p>«Je ne vous crierai pas: Décidez-vous; je vous dirai froidement: Il +n'est plus en votre pouvoir d'hésiter. Ces lettres, cette caisse, +envoyées au nom de mon père, découvriront avant peu que vous avez au +dehors des amis qui vous servent. De cette certitude à celle que votre +réclusion deviendra plus austère, votre sort plus affreux, la +conséquence est sûre. (Je regardai encore Henri en frémissant; il me fit +de nouveau signe de continuer.) Accusez-moi de ne pas vous laisser la +possibilité du refus, de vous forcer à m'obéir; j'y consens. Je connois +votre sexe; on ne peut attendre de lui l'audace du nôtre qu'en le +réduisant à l'extrémité. Cette extrémité fait sa force, et lui sert +d'excuse aux yeux du public. Soyez heureuse; et si l'on condamne votre +témérité, je me chargerai du blâme.</p> + +<p class="c">«<span class="smcap">Henri de Miralbe</span>.»</p> + +<p>«Eh bien! mon ami, me dit Henri en me frappant sur l'épaule, vous voilà +bien pensif; avez-vous quelques objections à faire? J'entends des +objections raisonnables, car je devine tout ce qu'un amant peut +desirer». Je gardois le silence. «Mon cher Téligny, ajouta-t-il d'un ton +à la fois sérieux et rempli d'amitié, mettez la main sur votre cœur, et +dites-moi, si vous étiez le frère d'Adèle, comment vous conduiriez-vous? +Sûr même de son amour, nourrissant l'espoir d'être son époux, que +pouvez-vous souhaiter de plus avantageux pour elle?—Rien, si M. de +Saint-Alban n'en étoit pas amoureux.—Croyez-vous ma sœur +intéressée?—Au contraire.—Ambitieuse?—Oh! non.—Que craignez-vous +donc? M. de Miralbe n'eût point consenti à la marier; l'intérêt chez lui +est plus puissant que ne peut l'être la tendresse dans un homme aussi +âgé que mon oncle. Je le répète, c'est au plus une fantaisie que le +moindre mot d'Adèle dissipera; ainsi votre position se trouvera plus +avantageuse qu'elle n'étoit. Je ne vous ferai qu'une question; elle est +décisive. Pensez-vous qu'Adèle consentiroit à fuir avec vous? Votre +silence équivaut à une réponse. À présent, nommez-moi un autre être que +M. de Saint-Alban qui puisse, sans éclat, la soustraire à la puissance +paternelle, et je renonce à mon projet». Je n'avois rien à répondre, et +je fus obligé de me soumettre. Il me quitta en me recommandant de tout +disposer: cela étoit inutile. Nous convînmes que la caisse seroit prête +pour le lendemain. Il se chargea de faire faire la boîte à crayons avec +un double fond tel qu'il l'avoit conçu, me laissa les lettres qu'il +avoit écrites, et sourit en me défendant de répondre à celle que sa sœur +m'avoit adressée. Je vous épargnerai, lecteur, celle que j'écrivis; vous +savez comme j'aimois Adèle; il falloit en effet songer à son bonheur +bien plus qu'au mien pour la presser moi-même de se jeter dans les bras +d'un rival. Il est vrai que ce rival avoit soixante ans et plus, qu'il +portoit le titre respectable de grand oncle, qu'on m'en avoit sacrifié +de plus dangereux; cependant....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XLV" id="CHAPITRE_XLV"></a><a href="#toc">CHAPITRE XLV.</a></h2> + +<h3><i>Les hommes.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">Si</span> je cédois par nécessité, j'étois bien éloigné d'être aussi joyeux que +j'aurois dû l'être avec l'espoir d'arracher Adèle à la tyrannie de son +père; car Henri m'avoit inspiré sa confiance, et je ne doutois point du +succès. J'aurois préféré tout autre moyen; mais je me sentois incapable +d'en concevoir un. J'ai toujours eu plus de vivacité que d'imagination, +plus de sensibilité que d'adresse; et quand mon cœur est violemment +agité, mes idées se troublent. Ma ressource en pareil cas, c'est +Philippe. Je l'appelai, je lui confiai notre projet; et, lui donnant à +lire les lettres de Henri de Miralbe, j'attendis que ses réflexions +apportassent aux miennes la clarté qui leur manquoit.</p> + +<p>«Je ne vois, me dit-il après avoir lu avec la plus grande attention, +qu'une seule différence entre M. de Miralbe et son fils: le premier +sacrifie tout à son intérêt; le second fait tout servir à ses vues. +Quoiqu'il ait dit le contraire, je soutiens qu'il eût trouvé d'autres +expédiens, sans le désir de se rendre nécessaire, non pas à vous, non +pas à sa sœur, mais à M. de Saint-Alban. Voilà l'idée principale qui +l'occupoit.</p> + +<p>«Nul doute que l'injustice de ce vieillard à l'égard d'Adèle n'augmente +l'amitié qu'elle lui avoit inspirée, et que la conduite atroce de M. de +Miralbe n'excite son indignation. De ces deux sentimens, il doit en +résulter que, ne voulant pas perdre son neveu par un éclat, il le punira +en léguant la plus grande partie de sa fortune à mademoiselle de +Miralbe. Son frère est trop éclairé pour ne pas l'avoir senti; et en +s'associant inséparablement à l'entrée d'Adèle dans la maison de M. de +Saint-Alban, il acquiert des droits à son estime, prépare avec honneur +une réconciliation qui lui assure une partie de son héritage. Les moyens +qu'il emploie pour arriver à ce but sont dignes d'une ame qui veut +forcer l'admiration, et non s'abaisser jusqu'à la prière; mais vous +voyez que l'homme ne peut jamais se séparer de lui, et que l'intérêt, +quoique d'une manière différente, agit également sur tous. Celui qui a +de la fierté ne s'avoue qu'à regret ses motifs, et les cache avec soin +aux autres; celui qui est né sans élévation les découvre trop: voilà +tout ce qui les distingue.—Mon ami, vous jugez bien sévèrement les +hommes.—Je les juge ce qu'ils sont; je me juge moi-même, et je ne les +condamne pas.—Vous pourriez vous tromper sur Henri.—Je pourrois, dans +ses lettres mêmes, vous donner dix preuves de ce que j'avance; mais il +n'en faut qu'une. Il vous a laissé les épîtres qui doivent partir pour +le couvent; vous a-t-il confié les billets écrits, au nom de sa sœur, à +M. de Farfalette? Ils sont la preuve de son innocence, le gage de sa +réconciliation avec M. de Saint-Alban; il les a gardés. Mon cher +Frédéric, vous n'avez encore visité que le temple de l'Amour; tout vous +a souri: l'âge viendra où vous desirerez entrer dans celui de la +Fortune, et vous frémirez.» Mes idées commencèrent en ce moment à +s'éclaircir. Philippe continua.</p> + +<p>«Je suis de l'avis de M. de Miralbe le fils; il y a mille probabilités +que son projet réussira: mais une femme, une jeune personne sur-tout, +s'échapper d'un couvent un pistolet à la main, présente une image +révoltante. Vous le pensez comme moi: son frère le croyoit de même; +aussi n'a-t-il pas cherché à l'y décider, il a voulu l'y forcer. Je ne +vois effectivement que la dernière extrémité qui pourrait l'y réduire; +et c'est ici que Henri s'est trompé: car si sa sœur se livroit à cette +résolution hardie, il n'y auroit plus qu'une ressource pour elle; ce +seroit de fuir avec vous. On brave tout pour se livrer à l'amour; on ne +s'élève pas au-dessus des lois que la société impose à son sexe, pour +rétablir sa réputation. Je ne vous parle ni comme à un fils, ni comme à +un ami; mais si vous enlevez Adèle, que ce ne soit ni par l'entremise de +son frère, ni à son profit. Il a craint que vos projets ne +contrariassent les siens; il est venu au devant de vous: il vouloit vous +enchaîner à ses volontés, et vous vous êtes livré avec trop de +confiance». Je sentois que Philippe avoit raison; mais quand mon amour +impatient demandoit des moyens, j'étois désespéré qu'il ne m'offrît que +des réflexions.</p> + +<p>«Maintenant, ajouta-t-il, tirons de son projet ce qui peut être utile à +Adèle. Tout se borne à persuader M. de Saint-Alban de son innocence. Les +lettres supposées seroient nécessaires; vous ne les avez point, et il +n'est pas impossible de s'en passer. Plus M. de Saint-Alban aime sa +nièce, moins il doutera de sa justification; mais mademoiselle de +Miralbe se jetant dans les bras de son oncle lui donneroit trop +d'avantages, si véritablement il en est amoureux. Que ce soit lui, au +contraire, qui aille au devant d'elle, sa position change, et ce point +est essentiel à son repos encore plus qu'au vôtre. Ne connoissez-vous +pas une femme jeune, belle, d'une réputation qui, jusqu'à présent, a +réduit la calomnie au silence, une mère de famille...—Oui, Philippe, +m'écriai-je, madame de Florvel! et je n'y avois pas pensé! l'amie, +l'admiratrice sincère d'Adèle! Ah! c'est elle qui doit parler à M. de +Saint-Alban; c'est à la beauté à plaider pour la beauté, à la vertu à +venger l'innocence». Et la joie m'avoit rendu toutes mes facultés; +j'aurois tracé d'un trait le plaidoyer de madame de Florvel, j'aurois +disputé d'éloquence avec les plus grands orateurs de l'antiquité. Timide +lorsqu'il s'agit d'intrigues, si je pouvois m'élever jusqu'au sublime, +ce seroit pour défendre la vérité. Je retombai bientôt; en pensant +jusqu'à quel point je m'étois engagé avec Henri, je ne sentois plus que +l'embarras d'arrêter ses desseins, sans lui donner aucun soupçon que +j'agissois sans lui.</p> + +<p>«Que cela ne vous inquiète pas, me dit Philippe; travaillons à +rassembler les effets que renfermera la caisse, comme si elle devoit +partir demain: d'une part nous retarderons par l'impossibilité que le +peintre trouvera à achever son ouvrage dans la nuit; d'une autre, je me +charge de passer ce soir chez M. de Miralbe le fils, de lui annoncer que +j'ai la certitude que son père fait éclairer toutes vos démarches; je +lui désignerai celui des domestiques que j'ai vu causer avec votre +portier; je lui peindrai leur surprise en m'appercevant... Reposez-vous +sur moi.</p> + +<p>D'un coup d'œil il vous devineroit: j'espère qu'il aura besoin de +m'étudier. Il faut retarder ses dispositions, et non y renoncer». Je +laissai à Philippe l'honneur de mentir pour moi, et je me rendis chez +Florvel.</p> + +<p>Heureusement je le trouvai seul avec son épouse et M. de Nangis. Madame +de Florvel me félicita de l'innocence d'Adèle avec une joie si vive, +qu'elle augmenta ma confiance pour elle. J'ai souvent remarqué que si +l'amitié est plus rare entre les femmes que parmi nous, quand elle +existe aussi, elle a bien plus de force, soit qu'elle s'augmente de tous +les obstacles qu'elle a surmontés, soit que les femmes portent dans tous +leurs sentimens un peu de l'amour qu'elles répandent sur tout. Il étoit +impossible de parler des malheurs de mademoiselle de Miralbe sans +s'occuper de l'hypocrite cruauté de son père. Florvel, son épouse et +moi, nous étions à l'unisson. Si jamais indignation ne fut mieux +méritée, jamais aussi elle ne fut exprimée avec plus d'énergie. M. de +Nangis seul... M. de Nangis étoit le plus honnête des hommes; mais on +pouvoit croire que sa probité tenoit plus à sa foiblesse qu'à des +principes raisonnés: comme il n'auroit pas eu la hardiesse de faire le +mal, la volonté ne lui en étoit jamais venue; il vivoit dans le monde, +et doutoit qu'il y eût des méchans: douce sécurité, qui, en contribuant +à son bonheur, l'auroit fait paroître bien insupportable à quiconque +auroit eu besoin de lui dans une circonstance importante, si sa +foiblesse ne l'eût rendu incapable de résister à qui le pressoit +vivement, quand on lui prouvoit en même temps que son honneur ne couroit +aucun risque. Sans dire devant lui par quel moyen m'étoit venue la +lettre d'Adèle, je la leur communiquai; on croira aisément que les +renseignemens qu'elle m'y donnoit redoublèrent l'intérêt pour elle, et +la colère contre son père.