summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--20886-0.txt10302
-rw-r--r--20886-0.zipbin0 -> 224382 bytes
-rw-r--r--20886-8.txt10302
-rw-r--r--20886-8.zipbin0 -> 222197 bytes
-rw-r--r--20886-h.zipbin0 -> 240001 bytes
-rw-r--r--20886-h/20886-h.htm10438
-rw-r--r--20886-h/images/001.pngbin0 -> 3354 bytes
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
10 files changed, 31058 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/20886-0.txt b/20886-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..5434646
--- /dev/null
+++ b/20886-0.txt
@@ -0,0 +1,10302 @@
+The Project Gutenberg EBook of Frédéric, by Joseph Fiévée
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Frédéric
+
+Author: Joseph Fiévée
+
+Release Date: March 23, 2007 [EBook #20886]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FRÉDÉRIC ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at DP Europe
+(http://dp.rastko.net)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+[Note du transcripteur: l'orthographie de l'original est conservée.]
+
+
+
+
+FRÉDÉRIC,
+
+Par J.F. Auteur de _la Dot de Suzette_.
+
+TOME PREMIER.
+
+À PARIS,
+
+Chez P. PLASSAN, imprimeur-libraire,
+rue du Cimetière-André-des-Arcs, n° 10.
+
+L'AN VII DE LA RÉPUBLIQUE.
+
+
+
+
+PRÉFACE.
+
+
+Comme auteur, je devrois remercier le public de la faveur avec laquelle
+il a accueilli mon roman de _la Dot de Suzette_; comme François, j'aime
+mieux lui faire compliment d'avoir trouvé du mérite à un ouvrage aussi
+simple: cela peut encourager les bons écrivains, en leur prouvant que le
+goût n'est pas entièrement perdu.
+
+Vivant retiré loin de Paris, j'ai appris par les journaux qu'un poète
+avoit mis _Suzette_ au théâtre. Si elle y a conservé sa décence et sa
+sensibilité, il faut convenir que son caractère est à toute épreuve.
+
+Une lettre particulière m'a assuré que les femmes du jour avoient voulu
+un moment ressembler à _Suzette_, et qu'elles avoient donné son nom à
+des robes charmantes. La grace de _Suzette_ ne s'imite pas. Heureuses
+celles à qui la nature a accordé une beauté égale à la sienne! plus
+heureuses celles qui sentiront que la figure s'embellit de toutes les
+qualités du cœur et des talens de l'esprit!
+
+Depuis long-temps les Françoises ont oublié qu'elles remplissoient dans
+notre patrie un ministère d'autant plus sacré, que l'homme le plus froid
+eût rougi d'en méconnoître la puissance; il leur accordoit par pudeur ce
+que tous les êtres sensibles leur accordent par besoin. Qu'est-il
+résulté de cet oubli? Que les femmes ont été traitées comme les hommes,
+à l'époque où les hommes l'étoient eux-mêmes comme des bêtes féroces.
+Femmes, reprenez votre empire, et il n'y aura plus de crimes.
+
+La facilité du plaisir en ôte l'idéal; la difficulté de le saisir fait
+naître les passions. C'est par les passions que votre sexe règne; c'est
+par elles que le nôtre s'agrandit. Toute ambition dans laquelle vous
+n'êtes pour rien vous anéantit, et laisse dans notre cœur une sécheresse
+qui dégénère facilement en cruauté. Pourquoi ne voulez-vous plus
+inspirer de passions?
+
+Pour connoître les dons que vous ayez reçus de la nature, vous ne
+consultez que votre miroir, et, contentes de la découverte, trop
+pressées de nous en faire part, à peine un voile léger cache-t-il à
+l'indifférent ce qui ne doit être que la récompense de l'être le plus
+épris. Vous brisez le charme en éteignant l'imagination: le désir a des
+bornes, l'imagination n'en a point. Soyez décentes par coquetterie;
+l'hypocrisie des mœurs tourne à la fois au profit de l'amour et de
+l'ordre.
+
+Mais la décence dans les habits est peu de chose si l'on n'y joint
+celle des discours. Vos conversations sont insipides pour les gens
+d'esprit, désespérantes pour les ames aimantes. N'est-il pas humiliant
+de ne plaire qu'aux sots et aux libertins? Se mettre à leur niveau,
+c'est dégrader la beauté.
+
+J'ignore si la nature vous a donné un caractère différent du nôtre; je
+ne jette pas mes pensées si loin: mais je sais que, dans tous les pays,
+nos devoirs n'étant pas les mêmes, il en résulte des nuances frappantes
+entre la manière d'être d'une femme et celle d'un homme. Quand ces
+nuances disparoissent, hommes et femmes ont également perdu leur mérite;
+il n'y a plus ni dignité, ni grace, ni fierté, ni douceur, ni amour, ni
+bonheur: nous ressemblons tous à des pièces de monnoie dont l'empreinte
+est effacée.
+
+Ces nuances sont d'autant plus fortes, que tout le monde les sent, et
+que personne ne peut les définir. En écrivant _la Dot de Suzette_, je
+faisois parler une femme, et l'on a cru généralement le roman écrit par
+une femme. Pas une pensée forte, si naturellement elle ne naît d'une
+sensation vive; des caractères esquissés plutôt qu'approfondis, de la
+douceur dans les plaintes, de la simplicité dans les discours, de la
+sensibilité jusque dans le courage. Femmes, voilà votre cachet: en me
+servant de votre main pour l'apposer sur mon ouvrage, il eût été trop
+mal-adroit de ne pas réussir.
+
+Mais si le roman portoit vos couleurs, la préface trahissoit mon secret:
+personne n'a pu s'y méprendre; un homme l'avoit écrite. Ce contraste en
+dit plus qu'une grave discussion. Le rédacteur du _Journal de Paris_,
+dans l'analyse obligeante qu'il a faite de cet ouvrage, a parfaitement
+marqué cette différence, et il est le premier qui, malgré l'opinion
+reçue, ait assuré que _la Dot de Suzette_, n'étoit point d'une femme.
+
+Cependant on a osé imprimer le nom prétendu de l'auteur, et ce nom s'est
+trouvé être celui d'une femme qui a trop d'esprit à elle appartenant
+pour consentir à se parer du peu qui ne lui appartient pas. Persuadé
+qu'elle n'est pour rien dans cette supposition, j'aurois gardé le
+silence si le libraire, qui (sans doute à son insu) lui a donné le titre
+d'auteur de _la Dot de Suzette_, ne répandoit le bruit que le manuscrit
+de ce roman m'a été confié par elle, que j'ai abusé de ce dépôt, qu'il
+est certain que je n'oserai réclamer contre celle qui a été de tout
+temps la protectrice de ma famille, et qui m'a rendu personnellement les
+services les plus signalés. Or il est indubitable que cette personne
+m'est inconnue, que le hasard ne nous a pas rassemblés seulement une
+fois, que ma famille lui est aussi étrangère que moi, que jamais je n'ai
+reçu de services signalés de qui que ce soit, et que je suis, par mon
+caractère, au-dessus de la protection, même d'une femme. Il est
+désagréable d'avoir à réfuter des absurdités pareilles; mais on le doit
+quand une absurdité entraîne l'accusation d'abus de confiance,
+d'ingratitude et de sottise. Certes il n'en est pas de plus grande que
+celle de prétendre à l'esprit qu'on n'a pas.
+
+Je reviens à ma préface.
+
+L'idée généralement reçue qu'un homme se peint dans ses écrits est une
+erreur accréditée par les écrivains médiocres. On entend dire par-tout:
+L'auteur de tel ou tel ouvrage doit avoir une ame bien sensible. Aussi
+voyons-nous dans les romans nouveaux des voleurs qui ne manquent pas de
+probité, des assassins qui sont philanthropes, et des scélérats qui
+versent des larmes de sensibilité. On brise tous les caractères pour
+faire ressortir le sien: on croit donner la mesure de son cœur, on ne
+donne que celle de son talent; et presque toujours la mesure est petite.
+
+Un romancier et un auteur dramatique sont des peintres: ce n'est pas ce
+qu'ils sentent qu'ils doivent exprimer; c'est ce qui existe. Molière a
+peint le Tartufe: il n'en a pas pris le modèle en lui, non plus que
+l'original du Misanthrope; et il seroit aussi ridicule de chercher le
+caractère de Molière dans ses ouvrages, que d'exiger qu'un peintre
+habillât les Romains à la françoise, parce que cet habit est le sien, ou
+qu'il se revêtît d'une cuirasse, parce qu'il vient de dessiner un
+guerrier.
+
+Je ne conçois pas comment J. J. Rousseau a pu s'applaudir, à la fin de
+sa _Nouvelle Héloïse_, de n'avoir pas eu à _imaginer_, à _composer_ le
+personnage d'un scélérat, _à se mettre à sa place pour le représenter_.
+
+À moins que ce ne soit par la raison toute simple qu'on n'_imagine_ ni
+ne _compose_ un personnage, et que quand on veut le représenter, _on ne
+se met pas à sa place_; on le pose devant soi, et on le peint. Lorsque
+Vernet dessinoit une tempête, il ne se mettoit pas plus à sa place
+qu'Isabey ne se met à la mienne quand il fait mon portrait.
+
+Rousseau ajoute:
+
+«Je plains beaucoup les auteurs de tant de tragédies pleines d'horreurs,
+lesquels passent leur vie à faire agir et parler des gens qu'on ne peut
+écouter, ni voir, ni souffrir. Il me semble qu'on doit gémir d'être
+_condamné_ à un travail si _cruel_.»
+
+Il est difficile de raisonner moins juste: et quand Rousseau remercie
+Dieu de ne pas lui avoir donné les talens et le beau génie de ces
+auteurs-là, il fait une action de grâces bien à pure perte; car s'il
+avoit eu leur genre de génie, il auroit su qu'ils n'étoient pas
+_condamnés_ à l'exercer, et que leur travail n'avoit rien de _cruel_.
+
+Corneille, sortant de peindre Cléopatre ne méditant que meurtres et
+empoisonnemens, n'a certes jamais pensé à empoisonner ses enfans; et
+Rousseau mettoit les siens aux Enfans-Trouvés, consentoit à toujours
+ignorer leur destinée, ce qui est cent fois pire que la mort, le jour
+même peut-être où il peignoit avec tant d'onction l'aimable Julie de
+Volmar au milieu de sa famille naissante.
+
+Après cela, jugez l'ame des auteurs par leurs ouvrages.
+
+Mais allons plus loin, et cherchons la sensation que doit éprouver un
+auteur en travaillant. Je soutiens qu'on peut bâiller en peignant des
+caractères honnêtes, frapper du pied en faisant l'apologie de la
+patience, sourire à l'attitude d'un sot, et se réjouir en saisissant la
+figure d'un scélérat. Le plaisir n'est dans l'ouvrage, tant qu'on
+travaille, qu'autant que l'exécution répond à nos desirs.
+
+Aussi suis-je persuadé que plus un auteur est médiocre, plus il doit
+avoir de jouissances en écrivant, puisque loin de trouver des
+difficultés, il ne les soupçonne même pas. Il y a dans beaucoup
+d'ouvrages une bonhommie d'orgueil et de nullité qui m'empêchera toute
+ma vie de m'ériger en critique: j'y applaudirais même de bon cœur si la
+plupart de ces écrivains-là n'avoient la manie de mettre les mots
+_morale_ et _vertu_ dans les circonstances les plus déplacées; ce qui a
+l'inconvénient terrible de donner aux lecteurs plus médiocres qu'eux,
+un jugement faux et des principes incertains. Si le public vouloit
+perdre l'habitude de juger la moralité d'un écrivain par ses ouvrages,
+cela nous débarrasseroit peut-être des phrases à contre-sens sur la
+sensibilité, et d'apologies bien dangereuses de la morale et de la
+vertu.
+
+Dans _Suzette_, j'ai voulu faire un essai sur une partie des mœurs
+actuelles; dans _Frédéric_, j'ai peint des caractères qui existoient
+avant la révolution. C'est pour ne jamais me donner le droit d'applaudir
+ou de blâmer que je fais parler mes personnages eux-mêmes. À mesure
+qu'ils entrent sur la scène, ils ne m'appartiennent plus, et leurs
+discours, leurs actions, ne sont que la conséquence nécessaire de leur
+situation, de leurs passions, de leur caractère: moi, je l'affirme, je
+n'y suis pour rien; et quoiqu'il y en ait de fort aimables, que tous
+aient de l'esprit, plusieurs même quelque chose de plus que ce mot ne
+signifie, il n'en est pas un seul qui parle ou pense comme moi, pas un
+seul à qui je désirasse ressembler.
+
+On trouvera hardi d'avoir osé rassembler dans le même cadre tant de
+personnages annoncés pour avoir beaucoup de talens. Il faut s'en croire
+soi-même, m'objectera-t-on, pour prétendre leur faire soutenir la
+réputation que vous leur donnez. Pas tant. Les gens d'un vrai mérite
+sont simples, et ne font jamais de longs discours: quand ils sont agités
+par des passions, ils rentrent à peu près dans la classe des autres
+hommes; quand ils réfléchissent, c'est différent, ils s'élèvent. Eh
+bien! je ne crois pas en avoir placé un au-dessous de l'idée qu'on a dû
+s'en former.
+
+Je craindrois plutôt d'avoir accordé trop que trop peu, sur-tout à mon
+personnage favori, _Adèle_: aussi le lecteur instruit s'appercevra-t-il
+que j'ai eu soin de lui donner une caution pour les pensées qui sont
+au-dessus de son sexe. J'aimois à l'embellir et à lui conserver sa
+modestie: il est si aimable de parer une jolie femme!
+
+Si ma prévention pour elle ne m'aveugloit pas, je lui reprocherois de
+n'avoir point assez médité ce dernier conseil de son instituteur:
+_Méfiez-vous de votre cœur, et n'osez pas tout ce qu'osera votre
+esprit._
+
+Pour son cœur, elle ne pouvoit mieux le placer, et j'aurois tort de me
+plaindre. Pour son esprit, elle en abuse dans ce sens, qu'elle ne
+résiste pas à l'amour-propre d'avoir raison contre son père; et
+quoiqu'elle ait mille motifs de se défier de lui, elle met trop de
+finesse dans sa conduite. La finesse est la première tentation d'une
+femme spirituelle; Adèle devoit y succomber.
+
+C'est parce que je peignois des caractères et des événemens possibles
+avant 1789, que j'ai donné à tous mes personnages de l'esprit, de
+l'esprit, et encore de l'esprit. Nous en étions si pleins alors, que
+tout ce qui n'étoit pas notre esprit n'étoit rien. Les uns sont
+philosophes, les autres anti philosophes, quelques uns athées, d'autres
+religieux par raisonnement, presque tous auteurs; c'étoit déjà la mode.
+On pouvoit mourir sans faire son testament, mais non avant d'avoir
+composé un petit ouvrage, ne fût ce qu'une satyre contre son père; et
+c'est, je pense ce qui arrive à l'un de mes acteurs.
+
+Qui que ce soit ne s'est reconnu dans _Suzette_; j'en étois sûr
+d'avance. Les gens d'une pénétration bien fine y ont reconnu tout le
+monde; je l'aurois juré également. Autant en sera _Frédéric_.
+
+Si l'on veut connoître ma pensée sur les deux ouvrages, la voici.
+_Suzette_ plaira à plus de personnes, et _Frédéric_, davantage à ceux
+qui savent bien lire. Le succès de _Suzette_ a de beaucoup passé mon
+espérance; cependant je crains qu'en vieillissant elle ne se perde dans
+l'abîme qui engloutit quatre-vingt-dix-neuf romans sur cent. _Frédéric_
+n'y tombera pas; du moins je l'espère.
+
+Ne pouvant revoir moi-même les épreuves, s'il s'est glissé dans mon
+manuscrit, ou s'il se glisse à l'impression quelques fautes un peu
+lourdes, je prie qu'on ne me les attribue pas. Pour celles qui dénotent
+un auteur qui n'aime ni à travailler, ni à polir, ni à corriger, je m'en
+charge: il faut être juste.
+
+
+
+
+FRÉDÉRIC.
+
+
+
+
+CHAPITRE Ier
+
+_Mon éducation._
+
+
+C'étoit un bien excellent homme que le curé de Mareil; mais de tous les
+hommes excellens par les qualités du cœur, c'étoit le moins propre à
+diriger une éducation. Ce fut cependant à lui que la mienne fut confiée.
+En accuserai-je mes parens? Pour cela, il faudrait les connoître. Tout
+ce que je peux affirmer, c'est que je fus nourri à Mareil chez des
+paysans aisés, et qu'à l'âge de six ans j'allai demeurer dans la maison
+du curé de ce village. Il me seroit impossible d'énumérer toutes les
+connaissances que j'acquis avec lui.
+
+Le curé de Mareil n'étoit pas contrariant, mais il n'étoit jamais de
+l'avis de personne; et comme il restoit rarement plusieurs jours du
+sien, on peut dire à cet égard qu'il traitoit les autres comme lui-même.
+Il parloit facilement et avec grâce; la discussion l'animoit, et donnoit
+à son esprit une vigueur qui l'abandonnoit quand il étoit livré à ses
+propres réflexions. Comme il avoit la manie de réduire tout en systêmes,
+qu'il n'y a point de systême qui n'ait un côté faux, et que la foiblesse
+de son caractère ne lui permettoit pas de soutenir ce qu'il ne croyoit
+plus, ou de croire long-temps ce sur quoi il réfléchissoit souvent, il
+étoit entêté sans avoir d'obstination, inconséquent sans cesser de
+raisonner juste, très-instruit sans avoir une idée suivie, et toujours
+en état de persuader les autres sans pouvoir se convaincre lui-même.
+
+Il mettoit beaucoup d'importance à faire de moi un homme. Il ne lisoit,
+ne parloit, ne méditoit que sur l'éducation, et jamais nous ne suivîmes
+plus de quinze jours la même méthode. Tantôt il me traitoit avec
+beaucoup de pédantisme, ne me permettoit pas la moindre réplique; tantôt
+c'étoit un ami instruisant un ami: il exigeoit que je lui fisse part de
+mes réflexions, assurant qu'il falloit seulement guider la jeunesse.
+Quand il étoit partisan des langues mortes, je devois pâlir sur les
+auteurs anciens: mais si son goût pour l'antiquité s'évanouissoit, il me
+jetoit dans les langues étrangères, préférant aujourd'hui l'italien,
+parce qu'il est plus facile; demain l'anglois, parce que la littérature
+et la politique m'offriroient un jour plus d'instruction; et la semaine
+suivante il ne vouloit que de l'allemand: car une langue mère,
+disoit-il, me donneroit aisément la clef de toutes les autres. Bientôt
+les livres étoient abandonnés; et, comme l'Émile de Jean-Jacques, je
+n'avois plus pour précepteur que le charron du village.
+
+Tant qu'il n'avoit fait que changer de méthode, je m'étois prêté sans
+répugnance à tous ses caprices; j'en avois même si bien pris l'habitude,
+que je calculois assez juste le jour où je pouvois me dispenser
+d'apprendre mes leçons, certain que le lendemain il n'en seroit plus
+question: mais quand je me vis apprenti charron, il me fut impossible de
+ne pas ressentir le plus vif chagrin.
+
+«Monsieur le curé, lui dis-je, je suis donc abandonné de tout le monde!
+Je n'ai pas de parens qui veillent sur moi, je le sais; mais jusqu'à ce
+jour j'avois été élevé de manière à croire que j'avois quelque ami qui
+s'intéressoit à mon sort. N'ai-je plus d'autre ressource que d'apprendre
+un métier?»
+
+«Vous êtes un enfant, me répondit-il; il ne faut pas vous affliger. Vos
+amis ne vous ont point abandonné, puisque je reçois toujours le prix de
+votre pension. Quand vous n'auriez que moi, tant que je vivrai, rien ne
+vous manquera. Mais, mon cher Frédéric, que sont les arts, les sciences,
+dans mille circonstances de la vie? Des consolateurs, vous dira-t-on.
+Raisonnement futile! Rien ne console d'être à charge aux autres, et de
+ne pouvoir satisfaire à ses besoins. Cela ne vous arrivera pas, je
+l'espère; mais il faut se mettre en garde contre les événemens.
+D'ailleurs, en vivant avec les artisans, vous apprendrez à les plaindre,
+à les estimer; et si la fortune vous sourit un jour, vous ne mépriserez
+pas ceux que vous aurez été à même d'apprécier: vous serez leur ami,
+leur protecteur.»
+
+Rassuré sur la crainte d'être abandonné, je ne vis plus dans ce nouveau
+système qu'un moyen de vivre plus en liberté. J'allois exactement chez
+mon précepteur le charron; et je profitai si bien de ses leçons, qu'au
+bout de quinze jours je jurois, je fumois, et je buvois sur-tout de
+manière à faire honte à M. le curé: aussi cessa-t-il de vouloir me
+transformer en artisan, et il recommença à m'accabler de volumes. Mais
+j'avois pris l'habitude de ne m'appliquer l'esprit à rien; au milieu des
+leçons de mon cher Mentor, je ne pensois qu'aux chants joyeux et
+gaillards dont ma mémoire s'étoit garnie. Il s'emportoit: mais le maudit
+couplet de chanson me revenoit sans cesse; et tandis qu'il me faisoit
+les exhortations les plus pathétiques, je fredonnois intérieurement
+quelques refrains dans lesquels les curés jouoient le plus grand rôle;
+c'étoient ceux-là que j'avois appris avec le plus de facilité. Ajoutez
+que mon goût pour le charronnage étoit tel, qu'il n'y avoit plus un
+meuble dans le presbytère auquel je n'eusse fait quelque entaille. À
+défaut d'outils, pendant mes leçons, je me servois de mon canif pour
+charpenter la table sur laquelle j'écrivois. Mon curé perdoit patience;
+moi j'avois perdu avec le charron ce respect qui, chez les enfans, est
+le plus sûr garant de la soumission.
+
+Le pauvre curé de Mareil ne savoit plus que faire: non que les systêmes
+lui manquassent; mais il ne trouvoit plus en moi cette bonne volonté qui
+me les faisoit adopter avec la même chaleur qu'il les concevoit. Occupé
+de notre situation respective, je l'entendis un jour causer ainsi avec
+un de ses confrères, pour lequel il avoit la plus grande estime;
+c'étoit le respectable curé d'Orville, homme bien rare, puisqu'il
+soumettoit sa conduite, et même ses opinions, à ses devoirs.
+
+«Eh bien! vous savez ce qui m'arrive avec le jeune Frédéric? Mes
+ressources sont épuisées. J'ai voulu suivre les conseils de Rousseau; je
+l'ai perdu.»
+
+«--Je le crois sans peine.»
+
+«--Son systême est pourtant bien beau, bien séduisant!»
+
+«--Oui, sur le papier: mais c'est un systême; et il n'y en a pas de bon,
+parce qu'il n'en est pas un seul qui puisse convenir à deux sujets
+différens, ni auquel celui même qui l'a conçu veuille s'astreindre
+rigoureusement dans la pratique.»
+
+«--Eh! mon ami, si l'on ne se fait pas un système, ou si l'on n'en
+adopte pas un, comment se conduira-t-on?»
+
+«--Par l'habitude, si l'on n'est qu'un sot; par l'habitude encore, si
+l'on a de l'esprit. La France peut-elle se plaindre de ne pas compter
+des grands hommes dans tous les genres, autant et plus que tout autre
+pays? Ou l'éducation qu'ils ont reçue y a contribué, ou elle n'y a pas
+contribué; dans l'un ou l'autre cas, il faudroit encore en revenir à
+l'habitude.»
+
+«--Ainsi, d'après votre systême...»
+
+«--Moi, mon ami, je n'ai pas de système.»
+
+«--Eh bien! d'après votre opinion, il faudroit faire aujourd'hui comme
+on faisoit il y a mille ans, et les conceptions de nos plus grands
+génies seroient perdues pour nous et pour la postérité.»
+
+«--Voilà ce qui vous trompe; le temps seul suffirait pour changer les
+institutions des hommes. Une nation entière n'adopte pas un systême, et
+cependant il arrive que, sans efforts, sans qu'on s'en apperçoive, ce
+qu'il y a de bon, d'utile, de possible dans tous les systêmes, se lie
+bientôt à celui qui est établi. Voilà ce que j'appelle l'habitude, ce
+qu'il faut sans cesse consulter; et le plus grand talent d'un
+instituteur est, en ne s'en écartant pas, de l'adapter au génie
+particulier de son élève: encore ne doit-il l'essayer qu'avec beaucoup
+de prudence.»
+
+«--Vous disiez cependant tout-à-l'heure qu'il est rare que la même
+éducation convienne également à deux individus; et, avec votre habitude
+routinière, vous nous réduisez à une seule pour tous.»
+
+«--Oui, parce qu'étant établie, ayant pour elle l'expérience et
+l'assentiment général, elle sauve de toute responsabilité celui qui l'a
+consultée; au lieu qu'après avoir suivi ses idées particulières, ce que
+vous appelez son systême, s'il ne réussit pas, il a de véritables
+reproches à se faire. Connoissez-vous beaucoup d'hommes assez constans
+dans leurs opinions pour oser, sans crainte de regrets, les faire
+adopter aux autres?»
+
+«--Moi, s'écria le curé de Mareil, je....» et il s'arrêta. Puis, après
+un instant de silence, il poursuivit: «Tenez, vous me prenez dans un
+moment où je suis hors d'état de soutenir une discussion; mes idées sont
+troublées par l'indocilité de Frédéric. Dites-moi, si tous étiez à ma
+place, quel parti prendriez-vous maintenant?»
+
+«--Celui de la plus grande sévérité; ce n'est que par elle que vous
+vaincrez la dissipation qui s'est emparée de lui. Mon ami, l'enfance a
+besoin d'être domptée; et comme on ne peut pas, sans être fou, lui
+supposer assez d'instruction acquise pour sentir la nécessité de
+s'instruire, il faut bien la forcer à vouloir ce que sa volonté libre
+ne lui inspireroit jamais.»
+
+«--Quelle erreur! moi, devenir le tyran de mon élève; lui donner pour
+son maître une aversion qui s'étendroit bientôt sur l'étude; risquer de
+rendre sournois, hypocrite, un enfant dont la franchise est le premier
+charme; donner à cet âge heureux pour qui la nature a créé l'enjouement,
+et les chagrins de l'homme fait, et la morosité de la vieillesse! non,
+jamais, jamais. Pauvres jeunes gens! c'est nous qui troublons votre
+félicité, lorsque notre raison devroit vous faire un jeu de vos devoirs,
+et vous instruire en vous amusant. Oui, mon parti est pris; c'est par la
+douceur que je le ramenerai. S'il m'en coûte plus de soins, je ne m'en
+plaindrai pas: il étoit docile avant que je l'eusse confié à un
+charron.»
+
+Qui fut bien content de la résolution de notre bon curé? Ce fut moi
+sans doute, qui écoutois furtivement, et que le conseil d'être sévère à
+mon égard avoit fait trembler jusqu'au fond de l'ame. Je quittai ma
+cachette en sautant; je fus d'une gaieté folle toute la soirée, et je me
+promis de me bien divertir, puisque l'on pouvoit s'instruire en
+s'amusant.
+
+Le lendemain, je m'éveillai avec les idées les plus riantes, et je
+disposois dans ma tête les plaisirs de la journée, quand le curé de
+Mareil vint à moi: la sévérité répandue sur sa figure me parut de
+mauvais présage.
+
+«Monsieur, me dit-il, je suis très-mécontent de vous; vous avez abusé de
+mes bontés; il est temps d'y mettre un terme; vous ne trouverez plus
+désormais en moi qu'un juge rigoureux, et votre conduite seule réglera
+la mienne. Voici les leçons que vous apprendrez aujourd'hui; je vous
+enfermerai dans mon cabinet jusqu'à l'heure du dîner: si vous employez
+mal votre temps, vous y resterez jusqu'au soir, sans autre nourriture
+que du pain et de l'eau. Point de pleurs, point d'obstination; vous n'y
+gagnerez rien: votre sort dépend de vous, et je vous préviens que je
+serai inexorable.»
+
+En achevant de prononcer cet arrêt, il me poussa brutalement par le
+bras. Comme les larmes que je répandois m'empêchoient de voir ce qui
+étoit devant moi, je m'embarrassai les jambes dans une chaise, et, en
+tombant sur le plancher, je poussai des cris horribles. Notre curé, qui
+les mit sur le compte de la méchanceté, et non sur celui de la douleur,
+ne vint pas à mon secours. J'eus le temps de réfléchir sur la douceur
+par laquelle il vouloit me ramener, et sur son nouveau systême de
+m'instruire en m'amusant. J'étais désespéré, je n'ouvris seulement pas
+mes livres, et je fus puni comme il me l'avoit promis. Cet acte de
+sévérité me révolta; je m'obstinai. Mon obstination le piqua, elle
+excita la sienne; il fut six jours constant dans son systême. Certes, je
+jouois de malheur; c'étoit la première fois de sa vie que cela lui
+arrivoit. Enfin, voyant que je n'étois pas le plus fort, je pris le
+parti de céder; j'étudiai mes leçons, et je fus étonné de la facilité
+avec laquelle je les apprenois. Je me promis bien, à l'avenir, de ne
+plus m'exposer à aucune punition; et, fier de ma résolution, sûr de ma
+mémoire, j'attendis le curé avec impatience. Il entra; je m'avançai vers
+lui, les yeux brillans de satisfaction, et mon livre à la main.
+
+«Frédéric, me dit-il, j'ai fait de nouvelles réflexions; oublions le
+passé, nous avons tous les deux des reproches à nous faire: abandonnons
+les auteurs pendant quelque temps, afin de vous rendre la tranquillité
+d'esprit nécessaire pour profiter de l'étude. Venez vous promener avec
+moi dans la campagne; nous commencerons un cours de botanique, et vous
+joindrez à un exercice profitable à votre santé le plaisir d'approfondir
+les secrets de la nature. Ah! mon enfant, quelle carrière va s'ouvrir
+devant vous, et quel champ fertile pour une imagination comme la vôtre!»
+
+«Monsieur, lui répondis-je en tenant toujours mon livre ouvert à
+l'endroit de ma leçon, ne voulez-vous pas me faire répéter? Je suis
+persuadé que vous serez content de moi.»
+
+«Fort bien, fort bien, répliqua-t-il en prenant le volume et le jetant
+sur la table; je suis satisfait de votre soumission: cherchez votre
+chapeau, et suivez moi.»
+
+Je ne m'appesantirai pas davantage sur les détails de mon éducation,
+dont le résultat fut qu'à seize ans je savois un peu le latin, un peu le
+grec, un peu l'italien, un peu l'anglois, un peu l'allemand, un peu de
+botanique, et autant d'astronomie qu'une petite maîtresse qui a suivi un
+cours dans un lycée, où l'usage des femmes est de ne jamais écouter le
+professeur, afin de se ménager le plaisir de demander à leurs voisins ce
+qu'il a dit.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+_Digression._
+
+
+Je connois entre autres une dame fort aimable sous ce rapport: elle ne
+peut assister au spectacle qu'accompagnée de trois cavaliers, dont l'un
+soutient avec elle la conversation, tandis que les deux autres restent
+prêts à lui rendre compte de ce qui se passe sur le théâtre. «Pourquoi
+applaudit-on?--Madame, c'est l'actrice qui a chanté son ariette comme un
+ange.--Ah! ah! Et de quoi rit on maintenant?» L'autre cavalier écoutant:
+«Madame, c'est le valet qui, par ses gestes si niais et si naturels,
+excite la gaieté beaucoup plus que par les paroles de son rôle.--Ah! ah!
+cela doit être fort plaisant. Avertissez-moi donc lorsqu'il paroîtra».
+Elle se retourne, jusqu'à ce qu'il se présente une nouvelle occasion de
+savoir pourquoi on applaudit, pourquoi l'on rit, et quelquefois même
+pourquoi l'on fait un si grand silence. En sortant du spectacle, elle
+s'informe avec soin de l'effet qu'a produit la pièce; et si elle apprend
+qu'elle a eu du succès, elle assure qu'elle ne manquera pas une
+représentation, parce qu'elle s'y est beaucoup amusée.
+
+Comment! s'écriera le lecteur, vous nous parlez de Paris, et vous n'avez
+pas encore quitté votre village? Point de reproche, je vous prie:
+n'oubliez pas la manière du curé de Mareil; et si quelquefois je passe
+subitement d'un sujet à un autre, ne vous en prenez qu'à mon éducation.
+Mais si je ne suis pas encore à Paris, vous pouvez du moins
+m'appercevoir sur la route: j'y suis avec mon Mentor, dans une voiture
+que l'on a envoyée pour nous; et comme il est rare de voyager sans
+parler ou sans dormir, je vous rapporterai quelques fragmens de notre
+conversation.
+
+«Êtes vous bien content de me quitter, Frédéric?»
+
+«--Ma foi, monsieur le curé, il me seroit impossible de répondre juste.
+Il est certain que je regrette Mareil; mais il est également certain que
+je suis bien aise d'aller à Paris. Ma joie seroit plus grande si j'avois
+l'espoir d'y trouver mes parens.»
+
+Le curé de Mareil secoua la tête de manière à me faire entendre qu'il ne
+falloit pas y compter.
+
+«C'est une chose bien cruelle, ajoutai-je, de ne savoir qui l'on est, à
+qui l'on tient, ce qu'on peut craindre ou espérer.»
+
+«Oui et non, me répondit-il. J'ai souvent réfléchi sur ce sujet, et
+j'ai vu qu'il y a autant contre que pour.»
+
+«Mais enfin, monsieur le curé, il est impossible que je n'aie pas un
+père et une mère. Ils ne m'ont point abandonné, puisque jusqu'à présent
+je n'ai manqué de rien. J'avois cru quelque temps.... on disoit même
+dans le village....» Je m'arrêtai.
+
+«Eh bien! Frédéric, que disoit-on?» Je gardai le silence. «Que vous
+étiez mon fils? ajouta-t-il en riant. On me l'a dit bien des fois à
+moi-même; mais il n'en est rien». Je soupirai encore, sans trop savoir
+pourquoi. J'imagine qu'en ce moment j'aurois mieux aimé trouver mon père
+dans le curé de Mareil, que d'être obligé de le chercher toute ma vie.
+
+«Du moins, monsieur le curé, vous savez qui je suis: il me semble que
+j'ai atteint l'âge où l'on pourroit sans crainte se confier à ma
+discrétion. J'ai souvent interrogé ma nourrice; elle m'a toujours
+répondu qu'elle ne connoissoit que vous.»
+
+«Et moi, mon ami, je ne connois que le philosophe chez lequel je vous
+conduis: c'est lui qui m'a écrit de veiller sur vous; c'est lui qui m'a
+fait exactement toucher le prix de votre pension; c'est sur son ordre
+que je vous ramène.»
+
+«Monsieur le curé, pourquoi ce philosophe-là ne seroit-il pas mon père»?
+Il fit encore un signe de tête très-négatif, et moi je poussai un
+nouveau soupir. Je n'avois jamais tant senti les élans de l'amour filial
+qu'au moment où je quittois toutes les habitudes de mon enfance.»
+
+«Au reste, ajouta-t-il (car son signe de tête équivaloit à un
+commencement de discours), je n'ai nulle certitude que ce n'est pas vers
+votre père que je vous conduis; je ne lui ai jamais demandé le secret
+de votre naissance. Dans les premiers jours, j'avois autant de curiosité
+que vous en avez aujourd'hui; mais après y avoir long-temps réfléchi, je
+me suis convaincu que cela m'étoit absolument indifférent. Chargé de
+votre éducation, je m'en suis acquitté de manière à me faire honneur,
+soit dit sans exciter votre vanité, car vous n'aviez pas des
+dispositions très-heureuses. Celui qui va me remplacer auprès de vous,
+est un des plus grands hommes de ce siècle, à ce que disent ses
+partisans. Il est de toutes les académies, quoiqu'il n'ait jamais fait
+imprimer aucun ouvrage plus grand que le recueil de mes sermons; vous
+les avez copiés, vous savez qu'ils sont fort courts». En parlant de ses
+sermons, il s'endormit, et je restai livré à mes réflexions.
+
+«Oui, mon enfant, s'écria le curé de Mareil en se réveillant, c'est un
+bien grand homme.»
+
+«Qui donc? lui demandai-je avec un battement de cœur: mon père?»
+
+«Non, non: je vous parle de M. de Vignoral. S'il est votre père, ce que
+je ne crois pas, vous serez trop heureux d'être sous ses yeux; et s'il
+n'est pas votre père, il faut que vous apparteniez à quelque famille
+bien puissante, pour qu'un savant qui fixe les regards de l'Europe
+entière, consente à achever votre éducation.»
+
+Il s'endormit de nouveau, et mes réflexions changèrent d'objet: non
+seulement je ne desirois plus être fils de M. de Vignoral; mais si le
+curé de Mareil m'eût dit en ce moment que j'étois le sien, j'aurois
+pleuré de honte: effet naturel de l'ambition.
+
+Quel est le caractère de M. de Vignoral? me demandois-je tout bas:
+comment me recevra-t-il? Ces pensées, qui me donnoient une inquiétude
+bien naturelle à mon âge et dans ma position, pourroient, cher lecteur,
+exciter aussi votre curiosité; je vais donc vous apprendre en peu de
+mots ce que je n'ai su, moi, qu'au bout de quelques années. Diderot
+prétend que les romanciers ne tracent des portraits que parce qu'ils ne
+savent faire parler ni agir leurs personnages de manière à dévoiler leur
+caractère aux lecteurs: mais comme il a cru sans doute aussi qu'il n'y
+avoit pas beaucoup de lecteurs en état de deviner un homme par un trait
+de sa vie, ou par sa conversation, il n'a négligé aucune occasion de
+dessiner le portrait de ses héros; et c'est ce qu'il a fait de mieux.
+
+M. de Vignoral étoit gentilhomme, mais si pauvre, qu'il auroit été
+obligé de conduire une charrue, si un prélat n'eût fourni aux frais de
+son éducation. Il se distingua dans ses études. Arrivé à Paris, il fit
+sa cour à tous les hommes en place. On lui offrit d'entrer au service:
+mais il n'avoit de courage que dans l'esprit; et ce genre de courage,
+qui vaut bien celui qui fait les héros, est souvent incompatible avec
+lui. M. de Vignoral, las de chercher des protecteurs, prit un parti
+décisif; il se fit philosophe. C'étoit alors un très-bel état, un vrai
+métier de chanoine. En criant contre le despotisme, on s'attiroit la
+faveur de tous les potentats; en méprisant la noblesse, on étoit reçu,
+fêté dans les meilleures maisons, on se dispensoit de faire sa cour. Un
+bon mot, un trait satyrique, mettoient les pairs de France à vos genoux;
+et loin de faire dire dans le monde, «On a vu M. de Vignoral avec le duc
+de...», on entendoit dire; «Le duc de.... est admis chez M. de
+Vignoral, il est de sa petite société». En déclamant contre le luxe, on
+s'en procuroit les jouissances les plus recherchées; en prenant dans ses
+écrits la défense des malheureux, on étoit dispensé d'avoir pitié d'eux.
+Les pensions, les brevets d'académicien, pleuvoient sur le philosophe;
+et les libraires, qui n'achètent jamais que le nom de l'auteur,
+s'empressoient d'ouvrir leur bourse, pour obtenir d'un homme déclaré
+immortel le discours préliminaire d'une compilation faite par quelques
+savans inconnus.
+
+Telle étoit la position de M. de Vignoral quand j'arrivai chez lui.
+Toutes ses conceptions rouloient sur un point unique, le bonheur des
+hommes; il ne parloit, ne travailloit, que pour préparer ce bonheur.
+J'ai souvent pensé qu'il ne regardait pas ses domestiques comme des
+hommes; car il les traitoit en bêtes de somme, et jamais maître ne fut
+aussi exigeant dans son service: mais il ne faut pas attendre de celui
+qui embrasse l'humanité d'un coup-d'œil, ces vertus de société qui
+honorent les petits esprits incapables de viser à l'immortalité, et
+mesquinement occupés de la félicité de ceux qui les entourent.
+
+Vous ne connoissez pas encore, mon cher lecteur, le caractère de M. de
+Vignoral; je ne vous ai jusqu'à présent parlé que de sa profession. Je
+laisserai aux événemens le soin de vous initier davantage: car enfin
+peut-être est-il mon père; et le respect filial, même dans son
+incertitude, doit imposer silence à la critique. Qu'il vous suffise de
+savoir qu'il étoit âgé de cinquante ans; qu'un front découvert, de
+grands yeux pleins de feu, mais cachés par de gros sourcils noirs, lui
+donnoient l'air hypocrite quand il étoit tranquille, et la mine d'un
+inspiré quand il se livroit à son génie. Du reste, il ressembloit assez
+à tous les autres hommes de son âge qui sont laids et gauchement
+taillés. Il étoit encore célibataire; usage presque aussi religieusement
+observé par les philosophes que par les prophètes.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+_Mon instituteur bien récompensé._
+
+
+Le curé de Mareil dormoit encore quand nous entrâmes dans Paris. Moi, je
+me promettois d'observer avec soin l'effet que la vue de M. de Vignoral
+feroit sur moi, et plus encore l'impression qu'il éprouveroit à mon
+aspect. «La nature se trahira, me disois-je; un père est.... toujours
+père; et si je suis son fils, je m'en appercevrai à ses caresses, ou
+même aux efforts qu'il fera pour cacher son émotion. Et puis, mon cœur
+m'avertira; comme je le sentirai battre! Ah la sympathie n'est pas un
+mot vide de sens; j'en ai pour preuve les romans, la fidélité des
+épouses, la bonhommie des pères, et le respectueux attachement des
+enfans.»
+
+Nous arrivâmes chez M. de Vignoral à la nuit; il étoit sorti. Un
+domestique nous servit à souper, et nous conseilla de nous coucher: je
+voulois attendre; le curé de Mareil fut d'avis d'aller dormir, et je
+l'imitai. Le lendemain matin, je me présentai à la porte du cabinet du
+grand homme; il me fit dire qu'il travailloit, et qu'il ne recevoit
+personne avant midi. Son peu d'empressement me parut de mauvais augure.
+Enfin je fus admis à l'honneur de lui être présenté. Il jeta sur moi un
+regard rapide, mais perçant; et se tournant vers le curé de Mareil, il
+lui dit:
+
+«Il est d'un physique agréable, et paroît d'une santé parfaite. Si l'on
+m'avoit cru, on l'auroit laissé au village. Que fera-t-il à Paris? Des
+sottises, de mauvaises connoissances; il deviendra débauché, et à
+trente ans ce sera un homme mort. Les grandes villes sont la ruine des
+états et des citoyens; c'est dans les champs qu'est la véritable
+prospérité des uns et des autres: c'est là qu'il devoit rester.»
+
+«Monsieur, répondit le curé, Frédéric est fait pour aller à tout.
+D'abord, comme vous l'observez, il est possesseur d'une figure
+intéressante; et puis, il ne manque pas d'esprit.»
+
+«--De l'esprit! qui n'en a pas aujourd'hui? À quoi cela le menera-t-il?
+On ne rencontre par-tout que des gens d'esprit qui n'ont pas le sens
+commun, qui meurent de misère. Monsieur le curé, l'esprit ne contribue
+en rien au bonheur des hommes; et si vous voulez les rendre heureux, ce
+n'est pas leur esprit qu'il faut leur apprendre à cultiver, c'est
+l'héritage de leurs pères.»
+
+«Monsieur, lui dis-je en tremblant, et quand ils n'ont pas la
+satisfaction de savoir à qui ils doivent le jour, que voulez-vous qu'ils
+cultivent?»
+
+«Il a raison, s'écria le curé. Si vous étiez son père, par exemple, ne
+lui faudroit-il pas beaucoup d'esprit pour faire valoir l'héritage que
+vous lui laisseriez? Quelle réputation à soutenir!»
+
+M. de Vignoral observa que les enfans des grands hommes n'étoient
+presque toujours que des sots. Cette réflexion modeste me fit desirer de
+n'être pas son fils: son abord m'en avoit ôté jusqu'à l'espérance; et
+j'avoue que si mon cœur avoit battu en le voyant, c'étoit seulement de
+la crainte qu'il m'avoit inspirée.
+
+«Que savez-vous, monsieur»? me dit-il. Je ne répondis pas; mais le curé
+de Mareil répondit pour moi que je savois un peu de tout. «C'est-à-dire,
+répliqua le grand homme, que c'est une éducation manquée». Mon cher
+Mentor ne fut pas plus satisfait que moi de cette observation: aussi,
+quand M. de Vignoral lui demanda s'il avoit lu son dernier ouvrage, le
+bon curé s'empressa de lui affirmer qu'il ne lisoit plus depuis
+long-temps, parce qu'il étoit convaincu que l'esprit ne servoit à rien,
+et qu'il convenoit, pour son propre compte, que plus il apprenoit, plus
+il étoit mécontent des autres et de lui-même.
+
+«Resterez-vous long-temps à Paris? lui dit froidement le grand
+homme.--Non, monsieur, je pars demain.--En ce cas, je vous conseille de
+vous retirer avec votre élève, et de profiter du dernier jour que vous
+avez à passer ensemble». Nous ne nous le fîmes pas répéter, et nous
+remontâmes dans l'appartement où nous avions passé la nuit.
+
+«Si c'est là ce qu'on appelle un philosophe, murmuroit le curé de
+Mareil en se promenant dans la chambre, cela vaut mieux à lire qu'à
+voir. Voilà, Frédéric, la récompense de plus de dix années de ma vie
+sacrifiées à méditer, à travailler pour faire de vous un savant; le
+premier tribut que j'en reçois, est de m'entendre dire que votre
+éducation est manquée. Eh bien! desirez-vous encore que cet homme soit
+votre père?»
+
+«En vérité, monsieur, je n'ai plus qu'une envie, c'est de retourner avec
+vous à la campagne.»
+
+«Quoi! vous auroit il déjà séduit par ses beaux discours? Mon ami, le
+bonheur n'est pas plus à la campagne qu'à la ville; il est par-tout pour
+les gens raisonnables, nulle part pour les fous, les ambitieux, et les
+écrivains tourmentés par la vanité. Si cultiver l'héritage de ses pères
+étoit la félicité suprême, pourquoi M. de Vignoral auroit-il abandonné
+les champs? Vous ne rencontrerez dans le monde que des gens parlant
+d'une façon et agissant d'une autre; que des citadins plongés dans le
+luxe, et vantant les charmes de la vie champêtre; que des hommes
+enthousiasmés de leurs connoissances, et vantant le bonheur des sots.
+Quand vous étiez à Mareil, vous desiriez venir à Paris: aujourd'hui vous
+êtes à Paris, et déjà vous parlez de retourner à Mareil! Le philosophe
+vous a séduit.»
+
+«Au contraire, monsieur, ses discours ne me font pas aimer le village;
+mais ses actions me font sentir le besoin d'y retourner. Que vais-je
+devenir? Ah! c'est vous qui m'avez servi de père; c'est près de vous que
+je voudrois maintenant passer mes jours.»
+
+«Bien, enfant, bien; vous trouvez pire que moi, et vous me regrettez.
+Dans quelques jours vous aurez formé de nouvelles habitudes, et vous ne
+penserez plus à moi; c'est l'usage.»
+
+J'assurai mon cher Mentor qu'il me faisoit injure en doutant de
+l'attachement que je conserverois toujours pour lui; je pleurai si
+abondamment en lui parlant de ma reconnoissance, qu'il en fut ému. Il me
+dit qu'il croyoit effectivement que, grâces à l'éducation qu'il m'avoit
+donnée, je vaudrois un peu mieux que les autres.
+
+Nous allâmes nous promener dans Paris; en visitant les beaux monumens
+que renferme cette capitale, je perdis en grande partie le désir de la
+quitter. Quand nous rentrâmes, le domestique de M. de Vignoral me dit
+qu'il étoit venu quelqu'un me demander.
+
+«Moi?--Oui, monsieur,--Vous êtes bien sûr que c'est moi qu'on est venu
+demander?--Oui, monsieur.--Sous quel nom?--Sous le vôtre, sous celui de
+Frédéric.--Et savez-vous quelle est la personne qui s'est informée de
+moi?--C'est de la part de madame la baronne de Sponasi. On m'a chargé de
+vous avertir que l'on reviendra demain matin, en vous recommandant de ne
+pas sortir.»
+
+Tendres souvenirs de Mareil et de son excellent curé, adieu; attachement
+éternel, reconnoissance qui ne devoit jamais finir, adieu. L'envoyé de
+la baronne de Sponasi occupe seul ma pensée; et mon cher précepteur,
+après souper, a beau déployer son éloquence pour me faire une dernière
+exhortation, je ne l'entends pas; je ne songe qu'à la visite qui m'est
+promise pour le lendemain.
+
+Je me réveillai plus de vingt fois la nuit pour savoir s'il faisoit
+jour. Le soleil parut enfin; je me levai, j'entrai chez le curé de
+Mareil. Il dormoit paisiblement; cela me parut extraordinaire. Je
+descendis dans l'intention de m'informer s'il n'étoit venu personne me
+demander; le portier étoit encore au lit. Je regagnai tristement ma
+chambre; je pris un livre, et ne pus lire une page de suite. J'ouvris ma
+fenêtre, et là j'examinai les passans, comme si j'avois dû trouver sur
+leur figure la fin de l'impatience qui m'agitoit. Le curé se leva,
+l'heure de son départ approchoit; il auroit voulu le retarder pour
+connoître l'issue de la visite que j'attendois, et de laquelle il
+auguroit bien pour moi: mais deux choses l'en empêchoient; il s'en
+retournoit par les voitures publiques, et il n'avoit pas envie de revoir
+M. de Vignoral. Il me recommanda de lui écrire exactement, en m'assurant
+que sa maison me seroit toujours ouverte, si j'éprouvois quelques
+malheurs. Ses adieux furent si touchans, que mon cœur en fut pénétré;
+j'allois me jeter dans ses bras, qu'il étendoit vers moi, quand on vint
+m'avertir qu'on m'attendoit dans ma chambre. Je sortis si
+précipitamment, que je ne peux encore y songer aujourd'hui sans
+m'accuser de la plus noire ingratitude.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+_Je crois trouver mon père._
+
+
+Celui après le retour duquel j'avois tant soupiré, étoit un homme qui ne
+paroissoit guère avoir plus de trente-cinq ans, et dont la figure et la
+taille eussent pu servir de modèle pour peindre la beauté et la force
+réunies. Il m'embrassa avec beaucoup de tendresse, et, par un mouvement
+qui me parut involontaire, il se tourna devant une glace sur laquelle il
+fixa ses regards; je l'imitai sans trop savoir pourquoi. J'ignore quel
+fut son motif; mais en le considérant, en me considérant, je trouvai en
+nous quelque ressemblance, et je me dis tout bas: Pour le coup, voilà
+mon père. Il parut à la fois satisfait et déconcerté de ce qu'il venoit
+de faire; il m'engagea à m'asseoir, se plaça près de moi, et nous
+entrâmes en conversation.
+
+«Vous avez été élevé, me dit-il, d'une manière qui doit vous inspirer la
+plus vive curiosité de percer le mystère qui vous entoure. Je suis fâché
+d'être obligé de vous dire que tous vos efforts pour connoître vos
+parens seront inutiles, et ne pourroient que vous procurer des chagrins.
+Si vous êtes sage, vous vous contenterez de ce que l'on fera pour vous,
+sans chercher à rien approfondir; et si le hasard vous offroit un jour
+quelques lumières à cet égard, le meilleur conseil que je puisse vous
+donner, est de n'en jamais rien faire paroître.»
+
+«Monsieur, répondis-je en respirant à peine, il est des mouvemens si
+naturels, quelquefois le cœur parle avec tant de violence à l'aspect de
+certaines personnes»... Je ne pus achever; mon cœur battoit
+effectivement bien fort, et chacun de ses mouvemens sembloit me dire:
+C'est ton père!
+
+«Je dois vous prévenir, monsieur, contre ces mouvemens que vous
+attribuez à la nature, et qui ne sont sans doute que l'effet d'une
+inquiétude bien naturelle dans votre position. Pour que nous puissions
+nous expliquer sans contrainte, je dois d'abord vous apprendre à qui
+vous parlez.»
+
+Ah! c'est dans ce moment que je sentis la nature se soulever en moi: il
+alloit m'apprendre qui il étoit. «Sans doute il me déguisera la vérité,
+me disois-je; mais je n'en croirai que mes sensations. C'est mon père!
+c'est mon père»! Il avoit un moment gardé le silence; il continua de la
+sorte:
+
+«Je suis le valet-de-chambre de madame la baronne de Sponasi,
+et....--Monsieur, je vous demande pardon, m'écriai-je tout interdit; je
+n'ai pas bien entendu». Il répéta d'une voix qui me parut altérée: «Je
+suis le valet-de-chambre de madame la baronne de Sponasi, et....--Pardon
+encore une fois, monsieur, si je vous interromps. Quel âge a madame la
+baronne?--Votre question pourroit être indiscrète, si vous la
+connoissiez, me répondit-il en souriant; une vieille femme ne dit pas
+volontiers son âge, et n'aime guère que l'on s'en occupe: elle a plus de
+soixante ans.»
+
+Je me levai pour prendre un verre d'eau. Le passage subit du premier
+espoir que j'avois conçu, à un renversement aussi complet, m'avoit
+réellement fait mal. Je me promis bien de ne plus écouter les mouvemens
+de mon cœur, et je retournai m'asseoir un peu humilié de mes
+pressentimens. Il renoua la conversation.
+
+«Je ne chercherai pas à deviner ce qui a pu vous agiter; mais je vous
+répéterai ce que je vous disois tout-à-l'heure: les mouvemens que vous
+attribuerez à la nature ne seront que l'effet de l'inquiétude de votre
+esprit. Parlez-moi franchement: ai-je bien défini la cause de votre
+émotion?»
+
+J'étois si honteux de m'être trahi pour le valet-de-chambre de madame la
+baronne, que j'avois grande envie de n'en pas convenir, et je commençai
+à répondre sans savoir encore comment je finirois; ce qui arrive, au
+reste, à bien d'autres que moi.
+
+«J'espère, dit-il en m'interrompant, que vous ne passerez pas d'une
+prévention qui m'étoit trop favorable, à une qui me seroit contraire.
+Dans votre position, monsieur, on a besoin d'amis. Je n'aspire pas à
+l'honneur d'être le vôtre; mais vous êtes si jeune, vous avez si peu
+d'expérience, vous voilà lancé dans un monde si nouveau pour vous, que
+vous pourriez trouver quelque avantage à savoir sur qui reposer vos
+pensées. Ma démarche doit vous apprendre que j'ai la confiance de madame
+la baronne; et l'attachement d'un homme qui sait sur votre naissance des
+secrets qui vous seront toujours inconnus, les conseils mêmes du
+valet-de-chambre d'une femme titrée, riche, et qui seule au monde s'est
+chargée de votre destinée, pourroient vous être plus utiles que les
+leçons d'un curé de village, ou les rêveries d'un philosophe. Voyez si
+vous voulez ne recevoir de moi que ce qu'exigeront les ordres qu'on me
+donnera, ou si la pureté de mes intentions vous fera oublier la place de
+celui qui vous parle.»
+
+«Il étoit décidé que je vous aimerois, lui dis-je en lui sautant au cou.
+Oui, monsieur....--Je ne suis plus monsieur pour vous, me répondit-il;
+appelez-moi Philippe, c'est mon nom.--Eh bien! Philippe, vous serez
+mon ami: vous viendrez me voir quand on vous le dira; vous viendrez plus
+souvent encore sans qu'on vous le dise. Je recevrai vos avis avec
+docilité; je vous remercie de me les avoir offerts: je sens trop que
+j'en ai besoin pour me guider dans une position aussi extraordinaire que
+la mienne. Vous êtes le premier qui m'ayez parlé le langage de l'amitié:
+si jamais je me conduis mal à votre égard, je mériterai d'être abandonné
+de la nature entière.»
+
+«--Fort bien, mon cher Frédéric... Ah! pardon, monsieur, dit-il en
+s'interrompant; votre sensibilité me faisoit oublier.... Parlons des
+ordres que j'ai à remplir. Madame de Sponasi desire beaucoup vous voir;
+mais elle ne peut vous recevoir avant quelques jours. Profitez de
+l'intervalle pour prendre les airs d'un homme du monde. Quoiqu'elle
+assure n'attacher de valeur qu'aux charmes de l'esprit, elle a de
+commun avec tous les mortels de se laisser prévenir favorablement par
+une figure aimable, une tournure aisée. Je vous l'ai déjà dit, c'est
+votre seule bienfaitrice, et vous ne devez rien négliger pour lui
+plaire. Savez-vous la musique?--Non, Philippe.--Savez-vous
+danser?--Non, Philippe.--Avez-vous appris à monter à cheval?--Non,
+Philippe.--Faites-vous des armes?--Non, Philippe.--Je me doutois bien,
+s'écria-t-il, que, dans un village, votre éducation seroit manquée.»
+
+Pauvre curé de Mareil, pensois-je tout bas en soupirant, falloit-il
+travailler dix ans pour entendre répéter par le plus laid des
+philosophes et le plus beau des valets-de-chambre, que l'éducation de
+ton élève étoit manquée!
+
+«Écoutez-moi, monsieur, poursuivit Philippe: je vous enverrai demain un
+maître de danse, un maître de musique et un maître en fait d'armes; je
+vais vous laisser l'adresse d'une académie d'équitation. Tandis que M.
+de Vignoral travaillera à former votre esprit, qu'il gâtera peut-être,
+travaillez sans relâche à déployer les grâces et la force de votre
+corps. Vous me direz un jour lesquels de ses conseils ou des miens
+auront le plus contribué à votre fortune. Voici cinquante louis que je
+suis chargé de vous remettre; vous en emploierez la plus grande partie à
+votre toilette. Tous les premiers du mois, vous en recevrez douze pour
+vos dépenses particulières. Mon tailleur viendra vous voir ce matin; je
+lui aurai parlé pour qu'il supplée au goût qui vous manque, et que
+bientôt l'usage vous donnera. Je vous le répète de nouveau, ne négligez
+rien, pour faire valoir les avantages que vous avez reçus de la nature.
+Demain nous nous reverrons, et je vous donnerai quelques renseignemens
+sur les personnes avec qui vous allez vivre désormais. Dès aujourd'hui
+et pour toujours, je vous recommande d'être généreux avec les
+domestiques de M. de Vignoral, chaque fois qu'ils feront quelque chose
+pour vous: les valets n'aiment que ceux qui les paient bien.»
+
+Philippe s'en alla. Vous croyez, lecteurs, que je ne m'occupai que de
+mon trésor; point du tout. Je ne pensai qu'à Philippe, à l'amitié qu'il
+m'avoit inspirée, aux conseils qu'il m'avoit donnés. L'air dégagé dont
+il m'avoit parlé des valets qui n'aiment que ceux qui les paient,
+m'avoit fait naître deux réflexions bien différentes: ou Philippe
+mettoit un prix aux services qu'il vouloit me rendre, et il m'en
+avertissoit indirectement; ou Philippe étoit au-dessus de son état. Ses
+discours me confirmoient dans cette dernière opinion; il m'étoit
+impossible de me défendre de la première impression qu'il avoit faite
+sur moi, et je me demandois comment j'avois pu lui inspirer autant
+d'intérêt. Dans l'impossibilité de fixer mes idées, je laissai au temps
+le soin de les éclaircir, et je mis la main sur la bourse qui étoit
+restée devant moi. Je trouvai du plaisir à compter cinquante louis:
+étoit-ce par avarice? Non, sans doute; car, à bien calculer ce que je
+voulois acheter avec cette somme, je suis persuadé qu'il m'en auroit
+fallu le double. À seize ans, on n'aime l'argent que par l'idée
+d'indépendance que sa possession fait naître en nous. Un jeune homme
+avare est un être contre nature.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+_Qui faut-il croire?_
+
+
+Ainsi que M. de Vignoral, Philippe m'avoit assuré que mon éducation
+étoit manquée: mais Philippe avoit détaillé ses raisons, et elles me
+paroissoient sans réplique. Je me regardois, je me comparois à lui, et
+je me trouvois l'air gauche. Il est vrai que peu d'hommes auroient pu
+soutenir la comparaison; et s'il n'étoit véritablement qu'un
+valet-de-chambre (ce dont je doutois encore), il faut convenir que cet
+air distingué que l'on attribue à la naissance, est un des plus
+singuliers prestiges de notre imagination. J'ai vu depuis dans le monde
+beaucoup de valets qu'on auroit pu prendre pour des maîtres, et
+beaucoup de maîtres dont on n'auroit pas voulu faire des valets. Dans la
+disposition d'esprit où j'étois, je ne trouvois rien au-dessus des
+grâces que donnent les talens agréables, et je me promis bien de m'y
+livrer sans distraction.
+
+M. de Vignoral me fit appeler; «Vous voilà dans ma maison, monsieur, me
+dit-il; j'espère que vous ne me ferez pas repentir de la complaisance
+que j'ai eue de me charger de vous. J'ignore ce qu'un curé de village a
+pu vous apprendre; mais s'il vous a inspiré le goût de l'étude et la
+soumission la plus entière aux volontés de ceux de qui vous dépendez, il
+a fait plus qu'on ne pouvoit espérer de lui. Savez vous les
+mathématiques?--Bien peu, monsieur.--Tant pis: c'est la seule chose
+qu'il falloit apprendre; c'est la seule chose qui soit bonne à tout. Les
+mathématiques rendent l'esprit juste, et la justesse de l'esprit en
+fait seule le mérite. Vous êtes dans un âge où les occupations sérieuses
+ont peu d'attraits; il faut vaincre la nature. Négligez tous ces arts
+frivoles dans lesquels les femmes peuvent le disputer à l'homme le plus
+exercé; et puisque vous êtes destiné à vivre dans le monde, livrez-vous
+aux sciences exactes; travaillez à devenir un jour en état d'éclairer
+vos concitoyens. Voici des livres que vous monterez dans votre chambre;
+voici un manuscrit que vous copierez. La manière dont vous vous
+acquitterez de ce travail, me donnera l'étendue de votre capacité; la
+promptitude avec laquelle vous l'acheverez, me fera connoître votre
+aptitude. Jeune homme, le dépôt que je vous confie momentanément, doit
+vous prouver les dispositions que j'ai à vous aimer. Attachez-vous à me
+satisfaire, il y va de votre bonheur. Fuir les plaisirs et les
+occupations futiles, voilà la règle de votre conduite. Craignez sur-tout
+la société des femmes, ce seroit votre perte.--Oui, monsieur.»
+
+«Ma maison est triste pour un jeune homme, je le sais; elle n'en
+conviendroit que mieux à vos études: malheureusement pour vous, je vais
+me marier.--Vous, monsieur!--Oui, Frédéric; il y a assez long-temps que
+je vis pour la gloire et pour le bonheur de l'humanité: ma réputation
+est faite; je dois songer à adoucir les approches de la vieillesse. J'ai
+donc consenti à ce que mes amis m'ont proposé. J'épouse une demoiselle
+jeune, jolie, qui a des talens et de la fortune; j'augure d'autant mieux
+de son caractère, qu'elle paroît flattée d'associer son nom au mien.
+Dans huit jours, ce sera une affaire terminée. Ma maison alors deviendra
+plus agréable, puisque je recevrai chez moi la société que jusqu'à
+présent j'étois obligé d'aller chercher. Je ne voudrois pas que ce fût
+pour vous un trop grand sujet de distraction, et je vous préviens que je
+n'aurai de complaisance à votre égard qu'autant que vous le mériterez.
+Remontez à votre appartement; n'oubliez pas les mathématiques, et
+sur-tout mon manuscrit.»
+
+Je pris les volumes sous mon bras droit, le manuscrit à ma main gauche;
+et en montant l'escalier, je pensois tristement aux exhortations que je
+venois de recevoir. Copier! quelle fastidieuse besogne! c'étoit mon
+supplice chez le curé de Mareil. Les mathématiques! quelle sérieuse
+occupation! Et pour un jeune homme qui ne vouloit que chanter, danser,
+faire des armes et monter à cheval, quel double fardeau que des
+problêmes et un manuscrit de M. de Vignoral!
+
+En rentrant dans ma chambre, je vis un homme qui m'attendoit; c'étoit le
+tailleur de Philippe. Il me consulta sur tout ce que je desirois. Je
+desirois beaucoup de choses; mais chaque fois que je lui disois mon
+goût, il ne manquoit pas de me répondre que ce n'étoit pas la mode.
+Impatienté d'une objection dont je ne sentois pas encore toute
+l'importance, je le priai de faire comme il voudroit. Il me protesta
+qu'il n'avoit d'autres volontés que les miennes, et qu'il m'habilleroit
+à la mode. «C'est la mode, monsieur, qui constate le mérite d'un homme;
+il faut être vêtu, coiffé, chaussé à la mode: il faut même avoir de
+l'esprit à la mode; il n'y a que celui-là qui décide des réputations».
+Il me fit le catalogue de tous les jeunes seigneurs qu'il avoit
+l'honneur de contenter; et, suivant l'usage, je n'osai plus rien
+disputer contre un tailleur qui me laissoit entendre qu'il étoit
+glorieux pour moi d'être servi par un homme comme lui. «M. Philippe sait
+qui je suis; il vous a recommandé à mes soins, et je serois désespéré de
+mécontenter M. Philippe.»
+
+«Y a-t-il long-temps que tous connoissez M. Philippe?--Bien long-temps,
+monsieur; j'habillois les gens de madame la baronne quand il est entré à
+son service, et je lui ai fait sa première livrée.--Comment! Philippe a
+porté la livrée?--Oui, monsieur, pendant quelques années: mais sa
+sagesse l'a fait distinguer de madame la baronne; et elle a pris tant de
+confiance en lui, qu'elle ne fait plus rien sans le consulter. Le
+gaillard est adroit; il commande aujourd'hui dans la maison comme si
+elle lui appartenoit. Sans doute il y fait ses affaires; cependant
+personne ne se plaint de lui. Pour moi, je n'ai que du bien à en dire,
+et je me suis toujours gardé de croire ce que des méchans.... Adieu,
+monsieur; sous deux jours j'aurai l'honneur de vous revoir.»
+
+Qu'est-ce que ce maudit homme s'étoit toujours gardé de croire? Priez le
+ciel, mon cher lecteur, de vous préserver de ces demi-bavards qui vous
+présentent sans cesse des énigmes dont ils ne vous donnent jamais le
+mot, ou vous éprouverez le même supplice auquel je fus livré aussitôt
+que je restai seul. Que pouvoit-on reprocher à Philippe, à Philippe qui
+avoit porté la livrée, et qui n'en étoit pas moins le seul ami que
+j'eusse au monde? Pauvre Philippe! Cette livrée me pesoit sur le cœur;
+j'en étois humilié pour moi d'abord, et puis aussi pour toi que
+j'aimois. Je me promis d'être plus réservé avec lui. À mon âge, les
+promesses que l'on fait à la raison ne tiennent guère. Si la fierté
+l'eût emporté sur l'amitié que je me sentois pour lui, ah! c'eût été
+bien différent; mais je n'en étois pas encore là.
+
+Le curé de Mareil plaçoit le mérite dans l'universalité des
+connoissances, Philippe dans les grâces du corps, M. de Vignoral dans la
+justesse de l'esprit, mon tailleur dans la mode: il y avoit de quoi
+choisir. Dans l'embarras du choix, je me décidai à suivre, autant que je
+pourrais, les conseils de tous. Je commençai à parcourir les premiers
+élémens de la géométrie: mais je ne lisois absolument que des yeux; mes
+pensées étoient absorbées par la crainte de ne pas réussir à bien copier
+l'ouvrage de M. de Vignoral. Je pris donc le manuscrit; mais en
+cherchant le sens de l'auteur à travers une foule de ratures, de
+renvois, et de sentences ajoutées qui sembloient n'être placées là que
+pour déguiser la pauvreté du style, je ne songeois qu'aux nouveaux
+habits que j'allois posséder. J'abandonnai donc l'étude, et je sortis
+pour faire des emplettes, accompagné de madame Leblanc, femme de charge
+du philosophe chez lequel je demeurois.
+
+Je lui eus l'obligation d'être fort bien traité: elle, de son côté, fut
+très-satisfaite de moi; car je ne lui entendis pas répéter deux fois
+qu'elle regrettoit d'être sortie sans argent, parce que tels et tels
+objets lui convenoient beaucoup, que je compris parfaitement comment je
+devois dissiper ses regrets. En revenant, elle m'assura qu'elle m'avoit
+pris en amitié dès le premier moment de mon arrivée, que je la
+trouverois toujours disposée à me rendre les petits services qui
+dépendroient d'elle, et qu'elle m'engageoit beaucoup à ne pas échanger
+les qualités que j'avois reçues de la nature, contre des sentimens
+d'emprunt ou de grandes phrases qui ne prouvent rien. «Tâchez de ne pas
+devenir savant, ajouta-t-elle; mais soyez toujours généreux: vous aurez
+peut être moins d'apologistes; mais vous aurez plus d'amis, et l'amitié
+vaut mieux que la gloire». Ah! Philippe, Philippe, dis-je tout bas,
+voilà déjà un de tes conseils justifié par l'expérience.
+
+Madame Leblanc étoit de bonne humeur; elle continua.
+
+«Monsieur Frédéric, pour vous prouver ma reconnoissance, je vais vous
+donner un avis dont vous sentirez bientôt l'utilité. Vous voilà chez M.
+de Vignoral, je ne sais à quel titre: mais, fussiez-vous le fils d'un
+prince ou d'un financier, ce qui revient au même, persuadez-vous que dès
+l'instant que vous dépendez de lui, il ne vous estimera qu'autant que
+vous lui serez nécessaire; c'est son usage: il semble que tout ce qui
+ne lui sert pas ne soit bon à rien dans le monde, et que tout ce qui lui
+sert ne soit au monde que pour cela; c'est l'égoïsme personnifié, mais
+déguisé sous les prétextes les plus spécieux. En effet, ne paroît-il pas
+naturel que l'homme qui ne pense qu'au bonheur de l'humanité, trouve
+sans cesse l'humanité entière prête à le seconder dans ses vues? Ne le
+vantez jamais en sa présence; il a l'orgueil trop aguerri pour être
+sensible aux louanges de ceux qu'il ne regarde pas comme ses rivaux:
+mais parlez de lui avec enthousiasme par-tout où vous aurez la certitude
+qu'il pourra le savoir, et vous obtiendrez sa bienveillance. Ne vous
+offensez pas de la remarque; elle n'a pas rapport à vous: mais je lui ai
+entendu dire plusieurs fois que l'exaltation des sots contribuoit
+beaucoup à la réputation des gens d'esprit, parce que les sots crient
+d'autant plus fort en faveur des grands écrivains, qu'ils les
+comprennent moins, et qu'étant incapables de les apprécier, dès qu'ils
+ont mis de l'amour propre à les vanter, ils périroient plutôt que de se
+dédire. Je vous livre là le secret du métier, et vous observerez bientôt
+par vous-même que si les philosophes font la réputation de beaucoup de
+petits esprits, c'est que les petits esprits sont nécessaires à la
+réputation des philosophes. Dites donc du bien des ouvrages de M. de
+Vignoral à tout le monde, excepté à lui, à moins qu'il ne vous
+interroge; lisez-les souvent, afin de pouvoir les citer en sa présence:
+ce sera le coup de maître. S'il vous accable à la fois d'ouvrage pour
+vous et pour lui, laissez ce qui n'aura rapport qu'à vous; il grondera
+légèrement: mais occupez-vous sans relâche de ce qui aura rapport à
+lui, et il vous comblera d'éloges.»
+
+«Merci, madame Leblanc, lui dis-je en la quittant pour remonter chez
+moi; car nous venions d'arriver. J'ai lu quelque part qu'il n'y a pas de
+héros pour son valet-de-chambre; mais je vois maintenant qu'il n'y a pas
+de philosophe pour sa gouvernante. Je profiterai de vos avis».
+
+J'en profitai en effet. Du double fardeau dont m'avoit chargé M. de
+Vignoral, je sentis que je pouvois sans crainte retrancher la moitié. Je
+me promis de laisser là les mathématiques, et de ne m'occuper que du
+précieux manuscrit.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+_J'ai bien autre chose à faire._
+
+
+Levé de grand matin, déjà mes plumes étoient taillées; je me plaçois à
+mon bureau, quand je vis entrer un grand homme sec, mis avec la propreté
+la plus recherchée, et qu'à ses révérences méthodiques j'aurois reconnu
+pour un maître de danse si j'avois eu plus d'habitude du monde. Il ne
+m'avoit pas encore parlé, et déjà j'aurois pu croire que j'avois pris ma
+première leçon; car la politesse m'obligeoit à lui rendre tous les
+saluts qu'il me faisoit, et il m'en fit beaucoup, m'examinant chaque
+fois avec plus d'attention.
+
+«Monsieur n'a pas encore reçu les premiers principes, me dit-il en
+m'adressant une nouvelle révérence: j'en suis charmé; j'aime mieux
+commencer mes élèves que de les trouver imbus d'idées fausses sur un art
+que beaucoup de gens professent, et dont si peu connoissent l'étendue et
+la profondeur.»
+
+«--Puis-je savoir, monsieur, à qui j'ai l'honneur de parler?»
+
+«--Monsieur, je viens vous donner des leçons de graces, d'à-plomb, de
+légéreté et d'expression; je suis artiste et professeur de danse». Il me
+fit encore un salut; mais celui-là fut si prompt, qu'il eût fallu une
+connoissance approfondie des règles de l'art pour décider s'il y avoit
+plus d'expression que de légéreté dans une inclination pareille.
+
+«J'ai long-temps exercé mon art à l'Opéra; j'ai l'honneur de l'enseigner
+aux enfans des meilleures maisons de France. J'espère que monsieur sera
+docile, et qu'il me donnera la gloire de le mettre bientôt au rang de
+mes élèves les plus distingués.»
+
+Sans attendre ma réponse, il me prit par les mains, qu'il ne quitta,
+pendant un quart-d'heure, que pour me pousser la tête en arrière; de ses
+genoux il pressoit mes genoux, de ses pieds il tournoit mes pieds avec
+tant d'expression et si peu de légéreté, que lorsqu'il m'abandonna à moi
+même, je fus trop heureux de trouver un fauteuil pour me retenir:
+j'avois le corps brisé.
+
+«Fort bien, monsieur, fort bien; vous avez des dispositions
+très-heureuses. Il faut souvent vous exercer: la danse est un art
+difficile qui se perd aussitôt qu'on le néglige. Les premiers élémens
+fatiguent un peu, continua-t-il en me voyant étendre les jambes avec les
+efforts les plus pénibles; mais aussi quelle satisfaction quand vous
+serez en état d'exécuter! Voyez ce pas: une, deux, trois, quatre; quelle
+sévérité dans l'ensemble! cette pirouette: une, deux, trois, quatre,
+cinq, six; quel fini dans les détails! Monsieur connoît sans doute
+l'Opéra?--Non, monsieur.--C'est là que vous verrez des artistes qui
+n'ont pas de rivaux dans l'univers entier. L'Europe savante peut, dans
+beaucoup de choses, le disputer à la France; mais pour la danse, il n'y
+a que Paris. On ne peut calculer les élans que fait chaque jour cet art
+étonnant: s'il décline, ce ne sera que par ses propres excès. Pour la
+légéreté, monsieur, vivent les François!»
+
+Je convins de prix avec l'artiste qui vouloit bien me donner des graces;
+nous fixâmes les jours et l'heure des leçons, et je le reconduisis
+jusqu'à la porte, en le saluant.
+
+«On ne peut pas mieux, me dit-il». Étoit-ce à ma révérence ou à mon
+attention que cela s'adressoit? Je l'ignore encore aujourd'hui; mais
+j'ai remarqué que de tous les maîtres qu'un jeune homme peut se donner,
+le plus sensible aux bienséances d'usage est toujours le maître de
+danse. Payez-les peu; si vous les saluez beaucoup, ils seront toujours
+satisfaits. J'allois fermer ma porte quand un petit homme, dont tous les
+mouvemens sembloient convulsifs, me demanda l'appartement de M.
+Frédéric. Je le fis entrer.
+
+«Est-ce monsieur qui desire apprendre la musique?--Oui, monsieur.--Quel
+instrument monsieur a-t-il choisi?--Moi, je ne tiens qu'à la musique
+vocale, et je m'en rapporterai à vous. Lequel préférez-vous
+m'apprendre?--Monsieur, cela m'est parfaitement indifférent: la harpe ou
+le piano, puisque vous voulez chanter; il faut choisir entre ces
+deux-ci.--Mais encore, que me conseillez-vous?--Monsieur, cela m'est
+parfaitement indifférent; puisque je suis réduit à donner des leçons,
+peu m'importe que ce soit de harpe ou de forté.--Vous avez donc éprouvé
+des malheurs, monsieur?--Des malheurs! on s'en console aisément; mais
+des injustices atroces, des cabales abominables, voilà, monsieur, ce
+dont on ne se console jamais. J'avois fait un opéra délicieux pour la
+musique, car vous savez que les paroles ne sont pour rien dans un opéra.
+Ce que vous ne savez pas, monsieur, c'est que le théâtre appartient
+exclusivement à quelques auteurs privilégiés, et qu'un jeune homme a
+toutes les peines du monde à s'y faire jour». Je le regardai alors
+fixement, car l'accent de tristesse avec lequel il s'exprimoit me
+pénétroit l'ame, et je m'apperçus que le jeune homme qui avoit peine à
+se faire jour approchoit de la cinquantaine.
+
+«Après avoir attendu long-temps, j'eus enfin mon tour. Ah! monsieur, je
+crois que les acteurs, l'orchestre et le public s'étoient donné le mot
+pour me tuer. Quel bruit dans le parterre! Avez vous l'oreille
+juste?--Je crois que oui.--Écoutez, monsieur, écoutez cet air, qui,
+placé à la seconde scène, auroit assuré le succès d'un ouvrage, fût-il
+pitoyable, et vous ne croirez pas à la chute du mien.»
+
+Il se mit à chanter, et j'oserois jurer que, montre sur table, l'air
+dura plus de quinze minutes. J'eus le temps de compter les vers; il y en
+avait huit; mais le musicien les avoit si souvent répétés, il les avoit
+sur-tout si bien mêlés les uns avec les autres, qu'il étoit impossible
+de définir si les paroles avoient plusieurs sens, ou si elles n'en
+avoient pas du tout. Quand il eut fini, je lui demandai s'il y avoit
+beaucoup d'airs aussi beaux que celui-là.» Beaucoup, monsieur; presque
+tous étoient de la même force. Concevez-vous comment cet opéra a pu ne
+pas aller jusqu'à la fin»? Je le concevois parfaitement: à moins que les
+auditeurs ne fussent décidés à passer la nuit au spectacle, il n'y avoit
+pas moyen d'entendre cet opéra tout entier.
+
+Quand il m'eut encore parlé de la destinée affreuse qui réduisoit un
+homme comme lui à travailler pour les marchands de musique, et à donner
+des leçons; quand il m'eut bien répété que les François n'étoient pas
+nés musiciens, qu'ils étoient insensibles à l'harmonie, que la mélodie
+n'avoit aucun charme pour eux, il essaya ma voix, et m'assura qu'avec
+son secours je deviendrois bientôt un virtuose. Nous fîmes nos
+arrangemens, et il me quitta sans prendre garde seulement si je le
+reconduisois.
+
+Je retournai bien vîte à mon bureau; j'étois pressé de mettre en
+pratique les conseils de madame Leblanc, et le manuscrit de M. de
+Vignoral sembloit me reprocher la futilité des occupations auxquelles se
+livroit un apprenti philosophe: mais il étoit décidé que je n'essaierois
+seulement pas une plume. Je reçus la visite du maître en fait d'armes;
+je pris ma première leçon, qui ne fut interrompue que par le récit de
+toutes les circonstances dans lesquelles ce brave homme avoit tué ou
+blessé ses adversaires. Il ne les tuoit, m'assura-t-il, qu'à son corps
+défendant; mais il les blessoit avec le plus grand plaisir, «Et voilà,
+monsieur, l'avantage de la science sur l'ignorance. Un mal-adroit donne
+la mort à un galant homme sans s'en douter; une main habile tire du
+sang, se venge, et laisse la vie à son ennemi. Je ne peux souffrir ces
+spadassins qui se réjouissent en voyant expirer leur adversaire: c'est
+une chose affreuse, monsieur, et les lois devroient punir de pareils
+monstres; ce sont des assassins. Je n'ai tué que six hommes dans ma vie,
+trois parce qu'ils l'ont absolument voulu, trois autres par ma faute,
+j'en conviens, et ne m'en consolerai jamais. Quand vous serez plus
+avancé, je vous montrerai ce coup, et vous avouerez que je ne devois pas
+les tuer; mais l'être le plus exercé se trompe quelquefois.»
+
+Si le professeur de danse m'avoit brisé les jambes, le maître d'armes me
+mit le corps et les bras dans un état tel, que lorsque j'essayai
+d'écrire, il me fut impossible de tracer un mot; ma main trembloit si
+fort, que je fus obligé d'y renoncer. «Ce sera pour demain, me dis-je;
+demain, je n'attends personne, et je réparerai le temps perdu.»
+
+À dîner, M. de Vignoral me demanda si j'avois travaillé. «Beaucoup,
+monsieur, lui répondis-je.--Eh bien! allez au spectacle ce soir; il est
+naturel qu'à votre âge on cherche le plaisir. Nos théâtres offrent des
+chefs-d'œuvre qu'il faut connoître: quoique je ne fasse aucun cas de la
+poésie, je sais qu'elle est séduisante pour la jeunesse; et les maximes
+philosophiques répandues dans la plupart des tragédies nouvelles,
+prouvent du moins que la versification est bonne à quelque chose; elle
+laisse dans la mémoire de la bourgeoisie des idées qu'elle n'iroit pas
+puiser dans des ouvrages plus sérieux.»
+
+M. de Vignoral se trouvoit d'accord avec moi; mon intention étoit en
+effet d'aller au spectacle, non pour écouter une tragédie
+philosophique, mais à l'Opéra, pour voir danser les grands hommes dont
+j'avois entendu parler le matin.
+
+Ô les aimables gens que les François à Paris! J'étois fâché d'aller
+seul; j'aurois desiré avoir Philippe, ou tout au moins madame Leblanc,
+pour m'accompagner. Aussitôt que je fus entré dans la salle, les
+premières personnes près desquelles je me plaçai, lièrent conversation
+avec moi. À peine s'apperçurent-elles que j'étois étranger à ce genre de
+plaisir, qu'elles se disputèrent à qui m'apprendroit le nom des acteurs,
+des actrices, des danseurs, des danseuses, des musiciens, des
+décorateurs, du maître des ballets, et même des auteurs. Je sus aussi
+les intrigues des coulisses, et, qui plus est, dans les entr'actes, on
+me conta l'histoire secrète des jolies femmes qui étoient dans les
+loges. Mes deux plus proches voisins me dirent qui ils étoient, ce
+qu'ils faisoient, ce qu'ils espéroient; et, tout autour de moi, je
+n'entendis que gens qui causoient si haut de leurs affaires, qu'on
+auroit cru qu'ils étoient tous condamnés à une confession générale et
+publique. Je sentis alors qu'on n'étoit jamais en plus grande société au
+spectacle que lorsqu'on y venoit seul, et la remarque me tranquillisa
+pour l'avenir.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+_Seconde visite de Philippe._
+
+
+En m'éveillant le lendemain, ma première pensée fut pour le manuscrit du
+grand homme; je me promis très-sérieusement de lui consacrer la matinée:
+mais j'avois oublié que j'attendois mon tailleur. Il vint; je passai une
+heure avec lui, tant à contrôler ce qu'il m'apportoit, qu'à lui donner
+des ordres précis sur ce qu'il avoit à me livrer. Il fut étonné des
+connoissances que j'avois acquises depuis deux jours; il ignoroit que
+j'avois été la veille à l'Opéra. Quand il fut parti, je restai encore
+long-temps à considérer mes habits; enfin la vanité l'emporta, je ne pus
+résister au désir de m'habiller. Adieu le manuscrit: comment rester en
+place dans l'équipage où j'étois? J'allois me promener uniquement pour
+me montrer, quand je reçus un billet de Philippe. Il m'envoyoit
+l'adresse d'une académie d'équitation, et me prévenoit qu'il viendroit
+me voir dans l'après-midi. Je pris une voiture, et j'allai au manége:
+j'y fus accueilli avec amitié par les jeunes gens qui s'y trouvoient; et
+moi, qui, quatre jours avant, ne connoissois que le curé de Mareil,
+j'aurois pu me vanter d'être alors lié avec les plus aimables cavaliers
+de Paris. Pour un jeune homme qui craint la solitude, c'est une grande
+ressource que le manége.
+
+En rentrant, je trouvai madame Leblanc qui me guettoit: elle m'avertit
+que M. de Vignoral m'avoit demandé plusieurs fois avec humeur; qu'il
+étoit même monté dans mon appartement, et que lorsqu'il étoit descendu,
+il paroissoit fort en colère. Je sentis combien j'avois eu tort de ne
+pas fermer mon bureau, puisque cette négligence lui avoit donné la
+certitude que je n'avois encore rien fait. Je me promis de nouveau de
+réparer le temps perdu. M. de Vignoral ne devoit revenir que le soir, et
+je croyois, moi, ne plus sortir.
+
+Philippe vint comme il me l'avoit écrit; il me félicita sur le
+changement qui s'étoit déjà opéré en moi, et me prédit que si je sentois
+l'importance de plaire, sans me laisser emporter par la fatuité, je
+ferois promptement mon chemin. «Êtes-vous toujours décidé, me dit-il, à
+me regarder comme un ami?--Plus que jamais, Philippe. Qu'elle idée
+avez-vous donc de moi, si vous croyez que je puisse oublier si vite
+l'intérêt que vous m'avez témoigné?--Promettez-moi donc que vous
+n'aurez jamais rien de caché pour moi.--Je vous le promets, Philippe, à
+condition que vous n'aurez pas non plus de secrets pour Frédéric.--Cela
+est impossible, monsieur. Dans tout ce qui a rapport à votre naissance,
+je ne sais que ce que vos parens ont bien voulu m'apprendre; et s'ils
+m'ont livré leur confiance sous la condition de ne la trahir jamais, que
+penseriez-vous de moi si je violois un pareil engagement?--Vous
+m'étonnez, Philippe; vos airs, vos discours, ne sont pas d'un homme de
+votre état: la première fois que je vous ai vu, j'ai douté de la vérité
+de ce que vous me disiez à ce sujet. Comment se peut-il que vous ayez
+tant de sensibilité, de noblesse même, dans une pareille condition? Et
+si vous vous êtes senti au-dessus, ce que je crois, comment n'avez-vous
+pas cherché à en sortir?--Je vous répondrai franchement dans tout ce
+qui aura rapport à moi, mon cher Frédéric (pardonnez-moi cette
+expression que la plus vive amitié m'inspire, et qui ne m'échappera
+jamais qu'entre nous). Je vous avoue que je suis flatté de votre
+question; elle me prouve que vous vous êtes occupé de moi, et que vous
+cherchez à justifier dans vos propres idées le sentiment dont vous
+m'honorez.
+
+«Une éducation trop au-dessus de mon état me perdit. Je suis fils de
+paysans pauvres; à leur mort, je vins chercher à Paris ce qu'on appelle
+fortune, c'est-à-dire le moyen d'exister. Quelques dons que j'avois
+reçus de la nature ne servirent qu'à me faciliter la route des plaisirs;
+bientôt je fus obligé d'entrer au service. Vous vîtes le jour, et
+personne ne pénétra le secret de votre naissance, excepté madame de
+Sponasi et votre mère, votre père et moi. Des événemens que je ne peux
+vous apprendre ne vous ont laissé d'autre appui que madame la baronne.
+Elle est maîtresse de votre secret; c'est d'elle seule que vous pouvez
+attendre votre fortune, et la révélation d'un mystère qui nous perdroit
+tous deux si je le trahissois.
+
+«Quand vous vîntes au monde, je vous pressai le premier dans mes bras;
+c'est moi qui vous portai à Mareil; c'est d'après mon conseil que madame
+de Sponasi vous fit recommander au curé par M. de Vignoral. Je peux vous
+avouer deux choses qui ne vous seront point indifférentes: la première,
+que le service que je vous rendis avant que vous pussiez l'apprécier,
+m'inspira pour vous l'amitié d'un père, et que ce sentiment fut si vif,
+que je jurai de vous consacrer mon existence; la seconde, que, pour
+m'acquitter de cet engagement, je restai chez madame la baronne, qui
+n'étoit pas favorablement disposée pour vous. J'ai pris de l'ascendant
+sur elle, dans l'intention de vous être utile; c'est à votre conduite
+maintenant d'achever mon ouvrage.»
+
+«--En vérité, Philippe, je serois accablé de la reconnoissance que je
+vous dois, si je ne trouvois un plaisir que je ne peux définir à vous
+devoir beaucoup. Croyez-vous que madame de Sponasi me nomme un jour mes
+parens?--Je ne le crois pas.--Pourrai-je les connoître sans son secours
+ou sans le vôtre?--Jamais.--Je dépends donc entièrement de cette femme,
+qui, sans Philippe, m'auroit abandonné?--Oui; mais je soupçonne que si
+elle ne cédoit qu'à mes prières, intérieurement elle n'étoit pas fâchée
+d'être sollicitée.--M. de Vignoral ne sait donc pas qui je
+suis?--Non.--Suis-je gentilhomme?--Conduisez-vous comme si vous
+l'étiez, puisque toujours les hommes ne valent qu'en proportion de ce
+qu'ils s'estiment.--Mes parens sont ils morts?--Je ne peux vous
+répondre.--Une dernière question, Philippe. Si mon sort se décidoit
+d'une manière avantageuse, que voudriez-vous de moi?--Rien, que de vous
+savoir heureux.--Si tout le monde m'abandonnoit, Philippe, que
+pourriez-vous pour moi?--Vous sacrifier ma vie si elle vous étoit
+nécessaire.--Encore une fois, sur quoi repose le sentiment qui vous
+attache au sort d'un infortuné pour qui tout vous seroit possible, et
+qui ne peut rien pour vous?--Sur mon devoir.--Votre devoir?--Ne vous
+ai-je pas dit qu'à votre naissance j'ai juré à votre père de ne jamais
+vous abandonner? Tant que vous m'aimerez, mon cher Frédéric, ce devoir
+sera bien facile à remplir: si jamais vous me méprisiez....--Philippe,
+j'en suis incapable: eh! que suis-je moi même pour m'élever jusqu'à la
+fierté? Si les obligations que l'honnête homme contracte l'enchaînent
+jusqu'à ce qu'ils les aient acquittées, ma reconnoissance sera
+éternelle.»
+
+«Vous n'osez cependant, me dit-il, me promettre de n'avoir rien de caché
+pour moi: est-ce qu'une semblable promesse vous coûteroit?--Non,
+Philippe, et je vous la fais du plus profond de mon cœur.»
+
+Son intention étant de passer la soirée avec moi, il me proposa de me
+mener à une petite maison de madame de Sponasi, située aux barrières.
+J'acceptai avec empressement; et, après avoir visité ce séjour dont le
+dieu des arts sembloit avoir été l'architecte, nous passâmes dans le
+jardin.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+_Portraits de société._
+
+
+«Je vous ai promis, me dit Philippe, des renseignemens sur les personnes
+qu'il vous importe de connoître. Je vais commencer par votre
+protectrice.
+
+«Madame de Sponasi a été belle. Veuve à vingt-cinq ans, elle mena une
+vie fort libre, sans être scandaleuse. Le choix de ses amis, ses succès
+à la cour, des bouffées d'esprit, et l'art de ménager toutes les femmes,
+lui firent une réputation brillante, dont vous entendrez parler dans le
+monde. Quand elle avoua elle-même approcher de la quarantaine, elle
+avoit quelques années de plus; c'est l'âge où une femme riche et titrée
+a l'habitude de se faire une nouvelle manière de vivre. Autrefois
+l'usage étoit de se jeter dans la dévotion; et, à l'époque dont je vous
+parle, il falloit encore une espèce de courage pour s'en dispenser.
+Madame de Sponasi balança un an. Deux jours par semaine elle donnoit à
+dîner à des prélats et aux hommes les plus marquans dans l'église; deux
+autres jours elle recevoit les hommes de lettres en réputation, et les
+philosophes en titre; le soir nous avions quelquefois des artistes. Les
+artistes en général ne cherchent que les plaisirs, des admirateurs et
+des protecteurs: aussi sont-ils sans conséquence, et nous les recevons
+toujours. Il n'en est pas de même des prêtres et des philosophes; chacun
+cherche à gagner à son corps ceux qui peuvent lui donner de l'éclat.
+Jeter madame de Sponasi dans la dévotion ou dans la philosophie, étoit
+un véritable coup de parti. Les prêtres s'y prirent mal. Elle est foible
+de caractère, et aime le plaisir; l'austérité l'effraya. Les prélats
+petits-maîtres essayèrent à leur tour de la convertir. Je vous ai parlé
+de ses bouffées d'esprit; elle les tourna en ridicule avec les mêmes
+argumens dont la sévérité lui avoit fait peur. Les philosophes, plus
+adroits, flattèrent ses passions, applaudirent à ses saillies,
+répétèrent ses bons mots, lui prêchèrent une morale si commode, qu'elle
+en fut séduite. Sa porte fut fermée à tous les ecclésiastiques; et cette
+même femme qui avoit pensé sérieusement à faire son salut, se déclara
+hautement pour la philosophie, et se fit une religion de ne pas croire
+en Dieu. Cela vous paroît extraordinaire; mais c'est une mode qui passe
+du boudoir dans le salon, du salon dans l'antichambre, de l'antichambre
+dans toutes les classes du peuple.
+
+«Ne parlez donc jamais de la Divinité devant votre protectrice, et riez
+des traits hardis qu'elle lance à tout instant contre le ciel. Pour un
+jeune homme élevé par un curé, l'effort est pénible; mais, dans quinze
+jours, je vous prédis que vous vous y prêterez de bonne grâce.--Moi,
+Philippe?--Vous, monsieur. Je vous le répète, c'est la mode; et la
+crainte seule du ridicule suffiroit pour vous amener promptement à ce
+point. Est-il rien, d'ailleurs, de plus aimable qu'une doctrine qui,
+brisant le frein des passions, permet de se livrer à tous les écarts de
+l'imagination? Pourvu que vous parliez avec esprit de vos devoirs, on
+vous pardonnera de les négliger: les connoître et s'en dispenser, voilà
+le _nec plus ultrà_ de la philosophie.»
+
+«Je crois, Philippe, que vous exagérez, et qu'il y a parmi les
+philosophes des hommes estimables.»
+
+«S'il y en a! s'écria-t-il; beaucoup plus qu'on ne se l'imagine: mais
+ceux-là n'en prennent pas le titre; ils le méritent, et c'est le public
+qui le leur accorde. On peut diviser ceux qui viennent chez nous en
+trois classes: les charlatans, les dupes, et les véritables amis de
+l'humanité. Pour vous donner une idée juste des charlatans et des dupes,
+je vais vous conter une anecdote sur deux personnages que tous
+rencontrerez souvent chez madame de Sponasi. Je tiens quelques détails
+du secrétaire de l'un d'eux, garçon rempli d'esprit, et qui doit sa
+fortune aux soins qu'il met à cacher à tout le monde des talens dont il
+pare un sot.
+
+«M. de Parvis est petit de taille, de génie et de santé. À vingt ans,
+de petits yeux, une petite bouche, un petit nez, un petit menton rond,
+lui composoient une petite figure fort aimable. De petits calembourgs en
+eussent fait le héros des petites sociétés, si l'ennui qui le suivoit
+par-tout ne lui eût inspiré le désir de viser à la célébrité. Pour un
+homme riche, et il l'est, il y a beaucoup de manières d'être célèbre; il
+les essaya toutes. Il fit tant de folies pour faire parler de lui, qu'il
+fut obligé de quitter le service, et de ne plus paroître à la cour.
+C'est alors qu'il s'annonça publiquement comme ennemi des préjugés: il
+croyoit s'y soustraire; il ne bravoit que la décence.
+
+«Il fréquenta les hommes de lettres, et fut accueilli dans la maison de
+M. Sentencis. M. Sentencis est roturier, riche et avare; il desiroit
+s'allier à la noblesse, et marier sa fille sans bourse délier; il
+cherchoit un sot à prétention; M. de Parvis lui parut mériter la
+préférence. Il répéta si souvent devant lui qu'il n'accorderoit la main
+de sa fille qu'à un partisan de la bonne cause, un véritable philosophe,
+un grand homme, que lorsque M. de Parvis la demanda et l'obtint, il se
+crut irrésistiblement un partisan de la bonne cause, et un véritable
+philosophe, et un grand homme. Pour dot, M. de Sentencis lui dédia un de
+ses ouvrages: aussi furent-ils tous les deux satisfaits, l'un d'avoir
+marié sa fille à bon marché, l'autre de passer à la postérité à l'aide
+d'une épître dédicatoire.
+
+«Depuis que l'immortalité pèse sur M. de Parvis, il est devenu grave: il
+parle peu, mais il écoute avec attention: il n'écrit plus, mais c'est
+dans sa maison que les grandes réunions se tiennent; il paroît présider
+les hommes au premier mérite--ce qui se dit chez lui, il croit l'avoir
+dit; les ouvrages qu'on y lit, et sur lesquels on le consulte, il croit
+les avoir faits: dupe de son amour propre et des flagorneries, de ceux
+qui, entre eux, l'apprécient à sa juste valeur, il est malheureux sans
+oser en approfondir la cause; c'est une victime dévouée, qui, semblable
+aux vieilles religieuses, pense alléger le poids de ses chaînes en
+faisant de nouvelles conquêtes à l'ordre. C'est une preuve vivante pour
+quiconque a lu dans son ame, qu'un sot peut quelquefois être célèbre, et
+que sottise et célébrité forment le plus cruel supplice auquel les
+hommes d'esprit puissent condamner les dupes dont ils ont besoin.
+
+«La situation de madame de Sponasi a beaucoup de rapports avec celle de
+M. de Parvis; car elle ne crie bien fort contre Dieu que par la peur
+qu'elle a du diable. Cependant elle conserve avec ceux qui l'ont
+séduite, ce ton de supériorité qui convient à son nom et au rôle
+brillant qu'elle a joué dans le monde: c'est un enfant de la
+philosophie, il est vrai; mais c'est un enfant gâté, dont la mère est
+obligée de supporter les caprices, dans la crainte d'une rupture dont
+l'éclat lui seroit désagréable. Personne n'a d'empire sur ses volontés,
+excepté.... Devinez.--M. de Vignoral? lui dis-je.--Oh! non, c'est elle
+qui a commencé sa réputation; elle lui commande quelquefois, et ne lui
+cède jamais.--Qui donc la gouverne?--Moi, me répondit Philippe; moi, qui
+connois mieux qu'elle le fond de son caractère. Elle ne s'intéresse à
+vous que dans l'espoir que vous vous distinguerez dans le monde par
+votre esprit; applaudissez au sien, et vous pourrez vous dispenser d'en
+avoir. Elle vous répétera sans cesse que tout le mérite d'un homme est
+dans ses connoissances; mais si votre figure lui plaît, si votre
+tournure lui rappelle le temps où la foule s'atteloit à son char, la
+première impression décidera l'amitié qu'elle prendra pour vous. Entre
+ses idées et ses sensations, le contraste est frappant: elle dit d'un
+homme laid et spirituel, qu'il l'amuse, et elle bâille; elle dit d'un
+bel homme ignorant, qu'il l'ennuie, et elle sourit. C'est une coquette
+dont l'imagination rêve sagesse, et dont le cœur tient toujours à ses
+vieilles habitudes. Choisissez, ou de lui plaire assez au premier abord
+pour qu'elle prenne votre parti contre M. de Vignoral, ou de plaire en
+même temps à lui et à elle, de manière que les louanges qu'il vous
+donnera justifient la première opinion qu'elle prendra de vous.»
+
+«Mon parti est pris, Philippe: plaire à l'un et à l'autre ne me paroît
+pas impossible. M. de Vignoral est en colère contre moi, je le sais;
+mais je ferai tout mon possible pour l'appaiser, et dorénavant je
+travaillerai de manière à m'éviter ses reproches.»
+
+Je contai à Philippe la cause du mécontentement du grand homme, et
+comment je croyois faire ma paix; il m'indiqua un moyen plus sûr.
+Lorsque je rentrai, il étoit trop tard pour songer au fameux manuscrit;
+mais, suivant l'usage, je lui promis mes soins pour le lendemain.
+
+M. de Vignoral me fit appeler si matin, que j'étois encore au lit quand
+on vint me dire qu'il me demandoit. Je me levai à la hâte, et je
+descendis.
+
+«Avez-vous travaillé?--Non, monsieur.--Avez-vous seulement ouvert vos
+livres?--Non, monsieur.--Qu'avez-vous donc fait depuis votre
+arrivée?--Je n'ose vous le dire, de crainte de vous déplaire.--Parlez,
+parlez; je n'ai pas de temps à perdre. Qu'avez-vous fait?--Monsieur, je
+crains...--Parlez, vous dis-je, ou montez dans votre chambre, et
+rapportez-moi mon manuscrit. Je ne sais quelle sotte complaisance m'a
+engagé à le confier à un... Parlerez-vous, monsieur? me direz-vous
+comment vous avez employé votre temps?--Monsieur, avant de copier, j'ai
+voulu essayer de lire votre écriture.--Et vous n'avez pu y réussir? Je
+m'en étois douté.--Pardonnez-moi, monsieur.--Eh bien! monsieur?--Eh
+bien! monsieur, en lisant la première page, j'ai été entraîné à la
+seconde, de la seconde à la troisième, et ainsi de suite, jusqu'à ce que
+l'heure du dîner m'appelât.--Après, Frédéric.--Après dîner, monsieur, je
+n'ai pu résister au désir de continuer: le lendemain de même. Je suis
+bien avancé dans ma lecture: mais j'avoue que j'ai eu tort; mon devoir
+étoit de copier, puisque vous l'aviez ordonné ainsi.--Certainement; mais
+j'aurois dû le prévoir, car vous annoncez de l'intelligence, et je
+conçois facilement le sentiment qui vous a maîtrisé. Il faut être
+indulgent pour la jeunesse: à votre âge, j'en aurois fait autant.
+Asseyez-vous donc, continua-t-il en souriant; nous n'avons pas encore
+causé ensemble». Je poussai un siége près du sien, en répétant tout bas:
+Philippe, Philippe, je te devrai l'amitié de tout le monde.
+
+«C'est un ouvrage bien sérieux cependant, reprit M. de Vignoral; et
+puisqu'il vous a intéressé à ce point, il faut que vous ayez
+naturellement l'esprit juste. Avez-vous tout compris également?--Non,
+monsieur; plusieurs passages m'ont paru au-dessus de mon
+intelligence.--Je le crois.--Mais je me suis dit: En les copiant,
+j'aurai plus de temps pour les approfondir. Je lisois si vite!--Mauvaise
+manière, monsieur. Qu'on dévore un roman, qu'on soit pressé d'arriver au
+dénouement, rien de plus naturel; mais quand on tient une de ces
+conceptions profondes, destinées à développer les progrès de
+l'entendement humain, il faut s'appesantir sur chaque phrase. Ce n'est
+pas assez de lire, il faut comprendre, et voilà la difficulté.--Oui,
+monsieur.--Avez-vous déjà été chez votre protectrice?--Pas encore; mais
+j'ai vu Philippe.--Qu'est-ce que c'est que Philippe?--C'est le
+valet-de-chambre de madame de...--Ah! oui, un fat qui singe le grand
+seigneur; je ne sais comment elle peut garder si long-temps un homme
+pareil à son service. Que vous a-t-il dit?--Des choses, monsieur, qui me
+font de la peine. Madame de Sponasi veut que je vous sois soumis; rien
+ne me sera plus facile: mais elle exige aussi que je me livre à tous les
+talens agréables dont tous ayez blâmé l'usage.--Que voulez-vous, mon
+cher Frédéric? Puisque vous dépendez d'elle, il faut la satisfaire. La
+femme la plus philosophe est toujours femme, vous en ferez bientôt
+l'expérience: et quel empire la frivolité n'a telle pas sur ce sexe
+léger! Les talens seraient dangereux pour tous s'ils devenoient votre
+seule occupation; mais avec le genre d'esprit que vous annoncez, je suis
+sûr qu'ils ne vous séduiront jamais. Allez, mon ami, allez travailler.»
+
+Je remontai les escaliers quatre à quatre; j'entrai dans ma chambre en
+sautant; j'y trouvai... Qui, mon cher lecteur? M. Léger, le maître de
+danse. Je le pris par les mains, et je lui rendis bien gaiement la
+première leçon que j'en avois reçue. Si je ne lui fis pas faire des
+pirouettes sévères et des contre-temps d'une exécution finie, je lui
+communiquai du moins la joie qui m'agitoit.
+
+«Comment diable, monsieur! vous êtes leste comme un daim, et vous avez
+dans les jarrets une souplesse qui me prouve que vous vous êtes
+exercé.--J'ai fait plus, monsieur Léger; j'ai été à l'Opéra.--Vous avez
+donc maintenant une idée de cet art étonnant dont je vous démontrerai
+les véritables principes? Quand vous les connoîtrez, vous serez surpris
+de trouver un langage parfaitement intelligible, dans des danses où le
+vulgaire ne voit que des hommes qui sautent». Si M. Léger avoit raison,
+cessons d'être surpris de ce que les fameux danseurs dont parle
+l'histoire romaine ont fait passer leur bêtise en proverbe: quand on a
+tant d'idées dans les jambes, on peut négliger d'en meubler sa tête.
+C'est la faute du vulgaire qui ne les entend pas.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+_Le moment décisif_.
+
+
+Le jour de ma présentation chez madame de Sponasi arriva; j'aurois voulu
+le retarder, tant je craignois de ne pas réussir auprès d'elle. Je
+n'avois jamais mieux senti combien il me manquoit de qualités
+séduisantes, que du moment ou j'avois travaillé à en acquérir. Philippe
+vint me chercher; il me rassura par ses exhortations, plus encore par
+les complimens qu'il me fit. Nous montâmes en voiture; nous arrivâmes à
+l'hôtel. J'avois beau me faire intérieurement les raisonnemens les plus
+sages, mes sensations me trahissoient. Enfin nous entrâmes dans le
+cabinet de ma protectrice. Je la saluai. Elle dit à Philippe de se
+retirer; mais Philippe, qui avoit apparemment l'habitude de ne point
+entendre les ordres qu'il ne vouloit pas exécuter, répondit, _Oui,
+madame_, ferma la porte, et resta avec nous.
+
+Pendant plus de cinq minutes, nous gardâmes tous trois le silence:
+madame de Sponasi m'examinoit avec la plus vive émotion; je la vis
+plusieurs fois passer la main sur son front, comme on fait machinalement
+dans l'espoir de chasser des idées qui reviennent toujours; je crus même
+appercevoir quelques larmes rouler dans ses yeux. Malgré son âge, il
+étoit impossible de la regarder sans s'intéresser à elle. Philippe avoit
+un air de satisfaction qu'il ne cherchoit point à déguiser, et qui
+contrastoit singulièrement avec l'inquiétude de sa maîtresse et mon
+embarras particulier. Il rompit le premier le silence.
+
+«Madame la baronne ne dira-t-elle rien à son protégé? J'ose l'assurer
+qu'il est digne de ses bontés, et qu'il se croira trop heureux
+d'employer tous ses momens à lui prouver sa reconnoissance». Elle me
+tendit la main; je la baisai avec le plus profond respect.
+
+«Je suis folle, dit-elle un instant après en affectant de rire: j'ai
+l'air d'un drame nouveau; et si l'on nous voyoit, on pourroit croire que
+nous jouons une scène de reconnoissance. Jeune homme, Philippe a dû vous
+instruire de mes volontés, et j'espère que votre conduite ne me fera
+jamais repentir de mes bienfaits.--J'en réponds pour lui, dit aussitôt
+Philippe.--Allons, asseyez-vous, et parlez moi comme à une amie. Vous
+êtes-vous bien ennuyé chez ce bon curé?--Non, madame; j'y ai passé
+doucement mon enfance: le moment approchoit où la réflexion auroit amené
+l'ennui; vos bontés l'ont prévenu.--Philippe, vous ne m'avez pas
+trompé, c'est vraiment un joli cavalier. Mais, mon enfant, il ne faut
+attacher aucune importance aux dons que la nature prodigue aveuglément.
+Les sots se laissent séduire par les yeux; on ne se fait estimer que par
+les qualités du cœur et de l'esprit. Levez-vous donc un peu, que je
+vous, examine». J'obéis. «Une taille charmante, s'écria-t-elle, et déjà
+la tournure d'un homme du monde! Philippe, quel âge a-t-il?--Un peu plus
+de seize ans, madame.--Déjà! dit-elle en soupirant; mais il a vraiment
+l'air d'en avoir davantage, tant il est formé. Écoutez, Frédéric: je ne
+veux pas que vous soyez petit-maître: je les déteste, je vous en
+avertis. Il y a dans votre toilette un goût recherché qui me fait mal
+augurer de la solidité de votre esprit.--Madame, je n'ai eu d'autre
+désir que de me parer de vos bienfaits.--Je ne vous blâme pas,
+Frédéric: je déteste les petits-maîtres, cela est vrai; mais j'ai de
+même la plus grande aversion pour ces jeunes gens qui pensent que la
+raison ne doit pas sacrifier aux Graces, et qui, croyant se couvrir du
+manteau de la sagesse, n'endossent que la livrée du pédantisme. Vous
+êtes mis comme un ange. Aimez-vous l'étude?--J'aimerai, madame,
+tout ce qui justifiera dans le monde la protection dont vous
+m'honorez.--Écoutez, mon enfant.... Philippe, dites qu'on nous serve à
+déjeûner». Philippe sortit, et ne revint pas. Madame de Sponasi, en
+s'approchant de moi et me prenant les mains, continua.
+
+«Écoutez, mon enfant, votre sort est très-incertain. Je ne veux pas vous
+affliger, car je sens que j'ai beaucoup d'amitié pour vous; mais
+n'attendez rien d'un sentiment auquel je résisterois si vous cessiez de
+le mériter. J'ai l'habitude de ne céder qu'à ma raison, et c'est devant
+elle qu'il faut que vos succès justifient ce que je ferai pour vous.
+J'ai plusieurs fois été tentée de vous abandonner à votre sort, afin que
+la nécessité de vous élever par vous-même excitât votre émulation: j'ai
+craint cependant qu'un état de dénuement absolu ne vous poussât au
+découragement, ou n'avilît votre caractère; et, forcée de choisir entre
+deux extrémités, j'ai cru pouvoir les concilier. Je veux bien que vous
+comptiez sur ma protection; je suis décidée à vous en donner des preuves
+qui vous permettent d'espérer plus pour l'avenir. La pension que
+Philippe vous a promise de ma part vous sera continuée; mais je veux en
+même temps que vous vous regardiez comme le secrétaire de M. de
+Vignoral: je me charge de vos appointemens. Plus il sera content de
+vous, plus je les augmenterai; s'il vous abandonnoit, et que vous le
+méritassiez, ma protection vous seroit à l'instant retirée. Dépendant
+sans être à charge à personne, ayant des devoirs à remplir sans qu'on
+puisse vous commander comme à un salarié, c'est à vous de multiplier
+assez vos connaissances pour devenir l'ami de M. de Vignoral, à qui j'ai
+l'obligation du parti que j'ai pris à votre égard.--C'est lui, madame,
+qui vous a suggéré ce projet?--Oui, mon enfant; et vous conviendrez que
+cet état mitoyen qui vous sauve à la fois des dangers du trop et du trop
+peu de liberté, est une des conceptions les plus heureuses qu'il ait pu
+former pour vous.--Et pour avoir un secrétaire et un esclave de plus à
+bon marché», dis-je en moi-même. J'avois quelques regrets de l'avoir
+trompé sur mon enthousiasme pour son manuscrit, que je n'avois pas lu;
+mais quand je vis que nous jouions au plus fin, mes scrupules
+s'évanouirent.
+
+On nous servit à déjeûner. Madame de Sponasi, telle que Philippe me
+l'avoit dépeinte, passa alternativement de ma figure à mes études, de
+mes études à mes habits, de mes habits à quelques traits philosophiques.
+Elle me congédia en m'embrassant, et en commençant une exhortation
+sérieuse, qu'elle finit par une épigramme. En sortant, je rencontrai
+Philippe, qui me promit une visite pour l'après-midi.
+
+Je savois que M. de Vignoral accompagneroit aux François la jeune
+personne qu'il étoit à la veille d'épouser. J'attendois donc Philippe
+avec impatience, d'abord parce que j'étois excessivement curieux de
+savoir ce que ma protectrice pensoit de moi, ensuite parce que je
+voulois moi-même aller à la Comédie françoise avec un de mes amis,
+auquel j'avois donné rendez-vous chez moi.
+
+Un de vos amis! s'écriera le lecteur; et combien avez-vous déjà d'amis?
+où les avez-vous connus?--De quel pays êtes-vous donc, cher lecteur?
+Ignorez-vous qu'à Paris on a beaucoup d'amis que l'on ne connoît pas? Si
+vous en doutez, écoutez tous nos jeunes gens: vous les entendrez parler
+sans cesse de leurs amis qu'ils connoissent; ce qui prouve qu'ils en ont
+qu'ils ne connoissent pas. Vous les verrez saluer, accueillir, embrasser
+un cavalier, en lui disant: Bon jour, mon ami. Demandez-leur le nom de
+cet ami; ce sera un coup du sort s'ils se le rappellent. Pour moi, je
+n'étois pas dans cette situation; je connoissois beaucoup celui de mes
+amis que j'attendois: je l'avois vu pour la première fois la veille au
+manége; je me rappelois fort bien qu'il s'appeloit Florvel, Dutilly ou
+Saint-Aure; j'avois déjeûné avec ces trois messieurs, et il portoit l'un
+de ces noms. Je tremblois qu'il ne vînt avant la visite qui m'étoit
+promise; je n'aurois pu le renvoyer sous aucun prétexte, et j'aurois
+encore moins voulu sortir avant d'avoir vu Philippe. Je vis arriver un
+domestique chargé d'une vingtaine de volumes magnifiquement reliés,
+qu'il me remit de la part de madame la baronne. Je le récompensai
+généreusement de sa peine. Comme il sortoit, Philippe entra.
+
+«Vous voyez, me dit-il en me montrant les livres déposés sur ma table,
+que votre esprit a réussi. Madame de Sponasi ne fait de semblables
+cadeaux qu'à ceux qu'elle estime beaucoup; c'est la collection des
+ouvrages qu'elle a permis de lui dédier: ils portent tous et son nom et
+ses armes. Elle est dans l'usage de prendre un nombre déterminé
+d'exemplaires pour payer les frais de chaque dédicace. Elle aime à les
+répandre, et regarde sa liste de distribution comme le catalogue de ses
+amis intimes ou de ses protégés favoris. Vous devez vous trouver fort
+heureux.»
+
+«Vous croyez donc, Philippe, que j'ai eu le bonheur de lui
+plaire?--Beaucoup.--Cependant elle a paru triste en me voyant; je crois
+même qu'elle a versé des larmes.--J'aurois été fâché qu'elle eût assez
+d'empire sur elle-même pour affecter de l'indifférence. Quel souvenir
+vous lui avez rappelé!--Philippe, madame de Sponasi a-t-elle des
+enfans?--Non.--En a-t-elle eu?--Oui, un fils.--Existe-t-il
+encore?--Non.--À quel âge est-il mort?--À dix ans.--Je m'y perds,
+m'écriai-je.»
+
+«Pourquoi donc, me dit il, vous obstiner à percer un mystère dont la
+connoissance, je vous le répète, ne serviroit qu'à vous rendre
+malheureux? Laissez le passé, qui ne peut vous servir à rien; jouissez
+du présent, et ménagez l'avenir, dans lequel reposent toutes vos
+espérances. Ah çà, le cadeau de votre protectrice vous apprend qu'elle
+est satisfaite de votre esprit. N'êtes-vous pas curieux de savoir ce
+qu'elle pense de votre physique?--Elle s'est expliquée assez clairement
+pour ne me laisser aucun doute à cet égard; je crains pourtant,
+Philippe, que l'élégance que vous m'avez conseillée ne lui ait plus
+déplu qu'elle ne l'a fait entendre.--Je suis bien aise de vous voir
+aussi habile à lire dans son cœur. Quand je suis rentré dans son
+appartement....--Eh bien!--Je n'ose achever; j'ai peur de vous
+affliger.--Parlez, mon ami, parlez.--Philippe, m'a-t-elle dit, c'est
+cinquante louis que vous avez portés de ma part à Frédéric?--Oui,
+madame.--Ne m'avez-vous pas fait entendre qu'il desiroit prendre
+plusieurs maîtres?--Je pense, madame, que c'est déjà une affaire
+terminée.--Mais avec la dépense qu'il a été obligé de faire, il aura de
+la peine à se procurer des choses utiles à un homme de son âge.--Sans
+doute, madame.--Je voudrois pourtant qu'il s'accoutumât à
+l'économie.--Madame, je le crois naturellement généreux.--Ce n'est point
+un défaut. A-t-il une montre?--Non, madame.--Philippe, vous prendrez
+celle à répétition, garnie de perles, et vous la lui donnerez.--Avec la
+chaîne, madame?--Non; elle est trop antique pour un jeune homme comme
+lui. Je vous charge, Philippe, de lui en acheter une qui lui
+plaise.--Voyez, monsieur, ajouta-t-il en me présentant le bijou le plus
+galant qu'il soit possible de choisir, voyez si j'ai bien réussi.»
+
+J'embrassai mon bon Philippe de toutes mes forces; il me dédommageoit si
+agréablement du moment d'inquiétude qu'il m'avoit donné, qu'en vérité il
+auroit fallu être de bien mauvaise humeur pour lui en vouloir.
+
+«Il n'est pas un seul de vos conseils qui ne m'ait été utile, lui
+dis-je; et hier encore, grâce à vous, j'ai acquis beaucoup auprès de M.
+de Vignoral.--C'est fort bien, mon cher Frédéric; mais maintenant je
+vous exhorte à vous occuper sérieusement de l'ouvrage qu'il vous a
+donné. Il étoit ridicule à lui de vous accabler à votre arrivée; il
+seroit dangereux pour vous de vous faire une habitude de la dissipation.
+Je n'ai pas besoin de vous recommander de lire les volumes dédiés à
+votre protectrice; il faut vous attendre aux questions qu'elle vous fera
+à cet égard.--Oui, Philippe.--Que faites-vous ce soir?--J'attends un
+jeune homme avec lequel je dois aller aux François.--Beaucoup de
+discrétion avec vos amis.--Avec tous, Philippe?--Oui, monsieur, avec
+tous.--Et avec vous aussi», lui dis-je en riant et en lui tendant la
+main. Il la serra contre sa poitrine, et m'apprit qu'il iroit aussi aux
+François.
+
+«Nous irons ensemble, m'écriai-je.--Non, monsieur, cela ne se peut pas,
+sur-tout quand vous êtes en société. Madame de Sponasi y sera; c'est son
+jour de loge.--Et M. de Vignoral aussi, avec son épouse future. J'ai
+bien envie de la voir, et c'est en grande partie ce qui m'a décidé.
+Philippe, je fais une réflexion bien singulière: M. de Vignoral ne m'a
+pas encore apperçu dans une élégance si nouvelle pour moi, qu'elle a
+presque l'air d'un déguisement; j'ai peur qu'elle ne lui déplaise.--J'y
+pensois, me répondit-il, et je ne vois qu'un moyen de vous éviter
+jusqu'à ses réflexions. Il verra madame de Sponasi, et je suis persuadé
+qu'il ira lui rendre visite dans sa loge. Elle est aux premières, à
+droite: placez-vous de manière à ce qu'elle vous remarque; saluez-la
+respectueusement: n'avancez pas si elle ne vous encourage à venir; mais
+faites en sorte qu'elle vous apperçoive de nouveau quand M. de Vignoral
+sera auprès d'elle: je vous réponds du reste.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+_La Comédie françoise._
+
+
+Florvel (c'étoit bien le nom de l'ami que j'attendois, j'en fus sûr en
+le voyant), Florvel arriva. Philippe sortit en m'assurant qu'il
+n'oublieroit pas de présenter mes remerciemens à madame la baronne. Je
+souris de la complaisance de sa mémoire, car je n'avois pensé qu'à
+remercier Philippe. Florvel me prit par le bras, et nous partîmes pour
+le spectacle.
+
+«Quelle est cette baronne, me dit-il, à laquelle on présente tes
+remerciemens? Est-elle jeune?--Elle n'a que soixante-deux ans.--Et de
+quoi la fais-tu donc remercier?--Regarde, lui dis-je en lui présentant
+ma montre: le cadeau n'en vaut-il pas la peine?--Oui certes, mon ami;
+et si, à ton âge, avec une santé toute neuve, tu donnes dans
+la vieille noblesse, je te prédis que tu iras loin. Comment se
+nomme-t-elle?--Madame de Sponasi.--Cela n'est pas possible; je croyois
+que sa philosophie la mettoit maintenant au-dessus des foiblesses de
+l'humanité.--Je ne t'entends pas.--Il me semble cependant que je
+m'explique. Madame de Sponasi est-elle ta parente?»
+
+Je compris aussitôt ce qu'il vouloit me dire, et je répondis avec
+assurance que j'avois l'honneur d'être allié à sa maison; qu'ayant perdu
+de bonne heure mes parens, et madame de Sponasi n'ayant pas d'enfant,
+elle avoit bien voulu se charger de mon sort.
+
+«Que fais-tu chez M. de Vignoral?--J'achève mon éducation.--Est-ce
+qu'elle veut faire de toi un philosophe, mon pauvre Frédéric? Ne
+t'avise pas de devenir raisonnable, ou, malgré mon amitié pour toi, je
+renoncerois à te voir.--Est-ce que tu n'es pas raisonnable, toi,
+Florvel?--Pas trop; du moins c'est l'avis de ma famille. Figure-toi
+qu'ils veulent me marier. À vingt ans, un nom, et quelque réputation
+auprès des femmes, me marier!--Avec une demoiselle âgée,
+peut-être?--Elle n'a que seize ans.--Laide?--Belle comme son
+âge.--Sotte?--Remplie d'esprit, de graces et de talens.--Pauvre?--Au
+contraire, riche dès à présent, et héritière d'une demi-douzaine de
+vieux parens qui l'adorent.--Et tu refuses?--Mon ami, ce n'est pas ma
+faute. Je suis aimé à la folie d'une femme qui mourroit de chagrin si je
+l'abandonnois. Elle ne peut supporter l'idée de ce mariage, et je n'ai
+pas la force de lui en causer le chagrin. Elle est mariée: elle a bravé
+pour moi et l'autorité de son époux, et la censure publique; il n'est
+pas de sacrifices qui lui coûtassent, plutôt que de renoncer à son
+amour. D'un autre côté, mes parens me pressent: je ne suis pas riche,
+moi; et comme je n'ai rien de réel à leur objecter, cela m'embarrasse
+beaucoup.»
+
+Nous arrivâmes aux François, et nous nous plaçâmes au balcon opposé à la
+loge que Philippe m'avoit indiquée pour être celle de madame de Sponasi.
+Presque en face de nous, je découvris M. de Vignoral, avec une femme
+entre deux âges, propriétaire d'une de ces figures dont on ne parle pas,
+et une jeune personne si jolie, que je soupirai en la regardant. Il
+s'occupoit si peu d'elle, que je me persuadai bientôt que ce n'étoit pas
+l'épouse qui lui étoit destinée; et cette idée me fit plaisir, sans trop
+savoir pourquoi. J'allois la faire remarquer à Florvel, quand lui-même
+me montra son père avec plusieurs dames et mademoiselle de Nangis;
+c'étoit l'épouse qu'il refusoit. «Tu as raison, mon ami, lui dis-je,
+elle est de la figure la plus intéressante.--Sans doute, me répondit-il
+en soupirant». La pièce venoit de commencer.
+
+Dans l'entr'acte, Florvel m'observa qu'il lui étoit impossible de ne pas
+aller saluer ces dames et son père; il me proposa de venir avec lui.
+J'avois vu arriver madame de Sponasi, et je ne demandois pas mieux que
+d'aller me placer au balcon au-dessous de sa loge, quoique je
+m'exposasse à être vu de M. de Vignoral, qui étoit presque à côté; mais
+alors la crainte de ses observations étoit moins grande que le désir de
+voir sa société de plus près. Je consentis à accompagner Florvel, à
+condition qu'il viendroit à son tour avec moi. Proposer à un jeune
+homme de parcourir tous les coins d'une salle de théâtre, c'est être sûr
+d'avance de sa réponse.
+
+Notre première visite fut pour le père de Florvel; j'en fus accueilli
+avec les politesses d'usage. Je ne pourrais apprendre aux autres ce que
+je ne sais pas moi-même; mais il est des choses sur lesquelles
+l'expérience précède la réflexion. En sortant de la loge, je dis à
+Florvel: «Mon ami, je suis persuadé que mademoiselle de Nangis
+t'aime.--Je le crois, me répondit-il d'un air inquiet; je crois plus,
+c'est que je l'aime aussi.»
+
+Nous entrâmes au balcon. Madame de Sponasi m'apperçut, et me sourit avec
+amitié: je la saluai; Florvel en fit autant. Madame de Sponasi n'avoit
+répondu à mon salut que par un nouveau sourire: elle répondit à celui de
+Florvel par une inclination de tête plusieurs fois répétée. M. de
+Vignoral entra en ce moment dans sa loge: nous étions restés debout;
+elle nous fit signe d'approcher.
+
+«Monsieur, dit-elle à Florvel, je félicite Frédéric sur le choix de ses
+amis: on vouloit me faire craindre qu'il ne devînt trop sérieux; mais en
+le voyant lié avec vous, je garantis qu'avant un mois on le citera dans
+tout Paris pour son étourderie.»
+
+«Je crois plutôt, madame, répondit Florvel, que je lui devrai la gloire
+de devenir raisonnable. L'honneur qu'il a de vous connoître, les
+conseils de M. de Vignoral, le mettent à l'abri de ma séduction, sans me
+donner la même assurance contre son exemple.»
+
+«Qu'en pensez-vous, Frédéric»? me dit madame de Sponasi.
+
+«Moi, madame? J'ai appris ce matin que l'amabilité et la raison vont si
+bien ensemble, qu'il ne vous est pas permis de vouloir les séparer.»
+
+«Vous ne vous doutez peut-être pas que c'est à moi qu'un pareil
+compliment s'adresse», dit madame de Sponasi en se tournant vers M. de
+Vignoral, qui n'avoit pas cessé de me regarder. Il soutint la
+conversation sur le même ton de légéreté, et me prouva, sans effort,
+qu'il pouvoit être aimable par tout autre part que chez lui.
+
+«Allez, mes enfans, nous dit madame de Sponasi; vous n'êtes pas venus au
+spectacle pour entendre le radotage d'une vieille femme, et je vous
+tiens quittes de votre complaisance.»
+
+Florvel l'assura qu'il mettroit toujours au nombre de ses momens les
+mieux employés, ceux où il auroit l'honneur d'être admis à lui faire la
+cour.--«Vraiment? s'écria-t-elle.--Vous n'en doutez pas, madame.--Je
+crois sérieusement qu'il devient raisonnable, me dit-elle. Je vous en
+fais mon compliment, Frédéric: votre entrée dans le monde date par une
+conversion. Messieurs, si vous n'avez pas d'engagement pour ce soir, je
+vous invite à souper». Nous la saluâmes, et nous retournâmes nous placer
+au balcon au-dessous de sa loge. M. de Vignoral y resta pendant l'acte
+entier. Que j'aurois voulu tenir la place qu'il avoit laissée vide! Oh!
+combien étoit jolie la femme qu'il négligeoit pour causer avec madame de
+Sponasi! Encore une fois, ce ne pouvoit être celle qu'on lui destinoit.
+
+Quand il quitta ma protectrice, il me fit signe de venir à lui; et, me
+prenant par la main, il me dit qu'il vouloit me présenter aux dames avec
+lesquelles il étoit. Le cœur me battit bien fort.
+
+«Je vous amène un élève de la philosophie, leur dit-il pendant que je
+les saluois. Si j'avois à ma disposition cent jeunes gens pareils pour
+prêcher les véritables principes, je pense, mesdames, que votre sexe
+nous disputeroit la gloire de les adopter.»
+
+La femme à figure commune me fit un salut d'assez mauvaise grâce; la
+jolie me regarda en riant. Quelle physionomie piquante!
+
+«Voici, mademoiselle, lui dit M. de Vignoral, le jeune homme dont je
+vous ai parlé; il a l'esprit sérieux, et j'espère que vous n'aurez qu'à
+vous louer de ses procédés. J'en pensois déjà beaucoup de bien; madame
+de Sponasi vient de m'en parler avec le plus grand éloge.»
+
+Elle me regarda encore en riant. Je m'assis derrière elle; et chaque
+fois que je me hasardai à lui adresser la parole, elle se contenta de me
+regarder et de rire. J'avois entièrement oublié Florvel: au bout d'un
+quart d'heure, je le cherchai des yeux à la place ou je l'avois laissé;
+il n'y étoit plus. Enfin je l'apperçus aux troisièmes, tête-à-tête avec
+une femme dont l'ensemble, au premier coup d'œil, excitoit l'admiration:
+ce n'étoit ni sa figure, ni sa taille, ni ses graces, que l'on admiroit;
+c'étoit un art si étonnant dans sa toilette, qu'en la voyant avec
+Florvel, il étoit impossible de ne pas regarder cette loge comme le
+sanctuaire de la mode, elle pour son sexe, lui pour le sien.
+
+À la fin de la première pièce, il vint me rejoindre, et nous sortîmes du
+spectacle pour nous promener.
+
+«Quelle figure intéressante! me dit Florvel.--Et quelle taille svelte,
+mon ami!--Comme ses yeux expriment ce qui se passe dans son ame!--Comme
+elle a l'air spirituel quand elle rit!--Tu l'as vue rire,
+Frédéric?--Bien des fois, en me regardant.--Elle t'a regardé?--Oui,
+souvent.--C'est singulier. Tout le temps que j'ai causé avec madame de
+Folleville, j'ai cru la voir fixer les yeux sur notre loge avec une
+inquiétude qui m'a pénétré l'ame.--Je ne l'ai pas remarqué.--Moi, je
+t'en réponds. Elle souffre.--Quelle fantaisie aussi de la sacrifier par
+un mariage aussi ridicule!--Frédéric!--Mon ami.--En quoi donc ce mariage
+te paroît-il si ridicule?--En tout. Une femme vive, enjouée, jeune,
+riche, obligée de passer sa vie avec un homme qui ne l'aimera
+jamais!--Qui ne l'aimera jamais!--Non, Florvel: il n'aime que sa
+réputation; il est tyran, maussade dans l'intérieur de sa maison: une
+maxime philosophique le séduira bien plus que tous les charmes de son
+épouse.»
+
+Florvel se mit à rire de toutes ses forces. «Et de qui diable me
+parles-tu? s'écria-t-il. Je croyois qu'il étoit question de mademoiselle
+de Nangis». Mon sérieux ne tint pas contre la gaieté de notre quiproquo:
+je parlois de l'épouse promise à M. de Vignoral, et Florvel de celle
+qu'il refusoit.
+
+«Tu aimes donc mademoiselle de Nangis? lui dis-je.--Oui, vraiment.--Tu
+n'aimes donc plus madame de Folleville?--Si, mon ami.--Laquelle du moins
+préfères-tu?--J'aime plus mademoiselle de Nangis; mais je suis plus aimé
+de madame de Folleville.--Ainsi tu vas te brouiller avec ta famille,
+perdre un établissement avantageux, t'exposer à des regrets, par
+faiblesse.--Que ferois-tu à ma place?--Je n'hésiterois pas un instant;
+j'épouserois mademoiselle de Nangis.--Mais, Frédéric, figure-toi le
+désespoir de madame de Folleville; je te le répète, elle est capable de
+se perdre, de tout sacrifier, plutôt que de renoncer à moi. Ce n'est
+point une coquette qu'une liaison nouvelle puisse dédommager; j'ai eu le
+temps de la connoître, d'apprécier sa sensibilité: je la juge d'autant
+mieux maintenant, que je voudrais en vain me dissimuler à moi-même que
+je n'en suis plus amoureux. Ce qui me retient, Frédéric, ce qui
+retiendrait tout homme à ma place, à moins qu'il ne fût un fat, c'est la
+certitude d'en être aimé. Comment de sang froid plonger dans la douleur
+une femme dont on n'a qu'à se louer? comment voir baignés de pleurs des
+yeux dans lesquels on n'a apperçu jusqu'alors que la joie, le plaisir,
+et cette douce sérénité, compagne de l'amour heureux? Dis-moi, aurois-tu
+ce courage?--Non, Florvel, jamais.--Cependant renoncer à mademoiselle de
+Nangis, qui me promet à la fois autant de bonheur que j'en peux espérer
+dans le cours de ma vie; de l'esprit, des talens, un cœur ingénu et
+sensible, une fortune immense; refuser tout cela, et me perdre auprès de
+ma famille: à ma place, le ferois-tu, Frédéric?--Non, mon ami,
+jamais.--Quel parti prendrois-tu donc?--Je t'imiterois; je demanderois
+des conseils de manière à ce qu'il fût impossible de m'en donner un qui
+me convînt. Réponds-moi: si tu pouvois rompre sans éclat avec madame de
+Folleville, le ferois-tu?--Sans hésiter.--Eh bien! permets-moi de
+confier ton embarras à un ami qui jusqu'à présent ne m'a donné que
+d'excellens conseils.--Quel est cet ami?--Je ne peux le nommer. Dis-moi
+seulement si cela t'arrange.--Oui, quoique j'en pressente l'inutilité.»
+
+Nous rentrâmes au spectacle comme il alloit finir; nous abordâmes madame
+de Sponasi à la sortie de sa loge. Elle prit le bras de Florvel, et je
+marchai à ses côtés. Nous rencontrâmes dans le vestibule M. de Florvel
+le père, qui parut satisfait de voir son fils en si bonne société.
+Mademoiselle de Nangis le salua de manière à lui prouver qu'elle étoit
+reconnaissante de ne pas le trouver avec madame de Folleville. Cette
+dame passa un moment après; la foule des élégans se pressoit autour
+d'elle: un sourire qu'elle adressa à Florvel sembloit lui dire: «Ne
+craignez rien». M. de Vignoral vint ensuite avec les dames de sa
+société, et présenta son épouse future à ma bienfaitrice. Cette jeune
+personne avoit alors un air si modeste et si ingénu, que je crus qu'elle
+possédoit deux physionomies entièrement différentes, mais toutes deux
+faites pour inspirer l'amour. On l'admiroit dans son ingénuité, on
+l'adoroit dans son sourire agaçant. Comme Florvel donnoit le bras à
+madame de Sponasi, j'étois un peu derrière elle, et j'entendois presque
+toutes les personnes qui passoient la nommer, parler de son esprit, de
+la protection qu'elle accordoit aux arts, de sa générosité; en un mot, à
+soixante ans passés, madame de Sponasi avoit réussi à conserver la
+célébrité qu'elle n'avoit due jadis qu'à ses charmes. Elle en jouissoit
+sans doute avec délices; car un de ses domestiques l'avoit plusieurs
+fois avertie que sa voiture l'attendoit, et elle ne se pressoit pas.
+Enfin nous partîmes.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+_Le souper._
+
+
+Amour des arts et des plaisirs, quelle époque tu avois amenée en France!
+Artistes dont les noms sont consacrés au temple de Mémoire, dites si
+vous vous éleviez jusqu'à la noblesse, ou si là noblesse s'élevoit
+jusqu'à vous; dites si vos talens produisoient l'aménité des grands, ou
+si leur aménité encourageoit vos talens. Moi j'ai trouvé entre vous un
+accord si parfait, que je n'ai pu découvrir l'origine de votre union.
+J'ai vu des gens décorés plus fiers des productions de leur esprit et
+des talens qu'ils cultivoient, que d'une naissance à laquelle ils
+n'attachoient que peu de prix; j'ai vu des littérateurs estimables, des
+artistes distingués, si accoutumés à dater dans la bonne société,
+qu'ils y oublioient sans effort qu'ils étoient hommes de lettres ou
+artistes. Pour peindre, sans l'affoiblir, le charme de ces soupers, où
+toutes les prétentions qui divisent les hommes cédoient au désir de
+plaire par ses connoissances ou ses talens, il faudroit réunir en soi
+l'esprit particulier de tous les convives: cela est impossible.
+
+C'est là que l'enthousiasme du beau, si dangereux dans ses écarts,
+recevoit des leçons du goût, fruit de l'expérience, de la justesse de
+l'esprit, et de l'habitude du monde; c'est là que le goût, un peu
+routinier de sa nature, se prêtoit aux écarts de l'imagination,
+s'éloignoit de son étroit sentier par l'attrait du plaisir, et y
+rentroit bientôt, dans la crainte de s'égarer; c'est là qu'un bon mot
+délassoit d'une discussion, et présentoit souvent la solution d'une
+question qui eût pu fournir matière à plus d'un volume; c'est là qu'on
+parloit des talens aimables avec l'éloquence bavarde d'Athènes; c'est là
+encore que la raison se faisoit entendre avec le laconisme des
+Spartiates. François, quel prestige vous égaroit cependant! alors que
+votre langue, vos ouvrages immortels, vos modes mêmes, soumettoient
+l'Europe à vos lois, vous estimiez tous les peuples, excepté vous. Les
+étrangers, attirés par votre réputation, venoient en foule en France
+pour entendre des François mépriser les François. Je n'ai jamais pu
+concevoir la cause de cette extravagance; et quoi qu'en dise la
+philosophie, qui ne se connoît pas en gouvernement, moins de
+philanthropie universelle, et plus d'amour pour son pays; moins
+d'admiration pour les arts étrangers, et plus d'enthousiasme pour les
+talens nationaux. Un peuple entier doit être un peu gascon; la
+prévention de soi-même, qui rend un particulier insupportable, est le
+plus sûr fondement de la gloire des nations.
+
+Pardon, mes chers lecteurs, de cette digression; mais on ne rencontroit
+alors, comme à présent, que des François estimant peu les François,
+répétant par-tout le catalogue de nos défauts, et ne nous croyant bons
+ni à être libres, ni à être esclaves. Pour votre intérêt même, fermez la
+bouche à ces frondeurs, et persuadez-vous que vous valez bien les autres
+peuples à leur sentiment, et que vous devez mieux valoir au vôtre.
+
+Florvel, pour qui cette société étoit aussi nouvelle que pour moi, en
+paroissoit enchanté, quoiqu'à mon exemple, ou moi au sien, nous
+n'eussions guère pris part à la conversation que pour l'entendre. Bien
+des personnes se persuadent qu'en se taisant dans une infinité de
+circonstances, elles feront mal juger de leur esprit; elles parlent, et
+leur esprit est bien jugé.
+
+Madame de Sponasi étoit l'ame de ses convives; elle eut des attentions
+pour tout le monde, et particulièrement pour ses deux enfans (c'est
+ainsi qu'elle appeloit mon ami et moi). À minuit, nous nous retirâmes,
+et Philippe eut ordre de nous reconduire. Quand nous eûmes déposé
+Florvel chez lui, Philippe me dit: «Vous devez être bien content de
+votre journée.--Oh! oui, mon bon ami, sur-tout en pensant que je vous la
+dois.--Madame de Sponasi va plus vîte que je ne l'aurois cru: mais vous
+lui avez plu au premier abord; c'est tout ce que je desirois. J'augure
+beaucoup de son amitié pour vous; ménagez-la, votre bonheur en dépend.»
+
+Je voulus conter à Philippe l'accueil que M. de Vignoral m'avoit fait à
+la Comédie françoise; il m'assura qu'il ne m'avoit pas perdu de vue, et
+qu'il savoit non seulement ce qui m'y étoit arrivé, mais en grande
+partie les sensations que j'y avois éprouvées. «Pour cette fois, mon
+cher Philippe, vous me permettrez de ne pas vous croire».--Eh bien! n'en
+parlons pas, me répondit-il; mais quand vous croirez m'apprendre que
+vous êtes le rival d'un philosophe, je pourrai vous assurer que je le
+savois.»
+
+Je changeai la conversation, en racontant à Philippe la situation dans
+laquelle se trouvoit Florvel, et je lui dis que je m'étois fait fort de
+le tirer d'embarras. «J'ai compté sur vos conseils, ajoutai-je: me
+suis-je trompé?--Je n'en sais rien, me dit-il en riant; ce que je
+pourrois proposer à votre ami, est terrible.--Vous m'effrayez. S'il
+abandonne madame de Folleville, elle en mourra.--Oh! non: mais il l'a
+bien jugée; elle seroit capable de quelque folie qui la perdroit.--Quel
+parti peut-il donc prendre?--Qu'il se fasse donner son congé; cela est
+toujours possible quand on le veut bien. Tenez, mon cher Frédéric, le
+cœur humain est un labyrinthe dans lequel le plus habile risque de se
+perdre quand il veut l'approfondir: mais il est des règles générales; et
+l'une des plus sûres est que l'on n'aime jamais également deux objets à
+la fois. Quand on oppose un devoir à une passion, on ne peut dire lequel
+l'emportera; mais quand on met en jeu une passion et un goût, il est
+presque sûr que le goût l'emportera sur la passion.--Je ne vous entends
+pas.--Madame de Folleville aime votre ami; elle lui sacrifieroit tout,
+excepté le plaisir d'être citée, excepté sa toilette, excepté la gloire
+de voir M. de Florvel au premier rang des hommes à la mode. S'il ne
+l'admiroit pas tant, elle l'aimeroit moins; s'il cessoit d'être admiré,
+elle ne l'aimeroit plus. Proposez à votre ami de se montrer dans la
+société de madame de Folleville, mis avec plus de simplicité qu'il n'a
+jusqu'à ce jour déployé d'élégance: si elle ne l'abandonne pas après
+cette épreuve, je renonce à les voir séparés.--Vous avez, Philippe, une
+bien mauvaise idée de cette femme.--Non, vraiment, pas plus d'elle que
+des autres; pas plus de son sexe que du nôtre. Un guerrier consentira à
+tout pour celle qu'il aime, excepté à passer pour un lâche; un homme
+d'esprit proposera tout, excepté de passer pour un sot; une femme fera
+le sacrifice de sa réputation, de sa vie même, mais non celui du plaisir
+que procure la vanité satisfaite. Renoncer à l'éclat ne seroit rien pour
+une coquette devenue sensible, si elle renonçoit en même temps à la
+société; mais paroître dans le monde, s'exposer à un ridicule d'autant
+plus grand qu'il contraste avec la gloire de la veille, ou se voir
+exposée à ce ridicule dans l'objet de son choix, voilà ce que madame de
+Folleville ne supportera pas, et peut-être ce que M. de Florvel n'aura
+pas le courage d'entreprendre. Proposez-le lui.»
+
+Philippe me quitta. Notre conversation, les événemens de la journée, le
+sourire de la prétendue de M. de Vignoral, mon souper chez madame de
+Sponasi, chassèrent bien long-temps le sommeil, et firent naître en moi
+tant de réflexions, que je me levai vieilli d'une année. On ne devroit
+compter le temps que par l'expérience qu'il procure. Que de gens alors
+resteroient toujours jeunes!
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+_La rupture._
+
+
+Quand je revis Florvel, je lui fis part de ma consultation sur son état,
+et du régime qui lui étoit prescrit. «Tu te moques de moi, sans
+doute?--Non, mon ami.--Croire qu'une femme sur laquelle la raison et le
+soin de ma fortune n'ont rien pu, qu'une femme prête à tout abandonner
+pour ne pas me perdre, me quitteroit pour une bêtise!--Moi, Florvel, je
+ne le crois pas.--Penser que je me prêterois à cet enfantillage, et que
+je m'exposerois au plus affreux ridicule pour une épreuve qui n'a pas le
+sens commun!--Moi, mon ami, je ne le pense pas.--Quand elle a su que
+mademoiselle de Nangis étoit au spectacle, qu'elle a soupçonné que
+c'étoit pour elle que j'avois fait le sacrifice de ne pas la reconduire,
+si tu avois vu sa douleur, tu aurois été attendri. Combien de fois
+n'a-t-elle pas répété qu'elle cesseroit de vivre, si je cessois de
+l'aimer; qu'elle préféreroit la solitude et son amant à tout l'éclat
+dont elle jouit, si je ne le partageois pas! Et tu peux la
+soupçonner?....--Moi, Florvel, je ne la soupçonne pas; mais on m'avoit
+dit que tu n'aurois pas le courage de braver le ridicule, même pour
+rompre une liaison qui te pèse, et je ne l'avois pas cru non plus.--Tu
+t'imagines peut-être que c'est moi que je considère dans cette
+affaire....--Oh! non.--et que si j'avois la certitude de guérir madame
+de Folleville de sa passion, il m'en coûteroit de sacrifier ma
+réputation d'homme à la mode?--Non, mon ami.--Réponds-moi franchement,
+Frédéric; n'est-il pas vrai que tu le penses?--Eh bien! oui, lui
+dis-je.--Mais cela est tout-à-fait déraisonnable. Quand, pendant huit
+jours, quinze jours, je me ferois montrer du doigt, si madame de
+Folleville étoit assez légère pour que son amour ne tînt pas contre
+cette épreuve, si cette femme qui m'aime tant, qui ne m'aime que pour
+moi, m'abandonnoit sans effort, qui m'empêcheroit de me venger?--Sans
+doute.--Ne suffiroit-il pas qu'elle me revît plus brillant que
+jamais?--Cela est vrai.--Parbleu! j'en veux tenter la folie, et jamais
+occasion ne fut plus belle. Frédéric, je te mets de la partie.--De tout
+mon cœur.--Demain, mon cher, il y a assemblée chez madame de Folleville;
+des femmes charmantes, l'élite des jeunes gens qui l'obsèdent
+et qui mettent à honneur de se montrer avec elle: je t'y
+présente.--Volontiers.--Oh! ce n'est pas pour toi; je veux que tu juges
+de la préférence qu'elle m'accorde: son amour éclate même
+involontairement. Si je suis gai, elle rit; si la moindre idée sombre
+passe dans ma tête, je m'en apperçois moins à mes propres sensations,
+qu'au nuage de tristesse qui vient couvrir la figure de madame de
+Folleville; si je me plains, on diroit que c'est elle qui souffre. Tu
+viendras, Frédéric?--Oui, mon ami.--Fais-moi le plaisir de l'examiner;
+essaie même de t'en faire remarquer. Tu es bien, tu as des dispositions;
+je t'en conjure, ne néglige rien.--Non, mon ami.--Moi, continua-t-il en
+riant, dans un négligé moitié gothique, moitié à prétention, je veux le
+disputer à cette brillante jeunesse, et, semblable à ces paladins
+renommés, voir porter sans effroi les couleurs de ma dame à tous les
+ennemis que je suis sûr de vaincre.»
+
+Florvel soutint la conversation, gaiement; je l'excitai, et il finit par
+se promettre un grand plaisir d'une scène qui d'abord lui avoit paru
+horriblement désagréable.
+
+Le lendemain, je fus fidèle à ma promesse: j'allai chercher Florvel chez
+lui. Je le trouvai mis encore avec trop de soin pour l'épreuve qu'il
+vouloit tenter: il étoit triste; et, quoiqu'il affectât le contraire,
+moins clairvoyant que moi s'en seroit apperçu. Il étoit assez tard quand
+nous arrivâmes chez madame de Folleville; nous rencontrâmes au bas de
+l'escalier son domestique de confiance, qui dit à mon ami que sa
+maîtresse, inquiète de ne pas le voir, alloit envoyer chez lui. On nous
+annonce. «À la fin le voilà»! s'écrie madame de Folleville. Florvel me
+présente: à peine obtiens-je un salut; les regards de madame de
+Folleville étoient fixés avec étonnement sur mon ami.
+
+«Comme vous voilà fait! lui dit-elle: d'où venez-vous donc?--De chez
+moi.--Cela n'est pas possible.--Monsieur peut vous le dire; il est venu
+me chercher: j'achevois ma toilette.--Votre toilette!» répéta madame de
+Folleville avec une inflexion de voix ironique. Elle reprit ses cartes,
+qu'elle avoit un moment quittées, et joua en se plaignant de la
+migraine.
+
+Florvel se plaça debout derrière elle. Il avoit de l'humeur. «Tu as là
+un habit singulier, lui dit un jeune homme; je ne te l'ai jamais
+vu.--C'est étonnant, répondit-il froidement; il y a plus de deux ans que
+je l'ai.--Étoit-il joli dans son temps? lui demanda madame de Folleville
+sans tourner la tête.--Est-ce qu'il ne vous plaît pas aujourd'hui?--La
+question est neuve, en vérité; ne diroit-on pas qu'il m'a jamais plu? Il
+est excessivement ridicule, et je ne sais à qui vous ressemblez
+avec.--Je l'avois pourtant le premier jour où j'eus le bonheur d'être
+reçu chez vous.--Il y a long-temps effectivement», répondit-elle. Puis
+elle battit les cartes avec une vivacité vraiment digne de remarque.
+
+Florvel me faisoit pitié, tant le chagrin qu'il éprouvoit se peignoit
+sur sa figure: ce n'étoit pas l'amour offensé qui le rendoit malheureux;
+c'étoit l'amour-propre, d'autant plus cruellement blessé, qu'il m'avoit
+exalté la sensibilité de sa maîtresse, et que j'étois témoin qu'elle
+n'avoit jamais aimé en lui que ce qu'un fat ou un sot pouvoit, à l'aide
+d'un peu de soin, lui disputer avec succès. Si l'on savoit toujours à
+quoi l'on doit dans le monde tant de préférences qui flattent la vanité
+on en rougiroit par orgueil. C'étoit la position de ce pauvre Florvel.
+
+Nous restâmes encore quelque temps, pendant lequel madame de Folleville
+ne s'occupa de mon ami que pour le regarder avec une surprise où il se
+mêloit autant de dédain que de dépit. On lui proposa de jouer: il s'en
+défendit en prétextant un violent mal de tête; et madame de Folleville
+saisit habilement l'occasion pour lui conseiller de se retirer; ce qu'il
+fit aussitôt. À peine fûmes-nous dehors, que je me mis à rire de toutes
+mes forces. Florvel enrageoit de grand cœur. Il commença par crier
+contre les femmes en général; c'est l'usage quand on veut se plaindre
+d'une; il concentra ensuite son humeur sur sa maîtresse, et lui trouva
+cent fois plus de défauts qu'il ne lui avoit connu jusqu'alors de
+qualités; c'est encore l'usage. Bientôt après il l'excusa. «N'est-il
+pas vrai, me dit-il, que j'étois bien ridicule, et que toute autre
+qu'elle eût été piquée?--Oui, mon ami, et tu aurois tort de lui en
+vouloir, encore plus de chercher à t'en venger; mais conviens aussi
+qu'il eût été peu raisonnable de lui sacrifier ta famille, mademoiselle
+de Nangis, et ton bonheur.»
+
+Quelques jours après, il partit pour la campagne, accompagné de son
+père; il alloit rejoindre mademoiselle de Nangis. En la voyant plus
+particulièrement, il céda à l'amour plus qu'à tout autre motif, et
+l'épousa. Depuis il rencontra sans trouble madame de Folleville, à
+laquelle on ne connoissoit aucune liaison intime, mais qui étoit plus
+que jamais obsédée de la foule des jeunes aimables que la frivolité
+attirait sur ses pas. Elle avoit éprouvé l'impossibilité d'être
+sensible; elle se contentoit d'être coquette.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+_La philosophie d'une jeune femme._
+
+
+Vous n'attendez pas, mes chers lecteurs, que je vous donne jour par jour
+le détail de ma vie, et nous sommes maintenant en assez grande
+connoissance pour que vous puissiez avoir une idée juste de ma
+situation. Bien avec madame de Sponasi, dont la maison m'étoit ouverte;
+accueilli par mon ami Florvel, qui venoit de monter la sienne; toujours
+chéri de mon bon Philippe; ménageant adroitement M. de Vignoral,
+cultivant avec succès les arts agréables, et me promettant sans cesse de
+travailler au fameux manuscrit, dont, au bout de deux mois, j'avois déjà
+copié quelques pages: que manquoit-il à mon bonheur? Vous qui avez aimé
+sans avoir l'espérance de l'être, dites pourquoi je n'étois pas heureux.
+
+Madame de Vignoral avoit pris un empire absolu sur les volontés de son
+mari et sur les miennes. Elle commandoit à ce despote avec une grace si
+naturelle et une fermeté si extraordinaire, qu'au bout de huit jours il
+avoit renoncé même à lui donner des conseils. Bientôt sa maison devint
+le rendez-vous d'une société nombreuse et choisie, dans laquelle il
+étoit moins reçu à titre d'époux que comme un homme aimable qui
+cherchoit à plaire. S'il boudoit, s'il avoit de l'humeur, elle
+l'engageoit à rester dans son cabinet, où il pouvoit se livrer aux
+graves méditations qui l'occupoient. «Il ne faut jamais vaincre la
+nature, monsieur, lui disoit-elle; vous êtes fait pour éclairer le
+monde, et non pour l'amuser. Travaillez à augmenter cette réputation
+brillante qui m'a fait desirer d'associer mon nom au vôtre; je serois
+désespérée que, par complaisance pour moi, vous prissiez l'habitude de
+la dissipation. Quand la société vous plaira, venez-y, vous en ferez le
+charme; mais quand vous serez sérieux, je vous en avertirai. Encore une
+fois, je ne veux pas que vous vous gêniez pour moi; il ne faut pas
+vaincre la nature.»
+
+Obéir à la nature, suivre les mouvemens de la nature, ne consulter que
+la nature, telle étoit la philosophie de madame de Vignoral; et comme la
+nature s'étend fort loin, la philosophie de madame de Vignoral n'avoit
+réellement pas de bornes. D'une vivacité extrême, elle mettoit autant
+d'ardeur à suivre son premier mouvement que les hommes raisonnables
+mettent de soin à le réprimer. Pourquoi se seroit-elle corrigée de ses
+défauts? c'étoit la nature qui les lui avoit donnés. Pourquoi
+résisteroit-elle à ses passions? ne sont-elles pas dans la nature? Si
+elle étoit constante dans ses goûts, elle ressemblent à la nature, dont
+les mouvemens uniformes font la sûreté et l'admiration des siècles; si
+elle cédoit à ses caprices, elle ressembloit à la nature, qui ne change
+dans chaque lieu et à chaque instant que pour varier les plaisirs de
+l'humanité. Ô vous qui me lisez, ne vous moquez pas du système
+philosophique de madame de Vignoral; n'avons-nous pas vu de grands
+politiques de la Grèce ancienne se vanter de travailler comme la nature,
+parler de créer un gouvernement simple comme la nature, et assurer que
+les hommes ne seraient heureux que lorsqu'une main puissante les
+forceroit de se rapprocher de la nature?
+
+Informez-vous par-tout de ce que signifie ce mot _nature_, et vous aurez
+autant de définitions diverses que vous interrogerez de personnages
+différens. Il en est de même de la vertu, du bonheur, de l'esprit, enfin
+de toutes les idées métaphysiques que notre orgueil a cru définir par un
+seul mot, et que nous cessons de comprendre quand nous voulons expliquer
+le mot par des phrases.
+
+Éloignons donc madame de Vignoral d'un système qui l'égare, et cherchons
+son caractère à travers la nature dont elle l'enveloppe, sans pouvoir le
+déguiser. Spirituelle, vive, bonne, passionnée, légère, aimable et
+inconséquente; telle je la vois aujourd'hui, telle je l'aurais vue alors
+sans pouvoir cesser de l'aimer. L'aimer ne signifie rien; je l'adorois,
+je l'idolâtrois, je ne respirois que par elle et pour elle. Eh bien!
+tout cela ne rend pas encore ce que j'éprouvais. Lecteurs, me
+comprendrez-vous? J'aimois pour la première fois.
+
+Jugez de mon supplice. Presque toujours avec elle, je la voyois dans ce
+négligé du matin qui sied si bien à la beauté dans son printemps; je la
+voyois lorsque l'art avoit ajouté à ses attraits: car, quoique depuis
+des siècles les poètes répètent le contraire sans le croire, la parure
+embellit tout, jusqu'aux charmes de l'enfance. Je l'entendois lorsque le
+caprice la poussoit à son clavecin, lorsque sa voix, aussi légère que
+son esprit, murmuroit la romance nouvelle, ou éclatoit dans une ariette
+difficile. Elle aimoit à rire, à folâtrer; et souvent, dans les élans de
+sa gaieté, je la pressois dans mes bras, dont elle ne s'arrachoit que
+pour me provoquer par de nouvelles espiègleries. Si je parlois d'une
+partie liée avec mes amis, elle m'assuroit que je n'y irois point,
+parce qu'elle avoit mis dans ses arrangemens que je l'accompagnerois au
+spectacle. Si j'observois qu'il falloie que je la quittasse pour aller
+travailler, elle me répondoit que je travaillerois dans un autre moment,
+mais qu'elle vouloit que je restasse auprès d'elle. Oh! combien j'étois
+malheureux!
+
+Malheureux! entends-je crier de tous côtés; et de quoi donc vous
+plaignez-vous? Être sans cesse auprès d'une femme jeune et jolie que
+vous aimez... Et voilà de quoi je me plains. Mon amour augmente chaque
+jour; il m'agite, il me tourmente, il me consume; il me fera mourir,
+sans que j'ose même avouer la cause de ma mort à celle qui me la donne.
+La femme de M. de Vignoral! qui oseroit jamais...?--Mais, mon cher
+Frédéric, dit encore le lecteur, M. de Vignoral est un homme tout comme
+un autre.--Vous croyez? Cela m'encourage un peu. Cependant son épouse
+est elle-même très-portée pour la philosophie.--Oui, mais pour la
+philosophie de la nature.
+
+Oh! merci, cher lecteur; votre réflexion est un trait de lumière. En
+effet, l'amour n'est-il pas dans la nature? C'est lui qui l'anime. Sans
+l'amour, la nature perdroit le mouvement. Et madame de Vignoral
+pourroit-elle s'offenser d'un sentiment qui donne la vie à la base
+fondamentale de son système philosophique? Pourquoi donc Philippe, qui
+jusqu'alors m'avoit toujours si bien conseillé, s'étoit-il contenté de
+rire lorsque je lui avois conté mes peines? «Souffrez, m'avoit-il dit;
+mes conseils ne peuvent rien contre le mal que tous éprouvez. Si je vous
+indiquois les moyens de hâter votre guérison, j'ôterois plus à vos
+plaisirs qu'à votre douleur.»
+
+L'amour et la nature se réunirent un soir; nous n'étions que deux,
+madame de Vignoral et moi. L'amour étoit timide, il n'osoit s'expliquer;
+la nature, qui tend toujours directement à son but, s'expliqua sans
+contrainte. Depuis ce moment, je fus le plus heureux des amans, et le
+moins heureux les hommes. Je ne pouvois sortir, rentrer, soupirer,
+sourire, sans être obligé de rendre compte de mes actions et de mes
+pensées.
+
+«Je suis jalouse, me disoit-elle; je voudrois en vain le cacher, la
+nature me trahiroit.»
+
+Mais ce qui étoit plus terrible encore, c'est qu'elle ne me permettoit
+pas, à moi, d'être jaloux, quoiqu'elle fût d'une légèreté qui faisoit le
+tourment de ma vie.
+
+«Je suis inconséquente, me disoit-elle, je le sais; la nature m'a donné
+ce défaut. Ah! Frédéric, si vous m'aimiez réellement, auriez-vous la
+cruauté de me le reprocher?»
+
+Je ne sais comment elle s'arrangeoit; mais sa philosophie de la nature
+étoit inépuisable. Apparemment que je n'étois pas aussi bien disposé
+qu'elle pour ce système: plus j'en recevois de leçons, plus je perdois
+ces couleurs villageoises, cette santé fleurie que j'avois rapportée de
+Mareil. Le maître de danse m'assuroit que je manquois d'à-plomb; celui
+de chant prétendoit que ma voix se voiloit; le maître d'armes, d'un seul
+coup, faisoit sauter mon fleuret à dix pas. M. de Vignoral, de la
+meilleure foi du monde, me conseilloit de ne pas me livrer à l'étude
+avec tant d'ardeur, et son épouse ne cessoit de me répéter que chaque
+jour elle s'appercevoit que je l'aimois moins. Je ne peux pas dire au
+juste à quoi elle s'en appercevoit; mais je peux jurer que je ne
+conservois de forces que pour l'aimer, et que plus ma santé
+s'affoiblissoit, plus elle prenoit d'empire sur mes sentimens. Ah! sans
+doute il est au monde quelque chose de plus grand que la nature; c'est
+l'imagination d'un amoureux de dix-sept ans.
+
+Philippe, qui, comme on a pu le voir, n'aimoit pas du tout la
+philosophie, me donnoit beaucoup de conseils contre celle de madame de
+Vignoral: seul avec lui, je convenois de la force de ses raisons; mais
+aussitôt que je revoyois le séduisant apôtre du système de la nature,
+j'oubliois Philippe, ce qu'il m'avoit dit, et tout ce que je lui avois
+promis. Je ne sais de quelle manière il s'y prit; mais un matin il vint
+m'avertir que madame de Sponasi me demandoit. Je me rendis chez elle.
+
+«Frédéric, me dit-elle, je pars à l'instant pour une de mes terres, où
+je passerai un mois: elle est à trente lieues de Paris; je vous ai mandé
+pour me faire vos adieux.--Je serai donc, madame, un mois entier sans
+vous voir!--Vous vous en consolerez facilement.--Vous ne le croyez pas,
+madame.--Si j'étois persuadée que ce fût pour vous un chagrin bien grand
+de me quitter, je vous emmenerois.» Je ne répondis pas.
+
+«Vous n'osez m'en presser, ajouta-t-elle en souriant, et vous avez tort;
+mais comme je ne veux pas que votre timidité vous prive du plaisir de
+m'accompagner, je vous préviens qu'il est toujours entré dans mes
+projets de vous avoir avec moi. Je vais écrire un mot à M. de Vignoral;
+Philippe accompagnera le domestique, et se chargera de faire emballer ce
+qui peut vous être nécessaire.--Ne seroit-il pas plus honnête, madame,
+que j'allasse moi même...--Sans doute cela seroit plus honnête; mais je
+prends sur mon compte ce qu'il y a de leste dans votre départ. Dans une
+heure nous serons en route. J'ai moi-même une visite à rendre; vous
+m'accompagnerez. De votre côté, vous devez avoir envie d'embrasser votre
+ami Florvel; je profiterai de l'occasion pour m'acquitter envers son
+épouse, que j'ai beaucoup trop négligée: mais on passe à mon âge
+d'oublier un peu l'étiquette.»
+
+Il n'y avoit pas un mot à répliquer. Madame de Sponasi écrivit à M. de
+Vignoral; moi je me promenois en rêvant aux moyens d'avertir son épouse,
+de lui faire part de ma douleur, de lui jurer que l'absence ne feroit
+qu'ajouter à mon amour. Philippe vint chercher le billet de madame de
+Sponasi; je voulus lui dire quelques mots en particulier. Soit qu'il
+s'en doutât, soit que le hasard seul fût contre moi, je ne pus y
+parvenir; il fallut sortir avec ma bienfaitrice sans avoir soulagé mon
+cœur. Je l'accompagnai dans la visite qu'elle alloit rendre, et j'y fus
+d'une bêtise complète. Enfin nous arrivâmes chez Florvel. Tandis que
+madame de Sponasi causoit avec son épouse, je lui fis signe que je
+desirois lui parler particulièrement. Il me comprit, et saisit le
+premier prétexte pour m'entraîner dans son cabinet.
+
+«Tu me vois au désespoir, mon cher Florvel, et j'attends de toi un grand
+service.--Parle, mon ami.--Donne-moi ce qu'il faut pour écrire, et
+jure-moi que tu feras remettre la lettre que je vais te laisser,
+aussitôt que je t'aurai quitté.--Je te le promets.--Tu la feras remettre
+sûrement et avec discrétion?--Oui, mon cher Frédéric.
+
+J'écrivis.
+
+«Ah! ma jolie Rose, pourquoi se tourmenter quand on s'aime et qu'on est
+ensemble? Que je regrette les momens que nous avons perdus à nous bouder
+comme des enfans! Nous étions trop heureux, et nous en abusions. Tu me
+reproches sans cesse de ne plus t'aimer: si tu pouvois me voir dans ce
+moment affreux où l'on m'arrache à toi, sans me laisser même la
+consolation de te dire adieu, tu aurois pitié de moi; tu connoîtrois ton
+empire sur un cœur qui ne respire que pour toi. Je t'écris en cachette,
+n'ayant pu obtenir la permission d'aller te voir; j'ai craint de trop
+insister pour ne pas te compromettre. Ô ma Rose jolie! ne m'oublie pas,
+je t'en conjure à genoux; aime-moi, plains-moi, pense à moi toujours:
+ton image seule occupera toutes mes pensées; Écris-moi bien souvent,
+tous les jours, à tous les instans; assure-moi que tu ne m'en veux pas.
+Je suis si malheureux, que j'ai besoin de consolation: et qui me
+consolera de te quitter?... On m'appelle. Adieu, ma Rose, je pleurs et
+t'embrasse de toutes mes forces.»
+
+«_P.S._ Adresse tes lettres au château de... près Orléans.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+_Le presbytère._
+
+
+Un peu consolé d'avoir fait mes adieux à ma Rose chérie, je rejoignis
+madame de Sponasi. Nous retournâmes à son hôtel: un quart d'heure après,
+nous étions en route, elle, Philippe et moi, dans la même voiture. Nous
+devions passer bien près de Mareil; j'obtins de ma bienfaitrice que nous
+irions voir le bon curé qui m'avoit élevé. Quand nous y descendîmes, il
+étoit avec son confrère le curé d'Orville.
+
+«Messieurs, leur dit madame de Sponasi en entrant, vous permettrez que
+la philosophie vienne rendre visite aux ministres de la religion;
+j'espère, pour vous et pour moi, que les méchans n'en parleront pas.»
+
+Tandis que j'embrassois mon cher Mentor, le curé d'Orville soutint la
+conversation avec ma bienfaitrice.
+
+«Madame, lui répondit-il, les anciens philosophes respectoient ce qui
+fait la base de la société et la consolation des malheureux; j'augure
+trop bien des philosophes nouveaux pour croire qu'ils méprisent ce qu'il
+leur seroit impossible de remplacer.»
+
+«Vous avez tort, monsieur le curé: nous faisons hautement profession
+d'anéantir tous les préjugés; gare à vous, si nous vous trouvons sur
+notre chemin.»
+
+«Les préjugés, madame, ne sont souvent que la prudence des siècles,
+devenue tellement populaire, qu'il seroit aussi dangereux de les
+anéantir, que difficile de remonter à leur origine. Les esprits foibles
+veulent s'y soustraire; les têtes fortes et réfléchies admirent les
+ressources de la Providence, qui a voulu que la multitude fît par
+instinct ce qu'il seroit impossible d'obtenir de sa raison.»
+
+«Eh! pourquoi, monsieur le curé, n'obtiendroit-on pas que la multitude
+fît usage de sa raison?»
+
+«C'est à vous, madame, que je le demanderai, à vous qui jouissez d'une
+fortune immense. Voulez-vous consentir à vous priver de tous les
+agrémens de la vie, à cultiver le champ qui doit vous nourrir, pour
+laisser aux paysans de vos terres le temps de s'instruire? Quand même,
+vous y consentiriez, quand tous les riches seroient de votre avis, qu'en
+résulteroit-il pour les progrès de la raison humaine? Le contraire de ce
+que vous en attendez: chacun, forcé de travailler pour vivre, pour
+élever sa famille, négligeroit les sciences, les arts, qui ne seroient
+plus d'aucune utilité pour l'existence, qui n'offriroient plus même les
+jouissances de l'amour-propre. Nous retournerions à l'état de barbarie
+dont l'humanité n'est sortie qu'à l'aide de ce que vous appelez des
+préjugés.»
+
+«Vous allez trop loin, monsieur le curé: la raison, au contraire,
+prouveroit à chacun que son intérêt est de tirer le meilleur parti de la
+situation dans laquelle le hasard l'a placé; et le pauvre, en
+travaillant pour le riche, ne s'appercevroit-il pas que le riche ne
+dépense qu'au profit du pauvre?»
+
+«Vous, madame, qui n'avez pas à vous plaindre de la situation dans
+laquelle le hasard vous a placée, vous ferez ce calcul qui vous paroît
+juste; mais l'infortuné qui ne vit que de privations, que la religion
+console du malheur ou arrête sur la pente du crime, en fera un bien
+différent, si, le dégageant de toute crainte et de tout espoir à venir,
+vous lui permettez de ne consulter que sa raison sur ce qui lui
+convient. Sa raison lui criera qu'il a droit à toutes les jouissances,
+que la propriété est le plus absurde des préjugés; et gare à vous si
+vous vous trouvez sur son chemin.»
+
+«Et les lois, monsieur le curé, les comptez-vous pour rien?»
+
+«Et la force qui les brave, ou l'adresse qui les élude, madame, les
+oubliez-vous? Il suffira donc de se croire loin de l'œil du magistrat
+pour tout oser: quel homme, s'il n'a point perdu la raison, se croit
+assez loin pour échapper à l'œil de la Divinité?»
+
+«Mais la philosophie consacre tous les préceptes de la morale.»
+
+«La religion va plus loin; des préceptes de morale elle fait des
+devoirs: or je vous demande qui a plus de force sur la volonté des
+hommes, de la puissance qui conseille, ou de celle qui ordonne.»
+
+«Si les idées religieuses ont tant de puissance, pourquoi donc ceux qui,
+par état, sont chargés de les prêcher, les observent-ils si mal?»
+
+«Quand de la religion vous passerez à ses ministres, j'avoue, madame,
+que vous aurez d'autant plus d'avantage sur moi, que les ministres que
+tous avez pu connoître dans vos sociétés, sont positivement ceux qu'il
+est impossible de défendre: la corruption du siècle les entraîne. Mais
+ne pourrois-je pas vous demander également si une loi juste et
+nécessaire cesse d'avoir son utilité, parce que le magistrat qui, par
+état, doit la faire observer, a prévariqué dans son application?»
+
+«La comparaison n'est pas juste, car la loi même est là pour punir le
+magistrat prévaricateur.»
+
+«La religion n'a-t-elle pas des ressources plus étendues pour punir le
+ministre qui la déshonore par sa conduite? Consultez l'histoire, et vous
+verrez qu'un peuple religieux est facile à gouverner; que celui, au
+contraire, qui n'a plus de religion, ne peut être contenu que par des
+lois de sang. Ainsi un gouvernement qui se prêterait à affoiblir les
+idées religieuses, se mettrait dans la nécessité d'être cruel; ce qui
+est plus contraire à la philosophie que la superstition du peuple.»
+
+«En ce cas, monsieur le curé, faites-nous donc une religion qui ne
+révolte pas la raison par mille détails vraiment absurdes.»
+
+«Eh! madame, vous en feriez cent, que la multitude y porterait toutes
+les sottises de celle que vous lui ordonneriez de quitter. La plus
+simple seroit celle qui lui conviendroit le moins. Dans tous les temps
+et dans tous les pays, le peuple n'a jamais bien su de sa religion que
+ce que les honnêtes gens voudraient pouvoir en retrancher. Cela prouve
+que la superstition est inhérente à la nature humaine, et que les
+prêtres ne la créent pas.»
+
+«Ils l'exploitent du moins, monsieur le curé, ils l'exploitent; vous
+n'en disconviendrez pas. Tenez, vous aurez beau faire, vous me forcerez
+à vous estimer, vous particulièrement; mais vous ne me convertirez pas.»
+
+«Madame, je vous observerai que ce n'est pas moi qui ai provoqué cette
+conversation, et que mon estime pour vous a devancé l'honneur que j'ai
+de vous connoître. Je sais que vos bienfaits vous font regarder par vos
+vassaux comme une mère attentive aux besoins de ses enfans. J'espère
+qu'ils ne trahiront pas la reconnoissance dont la philosophie leur donne
+le précepte; mais je souhaite qu'on ne leur laisse pas oublier que la
+religion leur en fait un devoir.»
+
+«De la reconnoissance! s'écria le curé de Mareil: n'y comptez jamais. Il
+y a long-temps que j'étudie les hommes, et je vous les livre comme
+l'espèce la plus ingrate que la nature ait formée. La jeunesse a trop de
+passions pour être reconnoissante, l'homme fait a trop d'ambition, et la
+vieillesse n'a plus de sensibilité. Le pauvre ne se souvient d'un
+bienfait que lorsqu'il en espère de nouveaux: le riche croit les
+acquitter tous avec de l'argent. Pour moi, j'ai renoncé à obliger, et je
+promets bien...»
+
+Dans ce moment, la vieille gouvernante entra, faisant beaucoup
+d'excuses et autant de révérences; mais elle venoit avertir M. le curé
+qu'un habitant du village s'étoit blessé en coupant du bois, et qu'il
+demandoit à le voir. Notre bon curé sortit sans prendre garde seulement
+à la société qu'il avoit chez lui. Madame de Sponasi s'informa de la
+situation de cet homme; et ayant appris qu'il étoit chargé d'une
+nombreuse famille, elle remit pour lui une somme d'argent à la
+gouvernante. Le curé d'Orville reçut de ma bienfaitrice un adieu fort
+amical; je le priai de présenter mes regrets à mon cher Mentor, et nous
+remontâmes en voiture.
+
+«J'aime assez ce prêtre, nous dit madame de Sponasi; et si j'avois à ma
+disposition la feuille des bénéfices, je lui donnerois sur-le-champ un
+évêché: il parle bien, et connoît mieux les devoirs de son état que les
+ecclésiastiques que j'ai jusqu'à présent rencontrés dans le monde. Il
+est vrai que je n'ai pas voulu le pousser trop fort; il faut ménager les
+bienséances: son fanatisme d'ailleurs m'a paru assez raisonnable.»
+
+«Je me suis bien apperçu de votre intention, lui répondit Philippe;
+ordinairement vous avez la repartie plus vive.»
+
+Madame de Sponasi observa, en riant, que, dans un presbytère, elle ne
+pouvoit décemment tenir tête à deux curés, et qu'en consentant à s'y
+arrêter pour m'obliger, elle s'étoit fait la loi de ne rien dire qui pût
+choquer celui qui l'habitoit; qu'elle ne savoit même pas comment la
+conversation s'étoit engagée sur un pareil sujet. Je le savois bien,
+moi; et la réflexion de madame de Sponasi, la flatterie de Philippe, me
+donnèrent une idée juste du caractère de ma bienfaitrice et de la
+manière dont son valet-de-chambre avoit acquis, de l'empire sur elle.
+Mais ce qui bouleversoit ma raison, ce qui m'occupoit même assez pour me
+faire oublier momentanément ma Rose jolie, c'étoit le fanatisme du curé
+d'Orville, que madame de Sponasi avoit trouvé assez raisonnable.
+
+Un fanatisme raisonnable! Mes chers lecteurs, vous consentirez
+volontiers à me laisser réfléchir un peu sur cette expression:
+aussi-bien, de quoi vous entretiendrois-je? Des plaisanteries de ma
+bienfaitrice? Il n'en est pas une qui n'ait été répétée jusqu'à satiété.
+Des réponses de Philippe? Il rioit ou approuvoit, selon qu'il étoit sûr
+que le rire ou l'approbation conviendroit à sa maîtresse. Vous
+entretiendrois-je de ma douleur en m'éloignant de madame de Vignoral?
+Elle m'accabloit alors, je la croyois éternelle; et aujourd'hui, si je
+voulois me le rappeler, je serais obligé d'ouvrir quelques romans, et
+de copier le chapitre concernant le départ d'un héros. La voiture va
+bien: en attendant que nous arrivions, revenons, je vous prie, au
+fanatisme raisonnable du pauvre curé d'Orville.
+
+Il n'est pas de sentiment vif qui ne puisse se changer en passion, point
+de passion qui ne puisse aller jusqu'au fanatisme. L'amour de
+l'humanité, la gloire, l'enthousiasme pour les arts, pour la vertu même,
+la philosophie, la religion, l'amour de la patrie, ont leur fanatisme:
+c'est alors que ces sentimens, destinés à faire le charme de la vie, le
+bonheur de la société, par leurs excès mêmes amènent un résultat
+contraire au but qu'ils s'étoient proposé. On pourroit en citer des
+exemples dans tous les genres; mais la moindre réflexion suffît pour se
+convaincre qu'il n'est pas de fanatisme raisonnable.
+
+Pourquoi donc madame de Sponasi, qui avoit de l'esprit, s'étoit-elle
+avisée de réunir deux idées aussi contradictoires? Pourquoi, mes chers
+lecteurs? C'est que l'art de dénaturer les expressions les plus claires
+étoit déjà poussé si loin, que rien n'étoit plus commun que de raisonner
+sur tout et de ne s'entendre sur rien. Madame de Sponasi vouloit dire
+qu'elle trouvoit le zèle du curé d'Orville appuyé sur des raisonnemens
+solides: c'étoit sa pensée. Elle mit de la finesse dans la manière de la
+rendre, et ne s'en tira qu'en blessant le bon sens. Au reste, son mot
+fut répété; il fit fortune.
+
+J'ai depuis entendu presque toujours confondre le fanatisme et la
+superstition, quoique rien ne soit plus distinct. Madame de Sponasi, par
+exemple, ne croyoit pas en Dieu; mais elle avoit une confiance sans
+bornes dans les tireurs de cartes: elle n'étoit pas fanatique; elle
+étoit superstitieuse.
+
+On a vu plus d'une fois des furieux se mettre à genoux pour recevoir la
+bénédiction d'un prêtre qui leur ordonnoit d'aller massacrer leurs
+frères: c'étoit du fanatisme. On a vu aussi des furieux se mettre à
+genoux pour recevoir la bénédiction d'un prêtre qu'ils alloient égorger:
+c'étoit de la superstition. Le fanatisme étoit alors dans le sentiment
+qui les rendoit assassins, sans les empêcher d'être superstitieux.
+
+Il est dix heures du soir; le fouet du postillon m'avertit que nous
+approchons du château. Nous y entrons; et, malgré ma douleur, je suis
+obligé de satisfaire l'appétit dévorant que la route a excité. À peine
+suis-je retiré dans mon appartement, que je m'abandonne...--Au
+désespoir?--Non, au sommeil le plus calme et le plus profond.--Ah! vous
+n'aimiez pas: peut-on dormir loin de l'objet qu'on aime?--Oui, mon cher
+lecteur: les romans disent le contraire; mais vous avez sans doute
+éprouvé qu'ils ont tort. Le romancier qui feroit mourir son héros de
+faim ou faute de sommeil, exciterait la risée générale. Il a bien soin
+d'observer que l'appétit abandonne le héros malheureux, que Morphée
+s'éloigne de ses paupières baignées de larmes; mais comme le héros
+malheureux n'en existe pas moins, il faut conclure que le roman a ses
+licences comme le poème épique. D'ailleurs, si, près de vous séparer de
+votre amie, vous ne voulez pas vous exposer à mourir d'insomnie ou
+d'inanition, tâchez, ainsi que moi, d'être initié au système de la
+philosophie de la nature, et vous entendrez bientôt cette mère attentive
+vous crier fortement: Rétablis l'équilibre.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+_L'inquiétude._
+
+
+En m'éveillant, je pensai à ma Rose jolie. Ah! si dans les longues
+journées qui péniblement s'écoulent loin de ce qu'on aime, il est des
+momens où l'absence paroît plus cruelle encore, n'en doutez pas, c'est
+lorsqu'après un sommeil réparateur les yeux s'ouvrent à la lumière. Je
+pourrois le prouver en développant avec art le système de madame de
+Vignoral. Je l'appelois, je soupirois, je pleurois; pleurs, cris,
+soupirs inutiles. Hélas! loin de jouir de sa présence, il falloit
+attendre vingt-quatre heures avant même de recevoir de ses nouvelles.
+Aura-t-elle la bonté de m'en donner? Vive comme je la connois,
+incapable de supporter la moindre contrariété, quand je gémis loin
+d'elle, ne croira-t-elle pas que je l'ai abandonnée de mon propre
+mouvement? Partir sans la voir, c'étoit un crime; je m'accusois de trop
+de condescendance pour les volontés de madame de Sponasi: j'aurois dû
+tout risquer pour lui dire adieu.
+
+Je ne cherchois pas à me trouver avec Philippe; je lui en voulois. Sans
+en avoir aucune certitude, j'aurois juré que je lui avois l'obligation
+de ce beau voyage. De quoi se mêloit-il? que lui importoit ma santé? Si
+je trouvois mon bonheur à pâlir, maigrir, perdre mes forces, s'en
+portoit-il moins bien? Avoit-il fait à ma bienfaitrice une confidence
+qu'il m'avoit plutôt arrachée qu'il ne l'avoit obtenue? De quel droit
+disposoit-il de mes secrets et de la réputation d'une femme que
+j'idolâtrois? Oui, Philippe, je vous en voulois beaucoup; et, pour me
+venger, je cherchois à m'établir auprès de madame de Sponasi, de manière
+à pouvoir me passer de vos secours, qui me devenoient importuns: je lui
+fis la cour, en entrant de moitié dans la guerre qu'elle avoit déclarée
+au ciel; nous combattîmes tous deux avec une vigueur d'autant plus
+grande, que, n'ayant personne pour rompre nos lances, nous étions sûrs
+de la victoire. Quel courage nous déployâmes dans la première soirée
+que, nous passâmes ensemble! Ce qui m'étonnoit, étoit de me trouver
+autant d'esprit que ma bienfaitrice. J'ignorois alors combien peu il en
+faut pour être méchant, plaisant et satyrique, quand on tourne en
+dérision ce qu'il y a de plus respectable dans le monde. La facilité du
+succès dans ce genre suffiroit seule pour en dégoûter.
+
+Le lendemain, M. Philippe m'apporta une lettre; il avoit, en me la
+présentant, un air moitié satisfait, moitié railleur, qui me déplut
+singulièrement. La lettre étoit de ma Rose chérie; j'avois reconnu
+l'écriture, et mon cœur avoit tressailli. Je brûlois de la lire; mais M.
+Philippe restoit là, et je n'aurois pas voulu seulement rompre le cachet
+en sa présence. Je voyois bien qu'il desiroit que je me confiasse à lui:
+je n'en avois nulle envie; au contraire. Il tournoit dans ma chambre;
+mais il ne s'en alloit pas. Le rouge me montoit au visage, je
+m'impatientois; j'allois éclater quand je le vis prendre un siége et
+s'asseoir. Ce qui auroit dû me pousser à bout fut positivement ce qui me
+déconcerta; je posai la lettre sur une table, et je m'assis à mon tour
+avec beaucoup de tranquillité.
+
+«L'épreuve est terrible, me dit-il aussitôt en se levant. Je ne me
+repens pas de l'avoir tentée; mais je jure de ne plus m'y exposer.
+Avouez, monsieur, que vous avez été au moment de vous emporter contre
+moi.--Oui, Philippe.--Si vous saviez... Monsieur Frédéric, je vous le
+répète, si jamais vous me méprisez, vous me rendrez le plus malheureux
+des hommes.--Philippe, je pourrai avoir intérieurement de l'humeur
+contre vous; mais vous mépriser, mépriser celui qui, depuis mon enfance,
+a veillé sur ma destinée, ah! jamais. Pourquoi me tourmentez-vous,
+Philippe, vous qui autrefois ne pensiez qu'à mon bonheur?--Depuis que
+vous existez, c'est la seule chose qui m'occupe. Vous ne le croyez pas
+en ce moment; le jour viendra où vous me remercierez. Mais je vous
+laisse; vous devez être pressé d'ouvrir cette lettre.
+
+Il sortit. La lettre étoit là devant mes yeux; eh bien! je n'étois pas
+pressé de l'ouvrir. «_Si vous saviez_, avoit-il dit, et il s'étoit
+arrêté. Ce peu de mots m'avoit rappelé le mystère qui enveloppe ma
+naissance, et toutes les conjectures que j'avois formées. Ces pensées
+tumultueuses, cette incertitude dévorante, venoient de chasser jusqu'au
+souvenir de madame de Vignoral, comme l'amour, quelques instans
+auparavant, avoit anéanti le souvenir des obligations que je devois à
+Philippe. L'impossibilité de fixer mes idées, plus que toute autre
+cause, me ramena insensiblement à la lettre; et, par un effet bien
+naturel encore, la lecture de la lettre chassa toutes les pensées qui
+m'absorboient deux minutes avant.
+
+ROSE À FRÉDÉRIC
+
+«Non, Frédéric, vous ne m'aimez plus; je le disois avec raison, je le
+répéterai sans cesse. Partir sans savoir si je le voulois, sans me voir,
+sans s'informer si j'aurois la force de supporter ton absence, c'est une
+cruauté dont je ne te croyois pas capable. Tu m'écris que tu as craint
+de me compromettre; que signifie cette crainte? me compromettre auprès
+de qui? La nature ne m'a-t-elle pas créée libre? Il falloit tout braver
+pour venir me dire adieu; je ne t'aurois pas laissé partir. Mais tu
+voulois me fuir, me livrer au désespoir; tu as réussi. En recevant ta
+lettre, je me suis mise en colère; j'ai crié, j'ai pleuré: maintenant je
+suis malade, bien malade, mais sérieusement malade. Tu veux que je
+t'écrive à tous les instans; je n'ai pas même la force de finir cette
+lettre: peut-être serai-je morte quand tu la recevras; je n'ai jamais
+été aussi mal. Frédéric, tu te reprocheras toute ta vie d'avoir conduit
+au tombeau ta Rose hier encore jolie, aujourd'hui languissante. Adieu.
+Si c'étoit pour toujours!»
+
+* * *
+
+Quelle lettre! je pensai devenir fou en la lisant; et pendant une heure
+je ne fis rien autre chose que la lire. Pauvre Rose! malade de mon
+départ, peut-être morte!--Oh! cela n'est pas possible.--Elle m'aime tant
+cependant; qu'y auroit-il d'extraordinaire qu'une douleur profonde la
+conduisît au tombeau?--Prenez garde, Frédéric; c'est ici l'amour-propre
+qui grandit le pouvoir de l'amour.--Non, mon cher lecteur; Rose est
+malade, Rose craint de mourir; elle le dit: et Rose peut être vive,
+emportée, inconséquente; mais Rose est incapable de trahir la vérité.
+Pourquoi suis-je parti? que ferai-je? Dans le trouble où je suis, il
+m'est impossible de prendre une résolution. Je tombe anéanti sur un
+fauteuil, j'arrose des pleurs les plus amers le billet de ma Rose
+languissante; je suffoque, la respiration me manque entièrement. Je veux
+relire encore cette lettre terrible; les larmes dont elle est couverte,
+celles qui roulent dans mes yeux, ne me permettent plus de distinguer un
+seul mot. Je me lève, je marche avec autant de précipitation que si
+chaque pas devoit me rapprocher d'elle; épuisé de fatigues, je reviens
+tomber à la même place, et je me fixe enfin au seul parti que j'avois à
+prendre, celui de répondre à Rose assez vite pour que ma lettre partît
+le jour même: l'heure pressoit. J'écris:
+
+«Je ne pourrois survivre à ma Rose; par pitié pour moi, qu'elle ne meure
+pas. S'il lui est impossible de supporter une absence qui m'accable
+autant qu'elle, n'est-elle pas la maîtresse de l'abréger? Qu'elle
+écrive, _Reviens, Frédéric_; et Frédéric, qui n'a de volontés que
+celles de Rose, oubliera tout, bravera tout, pour voler auprès d'elle».
+
+Je ferme mon billet, je descends; j'ordonne au premier domestique que je
+rencontre de monter à cheval, et d'arriver assez tôt à Orléans pour que
+ma lettre parte par le courier du jour: mon ordre paroît l'étonner; j'y
+joins les prières les plus pressantes, j'y ajoute l'argument que
+Philippe m'avoit tant recommandé. Le domestique me comprend si bien,
+qu'il m'assure qu'il n'en dira rien à madame la baronne.--«À personne,
+mon ami?--Non, monsieur, à personne». Je l'accompagne à l'écurie, je le
+vois monter à cheval; il part: je sors derrière lui par la grille du
+château; je le suis des yeux autant que ma vue peut s'étendre; mon cœur
+palpitoit avec la plus grande violence. Au moment où je cessai de le
+voir, je devins plus tranquille. Pourquoi cela? Rose étoit-elle hors de
+danger? Non, sans doute; mais la crainte de ne pouvoir faire partir ma
+lettre, étoit la dernière qui m'avoit fortement agité, et en la perdant
+je sentis diminuer toutes les autres. Cela n'est pas raisonnable, j'en
+conviens, et pourtant cela arrive toujours ainsi. Qui prétendroit
+soumettre toutes ses sensations au calcul de la raison, deviendroit fou,
+ou cesseroit bientôt de sentir. L'instinct de notre conservation se joue
+de nos plus grandes douleurs par les distractions les plus légères. Si
+ce n'est pas un bienfait de la Providence, qu'on me dise à qui nous
+devons l'attribuer.
+
+Le domestique revint une heure après; je l'attendois sur la route. «Les
+paquets étoient-ils fermés?--Non, monsieur.--Ma lettre partira?--Oui,
+monsieur; je l'ai remise moi-même au bureau; je l'ai vu ranger parmi
+celles que l'on comptoit; je l'ai vu timbrer.--Merci, mon ami.--C'est
+moi, monsieur, qui vous dois des remerciemens.»
+
+Il se trompoit; j'étois véritablement son obligé. Chacun des détails
+qu'il m'avoit donnés, avoit augmenté mes motifs de consolation. Ma
+lettre, jetée simplement dans la boîte, n'eût pas fait sur moi le même
+effet que ma lettre remise au bureau, comptée pour partir, et, qui plus
+est, timbrée. Les passions violentes ont aussi leur superstition: fasse
+le ciel que les raisonneurs n'essaient jamais de nous en guérir!
+
+J'étois triste, mais assez calme pour pouvoir cacher à tous les yeux le
+chagrin que j'avois éprouvé.--Vous ne l'éprouviez donc plus? me demande
+le lecteur étonné.--Voyons, expliquons-nous. Croyez-vous que je fasse un
+roman, ou que je vous raconte une histoire véritable?--Mais jusqu'à
+présent rien ne paroît au-dessus de la vérité.--Eh bien! mon cher
+lecteur, souffrez donc que je continue à parler son langage.
+
+Le défaut de la plupart des écrivains est d'exalter tous les sentimens,
+au point que lorsque nous nous trouvons dans des circonstances pareilles
+à celles dont nous avons lu les détails, et que nous comparons nos
+sensations à celles dont on nous a fait la peinture, nous sommes
+indignés de notre légéreté. J'ai vu bien des gens affligés, s'affliger
+encore plus de ce qu'ils ne l'étoient pas davantage. On s'accuse
+d'insensibilité, on s'en veut d'éprouver quelques consolations; on
+combat contre la nature, qui, combattant à son tour, s'obstine à nous
+envoyer des distractions que nous nous obstinons à repousser. On se
+trompe sur l'étendue de son chagrin, et, de cette première hypocrisie,
+on passe bientôt à une plus grande, qui est de vouloir tromper les
+autres sur le même sujet. C'est ainsi que l'on ajoute à la longueur de
+ses chaînes, sans penser que presque toujours les méchans se chargent de
+les secouer et de nous en faire sentir la pesanteur. Voyez les enfans;
+leurs chagrins sont plus vifs, mais plus passagers que les nôtres.
+Quelle différence! dira-t-on. Je n'en vois qu'une. L'enfant pleure
+jusqu'à ce qu'il ait obtenu ce qu'il desire, ou qu'un autre objet le lui
+ait fait oublier; l'homme, à tous égards, fait de même: mais dans la
+douleur de l'enfant, il n'y a que de la douleur; elle passe: dans la
+douleur de l'homme, il y a souvent du plaisir et de l'amour-propre à
+s'en nourrir; elle dure.
+
+J'étois inquiet, je le répète, mais assez calme pour cacher à tous les
+yeux le chagrin que j'avois éprouvé. Je comptois tout bas les heures qui
+devoient s'écouler jusqu'à la réponse de ma Rose bien aimée. Deux jours
+se passèrent, et la réponse n'arriva pas. C'est alors que mon état
+devint insupportable. Pourquoi Rose ne m'avoit-elle pas écrit? Si je
+voulois rappeler toutes les manières dont je répondois à cette question,
+deux volumes ne suffiroient pas. Rose est malade, Rose est peut-être
+morte. Que sais-je si l'on ne se permet pas d'intercepter mes lettres?
+Qui? Madame de Sponasi? Philippe? Non, c'est une infamie dont ils sont
+incapables. Ah! ciel, si mon dernier billet étoit tombé dans les mains
+de M. de Vignoral! Imprudent que je suis! Je devois l'envoyer sous
+enveloppe à Florvel. Quoi! ce n'est pas assez d'avoir plongé dans le
+désespoir ma Rose chérie, il faut encore que je la livre à la colère
+d'un époux outragé! Cet époux est philosophe, il est vrai; et la
+philosophie offre tant de ressources contre les maux inséparables de la
+vie! D'ailleurs madame de Vignoral ne souffre pas qu'on s'arroge le
+droit de censurer sa conduite: la nature ne l'a-t-elle pas créée libre
+de ses actions? Pourquoi donc ne m'a-t-elle pas écrit? Je me fis la même
+question jusqu'au lendemain. Le lendemain, point de lettre encore. Il
+n'en faut plus douter, Rose est flétrie par le chagrin; elle est
+languissante, sans forces. Hélas! elle n'en conserve sans doute que pour
+m'accuser. Je partirai, j'irai recevoir son dernier soupir et mourir
+avec elle. Je m'arrêtai à cette résolution.
+
+_Fin du tome premier._
+
+* * *
+
+
+
+
+FRÉDÉRIC,
+
+PAR J.F. Auteur de _la Dot de Suzette_.
+
+TOME SECOND.
+
+[Illustration: _Eh! bien, malheureux! osez me percer le sein; Je suis
+votre père_.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+_Didon_.
+
+
+Avec quelle impatience j'attendis la nuit! Elle vint; mais jamais madame
+de Sponasi n'avoit moins senti le besoin de se livrer au sommeil. À
+minuit, je fus obligé de prétexter une incommodité pour obtenir la
+permission de me retirer. Je ne mentois pas, j'avois une fièvre
+violente. À trois heures du matin, j'examine si tout est tranquille dans
+le château; j'en sors, je vais à pied jusqu'à la ville: là, je prends la
+poste à franc étrier, et me voilà sur la route de Paris, jurant après
+les chevaux, payant bien les postillons, et prenant pour toute
+nourriture de grands verres d'eau fraîche qui n'appaisoient pas la soif
+ardente qui me dévoroit.
+
+À six heures après midi, j'arrive à la barrière d'Enfer; je fais galoper
+mon cheval jusqu'à la poste, au risque d'écraser les passans; je prends
+un fiacre, je lui donne l'adresse de M. de Vignoral, je me place dans sa
+lourde voiture, et des larmes brûlantes viennent sécher sur mes joues.
+«Ô ciel! me disois-je, que vais-je apprendre? Rose aimée la voix de ton
+Frédéric arrêtera-t-elle ton ame prête à s'échapper? Ah! si j'avois pris
+la résolution d'accourir dans ses bras aussitôt que je reçus sa lettre,
+mon sort seroit décidé; Rose vivroit encore. Elle avoit raison, je ne
+l'aimois pas comme elle méritoit de l'être; mais j'appaiserai ses mânes
+par le sacrifice d'une vie qui lui appartenoit. Oui, ma Rose chérie, si
+tu as succombé à la douleur, Frédéric ne te survivra pas.»
+
+La voiture arrête; je me précipite sous la porte cochère. Au bas de
+l'escalier, je rencontre madame Leblanc. «Oh! madame Leblanc, lui dis-je
+en tremblant, comment se porte votre maîtresse?--Assez bien,
+monsieur.--Ah! tant mieux. Puis-je la voir?--Non, monsieur, elle est
+sortie.--Sortie, madame Leblanc!--Oui, monsieur; elle est à l'Opéra». La
+force m'abandonne; je m'assieds sur l'escalier, en répétant: à l'Opéra?
+
+«Qu'avez-vous donc? me dit madame Leblanc; vous avez l'air malade.--Ce
+n'est rien... Je me meurs... Aidez-moi, je vous prie, à gagner mon
+appartement.--Soutenez-vous donc, vous allez tomber et m'entraîner avec
+vous.--Oui, madame.--Mais vous avez une fièvre de cheval: d'où
+venez-vous dans un état pareil?--D'Orléans, madame Leblanc, pour voir
+votre maîtresse, que je croyois morte, et qui est à l'Opéra.--Pauvre
+enfant! Et pourquoi donc se faire des idées pareilles?--Est-ce que
+madame de Vignoral n'a pas été malade?--Non.--Quoi! m'écriai-je, elle
+n'a pas été malade?--Ne vous agitez donc pas ainsi; on croiroit que vous
+avez le transport. Attendez: je me rappelle que le jour de votre départ
+elle nous fit tous enrager, que le soir elle se mit au lit plutôt qu'à
+l'ordinaire, qu'elle ne parloit que de mourir, qu'on envoya chercher le
+médecin, et que le lendemain matin elle se portoit très-bien.
+Couchez-vous, monsieur; vous en avez plus besoin qu'elle.--Oui, madame
+Leblanc.--Voulez vous prendre quelque chose?--Comme il vous plaira.--Je
+vais descendre; dans cinq minutes je vous apporterai tout ce qu'il vous
+faut.--Oui, madame.--Voulez-vous qu'on aille avertir le docteur?--Oui,
+madame.--Sans doute, le pauvre enfant est véritablement fort mal». Elle
+descendit.
+
+Je ne sais si j'avois le transport; mais il m'étoit impossible de rester
+en place. J'essayai alternativement tous les siéges; pas un seul ne me
+convenoit. Je finis par me jeter sur mon lit, où je me livrai à des
+extravagances que je n'oserois rapporter. J'avois aux oreilles un
+bourdonnement qui augmentoit progressivement, et qui ne cessoit, en se
+brisant avec un fracas épouvantable, que pour me faire entendre ces
+mots: à l'Opéra. Le bourdonnement recommençoit aussitôt, et finissoit
+encore par me laisser distinguer le même refrain: à l'Opéra. Ma tête
+étoit si lourde, que je n'avois pas la force de la changer de place,
+quoique je me persuadasse que ce changement suffiroit pour éloigner les
+importuns qui me crioient sans cesse: à l'Opéra.
+
+Le portier entra dans ma chambre pour me dire que le cocher
+s'impatientoit, et demandoit jusqu'à quelle heure je le garderois. «Il
+est encore là?--Oui, monsieur». Je me lève, je cours les escaliers, je
+monte dans la voiture. «Où allons nous, mon bourgeois?--À l'Opéra.»
+
+Nous arrivons. Je saute à bas de la voiture, j'entre; on me demande mon
+billet--«Ah! c'est vrai; je l'avois oublié». Je me retourne, et je vois
+le cocher qui, courant après moi, me crioit: «Monsieur! monsieur! vous
+ne m'avez pas payé.--Ah! c'est vrai; je l'avois oublié.--Et votre
+chapeau, monsieur?--Est-ce qu'il n'est pas dans la voiture?--Non, mon
+bourgeois.--En ce cas, je l'ai donc oublié.»
+
+Je paye le cocher, je prends un billet de parterre, et me voilà à
+droite, cherchant des yeux la loge où pouvoit être madame de Vignoral:
+mais sans me donner le temps d'examiner, je passe à gauche pour la
+chercher de nouveau; je ne l'apperçois pas encore. Je retourne à droite.
+Je ne sais combien de fois je fis ce manége. Enfin je la vis aux
+secondes, positivement en face de la porte par laquelle j'étois d'abord
+entré.
+
+Ah! Rose! Rose! pourquoi te trouvois-je plus jolie que jamais? Tu étois
+pourtant avec le cavalier de ta société sur lequel je t'avois montré le
+plus de jalousie; tu lui parlois de cet air aimable que tu ne devois
+avoir qu'avec ton Frédéric. Je t'examinois, perfide; je te vis rire aux
+éclats: de rage je détournai les yeux, je les portai sur le théâtre, et
+je considérai l'infortunée Didon, qui se poignardoit sur un bûcher en
+apprenant le départ de celui qu'elle aimoit. «Malheureuse princesse!
+m'écriai-je tout haut, dans le siècle où tu vécus, on ne connoissoit
+donc pas la philosophie de la nature?--Tout cela est fabuleux, me
+répondit mon plus proche voisin, croyant sans doute que je voulois
+entamer la conversation; on ne se tue de désespoir que sur le théâtre ou
+dans les romans». Je n'étois pas en train de parler, je sortis; et
+prenant une voiture, je me fis reconduire chez moi, où je me mis au lit,
+recevant sans mot dire les réprimandes de madame Leblanc, buvant sans
+souffler la tisane qu'elle me présentoit, la suppliant seulement
+d'avertir sa maîtresse de mon arrivée, aussitôt qu'elle rentreroit. Elle
+rentra; madame Leblanc courut lui apprendre que j'étois à Paris,
+malade, au lit, que je demandois en grâce à lui parler, et revint me
+dire que sa maîtresse me conseilloit de dormir jusqu'au lendemain, et
+que nous déjeûnerions ensemble.
+
+Je ne sais si ce fut pour obéir à madame de Vignoral, mais je dormis
+effectivement; il est vrai que ce fut d'un sommeil si pénible, qu'en
+m'éveillant j'étois, je crois, plus fatigué que la veille. Cependant la
+fièvre avoit cessé, et je me sentois de l'appétit. Je mangeai en
+attendant le déjeûner de Rose. En mangeant, je me demandai ce que je lui
+dirois; et j'avoue que je souhaitois alors aussi ardemment d'être à
+trente lieues d'elle, que j'avois desiré de m'en rapprocher. Elle me fit
+inviter à descendre. J'avois assez l'air d'un coupable que l'on conduit
+devant son juge.
+
+Comme vous êtes changé! me dit-elle en me voyant.--Vous l'êtes cent fois
+plus que moi, lui répondis-je avec colère (ce fut le premier effet que
+sa vue fit sur moi).--Vous me trouvez réellement changée? Je me porte
+bien cependant.--Si j'avois votre légéreté, votre insouciance, votre
+inhumanité...--Frédéric, pensez-vous à ce que vous me dites?--Perfide!
+pensez-vous à la manière dont vous vous conduisez avec moi?--Monsieur,
+je vous prie, expliquons-nous de sang froid. Qu'avez-vous à me
+reprocher?--Ce que j'ai à vous reprocher! Où étiez-vous hier?--À
+l'Opéra.--Avec qui?--Vous dois-je compte de mes actions?--Si elles
+étoient pures, vous oseriez les avouer.--Frédéric, vous abusez de ma
+patience.--Et vous, de ma crédulité, de mon amour. Rose, lisez cette
+lettre que vous m'avez écrite; la voilà, baignée de mes pleurs. Vous me
+trompiez donc?--Non, monsieur, dit-elle en prenant la lettre, qu'elle
+ne me rendit pas; je vous jure qu'en l'écrivant je cédois aux mouvemens
+les plus naturels. Votre départ a pensé me faire mourir. Est-ce ma faute
+à moi si je suis incapable de supporter la contrariété, et si toutes les
+émotions violentes me guérissent des sentimens qui les ont
+occasionnées?--Vous ne m'aimez donc plus?--Non, Frédéric. Vous
+connoissez ma franchise; il me seroit impossible de vous tromper, de me
+tromper moi-même: il ne faut pas vaincre la nature.--Et moi, puis-je
+vaincre l'amour que vous m'avez inspiré? Puis-je cesser...--Oui,
+Frédéric, vous cesserez d'avoir de l'amour pour moi, et nous
+conserverons l'un pour l'autre beaucoup d'amitié.--Jamais.--Vous le
+croyez aujourd'hui; mais le temps, la nature...--La nature! m'écriai-je,
+la rage dans le cœur; la nature! Pensez-vous qu'avec ce mot, qui
+briseroit la patience d'un ange, il n'est pas de femme sans foi, il
+n'est pas de monstre, quelque dépravé qu'on le suppose, qui ne pût
+justifier les crimes les plus atroces...--Frédéric!--la conduite la plus
+scandaleuse...--Frédéric!--les vices les plus bas.--Monsieur, dit-elle
+en se levant, vous m'insultez.»