</p> + +<p>C'est dans ces dispositions que je fis part à madame de Florvel du +service que j'attendois de son amitié; je le détaillois avec chaleur, et +j'étois d'autant moins pressé de finir pour connoître la réponse de +cette véritable protectrice d'Adèle, que je la lisois dans ses yeux en +même temps que je parlois; ils annonçoient la joie; elle sourioit, elle +applaudissoit par ses gestes. Qu'elle étoit belle en ce moment! Je +vivrois dix siècles que je me rappellerois sa figure telle que je la vis +alors, et je ne pourrois me la rappeler, quelque chagrin que j'eusse, +sans que le sourire de l'espoir vînt aussitôt se placer sur mes lèvres.</p> + +<p>Florvel s'offrit pour accompagner son épouse chez M. de Saint-Alban; il +se faisoit un plaisir de lui présenter les lettres qu'il avoit aidé à +retirer des mains de M. de Farfalette. J'avois prévu qu'il les +demanderoit; et ne voyant rien qui mène plus directement au but que la +vérité, je leur confiai le projet de Henri de Miralbe, les réflexions de +Philippe, que je donnai comme miennes, et l'impossibilité d'obtenir ces +lettres sans entrer dans une explication désagréable. Ainsi que +Philippe, ils ne virent qu'une difficulté de plus, et non un obstacle +insurmontable. Il est inutile d'observer que M. de Nangis avoit autant +de peine à croire aux calculs de Henri qu'à l'hypocrisie de son père. Ne +pouvant nier, il se soulageoit en criant contre les gens d'esprit; +ressource assez ordinaire de ceux qui en manquent. Du moins avouoit-il +de bonne foi qu'il se trouvoit trop heureux de n'en avoir que ce qu'il +en faut pour se conduire en honnête homme, aveu qu'on n'obtient pas +toujours de ceux que le génie effarouche.</p> + +<p>Je n'eus pas le temps de presser madame de Florvel de hâter sa démarche: +à peine avois-je fini de parler, qu'elle nous quitta pour faire sa +toilette, et donna les ordres pour sa voiture. Que j'aurois desiré +l'accompagner, ou pouvoir du moins me rapprocher du lieu où l'on alloit +décider le sort de celle qui disposoit du mien! Mais quitter Paris dans +un moment où Henri pouvoit venir me chercher dix fois dans une heure, +s'il ne me rencontroit pas, c'étoit une imprudence; je le sentis, et je +retournai chez moi après être convenu avec Florvel de l'endroit où il +trouveroit mon domestique, pour me faire savoir des nouvelles aussitôt +que possible. En rentrant je fis monter Charles à cheval; il partit pour +Versailles.</p> + +<p>Être inquiet, tremblant, à la fois agité par la crainte et par +l'espérance, c'est une cruelle situation sans doute; mais lorsqu'on +souffre, être obligé de paraître calme, joyeux même, c'est un supplice +au-dessus de tous ceux inventés par la barbarie humaine. Je l'éprouvois. +Le peintre que Philippe avoit trouvé m'attendoit; il s'empara de moi, +me força de m'asseoir: jamais je ne sentis plus vivement le besoin de +marcher. Il se fâchoit de me voir sans cesse détourner les yeux pour les +fixer sur une pendule dont la lenteur redoubloit mon impatience: il +exigeoit plus, il vouloit que je le regardasse en souriant, et +prétendoit que ma situation demandoit la plus douce sérénité. Il me fut +impossible d'y tenir: je me levai en lui disant de me dessiner comme il +pourroit, que d'avance je lui promettois d'être content. Il s'imagina +que je doutois de son talent, prétendit que je l'insultois, et je fus +obligé d'employer à l'appaiser plus de temps que n'en auroit exigé une +séance complète. L'usage où nous sommes tous maintenant de multiplier +nos portraits, me sauva de nouvelles persécutions: je lui en remis un +qui m'avoit été rendu dans une rupture; il consentit à copier, et je +pus du moins donner à mon corps une partie de l'agitation de mon esprit.</p> + +<p>Philippe revint de chez Henri de Miralbe. Il l'avoit d'autant plus +facilement persuadé de retarder d'un jour l'exécution de nos projets, +qu'il l'avoit trouvé prêt à partir pour la campagne, où il devoit passer +la nuit. C'étoit une partie arrangée en l'absence d'un jaloux: ainsi +l'amour du plaisir et l'insouciante amitié de Henri me sauvèrent +l'embarras de dissimuler avec lui. Cela me soulagea.</p> + +<p>Le jour déclinoit, et mon inquiétude alloit toujours en augmentant: le +pas d'un cheval ne frappoit pas mon oreille sans faire tressaillir mon +cœur. J'avois déjà compté cent fois le temps qu'il falloit pour aller à +Versailles, obtenir audience de M. de Saint-Alban, plaider la cause +d'Adèle, dire un seul mot à Charles, et pour que celui-ci revînt à +Paris: de dix minutes en dix minutes j'ajoutois à l'espace de temps qui +m'avoit d'abord paru suffisant; et je suis persuadé qu'il se trouvoit +trois heures de différence entre mon premier et mon dernier calcul, sans +que je pusse donner d'autre raison du motif qui me les avoit fait +regarder tous comme également justes, que la nécessité où j'étois +d'entretenir mon espoir. Enfin j'entendis dans la rue le fouet du +courier; il claquoit souvent et avec force. Charles m'auroit parlé, que +je ne l'aurois pas mieux compris. Je me précipitai à travers l'escalier: +je le reçus dans mes bras comme il descendoit de cheval; il me cria: +Bonne nouvelle! Il ne m'apprit rien, je le savois.</p> + +<p>Je desirois une explication, et Charles ne pouvoit que me répéter: +Bonne nouvelle; c'étoit tout ce que M. de Florvel lui avoit dit en lui +recommandant de partir sur-le-champ, et de m'engager à me trouver chez +lui, où il ne tarderoit pas à se rendre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XLVI" id="CHAPITRE_XLVI"></a><a href="#toc">CHAPITRE XLVI.</a></h2> + +<h3><i>La réussite.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">J'étois</span> chez Florvel quand il arriva de Versailles, où, à la +sollicitation de M. de Saint-Alban, il avoit laissé son épouse. Ce +vieillard avoit volé au-devant de la conviction: il aimoit véritablement +sa nièce, et convenoit qu'il n'avoit jamais éprouvé de chagrin plus vif +qu'au moment où il s'étoit vu dans la nécessité de sévir contre elle. +Quoique la conduite de M. de Miralbe lui parût atroce, il en étoit plus +irrité que surpris. Il n'avoit pas dissimulé à madame de Florvel qu'il +soupçonnoit depuis long-temps son neveu de n'être qu'un tartuffe de +probité; mais entièrement livré à la joie de pouvoir fixer mademoiselle +de Miralbe près de lui, la colère avoit à peine trouvé place dans son +ame. Voici la conduite qu'il s'étoit proposé de tenir.</p> + +<p>Obtenir la révocation de l'ordre décerné contre Adèle; partir le +lendemain pour l'abbaye, accompagné de madame de Florvel; ramener sa +nièce dans sa maison avec la femme-de-chambre, qu'il jugeoit nécessaire +de ne pas laisser disparoître; la tenir en respect par la crainte et par +une déclaration du complot dans lequel elle avoit trempé, et qu'il +vouloit lui faire signer; dissimuler avec M. de Miralbe assez pour qu'il +pût s'excuser sur les apparences qui sembloient contre sa fille, pas +assez cependant pour lui ôter l'appréhension d'être démasqué, et +commencer sa punition par cet état d'anxiété si terrible pour les +hypocrites.</p> + +<p>Ce projet reçut en effet son exécution; la lettre-de-cachet obtenue par +M. de Saint-Alban fut aisément révoquée à sa sollicitation, il alla avec +madame de Florvel à l'abbaye, vit sa nièce au parloir, s'excusa de la +promptitude avec laquelle il l'avoit jugée, lui annonça qu'elle étoit +libre, et lui demanda si elle consentoit à venir prendre chez lui la +place qu'il lui avoit destinée.</p> + +<p>Ici je laisse parler Adèle.</p> + +<p>«Mon premier mouvement fut de surprise, le second de reconnoissance; je +m'y livrai avec transport, sur-tout à l'égard de madame de Florvel, à +qui je n'ai jamais eu que des obligations: mais l'air de satisfaction de +M. de Saint-Alban me rappela, malgré moi, ce qu'on m'a dit de l'amour +que je lui ai inspiré; et quoique l'amour tel que je le conçois ne +puisse se classer dans ma tête avec l'âge et les titres de celui qui me +parloit, j'ai frémi, mon cher Frédéric, à l'idée de me trouver à son +entière disposition. M'exposer à des scènes désagréables, voir +s'humilier devant moi un vieillard qui ne me paroîtra que ridicule, lors +même que je m'efforcerai de lui conserver le respect que je lui dois, et +l'amitié que ses qualités méritent; craindre peut-être qu'il n'abuse de +sa protection pour me réduire à la cruelle alternative d'être son +épouse, ou de retourner dans la maison de mon père; me livrer, en un +mot, au pouvoir d'un homme qui sera votre ennemi du moment qu'il se +déclarera hautement votre rival: voilà les réflexions qui m'assaillirent +coup sur coup. Il n'en falloit pas tant pour tempérer la joie que +m'avoit donnée l'annonce de ma liberté. M. de Saint-Alban s'apperçut de +mon inquiétude et de la gêne avec laquelle je répondois à ses discours +caressans; il me demanda s'il avoit trop auguré de ma générosité en +espérant que j'oublierois la facilité avec laquelle il s'étoit prêté aux +suggestions perfides de mon père.</p> + +<p>«Non, monsieur, lui dis-je; je suis incapable de conserver le moindre +ressentiment. Lorsque tout paroissoit m'abandonner, loin de vous +accuser, je vous ai plaint; et si je desirois que l'on vous désabusât, +c'étoit autant par le besoin de recouvrer mes droits à votre estime que +par la certitude que vous me vengeriez de l'injustice dans laquelle on +vous a entraîné. Mais loin que la faculté de rentrer dans le monde me +séduise, je n'y vois que de nouveaux dangers à craindre, et ce seroit +ajouter à vos bontés pour moi de permettre que je restasse dans ce +couvent. Il m'effrayoit lorsque la contrainte y enchaînoit mes pas; il +me paroîtra l'asyle de la paix quand je ne l'habiterai que de ma propre +volonté.—Ma chère Adèle, me répondit M. de Saint-Alban, le malheur +vous a aigrie.—Non, monsieur; ce que je vous demande est raisonnable, +et vous m'approuveriez sans doute si vous pouviez connoître les +réflexions que ma position me force de faire.—Ces réflexions +doivent-elles être un mystère pour moi?—Elles n'en sont point un pour +madame de Florvel. M. de Miralbe lui-même devinera mes motifs; et si +vous me promettez que M. de Saint-Alban ne me rappellera jamais à aucun +titre ce que je ne veux lui confier qu'à celui d'ami, je suis prête à +vous prendre pour juge.—Adèle, votre secret n'en est plus un pour moi; +vous aimez, n'est-il pas vrai?—Oui, monsieur.—Ainsi, si ce n'étoit pas +de votre aveu, du moins n'étoit-ce point contre votre gré que le marquis +de Farfalette...—Lui, monsieur! m'écriai-je avec autant de vivacité que +de dédain; oh! non.</p> + +<p>«La figure de M. de Saint-Alban, qui s'étoit assombrie à la certitude +que mes affections étoient engagées, reprit sa sérénité ordinaire en +apprenant que M. de Farfalette n'étoit pas son rival. J'ignore ce qui se +passoit alors en lui; mais il m'engagea à lui parler avec la plus grande +confiance.