+
+Quand une femme qui a été la vôtre vous dit que vous l'insultez, il est
+certain que vous lui reprochez ce qu'elle ne veut pas entendre, ce
+qu'elle ne peut justifier; alors le meilleur parti est de se taire: ce
+fut celui que je pris. Je remontai chez moi, où, dans ma colère, je
+m'expliquai avec tant d'énergie, que si madame de Vignoral m'eût
+entendu, elle auroit pu répéter avec plus de raison que je l'insultois.
+Je m'habillai dans l'intention d'aller épancher mon cœur dans le sein
+de mon ami Florvel. Comme j'allois sortir, on vint m'avertir que M. de
+Vignoral me demandoit. Je me rends à son cabinet; je le trouve.... avec
+son épouse.
+
+«Pourriez-vous, me dit-il, m'expliquer ce qui se passe d'extraordinaire
+chez moi? Vous arrivez à Paris sans que j'en sois prévenu; vous
+descendez dans ma maison sans me faire avertir; vous voyez ma femme un
+instant, et elle accourt aussitôt m'apprendre qu'il lui est désormais
+impossible de vivre sous le même toit que vous. J'espère que vous me
+direz tout ce que cela signifie.--C'est madame qui est venue se plaindre
+à vous, monsieur?--À qui donc voulez-vous qu'elle se plaigne quand on
+lui manque?--Est-ce madame aussi qui vous a dit que je lui avois manqué?
+Monsieur, je n'aime pas qu'on me réponde en m'interrogeant. Puis-je
+savoir ce que vous êtes venu faire à Paris?--Un voyage bien inutile,
+monsieur.--Ce n'est pas là une réponse.--Ce n'en est pas moins la
+vérité. Madame de Sponasi apprend qu'une de ses amies est malade; elle
+écrit, et n'en reçoit point de nouvelles: l'inquiétude l'agite, elle
+m'engage à partir. Je prends la poste, je cours sans m'arrêter, sans
+rien prendre, quoique j'eusse la fièvre. J'arrive chez l'amie de madame
+de Sponasi; tremblant, je m'informe de sa santé; on me dit qu'elle est à
+l'Opéra. Cela me paroît si bizarre, que je n'en veux rien croire. Malgré
+la fatigue et l'accablement que j'éprouvois, je vais moi-même à l'Opéra;
+j'y vois cette femme que l'on croyoit aux portes du tombeau, fraîche
+comme une rose humectée des pleurs de l'aurore, gaie comme une jeune
+fiancée villageoise; je crois même qu'elle en étoit aux accords.
+N'est-ce pas là faire un voyage inutile? Je m'en rapporte à vous,
+monsieur.--Madame de Sponasi est une folle de vous faire courir la poste
+pour si peu de chose, me répondit M. de Vignoral avec impatience.--Je
+suis de cet avis, ajouta son épouse en riant: mais elle ne savoit sans
+doute pas que Frédéric avoit la fièvre; sans cela, elle serait
+inexcusable.--C'est là son moindre tort, m'écriai-je en la regardant
+avec humeur.»
+
+J'aurois dû avoir plus d'empire sur moi. Madame de Vignoral, charmée de
+la manière dont j'évitais de la compromettre, lorsque, dans son premier
+mouvement, elle avoit oublié qu'une femme ne doit jamais se plaindre à
+son mari des torts de son amant, ne rioit sans doute que de l'adresse
+avec laquelle je réparois son inconséquence; mais ce rire m'avoit
+choqué, et ma réplique, plus encore mon regard, lui rendirent sa
+colère. Elle s'empressa de répliquer:
+
+«Les torts d'une femme qui a eu des bontés pour vous, quelque grands que
+vous les supposiez, ne pourraient vous autoriser à l'insulter; et
+lorsque votre colère retombe sur moi, qui ne suis pour rien dans cette
+affaire, j'ai droit d'en être offensée. Point d'explications, monsieur;
+je ne les aime pas. Je vous avertis que je n'ai point de rancune;
+heureusement la nature m'a donné un caractère éloigné de tout esprit de
+vengeance: mais je sens qu'il me seroit désormais très-désagréable de
+vivre dans la même maison que vous.»
+
+Le grand homme assura son épouse qu'il lui en coûteroit d'autant moins
+de la satisfaire, qu'il ne pouvoit se dissimuler que je n'avois aucune
+aptitude aux sciences, que tous mes goûts étaient frivoles; en un mot,
+que, malgré ses conseils, il ne doutoit pas que je ne fusse subjugué
+par quelque coquette qui m'avoit dégoûté de la philosophie. «Oh! oui, me
+disois-je tout bas, de la philosophie de la nature.»
+
+«Vous m'avez entendu, monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers
+moi.--Monsieur, je ne suis pas entré chez vous de ma propre volonté;
+j'espère que vous n'oublierez pas que c'est à madame de Sponasi qu'il
+faut vous adresser.--Et si cela alloit lui faire perdre l'amitié de sa
+bienfaitrice? s'écria madame de Vignoral. Je n'y avois pas pensé.»
+
+J'y avois réfléchi, moi; mais j'étois plus pressé de m'éloigner de la
+perfide Rose, qu'elle ne l'étoit d'être séparée de Frédéric. Je les
+saluai, et je me rendis bien triste chez mon ami Florvel. Je lui contai
+mes peines; il commença par rire du destin qui me faisoit courir la
+poste pour voir ma maîtresse à l'Opéra, en recevoir mon congé, me
+brouiller avec un philosophe, risquer de perdre ma santé et la
+protection de madame de Sponasi: il finit par me plaindre, en m'assurant
+que son amitié me resteroit, à quelque événement que ce fût. Nous
+consultâmes ensemble ce que j'avois de mieux à faire.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+_Le retour._
+
+
+Ce qu'il y avoit de mieux à faire sans doute, étoit de retourner sur mes
+pas aussi vîte que j'étois venu: le temps, qui affoiblit tout, ne
+pouvoit qu'ajouter au tort de mon absence. J'hésitois; Florvel me
+décida. Nous cherchâmes long-temps ce que je dirois à madame de Sponasi:
+il faut croire qu'il n'y avoit nulle excuse valable à mon brusque
+départ, car nous n'en trouvâmes pas. Nous prîmes le parti d'abandonner
+beaucoup au hasard, qui l'emporte souvent sur les meilleures
+combinaisons: mais le bien qu'il fait, la vanité humaine s'en empare, et
+le met sur le compte de la prudence, de l'adresse et du génie; pour le
+mal, c'est toujours le hasard qui le cause. J'étois trop inquiet, moi,
+pour n'être pas modeste, et j'aurois volontiers promis un temple à la
+Fortune, pour qu'elle me tirât d'embarras.
+
+Florvel me donna un billet pour ma bienfaitrice, me laissant libre de le
+garder ou de le remettre, suivant les circonstances. Voici ce qu'il
+contenoit:
+
+«Madame, Frédéric n'est venu à Paris que pour me rendre un service
+important. L'excès de son amitié pour moi est sa seule excuse auprès de
+tous; ne lui demandez aucun détail, il ne pourroit vous en donner sans
+trahir un secret qui m'appartient. Je suis si honteux d'avoir disposé de
+ses momens sans votre aveu, que je n'ose compter sur votre indulgence.
+
+«Madame de Florvel vous présente ses respects.»
+
+C'étoit bien peu de chose qu'un billet pareil; mais enfin c'étoit
+quelque chose, et, dans le malheur, on fait ressource de tout. Florvel
+étoit lui-même si jeune, que ma sagesse n'acquéroit pas grande valeur
+par sa caution; il est vrai qu'il étoit marié, qu'il vivoit parfaitement
+d'accord avec son épouse, et que cette double circonstance lui donnoit
+une considération qu'on eût refusée à son âge. Il me rassura par ses
+paroles, et plus encore par l'offre de sa maison, si ma bienfaitrice
+usoit à mon égard de trop de sévérité. Il ne le craignoit pas, parce
+qu'il voyoit en moi, ainsi que je le lui avois dit, un parent de madame
+de Sponasi; moi, je craignois beaucoup, parce que j'ignorois à quel
+titre elle s'intéressoit à moi. Mais j'étois obligé de dissimuler ce
+motif d'inquiétude.
+
+Je repris la poste, après avoir calculé le temps de manière à arriver
+au château avant que personne fût levé. Je fis en route beaucoup de
+réflexions si sages, que j'aurois défié Philippe de m'en offrir de
+meilleures. Mon cher Philippe! c'étoit sur lui que je comptais; aussi
+étois-je bien décidé à lui tout avouer, et même à recevoir ses
+remontrances avec la plus entière soumission.
+
+J'entrai chez lui; il m'embrassa, ne voulut entendre aucune explication
+qu'il ne m'eût conduit dans ma chambre, et vu mettre au lit: alors il
+prit un siége, et m'écouta sans me faire d'autres observations que
+celles qui pouvoient le rassurer sur ma santé.
+
+«Si vous m'eussiez consulté, me dit-il lorsque j'eus fini, je vous
+aurois évité un voyage et bien du chagrin; mais, à votre âge, il est
+tout naturel de ne prendre avis que de sa tête ou de son cœur.
+L'expérience que vous venez d'acquérir ne sera pas perdue, je l'espère.
+Si madame de Sponasi n'avoit montré que de la colère, je tremblerois
+pour vous; mais je l'ai vue chagrine, et cela me rassure. Ce qui me
+rassure encore davantage, c'est que votre voyage n'a pas été heureux:
+elle vous en voudroit de l'avoir abandonnée, si le plaisir eût suivi vos
+pas; vous n'avez eu que des peines, elle vous pardonnera: tel est le
+cœur humain. Je la préviendrai de votre retour. Apprêtez-vous à lui
+faire un récit naïf de votre aventure; présentez-vous plus affligé, plus
+humilié, plus dupe même que vous ne l'êtes, et vous lui inspirerez tant
+de pitié, qu'elle ne gardera pas la moindre rancune.»
+
+«Quoi! Philippe, vous voulez que je sacrifie la réputation de madame de
+Vignoral? Malgré ses torts, je ne m'y résoudrai jamais.»
+
+«Que vous êtes enfant» me répondit-il, de penser à la réputation d'une
+femme qui, je vous assure, n'y pense pas elle-même, et qui d'ailleurs
+vous a mis dans la nécessité d'entrer en explication! Madame de Sponasi
+recevra une lettre de M. de Vignoral; cette lettre vous accusera
+d'ineptie, de paresse; que sais-je? elle peut vous perdre auprès de
+votre bienfaitrice, si vous ne lui montrez pas d'avance le motif qui
+l'aura dictée. Je vous le répète, c'est par un aveu plein de franchise,
+c'est en donnant à votre voyage plus d'originalité qu'il n'en a, que
+vous rentrerez en grâce. Persuadez-vous bien qu'on ne doit de sacrifices
+à la réputation d'une femme que dans la proportion de l'intérêt qu'elle
+met à la conserver, et qu'aujourd'hui cet intérêt est si petit...
+Dormez, et je viendrai vous avertir quand on voudra vous voir.»
+
+Je réfléchis que Philippe avoit raison. Non seulement il falloit excuser
+mon départ, mais aussi le congé que me donnoit le grand homme; il
+falloit convenir que j'étois un sot, ce qui est assez humiliant; il
+falloit renoncer à l'idée que ma protectrice s'étoit faite de mes
+dispositions à la philosophie, ce qui devenoit très-dangereux, ou dire
+la vérité. Quand la vérité se trouve d'accord avec notre amour-propre et
+nos intérêts, il seroit bien mal-adroit de mentir; ce fut ma conclusion.
+Elle étoit d'autant plus naturelle, que Philippe m'avoit fait entendre
+que ma bienfaitrice connoissoit assez ma liaison avec madame de
+Vignoral, pour avoir deviné le motif de mon voyage à Paris.
+
+Philippe vint me chercher trop tôt, car il me réveilla. Pour retarder
+l'explication, j'observois l'indécence de me présenter chez madame de
+Sponasi en robe-de-chambre; vain prétexte! il exigea que je le suivisse.
+«Sa curiosité est en mouvement, me dit-il; elle brûle de vous
+voir.--Est-elle bien en colère, Philippe?--Elle rit de tout son cœur,
+mais elle m'a bien défendu de vous le dire. Il y a un quart d'heure que
+vous seriez chez elle, si elle ne m'avoit retenu jusqu'à ce qu'elle ait
+pu se composer un air assez sérieux pour vous recevoir. Attendez-vous à
+un abord froid, à quelques réflexions sévères; mais ne vous épouvantez
+pas.»
+
+Philippe avoit beau dire, je n'étois pas rassuré, et je me laissai
+conduire plutôt que je n'allai. Lorsque j'entrai, madame de Sponasi me
+regarda, et détourna la tête aussitôt. Je restois debout, attendant
+toujours qu'elle me fixât de nouveau, ou qu'elle me fît signe
+d'approcher; mais elle évitoit de me regarder, elle évitoit même que je
+pusse la voir. Cette situation dura plus de deux minutes, qui me
+parurent bien longues. Je tressaillis en la voyant se lever avec
+vivacité, et se tourner vers moi.
+
+«Monsieur», me dit-elle avec colère... puis elle se laissa tomber sur
+son fauteuil en riant aux éclats. Philippe en fit autant, et je les
+imitai sans trop savoir pourquoi. Madame de Sponasi s'écrioit de temps à
+autre: «Il la croyoit morte, et elle étoit à l'Opéra»! Puis elle
+recommençoit à rire, et en riant elle crioit de nouveau: «À l'Opéra!...
+On donnoit Didon... Frédéric... contez-moi donc cela...» Et lorsque je
+voulois parler, les éclats de rire partoient avec une nouvelle force.
+
+Tout finit, la gaieté malheureusement plus vite que toute autre chose;
+nous reprîmes chacun le décorum de notre situation, madame de Sponasi un
+aspect sérieux, Philippe un air insignifiant, et moi la mine d'un
+écolier pris en faute: mais si le sérieux de ma bienfaitrice
+l'abandonna encore, ce fut pour faire place à un intérêt si vif, qu'il
+me pénétra. Elle remarqua ma pâleur, et s'informa de ma santé avec tant
+de bonté, que je sentis croître la reconnoissance qui m'attachoit à
+elle. Elle fit signe à Philippe de nous laisser seuls.
+
+«Vous avez l'air de souffrir, Frédéric, me dit-elle; parlez-moi
+franchement: est-ce le procédé de madame de Vignoral qui vous afflige,
+ou la crainte de perdre mon amitié?»
+
+«J'ai mérité, madame, que vous doutiez de l'attachement respectueux que
+j'ai pour vous; mais il est tel, que rien, dans mon cœur, ne peut le
+balancer. Assurez-moi que vous ne m'en voulez pas, et ma joie vous
+prouvera que je ne regrettais que votre amitié.»
+
+«Il faut donc vous pardonner, car je ne peux vous voir si abattu sans
+vous plaindre; mais ne vous y trompez pas, c'est pour ménager ma
+sensibilité que je veux vous remettre en paix avec vous-même. Pour vous,
+vous ne méritez pas...» Elle me tendit la main, et je la baisai avec
+attendrissement. Il y avoit tant de douceur, d'amabilité dans cette
+manière de m'accorder mon pardon, que j'en étois touché jusqu'aux
+larmes.
+
+«Vous n'êtes plus un enfant, Frédéric, et je rougirois d'employer à
+votre égard un autre langage que celui de la raison. Je veux que vous
+ayez de l'amitié pour moi: vous m'entendez, c'est de l'amitié que
+j'exige; je vous crois le cœur trop grand pour ne chercher à me plaire
+que dans l'attente de mes bienfaits. Si j'en doutois un seul instant, je
+ferois dès aujourd'hui pour vous ce que je prétends faire avec le temps.
+Libre de tout espoir, vous le seriez de toute reconnoissance, si elle
+vous étoit pénible; je préférerois l'ingratitude démasquée à un
+sentiment affecté qui dégraderoit votre ame. Voilà ma manière de penser;
+et je vous la dis, parce que je suis persuadée que vous êtes fait pour
+l'entendre. Suivez plutôt vos passions qu'un sordide intérêt; mais
+soumettez vos passions à vos devoirs. Mon ami, la jeunesse passe vîte;
+on ne la regretteroit peut-être pas si le calme arrivoit avec l'âge:
+mais, dans les hommes sur-tout, ce calme est bien triste quand il tient
+à l'épuisement. Modérez vos passions, mais ne les éteignez point par un
+abus criminel: c'est par elles que vous serez peut-être un jour capable
+de vous illustrer; ce sont elles qui vous sauveront de l'ennui et de
+l'égoïsme. Quand je veux que vous vous livriez à l'étude, ce n'est point
+par le désir de vous voir savant, mais parce que j'ai la plus forte
+conviction que le goût de l'étude peut seul vous sauver des orages de la
+vie; ou vous apprendre à vous en tirer avec honneur si la fougue vous
+entraîne. Entre les desirs d'un sot et ceux d'un homme instruit, la
+différence n'est pas grande; cependant il arrive toujours qu'à l'époque
+de la vie où les sens ont moins d'empire, le sot a tout perdu, tandis
+que l'homme instruit a beaucoup gagné. Qu'en faut-il conclure? sinon que
+la réflexion, fruit de l'étude, trouve sa place au milieu même de
+l'ardeur des passions, et que si elle ne détruit pas leur puissance,
+elle en tire du moins de la force pour l'avenir. Me comprenez-vous,
+Frédéric?»
+
+«Oui, madame, parfaitement.»
+
+«Cependant voilà déjà, par votre faute (ce n'est point un reproche que
+je vous fais), mes projets dérangés dans ce que j'avois essayé pour
+vous. Vous sentez fort bien qu'il n'est plus possible que vous
+retourniez auprès de M. de Vignoral.»
+
+«Croyez-vous, madame, que ce soit une grande perte pour
+moi?--Expliquez-vous, Frédéric». J'hésitois; elle m'encouragea à lui
+parler librement. J'ajoutai:
+
+«Il me siéroit mal de juger le mérite de M. de Vignoral. Sur sa
+réputation, je le crois un grand homme; mais je doute que toute sa
+science eût jamais contribué à mon instruction. Livré à des spéculations
+générales, ou trop occupé de lui pour descendre jusqu'à moi, il n'est ce
+que vous le croyez que dans ses ouvrages. Ses ouvrages m'appartiennent
+comme au public; ce qu'ils ont de juste, j'en peux profiter en les
+lisant. Pour des soins particuliers, je n'y ai jamais compté. Pour sa
+conversation, je suis persuadé que je gagnerois plus à la vôtre qu'à la
+sienne, même lorsqu'il auroit pour moi les bontés dont vous m'honorez.»
+
+«En vérité, Frédéric, je le crois comme vous: mais il n'est pas possible
+que je vous fixe près de moi; du moins je l'appréhende: je réfléchirai
+là-dessus cependant. Allez, mon enfant, allez vous reposer; nous
+reprendrons cette conversation plus à loisir.»
+
+Je me retirois content, mais l'esprit occupé: madame de Sponasi me
+rappela en riant. «J'ai oublié, me dit-elle, de vous faire une demande
+assez singulière. Que préférez-vous d'avoir vu madame de Vignoral à
+l'Opéra, ou de l'avoir trouvée malade de votre départ?»
+
+Cette question, si déplacée à la suite d'une conversation sérieuse, me
+déconcerta à tel point, que je restai sans répondre. Madame de Sponasi
+la répéta, et je l'assurai que la légéreté de madame de Vignoral me
+convenoit d'autant mieux, que plus de constance de sa part auroit
+aggravé mes torts, en me retenant loin de ma bienfaitrice. Cette réponse
+parut lui faire plaisir; mais, en regagnant mon appartement, je disois
+comme M. de Vignoral: Quelque philosophe que se croie une femme, elle
+est toujours femme. J'écrivis à mon ami Florvel pour le rassurer sur mon
+compte, et je retrouvai en peu de jours la santé et l'enjouement de mon
+âge.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+_Le produit net._
+
+
+Madame de Sponasi prolongea son séjour à la campagne: je n'en fus point
+fâché; j'y lisois beaucoup et avec fruit. J'avois mes petites idées à
+moi; je comparois: je n'avois aucune espèce de prévention; c'étoit un
+moyen de bien juger. On recevoit beaucoup de monde au château; cela
+faisoit distraction: j'étois reçu dans tous les environs; cela m'amusoit
+en multipliant mes connoissances et mes observations. J'ai toujours aimé
+à observer; de tous les moyens de s'instruire, c'est celui qui coûte le
+moins de peine, et procure le plus de plaisir.
+
+Nous avions pour proche voisin un homme d'une naissance distinguée, et
+jadis d'une grande fortune; c'étoit un économiste, et un des premiers de
+la secte. Madame de Sponasi desira que je m'attachasse particulièrement
+à lui, parce qu'il jouissoit d'une haute réputation, et qu'elle n'étoit
+pas fâchée que j'acquisse quelques connoissances générales sur
+l'administration. M. Dumonceau, de son côté, étoit enchanté de trouver
+un adepte de plus: car la fureur de faire des prosélytes est une maladie
+incurable de tous les gens à systême; on diroit que leur foi augmente
+avec le nombre des crédules.
+
+M. Dumonceau avoit des moyens infaillibles pour relever les finances de
+l'État, pour rendre la France excessivement florissante sous le rapport
+de l'agriculture, du commerce et des arts. Il faisoit imprimer tous les
+mois des ouvrages dans lesquels la lumière perçoit de tous côtés; mais
+son siècle ingrat s'obstinoit à vivre dans les ténèbres. En effet, en
+accordant à ce grand homme deux ou trois suppositions, rien n'étoit plus
+facile à exécuter que ses plans. Par exemple, je suppose, 1°. que tout
+ce qui existe n'existe pas; 2°. que tout le monde pense comme moi; 3°.
+que les finances ne soient administrées que par d'honnêtes gens, si l'on
+en trouve: le reste alloit tout seul. Il disséquoit la France,
+présentoit, à livres, sous et deniers, ce que produisoit le terrain, en
+le divisant et subdivisant selon les diverses qualités; c'étoit là qu'il
+plaçoit les richesses uniques, et conséquemment l'unique impôt. Une
+centaine de mots barbarement rendus françois, et pour conclusion
+générale, _le produit net_, telle étoit sa machine financière si simple,
+si simple, qu'en l'expliquant il s'embrouilloit, qu'en la décrivant il
+faisoit d'énormes volumes. D'un bout de l'Europe à l'autre, ses
+confrères crioient: Peut-on voir rien de plus clair? Et pour mieux faire
+comprendre encore cette opération si claire qu'ils entendoient tous
+parfaitement, ils en faisoient imprimer des explications, dans
+lesquelles on ne rencontroit aucune similitude: mais c'est égal; le fond
+restoit toujours d'une évidence frappante.
+
+La seule chose dont on auroit pu s'étonner, c'est que M. Dumonceau, en
+relevant la fortune publique, délabroit tellement la sienne, que ses
+créanciers le faisoient saisir par-tout, et sans pitié. Ces hommes,
+enfoncés dans l'ancienne routine, ne concevoient rien au produit net, et
+ne sentoient pas le mérite des suppositions. M. Dumonceau étoit au
+désespoir d'être obligé de vendre ses terres, sur-tout depuis une
+expérience qui devoit l'enrichir, et servir d'exemple à son pays. Dans
+son jardin de Paris, il avoit semé cent grains de blé; et en les
+arrosant avec de l'eau salée, il avoit eu la preuve que chaque épi avoit
+rendu deux cinquièmes de plus que ceux abandonnés à la nature. Ainsi on
+peut juger ce qu'auroient rapporté toutes ses fermes, en supposant, 1°.
+qu'il eût plu de l'eau salée, etc. etc. C'étoit au milieu de richesses
+pareilles que M. Dumonceau voyoit disparoître les siennes. De tous les
+économistes ses confrères, il n'y en avoit pas un dont la fortune ne fût
+en aussi mauvais état, et le produit net de leurs spéculations
+miraculeuses étoit la ruine de leurs familles pour les nobles, et
+l'hôpital pour les roturiers. On peut juger quel seroit le sort d'un
+État qui les adopteroit.
+
+Je n'appris dans les conversations de M. Dumonceau qu'à me défier de
+plus en plus des systêmes; mais je continuai à aller chez lui. Lecteurs,
+faut-il vous dire pourquoi? Madame Dumonceau étoit une belle brune, un
+peu forte pour son sexe, mais fraîche, et l'œil d'une vivacité si
+expressive, qu'il autorisoit moins l'espoir qu'il n'annonçoit la
+réussite. Je ne sais si j'en serois devenu amoureux; elle ne m'en laissa
+pas le temps. De toute la science de son époux, cette dame n'avoit
+retenu qu'une vénération profonde pour le produit net. L'espoir, les
+refus, les soins, les craintes, les caresses, en un mot tous les impôts
+indirects qui forment aussi le plus grand revenu de l'empire de l'amour,
+étoient rayés de son catalogue. Elle ne vous calculoit jamais qu'à votre
+juste valeur, ne vous estimoit qu'en proportion de vos facultés, ne vous
+aimoit que présent, vous oublioit au moment de votre départ, ne
+s'ennuyoit jamais de votre absence, mais vous recevoit toujours bien au
+retour. Il est vrai que l'on ne revenoit à elle que lorsqu'on éprouvoit
+l'ennui du veuvage: aussi, avec beaucoup de moyens de plaire, grace à
+son enthousiasme pour le produit net, elle étoit sans amis, et même sans
+amans, quoique tout le voisinage contribuât à ses plaisirs. C'étoit son
+systême.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+_Comment le nommera-t-on?_
+
+
+«On ne peut pas toujours l'appeler Frédéric, dit un jour madame de
+Sponasi à Philippe (j'étois présent). Nous allons retourner à Paris; je
+serai obligée de lui donner un logement à l'hôtel, jusqu'à ce que j'aie
+pris un parti à son égard. Dans mes sociétés, dans les siennes, ce nom
+de Frédéric est trop simple; il peut d'ailleurs exciter la curiosité, et
+même des questions.»
+
+«Il y a long-temps que j'y ai pensé, madame, répondit Philippe; mais
+j'attendois que vous en fissiez l'observation.»
+
+«Et vous, Frédéric, me dit ma bienfaitrice, vous êtes-vous occupé de
+cela quelquefois?»
+
+«Oui, madame, lorsqu'on m'a interrogé pour savoir le nom de ma famille.»
+
+«Qu'avez-vous répondu?--Que j'avois l'honneur de vous appartenir.--Le
+croyez-vous? répliqua-t-elle avec vivacité.--Non, madame.--Pourquoi donc
+le disiez-vous?--Pour donner à ceux qui me questionnoient un motif de
+respecter vos bontés pour moi.--Et vous affirmiez que vous
+m'apparteniez?--Oui, madame.--À quel titre?--Comme un parent
+très-éloigné, privé d'appui presque en naissant; et trop heureux de
+recevoir vos bienfaits.--Philippe savoit-il cela?»
+
+Philippe voulut parler; mais madame de Sponasi lui imposa silence avec
+une sévérité qui me fit trembler.
+
+«Répondez-moi, Frédéric, ajouta-t-elle: Philippe savoit-il que vous vous
+donniez pour un de mes parens?--Non, madame.--Non? bien sûr?--La
+franchise avec laquelle je me suis expliqué jusqu'à présent doit vous
+garantir que je ne vous en ferois pas un mystère.--À qui avez-vous dit
+que vous étiez mon parent?--À M. de Florvel seul. Il fut le seul aussi
+qui, dans sa surprise de vos bontés pour moi, vouloit les attribuer à
+une cause qui blessoit l'idée que tout le monde doit avoir de vous. Ne
+pouvant entrer dans des détails que j'ignore moi-même, ce fut moins par
+amour-propre que par respect pour votre réputation que je l'assurai que
+j'avois l'honneur de vous appartenir.--Et qu'est-ce que M. de Florvel
+supposoit?--En vérité, madame, il m'est impossible de le dire. Vous
+connoissez les jeunes gens; une plaisanterie entre eux est toujours sans
+conséquence: elle n'auroit pris une tournure sérieuse que si j'eusse
+hésité dans la manière de m'expliquer.--Je n'ai rien à dire à cela.
+Laissez-moi seule avec Philippe.»
+
+Je m'en allois le cœur bien gros; madame de Sponasi s'en apperçut.
+«Frédéric, me dit-elle, je ne vous en veux pas. Ce que vous avez répondu
+à M. de Florvel avoit un motif si respectable, que je doute qu'à votre
+place qui que ce fût eût mieux fait; m'eussiez-vous même déplu, votre
+franchise seroit la meilleure de toutes les excuses. Allons, ne soyez
+donc pas triste; encore une fois, je ne vous en veux pas. Embrassez-moi,
+ajouta-t-elle avec bonté; et si ce mauvais sujet de Florvel en jase,
+dites-lui que c'est absolument sans conséquence.»
+
+Je la quittai, ne doutant pas de son amitié, mais plus que jamais
+fatigué du mystère qui enveloppoit ma naissance. J'allai promener mes
+rêveries dans le parc, et toutes mes réflexions à cet égard ne servirent
+qu'à me prouver l'inutilité d'en faire. La seule chose dont je restai
+convaincu, fut que madame de Sponasi ne pardonneroit pas à Philippe de
+m'instruire, et que le mouvement de colère auquel elle s'étoit livrée le
+rendroit, s'il est possible, encore plus discret qu'il ne l'avoit été
+jusqu'alors. Comme je revenois, Philippe passa près de moi, et, sans me
+regarder, me recommanda tout bas de monter chez moi, et de ne pas en
+sortir avant de l'avoir vu.
+
+En entrant, il ferma la porte, et me dit: «Madame de Sponasi doit avoir
+ce soir un entretien particulier avec vous. S'il est question de moi,
+soit en bien, soit en mal, laissez-la dire sans appuyer, sans la
+contrarier; le piége est des deux côtés. Je la crois jalouse de l'amitié
+que vous avez pour moi. Je n'en suis pas fâché; cela prouve qu'elle vous
+aime beaucoup: mais prenez garde d'augmenter cette inquiétude; elle
+craint que je ne vous aie révélé le secret de votre naissance. Je n'ai
+rien à me reprocher: mais il ne suffit pas de la certitude d'avoir
+rempli son devoir; il faut que ceux dont nous dépendons en soient aussi
+persuadés que nous. Ne témoignez donc aucune curiosité à madame de
+Sponasi: évitez avec le même soin une indifférence trop grande; elle
+pourroit l'attribuer à la dissimulation. En un mot, vous voilà prévenu;
+tenez-vous sur vos gardes. Votre franchise a réussi ce matin; c'est un
+miracle: mais elle a jeté des soupçons dans l'ame de votre bienfaitrice;
+il seroit dangereux de les y laisser germer. Adieu; il ne faut pas qu'on
+puisse se douter que je vous aie parlé. De la prudence, beaucoup de
+prudence». Il sortit.
+
+Pourquoi me recommander de taire ce que je ne savois pas? pourquoi cette
+crainte que madame de Sponasi ne fût jalouse de l'amitié bien méritée
+que j'avois pour Philippe? et quel pouvoit être le motif d'une jalousie
+aussi extraordinaire? La prudence dont on me faisoit une loi, n'étoit, à
+vrai dire, qu'une dissimulation d'autant plus difficile à mettre en
+pratique, qu'il ne s'agissoit pas d'être en garde sur telle ou telle
+chose, mais sur mes sentimens, mais sur une curiosité la plus légitime
+qu'un homme pût avoir. D'ailleurs, s'il est aisé de se déguiser avec
+ceux pour qui l'on n'a que de l'indifférence, il est impossible de le
+faire quand le cœur se met de la partie, et j'aimois véritablement ma
+bienfaitrice. Je ne pouvois prendre d'autre résolution que celle de
+mettre bien peu du mien dans l'entretien dont j'étois averti; c'est
+aussi ce que je me promis. Je me promis encore de ne répondre aux
+questions qui pourraient m'embarrasser, que par des questions plus
+directes.
+
+Rien n'est plus infaillible quand on veut savoir la pensée de ceux qui
+cherchent à deviner la nôtre.
+
+Après souper, madame de Sponasi me témoigna le désir que je lui tinsse
+compagnie: cela m'arrivoit souvent. Souvent aussi je lui servois de
+lecteur: ce qui n'étoit pas fatigant; car le premier passage qu'il lui
+plaisoit de commenter, engageoit la conversation, et la conversation se
+prolongeoit si long-temps, que la lecture ne retrouvoit plus sa place.
+Un volume auroit pu servir pendant une année entière. Il est un âge
+auquel rien n'engage plus à s'instruire, et cet âge est aussi celui où
+l'on aime le plus à montrer ce qu'on sait.
+
+«Vous m'avez donné aujourd'hui une preuve de votre franchise, me dit
+madame de Sponasi, et vous avez beaucoup gagné dans mon estime.
+Continuez à me parler avec la même sincérité, et dites-moi ce que vous
+pensez de Philippe.»
+
+«Je vous demanderai, madame, sur quoi vous voulez que je vous dise ce
+que je pense de lui. Est-ce sur sa conduite envers vous, ou sur celle
+qu'il a tenue avec moi?»
+
+«Mais.... sur son caractère en général.--Eh bien! je crois qu'il
+mérite la confiance que vous lui accordez.--Je m'explique mal,
+et je sens la difficulté de m'expliquer plus clairement. Dites-moi,
+l'estimez-vous?--Je n'ai qu'à me louer des conseils qu'il m'a
+donnés.--Oh! je me doutois bien qu'il voudroit vous donner des conseils,
+répliqua-t-elle avec humeur; il vous aime beaucoup, et il sacrifiera
+tout, mon bonheur même, à votre intérêt.»
+
+Ce reproche étoit une énigme pour moi. Je gardai le silence, et je
+réfléchis tout bas que, de l'aveu même de madame de Sponasi, Philippe
+m'étoit entièrement dévoué. Cette certitude me fit plaisir.
+
+«Écoutez, Frédéric: telle que vous me voyez, je ne suis pas heureuse; le
+temps des illusions est à jamais passé pour moi, et je ne sais sur qui
+reposer ma confiance. Mes parens m'accablent d'égards; mais je crois
+qu'ils ne s'informent jamais de ma santé sans penser à mon héritage.
+Philippe m'est nécessaire: il me flatte, je le sens; et telle est ma
+foiblesse, que, sans l'estimer, j'ai besoin de l'avoir toujours auprès
+de moi. Cet homme s'est fait une telle étude de mon caractère, qu'il me
+domine au point que je ne sais ce que je deviendrais si je l'éloignois.
+Il est au-dessus de son état sous bien des rapports; mais il a une
+sécheresse d'ame qui me fait mal. Depuis plus de vingt ans qu'il est à
+mon service, il ne m'a jamais donné sujet de me plaindre de lui, et
+cependant j'ai la certitude qu'il n'a pour moi aucune espèce
+d'attachement. Il est intéressé; c'est sa fortune qu'il soigne en moi.
+Il n'a pas à se plaindre; mais plus je fais pour lui, plus il voudroit
+avoir. Loin d'oser en murmurer, je pense souvent que s'il étoit plus
+modéré dans ses desirs, il pourroit me quitter; car il a de quoi se
+passer de moi maintenant. Ainsi, de son côté, s'il calcule ce que la
+servitude peut lui produire, du mien je suis forcée de réfléchir que ses
+complaisances me sont devenues nécessaires, qu'un autre que lui auroit
+moins de qualités sans avoir moins de cupidité. D'ailleurs il seroit
+bien dur à mon âge de ne voir autour de moi que des figures nouvelles.
+Quand on n'existe plus que dans le passé, on tient à tout ce qui le
+rappelle; aussi ai-je cent fois pensé que c'est plutôt par sentiment
+que par tout autre motif, que les vieilles femmes détestent les modes
+nouvelles. Lorsqu'elles s'y livrent, on peut assurer qu'elles n'ont
+point eu de sensibilité dans leur jeunesse. Malheureusement pour moi,
+mon cœur n'a point vieilli; j'éprouve sans cesse le besoin d'aimer, et
+je n'ai point d'enfans. Frédéric! Frédéric! pourquoi n'êtes-vous pas mon
+fils?»
+
+«Ne le suis-je pas, madame? n'êtes-vous pas pour moi la meilleure, la
+plus tendre des mères»? lui répondis-je en lui prenant la main. Je la
+sentis tressaillir. Elle garda le silence. Peu à peu sa figure devint
+sombre; elle me repoussa.
+
+«Non, Frédéric, je ne suis pas votre mère, je ne le sens que trop. Si
+vous étiez mon fils, je serais heureuse, je serois sûre d'être aimée.
+Philippe gâtera votre cœur: il vous apprendra l'art de feindre, il vous
+apprendra à me tromper, il vous apprendra à ne voir en moi que la source
+de votre fortune. Je n'oserai qu'en tremblant me livrer à l'intérêt que
+vous m'inspirez; je vivrai au milieu des soupçons les plus déchirans;
+mon ame perdra le peu de forces qui lui reste; je descendrai au tombeau
+sans pouvoir vous haïr, sans avoir pu vous aimer. Pourquoi ai-je
+consenti à vous voir? Je ne le voulois pas, je ne le devois pas. Soyez
+l'ami de Philippe, c'est lui qui a brisé ma volonté.... Je ne l'aurois
+pas cru capable.... Vous ferez tous les deux le malheur de ma vie.
+Laissez-moi, Frédéric, je n'ai plus assez de courage pour suivre cette
+conversation.»
+
+«Moi, madame, vous quitter dans l'agitation où vous êtes! cela m'est
+impossible. Décidez de mon sort: quelle que soit votre volonté,
+j'obéirai sans murmure; s'il m'étoit permis d'en avoir une, je cesserois
+bientôt d'être un obstacle à votre tranquillité.»
+
+«Et que feriez vous?»
+
+«Je m'éloignerois; et refusant à l'avenir des bienfaits qui vous font
+suspecter mon cœur, je vous demanderois pour toute grace la permission
+de vous rappeler quelquefois qu'il m'est impossible d'oublier ceux que
+j'ai reçus.»
+
+«Vous me quitteriez sans regret?--Vous ne le pensez pas, madame: vous
+avez trop de sensibilité pour douter de la mienne; vous avez trop de
+fierté pour ne pas pardonner à un malheureux que le sort a privé de tout
+en naissant, de ne pouvoir supporter l'humiliation.--Et qui vous
+humilie, monsieur?--Des soupçons dont il ne m'est pas permis de me
+plaindre, puisqu'au moment où ils m'accablent, ils me prouvent l'amitié
+que vous avez pour moi.--Frédéric, pensez-vous à ce que vous
+dites?--Oui, madame. Si vous craignez que vos bienfaits seuls
+m'attachent à vous, je puis craindre à mon tour qu'ils me fassent perdre
+votre estime, qui m'est cent fois plus précieuse. Vous m'avez demandé de
+la franchise; il me seroit impossible de n'en pas avoir au moment où
+j'envisage, pour la première fois, toute l'horreur de ma situation.
+Pourquoi le sort me tient-il séparé de ma mère! Riche, elle n'eût pas
+cru payer mon amitié; pauvre, je la lui aurois prouvée en ne travaillant
+que pour elle.--Que ne peut-elle vous entendre! s'écria madame de
+Sponasi: elle seroit heureuse, bien heureuse»! Nous gardâmes long-temps
+le silence.
+
+«Vous êtes fier, Frédéric, me dit-elle en souriant et en me tendant la
+main; j'ai été au moment de m'en fâcher; et cela prouve que j'ai la
+tête encore bien jeune, puisque votre fierté me donne la certitude que
+vous êtes incapable de faire céder votre caractère à votre intérêt: mais
+quand je suis émue, je raisonne tout de travers, et c'est ce qui m'est
+arrivé aujourd'hui. Parlons tranquillement: le pathétique est charmant à
+votre âge; au mien, il est très-dangereux. On prétend que les grandes
+émotions doublent l'existence; moi, je soutiens qu'elles l'abrégent, et
+j'ai besoin d'économiser le peu qui me reste. Eh bien! vous êtes encore
+sérieux? Est-ce que vous me boudez?--Moi, madame?--Approchez votre
+siége, faisons la paix, et causons comme de vieux amis.»
+
+«Pour finir, une fois pour toutes, je conviendrai que j'ai jugé Philippe
+un peu sévèrement: je ne veux pas que vous le méprisiez; il vous aime,
+et je suis sûre que vous n'aurez jamais à vous en plaindre. Que ce que
+je vous ai dit à son égard reste à jamais entre vous et moi. Je suis née
+avec beaucoup de richesses; il m'est impossible d'apprécier bien juste
+jusqu'à quel point il est permis d'être intéressé quand on a sa fortune
+à faire, et cela doit me rendre indulgente. N'est-ce pas,
+Frédéric?--Aussi l'êtes-vous, madame. Je suis persuadé que Philippe a
+beaucoup d'attachement pour vous, et jamais il ne m'a parlé de ma
+bienfaitrice sans lui rendre la justice qui lui est due.--Je suis bien
+aise que vous me le disiez; qu'il n'en soit donc plus question. J'ai
+pensé que vous aviez besoin d'un nom pour la société; et comme je ne
+sais rien faire sans consulter cet homme, je lui ai demandé son avis. Il
+a trouvé tout de suite ce que j'aurois cherché long-temps. Vous prendrez
+le nom de Téligny: c'est celui d'une terre que j'ai en Auvergne, et
+qu'effectivement je vous destine; elle produit deux mille écus, et dès
+ce jour je vous en abandonne le revenu. Cela vous convient-il»? Je
+gardois le silence. Elle ajouta: «Si vous vouliez du moins vous donner
+la peine de me remercier?»
+
+«Je n'y pensois pas, madame»: voilà toute la réponse que je pus
+trouver.--«Oh! je vois bien ce qui vous occupe; convenez que j'ai eu la
+maladresse d'ôter aujourd'hui le prix à tout ce que je puis faire pour
+vous. Un des plus grands torts de l'amitié, quand elle est vive, est de
+pousser la délicatesse jusqu'à la défiance; mais de toute notre
+conversation, Frédéric, nous ne devons retenir que deux choses, et c'est
+vous qui les avez dites: la première, que je suis la meilleure et la
+plus tendre des mères; la seconde, qu'une mère ne croit jamais acheter
+l'amitié de son fils. Embrassez-moi comme vous m'aimez, et c'est moi qui
+vous devrai de la reconnoissance.»
+
+Pourquoi n'est-elle pas ma mère? pensois-je en l'embrassant: je ne
+voudrois de son héritage qu'un cœur tel que le sien.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+_Le ruisseau._
+
+
+Nous retournâmes à Paris, au commencement de l'automne. J'eus un
+logement à l'hôtel, et je continuai à vivre près de ma bienfaitrice avec
+la même familiarité qu'à la campagne; aussi devins-je pour tous ses
+parens un grand sujet d'inquiétude. Si ma naissance étoit un problême
+dont la solution m'occupoit, je fus persuadé qu'ils desiroient autant
+que moi d'en percer le mystère. J'ignore les conjectures qu'ils
+formèrent: mais, grace aux conseils de Philippe, j'usai avec tant de
+modération de la faveur dont je jouissois, je me fis une étude si
+constante d'opposer la politesse à la défiance, et la fierté aux
+attaques plus directes, qu'insensiblement on me regarda avec moins
+d'impertinence; on dissimula même jusqu'à rechercher mon amitié: mais je
+sentois trop qu'il ne falloit pas me fier à des démonstrations qui ne
+pouvoient jamais être sincères. Madame de Sponasi n'avoit d'héritiers
+qu'à des degrés éloignés: on lui faisoit la cour par égard pour son
+testament; et ses parens, tout en tremblant de voir un étranger entrer
+en rivalité avec eux, me ménageoient, dans la crainte de me rendre plus
+cher. C'étoit effectivement ce qu'ils pouvoient faire de mieux pour
+leurs intérêts, pour la tranquillité de ma bienfaitrice et la mienne.
+
+Libre de tous mes momens, je jouissois d'une vie agréable. Moins par
+obéissance que par goût, j'avois partagé mon temps entre l'étude et les
+plaisirs; je n'avois jamais mieux senti le besoin de m'instruire que
+depuis qu'on ne m'en faisoit plus un devoir. J'étois répandu dans
+beaucoup de sociétés, mais celle de Florvel me convenoit mieux que
+toutes les autres; son épouse avoit aussi de l'amitié pour moi, soit
+parce qu'elle ne trouvoit bien que ce qui plaisoit à Florvel, soit parce
+qu'elle n'ignoroit pas que j'avois décidé son mariage autant qu'il avoit
+été en mon pouvoir.
+
+Je rencontrai souvent madame de Vignoral, et je la vis sans émotion.
+L'idée qu'elle m'avoit sacrifié son époux et ses devoirs, avoit beaucoup
+ajouté à mon amour; mais quand je fus convaincu qu'elle les sacrifioit
+également à tous ceux en faveur de qui la nature lui parloit, je sentis
+s'effacer le souvenir agréable que l'on garde presque toujours d'une
+première inclination.
+
+Par coquetterie, besoin ou désœuvrement, je fis la cour à une veuve en
+possession d'une réputation fort galante et fort honnête: elle mettoit
+de l'ordre jusque dans son désordre, et comptoit avec raison au nombre
+de ses meilleurs amis tous ceux qui avoient été ses amans. Étoit-elle
+engagée, on sentoit l'inutilité de lui faire la cour: étoit-elle libre,
+la foule des adorateurs lui portoit ses hommages; elle les accueilloit
+avec une grace charmante, excitoit leur empressement, leur jalousie,
+étudioit avec soin ce qui pouvoit leur plaire. Le choix fait, sa porte
+étoit fermée à tous les rivaux, et le soupirant heureux devenoit un
+maître auquel toutes ses volontés étoient subordonnées.
+
+Elle se trouvoit dans une situation fort embarrassante quand je me mis
+sur les rangs; la foule étoit congédiée, son choix étoit fait: mais elle
+retardoit ce qu'on appelle les dernières preuves d'un véritable amour;
+elle sentoit qu'elle n'avoit cédé qu'à l'impossibilité de vivre sans un
+attachement. Je parus, elle hésita à me recevoir; mais réfléchissant
+qu'elle n'avoit donné à mon rival aucun droit sur elle, je fus admis à
+l'honneur de disputer la victoire.
+
+Rien n'est aussi piquant pour l'amour-propre que cette position: deux
+hommes, poursuivant le même objet, se détestant sans oser le faire
+paroître, se cherchant par-tout, liant les mêmes parties, non pour le
+plaisir d'être ensemble, mais seulement pour éclairer leurs démarches,
+et bien moins occupés de plaire que de se persuader réciproquement
+qu'ils ont plu. L'un fixe-t-il l'heure à laquelle il viendra le
+lendemain, l'autre arrive au même instant. S'il n'a pu venir plutôt; si
+l'un et l'autre, dans l'espoir de se tromper, se taisent sur leurs
+visites, tous deux n'en sont que plus empressés à se devancer: chaque
+minute donne souvent à la fois de l'inquiétude, de la joie, des peines
+et du plaisir.
+
+Si la raison guidoit le choix de l'amour, j'aurois dû renoncer à toute
+espérance; car mon rival étoit raisonnable comme un sage de la Grèce,
+quoiqu'il fût jeune et d'une figure séduisante: mais il étoit minutieux,
+plus disposé à donner des conseils qu'à prodiguer des éloges, et plus
+tourmenté du désir d'être estimé que du besoin d'être aimé. Sa jalousie
+étoit froidement raisonneuse; il prouvoit si méthodiquement qu'on avoit
+tort de le rendre jaloux, qu'on pouvoit douter qu'il le fût réellement.
+Obtenoit-il quelques préférences, il les recevoit plutôt comme un mari
+sentimental que comme un amant capable de les payer.
+
+Avec toute la politesse possible, il faisoit remarquer mes étourderies;
+avec toute l'honnêteté imaginable, je coupois ses longs raisonnemens par
+quelques saillies qui rendoient à la conversation un peu de vivacité. On
+l'écoutoit avec recueillement; on me sourioit: il étoit reconnoissant et
+tranquille; j'avois de l'espoir, et j'etois exigeant: il attendoit; je
+m'impatientois, et j'aurois cent fois abandonné la partie sans la honte
+de la perdre.
+
+Nous dînions un vendredi chez notre veuve; elle nous avoit prévenus
+qu'elle desiroit d'être libre à six heures, parce qu'elle attendoit des
+visites de famille ou d'affaire. La première idée qui vint aux deux
+rivaux, fut qu'elle vouloit en congédier un, et nous essayâmes, suivant
+l'usage, de nous accrocher l'un à l'autre pour le reste de la journée.
+Nous décidâmes que nous irions ensemble à l'Opéra. À cinq heures et
+demie il fit un orage épouvantable. Nous envoyâmes chercher une
+voiture; on n'en trouva pas. Enfin la pluie cessa; mais l'eau battoit
+les deux murs. Il fallut partir. Notre veuve me plaisanta beaucoup;
+j'étois chaussé, mon rival étoit en bottes. Elle m'avertit qu'elle
+alloit se mettre à la fenêtre pour jouir de mon embarras. Je descends
+l'escalier quatre à quatre, et, d'un saut, me voilà de l'autre côté de
+la rue, où je la regarde en riant: elle rioit aussi de tout son cœur. Le
+jeune sage arrive tranquillement, et, côtoyant le ruisseau pour chercher
+un endroit guéable, il parvient sans danger, mais non sans effort, à me
+rejoindre. Comme il se retournoit pour saluer notre veuve, elle se
+retira en fermant la fenêtre. Il n'y fit pas attention; mais j'en tirai
+le meilleur augure. Effectivement c'étoit une affaire terminée; son
+choix étoit fait.
+
+Étoit-il raisonnable d'accorder à une gambade ce qu'on avoit fait
+attendre à cinq semaines d'assiduités? Je n'en sais rien. Toutes les
+femmes que j'ai consultées à cet égard se sont contentées de rire pour
+toute réponse. J'ai fini par croire que notre veuve ressembloit aux
+géomètres, qui, dans leurs calculs, mesurent l'inconnu par le connu. Au
+reste, cette liaison ne dura pas long-temps; on pourroit la comparer à
+une comédie d'intrigues, à laquelle on cesse de prendre intérêt quand on
+est sûr du dénouement.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+_Un nouveau personnage._
+
+
+«Vous approchez de l'âge où l'on doit prendre un état, me dit un soir
+madame de Sponasi, et vous connoissez assez le monde pour choisir
+vous-même. Quels sont vos projets, Frédéric?»
+
+«Madame, je n'en ai aucun.--Tant pis; il faut qu'un homme tienne à
+quelque chose. Je sais bien que souvent on engage sa liberté à des
+convenances; mais il est triste de vieillir sans avoir rien fait pour
+les autres ni pour soi.--Songez à ma position, madame; j'ignore
+qui je suis, et l'on m'en fera le reproche si je cherche à me
+distinguer.--Pauvre enfant!--L'état militaire auroit été fort de mon
+goût; mais il faut un nom pour avancer en temps de paix: s'il n'en est
+pas toujours de même pendant la guerre, convenez qu'il est bien cruel
+d'attendre son avancement du plus grand malheur qui puisse affliger
+l'humanité.--Je ne veux pas du service; cela vous éloigneroit de moi, et
+je prétends que vous ne me quittiez jamais. Je n'en puis pas dire
+autant, Frédéric; je vous laisserai seul quelques jours, bientôt
+peut-être.--Ah! madame, par pitié pour moi, ne parlons pas du seul
+événement qu'il me serait impossible de supporter.--Mon ami, le temps
+approche, je le sens: mon courage s'affoiblit; et si vous saviez toutes
+les réflexions que je fais, vous seriez bien étonné. Ne vous
+appercevez-vous pas que ma gaieté n'est plus que factice?--Votre bonté
+est toujours la même.--Vous évitez de me répondre; vous craignez de
+m'affliger. Eh bien! revenons à notre conversation. L'étude des lois
+vous conviendroit-elle?--Non, madame; je sens qu'il me seroit
+impossible de sacrifier sans cesse mon opinion au respect des
+formes, et je redouterois de m'en affranchir, dans la crainte de
+m'égarer.--Auriez-vous de la répugnance à suivre la carrière
+diplomatique?--C'est à quoi je n'ai jamais pensé.--À mon avis, c'est le
+seul parti qui vous convienne. Avec des talens, vous pourrez obtenir de
+la considération, et j'espère vous laisser entouré d'amis qui vous
+appuieront. Mon enfant, pour acquérir des lumières, il faut avoir un but
+fixe: sans cela, on passe alternativement d'un sujet à un autre; on
+effleure tout, on ne sait rien. Étudier les mœurs, les lois, les
+intérêts des nations, c'est, pour un homme de votre âge et qui a de
+l'intelligence, se préparer des moyens d'avancement si l'on a de
+l'ambition, ou des jouissances pour le temps où l'on n'a plus que celles
+de la vanité. En un mot, je ne desire rien tant que de vous voir former
+des projets pour l'avenir, et celui-là me paroît digne de vous. Il est,
+dans la diplomatie, des places où il faut un nom: il en est d'autres où
+les talens seuls sont estimés, parce qu'ils sont nécessaires; c'est là
+qu'il faut tourner toutes vos vues. Ne réussiriez-vous pas, vous n'aurez
+point perdu votre temps, puisque vous aurez augmenté vos connoissances.
+Êtes-vous de mon sentiment?--Oui, madame.--Parmi mes parens, il en est
+un qui peut vous guider, et auquel je vous recommanderai.--M. de
+Miralbe? m'écriai-je.--Oui, Frédéric.--Mais, madame, vous ne l'estimez
+pas.--Écoutez, mon ami: je n'estime pas son caractère, sans doute; mais
+son esprit, cela est différent. Je serois plus difficile que mon siècle
+en ne rendant pas justice à son mérite. S'il vous apprend comment il
+faut se conduire quand on a de grands intérêts à débattre avec les
+hommes, je vais, en vous le montrant tel qu'il est, vous apprendre
+comment vous devez traiter avec lui.
+
+«M. de Miralbe est méchant, intéressé, et ne vante les vertus que parce
+qu'elles mettent presque toujours ceux qui les pratiquent dans la
+dépendance de ceux qui osent s'en affranchir; mais comme il a senti
+qu'on ne va jamais à son but qu'avec une réputation qui impose, il a
+travaillé à en acquérir une entièrement opposée à son caractère: aussi
+passe-t-il pour être bon, désintéressé et vertueux. En approfondissant
+les hommes, il a appris à les mépriser; cependant il est généralement
+reconnu comme un des plus ardens défenseurs des droits de l'humanité.
+Despote orgueilleux dans l'intérieur de sa famille, il se passionne en
+public pour tout ce qui tient à la liberté, et de la même main dont il
+traçoit son ouvrage contre les coups d'autorité, il écrivoit aux
+ministres pour obtenir des lettres-de-cachet contre ses ennemis. Il fit
+renfermer sa femme, et la laissa mourir dans un couvent; il lui devoit
+toute sa fortune. Cependant il sut mettre le public de son côté, en
+étouffant les cris de sa victime: la malheureuse perdoit tout; c'étoit
+lui que l'on plaignoit. Quand son fils fut en âge de lui demander compte
+des biens de sa mère, il le força de fuir sa patrie, dans la crainte de
+perdre sa liberté, et le public s'attendrit encore sur le sort d'un
+homme qui, avec tant de vertus, trouvoit ses plus grands ennemis dans sa
+famille. Une de ses filles disparut à l'âge de cinq ans. On ignore les
+détails secrets d'un si étrange événement; mais comme rien ne peut
+constater ni son existence ni sa mort, cette incertitude met M. de
+Miralbe dans la position de faire la loi à son fils, en paroissant
+seulement défendre les droits de la fille qu'il a perdue, mais que son
+cœur paternel espère retrouver un jour. De tous mes héritiers, c'est le
+seul que je craigne pour les autres; mais je compte faire mes
+dispositions de manière à le contraindre à respecter mes dernières
+volontés.»
+
+«En vérité, madame, cet homme me fait trembler, et je craindrais
+d'acquérir des talens dont on peut faire un emploi si dangereux.»
+
+«Ses vices ne tiennent pas à ses lumières, mon cher Frédéric; ils
+tiennent à son cœur. Si les méchans deviennent plus dangereux à mesure
+qu'ils s'éclairent davantage, l'homme sensible, au contraire, gagne en
+vertus à proportion des connoissances qu'il accumule. M. de Miralbe
+pourroit employer mille moyens secrets pour vous perdre si vous nuisiez
+à ses projets; mais jamais il ne cherchera à corrompre votre caractère.
+Il seroit désespéré de trouver son égal; et plus vous lui paraîtrez
+sincère et juste, plus il vous maintiendra dans des dispositions qui lui
+donnent sur vous l'avantage que celui qui dissimule a sur celui qui se
+livre avec confiance.»
+
+«Mais, madame, avec tant de vices, comment a-t-il pu tromper le public
+au point d'obtenir une réputation contre laquelle personne n'oseroit
+s'élever maintenant?»
+
+«Comment, Frédéric? avec de l'esprit. Le temps est passé où l'on jugeoit
+les hommes par leurs actions; on ne les juge plus que par leurs
+discours. D'ailleurs M. de Miralbe n'oublie rien de ce qui peut le faire
+envisager sous l'aspect le plus favorable. Vous connoissez madame de
+Valmont, sa nièce?»
+
+«Oui, madame.»
+
+«Eh bien! il ne s'intéressa point à elle quoiqu'elle fût restée
+orpheline presque en naissant, et qu'il fût son tuteur: mais quand il
+craignit que sa conduite envers sa femme et son fils ne rappelât la
+disparition de sa fille, il se plaignit par-tout de l'abandon dans
+lequel il se trouvoit, abandon affreux pour un cœur aussi tendre que le
+sien; il étouffa de caresses madame de Valmont, donna le nom de fils
+adoptif à son mari; et les fixant tous deux près de lui, il entendit
+aussitôt ses sociétés faire l'éloge de sa sensibilité, et tonner contre
+l'épouse et le fils ingrats qui avoient déchiré son ame.»
+
+J'avois bien envie de demander à ma bienfaitrice ce qu'elle pensoit de
+madame de Valmont; je ne l'osai pas: j'aurois craint qu'elle ne
+s'apperçût de ma satisfaction, si elle en avoit dit du bien; j'aurois
+craint davantage encore de me trahir, si elle en eût dit du mal. Madame
+de Valmont venoit souvent à l'hôtel; je la voyois alors, je causois avec
+elle: mais chaque fois que je m'étois présenté pour lui rendre visite,
+on m'avoit refusé sa porte. De toutes les parentes de madame de Sponasi,
+elle étoit la seule qui agît ainsi avec moi: comme elle jouissoit d'une
+réputation intacte, quoiqu'elle fût extrêmement belle, je m'étois
+persuadé qu'elle s'étoit apperçue que je l'aimois, et que ce motif lui
+paroissoit suffisant pour éviter de me recevoir. Je me promettois sans
+cesse de l'oublier; mais renouveler souvent une semblable promesse,
+c'est avouer l'impossibilité de la remplir. Lorsque je me trouvois avec
+madame de Valmont, je ne pouvois me plaindre d'elle: au contraire,
+quelquefois même j'avois vu ou cru voir quelques distinctions dans les
+politesses que l'usage autorise; j'avois remarqué ou cru remarquer que
+ses yeux étoient volontiers fixés sur moi: mais quand on aime, on doute,
+on croit avec la même facilité. Son mari étoit laid, maussade et jaloux;
+c'étoit un motif d'espérance: mais elle me refusoit sa porte, et c'étoit
+un motif de désespoir.
+
+Je saisis avec empressement l'occasion de me lier avec M. de Miralbe,
+puisque cette liaison m'offroit un sûr moyen de me rapprocher de madame
+de Valmont. M. de Miralbe parut enchanté de se rendre utile à ma
+bienfaitrice. Ainsi les difficultés s'applanirent d'elles-mêmes. Il
+m'assigna deux matinées par semaine pour travailler avec lui, et me pria
+obligeamment de disposer de sa maison comme de la mienne, dans tous les
+autres momens où elle me seroit agréable; ce que je n'eus garde de
+refuser. Il employa d'abord beaucoup d'adresse pour savoir qui j'étois:
+mais il étoit au-dessus de sa politique de m'arracher un secret que
+j'ignorois moi-même; il y renonça. Quoique depuis nous ayons été ennemis
+mortels et déclarés, par des motifs qui tiennent à l'époque la plus
+intéressante de ma vie, je conviendrai toujours avec plaisir que je lui
+dois beaucoup; il me traça une marche simple et sûre pour profiter de
+ses conseils; il m'indiquoit les ouvrages que je devois étudier,
+m'obligeoit à lui en rendre compte par écrit, m'accoutumoit à convenir
+de mes erreurs sans m'humilier, et à recevoir des éloges sans vanité. On
+peut dire de lui comme de Socrate, qu'il éteignoit l'amour propre en
+excitant sans cesse le désir d'apprendre; mais, de sa part, ce n'étoit
+pas dans l'intention de devenir meilleur.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+_Les principes._
+
+
+Madame de Valmont avoit des principes; on ne pouvoit pas l'ignorer, car
+elle le répétoit sans cesse; et c'est une terrible chose que les
+principes. Quand il lui fut impossible de ne pas se trouver souvent avec
+moi, elle s'arma d'une sévérité désespérante pour un pauvre soupirant.
+Je suis assez hardi de mon naturel; mais quel est l'homme qui ne
+devienne timide quand il a le malheur d'aimer une femme qu'il respecte,
+ou de respecter une femme qu'il aime? Emporté par l'amour, je balbutiai
+pourtant une déclaration; madame de Valmont m'objecta ses principes qui
+ne lui permettoient pas de me répondre: je fus au désespoir; mais je lui
+témoignai tant d'attachement, qu'elle m'avoua que depuis long-temps elle
+étoit sensible à ma tendresse, ajoutant que cet aveu ne serviroit qu'à
+nous rendre tous les deux plus à plaindre, parce qu'elle mourroit plutôt
+que de manquer à ses principes. On est bien fort quand on est sûr d'être
+aimé; je le devins tant, qu'à la fin madame de Valmont me rendit
+heureux. «On m'a donné un époux sans me consulter, me dit-elle alors; je
+ne lui dois rien: vous êtes l'époux de mon choix, c'est à vous que je
+dois tout; comptez sur une constance à la fois fondée sur mon amour et
+sur mes principes.»
+
+Malheureusement les principes de M. de Valmont n'étoient pas ceux de son
+épouse; il soupçonna ce qui étoit réellement, et l'emmena à la campagne.
+Je fus très-affligé: elle le fut, s'il est possible, encore davantage;
+et cette séparation nous exalta la tête au point de nous mettre dans la
+disposition de faire la plus grande folie. Nous nous écrivions, et, dans
+chaque lettre, madame de Valmont me reprochoit de l'abandonner à son
+tyran.
+
+«Vous connoissez assez mes principes, mon cher Frédéric, pour juger de
+ce que je souffre loin de vous, et combien il m'en coûte pour vivre près
+de celui que je déteste. Je ne peux supporter ses caresses. Si vous
+m'aimiez comme je vous aime, vous trouveriez bien les moyens de
+m'arracher à cette affreuse situation.»
+
+Le moyen que nous trouvâmes, fut que madame de Valmont reviendrait à
+Paris, en promettant à son époux de ne plus me revoir: condition à
+laquelle elle ne souscrivoit que par pitié pour son injuste jalousie;
+car, pour elle, elle se croyoit au-dessus de toute justification; qu'une
+fois à Paris, nous assignerions nos rendez-vous dans un logement loué
+sous le nom de sa femme-de-chambre; et comme chaque jour les principes
+de madame de Valmont s'opposoient à ce qu'elle se partageât entre deux
+hommes, nous décidâmes que nous disposerions tout pour fuir ensemble
+dans le pays étranger. «Quand on a cédé à l'amour, m'écrivoit-elle, on
+ne peut se justifier à ses propres yeux qu'en lui sacrifiant tout ce qui
+n'est pas lui. L'excès des passions en est la seule excuse: voilà mes
+principes, mon cher Frédéric; c'est à vous d'en assurer l'exécution.»
+
+Elle revint bientôt; je ne la vis plus chez son mari, mais nos
+rendez-vous n'en étoient que plus sûrs. Le projet de fuir avec elle ne
+m'avoit paru délicieux que de loin; plus elle me pressoit de l'exécuter,
+plus je sentois que je me perdois sans ressources. S'il n'eût été
+question que de moi, peut-être n'aurois-je pas balancé: mais abandonner
+ma bienfaitrice dans un moment où sa santé déclinoit visiblement;
+enlever une de ses parentes; mériter son indignation, et, ce qui étoit
+pis, la livrer à la douleur; tromper mon pauvre Philippe, à qui j'avois
+tant d'obligations, voilà ce qui étoit au-dessus de mon courage. Ces
+réflexions me rendirent triste: madame de Valmont s'en apperçut, elle
+voulut en savoir la cause; et moi, qui ne demandois qu'à lui ouvrir mon
+cœur, je m'empressai de lui apprendre ce qui s'y passoit. Loin de
+respecter une douleur si légitime, et qui me déchiroit sans rien ôter à
+mon amour, elle se plaignit de s'être livrée à un homme sans principes,
+à qui elle avoit tout sacrifié, et qui mettoit sa réputation, son
+bonheur, en balance avec les pleurs d'une vieille femme. «Quand on aime,
+l'univers entier disparoît; la fortune, la reconnoissance, les titres,
+l'amitié, tout s'anéantit». Si elle ne considéroit qu'elle, la pauvreté
+lui paroîtroit délicieuse avec son amant: mais, par égard pour moi, elle
+avoit résolu d'emporter ses diamans et tout ce qu'elle avoit de
+précieux. Elle s'étoit accoutumée à l'idée de ne vivre que pour son
+amant; rien que la mort ne pourroit l'y faire renoncer: mais si j'avois
+la barbarie de lui ouvrir les portes du tombeau, je n'aurois pas la
+satisfaction de l'y voir descendre. Dès ce moment, elle me défendoit de
+la voir: il lui en coûteroit sans doute; mais elle me prouveroit qu'il
+n'étoit pas dans ses principes...
+
+La colère l'empêcha d'achever: je voulus l'appaiser, je lui promis de
+n'avoir d'autres volontés que les siennes; elle fut inflexible, et nous
+nous quittâmes si fort en fureur tous les deux, qu'il étoit facile de
+prévoir que nous ne serions pas long-temps à nous raccommoder. Hélas!
+c'est ce qui nous arriva. Après plusieurs lettres que je lui fis
+remettre par l'entremise de sa femme-de-chambre, qui étoit seule dans la
+confidence et qui devoit l'accompagner, nous eûmes une entrevue; la paix
+fut signée, et notre fatal départ en devint le premier article. Il fut
+arrêté qu'elle partiroit un jour avant moi, sous le prétexte d'aller
+voir une de ses amies dont la terre se trouvoit sur la route que nous
+voulions suivre; qu'elle y coucheroit effectivement; que de là elle
+écriroit à son mari pour lui apprendre qu'elle ne reviendroit que deux
+jours après. Étant avec sa femme-de-chambre, des domestiques et des
+chevaux de sa maison, rien ne paraîtroit moins suspect. Le jour qu'elle
+auroit quitté Paris, j'aurois soin de venir chez M. de Miralbe, et, sans
+affectation, de me montrer par-tout où j'aurois l'espérance de
+rencontrer M. de Valmont. La nuit même, je partirois en poste dans une
+berline: à une heure fixe et à un endroit indiqué, je la rencontrerois,
+à pied, avec sa femme-de-chambre; elles monteroient dans ma voiture; et
+tandis qu'on chercheroit madame de Valmont chez son amie, que cette amie
+écriroit à M. de Valmont, que M. de Valmont perdroit du temps à
+délibérer pour savoir que penser et que faire, nous serions déjà hors de
+toute poursuite. Je devois envoyer les effets que je voulois emporter,
+dans le logement qui servoit à nos rendez-vous; elle y feroit également
+porter les siens: c'est là que la voiture qui devoit me transporter se
+trouveroit; c'est de là que je partirois, pour éviter tous les obstacles
+que je pourrois rencontrer dans l'hôtel de madame de Sponasi. Nous
+prîmes jour au surlendemain; et, pour éviter les soupçons, il fut décidé
+que nous ne nous reverrions plus à Paris. Nous passâmes la soirée
+entière ensemble: jamais madame de Valmont ne fut si caressante; jamais
+elle ne s'applaudit tant de voir luire enfin le jour où elle pourroit
+vivre sans manquer à ses principes.
+
+J'aurois voulu pouvoir avancer et retarder le temps; j'aurois desiré que
+l'amour chassât la réflexion, ou que la réflexion brisât les charmes de
+l'amour: mais j'étois destiné à souffrir tous les tourmens d'une ame
+déchirée par les remords, sans que les remords pussent m'arrêter sur le
+bord de l'abîme. Je frémissois à l'idée d'abandonner ma bienfaitrice. La
+dernière soirée que je passai avec elle, chacune de ses paroles devint
+pour moi un reproche si cruel, qu'il me fut impossible de lui cacher mon
+émotion. Me voyant agité, pâle et attendri, elle s'imagina que j'étois
+malade; et l'inquiétude que cette idée lui donna fut si vive, qu'elle me
+prodigua les soins les plus empressés. C'étoit augmenter mes
+souffrances. Elle me força de me retirer dans mon appartement, fit venir
+Philippe, lui recommanda de ne point me quitter qu'il ne m'eût vu plus
+tranquille, d'envoyer chercher les médecins si cela paroissoit
+nécessaire, et sur-tout de lui faire savoir de mes nouvelles de quart
+d'heure en quart d'heure. «Soyez docile à tout ce qu'on exigera de vous,
+mon cher Frédéric, me dit-elle en m'embrassant; et songez que soigner
+votre santé, c'est prolonger mon existence». Je fus au moment de tomber
+à ses pieds, de lui avouer les combats qui se passoient en moi; mais
+l'idée de madame de Valmont trahie, abandonnée, m'arrêta, et je suivis
+Philippe.
+
+Je me sentis soulagé en perdant de vue ma bienfaitrice. Ce qui suspendit
+en partie mes regrets, fut la nécessité de dissimuler pour empêcher
+Philippe de s'établir la nuit entière auprès de mon lit: c'étoit cette
+nuit même, à deux heures, que je devois quitter l'hôtel pour n'y plus
+rentrer. Dissimuler avec Philippe étoit cependant bien difficile: je
+l'aimois beaucoup, et je ne pouvois penser à l'idée de le quitter sans
+être anéanti; mais je le trouvai si calme sur ma santé, je le vis même
+plaisanter de si bonne grace sur l'inquiétude de ma bienfaitrice, que je
+me sentis piqué contre lui. J'aurois été contrarié qu'il me crût malade;
+je lui en voulois de ne pas le croire: car enfin je souffrois mille fois
+plus que si je l'eusse été, et ma figure annonçoit assez que j'éprouvois
+quelque chose d'extraordinaire. Sa tranquillité révolta mon amour
+propre, et l'amour propre blessé éteignit la reconnoissance. Ô mortels!
+que votre cœur est bizarre!
+
+«Enverrai-je chercher le médecin? me dit-il en souriant. Comment vous
+trouvez-vous, monsieur?--Beaucoup mieux, Philippe, et je ne conçois pas
+ce qui a pu alarmer madame de Sponasi. Il est vrai que j'ai été un
+moment prêt à perdre connoissance, mais cela n'est plus rien.--Je m'en
+doutois; et si vous faisiez bien, pour la rassurer entièrement, vous
+descendriez chez elle.--Oh! non», m'écriai-je avec plus de vivacité que
+de prudence. Je sentis le tort de cette exclamation; mais il n'y prit
+pas garde: cela me parut d'autant plus étonnant, que j'aurois pu dire
+comme madame de Sponasi: «Cet homme s'est fait une telle étude de mon
+caractère, qu'il devine toutes mes pensées.»
+
+Je l'engageai à aller lui-même lui donner de mes nouvelles; il y
+consentit. Quand je fus seul, je méditai si je ne sortirais pas à
+l'instant de l'hôtel; mais c'eût été redoubler l'inquiétude de ma
+bienfaitrice, à qui on ne manqueroit pas d'apprendre que j'étois dehors.
+Je préférai d'attendre qu'elle fût couchée; d'ailleurs je voulois
+laisser pour elle une lettre, dans laquelle, sans chercher à m'excuser,
+j'espérois la convaincre que je pouvois être coupable, mais que je ne
+serois jamais ingrat. J'entendis Philippe revenir, et je me mis à mon
+piano, sans autre motif que de lui persuader que je n'avois pas besoin
+de ses soins. Il voulut entamer la conversation; je me plaignis d'avoir
+mal à la tête, et je me mis au lit. Il me souhaita une nuit tranquille
+avec un air d'ironie qui me choqua, et il sortit.
+
+À peine fus-je seul, que je m'habillai tel que je devois l'être pour mon
+voyage; je me jetai sur un fauteuil, où je restai dans la même attitude
+jusqu'à une heure du matin. Je pensois à la lettre que je voulois écrire
+à ma bienfaitrice; je sentois ma poitrine se gonfler, et mes larmes
+couler avec abondance. L'horloge se fit encore entendre; je n'avois plus
+qu'une demi-heure. J'écrivis, je cachetai mon billet; je pris mes
+pistolets, mon couteau de chasse, et, descendant les escaliers avec
+autant de précaution que de vitesse, j'arrivai à la loge du Suisse, et
+je lui criai tout bas de m'ouvrir la porte.
+
+«Non, monsieur.--Est-ce que vous ne m'entendez pas, Lekman? C'est moi
+qui veux sortir.--Oui, monsieur--Eh bien! ouvrez donc.--Non,
+monsieur.--Lekman, vous m'impatientez.--Ce n'est pas ma faute,
+monsieur.--Je veux sortir.--Monsieur, j'ai reçu ordre de n'ouvrir pour
+personne.--Cet ordre ne me regarde pas.--Si, monsieur, vous
+particulièrement.--Cela est impossible, Lekman; vous êtes ivre.--Non,
+monsieur.--Morbleu! ouvrez, vous dis-je, ou vous le paierez sur votre
+tête.--Je n'ai pas les clefs.--Vous n'avez pas les clefs!--Non,
+monsieur.--Où sont-elles donc?--Dans la chambre de M. Philippe». Je
+n'eus plus la force de proférer une parole.
+
+Mon projet est découvert, pensois-je en me promenant dans la cour avec
+une agitation qu'il m'est impossible de rendre; et voilà pourquoi
+Philippe étoit si tranquille. Que deviendrai-je? Eh bien! puisqu'il sait
+tout, je n'ai plus de ménagemens à garder: montons chez lui; et,
+dussé-je y périr, je le forcerai à me rendre ma liberté.
+
+Pour aller à son logement, il falloit passer devant mon appartement: les
+portes en étoient restées ouvertes; et, dans le même fauteuil que
+j'occupois deux minutes auparavant, je vis Philippe tenant la lettre que
+j'avois laissée pour madame de Sponasi; il l'avait décachetée, il la
+lisoit. Ce trait de hardiesse n'étoit pas propre à calmer ma fureur;
+aussi, par un mouvement plus prompt que la pensée, je me jetai sur lui,
+et, le saisissant d'une main, tandis que de l'autre je lui présentois un
+de mes pistolets, je m'écriai: «Philippe, les clefs, ou vous êtes mort,
+et moi aussi». Il pâlit, et ne me répondit pas. «Philippe, sauvez-vous,
+sauvez-moi, m'écriai-je avec plus de force; les clefs, ou le désespoir
+seul guidera ma main.--Monsieur, pensez-vous...--Les clefs Philippe,
+les clefs, répétai-je en armant mon pistolet.--Eh bien! malheureux,
+dit-il en se levant et en découvrant sa poitrine, osez me percer le
+sein, je suis votre père». Au feu brûlant qui me dévoroit, je sentis
+tout-à-coup succéder un froid mortel, et je tombai sans connoissance.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+_Je m'en étois quelquefois douté._
+
+
+Il faisoit grand jour quand j'ouvris machinalement les yeux; je me
+trouvai dans mon lit, et je vis autour de moi madame de Sponasi,
+Philippe, deux domestiques et autant de médecins. J'essayai de parler;
+madame de Sponasi me le défendit. Il fallut obéir: aussi-bien aurois-je
+été très-embarrassé de savoir que dire; toutes mes idées étoient
+bouleversées. Je remarquai que Philippe avoit la main gauche enveloppée
+d'un taffetas noir. Je crus me rappeler qu'au moment où je perdis
+connoissance, j'avois entendu le bruit d'un pistolet; je me souvins que
+celui que je tenois étoit armé: cette idée me fit une telle impression,
+que je retombai dans l'accablement. Il fut d'autant plus affreux, qu'il
+ne me priva pas entièrement de la faculté de réfléchir. Il dura trois
+jours: on peut juger de ce que je souffris.
+
+Soit l'effet des remèdes, ou celui de la nature, je repris bientôt assez
+de forces pour faire cesser les craintes que mon état avoit données. Le
+premier moment où je me trouvai seul avec Philippe, je lui demandai en
+tremblant par quel accident il se trouvoit blessé; il me serra dans ses
+bras avec attendrissement, et s'écria: «C'est de la main de celui pour
+qui je donnerois tout mon sang». J'allois répondre quand je vis entrer
+ma bienfaitrice; je me tus.
+
+Elle me parla de ma santé, et ne voulut point souffrir que je
+m'occupasse de la sienne; cependant je la trouvois changée à un point
+qui m'alarmoit. «Maintenant que vous allez mieux, me dit-elle, je vais
+penser à me rétablir. Vous m'avez fait bien du mal, Frédéric, plus de
+mal que vous ne pouvez vous l'imaginer; mais je vous le pardonne.
+Évitons toute explication, jusqu'au moment où nous serons en état de la
+supporter. Si je ne viens plus dans votre appartement, n'en soyez pas
+inquiet; c'est par ménagement pour vous plus que pour moi. Calmez-vous,
+mon enfant; répétez-vous sans cesse que tout est pardonné, et prenez
+pitié de votre malheureuse... amie». Elle sortit, appuyée sur le bras de
+Philippe, qui revint presque au même instant.
+
+J'étois dévoré de remords et d'inquiétudes; j'aurois provoqué une
+explication entière, dût-elle entraîner l'arrêt de ma mort: Philippe
+vouloit la retarder, dans la crainte de me voir retomber encore dans
+l'état qui l'avoit tant alarmé; mais je lui persuadai, et cela étoit
+vrai, qu'il n'y avoit pour moi rien de plus dangereux que l'incertitude.
+Il s'assit près de mon lit, et me parla en ces termes:
+
+«Je vous demande en grace de m'écouter sans m'interrompre; c'est la
+seule condition que je mette à la complaisance avec laquelle je me prête
+à vos desirs. Vous vous rappelez, monsieur...--Ce titre me fait mal, lui
+dis-je; nommez-moi Frédéric, ou je croirai que j'ai perdu votre amitié.
+Hélas! je ne l'ai que trop mérité. C'est moi, je n'en doute pas, qui
+vous ai blessé. Philippe... mon père, me pardonnez-vous?--Est-il vrai
+que vous m'aimiez encore?--Mille fois plus que jamais.--Vous ne
+rougissez pas de votre naissance?--Je ne rougis que du crime que j'ai
+été au moment de commettre.--Et si l'imprudence que j'ai faite en vous
+révélant un secret que je devois taire au péril de ma vie, vous prive
+des bienfaits de madame de Sponasi?--Ma conduite envers vous la forcera
+à me conserver son estime.--Frédéric, j'ai tremblé de perdre votre cœur;
+maintenant que je suis sûr de vous, je mets à l'oubli du passé une
+condition qui eût été pour moi le coup de la mort, si vous l'eussiez
+demandée le premier. Promettez-moi de vous y soumettre.--Quelle qu'elle
+soit, je fais serment de l'accomplir.--Eh bien! jurez que jamais vous ne
+m'appellerez votre père.--Cela est impossible.--Songez, Frédéric, aux
+conséquences de votre refus. Si vous refusez de m'obéir dans cette
+circonstance importante, dès demain je fuis sans que jamais vous
+puissiez savoir ce que je serai devenu; ou un éternel adieu, ou une
+soumission entière à ce que j'exige de vous». Je gardai le silence.
+Philippe me prit la main, et continua.
+
+«Mon cher Frédéric, il y a dans votre obstination plus d'orgueil que
+d'amitié: un excès d'amour-propre peut seul vous engager à braver la
+fortune et les préjugés pour avouer votre père, quand il est de son
+intérêt et du vôtre qu'il reste à jamais inconnu. Si vous eussiez rougi
+de moi, je m'éloignois; si vous me nommez, je vous fuis. Répondez: quel
+est votre devoir en ne consultant que l'obéissance? que devez-vous faire
+en n'écoutant que votre sensibilité? Qu'importe après tout le titre que
+vous me donnerez? je n'en veux qu'un, c'est celui de votre ami, lorsque
+nous serons seuls; devant les étrangers, soyez persuadé que vous ne
+m'appellerez jamais Philippe sans que mon cœur ne me dise tout ce que ce
+nom signifie pour vous. J'ajouterai une considération bien puissante:
+le repos de votre bienfaitrice tient essentiellement au serment que
+j'exige de vous.--Hé bien! je cède, lui dis-je, et je vous jure que vous
+ne serez jamais que mon ami.--Soyez-le toujours, me répondit-il en
+m'embrassant, et mon sort sera encore digne d'exciter l'envie de la
+plupart des pères.»
+
+Philippe raisonnoit juste en disant que je mettois de l'orgueil dans la
+volonté de l'avouer pour mon père: par vanité, j'en rougissois; par
+orgueil, j'étois prêt à renoncer pour lui à toutes mes sociétés et aux
+espérances que l'homme le plus modeste jette quelquefois dans l'avenir.
+Le sacrifice étoit grand, et ne pouvoit être payé que par la
+satisfaction de l'avoir rempli. Il est certain que j'aurois, sans
+hésiter, tout risqué plutôt que de l'abandonner; mais je dois dire avec
+la même franchise qu'il me fit plaisir en exigeant de moi une promesse
+que j'avois cependant de la peine à faire. Il y avoit dans mes sentimens
+une contradiction plus facile à deviner qu'à définir.
+
+Philippe me pria de nouveau de ne point l'interrompre.
+
+«Vous vous rappelez, mon cher Frédéric, le moment où la crainte de vous
+voir commettre un parricide, me força de vous nommer votre père; vous
+perdîtes connoissance. En tombant, le pistolet que vous aviez armé
+partit, et me blessa, mais assez légèrement.--Ne me trompez-vous pas,
+mon... ami? vous avez l'air d'avoir beaucoup souffert.--Ce n'est point
+de ma blessure; car je ne m'en suis apperçu qu'au moment où, cherchant à
+vous donner des secours, je vous ai vu couvert de sang. Dans mon effroi,
+je crus que c'étoit le vôtre qui couloit, et mes cris, autant que le
+bruit du pistolet, attirèrent dans votre appartement une partie des
+domestiques. L'inquiétude et la curiosité perçoient sur toutes les
+figures; cette curiosité, si dangereuse sous tant de rapports, me rendit
+la présence d'esprit nécessaire dans la circonstance où je me trouvois.
+Je vous fis déshabiller, mettre au lit; j'envoyai chercher les médecins,
+et je vous donnai, en attendant leur arrivée, tout ce que je crus propre
+à rappeler votre connoissance. Ce fut inutilement: vous ne sortîtes de
+votre évanouissement qu'avec le délire d'une fièvre brûlante. Pour
+éloigner les soupçons, j'eus la précaution de dire qu'en jouant avec vos
+pistolets, vous m'aviez blessé, et que la frayeur vous avoit jeté dans
+l'état où vous étiez. Votre habit de voyage, votre scène chez le Suisse,
+le soin que j'avois pris de m'emparer des clefs, ont, j'en suis
+persuadé, fait douter de la vérité de mon récit; mais il suffisoit
+d'arrêter les questions, et l'on ne s'en permit plus.
+
+«Madame de Sponasi avoit entendu de la rumeur; et les divers rapports
+parvenus jusqu'à elle l'avoient mise dans un état que vous aurez peine à
+vous figurer. On m'avertit qu'elle demandoit à me voir; mais il m'étoit
+impossible de vous quitter: elle vint elle-même dans votre appartement,
+au moment où les médecins arrivoient. Sa pâleur, son effroi, les soins
+qu'elle vous prodiguoit lorsqu'elle-même avoit à peine la force de se
+soutenir, pouvoient trahir son secret: je la suppliai en grace de
+descendre chez elle; elle s'obstina à rester près de vous: je lui fis
+comprendre du moins qu'elle devoit déguiser sa douleur; mais elle vous
+auroit volontiers avoué publiquement pour son fils, si elle eût pu, par
+cet aveu, obtenir la certitude de votre existence.»
+
+Quoique je fusse, depuis quelques heures, persuadé que madame de Sponasi
+étoit ma mère, c'étoit la première fois qu'on me le disoit d'une manière
+qui ne laissoit plus aucun doute: aussi éprouvai-je une agitation si
+forte, que je fis signe à Philippe de s'arrêter.
+
+«Volontiers, me dit-il, remettons à demain notre conversation. Je vous
+dois beaucoup de détails, et je vous les donnerai avec la plus grande
+franchise. N'êtes-vous pas curieux cependant de savoir ce qu'est devenue
+madame de Valmont?--Qu'elle soit heureuse, et que nous ne nous revoyions
+jamais: c'est tout ce que je desire. Est-elle de retour à Paris?--Oui,
+mon cher Frédéric; et comme on a envoyé très-régulièrement savoir de
+vos nouvelles de la part de M. de Miralbe, elle ne peut ignorer qu'une
+maladie violente a formé un obstacle à votre départ: ainsi vous êtes
+libre dans la conduite que vous tiendrez avec elle à l'avenir.--Il me
+semble que le remords est attaché à son nom quand on le prononce devant
+moi: que seroit-ce donc si je la voyois? Encore un mot, mon ami; puis-je
+savoir comment vous avez connu mes projets?--Par un abus de confiance
+que l'amitié et les liens qui m'attachent à vous rendent à peine
+excusable. Lorsqu'il fut décidé que vous auriez un logement à l'hôtel,
+je fis faire de doubles clefs de tous les meubles fermans qui sont dans
+l'appartement qui vous étoit destiné. Votre correspondance avec madame
+de Valmont m'apprit l'arrangement fait entre vous. Je vous guettai; je
+sus où l'on portoit vos effets: je pris des informations si détaillées,
+qu'il ne me fut pas possible de douter du moment de votre départ,
+indiqué d'ailleurs suffisamment par l'heure pour laquelle les chevaux
+avoient été demandés. J'ai concerté mes mesures en conséquence; vous
+savez quelles en furent les suites.»
+
+Philippe me quitta; mais il eut la précaution de faire tenir dans ma
+chambre des gens qui servoient moins à veiller à mes besoins qu'à
+troubler la solitude qu'il redoutoit pour moi. Je ne sais si cela étoit
+bien nécessaire; mon imagination n'avoit pas assez de ressorts pour me
+tourmenter: soit foiblesse de corps ou fatigue d'esprit, j'étois trop
+indifférent sur mon sort pour faire aucune réflexion.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+_Histoire de Philippe._
+
+
+Le lendemain, quand Philippe vint s'informer de ma santé, je lui
+témoignai le désir de connoître les détails qu'il m'avoit promis.
+L'indifférence qui m'engourdissoit lorsque je me trouvois seul ou avec
+des étrangers, disparoissoit aussitôt qu'il étoit avec moi.
+
+«Avant de vous apprendre ce qui s'est passé pendant les trois jours où
+vous avez été sans connoissance, je veux vous mettre à même de juger
+ceux auxquels vous devez la vie: vous apprécierez mieux les motifs qui
+me forçaient à garder le silence. Malheureusement je l'ai rompu; plus
+malheureusement encore, madame de Sponasi ne l'ignore pas.»
+
+«Ô ciel! m'écriai-je en tremblant, elle sait que ma naissance n'est plus
+un secret pour moi! Et quel parti croyez-vous qu'elle prendra, mon ami?»
+
+«J'ai été trop occupé de vous pour chercher à approfondir ce qui se
+passoit en elle; je doute cependant qu'elle ait pris une détermination
+positive: mais elle souffre; et son secret révélé, plus encore sans
+doute la crainte de vous perdre, ont produit un tel effet sur elle,
+qu'elle est devenue dévote. Ce qui ajoute à ses tourmens, elle n'ose
+l'avouer à personne, pas même à moi.»
+
+Philippe garda le silence, et parut absorbé dans ses réflexions; j'étois
+accablé des miennes.
+
+«Elle vous aime beaucoup, me dit-il, et ne pourra que difficilement se
+résoudre à vous séparer d'elle. Quels que soient les événemens, mon cher
+Frédéric, je vous resterai: tout ce que je possède vous appartient.»
+
+«Ah! mon ami, ce n'est point la fortune que je regretterois; c'est
+l'amitié de ma.... bienfaitrice, perdue par ma faute. Que j'ai de
+reproches à me faire! et par quelle fatalité faut-il que j'aie troublé
+le repos du reste de sa vie, quand il est vrai que je donnerois la
+mienne pour son bonheur.... et le vôtre!»
+
+Philippe m'exhorta à prendre courage, me promit de chercher à lire dans
+l'ame de ma bienfaitrice, et de ne pas me déguiser la vérité, quelle
+qu'elle fût. Il m'assura qu'elle s'informoit vingt fois le jour de moi
+avec le plus vif intérêt; qu'il étoit persuadé que c'étoit uniquement
+par ménagement pour elle-même qu'elle ne montoit plus me voir.
+
+«Et quel accueil vous fait-elle à vous? lui demandai-je.--Elle a paru
+d'abord très-gênée avec moi: mais je lui ai témoigné beaucoup plus de
+respect qu'à l'ordinaire; et quand elle a été convaincue que, loin de
+chercher à tirer avantage d'une situation qui la rapprochoit de moi
+(puisque le même objet nous occupoit également, et à un titre également
+cher), elle a repris plus de confiance en elle. Sa fierté se révolte à
+tout instant; ma soumission à ses moindres volontés la ramène bientôt à
+sa bonté naturelle, et le soin que je prends de ne l'appeler que votre
+bienfaitrice, de lui parler absolument comme si j'ignorois ce que vous
+êtes et ce que je vous suis, lui paroît une complaisance dont elle me
+sait gré intérieurement. J'évite avec plus de soin encore de lui laisser
+soupçonner que ma conduite avec elle n'a pour but que de la disposer à
+vous voir. Si elle s'y résout, elle voudra que vous soyez persuadé que
+son cœur seul l'a décidée. En un mot, elle est jalouse de l'amitié que
+vous me témoignez: je m'en suis apperçu depuis long-temps; et si elle
+avoit la certitude que vous lui donnez la préférence sur moi, elle
+pourroit encore connoître le bonheur. La crainte de l'humiliation
+l'éloignera de vous; la crainte plus grande que votre sensibilité ne se
+fixe toute entière sur un père qui ne vous abandonnera jamais, arrêtera
+sa résolution: c'est la nature aux prises avec un orgueil si légitime,
+qu'il faut la plaindre des combats qu'elle éprouve, la bénir si elle
+vous ouvre les bras, et gémir, sans la condamner, si elle ne peut
+consentir à vous voir.»
+
+«Ô Philippe! Philippe! m'écriai-je, je vous admire. Comment est-il
+possible d'avoir un cœur aussi bon que le vôtre, un esprit aussi juste,
+dans une position...? Pardon; j'oubliois...»
+
+«Écoutez-moi, mon cher Frédéric; je vais me montrer à vous tel que je
+suis: j'ai besoin de votre amitié; jugez-moi; et si je la mérite,
+qu'elle soit ma récompense.»
+
+«Je suis fils de laboureurs plus honnêtes que fortunés. Je n'ai jamais
+connu ma mère; ma naissance lui coûta la vie: mais le ciel me donna le
+plus tendre des pères; et c'est à mon respect pour lui, à ses caresses,
+que je dois sans doute l'idée agréable que je m'étois faite de l'amour
+paternel, avant d'éprouver par moi-même toute la force de ce sentiment.
+
+«La nature m'avoit doué de quelques agrémens et d'un peu d'intelligence;
+mon père se les exagéra, et crut qu'il commettroit un crime s'il
+m'ensevelissoit à la campagne. Il fit à mon bonheur à venir (du moins il
+le croyoit) le sacrifice de sa tendresse, et je fus élevé loin de lui,
+dans une pension où je reçus une éducation bien au-dessus de la fortune
+qui m'étoit destinée. J'en profitai. Quand, dans les vacances, j'allois
+voir mon père, il m'admiroit; et moi, par une vanité pardonnable à ma
+jeunesse, je rougissois de la simplicité de ses mœurs. Plus j'avançai en
+âge, plus je pris la vie rustique en aversion. Ce motif, plus qu'aucune
+inclination, me fit consentir à prendre l'état ecclésiastique, et
+j'entrai au séminaire, où mon père m'entretint avec beaucoup de
+prodigalité. L'époque des passions arrivoit; je sentois mon sang
+bouillonner, je pris le séminaire en horreur, et je pensois à obtenir de
+mon père qu'il m'en laissât sortir, quand j'appris sa mort. J'allai à la
+ferme qu'il faisoit valoir, et je fus bientôt convaincu que sa tendresse
+pour moi l'avoit égaré dans ses projets. En mourant, il ne laissoit que
+des dettes, toutes contractées pour mon éducation. J'avois alors
+dix-neuf ans; je me trouvois, par ma vanité, au-dessus de tous les états
+qui exigent du travail, et je n'en savois aucun. J'étois libre, et je
+vins tenter la fortune à Paris.
+
+«Après y avoir vécu six mois d'une manière à la fois brillante,
+misérable et scandaleuse; après avoir épuisé toutes les ressources
+imaginables, je me décidai à entrer au service de madame de Sponasi, et
+je vous laisse à penser combien il m'en coûta pour endosser la livrée,
+moi qui me croyois du mérite, et qui en avois du moins plus qu'il n'en
+faut pour un pareil emploi.
+
+«Ma santé avoit souffert des six premiers mois que j'avois passés à
+Paris; elle revint bientôt, grâce à la vie tranquille que je menois. Je
+m'apperçus que madame de Sponasi me distinguoit de mes camarades; je mis
+tous mes soins à voler au devant de ses desirs. Plus d'une fois elle
+m'avoit surpris un livre à la main; car je lisois par-tout, dans
+l'antichambre, dans mon logement, dans son appartement même, quand je
+m'y croyois seul. Elle le remarqua, me fit des plaisanteries, et bientôt
+des questions sur les ouvrages qui m'occupoient. Mes réponses la
+surprirent. Dès-lors elle me traita avec une bonté particulière; elle
+causoit volontiers avec moi, ne s'offensoit point de la vivacité de mes
+reparties: au contraire, elle y applaudissoit souvent. Quoiqu'elle eût
+plus de quarante ans, elle étoit encore belle. L'espèce de familiarité
+que la conversation avoit établie entre nous, l'intérêt qu'elle me
+témoignoit, l'ambition et la violence des sens de ma part, trop de
+confiance de la sienne, amenèrent un rapprochement que, deux mois
+auparavant, nous ne prévoyions guère, et dont nous fûmes aussi surpris
+tous les deux que si la foudre fût tombée devant nous.
+
+«C'est à mon fils que je parle; qu'il me dispense d'entrer dans des
+détails, quoiqu'il n'en fût pas un qui ne servît à lui faire paroître sa
+mère moins coupable. Si ce moment de la vie de madame de Sponasi étoit
+jamais divulgué, il prouveroit que l'indépendance d'esprit qu'on décore
+du nom de philosophie, ne convient point à un sexe dont toutes les
+vertus reposent sur l'opinion. Quand une femme s'accoutume à traiter de
+préjugés les lois que la société lui impose, l'instant de sa perte ne
+dépend plus que de l'occasion; et moins cette occasion est prévue, plus
+sa perte est assurée. Telle est l'histoire de madame de Sponasi. Elle
+ne me craignoit point; elle se croyoit, par mille motifs, au-dessus
+d'une foiblesse, et connut trop tard le danger. Que de trouble intérieur
+cette faute a jeté sur le reste de sa vie! Pour vous en former une idée,
+rappelez-vous qu'avec de la fierté elle se trouve sans cesse au-dessous
+de sa propre opinion, et que, malgré le penchant qu'il m'est permis de
+croire que je lui ai inspiré, jamais, jamais la moindre familiarité ne
+s'est glissée entre nous depuis cette époque. Elle s'est punie, par un
+combat continuel, d'avoir succombé sans prévoir qu'il fallût combattre.
+
+«Je le répète, nous fûmes d'abord aussi interdits l'un que l'autre: mais
+imaginant qu'elle jouoit l'étonnement, et me croyant plus de droits que
+je n'en avois, je voulus agir en conséquence; elle me commanda
+impérieusement de la laisser seule. Je sentis que j'étois perdu.
+Cependant, par une bizarrerie que je ne peux attribuer qu'à un sentiment
+qu'elle cherchoit à se dissimuler à elle-même, ou à la crainte de mon
+indiscrétion, loin de m'éloigner de sa maison, elle me fit quitter la
+livrée, me donna le titre de son valet-de-chambre, et toutes les marques
+possibles de sa générosité; mais elle reprit avec moi un ton de fierté
+qu'elle conserva jusqu'au moment où, s'appercevant qu'elle étoit
+enceinte, elle crut ne pouvoir mieux confier un pareil secret qu'à celui
+qui en étoit l'auteur.
+
+«Je ne peux vous exprimer, mon cher Frédéric, l'effet que cette nouvelle
+fit sur moi. Dès-lors je fis le projet de vivre entièrement pour un être
+qui n'existoit pas encore, et de diriger toutes mes vues vers ce qui
+pourroit contribuer à sa félicité. J'étois au comble de la joie: madame
+de Sponasi éprouvoit un sentiment bien opposé; elle étoit trop
+mécontente d'elle-même pour conserver l'orgueil qui m'avoit rappelé au
+respect: aussi profitai-je de sa confusion pour prendre sur son
+caractère un empire auquel il lui est impossible d'échapper. Depuis plus
+de vingt ans elle le sent, et n'a plus même la volonté de s'y
+soustraire: mais comme sa tranquillité est un besoin pour moi dans tout
+ce qui n'est pas un obstacle à mes projets pour vous, comme je n'ai
+jamais voulu que la voir heureuse, je suis persuadé qu'elle souffriroit
+plus que moi si les événemens nous séparoient; et c'est ce qui arrivera
+si elle prétend vous éloigner d'elle.
+
+«Une seule de ses femmes, sur la discrétion de laquelle elle avoit droit
+de compter, fut mise dans la confidence. Cette femme n'existe plus
+depuis long-temps. Par son aide, et en prétextant un voyage, madame de
+Sponasi parvint à cacher sa grossesse à tous les yeux; on ne l'a même
+jamais soupçonnée. Vous vîntes au monde. Le projet de votre mère étoit
+de ne point vous voir: ce n'étoit pas le mien; elle me laissa libre de
+disposer de vous, et je vous fis élever à Mareil. Elle m'avoit défendu
+de lui donner de vos nouvelles, et deux ou trois fois par an je lui en
+donnois. La première fois, elle parut surprise de ma hardiesse; la
+seconde, elle se tut: vous n'aviez pas cinq ans, qu'elle s'informoit
+elle-même de votre état. Je vous le répète, avec beaucoup d'esprit elle
+a la tête trop foible pour se soustraire à une domination que j'ai
+rendue conforme à tous ses goûts. Elle a le cœur trop sensible pour se
+porter à un parti violent, qui ne lui laisseroit ensuite que des
+regrets.
+
+«Je vous ai vu bien des fois dans votre enfance, mon cher Frédéric; cela
+vous paroît étonnant, parce qu'il vous est impossible de vous le
+rappeler: mais je devois des sacrifices à la réputation de votre mère,
+et j'employois, pour satisfaire mon cœur, des déguisemens qui la
+mettoient à l'abri des soupçons que mes visites et mes caresses eussent
+pu faire naître.
+
+«Il est certain que votre bienfaitrice se trompa long-temps sur l'amitié
+que j'avois pour vous: il eût été dangereux qu'elle en soupçonnât toute
+la vivacité; c'eût été la mettre en garde contre le projet que j'avois
+formé de vous rapprocher d'elle: mais comme ce projet pouvoit manquer
+par mille événemens, je pensai à vous assurer un sort indépendant de sa
+volonté; et j'y ai réussi, car je suis riche. Elle doit me croire et me
+croit effectivement très-intéressé. Je le suis, mais c'est pour vous.
+Si je l'eusse été pour moi, depuis long-temps j'aurois quitté madame de
+Sponasi. La fortune m'a souri dans plus d'une occasion; mais ses faveurs
+étoient trop chères, puisqu'elles devoient m'éloigner de mon fils, et
+lui donner peut-être des rivaux dans mon cœur. Frédéric, croyez-moi,
+depuis que vous êtes au monde, je n'ai vécu que pour vous.
+
+«Il est inutile de vous dire comment je décidai madame de Sponasi à vous
+faire venir à Paris, et à vous recevoir chez elle.--Dites-le-moi, mon
+ami, de grace.--Eh bien! connoissez donc entièrement le caractère de
+votre mère. Le besoin qu'elle a d'aimer et d'être aimée la livre à une
+jalousie souvent sans objet, et cependant toujours respectable,
+puisqu'elle tient à une grande sensibilité. J'en ai eu plus d'une
+preuve; et croyez que l'empire que j'ai sur elle a été bien des fois
+acheté par des privations. Quoique je n'aie eu avec madame de Sponasi
+d'autre familiarité que celle qui vous donna le jour, elle ne m'a jamais
+rencontré avec une femme sans qu'il m'ait été facile de remarquer de
+l'aigreur dans ses procédés envers moi; il en est de même si elle me
+fait demander plusieurs fois, et qu'on lui dise que je suis sorti. Pour
+la tranquilliser, je me suis fait une habitude d'une vie sédentaire; et
+c'est dans cette espèce de solitude que j'ai perfectionné ce qu'une
+éducation trop recherchée avoit mis de dispositions en moi. Plus j'ai
+acquis de connoissances, moins il en a coûté à votre bienfaitrice pour
+se ranger à mes volontés; il semble que l'esprit, dans ses idées,
+rapproche les distances qui nous séparent.
+
+«C'est sur ses dispositions jalouses que j'établis mon plan pour la
+forcer à vous voir. Une fois mon projet arrêté, loin de lui cacher
+l'amitié que j'avois toujours eue pour vous, je l'exagérai, s'il est
+possible, et je ne lui dissimulai pas que j'étois décidé à vous
+rapprocher de moi, indépendamment de sa volonté. Elle devint jalouse de
+vous; mais j'y parus insensible, et je l'assurai que j'avois fait assez
+de sacrifices à son repos pour qu'elle ne m'enviât pas la seule
+satisfaction qu'il m'étoit permis d'espérer. Sa jalousie changea
+d'objet; et l'idée qu'elle vous seroit toujours étrangère, tandis que je
+jouirois de vos caresses (idée qu'elle reçut de moi sans s'en douter),
+lui suggéra le désir de se montrer à vous à titre de protectrice. Ce fut
+alors qu'elle me fit promettre un silence inviolable sur tout ce qui
+concernoit votre naissance. Je lui en donnai ma parole, et elle n'ignore
+pas combien elle est sacrée pour moi. Ne parlons pas du moment où je
+crus devoir y manquer...»
+
+Je portai involontairement ma main sur mes yeux, comme pour me dérober à
+la lumière; je ne pouvois penser à ce moment terrible sans que le froid
+de la mort me fît frissonner. Philippe me prodigua les plus tendres
+caresses. Oh! comme je l'aimois, mon cher Philippe, et qu'il m'eût été
+doux de l'appeler mon père! Quel fils eut jamais pour le sien tant de
+motifs de reconnoissance!
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV.
+
+_L'entrevue._
+
+
+Philippe m'apprit aussi comment madame de Sponasi avoit découvert que le
+secret de ma naissance n'en étoit plus un pour moi. Dans le transport
+qui suivit mon évanouissement, je parlois sans discontinuer; mais les
+seuls mots que je prononçasse distinctement étoient, _mon père_. Ma
+bienfaitrice, que son amitié enchaînoit au chevet de mon lit, fut
+frappée de m'entendre répéter ce nom avec effroi, sur-tout après avoir
+su que Philippe étoit blessé, et blessé de ma main. Elle exigea de lui
+un récit détaillé et sincère de ce qui s'étoit passé. Il sentit
+l'inutilité de dissimuler, et lui avoua la vérité. Tant que je fus en
+danger, madame de Sponasi oublia son ressentiment et sa gloire: la
+crainte de me perdre l'agitoit au point qu'elle s'adressoit à Dieu pour
+obtenir mon rétablissement; ce qui, de sa part, étoit une grande preuve
+de tendresse et de désespoir. Aussitôt que mon état laissa entrevoir de
+l'espérance, ses idées se reportèrent sur elle-même, et il devint aisé à
+Philippe de s'appercevoir avec quelle violence les sentimens pénibles et
+tendres se succédoient dans son cœur, et les résolutions les plus
+contradictoires dans son esprit. Il lui proposa d'employer tous les
+moyens imaginables pour ne jamais me nommer ma mère; mais soit qu'elle
+sentît l'impossibilité de détruire les conjectures que je formerois,
+soit que sa tendresse toujours jalouse enviât à Philippe une amitié dont
+la nature me faisoit un devoir, elle voulut qu'il ne me trompât point
+dans les détails que je lui en demanderois.
+
+«J'aime mieux perdre son estime que mes droits sur lui, lui dit-elle;
+quand vous lui cacheriez la vérité, il la devineroit, et il m'en
+voudroit à la fois d'être sa mère et de le désavouer.»
+
+Rien de plus facile que de saisir les nuances qu'il y avoit dans les
+sentimens des auteurs de ma vie. Philippe étoit fier d'être mon père: le
+rang de madame de Sponasi flattoit sa vanité, et j'étois entre elle et
+lui un point de rapprochement sur lequel ses idées se reposoient avec
+complaisance.
+
+Madame de Sponasi, au contraire, ne pouvoit penser qu'elle m'avoit donné
+le jour, sans que son imagination fût flétrie. Quand elle se livroit à
+sa sensibilité, qu'elle recevoit mes caresses, je suis persuadé qu'un
+sentiment dont elle ne se rendoit pas compte, lui faisoit croire que
+j'étois beaucoup plus son fils que celui de Philippe: mais quand un seul
+de mes regards caressoit Philippe en sa présence, la jalousie la
+ramenoit à la vérité; et cette vérité, humiliante pour une femme titrée
+et d'une grande réputation, lui crioit que le père de son fils étoit...
+son valet-de-chambre.
+
+Tous deux m'aimoient véritablement, tous deux mettoient du prix à mon
+estime: Philippe s'y croyoit des droits par la mère qu'il m'avoit
+donnée; madame de Sponasi y renonçoit par la raison contraire. Je les
+aimois beaucoup tous les deux; mais, par un sentiment dans lequel
+l'amour-propre se glissoit peut-être aussi, (de quoi ne se mêle-t-il
+pas?) la reconnoissance demandoit la préférence pour Philippe, quand mon
+cœur la donnoit à madame de Sponasi.
+
+Je desirois beaucoup de la voir; à peine me sentis-je assez de forces
+pour descendre chez elle, que je lui en fis demander la permission.
+J'attendis sa réponse avec beaucoup d'impatience et d'inquiétude. Sa
+réponse fut un refus: elle chargea Philippe de l'adoucir autant qu'il
+lui seroit possible; mais elle ne lui dissimula point qu'elle éprouvoit,
+à l'idée de se trouver avec moi, une contrariété qu'il lui étoit
+impossible de vaincre. Cette nouvelle me fit la plus grande peine;
+Philippe en parut aussi consterné que moi.
+
+«Nous sommes perdus, me dit-il; elle est au moment de m'échapper. Je
+sais que, depuis votre maladie, un prêtre vient la voir régulièrement
+tous les matins: elle s'en cache; et c'est une nouvelle foiblesse de sa
+part, de n'oser céder ni à la nature ni à la religion, de ne croire ni
+son esprit ni son cœur. Si cet homme est adroit, il devinera bientôt son
+caractère; et de cette connoissance à un empire absolu sur ses
+volontés, il n'y aura point d'intervalle. Je n'ose user de mon pouvoir
+sur elle: dans un moment où elle balance encore, je crains de la
+révolter, et de la précipiter, par dépit, aux genoux d'un directeur.
+C'est à vous, Frédéric, d'essayer votre empire sur son cœur; mais il
+faudroit de l'adresse.»
+
+«Mon ami, lui répondis-je, si elle ne m'aime plus, l'adresse est
+inutile; si elle m'aime encore, je n'ai besoin que de franchise et de
+ménagemens. Laissez-moi lui écrire, et chargez-vous de lui remettre ma
+lettre. Tout ce que je vous demande, c'est de la laisser seule, si elle
+consent à la lire.»
+
+Je ne sais si Philippe devina mon motif; mais il sourit, et ne fit
+aucune difficulté. Je ne voulois pas qu'en s'occupant de moi, madame de
+Sponasi se rappelât mon père; je sentois la nécessité de séparer sa
+tendresse de son orgueil: c'étoit peut-être cela que Philippe appeloit
+de l'adresse; moi, je n'y voyois qu'une condescendance légitime: mais je
+ne pouvois ni le dire, ni même laisser voir que je le pensois.
+
+J'écrivis.
+
+«MADAME,
+
+«Un égarement impardonnable, par les suites qu'il pouvoit avoir, et plus
+encore par celles qu'il a entraînées, me rend indigne de vos bontés, je
+ne l'ignore pas: aussi n'aurois-je jamais osé aspirer à l'honneur de
+vous voir, si vous ne m'eussiez assuré vous-même que vous pardonniez
+bien des choses aux passions souvent terribles à mon âge, quand le cœur
+conservoit sa fierté. Je rougis des projets que j'ai formés, mais non
+des motifs qui me font regretter la présence de ma bienfaitrice. Je dois
+renfermer dans mon sein des secrets qui n'ont rien ôté à ma profonde
+vénération pour elle, tout m'en fait la loi; il ne m'en coûtera point
+pour lui obéir: mais penser que j'ai troublé votre repos, mais être
+convaincu que vous avez de l'éloignement pour moi, vivre sous le même
+toit sans vous voir, être à la fois accablé de vos bienfaits et de votre
+haine, c'est éprouver des tourmens au-dessus de mon courage. Votre
+conduite me trace celle que je dois tenir; le sacrifice est terrible,
+mais il est nécessaire. Permettez-moi donc, madame, de m'éloigner à
+jamais; oubliez-moi si cela peut contribuer à votre tranquillité:
+jusqu'au dernier moment de sa vie (et puisse le ciel l'abréger!)
+Frédéric ne formera des vœux que pour sa bienfaitrice. Me refuserez-vous
+un dernier adieu? Mon courage y ménagera votre sensibilité, je vous le
+promets. Pour la première fois, j'apprendrai à déguiser mes sentimens,
+et ce sera pour vous cacher jusqu'à quel point ils vous appartiennent. Ô
+madame, si vous pouviez connoître ce qui se passe en moi! la certitude
+d'être aimée, respectée d'un infortuné qui n'a plus que sa douleur et
+des souvenirs, vous rendroit favorable à mes vœux. Vous pouvez tout pour
+mon bonheur; voilà votre consolation: Frédéric ne peut rien pour le
+vôtre; c'est lui, lui seul, qui est à plaindre.»
+
+* * *
+
+Je remis ma lettre à Philippe; il la porta. Madame de Sponasi
+tressaillit en la recevant; mais elle la posa sur le meuble le plus près
+d'elle. Philippe s'apperçut qu'il la gênoit, et se retira. Un quart
+d'heure après, un domestique m'apporta le billet suivant.
+
+«Pourquoi me tourmenter? Qui vous a dit que je vous haïssois? Mon
+malheur est de trop vous aimer. Je refuse, je crains, je desire votre
+présence. Si vous m'abandonniez, vous seriez un monstre. J'avois cru que
+vous ménageriez ma foiblesse... Eh bien! venez me voir, venez seul. Si
+vous avez pitié de votre... bienfaitrice... Frédéric, en écrivant ce
+mot, je vous rappelle ce que vous êtes, tout ce que vous pouvez être
+pour moi. Je vous attends.»
+
+Je descendis chez madame de Sponasi, bien décidé à ménager sa
+sensibilité et sa délicatesse; la voir étoit tout ce que je desirois.
+Lorsque j'entrai, elle me prit par la main; et m'entraînant dans la
+pièce la plus reculée de son appartement, avec une force et une vivacité
+bien au-dessus de son âge, elle en ferma la porte avec violence; puis se
+jetant dans mes bras en versant des larmes, elle m'appela vingt fois de
+suite son fils.
+
+«J'étois sûre de n'y pas résister, s'écrioit-elle, mon fils! mon cher
+Frédéric! Laissez-moi vous appeler mon fils; qu'une fois, une seule
+fois, ma bouche puisse parler d'accord avec mon cœur. Je suis votre
+mère, Frédéric, votre mère bien malheureuse... bien heureuse. Frédéric,
+vous rougissez de moi; vous n'osez m'appeler votre mère». Et elle se
+cacha le visage dans ses mains. Je me mis à ses genoux: elle me pressoit
+la tête contre son sein, et nous pleurions tous les deux.
+
+«Pleure, mon fils, me disoit-elle: tes larmes me soulagent; elles
+m'assurent que je te suis chère. N'est-il pas vrai, mon fils, que tu me
+pardonnes?»
+
+«Vous pardonner, madame! m'écriai-je.--Appelle-moi ta mère, je le veux,
+je l'exige. Un quart d'heure à la nature, mon cher Frédéric; le reste de
+ma vie à la contrainte.»
+
+«--Dites à l'amitié la plus sincère, à la reconnaissance la mieux
+méritée.»
+
+«--De la reconnoissance! Et quelle reconnoissance me dois-tu, pauvre
+enfant! Qu'es-tu dans la société? Ne verras-tu pas ma fortune passer à
+des étrangers?»
+
+«--Je serois indigne de vous, madame, si je formois d'autres vœux que
+ceux que vous pouvez accomplir. Tant que je serai près de vous, que me
+manquera-t-il? Si j'avois le malheur de vous survivre, j'aurois trop
+perdu pour que la fortune eût un seul de mes soupirs. Dites-moi, vous
+qui jouissez de tant d'éclat, la richesse contribue-t-elle au bonheur?»
+
+«--Oui, mon ami, quand on peut la donner à ses enfans.
+
+«--Eh bien! je n'ai point d'enfans, moi; je n'ai qu'une mère: je ne
+voudrois être riche que pour elle. Vous l'êtes: que puis-je encore
+desirer?» «--Bon fils! bon Frédéric! excellent cœur! répétoit-elle en
+m'embrassant, va, je saurai satisfaire ma tendresse en disposant de mes
+biens...»
+
+«--Madame, permettez-moi d'avoir une volonté nécessaire à la réputation
+de ma... bienfaitrice. Moins vous ferez pour moi, plus le secret de ma
+naissance sera respecté. En mettant des bornes à vos bienfaits,
+dites-vous: C'est la seule grace que mon fils exigea de moi: je lisois
+dans son cœur, et je lui ai obéi.»
+
+«--Et je ne l'appellerois pas mon fils! s'écria-t-elle. Oui, Frédéric,
+tu m'appartiens, à moi, à moi seule...» En prononçant le mot _seule_, sa
+figure changea tout-à-coup; ses bras, qui me pressoient, tombèrent
+lentement à ses côtés; ses yeux se fermèrent, et un soupir déchirant
+s'échappa de sa poitrine. Je sentis le trait qui la frappoit; je pris
+ses mains, et, les réchauffant de mes baisers, je lui dis: «À vous
+seule, madame: oui, vous avez bien lu dans mon cœur; c'est à vous seule
+que j'appartiens. Que le ciel me punisse si c'est une injustice! mais la
+tendresse que vous m'inspirez n'admet point de partage». En le disant,
+je laissai aussi échapper un soupir; il étoit pour Philippe. Madame de
+Sponasi me regarda avec un sourire dans lequel la douleur le disputoit à
+la joie, et prononça d'une voix foible: «Si je pouvois le croire!» Sans
+doute elle le crut, car elle reprit peu à peu l'air aimable et
+tranquille qui l'abandonnoit si rarement.
+
+«Frédéric, ne nous occupons plus du passé; qu'il reste à jamais enseveli
+dans notre mémoire. Croiriez-vous que j'ai été au moment de devenir
+dévote?--Vous, madame!--La douleur rend superstitieux: j'ai fait venir
+un prêtre, j'ai causé avec lui; mais il a voulu me faire croire tant de
+choses, que je lui ai échappé. Il me grondoit de n'être pas convaincue,
+comme si cela étoit en mon pouvoir; il vouloit ensuite que j'adorasse,
+positivement parce que je ne comprenois pas. Je lui ai observé que si
+j'adorois tout ce que je ne conçois pas, le premier tribut de mon
+hommage seroit pour moi; car il est certain que je me parois
+incompréhensible. Il s'est fâché, et moi aussi; il m'a damnée, et me
+voilà encore une fois philosophe, faute de mieux. En vérité, quand on
+pense à la possibilité d'un autre monde, on ne sait trop quel parti
+prendre dans celui-ci.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI.
+
+_Elle finit comme une sainte._
+
+
+Il y a beaucoup de rapports entre la durée des chagrins que nous
+éprouvons, et l'espace de temps qui s'est écoulé depuis notre naissance.
+Les enfans ont de gros chagrins qui passent en un instant; le jeune
+homme se livre à un désespoir violent qui s'évanouit assez vîte et ne
+laisse guère après lui de regrets; l'homme fait a plus de calme et de
+constance dans sa douleur: pour les vieillards, tout est sujet d'humeur;
+et quand la tristesse les atteint, elle ne les quitte qu'au tombeau.
+
+Les efforts que madame de Sponasi faisoit pour paroître gaie, ne
+servoient qu'à trahir l'état secret de son ame; son esprit foiblissoit,
+sa santé déclinoit visiblement; en un mot, elle succomboit sous le poids
+de son amitié jalouse et de son incertitude philosophique. Tantôt livrée
+aux remords, elle cherchoit dans les livres de dévotion ou son arrêt, ou
+quelques motifs d'espérance, et n'y trouvoit que des contradictions qui
+la révoltoient; tantôt, abandonnant au hasard sa destinée, elle couroit
+les sabbats des sorciers modernes, et calculoit, dans un jeu de cartes,
+les probabilités de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'ame.
+N'osant plus s'en rapporter à elle-même, ne pouvant se soumettre à
+croire sur la parole d'autrui, elle nageoit dans une mer sans fond et
+sans bords; elle s'épuisoit, sans espérer même un terme où elle
+trouveroit du repos.
+
+Ayant remarqué qu'elle n'avoit pas le courage de fermer sa porte à des
+hommes dont la société redoubloit ses tourmens, par la contrainte où la
+mettoit un genre de conversation libre qui ne s'accordoit plus avec ses
+idées, je lui proposai d'aller passer quelque temps à la campagne. «Vous
+viendrez avec moi, Frédéric?--Oui, madame.--Rien ne vous attache plus à
+Paris?--Absolument rien.--Il est donc vrai que vous ne voyez plus madame
+de Valmont! Je n'osois le croire, et je suis bien aise d'en avoir la
+certitude. Cette femme m'a fait bien du mal; si je pouvois éprouver la
+haine, ce seroit pour elle: mais, si près d'achever ma carrière, je ne
+trahirai pas l'affaire de toute ma vie; je n'ai vécu que d'amour; être
+aimée a été l'objet de tous mes vœux. Que l'on parle mal de mon esprit,
+je l'abandonne; pour mon cœur, il n'a respiré que le bonheur de ceux qui
+m'entouroient. Si j'avois la vanité de me composer une épitaphe, je la
+renfermerais dans ce peu de mots: «_Elle a fait des ingrats, et n'a
+jamais eu d'ennemis._»
+
+Madame de Sponasi étoit si frappée de l'idée d'une mort prochaine, que
+toutes ses conversations s'y reportoient: c'est en vain que je cherchois
+à la distraire; comme j'étois moi-même une des causes de son inquiétude,
+mes consolations la flattoient, mais ne la calmoient pas. Je pressois le
+jour de notre voyage, dans l'espoir qu'il produiroit un effet salutaire
+à sa santé; j'avois hâte aussi de m'éloigner de madame de Valmont, dont
+les visites à l'hôtel devenoient de plus en plus fréquentes. Je
+craignois si fort de me rencontrer avec elle, que j'avois prié Philippe
+de m'avertir lorsqu'elle arrivoit; alors je fuyois à mon appartement, et
+j'y restois jusqu'à son départ: mais elle prolongeoit ses visites; et
+comme je savois qu'elles étoient un supplice pour ma bienfaitrice, je
+souffrois également, et pour elle, et pour moi. Madame de Valmont, loin
+de se rebuter, m'adressoit chaque jour ou des épîtres sentimentales, ou
+des héroïdes qui me faisoient trembler. Elle exigeoit sur-tout une
+entrevue à laquelle j'étois bien loin de consentir; je n'aurois pu lui
+offrir que des conseils, et c'étoit la seule chose dont elle croyoit ne
+pas avoir besoin. Elle me tourmenta tant de son amour, de sa haine, de
+ses élégies et de sa vengeance, que, sans y rien gagner, elle parvint à
+me convaincre que rien n'est plus difficile à prendre, à contenter et à
+quitter, qu'une femme qui a des principes.
+
+Le jour que nous devions partir pour la campagne, madame de Sponasi eut
+un accès de fièvre, accompagné des symptômes les plus alarmans. Aussitôt
+que les médecins décidèrent qu'elle étoit en danger, elle cessa d'être
+comptée pour quelque chose dans sa maison. Sous prétexte de veiller à sa
+conservation, ses nombreux parens s'érigèrent en maîtres; et, ce qu'on
+ne voit que parmi les moribonds de haute société, tandis qu'elle gisoit
+agonisante, tous les jours à dîner et à souper il y avoit table de vingt
+couverts à l'hôtel. On y parloit beaucoup des spectacles, des nouvelles,
+et très-peu de la malade. Aucune de ses parentes ne demandoit à passer
+jusqu'à la chambre à coucher: elles aimoient cependant madame de Sponasi
+du plus profond de leur cœur; mais l'idée seule de la fièvre suffisoit
+pour enchaîner leurs pas. Et puis, comment se résoudre à voir souffrir
+les êtres auxquels on s'intéresse?
+
+Ma bienfaitrice étoit donc abandonnée aux soins de ses domestiques: ce
+n'auroit point été un malheur, s'ils eussent pu se livrer à
+l'attachement qu'ils avoient tous pour elle; mais ils trouvoient autant
+de surveillans, de contradicteurs, qu'il y avoit de membres de la
+famille présens à l'hôtel. Au milieu de tous ces êtres que l'intérêt
+rassembloit, Philippe seul conserva le ton d'indépendance dont il avoit
+depuis si long-temps l'habitude. Pour moi, attaché au chevet du lit de
+ma mère, j'employois toutes mes forces à la servir, tout mon esprit à
+lui dissimuler sa position et ce qui se passoit dans l'intérieur de sa
+maison; mais il étoit facile de voir qu'elle ne se faisoit pas illusion
+sur son état, et que jamais elle ne s'étoit trompée sur l'espèce
+d'amitié que lui portoit sa famille.
+
+J'aurois bien voulu me dispenser d'assister à ces repas dont l'indécence
+me choquoit, dont le ton de légéreté cadroit si mal avec la douleur que
+j'éprouvois; mais Philippe exigeoit que j'y parusse au moins
+quelquefois. Ce fut à la fin d'un dîner que les médecins annoncèrent
+qu'il n'y avoit plus d'espoir, et qu'il falloit que la famille prît les
+précautions nécessaires pour que madame de Sponasi reçût ses sacremens.
+Au nom de _sacremens_ accollé avec celui de madame de Sponasi, un
+sourire léger, mais expressif, glissa sur toutes les figures. Il
+s'établit deux partis: celui des jeunes vouloit qu'on la laissât mourir
+en paix; celui des vieux objecta l'usage, et l'usage emporta la balance.
+Cette difficulté arrangée, il restoit celle de savoir qui se chargeroit
+de prévenir la malade; et personne ne se trouvant assez de forces pour
+remplir un devoir qui n'exige que de la sensibilité, on pria les
+médecins de _faire entendre raison_ à ma bienfaitrice: ce fut
+l'expression dont on se servit. Je demandai en grace qu'il me fût
+permis de me charger de cette commission: mon zèle choqua d'autant
+plus, qu'il faisoit contraste avec la froideur de ceux qui
+m'entouroient; et j'en reçus des complimens si outrés, qu'il ne tenoit
+qu'à moi de les prendre pour autant de sarcasmes: mais il est difficile
+d'être sensible aux plaisanteries de ceux que l'on méprise.
+
+Je m'empressai de retourner auprès de madame de Sponasi. Je la trouvai
+dans un accablement qui annonçoit une prochaine agonie: il étoit
+impossible et inutile de lui parler. On fit donc venir un prêtre, qui
+attendit l'occasion favorable pour exercer son ministère. Ce fut à
+minuit seulement qu'elle retrouva l'usage de la parole. L'ecclésiastique
+s'approcha, et commença une exhortation. J'allois me retirer; madame de
+Sponasi me fit signe de demeurer près d'elle. Elle écouta le ministre de
+paix avec la plus grande tranquillité; mais lorsqu'il lui proposa de se
+confesser, elle répondit qu'elle avoit l'habitude de ne confier ses
+affaires qu'à ses amis intimes, et qu'elle ne vouloit pas finir par une
+indiscrétion.
+
+Le prêtre parut déconcerté, elle s'en apperçut, et lui observa avec
+beaucoup d'aménité qu'elle lui savoit bon gré de sa démarche, mais
+qu'elle le prioit de s'épargner une peine inutile. «Je suis toujours
+prête à discuter quand on me parle de religion, lui dit-elle; mais
+maintenant il est trop tard: vous voyez que je peux à peine
+articuler.--Pensez à votre ame, madame, lui répondit le confesseur, et
+reconnoissez du moins l'existence de Dieu.--Ce n'est point là la
+difficulté, monsieur, repartit madame de Sponasi, c'est de savoir ce que
+j'en pourrai faire si je le reconnois». Elle se retourna péniblement
+vers moi en s'écriant: «Ce n'est pas ma faute: je serai damnée
+peut-être; mais il m'est impossible de croire». Je lui pris la main;
+elle la porta sur son cœur, fixa ses yeux sur les miens, et me dit:
+
+«Adieu... mon cher...». Ses lèvres firent un mouvement comme si elle
+prononçoit: Mon cher fils! mais elle n'articula point ce dernier mot.
+Depuis elle ne parla plus.
+
+Le prêtre passa dans le salon où la famille étoit assemblée et attendoit
+l'événement. J'entendis assez de bruit; mais je ne pus en savoir la
+cause. Une heure après, les portes de la chambre à coucher s'ouvrirent;
+on apportoit le viatique en grande cérémonie: tous les domestiques
+suivoient avec des flambeaux. Les parens entourèrent le lit, et se
+mirent à genoux. Je ne sais ce qui se passa; les larmes m'empêchèrent de
+rien distinguer: tout ce dont je me rappelle, c'est que le lendemain on
+disoit dans l'hôtel que madame de Sponasi étoit morte comme une sainte.
+J'ai rencontré depuis beaucoup de personnes qui m'ont donné les détails
+les plus circonstanciés sur la manière édifiante avec laquelle ma
+bienfaitrice s'étoit conduite dans ses derniers momens.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII.
+
+_Mon bilan._
+
+
+Il y avoit trop long-temps que les parens de madame de Sponasi
+attendoient après son héritage pour que l'on pût croire à la sincérité
+de leurs regrets. Après la crainte qu'elle n'en revînt, la plus grande
+inquiétude qu'ils avoient éprouvée pendant sa maladie avoit rapport à
+son testament; aussi fut-il ouvert avec empressement. Ils craignoient
+tous qu'elle ne m'eût beaucoup favorisé, et sans-doute les mesures
+étoient déjà concertées pour me ravir ses bienfaits. Quelle fut leur
+surprise quand ils virent que la bibliothèque de la défunte étoit le
+seul legs qu'elle m'eût fait! Ils ne purent cacher leur joie; mais elle
+fut de courte durée. Un des articles du testament défendoit de faire
+aucune recherche sur les diamans de la testatrice, ainsi que sur
+l'argent comptant qu'on pouvoit lui supposer, parce qu'elle en avoit
+disposé de son vivant; c'étoit à Philippe qu'elle les avoit remis: le
+tout valoit plus de cinquante mille écus. Un autre article portoit que
+la testatrice ne faisoit aucune mention de la terre de Téligny, parce
+qu'elle l'avoit vendue depuis un an. C'étoit moi qui en étois
+l'acquéreur, et mon contrat étoit à l'abri de la chicane la plus
+raffinée. Par les autres dispositions, les parens se trouvoient plus ou
+moins avantagés, à proportion de leurs besoins ou de l'amitié que ma
+bienfaitrice avoit pour eux. Philippe étoit nommé pour une rente viagère
+de 1500 livres. Afin d'assurer l'exécution de ses dernières volontés,
+madame de Sponasi avoit ordonné que, dans le cas où son testament
+feroit naître quelques procès, et ne seroit pas pleinement exécuté dans
+l'espace d'un an, il fût regardé comme nul, et que tous ses biens
+appartinssent alors à trois hôpitaux qu'elle désignoit. L'intérêt de
+tous fit taire les intérêts de chacun, et jamais tant de collatéraux ne
+furent moins pressés de porter leurs prétentions devant les tribunaux.
+
+Suivant l'usage, les parens de madame de Sponasi se vengèrent, par des
+air insolens, des politesses qu'ils m'avoient faites lorsqu'ils me
+craignoient; ils outragèrent ma bienfaitrice par toutes les suppositions
+qu'ils firent sur les motifs de l'amitié qu'elle m'avoit témoignée.
+J'eus beaucoup de peine à obtenir les effets à moi appartenant qui se
+trouvoient à l'hôtel; mais je m'étois attendu à mille petites
+tracasseries, ressource ordinaire de la mauvaise humeur, lorsqu'elle ne
+sait comment s'exercer, et je les supportai avec tranquillité. J'avois
+un véritable chagrin de la perte que j'avois faite; et ce qui
+l'augmentoit encore, étoit de ne voir personne le partager. Philippe...
+Philippe se déguisoit en vain; je m'appercevois trop bien qu'il
+regardoit la mort de madame de Sponasi comme un prisonnier envisage
+l'ordre qui lui rend la liberté. Je n'osais lui en vouloir; mais j'en
+étois affligé.
+
+De mes amis, Florvel fut le seul de qui je n'eus qu'à me louer; les
+autres attendirent ce que le changement de ma position opéreroit dans ma
+manière de vivre pour savoir la conduite qu'ils tiendroient avec moi:
+mais lui, à peine eut-il appris la mort de madame de Sponasi, qu'il vint
+me trouver.
+
+«Je ne sais comment tu as pu te faire des ennemis, me dit-il; mais on
+emploie tous les moyens honnêtes que la calomnie autorise pour rompre
+l'amitié qui existe entre nous. Voici ma réponse. Quelles que soient les
+raisons qui t'engagent à ne pas me confier qui tu es, je les respecte:
+si tu as besoin de crédit, le mien et celui de ma famille sont à ton
+service; s'il te faut de l'argent, j'en ai; si tu veux un logement chez
+moi, tu me feras plaisir, ainsi qu'à madame de Florvel.
+
+«Es-tu assez heureux pour que mes offres te soient inutiles? tant mieux;
+mais profite du moins de mes conseils: ne reste pas éloigné de la
+société; on croiroit que tu crains d'y paroître, et les méchans en
+tireroient parti pour donner quelque crédit à leurs discours. Viens chez
+moi, viens-y souvent; cache ta douleur, on ne l'attribueroit pas à ta
+sensibilité; montre-toi, dans les premiers momens, tel que tu as
+toujours été; et quand on verra que la mort de madame de Sponasi ne
+change rien à ta position, les sots, qui se décident par l'exemple, et
+qui forment le plus grand nombre, ne changeront rien à leur conduite
+envers toi, et les méchans se tairont.»
+
+La démarche et la franchise de Florvel me firent grand plaisir: je
+l'assurai que je profiterois d'autant plus volontiers de ses conseils,
+qu'ils étoient d'accord avec le désir que j'avois toujours eu de
+conserver son amitié; que pour ses offres de services, j'en garderois
+une éternelle reconnoissance, mais que j'étois à la fois au-dessus du
+besoin et de l'ambition. Cela étoit vrai.
+
+La terre de Téligny donnoit deux mille écus de revenu. Philippe
+prétendoit que j'en pouvois tirer davantage. Quand je sus à quelles
+conditions, je fus bien loin de le desirer, et il m'approuva. J'étois en
+outre possesseur des diamans et de l'argent que ma bienfaitrice avoit
+remis à mon père pour moi. Pendant le temps qu'il avoit passé chez elle,
+il avoit amassé et placé une somme de deux cent mille francs; ce qui,
+joint à la rente qu'elle lui avoit laissée par son testament, nous
+composoit un revenu fort honnête; car Philippe exigea que nos fortunes
+restassent en commun, ou plutôt que j'en disposasse comme d'un bien
+entièrement à moi. De part et d'autre c'étoit un combat de générosité
+qui se termina sans peine, puisqu'il fut décidé que nous demeurerions
+ensemble: mais il ne voulut point consentir à recevoir de ma part le
+titre qui lui appartenoit; il m'objecta encore la mémoire de ma
+bienfaitrice, et je cédai. Les diamans furent vendus, le produit fut
+placé. Je pris une maison simple, et je la montai comme un homme
+jouissant de 24,000 livres de rentes. Philippe se chargea de veiller à
+la dépense; il étoit mon ami, mon intendant, mon gouverneur: ami bien
+sincère, intendant sûr, gouverneur très-tolérant. Je ne tardai pas à
+m'appercevoir que s'il avoit fait à madame de Sponasi le sacrifice de
+l'éclat d'une liaison, il s'étoit réservé tous les plaisirs que le
+mystère ne fait toujours qu'augmenter. C'étoit mon père, je n'avois rien
+à dire; j'aurois été fâché cependant qu'il agrandît la famille: mais ce
+malheur n'arriva point.
+
+Je fus bientôt convaincu qu'à Paris on ne s'informe jamais de ce que
+vous êtes qu'au moment où l'on craint que vous ne deveniez à charge;
+mais quand il est bien décidé que vous n'avez besoin de personne, quand
+à l'aisance vous joignez de l'éducation, vous allez par-tout. Je restai
+donc M. de Téligny pour tout le monde. Mon _de_ ne pouvoit être contesté
+dans un moment où personne ne se le refusoit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII.
+
+_Oraison funèbre de Mme de Sponasi._
+
+
+Je vous dois compte, mes chers lecteurs, des motifs qui m'empêchèrent
+d'augmenter le revenu de la terre de Téligny.
+
+Vous avez pu voir combien ma bienfaitrice étoit obligeante, bonne et
+libérale. Lorsque les douleurs l'avertirent que je demandois à entrer
+dans le monde, elle se fit conduire chez une sage-femme, où son logement
+avoit été retenu d'avance. Elle y cacha son nom; c'est l'usage: son
+hôtesse le devina peut-être, et n'en fit rien paroître; c'est l'usage
+encore. Dans ces maisons sur-tout où la fortune repose sur la
+discrétion, soit que cette femme sût à qui elle parloit, soit que
+l'habitude de commander et de vivre dans l'opulence trahît le rang de
+madame de Sponasi, soit qu'elle-même, tout en se cachant, ne fut pas
+fâchée qu'on soupçonnât son rang et son opulence, il est certain que la
+sage-femme lui raconta l'histoire suivante, moins par envie de bavarder
+que par le désir sans doute d'être utile à des malheureux.
+
+M. de Montluc, gentilhomme provençal, d'une famille très-ancienne, avoit
+été destiné à l'état ecclésiastique, parce qu'il étoit le second des
+fils de son père; c'est-à-dire que la fortune paternelle, d'ailleurs peu
+considérable, étant dévolue toute entière à son frère aîné, il falloit
+qu'il cherchât son patrimoine parmi celui des pauvres. M. de Montluc fut
+tonsuré à huit ans, et obtint un bénéfice d'un médiocre revenu, mais qui
+suffisoit à la dépense de son éducation. À vingt ans, il jouissoit
+encore de l'amitié de son père, et de l'espoir incertain d'obtenir un
+évêché, quand l'amour, qui se rit des patriarches de vingt ans, de la
+puissance paternelle et de la tonsure, lui fit rencontrer une jeune
+orpheline; belle, il s'en apperçut; sage et sensible, il n'en douta
+point; mais pauvre autant qu'on peut l'être, il n'y fit pas attention:
+cet âge compte-t-il l'argent pour quelque chose?
+
+Après avoir soupiré, souffert pendant long-temps, M. de Montluc, qui
+avoit quitté la soutane, vint à Paris avec sa maîtresse, devenue
+secrètement sa femme, n'emportant avec lui que la malédiction de son
+père. Elle fut terrible, s'il lui dut les malheurs qu'il éprouva. Obligé
+de se cacher pour se soustraire aux recherches de sa famille, il eut
+bientôt épuisé ses petites ressources. N'osant se réclamer de personne,
+ne pouvant et ne sachant pas travailler, la misère l'atteignit dans un
+moment bien cruel pour un époux: madame de Montluc étoit à la veille de
+le rendre père, et la sage-femme chez laquelle logeoit madame de Sponasi
+avoit été appelée. Bonne par caractère, et devenue plus sensible encore
+par l'habitude de voir souffrir, qui n'endurcit que les ames dégradées,
+elle avoit offert une de ses petites chambres, et tous les secours qui
+dépendroient d'elle, à l'épouse de M. de Montluc, se fiant à la probité
+de ceux qu'elle obligeoit de la récompenser un jour, si la fortune
+cessoit de leur être contraire.
+
+On n'est jamais plus compatissant qu'aux maux que l'on éprouve soi-même.
+Madame de Sponasi, dans les douleurs de l'enfantement, sentit combien
+devoit souffrir une malheureuse mère au milieu de toutes les
+privations, accablée de toutes les inquiétudes: elle remit à la
+sage-femme cinquante louis pour M. de Montluc, en lui recommandant de
+taire qu'elle les tenoit d'une femme logée sous le même toit que son
+épouse, afin de prévenir l'indiscrétion souvent ingénieuse de la
+reconnoissance. Madame de Montluc accoucha la même nuit que madame de
+Sponasi: ce fut aussi d'un garçon; il mourut en naissant, hélas! pour
+avoir trop souffert avant de naître: sa mère infortunée l'avoit porté
+dans son sein au milieu des larmes et des horreurs du besoin.
+
+Quand madame de Sponasi fut rétablie dans son hôtel, elle chargea
+Philippe de se lier avec M. de Montluc: cela ne fut pas difficile, les
+malheureux sont sensibles aux moindres prévenances. Philippe le présenta
+un matin à ma bienfaitrice, qui lui dit que ses aventures ne lui étoient
+point inconnues, et qu'elle se trouverait heureuse de faire quelque
+chose qui pût lui rendre la tranquillité. Elle lui proposa d'aller vivre
+à Téligny jusqu'au moment où il auroit fléchi son père: mais cet homme
+mourut sans vouloir pardonner; et son fils aîné l'imita d'autant plus
+volontiers, qu'il gagnoit à être inflexible.
+
+Non seulement madame de Sponasi avoit accordé à M. de Montluc la
+jouissance du château et des jardins qui en dépendent, mais, pour ôter à
+son bienfait l'apparence de la charité, elle l'avoit prié de s'occuper
+de l'administration de la terre, et lui avoit donné toutes les
+procurations nécessaires à cet effet, l'avertissant qu'elle cesseroit de
+le compter au nombre de ses amis, s'il n'en disposoit pas comme de son
+propre bien. Jamais service ne fut mieux payé. M. de Montluc agit
+effectivement comme s'il eût été le maître; et, tout en se faisant
+aimer des paysans, il augmenta beaucoup le revenu de ce bien. Rendant
+chaque année ses comptes avec la plus grande exactitude, ma bienfaitrice
+cherchoit en vain les moyens de le forcer à songer à lui; il répondoit
+toujours qu'il étoit si heureux, qu'il n'avoit plus de facultés pour
+desirer. Enfin, après avoir bien bataillé, il fut convenu que le
+cinquième du produit de Téligny lui appartiendrait chaque année;
+arrangement qui existoit depuis plus de vingt ans. J'aurois donc pu
+augmenter mon revenu de quinze à seize cents livres, et certes j'en
+aurois rougi. En me donnant ce bien y madame de Sponasi ne m'avoit pas
+parlé de M. de Montluc: l'avoit-elle oublié? Oh! non, sans doute. Elle
+m'avoit donc assez estimé pour ne pas vouloir me ravir la liberté
+d'honorer sa mémoire de la seule manière vraiment digne d'elle.
+
+J'écrivis à M. de Montluc pour lui demander son amitié, et le prier
+d'agir comme il avoit toujours fait jusqu'alors. «Nous sommes unis sans
+nous connoître, monsieur, par un lien qu'il vous est impossible de
+rompre sans outrager la mémoire de madame de Sponasi. Élevé par ses
+soins, riche de ses bienfaits, je ne m'en croirois indigne que du moment
+où vous refuseriez d'être pour moi ce que vous avez été pour elle. Tous
+les deux, nous avons perdu celle qui nous servit de mère; ne séparons
+jamais notre douleur et les motifs de notre reconnoissance.»
+
+M. de Montluc me fit une longue réponse, dans laquelle il ne me parloit
+que de ses regrets et des vertus de madame de Sponasi; à la fin
+seulement il me marquoit: «Elle m'avoit toujours assuré que ses bontés
+pour moi lui survivroient; elle me l'écrivoit encore il y a six mois,
+et dès-lors vous étiez possesseur de cette terre: vous voyez, monsieur,
+l'idée qu'elle avoit de vous; elle ne s'est point trompée. J'aurois,
+sans balancer, sacrifié ma vie pour elle; elle vous appartient
+également.»
+
+M. de Montluc pouvoit avoir près de cinquante ans: sa femme vivoit
+encore; mais ils n'avoient point eu d'autre enfant que celui qui vint au
+monde la même nuit que moi.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX.
+
+_Projet de mariage._
+
+
+La saison étoit venue où l'usage, plus que le désir de la solitude,
+chassoit de Paris la bonne société: Florvel m'engagea à venir passer un
+mois avec lui chez M. de Nangis, père de sa femme, et j'acceptai. Je fus
+étonné de voir madame de Florvel liée de l'amitié la plus vive avec une
+jeune demoiselle dont l'état étoit un problême, et la naissance encore
+plus incertaine que la mienne. Elle se nommoit Adèle. Dire qu'elle étoit
+jolie, seroit se servir d'une expression commune pour peindre des traits
+au-dessus de la perfection. Adèle étoit bonne, on le voyoit dans ses
+yeux; elle avoit de l'esprit, on le lisoit dans ses yeux; une éducation
+soignée avoit donné à son caractère une énergie et une solidité qui se
+peignoient encore dans ses yeux: mais si les yeux d'Adèle n'avoient pas
+entièrement fixé l'admiration, on eût cherché dans chacun de ses traits
+la prévention de toutes ses qualités, et l'on ne se fût pas trompé.
+
+Elle avoit vingt ans, parloit et écrivoit plusieurs langues avec autant
+de pureté que de facilité, dessinoit bien, étoit grande musicienne,
+raisonnoit des ouvrages les plus sérieux avec justesse, ne s'étonnoit de
+rien, pas même d'être au-dessus de son âge et de son sexe par ses
+connoissances. D'une gaieté qui prouvoit combien peu elle avoit de
+prétention, elle jouoit avec des enfans si naturellement, qu'on eût pu
+douter si la complaisance ou le plaisir la guidoit. Se présentoit-il
+quelqu'un? elle se livroit à la conversation, et, l'instant d'après,
+recommençoit ses enfantillages sans penser aux réflexions que ses
+réponses faisoient presque toujours naître. Ce qui me surprit encore
+davantage dans une femme jeune, délicate et françoise, elle n'avoit peur
+de rien, et ne parloit jamais de son courage. Si Florvel et moi nous
+nous disposions à aller à la chasse, et qu'Adèle fût présente, elle
+causoit aussi tranquillement appuyée sur une arme à feu, qu'un artilleur
+assis sur un canon. Je me rappellerai sans cesse qu'un jour en revenant
+nous la rencontrâmes dans le parc: je tenois mon fusil sous mon bras;
+j'avois oublié de le désarmer: en courant après elle, le coup partit;
+elle se retourna avec inquiétude, et sa première question fut:
+«N'êtes-vous pas blessé»? Ce ne fut que par réflexion qu'elle pensa
+qu'elle auroit pu l'être. Rien ne dévoile mieux le caractère que ces
+momens de surprise où la parole et la pensée s'échappent et se
+confondent rapidement avec la sensation que l'on éprouve.
+
+Devins-je amoureux d'Adèle? Si c'est de l'amour qu'elle m'inspira, je
+puis dire que je n'avois point encore connu ce sentiment; il me sembloit
+que, n'eût-elle pas été d'une figure céleste, d'une taille séduisante,
+je l'aurois préférée à toutes les femmes. J'aimois à être avec elle:
+mais il étoit impossible de lui dire ce qu'on appelle des choses
+aimables; on eût été humilié de ne pouvoir l'entretenir que d'elle, et
+l'on s'en occupoit toujours. M. de Nangis l'appeloit sa pupille, et la
+regardoit comme sa fille: Florvel vouloit qu'elle vît en lui un frère;
+madame de Florvel la traitoit en amie. Adèle se disputoit contre tous,
+ne se refusoit pas aux bons procédés; mais elle menaçoit de les quitter
+si on ne lui donnoit pas des gages. Elle n'avoit consenti à entrer
+auprès de madame de Florvel comme institutrice de sa fille, que pour
+gagner de l'argent, et elle vouloit toujours que l'on fixât ce qu'elle
+gagneroit.
+
+Elle avoit donc l'ame bien servile et bien intéressée, cette Adèle si
+extraordinaire? Ah! sans doute: écoutez son histoire, et jugez-la.
+
+À l'âge de quatre à cinq ans, elle fut trouvée, à onze heures du soir,
+par un cocher de fiacre, près la place des Victoires. Elle pleuroit. Sa
+position, sa figure, sa mise qui annoncent l'opulence, intéressèrent
+maître Pierre; c'est le nom du cocher: il la mit dans sa voiture, et la
+conduisit à sa femme. Adèle y reçut l'hospitalité, mais ne put donner
+aucun renseignement sur ses parens: elle parloit difficilement. Pierre
+n'avoit point d'enfant. Après avoir espéré inutilement de retrouver la
+famille de la petite, il la garda: elle resta avec ces bonnes gens
+jusqu'à l'âge de sept ans. À cette époque, Pierre mourut; et sa femme,
+qui n'avoit pour vivre que le produit des fatigues de son mari, fut
+obligée de se remarier à un des confrères du défunt, avare, veuf, et
+père de plusieurs enfans. Il exigea de madame Pierre qu'elle mît la
+petite à l'hôpital: c'étoit un terrible sacrifice pour cette excellente
+femme; mais la peur de la misère fit taire la sensibilité.
+
+Arrivée devant la porte de cette maison publique, elle s'assit dans un
+des fossés du boulevard, et là, pleurant et consolant la pauvre Adèle,
+elle lui promettoit de venir la voir quelquefois. Un homme qui passoit,
+témoin de la douleur de ces deux êtres malheureux, et séduit sans doute
+par la figure intéressante de la petite, s'informa du sujet de leurs
+pleurs.
+
+L'ayant appris, il pria madame Pierre de le suivre. Elle arriva chez lui
+avec Adèle, et s'en retourna consolée de laisser son enfant d'adoption
+entre les mains d'un protecteur.
+
+Cet homme étoit M. Durmer, connu par des ouvrages dans lesquels la
+profondeur s'unit à la clarté, et l'esprit à l'utilité. Depuis
+long-temps il avoit le projet d'essayer ses idées particulières sur
+l'éducation; mais il étoit célibataire. Il n'avoit qu'une sœur, mariée
+assez malheureusement, et mère de plusieurs enfans. Quelquefois il
+pensoit à en adopter un; mais il étoit toujours arrêté par l'idée que,
+ne pouvant séparer entièrement un de ses neveux de la société de sa
+famille paternelle, il en résulteroit de l'opposition entre ses vues et
+les conseils que l'enfant recevrait. L'entier abandon d'Adèle lui
+convint sous tous les rapports; elle alloit dépendre de lui, de lui
+uniquement. Si l'expérience démentoit ses longues méditations, il n'en
+seroit comptable à personne, et son cœur, guidé d'abord par un mouvement
+de charité, l'absoudroit des torts de son esprit. Il l'éleva, et la
+réussite surpassa son attente.
+
+M. Durmer ne couroit point après la réputation; aussi n'étoit-il d'aucun
+parti, car les hommes de lettres en formoient plusieurs: mais il avoit
+des amis, et M. de Nangis étoit du nombre. Se sentant près de sa fin, il
+fut effrayé de la position dans laquelle Adèle alloit se trouver. Sa
+fortune en biens fonds consistoit en une petite maison qui rapportoit
+1200 livres; il la laissa par testament à son élève, et obtint de M. de
+Nangis qu'il lui serviroit de tuteur. Il mourut. M. de Nangis retira
+Adèle chez lui, et crut ne pouvoir mieux la placer qu'auprès de madame
+de Florvel sa fille.
+
+Tant que M. Durmer avoit vécu, il avoit aidé sa sœur d'une partie du
+produit de ses ouvrages. À sa mort, cette femme, devenue veuve, alloit
+maudire la mémoire d'un frère qui avoit préféré une étrangère à sa
+famille, quand Adèle se présenta chez elle, et l'assura qu'elle étoit
+loin de vouloir priver ses enfans de la succession de leur oncle; mais
+elle étoit mineure, et M. de Nangis, en approuvant sa délicatesse, ne
+pouvoit se prêter à ses desirs. Adèle, incapable de varier dans ses
+résolutions, promit à la sœur de M. Durmer de lui remettre chaque année
+1200 livres, jusqu'au jour où, libre de disposer d'un bien qu'elle ne
+regarderoit jamais comme sa propriété, elle lui en feroit cession
+entière. C'étoit pour être plus en état d'acquitter sa promesse qu'elle
+exigeoit que madame de Florvel fixât les honoraires de l'institutrice de
+sa fille: il fallut la satisfaire. Elle prétendoit en outre qu'un
+salaire mérité enchaîne moins que des bienfaits; et sans vouloir se
+soustraire à la reconnoissance, elle tenoit à sa liberté. Adèle eut donc
+des appointemens; et cet arrangement lui paroissoit si raisonnable,
+qu'elle ne comprenoit pas pourquoi ses amis sembloient en être humiliés
+pour elle. Plus elle s'efforçoit de rappeler l'abandon dans lequel les
+circonstances l'avoient placée, moins il étoit possible de s'en
+souvenir: on eût dit qu'elle étoit née pour commander à tous ceux qui
+l'entouroient, et elle commandoit en effet par des droits auxquels
+personne ne résiste, la douceur, la raison et la beauté.
+
+Lorsque nous revînmes de la campagne, nous étions fort joyeux; et comme
+nous ne cherchions pas à cacher le sentiment qui nous attiroit l'un vers
+l'autre, la famille de Florvel sourioit à l'espoir d'un mariage qui
+devoit fixer le sort de leur protégée. Adèle n'avoit aucune fortune;
+mais la mienne suffisoit pour deux. Le mystère de ma naissance m'auroit
+empêché de m'allier à une fille riche et bien élevée; aucune ne pouvoit
+l'être mieux qu'Adèle, et n'auroit uni tant de mérite à tant de
+modestie. Ainsi la raison se trouvoit cette fois d'accord avec l'amour.
+Je lui avois confié ce que j'étois: elle sentit que la mémoire de madame
+de Sponasi exigeoit que ce secret restât caché, même pour M. de Nangis;
+elle l'observa la première, c'étoit m'assurer de sa discrétion: mais
+elle voulut que je ne fisse rien sans le consentement de Philippe.
+
+«Vous lui devez de la reconnoissance, me dit-elle, et à ce titre seul
+vous ne pouvez disposer de vous sans son aveu; moins il vous rappelle
+les droits qu'il a reçus de la nature, plus votre délicatesse est
+engagée à ne pas l'en priver. Songez, Frédéric, qu'en devenant votre
+épouse, je vais vivre avec votre père, et que nous ne pouvons être
+heureux tous les trois si la plus parfaite intelligence ne préside à
+notre union. Comme votre position m'empêche de lui rendre dès à présent
+le respect que je ne lui refuserai jamais, je compte assez sur vous pour
+être persuadée que vous ne me tromperez pas sur son consentement.--Et
+s'il le refusoit, ce que je ne présume pas, croiriez-vous que je lui
+dusse le sacrifice de mon bonheur?--Libre presque en naissant, je ne
+peux apprécier bien juste les bornes de l'autorité paternelle. Ne me
+cachez rien des objections de votre ami; nous les examinerons le plus
+impartialement qu'il nous sera possible: s'il a tort, nous verrons
+jusqu'à quel point vous devez vous soumettre; s'il a raison, notre
+obéissance sera toute à notre avantage.--Adèle, l'amour peut-il être
+juge dans sa propre cause? Pour moi, je suis bien décidé à ne jamais
+renoncer au bonheur que j'attends avec vous.--Et moi, croyez-vous que
+j'y renonçasse sans peine? Cependant, si le sacrifice tournoit à votre
+avantage, je ne balancerois pas un instant.--Quand on aime si
+raisonnablement, on n'aime guère.--Mon ami, si l'amour n'existoit qu'aux
+dépens de la raison, les fous seuls pourroient compter sur lui. Je vous
+l'ai dit cent fois, je trouve du plaisir à le répéter; la préférence que
+je vous donne est tellement fondée sur la certitude d'être avec vous la
+plus heureuse des femmes, qu'il n'y aura jamais que votre intérêt qui
+puisse me séparer de vous. Si les événemens vouloient qu'un jour je
+fusse dans la nécessité de vous le prouver, vous apprendriez alors
+qu'aimer _raisonnablement_ est pour Adèle aimer jusqu'au tombeau». Elle
+le disoit avec tant de calme, qu'il falloit connoître son caractère
+autant que je le connoissois pour être persuadé qu'elle donnoit à sa
+pensée toute l'étendue de ses expressions, et qu'aimer jusqu'au tombeau
+signifioit pour elle... jusqu'au tombeau.
+
+Aussitôt que je fus arrivé à Paris, je fis part à Philippe de mon amour
+et de mes projets, d'un ton que je cherchois à rendre respectueux, mais
+qui annonçoit une résolution déterminée. Philippe me fit beaucoup
+d'objections qui se réduisoient toutes à celle-ci: «J'avois de
+l'ambition pour vous; faut-il que j'y renonce»? Je déployai mon
+éloquence pour lui prouver que ma naissance suffisoit seule pour
+renverser toutes les espérances que j'aurois de m'élever; qu'isolé dans
+le monde, je ne pourrois m'allier à aucune famille qui eût quelque
+crédit; que même lorsque par hasard je ferois un mariage avantageux, je
+l'acheterois trop cher, soit par des humiliations, soit par la nécessité
+de me séparer de lui, séparation à laquelle rien ne pourroit me
+résoudre. Je lui fis valoir le caractère d'Adèle encore plus que son
+esprit et sa beauté; il n'y avoit pas de réplique raisonnable: Philippe
+soupira de voir s'évanouir les rêves qu'il avoit nourris avec
+complaisance, et se retrancha sur ce qu'il n'avoit pas le droit de
+s'opposer à mes volontés.
+
+«Si vous n'avez pas ce droit, mon ami, je vous le donne. Vous n'avez
+jusqu'à présent vécu que pour mon bonheur; voulez-vous me faire payer
+vos bontés du sacrifice de ma vie? Dites-le sans contrainte; mais je
+vous préviens que mon existence et Adèle sont inséparables.»
+
+Philippe ne fit plus qu'une objection: l'amour pouvoit m'aveugler. Par
+intérêt pour moi, il me demandoit de différer mon mariage d'un mois
+seulement. Si alors je persistois dans ma résolution, il me promettoit
+de me faire oublier la peine avec laquelle il accordoit son
+consentement. J'aurois eu mauvaise grâce de refuser; quoiqu'il m'en
+coûtât, je consentis à le satisfaire. Cruel retard! Philippe avoit-il
+prévu tes conséquences? Oh! non sans doute, car il fut ensuite aussi
+désespéré que moi. Mais n'anticipons point sur les événemens.
+
+Quand j'appris à Adèle la condescendance que j'avois eue pour mon...
+ami, loin d'en être choquée, elle m'en remercia. La certitude de notre
+union suffisoit pour la rendre heureuse; Philippe auroit exigé six mois,
+qu'elle ne l'auroit pas trouvé injuste. Elle aimoit cependant; mais
+quand je la voyois recevoir avec tranquillité une nouvelle qui me
+paroissoit accablante, je doutois de son amour: j'aurois desiré qu'elle
+fût plus passionnée. Insensé! j'oubliois que j'en voulois faire mon
+épouse, et non pas ma maîtresse.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX.
+
+_Encore Adèle._
+
+
+Adèle étant dès à présent liée à tous les événemens qui m'attendent, je
+voudrais, mes chers lecteurs, vous mettre en état de la bien connoître;
+et je n'y réussirai jamais mieux qu'en vous donnant un extrait de
+l'écrit que M. Durmer lui remit à ses derniers momens.
+
+LETTRE DE M. DURMER
+
+«Près de mourir, je veux, ma chère enfant, m'excuser devant vous de
+l'éducation que je vous ai donnée. Votre position fut mon motif; votre
+bonheur seroit ma récompense.
+
+«Sans parens dont le nom et l'héritage vous soient dévolus, sans mère
+qui puisse veiller sur vous et guider votre choix, sans protecteur
+légal, sans avenir présumé, ce n'est que dans votre caractère que tous
+pouvez trouver les appuis qui vous manquent. J'ai donc essayé de former
+votre caractère pour qu'il vous mît au-dessus de la fortune et des
+attaques de la société.
+
+.--.--.--.--.--.--.--.--.
+
+«Il m'a toujours paru singulier d'entendre disputer sur les vertus qui
+conviennent plus particulièrement aux femmes qu'aux hommes, dans un
+siècle où les habits sont tout au plus ce qui les distingue. J'ai
+regardé ce qui se passe dans le monde, et je vous ai élevée pour le
+moment où vous deviez vivre.
+
+«Si l'on demandoit quelles sont les vertus particulières à votre sexe,
+la réponse auroit tellement l'air d'une satyre, que personne ne
+voudroit se charger de la faire. _Est-ce l'amour pour la retraite?_ Je
+crois qu'avec des talens et le goût de l'étude vous supporterez plus
+aisément la solitude que les femmes qui, sans aucune ressource dans
+l'esprit, ne se trouvent jamais en plus insupportable société que
+lorsqu'elles sont seules, et qui, pour se soustraire à elles-mêmes,
+courent sans cesse après le plaisir, sans se fatiguer de ne rencontrer
+par-tout que l'ennui.
+
+«_Est-ce la modestie?_ La modestie n'appartient qu'à ceux qui ont des
+sacrifices à lui faire. L'amour-propre des sots n'est que sottise; rien
+ne peut les en guérir: l'amour-propre des esprits éclairés est orgueil;
+ils peuvent s'en corriger, ou du moins sentir la nécessité de le
+dissimuler. De quel droit un sot devineroit-il qu'il peut être modeste?
+
+«La modestie dans les mœurs tient à deux extrêmes, la froideur des sens,
+ou une extrême sensibilité: dans le premier cas, on la doit à la nature;
+dans le second, au désir de ménager sa réputation, et plus encore à la
+crainte de diminuer ses plaisirs. Une femme immodeste n'est qu'un
+libertin de la plus méprisable espèce. J'ose répondre, Adèle, que vous
+aurez toujours beaucoup de modestie.
+
+.--.--.--.--.--.--.--.--.
+
+«On a dit avec raison que la vie d'une femme se réduisoit à l'histoire
+de ses amours. Eh bien! plus son caractère aura d'énergie, moins ses
+passions seront dangereuses, alors même qu'elles seroient fortes. Les
+hommes sont tellement accoutumés à ne point déguiser ce qu'ils cherchent
+sous le nom d'amour, que la beauté de la maîtresse qu'ils avouent est
+pour eux une excuse valable contre l'aridité de son esprit et la
+sécheresse de son cœur: mais les femmes qui ont l'heureuse habitude de
+dissimuler le penchant qui les entraîne, les femmes qui veulent toujours
+paroître séduites par des qualités qui justifient leurs foiblesses,
+seront moins dupes de leur imagination à mesure que leur tête sera mieux
+meublée; l'homme dont elles craindroient de rougir sera rarement celui
+de leur choix; et j'aimerois mieux donner l'amour-propre pour sentinelle
+à la vertu, que de lui laisser pour garde... quoi? je l'ignore: dans
+l'éducation actuelle, je n'ai jamais vu sur quelle base reposoit la
+sagesse des femmes.
+
+«Il en est de la plupart des sottises pour les hommes, comme des
+médailles pour les antiquaires: leur ancienneté est ce qu'on peut dire
+de mieux en leur faveur. On m'a bien des fois objecté qu'en vous
+dégageant d'une foule de petites foiblesses, je pourrois vous placer
+au-dessus des bienséances, et vous accoutumer à vous glorifier de vos
+erreurs; mais j'ai remarqué que l'être le plus ignorant a toujours assez
+d'adresse pour justifier ses passions, tant que les passions durent:
+ainsi l'éducation que vous avez reçue ne tous donnera à cet égard aucun
+avantage. Mais une femme sans instruction, sans talens, sans caractère,
+est tourmentée de la nécessité de former une liaison, alors même qu'elle
+n'en a plus le désir: elle se compose une passion pour échapper à ce
+veuvage du cœur et de l'imagination auquel le temps la conduit malgré
+elle. Avec plus de ressources dans l'esprit, elle regarderait la fin de
+l'amour comme la fin d'un orage, et ne se feroit pas illusion sur la
+possibilité d'aimer encore. L'esprit le plus cultivé doit être quelque
+temps dupe des sens; mais quand on n'a que des sens, et que leur empire
+finit, que reste-t-il? Ne seroit-ce pas là qu'il faudroit chercher la
+raison qui fait envisager à votre sexe la vieillesse avec tant d'effroi?
+
+«Parmi les femmes qui jouissent d'une grande célébrité, beaucoup ont
+vieilli en augmentant le nombre de leurs amis et sans cesser d'être
+aimables. Adèle, réfléchissez sur cette vérité, et vous serez convaincue
+que je vous ai élevée pour toutes les époques de votre vie.
+
+.--.--.--.--.--.--.--.--.
+
+«N'oubliez jamais ce que je vous ai dit sur la décence, que l'on confond
+à tort avec l'ingénuité. L'ingénuité est la franchise de l'ignorance;
+elle peut quelquefois être indécente: la décence, au contraire, n'est
+que l'observation exacte des bienséances. Une femme allaite un enfant,
+et, moins occupée de ceux qui l'entourent que des tendres soins de la
+maternité, laisse appercevoir son sein sans que la décence puisse en
+murmurer. Qu'un homme se permette un compliment déplacé ou seulement un
+regard curieux, c'est lui qui manque à la décence en alarmant la pudeur,
+en effarouchant la nature dans ses plus augustes fonctions. Une fille
+qui entre dans le monde, parle peu; et c'est avec raison que l'on
+conclut en faveur de sa décence, car elle craint de blesser les usages:
+elle se tait, mais observe comment elle doit se conduire. Un vieillard,
+se faisant un privilége de son âge, l'aborde, et se permet une
+_jovialité_ qui la fait rougir: le vieillard devient alors non-décent.
+L'ingénuité plaît dans l'adolescence, et devient souvent bêtise dans un
+âge plus avancé: la décence, au contraire, appartient à tous les temps,
+à tous les lieux, aux deux sexes; elle peut changer suivant les
+sociétés, mais jamais pour le fond, qui n'est que la pratique réfléchie
+des bienséances. Ainsi je crois qu'en multipliant vos idées, je vous ai
+donné plus de possibilité d'être toujours et par-tout un modèle de
+véritable décence.
+
+.--.--.--.--.--.--.--.--.
+
+«Vous voyez, ma chère enfant, que je cherche à justifier ce que j'ai
+fait pour vous: je le répète, si vous êtes heureuse, j'aurai réussi; car
+votre bonheur fut le but de tous mes soins. Je voudrois pouvoir vous
+donner des conseils; mais ils ne sont utiles que lorsqu'on peut en faire
+l'application, et votre avenir m'est inconnu. Respectez ma mémoire dans
+vous qui êtes mon ouvrage; défiez-vous de votre cœur, et n'osez pas tout
+ce qu'osera votre esprit: voilà ma dernière recommandation. À vingt ans,
+on décide hardiment: à trente, on hésite avant de décider: à quarante,
+on est si persuadé de l'instabilité de ses propres idées, que l'on perd
+toute confiance dans les lumières des autres et dans les siennes; on
+aime mieux user tranquillement la vie que de l'approfondir. Les passions
+de l'esprit s'affoiblissent comme celles du cœur; et de cet état naît un
+calme que l'on doit peut-être plus à la fatigue qu'à ses réflexions:
+mais ce calme est celui du bonheur, ou plutôt il est lui-même le
+bonheur. C'est là, ma chère enfant, que je vous attends pour me juger.
+Ayez le courage de n'avoir jusqu'à cette époque des talens que pour vous
+et vos amis, et vous ne desirerez plus alors d'en avoir pour le monde.
+C'est bien peu de chose que la gloire!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXI.
+
+_Un événement._
+
+
+Adèle, chez M. Durmer, n'avoit d'autre société que celle de quelques
+savans, au milieu desquels elle avoit pris l'habitude de raisonner
+juste, et la facilité de placer dans les conversations les plus
+sérieuses quelques répliques auxquelles elle n'attachoit pas de
+prétention. Chacun se plaisoit à l'instruire: aussi n'étoit-elle pas
+étonnée de s'entendre contredire; et sa modestie, qui paroissoit étrange
+avec tant de talens, venoit sans doute d'avoir vécu parmi des gens
+qu'elle savoit plus instruits qu'elle. Elle ne pouvoit ignorer les
+charmes dont la nature avoit été prodigue en sa faveur; mais comme dans
+la société de M. Durmer on n'attachoit pas un prix extraordinaire à la
+beauté, elle s'étoit accoutumée à l'envisager de même. La sphère étroite
+dans laquelle elle vivoit, servoit à la fois à former son caractère et à
+la sauver des dangers du monde.
+
+Sa position devint bien différente dans la maison de Florvel. Elle ne
+pouvoit paroître aux promenades, aux fêtes, aux spectacles, sans exciter
+l'admiration. La simplicité de ses mœurs tournoit au profit de sa
+beauté; elle avoit le talent, si rare, de parer sa figure sans la
+déguiser. Peu faite à une modestie de convenance, elle ne rougissoit pas
+lorsqu'on lui adressoit la parole: elle répondoit; et le plaisir de
+l'entendre augmentoit celui qu'on prenoit à la voir. Florvel recevoit
+beaucoup de monde; madame de Florvel menoit toujours Adèle avec elle:
+bientôt elle fut le sujet de toutes les conversations. L'histoire de
+son enfance, qui si long-temps avoit été ensevelie dans l'appartement de
+M. Durmer, devint la nouvelle des cercles les plus brillans: on n'eût
+pas été à la mode si l'on n'eût vu Adèle. Pour quiconque connoît Paris,
+cet enthousiasme ne paroîtra pas étonnant.
+
+Ce qui l'est davantage, c'est qu'Adèle ne fut pas éblouie de ses succès:
+elle ne jouissoit des éloges qu'elle recevoit, que par l'idée d'être
+digne de faire mon bonheur; et jamais femme n'employa des procédés aussi
+délicats pour écarter jusqu'à l'ombre de la jalousie d'un cœur qui
+n'étoit que trop capable d'en éprouver les tourmens. Plus sensible avec
+moi que lorsque nous étions à la campagne, elle sembloit vouloir me
+dédommager du temps qu'elle accordoit à la société; elle comptoit avec
+impatience les jours qui devoient s'écouler encore pour accomplir le
+mois promis à Philippe; il n'en restoit plus que huit: alors nous
+devions déclarer à M. de Nangis, à Florvel et à son épouse, que nous
+étions dans l'intention de nous marier; intention qu'ils devinoient sans
+que nous en parlassions.
+
+Tandis qu'il étoit à la mode de s'occuper de l'histoire d'Adèle,
+plusieurs personnes s'étoient fait un plaisir de la broder et de tirer
+des conjectures. J'ignore qui le premier s'avisa de rappeler qu'une
+fille de M. de Miralbe avoit été perdue dans un temps qui s'accordoit
+avec celui où Pierre trouva Adèle: on alla plus loin; les femmes d'un
+certain âge prétendirent qu'elle ressembloit étonnamment à madame de
+Miralbe lorsqu'elle étoit entrée dans le monde. Des conjectures on passa
+à l'affirmation; et ce bruit prit bientôt une telle consistance, qu'on
+ne parloit plus que de cela chez Florvel. M. de Miralbe, alors en
+procès réglé avec son fils, qui demandoit compte du bien de sa mère,
+saisit avec empressement la possibilité de lui opposer une sœur en
+minorité, ayant des droits égaux eux siens. Il rendit une visite à M. de
+Nangis.
+
+Que l'on juge de l'inquiétude que j'éprouvois. Outre que je connoissois
+le caractère de M. de Miralbe, et que sa naissance ne me laissoit aucun
+espoir de devenir son gendre, je n'ignorois pas qu'à la mort de madame
+de Sponasi, il avoit excité tous les parens à m'accabler d'humiliations;
+pour lui, il m'avoit traité avec une bonté si méprisante, que j'avois
+rompu avec lui. Pour comble de craintes, je me rappelois et madame de
+Valmont, et ses principes, et la haine éternelle qu'elle m'avoit jurée.
+De tous les pères que le hasard pouvoit offrir à l'intéressante élève de
+M. Durmer, certes M. de Miralbe eût été le dernier que j'eusse desiré.
+
+C'est dans ces momens d'alarmes que je connus le cœur de mon Adèle; elle
+trembloit de retrouver une famille qui ne la dédommageroit jamais du
+bonheur que notre mariage lui faisoit espérer. Je lui parlois sans
+contrainte du caractère de M. de Miralbe; elle souhaitoit ardemment
+qu'il n'acquît aucun droit sur elle: je lui confiai les motifs de la
+haine de madame de Valmont; elle me remercia d'avoir rompu avec elle.
+
+«Je sens, mon ami, me dit-elle, que j'aurois bien de la peine à vivre au
+milieu de tous ces êtres là. J'ai été élevée d'une manière qui me fait
+envisager avec indifférence ce que la plupart des hommes regardent avec
+admiration. Le hasard a voulu que je ne dusse rien à mon père: quel
+qu'il soit, je le jugerai comme un étranger s'il se conduit mal avec
+moi. Dégagée de reconnoissance, incapable de crainte, je puis beaucoup
+souffrir; mais jamais, jamais je n'oublierai celui qui, dans ma misère,
+dans un abandon absolu, m'a choisie pour son épouse. Frédéric, recevez
+ma main; c'est devant Dieu, et du plus profond de mon cœur, que je jure
+de n'être qu'à vous.»
+
+Après nous être bien tourmentés, nous voulions rire de nos inquiétudes:
+mais nous revenions promptement à parler du temps où nous serions
+séparés, des moyens que nous emploierions pour nous voir; et nous
+répétions le serment de nous aimer en dépit de tous les obstacles.
+
+Nos craintes n'étoient pas vaines. M. de Miralbe, accompagné de M. de
+Nangis, vint chercher Adèle pour aller chez la veuve de maître Pierre.
+Il résulta des informations, de la représentation des vêtemens que
+portoit la petite lorsqu'elle fut trouvée, que cette infortunée étoit la
+fille de M. de Miralbe; ou plutôt, s'il m'est permis de donner ici mes
+soupçons pour quelque chose de probable, cet homme astucieux ne reconnut
+Adèle que parce qu'il vouloit l'opposer à son fils. À une époque
+postérieure, il prétendit qu'elle lui étoit étrangère... Mais laissons
+au temps à dévoiler ce mystère, si jamais il peut l'être.
+
+Je fis part de ce que je pensois à cet égard à M. de Nangis, et je
+m'apperçus combien est grand l'avantage d'une bonne réputation, qu'elle
+soit ou non méritée. M. de Nangis ne répondit à mes soupçons qu'en
+faisant l'éloge de M. de Miralbe; il auroit rompu avec moi pour oser
+accuser un homme si sensible et si estimable, sans l'indulgence qu'il
+croyoit devoir à un amant au désespoir. M. et madame de Florvel, tout
+en me plaignant de bonne grace, ne pouvoient s'empêcher de se réjouir de
+voir Adèle retrouver un rang, une fortune digne d'elle: ils espéroient
+d'ailleurs que sa nouvelle position ne seroit pas un obstacle à notre
+union; ils ne savoient pas que M. de Téligny étoit le fils de Philippe.
+Dans ma douleur, c'étoit mon père seul que j'accusois, ou, pour mieux
+dire, je le plaignois: l'idée que le retard qu'il avoit demandé me
+privoit de tous les avantages d'un mariage brillant, s'il eût été
+accompli avant la fatale reconnaissance, le rendoit aussi malheureux que
+moi.
+
+«Ne perdez pas courage, me disoit-il quand je m'abandonnois à la
+douleur; j'ai fait le mal, peut-être parviendrai-je à le réparer. Si
+votre naissance étoit le seul obstacle au consentement de M. de Miralbe,
+il ne seroit, je crois, pas impossible de le surmonter. L'argent fait
+bien des choses, la reconnoissance peut encore davantage. Laissez-moi
+mon secret, je vous le confierai s'il vous devient utile; jusque là, ne
+vous affligez pas de mon silence. Si mademoiselle de Miralbe n'oublie
+pas les engagemens pris par Adèle, si elle a la force de résister aux
+menaces ou aux séductions, vous pourrez encore être heureux.»
+
+Philippe avoit-il réellement l'espoir qu'il vouloit faire passer dans
+mon cœur? Il est des positions où l'on tremble de diminuer ses
+espérances en en approfondissant le motif, et je n'osois presser
+Philippe de s'expliquer davantage.
+
+M. de Miralbe étoit trop politique pour rompre brusquement avec M. de
+Nangis et sa famille: mais comme il n'ignoroit pas que c'étoit dans leur
+société où je rencontrois le plus souvent Adèle, et qu'il vouloit nous
+ôter tout espoir, il auroit desiré que sa fille prît sur son compte le
+tort de l'ingratitude: il l'exigeoit d'elle dans le particulier, tandis
+qu'il applaudissoit en public à la vive reconnoissance qu'elle
+témoignoit à madame de Florvel; reconnoissance dans laquelle l'amour
+entroit pour quelque chose. Adèle, à qui j'avois dévoilé le véritable
+caractère de son père, profitoit adroitement de la différence qui
+existoit entre ses opinions et les sacrifices qu'il devoit à sa
+réputation, pour lui désobéir sans qu'il pût se fâcher. En lui parlant
+toujours des vertus qu'il n'avoit pas, mais qu'elle étoit bien éloignée
+de lui refuser, elle le tenoit dans un état d'inquiétude et de
+contrainte dont nous profitions pour nous rencontrer chez nos amis
+communs. Il est vrai que madame de Valmont l'accompagnoit toujours, et
+que M. de Miralbe, qui avoit deviné la haine qu'elle avoit pour moi,
+peut-être aussi une partie des motifs de cette haine, se reposoit sur la
+jalousie et la vengeance, du soin d'éloigner les occasions où sa fille
+et moi nous aurions pu nous entretenir particulièrement. Pour donner une
+juste idée de notre position, je ne puis mieux faire que de copier
+quelques unes de nos lettres; elles étoient alors notre plus grande
+consolation. Si le nom de celui qui inventa l'art d'écrire étoit connu
+des amans, il auroit des autels par-tout où la terre est habitée.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXII.
+
+_Correspondance._
+
+
+ADÈLE À FRÉDÉRIC.
+
+Mon ami, depuis que je suis dans la maison de celui qui se dit mon père,
+j'ai eu le temps de faire mes observations; elles ne sont pas
+consolantes.
+
+M. de Miralbe m'accable d'amitiés et ne m'aime pas; il me craint:
+j'éprouve le même sentiment pour lui; aussi sommes-nous sans cesse et
+réciproquement sur nos gardes.
+
+Il parle souvent du bonheur qu'il a eu de retrouver sa fille, sur-tout
+quand il y a des témoins: on me dit alors que le bonheur est encore
+plus grand pour moi. Je ne réponds rien; mais je pense en soupirant que
+j'étois heureuse, et que je ne le suis plus.
+
+Il m'a raconté les torts de ma mère envers lui; j'ai gardé le silence:
+il a voulu me faire partager son animosité contre mon frère; je l'ai
+assuré que je me taisois sur les morts par l'inutilité de les défendre,
+mais que je ne condamnerois point ceux qui vivoient sans les entendre.
+
+«Vous pensez donc, m'a-t-il dit, que je n'ai pas des motifs légitimes
+d'en vouloir à mon fils? Vous a-t-on parlé de sa conduite?--Oui,
+monsieur.--Et vous n'en êtes pas indignée?--Monsieur, en apprenant que
+vous pouvez le haïr, vous, qui êtes son père, j'ai commencé à concevoir
+qu'il pouvoit éprouver le même sentiment. Les obstacles que la nature
+avoit mis entre la haine et vous sont égaux des deux côtés; le premier
+qui les a surmontés a dégagé l'autre.--Vous comptez donc pour rien la
+soumission filiale?--Pardonnez-moi, je l'estime autant que l'indulgence
+paternelle.--Ainsi vous approuvez votre frère.--Je ne suis pas son
+juge, monsieur; mais je trouverai toujours du plaisir à le
+défendre.--Tous les honnêtes gens sont contre lui.--Cela prouve qu'il
+n'est pas adroit.»
+
+J'ai fait cette réponse avec tant de vivacité, que je ne me suis
+apperçue combien elle portoit coup qu'en voyant M. de Miralbe se mordre
+les lèvres. Il s'est plaint de la manière libre dont j'ai été élevée, et
+m'a assurée qu'on m'avoit rendu un bien mauvais service en me dégageant
+de tous préjugés.
+
+«Les préjugés, m'a-t-il dit, sont le frein le plus sûr des passions.--Eh
+bien! monsieur, je dois m'applaudir de l'éducation que j'ai reçue; car
+si je n'ai point de préjugés, je n'ai point de passions.--Et votre
+amour pour M. _de_ Téligny (il a appuyé sur le _de_ de la manière la
+plus significative), comment le nommez-vous?--Un sentiment de préférence
+que sa générosité envers moi a rendu sacré.--Ainsi vous convenez que
+vous l'aimez.--Si je le dissimulois, on ne me croiroit pas, et je
+perdrois l'avantage que donne la franchise.--Ce sentiment de préférence
+nuit aux projets que je peux avoir sur vous.--Il existoit avant que vous
+pussiez le blâmer, voilà mon excuse.--Si je vous ordonne d'y renoncer,
+que ferez-vous?--Je croirai que vous me parlez comme si je sortois du
+couvent.--Je ne vous comprends pas.--Eh bien! monsieur, je m'explique.
+Croyez-vous que les droits d'un père puissent s'étendre sur les
+affections de ses enfans?--Sur leur conduite, a-t-il répliqué, vous ne
+le contesterez pas.--Non, monsieur: je puis vous soumettre mes actions:
+mais ma pensée est souvent indépendante de moi; comment l'engagerois-je
+à d'autres?»
+
+«Je vois, a-t-il ajouté avec beaucoup de douceur, que l'on n'obtiendra
+rien de vous que par la raison, et je suis charmé que la vôtre ne
+s'élève pas jusqu'à récuser la puissance paternelle. Ainsi vous convenez
+que vos actions sont soumises à ma volonté.--Oui, monsieur; l'abus seul
+de votre pouvoir seroit capable de lui donner des bornes. J'espère que
+votre bonté évitera que j'en fasse jamais la réflexion; ce seroit le
+plus grand des malheurs, et pour vous, et pour moi.»
+
+Ma réponse étoit dure; je le sentis, mon cher Frédéric: mais je voyois
+qu'il cherchoit à m'enchaîner en sondant mon caractère, et il
+m'importoit beaucoup de ne pas fléchir. Il garda le silence pendant
+quelques minutes, et reprit en ces termes:
+
+«Vous appercevez-vous, Adèle, que vous me manquez de respect?--Si je
+l'avois cru, monsieur, j'aurois gardé le silence, et ce sera dorénavant
+le parti que je prendrai quand je croirai mes réponses opposées à votre
+façon de penser. Vous devez m'excuser jusqu'au moment où je connoîtrai
+assez votre caractère pour savoir quand ma franchise sera un crime;
+jusqu'à présent on m'en avoit fait un devoir.--Eh quoi! s'écria-t-il,
+vous vous permettez d'étudier mon caractère!--Est-ce encore un mal d'en
+convenir, monsieur? Destinée à vivre auprès de vous, n'est-il pas
+naturel que je cherche à deviner vos volontés?--Pour vous y soustraire
+avec plus de facilité, sans doute». Je ne répondis pas.
+
+«Je veux, me dit-il, mettre à l'épreuve votre franchise et votre
+soumission. Répondez-moi: M. _de_ Téligny (toujours le _de_ prononcé
+avec ironie) vous a-t-il confié le secret de sa naissance?--Non,
+monsieur.»
+
+Je faisois sans doute un mensonge, mon cher Frédéric; mais si j'avois
+hésité un seul instant à nier, j'aurois manqué à la confiance que vous
+m'avez témoignée. Certes, j'aurois pu me dispenser ensuite de révéler
+votre secret; mais avouer que vous en aviez un, c'étoit le trahir.
+N'ayant pas d'autre moyen d'éluder une question aussi insidieuse, je ne
+balançai pas.
+
+M. de Miralbe, d'un air moitié mystérieux, moitié méchant, me fit part
+de ses soupçons. Il semble ne pas douter que vous soyez le fils de
+madame de Sponasi; mais il ne forme que des conjectures sur votre père,
+et pas une n'approche de la vérité. Vous croyez bien qu'il n'a pas
+manqué de conclure votre état incertain (ce n'est pas ainsi qu'il
+s'exprime) s'opposoit à tout espoir d'union entre vous et moi. J'ai
+gardé le silence. Alors il m'a demandé si, du moins à cet égard, je
+n'étois pas de son avis.
+
+«Si je vous réponds avec franchise, monsieur, vous m'accuserez encore de
+vous manquer de respect.» Il vouloit connoître au juste ma façon de
+penser; et m'ayant promis de m'écouter comme si le sujet nous étoit
+étranger, nous poursuivîmes notre entretien de la manière suivante:
+
+«Dites-moi, Adèle, n'êtes-vous pas persuadée qu'une demoiselle doit
+beaucoup de sacrifices à l'honneur de sa famille?--Oui, monsieur.--En
+épousant un homme sans nom, ne manque-t-elle pas aux égards que sa
+naissance lui prescrit?--Je crois plus, monsieur; elle manque à ses
+devoirs, puisqu'elle trahit à la fois l'espoir de ses parens, et
+l'éducation qu'elle a reçue. Il est rare qu'une fille se dégage des
+principes qu'on lui a donnés dans sa jeunesse, sans qu'on puisse
+l'accuser avec raison d'ingratitude, d'inconséquence ou de perversité.
+Ces principes, quels qu'ils soient, sont bons lorsqu'ils sont conformes
+à l'état pour lequel elle étoit destinée.--Je devine votre conclusion;
+vous allez m'observer qu'ayant été élevée pour vivre dans la médiocrité,
+vous seriez aussi blâmable de sacrifier votre amour à l'ambition, qu'une
+autre de sacrifier son rang à l'amour.--Oui, monsieur; cela est si vrai,
+qu'il me sera toujours impossible d'attacher le moindre prix à un nom,
+quelque brillant qu'il soit. Accoutumée dès mon enfance à trouver le
+bonheur dans la simplicité, et tous mes plaisirs dans la solitude, ma
+naissance, découverte trop tard, devient un fardeau que l'amitié seule
+d'un père pourroit alléger.--Doutez-vous de la mienne, ma chère
+enfant?--Non, monsieur; mon cœur est capable d'attachement, et il sera à
+vous aussitôt que vous le voudrez.--Il me semble que vous mettez des
+conditions au sentiment que vous me devez.--S'il vous est dû, monsieur,
+comment pouvez-vous croire que j'y mette des conditions? Il vous suffira
+de l'exiger». Notre conversation cessa encore pendant quelques instans.
+
+M. de Miralbe reprit la parole pour me demander si je voulois lui
+promettre de renoncer à M. _de_ Téligny.«--Oui, monsieur, je vous
+promets de n'être jamais à lui, tant que vous aurez droit de vous y
+opposer.--Quoique votre promesse soit conditionnelle, je veux bien m'en
+contenter, et je vous prie d'éviter dorénavant la société de M. de
+Nangis et de madame de Florvel.--Je vous obéirai, monsieur, et dès
+aujourd'hui je leur écrirai que mon père me fait une loi de ne point
+voir ceux auxquels la reconnoissance la mieux méritée et l'amitié la
+plus sincère m'attacheront toute la vie (il se tut; j'ajoutai avec
+beaucoup d'expression), ceux sans les bontés desquels je n'aurois jamais
+été à portée de savoir que j'étois fille de M. de Miralbe.--Ne
+pouvez-vous, me dit-il avec humeur, vous dispenser de me nommer?--Ah!
+monsieur, que penseroit-on de moi dans le monde si l'on croyoit que je
+fusse ingrate de mon propre mouvement?--On pensera, mademoiselle, ce qui
+devroit être, que vous fuyez les occasions de vous trouver avec un homme
+qui me déplaît.--Eh bien! monsieur, défendez-moi de voir madame de
+Florvel, et j'obéirai: je puis céder à vos lois; mais il m'est
+impossible de m'en faire lorsqu'elles sont aussi contraires à mes
+sentimens qu'à mes intérêts; le monde ne doit point savoir si j'ai
+aimé, si j'aime et si je fuis M. de Téligny.»
+
+Il me quitta en m'assurant que la manière dont j'avois été élevée me
+causeroit bien des chagrins; ce qui signifie, je crois, que ce sera son
+excuse pour ceux qu'il me prépare.
+
+Je le répète, mon cher Frédéric, M. de Miralbe et moi nous ne nous
+aimons pas. Sa conduite avec ma mère, morte renfermée par son ordre; les
+procédés affreux qu'il emploie pour ne rendre aucun compte à mon frère,
+et pour l'exciter adroitement à des démarches violentes qui peuvent le
+perdre, dans un âge où l'amitié et l'indulgence d'un père eussent décidé
+avantageusement son sort; tout m'éloigne invinciblement de M. de
+Miralbe. Je voudrois pouvoir du moins le respecter, et, malgré moi, je
+le compare à ce bon M. Durmer. Ah! c'est celui-là qui étoit
+véritablement mon père. Ici, je ne me regarde que comme une victime
+sûre d'être sacrifiée, incertaine seulement du jour et de la manière
+dont son sort s'accomplira.
+
+Madame de Valmont a essayé de prendre de l'ascendant sur mes volontés;
+j'étois prévenue: elle m'a parlé de vous avec chaleur; j'écoutois avec
+attention: mais lorsqu'elle m'a dit que je devois rougir d'un pareil
+attachement, qu'il étoit de mon honneur de le rompre, je l'ai assurée
+que je comptois assez sur mes principes et sur les vôtres pour être
+persuadée que nous ne finirions point par un enlèvement ou faute d'un
+enlèvement; et c'est elle qui a rougi. Je lui évite ainsi l'embarras du
+déguisement: elle peut me haïr sans contrainte; cela m'a paru moins
+dangereux qu'une haine dissimulée. Je la plaindrai quand elle cessera
+de mal parler de vous.
+
+On m'a donné une femme-de-chambre qui avoit ordre de gagner ma
+confiance; elle m'a témoigné si vîte un attachement si grand, que j'ai
+souri de pitié. On croyoit sans doute qu'en amante abandonnée, j'allois
+me jeter dans les bras d'une confidente. Mon cher Frédéric, quand l'idée
+de notre séparation m'afflige trop vivement, je vous éloigne de ma
+pensée par quelques heures de lecture; je deviens plus calme, et
+j'espère.
+
+J'attends de vous deux services importans: le premier, de vous lier avec
+mon frère, de me dire ce que vous en pensez, et d'être son ami si vous
+l'en croyez digne; le second, de me donner des renseignemens sur le
+caractère de M. de Valmont: je le vois trop peu pour pouvoir le juger.
+
+De la résignation, mon cher Frédéric. Puisque notre bonheur dépend de
+notre union, ne l'éloignons pas par notre faute. Je tiens de M. Durmer
+que les malheurs que l'on s'est attirés par inconduite, ou que, par
+imprudence, on n'a pas su éviter, sont les seuls pour lesquels on manque
+de courage. Persuadez-vous bien que, tant que je conserverai votre
+amour, je n'éprouverai pas de chagrin au-dessus de mes forces.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIII.
+
+
+FRÉDÉRIC À ADÈLE.
+
+Je crains, ma chère Adèle, que vous n'ayez deviné trop juste en disant
+que M. de Miralbe se compose d'avance une excuse pour les chagrins qu'il
+vous prépare. Lorsque vous étiez avec madame de Florvel, il n'y avoit
+qu'une voix sur votre compte; elle étoit en votre faveur. Depuis
+quelques jours, vous êtes de nouveau le sujet de toutes les
+conversations; mais plusieurs personnes commencent à mettre en problême
+s'il n'eût pas été plus avantageux pour votre père de vous retrouver
+absolument sans éducation, qu'élevée d'une manière peu conforme à la
+_modestie_ de votre sexe.
+
+Les femmes les plus immodestes, persuadées sans doute que l'ignorance
+peut tenir lieu de pudeur, se déclarent contre vous: les pères
+prétendent que l'instruction mène à l'indépendance; que la tranquillité
+et l'avantage des familles reposant sur la soumission des filles, il
+faut leur donner des talens agréables, et rien de plus. Un de ceux qui
+soutenoient cette thèse avec beaucoup de chaleur dans une société où je
+me trouvois, oublioit sans doute que sa fille unique s'étoit séparée, au
+bout de six mois, et après un éclat scandaleux, d'un époux capable de
+remplir les vœux de la femme la plus difficile. Ennuyé de ses réflexions
+sur vous, je me permis de lui demander s'il préféroit l'éducation qu'il
+avoit fait donner à sa fille, à celle que vous avez reçue. Il m'entendit
+fort bien, et continua la conversation comme s'il ne m'eût pas entendu:
+mais le coup étoit porté, et les auditeurs l'abandonnèrent. Les hommes
+en général prennent votre défense: mais c'est un malheur pour une femme
+d'avoir besoin d'être défendue; et vous n'y seriez pas exposée, si M. de
+Miralbe et madame de Valmont n'ébruitoient à dessein ce qui se passe
+dans l'intérieur de votre famille. Je crois que votre père veut à la
+fois vous arracher à moi et vous ôter la possibilité de former un
+établissement. Je n'entre jamais dans une maison où l'on s'occupe de
+vous, sans que les regards et les confidences à l'oreille ne
+m'avertissent que notre amour est un secret public. De cette certitude,
+il n'est pas difficile d'arriver à la source des bruits qui circulent de
+nouveau sur ma naissance. Ainsi la haine et l'orgueil, qui nous séparent
+dans nos projets de bonheur, nous réunissent dans les clameurs qui
+peuvent nous faire tort.
+
+Ma chère Adèle, songez que l'on vous tendra des piéges, et que vous
+serez perdue du moment où M. de Miralbe pourra le faire sans se
+compromettre. Votre position me fait trembler. Je n'ose vous donner des
+conseils, je crains de me tromper: je ne puis que souffrir et vous
+rappeler que vous êtes mon épouse; que les moindres chagrins que vous
+éprouverez seront terribles pour moi. Quelques jours plus tard, et vous
+n'eussiez vécu que de bonheur.
+
+Je n'avois pas attendu vos ordres pour chercher à me lier avec votre
+frère. Je ne peux vous en dire du bien, il seroit trop hardi d'en dire
+du mal: figurez-vous toutes les passions réunies, et vous aurez une
+juste idée de lui. Extrême dans toutes ses sensations, il abhorre votre
+père; il l'eût adoré si M. de Miralbe l'eût voulu. Il a plus d'esprit et
+de connoissance qu'aucun homme de son âge; le temps seul peut apprendre
+l'usage qu'il en fera. Il parle de ses qualités comme il parleroit de
+celles d'un étranger; il avoue ses vices et ses erreurs avec la même
+insouciance. D'une activité à laquelle lui seul est capable de résister,
+est-il en mauvaise société, c'est le premier des libertins; en bonne
+société, on l'admire; retiré chez lui, il travaille sans relâche: la
+force et la grandeur de ses conceptions passent ce qu'il est possible de
+dire; en un mot, il semble que le génie soit un patrimoine de votre
+famille; et l'on peut prédire que, d'une manière ou d'une autre, votre
+frère ira à la célébrité. Il méprise l'argent dans ses jours de sagesse;
+mais s'il se livre à ses plaisirs, il le prodigue avec une facilité
+désespérante: il emprunte sans savoir s'il pourra rendre; il prête sans
+s'informer, sans penser même si l'on s'acquittera jamais envers lui. Un
+de ses torts vis-à-vis de votre père (et votre frère en fait l'aveu en
+riant) est d'avoir, sous un nom supposé, tourné ses ouvrages en
+ridicule. Je savois bien que cette critique avoit fait la plus grande
+peine à M. de Miralbe; j'ignorois qu'elle fût de son fils: jugez s'il y
+a espoir de les réconcilier jamais. Si votre frère avoit des passions
+moins violentes, la bonté de sa cause lui feroit des partisans: votre
+père, non moins passionné, mais plus habile, se déguise avec un art
+étonnant. Ils combattent presque à génie égal: mais l'adresse et
+l'hypocrisie sont d'un côté, il n'y a de l'autre que de la force; votre
+frère succombera.
+
+Vous n'avez rien à espérer de lui: d'abord parce qu'il ne peut rien;
+ensuite parce que vous perdriez tout à réclamer sa protection, si jamais
+vous en aviez besoin. Il y a des temps d'ailleurs où ses désordres le
+mettent au-dessous de la place que son nom lui avoit marquée dans la
+société. Il est vrai qu'il trouve dans son esprit et dans la force de
+son caractère des ressources contre les événemens; mais ces ressources
+ne sont bonnes que pour lui. Ce que je lui ai dit de vous lui a fait
+grand plaisir; il a deviné du premier mot l'intérêt que je prends à
+votre sort. J'aurois voulu être son ami; jusqu'à présent je ne suis sûr
+que d'une chose, c'est que je suis son créancier. Peut-être une trop
+grande intimité entre nous eût été un nouveau prétexte à M. de Miralbe
+pour me détester; et comme il n'en a pas besoin, j'éviterai toujours de
+lui en fournir.
+
+Vous me demandez, ma chère Adèle, des renseignemens sur le caractère de
+M. de Valmont; je ne suis pas étonné qu'il ait échappé à vos
+observations. M. de Valmont n'a d'autre caractère que celui qu'exige
+son état: il est président au parlement; c'est-à-dire qu'il est tout
+lorsqu'il fait corps, et rien lorsqu'on l'envisage personnellement. Il
+ne se compromettra jamais en se mêlant des détails de la famille de M.
+de Miralbe; mais dans les circonstances essentielles il lui prêtera son
+appui et celui de ses collègues: c'est encore une chance terrible contre
+votre frère; quelque bonne que soit sa cause pour le fond, il la perdra
+par les formes, ou il verra les années s'écouler sans obtenir de
+jugement. Or ne pas être jugé, c'est perdre dans sa position, puisque la
+prolongation des débats suffit seule pour autoriser votre père à
+retarder la reddition de ses comptes.
+
+Vous prétendez que lorsqu'on sent vivement l'amour, on éprouve
+l'impossibilité de l'exprimer. Je ne vous parlerai donc pas de celui du
+malheureux Frédéric; mais par grace, ma chère Adèle, ne renoncez à la
+société de madame de Florvel qu'à la dernière extrémité. Elle vous est
+véritablement attachée, et parmi ses nombreux amis vous ne comptez que
+des partisans. M. de Nangis, trop franc pour soupçonner M. de Miralbe,
+est par-tout votre chevalier, et se plaint vivement quand on ne parle
+pas de vous avec l'admiration que vous lui avez inspirée. Il a du
+crédit; et le titre de votre tuteur, qu'il a malheureusement porté trop
+peu de temps, vous donneroit peut-être encore des droits à sa protection
+si vous en aviez besoin. Je me résoudrois plus volontiers à ne pas vous
+voir en me privant de leur société, qu'à vous ôter l'appui d'amis aussi
+pénétrés d'estime pour vos vertus. Je vous le répète, ne renoncez pas à
+eux, tant qu'il vous sera possible de faire autrement. Tout ce que vous
+devez craindre est d'être isolée; vous n'auriez alors aucune ressource
+contre les projets de M. de Miralbe, s'il en formoit de contraires à
+votre bonheur.
+
+Adieu, ma chère Adèle.
+
+Je ne peux vous dire avec quelle reconnoissance Philippe a appris que
+vous m'aviez demandé de ses nouvelles. Sans lui... Mais le passé n'est
+au pouvoir de personne.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIV.
+
+
+ADÈLE À FRÉDÉRIC
+
+Vous vous alarmez, mon cher Frédéric, de me voir devenir triste. Hélas!
+je croyois prendre assez d'empire sur moi pour cacher aux yeux de mes
+amis, aux vôtres sur-tout, l'ennui qui m'accable. Quelle position que la
+mienne! toujours en défiance contre mon père; plus rassurée par sa
+mauvaise humeur, parce que je la crois naturelle, que par ses caresses,
+qui me paroissent toujours cacher quelque perfidie; obligée d'opposer la
+ruse à la ruse, de calculer mes actions et mes moindres paroles; vivant
+au milieu de ma famille comme si j'étois entourée d'ennemis, n'osant
+parler en société, dans la crainte que mes discours ne servent à
+confirmer les préventions répandues contre moi; pas un quart d'heure
+pour la confiance, pas un moment pour l'amitié: voilà ma vie; elle est
+si opposée à mon caractère, que je préférerois sans balancer la
+servitude qu'impose la misère, à l'esclavage d'un nom, d'une fortune qui
+m'arrachent à vous, à mes amis, à moi-même.
+
+Si du moins on avouoit l'intention de me rendre malheureuse, je pourrois
+opposer le courage aux projets formés contre moi; mais c'est au nom de
+mon bonheur, c'est à des titres si sacrés qu'on me tourmente, qu'il faut
+que je devienne aussi dissimulée qu'eux, ou que je sois leur victime.
+Pourquoi M. de Miralbe ne me dit-il pas franchement ce qu'il exige de
+moi? Il m'en coûteroit peu pour le satisfaire, du moins dans ce qui a
+rapport à ma fortune: mais il veut passer pour désintéressé, même en se
+parant de mes dépouilles; et, tourmenté par le soin de sa réputation, il
+fera tout ce qui dépendra de lui pour me priver des biens de ma mère,
+les garder, et me donner tort aux yeux du public. Ce public est bien bon
+de ne pas sentir qu'un père de famille est condamnable par cela seul
+qu'il se met dans la nécessité de le prendre pour juge, et qu'il est
+perfide ou imbécille du moment qu'il le prend pour confident.
+
+Je n'ignore pas que les enfans, guidés par le désir de l'indépendance,
+entraînés par les passions, ont souvent des torts envers leurs parens;
+mais un bon père cache sa douleur aux étrangers, pour ne pas s'ôter le
+pouvoir de pardonner. Un bon père peut avoir des enfans ingrats; mais
+ses enfans ne le détestent pas. Il y a loin de l'ingratitude à la haine;
+et en apprenant que mon frère abhorre M. de Miralbe, j'ose affirmer que
+les torts sont au moins réciproques. J'ai lu le mémoire que mon frère
+vient de faire imprimer; j'ai vu l'indignation portée à l'excès. J'ai lu
+la réponse de mon père. Ô mon ami, j'aurois versé des larmes
+d'attendrissement si je ne l'eusse pas connu: j'en ai versé de colère au
+récit qu'il fait de sa joie de m'avoir retrouvée. Voyez-vous, dans cette
+affectation de sensibilité, l'arrêt de ma condamnation pour l'avenir? Ne
+me force-t-il pas ainsi à me soumettre au joug qu'il m'imposera, ou à
+passer dans le public pour un monstre d'ingratitude?
+
+Il m'a demandé ce que je pensois du mémoire de mon frère.
+
+«Je vous ai déjà observé, monsieur, lui ai-je répondu, que je n'étois
+pas son juge.--Vous voyez avec combien peu de respect il me traite.--Il
+a tort: quand on est assez malheureux pour plaider contre son père, il
+ne faut pas oublier les égards qu'on lui doit; entre ennemis même, il y
+a un droit des gens.--Rien n'est sacré pour lui.--Ah! monsieur, vous
+n'avez donc pas lu le tableau qu'il fait des malheurs de ma mère; le
+cœur le plus sensible a pu seul le tracer.--Dites le désir de me faire
+passer dans le monde pour son bourreau. Je lui pardonnerois plus
+volontiers les injures qu'il me prodigue, que cette partie de son
+mémoire. La vive amitié qu'il se vante d'avoir eue pour votre mère n'est
+là qu'une accusation indirecte, mais terrible, contre moi.--Pourquoi le
+supposer, monsieur?--Parce que j'en suis convaincu.--Cependant vous ne
+pardonneriez pas à mon frère s'il disoit que votre tendresse pour moi,
+dont votre réponse à son mémoire est remplie, n'est qu'une opposition
+adroite à la haine que vous avez pour lui.--Adèle, vous servez-vous du
+nom de votre frère pour m'apprendre votre façon de penser?--Toujours des
+suppositions, monsieur. Vous êtes bien à plaindre si, dans les discours
+les plus innocens, vous voyez l'intention de vous accuser.--Votre mère
+n'a que trop mérité son sort.--Monsieur, lui dis-je en me levant, ne
+troublons pas ses cendres: vous parlez à sa fille; et si vous
+m'appreniez à mépriser sa mémoire, vous me dégageriez vous-même du
+respect que je vous dois.»