</p> + +<p>«Vous voyez, monsieur, lui dis-je, combien je suis infortunée d'avoir vu +se perdre ma réputation pour un être qui m'est au moins indifférent, et +vous jugerez avec quel raffinement de cruauté ont agi mon père et madame +de Valmont, en réfléchissant qu'ils m'ont placée, dans l'opinion des +hommes, au-dessous de celui qui seul pouvoit faire mon bonheur. Je ne +l'oublieroi jamais; je tiens à lui par tout ce qui séduit, par la +reconnoissance la plus vive: il m'avoit choisie pour femme dans un temps +où je n'avois que mon amour à lui offrir; j'ose assurer qu'il conserve +encore aujourd'hui pour moi les mêmes sentimens. Je n'ignore pas que ma +nouvelle situation met entre nous quelques obstacles que je ne +franchirai jamais sans nécessité: je l'avois promis à M. de Miralbe; il +connoissoit assez mon caractère pour avoir compté sur ma promesse. Mais +si je fais aux lois de la société le plus grand sacrifice qu'on puisse +exiger de moi, n'ai-je pas le droit de demander à mon tour qu'on me +sauve de toutes persécutions? Si je rentre dans le monde, je crains d'en +éprouver qui me seroient d'autant plus pénibles, que je ne pourrois +refuser mon estime et tous les procédés de l'amitié à celui... +Pardonnez-moi, monsieur, ajoutai-je en le fixant; il y a peut-être dans +ma prudence un peu trop de prévention: mais je vous assure qu'elle vient +moins de mes observations que des rapports qui m'ont été faits.—Adèle, +me répondit M. de Saint-Alban avec tristesse, on ne vous a point +trompée.—Eh bien! monsieur, soyez mon juge; dois-je rentrer dans le +monde? dois-je rester au couvent? je vous abandonne entièrement ma +destinée, persuadée que je n'aurai jamais à me repentir de ma +confiance.—Non, ma chère... fille, me dit M. de Saint-Alban. Comme +votre juge, je vous condamne à quitter cette abbaye à l'instant même; +comme votre ami, je vous jure de respecter votre repos; à titre d'oncle, +je vous promets d'être votre protecteur contre tous vos ennemis. Nous ne +sommes heureux ni l'un ni l'autre; nous parlerons ensemble de nos +peines: ce qu'Adèle me confiera sera un secret pour mademoiselle de +Miralbe; les observations que je ferai à mademoiselle de Miralbe, Adèle +ne me les reprochera jamais: mais ni l'une ni l'autre ne me cacheront +rien dans aucune circonstance. Je suis de bonne foi, et vous me croirez +aisément quand je vous dirai qu'il entre plus de calcul que de passion +dans l'amour que j'ai pour vous. Je craignois de vous perdre après avoir +joui de votre société, qui chaque jour me deviendra plus nécessaire; je +voulois vous épouser pour vous enchaîner à mon sort. Ce qui prouve que +l'on déraisonne à tout âge, c'est que j'avois tout-à-fait oublié que ce +qui étoit le comble du bonheur pour moi ne devoit pas l'être pour vous. +Promettez-moi de ne jamais m'abandonner sans mon aveu, et je vous +promettrai de tout faire pour que vous ne m'abandonniez jamais.</p> + +<p>«Il me tendoit une main à travers les grilles du parloir; je m'en +emparai et la portai sur mon cœur: ce fut toute ma réponse. «Vous êtes +bien coquette, me dit-il avec une apparence de gaieté qui déguisoit mal +son attendrissement; vous me défendez de vous aimer, et vous employez +tout votre art à me séduire. Si j'avois quarante ans de +moins...—Excellente réflexion! s'écria madame de Florvel: mais je +n'étois pas venue ici pour être témoin d'une scène d'amour, et je ne +souffrirai pas que l'on profane le parloir de madame l'abbesse; j'en +serois responsable devant Dieu et devant le grand oncle de mademoiselle +de Miralbe... Elle ne prenoit un ton léger que pour nous tirer +réciproquement d'une position gênante. Nous lui tînmes compte de sa +complaisance, et nous quittâmes le couvent avec toute la promptitude +possible.</p> + +<p>«Pendant la route, nous n'eûmes point d'entretien particulier. M. de +Saint-Alban expliqua ses intentions à ma femme-de-chambre; elle promit +une entière soumission à ses volontés. Elle déteste mon père et madame +de Valmont; aussi les a-t-elle traités avec si peu de ménagement, que je +lui aurois imposé silence si mon oncle ne m'eût plusieurs fois fait +signe qu'il mettoit quelque intérêt à tous ces détails.</p> + +<p>«Je n'ai point osé parler de vous à madame de Florvel; ce n'étoit pas là +le moment. Je dois respecter la foiblesse et les bontés de M. de +Saint-Alban: mais, mon cher Frédéric, je ne doute pas de la chaleur que +vous avez mise à me servir; l'idée que vous m'avez toujours crue digne +de vous est si douce, qu'elle suffiroit à mon cœur. Combien vous +augmentez vos droits à ma reconnoissance! et comment oublierois-je que +vous êtes tout pour moi, quand toutes vos actions m'en rappellent à +chaque instant le souvenir?</p> + +<p>«En arrivant à Versailles, M. de Saint-Alban a eu la complaisance de me +prévenir que j'étois libre d'écrire et de recevoir des lettres. Je l'ai +remercié de cette marque de confiance. Il m'a répondu qu'il iroit +toujours au devant de mes desirs, afin de m'ôter jusqu'à l'idée d'en +former qui fussent contraires à l'intimité qu'il veut établir entre +nous. Son amabilité me fait regretter de plus en plus qu'il ait usé son +existence à courir après des chimères; il étoit né pour connoître le +bonheur: puisse ma reconnoissance suffire à celui qu'il peut encore +raisonnablement espérer! Ainsi, mon cher Frédéric, nous nous écrirons +directement; c'est une consolation. Le temps viendra... je n'en ai +jamais moins douté qu'à présent; j'ai le cœur gros d'espérance.</p> + +<p>«Madame de Florvel m'a quittée aussitôt qu'elle m'a vue établie dans la +maison de mon oncle; elle est retournée chez elle, où sans doute elle a +déjà reçu votre visite. Mon ami, quelle femme respectable! et que ceux +qui mettent leurs erreurs sur le compte de leur sensibilité reçoivent +d'elle un terrible démenti! Est-il possible d'être plus sensible et plus +sage que madame de Florvel? C'est la gloire de notre sexe. Quand je +pense à l'amitié qu'elle a pour moi, et qu'un sentiment intérieur me dit +que j'en suis digne, il m'est bien difficile de n'avoir pas un peu de +fierté. M. Durmer, vous, elle et M. de Saint-Alban, voilà toute la +famille que mon cœur adopte. J'espère y joindre un jour mon frère, et +lui prouver que je respecte dans la prospérité les engagemens pris dans +le malheur. M. de Saint-Alban consent à le voir; le zèle qu'il a mis à +m'obliger lui a fait plaisir: mais il n'est pas entièrement revenu des +préventions que mon père lui a inspirées contre lui, et que quelques +étourderies prononcées n'ont que trop justifiées. Je les adoucirai +réciproquement; car je n'ignore point que Henri ne supporte ni les +remontrances, ni les conseils. Je vais lui écrire, et je m'arrangerai +pour que leur première entrevue ait lieu en société: il faut, pour ainsi +dire, les accoutumer à se revoir...</p> + +<p>«J'ai interrompu ma lettre pour assister à une scène qui m'a fait mal. +M. de Saint-Alban avoit dépêché un courier à mon père, avec invitation +de se rendre chez lui à six heures précises du soir. Il lui avoit caché +mon retour, et avoit donné des ordres pour qu'il arrivât jusqu'à nous +sans être averti. Nous étions seuls quand on l'annonça. Je me levai; je +tremblois de toutes mes forces. L'étonnement de M. de Miralbe en jetant +les yeux sur moi me rassura; j'oubliai qu'il étoit mon ennemi et mon +père, et j'osai considérer l'hypocrisie lorsqu'elle craint d'être +démasquée: c'est véritablement alors qu'elle est dans toute sa laideur. +Il n'osoit plus me regarder; il craignoit de me marquer de l'amitié ou +de la colère: il auroit voulu interroger M. de Saint-Alban; et, retenu +par l'appréhension de se laisser deviner, il essayoit de lire sur sa +figure l'attitude qu'il devoit prendre: mais mon oncle, qui jouissoit +sans doute de son embarras, et qui vouloit le prolonger, s'étoit composé +un de ces airs insignifians dont on ne peut rien augurer, soit en mal, +soit en bien. Je suis persuadée que nous restâmes dans la même situation +pendant plus de cinq minutes. Enfin M. de Saint-Alban pria mon père de +me féliciter d'avoir conservé des amis capables de prouver mon +innocence. Il lui expliqua ma sortie du couvent dans le plus grand +détail, ne lui laissa point ignorer les dispositions de ma +femme-de-chambre, excepté dans ce qui avoit rapport à lui. M. de +Miralbe revint alors à son caractère, jura qu'il s'étoit apperçu que +madame de Valmont avoit contre moi des motifs particuliers de jalousie, +mais qu'il ne l'auroit jamais crue capable d'abuser de la tendresse d'un +père pour en faire l'instrument de ses vengeances: il promit de rompre +avec elle, et vint à moi pour m'embrasser. L'enfer se seroit ouvert +derrière moi, qu'il m'eût été impossible de ne pas reculer. Il +s'apperçut du mouvement que je fis, eut la prudence de ne pas s'avancer, +et l'adresse de s'emparer de la conversation avec tant de promptitude, +qu'il seroit parvenu à déguiser la rage qui le dévoroit à des yeux moins +pénétrans que ceux de M. de Saint-Alban. Il insista beaucoup sur la +nécessité de punir ma femme-de-chambre, et parut atterré quand mon oncle +lui observa qu'il avoit des raisons pour qu'elle restât à mon service. +Je demandai la permission de me retirer, en alléguant qu'il m'étoit +difficile de résister plus long-temps aux diverses émotions que j'avois +éprouvées dans la journée. M. de Miralbe, que ma présence humilioit sans +doute plus encore que la sienne ne me gênoit, m'engagea à prendre de moi +le plus grand soin, et me pria de lui faire donner souvent de mes +nouvelles.</p> + +<p>«Resté seul avec mon oncle, il employa toute son adresse pour me +desservir auprès de lui, non pas en lui disant du mal de moi, mais en me +plaignant beaucoup de m'être attachée à un individu dont la naissance +étoit un problême dangereux à résoudre, et la conduite peu digne +d'éloges; il lui fit entendre que vous étiez le sujet de la haine qui +existoit entre madame de Valmont et moi: il croyoit opérer un grand +effet en me plaçant sur la même ligne que cette femme, et en excitant +la jalousie de M. de Saint-Alban; celui-ci parut impassible. M. de +Miralbe le quitta avec autant de mécontentement intérieur qu'il +affectoit de reconnoissance pour le zèle que son oncle avoit mis à +réparer l'injustice dont j'avois été la victime.</p> + +<p>«La calomnie n'est jamais sans effet; aussi me suis-je apperçue, aux +discours de M. de Saint-Alban, que mon père avoit alarmé sa tendresse +pour moi, et qu'il vous croyoit indigne de mon attachement. Comme je ne +veux le gagner qu'à force de franchise, je ne lui ai point caché que la +conversation de M. de Miralbe avoit laissé dans son ame des préventions +qu'il m'importoit de détruire, et je lui ai promis un récit sincère de +tout ce qui a rapport à notre liaison. Je suis bien aise qu'il se soit +ainsi placé de lui-même dans la nécessité d'être mon confident; nous +n'y perdrons ni l'un ni l'autre. Une seule chose m'embarrasse, mon cher +Frédéric: que lui dirai-je de votre naissance? Si je parois ignorer +votre secret, que pensera-t-il d'un mystère que vous avez cru devoir +garder avec moi? Pouvez-vous m'autoriser à le lui confier? Je ne le +crois pas; je sens même qu'il ne vous est pas permis d'en disposer, car +il ne vous appartient point à vous seul. Guidez-moi dans ce récit qui me +semble bien embarrassant. Se taire avec M. de Saint-Alban, c'est +renoncer aux services qu'il peut nous rendre, et reculer le terme de nos +espérances. Croyez, mon ami, que si Adèle étoit libre, elle ne +répondroit aux questions qui vous concernent que par l'éloge de votre +caractère: elle vous met au-dessus de tout; et bien loin d'avoir jamais +desiré un nom, un rang, une fortune pour vous en rendre maître, elle +regrettera toujours son ancienne pauvreté. C'étoit pour elle la +certitude de vous appartenir.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XLVII" id="CHAPITRE_XLVII"></a><a href="#toc">CHAPITRE XLVII.</a></h2> + +<h3><i>Les difficultés s'applanissent.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">Heureusement</span> je pouvois lever l'obstacle qui s'opposoit à l'entière +confidence qu'Adèle avoit promise à M. de Saint-Alban; mais comme je +craignois que la liberté de recevoir des lettres ne cachât quelques +piéges, et que d'ailleurs aucune circonstance ne pouvoit m'autoriser à +laisser des traces de la convention faite entre M. de Montluc et moi, je +lui répondis que les raisons qui jusqu'à ce jour s'étoient opposées à ce +que j'avouasse ma famille, venoient de disparoître. Je lui fis une +histoire détaillée de la persécution que M. de Montluc avoit éprouvée +pour s'être marié sans le consentement de son père, et j'attribuai à la +crainte qu'il eut de me voir enveloppé dans la même proscription, le +silence qu'il garda sur ma naissance devant les lois et devant tout le +monde.</p> + +<p>N'ayant vécu depuis que par les bienfaits de madame de Sponasi, qui +s'étoit chargée de me faire élever, il avoit craint pour moi la fierté +d'un grand nom unie à la pauvreté, et il avoit sacrifié son amour +paternel à mon bonheur, ou peut-être à quelques idées fausses, bien +excusables après les chagrins auxquels il s'étoit vu en proie. Un des +plus grands inconvéniens de l'injustice sur les cœurs sensibles, est de +les exalter. Madame de Sponasi, prête à mourir, m'avoit révélé le secret +de ma naissance; et je me disposois à réclamer mon nom, soit par le +secours des lois, soit en réveillant la tendresse de mon père, quand M. +de Montluc lui-même, dont la position se trouvoit changée par le décès +de son frère aîné, m'écrivit en m'engageant à venir le voir.</p> + +<p>Voilà le véritable motif de mon voyage à Téligny. J'y avois retrouvé les +parens les plus tendres et les plus respectables. La nouvelle de +l'enlèvement de mademoiselle de Miralbe avoit précipité mon retour. +Quelque chose au monde pouvoit-il m'occuper quand je la savois sacrifiée +aux calculs du père le plus injuste et le plus intéressé? Maintenant que +la protection de son oncle me rassuroit sur son sort, j'allois penser à +assurer le mien, et céder aux desirs bien naturels de M. de Montluc et +de son épouse. Je n'osois prier mademoiselle de Miralbe d'engager M. de +Saint-Alban à nous servir de son crédit pour faire constater mon état, +sans ébruiter dans les tribunaux les malheurs passés de mon père; mais +j'espérois trouver, dans cette occasion importante, tous les amis qui +m'avoient chéri, lorsque les qualités que leur indulgence me prêtoit +étoient mes seuls titres à leur bienveillance.</p> + +<p>On croira, sans que je le dise, que, dans ma lettre, je n'oubliai ni +l'éloge de M. de Saint-Alban, ni la fortune dont je jouissois, et que je +négligeai encore moins de relever l'éclat de la maison de Montluc: je le +répète, c'étoit une des plus anciennes de la Provence. Pour mettre Adèle +dans la possibilité d'apprécier la vérité de mon récit, je lui marquai +que Philippe s'étoit empressé de me seconder dans les affaires que cette +découverte m'avoit occasionnées, et qu'à toutes les obligations qui +m'attachoient déjà à lui, je devois ajouter celle d'avoir bientôt un nom +qui me permît d'aspirer à elle.</p> + +<p>Ma lettre partie, je concertai effectivement avec Philippe les moyens de +mettre à profit la bonne volonté de M. de Montluc. Son amitié alloit +toujours plus vîte que mes desirs dans tout ce qui pouvoit m'être utile: +il avoit déjà vu le notaire du frère aîné de mon père à venir; et des +renseignemens pris il résultoit que ses biens seroient faciles à +dégager, que nous possédions plus qu'il ne falloit pour y rentrer avec +avantage; car parmi les créanciers du mort, la plupart consentiroient à +des arrangemens équitables, pour être payés de suite, plutôt que de +s'exposer aux lenteurs, à l'incertitude et à la rapacité de la justice +et des hommes de loi. Philippe disposoit pour moi de sa fortune avec un +plaisir si vif, qu'il m'ôtoit la possibilité de l'en remercier. «Je ne +l'ai amassée qu'à votre intention, me répétoit-il sans cesse; je vous +connois, et je suis persuadé qu'il n'est pas de plus fort lien pour +vous enchaîner que celui de la reconnoissance. Votre attachement pour +madame de Sponasi, votre respect pour sa mémoire, me garantissent votre +conduite envers moi. Mon cher Frédéric, j'attache mon souvenir à toutes +les époques de votre vie: vous ne pourrez jamais cesser de m'aimer; +c'est le seul vœu que j'ai formé en vous serrant dans mes bras le jour +de votre naissance». Vingt fois je fus tenté de lui proposer des sûretés +pour l'argent qu'il me prêtoit: je n'osai pas, et je fis bien; je +sentois comme lui que sa plus forte assurance étoit dans sa générosité +et dans mes sentimens.</p> + +<p>Il me fit signer les procurations qu'il crut nécessaires, et partit pour +Téligny afin d'arranger avec M. de Montluc tout ce qui avoit rapport à +la succession de son frère et à mes intérêts. Il est inutile de +rappeler que M. de Montluc ne connoissoit Philippe que comme ayant joui +de la confiance de madame de Sponasi, et qu'il ne m'avoit paru avoir +aucun soupçon du principal motif de cette confiance. J'abandonnai à +Philippe le soin de parler ou de se taire à cet égard; mais il me dit +qu'il regardoit le silence comme le parti le plus prudent. Je lui en sus +bon gré.</p> + +<p>Trois jours s'étoient écoulés sans que je reçusse des nouvelles d'Adèle, +et je souffrois d'autant plus que je n'osois me fier à M. de +Saint-Alban: non que je lui crusse un caractère semblable à celui de M. +de Miralbe; mais ayant peine à me persuader qu'il eût de bonne foi +renoncé au projet d'épouser sa nièce, j'appréhendois que l'amour ne lui +suggérât l'idée d'intercepter notre correspondance. Privés de tous +moyens de nous voir, s'il parvenoit à nous empêcher de nous écrire, +combien n'auroit-il pas de ressources pour essayer de me nuire auprès +d'Adèle! Et quand bien même il n'y réussiroit pas, ne suffisoit-il pas +qu'il le tentât, pour nous rendre également malheureux? L'amour ne va +guère sans être escorté des soupçons, sur-tout lorsqu'il n'a que des +réflexions pour tout aliment. Je n'osois confier mes inquiétudes à +madame de Florvel, et son époux ne s'étoit pas trouvé chez lui lorsque +je m'y étois présenté. En vain je formois le projet d'aller à +Versailles, de pénétrer jusqu'à Adèle; la crainte de la perdre auprès de +son oncle me retenoit. Je voyois à la fois en lui un protecteur +dangereux, et cependant le seul être qui pût la défendre contre un +ennemi bien plus redoutable encore.</p> + +<p>Le soir du troisième jour, je reçus le billet suivant:</p> + +<p>«Je viens de subir une terrible épreuve; M. de Saint-Alban m'assure que +c'est la dernière: il y a dans ses caresses quelque chose de si tendre +et de si paternel, que j'ose me livrer aux plus grandes espérances. Je +lui ai fait sur notre liaison le récit qu'il attendoit de moi, et mes +discours sur votre famille ont été conformes à votre dernière lettre. Je +l'ai répété, parce que vous l'avez dit: soyez M. de Montluc pour tout le +monde, et restez toujours Frédéric pour votre Adèle.</p> + +<p>«Mon oncle m'a écouté avec le plus grand sang-froid; pas la moindre +question qui annonçât du doute ou de l'intérêt. J'ai cru du moins qu'il +alloit me faire quelques objections; aucune: il s'est contenté de me +prier de ne plus vous écrire sans son consentement. Je n'ai pas voulu +promettre. «Du moins, m'a-t-il dit, vous m'accorderez bien quatre jours; +je vous les demande comme une grace». J'ai consenti. Depuis il n'a +cessé de me donner des marques de son amitié; mais il ne m'a point parlé +de vous. J'ai su qu'il s'est entretenu long-temps avec M. de Florvel, et +plus encore avec M. de Nangis, qu'il aime beaucoup, parce qu'il a été +mon tuteur, et qu'il pourroit encore le devenir: ce sont ses +expressions.</p> + +<p>«Aujourd'hui il m'a demandé si je vous avois écrit.—«Vous savez bien, +monsieur, que je vous ai accordé quatre jours». Il a souri de l'humeur +qui perçoit dans ma réponse. «Eh bien! m'a-t-il dit, je vous prie +d'engager de ma part M. de Téligny à venir demain dîner avec vous; vous +le préviendrez que nous ne serons que nous trois». Je vous envoie +l'invitation, mon cher Frédéric; et si votre joie est égale à la mienne, +vous êtes en ce moment le plus heureux des hommes. Demain je vous verrai +chez mon oncle: vous lui plairez, j'en suis sûr; vous l'aimerez aussi. +Puisqu'il vous ouvre sa maison, qu'il observe lui-même que nous ne +serons qu'entre nous.... Si je vous faisois part de toutes mes pensées, +ma lettre ne vous parviendroit pas aujourd'hui. Livrez-vous aux vôtres, +et vous connoîtrez celles qui occupent votre Adèle.»</p> + +<p>Je n'ai jamais eu plus de plaisir et moins d'amour-propre qu'en recevant +cette lettre: la certitude d'être admis chez M. de Saint-Alban comme +époux futur de sa nièce me combloit de joie; mais la crainte de ne pas +répondre à l'idée qu'Adèle lui avoit donnée de moi la tempéroit +beaucoup; peut-être sans cela aurois-je manqué de forces pour la +supporter. La joie trouble l'esprit, la crainte l'anéantit; je m'en +apperçus; car je me surpris plusieurs fois arrangeant ce que je dirois, +comme si je devois faire une harangue, et concertant mes réponses comme +si l'on m'eût communiqué d'avance les questions qu'on m'adresseroit. Il +m'arriva ce qui arrive en pareille circonstance à tout le monde; c'est +que rien de ce que j'avois préparé ne me servit, et ce fut un très-grand +bonheur. Les plus sots sont toujours ceux qui n'ont que de l'esprit +d'apprêt. Adèle étoit présente lorsque l'on m'annonça: en la voyant +j'oubliai tout, jusqu'à la présence de M. de Saint-Alban; et sans oser +me livrer aux transports que sa vue m'inspiroit, sans pouvoir lui +adresser une seule parole, je m'arrêtai pour la considérer. Combien les +malheurs qu'elle avoit éprouvés depuis notre séparation avoient ajouté à +ses charmes et à l'intérêt qu'elle m'inspiroit! je contemplois à la fois +et avec extase l'élève de M. Durmer, la victime de M. de Miralbe, la +protégée de M. de Saint-Alban, la plus jolie de toutes les femmes, et +l'épouse adorée qui m'étoit destinée.</p> + +<p>Mon immobilité tenoit à trop de passions pour me donner l'air stupide; +M. de Saint-Alban, loin de mal en augurer, eut la bonté de prévenir les +remerciemens que je lui devois, et la complaisance d'entamer la +conversation par le chagrin que j'avois éprouvé en apprenant la conduite +qu'on avoit tenue avec sa nièce. C'étoit me donner beau jeu; aussi +passai-je subitement d'une insensibilité apparente à l'explosion des +sentimens qui m'agitoient. Sans effort, notre entretien devint aussi +intéressant que le sujet que nous traitions; et, avant de nous mettre à +table, il régnoit entre nous un ton de confiance qui auroit étonné +quiconque en eût été témoin, avec la certitude que, nous voyant pour la +première fois, nous avions tous les deux formé le projet d'être sur la +réserve: mais nous parlions d'Adèle, et elle étoit présente.