+
+Il fit un mouvement pour m'arrêter; mais je précipitai mes pas pour
+regagner mon appartement. Quel scandale, mon cher Frédéric, que celui
+d'une famille aussi divisée que la nôtre! l'époux contre l'épouse, le
+fils contre le père. Non, ce n'est pas là l'idée que je m'étois faite
+des devoirs, des plaisirs, du bonheur, attachés aux titres les plus
+respectables de la nature et de la société.
+
+Mon ami, si le sort permet que nous soyons jamais l'un à l'autre,
+j'espère que nous n'aurons qu'à nous en féliciter: mais si l'amour et
+l'estime cessoient de nous unir, cachons-le bien à tout le monde;
+cachons le sur-tout à nos enfans: la division de leurs parens est
+l'arrêt de leur perte.
+
+M. Durmer (c'est toujours avec plaisir que je le cite) prétendoit que
+dans un pays où il y avoit des mœurs, on ne devoit pas permettre le
+divorce; mais qu'il étoit indifférent qu'il fût ou non permis chez un
+peuple corrompu, parce qu'où règne la corruption, il n'y a réellement,
+disoit-il, ni mariage, ni famille. Tout ce que je vois depuis que le
+malheur m'a lancée dans le grand monde, me prouve combien il avoit
+raison.
+
+Bon jour, mon cher Frédéric; ne m'en voulez pas d'être triste: je
+croirois que vous n'êtes plus content d'être aimé de votre Adèle.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXV.
+
+
+ADÈLE À FRÉDÉRIC.
+
+Et vous aussi, mon ami, vous me donnez du chagrin. Quoi! vous êtes
+jaloux! Et bon dieu! de qui pourriez-vous l'être? N'oubliez pas que si
+la plupart des femmes regardent la jalousie comme une preuve d'amour,
+moi je l'envisage comme une injure.
+
+Mais je ne veux ni vous quereller, ni vous plaindre: je veux vous voir
+bien convaincu que je ne puis cesser de vous aimer qu'en perdant l'idée
+avantageuse que j'ai de vous; et même, dans cette supposition, mon cher
+Frédéric, vous n'auriez encore aucun motif de jalousie: il est certain
+que je n'exposerois pas deux fois le bonheur de ma vie à un sentiment
+bien difficile à maîtriser quand le cœur s'y est livré avec plaisir.
+
+Séparés l'un de l'autre, ne nous voyant qu'en public, ne nous écrivant
+qu'à la dérobée, si la plus intime confiance s'éloigne de nous, si nous
+ajoutons les tourmens d'une imagination blessée à ceux qu'il nous est
+impossible d'éviter, puisqu'ils ne viennent pas de nous, quel sera notre
+sort? Non, je ne veux pas vous quereller; mais je vous trompois en
+écrivant que je ne voulois pas vous plaindre: l'idée seule que vous êtes
+inquiet, souffrant, suffit pour me priver du repos. Suis-je jalouse,
+moi? Oh! non: mon cœur est trop plein d'amour pour que le soupçon puisse
+y trouver place; et tout le monde viendroit m'alarmer sur vos démarches,
+que je m'adresserois à vous pour savoir ce que j'en dois penser.
+
+On vous a dit que j'allois me marier: tant mieux qu'on le dise, cela est
+nécessaire; et si j'avois pu vous écrire plutôt, je vous aurois expliqué
+ce qu'il y a de mystérieux dans ma conduite. Oubliez-vous que je suis
+entourée de piéges; que M. de Miralbe ayant l'habitude de mettre le
+public dans sa confidence et dans son parti, je dois sans cesse agir
+comme si chacune de mes actions étoit soumise à la censure?
+
+Vous m'avez écrit vous-même que son intention étoit de s'appuyer de
+l'amour que j'ai pour vous, afin de m'empêcher de former un
+établissement; je le crois d'autant plus volontiers, qu'il est
+intéressé, qu'il aime le faste, et que la fortune de ma mère compose en
+grande partie la sienne. En me mariant, il faudra me rendre compte à
+moi; et comme je ne lui ai rien coûté depuis que je suis au monde, comme
+il ne pourra m'objecter, ainsi qu'à mon frère, qu'il a plusieurs fois
+payé mes dettes, il ne me mariera pas: mais il voudra faire croire que
+c'est moi qui refuse de donner cette satisfaction à son cœur paternel,
+et je prétends qu'il n'ait pas cet avantage.
+
+Je puis le dire sans orgueil, la nature m'a donné quelques agrémens;
+mais je connois assez mon siècle pour être persuadée que la fortune
+seule attirera les époux. Serois-je laide, bête et méchante, aurois-je
+cent fois plus de talens et de beauté, cela ne ferait rien pour les
+épouseurs; ma dot est le régulateur de mon mérite, et c'est là que je
+les attends, ainsi que mon père. Il n'y avoit que vous, mon cher
+Frédéric, qui dans moi ne cherchiez que moi, et vous craignez d'avoir
+des rivaux! Méchant, vous ne m'estimez guère; homme vertueux, vous
+estimez beaucoup mes prétendans.
+
+Il y a trois semaines que M. de Miralbe me dit avec beaucoup de gaieté:
+
+«Savez-vous, Adèle, que mon amour-propre est flatté des complimens que
+je reçois de vous? On me fait demander votre main de tous les côtés.--Je
+n'en suis pas étonnée, monsieur.--Il n'y a guère de modestie dans votre
+réponse.--Pardonnez-moi, beaucoup plus que vous ne croyez. Ne suis-je
+pas une riche héritière?--Oh bien! je puis vous assurer que les
+sollicitations que je reçois doivent vous enorgueillir: c'est l'intérêt
+seul que vous inspirez qui décide les propositions; c'est à votre cœur
+que l'on en veut.--J'en suis très-reconnoissante.--Je crains bien que
+cette reconnoissance ne soit stérile pour votre bonheur et pour le
+mien.--Pourquoi donc, monsieur?--Vous refuserez tous ceux qui
+s'offriront, et je suis incapable de forcer votre volonté.--Je vous en
+remercie, monsieur; mais je cherche encore la raison qui pourroit
+m'engager à refuser ceux qui veulent bien m'adresser leur
+hommage.--Votre cœur n'est-il pas engagé?--Cela est vrai; mais comme le
+choix de mon cœur ne sera jamais le vôtre, je ne suis pas assez
+romanesque pour faire vœu de vivre dans les larmes et dans le célibat.»
+
+Il parut interdit. J'ajoutai, le plus froidement qu'il me fut possible:
+«Il est sans doute difficile de me faire oublier M. de Téligny; mais
+cela n'est pas impossible, et je ne refuserai jamais de le tenter. Si je
+sentois qu'un autre que lui pût contribuer à mon bonheur, je suis
+persuadée qu'il seroit le premier à me dégager de la promesse qu'il
+reçut de moi, dans un temps où j'avois droit de la faire.--Je suis
+charmé, dit-il en affectant de rire, de voir que vous l'oubliez.--Non,
+monsieur, je ne l'oublie pas; mais la préférence que je lui ai donnée
+n'est pas tellement exclusive, que lui seul puisse être mon époux. Je
+l'avois choisi par amour, je puis l'abandonner par raison.--J'ai donc
+tort de refuser les partis qui s'offrent pour vous?--Si vous voulez que
+je reste fille, vous n'avez pas tort.--Mais on sait que vous avez été au
+moment d'épouser M. de Téligny; on croit généralement que vous l'aimez
+encore.--Vous voyez bien, monsieur, que cela n'empêche pas de prétendre
+à ma main. Je ne sais qui répand le bruit que j'aime M. de Téligny; ce
+n'est pas lui certainement: s'il le croit, il doit se taire; et comme je
+n'en ai jamais parlé qu'à vous et à madame de Valmont, quand vous m'avez
+interrogée, je suis surprise que mon amour _constant_ soit un bruit
+_général_.--Ainsi je ne dois pas renoncer à l'espoir de vous
+marier?--Non, monsieur. Pour moi, chaque fois qu'au milieu des
+complimens vrais ou faux, on m'a accusée d'avoir la _barbarie_ de
+rejeter tous les vœux que l'on m'adressoit, j'ai toujours répondu que
+l'accusation n'étoit fondée sur rien. Il n'y a pas long-temps que M. de
+Nangis me disoit que mon projet de vivre dans le célibat vous
+affligeoit. Je l'ai assuré que s'il se trouvoit parmi mes adorateurs un
+homme dont les qualités pussent justifier mon choix, je l'accepterois
+d'autant plus volontiers, que cela vous mettroit à même de prouver au
+public que vous êtes bien éloigné de vouloir retenir la fortune de vos
+enfans, ainsi que mon frère a osé l'imprimer.--Ce que vous dites-là me
+fait grand plaisir», répondit M. de Miralbe; et tous ses traits
+annonçoient clairement que le grand plaisir que lui faisoit mon
+discours, étoit une véritable peine.
+
+Vous voyez, mon cher Frédéric, que la politique de mon père ne tient pas
+jusqu'à présent contre la mienne, et la raison en est bien simple: il
+est intéressé, je ne le suis pas; il n'apprécie point mon caractère, je
+connois le sien; il a l'embarras de former des projets, je n'ai que
+celui de les déconcerter: il a des torts, il le sent, il craint d'être
+démasqué; moi, j'avouerois hautement tout ce que je pense, si ma
+franchise n'étoit pas le seul moyen de me perdre. Vous connoissez
+maintenant ce qui a pu donner lieu au bruit que j'allois me marier; loin
+de vous en fâcher, vous devez contribuer à le répandre.
+
+Mais je vous dois une autre confidence.
+
+Parmi les aspirans à ma dot, il en est un que je veux distinguer; je
+n'aurai pas beaucoup de peine: c'est un fat, ou un homme à bonnes
+fortunes. Il a (pour me servir des expressions consacrées) tout ce
+qu'il faut pour plaire, c'est-à-dire tout ce qui devroit faire trembler
+une femme tant soit peu raisonnable: une fortune délabrée, une
+réputation scandaleusement bonne, l'art de cacher une santé ruinée sous
+l'attirail de la mode et du goût, un grand nom, beaucoup de luxe,
+l'esprit du jour, et des parens en place. Certes, excepté madame de
+Florvel, dont j'apprécie les vertus et la sensibilité, il n'est pas une
+femme qui ne m'enviera l'honneur de réparer par ma fortune l'inconduite
+de M. le marquis de Farfalette; c'est un choix à tourner toutes les
+têtes, et bien fait pour me laver du ridicule d'être _pédante_.
+
+Frédéric, soyez tranquille: cet homme a besoin de beaucoup d'argent; M.
+de Miralbe n'est pas disposé à se dessaisir, et je ne risque rien à les
+mettre vis-à-vis l'un de l'autre. Comptez toujours sur moi, aimez-moi;
+et plaignez votre pauvre Adèle.
+
+_P. S._ N'ayant pu vous faire passer ma lettre, je la décachète pour
+vous avertir que j'aime M. le marquis de Farfalette. On vient de me
+l'apprendre à l'instant même; c'est lui qui le dit par-tout. Le fat!
+
+_Fin du tome second._
+
+* * *
+
+
+
+
+FRÉDÉRIC,
+
+PAR J.F. Auteur de _la Dot de Suzette_.
+
+TOME TROISIÈME.
+
+[Illustration: Tome 3. Page 174. _Je m'emparai de sa main et la portai
+sur mon cœur; ce fut toute ma réponse_.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVI.
+
+
+ADÈLE À FRÉDÉRIC.
+
+Ne craignez pas, mon ami, que mon caractère s'altère au milieu des êtres
+avec lesquels je vis: ils peuvent me faire perdre la gaieté, compagne du
+bonheur ou de l'indifférence; mais il est hors de leur pouvoir de
+m'empêcher d'être ce que je suis. Mes qualités, si j'en ai, sont
+devenues pour moi des habitudes si fortes, qu'il me seroit impossible
+d'y renoncer. Si l'on me donnoit l'alternative d'être encore la pauvre
+et solitaire Adèle, ou d'être mademoiselle de Miralbe, riche et libre
+dans quelques années de devenir votre épouse, je ne voudrois pas
+acheter la richesse ou retarder mon bonheur au prix de la contrainte
+dans laquelle il me faudroit vivre momentanément; mais je n'ai pas la
+liberté du choix.
+
+La franchise est une des vertus dont je fais le plus de cas; mais on ne
+la doit qu'à ceux qui vous témoignent de la confiance. Puisque les
+égards qu'exige la société font un devoir de la dissimulation, je crois,
+en conscience, qu'il est encore plus permis de dissimuler quand il y va
+du bonheur de la vie entière.
+
+Si j'use d'adresse dans ce qui a rapport à M. de Miralbe, croyez que mon
+caractère l'emportera toujours quand on provoquera ma franchise. Rien ne
+m'étoit sans doute plus facile que d'autoriser mon père à croire que je
+ne devinois pas ses projets, et que j'étois dupe de ses fausses vertus:
+c'est une condescendance à laquelle je ne me prêterai jamais; et, sans
+m'écarter du ton respectueux qu'il a droit d'exiger, chaque fois qu'il
+m'interrogera pour savoir ce que je pense de lui, il le saura.
+
+Je m'apperçois sans cesse que les hommes qui ont des torts sont
+très-empressés d'obtenir des autres une approbation que leur propre
+conscience leur refuse; ils vous font confidence de ce que l'on dit et
+pense d'eux: ils mentent dans le récit qu'ils vous adressent, on le
+sent; et, par une foiblesse impardonnable, on paroît satisfait de leur
+justification, on les plaint; on fait plus, on les approuve. Qu'en
+résulte-t-il? qu'ils se moquent de vous s'ils vous croient dupe, ou
+qu'ils s'enhardissent dans le crime s'ils s'apperçoivent que vous
+abondez dans leur sens, quoique persuadés qu'ils ont tort. Quel sera
+donc le privilége de la vertu, si elle s'abaisse jusqu'à flatter et
+encourager le vice? Pour moi, mon cher Frédéric, je sens qu'une pareille
+bassesse me sera toujours étrangère. Je veux bien me taire quand on ne
+recherchera pas mon approbation: mais malheur à quiconque voudra
+l'obtenir sans la mériter! il n'aura de moi que la vérité. Si'l se
+fâche, je lui dirai: Puisque vous la redoutiez, pourquoi me
+consultiez-vous?
+
+Je pourrois croire que je triomphe en ce moment, car la division est
+parmi les ennemis. Madame de Valmont a promis à mon père de me mettre en
+garde contre ma prévention en faveur de M. de Farfalette (vous savez que
+je suis prévenue): mais comme elle suppose que vous seriez au désespoir
+si je l'épousois, elle ne me parle que faiblement des inconvéniens de ce
+mariage; en récompense, elle en exalte les avantages. _Je serois
+présentée!_ Vous êtes trop bourgeois, mon cher Frédéric, pour sentir
+tout ce que renferment ces mots: _Je serois présentée!_ En vérité, il
+faut que ce soit une bien belle chose; car cet argument paroît
+irrésistible à madame de Valmont. Elle va plus loin (et cela va vous
+faire trembler), elle est persuadée que j'obtiendrois bientôt une place
+avantageuse. Je ne sais trop comment elle en a fait le détail; tout ce
+que j'ai compris, c'est que j'aurois le bonheur inappréciable de faire à
+la cour une partie du service que ma femme-de-chambre fait auprès de
+moi. N'est-ce pas un avenir bien séduisant?
+
+Quand l'orgueil se gonfle de ce qui devrait l'humilier, il n'inspire
+plus que la pitié; et je souris en voyant les enfans de ces preux
+chevaliers, jadis les compagnons et quelquefois les maîtres de leur roi,
+fiers d'être aujourd'hui au rang de leurs valets. Je n'ai jamais senti
+plus vivement ce contraste qu'hier. Le matin, j'avois lu l'histoire de
+Philippe-Auguste, dans laquelle les C... jouent un rôle si brillant; le
+soir, nous avions société: on annonce un de leurs descendans; son nom me
+frappe, son air noble m'étonne: je demande quel poste il occupe; on me
+répond qu'il est maître-d'hôtel d'une de nos princesses. Ô mon ami, si
+madame de Valmont, en ce moment, eût pu lire dans mon ame, elle auroit
+frémi de voir combien peu j'étois jalouse d'être présentée.
+
+Nous sommes cependant on ne peut mieux, M. de Farfalette et moi. Quand
+il m'adresse quelques complimens dans un style délicieux, je le prie de
+me les traduire en françois. Il trouve cela divin. Il m'a averti, une
+fois pour toutes, que quelque chose qu'il pût dire en ma présence, cela
+signifioit qu'il m'aime: ainsi, quand il parle de ses chevaux, de ses
+bonnes fortunes, de ses créanciers et de la pièce nouvelle, je regarde
+ces détails comme autant de déclarations d'amour. Rien n'est plus
+commode. Je me moque de lui, et l'on en conclut qu'il a touché mon cœur.
+Mon ami, mon cher Frédéric, que le grand monde est petit! plus je le
+vois, et plus je regrette nos promenades à la campagne, et ces
+entretiens si tendres et si tranquilles où, sans parler de nous, nous ne
+pouvions rien dire qui n'eût rapport à nous. Et je vous oublierois! Ah!
+jamais, jamais. Tout mon bonheur existe dans ma pensée; si je cessois de
+l'y trouver, où donc le chercherois-je?
+
+Ce que j'entends me paroît si nouveau, que je me persuade que vous devez
+y trouver autant d'intérêt que moi. Apprenez donc comment M. de
+Farfalette m'a fait une déclaration dans les formes: malgré ma surprise,
+je suis sûre de l'avoir retenue mot pour mot. Il y avoit beaucoup de
+monde au salon; la conversation étoit vive; j'y plaçai un mot qui fut
+trouvé bon: M. de Farfalette s'approcha de moi, et me dit à demi voix:
+
+«D'honneur, vous m'étonnez chaque jour davantage. On m'avoit dit que
+vous aviez l'imagination romanesque: je craignois la langueur, si
+mortelle entre deux époux; mais je suis persuadé maintenant qu'il n'y a
+nul danger à devenir le vôtre. Si vous le permettez, je presserai mes
+parens de faire les démarches d'usage auprès de M. de Miralbe.--Cela
+veut-il dire encore, monsieur, que vous m'adore?» Il a ri aux éclats de
+ma réponse, m'a assuré qu'il m'avoit parfaitement entendu, et que son
+empressement me prouveroit combien il étoit fier de la préférence que
+je lui accordois. Mon ami, peut-être n'y a-t-il rien là qui vous
+paroisse extraordinaire; mais, moi, j'en suis surprise à un point qu'il
+m'est impossible de déterminer.
+
+On m'a souvent dit qu'en France les femmes sont regardées comme des
+divinités, et maintenant cela me paroît bien malheureux pour elles. Si
+on les regardoit comme des êtres raisonnables, peut être les
+respecteroit-on davantage.
+
+M. de Miralbe est dans une agitation incroyable; tous ses discours
+tendent indirectement à me faire réfléchir sur les défauts de M. de
+Farfalette: mais j'ai l'air de ne rien entendre. Quand madame de Valmont
+se trouve en tiers avec nous, je la mets sur le chapitre de la
+présentation. Elle est plus réservée devant son oncle; mais ma mémoire
+impertinente me sert si bien, que je lui rappelle tout ce qu'elle m'a
+dit. M. de Miralbe fronce le sourcil. Je suis sûr qu'il est convaincu à
+son tour que la politique d'une femme ne tient pas contre son
+ressentiment, et il n'osera plus se fier qu'à demi à madame de Valmont.
+
+Du courage, mon cher Frédéric; les journées sont bien longues, et
+cependant on s'apperçoit qu'elles composent des mois qui s'écoulent
+assez rapidement; les années viendront, et je pourrai disposer de moi:
+voilà une certitude. Qui sait combien il y a de probabilités en notre
+faveur dans les événemens qui peuvent survenir? Mon ami, je vous aime
+beaucoup, vous n'en doutez pas; ce doit être votre consolation: vous
+m'aimez et m'aimerez toujours, voilà la mienne.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVII.
+
+
+ADÈLE À FRÉDÉRIC.
+
+La bombe étoit en l'air, elle vient de faire explosion; mais les éclats
+n'en sont pas tombés sur moi. Écoutez, mon cher Frédéric, le récit
+lamentable de ma grande rupture avec M. de Farfalette. Figurez-vous que
+je suis dans mon appartement, que je m'y renferme pour cacher mon
+chagrin d'avoir manqué un mariage si avantageux. Madame de Valmont le
+croit; et M. de Miralbe en est d'autant plus persuadé, qu'il affecte
+d'en douter. Pendant ce temps, je suis au comble de mes vœux; je suis
+débarrassée d'un fat, et je vous écris, à vous que j'aime chaque jour
+davantage.
+
+La mère de M. le marquis de Farfalette est venue rendre une visite à mon
+père. Ne doutez pas que la main de votre Adèle n'ait été demandée dans
+toutes les formes. Je n'ai point entendu la réponse; mais il est à
+présumer que sa tendresse paternelle ne lui aura pas permis d'en faire
+une sans consulter le cœur de sa fille.
+
+Le moment de la consultation est arrivé. M. de Miralbe avoit été
+préoccupé pendant le souper; à minuit, il m'a engagée à passer dans son
+cabinet, ainsi que madame de Valmont: c'est là que nous allions jouer
+tous les trois une scène dans laquelle la vérité ne devoit paroître que
+lorsqu'elle pourroit donner plus de crédit à la dissimulation.
+
+Remarquez, mon cher Frédéric, que depuis le jour où M. de Farfalette m'a
+fait une déclaration, votre Adèle, autrefois si simple, est devenue
+d'une coquetterie vraiment risible. Hier sur-tout j'étois mise avec
+tant de goût, que je paroissois vieillie de dix années; mais j'avois
+l'air d'une femme titrée, et cela convenoit parfaitement à ma situation.
+
+M. de Miralbe a pris le premier la parole, et m'a demandé s'il étoit
+vrai que j'aimasse M. de Farfalette.
+
+«--Autant, monsieur, qu'il desire l'être d'une femme qui seroit destinée
+à être son épouse.--Votre réponse n'est pas précise. Avez-vous pour lui
+un sentiment de préférence?--Il jouit d'une réputation très-brillante;
+d'autres que moi pourroient en être séduites.--Vous éludez ma question,
+Adèle. Dites-moi franchement si vous avez de l'inclination pour
+lui.--Non, monsieur; je suis persuadée de n'aimer qu'une fois dans ma
+vie.»
+
+Madame de Valmont sourit avec dédain; un rayon de joie vint éclaircir
+la figure de M. de Miralbe. Il ajouta:
+
+«Cependant la mère du marquis, en recherchant votre alliance, m'a assuré
+que son fils se vantoit d'avoir votre consentement.--Non, pas un
+consentement formel. Vous savez que le cœur d'une femme se nourrit de
+deux sentimens opposés, l'amour et la vanité. L'amour, il faut que j'y
+renonce; mais il me reste la vanité, et M. de Farfalette, à cet égard,
+ne me laisseroit rien à desirer. Il a un nom, et vous m'avez appris,
+monsieur, qu'une femme devoit sacrifier jusqu'à son bonheur à la gloire
+de sa famille.--Je n'ai rien à dire contre sa naissance; mais votre
+raison, Adèle, ne vous fait-elle aucune objection contre son
+caractère?--Monsieur, je n'ose interroger ma raison; elle est si fort
+d'accord avec un sentiment que vous désapprouvez, qu'il seroit dangereux
+pour moi de trop l'écouter.--Qui peut donc vous décider en faveur du
+marquis?--Je vous l'ai déjà dit, monsieur; la vanité.--Vous risquez
+d'être bien malheureuse en contractant un mariage par ce seul motif.--Il
+me semble que, dans la position où je suis, on n'en fait pas
+d'autres.--Mais il est peu de jeunes personnes qui aient été élevées
+comme vous. La réflexion vous mettra bientôt à même de sentir la folie
+que vous aurez faite, et il ne vous restera que des regrets.--Ce n'est
+pas ma faute, monsieur; je n'ai que le choix entre les hasards d'un
+mariage de calcul, ou le chagrin de vous priver de la satisfaction de me
+voir former un établissement: je ne dois pas balancer.--Je vous ai déjà
+dit, mon enfant, que je n'exigeois pas de vous un pareil
+sacrifice.--Vous m'avez dit aussi, monsieur, que je devois renoncer à M.
+de Téligny: voilà pour moi le sacrifice; le reste n'est qu'une
+conséquence nécessaire.»
+
+M. de Miralbe fit signe à madame de Valmont de le seconder. Elle me prit
+les mains, et me dit:
+
+«Ma chère Adèle, il entre du dépit dans votre conduite, et vos amis
+doivent vous empêcher de risquer légèrement la tranquillité de votre
+vie. Puisque vous avouez que vos affections sont engagées, comment
+pouvez-vous envisager sans effroi un lien qui changerait en crimes vos
+regrets, aujourd'hui légitimes, ou du moins excusables? Vous avez des
+principes; c'est à eux que j'en appelle.--Je vous suis très-obligée,
+madame. Il est vrai que lorsque je n'étois que l'enfant d'adoption de M.
+Durmer, j'aurois cru manquer à mes devoirs en disposant de ma main
+contre le vœu de mon cœur; mais j'ai pris les préjugés de ma nouvelle
+situation, et je sais maintenant que cela est absolument sans
+conséquence. M. le marquis de Farfalette m'a prévenue lui-même qu'il
+n'étoit pas jaloux, et qu'il seroit désespéré que j'eusse de l'amour
+pour lui.--Et cela seul, s'écria M. de Miralbe, devoit suffire pour vous
+faire apprécier son caractère.--Je vous réponds, monsieur, que je
+l'avois apprécié avant cette confidence.--Et vous ne tremblez pas de
+l'épouser?--Non, monsieur. J'épouserai son nom; lui, ma fortune: nous ne
+nous tromperons ni l'un ni l'autre. Il paiera ses créanciers; moi,
+j'aurai une place à la cour: il fera de nouvelles dettes; j'intriguerai,
+et j'obtiendrai des pensions. Notre vie se consumera dans une activité
+qui chassera à la fois l'ennui et la réflexion; nous aurons de l'éclat
+sans bonheur, la vieillesse nous atteindra sans nous rendre plus
+raisonnables; et si la mort nous surprend faisant encore des projets,
+nous aurons vécu ainsi que doivent le faire des gens comme nous. Je ne
+sais si je charge le tableau; mais il me semble que c'est, à peu de
+chose près, le sort qui nous attend.--Adèle, vous me glacez
+d'effroi.--Pourquoi donc, monsieur? Est-ce parce que je ne me fais pas
+illusion sur ma destinée? Dès l'instant qu'il m'a fallu renoncer à
+l'amour, j'ai senti que l'ambition seule pouvoit m'en dédommager; et
+j'ose vous prédire que votre fille, si elle devient l'épouse de M. de
+Farfalette, saura parcourir avec rapidité la carrière des honneurs.--En
+vérité, Adèle, je ne vous reconnois pas.--C'est sans doute, monsieur,
+parce que vous ne me connoissiez pas encore. Voici mon calcul; il est
+simple. En épousant un homme d'un grand nom, si je vis solitairement, je
+tombe dans sa dépendance; au contraire, si je parviens à me placer à la
+cour, et j'y parviendrai, il tombera dans la mienne. Puisque d'une
+manière ou d'une autre je dois renoncer à ma tranquillité, n'est-il pas
+raisonnable de ne la perdre qu'au profit de mon pouvoir?»
+
+Je ne peux vous peindre, mon cher Frédéric, l'étonnement de mon père et
+de madame de Valmont. J'ignore quelles furent leurs réflexions; mais
+pendant plus d'un quart d'heure nous gardâmes un religieux silence. Ce
+qui, je n'en doute pas, surprenoit le plus M. de Miralbe, étoit de
+m'entendre dire (lorsqu'il avoit l'intention secrète de me dégoûter de
+M. de Farfalette) ce qu'il m'auroit dit lui-même s'il avoit voulu me
+décider à l'épouser. Peut être pensoit-il aussi à ma malheureuse mère,
+et regrettoit-il de ne pas me voir cette facilité de caractère qui l'a
+rendue sa victime. Il reprit enfin la parole; sa voix étoit tremblante
+et sévère.
+
+«Vous avez, mademoiselle, des idées bien singulières sur le mariage; les
+devez-vous aussi à M. Durmer?--Non, monsieur; c'est l'usage du monde qui
+me les a données. Mon bienfaiteur m'avoit fait promettre de ne disposer
+de ma main qu'en faveur de celui que je pourrois à la fois aimer et
+estimer. Si j'étois libre, il me seroit bien facile de lui obéir; il me
+seroit bien doux de soumettre mes volontés à un époux qui jouiroit de
+mon estime et de mon amour.--Ne me devez-vous aucune soumission, à
+moi?--Je vous ai donné des preuves du contraire, monsieur.--M. de
+Farfalette ne me convient pas pour gendre.--Refusez-le, monsieur, et je
+garderai le silence.--J'ai droit de m'offenser de l'espoir que vous lui
+avez donné sans mon aveu.--Je ne lui ai point donné d'espoir.--Il s'en
+fait gloire cependant.--Son caractère est mon excuse: de quoi ne se
+vante-t-il pas?--Vous ne pouvez disconvenir que vous l'eussiez accepté
+avec plaisir.--Avec plaisir, non, mais par un calcul à peu près
+semblable à celui qui l'attiroit vers moi.--Ainsi, en le remerciant de
+la préférence qu'il vous a donnée, je peux dire à sa mère que vous le
+refusez.--Monsieur, ce n'est pas moi qui le refuse». Il resta interdit.
+
+«Je sens fort bien, ajoutai-je, qu'auprès de ses parens, l'honnêteté
+vous engage à vous servir de mon nom pour éviter l'éclat d'un refus;
+mais songez, monsieur, quel ridicule cela va me donner dans le monde.
+J'en serois désespérée, si je ne me rassurois par l'idée que personne ne
+pourra s'imaginer que mademoiselle de Miralbe ait balancé un seul
+instant à devenir l'épouse de M. de Farfalette». Je fis la révérence, et
+me retirai.
+
+Mon père a été ce matin remercier la mère de mon prétendu: moi, sous le
+prétexte d'une indisposition, je garde la chambre; on me croit de
+l'humeur, et je suis au comble de la joie. M. de Farfalette avoit
+annoncé son mariage comme une affaire arrangée. Il est extrêmement
+répandu; il a trop de prévention pour douter de la joie que je devois
+éprouver à l'offre de sa main: il accusera M. de Miralbe; sa famille
+nombreuse et puissante fera chorus. Ainsi me voilà non seulement
+tranquille, mais dans la situation la plus avantageuse où je puisse être
+avec un père qui a la manie de mettre le public en tiers dans les
+secrets de sa famille. Si un jour il lui vient en tête de me marier, ce
+que je ne crois pas, il lui sera impossible d'attribuer mon refus à
+l'amour que j'ai pour vous.
+
+Je cherche quelquefois à savoir si, parmi mes prétendans, il en est un
+que j'eusse préféré, dans la supposition où je ne vous aurois pas connu.
+Mais pour résoudre cette question, il faudroit vous éloigner un moment
+de ma pensée, et je ne le puis. Je les juge par comparaison: qui d'eux
+pourroit la soutenir? Mon cher Frédéric, je vous aime trop, et vous le
+méritez: conciliez cela, s'il est possible; mais c'est la vérité.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVIII.
+
+_Un rayon d'espoir._
+
+
+Rien ne manqua au triomphe d'Adèle; il fut convenu dans toutes les
+sociétés que son père avoit refusé pour elle l'établissement le plus
+avantageux. La gloire du marquis de Farfalette étoit intéressée dans
+cette affaire, et cette gloire exigeoit qu'Adèle fût au désespoir de
+n'être pas son épouse. De son côté, M. de Miralbe le fils étoit trop
+ardent pour négliger une occasion de montrer son père sous un jour
+défavorable; j'appuyois aussi de toutes mes forces l'opinion qui lui
+étoit contraire: les gens qui, pour paroître importans, aiment à parler
+de tout sans être instruits de rien, entroient dans des détails vraiment
+attendrissans sur la douleur de mademoiselle de Miralbe; et, pour la
+première fois, la réputation de sensibilité de son père fut contestée.
+C'étoit quelque chose pour la tranquillité d'Adèle; ce n'étoit rien pour
+notre amour. Je souffrois d'être séparé d'elle, et tout mon courage ne
+pouvoit me résoudre à reculer mes espérances jusqu'à l'époque de sa
+majorité. La tristesse me minoit visiblement; Philippe, mon bon
+Philippe, la partageoit. Un jour qu'il me voyoit plus abattu qu'à
+l'ordinaire, après m'avoir long-temps considéré en silence, il s'écria:
+«Si vous osiez!»
+
+Je le pressai de s'expliquer; il balançoit: enfin, cédant à mes
+sollicitations, il me dit:
+
+«Mon projet vous paroîtra bien hardi, cependant l'exécution en est
+facile; si vous m'en voulez de l'avoir formé, souvenez-vous que votre
+intérêt seul a pu m'en suggérer l'idée.--Expliquez-vous, mon ami; vous
+me faites trembler de crainte et d'espérance.--Il ne vous manque qu'un
+nom pour prétendre hautement à la main de mademoiselle de Miralbe; osez
+devenir le fils de M. de Montluc.--Ah! Philippe, que dites-vous?--Ce
+qu'il est aisé de réaliser. Madame de Sponasi et madame de Montluc
+accouchèrent la même nuit, dans la même maison, toutes deux d'un fils.
+Celui de madame de Montluc mourut avant d'avoir été baptisé, et sans
+avoir reçu un seul baiser de sa mère, puisqu'on lui cacha cet événement
+jusqu'au jour où on put le lui apprendre sans craindre pour sa santé. M.
+de Montluc lui-même, trop occupé de son épouse, ne fut pas témoin de la
+mort de son fils. Il fut enterré sans formalité, puisqu'il n'avoit reçu
+aucun nom. Rien n'empêcheroit de leur faire croire que ce fut l'enfant
+de madame de Sponasi qui expira; que vous, fils de Montluc, y fûtes
+substitué. L'ambition de ma part, le désir d'arracher un enfant à la
+misère, mille raisons plausibles, peuvent donner à ce récit toutes les
+apparences de la vérité. Ces époux n'ont plus l'espoir de voir naître
+leur postérité; dans l'incertitude même, ils n'oseront balancer à vous
+reconnoître. La sage-femme (je l'ai vue, je l'ai tentée par l'appât de
+la fortune) ne vous démentira pas; la générosité même de madame de
+Sponasi à l'égard de M. de Montluc ne paroîtra qu'un dédommagement
+qu'elle croyoit lui devoir pour l'avoir privé de son fils.»
+
+J'étois si saisi d'étonnement, qu'il m'eût été impossible de proférer
+une seule parole. Philippe continua avec une vivacité qui indiquoit
+assez que son projet le tourmentoit depuis long-temps.
+
+«Jamais circonstance ne fut plus favorable. Le frère aîné de M. de
+Montluc est mort sans héritier; il a laissé des dettes considérables, et
+ses biens vont être vendus. Que demanderez-vous à celui que vous
+réclamerez pour père? Un nom auquel vous n'attacheriez aucun prix sans
+votre amour pour mademoiselle de Miralbe. Que lui donnerez-vous en
+échange? L'argent nécessaire pour rentrer dans les biens de sa famille,
+et la consolation de ne pas mourir isolé. Tout ce que je possède en
+contrats peut être réalisé: non seulement je le céderai à M. de Montluc,
+mon cher Frédéric; je lui céderai davantage, puisqu'il lui sera permis
+de vous appeler son fils. Si vous me croyez digne de votre amitié, vous
+me garderez près de vous, n'importe à quel titre; si la délicatesse ne
+vous permet pas de me compter au nombre de vos serviteurs, je
+m'éloignerai; ma rente viagère suffira à mes besoins. Vous pourrez
+épouser Adèle, vous serez heureux; tous mes vœux seront accomplis.»
+
+«Philippe, m'écriai-je avec la plus grande agitation, mon cher Philippe,
+il ne manque qu'une chose à votre projet...; c'est de m'avoir trompé
+moi-même.--J'y ai bien pensé, me répondit-il: mais je n'en ai pas eu le
+courage; j'aurois perdu tous mes droits à votre amitié: qui m'auroit
+dédommagé des autres sacrifices»? Je lui tendis la main; il la pressa en
+fixant ses yeux sur les miens, comme pour m'exciter à consentir à ce
+qu'il me proposoit. Un profond soupir lui annonça mon refus, et ce qu'il
+m'en coûtoit pour faire céder l'amour à la probité. Il alloit me presser
+de nouveau. «Mon ami, lui dis-je, puisque l'espoir d'épouser Adèle n'a
+pu faire taire la réflexion, tout ce que vous ajouteriez deviendroit
+inutile. Croyez que je suis sensible à votre dévouement; il est digne de
+celui qui, depuis mon enfance, a tout fait pour mon bonheur: mais je ne
+peux y répondre que par la plus vive reconnoissance.»
+
+Philippe me quitta plus triste que mécontent; je restai absorbé dans mes
+pensées. La proposition qu'il venoit de me faire, m'occupoit malgré moi;
+plus j'y réfléchissois, plus j'en voyois l'exécution facile. Je plaidois
+intérieurement contre ma répugnance à me prêter à cette supposition,
+avec une adresse qui eût étonné Philippe même, s'il avoit pu lire ce qui
+se passoit en moi. La possibilité d'aspirer hautement à la main de
+mademoiselle de Miralbe étoit si séduisante! Quand l'homme met en
+balance ses passions et sa probité, quand il délibère avec sa
+conscience, il est bien près de succomber. Je fus effrayé de ma
+foiblesse, je me levai avec précipitation, et je sortis. Je marchois
+comme si quelqu'un eût été à ma poursuite, mais je ne pouvois échapper à
+mes idées; je n'avois pas assez de courage pour être honnête homme sans
+regrets, ou pour renoncer à la probité sans remords. S'il n'avoit fallu
+tromper M. de Montluc qu'une fois, je crois que je n'aurois point
+hésité: mais recevoir ses caresses et celles de son épouse, trahir en
+eux les mouvemens de la nature, en être traité comme un fils chéri, et
+sentir à chaque instant que leur bonheur ne reposoit que sur un mensonge
+infame; voilà ce dont je n'étois pas capable. Je pris la résolution de
+chasser loin de moi jusqu'au souvenir du projet de Philippe..., et j'y
+pensois à chaque instant.
+
+Pourquoi tromper M. de Montluc? me dis-je un jour. La reconnoissance
+qu'il doit à madame de Sponasi ne pourra-t-elle pas le décider à
+reconnoître pour son fils le fils de sa bienfaitrice? Cette réflexion me
+parut un trait de lumière; et quelque fragile que fût mon espérance, il
+me devint impossible d'y renoncer. J'en parlai à Philippe; il m'excita
+avec chaleur à partir pour Téligny. Une pareille proposition ne pouvoit
+se faire que de près; il étoit nécessaire de connoître le caractère, les
+préjugés, la sensibilité plus ou moins active de celui de qui seul je
+pouvois attendre un pareil service; il falloit gagner et mériter sa
+confiance; il falloit connoître jusqu'à quel point je pouvois risquer le
+secret de ma mère, dont la mémoire m'étoit chère à tant de titres. Mon
+voyage à Téligny n'avoit rien que de naturel: quoique cette terre
+m'appartînt, je n'y avois jamais été; il étoit simple que j'eusse le
+désir de la voir. Mon arrivée rappelleroit à M. de Montluc des
+souvenirs qui disposeroient son ame à l'amitié; il avoit connu l'amour,
+il lui devoit tous les malheurs et toute la félicité de sa vie. Adèle
+étoit tranquille; m'éloigner d'elle, étoit un effort d'autant moins
+pénible, que je ne la voyois que rarement, et toujours dans des cercles
+nombreux. Mon absence avoit un rapport si direct avec notre mariage,
+qu'elle m'auroit approuvé de l'abandonner momentanément, si elle eût pu
+en connoître les motifs; cependant je crus prudent de ne pas lui donner
+un espoir auquel je sentois trop par moi-même combien il seroit cruel de
+renoncer. Je lui écrivis que des affaires indispensables exigeoient ma
+présence à Téligny; mais que le plus cher de mes intérêts étant de
+veiller à son bonheur, je ne m'éloignerois pas sans sa permission; que
+je la priois en grace de me marquer bien précisément quelle étoit sa
+position vis-à-vis de M. de Miralbe, si elle n'étoit menacée d'aucun
+danger; en un mot, quelles étoient ses espérances et ses craintes. Je la
+prévenois que, dans le cas où elle ne verroit aucun obstacle à mon
+départ, je laisserois Philippe à Paris, tant pour aider à notre
+correspondance, que pour la servir dans tout ce en quoi elle pourroit en
+avoir besoin.
+
+En finissant, je la suppliois de m'accorder le plaisir de la voir, soit
+chez madame de Florvel, soit chez M. de Nangis, soit dans toute autre
+maison dont la société nous étoit commune.
+
+Voici sa réponse.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIX.
+
+
+ADÈLE À FRÉDÉRIC.
+
+C'est demain jour d'assemblée chez la présidente de... Madame de
+Valmont, ne croyant pas si bien me servir, m'a sollicitée pour
+l'accompagner: ainsi, mon cher Frédéric, demain je vous verrai. Cette
+idée devrait me rendre joyeuse, mais je ne suis occupée que de votre
+départ; je me demande que me fait votre séjour à Téligny ou à Paris,
+puisque vous ne serez pas absent quinze jours, et que souvent cet
+intervalle s'écoule sans que nous puissions nous rencontrer, ou du moins
+nous adresser une seule parole qui ne soit que pour nous. Je ne trouve
+pas de raisons pour justifier ma tristesse. Hélas! en faut-il? Je suis
+triste, c'est tout ce que je sais.
+
+Si j'étois menacée de quelques malheurs dans la maison de mon père, vous
+seriez le dernier dont je réclamerois le secours, parce que vous
+m'aimez, que je vous aime, et qu'ainsi l'ordonnent les lois de la
+société; cependant je suis plus rassurée vous sachant près de moi. La
+certitude de pouvoir vous confier mes peines aussitôt que je les
+éprouve, est une consolation qui me manquera quand vous serez en
+Auvergne. En vérité, je déraisonne: partez, mon cher Frédéric; partez,
+je le veux. L'amour me rend foible et timide; mais je serois fâchée de
+vous voir sacrifier vos intérêts à un nuage de tristesse que la raison
+dissipera: tout ce qu'Adèle vous recommande, c'est de ne pas prolonger
+votre absence.
+
+M. de Miralbe, qui, comme tous les grands politiques, cherche toujours
+une cause aux démarches les plus indifférentes, ne manquera pas
+d'attribuer votre départ au chagrin qu'a dû vous donner ma prévention en
+faveur de M. de Farfalette. Moins il croira à la force du sentiment qui
+m'attache à vous, et plus je serai tranquille; du moins je l'espère.
+
+Vous voulez savoir bien précisément quelle est ma position; peut être,
+mon ami, est-elle au moment de changer d'une manière qui me deviendroit
+sans doute avantageuse: voici sur quoi reposent mes espérances.
+
+Lorsque M. de Miralbe me reconnut pour sa fille, vous savez l'éclat
+qu'il donna à sa joie; il me présenta par-tout, particulièrement à ses
+parens. Je fus conduite à Versailles, chez M. le comte de Saint-Alban,
+oncle de mon père. Il est impossible que vous n'en ayez pas souvent
+entendu parler: mais vous ne serez pas fâché de trouver ici son
+portrait; il est de la main de mon frère, qui, fort jeune, s'étoit amusé
+à faire ce qu'il appeloit sa galerie de famille. Ce tableau en a été
+détaché; on me l'a confié, et je vous l'envoie: on le dit fort
+ressemblant; on assure qu'ils le sont tous également. J'aurois desiré
+avoir celui de M. de Miralbe; on me l'a refusé en rougissant. Mon ami,
+étoit-ce du peintre ou du modèle?
+
+«M. de Saint-Alban est sexagénaire: il seroit impossible de vanter ses
+mœurs, et plus difficile d'en faire la satyre; il n'a jamais eu que les
+vices et les vertus qui pouvoient lui servir; en un mot, c'est un
+courtisan. Quand on lui demande des nouvelles de sa santé, il répond que
+le roi est malade ou se porte bien. Il a vu cent fois changer le
+ministère, sans perdre un seul instant de son crédit: on peut dire de
+lui qu'il n'est ni l'ami ni l'esclave des ministres, mais bien de la
+faveur.
+
+«Un philosophe affirmeroit qu'il n'est pas fier de sa naissance: en
+effet, depuis trente ans, il n'est pas un seul homme en place dont il ne
+se soit déclaré le parent, quoique la plupart fussent nés d'hier. Comme
+son seul métier est de plaire, il a l'esprit aimable; ceux qui le
+connoissent particulièrement lui supposent du génie; mais il le cache
+avec soin, bien persuadé que le génie est, de toute éternité, le plus
+grand obstacle à la fortune.
+
+«C'est pour ne pas passer un seul jour sans paroître à la cour, qu'il a
+usé sa vie à ne rien faire; il a pu obtenir tous les emplois, il n'a
+accepté que des pensions. La difficulté de s'unir à une famille qui
+conservât toujours également la faveur, l'a décidé à rester célibataire.
+
+«Cependant la plus grande affaire de M. de Saint-Alban n'est pas
+d'avoir du crédit, mais de prouver qu'il en a. On le voit servir avec
+chaleur les personnes qui lui sont le plus indifférentes, si elles ont
+le talent de lui persuader que, seul, il est capable d'obtenir la grace
+qu'elles sollicitent: plus une affaire est difficile, plus on est sûr
+qu'il y réussira; par le même calcul, il sacrifiera toujours ce qui peut
+être utile à ses protégés, en faveur de ce qui doit donner plus d'éclat
+à sa protection.
+
+«Abandonné à lui-même, il a le cœur excellent; et comme son amour-propre
+le rend obligeant pour tout le monde, il n'a jamais eu d'ennemis, et ne
+connoît pas la haine. Si beaucoup de lettres de cachet ont été délivrées
+à sa sollicitation, c'est qu'il craignoit que l'on ne s'adressât à
+d'autres. Il ne fait le mal que par vanité.
+
+«Qui enleveroit M. de Saint-Alban de Versailles, seroit étonné de la
+facilité avec laquelle il en feroit un homme bon, aimable, et de la plus
+scrupuleuse probité; mais personne n'osera le tenter, car il n'est pas
+sûr que le vieux courtisan survécût de vingt-quatre heures à l'ordre ou
+à la séduction qui l'éloigneroit de la cour.»
+
+Tel est en effet, mon cher Frédéric, mon grand oncle paternel: ajoutez
+qu'il est fort riche, que M. de Miralbe est son plus proche héritier,
+que c'est par son crédit qu'il a accablé ses ennemis, et
+particulièrement ma mère; vous ne serez pas étonné de la longue amitié
+qui semble régner entre eux. M. de Saint-Alban est respecté de mon père
+comme un instrument nécessaire à ses projets, et comme celui dont la
+mort doit combler tous les vœux qu'il adresse à la fortune.
+
+On avoit remarqué que M. de Saint-Alban venoit rarement chez mon père,
+quoiqu'il le reçût chez lui comme un neveu chéri et un héritier présumé;
+et cette remarque n'a jamais paru si frappante que depuis mon entrée
+dans la maison de M. de Miralbe. Ce vieillard m'a pris dans une amitié
+si grande, qu'il vient souvent à Paris maintenant, uniquement, dit-il,
+pour avoir le plaisir de causer avec moi. Mon frère a eu raison
+d'affirmer qu'il est aimable; sa conversation, pleine d'anecdotes
+racontées avec esprit, est vraiment intéressante: quelques éclairs de
+sensibilité m'ont disposée à juger favorablement de son cœur; et, soit
+par reconnoissance de l'intérêt qu'il me témoigne, soit par la nécessité
+où je me trouve de me chercher un protecteur contre mon père (idée
+terrible, mais vraie), il est de tous mes parens le seul que je me sente
+disposée à aimer.
+
+La fierté de caractère et l'indépendance d'esprit que je dois à
+l'éducation que m'a donnée M. Durmer, auroient dû déplaire à un vieux
+courtisan; mais tel est l'effet de la nouveauté sur les hommes, que je
+l'ai séduit par les qualités qui devoient l'indisposer contre moi. Non
+seulement il quitte Versailles pour venir dîner chez mon père, mais il
+m'écrit lorsqu'il est plusieurs jours sans me voir; et comme il n'a rien
+de bien particulier à me dire, il avoue dans ses lettres qu'il ne
+m'attaque que pour avoir des réponses. Je le prêche, je le gronde; je
+lui ai annoncé hautement que je voulois le corriger de ses défauts: il
+rit; il me pardonne tout, pourvu que je sois persuadée de l'amitié qu'il
+a pour moi, et j'ai accepté les conditions du traité.
+
+Ce qui m'a disposée en faveur de M. de Saint-Alban, c'est qu'au milieu
+de l'éclat qui l'environne, il n'est pas heureux; il en est convenu bien
+bas avec moi, et cette marque de confiance m'a touchée. Pauvres
+mortels! vous commencez par chercher le bonheur dans ce qui brille; et
+quand vous vous appercevez de votre erreur, presque toujours il est trop
+tard. On a bien le courage d'avouer qu'on s'est trompé de route, on n'a
+plus la force de revenir sur ses pas. Il est si triste de ne commencer à
+être heureux qu'à soixante ans!
+
+M. de Saint-Alban m'a demandé si j'aurois du plaisir à venir demeurer
+près de lui, et à me mettre à la tête de sa maison. Je vous épargnerai,
+mon ami, les choses aimables dont il a accompagné cette question. Il ne
+doute pas que mon père n'y consente avec empressement; mais il veut ne
+devoir cette démarche qu'à mon goût ou à ma complaisance, et nullement à
+mon obéissance pour M. de Miralbe. J'ai cru me sauver de répondre à une
+question aussi décisive, par une plaisanterie: je lui ai dit que mon
+caractère étoit ennemi du changement, et que j'étois effrayée de l'idée
+seule de passer, en six mois, du fauxbourg à la ville, et de la ville à
+la cour; mais il a insisté d'un air si sérieux, d'un ton si pénétré, que
+je me suis mise à son entière disposition. Comment résister à un
+vieillard qui supplie? Ah! si mon père eût voulu, il auroit tout obtenu
+de moi, tout, mon cher Frédéric, excepté que je cessasse de vous aimer.
+
+Je doute que M. de Miralbe soit porté d'inclination à me voir demeurer
+auprès de M. de Saint-Alban; il a plus d'humeur que jamais, et
+quelquefois je surprends dans les regards qu'il jette sur moi, quelque
+chose de sinistre: non seulement il craindra que je n'échappe à sa
+puissance, mais j'ai peur qu'il ne voie dans sa fille une rivale
+dangereuse pour ses intérêts; il me connoît si peu! Il m'a plus d'une
+fois félicitée de l'amitié que j'inspire à son oncle, du même ton dont
+il m'auroit dit: Pourquoi vous faites-vous aimer? Quoique mon
+inclination et une appréhension plus forte que moi m'engagent à
+m'éloigner d'une maison dont ma mère a été arrachée par force, et mon
+frère banni par adresse, je resterai neutre dans les détails de cette
+affaire. J'ai consenti vis-à-vis de M. de Saint-Alban, ou plutôt j'ai
+cédé à ses sollicitations: c'est tout ce que je pouvois, soit pour le
+contenter, soit pour ménager son amitié et sa protection.
+
+Madame de Valmont me fait trop de complimens de mes succès; elle prétend
+que M. de Saint-Alban est amoureux de moi: je ne le crois pas. Rien ne
+me semble aussi ridicule qu'une femme qui voit l'amour dans tout ce qui
+l'environne. Si M. de Saint-Alban avoit le désir de m'épouser, il
+n'auroit point songé à me mettre à la tête de sa maison comme sa nièce:
+l'amitié qu'il a pour moi, et qui paroît si extraordinaire à madame de
+Valmont, tient à ce que depuis quarante ans peut-être il n'a dit ni
+entendu dire la vérité, et qu'il est aussi surpris que flatté de trouver
+enfin quelqu'un qui lui en parle le langage, et même le force aussi à le
+parler. Mon frère ne s'est point trompé, M. de Saint-Alban étoit né pour
+être honnête homme; et si j'ai sur lui l'ascendant qu'on me suppose, je
+les raccommoderai ensemble, au risque de déplaire à mon père qui les a
+brouillés.
+
+Adieu, mon cher Frédéric, partez vîte, et revenez plus vîte encore. Je
+vous verrai demain; cachez-moi bien votre tristesse, afin que je puisse
+dissimuler la mienne aux yeux qui me surveillent.
+
+
+
+
+CHAPITRE XL.
+
+_C'étoit bien difficile à dire._
+
+
+J'ai lu des détails séduisans sur les charmes de la vie champêtre,
+élégamment écrits par des gens qui n'auroient pu se résoudre à vivre six
+mois loin de la ville; j'ai demeuré quelques jours avec M. de Montluc,
+et j'ai connu un homme véritablement heureux. Point d'ambition, beaucoup
+d'activité, un fonds de sensibilité inépuisable, de l'indulgence pour
+les foiblesses, de la compassion pour le malheur, une haine vigoureuse
+contre le crime; tel étoit le régisseur de la terre de Téligny. En le
+prévenant de mon arrivée, je lui avois demandé en grace de ne rien
+changer à ses habitudes; il me reçut comme un ancien ami, et me prouva
+son estime en me faisant oublier que j'étois chez moi. Je ne peindrai
+pas le caractère de son épouse; elle ne pensoit, ne respiroit que par
+lui; ce qu'il faisoit étoit toujours bien fait, ce qu'il disoit étoit
+toujours bien dit: M. de Montluc eût démenti l'instant d'après un
+discours qu'elle auroit applaudi, qu'elle eût de nouveau applaudi au
+changement d'opinion de son époux. Ce n'étoit point par foiblesse,
+encore moins par ignorance; l'ignorance est toujours présomptueuse et
+contrariante: madame de Montluc avoit du bon sens; mais elle avoit plus
+de confiance dans les lumières de son époux que dans les siennes, et
+l'on voyoit dans ses moindres actions le désir de lui témoigner sa
+reconnoissance des sacrifices qu'il avoit faits pour l'épouser. Elle ne
+le croyoit pas suffisamment dédommagé par tant d'années d'un bonheur
+presque sans nuage.
+
+Quand on sut mon arrivée dans le village, il se répandit beaucoup
+d'inquiétude: on craignoit que le nouveau propriétaire n'expulsât un
+homme devenu cher à tous les habitans.
+
+«Vous êtes bien aimé dans ce pays, lui dis-je: cela prouve votre
+humanité.--Cela prouve, me répondit-il, la méfiance dans laquelle tous
+les hommes sont de leurs semblables. Vous connoissez ma fortune,
+puisqu'elle est fixée au cinquième du revenu de cette terre: la
+prévoyance retient ma générosité; je dois craindre la misère pour mon
+épouse si je venois à mourir, et je suis avare par sensibilité. Je fais
+peu de bien aux paysans, mais j'empêche qu'on ne soit injuste à leur
+égard. La justice est la morale de tous les peuples; les hommes les plus
+ignorans en sentent la nécessité: elle fait plus d'amis à la longue que
+les bienfaits, qui presque toujours excitent l'envie de ceux même qui
+n'en ont pas besoin. On me regretteroit plus ici par la crainte du mal
+que pourroit commettre mon successeur, que par la reconnoissance du peu
+de bien que je fais.--Vous croyez donc les paysans dépourvus de
+sensibilité?--Non; mais ils sont en général très-égoïstes, et cela tient
+à leur position. Moins de jouissances, moins de dissipations, les
+concentrent davantage dans leur intérêt personnel: ils sentent
+machinalement de quelle utilité ils sont à l'État; ils sentent plus
+vivement qu'on ne croit l'oppression dans laquelle on les tient. C'est
+dommage qu'en France les propriétaires ne puissent se résoudre à vivre
+plus souvent dans leurs terres: les François riches et de bonne famille
+ne sont pas fiers; l'habitude de l'aisance les rend généreux; il
+résulteroit beaucoup de bien de leur séjour au milieu de leurs
+vassaux.--Les François redoutent l'ennui.--L'ennui naît de la continuité
+des plaisirs tumultueux; et je vous assure qu'il est plus souvent à la
+ville qu'à la campagne.--Vous ne vous ennuyez jamais?--Jamais. En
+pourriez-vous dire autant, vous qui êtes dans l'âge où tout séduit?--Ma
+foi, non. Je m'ennuie à l'Opéra; je m'ennuie au milieu des fêtes, des
+promenades, à une table de jeu, dans un salon où souvent personne ne
+parleroit, si, comme moi, tout le monde ne faisoit du bruit pour avoir
+l'air au moins de ne pas s'ennuyer.--Eh bien! nous voilà d'accord. Une
+suite non interrompue de plaisirs en fait un besoin; ce besoin, toujours
+actif et jamais satisfait, amène une espèce d'inquiétude qui ne permet
+plus de goûter le repos. Il n'en est pas de même à la campagne; on y
+trouve des jouissances positivement parce que ne les prévoyant pas, on
+ne se les étoit pas exagérées d'avance.--Oui, mon ami, dit madame de
+Montluc; mais pour les apprécier, il faut avoir des mœurs simples, un
+bon cœur et un esprit cultivé: vous êtes heureux quand mille autres à
+votre place n'éprouveroient que des regrets.»
+
+«Des regrets! non, sans doute, répondit-il, je n'en ai point; et si ma
+raison ne m'avoit appris à me contenter de peu, je bénirois la
+Providence en comparant mon sort à celui de mon frère. C'est en sa
+faveur que mon père m'a déshérité; il a tout sacrifié pour lui faire
+contracter un riche mariage: la vanité seule a été consultée dans cette
+alliance; le caprice, l'inconduite, l'ont brisée dans l'année même.
+L'orgueil a été trompé dans ses espérances; mon frère n'a point eu
+d'enfans; il a vécu tourmenté par l'éclat d'un luxe qu'on ne peut
+satisfaire une fois qu'on s'y laisse entraîner; il est mort accablé de
+dettes. Quelle différence, sous tous les rapports, entre mon existence
+et la sienne! Si le ciel m'eût conservé mon fils...--Si nous eussions
+connu madame de Sponasi plutôt!» dit madame de Montluc. Nous gardâmes
+tous les trois le silence; nos regards se rencontrèrent: nous sentîmes à
+la fois l'inutilité et l'impossibilité de parler; nous nous entendions.
+
+Dans le désir que j'avois de devenir le fils de M. de Montluc, j'étois
+curieux de savoir ce qu'il pensoit de la noblesse, et je lui demandai
+s'il ne regrettoit pas de voir son nom s'éteindre.
+
+«Non, monsieur: je n'attache aucun prix à ce qui n'existe pas, et il n'y
+a plus de noblesse en France». Je parus étonné de cette assertion. Il
+ajouta: «Ce n'est point par excès de vanité que je vous parle ainsi,
+mais par amour pour la vérité. Depuis que la noblesse s'achète, elle est
+au-dessous de l'argent; et si les nouveaux riches n'y mettoient un prix
+par l'envie qu'ils ont de l'acquérir, les anciens nobles pauvres
+seroient bien embarrassés de dire pourquoi ils estiment des titres qui
+ne leur servent à rien. Je me citerai pour exemple. Quelqu'ancienne que
+soit ma famille, je vous demande quel avantage j'en retire. Si j'avois
+trente mille livres de revenu, me dira-t-on, mon nom me serviroit; si
+j'en avois cinquante, je me passerois d'un nom, ou j'en achèterais un:
+ainsi c'est toujours l'argent, rien que l'argent, et cela me paroît
+très-raisonnable.--Très-raisonnable! m'écriai je; cela est fort.--Cela
+est juste. Point de privilége respectable s'il n'est attaché à un
+devoir. C'étoit un devoir autrefois pour un gentilhomme de se ruiner au
+service de sa patrie; souvent il ne laissoit à ses enfans que sa mémoire
+pour tout héritage; l'État étoit intéressé à le leur conserver, il y
+trouvoit son intérêt et sa gloire. Maintenant le général et le sergent
+sont également payés par le prince; ils font un métier pour de l'argent:
+si vous parlez d'honneur, il est commun à tous les soldats. Personne ne
+se ruine plus au service de sa patrie; il semble au contraire que chacun
+doive s'enrichir de ses dépouilles: le prince vend des priviléges; la
+multiplicité en ôte l'éclat; et comme on peut dire à tous les nobles:
+«Quels sont vos devoirs qui ne soient aussi des obligations pour les
+autres classes de la société?» on leur dira bientôt: «Sur quoi reposent
+vos priviléges?» J'ignore quelle réponse il nous sera possible de faire;
+mais ce moment approche, tout le monde le précipite sans le croire;
+quand il sera venu, on s'accusera réciproquement, quand il ne faudroit
+s'en prendre qu'au luxe, à la corruption générale, et plus encore au
+temps, qui mine invinciblement toutes les institutions. Celle-ci est
+usée, et c'est un malheur.--Un malheur, monsieur! Vous disiez
+tout-à-l'heure que cela étoit raisonnable.--Mon ami, ne confondons
+point. Je trouve très-raisonnable que l'on estime plus l'argent que les
+titres, quand avec de l'argent on achète la noblesse, tandis qu'avec un
+nom seulement on peut mourir sans emploi et sans considération: mais je
+trouve malheureux que dans un pays il n'y ait rien au-dessus de la
+fortune. Le moraliste mettra les vertus au-dessus de l'or; mais l'homme
+qui envisage la société dans ses effets, sentira que les vertus ne
+valent jamais, pour la plupart des hommes, les priviléges qui sont
+censés en être la récompense et l'obligation. Il y a de l'adresse à
+savoir borner l'ambition. Voyez les Romains: lorsque les patriciens
+étaient au-dessus de leurs concitoyens, les plébéiens hardis ne
+tendoient qu'à être admis parmi eux; quand le patriciat fut avili,
+l'ambition ne put se satisfaire qu'en asservissant Rome, et Rome fut
+asservie.--Les mœurs étoient alors corrompues.--Et qui nous assure que
+la corruption ne venoit pas directement de la chute des priviléges des
+premiers de la République? À mesure que les patriciens voyoient
+restreindre leurs droits, ils en cherchoient le dédommagement dans la
+fortune et dans l'éclat qu'elle procure. Pareille diminution de
+puissance parmi les nobles a amené en France semblable amour des
+richesses. Rome avoit des maîtres, le sénat étoit composé de parvenus,
+d'esclaves, de courtisans, que l'on parloit encore de liberté, avec
+autant de raison qu'on parle à présent de noblesse dans notre patrie.»
+
+Je ne sais si M. de Montluc avoit raison; mais j'avoue que je ne vis pas
+sans plaisir qu'aucune prévention ne l'empêcherait de me rendre le
+service que j'attendois de lui, si l'amitié et la reconnoissance le
+portoient à condescendre à mes desirs. Il m'aimoit beaucoup, quoiqu'il
+ne le dît jamais; ses actions seules me le prouvoient: mais comment lui
+faire une proposition aussi délicate? L'espèce de dépendance dans
+laquelle il se trouvoit de moi, me faisoit un devoir de le ménager: plus
+le sort s'obstine à placer un homme estimable au-dessous de sa
+condition, plus on lui doit d'égards. Je sentois trop que celui sur qui
+l'intérêt et la vanité ne pouvoient rien, ne céderoit à aucune
+considération, si sa délicatesse lui faisoit une loi de me refuser.
+Dans l'inquiétude qui me tourmentoit, je regrettai plus d'une fois mon
+voyage; plus d'une fois je pris la résolution de partir en laissant dans
+un silence éternel le motif de mon arrivée: mais je pensois à Adèle
+devenue mademoiselle de Miralbe, et son idée m'arrêtoît à Téligny sans
+me donner le courage de tenter le projet qui m'y avoit amené. Chaque
+jour je devenois plus triste: M. de Montluc s'en appercevoit; et
+respectant le secret que je gardois, ses regards m'apprenoient qu'il
+étoit plus sensible à mes peines, que curieux d'en connoître la cause.
+J'aurois desiré qu'il m'interrogeât, et je lui en voulois d'une
+discrétion que j'étois forcé d'admirer.
+
+Un soir nous nous rencontrâmes dans les jardins du château; il me fit
+des reproches sur ma tristesse, et y mêla les exhortations qu'il crut
+les plus propres à me consoler. «Il est bien facile, lui dis-je en
+souriant, de donner de semblables conseils quand on est heureux, et vous
+l'êtes plus qu'homme que je connoisse.--Croyez-vous, me répondit-il, que
+mon bonheur soit parfait? Mon ami, détrompez-vous. Je pense souvent avec
+effroi au moment où la mort me séparera de madame de Montluc, et la
+certitude qu'alors elle sera seule dans le monde me réduit à desirer de
+lui survivre. Si je meurs le premier, qui la consolera? Je m'apperçois
+souvent que la même crainte l'occupe; et la perte de notre fils, que
+nous sentons plus vivement à mesure que la vieillesse approche, nous
+donne des regrets d'autant plus pénibles, que nous sommes contraints de
+nous les cacher mutuellement. On s'arme de courage contre les maux que
+l'on redoute pour soi; mais quand on tremble pour ceux qu'on aime, on
+est bien foible.»
+
+Il étoit attendri. Nous nous promenâmes long-temps ensemble sans nous
+parler. Je levai les yeux sur lui, et je vis les siens mouillés de
+pleurs. Je le serrai dans mes bras, en lui disant: «Ô mon ami,
+adoptez-moi pour fils; j'en aurai tous les sentimens, et vous ne
+redouterez plus rien de l'avenir.--Que gagneriez-vous à me nommer votre
+père? me répondit-il tristement.--Tout ce qu'un cœur comme le mien peut
+desirer, une famille respectable, des devoirs sacrés à remplir, et
+l'espoir d'être heureux. Au nom de ma mère, ajoutai-je avec la plus vive
+émotion, promettez-moi de m'entendre sans vous fâcher.--Parlez, jeune
+homme, parlez; votre mère étoit la mienne: c'est à votre naissance que
+je dois de l'avoir connue; son secret ne put échapper à ma
+reconnoissance: en vous voyant, en sachant ce qu'elle a fait pour vous,
+je n'en puis plus douter, vous êtes le fils de ma bienfaitrice. Si le
+ciel permettoit que je m'acquittasse envers vous... Mais les vieillards
+sans fortune n'ont que des conseils à offrir, et c'est bien peu de
+chose.»
+
+Le moment étoit favorable; je lui confiai mon amour et tous les secrets
+de mon cœur: je lui fis sentir l'obstacle qui s'opposoit à ce que je
+devinsse l'époux de mademoiselle de Miralbe; mais je n'osai lui
+apprendre que d'une manière détournée par quel moyen je croyois qu'il
+pouvoit le faire disparaître.
+
+«Vous voyez, lui répondis-je, qu'il ne manqueroit rien à votre bonheur
+ni au mien si j'étois votre fils: sans crainte pour l'avenir, vous
+jouiriez tranquillement du présent; je ne serois plus un être jeté au
+hasard sur la terre; ma fortune suffiroit pour dégager les biens que
+votre frère a possédés: il vous manque un appui dans votre vieillesse;
+il me manque un nom auquel vous n'attachez aucun prix, et que je
+n'estimerois moi-même qu'en pensant que vous l'avez porté, et qu'il
+combleroit l'intervalle qui me sépare d'Adèle. Les liens de l'amitié et
+d'une reconnoissance réciproque nous uniroient aussi sûrement que ceux
+de la nature.--Que cela n'est-il possible!» s'écria M. de Montluc. Un
+mot pouvoit en ce moment décider de mon sort; je n'osai pas le
+prononcer, et nous continuâmes notre promenade en silence.
+
+«Je fais une réflexion, me dit-il en s'arrêtant; avant de me rendre
+dépositaire de vos chagrins, vous m'avez demandé, comme une grace, de ne
+pas me fâcher. Jeune homme, je n'ai encore qu'une partie de votre
+secret. Dans ce que vous m'avez appris, non seulement il n'existe aucune
+chose qui puisse me blesser, mais il n'y a rien qui ait rapport à moi,
+que l'intérêt que m'inspire tout ce qui vous touche. Achevez votre
+confidence: j'ai connu l'amour, le malheur; j'ai peu de préjugés, et je
+me sens capable de bien des choses pour le fils de madame de Sponasi.
+Vous hésitez, ajouta-t-il en voyant l'agitation se peindre dans tous mes
+traits; vous ne m'aimez donc pas?--Je crains de voir mon espoir anéanti;
+je crains qu'un seul mot de votre part ne me rende le plus malheureux
+des hommes.--Expliquez-vous sans contrainte; je vous jure que quelque
+chose que vous me demandiez, s'il est hors de moi d'y consentir, j'en
+serai plus affligé que vous.»
+
+Il m'étoit impossible de résister: le secret qui fermentoit depuis si
+long-temps dans mon sein, s'échappa. Je ne peux me rappeler toutes les
+émotions que j'éprouvai en le détaillant à M. de Montluc, sans éprouver
+encore le frisson de l'effroi; j'étois tremblant, les yeux fixés en
+terre; mes lèvres se séchoient à chaque phrase, à chaque mot; la
+respiration me manquoit: je sentois bien que je parlois; mais il est
+certain que je ne m'entendois plus parler. Quand j'eus fini, je me
+hasardai à lever les yeux sur M. de Montluc: il étoit pensif; mais sa
+figure annonçoit plutôt la surprise que tout autre sentiment. J'allois
+le prier de bien réfléchir avant de me faire une réponse que je
+redoutois, quand je vis accourir un domestique que j'avois envoyé à la
+poste. Sachant l'empressement que je mettois à avoir mes lettres, il me
+cherchoit par-tout, et ne se fit pas un scrupule d'interrompre notre
+conversation.
+
+«À demain matin, me dit M. de Montluc en me souriant avec beaucoup de
+bonté; demain j'irai vous trouver moi-même dans votre appartement, et
+nous verrons s'il est possible de nous entendre.--À demain, lui
+répondis-je en lui serrant la main». Je la sentis répondre au mouvement
+de la mienne, et je précipitai mes pas sans bien savoir ce que je
+faisois; il me semble pourtant que j'emportois de l'espoir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLI.
+
+_Le complot._
+
+
+Aussitôt que je fus seul, je brisai le cachet du paquet que je venois de
+recevoir; il contenoit une lettre d'Adèle et une de Philippe. Qui
+connoîtra l'amour ne demandera pas laquelle fut lue la première.
+
+ADÈLE À FRÉDÉRIC
+
+«Vous reviendrez bientôt à Paris, mon cher Frédéric, et vous ne m'y
+trouverez plus; mais mon absence à moi, loin de nous séparer plus que
+nous l'étions, ne fera que nous procurer plus de facilités pour nous
+voir: en un mot, je pars demain pour Versailles, et je vais commander
+dans la maison de M. de Saint-Alban; c'est l'expression dont il se sert.
+J'espère du moins que mon pouvoir sera assez grand pour vous y faire
+admettre; et ce n'est point une grace que mon oncle m'accordera, il m'a
+promis que mes amis seroient les siens. Si je ne peux vous présenter
+comme celui qui m'est le plus cher, vous vous introduirez à l'aide de M.
+de Florvel, auquel on sait que je suis attachée par les liens de la
+reconnoissance et par l'amitié sincère qui m'unit à son épouse. Vos
+qualités plaideront ensuite pour vous, et je ne doute pas du succès.
+
+«M. de Miralbe n'a mis aucun obstacle à cet arrangement: au contraire,
+il s'y est prêté avec une grace, une amabilité que j'étois bien loin
+d'attendre de lui; c'est lui-même qui me conduira: il a poussé la
+complaisance jusqu'à me donner des conseils sur la manière de conserver
+l'amitié que M. de Saint-Alban a pour moi. De son côté, madame de
+Valmont a quitté le ton enthousiaste dont elle accompagnoit ses
+louanges; elle met dans ses soins une espèce de bonhommie bien propre à
+me séduire. Vous savez combien j'aime ce qu'on appelle les bonnes gens.
+Je ne sais que penser de ce changement: il y a des momens où je me
+reproche de les avoir jugés tous deux trop sévèrement; il en est
+d'autres où je crains que l'amabilité de M. de Miralbe et la bonhommie
+de madame de Valmont ne cachent quelque perfidie. Mon ami, c'est à vous
+seul que j'ose confier de pareilles appréhensions: si elles sont
+injustes, ce sont des crimes, je ne l'ignore pas; mais elles sont plus
+fortes que moi: le sort de ma mère me poursuit sans cesse. Je cherche en
+vain par quels moyens M. de Miralbe pourroit me perdre, je n'en vois
+pas; et loin de me rassurer, je pense à cette maxime de M. Durmer: «Les
+méchans trompent jusqu'à leurs complices, quoiqu'ils combattent à armes
+égales; comment les honnêtes gens, qui sont sans défense, ne
+seroient-ils pas leurs victimes?
+
+«Demain je serai dans la maison de M. de Saint-Alban: toutes mes
+craintes seront dissipées; je l'espère, et je soupire.
+
+«Je vous écris à la hâte: à midi je dois aller faire mes adieux à la
+sœur de M. Durmer, et je veux lui remettre cette lettre afin qu'elle la
+fasse porter chez vous, ainsi qu'elle a bien voulu s'y prêter jusqu'à
+présent. J'aurois desiré que madame de Valmont m'accompagnât dans cette
+visite; elle m'a donné quelques raisons pour s'en dispenser, et mon père
+a consenti que j'y allasse seule avec ma femme-de-chambre.
+
+«C'est la dernière fois que je vous écris de Paris; je souhaite, mon
+cher Frédéric, que ce soit aussi la dernière que mes lettres aillent
+vous chercher à Téligny. D'après la promesse que vous m'avez faite, le
+jour de votre retour approche. Revenez voir votre Adèle plus tranquille;
+elle ne sera heureuse que lorsqu'elle pourra vous donner, au pied des
+autels, un titre que votre amour et votre générosité vous ont acquis
+depuis long-temps. Quelle que soit ma fortune à venir, elle ne me
+dédommagera jamais de la privation de voir un bienfaiteur dans mon
+époux: j'aurois été si riche en ne l'étant que par vous! Adieu, mon cher
+Frédéric, mon cœur se serre. Comme cet adieu me coûte à prononcer!»
+
+PHILIPPE À M. DE TÉLIGNY
+
+«Je voudrois être auprès de vous pour vous consoler: la nouvelle que
+j'ai à vous annoncer est affreuse. Mademoiselle de Miralbe n'est plus
+chez son père; elle n'est pas chez M. de Saint-Alban: elle est renfermée
+dans un couvent; j'ignore encore lequel.
+
+«Les bruits qui circulent sur son compte sont encore plus horribles que
+l'ordre qui l'a enlevée; mon cœur se refuse à les croire, et ma main à
+les répéter. Adèle est un ange; il faut en être persuadé, ou la regarder
+comme un monstre de perversité. Mon cher Frédéric, vous n'offenserez pas
+celle que vous aimez par d'injustes soupçons: où trouvera-t-elle un
+défenseur si vous la condamnez? Tout paroît contre elle, il est vrai;
+mais vous connoissez son père, voilà sa justification.
+
+«Hier la sœur de M. Durmer est arrivée chez vous dans un état qu'il est
+impossible de décrire: elle avoit du chagrin, de la douleur; mais
+l'indignation sur-tout perçoit dans tous ses traits. En entrant, elle
+s'est presque évanouie; elle suffoquoit.
+
+«D'un long récit qu'elle a accompagné de pleurs, d'exclamations, de cris
+de vengeance, voici ce qui m'a frappé.
+
+«Le matin mademoiselle de Miralbe a été la voir, et lui a remis en
+cachette la lettre que je vous envoie; elle n'avoit avec elle que sa
+femme-de-chambre. Vous connoissez l'attachement que cette excellente
+femme a pris pour Adèle, du jour où elle lui remit avec tant de
+générosité ses droits à la succession de son frère. Elles
+s'entretenoient ensemble; Adèle lui promettoit d'intéresser M. de
+Saint-Alban au sort de ses enfans, quand M. le marquis de Farfalette est
+entré d'un air de mystère et de satisfaction qui annonçoit un
+rendez-vous. La bonne veuve parut surprise, et mademoiselle de Miralbe
+scandalisée. La femme-de-chambre qui l'accompagnoit, sans leur donner le
+temps de parler, se mit à crier qu'elle ne vouloit pas rester dans cette
+maison, qu'elle se compromettroit en permettant à sa maîtresse de voir
+un homme dont son père avoit refusé d'autoriser les vues. Nouvelle
+surprise de la veuve et de mademoiselle de Miralbe. M. de Farfalette
+parvint le premier à se faire entendre, et dit, d'une manière
+très-prononcée, qu'il n'avoit pas lieu de s'attendre à une pareille
+réception, qu'il étoit désespéré du bruit qui se faisoit, qu'il croyoit
+les mesures mieux prises, et finit par offrir sa bourse à la
+femme-de-chambre, en l'engageant à se taire. La malheureuse recommença à
+crier plus fort. Adèle paraissoit anéantie. «Est-ce un complot?»
+s'écria-t-elle quand il lui fut possible de parler. Puis se tournant
+vers M. de Farfalette, elle lui dit: «Ou l'on vous trompe, monsieur, ou
+vous êtes d'accord avec mes ennemis pour me perdre. Au nom du ciel,
+sortez». La femme-de-chambre se jeta entre eux, et jura que si sa
+maîtresse ne revenoit pas à l'instant même avec elle à l'hôtel, elle y
+retourneroit seule, et avertiroit M. de Miralbe de tout ce qui se
+passoit. Adèle voulut lui imposer silence, la voix lui manqua. Elle se
+mit en devoir de sortir; M. de Farfalette lui offrit la main, qu'elle
+refusa avec fierté. Au même instant, M. de Miralbe et madame de Valmont
+entrèrent; ils venoient la chercher; leur voiture étoit à la porte.
+
+«La bonne veuve n'a pu m'expliquer l'effet que leur apparition
+produisit; elle étoit elle-même trop étourdie de ce qui venoit de se
+passer. Madame de Valmont paroissoit indignée; M. de Miralbe jetoit sur
+tous les personnages un regard d'interrogatoire et de sévérité. M. de
+Farfalette se retira en assurant qu'il n'aimoit pas les scènes de
+famille. Adèle étoit tombée sur un siége; elle pleuroit, et dans ses
+sanglots on l'entendoit s'écrier: _Ma mère! ma mère!_ La
+femme-de-chambre s'empressa de s'excuser, et chacune de ses excuses
+étoit une accusation aussi terrible qu'indécente contre mademoiselle de
+Miralbe et la veuve.
+
+«Je passerai sous silence le mépris insultant avec lequel M. de Miralbe
+a traité la sœur de M. Durmer, la colère de cette femme respectable, la
+pitié barbare de madame de Valmont, qui, en voulant consoler Adèle, ne
+faisoit qu'ajouter à son désespoir. Elle perdit connoissance; on la
+transporta dans la voiture. C'est tout ce que la veuve a pu m'apprendre.
+
+«À peine a-t-elle été sortie, que je me suis couvert des vêtemens les
+plus simples: je me suis rendu à l'hôtel de M. de Miralbe; je me suis
+mêlé parmi ses domestiques, je les ai observés: je me suis attaché à
+celui dont la figure m'a paru la plus basse; et, sous prétexte qu'il
+pourroit m'être utile dans le désir que j'avois de devenir un de ses
+camarades, je l'ai entraîné au cabaret. Fidèle à l'usage des valets,
+sans que je l'interrogeasse, il m'a entretenu de ses maîtres, et
+l'aventure de mademoiselle de Miralbe n'a pas été oubliée; il y ajoutoit
+des détails crapuleux, il rioit: ces coquins-là aiment dans ceux qu'ils
+servent tous les vices qui les rapprochent d'eux. J'ai su de lui que la
+pauvre Adèle étoit arrivée à l'hôtel dans un état digne de pitié,
+qu'elle a demandé pour toute grace d'être seule, et qu'elle s'est
+retirée dans son appartement. Il m'a dit aussi que M. de Miralbe étoit
+remonté sur-le-champ en voiture, parti pour Versailles, et qu'il n'étoit
+pas encore revenu.
+
+«Il m'a semblé inutile de me déguiser plus long-temps. Je lui ai donné
+deux louis, en lui confiant que j'avois des raisons particulières de
+savoir comment cette affaire tourneroit; que je passerois la nuit s'il
+étoit nécessaire, soit au cabaret, soit à rôder autour de l'hôtel, et
+que je lui paierois généreusement tous les renseignemens qu'il me
+donneroit. Je l'ai renvoyé avec injonction de veiller exactement à tout,
+et de venir m'en avertir. Je ne me suis pas nommé, je ne vous ai pas
+nommé.
+
+«Du cabaret même j'ai écrit à votre fidèle Charles de seller un cheval,
+de le conduire chez un loueur de carrosses qui demeure presque en face
+de M. de Miralbe, d'être discret, de bien payer, et de se tenir prêt à
+partir à la minute même où je le lui dirais, dût-il passer la nuit à
+attendre que l'ordre arrivât.
+
+«À onze heures, j'ai revu mon espion: il m'a appris que M. de Miralbe
+étoit de retour de Versailles; qu'il n'étoit pas revenu avec son
+équipage, mais dans une chaise de poste conduite par un postillon qui
+lui étoit inconnu; qu'il étoit accompagné d'un homme que l'on supposoit
+être un exempt, du moins les domestiques se le disoient-ils tout bas
+entre eux; que la femme-de-chambre de mademoiselle de Miralbe alloit,
+venoit, et qu'on ne doutoit pas qu'elle ne fît des paquets; qu'une
+vieille femme de charge pleuroit dans l'office, en disant que c'étoit
+ainsi qu'on avoit enlevé sa bonne maîtresse. Il ajouta qu'il étoit
+pressé de me quitter, parce que M. de Miralbe vouloit que tous ses
+domestiques se retirassent, et qu'il avoit menacé de chasser le premier
+qu'il rencontreroit, ou qu'il sauroit être sorti.
+
+«Je me rendis alors auprès de Charles; je lui donnai de l'argent, et
+l'ordre de suivre la première voiture qui sortiroit de l'hôtel de M. de
+Miralbe d'assez près pour ne pas la perdre, et avec assez d'adresse pour
+n'être pas remarqué; je l'autorisai à crever son cheval, à en prendre à
+la poste, à tout enfin, pourvu que sa commission fût bien remplie. La
+chaise de poste qui sans doute renfermoit Adèle ne sortit de l'hôtel
+qu'à trois heures du matin; Charles l'a suivie. Il est onze heures; je
+l'attends encore.
+
+«J'ai cent fois été tenté d'aller de votre part chez M. de Florvel; j'ai
+craint de mal faire par trop de zèle, et de donner moi-même de l'éclat à
+un événement qu'il faudroit pouvoir ensevelir dans le silence.
+L'agitation dans laquelle j'ai passé la nuit, la certitude que cette
+nouvelle portera le désespoir dans votre cœur, m'ont empêché de faire la
+moindre réflexion: mais un sentiment intérieur me parle en faveur de
+mademoiselle de Miralbe; vous le verrez aisément au récit que je vous
+envoie. Elle n'est pas assez coquette pour sacrifier sa réputation au
+plaisir de multiplier ses conquêtes. Vous m'avez dit cent fois que vous
+étiez sûr de son amour, quoique son caractère semblât l'éloigner de
+toutes passions: il est donc impossible qu'elle pousse la perversité au
+point où l'aventure qui la perd semble l'annoncer. Une lettre pour vous,
+un rendez-vous pour un autre, mon cher Frédéric, Adèle en est incapable.
+Que son innocence vous rende le courage; souvenez-vous que vous ne vivez
+point pour vous seul, et qu'il est un être sur-tout dont l'existence est
+attachée à la vôtre.
+
+PHILIPPE.
+
+_P. S._ «L'heure de la poste me presse; Charles n'est pas revenu: je
+fais partir cette lettre. Je vous écrirai demain, tous les jours,
+quoique je sois persuadé que vous ne resterez pas à Téligny. À tout
+hasard, j'adresserai copie de mes lettres, à votre nom, poste restante,
+à Nevers.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XLII.
+
+_Explication._
+
+
+Philippe avoit raison: après les nouvelles que je venois de recevoir, il
+m'eût été impossible de prolonger mon absence; je maudissois mon voyage;
+j'aurois donné tout ce que je possédois pour pouvoir franchir en une
+minute l'intervalle qui me séparoit de Paris. Pauvre Adèle! malheureuse
+Adèle! est-ce devant moi qu'on a besoin de te justifier? Ne connois-je
+donc pas le monstre auquel le sort t'a soumise? Ne sais-je donc pas tout
+ce que peut la vengeance d'une femme?... Ce rendez-vous auquel arrive M.
+de Farfalette, son air d'assurance, ses discours, me paroissent
+extraordinaires; je cherche en vain à les expliquer. Non, Adèle n'a pu
+aimer un homme qui, la voyant au désespoir... Une femme pleure, sanglote
+à ses yeux; il s'en croit la cause, il plaisante! Ah! si j'eusse été à
+sa place, je serois mort, ou j'aurois sauvé la victime. Qu'importe que
+son bourreau soit son père? L'amour connoît-il ces distinctions? Non,
+non; ou je retrouverai Adèle, ou toute ma vengeance tombera sur ceux qui
+me l'ont ravie.
+
+Tel fut mon premier sentiment. Je souffrois trop pour être sensible; je
+ne connoissois pas encore le regret, je n'éprouvois que la rage. Rien ne
+m'appartenoit dans mes sensations; elles étoient toutes pour Adèle: je
+ne voyois que l'innocence outragée, la vertu flétrie, la beauté
+persécutée; j'oubliois que j'aimois: j'aurois, sans balancer, renoncé à
+toutes mes espérances pour sauver l'infortunée, et j'ignorois en quel
+lieu elle étoit! Adèle! Adèle! je ne prononçois pas ton nom; il
+s'échappoit malgré moi de ma poitrine: sans le vouloir, je le répétois à
+chaque instant; je le criois comme si mes accens, brisés par la douleur,
+eussent pu se prolonger jusqu'à toi.
+
+Je rejoignis M. de Montluc; il étoit auprès de son épouse. Ils firent
+tous deux un mouvement de surprise en me regardant. Ah! sans doute ma
+figure devoit être effrayante si elle rendoit tous les mouvemens de mon
+ame. Je m'appuyai sur le premier meuble que je rencontrai; je lui tendis
+la lettre de Philippe: je voulois l'engager à la lire, et je ne pouvois
+qu'articuler, avec un soupir déchirant, le nom de la malheureuse Adèle.
+M. de Montluc vint à moi; je lui présentai de nouveau la lettre. Il la
+prit, et commençoit à lire des yeux seulement. «Lisez tout haut,
+m'écriai-je; j'ai besoin d'entendre encore...» Je joignis mes bras en
+les posant sur le meuble qui me soutenoit; et, appuyant fortement ma
+tête dessus, j'écoutai avec une immobilité qui paroîtra bien étonnante à
+qui ne connoît pas l'effet des passions: mon sang fermentoit si
+violemment, qu'il me sembloit que le plus léger mouvement eût suffi pour
+briser tout mon être.
+
+«Je ne vous offrirai point de consolations, me dit M. de Montluc
+lorsqu'il eut fini; on ne les entend pas dans votre position. Quand vous
+êtes entré, je parlois de vous avec mon épouse; nous trouvions bien des
+difficultés au projet que vous m'avez communiqué. Vous avez des
+chagrins; nous n'y ajouterons pas celui d'un refus: puisse le nom de
+notre fils aller jusqu'à votre cœur, et y porter un rayon d'espérance!
+Mon ami, c'est dans cet instant de douleur que nous vous adoptons;
+madame de Montluc ne me désavouera pas. «--Non sans doute»,
+s'écria-t-elle en se levant pour venir m'embrasser. Elle pleuroit; mes
+larmes coulèrent. Ô pouvoir de la sensibilité! tu causois tous mes maux,
+et tu en suspendis momentanément la force pour me laisser jouir de ma
+reconnoissance.
+
+Quand M. de Montluc me vit plus tranquille, il me dit tout ce qu'il crut
+propre à ranimer mes esprits: il me fit observer que les moyens pris par
+Philippe pour connoître l'endroit où l'on conduisoit mademoiselle de
+Miralbe, sembloient infaillibles; il détourna, pour ainsi dire, toutes
+mes pensées, et les jeta dans l'avenir. Le cœur d'un amant n'est jamais
+fermé à l'espérance; je l'éprouvai. Je retrouverai Adèle, j'aurai un nom
+qui renversera la barrière qui nous sépare; je voyois déjà la certitude
+de m'unir à elle, que je n'avois encore formé aucun projet pour briser
+ses chaînes.
+
+J'annonçai à M. de Montluc ma résolution de partir à l'instant même pour
+Paris: loin de chercher à m'en détourner, il déploya tant de zèle à me
+seconder, qu'en moins d'une heure les chevaux arrivèrent de la poste
+voisine. Ce ne fut pas sans regret que je fis mes adieux à madame de
+Montluc: son époux monta en voiture avec moi, me conduisit jusqu'au bout
+de l'avenue, et ne me quitta qu'en me recommandant de veiller sur le
+fils que l'amitié venoit de lui donner. Excellent homme! cette idée ne
+sembloit lui plaire que parce qu'elle étoit pour moi un motif d'espoir
+et de consolation. Quand je le quittai, tout mon courage m'abandonna de
+nouveau.
+
+Arrivé à Nevers, je me rendis à la poste; j'y trouvai ce billet de
+Philippe.
+
+«Charles est revenu une heure au plus après le départ de ma lettre; il a
+parfaitement rempli sa commission. Mademoiselle de Miralbe a été
+conduite à l'abbaye de... près Dourdan. (Douze lieues de Paris.) Il n'a
+pas quitté qu'il n'ait vu l'exempt repartir seul: ainsi point de doute
+que la femme-de-chambre ne soit restée aussi, puisqu'à plusieurs
+reprises Charles a apperçu deux femmes dans la voiture. À Arpajon, il a
+eu occasion d'approcher assez près des voyageurs. La chaise s'est
+arrêtée à la porte d'une auberge; on y a demandé quelques
+rafraîchissemens: il a entendu une voix douce, un peu tremblante; il ne
+doute pas que ce ne soit mademoiselle de Miralbe: il assure qu'elle
+paroissoit assez calme.
+
+«L'abbaye de... est à une demi-lieue de la ville; une longue et sombre
+avenue de noyers y conduit. Point de village qui en soit proche. À deux
+cents pas au plus, il y a un meunier qui fait valoir quelques terres
+dépendantes du couvent. À la même distance, mais du côté opposé, on
+apperçoit un bouquet de bois. Voilà tous les renseignemens qu'il a pu
+prendre.
+
+«M. de Florvel a passé ce matin chez vous; je n'y étois pas. Il a
+demandé si l'on vous attendoit bientôt.
+
+«M. de Miralbe le fils s'est aussi présenté: ayant appris que vous étiez
+à la campagne, il a laissé son nom.
+
+«Je compte beaucoup sur votre retour. Mes inquiétudes diminueront quand
+je pourrai partager et adoucir les vôtres.
+
+«PHILIPPE.»
+
+Il étoit quatre heures du matin lorsque j'arrivai à Paris. Tout le monde
+dormoit chez moi; cela me parut extraordinaire: depuis deux jours le
+sommeil n'avoit pas approché de ma paupière. J'entrai chez Philippe; je
+précipitai ses embrassemens pour lui demander s'il n'avoit rien de
+nouveau à m'apprendre; rien: si personne n'étoit venu; personne.
+Philippe exigea que je prisse quelques instans de repos; j'y consentis
+moins par besoin ou par complaisance que par l'embarras de savoir où
+diriger mes pas. Par-tout on dormoit; le père d'Adèle aussi sans doute.
+Idée affreuse! l'innocence gémit, les bourreaux reposent.
+
+À sept heures, je priai Philippe de se rendre chez M. de Miralbe le
+fils, de lui demander l'instant auquel je pourrois le voir, et de venir
+me le dire chez Florvel, où je l'attendrois. J'allai chez cet ami. Il me
+parut gêné avec moi, et sembloit moins me plaindre d'avoir perdu
+mademoiselle de Miralbe qu'étonné de voir que je l'aimois encore
+lorsqu'elle étoit indigne des vœux d'un honnête homme. Ma surprise ne
+peut s'exprimer; mais je voudrois en vain le dissimuler, l'opinion de
+Florvel étoit celle du public. Adèle étoit malheureuse: les préventions
+s'élevoient contre elle; on la traitoit en coupable; on ajoutoit à ses
+torts; on alloit jusqu'à affirmer que M. Durmer ne l'avoit élevée que
+pour ses plaisirs, et qu'en la faisant son héritière au préjudice de sa
+sœur, il léguoit moins à son élève qu'à sa maîtresse. Et, je n'en doute
+pas, c'étoit un père qui, le premier, abreuvoit sa fille de calomnies
+aussi atroces. Pour la justifier, il eût fallu porter le flambeau de la
+vérité dans l'ame infernale de M. de Miralbe. Quels en étoient les
+moyens? On les eût trouvés, que le public se fût refusé à l'évidence.
+Moi-même je sentois l'impossibilité d'entrer en explication: on
+accabloit Adèle devant moi, et j'étois réduit à garder le silence; je ne
+pouvois qu'affirmer que l'infortunée étoit innocente; et chaque fois que
+je le répétois, Florvel sourioit avec une ironie qui me perçoit le cœur;
+on me regardoit d'un air qui sembloit dire: Vous êtes fou. J'allois le
+quitter, décidé à ne jamais le revoir; il s'en apperçut, m'arrêta.
+
+«Mon cher Téligny, me dit-il avec amitié, mon intention n'est pas
+d'ajouter à tes chagrins: madame de Florvel et moi nous avons douté
+aussi long-temps qu'il a été possible de le faire; nous nous refusions
+même à l'évidence: mais que diras-tu en apprenant que M. de Farfalette
+se vante d'avoir des lettres de mademoiselle de Miralbe? Il les a
+montrées à plusieurs personnes, moins par fatuité peut-être que pour se
+laver du ridicule que lui a donné l'issue de ce rendez-vous.--Des
+lettres d'Adèle! m'écriai-je: les avez-vous vues, vous?--Non.--Eh bien!
+elle est innocente; je le répéterai jusqu'à mon dernier soupir: je le
+prouverai, ou j'y perdrai la vie. Promettez-moi, Florvel, que vous
+m'aiderez; vous le devez à une infortunée que vos bontés pour elle ont,
+sans le vouloir, mise sur le chemin de l'abîme où elle est tombée.
+Florvel, tu es sensible: si Adèle est innocente (et elle l'est),
+n'a-t-elle pas des droits à la protection de tous les cœurs
+généreux?--Qu'elle ait tort ou raison, me répondit-il, tant qu'elle
+t'intéressera, je me prêterai à tout ce qui pourra l'obliger.»
+
+Philippe étoit venu m'avertir que M. de Miralbe le fils avoit appris mon
+retour avec joie, et qu'il m'attendoit chez lui; je m'y rendis
+sur-le-champ. Dirai-je la seule pensée qui m'occupoit alors? Je ne
+songeois qu'aux lettres que M. de Farfalette se vantoit d'avoir reçues
+d'Adèle: son innocence me paroissoit douteuse, et je ne trouvois plus en
+moi pour la défendre, la même assurance que j'avois eue quand un autre
+l'accusoit.
+
+La première chose que Henri de Miralbe me demanda, fut si je savois dans
+quel lieu on avoit conduit sa sœur; je lui répondis que oui: il me sauta
+au cou, m'embrassa en s'écriant: «Tant mieux; c'est donc vous qui
+l'aimez, et, à coup sûr, c'est vous aussi qu'elle aime: un amant rebuté
+n'est pas aussi actif. J'ai passé chez cet imbécille de Farfalette; sa
+froideur m'a révolté. Si Adèle eût été capable de se perdre pour un être
+pareil, je l'aurois abandonnée: il y a quelque tour de mon père dans
+tout cela. Asseyez-vous, causons, et convenons de nos faits. D'abord
+vous savez que je déteste M. de Miralbe, c'est un bruit public; il ne me
+prendra jamais fantaisie de le démentir. Je ne connois pas assez ma sœur
+pour y prendre un intérêt bien vif; mais je ne lui en suis pas moins
+dévoué, puisque c'est un moyen de contrarier les vues intéressées de mon
+père. L'amour d'un côté, la haine de l'autre: voyez, mon ami, si en
+unissant les deux passions les plus actives, nous parviendrons à notre
+but. Acceptez-vous l'association?--De tout mon cœur, lui dis-je: soyez
+mon dieu tutélaire, le protecteur d'Adèle, et commençons par la venger
+du plus cruel de ses ennemis.--Qui? me demanda-t-il: mon père?--M. de
+Farfalette, m'écriai-je avec l'accent de la rage: il se vante d'avoir
+des lettres de votre sœur; il fait plus, il les montre. Que je sois donc
+au nombre de ses confidens: vous ne refuserez pas de m'accompagner;
+c'est devant vous que je veux le forcer à une explication dont dépend
+mon repos.--Doucement, doucement. Il faut en tout, mon cher, du
+sang-froid. Qui concentre ses passions, acquiert plus de forces; qui
+s'y livre sans calcul, est perdu. Nous irons chez Farfalette; c'est moi
+qui m'expliquerai: je peux venger ma sœur sans la compromettre
+davantage; vous l'anéantissez entièrement si vous paroissez dans cette
+affaire. Promettez-moi d'être calme; je vous prends à mon tour pour
+témoin.--Allons, lui dis-je, je vous jure de n'agir que par vous; mais
+ne perdons pas une minute.»
+
+Nous sortîmes aussitôt. Notre chemin nous conduisoit devant la maison de
+Florvel; j'engageai Henri à l'admettre parmi nous; il y consentit.
+Florvel ne fit pas la moindre difficulté pour nous accompagner, et tous
+trois nous nous présentâmes chez M. de Farfalette. On nous dit qu'il
+n'étoit pas encore jour; j'insistai: son domestique nous assura qu'il
+seroit chassé s'il laissoit entrer qui que ce fût avant l'heure
+prescrite par son maître «Qu'on te chasse donc, lui dit Henri avec
+gaieté; il força la porte, entra dans la chambre à coucher, tira
+lui-même les rideaux, nous présenta des siéges en riant aux éclats, et
+en priant M. de Farfalette de ne pas se déranger. Florvel et moi nous
+nous regardions avec surprise. Notre hôte étendoit les bras, et avoit
+l'air de douter s'il rêvoit ou s'il étoit éveillé.
+
+Ce fut avec la même apparence de légéreté que Henri entama une
+conversation à laquelle il donna bientôt une tournure sérieuse: mais
+lorsqu'il voyoit M. de Farfalette ou moi prêts à la pousser plus loin
+qu'il ne l'avoit résolu, d'un mot il la ramenoit au ton de plaisanterie
+par lequel il avoit commencé. Je n'ai jamais vu d'homme conserver autant
+d'empire sur lui-même, et en prendre avec autant de facilité sur les
+autres; du moment que l'on consentoit à l'écouter, on n'avoit plus que
+la sensation qu'il cherchoit à vous donner. Si dix affaires d'éclat ne
+lui avoient acquis une réputation de bravoure à l'abri de tout soupçon,
+on auroit pu croire qu'il cherchoit dans son esprit les ressources que
+lui refusoit son courage.
+
+M. de Farfalette commençoit la justification de sa conduite par les
+démarches qu'il avoit faites pour obtenir la main de mademoiselle de
+Miralbe. «Cela ne me regarde point, interrompit Henri: que vous aimiez
+ma sœur, qu'elle vous aime; que vous l'épousiez, que vous ne l'épousiez
+pas; à votre aise. Toute la question se réduit là: on dit que vous avez
+des lettres d'Adèle. M. de Florvel a parié mille louis que cela n'étoit
+pas; moi, j'ai accepté le défi: notre argent est déposé entre les mains
+de Téligny, et nous avons promis de nous en rapporter à vous. Vous êtes
+honnête homme; nous sommes tous jeunes, et dans un siècle où l'on n'a
+plus la sottise de placer l'honneur des familles dans la vertu des
+femmes: j'ai gagé contre celle de ma sœur; ai-je perdu, gagné? Décidez,
+et tout est fini». M. de Farfalette essaya d'éluder; mais il fut tourné
+avec tant d'adresse, que non seulement il finit par avouer qu'il avoit
+des lettres de mademoiselle de Miralbe, mais encore par proposer à son
+frère de les lui remettre; ce qui fut accepté avec mille éloges sur sa
+délicatesse et ses succès auprès des femmes. Mon sort étoit décidé;
+Adèle se trouvoit convaincue de la plus lâche perfidie, et je doutois
+encore. Florvel me fixoit; je n'osois lever les yeux. Quand M. de
+Farfalette remit les lettres entre les mains de Henri, par un mouvement
+que je ne fus pas le maître de réprimer, je m'en emparai; je brûlois de
+voir de quel style elle écrivoit à un homme pour lequel elle ne m'avoit
+pas caché son mépris. Que l'on juge de la révolution qui se fit en moi.
+«Ce n'est pas son écriture, m'écriai-je; regardez, Florvel». L'une après
+l'autre, toutes ensemble, je les ouvrois, je les montrois; il m'étoit
+impossible de contenir ma joie. Florvel affirma que la main d'Adèle
+n'avoit point tracé les billets qu'il tenoit.
+
+«Il est assez singulier, messieurs, nous dit Henri d'un air moitié
+plaisant, moitié sérieux, que de trois hommes, l'un se vante d'avoir des
+lettres de ma sœur, que les deux autres en aient reçu assez souvent pour
+connoître son écriture, tandis que moi je ne peux rien décider.
+Pourriez-vous m'apprendre, là, sans détour, ajouta-t-il en se tournant
+vers Florvel et vers moi, à quels titres vous vous établissez juges dans
+cette affaire?--Moi, répondit Florvel, à titre de protecteur.
+Mademoiselle de Miralbe étoit l'amie de mon épouse lorsqu'elle ne
+s'appeloit encore qu'Adèle: j'ai pris pour elle les sentimens d'un
+frère; et j'affirme que quiconque soutiendra que ces lettres sont
+d'elle, en aura...--Moi, dis-je en interrompant Florvel, à titre d'homme
+assez heureux pour l'avoir vue consentir à m'accorder sa main, je jure
+que le premier qui osera répéter que ces lettres sont de mademoiselle de
+Miralbe, ne...--Messieurs, interrompit à son tour Henri, une femme à
+droit de se glorifier lorsqu'elle possède un ami et un amant aussi
+disposés que vous l'êtes à soutenir son innocence. À titre de frère, je
+pourrois prétendre aussi à la venger: mais il n'y a pas de doute que ma
+sœur n'ait été victime d'un complot tramé par un génie infernal;
+l'honneur également ne nous permet pas de douter que M. de Farfalette
+n'ait été lui-même l'instrument aveugle et non le complice de ses
+ennemis. S'il n'avoit pas cru les lettres véritables, il ne me les
+auroit pas remises avec tant de confiance. Il s'est vanté de les avoir,
+il est vrai; c'est un tort: mais nous sommes tous un peu plus, un peu
+moins indiscrets dans nos amours. Une querelle ne changera rien à la
+destinée de ma sœur; au contraire. Faisons-lui des partisans zélés de
+tous ses admirateurs, et nous la servirons beaucoup mieux. L'homme qui a
+prétendu hautement à sa main, qui a contribué à sa ruine sans le
+vouloir, ne refusera pas d'élever la voix en sa faveur quand il en sera
+temps. C'est à M. de Farfalette lui-même que je le demande, et je
+l'estime trop pour douter de sa réponse.»
+
+La réponse de M. de Farfalette ne pouvoit être autre que celle que
+Henri desiroit qu'elle fût; il protesta que jamais femme ne lui avoit
+paru mériter autant d'apologistes que mademoiselle de Miralbe, et qu'il
+sacrifieroit jusqu'à sa réputation pour la défendre. Henri nous força
+tous à nous embrasser, et nous entrâmes dans une conversation dont il
+résulta les éclaircissemens que voici.
+
+Un domestique attaché à la maison de M. de Miralbe s'étoit un matin
+présenté chez M. de Farfalette, et lui avoit remis le billet suivant:
+
+«Je ne m'attendois pas à vous rencontrer hier chez madame de Luçon; je
+ne peux vous exprimer à quel point j'ai été saisie. Vous paraissiez
+avoir quelque chose à me dire. Si je ne me suis point abusée, on vous
+indiquera les moyens de me répondre. Si je me suis trompée!... A. de M.»
+
+Tout homme, quelque peu prévenu en sa faveur qu'on le suppose, n'auroit
+pas laissé un tel billet sans réponse. M. de Farfalette y répondit en
+amant passionné et sûr de son fait: il convint qu'il adresseroit ses
+lettres pour mademoiselle de Miralbe sous une double enveloppe, et qu'il
+n'y mettroit d'autre adresse que celle du domestique qui se chargeoit de
+la correspondance. Plusieurs fois il rencontra Adèle dans la société,
+parut surpris de sa froideur, et lui en fit des reproches par écrit. On
+ne manqua pas de lui répondre que la prudence exigeoit une contrainte
+dont on souffroit autant que lui. D'épître en épître, on prolongea
+jusqu'au jour si fatal à l'infortunée mademoiselle de Miralbe. Le matin
+même, M. de Farfalette reçut l'ordre de se trouver à midi précis chez la
+sœur de M. Durmer, dont on lui indiquoit la demeure; le reste n'avoit
+pas besoin d'explication.
+
+Nous quittâmes M. de Farfalette, Henri de Miralbe emportant les lettres
+attribuées à sa sœur; Florvel, aussi joyeux de la savoir innocente
+qu'effrayé de la profondeur du complot dont elle étoit la victime; et
+moi, moins à plaindre depuis que je n'éprouvois plus le tourment de
+douter du cœur d'Adèle: j'étois bien encore assez malheureux sans cela.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLIII.
+
+_Nouvel éclaircissement._
+
+
+Henri de Miralbe me reconduisit chez moi. «Vous voyez combien je suis
+complaisant, me dit-il; je n'ai encore travaillé que pour vous: il est
+temps de songer à ma sœur. Ne me sachez aucun gré de la préférence,
+ajouta-t-il en souriant; il étoit nécessaire de vous mettre en état de
+me seconder: j'ai besoin d'un amant, et non pas d'un jaloux.--Parlez; je
+suis prêt à tout: j'espère vous prouver que mon courage...--Du courage!
+c'est la vertu de ceux qui n'en peuvent avoir d'autres; voilà pourquoi
+elle est tant estimée. De l'adresse, du sang-froid, de la persévérance
+sur-tout, et les lettres-de-cachet, les abbayes, les prisons d'État
+même, ne sont plus que des difficultés, et non des obstacles. Mais il
+est temps, je crois, que vous m'appreniez le couvent où ma sœur a été
+conduite». Je ne le lui eus pas nommé, qu'il s'écria: «Excellent! c'est
+presque un lieu de plaisir; on s'y occupe beaucoup des intrigues du
+monde, et je puis déjà vous y promettre une amie pour Adèle. Voici le
+fait.
+
+«La duchesse de... n'a que vingt-six ans; elle est jolie, spirituelle,
+vertueuse, ou plutôt sans passion, si l'on en excepte celle du jeu,
+qu'elle porte jusqu'à la fureur: elle joue ses diamans, ses robes, son
+linge, ses terres, celles de son époux; elle se joueroit elle-même.
+Quand elle a compromis la fortune du duc, il la fait renfermer; quand
+elle est renfermée, il va la voir, prêche, pleure: elle promet de ne
+plus jouer, reparoît dans le monde, recommence bientôt, retourne au
+couvent. Elle y est en ce moment pour la troisième fois, par ordre du
+roi et à la sollicitation de son époux, qui ne peut vivre loin d'elle.
+Heureusement pour ma sœur, la même abbaye les renferme. M. le duc, qui
+n'a aucun reproche à faire à son épouse, du côté des mœurs, qui ne
+craint pas qu'elle se ruine avec des religieuses, veut qu'elle
+jouisse de toute la liberté compatible avec sa position. Elle écrit
+et reçoit ses lettres sans être obligée de rendre aucun compte;
+elle voit même ses amis au parloir...--Si je pouvois, m'écriai-je
+involontairement...--Quoi? dit Henri; vous présenter à elle, et faire
+servir à une intrigue d'amour une femme titrée qui ne conçoit pas même
+que l'on puisse rien aimer que les cartes? Vous seriez bien habile. J'ai
+l'honneur de la connoître assez particulièrement pour croire qu'elle ne
+m'aura pas oublié. Tout ce que nous pouvons desirer maintenant est de
+rassurer Adèle; laissez-m'en le soin: madame la duchesse de... accordera
+sans peine à un frère ce qu'elle refuseroit à tout autre.»
+
+Il prit une plume, écrivit, et me présenta la lettre suivante:
+
+«MADAME,
+
+«Je n'ose vous rappeler toutes les folies que nous avons ensemble
+débitées sur le pauvre genre humain; vous seriez bien capable d'en rire
+encore: mais moi, je ne ris plus depuis que l'injustice vous a ravie à
+la société; vous en étiez l'esprit: aussi sommes-nous bien ennuyeux
+depuis que vous avez cessé de nous animer.
+
+«J'ai encore un autre sujet de tristesse. Mon père a mis le comble aux
+bienfaits dont il accable sa famille, en faisant renfermer ma sœur. Je
+ne la connois pas, et elle m'intéresse: cela vous paroîtra bizarre.
+Engagez-la à vous raconter son histoire; il y a vraiment de quoi piquer
+votre curiosité.
+
+«L'infortunée a été entraînée dans un précipice qu'il lui étoit
+impossible d'éviter. Elle se croit abandonnée du monde entier;
+rassurez-la, je vous en conjure: dites-lui qu'elle n'a perdu aucun droit
+à l'amitié, à l'estime de ceux dont elle compte l'opinion pour quelque
+chose: elle a de commun avec vous de ne mettre aucun prix à celle des
+sots. Dites-lui que si son frère partage l'injustice de M. de Miralbe,
+c'est pour en être comme elle la victime, mais qu'il mettra tout son
+bonheur à la réparer.
+
+«J'ai l'honneur d'être, etc.»
+
+_P. S._ «Vous prier de l'aider à me faire parvenir un mot de sa main,
+ce seroit trop de hardiesse, et je n'ose vous le demander.»
+
+* * *
+
+«Cette lettre, me dit Henri, répond-elle à vos desirs?--Non, il me
+semble que vous auriez pu davantage intéresser la sensibilité de la
+duchesse.--Oui, la sensibilité d'une femme qui n'a d'autre passion que
+le jeu! J'ai piqué sa curiosité, et j'ai frappé plus juste. Mon ami,
+voyons les hommes tels qu'ils sont, sur-tout quand nous voulons les
+faire servir à nos projets. Je vous réponds que ma lettre ne restera pas
+sans réponse. Chargez-vous de la faire porter par un domestique, dont
+vous soyez sûr; un domestique vous m'entendez bien: n'allez pas vous
+aviser d'être vous-même ce domestique-là; vous gâteriez tout, sans vous
+procurer la moindre satisfaction, à moins que ce n'en soit une bien
+grande pour vous de rôder autour des murs d'un monastère, d'éveiller
+les soupçons, et peut-être d'exciter M. de Miralbe à faire transférer ma
+sœur dans un cloître plus éloigné et d'un accès moins facile. Ne doutez
+pas que, dans les premiers jours sur-tout, il ne fasse éclairer vos
+démarches: affectez de vous montrer, paroissez calme; que mon père
+s'endorme dans une douce sécurité, et je me charge du réveil. Il croit
+triompher; mais je lui prouverai que, tant qu'on vit, on n'est pas un
+héros.--Vous êtes donc bien sûr de soustraire Adèle à sa cruauté?--Oui,
+si elle le veut.--Par grace, confiez moi votre projet.--Mon projet! le
+connois-je moi-même? J'en avois un, bon d'abord; les lettres retirées
+des mains de Farfalette l'ont renversé pour faire place à un meilleur:
+maintenant j'en ai cent qui tous peuvent réussir, qui tous sont
+subordonnés aux circonstances, aux localités, et, plus que tout, aux
+dispositions de ma sœur. On dit qu'elle a de l'esprit?--Beaucoup.--Un
+caractère prononcé?--Oui.--Du courage»? Je lui racontai la scène du parc
+chez M. de Nangis; j'exaltai le sang-froid qu'elle avoit conservé dans
+un moment où ma négligence à désarmer mon fusil auroit pu lui coûter la
+vie. Henri sourioit; sa figure annonçoit que mon récit confirmoit ses
+espérances: mais il ne voulut entrer dans aucun détail jusqu'au moment
+où il recevroit des nouvelles de sa sœur, soit directement, soit
+indirectement. En vain je le pressai; il répondit gaiement qu'il
+n'aimoit pas à dépenser son imagination en conjectures, et qu'un projet
+conçu, discuté et abandonné, étoit de l'esprit perdu.
+
+Il exigea que je lui jurasse de nouveau que je n'entreprendrois rien
+sans son aveu: je lui promis de ne rien faire sans le prévenir. Il me
+quitta. Une demi-heure après, Charles étoit sur la route de Dourdan,
+avec ordre de s'arrêter dans cette ville, d'aller à pied porter à
+l'abbaye la lettre adressée à madame la duchesse de... et de ne pas
+revenir sans réponse, ou du moins sans avoir tout fait pour en obtenir
+une. Quinze à seize heures suffisoient, même en supposant qu'on le fît
+attendre: je les passai dans la plus grande agitation; elles
+s'écoulèrent, et Charles n'étoit pas de retour.
+
+Henri de Miralbe, aussi pressé que moi, vint me voir: mais loin que ce
+retard lui donnât de l'inquiétude, il en tiroit un augure favorable; il
+assuroit que si mon domestique ne devoit rien rapporter, il seroit déjà
+revenu. L'événement prouva qu'il avoit raison. Charles arriva quelques
+heures plus tard que nous ne l'attendions, et nous remit les lettres
+suivantes.
+
+LA DUCHESSE DE...
+À HENRI DE MIRALBE.
+
+«Votre sœur est charmante. Sa douceur la fait aimer. Son silence désole
+toutes nos religieuses, qui auraient bien voulu apprendre ses aventures
+d'elle-même. On aime si fort, dans les couvens, à s'entretenir des
+dangers que l'on court dans le monde! Vous qui êtes bon, devinez
+pourquoi. Je lui ai communiqué votre lettre. Elle l'a lue, relue, puis
+lue encore avec une émotion qui alloit jusqu'aux larmes. Pauvre petite!
+Aussi timide que son frère (je lui demande pardon de la comparaison),
+elle n'osoit implorer ma protection pour vous écrire. Je suis venue à
+son secours, et j'ai bien fait. Il auroit fallu lui servir de
+secrétaire. À l'énorme paquet que je vous envoie, jugez de la besogne.
+En une année, je ne promettrois pas d'en écrire autant. Elle vouloit
+que j'en prisse lecture. J'ai refusé: j'aime mieux qu'elle me conte tout
+cela. Vous savez comme j'aime la causerie. Adieu, monsieur. Je m'ennuie
+à coup sûr ici plus sérieusement que vous dans le monde.»
+
+_P.S._ «Si vous tenez quelques anecdotes qui méritent la peine d'être
+écrites, envoyez-les-moi. Je les aime assez; madame l'abbesse en
+raffole.»
+
+ADÈLE À HENRI DE MIRALBE.
+
+«Je vous remercie, mon frère, de ne pas m'abandonner: prenez ma défense
+avec courage; je suis innocente. Dans un temps plus heureux, jamais,
+jamais on ne vous accusa devant Adèle sans qu'elle élevât la voix en
+votre faveur; et c'est sans doute un de ses crimes auprès de M. de
+Miralbe. Votre lettre a ranimé mes esprits: je craignois que _ceux dont
+l'opinion est nécessaire à mon repos_, ne se laissassent tromper par mes
+accusateurs: qu'ils me conservent leur estime, c'est la seule chose à
+laquelle il me soit permis de prétendre après le scandale affreux... Mon
+frère, lisez la lettre que je vous envoie; elle n'avoit pas été écrite
+pour vous: un sentiment au-dessus même de l'espérance me forçoit à
+confier mes peines à qui ne pouvoit plus les adoucir. Faites-en l'usage
+qu'il vous plaira; votre amitié me répond que vous exaucerez les vœux
+d'une infortunée dont le cœur est trop pur et l'ame trop désintéressée
+pour n'être pas capable de la plus vive reconnoissance.»
+
+ADÈLE À FRÉDÉRIC.
+
+«Où êtes-vous, vous à qui je n'ose plus donner un nom qui m'étoit si
+cher? Adèle n'a point trahi ses sermens, et cependant l'intrigue la
+plus affreuse est parvenue à élever une barrière éternelle entre elle et
+celui qu'elle ne cessera jamais d'aimer. Mon ami (ce titre du moins
+m'est encore permis) je suis déshonorée, perdue dans l'opinion des
+hommes; et telle est ma position, que j'aurois en main mille preuves
+irrécusables de mon innocence, et que ces mêmes hommes ne me
+pardonneroient pas d'en faire usage. Mon père est mon accusateur, mon
+juge et mon bourreau. Mon père... Cœur méchant, quand le remords ne te
+déchireroit pas, tu seras encore plus malheureux que ta victime. Ennemi
+cruel de tes enfans, sans appui dans la vieillesse, la soif de l'or qui
+te dévore, sera un jour et tout à la fois l'écueil de ta réputation et
+la punition de tes crimes. Cette espérance... Perfide bonté! devrois-tu
+descendre jusqu'à la foiblesse? Quand je voudrois n'éprouver que le
+besoin de la vengeance, l'avenir de cet homme excite ma pitié.
+
+«Mon ami, qu'avez-vous appris de mes malheurs? Si vous me croyez
+innocente, vous êtes bien à plaindre; si vous me croyez coupable...
+Frédéric, cela n'est pas possible; non, quand tout se réunit pour
+accabler Adèle, une voix s'élève dans votre cœur et vous dit: Elle
+t'aimoit; elle t'aimera jusqu'au dernier soupir: en renonçant même à
+l'espoir, elle tient encore à son amour; son amour est son existence.
+
+«L'époque de votre retour est passée; vous êtes à Paris, je n'en doute
+pas: vous avez vu la sœur de M. Durmer; vous savez... Ô mon Dieu!
+combien j'ai souffert! combien je souffre encore! Quelle intrigue
+infernale! Quand mes observations et mes pressentimens m'avertissoient
+que le précipice étoit sous mes pas, je m'effrayois sans pouvoir
+m'empêcher d'y tomber. Comme ils m'auront enveloppée de calomnies! Le
+monstre! L'abominable femme! Écoutez, Frédéric; c'est un de leurs
+complices qui les accuse.
+
+«Ma femme-de-chambre, cet être qui végète aujourd'hui auprès de moi, cet
+être qui a eu la hardiesse de conspirer ma perte, et qui n'a pas la
+force de supporter le châtiment que ceux qui l'employoient réservoient à
+ses services, m'a révélé les détails de ce complot. On lui avoit promis
+de l'argent: on l'a fait monter en voiture avec moi, pour m'accompagner
+pendant la route seulement; arrivée à l'abbaye, elle croyoit n'avoir
+plus qu'à retourner saisir le prix de sa bassesse, quand on lui a montré
+que l'ordre obtenu contre la fille de M. de Miralbe étoit commun à la
+femme qui l'accompagnoit. Ils ont craint son indiscrétion, ses
+importunités, et l'insolence que donne la complicité. La malheureuse
+gémit, accuse ceux qui l'ont employée, se fait détester dans la maison,
+et ne trouve personne qui la croie. On se dit tout bas que c'est pour
+m'avoir secondée, qu'elle est renfermée. C'est elle qui, sous la dictée
+de madame de Valmont, a écrit des lettres en mon nom à M. de Farfalette:
+ils ont employé un domestique qui croyoit agir à ma sollicitation.
+Jamais M. de Miralbe, vis-à-vis de cette malheureuse, n'a paru être pour
+quelque chose dans cette affaire; tout se faisoit entre elle et madame
+de Valmont: mais elle ne doute pas que mon père n'en fût instruit; elle
+savoit qu'il avoit de fréquens entretiens avec sa nièce: elle les
+guettoit; elle les a entendus plusieurs fois sans qu'ils le sussent; et
+M. de Miralbe juroit qu'il aimeroit mieux me voir morte qu'installée
+dans la maison de M. de Saint-Alban. Lisez ma dernière lettre, mon ami,
+et vous trouverez la preuve de la perfidie de mon père dans l'aménité
+avec laquelle il se prêtoit à ce que j'allasse demeurer chez son oncle.
+Et je me reprochois mes soupçons! Ma femme-de-chambre assure que c'est
+M. de Saint-Alban qui a sollicité l'ordre de mon enlèvement: elle
+prétend aussi qu'il avoit de l'amour pour moi, et que mon père, qui s'en
+étoit apperçu, n'a réussi auprès de lui qu'en excitant sa jalousie. Ce
+qu'elle m'a dit de la haine de madame de Valmont, passe mon imagination.
+Frédéric, ce n'est point un reproche que je vous fais: mais c'est pour
+se venger de vous qu'elle a porté, sans pitié, le poignard dans mon
+sein; elle vouloit vous punir; elle croyoit donc que mon malheur ne
+feroit qu'ajouter à votre amour. Si elle se s'est pas trompée, je suis
+moins à plaindre. Il y a quelque chose de cruel dans l'aveu que je vous
+fais: je donnerois ma vie pour vous épargner le moindre chagrin; mais
+renoncer au droit et à la certitude d'être aimée de vous, c'est plus que
+la vie. C'est par vous directement qu'elle espéroit d'abord me perdre;
+si vous m'eussiez demandé un rendez-vous, et que je l'eusse accordé,
+j'étois coupable et punie: vous avez respecté votre Adèle; elle est
+innocente et accablée. Pouvois-je échapper à tant de combinaisons?
+
+«Que deviendrons-nous? Je n'ose porter mes regards dans l'avenir; je n'y
+vois rien que la mort de M. de Miralbe: je ne peux la souhaiter. Ce
+n'est point une consolation de l'attendre. (Non, ma foi, dit Henri en
+m'interrompant: les méchans vivent long-temps; il semble que le mal
+qu'ils font les purge.) Je ne sais quels sont ses projets: il a pu me
+ravir ma liberté, il ne me forcera jamais à l'engager; je doute même
+qu'il en ait l'espérance. Si l'on pouvoit obtenir de M. de Farfalette
+les lettres qu'il croit avoir reçues de moi! (_Henri_: Idée juste.) Mais
+qui voudra maintenant me rendre ce service? Ai-je encore des amis? M. de
+Florvel... Hélas! comment me croiroit-il à présent digne de son estime?
+Et s'il ne le croit, à quel titre exiger qu'il se compromette...? Pour
+vous, Frédéric, au nom de tout ce que je souffre par la haine d'une
+femme qui vous poursuit en moi, je vous conjure de n'avoir rien à
+démêler avec cet homme. À quoi vous serviroient ces lettres? À quoi même
+serviroit-il que M. de Florvel les retirât? Il ne connoît pas M. de
+Saint-Alban, et c'est lui seul qu'il faudrait pouvoir désabuser.
+(_Henri_: Nous sommes d'accord.) Mon frère est brouillé avec lui; il se
+présenterait ces fatales lettres à la main, que M. de Saint-Alban ne le
+croiroit pas: il a une telle idée de l'activité de son génie, qu'il
+regarderoit comme une invention ce qui n'est que la vérité. (_Henri_: Je
+les lui ferai présenter par quelqu'un qu'il croira, quand même elles ne
+seroient qu'une invention de mon génie.) D'ailleurs, on ne verroit dans
+sa chaleur à me servir qu'une nouvelle hostilité contre mon père
+(_Henri_: Elle a raison de moitié; mais elle mérite aussi qu'on la serve
+pour elle), et je ne veux pas que mon frère éprouve le moindre
+désagrément pour moi. (_Henri_: C'est mon affaire.) Ma plus douce
+espérance, en allant chez M. de Saint-Alban, étoit de les réconcilier.
+(_Henri_: Bonne petite sœur, vous réussirez.) S'il connoissoit l'intérêt
+qu'il m'inspire, il regretteroit les démarches dans lesquelles ses
+passions l'ont entraîné; il sentiroit le besoin de devenir raisonnable.
+(_Henri_: J'ai le temps.) Mais c'est le fils de ma mère; il doit être
+malheureux.»
+
+En ce moment, Henri posa sa main sur la lettre pour m'empêcher de
+continuer. Je le regardai; ses yeux étoient humides de pleurs. Étonnant
+jeune homme! toutes les qualités du cœur, toutes celles de l'esprit, et
+toutes les passions qui en ternissent l'éclat et souvent les étouffent.
+Je repris ma lecture.
+
+«Je veux en vain écarter la possibilité d'intéresser M. de Saint-Alban à
+mon sort; je ne vois que là mon salut. Que ne puis-je vous communiquer
+cette idée! elle prendrait sans doute dans votre esprit une consistance
+qu'il m'est impossible de lui donner dans ma position. Mais je vous
+écris pour concentrer mon chagrin, bien plus que par l'espoir de me
+faire entendre: je succombe devant les obstacles que leur cruauté a mis
+entre ma voix et votre cœur. Lorsque M. de Saint-Alban se croyoit le
+droit de m'accabler, un reste de pitié lui parloit encore en ma faveur;
+et le couvent où je suis est, je n'en doute pas, bien plus de son choix
+que de celui de M. de Miralbe. Si je pouvois écarter de moi votre
+souvenir, et cette indignation que l'injustice inspire à toutes les ames
+fortes, je préférerois cette retraite à la maison de mon père. On m'y
+croit coupable; on m'y plaint: les religieuses sont sensibles, aimables
+même, parce que celle qui les commande est douce, d'un caractère gai, et
+point du tout minutieuse. On s'efforce de lui ressembler pour lui
+plaire, et je leur sais bon gré à toutes de respecter le sentiment qui
+me fait chercher la solitude....
+
+«Bonheur inespéré! on vient de me montrer une lettre de mon frère. Si
+mes plus chers desirs ne m'ont point abusée, j'ai lu.... oui, oui, c'est
+de vous qu'il parloit; je l'ai senti à la consolation qui s'est répandue
+dans tout mon être. Je ne suis plus à plaindre, je ne souffre plus: mon
+ami, consolez-vous; Adèle a retrouvé son courage. Voyez mon frère,
+voyez-le souvent; qu'il ne m'abandonne pas. Je ne lui demande pour toute
+grace que de me confirmer que c'est vous, vous, Frédéric, autrefois
+l'époux de mon cœur, aujourd'hui.... Adieu; mes pleurs coulent de joie,
+de tristesse et d'indignation.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XLIV.
+
+_Projet détaillé._
+
+
+«À présent, me dit Henri, nous pouvons concerter nos mesures. Voici les
+miennes; elles sont simples.
+
+«Je contrefais l'écriture de mon père assez correctement pour avoir
+plusieurs fois trompé son intendant, quoiqu'il fût prévenu; mais, comme
+le dit M. de Miralbe, c'est comptes à régler entre nous. Notre nom est
+le même: ainsi la signature est bonne, et des religieuses, sans sujet de
+méfiance, n'auront pas même l'ombre d'un soupçon.
+
+«J'écris à l'abbesse un billet très-court pour la prévenir qu'en
+punissant ma fille, lorsque l'honneur m'en impose la loi, la nature me
+parle encore en sa faveur; que mon devoir se borne à la priver d'une
+liberté dont elle a abusé, et non à lui interdire les distractions qui
+peuvent adoucir son sort. En conséquence, je la prie de lui faire
+remettre une caisse que je lui envoie. La clef de cette caisse sera
+donnée à l'abbesse, ainsi qu'une lettre pour Adèle. La lettre ne sera
+point cachetée: on ne peut agir plus loyalement.
+
+«Faisons d'abord la lettre de mon père à ma sœur, sauf à retrancher ou
+ajouter à mesure que nos idées s'éclairciront.»
+
+Il prit une plume et écrivit:
+
+«Je vous épargnerai, mademoiselle, bien plus que des reproches; je vous
+tairai la douleur dans laquelle vous m'avez plongé: un père gémit en
+s'armant de rigueur, punit et ne se venge pas. Si vous examinez avec
+soin la caisse que je vous envoie, vous verrez que la main qui a
+rassemblé ce qu'elle contient n'est pas celle d'un ennemi, mais d'un
+infortuné dont la tendresse pour vous méritoit une autre récompense.
+Adieu, mademoiselle. Faut-il que je soupire en pensant qu'il ne m'est
+plus permis de vous donner un nom autrefois si doux à mon cœur!
+
+«DE MIRALBE.»
+
+«Je compte assez sur l'intelligence de ma sœur, me dit Henri, pour être
+persuadé que ce qu'il y a d'équivoque dans ma lettre ne le sera pas pour
+elle; mais je lui réserve un autre avertissement auquel l'esprit le
+moins pénétrant ne se méprendroit pas. La caisse dont cette épître sera
+accompagnée renfermera de la musique qui lui sera inconnue, des dessins
+qui ne seront pas les siens, des livres mystiques et de littérature
+étrangère qui n'auront jamais été à son usage, et des vêtemens quelle ne
+pourra reconnoître, ne les ayant jamais portés. Ne verra-t-elle pas que
+la main qui aura rassemblé tout cela n'est pas celle de son père, et
+qu'il est nécessaire qu'elle examine la caisse avec le plus grand soin?
+Vous réfléchissez, Téligny: parlez; quelque idée vous occupe.--Pourquoi
+n'ajouterions-nous pas à ce qui doit éveiller ses soupçons, quelque
+chose de plus frappant encore? Si parmi les dessins nous en glissions un
+qui lui rappelât l'époux qu'elle avoit choisi, le...»
+
+Henri fit un bond, serra ses mains contre sa tête, puis en avança une
+pour m'engager à me taire. Après quelques instans de silence, il
+s'écria; «Mon tableau est fait: il ne faut pas le glisser parmi les
+autres; il faut le mettre en évidence; il faut que sa grandeur le fasse
+remarquer. Si ce n'est pas assez, nous l'encadrerons, et il aura seul
+cet honneur. Faites venir un bon peintre; ils ne sont pas rares: qu'il
+dessine à la hâte l'ange Gabriel, qu'il soigne la figure, que cette
+figure soit la vôtre. Il vous soutiendra en l'air avec des ailes; rien
+n'est si facile: qu'à vos pieds il place une femme dans l'attitude de la
+douleur, mais dont la tête soit entièrement cachée, soit par les mains,
+soit par ses cheveux épars, n'importe. L'ange la considérera avec
+intérêt, et, par un geste prononcé, semblera lui annoncer que ses vœux
+sont exaucés. Au bas, nous écrirons: _Dessiné d'après le tableau du
+cabinet de M. Frédéric de T..._ Mon ami, ajouta-t-il en riant, un ange,
+une femme qui pleure, voilà de quoi faire l'admiration de toutes les
+religieuses: qui sait si vous ne finirez pas par être placé dans le
+chœur du couvent? Allons, notre caisse me paroît arrangée; passons plus
+loin. Je vais écrire à ma sœur; ma lettre vous dira le reste. Si vous
+craignez l'ennui, prenez un livre, car je ne vous réponds pas d'être
+bref.»
+
+J'allai chercher Philippe pour le prier de me trouver sur-le-champ un
+peintre, bon dessinateur sur-tout, décidé à passer la nuit s'il le
+falloit; le prix à sa disposition. Je retournai ensuite près de Henri:
+il avoit le calme de la confiance; moi, j'éprouvois toutes les angoisses
+de l'impatience et de l'inquiétude. Voici sa lettre.
+
+HENRI DE MIRALBE À ADÈLE.
+
+«Ma chère sœur, votre liberté, votre bonheur, dépendent en ce moment de
+vous; il ne faut qu'un instant de résolution, et l'on assure que vous
+n'en manquez pas.
+
+«Vous aurez été surprise de trouver dans le double fond d'une boîte à
+crayon des lettres, des pistolets, et quelques pétards bons à amuser des
+enfans: je vais vous en indiquer l'usage.
+
+«La peur n'est qu'un étonnement prolongé, et rien n'est plus facile que
+d'effrayer des religieuses: plus on a vécu à l'abri du danger, plus on
+est foible à son aspect.
+
+«À partir du jour où vous aurez reçu cette lettre, Téligny et moi nous
+serons toutes les nuits, à onze heures, assez près des murs de l'abbaye
+pour entendre un bruit un peu violent.
+
+«La veille du jour où vous aurez résolu de quitter le couvent, de dix
+heures à minuit, jetez plusieurs pétards allumés par votre fenêtre; ce
+sera pour nous le signal d'être prêts pour le lendemain. Si leur éclat
+alarme l'abbaye, tant mieux; il est bon de disposer les ames à la
+frayeur. On parlera, on racontera des histoires qui augmenteront
+l'effroi. Quand on s'adressera à vous, répondez que vous n'avez rien
+entendu.
+
+«Le lendemain, de dix heures du soir à deux heures du matin (choisissez
+l'instant qui vous paroîtra le plus sûr), armez-vous de vos pistolets,
+marchez vîte, arrivez sans bruit jusqu'à la chambre de celle des
+religieuses à qui les clefs sont remises chaque soir; approchez d'elle
+en lui demandant quelques services ou autrement: alors faites-la asseoir
+devant vous, et tenez-la en respect, en l'assurant que le moindre
+mouvement qu'elle fera, le moindre cri qu'elle poussera, seront le
+signal de sa mort; menacez-la de vous tuer vous-même après: montrez-lui
+l'éternité malheureuse où elle vous plongera; effrayez-la par l'enfer et
+par l'image de la destruction: en un mot, ne lui laissez ni le temps de
+se remettre, ni le loisir de faire la plus petite objection; pressez-la;
+forcez-la non seulement à vous ouvrir les portes, mais à vous
+accompagner jusqu'à la dernière. Nous serons là.
+
+«Je préviens toutes vos objections. Les pistolets que je vous envoie ne
+sont pas chargés: c'est vous dire assez que je suis aussi éloigné de
+vous conseiller un crime, que vous de le commettre; c'est vous annoncer
+suffisamment que j'ai la plus intime conviction qu'on ne vous résistera
+pas. Une arme et le bruit de la veille; les portes vous sont ouvertes.
+
+«Nous aurons une voiture, des chevaux, un seul domestique; mais ces
+détails ne vous regardent pas. Comptez sur le zèle de l'amour et la
+prudence de l'amitié.
+
+«Maintenant, ma sœur, supposez-vous hors du couvent: devinez où nous
+vous conduisons. Pas plus loin que huit lieues, c'est-à-dire à
+Versailles, chez M. de Saint-Alban.»
+
+Je regardai Henri avec autant de surprise que de mécontentement; il ne
+se déconcerta pas, et me fit signe de continuer.
+
+«Oui, ma chère Adèle, chez M. de Saint-Alban; c'est le seul asyle qui
+puisse à la fois satisfaire ce que vous devez à la décence et à vos
+intérêts. Quels que soient les torts de mon père, vous les justifieriez
+du moment où vous n'échapperiez à son pouvoir que pour vous mettre sous
+la protection d'un homme qui, quelque digne qu'il soit, par ses
+sentimens et sa générosité, de votre confiance, ne peut vous protéger
+qu'en fuyant. Vous ne le voudriez pas; je dis plus, il vous estime trop
+pour vous le proposer. Cependant, j'atteste ici la mémoire d'une mère
+qui nous est également chère, si vous n'aviez que le choix de rentrer
+sous le joug du plus cruel de nos ennemis, ou de chercher dans les pays
+étrangers un refuge avec Téligny, tout en gémissant du sort qui vous
+réduiroit à cette alternative, je ne balancerois pas un instant; je
+confierois votre destinée au sort de votre amant.
+
+«Mais seroit-ce assez pour vous de recouvrer votre liberté? n'avez-vous
+pas votre réputation à venger? et lorsque les plus infâmes calomnies
+vous environnent, voudriez-vous donner à M. de Miralbe la satisfaction
+de dire, «Surprise avec un homme, elle a fui avec un autre»?
+Pardonnez-moi, ma sœur, d'avoir tracé ces mots: à l'indignation qu'ils
+auront excitée dans votre ame, jugez s'il vous est possible de balancer.
+
+«On prétend que M. de Saint-Alban est amoureux de vous; je le
+souhaiterois; l'amour, dans un vieillard, n'est point une passion,
+c'est une foiblesse; de plus, vous n'en aurez rien à craindre, et vous
+le verrez plus soumis à vos volontés. Craignez-vous ses importunités?
+Dans la nécessité où vous êtes de le prendre pour protecteur, les
+mettriez-vous en balance avec l'éternité silencieuse d'un cloître? D'un
+mot arrêtez-le; faites-lui, sans détour, confidence de vos sentimens les
+plus secrets. Il est accoutumé à votre franchise; il respectera votre
+amour, parce qu'il est pur, et votre constance, parce qu'elle tient à un
+caractère qui a excité son admiration.
+
+«Les lettres écrites en votre nom à M. de Farfalette sont en ma
+possession. Vous cherchiez une main digne de les présenter à M. de
+Saint-Alban: je vous l'ai indiquée; je n'en connois pas d'autre. Si
+votre vue, si l'accent de votre voix ne devoient pas aller jusqu'au cœur
+d'un vieillard qui se fait un honneur de son respect pour votre sexe,
+je vous observerois que la malheureuse qui a écrit ces lettres ne peut
+échapper; que la peur, la vengeance, ou une récompense sûre,
+l'engageront à répéter avec plus de détails encore ce qu'elle vous a
+confié dans sa colère: mais il n'en sera pas besoin.
+
+«Je vous conduirai moi-même chez M. de Saint-Alban. Il m'a fait défendre
+une seule fois de paroître devant lui; Adèle, vous serez mon motif: il
+en falloit un aussi grand pour que je fusse tenté de lui désobéir.
+
+«Je ne vous crierai pas: Décidez-vous; je vous dirai froidement: Il
+n'est plus en votre pouvoir d'hésiter. Ces lettres, cette caisse,
+envoyées au nom de mon père, découvriront avant peu que vous avez au
+dehors des amis qui vous servent. De cette certitude à celle que votre
+réclusion deviendra plus austère, votre sort plus affreux, la
+conséquence est sûre. (Je regardai encore Henri en frémissant; il me fit
+de nouveau signe de continuer.) Accusez-moi de ne pas vous laisser la
+possibilité du refus, de vous forcer à m'obéir; j'y consens. Je connois
+votre sexe; on ne peut attendre de lui l'audace du nôtre qu'en le
+réduisant à l'extrémité. Cette extrémité fait sa force, et lui sert
+d'excuse aux yeux du public. Soyez heureuse; et si l'on condamne votre
+témérité, je me chargerai du blâme.
+
+«HENRI DE MIRALBE.»
+
+«Eh bien! mon ami, me dit Henri en me frappant sur l'épaule, vous voilà
+bien pensif; avez-vous quelques objections à faire? J'entends des
+objections raisonnables, car je devine tout ce qu'un amant peut
+desirer». Je gardois le silence. «Mon cher Téligny, ajouta-t-il d'un ton
+à la fois sérieux et rempli d'amitié, mettez la main sur votre cœur, et
+dites-moi, si vous étiez le frère d'Adèle, comment vous conduiriez-vous?
+Sûr même de son amour, nourrissant l'espoir d'être son époux, que
+pouvez-vous souhaiter de plus avantageux pour elle?--Rien, si M. de
+Saint-Alban n'en étoit pas amoureux.--Croyez-vous ma sœur
+intéressée?--Au contraire.--Ambitieuse?--Oh! non.--Que craignez-vous
+donc? M. de Miralbe n'eût point consenti à la marier; l'intérêt chez lui
+est plus puissant que ne peut l'être la tendresse dans un homme aussi
+âgé que mon oncle. Je le répète, c'est au plus une fantaisie que le
+moindre mot d'Adèle dissipera; ainsi votre position se trouvera plus
+avantageuse qu'elle n'étoit. Je ne vous ferai qu'une question; elle est
+décisive. Pensez-vous qu'Adèle consentiroit à fuir avec vous? Votre
+silence équivaut à une réponse. À présent, nommez-moi un autre être que
+M. de Saint-Alban qui puisse, sans éclat, la soustraire à la puissance
+paternelle, et je renonce à mon projet». Je n'avois rien à répondre, et
+je fus obligé de me soumettre. Il me quitta en me recommandant de tout
+disposer: cela étoit inutile. Nous convînmes que la caisse seroit prête
+pour le lendemain. Il se chargea de faire faire la boîte à crayons avec
+un double fond tel qu'il l'avoit conçu, me laissa les lettres qu'il
+avoit écrites, et sourit en me défendant de répondre à celle que sa sœur
+m'avoit adressée. Je vous épargnerai, lecteur, celle que j'écrivis; vous
+savez comme j'aimois Adèle; il falloit en effet songer à son bonheur
+bien plus qu'au mien pour la presser moi-même de se jeter dans les bras
+d'un rival. Il est vrai que ce rival avoit soixante ans et plus, qu'il
+portoit le titre respectable de grand oncle, qu'on m'en avoit sacrifié
+de plus dangereux; cependant....
+
+
+
+
+CHAPITRE XLV.
+
+_Les hommes._
+
+
+Si je cédois par nécessité, j'étois bien éloigné d'être aussi joyeux que
+j'aurois dû l'être avec l'espoir d'arracher Adèle à la tyrannie de son
+père; car Henri m'avoit inspiré sa confiance, et je ne doutois point du
+succès. J'aurois préféré tout autre moyen; mais je me sentois incapable
+d'en concevoir un. J'ai toujours eu plus de vivacité que d'imagination,
+plus de sensibilité que d'adresse; et quand mon cœur est violemment
+agité, mes idées se troublent. Ma ressource en pareil cas, c'est
+Philippe. Je l'appelai, je lui confiai notre projet; et, lui donnant à
+lire les lettres de Henri de Miralbe, j'attendis que ses réflexions
+apportassent aux miennes la clarté qui leur manquoit.
+
+«Je ne vois, me dit-il après avoir lu avec la plus grande attention,
+qu'une seule différence entre M. de Miralbe et son fils: le premier
+sacrifie tout à son intérêt; le second fait tout servir à ses vues.
+Quoiqu'il ait dit le contraire, je soutiens qu'il eût trouvé d'autres
+expédiens, sans le désir de se rendre nécessaire, non pas à vous, non
+pas à sa sœur, mais à M. de Saint-Alban. Voilà l'idée principale qui
+l'occupoit.
+
+«Nul doute que l'injustice de ce vieillard à l'égard d'Adèle n'augmente
+l'amitié qu'elle lui avoit inspirée, et que la conduite atroce de M. de
+Miralbe n'excite son indignation. De ces deux sentimens, il doit en
+résulter que, ne voulant pas perdre son neveu par un éclat, il le punira
+en léguant la plus grande partie de sa fortune à mademoiselle de
+Miralbe. Son frère est trop éclairé pour ne pas l'avoir senti; et en
+s'associant inséparablement à l'entrée d'Adèle dans la maison de M. de
+Saint-Alban, il acquiert des droits à son estime, prépare avec honneur
+une réconciliation qui lui assure une partie de son héritage. Les moyens
+qu'il emploie pour arriver à ce but sont dignes d'une ame qui veut
+forcer l'admiration, et non s'abaisser jusqu'à la prière; mais vous
+voyez que l'homme ne peut jamais se séparer de lui, et que l'intérêt,
+quoique d'une manière différente, agit également sur tous. Celui qui a
+de la fierté ne s'avoue qu'à regret ses motifs, et les cache avec soin
+aux autres; celui qui est né sans élévation les découvre trop: voilà
+tout ce qui les distingue.--Mon ami, vous jugez bien sévèrement les
+hommes.--Je les juge ce qu'ils sont; je me juge moi-même, et je ne les
+condamne pas.--Vous pourriez vous tromper sur Henri.--Je pourrois, dans
+ses lettres mêmes, vous donner dix preuves de ce que j'avance; mais il
+n'en faut qu'une. Il vous a laissé les épîtres qui doivent partir pour
+le couvent; vous a-t-il confié les billets écrits, au nom de sa sœur, à
+M. de Farfalette? Ils sont la preuve de son innocence, le gage de sa
+réconciliation avec M. de Saint-Alban; il les a gardés. Mon cher
+Frédéric, vous n'avez encore visité que le temple de l'Amour; tout vous
+a souri: l'âge viendra où vous desirerez entrer dans celui de la
+Fortune, et vous frémirez.» Mes idées commencèrent en ce moment à
+s'éclaircir. Philippe continua.
+
+«Je suis de l'avis de M. de Miralbe le fils; il y a mille probabilités
+que son projet réussira: mais une femme, une jeune personne sur-tout,
+s'échapper d'un couvent un pistolet à la main, présente une image
+révoltante. Vous le pensez comme moi: son frère le croyoit de même;
+aussi n'a-t-il pas cherché à l'y décider, il a voulu l'y forcer. Je ne
+vois effectivement que la dernière extrémité qui pourrait l'y réduire;
+et c'est ici que Henri s'est trompé: car si sa sœur se livroit à cette
+résolution hardie, il n'y auroit plus qu'une ressource pour elle; ce
+seroit de fuir avec vous. On brave tout pour se livrer à l'amour; on ne
+s'élève pas au-dessus des lois que la société impose à son sexe, pour
+rétablir sa réputation. Je ne vous parle ni comme à un fils, ni comme à
+un ami; mais si vous enlevez Adèle, que ce ne soit ni par l'entremise de
+son frère, ni à son profit. Il a craint que vos projets ne
+contrariassent les siens; il est venu au devant de vous: il vouloit vous
+enchaîner à ses volontés, et vous vous êtes livré avec trop de
+confiance». Je sentois que Philippe avoit raison; mais quand mon amour
+impatient demandoit des moyens, j'étois désespéré qu'il ne m'offrît que
+des réflexions.
+
+«Maintenant, ajouta-t-il, tirons de son projet ce qui peut être utile à
+Adèle. Tout se borne à persuader M. de Saint-Alban de son innocence. Les
+lettres supposées seroient nécessaires; vous ne les avez point, et il
+n'est pas impossible de s'en passer. Plus M. de Saint-Alban aime sa
+nièce, moins il doutera de sa justification; mais mademoiselle de
+Miralbe se jetant dans les bras de son oncle lui donneroit trop
+d'avantages, si véritablement il en est amoureux. Que ce soit lui, au
+contraire, qui aille au devant d'elle, sa position change, et ce point
+est essentiel à son repos encore plus qu'au vôtre. Ne connoissez-vous
+pas une femme jeune, belle, d'une réputation qui, jusqu'à présent, a
+réduit la calomnie au silence, une mère de famille...--Oui, Philippe,
+m'écriai-je, madame de Florvel! et je n'y avois pas pensé! l'amie,
+l'admiratrice sincère d'Adèle! Ah! c'est elle qui doit parler à M. de
+Saint-Alban; c'est à la beauté à plaider pour la beauté, à la vertu à
+venger l'innocence». Et la joie m'avoit rendu toutes mes facultés;
+j'aurois tracé d'un trait le plaidoyer de madame de Florvel, j'aurois
+disputé d'éloquence avec les plus grands orateurs de l'antiquité. Timide
+lorsqu'il s'agit d'intrigues, si je pouvois m'élever jusqu'au sublime,
+ce seroit pour défendre la vérité. Je retombai bientôt; en pensant
+jusqu'à quel point je m'étois engagé avec Henri, je ne sentois plus que
+l'embarras d'arrêter ses desseins, sans lui donner aucun soupçon que
+j'agissois sans lui.
+
+«Que cela ne vous inquiète pas, me dit Philippe; travaillons à
+rassembler les effets que renfermera la caisse, comme si elle devoit
+partir demain: d'une part nous retarderons par l'impossibilité que le
+peintre trouvera à achever son ouvrage dans la nuit; d'une autre, je me
+charge de passer ce soir chez M. de Miralbe le fils, de lui annoncer que
+j'ai la certitude que son père fait éclairer toutes vos démarches; je
+lui désignerai celui des domestiques que j'ai vu causer avec votre
+portier; je lui peindrai leur surprise en m'appercevant... Reposez-vous
+sur moi.
+
+D'un coup d'œil il vous devineroit: j'espère qu'il aura besoin de
+m'étudier. Il faut retarder ses dispositions, et non y renoncer». Je
+laissai à Philippe l'honneur de mentir pour moi, et je me rendis chez
+Florvel.
+
+Heureusement je le trouvai seul avec son épouse et M. de Nangis. Madame
+de Florvel me félicita de l'innocence d'Adèle avec une joie si vive,
+qu'elle augmenta ma confiance pour elle. J'ai souvent remarqué que si
+l'amitié est plus rare entre les femmes que parmi nous, quand elle
+existe aussi, elle a bien plus de force, soit qu'elle s'augmente de tous
+les obstacles qu'elle a surmontés, soit que les femmes portent dans tous
+leurs sentimens un peu de l'amour qu'elles répandent sur tout. Il étoit
+impossible de parler des malheurs de mademoiselle de Miralbe sans
+s'occuper de l'hypocrite cruauté de son père. Florvel, son épouse et
+moi, nous étions à l'unisson. Si jamais indignation ne fut mieux
+méritée, jamais aussi elle ne fut exprimée avec plus d'énergie. M. de
+Nangis seul... M. de Nangis étoit le plus honnête des hommes; mais on
+pouvoit croire que sa probité tenoit plus à sa foiblesse qu'à des
+principes raisonnés: comme il n'auroit pas eu la hardiesse de faire le
+mal, la volonté ne lui en étoit jamais venue; il vivoit dans le monde,
+et doutoit qu'il y eût des méchans: douce sécurité, qui, en contribuant
+à son bonheur, l'auroit fait paroître bien insupportable à quiconque
+auroit eu besoin de lui dans une circonstance importante, si sa
+foiblesse ne l'eût rendu incapable de résister à qui le pressoit
+vivement, quand on lui prouvoit en même temps que son honneur ne couroit
+aucun risque. Sans dire devant lui par quel moyen m'étoit venue la
+lettre d'Adèle, je la leur communiquai; on croira aisément que les
+renseignemens qu'elle m'y donnoit redoublèrent l'intérêt pour elle, et
+la colère contre son père.
+
+C'est dans ces dispositions que je fis part à madame de Florvel du
+service que j'attendois de son amitié; je le détaillois avec chaleur, et
+j'étois d'autant moins pressé de finir pour connoître la réponse de
+cette véritable protectrice d'Adèle, que je la lisois dans ses yeux en
+même temps que je parlois; ils annonçoient la joie; elle sourioit, elle
+applaudissoit par ses gestes. Qu'elle étoit belle en ce moment! Je
+vivrois dix siècles que je me rappellerois sa figure telle que je la vis
+alors, et je ne pourrois me la rappeler, quelque chagrin que j'eusse,
+sans que le sourire de l'espoir vînt aussitôt se placer sur mes lèvres.
+
+Florvel s'offrit pour accompagner son épouse chez M. de Saint-Alban; il
+se faisoit un plaisir de lui présenter les lettres qu'il avoit aidé à
+retirer des mains de M. de Farfalette. J'avois prévu qu'il les
+demanderoit; et ne voyant rien qui mène plus directement au but que la
+vérité, je leur confiai le projet de Henri de Miralbe, les réflexions de
+Philippe, que je donnai comme miennes, et l'impossibilité d'obtenir ces
+lettres sans entrer dans une explication désagréable. Ainsi que
+Philippe, ils ne virent qu'une difficulté de plus, et non un obstacle
+insurmontable. Il est inutile d'observer que M. de Nangis avoit autant
+de peine à croire aux calculs de Henri qu'à l'hypocrisie de son père. Ne
+pouvant nier, il se soulageoit en criant contre les gens d'esprit;
+ressource assez ordinaire de ceux qui en manquent. Du moins avouoit-il
+de bonne foi qu'il se trouvoit trop heureux de n'en avoir que ce qu'il
+en faut pour se conduire en honnête homme, aveu qu'on n'obtient pas
+toujours de ceux que le génie effarouche.
+
+Je n'eus pas le temps de presser madame de Florvel de hâter sa démarche:
+à peine avois-je fini de parler, qu'elle nous quitta pour faire sa
+toilette, et donna les ordres pour sa voiture. Que j'aurois desiré
+l'accompagner, ou pouvoir du moins me rapprocher du lieu où l'on alloit
+décider le sort de celle qui disposoit du mien! Mais quitter Paris dans
+un moment où Henri pouvoit venir me chercher dix fois dans une heure,
+s'il ne me rencontroit pas, c'étoit une imprudence; je le sentis, et je
+retournai chez moi après être convenu avec Florvel de l'endroit où il
+trouveroit mon domestique, pour me faire savoir des nouvelles aussitôt
+que possible. En rentrant je fis monter Charles à cheval; il partit pour
+Versailles.
+
+Être inquiet, tremblant, à la fois agité par la crainte et par
+l'espérance, c'est une cruelle situation sans doute; mais lorsqu'on
+souffre, être obligé de paraître calme, joyeux même, c'est un supplice
+au-dessus de tous ceux inventés par la barbarie humaine. Je l'éprouvois.
+Le peintre que Philippe avoit trouvé m'attendoit; il s'empara de moi,
+me força de m'asseoir: jamais je ne sentis plus vivement le besoin de
+marcher. Il se fâchoit de me voir sans cesse détourner les yeux pour les
+fixer sur une pendule dont la lenteur redoubloit mon impatience: il
+exigeoit plus, il vouloit que je le regardasse en souriant, et
+prétendoit que ma situation demandoit la plus douce sérénité. Il me fut
+impossible d'y tenir: je me levai en lui disant de me dessiner comme il
+pourroit, que d'avance je lui promettois d'être content. Il s'imagina
+que je doutois de son talent, prétendit que je l'insultois, et je fus
+obligé d'employer à l'appaiser plus de temps que n'en auroit exigé une
+séance complète. L'usage où nous sommes tous maintenant de multiplier
+nos portraits, me sauva de nouvelles persécutions: je lui en remis un
+qui m'avoit été rendu dans une rupture; il consentit à copier, et je
+pus du moins donner à mon corps une partie de l'agitation de mon esprit.
+
+Philippe revint de chez Henri de Miralbe. Il l'avoit d'autant plus
+facilement persuadé de retarder d'un jour l'exécution de nos projets,
+qu'il l'avoit trouvé prêt à partir pour la campagne, où il devoit passer
+la nuit. C'étoit une partie arrangée en l'absence d'un jaloux: ainsi
+l'amour du plaisir et l'insouciante amitié de Henri me sauvèrent
+l'embarras de dissimuler avec lui. Cela me soulagea.
+
+Le jour déclinoit, et mon inquiétude alloit toujours en augmentant: le
+pas d'un cheval ne frappoit pas mon oreille sans faire tressaillir mon
+cœur. J'avois déjà compté cent fois le temps qu'il falloit pour aller à
+Versailles, obtenir audience de M. de Saint-Alban, plaider la cause
+d'Adèle, dire un seul mot à Charles, et pour que celui-ci revînt à
+Paris: de dix minutes en dix minutes j'ajoutois à l'espace de temps qui
+m'avoit d'abord paru suffisant; et je suis persuadé qu'il se trouvoit
+trois heures de différence entre mon premier et mon dernier calcul, sans
+que je pusse donner d'autre raison du motif qui me les avoit fait
+regarder tous comme également justes, que la nécessité où j'étois
+d'entretenir mon espoir. Enfin j'entendis dans la rue le fouet du
+courier; il claquoit souvent et avec force. Charles m'auroit parlé, que
+je ne l'aurois pas mieux compris. Je me précipitai à travers l'escalier:
+je le reçus dans mes bras comme il descendoit de cheval; il me cria:
+Bonne nouvelle! Il ne m'apprit rien, je le savois.
+
+Je desirois une explication, et Charles ne pouvoit que me répéter:
+Bonne nouvelle; c'étoit tout ce que M. de Florvel lui avoit dit en lui
+recommandant de partir sur-le-champ, et de m'engager à me trouver chez
+lui, où il ne tarderoit pas à se rendre.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLVI.
+
+_La réussite._
+
+
+J'étois chez Florvel quand il arriva de Versailles, où, à la
+sollicitation de M. de Saint-Alban, il avoit laissé son épouse. Ce
+vieillard avoit volé au-devant de la conviction: il aimoit véritablement
+sa nièce, et convenoit qu'il n'avoit jamais éprouvé de chagrin plus vif
+qu'au moment où il s'étoit vu dans la nécessité de sévir contre elle.
+Quoique la conduite de M. de Miralbe lui parût atroce, il en étoit plus
+irrité que surpris. Il n'avoit pas dissimulé à madame de Florvel qu'il
+soupçonnoit depuis long-temps son neveu de n'être qu'un tartuffe de
+probité; mais entièrement livré à la joie de pouvoir fixer mademoiselle
+de Miralbe près de lui, la colère avoit à peine trouvé place dans son
+ame. Voici la conduite qu'il s'étoit proposé de tenir.
+
+Obtenir la révocation de l'ordre décerné contre Adèle; partir le
+lendemain pour l'abbaye, accompagné de madame de Florvel; ramener sa
+nièce dans sa maison avec la femme-de-chambre, qu'il jugeoit nécessaire
+de ne pas laisser disparoître; la tenir en respect par la crainte et par
+une déclaration du complot dans lequel elle avoit trempé, et qu'il
+vouloit lui faire signer; dissimuler avec M. de Miralbe assez pour qu'il
+pût s'excuser sur les apparences qui sembloient contre sa fille, pas
+assez cependant pour lui ôter l'appréhension d'être démasqué, et
+commencer sa punition par cet état d'anxiété si terrible pour les
+hypocrites.
+
+Ce projet reçut en effet son exécution; la lettre-de-cachet obtenue par
+M. de Saint-Alban fut aisément révoquée à sa sollicitation, il alla avec
+madame de Florvel à l'abbaye, vit sa nièce au parloir, s'excusa de la
+promptitude avec laquelle il l'avoit jugée, lui annonça qu'elle étoit
+libre, et lui demanda si elle consentoit à venir prendre chez lui la
+place qu'il lui avoit destinée.
+
+Ici je laisse parler Adèle.
+
+«Mon premier mouvement fut de surprise, le second de reconnoissance; je
+m'y livrai avec transport, sur-tout à l'égard de madame de Florvel, à
+qui je n'ai jamais eu que des obligations: mais l'air de satisfaction de
+M. de Saint-Alban me rappela, malgré moi, ce qu'on m'a dit de l'amour
+que je lui ai inspiré; et quoique l'amour tel que je le conçois ne
+puisse se classer dans ma tête avec l'âge et les titres de celui qui me
+parloit, j'ai frémi, mon cher Frédéric, à l'idée de me trouver à son
+entière disposition. M'exposer à des scènes désagréables, voir
+s'humilier devant moi un vieillard qui ne me paroîtra que ridicule, lors
+même que je m'efforcerai de lui conserver le respect que je lui dois, et
+l'amitié que ses qualités méritent; craindre peut-être qu'il n'abuse de
+sa protection pour me réduire à la cruelle alternative d'être son
+épouse, ou de retourner dans la maison de mon père; me livrer, en un
+mot, au pouvoir d'un homme qui sera votre ennemi du moment qu'il se
+déclarera hautement votre rival: voilà les réflexions qui m'assaillirent
+coup sur coup. Il n'en falloit pas tant pour tempérer la joie que
+m'avoit donnée l'annonce de ma liberté. M. de Saint-Alban s'apperçut de
+mon inquiétude et de la gêne avec laquelle je répondois à ses discours
+caressans; il me demanda s'il avoit trop auguré de ma générosité en
+espérant que j'oublierois la facilité avec laquelle il s'étoit prêté aux
+suggestions perfides de mon père.
+
+«Non, monsieur, lui dis-je; je suis incapable de conserver le moindre
+ressentiment. Lorsque tout paroissoit m'abandonner, loin de vous
+accuser, je vous ai plaint; et si je desirois que l'on vous désabusât,
+c'étoit autant par le besoin de recouvrer mes droits à votre estime que
+par la certitude que vous me vengeriez de l'injustice dans laquelle on
+vous a entraîné. Mais loin que la faculté de rentrer dans le monde me
+séduise, je n'y vois que de nouveaux dangers à craindre, et ce seroit
+ajouter à vos bontés pour moi de permettre que je restasse dans ce
+couvent. Il m'effrayoit lorsque la contrainte y enchaînoit mes pas; il
+me paroîtra l'asyle de la paix quand je ne l'habiterai que de ma propre
+volonté.--Ma chère Adèle, me répondit M. de Saint-Alban, le malheur
+vous a aigrie.--Non, monsieur; ce que je vous demande est raisonnable,
+et vous m'approuveriez sans doute si vous pouviez connoître les
+réflexions que ma position me force de faire.--Ces réflexions
+doivent-elles être un mystère pour moi?--Elles n'en sont point un pour
+madame de Florvel. M. de Miralbe lui-même devinera mes motifs; et si
+vous me promettez que M. de Saint-Alban ne me rappellera jamais à aucun
+titre ce que je ne veux lui confier qu'à celui d'ami, je suis prête à
+vous prendre pour juge.--Adèle, votre secret n'en est plus un pour moi;
+vous aimez, n'est-il pas vrai?--Oui, monsieur.--Ainsi, si ce n'étoit pas
+de votre aveu, du moins n'étoit-ce point contre votre gré que le marquis
+de Farfalette...--Lui, monsieur! m'écriai-je avec autant de vivacité que
+de dédain; oh! non.
+
+«La figure de M. de Saint-Alban, qui s'étoit assombrie à la certitude
+que mes affections étoient engagées, reprit sa sérénité ordinaire en
+apprenant que M. de Farfalette n'étoit pas son rival. J'ignore ce qui se
+passoit alors en lui; mais il m'engagea à lui parler avec la plus grande
+confiance.
+
+«Vous voyez, monsieur, lui dis-je, combien je suis infortunée d'avoir vu
+se perdre ma réputation pour un être qui m'est au moins indifférent, et
+vous jugerez avec quel raffinement de cruauté ont agi mon père et madame
+de Valmont, en réfléchissant qu'ils m'ont placée, dans l'opinion des
+hommes, au-dessous de celui qui seul pouvoit faire mon bonheur. Je ne
+l'oublieroi jamais; je tiens à lui par tout ce qui séduit, par la
+reconnoissance la plus vive: il m'avoit choisie pour femme dans un temps
+où je n'avois que mon amour à lui offrir; j'ose assurer qu'il conserve
+encore aujourd'hui pour moi les mêmes sentimens. Je n'ignore pas que ma
+nouvelle situation met entre nous quelques obstacles que je ne
+franchirai jamais sans nécessité: je l'avois promis à M. de Miralbe; il
+connoissoit assez mon caractère pour avoir compté sur ma promesse. Mais
+si je fais aux lois de la société le plus grand sacrifice qu'on puisse
+exiger de moi, n'ai-je pas le droit de demander à mon tour qu'on me
+sauve de toutes persécutions? Si je rentre dans le monde, je crains d'en
+éprouver qui me seroient d'autant plus pénibles, que je ne pourrois
+refuser mon estime et tous les procédés de l'amitié à celui...
+Pardonnez-moi, monsieur, ajoutai-je en le fixant; il y a peut-être dans
+ma prudence un peu trop de prévention: mais je vous assure qu'elle vient
+moins de mes observations que des rapports qui m'ont été faits.--Adèle,
+me répondit M. de Saint-Alban avec tristesse, on ne vous a point
+trompée.--Eh bien! monsieur, soyez mon juge; dois-je rentrer dans le
+monde? dois-je rester au couvent? je vous abandonne entièrement ma
+destinée, persuadée que je n'aurai jamais à me repentir de ma
+confiance.--Non, ma chère... fille, me dit M. de Saint-Alban. Comme
+votre juge, je vous condamne à quitter cette abbaye à l'instant même;
+comme votre ami, je vous jure de respecter votre repos; à titre d'oncle,
+je vous promets d'être votre protecteur contre tous vos ennemis. Nous ne
+sommes heureux ni l'un ni l'autre; nous parlerons ensemble de nos
+peines: ce qu'Adèle me confiera sera un secret pour mademoiselle de
+Miralbe; les observations que je ferai à mademoiselle de Miralbe, Adèle
+ne me les reprochera jamais: mais ni l'une ni l'autre ne me cacheront
+rien dans aucune circonstance. Je suis de bonne foi, et vous me croirez
+aisément quand je vous dirai qu'il entre plus de calcul que de passion
+dans l'amour que j'ai pour vous. Je craignois de vous perdre après avoir
+joui de votre société, qui chaque jour me deviendra plus nécessaire; je
+voulois vous épouser pour vous enchaîner à mon sort. Ce qui prouve que
+l'on déraisonne à tout âge, c'est que j'avois tout-à-fait oublié que ce
+qui étoit le comble du bonheur pour moi ne devoit pas l'être pour vous.
+Promettez-moi de ne jamais m'abandonner sans mon aveu, et je vous
+promettrai de tout faire pour que vous ne m'abandonniez jamais.
+
+«Il me tendoit une main à travers les grilles du parloir; je m'en
+emparai et la portai sur mon cœur: ce fut toute ma réponse. «Vous êtes
+bien coquette, me dit-il avec une apparence de gaieté qui déguisoit mal
+son attendrissement; vous me défendez de vous aimer, et vous employez
+tout votre art à me séduire. Si j'avois quarante ans de
+moins...--Excellente réflexion! s'écria madame de Florvel: mais je
+n'étois pas venue ici pour être témoin d'une scène d'amour, et je ne
+souffrirai pas que l'on profane le parloir de madame l'abbesse; j'en
+serois responsable devant Dieu et devant le grand oncle de mademoiselle
+de Miralbe... Elle ne prenoit un ton léger que pour nous tirer
+réciproquement d'une position gênante. Nous lui tînmes compte de sa
+complaisance, et nous quittâmes le couvent avec toute la promptitude
+possible.
+
+«Pendant la route, nous n'eûmes point d'entretien particulier. M. de
+Saint-Alban expliqua ses intentions à ma femme-de-chambre; elle promit
+une entière soumission à ses volontés. Elle déteste mon père et madame
+de Valmont; aussi les a-t-elle traités avec si peu de ménagement, que je
+lui aurois imposé silence si mon oncle ne m'eût plusieurs fois fait
+signe qu'il mettoit quelque intérêt à tous ces détails.
+
+«Je n'ai point osé parler de vous à madame de Florvel; ce n'étoit pas là
+le moment. Je dois respecter la foiblesse et les bontés de M. de
+Saint-Alban: mais, mon cher Frédéric, je ne doute pas de la chaleur que
+vous avez mise à me servir; l'idée que vous m'avez toujours crue digne
+de vous est si douce, qu'elle suffiroit à mon cœur. Combien vous
+augmentez vos droits à ma reconnoissance! et comment oublierois-je que
+vous êtes tout pour moi, quand toutes vos actions m'en rappellent à
+chaque instant le souvenir?
+
+«En arrivant à Versailles, M. de Saint-Alban a eu la complaisance de me
+prévenir que j'étois libre d'écrire et de recevoir des lettres. Je l'ai
+remercié de cette marque de confiance. Il m'a répondu qu'il iroit
+toujours au devant de mes desirs, afin de m'ôter jusqu'à l'idée d'en
+former qui fussent contraires à l'intimité qu'il veut établir entre
+nous. Son amabilité me fait regretter de plus en plus qu'il ait usé son
+existence à courir après des chimères; il étoit né pour connoître le
+bonheur: puisse ma reconnoissance suffire à celui qu'il peut encore
+raisonnablement espérer! Ainsi, mon cher Frédéric, nous nous écrirons
+directement; c'est une consolation. Le temps viendra... je n'en ai
+jamais moins douté qu'à présent; j'ai le cœur gros d'espérance.
+
+«Madame de Florvel m'a quittée aussitôt qu'elle m'a vue établie dans la
+maison de mon oncle; elle est retournée chez elle, où sans doute elle a
+déjà reçu votre visite. Mon ami, quelle femme respectable! et que ceux
+qui mettent leurs erreurs sur le compte de leur sensibilité reçoivent
+d'elle un terrible démenti! Est-il possible d'être plus sensible et plus
+sage que madame de Florvel? C'est la gloire de notre sexe. Quand je
+pense à l'amitié qu'elle a pour moi, et qu'un sentiment intérieur me dit
+que j'en suis digne, il m'est bien difficile de n'avoir pas un peu de
+fierté. M. Durmer, vous, elle et M. de Saint-Alban, voilà toute la
+famille que mon cœur adopte. J'espère y joindre un jour mon frère, et
+lui prouver que je respecte dans la prospérité les engagemens pris dans
+le malheur. M. de Saint-Alban consent à le voir; le zèle qu'il a mis à
+m'obliger lui a fait plaisir: mais il n'est pas entièrement revenu des
+préventions que mon père lui a inspirées contre lui, et que quelques
+étourderies prononcées n'ont que trop justifiées. Je les adoucirai
+réciproquement; car je n'ignore point que Henri ne supporte ni les
+remontrances, ni les conseils. Je vais lui écrire, et je m'arrangerai
+pour que leur première entrevue ait lieu en société: il faut, pour ainsi
+dire, les accoutumer à se revoir...
+
+«J'ai interrompu ma lettre pour assister à une scène qui m'a fait mal.
+M. de Saint-Alban avoit dépêché un courier à mon père, avec invitation
+de se rendre chez lui à six heures précises du soir. Il lui avoit caché
+mon retour, et avoit donné des ordres pour qu'il arrivât jusqu'à nous
+sans être averti. Nous étions seuls quand on l'annonça. Je me levai; je
+tremblois de toutes mes forces. L'étonnement de M. de Miralbe en jetant
+les yeux sur moi me rassura; j'oubliai qu'il étoit mon ennemi et mon
+père, et j'osai considérer l'hypocrisie lorsqu'elle craint d'être
+démasquée: c'est véritablement alors qu'elle est dans toute sa laideur.
+Il n'osoit plus me regarder; il craignoit de me marquer de l'amitié ou
+de la colère: il auroit voulu interroger M. de Saint-Alban; et, retenu
+par l'appréhension de se laisser deviner, il essayoit de lire sur sa
+figure l'attitude qu'il devoit prendre: mais mon oncle, qui jouissoit
+sans doute de son embarras, et qui vouloit le prolonger, s'étoit composé
+un de ces airs insignifians dont on ne peut rien augurer, soit en mal,
+soit en bien. Je suis persuadée que nous restâmes dans la même situation
+pendant plus de cinq minutes. Enfin M. de Saint-Alban pria mon père de
+me féliciter d'avoir conservé des amis capables de prouver mon
+innocence. Il lui expliqua ma sortie du couvent dans le plus grand
+détail, ne lui laissa point ignorer les dispositions de ma
+femme-de-chambre, excepté dans ce qui avoit rapport à lui. M. de
+Miralbe revint alors à son caractère, jura qu'il s'étoit apperçu que
+madame de Valmont avoit contre moi des motifs particuliers de jalousie,
+mais qu'il ne l'auroit jamais crue capable d'abuser de la tendresse d'un
+père pour en faire l'instrument de ses vengeances: il promit de rompre
+avec elle, et vint à moi pour m'embrasser. L'enfer se seroit ouvert
+derrière moi, qu'il m'eût été impossible de ne pas reculer. Il
+s'apperçut du mouvement que je fis, eut la prudence de ne pas s'avancer,
+et l'adresse de s'emparer de la conversation avec tant de promptitude,
+qu'il seroit parvenu à déguiser la rage qui le dévoroit à des yeux moins
+pénétrans que ceux de M. de Saint-Alban. Il insista beaucoup sur la
+nécessité de punir ma femme-de-chambre, et parut atterré quand mon oncle
+lui observa qu'il avoit des raisons pour qu'elle restât à mon service.
+Je demandai la permission de me retirer, en alléguant qu'il m'étoit
+difficile de résister plus long-temps aux diverses émotions que j'avois
+éprouvées dans la journée. M. de Miralbe, que ma présence humilioit sans
+doute plus encore que la sienne ne me gênoit, m'engagea à prendre de moi
+le plus grand soin, et me pria de lui faire donner souvent de mes
+nouvelles.
+
+«Resté seul avec mon oncle, il employa toute son adresse pour me
+desservir auprès de lui, non pas en lui disant du mal de moi, mais en me
+plaignant beaucoup de m'être attachée à un individu dont la naissance
+étoit un problême dangereux à résoudre, et la conduite peu digne
+d'éloges; il lui fit entendre que vous étiez le sujet de la haine qui
+existoit entre madame de Valmont et moi: il croyoit opérer un grand
+effet en me plaçant sur la même ligne que cette femme, et en excitant
+la jalousie de M. de Saint-Alban; celui-ci parut impassible. M. de
+Miralbe le quitta avec autant de mécontentement intérieur qu'il
+affectoit de reconnoissance pour le zèle que son oncle avoit mis à
+réparer l'injustice dont j'avois été la victime.
+
+«La calomnie n'est jamais sans effet; aussi me suis-je apperçue, aux
+discours de M. de Saint-Alban, que mon père avoit alarmé sa tendresse
+pour moi, et qu'il vous croyoit indigne de mon attachement. Comme je ne
+veux le gagner qu'à force de franchise, je ne lui ai point caché que la
+conversation de M. de Miralbe avoit laissé dans son ame des préventions
+qu'il m'importoit de détruire, et je lui ai promis un récit sincère de
+tout ce qui a rapport à notre liaison. Je suis bien aise qu'il se soit
+ainsi placé de lui-même dans la nécessité d'être mon confident; nous
+n'y perdrons ni l'un ni l'autre. Une seule chose m'embarrasse, mon cher
+Frédéric: que lui dirai-je de votre naissance? Si je parois ignorer
+votre secret, que pensera-t-il d'un mystère que vous avez cru devoir
+garder avec moi? Pouvez-vous m'autoriser à le lui confier? Je ne le
+crois pas; je sens même qu'il ne vous est pas permis d'en disposer, car
+il ne vous appartient point à vous seul. Guidez-moi dans ce récit qui me
+semble bien embarrassant. Se taire avec M. de Saint-Alban, c'est
+renoncer aux services qu'il peut nous rendre, et reculer le terme de nos
+espérances. Croyez, mon ami, que si Adèle étoit libre, elle ne
+répondroit aux questions qui vous concernent que par l'éloge de votre
+caractère: elle vous met au-dessus de tout; et bien loin d'avoir jamais
+desiré un nom, un rang, une fortune pour vous en rendre maître, elle
+regrettera toujours son ancienne pauvreté. C'étoit pour elle la
+certitude de vous appartenir.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XLVII.
+
+_Les difficultés s'applanissent._
+
+
+Heureusement je pouvois lever l'obstacle qui s'opposoit à l'entière
+confidence qu'Adèle avoit promise à M. de Saint-Alban; mais comme je
+craignois que la liberté de recevoir des lettres ne cachât quelques
+piéges, et que d'ailleurs aucune circonstance ne pouvoit m'autoriser à
+laisser des traces de la convention faite entre M. de Montluc et moi, je
+lui répondis que les raisons qui jusqu'à ce jour s'étoient opposées à ce
+que j'avouasse ma famille, venoient de disparoître. Je lui fis une
+histoire détaillée de la persécution que M. de Montluc avoit éprouvée
+pour s'être marié sans le consentement de son père, et j'attribuai à la
+crainte qu'il eut de me voir enveloppé dans la même proscription, le
+silence qu'il garda sur ma naissance devant les lois et devant tout le
+monde.
+
+N'ayant vécu depuis que par les bienfaits de madame de Sponasi, qui
+s'étoit chargée de me faire élever, il avoit craint pour moi la fierté
+d'un grand nom unie à la pauvreté, et il avoit sacrifié son amour
+paternel à mon bonheur, ou peut-être à quelques idées fausses, bien
+excusables après les chagrins auxquels il s'étoit vu en proie. Un des
+plus grands inconvéniens de l'injustice sur les cœurs sensibles, est de
+les exalter. Madame de Sponasi, prête à mourir, m'avoit révélé le secret
+de ma naissance; et je me disposois à réclamer mon nom, soit par le
+secours des lois, soit en réveillant la tendresse de mon père, quand M.
+de Montluc lui-même, dont la position se trouvoit changée par le décès
+de son frère aîné, m'écrivit en m'engageant à venir le voir.
+
+Voilà le véritable motif de mon voyage à Téligny. J'y avois retrouvé les
+parens les plus tendres et les plus respectables. La nouvelle de
+l'enlèvement de mademoiselle de Miralbe avoit précipité mon retour.
+Quelque chose au monde pouvoit-il m'occuper quand je la savois sacrifiée
+aux calculs du père le plus injuste et le plus intéressé? Maintenant que
+la protection de son oncle me rassuroit sur son sort, j'allois penser à
+assurer le mien, et céder aux desirs bien naturels de M. de Montluc et
+de son épouse. Je n'osois prier mademoiselle de Miralbe d'engager M. de
+Saint-Alban à nous servir de son crédit pour faire constater mon état,
+sans ébruiter dans les tribunaux les malheurs passés de mon père; mais
+j'espérois trouver, dans cette occasion importante, tous les amis qui
+m'avoient chéri, lorsque les qualités que leur indulgence me prêtoit
+étoient mes seuls titres à leur bienveillance.
+
+On croira, sans que je le dise, que, dans ma lettre, je n'oubliai ni
+l'éloge de M. de Saint-Alban, ni la fortune dont je jouissois, et que je
+négligeai encore moins de relever l'éclat de la maison de Montluc: je le
+répète, c'étoit une des plus anciennes de la Provence. Pour mettre Adèle
+dans la possibilité d'apprécier la vérité de mon récit, je lui marquai
+que Philippe s'étoit empressé de me seconder dans les affaires que cette
+découverte m'avoit occasionnées, et qu'à toutes les obligations qui
+m'attachoient déjà à lui, je devois ajouter celle d'avoir bientôt un nom
+qui me permît d'aspirer à elle.
+
+Ma lettre partie, je concertai effectivement avec Philippe les moyens de
+mettre à profit la bonne volonté de M. de Montluc. Son amitié alloit
+toujours plus vîte que mes desirs dans tout ce qui pouvoit m'être utile:
+il avoit déjà vu le notaire du frère aîné de mon père à venir; et des
+renseignemens pris il résultoit que ses biens seroient faciles à
+dégager, que nous possédions plus qu'il ne falloit pour y rentrer avec
+avantage; car parmi les créanciers du mort, la plupart consentiroient à
+des arrangemens équitables, pour être payés de suite, plutôt que de
+s'exposer aux lenteurs, à l'incertitude et à la rapacité de la justice
+et des hommes de loi. Philippe disposoit pour moi de sa fortune avec un
+plaisir si vif, qu'il m'ôtoit la possibilité de l'en remercier. «Je ne
+l'ai amassée qu'à votre intention, me répétoit-il sans cesse; je vous
+connois, et je suis persuadé qu'il n'est pas de plus fort lien pour
+vous enchaîner que celui de la reconnoissance. Votre attachement pour
+madame de Sponasi, votre respect pour sa mémoire, me garantissent votre
+conduite envers moi. Mon cher Frédéric, j'attache mon souvenir à toutes
+les époques de votre vie: vous ne pourrez jamais cesser de m'aimer;
+c'est le seul vœu que j'ai formé en vous serrant dans mes bras le jour
+de votre naissance». Vingt fois je fus tenté de lui proposer des sûretés
+pour l'argent qu'il me prêtoit: je n'osai pas, et je fis bien; je
+sentois comme lui que sa plus forte assurance étoit dans sa générosité
+et dans mes sentimens.
+
+Il me fit signer les procurations qu'il crut nécessaires, et partit pour
+Téligny afin d'arranger avec M. de Montluc tout ce qui avoit rapport à
+la succession de son frère et à mes intérêts. Il est inutile de
+rappeler que M. de Montluc ne connoissoit Philippe que comme ayant joui
+de la confiance de madame de Sponasi, et qu'il ne m'avoit paru avoir
+aucun soupçon du principal motif de cette confiance. J'abandonnai à
+Philippe le soin de parler ou de se taire à cet égard; mais il me dit
+qu'il regardoit le silence comme le parti le plus prudent. Je lui en sus
+bon gré.
+
+Trois jours s'étoient écoulés sans que je reçusse des nouvelles d'Adèle,
+et je souffrois d'autant plus que je n'osois me fier à M. de
+Saint-Alban: non que je lui crusse un caractère semblable à celui de M.
+de Miralbe; mais ayant peine à me persuader qu'il eût de bonne foi
+renoncé au projet d'épouser sa nièce, j'appréhendois que l'amour ne lui
+suggérât l'idée d'intercepter notre correspondance. Privés de tous
+moyens de nous voir, s'il parvenoit à nous empêcher de nous écrire,
+combien n'auroit-il pas de ressources pour essayer de me nuire auprès
+d'Adèle! Et quand bien même il n'y réussiroit pas, ne suffisoit-il pas
+qu'il le tentât, pour nous rendre également malheureux? L'amour ne va
+guère sans être escorté des soupçons, sur-tout lorsqu'il n'a que des
+réflexions pour tout aliment. Je n'osois confier mes inquiétudes à
+madame de Florvel, et son époux ne s'étoit pas trouvé chez lui lorsque
+je m'y étois présenté. En vain je formois le projet d'aller à
+Versailles, de pénétrer jusqu'à Adèle; la crainte de la perdre auprès de
+son oncle me retenoit. Je voyois à la fois en lui un protecteur
+dangereux, et cependant le seul être qui pût la défendre contre un
+ennemi bien plus redoutable encore.
+
+Le soir du troisième jour, je reçus le billet suivant:
+
+«Je viens de subir une terrible épreuve; M. de Saint-Alban m'assure que
+c'est la dernière: il y a dans ses caresses quelque chose de si tendre
+et de si paternel, que j'ose me livrer aux plus grandes espérances. Je
+lui ai fait sur notre liaison le récit qu'il attendoit de moi, et mes
+discours sur votre famille ont été conformes à votre dernière lettre. Je
+l'ai répété, parce que vous l'avez dit: soyez M. de Montluc pour tout le
+monde, et restez toujours Frédéric pour votre Adèle.
+
+«Mon oncle m'a écouté avec le plus grand sang-froid; pas la moindre
+question qui annonçât du doute ou de l'intérêt. J'ai cru du moins qu'il
+alloit me faire quelques objections; aucune: il s'est contenté de me
+prier de ne plus vous écrire sans son consentement. Je n'ai pas voulu
+promettre. «Du moins, m'a-t-il dit, vous m'accorderez bien quatre jours;
+je vous les demande comme une grace». J'ai consenti. Depuis il n'a
+cessé de me donner des marques de son amitié; mais il ne m'a point parlé
+de vous. J'ai su qu'il s'est entretenu long-temps avec M. de Florvel, et
+plus encore avec M. de Nangis, qu'il aime beaucoup, parce qu'il a été
+mon tuteur, et qu'il pourroit encore le devenir: ce sont ses
+expressions.
+
+«Aujourd'hui il m'a demandé si je vous avois écrit.--«Vous savez bien,
+monsieur, que je vous ai accordé quatre jours». Il a souri de l'humeur
+qui perçoit dans ma réponse. «Eh bien! m'a-t-il dit, je vous prie
+d'engager de ma part M. de Téligny à venir demain dîner avec vous; vous
+le préviendrez que nous ne serons que nous trois». Je vous envoie
+l'invitation, mon cher Frédéric; et si votre joie est égale à la mienne,
+vous êtes en ce moment le plus heureux des hommes. Demain je vous verrai
+chez mon oncle: vous lui plairez, j'en suis sûr; vous l'aimerez aussi.
+Puisqu'il vous ouvre sa maison, qu'il observe lui-même que nous ne
+serons qu'entre nous.... Si je vous faisois part de toutes mes pensées,
+ma lettre ne vous parviendroit pas aujourd'hui. Livrez-vous aux vôtres,
+et vous connoîtrez celles qui occupent votre Adèle.»
+
+Je n'ai jamais eu plus de plaisir et moins d'amour-propre qu'en recevant
+cette lettre: la certitude d'être admis chez M. de Saint-Alban comme
+époux futur de sa nièce me combloit de joie; mais la crainte de ne pas
+répondre à l'idée qu'Adèle lui avoit donnée de moi la tempéroit
+beaucoup; peut-être sans cela aurois-je manqué de forces pour la
+supporter. La joie trouble l'esprit, la crainte l'anéantit; je m'en
+apperçus; car je me surpris plusieurs fois arrangeant ce que je dirois,
+comme si je devois faire une harangue, et concertant mes réponses comme
+si l'on m'eût communiqué d'avance les questions qu'on m'adresseroit. Il
+m'arriva ce qui arrive en pareille circonstance à tout le monde; c'est
+que rien de ce que j'avois préparé ne me servit, et ce fut un très-grand
+bonheur. Les plus sots sont toujours ceux qui n'ont que de l'esprit
+d'apprêt. Adèle étoit présente lorsque l'on m'annonça: en la voyant
+j'oubliai tout, jusqu'à la présence de M. de Saint-Alban; et sans oser
+me livrer aux transports que sa vue m'inspiroit, sans pouvoir lui
+adresser une seule parole, je m'arrêtai pour la considérer. Combien les
+malheurs qu'elle avoit éprouvés depuis notre séparation avoient ajouté à
+ses charmes et à l'intérêt qu'elle m'inspiroit! je contemplois à la fois
+et avec extase l'élève de M. Durmer, la victime de M. de Miralbe, la
+protégée de M. de Saint-Alban, la plus jolie de toutes les femmes, et
+l'épouse adorée qui m'étoit destinée.
+
+Mon immobilité tenoit à trop de passions pour me donner l'air stupide;
+M. de Saint-Alban, loin de mal en augurer, eut la bonté de prévenir les
+remerciemens que je lui devois, et la complaisance d'entamer la
+conversation par le chagrin que j'avois éprouvé en apprenant la conduite
+qu'on avoit tenue avec sa nièce. C'étoit me donner beau jeu; aussi
+passai-je subitement d'une insensibilité apparente à l'explosion des
+sentimens qui m'agitoient. Sans effort, notre entretien devint aussi
+intéressant que le sujet que nous traitions; et, avant de nous mettre à
+table, il régnoit entre nous un ton de confiance qui auroit étonné
+quiconque en eût été témoin, avec la certitude que, nous voyant pour la
+première fois, nous avions tous les deux formé le projet d'être sur la
+réserve: mais nous parlions d'Adèle, et elle étoit présente.
+
+Quand nous fûmes rentrés dans le salon, il m'entretint de mes parens, et
+m'offrit avec beaucoup de grace tous les services qui dépendraient de
+lui. «Ceci est pour vous, me dit-il; maintenant, parlons de moi. J'ai
+grande envie de marier Adèle, et plus d'envie encore de ne jamais m'en
+séparer: croyez-vous que la condition de demeurer avec moi ne soit point
+un obstacle aux projets que j'ai formés pour elle»? On croira sans peine
+que je n'hésitai point à assurer que cette condition seroit un bonheur
+de plus pour quiconque osoit aspirer à la main de mademoiselle de
+Miralbe. «Eh bien! me répondit-il, dès ce moment ma maison vous est
+ouverte. J'ai des torts à réparer; et quoique ma nièce m'ait plusieurs
+fois répété qu'elle les avoit oubliés, je suis persuadé qu'avec votre
+secours je la forcerai du moins à ne jamais se les rappeler sans
+plaisir». Adèle se chargea de notre réponse, et la fit avec tant de
+sensibilité, que ce vieillard convint qu'il lui avoit une obligation
+dont il ne pourroit jamais s'acquitter; c'étoit de lui avoir fait faire
+connoissance avec son cœur: «un peu tard, il est vrai, disoit-il avec
+gaieté; mais ce n'est pas sa faute.»
+
+«Je connois les secrets de votre famille, ajouta M. de Saint-Alban: ils
+sont l'effet du malheur; on peut les réparer. Vous connoissez aussi ceux
+de la famille d'Adèle: ils reposent sur le crime; il faut les punir. M.
+de Miralbe est un abominable homme, dangereux pour tous ceux qui sont
+sous sa dépendance. Heureusement il est sous la mienne, et je compte
+lever tous les obstacles qu'il m'opposera, à l'aide de l'espoir de mon
+héritage, qu'il n'aura jamais. Celui qui ne calcule que son intérêt
+doit être sacrifié aux pieds de l'idole auquel il a tout immolé. La
+crainte d'une rupture avec moi le rendra souple à mes volontés; mais
+pour ne pas nous exposer à mille tracasseries, je vous conseille de ne
+venir chez moi que rarement, jusqu'au jour où vous serez en possession
+du nom qui vous appartient. Vous sentez qu'avant cette époque je ne peux
+prononcer le mot de mariage; et comme il entre dans mes vues qu'il soit
+aussitôt fait que proposé, la contrainte que je vous impose trouvera
+bientôt sa récompense. Écrivez à M. et à madame de Montluc de se rendre
+à Paris; j'attends de votre complaisance que vous voudrez bien me
+présenter à eux: le reste me regarde. Ils trouveront tout ici disposé
+selon leurs vues et les vôtres.
+
+Je promis à M. de Saint-Alban de lui obéir en tout, et je tins parole,
+excepté que je lui rendois des visites plus fréquentes que je ne le
+trouvois moi-même raisonnable dans les circonstances où nous étions;
+mais il étoit trop difficile de me priver de voir Adèle, quand tout
+s'unissoit pour me tenter. Florvel, son épouse et M. de Nangis étoient
+devenus la société intime de M. de Saint-Alban; ils formoient aussi la
+mienne, et je ne pouvois apprendre qu'ils alloient à Versailles sans
+céder au désir de les accompagner. Nous étions si bien d'accord quand
+nous nous trouvions réunis! L'oncle de mademoiselle de Miralbe oublioit
+avec nous le rôle de courtisan pour ne laisser voir que l'homme aimable,
+sensible et généreux; il ne nous cachoit pas ses regrets d'avoir vieilli
+en cherchant sans cesse le bonheur hors de lui. Il faisoit des projets;
+et si l'illusion, naturelle aux hommes, l'empêchoit d'appercevoir que
+ses desirs et sa vieillesse ne s'accordoient point, notre amitié nous
+privoit également de la faculté d'y réfléchir. Quoiqu'il eût près de
+soixante et dix ans, il calculoit l'avenir comme nous; malgré notre
+jeunesse, nous comptions comme lui. Puisque la mort n'a point d'âge,
+l'espérance de la vie ne peut avoir de bornes.
+
+Henri de Miralbe venoit aussi souvent chez son oncle; mais il n'étoit
+jamais de nos petits comités: il aimoit trop les plaisirs bruyans pour
+en chercher au milieu de nous; et la crainte de paroître faire sa cour
+l'éloignoit de tout ce qui auroit pu lui donner l'apparence d'une
+complaisance servile. La société nombreuse convenoit mieux à son genre
+d'esprit; il y brilloit. C'étoit aussi les jours où l'on recevoit du
+monde, qu'Adèle avoit soin d'inviter son frère. Dans l'appréhension de
+rencontrer son fils, M. de Miralbe ne venoit guère que le matin: ainsi
+la haine qui existoit entre eux me sauva l'embarras de me trouver avec
+lui avant l'époque fixée par M. de Saint-Alban.
+
+Cette époque arriva. M. et madame de Montluc eurent la bonté de se
+rendre à mon invitation; ils vinrent à Paris, descendirent chez moi. Le
+mari par ses connoissances et son aménité, l'épouse par sa douceur
+obligeante, réussirent auprès de l'oncle d'Adèle; il étoit fait pour
+apprécier leur mérite. La reconnoissance que ce couple respectable
+portoit à la mémoire de madame de Sponasi, l'amitié dont nous nous
+étions donné des preuves, les avantages réciproques que nous trouvions
+dans l'union de nos sentimens et de nos intérêts, valoient bien les
+droits de la nature; et si nous faisions illusion à ceux qui nous
+entouroient, c'est que nos cœurs nous trompoient nous-mêmes. M. de
+Saint-Alban nous avoit servis avec tant de chaleur, qu'en moins de huit
+jours je fus en possession des titres nécessaires pour prendre le nom de
+Montluc; tout ce que la faveur peut ajouter aux formalités des lois me
+fut prodigué plutôt qu'accordé. Sans autre ambition que celle que
+m'inspira l'amour, je parvins au-delà de ce que je devois prétendre:
+mais je puis affirmer avec vérité que je n'éprouvai pas le moindre
+mouvement de vanité; la certitude d'épouser mademoiselle de Miralbe ne
+laissoit pas en moi de place à un sentiment si petit. Qu'elle fût
+toujours restée Adèle, et jamais, jamais je n'aurois desiré être autre
+que Frédéric.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLVIII.
+
+_Contrat de mariage et testament._
+
+
+M. de Saint-Alban fixa le jour où il devoit proposer notre union à M. de
+Miralbe, en convenant lui-même que jamais affaire ne lui avoit paru
+aussi embarrassante à traiter. «Non pas, disoit-il, que je ne sois sûr
+de réussir. Si mon neveu osoit me résister ouvertement, je l'accablerois
+à la fois de la preuve de ses crimes, de mon indignation et de mon
+crédit; mais je voudrois éviter l'éclat. Je m'attends à bien des
+objections, à mille petits moyens détournés qui révolteront ma patience;
+je songerai qu'il s'agit du bonheur de ma chère Adèle, et je tâcherai de
+me contraindre.»
+
+M. de Miralbe, qui sans doute payoit quelques domestiques de son oncle
+pour être instruit de ses actions, n'ignoroit pas mes visites fréquentes
+chez lui: aussi ne parut-il surpris de la proposition de M. de
+Saint-Alban qu'autant qu'il le falloit pour donner plus de prix à son
+consentement. Il se défendit de marier sa fille par l'impossibilité où
+il se trouvoit de lui compter l'argent qui provenoit de sa tutelle,
+prétextant avoir placé depuis peu des fonds considérables dans une
+entreprise excellente, mais qui ne devoit rien rendre avant trois ans.
+M. de Saint-Alban leva cette difficulté en mon nom, en assurant que je
+consentirois volontiers à attendre jusqu'à cette époque, et même plus
+long-temps si cela étoit nécessaire. Afin de ne pas lui donner d'ombrage
+sur sa générosité envers mademoiselle de Miralbe, il le prévint qu'il se
+trouvoit lui-même assez gêné pour ne pas agir avec elle comme il se
+l'étoit promis, et qu'il regrettoit de borner à cent mille livres le
+présent qu'il vouloit lui faire. «Mais, ajouta-t-il, elle n'y perdra
+rien, puisque mes biens doivent vous appartenir un jour, et je vous
+charge de la dédommager du tort que je lui fais malgré moi». Soit que
+cette assurance rendît M. de Miralbe docile, soit qu'il eût d'avance
+calculé le danger de s'opposer à une volonté décidée de celui dont il
+convoitoit l'héritage, il céda avec grace, ne quitta son oncle qu'après
+avoir fait mille caresses à Adèle, et pris jour pour recevoir la visite
+de M. et de madame de Montluc.
+
+Ils se rendirent effectivement chez lui, et lui demandèrent sa fille,
+suivant les formes usitées alors. Ils furent accueillis avec les plus
+grandes démonstrations d'amitié, reçurent mille félicitations sur le
+bonheur d'avoir retrouvé un fils digne d'eux; félicitations qui lui
+furent reportées, à l'égard d'Adèle, avec plus de justice et sans doute
+aussi plus de sincérité. M. de Montluc, qui paroissoit posséder toute ma
+fortune, parla des avantages qu'il se proposoit de me faire. M. de
+Miralbe, soulagé de pouvoir du moins exhaler sa haine contre quelqu'un,
+jura que jamais Henri ne rentreroit en grace auprès de lui, et que tous
+ses biens appartiendroient à celui de ses enfans dont il n'avoit qu'à se
+louer; mais il s'abstint d'entrer dans aucun détail, en observant qu'il
+avoit promis à M. de Saint-Alban de lui céder la satisfaction de veiller
+aux intérêts de mademoiselle de Miralbe.
+
+Cette visite faite et rendue, il me fut permis de voir Adèle tous les
+jours, de lui parler de ma joie, de lire dans ses regards les mouvemens
+de la sienne. La certitude d'être unis étoit pour nous un état de
+félicité et de surprise: nous eussions été trop à plaindre d'en douter
+un seul instant, et cependant nous ne pouvions le croire. Ce mélange
+d'inquiétudes sans motif, d'assurance si voisine de la crainte, ne peut
+se concevoir que par ceux que l'amour et l'espoir ont long-temps agités.
+Hélas! nous nous étions déjà vus si près du bonheur, un événement si
+imprévu nous en avoit déjà éloignés avec tant de violence, que nous
+n'osions qu'en tremblant nous confier aux présages heureux qui nous
+entouroient. Combien de fois ne regrettâmes-nous pas le sort de ceux qui
+ne portent à l'autel qu'un cœur brûlant de desirs! Mais quand on a de la
+fortune, il faut des contrats; ce qui souvent demande plus de temps que
+les amans ne voudroient en accorder.
+
+Enfin la minute du mariage de nos biens fut arrêtée par M. de
+Saint-Alban; lui et M. de Montluc approuvèrent le compte que le père de
+mademoiselle de Miralbe rendit de sa tutelle: ils stipulèrent les
+époques de paiement; en un mot, ils prirent d'un côté comme de l'autre
+toutes les précautions que l'intérêt et la méfiance déguisent sous les
+noms les plus honnêtes. Le notaire fut chargé d'apporter son acte le
+lendemain. Nous devions tous souper chez M. de Saint-Alban, et signer.
+Mes amis, ceux d'Adèle, nos parens, nous félicitoient et se félicitoient
+avec plus ou moins de franchise. Philippe, l'excellent Philippe,
+jouissoit de son ouvrage, de mon bonheur et de ses sacrifices. Comme il
+m'embrassa de bon cœur la veille de ce jour si long-temps desiré!
+
+Mon imagination étoit trop exaltée pour que le sommeil pût un moment en
+suspendre l'activité! Levé de bonne heure, je me proposois de me rendre
+le plutôt possible à Versailles, quand je reçus ce billet d'Adèle:
+
+«Mon oncle a passé une nuit terrible. Les médecins prétendent que c'est
+une attaque d'apoplexie. À chaque instant il perd connaissance, et
+paroît sur-tout souffrir horriblement de ne pouvoir parler. Je ne sais
+qui a averti M. de Miralbe, il est arrivé ce matin à six heures. Il m'a
+recommandé, avec beaucoup de douceur, de retirer les invitations faites
+pour aujourd'hui. Je viens d'en charger le secrétaire de mon oncle. Je
+n'écris qu'à vous et à Henri, et je retourne servir mon protecteur.
+Adieu, mon cher Frédéric. Venez voir M. de Saint-Alban: si le ciel
+permet que son état s'améliore, son amitié sera flattée des témoignages
+de la vôtre. Je croyois avoir épuisé la coupe du malheur; j'ignorois
+celui de trembler pour les jours d'un être aussi cher. Adieu, mon ami.»
+
+Je partis presque aussitôt pour Versailles, accompagné de M. et de
+madame de Montluc: nous gardâmes en route le plus profond silence; nous
+craignions réciproquement de nous communiquer nos alarmes et nos
+soupçons. En arrivant, nous demandâmes des nouvelles de M. de
+Saint-Alban; elles étoient toujours telles qu'Adèle me les avoit
+données. M. de Miralbe vint nous recevoir, et ne demeura avec nous qu'un
+moment, en s'excusant sur les soins que l'état de son oncle exigeoit. Il
+étoit pâle; son regard n'avoit point d'assurance: Dieu seul connoît le
+sentiment qui l'agitoit alors. Nous restâmes dans l'espérance de voir sa
+fille, mais sans oser la faire avertir: les occupations auxquelles elle
+se livroit étoient si sacrées, que l'amour même se fût reproché de l'en
+distraire. M. de Nangis, Florvel et son épouse arrivèrent quelque temps
+après nous: nous passâmes quatre heures ensemble, sans voir d'autres
+individus que les médecins, qui ne conservoient point d'espérance, et
+quelques valets dont la fonction paroissoit bien plus être de nous
+observer, de nous empêcher de parler, que de répondre au désir que nous
+avions de connoître à chaque instant l'état du malade. Adèle passa par
+hasard dans le salon où nous étions, et parut surprise de nous voir.
+Sans doute on lui avoit laissé ignorer la présence de tous ses amis. Sa
+figure, toujours si expressive, auroit pu servir de modèle pour peindre
+la douleur. Elle nous raconta, dans le plus grand détail, l'attaque
+terrible qu'avoit éprouvée son oncle; et quoique tous ses discours
+annonçassent assez qu'elle n'avoit aucun espoir de le voir se rétablir,
+elle nous interrogeoit de manière à nous forcer de lui en donner.
+Bientôt elle nous quitta pour retourner auprès de M. de Saint-Alban: son
+inquiétude lorsqu'elle ne le voyoit pas, égaloit seule les angoisses qui
+la déchiroient à chaque crise dont elle étoit témoin.
+
+Ne pouvant tous rester plus long-temps chez M. de Saint-Alban, nous
+acceptâmes l'offre que nous fit M. de Nangis de nous réunir à
+l'appartement qu'il avoit à Versailles, et de laisser un de nos
+domestiques chez le malade, pour venir d'heure en heure nous donner de
+ses nouvelles. Elles s'écoulèrent avec bien de la lenteur, et sans
+apporter un seul rayon d'espérance. À minuit nous apprîmes que le
+protecteur d'Adèle avoit cessé d'exister. Lecteurs, représentez-vous
+dans quel abîme de malheurs cette affreuse nouvelle pouvoit de nouveau
+me plonger, et jugez de la tristesse avec laquelle je la reçus.
+
+La première punition de ceux qui ont des torts graves à se reprocher,
+est de se voir sans cesse soupçonnés des crimes dont peut-être ils sont
+innocens. Je pensai (et je ne fus pas le seul) que la mort de M. de
+Saint-Alban arrivoit dans une circonstance si favorable à M. de Miralbe,
+que, malgré sa douleur apparente, il étoit difficile d'ajouter foi à ses
+regrets, et plus difficile encore de le croire exempt de reproche. Du
+premier instant où l'état de son oncle avoit paru désespéré, il s'étoit
+établi en maître dans sa maison; le titre de son plus proche héritier
+lui en donnoit le droit: la nécessité de veiller sur un être qu'il
+disoit lui être cher, lui servoit de prétexte; l'intérêt étoit son
+motif.
+
+Adèle, toute occupée de ses alarmes et des soins qu'elle rendoit à M.
+de Saint-Alban, oublioit, pour ainsi dire, qu'elle vivoit avec son
+père; mais à peine son protecteur eut-il fermé les yeux, que ses idées
+se reportèrent sur elle-même, et l'avenir la fit trembler. Retourner
+dans la maison de M. de Miralbe, où madame de Valmont demeuroit
+toujours, lui parut le comble du malheur. Entraînée par la crainte
+plutôt que décidée par ses réflexions, elle se disposoit à chercher un
+asyle auprès de son frère, quand madame de Morvel vint à son secours. Au
+risque de se compromettre dans une circonstance aussi délicate, elle la
+conduisit à Paris dans un couvent, lui faisant écrire à M. de Miralbe
+une lettre qui ne devoit lui être remise qu'après son départ. Dans cette
+lettre, Adèle disoit qu'il lui avoit été impossible de rester dans des
+lieux où tout lui retraçoit la perte qu'elle venoit de faire; que
+présumant que son père seroit obligé de demeurer encore quelques jours
+à Versailles, et ne voulant pas ajouter à tous les détails qui alloient
+l'occuper, celui de choisir une résidence, elle avoit pris le parti de
+chercher une retraite dans un lieu qui mériteroit son approbation; que
+là elle attendroit ses ordres, mais qu'elle espéroit de sa bonté qu'il
+voudroit bien lui laisser consacrer à la solitude les premiers momens de
+sa douleur. Elle s'excusoit de ne l'avoir pas consulté, sur les
+ménagemens qu'elle avoit cru devoir aux regrets auxquels lui-même étoit
+en proie; regrets que sa présence n'auroit fait qu'augmenter. On sent
+qu'une lettre pareille ne pouvoit qu'adoucir la démarche d'Adèle, et non
+la faire approuver; mais elle n'en demandoit pas davantage.
+
+Elle avoit prié madame de Florvel de me consoler, de me conjurer de ne
+pas l'abandonner, en un mot de consulter avec son frère et ses amis
+s'il n'étoit aucun moyen de la soustraire au plus cruel de tous les
+hommes, protestant que la mort lui paroîtroit préférable à la nécessité
+de rentrer sous sa domination. Son effroi étoit si grand, qu'il lui
+avoit suggéré l'idée de réclamer dans les tribunaux contre le titre de
+fille de M. de Miralbe, de lui demander la preuve de ses droits sur
+elle, de le poursuivre en réparation du complot dont elle avoit été la
+victime, de l'accabler de la déclaration faite par sa femme-de-chambre,
+et que M. de Saint-Alban lui-même avoit revêtue de sa signature; ce qui
+lui donnoit un caractère d'authenticité bien propre à frapper les
+esprits. Par une bizarrerie étonnante, le projet d'Adèle fermentoit
+aussi dans la tête de son père, mais par des motifs bien différens.
+
+M. de Miralbe, loin de marquer le moindre mécontentement de la
+résolution que sa fille avoit prise, parut hautement l'approuver; mais
+il ne lui écrivit point. Pour savoir sur quel ton il parleroit, il
+attendit l'ouverture du testament de M. de Saint-Alban; et madame de
+Florvel, qui sans doute étoit plus instruite qu'elle ne l'avouoit,
+m'exhortoit à prendre patience jusqu'à ce que l'on connût les dernières
+volontés du protecteur d'Adèle.
+
+Ce jour vint. M. de Nangis fut invité à titre d'exécuteur testamentaire.
+M. de Saint-Alban n'avoit appelé à sa succession, par égal partage,
+qu'Adèle et son frère. C'étoit frapper M. de Miralbe dans un endroit
+bien sensible. Mais ce qui mit le comble à sa fureur, fut de voir qu'il
+n'étoit point nommé tuteur de sa fille: au contraire, M. de Saint-Alban,
+en priant M. de Nangis d'accepter cette qualité, avoit ordonné que, s'il
+la refusoit, mademoiselle de Miralbe, par le fait même, dès l'instant,
+et sans être obligée de rendre compte à personne, disposeroit des biens
+qu'il lui léguoit. Il fut impossible à M. de Miralbe de douter qu'il
+n'eût été démasqué devant son oncle. Sa rage ne peut se concevoir; du
+même coup il perdoit l'espoir si long-temps caressé de réparer sa
+fortune, dont il cachoit le délabrement au public. Ce public, qui ne
+juge guère que par les faits, alloit sans doute scruter les motifs de
+son exhérédation. Son fils triomphoit: plus il l'avoit présenté comme un
+homme sans mœurs, plus il étoit humiliant pour lui de voir qu'il lui eût
+été préféré. Sa fille, en jouissant d'une fortune qu'il n'avoit pas été
+cru digne de gérer, devenoit presque indépendante de lui; et soustraite
+aux projets qu'il pouvoit former contre elle, elle alloit avant peu lui
+demander compte de la succession de sa mère. Le testament de M. de
+Saint-Alban avoit été rédigé avec tant de précautions, qu'il étoit
+impossible de l'attaquer victorieusement par les voies ordinaires. Il ne
+restoit qu'un expédient à un homme du caractère de M. de Miralbe; il osa
+le tenter, et mit opposition à l'exécution des dernières volontés de son
+oncle, jusqu'au moment où l'état de la fille qui se prétendoit être
+mademoiselle de Miralbe auroit été constaté.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLIX.
+
+_Procès._
+
+
+Trois jours après, il fit paroître un mémoire destiné au public bien
+plus qu'aux tribunaux, manière de plaider assez en vogue dans ce
+temps-là. Il y peignoit Adèle comme une intrigante, élevée par un
+philosophe, qui l'avoit, dès l'enfance, livrée au libertinage le plus
+affreux, et accoutumée à tout braver pour aller à la fortune. Après
+avoir fait un récit aussi adroit que mensonger des moyens employés pour
+tromper son cœur, toujours livré au chagrin d'avoir perdu sa fille,
+toujours agité par l'espérance de la retrouver; après avoir embelli,
+s'il est possible, les charmes séducteurs d'Adèle, et blâmé la
+foiblesse avec laquelle il s'étoit livré lui-même à quelques apparences
+concertées avec trop de ruse pour qu'il pût s'en méfier, il rappeloit
+l'aventure de M. de Farfalette. De ce jour il conçut des soupçons; et ce
+qui les confirma, fut la certitude qu'il acquit depuis, que la prétendue
+demoiselle de Miralbe avoit dès long-temps des rapports très-intimes
+avec son fils. C'étoit son fils qui avoit tramé ce complot; l'événement
+ne prouvoit que trop la perfidie avec laquelle il avoit été conduit.
+Malgré le scandale de la conduite de la prétendue demoiselle de Miralbe,
+malgré qu'elle eût été surprise en rendez-vous chez la sœur de l'homme
+qui l'avoit pervertie dès ses plus jeunes ans, malgré qu'il fût trop
+notoire que ladite Adèle étoit de plus en liaison réglée avec un
+personnage devenu depuis peu important, et qu'on nommera lorsqu'il en
+sera temps (c'étoit moi), on étoit parvenu à éblouir M. de Saint-Alban.
+Ici se trouvoit placé un grand éloge de son oncle, dont le seul défaut
+fut toujours de ne pouvoir résister à un sexe qui, de tout temps, a
+subjugué les hommes d'ailleurs les plus estimables. Il prétendoit qu'il
+l'avoit plusieurs fois averti des renseignemens parvenus jusqu'à lui
+contre la prétendue demoiselle de Miralbe, et consulté sur les moyens de
+la rendre au néant dont il l'avoit tirée; mais que ce vieillard, séduit
+par son amour, et peut-être par les complaisances dont on berçoit sa
+crédulité, s'étoit emporté contre lui. Il ne lui resta donc qu'un parti
+à prendre, ce fut de ne pas troubler le repos d'un oncle dont le bonheur
+lui étoit plus cher que les richesses, et d'attendre, au risque de tout
+ce qui pourroit en arriver, que la conduite de la prétendue demoiselle
+de Miralbe éclairât son cœur en le déchirant. Mais habilement guidée par
+son fils et par l'homme qui n'a jamais cessé d'avoir un empire absolu
+sur ses volontés, elle calcula toutes ses actions de manière à augmenter
+l'aveuglement de M. de Saint-Alban, jusqu'au jour où ils furent tous
+certains d'un testament sans doute d'avance concerté entre eux. Au
+comble de leurs desirs, la mort vint les délivrer de la gêne qu'ils
+s'étoient imposée, et leur en payer le prix.
+
+M. de Miralbe s'interdisoit toute réflexion sur la promptitude avec
+laquelle son oncle avoit rendu le dernier soupir; et de toutes les
+perfidies répandues dans son mémoire, ce n'étoit pas la plus
+mal-adroite. Bien des gens refusent de croire un attentat qu'on leur
+affirme, et le soutiennent comme authentique quand on leur a laissé le
+soin de le deviner: l'indulgence se tait où l'amour-propre peut se
+donner le mérite de la pénétration.
+
+M. de Miralbe concluoit à suspendre l'exécution du testament de M. de
+Saint-Alban, jusqu'au moment où les lois auroient fait justice des
+crimes et des prétentions de la fille Adèle. Il ne doutoit pas que les
+personnages respectables qui, trompés par ses fausses vertus, lui
+avoient jusqu'à présent accordé leur protection, ne s'empressassent de
+l'abandonner à ses propres ressources et à celles de ses complices. Les
+personnages respectables étoient Florvel, son épouse, et M. de Nangis;
+les complices étoient Henri et moi, mais moi sans être nommé: précaution
+assez inutile, car je n'avois pas envie de garder l'anonyme.
+
+Jamais libelle ne surprit autant ceux contre lesquels il étoit dirigé,
+et jamais aussi il n'inspira des sentimens plus unanimes contre son
+auteur. Madame de Florvel y répondit pour son compte, en allant
+aussitôt trouver Adèle au couvent où elle s'étoit retirée; et après lui
+avoir donné communication du mémoire de son père, elle lui dit: «Nous
+n'avons, mon amie, qu'un parti à prendre toutes deux: vous, de garder le
+silence, et de confier à votre tuteur le soin de vous défendre; moi, de
+vous offrir un asyle dans ma maison. Si vous restiez dans un cloître, on
+croiroit que je vous ai jugée, et je rougirois que l'on pensât même que
+je vous soupçonne.»
+
+Adèle connoissoit trop son père pour être scandalisée de se voir
+désavouée par lui; elle l'auroit volontiers remercié de vouloir briser
+les liens qui l'unissoient à lui, et l'auroit de plus secondé de tout
+son pouvoir, si les atrocités répandues contre elle et contre M. Durmer
+ne lui eussent fait un devoir de se défendre. Aussi trouvoit-elle fort
+triste d'être obligée de plaider pour être fille de M. de Miralbe,
+lorsque tous ses vœux tendoient à ne lui appartenir à aucun titre, et
+plus fâcheux encore, s'il est possible, de se voir condamnée à la
+célébrité, lorsque tous ses goûts ne lui faisoient envisager le bonheur
+que dans le silence d'une douce médiocrité. Dans le premier moment, elle
+ne sentit que le procédé de madame de Florvel et le plaisir de se
+rapprocher de moi: aussi ne fit-elle aucune difficulté pour quitter le
+couvent, et s'exposer aux regards avides du public.
+
+M. de Nangis étoit déconcerté; il prétendoit que la famille de Miralbe
+n'étoit pas de race humaine: mais comme il y avoit dans le mémoire du
+père vingt mensonges dont il lui étoit impossible de douter; comme il
+avoit connu, estimé et chéri M. Durmer, et qu'on lui prouva sans peine
+que son honneur étoit engagé à soutenir le titre de tuteur d'Adèle,
+titre qu'il obtenoit pour la seconde fois, et qui annonçoit à tout le
+monde l'opinion que deux hommes estimables sous des rapports différens
+avoient eue de sa probité, il consentit à prêter son nom dans ce procès.
+C'étoit tout ce qu'on attendoit de lui, et ce qu'il pouvoit offrir de
+meilleur.
+
+Indépendamment de l'amitié qui unissoit Henri à sa sœur, il étoit trop
+intéressé à l'exécution entière du testament de M. de Saint-Alban, et
+trop avide de saisir l'occasion de combattre M. de Miralbe, pour la
+laisser échapper. En quarante-huit heures, il fit imprimer une réponse
+vraiment plaisante, sous le titre de _Critique du Roman de mon père_.
+Sans discuter la vérité des faits, sans supposer même qu'on eût voulu
+les donner pour authentiques, il se contenta d'examiner le mémoire de
+M. de Miralbe comme un ouvrage littéraire purement d'imagination, et il
+en fit ressortir les invraisemblances avec tant d'adresse, qu'il mit les
+rieurs de son parti, en obtenant l'approbation de tous les gens de goût.
+
+Ce procès étoit véritablement de ceux que les tribunaux ne jugent
+qu'après que l'opinion publique s'est prononcée. Il auroit été aussi
+impossible de prouver qu'Adèle étoit née demoiselle de Miralbe, que
+d'affirmer le contraire. Il ne s'agissoit que de savoir si ce titre
+qu'elle avoit possédé de l'aveu de celui qui le lui disputoit, si ce
+titre en vertu duquel elle avoit été esclave et victime d'un homme qui
+trouvoit son intérêt à le lui donner, pouvoit lui être enlevé quand
+l'intérêt de ce même homme étoit de l'en priver. Rien sans doute n'eût
+été plus injuste; mais, je le répète, il falloit mettre toutes les voix
+de notre côté: aussi, tandis que Henri attiroit vers nous ceux sur qui
+l'esprit peut tout, je déchirai le voile dont son père avoit bien voulu
+me couvrir; et la réponse personnelle que je fis à son libelle, devant
+nécessairement contenir le détail de ma connoissance avec mademoiselle
+de Miralbe, l'histoire de notre amour et de nos malheurs fut faite de
+manière à ranger de notre bord les femmes et les jeunes gens, deux
+classes qui, par la chaleur de leur approbation, servent toujours bien
+le parti qu'elles appuient.
+
+Mais le mémoire imprimé sous le nom de M. de Nangis, en qualité de
+tuteur de mademoiselle de Miralbe, étoit le plus important; et, sans les
+réflexions de Henri, nous allions faire la plus grande de toutes les
+sottises en approuvant celui qu'avoit travaillé un célèbre avocat. Il
+citoit force lois en faveur d'Adèle: c'étoit sans doute l'espérance de
+son père, qui se fût alors trouvé bien à son aise, puisqu'en opposant
+citations à citations, il nous enfermoit dans un labyrinthe dont nous ne
+fussions pas sortis. Henri traça le plan, exigea qu'on se tînt à
+l'exposé simple des faits, et qu'on appuyât seulement sur trois points:
+
+1°. L'indignation avec laquelle les amis de sa sœur avoient vu les
+prétentions que M. de Miralbe élevoit contre elle, et leur intention
+bien prononcée d'unir leur cause à la sienne.
+
+2°. L'aveu qu'elle avoit fait à M. de Saint-Alban de son amour pour moi,
+et l'approbation qu'il y avoit donnée; approbation qu'il étoit
+impossible de nier, puisque la minute des articles dressés existoit
+encore, et qu'on en donnoit copie certifiée par le notaire qui l'avoit
+rédigée. Rien ne détruisoit plus complétement l'idée que M. de
+Saint-Alban fût amoureux de sa nièce, et qu'on eût employé aucun moyen
+pour le séduire. Comment, après cela, supposer que sa mort eût comblé
+les vœux de ceux dont il alloit assurer le bonheur, de ceux qui
+n'auroient plus rien à desirer s'il vivoit encore?
+
+3°. L'histoire du rendez-vous avec M. de Farfalette.
+
+Ce point étoit fort délicat à traiter. Je demandai à Adèle que l'on
+ménageât une femme dont elle avoit à se plaindre bien cruellement, mais
+que, par des raisons particulières, je souhaitois de ne pas voir
+compromise. Adèle connoissoit mes motifs; elle les approuva, et donna à
+son sexe un exemple qu'il devroit s'empresser d'imiter. Bien d'autres, à
+sa place, eussent montré de la jalousie, ou tout au moins de l'humeur;
+elle ne me témoigna que de l'estime. Elle n'ignoroit pas que je
+détestois madame de Valmont; elle sentit cependant que ce n'étoit ni à
+moi ni à celle qui se regardoit comme mon épouse, à la punir. On peut
+haïr une femme que l'on a beaucoup aimée: jamais, et sous quelque
+prétexte que ce soit, on ne doit se prêter à la perdre. M. de Nangis,
+bien loin d'approuver ces ménagemens, ne les concevoit pas; il auroit
+voulu qu'on se servît de la déclaration faite par la femme-de-chambre de
+sa pupille, et la regardoit, avec raison, comme une assurance de
+triomphe.
+
+Il ne fallut pas moins qu'il se contentât d'annoncer qu'il avoit la
+certitude que ce rendez-vous étoit une intrigue abominable concertée par
+des êtres qui avoient voulu perdre mademoiselle de Miralbe; qu'il ne les
+nommoit pas par des raisons dont la délicatesse lui faisoit une loi;
+mais que si l'intérêt de sa pupille l'exigeoit un jour, il les
+accableroit d'une preuve qui les rendroit l'horreur de la société.
+
+Cette pièce nous servit bien plus que si elle avoit été imprimée. Qu'on
+se rappelle que M. de Valmont étoit membre du parlement de Paris, que sa
+place pouvoit lui donner une grande influence dans cette affaire par
+lui-même et par ses sollicitations auprès de ses collègues. Henri trouva
+moyen de l'enlever à M. de Miralbe, et d'unir irrésistiblement son
+intérêt au nôtre.
+
+Muni de la déclaration de la femme-de-chambre de sa sœur, il alla
+trouver madame de Valmont, la lui montra, en l'assurant qu'elle seroit
+imprimée dans le mémoire de mademoiselle de Miralbe. Madame de Valmont
+resta anéantie.
+
+«J'obtiendrai qu'on la supprime, lui dit Henri, à condition qu'avant
+huit jours vous quitterez la maison de mon père, ainsi que votre époux,
+dont il faut nous garantir non seulement la neutralité, mais encore les
+services. N'objectez pas que vous ne pouvez déterminer sa volonté sans
+vous compromettre; il est indispensable que M. de Valmont connoisse
+cette pièce terrible contre vous, et que le soin de votre réputation
+soit l'assurance de sa conduite à notre égard. Je ne sais pas et je ne
+dois pas savoir les motifs de votre haine contre ma sœur: vous avouerez
+seulement à votre époux que mon père vous a forcé la main, et
+qu'ignorant les conséquences de cette action, encore plus les projets de
+M. de Miralbe, vous fûtes aussi indignée qu'affligée quand vous vîtes le
+piége dans lequel on vous avoit entraînée. Un mari pardonne bien des
+choses quand son honneur n'est pas compromis; le vôtre ne peut douter
+de l'impassibilité de vos principes. Vous sauver ou vous perdre, il n'y
+a point à balancer.»
+
+Madame de Valmont le sentit; elle demanda, pour disposer l'esprit de son
+époux, quelques jours, qui lui furent accordés. Le quatrième, elle fit
+prier Henri de se trouver chez elle; M. de Valmont y étoit. Là, il fut
+témoin de l'adresse avec laquelle on persuada à un époux ce qu'il devoit
+croire, en éloignant ses réflexions de ce qu'il ne devoit pas
+soupçonner; et Henri, malgré qu'il se vantât de bien connoître les
+femmes, répétoit, en sortant de cet entretien, que plus on vivoit, plus
+on apprenoit à douter de ses connoissances. Il promit à M. de Valmont
+que cette pièce lui seroit remise, ou seroit imprimée le lendemain du
+jugement: remise, si sa sœur étoit conservée dans ses droits; imprimée,
+si elle étoit condamnée à y renoncer.
+
+Il exigea sans pitié que M. de Valmont quittât la maison de son père; il
+avoit calculé l'effet que cette rupture produiroit dans le monde, et ne
+s'étoit pas trompé. Effectivement, dès ce moment, la cause de M. de
+Miralbe fut regardée avec beaucoup de défaveur.
+
+Adèle ne vengea la réputation de M. Durmer qu'en faisant imprimer dans
+son mémoire la lettre que cet écrivain célèbre lui avoit adressée à ses
+derniers momens. Lecteurs, vous la connoissez; prononcez: fut-elle
+dictée par un homme capable de corrompre l'innocence?
+
+
+
+
+CHAPITRE L.
+
+_Le 17 octobre._
+
+
+Rien ne dure aussi long-temps qu'un procès; bien des gens le savent par
+expérience. Celui intenté contre Adèle reposoit sur des moyens si
+extraordinaires, qu'il étoit impossible d'en prévoir l'issue. Sa
+position d'ailleurs étoit fort désagréable. Devenue la femme du jour
+sans le vouloir, ne pouvant fuir la société sans paroître se condamner,
+n'osant s'y livrer dans la crainte d'affecter trop d'assurance; obligée
+à des dépenses assez fortes sans fortune fixe, puisqu'elle ne possédoit
+rien pour le présent, et que le même arrêt pouvoit lui ravir du même
+coup les biens de sa mère et l'héritage de M. de Saint-Alban;
+contractant des obligations pécuniaires avec ses amis, elle qui
+redoutoit plus que personne ce genre de dépendance; sur-tout voyant à
+jamais l'impossibilité de s'acquitter si elle étoit condamnée à renoncer
+au titre de mademoiselle de Miralbe... ce fut au milieu de ces
+inquiétudes que nous jurâmes de ne pas confier de nouveau aux événemens
+le soin de notre bonheur, et de nous marier, au risque de tout ce qu'il
+en pourroit arriver.
+
+La première fois que nous en parlâmes, M. de Nangis, Florvel, son
+épouse, nos avocats, Henri même, s'écrièrent que cela étoit impossible,
+que mademoiselle de Miralbe n'obtiendroit pas le consentement de son
+père, qu'il ne répondroit pas si elle le lui demandoit pour la forme; et
+que, ne pouvant s'en passer pour contracter sous le nom qu'il lui
+disputoit, si elle se marioit sous celui d'Adèle seulement, elle
+paraîtroit renoncer elle-même à tous ses droits. Nous n'ignorions point
+la solidité de ces raisonnemens; mais plus ils s'opposoient à nos
+desirs, plus nous étions décidés à n'en tenir aucun compte. M. de Nangis
+alors annonça qu'il refuseroit son consentement; mais Adèle, sans
+s'épouvanter de l'opposition qu'elle rencontroit, demanda du moins qu'on
+voulût bien l'entendre. Voici les raisons qu'elle fit valoir.
+
+«On sait que je ne tiens pas à la fortune, et que s'il eût été en mon
+pouvoir de servir M. de Miralbe dans le désir qu'il a de me méconnoître
+pour sa fille, je l'aurois fait avec plaisir; il m'a placée dans la
+nécessité de soutenir des droits que je ne desire point, et c'est le
+seul tort qu'il m'est difficile de lui pardonner.
+
+«Je ne ferai entrer l'amour pour rien dans ma résolution; ce qui est
+tout pour moi ne peut être une considération pour les autres: mais si je
+perds mon procès, que deviendrai-je? Je ne serai plus cette Adèle dont
+l'obscurité faisoit la sûreté et le bonheur; je ne serai qu'une
+intrigante, perdue de réputation, sans appui, sans protecteur légal: et
+le même homme qui m'a déjà si cruellement traitée lorsque son premier
+devoir étoit de me défendre, ne se croira-t-il pas le droit de se
+venger, quand tout se réunira pour me faire paroître coupable? L'arrêt
+qui me privera du titre de sa fille, ne l'autorisera-t-il pas à me punir
+de l'avoir porté? Qui me soutiendra contre lui? Personne. Mes amis
+m'abandonneront en me plaignant, et je leur rendrai assez de justice
+pour les plaindre moi-même de m'abandonner; je connois le monde, et je
+sais qu'il est souvent dangereux à la vertu de protéger l'innocence,
+quand les tribunaux et la voix publique l'ont condamnée. Quiconque
+uniroit alors sa cause à la mienne, se perdroit sans me sauver. Voilà
+peut-être l'avenir qui m'attend: un seul être peut m'y soustraire. Quand
+les lois frapperoient sans pitié la solitaire Adèle, même en m'ôtant le
+titre de Miralbe, elles respecteront l'épouse de M. de Montluc: quelque
+injustice qui me soit réservée sous ce nom, il sera permis à mon époux
+d'embrasser ma querelle, et l'on n'osera point m'en séparer. En
+acceptant ma main dans l'état incertain où je flotte, Frédéric fait plus
+que lorsqu'il m'épousoit n'étant que l'élève de M. Durmer: alors je ne
+lui apportois pas de dot; aujourd'hui je n'en ai point non plus à lui
+offrir, et je l'expose à tous les dangers inséparables de ma position, à
+la douleur de voir sa compagne perdue dans ce qui est le plus cher à
+tous les hommes, son honneur. Il brave tout pour moi, et il est le seul
+avec lequel je puisse m'acquitter, puisque lui dans ma position, moi
+dans la sienne, je ne balancerois point un instant à partager son sort.
+
+«Je n'ai parlé que de l'avenir effrayant qui m'est réservé si je perds
+mon procès: vous connoissez tous M. de Miralbe; si je le gagne, je suis
+sa fille, et je retombe en son pouvoir. Par l'impression que cette idée
+fait sur vous, jugez de la terreur qu'elle m'inspire. Que je sois Adèle
+condamnée, ou mademoiselle de Miralbe triomphante, je suis la plus
+malheureuse des mortelles. Qui pourroit donc me blâmer de saisir
+l'occasion de cesser d'être l'une et l'autre? Sera-ce le public? Eh
+bien! puisque jusqu'à présent il est le premier juge auquel nous nous
+sommes adressés, rien ne m'empêchera de justifier cette démarche devant
+lui. Ma position est si nouvelle, qu'on ne peut me juger par les règles
+ordinaires de la vie; et qui attribueroit ma résolution à l'amour se
+tromperoit, puisqu'il est vrai qu'un homme en état de me soustraire à M.
+de Miralbe, quels que fussent d'ailleurs son nom, son âge et son
+caractère, deviendroit mon époux, si celui que j'aime n'étoit pas assez
+généreux pour me presser de lui donner ma main. Je sens moi-même la
+force des objections que l'on m'a faites: si l'on me prouve qu'elles
+l'emportent sur les raisons qui me déterminent, je suis prête à céder et
+à me sacrifier à la prudence de mes amis; mais s'ils tremblent de se la
+reprocher un jour, qu'ils me sauvent de la mort, et eux d'un cruel
+repentir.»
+
+Il étoit difficile de résister à un pareil discours: aussi ceux qui
+s'étoient récriés le plus vivement contre l'idée d'un mariage dans les
+circonstances où nous nous trouvions, convinrent que toutes les
+considérations devoient céder devant les craintes d'Adèle, craintes trop
+naturelles et si fortement justifiées par le passé. Après bien des
+consultations, on s'arrêta au parti de tout conduire dans le silence
+jusqu'après la célébration. Les bans indispensables furent publiés de
+grand matin; les autres furent achetés. Pour ne point avertir M. de
+Miralbe, qui ne pouvoit donner son consentement ni le refuser, puisqu'il
+nioit sa qualité de père, mademoiselle de Miralbe ne prit que le nom
+d'Adèle; mais, dans le contrat qui fut dressé, les hommes de loi lui
+firent faire toutes les protestations et réserves nécessaires au
+maintien de ses droits. La nuit du 17 octobre 17.. nous fûmes mariés; M.
+de Nangis et madame de Florvel servant de père et de mère à Adèle, M.
+et madame de Montluc représentant de même de mon côté; Henri de Miralbe,
+Florvel, M. de Farfalette et Philippe, à titre de témoins.
+
+Jour mémorable pour moi, tu comblas tous mes desirs! Que m'importoit
+alors la fortune, l'instabilité des lois, les complots des méchans, les
+événemens dont les hommes disposent? que m'importoit ce bourdonnement
+qu'on appelle opinion publique? Mes vœux, mes pensées, tout mon être
+enfin n'existoit que dans mon amour. Nous étions l'un à l'autre, et je
+sentois qu'aucune puissance humaine ne parviendroit à briser des liens
+si chers à nos cœurs. Combien de fois, depuis cette époque, les années,
+en ramenant le 17 octobre, nous ont-ils trouvés remplis de
+reconnoissance pour lui! c'est encore, et pour toute notre vie, la fête
+de l'amour, du bonheur et de l'amitié; c'est le moment de la confiance.
+Le 17 octobre nous ne sommes à personne; et la vieillesse nous atteindra
+que nous trouverons encore cette journée trop courte pour parler des
+plaisirs que nous lui dûmes, et de tous ceux qui les ont suivis.
+
+C'est le 17 octobre que je termine l'histoire de ma vie: lecteurs, vous
+me permettrez d'être bref; cette journée ne m'appartient pas.
+
+Après dix-huit mois employés à voir beaucoup de monde pour soutenir et
+augmenter le nombre de nos partisans, après quantité de mémoires, de
+répliques, de sollicitations, d'espérances et de craintes, le procès de
+mon épouse fut jugé. Elle le gagna. Nous devînmes très-riches sans
+l'avoir desiré: aussi notre bonheur fut-il plus fort que les faveurs de
+la fortune; il lui résista.
+
+M. de Miralbe s'enfuit dans une de ses terres au fond du Dauphiné; et
+là, sans jamais vouloir personnellement reconnoître Adèle pour sa fille,
+il offrit de lui rendre compte des biens de madame de Miralbe. Mon
+épouse lui répondit qu'elle n'avoit point été guidée par l'intérêt dans
+les démarches qu'elle s'étoit vue contrainte de faire contre lui;
+qu'elle le prioit de dicter lui-même les arrangemens qui convenoient le
+mieux à l'état de ses affaires, lui promettant pour elle et pour moi de
+signer aveuglément tout ce qui s'accorderoit avec ses desirs. Loin
+d'être touché de notre procédé, il se disposoit à engager la plus grande
+partie de ses biens pour s'acquitter avec nous, quand la mort qu'il
+portoit dans son sein depuis l'arrêt qui l'avoit condamné, le délivra de
+la honte, des regrets, et peut-être des remords qui le poursuivoient.
+
+Libres de tous soins, nous allâmes passer le temps de notre deuil à
+Téligny, où nous reconduisîmes M. et madame de Montluc, qui soupiroient
+à Paris après les plaisirs tranquilles de la vie champêtre.
+
+Depuis nous leur consacrâmes chaque année la saison où le séjour de la
+ville est le moins supportable. Nous conservâmes nos amis: leur présence
+nous étoit chère à bien des titres; elle nous rappeloit les services que
+nous en avions reçus, et toutes les époques de notre amour: le souvenir
+des peines passées est pour les amans une jouissance de plus et un motif
+de s'aimer davantage.
+
+Philippe ne nous quitte point; il trouve la récompense des sacrifices
+qu'il a faits pour moi dans l'attachement de mon épouse autant que dans
+le mien. Il est plus aimable que jamais, et cultive en cachette le goût
+qu'il a toujours eu pour l'étude. Sans avoir la manie du bel esprit, il
+jette volontiers ses pensées sur le papier. Je lui proposois un jour de
+se faire imprimer. «Non vraiment, me répondit-il; je craindrois de
+trahir les secrets de l'humanité: quand on connoît les hommes, on sent
+le besoin de les cacher.»
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Frédéric, by Joseph Fiévée
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FRÉDÉRIC ***
+
+***** This file should be named 20886-0.txt or 20886-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/2/0/8/8/20886/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at DP Europe
+(http://dp.rastko.net)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/20886-0.zip b/20886-0.zip
new file mode 100644
index 0000000..af29f19
--- /dev/null
+++ b/20886-0.zip
Binary files differ
diff --git a/20886-8.txt b/20886-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..8c3cf40
--- /dev/null
+++ b/20886-8.txt
@@ -0,0 +1,10302 @@
+The Project Gutenberg EBook of Frédéric, by Joseph Fiévée
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Frédéric
+
+Author: Joseph Fiévée
+
+Release Date: March 23, 2007 [EBook #20886]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FRÉDÉRIC ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at DP Europe
+(http://dp.rastko.net)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+[Note du transcripteur: l'orthographie de l'original est conservée.]
+
+
+
+
+FRÉDÉRIC,
+
+Par J.F. Auteur de _la Dot de Suzette_.
+
+TOME PREMIER.
+
+À PARIS,
+
+Chez P. PLASSAN, imprimeur-libraire,
+rue du Cimetière-André-des-Arcs, n° 10.
+
+L'AN VII DE LA RÉPUBLIQUE.
+
+
+
+
+PRÉFACE.
+
+
+Comme auteur, je devrois remercier le public de la faveur avec laquelle
+il a accueilli mon roman de _la Dot de Suzette_; comme François, j'aime
+mieux lui faire compliment d'avoir trouvé du mérite à un ouvrage aussi
+simple: cela peut encourager les bons écrivains, en leur prouvant que le
+goût n'est pas entièrement perdu.
+
+Vivant retiré loin de Paris, j'ai appris par les journaux qu'un poète
+avoit mis _Suzette_ au théâtre. Si elle y a conservé sa décence et sa
+sensibilité, il faut convenir que son caractère est à toute épreuve.
+
+Une lettre particulière m'a assuré que les femmes du jour avoient voulu
+un moment ressembler à _Suzette_, et qu'elles avoient donné son nom à
+des robes charmantes. La grace de _Suzette_ ne s'imite pas. Heureuses
+celles à qui la nature a accordé une beauté égale à la sienne! plus
+heureuses celles qui sentiront que la figure s'embellit de toutes les
+qualités du coeur et des talens de l'esprit!
+
+Depuis long-temps les Françoises ont oublié qu'elles remplissoient dans
+notre patrie un ministère d'autant plus sacré, que l'homme le plus froid
+eût rougi d'en méconnoître la puissance; il leur accordoit par pudeur ce
+que tous les êtres sensibles leur accordent par besoin. Qu'est-il
+résulté de cet oubli? Que les femmes ont été traitées comme les hommes,
+à l'époque où les hommes l'étoient eux-mêmes comme des bêtes féroces.
+Femmes, reprenez votre empire, et il n'y aura plus de crimes.
+
+La facilité du plaisir en ôte l'idéal; la difficulté de le saisir fait
+naître les passions. C'est par les passions que votre sexe règne; c'est
+par elles que le nôtre s'agrandit. Toute ambition dans laquelle vous
+n'êtes pour rien vous anéantit, et laisse dans notre coeur une sécheresse
+qui dégénère facilement en cruauté. Pourquoi ne voulez-vous plus
+inspirer de passions?
+
+Pour connoître les dons que vous ayez reçus de la nature, vous ne
+consultez que votre miroir, et, contentes de la découverte, trop
+pressées de nous en faire part, à peine un voile léger cache-t-il à
+l'indifférent ce qui ne doit être que la récompense de l'être le plus
+épris. Vous brisez le charme en éteignant l'imagination: le désir a des
+bornes, l'imagination n'en a point. Soyez décentes par coquetterie;
+l'hypocrisie des moeurs tourne à la fois au profit de l'amour et de
+l'ordre.
+
+Mais la décence dans les habits est peu de chose si l'on n'y joint
+celle des discours. Vos conversations sont insipides pour les gens
+d'esprit, désespérantes pour les ames aimantes. N'est-il pas humiliant
+de ne plaire qu'aux sots et aux libertins? Se mettre à leur niveau,
+c'est dégrader la beauté.
+
+J'ignore si la nature vous a donné un caractère différent du nôtre; je
+ne jette pas mes pensées si loin: mais je sais que, dans tous les pays,
+nos devoirs n'étant pas les mêmes, il en résulte des nuances frappantes
+entre la manière d'être d'une femme et celle d'un homme. Quand ces
+nuances disparoissent, hommes et femmes ont également perdu leur mérite;
+il n'y a plus ni dignité, ni grace, ni fierté, ni douceur, ni amour, ni
+bonheur: nous ressemblons tous à des pièces de monnoie dont l'empreinte
+est effacée.
+
+Ces nuances sont d'autant plus fortes, que tout le monde les sent, et
+que personne ne peut les définir. En écrivant _la Dot de Suzette_, je
+faisois parler une femme, et l'on a cru généralement le roman écrit par
+une femme. Pas une pensée forte, si naturellement elle ne naît d'une
+sensation vive; des caractères esquissés plutôt qu'approfondis, de la
+douceur dans les plaintes, de la simplicité dans les discours, de la
+sensibilité jusque dans le courage. Femmes, voilà votre cachet: en me
+servant de votre main pour l'apposer sur mon ouvrage, il eût été trop
+mal-adroit de ne pas réussir.
+
+Mais si le roman portoit vos couleurs, la préface trahissoit mon secret:
+personne n'a pu s'y méprendre; un homme l'avoit écrite. Ce contraste en
+dit plus qu'une grave discussion. Le rédacteur du _Journal de Paris_,
+dans l'analyse obligeante qu'il a faite de cet ouvrage, a parfaitement
+marqué cette différence, et il est le premier qui, malgré l'opinion
+reçue, ait assuré que _la Dot de Suzette_, n'étoit point d'une femme.
+
+Cependant on a osé imprimer le nom prétendu de l'auteur, et ce nom s'est
+trouvé être celui d'une femme qui a trop d'esprit à elle appartenant
+pour consentir à se parer du peu qui ne lui appartient pas. Persuadé
+qu'elle n'est pour rien dans cette supposition, j'aurois gardé le
+silence si le libraire, qui (sans doute à son insu) lui a donné le titre
+d'auteur de _la Dot de Suzette_, ne répandoit le bruit que le manuscrit
+de ce roman m'a été confié par elle, que j'ai abusé de ce dépôt, qu'il
+est certain que je n'oserai réclamer contre celle qui a été de tout
+temps la protectrice de ma famille, et qui m'a rendu personnellement les
+services les plus signalés. Or il est indubitable que cette personne
+m'est inconnue, que le hasard ne nous a pas rassemblés seulement une
+fois, que ma famille lui est aussi étrangère que moi, que jamais je n'ai
+reçu de services signalés de qui que ce soit, et que je suis, par mon
+caractère, au-dessus de la protection, même d'une femme. Il est
+désagréable d'avoir à réfuter des absurdités pareilles; mais on le doit
+quand une absurdité entraîne l'accusation d'abus de confiance,
+d'ingratitude et de sottise. Certes il n'en est pas de plus grande que
+celle de prétendre à l'esprit qu'on n'a pas.
+
+Je reviens à ma préface.
+
+L'idée généralement reçue qu'un homme se peint dans ses écrits est une
+erreur accréditée par les écrivains médiocres. On entend dire par-tout:
+L'auteur de tel ou tel ouvrage doit avoir une ame bien sensible. Aussi
+voyons-nous dans les romans nouveaux des voleurs qui ne manquent pas de
+probité, des assassins qui sont philanthropes, et des scélérats qui
+versent des larmes de sensibilité. On brise tous les caractères pour
+faire ressortir le sien: on croit donner la mesure de son coeur, on ne
+donne que celle de son talent; et presque toujours la mesure est petite.
+
+Un romancier et un auteur dramatique sont des peintres: ce n'est pas ce
+qu'ils sentent qu'ils doivent exprimer; c'est ce qui existe. Molière a
+peint le Tartufe: il n'en a pas pris le modèle en lui, non plus que
+l'original du Misanthrope; et il seroit aussi ridicule de chercher le
+caractère de Molière dans ses ouvrages, que d'exiger qu'un peintre
+habillât les Romains à la françoise, parce que cet habit est le sien, ou
+qu'il se revêtît d'une cuirasse, parce qu'il vient de dessiner un
+guerrier.
+
+Je ne conçois pas comment J. J. Rousseau a pu s'applaudir, à la fin de
+sa _Nouvelle Héloïse_, de n'avoir pas eu à _imaginer_, à _composer_ le
+personnage d'un scélérat, _à se mettre à sa place pour le représenter_.
+
+À moins que ce ne soit par la raison toute simple qu'on n'_imagine_ ni
+ne _compose_ un personnage, et que quand on veut le représenter, _on ne
+se met pas à sa place_; on le pose devant soi, et on le peint. Lorsque
+Vernet dessinoit une tempête, il ne se mettoit pas plus à sa place
+qu'Isabey ne se met à la mienne quand il fait mon portrait.
+
+Rousseau ajoute:
+
+«Je plains beaucoup les auteurs de tant de tragédies pleines d'horreurs,
+lesquels passent leur vie à faire agir et parler des gens qu'on ne peut
+écouter, ni voir, ni souffrir. Il me semble qu'on doit gémir d'être
+_condamné_ à un travail si _cruel_.»
+
+Il est difficile de raisonner moins juste: et quand Rousseau remercie
+Dieu de ne pas lui avoir donné les talens et le beau génie de ces
+auteurs-là, il fait une action de grâces bien à pure perte; car s'il
+avoit eu leur genre de génie, il auroit su qu'ils n'étoient pas
+_condamnés_ à l'exercer, et que leur travail n'avoit rien de _cruel_.
+
+Corneille, sortant de peindre Cléopatre ne méditant que meurtres et
+empoisonnemens, n'a certes jamais pensé à empoisonner ses enfans; et
+Rousseau mettoit les siens aux Enfans-Trouvés, consentoit à toujours
+ignorer leur destinée, ce qui est cent fois pire que la mort, le jour
+même peut-être où il peignoit avec tant d'onction l'aimable Julie de
+Volmar au milieu de sa famille naissante.
+
+Après cela, jugez l'ame des auteurs par leurs ouvrages.
+
+Mais allons plus loin, et cherchons la sensation que doit éprouver un
+auteur en travaillant. Je soutiens qu'on peut bâiller en peignant des
+caractères honnêtes, frapper du pied en faisant l'apologie de la
+patience, sourire à l'attitude d'un sot, et se réjouir en saisissant la
+figure d'un scélérat. Le plaisir n'est dans l'ouvrage, tant qu'on
+travaille, qu'autant que l'exécution répond à nos desirs.
+
+Aussi suis-je persuadé que plus un auteur est médiocre, plus il doit
+avoir de jouissances en écrivant, puisque loin de trouver des
+difficultés, il ne les soupçonne même pas. Il y a dans beaucoup
+d'ouvrages une bonhommie d'orgueil et de nullité qui m'empêchera toute
+ma vie de m'ériger en critique: j'y applaudirais même de bon coeur si la
+plupart de ces écrivains-là n'avoient la manie de mettre les mots
+_morale_ et _vertu_ dans les circonstances les plus déplacées; ce qui a
+l'inconvénient terrible de donner aux lecteurs plus médiocres qu'eux,
+un jugement faux et des principes incertains. Si le public vouloit
+perdre l'habitude de juger la moralité d'un écrivain par ses ouvrages,
+cela nous débarrasseroit peut-être des phrases à contre-sens sur la
+sensibilité, et d'apologies bien dangereuses de la morale et de la
+vertu.
+
+Dans _Suzette_, j'ai voulu faire un essai sur une partie des moeurs
+actuelles; dans _Frédéric_, j'ai peint des caractères qui existoient
+avant la révolution. C'est pour ne jamais me donner le droit d'applaudir
+ou de blâmer que je fais parler mes personnages eux-mêmes. À mesure
+qu'ils entrent sur la scène, ils ne m'appartiennent plus, et leurs
+discours, leurs actions, ne sont que la conséquence nécessaire de leur
+situation, de leurs passions, de leur caractère: moi, je l'affirme, je
+n'y suis pour rien; et quoiqu'il y en ait de fort aimables, que tous
+aient de l'esprit, plusieurs même quelque chose de plus que ce mot ne
+signifie, il n'en est pas un seul qui parle ou pense comme moi, pas un
+seul à qui je désirasse ressembler.
+
+On trouvera hardi d'avoir osé rassembler dans le même cadre tant de
+personnages annoncés pour avoir beaucoup de talens. Il faut s'en croire
+soi-même, m'objectera-t-on, pour prétendre leur faire soutenir la
+réputation que vous leur donnez. Pas tant. Les gens d'un vrai mérite
+sont simples, et ne font jamais de longs discours: quand ils sont agités
+par des passions, ils rentrent à peu près dans la classe des autres
+hommes; quand ils réfléchissent, c'est différent, ils s'élèvent. Eh
+bien! je ne crois pas en avoir placé un au-dessous de l'idée qu'on a dû
+s'en former.
+
+Je craindrois plutôt d'avoir accordé trop que trop peu, sur-tout à mon
+personnage favori, _Adèle_: aussi le lecteur instruit s'appercevra-t-il
+que j'ai eu soin de lui donner une caution pour les pensées qui sont
+au-dessus de son sexe. J'aimois à l'embellir et à lui conserver sa
+modestie: il est si aimable de parer une jolie femme!
+
+Si ma prévention pour elle ne m'aveugloit pas, je lui reprocherois de
+n'avoir point assez médité ce dernier conseil de son instituteur:
+_Méfiez-vous de votre coeur, et n'osez pas tout ce qu'osera votre
+esprit._
+
+Pour son coeur, elle ne pouvoit mieux le placer, et j'aurois tort de me
+plaindre. Pour son esprit, elle en abuse dans ce sens, qu'elle ne
+résiste pas à l'amour-propre d'avoir raison contre son père; et
+quoiqu'elle ait mille motifs de se défier de lui, elle met trop de
+finesse dans sa conduite. La finesse est la première tentation d'une
+femme spirituelle; Adèle devoit y succomber.
+
+C'est parce que je peignois des caractères et des événemens possibles
+avant 1789, que j'ai donné à tous mes personnages de l'esprit, de
+l'esprit, et encore de l'esprit. Nous en étions si pleins alors, que
+tout ce qui n'étoit pas notre esprit n'étoit rien. Les uns sont
+philosophes, les autres anti philosophes, quelques uns athées, d'autres
+religieux par raisonnement, presque tous auteurs; c'étoit déjà la mode.
+On pouvoit mourir sans faire son testament, mais non avant d'avoir
+composé un petit ouvrage, ne fût ce qu'une satyre contre son père; et
+c'est, je pense ce qui arrive à l'un de mes acteurs.
+
+Qui que ce soit ne s'est reconnu dans _Suzette_; j'en étois sûr
+d'avance. Les gens d'une pénétration bien fine y ont reconnu tout le
+monde; je l'aurois juré également. Autant en sera _Frédéric_.
+
+Si l'on veut connoître ma pensée sur les deux ouvrages, la voici.
+_Suzette_ plaira à plus de personnes, et _Frédéric_, davantage à ceux
+qui savent bien lire. Le succès de _Suzette_ a de beaucoup passé mon
+espérance; cependant je crains qu'en vieillissant elle ne se perde dans
+l'abîme qui engloutit quatre-vingt-dix-neuf romans sur cent. _Frédéric_
+n'y tombera pas; du moins je l'espère.
+
+Ne pouvant revoir moi-même les épreuves, s'il s'est glissé dans mon
+manuscrit, ou s'il se glisse à l'impression quelques fautes un peu
+lourdes, je prie qu'on ne me les attribue pas. Pour celles qui dénotent
+un auteur qui n'aime ni à travailler, ni à polir, ni à corriger, je m'en
+charge: il faut être juste.
+
+
+
+
+FRÉDÉRIC.
+
+
+
+
+CHAPITRE Ier
+
+_Mon éducation._
+
+
+C'étoit un bien excellent homme que le curé de Mareil; mais de tous les
+hommes excellens par les qualités du coeur, c'étoit le moins propre à
+diriger une éducation. Ce fut cependant à lui que la mienne fut confiée.
+En accuserai-je mes parens? Pour cela, il faudrait les connoître. Tout
+ce que je peux affirmer, c'est que je fus nourri à Mareil chez des
+paysans aisés, et qu'à l'âge de six ans j'allai demeurer dans la maison
+du curé de ce village. Il me seroit impossible d'énumérer toutes les
+connaissances que j'acquis avec lui.
+
+Le curé de Mareil n'étoit pas contrariant, mais il n'étoit jamais de
+l'avis de personne; et comme il restoit rarement plusieurs jours du
+sien, on peut dire à cet égard qu'il traitoit les autres comme lui-même.
+Il parloit facilement et avec grâce; la discussion l'animoit, et donnoit
+à son esprit une vigueur qui l'abandonnoit quand il étoit livré à ses
+propres réflexions. Comme il avoit la manie de réduire tout en systêmes,
+qu'il n'y a point de systême qui n'ait un côté faux, et que la foiblesse
+de son caractère ne lui permettoit pas de soutenir ce qu'il ne croyoit
+plus, ou de croire long-temps ce sur quoi il réfléchissoit souvent, il
+étoit entêté sans avoir d'obstination, inconséquent sans cesser de
+raisonner juste, très-instruit sans avoir une idée suivie, et toujours
+en état de persuader les autres sans pouvoir se convaincre lui-même.
+
+Il mettoit beaucoup d'importance à faire de moi un homme. Il ne lisoit,
+ne parloit, ne méditoit que sur l'éducation, et jamais nous ne suivîmes
+plus de quinze jours la même méthode. Tantôt il me traitoit avec
+beaucoup de pédantisme, ne me permettoit pas la moindre réplique; tantôt
+c'étoit un ami instruisant un ami: il exigeoit que je lui fisse part de
+mes réflexions, assurant qu'il falloit seulement guider la jeunesse.
+Quand il étoit partisan des langues mortes, je devois pâlir sur les
+auteurs anciens: mais si son goût pour l'antiquité s'évanouissoit, il me
+jetoit dans les langues étrangères, préférant aujourd'hui l'italien,
+parce qu'il est plus facile; demain l'anglois, parce que la littérature
+et la politique m'offriroient un jour plus d'instruction; et la semaine
+suivante il ne vouloit que de l'allemand: car une langue mère,
+disoit-il, me donneroit aisément la clef de toutes les autres. Bientôt
+les livres étoient abandonnés; et, comme l'Émile de Jean-Jacques, je
+n'avois plus pour précepteur que le charron du village.
+
+Tant qu'il n'avoit fait que changer de méthode, je m'étois prêté sans
+répugnance à tous ses caprices; j'en avois même si bien pris l'habitude,
+que je calculois assez juste le jour où je pouvois me dispenser
+d'apprendre mes leçons, certain que le lendemain il n'en seroit plus
+question: mais quand je me vis apprenti charron, il me fut impossible de
+ne pas ressentir le plus vif chagrin.
+
+«Monsieur le curé, lui dis-je, je suis donc abandonné de tout le monde!
+Je n'ai pas de parens qui veillent sur moi, je le sais; mais jusqu'à ce
+jour j'avois été élevé de manière à croire que j'avois quelque ami qui
+s'intéressoit à mon sort. N'ai-je plus d'autre ressource que d'apprendre
+un métier?»
+
+«Vous êtes un enfant, me répondit-il; il ne faut pas vous affliger. Vos
+amis ne vous ont point abandonné, puisque je reçois toujours le prix de
+votre pension. Quand vous n'auriez que moi, tant que je vivrai, rien ne
+vous manquera. Mais, mon cher Frédéric, que sont les arts, les sciences,
+dans mille circonstances de la vie? Des consolateurs, vous dira-t-on.
+Raisonnement futile! Rien ne console d'être à charge aux autres, et de
+ne pouvoir satisfaire à ses besoins. Cela ne vous arrivera pas, je
+l'espère; mais il faut se mettre en garde contre les événemens.
+D'ailleurs, en vivant avec les artisans, vous apprendrez à les plaindre,
+à les estimer; et si la fortune vous sourit un jour, vous ne mépriserez
+pas ceux que vous aurez été à même d'apprécier: vous serez leur ami,
+leur protecteur.»
+
+Rassuré sur la crainte d'être abandonné, je ne vis plus dans ce nouveau
+système qu'un moyen de vivre plus en liberté. J'allois exactement chez
+mon précepteur le charron; et je profitai si bien de ses leçons, qu'au
+bout de quinze jours je jurois, je fumois, et je buvois sur-tout de
+manière à faire honte à M. le curé: aussi cessa-t-il de vouloir me
+transformer en artisan, et il recommença à m'accabler de volumes. Mais
+j'avois pris l'habitude de ne m'appliquer l'esprit à rien; au milieu des
+leçons de mon cher Mentor, je ne pensois qu'aux chants joyeux et
+gaillards dont ma mémoire s'étoit garnie. Il s'emportoit: mais le maudit
+couplet de chanson me revenoit sans cesse; et tandis qu'il me faisoit
+les exhortations les plus pathétiques, je fredonnois intérieurement
+quelques refrains dans lesquels les curés jouoient le plus grand rôle;
+c'étoient ceux-là que j'avois appris avec le plus de facilité. Ajoutez
+que mon goût pour le charronnage étoit tel, qu'il n'y avoit plus un
+meuble dans le presbytère auquel je n'eusse fait quelque entaille. À
+défaut d'outils, pendant mes leçons, je me servois de mon canif pour
+charpenter la table sur laquelle j'écrivois. Mon curé perdoit patience;
+moi j'avois perdu avec le charron ce respect qui, chez les enfans, est
+le plus sûr garant de la soumission.
+
+Le pauvre curé de Mareil ne savoit plus que faire: non que les systêmes
+lui manquassent; mais il ne trouvoit plus en moi cette bonne volonté qui
+me les faisoit adopter avec la même chaleur qu'il les concevoit. Occupé
+de notre situation respective, je l'entendis un jour causer ainsi avec
+un de ses confrères, pour lequel il avoit la plus grande estime;
+c'étoit le respectable curé d'Orville, homme bien rare, puisqu'il
+soumettoit sa conduite, et même ses opinions, à ses devoirs.
+
+«Eh bien! vous savez ce qui m'arrive avec le jeune Frédéric? Mes
+ressources sont épuisées. J'ai voulu suivre les conseils de Rousseau; je
+l'ai perdu.»
+
+«--Je le crois sans peine.»
+
+«--Son systême est pourtant bien beau, bien séduisant!»
+
+«--Oui, sur le papier: mais c'est un systême; et il n'y en a pas de bon,
+parce qu'il n'en est pas un seul qui puisse convenir à deux sujets
+différens, ni auquel celui même qui l'a conçu veuille s'astreindre
+rigoureusement dans la pratique.»
+
+«--Eh! mon ami, si l'on ne se fait pas un système, ou si l'on n'en
+adopte pas un, comment se conduira-t-on?»
+
+«--Par l'habitude, si l'on n'est qu'un sot; par l'habitude encore, si
+l'on a de l'esprit. La France peut-elle se plaindre de ne pas compter
+des grands hommes dans tous les genres, autant et plus que tout autre
+pays? Ou l'éducation qu'ils ont reçue y a contribué, ou elle n'y a pas
+contribué; dans l'un ou l'autre cas, il faudroit encore en revenir à
+l'habitude.»
+
+«--Ainsi, d'après votre systême...»
+
+«--Moi, mon ami, je n'ai pas de système.»
+
+«--Eh bien! d'après votre opinion, il faudroit faire aujourd'hui comme
+on faisoit il y a mille ans, et les conceptions de nos plus grands
+génies seroient perdues pour nous et pour la postérité.»
+
+«--Voilà ce qui vous trompe; le temps seul suffirait pour changer les
+institutions des hommes. Une nation entière n'adopte pas un systême, et
+cependant il arrive que, sans efforts, sans qu'on s'en apperçoive, ce
+qu'il y a de bon, d'utile, de possible dans tous les systêmes, se lie
+bientôt à celui qui est établi. Voilà ce que j'appelle l'habitude, ce
+qu'il faut sans cesse consulter; et le plus grand talent d'un
+instituteur est, en ne s'en écartant pas, de l'adapter au génie
+particulier de son élève: encore ne doit-il l'essayer qu'avec beaucoup
+de prudence.»
+
+«--Vous disiez cependant tout-à-l'heure qu'il est rare que la même
+éducation convienne également à deux individus; et, avec votre habitude
+routinière, vous nous réduisez à une seule pour tous.»
+
+«--Oui, parce qu'étant établie, ayant pour elle l'expérience et
+l'assentiment général, elle sauve de toute responsabilité celui qui l'a
+consultée; au lieu qu'après avoir suivi ses idées particulières, ce que
+vous appelez son systême, s'il ne réussit pas, il a de véritables
+reproches à se faire. Connoissez-vous beaucoup d'hommes assez constans
+dans leurs opinions pour oser, sans crainte de regrets, les faire
+adopter aux autres?»
+
+«--Moi, s'écria le curé de Mareil, je....» et il s'arrêta. Puis, après
+un instant de silence, il poursuivit: «Tenez, vous me prenez dans un
+moment où je suis hors d'état de soutenir une discussion; mes idées sont
+troublées par l'indocilité de Frédéric. Dites-moi, si tous étiez à ma
+place, quel parti prendriez-vous maintenant?»
+
+«--Celui de la plus grande sévérité; ce n'est que par elle que vous
+vaincrez la dissipation qui s'est emparée de lui. Mon ami, l'enfance a
+besoin d'être domptée; et comme on ne peut pas, sans être fou, lui
+supposer assez d'instruction acquise pour sentir la nécessité de
+s'instruire, il faut bien la forcer à vouloir ce que sa volonté libre
+ne lui inspireroit jamais.»
+
+«--Quelle erreur! moi, devenir le tyran de mon élève; lui donner pour
+son maître une aversion qui s'étendroit bientôt sur l'étude; risquer de
+rendre sournois, hypocrite, un enfant dont la franchise est le premier
+charme; donner à cet âge heureux pour qui la nature a créé l'enjouement,
+et les chagrins de l'homme fait, et la morosité de la vieillesse! non,
+jamais, jamais. Pauvres jeunes gens! c'est nous qui troublons votre
+félicité, lorsque notre raison devroit vous faire un jeu de vos devoirs,
+et vous instruire en vous amusant. Oui, mon parti est pris; c'est par la
+douceur que je le ramenerai. S'il m'en coûte plus de soins, je ne m'en
+plaindrai pas: il étoit docile avant que je l'eusse confié à un
+charron.»
+
+Qui fut bien content de la résolution de notre bon curé? Ce fut moi
+sans doute, qui écoutois furtivement, et que le conseil d'être sévère à
+mon égard avoit fait trembler jusqu'au fond de l'ame. Je quittai ma
+cachette en sautant; je fus d'une gaieté folle toute la soirée, et je me
+promis de me bien divertir, puisque l'on pouvoit s'instruire en
+s'amusant.
+
+Le lendemain, je m'éveillai avec les idées les plus riantes, et je
+disposois dans ma tête les plaisirs de la journée, quand le curé de
+Mareil vint à moi: la sévérité répandue sur sa figure me parut de
+mauvais présage.
+
+«Monsieur, me dit-il, je suis très-mécontent de vous; vous avez abusé de
+mes bontés; il est temps d'y mettre un terme; vous ne trouverez plus
+désormais en moi qu'un juge rigoureux, et votre conduite seule réglera
+la mienne. Voici les leçons que vous apprendrez aujourd'hui; je vous
+enfermerai dans mon cabinet jusqu'à l'heure du dîner: si vous employez
+mal votre temps, vous y resterez jusqu'au soir, sans autre nourriture
+que du pain et de l'eau. Point de pleurs, point d'obstination; vous n'y
+gagnerez rien: votre sort dépend de vous, et je vous préviens que je
+serai inexorable.»
+
+En achevant de prononcer cet arrêt, il me poussa brutalement par le
+bras. Comme les larmes que je répandois m'empêchoient de voir ce qui
+étoit devant moi, je m'embarrassai les jambes dans une chaise, et, en
+tombant sur le plancher, je poussai des cris horribles. Notre curé, qui
+les mit sur le compte de la méchanceté, et non sur celui de la douleur,
+ne vint pas à mon secours. J'eus le temps de réfléchir sur la douceur
+par laquelle il vouloit me ramener, et sur son nouveau systême de
+m'instruire en m'amusant. J'étais désespéré, je n'ouvris seulement pas
+mes livres, et je fus puni comme il me l'avoit promis. Cet acte de
+sévérité me révolta; je m'obstinai. Mon obstination le piqua, elle
+excita la sienne; il fut six jours constant dans son systême. Certes, je
+jouois de malheur; c'étoit la première fois de sa vie que cela lui
+arrivoit. Enfin, voyant que je n'étois pas le plus fort, je pris le
+parti de céder; j'étudiai mes leçons, et je fus étonné de la facilité
+avec laquelle je les apprenois. Je me promis bien, à l'avenir, de ne
+plus m'exposer à aucune punition; et, fier de ma résolution, sûr de ma
+mémoire, j'attendis le curé avec impatience. Il entra; je m'avançai vers
+lui, les yeux brillans de satisfaction, et mon livre à la main.
+
+«Frédéric, me dit-il, j'ai fait de nouvelles réflexions; oublions le
+passé, nous avons tous les deux des reproches à nous faire: abandonnons
+les auteurs pendant quelque temps, afin de vous rendre la tranquillité
+d'esprit nécessaire pour profiter de l'étude. Venez vous promener avec
+moi dans la campagne; nous commencerons un cours de botanique, et vous
+joindrez à un exercice profitable à votre santé le plaisir d'approfondir
+les secrets de la nature. Ah! mon enfant, quelle carrière va s'ouvrir
+devant vous, et quel champ fertile pour une imagination comme la vôtre!»
+
+«Monsieur, lui répondis-je en tenant toujours mon livre ouvert à
+l'endroit de ma leçon, ne voulez-vous pas me faire répéter? Je suis
+persuadé que vous serez content de moi.»
+
+«Fort bien, fort bien, répliqua-t-il en prenant le volume et le jetant
+sur la table; je suis satisfait de votre soumission: cherchez votre
+chapeau, et suivez moi.»
+
+Je ne m'appesantirai pas davantage sur les détails de mon éducation,
+dont le résultat fut qu'à seize ans je savois un peu le latin, un peu le
+grec, un peu l'italien, un peu l'anglois, un peu l'allemand, un peu de
+botanique, et autant d'astronomie qu'une petite maîtresse qui a suivi un
+cours dans un lycée, où l'usage des femmes est de ne jamais écouter le
+professeur, afin de se ménager le plaisir de demander à leurs voisins ce
+qu'il a dit.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+_Digression._
+
+
+Je connois entre autres une dame fort aimable sous ce rapport: elle ne
+peut assister au spectacle qu'accompagnée de trois cavaliers, dont l'un
+soutient avec elle la conversation, tandis que les deux autres restent
+prêts à lui rendre compte de ce qui se passe sur le théâtre. «Pourquoi
+applaudit-on?--Madame, c'est l'actrice qui a chanté son ariette comme un
+ange.--Ah! ah! Et de quoi rit on maintenant?» L'autre cavalier écoutant:
+«Madame, c'est le valet qui, par ses gestes si niais et si naturels,
+excite la gaieté beaucoup plus que par les paroles de son rôle.--Ah! ah!
+cela doit être fort plaisant. Avertissez-moi donc lorsqu'il paroîtra».
+Elle se retourne, jusqu'à ce qu'il se présente une nouvelle occasion de
+savoir pourquoi on applaudit, pourquoi l'on rit, et quelquefois même
+pourquoi l'on fait un si grand silence. En sortant du spectacle, elle
+s'informe avec soin de l'effet qu'a produit la pièce; et si elle apprend
+qu'elle a eu du succès, elle assure qu'elle ne manquera pas une
+représentation, parce qu'elle s'y est beaucoup amusée.
+
+Comment! s'écriera le lecteur, vous nous parlez de Paris, et vous n'avez
+pas encore quitté votre village? Point de reproche, je vous prie:
+n'oubliez pas la manière du curé de Mareil; et si quelquefois je passe
+subitement d'un sujet à un autre, ne vous en prenez qu'à mon éducation.
+Mais si je ne suis pas encore à Paris, vous pouvez du moins
+m'appercevoir sur la route: j'y suis avec mon Mentor, dans une voiture
+que l'on a envoyée pour nous; et comme il est rare de voyager sans
+parler ou sans dormir, je vous rapporterai quelques fragmens de notre
+conversation.
+
+«Êtes vous bien content de me quitter, Frédéric?»
+
+«--Ma foi, monsieur le curé, il me seroit impossible de répondre juste.
+Il est certain que je regrette Mareil; mais il est également certain que
+je suis bien aise d'aller à Paris. Ma joie seroit plus grande si j'avois
+l'espoir d'y trouver mes parens.»
+
+Le curé de Mareil secoua la tête de manière à me faire entendre qu'il ne
+falloit pas y compter.
+
+«C'est une chose bien cruelle, ajoutai-je, de ne savoir qui l'on est, à
+qui l'on tient, ce qu'on peut craindre ou espérer.»
+
+«Oui et non, me répondit-il. J'ai souvent réfléchi sur ce sujet, et
+j'ai vu qu'il y a autant contre que pour.»
+
+«Mais enfin, monsieur le curé, il est impossible que je n'aie pas un
+père et une mère. Ils ne m'ont point abandonné, puisque jusqu'à présent
+je n'ai manqué de rien. J'avois cru quelque temps.... on disoit même
+dans le village....» Je m'arrêtai.
+
+«Eh bien! Frédéric, que disoit-on?» Je gardai le silence. «Que vous
+étiez mon fils? ajouta-t-il en riant. On me l'a dit bien des fois à
+moi-même; mais il n'en est rien». Je soupirai encore, sans trop savoir
+pourquoi. J'imagine qu'en ce moment j'aurois mieux aimé trouver mon père
+dans le curé de Mareil, que d'être obligé de le chercher toute ma vie.
+
+«Du moins, monsieur le curé, vous savez qui je suis: il me semble que
+j'ai atteint l'âge où l'on pourroit sans crainte se confier à ma
+discrétion. J'ai souvent interrogé ma nourrice; elle m'a toujours
+répondu qu'elle ne connoissoit que vous.»
+
+«Et moi, mon ami, je ne connois que le philosophe chez lequel je vous
+conduis: c'est lui qui m'a écrit de veiller sur vous; c'est lui qui m'a
+fait exactement toucher le prix de votre pension; c'est sur son ordre
+que je vous ramène.»
+
+«Monsieur le curé, pourquoi ce philosophe-là ne seroit-il pas mon père»?
+Il fit encore un signe de tête très-négatif, et moi je poussai un
+nouveau soupir. Je n'avois jamais tant senti les élans de l'amour filial
+qu'au moment où je quittois toutes les habitudes de mon enfance.»
+
+«Au reste, ajouta-t-il (car son signe de tête équivaloit à un
+commencement de discours), je n'ai nulle certitude que ce n'est pas vers
+votre père que je vous conduis; je ne lui ai jamais demandé le secret
+de votre naissance. Dans les premiers jours, j'avois autant de curiosité
+que vous en avez aujourd'hui; mais après y avoir long-temps réfléchi, je
+me suis convaincu que cela m'étoit absolument indifférent. Chargé de
+votre éducation, je m'en suis acquitté de manière à me faire honneur,
+soit dit sans exciter votre vanité, car vous n'aviez pas des
+dispositions très-heureuses. Celui qui va me remplacer auprès de vous,
+est un des plus grands hommes de ce siècle, à ce que disent ses
+partisans. Il est de toutes les académies, quoiqu'il n'ait jamais fait
+imprimer aucun ouvrage plus grand que le recueil de mes sermons; vous
+les avez copiés, vous savez qu'ils sont fort courts». En parlant de ses
+sermons, il s'endormit, et je restai livré à mes réflexions.
+
+«Oui, mon enfant, s'écria le curé de Mareil en se réveillant, c'est un
+bien grand homme.»
+
+«Qui donc? lui demandai-je avec un battement de coeur: mon père?»
+
+«Non, non: je vous parle de M. de Vignoral. S'il est votre père, ce que
+je ne crois pas, vous serez trop heureux d'être sous ses yeux; et s'il
+n'est pas votre père, il faut que vous apparteniez à quelque famille
+bien puissante, pour qu'un savant qui fixe les regards de l'Europe
+entière, consente à achever votre éducation.»
+
+Il s'endormit de nouveau, et mes réflexions changèrent d'objet: non
+seulement je ne desirois plus être fils de M. de Vignoral; mais si le
+curé de Mareil m'eût dit en ce moment que j'étois le sien, j'aurois
+pleuré de honte: effet naturel de l'ambition.
+
+Quel est le caractère de M. de Vignoral? me demandois-je tout bas:
+comment me recevra-t-il? Ces pensées, qui me donnoient une inquiétude
+bien naturelle à mon âge et dans ma position, pourroient, cher lecteur,
+exciter aussi votre curiosité; je vais donc vous apprendre en peu de
+mots ce que je n'ai su, moi, qu'au bout de quelques années. Diderot
+prétend que les romanciers ne tracent des portraits que parce qu'ils ne
+savent faire parler ni agir leurs personnages de manière à dévoiler leur
+caractère aux lecteurs: mais comme il a cru sans doute aussi qu'il n'y
+avoit pas beaucoup de lecteurs en état de deviner un homme par un trait
+de sa vie, ou par sa conversation, il n'a négligé aucune occasion de
+dessiner le portrait de ses héros; et c'est ce qu'il a fait de mieux.
+
+M. de Vignoral étoit gentilhomme, mais si pauvre, qu'il auroit été
+obligé de conduire une charrue, si un prélat n'eût fourni aux frais de
+son éducation. Il se distingua dans ses études. Arrivé à Paris, il fit
+sa cour à tous les hommes en place. On lui offrit d'entrer au service:
+mais il n'avoit de courage que dans l'esprit; et ce genre de courage,
+qui vaut bien celui qui fait les héros, est souvent incompatible avec
+lui. M. de Vignoral, las de chercher des protecteurs, prit un parti
+décisif; il se fit philosophe. C'étoit alors un très-bel état, un vrai
+métier de chanoine. En criant contre le despotisme, on s'attiroit la
+faveur de tous les potentats; en méprisant la noblesse, on étoit reçu,
+fêté dans les meilleures maisons, on se dispensoit de faire sa cour. Un
+bon mot, un trait satyrique, mettoient les pairs de France à vos genoux;
+et loin de faire dire dans le monde, «On a vu M. de Vignoral avec le duc
+de...», on entendoit dire; «Le duc de.... est admis chez M. de
+Vignoral, il est de sa petite société». En déclamant contre le luxe, on
+s'en procuroit les jouissances les plus recherchées; en prenant dans ses
+écrits la défense des malheureux, on étoit dispensé d'avoir pitié d'eux.
+Les pensions, les brevets d'académicien, pleuvoient sur le philosophe;
+et les libraires, qui n'achètent jamais que le nom de l'auteur,
+s'empressoient d'ouvrir leur bourse, pour obtenir d'un homme déclaré
+immortel le discours préliminaire d'une compilation faite par quelques
+savans inconnus.
+
+Telle étoit la position de M. de Vignoral quand j'arrivai chez lui.
+Toutes ses conceptions rouloient sur un point unique, le bonheur des
+hommes; il ne parloit, ne travailloit, que pour préparer ce bonheur.
+J'ai souvent pensé qu'il ne regardait pas ses domestiques comme des
+hommes; car il les traitoit en bêtes de somme, et jamais maître ne fut
+aussi exigeant dans son service: mais il ne faut pas attendre de celui
+qui embrasse l'humanité d'un coup-d'oeil, ces vertus de société qui
+honorent les petits esprits incapables de viser à l'immortalité, et
+mesquinement occupés de la félicité de ceux qui les entourent.
+
+Vous ne connoissez pas encore, mon cher lecteur, le caractère de M. de
+Vignoral; je ne vous ai jusqu'à présent parlé que de sa profession. Je
+laisserai aux événemens le soin de vous initier davantage: car enfin
+peut-être est-il mon père; et le respect filial, même dans son
+incertitude, doit imposer silence à la critique. Qu'il vous suffise de
+savoir qu'il étoit âgé de cinquante ans; qu'un front découvert, de
+grands yeux pleins de feu, mais cachés par de gros sourcils noirs, lui
+donnoient l'air hypocrite quand il étoit tranquille, et la mine d'un
+inspiré quand il se livroit à son génie. Du reste, il ressembloit assez
+à tous les autres hommes de son âge qui sont laids et gauchement
+taillés. Il étoit encore célibataire; usage presque aussi religieusement
+observé par les philosophes que par les prophètes.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+_Mon instituteur bien récompensé._
+
+
+Le curé de Mareil dormoit encore quand nous entrâmes dans Paris. Moi, je
+me promettois d'observer avec soin l'effet que la vue de M. de Vignoral
+feroit sur moi, et plus encore l'impression qu'il éprouveroit à mon
+aspect. «La nature se trahira, me disois-je; un père est.... toujours
+père; et si je suis son fils, je m'en appercevrai à ses caresses, ou
+même aux efforts qu'il fera pour cacher son émotion. Et puis, mon coeur
+m'avertira; comme je le sentirai battre! Ah la sympathie n'est pas un
+mot vide de sens; j'en ai pour preuve les romans, la fidélité des
+épouses, la bonhommie des pères, et le respectueux attachement des
+enfans.»
+
+Nous arrivâmes chez M. de Vignoral à la nuit; il étoit sorti. Un
+domestique nous servit à souper, et nous conseilla de nous coucher: je
+voulois attendre; le curé de Mareil fut d'avis d'aller dormir, et je
+l'imitai. Le lendemain matin, je me présentai à la porte du cabinet du
+grand homme; il me fit dire qu'il travailloit, et qu'il ne recevoit
+personne avant midi. Son peu d'empressement me parut de mauvais augure.
+Enfin je fus admis à l'honneur de lui être présenté. Il jeta sur moi un
+regard rapide, mais perçant; et se tournant vers le curé de Mareil, il
+lui dit:
+
+«Il est d'un physique agréable, et paroît d'une santé parfaite. Si l'on
+m'avoit cru, on l'auroit laissé au village. Que fera-t-il à Paris? Des
+sottises, de mauvaises connoissances; il deviendra débauché, et à
+trente ans ce sera un homme mort. Les grandes villes sont la ruine des
+états et des citoyens; c'est dans les champs qu'est la véritable
+prospérité des uns et des autres: c'est là qu'il devoit rester.»
+
+«Monsieur, répondit le curé, Frédéric est fait pour aller à tout.
+D'abord, comme vous l'observez, il est possesseur d'une figure
+intéressante; et puis, il ne manque pas d'esprit.»
+
+«--De l'esprit! qui n'en a pas aujourd'hui? À quoi cela le menera-t-il?
+On ne rencontre par-tout que des gens d'esprit qui n'ont pas le sens
+commun, qui meurent de misère. Monsieur le curé, l'esprit ne contribue
+en rien au bonheur des hommes; et si vous voulez les rendre heureux, ce
+n'est pas leur esprit qu'il faut leur apprendre à cultiver, c'est
+l'héritage de leurs pères.»
+
+«Monsieur, lui dis-je en tremblant, et quand ils n'ont pas la
+satisfaction de savoir à qui ils doivent le jour, que voulez-vous qu'ils
+cultivent?»
+
+«Il a raison, s'écria le curé. Si vous étiez son père, par exemple, ne
+lui faudroit-il pas beaucoup d'esprit pour faire valoir l'héritage que
+vous lui laisseriez? Quelle réputation à soutenir!»
+
+M. de Vignoral observa que les enfans des grands hommes n'étoient
+presque toujours que des sots. Cette réflexion modeste me fit desirer de
+n'être pas son fils: son abord m'en avoit ôté jusqu'à l'espérance; et
+j'avoue que si mon coeur avoit battu en le voyant, c'étoit seulement de
+la crainte qu'il m'avoit inspirée.
+
+«Que savez-vous, monsieur»? me dit-il. Je ne répondis pas; mais le curé
+de Mareil répondit pour moi que je savois un peu de tout. «C'est-à-dire,
+répliqua le grand homme, que c'est une éducation manquée». Mon cher
+Mentor ne fut pas plus satisfait que moi de cette observation: aussi,
+quand M. de Vignoral lui demanda s'il avoit lu son dernier ouvrage, le
+bon curé s'empressa de lui affirmer qu'il ne lisoit plus depuis
+long-temps, parce qu'il étoit convaincu que l'esprit ne servoit à rien,
+et qu'il convenoit, pour son propre compte, que plus il apprenoit, plus
+il étoit mécontent des autres et de lui-même.
+
+«Resterez-vous long-temps à Paris? lui dit froidement le grand
+homme.--Non, monsieur, je pars demain.--En ce cas, je vous conseille de
+vous retirer avec votre élève, et de profiter du dernier jour que vous
+avez à passer ensemble». Nous ne nous le fîmes pas répéter, et nous
+remontâmes dans l'appartement où nous avions passé la nuit.
+
+«Si c'est là ce qu'on appelle un philosophe, murmuroit le curé de
+Mareil en se promenant dans la chambre, cela vaut mieux à lire qu'à
+voir. Voilà, Frédéric, la récompense de plus de dix années de ma vie
+sacrifiées à méditer, à travailler pour faire de vous un savant; le
+premier tribut que j'en reçois, est de m'entendre dire que votre
+éducation est manquée. Eh bien! desirez-vous encore que cet homme soit
+votre père?»
+
+«En vérité, monsieur, je n'ai plus qu'une envie, c'est de retourner avec
+vous à la campagne.»
+
+«Quoi! vous auroit il déjà séduit par ses beaux discours? Mon ami, le
+bonheur n'est pas plus à la campagne qu'à la ville; il est par-tout pour
+les gens raisonnables, nulle part pour les fous, les ambitieux, et les
+écrivains tourmentés par la vanité. Si cultiver l'héritage de ses pères
+étoit la félicité suprême, pourquoi M. de Vignoral auroit-il abandonné
+les champs? Vous ne rencontrerez dans le monde que des gens parlant
+d'une façon et agissant d'une autre; que des citadins plongés dans le
+luxe, et vantant les charmes de la vie champêtre; que des hommes
+enthousiasmés de leurs connoissances, et vantant le bonheur des sots.
+Quand vous étiez à Mareil, vous desiriez venir à Paris: aujourd'hui vous
+êtes à Paris, et déjà vous parlez de retourner à Mareil! Le philosophe
+vous a séduit.»
+
+«Au contraire, monsieur, ses discours ne me font pas aimer le village;
+mais ses actions me font sentir le besoin d'y retourner. Que vais-je
+devenir? Ah! c'est vous qui m'avez servi de père; c'est près de vous que
+je voudrois maintenant passer mes jours.»
+
+«Bien, enfant, bien; vous trouvez pire que moi, et vous me regrettez.
+Dans quelques jours vous aurez formé de nouvelles habitudes, et vous ne
+penserez plus à moi; c'est l'usage.»
+
+J'assurai mon cher Mentor qu'il me faisoit injure en doutant de
+l'attachement que je conserverois toujours pour lui; je pleurai si
+abondamment en lui parlant de ma reconnoissance, qu'il en fut ému. Il me
+dit qu'il croyoit effectivement que, grâces à l'éducation qu'il m'avoit
+donnée, je vaudrois un peu mieux que les autres.
+
+Nous allâmes nous promener dans Paris; en visitant les beaux monumens
+que renferme cette capitale, je perdis en grande partie le désir de la
+quitter. Quand nous rentrâmes, le domestique de M. de Vignoral me dit
+qu'il étoit venu quelqu'un me demander.
+
+«Moi?--Oui, monsieur,--Vous êtes bien sûr que c'est moi qu'on est venu
+demander?--Oui, monsieur.--Sous quel nom?--Sous le vôtre, sous celui de
+Frédéric.--Et savez-vous quelle est la personne qui s'est informée de
+moi?--C'est de la part de madame la baronne de Sponasi. On m'a chargé de
+vous avertir que l'on reviendra demain matin, en vous recommandant de ne
+pas sortir.»
+
+Tendres souvenirs de Mareil et de son excellent curé, adieu; attachement
+éternel, reconnoissance qui ne devoit jamais finir, adieu. L'envoyé de
+la baronne de Sponasi occupe seul ma pensée; et mon cher précepteur,
+après souper, a beau déployer son éloquence pour me faire une dernière
+exhortation, je ne l'entends pas; je ne songe qu'à la visite qui m'est
+promise pour le lendemain.
+
+Je me réveillai plus de vingt fois la nuit pour savoir s'il faisoit
+jour. Le soleil parut enfin; je me levai, j'entrai chez le curé de
+Mareil. Il dormoit paisiblement; cela me parut extraordinaire. Je
+descendis dans l'intention de m'informer s'il n'étoit venu personne me
+demander; le portier étoit encore au lit. Je regagnai tristement ma
+chambre; je pris un livre, et ne pus lire une page de suite. J'ouvris ma
+fenêtre, et là j'examinai les passans, comme si j'avois dû trouver sur
+leur figure la fin de l'impatience qui m'agitoit. Le curé se leva,
+l'heure de son départ approchoit; il auroit voulu le retarder pour
+connoître l'issue de la visite que j'attendois, et de laquelle il
+auguroit bien pour moi: mais deux choses l'en empêchoient; il s'en
+retournoit par les voitures publiques, et il n'avoit pas envie de revoir
+M. de Vignoral. Il me recommanda de lui écrire exactement, en m'assurant
+que sa maison me seroit toujours ouverte, si j'éprouvois quelques
+malheurs. Ses adieux furent si touchans, que mon coeur en fut pénétré;
+j'allois me jeter dans ses bras, qu'il étendoit vers moi, quand on vint
+m'avertir qu'on m'attendoit dans ma chambre. Je sortis si
+précipitamment, que je ne peux encore y songer aujourd'hui sans
+m'accuser de la plus noire ingratitude.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+_Je crois trouver mon père._
+
+
+Celui après le retour duquel j'avois tant soupiré, étoit un homme qui ne
+paroissoit guère avoir plus de trente-cinq ans, et dont la figure et la
+taille eussent pu servir de modèle pour peindre la beauté et la force
+réunies. Il m'embrassa avec beaucoup de tendresse, et, par un mouvement
+qui me parut involontaire, il se tourna devant une glace sur laquelle il
+fixa ses regards; je l'imitai sans trop savoir pourquoi. J'ignore quel
+fut son motif; mais en le considérant, en me considérant, je trouvai en
+nous quelque ressemblance, et je me dis tout bas: Pour le coup, voilà
+mon père. Il parut à la fois satisfait et déconcerté de ce qu'il venoit
+de faire; il m'engagea à m'asseoir, se plaça près de moi, et nous
+entrâmes en conversation.
+
+«Vous avez été élevé, me dit-il, d'une manière qui doit vous inspirer la
+plus vive curiosité de percer le mystère qui vous entoure. Je suis fâché
+d'être obligé de vous dire que tous vos efforts pour connoître vos
+parens seront inutiles, et ne pourroient que vous procurer des chagrins.
+Si vous êtes sage, vous vous contenterez de ce que l'on fera pour vous,
+sans chercher à rien approfondir; et si le hasard vous offroit un jour
+quelques lumières à cet égard, le meilleur conseil que je puisse vous
+donner, est de n'en jamais rien faire paroître.»
+
+«Monsieur, répondis-je en respirant à peine, il est des mouvemens si
+naturels, quelquefois le coeur parle avec tant de violence à l'aspect de
+certaines personnes»... Je ne pus achever; mon coeur battoit
+effectivement bien fort, et chacun de ses mouvemens sembloit me dire:
+C'est ton père!
+
+«Je dois vous prévenir, monsieur, contre ces mouvemens que vous
+attribuez à la nature, et qui ne sont sans doute que l'effet d'une
+inquiétude bien naturelle dans votre position. Pour que nous puissions
+nous expliquer sans contrainte, je dois d'abord vous apprendre à qui
+vous parlez.»
+
+Ah! c'est dans ce moment que je sentis la nature se soulever en moi: il
+alloit m'apprendre qui il étoit. «Sans doute il me déguisera la vérité,
+me disois-je; mais je n'en croirai que mes sensations. C'est mon père!
+c'est mon père»! Il avoit un moment gardé le silence; il continua de la
+sorte:
+
+«Je suis le valet-de-chambre de madame la baronne de Sponasi,
+et....--Monsieur, je vous demande pardon, m'écriai-je tout interdit; je
+n'ai pas bien entendu». Il répéta d'une voix qui me parut altérée: «Je
+suis le valet-de-chambre de madame la baronne de Sponasi, et....--Pardon
+encore une fois, monsieur, si je vous interromps. Quel âge a madame la
+baronne?--Votre question pourroit être indiscrète, si vous la
+connoissiez, me répondit-il en souriant; une vieille femme ne dit pas
+volontiers son âge, et n'aime guère que l'on s'en occupe: elle a plus de
+soixante ans.»
+
+Je me levai pour prendre un verre d'eau. Le passage subit du premier
+espoir que j'avois conçu, à un renversement aussi complet, m'avoit
+réellement fait mal. Je me promis bien de ne plus écouter les mouvemens
+de mon coeur, et je retournai m'asseoir un peu humilié de mes
+pressentimens. Il renoua la conversation.
+
+«Je ne chercherai pas à deviner ce qui a pu vous agiter; mais je vous
+répéterai ce que je vous disois tout-à-l'heure: les mouvemens que vous
+attribuerez à la nature ne seront que l'effet de l'inquiétude de votre
+esprit. Parlez-moi franchement: ai-je bien défini la cause de votre
+émotion?»
+
+J'étois si honteux de m'être trahi pour le valet-de-chambre de madame la
+baronne, que j'avois grande envie de n'en pas convenir, et je commençai
+à répondre sans savoir encore comment je finirois; ce qui arrive, au
+reste, à bien d'autres que moi.
+
+«J'espère, dit-il en m'interrompant, que vous ne passerez pas d'une
+prévention qui m'étoit trop favorable, à une qui me seroit contraire.
+Dans votre position, monsieur, on a besoin d'amis. Je n'aspire pas à
+l'honneur d'être le vôtre; mais vous êtes si jeune, vous avez si peu
+d'expérience, vous voilà lancé dans un monde si nouveau pour vous, que
+vous pourriez trouver quelque avantage à savoir sur qui reposer vos
+pensées. Ma démarche doit vous apprendre que j'ai la confiance de madame
+la baronne; et l'attachement d'un homme qui sait sur votre naissance des
+secrets qui vous seront toujours inconnus, les conseils mêmes du
+valet-de-chambre d'une femme titrée, riche, et qui seule au monde s'est
+chargée de votre destinée, pourroient vous être plus utiles que les
+leçons d'un curé de village, ou les rêveries d'un philosophe. Voyez si
+vous voulez ne recevoir de moi que ce qu'exigeront les ordres qu'on me
+donnera, ou si la pureté de mes intentions vous fera oublier la place de
+celui qui vous parle.»
+
+«Il étoit décidé que je vous aimerois, lui dis-je en lui sautant au cou.
+Oui, monsieur....--Je ne suis plus monsieur pour vous, me répondit-il;
+appelez-moi Philippe, c'est mon nom.--Eh bien! Philippe, vous serez
+mon ami: vous viendrez me voir quand on vous le dira; vous viendrez plus
+souvent encore sans qu'on vous le dise. Je recevrai vos avis avec
+docilité; je vous remercie de me les avoir offerts: je sens trop que
+j'en ai besoin pour me guider dans une position aussi extraordinaire que
+la mienne. Vous êtes le premier qui m'ayez parlé le langage de l'amitié:
+si jamais je me conduis mal à votre égard, je mériterai d'être abandonné
+de la nature entière.»
+
+«--Fort bien, mon cher Frédéric... Ah! pardon, monsieur, dit-il en
+s'interrompant; votre sensibilité me faisoit oublier.... Parlons des
+ordres que j'ai à remplir. Madame de Sponasi desire beaucoup vous voir;
+mais elle ne peut vous recevoir avant quelques jours. Profitez de
+l'intervalle pour prendre les airs d'un homme du monde. Quoiqu'elle
+assure n'attacher de valeur qu'aux charmes de l'esprit, elle a de
+commun avec tous les mortels de se laisser prévenir favorablement par
+une figure aimable, une tournure aisée. Je vous l'ai déjà dit, c'est
+votre seule bienfaitrice, et vous ne devez rien négliger pour lui
+plaire. Savez-vous la musique?--Non, Philippe.--Savez-vous danser?--Non,
+Philippe.--Avez-vous appris à monter à cheval?--Non,
+Philippe.--Faites-vous des armes?--Non, Philippe.--Je me doutois bien,
+s'écria-t-il, que, dans un village, votre éducation seroit manquée.»
+
+Pauvre curé de Mareil, pensois-je tout bas en soupirant, falloit-il
+travailler dix ans pour entendre répéter par le plus laid des
+philosophes et le plus beau des valets-de-chambre, que l'éducation de
+ton élève étoit manquée!
+
+«Écoutez-moi, monsieur, poursuivit Philippe: je vous enverrai demain un
+maître de danse, un maître de musique et un maître en fait d'armes; je
+vais vous laisser l'adresse d'une académie d'équitation. Tandis que M.
+de Vignoral travaillera à former votre esprit, qu'il gâtera peut-être,
+travaillez sans relâche à déployer les grâces et la force de votre
+corps. Vous me direz un jour lesquels de ses conseils ou des miens
+auront le plus contribué à votre fortune. Voici cinquante louis que je
+suis chargé de vous remettre; vous en emploierez la plus grande partie à
+votre toilette. Tous les premiers du mois, vous en recevrez douze pour
+vos dépenses particulières. Mon tailleur viendra vous voir ce matin; je
+lui aurai parlé pour qu'il supplée au goût qui vous manque, et que
+bientôt l'usage vous donnera. Je vous le répète de nouveau, ne négligez
+rien, pour faire valoir les avantages que vous avez reçus de la nature.
+Demain nous nous reverrons, et je vous donnerai quelques renseignemens
+sur les personnes avec qui vous allez vivre désormais. Dès aujourd'hui
+et pour toujours, je vous recommande d'être généreux avec les
+domestiques de M. de Vignoral, chaque fois qu'ils feront quelque chose
+pour vous: les valets n'aiment que ceux qui les paient bien.»
+
+Philippe s'en alla. Vous croyez, lecteurs, que je ne m'occupai que de
+mon trésor; point du tout. Je ne pensai qu'à Philippe, à l'amitié qu'il
+m'avoit inspirée, aux conseils qu'il m'avoit donnés. L'air dégagé dont
+il m'avoit parlé des valets qui n'aiment que ceux qui les paient,
+m'avoit fait naître deux réflexions bien différentes: ou Philippe
+mettoit un prix aux services qu'il vouloit me rendre, et il m'en
+avertissoit indirectement; ou Philippe étoit au-dessus de son état. Ses
+discours me confirmoient dans cette dernière opinion; il m'étoit
+impossible de me défendre de la première impression qu'il avoit faite
+sur moi, et je me demandois comment j'avois pu lui inspirer autant
+d'intérêt. Dans l'impossibilité de fixer mes idées, je laissai au temps
+le soin de les éclaircir, et je mis la main sur la bourse qui étoit
+restée devant moi. Je trouvai du plaisir à compter cinquante louis:
+étoit-ce par avarice? Non, sans doute; car, à bien calculer ce que je
+voulois acheter avec cette somme, je suis persuadé qu'il m'en auroit
+fallu le double. À seize ans, on n'aime l'argent que par l'idée
+d'indépendance que sa possession fait naître en nous. Un jeune homme
+avare est un être contre nature.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+_Qui faut-il croire?_
+
+
+Ainsi que M. de Vignoral, Philippe m'avoit assuré que mon éducation
+étoit manquée: mais Philippe avoit détaillé ses raisons, et elles me
+paroissoient sans réplique. Je me regardois, je me comparois à lui, et
+je me trouvois l'air gauche. Il est vrai que peu d'hommes auroient pu
+soutenir la comparaison; et s'il n'étoit véritablement qu'un
+valet-de-chambre (ce dont je doutois encore), il faut convenir que cet
+air distingué que l'on attribue à la naissance, est un des plus
+singuliers prestiges de notre imagination. J'ai vu depuis dans le monde
+beaucoup de valets qu'on auroit pu prendre pour des maîtres, et
+beaucoup de maîtres dont on n'auroit pas voulu faire des valets. Dans la
+disposition d'esprit où j'étois, je ne trouvois rien au-dessus des
+grâces que donnent les talens agréables, et je me promis bien de m'y
+livrer sans distraction.
+
+M. de Vignoral me fit appeler; «Vous voilà dans ma maison, monsieur, me
+dit-il; j'espère que vous ne me ferez pas repentir de la complaisance
+que j'ai eue de me charger de vous. J'ignore ce qu'un curé de village a
+pu vous apprendre; mais s'il vous a inspiré le goût de l'étude et la
+soumission la plus entière aux volontés de ceux de qui vous dépendez, il
+a fait plus qu'on ne pouvoit espérer de lui. Savez vous les
+mathématiques?--Bien peu, monsieur.--Tant pis: c'est la seule chose
+qu'il falloit apprendre; c'est la seule chose qui soit bonne à tout. Les
+mathématiques rendent l'esprit juste, et la justesse de l'esprit en
+fait seule le mérite. Vous êtes dans un âge où les occupations sérieuses
+ont peu d'attraits; il faut vaincre la nature. Négligez tous ces arts
+frivoles dans lesquels les femmes peuvent le disputer à l'homme le plus
+exercé; et puisque vous êtes destiné à vivre dans le monde, livrez-vous
+aux sciences exactes; travaillez à devenir un jour en état d'éclairer
+vos concitoyens. Voici des livres que vous monterez dans votre chambre;
+voici un manuscrit que vous copierez. La manière dont vous vous
+acquitterez de ce travail, me donnera l'étendue de votre capacité; la
+promptitude avec laquelle vous l'acheverez, me fera connoître votre
+aptitude. Jeune homme, le dépôt que je vous confie momentanément, doit
+vous prouver les dispositions que j'ai à vous aimer. Attachez-vous à me
+satisfaire, il y va de votre bonheur. Fuir les plaisirs et les
+occupations futiles, voilà la règle de votre conduite. Craignez sur-tout
+la société des femmes, ce seroit votre perte.--Oui, monsieur.»
+
+«Ma maison est triste pour un jeune homme, je le sais; elle n'en
+conviendroit que mieux à vos études: malheureusement pour vous, je vais
+me marier.--Vous, monsieur!--Oui, Frédéric; il y a assez long-temps que
+je vis pour la gloire et pour le bonheur de l'humanité: ma réputation
+est faite; je dois songer à adoucir les approches de la vieillesse. J'ai
+donc consenti à ce que mes amis m'ont proposé. J'épouse une demoiselle
+jeune, jolie, qui a des talens et de la fortune; j'augure d'autant mieux
+de son caractère, qu'elle paroît flattée d'associer son nom au mien.
+Dans huit jours, ce sera une affaire terminée. Ma maison alors deviendra
+plus agréable, puisque je recevrai chez moi la société que jusqu'à
+présent j'étois obligé d'aller chercher. Je ne voudrois pas que ce fût
+pour vous un trop grand sujet de distraction, et je vous préviens que je
+n'aurai de complaisance à votre égard qu'autant que vous le mériterez.
+Remontez à votre appartement; n'oubliez pas les mathématiques, et
+sur-tout mon manuscrit.»
+
+Je pris les volumes sous mon bras droit, le manuscrit à ma main gauche;
+et en montant l'escalier, je pensois tristement aux exhortations que je
+venois de recevoir. Copier! quelle fastidieuse besogne! c'étoit mon
+supplice chez le curé de Mareil. Les mathématiques! quelle sérieuse
+occupation! Et pour un jeune homme qui ne vouloit que chanter, danser,
+faire des armes et monter à cheval, quel double fardeau que des
+problêmes et un manuscrit de M. de Vignoral!
+
+En rentrant dans ma chambre, je vis un homme qui m'attendoit; c'étoit le
+tailleur de Philippe. Il me consulta sur tout ce que je desirois. Je
+desirois beaucoup de choses; mais chaque fois que je lui disois mon
+goût, il ne manquoit pas de me répondre que ce n'étoit pas la mode.
+Impatienté d'une objection dont je ne sentois pas encore toute
+l'importance, je le priai de faire comme il voudroit. Il me protesta
+qu'il n'avoit d'autres volontés que les miennes, et qu'il m'habilleroit
+à la mode. «C'est la mode, monsieur, qui constate le mérite d'un homme;
+il faut être vêtu, coiffé, chaussé à la mode: il faut même avoir de
+l'esprit à la mode; il n'y a que celui-là qui décide des réputations».
+Il me fit le catalogue de tous les jeunes seigneurs qu'il avoit
+l'honneur de contenter; et, suivant l'usage, je n'osai plus rien
+disputer contre un tailleur qui me laissoit entendre qu'il étoit
+glorieux pour moi d'être servi par un homme comme lui. «M. Philippe sait
+qui je suis; il vous a recommandé à mes soins, et je serois désespéré de
+mécontenter M. Philippe.»
+
+«Y a-t-il long-temps que tous connoissez M. Philippe?--Bien long-temps,
+monsieur; j'habillois les gens de madame la baronne quand il est entré à
+son service, et je lui ai fait sa première livrée.--Comment! Philippe a
+porté la livrée?--Oui, monsieur, pendant quelques années: mais sa
+sagesse l'a fait distinguer de madame la baronne; et elle a pris tant de
+confiance en lui, qu'elle ne fait plus rien sans le consulter. Le
+gaillard est adroit; il commande aujourd'hui dans la maison comme si
+elle lui appartenoit. Sans doute il y fait ses affaires; cependant
+personne ne se plaint de lui. Pour moi, je n'ai que du bien à en dire,
+et je me suis toujours gardé de croire ce que des méchans.... Adieu,
+monsieur; sous deux jours j'aurai l'honneur de vous revoir.»
+
+Qu'est-ce que ce maudit homme s'étoit toujours gardé de croire? Priez le
+ciel, mon cher lecteur, de vous préserver de ces demi-bavards qui vous
+présentent sans cesse des énigmes dont ils ne vous donnent jamais le
+mot, ou vous éprouverez le même supplice auquel je fus livré aussitôt
+que je restai seul. Que pouvoit-on reprocher à Philippe, à Philippe qui
+avoit porté la livrée, et qui n'en étoit pas moins le seul ami que
+j'eusse au monde? Pauvre Philippe! Cette livrée me pesoit sur le coeur;
+j'en étois humilié pour moi d'abord, et puis aussi pour toi que
+j'aimois. Je me promis d'être plus réservé avec lui. À mon âge, les
+promesses que l'on fait à la raison ne tiennent guère. Si la fierté
+l'eût emporté sur l'amitié que je me sentois pour lui, ah! c'eût été
+bien différent; mais je n'en étois pas encore là.
+
+Le curé de Mareil plaçoit le mérite dans l'universalité des
+connoissances, Philippe dans les grâces du corps, M. de Vignoral dans la
+justesse de l'esprit, mon tailleur dans la mode: il y avoit de quoi
+choisir. Dans l'embarras du choix, je me décidai à suivre, autant que je
+pourrais, les conseils de tous. Je commençai à parcourir les premiers
+élémens de la géométrie: mais je ne lisois absolument que des yeux; mes
+pensées étoient absorbées par la crainte de ne pas réussir à bien copier
+l'ouvrage de M. de Vignoral. Je pris donc le manuscrit; mais en
+cherchant le sens de l'auteur à travers une foule de ratures, de
+renvois, et de sentences ajoutées qui sembloient n'être placées là que
+pour déguiser la pauvreté du style, je ne songeois qu'aux nouveaux
+habits que j'allois posséder. J'abandonnai donc l'étude, et je sortis
+pour faire des emplettes, accompagné de madame Leblanc, femme de charge
+du philosophe chez lequel je demeurois.
+
+Je lui eus l'obligation d'être fort bien traité: elle, de son côté, fut
+très-satisfaite de moi; car je ne lui entendis pas répéter deux fois
+qu'elle regrettoit d'être sortie sans argent, parce que tels et tels
+objets lui convenoient beaucoup, que je compris parfaitement comment je
+devois dissiper ses regrets. En revenant, elle m'assura qu'elle m'avoit
+pris en amitié dès le premier moment de mon arrivée, que je la
+trouverois toujours disposée à me rendre les petits services qui
+dépendroient d'elle, et qu'elle m'engageoit beaucoup à ne pas échanger
+les qualités que j'avois reçues de la nature, contre des sentimens
+d'emprunt ou de grandes phrases qui ne prouvent rien. «Tâchez de ne pas
+devenir savant, ajouta-t-elle; mais soyez toujours généreux: vous aurez
+peut être moins d'apologistes; mais vous aurez plus d'amis, et l'amitié
+vaut mieux que la gloire». Ah! Philippe, Philippe, dis-je tout bas,
+voilà déjà un de tes conseils justifié par l'expérience.
+
+Madame Leblanc étoit de bonne humeur; elle continua.
+
+«Monsieur Frédéric, pour vous prouver ma reconnoissance, je vais vous
+donner un avis dont vous sentirez bientôt l'utilité. Vous voilà chez M.
+de Vignoral, je ne sais à quel titre: mais, fussiez-vous le fils d'un
+prince ou d'un financier, ce qui revient au même, persuadez-vous que dès
+l'instant que vous dépendez de lui, il ne vous estimera qu'autant que
+vous lui serez nécessaire; c'est son usage: il semble que tout ce qui
+ne lui sert pas ne soit bon à rien dans le monde, et que tout ce qui lui
+sert ne soit au monde que pour cela; c'est l'égoïsme personnifié, mais
+déguisé sous les prétextes les plus spécieux. En effet, ne paroît-il pas
+naturel que l'homme qui ne pense qu'au bonheur de l'humanité, trouve
+sans cesse l'humanité entière prête à le seconder dans ses vues? Ne le
+vantez jamais en sa présence; il a l'orgueil trop aguerri pour être
+sensible aux louanges de ceux qu'il ne regarde pas comme ses rivaux:
+mais parlez de lui avec enthousiasme par-tout où vous aurez la certitude
+qu'il pourra le savoir, et vous obtiendrez sa bienveillance. Ne vous
+offensez pas de la remarque; elle n'a pas rapport à vous: mais je lui ai
+entendu dire plusieurs fois que l'exaltation des sots contribuoit
+beaucoup à la réputation des gens d'esprit, parce que les sots crient
+d'autant plus fort en faveur des grands écrivains, qu'ils les
+comprennent moins, et qu'étant incapables de les apprécier, dès qu'ils
+ont mis de l'amour propre à les vanter, ils périroient plutôt que de se
+dédire. Je vous livre là le secret du métier, et vous observerez bientôt
+par vous-même que si les philosophes font la réputation de beaucoup de
+petits esprits, c'est que les petits esprits sont nécessaires à la
+réputation des philosophes. Dites donc du bien des ouvrages de M. de
+Vignoral à tout le monde, excepté à lui, à moins qu'il ne vous
+interroge; lisez-les souvent, afin de pouvoir les citer en sa présence:
+ce sera le coup de maître. S'il vous accable à la fois d'ouvrage pour
+vous et pour lui, laissez ce qui n'aura rapport qu'à vous; il grondera
+légèrement: mais occupez-vous sans relâche de ce qui aura rapport à
+lui, et il vous comblera d'éloges.»
+
+«Merci, madame Leblanc, lui dis-je en la quittant pour remonter chez
+moi; car nous venions d'arriver. J'ai lu quelque part qu'il n'y a pas de
+héros pour son valet-de-chambre; mais je vois maintenant qu'il n'y a pas
+de philosophe pour sa gouvernante. Je profiterai de vos avis».
+
+J'en profitai en effet. Du double fardeau dont m'avoit chargé M. de
+Vignoral, je sentis que je pouvois sans crainte retrancher la moitié. Je
+me promis de laisser là les mathématiques, et de ne m'occuper que du
+précieux manuscrit.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+_J'ai bien autre chose à faire._
+
+
+Levé de grand matin, déjà mes plumes étoient taillées; je me plaçois à
+mon bureau, quand je vis entrer un grand homme sec, mis avec la propreté
+la plus recherchée, et qu'à ses révérences méthodiques j'aurois reconnu
+pour un maître de danse si j'avois eu plus d'habitude du monde. Il ne
+m'avoit pas encore parlé, et déjà j'aurois pu croire que j'avois pris ma
+première leçon; car la politesse m'obligeoit à lui rendre tous les
+saluts qu'il me faisoit, et il m'en fit beaucoup, m'examinant chaque
+fois avec plus d'attention.
+
+«Monsieur n'a pas encore reçu les premiers principes, me dit-il en
+m'adressant une nouvelle révérence: j'en suis charmé; j'aime mieux
+commencer mes élèves que de les trouver imbus d'idées fausses sur un art
+que beaucoup de gens professent, et dont si peu connoissent l'étendue et
+la profondeur.»
+
+«--Puis-je savoir, monsieur, à qui j'ai l'honneur de parler?»
+
+«--Monsieur, je viens vous donner des leçons de graces, d'à-plomb, de
+légéreté et d'expression; je suis artiste et professeur de danse». Il me
+fit encore un salut; mais celui-là fut si prompt, qu'il eût fallu une
+connoissance approfondie des règles de l'art pour décider s'il y avoit
+plus d'expression que de légéreté dans une inclination pareille.
+
+«J'ai long-temps exercé mon art à l'Opéra; j'ai l'honneur de l'enseigner
+aux enfans des meilleures maisons de France. J'espère que monsieur sera
+docile, et qu'il me donnera la gloire de le mettre bientôt au rang de
+mes élèves les plus distingués.»
+
+Sans attendre ma réponse, il me prit par les mains, qu'il ne quitta,
+pendant un quart-d'heure, que pour me pousser la tête en arrière; de ses
+genoux il pressoit mes genoux, de ses pieds il tournoit mes pieds avec
+tant d'expression et si peu de légéreté, que lorsqu'il m'abandonna à moi
+même, je fus trop heureux de trouver un fauteuil pour me retenir:
+j'avois le corps brisé.
+
+«Fort bien, monsieur, fort bien; vous avez des dispositions
+très-heureuses. Il faut souvent vous exercer: la danse est un art
+difficile qui se perd aussitôt qu'on le néglige. Les premiers élémens
+fatiguent un peu, continua-t-il en me voyant étendre les jambes avec les
+efforts les plus pénibles; mais aussi quelle satisfaction quand vous
+serez en état d'exécuter! Voyez ce pas: une, deux, trois, quatre; quelle
+sévérité dans l'ensemble! cette pirouette: une, deux, trois, quatre,
+cinq, six; quel fini dans les détails! Monsieur connoît sans doute
+l'Opéra?--Non, monsieur.--C'est là que vous verrez des artistes qui
+n'ont pas de rivaux dans l'univers entier. L'Europe savante peut, dans
+beaucoup de choses, le disputer à la France; mais pour la danse, il n'y
+a que Paris. On ne peut calculer les élans que fait chaque jour cet art
+étonnant: s'il décline, ce ne sera que par ses propres excès. Pour la
+légéreté, monsieur, vivent les François!»
+
+Je convins de prix avec l'artiste qui vouloit bien me donner des graces;
+nous fixâmes les jours et l'heure des leçons, et je le reconduisis
+jusqu'à la porte, en le saluant.
+
+«On ne peut pas mieux, me dit-il». Étoit-ce à ma révérence ou à mon
+attention que cela s'adressoit? Je l'ignore encore aujourd'hui; mais
+j'ai remarqué que de tous les maîtres qu'un jeune homme peut se donner,
+le plus sensible aux bienséances d'usage est toujours le maître de
+danse. Payez-les peu; si vous les saluez beaucoup, ils seront toujours
+satisfaits. J'allois fermer ma porte quand un petit homme, dont tous les
+mouvemens sembloient convulsifs, me demanda l'appartement de M.
+Frédéric. Je le fis entrer.
+
+«Est-ce monsieur qui desire apprendre la musique?--Oui, monsieur.--Quel
+instrument monsieur a-t-il choisi?--Moi, je ne tiens qu'à la musique
+vocale, et je m'en rapporterai à vous. Lequel préférez-vous
+m'apprendre?--Monsieur, cela m'est parfaitement indifférent: la harpe ou
+le piano, puisque vous voulez chanter; il faut choisir entre ces
+deux-ci.--Mais encore, que me conseillez-vous?--Monsieur, cela m'est
+parfaitement indifférent; puisque je suis réduit à donner des leçons,
+peu m'importe que ce soit de harpe ou de forté.--Vous avez donc éprouvé
+des malheurs, monsieur?--Des malheurs! on s'en console aisément; mais
+des injustices atroces, des cabales abominables, voilà, monsieur, ce
+dont on ne se console jamais. J'avois fait un opéra délicieux pour la
+musique, car vous savez que les paroles ne sont pour rien dans un opéra.
+Ce que vous ne savez pas, monsieur, c'est que le théâtre appartient
+exclusivement à quelques auteurs privilégiés, et qu'un jeune homme a
+toutes les peines du monde à s'y faire jour». Je le regardai alors
+fixement, car l'accent de tristesse avec lequel il s'exprimoit me
+pénétroit l'ame, et je m'apperçus que le jeune homme qui avoit peine à
+se faire jour approchoit de la cinquantaine.
+
+«Après avoir attendu long-temps, j'eus enfin mon tour. Ah! monsieur, je
+crois que les acteurs, l'orchestre et le public s'étoient donné le mot
+pour me tuer. Quel bruit dans le parterre! Avez vous l'oreille
+juste?--Je crois que oui.--Écoutez, monsieur, écoutez cet air, qui,
+placé à la seconde scène, auroit assuré le succès d'un ouvrage, fût-il
+pitoyable, et vous ne croirez pas à la chute du mien.»
+
+Il se mit à chanter, et j'oserois jurer que, montre sur table, l'air
+dura plus de quinze minutes. J'eus le temps de compter les vers; il y en
+avait huit; mais le musicien les avoit si souvent répétés, il les avoit
+sur-tout si bien mêlés les uns avec les autres, qu'il étoit impossible
+de définir si les paroles avoient plusieurs sens, ou si elles n'en
+avoient pas du tout. Quand il eut fini, je lui demandai s'il y avoit
+beaucoup d'airs aussi beaux que celui-là.» Beaucoup, monsieur; presque
+tous étoient de la même force. Concevez-vous comment cet opéra a pu ne
+pas aller jusqu'à la fin»? Je le concevois parfaitement: à moins que les
+auditeurs ne fussent décidés à passer la nuit au spectacle, il n'y avoit
+pas moyen d'entendre cet opéra tout entier.
+
+Quand il m'eut encore parlé de la destinée affreuse qui réduisoit un
+homme comme lui à travailler pour les marchands de musique, et à donner
+des leçons; quand il m'eut bien répété que les François n'étoient pas
+nés musiciens, qu'ils étoient insensibles à l'harmonie, que la mélodie
+n'avoit aucun charme pour eux, il essaya ma voix, et m'assura qu'avec
+son secours je deviendrois bientôt un virtuose. Nous fîmes nos
+arrangemens, et il me quitta sans prendre garde seulement si je le
+reconduisois.
+
+Je retournai bien vîte à mon bureau; j'étois pressé de mettre en
+pratique les conseils de madame Leblanc, et le manuscrit de M. de
+Vignoral sembloit me reprocher la futilité des occupations auxquelles se
+livroit un apprenti philosophe: mais il étoit décidé que je n'essaierois
+seulement pas une plume. Je reçus la visite du maître en fait d'armes;
+je pris ma première leçon, qui ne fut interrompue que par le récit de
+toutes les circonstances dans lesquelles ce brave homme avoit tué ou
+blessé ses adversaires. Il ne les tuoit, m'assura-t-il, qu'à son corps
+défendant; mais il les blessoit avec le plus grand plaisir, «Et voilà,
+monsieur, l'avantage de la science sur l'ignorance. Un mal-adroit donne
+la mort à un galant homme sans s'en douter; une main habile tire du
+sang, se venge, et laisse la vie à son ennemi. Je ne peux souffrir ces
+spadassins qui se réjouissent en voyant expirer leur adversaire: c'est
+une chose affreuse, monsieur, et les lois devroient punir de pareils
+monstres; ce sont des assassins. Je n'ai tué que six hommes dans ma vie,
+trois parce qu'ils l'ont absolument voulu, trois autres par ma faute,
+j'en conviens, et ne m'en consolerai jamais. Quand vous serez plus
+avancé, je vous montrerai ce coup, et vous avouerez que je ne devois pas
+les tuer; mais l'être le plus exercé se trompe quelquefois.»
+
+Si le professeur de danse m'avoit brisé les jambes, le maître d'armes me
+mit le corps et les bras dans un état tel, que lorsque j'essayai
+d'écrire, il me fut impossible de tracer un mot; ma main trembloit si
+fort, que je fus obligé d'y renoncer. «Ce sera pour demain, me dis-je;
+demain, je n'attends personne, et je réparerai le temps perdu.»
+
+À dîner, M. de Vignoral me demanda si j'avois travaillé. «Beaucoup,
+monsieur, lui répondis-je.--Eh bien! allez au spectacle ce soir; il est
+naturel qu'à votre âge on cherche le plaisir. Nos théâtres offrent des
+chefs-d'oeuvre qu'il faut connoître: quoique je ne fasse aucun cas de la
+poésie, je sais qu'elle est séduisante pour la jeunesse; et les maximes
+philosophiques répandues dans la plupart des tragédies nouvelles,
+prouvent du moins que la versification est bonne à quelque chose; elle
+laisse dans la mémoire de la bourgeoisie des idées qu'elle n'iroit pas
+puiser dans des ouvrages plus sérieux.»
+
+M. de Vignoral se trouvoit d'accord avec moi; mon intention étoit en
+effet d'aller au spectacle, non pour écouter une tragédie
+philosophique, mais à l'Opéra, pour voir danser les grands hommes dont
+j'avois entendu parler le matin.
+
+Ô les aimables gens que les François à Paris! J'étois fâché d'aller
+seul; j'aurois desiré avoir Philippe, ou tout au moins madame Leblanc,
+pour m'accompagner. Aussitôt que je fus entré dans la salle, les
+premières personnes près desquelles je me plaçai, lièrent conversation
+avec moi. À peine s'apperçurent-elles que j'étois étranger à ce genre de
+plaisir, qu'elles se disputèrent à qui m'apprendroit le nom des acteurs,
+des actrices, des danseurs, des danseuses, des musiciens, des
+décorateurs, du maître des ballets, et même des auteurs. Je sus aussi
+les intrigues des coulisses, et, qui plus est, dans les entr'actes, on
+me conta l'histoire secrète des jolies femmes qui étoient dans les
+loges. Mes deux plus proches voisins me dirent qui ils étoient, ce
+qu'ils faisoient, ce qu'ils espéroient; et, tout autour de moi, je
+n'entendis que gens qui causoient si haut de leurs affaires, qu'on
+auroit cru qu'ils étoient tous condamnés à une confession générale et
+publique. Je sentis alors qu'on n'étoit jamais en plus grande société au
+spectacle que lorsqu'on y venoit seul, et la remarque me tranquillisa
+pour l'avenir.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+_Seconde visite de Philippe._
+
+
+En m'éveillant le lendemain, ma première pensée fut pour le manuscrit du
+grand homme; je me promis très-sérieusement de lui consacrer la matinée:
+mais j'avois oublié que j'attendois mon tailleur. Il vint; je passai une
+heure avec lui, tant à contrôler ce qu'il m'apportoit, qu'à lui donner
+des ordres précis sur ce qu'il avoit à me livrer. Il fut étonné des
+connoissances que j'avois acquises depuis deux jours; il ignoroit que
+j'avois été la veille à l'Opéra. Quand il fut parti, je restai encore
+long-temps à considérer mes habits; enfin la vanité l'emporta, je ne pus
+résister au désir de m'habiller. Adieu le manuscrit: comment rester en
+place dans l'équipage où j'étois? J'allois me promener uniquement pour
+me montrer, quand je reçus un billet de Philippe. Il m'envoyoit
+l'adresse d'une académie d'équitation, et me prévenoit qu'il viendroit
+me voir dans l'après-midi. Je pris une voiture, et j'allai au manége:
+j'y fus accueilli avec amitié par les jeunes gens qui s'y trouvoient; et
+moi, qui, quatre jours avant, ne connoissois que le curé de Mareil,
+j'aurois pu me vanter d'être alors lié avec les plus aimables cavaliers
+de Paris. Pour un jeune homme qui craint la solitude, c'est une grande
+ressource que le manége.
+
+En rentrant, je trouvai madame Leblanc qui me guettoit: elle m'avertit
+que M. de Vignoral m'avoit demandé plusieurs fois avec humeur; qu'il
+étoit même monté dans mon appartement, et que lorsqu'il étoit descendu,
+il paroissoit fort en colère. Je sentis combien j'avois eu tort de ne
+pas fermer mon bureau, puisque cette négligence lui avoit donné la
+certitude que je n'avois encore rien fait. Je me promis de nouveau de
+réparer le temps perdu. M. de Vignoral ne devoit revenir que le soir, et
+je croyois, moi, ne plus sortir.
+
+Philippe vint comme il me l'avoit écrit; il me félicita sur le
+changement qui s'étoit déjà opéré en moi, et me prédit que si je sentois
+l'importance de plaire, sans me laisser emporter par la fatuité, je
+ferois promptement mon chemin. «Êtes-vous toujours décidé, me dit-il, à
+me regarder comme un ami?--Plus que jamais, Philippe. Qu'elle idée
+avez-vous donc de moi, si vous croyez que je puisse oublier si vite
+l'intérêt que vous m'avez témoigné?--Promettez-moi donc que vous
+n'aurez jamais rien de caché pour moi.--Je vous le promets, Philippe, à
+condition que vous n'aurez pas non plus de secrets pour Frédéric.--Cela
+est impossible, monsieur. Dans tout ce qui a rapport à votre naissance,
+je ne sais que ce que vos parens ont bien voulu m'apprendre; et s'ils
+m'ont livré leur confiance sous la condition de ne la trahir jamais, que
+penseriez-vous de moi si je violois un pareil engagement?--Vous
+m'étonnez, Philippe; vos airs, vos discours, ne sont pas d'un homme de
+votre état: la première fois que je vous ai vu, j'ai douté de la vérité
+de ce que vous me disiez à ce sujet. Comment se peut-il que vous ayez
+tant de sensibilité, de noblesse même, dans une pareille condition? Et
+si vous vous êtes senti au-dessus, ce que je crois, comment n'avez-vous
+pas cherché à en sortir?--Je vous répondrai franchement dans tout ce
+qui aura rapport à moi, mon cher Frédéric (pardonnez-moi cette
+expression que la plus vive amitié m'inspire, et qui ne m'échappera
+jamais qu'entre nous). Je vous avoue que je suis flatté de votre
+question; elle me prouve que vous vous êtes occupé de moi, et que vous
+cherchez à justifier dans vos propres idées le sentiment dont vous
+m'honorez.
+
+«Une éducation trop au-dessus de mon état me perdit. Je suis fils de
+paysans pauvres; à leur mort, je vins chercher à Paris ce qu'on appelle
+fortune, c'est-à-dire le moyen d'exister. Quelques dons que j'avois
+reçus de la nature ne servirent qu'à me faciliter la route des plaisirs;
+bientôt je fus obligé d'entrer au service. Vous vîtes le jour, et
+personne ne pénétra le secret de votre naissance, excepté madame de
+Sponasi et votre mère, votre père et moi. Des événemens que je ne peux
+vous apprendre ne vous ont laissé d'autre appui que madame la baronne.
+Elle est maîtresse de votre secret; c'est d'elle seule que vous pouvez
+attendre votre fortune, et la révélation d'un mystère qui nous perdroit
+tous deux si je le trahissois.
+
+«Quand vous vîntes au monde, je vous pressai le premier dans mes bras;
+c'est moi qui vous portai à Mareil; c'est d'après mon conseil que madame
+de Sponasi vous fit recommander au curé par M. de Vignoral. Je peux vous
+avouer deux choses qui ne vous seront point indifférentes: la première,
+que le service que je vous rendis avant que vous pussiez l'apprécier,
+m'inspira pour vous l'amitié d'un père, et que ce sentiment fut si vif,
+que je jurai de vous consacrer mon existence; la seconde, que, pour
+m'acquitter de cet engagement, je restai chez madame la baronne, qui
+n'étoit pas favorablement disposée pour vous. J'ai pris de l'ascendant
+sur elle, dans l'intention de vous être utile; c'est à votre conduite
+maintenant d'achever mon ouvrage.»
+
+«--En vérité, Philippe, je serois accablé de la reconnoissance que je
+vous dois, si je ne trouvois un plaisir que je ne peux définir à vous
+devoir beaucoup. Croyez-vous que madame de Sponasi me nomme un jour mes
+parens?--Je ne le crois pas.--Pourrai-je les connoître sans son secours
+ou sans le vôtre?--Jamais.--Je dépends donc entièrement de cette femme,
+qui, sans Philippe, m'auroit abandonné?--Oui; mais je soupçonne que si
+elle ne cédoit qu'à mes prières, intérieurement elle n'étoit pas fâchée
+d'être sollicitée.--M. de Vignoral ne sait donc pas qui je
+suis?--Non.--Suis-je gentilhomme?--Conduisez-vous comme si vous
+l'étiez, puisque toujours les hommes ne valent qu'en proportion de ce
+qu'ils s'estiment.--Mes parens sont ils morts?--Je ne peux vous
+répondre.--Une dernière question, Philippe. Si mon sort se décidoit
+d'une manière avantageuse, que voudriez-vous de moi?--Rien, que de vous
+savoir heureux.--Si tout le monde m'abandonnoit, Philippe, que
+pourriez-vous pour moi?--Vous sacrifier ma vie si elle vous étoit
+nécessaire.--Encore une fois, sur quoi repose le sentiment qui vous
+attache au sort d'un infortuné pour qui tout vous seroit possible, et
+qui ne peut rien pour vous?--Sur mon devoir.--Votre devoir?--Ne vous
+ai-je pas dit qu'à votre naissance j'ai juré à votre père de ne jamais
+vous abandonner? Tant que vous m'aimerez, mon cher Frédéric, ce devoir
+sera bien facile à remplir: si jamais vous me méprisiez....--Philippe,
+j'en suis incapable: eh! que suis-je moi même pour m'élever jusqu'à la
+fierté? Si les obligations que l'honnête homme contracte l'enchaînent
+jusqu'à ce qu'ils les aient acquittées, ma reconnoissance sera
+éternelle.»
+
+«Vous n'osez cependant, me dit-il, me promettre de n'avoir rien de caché
+pour moi: est-ce qu'une semblable promesse vous coûteroit?--Non,
+Philippe, et je vous la fais du plus profond de mon coeur.»
+
+Son intention étant de passer la soirée avec moi, il me proposa de me
+mener à une petite maison de madame de Sponasi, située aux barrières.
+J'acceptai avec empressement; et, après avoir visité ce séjour dont le
+dieu des arts sembloit avoir été l'architecte, nous passâmes dans le
+jardin.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+_Portraits de société._
+
+
+«Je vous ai promis, me dit Philippe, des renseignemens sur les personnes
+qu'il vous importe de connoître. Je vais commencer par votre
+protectrice.
+
+«Madame de Sponasi a été belle. Veuve à vingt-cinq ans, elle mena une
+vie fort libre, sans être scandaleuse. Le choix de ses amis, ses succès
+à la cour, des bouffées d'esprit, et l'art de ménager toutes les femmes,
+lui firent une réputation brillante, dont vous entendrez parler dans le
+monde. Quand elle avoua elle-même approcher de la quarantaine, elle
+avoit quelques années de plus; c'est l'âge où une femme riche et titrée
+a l'habitude de se faire une nouvelle manière de vivre. Autrefois
+l'usage étoit de se jeter dans la dévotion; et, à l'époque dont je vous
+parle, il falloit encore une espèce de courage pour s'en dispenser.
+Madame de Sponasi balança un an. Deux jours par semaine elle donnoit à
+dîner à des prélats et aux hommes les plus marquans dans l'église; deux
+autres jours elle recevoit les hommes de lettres en réputation, et les
+philosophes en titre; le soir nous avions quelquefois des artistes. Les
+artistes en général ne cherchent que les plaisirs, des admirateurs et
+des protecteurs: aussi sont-ils sans conséquence, et nous les recevons
+toujours. Il n'en est pas de même des prêtres et des philosophes; chacun
+cherche à gagner à son corps ceux qui peuvent lui donner de l'éclat.
+Jeter madame de Sponasi dans la dévotion ou dans la philosophie, étoit
+un véritable coup de parti. Les prêtres s'y prirent mal. Elle est foible
+de caractère, et aime le plaisir; l'austérité l'effraya. Les prélats
+petits-maîtres essayèrent à leur tour de la convertir. Je vous ai parlé
+de ses bouffées d'esprit; elle les tourna en ridicule avec les mêmes
+argumens dont la sévérité lui avoit fait peur. Les philosophes, plus
+adroits, flattèrent ses passions, applaudirent à ses saillies,
+répétèrent ses bons mots, lui prêchèrent une morale si commode, qu'elle
+en fut séduite. Sa porte fut fermée à tous les ecclésiastiques; et cette
+même femme qui avoit pensé sérieusement à faire son salut, se déclara
+hautement pour la philosophie, et se fit une religion de ne pas croire
+en Dieu. Cela vous paroît extraordinaire; mais c'est une mode qui passe
+du boudoir dans le salon, du salon dans l'antichambre, de l'antichambre
+dans toutes les classes du peuple.
+
+«Ne parlez donc jamais de la Divinité devant votre protectrice, et riez
+des traits hardis qu'elle lance à tout instant contre le ciel. Pour un
+jeune homme élevé par un curé, l'effort est pénible; mais, dans quinze
+jours, je vous prédis que vous vous y prêterez de bonne grâce.--Moi,
+Philippe?--Vous, monsieur. Je vous le répète, c'est la mode; et la
+crainte seule du ridicule suffiroit pour vous amener promptement à ce
+point. Est-il rien, d'ailleurs, de plus aimable qu'une doctrine qui,
+brisant le frein des passions, permet de se livrer à tous les écarts de
+l'imagination? Pourvu que vous parliez avec esprit de vos devoirs, on
+vous pardonnera de les négliger: les connoître et s'en dispenser, voilà
+le _nec plus ultrà_ de la philosophie.»
+
+«Je crois, Philippe, que vous exagérez, et qu'il y a parmi les
+philosophes des hommes estimables.»
+
+«S'il y en a! s'écria-t-il; beaucoup plus qu'on ne se l'imagine: mais
+ceux-là n'en prennent pas le titre; ils le méritent, et c'est le public
+qui le leur accorde. On peut diviser ceux qui viennent chez nous en
+trois classes: les charlatans, les dupes, et les véritables amis de
+l'humanité. Pour vous donner une idée juste des charlatans et des dupes,
+je vais vous conter une anecdote sur deux personnages que tous
+rencontrerez souvent chez madame de Sponasi. Je tiens quelques détails
+du secrétaire de l'un d'eux, garçon rempli d'esprit, et qui doit sa
+fortune aux soins qu'il met à cacher à tout le monde des talens dont il
+pare un sot.
+
+«M. de Parvis est petit de taille, de génie et de santé. À vingt ans,
+de petits yeux, une petite bouche, un petit nez, un petit menton rond,
+lui composoient une petite figure fort aimable. De petits calembourgs en
+eussent fait le héros des petites sociétés, si l'ennui qui le suivoit
+par-tout ne lui eût inspiré le désir de viser à la célébrité. Pour un
+homme riche, et il l'est, il y a beaucoup de manières d'être célèbre; il
+les essaya toutes. Il fit tant de folies pour faire parler de lui, qu'il
+fut obligé de quitter le service, et de ne plus paroître à la cour.
+C'est alors qu'il s'annonça publiquement comme ennemi des préjugés: il
+croyoit s'y soustraire; il ne bravoit que la décence.
+
+«Il fréquenta les hommes de lettres, et fut accueilli dans la maison de
+M. Sentencis. M. Sentencis est roturier, riche et avare; il desiroit
+s'allier à la noblesse, et marier sa fille sans bourse délier; il
+cherchoit un sot à prétention; M. de Parvis lui parut mériter la
+préférence. Il répéta si souvent devant lui qu'il n'accorderoit la main
+de sa fille qu'à un partisan de la bonne cause, un véritable philosophe,
+un grand homme, que lorsque M. de Parvis la demanda et l'obtint, il se
+crut irrésistiblement un partisan de la bonne cause, et un véritable
+philosophe, et un grand homme. Pour dot, M. de Sentencis lui dédia un de
+ses ouvrages: aussi furent-ils tous les deux satisfaits, l'un d'avoir
+marié sa fille à bon marché, l'autre de passer à la postérité à l'aide
+d'une épître dédicatoire.
+
+«Depuis que l'immortalité pèse sur M. de Parvis, il est devenu grave: il
+parle peu, mais il écoute avec attention: il n'écrit plus, mais c'est
+dans sa maison que les grandes réunions se tiennent; il paroît présider
+les hommes au premier mérite--ce qui se dit chez lui, il croit l'avoir
+dit; les ouvrages qu'on y lit, et sur lesquels on le consulte, il croit
+les avoir faits: dupe de son amour propre et des flagorneries, de ceux
+qui, entre eux, l'apprécient à sa juste valeur, il est malheureux sans
+oser en approfondir la cause; c'est une victime dévouée, qui, semblable
+aux vieilles religieuses, pense alléger le poids de ses chaînes en
+faisant de nouvelles conquêtes à l'ordre. C'est une preuve vivante pour
+quiconque a lu dans son ame, qu'un sot peut quelquefois être célèbre, et
+que sottise et célébrité forment le plus cruel supplice auquel les
+hommes d'esprit puissent condamner les dupes dont ils ont besoin.
+
+«La situation de madame de Sponasi a beaucoup de rapports avec celle de
+M. de Parvis; car elle ne crie bien fort contre Dieu que par la peur
+qu'elle a du diable. Cependant elle conserve avec ceux qui l'ont
+séduite, ce ton de supériorité qui convient à son nom et au rôle
+brillant qu'elle a joué dans le monde: c'est un enfant de la
+philosophie, il est vrai; mais c'est un enfant gâté, dont la mère est
+obligée de supporter les caprices, dans la crainte d'une rupture dont
+l'éclat lui seroit désagréable. Personne n'a d'empire sur ses volontés,
+excepté.... Devinez.--M. de Vignoral? lui dis-je.--Oh! non, c'est elle
+qui a commencé sa réputation; elle lui commande quelquefois, et ne lui
+cède jamais.--Qui donc la gouverne?--Moi, me répondit Philippe; moi, qui
+connois mieux qu'elle le fond de son caractère. Elle ne s'intéresse à
+vous que dans l'espoir que vous vous distinguerez dans le monde par
+votre esprit; applaudissez au sien, et vous pourrez vous dispenser d'en
+avoir. Elle vous répétera sans cesse que tout le mérite d'un homme est
+dans ses connoissances; mais si votre figure lui plaît, si votre
+tournure lui rappelle le temps où la foule s'atteloit à son char, la
+première impression décidera l'amitié qu'elle prendra pour vous. Entre
+ses idées et ses sensations, le contraste est frappant: elle dit d'un
+homme laid et spirituel, qu'il l'amuse, et elle bâille; elle dit d'un
+bel homme ignorant, qu'il l'ennuie, et elle sourit. C'est une coquette
+dont l'imagination rêve sagesse, et dont le coeur tient toujours à ses
+vieilles habitudes. Choisissez, ou de lui plaire assez au premier abord
+pour qu'elle prenne votre parti contre M. de Vignoral, ou de plaire en
+même temps à lui et à elle, de manière que les louanges qu'il vous
+donnera justifient la première opinion qu'elle prendra de vous.»
+
+«Mon parti est pris, Philippe: plaire à l'un et à l'autre ne me paroît
+pas impossible. M. de Vignoral est en colère contre moi, je le sais;
+mais je ferai tout mon possible pour l'appaiser, et dorénavant je
+travaillerai de manière à m'éviter ses reproches.»
+
+Je contai à Philippe la cause du mécontentement du grand homme, et
+comment je croyois faire ma paix; il m'indiqua un moyen plus sûr.
+Lorsque je rentrai, il étoit trop tard pour songer au fameux manuscrit;
+mais, suivant l'usage, je lui promis mes soins pour le lendemain.
+
+M. de Vignoral me fit appeler si matin, que j'étois encore au lit quand
+on vint me dire qu'il me demandoit. Je me levai à la hâte, et je
+descendis.
+
+«Avez-vous travaillé?--Non, monsieur.--Avez-vous seulement ouvert vos
+livres?--Non, monsieur.--Qu'avez-vous donc fait depuis votre
+arrivée?--Je n'ose vous le dire, de crainte de vous déplaire.--Parlez,
+parlez; je n'ai pas de temps à perdre. Qu'avez-vous fait?--Monsieur, je
+crains...--Parlez, vous dis-je, ou montez dans votre chambre, et
+rapportez-moi mon manuscrit. Je ne sais quelle sotte complaisance m'a
+engagé à le confier à un... Parlerez-vous, monsieur? me direz-vous
+comment vous avez employé votre temps?--Monsieur, avant de copier, j'ai
+voulu essayer de lire votre écriture.--Et vous n'avez pu y réussir? Je
+m'en étois douté.--Pardonnez-moi, monsieur.--Eh bien! monsieur?--Eh
+bien! monsieur, en lisant la première page, j'ai été entraîné à la
+seconde, de la seconde à la troisième, et ainsi de suite, jusqu'à ce que
+l'heure du dîner m'appelât.--Après, Frédéric.--Après dîner, monsieur, je
+n'ai pu résister au désir de continuer: le lendemain de même. Je suis
+bien avancé dans ma lecture: mais j'avoue que j'ai eu tort; mon devoir
+étoit de copier, puisque vous l'aviez ordonné ainsi.--Certainement; mais
+j'aurois dû le prévoir, car vous annoncez de l'intelligence, et je
+conçois facilement le sentiment qui vous a maîtrisé. Il faut être
+indulgent pour la jeunesse: à votre âge, j'en aurois fait autant.
+Asseyez-vous donc, continua-t-il en souriant; nous n'avons pas encore
+causé ensemble». Je poussai un siége près du sien, en répétant tout bas:
+Philippe, Philippe, je te devrai l'amitié de tout le monde.
+
+«C'est un ouvrage bien sérieux cependant, reprit M. de Vignoral; et
+puisqu'il vous a intéressé à ce point, il faut que vous ayez
+naturellement l'esprit juste. Avez-vous tout compris également?--Non,
+monsieur; plusieurs passages m'ont paru au-dessus de mon
+intelligence.--Je le crois.--Mais je me suis dit: En les copiant,
+j'aurai plus de temps pour les approfondir. Je lisois si vite!--Mauvaise
+manière, monsieur. Qu'on dévore un roman, qu'on soit pressé d'arriver au
+dénouement, rien de plus naturel; mais quand on tient une de ces
+conceptions profondes, destinées à développer les progrès de
+l'entendement humain, il faut s'appesantir sur chaque phrase. Ce n'est
+pas assez de lire, il faut comprendre, et voilà la difficulté.--Oui,
+monsieur.--Avez-vous déjà été chez votre protectrice?--Pas encore; mais
+j'ai vu Philippe.--Qu'est-ce que c'est que Philippe?--C'est le
+valet-de-chambre de madame de...--Ah! oui, un fat qui singe le grand
+seigneur; je ne sais comment elle peut garder si long-temps un homme
+pareil à son service. Que vous a-t-il dit?--Des choses, monsieur, qui me
+font de la peine. Madame de Sponasi veut que je vous sois soumis; rien
+ne me sera plus facile: mais elle exige aussi que je me livre à tous les
+talens agréables dont tous ayez blâmé l'usage.--Que voulez-vous, mon
+cher Frédéric? Puisque vous dépendez d'elle, il faut la satisfaire. La
+femme la plus philosophe est toujours femme, vous en ferez bientôt
+l'expérience: et quel empire la frivolité n'a telle pas sur ce sexe
+léger! Les talens seraient dangereux pour tous s'ils devenoient votre
+seule occupation; mais avec le genre d'esprit que vous annoncez, je suis
+sûr qu'ils ne vous séduiront jamais. Allez, mon ami, allez travailler.»
+
+Je remontai les escaliers quatre à quatre; j'entrai dans ma chambre en
+sautant; j'y trouvai... Qui, mon cher lecteur? M. Léger, le maître de
+danse. Je le pris par les mains, et je lui rendis bien gaiement la
+première leçon que j'en avois reçue. Si je ne lui fis pas faire des
+pirouettes sévères et des contre-temps d'une exécution finie, je lui
+communiquai du moins la joie qui m'agitoit.
+
+«Comment diable, monsieur! vous êtes leste comme un daim, et vous avez
+dans les jarrets une souplesse qui me prouve que vous vous êtes
+exercé.--J'ai fait plus, monsieur Léger; j'ai été à l'Opéra.--Vous avez
+donc maintenant une idée de cet art étonnant dont je vous démontrerai
+les véritables principes? Quand vous les connoîtrez, vous serez surpris
+de trouver un langage parfaitement intelligible, dans des danses où le
+vulgaire ne voit que des hommes qui sautent». Si M. Léger avoit raison,
+cessons d'être surpris de ce que les fameux danseurs dont parle
+l'histoire romaine ont fait passer leur bêtise en proverbe: quand on a
+tant d'idées dans les jambes, on peut négliger d'en meubler sa tête.
+C'est la faute du vulgaire qui ne les entend pas.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+_Le moment décisif_.
+
+
+Le jour de ma présentation chez madame de Sponasi arriva; j'aurois voulu
+le retarder, tant je craignois de ne pas réussir auprès d'elle. Je
+n'avois jamais mieux senti combien il me manquoit de qualités
+séduisantes, que du moment ou j'avois travaillé à en acquérir. Philippe
+vint me chercher; il me rassura par ses exhortations, plus encore par
+les complimens qu'il me fit. Nous montâmes en voiture; nous arrivâmes à
+l'hôtel. J'avois beau me faire intérieurement les raisonnemens les plus
+sages, mes sensations me trahissoient. Enfin nous entrâmes dans le
+cabinet de ma protectrice. Je la saluai. Elle dit à Philippe de se
+retirer; mais Philippe, qui avoit apparemment l'habitude de ne point
+entendre les ordres qu'il ne vouloit pas exécuter, répondit, _Oui,
+madame_, ferma la porte, et resta avec nous.
+
+Pendant plus de cinq minutes, nous gardâmes tous trois le silence:
+madame de Sponasi m'examinoit avec la plus vive émotion; je la vis
+plusieurs fois passer la main sur son front, comme on fait machinalement
+dans l'espoir de chasser des idées qui reviennent toujours; je crus même
+appercevoir quelques larmes rouler dans ses yeux. Malgré son âge, il
+étoit impossible de la regarder sans s'intéresser à elle. Philippe avoit
+un air de satisfaction qu'il ne cherchoit point à déguiser, et qui
+contrastoit singulièrement avec l'inquiétude de sa maîtresse et mon
+embarras particulier. Il rompit le premier le silence.
+
+«Madame la baronne ne dira-t-elle rien à son protégé? J'ose l'assurer
+qu'il est digne de ses bontés, et qu'il se croira trop heureux
+d'employer tous ses momens à lui prouver sa reconnoissance». Elle me
+tendit la main; je la baisai avec le plus profond respect.
+
+«Je suis folle, dit-elle un instant après en affectant de rire: j'ai
+l'air d'un drame nouveau; et si l'on nous voyoit, on pourroit croire que
+nous jouons une scène de reconnoissance. Jeune homme, Philippe a dû vous
+instruire de mes volontés, et j'espère que votre conduite ne me fera
+jamais repentir de mes bienfaits.--J'en réponds pour lui, dit aussitôt
+Philippe.--Allons, asseyez-vous, et parlez moi comme à une amie. Vous
+êtes-vous bien ennuyé chez ce bon curé?--Non, madame; j'y ai passé
+doucement mon enfance: le moment approchoit où la réflexion auroit amené
+l'ennui; vos bontés l'ont prévenu.--Philippe, vous ne m'avez pas
+trompé, c'est vraiment un joli cavalier. Mais, mon enfant, il ne faut
+attacher aucune importance aux dons que la nature prodigue aveuglément.
+Les sots se laissent séduire par les yeux; on ne se fait estimer que par
+les qualités du coeur et de l'esprit. Levez-vous donc un peu, que je
+vous, examine». J'obéis. «Une taille charmante, s'écria-t-elle, et déjà
+la tournure d'un homme du monde! Philippe, quel âge a-t-il?--Un peu plus
+de seize ans, madame.--Déjà! dit-elle en soupirant; mais il a vraiment
+l'air d'en avoir davantage, tant il est formé. Écoutez, Frédéric: je ne
+veux pas que vous soyez petit-maître: je les déteste, je vous en
+avertis. Il y a dans votre toilette un goût recherché qui me fait mal
+augurer de la solidité de votre esprit.--Madame, je n'ai eu d'autre
+désir que de me parer de vos bienfaits.--Je ne vous blâme pas,
+Frédéric: je déteste les petits-maîtres, cela est vrai; mais j'ai de
+même la plus grande aversion pour ces jeunes gens qui pensent que la
+raison ne doit pas sacrifier aux Graces, et qui, croyant se couvrir du
+manteau de la sagesse, n'endossent que la livrée du pédantisme. Vous
+êtes mis comme un ange. Aimez-vous l'étude?--J'aimerai, madame, tout ce
+qui justifiera dans le monde la protection dont vous
+m'honorez.--Écoutez, mon enfant.... Philippe, dites qu'on nous serve à
+déjeûner». Philippe sortit, et ne revint pas. Madame de Sponasi, en
+s'approchant de moi et me prenant les mains, continua.
+
+«Écoutez, mon enfant, votre sort est très-incertain. Je ne veux pas vous
+affliger, car je sens que j'ai beaucoup d'amitié pour vous; mais
+n'attendez rien d'un sentiment auquel je résisterois si vous cessiez de
+le mériter. J'ai l'habitude de ne céder qu'à ma raison, et c'est devant
+elle qu'il faut que vos succès justifient ce que je ferai pour vous.
+J'ai plusieurs fois été tentée de vous abandonner à votre sort, afin que
+la nécessité de vous élever par vous-même excitât votre émulation: j'ai
+craint cependant qu'un état de dénuement absolu ne vous poussât au
+découragement, ou n'avilît votre caractère; et, forcée de choisir entre
+deux extrémités, j'ai cru pouvoir les concilier. Je veux bien que vous
+comptiez sur ma protection; je suis décidée à vous en donner des preuves
+qui vous permettent d'espérer plus pour l'avenir. La pension que
+Philippe vous a promise de ma part vous sera continuée; mais je veux en
+même temps que vous vous regardiez comme le secrétaire de M. de
+Vignoral: je me charge de vos appointemens. Plus il sera content de
+vous, plus je les augmenterai; s'il vous abandonnoit, et que vous le
+méritassiez, ma protection vous seroit à l'instant retirée. Dépendant
+sans être à charge à personne, ayant des devoirs à remplir sans qu'on
+puisse vous commander comme à un salarié, c'est à vous de multiplier
+assez vos connaissances pour devenir l'ami de M. de Vignoral, à qui j'ai
+l'obligation du parti que j'ai pris à votre égard.--C'est lui, madame,
+qui vous a suggéré ce projet?--Oui, mon enfant; et vous conviendrez que
+cet état mitoyen qui vous sauve à la fois des dangers du trop et du trop
+peu de liberté, est une des conceptions les plus heureuses qu'il ait pu
+former pour vous.--Et pour avoir un secrétaire et un esclave de plus à
+bon marché», dis-je en moi-même. J'avois quelques regrets de l'avoir
+trompé sur mon enthousiasme pour son manuscrit, que je n'avois pas lu;
+mais quand je vis que nous jouions au plus fin, mes scrupules
+s'évanouirent.
+
+On nous servit à déjeûner. Madame de Sponasi, telle que Philippe me
+l'avoit dépeinte, passa alternativement de ma figure à mes études, de
+mes études à mes habits, de mes habits à quelques traits philosophiques.
+Elle me congédia en m'embrassant, et en commençant une exhortation
+sérieuse, qu'elle finit par une épigramme. En sortant, je rencontrai
+Philippe, qui me promit une visite pour l'après-midi.
+
+Je savois que M. de Vignoral accompagneroit aux François la jeune
+personne qu'il étoit à la veille d'épouser. J'attendois donc Philippe
+avec impatience, d'abord parce que j'étois excessivement curieux de
+savoir ce que ma protectrice pensoit de moi, ensuite parce que je
+voulois moi-même aller à la Comédie françoise avec un de mes amis,
+auquel j'avois donné rendez-vous chez moi.
+
+Un de vos amis! s'écriera le lecteur; et combien avez-vous déjà d'amis?
+où les avez-vous connus?--De quel pays êtes-vous donc, cher lecteur?
+Ignorez-vous qu'à Paris on a beaucoup d'amis que l'on ne connoît pas? Si
+vous en doutez, écoutez tous nos jeunes gens: vous les entendrez parler
+sans cesse de leurs amis qu'ils connoissent; ce qui prouve qu'ils en ont
+qu'ils ne connoissent pas. Vous les verrez saluer, accueillir, embrasser
+un cavalier, en lui disant: Bon jour, mon ami. Demandez-leur le nom de
+cet ami; ce sera un coup du sort s'ils se le rappellent. Pour moi, je
+n'étois pas dans cette situation; je connoissois beaucoup celui de mes
+amis que j'attendois: je l'avois vu pour la première fois la veille au
+manége; je me rappelois fort bien qu'il s'appeloit Florvel, Dutilly ou
+Saint-Aure; j'avois déjeûné avec ces trois messieurs, et il portoit l'un
+de ces noms. Je tremblois qu'il ne vînt avant la visite qui m'étoit
+promise; je n'aurois pu le renvoyer sous aucun prétexte, et j'aurois
+encore moins voulu sortir avant d'avoir vu Philippe. Je vis arriver un
+domestique chargé d'une vingtaine de volumes magnifiquement reliés,
+qu'il me remit de la part de madame la baronne. Je le récompensai
+généreusement de sa peine. Comme il sortoit, Philippe entra.
+
+«Vous voyez, me dit-il en me montrant les livres déposés sur ma table,
+que votre esprit a réussi. Madame de Sponasi ne fait de semblables
+cadeaux qu'à ceux qu'elle estime beaucoup; c'est la collection des
+ouvrages qu'elle a permis de lui dédier: ils portent tous et son nom et
+ses armes. Elle est dans l'usage de prendre un nombre déterminé
+d'exemplaires pour payer les frais de chaque dédicace. Elle aime à les
+répandre, et regarde sa liste de distribution comme le catalogue de ses
+amis intimes ou de ses protégés favoris. Vous devez vous trouver fort
+heureux.»
+
+«Vous croyez donc, Philippe, que j'ai eu le bonheur de lui
+plaire?--Beaucoup.--Cependant elle a paru triste en me voyant; je crois
+même qu'elle a versé des larmes.--J'aurois été fâché qu'elle eût assez
+d'empire sur elle-même pour affecter de l'indifférence. Quel souvenir
+vous lui avez rappelé!--Philippe, madame de Sponasi a-t-elle des
+enfans?--Non.--En a-t-elle eu?--Oui, un fils.--Existe-t-il
+encore?--Non.--À quel âge est-il mort?--À dix ans.--Je m'y perds,
+m'écriai-je.»
+
+«Pourquoi donc, me dit il, vous obstiner à percer un mystère dont la
+connoissance, je vous le répète, ne serviroit qu'à vous rendre
+malheureux? Laissez le passé, qui ne peut vous servir à rien; jouissez
+du présent, et ménagez l'avenir, dans lequel reposent toutes vos
+espérances. Ah çà, le cadeau de votre protectrice vous apprend qu'elle
+est satisfaite de votre esprit. N'êtes-vous pas curieux de savoir ce
+qu'elle pense de votre physique?--Elle s'est expliquée assez clairement
+pour ne me laisser aucun doute à cet égard; je crains pourtant,
+Philippe, que l'élégance que vous m'avez conseillée ne lui ait plus
+déplu qu'elle ne l'a fait entendre.--Je suis bien aise de vous voir
+aussi habile à lire dans son coeur. Quand je suis rentré dans son
+appartement....--Eh bien!--Je n'ose achever; j'ai peur de vous
+affliger.--Parlez, mon ami, parlez.--Philippe, m'a-t-elle dit, c'est
+cinquante louis que vous avez portés de ma part à Frédéric?--Oui,
+madame.--Ne m'avez-vous pas fait entendre qu'il desiroit prendre
+plusieurs maîtres?--Je pense, madame, que c'est déjà une affaire
+terminée.--Mais avec la dépense qu'il a été obligé de faire, il aura de
+la peine à se procurer des choses utiles à un homme de son âge.--Sans
+doute, madame.--Je voudrois pourtant qu'il s'accoutumât à
+l'économie.--Madame, je le crois naturellement généreux.--Ce n'est point
+un défaut. A-t-il une montre?--Non, madame.--Philippe, vous prendrez
+celle à répétition, garnie de perles, et vous la lui donnerez.--Avec la
+chaîne, madame?--Non; elle est trop antique pour un jeune homme comme
+lui. Je vous charge, Philippe, de lui en acheter une qui lui
+plaise.--Voyez, monsieur, ajouta-t-il en me présentant le bijou le plus
+galant qu'il soit possible de choisir, voyez si j'ai bien réussi.»
+
+J'embrassai mon bon Philippe de toutes mes forces; il me dédommageoit si
+agréablement du moment d'inquiétude qu'il m'avoit donné, qu'en vérité il
+auroit fallu être de bien mauvaise humeur pour lui en vouloir.
+
+«Il n'est pas un seul de vos conseils qui ne m'ait été utile, lui
+dis-je; et hier encore, grâce à vous, j'ai acquis beaucoup auprès de M.
+de Vignoral.--C'est fort bien, mon cher Frédéric; mais maintenant je
+vous exhorte à vous occuper sérieusement de l'ouvrage qu'il vous a
+donné. Il étoit ridicule à lui de vous accabler à votre arrivée; il
+seroit dangereux pour vous de vous faire une habitude de la dissipation.
+Je n'ai pas besoin de vous recommander de lire les volumes dédiés à
+votre protectrice; il faut vous attendre aux questions qu'elle vous fera
+à cet égard.--Oui, Philippe.--Que faites-vous ce soir?--J'attends un
+jeune homme avec lequel je dois aller aux François.--Beaucoup de
+discrétion avec vos amis.--Avec tous, Philippe?--Oui, monsieur, avec
+tous.--Et avec vous aussi», lui dis-je en riant et en lui tendant la
+main. Il la serra contre sa poitrine, et m'apprit qu'il iroit aussi aux
+François.
+
+«Nous irons ensemble, m'écriai-je.--Non, monsieur, cela ne se peut pas,
+sur-tout quand vous êtes en société. Madame de Sponasi y sera; c'est son
+jour de loge.--Et M. de Vignoral aussi, avec son épouse future. J'ai
+bien envie de la voir, et c'est en grande partie ce qui m'a décidé.
+Philippe, je fais une réflexion bien singulière: M. de Vignoral ne m'a
+pas encore apperçu dans une élégance si nouvelle pour moi, qu'elle a
+presque l'air d'un déguisement; j'ai peur qu'elle ne lui déplaise.--J'y
+pensois, me répondit-il, et je ne vois qu'un moyen de vous éviter
+jusqu'à ses réflexions. Il verra madame de Sponasi, et je suis persuadé
+qu'il ira lui rendre visite dans sa loge. Elle est aux premières, à
+droite: placez-vous de manière à ce qu'elle vous remarque; saluez-la
+respectueusement: n'avancez pas si elle ne vous encourage à venir; mais
+faites en sorte qu'elle vous apperçoive de nouveau quand M. de Vignoral
+sera auprès d'elle: je vous réponds du reste.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+_La Comédie françoise._
+
+
+Florvel (c'étoit bien le nom de l'ami que j'attendois, j'en fus sûr en
+le voyant), Florvel arriva. Philippe sortit en m'assurant qu'il
+n'oublieroit pas de présenter mes remerciemens à madame la baronne. Je
+souris de la complaisance de sa mémoire, car je n'avois pensé qu'à
+remercier Philippe. Florvel me prit par le bras, et nous partîmes pour
+le spectacle.
+
+«Quelle est cette baronne, me dit-il, à laquelle on présente tes
+remerciemens? Est-elle jeune?--Elle n'a que soixante-deux ans.--Et de
+quoi la fais-tu donc remercier?--Regarde, lui dis-je en lui présentant
+ma montre: le cadeau n'en vaut-il pas la peine?--Oui certes, mon ami;
+et si, à ton âge, avec une santé toute neuve, tu donnes dans la vieille
+noblesse, je te prédis que tu iras loin. Comment se
+nomme-t-elle?--Madame de Sponasi.--Cela n'est pas possible; je croyois
+que sa philosophie la mettoit maintenant au-dessus des foiblesses de
+l'humanité.--Je ne t'entends pas.--Il me semble cependant que je
+m'explique. Madame de Sponasi est-elle ta parente?»
+
+Je compris aussitôt ce qu'il vouloit me dire, et je répondis avec
+assurance que j'avois l'honneur d'être allié à sa maison; qu'ayant perdu
+de bonne heure mes parens, et madame de Sponasi n'ayant pas d'enfant,
+elle avoit bien voulu se charger de mon sort.
+
+«Que fais-tu chez M. de Vignoral?--J'achève mon éducation.--Est-ce
+qu'elle veut faire de toi un philosophe, mon pauvre Frédéric? Ne
+t'avise pas de devenir raisonnable, ou, malgré mon amitié pour toi, je
+renoncerois à te voir.--Est-ce que tu n'es pas raisonnable, toi,
+Florvel?--Pas trop; du moins c'est l'avis de ma famille. Figure-toi
+qu'ils veulent me marier. À vingt ans, un nom, et quelque réputation
+auprès des femmes, me marier!--Avec une demoiselle âgée,
+peut-être?--Elle n'a que seize ans.--Laide?--Belle comme son
+âge.--Sotte?--Remplie d'esprit, de graces et de talens.--Pauvre?--Au
+contraire, riche dès à présent, et héritière d'une demi-douzaine de
+vieux parens qui l'adorent.--Et tu refuses?--Mon ami, ce n'est pas ma
+faute. Je suis aimé à la folie d'une femme qui mourroit de chagrin si je
+l'abandonnois. Elle ne peut supporter l'idée de ce mariage, et je n'ai
+pas la force de lui en causer le chagrin. Elle est mariée: elle a bravé
+pour moi et l'autorité de son époux, et la censure publique; il n'est
+pas de sacrifices qui lui coûtassent, plutôt que de renoncer à son
+amour. D'un autre côté, mes parens me pressent: je ne suis pas riche,
+moi; et comme je n'ai rien de réel à leur objecter, cela m'embarrasse
+beaucoup.»
+
+Nous arrivâmes aux François, et nous nous plaçâmes au balcon opposé à la
+loge que Philippe m'avoit indiquée pour être celle de madame de Sponasi.
+Presque en face de nous, je découvris M. de Vignoral, avec une femme
+entre deux âges, propriétaire d'une de ces figures dont on ne parle pas,
+et une jeune personne si jolie, que je soupirai en la regardant. Il
+s'occupoit si peu d'elle, que je me persuadai bientôt que ce n'étoit pas
+l'épouse qui lui étoit destinée; et cette idée me fit plaisir, sans trop
+savoir pourquoi. J'allois la faire remarquer à Florvel, quand lui-même
+me montra son père avec plusieurs dames et mademoiselle de Nangis;
+c'étoit l'épouse qu'il refusoit. «Tu as raison, mon ami, lui dis-je,
+elle est de la figure la plus intéressante.--Sans doute, me répondit-il
+en soupirant». La pièce venoit de commencer.
+
+Dans l'entr'acte, Florvel m'observa qu'il lui étoit impossible de ne pas
+aller saluer ces dames et son père; il me proposa de venir avec lui.
+J'avois vu arriver madame de Sponasi, et je ne demandois pas mieux que
+d'aller me placer au balcon au-dessous de sa loge, quoique je
+m'exposasse à être vu de M. de Vignoral, qui étoit presque à côté; mais
+alors la crainte de ses observations étoit moins grande que le désir de
+voir sa société de plus près. Je consentis à accompagner Florvel, à
+condition qu'il viendroit à son tour avec moi. Proposer à un jeune
+homme de parcourir tous les coins d'une salle de théâtre, c'est être sûr
+d'avance de sa réponse.
+
+Notre première visite fut pour le père de Florvel; j'en fus accueilli
+avec les politesses d'usage. Je ne pourrais apprendre aux autres ce que
+je ne sais pas moi-même; mais il est des choses sur lesquelles
+l'expérience précède la réflexion. En sortant de la loge, je dis à
+Florvel: «Mon ami, je suis persuadé que mademoiselle de Nangis
+t'aime.--Je le crois, me répondit-il d'un air inquiet; je crois plus,
+c'est que je l'aime aussi.»
+
+Nous entrâmes au balcon. Madame de Sponasi m'apperçut, et me sourit avec
+amitié: je la saluai; Florvel en fit autant. Madame de Sponasi n'avoit
+répondu à mon salut que par un nouveau sourire: elle répondit à celui de
+Florvel par une inclination de tête plusieurs fois répétée. M. de
+Vignoral entra en ce moment dans sa loge: nous étions restés debout;
+elle nous fit signe d'approcher.
+
+«Monsieur, dit-elle à Florvel, je félicite Frédéric sur le choix de ses
+amis: on vouloit me faire craindre qu'il ne devînt trop sérieux; mais en
+le voyant lié avec vous, je garantis qu'avant un mois on le citera dans
+tout Paris pour son étourderie.»
+
+«Je crois plutôt, madame, répondit Florvel, que je lui devrai la gloire
+de devenir raisonnable. L'honneur qu'il a de vous connoître, les
+conseils de M. de Vignoral, le mettent à l'abri de ma séduction, sans me
+donner la même assurance contre son exemple.»
+
+«Qu'en pensez-vous, Frédéric»? me dit madame de Sponasi.
+
+«Moi, madame? J'ai appris ce matin que l'amabilité et la raison vont si
+bien ensemble, qu'il ne vous est pas permis de vouloir les séparer.»
+
+«Vous ne vous doutez peut-être pas que c'est à moi qu'un pareil
+compliment s'adresse», dit madame de Sponasi en se tournant vers M. de
+Vignoral, qui n'avoit pas cessé de me regarder. Il soutint la
+conversation sur le même ton de légéreté, et me prouva, sans effort,
+qu'il pouvoit être aimable par tout autre part que chez lui.
+
+«Allez, mes enfans, nous dit madame de Sponasi; vous n'êtes pas venus au
+spectacle pour entendre le radotage d'une vieille femme, et je vous
+tiens quittes de votre complaisance.»
+
+Florvel l'assura qu'il mettroit toujours au nombre de ses momens les
+mieux employés, ceux où il auroit l'honneur d'être admis à lui faire la
+cour.--«Vraiment? s'écria-t-elle.--Vous n'en doutez pas, madame.--Je
+crois sérieusement qu'il devient raisonnable, me dit-elle. Je vous en
+fais mon compliment, Frédéric: votre entrée dans le monde date par une
+conversion. Messieurs, si vous n'avez pas d'engagement pour ce soir, je
+vous invite à souper». Nous la saluâmes, et nous retournâmes nous placer
+au balcon au-dessous de sa loge. M. de Vignoral y resta pendant l'acte
+entier. Que j'aurois voulu tenir la place qu'il avoit laissée vide! Oh!
+combien étoit jolie la femme qu'il négligeoit pour causer avec madame de
+Sponasi! Encore une fois, ce ne pouvoit être celle qu'on lui destinoit.
+
+Quand il quitta ma protectrice, il me fit signe de venir à lui; et, me
+prenant par la main, il me dit qu'il vouloit me présenter aux dames avec
+lesquelles il étoit. Le coeur me battit bien fort.
+
+«Je vous amène un élève de la philosophie, leur dit-il pendant que je
+les saluois. Si j'avois à ma disposition cent jeunes gens pareils pour
+prêcher les véritables principes, je pense, mesdames, que votre sexe
+nous disputeroit la gloire de les adopter.»
+
+La femme à figure commune me fit un salut d'assez mauvaise grâce; la
+jolie me regarda en riant. Quelle physionomie piquante!
+
+«Voici, mademoiselle, lui dit M. de Vignoral, le jeune homme dont je
+vous ai parlé; il a l'esprit sérieux, et j'espère que vous n'aurez qu'à
+vous louer de ses procédés. J'en pensois déjà beaucoup de bien; madame
+de Sponasi vient de m'en parler avec le plus grand éloge.»
+
+Elle me regarda encore en riant. Je m'assis derrière elle; et chaque
+fois que je me hasardai à lui adresser la parole, elle se contenta de me
+regarder et de rire. J'avois entièrement oublié Florvel: au bout d'un
+quart d'heure, je le cherchai des yeux à la place ou je l'avois laissé;
+il n'y étoit plus. Enfin je l'apperçus aux troisièmes, tête-à-tête avec
+une femme dont l'ensemble, au premier coup d'oeil, excitoit l'admiration:
+ce n'étoit ni sa figure, ni sa taille, ni ses graces, que l'on admiroit;
+c'étoit un art si étonnant dans sa toilette, qu'en la voyant avec
+Florvel, il étoit impossible de ne pas regarder cette loge comme le
+sanctuaire de la mode, elle pour son sexe, lui pour le sien.
+
+À la fin de la première pièce, il vint me rejoindre, et nous sortîmes du
+spectacle pour nous promener.
+
+«Quelle figure intéressante! me dit Florvel.--Et quelle taille svelte,
+mon ami!--Comme ses yeux expriment ce qui se passe dans son ame!--Comme
+elle a l'air spirituel quand elle rit!--Tu l'as vue rire,
+Frédéric?--Bien des fois, en me regardant.--Elle t'a regardé?--Oui,
+souvent.--C'est singulier. Tout le temps que j'ai causé avec madame de
+Folleville, j'ai cru la voir fixer les yeux sur notre loge avec une
+inquiétude qui m'a pénétré l'ame.--Je ne l'ai pas remarqué.--Moi, je
+t'en réponds. Elle souffre.--Quelle fantaisie aussi de la sacrifier par
+un mariage aussi ridicule!--Frédéric!--Mon ami.--En quoi donc ce mariage
+te paroît-il si ridicule?--En tout. Une femme vive, enjouée, jeune,
+riche, obligée de passer sa vie avec un homme qui ne l'aimera
+jamais!--Qui ne l'aimera jamais!--Non, Florvel: il n'aime que sa
+réputation; il est tyran, maussade dans l'intérieur de sa maison: une
+maxime philosophique le séduira bien plus que tous les charmes de son
+épouse.»
+
+Florvel se mit à rire de toutes ses forces. «Et de qui diable me
+parles-tu? s'écria-t-il. Je croyois qu'il étoit question de mademoiselle
+de Nangis». Mon sérieux ne tint pas contre la gaieté de notre quiproquo:
+je parlois de l'épouse promise à M. de Vignoral, et Florvel de celle
+qu'il refusoit.
+
+«Tu aimes donc mademoiselle de Nangis? lui dis-je.--Oui, vraiment.--Tu
+n'aimes donc plus madame de Folleville?--Si, mon ami.--Laquelle du moins
+préfères-tu?--J'aime plus mademoiselle de Nangis; mais je suis plus aimé
+de madame de Folleville.--Ainsi tu vas te brouiller avec ta famille,
+perdre un établissement avantageux, t'exposer à des regrets, par
+faiblesse.--Que ferois-tu à ma place?--Je n'hésiterois pas un instant;
+j'épouserois mademoiselle de Nangis.--Mais, Frédéric, figure-toi le
+désespoir de madame de Folleville; je te le répète, elle est capable de
+se perdre, de tout sacrifier, plutôt que de renoncer à moi. Ce n'est
+point une coquette qu'une liaison nouvelle puisse dédommager; j'ai eu le
+temps de la connoître, d'apprécier sa sensibilité: je la juge d'autant
+mieux maintenant, que je voudrais en vain me dissimuler à moi-même que
+je n'en suis plus amoureux. Ce qui me retient, Frédéric, ce qui
+retiendrait tout homme à ma place, à moins qu'il ne fût un fat, c'est la
+certitude d'en être aimé. Comment de sang froid plonger dans la douleur
+une femme dont on n'a qu'à se louer? comment voir baignés de pleurs des
+yeux dans lesquels on n'a apperçu jusqu'alors que la joie, le plaisir,
+et cette douce sérénité, compagne de l'amour heureux? Dis-moi, aurois-tu
+ce courage?--Non, Florvel, jamais.--Cependant renoncer à mademoiselle de
+Nangis, qui me promet à la fois autant de bonheur que j'en peux espérer
+dans le cours de ma vie; de l'esprit, des talens, un coeur ingénu et
+sensible, une fortune immense; refuser tout cela, et me perdre auprès de
+ma famille: à ma place, le ferois-tu, Frédéric?--Non, mon ami,
+jamais.--Quel parti prendrois-tu donc?--Je t'imiterois; je demanderois
+des conseils de manière à ce qu'il fût impossible de m'en donner un qui
+me convînt. Réponds-moi: si tu pouvois rompre sans éclat avec madame de
+Folleville, le ferois-tu?--Sans hésiter.--Eh bien! permets-moi de
+confier ton embarras à un ami qui jusqu'à présent ne m'a donné que
+d'excellens conseils.--Quel est cet ami?--Je ne peux le nommer. Dis-moi
+seulement si cela t'arrange.--Oui, quoique j'en pressente l'inutilité.»
+
+Nous rentrâmes au spectacle comme il alloit finir; nous abordâmes madame
+de Sponasi à la sortie de sa loge. Elle prit le bras de Florvel, et je
+marchai à ses côtés. Nous rencontrâmes dans le vestibule M. de Florvel
+le père, qui parut satisfait de voir son fils en si bonne société.
+Mademoiselle de Nangis le salua de manière à lui prouver qu'elle étoit
+reconnaissante de ne pas le trouver avec madame de Folleville. Cette
+dame passa un moment après; la foule des élégans se pressoit autour
+d'elle: un sourire qu'elle adressa à Florvel sembloit lui dire: «Ne
+craignez rien». M. de Vignoral vint ensuite avec les dames de sa
+société, et présenta son épouse future à ma bienfaitrice. Cette jeune
+personne avoit alors un air si modeste et si ingénu, que je crus qu'elle
+possédoit deux physionomies entièrement différentes, mais toutes deux
+faites pour inspirer l'amour. On l'admiroit dans son ingénuité, on
+l'adoroit dans son sourire agaçant. Comme Florvel donnoit le bras à
+madame de Sponasi, j'étois un peu derrière elle, et j'entendois presque
+toutes les personnes qui passoient la nommer, parler de son esprit, de
+la protection qu'elle accordoit aux arts, de sa générosité; en un mot, à
+soixante ans passés, madame de Sponasi avoit réussi à conserver la
+célébrité qu'elle n'avoit due jadis qu'à ses charmes. Elle en jouissoit
+sans doute avec délices; car un de ses domestiques l'avoit plusieurs
+fois avertie que sa voiture l'attendoit, et elle ne se pressoit pas.
+Enfin nous partîmes.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+_Le souper._
+
+
+Amour des arts et des plaisirs, quelle époque tu avois amenée en France!
+Artistes dont les noms sont consacrés au temple de Mémoire, dites si
+vous vous éleviez jusqu'à la noblesse, ou si là noblesse s'élevoit
+jusqu'à vous; dites si vos talens produisoient l'aménité des grands, ou
+si leur aménité encourageoit vos talens. Moi j'ai trouvé entre vous un
+accord si parfait, que je n'ai pu découvrir l'origine de votre union.
+J'ai vu des gens décorés plus fiers des productions de leur esprit et
+des talens qu'ils cultivoient, que d'une naissance à laquelle ils
+n'attachoient que peu de prix; j'ai vu des littérateurs estimables, des
+artistes distingués, si accoutumés à dater dans la bonne société,
+qu'ils y oublioient sans effort qu'ils étoient hommes de lettres ou
+artistes. Pour peindre, sans l'affoiblir, le charme de ces soupers, où
+toutes les prétentions qui divisent les hommes cédoient au désir de
+plaire par ses connoissances ou ses talens, il faudroit réunir en soi
+l'esprit particulier de tous les convives: cela est impossible.
+
+C'est là que l'enthousiasme du beau, si dangereux dans ses écarts,
+recevoit des leçons du goût, fruit de l'expérience, de la justesse de
+l'esprit, et de l'habitude du monde; c'est là que le goût, un peu
+routinier de sa nature, se prêtoit aux écarts de l'imagination,
+s'éloignoit de son étroit sentier par l'attrait du plaisir, et y
+rentroit bientôt, dans la crainte de s'égarer; c'est là qu'un bon mot
+délassoit d'une discussion, et présentoit souvent la solution d'une
+question qui eût pu fournir matière à plus d'un volume; c'est là qu'on
+parloit des talens aimables avec l'éloquence bavarde d'Athènes; c'est là
+encore que la raison se faisoit entendre avec le laconisme des
+Spartiates. François, quel prestige vous égaroit cependant! alors que
+votre langue, vos ouvrages immortels, vos modes mêmes, soumettoient
+l'Europe à vos lois, vous estimiez tous les peuples, excepté vous. Les
+étrangers, attirés par votre réputation, venoient en foule en France
+pour entendre des François mépriser les François. Je n'ai jamais pu
+concevoir la cause de cette extravagance; et quoi qu'en dise la
+philosophie, qui ne se connoît pas en gouvernement, moins de
+philanthropie universelle, et plus d'amour pour son pays; moins
+d'admiration pour les arts étrangers, et plus d'enthousiasme pour les
+talens nationaux. Un peuple entier doit être un peu gascon; la
+prévention de soi-même, qui rend un particulier insupportable, est le
+plus sûr fondement de la gloire des nations.
+
+Pardon, mes chers lecteurs, de cette digression; mais on ne rencontroit
+alors, comme à présent, que des François estimant peu les François,
+répétant par-tout le catalogue de nos défauts, et ne nous croyant bons
+ni à être libres, ni à être esclaves. Pour votre intérêt même, fermez la
+bouche à ces frondeurs, et persuadez-vous que vous valez bien les autres
+peuples à leur sentiment, et que vous devez mieux valoir au vôtre.
+
+Florvel, pour qui cette société étoit aussi nouvelle que pour moi, en
+paroissoit enchanté, quoiqu'à mon exemple, ou moi au sien, nous
+n'eussions guère pris part à la conversation que pour l'entendre. Bien
+des personnes se persuadent qu'en se taisant dans une infinité de
+circonstances, elles feront mal juger de leur esprit; elles parlent, et
+leur esprit est bien jugé.
+
+Madame de Sponasi étoit l'ame de ses convives; elle eut des attentions
+pour tout le monde, et particulièrement pour ses deux enfans (c'est
+ainsi qu'elle appeloit mon ami et moi). À minuit, nous nous retirâmes,
+et Philippe eut ordre de nous reconduire. Quand nous eûmes déposé
+Florvel chez lui, Philippe me dit: «Vous devez être bien content de
+votre journée.--Oh! oui, mon bon ami, sur-tout en pensant que je vous la
+dois.--Madame de Sponasi va plus vîte que je ne l'aurois cru: mais vous
+lui avez plu au premier abord; c'est tout ce que je desirois. J'augure
+beaucoup de son amitié pour vous; ménagez-la, votre bonheur en dépend.»
+
+Je voulus conter à Philippe l'accueil que M. de Vignoral m'avoit fait à
+la Comédie françoise; il m'assura qu'il ne m'avoit pas perdu de vue, et
+qu'il savoit non seulement ce qui m'y étoit arrivé, mais en grande
+partie les sensations que j'y avois éprouvées. «Pour cette fois, mon
+cher Philippe, vous me permettrez de ne pas vous croire».--Eh bien! n'en
+parlons pas, me répondit-il; mais quand vous croirez m'apprendre que
+vous êtes le rival d'un philosophe, je pourrai vous assurer que je le
+savois.»
+
+Je changeai la conversation, en racontant à Philippe la situation dans
+laquelle se trouvoit Florvel, et je lui dis que je m'étois fait fort de
+le tirer d'embarras. «J'ai compté sur vos conseils, ajoutai-je: me
+suis-je trompé?--Je n'en sais rien, me dit-il en riant; ce que je
+pourrois proposer à votre ami, est terrible.--Vous m'effrayez. S'il
+abandonne madame de Folleville, elle en mourra.--Oh! non: mais il l'a
+bien jugée; elle seroit capable de quelque folie qui la perdroit.--Quel
+parti peut-il donc prendre?--Qu'il se fasse donner son congé; cela est
+toujours possible quand on le veut bien. Tenez, mon cher Frédéric, le
+coeur humain est un labyrinthe dans lequel le plus habile risque de se
+perdre quand il veut l'approfondir: mais il est des règles générales; et
+l'une des plus sûres est que l'on n'aime jamais également deux objets à
+la fois. Quand on oppose un devoir à une passion, on ne peut dire lequel
+l'emportera; mais quand on met en jeu une passion et un goût, il est
+presque sûr que le goût l'emportera sur la passion.--Je ne vous entends
+pas.--Madame de Folleville aime votre ami; elle lui sacrifieroit tout,
+excepté le plaisir d'être citée, excepté sa toilette, excepté la gloire
+de voir M. de Florvel au premier rang des hommes à la mode. S'il ne
+l'admiroit pas tant, elle l'aimeroit moins; s'il cessoit d'être admiré,
+elle ne l'aimeroit plus. Proposez à votre ami de se montrer dans la
+société de madame de Folleville, mis avec plus de simplicité qu'il n'a
+jusqu'à ce jour déployé d'élégance: si elle ne l'abandonne pas après
+cette épreuve, je renonce à les voir séparés.--Vous avez, Philippe, une
+bien mauvaise idée de cette femme.--Non, vraiment, pas plus d'elle que
+des autres; pas plus de son sexe que du nôtre. Un guerrier consentira à
+tout pour celle qu'il aime, excepté à passer pour un lâche; un homme
+d'esprit proposera tout, excepté de passer pour un sot; une femme fera
+le sacrifice de sa réputation, de sa vie même, mais non celui du plaisir
+que procure la vanité satisfaite. Renoncer à l'éclat ne seroit rien pour
+une coquette devenue sensible, si elle renonçoit en même temps à la
+société; mais paroître dans le monde, s'exposer à un ridicule d'autant
+plus grand qu'il contraste avec la gloire de la veille, ou se voir
+exposée à ce ridicule dans l'objet de son choix, voilà ce que madame de
+Folleville ne supportera pas, et peut-être ce que M. de Florvel n'aura
+pas le courage d'entreprendre. Proposez-le lui.»
+
+Philippe me quitta. Notre conversation, les événemens de la journée, le
+sourire de la prétendue de M. de Vignoral, mon souper chez madame de
+Sponasi, chassèrent bien long-temps le sommeil, et firent naître en moi
+tant de réflexions, que je me levai vieilli d'une année. On ne devroit
+compter le temps que par l'expérience qu'il procure. Que de gens alors
+resteroient toujours jeunes!
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+_La rupture._
+
+
+Quand je revis Florvel, je lui fis part de ma consultation sur son état,
+et du régime qui lui étoit prescrit. «Tu te moques de moi, sans
+doute?--Non, mon ami.--Croire qu'une femme sur laquelle la raison et le
+soin de ma fortune n'ont rien pu, qu'une femme prête à tout abandonner
+pour ne pas me perdre, me quitteroit pour une bêtise!--Moi, Florvel, je
+ne le crois pas.--Penser que je me prêterois à cet enfantillage, et que
+je m'exposerois au plus affreux ridicule pour une épreuve qui n'a pas le
+sens commun!--Moi, mon ami, je ne le pense pas.--Quand elle a su que
+mademoiselle de Nangis étoit au spectacle, qu'elle a soupçonné que
+c'étoit pour elle que j'avois fait le sacrifice de ne pas la reconduire,
+si tu avois vu sa douleur, tu aurois été attendri. Combien de fois
+n'a-t-elle pas répété qu'elle cesseroit de vivre, si je cessois de
+l'aimer; qu'elle préféreroit la solitude et son amant à tout l'éclat
+dont elle jouit, si je ne le partageois pas! Et tu peux la
+soupçonner?....--Moi, Florvel, je ne la soupçonne pas; mais on m'avoit
+dit que tu n'aurois pas le courage de braver le ridicule, même pour
+rompre une liaison qui te pèse, et je ne l'avois pas cru non plus.--Tu
+t'imagines peut-être que c'est moi que je considère dans cette
+affaire....--Oh! non.--et que si j'avois la certitude de guérir madame
+de Folleville de sa passion, il m'en coûteroit de sacrifier ma
+réputation d'homme à la mode?--Non, mon ami.--Réponds-moi franchement,
+Frédéric; n'est-il pas vrai que tu le penses?--Eh bien! oui, lui
+dis-je.--Mais cela est tout-à-fait déraisonnable. Quand, pendant huit
+jours, quinze jours, je me ferois montrer du doigt, si madame de
+Folleville étoit assez légère pour que son amour ne tînt pas contre
+cette épreuve, si cette femme qui m'aime tant, qui ne m'aime que pour
+moi, m'abandonnoit sans effort, qui m'empêcheroit de me venger?--Sans
+doute.--Ne suffiroit-il pas qu'elle me revît plus brillant que
+jamais?--Cela est vrai.--Parbleu! j'en veux tenter la folie, et jamais
+occasion ne fut plus belle. Frédéric, je te mets de la partie.--De tout
+mon coeur.--Demain, mon cher, il y a assemblée chez madame de Folleville;
+des femmes charmantes, l'élite des jeunes gens qui l'obsèdent et qui
+mettent à honneur de se montrer avec elle: je t'y
+présente.--Volontiers.--Oh! ce n'est pas pour toi; je veux que tu juges
+de la préférence qu'elle m'accorde: son amour éclate même
+involontairement. Si je suis gai, elle rit; si la moindre idée sombre
+passe dans ma tête, je m'en apperçois moins à mes propres sensations,
+qu'au nuage de tristesse qui vient couvrir la figure de madame de
+Folleville; si je me plains, on diroit que c'est elle qui souffre. Tu
+viendras, Frédéric?--Oui, mon ami.--Fais-moi le plaisir de l'examiner;
+essaie même de t'en faire remarquer. Tu es bien, tu as des dispositions;
+je t'en conjure, ne néglige rien.--Non, mon ami.--Moi, continua-t-il en
+riant, dans un négligé moitié gothique, moitié à prétention, je veux le
+disputer à cette brillante jeunesse, et, semblable à ces paladins
+renommés, voir porter sans effroi les couleurs de ma dame à tous les
+ennemis que je suis sûr de vaincre.»
+
+Florvel soutint la conversation, gaiement; je l'excitai, et il finit par
+se promettre un grand plaisir d'une scène qui d'abord lui avoit paru
+horriblement désagréable.
+
+Le lendemain, je fus fidèle à ma promesse: j'allai chercher Florvel chez
+lui. Je le trouvai mis encore avec trop de soin pour l'épreuve qu'il
+vouloit tenter: il étoit triste; et, quoiqu'il affectât le contraire,
+moins clairvoyant que moi s'en seroit apperçu. Il étoit assez tard quand
+nous arrivâmes chez madame de Folleville; nous rencontrâmes au bas de
+l'escalier son domestique de confiance, qui dit à mon ami que sa
+maîtresse, inquiète de ne pas le voir, alloit envoyer chez lui. On nous
+annonce. «À la fin le voilà»! s'écrie madame de Folleville. Florvel me
+présente: à peine obtiens-je un salut; les regards de madame de
+Folleville étoient fixés avec étonnement sur mon ami.
+
+«Comme vous voilà fait! lui dit-elle: d'où venez-vous donc?--De chez
+moi.--Cela n'est pas possible.--Monsieur peut vous le dire; il est venu
+me chercher: j'achevois ma toilette.--Votre toilette!» répéta madame de
+Folleville avec une inflexion de voix ironique. Elle reprit ses cartes,
+qu'elle avoit un moment quittées, et joua en se plaignant de la
+migraine.
+
+Florvel se plaça debout derrière elle. Il avoit de l'humeur. «Tu as là
+un habit singulier, lui dit un jeune homme; je ne te l'ai jamais
+vu.--C'est étonnant, répondit-il froidement; il y a plus de deux ans que
+je l'ai.--Étoit-il joli dans son temps? lui demanda madame de Folleville
+sans tourner la tête.--Est-ce qu'il ne vous plaît pas aujourd'hui?--La
+question est neuve, en vérité; ne diroit-on pas qu'il m'a jamais plu? Il
+est excessivement ridicule, et je ne sais à qui vous ressemblez
+avec.--Je l'avois pourtant le premier jour où j'eus le bonheur d'être
+reçu chez vous.--Il y a long-temps effectivement», répondit-elle. Puis
+elle battit les cartes avec une vivacité vraiment digne de remarque.
+
+Florvel me faisoit pitié, tant le chagrin qu'il éprouvoit se peignoit
+sur sa figure: ce n'étoit pas l'amour offensé qui le rendoit malheureux;
+c'étoit l'amour-propre, d'autant plus cruellement blessé, qu'il m'avoit
+exalté la sensibilité de sa maîtresse, et que j'étois témoin qu'elle
+n'avoit jamais aimé en lui que ce qu'un fat ou un sot pouvoit, à l'aide
+d'un peu de soin, lui disputer avec succès. Si l'on savoit toujours à
+quoi l'on doit dans le monde tant de préférences qui flattent la vanité
+on en rougiroit par orgueil. C'étoit la position de ce pauvre Florvel.
+
+Nous restâmes encore quelque temps, pendant lequel madame de Folleville
+ne s'occupa de mon ami que pour le regarder avec une surprise où il se
+mêloit autant de dédain que de dépit. On lui proposa de jouer: il s'en
+défendit en prétextant un violent mal de tête; et madame de Folleville
+saisit habilement l'occasion pour lui conseiller de se retirer; ce qu'il
+fit aussitôt. À peine fûmes-nous dehors, que je me mis à rire de toutes
+mes forces. Florvel enrageoit de grand coeur. Il commença par crier
+contre les femmes en général; c'est l'usage quand on veut se plaindre
+d'une; il concentra ensuite son humeur sur sa maîtresse, et lui trouva
+cent fois plus de défauts qu'il ne lui avoit connu jusqu'alors de
+qualités; c'est encore l'usage. Bientôt après il l'excusa. «N'est-il
+pas vrai, me dit-il, que j'étois bien ridicule, et que toute autre
+qu'elle eût été piquée?--Oui, mon ami, et tu aurois tort de lui en
+vouloir, encore plus de chercher à t'en venger; mais conviens aussi
+qu'il eût été peu raisonnable de lui sacrifier ta famille, mademoiselle
+de Nangis, et ton bonheur.»
+
+Quelques jours après, il partit pour la campagne, accompagné de son
+père; il alloit rejoindre mademoiselle de Nangis. En la voyant plus
+particulièrement, il céda à l'amour plus qu'à tout autre motif, et
+l'épousa. Depuis il rencontra sans trouble madame de Folleville, à
+laquelle on ne connoissoit aucune liaison intime, mais qui étoit plus
+que jamais obsédée de la foule des jeunes aimables que la frivolité
+attirait sur ses pas. Elle avoit éprouvé l'impossibilité d'être
+sensible; elle se contentoit d'être coquette.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+_La philosophie d'une jeune femme._
+
+
+Vous n'attendez pas, mes chers lecteurs, que je vous donne jour par jour
+le détail de ma vie, et nous sommes maintenant en assez grande
+connoissance pour que vous puissiez avoir une idée juste de ma
+situation. Bien avec madame de Sponasi, dont la maison m'étoit ouverte;
+accueilli par mon ami Florvel, qui venoit de monter la sienne; toujours
+chéri de mon bon Philippe; ménageant adroitement M. de Vignoral,
+cultivant avec succès les arts agréables, et me promettant sans cesse de
+travailler au fameux manuscrit, dont, au bout de deux mois, j'avois déjà
+copié quelques pages: que manquoit-il à mon bonheur? Vous qui avez aimé
+sans avoir l'espérance de l'être, dites pourquoi je n'étois pas heureux.
+
+Madame de Vignoral avoit pris un empire absolu sur les volontés de son
+mari et sur les miennes. Elle commandoit à ce despote avec une grace si
+naturelle et une fermeté si extraordinaire, qu'au bout de huit jours il
+avoit renoncé même à lui donner des conseils. Bientôt sa maison devint
+le rendez-vous d'une société nombreuse et choisie, dans laquelle il
+étoit moins reçu à titre d'époux que comme un homme aimable qui
+cherchoit à plaire. S'il boudoit, s'il avoit de l'humeur, elle
+l'engageoit à rester dans son cabinet, où il pouvoit se livrer aux
+graves méditations qui l'occupoient. «Il ne faut jamais vaincre la
+nature, monsieur, lui disoit-elle; vous êtes fait pour éclairer le
+monde, et non pour l'amuser. Travaillez à augmenter cette réputation
+brillante qui m'a fait desirer d'associer mon nom au vôtre; je serois
+désespérée que, par complaisance pour moi, vous prissiez l'habitude de
+la dissipation. Quand la société vous plaira, venez-y, vous en ferez le
+charme; mais quand vous serez sérieux, je vous en avertirai. Encore une
+fois, je ne veux pas que vous vous gêniez pour moi; il ne faut pas
+vaincre la nature.»
+
+Obéir à la nature, suivre les mouvemens de la nature, ne consulter que
+la nature, telle étoit la philosophie de madame de Vignoral; et comme la
+nature s'étend fort loin, la philosophie de madame de Vignoral n'avoit
+réellement pas de bornes. D'une vivacité extrême, elle mettoit autant
+d'ardeur à suivre son premier mouvement que les hommes raisonnables
+mettent de soin à le réprimer. Pourquoi se seroit-elle corrigée de ses
+défauts? c'étoit la nature qui les lui avoit donnés. Pourquoi
+résisteroit-elle à ses passions? ne sont-elles pas dans la nature? Si
+elle étoit constante dans ses goûts, elle ressemblent à la nature, dont
+les mouvemens uniformes font la sûreté et l'admiration des siècles; si
+elle cédoit à ses caprices, elle ressembloit à la nature, qui ne change
+dans chaque lieu et à chaque instant que pour varier les plaisirs de
+l'humanité. Ô vous qui me lisez, ne vous moquez pas du système
+philosophique de madame de Vignoral; n'avons-nous pas vu de grands
+politiques de la Grèce ancienne se vanter de travailler comme la nature,
+parler de créer un gouvernement simple comme la nature, et assurer que
+les hommes ne seraient heureux que lorsqu'une main puissante les
+forceroit de se rapprocher de la nature?
+
+Informez-vous par-tout de ce que signifie ce mot _nature_, et vous aurez
+autant de définitions diverses que vous interrogerez de personnages
+différens. Il en est de même de la vertu, du bonheur, de l'esprit, enfin
+de toutes les idées métaphysiques que notre orgueil a cru définir par un
+seul mot, et que nous cessons de comprendre quand nous voulons expliquer
+le mot par des phrases.
+
+Éloignons donc madame de Vignoral d'un système qui l'égare, et cherchons
+son caractère à travers la nature dont elle l'enveloppe, sans pouvoir le
+déguiser. Spirituelle, vive, bonne, passionnée, légère, aimable et
+inconséquente; telle je la vois aujourd'hui, telle je l'aurais vue alors
+sans pouvoir cesser de l'aimer. L'aimer ne signifie rien; je l'adorois,
+je l'idolâtrois, je ne respirois que par elle et pour elle. Eh bien!
+tout cela ne rend pas encore ce que j'éprouvais. Lecteurs, me
+comprendrez-vous? J'aimois pour la première fois.
+
+Jugez de mon supplice. Presque toujours avec elle, je la voyois dans ce
+négligé du matin qui sied si bien à la beauté dans son printemps; je la
+voyois lorsque l'art avoit ajouté à ses attraits: car, quoique depuis
+des siècles les poètes répètent le contraire sans le croire, la parure
+embellit tout, jusqu'aux charmes de l'enfance. Je l'entendois lorsque le
+caprice la poussoit à son clavecin, lorsque sa voix, aussi légère que
+son esprit, murmuroit la romance nouvelle, ou éclatoit dans une ariette
+difficile. Elle aimoit à rire, à folâtrer; et souvent, dans les élans de
+sa gaieté, je la pressois dans mes bras, dont elle ne s'arrachoit que
+pour me provoquer par de nouvelles espiègleries. Si je parlois d'une
+partie liée avec mes amis, elle m'assuroit que je n'y irois point,
+parce qu'elle avoit mis dans ses arrangemens que je l'accompagnerois au
+spectacle. Si j'observois qu'il falloie que je la quittasse pour aller
+travailler, elle me répondoit que je travaillerois dans un autre moment,
+mais qu'elle vouloit que je restasse auprès d'elle. Oh! combien j'étois
+malheureux!
+
+Malheureux! entends-je crier de tous côtés; et de quoi donc vous
+plaignez-vous? Être sans cesse auprès d'une femme jeune et jolie que
+vous aimez... Et voilà de quoi je me plains. Mon amour augmente chaque
+jour; il m'agite, il me tourmente, il me consume; il me fera mourir,
+sans que j'ose même avouer la cause de ma mort à celle qui me la donne.
+La femme de M. de Vignoral! qui oseroit jamais...?--Mais, mon cher
+Frédéric, dit encore le lecteur, M. de Vignoral est un homme tout comme
+un autre.--Vous croyez? Cela m'encourage un peu. Cependant son épouse
+est elle-même très-portée pour la philosophie.--Oui, mais pour la
+philosophie de la nature.
+
+Oh! merci, cher lecteur; votre réflexion est un trait de lumière. En
+effet, l'amour n'est-il pas dans la nature? C'est lui qui l'anime. Sans
+l'amour, la nature perdroit le mouvement. Et madame de Vignoral
+pourroit-elle s'offenser d'un sentiment qui donne la vie à la base
+fondamentale de son système philosophique? Pourquoi donc Philippe, qui
+jusqu'alors m'avoit toujours si bien conseillé, s'étoit-il contenté de
+rire lorsque je lui avois conté mes peines? «Souffrez, m'avoit-il dit;
+mes conseils ne peuvent rien contre le mal que tous éprouvez. Si je vous
+indiquois les moyens de hâter votre guérison, j'ôterois plus à vos
+plaisirs qu'à votre douleur.»
+
+L'amour et la nature se réunirent un soir; nous n'étions que deux,
+madame de Vignoral et moi. L'amour étoit timide, il n'osoit s'expliquer;
+la nature, qui tend toujours directement à son but, s'expliqua sans
+contrainte. Depuis ce moment, je fus le plus heureux des amans, et le
+moins heureux les hommes. Je ne pouvois sortir, rentrer, soupirer,
+sourire, sans être obligé de rendre compte de mes actions et de mes
+pensées.
+
+«Je suis jalouse, me disoit-elle; je voudrois en vain le cacher, la
+nature me trahiroit.»
+
+Mais ce qui étoit plus terrible encore, c'est qu'elle ne me permettoit
+pas, à moi, d'être jaloux, quoiqu'elle fût d'une légèreté qui faisoit le
+tourment de ma vie.
+
+«Je suis inconséquente, me disoit-elle, je le sais; la nature m'a donné
+ce défaut. Ah! Frédéric, si vous m'aimiez réellement, auriez-vous la
+cruauté de me le reprocher?»
+
+Je ne sais comment elle s'arrangeoit; mais sa philosophie de la nature
+étoit inépuisable. Apparemment que je n'étois pas aussi bien disposé
+qu'elle pour ce système: plus j'en recevois de leçons, plus je perdois
+ces couleurs villageoises, cette santé fleurie que j'avois rapportée de
+Mareil. Le maître de danse m'assuroit que je manquois d'à-plomb; celui
+de chant prétendoit que ma voix se voiloit; le maître d'armes, d'un seul
+coup, faisoit sauter mon fleuret à dix pas. M. de Vignoral, de la
+meilleure foi du monde, me conseilloit de ne pas me livrer à l'étude
+avec tant d'ardeur, et son épouse ne cessoit de me répéter que chaque
+jour elle s'appercevoit que je l'aimois moins. Je ne peux pas dire au
+juste à quoi elle s'en appercevoit; mais je peux jurer que je ne
+conservois de forces que pour l'aimer, et que plus ma santé
+s'affoiblissoit, plus elle prenoit d'empire sur mes sentimens. Ah! sans
+doute il est au monde quelque chose de plus grand que la nature; c'est
+l'imagination d'un amoureux de dix-sept ans.
+
+Philippe, qui, comme on a pu le voir, n'aimoit pas du tout la
+philosophie, me donnoit beaucoup de conseils contre celle de madame de
+Vignoral: seul avec lui, je convenois de la force de ses raisons; mais
+aussitôt que je revoyois le séduisant apôtre du système de la nature,
+j'oubliois Philippe, ce qu'il m'avoit dit, et tout ce que je lui avois
+promis. Je ne sais de quelle manière il s'y prit; mais un matin il vint
+m'avertir que madame de Sponasi me demandoit. Je me rendis chez elle.
+
+«Frédéric, me dit-elle, je pars à l'instant pour une de mes terres, où
+je passerai un mois: elle est à trente lieues de Paris; je vous ai mandé
+pour me faire vos adieux.--Je serai donc, madame, un mois entier sans
+vous voir!--Vous vous en consolerez facilement.--Vous ne le croyez pas,
+madame.--Si j'étois persuadée que ce fût pour vous un chagrin bien grand
+de me quitter, je vous emmenerois.» Je ne répondis pas.
+
+«Vous n'osez m'en presser, ajouta-t-elle en souriant, et vous avez tort;
+mais comme je ne veux pas que votre timidité vous prive du plaisir de
+m'accompagner, je vous préviens qu'il est toujours entré dans mes
+projets de vous avoir avec moi. Je vais écrire un mot à M. de Vignoral;
+Philippe accompagnera le domestique, et se chargera de faire emballer ce
+qui peut vous être nécessaire.--Ne seroit-il pas plus honnête, madame,
+que j'allasse moi même...--Sans doute cela seroit plus honnête; mais je
+prends sur mon compte ce qu'il y a de leste dans votre départ. Dans une
+heure nous serons en route. J'ai moi-même une visite à rendre; vous
+m'accompagnerez. De votre côté, vous devez avoir envie d'embrasser votre
+ami Florvel; je profiterai de l'occasion pour m'acquitter envers son
+épouse, que j'ai beaucoup trop négligée: mais on passe à mon âge
+d'oublier un peu l'étiquette.»
+
+Il n'y avoit pas un mot à répliquer. Madame de Sponasi écrivit à M. de
+Vignoral; moi je me promenois en rêvant aux moyens d'avertir son épouse,
+de lui faire part de ma douleur, de lui jurer que l'absence ne feroit
+qu'ajouter à mon amour. Philippe vint chercher le billet de madame de
+Sponasi; je voulus lui dire quelques mots en particulier. Soit qu'il
+s'en doutât, soit que le hasard seul fût contre moi, je ne pus y
+parvenir; il fallut sortir avec ma bienfaitrice sans avoir soulagé mon
+coeur. Je l'accompagnai dans la visite qu'elle alloit rendre, et j'y fus
+d'une bêtise complète. Enfin nous arrivâmes chez Florvel. Tandis que
+madame de Sponasi causoit avec son épouse, je lui fis signe que je
+desirois lui parler particulièrement. Il me comprit, et saisit le
+premier prétexte pour m'entraîner dans son cabinet.
+
+«Tu me vois au désespoir, mon cher Florvel, et j'attends de toi un grand
+service.--Parle, mon ami.--Donne-moi ce qu'il faut pour écrire, et
+jure-moi que tu feras remettre la lettre que je vais te laisser,
+aussitôt que je t'aurai quitté.--Je te le promets.--Tu la feras remettre
+sûrement et avec discrétion?--Oui, mon cher Frédéric.
+
+J'écrivis.
+
+«Ah! ma jolie Rose, pourquoi se tourmenter quand on s'aime et qu'on est
+ensemble? Que je regrette les momens que nous avons perdus à nous bouder
+comme des enfans! Nous étions trop heureux, et nous en abusions. Tu me
+reproches sans cesse de ne plus t'aimer: si tu pouvois me voir dans ce
+moment affreux où l'on m'arrache à toi, sans me laisser même la
+consolation de te dire adieu, tu aurois pitié de moi; tu connoîtrois ton
+empire sur un coeur qui ne respire que pour toi. Je t'écris en cachette,
+n'ayant pu obtenir la permission d'aller te voir; j'ai craint de trop
+insister pour ne pas te compromettre. Ô ma Rose jolie! ne m'oublie pas,
+je t'en conjure à genoux; aime-moi, plains-moi, pense à moi toujours:
+ton image seule occupera toutes mes pensées; Écris-moi bien souvent,
+tous les jours, à tous les instans; assure-moi que tu ne m'en veux pas.
+Je suis si malheureux, que j'ai besoin de consolation: et qui me
+consolera de te quitter?... On m'appelle. Adieu, ma Rose, je pleurs et
+t'embrasse de toutes mes forces.»
+
+«_P.S._ Adresse tes lettres au château de... près Orléans.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+_Le presbytère._
+
+
+Un peu consolé d'avoir fait mes adieux à ma Rose chérie, je rejoignis
+madame de Sponasi. Nous retournâmes à son hôtel: un quart d'heure après,
+nous étions en route, elle, Philippe et moi, dans la même voiture. Nous
+devions passer bien près de Mareil; j'obtins de ma bienfaitrice que nous
+irions voir le bon curé qui m'avoit élevé. Quand nous y descendîmes, il
+étoit avec son confrère le curé d'Orville.
+
+«Messieurs, leur dit madame de Sponasi en entrant, vous permettrez que
+la philosophie vienne rendre visite aux ministres de la religion;
+j'espère, pour vous et pour moi, que les méchans n'en parleront pas.»
+
+Tandis que j'embrassois mon cher Mentor, le curé d'Orville soutint la
+conversation avec ma bienfaitrice.
+
+«Madame, lui répondit-il, les anciens philosophes respectoient ce qui
+fait la base de la société et la consolation des malheureux; j'augure
+trop bien des philosophes nouveaux pour croire qu'ils méprisent ce qu'il
+leur seroit impossible de remplacer.»
+
+«Vous avez tort, monsieur le curé: nous faisons hautement profession
+d'anéantir tous les préjugés; gare à vous, si nous vous trouvons sur
+notre chemin.»
+
+«Les préjugés, madame, ne sont souvent que la prudence des siècles,
+devenue tellement populaire, qu'il seroit aussi dangereux de les
+anéantir, que difficile de remonter à leur origine. Les esprits foibles
+veulent s'y soustraire; les têtes fortes et réfléchies admirent les
+ressources de la Providence, qui a voulu que la multitude fît par
+instinct ce qu'il seroit impossible d'obtenir de sa raison.»
+
+«Eh! pourquoi, monsieur le curé, n'obtiendroit-on pas que la multitude
+fît usage de sa raison?»
+
+«C'est à vous, madame, que je le demanderai, à vous qui jouissez d'une
+fortune immense. Voulez-vous consentir à vous priver de tous les
+agrémens de la vie, à cultiver le champ qui doit vous nourrir, pour
+laisser aux paysans de vos terres le temps de s'instruire? Quand même,
+vous y consentiriez, quand tous les riches seroient de votre avis, qu'en
+résulteroit-il pour les progrès de la raison humaine? Le contraire de ce
+que vous en attendez: chacun, forcé de travailler pour vivre, pour
+élever sa famille, négligeroit les sciences, les arts, qui ne seroient
+plus d'aucune utilité pour l'existence, qui n'offriroient plus même les
+jouissances de l'amour-propre. Nous retournerions à l'état de barbarie
+dont l'humanité n'est sortie qu'à l'aide de ce que vous appelez des
+préjugés.»
+
+«Vous allez trop loin, monsieur le curé: la raison, au contraire,
+prouveroit à chacun que son intérêt est de tirer le meilleur parti de la
+situation dans laquelle le hasard l'a placé; et le pauvre, en
+travaillant pour le riche, ne s'appercevroit-il pas que le riche ne
+dépense qu'au profit du pauvre?»
+
+«Vous, madame, qui n'avez pas à vous plaindre de la situation dans
+laquelle le hasard vous a placée, vous ferez ce calcul qui vous paroît
+juste; mais l'infortuné qui ne vit que de privations, que la religion
+console du malheur ou arrête sur la pente du crime, en fera un bien
+différent, si, le dégageant de toute crainte et de tout espoir à venir,
+vous lui permettez de ne consulter que sa raison sur ce qui lui
+convient. Sa raison lui criera qu'il a droit à toutes les jouissances,
+que la propriété est le plus absurde des préjugés; et gare à vous si
+vous vous trouvez sur son chemin.»
+
+«Et les lois, monsieur le curé, les comptez-vous pour rien?»
+
+«Et la force qui les brave, ou l'adresse qui les élude, madame, les
+oubliez-vous? Il suffira donc de se croire loin de l'oeil du magistrat
+pour tout oser: quel homme, s'il n'a point perdu la raison, se croit
+assez loin pour échapper à l'oeil de la Divinité?»
+
+«Mais la philosophie consacre tous les préceptes de la morale.»
+
+«La religion va plus loin; des préceptes de morale elle fait des
+devoirs: or je vous demande qui a plus de force sur la volonté des
+hommes, de la puissance qui conseille, ou de celle qui ordonne.»
+
+«Si les idées religieuses ont tant de puissance, pourquoi donc ceux qui,
+par état, sont chargés de les prêcher, les observent-ils si mal?»
+
+«Quand de la religion vous passerez à ses ministres, j'avoue, madame,
+que vous aurez d'autant plus d'avantage sur moi, que les ministres que
+tous avez pu connoître dans vos sociétés, sont positivement ceux qu'il
+est impossible de défendre: la corruption du siècle les entraîne. Mais
+ne pourrois-je pas vous demander également si une loi juste et
+nécessaire cesse d'avoir son utilité, parce que le magistrat qui, par
+état, doit la faire observer, a prévariqué dans son application?»
+
+«La comparaison n'est pas juste, car la loi même est là pour punir le
+magistrat prévaricateur.»
+
+«La religion n'a-t-elle pas des ressources plus étendues pour punir le
+ministre qui la déshonore par sa conduite? Consultez l'histoire, et vous
+verrez qu'un peuple religieux est facile à gouverner; que celui, au
+contraire, qui n'a plus de religion, ne peut être contenu que par des
+lois de sang. Ainsi un gouvernement qui se prêterait à affoiblir les
+idées religieuses, se mettrait dans la nécessité d'être cruel; ce qui
+est plus contraire à la philosophie que la superstition du peuple.»
+
+«En ce cas, monsieur le curé, faites-nous donc une religion qui ne
+révolte pas la raison par mille détails vraiment absurdes.»
+
+«Eh! madame, vous en feriez cent, que la multitude y porterait toutes
+les sottises de celle que vous lui ordonneriez de quitter. La plus
+simple seroit celle qui lui conviendroit le moins. Dans tous les temps
+et dans tous les pays, le peuple n'a jamais bien su de sa religion que
+ce que les honnêtes gens voudraient pouvoir en retrancher. Cela prouve
+que la superstition est inhérente à la nature humaine, et que les
+prêtres ne la créent pas.»
+
+«Ils l'exploitent du moins, monsieur le curé, ils l'exploitent; vous
+n'en disconviendrez pas. Tenez, vous aurez beau faire, vous me forcerez
+à vous estimer, vous particulièrement; mais vous ne me convertirez pas.»
+
+«Madame, je vous observerai que ce n'est pas moi qui ai provoqué cette
+conversation, et que mon estime pour vous a devancé l'honneur que j'ai
+de vous connoître. Je sais que vos bienfaits vous font regarder par vos
+vassaux comme une mère attentive aux besoins de ses enfans. J'espère
+qu'ils ne trahiront pas la reconnoissance dont la philosophie leur donne
+le précepte; mais je souhaite qu'on ne leur laisse pas oublier que la
+religion leur en fait un devoir.»
+
+«De la reconnoissance! s'écria le curé de Mareil: n'y comptez jamais. Il
+y a long-temps que j'étudie les hommes, et je vous les livre comme
+l'espèce la plus ingrate que la nature ait formée. La jeunesse a trop de
+passions pour être reconnoissante, l'homme fait a trop d'ambition, et la
+vieillesse n'a plus de sensibilité. Le pauvre ne se souvient d'un
+bienfait que lorsqu'il en espère de nouveaux: le riche croit les
+acquitter tous avec de l'argent. Pour moi, j'ai renoncé à obliger, et je
+promets bien...»
+
+Dans ce moment, la vieille gouvernante entra, faisant beaucoup
+d'excuses et autant de révérences; mais elle venoit avertir M. le curé
+qu'un habitant du village s'étoit blessé en coupant du bois, et qu'il
+demandoit à le voir. Notre bon curé sortit sans prendre garde seulement
+à la société qu'il avoit chez lui. Madame de Sponasi s'informa de la
+situation de cet homme; et ayant appris qu'il étoit chargé d'une
+nombreuse famille, elle remit pour lui une somme d'argent à la
+gouvernante. Le curé d'Orville reçut de ma bienfaitrice un adieu fort
+amical; je le priai de présenter mes regrets à mon cher Mentor, et nous
+remontâmes en voiture.
+
+«J'aime assez ce prêtre, nous dit madame de Sponasi; et si j'avois à ma
+disposition la feuille des bénéfices, je lui donnerois sur-le-champ un
+évêché: il parle bien, et connoît mieux les devoirs de son état que les
+ecclésiastiques que j'ai jusqu'à présent rencontrés dans le monde. Il
+est vrai que je n'ai pas voulu le pousser trop fort; il faut ménager les
+bienséances: son fanatisme d'ailleurs m'a paru assez raisonnable.»