</p> + +<p>Quand nous fûmes rentrés dans le salon, il m'entretint de mes parens, et +m'offrit avec beaucoup de grace tous les services qui dépendraient de +lui. «Ceci est pour vous, me dit-il; maintenant, parlons de moi. J'ai +grande envie de marier Adèle, et plus d'envie encore de ne jamais m'en +séparer: croyez-vous que la condition de demeurer avec moi ne soit point +un obstacle aux projets que j'ai formés pour elle»? On croira sans peine +que je n'hésitai point à assurer que cette condition seroit un bonheur +de plus pour quiconque osoit aspirer à la main de mademoiselle de +Miralbe. «Eh bien! me répondit-il, dès ce moment ma maison vous est +ouverte. J'ai des torts à réparer; et quoique ma nièce m'ait plusieurs +fois répété qu'elle les avoit oubliés, je suis persuadé qu'avec votre +secours je la forcerai du moins à ne jamais se les rappeler sans +plaisir». Adèle se chargea de notre réponse, et la fit avec tant de +sensibilité, que ce vieillard convint qu'il lui avoit une obligation +dont il ne pourroit jamais s'acquitter; c'étoit de lui avoir fait faire +connoissance avec son cœur: «un peu tard, il est vrai, disoit-il avec +gaieté; mais ce n'est pas sa faute.»</p> + +<p>«Je connois les secrets de votre famille, ajouta M. de Saint-Alban: ils +sont l'effet du malheur; on peut les réparer. Vous connoissez aussi ceux +de la famille d'Adèle: ils reposent sur le crime; il faut les punir. M. +de Miralbe est un abominable homme, dangereux pour tous ceux qui sont +sous sa dépendance. Heureusement il est sous la mienne, et je compte +lever tous les obstacles qu'il m'opposera, à l'aide de l'espoir de mon +héritage, qu'il n'aura jamais. Celui qui ne calcule que son intérêt +doit être sacrifié aux pieds de l'idole auquel il a tout immolé. La +crainte d'une rupture avec moi le rendra souple à mes volontés; mais +pour ne pas nous exposer à mille tracasseries, je vous conseille de ne +venir chez moi que rarement, jusqu'au jour où vous serez en possession +du nom qui vous appartient. Vous sentez qu'avant cette époque je ne peux +prononcer le mot de mariage; et comme il entre dans mes vues qu'il soit +aussitôt fait que proposé, la contrainte que je vous impose trouvera +bientôt sa récompense. Écrivez à M. et à madame de Montluc de se rendre +à Paris; j'attends de votre complaisance que vous voudrez bien me +présenter à eux: le reste me regarde. Ils trouveront tout ici disposé +selon leurs vues et les vôtres.</p> + +<p>Je promis à M. de Saint-Alban de lui obéir en tout, et je tins parole, +excepté que je lui rendois des visites plus fréquentes que je ne le +trouvois moi-même raisonnable dans les circonstances où nous étions; +mais il étoit trop difficile de me priver de voir Adèle, quand tout +s'unissoit pour me tenter. Florvel, son épouse et M. de Nangis étoient +devenus la société intime de M. de Saint-Alban; ils formoient aussi la +mienne, et je ne pouvois apprendre qu'ils alloient à Versailles sans +céder au désir de les accompagner. Nous étions si bien d'accord quand +nous nous trouvions réunis! L'oncle de mademoiselle de Miralbe oublioit +avec nous le rôle de courtisan pour ne laisser voir que l'homme aimable, +sensible et généreux; il ne nous cachoit pas ses regrets d'avoir vieilli +en cherchant sans cesse le bonheur hors de lui. Il faisoit des projets; +et si l'illusion, naturelle aux hommes, l'empêchoit d'appercevoir que +ses desirs et sa vieillesse ne s'accordoient point, notre amitié nous +privoit également de la faculté d'y réfléchir. Quoiqu'il eût près de +soixante et dix ans, il calculoit l'avenir comme nous; malgré notre +jeunesse, nous comptions comme lui. Puisque la mort n'a point d'âge, +l'espérance de la vie ne peut avoir de bornes.</p> + +<p>Henri de Miralbe venoit aussi souvent chez son oncle; mais il n'étoit +jamais de nos petits comités: il aimoit trop les plaisirs bruyans pour +en chercher au milieu de nous; et la crainte de paroître faire sa cour +l'éloignoit de tout ce qui auroit pu lui donner l'apparence d'une +complaisance servile. La société nombreuse convenoit mieux à son genre +d'esprit; il y brilloit. C'étoit aussi les jours où l'on recevoit du +monde, qu'Adèle avoit soin d'inviter son frère. Dans l'appréhension de +rencontrer son fils, M. de Miralbe ne venoit guère que le matin: ainsi +la haine qui existoit entre eux me sauva l'embarras de me trouver avec +lui avant l'époque fixée par M. de Saint-Alban.</p> + +<p>Cette époque arriva. M. et madame de Montluc eurent la bonté de se +rendre à mon invitation; ils vinrent à Paris, descendirent chez moi. Le +mari par ses connoissances et son aménité, l'épouse par sa douceur +obligeante, réussirent auprès de l'oncle d'Adèle; il étoit fait pour +apprécier leur mérite. La reconnoissance que ce couple respectable +portoit à la mémoire de madame de Sponasi, l'amitié dont nous nous +étions donné des preuves, les avantages réciproques que nous trouvions +dans l'union de nos sentimens et de nos intérêts, valoient bien les +droits de la nature; et si nous faisions illusion à ceux qui nous +entouroient, c'est que nos cœurs nous trompoient nous-mêmes. M. de +Saint-Alban nous avoit servis avec tant de chaleur, qu'en moins de huit +jours je fus en possession des titres nécessaires pour prendre le nom de +Montluc; tout ce que la faveur peut ajouter aux formalités des lois me +fut prodigué plutôt qu'accordé. Sans autre ambition que celle que +m'inspira l'amour, je parvins au-delà de ce que je devois prétendre: +mais je puis affirmer avec vérité que je n'éprouvai pas le moindre +mouvement de vanité; la certitude d'épouser mademoiselle de Miralbe ne +laissoit pas en moi de place à un sentiment si petit. Qu'elle fût +toujours restée Adèle, et jamais, jamais je n'aurois desiré être autre +que Frédéric.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XLVIII" id="CHAPITRE_XLVIII"></a><a href="#toc">CHAPITRE XLVIII.</a></h2> + +<h3><i>Contrat de mariage et testament.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">M. de Saint-Alban</span> fixa le jour où il devoit proposer notre union à M. de +Miralbe, en convenant lui-même que jamais affaire ne lui avoit paru +aussi embarrassante à traiter. «Non pas, disoit-il, que je ne sois sûr +de réussir. Si mon neveu osoit me résister ouvertement, je l'accablerois +à la fois de la preuve de ses crimes, de mon indignation et de mon +crédit; mais je voudrois éviter l'éclat. Je m'attends à bien des +objections, à mille petits moyens détournés qui révolteront ma patience; +je songerai qu'il s'agit du bonheur de ma chère Adèle, et je tâcherai de +me contraindre.»</p> + +<p>M. de Miralbe, qui sans doute payoit quelques domestiques de son oncle +pour être instruit de ses actions, n'ignoroit pas mes visites fréquentes +chez lui: aussi ne parut-il surpris de la proposition de M. de +Saint-Alban qu'autant qu'il le falloit pour donner plus de prix à son +consentement. Il se défendit de marier sa fille par l'impossibilité où +il se trouvoit de lui compter l'argent qui provenoit de sa tutelle, +prétextant avoir placé depuis peu des fonds considérables dans une +entreprise excellente, mais qui ne devoit rien rendre avant trois ans. +M. de Saint-Alban leva cette difficulté en mon nom, en assurant que je +consentirois volontiers à attendre jusqu'à cette époque, et même plus +long-temps si cela étoit nécessaire. Afin de ne pas lui donner d'ombrage +sur sa générosité envers mademoiselle de Miralbe, il le prévint qu'il se +trouvoit lui-même assez gêné pour ne pas agir avec elle comme il se +l'étoit promis, et qu'il regrettoit de borner à cent mille livres le +présent qu'il vouloit lui faire. «Mais, ajouta-t-il, elle n'y perdra +rien, puisque mes biens doivent vous appartenir un jour, et je vous +charge de la dédommager du tort que je lui fais malgré moi». Soit que +cette assurance rendît M. de Miralbe docile, soit qu'il eût d'avance +calculé le danger de s'opposer à une volonté décidée de celui dont il +convoitoit l'héritage, il céda avec grace, ne quitta son oncle qu'après +avoir fait mille caresses à Adèle, et pris jour pour recevoir la visite +de M. et de madame de Montluc.</p> + +<p>Ils se rendirent effectivement chez lui, et lui demandèrent sa fille, +suivant les formes usitées alors. Ils furent accueillis avec les plus +grandes démonstrations d'amitié, reçurent mille félicitations sur le +bonheur d'avoir retrouvé un fils digne d'eux; félicitations qui lui +furent reportées, à l'égard d'Adèle, avec plus de justice et sans doute +aussi plus de sincérité. M. de Montluc, qui paroissoit posséder toute ma +fortune, parla des avantages qu'il se proposoit de me faire. M. de +Miralbe, soulagé de pouvoir du moins exhaler sa haine contre quelqu'un, +jura que jamais Henri ne rentreroit en grace auprès de lui, et que tous +ses biens appartiendroient à celui de ses enfans dont il n'avoit qu'à se +louer; mais il s'abstint d'entrer dans aucun détail, en observant qu'il +avoit promis à M. de Saint-Alban de lui céder la satisfaction de veiller +aux intérêts de mademoiselle de Miralbe.</p> + +<p>Cette visite faite et rendue, il me fut permis de voir Adèle tous les +jours, de lui parler de ma joie, de lire dans ses regards les mouvemens +de la sienne. La certitude d'être unis étoit pour nous un état de +félicité et de surprise: nous eussions été trop à plaindre d'en douter +un seul instant, et cependant nous ne pouvions le croire. Ce mélange +d'inquiétudes sans motif, d'assurance si voisine de la crainte, ne peut +se concevoir que par ceux que l'amour et l'espoir ont long-temps agités. +Hélas! nous nous étions déjà vus si près du bonheur, un événement si +imprévu nous en avoit déjà éloignés avec tant de violence, que nous +n'osions qu'en tremblant nous confier aux présages heureux qui nous +entouroient. Combien de fois ne regrettâmes-nous pas le sort de ceux qui +ne portent à l'autel qu'un cœur brûlant de desirs! Mais quand on a de la +fortune, il faut des contrats; ce qui souvent demande plus de temps que +les amans ne voudroient en accorder.</p> + +<p>Enfin la minute du mariage de nos biens fut arrêtée par M. de +Saint-Alban; lui et M. de Montluc approuvèrent le compte que le père de +mademoiselle de Miralbe rendit de sa tutelle: ils stipulèrent les +époques de paiement; en un mot, ils prirent d'un côté comme de l'autre +toutes les précautions que l'intérêt et la méfiance déguisent sous les +noms les plus honnêtes. Le notaire fut chargé d'apporter son acte le +lendemain. Nous devions tous souper chez M. de Saint-Alban, et signer. +Mes amis, ceux d'Adèle, nos parens, nous félicitoient et se félicitoient +avec plus ou moins de franchise. Philippe, l'excellent Philippe, +jouissoit de son ouvrage, de mon bonheur et de ses sacrifices. Comme il +m'embrassa de bon cœur la veille de ce jour si long-temps desiré!</p> + +<p>Mon imagination étoit trop exaltée pour que le sommeil pût un moment en +suspendre l'activité! Levé de bonne heure, je me proposois de me rendre +le plutôt possible à Versailles, quand je reçus ce billet d'Adèle:</p> + +<p>«Mon oncle a passé une nuit terrible. Les médecins prétendent que c'est +une attaque d'apoplexie. À chaque instant il perd connaissance, et +paroît sur-tout souffrir horriblement de ne pouvoir parler. Je ne sais +qui a averti M. de Miralbe, il est arrivé ce matin à six heures. Il m'a +recommandé, avec beaucoup de douceur, de retirer les invitations faites +pour aujourd'hui. Je viens d'en charger le secrétaire de mon oncle. Je +n'écris qu'à vous et à Henri, et je retourne servir mon protecteur. +Adieu, mon cher Frédéric. Venez voir M. de Saint-Alban: si le ciel +permet que son état s'améliore, son amitié sera flattée des témoignages +de la vôtre. Je croyois avoir épuisé la coupe du malheur; j'ignorois +celui de trembler pour les jours d'un être aussi cher. Adieu, mon ami.»