+
+«Je me suis bien apperçu de votre intention, lui répondit Philippe;
+ordinairement vous avez la repartie plus vive.»
+
+Madame de Sponasi observa, en riant, que, dans un presbytère, elle ne
+pouvoit décemment tenir tête à deux curés, et qu'en consentant à s'y
+arrêter pour m'obliger, elle s'étoit fait la loi de ne rien dire qui pût
+choquer celui qui l'habitoit; qu'elle ne savoit même pas comment la
+conversation s'étoit engagée sur un pareil sujet. Je le savois bien,
+moi; et la réflexion de madame de Sponasi, la flatterie de Philippe, me
+donnèrent une idée juste du caractère de ma bienfaitrice et de la
+manière dont son valet-de-chambre avoit acquis, de l'empire sur elle.
+Mais ce qui bouleversoit ma raison, ce qui m'occupoit même assez pour me
+faire oublier momentanément ma Rose jolie, c'étoit le fanatisme du curé
+d'Orville, que madame de Sponasi avoit trouvé assez raisonnable.
+
+Un fanatisme raisonnable! Mes chers lecteurs, vous consentirez
+volontiers à me laisser réfléchir un peu sur cette expression:
+aussi-bien, de quoi vous entretiendrois-je? Des plaisanteries de ma
+bienfaitrice? Il n'en est pas une qui n'ait été répétée jusqu'à satiété.
+Des réponses de Philippe? Il rioit ou approuvoit, selon qu'il étoit sûr
+que le rire ou l'approbation conviendroit à sa maîtresse. Vous
+entretiendrois-je de ma douleur en m'éloignant de madame de Vignoral?
+Elle m'accabloit alors, je la croyois éternelle; et aujourd'hui, si je
+voulois me le rappeler, je serais obligé d'ouvrir quelques romans, et
+de copier le chapitre concernant le départ d'un héros. La voiture va
+bien: en attendant que nous arrivions, revenons, je vous prie, au
+fanatisme raisonnable du pauvre curé d'Orville.
+
+Il n'est pas de sentiment vif qui ne puisse se changer en passion, point
+de passion qui ne puisse aller jusqu'au fanatisme. L'amour de
+l'humanité, la gloire, l'enthousiasme pour les arts, pour la vertu même,
+la philosophie, la religion, l'amour de la patrie, ont leur fanatisme:
+c'est alors que ces sentimens, destinés à faire le charme de la vie, le
+bonheur de la société, par leurs excès mêmes amènent un résultat
+contraire au but qu'ils s'étoient proposé. On pourroit en citer des
+exemples dans tous les genres; mais la moindre réflexion suffît pour se
+convaincre qu'il n'est pas de fanatisme raisonnable.
+
+Pourquoi donc madame de Sponasi, qui avoit de l'esprit, s'étoit-elle
+avisée de réunir deux idées aussi contradictoires? Pourquoi, mes chers
+lecteurs? C'est que l'art de dénaturer les expressions les plus claires
+étoit déjà poussé si loin, que rien n'étoit plus commun que de raisonner
+sur tout et de ne s'entendre sur rien. Madame de Sponasi vouloit dire
+qu'elle trouvoit le zèle du curé d'Orville appuyé sur des raisonnemens
+solides: c'étoit sa pensée. Elle mit de la finesse dans la manière de la
+rendre, et ne s'en tira qu'en blessant le bon sens. Au reste, son mot
+fut répété; il fit fortune.
+
+J'ai depuis entendu presque toujours confondre le fanatisme et la
+superstition, quoique rien ne soit plus distinct. Madame de Sponasi, par
+exemple, ne croyoit pas en Dieu; mais elle avoit une confiance sans
+bornes dans les tireurs de cartes: elle n'étoit pas fanatique; elle
+étoit superstitieuse.
+
+On a vu plus d'une fois des furieux se mettre à genoux pour recevoir la
+bénédiction d'un prêtre qui leur ordonnoit d'aller massacrer leurs
+frères: c'étoit du fanatisme. On a vu aussi des furieux se mettre à
+genoux pour recevoir la bénédiction d'un prêtre qu'ils alloient égorger:
+c'étoit de la superstition. Le fanatisme étoit alors dans le sentiment
+qui les rendoit assassins, sans les empêcher d'être superstitieux.
+
+Il est dix heures du soir; le fouet du postillon m'avertit que nous
+approchons du château. Nous y entrons; et, malgré ma douleur, je suis
+obligé de satisfaire l'appétit dévorant que la route a excité. À peine
+suis-je retiré dans mon appartement, que je m'abandonne...--Au
+désespoir?--Non, au sommeil le plus calme et le plus profond.--Ah! vous
+n'aimiez pas: peut-on dormir loin de l'objet qu'on aime?--Oui, mon cher
+lecteur: les romans disent le contraire; mais vous avez sans doute
+éprouvé qu'ils ont tort. Le romancier qui feroit mourir son héros de
+faim ou faute de sommeil, exciterait la risée générale. Il a bien soin
+d'observer que l'appétit abandonne le héros malheureux, que Morphée
+s'éloigne de ses paupières baignées de larmes; mais comme le héros
+malheureux n'en existe pas moins, il faut conclure que le roman a ses
+licences comme le poème épique. D'ailleurs, si, près de vous séparer de
+votre amie, vous ne voulez pas vous exposer à mourir d'insomnie ou
+d'inanition, tâchez, ainsi que moi, d'être initié au système de la
+philosophie de la nature, et vous entendrez bientôt cette mère attentive
+vous crier fortement: Rétablis l'équilibre.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+_L'inquiétude._
+
+
+En m'éveillant, je pensai à ma Rose jolie. Ah! si dans les longues
+journées qui péniblement s'écoulent loin de ce qu'on aime, il est des
+momens où l'absence paroît plus cruelle encore, n'en doutez pas, c'est
+lorsqu'après un sommeil réparateur les yeux s'ouvrent à la lumière. Je
+pourrois le prouver en développant avec art le système de madame de
+Vignoral. Je l'appelois, je soupirois, je pleurois; pleurs, cris,
+soupirs inutiles. Hélas! loin de jouir de sa présence, il falloit
+attendre vingt-quatre heures avant même de recevoir de ses nouvelles.
+Aura-t-elle la bonté de m'en donner? Vive comme je la connois,
+incapable de supporter la moindre contrariété, quand je gémis loin
+d'elle, ne croira-t-elle pas que je l'ai abandonnée de mon propre
+mouvement? Partir sans la voir, c'étoit un crime; je m'accusois de trop
+de condescendance pour les volontés de madame de Sponasi: j'aurois dû
+tout risquer pour lui dire adieu.
+
+Je ne cherchois pas à me trouver avec Philippe; je lui en voulois. Sans
+en avoir aucune certitude, j'aurois juré que je lui avois l'obligation
+de ce beau voyage. De quoi se mêloit-il? que lui importoit ma santé? Si
+je trouvois mon bonheur à pâlir, maigrir, perdre mes forces, s'en
+portoit-il moins bien? Avoit-il fait à ma bienfaitrice une confidence
+qu'il m'avoit plutôt arrachée qu'il ne l'avoit obtenue? De quel droit
+disposoit-il de mes secrets et de la réputation d'une femme que
+j'idolâtrois? Oui, Philippe, je vous en voulois beaucoup; et, pour me
+venger, je cherchois à m'établir auprès de madame de Sponasi, de manière
+à pouvoir me passer de vos secours, qui me devenoient importuns: je lui
+fis la cour, en entrant de moitié dans la guerre qu'elle avoit déclarée
+au ciel; nous combattîmes tous deux avec une vigueur d'autant plus
+grande, que, n'ayant personne pour rompre nos lances, nous étions sûrs
+de la victoire. Quel courage nous déployâmes dans la première soirée
+que, nous passâmes ensemble! Ce qui m'étonnoit, étoit de me trouver
+autant d'esprit que ma bienfaitrice. J'ignorois alors combien peu il en
+faut pour être méchant, plaisant et satyrique, quand on tourne en
+dérision ce qu'il y a de plus respectable dans le monde. La facilité du
+succès dans ce genre suffiroit seule pour en dégoûter.
+
+Le lendemain, M. Philippe m'apporta une lettre; il avoit, en me la
+présentant, un air moitié satisfait, moitié railleur, qui me déplut
+singulièrement. La lettre étoit de ma Rose chérie; j'avois reconnu
+l'écriture, et mon coeur avoit tressailli. Je brûlois de la lire; mais M.
+Philippe restoit là, et je n'aurois pas voulu seulement rompre le cachet
+en sa présence. Je voyois bien qu'il desiroit que je me confiasse à lui:
+je n'en avois nulle envie; au contraire. Il tournoit dans ma chambre;
+mais il ne s'en alloit pas. Le rouge me montoit au visage, je
+m'impatientois; j'allois éclater quand je le vis prendre un siége et
+s'asseoir. Ce qui auroit dû me pousser à bout fut positivement ce qui me
+déconcerta; je posai la lettre sur une table, et je m'assis à mon tour
+avec beaucoup de tranquillité.
+
+«L'épreuve est terrible, me dit-il aussitôt en se levant. Je ne me
+repens pas de l'avoir tentée; mais je jure de ne plus m'y exposer.
+Avouez, monsieur, que vous avez été au moment de vous emporter contre
+moi.--Oui, Philippe.--Si vous saviez... Monsieur Frédéric, je vous le
+répète, si jamais vous me méprisez, vous me rendrez le plus malheureux
+des hommes.--Philippe, je pourrai avoir intérieurement de l'humeur
+contre vous; mais vous mépriser, mépriser celui qui, depuis mon enfance,
+a veillé sur ma destinée, ah! jamais. Pourquoi me tourmentez-vous,
+Philippe, vous qui autrefois ne pensiez qu'à mon bonheur?--Depuis que
+vous existez, c'est la seule chose qui m'occupe. Vous ne le croyez pas
+en ce moment; le jour viendra où vous me remercierez. Mais je vous
+laisse; vous devez être pressé d'ouvrir cette lettre.
+
+Il sortit. La lettre étoit là devant mes yeux; eh bien! je n'étois pas
+pressé de l'ouvrir. «_Si vous saviez_, avoit-il dit, et il s'étoit
+arrêté. Ce peu de mots m'avoit rappelé le mystère qui enveloppe ma
+naissance, et toutes les conjectures que j'avois formées. Ces pensées
+tumultueuses, cette incertitude dévorante, venoient de chasser jusqu'au
+souvenir de madame de Vignoral, comme l'amour, quelques instans
+auparavant, avoit anéanti le souvenir des obligations que je devois à
+Philippe. L'impossibilité de fixer mes idées, plus que toute autre
+cause, me ramena insensiblement à la lettre; et, par un effet bien
+naturel encore, la lecture de la lettre chassa toutes les pensées qui
+m'absorboient deux minutes avant.
+
+ROSE À FRÉDÉRIC
+
+«Non, Frédéric, vous ne m'aimez plus; je le disois avec raison, je le
+répéterai sans cesse. Partir sans savoir si je le voulois, sans me voir,
+sans s'informer si j'aurois la force de supporter ton absence, c'est une
+cruauté dont je ne te croyois pas capable. Tu m'écris que tu as craint
+de me compromettre; que signifie cette crainte? me compromettre auprès
+de qui? La nature ne m'a-t-elle pas créée libre? Il falloit tout braver
+pour venir me dire adieu; je ne t'aurois pas laissé partir. Mais tu
+voulois me fuir, me livrer au désespoir; tu as réussi. En recevant ta
+lettre, je me suis mise en colère; j'ai crié, j'ai pleuré: maintenant je
+suis malade, bien malade, mais sérieusement malade. Tu veux que je
+t'écrive à tous les instans; je n'ai pas même la force de finir cette
+lettre: peut-être serai-je morte quand tu la recevras; je n'ai jamais
+été aussi mal. Frédéric, tu te reprocheras toute ta vie d'avoir conduit
+au tombeau ta Rose hier encore jolie, aujourd'hui languissante. Adieu.
+Si c'étoit pour toujours!»
+
+* * *
+
+Quelle lettre! je pensai devenir fou en la lisant; et pendant une heure
+je ne fis rien autre chose que la lire. Pauvre Rose! malade de mon
+départ, peut-être morte!--Oh! cela n'est pas possible.--Elle m'aime tant
+cependant; qu'y auroit-il d'extraordinaire qu'une douleur profonde la
+conduisît au tombeau?--Prenez garde, Frédéric; c'est ici l'amour-propre
+qui grandit le pouvoir de l'amour.--Non, mon cher lecteur; Rose est
+malade, Rose craint de mourir; elle le dit: et Rose peut être vive,
+emportée, inconséquente; mais Rose est incapable de trahir la vérité.
+Pourquoi suis-je parti? que ferai-je? Dans le trouble où je suis, il
+m'est impossible de prendre une résolution. Je tombe anéanti sur un
+fauteuil, j'arrose des pleurs les plus amers le billet de ma Rose
+languissante; je suffoque, la respiration me manque entièrement. Je veux
+relire encore cette lettre terrible; les larmes dont elle est couverte,
+celles qui roulent dans mes yeux, ne me permettent plus de distinguer un
+seul mot. Je me lève, je marche avec autant de précipitation que si
+chaque pas devoit me rapprocher d'elle; épuisé de fatigues, je reviens
+tomber à la même place, et je me fixe enfin au seul parti que j'avois à
+prendre, celui de répondre à Rose assez vite pour que ma lettre partît
+le jour même: l'heure pressoit. J'écris:
+
+«Je ne pourrois survivre à ma Rose; par pitié pour moi, qu'elle ne meure
+pas. S'il lui est impossible de supporter une absence qui m'accable
+autant qu'elle, n'est-elle pas la maîtresse de l'abréger? Qu'elle
+écrive, _Reviens, Frédéric_; et Frédéric, qui n'a de volontés que
+celles de Rose, oubliera tout, bravera tout, pour voler auprès d'elle».
+
+Je ferme mon billet, je descends; j'ordonne au premier domestique que je
+rencontre de monter à cheval, et d'arriver assez tôt à Orléans pour que
+ma lettre parte par le courier du jour: mon ordre paroît l'étonner; j'y
+joins les prières les plus pressantes, j'y ajoute l'argument que
+Philippe m'avoit tant recommandé. Le domestique me comprend si bien,
+qu'il m'assure qu'il n'en dira rien à madame la baronne.--«À personne,
+mon ami?--Non, monsieur, à personne». Je l'accompagne à l'écurie, je le
+vois monter à cheval; il part: je sors derrière lui par la grille du
+château; je le suis des yeux autant que ma vue peut s'étendre; mon coeur
+palpitoit avec la plus grande violence. Au moment où je cessai de le
+voir, je devins plus tranquille. Pourquoi cela? Rose étoit-elle hors de
+danger? Non, sans doute; mais la crainte de ne pouvoir faire partir ma
+lettre, étoit la dernière qui m'avoit fortement agité, et en la perdant
+je sentis diminuer toutes les autres. Cela n'est pas raisonnable, j'en
+conviens, et pourtant cela arrive toujours ainsi. Qui prétendroit
+soumettre toutes ses sensations au calcul de la raison, deviendroit fou,
+ou cesseroit bientôt de sentir. L'instinct de notre conservation se joue
+de nos plus grandes douleurs par les distractions les plus légères. Si
+ce n'est pas un bienfait de la Providence, qu'on me dise à qui nous
+devons l'attribuer.
+
+Le domestique revint une heure après; je l'attendois sur la route. «Les
+paquets étoient-ils fermés?--Non, monsieur.--Ma lettre partira?--Oui,
+monsieur; je l'ai remise moi-même au bureau; je l'ai vu ranger parmi
+celles que l'on comptoit; je l'ai vu timbrer.--Merci, mon ami.--C'est
+moi, monsieur, qui vous dois des remerciemens.»
+
+Il se trompoit; j'étois véritablement son obligé. Chacun des détails
+qu'il m'avoit donnés, avoit augmenté mes motifs de consolation. Ma
+lettre, jetée simplement dans la boîte, n'eût pas fait sur moi le même
+effet que ma lettre remise au bureau, comptée pour partir, et, qui plus
+est, timbrée. Les passions violentes ont aussi leur superstition: fasse
+le ciel que les raisonneurs n'essaient jamais de nous en guérir!
+
+J'étois triste, mais assez calme pour pouvoir cacher à tous les yeux le
+chagrin que j'avois éprouvé.--Vous ne l'éprouviez donc plus? me demande
+le lecteur étonné.--Voyons, expliquons-nous. Croyez-vous que je fasse un
+roman, ou que je vous raconte une histoire véritable?--Mais jusqu'à
+présent rien ne paroît au-dessus de la vérité.--Eh bien! mon cher
+lecteur, souffrez donc que je continue à parler son langage.
+
+Le défaut de la plupart des écrivains est d'exalter tous les sentimens,
+au point que lorsque nous nous trouvons dans des circonstances pareilles
+à celles dont nous avons lu les détails, et que nous comparons nos
+sensations à celles dont on nous a fait la peinture, nous sommes
+indignés de notre légéreté. J'ai vu bien des gens affligés, s'affliger
+encore plus de ce qu'ils ne l'étoient pas davantage. On s'accuse
+d'insensibilité, on s'en veut d'éprouver quelques consolations; on
+combat contre la nature, qui, combattant à son tour, s'obstine à nous
+envoyer des distractions que nous nous obstinons à repousser. On se
+trompe sur l'étendue de son chagrin, et, de cette première hypocrisie,
+on passe bientôt à une plus grande, qui est de vouloir tromper les
+autres sur le même sujet. C'est ainsi que l'on ajoute à la longueur de
+ses chaînes, sans penser que presque toujours les méchans se chargent de
+les secouer et de nous en faire sentir la pesanteur. Voyez les enfans;
+leurs chagrins sont plus vifs, mais plus passagers que les nôtres.
+Quelle différence! dira-t-on. Je n'en vois qu'une. L'enfant pleure
+jusqu'à ce qu'il ait obtenu ce qu'il desire, ou qu'un autre objet le lui
+ait fait oublier; l'homme, à tous égards, fait de même: mais dans la
+douleur de l'enfant, il n'y a que de la douleur; elle passe: dans la
+douleur de l'homme, il y a souvent du plaisir et de l'amour-propre à
+s'en nourrir; elle dure.
+
+J'étois inquiet, je le répète, mais assez calme pour cacher à tous les
+yeux le chagrin que j'avois éprouvé. Je comptois tout bas les heures qui
+devoient s'écouler jusqu'à la réponse de ma Rose bien aimée. Deux jours
+se passèrent, et la réponse n'arriva pas. C'est alors que mon état
+devint insupportable. Pourquoi Rose ne m'avoit-elle pas écrit? Si je
+voulois rappeler toutes les manières dont je répondois à cette question,
+deux volumes ne suffiroient pas. Rose est malade, Rose est peut-être
+morte. Que sais-je si l'on ne se permet pas d'intercepter mes lettres?
+Qui? Madame de Sponasi? Philippe? Non, c'est une infamie dont ils sont
+incapables. Ah! ciel, si mon dernier billet étoit tombé dans les mains
+de M. de Vignoral! Imprudent que je suis! Je devois l'envoyer sous
+enveloppe à Florvel. Quoi! ce n'est pas assez d'avoir plongé dans le
+désespoir ma Rose chérie, il faut encore que je la livre à la colère
+d'un époux outragé! Cet époux est philosophe, il est vrai; et la
+philosophie offre tant de ressources contre les maux inséparables de la
+vie! D'ailleurs madame de Vignoral ne souffre pas qu'on s'arroge le
+droit de censurer sa conduite: la nature ne l'a-t-elle pas créée libre
+de ses actions? Pourquoi donc ne m'a-t-elle pas écrit? Je me fis la même
+question jusqu'au lendemain. Le lendemain, point de lettre encore. Il
+n'en faut plus douter, Rose est flétrie par le chagrin; elle est
+languissante, sans forces. Hélas! elle n'en conserve sans doute que pour
+m'accuser. Je partirai, j'irai recevoir son dernier soupir et mourir
+avec elle. Je m'arrêtai à cette résolution.
+
+_Fin du tome premier._
+
+* * *
+
+
+
+
+FRÉDÉRIC,
+
+PAR J.F. Auteur de _la Dot de Suzette_.
+
+TOME SECOND.
+
+[Illustration: _Eh! bien, malheureux! osez me percer le sein; Je suis
+votre père_.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+_Didon_.
+
+
+Avec quelle impatience j'attendis la nuit! Elle vint; mais jamais madame
+de Sponasi n'avoit moins senti le besoin de se livrer au sommeil. À
+minuit, je fus obligé de prétexter une incommodité pour obtenir la
+permission de me retirer. Je ne mentois pas, j'avois une fièvre
+violente. À trois heures du matin, j'examine si tout est tranquille dans
+le château; j'en sors, je vais à pied jusqu'à la ville: là, je prends la
+poste à franc étrier, et me voilà sur la route de Paris, jurant après
+les chevaux, payant bien les postillons, et prenant pour toute
+nourriture de grands verres d'eau fraîche qui n'appaisoient pas la soif
+ardente qui me dévoroit.
+
+À six heures après midi, j'arrive à la barrière d'Enfer; je fais galoper
+mon cheval jusqu'à la poste, au risque d'écraser les passans; je prends
+un fiacre, je lui donne l'adresse de M. de Vignoral, je me place dans sa
+lourde voiture, et des larmes brûlantes viennent sécher sur mes joues.
+«Ô ciel! me disois-je, que vais-je apprendre? Rose aimée la voix de ton
+Frédéric arrêtera-t-elle ton ame prête à s'échapper? Ah! si j'avois pris
+la résolution d'accourir dans ses bras aussitôt que je reçus sa lettre,
+mon sort seroit décidé; Rose vivroit encore. Elle avoit raison, je ne
+l'aimois pas comme elle méritoit de l'être; mais j'appaiserai ses mânes
+par le sacrifice d'une vie qui lui appartenoit. Oui, ma Rose chérie, si
+tu as succombé à la douleur, Frédéric ne te survivra pas.»
+
+La voiture arrête; je me précipite sous la porte cochère. Au bas de
+l'escalier, je rencontre madame Leblanc. «Oh! madame Leblanc, lui dis-je
+en tremblant, comment se porte votre maîtresse?--Assez bien,
+monsieur.--Ah! tant mieux. Puis-je la voir?--Non, monsieur, elle est
+sortie.--Sortie, madame Leblanc!--Oui, monsieur; elle est à l'Opéra». La
+force m'abandonne; je m'assieds sur l'escalier, en répétant: à l'Opéra?
+
+«Qu'avez-vous donc? me dit madame Leblanc; vous avez l'air malade.--Ce
+n'est rien... Je me meurs... Aidez-moi, je vous prie, à gagner mon
+appartement.--Soutenez-vous donc, vous allez tomber et m'entraîner avec
+vous.--Oui, madame.--Mais vous avez une fièvre de cheval: d'où
+venez-vous dans un état pareil?--D'Orléans, madame Leblanc, pour voir
+votre maîtresse, que je croyois morte, et qui est à l'Opéra.--Pauvre
+enfant! Et pourquoi donc se faire des idées pareilles?--Est-ce que
+madame de Vignoral n'a pas été malade?--Non.--Quoi! m'écriai-je, elle
+n'a pas été malade?--Ne vous agitez donc pas ainsi; on croiroit que vous
+avez le transport. Attendez: je me rappelle que le jour de votre départ
+elle nous fit tous enrager, que le soir elle se mit au lit plutôt qu'à
+l'ordinaire, qu'elle ne parloit que de mourir, qu'on envoya chercher le
+médecin, et que le lendemain matin elle se portoit très-bien.
+Couchez-vous, monsieur; vous en avez plus besoin qu'elle.--Oui, madame
+Leblanc.--Voulez vous prendre quelque chose?--Comme il vous plaira.--Je
+vais descendre; dans cinq minutes je vous apporterai tout ce qu'il vous
+faut.--Oui, madame.--Voulez-vous qu'on aille avertir le docteur?--Oui,
+madame.--Sans doute, le pauvre enfant est véritablement fort mal». Elle
+descendit.
+
+Je ne sais si j'avois le transport; mais il m'étoit impossible de rester
+en place. J'essayai alternativement tous les siéges; pas un seul ne me
+convenoit. Je finis par me jeter sur mon lit, où je me livrai à des
+extravagances que je n'oserois rapporter. J'avois aux oreilles un
+bourdonnement qui augmentoit progressivement, et qui ne cessoit, en se
+brisant avec un fracas épouvantable, que pour me faire entendre ces
+mots: à l'Opéra. Le bourdonnement recommençoit aussitôt, et finissoit
+encore par me laisser distinguer le même refrain: à l'Opéra. Ma tête
+étoit si lourde, que je n'avois pas la force de la changer de place,
+quoique je me persuadasse que ce changement suffiroit pour éloigner les
+importuns qui me crioient sans cesse: à l'Opéra.
+
+Le portier entra dans ma chambre pour me dire que le cocher
+s'impatientoit, et demandoit jusqu'à quelle heure je le garderois. «Il
+est encore là?--Oui, monsieur». Je me lève, je cours les escaliers, je
+monte dans la voiture. «Où allons nous, mon bourgeois?--À l'Opéra.»
+
+Nous arrivons. Je saute à bas de la voiture, j'entre; on me demande mon
+billet--«Ah! c'est vrai; je l'avois oublié». Je me retourne, et je vois
+le cocher qui, courant après moi, me crioit: «Monsieur! monsieur! vous
+ne m'avez pas payé.--Ah! c'est vrai; je l'avois oublié.--Et votre
+chapeau, monsieur?--Est-ce qu'il n'est pas dans la voiture?--Non, mon
+bourgeois.--En ce cas, je l'ai donc oublié.»
+
+Je paye le cocher, je prends un billet de parterre, et me voilà à
+droite, cherchant des yeux la loge où pouvoit être madame de Vignoral:
+mais sans me donner le temps d'examiner, je passe à gauche pour la
+chercher de nouveau; je ne l'apperçois pas encore. Je retourne à droite.
+Je ne sais combien de fois je fis ce manége. Enfin je la vis aux
+secondes, positivement en face de la porte par laquelle j'étois d'abord
+entré.
+
+Ah! Rose! Rose! pourquoi te trouvois-je plus jolie que jamais? Tu étois
+pourtant avec le cavalier de ta société sur lequel je t'avois montré le
+plus de jalousie; tu lui parlois de cet air aimable que tu ne devois
+avoir qu'avec ton Frédéric. Je t'examinois, perfide; je te vis rire aux
+éclats: de rage je détournai les yeux, je les portai sur le théâtre, et
+je considérai l'infortunée Didon, qui se poignardoit sur un bûcher en
+apprenant le départ de celui qu'elle aimoit. «Malheureuse princesse!
+m'écriai-je tout haut, dans le siècle où tu vécus, on ne connoissoit
+donc pas la philosophie de la nature?--Tout cela est fabuleux, me
+répondit mon plus proche voisin, croyant sans doute que je voulois
+entamer la conversation; on ne se tue de désespoir que sur le théâtre ou
+dans les romans». Je n'étois pas en train de parler, je sortis; et
+prenant une voiture, je me fis reconduire chez moi, où je me mis au lit,
+recevant sans mot dire les réprimandes de madame Leblanc, buvant sans
+souffler la tisane qu'elle me présentoit, la suppliant seulement
+d'avertir sa maîtresse de mon arrivée, aussitôt qu'elle rentreroit. Elle
+rentra; madame Leblanc courut lui apprendre que j'étois à Paris,
+malade, au lit, que je demandois en grâce à lui parler, et revint me
+dire que sa maîtresse me conseilloit de dormir jusqu'au lendemain, et
+que nous déjeûnerions ensemble.
+
+Je ne sais si ce fut pour obéir à madame de Vignoral, mais je dormis
+effectivement; il est vrai que ce fut d'un sommeil si pénible, qu'en
+m'éveillant j'étois, je crois, plus fatigué que la veille. Cependant la
+fièvre avoit cessé, et je me sentois de l'appétit. Je mangeai en
+attendant le déjeûner de Rose. En mangeant, je me demandai ce que je lui
+dirois; et j'avoue que je souhaitois alors aussi ardemment d'être à
+trente lieues d'elle, que j'avois desiré de m'en rapprocher. Elle me fit
+inviter à descendre. J'avois assez l'air d'un coupable que l'on conduit
+devant son juge.
+
+Comme vous êtes changé! me dit-elle en me voyant.--Vous l'êtes cent fois
+plus que moi, lui répondis-je avec colère (ce fut le premier effet que
+sa vue fit sur moi).--Vous me trouvez réellement changée? Je me porte
+bien cependant.--Si j'avois votre légéreté, votre insouciance, votre
+inhumanité...--Frédéric, pensez-vous à ce que vous me dites?--Perfide!
+pensez-vous à la manière dont vous vous conduisez avec moi?--Monsieur,
+je vous prie, expliquons-nous de sang froid. Qu'avez-vous à me
+reprocher?--Ce que j'ai à vous reprocher! Où étiez-vous hier?--À
+l'Opéra.--Avec qui?--Vous dois-je compte de mes actions?--Si elles
+étoient pures, vous oseriez les avouer.--Frédéric, vous abusez de ma
+patience.--Et vous, de ma crédulité, de mon amour. Rose, lisez cette
+lettre que vous m'avez écrite; la voilà, baignée de mes pleurs. Vous me
+trompiez donc?--Non, monsieur, dit-elle en prenant la lettre, qu'elle
+ne me rendit pas; je vous jure qu'en l'écrivant je cédois aux mouvemens
+les plus naturels. Votre départ a pensé me faire mourir. Est-ce ma faute
+à moi si je suis incapable de supporter la contrariété, et si toutes les
+émotions violentes me guérissent des sentimens qui les ont
+occasionnées?--Vous ne m'aimez donc plus?--Non, Frédéric. Vous
+connoissez ma franchise; il me seroit impossible de vous tromper, de me
+tromper moi-même: il ne faut pas vaincre la nature.--Et moi, puis-je
+vaincre l'amour que vous m'avez inspiré? Puis-je cesser...--Oui,
+Frédéric, vous cesserez d'avoir de l'amour pour moi, et nous
+conserverons l'un pour l'autre beaucoup d'amitié.--Jamais.--Vous le
+croyez aujourd'hui; mais le temps, la nature...--La nature! m'écriai-je,
+la rage dans le coeur; la nature! Pensez-vous qu'avec ce mot, qui
+briseroit la patience d'un ange, il n'est pas de femme sans foi, il
+n'est pas de monstre, quelque dépravé qu'on le suppose, qui ne pût
+justifier les crimes les plus atroces...--Frédéric!--la conduite la plus
+scandaleuse...--Frédéric!--les vices les plus bas.--Monsieur, dit-elle
+en se levant, vous m'insultez.»
+
+Quand une femme qui a été la vôtre vous dit que vous l'insultez, il est
+certain que vous lui reprochez ce qu'elle ne veut pas entendre, ce
+qu'elle ne peut justifier; alors le meilleur parti est de se taire: ce
+fut celui que je pris. Je remontai chez moi, où, dans ma colère, je
+m'expliquai avec tant d'énergie, que si madame de Vignoral m'eût
+entendu, elle auroit pu répéter avec plus de raison que je l'insultois.
+Je m'habillai dans l'intention d'aller épancher mon coeur dans le sein
+de mon ami Florvel. Comme j'allois sortir, on vint m'avertir que M. de
+Vignoral me demandoit. Je me rends à son cabinet; je le trouve.... avec
+son épouse.
+
+«Pourriez-vous, me dit-il, m'expliquer ce qui se passe d'extraordinaire
+chez moi? Vous arrivez à Paris sans que j'en sois prévenu; vous
+descendez dans ma maison sans me faire avertir; vous voyez ma femme un
+instant, et elle accourt aussitôt m'apprendre qu'il lui est désormais
+impossible de vivre sous le même toit que vous. J'espère que vous me
+direz tout ce que cela signifie.--C'est madame qui est venue se plaindre
+à vous, monsieur?--À qui donc voulez-vous qu'elle se plaigne quand on
+lui manque?--Est-ce madame aussi qui vous a dit que je lui avois manqué?
+Monsieur, je n'aime pas qu'on me réponde en m'interrogeant. Puis-je
+savoir ce que vous êtes venu faire à Paris?--Un voyage bien inutile,
+monsieur.--Ce n'est pas là une réponse.--Ce n'en est pas moins la
+vérité. Madame de Sponasi apprend qu'une de ses amies est malade; elle
+écrit, et n'en reçoit point de nouvelles: l'inquiétude l'agite, elle
+m'engage à partir. Je prends la poste, je cours sans m'arrêter, sans
+rien prendre, quoique j'eusse la fièvre. J'arrive chez l'amie de madame
+de Sponasi; tremblant, je m'informe de sa santé; on me dit qu'elle est à
+l'Opéra. Cela me paroît si bizarre, que je n'en veux rien croire. Malgré
+la fatigue et l'accablement que j'éprouvois, je vais moi-même à l'Opéra;
+j'y vois cette femme que l'on croyoit aux portes du tombeau, fraîche
+comme une rose humectée des pleurs de l'aurore, gaie comme une jeune
+fiancée villageoise; je crois même qu'elle en étoit aux accords.
+N'est-ce pas là faire un voyage inutile? Je m'en rapporte à vous,
+monsieur.--Madame de Sponasi est une folle de vous faire courir la poste
+pour si peu de chose, me répondit M. de Vignoral avec impatience.--Je
+suis de cet avis, ajouta son épouse en riant: mais elle ne savoit sans
+doute pas que Frédéric avoit la fièvre; sans cela, elle serait
+inexcusable.--C'est là son moindre tort, m'écriai-je en la regardant
+avec humeur.»
+
+J'aurois dû avoir plus d'empire sur moi. Madame de Vignoral, charmée de
+la manière dont j'évitais de la compromettre, lorsque, dans son premier
+mouvement, elle avoit oublié qu'une femme ne doit jamais se plaindre à
+son mari des torts de son amant, ne rioit sans doute que de l'adresse
+avec laquelle je réparois son inconséquence; mais ce rire m'avoit
+choqué, et ma réplique, plus encore mon regard, lui rendirent sa
+colère. Elle s'empressa de répliquer:
+
+«Les torts d'une femme qui a eu des bontés pour vous, quelque grands que
+vous les supposiez, ne pourraient vous autoriser à l'insulter; et
+lorsque votre colère retombe sur moi, qui ne suis pour rien dans cette
+affaire, j'ai droit d'en être offensée. Point d'explications, monsieur;
+je ne les aime pas. Je vous avertis que je n'ai point de rancune;
+heureusement la nature m'a donné un caractère éloigné de tout esprit de
+vengeance: mais je sens qu'il me seroit désormais très-désagréable de
+vivre dans la même maison que vous.»
+
+Le grand homme assura son épouse qu'il lui en coûteroit d'autant moins
+de la satisfaire, qu'il ne pouvoit se dissimuler que je n'avois aucune
+aptitude aux sciences, que tous mes goûts étaient frivoles; en un mot,
+que, malgré ses conseils, il ne doutoit pas que je ne fusse subjugué
+par quelque coquette qui m'avoit dégoûté de la philosophie. «Oh! oui, me
+disois-je tout bas, de la philosophie de la nature.»
+
+«Vous m'avez entendu, monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers
+moi.--Monsieur, je ne suis pas entré chez vous de ma propre volonté;
+j'espère que vous n'oublierez pas que c'est à madame de Sponasi qu'il
+faut vous adresser.--Et si cela alloit lui faire perdre l'amitié de sa
+bienfaitrice? s'écria madame de Vignoral. Je n'y avois pas pensé.»
+
+J'y avois réfléchi, moi; mais j'étois plus pressé de m'éloigner de la
+perfide Rose, qu'elle ne l'étoit d'être séparée de Frédéric. Je les
+saluai, et je me rendis bien triste chez mon ami Florvel. Je lui contai
+mes peines; il commença par rire du destin qui me faisoit courir la
+poste pour voir ma maîtresse à l'Opéra, en recevoir mon congé, me
+brouiller avec un philosophe, risquer de perdre ma santé et la
+protection de madame de Sponasi: il finit par me plaindre, en m'assurant
+que son amitié me resteroit, à quelque événement que ce fût. Nous
+consultâmes ensemble ce que j'avois de mieux à faire.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+_Le retour._
+
+
+Ce qu'il y avoit de mieux à faire sans doute, étoit de retourner sur mes
+pas aussi vîte que j'étois venu: le temps, qui affoiblit tout, ne
+pouvoit qu'ajouter au tort de mon absence. J'hésitois; Florvel me
+décida. Nous cherchâmes long-temps ce que je dirois à madame de Sponasi:
+il faut croire qu'il n'y avoit nulle excuse valable à mon brusque
+départ, car nous n'en trouvâmes pas. Nous prîmes le parti d'abandonner
+beaucoup au hasard, qui l'emporte souvent sur les meilleures
+combinaisons: mais le bien qu'il fait, la vanité humaine s'en empare, et
+le met sur le compte de la prudence, de l'adresse et du génie; pour le
+mal, c'est toujours le hasard qui le cause. J'étois trop inquiet, moi,
+pour n'être pas modeste, et j'aurois volontiers promis un temple à la
+Fortune, pour qu'elle me tirât d'embarras.
+
+Florvel me donna un billet pour ma bienfaitrice, me laissant libre de le
+garder ou de le remettre, suivant les circonstances. Voici ce qu'il
+contenoit:
+
+«Madame, Frédéric n'est venu à Paris que pour me rendre un service
+important. L'excès de son amitié pour moi est sa seule excuse auprès de
+tous; ne lui demandez aucun détail, il ne pourroit vous en donner sans
+trahir un secret qui m'appartient. Je suis si honteux d'avoir disposé de
+ses momens sans votre aveu, que je n'ose compter sur votre indulgence.
+
+«Madame de Florvel vous présente ses respects.»
+
+C'étoit bien peu de chose qu'un billet pareil; mais enfin c'étoit
+quelque chose, et, dans le malheur, on fait ressource de tout. Florvel
+étoit lui-même si jeune, que ma sagesse n'acquéroit pas grande valeur
+par sa caution; il est vrai qu'il étoit marié, qu'il vivoit parfaitement
+d'accord avec son épouse, et que cette double circonstance lui donnoit
+une considération qu'on eût refusée à son âge. Il me rassura par ses
+paroles, et plus encore par l'offre de sa maison, si ma bienfaitrice
+usoit à mon égard de trop de sévérité. Il ne le craignoit pas, parce
+qu'il voyoit en moi, ainsi que je le lui avois dit, un parent de madame
+de Sponasi; moi, je craignois beaucoup, parce que j'ignorois à quel
+titre elle s'intéressoit à moi. Mais j'étois obligé de dissimuler ce
+motif d'inquiétude.
+
+Je repris la poste, après avoir calculé le temps de manière à arriver
+au château avant que personne fût levé. Je fis en route beaucoup de
+réflexions si sages, que j'aurois défié Philippe de m'en offrir de
+meilleures. Mon cher Philippe! c'étoit sur lui que je comptais; aussi
+étois-je bien décidé à lui tout avouer, et même à recevoir ses
+remontrances avec la plus entière soumission.
+
+J'entrai chez lui; il m'embrassa, ne voulut entendre aucune explication
+qu'il ne m'eût conduit dans ma chambre, et vu mettre au lit: alors il
+prit un siége, et m'écouta sans me faire d'autres observations que
+celles qui pouvoient le rassurer sur ma santé.
+
+«Si vous m'eussiez consulté, me dit-il lorsque j'eus fini, je vous
+aurois évité un voyage et bien du chagrin; mais, à votre âge, il est
+tout naturel de ne prendre avis que de sa tête ou de son coeur.
+L'expérience que vous venez d'acquérir ne sera pas perdue, je l'espère.
+Si madame de Sponasi n'avoit montré que de la colère, je tremblerois
+pour vous; mais je l'ai vue chagrine, et cela me rassure. Ce qui me
+rassure encore davantage, c'est que votre voyage n'a pas été heureux:
+elle vous en voudroit de l'avoir abandonnée, si le plaisir eût suivi vos
+pas; vous n'avez eu que des peines, elle vous pardonnera: tel est le
+coeur humain. Je la préviendrai de votre retour. Apprêtez-vous à lui
+faire un récit naïf de votre aventure; présentez-vous plus affligé, plus
+humilié, plus dupe même que vous ne l'êtes, et vous lui inspirerez tant
+de pitié, qu'elle ne gardera pas la moindre rancune.»
+
+«Quoi! Philippe, vous voulez que je sacrifie la réputation de madame de
+Vignoral? Malgré ses torts, je ne m'y résoudrai jamais.»
+
+«Que vous êtes enfant» me répondit-il, de penser à la réputation d'une
+femme qui, je vous assure, n'y pense pas elle-même, et qui d'ailleurs
+vous a mis dans la nécessité d'entrer en explication! Madame de Sponasi
+recevra une lettre de M. de Vignoral; cette lettre vous accusera
+d'ineptie, de paresse; que sais-je? elle peut vous perdre auprès de
+votre bienfaitrice, si vous ne lui montrez pas d'avance le motif qui
+l'aura dictée. Je vous le répète, c'est par un aveu plein de franchise,
+c'est en donnant à votre voyage plus d'originalité qu'il n'en a, que
+vous rentrerez en grâce. Persuadez-vous bien qu'on ne doit de sacrifices
+à la réputation d'une femme que dans la proportion de l'intérêt qu'elle
+met à la conserver, et qu'aujourd'hui cet intérêt est si petit...
+Dormez, et je viendrai vous avertir quand on voudra vous voir.»
+
+Je réfléchis que Philippe avoit raison. Non seulement il falloit excuser
+mon départ, mais aussi le congé que me donnoit le grand homme; il
+falloit convenir que j'étois un sot, ce qui est assez humiliant; il
+falloit renoncer à l'idée que ma protectrice s'étoit faite de mes
+dispositions à la philosophie, ce qui devenoit très-dangereux, ou dire
+la vérité. Quand la vérité se trouve d'accord avec notre amour-propre et
+nos intérêts, il seroit bien mal-adroit de mentir; ce fut ma conclusion.
+Elle étoit d'autant plus naturelle, que Philippe m'avoit fait entendre
+que ma bienfaitrice connoissoit assez ma liaison avec madame de
+Vignoral, pour avoir deviné le motif de mon voyage à Paris.
+
+Philippe vint me chercher trop tôt, car il me réveilla. Pour retarder
+l'explication, j'observois l'indécence de me présenter chez madame de
+Sponasi en robe-de-chambre; vain prétexte! il exigea que je le suivisse.
+«Sa curiosité est en mouvement, me dit-il; elle brûle de vous
+voir.--Est-elle bien en colère, Philippe?--Elle rit de tout son coeur,
+mais elle m'a bien défendu de vous le dire. Il y a un quart d'heure que
+vous seriez chez elle, si elle ne m'avoit retenu jusqu'à ce qu'elle ait
+pu se composer un air assez sérieux pour vous recevoir. Attendez-vous à
+un abord froid, à quelques réflexions sévères; mais ne vous épouvantez
+pas.»
+
+Philippe avoit beau dire, je n'étois pas rassuré, et je me laissai
+conduire plutôt que je n'allai. Lorsque j'entrai, madame de Sponasi me
+regarda, et détourna la tête aussitôt. Je restois debout, attendant
+toujours qu'elle me fixât de nouveau, ou qu'elle me fît signe
+d'approcher; mais elle évitoit de me regarder, elle évitoit même que je
+pusse la voir. Cette situation dura plus de deux minutes, qui me
+parurent bien longues. Je tressaillis en la voyant se lever avec
+vivacité, et se tourner vers moi.
+
+«Monsieur», me dit-elle avec colère... puis elle se laissa tomber sur
+son fauteuil en riant aux éclats. Philippe en fit autant, et je les
+imitai sans trop savoir pourquoi. Madame de Sponasi s'écrioit de temps à
+autre: «Il la croyoit morte, et elle étoit à l'Opéra»! Puis elle
+recommençoit à rire, et en riant elle crioit de nouveau: «À l'Opéra!...
+On donnoit Didon... Frédéric... contez-moi donc cela...» Et lorsque je
+voulois parler, les éclats de rire partoient avec une nouvelle force.
+
+Tout finit, la gaieté malheureusement plus vite que toute autre chose;
+nous reprîmes chacun le décorum de notre situation, madame de Sponasi un
+aspect sérieux, Philippe un air insignifiant, et moi la mine d'un
+écolier pris en faute: mais si le sérieux de ma bienfaitrice
+l'abandonna encore, ce fut pour faire place à un intérêt si vif, qu'il
+me pénétra. Elle remarqua ma pâleur, et s'informa de ma santé avec tant
+de bonté, que je sentis croître la reconnoissance qui m'attachoit à
+elle. Elle fit signe à Philippe de nous laisser seuls.
+
+«Vous avez l'air de souffrir, Frédéric, me dit-elle; parlez-moi
+franchement: est-ce le procédé de madame de Vignoral qui vous afflige,
+ou la crainte de perdre mon amitié?»
+
+«J'ai mérité, madame, que vous doutiez de l'attachement respectueux que
+j'ai pour vous; mais il est tel, que rien, dans mon coeur, ne peut le
+balancer. Assurez-moi que vous ne m'en voulez pas, et ma joie vous
+prouvera que je ne regrettais que votre amitié.»
+
+«Il faut donc vous pardonner, car je ne peux vous voir si abattu sans
+vous plaindre; mais ne vous y trompez pas, c'est pour ménager ma
+sensibilité que je veux vous remettre en paix avec vous-même. Pour vous,
+vous ne méritez pas...» Elle me tendit la main, et je la baisai avec
+attendrissement. Il y avoit tant de douceur, d'amabilité dans cette
+manière de m'accorder mon pardon, que j'en étois touché jusqu'aux
+larmes.
+
+«Vous n'êtes plus un enfant, Frédéric, et je rougirois d'employer à
+votre égard un autre langage que celui de la raison. Je veux que vous
+ayez de l'amitié pour moi: vous m'entendez, c'est de l'amitié que
+j'exige; je vous crois le coeur trop grand pour ne chercher à me plaire
+que dans l'attente de mes bienfaits. Si j'en doutois un seul instant, je
+ferois dès aujourd'hui pour vous ce que je prétends faire avec le temps.
+Libre de tout espoir, vous le seriez de toute reconnoissance, si elle
+vous étoit pénible; je préférerois l'ingratitude démasquée à un
+sentiment affecté qui dégraderoit votre ame. Voilà ma manière de penser;
+et je vous la dis, parce que je suis persuadée que vous êtes fait pour
+l'entendre. Suivez plutôt vos passions qu'un sordide intérêt; mais
+soumettez vos passions à vos devoirs. Mon ami, la jeunesse passe vîte;
+on ne la regretteroit peut-être pas si le calme arrivoit avec l'âge:
+mais, dans les hommes sur-tout, ce calme est bien triste quand il tient
+à l'épuisement. Modérez vos passions, mais ne les éteignez point par un
+abus criminel: c'est par elles que vous serez peut-être un jour capable
+de vous illustrer; ce sont elles qui vous sauveront de l'ennui et de
+l'égoïsme. Quand je veux que vous vous livriez à l'étude, ce n'est point
+par le désir de vous voir savant, mais parce que j'ai la plus forte
+conviction que le goût de l'étude peut seul vous sauver des orages de la
+vie; ou vous apprendre à vous en tirer avec honneur si la fougue vous
+entraîne. Entre les desirs d'un sot et ceux d'un homme instruit, la
+différence n'est pas grande; cependant il arrive toujours qu'à l'époque
+de la vie où les sens ont moins d'empire, le sot a tout perdu, tandis
+que l'homme instruit a beaucoup gagné. Qu'en faut-il conclure? sinon que
+la réflexion, fruit de l'étude, trouve sa place au milieu même de
+l'ardeur des passions, et que si elle ne détruit pas leur puissance,
+elle en tire du moins de la force pour l'avenir. Me comprenez-vous,
+Frédéric?»
+
+«Oui, madame, parfaitement.»
+
+«Cependant voilà déjà, par votre faute (ce n'est point un reproche que
+je vous fais), mes projets dérangés dans ce que j'avois essayé pour
+vous. Vous sentez fort bien qu'il n'est plus possible que vous
+retourniez auprès de M. de Vignoral.»
+
+«Croyez-vous, madame, que ce soit une grande perte pour
+moi?--Expliquez-vous, Frédéric». J'hésitois; elle m'encouragea à lui
+parler librement. J'ajoutai:
+
+«Il me siéroit mal de juger le mérite de M. de Vignoral. Sur sa
+réputation, je le crois un grand homme; mais je doute que toute sa
+science eût jamais contribué à mon instruction. Livré à des spéculations
+générales, ou trop occupé de lui pour descendre jusqu'à moi, il n'est ce
+que vous le croyez que dans ses ouvrages. Ses ouvrages m'appartiennent
+comme au public; ce qu'ils ont de juste, j'en peux profiter en les
+lisant. Pour des soins particuliers, je n'y ai jamais compté. Pour sa
+conversation, je suis persuadé que je gagnerois plus à la vôtre qu'à la
+sienne, même lorsqu'il auroit pour moi les bontés dont vous m'honorez.»
+
+«En vérité, Frédéric, je le crois comme vous: mais il n'est pas possible
+que je vous fixe près de moi; du moins je l'appréhende: je réfléchirai
+là-dessus cependant. Allez, mon enfant, allez vous reposer; nous
+reprendrons cette conversation plus à loisir.»
+
+Je me retirois content, mais l'esprit occupé: madame de Sponasi me
+rappela en riant. «J'ai oublié, me dit-elle, de vous faire une demande
+assez singulière. Que préférez-vous d'avoir vu madame de Vignoral à
+l'Opéra, ou de l'avoir trouvée malade de votre départ?»
+
+Cette question, si déplacée à la suite d'une conversation sérieuse, me
+déconcerta à tel point, que je restai sans répondre. Madame de Sponasi
+la répéta, et je l'assurai que la légéreté de madame de Vignoral me
+convenoit d'autant mieux, que plus de constance de sa part auroit
+aggravé mes torts, en me retenant loin de ma bienfaitrice. Cette réponse
+parut lui faire plaisir; mais, en regagnant mon appartement, je disois
+comme M. de Vignoral: Quelque philosophe que se croie une femme, elle
+est toujours femme. J'écrivis à mon ami Florvel pour le rassurer sur mon
+compte, et je retrouvai en peu de jours la santé et l'enjouement de mon
+âge.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+_Le produit net._
+
+
+Madame de Sponasi prolongea son séjour à la campagne: je n'en fus point
+fâché; j'y lisois beaucoup et avec fruit. J'avois mes petites idées à
+moi; je comparois: je n'avois aucune espèce de prévention; c'étoit un
+moyen de bien juger. On recevoit beaucoup de monde au château; cela
+faisoit distraction: j'étois reçu dans tous les environs; cela m'amusoit
+en multipliant mes connoissances et mes observations. J'ai toujours aimé
+à observer; de tous les moyens de s'instruire, c'est celui qui coûte le
+moins de peine, et procure le plus de plaisir.
+
+Nous avions pour proche voisin un homme d'une naissance distinguée, et
+jadis d'une grande fortune; c'étoit un économiste, et un des premiers de
+la secte. Madame de Sponasi desira que je m'attachasse particulièrement
+à lui, parce qu'il jouissoit d'une haute réputation, et qu'elle n'étoit
+pas fâchée que j'acquisse quelques connoissances générales sur
+l'administration. M. Dumonceau, de son côté, étoit enchanté de trouver
+un adepte de plus: car la fureur de faire des prosélytes est une maladie
+incurable de tous les gens à systême; on diroit que leur foi augmente
+avec le nombre des crédules.
+
+M. Dumonceau avoit des moyens infaillibles pour relever les finances de
+l'État, pour rendre la France excessivement florissante sous le rapport
+de l'agriculture, du commerce et des arts. Il faisoit imprimer tous les
+mois des ouvrages dans lesquels la lumière perçoit de tous côtés; mais
+son siècle ingrat s'obstinoit à vivre dans les ténèbres. En effet, en
+accordant à ce grand homme deux ou trois suppositions, rien n'étoit plus
+facile à exécuter que ses plans. Par exemple, je suppose, 1°. que tout
+ce qui existe n'existe pas; 2°. que tout le monde pense comme moi; 3°.
+que les finances ne soient administrées que par d'honnêtes gens, si l'on
+en trouve: le reste alloit tout seul. Il disséquoit la France,
+présentoit, à livres, sous et deniers, ce que produisoit le terrain, en
+le divisant et subdivisant selon les diverses qualités; c'étoit là qu'il
+plaçoit les richesses uniques, et conséquemment l'unique impôt. Une
+centaine de mots barbarement rendus françois, et pour conclusion
+générale, _le produit net_, telle étoit sa machine financière si simple,
+si simple, qu'en l'expliquant il s'embrouilloit, qu'en la décrivant il
+faisoit d'énormes volumes. D'un bout de l'Europe à l'autre, ses
+confrères crioient: Peut-on voir rien de plus clair? Et pour mieux faire
+comprendre encore cette opération si claire qu'ils entendoient tous
+parfaitement, ils en faisoient imprimer des explications, dans
+lesquelles on ne rencontroit aucune similitude: mais c'est égal; le fond
+restoit toujours d'une évidence frappante.
+
+La seule chose dont on auroit pu s'étonner, c'est que M. Dumonceau, en
+relevant la fortune publique, délabroit tellement la sienne, que ses
+créanciers le faisoient saisir par-tout, et sans pitié. Ces hommes,
+enfoncés dans l'ancienne routine, ne concevoient rien au produit net, et
+ne sentoient pas le mérite des suppositions. M. Dumonceau étoit au
+désespoir d'être obligé de vendre ses terres, sur-tout depuis une
+expérience qui devoit l'enrichir, et servir d'exemple à son pays. Dans
+son jardin de Paris, il avoit semé cent grains de blé; et en les
+arrosant avec de l'eau salée, il avoit eu la preuve que chaque épi avoit
+rendu deux cinquièmes de plus que ceux abandonnés à la nature. Ainsi on
+peut juger ce qu'auroient rapporté toutes ses fermes, en supposant, 1°.
+qu'il eût plu de l'eau salée, etc. etc. C'étoit au milieu de richesses
+pareilles que M. Dumonceau voyoit disparoître les siennes. De tous les
+économistes ses confrères, il n'y en avoit pas un dont la fortune ne fût
+en aussi mauvais état, et le produit net de leurs spéculations
+miraculeuses étoit la ruine de leurs familles pour les nobles, et
+l'hôpital pour les roturiers. On peut juger quel seroit le sort d'un
+État qui les adopteroit.
+
+Je n'appris dans les conversations de M. Dumonceau qu'à me défier de
+plus en plus des systêmes; mais je continuai à aller chez lui. Lecteurs,
+faut-il vous dire pourquoi? Madame Dumonceau étoit une belle brune, un
+peu forte pour son sexe, mais fraîche, et l'oeil d'une vivacité si
+expressive, qu'il autorisoit moins l'espoir qu'il n'annonçoit la
+réussite. Je ne sais si j'en serois devenu amoureux; elle ne m'en laissa
+pas le temps. De toute la science de son époux, cette dame n'avoit
+retenu qu'une vénération profonde pour le produit net. L'espoir, les
+refus, les soins, les craintes, les caresses, en un mot tous les impôts
+indirects qui forment aussi le plus grand revenu de l'empire de l'amour,
+étoient rayés de son catalogue. Elle ne vous calculoit jamais qu'à votre
+juste valeur, ne vous estimoit qu'en proportion de vos facultés, ne vous
+aimoit que présent, vous oublioit au moment de votre départ, ne
+s'ennuyoit jamais de votre absence, mais vous recevoit toujours bien au
+retour. Il est vrai que l'on ne revenoit à elle que lorsqu'on éprouvoit
+l'ennui du veuvage: aussi, avec beaucoup de moyens de plaire, grace à
+son enthousiasme pour le produit net, elle étoit sans amis, et même sans
+amans, quoique tout le voisinage contribuât à ses plaisirs. C'étoit son
+systême.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+_Comment le nommera-t-on?_
+
+
+«On ne peut pas toujours l'appeler Frédéric, dit un jour madame de
+Sponasi à Philippe (j'étois présent). Nous allons retourner à Paris; je
+serai obligée de lui donner un logement à l'hôtel, jusqu'à ce que j'aie
+pris un parti à son égard. Dans mes sociétés, dans les siennes, ce nom
+de Frédéric est trop simple; il peut d'ailleurs exciter la curiosité, et
+même des questions.»
+
+«Il y a long-temps que j'y ai pensé, madame, répondit Philippe; mais
+j'attendois que vous en fissiez l'observation.»
+
+«Et vous, Frédéric, me dit ma bienfaitrice, vous êtes-vous occupé de
+cela quelquefois?»
+
+«Oui, madame, lorsqu'on m'a interrogé pour savoir le nom de ma famille.»
+
+«Qu'avez-vous répondu?--Que j'avois l'honneur de vous appartenir.--Le
+croyez-vous? répliqua-t-elle avec vivacité.--Non, madame.--Pourquoi donc
+le disiez-vous?--Pour donner à ceux qui me questionnoient un motif de
+respecter vos bontés pour moi.--Et vous affirmiez que vous
+m'apparteniez?--Oui, madame.--À quel titre?--Comme un parent
+très-éloigné, privé d'appui presque en naissant; et trop heureux de
+recevoir vos bienfaits.--Philippe savoit-il cela?»
+
+Philippe voulut parler; mais madame de Sponasi lui imposa silence avec
+une sévérité qui me fit trembler.
+
+«Répondez-moi, Frédéric, ajouta-t-elle: Philippe savoit-il que vous vous
+donniez pour un de mes parens?--Non, madame.--Non? bien sûr?--La
+franchise avec laquelle je me suis expliqué jusqu'à présent doit vous
+garantir que je ne vous en ferois pas un mystère.--À qui avez-vous dit
+que vous étiez mon parent?--À M. de Florvel seul. Il fut le seul aussi
+qui, dans sa surprise de vos bontés pour moi, vouloit les attribuer à
+une cause qui blessoit l'idée que tout le monde doit avoir de vous. Ne
+pouvant entrer dans des détails que j'ignore moi-même, ce fut moins par
+amour-propre que par respect pour votre réputation que je l'assurai que
+j'avois l'honneur de vous appartenir.--Et qu'est-ce que M. de Florvel
+supposoit?--En vérité, madame, il m'est impossible de le dire. Vous
+connoissez les jeunes gens; une plaisanterie entre eux est toujours sans
+conséquence: elle n'auroit pris une tournure sérieuse que si j'eusse
+hésité dans la manière de m'expliquer.--Je n'ai rien à dire à cela.
+Laissez-moi seule avec Philippe.»
+
+Je m'en allois le coeur bien gros; madame de Sponasi s'en apperçut.
+«Frédéric, me dit-elle, je ne vous en veux pas. Ce que vous avez répondu
+à M. de Florvel avoit un motif si respectable, que je doute qu'à votre
+place qui que ce fût eût mieux fait; m'eussiez-vous même déplu, votre
+franchise seroit la meilleure de toutes les excuses. Allons, ne soyez
+donc pas triste; encore une fois, je ne vous en veux pas. Embrassez-moi,
+ajouta-t-elle avec bonté; et si ce mauvais sujet de Florvel en jase,
+dites-lui que c'est absolument sans conséquence.»
+
+Je la quittai, ne doutant pas de son amitié, mais plus que jamais
+fatigué du mystère qui enveloppoit ma naissance. J'allai promener mes
+rêveries dans le parc, et toutes mes réflexions à cet égard ne servirent
+qu'à me prouver l'inutilité d'en faire. La seule chose dont je restai
+convaincu, fut que madame de Sponasi ne pardonneroit pas à Philippe de
+m'instruire, et que le mouvement de colère auquel elle s'étoit livrée le
+rendroit, s'il est possible, encore plus discret qu'il ne l'avoit été
+jusqu'alors. Comme je revenois, Philippe passa près de moi, et, sans me
+regarder, me recommanda tout bas de monter chez moi, et de ne pas en
+sortir avant de l'avoir vu.
+
+En entrant, il ferma la porte, et me dit: «Madame de Sponasi doit avoir
+ce soir un entretien particulier avec vous. S'il est question de moi,
+soit en bien, soit en mal, laissez-la dire sans appuyer, sans la
+contrarier; le piége est des deux côtés. Je la crois jalouse de l'amitié
+que vous avez pour moi. Je n'en suis pas fâché; cela prouve qu'elle vous
+aime beaucoup: mais prenez garde d'augmenter cette inquiétude; elle
+craint que je ne vous aie révélé le secret de votre naissance. Je n'ai
+rien à me reprocher: mais il ne suffit pas de la certitude d'avoir
+rempli son devoir; il faut que ceux dont nous dépendons en soient aussi
+persuadés que nous. Ne témoignez donc aucune curiosité à madame de
+Sponasi: évitez avec le même soin une indifférence trop grande; elle
+pourroit l'attribuer à la dissimulation. En un mot, vous voilà prévenu;
+tenez-vous sur vos gardes. Votre franchise a réussi ce matin; c'est un
+miracle: mais elle a jeté des soupçons dans l'ame de votre bienfaitrice;
+il seroit dangereux de les y laisser germer. Adieu; il ne faut pas qu'on
+puisse se douter que je vous aie parlé. De la prudence, beaucoup de
+prudence». Il sortit.
+
+Pourquoi me recommander de taire ce que je ne savois pas? pourquoi cette
+crainte que madame de Sponasi ne fût jalouse de l'amitié bien méritée
+que j'avois pour Philippe? et quel pouvoit être le motif d'une jalousie
+aussi extraordinaire? La prudence dont on me faisoit une loi, n'étoit, à
+vrai dire, qu'une dissimulation d'autant plus difficile à mettre en
+pratique, qu'il ne s'agissoit pas d'être en garde sur telle ou telle
+chose, mais sur mes sentimens, mais sur une curiosité la plus légitime
+qu'un homme pût avoir. D'ailleurs, s'il est aisé de se déguiser avec
+ceux pour qui l'on n'a que de l'indifférence, il est impossible de le
+faire quand le coeur se met de la partie, et j'aimois véritablement ma
+bienfaitrice. Je ne pouvois prendre d'autre résolution que celle de
+mettre bien peu du mien dans l'entretien dont j'étois averti; c'est
+aussi ce que je me promis. Je me promis encore de ne répondre aux
+questions qui pourraient m'embarrasser, que par des questions plus
+directes.
+
+Rien n'est plus infaillible quand on veut savoir la pensée de ceux qui
+cherchent à deviner la nôtre.
+
+Après souper, madame de Sponasi me témoigna le désir que je lui tinsse
+compagnie: cela m'arrivoit souvent. Souvent aussi je lui servois de
+lecteur: ce qui n'étoit pas fatigant; car le premier passage qu'il lui
+plaisoit de commenter, engageoit la conversation, et la conversation se
+prolongeoit si long-temps, que la lecture ne retrouvoit plus sa place.
+Un volume auroit pu servir pendant une année entière. Il est un âge
+auquel rien n'engage plus à s'instruire, et cet âge est aussi celui où
+l'on aime le plus à montrer ce qu'on sait.
+
+«Vous m'avez donné aujourd'hui une preuve de votre franchise, me dit
+madame de Sponasi, et vous avez beaucoup gagné dans mon estime.
+Continuez à me parler avec la même sincérité, et dites-moi ce que vous
+pensez de Philippe.»
+
+«Je vous demanderai, madame, sur quoi vous voulez que je vous dise ce
+que je pense de lui. Est-ce sur sa conduite envers vous, ou sur celle
+qu'il a tenue avec moi?»
+
+«Mais.... sur son caractère en général.--Eh bien! je crois qu'il mérite
+la confiance que vous lui accordez.--Je m'explique mal, et je sens la
+difficulté de m'expliquer plus clairement. Dites-moi,
+l'estimez-vous?--Je n'ai qu'à me louer des conseils qu'il m'a
+donnés.--Oh! je me doutois bien qu'il voudroit vous donner des conseils,
+répliqua-t-elle avec humeur; il vous aime beaucoup, et il sacrifiera
+tout, mon bonheur même, à votre intérêt.»
+
+Ce reproche étoit une énigme pour moi. Je gardai le silence, et je
+réfléchis tout bas que, de l'aveu même de madame de Sponasi, Philippe
+m'étoit entièrement dévoué. Cette certitude me fit plaisir.
+
+«Écoutez, Frédéric: telle que vous me voyez, je ne suis pas heureuse; le
+temps des illusions est à jamais passé pour moi, et je ne sais sur qui
+reposer ma confiance. Mes parens m'accablent d'égards; mais je crois
+qu'ils ne s'informent jamais de ma santé sans penser à mon héritage.
+Philippe m'est nécessaire: il me flatte, je le sens; et telle est ma
+foiblesse, que, sans l'estimer, j'ai besoin de l'avoir toujours auprès
+de moi. Cet homme s'est fait une telle étude de mon caractère, qu'il me
+domine au point que je ne sais ce que je deviendrais si je l'éloignois.
+Il est au-dessus de son état sous bien des rapports; mais il a une
+sécheresse d'ame qui me fait mal. Depuis plus de vingt ans qu'il est à
+mon service, il ne m'a jamais donné sujet de me plaindre de lui, et
+cependant j'ai la certitude qu'il n'a pour moi aucune espèce
+d'attachement. Il est intéressé; c'est sa fortune qu'il soigne en moi.
+Il n'a pas à se plaindre; mais plus je fais pour lui, plus il voudroit
+avoir. Loin d'oser en murmurer, je pense souvent que s'il étoit plus
+modéré dans ses desirs, il pourroit me quitter; car il a de quoi se
+passer de moi maintenant. Ainsi, de son côté, s'il calcule ce que la
+servitude peut lui produire, du mien je suis forcée de réfléchir que ses
+complaisances me sont devenues nécessaires, qu'un autre que lui auroit
+moins de qualités sans avoir moins de cupidité. D'ailleurs il seroit
+bien dur à mon âge de ne voir autour de moi que des figures nouvelles.
+Quand on n'existe plus que dans le passé, on tient à tout ce qui le
+rappelle; aussi ai-je cent fois pensé que c'est plutôt par sentiment
+que par tout autre motif, que les vieilles femmes détestent les modes
+nouvelles. Lorsqu'elles s'y livrent, on peut assurer qu'elles n'ont
+point eu de sensibilité dans leur jeunesse. Malheureusement pour moi,
+mon coeur n'a point vieilli; j'éprouve sans cesse le besoin d'aimer, et
+je n'ai point d'enfans. Frédéric! Frédéric! pourquoi n'êtes-vous pas mon
+fils?»
+
+«Ne le suis-je pas, madame? n'êtes-vous pas pour moi la meilleure, la
+plus tendre des mères»? lui répondis-je en lui prenant la main. Je la
+sentis tressaillir. Elle garda le silence. Peu à peu sa figure devint
+sombre; elle me repoussa.
+
+«Non, Frédéric, je ne suis pas votre mère, je ne le sens que trop. Si
+vous étiez mon fils, je serais heureuse, je serois sûre d'être aimée.
+Philippe gâtera votre coeur: il vous apprendra l'art de feindre, il vous
+apprendra à me tromper, il vous apprendra à ne voir en moi que la source
+de votre fortune. Je n'oserai qu'en tremblant me livrer à l'intérêt que
+vous m'inspirez; je vivrai au milieu des soupçons les plus déchirans;
+mon ame perdra le peu de forces qui lui reste; je descendrai au tombeau
+sans pouvoir vous haïr, sans avoir pu vous aimer. Pourquoi ai-je
+consenti à vous voir? Je ne le voulois pas, je ne le devois pas. Soyez
+l'ami de Philippe, c'est lui qui a brisé ma volonté.... Je ne l'aurois
+pas cru capable.... Vous ferez tous les deux le malheur de ma vie.
+Laissez-moi, Frédéric, je n'ai plus assez de courage pour suivre cette
+conversation.»
+
+«Moi, madame, vous quitter dans l'agitation où vous êtes! cela m'est
+impossible. Décidez de mon sort: quelle que soit votre volonté,
+j'obéirai sans murmure; s'il m'étoit permis d'en avoir une, je cesserois
+bientôt d'être un obstacle à votre tranquillité.»
+
+«Et que feriez vous?»
+
+«Je m'éloignerois; et refusant à l'avenir des bienfaits qui vous font
+suspecter mon coeur, je vous demanderois pour toute grace la permission
+de vous rappeler quelquefois qu'il m'est impossible d'oublier ceux que
+j'ai reçus.»
+
+«Vous me quitteriez sans regret?--Vous ne le pensez pas, madame: vous
+avez trop de sensibilité pour douter de la mienne; vous avez trop de
+fierté pour ne pas pardonner à un malheureux que le sort a privé de tout
+en naissant, de ne pouvoir supporter l'humiliation.--Et qui vous
+humilie, monsieur?--Des soupçons dont il ne m'est pas permis de me
+plaindre, puisqu'au moment où ils m'accablent, ils me prouvent l'amitié
+que vous avez pour moi.--Frédéric, pensez-vous à ce que vous
+dites?--Oui, madame. Si vous craignez que vos bienfaits seuls
+m'attachent à vous, je puis craindre à mon tour qu'ils me fassent perdre
+votre estime, qui m'est cent fois plus précieuse. Vous m'avez demandé de
+la franchise; il me seroit impossible de n'en pas avoir au moment où
+j'envisage, pour la première fois, toute l'horreur de ma situation.
+Pourquoi le sort me tient-il séparé de ma mère! Riche, elle n'eût pas
+cru payer mon amitié; pauvre, je la lui aurois prouvée en ne travaillant
+que pour elle.--Que ne peut-elle vous entendre! s'écria madame de
+Sponasi: elle seroit heureuse, bien heureuse»! Nous gardâmes long-temps
+le silence.
+
+«Vous êtes fier, Frédéric, me dit-elle en souriant et en me tendant la
+main; j'ai été au moment de m'en fâcher; et cela prouve que j'ai la
+tête encore bien jeune, puisque votre fierté me donne la certitude que
+vous êtes incapable de faire céder votre caractère à votre intérêt: mais
+quand je suis émue, je raisonne tout de travers, et c'est ce qui m'est
+arrivé aujourd'hui. Parlons tranquillement: le pathétique est charmant à
+votre âge; au mien, il est très-dangereux. On prétend que les grandes
+émotions doublent l'existence; moi, je soutiens qu'elles l'abrégent, et
+j'ai besoin d'économiser le peu qui me reste. Eh bien! vous êtes encore
+sérieux? Est-ce que vous me boudez?--Moi, madame?--Approchez votre
+siége, faisons la paix, et causons comme de vieux amis.»
+
+«Pour finir, une fois pour toutes, je conviendrai que j'ai jugé Philippe
+un peu sévèrement: je ne veux pas que vous le méprisiez; il vous aime,
+et je suis sûre que vous n'aurez jamais à vous en plaindre. Que ce que
+je vous ai dit à son égard reste à jamais entre vous et moi. Je suis née
+avec beaucoup de richesses; il m'est impossible d'apprécier bien juste
+jusqu'à quel point il est permis d'être intéressé quand on a sa fortune
+à faire, et cela doit me rendre indulgente. N'est-ce pas,
+Frédéric?--Aussi l'êtes-vous, madame. Je suis persuadé que Philippe a
+beaucoup d'attachement pour vous, et jamais il ne m'a parlé de ma
+bienfaitrice sans lui rendre la justice qui lui est due.--Je suis bien
+aise que vous me le disiez; qu'il n'en soit donc plus question. J'ai
+pensé que vous aviez besoin d'un nom pour la société; et comme je ne
+sais rien faire sans consulter cet homme, je lui ai demandé son avis. Il
+a trouvé tout de suite ce que j'aurois cherché long-temps. Vous prendrez
+le nom de Téligny: c'est celui d'une terre que j'ai en Auvergne, et
+qu'effectivement je vous destine; elle produit deux mille écus, et dès
+ce jour je vous en abandonne le revenu. Cela vous convient-il»? Je
+gardois le silence. Elle ajouta: «Si vous vouliez du moins vous donner
+la peine de me remercier?»
+
+«Je n'y pensois pas, madame»: voilà toute la réponse que je pus
+trouver.--«Oh! je vois bien ce qui vous occupe; convenez que j'ai eu la
+maladresse d'ôter aujourd'hui le prix à tout ce que je puis faire pour
+vous. Un des plus grands torts de l'amitié, quand elle est vive, est de
+pousser la délicatesse jusqu'à la défiance; mais de toute notre
+conversation, Frédéric, nous ne devons retenir que deux choses, et c'est
+vous qui les avez dites: la première, que je suis la meilleure et la
+plus tendre des mères; la seconde, qu'une mère ne croit jamais acheter
+l'amitié de son fils. Embrassez-moi comme vous m'aimez, et c'est moi qui
+vous devrai de la reconnoissance.»
+
+Pourquoi n'est-elle pas ma mère? pensois-je en l'embrassant: je ne
+voudrois de son héritage qu'un coeur tel que le sien.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+_Le ruisseau._
+
+
+Nous retournâmes à Paris, au commencement de l'automne. J'eus un
+logement à l'hôtel, et je continuai à vivre près de ma bienfaitrice avec
+la même familiarité qu'à la campagne; aussi devins-je pour tous ses
+parens un grand sujet d'inquiétude. Si ma naissance étoit un problême
+dont la solution m'occupoit, je fus persuadé qu'ils desiroient autant
+que moi d'en percer le mystère. J'ignore les conjectures qu'ils
+formèrent: mais, grace aux conseils de Philippe, j'usai avec tant de
+modération de la faveur dont je jouissois, je me fis une étude si
+constante d'opposer la politesse à la défiance, et la fierté aux
+attaques plus directes, qu'insensiblement on me regarda avec moins
+d'impertinence; on dissimula même jusqu'à rechercher mon amitié: mais je
+sentois trop qu'il ne falloit pas me fier à des démonstrations qui ne
+pouvoient jamais être sincères. Madame de Sponasi n'avoit d'héritiers
+qu'à des degrés éloignés: on lui faisoit la cour par égard pour son
+testament; et ses parens, tout en tremblant de voir un étranger entrer
+en rivalité avec eux, me ménageoient, dans la crainte de me rendre plus
+cher. C'étoit effectivement ce qu'ils pouvoient faire de mieux pour
+leurs intérêts, pour la tranquillité de ma bienfaitrice et la mienne.
+
+Libre de tous mes momens, je jouissois d'une vie agréable. Moins par
+obéissance que par goût, j'avois partagé mon temps entre l'étude et les
+plaisirs; je n'avois jamais mieux senti le besoin de m'instruire que
+depuis qu'on ne m'en faisoit plus un devoir. J'étois répandu dans
+beaucoup de sociétés, mais celle de Florvel me convenoit mieux que
+toutes les autres; son épouse avoit aussi de l'amitié pour moi, soit
+parce qu'elle ne trouvoit bien que ce qui plaisoit à Florvel, soit parce
+qu'elle n'ignoroit pas que j'avois décidé son mariage autant qu'il avoit
+été en mon pouvoir.
+
+Je rencontrai souvent madame de Vignoral, et je la vis sans émotion.
+L'idée qu'elle m'avoit sacrifié son époux et ses devoirs, avoit beaucoup
+ajouté à mon amour; mais quand je fus convaincu qu'elle les sacrifioit
+également à tous ceux en faveur de qui la nature lui parloit, je sentis
+s'effacer le souvenir agréable que l'on garde presque toujours d'une
+première inclination.
+
+Par coquetterie, besoin ou désoeuvrement, je fis la cour à une veuve en
+possession d'une réputation fort galante et fort honnête: elle mettoit
+de l'ordre jusque dans son désordre, et comptoit avec raison au nombre
+de ses meilleurs amis tous ceux qui avoient été ses amans. Étoit-elle
+engagée, on sentoit l'inutilité de lui faire la cour: étoit-elle libre,
+la foule des adorateurs lui portoit ses hommages; elle les accueilloit
+avec une grace charmante, excitoit leur empressement, leur jalousie,
+étudioit avec soin ce qui pouvoit leur plaire. Le choix fait, sa porte
+étoit fermée à tous les rivaux, et le soupirant heureux devenoit un
+maître auquel toutes ses volontés étoient subordonnées.
+
+Elle se trouvoit dans une situation fort embarrassante quand je me mis
+sur les rangs; la foule étoit congédiée, son choix étoit fait: mais elle
+retardoit ce qu'on appelle les dernières preuves d'un véritable amour;
+elle sentoit qu'elle n'avoit cédé qu'à l'impossibilité de vivre sans un
+attachement. Je parus, elle hésita à me recevoir; mais réfléchissant
+qu'elle n'avoit donné à mon rival aucun droit sur elle, je fus admis à
+l'honneur de disputer la victoire.
+
+Rien n'est aussi piquant pour l'amour-propre que cette position: deux
+hommes, poursuivant le même objet, se détestant sans oser le faire
+paroître, se cherchant par-tout, liant les mêmes parties, non pour le
+plaisir d'être ensemble, mais seulement pour éclairer leurs démarches,
+et bien moins occupés de plaire que de se persuader réciproquement
+qu'ils ont plu. L'un fixe-t-il l'heure à laquelle il viendra le
+lendemain, l'autre arrive au même instant. S'il n'a pu venir plutôt; si
+l'un et l'autre, dans l'espoir de se tromper, se taisent sur leurs
+visites, tous deux n'en sont que plus empressés à se devancer: chaque
+minute donne souvent à la fois de l'inquiétude, de la joie, des peines
+et du plaisir.
+
+Si la raison guidoit le choix de l'amour, j'aurois dû renoncer à toute
+espérance; car mon rival étoit raisonnable comme un sage de la Grèce,
+quoiqu'il fût jeune et d'une figure séduisante: mais il étoit minutieux,
+plus disposé à donner des conseils qu'à prodiguer des éloges, et plus
+tourmenté du désir d'être estimé que du besoin d'être aimé. Sa jalousie
+étoit froidement raisonneuse; il prouvoit si méthodiquement qu'on avoit
+tort de le rendre jaloux, qu'on pouvoit douter qu'il le fût réellement.
+Obtenoit-il quelques préférences, il les recevoit plutôt comme un mari
+sentimental que comme un amant capable de les payer.
+
+Avec toute la politesse possible, il faisoit remarquer mes étourderies;
+avec toute l'honnêteté imaginable, je coupois ses longs raisonnemens par
+quelques saillies qui rendoient à la conversation un peu de vivacité. On
+l'écoutoit avec recueillement; on me sourioit: il étoit reconnoissant et
+tranquille; j'avois de l'espoir, et j'etois exigeant: il attendoit; je
+m'impatientois, et j'aurois cent fois abandonné la partie sans la honte
+de la perdre.
+
+Nous dînions un vendredi chez notre veuve; elle nous avoit prévenus
+qu'elle desiroit d'être libre à six heures, parce qu'elle attendoit des
+visites de famille ou d'affaire. La première idée qui vint aux deux
+rivaux, fut qu'elle vouloit en congédier un, et nous essayâmes, suivant
+l'usage, de nous accrocher l'un à l'autre pour le reste de la journée.
+Nous décidâmes que nous irions ensemble à l'Opéra. À cinq heures et
+demie il fit un orage épouvantable. Nous envoyâmes chercher une
+voiture; on n'en trouva pas. Enfin la pluie cessa; mais l'eau battoit
+les deux murs. Il fallut partir. Notre veuve me plaisanta beaucoup;
+j'étois chaussé, mon rival étoit en bottes. Elle m'avertit qu'elle
+alloit se mettre à la fenêtre pour jouir de mon embarras. Je descends
+l'escalier quatre à quatre, et, d'un saut, me voilà de l'autre côté de
+la rue, où je la regarde en riant: elle rioit aussi de tout son coeur. Le
+jeune sage arrive tranquillement, et, côtoyant le ruisseau pour chercher
+un endroit guéable, il parvient sans danger, mais non sans effort, à me
+rejoindre. Comme il se retournoit pour saluer notre veuve, elle se
+retira en fermant la fenêtre. Il n'y fit pas attention; mais j'en tirai
+le meilleur augure. Effectivement c'étoit une affaire terminée; son
+choix étoit fait.
+
+Étoit-il raisonnable d'accorder à une gambade ce qu'on avoit fait
+attendre à cinq semaines d'assiduités? Je n'en sais rien. Toutes les
+femmes que j'ai consultées à cet égard se sont contentées de rire pour
+toute réponse. J'ai fini par croire que notre veuve ressembloit aux
+géomètres, qui, dans leurs calculs, mesurent l'inconnu par le connu. Au
+reste, cette liaison ne dura pas long-temps; on pourroit la comparer à
+une comédie d'intrigues, à laquelle on cesse de prendre intérêt quand on
+est sûr du dénouement.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+_Un nouveau personnage._
+
+
+«Vous approchez de l'âge où l'on doit prendre un état, me dit un soir
+madame de Sponasi, et vous connoissez assez le monde pour choisir
+vous-même. Quels sont vos projets, Frédéric?»
+
+«Madame, je n'en ai aucun.--Tant pis; il faut qu'un homme tienne à
+quelque chose. Je sais bien que souvent on engage sa liberté à des
+convenances; mais il est triste de vieillir sans avoir rien fait pour
+les autres ni pour soi.--Songez à ma position, madame; j'ignore qui je
+suis, et l'on m'en fera le reproche si je cherche à me
+distinguer.--Pauvre enfant!--L'état militaire auroit été fort de mon
+goût; mais il faut un nom pour avancer en temps de paix: s'il n'en est
+pas toujours de même pendant la guerre, convenez qu'il est bien cruel
+d'attendre son avancement du plus grand malheur qui puisse affliger
+l'humanité.--Je ne veux pas du service; cela vous éloigneroit de moi, et
+je prétends que vous ne me quittiez jamais. Je n'en puis pas dire
+autant, Frédéric; je vous laisserai seul quelques jours, bientôt
+peut-être.--Ah! madame, par pitié pour moi, ne parlons pas du seul
+événement qu'il me serait impossible de supporter.--Mon ami, le temps
+approche, je le sens: mon courage s'affoiblit; et si vous saviez toutes
+les réflexions que je fais, vous seriez bien étonné. Ne vous
+appercevez-vous pas que ma gaieté n'est plus que factice?--Votre bonté
+est toujours la même.--Vous évitez de me répondre; vous craignez de
+m'affliger. Eh bien! revenons à notre conversation. L'étude des lois
+vous conviendroit-elle?--Non, madame; je sens qu'il me seroit impossible
+de sacrifier sans cesse mon opinion au respect des formes, et je
+redouterois de m'en affranchir, dans la crainte de
+m'égarer.--Auriez-vous de la répugnance à suivre la carrière
+diplomatique?--C'est à quoi je n'ai jamais pensé.--À mon avis, c'est le
+seul parti qui vous convienne. Avec des talens, vous pourrez obtenir de
+la considération, et j'espère vous laisser entouré d'amis qui vous
+appuieront. Mon enfant, pour acquérir des lumières, il faut avoir un but
+fixe: sans cela, on passe alternativement d'un sujet à un autre; on
+effleure tout, on ne sait rien. Étudier les moeurs, les lois, les
+intérêts des nations, c'est, pour un homme de votre âge et qui a de
+l'intelligence, se préparer des moyens d'avancement si l'on a de
+l'ambition, ou des jouissances pour le temps où l'on n'a plus que celles
+de la vanité. En un mot, je ne desire rien tant que de vous voir former
+des projets pour l'avenir, et celui-là me paroît digne de vous. Il est,
+dans la diplomatie, des places où il faut un nom: il en est d'autres où
+les talens seuls sont estimés, parce qu'ils sont nécessaires; c'est là
+qu'il faut tourner toutes vos vues. Ne réussiriez-vous pas, vous n'aurez
+point perdu votre temps, puisque vous aurez augmenté vos connoissances.
+Êtes-vous de mon sentiment?--Oui, madame.--Parmi mes parens, il en est
+un qui peut vous guider, et auquel je vous recommanderai.--M. de
+Miralbe? m'écriai-je.--Oui, Frédéric.--Mais, madame, vous ne l'estimez
+pas.--Écoutez, mon ami: je n'estime pas son caractère, sans doute; mais
+son esprit, cela est différent. Je serois plus difficile que mon siècle
+en ne rendant pas justice à son mérite. S'il vous apprend comment il
+faut se conduire quand on a de grands intérêts à débattre avec les
+hommes, je vais, en vous le montrant tel qu'il est, vous apprendre
+comment vous devez traiter avec lui.
+
+«M. de Miralbe est méchant, intéressé, et ne vante les vertus que parce
+qu'elles mettent presque toujours ceux qui les pratiquent dans la
+dépendance de ceux qui osent s'en affranchir; mais comme il a senti
+qu'on ne va jamais à son but qu'avec une réputation qui impose, il a
+travaillé à en acquérir une entièrement opposée à son caractère: aussi
+passe-t-il pour être bon, désintéressé et vertueux. En approfondissant
+les hommes, il a appris à les mépriser; cependant il est généralement
+reconnu comme un des plus ardens défenseurs des droits de l'humanité.
+Despote orgueilleux dans l'intérieur de sa famille, il se passionne en
+public pour tout ce qui tient à la liberté, et de la même main dont il
+traçoit son ouvrage contre les coups d'autorité, il écrivoit aux
+ministres pour obtenir des lettres-de-cachet contre ses ennemis. Il fit
+renfermer sa femme, et la laissa mourir dans un couvent; il lui devoit
+toute sa fortune. Cependant il sut mettre le public de son côté, en
+étouffant les cris de sa victime: la malheureuse perdoit tout; c'étoit
+lui que l'on plaignoit. Quand son fils fut en âge de lui demander compte
+des biens de sa mère, il le força de fuir sa patrie, dans la crainte de
+perdre sa liberté, et le public s'attendrit encore sur le sort d'un
+homme qui, avec tant de vertus, trouvoit ses plus grands ennemis dans sa
+famille. Une de ses filles disparut à l'âge de cinq ans. On ignore les
+détails secrets d'un si étrange événement; mais comme rien ne peut
+constater ni son existence ni sa mort, cette incertitude met M. de
+Miralbe dans la position de faire la loi à son fils, en paroissant
+seulement défendre les droits de la fille qu'il a perdue, mais que son
+coeur paternel espère retrouver un jour. De tous mes héritiers, c'est le
+seul que je craigne pour les autres; mais je compte faire mes
+dispositions de manière à le contraindre à respecter mes dernières
+volontés.»
+
+«En vérité, madame, cet homme me fait trembler, et je craindrais
+d'acquérir des talens dont on peut faire un emploi si dangereux.»
+
+«Ses vices ne tiennent pas à ses lumières, mon cher Frédéric; ils
+tiennent à son coeur. Si les méchans deviennent plus dangereux à mesure
+qu'ils s'éclairent davantage, l'homme sensible, au contraire, gagne en
+vertus à proportion des connoissances qu'il accumule. M. de Miralbe
+pourroit employer mille moyens secrets pour vous perdre si vous nuisiez
+à ses projets; mais jamais il ne cherchera à corrompre votre caractère.
+Il seroit désespéré de trouver son égal; et plus vous lui paraîtrez
+sincère et juste, plus il vous maintiendra dans des dispositions qui lui
+donnent sur vous l'avantage que celui qui dissimule a sur celui qui se
+livre avec confiance.»
+
+«Mais, madame, avec tant de vices, comment a-t-il pu tromper le public
+au point d'obtenir une réputation contre laquelle personne n'oseroit
+s'élever maintenant?»
+
+«Comment, Frédéric? avec de l'esprit. Le temps est passé où l'on jugeoit
+les hommes par leurs actions; on ne les juge plus que par leurs
+discours. D'ailleurs M. de Miralbe n'oublie rien de ce qui peut le faire
+envisager sous l'aspect le plus favorable. Vous connoissez madame de
+Valmont, sa nièce?»
+
+«Oui, madame.»
+
+«Eh bien! il ne s'intéressa point à elle quoiqu'elle fût restée
+orpheline presque en naissant, et qu'il fût son tuteur: mais quand il
+craignit que sa conduite envers sa femme et son fils ne rappelât la
+disparition de sa fille, il se plaignit par-tout de l'abandon dans
+lequel il se trouvoit, abandon affreux pour un coeur aussi tendre que le
+sien; il étouffa de caresses madame de Valmont, donna le nom de fils
+adoptif à son mari; et les fixant tous deux près de lui, il entendit
+aussitôt ses sociétés faire l'éloge de sa sensibilité, et tonner contre
+l'épouse et le fils ingrats qui avoient déchiré son ame.»
+
+J'avois bien envie de demander à ma bienfaitrice ce qu'elle pensoit de
+madame de Valmont; je ne l'osai pas: j'aurois craint qu'elle ne
+s'apperçût de ma satisfaction, si elle en avoit dit du bien; j'aurois
+craint davantage encore de me trahir, si elle en eût dit du mal. Madame
+de Valmont venoit souvent à l'hôtel; je la voyois alors, je causois avec
+elle: mais chaque fois que je m'étois présenté pour lui rendre visite,
+on m'avoit refusé sa porte. De toutes les parentes de madame de Sponasi,
+elle étoit la seule qui agît ainsi avec moi: comme elle jouissoit d'une
+réputation intacte, quoiqu'elle fût extrêmement belle, je m'étois
+persuadé qu'elle s'étoit apperçue que je l'aimois, et que ce motif lui
+paroissoit suffisant pour éviter de me recevoir. Je me promettois sans
+cesse de l'oublier; mais renouveler souvent une semblable promesse,
+c'est avouer l'impossibilité de la remplir. Lorsque je me trouvois avec
+madame de Valmont, je ne pouvois me plaindre d'elle: au contraire,
+quelquefois même j'avois vu ou cru voir quelques distinctions dans les
+politesses que l'usage autorise; j'avois remarqué ou cru remarquer que
+ses yeux étoient volontiers fixés sur moi: mais quand on aime, on doute,
+on croit avec la même facilité. Son mari étoit laid, maussade et jaloux;
+c'étoit un motif d'espérance: mais elle me refusoit sa porte, et c'étoit
+un motif de désespoir.
+
+Je saisis avec empressement l'occasion de me lier avec M. de Miralbe,
+puisque cette liaison m'offroit un sûr moyen de me rapprocher de madame
+de Valmont. M. de Miralbe parut enchanté de se rendre utile à ma
+bienfaitrice. Ainsi les difficultés s'applanirent d'elles-mêmes. Il
+m'assigna deux matinées par semaine pour travailler avec lui, et me pria
+obligeamment de disposer de sa maison comme de la mienne, dans tous les
+autres momens où elle me seroit agréable; ce que je n'eus garde de
+refuser. Il employa d'abord beaucoup d'adresse pour savoir qui j'étois:
+mais il étoit au-dessus de sa politique de m'arracher un secret que
+j'ignorois moi-même; il y renonça. Quoique depuis nous ayons été ennemis
+mortels et déclarés, par des motifs qui tiennent à l'époque la plus
+intéressante de ma vie, je conviendrai toujours avec plaisir que je lui
+dois beaucoup; il me traça une marche simple et sûre pour profiter de
+ses conseils; il m'indiquoit les ouvrages que je devois étudier,
+m'obligeoit à lui en rendre compte par écrit, m'accoutumoit à convenir
+de mes erreurs sans m'humilier, et à recevoir des éloges sans vanité. On
+peut dire de lui comme de Socrate, qu'il éteignoit l'amour propre en
+excitant sans cesse le désir d'apprendre; mais, de sa part, ce n'étoit
+pas dans l'intention de devenir meilleur.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+_Les principes._
+
+
+Madame de Valmont avoit des principes; on ne pouvoit pas l'ignorer, car
+elle le répétoit sans cesse; et c'est une terrible chose que les
+principes. Quand il lui fut impossible de ne pas se trouver souvent avec
+moi, elle s'arma d'une sévérité désespérante pour un pauvre soupirant.
+Je suis assez hardi de mon naturel; mais quel est l'homme qui ne
+devienne timide quand il a le malheur d'aimer une femme qu'il respecte,
+ou de respecter une femme qu'il aime? Emporté par l'amour, je balbutiai
+pourtant une déclaration; madame de Valmont m'objecta ses principes qui
+ne lui permettoient pas de me répondre: je fus au désespoir; mais je lui
+témoignai tant d'attachement, qu'elle m'avoua que depuis long-temps elle
+étoit sensible à ma tendresse, ajoutant que cet aveu ne serviroit qu'à
+nous rendre tous les deux plus à plaindre, parce qu'elle mourroit plutôt
+que de manquer à ses principes. On est bien fort quand on est sûr d'être
+aimé; je le devins tant, qu'à la fin madame de Valmont me rendit
+heureux. «On m'a donné un époux sans me consulter, me dit-elle alors; je
+ne lui dois rien: vous êtes l'époux de mon choix, c'est à vous que je
+dois tout; comptez sur une constance à la fois fondée sur mon amour et
+sur mes principes.»
+
+Malheureusement les principes de M. de Valmont n'étoient pas ceux de son
+épouse; il soupçonna ce qui étoit réellement, et l'emmena à la campagne.
+Je fus très-affligé: elle le fut, s'il est possible, encore davantage;
+et cette séparation nous exalta la tête au point de nous mettre dans la
+disposition de faire la plus grande folie. Nous nous écrivions, et, dans
+chaque lettre, madame de Valmont me reprochoit de l'abandonner à son
+tyran.
+
+«Vous connoissez assez mes principes, mon cher Frédéric, pour juger de
+ce que je souffre loin de vous, et combien il m'en coûte pour vivre près
+de celui que je déteste. Je ne peux supporter ses caresses. Si vous
+m'aimiez comme je vous aime, vous trouveriez bien les moyens de
+m'arracher à cette affreuse situation.»
+
+Le moyen que nous trouvâmes, fut que madame de Valmont reviendrait à
+Paris, en promettant à son époux de ne plus me revoir: condition à
+laquelle elle ne souscrivoit que par pitié pour son injuste jalousie;
+car, pour elle, elle se croyoit au-dessus de toute justification; qu'une
+fois à Paris, nous assignerions nos rendez-vous dans un logement loué
+sous le nom de sa femme-de-chambre; et comme chaque jour les principes
+de madame de Valmont s'opposoient à ce qu'elle se partageât entre deux
+hommes, nous décidâmes que nous disposerions tout pour fuir ensemble
+dans le pays étranger. «Quand on a cédé à l'amour, m'écrivoit-elle, on
+ne peut se justifier à ses propres yeux qu'en lui sacrifiant tout ce qui
+n'est pas lui. L'excès des passions en est la seule excuse: voilà mes
+principes, mon cher Frédéric; c'est à vous d'en assurer l'exécution.»
+
+Elle revint bientôt; je ne la vis plus chez son mari, mais nos
+rendez-vous n'en étoient que plus sûrs. Le projet de fuir avec elle ne
+m'avoit paru délicieux que de loin; plus elle me pressoit de l'exécuter,
+plus je sentois que je me perdois sans ressources. S'il n'eût été
+question que de moi, peut-être n'aurois-je pas balancé: mais abandonner
+ma bienfaitrice dans un moment où sa santé déclinoit visiblement;
+enlever une de ses parentes; mériter son indignation, et, ce qui étoit
+pis, la livrer à la douleur; tromper mon pauvre Philippe, à qui j'avois
+tant d'obligations, voilà ce qui étoit au-dessus de mon courage. Ces
+réflexions me rendirent triste: madame de Valmont s'en apperçut, elle
+voulut en savoir la cause; et moi, qui ne demandois qu'à lui ouvrir mon
+coeur, je m'empressai de lui apprendre ce qui s'y passoit. Loin de
+respecter une douleur si légitime, et qui me déchiroit sans rien ôter à
+mon amour, elle se plaignit de s'être livrée à un homme sans principes,
+à qui elle avoit tout sacrifié, et qui mettoit sa réputation, son
+bonheur, en balance avec les pleurs d'une vieille femme. «Quand on aime,
+l'univers entier disparoît; la fortune, la reconnoissance, les titres,
+l'amitié, tout s'anéantit». Si elle ne considéroit qu'elle, la pauvreté
+lui paroîtroit délicieuse avec son amant: mais, par égard pour moi, elle
+avoit résolu d'emporter ses diamans et tout ce qu'elle avoit de
+précieux. Elle s'étoit accoutumée à l'idée de ne vivre que pour son
+amant; rien que la mort ne pourroit l'y faire renoncer: mais si j'avois
+la barbarie de lui ouvrir les portes du tombeau, je n'aurois pas la
+satisfaction de l'y voir descendre. Dès ce moment, elle me défendoit de
+la voir: il lui en coûteroit sans doute; mais elle me prouveroit qu'il
+n'étoit pas dans ses principes...
+
+La colère l'empêcha d'achever: je voulus l'appaiser, je lui promis de
+n'avoir d'autres volontés que les siennes; elle fut inflexible, et nous
+nous quittâmes si fort en fureur tous les deux, qu'il étoit facile de
+prévoir que nous ne serions pas long-temps à nous raccommoder. Hélas!
+c'est ce qui nous arriva. Après plusieurs lettres que je lui fis
+remettre par l'entremise de sa femme-de-chambre, qui étoit seule dans la
+confidence et qui devoit l'accompagner, nous eûmes une entrevue; la paix
+fut signée, et notre fatal départ en devint le premier article. Il fut
+arrêté qu'elle partiroit un jour avant moi, sous le prétexte d'aller
+voir une de ses amies dont la terre se trouvoit sur la route que nous
+voulions suivre; qu'elle y coucheroit effectivement; que de là elle
+écriroit à son mari pour lui apprendre qu'elle ne reviendroit que deux
+jours après. Étant avec sa femme-de-chambre, des domestiques et des
+chevaux de sa maison, rien ne paraîtroit moins suspect. Le jour qu'elle
+auroit quitté Paris, j'aurois soin de venir chez M. de Miralbe, et, sans
+affectation, de me montrer par-tout où j'aurois l'espérance de
+rencontrer M. de Valmont. La nuit même, je partirois en poste dans une
+berline: à une heure fixe et à un endroit indiqué, je la rencontrerois,
+à pied, avec sa femme-de-chambre; elles monteroient dans ma voiture; et
+tandis qu'on chercheroit madame de Valmont chez son amie, que cette amie
+écriroit à M. de Valmont, que M. de Valmont perdroit du temps à
+délibérer pour savoir que penser et que faire, nous serions déjà hors de
+toute poursuite. Je devois envoyer les effets que je voulois emporter,
+dans le logement qui servoit à nos rendez-vous; elle y feroit également
+porter les siens: c'est là que la voiture qui devoit me transporter se
+trouveroit; c'est de là que je partirois, pour éviter tous les obstacles
+que je pourrois rencontrer dans l'hôtel de madame de Sponasi. Nous
+prîmes jour au surlendemain; et, pour éviter les soupçons, il fut décidé
+que nous ne nous reverrions plus à Paris. Nous passâmes la soirée
+entière ensemble: jamais madame de Valmont ne fut si caressante; jamais
+elle ne s'applaudit tant de voir luire enfin le jour où elle pourroit
+vivre sans manquer à ses principes.
+
+J'aurois voulu pouvoir avancer et retarder le temps; j'aurois desiré que
+l'amour chassât la réflexion, ou que la réflexion brisât les charmes de
+l'amour: mais j'étois destiné à souffrir tous les tourmens d'une ame
+déchirée par les remords, sans que les remords pussent m'arrêter sur le
+bord de l'abîme. Je frémissois à l'idée d'abandonner ma bienfaitrice. La
+dernière soirée que je passai avec elle, chacune de ses paroles devint
+pour moi un reproche si cruel, qu'il me fut impossible de lui cacher mon
+émotion. Me voyant agité, pâle et attendri, elle s'imagina que j'étois
+malade; et l'inquiétude que cette idée lui donna fut si vive, qu'elle me
+prodigua les soins les plus empressés. C'étoit augmenter mes
+souffrances. Elle me força de me retirer dans mon appartement, fit venir
+Philippe, lui recommanda de ne point me quitter qu'il ne m'eût vu plus
+tranquille, d'envoyer chercher les médecins si cela paroissoit
+nécessaire, et sur-tout de lui faire savoir de mes nouvelles de quart
+d'heure en quart d'heure. «Soyez docile à tout ce qu'on exigera de vous,
+mon cher Frédéric, me dit-elle en m'embrassant; et songez que soigner
+votre santé, c'est prolonger mon existence». Je fus au moment de tomber
+à ses pieds, de lui avouer les combats qui se passoient en moi; mais
+l'idée de madame de Valmont trahie, abandonnée, m'arrêta, et je suivis
+Philippe.
+
+Je me sentis soulagé en perdant de vue ma bienfaitrice. Ce qui suspendit
+en partie mes regrets, fut la nécessité de dissimuler pour empêcher
+Philippe de s'établir la nuit entière auprès de mon lit: c'étoit cette
+nuit même, à deux heures, que je devois quitter l'hôtel pour n'y plus
+rentrer. Dissimuler avec Philippe étoit cependant bien difficile: je
+l'aimois beaucoup, et je ne pouvois penser à l'idée de le quitter sans
+être anéanti; mais je le trouvai si calme sur ma santé, je le vis même
+plaisanter de si bonne grace sur l'inquiétude de ma bienfaitrice, que je
+me sentis piqué contre lui. J'aurois été contrarié qu'il me crût malade;
+je lui en voulois de ne pas le croire: car enfin je souffrois mille fois
+plus que si je l'eusse été, et ma figure annonçoit assez que j'éprouvois
+quelque chose d'extraordinaire. Sa tranquillité révolta mon amour
+propre, et l'amour propre blessé éteignit la reconnoissance. Ô mortels!
+que votre coeur est bizarre!
+
+«Enverrai-je chercher le médecin? me dit-il en souriant. Comment vous
+trouvez-vous, monsieur?--Beaucoup mieux, Philippe, et je ne conçois pas
+ce qui a pu alarmer madame de Sponasi. Il est vrai que j'ai été un
+moment prêt à perdre connoissance, mais cela n'est plus rien.--Je m'en
+doutois; et si vous faisiez bien, pour la rassurer entièrement, vous
+descendriez chez elle.--Oh! non», m'écriai-je avec plus de vivacité que
+de prudence. Je sentis le tort de cette exclamation; mais il n'y prit
+pas garde: cela me parut d'autant plus étonnant, que j'aurois pu dire
+comme madame de Sponasi: «Cet homme s'est fait une telle étude de mon
+caractère, qu'il devine toutes mes pensées.»
+
+Je l'engageai à aller lui-même lui donner de mes nouvelles; il y
+consentit. Quand je fus seul, je méditai si je ne sortirais pas à
+l'instant de l'hôtel; mais c'eût été redoubler l'inquiétude de ma
+bienfaitrice, à qui on ne manqueroit pas d'apprendre que j'étois dehors.
+Je préférai d'attendre qu'elle fût couchée; d'ailleurs je voulois
+laisser pour elle une lettre, dans laquelle, sans chercher à m'excuser,
+j'espérois la convaincre que je pouvois être coupable, mais que je ne
+serois jamais ingrat. J'entendis Philippe revenir, et je me mis à mon
+piano, sans autre motif que de lui persuader que je n'avois pas besoin
+de ses soins. Il voulut entamer la conversation; je me plaignis d'avoir
+mal à la tête, et je me mis au lit. Il me souhaita une nuit tranquille
+avec un air d'ironie qui me choqua, et il sortit.
+
+À peine fus-je seul, que je m'habillai tel que je devois l'être pour mon
+voyage; je me jetai sur un fauteuil, où je restai dans la même attitude
+jusqu'à une heure du matin. Je pensois à la lettre que je voulois écrire
+à ma bienfaitrice; je sentois ma poitrine se gonfler, et mes larmes
+couler avec abondance. L'horloge se fit encore entendre; je n'avois plus
+qu'une demi-heure. J'écrivis, je cachetai mon billet; je pris mes
+pistolets, mon couteau de chasse, et, descendant les escaliers avec
+autant de précaution que de vitesse, j'arrivai à la loge du Suisse, et
+je lui criai tout bas de m'ouvrir la porte.
+
+«Non, monsieur.--Est-ce que vous ne m'entendez pas, Lekman? C'est moi
+qui veux sortir.--Oui, monsieur--Eh bien! ouvrez donc.--Non,
+monsieur.--Lekman, vous m'impatientez.--Ce n'est pas ma faute,
+monsieur.--Je veux sortir.--Monsieur, j'ai reçu ordre de n'ouvrir pour
+personne.--Cet ordre ne me regarde pas.--Si, monsieur, vous
+particulièrement.--Cela est impossible, Lekman; vous êtes ivre.--Non,
+monsieur.--Morbleu! ouvrez, vous dis-je, ou vous le paierez sur votre
+tête.--Je n'ai pas les clefs.--Vous n'avez pas les clefs!--Non,
+monsieur.--Où sont-elles donc?--Dans la chambre de M. Philippe». Je
+n'eus plus la force de proférer une parole.
+
+Mon projet est découvert, pensois-je en me promenant dans la cour avec
+une agitation qu'il m'est impossible de rendre; et voilà pourquoi
+Philippe étoit si tranquille. Que deviendrai-je? Eh bien! puisqu'il sait
+tout, je n'ai plus de ménagemens à garder: montons chez lui; et,
+dussé-je y périr, je le forcerai à me rendre ma liberté.
+
+Pour aller à son logement, il falloit passer devant mon appartement: les
+portes en étoient restées ouvertes; et, dans le même fauteuil que
+j'occupois deux minutes auparavant, je vis Philippe tenant la lettre que
+j'avois laissée pour madame de Sponasi; il l'avait décachetée, il la
+lisoit. Ce trait de hardiesse n'étoit pas propre à calmer ma fureur;
+aussi, par un mouvement plus prompt que la pensée, je me jetai sur lui,
+et, le saisissant d'une main, tandis que de l'autre je lui présentois un
+de mes pistolets, je m'écriai: «Philippe, les clefs, ou vous êtes mort,
+et moi aussi». Il pâlit, et ne me répondit pas. «Philippe, sauvez-vous,
+sauvez-moi, m'écriai-je avec plus de force; les clefs, ou le désespoir
+seul guidera ma main.--Monsieur, pensez-vous...--Les clefs Philippe,
+les clefs, répétai-je en armant mon pistolet.--Eh bien! malheureux,
+dit-il en se levant et en découvrant sa poitrine, osez me percer le
+sein, je suis votre père». Au feu brûlant qui me dévoroit, je sentis
+tout-à-coup succéder un froid mortel, et je tombai sans connoissance.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+_Je m'en étois quelquefois douté._
+
+
+Il faisoit grand jour quand j'ouvris machinalement les yeux; je me
+trouvai dans mon lit, et je vis autour de moi madame de Sponasi,
+Philippe, deux domestiques et autant de médecins. J'essayai de parler;
+madame de Sponasi me le défendit. Il fallut obéir: aussi-bien aurois-je
+été très-embarrassé de savoir que dire; toutes mes idées étoient
+bouleversées. Je remarquai que Philippe avoit la main gauche enveloppée
+d'un taffetas noir. Je crus me rappeler qu'au moment où je perdis
+connoissance, j'avois entendu le bruit d'un pistolet; je me souvins que
+celui que je tenois étoit armé: cette idée me fit une telle impression,
+que je retombai dans l'accablement. Il fut d'autant plus affreux, qu'il
+ne me priva pas entièrement de la faculté de réfléchir. Il dura trois
+jours: on peut juger de ce que je souffris.
+
+Soit l'effet des remèdes, ou celui de la nature, je repris bientôt assez
+de forces pour faire cesser les craintes que mon état avoit données. Le
+premier moment où je me trouvai seul avec Philippe, je lui demandai en
+tremblant par quel accident il se trouvoit blessé; il me serra dans ses
+bras avec attendrissement, et s'écria: «C'est de la main de celui pour
+qui je donnerois tout mon sang». J'allois répondre quand je vis entrer
+ma bienfaitrice; je me tus.
+
+Elle me parla de ma santé, et ne voulut point souffrir que je
+m'occupasse de la sienne; cependant je la trouvois changée à un point
+qui m'alarmoit. «Maintenant que vous allez mieux, me dit-elle, je vais
+penser à me rétablir. Vous m'avez fait bien du mal, Frédéric, plus de
+mal que vous ne pouvez vous l'imaginer; mais je vous le pardonne.
+Évitons toute explication, jusqu'au moment où nous serons en état de la
+supporter. Si je ne viens plus dans votre appartement, n'en soyez pas
+inquiet; c'est par ménagement pour vous plus que pour moi. Calmez-vous,
+mon enfant; répétez-vous sans cesse que tout est pardonné, et prenez
+pitié de votre malheureuse... amie». Elle sortit, appuyée sur le bras de
+Philippe, qui revint presque au même instant.
+
+J'étois dévoré de remords et d'inquiétudes; j'aurois provoqué une
+explication entière, dût-elle entraîner l'arrêt de ma mort: Philippe
+vouloit la retarder, dans la crainte de me voir retomber encore dans
+l'état qui l'avoit tant alarmé; mais je lui persuadai, et cela étoit
+vrai, qu'il n'y avoit pour moi rien de plus dangereux que l'incertitude.
+Il s'assit près de mon lit, et me parla en ces termes:
+
+«Je vous demande en grace de m'écouter sans m'interrompre; c'est la
+seule condition que je mette à la complaisance avec laquelle je me prête
+à vos desirs. Vous vous rappelez, monsieur...--Ce titre me fait mal, lui
+dis-je; nommez-moi Frédéric, ou je croirai que j'ai perdu votre amitié.
+Hélas! je ne l'ai que trop mérité. C'est moi, je n'en doute pas, qui
+vous ai blessé. Philippe... mon père, me pardonnez-vous?--Est-il vrai
+que vous m'aimiez encore?--Mille fois plus que jamais.--Vous ne
+rougissez pas de votre naissance?--Je ne rougis que du crime que j'ai
+été au moment de commettre.--Et si l'imprudence que j'ai faite en vous
+révélant un secret que je devois taire au péril de ma vie, vous prive
+des bienfaits de madame de Sponasi?--Ma conduite envers vous la forcera
+à me conserver son estime.--Frédéric, j'ai tremblé de perdre votre coeur;
+maintenant que je suis sûr de vous, je mets à l'oubli du passé une
+condition qui eût été pour moi le coup de la mort, si vous l'eussiez
+demandée le premier. Promettez-moi de vous y soumettre.--Quelle qu'elle
+soit, je fais serment de l'accomplir.--Eh bien! jurez que jamais vous ne
+m'appellerez votre père.--Cela est impossible.--Songez, Frédéric, aux
+conséquences de votre refus. Si vous refusez de m'obéir dans cette
+circonstance importante, dès demain je fuis sans que jamais vous
+puissiez savoir ce que je serai devenu; ou un éternel adieu, ou une
+soumission entière à ce que j'exige de vous». Je gardai le silence.
+Philippe me prit la main, et continua.
+
+«Mon cher Frédéric, il y a dans votre obstination plus d'orgueil que
+d'amitié: un excès d'amour-propre peut seul vous engager à braver la
+fortune et les préjugés pour avouer votre père, quand il est de son
+intérêt et du vôtre qu'il reste à jamais inconnu. Si vous eussiez rougi
+de moi, je m'éloignois; si vous me nommez, je vous fuis. Répondez: quel
+est votre devoir en ne consultant que l'obéissance? que devez-vous faire
+en n'écoutant que votre sensibilité? Qu'importe après tout le titre que
+vous me donnerez? je n'en veux qu'un, c'est celui de votre ami, lorsque
+nous serons seuls; devant les étrangers, soyez persuadé que vous ne
+m'appellerez jamais Philippe sans que mon coeur ne me dise tout ce que ce
+nom signifie pour vous. J'ajouterai une considération bien puissante:
+le repos de votre bienfaitrice tient essentiellement au serment que
+j'exige de vous.--Hé bien! je cède, lui dis-je, et je vous jure que vous
+ne serez jamais que mon ami.--Soyez-le toujours, me répondit-il en
+m'embrassant, et mon sort sera encore digne d'exciter l'envie de la
+plupart des pères.»
+
+Philippe raisonnoit juste en disant que je mettois de l'orgueil dans la
+volonté de l'avouer pour mon père: par vanité, j'en rougissois; par
+orgueil, j'étois prêt à renoncer pour lui à toutes mes sociétés et aux
+espérances que l'homme le plus modeste jette quelquefois dans l'avenir.
+Le sacrifice étoit grand, et ne pouvoit être payé que par la
+satisfaction de l'avoir rempli. Il est certain que j'aurois, sans
+hésiter, tout risqué plutôt que de l'abandonner; mais je dois dire avec
+la même franchise qu'il me fit plaisir en exigeant de moi une promesse
+que j'avois cependant de la peine à faire. Il y avoit dans mes sentimens
+une contradiction plus facile à deviner qu'à définir.
+
+Philippe me pria de nouveau de ne point l'interrompre.
+
+«Vous vous rappelez, mon cher Frédéric, le moment où la crainte de vous
+voir commettre un parricide, me força de vous nommer votre père; vous
+perdîtes connoissance. En tombant, le pistolet que vous aviez armé
+partit, et me blessa, mais assez légèrement.--Ne me trompez-vous pas,
+mon... ami? vous avez l'air d'avoir beaucoup souffert.--Ce n'est point
+de ma blessure; car je ne m'en suis apperçu qu'au moment où, cherchant à
+vous donner des secours, je vous ai vu couvert de sang. Dans mon effroi,
+je crus que c'étoit le vôtre qui couloit, et mes cris, autant que le
+bruit du pistolet, attirèrent dans votre appartement une partie des
+domestiques. L'inquiétude et la curiosité perçoient sur toutes les
+figures; cette curiosité, si dangereuse sous tant de rapports, me rendit
+la présence d'esprit nécessaire dans la circonstance où je me trouvois.
+Je vous fis déshabiller, mettre au lit; j'envoyai chercher les médecins,
+et je vous donnai, en attendant leur arrivée, tout ce que je crus propre
+à rappeler votre connoissance. Ce fut inutilement: vous ne sortîtes de
+votre évanouissement qu'avec le délire d'une fièvre brûlante. Pour
+éloigner les soupçons, j'eus la précaution de dire qu'en jouant avec vos
+pistolets, vous m'aviez blessé, et que la frayeur vous avoit jeté dans
+l'état où vous étiez. Votre habit de voyage, votre scène chez le Suisse,
+le soin que j'avois pris de m'emparer des clefs, ont, j'en suis
+persuadé, fait douter de la vérité de mon récit; mais il suffisoit
+d'arrêter les questions, et l'on ne s'en permit plus.
+
+«Madame de Sponasi avoit entendu de la rumeur; et les divers rapports
+parvenus jusqu'à elle l'avoient mise dans un état que vous aurez peine à
+vous figurer. On m'avertit qu'elle demandoit à me voir; mais il m'étoit
+impossible de vous quitter: elle vint elle-même dans votre appartement,
+au moment où les médecins arrivoient. Sa pâleur, son effroi, les soins
+qu'elle vous prodiguoit lorsqu'elle-même avoit à peine la force de se
+soutenir, pouvoient trahir son secret: je la suppliai en grace de
+descendre chez elle; elle s'obstina à rester près de vous: je lui fis
+comprendre du moins qu'elle devoit déguiser sa douleur; mais elle vous
+auroit volontiers avoué publiquement pour son fils, si elle eût pu, par
+cet aveu, obtenir la certitude de votre existence.»
+
+Quoique je fusse, depuis quelques heures, persuadé que madame de Sponasi
+étoit ma mère, c'étoit la première fois qu'on me le disoit d'une manière
+qui ne laissoit plus aucun doute: aussi éprouvai-je une agitation si
+forte, que je fis signe à Philippe de s'arrêter.
+
+«Volontiers, me dit-il, remettons à demain notre conversation. Je vous
+dois beaucoup de détails, et je vous les donnerai avec la plus grande
+franchise. N'êtes-vous pas curieux cependant de savoir ce qu'est devenue
+madame de Valmont?--Qu'elle soit heureuse, et que nous ne nous revoyions
+jamais: c'est tout ce que je desire. Est-elle de retour à Paris?--Oui,
+mon cher Frédéric; et comme on a envoyé très-régulièrement savoir de
+vos nouvelles de la part de M. de Miralbe, elle ne peut ignorer qu'une
+maladie violente a formé un obstacle à votre départ: ainsi vous êtes
+libre dans la conduite que vous tiendrez avec elle à l'avenir.--Il me
+semble que le remords est attaché à son nom quand on le prononce devant
+moi: que seroit-ce donc si je la voyois? Encore un mot, mon ami; puis-je
+savoir comment vous avez connu mes projets?--Par un abus de confiance
+que l'amitié et les liens qui m'attachent à vous rendent à peine
+excusable. Lorsqu'il fut décidé que vous auriez un logement à l'hôtel,
+je fis faire de doubles clefs de tous les meubles fermans qui sont dans
+l'appartement qui vous étoit destiné. Votre correspondance avec madame
+de Valmont m'apprit l'arrangement fait entre vous. Je vous guettai; je
+sus où l'on portoit vos effets: je pris des informations si détaillées,
+qu'il ne me fut pas possible de douter du moment de votre départ,
+indiqué d'ailleurs suffisamment par l'heure pour laquelle les chevaux
+avoient été demandés. J'ai concerté mes mesures en conséquence; vous
+savez quelles en furent les suites.»
+
+Philippe me quitta; mais il eut la précaution de faire tenir dans ma
+chambre des gens qui servoient moins à veiller à mes besoins qu'à
+troubler la solitude qu'il redoutoit pour moi. Je ne sais si cela étoit
+bien nécessaire; mon imagination n'avoit pas assez de ressorts pour me
+tourmenter: soit foiblesse de corps ou fatigue d'esprit, j'étois trop
+indifférent sur mon sort pour faire aucune réflexion.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+_Histoire de Philippe._
+
+
+Le lendemain, quand Philippe vint s'informer de ma santé, je lui
+témoignai le désir de connoître les détails qu'il m'avoit promis.
+L'indifférence qui m'engourdissoit lorsque je me trouvois seul ou avec
+des étrangers, disparoissoit aussitôt qu'il étoit avec moi.
+
+«Avant de vous apprendre ce qui s'est passé pendant les trois jours où
+vous avez été sans connoissance, je veux vous mettre à même de juger
+ceux auxquels vous devez la vie: vous apprécierez mieux les motifs qui
+me forçaient à garder le silence. Malheureusement je l'ai rompu; plus
+malheureusement encore, madame de Sponasi ne l'ignore pas.»
+
+«Ô ciel! m'écriai-je en tremblant, elle sait que ma naissance n'est plus
+un secret pour moi! Et quel parti croyez-vous qu'elle prendra, mon ami?»
+
+«J'ai été trop occupé de vous pour chercher à approfondir ce qui se
+passoit en elle; je doute cependant qu'elle ait pris une détermination
+positive: mais elle souffre; et son secret révélé, plus encore sans
+doute la crainte de vous perdre, ont produit un tel effet sur elle,
+qu'elle est devenue dévote. Ce qui ajoute à ses tourmens, elle n'ose
+l'avouer à personne, pas même à moi.»
+
+Philippe garda le silence, et parut absorbé dans ses réflexions; j'étois
+accablé des miennes.
+
+«Elle vous aime beaucoup, me dit-il, et ne pourra que difficilement se
+résoudre à vous séparer d'elle. Quels que soient les événemens, mon cher
+Frédéric, je vous resterai: tout ce que je possède vous appartient.»
+
+«Ah! mon ami, ce n'est point la fortune que je regretterois; c'est
+l'amitié de ma.... bienfaitrice, perdue par ma faute. Que j'ai de
+reproches à me faire! et par quelle fatalité faut-il que j'aie troublé
+le repos du reste de sa vie, quand il est vrai que je donnerois la
+mienne pour son bonheur.... et le vôtre!»
+
+Philippe m'exhorta à prendre courage, me promit de chercher à lire dans
+l'ame de ma bienfaitrice, et de ne pas me déguiser la vérité, quelle
+qu'elle fût. Il m'assura qu'elle s'informoit vingt fois le jour de moi
+avec le plus vif intérêt; qu'il étoit persuadé que c'étoit uniquement
+par ménagement pour elle-même qu'elle ne montoit plus me voir.
+
+«Et quel accueil vous fait-elle à vous? lui demandai-je.--Elle a paru
+d'abord très-gênée avec moi: mais je lui ai témoigné beaucoup plus de
+respect qu'à l'ordinaire; et quand elle a été convaincue que, loin de
+chercher à tirer avantage d'une situation qui la rapprochoit de moi
+(puisque le même objet nous occupoit également, et à un titre également
+cher), elle a repris plus de confiance en elle. Sa fierté se révolte à
+tout instant; ma soumission à ses moindres volontés la ramène bientôt à
+sa bonté naturelle, et le soin que je prends de ne l'appeler que votre
+bienfaitrice, de lui parler absolument comme si j'ignorois ce que vous
+êtes et ce que je vous suis, lui paroît une complaisance dont elle me
+sait gré intérieurement. J'évite avec plus de soin encore de lui laisser
+soupçonner que ma conduite avec elle n'a pour but que de la disposer à
+vous voir. Si elle s'y résout, elle voudra que vous soyez persuadé que
+son coeur seul l'a décidée. En un mot, elle est jalouse de l'amitié que
+vous me témoignez: je m'en suis apperçu depuis long-temps; et si elle
+avoit la certitude que vous lui donnez la préférence sur moi, elle
+pourroit encore connoître le bonheur. La crainte de l'humiliation
+l'éloignera de vous; la crainte plus grande que votre sensibilité ne se
+fixe toute entière sur un père qui ne vous abandonnera jamais, arrêtera
+sa résolution: c'est la nature aux prises avec un orgueil si légitime,
+qu'il faut la plaindre des combats qu'elle éprouve, la bénir si elle
+vous ouvre les bras, et gémir, sans la condamner, si elle ne peut
+consentir à vous voir.»
+
+«Ô Philippe! Philippe! m'écriai-je, je vous admire. Comment est-il
+possible d'avoir un coeur aussi bon que le vôtre, un esprit aussi juste,
+dans une position...? Pardon; j'oubliois...»
+
+«Écoutez-moi, mon cher Frédéric; je vais me montrer à vous tel que je
+suis: j'ai besoin de votre amitié; jugez-moi; et si je la mérite,
+qu'elle soit ma récompense.»
+
+«Je suis fils de laboureurs plus honnêtes que fortunés. Je n'ai jamais
+connu ma mère; ma naissance lui coûta la vie: mais le ciel me donna le
+plus tendre des pères; et c'est à mon respect pour lui, à ses caresses,
+que je dois sans doute l'idée agréable que je m'étois faite de l'amour
+paternel, avant d'éprouver par moi-même toute la force de ce sentiment.
+
+«La nature m'avoit doué de quelques agrémens et d'un peu d'intelligence;
+mon père se les exagéra, et crut qu'il commettroit un crime s'il
+m'ensevelissoit à la campagne. Il fit à mon bonheur à venir (du moins il
+le croyoit) le sacrifice de sa tendresse, et je fus élevé loin de lui,
+dans une pension où je reçus une éducation bien au-dessus de la fortune
+qui m'étoit destinée. J'en profitai. Quand, dans les vacances, j'allois
+voir mon père, il m'admiroit; et moi, par une vanité pardonnable à ma
+jeunesse, je rougissois de la simplicité de ses moeurs. Plus j'avançai en
+âge, plus je pris la vie rustique en aversion. Ce motif, plus qu'aucune
+inclination, me fit consentir à prendre l'état ecclésiastique, et
+j'entrai au séminaire, où mon père m'entretint avec beaucoup de
+prodigalité. L'époque des passions arrivoit; je sentois mon sang
+bouillonner, je pris le séminaire en horreur, et je pensois à obtenir de
+mon père qu'il m'en laissât sortir, quand j'appris sa mort. J'allai à la
+ferme qu'il faisoit valoir, et je fus bientôt convaincu que sa tendresse
+pour moi l'avoit égaré dans ses projets. En mourant, il ne laissoit que
+des dettes, toutes contractées pour mon éducation. J'avois alors
+dix-neuf ans; je me trouvois, par ma vanité, au-dessus de tous les états
+qui exigent du travail, et je n'en savois aucun. J'étois libre, et je
+vins tenter la fortune à Paris.
+
+«Après y avoir vécu six mois d'une manière à la fois brillante,
+misérable et scandaleuse; après avoir épuisé toutes les ressources
+imaginables, je me décidai à entrer au service de madame de Sponasi, et
+je vous laisse à penser combien il m'en coûta pour endosser la livrée,
+moi qui me croyois du mérite, et qui en avois du moins plus qu'il n'en
+faut pour un pareil emploi.
+
+«Ma santé avoit souffert des six premiers mois que j'avois passés à
+Paris; elle revint bientôt, grâce à la vie tranquille que je menois. Je
+m'apperçus que madame de Sponasi me distinguoit de mes camarades; je mis
+tous mes soins à voler au devant de ses desirs. Plus d'une fois elle
+m'avoit surpris un livre à la main; car je lisois par-tout, dans
+l'antichambre, dans mon logement, dans son appartement même, quand je
+m'y croyois seul. Elle le remarqua, me fit des plaisanteries, et bientôt
+des questions sur les ouvrages qui m'occupoient. Mes réponses la
+surprirent. Dès-lors elle me traita avec une bonté particulière; elle
+causoit volontiers avec moi, ne s'offensoit point de la vivacité de mes
+reparties: au contraire, elle y applaudissoit souvent. Quoiqu'elle eût
+plus de quarante ans, elle étoit encore belle. L'espèce de familiarité
+que la conversation avoit établie entre nous, l'intérêt qu'elle me
+témoignoit, l'ambition et la violence des sens de ma part, trop de
+confiance de la sienne, amenèrent un rapprochement que, deux mois
+auparavant, nous ne prévoyions guère, et dont nous fûmes aussi surpris
+tous les deux que si la foudre fût tombée devant nous.
+
+«C'est à mon fils que je parle; qu'il me dispense d'entrer dans des
+détails, quoiqu'il n'en fût pas un qui ne servît à lui faire paroître sa
+mère moins coupable. Si ce moment de la vie de madame de Sponasi étoit
+jamais divulgué, il prouveroit que l'indépendance d'esprit qu'on décore
+du nom de philosophie, ne convient point à un sexe dont toutes les
+vertus reposent sur l'opinion. Quand une femme s'accoutume à traiter de
+préjugés les lois que la société lui impose, l'instant de sa perte ne
+dépend plus que de l'occasion; et moins cette occasion est prévue, plus
+sa perte est assurée. Telle est l'histoire de madame de Sponasi. Elle
+ne me craignoit point; elle se croyoit, par mille motifs, au-dessus
+d'une foiblesse, et connut trop tard le danger. Que de trouble intérieur
+cette faute a jeté sur le reste de sa vie! Pour vous en former une idée,
+rappelez-vous qu'avec de la fierté elle se trouve sans cesse au-dessous
+de sa propre opinion, et que, malgré le penchant qu'il m'est permis de
+croire que je lui ai inspiré, jamais, jamais la moindre familiarité ne
+s'est glissée entre nous depuis cette époque. Elle s'est punie, par un
+combat continuel, d'avoir succombé sans prévoir qu'il fallût combattre.
+
+«Je le répète, nous fûmes d'abord aussi interdits l'un que l'autre: mais
+imaginant qu'elle jouoit l'étonnement, et me croyant plus de droits que
+je n'en avois, je voulus agir en conséquence; elle me commanda
+impérieusement de la laisser seule. Je sentis que j'étois perdu.
+Cependant, par une bizarrerie que je ne peux attribuer qu'à un sentiment
+qu'elle cherchoit à se dissimuler à elle-même, ou à la crainte de mon
+indiscrétion, loin de m'éloigner de sa maison, elle me fit quitter la
+livrée, me donna le titre de son valet-de-chambre, et toutes les marques
+possibles de sa générosité; mais elle reprit avec moi un ton de fierté
+qu'elle conserva jusqu'au moment où, s'appercevant qu'elle étoit
+enceinte, elle crut ne pouvoir mieux confier un pareil secret qu'à celui
+qui en étoit l'auteur.
+
+«Je ne peux vous exprimer, mon cher Frédéric, l'effet que cette nouvelle
+fit sur moi. Dès-lors je fis le projet de vivre entièrement pour un être
+qui n'existoit pas encore, et de diriger toutes mes vues vers ce qui
+pourroit contribuer à sa félicité. J'étois au comble de la joie: madame
+de Sponasi éprouvoit un sentiment bien opposé; elle étoit trop
+mécontente d'elle-même pour conserver l'orgueil qui m'avoit rappelé au
+respect: aussi profitai-je de sa confusion pour prendre sur son
+caractère un empire auquel il lui est impossible d'échapper. Depuis plus
+de vingt ans elle le sent, et n'a plus même la volonté de s'y
+soustraire: mais comme sa tranquillité est un besoin pour moi dans tout
+ce qui n'est pas un obstacle à mes projets pour vous, comme je n'ai
+jamais voulu que la voir heureuse, je suis persuadé qu'elle souffriroit
+plus que moi si les événemens nous séparoient; et c'est ce qui arrivera
+si elle prétend vous éloigner d'elle.
+
+«Une seule de ses femmes, sur la discrétion de laquelle elle avoit droit
+de compter, fut mise dans la confidence. Cette femme n'existe plus
+depuis long-temps. Par son aide, et en prétextant un voyage, madame de
+Sponasi parvint à cacher sa grossesse à tous les yeux; on ne l'a même
+jamais soupçonnée. Vous vîntes au monde. Le projet de votre mère étoit
+de ne point vous voir: ce n'étoit pas le mien; elle me laissa libre de
+disposer de vous, et je vous fis élever à Mareil. Elle m'avoit défendu
+de lui donner de vos nouvelles, et deux ou trois fois par an je lui en
+donnois. La première fois, elle parut surprise de ma hardiesse; la
+seconde, elle se tut: vous n'aviez pas cinq ans, qu'elle s'informoit
+elle-même de votre état. Je vous le répète, avec beaucoup d'esprit elle
+a la tête trop foible pour se soustraire à une domination que j'ai
+rendue conforme à tous ses goûts. Elle a le coeur trop sensible pour se
+porter à un parti violent, qui ne lui laisseroit ensuite que des
+regrets.
+
+«Je vous ai vu bien des fois dans votre enfance, mon cher Frédéric; cela
+vous paroît étonnant, parce qu'il vous est impossible de vous le
+rappeler: mais je devois des sacrifices à la réputation de votre mère,
+et j'employois, pour satisfaire mon coeur, des déguisemens qui la
+mettoient à l'abri des soupçons que mes visites et mes caresses eussent
+pu faire naître.
+
+«Il est certain que votre bienfaitrice se trompa long-temps sur l'amitié
+que j'avois pour vous: il eût été dangereux qu'elle en soupçonnât toute
+la vivacité; c'eût été la mettre en garde contre le projet que j'avois
+formé de vous rapprocher d'elle: mais comme ce projet pouvoit manquer
+par mille événemens, je pensai à vous assurer un sort indépendant de sa
+volonté; et j'y ai réussi, car je suis riche. Elle doit me croire et me
+croit effectivement très-intéressé. Je le suis, mais c'est pour vous.
+Si je l'eusse été pour moi, depuis long-temps j'aurois quitté madame de
+Sponasi. La fortune m'a souri dans plus d'une occasion; mais ses faveurs
+étoient trop chères, puisqu'elles devoient m'éloigner de mon fils, et
+lui donner peut-être des rivaux dans mon coeur. Frédéric, croyez-moi,
+depuis que vous êtes au monde, je n'ai vécu que pour vous.
+
+«Il est inutile de vous dire comment je décidai madame de Sponasi à vous
+faire venir à Paris, et à vous recevoir chez elle.--Dites-le-moi, mon
+ami, de grace.--Eh bien! connoissez donc entièrement le caractère de
+votre mère. Le besoin qu'elle a d'aimer et d'être aimée la livre à une
+jalousie souvent sans objet, et cependant toujours respectable,
+puisqu'elle tient à une grande sensibilité. J'en ai eu plus d'une
+preuve; et croyez que l'empire que j'ai sur elle a été bien des fois
+acheté par des privations. Quoique je n'aie eu avec madame de Sponasi
+d'autre familiarité que celle qui vous donna le jour, elle ne m'a jamais
+rencontré avec une femme sans qu'il m'ait été facile de remarquer de
+l'aigreur dans ses procédés envers moi; il en est de même si elle me
+fait demander plusieurs fois, et qu'on lui dise que je suis sorti. Pour
+la tranquilliser, je me suis fait une habitude d'une vie sédentaire; et
+c'est dans cette espèce de solitude que j'ai perfectionné ce qu'une
+éducation trop recherchée avoit mis de dispositions en moi. Plus j'ai
+acquis de connoissances, moins il en a coûté à votre bienfaitrice pour
+se ranger à mes volontés; il semble que l'esprit, dans ses idées,
+rapproche les distances qui nous séparent.
+
+«C'est sur ses dispositions jalouses que j'établis mon plan pour la
+forcer à vous voir. Une fois mon projet arrêté, loin de lui cacher
+l'amitié que j'avois toujours eue pour vous, je l'exagérai, s'il est
+possible, et je ne lui dissimulai pas que j'étois décidé à vous
+rapprocher de moi, indépendamment de sa volonté. Elle devint jalouse de
+vous; mais j'y parus insensible, et je l'assurai que j'avois fait assez
+de sacrifices à son repos pour qu'elle ne m'enviât pas la seule
+satisfaction qu'il m'étoit permis d'espérer. Sa jalousie changea
+d'objet; et l'idée qu'elle vous seroit toujours étrangère, tandis que je
+jouirois de vos caresses (idée qu'elle reçut de moi sans s'en douter),
+lui suggéra le désir de se montrer à vous à titre de protectrice. Ce fut
+alors qu'elle me fit promettre un silence inviolable sur tout ce qui
+concernoit votre naissance. Je lui en donnai ma parole, et elle n'ignore
+pas combien elle est sacrée pour moi. Ne parlons pas du moment où je
+crus devoir y manquer...»
+
+Je portai involontairement ma main sur mes yeux, comme pour me dérober à
+la lumière; je ne pouvois penser à ce moment terrible sans que le froid
+de la mort me fît frissonner. Philippe me prodigua les plus tendres
+caresses. Oh! comme je l'aimois, mon cher Philippe, et qu'il m'eût été
+doux de l'appeler mon père! Quel fils eut jamais pour le sien tant de
+motifs de reconnoissance!
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV.
+
+_L'entrevue._
+
+
+Philippe m'apprit aussi comment madame de Sponasi avoit découvert que le
+secret de ma naissance n'en étoit plus un pour moi. Dans le transport
+qui suivit mon évanouissement, je parlois sans discontinuer; mais les
+seuls mots que je prononçasse distinctement étoient, _mon père_. Ma
+bienfaitrice, que son amitié enchaînoit au chevet de mon lit, fut
+frappée de m'entendre répéter ce nom avec effroi, sur-tout après avoir
+su que Philippe étoit blessé, et blessé de ma main. Elle exigea de lui
+un récit détaillé et sincère de ce qui s'étoit passé. Il sentit
+l'inutilité de dissimuler, et lui avoua la vérité. Tant que je fus en
+danger, madame de Sponasi oublia son ressentiment et sa gloire: la
+crainte de me perdre l'agitoit au point qu'elle s'adressoit à Dieu pour
+obtenir mon rétablissement; ce qui, de sa part, étoit une grande preuve
+de tendresse et de désespoir. Aussitôt que mon état laissa entrevoir de
+l'espérance, ses idées se reportèrent sur elle-même, et il devint aisé à
+Philippe de s'appercevoir avec quelle violence les sentimens pénibles et
+tendres se succédoient dans son coeur, et les résolutions les plus
+contradictoires dans son esprit. Il lui proposa d'employer tous les
+moyens imaginables pour ne jamais me nommer ma mère; mais soit qu'elle
+sentît l'impossibilité de détruire les conjectures que je formerois,
+soit que sa tendresse toujours jalouse enviât à Philippe une amitié dont
+la nature me faisoit un devoir, elle voulut qu'il ne me trompât point
+dans les détails que je lui en demanderois.
+
+«J'aime mieux perdre son estime que mes droits sur lui, lui dit-elle;
+quand vous lui cacheriez la vérité, il la devineroit, et il m'en
+voudroit à la fois d'être sa mère et de le désavouer.»
+
+Rien de plus facile que de saisir les nuances qu'il y avoit dans les
+sentimens des auteurs de ma vie. Philippe étoit fier d'être mon père: le
+rang de madame de Sponasi flattoit sa vanité, et j'étois entre elle et
+lui un point de rapprochement sur lequel ses idées se reposoient avec
+complaisance.
+
+Madame de Sponasi, au contraire, ne pouvoit penser qu'elle m'avoit donné
+le jour, sans que son imagination fût flétrie. Quand elle se livroit à
+sa sensibilité, qu'elle recevoit mes caresses, je suis persuadé qu'un
+sentiment dont elle ne se rendoit pas compte, lui faisoit croire que
+j'étois beaucoup plus son fils que celui de Philippe: mais quand un seul
+de mes regards caressoit Philippe en sa présence, la jalousie la
+ramenoit à la vérité; et cette vérité, humiliante pour une femme titrée
+et d'une grande réputation, lui crioit que le père de son fils étoit...
+son valet-de-chambre.
+
+Tous deux m'aimoient véritablement, tous deux mettoient du prix à mon
+estime: Philippe s'y croyoit des droits par la mère qu'il m'avoit
+donnée; madame de Sponasi y renonçoit par la raison contraire. Je les
+aimois beaucoup tous les deux; mais, par un sentiment dans lequel
+l'amour-propre se glissoit peut-être aussi, (de quoi ne se mêle-t-il
+pas?) la reconnoissance demandoit la préférence pour Philippe, quand mon
+coeur la donnoit à madame de Sponasi.
+
+Je desirois beaucoup de la voir; à peine me sentis-je assez de forces
+pour descendre chez elle, que je lui en fis demander la permission.
+J'attendis sa réponse avec beaucoup d'impatience et d'inquiétude. Sa
+réponse fut un refus: elle chargea Philippe de l'adoucir autant qu'il
+lui seroit possible; mais elle ne lui dissimula point qu'elle éprouvoit,
+à l'idée de se trouver avec moi, une contrariété qu'il lui étoit
+impossible de vaincre. Cette nouvelle me fit la plus grande peine;
+Philippe en parut aussi consterné que moi.
+
+«Nous sommes perdus, me dit-il; elle est au moment de m'échapper. Je
+sais que, depuis votre maladie, un prêtre vient la voir régulièrement
+tous les matins: elle s'en cache; et c'est une nouvelle foiblesse de sa
+part, de n'oser céder ni à la nature ni à la religion, de ne croire ni
+son esprit ni son coeur. Si cet homme est adroit, il devinera bientôt son
+caractère; et de cette connoissance à un empire absolu sur ses
+volontés, il n'y aura point d'intervalle. Je n'ose user de mon pouvoir
+sur elle: dans un moment où elle balance encore, je crains de la
+révolter, et de la précipiter, par dépit, aux genoux d'un directeur.
+C'est à vous, Frédéric, d'essayer votre empire sur son coeur; mais il
+faudroit de l'adresse.»
+
+«Mon ami, lui répondis-je, si elle ne m'aime plus, l'adresse est
+inutile; si elle m'aime encore, je n'ai besoin que de franchise et de
+ménagemens. Laissez-moi lui écrire, et chargez-vous de lui remettre ma
+lettre. Tout ce que je vous demande, c'est de la laisser seule, si elle
+consent à la lire.»
+
+Je ne sais si Philippe devina mon motif; mais il sourit, et ne fit
+aucune difficulté. Je ne voulois pas qu'en s'occupant de moi, madame de
+Sponasi se rappelât mon père; je sentois la nécessité de séparer sa
+tendresse de son orgueil: c'étoit peut-être cela que Philippe appeloit
+de l'adresse; moi, je n'y voyois qu'une condescendance légitime: mais je
+ne pouvois ni le dire, ni même laisser voir que je le pensois.
+
+J'écrivis.
+
+«MADAME,
+
+«Un égarement impardonnable, par les suites qu'il pouvoit avoir, et plus
+encore par celles qu'il a entraînées, me rend indigne de vos bontés, je
+ne l'ignore pas: aussi n'aurois-je jamais osé aspirer à l'honneur de
+vous voir, si vous ne m'eussiez assuré vous-même que vous pardonniez
+bien des choses aux passions souvent terribles à mon âge, quand le coeur
+conservoit sa fierté. Je rougis des projets que j'ai formés, mais non
+des motifs qui me font regretter la présence de ma bienfaitrice. Je dois
+renfermer dans mon sein des secrets qui n'ont rien ôté à ma profonde
+vénération pour elle, tout m'en fait la loi; il ne m'en coûtera point
+pour lui obéir: mais penser que j'ai troublé votre repos, mais être
+convaincu que vous avez de l'éloignement pour moi, vivre sous le même
+toit sans vous voir, être à la fois accablé de vos bienfaits et de votre
+haine, c'est éprouver des tourmens au-dessus de mon courage. Votre
+conduite me trace celle que je dois tenir; le sacrifice est terrible,
+mais il est nécessaire. Permettez-moi donc, madame, de m'éloigner à
+jamais; oubliez-moi si cela peut contribuer à votre tranquillité:
+jusqu'au dernier moment de sa vie (et puisse le ciel l'abréger!)
+Frédéric ne formera des voeux que pour sa bienfaitrice. Me refuserez-vous
+un dernier adieu? Mon courage y ménagera votre sensibilité, je vous le
+promets. Pour la première fois, j'apprendrai à déguiser mes sentimens,
+et ce sera pour vous cacher jusqu'à quel point ils vous appartiennent. Ô
+madame, si vous pouviez connoître ce qui se passe en moi! la certitude
+d'être aimée, respectée d'un infortuné qui n'a plus que sa douleur et
+des souvenirs, vous rendroit favorable à mes voeux. Vous pouvez tout pour
+mon bonheur; voilà votre consolation: Frédéric ne peut rien pour le
+vôtre; c'est lui, lui seul, qui est à plaindre.»
+
+* * *
+
+Je remis ma lettre à Philippe; il la porta. Madame de Sponasi
+tressaillit en la recevant; mais elle la posa sur le meuble le plus près
+d'elle. Philippe s'apperçut qu'il la gênoit, et se retira. Un quart
+d'heure après, un domestique m'apporta le billet suivant.
+
+«Pourquoi me tourmenter? Qui vous a dit que je vous haïssois? Mon
+malheur est de trop vous aimer. Je refuse, je crains, je desire votre
+présence. Si vous m'abandonniez, vous seriez un monstre. J'avois cru que
+vous ménageriez ma foiblesse... Eh bien! venez me voir, venez seul. Si
+vous avez pitié de votre... bienfaitrice... Frédéric, en écrivant ce
+mot, je vous rappelle ce que vous êtes, tout ce que vous pouvez être
+pour moi. Je vous attends.»
+
+Je descendis chez madame de Sponasi, bien décidé à ménager sa
+sensibilité et sa délicatesse; la voir étoit tout ce que je desirois.
+Lorsque j'entrai, elle me prit par la main; et m'entraînant dans la
+pièce la plus reculée de son appartement, avec une force et une vivacité
+bien au-dessus de son âge, elle en ferma la porte avec violence; puis se
+jetant dans mes bras en versant des larmes, elle m'appela vingt fois de
+suite son fils.
+
+«J'étois sûre de n'y pas résister, s'écrioit-elle, mon fils! mon cher
+Frédéric! Laissez-moi vous appeler mon fils; qu'une fois, une seule
+fois, ma bouche puisse parler d'accord avec mon coeur. Je suis votre
+mère, Frédéric, votre mère bien malheureuse... bien heureuse. Frédéric,
+vous rougissez de moi; vous n'osez m'appeler votre mère». Et elle se
+cacha le visage dans ses mains. Je me mis à ses genoux: elle me pressoit
+la tête contre son sein, et nous pleurions tous les deux.
+
+«Pleure, mon fils, me disoit-elle: tes larmes me soulagent; elles
+m'assurent que je te suis chère. N'est-il pas vrai, mon fils, que tu me
+pardonnes?»
+
+«Vous pardonner, madame! m'écriai-je.--Appelle-moi ta mère, je le veux,
+je l'exige. Un quart d'heure à la nature, mon cher Frédéric; le reste de
+ma vie à la contrainte.»
+
+«--Dites à l'amitié la plus sincère, à la reconnaissance la mieux
+méritée.»
+
+«--De la reconnoissance! Et quelle reconnoissance me dois-tu, pauvre
+enfant! Qu'es-tu dans la société? Ne verras-tu pas ma fortune passer à
+des étrangers?»
+
+«--Je serois indigne de vous, madame, si je formois d'autres voeux que
+ceux que vous pouvez accomplir. Tant que je serai près de vous, que me
+manquera-t-il? Si j'avois le malheur de vous survivre, j'aurois trop
+perdu pour que la fortune eût un seul de mes soupirs. Dites-moi, vous
+qui jouissez de tant d'éclat, la richesse contribue-t-elle au bonheur?»
+
+«--Oui, mon ami, quand on peut la donner à ses enfans.
+
+«--Eh bien! je n'ai point d'enfans, moi; je n'ai qu'une mère: je ne
+voudrois être riche que pour elle. Vous l'êtes: que puis-je encore
+desirer?» «--Bon fils! bon Frédéric! excellent coeur! répétoit-elle en
+m'embrassant, va, je saurai satisfaire ma tendresse en disposant de mes
+biens...»
+
+«--Madame, permettez-moi d'avoir une volonté nécessaire à la réputation
+de ma... bienfaitrice. Moins vous ferez pour moi, plus le secret de ma
+naissance sera respecté. En mettant des bornes à vos bienfaits,
+dites-vous: C'est la seule grace que mon fils exigea de moi: je lisois
+dans son coeur, et je lui ai obéi.»
+
+«--Et je ne l'appellerois pas mon fils! s'écria-t-elle. Oui, Frédéric,
+tu m'appartiens, à moi, à moi seule...» En prononçant le mot _seule_, sa
+figure changea tout-à-coup; ses bras, qui me pressoient, tombèrent
+lentement à ses côtés; ses yeux se fermèrent, et un soupir déchirant
+s'échappa de sa poitrine. Je sentis le trait qui la frappoit; je pris
+ses mains, et, les réchauffant de mes baisers, je lui dis: «À vous
+seule, madame: oui, vous avez bien lu dans mon coeur; c'est à vous seule
+que j'appartiens. Que le ciel me punisse si c'est une injustice! mais la
+tendresse que vous m'inspirez n'admet point de partage». En le disant,
+je laissai aussi échapper un soupir; il étoit pour Philippe. Madame de
+Sponasi me regarda avec un sourire dans lequel la douleur le disputoit à
+la joie, et prononça d'une voix foible: «Si je pouvois le croire!» Sans
+doute elle le crut, car elle reprit peu à peu l'air aimable et
+tranquille qui l'abandonnoit si rarement.
+
+«Frédéric, ne nous occupons plus du passé; qu'il reste à jamais enseveli
+dans notre mémoire. Croiriez-vous que j'ai été au moment de devenir
+dévote?--Vous, madame!--La douleur rend superstitieux: j'ai fait venir
+un prêtre, j'ai causé avec lui; mais il a voulu me faire croire tant de
+choses, que je lui ai échappé. Il me grondoit de n'être pas convaincue,
+comme si cela étoit en mon pouvoir; il vouloit ensuite que j'adorasse,
+positivement parce que je ne comprenois pas. Je lui ai observé que si
+j'adorois tout ce que je ne conçois pas, le premier tribut de mon
+hommage seroit pour moi; car il est certain que je me parois
+incompréhensible. Il s'est fâché, et moi aussi; il m'a damnée, et me
+voilà encore une fois philosophe, faute de mieux. En vérité, quand on
+pense à la possibilité d'un autre monde, on ne sait trop quel parti
+prendre dans celui-ci.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI.
+
+_Elle finit comme une sainte._
+
+
+Il y a beaucoup de rapports entre la durée des chagrins que nous
+éprouvons, et l'espace de temps qui s'est écoulé depuis notre naissance.
+Les enfans ont de gros chagrins qui passent en un instant; le jeune
+homme se livre à un désespoir violent qui s'évanouit assez vîte et ne
+laisse guère après lui de regrets; l'homme fait a plus de calme et de
+constance dans sa douleur: pour les vieillards, tout est sujet d'humeur;
+et quand la tristesse les atteint, elle ne les quitte qu'au tombeau.
+
+Les efforts que madame de Sponasi faisoit pour paroître gaie, ne
+servoient qu'à trahir l'état secret de son ame; son esprit foiblissoit,
+sa santé déclinoit visiblement; en un mot, elle succomboit sous le poids
+de son amitié jalouse et de son incertitude philosophique. Tantôt livrée
+aux remords, elle cherchoit dans les livres de dévotion ou son arrêt, ou
+quelques motifs d'espérance, et n'y trouvoit que des contradictions qui
+la révoltoient; tantôt, abandonnant au hasard sa destinée, elle couroit
+les sabbats des sorciers modernes, et calculoit, dans un jeu de cartes,
+les probabilités de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'ame.
+N'osant plus s'en rapporter à elle-même, ne pouvant se soumettre à
+croire sur la parole d'autrui, elle nageoit dans une mer sans fond et
+sans bords; elle s'épuisoit, sans espérer même un terme où elle
+trouveroit du repos.
+
+Ayant remarqué qu'elle n'avoit pas le courage de fermer sa porte à des
+hommes dont la société redoubloit ses tourmens, par la contrainte où la
+mettoit un genre de conversation libre qui ne s'accordoit plus avec ses
+idées, je lui proposai d'aller passer quelque temps à la campagne. «Vous
+viendrez avec moi, Frédéric?--Oui, madame.--Rien ne vous attache plus à
+Paris?--Absolument rien.--Il est donc vrai que vous ne voyez plus madame
+de Valmont! Je n'osois le croire, et je suis bien aise d'en avoir la
+certitude. Cette femme m'a fait bien du mal; si je pouvois éprouver la
+haine, ce seroit pour elle: mais, si près d'achever ma carrière, je ne
+trahirai pas l'affaire de toute ma vie; je n'ai vécu que d'amour; être
+aimée a été l'objet de tous mes voeux. Que l'on parle mal de mon esprit,
+je l'abandonne; pour mon coeur, il n'a respiré que le bonheur de ceux qui
+m'entouroient. Si j'avois la vanité de me composer une épitaphe, je la
+renfermerais dans ce peu de mots: «_Elle a fait des ingrats, et n'a
+jamais eu d'ennemis._»
+
+Madame de Sponasi étoit si frappée de l'idée d'une mort prochaine, que
+toutes ses conversations s'y reportoient: c'est en vain que je cherchois
+à la distraire; comme j'étois moi-même une des causes de son inquiétude,
+mes consolations la flattoient, mais ne la calmoient pas. Je pressois le
+jour de notre voyage, dans l'espoir qu'il produiroit un effet salutaire
+à sa santé; j'avois hâte aussi de m'éloigner de madame de Valmont, dont
+les visites à l'hôtel devenoient de plus en plus fréquentes. Je
+craignois si fort de me rencontrer avec elle, que j'avois prié Philippe
+de m'avertir lorsqu'elle arrivoit; alors je fuyois à mon appartement, et
+j'y restois jusqu'à son départ: mais elle prolongeoit ses visites; et
+comme je savois qu'elles étoient un supplice pour ma bienfaitrice, je
+souffrois également, et pour elle, et pour moi. Madame de Valmont, loin
+de se rebuter, m'adressoit chaque jour ou des épîtres sentimentales, ou
+des héroïdes qui me faisoient trembler. Elle exigeoit sur-tout une
+entrevue à laquelle j'étois bien loin de consentir; je n'aurois pu lui
+offrir que des conseils, et c'étoit la seule chose dont elle croyoit ne
+pas avoir besoin. Elle me tourmenta tant de son amour, de sa haine, de
+ses élégies et de sa vengeance, que, sans y rien gagner, elle parvint à
+me convaincre que rien n'est plus difficile à prendre, à contenter et à
+quitter, qu'une femme qui a des principes.
+
+Le jour que nous devions partir pour la campagne, madame de Sponasi eut
+un accès de fièvre, accompagné des symptômes les plus alarmans. Aussitôt
+que les médecins décidèrent qu'elle étoit en danger, elle cessa d'être
+comptée pour quelque chose dans sa maison. Sous prétexte de veiller à sa
+conservation, ses nombreux parens s'érigèrent en maîtres; et, ce qu'on
+ne voit que parmi les moribonds de haute société, tandis qu'elle gisoit
+agonisante, tous les jours à dîner et à souper il y avoit table de vingt
+couverts à l'hôtel. On y parloit beaucoup des spectacles, des nouvelles,
+et très-peu de la malade. Aucune de ses parentes ne demandoit à passer
+jusqu'à la chambre à coucher: elles aimoient cependant madame de Sponasi
+du plus profond de leur coeur; mais l'idée seule de la fièvre suffisoit
+pour enchaîner leurs pas. Et puis, comment se résoudre à voir souffrir
+les êtres auxquels on s'intéresse?
+
+Ma bienfaitrice étoit donc abandonnée aux soins de ses domestiques: ce
+n'auroit point été un malheur, s'ils eussent pu se livrer à
+l'attachement qu'ils avoient tous pour elle; mais ils trouvoient autant
+de surveillans, de contradicteurs, qu'il y avoit de membres de la
+famille présens à l'hôtel. Au milieu de tous ces êtres que l'intérêt
+rassembloit, Philippe seul conserva le ton d'indépendance dont il avoit
+depuis si long-temps l'habitude. Pour moi, attaché au chevet du lit de
+ma mère, j'employois toutes mes forces à la servir, tout mon esprit à
+lui dissimuler sa position et ce qui se passoit dans l'intérieur de sa
+maison; mais il étoit facile de voir qu'elle ne se faisoit pas illusion
+sur son état, et que jamais elle ne s'étoit trompée sur l'espèce
+d'amitié que lui portoit sa famille.
+
+J'aurois bien voulu me dispenser d'assister à ces repas dont l'indécence
+me choquoit, dont le ton de légéreté cadroit si mal avec la douleur que
+j'éprouvois; mais Philippe exigeoit que j'y parusse au moins
+quelquefois. Ce fut à la fin d'un dîner que les médecins annoncèrent
+qu'il n'y avoit plus d'espoir, et qu'il falloit que la famille prît les
+précautions nécessaires pour que madame de Sponasi reçût ses sacremens.
+Au nom de _sacremens_ accollé avec celui de madame de Sponasi, un
+sourire léger, mais expressif, glissa sur toutes les figures. Il
+s'établit deux partis: celui des jeunes vouloit qu'on la laissât mourir
+en paix; celui des vieux objecta l'usage, et l'usage emporta la balance.
+Cette difficulté arrangée, il restoit celle de savoir qui se chargeroit
+de prévenir la malade; et personne ne se trouvant assez de forces pour
+remplir un devoir qui n'exige que de la sensibilité, on pria les
+médecins de _faire entendre raison_ à ma bienfaitrice: ce fut
+l'expression dont on se servit. Je demandai en grace qu'il me fût
+permis de me charger de cette commission: mon zèle choqua d'autant
+plus, qu'il faisoit contraste avec la froideur de ceux qui
+m'entouroient; et j'en reçus des complimens si outrés, qu'il ne tenoit
+qu'à moi de les prendre pour autant de sarcasmes: mais il est difficile
+d'être sensible aux plaisanteries de ceux que l'on méprise.
+
+Je m'empressai de retourner auprès de madame de Sponasi. Je la trouvai
+dans un accablement qui annonçoit une prochaine agonie: il étoit
+impossible et inutile de lui parler. On fit donc venir un prêtre, qui
+attendit l'occasion favorable pour exercer son ministère. Ce fut à
+minuit seulement qu'elle retrouva l'usage de la parole. L'ecclésiastique
+s'approcha, et commença une exhortation. J'allois me retirer; madame de
+Sponasi me fit signe de demeurer près d'elle. Elle écouta le ministre de
+paix avec la plus grande tranquillité; mais lorsqu'il lui proposa de se
+confesser, elle répondit qu'elle avoit l'habitude de ne confier ses
+affaires qu'à ses amis intimes, et qu'elle ne vouloit pas finir par une
+indiscrétion.
+
+Le prêtre parut déconcerté, elle s'en apperçut, et lui observa avec
+beaucoup d'aménité qu'elle lui savoit bon gré de sa démarche, mais
+qu'elle le prioit de s'épargner une peine inutile. «Je suis toujours
+prête à discuter quand on me parle de religion, lui dit-elle; mais
+maintenant il est trop tard: vous voyez que je peux à peine
+articuler.--Pensez à votre ame, madame, lui répondit le confesseur, et
+reconnoissez du moins l'existence de Dieu.--Ce n'est point là la
+difficulté, monsieur, repartit madame de Sponasi, c'est de savoir ce que
+j'en pourrai faire si je le reconnois». Elle se retourna péniblement
+vers moi en s'écriant: «Ce n'est pas ma faute: je serai damnée
+peut-être; mais il m'est impossible de croire». Je lui pris la main;
+elle la porta sur son coeur, fixa ses yeux sur les miens, et me dit:
+
+«Adieu... mon cher...». Ses lèvres firent un mouvement comme si elle
+prononçoit: Mon cher fils! mais elle n'articula point ce dernier mot.
+Depuis elle ne parla plus.
+
+Le prêtre passa dans le salon où la famille étoit assemblée et attendoit
+l'événement. J'entendis assez de bruit; mais je ne pus en savoir la
+cause. Une heure après, les portes de la chambre à coucher s'ouvrirent;
+on apportoit le viatique en grande cérémonie: tous les domestiques
+suivoient avec des flambeaux. Les parens entourèrent le lit, et se
+mirent à genoux. Je ne sais ce qui se passa; les larmes m'empêchèrent de
+rien distinguer: tout ce dont je me rappelle, c'est que le lendemain on
+disoit dans l'hôtel que madame de Sponasi étoit morte comme une sainte.
+J'ai rencontré depuis beaucoup de personnes qui m'ont donné les détails
+les plus circonstanciés sur la manière édifiante avec laquelle ma
+bienfaitrice s'étoit conduite dans ses derniers momens.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII.
+
+_Mon bilan._
+
+
+Il y avoit trop long-temps que les parens de madame de Sponasi
+attendoient après son héritage pour que l'on pût croire à la sincérité
+de leurs regrets. Après la crainte qu'elle n'en revînt, la plus grande
+inquiétude qu'ils avoient éprouvée pendant sa maladie avoit rapport à
+son testament; aussi fut-il ouvert avec empressement. Ils craignoient
+tous qu'elle ne m'eût beaucoup favorisé, et sans-doute les mesures
+étoient déjà concertées pour me ravir ses bienfaits. Quelle fut leur
+surprise quand ils virent que la bibliothèque de la défunte étoit le
+seul legs qu'elle m'eût fait! Ils ne purent cacher leur joie; mais elle
+fut de courte durée. Un des articles du testament défendoit de faire
+aucune recherche sur les diamans de la testatrice, ainsi que sur
+l'argent comptant qu'on pouvoit lui supposer, parce qu'elle en avoit
+disposé de son vivant; c'étoit à Philippe qu'elle les avoit remis: le
+tout valoit plus de cinquante mille écus. Un autre article portoit que
+la testatrice ne faisoit aucune mention de la terre de Téligny, parce
+qu'elle l'avoit vendue depuis un an. C'étoit moi qui en étois
+l'acquéreur, et mon contrat étoit à l'abri de la chicane la plus
+raffinée. Par les autres dispositions, les parens se trouvoient plus ou
+moins avantagés, à proportion de leurs besoins ou de l'amitié que ma
+bienfaitrice avoit pour eux. Philippe étoit nommé pour une rente viagère
+de 1500 livres. Afin d'assurer l'exécution de ses dernières volontés,
+madame de Sponasi avoit ordonné que, dans le cas où son testament
+feroit naître quelques procès, et ne seroit pas pleinement exécuté dans
+l'espace d'un an, il fût regardé comme nul, et que tous ses biens
+appartinssent alors à trois hôpitaux qu'elle désignoit. L'intérêt de
+tous fit taire les intérêts de chacun, et jamais tant de collatéraux ne
+furent moins pressés de porter leurs prétentions devant les tribunaux.
+
+Suivant l'usage, les parens de madame de Sponasi se vengèrent, par des
+air insolens, des politesses qu'ils m'avoient faites lorsqu'ils me
+craignoient; ils outragèrent ma bienfaitrice par toutes les suppositions
+qu'ils firent sur les motifs de l'amitié qu'elle m'avoit témoignée.
+J'eus beaucoup de peine à obtenir les effets à moi appartenant qui se
+trouvoient à l'hôtel; mais je m'étois attendu à mille petites
+tracasseries, ressource ordinaire de la mauvaise humeur, lorsqu'elle ne
+sait comment s'exercer, et je les supportai avec tranquillité. J'avois
+un véritable chagrin de la perte que j'avois faite; et ce qui
+l'augmentoit encore, étoit de ne voir personne le partager. Philippe...
+Philippe se déguisoit en vain; je m'appercevois trop bien qu'il
+regardoit la mort de madame de Sponasi comme un prisonnier envisage
+l'ordre qui lui rend la liberté. Je n'osais lui en vouloir; mais j'en
+étois affligé.
+
+De mes amis, Florvel fut le seul de qui je n'eus qu'à me louer; les
+autres attendirent ce que le changement de ma position opéreroit dans ma
+manière de vivre pour savoir la conduite qu'ils tiendroient avec moi:
+mais lui, à peine eut-il appris la mort de madame de Sponasi, qu'il vint
+me trouver.
+
+«Je ne sais comment tu as pu te faire des ennemis, me dit-il; mais on
+emploie tous les moyens honnêtes que la calomnie autorise pour rompre
+l'amitié qui existe entre nous. Voici ma réponse. Quelles que soient les
+raisons qui t'engagent à ne pas me confier qui tu es, je les respecte:
+si tu as besoin de crédit, le mien et celui de ma famille sont à ton
+service; s'il te faut de l'argent, j'en ai; si tu veux un logement chez
+moi, tu me feras plaisir, ainsi qu'à madame de Florvel.
+
+«Es-tu assez heureux pour que mes offres te soient inutiles? tant mieux;
+mais profite du moins de mes conseils: ne reste pas éloigné de la
+société; on croiroit que tu crains d'y paroître, et les méchans en
+tireroient parti pour donner quelque crédit à leurs discours. Viens chez
+moi, viens-y souvent; cache ta douleur, on ne l'attribueroit pas à ta
+sensibilité; montre-toi, dans les premiers momens, tel que tu as
+toujours été; et quand on verra que la mort de madame de Sponasi ne
+change rien à ta position, les sots, qui se décident par l'exemple, et
+qui forment le plus grand nombre, ne changeront rien à leur conduite
+envers toi, et les méchans se tairont.»
+
+La démarche et la franchise de Florvel me firent grand plaisir: je
+l'assurai que je profiterois d'autant plus volontiers de ses conseils,
+qu'ils étoient d'accord avec le désir que j'avois toujours eu de
+conserver son amitié; que pour ses offres de services, j'en garderois
+une éternelle reconnoissance, mais que j'étois à la fois au-dessus du
+besoin et de l'ambition. Cela étoit vrai.
+
+La terre de Téligny donnoit deux mille écus de revenu. Philippe
+prétendoit que j'en pouvois tirer davantage. Quand je sus à quelles
+conditions, je fus bien loin de le desirer, et il m'approuva. J'étois en
+outre possesseur des diamans et de l'argent que ma bienfaitrice avoit
+remis à mon père pour moi. Pendant le temps qu'il avoit passé chez elle,
+il avoit amassé et placé une somme de deux cent mille francs; ce qui,
+joint à la rente qu'elle lui avoit laissée par son testament, nous
+composoit un revenu fort honnête; car Philippe exigea que nos fortunes
+restassent en commun, ou plutôt que j'en disposasse comme d'un bien
+entièrement à moi. De part et d'autre c'étoit un combat de générosité
+qui se termina sans peine, puisqu'il fut décidé que nous demeurerions
+ensemble: mais il ne voulut point consentir à recevoir de ma part le
+titre qui lui appartenoit; il m'objecta encore la mémoire de ma
+bienfaitrice, et je cédai. Les diamans furent vendus, le produit fut
+placé. Je pris une maison simple, et je la montai comme un homme
+jouissant de 24,000 livres de rentes. Philippe se chargea de veiller à
+la dépense; il étoit mon ami, mon intendant, mon gouverneur: ami bien
+sincère, intendant sûr, gouverneur très-tolérant. Je ne tardai pas à
+m'appercevoir que s'il avoit fait à madame de Sponasi le sacrifice de
+l'éclat d'une liaison, il s'étoit réservé tous les plaisirs que le
+mystère ne fait toujours qu'augmenter. C'étoit mon père, je n'avois rien
+à dire; j'aurois été fâché cependant qu'il agrandît la famille: mais ce
+malheur n'arriva point.
+
+Je fus bientôt convaincu qu'à Paris on ne s'informe jamais de ce que
+vous êtes qu'au moment où l'on craint que vous ne deveniez à charge;
+mais quand il est bien décidé que vous n'avez besoin de personne, quand
+à l'aisance vous joignez de l'éducation, vous allez par-tout. Je restai
+donc M. de Téligny pour tout le monde. Mon _de_ ne pouvoit être contesté
+dans un moment où personne ne se le refusoit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII.
+
+_Oraison funèbre de Mme de Sponasi._
+
+
+Je vous dois compte, mes chers lecteurs, des motifs qui m'empêchèrent
+d'augmenter le revenu de la terre de Téligny.
+
+Vous avez pu voir combien ma bienfaitrice étoit obligeante, bonne et
+libérale. Lorsque les douleurs l'avertirent que je demandois à entrer
+dans le monde, elle se fit conduire chez une sage-femme, où son logement
+avoit été retenu d'avance. Elle y cacha son nom; c'est l'usage: son
+hôtesse le devina peut-être, et n'en fit rien paroître; c'est l'usage
+encore. Dans ces maisons sur-tout où la fortune repose sur la
+discrétion, soit que cette femme sût à qui elle parloit, soit que
+l'habitude de commander et de vivre dans l'opulence trahît le rang de
+madame de Sponasi, soit qu'elle-même, tout en se cachant, ne fut pas
+fâchée qu'on soupçonnât son rang et son opulence, il est certain que la
+sage-femme lui raconta l'histoire suivante, moins par envie de bavarder
+que par le désir sans doute d'être utile à des malheureux.
+
+M. de Montluc, gentilhomme provençal, d'une famille très-ancienne, avoit
+été destiné à l'état ecclésiastique, parce qu'il étoit le second des
+fils de son père; c'est-à-dire que la fortune paternelle, d'ailleurs peu
+considérable, étant dévolue toute entière à son frère aîné, il falloit
+qu'il cherchât son patrimoine parmi celui des pauvres. M. de Montluc fut
+tonsuré à huit ans, et obtint un bénéfice d'un médiocre revenu, mais qui
+suffisoit à la dépense de son éducation. À vingt ans, il jouissoit
+encore de l'amitié de son père, et de l'espoir incertain d'obtenir un
+évêché, quand l'amour, qui se rit des patriarches de vingt ans, de la
+puissance paternelle et de la tonsure, lui fit rencontrer une jeune
+orpheline; belle, il s'en apperçut; sage et sensible, il n'en douta
+point; mais pauvre autant qu'on peut l'être, il n'y fit pas attention:
+cet âge compte-t-il l'argent pour quelque chose?
+
+Après avoir soupiré, souffert pendant long-temps, M. de Montluc, qui
+avoit quitté la soutane, vint à Paris avec sa maîtresse, devenue
+secrètement sa femme, n'emportant avec lui que la malédiction de son
+père. Elle fut terrible, s'il lui dut les malheurs qu'il éprouva. Obligé
+de se cacher pour se soustraire aux recherches de sa famille, il eut
+bientôt épuisé ses petites ressources. N'osant se réclamer de personne,
+ne pouvant et ne sachant pas travailler, la misère l'atteignit dans un
+moment bien cruel pour un époux: madame de Montluc étoit à la veille de
+le rendre père, et la sage-femme chez laquelle logeoit madame de Sponasi
+avoit été appelée. Bonne par caractère, et devenue plus sensible encore
+par l'habitude de voir souffrir, qui n'endurcit que les ames dégradées,
+elle avoit offert une de ses petites chambres, et tous les secours qui
+dépendroient d'elle, à l'épouse de M. de Montluc, se fiant à la probité
+de ceux qu'elle obligeoit de la récompenser un jour, si la fortune
+cessoit de leur être contraire.
+
+On n'est jamais plus compatissant qu'aux maux que l'on éprouve soi-même.
+Madame de Sponasi, dans les douleurs de l'enfantement, sentit combien
+devoit souffrir une malheureuse mère au milieu de toutes les
+privations, accablée de toutes les inquiétudes: elle remit à la
+sage-femme cinquante louis pour M. de Montluc, en lui recommandant de
+taire qu'elle les tenoit d'une femme logée sous le même toit que son
+épouse, afin de prévenir l'indiscrétion souvent ingénieuse de la
+reconnoissance. Madame de Montluc accoucha la même nuit que madame de
+Sponasi: ce fut aussi d'un garçon; il mourut en naissant, hélas! pour
+avoir trop souffert avant de naître: sa mère infortunée l'avoit porté
+dans son sein au milieu des larmes et des horreurs du besoin.
+
+Quand madame de Sponasi fut rétablie dans son hôtel, elle chargea
+Philippe de se lier avec M. de Montluc: cela ne fut pas difficile, les
+malheureux sont sensibles aux moindres prévenances. Philippe le présenta
+un matin à ma bienfaitrice, qui lui dit que ses aventures ne lui étoient
+point inconnues, et qu'elle se trouverait heureuse de faire quelque
+chose qui pût lui rendre la tranquillité. Elle lui proposa d'aller vivre
+à Téligny jusqu'au moment où il auroit fléchi son père: mais cet homme
+mourut sans vouloir pardonner; et son fils aîné l'imita d'autant plus
+volontiers, qu'il gagnoit à être inflexible.
+
+Non seulement madame de Sponasi avoit accordé à M. de Montluc la
+jouissance du château et des jardins qui en dépendent, mais, pour ôter à
+son bienfait l'apparence de la charité, elle l'avoit prié de s'occuper
+de l'administration de la terre, et lui avoit donné toutes les
+procurations nécessaires à cet effet, l'avertissant qu'elle cesseroit de
+le compter au nombre de ses amis, s'il n'en disposoit pas comme de son
+propre bien. Jamais service ne fut mieux payé. M. de Montluc agit
+effectivement comme s'il eût été le maître; et, tout en se faisant
+aimer des paysans, il augmenta beaucoup le revenu de ce bien. Rendant
+chaque année ses comptes avec la plus grande exactitude, ma bienfaitrice
+cherchoit en vain les moyens de le forcer à songer à lui; il répondoit
+toujours qu'il étoit si heureux, qu'il n'avoit plus de facultés pour
+desirer. Enfin, après avoir bien bataillé, il fut convenu que le
+cinquième du produit de Téligny lui appartiendrait chaque année;
+arrangement qui existoit depuis plus de vingt ans. J'aurois donc pu
+augmenter mon revenu de quinze à seize cents livres, et certes j'en
+aurois rougi. En me donnant ce bien y madame de Sponasi ne m'avoit pas
+parlé de M. de Montluc: l'avoit-elle oublié? Oh! non, sans doute. Elle
+m'avoit donc assez estimé pour ne pas vouloir me ravir la liberté
+d'honorer sa mémoire de la seule manière vraiment digne d'elle.
+
+J'écrivis à M. de Montluc pour lui demander son amitié, et le prier
+d'agir comme il avoit toujours fait jusqu'alors. «Nous sommes unis sans
+nous connoître, monsieur, par un lien qu'il vous est impossible de
+rompre sans outrager la mémoire de madame de Sponasi. Élevé par ses
+soins, riche de ses bienfaits, je ne m'en croirois indigne que du moment
+où vous refuseriez d'être pour moi ce que vous avez été pour elle. Tous
+les deux, nous avons perdu celle qui nous servit de mère; ne séparons
+jamais notre douleur et les motifs de notre reconnoissance.»
+
+M. de Montluc me fit une longue réponse, dans laquelle il ne me parloit
+que de ses regrets et des vertus de madame de Sponasi; à la fin
+seulement il me marquoit: «Elle m'avoit toujours assuré que ses bontés
+pour moi lui survivroient; elle me l'écrivoit encore il y a six mois,
+et dès-lors vous étiez possesseur de cette terre: vous voyez, monsieur,
+l'idée qu'elle avoit de vous; elle ne s'est point trompée. J'aurois,
+sans balancer, sacrifié ma vie pour elle; elle vous appartient
+également.»
+
+M. de Montluc pouvoit avoir près de cinquante ans: sa femme vivoit
+encore; mais ils n'avoient point eu d'autre enfant que celui qui vint au
+monde la même nuit que moi.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX.
+
+_Projet de mariage._
+
+
+La saison étoit venue où l'usage, plus que le désir de la solitude,
+chassoit de Paris la bonne société: Florvel m'engagea à venir passer un
+mois avec lui chez M. de Nangis, père de sa femme, et j'acceptai. Je fus
+étonné de voir madame de Florvel liée de l'amitié la plus vive avec une
+jeune demoiselle dont l'état étoit un problême, et la naissance encore
+plus incertaine que la mienne. Elle se nommoit Adèle. Dire qu'elle étoit
+jolie, seroit se servir d'une expression commune pour peindre des traits
+au-dessus de la perfection. Adèle étoit bonne, on le voyoit dans ses
+yeux; elle avoit de l'esprit, on le lisoit dans ses yeux; une éducation
+soignée avoit donné à son caractère une énergie et une solidité qui se
+peignoient encore dans ses yeux: mais si les yeux d'Adèle n'avoient pas
+entièrement fixé l'admiration, on eût cherché dans chacun de ses traits
+la prévention de toutes ses qualités, et l'on ne se fût pas trompé.
+
+Elle avoit vingt ans, parloit et écrivoit plusieurs langues avec autant
+de pureté que de facilité, dessinoit bien, étoit grande musicienne,
+raisonnoit des ouvrages les plus sérieux avec justesse, ne s'étonnoit de
+rien, pas même d'être au-dessus de son âge et de son sexe par ses
+connoissances. D'une gaieté qui prouvoit combien peu elle avoit de
+prétention, elle jouoit avec des enfans si naturellement, qu'on eût pu
+douter si la complaisance ou le plaisir la guidoit. Se présentoit-il
+quelqu'un? elle se livroit à la conversation, et, l'instant d'après,
+recommençoit ses enfantillages sans penser aux réflexions que ses
+réponses faisoient presque toujours naître. Ce qui me surprit encore
+davantage dans une femme jeune, délicate et françoise, elle n'avoit peur
+de rien, et ne parloit jamais de son courage. Si Florvel et moi nous
+nous disposions à aller à la chasse, et qu'Adèle fût présente, elle
+causoit aussi tranquillement appuyée sur une arme à feu, qu'un artilleur
+assis sur un canon. Je me rappellerai sans cesse qu'un jour en revenant
+nous la rencontrâmes dans le parc: je tenois mon fusil sous mon bras;
+j'avois oublié de le désarmer: en courant après elle, le coup partit;
+elle se retourna avec inquiétude, et sa première question fut:
+«N'êtes-vous pas blessé»? Ce ne fut que par réflexion qu'elle pensa
+qu'elle auroit pu l'être. Rien ne dévoile mieux le caractère que ces
+momens de surprise où la parole et la pensée s'échappent et se
+confondent rapidement avec la sensation que l'on éprouve.
+
+Devins-je amoureux d'Adèle? Si c'est de l'amour qu'elle m'inspira, je
+puis dire que je n'avois point encore connu ce sentiment; il me sembloit
+que, n'eût-elle pas été d'une figure céleste, d'une taille séduisante,
+je l'aurois préférée à toutes les femmes. J'aimois à être avec elle:
+mais il étoit impossible de lui dire ce qu'on appelle des choses
+aimables; on eût été humilié de ne pouvoir l'entretenir que d'elle, et
+l'on s'en occupoit toujours. M. de Nangis l'appeloit sa pupille, et la
+regardoit comme sa fille: Florvel vouloit qu'elle vît en lui un frère;
+madame de Florvel la traitoit en amie. Adèle se disputoit contre tous,
+ne se refusoit pas aux bons procédés; mais elle menaçoit de les quitter
+si on ne lui donnoit pas des gages. Elle n'avoit consenti à entrer
+auprès de madame de Florvel comme institutrice de sa fille, que pour
+gagner de l'argent, et elle vouloit toujours que l'on fixât ce qu'elle
+gagneroit.
+
+Elle avoit donc l'ame bien servile et bien intéressée, cette Adèle si
+extraordinaire? Ah! sans doute: écoutez son histoire, et jugez-la.
+
+À l'âge de quatre à cinq ans, elle fut trouvée, à onze heures du soir,
+par un cocher de fiacre, près la place des Victoires. Elle pleuroit. Sa
+position, sa figure, sa mise qui annoncent l'opulence, intéressèrent
+maître Pierre; c'est le nom du cocher: il la mit dans sa voiture, et la
+conduisit à sa femme. Adèle y reçut l'hospitalité, mais ne put donner
+aucun renseignement sur ses parens: elle parloit difficilement. Pierre
+n'avoit point d'enfant. Après avoir espéré inutilement de retrouver la
+famille de la petite, il la garda: elle resta avec ces bonnes gens
+jusqu'à l'âge de sept ans. À cette époque, Pierre mourut; et sa femme,
+qui n'avoit pour vivre que le produit des fatigues de son mari, fut
+obligée de se remarier à un des confrères du défunt, avare, veuf, et
+père de plusieurs enfans. Il exigea de madame Pierre qu'elle mît la
+petite à l'hôpital: c'étoit un terrible sacrifice pour cette excellente
+femme; mais la peur de la misère fit taire la sensibilité.
+
+Arrivée devant la porte de cette maison publique, elle s'assit dans un
+des fossés du boulevard, et là, pleurant et consolant la pauvre Adèle,
+elle lui promettoit de venir la voir quelquefois. Un homme qui passoit,
+témoin de la douleur de ces deux êtres malheureux, et séduit sans doute
+par la figure intéressante de la petite, s'informa du sujet de leurs
+pleurs.
+
+L'ayant appris, il pria madame Pierre de le suivre. Elle arriva chez lui
+avec Adèle, et s'en retourna consolée de laisser son enfant d'adoption
+entre les mains d'un protecteur.
+
+Cet homme étoit M. Durmer, connu par des ouvrages dans lesquels la
+profondeur s'unit à la clarté, et l'esprit à l'utilité. Depuis
+long-temps il avoit le projet d'essayer ses idées particulières sur
+l'éducation; mais il étoit célibataire. Il n'avoit qu'une soeur, mariée
+assez malheureusement, et mère de plusieurs enfans. Quelquefois il
+pensoit à en adopter un; mais il étoit toujours arrêté par l'idée que,
+ne pouvant séparer entièrement un de ses neveux de la société de sa
+famille paternelle, il en résulteroit de l'opposition entre ses vues et
+les conseils que l'enfant recevrait. L'entier abandon d'Adèle lui
+convint sous tous les rapports; elle alloit dépendre de lui, de lui
+uniquement. Si l'expérience démentoit ses longues méditations, il n'en
+seroit comptable à personne, et son coeur, guidé d'abord par un mouvement
+de charité, l'absoudroit des torts de son esprit. Il l'éleva, et la
+réussite surpassa son attente.
+
+M. Durmer ne couroit point après la réputation; aussi n'étoit-il d'aucun
+parti, car les hommes de lettres en formoient plusieurs: mais il avoit
+des amis, et M. de Nangis étoit du nombre. Se sentant près de sa fin, il
+fut effrayé de la position dans laquelle Adèle alloit se trouver. Sa
+fortune en biens fonds consistoit en une petite maison qui rapportoit
+1200 livres; il la laissa par testament à son élève, et obtint de M. de
+Nangis qu'il lui serviroit de tuteur. Il mourut. M. de Nangis retira
+Adèle chez lui, et crut ne pouvoir mieux la placer qu'auprès de madame
+de Florvel sa fille.
+
+Tant que M. Durmer avoit vécu, il avoit aidé sa soeur d'une partie du
+produit de ses ouvrages. À sa mort, cette femme, devenue veuve, alloit
+maudire la mémoire d'un frère qui avoit préféré une étrangère à sa
+famille, quand Adèle se présenta chez elle, et l'assura qu'elle étoit
+loin de vouloir priver ses enfans de la succession de leur oncle; mais
+elle étoit mineure, et M. de Nangis, en approuvant sa délicatesse, ne
+pouvoit se prêter à ses desirs. Adèle, incapable de varier dans ses
+résolutions, promit à la soeur de M. Durmer de lui remettre chaque année
+1200 livres, jusqu'au jour où, libre de disposer d'un bien qu'elle ne
+regarderoit jamais comme sa propriété, elle lui en feroit cession
+entière. C'étoit pour être plus en état d'acquitter sa promesse qu'elle
+exigeoit que madame de Florvel fixât les honoraires de l'institutrice de
+sa fille: il fallut la satisfaire. Elle prétendoit en outre qu'un
+salaire mérité enchaîne moins que des bienfaits; et sans vouloir se
+soustraire à la reconnoissance, elle tenoit à sa liberté. Adèle eut donc
+des appointemens; et cet arrangement lui paroissoit si raisonnable,
+qu'elle ne comprenoit pas pourquoi ses amis sembloient en être humiliés
+pour elle. Plus elle s'efforçoit de rappeler l'abandon dans lequel les
+circonstances l'avoient placée, moins il étoit possible de s'en
+souvenir: on eût dit qu'elle étoit née pour commander à tous ceux qui
+l'entouroient, et elle commandoit en effet par des droits auxquels
+personne ne résiste, la douceur, la raison et la beauté.
+
+Lorsque nous revînmes de la campagne, nous étions fort joyeux; et comme
+nous ne cherchions pas à cacher le sentiment qui nous attiroit l'un vers
+l'autre, la famille de Florvel sourioit à l'espoir d'un mariage qui
+devoit fixer le sort de leur protégée. Adèle n'avoit aucune fortune;
+mais la mienne suffisoit pour deux. Le mystère de ma naissance m'auroit
+empêché de m'allier à une fille riche et bien élevée; aucune ne pouvoit
+l'être mieux qu'Adèle, et n'auroit uni tant de mérite à tant de
+modestie. Ainsi la raison se trouvoit cette fois d'accord avec l'amour.
+Je lui avois confié ce que j'étois: elle sentit que la mémoire de madame
+de Sponasi exigeoit que ce secret restât caché, même pour M. de Nangis;
+elle l'observa la première, c'étoit m'assurer de sa discrétion: mais
+elle voulut que je ne fisse rien sans le consentement de Philippe.
+
+«Vous lui devez de la reconnoissance, me dit-elle, et à ce titre seul
+vous ne pouvez disposer de vous sans son aveu; moins il vous rappelle
+les droits qu'il a reçus de la nature, plus votre délicatesse est
+engagée à ne pas l'en priver. Songez, Frédéric, qu'en devenant votre
+épouse, je vais vivre avec votre père, et que nous ne pouvons être
+heureux tous les trois si la plus parfaite intelligence ne préside à
+notre union. Comme votre position m'empêche de lui rendre dès à présent
+le respect que je ne lui refuserai jamais, je compte assez sur vous pour
+être persuadée que vous ne me tromperez pas sur son consentement.--Et
+s'il le refusoit, ce que je ne présume pas, croiriez-vous que je lui
+dusse le sacrifice de mon bonheur?--Libre presque en naissant, je ne
+peux apprécier bien juste les bornes de l'autorité paternelle. Ne me
+cachez rien des objections de votre ami; nous les examinerons le plus
+impartialement qu'il nous sera possible: s'il a tort, nous verrons
+jusqu'à quel point vous devez vous soumettre; s'il a raison, notre
+obéissance sera toute à notre avantage.--Adèle, l'amour peut-il être
+juge dans sa propre cause? Pour moi, je suis bien décidé à ne jamais
+renoncer au bonheur que j'attends avec vous.--Et moi, croyez-vous que
+j'y renonçasse sans peine? Cependant, si le sacrifice tournoit à votre
+avantage, je ne balancerois pas un instant.--Quand on aime si
+raisonnablement, on n'aime guère.--Mon ami, si l'amour n'existoit qu'aux
+dépens de la raison, les fous seuls pourroient compter sur lui. Je vous
+l'ai dit cent fois, je trouve du plaisir à le répéter; la préférence que
+je vous donne est tellement fondée sur la certitude d'être avec vous la
+plus heureuse des femmes, qu'il n'y aura jamais que votre intérêt qui
+puisse me séparer de vous. Si les événemens vouloient qu'un jour je
+fusse dans la nécessité de vous le prouver, vous apprendriez alors
+qu'aimer _raisonnablement_ est pour Adèle aimer jusqu'au tombeau». Elle
+le disoit avec tant de calme, qu'il falloit connoître son caractère
+autant que je le connoissois pour être persuadé qu'elle donnoit à sa
+pensée toute l'étendue de ses expressions, et qu'aimer jusqu'au tombeau
+signifioit pour elle... jusqu'au tombeau.
+
+Aussitôt que je fus arrivé à Paris, je fis part à Philippe de mon amour
+et de mes projets, d'un ton que je cherchois à rendre respectueux, mais
+qui annonçoit une résolution déterminée. Philippe me fit beaucoup
+d'objections qui se réduisoient toutes à celle-ci: «J'avois de
+l'ambition pour vous; faut-il que j'y renonce»? Je déployai mon
+éloquence pour lui prouver que ma naissance suffisoit seule pour
+renverser toutes les espérances que j'aurois de m'élever; qu'isolé dans
+le monde, je ne pourrois m'allier à aucune famille qui eût quelque
+crédit; que même lorsque par hasard je ferois un mariage avantageux, je
+l'acheterois trop cher, soit par des humiliations, soit par la nécessité
+de me séparer de lui, séparation à laquelle rien ne pourroit me
+résoudre. Je lui fis valoir le caractère d'Adèle encore plus que son
+esprit et sa beauté; il n'y avoit pas de réplique raisonnable: Philippe
+soupira de voir s'évanouir les rêves qu'il avoit nourris avec
+complaisance, et se retrancha sur ce qu'il n'avoit pas le droit de
+s'opposer à mes volontés.
+
+«Si vous n'avez pas ce droit, mon ami, je vous le donne. Vous n'avez
+jusqu'à présent vécu que pour mon bonheur; voulez-vous me faire payer
+vos bontés du sacrifice de ma vie? Dites-le sans contrainte; mais je
+vous préviens que mon existence et Adèle sont inséparables.»
+
+Philippe ne fit plus qu'une objection: l'amour pouvoit m'aveugler. Par
+intérêt pour moi, il me demandoit de différer mon mariage d'un mois
+seulement. Si alors je persistois dans ma résolution, il me promettoit
+de me faire oublier la peine avec laquelle il accordoit son
+consentement. J'aurois eu mauvaise grâce de refuser; quoiqu'il m'en
+coûtât, je consentis à le satisfaire. Cruel retard! Philippe avoit-il
+prévu tes conséquences? Oh! non sans doute, car il fut ensuite aussi
+désespéré que moi. Mais n'anticipons point sur les événemens.
+
+Quand j'appris à Adèle la condescendance que j'avois eue pour mon...
+ami, loin d'en être choquée, elle m'en remercia. La certitude de notre
+union suffisoit pour la rendre heureuse; Philippe auroit exigé six mois,
+qu'elle ne l'auroit pas trouvé injuste. Elle aimoit cependant; mais
+quand je la voyois recevoir avec tranquillité une nouvelle qui me
+paroissoit accablante, je doutois de son amour: j'aurois desiré qu'elle
+fût plus passionnée. Insensé! j'oubliois que j'en voulois faire mon
+épouse, et non pas ma maîtresse.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX.
+
+_Encore Adèle._
+
+
+Adèle étant dès à présent liée à tous les événemens qui m'attendent, je
+voudrais, mes chers lecteurs, vous mettre en état de la bien connoître;
+et je n'y réussirai jamais mieux qu'en vous donnant un extrait de
+l'écrit que M. Durmer lui remit à ses derniers momens.
+
+LETTRE DE M. DURMER
+
+«Près de mourir, je veux, ma chère enfant, m'excuser devant vous de
+l'éducation que je vous ai donnée. Votre position fut mon motif; votre
+bonheur seroit ma récompense.
+
+«Sans parens dont le nom et l'héritage vous soient dévolus, sans mère
+qui puisse veiller sur vous et guider votre choix, sans protecteur
+légal, sans avenir présumé, ce n'est que dans votre caractère que tous
+pouvez trouver les appuis qui vous manquent. J'ai donc essayé de former
+votre caractère pour qu'il vous mît au-dessus de la fortune et des
+attaques de la société.
+
+.--.--.--.--.--.--.--.--.
+
+«Il m'a toujours paru singulier d'entendre disputer sur les vertus qui
+conviennent plus particulièrement aux femmes qu'aux hommes, dans un
+siècle où les habits sont tout au plus ce qui les distingue. J'ai
+regardé ce qui se passe dans le monde, et je vous ai élevée pour le
+moment où vous deviez vivre.
+
+«Si l'on demandoit quelles sont les vertus particulières à votre sexe,
+la réponse auroit tellement l'air d'une satyre, que personne ne
+voudroit se charger de la faire. _Est-ce l'amour pour la retraite?_ Je
+crois qu'avec des talens et le goût de l'étude vous supporterez plus
+aisément la solitude que les femmes qui, sans aucune ressource dans
+l'esprit, ne se trouvent jamais en plus insupportable société que
+lorsqu'elles sont seules, et qui, pour se soustraire à elles-mêmes,
+courent sans cesse après le plaisir, sans se fatiguer de ne rencontrer
+par-tout que l'ennui.
+
+«_Est-ce la modestie?_ La modestie n'appartient qu'à ceux qui ont des
+sacrifices à lui faire. L'amour-propre des sots n'est que sottise; rien
+ne peut les en guérir: l'amour-propre des esprits éclairés est orgueil;
+ils peuvent s'en corriger, ou du moins sentir la nécessité de le
+dissimuler. De quel droit un sot devineroit-il qu'il peut être modeste?
+
+«La modestie dans les moeurs tient à deux extrêmes, la froideur des sens,
+ou une extrême sensibilité: dans le premier cas, on la doit à la nature;
+dans le second, au désir de ménager sa réputation, et plus encore à la
+crainte de diminuer ses plaisirs. Une femme immodeste n'est qu'un
+libertin de la plus méprisable espèce. J'ose répondre, Adèle, que vous
+aurez toujours beaucoup de modestie.
+
+.--.--.--.--.--.--.--.--.
+
+«On a dit avec raison que la vie d'une femme se réduisoit à l'histoire
+de ses amours. Eh bien! plus son caractère aura d'énergie, moins ses
+passions seront dangereuses, alors même qu'elles seroient fortes. Les
+hommes sont tellement accoutumés à ne point déguiser ce qu'ils cherchent
+sous le nom d'amour, que la beauté de la maîtresse qu'ils avouent est
+pour eux une excuse valable contre l'aridité de son esprit et la
+sécheresse de son coeur: mais les femmes qui ont l'heureuse habitude de
+dissimuler le penchant qui les entraîne, les femmes qui veulent toujours
+paroître séduites par des qualités qui justifient leurs foiblesses,
+seront moins dupes de leur imagination à mesure que leur tête sera mieux
+meublée; l'homme dont elles craindroient de rougir sera rarement celui
+de leur choix; et j'aimerois mieux donner l'amour-propre pour sentinelle
+à la vertu, que de lui laisser pour garde... quoi? je l'ignore: dans
+l'éducation actuelle, je n'ai jamais vu sur quelle base reposoit la
+sagesse des femmes.
+
+«Il en est de la plupart des sottises pour les hommes, comme des
+médailles pour les antiquaires: leur ancienneté est ce qu'on peut dire
+de mieux en leur faveur. On m'a bien des fois objecté qu'en vous
+dégageant d'une foule de petites foiblesses, je pourrois vous placer
+au-dessus des bienséances, et vous accoutumer à vous glorifier de vos
+erreurs; mais j'ai remarqué que l'être le plus ignorant a toujours assez
+d'adresse pour justifier ses passions, tant que les passions durent:
+ainsi l'éducation que vous avez reçue ne tous donnera à cet égard aucun
+avantage. Mais une femme sans instruction, sans talens, sans caractère,
+est tourmentée de la nécessité de former une liaison, alors même qu'elle
+n'en a plus le désir: elle se compose une passion pour échapper à ce
+veuvage du coeur et de l'imagination auquel le temps la conduit malgré
+elle. Avec plus de ressources dans l'esprit, elle regarderait la fin de
+l'amour comme la fin d'un orage, et ne se feroit pas illusion sur la
+possibilité d'aimer encore. L'esprit le plus cultivé doit être quelque
+temps dupe des sens; mais quand on n'a que des sens, et que leur empire
+finit, que reste-t-il? Ne seroit-ce pas là qu'il faudroit chercher la
+raison qui fait envisager à votre sexe la vieillesse avec tant d'effroi?
+
+«Parmi les femmes qui jouissent d'une grande célébrité, beaucoup ont
+vieilli en augmentant le nombre de leurs amis et sans cesser d'être
+aimables. Adèle, réfléchissez sur cette vérité, et vous serez convaincue
+que je vous ai élevée pour toutes les époques de votre vie.
+
+.--.--.--.--.--.--.--.--.
+
+«N'oubliez jamais ce que je vous ai dit sur la décence, que l'on confond
+à tort avec l'ingénuité. L'ingénuité est la franchise de l'ignorance;
+elle peut quelquefois être indécente: la décence, au contraire, n'est
+que l'observation exacte des bienséances. Une femme allaite un enfant,
+et, moins occupée de ceux qui l'entourent que des tendres soins de la
+maternité, laisse appercevoir son sein sans que la décence puisse en
+murmurer. Qu'un homme se permette un compliment déplacé ou seulement un
+regard curieux, c'est lui qui manque à la décence en alarmant la pudeur,
+en effarouchant la nature dans ses plus augustes fonctions. Une fille
+qui entre dans le monde, parle peu; et c'est avec raison que l'on
+conclut en faveur de sa décence, car elle craint de blesser les usages:
+elle se tait, mais observe comment elle doit se conduire. Un vieillard,
+se faisant un privilége de son âge, l'aborde, et se permet une
+_jovialité_ qui la fait rougir: le vieillard devient alors non-décent.
+L'ingénuité plaît dans l'adolescence, et devient souvent bêtise dans un
+âge plus avancé: la décence, au contraire, appartient à tous les temps,
+à tous les lieux, aux deux sexes; elle peut changer suivant les
+sociétés, mais jamais pour le fond, qui n'est que la pratique réfléchie
+des bienséances. Ainsi je crois qu'en multipliant vos idées, je vous ai
+donné plus de possibilité d'être toujours et par-tout un modèle de
+véritable décence.
+
+.--.--.--.--.--.--.--.--.
+
+«Vous voyez, ma chère enfant, que je cherche à justifier ce que j'ai
+fait pour vous: je le répète, si vous êtes heureuse, j'aurai réussi; car
+votre bonheur fut le but de tous mes soins. Je voudrois pouvoir vous
+donner des conseils; mais ils ne sont utiles que lorsqu'on peut en faire
+l'application, et votre avenir m'est inconnu. Respectez ma mémoire dans
+vous qui êtes mon ouvrage; défiez-vous de votre coeur, et n'osez pas tout
+ce qu'osera votre esprit: voilà ma dernière recommandation. À vingt ans,
+on décide hardiment: à trente, on hésite avant de décider: à quarante,
+on est si persuadé de l'instabilité de ses propres idées, que l'on perd
+toute confiance dans les lumières des autres et dans les siennes; on
+aime mieux user tranquillement la vie que de l'approfondir. Les passions
+de l'esprit s'affoiblissent comme celles du coeur; et de cet état naît un
+calme que l'on doit peut-être plus à la fatigue qu'à ses réflexions:
+mais ce calme est celui du bonheur, ou plutôt il est lui-même le
+bonheur. C'est là, ma chère enfant, que je vous attends pour me juger.
+Ayez le courage de n'avoir jusqu'à cette époque des talens que pour vous
+et vos amis, et vous ne desirerez plus alors d'en avoir pour le monde.
+C'est bien peu de chose que la gloire!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXI.
+
+_Un événement._
+
+
+Adèle, chez M. Durmer, n'avoit d'autre société que celle de quelques
+savans, au milieu desquels elle avoit pris l'habitude de raisonner
+juste, et la facilité de placer dans les conversations les plus
+sérieuses quelques répliques auxquelles elle n'attachoit pas de
+prétention. Chacun se plaisoit à l'instruire: aussi n'étoit-elle pas
+étonnée de s'entendre contredire; et sa modestie, qui paroissoit étrange
+avec tant de talens, venoit sans doute d'avoir vécu parmi des gens
+qu'elle savoit plus instruits qu'elle. Elle ne pouvoit ignorer les
+charmes dont la nature avoit été prodigue en sa faveur; mais comme dans
+la société de M. Durmer on n'attachoit pas un prix extraordinaire à la
+beauté, elle s'étoit accoutumée à l'envisager de même. La sphère étroite
+dans laquelle elle vivoit, servoit à la fois à former son caractère et à
+la sauver des dangers du monde.
+
+Sa position devint bien différente dans la maison de Florvel. Elle ne
+pouvoit paroître aux promenades, aux fêtes, aux spectacles, sans exciter
+l'admiration. La simplicité de ses moeurs tournoit au profit de sa
+beauté; elle avoit le talent, si rare, de parer sa figure sans la
+déguiser. Peu faite à une modestie de convenance, elle ne rougissoit pas
+lorsqu'on lui adressoit la parole: elle répondoit; et le plaisir de
+l'entendre augmentoit celui qu'on prenoit à la voir. Florvel recevoit
+beaucoup de monde; madame de Florvel menoit toujours Adèle avec elle:
+bientôt elle fut le sujet de toutes les conversations. L'histoire de
+son enfance, qui si long-temps avoit été ensevelie dans l'appartement de
+M. Durmer, devint la nouvelle des cercles les plus brillans: on n'eût
+pas été à la mode si l'on n'eût vu Adèle. Pour quiconque connoît Paris,
+cet enthousiasme ne paroîtra pas étonnant.
+
+Ce qui l'est davantage, c'est qu'Adèle ne fut pas éblouie de ses succès:
+elle ne jouissoit des éloges qu'elle recevoit, que par l'idée d'être
+digne de faire mon bonheur; et jamais femme n'employa des procédés aussi
+délicats pour écarter jusqu'à l'ombre de la jalousie d'un coeur qui
+n'étoit que trop capable d'en éprouver les tourmens. Plus sensible avec
+moi que lorsque nous étions à la campagne, elle sembloit vouloir me
+dédommager du temps qu'elle accordoit à la société; elle comptoit avec
+impatience les jours qui devoient s'écouler encore pour accomplir le
+mois promis à Philippe; il n'en restoit plus que huit: alors nous
+devions déclarer à M. de Nangis, à Florvel et à son épouse, que nous
+étions dans l'intention de nous marier; intention qu'ils devinoient sans
+que nous en parlassions.
+
+Tandis qu'il étoit à la mode de s'occuper de l'histoire d'Adèle,
+plusieurs personnes s'étoient fait un plaisir de la broder et de tirer
+des conjectures. J'ignore qui le premier s'avisa de rappeler qu'une
+fille de M. de Miralbe avoit été perdue dans un temps qui s'accordoit
+avec celui où Pierre trouva Adèle: on alla plus loin; les femmes d'un
+certain âge prétendirent qu'elle ressembloit étonnamment à madame de
+Miralbe lorsqu'elle étoit entrée dans le monde. Des conjectures on passa
+à l'affirmation; et ce bruit prit bientôt une telle consistance, qu'on
+ne parloit plus que de cela chez Florvel. M. de Miralbe, alors en
+procès réglé avec son fils, qui demandoit compte du bien de sa mère,
+saisit avec empressement la possibilité de lui opposer une soeur en
+minorité, ayant des droits égaux eux siens. Il rendit une visite à M. de
+Nangis.
+
+Que l'on juge de l'inquiétude que j'éprouvois. Outre que je connoissois
+le caractère de M. de Miralbe, et que sa naissance ne me laissoit aucun
+espoir de devenir son gendre, je n'ignorois pas qu'à la mort de madame
+de Sponasi, il avoit excité tous les parens à m'accabler d'humiliations;
+pour lui, il m'avoit traité avec une bonté si méprisante, que j'avois
+rompu avec lui. Pour comble de craintes, je me rappelois et madame de
+Valmont, et ses principes, et la haine éternelle qu'elle m'avoit jurée.
+De tous les pères que le hasard pouvoit offrir à l'intéressante élève de
+M. Durmer, certes M. de Miralbe eût été le dernier que j'eusse desiré.
+
+C'est dans ces momens d'alarmes que je connus le coeur de mon Adèle; elle
+trembloit de retrouver une famille qui ne la dédommageroit jamais du
+bonheur que notre mariage lui faisoit espérer. Je lui parlois sans
+contrainte du caractère de M. de Miralbe; elle souhaitoit ardemment
+qu'il n'acquît aucun droit sur elle: je lui confiai les motifs de la
+haine de madame de Valmont; elle me remercia d'avoir rompu avec elle.
+
+«Je sens, mon ami, me dit-elle, que j'aurois bien de la peine à vivre au
+milieu de tous ces êtres là. J'ai été élevée d'une manière qui me fait
+envisager avec indifférence ce que la plupart des hommes regardent avec
+admiration. Le hasard a voulu que je ne dusse rien à mon père: quel
+qu'il soit, je le jugerai comme un étranger s'il se conduit mal avec
+moi. Dégagée de reconnoissance, incapable de crainte, je puis beaucoup
+souffrir; mais jamais, jamais je n'oublierai celui qui, dans ma misère,
+dans un abandon absolu, m'a choisie pour son épouse. Frédéric, recevez
+ma main; c'est devant Dieu, et du plus profond de mon coeur, que je jure
+de n'être qu'à vous.»
+
+Après nous être bien tourmentés, nous voulions rire de nos inquiétudes:
+mais nous revenions promptement à parler du temps où nous serions
+séparés, des moyens que nous emploierions pour nous voir; et nous
+répétions le serment de nous aimer en dépit de tous les obstacles.
+
+Nos craintes n'étoient pas vaines. M. de Miralbe, accompagné de M. de
+Nangis, vint chercher Adèle pour aller chez la veuve de maître Pierre.
+Il résulta des informations, de la représentation des vêtemens que
+portoit la petite lorsqu'elle fut trouvée, que cette infortunée étoit la
+fille de M. de Miralbe; ou plutôt, s'il m'est permis de donner ici mes
+soupçons pour quelque chose de probable, cet homme astucieux ne reconnut
+Adèle que parce qu'il vouloit l'opposer à son fils. À une époque
+postérieure, il prétendit qu'elle lui étoit étrangère... Mais laissons
+au temps à dévoiler ce mystère, si jamais il peut l'être.
+
+Je fis part de ce que je pensois à cet égard à M. de Nangis, et je
+m'apperçus combien est grand l'avantage d'une bonne réputation, qu'elle
+soit ou non méritée. M. de Nangis ne répondit à mes soupçons qu'en
+faisant l'éloge de M. de Miralbe; il auroit rompu avec moi pour oser
+accuser un homme si sensible et si estimable, sans l'indulgence qu'il
+croyoit devoir à un amant au désespoir. M. et madame de Florvel, tout
+en me plaignant de bonne grace, ne pouvoient s'empêcher de se réjouir de
+voir Adèle retrouver un rang, une fortune digne d'elle: ils espéroient
+d'ailleurs que sa nouvelle position ne seroit pas un obstacle à notre
+union; ils ne savoient pas que M. de Téligny étoit le fils de Philippe.