</p> + +<p>Je partis presque aussitôt pour Versailles, accompagné de M. et de +madame de Montluc: nous gardâmes en route le plus profond silence; nous +craignions réciproquement de nous communiquer nos alarmes et nos +soupçons. En arrivant, nous demandâmes des nouvelles de M. de +Saint-Alban; elles étoient toujours telles qu'Adèle me les avoit +données. M. de Miralbe vint nous recevoir, et ne demeura avec nous qu'un +moment, en s'excusant sur les soins que l'état de son oncle exigeoit. Il +étoit pâle; son regard n'avoit point d'assurance: Dieu seul connoît le +sentiment qui l'agitoit alors. Nous restâmes dans l'espérance de voir sa +fille, mais sans oser la faire avertir: les occupations auxquelles elle +se livroit étoient si sacrées, que l'amour même se fût reproché de l'en +distraire. M. de Nangis, Florvel et son épouse arrivèrent quelque temps +après nous: nous passâmes quatre heures ensemble, sans voir d'autres +individus que les médecins, qui ne conservoient point d'espérance, et +quelques valets dont la fonction paroissoit bien plus être de nous +observer, de nous empêcher de parler, que de répondre au désir que nous +avions de connoître à chaque instant l'état du malade. Adèle passa par +hasard dans le salon où nous étions, et parut surprise de nous voir. +Sans doute on lui avoit laissé ignorer la présence de tous ses amis. Sa +figure, toujours si expressive, auroit pu servir de modèle pour peindre +la douleur. Elle nous raconta, dans le plus grand détail, l'attaque +terrible qu'avoit éprouvée son oncle; et quoique tous ses discours +annonçassent assez qu'elle n'avoit aucun espoir de le voir se rétablir, +elle nous interrogeoit de manière à nous forcer de lui en donner. +Bientôt elle nous quitta pour retourner auprès de M. de Saint-Alban: son +inquiétude lorsqu'elle ne le voyoit pas, égaloit seule les angoisses qui +la déchiroient à chaque crise dont elle étoit témoin.</p> + +<p>Ne pouvant tous rester plus long-temps chez M. de Saint-Alban, nous +acceptâmes l'offre que nous fit M. de Nangis de nous réunir à +l'appartement qu'il avoit à Versailles, et de laisser un de nos +domestiques chez le malade, pour venir d'heure en heure nous donner de +ses nouvelles. Elles s'écoulèrent avec bien de la lenteur, et sans +apporter un seul rayon d'espérance. À minuit nous apprîmes que le +protecteur d'Adèle avoit cessé d'exister. Lecteurs, représentez-vous +dans quel abîme de malheurs cette affreuse nouvelle pouvoit de nouveau +me plonger, et jugez de la tristesse avec laquelle je la reçus.</p> + +<p>La première punition de ceux qui ont des torts graves à se reprocher, +est de se voir sans cesse soupçonnés des crimes dont peut-être ils sont +innocens. Je pensai (et je ne fus pas le seul) que la mort de M. de +Saint-Alban arrivoit dans une circonstance si favorable à M. de Miralbe, +que, malgré sa douleur apparente, il étoit difficile d'ajouter foi à ses +regrets, et plus difficile encore de le croire exempt de reproche. Du +premier instant où l'état de son oncle avoit paru désespéré, il s'étoit +établi en maître dans sa maison; le titre de son plus proche héritier +lui en donnoit le droit: la nécessité de veiller sur un être qu'il +disoit lui être cher, lui servoit de prétexte; l'intérêt étoit son +motif.</p> + +<p>Adèle, toute occupée de ses alarmes et des soins qu'elle rendoit à M. +de Saint-Alban, oublioit, pour ainsi dire, qu'elle vivoit avec son +père; mais à peine son protecteur eut-il fermé les yeux, que ses idées +se reportèrent sur elle-même, et l'avenir la fit trembler. Retourner +dans la maison de M. de Miralbe, où madame de Valmont demeuroit +toujours, lui parut le comble du malheur. Entraînée par la crainte +plutôt que décidée par ses réflexions, elle se disposoit à chercher un +asyle auprès de son frère, quand madame de Morvel vint à son secours. Au +risque de se compromettre dans une circonstance aussi délicate, elle la +conduisit à Paris dans un couvent, lui faisant écrire à M. de Miralbe +une lettre qui ne devoit lui être remise qu'après son départ. Dans cette +lettre, Adèle disoit qu'il lui avoit été impossible de rester dans des +lieux où tout lui retraçoit la perte qu'elle venoit de faire; que +présumant que son père seroit obligé de demeurer encore quelques jours +à Versailles, et ne voulant pas ajouter à tous les détails qui alloient +l'occuper, celui de choisir une résidence, elle avoit pris le parti de +chercher une retraite dans un lieu qui mériteroit son approbation; que +là elle attendroit ses ordres, mais qu'elle espéroit de sa bonté qu'il +voudroit bien lui laisser consacrer à la solitude les premiers momens de +sa douleur. Elle s'excusoit de ne l'avoir pas consulté, sur les +ménagemens qu'elle avoit cru devoir aux regrets auxquels lui-même étoit +en proie; regrets que sa présence n'auroit fait qu'augmenter. On sent +qu'une lettre pareille ne pouvoit qu'adoucir la démarche d'Adèle, et non +la faire approuver; mais elle n'en demandoit pas davantage.</p> + +<p>Elle avoit prié madame de Florvel de me consoler, de me conjurer de ne +pas l'abandonner, en un mot de consulter avec son frère et ses amis +s'il n'étoit aucun moyen de la soustraire au plus cruel de tous les +hommes, protestant que la mort lui paroîtroit préférable à la nécessité +de rentrer sous sa domination. Son effroi étoit si grand, qu'il lui +avoit suggéré l'idée de réclamer dans les tribunaux contre le titre de +fille de M. de Miralbe, de lui demander la preuve de ses droits sur +elle, de le poursuivre en réparation du complot dont elle avoit été la +victime, de l'accabler de la déclaration faite par sa femme-de-chambre, +et que M. de Saint-Alban lui-même avoit revêtue de sa signature; ce qui +lui donnoit un caractère d'authenticité bien propre à frapper les +esprits. Par une bizarrerie étonnante, le projet d'Adèle fermentoit +aussi dans la tête de son père, mais par des motifs bien différens.</p> + +<p>M. de Miralbe, loin de marquer le moindre mécontentement de la +résolution que sa fille avoit prise, parut hautement l'approuver; mais +il ne lui écrivit point. Pour savoir sur quel ton il parleroit, il +attendit l'ouverture du testament de M. de Saint-Alban; et madame de +Florvel, qui sans doute étoit plus instruite qu'elle ne l'avouoit, +m'exhortoit à prendre patience jusqu'à ce que l'on connût les dernières +volontés du protecteur d'Adèle.</p> + +<p>Ce jour vint. M. de Nangis fut invité à titre d'exécuteur testamentaire. +M. de Saint-Alban n'avoit appelé à sa succession, par égal partage, +qu'Adèle et son frère. C'étoit frapper M. de Miralbe dans un endroit +bien sensible. Mais ce qui mit le comble à sa fureur, fut de voir qu'il +n'étoit point nommé tuteur de sa fille: au contraire, M. de Saint-Alban, +en priant M. de Nangis d'accepter cette qualité, avoit ordonné que, s'il +la refusoit, mademoiselle de Miralbe, par le fait même, dès l'instant, +et sans être obligée de rendre compte à personne, disposeroit des biens +qu'il lui léguoit. Il fut impossible à M. de Miralbe de douter qu'il +n'eût été démasqué devant son oncle. Sa rage ne peut se concevoir; du +même coup il perdoit l'espoir si long-temps caressé de réparer sa +fortune, dont il cachoit le délabrement au public. Ce public, qui ne +juge guère que par les faits, alloit sans doute scruter les motifs de +son exhérédation. Son fils triomphoit: plus il l'avoit présenté comme un +homme sans mœurs, plus il étoit humiliant pour lui de voir qu'il lui eût +été préféré. Sa fille, en jouissant d'une fortune qu'il n'avoit pas été +cru digne de gérer, devenoit presque indépendante de lui; et soustraite +aux projets qu'il pouvoit former contre elle, elle alloit avant peu lui +demander compte de la succession de sa mère. Le testament de M. de +Saint-Alban avoit été rédigé avec tant de précautions, qu'il étoit +impossible de l'attaquer victorieusement par les voies ordinaires. Il ne +restoit qu'un expédient à un homme du caractère de M. de Miralbe; il osa +le tenter, et mit opposition à l'exécution des dernières volontés de son +oncle, jusqu'au moment où l'état de la fille qui se prétendoit être +mademoiselle de Miralbe auroit été constaté.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XLIX" id="CHAPITRE_XLIX"></a><a href="#toc">CHAPITRE XLIX.</a></h2> + +<h3><i>Procès.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">Trois</span> jours après, il fit paroître un mémoire destiné au public bien +plus qu'aux tribunaux, manière de plaider assez en vogue dans ce +temps-là. Il y peignoit Adèle comme une intrigante, élevée par un +philosophe, qui l'avoit, dès l'enfance, livrée au libertinage le plus +affreux, et accoutumée à tout braver pour aller à la fortune. Après +avoir fait un récit aussi adroit que mensonger des moyens employés pour +tromper son cœur, toujours livré au chagrin d'avoir perdu sa fille, +toujours agité par l'espérance de la retrouver; après avoir embelli, +s'il est possible, les charmes séducteurs d'Adèle, et blâmé la +foiblesse avec laquelle il s'étoit livré lui-même à quelques apparences +concertées avec trop de ruse pour qu'il pût s'en méfier, il rappeloit +l'aventure de M. de Farfalette. De ce jour il conçut des soupçons; et ce +qui les confirma, fut la certitude qu'il acquit depuis, que la prétendue +demoiselle de Miralbe avoit dès long-temps des rapports très-intimes +avec son fils. C'étoit son fils qui avoit tramé ce complot; l'événement +ne prouvoit que trop la perfidie avec laquelle il avoit été conduit. +Malgré le scandale de la conduite de la prétendue demoiselle de Miralbe, +malgré qu'elle eût été surprise en rendez-vous chez la sœur de l'homme +qui l'avoit pervertie dès ses plus jeunes ans, malgré qu'il fût trop +notoire que ladite Adèle étoit de plus en liaison réglée avec un +personnage devenu depuis peu important, et qu'on nommera lorsqu'il en +sera temps (c'étoit moi), on étoit parvenu à éblouir M. de Saint-Alban. +Ici se trouvoit placé un grand éloge de son oncle, dont le seul défaut +fut toujours de ne pouvoir résister à un sexe qui, de tout temps, a +subjugué les hommes d'ailleurs les plus estimables. Il prétendoit qu'il +l'avoit plusieurs fois averti des renseignemens parvenus jusqu'à lui +contre la prétendue demoiselle de Miralbe, et consulté sur les moyens de +la rendre au néant dont il l'avoit tirée; mais que ce vieillard, séduit +par son amour, et peut-être par les complaisances dont on berçoit sa +crédulité, s'étoit emporté contre lui. Il ne lui resta donc qu'un parti +à prendre, ce fut de ne pas troubler le repos d'un oncle dont le bonheur +lui étoit plus cher que les richesses, et d'attendre, au risque de tout +ce qui pourroit en arriver, que la conduite de la prétendue demoiselle +de Miralbe éclairât son cœur en le déchirant. Mais habilement guidée par +son fils et par l'homme qui n'a jamais cessé d'avoir un empire absolu +sur ses volontés, elle calcula toutes ses actions de manière à augmenter +l'aveuglement de M. de Saint-Alban, jusqu'au jour où ils furent tous +certains d'un testament sans doute d'avance concerté entre eux. Au +comble de leurs desirs, la mort vint les délivrer de la gêne qu'ils +s'étoient imposée, et leur en payer le prix.