+Dans ma douleur, c'étoit mon père seul que j'accusois, ou, pour mieux
+dire, je le plaignois: l'idée que le retard qu'il avoit demandé me
+privoit de tous les avantages d'un mariage brillant, s'il eût été
+accompli avant la fatale reconnaissance, le rendoit aussi malheureux que
+moi.
+
+«Ne perdez pas courage, me disoit-il quand je m'abandonnois à la
+douleur; j'ai fait le mal, peut-être parviendrai-je à le réparer. Si
+votre naissance étoit le seul obstacle au consentement de M. de Miralbe,
+il ne seroit, je crois, pas impossible de le surmonter. L'argent fait
+bien des choses, la reconnoissance peut encore davantage. Laissez-moi
+mon secret, je vous le confierai s'il vous devient utile; jusque là, ne
+vous affligez pas de mon silence. Si mademoiselle de Miralbe n'oublie
+pas les engagemens pris par Adèle, si elle a la force de résister aux
+menaces ou aux séductions, vous pourrez encore être heureux.»
+
+Philippe avoit-il réellement l'espoir qu'il vouloit faire passer dans
+mon coeur? Il est des positions où l'on tremble de diminuer ses
+espérances en en approfondissant le motif, et je n'osois presser
+Philippe de s'expliquer davantage.
+
+M. de Miralbe étoit trop politique pour rompre brusquement avec M. de
+Nangis et sa famille: mais comme il n'ignoroit pas que c'étoit dans leur
+société où je rencontrois le plus souvent Adèle, et qu'il vouloit nous
+ôter tout espoir, il auroit desiré que sa fille prît sur son compte le
+tort de l'ingratitude: il l'exigeoit d'elle dans le particulier, tandis
+qu'il applaudissoit en public à la vive reconnoissance qu'elle
+témoignoit à madame de Florvel; reconnoissance dans laquelle l'amour
+entroit pour quelque chose. Adèle, à qui j'avois dévoilé le véritable
+caractère de son père, profitoit adroitement de la différence qui
+existoit entre ses opinions et les sacrifices qu'il devoit à sa
+réputation, pour lui désobéir sans qu'il pût se fâcher. En lui parlant
+toujours des vertus qu'il n'avoit pas, mais qu'elle étoit bien éloignée
+de lui refuser, elle le tenoit dans un état d'inquiétude et de
+contrainte dont nous profitions pour nous rencontrer chez nos amis
+communs. Il est vrai que madame de Valmont l'accompagnoit toujours, et
+que M. de Miralbe, qui avoit deviné la haine qu'elle avoit pour moi,
+peut-être aussi une partie des motifs de cette haine, se reposoit sur la
+jalousie et la vengeance, du soin d'éloigner les occasions où sa fille
+et moi nous aurions pu nous entretenir particulièrement. Pour donner une
+juste idée de notre position, je ne puis mieux faire que de copier
+quelques unes de nos lettres; elles étoient alors notre plus grande
+consolation. Si le nom de celui qui inventa l'art d'écrire étoit connu
+des amans, il auroit des autels par-tout où la terre est habitée.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXII.
+
+_Correspondance._
+
+
+ADÈLE À FRÉDÉRIC.
+
+Mon ami, depuis que je suis dans la maison de celui qui se dit mon père,
+j'ai eu le temps de faire mes observations; elles ne sont pas
+consolantes.
+
+M. de Miralbe m'accable d'amitiés et ne m'aime pas; il me craint:
+j'éprouve le même sentiment pour lui; aussi sommes-nous sans cesse et
+réciproquement sur nos gardes.
+
+Il parle souvent du bonheur qu'il a eu de retrouver sa fille, sur-tout
+quand il y a des témoins: on me dit alors que le bonheur est encore
+plus grand pour moi. Je ne réponds rien; mais je pense en soupirant que
+j'étois heureuse, et que je ne le suis plus.
+
+Il m'a raconté les torts de ma mère envers lui; j'ai gardé le silence:
+il a voulu me faire partager son animosité contre mon frère; je l'ai
+assuré que je me taisois sur les morts par l'inutilité de les défendre,
+mais que je ne condamnerois point ceux qui vivoient sans les entendre.
+
+«Vous pensez donc, m'a-t-il dit, que je n'ai pas des motifs légitimes
+d'en vouloir à mon fils? Vous a-t-on parlé de sa conduite?--Oui,
+monsieur.--Et vous n'en êtes pas indignée?--Monsieur, en apprenant que
+vous pouvez le haïr, vous, qui êtes son père, j'ai commencé à concevoir
+qu'il pouvoit éprouver le même sentiment. Les obstacles que la nature
+avoit mis entre la haine et vous sont égaux des deux côtés; le premier
+qui les a surmontés a dégagé l'autre.--Vous comptez donc pour rien la
+soumission filiale?--Pardonnez-moi, je l'estime autant que l'indulgence
+paternelle.--Ainsi vous approuvez votre frère.--Je ne suis pas son
+juge, monsieur; mais je trouverai toujours du plaisir à le
+défendre.--Tous les honnêtes gens sont contre lui.--Cela prouve qu'il
+n'est pas adroit.»
+
+J'ai fait cette réponse avec tant de vivacité, que je ne me suis
+apperçue combien elle portoit coup qu'en voyant M. de Miralbe se mordre
+les lèvres. Il s'est plaint de la manière libre dont j'ai été élevée, et
+m'a assurée qu'on m'avoit rendu un bien mauvais service en me dégageant
+de tous préjugés.
+
+«Les préjugés, m'a-t-il dit, sont le frein le plus sûr des passions.--Eh
+bien! monsieur, je dois m'applaudir de l'éducation que j'ai reçue; car
+si je n'ai point de préjugés, je n'ai point de passions.--Et votre
+amour pour M. _de_ Téligny (il a appuyé sur le _de_ de la manière la
+plus significative), comment le nommez-vous?--Un sentiment de préférence
+que sa générosité envers moi a rendu sacré.--Ainsi vous convenez que
+vous l'aimez.--Si je le dissimulois, on ne me croiroit pas, et je
+perdrois l'avantage que donne la franchise.--Ce sentiment de préférence
+nuit aux projets que je peux avoir sur vous.--Il existoit avant que vous
+pussiez le blâmer, voilà mon excuse.--Si je vous ordonne d'y renoncer,
+que ferez-vous?--Je croirai que vous me parlez comme si je sortois du
+couvent.--Je ne vous comprends pas.--Eh bien! monsieur, je m'explique.
+Croyez-vous que les droits d'un père puissent s'étendre sur les
+affections de ses enfans?--Sur leur conduite, a-t-il répliqué, vous ne
+le contesterez pas.--Non, monsieur: je puis vous soumettre mes actions:
+mais ma pensée est souvent indépendante de moi; comment l'engagerois-je
+à d'autres?»
+
+«Je vois, a-t-il ajouté avec beaucoup de douceur, que l'on n'obtiendra
+rien de vous que par la raison, et je suis charmé que la vôtre ne
+s'élève pas jusqu'à récuser la puissance paternelle. Ainsi vous convenez
+que vos actions sont soumises à ma volonté.--Oui, monsieur; l'abus seul
+de votre pouvoir seroit capable de lui donner des bornes. J'espère que
+votre bonté évitera que j'en fasse jamais la réflexion; ce seroit le
+plus grand des malheurs, et pour vous, et pour moi.»
+
+Ma réponse étoit dure; je le sentis, mon cher Frédéric: mais je voyois
+qu'il cherchoit à m'enchaîner en sondant mon caractère, et il
+m'importoit beaucoup de ne pas fléchir. Il garda le silence pendant
+quelques minutes, et reprit en ces termes:
+
+«Vous appercevez-vous, Adèle, que vous me manquez de respect?--Si je
+l'avois cru, monsieur, j'aurois gardé le silence, et ce sera dorénavant
+le parti que je prendrai quand je croirai mes réponses opposées à votre
+façon de penser. Vous devez m'excuser jusqu'au moment où je connoîtrai
+assez votre caractère pour savoir quand ma franchise sera un crime;
+jusqu'à présent on m'en avoit fait un devoir.--Eh quoi! s'écria-t-il,
+vous vous permettez d'étudier mon caractère!--Est-ce encore un mal d'en
+convenir, monsieur? Destinée à vivre auprès de vous, n'est-il pas
+naturel que je cherche à deviner vos volontés?--Pour vous y soustraire
+avec plus de facilité, sans doute». Je ne répondis pas.
+
+«Je veux, me dit-il, mettre à l'épreuve votre franchise et votre
+soumission. Répondez-moi: M. _de_ Téligny (toujours le _de_ prononcé
+avec ironie) vous a-t-il confié le secret de sa naissance?--Non,
+monsieur.»
+
+Je faisois sans doute un mensonge, mon cher Frédéric; mais si j'avois
+hésité un seul instant à nier, j'aurois manqué à la confiance que vous
+m'avez témoignée. Certes, j'aurois pu me dispenser ensuite de révéler
+votre secret; mais avouer que vous en aviez un, c'étoit le trahir.
+N'ayant pas d'autre moyen d'éluder une question aussi insidieuse, je ne
+balançai pas.
+
+M. de Miralbe, d'un air moitié mystérieux, moitié méchant, me fit part
+de ses soupçons. Il semble ne pas douter que vous soyez le fils de
+madame de Sponasi; mais il ne forme que des conjectures sur votre père,
+et pas une n'approche de la vérité. Vous croyez bien qu'il n'a pas
+manqué de conclure votre état incertain (ce n'est pas ainsi qu'il
+s'exprime) s'opposoit à tout espoir d'union entre vous et moi. J'ai
+gardé le silence. Alors il m'a demandé si, du moins à cet égard, je
+n'étois pas de son avis.
+
+«Si je vous réponds avec franchise, monsieur, vous m'accuserez encore de
+vous manquer de respect.» Il vouloit connoître au juste ma façon de
+penser; et m'ayant promis de m'écouter comme si le sujet nous étoit
+étranger, nous poursuivîmes notre entretien de la manière suivante:
+
+«Dites-moi, Adèle, n'êtes-vous pas persuadée qu'une demoiselle doit
+beaucoup de sacrifices à l'honneur de sa famille?--Oui, monsieur.--En
+épousant un homme sans nom, ne manque-t-elle pas aux égards que sa
+naissance lui prescrit?--Je crois plus, monsieur; elle manque à ses
+devoirs, puisqu'elle trahit à la fois l'espoir de ses parens, et
+l'éducation qu'elle a reçue. Il est rare qu'une fille se dégage des
+principes qu'on lui a donnés dans sa jeunesse, sans qu'on puisse
+l'accuser avec raison d'ingratitude, d'inconséquence ou de perversité.
+Ces principes, quels qu'ils soient, sont bons lorsqu'ils sont conformes
+à l'état pour lequel elle étoit destinée.--Je devine votre conclusion;
+vous allez m'observer qu'ayant été élevée pour vivre dans la médiocrité,
+vous seriez aussi blâmable de sacrifier votre amour à l'ambition, qu'une
+autre de sacrifier son rang à l'amour.--Oui, monsieur; cela est si vrai,
+qu'il me sera toujours impossible d'attacher le moindre prix à un nom,
+quelque brillant qu'il soit. Accoutumée dès mon enfance à trouver le
+bonheur dans la simplicité, et tous mes plaisirs dans la solitude, ma
+naissance, découverte trop tard, devient un fardeau que l'amitié seule
+d'un père pourroit alléger.--Doutez-vous de la mienne, ma chère
+enfant?--Non, monsieur; mon coeur est capable d'attachement, et il sera à
+vous aussitôt que vous le voudrez.--Il me semble que vous mettez des
+conditions au sentiment que vous me devez.--S'il vous est dû, monsieur,
+comment pouvez-vous croire que j'y mette des conditions? Il vous suffira
+de l'exiger». Notre conversation cessa encore pendant quelques instans.
+
+M. de Miralbe reprit la parole pour me demander si je voulois lui
+promettre de renoncer à M. _de_ Téligny.«--Oui, monsieur, je vous
+promets de n'être jamais à lui, tant que vous aurez droit de vous y
+opposer.--Quoique votre promesse soit conditionnelle, je veux bien m'en
+contenter, et je vous prie d'éviter dorénavant la société de M. de
+Nangis et de madame de Florvel.--Je vous obéirai, monsieur, et dès
+aujourd'hui je leur écrirai que mon père me fait une loi de ne point
+voir ceux auxquels la reconnoissance la mieux méritée et l'amitié la
+plus sincère m'attacheront toute la vie (il se tut; j'ajoutai avec
+beaucoup d'expression), ceux sans les bontés desquels je n'aurois jamais
+été à portée de savoir que j'étois fille de M. de Miralbe.--Ne
+pouvez-vous, me dit-il avec humeur, vous dispenser de me nommer?--Ah!
+monsieur, que penseroit-on de moi dans le monde si l'on croyoit que je
+fusse ingrate de mon propre mouvement?--On pensera, mademoiselle, ce qui
+devroit être, que vous fuyez les occasions de vous trouver avec un homme
+qui me déplaît.--Eh bien! monsieur, défendez-moi de voir madame de
+Florvel, et j'obéirai: je puis céder à vos lois; mais il m'est
+impossible de m'en faire lorsqu'elles sont aussi contraires à mes
+sentimens qu'à mes intérêts; le monde ne doit point savoir si j'ai
+aimé, si j'aime et si je fuis M. de Téligny.»
+
+Il me quitta en m'assurant que la manière dont j'avois été élevée me
+causeroit bien des chagrins; ce qui signifie, je crois, que ce sera son
+excuse pour ceux qu'il me prépare.
+
+Je le répète, mon cher Frédéric, M. de Miralbe et moi nous ne nous
+aimons pas. Sa conduite avec ma mère, morte renfermée par son ordre; les
+procédés affreux qu'il emploie pour ne rendre aucun compte à mon frère,
+et pour l'exciter adroitement à des démarches violentes qui peuvent le
+perdre, dans un âge où l'amitié et l'indulgence d'un père eussent décidé
+avantageusement son sort; tout m'éloigne invinciblement de M. de
+Miralbe. Je voudrois pouvoir du moins le respecter, et, malgré moi, je
+le compare à ce bon M. Durmer. Ah! c'est celui-là qui étoit
+véritablement mon père. Ici, je ne me regarde que comme une victime
+sûre d'être sacrifiée, incertaine seulement du jour et de la manière
+dont son sort s'accomplira.
+
+Madame de Valmont a essayé de prendre de l'ascendant sur mes volontés;
+j'étois prévenue: elle m'a parlé de vous avec chaleur; j'écoutois avec
+attention: mais lorsqu'elle m'a dit que je devois rougir d'un pareil
+attachement, qu'il étoit de mon honneur de le rompre, je l'ai assurée
+que je comptois assez sur mes principes et sur les vôtres pour être
+persuadée que nous ne finirions point par un enlèvement ou faute d'un
+enlèvement; et c'est elle qui a rougi. Je lui évite ainsi l'embarras du
+déguisement: elle peut me haïr sans contrainte; cela m'a paru moins
+dangereux qu'une haine dissimulée. Je la plaindrai quand elle cessera
+de mal parler de vous.
+
+On m'a donné une femme-de-chambre qui avoit ordre de gagner ma
+confiance; elle m'a témoigné si vîte un attachement si grand, que j'ai
+souri de pitié. On croyoit sans doute qu'en amante abandonnée, j'allois
+me jeter dans les bras d'une confidente. Mon cher Frédéric, quand l'idée
+de notre séparation m'afflige trop vivement, je vous éloigne de ma
+pensée par quelques heures de lecture; je deviens plus calme, et
+j'espère.
+
+J'attends de vous deux services importans: le premier, de vous lier avec
+mon frère, de me dire ce que vous en pensez, et d'être son ami si vous
+l'en croyez digne; le second, de me donner des renseignemens sur le
+caractère de M. de Valmont: je le vois trop peu pour pouvoir le juger.
+
+De la résignation, mon cher Frédéric. Puisque notre bonheur dépend de
+notre union, ne l'éloignons pas par notre faute. Je tiens de M. Durmer
+que les malheurs que l'on s'est attirés par inconduite, ou que, par
+imprudence, on n'a pas su éviter, sont les seuls pour lesquels on manque
+de courage. Persuadez-vous bien que, tant que je conserverai votre
+amour, je n'éprouverai pas de chagrin au-dessus de mes forces.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIII.
+
+
+FRÉDÉRIC À ADÈLE.
+
+Je crains, ma chère Adèle, que vous n'ayez deviné trop juste en disant
+que M. de Miralbe se compose d'avance une excuse pour les chagrins qu'il
+vous prépare. Lorsque vous étiez avec madame de Florvel, il n'y avoit
+qu'une voix sur votre compte; elle étoit en votre faveur. Depuis
+quelques jours, vous êtes de nouveau le sujet de toutes les
+conversations; mais plusieurs personnes commencent à mettre en problême
+s'il n'eût pas été plus avantageux pour votre père de vous retrouver
+absolument sans éducation, qu'élevée d'une manière peu conforme à la
+_modestie_ de votre sexe.
+
+Les femmes les plus immodestes, persuadées sans doute que l'ignorance
+peut tenir lieu de pudeur, se déclarent contre vous: les pères
+prétendent que l'instruction mène à l'indépendance; que la tranquillité
+et l'avantage des familles reposant sur la soumission des filles, il
+faut leur donner des talens agréables, et rien de plus. Un de ceux qui
+soutenoient cette thèse avec beaucoup de chaleur dans une société où je
+me trouvois, oublioit sans doute que sa fille unique s'étoit séparée, au
+bout de six mois, et après un éclat scandaleux, d'un époux capable de
+remplir les voeux de la femme la plus difficile. Ennuyé de ses réflexions
+sur vous, je me permis de lui demander s'il préféroit l'éducation qu'il
+avoit fait donner à sa fille, à celle que vous avez reçue. Il m'entendit
+fort bien, et continua la conversation comme s'il ne m'eût pas entendu:
+mais le coup étoit porté, et les auditeurs l'abandonnèrent. Les hommes
+en général prennent votre défense: mais c'est un malheur pour une femme
+d'avoir besoin d'être défendue; et vous n'y seriez pas exposée, si M. de
+Miralbe et madame de Valmont n'ébruitoient à dessein ce qui se passe
+dans l'intérieur de votre famille. Je crois que votre père veut à la
+fois vous arracher à moi et vous ôter la possibilité de former un
+établissement. Je n'entre jamais dans une maison où l'on s'occupe de
+vous, sans que les regards et les confidences à l'oreille ne
+m'avertissent que notre amour est un secret public. De cette certitude,
+il n'est pas difficile d'arriver à la source des bruits qui circulent de
+nouveau sur ma naissance. Ainsi la haine et l'orgueil, qui nous séparent
+dans nos projets de bonheur, nous réunissent dans les clameurs qui
+peuvent nous faire tort.
+
+Ma chère Adèle, songez que l'on vous tendra des piéges, et que vous
+serez perdue du moment où M. de Miralbe pourra le faire sans se
+compromettre. Votre position me fait trembler. Je n'ose vous donner des
+conseils, je crains de me tromper: je ne puis que souffrir et vous
+rappeler que vous êtes mon épouse; que les moindres chagrins que vous
+éprouverez seront terribles pour moi. Quelques jours plus tard, et vous
+n'eussiez vécu que de bonheur.
+
+Je n'avois pas attendu vos ordres pour chercher à me lier avec votre
+frère. Je ne peux vous en dire du bien, il seroit trop hardi d'en dire
+du mal: figurez-vous toutes les passions réunies, et vous aurez une
+juste idée de lui. Extrême dans toutes ses sensations, il abhorre votre
+père; il l'eût adoré si M. de Miralbe l'eût voulu. Il a plus d'esprit et
+de connoissance qu'aucun homme de son âge; le temps seul peut apprendre
+l'usage qu'il en fera. Il parle de ses qualités comme il parleroit de
+celles d'un étranger; il avoue ses vices et ses erreurs avec la même
+insouciance. D'une activité à laquelle lui seul est capable de résister,
+est-il en mauvaise société, c'est le premier des libertins; en bonne
+société, on l'admire; retiré chez lui, il travaille sans relâche: la
+force et la grandeur de ses conceptions passent ce qu'il est possible de
+dire; en un mot, il semble que le génie soit un patrimoine de votre
+famille; et l'on peut prédire que, d'une manière ou d'une autre, votre
+frère ira à la célébrité. Il méprise l'argent dans ses jours de sagesse;
+mais s'il se livre à ses plaisirs, il le prodigue avec une facilité
+désespérante: il emprunte sans savoir s'il pourra rendre; il prête sans
+s'informer, sans penser même si l'on s'acquittera jamais envers lui. Un
+de ses torts vis-à-vis de votre père (et votre frère en fait l'aveu en
+riant) est d'avoir, sous un nom supposé, tourné ses ouvrages en
+ridicule. Je savois bien que cette critique avoit fait la plus grande
+peine à M. de Miralbe; j'ignorois qu'elle fût de son fils: jugez s'il y
+a espoir de les réconcilier jamais. Si votre frère avoit des passions
+moins violentes, la bonté de sa cause lui feroit des partisans: votre
+père, non moins passionné, mais plus habile, se déguise avec un art
+étonnant. Ils combattent presque à génie égal: mais l'adresse et
+l'hypocrisie sont d'un côté, il n'y a de l'autre que de la force; votre
+frère succombera.
+
+Vous n'avez rien à espérer de lui: d'abord parce qu'il ne peut rien;
+ensuite parce que vous perdriez tout à réclamer sa protection, si jamais
+vous en aviez besoin. Il y a des temps d'ailleurs où ses désordres le
+mettent au-dessous de la place que son nom lui avoit marquée dans la
+société. Il est vrai qu'il trouve dans son esprit et dans la force de
+son caractère des ressources contre les événemens; mais ces ressources
+ne sont bonnes que pour lui. Ce que je lui ai dit de vous lui a fait
+grand plaisir; il a deviné du premier mot l'intérêt que je prends à
+votre sort. J'aurois voulu être son ami; jusqu'à présent je ne suis sûr
+que d'une chose, c'est que je suis son créancier. Peut-être une trop
+grande intimité entre nous eût été un nouveau prétexte à M. de Miralbe
+pour me détester; et comme il n'en a pas besoin, j'éviterai toujours de
+lui en fournir.
+
+Vous me demandez, ma chère Adèle, des renseignemens sur le caractère de
+M. de Valmont; je ne suis pas étonné qu'il ait échappé à vos
+observations. M. de Valmont n'a d'autre caractère que celui qu'exige
+son état: il est président au parlement; c'est-à-dire qu'il est tout
+lorsqu'il fait corps, et rien lorsqu'on l'envisage personnellement. Il
+ne se compromettra jamais en se mêlant des détails de la famille de M.
+de Miralbe; mais dans les circonstances essentielles il lui prêtera son
+appui et celui de ses collègues: c'est encore une chance terrible contre
+votre frère; quelque bonne que soit sa cause pour le fond, il la perdra
+par les formes, ou il verra les années s'écouler sans obtenir de
+jugement. Or ne pas être jugé, c'est perdre dans sa position, puisque la
+prolongation des débats suffit seule pour autoriser votre père à
+retarder la reddition de ses comptes.
+
+Vous prétendez que lorsqu'on sent vivement l'amour, on éprouve
+l'impossibilité de l'exprimer. Je ne vous parlerai donc pas de celui du
+malheureux Frédéric; mais par grace, ma chère Adèle, ne renoncez à la
+société de madame de Florvel qu'à la dernière extrémité. Elle vous est
+véritablement attachée, et parmi ses nombreux amis vous ne comptez que
+des partisans. M. de Nangis, trop franc pour soupçonner M. de Miralbe,
+est par-tout votre chevalier, et se plaint vivement quand on ne parle
+pas de vous avec l'admiration que vous lui avez inspirée. Il a du
+crédit; et le titre de votre tuteur, qu'il a malheureusement porté trop
+peu de temps, vous donneroit peut-être encore des droits à sa protection
+si vous en aviez besoin. Je me résoudrois plus volontiers à ne pas vous
+voir en me privant de leur société, qu'à vous ôter l'appui d'amis aussi
+pénétrés d'estime pour vos vertus. Je vous le répète, ne renoncez pas à
+eux, tant qu'il vous sera possible de faire autrement. Tout ce que vous
+devez craindre est d'être isolée; vous n'auriez alors aucune ressource
+contre les projets de M. de Miralbe, s'il en formoit de contraires à
+votre bonheur.
+
+Adieu, ma chère Adèle.
+
+Je ne peux vous dire avec quelle reconnoissance Philippe a appris que
+vous m'aviez demandé de ses nouvelles. Sans lui... Mais le passé n'est
+au pouvoir de personne.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIV.
+
+
+ADÈLE À FRÉDÉRIC
+
+Vous vous alarmez, mon cher Frédéric, de me voir devenir triste. Hélas!
+je croyois prendre assez d'empire sur moi pour cacher aux yeux de mes
+amis, aux vôtres sur-tout, l'ennui qui m'accable. Quelle position que la
+mienne! toujours en défiance contre mon père; plus rassurée par sa
+mauvaise humeur, parce que je la crois naturelle, que par ses caresses,
+qui me paroissent toujours cacher quelque perfidie; obligée d'opposer la
+ruse à la ruse, de calculer mes actions et mes moindres paroles; vivant
+au milieu de ma famille comme si j'étois entourée d'ennemis, n'osant
+parler en société, dans la crainte que mes discours ne servent à
+confirmer les préventions répandues contre moi; pas un quart d'heure
+pour la confiance, pas un moment pour l'amitié: voilà ma vie; elle est
+si opposée à mon caractère, que je préférerois sans balancer la
+servitude qu'impose la misère, à l'esclavage d'un nom, d'une fortune qui
+m'arrachent à vous, à mes amis, à moi-même.
+
+Si du moins on avouoit l'intention de me rendre malheureuse, je pourrois
+opposer le courage aux projets formés contre moi; mais c'est au nom de
+mon bonheur, c'est à des titres si sacrés qu'on me tourmente, qu'il faut
+que je devienne aussi dissimulée qu'eux, ou que je sois leur victime.
+Pourquoi M. de Miralbe ne me dit-il pas franchement ce qu'il exige de
+moi? Il m'en coûteroit peu pour le satisfaire, du moins dans ce qui a
+rapport à ma fortune: mais il veut passer pour désintéressé, même en se
+parant de mes dépouilles; et, tourmenté par le soin de sa réputation, il
+fera tout ce qui dépendra de lui pour me priver des biens de ma mère,
+les garder, et me donner tort aux yeux du public. Ce public est bien bon
+de ne pas sentir qu'un père de famille est condamnable par cela seul
+qu'il se met dans la nécessité de le prendre pour juge, et qu'il est
+perfide ou imbécille du moment qu'il le prend pour confident.
+
+Je n'ignore pas que les enfans, guidés par le désir de l'indépendance,
+entraînés par les passions, ont souvent des torts envers leurs parens;
+mais un bon père cache sa douleur aux étrangers, pour ne pas s'ôter le
+pouvoir de pardonner. Un bon père peut avoir des enfans ingrats; mais
+ses enfans ne le détestent pas. Il y a loin de l'ingratitude à la haine;
+et en apprenant que mon frère abhorre M. de Miralbe, j'ose affirmer que
+les torts sont au moins réciproques. J'ai lu le mémoire que mon frère
+vient de faire imprimer; j'ai vu l'indignation portée à l'excès. J'ai lu
+la réponse de mon père. Ô mon ami, j'aurois versé des larmes
+d'attendrissement si je ne l'eusse pas connu: j'en ai versé de colère au
+récit qu'il fait de sa joie de m'avoir retrouvée. Voyez-vous, dans cette
+affectation de sensibilité, l'arrêt de ma condamnation pour l'avenir? Ne
+me force-t-il pas ainsi à me soumettre au joug qu'il m'imposera, ou à
+passer dans le public pour un monstre d'ingratitude?
+
+Il m'a demandé ce que je pensois du mémoire de mon frère.
+
+«Je vous ai déjà observé, monsieur, lui ai-je répondu, que je n'étois
+pas son juge.--Vous voyez avec combien peu de respect il me traite.--Il
+a tort: quand on est assez malheureux pour plaider contre son père, il
+ne faut pas oublier les égards qu'on lui doit; entre ennemis même, il y
+a un droit des gens.--Rien n'est sacré pour lui.--Ah! monsieur, vous
+n'avez donc pas lu le tableau qu'il fait des malheurs de ma mère; le
+coeur le plus sensible a pu seul le tracer.--Dites le désir de me faire
+passer dans le monde pour son bourreau. Je lui pardonnerois plus
+volontiers les injures qu'il me prodigue, que cette partie de son
+mémoire. La vive amitié qu'il se vante d'avoir eue pour votre mère n'est
+là qu'une accusation indirecte, mais terrible, contre moi.--Pourquoi le
+supposer, monsieur?--Parce que j'en suis convaincu.--Cependant vous ne
+pardonneriez pas à mon frère s'il disoit que votre tendresse pour moi,
+dont votre réponse à son mémoire est remplie, n'est qu'une opposition
+adroite à la haine que vous avez pour lui.--Adèle, vous servez-vous du
+nom de votre frère pour m'apprendre votre façon de penser?--Toujours des
+suppositions, monsieur. Vous êtes bien à plaindre si, dans les discours
+les plus innocens, vous voyez l'intention de vous accuser.--Votre mère
+n'a que trop mérité son sort.--Monsieur, lui dis-je en me levant, ne
+troublons pas ses cendres: vous parlez à sa fille; et si vous
+m'appreniez à mépriser sa mémoire, vous me dégageriez vous-même du
+respect que je vous dois.»
+
+Il fit un mouvement pour m'arrêter; mais je précipitai mes pas pour
+regagner mon appartement. Quel scandale, mon cher Frédéric, que celui
+d'une famille aussi divisée que la nôtre! l'époux contre l'épouse, le
+fils contre le père. Non, ce n'est pas là l'idée que je m'étois faite
+des devoirs, des plaisirs, du bonheur, attachés aux titres les plus
+respectables de la nature et de la société.
+
+Mon ami, si le sort permet que nous soyons jamais l'un à l'autre,
+j'espère que nous n'aurons qu'à nous en féliciter: mais si l'amour et
+l'estime cessoient de nous unir, cachons-le bien à tout le monde;
+cachons le sur-tout à nos enfans: la division de leurs parens est
+l'arrêt de leur perte.
+
+M. Durmer (c'est toujours avec plaisir que je le cite) prétendoit que
+dans un pays où il y avoit des moeurs, on ne devoit pas permettre le
+divorce; mais qu'il étoit indifférent qu'il fût ou non permis chez un
+peuple corrompu, parce qu'où règne la corruption, il n'y a réellement,
+disoit-il, ni mariage, ni famille. Tout ce que je vois depuis que le
+malheur m'a lancée dans le grand monde, me prouve combien il avoit
+raison.
+
+Bon jour, mon cher Frédéric; ne m'en voulez pas d'être triste: je
+croirois que vous n'êtes plus content d'être aimé de votre Adèle.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXV.
+
+
+ADÈLE À FRÉDÉRIC.
+
+Et vous aussi, mon ami, vous me donnez du chagrin. Quoi! vous êtes
+jaloux! Et bon dieu! de qui pourriez-vous l'être? N'oubliez pas que si
+la plupart des femmes regardent la jalousie comme une preuve d'amour,
+moi je l'envisage comme une injure.
+
+Mais je ne veux ni vous quereller, ni vous plaindre: je veux vous voir
+bien convaincu que je ne puis cesser de vous aimer qu'en perdant l'idée
+avantageuse que j'ai de vous; et même, dans cette supposition, mon cher
+Frédéric, vous n'auriez encore aucun motif de jalousie: il est certain
+que je n'exposerois pas deux fois le bonheur de ma vie à un sentiment
+bien difficile à maîtriser quand le coeur s'y est livré avec plaisir.
+
+Séparés l'un de l'autre, ne nous voyant qu'en public, ne nous écrivant
+qu'à la dérobée, si la plus intime confiance s'éloigne de nous, si nous
+ajoutons les tourmens d'une imagination blessée à ceux qu'il nous est
+impossible d'éviter, puisqu'ils ne viennent pas de nous, quel sera notre
+sort? Non, je ne veux pas vous quereller; mais je vous trompois en
+écrivant que je ne voulois pas vous plaindre: l'idée seule que vous êtes
+inquiet, souffrant, suffit pour me priver du repos. Suis-je jalouse,
+moi? Oh! non: mon coeur est trop plein d'amour pour que le soupçon puisse
+y trouver place; et tout le monde viendroit m'alarmer sur vos démarches,
+que je m'adresserois à vous pour savoir ce que j'en dois penser.
+
+On vous a dit que j'allois me marier: tant mieux qu'on le dise, cela est
+nécessaire; et si j'avois pu vous écrire plutôt, je vous aurois expliqué
+ce qu'il y a de mystérieux dans ma conduite. Oubliez-vous que je suis
+entourée de piéges; que M. de Miralbe ayant l'habitude de mettre le
+public dans sa confidence et dans son parti, je dois sans cesse agir
+comme si chacune de mes actions étoit soumise à la censure?
+
+Vous m'avez écrit vous-même que son intention étoit de s'appuyer de
+l'amour que j'ai pour vous, afin de m'empêcher de former un
+établissement; je le crois d'autant plus volontiers, qu'il est
+intéressé, qu'il aime le faste, et que la fortune de ma mère compose en
+grande partie la sienne. En me mariant, il faudra me rendre compte à
+moi; et comme je ne lui ai rien coûté depuis que je suis au monde, comme
+il ne pourra m'objecter, ainsi qu'à mon frère, qu'il a plusieurs fois
+payé mes dettes, il ne me mariera pas: mais il voudra faire croire que
+c'est moi qui refuse de donner cette satisfaction à son coeur paternel,
+et je prétends qu'il n'ait pas cet avantage.
+
+Je puis le dire sans orgueil, la nature m'a donné quelques agrémens;
+mais je connois assez mon siècle pour être persuadée que la fortune
+seule attirera les époux. Serois-je laide, bête et méchante, aurois-je
+cent fois plus de talens et de beauté, cela ne ferait rien pour les
+épouseurs; ma dot est le régulateur de mon mérite, et c'est là que je
+les attends, ainsi que mon père. Il n'y avoit que vous, mon cher
+Frédéric, qui dans moi ne cherchiez que moi, et vous craignez d'avoir
+des rivaux! Méchant, vous ne m'estimez guère; homme vertueux, vous
+estimez beaucoup mes prétendans.
+
+Il y a trois semaines que M. de Miralbe me dit avec beaucoup de gaieté:
+
+«Savez-vous, Adèle, que mon amour-propre est flatté des complimens que
+je reçois de vous? On me fait demander votre main de tous les côtés.--Je
+n'en suis pas étonnée, monsieur.--Il n'y a guère de modestie dans votre
+réponse.--Pardonnez-moi, beaucoup plus que vous ne croyez. Ne suis-je
+pas une riche héritière?--Oh bien! je puis vous assurer que les
+sollicitations que je reçois doivent vous enorgueillir: c'est l'intérêt
+seul que vous inspirez qui décide les propositions; c'est à votre coeur
+que l'on en veut.--J'en suis très-reconnoissante.--Je crains bien que
+cette reconnoissance ne soit stérile pour votre bonheur et pour le
+mien.--Pourquoi donc, monsieur?--Vous refuserez tous ceux qui
+s'offriront, et je suis incapable de forcer votre volonté.--Je vous en
+remercie, monsieur; mais je cherche encore la raison qui pourroit
+m'engager à refuser ceux qui veulent bien m'adresser leur
+hommage.--Votre coeur n'est-il pas engagé?--Cela est vrai; mais comme le
+choix de mon coeur ne sera jamais le vôtre, je ne suis pas assez
+romanesque pour faire voeu de vivre dans les larmes et dans le célibat.»
+
+Il parut interdit. J'ajoutai, le plus froidement qu'il me fut possible:
+«Il est sans doute difficile de me faire oublier M. de Téligny; mais
+cela n'est pas impossible, et je ne refuserai jamais de le tenter. Si je
+sentois qu'un autre que lui pût contribuer à mon bonheur, je suis
+persuadée qu'il seroit le premier à me dégager de la promesse qu'il
+reçut de moi, dans un temps où j'avois droit de la faire.--Je suis
+charmé, dit-il en affectant de rire, de voir que vous l'oubliez.--Non,
+monsieur, je ne l'oublie pas; mais la préférence que je lui ai donnée
+n'est pas tellement exclusive, que lui seul puisse être mon époux. Je
+l'avois choisi par amour, je puis l'abandonner par raison.--J'ai donc
+tort de refuser les partis qui s'offrent pour vous?--Si vous voulez que
+je reste fille, vous n'avez pas tort.--Mais on sait que vous avez été au
+moment d'épouser M. de Téligny; on croit généralement que vous l'aimez
+encore.--Vous voyez bien, monsieur, que cela n'empêche pas de prétendre
+à ma main. Je ne sais qui répand le bruit que j'aime M. de Téligny; ce
+n'est pas lui certainement: s'il le croit, il doit se taire; et comme je
+n'en ai jamais parlé qu'à vous et à madame de Valmont, quand vous m'avez
+interrogée, je suis surprise que mon amour _constant_ soit un bruit
+_général_.--Ainsi je ne dois pas renoncer à l'espoir de vous
+marier?--Non, monsieur. Pour moi, chaque fois qu'au milieu des
+complimens vrais ou faux, on m'a accusée d'avoir la _barbarie_ de
+rejeter tous les voeux que l'on m'adressoit, j'ai toujours répondu que
+l'accusation n'étoit fondée sur rien. Il n'y a pas long-temps que M. de
+Nangis me disoit que mon projet de vivre dans le célibat vous
+affligeoit. Je l'ai assuré que s'il se trouvoit parmi mes adorateurs un
+homme dont les qualités pussent justifier mon choix, je l'accepterois
+d'autant plus volontiers, que cela vous mettroit à même de prouver au
+public que vous êtes bien éloigné de vouloir retenir la fortune de vos
+enfans, ainsi que mon frère a osé l'imprimer.--Ce que vous dites-là me
+fait grand plaisir», répondit M. de Miralbe; et tous ses traits
+annonçoient clairement que le grand plaisir que lui faisoit mon
+discours, étoit une véritable peine.
+
+Vous voyez, mon cher Frédéric, que la politique de mon père ne tient pas
+jusqu'à présent contre la mienne, et la raison en est bien simple: il
+est intéressé, je ne le suis pas; il n'apprécie point mon caractère, je
+connois le sien; il a l'embarras de former des projets, je n'ai que
+celui de les déconcerter: il a des torts, il le sent, il craint d'être
+démasqué; moi, j'avouerois hautement tout ce que je pense, si ma
+franchise n'étoit pas le seul moyen de me perdre. Vous connoissez
+maintenant ce qui a pu donner lieu au bruit que j'allois me marier; loin
+de vous en fâcher, vous devez contribuer à le répandre.
+
+Mais je vous dois une autre confidence.
+
+Parmi les aspirans à ma dot, il en est un que je veux distinguer; je
+n'aurai pas beaucoup de peine: c'est un fat, ou un homme à bonnes
+fortunes. Il a (pour me servir des expressions consacrées) tout ce
+qu'il faut pour plaire, c'est-à-dire tout ce qui devroit faire trembler
+une femme tant soit peu raisonnable: une fortune délabrée, une
+réputation scandaleusement bonne, l'art de cacher une santé ruinée sous
+l'attirail de la mode et du goût, un grand nom, beaucoup de luxe,
+l'esprit du jour, et des parens en place. Certes, excepté madame de
+Florvel, dont j'apprécie les vertus et la sensibilité, il n'est pas une
+femme qui ne m'enviera l'honneur de réparer par ma fortune l'inconduite
+de M. le marquis de Farfalette; c'est un choix à tourner toutes les
+têtes, et bien fait pour me laver du ridicule d'être _pédante_.
+
+Frédéric, soyez tranquille: cet homme a besoin de beaucoup d'argent; M.
+de Miralbe n'est pas disposé à se dessaisir, et je ne risque rien à les
+mettre vis-à-vis l'un de l'autre. Comptez toujours sur moi, aimez-moi;
+et plaignez votre pauvre Adèle.
+
+_P. S._ N'ayant pu vous faire passer ma lettre, je la décachète pour
+vous avertir que j'aime M. le marquis de Farfalette. On vient de me
+l'apprendre à l'instant même; c'est lui qui le dit par-tout. Le fat!
+
+_Fin du tome second._
+
+* * *
+
+
+
+
+FRÉDÉRIC,
+
+PAR J.F. Auteur de _la Dot de Suzette_.
+
+TOME TROISIÈME.
+
+[Illustration: Tome 3. Page 174. _Je m'emparai de sa main et la portai
+sur mon coeur; ce fut toute ma réponse_.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVI.
+
+
+ADÈLE À FRÉDÉRIC.
+
+Ne craignez pas, mon ami, que mon caractère s'altère au milieu des êtres
+avec lesquels je vis: ils peuvent me faire perdre la gaieté, compagne du
+bonheur ou de l'indifférence; mais il est hors de leur pouvoir de
+m'empêcher d'être ce que je suis. Mes qualités, si j'en ai, sont
+devenues pour moi des habitudes si fortes, qu'il me seroit impossible
+d'y renoncer. Si l'on me donnoit l'alternative d'être encore la pauvre
+et solitaire Adèle, ou d'être mademoiselle de Miralbe, riche et libre
+dans quelques années de devenir votre épouse, je ne voudrois pas
+acheter la richesse ou retarder mon bonheur au prix de la contrainte
+dans laquelle il me faudroit vivre momentanément; mais je n'ai pas la
+liberté du choix.
+
+La franchise est une des vertus dont je fais le plus de cas; mais on ne
+la doit qu'à ceux qui vous témoignent de la confiance. Puisque les
+égards qu'exige la société font un devoir de la dissimulation, je crois,
+en conscience, qu'il est encore plus permis de dissimuler quand il y va
+du bonheur de la vie entière.
+
+Si j'use d'adresse dans ce qui a rapport à M. de Miralbe, croyez que mon
+caractère l'emportera toujours quand on provoquera ma franchise. Rien ne
+m'étoit sans doute plus facile que d'autoriser mon père à croire que je
+ne devinois pas ses projets, et que j'étois dupe de ses fausses vertus:
+c'est une condescendance à laquelle je ne me prêterai jamais; et, sans
+m'écarter du ton respectueux qu'il a droit d'exiger, chaque fois qu'il
+m'interrogera pour savoir ce que je pense de lui, il le saura.
+
+Je m'apperçois sans cesse que les hommes qui ont des torts sont
+très-empressés d'obtenir des autres une approbation que leur propre
+conscience leur refuse; ils vous font confidence de ce que l'on dit et
+pense d'eux: ils mentent dans le récit qu'ils vous adressent, on le
+sent; et, par une foiblesse impardonnable, on paroît satisfait de leur
+justification, on les plaint; on fait plus, on les approuve. Qu'en
+résulte-t-il? qu'ils se moquent de vous s'ils vous croient dupe, ou
+qu'ils s'enhardissent dans le crime s'ils s'apperçoivent que vous
+abondez dans leur sens, quoique persuadés qu'ils ont tort. Quel sera
+donc le privilége de la vertu, si elle s'abaisse jusqu'à flatter et
+encourager le vice? Pour moi, mon cher Frédéric, je sens qu'une pareille
+bassesse me sera toujours étrangère. Je veux bien me taire quand on ne
+recherchera pas mon approbation: mais malheur à quiconque voudra
+l'obtenir sans la mériter! il n'aura de moi que la vérité. Si'l se
+fâche, je lui dirai: Puisque vous la redoutiez, pourquoi me
+consultiez-vous?
+
+Je pourrois croire que je triomphe en ce moment, car la division est
+parmi les ennemis. Madame de Valmont a promis à mon père de me mettre en
+garde contre ma prévention en faveur de M. de Farfalette (vous savez que
+je suis prévenue): mais comme elle suppose que vous seriez au désespoir
+si je l'épousois, elle ne me parle que faiblement des inconvéniens de ce
+mariage; en récompense, elle en exalte les avantages. _Je serois
+présentée!_ Vous êtes trop bourgeois, mon cher Frédéric, pour sentir
+tout ce que renferment ces mots: _Je serois présentée!_ En vérité, il
+faut que ce soit une bien belle chose; car cet argument paroît
+irrésistible à madame de Valmont. Elle va plus loin (et cela va vous
+faire trembler), elle est persuadée que j'obtiendrois bientôt une place
+avantageuse. Je ne sais trop comment elle en a fait le détail; tout ce
+que j'ai compris, c'est que j'aurois le bonheur inappréciable de faire à
+la cour une partie du service que ma femme-de-chambre fait auprès de
+moi. N'est-ce pas un avenir bien séduisant?
+
+Quand l'orgueil se gonfle de ce qui devrait l'humilier, il n'inspire
+plus que la pitié; et je souris en voyant les enfans de ces preux
+chevaliers, jadis les compagnons et quelquefois les maîtres de leur roi,
+fiers d'être aujourd'hui au rang de leurs valets. Je n'ai jamais senti
+plus vivement ce contraste qu'hier. Le matin, j'avois lu l'histoire de
+Philippe-Auguste, dans laquelle les C... jouent un rôle si brillant; le
+soir, nous avions société: on annonce un de leurs descendans; son nom me
+frappe, son air noble m'étonne: je demande quel poste il occupe; on me
+répond qu'il est maître-d'hôtel d'une de nos princesses. Ô mon ami, si
+madame de Valmont, en ce moment, eût pu lire dans mon ame, elle auroit
+frémi de voir combien peu j'étois jalouse d'être présentée.
+
+Nous sommes cependant on ne peut mieux, M. de Farfalette et moi. Quand
+il m'adresse quelques complimens dans un style délicieux, je le prie de
+me les traduire en françois. Il trouve cela divin. Il m'a averti, une
+fois pour toutes, que quelque chose qu'il pût dire en ma présence, cela
+signifioit qu'il m'aime: ainsi, quand il parle de ses chevaux, de ses
+bonnes fortunes, de ses créanciers et de la pièce nouvelle, je regarde
+ces détails comme autant de déclarations d'amour. Rien n'est plus
+commode. Je me moque de lui, et l'on en conclut qu'il a touché mon coeur.
+Mon ami, mon cher Frédéric, que le grand monde est petit! plus je le
+vois, et plus je regrette nos promenades à la campagne, et ces
+entretiens si tendres et si tranquilles où, sans parler de nous, nous ne
+pouvions rien dire qui n'eût rapport à nous. Et je vous oublierois! Ah!
+jamais, jamais. Tout mon bonheur existe dans ma pensée; si je cessois de
+l'y trouver, où donc le chercherois-je?
+
+Ce que j'entends me paroît si nouveau, que je me persuade que vous devez
+y trouver autant d'intérêt que moi. Apprenez donc comment M. de
+Farfalette m'a fait une déclaration dans les formes: malgré ma surprise,
+je suis sûre de l'avoir retenue mot pour mot. Il y avoit beaucoup de
+monde au salon; la conversation étoit vive; j'y plaçai un mot qui fut
+trouvé bon: M. de Farfalette s'approcha de moi, et me dit à demi voix:
+
+«D'honneur, vous m'étonnez chaque jour davantage. On m'avoit dit que
+vous aviez l'imagination romanesque: je craignois la langueur, si
+mortelle entre deux époux; mais je suis persuadé maintenant qu'il n'y a
+nul danger à devenir le vôtre. Si vous le permettez, je presserai mes
+parens de faire les démarches d'usage auprès de M. de Miralbe.--Cela
+veut-il dire encore, monsieur, que vous m'adore?» Il a ri aux éclats de
+ma réponse, m'a assuré qu'il m'avoit parfaitement entendu, et que son
+empressement me prouveroit combien il étoit fier de la préférence que
+je lui accordois. Mon ami, peut-être n'y a-t-il rien là qui vous
+paroisse extraordinaire; mais, moi, j'en suis surprise à un point qu'il
+m'est impossible de déterminer.
+
+On m'a souvent dit qu'en France les femmes sont regardées comme des
+divinités, et maintenant cela me paroît bien malheureux pour elles. Si
+on les regardoit comme des êtres raisonnables, peut être les
+respecteroit-on davantage.
+
+M. de Miralbe est dans une agitation incroyable; tous ses discours
+tendent indirectement à me faire réfléchir sur les défauts de M. de
+Farfalette: mais j'ai l'air de ne rien entendre. Quand madame de Valmont
+se trouve en tiers avec nous, je la mets sur le chapitre de la
+présentation. Elle est plus réservée devant son oncle; mais ma mémoire
+impertinente me sert si bien, que je lui rappelle tout ce qu'elle m'a
+dit. M. de Miralbe fronce le sourcil. Je suis sûr qu'il est convaincu à
+son tour que la politique d'une femme ne tient pas contre son
+ressentiment, et il n'osera plus se fier qu'à demi à madame de Valmont.
+
+Du courage, mon cher Frédéric; les journées sont bien longues, et
+cependant on s'apperçoit qu'elles composent des mois qui s'écoulent
+assez rapidement; les années viendront, et je pourrai disposer de moi:
+voilà une certitude. Qui sait combien il y a de probabilités en notre
+faveur dans les événemens qui peuvent survenir? Mon ami, je vous aime
+beaucoup, vous n'en doutez pas; ce doit être votre consolation: vous
+m'aimez et m'aimerez toujours, voilà la mienne.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVII.
+
+
+ADÈLE À FRÉDÉRIC.
+
+La bombe étoit en l'air, elle vient de faire explosion; mais les éclats
+n'en sont pas tombés sur moi. Écoutez, mon cher Frédéric, le récit
+lamentable de ma grande rupture avec M. de Farfalette. Figurez-vous que
+je suis dans mon appartement, que je m'y renferme pour cacher mon
+chagrin d'avoir manqué un mariage si avantageux. Madame de Valmont le
+croit; et M. de Miralbe en est d'autant plus persuadé, qu'il affecte
+d'en douter. Pendant ce temps, je suis au comble de mes voeux; je suis
+débarrassée d'un fat, et je vous écris, à vous que j'aime chaque jour
+davantage.
+
+La mère de M. le marquis de Farfalette est venue rendre une visite à mon
+père. Ne doutez pas que la main de votre Adèle n'ait été demandée dans
+toutes les formes. Je n'ai point entendu la réponse; mais il est à
+présumer que sa tendresse paternelle ne lui aura pas permis d'en faire
+une sans consulter le coeur de sa fille.
+
+Le moment de la consultation est arrivé. M. de Miralbe avoit été
+préoccupé pendant le souper; à minuit, il m'a engagée à passer dans son
+cabinet, ainsi que madame de Valmont: c'est là que nous allions jouer
+tous les trois une scène dans laquelle la vérité ne devoit paroître que
+lorsqu'elle pourroit donner plus de crédit à la dissimulation.
+
+Remarquez, mon cher Frédéric, que depuis le jour où M. de Farfalette m'a
+fait une déclaration, votre Adèle, autrefois si simple, est devenue
+d'une coquetterie vraiment risible. Hier sur-tout j'étois mise avec
+tant de goût, que je paroissois vieillie de dix années; mais j'avois
+l'air d'une femme titrée, et cela convenoit parfaitement à ma situation.
+
+M. de Miralbe a pris le premier la parole, et m'a demandé s'il étoit
+vrai que j'aimasse M. de Farfalette.
+
+«--Autant, monsieur, qu'il desire l'être d'une femme qui seroit destinée
+à être son épouse.--Votre réponse n'est pas précise. Avez-vous pour lui
+un sentiment de préférence?--Il jouit d'une réputation très-brillante;
+d'autres que moi pourroient en être séduites.--Vous éludez ma question,
+Adèle. Dites-moi franchement si vous avez de l'inclination pour
+lui.--Non, monsieur; je suis persuadée de n'aimer qu'une fois dans ma
+vie.»
+
+Madame de Valmont sourit avec dédain; un rayon de joie vint éclaircir
+la figure de M. de Miralbe. Il ajouta:
+
+«Cependant la mère du marquis, en recherchant votre alliance, m'a assuré
+que son fils se vantoit d'avoir votre consentement.--Non, pas un
+consentement formel. Vous savez que le coeur d'une femme se nourrit de
+deux sentimens opposés, l'amour et la vanité. L'amour, il faut que j'y
+renonce; mais il me reste la vanité, et M. de Farfalette, à cet égard,
+ne me laisseroit rien à desirer. Il a un nom, et vous m'avez appris,
+monsieur, qu'une femme devoit sacrifier jusqu'à son bonheur à la gloire
+de sa famille.--Je n'ai rien à dire contre sa naissance; mais votre
+raison, Adèle, ne vous fait-elle aucune objection contre son
+caractère?--Monsieur, je n'ose interroger ma raison; elle est si fort
+d'accord avec un sentiment que vous désapprouvez, qu'il seroit dangereux
+pour moi de trop l'écouter.--Qui peut donc vous décider en faveur du
+marquis?--Je vous l'ai déjà dit, monsieur; la vanité.--Vous risquez
+d'être bien malheureuse en contractant un mariage par ce seul motif.--Il
+me semble que, dans la position où je suis, on n'en fait pas
+d'autres.--Mais il est peu de jeunes personnes qui aient été élevées
+comme vous. La réflexion vous mettra bientôt à même de sentir la folie
+que vous aurez faite, et il ne vous restera que des regrets.--Ce n'est
+pas ma faute, monsieur; je n'ai que le choix entre les hasards d'un
+mariage de calcul, ou le chagrin de vous priver de la satisfaction de me
+voir former un établissement: je ne dois pas balancer.--Je vous ai déjà
+dit, mon enfant, que je n'exigeois pas de vous un pareil
+sacrifice.--Vous m'avez dit aussi, monsieur, que je devois renoncer à M.
+de Téligny: voilà pour moi le sacrifice; le reste n'est qu'une
+conséquence nécessaire.»
+
+M. de Miralbe fit signe à madame de Valmont de le seconder. Elle me prit
+les mains, et me dit:
+
+«Ma chère Adèle, il entre du dépit dans votre conduite, et vos amis
+doivent vous empêcher de risquer légèrement la tranquillité de votre
+vie. Puisque vous avouez que vos affections sont engagées, comment
+pouvez-vous envisager sans effroi un lien qui changerait en crimes vos
+regrets, aujourd'hui légitimes, ou du moins excusables? Vous avez des
+principes; c'est à eux que j'en appelle.--Je vous suis très-obligée,
+madame. Il est vrai que lorsque je n'étois que l'enfant d'adoption de M.
+Durmer, j'aurois cru manquer à mes devoirs en disposant de ma main
+contre le voeu de mon coeur; mais j'ai pris les préjugés de ma nouvelle
+situation, et je sais maintenant que cela est absolument sans
+conséquence. M. le marquis de Farfalette m'a prévenue lui-même qu'il
+n'étoit pas jaloux, et qu'il seroit désespéré que j'eusse de l'amour
+pour lui.--Et cela seul, s'écria M. de Miralbe, devoit suffire pour vous
+faire apprécier son caractère.--Je vous réponds, monsieur, que je
+l'avois apprécié avant cette confidence.--Et vous ne tremblez pas de
+l'épouser?--Non, monsieur. J'épouserai son nom; lui, ma fortune: nous ne
+nous tromperons ni l'un ni l'autre. Il paiera ses créanciers; moi,
+j'aurai une place à la cour: il fera de nouvelles dettes; j'intriguerai,
+et j'obtiendrai des pensions. Notre vie se consumera dans une activité
+qui chassera à la fois l'ennui et la réflexion; nous aurons de l'éclat
+sans bonheur, la vieillesse nous atteindra sans nous rendre plus
+raisonnables; et si la mort nous surprend faisant encore des projets,
+nous aurons vécu ainsi que doivent le faire des gens comme nous. Je ne
+sais si je charge le tableau; mais il me semble que c'est, à peu de
+chose près, le sort qui nous attend.--Adèle, vous me glacez
+d'effroi.--Pourquoi donc, monsieur? Est-ce parce que je ne me fais pas
+illusion sur ma destinée? Dès l'instant qu'il m'a fallu renoncer à
+l'amour, j'ai senti que l'ambition seule pouvoit m'en dédommager; et
+j'ose vous prédire que votre fille, si elle devient l'épouse de M. de
+Farfalette, saura parcourir avec rapidité la carrière des honneurs.--En
+vérité, Adèle, je ne vous reconnois pas.--C'est sans doute, monsieur,
+parce que vous ne me connoissiez pas encore. Voici mon calcul; il est
+simple. En épousant un homme d'un grand nom, si je vis solitairement, je
+tombe dans sa dépendance; au contraire, si je parviens à me placer à la
+cour, et j'y parviendrai, il tombera dans la mienne. Puisque d'une
+manière ou d'une autre je dois renoncer à ma tranquillité, n'est-il pas
+raisonnable de ne la perdre qu'au profit de mon pouvoir?»
+
+Je ne peux vous peindre, mon cher Frédéric, l'étonnement de mon père et
+de madame de Valmont. J'ignore quelles furent leurs réflexions; mais
+pendant plus d'un quart d'heure nous gardâmes un religieux silence. Ce
+qui, je n'en doute pas, surprenoit le plus M. de Miralbe, étoit de
+m'entendre dire (lorsqu'il avoit l'intention secrète de me dégoûter de
+M. de Farfalette) ce qu'il m'auroit dit lui-même s'il avoit voulu me
+décider à l'épouser. Peut être pensoit-il aussi à ma malheureuse mère,
+et regrettoit-il de ne pas me voir cette facilité de caractère qui l'a
+rendue sa victime. Il reprit enfin la parole; sa voix étoit tremblante
+et sévère.
+
+«Vous avez, mademoiselle, des idées bien singulières sur le mariage; les
+devez-vous aussi à M. Durmer?--Non, monsieur; c'est l'usage du monde qui
+me les a données. Mon bienfaiteur m'avoit fait promettre de ne disposer
+de ma main qu'en faveur de celui que je pourrois à la fois aimer et
+estimer. Si j'étois libre, il me seroit bien facile de lui obéir; il me
+seroit bien doux de soumettre mes volontés à un époux qui jouiroit de
+mon estime et de mon amour.--Ne me devez-vous aucune soumission, à
+moi?--Je vous ai donné des preuves du contraire, monsieur.--M. de
+Farfalette ne me convient pas pour gendre.--Refusez-le, monsieur, et je
+garderai le silence.--J'ai droit de m'offenser de l'espoir que vous lui
+avez donné sans mon aveu.--Je ne lui ai point donné d'espoir.--Il s'en
+fait gloire cependant.--Son caractère est mon excuse: de quoi ne se
+vante-t-il pas?--Vous ne pouvez disconvenir que vous l'eussiez accepté
+avec plaisir.--Avec plaisir, non, mais par un calcul à peu près
+semblable à celui qui l'attiroit vers moi.--Ainsi, en le remerciant de
+la préférence qu'il vous a donnée, je peux dire à sa mère que vous le
+refusez.--Monsieur, ce n'est pas moi qui le refuse». Il resta interdit.
+
+«Je sens fort bien, ajoutai-je, qu'auprès de ses parens, l'honnêteté
+vous engage à vous servir de mon nom pour éviter l'éclat d'un refus;
+mais songez, monsieur, quel ridicule cela va me donner dans le monde.
+J'en serois désespérée, si je ne me rassurois par l'idée que personne ne
+pourra s'imaginer que mademoiselle de Miralbe ait balancé un seul
+instant à devenir l'épouse de M. de Farfalette». Je fis la révérence, et
+me retirai.
+
+Mon père a été ce matin remercier la mère de mon prétendu: moi, sous le
+prétexte d'une indisposition, je garde la chambre; on me croit de
+l'humeur, et je suis au comble de la joie. M. de Farfalette avoit
+annoncé son mariage comme une affaire arrangée. Il est extrêmement
+répandu; il a trop de prévention pour douter de la joie que je devois
+éprouver à l'offre de sa main: il accusera M. de Miralbe; sa famille
+nombreuse et puissante fera chorus. Ainsi me voilà non seulement
+tranquille, mais dans la situation la plus avantageuse où je puisse être
+avec un père qui a la manie de mettre le public en tiers dans les
+secrets de sa famille. Si un jour il lui vient en tête de me marier, ce
+que je ne crois pas, il lui sera impossible d'attribuer mon refus à
+l'amour que j'ai pour vous.
+
+Je cherche quelquefois à savoir si, parmi mes prétendans, il en est un
+que j'eusse préféré, dans la supposition où je ne vous aurois pas connu.
+Mais pour résoudre cette question, il faudroit vous éloigner un moment
+de ma pensée, et je ne le puis. Je les juge par comparaison: qui d'eux
+pourroit la soutenir? Mon cher Frédéric, je vous aime trop, et vous le
+méritez: conciliez cela, s'il est possible; mais c'est la vérité.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVIII.
+
+_Un rayon d'espoir._
+
+
+Rien ne manqua au triomphe d'Adèle; il fut convenu dans toutes les
+sociétés que son père avoit refusé pour elle l'établissement le plus
+avantageux. La gloire du marquis de Farfalette étoit intéressée dans
+cette affaire, et cette gloire exigeoit qu'Adèle fût au désespoir de
+n'être pas son épouse. De son côté, M. de Miralbe le fils étoit trop
+ardent pour négliger une occasion de montrer son père sous un jour
+défavorable; j'appuyois aussi de toutes mes forces l'opinion qui lui
+étoit contraire: les gens qui, pour paroître importans, aiment à parler
+de tout sans être instruits de rien, entroient dans des détails vraiment
+attendrissans sur la douleur de mademoiselle de Miralbe; et, pour la
+première fois, la réputation de sensibilité de son père fut contestée.
+C'étoit quelque chose pour la tranquillité d'Adèle; ce n'étoit rien pour
+notre amour. Je souffrois d'être séparé d'elle, et tout mon courage ne
+pouvoit me résoudre à reculer mes espérances jusqu'à l'époque de sa
+majorité. La tristesse me minoit visiblement; Philippe, mon bon
+Philippe, la partageoit. Un jour qu'il me voyoit plus abattu qu'à
+l'ordinaire, après m'avoir long-temps considéré en silence, il s'écria:
+«Si vous osiez!»
+
+Je le pressai de s'expliquer; il balançoit: enfin, cédant à mes
+sollicitations, il me dit:
+
+«Mon projet vous paroîtra bien hardi, cependant l'exécution en est
+facile; si vous m'en voulez de l'avoir formé, souvenez-vous que votre
+intérêt seul a pu m'en suggérer l'idée.--Expliquez-vous, mon ami; vous
+me faites trembler de crainte et d'espérance.--Il ne vous manque qu'un
+nom pour prétendre hautement à la main de mademoiselle de Miralbe; osez
+devenir le fils de M. de Montluc.--Ah! Philippe, que dites-vous?--Ce
+qu'il est aisé de réaliser. Madame de Sponasi et madame de Montluc
+accouchèrent la même nuit, dans la même maison, toutes deux d'un fils.
+Celui de madame de Montluc mourut avant d'avoir été baptisé, et sans
+avoir reçu un seul baiser de sa mère, puisqu'on lui cacha cet événement
+jusqu'au jour où on put le lui apprendre sans craindre pour sa santé. M.
+de Montluc lui-même, trop occupé de son épouse, ne fut pas témoin de la
+mort de son fils. Il fut enterré sans formalité, puisqu'il n'avoit reçu
+aucun nom. Rien n'empêcheroit de leur faire croire que ce fut l'enfant
+de madame de Sponasi qui expira; que vous, fils de Montluc, y fûtes
+substitué. L'ambition de ma part, le désir d'arracher un enfant à la
+misère, mille raisons plausibles, peuvent donner à ce récit toutes les
+apparences de la vérité. Ces époux n'ont plus l'espoir de voir naître
+leur postérité; dans l'incertitude même, ils n'oseront balancer à vous
+reconnoître. La sage-femme (je l'ai vue, je l'ai tentée par l'appât de
+la fortune) ne vous démentira pas; la générosité même de madame de
+Sponasi à l'égard de M. de Montluc ne paroîtra qu'un dédommagement
+qu'elle croyoit lui devoir pour l'avoir privé de son fils.»
+
+J'étois si saisi d'étonnement, qu'il m'eût été impossible de proférer
+une seule parole. Philippe continua avec une vivacité qui indiquoit
+assez que son projet le tourmentoit depuis long-temps.
+
+«Jamais circonstance ne fut plus favorable. Le frère aîné de M. de
+Montluc est mort sans héritier; il a laissé des dettes considérables, et
+ses biens vont être vendus. Que demanderez-vous à celui que vous
+réclamerez pour père? Un nom auquel vous n'attacheriez aucun prix sans
+votre amour pour mademoiselle de Miralbe. Que lui donnerez-vous en
+échange? L'argent nécessaire pour rentrer dans les biens de sa famille,
+et la consolation de ne pas mourir isolé. Tout ce que je possède en
+contrats peut être réalisé: non seulement je le céderai à M. de Montluc,
+mon cher Frédéric; je lui céderai davantage, puisqu'il lui sera permis
+de vous appeler son fils. Si vous me croyez digne de votre amitié, vous
+me garderez près de vous, n'importe à quel titre; si la délicatesse ne
+vous permet pas de me compter au nombre de vos serviteurs, je
+m'éloignerai; ma rente viagère suffira à mes besoins. Vous pourrez
+épouser Adèle, vous serez heureux; tous mes voeux seront accomplis.»
+
+«Philippe, m'écriai-je avec la plus grande agitation, mon cher Philippe,
+il ne manque qu'une chose à votre projet...; c'est de m'avoir trompé
+moi-même.--J'y ai bien pensé, me répondit-il: mais je n'en ai pas eu le
+courage; j'aurois perdu tous mes droits à votre amitié: qui m'auroit
+dédommagé des autres sacrifices»? Je lui tendis la main; il la pressa en
+fixant ses yeux sur les miens, comme pour m'exciter à consentir à ce
+qu'il me proposoit. Un profond soupir lui annonça mon refus, et ce qu'il
+m'en coûtoit pour faire céder l'amour à la probité. Il alloit me presser
+de nouveau. «Mon ami, lui dis-je, puisque l'espoir d'épouser Adèle n'a
+pu faire taire la réflexion, tout ce que vous ajouteriez deviendroit
+inutile. Croyez que je suis sensible à votre dévouement; il est digne de
+celui qui, depuis mon enfance, a tout fait pour mon bonheur: mais je ne
+peux y répondre que par la plus vive reconnoissance.»
+
+Philippe me quitta plus triste que mécontent; je restai absorbé dans mes
+pensées. La proposition qu'il venoit de me faire, m'occupoit malgré moi;
+plus j'y réfléchissois, plus j'en voyois l'exécution facile. Je plaidois
+intérieurement contre ma répugnance à me prêter à cette supposition,
+avec une adresse qui eût étonné Philippe même, s'il avoit pu lire ce qui
+se passoit en moi. La possibilité d'aspirer hautement à la main de
+mademoiselle de Miralbe étoit si séduisante! Quand l'homme met en
+balance ses passions et sa probité, quand il délibère avec sa
+conscience, il est bien près de succomber. Je fus effrayé de ma
+foiblesse, je me levai avec précipitation, et je sortis. Je marchois
+comme si quelqu'un eût été à ma poursuite, mais je ne pouvois échapper à
+mes idées; je n'avois pas assez de courage pour être honnête homme sans
+regrets, ou pour renoncer à la probité sans remords. S'il n'avoit fallu
+tromper M. de Montluc qu'une fois, je crois que je n'aurois point
+hésité: mais recevoir ses caresses et celles de son épouse, trahir en
+eux les mouvemens de la nature, en être traité comme un fils chéri, et
+sentir à chaque instant que leur bonheur ne reposoit que sur un mensonge
+infame; voilà ce dont je n'étois pas capable. Je pris la résolution de
+chasser loin de moi jusqu'au souvenir du projet de Philippe..., et j'y
+pensois à chaque instant.
+
+Pourquoi tromper M. de Montluc? me dis-je un jour. La reconnoissance
+qu'il doit à madame de Sponasi ne pourra-t-elle pas le décider à
+reconnoître pour son fils le fils de sa bienfaitrice? Cette réflexion me
+parut un trait de lumière; et quelque fragile que fût mon espérance, il
+me devint impossible d'y renoncer. J'en parlai à Philippe; il m'excita
+avec chaleur à partir pour Téligny. Une pareille proposition ne pouvoit
+se faire que de près; il étoit nécessaire de connoître le caractère, les
+préjugés, la sensibilité plus ou moins active de celui de qui seul je
+pouvois attendre un pareil service; il falloit gagner et mériter sa
+confiance; il falloit connoître jusqu'à quel point je pouvois risquer le
+secret de ma mère, dont la mémoire m'étoit chère à tant de titres. Mon
+voyage à Téligny n'avoit rien que de naturel: quoique cette terre
+m'appartînt, je n'y avois jamais été; il étoit simple que j'eusse le
+désir de la voir. Mon arrivée rappelleroit à M. de Montluc des
+souvenirs qui disposeroient son ame à l'amitié; il avoit connu l'amour,
+il lui devoit tous les malheurs et toute la félicité de sa vie. Adèle
+étoit tranquille; m'éloigner d'elle, étoit un effort d'autant moins
+pénible, que je ne la voyois que rarement, et toujours dans des cercles
+nombreux. Mon absence avoit un rapport si direct avec notre mariage,
+qu'elle m'auroit approuvé de l'abandonner momentanément, si elle eût pu
+en connoître les motifs; cependant je crus prudent de ne pas lui donner
+un espoir auquel je sentois trop par moi-même combien il seroit cruel de
+renoncer. Je lui écrivis que des affaires indispensables exigeoient ma
+présence à Téligny; mais que le plus cher de mes intérêts étant de
+veiller à son bonheur, je ne m'éloignerois pas sans sa permission; que
+je la priois en grace de me marquer bien précisément quelle étoit sa
+position vis-à-vis de M. de Miralbe, si elle n'étoit menacée d'aucun
+danger; en un mot, quelles étoient ses espérances et ses craintes. Je la
+prévenois que, dans le cas où elle ne verroit aucun obstacle à mon
+départ, je laisserois Philippe à Paris, tant pour aider à notre
+correspondance, que pour la servir dans tout ce en quoi elle pourroit en
+avoir besoin.
+
+En finissant, je la suppliois de m'accorder le plaisir de la voir, soit
+chez madame de Florvel, soit chez M. de Nangis, soit dans toute autre
+maison dont la société nous étoit commune.
+
+Voici sa réponse.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIX.
+
+
+ADÈLE À FRÉDÉRIC.
+
+C'est demain jour d'assemblée chez la présidente de... Madame de
+Valmont, ne croyant pas si bien me servir, m'a sollicitée pour
+l'accompagner: ainsi, mon cher Frédéric, demain je vous verrai. Cette
+idée devrait me rendre joyeuse, mais je ne suis occupée que de votre
+départ; je me demande que me fait votre séjour à Téligny ou à Paris,
+puisque vous ne serez pas absent quinze jours, et que souvent cet
+intervalle s'écoule sans que nous puissions nous rencontrer, ou du moins
+nous adresser une seule parole qui ne soit que pour nous. Je ne trouve
+pas de raisons pour justifier ma tristesse. Hélas! en faut-il? Je suis
+triste, c'est tout ce que je sais.
+
+Si j'étois menacée de quelques malheurs dans la maison de mon père, vous
+seriez le dernier dont je réclamerois le secours, parce que vous
+m'aimez, que je vous aime, et qu'ainsi l'ordonnent les lois de la
+société; cependant je suis plus rassurée vous sachant près de moi. La
+certitude de pouvoir vous confier mes peines aussitôt que je les
+éprouve, est une consolation qui me manquera quand vous serez en
+Auvergne. En vérité, je déraisonne: partez, mon cher Frédéric; partez,
+je le veux. L'amour me rend foible et timide; mais je serois fâchée de
+vous voir sacrifier vos intérêts à un nuage de tristesse que la raison
+dissipera: tout ce qu'Adèle vous recommande, c'est de ne pas prolonger
+votre absence.
+
+M. de Miralbe, qui, comme tous les grands politiques, cherche toujours
+une cause aux démarches les plus indifférentes, ne manquera pas
+d'attribuer votre départ au chagrin qu'a dû vous donner ma prévention en
+faveur de M. de Farfalette. Moins il croira à la force du sentiment qui
+m'attache à vous, et plus je serai tranquille; du moins je l'espère.
+
+Vous voulez savoir bien précisément quelle est ma position; peut être,
+mon ami, est-elle au moment de changer d'une manière qui me deviendroit
+sans doute avantageuse: voici sur quoi reposent mes espérances.
+
+Lorsque M. de Miralbe me reconnut pour sa fille, vous savez l'éclat
+qu'il donna à sa joie; il me présenta par-tout, particulièrement à ses
+parens. Je fus conduite à Versailles, chez M. le comte de Saint-Alban,
+oncle de mon père. Il est impossible que vous n'en ayez pas souvent
+entendu parler: mais vous ne serez pas fâché de trouver ici son
+portrait; il est de la main de mon frère, qui, fort jeune, s'étoit amusé
+à faire ce qu'il appeloit sa galerie de famille. Ce tableau en a été
+détaché; on me l'a confié, et je vous l'envoie: on le dit fort
+ressemblant; on assure qu'ils le sont tous également. J'aurois desiré
+avoir celui de M. de Miralbe; on me l'a refusé en rougissant. Mon ami,
+étoit-ce du peintre ou du modèle?
+
+«M. de Saint-Alban est sexagénaire: il seroit impossible de vanter ses
+moeurs, et plus difficile d'en faire la satyre; il n'a jamais eu que les
+vices et les vertus qui pouvoient lui servir; en un mot, c'est un
+courtisan. Quand on lui demande des nouvelles de sa santé, il répond que
+le roi est malade ou se porte bien. Il a vu cent fois changer le
+ministère, sans perdre un seul instant de son crédit: on peut dire de
+lui qu'il n'est ni l'ami ni l'esclave des ministres, mais bien de la
+faveur.
+
+«Un philosophe affirmeroit qu'il n'est pas fier de sa naissance: en
+effet, depuis trente ans, il n'est pas un seul homme en place dont il ne
+se soit déclaré le parent, quoique la plupart fussent nés d'hier. Comme
+son seul métier est de plaire, il a l'esprit aimable; ceux qui le
+connoissent particulièrement lui supposent du génie; mais il le cache
+avec soin, bien persuadé que le génie est, de toute éternité, le plus
+grand obstacle à la fortune.
+
+«C'est pour ne pas passer un seul jour sans paroître à la cour, qu'il a
+usé sa vie à ne rien faire; il a pu obtenir tous les emplois, il n'a
+accepté que des pensions. La difficulté de s'unir à une famille qui
+conservât toujours également la faveur, l'a décidé à rester célibataire.
+
+«Cependant la plus grande affaire de M. de Saint-Alban n'est pas
+d'avoir du crédit, mais de prouver qu'il en a. On le voit servir avec
+chaleur les personnes qui lui sont le plus indifférentes, si elles ont
+le talent de lui persuader que, seul, il est capable d'obtenir la grace
+qu'elles sollicitent: plus une affaire est difficile, plus on est sûr
+qu'il y réussira; par le même calcul, il sacrifiera toujours ce qui peut
+être utile à ses protégés, en faveur de ce qui doit donner plus d'éclat
+à sa protection.
+
+«Abandonné à lui-même, il a le coeur excellent; et comme son amour-propre
+le rend obligeant pour tout le monde, il n'a jamais eu d'ennemis, et ne
+connoît pas la haine. Si beaucoup de lettres de cachet ont été délivrées
+à sa sollicitation, c'est qu'il craignoit que l'on ne s'adressât à
+d'autres. Il ne fait le mal que par vanité.
+
+«Qui enleveroit M. de Saint-Alban de Versailles, seroit étonné de la
+facilité avec laquelle il en feroit un homme bon, aimable, et de la plus
+scrupuleuse probité; mais personne n'osera le tenter, car il n'est pas
+sûr que le vieux courtisan survécût de vingt-quatre heures à l'ordre ou
+à la séduction qui l'éloigneroit de la cour.»
+
+Tel est en effet, mon cher Frédéric, mon grand oncle paternel: ajoutez
+qu'il est fort riche, que M. de Miralbe est son plus proche héritier,
+que c'est par son crédit qu'il a accablé ses ennemis, et
+particulièrement ma mère; vous ne serez pas étonné de la longue amitié
+qui semble régner entre eux. M. de Saint-Alban est respecté de mon père
+comme un instrument nécessaire à ses projets, et comme celui dont la
+mort doit combler tous les voeux qu'il adresse à la fortune.
+
+On avoit remarqué que M. de Saint-Alban venoit rarement chez mon père,
+quoiqu'il le reçût chez lui comme un neveu chéri et un héritier présumé;
+et cette remarque n'a jamais paru si frappante que depuis mon entrée
+dans la maison de M. de Miralbe. Ce vieillard m'a pris dans une amitié
+si grande, qu'il vient souvent à Paris maintenant, uniquement, dit-il,
+pour avoir le plaisir de causer avec moi. Mon frère a eu raison
+d'affirmer qu'il est aimable; sa conversation, pleine d'anecdotes
+racontées avec esprit, est vraiment intéressante: quelques éclairs de
+sensibilité m'ont disposée à juger favorablement de son coeur; et, soit
+par reconnoissance de l'intérêt qu'il me témoigne, soit par la nécessité
+où je me trouve de me chercher un protecteur contre mon père (idée
+terrible, mais vraie), il est de tous mes parens le seul que je me sente
+disposée à aimer.
+
+La fierté de caractère et l'indépendance d'esprit que je dois à
+l'éducation que m'a donnée M. Durmer, auroient dû déplaire à un vieux
+courtisan; mais tel est l'effet de la nouveauté sur les hommes, que je
+l'ai séduit par les qualités qui devoient l'indisposer contre moi. Non
+seulement il quitte Versailles pour venir dîner chez mon père, mais il
+m'écrit lorsqu'il est plusieurs jours sans me voir; et comme il n'a rien
+de bien particulier à me dire, il avoue dans ses lettres qu'il ne
+m'attaque que pour avoir des réponses. Je le prêche, je le gronde; je
+lui ai annoncé hautement que je voulois le corriger de ses défauts: il
+rit; il me pardonne tout, pourvu que je sois persuadée de l'amitié qu'il
+a pour moi, et j'ai accepté les conditions du traité.
+
+Ce qui m'a disposée en faveur de M. de Saint-Alban, c'est qu'au milieu
+de l'éclat qui l'environne, il n'est pas heureux; il en est convenu bien
+bas avec moi, et cette marque de confiance m'a touchée. Pauvres
+mortels! vous commencez par chercher le bonheur dans ce qui brille; et
+quand vous vous appercevez de votre erreur, presque toujours il est trop
+tard. On a bien le courage d'avouer qu'on s'est trompé de route, on n'a
+plus la force de revenir sur ses pas. Il est si triste de ne commencer à
+être heureux qu'à soixante ans!
+
+M. de Saint-Alban m'a demandé si j'aurois du plaisir à venir demeurer
+près de lui, et à me mettre à la tête de sa maison. Je vous épargnerai,
+mon ami, les choses aimables dont il a accompagné cette question. Il ne
+doute pas que mon père n'y consente avec empressement; mais il veut ne
+devoir cette démarche qu'à mon goût ou à ma complaisance, et nullement à
+mon obéissance pour M. de Miralbe. J'ai cru me sauver de répondre à une
+question aussi décisive, par une plaisanterie: je lui ai dit que mon
+caractère étoit ennemi du changement, et que j'étois effrayée de l'idée
+seule de passer, en six mois, du fauxbourg à la ville, et de la ville à
+la cour; mais il a insisté d'un air si sérieux, d'un ton si pénétré, que
+je me suis mise à son entière disposition. Comment résister à un
+vieillard qui supplie? Ah! si mon père eût voulu, il auroit tout obtenu
+de moi, tout, mon cher Frédéric, excepté que je cessasse de vous aimer.
+
+Je doute que M. de Miralbe soit porté d'inclination à me voir demeurer
+auprès de M. de Saint-Alban; il a plus d'humeur que jamais, et
+quelquefois je surprends dans les regards qu'il jette sur moi, quelque
+chose de sinistre: non seulement il craindra que je n'échappe à sa
+puissance, mais j'ai peur qu'il ne voie dans sa fille une rivale
+dangereuse pour ses intérêts; il me connoît si peu! Il m'a plus d'une
+fois félicitée de l'amitié que j'inspire à son oncle, du même ton dont
+il m'auroit dit: Pourquoi vous faites-vous aimer? Quoique mon
+inclination et une appréhension plus forte que moi m'engagent à
+m'éloigner d'une maison dont ma mère a été arrachée par force, et mon
+frère banni par adresse, je resterai neutre dans les détails de cette
+affaire. J'ai consenti vis-à-vis de M. de Saint-Alban, ou plutôt j'ai
+cédé à ses sollicitations: c'est tout ce que je pouvois, soit pour le
+contenter, soit pour ménager son amitié et sa protection.
+
+Madame de Valmont me fait trop de complimens de mes succès; elle prétend
+que M. de Saint-Alban est amoureux de moi: je ne le crois pas. Rien ne
+me semble aussi ridicule qu'une femme qui voit l'amour dans tout ce qui
+l'environne. Si M. de Saint-Alban avoit le désir de m'épouser, il
+n'auroit point songé à me mettre à la tête de sa maison comme sa nièce:
+l'amitié qu'il a pour moi, et qui paroît si extraordinaire à madame de
+Valmont, tient à ce que depuis quarante ans peut-être il n'a dit ni
+entendu dire la vérité, et qu'il est aussi surpris que flatté de trouver
+enfin quelqu'un qui lui en parle le langage, et même le force aussi à le
+parler. Mon frère ne s'est point trompé, M. de Saint-Alban étoit né pour
+être honnête homme; et si j'ai sur lui l'ascendant qu'on me suppose, je
+les raccommoderai ensemble, au risque de déplaire à mon père qui les a
+brouillés.
+
+Adieu, mon cher Frédéric, partez vîte, et revenez plus vîte encore. Je
+vous verrai demain; cachez-moi bien votre tristesse, afin que je puisse
+dissimuler la mienne aux yeux qui me surveillent.
+
+
+
+
+CHAPITRE XL.
+
+_C'étoit bien difficile à dire._
+
+
+J'ai lu des détails séduisans sur les charmes de la vie champêtre,
+élégamment écrits par des gens qui n'auroient pu se résoudre à vivre six
+mois loin de la ville; j'ai demeuré quelques jours avec M. de Montluc,
+et j'ai connu un homme véritablement heureux. Point d'ambition, beaucoup
+d'activité, un fonds de sensibilité inépuisable, de l'indulgence pour
+les foiblesses, de la compassion pour le malheur, une haine vigoureuse
+contre le crime; tel étoit le régisseur de la terre de Téligny. En le
+prévenant de mon arrivée, je lui avois demandé en grace de ne rien
+changer à ses habitudes; il me reçut comme un ancien ami, et me prouva
+son estime en me faisant oublier que j'étois chez moi. Je ne peindrai
+pas le caractère de son épouse; elle ne pensoit, ne respiroit que par
+lui; ce qu'il faisoit étoit toujours bien fait, ce qu'il disoit étoit
+toujours bien dit: M. de Montluc eût démenti l'instant d'après un
+discours qu'elle auroit applaudi, qu'elle eût de nouveau applaudi au
+changement d'opinion de son époux. Ce n'étoit point par foiblesse,
+encore moins par ignorance; l'ignorance est toujours présomptueuse et
+contrariante: madame de Montluc avoit du bon sens; mais elle avoit plus
+de confiance dans les lumières de son époux que dans les siennes, et
+l'on voyoit dans ses moindres actions le désir de lui témoigner sa
+reconnoissance des sacrifices qu'il avoit faits pour l'épouser. Elle ne
+le croyoit pas suffisamment dédommagé par tant d'années d'un bonheur
+presque sans nuage.
+
+Quand on sut mon arrivée dans le village, il se répandit beaucoup
+d'inquiétude: on craignoit que le nouveau propriétaire n'expulsât un
+homme devenu cher à tous les habitans.
+
+«Vous êtes bien aimé dans ce pays, lui dis-je: cela prouve votre
+humanité.--Cela prouve, me répondit-il, la méfiance dans laquelle tous
+les hommes sont de leurs semblables. Vous connoissez ma fortune,
+puisqu'elle est fixée au cinquième du revenu de cette terre: la
+prévoyance retient ma générosité; je dois craindre la misère pour mon
+épouse si je venois à mourir, et je suis avare par sensibilité. Je fais
+peu de bien aux paysans, mais j'empêche qu'on ne soit injuste à leur
+égard. La justice est la morale de tous les peuples; les hommes les plus
+ignorans en sentent la nécessité: elle fait plus d'amis à la longue que
+les bienfaits, qui presque toujours excitent l'envie de ceux même qui
+n'en ont pas besoin. On me regretteroit plus ici par la crainte du mal
+que pourroit commettre mon successeur, que par la reconnoissance du peu
+de bien que je fais.--Vous croyez donc les paysans dépourvus de
+sensibilité?--Non; mais ils sont en général très-égoïstes, et cela tient
+à leur position. Moins de jouissances, moins de dissipations, les
+concentrent davantage dans leur intérêt personnel: ils sentent
+machinalement de quelle utilité ils sont à l'État; ils sentent plus
+vivement qu'on ne croit l'oppression dans laquelle on les tient. C'est
+dommage qu'en France les propriétaires ne puissent se résoudre à vivre
+plus souvent dans leurs terres: les François riches et de bonne famille
+ne sont pas fiers; l'habitude de l'aisance les rend généreux; il
+résulteroit beaucoup de bien de leur séjour au milieu de leurs
+vassaux.--Les François redoutent l'ennui.--L'ennui naît de la continuité
+des plaisirs tumultueux; et je vous assure qu'il est plus souvent à la
+ville qu'à la campagne.--Vous ne vous ennuyez jamais?--Jamais. En
+pourriez-vous dire autant, vous qui êtes dans l'âge où tout séduit?--Ma
+foi, non. Je m'ennuie à l'Opéra; je m'ennuie au milieu des fêtes, des
+promenades, à une table de jeu, dans un salon où souvent personne ne
+parleroit, si, comme moi, tout le monde ne faisoit du bruit pour avoir
+l'air au moins de ne pas s'ennuyer.--Eh bien! nous voilà d'accord. Une
+suite non interrompue de plaisirs en fait un besoin; ce besoin, toujours
+actif et jamais satisfait, amène une espèce d'inquiétude qui ne permet
+plus de goûter le repos. Il n'en est pas de même à la campagne; on y
+trouve des jouissances positivement parce que ne les prévoyant pas, on
+ne se les étoit pas exagérées d'avance.--Oui, mon ami, dit madame de
+Montluc; mais pour les apprécier, il faut avoir des moeurs simples, un
+bon coeur et un esprit cultivé: vous êtes heureux quand mille autres à
+votre place n'éprouveroient que des regrets.»
+
+«Des regrets! non, sans doute, répondit-il, je n'en ai point; et si ma
+raison ne m'avoit appris à me contenter de peu, je bénirois la
+Providence en comparant mon sort à celui de mon frère. C'est en sa
+faveur que mon père m'a déshérité; il a tout sacrifié pour lui faire
+contracter un riche mariage: la vanité seule a été consultée dans cette
+alliance; le caprice, l'inconduite, l'ont brisée dans l'année même.
+L'orgueil a été trompé dans ses espérances; mon frère n'a point eu
+d'enfans; il a vécu tourmenté par l'éclat d'un luxe qu'on ne peut
+satisfaire une fois qu'on s'y laisse entraîner; il est mort accablé de
+dettes. Quelle différence, sous tous les rapports, entre mon existence
+et la sienne! Si le ciel m'eût conservé mon fils...--Si nous eussions
+connu madame de Sponasi plutôt!» dit madame de Montluc. Nous gardâmes
+tous les trois le silence; nos regards se rencontrèrent: nous sentîmes à
+la fois l'inutilité et l'impossibilité de parler; nous nous entendions.
+
+Dans le désir que j'avois de devenir le fils de M. de Montluc, j'étois
+curieux de savoir ce qu'il pensoit de la noblesse, et je lui demandai
+s'il ne regrettoit pas de voir son nom s'éteindre.
+
+«Non, monsieur: je n'attache aucun prix à ce qui n'existe pas, et il n'y
+a plus de noblesse en France». Je parus étonné de cette assertion. Il
+ajouta: «Ce n'est point par excès de vanité que je vous parle ainsi,
+mais par amour pour la vérité. Depuis que la noblesse s'achète, elle est
+au-dessous de l'argent; et si les nouveaux riches n'y mettoient un prix
+par l'envie qu'ils ont de l'acquérir, les anciens nobles pauvres
+seroient bien embarrassés de dire pourquoi ils estiment des titres qui
+ne leur servent à rien. Je me citerai pour exemple. Quelqu'ancienne que
+soit ma famille, je vous demande quel avantage j'en retire. Si j'avois
+trente mille livres de revenu, me dira-t-on, mon nom me serviroit; si
+j'en avois cinquante, je me passerois d'un nom, ou j'en achèterais un:
+ainsi c'est toujours l'argent, rien que l'argent, et cela me paroît
+très-raisonnable.--Très-raisonnable! m'écriai je; cela est fort.--Cela
+est juste. Point de privilége respectable s'il n'est attaché à un
+devoir. C'étoit un devoir autrefois pour un gentilhomme de se ruiner au
+service de sa patrie; souvent il ne laissoit à ses enfans que sa mémoire
+pour tout héritage; l'État étoit intéressé à le leur conserver, il y
+trouvoit son intérêt et sa gloire. Maintenant le général et le sergent
+sont également payés par le prince; ils font un métier pour de l'argent:
+si vous parlez d'honneur, il est commun à tous les soldats. Personne ne
+se ruine plus au service de sa patrie; il semble au contraire que chacun
+doive s'enrichir de ses dépouilles: le prince vend des priviléges; la
+multiplicité en ôte l'éclat; et comme on peut dire à tous les nobles:
+«Quels sont vos devoirs qui ne soient aussi des obligations pour les
+autres classes de la société?» on leur dira bientôt: «Sur quoi reposent
+vos priviléges?» J'ignore quelle réponse il nous sera possible de faire;
+mais ce moment approche, tout le monde le précipite sans le croire;
+quand il sera venu, on s'accusera réciproquement, quand il ne faudroit
+s'en prendre qu'au luxe, à la corruption générale, et plus encore au
+temps, qui mine invinciblement toutes les institutions. Celle-ci est
+usée, et c'est un malheur.--Un malheur, monsieur! Vous disiez
+tout-à-l'heure que cela étoit raisonnable.--Mon ami, ne confondons
+point. Je trouve très-raisonnable que l'on estime plus l'argent que les
+titres, quand avec de l'argent on achète la noblesse, tandis qu'avec un
+nom seulement on peut mourir sans emploi et sans considération: mais je
+trouve malheureux que dans un pays il n'y ait rien au-dessus de la
+fortune. Le moraliste mettra les vertus au-dessus de l'or; mais l'homme
+qui envisage la société dans ses effets, sentira que les vertus ne
+valent jamais, pour la plupart des hommes, les priviléges qui sont
+censés en être la récompense et l'obligation. Il y a de l'adresse à
+savoir borner l'ambition. Voyez les Romains: lorsque les patriciens
+étaient au-dessus de leurs concitoyens, les plébéiens hardis ne
+tendoient qu'à être admis parmi eux; quand le patriciat fut avili,
+l'ambition ne put se satisfaire qu'en asservissant Rome, et Rome fut
+asservie.--Les moeurs étoient alors corrompues.--Et qui nous assure que
+la corruption ne venoit pas directement de la chute des priviléges des
+premiers de la République? À mesure que les patriciens voyoient
+restreindre leurs droits, ils en cherchoient le dédommagement dans la
+fortune et dans l'éclat qu'elle procure. Pareille diminution de
+puissance parmi les nobles a amené en France semblable amour des
+richesses. Rome avoit des maîtres, le sénat étoit composé de parvenus,
+d'esclaves, de courtisans, que l'on parloit encore de liberté, avec
+autant de raison qu'on parle à présent de noblesse dans notre patrie.»
+
+Je ne sais si M. de Montluc avoit raison; mais j'avoue que je ne vis pas
+sans plaisir qu'aucune prévention ne l'empêcherait de me rendre le
+service que j'attendois de lui, si l'amitié et la reconnoissance le
+portoient à condescendre à mes desirs. Il m'aimoit beaucoup, quoiqu'il
+ne le dît jamais; ses actions seules me le prouvoient: mais comment lui
+faire une proposition aussi délicate? L'espèce de dépendance dans
+laquelle il se trouvoit de moi, me faisoit un devoir de le ménager: plus
+le sort s'obstine à placer un homme estimable au-dessous de sa
+condition, plus on lui doit d'égards. Je sentois trop que celui sur qui
+l'intérêt et la vanité ne pouvoient rien, ne céderoit à aucune
+considération, si sa délicatesse lui faisoit une loi de me refuser.
+Dans l'inquiétude qui me tourmentoit, je regrettai plus d'une fois mon
+voyage; plus d'une fois je pris la résolution de partir en laissant dans
+un silence éternel le motif de mon arrivée: mais je pensois à Adèle
+devenue mademoiselle de Miralbe, et son idée m'arrêtoît à Téligny sans
+me donner le courage de tenter le projet qui m'y avoit amené. Chaque
+jour je devenois plus triste: M. de Montluc s'en appercevoit; et
+respectant le secret que je gardois, ses regards m'apprenoient qu'il
+étoit plus sensible à mes peines, que curieux d'en connoître la cause.
+J'aurois desiré qu'il m'interrogeât, et je lui en voulois d'une
+discrétion que j'étois forcé d'admirer.
+
+Un soir nous nous rencontrâmes dans les jardins du château; il me fit
+des reproches sur ma tristesse, et y mêla les exhortations qu'il crut
+les plus propres à me consoler. «Il est bien facile, lui dis-je en
+souriant, de donner de semblables conseils quand on est heureux, et vous
+l'êtes plus qu'homme que je connoisse.--Croyez-vous, me répondit-il, que
+mon bonheur soit parfait? Mon ami, détrompez-vous. Je pense souvent avec
+effroi au moment où la mort me séparera de madame de Montluc, et la
+certitude qu'alors elle sera seule dans le monde me réduit à desirer de
+lui survivre. Si je meurs le premier, qui la consolera? Je m'apperçois
+souvent que la même crainte l'occupe; et la perte de notre fils, que
+nous sentons plus vivement à mesure que la vieillesse approche, nous
+donne des regrets d'autant plus pénibles, que nous sommes contraints de
+nous les cacher mutuellement. On s'arme de courage contre les maux que
+l'on redoute pour soi; mais quand on tremble pour ceux qu'on aime, on
+est bien foible.»
+
+Il étoit attendri. Nous nous promenâmes long-temps ensemble sans nous
+parler. Je levai les yeux sur lui, et je vis les siens mouillés de
+pleurs. Je le serrai dans mes bras, en lui disant: «Ô mon ami,
+adoptez-moi pour fils; j'en aurai tous les sentimens, et vous ne
+redouterez plus rien de l'avenir.--Que gagneriez-vous à me nommer votre
+père? me répondit-il tristement.--Tout ce qu'un coeur comme le mien peut
+desirer, une famille respectable, des devoirs sacrés à remplir, et
+l'espoir d'être heureux. Au nom de ma mère, ajoutai-je avec la plus vive
+émotion, promettez-moi de m'entendre sans vous fâcher.--Parlez, jeune
+homme, parlez; votre mère étoit la mienne: c'est à votre naissance que
+je dois de l'avoir connue; son secret ne put échapper à ma
+reconnoissance: en vous voyant, en sachant ce qu'elle a fait pour vous,
+je n'en puis plus douter, vous êtes le fils de ma bienfaitrice. Si le
+ciel permettoit que je m'acquittasse envers vous... Mais les vieillards
+sans fortune n'ont que des conseils à offrir, et c'est bien peu de
+chose.»
+
+Le moment étoit favorable; je lui confiai mon amour et tous les secrets
+de mon coeur: je lui fis sentir l'obstacle qui s'opposoit à ce que je
+devinsse l'époux de mademoiselle de Miralbe; mais je n'osai lui
+apprendre que d'une manière détournée par quel moyen je croyois qu'il
+pouvoit le faire disparaître.
+
+«Vous voyez, lui répondis-je, qu'il ne manqueroit rien à votre bonheur
+ni au mien si j'étois votre fils: sans crainte pour l'avenir, vous
+jouiriez tranquillement du présent; je ne serois plus un être jeté au
+hasard sur la terre; ma fortune suffiroit pour dégager les biens que
+votre frère a possédés: il vous manque un appui dans votre vieillesse;
+il me manque un nom auquel vous n'attachez aucun prix, et que je
+n'estimerois moi-même qu'en pensant que vous l'avez porté, et qu'il
+combleroit l'intervalle qui me sépare d'Adèle. Les liens de l'amitié et
+d'une reconnoissance réciproque nous uniroient aussi sûrement que ceux
+de la nature.--Que cela n'est-il possible!» s'écria M. de Montluc. Un
+mot pouvoit en ce moment décider de mon sort; je n'osai pas le
+prononcer, et nous continuâmes notre promenade en silence.
+
+«Je fais une réflexion, me dit-il en s'arrêtant; avant de me rendre
+dépositaire de vos chagrins, vous m'avez demandé, comme une grace, de ne
+pas me fâcher. Jeune homme, je n'ai encore qu'une partie de votre
+secret. Dans ce que vous m'avez appris, non seulement il n'existe aucune
+chose qui puisse me blesser, mais il n'y a rien qui ait rapport à moi,
+que l'intérêt que m'inspire tout ce qui vous touche. Achevez votre
+confidence: j'ai connu l'amour, le malheur; j'ai peu de préjugés, et je
+me sens capable de bien des choses pour le fils de madame de Sponasi.
+Vous hésitez, ajouta-t-il en voyant l'agitation se peindre dans tous mes
+traits; vous ne m'aimez donc pas?--Je crains de voir mon espoir anéanti;
+je crains qu'un seul mot de votre part ne me rende le plus malheureux
+des hommes.--Expliquez-vous sans contrainte; je vous jure que quelque
+chose que vous me demandiez, s'il est hors de moi d'y consentir, j'en
+serai plus affligé que vous.»
+
+Il m'étoit impossible de résister: le secret qui fermentoit depuis si
+long-temps dans mon sein, s'échappa. Je ne peux me rappeler toutes les
+émotions que j'éprouvai en le détaillant à M. de Montluc, sans éprouver
+encore le frisson de l'effroi; j'étois tremblant, les yeux fixés en
+terre; mes lèvres se séchoient à chaque phrase, à chaque mot; la
+respiration me manquoit: je sentois bien que je parlois; mais il est
+certain que je ne m'entendois plus parler. Quand j'eus fini, je me
+hasardai à lever les yeux sur M. de Montluc: il étoit pensif; mais sa
+figure annonçoit plutôt la surprise que tout autre sentiment. J'allois
+le prier de bien réfléchir avant de me faire une réponse que je
+redoutois, quand je vis accourir un domestique que j'avois envoyé à la
+poste. Sachant l'empressement que je mettois à avoir mes lettres, il me
+cherchoit par-tout, et ne se fit pas un scrupule d'interrompre notre
+conversation.
+
+«À demain matin, me dit M. de Montluc en me souriant avec beaucoup de
+bonté; demain j'irai vous trouver moi-même dans votre appartement, et
+nous verrons s'il est possible de nous entendre.--À demain, lui
+répondis-je en lui serrant la main». Je la sentis répondre au mouvement
+de la mienne, et je précipitai mes pas sans bien savoir ce que je
+faisois; il me semble pourtant que j'emportois de l'espoir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLI.
+
+_Le complot._
+
+
+Aussitôt que je fus seul, je brisai le cachet du paquet que je venois de
+recevoir; il contenoit une lettre d'Adèle et une de Philippe. Qui
+connoîtra l'amour ne demandera pas laquelle fut lue la première.
+
+ADÈLE À FRÉDÉRIC
+
+«Vous reviendrez bientôt à Paris, mon cher Frédéric, et vous ne m'y
+trouverez plus; mais mon absence à moi, loin de nous séparer plus que
+nous l'étions, ne fera que nous procurer plus de facilités pour nous
+voir: en un mot, je pars demain pour Versailles, et je vais commander
+dans la maison de M. de Saint-Alban; c'est l'expression dont il se sert.
+J'espère du moins que mon pouvoir sera assez grand pour vous y faire
+admettre; et ce n'est point une grace que mon oncle m'accordera, il m'a
+promis que mes amis seroient les siens. Si je ne peux vous présenter
+comme celui qui m'est le plus cher, vous vous introduirez à l'aide de M.
+de Florvel, auquel on sait que je suis attachée par les liens de la
+reconnoissance et par l'amitié sincère qui m'unit à son épouse. Vos
+qualités plaideront ensuite pour vous, et je ne doute pas du succès.
+
+«M. de Miralbe n'a mis aucun obstacle à cet arrangement: au contraire,
+il s'y est prêté avec une grace, une amabilité que j'étois bien loin
+d'attendre de lui; c'est lui-même qui me conduira: il a poussé la
+complaisance jusqu'à me donner des conseils sur la manière de conserver
+l'amitié que M. de Saint-Alban a pour moi. De son côté, madame de
+Valmont a quitté le ton enthousiaste dont elle accompagnoit ses
+louanges; elle met dans ses soins une espèce de bonhommie bien propre à
+me séduire. Vous savez combien j'aime ce qu'on appelle les bonnes gens.
+Je ne sais que penser de ce changement: il y a des momens où je me
+reproche de les avoir jugés tous deux trop sévèrement; il en est
+d'autres où je crains que l'amabilité de M. de Miralbe et la bonhommie
+de madame de Valmont ne cachent quelque perfidie. Mon ami, c'est à vous
+seul que j'ose confier de pareilles appréhensions: si elles sont
+injustes, ce sont des crimes, je ne l'ignore pas; mais elles sont plus
+fortes que moi: le sort de ma mère me poursuit sans cesse. Je cherche en
+vain par quels moyens M. de Miralbe pourroit me perdre, je n'en vois
+pas; et loin de me rassurer, je pense à cette maxime de M. Durmer: «Les
+méchans trompent jusqu'à leurs complices, quoiqu'ils combattent à armes
+égales; comment les honnêtes gens, qui sont sans défense, ne
+seroient-ils pas leurs victimes?
+
+«Demain je serai dans la maison de M. de Saint-Alban: toutes mes
+craintes seront dissipées; je l'espère, et je soupire.
+
+«Je vous écris à la hâte: à midi je dois aller faire mes adieux à la
+soeur de M. Durmer, et je veux lui remettre cette lettre afin qu'elle la
+fasse porter chez vous, ainsi qu'elle a bien voulu s'y prêter jusqu'à
+présent. J'aurois desiré que madame de Valmont m'accompagnât dans cette
+visite; elle m'a donné quelques raisons pour s'en dispenser, et mon père
+a consenti que j'y allasse seule avec ma femme-de-chambre.
+
+«C'est la dernière fois que je vous écris de Paris; je souhaite, mon
+cher Frédéric, que ce soit aussi la dernière que mes lettres aillent
+vous chercher à Téligny. D'après la promesse que vous m'avez faite, le
+jour de votre retour approche. Revenez voir votre Adèle plus tranquille;
+elle ne sera heureuse que lorsqu'elle pourra vous donner, au pied des
+autels, un titre que votre amour et votre générosité vous ont acquis
+depuis long-temps. Quelle que soit ma fortune à venir, elle ne me
+dédommagera jamais de la privation de voir un bienfaiteur dans mon
+époux: j'aurois été si riche en ne l'étant que par vous! Adieu, mon cher
+Frédéric, mon coeur se serre. Comme cet adieu me coûte à prononcer!»
+
+PHILIPPE À M. DE TÉLIGNY
+
+«Je voudrois être auprès de vous pour vous consoler: la nouvelle que
+j'ai à vous annoncer est affreuse. Mademoiselle de Miralbe n'est plus
+chez son père; elle n'est pas chez M. de Saint-Alban: elle est renfermée
+dans un couvent; j'ignore encore lequel.
+
+«Les bruits qui circulent sur son compte sont encore plus horribles que
+l'ordre qui l'a enlevée; mon coeur se refuse à les croire, et ma main à
+les répéter. Adèle est un ange; il faut en être persuadé, ou la regarder
+comme un monstre de perversité. Mon cher Frédéric, vous n'offenserez pas
+celle que vous aimez par d'injustes soupçons: où trouvera-t-elle un
+défenseur si vous la condamnez? Tout paroît contre elle, il est vrai;
+mais vous connoissez son père, voilà sa justification.
+
+«Hier la soeur de M. Durmer est arrivée chez vous dans un état qu'il est
+impossible de décrire: elle avoit du chagrin, de la douleur; mais
+l'indignation sur-tout perçoit dans tous ses traits. En entrant, elle
+s'est presque évanouie; elle suffoquoit.
+
+«D'un long récit qu'elle a accompagné de pleurs, d'exclamations, de cris
+de vengeance, voici ce qui m'a frappé.
+
+«Le matin mademoiselle de Miralbe a été la voir, et lui a remis en
+cachette la lettre que je vous envoie; elle n'avoit avec elle que sa
+femme-de-chambre. Vous connoissez l'attachement que cette excellente
+femme a pris pour Adèle, du jour où elle lui remit avec tant de
+générosité ses droits à la succession de son frère. Elles
+s'entretenoient ensemble; Adèle lui promettoit d'intéresser M. de
+Saint-Alban au sort de ses enfans, quand M. le marquis de Farfalette est
+entré d'un air de mystère et de satisfaction qui annonçoit un
+rendez-vous. La bonne veuve parut surprise, et mademoiselle de Miralbe
+scandalisée. La femme-de-chambre qui l'accompagnoit, sans leur donner le
+temps de parler, se mit à crier qu'elle ne vouloit pas rester dans cette
+maison, qu'elle se compromettroit en permettant à sa maîtresse de voir
+un homme dont son père avoit refusé d'autoriser les vues. Nouvelle
+surprise de la veuve et de mademoiselle de Miralbe. M. de Farfalette
+parvint le premier à se faire entendre, et dit, d'une manière
+très-prononcée, qu'il n'avoit pas lieu de s'attendre à une pareille
+réception, qu'il étoit désespéré du bruit qui se faisoit, qu'il croyoit
+les mesures mieux prises, et finit par offrir sa bourse à la
+femme-de-chambre, en l'engageant à se taire. La malheureuse recommença à
+crier plus fort. Adèle paraissoit anéantie. «Est-ce un complot?»
+s'écria-t-elle quand il lui fut possible de parler. Puis se tournant
+vers M. de Farfalette, elle lui dit: «Ou l'on vous trompe, monsieur, ou
+vous êtes d'accord avec mes ennemis pour me perdre. Au nom du ciel,
+sortez». La femme-de-chambre se jeta entre eux, et jura que si sa
+maîtresse ne revenoit pas à l'instant même avec elle à l'hôtel, elle y
+retourneroit seule, et avertiroit M. de Miralbe de tout ce qui se
+passoit. Adèle voulut lui imposer silence, la voix lui manqua. Elle se
+mit en devoir de sortir; M. de Farfalette lui offrit la main, qu'elle
+refusa avec fierté. Au même instant, M. de Miralbe et madame de Valmont
+entrèrent; ils venoient la chercher; leur voiture étoit à la porte.
+
+«La bonne veuve n'a pu m'expliquer l'effet que leur apparition
+produisit; elle étoit elle-même trop étourdie de ce qui venoit de se
+passer. Madame de Valmont paroissoit indignée; M. de Miralbe jetoit sur
+tous les personnages un regard d'interrogatoire et de sévérité. M. de
+Farfalette se retira en assurant qu'il n'aimoit pas les scènes de
+famille. Adèle étoit tombée sur un siége; elle pleuroit, et dans ses
+sanglots on l'entendoit s'écrier: _Ma mère! ma mère!_ La
+femme-de-chambre s'empressa de s'excuser, et chacune de ses excuses
+étoit une accusation aussi terrible qu'indécente contre mademoiselle de
+Miralbe et la veuve.
+
+«Je passerai sous silence le mépris insultant avec lequel M. de Miralbe
+a traité la soeur de M. Durmer, la colère de cette femme respectable, la
+pitié barbare de madame de Valmont, qui, en voulant consoler Adèle, ne
+faisoit qu'ajouter à son désespoir. Elle perdit connoissance; on la
+transporta dans la voiture. C'est tout ce que la veuve a pu m'apprendre.
+
+«À peine a-t-elle été sortie, que je me suis couvert des vêtemens les
+plus simples: je me suis rendu à l'hôtel de M. de Miralbe; je me suis
+mêlé parmi ses domestiques, je les ai observés: je me suis attaché à
+celui dont la figure m'a paru la plus basse; et, sous prétexte qu'il
+pourroit m'être utile dans le désir que j'avois de devenir un de ses
+camarades, je l'ai entraîné au cabaret. Fidèle à l'usage des valets,
+sans que je l'interrogeasse, il m'a entretenu de ses maîtres, et
+l'aventure de mademoiselle de Miralbe n'a pas été oubliée; il y ajoutoit
+des détails crapuleux, il rioit: ces coquins-là aiment dans ceux qu'ils
+servent tous les vices qui les rapprochent d'eux. J'ai su de lui que la
+pauvre Adèle étoit arrivée à l'hôtel dans un état digne de pitié,
+qu'elle a demandé pour toute grace d'être seule, et qu'elle s'est
+retirée dans son appartement. Il m'a dit aussi que M. de Miralbe étoit
+remonté sur-le-champ en voiture, parti pour Versailles, et qu'il n'étoit
+pas encore revenu.
+
+«Il m'a semblé inutile de me déguiser plus long-temps. Je lui ai donné
+deux louis, en lui confiant que j'avois des raisons particulières de
+savoir comment cette affaire tourneroit; que je passerois la nuit s'il
+étoit nécessaire, soit au cabaret, soit à rôder autour de l'hôtel, et
+que je lui paierois généreusement tous les renseignemens qu'il me
+donneroit. Je l'ai renvoyé avec injonction de veiller exactement à tout,
+et de venir m'en avertir. Je ne me suis pas nommé, je ne vous ai pas
+nommé.
+
+«Du cabaret même j'ai écrit à votre fidèle Charles de seller un cheval,
+de le conduire chez un loueur de carrosses qui demeure presque en face
+de M. de Miralbe, d'être discret, de bien payer, et de se tenir prêt à
+partir à la minute même où je le lui dirais, dût-il passer la nuit à
+attendre que l'ordre arrivât.
+
+«À onze heures, j'ai revu mon espion: il m'a appris que M. de Miralbe
+étoit de retour de Versailles; qu'il n'étoit pas revenu avec son
+équipage, mais dans une chaise de poste conduite par un postillon qui
+lui étoit inconnu; qu'il étoit accompagné d'un homme que l'on supposoit
+être un exempt, du moins les domestiques se le disoient-ils tout bas
+entre eux; que la femme-de-chambre de mademoiselle de Miralbe alloit,
+venoit, et qu'on ne doutoit pas qu'elle ne fît des paquets; qu'une
+vieille femme de charge pleuroit dans l'office, en disant que c'étoit
+ainsi qu'on avoit enlevé sa bonne maîtresse. Il ajouta qu'il étoit
+pressé de me quitter, parce que M. de Miralbe vouloit que tous ses
+domestiques se retirassent, et qu'il avoit menacé de chasser le premier
+qu'il rencontreroit, ou qu'il sauroit être sorti.
+
+«Je me rendis alors auprès de Charles; je lui donnai de l'argent, et
+l'ordre de suivre la première voiture qui sortiroit de l'hôtel de M. de
+Miralbe d'assez près pour ne pas la perdre, et avec assez d'adresse pour
+n'être pas remarqué; je l'autorisai à crever son cheval, à en prendre à
+la poste, à tout enfin, pourvu que sa commission fût bien remplie. La
+chaise de poste qui sans doute renfermoit Adèle ne sortit de l'hôtel
+qu'à trois heures du matin; Charles l'a suivie. Il est onze heures; je
+l'attends encore.
+
+«J'ai cent fois été tenté d'aller de votre part chez M. de Florvel; j'ai
+craint de mal faire par trop de zèle, et de donner moi-même de l'éclat à
+un événement qu'il faudroit pouvoir ensevelir dans le silence.
+L'agitation dans laquelle j'ai passé la nuit, la certitude que cette
+nouvelle portera le désespoir dans votre coeur, m'ont empêché de faire la
+moindre réflexion: mais un sentiment intérieur me parle en faveur de
+mademoiselle de Miralbe; vous le verrez aisément au récit que je vous
+envoie. Elle n'est pas assez coquette pour sacrifier sa réputation au
+plaisir de multiplier ses conquêtes. Vous m'avez dit cent fois que vous
+étiez sûr de son amour, quoique son caractère semblât l'éloigner de
+toutes passions: il est donc impossible qu'elle pousse la perversité au
+point où l'aventure qui la perd semble l'annoncer. Une lettre pour vous,
+un rendez-vous pour un autre, mon cher Frédéric, Adèle en est incapable.
+Que son innocence vous rende le courage; souvenez-vous que vous ne vivez
+point pour vous seul, et qu'il est un être sur-tout dont l'existence est
+attachée à la vôtre.
+
+PHILIPPE.
+
+_P. S._ «L'heure de la poste me presse; Charles n'est pas revenu: je
+fais partir cette lettre. Je vous écrirai demain, tous les jours,
+quoique je sois persuadé que vous ne resterez pas à Téligny. À tout
+hasard, j'adresserai copie de mes lettres, à votre nom, poste restante,
+à Nevers.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XLII.
+
+_Explication._
+
+
+Philippe avoit raison: après les nouvelles que je venois de recevoir, il
+m'eût été impossible de prolonger mon absence; je maudissois mon voyage;
+j'aurois donné tout ce que je possédois pour pouvoir franchir en une
+minute l'intervalle qui me séparoit de Paris. Pauvre Adèle! malheureuse
+Adèle! est-ce devant moi qu'on a besoin de te justifier? Ne connois-je
+donc pas le monstre auquel le sort t'a soumise? Ne sais-je donc pas tout
+ce que peut la vengeance d'une femme?... Ce rendez-vous auquel arrive M.
+de Farfalette, son air d'assurance, ses discours, me paroissent
+extraordinaires; je cherche en vain à les expliquer. Non, Adèle n'a pu
+aimer un homme qui, la voyant au désespoir... Une femme pleure, sanglote
+à ses yeux; il s'en croit la cause, il plaisante! Ah! si j'eusse été à
+sa place, je serois mort, ou j'aurois sauvé la victime. Qu'importe que
+son bourreau soit son père? L'amour connoît-il ces distinctions? Non,
+non; ou je retrouverai Adèle, ou toute ma vengeance tombera sur ceux qui
+me l'ont ravie.
+
+Tel fut mon premier sentiment. Je souffrois trop pour être sensible; je
+ne connoissois pas encore le regret, je n'éprouvois que la rage. Rien ne
+m'appartenoit dans mes sensations; elles étoient toutes pour Adèle: je
+ne voyois que l'innocence outragée, la vertu flétrie, la beauté
+persécutée; j'oubliois que j'aimois: j'aurois, sans balancer, renoncé à
+toutes mes espérances pour sauver l'infortunée, et j'ignorois en quel
+lieu elle étoit! Adèle! Adèle! je ne prononçois pas ton nom; il
+s'échappoit malgré moi de ma poitrine: sans le vouloir, je le répétois à
+chaque instant; je le criois comme si mes accens, brisés par la douleur,
+eussent pu se prolonger jusqu'à toi.
+
+Je rejoignis M. de Montluc; il étoit auprès de son épouse. Ils firent
+tous deux un mouvement de surprise en me regardant. Ah! sans doute ma
+figure devoit être effrayante si elle rendoit tous les mouvemens de mon
+ame. Je m'appuyai sur le premier meuble que je rencontrai; je lui tendis
+la lettre de Philippe: je voulois l'engager à la lire, et je ne pouvois
+qu'articuler, avec un soupir déchirant, le nom de la malheureuse Adèle.
+M. de Montluc vint à moi; je lui présentai de nouveau la lettre. Il la
+prit, et commençoit à lire des yeux seulement. «Lisez tout haut,
+m'écriai-je; j'ai besoin d'entendre encore...» Je joignis mes bras en
+les posant sur le meuble qui me soutenoit; et, appuyant fortement ma
+tête dessus, j'écoutai avec une immobilité qui paroîtra bien étonnante à
+qui ne connoît pas l'effet des passions: mon sang fermentoit si
+violemment, qu'il me sembloit que le plus léger mouvement eût suffi pour
+briser tout mon être.
+
+«Je ne vous offrirai point de consolations, me dit M. de Montluc
+lorsqu'il eut fini; on ne les entend pas dans votre position. Quand vous
+êtes entré, je parlois de vous avec mon épouse; nous trouvions bien des
+difficultés au projet que vous m'avez communiqué. Vous avez des
+chagrins; nous n'y ajouterons pas celui d'un refus: puisse le nom de
+notre fils aller jusqu'à votre coeur, et y porter un rayon d'espérance!
+Mon ami, c'est dans cet instant de douleur que nous vous adoptons;
+madame de Montluc ne me désavouera pas. «--Non sans doute»,
+s'écria-t-elle en se levant pour venir m'embrasser. Elle pleuroit; mes
+larmes coulèrent. Ô pouvoir de la sensibilité! tu causois tous mes maux,
+et tu en suspendis momentanément la force pour me laisser jouir de ma
+reconnoissance.
+
+Quand M. de Montluc me vit plus tranquille, il me dit tout ce qu'il crut
+propre à ranimer mes esprits: il me fit observer que les moyens pris par
+Philippe pour connoître l'endroit où l'on conduisoit mademoiselle de
+Miralbe, sembloient infaillibles; il détourna, pour ainsi dire, toutes
+mes pensées, et les jeta dans l'avenir. Le coeur d'un amant n'est jamais
+fermé à l'espérance; je l'éprouvai. Je retrouverai Adèle, j'aurai un nom
+qui renversera la barrière qui nous sépare; je voyois déjà la certitude
+de m'unir à elle, que je n'avois encore formé aucun projet pour briser
+ses chaînes.
+
+J'annonçai à M. de Montluc ma résolution de partir à l'instant même pour
+Paris: loin de chercher à m'en détourner, il déploya tant de zèle à me
+seconder, qu'en moins d'une heure les chevaux arrivèrent de la poste
+voisine. Ce ne fut pas sans regret que je fis mes adieux à madame de
+Montluc: son époux monta en voiture avec moi, me conduisit jusqu'au bout
+de l'avenue, et ne me quitta qu'en me recommandant de veiller sur le
+fils que l'amitié venoit de lui donner. Excellent homme! cette idée ne
+sembloit lui plaire que parce qu'elle étoit pour moi un motif d'espoir
+et de consolation. Quand je le quittai, tout mon courage m'abandonna de
+nouveau.
+
+Arrivé à Nevers, je me rendis à la poste; j'y trouvai ce billet de
+Philippe.
+
+«Charles est revenu une heure au plus après le départ de ma lettre; il a
+parfaitement rempli sa commission. Mademoiselle de Miralbe a été
+conduite à l'abbaye de... près Dourdan. (Douze lieues de Paris.) Il n'a
+pas quitté qu'il n'ait vu l'exempt repartir seul: ainsi point de doute
+que la femme-de-chambre ne soit restée aussi, puisqu'à plusieurs
+reprises Charles a apperçu deux femmes dans la voiture. À Arpajon, il a
+eu occasion d'approcher assez près des voyageurs. La chaise s'est
+arrêtée à la porte d'une auberge; on y a demandé quelques
+rafraîchissemens: il a entendu une voix douce, un peu tremblante; il ne
+doute pas que ce ne soit mademoiselle de Miralbe: il assure qu'elle
+paroissoit assez calme.
+
+«L'abbaye de... est à une demi-lieue de la ville; une longue et sombre
+avenue de noyers y conduit. Point de village qui en soit proche. À deux
+cents pas au plus, il y a un meunier qui fait valoir quelques terres
+dépendantes du couvent. À la même distance, mais du côté opposé, on
+apperçoit un bouquet de bois. Voilà tous les renseignemens qu'il a pu
+prendre.
+
+«M. de Florvel a passé ce matin chez vous; je n'y étois pas. Il a
+demandé si l'on vous attendoit bientôt.
+
+«M. de Miralbe le fils s'est aussi présenté: ayant appris que vous étiez
+à la campagne, il a laissé son nom.
+
+«Je compte beaucoup sur votre retour. Mes inquiétudes diminueront quand
+je pourrai partager et adoucir les vôtres.
+
+«PHILIPPE.»
+
+Il étoit quatre heures du matin lorsque j'arrivai à Paris. Tout le monde
+dormoit chez moi; cela me parut extraordinaire: depuis deux jours le
+sommeil n'avoit pas approché de ma paupière. J'entrai chez Philippe; je
+précipitai ses embrassemens pour lui demander s'il n'avoit rien de
+nouveau à m'apprendre; rien: si personne n'étoit venu; personne.
+Philippe exigea que je prisse quelques instans de repos; j'y consentis
+moins par besoin ou par complaisance que par l'embarras de savoir où
+diriger mes pas. Par-tout on dormoit; le père d'Adèle aussi sans doute.
+Idée affreuse! l'innocence gémit, les bourreaux reposent.
+
+À sept heures, je priai Philippe de se rendre chez M. de Miralbe le
+fils, de lui demander l'instant auquel je pourrois le voir, et de venir
+me le dire chez Florvel, où je l'attendrois. J'allai chez cet ami. Il me
+parut gêné avec moi, et sembloit moins me plaindre d'avoir perdu
+mademoiselle de Miralbe qu'étonné de voir que je l'aimois encore
+lorsqu'elle étoit indigne des voeux d'un honnête homme. Ma surprise ne
+peut s'exprimer; mais je voudrois en vain le dissimuler, l'opinion de
+Florvel étoit celle du public. Adèle étoit malheureuse: les préventions
+s'élevoient contre elle; on la traitoit en coupable; on ajoutoit à ses
+torts; on alloit jusqu'à affirmer que M. Durmer ne l'avoit élevée que
+pour ses plaisirs, et qu'en la faisant son héritière au préjudice de sa
+soeur, il léguoit moins à son élève qu'à sa maîtresse. Et, je n'en doute
+pas, c'étoit un père qui, le premier, abreuvoit sa fille de calomnies
+aussi atroces. Pour la justifier, il eût fallu porter le flambeau de la
+vérité dans l'ame infernale de M. de Miralbe. Quels en étoient les
+moyens? On les eût trouvés, que le public se fût refusé à l'évidence.
+Moi-même je sentois l'impossibilité d'entrer en explication: on
+accabloit Adèle devant moi, et j'étois réduit à garder le silence; je ne
+pouvois qu'affirmer que l'infortunée étoit innocente; et chaque fois que
+je le répétois, Florvel sourioit avec une ironie qui me perçoit le coeur;
+on me regardoit d'un air qui sembloit dire: Vous êtes fou. J'allois le
+quitter, décidé à ne jamais le revoir; il s'en apperçut, m'arrêta.
+
+«Mon cher Téligny, me dit-il avec amitié, mon intention n'est pas
+d'ajouter à tes chagrins: madame de Florvel et moi nous avons douté
+aussi long-temps qu'il a été possible de le faire; nous nous refusions
+même à l'évidence: mais que diras-tu en apprenant que M. de Farfalette
+se vante d'avoir des lettres de mademoiselle de Miralbe? Il les a
+montrées à plusieurs personnes, moins par fatuité peut-être que pour se
+laver du ridicule que lui a donné l'issue de ce rendez-vous.--Des
+lettres d'Adèle! m'écriai-je: les avez-vous vues, vous?--Non.--Eh bien!
+elle est innocente; je le répéterai jusqu'à mon dernier soupir: je le
+prouverai, ou j'y perdrai la vie. Promettez-moi, Florvel, que vous
+m'aiderez; vous le devez à une infortunée que vos bontés pour elle ont,
+sans le vouloir, mise sur le chemin de l'abîme où elle est tombée.
+Florvel, tu es sensible: si Adèle est innocente (et elle l'est),
+n'a-t-elle pas des droits à la protection de tous les coeurs
+généreux?--Qu'elle ait tort ou raison, me répondit-il, tant qu'elle
+t'intéressera, je me prêterai à tout ce qui pourra l'obliger.»
+
+Philippe étoit venu m'avertir que M. de Miralbe le fils avoit appris mon
+retour avec joie, et qu'il m'attendoit chez lui; je m'y rendis
+sur-le-champ. Dirai-je la seule pensée qui m'occupoit alors? Je ne
+songeois qu'aux lettres que M. de Farfalette se vantoit d'avoir reçues
+d'Adèle: son innocence me paroissoit douteuse, et je ne trouvois plus en
+moi pour la défendre, la même assurance que j'avois eue quand un autre
+l'accusoit.
+
+La première chose que Henri de Miralbe me demanda, fut si je savois dans
+quel lieu on avoit conduit sa soeur; je lui répondis que oui: il me sauta
+au cou, m'embrassa en s'écriant: «Tant mieux; c'est donc vous qui
+l'aimez, et, à coup sûr, c'est vous aussi qu'elle aime: un amant rebuté
+n'est pas aussi actif. J'ai passé chez cet imbécille de Farfalette; sa
+froideur m'a révolté. Si Adèle eût été capable de se perdre pour un être
+pareil, je l'aurois abandonnée: il y a quelque tour de mon père dans
+tout cela. Asseyez-vous, causons, et convenons de nos faits. D'abord
+vous savez que je déteste M. de Miralbe, c'est un bruit public; il ne me
+prendra jamais fantaisie de le démentir. Je ne connois pas assez ma soeur
+pour y prendre un intérêt bien vif; mais je ne lui en suis pas moins
+dévoué, puisque c'est un moyen de contrarier les vues intéressées de mon
+père. L'amour d'un côté, la haine de l'autre: voyez, mon ami, si en
+unissant les deux passions les plus actives, nous parviendrons à notre
+but. Acceptez-vous l'association?--De tout mon coeur, lui dis-je: soyez
+mon dieu tutélaire, le protecteur d'Adèle, et commençons par la venger
+du plus cruel de ses ennemis.--Qui? me demanda-t-il: mon père?--M. de
+Farfalette, m'écriai-je avec l'accent de la rage: il se vante d'avoir
+des lettres de votre soeur; il fait plus, il les montre. Que je sois donc
+au nombre de ses confidens: vous ne refuserez pas de m'accompagner;
+c'est devant vous que je veux le forcer à une explication dont dépend
+mon repos.--Doucement, doucement. Il faut en tout, mon cher, du
+sang-froid. Qui concentre ses passions, acquiert plus de forces; qui
+s'y livre sans calcul, est perdu. Nous irons chez Farfalette; c'est moi
+qui m'expliquerai: je peux venger ma soeur sans la compromettre
+davantage; vous l'anéantissez entièrement si vous paroissez dans cette
+affaire. Promettez-moi d'être calme; je vous prends à mon tour pour
+témoin.--Allons, lui dis-je, je vous jure de n'agir que par vous; mais
+ne perdons pas une minute.»
+
+Nous sortîmes aussitôt. Notre chemin nous conduisoit devant la maison de
+Florvel; j'engageai Henri à l'admettre parmi nous; il y consentit.
+Florvel ne fit pas la moindre difficulté pour nous accompagner, et tous
+trois nous nous présentâmes chez M. de Farfalette. On nous dit qu'il
+n'étoit pas encore jour; j'insistai: son domestique nous assura qu'il
+seroit chassé s'il laissoit entrer qui que ce fût avant l'heure
+prescrite par son maître «Qu'on te chasse donc, lui dit Henri avec
+gaieté; il força la porte, entra dans la chambre à coucher, tira
+lui-même les rideaux, nous présenta des siéges en riant aux éclats, et
+en priant M. de Farfalette de ne pas se déranger. Florvel et moi nous
+nous regardions avec surprise. Notre hôte étendoit les bras, et avoit
+l'air de douter s'il rêvoit ou s'il étoit éveillé.
+
+Ce fut avec la même apparence de légéreté que Henri entama une
+conversation à laquelle il donna bientôt une tournure sérieuse: mais
+lorsqu'il voyoit M. de Farfalette ou moi prêts à la pousser plus loin
+qu'il ne l'avoit résolu, d'un mot il la ramenoit au ton de plaisanterie
+par lequel il avoit commencé. Je n'ai jamais vu d'homme conserver autant
+d'empire sur lui-même, et en prendre avec autant de facilité sur les
+autres; du moment que l'on consentoit à l'écouter, on n'avoit plus que
+la sensation qu'il cherchoit à vous donner. Si dix affaires d'éclat ne
+lui avoient acquis une réputation de bravoure à l'abri de tout soupçon,
+on auroit pu croire qu'il cherchoit dans son esprit les ressources que
+lui refusoit son courage.
+
+M. de Farfalette commençoit la justification de sa conduite par les
+démarches qu'il avoit faites pour obtenir la main de mademoiselle de
+Miralbe. «Cela ne me regarde point, interrompit Henri: que vous aimiez
+ma soeur, qu'elle vous aime; que vous l'épousiez, que vous ne l'épousiez
+pas; à votre aise. Toute la question se réduit là: on dit que vous avez
+des lettres d'Adèle. M. de Florvel a parié mille louis que cela n'étoit
+pas; moi, j'ai accepté le défi: notre argent est déposé entre les mains
+de Téligny, et nous avons promis de nous en rapporter à vous. Vous êtes
+honnête homme; nous sommes tous jeunes, et dans un siècle où l'on n'a
+plus la sottise de placer l'honneur des familles dans la vertu des
+femmes: j'ai gagé contre celle de ma soeur; ai-je perdu, gagné? Décidez,
+et tout est fini». M. de Farfalette essaya d'éluder; mais il fut tourné
+avec tant d'adresse, que non seulement il finit par avouer qu'il avoit
+des lettres de mademoiselle de Miralbe, mais encore par proposer à son
+frère de les lui remettre; ce qui fut accepté avec mille éloges sur sa
+délicatesse et ses succès auprès des femmes. Mon sort étoit décidé;
+Adèle se trouvoit convaincue de la plus lâche perfidie, et je doutois
+encore. Florvel me fixoit; je n'osois lever les yeux. Quand M. de
+Farfalette remit les lettres entre les mains de Henri, par un mouvement
+que je ne fus pas le maître de réprimer, je m'en emparai; je brûlois de
+voir de quel style elle écrivoit à un homme pour lequel elle ne m'avoit
+pas caché son mépris. Que l'on juge de la révolution qui se fit en moi.
+«Ce n'est pas son écriture, m'écriai-je; regardez, Florvel». L'une après
+l'autre, toutes ensemble, je les ouvrois, je les montrois; il m'étoit
+impossible de contenir ma joie. Florvel affirma que la main d'Adèle
+n'avoit point tracé les billets qu'il tenoit.
+
+«Il est assez singulier, messieurs, nous dit Henri d'un air moitié
+plaisant, moitié sérieux, que de trois hommes, l'un se vante d'avoir des
+lettres de ma soeur, que les deux autres en aient reçu assez souvent pour
+connoître son écriture, tandis que moi je ne peux rien décider.
+Pourriez-vous m'apprendre, là, sans détour, ajouta-t-il en se tournant
+vers Florvel et vers moi, à quels titres vous vous établissez juges dans
+cette affaire?--Moi, répondit Florvel, à titre de protecteur.
+Mademoiselle de Miralbe étoit l'amie de mon épouse lorsqu'elle ne
+s'appeloit encore qu'Adèle: j'ai pris pour elle les sentimens d'un
+frère; et j'affirme que quiconque soutiendra que ces lettres sont
+d'elle, en aura...--Moi, dis-je en interrompant Florvel, à titre d'homme
+assez heureux pour l'avoir vue consentir à m'accorder sa main, je jure
+que le premier qui osera répéter que ces lettres sont de mademoiselle de
+Miralbe, ne...--Messieurs, interrompit à son tour Henri, une femme à
+droit de se glorifier lorsqu'elle possède un ami et un amant aussi
+disposés que vous l'êtes à soutenir son innocence. À titre de frère, je
+pourrois prétendre aussi à la venger: mais il n'y a pas de doute que ma
+soeur n'ait été victime d'un complot tramé par un génie infernal;
+l'honneur également ne nous permet pas de douter que M. de Farfalette
+n'ait été lui-même l'instrument aveugle et non le complice de ses
+ennemis. S'il n'avoit pas cru les lettres véritables, il ne me les
+auroit pas remises avec tant de confiance. Il s'est vanté de les avoir,
+il est vrai; c'est un tort: mais nous sommes tous un peu plus, un peu
+moins indiscrets dans nos amours. Une querelle ne changera rien à la
+destinée de ma soeur; au contraire. Faisons-lui des partisans zélés de
+tous ses admirateurs, et nous la servirons beaucoup mieux. L'homme qui a
+prétendu hautement à sa main, qui a contribué à sa ruine sans le
+vouloir, ne refusera pas d'élever la voix en sa faveur quand il en sera
+temps. C'est à M. de Farfalette lui-même que je le demande, et je
+l'estime trop pour douter de sa réponse.»
+
+La réponse de M. de Farfalette ne pouvoit être autre que celle que
+Henri desiroit qu'elle fût; il protesta que jamais femme ne lui avoit
+paru mériter autant d'apologistes que mademoiselle de Miralbe, et qu'il
+sacrifieroit jusqu'à sa réputation pour la défendre. Henri nous força
+tous à nous embrasser, et nous entrâmes dans une conversation dont il
+résulta les éclaircissemens que voici.
+
+Un domestique attaché à la maison de M. de Miralbe s'étoit un matin
+présenté chez M. de Farfalette, et lui avoit remis le billet suivant:
+
+«Je ne m'attendois pas à vous rencontrer hier chez madame de Luçon; je
+ne peux vous exprimer à quel point j'ai été saisie. Vous paraissiez
+avoir quelque chose à me dire. Si je ne me suis point abusée, on vous
+indiquera les moyens de me répondre. Si je me suis trompée!... A. de M.»
+
+Tout homme, quelque peu prévenu en sa faveur qu'on le suppose, n'auroit
+pas laissé un tel billet sans réponse. M. de Farfalette y répondit en
+amant passionné et sûr de son fait: il convint qu'il adresseroit ses
+lettres pour mademoiselle de Miralbe sous une double enveloppe, et qu'il
+n'y mettroit d'autre adresse que celle du domestique qui se chargeoit de
+la correspondance. Plusieurs fois il rencontra Adèle dans la société,
+parut surpris de sa froideur, et lui en fit des reproches par écrit. On
+ne manqua pas de lui répondre que la prudence exigeoit une contrainte
+dont on souffroit autant que lui. D'épître en épître, on prolongea
+jusqu'au jour si fatal à l'infortunée mademoiselle de Miralbe. Le matin
+même, M. de Farfalette reçut l'ordre de se trouver à midi précis chez la
+soeur de M. Durmer, dont on lui indiquoit la demeure; le reste n'avoit
+pas besoin d'explication.
+
+Nous quittâmes M. de Farfalette, Henri de Miralbe emportant les lettres
+attribuées à sa soeur; Florvel, aussi joyeux de la savoir innocente
+qu'effrayé de la profondeur du complot dont elle étoit la victime; et
+moi, moins à plaindre depuis que je n'éprouvois plus le tourment de
+douter du coeur d'Adèle: j'étois bien encore assez malheureux sans cela.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLIII.
+
+_Nouvel éclaircissement._
+
+
+Henri de Miralbe me reconduisit chez moi. «Vous voyez combien je suis
+complaisant, me dit-il; je n'ai encore travaillé que pour vous: il est
+temps de songer à ma soeur. Ne me sachez aucun gré de la préférence,
+ajouta-t-il en souriant; il étoit nécessaire de vous mettre en état de
+me seconder: j'ai besoin d'un amant, et non pas d'un jaloux.--Parlez; je
+suis prêt à tout: j'espère vous prouver que mon courage...--Du courage!
+c'est la vertu de ceux qui n'en peuvent avoir d'autres; voilà pourquoi
+elle est tant estimée. De l'adresse, du sang-froid, de la persévérance
+sur-tout, et les lettres-de-cachet, les abbayes, les prisons d'État
+même, ne sont plus que des difficultés, et non des obstacles. Mais il
+est temps, je crois, que vous m'appreniez le couvent où ma soeur a été
+conduite». Je ne le lui eus pas nommé, qu'il s'écria: «Excellent! c'est
+presque un lieu de plaisir; on s'y occupe beaucoup des intrigues du
+monde, et je puis déjà vous y promettre une amie pour Adèle. Voici le
+fait.
+
+«La duchesse de... n'a que vingt-six ans; elle est jolie, spirituelle,
+vertueuse, ou plutôt sans passion, si l'on en excepte celle du jeu,
+qu'elle porte jusqu'à la fureur: elle joue ses diamans, ses robes, son
+linge, ses terres, celles de son époux; elle se joueroit elle-même.
+Quand elle a compromis la fortune du duc, il la fait renfermer; quand
+elle est renfermée, il va la voir, prêche, pleure: elle promet de ne
+plus jouer, reparoît dans le monde, recommence bientôt, retourne au
+couvent. Elle y est en ce moment pour la troisième fois, par ordre du
+roi et à la sollicitation de son époux, qui ne peut vivre loin d'elle.
+Heureusement pour ma soeur, la même abbaye les renferme. M. le duc, qui
+n'a aucun reproche à faire à son épouse, du côté des moeurs, qui ne
+craint pas qu'elle se ruine avec des religieuses, veut qu'elle jouisse
+de toute la liberté compatible avec sa position. Elle écrit et reçoit
+ses lettres sans être obligée de rendre aucun compte; elle voit même ses
+amis au parloir...--Si je pouvois, m'écriai-je
+involontairement...--Quoi? dit Henri; vous présenter à elle, et faire
+servir à une intrigue d'amour une femme titrée qui ne conçoit pas même
+que l'on puisse rien aimer que les cartes? Vous seriez bien habile. J'ai
+l'honneur de la connoître assez particulièrement pour croire qu'elle ne
+m'aura pas oublié. Tout ce que nous pouvons desirer maintenant est de
+rassurer Adèle; laissez-m'en le soin: madame la duchesse de... accordera
+sans peine à un frère ce qu'elle refuseroit à tout autre.»
+
+Il prit une plume, écrivit, et me présenta la lettre suivante:
+
+«MADAME,
+
+«Je n'ose vous rappeler toutes les folies que nous avons ensemble
+débitées sur le pauvre genre humain; vous seriez bien capable d'en rire
+encore: mais moi, je ne ris plus depuis que l'injustice vous a ravie à
+la société; vous en étiez l'esprit: aussi sommes-nous bien ennuyeux
+depuis que vous avez cessé de nous animer.
+
+«J'ai encore un autre sujet de tristesse. Mon père a mis le comble aux
+bienfaits dont il accable sa famille, en faisant renfermer ma soeur. Je
+ne la connois pas, et elle m'intéresse: cela vous paroîtra bizarre.
+Engagez-la à vous raconter son histoire; il y a vraiment de quoi piquer
+votre curiosité.
+
+«L'infortunée a été entraînée dans un précipice qu'il lui étoit
+impossible d'éviter. Elle se croit abandonnée du monde entier;
+rassurez-la, je vous en conjure: dites-lui qu'elle n'a perdu aucun droit
+à l'amitié, à l'estime de ceux dont elle compte l'opinion pour quelque
+chose: elle a de commun avec vous de ne mettre aucun prix à celle des
+sots. Dites-lui que si son frère partage l'injustice de M. de Miralbe,
+c'est pour en être comme elle la victime, mais qu'il mettra tout son
+bonheur à la réparer.
+
+«J'ai l'honneur d'être, etc.»
+
+_P. S._ «Vous prier de l'aider à me faire parvenir un mot de sa main,
+ce seroit trop de hardiesse, et je n'ose vous le demander.»
+
+* * *
+
+«Cette lettre, me dit Henri, répond-elle à vos desirs?--Non, il me
+semble que vous auriez pu davantage intéresser la sensibilité de la
+duchesse.--Oui, la sensibilité d'une femme qui n'a d'autre passion que
+le jeu! J'ai piqué sa curiosité, et j'ai frappé plus juste. Mon ami,
+voyons les hommes tels qu'ils sont, sur-tout quand nous voulons les
+faire servir à nos projets. Je vous réponds que ma lettre ne restera pas
+sans réponse. Chargez-vous de la faire porter par un domestique, dont
+vous soyez sûr; un domestique vous m'entendez bien: n'allez pas vous
+aviser d'être vous-même ce domestique-là; vous gâteriez tout, sans vous
+procurer la moindre satisfaction, à moins que ce n'en soit une bien
+grande pour vous de rôder autour des murs d'un monastère, d'éveiller
+les soupçons, et peut-être d'exciter M. de Miralbe à faire transférer ma
+soeur dans un cloître plus éloigné et d'un accès moins facile. Ne doutez
+pas que, dans les premiers jours sur-tout, il ne fasse éclairer vos
+démarches: affectez de vous montrer, paroissez calme; que mon père
+s'endorme dans une douce sécurité, et je me charge du réveil. Il croit
+triompher; mais je lui prouverai que, tant qu'on vit, on n'est pas un
+héros.--Vous êtes donc bien sûr de soustraire Adèle à sa cruauté?--Oui,
+si elle le veut.--Par grace, confiez moi votre projet.--Mon projet! le
+connois-je moi-même? J'en avois un, bon d'abord; les lettres retirées
+des mains de Farfalette l'ont renversé pour faire place à un meilleur:
+maintenant j'en ai cent qui tous peuvent réussir, qui tous sont
+subordonnés aux circonstances, aux localités, et, plus que tout, aux
+dispositions de ma soeur. On dit qu'elle a de l'esprit?--Beaucoup.--Un
+caractère prononcé?--Oui.--Du courage»? Je lui racontai la scène du parc
+chez M. de Nangis; j'exaltai le sang-froid qu'elle avoit conservé dans
+un moment où ma négligence à désarmer mon fusil auroit pu lui coûter la
+vie. Henri sourioit; sa figure annonçoit que mon récit confirmoit ses
+espérances: mais il ne voulut entrer dans aucun détail jusqu'au moment
+où il recevroit des nouvelles de sa soeur, soit directement, soit
+indirectement. En vain je le pressai; il répondit gaiement qu'il
+n'aimoit pas à dépenser son imagination en conjectures, et qu'un projet
+conçu, discuté et abandonné, étoit de l'esprit perdu.
+
+Il exigea que je lui jurasse de nouveau que je n'entreprendrois rien
+sans son aveu: je lui promis de ne rien faire sans le prévenir. Il me
+quitta. Une demi-heure après, Charles étoit sur la route de Dourdan,
+avec ordre de s'arrêter dans cette ville, d'aller à pied porter à
+l'abbaye la lettre adressée à madame la duchesse de... et de ne pas
+revenir sans réponse, ou du moins sans avoir tout fait pour en obtenir
+une. Quinze à seize heures suffisoient, même en supposant qu'on le fît
+attendre: je les passai dans la plus grande agitation; elles
+s'écoulèrent, et Charles n'étoit pas de retour.
+
+Henri de Miralbe, aussi pressé que moi, vint me voir: mais loin que ce
+retard lui donnât de l'inquiétude, il en tiroit un augure favorable; il
+assuroit que si mon domestique ne devoit rien rapporter, il seroit déjà
+revenu. L'événement prouva qu'il avoit raison. Charles arriva quelques
+heures plus tard que nous ne l'attendions, et nous remit les lettres
+suivantes.
+
+LA DUCHESSE DE...
+À HENRI DE MIRALBE.
+
+«Votre soeur est charmante. Sa douceur la fait aimer. Son silence désole
+toutes nos religieuses, qui auraient bien voulu apprendre ses aventures
+d'elle-même. On aime si fort, dans les couvens, à s'entretenir des
+dangers que l'on court dans le monde! Vous qui êtes bon, devinez
+pourquoi. Je lui ai communiqué votre lettre. Elle l'a lue, relue, puis
+lue encore avec une émotion qui alloit jusqu'aux larmes. Pauvre petite!
+Aussi timide que son frère (je lui demande pardon de la comparaison),
+elle n'osoit implorer ma protection pour vous écrire. Je suis venue à
+son secours, et j'ai bien fait. Il auroit fallu lui servir de
+secrétaire. À l'énorme paquet que je vous envoie, jugez de la besogne.
+En une année, je ne promettrois pas d'en écrire autant. Elle vouloit
+que j'en prisse lecture. J'ai refusé: j'aime mieux qu'elle me conte tout
+cela. Vous savez comme j'aime la causerie. Adieu, monsieur. Je m'ennuie
+à coup sûr ici plus sérieusement que vous dans le monde.»
+
+_P.S._ «Si vous tenez quelques anecdotes qui méritent la peine d'être
+écrites, envoyez-les-moi. Je les aime assez; madame l'abbesse en
+raffole.»
+
+ADÈLE À HENRI DE MIRALBE.
+
+«Je vous remercie, mon frère, de ne pas m'abandonner: prenez ma défense
+avec courage; je suis innocente. Dans un temps plus heureux, jamais,
+jamais on ne vous accusa devant Adèle sans qu'elle élevât la voix en
+votre faveur; et c'est sans doute un de ses crimes auprès de M. de
+Miralbe. Votre lettre a ranimé mes esprits: je craignois que _ceux dont
+l'opinion est nécessaire à mon repos_, ne se laissassent tromper par mes
+accusateurs: qu'ils me conservent leur estime, c'est la seule chose à
+laquelle il me soit permis de prétendre après le scandale affreux... Mon
+frère, lisez la lettre que je vous envoie; elle n'avoit pas été écrite
+pour vous: un sentiment au-dessus même de l'espérance me forçoit à
+confier mes peines à qui ne pouvoit plus les adoucir. Faites-en l'usage
+qu'il vous plaira; votre amitié me répond que vous exaucerez les voeux
+d'une infortunée dont le coeur est trop pur et l'ame trop désintéressée
+pour n'être pas capable de la plus vive reconnoissance.»
+
+ADÈLE À FRÉDÉRIC.
+
+«Où êtes-vous, vous à qui je n'ose plus donner un nom qui m'étoit si
+cher? Adèle n'a point trahi ses sermens, et cependant l'intrigue la
+plus affreuse est parvenue à élever une barrière éternelle entre elle et
+celui qu'elle ne cessera jamais d'aimer. Mon ami (ce titre du moins
+m'est encore permis) je suis déshonorée, perdue dans l'opinion des
+hommes; et telle est ma position, que j'aurois en main mille preuves
+irrécusables de mon innocence, et que ces mêmes hommes ne me
+pardonneroient pas d'en faire usage. Mon père est mon accusateur, mon
+juge et mon bourreau. Mon père... Coeur méchant, quand le remords ne te
+déchireroit pas, tu seras encore plus malheureux que ta victime. Ennemi
+cruel de tes enfans, sans appui dans la vieillesse, la soif de l'or qui
+te dévore, sera un jour et tout à la fois l'écueil de ta réputation et
+la punition de tes crimes. Cette espérance... Perfide bonté! devrois-tu
+descendre jusqu'à la foiblesse? Quand je voudrois n'éprouver que le
+besoin de la vengeance, l'avenir de cet homme excite ma pitié.
+
+«Mon ami, qu'avez-vous appris de mes malheurs? Si vous me croyez
+innocente, vous êtes bien à plaindre; si vous me croyez coupable...
+Frédéric, cela n'est pas possible; non, quand tout se réunit pour
+accabler Adèle, une voix s'élève dans votre coeur et vous dit: Elle
+t'aimoit; elle t'aimera jusqu'au dernier soupir: en renonçant même à
+l'espoir, elle tient encore à son amour; son amour est son existence.
+
+«L'époque de votre retour est passée; vous êtes à Paris, je n'en doute
+pas: vous avez vu la soeur de M. Durmer; vous savez... Ô mon Dieu!
+combien j'ai souffert! combien je souffre encore! Quelle intrigue
+infernale! Quand mes observations et mes pressentimens m'avertissoient
+que le précipice étoit sous mes pas, je m'effrayois sans pouvoir
+m'empêcher d'y tomber. Comme ils m'auront enveloppée de calomnies! Le
+monstre! L'abominable femme! Écoutez, Frédéric; c'est un de leurs
+complices qui les accuse.
+
+«Ma femme-de-chambre, cet être qui végète aujourd'hui auprès de moi, cet
+être qui a eu la hardiesse de conspirer ma perte, et qui n'a pas la
+force de supporter le châtiment que ceux qui l'employoient réservoient à
+ses services, m'a révélé les détails de ce complot. On lui avoit promis
+de l'argent: on l'a fait monter en voiture avec moi, pour m'accompagner
+pendant la route seulement; arrivée à l'abbaye, elle croyoit n'avoir
+plus qu'à retourner saisir le prix de sa bassesse, quand on lui a montré
+que l'ordre obtenu contre la fille de M. de Miralbe étoit commun à la
+femme qui l'accompagnoit. Ils ont craint son indiscrétion, ses
+importunités, et l'insolence que donne la complicité. La malheureuse
+gémit, accuse ceux qui l'ont employée, se fait détester dans la maison,
+et ne trouve personne qui la croie. On se dit tout bas que c'est pour
+m'avoir secondée, qu'elle est renfermée. C'est elle qui, sous la dictée
+de madame de Valmont, a écrit des lettres en mon nom à M. de Farfalette:
+ils ont employé un domestique qui croyoit agir à ma sollicitation.
+Jamais M. de Miralbe, vis-à-vis de cette malheureuse, n'a paru être pour
+quelque chose dans cette affaire; tout se faisoit entre elle et madame
+de Valmont: mais elle ne doute pas que mon père n'en fût instruit; elle
+savoit qu'il avoit de fréquens entretiens avec sa nièce: elle les
+guettoit; elle les a entendus plusieurs fois sans qu'ils le sussent; et
+M. de Miralbe juroit qu'il aimeroit mieux me voir morte qu'installée
+dans la maison de M. de Saint-Alban. Lisez ma dernière lettre, mon ami,
+et vous trouverez la preuve de la perfidie de mon père dans l'aménité
+avec laquelle il se prêtoit à ce que j'allasse demeurer chez son oncle.
+Et je me reprochois mes soupçons! Ma femme-de-chambre assure que c'est
+M. de Saint-Alban qui a sollicité l'ordre de mon enlèvement: elle
+prétend aussi qu'il avoit de l'amour pour moi, et que mon père, qui s'en
+étoit apperçu, n'a réussi auprès de lui qu'en excitant sa jalousie. Ce
+qu'elle m'a dit de la haine de madame de Valmont, passe mon imagination.
+Frédéric, ce n'est point un reproche que je vous fais: mais c'est pour
+se venger de vous qu'elle a porté, sans pitié, le poignard dans mon
+sein; elle vouloit vous punir; elle croyoit donc que mon malheur ne
+feroit qu'ajouter à votre amour. Si elle se s'est pas trompée, je suis
+moins à plaindre. Il y a quelque chose de cruel dans l'aveu que je vous
+fais: je donnerois ma vie pour vous épargner le moindre chagrin; mais
+renoncer au droit et à la certitude d'être aimée de vous, c'est plus que
+la vie. C'est par vous directement qu'elle espéroit d'abord me perdre;
+si vous m'eussiez demandé un rendez-vous, et que je l'eusse accordé,
+j'étois coupable et punie: vous avez respecté votre Adèle; elle est
+innocente et accablée. Pouvois-je échapper à tant de combinaisons?
+
+«Que deviendrons-nous? Je n'ose porter mes regards dans l'avenir; je n'y
+vois rien que la mort de M. de Miralbe: je ne peux la souhaiter. Ce
+n'est point une consolation de l'attendre. (Non, ma foi, dit Henri en
+m'interrompant: les méchans vivent long-temps; il semble que le mal
+qu'ils font les purge.) Je ne sais quels sont ses projets: il a pu me
+ravir ma liberté, il ne me forcera jamais à l'engager; je doute même
+qu'il en ait l'espérance. Si l'on pouvoit obtenir de M. de Farfalette
+les lettres qu'il croit avoir reçues de moi! (_Henri_: Idée juste.) Mais
+qui voudra maintenant me rendre ce service? Ai-je encore des amis? M. de
+Florvel... Hélas! comment me croiroit-il à présent digne de son estime?
+Et s'il ne le croit, à quel titre exiger qu'il se compromette...? Pour
+vous, Frédéric, au nom de tout ce que je souffre par la haine d'une
+femme qui vous poursuit en moi, je vous conjure de n'avoir rien à
+démêler avec cet homme. À quoi vous serviroient ces lettres? À quoi même
+serviroit-il que M. de Florvel les retirât? Il ne connoît pas M. de
+Saint-Alban, et c'est lui seul qu'il faudrait pouvoir désabuser.
+(_Henri_: Nous sommes d'accord.) Mon frère est brouillé avec lui; il se
+présenterait ces fatales lettres à la main, que M. de Saint-Alban ne le
+croiroit pas: il a une telle idée de l'activité de son génie, qu'il
+regarderoit comme une invention ce qui n'est que la vérité. (_Henri_: Je
+les lui ferai présenter par quelqu'un qu'il croira, quand même elles ne
+seroient qu'une invention de mon génie.) D'ailleurs, on ne verroit dans
+sa chaleur à me servir qu'une nouvelle hostilité contre mon père
+(_Henri_: Elle a raison de moitié; mais elle mérite aussi qu'on la serve
+pour elle), et je ne veux pas que mon frère éprouve le moindre
+désagrément pour moi. (_Henri_: C'est mon affaire.) Ma plus douce
+espérance, en allant chez M. de Saint-Alban, étoit de les réconcilier.
+(_Henri_: Bonne petite soeur, vous réussirez.) S'il connoissoit l'intérêt
+qu'il m'inspire, il regretteroit les démarches dans lesquelles ses
+passions l'ont entraîné; il sentiroit le besoin de devenir raisonnable.
+(_Henri_: J'ai le temps.) Mais c'est le fils de ma mère; il doit être
+malheureux.»
+
+En ce moment, Henri posa sa main sur la lettre pour m'empêcher de
+continuer. Je le regardai; ses yeux étoient humides de pleurs. Étonnant
+jeune homme! toutes les qualités du coeur, toutes celles de l'esprit, et
+toutes les passions qui en ternissent l'éclat et souvent les étouffent.
+Je repris ma lecture.
+
+«Je veux en vain écarter la possibilité d'intéresser M. de Saint-Alban à
+mon sort; je ne vois que là mon salut. Que ne puis-je vous communiquer
+cette idée! elle prendrait sans doute dans votre esprit une consistance
+qu'il m'est impossible de lui donner dans ma position. Mais je vous
+écris pour concentrer mon chagrin, bien plus que par l'espoir de me
+faire entendre: je succombe devant les obstacles que leur cruauté a mis
+entre ma voix et votre coeur. Lorsque M. de Saint-Alban se croyoit le
+droit de m'accabler, un reste de pitié lui parloit encore en ma faveur;
+et le couvent où je suis est, je n'en doute pas, bien plus de son choix
+que de celui de M. de Miralbe. Si je pouvois écarter de moi votre
+souvenir, et cette indignation que l'injustice inspire à toutes les ames
+fortes, je préférerois cette retraite à la maison de mon père. On m'y
+croit coupable; on m'y plaint: les religieuses sont sensibles, aimables
+même, parce que celle qui les commande est douce, d'un caractère gai, et
+point du tout minutieuse. On s'efforce de lui ressembler pour lui
+plaire, et je leur sais bon gré à toutes de respecter le sentiment qui
+me fait chercher la solitude....
+
+«Bonheur inespéré! on vient de me montrer une lettre de mon frère. Si
+mes plus chers desirs ne m'ont point abusée, j'ai lu.... oui, oui, c'est
+de vous qu'il parloit; je l'ai senti à la consolation qui s'est répandue
+dans tout mon être. Je ne suis plus à plaindre, je ne souffre plus: mon
+ami, consolez-vous; Adèle a retrouvé son courage. Voyez mon frère,
+voyez-le souvent; qu'il ne m'abandonne pas. Je ne lui demande pour toute
+grace que de me confirmer que c'est vous, vous, Frédéric, autrefois
+l'époux de mon coeur, aujourd'hui.... Adieu; mes pleurs coulent de joie,
+de tristesse et d'indignation.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XLIV.
+
+_Projet détaillé._
+
+
+«À présent, me dit Henri, nous pouvons concerter nos mesures. Voici les
+miennes; elles sont simples.
+
+«Je contrefais l'écriture de mon père assez correctement pour avoir
+plusieurs fois trompé son intendant, quoiqu'il fût prévenu; mais, comme
+le dit M. de Miralbe, c'est comptes à régler entre nous. Notre nom est
+le même: ainsi la signature est bonne, et des religieuses, sans sujet de
+méfiance, n'auront pas même l'ombre d'un soupçon.
+
+«J'écris à l'abbesse un billet très-court pour la prévenir qu'en
+punissant ma fille, lorsque l'honneur m'en impose la loi, la nature me
+parle encore en sa faveur; que mon devoir se borne à la priver d'une
+liberté dont elle a abusé, et non à lui interdire les distractions qui
+peuvent adoucir son sort. En conséquence, je la prie de lui faire
+remettre une caisse que je lui envoie. La clef de cette caisse sera
+donnée à l'abbesse, ainsi qu'une lettre pour Adèle. La lettre ne sera
+point cachetée: on ne peut agir plus loyalement.
+
+«Faisons d'abord la lettre de mon père à ma soeur, sauf à retrancher ou
+ajouter à mesure que nos idées s'éclairciront.»
+
+Il prit une plume et écrivit:
+
+«Je vous épargnerai, mademoiselle, bien plus que des reproches; je vous
+tairai la douleur dans laquelle vous m'avez plongé: un père gémit en
+s'armant de rigueur, punit et ne se venge pas. Si vous examinez avec
+soin la caisse que je vous envoie, vous verrez que la main qui a
+rassemblé ce qu'elle contient n'est pas celle d'un ennemi, mais d'un
+infortuné dont la tendresse pour vous méritoit une autre récompense.
+Adieu, mademoiselle. Faut-il que je soupire en pensant qu'il ne m'est
+plus permis de vous donner un nom autrefois si doux à mon coeur!
+
+«DE MIRALBE.»
+
+«Je compte assez sur l'intelligence de ma soeur, me dit Henri, pour être
+persuadé que ce qu'il y a d'équivoque dans ma lettre ne le sera pas pour
+elle; mais je lui réserve un autre avertissement auquel l'esprit le
+moins pénétrant ne se méprendroit pas. La caisse dont cette épître sera
+accompagnée renfermera de la musique qui lui sera inconnue, des dessins
+qui ne seront pas les siens, des livres mystiques et de littérature
+étrangère qui n'auront jamais été à son usage, et des vêtemens quelle ne
+pourra reconnoître, ne les ayant jamais portés. Ne verra-t-elle pas que
+la main qui aura rassemblé tout cela n'est pas celle de son père, et
+qu'il est nécessaire qu'elle examine la caisse avec le plus grand soin?
+Vous réfléchissez, Téligny: parlez; quelque idée vous occupe.--Pourquoi
+n'ajouterions-nous pas à ce qui doit éveiller ses soupçons, quelque
+chose de plus frappant encore? Si parmi les dessins nous en glissions un
+qui lui rappelât l'époux qu'elle avoit choisi, le...»
+
+Henri fit un bond, serra ses mains contre sa tête, puis en avança une
+pour m'engager à me taire. Après quelques instans de silence, il
+s'écria; «Mon tableau est fait: il ne faut pas le glisser parmi les
+autres; il faut le mettre en évidence; il faut que sa grandeur le fasse
+remarquer. Si ce n'est pas assez, nous l'encadrerons, et il aura seul
+cet honneur. Faites venir un bon peintre; ils ne sont pas rares: qu'il
+dessine à la hâte l'ange Gabriel, qu'il soigne la figure, que cette
+figure soit la vôtre. Il vous soutiendra en l'air avec des ailes; rien
+n'est si facile: qu'à vos pieds il place une femme dans l'attitude de la
+douleur, mais dont la tête soit entièrement cachée, soit par les mains,
+soit par ses cheveux épars, n'importe. L'ange la considérera avec
+intérêt, et, par un geste prononcé, semblera lui annoncer que ses voeux
+sont exaucés. Au bas, nous écrirons: _Dessiné d'après le tableau du
+cabinet de M. Frédéric de T..._ Mon ami, ajouta-t-il en riant, un ange,
+une femme qui pleure, voilà de quoi faire l'admiration de toutes les
+religieuses: qui sait si vous ne finirez pas par être placé dans le
+choeur du couvent? Allons, notre caisse me paroît arrangée; passons plus
+loin. Je vais écrire à ma soeur; ma lettre vous dira le reste. Si vous
+craignez l'ennui, prenez un livre, car je ne vous réponds pas d'être
+bref.»
+
+J'allai chercher Philippe pour le prier de me trouver sur-le-champ un
+peintre, bon dessinateur sur-tout, décidé à passer la nuit s'il le
+falloit; le prix à sa disposition. Je retournai ensuite près de Henri:
+il avoit le calme de la confiance; moi, j'éprouvois toutes les angoisses
+de l'impatience et de l'inquiétude. Voici sa lettre.
+
+HENRI DE MIRALBE À ADÈLE.
+
+«Ma chère soeur, votre liberté, votre bonheur, dépendent en ce moment de
+vous; il ne faut qu'un instant de résolution, et l'on assure que vous
+n'en manquez pas.
+
+«Vous aurez été surprise de trouver dans le double fond d'une boîte à
+crayon des lettres, des pistolets, et quelques pétards bons à amuser des
+enfans: je vais vous en indiquer l'usage.
+
+«La peur n'est qu'un étonnement prolongé, et rien n'est plus facile que
+d'effrayer des religieuses: plus on a vécu à l'abri du danger, plus on
+est foible à son aspect.
+
+«À partir du jour où vous aurez reçu cette lettre, Téligny et moi nous
+serons toutes les nuits, à onze heures, assez près des murs de l'abbaye
+pour entendre un bruit un peu violent.
+
+«La veille du jour où vous aurez résolu de quitter le couvent, de dix
+heures à minuit, jetez plusieurs pétards allumés par votre fenêtre; ce
+sera pour nous le signal d'être prêts pour le lendemain. Si leur éclat
+alarme l'abbaye, tant mieux; il est bon de disposer les ames à la
+frayeur. On parlera, on racontera des histoires qui augmenteront
+l'effroi. Quand on s'adressera à vous, répondez que vous n'avez rien
+entendu.
+
+«Le lendemain, de dix heures du soir à deux heures du matin (choisissez
+l'instant qui vous paroîtra le plus sûr), armez-vous de vos pistolets,
+marchez vîte, arrivez sans bruit jusqu'à la chambre de celle des
+religieuses à qui les clefs sont remises chaque soir; approchez d'elle
+en lui demandant quelques services ou autrement: alors faites-la asseoir
+devant vous, et tenez-la en respect, en l'assurant que le moindre
+mouvement qu'elle fera, le moindre cri qu'elle poussera, seront le
+signal de sa mort; menacez-la de vous tuer vous-même après: montrez-lui
+l'éternité malheureuse où elle vous plongera; effrayez-la par l'enfer et
+par l'image de la destruction: en un mot, ne lui laissez ni le temps de
+se remettre, ni le loisir de faire la plus petite objection; pressez-la;
+forcez-la non seulement à vous ouvrir les portes, mais à vous
+accompagner jusqu'à la dernière. Nous serons là.
+
+«Je préviens toutes vos objections. Les pistolets que je vous envoie ne
+sont pas chargés: c'est vous dire assez que je suis aussi éloigné de
+vous conseiller un crime, que vous de le commettre; c'est vous annoncer
+suffisamment que j'ai la plus intime conviction qu'on ne vous résistera
+pas. Une arme et le bruit de la veille; les portes vous sont ouvertes.
+
+«Nous aurons une voiture, des chevaux, un seul domestique; mais ces
+détails ne vous regardent pas. Comptez sur le zèle de l'amour et la
+prudence de l'amitié.
+
+«Maintenant, ma soeur, supposez-vous hors du couvent: devinez où nous
+vous conduisons. Pas plus loin que huit lieues, c'est-à-dire à
+Versailles, chez M. de Saint-Alban.»
+
+Je regardai Henri avec autant de surprise que de mécontentement; il ne
+se déconcerta pas, et me fit signe de continuer.
+
+«Oui, ma chère Adèle, chez M. de Saint-Alban; c'est le seul asyle qui
+puisse à la fois satisfaire ce que vous devez à la décence et à vos
+intérêts. Quels que soient les torts de mon père, vous les justifieriez
+du moment où vous n'échapperiez à son pouvoir que pour vous mettre sous
+la protection d'un homme qui, quelque digne qu'il soit, par ses
+sentimens et sa générosité, de votre confiance, ne peut vous protéger
+qu'en fuyant. Vous ne le voudriez pas; je dis plus, il vous estime trop
+pour vous le proposer. Cependant, j'atteste ici la mémoire d'une mère
+qui nous est également chère, si vous n'aviez que le choix de rentrer
+sous le joug du plus cruel de nos ennemis, ou de chercher dans les pays
+étrangers un refuge avec Téligny, tout en gémissant du sort qui vous
+réduiroit à cette alternative, je ne balancerois pas un instant; je
+confierois votre destinée au sort de votre amant.
+
+«Mais seroit-ce assez pour vous de recouvrer votre liberté? n'avez-vous
+pas votre réputation à venger? et lorsque les plus infâmes calomnies
+vous environnent, voudriez-vous donner à M. de Miralbe la satisfaction
+de dire, «Surprise avec un homme, elle a fui avec un autre»?
+Pardonnez-moi, ma soeur, d'avoir tracé ces mots: à l'indignation qu'ils
+auront excitée dans votre ame, jugez s'il vous est possible de balancer.
+
+«On prétend que M. de Saint-Alban est amoureux de vous; je le
+souhaiterois; l'amour, dans un vieillard, n'est point une passion,
+c'est une foiblesse; de plus, vous n'en aurez rien à craindre, et vous
+le verrez plus soumis à vos volontés. Craignez-vous ses importunités?
+Dans la nécessité où vous êtes de le prendre pour protecteur, les
+mettriez-vous en balance avec l'éternité silencieuse d'un cloître? D'un
+mot arrêtez-le; faites-lui, sans détour, confidence de vos sentimens les
+plus secrets. Il est accoutumé à votre franchise; il respectera votre
+amour, parce qu'il est pur, et votre constance, parce qu'elle tient à un
+caractère qui a excité son admiration.
+
+«Les lettres écrites en votre nom à M. de Farfalette sont en ma
+possession. Vous cherchiez une main digne de les présenter à M. de
+Saint-Alban: je vous l'ai indiquée; je n'en connois pas d'autre. Si
+votre vue, si l'accent de votre voix ne devoient pas aller jusqu'au coeur
+d'un vieillard qui se fait un honneur de son respect pour votre sexe,
+je vous observerois que la malheureuse qui a écrit ces lettres ne peut
+échapper; que la peur, la vengeance, ou une récompense sûre,
+l'engageront à répéter avec plus de détails encore ce qu'elle vous a
+confié dans sa colère: mais il n'en sera pas besoin.
+
+«Je vous conduirai moi-même chez M. de Saint-Alban. Il m'a fait défendre
+une seule fois de paroître devant lui; Adèle, vous serez mon motif: il
+en falloit un aussi grand pour que je fusse tenté de lui désobéir.
+
+«Je ne vous crierai pas: Décidez-vous; je vous dirai froidement: Il
+n'est plus en votre pouvoir d'hésiter. Ces lettres, cette caisse,
+envoyées au nom de mon père, découvriront avant peu que vous avez au
+dehors des amis qui vous servent. De cette certitude à celle que votre
+réclusion deviendra plus austère, votre sort plus affreux, la
+conséquence est sûre. (Je regardai encore Henri en frémissant; il me fit
+de nouveau signe de continuer.) Accusez-moi de ne pas vous laisser la
+possibilité du refus, de vous forcer à m'obéir; j'y consens. Je connois
+votre sexe; on ne peut attendre de lui l'audace du nôtre qu'en le
+réduisant à l'extrémité. Cette extrémité fait sa force, et lui sert
+d'excuse aux yeux du public. Soyez heureuse; et si l'on condamne votre
+témérité, je me chargerai du blâme.
+
+«HENRI DE MIRALBE.»
+
+«Eh bien! mon ami, me dit Henri en me frappant sur l'épaule, vous voilà
+bien pensif; avez-vous quelques objections à faire? J'entends des
+objections raisonnables, car je devine tout ce qu'un amant peut
+desirer». Je gardois le silence. «Mon cher Téligny, ajouta-t-il d'un ton
+à la fois sérieux et rempli d'amitié, mettez la main sur votre coeur, et
+dites-moi, si vous étiez le frère d'Adèle, comment vous conduiriez-vous?
+Sûr même de son amour, nourrissant l'espoir d'être son époux, que
+pouvez-vous souhaiter de plus avantageux pour elle?--Rien, si M. de
+Saint-Alban n'en étoit pas amoureux.--Croyez-vous ma soeur
+intéressée?--Au contraire.--Ambitieuse?--Oh! non.--Que craignez-vous
+donc? M. de Miralbe n'eût point consenti à la marier; l'intérêt chez lui
+est plus puissant que ne peut l'être la tendresse dans un homme aussi
+âgé que mon oncle. Je le répète, c'est au plus une fantaisie que le
+moindre mot d'Adèle dissipera; ainsi votre position se trouvera plus
+avantageuse qu'elle n'étoit. Je ne vous ferai qu'une question; elle est
+décisive. Pensez-vous qu'Adèle consentiroit à fuir avec vous? Votre
+silence équivaut à une réponse. À présent, nommez-moi un autre être que
+M. de Saint-Alban qui puisse, sans éclat, la soustraire à la puissance
+paternelle, et je renonce à mon projet». Je n'avois rien à répondre, et
+je fus obligé de me soumettre. Il me quitta en me recommandant de tout
+disposer: cela étoit inutile. Nous convînmes que la caisse seroit prête
+pour le lendemain. Il se chargea de faire faire la boîte à crayons avec
+un double fond tel qu'il l'avoit conçu, me laissa les lettres qu'il
+avoit écrites, et sourit en me défendant de répondre à celle que sa soeur
+m'avoit adressée. Je vous épargnerai, lecteur, celle que j'écrivis; vous
+savez comme j'aimois Adèle; il falloit en effet songer à son bonheur
+bien plus qu'au mien pour la presser moi-même de se jeter dans les bras
+d'un rival. Il est vrai que ce rival avoit soixante ans et plus, qu'il
+portoit le titre respectable de grand oncle, qu'on m'en avoit sacrifié
+de plus dangereux; cependant....
+
+
+
+
+CHAPITRE XLV.
+
+_Les hommes._
+
+
+Si je cédois par nécessité, j'étois bien éloigné d'être aussi joyeux que
+j'aurois dû l'être avec l'espoir d'arracher Adèle à la tyrannie de son
+père; car Henri m'avoit inspiré sa confiance, et je ne doutois point du
+succès. J'aurois préféré tout autre moyen; mais je me sentois incapable
+d'en concevoir un. J'ai toujours eu plus de vivacité que d'imagination,
+plus de sensibilité que d'adresse; et quand mon coeur est violemment
+agité, mes idées se troublent. Ma ressource en pareil cas, c'est
+Philippe. Je l'appelai, je lui confiai notre projet; et, lui donnant à
+lire les lettres de Henri de Miralbe, j'attendis que ses réflexions
+apportassent aux miennes la clarté qui leur manquoit.
+
+«Je ne vois, me dit-il après avoir lu avec la plus grande attention,
+qu'une seule différence entre M. de Miralbe et son fils: le premier
+sacrifie tout à son intérêt; le second fait tout servir à ses vues.
+Quoiqu'il ait dit le contraire, je soutiens qu'il eût trouvé d'autres
+expédiens, sans le désir de se rendre nécessaire, non pas à vous, non
+pas à sa soeur, mais à M. de Saint-Alban. Voilà l'idée principale qui
+l'occupoit.
+
+«Nul doute que l'injustice de ce vieillard à l'égard d'Adèle n'augmente
+l'amitié qu'elle lui avoit inspirée, et que la conduite atroce de M. de
+Miralbe n'excite son indignation. De ces deux sentimens, il doit en
+résulter que, ne voulant pas perdre son neveu par un éclat, il le punira
+en léguant la plus grande partie de sa fortune à mademoiselle de
+Miralbe. Son frère est trop éclairé pour ne pas l'avoir senti; et en
+s'associant inséparablement à l'entrée d'Adèle dans la maison de M. de
+Saint-Alban, il acquiert des droits à son estime, prépare avec honneur
+une réconciliation qui lui assure une partie de son héritage. Les moyens
+qu'il emploie pour arriver à ce but sont dignes d'une ame qui veut
+forcer l'admiration, et non s'abaisser jusqu'à la prière; mais vous
+voyez que l'homme ne peut jamais se séparer de lui, et que l'intérêt,
+quoique d'une manière différente, agit également sur tous. Celui qui a
+de la fierté ne s'avoue qu'à regret ses motifs, et les cache avec soin
+aux autres; celui qui est né sans élévation les découvre trop: voilà
+tout ce qui les distingue.--Mon ami, vous jugez bien sévèrement les
+hommes.--Je les juge ce qu'ils sont; je me juge moi-même, et je ne les
+condamne pas.--Vous pourriez vous tromper sur Henri.--Je pourrois, dans
+ses lettres mêmes, vous donner dix preuves de ce que j'avance; mais il
+n'en faut qu'une. Il vous a laissé les épîtres qui doivent partir pour
+le couvent; vous a-t-il confié les billets écrits, au nom de sa soeur, à
+M. de Farfalette? Ils sont la preuve de son innocence, le gage de sa
+réconciliation avec M. de Saint-Alban; il les a gardés. Mon cher
+Frédéric, vous n'avez encore visité que le temple de l'Amour; tout vous
+a souri: l'âge viendra où vous desirerez entrer dans celui de la
+Fortune, et vous frémirez.» Mes idées commencèrent en ce moment à
+s'éclaircir. Philippe continua.
+
+«Je suis de l'avis de M. de Miralbe le fils; il y a mille probabilités
+que son projet réussira: mais une femme, une jeune personne sur-tout,
+s'échapper d'un couvent un pistolet à la main, présente une image
+révoltante. Vous le pensez comme moi: son frère le croyoit de même;
+aussi n'a-t-il pas cherché à l'y décider, il a voulu l'y forcer. Je ne
+vois effectivement que la dernière extrémité qui pourrait l'y réduire;
+et c'est ici que Henri s'est trompé: car si sa soeur se livroit à cette
+résolution hardie, il n'y auroit plus qu'une ressource pour elle; ce
+seroit de fuir avec vous. On brave tout pour se livrer à l'amour; on ne
+s'élève pas au-dessus des lois que la société impose à son sexe, pour
+rétablir sa réputation. Je ne vous parle ni comme à un fils, ni comme à
+un ami; mais si vous enlevez Adèle, que ce ne soit ni par l'entremise de
+son frère, ni à son profit. Il a craint que vos projets ne
+contrariassent les siens; il est venu au devant de vous: il vouloit vous
+enchaîner à ses volontés, et vous vous êtes livré avec trop de
+confiance». Je sentois que Philippe avoit raison; mais quand mon amour
+impatient demandoit des moyens, j'étois désespéré qu'il ne m'offrît que
+des réflexions.
+
+«Maintenant, ajouta-t-il, tirons de son projet ce qui peut être utile à
+Adèle. Tout se borne à persuader M. de Saint-Alban de son innocence. Les
+lettres supposées seroient nécessaires; vous ne les avez point, et il
+n'est pas impossible de s'en passer. Plus M. de Saint-Alban aime sa
+nièce, moins il doutera de sa justification; mais mademoiselle de
+Miralbe se jetant dans les bras de son oncle lui donneroit trop
+d'avantages, si véritablement il en est amoureux. Que ce soit lui, au
+contraire, qui aille au devant d'elle, sa position change, et ce point
+est essentiel à son repos encore plus qu'au vôtre. Ne connoissez-vous
+pas une femme jeune, belle, d'une réputation qui, jusqu'à présent, a
+réduit la calomnie au silence, une mère de famille...--Oui, Philippe,
+m'écriai-je, madame de Florvel! et je n'y avois pas pensé! l'amie,
+l'admiratrice sincère d'Adèle! Ah! c'est elle qui doit parler à M. de
+Saint-Alban; c'est à la beauté à plaider pour la beauté, à la vertu à
+venger l'innocence». Et la joie m'avoit rendu toutes mes facultés;
+j'aurois tracé d'un trait le plaidoyer de madame de Florvel, j'aurois
+disputé d'éloquence avec les plus grands orateurs de l'antiquité. Timide
+lorsqu'il s'agit d'intrigues, si je pouvois m'élever jusqu'au sublime,
+ce seroit pour défendre la vérité. Je retombai bientôt; en pensant
+jusqu'à quel point je m'étois engagé avec Henri, je ne sentois plus que
+l'embarras d'arrêter ses desseins, sans lui donner aucun soupçon que
+j'agissois sans lui.
+
+«Que cela ne vous inquiète pas, me dit Philippe; travaillons à
+rassembler les effets que renfermera la caisse, comme si elle devoit
+partir demain: d'une part nous retarderons par l'impossibilité que le
+peintre trouvera à achever son ouvrage dans la nuit; d'une autre, je me
+charge de passer ce soir chez M. de Miralbe le fils, de lui annoncer que
+j'ai la certitude que son père fait éclairer toutes vos démarches; je
+lui désignerai celui des domestiques que j'ai vu causer avec votre
+portier; je lui peindrai leur surprise en m'appercevant... Reposez-vous
+sur moi.
+
+D'un coup d'oeil il vous devineroit: j'espère qu'il aura besoin de
+m'étudier. Il faut retarder ses dispositions, et non y renoncer». Je
+laissai à Philippe l'honneur de mentir pour moi, et je me rendis chez
+Florvel.
+
+Heureusement je le trouvai seul avec son épouse et M. de Nangis. Madame
+de Florvel me félicita de l'innocence d'Adèle avec une joie si vive,
+qu'elle augmenta ma confiance pour elle. J'ai souvent remarqué que si
+l'amitié est plus rare entre les femmes que parmi nous, quand elle
+existe aussi, elle a bien plus de force, soit qu'elle s'augmente de tous
+les obstacles qu'elle a surmontés, soit que les femmes portent dans tous
+leurs sentimens un peu de l'amour qu'elles répandent sur tout. Il étoit
+impossible de parler des malheurs de mademoiselle de Miralbe sans
+s'occuper de l'hypocrite cruauté de son père. Florvel, son épouse et
+moi, nous étions à l'unisson. Si jamais indignation ne fut mieux
+méritée, jamais aussi elle ne fut exprimée avec plus d'énergie. M. de
+Nangis seul... M. de Nangis étoit le plus honnête des hommes; mais on
+pouvoit croire que sa probité tenoit plus à sa foiblesse qu'à des
+principes raisonnés: comme il n'auroit pas eu la hardiesse de faire le
+mal, la volonté ne lui en étoit jamais venue; il vivoit dans le monde,
+et doutoit qu'il y eût des méchans: douce sécurité, qui, en contribuant
+à son bonheur, l'auroit fait paroître bien insupportable à quiconque
+auroit eu besoin de lui dans une circonstance importante, si sa
+foiblesse ne l'eût rendu incapable de résister à qui le pressoit
+vivement, quand on lui prouvoit en même temps que son honneur ne couroit
+aucun risque. Sans dire devant lui par quel moyen m'étoit venue la
+lettre d'Adèle, je la leur communiquai; on croira aisément que les
+renseignemens qu'elle m'y donnoit redoublèrent l'intérêt pour elle, et
+la colère contre son père.
+
+C'est dans ces dispositions que je fis part à madame de Florvel du
+service que j'attendois de son amitié; je le détaillois avec chaleur, et
+j'étois d'autant moins pressé de finir pour connoître la réponse de
+cette véritable protectrice d'Adèle, que je la lisois dans ses yeux en
+même temps que je parlois; ils annonçoient la joie; elle sourioit, elle
+applaudissoit par ses gestes. Qu'elle étoit belle en ce moment! Je
+vivrois dix siècles que je me rappellerois sa figure telle que je la vis
+alors, et je ne pourrois me la rappeler, quelque chagrin que j'eusse,
+sans que le sourire de l'espoir vînt aussitôt se placer sur mes lèvres.
+
+Florvel s'offrit pour accompagner son épouse chez M. de Saint-Alban; il
+se faisoit un plaisir de lui présenter les lettres qu'il avoit aidé à
+retirer des mains de M. de Farfalette. J'avois prévu qu'il les
+demanderoit; et ne voyant rien qui mène plus directement au but que la
+vérité, je leur confiai le projet de Henri de Miralbe, les réflexions de
+Philippe, que je donnai comme miennes, et l'impossibilité d'obtenir ces
+lettres sans entrer dans une explication désagréable. Ainsi que
+Philippe, ils ne virent qu'une difficulté de plus, et non un obstacle
+insurmontable. Il est inutile d'observer que M. de Nangis avoit autant
+de peine à croire aux calculs de Henri qu'à l'hypocrisie de son père. Ne
+pouvant nier, il se soulageoit en criant contre les gens d'esprit;
+ressource assez ordinaire de ceux qui en manquent. Du moins avouoit-il
+de bonne foi qu'il se trouvoit trop heureux de n'en avoir que ce qu'il
+en faut pour se conduire en honnête homme, aveu qu'on n'obtient pas
+toujours de ceux que le génie effarouche.
+
+Je n'eus pas le temps de presser madame de Florvel de hâter sa démarche:
+à peine avois-je fini de parler, qu'elle nous quitta pour faire sa
+toilette, et donna les ordres pour sa voiture. Que j'aurois desiré
+l'accompagner, ou pouvoir du moins me rapprocher du lieu où l'on alloit
+décider le sort de celle qui disposoit du mien! Mais quitter Paris dans
+un moment où Henri pouvoit venir me chercher dix fois dans une heure,
+s'il ne me rencontroit pas, c'étoit une imprudence; je le sentis, et je
+retournai chez moi après être convenu avec Florvel de l'endroit où il
+trouveroit mon domestique, pour me faire savoir des nouvelles aussitôt
+que possible. En rentrant je fis monter Charles à cheval; il partit pour
+Versailles.
+
+Être inquiet, tremblant, à la fois agité par la crainte et par
+l'espérance, c'est une cruelle situation sans doute; mais lorsqu'on
+souffre, être obligé de paraître calme, joyeux même, c'est un supplice
+au-dessus de tous ceux inventés par la barbarie humaine. Je l'éprouvois.
+Le peintre que Philippe avoit trouvé m'attendoit; il s'empara de moi,
+me força de m'asseoir: jamais je ne sentis plus vivement le besoin de
+marcher. Il se fâchoit de me voir sans cesse détourner les yeux pour les
+fixer sur une pendule dont la lenteur redoubloit mon impatience: il
+exigeoit plus, il vouloit que je le regardasse en souriant, et
+prétendoit que ma situation demandoit la plus douce sérénité. Il me fut
+impossible d'y tenir: je me levai en lui disant de me dessiner comme il
+pourroit, que d'avance je lui promettois d'être content. Il s'imagina
+que je doutois de son talent, prétendit que je l'insultois, et je fus
+obligé d'employer à l'appaiser plus de temps que n'en auroit exigé une
+séance complète. L'usage où nous sommes tous maintenant de multiplier
+nos portraits, me sauva de nouvelles persécutions: je lui en remis un
+qui m'avoit été rendu dans une rupture; il consentit à copier, et je
+pus du moins donner à mon corps une partie de l'agitation de mon esprit.
+
+Philippe revint de chez Henri de Miralbe. Il l'avoit d'autant plus
+facilement persuadé de retarder d'un jour l'exécution de nos projets,
+qu'il l'avoit trouvé prêt à partir pour la campagne, où il devoit passer
+la nuit. C'étoit une partie arrangée en l'absence d'un jaloux: ainsi
+l'amour du plaisir et l'insouciante amitié de Henri me sauvèrent
+l'embarras de dissimuler avec lui. Cela me soulagea.
+
+Le jour déclinoit, et mon inquiétude alloit toujours en augmentant: le
+pas d'un cheval ne frappoit pas mon oreille sans faire tressaillir mon
+coeur. J'avois déjà compté cent fois le temps qu'il falloit pour aller à
+Versailles, obtenir audience de M. de Saint-Alban, plaider la cause
+d'Adèle, dire un seul mot à Charles, et pour que celui-ci revînt à
+Paris: de dix minutes en dix minutes j'ajoutois à l'espace de temps qui
+m'avoit d'abord paru suffisant; et je suis persuadé qu'il se trouvoit
+trois heures de différence entre mon premier et mon dernier calcul, sans
+que je pusse donner d'autre raison du motif qui me les avoit fait
+regarder tous comme également justes, que la nécessité où j'étois
+d'entretenir mon espoir. Enfin j'entendis dans la rue le fouet du
+courier; il claquoit souvent et avec force. Charles m'auroit parlé, que
+je ne l'aurois pas mieux compris. Je me précipitai à travers l'escalier:
+je le reçus dans mes bras comme il descendoit de cheval; il me cria:
+Bonne nouvelle! Il ne m'apprit rien, je le savois.
+
+Je desirois une explication, et Charles ne pouvoit que me répéter:
+Bonne nouvelle; c'étoit tout ce que M. de Florvel lui avoit dit en lui
+recommandant de partir sur-le-champ, et de m'engager à me trouver chez
+lui, où il ne tarderoit pas à se rendre.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLVI.
+
+_La réussite._
+
+
+J'étois chez Florvel quand il arriva de Versailles, où, à la
+sollicitation de M. de Saint-Alban, il avoit laissé son épouse. Ce
+vieillard avoit volé au-devant de la conviction: il aimoit véritablement
+sa nièce, et convenoit qu'il n'avoit jamais éprouvé de chagrin plus vif
+qu'au moment où il s'étoit vu dans la nécessité de sévir contre elle.
+Quoique la conduite de M. de Miralbe lui parût atroce, il en étoit plus
+irrité que surpris. Il n'avoit pas dissimulé à madame de Florvel qu'il
+soupçonnoit depuis long-temps son neveu de n'être qu'un tartuffe de
+probité; mais entièrement livré à la joie de pouvoir fixer mademoiselle
+de Miralbe près de lui, la colère avoit à peine trouvé place dans son
+ame. Voici la conduite qu'il s'étoit proposé de tenir.
+
+Obtenir la révocation de l'ordre décerné contre Adèle; partir le
+lendemain pour l'abbaye, accompagné de madame de Florvel; ramener sa
+nièce dans sa maison avec la femme-de-chambre, qu'il jugeoit nécessaire
+de ne pas laisser disparoître; la tenir en respect par la crainte et par
+une déclaration du complot dans lequel elle avoit trempé, et qu'il
+vouloit lui faire signer; dissimuler avec M. de Miralbe assez pour qu'il
+pût s'excuser sur les apparences qui sembloient contre sa fille, pas
+assez cependant pour lui ôter l'appréhension d'être démasqué, et
+commencer sa punition par cet état d'anxiété si terrible pour les
+hypocrites.
+
+Ce projet reçut en effet son exécution; la lettre-de-cachet obtenue par
+M. de Saint-Alban fut aisément révoquée à sa sollicitation, il alla avec
+madame de Florvel à l'abbaye, vit sa nièce au parloir, s'excusa de la
+promptitude avec laquelle il l'avoit jugée, lui annonça qu'elle étoit
+libre, et lui demanda si elle consentoit à venir prendre chez lui la
+place qu'il lui avoit destinée.
+
+Ici je laisse parler Adèle.
+
+«Mon premier mouvement fut de surprise, le second de reconnoissance; je
+m'y livrai avec transport, sur-tout à l'égard de madame de Florvel, à
+qui je n'ai jamais eu que des obligations: mais l'air de satisfaction de
+M. de Saint-Alban me rappela, malgré moi, ce qu'on m'a dit de l'amour
+que je lui ai inspiré; et quoique l'amour tel que je le conçois ne
+puisse se classer dans ma tête avec l'âge et les titres de celui qui me
+parloit, j'ai frémi, mon cher Frédéric, à l'idée de me trouver à son
+entière disposition. M'exposer à des scènes désagréables, voir
+s'humilier devant moi un vieillard qui ne me paroîtra que ridicule, lors
+même que je m'efforcerai de lui conserver le respect que je lui dois, et
+l'amitié que ses qualités méritent; craindre peut-être qu'il n'abuse de
+sa protection pour me réduire à la cruelle alternative d'être son
+épouse, ou de retourner dans la maison de mon père; me livrer, en un
+mot, au pouvoir d'un homme qui sera votre ennemi du moment qu'il se
+déclarera hautement votre rival: voilà les réflexions qui m'assaillirent
+coup sur coup. Il n'en falloit pas tant pour tempérer la joie que
+m'avoit donnée l'annonce de ma liberté. M. de Saint-Alban s'apperçut de
+mon inquiétude et de la gêne avec laquelle je répondois à ses discours
+caressans; il me demanda s'il avoit trop auguré de ma générosité en
+espérant que j'oublierois la facilité avec laquelle il s'étoit prêté aux
+suggestions perfides de mon père.
+
+«Non, monsieur, lui dis-je; je suis incapable de conserver le moindre
+ressentiment. Lorsque tout paroissoit m'abandonner, loin de vous
+accuser, je vous ai plaint; et si je desirois que l'on vous désabusât,
+c'étoit autant par le besoin de recouvrer mes droits à votre estime que
+par la certitude que vous me vengeriez de l'injustice dans laquelle on
+vous a entraîné. Mais loin que la faculté de rentrer dans le monde me
+séduise, je n'y vois que de nouveaux dangers à craindre, et ce seroit
+ajouter à vos bontés pour moi de permettre que je restasse dans ce
+couvent. Il m'effrayoit lorsque la contrainte y enchaînoit mes pas; il
+me paroîtra l'asyle de la paix quand je ne l'habiterai que de ma propre
+volonté.--Ma chère Adèle, me répondit M. de Saint-Alban, le malheur
+vous a aigrie.--Non, monsieur; ce que je vous demande est raisonnable,
+et vous m'approuveriez sans doute si vous pouviez connoître les
+réflexions que ma position me force de faire.--Ces réflexions
+doivent-elles être un mystère pour moi?--Elles n'en sont point un pour
+madame de Florvel. M. de Miralbe lui-même devinera mes motifs; et si
+vous me promettez que M. de Saint-Alban ne me rappellera jamais à aucun
+titre ce que je ne veux lui confier qu'à celui d'ami, je suis prête à
+vous prendre pour juge.--Adèle, votre secret n'en est plus un pour moi;
+vous aimez, n'est-il pas vrai?--Oui, monsieur.--Ainsi, si ce n'étoit pas
+de votre aveu, du moins n'étoit-ce point contre votre gré que le marquis
+de Farfalette...--Lui, monsieur! m'écriai-je avec autant de vivacité que
+de dédain; oh! non.
+
+«La figure de M. de Saint-Alban, qui s'étoit assombrie à la certitude
+que mes affections étoient engagées, reprit sa sérénité ordinaire en
+apprenant que M. de Farfalette n'étoit pas son rival. J'ignore ce qui se
+passoit alors en lui; mais il m'engagea à lui parler avec la plus grande
+confiance.
+
+«Vous voyez, monsieur, lui dis-je, combien je suis infortunée d'avoir vu
+se perdre ma réputation pour un être qui m'est au moins indifférent, et
+vous jugerez avec quel raffinement de cruauté ont agi mon père et madame
+de Valmont, en réfléchissant qu'ils m'ont placée, dans l'opinion des
+hommes, au-dessous de celui qui seul pouvoit faire mon bonheur. Je ne
+l'oublieroi jamais; je tiens à lui par tout ce qui séduit, par la
+reconnoissance la plus vive: il m'avoit choisie pour femme dans un temps
+où je n'avois que mon amour à lui offrir; j'ose assurer qu'il conserve
+encore aujourd'hui pour moi les mêmes sentimens. Je n'ignore pas que ma
+nouvelle situation met entre nous quelques obstacles que je ne
+franchirai jamais sans nécessité: je l'avois promis à M. de Miralbe; il
+connoissoit assez mon caractère pour avoir compté sur ma promesse. Mais
+si je fais aux lois de la société le plus grand sacrifice qu'on puisse
+exiger de moi, n'ai-je pas le droit de demander à mon tour qu'on me
+sauve de toutes persécutions? Si je rentre dans le monde, je crains d'en
+éprouver qui me seroient d'autant plus pénibles, que je ne pourrois
+refuser mon estime et tous les procédés de l'amitié à celui...
+Pardonnez-moi, monsieur, ajoutai-je en le fixant; il y a peut-être dans
+ma prudence un peu trop de prévention: mais je vous assure qu'elle vient
+moins de mes observations que des rapports qui m'ont été faits.--Adèle,
+me répondit M. de Saint-Alban avec tristesse, on ne vous a point
+trompée.--Eh bien! monsieur, soyez mon juge; dois-je rentrer dans le
+monde? dois-je rester au couvent? je vous abandonne entièrement ma
+destinée, persuadée que je n'aurai jamais à me repentir de ma
+confiance.--Non, ma chère... fille, me dit M. de Saint-Alban. Comme
+votre juge, je vous condamne à quitter cette abbaye à l'instant même;
+comme votre ami, je vous jure de respecter votre repos; à titre d'oncle,
+je vous promets d'être votre protecteur contre tous vos ennemis. Nous ne
+sommes heureux ni l'un ni l'autre; nous parlerons ensemble de nos
+peines: ce qu'Adèle me confiera sera un secret pour mademoiselle de
+Miralbe; les observations que je ferai à mademoiselle de Miralbe, Adèle
+ne me les reprochera jamais: mais ni l'une ni l'autre ne me cacheront
+rien dans aucune circonstance. Je suis de bonne foi, et vous me croirez
+aisément quand je vous dirai qu'il entre plus de calcul que de passion
+dans l'amour que j'ai pour vous. Je craignois de vous perdre après avoir
+joui de votre société, qui chaque jour me deviendra plus nécessaire; je
+voulois vous épouser pour vous enchaîner à mon sort. Ce qui prouve que
+l'on déraisonne à tout âge, c'est que j'avois tout-à-fait oublié que ce
+qui étoit le comble du bonheur pour moi ne devoit pas l'être pour vous.
+Promettez-moi de ne jamais m'abandonner sans mon aveu, et je vous
+promettrai de tout faire pour que vous ne m'abandonniez jamais.
+
+«Il me tendoit une main à travers les grilles du parloir; je m'en
+emparai et la portai sur mon coeur: ce fut toute ma réponse. «Vous êtes
+bien coquette, me dit-il avec une apparence de gaieté qui déguisoit mal
+son attendrissement; vous me défendez de vous aimer, et vous employez
+tout votre art à me séduire. Si j'avois quarante ans de
+moins...--Excellente réflexion! s'écria madame de Florvel: mais je
+n'étois pas venue ici pour être témoin d'une scène d'amour, et je ne
+souffrirai pas que l'on profane le parloir de madame l'abbesse; j'en
+serois responsable devant Dieu et devant le grand oncle de mademoiselle
+de Miralbe... Elle ne prenoit un ton léger que pour nous tirer
+réciproquement d'une position gênante. Nous lui tînmes compte de sa
+complaisance, et nous quittâmes le couvent avec toute la promptitude
+possible.
+
+«Pendant la route, nous n'eûmes point d'entretien particulier. M. de
+Saint-Alban expliqua ses intentions à ma femme-de-chambre; elle promit
+une entière soumission à ses volontés. Elle déteste mon père et madame
+de Valmont; aussi les a-t-elle traités avec si peu de ménagement, que je
+lui aurois imposé silence si mon oncle ne m'eût plusieurs fois fait
+signe qu'il mettoit quelque intérêt à tous ces détails.
+
+«Je n'ai point osé parler de vous à madame de Florvel; ce n'étoit pas là
+le moment. Je dois respecter la foiblesse et les bontés de M. de
+Saint-Alban: mais, mon cher Frédéric, je ne doute pas de la chaleur que
+vous avez mise à me servir; l'idée que vous m'avez toujours crue digne
+de vous est si douce, qu'elle suffiroit à mon coeur. Combien vous
+augmentez vos droits à ma reconnoissance! et comment oublierois-je que
+vous êtes tout pour moi, quand toutes vos actions m'en rappellent à
+chaque instant le souvenir?
+
+«En arrivant à Versailles, M. de Saint-Alban a eu la complaisance de me
+prévenir que j'étois libre d'écrire et de recevoir des lettres. Je l'ai
+remercié de cette marque de confiance. Il m'a répondu qu'il iroit
+toujours au devant de mes desirs, afin de m'ôter jusqu'à l'idée d'en
+former qui fussent contraires à l'intimité qu'il veut établir entre
+nous. Son amabilité me fait regretter de plus en plus qu'il ait usé son
+existence à courir après des chimères; il étoit né pour connoître le
+bonheur: puisse ma reconnoissance suffire à celui qu'il peut encore
+raisonnablement espérer! Ainsi, mon cher Frédéric, nous nous écrirons
+directement; c'est une consolation. Le temps viendra... je n'en ai
+jamais moins douté qu'à présent; j'ai le coeur gros d'espérance.
+
+«Madame de Florvel m'a quittée aussitôt qu'elle m'a vue établie dans la
+maison de mon oncle; elle est retournée chez elle, où sans doute elle a
+déjà reçu votre visite. Mon ami, quelle femme respectable! et que ceux
+qui mettent leurs erreurs sur le compte de leur sensibilité reçoivent
+d'elle un terrible démenti! Est-il possible d'être plus sensible et plus
+sage que madame de Florvel? C'est la gloire de notre sexe. Quand je
+pense à l'amitié qu'elle a pour moi, et qu'un sentiment intérieur me dit
+que j'en suis digne, il m'est bien difficile de n'avoir pas un peu de
+fierté. M. Durmer, vous, elle et M. de Saint-Alban, voilà toute la
+famille que mon coeur adopte. J'espère y joindre un jour mon frère, et
+lui prouver que je respecte dans la prospérité les engagemens pris dans
+le malheur. M. de Saint-Alban consent à le voir; le zèle qu'il a mis à
+m'obliger lui a fait plaisir: mais il n'est pas entièrement revenu des
+préventions que mon père lui a inspirées contre lui, et que quelques
+étourderies prononcées n'ont que trop justifiées. Je les adoucirai
+réciproquement; car je n'ignore point que Henri ne supporte ni les
+remontrances, ni les conseils. Je vais lui écrire, et je m'arrangerai
+pour que leur première entrevue ait lieu en société: il faut, pour ainsi
+dire, les accoutumer à se revoir...
+
+«J'ai interrompu ma lettre pour assister à une scène qui m'a fait mal.
+M. de Saint-Alban avoit dépêché un courier à mon père, avec invitation
+de se rendre chez lui à six heures précises du soir. Il lui avoit caché
+mon retour, et avoit donné des ordres pour qu'il arrivât jusqu'à nous
+sans être averti. Nous étions seuls quand on l'annonça. Je me levai; je
+tremblois de toutes mes forces. L'étonnement de M. de Miralbe en jetant
+les yeux sur moi me rassura; j'oubliai qu'il étoit mon ennemi et mon
+père, et j'osai considérer l'hypocrisie lorsqu'elle craint d'être
+démasquée: c'est véritablement alors qu'elle est dans toute sa laideur.
+Il n'osoit plus me regarder; il craignoit de me marquer de l'amitié ou
+de la colère: il auroit voulu interroger M. de Saint-Alban; et, retenu
+par l'appréhension de se laisser deviner, il essayoit de lire sur sa
+figure l'attitude qu'il devoit prendre: mais mon oncle, qui jouissoit
+sans doute de son embarras, et qui vouloit le prolonger, s'étoit composé
+un de ces airs insignifians dont on ne peut rien augurer, soit en mal,
+soit en bien. Je suis persuadée que nous restâmes dans la même situation
+pendant plus de cinq minutes. Enfin M. de Saint-Alban pria mon père de
+me féliciter d'avoir conservé des amis capables de prouver mon
+innocence. Il lui expliqua ma sortie du couvent dans le plus grand
+détail, ne lui laissa point ignorer les dispositions de ma
+femme-de-chambre, excepté dans ce qui avoit rapport à lui. M. de
+Miralbe revint alors à son caractère, jura qu'il s'étoit apperçu que
+madame de Valmont avoit contre moi des motifs particuliers de jalousie,
+mais qu'il ne l'auroit jamais crue capable d'abuser de la tendresse d'un
+père pour en faire l'instrument de ses vengeances: il promit de rompre
+avec elle, et vint à moi pour m'embrasser. L'enfer se seroit ouvert
+derrière moi, qu'il m'eût été impossible de ne pas reculer. Il
+s'apperçut du mouvement que je fis, eut la prudence de ne pas s'avancer,
+et l'adresse de s'emparer de la conversation avec tant de promptitude,
+qu'il seroit parvenu à déguiser la rage qui le dévoroit à des yeux moins
+pénétrans que ceux de M. de Saint-Alban. Il insista beaucoup sur la
+nécessité de punir ma femme-de-chambre, et parut atterré quand mon oncle
+lui observa qu'il avoit des raisons pour qu'elle restât à mon service.
+Je demandai la permission de me retirer, en alléguant qu'il m'étoit
+difficile de résister plus long-temps aux diverses émotions que j'avois
+éprouvées dans la journée. M. de Miralbe, que ma présence humilioit sans
+doute plus encore que la sienne ne me gênoit, m'engagea à prendre de moi
+le plus grand soin, et me pria de lui faire donner souvent de mes
+nouvelles.
+
+«Resté seul avec mon oncle, il employa toute son adresse pour me
+desservir auprès de lui, non pas en lui disant du mal de moi, mais en me
+plaignant beaucoup de m'être attachée à un individu dont la naissance
+étoit un problême dangereux à résoudre, et la conduite peu digne
+d'éloges; il lui fit entendre que vous étiez le sujet de la haine qui
+existoit entre madame de Valmont et moi: il croyoit opérer un grand
+effet en me plaçant sur la même ligne que cette femme, et en excitant
+la jalousie de M. de Saint-Alban; celui-ci parut impassible. M. de
+Miralbe le quitta avec autant de mécontentement intérieur qu'il
+affectoit de reconnoissance pour le zèle que son oncle avoit mis à
+réparer l'injustice dont j'avois été la victime.
+
+«La calomnie n'est jamais sans effet; aussi me suis-je apperçue, aux
+discours de M. de Saint-Alban, que mon père avoit alarmé sa tendresse
+pour moi, et qu'il vous croyoit indigne de mon attachement. Comme je ne
+veux le gagner qu'à force de franchise, je ne lui ai point caché que la
+conversation de M. de Miralbe avoit laissé dans son ame des préventions
+qu'il m'importoit de détruire, et je lui ai promis un récit sincère de
+tout ce qui a rapport à notre liaison. Je suis bien aise qu'il se soit
+ainsi placé de lui-même dans la nécessité d'être mon confident; nous
+n'y perdrons ni l'un ni l'autre. Une seule chose m'embarrasse, mon cher
+Frédéric: que lui dirai-je de votre naissance? Si je parois ignorer
+votre secret, que pensera-t-il d'un mystère que vous avez cru devoir
+garder avec moi? Pouvez-vous m'autoriser à le lui confier? Je ne le
+crois pas; je sens même qu'il ne vous est pas permis d'en disposer, car
+il ne vous appartient point à vous seul. Guidez-moi dans ce récit qui me
+semble bien embarrassant. Se taire avec M. de Saint-Alban, c'est
+renoncer aux services qu'il peut nous rendre, et reculer le terme de nos
+espérances. Croyez, mon ami, que si Adèle étoit libre, elle ne
+répondroit aux questions qui vous concernent que par l'éloge de votre
+caractère: elle vous met au-dessus de tout; et bien loin d'avoir jamais
+desiré un nom, un rang, une fortune pour vous en rendre maître, elle
+regrettera toujours son ancienne pauvreté. C'étoit pour elle la
+certitude de vous appartenir.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XLVII.
+
+_Les difficultés s'applanissent._
+
+
+Heureusement je pouvois lever l'obstacle qui s'opposoit à l'entière
+confidence qu'Adèle avoit promise à M. de Saint-Alban; mais comme je
+craignois que la liberté de recevoir des lettres ne cachât quelques
+piéges, et que d'ailleurs aucune circonstance ne pouvoit m'autoriser à
+laisser des traces de la convention faite entre M. de Montluc et moi, je
+lui répondis que les raisons qui jusqu'à ce jour s'étoient opposées à ce
+que j'avouasse ma famille, venoient de disparoître. Je lui fis une
+histoire détaillée de la persécution que M. de Montluc avoit éprouvée
+pour s'être marié sans le consentement de son père, et j'attribuai à la
+crainte qu'il eut de me voir enveloppé dans la même proscription, le
+silence qu'il garda sur ma naissance devant les lois et devant tout le
+monde.
+
+N'ayant vécu depuis que par les bienfaits de madame de Sponasi, qui
+s'étoit chargée de me faire élever, il avoit craint pour moi la fierté
+d'un grand nom unie à la pauvreté, et il avoit sacrifié son amour
+paternel à mon bonheur, ou peut-être à quelques idées fausses, bien
+excusables après les chagrins auxquels il s'étoit vu en proie. Un des
+plus grands inconvéniens de l'injustice sur les coeurs sensibles, est de
+les exalter. Madame de Sponasi, prête à mourir, m'avoit révélé le secret
+de ma naissance; et je me disposois à réclamer mon nom, soit par le
+secours des lois, soit en réveillant la tendresse de mon père, quand M.
+de Montluc lui-même, dont la position se trouvoit changée par le décès
+de son frère aîné, m'écrivit en m'engageant à venir le voir.
+
+Voilà le véritable motif de mon voyage à Téligny. J'y avois retrouvé les
+parens les plus tendres et les plus respectables. La nouvelle de
+l'enlèvement de mademoiselle de Miralbe avoit précipité mon retour.
+Quelque chose au monde pouvoit-il m'occuper quand je la savois sacrifiée
+aux calculs du père le plus injuste et le plus intéressé? Maintenant que
+la protection de son oncle me rassuroit sur son sort, j'allois penser à
+assurer le mien, et céder aux desirs bien naturels de M. de Montluc et
+de son épouse. Je n'osois prier mademoiselle de Miralbe d'engager M. de
+Saint-Alban à nous servir de son crédit pour faire constater mon état,
+sans ébruiter dans les tribunaux les malheurs passés de mon père; mais
+j'espérois trouver, dans cette occasion importante, tous les amis qui
+m'avoient chéri, lorsque les qualités que leur indulgence me prêtoit
+étoient mes seuls titres à leur bienveillance.
+
+On croira, sans que je le dise, que, dans ma lettre, je n'oubliai ni
+l'éloge de M. de Saint-Alban, ni la fortune dont je jouissois, et que je
+négligeai encore moins de relever l'éclat de la maison de Montluc: je le
+répète, c'étoit une des plus anciennes de la Provence. Pour mettre Adèle
+dans la possibilité d'apprécier la vérité de mon récit, je lui marquai
+que Philippe s'étoit empressé de me seconder dans les affaires que cette
+découverte m'avoit occasionnées, et qu'à toutes les obligations qui
+m'attachoient déjà à lui, je devois ajouter celle d'avoir bientôt un nom
+qui me permît d'aspirer à elle.
+
+Ma lettre partie, je concertai effectivement avec Philippe les moyens de
+mettre à profit la bonne volonté de M. de Montluc. Son amitié alloit
+toujours plus vîte que mes desirs dans tout ce qui pouvoit m'être utile:
+il avoit déjà vu le notaire du frère aîné de mon père à venir; et des
+renseignemens pris il résultoit que ses biens seroient faciles à
+dégager, que nous possédions plus qu'il ne falloit pour y rentrer avec
+avantage; car parmi les créanciers du mort, la plupart consentiroient à
+des arrangemens équitables, pour être payés de suite, plutôt que de
+s'exposer aux lenteurs, à l'incertitude et à la rapacité de la justice
+et des hommes de loi. Philippe disposoit pour moi de sa fortune avec un
+plaisir si vif, qu'il m'ôtoit la possibilité de l'en remercier. «Je ne
+l'ai amassée qu'à votre intention, me répétoit-il sans cesse; je vous
+connois, et je suis persuadé qu'il n'est pas de plus fort lien pour
+vous enchaîner que celui de la reconnoissance. Votre attachement pour
+madame de Sponasi, votre respect pour sa mémoire, me garantissent votre
+conduite envers moi. Mon cher Frédéric, j'attache mon souvenir à toutes
+les époques de votre vie: vous ne pourrez jamais cesser de m'aimer;
+c'est le seul voeu que j'ai formé en vous serrant dans mes bras le jour
+de votre naissance». Vingt fois je fus tenté de lui proposer des sûretés
+pour l'argent qu'il me prêtoit: je n'osai pas, et je fis bien; je
+sentois comme lui que sa plus forte assurance étoit dans sa générosité
+et dans mes sentimens.
+
+Il me fit signer les procurations qu'il crut nécessaires, et partit pour
+Téligny afin d'arranger avec M. de Montluc tout ce qui avoit rapport à
+la succession de son frère et à mes intérêts. Il est inutile de
+rappeler que M. de Montluc ne connoissoit Philippe que comme ayant joui
+de la confiance de madame de Sponasi, et qu'il ne m'avoit paru avoir
+aucun soupçon du principal motif de cette confiance. J'abandonnai à
+Philippe le soin de parler ou de se taire à cet égard; mais il me dit
+qu'il regardoit le silence comme le parti le plus prudent. Je lui en sus
+bon gré.
+
+Trois jours s'étoient écoulés sans que je reçusse des nouvelles d'Adèle,
+et je souffrois d'autant plus que je n'osois me fier à M. de
+Saint-Alban: non que je lui crusse un caractère semblable à celui de M.
+de Miralbe; mais ayant peine à me persuader qu'il eût de bonne foi
+renoncé au projet d'épouser sa nièce, j'appréhendois que l'amour ne lui
+suggérât l'idée d'intercepter notre correspondance. Privés de tous
+moyens de nous voir, s'il parvenoit à nous empêcher de nous écrire,
+combien n'auroit-il pas de ressources pour essayer de me nuire auprès
+d'Adèle! Et quand bien même il n'y réussiroit pas, ne suffisoit-il pas
+qu'il le tentât, pour nous rendre également malheureux? L'amour ne va
+guère sans être escorté des soupçons, sur-tout lorsqu'il n'a que des
+réflexions pour tout aliment. Je n'osois confier mes inquiétudes à
+madame de Florvel, et son époux ne s'étoit pas trouvé chez lui lorsque
+je m'y étois présenté. En vain je formois le projet d'aller à
+Versailles, de pénétrer jusqu'à Adèle; la crainte de la perdre auprès de
+son oncle me retenoit. Je voyois à la fois en lui un protecteur
+dangereux, et cependant le seul être qui pût la défendre contre un
+ennemi bien plus redoutable encore.
+
+Le soir du troisième jour, je reçus le billet suivant:
+
+«Je viens de subir une terrible épreuve; M. de Saint-Alban m'assure que
+c'est la dernière: il y a dans ses caresses quelque chose de si tendre
+et de si paternel, que j'ose me livrer aux plus grandes espérances. Je
+lui ai fait sur notre liaison le récit qu'il attendoit de moi, et mes
+discours sur votre famille ont été conformes à votre dernière lettre. Je
+l'ai répété, parce que vous l'avez dit: soyez M. de Montluc pour tout le
+monde, et restez toujours Frédéric pour votre Adèle.
+
+«Mon oncle m'a écouté avec le plus grand sang-froid; pas la moindre
+question qui annonçât du doute ou de l'intérêt. J'ai cru du moins qu'il
+alloit me faire quelques objections; aucune: il s'est contenté de me
+prier de ne plus vous écrire sans son consentement. Je n'ai pas voulu
+promettre. «Du moins, m'a-t-il dit, vous m'accorderez bien quatre jours;
+je vous les demande comme une grace». J'ai consenti. Depuis il n'a
+cessé de me donner des marques de son amitié; mais il ne m'a point parlé
+de vous. J'ai su qu'il s'est entretenu long-temps avec M. de Florvel, et
+plus encore avec M. de Nangis, qu'il aime beaucoup, parce qu'il a été
+mon tuteur, et qu'il pourroit encore le devenir: ce sont ses
+expressions.
+
+«Aujourd'hui il m'a demandé si je vous avois écrit.--«Vous savez bien,
+monsieur, que je vous ai accordé quatre jours». Il a souri de l'humeur
+qui perçoit dans ma réponse. «Eh bien! m'a-t-il dit, je vous prie
+d'engager de ma part M. de Téligny à venir demain dîner avec vous; vous
+le préviendrez que nous ne serons que nous trois». Je vous envoie
+l'invitation, mon cher Frédéric; et si votre joie est égale à la mienne,
+vous êtes en ce moment le plus heureux des hommes. Demain je vous verrai
+chez mon oncle: vous lui plairez, j'en suis sûr; vous l'aimerez aussi.
+Puisqu'il vous ouvre sa maison, qu'il observe lui-même que nous ne
+serons qu'entre nous.... Si je vous faisois part de toutes mes pensées,
+ma lettre ne vous parviendroit pas aujourd'hui. Livrez-vous aux vôtres,
+et vous connoîtrez celles qui occupent votre Adèle.»
+
+Je n'ai jamais eu plus de plaisir et moins d'amour-propre qu'en recevant
+cette lettre: la certitude d'être admis chez M. de Saint-Alban comme
+époux futur de sa nièce me combloit de joie; mais la crainte de ne pas
+répondre à l'idée qu'Adèle lui avoit donnée de moi la tempéroit
+beaucoup; peut-être sans cela aurois-je manqué de forces pour la
+supporter. La joie trouble l'esprit, la crainte l'anéantit; je m'en
+apperçus; car je me surpris plusieurs fois arrangeant ce que je dirois,
+comme si je devois faire une harangue, et concertant mes réponses comme
+si l'on m'eût communiqué d'avance les questions qu'on m'adresseroit. Il
+m'arriva ce qui arrive en pareille circonstance à tout le monde; c'est
+que rien de ce que j'avois préparé ne me servit, et ce fut un très-grand
+bonheur. Les plus sots sont toujours ceux qui n'ont que de l'esprit
+d'apprêt. Adèle étoit présente lorsque l'on m'annonça: en la voyant
+j'oubliai tout, jusqu'à la présence de M. de Saint-Alban; et sans oser
+me livrer aux transports que sa vue m'inspiroit, sans pouvoir lui
+adresser une seule parole, je m'arrêtai pour la considérer. Combien les
+malheurs qu'elle avoit éprouvés depuis notre séparation avoient ajouté à
+ses charmes et à l'intérêt qu'elle m'inspiroit! je contemplois à la fois
+et avec extase l'élève de M. Durmer, la victime de M. de Miralbe, la
+protégée de M. de Saint-Alban, la plus jolie de toutes les femmes, et
+l'épouse adorée qui m'étoit destinée.
+
+Mon immobilité tenoit à trop de passions pour me donner l'air stupide;
+M. de Saint-Alban, loin de mal en augurer, eut la bonté de prévenir les
+remerciemens que je lui devois, et la complaisance d'entamer la
+conversation par le chagrin que j'avois éprouvé en apprenant la conduite
+qu'on avoit tenue avec sa nièce. C'étoit me donner beau jeu; aussi
+passai-je subitement d'une insensibilité apparente à l'explosion des
+sentimens qui m'agitoient. Sans effort, notre entretien devint aussi
+intéressant que le sujet que nous traitions; et, avant de nous mettre à
+table, il régnoit entre nous un ton de confiance qui auroit étonné
+quiconque en eût été témoin, avec la certitude que, nous voyant pour la
+première fois, nous avions tous les deux formé le projet d'être sur la
+réserve: mais nous parlions d'Adèle, et elle étoit présente.
+
+Quand nous fûmes rentrés dans le salon, il m'entretint de mes parens, et
+m'offrit avec beaucoup de grace tous les services qui dépendraient de
+lui. «Ceci est pour vous, me dit-il; maintenant, parlons de moi. J'ai
+grande envie de marier Adèle, et plus d'envie encore de ne jamais m'en
+séparer: croyez-vous que la condition de demeurer avec moi ne soit point
+un obstacle aux projets que j'ai formés pour elle»? On croira sans peine
+que je n'hésitai point à assurer que cette condition seroit un bonheur
+de plus pour quiconque osoit aspirer à la main de mademoiselle de
+Miralbe. «Eh bien! me répondit-il, dès ce moment ma maison vous est
+ouverte. J'ai des torts à réparer; et quoique ma nièce m'ait plusieurs
+fois répété qu'elle les avoit oubliés, je suis persuadé qu'avec votre
+secours je la forcerai du moins à ne jamais se les rappeler sans
+plaisir». Adèle se chargea de notre réponse, et la fit avec tant de
+sensibilité, que ce vieillard convint qu'il lui avoit une obligation
+dont il ne pourroit jamais s'acquitter; c'étoit de lui avoir fait faire
+connoissance avec son coeur: «un peu tard, il est vrai, disoit-il avec
+gaieté; mais ce n'est pas sa faute.»
+
+«Je connois les secrets de votre famille, ajouta M. de Saint-Alban: ils
+sont l'effet du malheur; on peut les réparer. Vous connoissez aussi ceux
+de la famille d'Adèle: ils reposent sur le crime; il faut les punir. M.
+de Miralbe est un abominable homme, dangereux pour tous ceux qui sont
+sous sa dépendance. Heureusement il est sous la mienne, et je compte
+lever tous les obstacles qu'il m'opposera, à l'aide de l'espoir de mon
+héritage, qu'il n'aura jamais. Celui qui ne calcule que son intérêt
+doit être sacrifié aux pieds de l'idole auquel il a tout immolé. La
+crainte d'une rupture avec moi le rendra souple à mes volontés; mais
+pour ne pas nous exposer à mille tracasseries, je vous conseille de ne
+venir chez moi que rarement, jusqu'au jour où vous serez en possession
+du nom qui vous appartient. Vous sentez qu'avant cette époque je ne peux
+prononcer le mot de mariage; et comme il entre dans mes vues qu'il soit
+aussitôt fait que proposé, la contrainte que je vous impose trouvera
+bientôt sa récompense. Écrivez à M. et à madame de Montluc de se rendre
+à Paris; j'attends de votre complaisance que vous voudrez bien me
+présenter à eux: le reste me regarde. Ils trouveront tout ici disposé
+selon leurs vues et les vôtres.
+
+Je promis à M. de Saint-Alban de lui obéir en tout, et je tins parole,
+excepté que je lui rendois des visites plus fréquentes que je ne le
+trouvois moi-même raisonnable dans les circonstances où nous étions;
+mais il étoit trop difficile de me priver de voir Adèle, quand tout
+s'unissoit pour me tenter. Florvel, son épouse et M. de Nangis étoient
+devenus la société intime de M. de Saint-Alban; ils formoient aussi la
+mienne, et je ne pouvois apprendre qu'ils alloient à Versailles sans
+céder au désir de les accompagner. Nous étions si bien d'accord quand
+nous nous trouvions réunis! L'oncle de mademoiselle de Miralbe oublioit
+avec nous le rôle de courtisan pour ne laisser voir que l'homme aimable,
+sensible et généreux; il ne nous cachoit pas ses regrets d'avoir vieilli
+en cherchant sans cesse le bonheur hors de lui. Il faisoit des projets;
+et si l'illusion, naturelle aux hommes, l'empêchoit d'appercevoir que
+ses desirs et sa vieillesse ne s'accordoient point, notre amitié nous
+privoit également de la faculté d'y réfléchir. Quoiqu'il eût près de
+soixante et dix ans, il calculoit l'avenir comme nous; malgré notre
+jeunesse, nous comptions comme lui. Puisque la mort n'a point d'âge,
+l'espérance de la vie ne peut avoir de bornes.
+
+Henri de Miralbe venoit aussi souvent chez son oncle; mais il n'étoit
+jamais de nos petits comités: il aimoit trop les plaisirs bruyans pour
+en chercher au milieu de nous; et la crainte de paroître faire sa cour
+l'éloignoit de tout ce qui auroit pu lui donner l'apparence d'une
+complaisance servile. La société nombreuse convenoit mieux à son genre
+d'esprit; il y brilloit. C'étoit aussi les jours où l'on recevoit du
+monde, qu'Adèle avoit soin d'inviter son frère. Dans l'appréhension de
+rencontrer son fils, M. de Miralbe ne venoit guère que le matin: ainsi
+la haine qui existoit entre eux me sauva l'embarras de me trouver avec
+lui avant l'époque fixée par M. de Saint-Alban.
+
+Cette époque arriva. M. et madame de Montluc eurent la bonté de se
+rendre à mon invitation; ils vinrent à Paris, descendirent chez moi. Le
+mari par ses connoissances et son aménité, l'épouse par sa douceur
+obligeante, réussirent auprès de l'oncle d'Adèle; il étoit fait pour
+apprécier leur mérite. La reconnoissance que ce couple respectable
+portoit à la mémoire de madame de Sponasi, l'amitié dont nous nous
+étions donné des preuves, les avantages réciproques que nous trouvions
+dans l'union de nos sentimens et de nos intérêts, valoient bien les
+droits de la nature; et si nous faisions illusion à ceux qui nous
+entouroient, c'est que nos coeurs nous trompoient nous-mêmes. M. de
+Saint-Alban nous avoit servis avec tant de chaleur, qu'en moins de huit
+jours je fus en possession des titres nécessaires pour prendre le nom de
+Montluc; tout ce que la faveur peut ajouter aux formalités des lois me
+fut prodigué plutôt qu'accordé. Sans autre ambition que celle que
+m'inspira l'amour, je parvins au-delà de ce que je devois prétendre:
+mais je puis affirmer avec vérité que je n'éprouvai pas le moindre
+mouvement de vanité; la certitude d'épouser mademoiselle de Miralbe ne
+laissoit pas en moi de place à un sentiment si petit. Qu'elle fût
+toujours restée Adèle, et jamais, jamais je n'aurois desiré être autre
+que Frédéric.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLVIII.
+
+_Contrat de mariage et testament._
+
+
+M. de Saint-Alban fixa le jour où il devoit proposer notre union à M. de
+Miralbe, en convenant lui-même que jamais affaire ne lui avoit paru
+aussi embarrassante à traiter. «Non pas, disoit-il, que je ne sois sûr
+de réussir. Si mon neveu osoit me résister ouvertement, je l'accablerois
+à la fois de la preuve de ses crimes, de mon indignation et de mon
+crédit; mais je voudrois éviter l'éclat. Je m'attends à bien des
+objections, à mille petits moyens détournés qui révolteront ma patience;
+je songerai qu'il s'agit du bonheur de ma chère Adèle, et je tâcherai de
+me contraindre.»
+
+M. de Miralbe, qui sans doute payoit quelques domestiques de son oncle
+pour être instruit de ses actions, n'ignoroit pas mes visites fréquentes
+chez lui: aussi ne parut-il surpris de la proposition de M. de
+Saint-Alban qu'autant qu'il le falloit pour donner plus de prix à son
+consentement. Il se défendit de marier sa fille par l'impossibilité où
+il se trouvoit de lui compter l'argent qui provenoit de sa tutelle,
+prétextant avoir placé depuis peu des fonds considérables dans une
+entreprise excellente, mais qui ne devoit rien rendre avant trois ans.
+M. de Saint-Alban leva cette difficulté en mon nom, en assurant que je
+consentirois volontiers à attendre jusqu'à cette époque, et même plus
+long-temps si cela étoit nécessaire. Afin de ne pas lui donner d'ombrage
+sur sa générosité envers mademoiselle de Miralbe, il le prévint qu'il se
+trouvoit lui-même assez gêné pour ne pas agir avec elle comme il se
+l'étoit promis, et qu'il regrettoit de borner à cent mille livres le
+présent qu'il vouloit lui faire. «Mais, ajouta-t-il, elle n'y perdra
+rien, puisque mes biens doivent vous appartenir un jour, et je vous
+charge de la dédommager du tort que je lui fais malgré moi». Soit que
+cette assurance rendît M. de Miralbe docile, soit qu'il eût d'avance
+calculé le danger de s'opposer à une volonté décidée de celui dont il
+convoitoit l'héritage, il céda avec grace, ne quitta son oncle qu'après
+avoir fait mille caresses à Adèle, et pris jour pour recevoir la visite
+de M. et de madame de Montluc.
+
+Ils se rendirent effectivement chez lui, et lui demandèrent sa fille,
+suivant les formes usitées alors. Ils furent accueillis avec les plus
+grandes démonstrations d'amitié, reçurent mille félicitations sur le
+bonheur d'avoir retrouvé un fils digne d'eux; félicitations qui lui
+furent reportées, à l'égard d'Adèle, avec plus de justice et sans doute
+aussi plus de sincérité. M. de Montluc, qui paroissoit posséder toute ma
+fortune, parla des avantages qu'il se proposoit de me faire. M. de
+Miralbe, soulagé de pouvoir du moins exhaler sa haine contre quelqu'un,
+jura que jamais Henri ne rentreroit en grace auprès de lui, et que tous
+ses biens appartiendroient à celui de ses enfans dont il n'avoit qu'à se
+louer; mais il s'abstint d'entrer dans aucun détail, en observant qu'il
+avoit promis à M. de Saint-Alban de lui céder la satisfaction de veiller
+aux intérêts de mademoiselle de Miralbe.
+
+Cette visite faite et rendue, il me fut permis de voir Adèle tous les
+jours, de lui parler de ma joie, de lire dans ses regards les mouvemens
+de la sienne. La certitude d'être unis étoit pour nous un état de
+félicité et de surprise: nous eussions été trop à plaindre d'en douter
+un seul instant, et cependant nous ne pouvions le croire. Ce mélange
+d'inquiétudes sans motif, d'assurance si voisine de la crainte, ne peut
+se concevoir que par ceux que l'amour et l'espoir ont long-temps agités.
+Hélas! nous nous étions déjà vus si près du bonheur, un événement si
+imprévu nous en avoit déjà éloignés avec tant de violence, que nous
+n'osions qu'en tremblant nous confier aux présages heureux qui nous
+entouroient. Combien de fois ne regrettâmes-nous pas le sort de ceux qui
+ne portent à l'autel qu'un coeur brûlant de desirs! Mais quand on a de la
+fortune, il faut des contrats; ce qui souvent demande plus de temps que
+les amans ne voudroient en accorder.
+
+Enfin la minute du mariage de nos biens fut arrêtée par M. de
+Saint-Alban; lui et M. de Montluc approuvèrent le compte que le père de
+mademoiselle de Miralbe rendit de sa tutelle: ils stipulèrent les
+époques de paiement; en un mot, ils prirent d'un côté comme de l'autre
+toutes les précautions que l'intérêt et la méfiance déguisent sous les
+noms les plus honnêtes. Le notaire fut chargé d'apporter son acte le
+lendemain. Nous devions tous souper chez M. de Saint-Alban, et signer.
+Mes amis, ceux d'Adèle, nos parens, nous félicitoient et se félicitoient
+avec plus ou moins de franchise. Philippe, l'excellent Philippe,
+jouissoit de son ouvrage, de mon bonheur et de ses sacrifices. Comme il
+m'embrassa de bon coeur la veille de ce jour si long-temps desiré!
+
+Mon imagination étoit trop exaltée pour que le sommeil pût un moment en
+suspendre l'activité! Levé de bonne heure, je me proposois de me rendre
+le plutôt possible à Versailles, quand je reçus ce billet d'Adèle:
+
+«Mon oncle a passé une nuit terrible. Les médecins prétendent que c'est
+une attaque d'apoplexie. À chaque instant il perd connaissance, et
+paroît sur-tout souffrir horriblement de ne pouvoir parler. Je ne sais
+qui a averti M. de Miralbe, il est arrivé ce matin à six heures. Il m'a
+recommandé, avec beaucoup de douceur, de retirer les invitations faites
+pour aujourd'hui. Je viens d'en charger le secrétaire de mon oncle. Je
+n'écris qu'à vous et à Henri, et je retourne servir mon protecteur.
+Adieu, mon cher Frédéric. Venez voir M. de Saint-Alban: si le ciel
+permet que son état s'améliore, son amitié sera flattée des témoignages
+de la vôtre. Je croyois avoir épuisé la coupe du malheur; j'ignorois
+celui de trembler pour les jours d'un être aussi cher. Adieu, mon ami.»
+
+Je partis presque aussitôt pour Versailles, accompagné de M. et de
+madame de Montluc: nous gardâmes en route le plus profond silence; nous
+craignions réciproquement de nous communiquer nos alarmes et nos
+soupçons. En arrivant, nous demandâmes des nouvelles de M. de
+Saint-Alban; elles étoient toujours telles qu'Adèle me les avoit
+données. M. de Miralbe vint nous recevoir, et ne demeura avec nous qu'un
+moment, en s'excusant sur les soins que l'état de son oncle exigeoit. Il
+étoit pâle; son regard n'avoit point d'assurance: Dieu seul connoît le
+sentiment qui l'agitoit alors. Nous restâmes dans l'espérance de voir sa
+fille, mais sans oser la faire avertir: les occupations auxquelles elle
+se livroit étoient si sacrées, que l'amour même se fût reproché de l'en
+distraire. M. de Nangis, Florvel et son épouse arrivèrent quelque temps
+après nous: nous passâmes quatre heures ensemble, sans voir d'autres
+individus que les médecins, qui ne conservoient point d'espérance, et
+quelques valets dont la fonction paroissoit bien plus être de nous
+observer, de nous empêcher de parler, que de répondre au désir que nous
+avions de connoître à chaque instant l'état du malade. Adèle passa par
+hasard dans le salon où nous étions, et parut surprise de nous voir.
+Sans doute on lui avoit laissé ignorer la présence de tous ses amis. Sa
+figure, toujours si expressive, auroit pu servir de modèle pour peindre
+la douleur. Elle nous raconta, dans le plus grand détail, l'attaque
+terrible qu'avoit éprouvée son oncle; et quoique tous ses discours
+annonçassent assez qu'elle n'avoit aucun espoir de le voir se rétablir,
+elle nous interrogeoit de manière à nous forcer de lui en donner.
+Bientôt elle nous quitta pour retourner auprès de M. de Saint-Alban: son
+inquiétude lorsqu'elle ne le voyoit pas, égaloit seule les angoisses qui
+la déchiroient à chaque crise dont elle étoit témoin.
+
+Ne pouvant tous rester plus long-temps chez M. de Saint-Alban, nous
+acceptâmes l'offre que nous fit M. de Nangis de nous réunir à
+l'appartement qu'il avoit à Versailles, et de laisser un de nos
+domestiques chez le malade, pour venir d'heure en heure nous donner de
+ses nouvelles. Elles s'écoulèrent avec bien de la lenteur, et sans
+apporter un seul rayon d'espérance. À minuit nous apprîmes que le
+protecteur d'Adèle avoit cessé d'exister. Lecteurs, représentez-vous
+dans quel abîme de malheurs cette affreuse nouvelle pouvoit de nouveau
+me plonger, et jugez de la tristesse avec laquelle je la reçus.
+
+La première punition de ceux qui ont des torts graves à se reprocher,
+est de se voir sans cesse soupçonnés des crimes dont peut-être ils sont
+innocens. Je pensai (et je ne fus pas le seul) que la mort de M. de
+Saint-Alban arrivoit dans une circonstance si favorable à M. de Miralbe,
+que, malgré sa douleur apparente, il étoit difficile d'ajouter foi à ses
+regrets, et plus difficile encore de le croire exempt de reproche. Du
+premier instant où l'état de son oncle avoit paru désespéré, il s'étoit
+établi en maître dans sa maison; le titre de son plus proche héritier
+lui en donnoit le droit: la nécessité de veiller sur un être qu'il
+disoit lui être cher, lui servoit de prétexte; l'intérêt étoit son
+motif.
+
+Adèle, toute occupée de ses alarmes et des soins qu'elle rendoit à M.
+de Saint-Alban, oublioit, pour ainsi dire, qu'elle vivoit avec son
+père; mais à peine son protecteur eut-il fermé les yeux, que ses idées
+se reportèrent sur elle-même, et l'avenir la fit trembler. Retourner
+dans la maison de M. de Miralbe, où madame de Valmont demeuroit
+toujours, lui parut le comble du malheur. Entraînée par la crainte
+plutôt que décidée par ses réflexions, elle se disposoit à chercher un
+asyle auprès de son frère, quand madame de Morvel vint à son secours. Au
+risque de se compromettre dans une circonstance aussi délicate, elle la
+conduisit à Paris dans un couvent, lui faisant écrire à M. de Miralbe
+une lettre qui ne devoit lui être remise qu'après son départ. Dans cette
+lettre, Adèle disoit qu'il lui avoit été impossible de rester dans des
+lieux où tout lui retraçoit la perte qu'elle venoit de faire; que
+présumant que son père seroit obligé de demeurer encore quelques jours
+à Versailles, et ne voulant pas ajouter à tous les détails qui alloient
+l'occuper, celui de choisir une résidence, elle avoit pris le parti de
+chercher une retraite dans un lieu qui mériteroit son approbation; que
+là elle attendroit ses ordres, mais qu'elle espéroit de sa bonté qu'il
+voudroit bien lui laisser consacrer à la solitude les premiers momens de
+sa douleur. Elle s'excusoit de ne l'avoir pas consulté, sur les
+ménagemens qu'elle avoit cru devoir aux regrets auxquels lui-même étoit
+en proie; regrets que sa présence n'auroit fait qu'augmenter. On sent
+qu'une lettre pareille ne pouvoit qu'adoucir la démarche d'Adèle, et non
+la faire approuver; mais elle n'en demandoit pas davantage.
+
+Elle avoit prié madame de Florvel de me consoler, de me conjurer de ne
+pas l'abandonner, en un mot de consulter avec son frère et ses amis
+s'il n'étoit aucun moyen de la soustraire au plus cruel de tous les
+hommes, protestant que la mort lui paroîtroit préférable à la nécessité
+de rentrer sous sa domination. Son effroi étoit si grand, qu'il lui
+avoit suggéré l'idée de réclamer dans les tribunaux contre le titre de
+fille de M. de Miralbe, de lui demander la preuve de ses droits sur
+elle, de le poursuivre en réparation du complot dont elle avoit été la
+victime, de l'accabler de la déclaration faite par sa femme-de-chambre,
+et que M. de Saint-Alban lui-même avoit revêtue de sa signature; ce qui
+lui donnoit un caractère d'authenticité bien propre à frapper les
+esprits. Par une bizarrerie étonnante, le projet d'Adèle fermentoit
+aussi dans la tête de son père, mais par des motifs bien différens.
+
+M. de Miralbe, loin de marquer le moindre mécontentement de la
+résolution que sa fille avoit prise, parut hautement l'approuver; mais
+il ne lui écrivit point. Pour savoir sur quel ton il parleroit, il
+attendit l'ouverture du testament de M. de Saint-Alban; et madame de
+Florvel, qui sans doute étoit plus instruite qu'elle ne l'avouoit,
+m'exhortoit à prendre patience jusqu'à ce que l'on connût les dernières
+volontés du protecteur d'Adèle.
+
+Ce jour vint. M. de Nangis fut invité à titre d'exécuteur testamentaire.
+M. de Saint-Alban n'avoit appelé à sa succession, par égal partage,
+qu'Adèle et son frère. C'étoit frapper M. de Miralbe dans un endroit
+bien sensible. Mais ce qui mit le comble à sa fureur, fut de voir qu'il
+n'étoit point nommé tuteur de sa fille: au contraire, M. de Saint-Alban,
+en priant M. de Nangis d'accepter cette qualité, avoit ordonné que, s'il
+la refusoit, mademoiselle de Miralbe, par le fait même, dès l'instant,
+et sans être obligée de rendre compte à personne, disposeroit des biens
+qu'il lui léguoit. Il fut impossible à M. de Miralbe de douter qu'il
+n'eût été démasqué devant son oncle. Sa rage ne peut se concevoir; du
+même coup il perdoit l'espoir si long-temps caressé de réparer sa
+fortune, dont il cachoit le délabrement au public. Ce public, qui ne
+juge guère que par les faits, alloit sans doute scruter les motifs de
+son exhérédation. Son fils triomphoit: plus il l'avoit présenté comme un
+homme sans moeurs, plus il étoit humiliant pour lui de voir qu'il lui eût
+été préféré. Sa fille, en jouissant d'une fortune qu'il n'avoit pas été
+cru digne de gérer, devenoit presque indépendante de lui; et soustraite
+aux projets qu'il pouvoit former contre elle, elle alloit avant peu lui
+demander compte de la succession de sa mère. Le testament de M. de
+Saint-Alban avoit été rédigé avec tant de précautions, qu'il étoit
+impossible de l'attaquer victorieusement par les voies ordinaires. Il ne
+restoit qu'un expédient à un homme du caractère de M. de Miralbe; il osa
+le tenter, et mit opposition à l'exécution des dernières volontés de son
+oncle, jusqu'au moment où l'état de la fille qui se prétendoit être
+mademoiselle de Miralbe auroit été constaté.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLIX.
+
+_Procès._
+
+
+Trois jours après, il fit paroître un mémoire destiné au public bien
+plus qu'aux tribunaux, manière de plaider assez en vogue dans ce
+temps-là. Il y peignoit Adèle comme une intrigante, élevée par un
+philosophe, qui l'avoit, dès l'enfance, livrée au libertinage le plus
+affreux, et accoutumée à tout braver pour aller à la fortune. Après
+avoir fait un récit aussi adroit que mensonger des moyens employés pour
+tromper son coeur, toujours livré au chagrin d'avoir perdu sa fille,
+toujours agité par l'espérance de la retrouver; après avoir embelli,
+s'il est possible, les charmes séducteurs d'Adèle, et blâmé la
+foiblesse avec laquelle il s'étoit livré lui-même à quelques apparences
+concertées avec trop de ruse pour qu'il pût s'en méfier, il rappeloit
+l'aventure de M. de Farfalette. De ce jour il conçut des soupçons; et ce
+qui les confirma, fut la certitude qu'il acquit depuis, que la prétendue
+demoiselle de Miralbe avoit dès long-temps des rapports très-intimes
+avec son fils. C'étoit son fils qui avoit tramé ce complot; l'événement
+ne prouvoit que trop la perfidie avec laquelle il avoit été conduit.
+Malgré le scandale de la conduite de la prétendue demoiselle de Miralbe,
+malgré qu'elle eût été surprise en rendez-vous chez la soeur de l'homme
+qui l'avoit pervertie dès ses plus jeunes ans, malgré qu'il fût trop
+notoire que ladite Adèle étoit de plus en liaison réglée avec un
+personnage devenu depuis peu important, et qu'on nommera lorsqu'il en
+sera temps (c'étoit moi), on étoit parvenu à éblouir M. de Saint-Alban.
+Ici se trouvoit placé un grand éloge de son oncle, dont le seul défaut
+fut toujours de ne pouvoir résister à un sexe qui, de tout temps, a
+subjugué les hommes d'ailleurs les plus estimables. Il prétendoit qu'il
+l'avoit plusieurs fois averti des renseignemens parvenus jusqu'à lui
+contre la prétendue demoiselle de Miralbe, et consulté sur les moyens de
+la rendre au néant dont il l'avoit tirée; mais que ce vieillard, séduit
+par son amour, et peut-être par les complaisances dont on berçoit sa
+crédulité, s'étoit emporté contre lui. Il ne lui resta donc qu'un parti
+à prendre, ce fut de ne pas troubler le repos d'un oncle dont le bonheur
+lui étoit plus cher que les richesses, et d'attendre, au risque de tout
+ce qui pourroit en arriver, que la conduite de la prétendue demoiselle
+de Miralbe éclairât son coeur en le déchirant. Mais habilement guidée par
+son fils et par l'homme qui n'a jamais cessé d'avoir un empire absolu
+sur ses volontés, elle calcula toutes ses actions de manière à augmenter
+l'aveuglement de M. de Saint-Alban, jusqu'au jour où ils furent tous
+certains d'un testament sans doute d'avance concerté entre eux. Au
+comble de leurs desirs, la mort vint les délivrer de la gêne qu'ils
+s'étoient imposée, et leur en payer le prix.
+
+M. de Miralbe s'interdisoit toute réflexion sur la promptitude avec
+laquelle son oncle avoit rendu le dernier soupir; et de toutes les
+perfidies répandues dans son mémoire, ce n'étoit pas la plus
+mal-adroite. Bien des gens refusent de croire un attentat qu'on leur
+affirme, et le soutiennent comme authentique quand on leur a laissé le
+soin de le deviner: l'indulgence se tait où l'amour-propre peut se
+donner le mérite de la pénétration.
+
+M. de Miralbe concluoit à suspendre l'exécution du testament de M. de
+Saint-Alban, jusqu'au moment où les lois auroient fait justice des
+crimes et des prétentions de la fille Adèle. Il ne doutoit pas que les
+personnages respectables qui, trompés par ses fausses vertus, lui
+avoient jusqu'à présent accordé leur protection, ne s'empressassent de
+l'abandonner à ses propres ressources et à celles de ses complices. Les
+personnages respectables étoient Florvel, son épouse, et M. de Nangis;
+les complices étoient Henri et moi, mais moi sans être nommé: précaution
+assez inutile, car je n'avois pas envie de garder l'anonyme.
+
+Jamais libelle ne surprit autant ceux contre lesquels il étoit dirigé,
+et jamais aussi il n'inspira des sentimens plus unanimes contre son
+auteur. Madame de Florvel y répondit pour son compte, en allant
+aussitôt trouver Adèle au couvent où elle s'étoit retirée; et après lui
+avoir donné communication du mémoire de son père, elle lui dit: «Nous
+n'avons, mon amie, qu'un parti à prendre toutes deux: vous, de garder le
+silence, et de confier à votre tuteur le soin de vous défendre; moi, de
+vous offrir un asyle dans ma maison. Si vous restiez dans un cloître, on
+croiroit que je vous ai jugée, et je rougirois que l'on pensât même que
+je vous soupçonne.»
+
+Adèle connoissoit trop son père pour être scandalisée de se voir
+désavouée par lui; elle l'auroit volontiers remercié de vouloir briser
+les liens qui l'unissoient à lui, et l'auroit de plus secondé de tout
+son pouvoir, si les atrocités répandues contre elle et contre M. Durmer
+ne lui eussent fait un devoir de se défendre. Aussi trouvoit-elle fort
+triste d'être obligée de plaider pour être fille de M. de Miralbe,
+lorsque tous ses voeux tendoient à ne lui appartenir à aucun titre, et
+plus fâcheux encore, s'il est possible, de se voir condamnée à la
+célébrité, lorsque tous ses goûts ne lui faisoient envisager le bonheur
+que dans le silence d'une douce médiocrité. Dans le premier moment, elle
+ne sentit que le procédé de madame de Florvel et le plaisir de se
+rapprocher de moi: aussi ne fit-elle aucune difficulté pour quitter le
+couvent, et s'exposer aux regards avides du public.
+
+M. de Nangis étoit déconcerté; il prétendoit que la famille de Miralbe
+n'étoit pas de race humaine: mais comme il y avoit dans le mémoire du
+père vingt mensonges dont il lui étoit impossible de douter; comme il
+avoit connu, estimé et chéri M. Durmer, et qu'on lui prouva sans peine
+que son honneur étoit engagé à soutenir le titre de tuteur d'Adèle,
+titre qu'il obtenoit pour la seconde fois, et qui annonçoit à tout le
+monde l'opinion que deux hommes estimables sous des rapports différens
+avoient eue de sa probité, il consentit à prêter son nom dans ce procès.
+C'étoit tout ce qu'on attendoit de lui, et ce qu'il pouvoit offrir de
+meilleur.
+
+Indépendamment de l'amitié qui unissoit Henri à sa soeur, il étoit trop
+intéressé à l'exécution entière du testament de M. de Saint-Alban, et
+trop avide de saisir l'occasion de combattre M. de Miralbe, pour la
+laisser échapper. En quarante-huit heures, il fit imprimer une réponse
+vraiment plaisante, sous le titre de _Critique du Roman de mon père_.
+Sans discuter la vérité des faits, sans supposer même qu'on eût voulu
+les donner pour authentiques, il se contenta d'examiner le mémoire de
+M. de Miralbe comme un ouvrage littéraire purement d'imagination, et il
+en fit ressortir les invraisemblances avec tant d'adresse, qu'il mit les
+rieurs de son parti, en obtenant l'approbation de tous les gens de goût.
+
+Ce procès étoit véritablement de ceux que les tribunaux ne jugent
+qu'après que l'opinion publique s'est prononcée. Il auroit été aussi
+impossible de prouver qu'Adèle étoit née demoiselle de Miralbe, que
+d'affirmer le contraire. Il ne s'agissoit que de savoir si ce titre
+qu'elle avoit possédé de l'aveu de celui qui le lui disputoit, si ce
+titre en vertu duquel elle avoit été esclave et victime d'un homme qui
+trouvoit son intérêt à le lui donner, pouvoit lui être enlevé quand
+l'intérêt de ce même homme étoit de l'en priver. Rien sans doute n'eût
+été plus injuste; mais, je le répète, il falloit mettre toutes les voix
+de notre côté: aussi, tandis que Henri attiroit vers nous ceux sur qui
+l'esprit peut tout, je déchirai le voile dont son père avoit bien voulu
+me couvrir; et la réponse personnelle que je fis à son libelle, devant
+nécessairement contenir le détail de ma connoissance avec mademoiselle
+de Miralbe, l'histoire de notre amour et de nos malheurs fut faite de
+manière à ranger de notre bord les femmes et les jeunes gens, deux
+classes qui, par la chaleur de leur approbation, servent toujours bien
+le parti qu'elles appuient.
+
+Mais le mémoire imprimé sous le nom de M. de Nangis, en qualité de
+tuteur de mademoiselle de Miralbe, étoit le plus important; et, sans les
+réflexions de Henri, nous allions faire la plus grande de toutes les
+sottises en approuvant celui qu'avoit travaillé un célèbre avocat. Il
+citoit force lois en faveur d'Adèle: c'étoit sans doute l'espérance de
+son père, qui se fût alors trouvé bien à son aise, puisqu'en opposant
+citations à citations, il nous enfermoit dans un labyrinthe dont nous ne
+fussions pas sortis. Henri traça le plan, exigea qu'on se tînt à
+l'exposé simple des faits, et qu'on appuyât seulement sur trois points:
+
+1°. L'indignation avec laquelle les amis de sa soeur avoient vu les
+prétentions que M. de Miralbe élevoit contre elle, et leur intention
+bien prononcée d'unir leur cause à la sienne.
+
+2°. L'aveu qu'elle avoit fait à M. de Saint-Alban de son amour pour moi,
+et l'approbation qu'il y avoit donnée; approbation qu'il étoit
+impossible de nier, puisque la minute des articles dressés existoit
+encore, et qu'on en donnoit copie certifiée par le notaire qui l'avoit
+rédigée. Rien ne détruisoit plus complétement l'idée que M. de
+Saint-Alban fût amoureux de sa nièce, et qu'on eût employé aucun moyen
+pour le séduire. Comment, après cela, supposer que sa mort eût comblé
+les voeux de ceux dont il alloit assurer le bonheur, de ceux qui
+n'auroient plus rien à desirer s'il vivoit encore?
+
+3°. L'histoire du rendez-vous avec M. de Farfalette.
+
+Ce point étoit fort délicat à traiter. Je demandai à Adèle que l'on
+ménageât une femme dont elle avoit à se plaindre bien cruellement, mais
+que, par des raisons particulières, je souhaitois de ne pas voir
+compromise. Adèle connoissoit mes motifs; elle les approuva, et donna à
+son sexe un exemple qu'il devroit s'empresser d'imiter. Bien d'autres, à
+sa place, eussent montré de la jalousie, ou tout au moins de l'humeur;
+elle ne me témoigna que de l'estime. Elle n'ignoroit pas que je
+détestois madame de Valmont; elle sentit cependant que ce n'étoit ni à
+moi ni à celle qui se regardoit comme mon épouse, à la punir. On peut
+haïr une femme que l'on a beaucoup aimée: jamais, et sous quelque
+prétexte que ce soit, on ne doit se prêter à la perdre. M. de Nangis,
+bien loin d'approuver ces ménagemens, ne les concevoit pas; il auroit
+voulu qu'on se servît de la déclaration faite par la femme-de-chambre de
+sa pupille, et la regardoit, avec raison, comme une assurance de
+triomphe.
+
+Il ne fallut pas moins qu'il se contentât d'annoncer qu'il avoit la
+certitude que ce rendez-vous étoit une intrigue abominable concertée par
+des êtres qui avoient voulu perdre mademoiselle de Miralbe; qu'il ne les
+nommoit pas par des raisons dont la délicatesse lui faisoit une loi;
+mais que si l'intérêt de sa pupille l'exigeoit un jour, il les
+accableroit d'une preuve qui les rendroit l'horreur de la société.
+
+Cette pièce nous servit bien plus que si elle avoit été imprimée. Qu'on
+se rappelle que M. de Valmont étoit membre du parlement de Paris, que sa
+place pouvoit lui donner une grande influence dans cette affaire par
+lui-même et par ses sollicitations auprès de ses collègues. Henri trouva
+moyen de l'enlever à M. de Miralbe, et d'unir irrésistiblement son
+intérêt au nôtre.
+
+Muni de la déclaration de la femme-de-chambre de sa soeur, il alla
+trouver madame de Valmont, la lui montra, en l'assurant qu'elle seroit
+imprimée dans le mémoire de mademoiselle de Miralbe. Madame de Valmont
+resta anéantie.
+
+«J'obtiendrai qu'on la supprime, lui dit Henri, à condition qu'avant
+huit jours vous quitterez la maison de mon père, ainsi que votre époux,
+dont il faut nous garantir non seulement la neutralité, mais encore les
+services. N'objectez pas que vous ne pouvez déterminer sa volonté sans
+vous compromettre; il est indispensable que M. de Valmont connoisse
+cette pièce terrible contre vous, et que le soin de votre réputation
+soit l'assurance de sa conduite à notre égard. Je ne sais pas et je ne
+dois pas savoir les motifs de votre haine contre ma soeur: vous avouerez
+seulement à votre époux que mon père vous a forcé la main, et
+qu'ignorant les conséquences de cette action, encore plus les projets de
+M. de Miralbe, vous fûtes aussi indignée qu'affligée quand vous vîtes le
+piége dans lequel on vous avoit entraînée. Un mari pardonne bien des
+choses quand son honneur n'est pas compromis; le vôtre ne peut douter
+de l'impassibilité de vos principes. Vous sauver ou vous perdre, il n'y
+a point à balancer.»
+
+Madame de Valmont le sentit; elle demanda, pour disposer l'esprit de son
+époux, quelques jours, qui lui furent accordés. Le quatrième, elle fit
+prier Henri de se trouver chez elle; M. de Valmont y étoit. Là, il fut
+témoin de l'adresse avec laquelle on persuada à un époux ce qu'il devoit
+croire, en éloignant ses réflexions de ce qu'il ne devoit pas
+soupçonner; et Henri, malgré qu'il se vantât de bien connoître les
+femmes, répétoit, en sortant de cet entretien, que plus on vivoit, plus
+on apprenoit à douter de ses connoissances. Il promit à M. de Valmont
+que cette pièce lui seroit remise, ou seroit imprimée le lendemain du
+jugement: remise, si sa soeur étoit conservée dans ses droits; imprimée,
+si elle étoit condamnée à y renoncer.
+
+Il exigea sans pitié que M. de Valmont quittât la maison de son père; il
+avoit calculé l'effet que cette rupture produiroit dans le monde, et ne
+s'étoit pas trompé. Effectivement, dès ce moment, la cause de M. de
+Miralbe fut regardée avec beaucoup de défaveur.
+
+Adèle ne vengea la réputation de M. Durmer qu'en faisant imprimer dans
+son mémoire la lettre que cet écrivain célèbre lui avoit adressée à ses
+derniers momens. Lecteurs, vous la connoissez; prononcez: fut-elle
+dictée par un homme capable de corrompre l'innocence?
+
+
+
+
+CHAPITRE L.
+
+_Le 17 octobre._
+
+
+Rien ne dure aussi long-temps qu'un procès; bien des gens le savent par
+expérience. Celui intenté contre Adèle reposoit sur des moyens si
+extraordinaires, qu'il étoit impossible d'en prévoir l'issue. Sa
+position d'ailleurs étoit fort désagréable. Devenue la femme du jour
+sans le vouloir, ne pouvant fuir la société sans paroître se condamner,
+n'osant s'y livrer dans la crainte d'affecter trop d'assurance; obligée
+à des dépenses assez fortes sans fortune fixe, puisqu'elle ne possédoit
+rien pour le présent, et que le même arrêt pouvoit lui ravir du même
+coup les biens de sa mère et l'héritage de M. de Saint-Alban;
+contractant des obligations pécuniaires avec ses amis, elle qui
+redoutoit plus que personne ce genre de dépendance; sur-tout voyant à
+jamais l'impossibilité de s'acquitter si elle étoit condamnée à renoncer
+au titre de mademoiselle de Miralbe... ce fut au milieu de ces
+inquiétudes que nous jurâmes de ne pas confier de nouveau aux événemens
+le soin de notre bonheur, et de nous marier, au risque de tout ce qu'il
+en pourroit arriver.
+
+La première fois que nous en parlâmes, M. de Nangis, Florvel, son
+épouse, nos avocats, Henri même, s'écrièrent que cela étoit impossible,
+que mademoiselle de Miralbe n'obtiendroit pas le consentement de son
+père, qu'il ne répondroit pas si elle le lui demandoit pour la forme; et
+que, ne pouvant s'en passer pour contracter sous le nom qu'il lui
+disputoit, si elle se marioit sous celui d'Adèle seulement, elle
+paraîtroit renoncer elle-même à tous ses droits. Nous n'ignorions point
+la solidité de ces raisonnemens; mais plus ils s'opposoient à nos
+desirs, plus nous étions décidés à n'en tenir aucun compte. M. de Nangis
+alors annonça qu'il refuseroit son consentement; mais Adèle, sans
+s'épouvanter de l'opposition qu'elle rencontroit, demanda du moins qu'on
+voulût bien l'entendre. Voici les raisons qu'elle fit valoir.
+
+«On sait que je ne tiens pas à la fortune, et que s'il eût été en mon
+pouvoir de servir M. de Miralbe dans le désir qu'il a de me méconnoître
+pour sa fille, je l'aurois fait avec plaisir; il m'a placée dans la
+nécessité de soutenir des droits que je ne desire point, et c'est le
+seul tort qu'il m'est difficile de lui pardonner.
+
+«Je ne ferai entrer l'amour pour rien dans ma résolution; ce qui est
+tout pour moi ne peut être une considération pour les autres: mais si je
+perds mon procès, que deviendrai-je? Je ne serai plus cette Adèle dont
+l'obscurité faisoit la sûreté et le bonheur; je ne serai qu'une
+intrigante, perdue de réputation, sans appui, sans protecteur légal: et
+le même homme qui m'a déjà si cruellement traitée lorsque son premier
+devoir étoit de me défendre, ne se croira-t-il pas le droit de se
+venger, quand tout se réunira pour me faire paroître coupable? L'arrêt
+qui me privera du titre de sa fille, ne l'autorisera-t-il pas à me punir
+de l'avoir porté? Qui me soutiendra contre lui? Personne. Mes amis
+m'abandonneront en me plaignant, et je leur rendrai assez de justice
+pour les plaindre moi-même de m'abandonner; je connois le monde, et je
+sais qu'il est souvent dangereux à la vertu de protéger l'innocence,
+quand les tribunaux et la voix publique l'ont condamnée. Quiconque
+uniroit alors sa cause à la mienne, se perdroit sans me sauver. Voilà
+peut-être l'avenir qui m'attend: un seul être peut m'y soustraire. Quand
+les lois frapperoient sans pitié la solitaire Adèle, même en m'ôtant le
+titre de Miralbe, elles respecteront l'épouse de M. de Montluc: quelque
+injustice qui me soit réservée sous ce nom, il sera permis à mon époux
+d'embrasser ma querelle, et l'on n'osera point m'en séparer. En
+acceptant ma main dans l'état incertain où je flotte, Frédéric fait plus
+que lorsqu'il m'épousoit n'étant que l'élève de M. Durmer: alors je ne
+lui apportois pas de dot; aujourd'hui je n'en ai point non plus à lui
+offrir, et je l'expose à tous les dangers inséparables de ma position, à
+la douleur de voir sa compagne perdue dans ce qui est le plus cher à
+tous les hommes, son honneur. Il brave tout pour moi, et il est le seul
+avec lequel je puisse m'acquitter, puisque lui dans ma position, moi
+dans la sienne, je ne balancerois point un instant à partager son sort.
+
+«Je n'ai parlé que de l'avenir effrayant qui m'est réservé si je perds
+mon procès: vous connoissez tous M. de Miralbe; si je le gagne, je suis
+sa fille, et je retombe en son pouvoir. Par l'impression que cette idée
+fait sur vous, jugez de la terreur qu'elle m'inspire. Que je sois Adèle
+condamnée, ou mademoiselle de Miralbe triomphante, je suis la plus
+malheureuse des mortelles. Qui pourroit donc me blâmer de saisir
+l'occasion de cesser d'être l'une et l'autre? Sera-ce le public? Eh
+bien! puisque jusqu'à présent il est le premier juge auquel nous nous
+sommes adressés, rien ne m'empêchera de justifier cette démarche devant
+lui. Ma position est si nouvelle, qu'on ne peut me juger par les règles
+ordinaires de la vie; et qui attribueroit ma résolution à l'amour se
+tromperoit, puisqu'il est vrai qu'un homme en état de me soustraire à M.
+de Miralbe, quels que fussent d'ailleurs son nom, son âge et son
+caractère, deviendroit mon époux, si celui que j'aime n'étoit pas assez
+généreux pour me presser de lui donner ma main. Je sens moi-même la
+force des objections que l'on m'a faites: si l'on me prouve qu'elles
+l'emportent sur les raisons qui me déterminent, je suis prête à céder et
+à me sacrifier à la prudence de mes amis; mais s'ils tremblent de se la
+reprocher un jour, qu'ils me sauvent de la mort, et eux d'un cruel
+repentir.»
+
+Il étoit difficile de résister à un pareil discours: aussi ceux qui
+s'étoient récriés le plus vivement contre l'idée d'un mariage dans les
+circonstances où nous nous trouvions, convinrent que toutes les
+considérations devoient céder devant les craintes d'Adèle, craintes trop
+naturelles et si fortement justifiées par le passé. Après bien des
+consultations, on s'arrêta au parti de tout conduire dans le silence
+jusqu'après la célébration. Les bans indispensables furent publiés de
+grand matin; les autres furent achetés. Pour ne point avertir M. de
+Miralbe, qui ne pouvoit donner son consentement ni le refuser, puisqu'il
+nioit sa qualité de père, mademoiselle de Miralbe ne prit que le nom
+d'Adèle; mais, dans le contrat qui fut dressé, les hommes de loi lui
+firent faire toutes les protestations et réserves nécessaires au
+maintien de ses droits. La nuit du 17 octobre 17.. nous fûmes mariés; M.
+de Nangis et madame de Florvel servant de père et de mère à Adèle, M.
+et madame de Montluc représentant de même de mon côté; Henri de Miralbe,
+Florvel, M. de Farfalette et Philippe, à titre de témoins.
+
+Jour mémorable pour moi, tu comblas tous mes desirs! Que m'importoit
+alors la fortune, l'instabilité des lois, les complots des méchans, les
+événemens dont les hommes disposent? que m'importoit ce bourdonnement
+qu'on appelle opinion publique? Mes voeux, mes pensées, tout mon être
+enfin n'existoit que dans mon amour. Nous étions l'un à l'autre, et je
+sentois qu'aucune puissance humaine ne parviendroit à briser des liens
+si chers à nos coeurs. Combien de fois, depuis cette époque, les années,
+en ramenant le 17 octobre, nous ont-ils trouvés remplis de
+reconnoissance pour lui! c'est encore, et pour toute notre vie, la fête
+de l'amour, du bonheur et de l'amitié; c'est le moment de la confiance.
+Le 17 octobre nous ne sommes à personne; et la vieillesse nous atteindra
+que nous trouverons encore cette journée trop courte pour parler des
+plaisirs que nous lui dûmes, et de tous ceux qui les ont suivis.
+
+C'est le 17 octobre que je termine l'histoire de ma vie: lecteurs, vous
+me permettrez d'être bref; cette journée ne m'appartient pas.
+
+Après dix-huit mois employés à voir beaucoup de monde pour soutenir et
+augmenter le nombre de nos partisans, après quantité de mémoires, de
+répliques, de sollicitations, d'espérances et de craintes, le procès de
+mon épouse fut jugé. Elle le gagna. Nous devînmes très-riches sans
+l'avoir desiré: aussi notre bonheur fut-il plus fort que les faveurs de
+la fortune; il lui résista.
+
+M. de Miralbe s'enfuit dans une de ses terres au fond du Dauphiné; et
+là, sans jamais vouloir personnellement reconnoître Adèle pour sa fille,
+il offrit de lui rendre compte des biens de madame de Miralbe. Mon
+épouse lui répondit qu'elle n'avoit point été guidée par l'intérêt dans
+les démarches qu'elle s'étoit vue contrainte de faire contre lui;
+qu'elle le prioit de dicter lui-même les arrangemens qui convenoient le
+mieux à l'état de ses affaires, lui promettant pour elle et pour moi de
+signer aveuglément tout ce qui s'accorderoit avec ses desirs. Loin
+d'être touché de notre procédé, il se disposoit à engager la plus grande
+partie de ses biens pour s'acquitter avec nous, quand la mort qu'il
+portoit dans son sein depuis l'arrêt qui l'avoit condamné, le délivra de
+la honte, des regrets, et peut-être des remords qui le poursuivoient.
+
+Libres de tous soins, nous allâmes passer le temps de notre deuil à
+Téligny, où nous reconduisîmes M. et madame de Montluc, qui soupiroient
+à Paris après les plaisirs tranquilles de la vie champêtre.
+
+Depuis nous leur consacrâmes chaque année la saison où le séjour de la
+ville est le moins supportable. Nous conservâmes nos amis: leur présence
+nous étoit chère à bien des titres; elle nous rappeloit les services que
+nous en avions reçus, et toutes les époques de notre amour: le souvenir
+des peines passées est pour les amans une jouissance de plus et un motif
+de s'aimer davantage.
+
+Philippe ne nous quitte point; il trouve la récompense des sacrifices
+qu'il a faits pour moi dans l'attachement de mon épouse autant que dans
+le mien. Il est plus aimable que jamais, et cultive en cachette le goût
+qu'il a toujours eu pour l'étude. Sans avoir la manie du bel esprit, il
+jette volontiers ses pensées sur le papier. Je lui proposois un jour de
+se faire imprimer. «Non vraiment, me répondit-il; je craindrois de
+trahir les secrets de l'humanité: quand on connoît les hommes, on sent
+le besoin de les cacher.»
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Frédéric, by Joseph Fiévée
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FRÉDÉRIC ***
+
+***** This file should be named 20886-8.txt or 20886-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/2/0/8/8/20886/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at DP Europe
+(http://dp.rastko.net)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/20886-8.zip b/20886-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..835541c
--- /dev/null
+++ b/20886-8.zip
Binary files differ
diff --git a/20886-h.zip b/20886-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..c2369ee
--- /dev/null
+++ b/20886-h.zip
Binary files differ
diff --git a/20886-h/20886-h.htm b/20886-h/20886-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..17744ae
--- /dev/null
+++ b/20886-h/20886-h.htm
@@ -0,0 +1,10438 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
+ "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
+
+<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml">
+ <head>
+ <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" />
+ <title>
+ The Project Gutenberg eBook of Frédéric, par J.F..
+ </title>
+ <style type="text/css">
+/*<![CDATA[ XML blockout */
+<!--
+ p { margin-top: .75em;
+ text-align: justify;
+ margin-bottom: .75em;
+ text-indent: 2%;
+ }
+ p.image {text-indent: 0%;
+ text-align: center;
+ margin-top: 3em;
+ margin-bottom: 3em;
+ }
+ h1,h2,h3 {
+ text-align: center;
+ clear: both;
+ }
+ hr { width: 33%;
+ margin-top: 2em;
+ margin-bottom: 2em;
+ margin-left: auto;
+ margin-right: auto;
+ clear: both;
+ }
+ table {margin-left: auto; margin-right: auto;}
+ body{margin-left: 10%;
+ margin-right: 10%;
+ background:#fdfdfd;
+ color:black;
+ font-family: "Times New Roman", serif;
+ font-size: large;
+ }
+ a:link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; }
+ link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; }
+ a:visited {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; }
+ a:hover {background-color: #ffffff; color: red; text-decoration:underline; }
+ .smcap {font-variant: small-caps;
+ font-family: "Times New Roman", serif;
+ font-size: large;
+ }
+ img {border: none;}
+ sup {font-size: 55%;}
+ .c {text-align: center;
+ text-indent: 0%;
+ }
+ .smcap {font-variant: small-caps;}
+ // -->
+ /* XML end ]]>*/
+ </style>
+ </head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Frédéric, by Joseph Fiévée
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Frédéric
+
+Author: Joseph Fiévée
+
+Release Date: March 23, 2007 [EBook #20886]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FRÉDÉRIC ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at DP Europe
+(http://dp.rastko.net)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<table summary="note" border="0" cellpadding="10" style="background-color: #ccccff;">
+ <tr>
+ <td valign="top">
+ Note du transcripteur: l'orthographie de l'original est conserv&eacute;e.</td>
+ </tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h1>FR&Eacute;D&Eacute;RIC,</h1>
+
+<h2>P<span class="smcap">ar</span> J.F.</h2>
+
+<h2>Auteur de <i>la Dot de Suzette</i>.</h2>
+
+<h2>TOME PREMIER.</h2>
+
+<p class="image"><img src="images/001.png" alt="image" /></p>
+
+<h2>&Agrave; PARIS,</h2>
+
+<p class="c">Chez P. <span class="smcap">Plassan</span>, imprimeur-libraire,<br />
+rue du Cimeti&egrave;re-Andr&eacute;-des-Arcs, n&deg;
+10.</p>
+
+<p class="smcap c">l'an vii de la r&eacute;publique.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<p><a name="toc" id="toc"></a></p>
+<table summary="toc" cellspacing="0" cellpadding="5">
+<tr><td colspan="3" align="center">
+<a href="#PREFACE"><b>PR&Eacute;FACE.</b></a><br /></td></tr>
+<tr><td><a href="#FREDERIC1"><b>Tome I<sup>er</sup></b></a><br />
+</td><td><a href="#FREDERIC2"><b>Tome Second</b></a><br />
+</td><td><a href="#FREDERIC3"><b>Tome Troisi&egrave;me</b></a><br /></td></tr>
+<tr><td valign="top"><a href="#CHAPITRE_I"><b>CHAPITRE I</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_II"><b>CHAPITRE II.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_III"><b>CHAPITRE III.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IV"><b>CHAPITRE IV.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_V"><b>CHAPITRE V.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VI"><b>CHAPITRE VI.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VII"><b>CHAPITRE VII</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VIII"><b>CHAPITRE VIII.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IX"><b>CHAPITRE IX</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_X"><b>CHAPITRE X.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XI"><b>CHAPITRE XI.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XII"><b>CHAPITRE XII.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XIII"><b>CHAPITRE XIII.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XIV"><b>CHAPITRE XIV.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XV"><b>CHAPITRE XV.</b></a><br />
+</td><td valign="top"><a href="#CHAPITRE_XVI"><b>CHAPITRE XVI.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XVII"><b>CHAPITRE XVII</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XVIII"><b>CHAPITRE XVIII.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XIX"><b>CHAPITRE XIX.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XX"><b>CHAPITRE XX.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XXI"><b>CHAPITRE XXI.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XXII"><b>CHAPITRE XXII.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XXIII"><b>CHAPITRE XXIII.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XXIV"><b>CHAPITRE XXIV.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XXV"><b>CHAPITRE XXV.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XXVI"><b>CHAPITRE XXVI.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XXVII"><b>CHAPITRE XXVII.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XXVIII"><b>CHAPITRE XXVIII.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XXIX"><b>CHAPITRE XXIX.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XXX"><b>CHAPITRE XXX.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XXXI"><b>CHAPITRE XXXI.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XXXII"><b>CHAPITRE XXXII.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XXXIII"><b>CHAPITRE XXXIII.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XXXIV"><b>CHAPITRE XXXIV.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XXXV"><b>CHAPITRE XXXV.</b></a><br />
+</td><td valign="top"><a href="#CHAPITRE_XXXVI"><b>CHAPITRE XXXVI.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XXXVII"><b>CHAPITRE XXXVII.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XXXVIII"><b>CHAPITRE XXXVIII.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XXXIX"><b>CHAPITRE XXXIX.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XL"><b>CHAPITRE XL.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XLI"><b>CHAPITRE XLI.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XLII"><b>CHAPITRE XLII</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XLIII"><b>CHAPITRE XLIII.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XLIV"><b>CHAPITRE XLIV.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XLV"><b>CHAPITRE XLV.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XLVI"><b>CHAPITRE XLVI.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XLVII"><b>CHAPITRE XLVII.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XLVIII"><b>CHAPITRE XLVIII.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XLIX"><b>CHAPITRE XLIX.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_L"><b>CHAPITRE L.</b></a><br /></td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PR&Eacute;FACE.</h2>
+
+<p>Comme auteur, je devrois remercier le public de la faveur avec laquelle
+il a accueilli mon roman de <i>la Dot de Suzette</i>; comme Fran&ccedil;ois, j'aime
+mieux lui faire compliment d'avoir trouv&eacute; du m&eacute;rite &agrave; un ouvrage aussi
+simple: cela peut encourager les bons &eacute;crivains, en leur prouvant que le
+go&ucirc;t n'est pas enti&egrave;rement perdu.</p>
+
+<p>Vivant retir&eacute; loin de Paris, j'ai appris par les journaux qu'un po&egrave;te
+avoit mis <i>Suzette</i> au th&eacute;&acirc;tre. Si elle y a conserv&eacute; sa d&eacute;cence et sa
+sensibilit&eacute;, il faut convenir que son caract&egrave;re est &agrave; toute &eacute;preuve.</p>
+
+<p>Une lettre particuli&egrave;re m'a assur&eacute; que les femmes du jour avoient voulu
+un moment ressembler &agrave; <i>Suzette</i>, et qu'elles avoient donn&eacute; son nom &agrave;
+des robes charmantes. La grace de <i>Suzette</i> ne s'imite pas. Heureuses
+celles &agrave; qui la nature a accord&eacute; une beaut&eacute; &eacute;gale &agrave; la sienne! plus
+heureuses celles qui sentiront que la figure s'embellit de toutes les
+qualit&eacute;s du c&#339;ur et des talens de l'esprit!</p>
+
+<p>Depuis long-temps les Fran&ccedil;oises ont oubli&eacute; qu'elles remplissoient dans
+notre patrie un minist&egrave;re d'autant plus sacr&eacute;, que l'homme le plus froid
+e&ucirc;t rougi d'en m&eacute;conno&icirc;tre la puissance; il leur accordoit par pudeur ce
+que tous les &ecirc;tres sensibles leur accordent par besoin. Qu'est-il
+r&eacute;sult&eacute; de cet oubli? Que les femmes ont &eacute;t&eacute; trait&eacute;es comme les hommes,
+&agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; les hommes l'&eacute;toient eux-m&ecirc;mes comme des b&ecirc;tes f&eacute;roces.
+Femmes, reprenez votre empire, et il n'y aura plus de crimes.</p>
+
+<p>La facilit&eacute; du plaisir en &ocirc;te l'id&eacute;al; la difficult&eacute; de le saisir fait
+na&icirc;tre les passions. C'est par les passions que votre sexe r&egrave;gne; c'est
+par elles que le n&ocirc;tre s'agrandit. Toute ambition dans laquelle vous
+n'&ecirc;tes pour rien vous an&eacute;antit, et laisse dans notre c&#339;ur une s&eacute;cheresse
+qui d&eacute;g&eacute;n&egrave;re facilement en cruaut&eacute;. Pourquoi ne voulez-vous plus
+inspirer de passions?</p>
+
+<p>Pour conno&icirc;tre les dons que vous ayez re&ccedil;us de la nature, vous ne
+consultez que votre miroir, et, contentes de la d&eacute;couverte, trop
+press&eacute;es de nous en faire part, &agrave; peine un voile l&eacute;ger cache-t-il &agrave;
+l'indiff&eacute;rent ce qui ne doit &ecirc;tre que la r&eacute;compense de l'&ecirc;tre le plus
+&eacute;pris. Vous brisez le charme en &eacute;teignant l'imagination: le d&eacute;sir a des
+bornes, l'imagination n'en a point. Soyez d&eacute;centes par coquetterie;
+l'hypocrisie des m&#339;urs tourne &agrave; la fois au profit de l'amour et de
+l'ordre.</p>
+
+<p>Mais la d&eacute;cence dans les habits est peu de chose si l'on n'y joint
+celle des discours. Vos conversations sont insipides pour les gens
+d'esprit, d&eacute;sesp&eacute;rantes pour les ames aimantes. N'est-il pas humiliant
+de ne plaire qu'aux sots et aux libertins? Se mettre &agrave; leur niveau,
+c'est d&eacute;grader la beaut&eacute;.</p>
+
+<p>J'ignore si la nature vous a donn&eacute; un caract&egrave;re diff&eacute;rent du n&ocirc;tre; je
+ne jette pas mes pens&eacute;es si loin: mais je sais que, dans tous les pays,
+nos devoirs n'&eacute;tant pas les m&ecirc;mes, il en r&eacute;sulte des nuances frappantes
+entre la mani&egrave;re d'&ecirc;tre d'une femme et celle d'un homme. Quand ces
+nuances disparoissent, hommes et femmes ont &eacute;galement perdu leur m&eacute;rite;
+il n'y a plus ni dignit&eacute;, ni grace, ni fiert&eacute;, ni douceur, ni amour, ni
+bonheur: nous ressemblons tous &agrave; des pi&egrave;ces de monnoie dont l'empreinte
+est effac&eacute;e.</p>
+
+<p>Ces nuances sont d'autant plus fortes, que tout le monde les sent, et
+que personne ne peut les d&eacute;finir. En &eacute;crivant <i>la Dot de Suzette</i>, je
+faisois parler une femme, et l'on a cru g&eacute;n&eacute;ralement le roman &eacute;crit par
+une femme. Pas une pens&eacute;e forte, si naturellement elle ne na&icirc;t d'une
+sensation vive; des caract&egrave;res esquiss&eacute;s plut&ocirc;t qu'approfondis, de la
+douceur dans les plaintes, de la simplicit&eacute; dans les discours, de la
+sensibilit&eacute; jusque dans le courage. Femmes, voil&agrave; votre cachet: en me
+servant de votre main pour l'apposer sur mon ouvrage, il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; trop
+mal-adroit de ne pas r&eacute;ussir.</p>
+
+<p>Mais si le roman portoit vos couleurs, la pr&eacute;face trahissoit mon secret:
+personne n'a pu s'y m&eacute;prendre; un homme l'avoit &eacute;crite. Ce contraste en
+dit plus qu'une grave discussion. Le r&eacute;dacteur du <i>Journal de Paris</i>,
+dans l'analyse obligeante qu'il a faite de cet ouvrage, a parfaitement
+marqu&eacute; cette diff&eacute;rence, et il est le premier qui, malgr&eacute; l'opinion
+re&ccedil;ue, ait assur&eacute; que <i>la Dot de Suzette</i>, n'&eacute;toit point d'une femme.</p>
+
+<p>Cependant on a os&eacute; imprimer le nom pr&eacute;tendu de l'auteur, et ce nom s'est
+trouv&eacute; &ecirc;tre celui d'une femme qui a trop d'esprit &agrave; elle appartenant
+pour consentir &agrave; se parer du peu qui ne lui appartient pas. Persuad&eacute;
+qu'elle n'est pour rien dans cette supposition, j'aurois gard&eacute; le
+silence si le libraire, qui (sans doute &agrave; son insu) lui a donn&eacute; le titre
+d'auteur de <i>la Dot de Suzette</i>, ne r&eacute;pandoit le bruit que le manuscrit
+de ce roman m'a &eacute;t&eacute; confi&eacute; par elle, que j'ai abus&eacute; de ce d&eacute;p&ocirc;t, qu'il
+est certain que je n'oserai r&eacute;clamer contre celle qui a &eacute;t&eacute; de tout
+temps la protectrice de ma famille, et qui m'a rendu personnellement les
+services les plus signal&eacute;s. Or il est indubitable que cette personne
+m'est inconnue, que le hasard ne nous a pas rassembl&eacute;s seulement une
+fois, que ma famille lui est aussi &eacute;trang&egrave;re que moi, que jamais je n'ai
+re&ccedil;u de services signal&eacute;s de qui que ce soit, et que je suis, par mon
+caract&egrave;re, au-dessus de la protection, m&ecirc;me d'une femme. Il est
+d&eacute;sagr&eacute;able d'avoir &agrave; r&eacute;futer des absurdit&eacute;s pareilles; mais on le doit
+quand une absurdit&eacute; entra&icirc;ne l'accusation d'abus de confiance,
+d'ingratitude et de sottise. Certes il n'en est pas de plus grande que
+celle de pr&eacute;tendre &agrave; l'esprit qu'on n'a pas.</p>
+
+<p>Je reviens &agrave; ma pr&eacute;face.</p>
+
+<p>L'id&eacute;e g&eacute;n&eacute;ralement re&ccedil;ue qu'un homme se peint dans ses &eacute;crits est une
+erreur accr&eacute;dit&eacute;e par les &eacute;crivains m&eacute;diocres. On entend dire par-tout:
+L'auteur de tel ou tel ouvrage doit avoir une ame bien sensible. Aussi
+voyons-nous dans les romans nouveaux des voleurs qui ne manquent pas de
+probit&eacute;, des assassins qui sont philanthropes, et des sc&eacute;l&eacute;rats qui
+versent des larmes de sensibilit&eacute;. On brise tous les caract&egrave;res pour
+faire ressortir le sien: on croit donner la mesure de son c&#339;ur, on ne
+donne que celle de son talent; et presque toujours la mesure est petite.</p>
+
+<p>Un romancier et un auteur dramatique sont des peintres: ce n'est pas ce
+qu'ils sentent qu'ils doivent exprimer; c'est ce qui existe. Moli&egrave;re a
+peint le Tartufe: il n'en a pas pris le mod&egrave;le en lui, non plus que
+l'original du Misanthrope; et il seroit aussi ridicule de chercher le
+caract&egrave;re de Moli&egrave;re dans ses ouvrages, que d'exiger qu'un peintre
+habill&acirc;t les Romains &agrave; la fran&ccedil;oise, parce que cet habit est le sien, ou
+qu'il se rev&ecirc;t&icirc;t d'une cuirasse, parce qu'il vient de dessiner un
+guerrier.</p>
+
+<p>Je ne con&ccedil;ois pas comment J. J. Rousseau a pu s'applaudir, &agrave; la fin de
+sa <i>Nouvelle H&eacute;lo&iuml;se</i>, de n'avoir pas eu &agrave; <i>imaginer</i>, &agrave; <i>composer</i> le
+personnage d'un sc&eacute;l&eacute;rat, <i>&agrave; se mettre &agrave; sa place pour le repr&eacute;senter</i>.</p>
+
+<p>&Agrave; moins que ce ne soit par la raison toute simple qu'on n'<i>imagine</i> ni
+ne <i>compose</i> un personnage, et que quand on veut le repr&eacute;senter, <i>on ne
+se met pas &agrave; sa place</i>; on le pose devant soi, et on le peint. Lorsque
+Vernet dessinoit une temp&ecirc;te, il ne se mettoit pas plus &agrave; sa place
+qu'Isabey ne se met &agrave; la mienne quand il fait mon portrait.</p>
+
+<p>Rousseau ajoute:</p>
+
+<p>&laquo;Je plains beaucoup les auteurs de tant de trag&eacute;dies pleines d'horreurs,
+lesquels passent leur vie &agrave; faire agir et parler des gens qu'on ne peut
+&eacute;couter, ni voir, ni souffrir. Il me semble qu'on doit g&eacute;mir d'&ecirc;tre
+<i>condamn&eacute;</i> &agrave; un travail si <i>cruel</i>.&raquo;</p>
+
+<p>Il est difficile de raisonner moins juste: et quand Rousseau remercie
+Dieu de ne pas lui avoir donn&eacute; les talens et le beau g&eacute;nie de ces
+auteurs-l&agrave;, il fait une action de gr&acirc;ces bien &agrave; pure perte; car s'il
+avoit eu leur genre de g&eacute;nie, il auroit su qu'ils n'&eacute;toient pas
+<i>condamn&eacute;s</i> &agrave; l'exercer, et que leur travail n'avoit rien de <i>cruel</i>.</p>
+
+<p>Corneille, sortant de peindre Cl&eacute;opatre ne m&eacute;ditant que meurtres et
+empoisonnemens, n'a certes jamais pens&eacute; &agrave; empoisonner ses enfans; et
+Rousseau mettoit les siens aux Enfans-Trouv&eacute;s, consentoit &agrave; toujours
+ignorer leur destin&eacute;e, ce qui est cent fois pire que la mort, le jour
+m&ecirc;me peut-&ecirc;tre o&ugrave; il peignoit avec tant d'onction l'aimable Julie de
+Volmar au milieu de sa famille naissante.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cela, jugez l'ame des auteurs par leurs ouvrages.</p>
+
+<p>Mais allons plus loin, et cherchons la sensation que doit &eacute;prouver un
+auteur en travaillant. Je soutiens qu'on peut b&acirc;iller en peignant des
+caract&egrave;res honn&ecirc;tes, frapper du pied en faisant l'apologie de la
+patience, sourire &agrave; l'attitude d'un sot, et se r&eacute;jouir en saisissant la
+figure d'un sc&eacute;l&eacute;rat. Le plaisir n'est dans l'ouvrage, tant qu'on
+travaille, qu'autant que l'ex&eacute;cution r&eacute;pond &agrave; nos desirs.</p>
+
+<p>Aussi suis-je persuad&eacute; que plus un auteur est m&eacute;diocre, plus il doit
+avoir de jouissances en &eacute;crivant, puisque loin de trouver des
+difficult&eacute;s, il ne les soup&ccedil;onne m&ecirc;me pas. Il y a dans beaucoup
+d'ouvrages une bonhommie d'orgueil et de nullit&eacute; qui m'emp&ecirc;chera toute
+ma vie de m'&eacute;riger en critique: j'y applaudirais m&ecirc;me de bon c&#339;ur si la
+plupart de ces &eacute;crivains-l&agrave; n'avoient la manie de mettre les mots
+<i>morale</i> et <i>vertu</i> dans les circonstances les plus d&eacute;plac&eacute;es; ce qui a
+l'inconv&eacute;nient terrible de donner aux lecteurs plus m&eacute;diocres qu'eux,
+un jugement faux et des principes incertains. Si le public vouloit
+perdre l'habitude de juger la moralit&eacute; d'un &eacute;crivain par ses ouvrages,
+cela nous d&eacute;barrasseroit peut-&ecirc;tre des phrases &agrave; contre-sens sur la
+sensibilit&eacute;, et d'apologies bien dangereuses de la morale et de la
+vertu.</p>
+
+<p>Dans <i>Suzette</i>, j'ai voulu faire un essai sur une partie des m&#339;urs
+actuelles; dans <i>Fr&eacute;d&eacute;ric</i>, j'ai peint des caract&egrave;res qui existoient
+avant la r&eacute;volution. C'est pour ne jamais me donner le droit d'applaudir
+ou de bl&acirc;mer que je fais parler mes personnages eux-m&ecirc;mes. &Agrave; mesure
+qu'ils entrent sur la sc&egrave;ne, ils ne m'appartiennent plus, et leurs
+discours, leurs actions, ne sont que la cons&eacute;quence n&eacute;cessaire de leur
+situation, de leurs passions, de leur caract&egrave;re: moi, je l'affirme, je
+n'y suis pour rien; et quoiqu'il y en ait de fort aimables, que tous
+aient de l'esprit, plusieurs m&ecirc;me quelque chose de plus que ce mot ne
+signifie, il n'en est pas un seul qui parle ou pense comme moi, pas un
+seul &agrave; qui je d&eacute;sirasse ressembler.</p>
+
+<p>On trouvera hardi d'avoir os&eacute; rassembler dans le m&ecirc;me cadre tant de
+personnages annonc&eacute;s pour avoir beaucoup de talens. Il faut s'en croire
+soi-m&ecirc;me, m'objectera-t-on, pour pr&eacute;tendre leur faire soutenir la
+r&eacute;putation que vous leur donnez. Pas tant. Les gens d'un vrai m&eacute;rite
+sont simples, et ne font jamais de longs discours: quand ils sont agit&eacute;s
+par des passions, ils rentrent &agrave; peu pr&egrave;s dans la classe des autres
+hommes; quand ils r&eacute;fl&eacute;chissent, c'est diff&eacute;rent, ils s'&eacute;l&egrave;vent. Eh
+bien! je ne crois pas en avoir plac&eacute; un au-dessous de l'id&eacute;e qu'on a d&ucirc;
+s'en former.</p>
+
+<p>Je craindrois plut&ocirc;t d'avoir accord&eacute; trop que trop peu, sur-tout &agrave; mon
+personnage favori, <i>Ad&egrave;le</i>: aussi le lecteur instruit s'appercevra-t-il
+que j'ai eu soin de lui donner une caution pour les pens&eacute;es qui sont
+au-dessus de son sexe. J'aimois &agrave; l'embellir et &agrave; lui conserver sa
+modestie: il est si aimable de parer une jolie femme!</p>
+
+<p>Si ma pr&eacute;vention pour elle ne m'aveugloit pas, je lui reprocherois de
+n'avoir point assez m&eacute;dit&eacute; ce dernier conseil de son instituteur:
+<i>M&eacute;fiez-vous de votre c&#339;ur, et n'osez pas tout ce qu'osera votre
+esprit.</i></p>
+
+<p>Pour son c&#339;ur, elle ne pouvoit mieux le placer, et j'aurois tort de me
+plaindre. Pour son esprit, elle en abuse dans ce sens, qu'elle ne
+r&eacute;siste pas &agrave; l'amour-propre d'avoir raison contre son p&egrave;re; et
+quoiqu'elle ait mille motifs de se d&eacute;fier de lui, elle met trop de
+finesse dans sa conduite. La finesse est la premi&egrave;re tentation d'une
+femme spirituelle; Ad&egrave;le devoit y succomber.</p>
+
+<p>C'est parce que je peignois des caract&egrave;res et des &eacute;v&eacute;nemens possibles
+avant 1789, que j'ai donn&eacute; &agrave; tous mes personnages de l'esprit, de
+l'esprit, et encore de l'esprit. Nous en &eacute;tions si pleins alors, que
+tout ce qui n'&eacute;toit pas notre esprit n'&eacute;toit rien. Les uns sont
+philosophes, les autres anti philosophes, quelques uns ath&eacute;es, d'autres
+religieux par raisonnement, presque tous auteurs; c'&eacute;toit d&eacute;j&agrave; la mode.
+On pouvoit mourir sans faire son testament, mais non avant d'avoir
+compos&eacute; un petit ouvrage, ne f&ucirc;t ce qu'une satyre contre son p&egrave;re; et
+c'est, je pense ce qui arrive &agrave; l'un de mes acteurs.</p>
+
+<p>Qui que ce soit ne s'est reconnu dans <i>Suzette</i>; j'en &eacute;tois s&ucirc;r
+d'avance. Les gens d'une p&eacute;n&eacute;tration bien fine y ont reconnu tout le
+monde; je l'aurois jur&eacute; &eacute;galement. Autant en sera <i>Fr&eacute;d&eacute;ric</i>.</p>
+
+<p>Si l'on veut conno&icirc;tre ma pens&eacute;e sur les deux ouvrages, la voici.
+<i>Suzette</i> plaira &agrave; plus de personnes, et <i>Fr&eacute;d&eacute;ric</i>, davantage &agrave; ceux
+qui savent bien lire. Le succ&egrave;s de <i>Suzette</i> a de beaucoup pass&eacute; mon
+esp&eacute;rance; cependant je crains qu'en vieillissant elle ne se perde dans
+l'ab&icirc;me qui engloutit quatre-vingt-dix-neuf romans sur cent. <i>Fr&eacute;d&eacute;ric</i>
+n'y tombera pas; du moins je l'esp&egrave;re.</p>
+
+<p>Ne pouvant revoir moi-m&ecirc;me les &eacute;preuves, s'il s'est gliss&eacute; dans mon
+manuscrit, ou s'il se glisse &agrave; l'impression quelques fautes un peu
+lourdes, je prie qu'on ne me les attribue pas. Pour celles qui d&eacute;notent
+un auteur qui n'aime ni &agrave; travailler, ni &agrave; polir, ni &agrave; corriger, je m'en
+charge: il faut &ecirc;tre juste.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="FREDERIC1" id="FREDERIC1"></a>FR&Eacute;D&Eacute;RIC, TOME PREMIER.</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a><a href="#toc">CHAPITRE I<sup>er</sup>.</a></h2>
+
+<h3><i>Mon &eacute;ducation.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">C'&eacute;toit</span> un bien excellent homme que le cur&eacute; de Mareil; mais de tous les
+hommes excellens par les qualit&eacute;s du c&#339;ur, c'&eacute;toit le moins propre &agrave;
+diriger une &eacute;ducation. Ce fut cependant &agrave; lui que la mienne fut confi&eacute;e.
+En accuserai-je mes parens? Pour cela, il faudrait les conno&icirc;tre. Tout
+ce que je peux affirmer, c'est que je fus nourri &agrave; Mareil chez des
+paysans ais&eacute;s, et qu'&agrave; l'&acirc;ge de six ans j'allai demeurer dans la maison
+du cur&eacute; de ce village. Il me seroit impossible d'&eacute;num&eacute;rer toutes les
+connaissances que j'acquis avec lui.</p>
+
+<p>Le cur&eacute; de Mareil n'&eacute;toit pas contrariant, mais il n'&eacute;toit jamais de
+l'avis de personne; et comme il restoit rarement plusieurs jours du
+sien, on peut dire &agrave; cet &eacute;gard qu'il traitoit les autres comme lui-m&ecirc;me.
+Il parloit facilement et avec gr&acirc;ce; la discussion l'animoit, et donnoit
+&agrave; son esprit une vigueur qui l'abandonnoit quand il &eacute;toit livr&eacute; &agrave; ses
+propres r&eacute;flexions. Comme il avoit la manie de r&eacute;duire tout en syst&ecirc;mes,
+qu'il n'y a point de syst&ecirc;me qui n'ait un c&ocirc;t&eacute; faux, et que la foiblesse
+de son caract&egrave;re ne lui permettoit pas de soutenir ce qu'il ne croyoit
+plus, ou de croire long-temps ce sur quoi il r&eacute;fl&eacute;chissoit souvent, il
+&eacute;toit ent&ecirc;t&eacute; sans avoir d'obstination, incons&eacute;quent sans cesser de
+raisonner juste, tr&egrave;s-instruit sans avoir une id&eacute;e suivie, et toujours
+en &eacute;tat de persuader les autres sans pouvoir se convaincre lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Il mettoit beaucoup d'importance &agrave; faire de moi un homme. Il ne lisoit,
+ne parloit, ne m&eacute;ditoit que sur l'&eacute;ducation, et jamais nous ne suiv&icirc;mes
+plus de quinze jours la m&ecirc;me m&eacute;thode. Tant&ocirc;t il me traitoit avec
+beaucoup de p&eacute;dantisme, ne me permettoit pas la moindre r&eacute;plique; tant&ocirc;t
+c'&eacute;toit un ami instruisant un ami: il exigeoit que je lui fisse part de
+mes r&eacute;flexions, assurant qu'il falloit seulement guider la jeunesse.
+Quand il &eacute;toit partisan des langues mortes, je devois p&acirc;lir sur les
+auteurs anciens: mais si son go&ucirc;t pour l'antiquit&eacute; s'&eacute;vanouissoit, il me
+jetoit dans les langues &eacute;trang&egrave;res, pr&eacute;f&eacute;rant aujourd'hui l'italien,
+parce qu'il est plus facile; demain l'anglois, parce que la litt&eacute;rature
+et la politique m'offriroient un jour plus d'instruction; et la semaine
+suivante il ne vouloit que de l'allemand: car une langue m&egrave;re,
+disoit-il, me donneroit ais&eacute;ment la clef de toutes les autres. Bient&ocirc;t
+les livres &eacute;toient abandonn&eacute;s; et, comme l'&Eacute;mile de Jean-Jacques, je
+n'avois plus pour pr&eacute;cepteur que le charron du village.</p>
+
+<p>Tant qu'il n'avoit fait que changer de m&eacute;thode, je m'&eacute;tois pr&ecirc;t&eacute; sans
+r&eacute;pugnance &agrave; tous ses caprices; j'en avois m&ecirc;me si bien pris l'habitude,
+que je calculois assez juste le jour o&ugrave; je pouvois me dispenser
+d'apprendre mes le&ccedil;ons, certain que le lendemain il n'en seroit plus
+question: mais quand je me vis apprenti charron, il me fut impossible de
+ne pas ressentir le plus vif chagrin.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le cur&eacute;, lui dis-je, je suis donc abandonn&eacute; de tout le monde!
+Je n'ai pas de parens qui veillent sur moi, je le sais; mais jusqu'&agrave; ce
+jour j'avois &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; de mani&egrave;re &agrave; croire que j'avois quelque ami qui
+s'int&eacute;ressoit &agrave; mon sort. N'ai-je plus d'autre ressource que d'apprendre
+un m&eacute;tier?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes un enfant, me r&eacute;pondit-il; il ne faut pas vous affliger. Vos
+amis ne vous ont point abandonn&eacute;, puisque je re&ccedil;ois toujours le prix de
+votre pension. Quand vous n'auriez que moi, tant que je vivrai, rien ne
+vous manquera. Mais, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric, que sont les arts, les sciences,
+dans mille circonstances de la vie? Des consolateurs, vous dira-t-on.
+Raisonnement futile! Rien ne console d'&ecirc;tre &agrave; charge aux autres, et de
+ne pouvoir satisfaire &agrave; ses besoins. Cela ne vous arrivera pas, je
+l'esp&egrave;re; mais il faut se mettre en garde contre les &eacute;v&eacute;nemens.
+D'ailleurs, en vivant avec les artisans, vous apprendrez &agrave; les plaindre,
+&agrave; les estimer; et si la fortune vous sourit un jour, vous ne m&eacute;priserez
+pas ceux que vous aurez &eacute;t&eacute; &agrave; m&ecirc;me d'appr&eacute;cier: vous serez leur ami,
+leur protecteur.&raquo;</p>
+
+<p>Rassur&eacute; sur la crainte d'&ecirc;tre abandonn&eacute;, je ne vis plus dans ce nouveau
+syst&egrave;me qu'un moyen de vivre plus en libert&eacute;. J'allois exactement chez
+mon pr&eacute;cepteur le charron; et je profitai si bien de ses le&ccedil;ons, qu'au
+bout de quinze jours je jurois, je fumois, et je buvois sur-tout de
+mani&egrave;re &agrave; faire honte &agrave; M. le cur&eacute;: aussi cessa-t-il de vouloir me
+transformer en artisan, et il recommen&ccedil;a &agrave; m'accabler de volumes. Mais
+j'avois pris l'habitude de ne m'appliquer l'esprit &agrave; rien; au milieu des
+le&ccedil;ons de mon cher Mentor, je ne pensois qu'aux chants joyeux et
+gaillards dont ma m&eacute;moire s'&eacute;toit garnie. Il s'emportoit: mais le maudit
+couplet de chanson me revenoit sans cesse; et tandis qu'il me faisoit
+les exhortations les plus path&eacute;tiques, je fredonnois int&eacute;rieurement
+quelques refrains dans lesquels les cur&eacute;s jouoient le plus grand r&ocirc;le;
+c'&eacute;toient ceux-l&agrave; que j'avois appris avec le plus de facilit&eacute;. Ajoutez
+que mon go&ucirc;t pour le charronnage &eacute;toit tel, qu'il n'y avoit plus un
+meuble dans le presbyt&egrave;re auquel je n'eusse fait quelque entaille. &Agrave;
+d&eacute;faut d'outils, pendant mes le&ccedil;ons, je me servois de mon canif pour
+charpenter la table sur laquelle j'&eacute;crivois. Mon cur&eacute; perdoit patience;
+moi j'avois perdu avec le charron ce respect qui, chez les enfans, est
+le plus s&ucirc;r garant de la soumission.</p>
+
+<p>Le pauvre cur&eacute; de Mareil ne savoit plus que faire: non que les syst&ecirc;mes
+lui manquassent; mais il ne trouvoit plus en moi cette bonne volont&eacute; qui
+me les faisoit adopter avec la m&ecirc;me chaleur qu'il les concevoit. Occup&eacute;
+de notre situation respective, je l'entendis un jour causer ainsi avec
+un de ses confr&egrave;res, pour lequel il avoit la plus grande estime;
+c'&eacute;toit le respectable cur&eacute; d'Orville, homme bien rare, puisqu'il
+soumettoit sa conduite, et m&ecirc;me ses opinions, &agrave; ses devoirs.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien! vous savez ce qui m'arrive avec le jeune Fr&eacute;d&eacute;ric? Mes
+ressources sont &eacute;puis&eacute;es. J'ai voulu suivre les conseils de Rousseau; je
+l'ai perdu.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je le crois sans peine.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Son syst&ecirc;me est pourtant bien beau, bien s&eacute;duisant!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oui, sur le papier: mais c'est un syst&ecirc;me; et il n'y en a pas de bon,
+parce qu'il n'en est pas un seul qui puisse convenir &agrave; deux sujets
+diff&eacute;rens, ni auquel celui m&ecirc;me qui l'a con&ccedil;u veuille s'astreindre
+rigoureusement dans la pratique.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Eh! mon ami, si l'on ne se fait pas un syst&egrave;me, ou si l'on n'en
+adopte pas un, comment se conduira-t-on?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Par l'habitude, si l'on n'est qu'un sot; par l'habitude encore, si
+l'on a de l'esprit. La France peut-elle se plaindre de ne pas compter
+des grands hommes dans tous les genres, autant et plus que tout autre
+pays? Ou l'&eacute;ducation qu'ils ont re&ccedil;ue y a contribu&eacute;, ou elle n'y a pas
+contribu&eacute;; dans l'un ou l'autre cas, il faudroit encore en revenir &agrave;
+l'habitude.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ainsi, d'apr&egrave;s votre syst&ecirc;me...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Moi, mon ami, je n'ai pas de syst&egrave;me.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Eh bien! d'apr&egrave;s votre opinion, il faudroit faire aujourd'hui comme
+on faisoit il y a mille ans, et les conceptions de nos plus grands
+g&eacute;nies seroient perdues pour nous et pour la post&eacute;rit&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Voil&agrave; ce qui vous trompe; le temps seul suffirait pour changer les
+institutions des hommes. Une nation enti&egrave;re n'adopte pas un syst&ecirc;me, et
+cependant il arrive que, sans efforts, sans qu'on s'en apper&ccedil;oive, ce
+qu'il y a de bon, d'utile, de possible dans tous les syst&ecirc;mes, se lie
+bient&ocirc;t &agrave; celui qui est &eacute;tabli. Voil&agrave; ce que j'appelle l'habitude, ce
+qu'il faut sans cesse consulter; et le plus grand talent d'un
+instituteur est, en ne s'en &eacute;cartant pas, de l'adapter au g&eacute;nie
+particulier de son &eacute;l&egrave;ve: encore ne doit-il l'essayer qu'avec beaucoup
+de prudence.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Vous disiez cependant tout-&agrave;-l'heure qu'il est rare que la m&ecirc;me
+&eacute;ducation convienne &eacute;galement &agrave; deux individus; et, avec votre habitude
+routini&egrave;re, vous nous r&eacute;duisez &agrave; une seule pour tous.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oui, parce qu'&eacute;tant &eacute;tablie, ayant pour elle l'exp&eacute;rience et
+l'assentiment g&eacute;n&eacute;ral, elle sauve de toute responsabilit&eacute; celui qui l'a
+consult&eacute;e; au lieu qu'apr&egrave;s avoir suivi ses id&eacute;es particuli&egrave;res, ce que
+vous appelez son syst&ecirc;me, s'il ne r&eacute;ussit pas, il a de v&eacute;ritables
+reproches &agrave; se faire. Connoissez-vous beaucoup d'hommes assez constans
+dans leurs opinions pour oser, sans crainte de regrets, les faire
+adopter aux autres?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Moi, s'&eacute;cria le cur&eacute; de Mareil, je....&raquo; et il s'arr&ecirc;ta. Puis, apr&egrave;s
+un instant de silence, il poursuivit: &laquo;Tenez, vous me prenez dans un
+moment o&ugrave; je suis hors d'&eacute;tat de soutenir une discussion; mes id&eacute;es sont
+troubl&eacute;es par l'indocilit&eacute; de Fr&eacute;d&eacute;ric. Dites-moi, si tous &eacute;tiez &agrave; ma
+place, quel parti prendriez-vous maintenant?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Celui de la plus grande s&eacute;v&eacute;rit&eacute;; ce n'est que par elle que vous
+vaincrez la dissipation qui s'est empar&eacute;e de lui. Mon ami, l'enfance a
+besoin d'&ecirc;tre dompt&eacute;e; et comme on ne peut pas, sans &ecirc;tre fou, lui
+supposer assez d'instruction acquise pour sentir la n&eacute;cessit&eacute; de
+s'instruire, il faut bien la forcer &agrave; vouloir ce que sa volont&eacute; libre
+ne lui inspireroit jamais.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Quelle erreur! moi, devenir le tyran de mon &eacute;l&egrave;ve; lui donner pour
+son ma&icirc;tre une aversion qui s'&eacute;tendroit bient&ocirc;t sur l'&eacute;tude; risquer de
+rendre sournois, hypocrite, un enfant dont la franchise est le premier
+charme; donner &agrave; cet &acirc;ge heureux pour qui la nature a cr&eacute;&eacute; l'enjouement,
+et les chagrins de l'homme fait, et la morosit&eacute; de la vieillesse! non,
+jamais, jamais. Pauvres jeunes gens! c'est nous qui troublons votre
+f&eacute;licit&eacute;, lorsque notre raison devroit vous faire un jeu de vos devoirs,
+et vous instruire en vous amusant. Oui, mon parti est pris; c'est par la
+douceur que je le ramenerai. S'il m'en co&ucirc;te plus de soins, je ne m'en
+plaindrai pas: il &eacute;toit docile avant que je l'eusse confi&eacute; &agrave; un
+charron.&raquo;</p>
+
+<p>Qui fut bien content de la r&eacute;solution de notre bon cur&eacute;? Ce fut moi
+sans doute, qui &eacute;coutois furtivement, et que le conseil d'&ecirc;tre s&eacute;v&egrave;re &agrave;
+mon &eacute;gard avoit fait trembler jusqu'au fond de l'ame. Je quittai ma
+cachette en sautant; je fus d'une gaiet&eacute; folle toute la soir&eacute;e, et je me
+promis de me bien divertir, puisque l'on pouvoit s'instruire en
+s'amusant.</p>
+
+<p>Le lendemain, je m'&eacute;veillai avec les id&eacute;es les plus riantes, et je
+disposois dans ma t&ecirc;te les plaisirs de la journ&eacute;e, quand le cur&eacute; de
+Mareil vint &agrave; moi: la s&eacute;v&eacute;rit&eacute; r&eacute;pandue sur sa figure me parut de
+mauvais pr&eacute;sage.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, me dit-il, je suis tr&egrave;s-m&eacute;content de vous; vous avez abus&eacute; de
+mes bont&eacute;s; il est temps d'y mettre un terme; vous ne trouverez plus
+d&eacute;sormais en moi qu'un juge rigoureux, et votre conduite seule r&eacute;glera
+la mienne. Voici les le&ccedil;ons que vous apprendrez aujourd'hui; je vous
+enfermerai dans mon cabinet jusqu'&agrave; l'heure du d&icirc;ner: si vous employez
+mal votre temps, vous y resterez jusqu'au soir, sans autre nourriture
+que du pain et de l'eau. Point de pleurs, point d'obstination; vous n'y
+gagnerez rien: votre sort d&eacute;pend de vous, et je vous pr&eacute;viens que je
+serai inexorable.&raquo;</p>
+
+<p>En achevant de prononcer cet arr&ecirc;t, il me poussa brutalement par le
+bras. Comme les larmes que je r&eacute;pandois m'emp&ecirc;choient de voir ce qui
+&eacute;toit devant moi, je m'embarrassai les jambes dans une chaise, et, en
+tombant sur le plancher, je poussai des cris horribles. Notre cur&eacute;, qui
+les mit sur le compte de la m&eacute;chancet&eacute;, et non sur celui de la douleur,
+ne vint pas &agrave; mon secours. J'eus le temps de r&eacute;fl&eacute;chir sur la douceur
+par laquelle il vouloit me ramener, et sur son nouveau syst&ecirc;me de
+m'instruire en m'amusant. J'&eacute;tais d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, je n'ouvris seulement pas
+mes livres, et je fus puni comme il me l'avoit promis. Cet acte de
+s&eacute;v&eacute;rit&eacute; me r&eacute;volta; je m'obstinai. Mon obstination le piqua, elle
+excita la sienne; il fut six jours constant dans son syst&ecirc;me. Certes, je
+jouois de malheur; c'&eacute;toit la premi&egrave;re fois de sa vie que cela lui
+arrivoit. Enfin, voyant que je n'&eacute;tois pas le plus fort, je pris le
+parti de c&eacute;der; j'&eacute;tudiai mes le&ccedil;ons, et je fus &eacute;tonn&eacute; de la facilit&eacute;
+avec laquelle je les apprenois. Je me promis bien, &agrave; l'avenir, de ne
+plus m'exposer &agrave; aucune punition; et, fier de ma r&eacute;solution, s&ucirc;r de ma
+m&eacute;moire, j'attendis le cur&eacute; avec impatience. Il entra; je m'avan&ccedil;ai vers
+lui, les yeux brillans de satisfaction, et mon livre &agrave; la main.</p>
+
+<p>&laquo;Fr&eacute;d&eacute;ric, me dit-il, j'ai fait de nouvelles r&eacute;flexions; oublions le
+pass&eacute;, nous avons tous les deux des reproches &agrave; nous faire: abandonnons
+les auteurs pendant quelque temps, afin de vous rendre la tranquillit&eacute;
+d'esprit n&eacute;cessaire pour profiter de l'&eacute;tude. Venez vous promener avec
+moi dans la campagne; nous commencerons un cours de botanique, et vous
+joindrez &agrave; un exercice profitable &agrave; votre sant&eacute; le plaisir d'approfondir
+les secrets de la nature. Ah! mon enfant, quelle carri&egrave;re va s'ouvrir
+devant vous, et quel champ fertile pour une imagination comme la v&ocirc;tre!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, lui r&eacute;pondis-je en tenant toujours mon livre ouvert &agrave;
+l'endroit de ma le&ccedil;on, ne voulez-vous pas me faire r&eacute;p&eacute;ter? Je suis
+persuad&eacute; que vous serez content de moi.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Fort bien, fort bien, r&eacute;pliqua-t-il en prenant le volume et le jetant
+sur la table; je suis satisfait de votre soumission: cherchez votre
+chapeau, et suivez moi.&raquo;</p>
+
+<p>Je ne m'appesantirai pas davantage sur les d&eacute;tails de mon &eacute;ducation,
+dont le r&eacute;sultat fut qu'&agrave; seize ans je savois un peu le latin, un peu le
+grec, un peu l'italien, un peu l'anglois, un peu l'allemand, un peu de
+botanique, et autant d'astronomie qu'une petite ma&icirc;tresse qui a suivi un
+cours dans un lyc&eacute;e, o&ugrave; l'usage des femmes est de ne jamais &eacute;couter le
+professeur, afin de se m&eacute;nager le plaisir de demander &agrave; leurs voisins ce
+qu'il a dit.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a><a href="#toc">CHAPITRE II.</a></h2>
+
+<h3><i>Digression.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">Je connois</span> entre autres une dame fort aimable sous ce rapport: elle ne
+peut assister au spectacle qu'accompagn&eacute;e de trois cavaliers, dont l'un
+soutient avec elle la conversation, tandis que les deux autres restent
+pr&ecirc;ts &agrave; lui rendre compte de ce qui se passe sur le th&eacute;&acirc;tre. &laquo;Pourquoi
+applaudit-on?&mdash;Madame, c'est l'actrice qui a chant&eacute; son ariette comme un
+ange.&mdash;Ah! ah! Et de quoi rit on maintenant?&raquo; L'autre cavalier &eacute;coutant:
+&laquo;Madame, c'est le valet qui, par ses gestes si niais et si naturels,
+excite la gaiet&eacute; beaucoup plus que par les paroles de son r&ocirc;le.&mdash;Ah! ah!
+cela doit &ecirc;tre fort plaisant. Avertissez-moi donc lorsqu'il paro&icirc;tra&raquo;.
+Elle se retourne, jusqu'&agrave; ce qu'il se pr&eacute;sente une nouvelle occasion de
+savoir pourquoi on applaudit, pourquoi l'on rit, et quelquefois m&ecirc;me
+pourquoi l'on fait un si grand silence. En sortant du spectacle, elle
+s'informe avec soin de l'effet qu'a produit la pi&egrave;ce; et si elle apprend
+qu'elle a eu du succ&egrave;s, elle assure qu'elle ne manquera pas une
+repr&eacute;sentation, parce qu'elle s'y est beaucoup amus&eacute;e.</p>
+
+<p>Comment! s'&eacute;criera le lecteur, vous nous parlez de Paris, et vous n'avez
+pas encore quitt&eacute; votre village? Point de reproche, je vous prie:
+n'oubliez pas la mani&egrave;re du cur&eacute; de Mareil; et si quelquefois je passe
+subitement d'un sujet &agrave; un autre, ne vous en prenez qu'&agrave; mon &eacute;ducation.
+Mais si je ne suis pas encore &agrave; Paris, vous pouvez du moins
+m'appercevoir sur la route: j'y suis avec mon Mentor, dans une voiture
+que l'on a envoy&eacute;e pour nous; et comme il est rare de voyager sans
+parler ou sans dormir, je vous rapporterai quelques fragmens de notre
+conversation.</p>
+
+<p>&laquo;&Ecirc;tes vous bien content de me quitter, Fr&eacute;d&eacute;ric?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ma foi, monsieur le cur&eacute;, il me seroit impossible de r&eacute;pondre juste.
+Il est certain que je regrette Mareil; mais il est &eacute;galement certain que
+je suis bien aise d'aller &agrave; Paris. Ma joie seroit plus grande si j'avois
+l'espoir d'y trouver mes parens.&raquo;</p>
+
+<p>Le cur&eacute; de Mareil secoua la t&ecirc;te de mani&egrave;re &agrave; me faire entendre qu'il ne
+falloit pas y compter.</p>
+
+<p>&laquo;C'est une chose bien cruelle, ajoutai-je, de ne savoir qui l'on est, &agrave;
+qui l'on tient, ce qu'on peut craindre ou esp&eacute;rer.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Oui et non, me r&eacute;pondit-il. J'ai souvent r&eacute;fl&eacute;chi sur ce sujet, et
+j'ai vu qu'il y a autant contre que pour.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Mais enfin, monsieur le cur&eacute;, il est impossible que je n'aie pas un
+p&egrave;re et une m&egrave;re. Ils ne m'ont point abandonn&eacute;, puisque jusqu'&agrave; pr&eacute;sent
+je n'ai manqu&eacute; de rien. J'avois cru quelque temps.... on disoit m&ecirc;me
+dans le village....&raquo; Je m'arr&ecirc;tai.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien! Fr&eacute;d&eacute;ric, que disoit-on?&raquo; Je gardai le silence. &laquo;Que vous
+&eacute;tiez mon fils? ajouta-t-il en riant. On me l'a dit bien des fois &agrave;
+moi-m&ecirc;me; mais il n'en est rien&raquo;. Je soupirai encore, sans trop savoir
+pourquoi. J'imagine qu'en ce moment j'aurois mieux aim&eacute; trouver mon p&egrave;re
+dans le cur&eacute; de Mareil, que d'&ecirc;tre oblig&eacute; de le chercher toute ma vie.</p>
+
+<p>&laquo;Du moins, monsieur le cur&eacute;, vous savez qui je suis: il me semble que
+j'ai atteint l'&acirc;ge o&ugrave; l'on pourroit sans crainte se confier &agrave; ma
+discr&eacute;tion. J'ai souvent interrog&eacute; ma nourrice; elle m'a toujours
+r&eacute;pondu qu'elle ne connoissoit que vous.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Et moi, mon ami, je ne connois que le philosophe chez lequel je vous
+conduis: c'est lui qui m'a &eacute;crit de veiller sur vous; c'est lui qui m'a
+fait exactement toucher le prix de votre pension; c'est sur son ordre
+que je vous ram&egrave;ne.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le cur&eacute;, pourquoi ce philosophe-l&agrave; ne seroit-il pas mon p&egrave;re&raquo;?
+Il fit encore un signe de t&ecirc;te tr&egrave;s-n&eacute;gatif, et moi je poussai un
+nouveau soupir. Je n'avois jamais tant senti les &eacute;lans de l'amour filial
+qu'au moment o&ugrave; je quittois toutes les habitudes de mon enfance.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Au reste, ajouta-t-il (car son signe de t&ecirc;te &eacute;quivaloit &agrave; un
+commencement de discours), je n'ai nulle certitude que ce n'est pas vers
+votre p&egrave;re que je vous conduis; je ne lui ai jamais demand&eacute; le secret
+de votre naissance. Dans les premiers jours, j'avois autant de curiosit&eacute;
+que vous en avez aujourd'hui; mais apr&egrave;s y avoir long-temps r&eacute;fl&eacute;chi, je
+me suis convaincu que cela m'&eacute;toit absolument indiff&eacute;rent. Charg&eacute; de
+votre &eacute;ducation, je m'en suis acquitt&eacute; de mani&egrave;re &agrave; me faire honneur,
+soit dit sans exciter votre vanit&eacute;, car vous n'aviez pas des
+dispositions tr&egrave;s-heureuses. Celui qui va me remplacer aupr&egrave;s de vous,
+est un des plus grands hommes de ce si&egrave;cle, &agrave; ce que disent ses
+partisans. Il est de toutes les acad&eacute;mies, quoiqu'il n'ait jamais fait
+imprimer aucun ouvrage plus grand que le recueil de mes sermons; vous
+les avez copi&eacute;s, vous savez qu'ils sont fort courts&raquo;. En parlant de ses
+sermons, il s'endormit, et je restai livr&eacute; &agrave; mes r&eacute;flexions.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, mon enfant, s'&eacute;cria le cur&eacute; de Mareil en se r&eacute;veillant, c'est un
+bien grand homme.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Qui donc? lui demandai-je avec un battement de c&#339;ur: mon p&egrave;re?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Non, non: je vous parle de M. de Vignoral. S'il est votre p&egrave;re, ce que
+je ne crois pas, vous serez trop heureux d'&ecirc;tre sous ses yeux; et s'il
+n'est pas votre p&egrave;re, il faut que vous apparteniez &agrave; quelque famille
+bien puissante, pour qu'un savant qui fixe les regards de l'Europe
+enti&egrave;re, consente &agrave; achever votre &eacute;ducation.&raquo;</p>
+
+<p>Il s'endormit de nouveau, et mes r&eacute;flexions chang&egrave;rent d'objet: non
+seulement je ne desirois plus &ecirc;tre fils de M. de Vignoral; mais si le
+cur&eacute; de Mareil m'e&ucirc;t dit en ce moment que j'&eacute;tois le sien, j'aurois
+pleur&eacute; de honte: effet naturel de l'ambition.</p>
+
+<p>Quel est le caract&egrave;re de M. de Vignoral? me demandois-je tout bas:
+comment me recevra-t-il? Ces pens&eacute;es, qui me donnoient une inqui&eacute;tude
+bien naturelle &agrave; mon &acirc;ge et dans ma position, pourroient, cher lecteur,
+exciter aussi votre curiosit&eacute;; je vais donc vous apprendre en peu de
+mots ce que je n'ai su, moi, qu'au bout de quelques ann&eacute;es. Diderot
+pr&eacute;tend que les romanciers ne tracent des portraits que parce qu'ils ne
+savent faire parler ni agir leurs personnages de mani&egrave;re &agrave; d&eacute;voiler leur
+caract&egrave;re aux lecteurs: mais comme il a cru sans doute aussi qu'il n'y
+avoit pas beaucoup de lecteurs en &eacute;tat de deviner un homme par un trait
+de sa vie, ou par sa conversation, il n'a n&eacute;glig&eacute; aucune occasion de
+dessiner le portrait de ses h&eacute;ros; et c'est ce qu'il a fait de mieux.</p>
+
+<p>M. de Vignoral &eacute;toit gentilhomme, mais si pauvre, qu'il auroit &eacute;t&eacute;
+oblig&eacute; de conduire une charrue, si un pr&eacute;lat n'e&ucirc;t fourni aux frais de
+son &eacute;ducation. Il se distingua dans ses &eacute;tudes. Arriv&eacute; &agrave; Paris, il fit
+sa cour &agrave; tous les hommes en place. On lui offrit d'entrer au service:
+mais il n'avoit de courage que dans l'esprit; et ce genre de courage,
+qui vaut bien celui qui fait les h&eacute;ros, est souvent incompatible avec
+lui. M. de Vignoral, las de chercher des protecteurs, prit un parti
+d&eacute;cisif; il se fit philosophe. C'&eacute;toit alors un tr&egrave;s-bel &eacute;tat, un vrai
+m&eacute;tier de chanoine. En criant contre le despotisme, on s'attiroit la
+faveur de tous les potentats; en m&eacute;prisant la noblesse, on &eacute;toit re&ccedil;u,
+f&ecirc;t&eacute; dans les meilleures maisons, on se dispensoit de faire sa cour. Un
+bon mot, un trait satyrique, mettoient les pairs de France &agrave; vos genoux;
+et loin de faire dire dans le monde, &laquo;On a vu M. de Vignoral avec le duc
+de...&raquo;, on entendoit dire; &laquo;Le duc de.... est admis chez M. de
+Vignoral, il est de sa petite soci&eacute;t&eacute;&raquo;. En d&eacute;clamant contre le luxe, on
+s'en procuroit les jouissances les plus recherch&eacute;es; en prenant dans ses
+&eacute;crits la d&eacute;fense des malheureux, on &eacute;toit dispens&eacute; d'avoir piti&eacute; d'eux.
+Les pensions, les brevets d'acad&eacute;micien, pleuvoient sur le philosophe;
+et les libraires, qui n'ach&egrave;tent jamais que le nom de l'auteur,
+s'empressoient d'ouvrir leur bourse, pour obtenir d'un homme d&eacute;clar&eacute;
+immortel le discours pr&eacute;liminaire d'une compilation faite par quelques
+savans inconnus.</p>
+
+<p>Telle &eacute;toit la position de M. de Vignoral quand j'arrivai chez lui.
+Toutes ses conceptions rouloient sur un point unique, le bonheur des
+hommes; il ne parloit, ne travailloit, que pour pr&eacute;parer ce bonheur.
+J'ai souvent pens&eacute; qu'il ne regardait pas ses domestiques comme des
+hommes; car il les traitoit en b&ecirc;tes de somme, et jamais ma&icirc;tre ne fut
+aussi exigeant dans son service: mais il ne faut pas attendre de celui
+qui embrasse l'humanit&eacute; d'un coup-d'&#339;il, ces vertus de soci&eacute;t&eacute; qui
+honorent les petits esprits incapables de viser &agrave; l'immortalit&eacute;, et
+mesquinement occup&eacute;s de la f&eacute;licit&eacute; de ceux qui les entourent.</p>
+
+<p>Vous ne connoissez pas encore, mon cher lecteur, le caract&egrave;re de M. de
+Vignoral; je ne vous ai jusqu'&agrave; pr&eacute;sent parl&eacute; que de sa profession. Je
+laisserai aux &eacute;v&eacute;nemens le soin de vous initier davantage: car enfin
+peut-&ecirc;tre est-il mon p&egrave;re; et le respect filial, m&ecirc;me dans son
+incertitude, doit imposer silence &agrave; la critique. Qu'il vous suffise de
+savoir qu'il &eacute;toit &acirc;g&eacute; de cinquante ans; qu'un front d&eacute;couvert, de
+grands yeux pleins de feu, mais cach&eacute;s par de gros sourcils noirs, lui
+donnoient l'air hypocrite quand il &eacute;toit tranquille, et la mine d'un
+inspir&eacute; quand il se livroit &agrave; son g&eacute;nie. Du reste, il ressembloit assez
+&agrave; tous les autres hommes de son &acirc;ge qui sont laids et gauchement
+taill&eacute;s. Il &eacute;toit encore c&eacute;libataire; usage presque aussi religieusement
+observ&eacute; par les philosophes que par les proph&egrave;tes.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a><a href="#toc">CHAPITRE III.</a></h2>
+
+<h3><i>Mon instituteur bien r&eacute;compens&eacute;.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">Le</span> cur&eacute; de Mareil dormoit encore quand nous entr&acirc;mes dans Paris. Moi, je
+me promettois d'observer avec soin l'effet que la vue de M. de Vignoral
+feroit sur moi, et plus encore l'impression qu'il &eacute;prouveroit &agrave; mon
+aspect. &laquo;La nature se trahira, me disois-je; un p&egrave;re est.... toujours
+p&egrave;re; et si je suis son fils, je m'en appercevrai &agrave; ses caresses, ou
+m&ecirc;me aux efforts qu'il fera pour cacher son &eacute;motion. Et puis, mon c&#339;ur
+m'avertira; comme je le sentirai battre! Ah la sympathie n'est pas un
+mot vide de sens; j'en ai pour preuve les romans, la fid&eacute;lit&eacute; des
+&eacute;pouses, la bonhommie des p&egrave;res, et le respectueux attachement des
+enfans.&raquo;</p>
+
+<p>Nous arriv&acirc;mes chez M. de Vignoral &agrave; la nuit; il &eacute;toit sorti. Un
+domestique nous servit &agrave; souper, et nous conseilla de nous coucher: je
+voulois attendre; le cur&eacute; de Mareil fut d'avis d'aller dormir, et je
+l'imitai. Le lendemain matin, je me pr&eacute;sentai &agrave; la porte du cabinet du
+grand homme; il me fit dire qu'il travailloit, et qu'il ne recevoit
+personne avant midi. Son peu d'empressement me parut de mauvais augure.
+Enfin je fus admis &agrave; l'honneur de lui &ecirc;tre pr&eacute;sent&eacute;. Il jeta sur moi un
+regard rapide, mais per&ccedil;ant; et se tournant vers le cur&eacute; de Mareil, il
+lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Il est d'un physique agr&eacute;able, et paro&icirc;t d'une sant&eacute; parfaite. Si l'on
+m'avoit cru, on l'auroit laiss&eacute; au village. Que fera-t-il &agrave; Paris? Des
+sottises, de mauvaises connoissances; il deviendra d&eacute;bauch&eacute;, et &agrave;
+trente ans ce sera un homme mort. Les grandes villes sont la ruine des
+&eacute;tats et des citoyens; c'est dans les champs qu'est la v&eacute;ritable
+prosp&eacute;rit&eacute; des uns et des autres: c'est l&agrave; qu'il devoit rester.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, r&eacute;pondit le cur&eacute;, Fr&eacute;d&eacute;ric est fait pour aller &agrave; tout.
+D'abord, comme vous l'observez, il est possesseur d'une figure
+int&eacute;ressante; et puis, il ne manque pas d'esprit.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;De l'esprit! qui n'en a pas aujourd'hui? &Agrave; quoi cela le menera-t-il?
+On ne rencontre par-tout que des gens d'esprit qui n'ont pas le sens
+commun, qui meurent de mis&egrave;re. Monsieur le cur&eacute;, l'esprit ne contribue
+en rien au bonheur des hommes; et si vous voulez les rendre heureux, ce
+n'est pas leur esprit qu'il faut leur apprendre &agrave; cultiver, c'est
+l'h&eacute;ritage de leurs p&egrave;res.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, lui dis-je en tremblant, et quand ils n'ont pas la
+satisfaction de savoir &agrave; qui ils doivent le jour, que voulez-vous qu'ils
+cultivent?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Il a raison, s'&eacute;cria le cur&eacute;. Si vous &eacute;tiez son p&egrave;re, par exemple, ne
+lui faudroit-il pas beaucoup d'esprit pour faire valoir l'h&eacute;ritage que
+vous lui laisseriez? Quelle r&eacute;putation &agrave; soutenir!&raquo;</p>
+
+<p>M. de Vignoral observa que les enfans des grands hommes n'&eacute;toient
+presque toujours que des sots. Cette r&eacute;flexion modeste me fit desirer de
+n'&ecirc;tre pas son fils: son abord m'en avoit &ocirc;t&eacute; jusqu'&agrave; l'esp&eacute;rance; et
+j'avoue que si mon c&#339;ur avoit battu en le voyant, c'&eacute;toit seulement de
+la crainte qu'il m'avoit inspir&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Que savez-vous, monsieur&raquo;? me dit-il. Je ne r&eacute;pondis pas; mais le cur&eacute;
+de Mareil r&eacute;pondit pour moi que je savois un peu de tout. &laquo;C'est-&agrave;-dire,
+r&eacute;pliqua le grand homme, que c'est une &eacute;ducation manqu&eacute;e&raquo;. Mon cher
+Mentor ne fut pas plus satisfait que moi de cette observation: aussi,
+quand M. de Vignoral lui demanda s'il avoit lu son dernier ouvrage, le
+bon cur&eacute; s'empressa de lui affirmer qu'il ne lisoit plus depuis
+long-temps, parce qu'il &eacute;toit convaincu que l'esprit ne servoit &agrave; rien,
+et qu'il convenoit, pour son propre compte, que plus il apprenoit, plus
+il &eacute;toit m&eacute;content des autres et de lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Resterez-vous long-temps &agrave; Paris? lui dit froidement le grand
+homme.&mdash;Non, monsieur, je pars demain.&mdash;En ce cas, je vous conseille de
+vous retirer avec votre &eacute;l&egrave;ve, et de profiter du dernier jour que vous
+avez &agrave; passer ensemble&raquo;. Nous ne nous le f&icirc;mes pas r&eacute;p&eacute;ter, et nous
+remont&acirc;mes dans l'appartement o&ugrave; nous avions pass&eacute; la nuit.</p>
+
+<p>&laquo;Si c'est l&agrave; ce qu'on appelle un philosophe, murmuroit le cur&eacute; de
+Mareil en se promenant dans la chambre, cela vaut mieux &agrave; lire qu'&agrave;
+voir. Voil&agrave;, Fr&eacute;d&eacute;ric, la r&eacute;compense de plus de dix ann&eacute;es de ma vie
+sacrifi&eacute;es &agrave; m&eacute;diter, &agrave; travailler pour faire de vous un savant; le
+premier tribut que j'en re&ccedil;ois, est de m'entendre dire que votre
+&eacute;ducation est manqu&eacute;e. Eh bien! desirez-vous encore que cet homme soit
+votre p&egrave;re?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;En v&eacute;rit&eacute;, monsieur, je n'ai plus qu'une envie, c'est de retourner avec
+vous &agrave; la campagne.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Quoi! vous auroit il d&eacute;j&agrave; s&eacute;duit par ses beaux discours? Mon ami, le
+bonheur n'est pas plus &agrave; la campagne qu'&agrave; la ville; il est par-tout pour
+les gens raisonnables, nulle part pour les fous, les ambitieux, et les
+&eacute;crivains tourment&eacute;s par la vanit&eacute;. Si cultiver l'h&eacute;ritage de ses p&egrave;res
+&eacute;toit la f&eacute;licit&eacute; supr&ecirc;me, pourquoi M. de Vignoral auroit-il abandonn&eacute;
+les champs? Vous ne rencontrerez dans le monde que des gens parlant
+d'une fa&ccedil;on et agissant d'une autre; que des citadins plong&eacute;s dans le
+luxe, et vantant les charmes de la vie champ&ecirc;tre; que des hommes
+enthousiasm&eacute;s de leurs connoissances, et vantant le bonheur des sots.
+Quand vous &eacute;tiez &agrave; Mareil, vous desiriez venir &agrave; Paris: aujourd'hui vous
+&ecirc;tes &agrave; Paris, et d&eacute;j&agrave; vous parlez de retourner &agrave; Mareil! Le philosophe
+vous a s&eacute;duit.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Au contraire, monsieur, ses discours ne me font pas aimer le village;
+mais ses actions me font sentir le besoin d'y retourner. Que vais-je
+devenir? Ah! c'est vous qui m'avez servi de p&egrave;re; c'est pr&egrave;s de vous que
+je voudrois maintenant passer mes jours.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Bien, enfant, bien; vous trouvez pire que moi, et vous me regrettez.
+Dans quelques jours vous aurez form&eacute; de nouvelles habitudes, et vous ne
+penserez plus &agrave; moi; c'est l'usage.&raquo;</p>
+
+<p>J'assurai mon cher Mentor qu'il me faisoit injure en doutant de
+l'attachement que je conserverois toujours pour lui; je pleurai si
+abondamment en lui parlant de ma reconnoissance, qu'il en fut &eacute;mu. Il me
+dit qu'il croyoit effectivement que, gr&acirc;ces &agrave; l'&eacute;ducation qu'il m'avoit
+donn&eacute;e, je vaudrois un peu mieux que les autres.</p>
+
+<p>Nous all&acirc;mes nous promener dans Paris; en visitant les beaux monumens
+que renferme cette capitale, je perdis en grande partie le d&eacute;sir de la
+quitter. Quand nous rentr&acirc;mes, le domestique de M. de Vignoral me dit
+qu'il &eacute;toit venu quelqu'un me demander.</p>
+
+<p>&laquo;Moi?&mdash;Oui, monsieur,&mdash;Vous &ecirc;tes bien s&ucirc;r que c'est moi qu'on est venu
+demander?&mdash;Oui, monsieur.&mdash;Sous quel nom?&mdash;Sous le v&ocirc;tre, sous celui de
+Fr&eacute;d&eacute;ric.&mdash;Et savez-vous quelle est la personne qui s'est inform&eacute;e de
+moi?&mdash;C'est de la part de madame la baronne de Sponasi. On m'a charg&eacute; de
+vous avertir que l'on reviendra demain matin, en vous recommandant de ne
+pas sortir.&raquo;</p>
+
+<p>Tendres souvenirs de Mareil et de son excellent cur&eacute;, adieu; attachement
+&eacute;ternel, reconnoissance qui ne devoit jamais finir, adieu. L'envoy&eacute; de
+la baronne de Sponasi occupe seul ma pens&eacute;e; et mon cher pr&eacute;cepteur,
+apr&egrave;s souper, a beau d&eacute;ployer son &eacute;loquence pour me faire une derni&egrave;re
+exhortation, je ne l'entends pas; je ne songe qu'&agrave; la visite qui m'est
+promise pour le lendemain.</p>
+
+<p>Je me r&eacute;veillai plus de vingt fois la nuit pour savoir s'il faisoit
+jour. Le soleil parut enfin; je me levai, j'entrai chez le cur&eacute; de
+Mareil. Il dormoit paisiblement; cela me parut extraordinaire. Je
+descendis dans l'intention de m'informer s'il n'&eacute;toit venu personne me
+demander; le portier &eacute;toit encore au lit. Je regagnai tristement ma
+chambre; je pris un livre, et ne pus lire une page de suite. J'ouvris ma
+fen&ecirc;tre, et l&agrave; j'examinai les passans, comme si j'avois d&ucirc; trouver sur
+leur figure la fin de l'impatience qui m'agitoit. Le cur&eacute; se leva,
+l'heure de son d&eacute;part approchoit; il auroit voulu le retarder pour
+conno&icirc;tre l'issue de la visite que j'attendois, et de laquelle il
+auguroit bien pour moi: mais deux choses l'en emp&ecirc;choient; il s'en
+retournoit par les voitures publiques, et il n'avoit pas envie de revoir
+M. de Vignoral. Il me recommanda de lui &eacute;crire exactement, en m'assurant
+que sa maison me seroit toujours ouverte, si j'&eacute;prouvois quelques
+malheurs. Ses adieux furent si touchans, que mon c&#339;ur en fut p&eacute;n&eacute;tr&eacute;;
+j'allois me jeter dans ses bras, qu'il &eacute;tendoit vers moi, quand on vint
+m'avertir qu'on m'attendoit dans ma chambre. Je sortis si
+pr&eacute;cipitamment, que je ne peux encore y songer aujourd'hui sans
+m'accuser de la plus noire ingratitude.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a><a href="#toc">CHAPITRE IV.</a></h2>
+
+<h3><i>Je crois trouver mon p&egrave;re.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">Celui</span> apr&egrave;s le retour duquel j'avois tant soupir&eacute;, &eacute;toit un homme qui ne
+paroissoit gu&egrave;re avoir plus de trente-cinq ans, et dont la figure et la
+taille eussent pu servir de mod&egrave;le pour peindre la beaut&eacute; et la force
+r&eacute;unies. Il m'embrassa avec beaucoup de tendresse, et, par un mouvement
+qui me parut involontaire, il se tourna devant une glace sur laquelle il
+fixa ses regards; je l'imitai sans trop savoir pourquoi. J'ignore quel
+fut son motif; mais en le consid&eacute;rant, en me consid&eacute;rant, je trouvai en
+nous quelque ressemblance, et je me dis tout bas: Pour le coup, voil&agrave;
+mon p&egrave;re. Il parut &agrave; la fois satisfait et d&eacute;concert&eacute; de ce qu'il venoit
+de faire; il m'engagea &agrave; m'asseoir, se pla&ccedil;a pr&egrave;s de moi, et nous
+entr&acirc;mes en conversation.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;, me dit-il, d'une mani&egrave;re qui doit vous inspirer la
+plus vive curiosit&eacute; de percer le myst&egrave;re qui vous entoure. Je suis f&acirc;ch&eacute;
+d'&ecirc;tre oblig&eacute; de vous dire que tous vos efforts pour conno&icirc;tre vos
+parens seront inutiles, et ne pourroient que vous procurer des chagrins.
+Si vous &ecirc;tes sage, vous vous contenterez de ce que l'on fera pour vous,
+sans chercher &agrave; rien approfondir; et si le hasard vous offroit un jour
+quelques lumi&egrave;res &agrave; cet &eacute;gard, le meilleur conseil que je puisse vous
+donner, est de n'en jamais rien faire paro&icirc;tre.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, r&eacute;pondis-je en respirant &agrave; peine, il est des mouvemens si
+naturels, quelquefois le c&#339;ur parle avec tant de violence &agrave; l'aspect de
+certaines personnes&raquo;... Je ne pus achever; mon c&#339;ur battoit
+effectivement bien fort, et chacun de ses mouvemens sembloit me dire:
+C'est ton p&egrave;re!</p>
+
+<p>&laquo;Je dois vous pr&eacute;venir, monsieur, contre ces mouvemens que vous
+attribuez &agrave; la nature, et qui ne sont sans doute que l'effet d'une
+inqui&eacute;tude bien naturelle dans votre position. Pour que nous puissions
+nous expliquer sans contrainte, je dois d'abord vous apprendre &agrave; qui
+vous parlez.&raquo;</p>
+
+<p>Ah! c'est dans ce moment que je sentis la nature se soulever en moi: il
+alloit m'apprendre qui il &eacute;toit. &laquo;Sans doute il me d&eacute;guisera la v&eacute;rit&eacute;,
+me disois-je; mais je n'en croirai que mes sensations. C'est mon p&egrave;re!
+c'est mon p&egrave;re&raquo;! Il avoit un moment gard&eacute; le silence; il continua de la
+sorte:</p>
+
+<p>&laquo;Je suis le valet-de-chambre de madame la baronne de Sponasi,
+et....&mdash;Monsieur, je vous demande pardon, m'&eacute;criai-je tout interdit; je
+n'ai pas bien entendu&raquo;. Il r&eacute;p&eacute;ta d'une voix qui me parut alt&eacute;r&eacute;e: &laquo;Je
+suis le valet-de-chambre de madame la baronne de Sponasi, et....&mdash;Pardon
+encore une fois, monsieur, si je vous interromps. Quel &acirc;ge a madame la
+baronne?&mdash;Votre question pourroit &ecirc;tre indiscr&egrave;te, si vous la
+connoissiez, me r&eacute;pondit-il en souriant; une vieille femme ne dit pas
+volontiers son &acirc;ge, et n'aime gu&egrave;re que l'on s'en occupe: elle a plus de
+soixante ans.&raquo;</p>
+
+<p>Je me levai pour prendre un verre d'eau. Le passage subit du premier
+espoir que j'avois con&ccedil;u, &agrave; un renversement aussi complet, m'avoit
+r&eacute;ellement fait mal. Je me promis bien de ne plus &eacute;couter les mouvemens
+de mon c&#339;ur, et je retournai m'asseoir un peu humili&eacute; de mes
+pressentimens. Il renoua la conversation.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne chercherai pas &agrave; deviner ce qui a pu vous agiter; mais je vous
+r&eacute;p&eacute;terai ce que je vous disois tout-&agrave;-l'heure: les mouvemens que vous
+attribuerez &agrave; la nature ne seront que l'effet de l'inqui&eacute;tude de votre
+esprit. Parlez-moi franchement: ai-je bien d&eacute;fini la cause de votre
+&eacute;motion?&raquo;</p>
+
+<p>J'&eacute;tois si honteux de m'&ecirc;tre trahi pour le valet-de-chambre de madame la
+baronne, que j'avois grande envie de n'en pas convenir, et je commen&ccedil;ai
+&agrave; r&eacute;pondre sans savoir encore comment je finirois; ce qui arrive, au
+reste, &agrave; bien d'autres que moi.</p>
+
+<p>&laquo;J'esp&egrave;re, dit-il en m'interrompant, que vous ne passerez pas d'une
+pr&eacute;vention qui m'&eacute;toit trop favorable, &agrave; une qui me seroit contraire.
+Dans votre position, monsieur, on a besoin d'amis. Je n'aspire pas &agrave;
+l'honneur d'&ecirc;tre le v&ocirc;tre; mais vous &ecirc;tes si jeune, vous avez si peu
+d'exp&eacute;rience, vous voil&agrave; lanc&eacute; dans un monde si nouveau pour vous, que
+vous pourriez trouver quelque avantage &agrave; savoir sur qui reposer vos
+pens&eacute;es. Ma d&eacute;marche doit vous apprendre que j'ai la confiance de madame
+la baronne; et l'attachement d'un homme qui sait sur votre naissance des
+secrets qui vous seront toujours inconnus, les conseils m&ecirc;mes du
+valet-de-chambre d'une femme titr&eacute;e, riche, et qui seule au monde s'est
+charg&eacute;e de votre destin&eacute;e, pourroient vous &ecirc;tre plus utiles que les
+le&ccedil;ons d'un cur&eacute; de village, ou les r&ecirc;veries d'un philosophe. Voyez si
+vous voulez ne recevoir de moi que ce qu'exigeront les ordres qu'on me
+donnera, ou si la puret&eacute; de mes intentions vous fera oublier la place de
+celui qui vous parle.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Il &eacute;toit d&eacute;cid&eacute; que je vous aimerois, lui dis-je en lui sautant au cou.
+Oui, monsieur....&mdash;Je ne suis plus monsieur pour vous, me r&eacute;pondit-il;
+appelez-moi Philippe, c'est mon nom.&mdash;Eh bien! Philippe, vous serez
+mon ami: vous viendrez me voir quand on vous le dira; vous viendrez plus
+souvent encore sans qu'on vous le dise. Je recevrai vos avis avec
+docilit&eacute;; je vous remercie de me les avoir offerts: je sens trop que
+j'en ai besoin pour me guider dans une position aussi extraordinaire que
+la mienne. Vous &ecirc;tes le premier qui m'ayez parl&eacute; le langage de l'amiti&eacute;:
+si jamais je me conduis mal &agrave; votre &eacute;gard, je m&eacute;riterai d'&ecirc;tre abandonn&eacute;
+de la nature enti&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Fort bien, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric... Ah! pardon, monsieur, dit-il en
+s'interrompant; votre sensibilit&eacute; me faisoit oublier.... Parlons des
+ordres que j'ai &agrave; remplir. Madame de Sponasi desire beaucoup vous voir;
+mais elle ne peut vous recevoir avant quelques jours. Profitez de
+l'intervalle pour prendre les airs d'un homme du monde. Quoiqu'elle
+assure n'attacher de valeur qu'aux charmes de l'esprit, elle a de
+commun avec tous les mortels de se laisser pr&eacute;venir favorablement par
+une figure aimable, une tournure ais&eacute;e. Je vous l'ai d&eacute;j&agrave; dit, c'est
+votre seule bienfaitrice, et vous ne devez rien n&eacute;gliger pour lui
+plaire. Savez-vous la musique?&mdash;Non, Philippe.&mdash;Savez-vous danser?&mdash;Non,
+Philippe.&mdash;Avez-vous appris &agrave; monter &agrave; cheval?&mdash;Non,
+Philippe.&mdash;Faites-vous des armes?&mdash;Non, Philippe.&mdash;Je me doutois bien,
+s'&eacute;cria-t-il, que, dans un village, votre &eacute;ducation seroit manqu&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>Pauvre cur&eacute; de Mareil, pensois-je tout bas en soupirant, falloit-il
+travailler dix ans pour entendre r&eacute;p&eacute;ter par le plus laid des
+philosophes et le plus beau des valets-de-chambre, que l'&eacute;ducation de
+ton &eacute;l&egrave;ve &eacute;toit manqu&eacute;e!</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coutez-moi, monsieur, poursuivit Philippe: je vous enverrai demain un
+ma&icirc;tre de danse, un ma&icirc;tre de musique et un ma&icirc;tre en fait d'armes; je
+vais vous laisser l'adresse d'une acad&eacute;mie d'&eacute;quitation. Tandis que M.
+de Vignoral travaillera &agrave; former votre esprit, qu'il g&acirc;tera peut-&ecirc;tre,
+travaillez sans rel&acirc;che &agrave; d&eacute;ployer les gr&acirc;ces et la force de votre
+corps. Vous me direz un jour lesquels de ses conseils ou des miens
+auront le plus contribu&eacute; &agrave; votre fortune. Voici cinquante louis que je
+suis charg&eacute; de vous remettre; vous en emploierez la plus grande partie &agrave;
+votre toilette. Tous les premiers du mois, vous en recevrez douze pour
+vos d&eacute;penses particuli&egrave;res. Mon tailleur viendra vous voir ce matin; je
+lui aurai parl&eacute; pour qu'il suppl&eacute;e au go&ucirc;t qui vous manque, et que
+bient&ocirc;t l'usage vous donnera. Je vous le r&eacute;p&egrave;te de nouveau, ne n&eacute;gligez
+rien, pour faire valoir les avantages que vous avez re&ccedil;us de la nature.
+Demain nous nous reverrons, et je vous donnerai quelques renseignemens
+sur les personnes avec qui vous allez vivre d&eacute;sormais. D&egrave;s aujourd'hui
+et pour toujours, je vous recommande d'&ecirc;tre g&eacute;n&eacute;reux avec les
+domestiques de M. de Vignoral, chaque fois qu'ils feront quelque chose
+pour vous: les valets n'aiment que ceux qui les paient bien.&raquo;</p>
+
+<p>Philippe s'en alla. Vous croyez, lecteurs, que je ne m'occupai que de
+mon tr&eacute;sor; point du tout. Je ne pensai qu'&agrave; Philippe, &agrave; l'amiti&eacute; qu'il
+m'avoit inspir&eacute;e, aux conseils qu'il m'avoit donn&eacute;s. L'air d&eacute;gag&eacute; dont
+il m'avoit parl&eacute; des valets qui n'aiment que ceux qui les paient,
+m'avoit fait na&icirc;tre deux r&eacute;flexions bien diff&eacute;rentes: ou Philippe
+mettoit un prix aux services qu'il vouloit me rendre, et il m'en
+avertissoit indirectement; ou Philippe &eacute;toit au-dessus de son &eacute;tat. Ses
+discours me confirmoient dans cette derni&egrave;re opinion; il m'&eacute;toit
+impossible de me d&eacute;fendre de la premi&egrave;re impression qu'il avoit faite
+sur moi, et je me demandois comment j'avois pu lui inspirer autant
+d'int&eacute;r&ecirc;t. Dans l'impossibilit&eacute; de fixer mes id&eacute;es, je laissai au temps
+le soin de les &eacute;claircir, et je mis la main sur la bourse qui &eacute;toit
+rest&eacute;e devant moi. Je trouvai du plaisir &agrave; compter cinquante louis:
+&eacute;toit-ce par avarice? Non, sans doute; car, &agrave; bien calculer ce que je
+voulois acheter avec cette somme, je suis persuad&eacute; qu'il m'en auroit
+fallu le double. &Agrave; seize ans, on n'aime l'argent que par l'id&eacute;e
+d'ind&eacute;pendance que sa possession fait na&icirc;tre en nous. Un jeune homme
+avare est un &ecirc;tre contre nature.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a><a href="#toc">CHAPITRE V.</a></h2>
+
+<h3><i>Qui faut-il croire?</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">Ainsi</span> que M. de Vignoral, Philippe m'avoit assur&eacute; que mon &eacute;ducation
+&eacute;toit manqu&eacute;e: mais Philippe avoit d&eacute;taill&eacute; ses raisons, et elles me
+paroissoient sans r&eacute;plique. Je me regardois, je me comparois &agrave; lui, et
+je me trouvois l'air gauche. Il est vrai que peu d'hommes auroient pu
+soutenir la comparaison; et s'il n'&eacute;toit v&eacute;ritablement qu'un
+valet-de-chambre (ce dont je doutois encore), il faut convenir que cet
+air distingu&eacute; que l'on attribue &agrave; la naissance, est un des plus
+singuliers prestiges de notre imagination. J'ai vu depuis dans le monde
+beaucoup de valets qu'on auroit pu prendre pour des ma&icirc;tres, et
+beaucoup de ma&icirc;tres dont on n'auroit pas voulu faire des valets. Dans la
+disposition d'esprit o&ugrave; j'&eacute;tois, je ne trouvois rien au-dessus des
+gr&acirc;ces que donnent les talens agr&eacute;ables, et je me promis bien de m'y
+livrer sans distraction.</p>
+
+<p>M. de Vignoral me fit appeler; &laquo;Vous voil&agrave; dans ma maison, monsieur, me
+dit-il; j'esp&egrave;re que vous ne me ferez pas repentir de la complaisance
+que j'ai eue de me charger de vous. J'ignore ce qu'un cur&eacute; de village a
+pu vous apprendre; mais s'il vous a inspir&eacute; le go&ucirc;t de l'&eacute;tude et la
+soumission la plus enti&egrave;re aux volont&eacute;s de ceux de qui vous d&eacute;pendez, il
+a fait plus qu'on ne pouvoit esp&eacute;rer de lui. Savez vous les
+math&eacute;matiques?&mdash;Bien peu, monsieur.&mdash;Tant pis: c'est la seule chose
+qu'il falloit apprendre; c'est la seule chose qui soit bonne &agrave; tout. Les
+math&eacute;matiques rendent l'esprit juste, et la justesse de l'esprit en
+fait seule le m&eacute;rite. Vous &ecirc;tes dans un &acirc;ge o&ugrave; les occupations s&eacute;rieuses
+ont peu d'attraits; il faut vaincre la nature. N&eacute;gligez tous ces arts
+frivoles dans lesquels les femmes peuvent le disputer &agrave; l'homme le plus
+exerc&eacute;; et puisque vous &ecirc;tes destin&eacute; &agrave; vivre dans le monde, livrez-vous
+aux sciences exactes; travaillez &agrave; devenir un jour en &eacute;tat d'&eacute;clairer
+vos concitoyens. Voici des livres que vous monterez dans votre chambre;
+voici un manuscrit que vous copierez. La mani&egrave;re dont vous vous
+acquitterez de ce travail, me donnera l'&eacute;tendue de votre capacit&eacute;; la
+promptitude avec laquelle vous l'acheverez, me fera conno&icirc;tre votre
+aptitude. Jeune homme, le d&eacute;p&ocirc;t que je vous confie momentan&eacute;ment, doit
+vous prouver les dispositions que j'ai &agrave; vous aimer. Attachez-vous &agrave; me
+satisfaire, il y va de votre bonheur. Fuir les plaisirs et les
+occupations futiles, voil&agrave; la r&egrave;gle de votre conduite. Craignez sur-tout
+la soci&eacute;t&eacute; des femmes, ce seroit votre perte.&mdash;Oui, monsieur.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Ma maison est triste pour un jeune homme, je le sais; elle n'en
+conviendroit que mieux &agrave; vos &eacute;tudes: malheureusement pour vous, je vais
+me marier.&mdash;Vous, monsieur!&mdash;Oui, Fr&eacute;d&eacute;ric; il y a assez long-temps que
+je vis pour la gloire et pour le bonheur de l'humanit&eacute;: ma r&eacute;putation
+est faite; je dois songer &agrave; adoucir les approches de la vieillesse. J'ai
+donc consenti &agrave; ce que mes amis m'ont propos&eacute;. J'&eacute;pouse une demoiselle
+jeune, jolie, qui a des talens et de la fortune; j'augure d'autant mieux
+de son caract&egrave;re, qu'elle paro&icirc;t flatt&eacute;e d'associer son nom au mien.
+Dans huit jours, ce sera une affaire termin&eacute;e. Ma maison alors deviendra
+plus agr&eacute;able, puisque je recevrai chez moi la soci&eacute;t&eacute; que jusqu'&agrave;
+pr&eacute;sent j'&eacute;tois oblig&eacute; d'aller chercher. Je ne voudrois pas que ce f&ucirc;t
+pour vous un trop grand sujet de distraction, et je vous pr&eacute;viens que je
+n'aurai de complaisance &agrave; votre &eacute;gard qu'autant que vous le m&eacute;riterez.
+Remontez &agrave; votre appartement; n'oubliez pas les math&eacute;matiques, et
+sur-tout mon manuscrit.&raquo;</p>
+
+<p>Je pris les volumes sous mon bras droit, le manuscrit &agrave; ma main gauche;
+et en montant l'escalier, je pensois tristement aux exhortations que je
+venois de recevoir. Copier! quelle fastidieuse besogne! c'&eacute;toit mon
+supplice chez le cur&eacute; de Mareil. Les math&eacute;matiques! quelle s&eacute;rieuse
+occupation! Et pour un jeune homme qui ne vouloit que chanter, danser,
+faire des armes et monter &agrave; cheval, quel double fardeau que des
+probl&ecirc;mes et un manuscrit de M. de Vignoral!</p>
+
+<p>En rentrant dans ma chambre, je vis un homme qui m'attendoit; c'&eacute;toit le
+tailleur de Philippe. Il me consulta sur tout ce que je desirois. Je
+desirois beaucoup de choses; mais chaque fois que je lui disois mon
+go&ucirc;t, il ne manquoit pas de me r&eacute;pondre que ce n'&eacute;toit pas la mode.
+Impatient&eacute; d'une objection dont je ne sentois pas encore toute
+l'importance, je le priai de faire comme il voudroit. Il me protesta
+qu'il n'avoit d'autres volont&eacute;s que les miennes, et qu'il m'habilleroit
+&agrave; la mode. &laquo;C'est la mode, monsieur, qui constate le m&eacute;rite d'un homme;
+il faut &ecirc;tre v&ecirc;tu, coiff&eacute;, chauss&eacute; &agrave; la mode: il faut m&ecirc;me avoir de
+l'esprit &agrave; la mode; il n'y a que celui-l&agrave; qui d&eacute;cide des r&eacute;putations&raquo;.
+Il me fit le catalogue de tous les jeunes seigneurs qu'il avoit
+l'honneur de contenter; et, suivant l'usage, je n'osai plus rien
+disputer contre un tailleur qui me laissoit entendre qu'il &eacute;toit
+glorieux pour moi d'&ecirc;tre servi par un homme comme lui. &laquo;M. Philippe sait
+qui je suis; il vous a recommand&eacute; &agrave; mes soins, et je serois d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; de
+m&eacute;contenter M. Philippe.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Y a-t-il long-temps que tous connoissez M. Philippe?&mdash;Bien long-temps,
+monsieur; j'habillois les gens de madame la baronne quand il est entr&eacute; &agrave;
+son service, et je lui ai fait sa premi&egrave;re livr&eacute;e.&mdash;Comment! Philippe a
+port&eacute; la livr&eacute;e?&mdash;Oui, monsieur, pendant quelques ann&eacute;es: mais sa
+sagesse l'a fait distinguer de madame la baronne; et elle a pris tant de
+confiance en lui, qu'elle ne fait plus rien sans le consulter. Le
+gaillard est adroit; il commande aujourd'hui dans la maison comme si
+elle lui appartenoit. Sans doute il y fait ses affaires; cependant
+personne ne se plaint de lui. Pour moi, je n'ai que du bien &agrave; en dire,
+et je me suis toujours gard&eacute; de croire ce que des m&eacute;chans.... Adieu,
+monsieur; sous deux jours j'aurai l'honneur de vous revoir.&raquo;</p>
+
+<p>Qu'est-ce que ce maudit homme s'&eacute;toit toujours gard&eacute; de croire? Priez le
+ciel, mon cher lecteur, de vous pr&eacute;server de ces demi-bavards qui vous
+pr&eacute;sentent sans cesse des &eacute;nigmes dont ils ne vous donnent jamais le
+mot, ou vous &eacute;prouverez le m&ecirc;me supplice auquel je fus livr&eacute; aussit&ocirc;t
+que je restai seul. Que pouvoit-on reprocher &agrave; Philippe, &agrave; Philippe qui
+avoit port&eacute; la livr&eacute;e, et qui n'en &eacute;toit pas moins le seul ami que
+j'eusse au monde? Pauvre Philippe! Cette livr&eacute;e me pesoit sur le c&#339;ur;
+j'en &eacute;tois humili&eacute; pour moi d'abord, et puis aussi pour toi que
+j'aimois. Je me promis d'&ecirc;tre plus r&eacute;serv&eacute; avec lui. &Agrave; mon &acirc;ge, les
+promesses que l'on fait &agrave; la raison ne tiennent gu&egrave;re. Si la fiert&eacute;
+l'e&ucirc;t emport&eacute; sur l'amiti&eacute; que je me sentois pour lui, ah! c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+bien diff&eacute;rent; mais je n'en &eacute;tois pas encore l&agrave;.</p>
+
+<p>Le cur&eacute; de Mareil pla&ccedil;oit le m&eacute;rite dans l'universalit&eacute; des
+connoissances, Philippe dans les gr&acirc;ces du corps, M. de Vignoral dans la
+justesse de l'esprit, mon tailleur dans la mode: il y avoit de quoi
+choisir. Dans l'embarras du choix, je me d&eacute;cidai &agrave; suivre, autant que je
+pourrais, les conseils de tous. Je commen&ccedil;ai &agrave; parcourir les premiers
+&eacute;l&eacute;mens de la g&eacute;om&eacute;trie: mais je ne lisois absolument que des yeux; mes
+pens&eacute;es &eacute;toient absorb&eacute;es par la crainte de ne pas r&eacute;ussir &agrave; bien copier
+l'ouvrage de M. de Vignoral. Je pris donc le manuscrit; mais en
+cherchant le sens de l'auteur &agrave; travers une foule de ratures, de
+renvois, et de sentences ajout&eacute;es qui sembloient n'&ecirc;tre plac&eacute;es l&agrave; que
+pour d&eacute;guiser la pauvret&eacute; du style, je ne songeois qu'aux nouveaux
+habits que j'allois poss&eacute;der. J'abandonnai donc l'&eacute;tude, et je sortis
+pour faire des emplettes, accompagn&eacute; de madame Leblanc, femme de charge
+du philosophe chez lequel je demeurois.</p>
+
+<p>Je lui eus l'obligation d'&ecirc;tre fort bien trait&eacute;: elle, de son c&ocirc;t&eacute;, fut
+tr&egrave;s-satisfaite de moi; car je ne lui entendis pas r&eacute;p&eacute;ter deux fois
+qu'elle regrettoit d'&ecirc;tre sortie sans argent, parce que tels et tels
+objets lui convenoient beaucoup, que je compris parfaitement comment je
+devois dissiper ses regrets. En revenant, elle m'assura qu'elle m'avoit
+pris en amiti&eacute; d&egrave;s le premier moment de mon arriv&eacute;e, que je la
+trouverois toujours dispos&eacute;e &agrave; me rendre les petits services qui
+d&eacute;pendroient d'elle, et qu'elle m'engageoit beaucoup &agrave; ne pas &eacute;changer
+les qualit&eacute;s que j'avois re&ccedil;ues de la nature, contre des sentimens
+d'emprunt ou de grandes phrases qui ne prouvent rien. &laquo;T&acirc;chez de ne pas
+devenir savant, ajouta-t-elle; mais soyez toujours g&eacute;n&eacute;reux: vous aurez
+peut &ecirc;tre moins d'apologistes; mais vous aurez plus d'amis, et l'amiti&eacute;
+vaut mieux que la gloire&raquo;. Ah! Philippe, Philippe, dis-je tout bas,
+voil&agrave; d&eacute;j&agrave; un de tes conseils justifi&eacute; par l'exp&eacute;rience.</p>
+
+<p>Madame Leblanc &eacute;toit de bonne humeur; elle continua.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur Fr&eacute;d&eacute;ric, pour vous prouver ma reconnoissance, je vais vous
+donner un avis dont vous sentirez bient&ocirc;t l'utilit&eacute;. Vous voil&agrave; chez M.
+de Vignoral, je ne sais &agrave; quel titre: mais, fussiez-vous le fils d'un
+prince ou d'un financier, ce qui revient au m&ecirc;me, persuadez-vous que d&egrave;s
+l'instant que vous d&eacute;pendez de lui, il ne vous estimera qu'autant que
+vous lui serez n&eacute;cessaire; c'est son usage: il semble que tout ce qui
+ne lui sert pas ne soit bon &agrave; rien dans le monde, et que tout ce qui lui
+sert ne soit au monde que pour cela; c'est l'&eacute;go&iuml;sme personnifi&eacute;, mais
+d&eacute;guis&eacute; sous les pr&eacute;textes les plus sp&eacute;cieux. En effet, ne paro&icirc;t-il pas
+naturel que l'homme qui ne pense qu'au bonheur de l'humanit&eacute;, trouve
+sans cesse l'humanit&eacute; enti&egrave;re pr&ecirc;te &agrave; le seconder dans ses vues? Ne le
+vantez jamais en sa pr&eacute;sence; il a l'orgueil trop aguerri pour &ecirc;tre
+sensible aux louanges de ceux qu'il ne regarde pas comme ses rivaux:
+mais parlez de lui avec enthousiasme par-tout o&ugrave; vous aurez la certitude
+qu'il pourra le savoir, et vous obtiendrez sa bienveillance. Ne vous
+offensez pas de la remarque; elle n'a pas rapport &agrave; vous: mais je lui ai
+entendu dire plusieurs fois que l'exaltation des sots contribuoit
+beaucoup &agrave; la r&eacute;putation des gens d'esprit, parce que les sots crient
+d'autant plus fort en faveur des grands &eacute;crivains, qu'ils les
+comprennent moins, et qu'&eacute;tant incapables de les appr&eacute;cier, d&egrave;s qu'ils
+ont mis de l'amour propre &agrave; les vanter, ils p&eacute;riroient plut&ocirc;t que de se
+d&eacute;dire. Je vous livre l&agrave; le secret du m&eacute;tier, et vous observerez bient&ocirc;t
+par vous-m&ecirc;me que si les philosophes font la r&eacute;putation de beaucoup de
+petits esprits, c'est que les petits esprits sont n&eacute;cessaires &agrave; la
+r&eacute;putation des philosophes. Dites donc du bien des ouvrages de M. de
+Vignoral &agrave; tout le monde, except&eacute; &agrave; lui, &agrave; moins qu'il ne vous
+interroge; lisez-les souvent, afin de pouvoir les citer en sa pr&eacute;sence:
+ce sera le coup de ma&icirc;tre. S'il vous accable &agrave; la fois d'ouvrage pour
+vous et pour lui, laissez ce qui n'aura rapport qu'&agrave; vous; il grondera
+l&eacute;g&egrave;rement: mais occupez-vous sans rel&acirc;che de ce qui aura rapport &agrave;
+lui, et il vous comblera d'&eacute;loges.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Merci, madame Leblanc, lui dis-je en la quittant pour remonter chez
+moi; car nous venions d'arriver. J'ai lu quelque part qu'il n'y a pas de
+h&eacute;ros pour son valet-de-chambre; mais je vois maintenant qu'il n'y a pas
+de philosophe pour sa gouvernante. Je profiterai de vos avis&raquo;.</p>
+
+<p>J'en profitai en effet. Du double fardeau dont m'avoit charg&eacute; M. de
+Vignoral, je sentis que je pouvois sans crainte retrancher la moiti&eacute;. Je
+me promis de laisser l&agrave; les math&eacute;matiques, et de ne m'occuper que du
+pr&eacute;cieux manuscrit.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a><a href="#toc">CHAPITRE VI.</a></h2>
+
+<h3><i>J'ai bien autre chose &agrave; faire.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">Lev&eacute;</span> de grand matin, d&eacute;j&agrave; mes plumes &eacute;toient taill&eacute;es; je me pla&ccedil;ois &agrave;
+mon bureau, quand je vis entrer un grand homme sec, mis avec la propret&eacute;
+la plus recherch&eacute;e, et qu'&agrave; ses r&eacute;v&eacute;rences m&eacute;thodiques j'aurois reconnu
+pour un ma&icirc;tre de danse si j'avois eu plus d'habitude du monde. Il ne
+m'avoit pas encore parl&eacute;, et d&eacute;j&agrave; j'aurois pu croire que j'avois pris ma
+premi&egrave;re le&ccedil;on; car la politesse m'obligeoit &agrave; lui rendre tous les
+saluts qu'il me faisoit, et il m'en fit beaucoup, m'examinant chaque
+fois avec plus d'attention.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur n'a pas encore re&ccedil;u les premiers principes, me dit-il en
+m'adressant une nouvelle r&eacute;v&eacute;rence: j'en suis charm&eacute;; j'aime mieux
+commencer mes &eacute;l&egrave;ves que de les trouver imbus d'id&eacute;es fausses sur un art
+que beaucoup de gens professent, et dont si peu connoissent l'&eacute;tendue et
+la profondeur.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Puis-je savoir, monsieur, &agrave; qui j'ai l'honneur de parler?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Monsieur, je viens vous donner des le&ccedil;ons de graces, d'&agrave;-plomb, de
+l&eacute;g&eacute;ret&eacute; et d'expression; je suis artiste et professeur de danse&raquo;. Il me
+fit encore un salut; mais celui-l&agrave; fut si prompt, qu'il e&ucirc;t fallu une
+connoissance approfondie des r&egrave;gles de l'art pour d&eacute;cider s'il y avoit
+plus d'expression que de l&eacute;g&eacute;ret&eacute; dans une inclination pareille.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai long-temps exerc&eacute; mon art &agrave; l'Op&eacute;ra; j'ai l'honneur de l'enseigner
+aux enfans des meilleures maisons de France. J'esp&egrave;re que monsieur sera
+docile, et qu'il me donnera la gloire de le mettre bient&ocirc;t au rang de
+mes &eacute;l&egrave;ves les plus distingu&eacute;s.&raquo;</p>
+
+<p>Sans attendre ma r&eacute;ponse, il me prit par les mains, qu'il ne quitta,
+pendant un quart-d'heure, que pour me pousser la t&ecirc;te en arri&egrave;re; de ses
+genoux il pressoit mes genoux, de ses pieds il tournoit mes pieds avec
+tant d'expression et si peu de l&eacute;g&eacute;ret&eacute;, que lorsqu'il m'abandonna &agrave; moi
+m&ecirc;me, je fus trop heureux de trouver un fauteuil pour me retenir:
+j'avois le corps bris&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Fort bien, monsieur, fort bien; vous avez des dispositions
+tr&egrave;s-heureuses. Il faut souvent vous exercer: la danse est un art
+difficile qui se perd aussit&ocirc;t qu'on le n&eacute;glige. Les premiers &eacute;l&eacute;mens
+fatiguent un peu, continua-t-il en me voyant &eacute;tendre les jambes avec les
+efforts les plus p&eacute;nibles; mais aussi quelle satisfaction quand vous
+serez en &eacute;tat d'ex&eacute;cuter! Voyez ce pas: une, deux, trois, quatre; quelle
+s&eacute;v&eacute;rit&eacute; dans l'ensemble! cette pirouette: une, deux, trois, quatre,
+cinq, six; quel fini dans les d&eacute;tails! Monsieur conno&icirc;t sans doute
+l'Op&eacute;ra?&mdash;Non, monsieur.&mdash;C'est l&agrave; que vous verrez des artistes qui
+n'ont pas de rivaux dans l'univers entier. L'Europe savante peut, dans
+beaucoup de choses, le disputer &agrave; la France; mais pour la danse, il n'y
+a que Paris. On ne peut calculer les &eacute;lans que fait chaque jour cet art
+&eacute;tonnant: s'il d&eacute;cline, ce ne sera que par ses propres exc&egrave;s. Pour la
+l&eacute;g&eacute;ret&eacute;, monsieur, vivent les Fran&ccedil;ois!&raquo;</p>
+
+<p>Je convins de prix avec l'artiste qui vouloit bien me donner des graces;
+nous fix&acirc;mes les jours et l'heure des le&ccedil;ons, et je le reconduisis
+jusqu'&agrave; la porte, en le saluant.</p>
+
+<p>&laquo;On ne peut pas mieux, me dit-il&raquo;. &Eacute;toit-ce &agrave; ma r&eacute;v&eacute;rence ou &agrave; mon
+attention que cela s'adressoit? Je l'ignore encore aujourd'hui; mais
+j'ai remarqu&eacute; que de tous les ma&icirc;tres qu'un jeune homme peut se donner,
+le plus sensible aux biens&eacute;ances d'usage est toujours le ma&icirc;tre de
+danse. Payez-les peu; si vous les saluez beaucoup, ils seront toujours
+satisfaits. J'allois fermer ma porte quand un petit homme, dont tous les
+mouvemens sembloient convulsifs, me demanda l'appartement de M.
+Fr&eacute;d&eacute;ric. Je le fis entrer.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce monsieur qui desire apprendre la musique?&mdash;Oui, monsieur.&mdash;Quel
+instrument monsieur a-t-il choisi?&mdash;Moi, je ne tiens qu'&agrave; la musique
+vocale, et je m'en rapporterai &agrave; vous. Lequel pr&eacute;f&eacute;rez-vous
+m'apprendre?&mdash;Monsieur, cela m'est parfaitement indiff&eacute;rent: la harpe ou
+le piano, puisque vous voulez chanter; il faut choisir entre ces
+deux-ci.&mdash;Mais encore, que me conseillez-vous?&mdash;Monsieur, cela m'est
+parfaitement indiff&eacute;rent; puisque je suis r&eacute;duit &agrave; donner des le&ccedil;ons,
+peu m'importe que ce soit de harpe ou de fort&eacute;.&mdash;Vous avez donc &eacute;prouv&eacute;
+des malheurs, monsieur?&mdash;Des malheurs! on s'en console ais&eacute;ment; mais
+des injustices atroces, des cabales abominables, voil&agrave;, monsieur, ce
+dont on ne se console jamais. J'avois fait un op&eacute;ra d&eacute;licieux pour la
+musique, car vous savez que les paroles ne sont pour rien dans un op&eacute;ra.
+Ce que vous ne savez pas, monsieur, c'est que le th&eacute;&acirc;tre appartient
+exclusivement &agrave; quelques auteurs privil&eacute;gi&eacute;s, et qu'un jeune homme a
+toutes les peines du monde &agrave; s'y faire jour&raquo;. Je le regardai alors
+fixement, car l'accent de tristesse avec lequel il s'exprimoit me
+p&eacute;n&eacute;troit l'ame, et je m'apper&ccedil;us que le jeune homme qui avoit peine &agrave;
+se faire jour approchoit de la cinquantaine.</p>
+
+<p>&laquo;Apr&egrave;s avoir attendu long-temps, j'eus enfin mon tour. Ah! monsieur, je
+crois que les acteurs, l'orchestre et le public s'&eacute;toient donn&eacute; le mot
+pour me tuer. Quel bruit dans le parterre! Avez vous l'oreille
+juste?&mdash;Je crois que oui.&mdash;&Eacute;coutez, monsieur, &eacute;coutez cet air, qui,
+plac&eacute; &agrave; la seconde sc&egrave;ne, auroit assur&eacute; le succ&egrave;s d'un ouvrage, f&ucirc;t-il
+pitoyable, et vous ne croirez pas &agrave; la chute du mien.&raquo;</p>
+
+<p>Il se mit &agrave; chanter, et j'oserois jurer que, montre sur table, l'air
+dura plus de quinze minutes. J'eus le temps de compter les vers; il y en
+avait huit; mais le musicien les avoit si souvent r&eacute;p&eacute;t&eacute;s, il les avoit
+sur-tout si bien m&ecirc;l&eacute;s les uns avec les autres, qu'il &eacute;toit impossible
+de d&eacute;finir si les paroles avoient plusieurs sens, ou si elles n'en
+avoient pas du tout. Quand il eut fini, je lui demandai s'il y avoit
+beaucoup d'airs aussi beaux que celui-l&agrave;.&raquo; Beaucoup, monsieur; presque
+tous &eacute;toient de la m&ecirc;me force. Concevez-vous comment cet op&eacute;ra a pu ne
+pas aller jusqu'&agrave; la fin&raquo;? Je le concevois parfaitement: &agrave; moins que les
+auditeurs ne fussent d&eacute;cid&eacute;s &agrave; passer la nuit au spectacle, il n'y avoit
+pas moyen d'entendre cet op&eacute;ra tout entier.</p>
+
+<p>Quand il m'eut encore parl&eacute; de la destin&eacute;e affreuse qui r&eacute;duisoit un
+homme comme lui &agrave; travailler pour les marchands de musique, et &agrave; donner
+des le&ccedil;ons; quand il m'eut bien r&eacute;p&eacute;t&eacute; que les Fran&ccedil;ois n'&eacute;toient pas
+n&eacute;s musiciens, qu'ils &eacute;toient insensibles &agrave; l'harmonie, que la m&eacute;lodie
+n'avoit aucun charme pour eux, il essaya ma voix, et m'assura qu'avec
+son secours je deviendrois bient&ocirc;t un virtuose. Nous f&icirc;mes nos
+arrangemens, et il me quitta sans prendre garde seulement si je le
+reconduisois.</p>
+
+<p>Je retournai bien v&icirc;te &agrave; mon bureau; j'&eacute;tois press&eacute; de mettre en
+pratique les conseils de madame Leblanc, et le manuscrit de M. de
+Vignoral sembloit me reprocher la futilit&eacute; des occupations auxquelles se
+livroit un apprenti philosophe: mais il &eacute;toit d&eacute;cid&eacute; que je n'essaierois
+seulement pas une plume. Je re&ccedil;us la visite du ma&icirc;tre en fait d'armes;
+je pris ma premi&egrave;re le&ccedil;on, qui ne fut interrompue que par le r&eacute;cit de
+toutes les circonstances dans lesquelles ce brave homme avoit tu&eacute; ou
+bless&eacute; ses adversaires. Il ne les tuoit, m'assura-t-il, qu'&agrave; son corps
+d&eacute;fendant; mais il les blessoit avec le plus grand plaisir, &laquo;Et voil&agrave;,
+monsieur, l'avantage de la science sur l'ignorance. Un mal-adroit donne
+la mort &agrave; un galant homme sans s'en douter; une main habile tire du
+sang, se venge, et laisse la vie &agrave; son ennemi. Je ne peux souffrir ces
+spadassins qui se r&eacute;jouissent en voyant expirer leur adversaire: c'est
+une chose affreuse, monsieur, et les lois devroient punir de pareils
+monstres; ce sont des assassins. Je n'ai tu&eacute; que six hommes dans ma vie,
+trois parce qu'ils l'ont absolument voulu, trois autres par ma faute,
+j'en conviens, et ne m'en consolerai jamais. Quand vous serez plus
+avanc&eacute;, je vous montrerai ce coup, et vous avouerez que je ne devois pas
+les tuer; mais l'&ecirc;tre le plus exerc&eacute; se trompe quelquefois.&raquo;</p>
+
+<p>Si le professeur de danse m'avoit bris&eacute; les jambes, le ma&icirc;tre d'armes me
+mit le corps et les bras dans un &eacute;tat tel, que lorsque j'essayai
+d'&eacute;crire, il me fut impossible de tracer un mot; ma main trembloit si
+fort, que je fus oblig&eacute; d'y renoncer. &laquo;Ce sera pour demain, me dis-je;
+demain, je n'attends personne, et je r&eacute;parerai le temps perdu.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; d&icirc;ner, M. de Vignoral me demanda si j'avois travaill&eacute;. &laquo;Beaucoup,
+monsieur, lui r&eacute;pondis-je.&mdash;Eh bien! allez au spectacle ce soir; il est
+naturel qu'&agrave; votre &acirc;ge on cherche le plaisir. Nos th&eacute;&acirc;tres offrent des
+chefs-d'&#339;uvre qu'il faut conno&icirc;tre: quoique je ne fasse aucun cas de la
+po&eacute;sie, je sais qu'elle est s&eacute;duisante pour la jeunesse; et les maximes
+philosophiques r&eacute;pandues dans la plupart des trag&eacute;dies nouvelles,
+prouvent du moins que la versification est bonne &agrave; quelque chose; elle
+laisse dans la m&eacute;moire de la bourgeoisie des id&eacute;es qu'elle n'iroit pas
+puiser dans des ouvrages plus s&eacute;rieux.&raquo;</p>
+
+<p>M. de Vignoral se trouvoit d'accord avec moi; mon intention &eacute;toit en
+effet d'aller au spectacle, non pour &eacute;couter une trag&eacute;die
+philosophique, mais &agrave; l'Op&eacute;ra, pour voir danser les grands hommes dont
+j'avois entendu parler le matin.</p>
+
+<p>&Ocirc; les aimables gens que les Fran&ccedil;ois &agrave; Paris! J'&eacute;tois f&acirc;ch&eacute; d'aller
+seul; j'aurois desir&eacute; avoir Philippe, ou tout au moins madame Leblanc,
+pour m'accompagner. Aussit&ocirc;t que je fus entr&eacute; dans la salle, les
+premi&egrave;res personnes pr&egrave;s desquelles je me pla&ccedil;ai, li&egrave;rent conversation
+avec moi. &Agrave; peine s'apper&ccedil;urent-elles que j'&eacute;tois &eacute;tranger &agrave; ce genre de
+plaisir, qu'elles se disput&egrave;rent &agrave; qui m'apprendroit le nom des acteurs,
+des actrices, des danseurs, des danseuses, des musiciens, des
+d&eacute;corateurs, du ma&icirc;tre des ballets, et m&ecirc;me des auteurs. Je sus aussi
+les intrigues des coulisses, et, qui plus est, dans les entr'actes, on
+me conta l'histoire secr&egrave;te des jolies femmes qui &eacute;toient dans les
+loges. Mes deux plus proches voisins me dirent qui ils &eacute;toient, ce
+qu'ils faisoient, ce qu'ils esp&eacute;roient; et, tout autour de moi, je
+n'entendis que gens qui causoient si haut de leurs affaires, qu'on
+auroit cru qu'ils &eacute;toient tous condamn&eacute;s &agrave; une confession g&eacute;n&eacute;rale et
+publique. Je sentis alors qu'on n'&eacute;toit jamais en plus grande soci&eacute;t&eacute; au
+spectacle que lorsqu'on y venoit seul, et la remarque me tranquillisa
+pour l'avenir.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a><a href="#toc">CHAPITRE VII.</a></h2>
+
+<h3><i>Seconde visite de Philippe.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">En</span> m'&eacute;veillant le lendemain, ma premi&egrave;re pens&eacute;e fut pour le manuscrit du
+grand homme; je me promis tr&egrave;s-s&eacute;rieusement de lui consacrer la matin&eacute;e:
+mais j'avois oubli&eacute; que j'attendois mon tailleur. Il vint; je passai une
+heure avec lui, tant &agrave; contr&ocirc;ler ce qu'il m'apportoit, qu'&agrave; lui donner
+des ordres pr&eacute;cis sur ce qu'il avoit &agrave; me livrer. Il fut &eacute;tonn&eacute; des
+connoissances que j'avois acquises depuis deux jours; il ignoroit que
+j'avois &eacute;t&eacute; la veille &agrave; l'Op&eacute;ra. Quand il fut parti, je restai encore
+long-temps &agrave; consid&eacute;rer mes habits; enfin la vanit&eacute; l'emporta, je ne pus
+r&eacute;sister au d&eacute;sir de m'habiller. Adieu le manuscrit: comment rester en
+place dans l'&eacute;quipage o&ugrave; j'&eacute;tois? J'allois me promener uniquement pour
+me montrer, quand je re&ccedil;us un billet de Philippe. Il m'envoyoit
+l'adresse d'une acad&eacute;mie d'&eacute;quitation, et me pr&eacute;venoit qu'il viendroit
+me voir dans l'apr&egrave;s-midi. Je pris une voiture, et j'allai au man&eacute;ge:
+j'y fus accueilli avec amiti&eacute; par les jeunes gens qui s'y trouvoient; et
+moi, qui, quatre jours avant, ne connoissois que le cur&eacute; de Mareil,
+j'aurois pu me vanter d'&ecirc;tre alors li&eacute; avec les plus aimables cavaliers
+de Paris. Pour un jeune homme qui craint la solitude, c'est une grande
+ressource que le man&eacute;ge.</p>
+
+<p>En rentrant, je trouvai madame Leblanc qui me guettoit: elle m'avertit
+que M. de Vignoral m'avoit demand&eacute; plusieurs fois avec humeur; qu'il
+&eacute;toit m&ecirc;me mont&eacute; dans mon appartement, et que lorsqu'il &eacute;toit descendu,
+il paroissoit fort en col&egrave;re. Je sentis combien j'avois eu tort de ne
+pas fermer mon bureau, puisque cette n&eacute;gligence lui avoit donn&eacute; la
+certitude que je n'avois encore rien fait. Je me promis de nouveau de
+r&eacute;parer le temps perdu. M. de Vignoral ne devoit revenir que le soir, et
+je croyois, moi, ne plus sortir.</p>
+
+<p>Philippe vint comme il me l'avoit &eacute;crit; il me f&eacute;licita sur le
+changement qui s'&eacute;toit d&eacute;j&agrave; op&eacute;r&eacute; en moi, et me pr&eacute;dit que si je sentois
+l'importance de plaire, sans me laisser emporter par la fatuit&eacute;, je
+ferois promptement mon chemin. &laquo;&Ecirc;tes-vous toujours d&eacute;cid&eacute;, me dit-il, &agrave;
+me regarder comme un ami?&mdash;Plus que jamais, Philippe. Qu'elle id&eacute;e
+avez-vous donc de moi, si vous croyez que je puisse oublier si vite
+l'int&eacute;r&ecirc;t que vous m'avez t&eacute;moign&eacute;?&mdash;Promettez-moi donc que vous
+n'aurez jamais rien de cach&eacute; pour moi.&mdash;Je vous le promets, Philippe, &agrave;
+condition que vous n'aurez pas non plus de secrets pour Fr&eacute;d&eacute;ric.&mdash;Cela
+est impossible, monsieur. Dans tout ce qui a rapport &agrave; votre naissance,
+je ne sais que ce que vos parens ont bien voulu m'apprendre; et s'ils
+m'ont livr&eacute; leur confiance sous la condition de ne la trahir jamais, que
+penseriez-vous de moi si je violois un pareil engagement?&mdash;Vous
+m'&eacute;tonnez, Philippe; vos airs, vos discours, ne sont pas d'un homme de
+votre &eacute;tat: la premi&egrave;re fois que je vous ai vu, j'ai dout&eacute; de la v&eacute;rit&eacute;
+de ce que vous me disiez &agrave; ce sujet. Comment se peut-il que vous ayez
+tant de sensibilit&eacute;, de noblesse m&ecirc;me, dans une pareille condition? Et
+si vous vous &ecirc;tes senti au-dessus, ce que je crois, comment n'avez-vous
+pas cherch&eacute; &agrave; en sortir?&mdash;Je vous r&eacute;pondrai franchement dans tout ce
+qui aura rapport &agrave; moi, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric (pardonnez-moi cette
+expression que la plus vive amiti&eacute; m'inspire, et qui ne m'&eacute;chappera
+jamais qu'entre nous). Je vous avoue que je suis flatt&eacute; de votre
+question; elle me prouve que vous vous &ecirc;tes occup&eacute; de moi, et que vous
+cherchez &agrave; justifier dans vos propres id&eacute;es le sentiment dont vous
+m'honorez.</p>
+
+<p>&laquo;Une &eacute;ducation trop au-dessus de mon &eacute;tat me perdit. Je suis fils de
+paysans pauvres; &agrave; leur mort, je vins chercher &agrave; Paris ce qu'on appelle
+fortune, c'est-&agrave;-dire le moyen d'exister. Quelques dons que j'avois
+re&ccedil;us de la nature ne servirent qu'&agrave; me faciliter la route des plaisirs;
+bient&ocirc;t je fus oblig&eacute; d'entrer au service. Vous v&icirc;tes le jour, et
+personne ne p&eacute;n&eacute;tra le secret de votre naissance, except&eacute; madame de
+Sponasi et votre m&egrave;re, votre p&egrave;re et moi. Des &eacute;v&eacute;nemens que je ne peux
+vous apprendre ne vous ont laiss&eacute; d'autre appui que madame la baronne.
+Elle est ma&icirc;tresse de votre secret; c'est d'elle seule que vous pouvez
+attendre votre fortune, et la r&eacute;v&eacute;lation d'un myst&egrave;re qui nous perdroit
+tous deux si je le trahissois.</p>
+
+<p>&laquo;Quand vous v&icirc;ntes au monde, je vous pressai le premier dans mes bras;
+c'est moi qui vous portai &agrave; Mareil; c'est d'apr&egrave;s mon conseil que madame
+de Sponasi vous fit recommander au cur&eacute; par M. de Vignoral. Je peux vous
+avouer deux choses qui ne vous seront point indiff&eacute;rentes: la premi&egrave;re,
+que le service que je vous rendis avant que vous pussiez l'appr&eacute;cier,
+m'inspira pour vous l'amiti&eacute; d'un p&egrave;re, et que ce sentiment fut si vif,
+que je jurai de vous consacrer mon existence; la seconde, que, pour
+m'acquitter de cet engagement, je restai chez madame la baronne, qui
+n'&eacute;toit pas favorablement dispos&eacute;e pour vous. J'ai pris de l'ascendant
+sur elle, dans l'intention de vous &ecirc;tre utile; c'est &agrave; votre conduite
+maintenant d'achever mon ouvrage.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, Philippe, je serois accabl&eacute; de la reconnoissance que je
+vous dois, si je ne trouvois un plaisir que je ne peux d&eacute;finir &agrave; vous
+devoir beaucoup. Croyez-vous que madame de Sponasi me nomme un jour mes
+parens?&mdash;Je ne le crois pas.&mdash;Pourrai-je les conno&icirc;tre sans son secours
+ou sans le v&ocirc;tre?&mdash;Jamais.&mdash;Je d&eacute;pends donc enti&egrave;rement de cette femme,
+qui, sans Philippe, m'auroit abandonn&eacute;?&mdash;Oui; mais je soup&ccedil;onne que si
+elle ne c&eacute;doit qu'&agrave; mes pri&egrave;res, int&eacute;rieurement elle n'&eacute;toit pas f&acirc;ch&eacute;e
+d'&ecirc;tre sollicit&eacute;e.&mdash;M. de Vignoral ne sait donc pas qui je
+suis?&mdash;Non.&mdash;Suis-je gentilhomme?&mdash;Conduisez-vous comme si vous
+l'&eacute;tiez, puisque toujours les hommes ne valent qu'en proportion de ce
+qu'ils s'estiment.&mdash;Mes parens sont ils morts?&mdash;Je ne peux vous
+r&eacute;pondre.&mdash;Une derni&egrave;re question, Philippe. Si mon sort se d&eacute;cidoit
+d'une mani&egrave;re avantageuse, que voudriez-vous de moi?&mdash;Rien, que de vous
+savoir heureux.&mdash;Si tout le monde m'abandonnoit, Philippe, que
+pourriez-vous pour moi?&mdash;Vous sacrifier ma vie si elle vous &eacute;toit
+n&eacute;cessaire.&mdash;Encore une fois, sur quoi repose le sentiment qui vous
+attache au sort d'un infortun&eacute; pour qui tout vous seroit possible, et
+qui ne peut rien pour vous?&mdash;Sur mon devoir.&mdash;Votre devoir?&mdash;Ne vous
+ai-je pas dit qu'&agrave; votre naissance j'ai jur&eacute; &agrave; votre p&egrave;re de ne jamais
+vous abandonner? Tant que vous m'aimerez, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric, ce devoir
+sera bien facile &agrave; remplir: si jamais vous me m&eacute;prisiez....&mdash;Philippe,
+j'en suis incapable: eh! que suis-je moi m&ecirc;me pour m'&eacute;lever jusqu'&agrave; la
+fiert&eacute;? Si les obligations que l'honn&ecirc;te homme contracte l'encha&icirc;nent
+jusqu'&agrave; ce qu'ils les aient acquitt&eacute;es, ma reconnoissance sera
+&eacute;ternelle.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Vous n'osez cependant, me dit-il, me promettre de n'avoir rien de cach&eacute;
+pour moi: est-ce qu'une semblable promesse vous co&ucirc;teroit?&mdash;Non,
+Philippe, et je vous la fais du plus profond de mon c&#339;ur.&raquo;</p>
+
+<p>Son intention &eacute;tant de passer la soir&eacute;e avec moi, il me proposa de me
+mener &agrave; une petite maison de madame de Sponasi, situ&eacute;e aux barri&egrave;res.
+J'acceptai avec empressement; et, apr&egrave;s avoir visit&eacute; ce s&eacute;jour dont le
+dieu des arts sembloit avoir &eacute;t&eacute; l'architecte, nous pass&acirc;mes dans le
+jardin.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a><a href="#toc">CHAPITRE VIII.</a></h2>
+
+<h3><i>Portraits de soci&eacute;t&eacute;.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">&laquo;Je</span> vous ai promis, me dit Philippe, des renseignemens sur les personnes
+qu'il vous importe de conno&icirc;tre. Je vais commencer par votre
+protectrice.</p>
+
+<p>&laquo;Madame de Sponasi a &eacute;t&eacute; belle. Veuve &agrave; vingt-cinq ans, elle mena une
+vie fort libre, sans &ecirc;tre scandaleuse. Le choix de ses amis, ses succ&egrave;s
+&agrave; la cour, des bouff&eacute;es d'esprit, et l'art de m&eacute;nager toutes les femmes,
+lui firent une r&eacute;putation brillante, dont vous entendrez parler dans le
+monde. Quand elle avoua elle-m&ecirc;me approcher de la quarantaine, elle
+avoit quelques ann&eacute;es de plus; c'est l'&acirc;ge o&ugrave; une femme riche et titr&eacute;e
+a l'habitude de se faire une nouvelle mani&egrave;re de vivre. Autrefois
+l'usage &eacute;toit de se jeter dans la d&eacute;votion; et, &agrave; l'&eacute;poque dont je vous
+parle, il falloit encore une esp&egrave;ce de courage pour s'en dispenser.
+Madame de Sponasi balan&ccedil;a un an. Deux jours par semaine elle donnoit &agrave;
+d&icirc;ner &agrave; des pr&eacute;lats et aux hommes les plus marquans dans l'&eacute;glise; deux
+autres jours elle recevoit les hommes de lettres en r&eacute;putation, et les
+philosophes en titre; le soir nous avions quelquefois des artistes. Les
+artistes en g&eacute;n&eacute;ral ne cherchent que les plaisirs, des admirateurs et
+des protecteurs: aussi sont-ils sans cons&eacute;quence, et nous les recevons
+toujours. Il n'en est pas de m&ecirc;me des pr&ecirc;tres et des philosophes; chacun
+cherche &agrave; gagner &agrave; son corps ceux qui peuvent lui donner de l'&eacute;clat.
+Jeter madame de Sponasi dans la d&eacute;votion ou dans la philosophie, &eacute;toit
+un v&eacute;ritable coup de parti. Les pr&ecirc;tres s'y prirent mal. Elle est foible
+de caract&egrave;re, et aime le plaisir; l'aust&eacute;rit&eacute; l'effraya. Les pr&eacute;lats
+petits-ma&icirc;tres essay&egrave;rent &agrave; leur tour de la convertir. Je vous ai parl&eacute;
+de ses bouff&eacute;es d'esprit; elle les tourna en ridicule avec les m&ecirc;mes
+argumens dont la s&eacute;v&eacute;rit&eacute; lui avoit fait peur. Les philosophes, plus
+adroits, flatt&egrave;rent ses passions, applaudirent &agrave; ses saillies,
+r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent ses bons mots, lui pr&ecirc;ch&egrave;rent une morale si commode, qu'elle
+en fut s&eacute;duite. Sa porte fut ferm&eacute;e &agrave; tous les eccl&eacute;siastiques; et cette
+m&ecirc;me femme qui avoit pens&eacute; s&eacute;rieusement &agrave; faire son salut, se d&eacute;clara
+hautement pour la philosophie, et se fit une religion de ne pas croire
+en Dieu. Cela vous paro&icirc;t extraordinaire; mais c'est une mode qui passe
+du boudoir dans le salon, du salon dans l'antichambre, de l'antichambre
+dans toutes les classes du peuple.</p>
+
+<p>&laquo;Ne parlez donc jamais de la Divinit&eacute; devant votre protectrice, et riez
+des traits hardis qu'elle lance &agrave; tout instant contre le ciel. Pour un
+jeune homme &eacute;lev&eacute; par un cur&eacute;, l'effort est p&eacute;nible; mais, dans quinze
+jours, je vous pr&eacute;dis que vous vous y pr&ecirc;terez de bonne gr&acirc;ce.&mdash;Moi,
+Philippe?&mdash;Vous, monsieur. Je vous le r&eacute;p&egrave;te, c'est la mode; et la
+crainte seule du ridicule suffiroit pour vous amener promptement &agrave; ce
+point. Est-il rien, d'ailleurs, de plus aimable qu'une doctrine qui,
+brisant le frein des passions, permet de se livrer &agrave; tous les &eacute;carts de
+l'imagination? Pourvu que vous parliez avec esprit de vos devoirs, on
+vous pardonnera de les n&eacute;gliger: les conno&icirc;tre et s'en dispenser, voil&agrave;
+le <i>nec plus ultr&agrave;</i> de la philosophie.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Je crois, Philippe, que vous exag&eacute;rez, et qu'il y a parmi les
+philosophes des hommes estimables.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;S'il y en a! s'&eacute;cria-t-il; beaucoup plus qu'on ne se l'imagine: mais
+ceux-l&agrave; n'en prennent pas le titre; ils le m&eacute;ritent, et c'est le public
+qui le leur accorde. On peut diviser ceux qui viennent chez nous en
+trois classes: les charlatans, les dupes, et les v&eacute;ritables amis de
+l'humanit&eacute;. Pour vous donner une id&eacute;e juste des charlatans et des dupes,
+je vais vous conter une anecdote sur deux personnages que tous
+rencontrerez souvent chez madame de Sponasi. Je tiens quelques d&eacute;tails
+du secr&eacute;taire de l'un d'eux, gar&ccedil;on rempli d'esprit, et qui doit sa
+fortune aux soins qu'il met &agrave; cacher &agrave; tout le monde des talens dont il
+pare un sot.</p>
+
+<p>&laquo;M. de Parvis est petit de taille, de g&eacute;nie et de sant&eacute;. &Agrave; vingt ans,
+de petits yeux, une petite bouche, un petit nez, un petit menton rond,
+lui composoient une petite figure fort aimable. De petits calembourgs en
+eussent fait le h&eacute;ros des petites soci&eacute;t&eacute;s, si l'ennui qui le suivoit
+par-tout ne lui e&ucirc;t inspir&eacute; le d&eacute;sir de viser &agrave; la c&eacute;l&eacute;brit&eacute;. Pour un
+homme riche, et il l'est, il y a beaucoup de mani&egrave;res d'&ecirc;tre c&eacute;l&egrave;bre; il
+les essaya toutes. Il fit tant de folies pour faire parler de lui, qu'il
+fut oblig&eacute; de quitter le service, et de ne plus paro&icirc;tre &agrave; la cour.
+C'est alors qu'il s'annon&ccedil;a publiquement comme ennemi des pr&eacute;jug&eacute;s: il
+croyoit s'y soustraire; il ne bravoit que la d&eacute;cence.</p>
+
+<p>&laquo;Il fr&eacute;quenta les hommes de lettres, et fut accueilli dans la maison de
+M. Sentencis. M. Sentencis est roturier, riche et avare; il desiroit
+s'allier &agrave; la noblesse, et marier sa fille sans bourse d&eacute;lier; il
+cherchoit un sot &agrave; pr&eacute;tention; M. de Parvis lui parut m&eacute;riter la
+pr&eacute;f&eacute;rence. Il r&eacute;p&eacute;ta si souvent devant lui qu'il n'accorderoit la main
+de sa fille qu'&agrave; un partisan de la bonne cause, un v&eacute;ritable philosophe,
+un grand homme, que lorsque M. de Parvis la demanda et l'obtint, il se
+crut irr&eacute;sistiblement un partisan de la bonne cause, et un v&eacute;ritable
+philosophe, et un grand homme. Pour dot, M. de Sentencis lui d&eacute;dia un de
+ses ouvrages: aussi furent-ils tous les deux satisfaits, l'un d'avoir
+mari&eacute; sa fille &agrave; bon march&eacute;, l'autre de passer &agrave; la post&eacute;rit&eacute; &agrave; l'aide
+d'une &eacute;p&icirc;tre d&eacute;dicatoire.</p>
+
+<p>&laquo;Depuis que l'immortalit&eacute; p&egrave;se sur M. de Parvis, il est devenu grave: il
+parle peu, mais il &eacute;coute avec attention: il n'&eacute;crit plus, mais c'est
+dans sa maison que les grandes r&eacute;unions se tiennent; il paro&icirc;t pr&eacute;sider
+les hommes au premier m&eacute;rite&mdash;ce qui se dit chez lui, il croit l'avoir
+dit; les ouvrages qu'on y lit, et sur lesquels on le consulte, il croit
+les avoir faits: dupe de son amour propre et des flagorneries, de ceux
+qui, entre eux, l'appr&eacute;cient &agrave; sa juste valeur, il est malheureux sans
+oser en approfondir la cause; c'est une victime d&eacute;vou&eacute;e, qui, semblable
+aux vieilles religieuses, pense all&eacute;ger le poids de ses cha&icirc;nes en
+faisant de nouvelles conqu&ecirc;tes &agrave; l'ordre. C'est une preuve vivante pour
+quiconque a lu dans son ame, qu'un sot peut quelquefois &ecirc;tre c&eacute;l&egrave;bre, et
+que sottise et c&eacute;l&eacute;brit&eacute; forment le plus cruel supplice auquel les
+hommes d'esprit puissent condamner les dupes dont ils ont besoin.</p>
+
+<p>&laquo;La situation de madame de Sponasi a beaucoup de rapports avec celle de
+M. de Parvis; car elle ne crie bien fort contre Dieu que par la peur
+qu'elle a du diable. Cependant elle conserve avec ceux qui l'ont
+s&eacute;duite, ce ton de sup&eacute;riorit&eacute; qui convient &agrave; son nom et au r&ocirc;le
+brillant qu'elle a jou&eacute; dans le monde: c'est un enfant de la
+philosophie, il est vrai; mais c'est un enfant g&acirc;t&eacute;, dont la m&egrave;re est
+oblig&eacute;e de supporter les caprices, dans la crainte d'une rupture dont
+l'&eacute;clat lui seroit d&eacute;sagr&eacute;able. Personne n'a d'empire sur ses volont&eacute;s,
+except&eacute;.... Devinez.&mdash;M. de Vignoral? lui dis-je.&mdash;Oh! non, c'est elle
+qui a commenc&eacute; sa r&eacute;putation; elle lui commande quelquefois, et ne lui
+c&egrave;de jamais.&mdash;Qui donc la gouverne?&mdash;Moi, me r&eacute;pondit Philippe; moi, qui
+connois mieux qu'elle le fond de son caract&egrave;re. Elle ne s'int&eacute;resse &agrave;
+vous que dans l'espoir que vous vous distinguerez dans le monde par
+votre esprit; applaudissez au sien, et vous pourrez vous dispenser d'en
+avoir. Elle vous r&eacute;p&eacute;tera sans cesse que tout le m&eacute;rite d'un homme est
+dans ses connoissances; mais si votre figure lui pla&icirc;t, si votre
+tournure lui rappelle le temps o&ugrave; la foule s'atteloit &agrave; son char, la
+premi&egrave;re impression d&eacute;cidera l'amiti&eacute; qu'elle prendra pour vous. Entre
+ses id&eacute;es et ses sensations, le contraste est frappant: elle dit d'un
+homme laid et spirituel, qu'il l'amuse, et elle b&acirc;ille; elle dit d'un
+bel homme ignorant, qu'il l'ennuie, et elle sourit. C'est une coquette
+dont l'imagination r&ecirc;ve sagesse, et dont le c&#339;ur tient toujours &agrave; ses
+vieilles habitudes. Choisissez, ou de lui plaire assez au premier abord
+pour qu'elle prenne votre parti contre M. de Vignoral, ou de plaire en
+m&ecirc;me temps &agrave; lui et &agrave; elle, de mani&egrave;re que les louanges qu'il vous
+donnera justifient la premi&egrave;re opinion qu'elle prendra de vous.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Mon parti est pris, Philippe: plaire &agrave; l'un et &agrave; l'autre ne me paro&icirc;t
+pas impossible. M. de Vignoral est en col&egrave;re contre moi, je le sais;
+mais je ferai tout mon possible pour l'appaiser, et dor&eacute;navant je
+travaillerai de mani&egrave;re &agrave; m'&eacute;viter ses reproches.&raquo;</p>
+
+<p>Je contai &agrave; Philippe la cause du m&eacute;contentement du grand homme, et
+comment je croyois faire ma paix; il m'indiqua un moyen plus s&ucirc;r.
+Lorsque je rentrai, il &eacute;toit trop tard pour songer au fameux manuscrit;
+mais, suivant l'usage, je lui promis mes soins pour le lendemain.</p>
+
+<p>M. de Vignoral me fit appeler si matin, que j'&eacute;tois encore au lit quand
+on vint me dire qu'il me demandoit. Je me levai &agrave; la h&acirc;te, et je
+descendis.</p>
+
+<p>&laquo;Avez-vous travaill&eacute;?&mdash;Non, monsieur.&mdash;Avez-vous seulement ouvert vos
+livres?&mdash;Non, monsieur.&mdash;Qu'avez-vous donc fait depuis votre
+arriv&eacute;e?&mdash;Je n'ose vous le dire, de crainte de vous d&eacute;plaire.&mdash;Parlez,
+parlez; je n'ai pas de temps &agrave; perdre. Qu'avez-vous fait?&mdash;Monsieur, je
+crains...&mdash;Parlez, vous dis-je, ou montez dans votre chambre, et
+rapportez-moi mon manuscrit. Je ne sais quelle sotte complaisance m'a
+engag&eacute; &agrave; le confier &agrave; un... Parlerez-vous, monsieur? me direz-vous
+comment vous avez employ&eacute; votre temps?&mdash;Monsieur, avant de copier, j'ai
+voulu essayer de lire votre &eacute;criture.&mdash;Et vous n'avez pu y r&eacute;ussir? Je
+m'en &eacute;tois dout&eacute;.&mdash;Pardonnez-moi, monsieur.&mdash;Eh bien! monsieur?&mdash;Eh
+bien! monsieur, en lisant la premi&egrave;re page, j'ai &eacute;t&eacute; entra&icirc;n&eacute; &agrave; la
+seconde, de la seconde &agrave; la troisi&egrave;me, et ainsi de suite, jusqu'&agrave; ce que
+l'heure du d&icirc;ner m'appel&acirc;t.&mdash;Apr&egrave;s, Fr&eacute;d&eacute;ric.&mdash;Apr&egrave;s d&icirc;ner, monsieur, je
+n'ai pu r&eacute;sister au d&eacute;sir de continuer: le lendemain de m&ecirc;me. Je suis
+bien avanc&eacute; dans ma lecture: mais j'avoue que j'ai eu tort; mon devoir
+&eacute;toit de copier, puisque vous l'aviez ordonn&eacute; ainsi.&mdash;Certainement; mais
+j'aurois d&ucirc; le pr&eacute;voir, car vous annoncez de l'intelligence, et je
+con&ccedil;ois facilement le sentiment qui vous a ma&icirc;tris&eacute;. Il faut &ecirc;tre
+indulgent pour la jeunesse: &agrave; votre &acirc;ge, j'en aurois fait autant.
+Asseyez-vous donc, continua-t-il en souriant; nous n'avons pas encore
+caus&eacute; ensemble&raquo;. Je poussai un si&eacute;ge pr&egrave;s du sien, en r&eacute;p&eacute;tant tout bas:
+Philippe, Philippe, je te devrai l'amiti&eacute; de tout le monde.</p>
+
+<p>&laquo;C'est un ouvrage bien s&eacute;rieux cependant, reprit M. de Vignoral; et
+puisqu'il vous a int&eacute;ress&eacute; &agrave; ce point, il faut que vous ayez
+naturellement l'esprit juste. Avez-vous tout compris &eacute;galement?&mdash;Non,
+monsieur; plusieurs passages m'ont paru au-dessus de mon
+intelligence.&mdash;Je le crois.&mdash;Mais je me suis dit: En les copiant,
+j'aurai plus de temps pour les approfondir. Je lisois si vite!&mdash;Mauvaise
+mani&egrave;re, monsieur. Qu'on d&eacute;vore un roman, qu'on soit press&eacute; d'arriver au
+d&eacute;nouement, rien de plus naturel; mais quand on tient une de ces
+conceptions profondes, destin&eacute;es &agrave; d&eacute;velopper les progr&egrave;s de
+l'entendement humain, il faut s'appesantir sur chaque phrase. Ce n'est
+pas assez de lire, il faut comprendre, et voil&agrave; la difficult&eacute;.&mdash;Oui,
+monsieur.&mdash;Avez-vous d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; chez votre protectrice?&mdash;Pas encore; mais
+j'ai vu Philippe.&mdash;Qu'est-ce que c'est que Philippe?&mdash;C'est le
+valet-de-chambre de madame de...&mdash;Ah! oui, un fat qui singe le grand
+seigneur; je ne sais comment elle peut garder si long-temps un homme
+pareil &agrave; son service. Que vous a-t-il dit?&mdash;Des choses, monsieur, qui me
+font de la peine. Madame de Sponasi veut que je vous sois soumis; rien
+ne me sera plus facile: mais elle exige aussi que je me livre &agrave; tous les
+talens agr&eacute;ables dont tous ayez bl&acirc;m&eacute; l'usage.&mdash;Que voulez-vous, mon
+cher Fr&eacute;d&eacute;ric? Puisque vous d&eacute;pendez d'elle, il faut la satisfaire. La
+femme la plus philosophe est toujours femme, vous en ferez bient&ocirc;t
+l'exp&eacute;rience: et quel empire la frivolit&eacute; n'a telle pas sur ce sexe
+l&eacute;ger! Les talens seraient dangereux pour tous s'ils devenoient votre
+seule occupation; mais avec le genre d'esprit que vous annoncez, je suis
+s&ucirc;r qu'ils ne vous s&eacute;duiront jamais. Allez, mon ami, allez travailler.&raquo;</p>
+
+<p>Je remontai les escaliers quatre &agrave; quatre; j'entrai dans ma chambre en
+sautant; j'y trouvai... Qui, mon cher lecteur? M. L&eacute;ger, le ma&icirc;tre de
+danse. Je le pris par les mains, et je lui rendis bien gaiement la
+premi&egrave;re le&ccedil;on que j'en avois re&ccedil;ue. Si je ne lui fis pas faire des
+pirouettes s&eacute;v&egrave;res et des contre-temps d'une ex&eacute;cution finie, je lui
+communiquai du moins la joie qui m'agitoit.</p>
+
+<p>&laquo;Comment diable, monsieur! vous &ecirc;tes leste comme un daim, et vous avez
+dans les jarrets une souplesse qui me prouve que vous vous &ecirc;tes
+exerc&eacute;.&mdash;J'ai fait plus, monsieur L&eacute;ger; j'ai &eacute;t&eacute; &agrave; l'Op&eacute;ra.&mdash;Vous avez
+donc maintenant une id&eacute;e de cet art &eacute;tonnant dont je vous d&eacute;montrerai
+les v&eacute;ritables principes? Quand vous les conno&icirc;trez, vous serez surpris
+de trouver un langage parfaitement intelligible, dans des danses o&ugrave; le
+vulgaire ne voit que des hommes qui sautent&raquo;. Si M. L&eacute;ger avoit raison,
+cessons d'&ecirc;tre surpris de ce que les fameux danseurs dont parle
+l'histoire romaine ont fait passer leur b&ecirc;tise en proverbe: quand on a
+tant d'id&eacute;es dans les jambes, on peut n&eacute;gliger d'en meubler sa t&ecirc;te.