</p> + +<p>M. de Miralbe s'interdisoit toute réflexion sur la promptitude avec +laquelle son oncle avoit rendu le dernier soupir; et de toutes les +perfidies répandues dans son mémoire, ce n'étoit pas la plus +mal-adroite. Bien des gens refusent de croire un attentat qu'on leur +affirme, et le soutiennent comme authentique quand on leur a laissé le +soin de le deviner: l'indulgence se tait où l'amour-propre peut se +donner le mérite de la pénétration.</p> + +<p>M. de Miralbe concluoit à suspendre l'exécution du testament de M. de +Saint-Alban, jusqu'au moment où les lois auroient fait justice des +crimes et des prétentions de la fille Adèle. Il ne doutoit pas que les +personnages respectables qui, trompés par ses fausses vertus, lui +avoient jusqu'à présent accordé leur protection, ne s'empressassent de +l'abandonner à ses propres ressources et à celles de ses complices. Les +personnages respectables étoient Florvel, son épouse, et M. de Nangis; +les complices étoient Henri et moi, mais moi sans être nommé: précaution +assez inutile, car je n'avois pas envie de garder l'anonyme.</p> + +<p>Jamais libelle ne surprit autant ceux contre lesquels il étoit dirigé, +et jamais aussi il n'inspira des sentimens plus unanimes contre son +auteur. Madame de Florvel y répondit pour son compte, en allant +aussitôt trouver Adèle au couvent où elle s'étoit retirée; et après lui +avoir donné communication du mémoire de son père, elle lui dit: «Nous +n'avons, mon amie, qu'un parti à prendre toutes deux: vous, de garder le +silence, et de confier à votre tuteur le soin de vous défendre; moi, de +vous offrir un asyle dans ma maison. Si vous restiez dans un cloître, on +croiroit que je vous ai jugée, et je rougirois que l'on pensât même que +je vous soupçonne.»</p> + +<p>Adèle connoissoit trop son père pour être scandalisée de se voir +désavouée par lui; elle l'auroit volontiers remercié de vouloir briser +les liens qui l'unissoient à lui, et l'auroit de plus secondé de tout +son pouvoir, si les atrocités répandues contre elle et contre M. Durmer +ne lui eussent fait un devoir de se défendre. Aussi trouvoit-elle fort +triste d'être obligée de plaider pour être fille de M. de Miralbe, +lorsque tous ses vœux tendoient à ne lui appartenir à aucun titre, et +plus fâcheux encore, s'il est possible, de se voir condamnée à la +célébrité, lorsque tous ses goûts ne lui faisoient envisager le bonheur +que dans le silence d'une douce médiocrité. Dans le premier moment, elle +ne sentit que le procédé de madame de Florvel et le plaisir de se +rapprocher de moi: aussi ne fit-elle aucune difficulté pour quitter le +couvent, et s'exposer aux regards avides du public.</p> + +<p>M. de Nangis étoit déconcerté; il prétendoit que la famille de Miralbe +n'étoit pas de race humaine: mais comme il y avoit dans le mémoire du +père vingt mensonges dont il lui étoit impossible de douter; comme il +avoit connu, estimé et chéri M. Durmer, et qu'on lui prouva sans peine +que son honneur étoit engagé à soutenir le titre de tuteur d'Adèle, +titre qu'il obtenoit pour la seconde fois, et qui annonçoit à tout le +monde l'opinion que deux hommes estimables sous des rapports différens +avoient eue de sa probité, il consentit à prêter son nom dans ce procès. +C'étoit tout ce qu'on attendoit de lui, et ce qu'il pouvoit offrir de +meilleur.</p> + +<p>Indépendamment de l'amitié qui unissoit Henri à sa sœur, il étoit trop +intéressé à l'exécution entière du testament de M. de Saint-Alban, et +trop avide de saisir l'occasion de combattre M. de Miralbe, pour la +laisser échapper. En quarante-huit heures, il fit imprimer une réponse +vraiment plaisante, sous le titre de <i>Critique du Roman de mon père</i>. +Sans discuter la vérité des faits, sans supposer même qu'on eût voulu +les donner pour authentiques, il se contenta d'examiner le mémoire de +M. de Miralbe comme un ouvrage littéraire purement d'imagination, et il +en fit ressortir les invraisemblances avec tant d'adresse, qu'il mit les +rieurs de son parti, en obtenant l'approbation de tous les gens de goût.</p> + +<p>Ce procès étoit véritablement de ceux que les tribunaux ne jugent +qu'après que l'opinion publique s'est prononcée. Il auroit été aussi +impossible de prouver qu'Adèle étoit née demoiselle de Miralbe, que +d'affirmer le contraire. Il ne s'agissoit que de savoir si ce titre +qu'elle avoit possédé de l'aveu de celui qui le lui disputoit, si ce +titre en vertu duquel elle avoit été esclave et victime d'un homme qui +trouvoit son intérêt à le lui donner, pouvoit lui être enlevé quand +l'intérêt de ce même homme étoit de l'en priver. Rien sans doute n'eût +été plus injuste; mais, je le répète, il falloit mettre toutes les voix +de notre côté: aussi, tandis que Henri attiroit vers nous ceux sur qui +l'esprit peut tout, je déchirai le voile dont son père avoit bien voulu +me couvrir; et la réponse personnelle que je fis à son libelle, devant +nécessairement contenir le détail de ma connoissance avec mademoiselle +de Miralbe, l'histoire de notre amour et de nos malheurs fut faite de +manière à ranger de notre bord les femmes et les jeunes gens, deux +classes qui, par la chaleur de leur approbation, servent toujours bien +le parti qu'elles appuient.</p> + +<p>Mais le mémoire imprimé sous le nom de M. de Nangis, en qualité de +tuteur de mademoiselle de Miralbe, étoit le plus important; et, sans les +réflexions de Henri, nous allions faire la plus grande de toutes les +sottises en approuvant celui qu'avoit travaillé un célèbre avocat. Il +citoit force lois en faveur d'Adèle: c'étoit sans doute l'espérance de +son père, qui se fût alors trouvé bien à son aise, puisqu'en opposant +citations à citations, il nous enfermoit dans un labyrinthe dont nous ne +fussions pas sortis. Henri traça le plan, exigea qu'on se tînt à +l'exposé simple des faits, et qu'on appuyât seulement sur trois points:</p> + +<p>1°. L'indignation avec laquelle les amis de sa sœur avoient vu les +prétentions que M. de Miralbe élevoit contre elle, et leur intention +bien prononcée d'unir leur cause à la sienne.</p> + +<p>2°. L'aveu qu'elle avoit fait à M. de Saint-Alban de son amour pour moi, +et l'approbation qu'il y avoit donnée; approbation qu'il étoit +impossible de nier, puisque la minute des articles dressés existoit +encore, et qu'on en donnoit copie certifiée par le notaire qui l'avoit +rédigée. Rien ne détruisoit plus complétement l'idée que M. de +Saint-Alban fût amoureux de sa nièce, et qu'on eût employé aucun moyen +pour le séduire. Comment, après cela, supposer que sa mort eût comblé +les vœux de ceux dont il alloit assurer le bonheur, de ceux qui +n'auroient plus rien à desirer s'il vivoit encore?</p> + +<p>3°. L'histoire du rendez-vous avec M. de Farfalette.</p> + +<p>Ce point étoit fort délicat à traiter. Je demandai à Adèle que l'on +ménageât une femme dont elle avoit à se plaindre bien cruellement, mais +que, par des raisons particulières, je souhaitois de ne pas voir +compromise. Adèle connoissoit mes motifs; elle les approuva, et donna à +son sexe un exemple qu'il devroit s'empresser d'imiter. Bien d'autres, à +sa place, eussent montré de la jalousie, ou tout au moins de l'humeur; +elle ne me témoigna que de l'estime. Elle n'ignoroit pas que je +détestois madame de Valmont; elle sentit cependant que ce n'étoit ni à +moi ni à celle qui se regardoit comme mon épouse, à la punir. On peut +haïr une femme que l'on a beaucoup aimée: jamais, et sous quelque +prétexte que ce soit, on ne doit se prêter à la perdre. M. de Nangis, +bien loin d'approuver ces ménagemens, ne les concevoit pas; il auroit +voulu qu'on se servît de la déclaration faite par la femme-de-chambre de +sa pupille, et la regardoit, avec raison, comme une assurance de +triomphe.</p> + +<p>Il ne fallut pas moins qu'il se contentât d'annoncer qu'il avoit la +certitude que ce rendez-vous étoit une intrigue abominable concertée par +des êtres qui avoient voulu perdre mademoiselle de Miralbe; qu'il ne les +nommoit pas par des raisons dont la délicatesse lui faisoit une loi; +mais que si l'intérêt de sa pupille l'exigeoit un jour, il les +accableroit d'une preuve qui les rendroit l'horreur de la société.</p> + +<p>Cette pièce nous servit bien plus que si elle avoit été imprimée. Qu'on +se rappelle que M. de Valmont étoit membre du parlement de Paris, que sa +place pouvoit lui donner une grande influence dans cette affaire par +lui-même et par ses sollicitations auprès de ses collègues. Henri trouva +moyen de l'enlever à M. de Miralbe, et d'unir irrésistiblement son +intérêt au nôtre.</p> + +<p>Muni de la déclaration de la femme-de-chambre de sa sœur, il alla +trouver madame de Valmont, la lui montra, en l'assurant qu'elle seroit +imprimée dans le mémoire de mademoiselle de Miralbe. Madame de Valmont +resta anéantie.</p> + +<p>«J'obtiendrai qu'on la supprime, lui dit Henri, à condition qu'avant +huit jours vous quitterez la maison de mon père, ainsi que votre époux, +dont il faut nous garantir non seulement la neutralité, mais encore les +services. N'objectez pas que vous ne pouvez déterminer sa volonté sans +vous compromettre; il est indispensable que M. de Valmont connoisse +cette pièce terrible contre vous, et que le soin de votre réputation +soit l'assurance de sa conduite à notre égard. Je ne sais pas et je ne +dois pas savoir les motifs de votre haine contre ma sœur: vous avouerez +seulement à votre époux que mon père vous a forcé la main, et +qu'ignorant les conséquences de cette action, encore plus les projets de +M. de Miralbe, vous fûtes aussi indignée qu'affligée quand vous vîtes le +piége dans lequel on vous avoit entraînée. Un mari pardonne bien des +choses quand son honneur n'est pas compromis; le vôtre ne peut douter +de l'impassibilité de vos principes. Vous sauver ou vous perdre, il n'y +a point à balancer.»</p> + +<p>Madame de Valmont le sentit; elle demanda, pour disposer l'esprit de son +époux, quelques jours, qui lui furent accordés. Le quatrième, elle fit +prier Henri de se trouver chez elle; M. de Valmont y étoit. Là, il fut +témoin de l'adresse avec laquelle on persuada à un époux ce qu'il devoit +croire, en éloignant ses réflexions de ce qu'il ne devoit pas +soupçonner; et Henri, malgré qu'il se vantât de bien connoître les +femmes, répétoit, en sortant de cet entretien, que plus on vivoit, plus +on apprenoit à douter de ses connoissances. Il promit à M. de Valmont +que cette pièce lui seroit remise, ou seroit imprimée le lendemain du +jugement: remise, si sa sœur étoit conservée dans ses droits; imprimée, +si elle étoit condamnée à y renoncer.</p> + +<p>Il exigea sans pitié que M. de Valmont quittât la maison de son père; il +avoit calculé l'effet que cette rupture produiroit dans le monde, et ne +s'étoit pas trompé. Effectivement, dès ce moment, la cause de M. de +Miralbe fut regardée avec beaucoup de défaveur.</p> + +<p>Adèle ne vengea la réputation de M. Durmer qu'en faisant imprimer dans +son mémoire la lettre que cet écrivain célèbre lui avoit adressée à ses +derniers momens. Lecteurs, vous la connoissez; prononcez: fut-elle +dictée par un homme capable de corrompre l'innocence?</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_L" id="CHAPITRE_L"></a><a href="#toc">CHAPITRE L.</a></h2> + +<h3><i>Le 17 octobre.</i></h3> + + +<p><span class="smcap">Rien</span> ne dure aussi long-temps qu'un procès; bien des gens le savent par +expérience. Celui intenté contre Adèle reposoit sur des moyens si +extraordinaires, qu'il étoit impossible d'en prévoir l'issue. Sa +position d'ailleurs étoit fort désagréable. Devenue la femme du jour +sans le vouloir, ne pouvant fuir la société sans paroître se condamner, +n'osant s'y livrer dans la crainte d'affecter trop d'assurance; obligée +à des dépenses assez fortes sans fortune fixe, puisqu'elle ne possédoit +rien pour le présent, et que le même arrêt pouvoit lui ravir du même +coup les biens de sa mère et l'héritage de M. de Saint-Alban; +contractant des obligations pécuniaires avec ses amis, elle qui +redoutoit plus que personne ce genre de dépendance; sur-tout voyant à +jamais l'impossibilité de s'acquitter si elle étoit condamnée à renoncer +au titre de mademoiselle de Miralbe... ce fut au milieu de ces +inquiétudes que nous jurâmes de ne pas confier de nouveau aux événemens +le soin de notre bonheur, et de nous marier, au risque de tout ce qu'il +en pourroit arriver.</p> + +<p>La première fois que nous en parlâmes, M. de Nangis, Florvel, son +épouse, nos avocats, Henri même, s'écrièrent que cela étoit impossible, +que mademoiselle de Miralbe n'obtiendroit pas le consentement de son +père, qu'il ne répondroit pas si elle le lui demandoit pour la forme; et +que, ne pouvant s'en passer pour contracter sous le nom qu'il lui +disputoit, si elle se marioit sous celui d'Adèle seulement, elle +paraîtroit renoncer elle-même à tous ses droits. Nous n'ignorions point +la solidité de ces raisonnemens; mais plus ils s'opposoient à nos +desirs, plus nous étions décidés à n'en tenir aucun compte. M. de Nangis +alors annonça qu'il refuseroit son consentement; mais Adèle, sans +s'épouvanter de l'opposition qu'elle rencontroit, demanda du moins qu'on +voulût bien l'entendre. Voici les raisons qu'elle fit valoir.</p> + +<p>«On sait que je ne tiens pas à la fortune, et que s'il eût été en mon +pouvoir de servir M. de Miralbe dans le désir qu'il a de me méconnoître +pour sa fille, je l'aurois fait avec plaisir; il m'a placée dans la +nécessité de soutenir des droits que je ne desire point, et c'est le +seul tort qu'il m'est difficile de lui pardonner.</p> + +<p>«Je ne ferai entrer l'amour pour rien dans ma résolution; ce qui est +tout pour moi ne peut être une considération pour les autres: mais si je +perds mon procès, que deviendrai-je? Je ne serai plus cette Adèle dont +l'obscurité faisoit la sûreté et le bonheur; je ne serai qu'une +intrigante, perdue de réputation, sans appui, sans protecteur légal: et +le même homme qui m'a déjà si cruellement traitée lorsque son premier +devoir étoit de me défendre, ne se croira-t-il pas le droit de se +venger, quand tout se réunira pour me faire paroître coupable? L'arrêt +qui me privera du titre de sa fille, ne l'autorisera-t-il pas à me punir +de l'avoir porté? Qui me soutiendra contre lui? Personne. Mes amis +m'abandonneront en me plaignant, et je leur rendrai assez de justice +pour les plaindre moi-même de m'abandonner; je connois le monde, et je +sais qu'il est souvent dangereux à la vertu de protéger l'innocence, +quand les tribunaux et la voix publique l'ont condamnée. Quiconque +uniroit alors sa cause à la mienne, se perdroit sans me sauver. Voilà +peut-être l'avenir qui m'attend: un seul être peut m'y soustraire. Quand +les lois frapperoient sans pitié la solitaire Adèle, même en m'ôtant le +titre de Miralbe, elles respecteront l'épouse de M. de Montluc: quelque +injustice qui me soit réservée sous ce nom, il sera permis à mon époux +d'embrasser ma querelle, et l'on n'osera point m'en séparer. En +acceptant ma main dans l'état incertain où je flotte, Frédéric fait plus +que lorsqu'il m'épousoit n'étant que l'élève de M. Durmer: alors je ne +lui apportois pas de dot; aujourd'hui je n'en ai point non plus à lui +offrir, et je l'expose à tous les dangers inséparables de ma position, à +la douleur de voir sa compagne perdue dans ce qui est le plus cher à +tous les hommes, son honneur. Il brave tout pour moi, et il est le seul +avec lequel je puisse m'acquitter, puisque lui dans ma position, moi +dans la sienne, je ne balancerois point un instant à partager son sort.</p> + +<p>«Je n'ai parlé que de l'avenir effrayant qui m'est réservé si je perds +mon procès: vous connoissez tous M. de Miralbe; si je le gagne, je suis +sa fille, et je retombe en son pouvoir. Par l'impression que cette idée +fait sur vous, jugez de la terreur qu'elle m'inspire. Que je sois Adèle +condamnée, ou mademoiselle de Miralbe triomphante, je suis la plus +malheureuse des mortelles. Qui pourroit donc me blâmer de saisir +l'occasion de cesser d'être l'une et l'autre? Sera-ce le public? Eh +bien! puisque jusqu'à présent il est le premier juge auquel nous nous +sommes adressés, rien ne m'empêchera de justifier cette démarche devant +lui. Ma position est si nouvelle, qu'on ne peut me juger par les règles +ordinaires de la vie; et qui attribueroit ma résolution à l'amour se +tromperoit, puisqu'il est vrai qu'un homme en état de me soustraire à M. +de Miralbe, quels que fussent d'ailleurs son nom, son âge et son +caractère, deviendroit mon époux, si celui que j'aime n'étoit pas assez +généreux pour me presser de lui donner ma main. Je sens moi-même la +force des objections que l'on m'a faites: si l'on me prouve qu'elles +l'emportent sur les raisons qui me déterminent, je suis prête à céder et +à me sacrifier à la prudence de mes amis; mais s'ils tremblent de se la +reprocher un jour, qu'ils me sauvent de la mort, et eux d'un cruel +repentir.»</p> + +<p>Il étoit difficile de résister à un pareil discours: aussi ceux qui +s'étoient récriés le plus vivement contre l'idée d'un mariage dans les +circonstances où nous nous trouvions, convinrent que toutes les +considérations devoient céder devant les craintes d'Adèle, craintes trop +naturelles et si fortement justifiées par le passé. Après bien des +consultations, on s'arrêta au parti de tout conduire dans le silence +jusqu'après la célébration. Les bans indispensables furent publiés de +grand matin; les autres furent achetés. Pour ne point avertir M. de +Miralbe, qui ne pouvoit donner son consentement ni le refuser, puisqu'il +nioit sa qualité de père, mademoiselle de Miralbe ne prit que le nom +d'Adèle; mais, dans le contrat qui fut dressé, les hommes de loi lui +firent faire toutes les protestations et réserves nécessaires au +maintien de ses droits. La nuit du 17 octobre 17.. nous fûmes mariés; M. +de Nangis et madame de Florvel servant de père et de mère à Adèle, M. +et madame de Montluc représentant de même de mon côté; Henri de Miralbe, +Florvel, M. de Farfalette et Philippe, à titre de témoins.</p> + +<p>Jour mémorable pour moi, tu comblas tous mes desirs! Que m'importoit +alors la fortune, l'instabilité des lois, les complots des méchans, les +événemens dont les hommes disposent? que m'importoit ce bourdonnement +qu'on appelle opinion publique? Mes vœux, mes pensées, tout mon être +enfin n'existoit que dans mon amour. Nous étions l'un à l'autre, et je +sentois qu'aucune puissance humaine ne parviendroit à briser des liens +si chers à nos cœurs. Combien de fois, depuis cette époque, les années, +en ramenant le 17 octobre, nous ont-ils trouvés remplis de +reconnoissance pour lui! c'est encore, et pour toute notre vie, la fête +de l'amour, du bonheur et de l'amitié; c'est le moment de la confiance. +Le 17 octobre nous ne sommes à personne; et la vieillesse nous atteindra +que nous trouverons encore cette journée trop courte pour parler des +plaisirs que nous lui dûmes, et de tous ceux qui les ont suivis.</p> + +<p>C'est le 17 octobre que je termine l'histoire de ma vie: lecteurs, vous +me permettrez d'être bref; cette journée ne m'appartient pas.</p> + +<p>Après dix-huit mois employés à voir beaucoup de monde pour soutenir et +augmenter le nombre de nos partisans, après quantité de mémoires, de +répliques, de sollicitations, d'espérances et de craintes, le procès de +mon épouse fut jugé. Elle le gagna. Nous devînmes très-riches sans +l'avoir desiré: aussi notre bonheur fut-il plus fort que les faveurs de +la fortune; il lui résista.</p> + +<p>M. de Miralbe s'enfuit dans une de ses terres au fond du Dauphiné; et +là, sans jamais vouloir personnellement reconnoître Adèle pour sa fille, +il offrit de lui rendre compte des biens de madame de Miralbe. Mon +épouse lui répondit qu'elle n'avoit point été guidée par l'intérêt dans +les démarches qu'elle s'étoit vue contrainte de faire contre lui; +qu'elle le prioit de dicter lui-même les arrangemens qui convenoient le +mieux à l'état de ses affaires, lui promettant pour elle et pour moi de +signer aveuglément tout ce qui s'accorderoit avec ses desirs. Loin +d'être touché de notre procédé, il se disposoit à engager la plus grande +partie de ses biens pour s'acquitter avec nous, quand la mort qu'il +portoit dans son sein depuis l'arrêt qui l'avoit condamné, le délivra de +la honte, des regrets, et peut-être des remords qui le poursuivoient.</p> + +<p>Libres de tous soins, nous allâmes passer le temps de notre deuil à +Téligny, où nous reconduisîmes M. et madame de Montluc, qui soupiroient +à Paris après les plaisirs tranquilles de la vie champêtre.</p> + +<p>Depuis nous leur consacrâmes chaque année la saison où le séjour de la +ville est le moins supportable. Nous conservâmes nos amis: leur présence +nous étoit chère à bien des titres; elle nous rappeloit les services que +nous en avions reçus, et toutes les époques de notre amour: le souvenir +des peines passées est pour les amans une jouissance de plus et un motif +de s'aimer davantage.</p> + +<p>Philippe ne nous quitte point; il trouve la récompense des sacrifices +qu'il a faits pour moi dans l'attachement de mon épouse autant que dans +le mien. Il est plus aimable que jamais, et cultive en cachette le goût +qu'il a toujours eu pour l'étude. Sans avoir la manie du bel esprit, il +jette volontiers ses pensées sur le papier. Je lui proposois un jour de +se faire imprimer. «Non vraiment, me répondit-il; je craindrois de +trahir les secrets de l'humanité: quand on connoît les hommes, on sent +le besoin de les cacher.»</p> + +<h3>FIN.</h3> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Frédéric, by Joseph Fiévée + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FRÉDÉRIC *** + +***** This file should be named 20886-h.htm or 20886-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/0/8/8/20886/ + +Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at DP Europe +(http://dp.rastko.net) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/20886-h/images/001.png b/20886-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e657326 --- /dev/null +++ b/20886-h/images/001.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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