+C'est la faute du vulgaire qui ne les entend pas.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a><a href="#toc">CHAPITRE IX.</a></h2>
+
+<h3><i>Le moment d&eacute;cisif</i>.</h3>
+
+
+<p><span class="smcap">Le</span> jour de ma pr&eacute;sentation chez madame de Sponasi arriva; j'aurois voulu
+le retarder, tant je craignois de ne pas r&eacute;ussir aupr&egrave;s d'elle. Je
+n'avois jamais mieux senti combien il me manquoit de qualit&eacute;s
+s&eacute;duisantes, que du moment ou j'avois travaill&eacute; &agrave; en acqu&eacute;rir. Philippe
+vint me chercher; il me rassura par ses exhortations, plus encore par
+les complimens qu'il me fit. Nous mont&acirc;mes en voiture; nous arriv&acirc;mes &agrave;
+l'h&ocirc;tel. J'avois beau me faire int&eacute;rieurement les raisonnemens les plus
+sages, mes sensations me trahissoient. Enfin nous entr&acirc;mes dans le
+cabinet de ma protectrice. Je la saluai. Elle dit &agrave; Philippe de se
+retirer; mais Philippe, qui avoit apparemment l'habitude de ne point
+entendre les ordres qu'il ne vouloit pas ex&eacute;cuter, r&eacute;pondit, <i>Oui,
+madame</i>, ferma la porte, et resta avec nous.</p>
+
+<p>Pendant plus de cinq minutes, nous gard&acirc;mes tous trois le silence:
+madame de Sponasi m'examinoit avec la plus vive &eacute;motion; je la vis
+plusieurs fois passer la main sur son front, comme on fait machinalement
+dans l'espoir de chasser des id&eacute;es qui reviennent toujours; je crus m&ecirc;me
+appercevoir quelques larmes rouler dans ses yeux. Malgr&eacute; son &acirc;ge, il
+&eacute;toit impossible de la regarder sans s'int&eacute;resser &agrave; elle. Philippe avoit
+un air de satisfaction qu'il ne cherchoit point &agrave; d&eacute;guiser, et qui
+contrastoit singuli&egrave;rement avec l'inqui&eacute;tude de sa ma&icirc;tresse et mon
+embarras particulier. Il rompit le premier le silence.</p>
+
+<p>&laquo;Madame la baronne ne dira-t-elle rien &agrave; son prot&eacute;g&eacute;? J'ose l'assurer
+qu'il est digne de ses bont&eacute;s, et qu'il se croira trop heureux
+d'employer tous ses momens &agrave; lui prouver sa reconnoissance&raquo;. Elle me
+tendit la main; je la baisai avec le plus profond respect.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis folle, dit-elle un instant apr&egrave;s en affectant de rire: j'ai
+l'air d'un drame nouveau; et si l'on nous voyoit, on pourroit croire que
+nous jouons une sc&egrave;ne de reconnoissance. Jeune homme, Philippe a d&ucirc; vous
+instruire de mes volont&eacute;s, et j'esp&egrave;re que votre conduite ne me fera
+jamais repentir de mes bienfaits.&mdash;J'en r&eacute;ponds pour lui, dit aussit&ocirc;t
+Philippe.&mdash;Allons, asseyez-vous, et parlez moi comme &agrave; une amie. Vous
+&ecirc;tes-vous bien ennuy&eacute; chez ce bon cur&eacute;?&mdash;Non, madame; j'y ai pass&eacute;
+doucement mon enfance: le moment approchoit o&ugrave; la r&eacute;flexion auroit amen&eacute;
+l'ennui; vos bont&eacute;s l'ont pr&eacute;venu.&mdash;Philippe, vous ne m'avez pas
+tromp&eacute;, c'est vraiment un joli cavalier. Mais, mon enfant, il ne faut
+attacher aucune importance aux dons que la nature prodigue aveugl&eacute;ment.
+Les sots se laissent s&eacute;duire par les yeux; on ne se fait estimer que par
+les qualit&eacute;s du c&#339;ur et de l'esprit. Levez-vous donc un peu, que je
+vous, examine&raquo;. J'ob&eacute;is. &laquo;Une taille charmante, s'&eacute;cria-t-elle, et d&eacute;j&agrave;
+la tournure d'un homme du monde! Philippe, quel &acirc;ge a-t-il?&mdash;Un peu plus
+de seize ans, madame.&mdash;D&eacute;j&agrave;! dit-elle en soupirant; mais il a vraiment
+l'air d'en avoir davantage, tant il est form&eacute;. &Eacute;coutez, Fr&eacute;d&eacute;ric: je ne
+veux pas que vous soyez petit-ma&icirc;tre: je les d&eacute;teste, je vous en
+avertis. Il y a dans votre toilette un go&ucirc;t recherch&eacute; qui me fait mal
+augurer de la solidit&eacute; de votre esprit.&mdash;Madame, je n'ai eu d'autre
+d&eacute;sir que de me parer de vos bienfaits.&mdash;Je ne vous bl&acirc;me pas,
+Fr&eacute;d&eacute;ric: je d&eacute;teste les petits-ma&icirc;tres, cela est vrai; mais j'ai de
+m&ecirc;me la plus grande aversion pour ces jeunes gens qui pensent que la
+raison ne doit pas sacrifier aux Graces, et qui, croyant se couvrir du
+manteau de la sagesse, n'endossent que la livr&eacute;e du p&eacute;dantisme. Vous
+&ecirc;tes mis comme un ange. Aimez-vous l'&eacute;tude?&mdash;J'aimerai, madame, tout ce
+qui justifiera dans le monde la protection dont vous
+m'honorez.&mdash;&Eacute;coutez, mon enfant.... Philippe, dites qu'on nous serve &agrave;
+d&eacute;je&ucirc;ner&raquo;. Philippe sortit, et ne revint pas. Madame de Sponasi, en
+s'approchant de moi et me prenant les mains, continua.</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coutez, mon enfant, votre sort est tr&egrave;s-incertain. Je ne veux pas vous
+affliger, car je sens que j'ai beaucoup d'amiti&eacute; pour vous; mais
+n'attendez rien d'un sentiment auquel je r&eacute;sisterois si vous cessiez de
+le m&eacute;riter. J'ai l'habitude de ne c&eacute;der qu'&agrave; ma raison, et c'est devant
+elle qu'il faut que vos succ&egrave;s justifient ce que je ferai pour vous.
+J'ai plusieurs fois &eacute;t&eacute; tent&eacute;e de vous abandonner &agrave; votre sort, afin que
+la n&eacute;cessit&eacute; de vous &eacute;lever par vous-m&ecirc;me excit&acirc;t votre &eacute;mulation: j'ai
+craint cependant qu'un &eacute;tat de d&eacute;nuement absolu ne vous pouss&acirc;t au
+d&eacute;couragement, ou n'avil&icirc;t votre caract&egrave;re; et, forc&eacute;e de choisir entre
+deux extr&eacute;mit&eacute;s, j'ai cru pouvoir les concilier. Je veux bien que vous
+comptiez sur ma protection; je suis d&eacute;cid&eacute;e &agrave; vous en donner des preuves
+qui vous permettent d'esp&eacute;rer plus pour l'avenir. La pension que
+Philippe vous a promise de ma part vous sera continu&eacute;e; mais je veux en
+m&ecirc;me temps que vous vous regardiez comme le secr&eacute;taire de M. de
+Vignoral: je me charge de vos appointemens. Plus il sera content de
+vous, plus je les augmenterai; s'il vous abandonnoit, et que vous le
+m&eacute;ritassiez, ma protection vous seroit &agrave; l'instant retir&eacute;e. D&eacute;pendant
+sans &ecirc;tre &agrave; charge &agrave; personne, ayant des devoirs &agrave; remplir sans qu'on
+puisse vous commander comme &agrave; un salari&eacute;, c'est &agrave; vous de multiplier
+assez vos connaissances pour devenir l'ami de M. de Vignoral, &agrave; qui j'ai
+l'obligation du parti que j'ai pris &agrave; votre &eacute;gard.&mdash;C'est lui, madame,
+qui vous a sugg&eacute;r&eacute; ce projet?&mdash;Oui, mon enfant; et vous conviendrez que
+cet &eacute;tat mitoyen qui vous sauve &agrave; la fois des dangers du trop et du trop
+peu de libert&eacute;, est une des conceptions les plus heureuses qu'il ait pu
+former pour vous.&mdash;Et pour avoir un secr&eacute;taire et un esclave de plus &agrave;
+bon march&eacute;&raquo;, dis-je en moi-m&ecirc;me. J'avois quelques regrets de l'avoir
+tromp&eacute; sur mon enthousiasme pour son manuscrit, que je n'avois pas lu;
+mais quand je vis que nous jouions au plus fin, mes scrupules
+s'&eacute;vanouirent.</p>
+
+<p>On nous servit &agrave; d&eacute;je&ucirc;ner. Madame de Sponasi, telle que Philippe me
+l'avoit d&eacute;peinte, passa alternativement de ma figure &agrave; mes &eacute;tudes, de
+mes &eacute;tudes &agrave; mes habits, de mes habits &agrave; quelques traits philosophiques.
+Elle me cong&eacute;dia en m'embrassant, et en commen&ccedil;ant une exhortation
+s&eacute;rieuse, qu'elle finit par une &eacute;pigramme. En sortant, je rencontrai
+Philippe, qui me promit une visite pour l'apr&egrave;s-midi.</p>
+
+<p>Je savois que M. de Vignoral accompagneroit aux Fran&ccedil;ois la jeune
+personne qu'il &eacute;toit &agrave; la veille d'&eacute;pouser. J'attendois donc Philippe
+avec impatience, d'abord parce que j'&eacute;tois excessivement curieux de
+savoir ce que ma protectrice pensoit de moi, ensuite parce que je
+voulois moi-m&ecirc;me aller &agrave; la Com&eacute;die fran&ccedil;oise avec un de mes amis,
+auquel j'avois donn&eacute; rendez-vous chez moi.</p>
+
+<p>Un de vos amis! s'&eacute;criera le lecteur; et combien avez-vous d&eacute;j&agrave; d'amis?
+o&ugrave; les avez-vous connus?&mdash;De quel pays &ecirc;tes-vous donc, cher lecteur?
+Ignorez-vous qu'&agrave; Paris on a beaucoup d'amis que l'on ne conno&icirc;t pas? Si
+vous en doutez, &eacute;coutez tous nos jeunes gens: vous les entendrez parler
+sans cesse de leurs amis qu'ils connoissent; ce qui prouve qu'ils en ont
+qu'ils ne connoissent pas. Vous les verrez saluer, accueillir, embrasser
+un cavalier, en lui disant: Bon jour, mon ami. Demandez-leur le nom de
+cet ami; ce sera un coup du sort s'ils se le rappellent. Pour moi, je
+n'&eacute;tois pas dans cette situation; je connoissois beaucoup celui de mes
+amis que j'attendois: je l'avois vu pour la premi&egrave;re fois la veille au
+man&eacute;ge; je me rappelois fort bien qu'il s'appeloit Florvel, Dutilly ou
+Saint-Aure; j'avois d&eacute;je&ucirc;n&eacute; avec ces trois messieurs, et il portoit l'un
+de ces noms. Je tremblois qu'il ne v&icirc;nt avant la visite qui m'&eacute;toit
+promise; je n'aurois pu le renvoyer sous aucun pr&eacute;texte, et j'aurois
+encore moins voulu sortir avant d'avoir vu Philippe. Je vis arriver un
+domestique charg&eacute; d'une vingtaine de volumes magnifiquement reli&eacute;s,
+qu'il me remit de la part de madame la baronne. Je le r&eacute;compensai
+g&eacute;n&eacute;reusement de sa peine. Comme il sortoit, Philippe entra.</p>
+
+<p>&laquo;Vous voyez, me dit-il en me montrant les livres d&eacute;pos&eacute;s sur ma table,
+que votre esprit a r&eacute;ussi. Madame de Sponasi ne fait de semblables
+cadeaux qu'&agrave; ceux qu'elle estime beaucoup; c'est la collection des
+ouvrages qu'elle a permis de lui d&eacute;dier: ils portent tous et son nom et
+ses armes. Elle est dans l'usage de prendre un nombre d&eacute;termin&eacute;
+d'exemplaires pour payer les frais de chaque d&eacute;dicace. Elle aime &agrave; les
+r&eacute;pandre, et regarde sa liste de distribution comme le catalogue de ses
+amis intimes ou de ses prot&eacute;g&eacute;s favoris. Vous devez vous trouver fort
+heureux.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Vous croyez donc, Philippe, que j'ai eu le bonheur de lui
+plaire?&mdash;Beaucoup.&mdash;Cependant elle a paru triste en me voyant; je crois
+m&ecirc;me qu'elle a vers&eacute; des larmes.&mdash;J'aurois &eacute;t&eacute; f&acirc;ch&eacute; qu'elle e&ucirc;t assez
+d'empire sur elle-m&ecirc;me pour affecter de l'indiff&eacute;rence. Quel souvenir
+vous lui avez rappel&eacute;!&mdash;Philippe, madame de Sponasi a-t-elle des
+enfans?&mdash;Non.&mdash;En a-t-elle eu?&mdash;Oui, un fils.&mdash;Existe-t-il
+encore?&mdash;Non.&mdash;&Agrave; quel &acirc;ge est-il mort?&mdash;&Agrave; dix ans.&mdash;Je m'y perds,
+m'&eacute;criai-je.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi donc, me dit il, vous obstiner &agrave; percer un myst&egrave;re dont la
+connoissance, je vous le r&eacute;p&egrave;te, ne serviroit qu'&agrave; vous rendre
+malheureux? Laissez le pass&eacute;, qui ne peut vous servir &agrave; rien; jouissez
+du pr&eacute;sent, et m&eacute;nagez l'avenir, dans lequel reposent toutes vos
+esp&eacute;rances. Ah &ccedil;&agrave;, le cadeau de votre protectrice vous apprend qu'elle
+est satisfaite de votre esprit. N'&ecirc;tes-vous pas curieux de savoir ce
+qu'elle pense de votre physique?&mdash;Elle s'est expliqu&eacute;e assez clairement
+pour ne me laisser aucun doute &agrave; cet &eacute;gard; je crains pourtant,
+Philippe, que l'&eacute;l&eacute;gance que vous m'avez conseill&eacute;e ne lui ait plus
+d&eacute;plu qu'elle ne l'a fait entendre.&mdash;Je suis bien aise de vous voir
+aussi habile &agrave; lire dans son c&#339;ur. Quand je suis rentr&eacute; dans son
+appartement....&mdash;Eh bien!&mdash;Je n'ose achever; j'ai peur de vous
+affliger.&mdash;Parlez, mon ami, parlez.&mdash;Philippe, m'a-t-elle dit, c'est
+cinquante louis que vous avez port&eacute;s de ma part &agrave; Fr&eacute;d&eacute;ric?&mdash;Oui,
+madame.&mdash;Ne m'avez-vous pas fait entendre qu'il desiroit prendre
+plusieurs ma&icirc;tres?&mdash;Je pense, madame, que c'est d&eacute;j&agrave; une affaire
+termin&eacute;e.&mdash;Mais avec la d&eacute;pense qu'il a &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de faire, il aura de
+la peine &agrave; se procurer des choses utiles &agrave; un homme de son &acirc;ge.&mdash;Sans
+doute, madame.&mdash;Je voudrois pourtant qu'il s'accoutum&acirc;t &agrave;
+l'&eacute;conomie.&mdash;Madame, je le crois naturellement g&eacute;n&eacute;reux.&mdash;Ce n'est point
+un d&eacute;faut. A-t-il une montre?&mdash;Non, madame.&mdash;Philippe, vous prendrez
+celle &agrave; r&eacute;p&eacute;tition, garnie de perles, et vous la lui donnerez.&mdash;Avec la
+cha&icirc;ne, madame?&mdash;Non; elle est trop antique pour un jeune homme comme
+lui. Je vous charge, Philippe, de lui en acheter une qui lui
+plaise.&mdash;Voyez, monsieur, ajouta-t-il en me pr&eacute;sentant le bijou le plus
+galant qu'il soit possible de choisir, voyez si j'ai bien r&eacute;ussi.&raquo;</p>
+
+<p>J'embrassai mon bon Philippe de toutes mes forces; il me d&eacute;dommageoit si
+agr&eacute;ablement du moment d'inqui&eacute;tude qu'il m'avoit donn&eacute;, qu'en v&eacute;rit&eacute; il
+auroit fallu &ecirc;tre de bien mauvaise humeur pour lui en vouloir.</p>
+
+<p>&laquo;Il n'est pas un seul de vos conseils qui ne m'ait &eacute;t&eacute; utile, lui
+dis-je; et hier encore, gr&acirc;ce &agrave; vous, j'ai acquis beaucoup aupr&egrave;s de M.
+de Vignoral.&mdash;C'est fort bien, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric; mais maintenant je
+vous exhorte &agrave; vous occuper s&eacute;rieusement de l'ouvrage qu'il vous a
+donn&eacute;. Il &eacute;toit ridicule &agrave; lui de vous accabler &agrave; votre arriv&eacute;e; il
+seroit dangereux pour vous de vous faire une habitude de la dissipation.
+Je n'ai pas besoin de vous recommander de lire les volumes d&eacute;di&eacute;s &agrave;
+votre protectrice; il faut vous attendre aux questions qu'elle vous fera
+&agrave; cet &eacute;gard.&mdash;Oui, Philippe.&mdash;Que faites-vous ce soir?&mdash;J'attends un
+jeune homme avec lequel je dois aller aux Fran&ccedil;ois.&mdash;Beaucoup de
+discr&eacute;tion avec vos amis.&mdash;Avec tous, Philippe?&mdash;Oui, monsieur, avec
+tous.&mdash;Et avec vous aussi&raquo;, lui dis-je en riant et en lui tendant la
+main. Il la serra contre sa poitrine, et m'apprit qu'il iroit aussi aux
+Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>&laquo;Nous irons ensemble, m'&eacute;criai-je.&mdash;Non, monsieur, cela ne se peut pas,
+sur-tout quand vous &ecirc;tes en soci&eacute;t&eacute;. Madame de Sponasi y sera; c'est son
+jour de loge.&mdash;Et M. de Vignoral aussi, avec son &eacute;pouse future. J'ai
+bien envie de la voir, et c'est en grande partie ce qui m'a d&eacute;cid&eacute;.
+Philippe, je fais une r&eacute;flexion bien singuli&egrave;re: M. de Vignoral ne m'a
+pas encore apper&ccedil;u dans une &eacute;l&eacute;gance si nouvelle pour moi, qu'elle a
+presque l'air d'un d&eacute;guisement; j'ai peur qu'elle ne lui d&eacute;plaise.&mdash;J'y
+pensois, me r&eacute;pondit-il, et je ne vois qu'un moyen de vous &eacute;viter
+jusqu'&agrave; ses r&eacute;flexions. Il verra madame de Sponasi, et je suis persuad&eacute;
+qu'il ira lui rendre visite dans sa loge. Elle est aux premi&egrave;res, &agrave;
+droite: placez-vous de mani&egrave;re &agrave; ce qu'elle vous remarque; saluez-la
+respectueusement: n'avancez pas si elle ne vous encourage &agrave; venir; mais
+faites en sorte qu'elle vous apper&ccedil;oive de nouveau quand M. de Vignoral
+sera aupr&egrave;s d'elle: je vous r&eacute;ponds du reste.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a><a href="#toc">CHAPITRE X.</a></h2>
+
+<h3><i>La Com&eacute;die fran&ccedil;oise.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">Florvel</span> (c'&eacute;toit bien le nom de l'ami que j'attendois, j'en fus s&ucirc;r en
+le voyant), Florvel arriva. Philippe sortit en m'assurant qu'il
+n'oublieroit pas de pr&eacute;senter mes remerciemens &agrave; madame la baronne. Je
+souris de la complaisance de sa m&eacute;moire, car je n'avois pens&eacute; qu'&agrave;
+remercier Philippe. Florvel me prit par le bras, et nous part&icirc;mes pour
+le spectacle.</p>
+
+<p>&laquo;Quelle est cette baronne, me dit-il, &agrave; laquelle on pr&eacute;sente tes
+remerciemens? Est-elle jeune?&mdash;Elle n'a que soixante-deux ans.&mdash;Et de
+quoi la fais-tu donc remercier?&mdash;Regarde, lui dis-je en lui pr&eacute;sentant
+ma montre: le cadeau n'en vaut-il pas la peine?&mdash;Oui certes, mon ami;
+et si, &agrave; ton &acirc;ge, avec une sant&eacute; toute neuve, tu donnes dans la vieille
+noblesse, je te pr&eacute;dis que tu iras loin. Comment se
+nomme-t-elle?&mdash;Madame de Sponasi.&mdash;Cela n'est pas possible; je croyois
+que sa philosophie la mettoit maintenant au-dessus des foiblesses de
+l'humanit&eacute;.&mdash;Je ne t'entends pas.&mdash;Il me semble cependant que je
+m'explique. Madame de Sponasi est-elle ta parente?&raquo;</p>
+
+<p>Je compris aussit&ocirc;t ce qu'il vouloit me dire, et je r&eacute;pondis avec
+assurance que j'avois l'honneur d'&ecirc;tre alli&eacute; &agrave; sa maison; qu'ayant perdu
+de bonne heure mes parens, et madame de Sponasi n'ayant pas d'enfant,
+elle avoit bien voulu se charger de mon sort.</p>
+
+<p>&laquo;Que fais-tu chez M. de Vignoral?&mdash;J'ach&egrave;ve mon &eacute;ducation.&mdash;Est-ce
+qu'elle veut faire de toi un philosophe, mon pauvre Fr&eacute;d&eacute;ric? Ne
+t'avise pas de devenir raisonnable, ou, malgr&eacute; mon amiti&eacute; pour toi, je
+renoncerois &agrave; te voir.&mdash;Est-ce que tu n'es pas raisonnable, toi,
+Florvel?&mdash;Pas trop; du moins c'est l'avis de ma famille. Figure-toi
+qu'ils veulent me marier. &Agrave; vingt ans, un nom, et quelque r&eacute;putation
+aupr&egrave;s des femmes, me marier!&mdash;Avec une demoiselle &acirc;g&eacute;e,
+peut-&ecirc;tre?&mdash;Elle n'a que seize ans.&mdash;Laide?&mdash;Belle comme son
+&acirc;ge.&mdash;Sotte?&mdash;Remplie d'esprit, de graces et de talens.&mdash;Pauvre?&mdash;Au
+contraire, riche d&egrave;s &agrave; pr&eacute;sent, et h&eacute;riti&egrave;re d'une demi-douzaine de
+vieux parens qui l'adorent.&mdash;Et tu refuses?&mdash;Mon ami, ce n'est pas ma
+faute. Je suis aim&eacute; &agrave; la folie d'une femme qui mourroit de chagrin si je
+l'abandonnois. Elle ne peut supporter l'id&eacute;e de ce mariage, et je n'ai
+pas la force de lui en causer le chagrin. Elle est mari&eacute;e: elle a brav&eacute;
+pour moi et l'autorit&eacute; de son &eacute;poux, et la censure publique; il n'est
+pas de sacrifices qui lui co&ucirc;tassent, plut&ocirc;t que de renoncer &agrave; son
+amour. D'un autre c&ocirc;t&eacute;, mes parens me pressent: je ne suis pas riche,
+moi; et comme je n'ai rien de r&eacute;el &agrave; leur objecter, cela m'embarrasse
+beaucoup.&raquo;</p>
+
+<p>Nous arriv&acirc;mes aux Fran&ccedil;ois, et nous nous pla&ccedil;&acirc;mes au balcon oppos&eacute; &agrave; la
+loge que Philippe m'avoit indiqu&eacute;e pour &ecirc;tre celle de madame de Sponasi.
+Presque en face de nous, je d&eacute;couvris M. de Vignoral, avec une femme
+entre deux &acirc;ges, propri&eacute;taire d'une de ces figures dont on ne parle pas,
+et une jeune personne si jolie, que je soupirai en la regardant. Il
+s'occupoit si peu d'elle, que je me persuadai bient&ocirc;t que ce n'&eacute;toit pas
+l'&eacute;pouse qui lui &eacute;toit destin&eacute;e; et cette id&eacute;e me fit plaisir, sans trop
+savoir pourquoi. J'allois la faire remarquer &agrave; Florvel, quand lui-m&ecirc;me
+me montra son p&egrave;re avec plusieurs dames et mademoiselle de Nangis;
+c'&eacute;toit l'&eacute;pouse qu'il refusoit. &laquo;Tu as raison, mon ami, lui dis-je,
+elle est de la figure la plus int&eacute;ressante.&mdash;Sans doute, me r&eacute;pondit-il
+en soupirant&raquo;. La pi&egrave;ce venoit de commencer.</p>
+
+<p>Dans l'entr'acte, Florvel m'observa qu'il lui &eacute;toit impossible de ne pas
+aller saluer ces dames et son p&egrave;re; il me proposa de venir avec lui.
+J'avois vu arriver madame de Sponasi, et je ne demandois pas mieux que
+d'aller me placer au balcon au-dessous de sa loge, quoique je
+m'exposasse &agrave; &ecirc;tre vu de M. de Vignoral, qui &eacute;toit presque &agrave; c&ocirc;t&eacute;; mais
+alors la crainte de ses observations &eacute;toit moins grande que le d&eacute;sir de
+voir sa soci&eacute;t&eacute; de plus pr&egrave;s. Je consentis &agrave; accompagner Florvel, &agrave;
+condition qu'il viendroit &agrave; son tour avec moi. Proposer &agrave; un jeune
+homme de parcourir tous les coins d'une salle de th&eacute;&acirc;tre, c'est &ecirc;tre s&ucirc;r
+d'avance de sa r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>Notre premi&egrave;re visite fut pour le p&egrave;re de Florvel; j'en fus accueilli
+avec les politesses d'usage. Je ne pourrais apprendre aux autres ce que
+je ne sais pas moi-m&ecirc;me; mais il est des choses sur lesquelles
+l'exp&eacute;rience pr&eacute;c&egrave;de la r&eacute;flexion. En sortant de la loge, je dis &agrave;
+Florvel: &laquo;Mon ami, je suis persuad&eacute; que mademoiselle de Nangis
+t'aime.&mdash;Je le crois, me r&eacute;pondit-il d'un air inquiet; je crois plus,
+c'est que je l'aime aussi.&raquo;</p>
+
+<p>Nous entr&acirc;mes au balcon. Madame de Sponasi m'apper&ccedil;ut, et me sourit avec
+amiti&eacute;: je la saluai; Florvel en fit autant. Madame de Sponasi n'avoit
+r&eacute;pondu &agrave; mon salut que par un nouveau sourire: elle r&eacute;pondit &agrave; celui de
+Florvel par une inclination de t&ecirc;te plusieurs fois r&eacute;p&eacute;t&eacute;e. M. de
+Vignoral entra en ce moment dans sa loge: nous &eacute;tions rest&eacute;s debout;
+elle nous fit signe d'approcher.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, dit-elle &agrave; Florvel, je f&eacute;licite Fr&eacute;d&eacute;ric sur le choix de ses
+amis: on vouloit me faire craindre qu'il ne dev&icirc;nt trop s&eacute;rieux; mais en
+le voyant li&eacute; avec vous, je garantis qu'avant un mois on le citera dans
+tout Paris pour son &eacute;tourderie.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Je crois plut&ocirc;t, madame, r&eacute;pondit Florvel, que je lui devrai la gloire
+de devenir raisonnable. L'honneur qu'il a de vous conno&icirc;tre, les
+conseils de M. de Vignoral, le mettent &agrave; l'abri de ma s&eacute;duction, sans me
+donner la m&ecirc;me assurance contre son exemple.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Qu'en pensez-vous, Fr&eacute;d&eacute;ric&raquo;? me dit madame de Sponasi.</p>
+
+<p>&laquo;Moi, madame? J'ai appris ce matin que l'amabilit&eacute; et la raison vont si
+bien ensemble, qu'il ne vous est pas permis de vouloir les s&eacute;parer.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Vous ne vous doutez peut-&ecirc;tre pas que c'est &agrave; moi qu'un pareil
+compliment s'adresse&raquo;, dit madame de Sponasi en se tournant vers M. de
+Vignoral, qui n'avoit pas cess&eacute; de me regarder. Il soutint la
+conversation sur le m&ecirc;me ton de l&eacute;g&eacute;ret&eacute;, et me prouva, sans effort,
+qu'il pouvoit &ecirc;tre aimable par tout autre part que chez lui.</p>
+
+<p>&laquo;Allez, mes enfans, nous dit madame de Sponasi; vous n'&ecirc;tes pas venus au
+spectacle pour entendre le radotage d'une vieille femme, et je vous
+tiens quittes de votre complaisance.&raquo;</p>
+
+<p>Florvel l'assura qu'il mettroit toujours au nombre de ses momens les
+mieux employ&eacute;s, ceux o&ugrave; il auroit l'honneur d'&ecirc;tre admis &agrave; lui faire la
+cour.&mdash;&laquo;Vraiment? s'&eacute;cria-t-elle.&mdash;Vous n'en doutez pas, madame.&mdash;Je
+crois s&eacute;rieusement qu'il devient raisonnable, me dit-elle. Je vous en
+fais mon compliment, Fr&eacute;d&eacute;ric: votre entr&eacute;e dans le monde date par une
+conversion. Messieurs, si vous n'avez pas d'engagement pour ce soir, je
+vous invite &agrave; souper&raquo;. Nous la salu&acirc;mes, et nous retourn&acirc;mes nous placer
+au balcon au-dessous de sa loge. M. de Vignoral y resta pendant l'acte
+entier. Que j'aurois voulu tenir la place qu'il avoit laiss&eacute;e vide! Oh!
+combien &eacute;toit jolie la femme qu'il n&eacute;gligeoit pour causer avec madame de
+Sponasi! Encore une fois, ce ne pouvoit &ecirc;tre celle qu'on lui destinoit.</p>
+
+<p>Quand il quitta ma protectrice, il me fit signe de venir &agrave; lui; et, me
+prenant par la main, il me dit qu'il vouloit me pr&eacute;senter aux dames avec
+lesquelles il &eacute;toit. Le c&#339;ur me battit bien fort.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous am&egrave;ne un &eacute;l&egrave;ve de la philosophie, leur dit-il pendant que je
+les saluois. Si j'avois &agrave; ma disposition cent jeunes gens pareils pour
+pr&ecirc;cher les v&eacute;ritables principes, je pense, mesdames, que votre sexe
+nous disputeroit la gloire de les adopter.&raquo;</p>
+
+<p>La femme &agrave; figure commune me fit un salut d'assez mauvaise gr&acirc;ce; la
+jolie me regarda en riant. Quelle physionomie piquante!</p>
+
+<p>&laquo;Voici, mademoiselle, lui dit M. de Vignoral, le jeune homme dont je
+vous ai parl&eacute;; il a l'esprit s&eacute;rieux, et j'esp&egrave;re que vous n'aurez qu'&agrave;
+vous louer de ses proc&eacute;d&eacute;s. J'en pensois d&eacute;j&agrave; beaucoup de bien; madame
+de Sponasi vient de m'en parler avec le plus grand &eacute;loge.&raquo;</p>
+
+<p>Elle me regarda encore en riant. Je m'assis derri&egrave;re elle; et chaque
+fois que je me hasardai &agrave; lui adresser la parole, elle se contenta de me
+regarder et de rire. J'avois enti&egrave;rement oubli&eacute; Florvel: au bout d'un
+quart d'heure, je le cherchai des yeux &agrave; la place ou je l'avois laiss&eacute;;
+il n'y &eacute;toit plus. Enfin je l'apper&ccedil;us aux troisi&egrave;mes, t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te avec
+une femme dont l'ensemble, au premier coup d'&#339;il, excitoit l'admiration:
+ce n'&eacute;toit ni sa figure, ni sa taille, ni ses graces, que l'on admiroit;
+c'&eacute;toit un art si &eacute;tonnant dans sa toilette, qu'en la voyant avec
+Florvel, il &eacute;toit impossible de ne pas regarder cette loge comme le
+sanctuaire de la mode, elle pour son sexe, lui pour le sien.</p>
+
+<p>&Agrave; la fin de la premi&egrave;re pi&egrave;ce, il vint me rejoindre, et nous sort&icirc;mes du
+spectacle pour nous promener.</p>
+
+<p>&laquo;Quelle figure int&eacute;ressante! me dit Florvel.&mdash;Et quelle taille svelte,
+mon ami!&mdash;Comme ses yeux expriment ce qui se passe dans son ame!&mdash;Comme
+elle a l'air spirituel quand elle rit!&mdash;Tu l'as vue rire,
+Fr&eacute;d&eacute;ric?&mdash;Bien des fois, en me regardant.&mdash;Elle t'a regard&eacute;?&mdash;Oui,
+souvent.&mdash;C'est singulier. Tout le temps que j'ai caus&eacute; avec madame de
+Folleville, j'ai cru la voir fixer les yeux sur notre loge avec une
+inqui&eacute;tude qui m'a p&eacute;n&eacute;tr&eacute; l'ame.&mdash;Je ne l'ai pas remarqu&eacute;.&mdash;Moi, je
+t'en r&eacute;ponds. Elle souffre.&mdash;Quelle fantaisie aussi de la sacrifier par
+un mariage aussi ridicule!&mdash;Fr&eacute;d&eacute;ric!&mdash;Mon ami.&mdash;En quoi donc ce mariage
+te paro&icirc;t-il si ridicule?&mdash;En tout. Une femme vive, enjou&eacute;e, jeune,
+riche, oblig&eacute;e de passer sa vie avec un homme qui ne l'aimera
+jamais!&mdash;Qui ne l'aimera jamais!&mdash;Non, Florvel: il n'aime que sa
+r&eacute;putation; il est tyran, maussade dans l'int&eacute;rieur de sa maison: une
+maxime philosophique le s&eacute;duira bien plus que tous les charmes de son
+&eacute;pouse.&raquo;</p>
+
+<p>Florvel se mit &agrave; rire de toutes ses forces. &laquo;Et de qui diable me
+parles-tu? s'&eacute;cria-t-il. Je croyois qu'il &eacute;toit question de mademoiselle
+de Nangis&raquo;. Mon s&eacute;rieux ne tint pas contre la gaiet&eacute; de notre quiproquo:
+je parlois de l'&eacute;pouse promise &agrave; M. de Vignoral, et Florvel de celle
+qu'il refusoit.</p>
+
+<p>&laquo;Tu aimes donc mademoiselle de Nangis? lui dis-je.&mdash;Oui, vraiment.&mdash;Tu
+n'aimes donc plus madame de Folleville?&mdash;Si, mon ami.&mdash;Laquelle du moins
+pr&eacute;f&egrave;res-tu?&mdash;J'aime plus mademoiselle de Nangis; mais je suis plus aim&eacute;
+de madame de Folleville.&mdash;Ainsi tu vas te brouiller avec ta famille,
+perdre un &eacute;tablissement avantageux, t'exposer &agrave; des regrets, par
+faiblesse.&mdash;Que ferois-tu &agrave; ma place?&mdash;Je n'h&eacute;siterois pas un instant;
+j'&eacute;pouserois mademoiselle de Nangis.&mdash;Mais, Fr&eacute;d&eacute;ric, figure-toi le
+d&eacute;sespoir de madame de Folleville; je te le r&eacute;p&egrave;te, elle est capable de
+se perdre, de tout sacrifier, plut&ocirc;t que de renoncer &agrave; moi. Ce n'est
+point une coquette qu'une liaison nouvelle puisse d&eacute;dommager; j'ai eu le
+temps de la conno&icirc;tre, d'appr&eacute;cier sa sensibilit&eacute;: je la juge d'autant
+mieux maintenant, que je voudrais en vain me dissimuler &agrave; moi-m&ecirc;me que
+je n'en suis plus amoureux. Ce qui me retient, Fr&eacute;d&eacute;ric, ce qui
+retiendrait tout homme &agrave; ma place, &agrave; moins qu'il ne f&ucirc;t un fat, c'est la
+certitude d'en &ecirc;tre aim&eacute;. Comment de sang froid plonger dans la douleur
+une femme dont on n'a qu'&agrave; se louer? comment voir baign&eacute;s de pleurs des
+yeux dans lesquels on n'a apper&ccedil;u jusqu'alors que la joie, le plaisir,
+et cette douce s&eacute;r&eacute;nit&eacute;, compagne de l'amour heureux? Dis-moi, aurois-tu
+ce courage?&mdash;Non, Florvel, jamais.&mdash;Cependant renoncer &agrave; mademoiselle de
+Nangis, qui me promet &agrave; la fois autant de bonheur que j'en peux esp&eacute;rer
+dans le cours de ma vie; de l'esprit, des talens, un c&#339;ur ing&eacute;nu et
+sensible, une fortune immense; refuser tout cela, et me perdre aupr&egrave;s de
+ma famille: &agrave; ma place, le ferois-tu, Fr&eacute;d&eacute;ric?&mdash;Non, mon ami,
+jamais.&mdash;Quel parti prendrois-tu donc?&mdash;Je t'imiterois; je demanderois
+des conseils de mani&egrave;re &agrave; ce qu'il f&ucirc;t impossible de m'en donner un qui
+me conv&icirc;nt. R&eacute;ponds-moi: si tu pouvois rompre sans &eacute;clat avec madame de
+Folleville, le ferois-tu?&mdash;Sans h&eacute;siter.&mdash;Eh bien! permets-moi de
+confier ton embarras &agrave; un ami qui jusqu'&agrave; pr&eacute;sent ne m'a donn&eacute; que
+d'excellens conseils.&mdash;Quel est cet ami?&mdash;Je ne peux le nommer. Dis-moi
+seulement si cela t'arrange.&mdash;Oui, quoique j'en pressente l'inutilit&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Nous rentr&acirc;mes au spectacle comme il alloit finir; nous abord&acirc;mes madame
+de Sponasi &agrave; la sortie de sa loge. Elle prit le bras de Florvel, et je
+marchai &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s. Nous rencontr&acirc;mes dans le vestibule M. de Florvel
+le p&egrave;re, qui parut satisfait de voir son fils en si bonne soci&eacute;t&eacute;.
+Mademoiselle de Nangis le salua de mani&egrave;re &agrave; lui prouver qu'elle &eacute;toit
+reconnaissante de ne pas le trouver avec madame de Folleville. Cette
+dame passa un moment apr&egrave;s; la foule des &eacute;l&eacute;gans se pressoit autour
+d'elle: un sourire qu'elle adressa &agrave; Florvel sembloit lui dire: &laquo;Ne
+craignez rien&raquo;. M. de Vignoral vint ensuite avec les dames de sa
+soci&eacute;t&eacute;, et pr&eacute;senta son &eacute;pouse future &agrave; ma bienfaitrice. Cette jeune
+personne avoit alors un air si modeste et si ing&eacute;nu, que je crus qu'elle
+poss&eacute;doit deux physionomies enti&egrave;rement diff&eacute;rentes, mais toutes deux
+faites pour inspirer l'amour. On l'admiroit dans son ing&eacute;nuit&eacute;, on
+l'adoroit dans son sourire aga&ccedil;ant. Comme Florvel donnoit le bras &agrave;
+madame de Sponasi, j'&eacute;tois un peu derri&egrave;re elle, et j'entendois presque
+toutes les personnes qui passoient la nommer, parler de son esprit, de
+la protection qu'elle accordoit aux arts, de sa g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;; en un mot, &agrave;
+soixante ans pass&eacute;s, madame de Sponasi avoit r&eacute;ussi &agrave; conserver la
+c&eacute;l&eacute;brit&eacute; qu'elle n'avoit due jadis qu'&agrave; ses charmes. Elle en jouissoit
+sans doute avec d&eacute;lices; car un de ses domestiques l'avoit plusieurs
+fois avertie que sa voiture l'attendoit, et elle ne se pressoit pas.
+Enfin nous part&icirc;mes.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a><a href="#toc">CHAPITRE XI.</a></h2>
+
+<h3><i>Le souper.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">Amour</span> des arts et des plaisirs, quelle &eacute;poque tu avois amen&eacute;e en France!
+Artistes dont les noms sont consacr&eacute;s au temple de M&eacute;moire, dites si
+vous vous &eacute;leviez jusqu'&agrave; la noblesse, ou si l&agrave; noblesse s'&eacute;levoit
+jusqu'&agrave; vous; dites si vos talens produisoient l'am&eacute;nit&eacute; des grands, ou
+si leur am&eacute;nit&eacute; encourageoit vos talens. Moi j'ai trouv&eacute; entre vous un
+accord si parfait, que je n'ai pu d&eacute;couvrir l'origine de votre union.
+J'ai vu des gens d&eacute;cor&eacute;s plus fiers des productions de leur esprit et
+des talens qu'ils cultivoient, que d'une naissance &agrave; laquelle ils
+n'attachoient que peu de prix; j'ai vu des litt&eacute;rateurs estimables, des
+artistes distingu&eacute;s, si accoutum&eacute;s &agrave; dater dans la bonne soci&eacute;t&eacute;,
+qu'ils y oublioient sans effort qu'ils &eacute;toient hommes de lettres ou
+artistes. Pour peindre, sans l'affoiblir, le charme de ces soupers, o&ugrave;
+toutes les pr&eacute;tentions qui divisent les hommes c&eacute;doient au d&eacute;sir de
+plaire par ses connoissances ou ses talens, il faudroit r&eacute;unir en soi
+l'esprit particulier de tous les convives: cela est impossible.</p>
+
+<p>C'est l&agrave; que l'enthousiasme du beau, si dangereux dans ses &eacute;carts,
+recevoit des le&ccedil;ons du go&ucirc;t, fruit de l'exp&eacute;rience, de la justesse de
+l'esprit, et de l'habitude du monde; c'est l&agrave; que le go&ucirc;t, un peu
+routinier de sa nature, se pr&ecirc;toit aux &eacute;carts de l'imagination,
+s'&eacute;loignoit de son &eacute;troit sentier par l'attrait du plaisir, et y
+rentroit bient&ocirc;t, dans la crainte de s'&eacute;garer; c'est l&agrave; qu'un bon mot
+d&eacute;lassoit d'une discussion, et pr&eacute;sentoit souvent la solution d'une
+question qui e&ucirc;t pu fournir mati&egrave;re &agrave; plus d'un volume; c'est l&agrave; qu'on
+parloit des talens aimables avec l'&eacute;loquence bavarde d'Ath&egrave;nes; c'est l&agrave;
+encore que la raison se faisoit entendre avec le laconisme des
+Spartiates. Fran&ccedil;ois, quel prestige vous &eacute;garoit cependant! alors que
+votre langue, vos ouvrages immortels, vos modes m&ecirc;mes, soumettoient
+l'Europe &agrave; vos lois, vous estimiez tous les peuples, except&eacute; vous. Les
+&eacute;trangers, attir&eacute;s par votre r&eacute;putation, venoient en foule en France
+pour entendre des Fran&ccedil;ois m&eacute;priser les Fran&ccedil;ois. Je n'ai jamais pu
+concevoir la cause de cette extravagance; et quoi qu'en dise la
+philosophie, qui ne se conno&icirc;t pas en gouvernement, moins de
+philanthropie universelle, et plus d'amour pour son pays; moins
+d'admiration pour les arts &eacute;trangers, et plus d'enthousiasme pour les
+talens nationaux. Un peuple entier doit &ecirc;tre un peu gascon; la
+pr&eacute;vention de soi-m&ecirc;me, qui rend un particulier insupportable, est le
+plus s&ucirc;r fondement de la gloire des nations.</p>
+
+<p>Pardon, mes chers lecteurs, de cette digression; mais on ne rencontroit
+alors, comme &agrave; pr&eacute;sent, que des Fran&ccedil;ois estimant peu les Fran&ccedil;ois,
+r&eacute;p&eacute;tant par-tout le catalogue de nos d&eacute;fauts, et ne nous croyant bons
+ni &agrave; &ecirc;tre libres, ni &agrave; &ecirc;tre esclaves. Pour votre int&eacute;r&ecirc;t m&ecirc;me, fermez la
+bouche &agrave; ces frondeurs, et persuadez-vous que vous valez bien les autres
+peuples &agrave; leur sentiment, et que vous devez mieux valoir au v&ocirc;tre.</p>
+
+<p>Florvel, pour qui cette soci&eacute;t&eacute; &eacute;toit aussi nouvelle que pour moi, en
+paroissoit enchant&eacute;, quoiqu'&agrave; mon exemple, ou moi au sien, nous
+n'eussions gu&egrave;re pris part &agrave; la conversation que pour l'entendre. Bien
+des personnes se persuadent qu'en se taisant dans une infinit&eacute; de
+circonstances, elles feront mal juger de leur esprit; elles parlent, et
+leur esprit est bien jug&eacute;.</p>
+
+<p>Madame de Sponasi &eacute;toit l'ame de ses convives; elle eut des attentions
+pour tout le monde, et particuli&egrave;rement pour ses deux enfans (c'est
+ainsi qu'elle appeloit mon ami et moi). &Agrave; minuit, nous nous retir&acirc;mes,
+et Philippe eut ordre de nous reconduire. Quand nous e&ucirc;mes d&eacute;pos&eacute;
+Florvel chez lui, Philippe me dit: &laquo;Vous devez &ecirc;tre bien content de
+votre journ&eacute;e.&mdash;Oh! oui, mon bon ami, sur-tout en pensant que je vous la
+dois.&mdash;Madame de Sponasi va plus v&icirc;te que je ne l'aurois cru: mais vous
+lui avez plu au premier abord; c'est tout ce que je desirois. J'augure
+beaucoup de son amiti&eacute; pour vous; m&eacute;nagez-la, votre bonheur en d&eacute;pend.&raquo;</p>
+
+<p>Je voulus conter &agrave; Philippe l'accueil que M. de Vignoral m'avoit fait &agrave;
+la Com&eacute;die fran&ccedil;oise; il m'assura qu'il ne m'avoit pas perdu de vue, et
+qu'il savoit non seulement ce qui m'y &eacute;toit arriv&eacute;, mais en grande
+partie les sensations que j'y avois &eacute;prouv&eacute;es. &laquo;Pour cette fois, mon
+cher Philippe, vous me permettrez de ne pas vous croire&raquo;.&mdash;Eh bien! n'en
+parlons pas, me r&eacute;pondit-il; mais quand vous croirez m'apprendre que
+vous &ecirc;tes le rival d'un philosophe, je pourrai vous assurer que je le
+savois.&raquo;</p>
+
+<p>Je changeai la conversation, en racontant &agrave; Philippe la situation dans
+laquelle se trouvoit Florvel, et je lui dis que je m'&eacute;tois fait fort de
+le tirer d'embarras. &laquo;J'ai compt&eacute; sur vos conseils, ajoutai-je: me
+suis-je tromp&eacute;?&mdash;Je n'en sais rien, me dit-il en riant; ce que je
+pourrois proposer &agrave; votre ami, est terrible.&mdash;Vous m'effrayez. S'il
+abandonne madame de Folleville, elle en mourra.&mdash;Oh! non: mais il l'a
+bien jug&eacute;e; elle seroit capable de quelque folie qui la perdroit.&mdash;Quel
+parti peut-il donc prendre?&mdash;Qu'il se fasse donner son cong&eacute;; cela est
+toujours possible quand on le veut bien. Tenez, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric, le
+c&#339;ur humain est un labyrinthe dans lequel le plus habile risque de se
+perdre quand il veut l'approfondir: mais il est des r&egrave;gles g&eacute;n&eacute;rales; et
+l'une des plus s&ucirc;res est que l'on n'aime jamais &eacute;galement deux objets &agrave;
+la fois. Quand on oppose un devoir &agrave; une passion, on ne peut dire lequel
+l'emportera; mais quand on met en jeu une passion et un go&ucirc;t, il est
+presque s&ucirc;r que le go&ucirc;t l'emportera sur la passion.&mdash;Je ne vous entends
+pas.&mdash;Madame de Folleville aime votre ami; elle lui sacrifieroit tout,
+except&eacute; le plaisir d'&ecirc;tre cit&eacute;e, except&eacute; sa toilette, except&eacute; la gloire
+de voir M. de Florvel au premier rang des hommes &agrave; la mode. S'il ne
+l'admiroit pas tant, elle l'aimeroit moins; s'il cessoit d'&ecirc;tre admir&eacute;,
+elle ne l'aimeroit plus. Proposez &agrave; votre ami de se montrer dans la
+soci&eacute;t&eacute; de madame de Folleville, mis avec plus de simplicit&eacute; qu'il n'a
+jusqu'&agrave; ce jour d&eacute;ploy&eacute; d'&eacute;l&eacute;gance: si elle ne l'abandonne pas apr&egrave;s
+cette &eacute;preuve, je renonce &agrave; les voir s&eacute;par&eacute;s.&mdash;Vous avez, Philippe, une
+bien mauvaise id&eacute;e de cette femme.&mdash;Non, vraiment, pas plus d'elle que
+des autres; pas plus de son sexe que du n&ocirc;tre. Un guerrier consentira &agrave;
+tout pour celle qu'il aime, except&eacute; &agrave; passer pour un l&acirc;che; un homme
+d'esprit proposera tout, except&eacute; de passer pour un sot; une femme fera
+le sacrifice de sa r&eacute;putation, de sa vie m&ecirc;me, mais non celui du plaisir
+que procure la vanit&eacute; satisfaite. Renoncer &agrave; l'&eacute;clat ne seroit rien pour
+une coquette devenue sensible, si elle renon&ccedil;oit en m&ecirc;me temps &agrave; la
+soci&eacute;t&eacute;; mais paro&icirc;tre dans le monde, s'exposer &agrave; un ridicule d'autant
+plus grand qu'il contraste avec la gloire de la veille, ou se voir
+expos&eacute;e &agrave; ce ridicule dans l'objet de son choix, voil&agrave; ce que madame de
+Folleville ne supportera pas, et peut-&ecirc;tre ce que M. de Florvel n'aura
+pas le courage d'entreprendre. Proposez-le lui.&raquo;</p>
+
+<p>Philippe me quitta. Notre conversation, les &eacute;v&eacute;nemens de la journ&eacute;e, le
+sourire de la pr&eacute;tendue de M. de Vignoral, mon souper chez madame de
+Sponasi, chass&egrave;rent bien long-temps le sommeil, et firent na&icirc;tre en moi
+tant de r&eacute;flexions, que je me levai vieilli d'une ann&eacute;e. On ne devroit
+compter le temps que par l'exp&eacute;rience qu'il procure. Que de gens alors
+resteroient toujours jeunes!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a><a href="#toc">CHAPITRE XII.</a></h2>
+
+<h3><i>La rupture.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">Quand</span> je revis Florvel, je lui fis part de ma consultation sur son &eacute;tat,
+et du r&eacute;gime qui lui &eacute;toit prescrit. &laquo;Tu te moques de moi, sans
+doute?&mdash;Non, mon ami.&mdash;Croire qu'une femme sur laquelle la raison et le
+soin de ma fortune n'ont rien pu, qu'une femme pr&ecirc;te &agrave; tout abandonner
+pour ne pas me perdre, me quitteroit pour une b&ecirc;tise!&mdash;Moi, Florvel, je
+ne le crois pas.&mdash;Penser que je me pr&ecirc;terois &agrave; cet enfantillage, et que
+je m'exposerois au plus affreux ridicule pour une &eacute;preuve qui n'a pas le
+sens commun!&mdash;Moi, mon ami, je ne le pense pas.&mdash;Quand elle a su que
+mademoiselle de Nangis &eacute;toit au spectacle, qu'elle a soup&ccedil;onn&eacute; que
+c'&eacute;toit pour elle que j'avois fait le sacrifice de ne pas la reconduire,
+si tu avois vu sa douleur, tu aurois &eacute;t&eacute; attendri. Combien de fois
+n'a-t-elle pas r&eacute;p&eacute;t&eacute; qu'elle cesseroit de vivre, si je cessois de
+l'aimer; qu'elle pr&eacute;f&eacute;reroit la solitude et son amant &agrave; tout l'&eacute;clat
+dont elle jouit, si je ne le partageois pas! Et tu peux la
+soup&ccedil;onner?....&mdash;Moi, Florvel, je ne la soup&ccedil;onne pas; mais on m'avoit
+dit que tu n'aurois pas le courage de braver le ridicule, m&ecirc;me pour
+rompre une liaison qui te p&egrave;se, et je ne l'avois pas cru non plus.&mdash;Tu
+t'imagines peut-&ecirc;tre que c'est moi que je consid&egrave;re dans cette
+affaire....&mdash;Oh! non.&mdash;et que si j'avois la certitude de gu&eacute;rir madame
+de Folleville de sa passion, il m'en co&ucirc;teroit de sacrifier ma
+r&eacute;putation d'homme &agrave; la mode?&mdash;Non, mon ami.&mdash;R&eacute;ponds-moi franchement,
+Fr&eacute;d&eacute;ric; n'est-il pas vrai que tu le penses?&mdash;Eh bien! oui, lui
+dis-je.&mdash;Mais cela est tout-&agrave;-fait d&eacute;raisonnable. Quand, pendant huit
+jours, quinze jours, je me ferois montrer du doigt, si madame de
+Folleville &eacute;toit assez l&eacute;g&egrave;re pour que son amour ne t&icirc;nt pas contre
+cette &eacute;preuve, si cette femme qui m'aime tant, qui ne m'aime que pour
+moi, m'abandonnoit sans effort, qui m'emp&ecirc;cheroit de me venger?&mdash;Sans
+doute.&mdash;Ne suffiroit-il pas qu'elle me rev&icirc;t plus brillant que
+jamais?&mdash;Cela est vrai.&mdash;Parbleu! j'en veux tenter la folie, et jamais
+occasion ne fut plus belle. Fr&eacute;d&eacute;ric, je te mets de la partie.&mdash;De tout
+mon c&#339;ur.&mdash;Demain, mon cher, il y a assembl&eacute;e chez madame de Folleville;
+des femmes charmantes, l'&eacute;lite des jeunes gens qui l'obs&egrave;dent et qui
+mettent &agrave; honneur de se montrer avec elle: je t'y
+pr&eacute;sente.&mdash;Volontiers.&mdash;Oh! ce n'est pas pour toi; je veux que tu juges
+de la pr&eacute;f&eacute;rence qu'elle m'accorde: son amour &eacute;clate m&ecirc;me
+involontairement. Si je suis gai, elle rit; si la moindre id&eacute;e sombre
+passe dans ma t&ecirc;te, je m'en apper&ccedil;ois moins &agrave; mes propres sensations,
+qu'au nuage de tristesse qui vient couvrir la figure de madame de
+Folleville; si je me plains, on diroit que c'est elle qui souffre. Tu
+viendras, Fr&eacute;d&eacute;ric?&mdash;Oui, mon ami.&mdash;Fais-moi le plaisir de l'examiner;
+essaie m&ecirc;me de t'en faire remarquer. Tu es bien, tu as des dispositions;
+je t'en conjure, ne n&eacute;glige rien.&mdash;Non, mon ami.&mdash;Moi, continua-t-il en
+riant, dans un n&eacute;glig&eacute; moiti&eacute; gothique, moiti&eacute; &agrave; pr&eacute;tention, je veux le
+disputer &agrave; cette brillante jeunesse, et, semblable &agrave; ces paladins
+renomm&eacute;s, voir porter sans effroi les couleurs de ma dame &agrave; tous les
+ennemis que je suis s&ucirc;r de vaincre.&raquo;</p>
+
+<p>Florvel soutint la conversation, gaiement; je l'excitai, et il finit par
+se promettre un grand plaisir d'une sc&egrave;ne qui d'abord lui avoit paru
+horriblement d&eacute;sagr&eacute;able.</p>
+
+<p>Le lendemain, je fus fid&egrave;le &agrave; ma promesse: j'allai chercher Florvel chez
+lui. Je le trouvai mis encore avec trop de soin pour l'&eacute;preuve qu'il
+vouloit tenter: il &eacute;toit triste; et, quoiqu'il affect&acirc;t le contraire,
+moins clairvoyant que moi s'en seroit apper&ccedil;u. Il &eacute;toit assez tard quand
+nous arriv&acirc;mes chez madame de Folleville; nous rencontr&acirc;mes au bas de
+l'escalier son domestique de confiance, qui dit &agrave; mon ami que sa
+ma&icirc;tresse, inqui&egrave;te de ne pas le voir, alloit envoyer chez lui. On nous
+annonce. &laquo;&Agrave; la fin le voil&agrave;&raquo;! s'&eacute;crie madame de Folleville. Florvel me
+pr&eacute;sente: &agrave; peine obtiens-je un salut; les regards de madame de
+Folleville &eacute;toient fix&eacute;s avec &eacute;tonnement sur mon ami.</p>
+
+<p>&laquo;Comme vous voil&agrave; fait! lui dit-elle: d'o&ugrave; venez-vous donc?&mdash;De chez
+moi.&mdash;Cela n'est pas possible.&mdash;Monsieur peut vous le dire; il est venu
+me chercher: j'achevois ma toilette.&mdash;Votre toilette!&raquo; r&eacute;p&eacute;ta madame de
+Folleville avec une inflexion de voix ironique. Elle reprit ses cartes,
+qu'elle avoit un moment quitt&eacute;es, et joua en se plaignant de la
+migraine.</p>
+
+<p>Florvel se pla&ccedil;a debout derri&egrave;re elle. Il avoit de l'humeur. &laquo;Tu as l&agrave;
+un habit singulier, lui dit un jeune homme; je ne te l'ai jamais
+vu.&mdash;C'est &eacute;tonnant, r&eacute;pondit-il froidement; il y a plus de deux ans que
+je l'ai.&mdash;&Eacute;toit-il joli dans son temps? lui demanda madame de Folleville
+sans tourner la t&ecirc;te.&mdash;Est-ce qu'il ne vous pla&icirc;t pas aujourd'hui?&mdash;La
+question est neuve, en v&eacute;rit&eacute;; ne diroit-on pas qu'il m'a jamais plu? Il
+est excessivement ridicule, et je ne sais &agrave; qui vous ressemblez
+avec.&mdash;Je l'avois pourtant le premier jour o&ugrave; j'eus le bonheur d'&ecirc;tre
+re&ccedil;u chez vous.&mdash;Il y a long-temps effectivement&raquo;, r&eacute;pondit-elle. Puis
+elle battit les cartes avec une vivacit&eacute; vraiment digne de remarque.</p>
+
+<p>Florvel me faisoit piti&eacute;, tant le chagrin qu'il &eacute;prouvoit se peignoit
+sur sa figure: ce n'&eacute;toit pas l'amour offens&eacute; qui le rendoit malheureux;
+c'&eacute;toit l'amour-propre, d'autant plus cruellement bless&eacute;, qu'il m'avoit
+exalt&eacute; la sensibilit&eacute; de sa ma&icirc;tresse, et que j'&eacute;tois t&eacute;moin qu'elle
+n'avoit jamais aim&eacute; en lui que ce qu'un fat ou un sot pouvoit, &agrave; l'aide
+d'un peu de soin, lui disputer avec succ&egrave;s. Si l'on savoit toujours &agrave;
+quoi l'on doit dans le monde tant de pr&eacute;f&eacute;rences qui flattent la vanit&eacute;
+on en rougiroit par orgueil. C'&eacute;toit la position de ce pauvre Florvel.</p>
+
+<p>Nous rest&acirc;mes encore quelque temps, pendant lequel madame de Folleville
+ne s'occupa de mon ami que pour le regarder avec une surprise o&ugrave; il se
+m&ecirc;loit autant de d&eacute;dain que de d&eacute;pit. On lui proposa de jouer: il s'en
+d&eacute;fendit en pr&eacute;textant un violent mal de t&ecirc;te; et madame de Folleville
+saisit habilement l'occasion pour lui conseiller de se retirer; ce qu'il
+fit aussit&ocirc;t. &Agrave; peine f&ucirc;mes-nous dehors, que je me mis &agrave; rire de toutes
+mes forces. Florvel enrageoit de grand c&#339;ur. Il commen&ccedil;a par crier
+contre les femmes en g&eacute;n&eacute;ral; c'est l'usage quand on veut se plaindre
+d'une; il concentra ensuite son humeur sur sa ma&icirc;tresse, et lui trouva
+cent fois plus de d&eacute;fauts qu'il ne lui avoit connu jusqu'alors de
+qualit&eacute;s; c'est encore l'usage. Bient&ocirc;t apr&egrave;s il l'excusa. &laquo;N'est-il
+pas vrai, me dit-il, que j'&eacute;tois bien ridicule, et que toute autre
+qu'elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; piqu&eacute;e?&mdash;Oui, mon ami, et tu aurois tort de lui en
+vouloir, encore plus de chercher &agrave; t'en venger; mais conviens aussi
+qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; peu raisonnable de lui sacrifier ta famille, mademoiselle
+de Nangis, et ton bonheur.&raquo;</p>
+
+<p>Quelques jours apr&egrave;s, il partit pour la campagne, accompagn&eacute; de son
+p&egrave;re; il alloit rejoindre mademoiselle de Nangis. En la voyant plus
+particuli&egrave;rement, il c&eacute;da &agrave; l'amour plus qu'&agrave; tout autre motif, et
+l'&eacute;pousa. Depuis il rencontra sans trouble madame de Folleville, &agrave;
+laquelle on ne connoissoit aucune liaison intime, mais qui &eacute;toit plus
+que jamais obs&eacute;d&eacute;e de la foule des jeunes aimables que la frivolit&eacute;
+attirait sur ses pas. Elle avoit &eacute;prouv&eacute; l'impossibilit&eacute; d'&ecirc;tre
+sensible; elle se contentoit d'&ecirc;tre coquette.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a><a href="#toc">CHAPITRE XIII.</a></h2>
+
+<h3><i>La philosophie d'une jeune femme.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">Vous</span> n'attendez pas, mes chers lecteurs, que je vous donne jour par jour
+le d&eacute;tail de ma vie, et nous sommes maintenant en assez grande
+connoissance pour que vous puissiez avoir une id&eacute;e juste de ma
+situation. Bien avec madame de Sponasi, dont la maison m'&eacute;toit ouverte;
+accueilli par mon ami Florvel, qui venoit de monter la sienne; toujours
+ch&eacute;ri de mon bon Philippe; m&eacute;nageant adroitement M. de Vignoral,
+cultivant avec succ&egrave;s les arts agr&eacute;ables, et me promettant sans cesse de
+travailler au fameux manuscrit, dont, au bout de deux mois, j'avois d&eacute;j&agrave;
+copi&eacute; quelques pages: que manquoit-il &agrave; mon bonheur? Vous qui avez aim&eacute;
+sans avoir l'esp&eacute;rance de l'&ecirc;tre, dites pourquoi je n'&eacute;tois pas heureux.</p>
+
+<p>Madame de Vignoral avoit pris un empire absolu sur les volont&eacute;s de son
+mari et sur les miennes. Elle commandoit &agrave; ce despote avec une grace si
+naturelle et une fermet&eacute; si extraordinaire, qu'au bout de huit jours il
+avoit renonc&eacute; m&ecirc;me &agrave; lui donner des conseils. Bient&ocirc;t sa maison devint
+le rendez-vous d'une soci&eacute;t&eacute; nombreuse et choisie, dans laquelle il
+&eacute;toit moins re&ccedil;u &agrave; titre d'&eacute;poux que comme un homme aimable qui
+cherchoit &agrave; plaire. S'il boudoit, s'il avoit de l'humeur, elle
+l'engageoit &agrave; rester dans son cabinet, o&ugrave; il pouvoit se livrer aux
+graves m&eacute;ditations qui l'occupoient. &laquo;Il ne faut jamais vaincre la
+nature, monsieur, lui disoit-elle; vous &ecirc;tes fait pour &eacute;clairer le
+monde, et non pour l'amuser. Travaillez &agrave; augmenter cette r&eacute;putation
+brillante qui m'a fait desirer d'associer mon nom au v&ocirc;tre; je serois
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e que, par complaisance pour moi, vous prissiez l'habitude de
+la dissipation. Quand la soci&eacute;t&eacute; vous plaira, venez-y, vous en ferez le
+charme; mais quand vous serez s&eacute;rieux, je vous en avertirai. Encore une
+fois, je ne veux pas que vous vous g&ecirc;niez pour moi; il ne faut pas
+vaincre la nature.&raquo;</p>
+
+<p>Ob&eacute;ir &agrave; la nature, suivre les mouvemens de la nature, ne consulter que
+la nature, telle &eacute;toit la philosophie de madame de Vignoral; et comme la
+nature s'&eacute;tend fort loin, la philosophie de madame de Vignoral n'avoit
+r&eacute;ellement pas de bornes. D'une vivacit&eacute; extr&ecirc;me, elle mettoit autant
+d'ardeur &agrave; suivre son premier mouvement que les hommes raisonnables
+mettent de soin &agrave; le r&eacute;primer. Pourquoi se seroit-elle corrig&eacute;e de ses
+d&eacute;fauts? c'&eacute;toit la nature qui les lui avoit donn&eacute;s. Pourquoi
+r&eacute;sisteroit-elle &agrave; ses passions? ne sont-elles pas dans la nature? Si
+elle &eacute;toit constante dans ses go&ucirc;ts, elle ressemblent &agrave; la nature, dont
+les mouvemens uniformes font la s&ucirc;ret&eacute; et l'admiration des si&egrave;cles; si
+elle c&eacute;doit &agrave; ses caprices, elle ressembloit &agrave; la nature, qui ne change
+dans chaque lieu et &agrave; chaque instant que pour varier les plaisirs de
+l'humanit&eacute;. &Ocirc; vous qui me lisez, ne vous moquez pas du syst&egrave;me
+philosophique de madame de Vignoral; n'avons-nous pas vu de grands
+politiques de la Gr&egrave;ce ancienne se vanter de travailler comme la nature,
+parler de cr&eacute;er un gouvernement simple comme la nature, et assurer que
+les hommes ne seraient heureux que lorsqu'une main puissante les
+forceroit de se rapprocher de la nature?</p>
+
+<p>Informez-vous par-tout de ce que signifie ce mot <i>nature</i>, et vous aurez
+autant de d&eacute;finitions diverses que vous interrogerez de personnages
+diff&eacute;rens. Il en est de m&ecirc;me de la vertu, du bonheur, de l'esprit, enfin
+de toutes les id&eacute;es m&eacute;taphysiques que notre orgueil a cru d&eacute;finir par un
+seul mot, et que nous cessons de comprendre quand nous voulons expliquer
+le mot par des phrases.</p>
+
+<p>&Eacute;loignons donc madame de Vignoral d'un syst&egrave;me qui l'&eacute;gare, et cherchons
+son caract&egrave;re &agrave; travers la nature dont elle l'enveloppe, sans pouvoir le
+d&eacute;guiser. Spirituelle, vive, bonne, passionn&eacute;e, l&eacute;g&egrave;re, aimable et
+incons&eacute;quente; telle je la vois aujourd'hui, telle je l'aurais vue alors
+sans pouvoir cesser de l'aimer. L'aimer ne signifie rien; je l'adorois,
+je l'idol&acirc;trois, je ne respirois que par elle et pour elle. Eh bien!
+tout cela ne rend pas encore ce que j'&eacute;prouvais. Lecteurs, me
+comprendrez-vous? J'aimois pour la premi&egrave;re fois.</p>
+
+<p>Jugez de mon supplice. Presque toujours avec elle, je la voyois dans ce
+n&eacute;glig&eacute; du matin qui sied si bien &agrave; la beaut&eacute; dans son printemps; je la
+voyois lorsque l'art avoit ajout&eacute; &agrave; ses attraits: car, quoique depuis
+des si&egrave;cles les po&egrave;tes r&eacute;p&egrave;tent le contraire sans le croire, la parure
+embellit tout, jusqu'aux charmes de l'enfance. Je l'entendois lorsque le
+caprice la poussoit &agrave; son clavecin, lorsque sa voix, aussi l&eacute;g&egrave;re que
+son esprit, murmuroit la romance nouvelle, ou &eacute;clatoit dans une ariette
+difficile. Elle aimoit &agrave; rire, &agrave; fol&acirc;trer; et souvent, dans les &eacute;lans de
+sa gaiet&eacute;, je la pressois dans mes bras, dont elle ne s'arrachoit que
+pour me provoquer par de nouvelles espi&egrave;gleries. Si je parlois d'une
+partie li&eacute;e avec mes amis, elle m'assuroit que je n'y irois point,
+parce qu'elle avoit mis dans ses arrangemens que je l'accompagnerois au
+spectacle. Si j'observois qu'il falloie que je la quittasse pour aller
+travailler, elle me r&eacute;pondoit que je travaillerois dans un autre moment,
+mais qu'elle vouloit que je restasse aupr&egrave;s d'elle. Oh! combien j'&eacute;tois
+malheureux!</p>
+
+<p>Malheureux! entends-je crier de tous c&ocirc;t&eacute;s; et de quoi donc vous
+plaignez-vous? &Ecirc;tre sans cesse aupr&egrave;s d'une femme jeune et jolie que
+vous aimez... Et voil&agrave; de quoi je me plains. Mon amour augmente chaque
+jour; il m'agite, il me tourmente, il me consume; il me fera mourir,
+sans que j'ose m&ecirc;me avouer la cause de ma mort &agrave; celle qui me la donne.
+La femme de M. de Vignoral! qui oseroit jamais...?&mdash;Mais, mon cher
+Fr&eacute;d&eacute;ric, dit encore le lecteur, M. de Vignoral est un homme tout comme
+un autre.&mdash;Vous croyez? Cela m'encourage un peu. Cependant son &eacute;pouse
+est elle-m&ecirc;me tr&egrave;s-port&eacute;e pour la philosophie.&mdash;Oui, mais pour la
+philosophie de la nature.</p>
+
+<p>Oh! merci, cher lecteur; votre r&eacute;flexion est un trait de lumi&egrave;re. En
+effet, l'amour n'est-il pas dans la nature? C'est lui qui l'anime. Sans
+l'amour, la nature perdroit le mouvement. Et madame de Vignoral
+pourroit-elle s'offenser d'un sentiment qui donne la vie &agrave; la base
+fondamentale de son syst&egrave;me philosophique? Pourquoi donc Philippe, qui
+jusqu'alors m'avoit toujours si bien conseill&eacute;, s'&eacute;toit-il content&eacute; de
+rire lorsque je lui avois cont&eacute; mes peines? &laquo;Souffrez, m'avoit-il dit;
+mes conseils ne peuvent rien contre le mal que tous &eacute;prouvez. Si je vous
+indiquois les moyens de h&acirc;ter votre gu&eacute;rison, j'&ocirc;terois plus &agrave; vos
+plaisirs qu'&agrave; votre douleur.&raquo;</p>
+
+<p>L'amour et la nature se r&eacute;unirent un soir; nous n'&eacute;tions que deux,
+madame de Vignoral et moi. L'amour &eacute;toit timide, il n'osoit s'expliquer;
+la nature, qui tend toujours directement &agrave; son but, s'expliqua sans
+contrainte. Depuis ce moment, je fus le plus heureux des amans, et le
+moins heureux les hommes. Je ne pouvois sortir, rentrer, soupirer,
+sourire, sans &ecirc;tre oblig&eacute; de rendre compte de mes actions et de mes
+pens&eacute;es.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis jalouse, me disoit-elle; je voudrois en vain le cacher, la
+nature me trahiroit.&raquo;</p>
+
+<p>Mais ce qui &eacute;toit plus terrible encore, c'est qu'elle ne me permettoit
+pas, &agrave; moi, d'&ecirc;tre jaloux, quoiqu'elle f&ucirc;t d'une l&eacute;g&egrave;ret&eacute; qui faisoit le
+tourment de ma vie.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis incons&eacute;quente, me disoit-elle, je le sais; la nature m'a donn&eacute;
+ce d&eacute;faut. Ah! Fr&eacute;d&eacute;ric, si vous m'aimiez r&eacute;ellement, auriez-vous la
+cruaut&eacute; de me le reprocher?&raquo;</p>
+
+<p>Je ne sais comment elle s'arrangeoit; mais sa philosophie de la nature
+&eacute;toit in&eacute;puisable. Apparemment que je n'&eacute;tois pas aussi bien dispos&eacute;
+qu'elle pour ce syst&egrave;me: plus j'en recevois de le&ccedil;ons, plus je perdois
+ces couleurs villageoises, cette sant&eacute; fleurie que j'avois rapport&eacute;e de
+Mareil. Le ma&icirc;tre de danse m'assuroit que je manquois d'&agrave;-plomb; celui
+de chant pr&eacute;tendoit que ma voix se voiloit; le ma&icirc;tre d'armes, d'un seul
+coup, faisoit sauter mon fleuret &agrave; dix pas. M. de Vignoral, de la
+meilleure foi du monde, me conseilloit de ne pas me livrer &agrave; l'&eacute;tude
+avec tant d'ardeur, et son &eacute;pouse ne cessoit de me r&eacute;p&eacute;ter que chaque
+jour elle s'appercevoit que je l'aimois moins. Je ne peux pas dire au
+juste &agrave; quoi elle s'en appercevoit; mais je peux jurer que je ne
+conservois de forces que pour l'aimer, et que plus ma sant&eacute;
+s'affoiblissoit, plus elle prenoit d'empire sur mes sentimens. Ah! sans
+doute il est au monde quelque chose de plus grand que la nature; c'est
+l'imagination d'un amoureux de dix-sept ans.</p>
+
+<p>Philippe, qui, comme on a pu le voir, n'aimoit pas du tout la
+philosophie, me donnoit beaucoup de conseils contre celle de madame de
+Vignoral: seul avec lui, je convenois de la force de ses raisons; mais
+aussit&ocirc;t que je revoyois le s&eacute;duisant ap&ocirc;tre du syst&egrave;me de la nature,
+j'oubliois Philippe, ce qu'il m'avoit dit, et tout ce que je lui avois
+promis. Je ne sais de quelle mani&egrave;re il s'y prit; mais un matin il vint
+m'avertir que madame de Sponasi me demandoit. Je me rendis chez elle.</p>
+
+<p>&laquo;Fr&eacute;d&eacute;ric, me dit-elle, je pars &agrave; l'instant pour une de mes terres, o&ugrave;
+je passerai un mois: elle est &agrave; trente lieues de Paris; je vous ai mand&eacute;
+pour me faire vos adieux.&mdash;Je serai donc, madame, un mois entier sans
+vous voir!&mdash;Vous vous en consolerez facilement.&mdash;Vous ne le croyez pas,
+madame.&mdash;Si j'&eacute;tois persuad&eacute;e que ce f&ucirc;t pour vous un chagrin bien grand
+de me quitter, je vous emmenerois.&raquo; Je ne r&eacute;pondis pas.</p>
+
+<p>&laquo;Vous n'osez m'en presser, ajouta-t-elle en souriant, et vous avez tort;
+mais comme je ne veux pas que votre timidit&eacute; vous prive du plaisir de
+m'accompagner, je vous pr&eacute;viens qu'il est toujours entr&eacute; dans mes
+projets de vous avoir avec moi. Je vais &eacute;crire un mot &agrave; M. de Vignoral;
+Philippe accompagnera le domestique, et se chargera de faire emballer ce
+qui peut vous &ecirc;tre n&eacute;cessaire.&mdash;Ne seroit-il pas plus honn&ecirc;te, madame,
+que j'allasse moi m&ecirc;me...&mdash;Sans doute cela seroit plus honn&ecirc;te; mais je
+prends sur mon compte ce qu'il y a de leste dans votre d&eacute;part. Dans une
+heure nous serons en route. J'ai moi-m&ecirc;me une visite &agrave; rendre; vous
+m'accompagnerez. De votre c&ocirc;t&eacute;, vous devez avoir envie d'embrasser votre
+ami Florvel; je profiterai de l'occasion pour m'acquitter envers son
+&eacute;pouse, que j'ai beaucoup trop n&eacute;glig&eacute;e: mais on passe &agrave; mon &acirc;ge
+d'oublier un peu l'&eacute;tiquette.&raquo;</p>
+
+<p>Il n'y avoit pas un mot &agrave; r&eacute;pliquer. Madame de Sponasi &eacute;crivit &agrave; M. de
+Vignoral; moi je me promenois en r&ecirc;vant aux moyens d'avertir son &eacute;pouse,
+de lui faire part de ma douleur, de lui jurer que l'absence ne feroit
+qu'ajouter &agrave; mon amour. Philippe vint chercher le billet de madame de
+Sponasi; je voulus lui dire quelques mots en particulier. Soit qu'il
+s'en dout&acirc;t, soit que le hasard seul f&ucirc;t contre moi, je ne pus y
+parvenir; il fallut sortir avec ma bienfaitrice sans avoir soulag&eacute; mon
+c&#339;ur. Je l'accompagnai dans la visite qu'elle alloit rendre, et j'y fus
+d'une b&ecirc;tise compl&egrave;te. Enfin nous arriv&acirc;mes chez Florvel. Tandis que
+madame de Sponasi causoit avec son &eacute;pouse, je lui fis signe que je
+desirois lui parler particuli&egrave;rement. Il me comprit, et saisit le
+premier pr&eacute;texte pour m'entra&icirc;ner dans son cabinet.</p>
+
+<p>&laquo;Tu me vois au d&eacute;sespoir, mon cher Florvel, et j'attends de toi un grand
+service.&mdash;Parle, mon ami.&mdash;Donne-moi ce qu'il faut pour &eacute;crire, et
+jure-moi que tu feras remettre la lettre que je vais te laisser,
+aussit&ocirc;t que je t'aurai quitt&eacute;.&mdash;Je te le promets.&mdash;Tu la feras remettre
+s&ucirc;rement et avec discr&eacute;tion?&mdash;Oui, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric.</p>
+
+<p>J'&eacute;crivis.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ma jolie Rose, pourquoi se tourmenter quand on s'aime et qu'on est
+ensemble? Que je regrette les momens que nous avons perdus &agrave; nous bouder
+comme des enfans! Nous &eacute;tions trop heureux, et nous en abusions. Tu me
+reproches sans cesse de ne plus t'aimer: si tu pouvois me voir dans ce
+moment affreux o&ugrave; l'on m'arrache &agrave; toi, sans me laisser m&ecirc;me la
+consolation de te dire adieu, tu aurois piti&eacute; de moi; tu conno&icirc;trois ton
+empire sur un c&#339;ur qui ne respire que pour toi. Je t'&eacute;cris en cachette,
+n'ayant pu obtenir la permission d'aller te voir; j'ai craint de trop
+insister pour ne pas te compromettre. &Ocirc; ma Rose jolie! ne m'oublie pas,
+je t'en conjure &agrave; genoux; aime-moi, plains-moi, pense &agrave; moi toujours:
+ton image seule occupera toutes mes pens&eacute;es; &Eacute;cris-moi bien souvent,
+tous les jours, &agrave; tous les instans; assure-moi que tu ne m'en veux pas.
+Je suis si malheureux, que j'ai besoin de consolation: et qui me
+consolera de te quitter?... On m'appelle. Adieu, ma Rose, je pleurs et
+t'embrasse de toutes mes forces.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;<i>P.S.</i> Adresse tes lettres au ch&acirc;teau de... pr&egrave;s Orl&eacute;ans.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a><a href="#toc">CHAPITRE XIV.</a></h2>
+
+<h3><i>Le presbyt&egrave;re.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">Un</span> peu consol&eacute; d'avoir fait mes adieux &agrave; ma Rose ch&eacute;rie, je rejoignis
+madame de Sponasi. Nous retourn&acirc;mes &agrave; son h&ocirc;tel: un quart d'heure apr&egrave;s,
+nous &eacute;tions en route, elle, Philippe et moi, dans la m&ecirc;me voiture. Nous
+devions passer bien pr&egrave;s de Mareil; j'obtins de ma bienfaitrice que nous
+irions voir le bon cur&eacute; qui m'avoit &eacute;lev&eacute;. Quand nous y descend&icirc;mes, il
+&eacute;toit avec son confr&egrave;re le cur&eacute; d'Orville.</p>
+
+<p>&laquo;Messieurs, leur dit madame de Sponasi en entrant, vous permettrez que
+la philosophie vienne rendre visite aux ministres de la religion;
+j'esp&egrave;re, pour vous et pour moi, que les m&eacute;chans n'en parleront pas.&raquo;</p>
+
+<p>Tandis que j'embrassois mon cher Mentor, le cur&eacute; d'Orville soutint la
+conversation avec ma bienfaitrice.</p>
+
+<p>&laquo;Madame, lui r&eacute;pondit-il, les anciens philosophes respectoient ce qui
+fait la base de la soci&eacute;t&eacute; et la consolation des malheureux; j'augure
+trop bien des philosophes nouveaux pour croire qu'ils m&eacute;prisent ce qu'il
+leur seroit impossible de remplacer.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez tort, monsieur le cur&eacute;: nous faisons hautement profession
+d'an&eacute;antir tous les pr&eacute;jug&eacute;s; gare &agrave; vous, si nous vous trouvons sur
+notre chemin.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Les pr&eacute;jug&eacute;s, madame, ne sont souvent que la prudence des si&egrave;cles,
+devenue tellement populaire, qu'il seroit aussi dangereux de les
+an&eacute;antir, que difficile de remonter &agrave; leur origine. Les esprits foibles
+veulent s'y soustraire; les t&ecirc;tes fortes et r&eacute;fl&eacute;chies admirent les
+ressources de la Providence, qui a voulu que la multitude f&icirc;t par
+instinct ce qu'il seroit impossible d'obtenir de sa raison.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Eh! pourquoi, monsieur le cur&eacute;, n'obtiendroit-on pas que la multitude
+f&icirc;t usage de sa raison?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;C'est &agrave; vous, madame, que je le demanderai, &agrave; vous qui jouissez d'une
+fortune immense. Voulez-vous consentir &agrave; vous priver de tous les
+agr&eacute;mens de la vie, &agrave; cultiver le champ qui doit vous nourrir, pour
+laisser aux paysans de vos terres le temps de s'instruire? Quand m&ecirc;me,
+vous y consentiriez, quand tous les riches seroient de votre avis, qu'en
+r&eacute;sulteroit-il pour les progr&egrave;s de la raison humaine? Le contraire de ce
+que vous en attendez: chacun, forc&eacute; de travailler pour vivre, pour
+&eacute;lever sa famille, n&eacute;gligeroit les sciences, les arts, qui ne seroient
+plus d'aucune utilit&eacute; pour l'existence, qui n'offriroient plus m&ecirc;me les
+jouissances de l'amour-propre. Nous retournerions &agrave; l'&eacute;tat de barbarie
+dont l'humanit&eacute; n'est sortie qu'&agrave; l'aide de ce que vous appelez des
+pr&eacute;jug&eacute;s.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Vous allez trop loin, monsieur le cur&eacute;: la raison, au contraire,
+prouveroit &agrave; chacun que son int&eacute;r&ecirc;t est de tirer le meilleur parti de la
+situation dans laquelle le hasard l'a plac&eacute;; et le pauvre, en
+travaillant pour le riche, ne s'appercevroit-il pas que le riche ne
+d&eacute;pense qu'au profit du pauvre?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Vous, madame, qui n'avez pas &agrave; vous plaindre de la situation dans
+laquelle le hasard vous a plac&eacute;e, vous ferez ce calcul qui vous paro&icirc;t
+juste; mais l'infortun&eacute; qui ne vit que de privations, que la religion
+console du malheur ou arr&ecirc;te sur la pente du crime, en fera un bien
+diff&eacute;rent, si, le d&eacute;gageant de toute crainte et de tout espoir &agrave; venir,
+vous lui permettez de ne consulter que sa raison sur ce qui lui
+convient. Sa raison lui criera qu'il a droit &agrave; toutes les jouissances,
+que la propri&eacute;t&eacute; est le plus absurde des pr&eacute;jug&eacute;s; et gare &agrave; vous si
+vous vous trouvez sur son chemin.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Et les lois, monsieur le cur&eacute;, les comptez-vous pour rien?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Et la force qui les brave, ou l'adresse qui les &eacute;lude, madame, les
+oubliez-vous? Il suffira donc de se croire loin de l'&#339;il du magistrat
+pour tout oser: quel homme, s'il n'a point perdu la raison, se croit
+assez loin pour &eacute;chapper &agrave; l'&#339;il de la Divinit&eacute;?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Mais la philosophie consacre tous les pr&eacute;ceptes de la morale.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;La religion va plus loin; des pr&eacute;ceptes de morale elle fait des
+devoirs: or je vous demande qui a plus de force sur la volont&eacute; des
+hommes, de la puissance qui conseille, ou de celle qui ordonne.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Si les id&eacute;es religieuses ont tant de puissance, pourquoi donc ceux qui,
+par &eacute;tat, sont charg&eacute;s de les pr&ecirc;cher, les observent-ils si mal?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Quand de la religion vous passerez &agrave; ses ministres, j'avoue, madame,
+que vous aurez d'autant plus d'avantage sur moi, que les ministres que
+tous avez pu conno&icirc;tre dans vos soci&eacute;t&eacute;s, sont positivement ceux qu'il
+est impossible de d&eacute;fendre: la corruption du si&egrave;cle les entra&icirc;ne. Mais
+ne pourrois-je pas vous demander &eacute;galement si une loi juste et
+n&eacute;cessaire cesse d'avoir son utilit&eacute;, parce que le magistrat qui, par
+&eacute;tat, doit la faire observer, a pr&eacute;variqu&eacute; dans son application?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;La comparaison n'est pas juste, car la loi m&ecirc;me est l&agrave; pour punir le
+magistrat pr&eacute;varicateur.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;La religion n'a-t-elle pas des ressources plus &eacute;tendues pour punir le
+ministre qui la d&eacute;shonore par sa conduite? Consultez l'histoire, et vous
+verrez qu'un peuple religieux est facile &agrave; gouverner; que celui, au
+contraire, qui n'a plus de religion, ne peut &ecirc;tre contenu que par des
+lois de sang. Ainsi un gouvernement qui se pr&ecirc;terait &agrave; affoiblir les
+id&eacute;es religieuses, se mettrait dans la n&eacute;cessit&eacute; d'&ecirc;tre cruel; ce qui
+est plus contraire &agrave; la philosophie que la superstition du peuple.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;En ce cas, monsieur le cur&eacute;, faites-nous donc une religion qui ne
+r&eacute;volte pas la raison par mille d&eacute;tails vraiment absurdes.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Eh! madame, vous en feriez cent, que la multitude y porterait toutes
+les sottises de celle que vous lui ordonneriez de quitter. La plus
+simple seroit celle qui lui conviendroit le moins. Dans tous les temps
+et dans tous les pays, le peuple n'a jamais bien su de sa religion que
+ce que les honn&ecirc;tes gens voudraient pouvoir en retrancher. Cela prouve
+que la superstition est inh&eacute;rente &agrave; la nature humaine, et que les
+pr&ecirc;tres ne la cr&eacute;ent pas.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Ils l'exploitent du moins, monsieur le cur&eacute;, ils l'exploitent; vous
+n'en disconviendrez pas. Tenez, vous aurez beau faire, vous me forcerez
+&agrave; vous estimer, vous particuli&egrave;rement; mais vous ne me convertirez pas.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Madame, je vous observerai que ce n'est pas moi qui ai provoqu&eacute; cette
+conversation, et que mon estime pour vous a devanc&eacute; l'honneur que j'ai
+de vous conno&icirc;tre. Je sais que vos bienfaits vous font regarder par vos
+vassaux comme une m&egrave;re attentive aux besoins de ses enfans. J'esp&egrave;re
+qu'ils ne trahiront pas la reconnoissance dont la philosophie leur donne
+le pr&eacute;cepte; mais je souhaite qu'on ne leur laisse pas oublier que la
+religion leur en fait un devoir.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;De la reconnoissance! s'&eacute;cria le cur&eacute; de Mareil: n'y comptez jamais. Il
+y a long-temps que j'&eacute;tudie les hommes, et je vous les livre comme
+l'esp&egrave;ce la plus ingrate que la nature ait form&eacute;e. La jeunesse a trop de
+passions pour &ecirc;tre reconnoissante, l'homme fait a trop d'ambition, et la
+vieillesse n'a plus de sensibilit&eacute;. Le pauvre ne se souvient d'un
+bienfait que lorsqu'il en esp&egrave;re de nouveaux: le riche croit les
+acquitter tous avec de l'argent. Pour moi, j'ai renonc&eacute; &agrave; obliger, et je
+promets bien...&raquo;</p>
+
+<p>Dans ce moment, la vieille gouvernante entra, faisant beaucoup
+d'excuses et autant de r&eacute;v&eacute;rences; mais elle venoit avertir M. le cur&eacute;
+qu'un habitant du village s'&eacute;toit bless&eacute; en coupant du bois, et qu'il
+demandoit &agrave; le voir. Notre bon cur&eacute; sortit sans prendre garde seulement
+&agrave; la soci&eacute;t&eacute; qu'il avoit chez lui. Madame de Sponasi s'informa de la
+situation de cet homme; et ayant appris qu'il &eacute;toit charg&eacute; d'une
+nombreuse famille, elle remit pour lui une somme d'argent &agrave; la
+gouvernante. Le cur&eacute; d'Orville re&ccedil;ut de ma bienfaitrice un adieu fort
+amical; je le priai de pr&eacute;senter mes regrets &agrave; mon cher Mentor, et nous
+remont&acirc;mes en voiture.</p>
+
+<p>&laquo;J'aime assez ce pr&ecirc;tre, nous dit madame de Sponasi; et si j'avois &agrave; ma
+disposition la feuille des b&eacute;n&eacute;fices, je lui donnerois sur-le-champ un
+&eacute;v&ecirc;ch&eacute;: il parle bien, et conno&icirc;t mieux les devoirs de son &eacute;tat que les
+eccl&eacute;siastiques que j'ai jusqu'&agrave; pr&eacute;sent rencontr&eacute;s dans le monde. Il
+est vrai que je n'ai pas voulu le pousser trop fort; il faut m&eacute;nager les
+biens&eacute;ances: son fanatisme d'ailleurs m'a paru assez raisonnable.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Je me suis bien apper&ccedil;u de votre intention, lui r&eacute;pondit Philippe;
+ordinairement vous avez la repartie plus vive.&raquo;</p>
+
+<p>Madame de Sponasi observa, en riant, que, dans un presbyt&egrave;re, elle ne
+pouvoit d&eacute;cemment tenir t&ecirc;te &agrave; deux cur&eacute;s, et qu'en consentant &agrave; s'y
+arr&ecirc;ter pour m'obliger, elle s'&eacute;toit fait la loi de ne rien dire qui p&ucirc;t
+choquer celui qui l'habitoit; qu'elle ne savoit m&ecirc;me pas comment la
+conversation s'&eacute;toit engag&eacute;e sur un pareil sujet. Je le savois bien,
+moi; et la r&eacute;flexion de madame de Sponasi, la flatterie de Philippe, me
+donn&egrave;rent une id&eacute;e juste du caract&egrave;re de ma bienfaitrice et de la
+mani&egrave;re dont son valet-de-chambre avoit acquis, de l'empire sur elle.
+Mais ce qui bouleversoit ma raison, ce qui m'occupoit m&ecirc;me assez pour me
+faire oublier momentan&eacute;ment ma Rose jolie, c'&eacute;toit le fanatisme du cur&eacute;
+d'Orville, que madame de Sponasi avoit trouv&eacute; assez raisonnable.</p>
+
+<p>Un fanatisme raisonnable! Mes chers lecteurs, vous consentirez
+volontiers &agrave; me laisser r&eacute;fl&eacute;chir un peu sur cette expression:
+aussi-bien, de quoi vous entretiendrois-je? Des plaisanteries de ma
+bienfaitrice? Il n'en est pas une qui n'ait &eacute;t&eacute; r&eacute;p&eacute;t&eacute;e jusqu'&agrave; sati&eacute;t&eacute;.
+Des r&eacute;ponses de Philippe? Il rioit ou approuvoit, selon qu'il &eacute;toit s&ucirc;r
+que le rire ou l'approbation conviendroit &agrave; sa ma&icirc;tresse. Vous
+entretiendrois-je de ma douleur en m'&eacute;loignant de madame de Vignoral?
+Elle m'accabloit alors, je la croyois &eacute;ternelle; et aujourd'hui, si je
+voulois me le rappeler, je serais oblig&eacute; d'ouvrir quelques romans, et
+de copier le chapitre concernant le d&eacute;part d'un h&eacute;ros. La voiture va
+bien: en attendant que nous arrivions, revenons, je vous prie, au
+fanatisme raisonnable du pauvre cur&eacute; d'Orville.</p>
+
+<p>Il n'est pas de sentiment vif qui ne puisse se changer en passion, point
+de passion qui ne puisse aller jusqu'au fanatisme. L'amour de
+l'humanit&eacute;, la gloire, l'enthousiasme pour les arts, pour la vertu m&ecirc;me,
+la philosophie, la religion, l'amour de la patrie, ont leur fanatisme:
+c'est alors que ces sentimens, destin&eacute;s &agrave; faire le charme de la vie, le
+bonheur de la soci&eacute;t&eacute;, par leurs exc&egrave;s m&ecirc;mes am&egrave;nent un r&eacute;sultat
+contraire au but qu'ils s'&eacute;toient propos&eacute;. On pourroit en citer des
+exemples dans tous les genres; mais la moindre r&eacute;flexion suff&icirc;t pour se
+convaincre qu'il n'est pas de fanatisme raisonnable.</p>
+
+<p>Pourquoi donc madame de Sponasi, qui avoit de l'esprit, s'&eacute;toit-elle
+avis&eacute;e de r&eacute;unir deux id&eacute;es aussi contradictoires? Pourquoi, mes chers
+lecteurs? C'est que l'art de d&eacute;naturer les expressions les plus claires
+&eacute;toit d&eacute;j&agrave; pouss&eacute; si loin, que rien n'&eacute;toit plus commun que de raisonner
+sur tout et de ne s'entendre sur rien. Madame de Sponasi vouloit dire
+qu'elle trouvoit le z&egrave;le du cur&eacute; d'Orville appuy&eacute; sur des raisonnemens
+solides: c'&eacute;toit sa pens&eacute;e. Elle mit de la finesse dans la mani&egrave;re de la
+rendre, et ne s'en tira qu'en blessant le bon sens. Au reste, son mot
+fut r&eacute;p&eacute;t&eacute;; il fit fortune.</p>
+
+<p>J'ai depuis entendu presque toujours confondre le fanatisme et la
+superstition, quoique rien ne soit plus distinct. Madame de Sponasi, par
+exemple, ne croyoit pas en Dieu; mais elle avoit une confiance sans
+bornes dans les tireurs de cartes: elle n'&eacute;toit pas fanatique; elle
+&eacute;toit superstitieuse.</p>
+
+<p>On a vu plus d'une fois des furieux se mettre &agrave; genoux pour recevoir la
+b&eacute;n&eacute;diction d'un pr&ecirc;tre qui leur ordonnoit d'aller massacrer leurs
+fr&egrave;res: c'&eacute;toit du fanatisme. On a vu aussi des furieux se mettre &agrave;
+genoux pour recevoir la b&eacute;n&eacute;diction d'un pr&ecirc;tre qu'ils alloient &eacute;gorger:
+c'&eacute;toit de la superstition. Le fanatisme &eacute;toit alors dans le sentiment
+qui les rendoit assassins, sans les emp&ecirc;cher d'&ecirc;tre superstitieux.</p>
+
+<p>Il est dix heures du soir; le fouet du postillon m'avertit que nous
+approchons du ch&acirc;teau. Nous y entrons; et, malgr&eacute; ma douleur, je suis
+oblig&eacute; de satisfaire l'app&eacute;tit d&eacute;vorant que la route a excit&eacute;. &Agrave; peine
+suis-je retir&eacute; dans mon appartement, que je m'abandonne...&mdash;Au
+d&eacute;sespoir?&mdash;Non, au sommeil le plus calme et le plus profond.&mdash;Ah! vous
+n'aimiez pas: peut-on dormir loin de l'objet qu'on aime?&mdash;Oui, mon cher
+lecteur: les romans disent le contraire; mais vous avez sans doute
+&eacute;prouv&eacute; qu'ils ont tort. Le romancier qui feroit mourir son h&eacute;ros de
+faim ou faute de sommeil, exciterait la ris&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale. Il a bien soin
+d'observer que l'app&eacute;tit abandonne le h&eacute;ros malheureux, que Morph&eacute;e
+s'&eacute;loigne de ses paupi&egrave;res baign&eacute;es de larmes; mais comme le h&eacute;ros
+malheureux n'en existe pas moins, il faut conclure que le roman a ses
+licences comme le po&egrave;me &eacute;pique. D'ailleurs, si, pr&egrave;s de vous s&eacute;parer de
+votre amie, vous ne voulez pas vous exposer &agrave; mourir d'insomnie ou
+d'inanition, t&acirc;chez, ainsi que moi, d'&ecirc;tre initi&eacute; au syst&egrave;me de la
+philosophie de la nature, et vous entendrez bient&ocirc;t cette m&egrave;re attentive
+vous crier fortement: R&eacute;tablis l'&eacute;quilibre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a><a href="#toc">CHAPITRE XV.</a></h2>
+
+<h3><i>L'inqui&eacute;tude.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">En</span> m'&eacute;veillant, je pensai &agrave; ma Rose jolie. Ah! si dans les longues
+journ&eacute;es qui p&eacute;niblement s'&eacute;coulent loin de ce qu'on aime, il est des
+momens o&ugrave; l'absence paro&icirc;t plus cruelle encore, n'en doutez pas, c'est
+lorsqu'apr&egrave;s un sommeil r&eacute;parateur les yeux s'ouvrent &agrave; la lumi&egrave;re. Je
+pourrois le prouver en d&eacute;veloppant avec art le syst&egrave;me de madame de
+Vignoral. Je l'appelois, je soupirois, je pleurois; pleurs, cris,
+soupirs inutiles. H&eacute;las! loin de jouir de sa pr&eacute;sence, il falloit
+attendre vingt-quatre heures avant m&ecirc;me de recevoir de ses nouvelles.
+Aura-t-elle la bont&eacute; de m'en donner? Vive comme je la connois,
+incapable de supporter la moindre contrari&eacute;t&eacute;, quand je g&eacute;mis loin
+d'elle, ne croira-t-elle pas que je l'ai abandonn&eacute;e de mon propre
+mouvement? Partir sans la voir, c'&eacute;toit un crime; je m'accusois de trop
+de condescendance pour les volont&eacute;s de madame de Sponasi: j'aurois d&ucirc;
+tout risquer pour lui dire adieu.</p>
+
+<p>Je ne cherchois pas &agrave; me trouver avec Philippe; je lui en voulois. Sans
+en avoir aucune certitude, j'aurois jur&eacute; que je lui avois l'obligation
+de ce beau voyage. De quoi se m&ecirc;loit-il? que lui importoit ma sant&eacute;? Si
+je trouvois mon bonheur &agrave; p&acirc;lir, maigrir, perdre mes forces, s'en
+portoit-il moins bien? Avoit-il fait &agrave; ma bienfaitrice une confidence
+qu'il m'avoit plut&ocirc;t arrach&eacute;e qu'il ne l'avoit obtenue? De quel droit
+disposoit-il de mes secrets et de la r&eacute;putation d'une femme que
+j'idol&acirc;trois? Oui, Philippe, je vous en voulois beaucoup; et, pour me
+venger, je cherchois &agrave; m'&eacute;tablir aupr&egrave;s de madame de Sponasi, de mani&egrave;re
+&agrave; pouvoir me passer de vos secours, qui me devenoient importuns: je lui
+fis la cour, en entrant de moiti&eacute; dans la guerre qu'elle avoit d&eacute;clar&eacute;e
+au ciel; nous combatt&icirc;mes tous deux avec une vigueur d'autant plus
+grande, que, n'ayant personne pour rompre nos lances, nous &eacute;tions s&ucirc;rs
+de la victoire. Quel courage nous d&eacute;ploy&acirc;mes dans la premi&egrave;re soir&eacute;e
+que, nous pass&acirc;mes ensemble! Ce qui m'&eacute;tonnoit, &eacute;toit de me trouver
+autant d'esprit que ma bienfaitrice. J'ignorois alors combien peu il en
+faut pour &ecirc;tre m&eacute;chant, plaisant et satyrique, quand on tourne en
+d&eacute;rision ce qu'il y a de plus respectable dans le monde. La facilit&eacute; du
+succ&egrave;s dans ce genre suffiroit seule pour en d&eacute;go&ucirc;ter.</p>
+
+<p>Le lendemain, M. Philippe m'apporta une lettre; il avoit, en me la
+pr&eacute;sentant, un air moiti&eacute; satisfait, moiti&eacute; railleur, qui me d&eacute;plut
+singuli&egrave;rement. La lettre &eacute;toit de ma Rose ch&eacute;rie; j'avois reconnu
+l'&eacute;criture, et mon c&#339;ur avoit tressailli. Je br&ucirc;lois de la lire; mais M.
+Philippe restoit l&agrave;, et je n'aurois pas voulu seulement rompre le cachet
+en sa pr&eacute;sence. Je voyois bien qu'il desiroit que je me confiasse &agrave; lui:
+je n'en avois nulle envie; au contraire. Il tournoit dans ma chambre;
+mais il ne s'en alloit pas. Le rouge me montoit au visage, je
+m'impatientois; j'allois &eacute;clater quand je le vis prendre un si&eacute;ge et
+s'asseoir. Ce qui auroit d&ucirc; me pousser &agrave; bout fut positivement ce qui me
+d&eacute;concerta; je posai la lettre sur une table, et je m'assis &agrave; mon tour
+avec beaucoup de tranquillit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;L'&eacute;preuve est terrible, me dit-il aussit&ocirc;t en se levant. Je ne me
+repens pas de l'avoir tent&eacute;e; mais je jure de ne plus m'y exposer.
+Avouez, monsieur, que vous avez &eacute;t&eacute; au moment de vous emporter contre
+moi.&mdash;Oui, Philippe.&mdash;Si vous saviez... Monsieur Fr&eacute;d&eacute;ric, je vous le
+r&eacute;p&egrave;te, si jamais vous me m&eacute;prisez, vous me rendrez le plus malheureux
+des hommes.&mdash;Philippe, je pourrai avoir int&eacute;rieurement de l'humeur
+contre vous; mais vous m&eacute;priser, m&eacute;priser celui qui, depuis mon enfance,
+a veill&eacute; sur ma destin&eacute;e, ah! jamais. Pourquoi me tourmentez-vous,
+Philippe, vous qui autrefois ne pensiez qu'&agrave; mon bonheur?&mdash;Depuis que
+vous existez, c'est la seule chose qui m'occupe. Vous ne le croyez pas
+en ce moment; le jour viendra o&ugrave; vous me remercierez. Mais je vous
+laisse; vous devez &ecirc;tre press&eacute; d'ouvrir cette lettre.</p>
+
+<p>Il sortit. La lettre &eacute;toit l&agrave; devant mes yeux; eh bien! je n'&eacute;tois pas
+press&eacute; de l'ouvrir. &laquo;<i>Si vous saviez</i>, avoit-il dit, et il s'&eacute;toit
+arr&ecirc;t&eacute;. Ce peu de mots m'avoit rappel&eacute; le myst&egrave;re qui enveloppe ma
+naissance, et toutes les conjectures que j'avois form&eacute;es. Ces pens&eacute;es
+tumultueuses, cette incertitude d&eacute;vorante, venoient de chasser jusqu'au
+souvenir de madame de Vignoral, comme l'amour, quelques instans
+auparavant, avoit an&eacute;anti le souvenir des obligations que je devois &agrave;
+Philippe. L'impossibilit&eacute; de fixer mes id&eacute;es, plus que toute autre
+cause, me ramena insensiblement &agrave; la lettre; et, par un effet bien
+naturel encore, la lecture de la lettre chassa toutes les pens&eacute;es qui
+m'absorboient deux minutes avant.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p class="c"><span class="smcap">rose &agrave; fr&eacute;d&eacute;ric</span></p>
+
+<p>&laquo;Non, Fr&eacute;d&eacute;ric, vous ne m'aimez plus; je le disois avec raison, je le
+r&eacute;p&eacute;terai sans cesse. Partir sans savoir si je le voulois, sans me voir,
+sans s'informer si j'aurois la force de supporter ton absence, c'est une
+cruaut&eacute; dont je ne te croyois pas capable. Tu m'&eacute;cris que tu as craint
+de me compromettre; que signifie cette crainte? me compromettre aupr&egrave;s
+de qui? La nature ne m'a-t-elle pas cr&eacute;&eacute;e libre? Il falloit tout braver
+pour venir me dire adieu; je ne t'aurois pas laiss&eacute; partir. Mais tu
+voulois me fuir, me livrer au d&eacute;sespoir; tu as r&eacute;ussi. En recevant ta
+lettre, je me suis mise en col&egrave;re; j'ai cri&eacute;, j'ai pleur&eacute;: maintenant je
+suis malade, bien malade, mais s&eacute;rieusement malade. Tu veux que je
+t'&eacute;crive &agrave; tous les instans; je n'ai pas m&ecirc;me la force de finir cette
+lettre: peut-&ecirc;tre serai-je morte quand tu la recevras; je n'ai jamais
+&eacute;t&eacute; aussi mal. Fr&eacute;d&eacute;ric, tu te reprocheras toute ta vie d'avoir conduit
+au tombeau ta Rose hier encore jolie, aujourd'hui languissante. Adieu.
+Si c'&eacute;toit pour toujours!&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Quelle lettre! je pensai devenir fou en la lisant; et pendant une heure
+je ne fis rien autre chose que la lire. Pauvre Rose! malade de mon
+d&eacute;part, peut-&ecirc;tre morte!&mdash;Oh! cela n'est pas possible.&mdash;Elle m'aime tant
+cependant; qu'y auroit-il d'extraordinaire qu'une douleur profonde la
+conduis&icirc;t au tombeau?&mdash;Prenez garde, Fr&eacute;d&eacute;ric; c'est ici l'amour-propre
+qui grandit le pouvoir de l'amour.&mdash;Non, mon cher lecteur; Rose est
+malade, Rose craint de mourir; elle le dit: et Rose peut &ecirc;tre vive,
+emport&eacute;e, incons&eacute;quente; mais Rose est incapable de trahir la v&eacute;rit&eacute;.
+Pourquoi suis-je parti? que ferai-je? Dans le trouble o&ugrave; je suis, il
+m'est impossible de prendre une r&eacute;solution. Je tombe an&eacute;anti sur un
+fauteuil, j'arrose des pleurs les plus amers le billet de ma Rose
+languissante; je suffoque, la respiration me manque enti&egrave;rement. Je veux
+relire encore cette lettre terrible; les larmes dont elle est couverte,
+celles qui roulent dans mes yeux, ne me permettent plus de distinguer un
+seul mot. Je me l&egrave;ve, je marche avec autant de pr&eacute;cipitation que si
+chaque pas devoit me rapprocher d'elle; &eacute;puis&eacute; de fatigues, je reviens
+tomber &agrave; la m&ecirc;me place, et je me fixe enfin au seul parti que j'avois &agrave;
+prendre, celui de r&eacute;pondre &agrave; Rose assez vite pour que ma lettre part&icirc;t
+le jour m&ecirc;me: l'heure pressoit. J'&eacute;cris:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne pourrois survivre &agrave; ma Rose; par piti&eacute; pour moi, qu'elle ne meure
+pas. S'il lui est impossible de supporter une absence qui m'accable
+autant qu'elle, n'est-elle pas la ma&icirc;tresse de l'abr&eacute;ger? Qu'elle
+&eacute;crive, <i>Reviens, Fr&eacute;d&eacute;ric</i>; et Fr&eacute;d&eacute;ric, qui n'a de volont&eacute;s que
+celles de Rose, oubliera tout, bravera tout, pour voler aupr&egrave;s d'elle&raquo;.</p>
+
+<p>Je ferme mon billet, je descends; j'ordonne au premier domestique que je
+rencontre de monter &agrave; cheval, et d'arriver assez t&ocirc;t &agrave; Orl&eacute;ans pour que
+ma lettre parte par le courier du jour: mon ordre paro&icirc;t l'&eacute;tonner; j'y
+joins les pri&egrave;res les plus pressantes, j'y ajoute l'argument que
+Philippe m'avoit tant recommand&eacute;. Le domestique me comprend si bien,
+qu'il m'assure qu'il n'en dira rien &agrave; madame la baronne.&mdash;&laquo;&Agrave; personne,
+mon ami?&mdash;Non, monsieur, &agrave; personne&raquo;. Je l'accompagne &agrave; l'&eacute;curie, je le
+vois monter &agrave; cheval; il part: je sors derri&egrave;re lui par la grille du
+ch&acirc;teau; je le suis des yeux autant que ma vue peut s'&eacute;tendre; mon c&#339;ur
+palpitoit avec la plus grande violence. Au moment o&ugrave; je cessai de le
+voir, je devins plus tranquille. Pourquoi cela? Rose &eacute;toit-elle hors de
+danger? Non, sans doute; mais la crainte de ne pouvoir faire partir ma
+lettre, &eacute;toit la derni&egrave;re qui m'avoit fortement agit&eacute;, et en la perdant
+je sentis diminuer toutes les autres. Cela n'est pas raisonnable, j'en
+conviens, et pourtant cela arrive toujours ainsi. Qui pr&eacute;tendroit
+soumettre toutes ses sensations au calcul de la raison, deviendroit fou,
+ou cesseroit bient&ocirc;t de sentir. L'instinct de notre conservation se joue
+de nos plus grandes douleurs par les distractions les plus l&eacute;g&egrave;res. Si
+ce n'est pas un bienfait de la Providence, qu'on me dise &agrave; qui nous
+devons l'attribuer.</p>
+
+<p>Le domestique revint une heure apr&egrave;s; je l'attendois sur la route. &laquo;Les
+paquets &eacute;toient-ils ferm&eacute;s?&mdash;Non, monsieur.&mdash;Ma lettre partira?&mdash;Oui,
+monsieur; je l'ai remise moi-m&ecirc;me au bureau; je l'ai vu ranger parmi
+celles que l'on comptoit; je l'ai vu timbrer.&mdash;Merci, mon ami.&mdash;C'est
+moi, monsieur, qui vous dois des remerciemens.&raquo;</p>
+
+<p>Il se trompoit; j'&eacute;tois v&eacute;ritablement son oblig&eacute;. Chacun des d&eacute;tails
+qu'il m'avoit donn&eacute;s, avoit augment&eacute; mes motifs de consolation. Ma
+lettre, jet&eacute;e simplement dans la bo&icirc;te, n'e&ucirc;t pas fait sur moi le m&ecirc;me
+effet que ma lettre remise au bureau, compt&eacute;e pour partir, et, qui plus
+est, timbr&eacute;e. Les passions violentes ont aussi leur superstition: fasse
+le ciel que les raisonneurs n'essaient jamais de nous en gu&eacute;rir!</p>
+
+<p>J'&eacute;tois triste, mais assez calme pour pouvoir cacher &agrave; tous les yeux le
+chagrin que j'avois &eacute;prouv&eacute;.&mdash;Vous ne l'&eacute;prouviez donc plus? me demande
+le lecteur &eacute;tonn&eacute;.&mdash;Voyons, expliquons-nous. Croyez-vous que je fasse un
+roman, ou que je vous raconte une histoire v&eacute;ritable?&mdash;Mais jusqu'&agrave;
+pr&eacute;sent rien ne paro&icirc;t au-dessus de la v&eacute;rit&eacute;.&mdash;Eh bien! mon cher
+lecteur, souffrez donc que je continue &agrave; parler son langage.</p>
+
+<p>Le d&eacute;faut de la plupart des &eacute;crivains est d'exalter tous les sentimens,
+au point que lorsque nous nous trouvons dans des circonstances pareilles
+&agrave; celles dont nous avons lu les d&eacute;tails, et que nous comparons nos
+sensations &agrave; celles dont on nous a fait la peinture, nous sommes
+indign&eacute;s de notre l&eacute;g&eacute;ret&eacute;. J'ai vu bien des gens afflig&eacute;s, s'affliger
+encore plus de ce qu'ils ne l'&eacute;toient pas davantage. On s'accuse
+d'insensibilit&eacute;, on s'en veut d'&eacute;prouver quelques consolations; on
+combat contre la nature, qui, combattant &agrave; son tour, s'obstine &agrave; nous
+envoyer des distractions que nous nous obstinons &agrave; repousser. On se
+trompe sur l'&eacute;tendue de son chagrin, et, de cette premi&egrave;re hypocrisie,
+on passe bient&ocirc;t &agrave; une plus grande, qui est de vouloir tromper les
+autres sur le m&ecirc;me sujet. C'est ainsi que l'on ajoute &agrave; la longueur de
+ses cha&icirc;nes, sans penser que presque toujours les m&eacute;chans se chargent de
+les secouer et de nous en faire sentir la pesanteur. Voyez les enfans;
+leurs chagrins sont plus vifs, mais plus passagers que les n&ocirc;tres.
+Quelle diff&eacute;rence! dira-t-on. Je n'en vois qu'une. L'enfant pleure
+jusqu'&agrave; ce qu'il ait obtenu ce qu'il desire, ou qu'un autre objet le lui
+ait fait oublier; l'homme, &agrave; tous &eacute;gards, fait de m&ecirc;me: mais dans la
+douleur de l'enfant, il n'y a que de la douleur; elle passe: dans la
+douleur de l'homme, il y a souvent du plaisir et de l'amour-propre &agrave;
+s'en nourrir; elle dure.</p>
+
+<p>J'&eacute;tois inquiet, je le r&eacute;p&egrave;te, mais assez calme pour cacher &agrave; tous les
+yeux le chagrin que j'avois &eacute;prouv&eacute;. Je comptois tout bas les heures qui
+devoient s'&eacute;couler jusqu'&agrave; la r&eacute;ponse de ma Rose bien aim&eacute;e. Deux jours
+se pass&egrave;rent, et la r&eacute;ponse n'arriva pas. C'est alors que mon &eacute;tat
+devint insupportable. Pourquoi Rose ne m'avoit-elle pas &eacute;crit? Si je
+voulois rappeler toutes les mani&egrave;res dont je r&eacute;pondois &agrave; cette question,
+deux volumes ne suffiroient pas. Rose est malade, Rose est peut-&ecirc;tre
+morte. Que sais-je si l'on ne se permet pas d'intercepter mes lettres?
+Qui? Madame de Sponasi? Philippe? Non, c'est une infamie dont ils sont
+incapables. Ah! ciel, si mon dernier billet &eacute;toit tomb&eacute; dans les mains
+de M. de Vignoral! Imprudent que je suis! Je devois l'envoyer sous
+enveloppe &agrave; Florvel. Quoi! ce n'est pas assez d'avoir plong&eacute; dans le
+d&eacute;sespoir ma Rose ch&eacute;rie, il faut encore que je la livre &agrave; la col&egrave;re
+d'un &eacute;poux outrag&eacute;! Cet &eacute;poux est philosophe, il est vrai; et la
+philosophie offre tant de ressources contre les maux ins&eacute;parables de la
+vie! D'ailleurs madame de Vignoral ne souffre pas qu'on s'arroge le
+droit de censurer sa conduite: la nature ne l'a-t-elle pas cr&eacute;&eacute;e libre
+de ses actions? Pourquoi donc ne m'a-t-elle pas &eacute;crit? Je me fis la m&ecirc;me
+question jusqu'au lendemain. Le lendemain, point de lettre encore. Il
+n'en faut plus douter, Rose est fl&eacute;trie par le chagrin; elle est
+languissante, sans forces. H&eacute;las! elle n'en conserve sans doute que pour
+m'accuser. Je partirai, j'irai recevoir son dernier soupir et mourir
+avec elle. Je m'arr&ecirc;tai &agrave; cette r&eacute;solution.</p>
+
+<p class="c"><i>Fin du tome premier.</i></p>
+
+<hr style='width: 5%;' />
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="FREDERIC2" id="FREDERIC2"></a>FR&Eacute;D&Eacute;RIC,</h2>
+
+<h2>TOME SECOND.</h2>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a><a href="#toc">CHAPITRE XVI.</a></h2>
+
+<h3><i>Didon</i>.</h3>
+
+
+<p><span class="smcap">Avec</span> quelle impatience j'attendis la nuit! Elle vint; mais jamais madame
+de Sponasi n'avoit moins senti le besoin de se livrer au sommeil. &Agrave;
+minuit, je fus oblig&eacute; de pr&eacute;texter une incommodit&eacute; pour obtenir la
+permission de me retirer. Je ne mentois pas, j'avois une fi&egrave;vre
+violente. &Agrave; trois heures du matin, j'examine si tout est tranquille dans
+le ch&acirc;teau; j'en sors, je vais &agrave; pied jusqu'&agrave; la ville: l&agrave;, je prends la
+poste &agrave; franc &eacute;trier, et me voil&agrave; sur la route de Paris, jurant apr&egrave;s
+les chevaux, payant bien les postillons, et prenant pour toute
+nourriture de grands verres d'eau fra&icirc;che qui n'appaisoient pas la soif
+ardente qui me d&eacute;voroit.</p>
+
+<p>&Agrave; six heures apr&egrave;s midi, j'arrive &agrave; la barri&egrave;re d'Enfer; je fais galoper
+mon cheval jusqu'&agrave; la poste, au risque d'&eacute;craser les passans; je prends
+un fiacre, je lui donne l'adresse de M. de Vignoral, je me place dans sa
+lourde voiture, et des larmes br&ucirc;lantes viennent s&eacute;cher sur mes joues.
+&laquo;&Ocirc; ciel! me disois-je, que vais-je apprendre? Rose aim&eacute;e la voix de ton
+Fr&eacute;d&eacute;ric arr&ecirc;tera-t-elle ton ame pr&ecirc;te &agrave; s'&eacute;chapper? Ah! si j'avois pris
+la r&eacute;solution d'accourir dans ses bras aussit&ocirc;t que je re&ccedil;us sa lettre,
+mon sort seroit d&eacute;cid&eacute;; Rose vivroit encore. Elle avoit raison, je ne
+l'aimois pas comme elle m&eacute;ritoit de l'&ecirc;tre; mais j'appaiserai ses m&acirc;nes
+par le sacrifice d'une vie qui lui appartenoit. Oui, ma Rose ch&eacute;rie, si
+tu as succomb&eacute; &agrave; la douleur, Fr&eacute;d&eacute;ric ne te survivra pas.&raquo;</p>
+
+<p>La voiture arr&ecirc;te; je me pr&eacute;cipite sous la porte coch&egrave;re. Au bas de
+l'escalier, je rencontre madame Leblanc. &laquo;Oh! madame Leblanc, lui dis-je
+en tremblant, comment se porte votre ma&icirc;tresse?&mdash;Assez bien,
+monsieur.&mdash;Ah! tant mieux. Puis-je la voir?&mdash;Non, monsieur, elle est
+sortie.&mdash;Sortie, madame Leblanc!&mdash;Oui, monsieur; elle est &agrave; l'Op&eacute;ra&raquo;. La
+force m'abandonne; je m'assieds sur l'escalier, en r&eacute;p&eacute;tant: &agrave; l'Op&eacute;ra?</p>
+
+<p>&laquo;Qu'avez-vous donc? me dit madame Leblanc; vous avez l'air malade.&mdash;Ce
+n'est rien... Je me meurs... Aidez-moi, je vous prie, &agrave; gagner mon
+appartement.&mdash;Soutenez-vous donc, vous allez tomber et m'entra&icirc;ner avec
+vous.&mdash;Oui, madame.&mdash;Mais vous avez une fi&egrave;vre de cheval: d'o&ugrave;
+venez-vous dans un &eacute;tat pareil?&mdash;D'Orl&eacute;ans, madame Leblanc, pour voir
+votre ma&icirc;tresse, que je croyois morte, et qui est &agrave; l'Op&eacute;ra.&mdash;Pauvre
+enfant! Et pourquoi donc se faire des id&eacute;es pareilles?&mdash;Est-ce que
+madame de Vignoral n'a pas &eacute;t&eacute; malade?&mdash;Non.&mdash;Quoi! m'&eacute;criai-je, elle
+n'a pas &eacute;t&eacute; malade?&mdash;Ne vous agitez donc pas ainsi; on croiroit que vous
+avez le transport. Attendez: je me rappelle que le jour de votre d&eacute;part
+elle nous fit tous enrager, que le soir elle se mit au lit plut&ocirc;t qu'&agrave;
+l'ordinaire, qu'elle ne parloit que de mourir, qu'on envoya chercher le
+m&eacute;decin, et que le lendemain matin elle se portoit tr&egrave;s-bien.
+Couchez-vous, monsieur; vous en avez plus besoin qu'elle.&mdash;Oui, madame
+Leblanc.&mdash;Voulez vous prendre quelque chose?&mdash;Comme il vous plaira.&mdash;Je
+vais descendre; dans cinq minutes je vous apporterai tout ce qu'il vous
+faut.&mdash;Oui, madame.&mdash;Voulez-vous qu'on aille avertir le docteur?&mdash;Oui,
+madame.&mdash;Sans doute, le pauvre enfant est v&eacute;ritablement fort mal&raquo;. Elle
+descendit.</p>
+
+<p>Je ne sais si j'avois le transport; mais il m'&eacute;toit impossible de rester
+en place. J'essayai alternativement tous les si&eacute;ges; pas un seul ne me
+convenoit. Je finis par me jeter sur mon lit, o&ugrave; je me livrai &agrave; des
+extravagances que je n'oserois rapporter. J'avois aux oreilles un
+bourdonnement qui augmentoit progressivement, et qui ne cessoit, en se
+brisant avec un fracas &eacute;pouvantable, que pour me faire entendre ces
+mots: &agrave; l'Op&eacute;ra. Le bourdonnement recommen&ccedil;oit aussit&ocirc;t, et finissoit
+encore par me laisser distinguer le m&ecirc;me refrain: &agrave; l'Op&eacute;ra. Ma t&ecirc;te
+&eacute;toit si lourde, que je n'avois pas la force de la changer de place,
+quoique je me persuadasse que ce changement suffiroit pour &eacute;loigner les
+importuns qui me crioient sans cesse: &agrave; l'Op&eacute;ra.</p>
+
+<p>Le portier entra dans ma chambre pour me dire que le cocher
+s'impatientoit, et demandoit jusqu'&agrave; quelle heure je le garderois. &laquo;Il
+est encore l&agrave;?&mdash;Oui, monsieur&raquo;. Je me l&egrave;ve, je cours les escaliers, je
+monte dans la voiture. &laquo;O&ugrave; allons nous, mon bourgeois?&mdash;&Agrave; l'Op&eacute;ra.&raquo;</p>
+
+<p>Nous arrivons. Je saute &agrave; bas de la voiture, j'entre; on me demande mon
+billet&mdash;&laquo;Ah! c'est vrai; je l'avois oubli&eacute;&raquo;. Je me retourne, et je vois
+le cocher qui, courant apr&egrave;s moi, me crioit: &laquo;Monsieur! monsieur! vous
+ne m'avez pas pay&eacute;.&mdash;Ah! c'est vrai; je l'avois oubli&eacute;.&mdash;Et votre
+chapeau, monsieur?&mdash;Est-ce qu'il n'est pas dans la voiture?&mdash;Non, mon
+bourgeois.&mdash;En ce cas, je l'ai donc oubli&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Je paye le cocher, je prends un billet de parterre, et me voil&agrave; &agrave;
+droite, cherchant des yeux la loge o&ugrave; pouvoit &ecirc;tre madame de Vignoral:
+mais sans me donner le temps d'examiner, je passe &agrave; gauche pour la
+chercher de nouveau; je ne l'apper&ccedil;ois pas encore. Je retourne &agrave; droite.
+Je ne sais combien de fois je fis ce man&eacute;ge. Enfin je la vis aux
+secondes, positivement en face de la porte par laquelle j'&eacute;tois d'abord
+entr&eacute;.</p>
+
+<p>Ah! Rose! Rose! pourquoi te trouvois-je plus jolie que jamais? Tu &eacute;tois
+pourtant avec le cavalier de ta soci&eacute;t&eacute; sur lequel je t'avois montr&eacute; le
+plus de jalousie; tu lui parlois de cet air aimable que tu ne devois
+avoir qu'avec ton Fr&eacute;d&eacute;ric. Je t'examinois, perfide; je te vis rire aux
+&eacute;clats: de rage je d&eacute;tournai les yeux, je les portai sur le th&eacute;&acirc;tre, et
+je consid&eacute;rai l'infortun&eacute;e Didon, qui se poignardoit sur un b&ucirc;cher en
+apprenant le d&eacute;part de celui qu'elle aimoit. &laquo;Malheureuse princesse!
+m'&eacute;criai-je tout haut, dans le si&egrave;cle o&ugrave; tu v&eacute;cus, on ne connoissoit
+donc pas la philosophie de la nature?&mdash;Tout cela est fabuleux, me
+r&eacute;pondit mon plus proche voisin, croyant sans doute que je voulois
+entamer la conversation; on ne se tue de d&eacute;sespoir que sur le th&eacute;&acirc;tre ou
+dans les romans&raquo;. Je n'&eacute;tois pas en train de parler, je sortis; et
+prenant une voiture, je me fis reconduire chez moi, o&ugrave; je me mis au lit,
+recevant sans mot dire les r&eacute;primandes de madame Leblanc, buvant sans
+souffler la tisane qu'elle me pr&eacute;sentoit, la suppliant seulement
+d'avertir sa ma&icirc;tresse de mon arriv&eacute;e, aussit&ocirc;t qu'elle rentreroit. Elle
+rentra; madame Leblanc courut lui apprendre que j'&eacute;tois &agrave; Paris,
+malade, au lit, que je demandois en gr&acirc;ce &agrave; lui parler, et revint me
+dire que sa ma&icirc;tresse me conseilloit de dormir jusqu'au lendemain, et
+que nous d&eacute;je&ucirc;nerions ensemble.</p>
+
+<p>Je ne sais si ce fut pour ob&eacute;ir &agrave; madame de Vignoral, mais je dormis
+effectivement; il est vrai que ce fut d'un sommeil si p&eacute;nible, qu'en
+m'&eacute;veillant j'&eacute;tois, je crois, plus fatigu&eacute; que la veille. Cependant la
+fi&egrave;vre avoit cess&eacute;, et je me sentois de l'app&eacute;tit. Je mangeai en
+attendant le d&eacute;je&ucirc;ner de Rose. En mangeant, je me demandai ce que je lui
+dirois; et j'avoue que je souhaitois alors aussi ardemment d'&ecirc;tre &agrave;
+trente lieues d'elle, que j'avois desir&eacute; de m'en rapprocher. Elle me fit
+inviter &agrave; descendre. J'avois assez l'air d'un coupable que l'on conduit
+devant son juge.</p>
+
+<p>Comme vous &ecirc;tes chang&eacute;! me dit-elle en me voyant.&mdash;Vous l'&ecirc;tes cent fois
+plus que moi, lui r&eacute;pondis-je avec col&egrave;re (ce fut le premier effet que
+sa vue fit sur moi).&mdash;Vous me trouvez r&eacute;ellement chang&eacute;e? Je me porte
+bien cependant.&mdash;Si j'avois votre l&eacute;g&eacute;ret&eacute;, votre insouciance, votre
+inhumanit&eacute;...&mdash;Fr&eacute;d&eacute;ric, pensez-vous &agrave; ce que vous me dites?&mdash;Perfide!
+pensez-vous &agrave; la mani&egrave;re dont vous vous conduisez avec moi?&mdash;Monsieur,
+je vous prie, expliquons-nous de sang froid. Qu'avez-vous &agrave; me
+reprocher?&mdash;Ce que j'ai &agrave; vous reprocher! O&ugrave; &eacute;tiez-vous hier?&mdash;&Agrave;
+l'Op&eacute;ra.&mdash;Avec qui?&mdash;Vous dois-je compte de mes actions?&mdash;Si elles
+&eacute;toient pures, vous oseriez les avouer.&mdash;Fr&eacute;d&eacute;ric, vous abusez de ma
+patience.&mdash;Et vous, de ma cr&eacute;dulit&eacute;, de mon amour. Rose, lisez cette
+lettre que vous m'avez &eacute;crite; la voil&agrave;, baign&eacute;e de mes pleurs. Vous me
+trompiez donc?&mdash;Non, monsieur, dit-elle en prenant la lettre, qu'elle
+ne me rendit pas; je vous jure qu'en l'&eacute;crivant je c&eacute;dois aux mouvemens
+les plus naturels. Votre d&eacute;part a pens&eacute; me faire mourir. Est-ce ma faute
+&agrave; moi si je suis incapable de supporter la contrari&eacute;t&eacute;, et si toutes les
+&eacute;motions violentes me gu&eacute;rissent des sentimens qui les ont
+occasionn&eacute;es?&mdash;Vous ne m'aimez donc plus?&mdash;Non, Fr&eacute;d&eacute;ric. Vous
+connoissez ma franchise; il me seroit impossible de vous tromper, de me
+tromper moi-m&ecirc;me: il ne faut pas vaincre la nature.&mdash;Et moi, puis-je
+vaincre l'amour que vous m'avez inspir&eacute;? Puis-je cesser...&mdash;Oui,
+Fr&eacute;d&eacute;ric, vous cesserez d'avoir de l'amour pour moi, et nous
+conserverons l'un pour l'autre beaucoup d'amiti&eacute;.&mdash;Jamais.&mdash;Vous le
+croyez aujourd'hui; mais le temps, la nature...&mdash;La nature! m'&eacute;criai-je,
+la rage dans le c&#339;ur; la nature! Pensez-vous qu'avec ce mot, qui
+briseroit la patience d'un ange, il n'est pas de femme sans foi, il
+n'est pas de monstre, quelque d&eacute;prav&eacute; qu'on le suppose, qui ne p&ucirc;t
+justifier les crimes les plus atroces...&mdash;Fr&eacute;d&eacute;ric!&mdash;la conduite la plus
+scandaleuse...&mdash;Fr&eacute;d&eacute;ric!&mdash;les vices les plus bas.&mdash;Monsieur, dit-elle
+en se levant, vous m'insultez.&raquo;</p>
+
+<p>Quand une femme qui a &eacute;t&eacute; la v&ocirc;tre vous dit que vous l'insultez, il est
+certain que vous lui reprochez ce qu'elle ne veut pas entendre, ce
+qu'elle ne peut justifier; alors le meilleur parti est de se taire: ce
+fut celui que je pris. Je remontai chez moi, o&ugrave;, dans ma col&egrave;re, je
+m'expliquai avec tant d'&eacute;nergie, que si madame de Vignoral m'e&ucirc;t
+entendu, elle auroit pu r&eacute;p&eacute;ter avec plus de raison que je l'insultois.
+Je m'habillai dans l'intention d'aller &eacute;pancher mon c&#339;ur dans le sein
+de mon ami Florvel. Comme j'allois sortir, on vint m'avertir que M. de
+Vignoral me demandoit. Je me rends &agrave; son cabinet; je le trouve.... avec
+son &eacute;pouse.</p>
+
+<p>&laquo;Pourriez-vous, me dit-il, m'expliquer ce qui se passe d'extraordinaire
+chez moi? Vous arrivez &agrave; Paris sans que j'en sois pr&eacute;venu; vous
+descendez dans ma maison sans me faire avertir; vous voyez ma femme un
+instant, et elle accourt aussit&ocirc;t m'apprendre qu'il lui est d&eacute;sormais
+impossible de vivre sous le m&ecirc;me toit que vous. J'esp&egrave;re que vous me
+direz tout ce que cela signifie.&mdash;C'est madame qui est venue se plaindre
+&agrave; vous, monsieur?&mdash;&Agrave; qui donc voulez-vous qu'elle se plaigne quand on
+lui manque?&mdash;Est-ce madame aussi qui vous a dit que je lui avois manqu&eacute;?
+Monsieur, je n'aime pas qu'on me r&eacute;ponde en m'interrogeant. Puis-je
+savoir ce que vous &ecirc;tes venu faire &agrave; Paris?&mdash;Un voyage bien inutile,
+monsieur.&mdash;Ce n'est pas l&agrave; une r&eacute;ponse.&mdash;Ce n'en est pas moins la
+v&eacute;rit&eacute;. Madame de Sponasi apprend qu'une de ses amies est malade; elle
+&eacute;crit, et n'en re&ccedil;oit point de nouvelles: l'inqui&eacute;tude l'agite, elle
+m'engage &agrave; partir. Je prends la poste, je cours sans m'arr&ecirc;ter, sans
+rien prendre, quoique j'eusse la fi&egrave;vre. J'arrive chez l'amie de madame
+de Sponasi; tremblant, je m'informe de sa sant&eacute;; on me dit qu'elle est &agrave;
+l'Op&eacute;ra. Cela me paro&icirc;t si bizarre, que je n'en veux rien croire. Malgr&eacute;
+la fatigue et l'accablement que j'&eacute;prouvois, je vais moi-m&ecirc;me &agrave; l'Op&eacute;ra;
+j'y vois cette femme que l'on croyoit aux portes du tombeau, fra&icirc;che
+comme une rose humect&eacute;e des pleurs de l'aurore, gaie comme une jeune
+fianc&eacute;e villageoise; je crois m&ecirc;me qu'elle en &eacute;toit aux accords.
+N'est-ce pas l&agrave; faire un voyage inutile? Je m'en rapporte &agrave; vous,
+monsieur.&mdash;Madame de Sponasi est une folle de vous faire courir la poste
+pour si peu de chose, me r&eacute;pondit M. de Vignoral avec impatience.&mdash;Je
+suis de cet avis, ajouta son &eacute;pouse en riant: mais elle ne savoit sans
+doute pas que Fr&eacute;d&eacute;ric avoit la fi&egrave;vre; sans cela, elle serait
+inexcusable.&mdash;C'est l&agrave; son moindre tort, m'&eacute;criai-je en la regardant
+avec humeur.&raquo;</p>
+
+<p>J'aurois d&ucirc; avoir plus d'empire sur moi. Madame de Vignoral, charm&eacute;e de
+la mani&egrave;re dont j'&eacute;vitais de la compromettre, lorsque, dans son premier
+mouvement, elle avoit oubli&eacute; qu'une femme ne doit jamais se plaindre &agrave;
+son mari des torts de son amant, ne rioit sans doute que de l'adresse
+avec laquelle je r&eacute;parois son incons&eacute;quence; mais ce rire m'avoit
+choqu&eacute;, et ma r&eacute;plique, plus encore mon regard, lui rendirent sa
+col&egrave;re. Elle s'empressa de r&eacute;pliquer:</p>
+
+<p>&laquo;Les torts d'une femme qui a eu des bont&eacute;s pour vous, quelque grands que
+vous les supposiez, ne pourraient vous autoriser &agrave; l'insulter; et
+lorsque votre col&egrave;re retombe sur moi, qui ne suis pour rien dans cette
+affaire, j'ai droit d'en &ecirc;tre offens&eacute;e. Point d'explications, monsieur;
+je ne les aime pas. Je vous avertis que je n'ai point de rancune;
+heureusement la nature m'a donn&eacute; un caract&egrave;re &eacute;loign&eacute; de tout esprit de
+vengeance: mais je sens qu'il me seroit d&eacute;sormais tr&egrave;s-d&eacute;sagr&eacute;able de
+vivre dans la m&ecirc;me maison que vous.&raquo;</p>
+
+<p>Le grand homme assura son &eacute;pouse qu'il lui en co&ucirc;teroit d'autant moins
+de la satisfaire, qu'il ne pouvoit se dissimuler que je n'avois aucune
+aptitude aux sciences, que tous mes go&ucirc;ts &eacute;taient frivoles; en un mot,
+que, malgr&eacute; ses conseils, il ne doutoit pas que je ne fusse subjugu&eacute;
+par quelque coquette qui m'avoit d&eacute;go&ucirc;t&eacute; de la philosophie. &laquo;Oh! oui, me
+disois-je tout bas, de la philosophie de la nature.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Vous m'avez entendu, monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers
+moi.&mdash;Monsieur, je ne suis pas entr&eacute; chez vous de ma propre volont&eacute;;
+j'esp&egrave;re que vous n'oublierez pas que c'est &agrave; madame de Sponasi qu'il
+faut vous adresser.&mdash;Et si cela alloit lui faire perdre l'amiti&eacute; de sa
+bienfaitrice? s'&eacute;cria madame de Vignoral. Je n'y avois pas pens&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>J'y avois r&eacute;fl&eacute;chi, moi; mais j'&eacute;tois plus press&eacute; de m'&eacute;loigner de la
+perfide Rose, qu'elle ne l'&eacute;toit d'&ecirc;tre s&eacute;par&eacute;e de Fr&eacute;d&eacute;ric. Je les
+saluai, et je me rendis bien triste chez mon ami Florvel. Je lui contai
+mes peines; il commen&ccedil;a par rire du destin qui me faisoit courir la
+poste pour voir ma ma&icirc;tresse &agrave; l'Op&eacute;ra, en recevoir mon cong&eacute;, me
+brouiller avec un philosophe, risquer de perdre ma sant&eacute; et la
+protection de madame de Sponasi: il finit par me plaindre, en m'assurant
+que son amiti&eacute; me resteroit, &agrave; quelque &eacute;v&eacute;nement que ce f&ucirc;t. Nous
+consult&acirc;mes ensemble ce que j'avois de mieux &agrave; faire.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII"></a><a href="#toc">CHAPITRE XVII.</a></h2>
+
+<h3><i>Le retour.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">Ce</span> qu'il y avoit de mieux &agrave; faire sans doute, &eacute;toit de retourner sur mes
+pas aussi v&icirc;te que j'&eacute;tois venu: le temps, qui affoiblit tout, ne
+pouvoit qu'ajouter au tort de mon absence. J'h&eacute;sitois; Florvel me
+d&eacute;cida. Nous cherch&acirc;mes long-temps ce que je dirois &agrave; madame de Sponasi:
+il faut croire qu'il n'y avoit nulle excuse valable &agrave; mon brusque
+d&eacute;part, car nous n'en trouv&acirc;mes pas. Nous pr&icirc;mes le parti d'abandonner
+beaucoup au hasard, qui l'emporte souvent sur les meilleures
+combinaisons: mais le bien qu'il fait, la vanit&eacute; humaine s'en empare, et
+le met sur le compte de la prudence, de l'adresse et du g&eacute;nie; pour le
+mal, c'est toujours le hasard qui le cause. J'&eacute;tois trop inquiet, moi,
+pour n'&ecirc;tre pas modeste, et j'aurois volontiers promis un temple &agrave; la
+Fortune, pour qu'elle me tir&acirc;t d'embarras.</p>
+
+<p>Florvel me donna un billet pour ma bienfaitrice, me laissant libre de le
+garder ou de le remettre, suivant les circonstances. Voici ce qu'il
+contenoit:</p>
+
+<p>&laquo;Madame, Fr&eacute;d&eacute;ric n'est venu &agrave; Paris que pour me rendre un service
+important. L'exc&egrave;s de son amiti&eacute; pour moi est sa seule excuse aupr&egrave;s de
+tous; ne lui demandez aucun d&eacute;tail, il ne pourroit vous en donner sans
+trahir un secret qui m'appartient. Je suis si honteux d'avoir dispos&eacute; de
+ses momens sans votre aveu, que je n'ose compter sur votre indulgence.</p>
+
+<p>&laquo;Madame de Florvel vous pr&eacute;sente ses respects.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;toit bien peu de chose qu'un billet pareil; mais enfin c'&eacute;toit
+quelque chose, et, dans le malheur, on fait ressource de tout. Florvel
+&eacute;toit lui-m&ecirc;me si jeune, que ma sagesse n'acqu&eacute;roit pas grande valeur
+par sa caution; il est vrai qu'il &eacute;toit mari&eacute;, qu'il vivoit parfaitement
+d'accord avec son &eacute;pouse, et que cette double circonstance lui donnoit
+une consid&eacute;ration qu'on e&ucirc;t refus&eacute;e &agrave; son &acirc;ge. Il me rassura par ses
+paroles, et plus encore par l'offre de sa maison, si ma bienfaitrice
+usoit &agrave; mon &eacute;gard de trop de s&eacute;v&eacute;rit&eacute;. Il ne le craignoit pas, parce
+qu'il voyoit en moi, ainsi que je le lui avois dit, un parent de madame
+de Sponasi; moi, je craignois beaucoup, parce que j'ignorois &agrave; quel
+titre elle s'int&eacute;ressoit &agrave; moi. Mais j'&eacute;tois oblig&eacute; de dissimuler ce
+motif d'inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>Je repris la poste, apr&egrave;s avoir calcul&eacute; le temps de mani&egrave;re &agrave; arriver
+au ch&acirc;teau avant que personne f&ucirc;t lev&eacute;. Je fis en route beaucoup de
+r&eacute;flexions si sages, que j'aurois d&eacute;fi&eacute; Philippe de m'en offrir de
+meilleures. Mon cher Philippe! c'&eacute;toit sur lui que je comptais; aussi
+&eacute;tois-je bien d&eacute;cid&eacute; &agrave; lui tout avouer, et m&ecirc;me &agrave; recevoir ses
+remontrances avec la plus enti&egrave;re soumission.</p>
+
+<p>J'entrai chez lui; il m'embrassa, ne voulut entendre aucune explication
+qu'il ne m'e&ucirc;t conduit dans ma chambre, et vu mettre au lit: alors il
+prit un si&eacute;ge, et m'&eacute;couta sans me faire d'autres observations que
+celles qui pouvoient le rassurer sur ma sant&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Si vous m'eussiez consult&eacute;, me dit-il lorsque j'eus fini, je vous
+aurois &eacute;vit&eacute; un voyage et bien du chagrin; mais, &agrave; votre &acirc;ge, il est
+tout naturel de ne prendre avis que de sa t&ecirc;te ou de son c&#339;ur.
+L'exp&eacute;rience que vous venez d'acqu&eacute;rir ne sera pas perdue, je l'esp&egrave;re.
+Si madame de Sponasi n'avoit montr&eacute; que de la col&egrave;re, je tremblerois
+pour vous; mais je l'ai vue chagrine, et cela me rassure. Ce qui me
+rassure encore davantage, c'est que votre voyage n'a pas &eacute;t&eacute; heureux:
+elle vous en voudroit de l'avoir abandonn&eacute;e, si le plaisir e&ucirc;t suivi vos
+pas; vous n'avez eu que des peines, elle vous pardonnera: tel est le
+c&#339;ur humain. Je la pr&eacute;viendrai de votre retour. Appr&ecirc;tez-vous &agrave; lui
+faire un r&eacute;cit na&iuml;f de votre aventure; pr&eacute;sentez-vous plus afflig&eacute;, plus
+humili&eacute;, plus dupe m&ecirc;me que vous ne l'&ecirc;tes, et vous lui inspirerez tant
+de piti&eacute;, qu'elle ne gardera pas la moindre rancune.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Quoi! Philippe, vous voulez que je sacrifie la r&eacute;putation de madame de
+Vignoral? Malgr&eacute; ses torts, je ne m'y r&eacute;soudrai jamais.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Que vous &ecirc;tes enfant&raquo; me r&eacute;pondit-il, de penser &agrave; la r&eacute;putation d'une
+femme qui, je vous assure, n'y pense pas elle-m&ecirc;me, et qui d'ailleurs
+vous a mis dans la n&eacute;cessit&eacute; d'entrer en explication! Madame de Sponasi
+recevra une lettre de M. de Vignoral; cette lettre vous accusera
+d'ineptie, de paresse; que sais-je? elle peut vous perdre aupr&egrave;s de
+votre bienfaitrice, si vous ne lui montrez pas d'avance le motif qui
+l'aura dict&eacute;e. Je vous le r&eacute;p&egrave;te, c'est par un aveu plein de franchise,
+c'est en donnant &agrave; votre voyage plus d'originalit&eacute; qu'il n'en a, que
+vous rentrerez en gr&acirc;ce. Persuadez-vous bien qu'on ne doit de sacrifices
+&agrave; la r&eacute;putation d'une femme que dans la proportion de l'int&eacute;r&ecirc;t qu'elle
+met &agrave; la conserver, et qu'aujourd'hui cet int&eacute;r&ecirc;t est si petit...
+Dormez, et je viendrai vous avertir quand on voudra vous voir.&raquo;</p>
+
+<p>Je r&eacute;fl&eacute;chis que Philippe avoit raison. Non seulement il falloit excuser
+mon d&eacute;part, mais aussi le cong&eacute; que me donnoit le grand homme; il
+falloit convenir que j'&eacute;tois un sot, ce qui est assez humiliant; il
+falloit renoncer &agrave; l'id&eacute;e que ma protectrice s'&eacute;toit faite de mes
+dispositions &agrave; la philosophie, ce qui devenoit tr&egrave;s-dangereux, ou dire
+la v&eacute;rit&eacute;. Quand la v&eacute;rit&eacute; se trouve d'accord avec notre amour-propre et
+nos int&eacute;r&ecirc;ts, il seroit bien mal-adroit de mentir; ce fut ma conclusion.
+Elle &eacute;toit d'autant plus naturelle, que Philippe m'avoit fait entendre
+que ma bienfaitrice connoissoit assez ma liaison avec madame de
+Vignoral, pour avoir devin&eacute; le motif de mon voyage &agrave; Paris.</p>
+
+<p>Philippe vint me chercher trop t&ocirc;t, car il me r&eacute;veilla. Pour retarder
+l'explication, j'observois l'ind&eacute;cence de me pr&eacute;senter chez madame de
+Sponasi en robe-de-chambre; vain pr&eacute;texte! il exigea que je le suivisse.
+&laquo;Sa curiosit&eacute; est en mouvement, me dit-il; elle br&ucirc;le de vous
+voir.&mdash;Est-elle bien en col&egrave;re, Philippe?&mdash;Elle rit de tout son c&#339;ur,
+mais elle m'a bien d&eacute;fendu de vous le dire. Il y a un quart d'heure que
+vous seriez chez elle, si elle ne m'avoit retenu jusqu'&agrave; ce qu'elle ait
+pu se composer un air assez s&eacute;rieux pour vous recevoir. Attendez-vous &agrave;
+un abord froid, &agrave; quelques r&eacute;flexions s&eacute;v&egrave;res; mais ne vous &eacute;pouvantez
+pas.&raquo;</p>
+
+<p>Philippe avoit beau dire, je n'&eacute;tois pas rassur&eacute;, et je me laissai
+conduire plut&ocirc;t que je n'allai. Lorsque j'entrai, madame de Sponasi me
+regarda, et d&eacute;tourna la t&ecirc;te aussit&ocirc;t. Je restois debout, attendant
+toujours qu'elle me fix&acirc;t de nouveau, ou qu'elle me f&icirc;t signe
+d'approcher; mais elle &eacute;vitoit de me regarder, elle &eacute;vitoit m&ecirc;me que je
+pusse la voir. Cette situation dura plus de deux minutes, qui me
+parurent bien longues. Je tressaillis en la voyant se lever avec
+vivacit&eacute;, et se tourner vers moi.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur&raquo;, me dit-elle avec col&egrave;re... puis elle se laissa tomber sur
+son fauteuil en riant aux &eacute;clats. Philippe en fit autant, et je les
+imitai sans trop savoir pourquoi. Madame de Sponasi s'&eacute;crioit de temps &agrave;
+autre: &laquo;Il la croyoit morte, et elle &eacute;toit &agrave; l'Op&eacute;ra&raquo;! Puis elle
+recommen&ccedil;oit &agrave; rire, et en riant elle crioit de nouveau: &laquo;&Agrave; l'Op&eacute;ra!....
+On donnoit Didon.... Fr&eacute;d&eacute;ric.... contez-moi donc cela...&raquo; Et lorsque je
+voulois parler, les &eacute;clats de rire partoient avec une nouvelle force.</p>
+
+<p>Tout finit, la gaiet&eacute; malheureusement plus vite que toute autre chose;
+nous repr&icirc;mes chacun le d&eacute;corum de notre situation, madame de Sponasi un
+aspect s&eacute;rieux, Philippe un air insignifiant, et moi la mine d'un
+&eacute;colier pris en faute: mais si le s&eacute;rieux de ma bienfaitrice
+l'abandonna encore, ce fut pour faire place &agrave; un int&eacute;r&ecirc;t si vif, qu'il
+me p&eacute;n&eacute;tra. Elle remarqua ma p&acirc;leur, et s'informa de ma sant&eacute; avec tant
+de bont&eacute;, que je sentis cro&icirc;tre la reconnoissance qui m'attachoit &agrave;
+elle. Elle fit signe &agrave; Philippe de nous laisser seuls.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez l'air de souffrir, Fr&eacute;d&eacute;ric, me dit-elle; parlez-moi
+franchement: est-ce le proc&eacute;d&eacute; de madame de Vignoral qui vous afflige,
+ou la crainte de perdre mon amiti&eacute;?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;J'ai m&eacute;rit&eacute;, madame, que vous doutiez de l'attachement respectueux que
+j'ai pour vous; mais il est tel, que rien, dans mon c&#339;ur, ne peut le
+balancer. Assurez-moi que vous ne m'en voulez pas, et ma joie vous
+prouvera que je ne regrettais que votre amiti&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Il faut donc vous pardonner, car je ne peux vous voir si abattu sans
+vous plaindre; mais ne vous y trompez pas, c'est pour m&eacute;nager ma
+sensibilit&eacute; que je veux vous remettre en paix avec vous-m&ecirc;me. Pour vous,
+vous ne m&eacute;ritez pas...&raquo; Elle me tendit la main, et je la baisai avec
+attendrissement. Il y avoit tant de douceur, d'amabilit&eacute; dans cette
+mani&egrave;re de m'accorder mon pardon, que j'en &eacute;tois touch&eacute; jusqu'aux
+larmes.</p>
+
+<p>&laquo;Vous n'&ecirc;tes plus un enfant, Fr&eacute;d&eacute;ric, et je rougirois d'employer &agrave;
+votre &eacute;gard un autre langage que celui de la raison. Je veux que vous
+ayez de l'amiti&eacute; pour moi: vous m'entendez, c'est de l'amiti&eacute; que
+j'exige; je vous crois le c&#339;ur trop grand pour ne chercher &agrave; me plaire
+que dans l'attente de mes bienfaits. Si j'en doutois un seul instant, je
+ferois d&egrave;s aujourd'hui pour vous ce que je pr&eacute;tends faire avec le temps.
+Libre de tout espoir, vous le seriez de toute reconnoissance, si elle
+vous &eacute;toit p&eacute;nible; je pr&eacute;f&eacute;rerois l'ingratitude d&eacute;masqu&eacute;e &agrave; un
+sentiment affect&eacute; qui d&eacute;graderoit votre ame. Voil&agrave; ma mani&egrave;re de penser;
+et je vous la dis, parce que je suis persuad&eacute;e que vous &ecirc;tes fait pour
+l'entendre. Suivez plut&ocirc;t vos passions qu'un sordide int&eacute;r&ecirc;t; mais
+soumettez vos passions &agrave; vos devoirs. Mon ami, la jeunesse passe v&icirc;te;
+on ne la regretteroit peut-&ecirc;tre pas si le calme arrivoit avec l'&acirc;ge:
+mais, dans les hommes sur-tout, ce calme est bien triste quand il tient
+&agrave; l'&eacute;puisement. Mod&eacute;rez vos passions, mais ne les &eacute;teignez point par un
+abus criminel: c'est par elles que vous serez peut-&ecirc;tre un jour capable
+de vous illustrer; ce sont elles qui vous sauveront de l'ennui et de
+l'&eacute;go&iuml;sme. Quand je veux que vous vous livriez &agrave; l'&eacute;tude, ce n'est point
+par le d&eacute;sir de vous voir savant, mais parce que j'ai la plus forte
+conviction que le go&ucirc;t de l'&eacute;tude peut seul vous sauver des orages de la
+vie; ou vous apprendre &agrave; vous en tirer avec honneur si la fougue vous
+entra&icirc;ne. Entre les desirs d'un sot et ceux d'un homme instruit, la
+diff&eacute;rence n'est pas grande; cependant il arrive toujours qu'&agrave; l'&eacute;poque
+de la vie o&ugrave; les sens ont moins d'empire, le sot a tout perdu, tandis
+que l'homme instruit a beaucoup gagn&eacute;. Qu'en faut-il conclure? sinon que
+la r&eacute;flexion, fruit de l'&eacute;tude, trouve sa place au milieu m&ecirc;me de
+l'ardeur des passions, et que si elle ne d&eacute;truit pas leur puissance,
+elle en tire du moins de la force pour l'avenir. Me comprenez-vous,
+Fr&eacute;d&eacute;ric?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Oui, madame, parfaitement.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Cependant voil&agrave; d&eacute;j&agrave;, par votre faute (ce n'est point un reproche que
+je vous fais), mes projets d&eacute;rang&eacute;s dans ce que j'avois essay&eacute; pour
+vous. Vous sentez fort bien qu'il n'est plus possible que vous
+retourniez aupr&egrave;s de M. de Vignoral.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Croyez-vous, madame, que ce soit une grande perte pour
+moi?&mdash;Expliquez-vous, Fr&eacute;d&eacute;ric&raquo;. J'h&eacute;sitois; elle m'encouragea &agrave; lui
+parler librement. J'ajoutai:</p>
+
+<p>&laquo;Il me si&eacute;roit mal de juger le m&eacute;rite de M. de Vignoral. Sur sa
+r&eacute;putation, je le crois un grand homme; mais je doute que toute sa
+science e&ucirc;t jamais contribu&eacute; &agrave; mon instruction. Livr&eacute; &agrave; des sp&eacute;culations
+g&eacute;n&eacute;rales, ou trop occup&eacute; de lui pour descendre jusqu'&agrave; moi, il n'est ce
+que vous le croyez que dans ses ouvrages. Ses ouvrages m'appartiennent
+comme au public; ce qu'ils ont de juste, j'en peux profiter en les
+lisant. Pour des soins particuliers, je n'y ai jamais compt&eacute;. Pour sa
+conversation, je suis persuad&eacute; que je gagnerois plus &agrave; la v&ocirc;tre qu'&agrave; la
+sienne, m&ecirc;me lorsqu'il auroit pour moi les bont&eacute;s dont vous m'honorez.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;En v&eacute;rit&eacute;, Fr&eacute;d&eacute;ric, je le crois comme vous: mais il n'est pas possible
+que je vous fixe pr&egrave;s de moi; du moins je l'appr&eacute;hende: je r&eacute;fl&eacute;chirai
+l&agrave;-dessus cependant. Allez, mon enfant, allez vous reposer; nous
+reprendrons cette conversation plus &agrave; loisir.&raquo;</p>
+
+<p>Je me retirois content, mais l'esprit occup&eacute;: madame de Sponasi me
+rappela en riant. &laquo;J'ai oubli&eacute;, me dit-elle, de vous faire une demande
+assez singuli&egrave;re. Que pr&eacute;f&eacute;rez-vous d'avoir vu madame de Vignoral &agrave;
+l'Op&eacute;ra, ou de l'avoir trouv&eacute;e malade de votre d&eacute;part?&raquo;</p>
+
+<p>Cette question, si d&eacute;plac&eacute;e &agrave; la suite d'une conversation s&eacute;rieuse, me
+d&eacute;concerta &agrave; tel point, que je restai sans r&eacute;pondre. Madame de Sponasi
+la r&eacute;p&eacute;ta, et je l'assurai que la l&eacute;g&eacute;ret&eacute; de madame de Vignoral me
+convenoit d'autant mieux, que plus de constance de sa part auroit
+aggrav&eacute; mes torts, en me retenant loin de ma bienfaitrice. Cette r&eacute;ponse
+parut lui faire plaisir; mais, en regagnant mon appartement, je disois
+comme M. de Vignoral: Quelque philosophe que se croie une femme, elle
+est toujours femme. J'&eacute;crivis &agrave; mon ami Florvel pour le rassurer sur mon
+compte, et je retrouvai en peu de jours la sant&eacute; et l'enjouement de mon
+&acirc;ge.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XVIII" id="CHAPITRE_XVIII"></a><a href="#toc">CHAPITRE XVIII.</a></h2>
+
+<h3><i>Le produit net.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">Madame</span> de Sponasi prolongea son s&eacute;jour &agrave; la campagne: je n'en fus point
+f&acirc;ch&eacute;; j'y lisois beaucoup et avec fruit. J'avois mes petites id&eacute;es &agrave;
+moi; je comparois: je n'avois aucune esp&egrave;ce de pr&eacute;vention; c'&eacute;toit un
+moyen de bien juger. On recevoit beaucoup de monde au ch&acirc;teau; cela
+faisoit distraction: j'&eacute;tois re&ccedil;u dans tous les environs; cela m'amusoit
+en multipliant mes connoissances et mes observations. J'ai toujours aim&eacute;
+&agrave; observer; de tous les moyens de s'instruire, c'est celui qui co&ucirc;te le
+moins de peine, et procure le plus de plaisir.</p>
+
+<p>Nous avions pour proche voisin un homme d'une naissance distingu&eacute;e, et
+jadis d'une grande fortune; c'&eacute;toit un &eacute;conomiste, et un des premiers de
+la secte. Madame de Sponasi desira que je m'attachasse particuli&egrave;rement
+&agrave; lui, parce qu'il jouissoit d'une haute r&eacute;putation, et qu'elle n'&eacute;toit
+pas f&acirc;ch&eacute;e que j'acquisse quelques connoissances g&eacute;n&eacute;rales sur
+l'administration. M. Dumonceau, de son c&ocirc;t&eacute;, &eacute;toit enchant&eacute; de trouver
+un adepte de plus: car la fureur de faire des pros&eacute;lytes est une maladie
+incurable de tous les gens &agrave; syst&ecirc;me; on diroit que leur foi augmente
+avec le nombre des cr&eacute;dules.</p>
+
+<p>M. Dumonceau avoit des moyens infaillibles pour relever les finances de
+l'&Eacute;tat, pour rendre la France excessivement florissante sous le rapport
+de l'agriculture, du commerce et des arts. Il faisoit imprimer tous les
+mois des ouvrages dans lesquels la lumi&egrave;re per&ccedil;oit de tous c&ocirc;t&eacute;s; mais
+son si&egrave;cle ingrat s'obstinoit &agrave; vivre dans les t&eacute;n&egrave;bres. En effet, en
+accordant &agrave; ce grand homme deux ou trois suppositions, rien n'&eacute;toit plus
+facile &agrave; ex&eacute;cuter que ses plans. Par exemple, je suppose, 1&deg;. que tout
+ce qui existe n'existe pas; 2&deg;. que tout le monde pense comme moi; 3&deg;.
+que les finances ne soient administr&eacute;es que par d'honn&ecirc;tes gens, si l'on
+en trouve: le reste alloit tout seul. Il diss&eacute;quoit la France,
+pr&eacute;sentoit, &agrave; livres, sous et deniers, ce que produisoit le terrain, en
+le divisant et subdivisant selon les diverses qualit&eacute;s; c'&eacute;toit l&agrave; qu'il
+pla&ccedil;oit les richesses uniques, et cons&eacute;quemment l'unique imp&ocirc;t. Une
+centaine de mots barbarement rendus fran&ccedil;ois, et pour conclusion
+g&eacute;n&eacute;rale, <i>le produit net</i>, telle &eacute;toit sa machine financi&egrave;re si simple,
+si simple, qu'en l'expliquant il s'embrouilloit, qu'en la d&eacute;crivant il
+faisoit d'&eacute;normes volumes. D'un bout de l'Europe &agrave; l'autre, ses
+confr&egrave;res crioient: Peut-on voir rien de plus clair? Et pour mieux faire
+comprendre encore cette op&eacute;ration si claire qu'ils entendoient tous
+parfaitement, ils en faisoient imprimer des explications, dans
+lesquelles on ne rencontroit aucune similitude: mais c'est &eacute;gal; le fond
+restoit toujours d'une &eacute;vidence frappante.</p>
+
+<p>La seule chose dont on auroit pu s'&eacute;tonner, c'est que M. Dumonceau, en
+relevant la fortune publique, d&eacute;labroit tellement la sienne, que ses
+cr&eacute;anciers le faisoient saisir par-tout, et sans piti&eacute;. Ces hommes,
+enfonc&eacute;s dans l'ancienne routine, ne concevoient rien au produit net, et
+ne sentoient pas le m&eacute;rite des suppositions. M. Dumonceau &eacute;toit au
+d&eacute;sespoir d'&ecirc;tre oblig&eacute; de vendre ses terres, sur-tout depuis une
+exp&eacute;rience qui devoit l'enrichir, et servir d'exemple &agrave; son pays. Dans
+son jardin de Paris, il avoit sem&eacute; cent grains de bl&eacute;; et en les
+arrosant avec de l'eau sal&eacute;e, il avoit eu la preuve que chaque &eacute;pi avoit
+rendu deux cinqui&egrave;mes de plus que ceux abandonn&eacute;s &agrave; la nature. Ainsi on
+peut juger ce qu'auroient rapport&eacute; toutes ses fermes, en supposant, 1&deg;.
+qu'il e&ucirc;t plu de l'eau sal&eacute;e, etc. etc. C'&eacute;toit au milieu de richesses
+pareilles que M. Dumonceau voyoit disparo&icirc;tre les siennes. De tous les
+&eacute;conomistes ses confr&egrave;res, il n'y en avoit pas un dont la fortune ne f&ucirc;t
+en aussi mauvais &eacute;tat, et le produit net de leurs sp&eacute;culations
+miraculeuses &eacute;toit la ruine de leurs familles pour les nobles, et
+l'h&ocirc;pital pour les roturiers. On peut juger quel seroit le sort d'un
+&Eacute;tat qui les adopteroit.</p>
+
+<p>Je n'appris dans les conversations de M. Dumonceau qu'&agrave; me d&eacute;fier de
+plus en plus des syst&ecirc;mes; mais je continuai &agrave; aller chez lui. Lecteurs,
+faut-il vous dire pourquoi? Madame Dumonceau &eacute;toit une belle brune, un
+peu forte pour son sexe, mais fra&icirc;che, et l'&#339;il d'une vivacit&eacute; si
+expressive, qu'il autorisoit moins l'espoir qu'il n'annon&ccedil;oit la
+r&eacute;ussite. Je ne sais si j'en serois devenu amoureux; elle ne m'en laissa
+pas le temps. De toute la science de son &eacute;poux, cette dame n'avoit
+retenu qu'une v&eacute;n&eacute;ration profonde pour le produit net. L'espoir, les
+refus, les soins, les craintes, les caresses, en un mot tous les imp&ocirc;ts
+indirects qui forment aussi le plus grand revenu de l'empire de l'amour,
+&eacute;toient ray&eacute;s de son catalogue. Elle ne vous calculoit jamais qu'&agrave; votre
+juste valeur, ne vous estimoit qu'en proportion de vos facult&eacute;s, ne vous
+aimoit que pr&eacute;sent, vous oublioit au moment de votre d&eacute;part, ne
+s'ennuyoit jamais de votre absence, mais vous recevoit toujours bien au
+retour. Il est vrai que l'on ne revenoit &agrave; elle que lorsqu'on &eacute;prouvoit
+l'ennui du veuvage: aussi, avec beaucoup de moyens de plaire, grace &agrave;
+son enthousiasme pour le produit net, elle &eacute;toit sans amis, et m&ecirc;me sans
+amans, quoique tout le voisinage contribu&acirc;t &agrave; ses plaisirs. C'&eacute;toit son
+syst&ecirc;me.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIX" id="CHAPITRE_XIX"></a><a href="#toc">CHAPITRE XIX.</a></h2>
+
+<h3><i>Comment le nommera-t-on?</i></h3>
+
+
+<p>&laquo;<span class="smcap">On</span> ne peut pas toujours l'appeler Fr&eacute;d&eacute;ric, dit un jour madame de
+Sponasi &agrave; Philippe (j'&eacute;tois pr&eacute;sent). Nous allons retourner &agrave; Paris; je
+serai oblig&eacute;e de lui donner un logement &agrave; l'h&ocirc;tel, jusqu'&agrave; ce que j'aie
+pris un parti &agrave; son &eacute;gard. Dans mes soci&eacute;t&eacute;s, dans les siennes, ce nom
+de Fr&eacute;d&eacute;ric est trop simple; il peut d'ailleurs exciter la curiosit&eacute;, et
+m&ecirc;me des questions.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Il y a long-temps que j'y ai pens&eacute;, madame, r&eacute;pondit Philippe; mais
+j'attendois que vous en fissiez l'observation.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Et vous, Fr&eacute;d&eacute;ric, me dit ma bienfaitrice, vous &ecirc;tes-vous occup&eacute; de
+cela quelquefois?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Oui, madame, lorsqu'on m'a interrog&eacute; pour savoir le nom de ma famille.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Qu'avez-vous r&eacute;pondu?&mdash;Que j'avois l'honneur de vous appartenir.&mdash;Le
+croyez-vous? r&eacute;pliqua-t-elle avec vivacit&eacute;.&mdash;Non, madame.&mdash;Pourquoi donc
+le disiez-vous?&mdash;Pour donner &agrave; ceux qui me questionnoient un motif de
+respecter vos bont&eacute;s pour moi.&mdash;Et vous affirmiez que vous
+m'apparteniez?&mdash;Oui, madame.&mdash;&Agrave; quel titre?&mdash;Comme un parent
+tr&egrave;s-&eacute;loign&eacute;, priv&eacute; d'appui presque en naissant; et trop heureux de
+recevoir vos bienfaits.&mdash;Philippe savoit-il cela?&raquo;</p>
+
+<p>Philippe voulut parler; mais madame de Sponasi lui imposa silence avec
+une s&eacute;v&eacute;rit&eacute; qui me fit trembler.</p>
+
+<p>&laquo;R&eacute;pondez-moi, Fr&eacute;d&eacute;ric, ajouta-t-elle: Philippe savoit-il que vous vous
+donniez pour un de mes parens?&mdash;Non, madame.&mdash;Non? bien s&ucirc;r?&mdash;La
+franchise avec laquelle je me suis expliqu&eacute; jusqu'&agrave; pr&eacute;sent doit vous
+garantir que je ne vous en ferois pas un myst&egrave;re.&mdash;&Agrave; qui avez-vous dit
+que vous &eacute;tiez mon parent?&mdash;&Agrave; M. de Florvel seul. Il fut le seul aussi
+qui, dans sa surprise de vos bont&eacute;s pour moi, vouloit les attribuer &agrave;
+une cause qui blessoit l'id&eacute;e que tout le monde doit avoir de vous. Ne
+pouvant entrer dans des d&eacute;tails que j'ignore moi-m&ecirc;me, ce fut moins par
+amour-propre que par respect pour votre r&eacute;putation que je l'assurai que
+j'avois l'honneur de vous appartenir.&mdash;Et qu'est-ce que M. de Florvel
+supposoit?&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, madame, il m'est impossible de le dire. Vous
+connoissez les jeunes gens; une plaisanterie entre eux est toujours sans
+cons&eacute;quence: elle n'auroit pris une tournure s&eacute;rieuse que si j'eusse
+h&eacute;sit&eacute; dans la mani&egrave;re de m'expliquer.&mdash;Je n'ai rien &agrave; dire &agrave; cela.
+Laissez-moi seule avec Philippe.&raquo;</p>
+
+<p>Je m'en allois le c&#339;ur bien gros; madame de Sponasi s'en apper&ccedil;ut.
+&laquo;Fr&eacute;d&eacute;ric, me dit-elle, je ne vous en veux pas. Ce que vous avez r&eacute;pondu
+&agrave; M. de Florvel avoit un motif si respectable, que je doute qu'&agrave; votre
+place qui que ce f&ucirc;t e&ucirc;t mieux fait; m'eussiez-vous m&ecirc;me d&eacute;plu, votre
+franchise seroit la meilleure de toutes les excuses. Allons, ne soyez
+donc pas triste; encore une fois, je ne vous en veux pas. Embrassez-moi,
+ajouta-t-elle avec bont&eacute;; et si ce mauvais sujet de Florvel en jase,
+dites-lui que c'est absolument sans cons&eacute;quence.&raquo;</p>
+
+<p>Je la quittai, ne doutant pas de son amiti&eacute;, mais plus que jamais
+fatigu&eacute; du myst&egrave;re qui enveloppoit ma naissance. J'allai promener mes
+r&ecirc;veries dans le parc, et toutes mes r&eacute;flexions &agrave; cet &eacute;gard ne servirent
+qu'&agrave; me prouver l'inutilit&eacute; d'en faire. La seule chose dont je restai
+convaincu, fut que madame de Sponasi ne pardonneroit pas &agrave; Philippe de
+m'instruire, et que le mouvement de col&egrave;re auquel elle s'&eacute;toit livr&eacute;e le
+rendroit, s'il est possible, encore plus discret qu'il ne l'avoit &eacute;t&eacute;
+jusqu'alors. Comme je revenois, Philippe passa pr&egrave;s de moi, et, sans me
+regarder, me recommanda tout bas de monter chez moi, et de ne pas en
+sortir avant de l'avoir vu.</p>
+
+<p>En entrant, il ferma la porte, et me dit: &laquo;Madame de Sponasi doit avoir
+ce soir un entretien particulier avec vous. S'il est question de moi,
+soit en bien, soit en mal, laissez-la dire sans appuyer, sans la
+contrarier; le pi&eacute;ge est des deux c&ocirc;t&eacute;s. Je la crois jalouse de l'amiti&eacute;
+que vous avez pour moi. Je n'en suis pas f&acirc;ch&eacute;; cela prouve qu'elle vous
+aime beaucoup: mais prenez garde d'augmenter cette inqui&eacute;tude; elle
+craint que je ne vous aie r&eacute;v&eacute;l&eacute; le secret de votre naissance. Je n'ai
+rien &agrave; me reprocher: mais il ne suffit pas de la certitude d'avoir
+rempli son devoir; il faut que ceux dont nous d&eacute;pendons en soient aussi
+persuad&eacute;s que nous. Ne t&eacute;moignez donc aucune curiosit&eacute; &agrave; madame de
+Sponasi: &eacute;vitez avec le m&ecirc;me soin une indiff&eacute;rence trop grande; elle
+pourroit l'attribuer &agrave; la dissimulation. En un mot, vous voil&agrave; pr&eacute;venu;
+tenez-vous sur vos gardes. Votre franchise a r&eacute;ussi ce matin; c'est un
+miracle: mais elle a jet&eacute; des soup&ccedil;ons dans l'ame de votre bienfaitrice;
+il seroit dangereux de les y laisser germer. Adieu; il ne faut pas qu'on
+puisse se douter que je vous aie parl&eacute;. De la prudence, beaucoup de
+prudence&raquo;. Il sortit.</p>
+
+<p>Pourquoi me recommander de taire ce que je ne savois pas? pourquoi cette
+crainte que madame de Sponasi ne f&ucirc;t jalouse de l'amiti&eacute; bien m&eacute;rit&eacute;e
+que j'avois pour Philippe? et quel pouvoit &ecirc;tre le motif d'une jalousie
+aussi extraordinaire? La prudence dont on me faisoit une loi, n'&eacute;toit, &agrave;
+vrai dire, qu'une dissimulation d'autant plus difficile &agrave; mettre en
+pratique, qu'il ne s'agissoit pas d'&ecirc;tre en garde sur telle ou telle
+chose, mais sur mes sentimens, mais sur une curiosit&eacute; la plus l&eacute;gitime
+qu'un homme p&ucirc;t avoir. D'ailleurs, s'il est ais&eacute; de se d&eacute;guiser avec
+ceux pour qui l'on n'a que de l'indiff&eacute;rence, il est impossible de le
+faire quand le c&#339;ur se met de la partie, et j'aimois v&eacute;ritablement ma
+bienfaitrice. Je ne pouvois prendre d'autre r&eacute;solution que celle de
+mettre bien peu du mien dans l'entretien dont j'&eacute;tois averti; c'est
+aussi ce que je me promis. Je me promis encore de ne r&eacute;pondre aux
+questions qui pourraient m'embarrasser, que par des questions plus
+directes.</p>
+
+<p>Rien n'est plus infaillible quand on veut savoir la pens&eacute;e de ceux qui
+cherchent &agrave; deviner la n&ocirc;tre.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s souper, madame de Sponasi me t&eacute;moigna le d&eacute;sir que je lui tinsse
+compagnie: cela m'arrivoit souvent. Souvent aussi je lui servois de
+lecteur: ce qui n'&eacute;toit pas fatigant; car le premier passage qu'il lui
+plaisoit de commenter, engageoit la conversation, et la conversation se
+prolongeoit si long-temps, que la lecture ne retrouvoit plus sa place.
+Un volume auroit pu servir pendant une ann&eacute;e enti&egrave;re. Il est un &acirc;ge
+auquel rien n'engage plus &agrave; s'instruire, et cet &acirc;ge est aussi celui o&ugrave;
+l'on aime le plus &agrave; montrer ce qu'on sait.</p>
+
+<p>&laquo;Vous m'avez donn&eacute; aujourd'hui une preuve de votre franchise, me dit
+madame de Sponasi, et vous avez beaucoup gagn&eacute; dans mon estime.
+Continuez &agrave; me parler avec la m&ecirc;me sinc&eacute;rit&eacute;, et dites-moi ce que vous
+pensez de Philippe.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Je vous demanderai, madame, sur quoi vous voulez que je vous dise ce
+que je pense de lui. Est-ce sur sa conduite envers vous, ou sur celle
+qu'il a tenue avec moi?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Mais.... sur son caract&egrave;re en g&eacute;n&eacute;ral.&mdash;Eh bien! je crois qu'il m&eacute;rite
+la confiance que vous lui accordez.&mdash;Je m'explique mal, et je sens la
+difficult&eacute; de m'expliquer plus clairement. Dites-moi,
+l'estimez-vous?&mdash;Je n'ai qu'&agrave; me louer des conseils qu'il m'a
+donn&eacute;s.&mdash;Oh! je me doutois bien qu'il voudroit vous donner des conseils,
+r&eacute;pliqua-t-elle avec humeur; il vous aime beaucoup, et il sacrifiera
+tout, mon bonheur m&ecirc;me, &agrave; votre int&eacute;r&ecirc;t.&raquo;</p>
+
+<p>Ce reproche &eacute;toit une &eacute;nigme pour moi. Je gardai le silence, et je
+r&eacute;fl&eacute;chis tout bas que, de l'aveu m&ecirc;me de madame de Sponasi, Philippe
+m'&eacute;toit enti&egrave;rement d&eacute;vou&eacute;. Cette certitude me fit plaisir.</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coutez, Fr&eacute;d&eacute;ric: telle que vous me voyez, je ne suis pas heureuse; le
+temps des illusions est &agrave; jamais pass&eacute; pour moi, et je ne sais sur qui
+reposer ma confiance. Mes parens m'accablent d'&eacute;gards; mais je crois
+qu'ils ne s'informent jamais de ma sant&eacute; sans penser &agrave; mon h&eacute;ritage.
+Philippe m'est n&eacute;cessaire: il me flatte, je le sens; et telle est ma
+foiblesse, que, sans l'estimer, j'ai besoin de l'avoir toujours aupr&egrave;s
+de moi. Cet homme s'est fait une telle &eacute;tude de mon caract&egrave;re, qu'il me
+domine au point que je ne sais ce que je deviendrais si je l'&eacute;loignois.
+Il est au-dessus de son &eacute;tat sous bien des rapports; mais il a une
+s&eacute;cheresse d'ame qui me fait mal. Depuis plus de vingt ans qu'il est &agrave;
+mon service, il ne m'a jamais donn&eacute; sujet de me plaindre de lui, et
+cependant j'ai la certitude qu'il n'a pour moi aucune esp&egrave;ce
+d'attachement. Il est int&eacute;ress&eacute;; c'est sa fortune qu'il soigne en moi.
+Il n'a pas &agrave; se plaindre; mais plus je fais pour lui, plus il voudroit
+avoir. Loin d'oser en murmurer, je pense souvent que s'il &eacute;toit plus
+mod&eacute;r&eacute; dans ses desirs, il pourroit me quitter; car il a de quoi se
+passer de moi maintenant. Ainsi, de son c&ocirc;t&eacute;, s'il calcule ce que la
+servitude peut lui produire, du mien je suis forc&eacute;e de r&eacute;fl&eacute;chir que ses
+complaisances me sont devenues n&eacute;cessaires, qu'un autre que lui auroit
+moins de qualit&eacute;s sans avoir moins de cupidit&eacute;. D'ailleurs il seroit
+bien dur &agrave; mon &acirc;ge de ne voir autour de moi que des figures nouvelles.
+Quand on n'existe plus que dans le pass&eacute;, on tient &agrave; tout ce qui le
+rappelle; aussi ai-je cent fois pens&eacute; que c'est plut&ocirc;t par sentiment
+que par tout autre motif, que les vieilles femmes d&eacute;testent les modes
+nouvelles. Lorsqu'elles s'y livrent, on peut assurer qu'elles n'ont
+point eu de sensibilit&eacute; dans leur jeunesse. Malheureusement pour moi,
+mon c&#339;ur n'a point vieilli; j'&eacute;prouve sans cesse le besoin d'aimer, et
+je n'ai point d'enfans. Fr&eacute;d&eacute;ric! Fr&eacute;d&eacute;ric! pourquoi n'&ecirc;tes-vous pas mon
+fils?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Ne le suis-je pas, madame? n'&ecirc;tes-vous pas pour moi la meilleure, la
+plus tendre des m&egrave;res&raquo;? lui r&eacute;pondis-je en lui prenant la main. Je la
+sentis tressaillir. Elle garda le silence. Peu &agrave; peu sa figure devint
+sombre; elle me repoussa.</p>
+
+<p>&laquo;Non, Fr&eacute;d&eacute;ric, je ne suis pas votre m&egrave;re, je ne le sens que trop. Si
+vous &eacute;tiez mon fils, je serais heureuse, je serois s&ucirc;re d'&ecirc;tre aim&eacute;e.
+Philippe g&acirc;tera votre c&#339;ur: il vous apprendra l'art de feindre, il vous
+apprendra &agrave; me tromper, il vous apprendra &agrave; ne voir en moi que la source
+de votre fortune. Je n'oserai qu'en tremblant me livrer &agrave; l'int&eacute;r&ecirc;t que
+vous m'inspirez; je vivrai au milieu des soup&ccedil;ons les plus d&eacute;chirans;
+mon ame perdra le peu de forces qui lui reste; je descendrai au tombeau
+sans pouvoir vous ha&iuml;r, sans avoir pu vous aimer. Pourquoi ai-je
+consenti &agrave; vous voir? Je ne le voulois pas, je ne le devois pas. Soyez
+l'ami de Philippe, c'est lui qui a bris&eacute; ma volont&eacute;.... Je ne l'aurois
+pas cru capable.... Vous ferez tous les deux le malheur de ma vie.
+Laissez-moi, Fr&eacute;d&eacute;ric, je n'ai plus assez de courage pour suivre cette
+conversation.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Moi, madame, vous quitter dans l'agitation o&ugrave; vous &ecirc;tes! cela m'est
+impossible. D&eacute;cidez de mon sort: quelle que soit votre volont&eacute;,
+j'ob&eacute;irai sans murmure; s'il m'&eacute;toit permis d'en avoir une, je cesserois
+bient&ocirc;t d'&ecirc;tre un obstacle &agrave; votre tranquillit&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Et que feriez vous?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Je m'&eacute;loignerois; et refusant &agrave; l'avenir des bienfaits qui vous font
+suspecter mon c&#339;ur, je vous demanderois pour toute grace la permission
+de vous rappeler quelquefois qu'il m'est impossible d'oublier ceux que
+j'ai re&ccedil;us.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Vous me quitteriez sans regret?&mdash;Vous ne le pensez pas, madame: vous
+avez trop de sensibilit&eacute; pour douter de la mienne; vous avez trop de
+fiert&eacute; pour ne pas pardonner &agrave; un malheureux que le sort a priv&eacute; de tout
+en naissant, de ne pouvoir supporter l'humiliation.&mdash;Et qui vous
+humilie, monsieur?&mdash;Des soup&ccedil;ons dont il ne m'est pas permis de me
+plaindre, puisqu'au moment o&ugrave; ils m'accablent, ils me prouvent l'amiti&eacute;
+que vous avez pour moi.&mdash;Fr&eacute;d&eacute;ric, pensez-vous &agrave; ce que vous
+dites?&mdash;Oui, madame. Si vous craignez que vos bienfaits seuls
+m'attachent &agrave; vous, je puis craindre &agrave; mon tour qu'ils me fassent perdre
+votre estime, qui m'est cent fois plus pr&eacute;cieuse. Vous m'avez demand&eacute; de
+la franchise; il me seroit impossible de n'en pas avoir au moment o&ugrave;
+j'envisage, pour la premi&egrave;re fois, toute l'horreur de ma situation.
+Pourquoi le sort me tient-il s&eacute;par&eacute; de ma m&egrave;re! Riche, elle n'e&ucirc;t pas
+cru payer mon amiti&eacute;; pauvre, je la lui aurois prouv&eacute;e en ne travaillant
+que pour elle.&mdash;Que ne peut-elle vous entendre! s'&eacute;cria madame de
+Sponasi: elle seroit heureuse, bien heureuse&raquo;! Nous gard&acirc;mes long-temps
+le silence.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes fier, Fr&eacute;d&eacute;ric, me dit-elle en souriant et en me tendant la
+main; j'ai &eacute;t&eacute; au moment de m'en f&acirc;cher; et cela prouve que j'ai la
+t&ecirc;te encore bien jeune, puisque votre fiert&eacute; me donne la certitude que
+vous &ecirc;tes incapable de faire c&eacute;der votre caract&egrave;re &agrave; votre int&eacute;r&ecirc;t: mais
+quand je suis &eacute;mue, je raisonne tout de travers, et c'est ce qui m'est
+arriv&eacute; aujourd'hui. Parlons tranquillement: le path&eacute;tique est charmant &agrave;
+votre &acirc;ge; au mien, il est tr&egrave;s-dangereux. On pr&eacute;tend que les grandes
+&eacute;motions doublent l'existence; moi, je soutiens qu'elles l'abr&eacute;gent, et
+j'ai besoin d'&eacute;conomiser le peu qui me reste. Eh bien! vous &ecirc;tes encore
+s&eacute;rieux? Est-ce que vous me boudez?&mdash;Moi, madame?&mdash;Approchez votre
+si&eacute;ge, faisons la paix, et causons comme de vieux amis.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Pour finir, une fois pour toutes, je conviendrai que j'ai jug&eacute; Philippe
+un peu s&eacute;v&egrave;rement: je ne veux pas que vous le m&eacute;prisiez; il vous aime,
+et je suis s&ucirc;re que vous n'aurez jamais &agrave; vous en plaindre. Que ce que
+je vous ai dit &agrave; son &eacute;gard reste &agrave; jamais entre vous et moi. Je suis n&eacute;e
+avec beaucoup de richesses; il m'est impossible d'appr&eacute;cier bien juste
+jusqu'&agrave; quel point il est permis d'&ecirc;tre int&eacute;ress&eacute; quand on a sa fortune
+&agrave; faire, et cela doit me rendre indulgente. N'est-ce pas,
+Fr&eacute;d&eacute;ric?&mdash;Aussi l'&ecirc;tes-vous, madame. Je suis persuad&eacute; que Philippe a
+beaucoup d'attachement pour vous, et jamais il ne m'a parl&eacute; de ma
+bienfaitrice sans lui rendre la justice qui lui est due.&mdash;Je suis bien
+aise que vous me le disiez; qu'il n'en soit donc plus question. J'ai
+pens&eacute; que vous aviez besoin d'un nom pour la soci&eacute;t&eacute;; et comme je ne
+sais rien faire sans consulter cet homme, je lui ai demand&eacute; son avis. Il
+a trouv&eacute; tout de suite ce que j'aurois cherch&eacute; long-temps. Vous prendrez
+le nom de T&eacute;ligny: c'est celui d'une terre que j'ai en Auvergne, et
+qu'effectivement je vous destine; elle produit deux mille &eacute;cus, et d&egrave;s
+ce jour je vous en abandonne le revenu. Cela vous convient-il&raquo;? Je
+gardois le silence. Elle ajouta: &laquo;Si vous vouliez du moins vous donner
+la peine de me remercier?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Je n'y pensois pas, madame&raquo;: voil&agrave; toute la r&eacute;ponse que je pus
+trouver.&mdash;&laquo;Oh! je vois bien ce qui vous occupe; convenez que j'ai eu la
+maladresse d'&ocirc;ter aujourd'hui le prix &agrave; tout ce que je puis faire pour
+vous. Un des plus grands torts de l'amiti&eacute;, quand elle est vive, est de
+pousser la d&eacute;licatesse jusqu'&agrave; la d&eacute;fiance; mais de toute notre
+conversation, Fr&eacute;d&eacute;ric, nous ne devons retenir que deux choses, et c'est
+vous qui les avez dites: la premi&egrave;re, que je suis la meilleure et la
+plus tendre des m&egrave;res; la seconde, qu'une m&egrave;re ne croit jamais acheter
+l'amiti&eacute; de son fils. Embrassez-moi comme vous m'aimez, et c'est moi qui
+vous devrai de la reconnoissance.&raquo;</p>
+
+<p>Pourquoi n'est-elle pas ma m&egrave;re? pensois-je en l'embrassant: je ne
+voudrois de son h&eacute;ritage qu'un c&#339;ur tel que le sien.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XX" id="CHAPITRE_XX"></a><a href="#toc">CHAPITRE XX.</a></h2>
+
+<h3><i>Le ruisseau.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">Nous</span> retourn&acirc;mes &agrave; Paris, au commencement de l'automne. J'eus un
+logement &agrave; l'h&ocirc;tel, et je continuai &agrave; vivre pr&egrave;s de ma bienfaitrice avec
+la m&ecirc;me familiarit&eacute; qu'&agrave; la campagne; aussi devins-je pour tous ses
+parens un grand sujet d'inqui&eacute;tude. Si ma naissance &eacute;toit un probl&ecirc;me
+dont la solution m'occupoit, je fus persuad&eacute; qu'ils desiroient autant
+que moi d'en percer le myst&egrave;re. J'ignore les conjectures qu'ils
+form&egrave;rent: mais, grace aux conseils de Philippe, j'usai avec tant de
+mod&eacute;ration de la faveur dont je jouissois, je me fis une &eacute;tude si
+constante d'opposer la politesse &agrave; la d&eacute;fiance, et la fiert&eacute; aux
+attaques plus directes, qu'insensiblement on me regarda avec moins
+d'impertinence; on dissimula m&ecirc;me jusqu'&agrave; rechercher mon amiti&eacute;: mais je
+sentois trop qu'il ne falloit pas me fier &agrave; des d&eacute;monstrations qui ne
+pouvoient jamais &ecirc;tre sinc&egrave;res. Madame de Sponasi n'avoit d'h&eacute;ritiers
+qu'&agrave; des degr&eacute;s &eacute;loign&eacute;s: on lui faisoit la cour par &eacute;gard pour son
+testament; et ses parens, tout en tremblant de voir un &eacute;tranger entrer
+en rivalit&eacute; avec eux, me m&eacute;nageoient, dans la crainte de me rendre plus
+cher. C'&eacute;toit effectivement ce qu'ils pouvoient faire de mieux pour
+leurs int&eacute;r&ecirc;ts, pour la tranquillit&eacute; de ma bienfaitrice et la mienne.</p>
+
+<p>Libre de tous mes momens, je jouissois d'une vie agr&eacute;able. Moins par
+ob&eacute;issance que par go&ucirc;t, j'avois partag&eacute; mon temps entre l'&eacute;tude et les
+plaisirs; je n'avois jamais mieux senti le besoin de m'instruire que
+depuis qu'on ne m'en faisoit plus un devoir. J'&eacute;tois r&eacute;pandu dans
+beaucoup de soci&eacute;t&eacute;s, mais celle de Florvel me convenoit mieux que
+toutes les autres; son &eacute;pouse avoit aussi de l'amiti&eacute; pour moi, soit
+parce qu'elle ne trouvoit bien que ce qui plaisoit &agrave; Florvel, soit parce
+qu'elle n'ignoroit pas que j'avois d&eacute;cid&eacute; son mariage autant qu'il avoit
+&eacute;t&eacute; en mon pouvoir.</p>
+
+<p>Je rencontrai souvent madame de Vignoral, et je la vis sans &eacute;motion.
+L'id&eacute;e qu'elle m'avoit sacrifi&eacute; son &eacute;poux et ses devoirs, avoit beaucoup
+ajout&eacute; &agrave; mon amour; mais quand je fus convaincu qu'elle les sacrifioit
+&eacute;galement &agrave; tous ceux en faveur de qui la nature lui parloit, je sentis
+s'effacer le souvenir agr&eacute;able que l'on garde presque toujours d'une
+premi&egrave;re inclination.</p>
+
+<p>Par coquetterie, besoin ou d&eacute;s&#339;uvrement, je fis la cour &agrave; une veuve en
+possession d'une r&eacute;putation fort galante et fort honn&ecirc;te: elle mettoit
+de l'ordre jusque dans son d&eacute;sordre, et comptoit avec raison au nombre
+de ses meilleurs amis tous ceux qui avoient &eacute;t&eacute; ses amans. &Eacute;toit-elle
+engag&eacute;e, on sentoit l'inutilit&eacute; de lui faire la cour: &eacute;toit-elle libre,
+la foule des adorateurs lui portoit ses hommages; elle les accueilloit
+avec une grace charmante, excitoit leur empressement, leur jalousie,
+&eacute;tudioit avec soin ce qui pouvoit leur plaire. Le choix fait, sa porte
+&eacute;toit ferm&eacute;e &agrave; tous les rivaux, et le soupirant heureux devenoit un
+ma&icirc;tre auquel toutes ses volont&eacute;s &eacute;toient subordonn&eacute;es.</p>
+
+<p>Elle se trouvoit dans une situation fort embarrassante quand je me mis
+sur les rangs; la foule &eacute;toit cong&eacute;di&eacute;e, son choix &eacute;toit fait: mais elle
+retardoit ce qu'on appelle les derni&egrave;res preuves d'un v&eacute;ritable amour;
+elle sentoit qu'elle n'avoit c&eacute;d&eacute; qu'&agrave; l'impossibilit&eacute; de vivre sans un
+attachement. Je parus, elle h&eacute;sita &agrave; me recevoir; mais r&eacute;fl&eacute;chissant
+qu'elle n'avoit donn&eacute; &agrave; mon rival aucun droit sur elle, je fus admis &agrave;
+l'honneur de disputer la victoire.</p>
+
+<p>Rien n'est aussi piquant pour l'amour-propre que cette position: deux
+hommes, poursuivant le m&ecirc;me objet, se d&eacute;testant sans oser le faire
+paro&icirc;tre, se cherchant par-tout, liant les m&ecirc;mes parties, non pour le
+plaisir d'&ecirc;tre ensemble, mais seulement pour &eacute;clairer leurs d&eacute;marches,
+et bien moins occup&eacute;s de plaire que de se persuader r&eacute;ciproquement
+qu'ils ont plu. L'un fixe-t-il l'heure &agrave; laquelle il viendra le
+lendemain, l'autre arrive au m&ecirc;me instant. S'il n'a pu venir plut&ocirc;t; si
+l'un et l'autre, dans l'espoir de se tromper, se taisent sur leurs
+visites, tous deux n'en sont que plus empress&eacute;s &agrave; se devancer: chaque
+minute donne souvent &agrave; la fois de l'inqui&eacute;tude, de la joie, des peines
+et du plaisir.</p>
+
+<p>Si la raison guidoit le choix de l'amour, j'aurois d&ucirc; renoncer &agrave; toute
+esp&eacute;rance; car mon rival &eacute;toit raisonnable comme un sage de la Gr&egrave;ce,
+quoiqu'il f&ucirc;t jeune et d'une figure s&eacute;duisante: mais il &eacute;toit minutieux,
+plus dispos&eacute; &agrave; donner des conseils qu'&agrave; prodiguer des &eacute;loges, et plus
+tourment&eacute; du d&eacute;sir d'&ecirc;tre estim&eacute; que du besoin d'&ecirc;tre aim&eacute;. Sa jalousie
+&eacute;toit froidement raisonneuse; il prouvoit si m&eacute;thodiquement qu'on avoit
+tort de le rendre jaloux, qu'on pouvoit douter qu'il le f&ucirc;t r&eacute;ellement.
+Obtenoit-il quelques pr&eacute;f&eacute;rences, il les recevoit plut&ocirc;t comme un mari
+sentimental que comme un amant capable de les payer.</p>
+
+<p>Avec toute la politesse possible, il faisoit remarquer mes &eacute;tourderies;
+avec toute l'honn&ecirc;tet&eacute; imaginable, je coupois ses longs raisonnemens par
+quelques saillies qui rendoient &agrave; la conversation un peu de vivacit&eacute;. On
+l'&eacute;coutoit avec recueillement; on me sourioit: il &eacute;toit reconnoissant et
+tranquille; j'avois de l'espoir, et j'etois exigeant: il attendoit; je
+m'impatientois, et j'aurois cent fois abandonn&eacute; la partie sans la honte
+de la perdre.</p>
+
+<p>Nous d&icirc;nions un vendredi chez notre veuve; elle nous avoit pr&eacute;venus
+qu'elle desiroit d'&ecirc;tre libre &agrave; six heures, parce qu'elle attendoit des
+visites de famille ou d'affaire. La premi&egrave;re id&eacute;e qui vint aux deux
+rivaux, fut qu'elle vouloit en cong&eacute;dier un, et nous essay&acirc;mes, suivant
+l'usage, de nous accrocher l'un &agrave; l'autre pour le reste de la journ&eacute;e.
+Nous d&eacute;cid&acirc;mes que nous irions ensemble &agrave; l'Op&eacute;ra. &Agrave; cinq heures et
+demie il fit un orage &eacute;pouvantable. Nous envoy&acirc;mes chercher une
+voiture; on n'en trouva pas. Enfin la pluie cessa; mais l'eau battoit
+les deux murs. Il fallut partir. Notre veuve me plaisanta beaucoup;
+j'&eacute;tois chauss&eacute;, mon rival &eacute;toit en bottes. Elle m'avertit qu'elle
+alloit se mettre &agrave; la fen&ecirc;tre pour jouir de mon embarras. Je descends
+l'escalier quatre &agrave; quatre, et, d'un saut, me voil&agrave; de l'autre c&ocirc;t&eacute; de
+la rue, o&ugrave; je la regarde en riant: elle rioit aussi de tout son c&#339;ur. Le
+jeune sage arrive tranquillement, et, c&ocirc;toyant le ruisseau pour chercher
+un endroit gu&eacute;able, il parvient sans danger, mais non sans effort, &agrave; me
+rejoindre. Comme il se retournoit pour saluer notre veuve, elle se
+retira en fermant la fen&ecirc;tre. Il n'y fit pas attention; mais j'en tirai
+le meilleur augure. Effectivement c'&eacute;toit une affaire termin&eacute;e; son
+choix &eacute;toit fait.</p>
+
+<p>&Eacute;toit-il raisonnable d'accorder &agrave; une gambade ce qu'on avoit fait
+attendre &agrave; cinq semaines d'assiduit&eacute;s? Je n'en sais rien. Toutes les
+femmes que j'ai consult&eacute;es &agrave; cet &eacute;gard se sont content&eacute;es de rire pour
+toute r&eacute;ponse. J'ai fini par croire que notre veuve ressembloit aux
+g&eacute;om&egrave;tres, qui, dans leurs calculs, mesurent l'inconnu par le connu. Au
+reste, cette liaison ne dura pas long-temps; on pourroit la comparer &agrave;
+une com&eacute;die d'intrigues, &agrave; laquelle on cesse de prendre int&eacute;r&ecirc;t quand on
+est s&ucirc;r du d&eacute;nouement.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXI" id="CHAPITRE_XXI"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXI.</a></h2>
+
+<h3><i>Un nouveau personnage.</i></h3>
+
+
+<p>&laquo;<span class="smcap">Vous</span> approchez de l'&acirc;ge o&ugrave; l'on doit prendre un &eacute;tat, me dit un soir
+madame de Sponasi, et vous connoissez assez le monde pour choisir
+vous-m&ecirc;me. Quels sont vos projets, Fr&eacute;d&eacute;ric?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Madame, je n'en ai aucun.&mdash;Tant pis; il faut qu'un homme tienne &agrave;
+quelque chose. Je sais bien que souvent on engage sa libert&eacute; &agrave; des
+convenances; mais il est triste de vieillir sans avoir rien fait pour
+les autres ni pour soi.&mdash;Songez &agrave; ma position, madame; j'ignore qui je
+suis, et l'on m'en fera le reproche si je cherche &agrave; me
+distinguer.&mdash;Pauvre enfant!&mdash;L'&eacute;tat militaire auroit &eacute;t&eacute; fort de mon
+go&ucirc;t; mais il faut un nom pour avancer en temps de paix: s'il n'en est
+pas toujours de m&ecirc;me pendant la guerre, convenez qu'il est bien cruel
+d'attendre son avancement du plus grand malheur qui puisse affliger
+l'humanit&eacute;.&mdash;Je ne veux pas du service; cela vous &eacute;loigneroit de moi, et
+je pr&eacute;tends que vous ne me quittiez jamais. Je n'en puis pas dire
+autant, Fr&eacute;d&eacute;ric; je vous laisserai seul quelques jours, bient&ocirc;t
+peut-&ecirc;tre.&mdash;Ah! madame, par piti&eacute; pour moi, ne parlons pas du seul
+&eacute;v&eacute;nement qu'il me serait impossible de supporter.&mdash;Mon ami, le temps
+approche, je le sens: mon courage s'affoiblit; et si vous saviez toutes
+les r&eacute;flexions que je fais, vous seriez bien &eacute;tonn&eacute;. Ne vous
+appercevez-vous pas que ma gaiet&eacute; n'est plus que factice?&mdash;Votre bont&eacute;
+est toujours la m&ecirc;me.&mdash;Vous &eacute;vitez de me r&eacute;pondre; vous craignez de
+m'affliger. Eh bien! revenons &agrave; notre conversation. L'&eacute;tude des lois
+vous conviendroit-elle?&mdash;Non, madame; je sens qu'il me seroit impossible
+de sacrifier sans cesse mon opinion au respect des formes, et je
+redouterois de m'en affranchir, dans la crainte de
+m'&eacute;garer.&mdash;Auriez-vous de la r&eacute;pugnance &agrave; suivre la carri&egrave;re
+diplomatique?&mdash;C'est &agrave; quoi je n'ai jamais pens&eacute;.&mdash;&Agrave; mon avis, c'est le
+seul parti qui vous convienne. Avec des talens, vous pourrez obtenir de
+la consid&eacute;ration, et j'esp&egrave;re vous laisser entour&eacute; d'amis qui vous
+appuieront. Mon enfant, pour acqu&eacute;rir des lumi&egrave;res, il faut avoir un but
+fixe: sans cela, on passe alternativement d'un sujet &agrave; un autre; on
+effleure tout, on ne sait rien. &Eacute;tudier les m&#339;urs, les lois, les
+int&eacute;r&ecirc;ts des nations, c'est, pour un homme de votre &acirc;ge et qui a de
+l'intelligence, se pr&eacute;parer des moyens d'avancement si l'on a de
+l'ambition, ou des jouissances pour le temps o&ugrave; l'on n'a plus que celles
+de la vanit&eacute;. En un mot, je ne desire rien tant que de vous voir former
+des projets pour l'avenir, et celui-l&agrave; me paro&icirc;t digne de vous. Il est,
+dans la diplomatie, des places o&ugrave; il faut un nom: il en est d'autres o&ugrave;
+les talens seuls sont estim&eacute;s, parce qu'ils sont n&eacute;cessaires; c'est l&agrave;
+qu'il faut tourner toutes vos vues. Ne r&eacute;ussiriez-vous pas, vous n'aurez
+point perdu votre temps, puisque vous aurez augment&eacute; vos connoissances.
+&Ecirc;tes-vous de mon sentiment?&mdash;Oui, madame.&mdash;Parmi mes parens, il en est
+un qui peut vous guider, et auquel je vous recommanderai.&mdash;M. de
+Miralbe? m'&eacute;criai-je.&mdash;Oui, Fr&eacute;d&eacute;ric.&mdash;Mais, madame, vous ne l'estimez
+pas.&mdash;&Eacute;coutez, mon ami: je n'estime pas son caract&egrave;re, sans doute; mais
+son esprit, cela est diff&eacute;rent. Je serois plus difficile que mon si&egrave;cle
+en ne rendant pas justice &agrave; son m&eacute;rite. S'il vous apprend comment il
+faut se conduire quand on a de grands int&eacute;r&ecirc;ts &agrave; d&eacute;battre avec les
+hommes, je vais, en vous le montrant tel qu'il est, vous apprendre
+comment vous devez traiter avec lui.</p>
+
+<p>&laquo;M. de Miralbe est m&eacute;chant, int&eacute;ress&eacute;, et ne vante les vertus que parce
+qu'elles mettent presque toujours ceux qui les pratiquent dans la
+d&eacute;pendance de ceux qui osent s'en affranchir; mais comme il a senti
+qu'on ne va jamais &agrave; son but qu'avec une r&eacute;putation qui impose, il a
+travaill&eacute; &agrave; en acqu&eacute;rir une enti&egrave;rement oppos&eacute;e &agrave; son caract&egrave;re: aussi
+passe-t-il pour &ecirc;tre bon, d&eacute;sint&eacute;ress&eacute; et vertueux. En approfondissant
+les hommes, il a appris &agrave; les m&eacute;priser; cependant il est g&eacute;n&eacute;ralement
+reconnu comme un des plus ardens d&eacute;fenseurs des droits de l'humanit&eacute;.
+Despote orgueilleux dans l'int&eacute;rieur de sa famille, il se passionne en
+public pour tout ce qui tient &agrave; la libert&eacute;, et de la m&ecirc;me main dont il
+tra&ccedil;oit son ouvrage contre les coups d'autorit&eacute;, il &eacute;crivoit aux
+ministres pour obtenir des lettres-de-cachet contre ses ennemis. Il fit
+renfermer sa femme, et la laissa mourir dans un couvent; il lui devoit
+toute sa fortune. Cependant il sut mettre le public de son c&ocirc;t&eacute;, en
+&eacute;touffant les cris de sa victime: la malheureuse perdoit tout; c'&eacute;toit
+lui que l'on plaignoit. Quand son fils fut en &acirc;ge de lui demander compte
+des biens de sa m&egrave;re, il le for&ccedil;a de fuir sa patrie, dans la crainte de
+perdre sa libert&eacute;, et le public s'attendrit encore sur le sort d'un
+homme qui, avec tant de vertus, trouvoit ses plus grands ennemis dans sa
+famille. Une de ses filles disparut &agrave; l'&acirc;ge de cinq ans. On ignore les
+d&eacute;tails secrets d'un si &eacute;trange &eacute;v&eacute;nement; mais comme rien ne peut
+constater ni son existence ni sa mort, cette incertitude met M. de
+Miralbe dans la position de faire la loi &agrave; son fils, en paroissant
+seulement d&eacute;fendre les droits de la fille qu'il a perdue, mais que son
+c&#339;ur paternel esp&egrave;re retrouver un jour. De tous mes h&eacute;ritiers, c'est le
+seul que je craigne pour les autres; mais je compte faire mes
+dispositions de mani&egrave;re &agrave; le contraindre &agrave; respecter mes derni&egrave;res
+volont&eacute;s.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;En v&eacute;rit&eacute;, madame, cet homme me fait trembler, et je craindrais
+d'acqu&eacute;rir des talens dont on peut faire un emploi si dangereux.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Ses vices ne tiennent pas &agrave; ses lumi&egrave;res, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric; ils
+tiennent &agrave; son c&#339;ur. Si les m&eacute;chans deviennent plus dangereux &agrave; mesure
+qu'ils s'&eacute;clairent davantage, l'homme sensible, au contraire, gagne en
+vertus &agrave; proportion des connoissances qu'il accumule. M. de Miralbe
+pourroit employer mille moyens secrets pour vous perdre si vous nuisiez
+&agrave; ses projets; mais jamais il ne cherchera &agrave; corrompre votre caract&egrave;re.
+Il seroit d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; de trouver son &eacute;gal; et plus vous lui para&icirc;trez
+sinc&egrave;re et juste, plus il vous maintiendra dans des dispositions qui lui
+donnent sur vous l'avantage que celui qui dissimule a sur celui qui se
+livre avec confiance.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Mais, madame, avec tant de vices, comment a-t-il pu tromper le public
+au point d'obtenir une r&eacute;putation contre laquelle personne n'oseroit
+s'&eacute;lever maintenant?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Comment, Fr&eacute;d&eacute;ric? avec de l'esprit. Le temps est pass&eacute; o&ugrave; l'on jugeoit
+les hommes par leurs actions; on ne les juge plus que par leurs
+discours. D'ailleurs M. de Miralbe n'oublie rien de ce qui peut le faire
+envisager sous l'aspect le plus favorable. Vous connoissez madame de
+Valmont, sa ni&egrave;ce?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Oui, madame.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien! il ne s'int&eacute;ressa point &agrave; elle quoiqu'elle f&ucirc;t rest&eacute;e
+orpheline presque en naissant, et qu'il f&ucirc;t son tuteur: mais quand il
+craignit que sa conduite envers sa femme et son fils ne rappel&acirc;t la
+disparition de sa fille, il se plaignit par-tout de l'abandon dans
+lequel il se trouvoit, abandon affreux pour un c&#339;ur aussi tendre que le
+sien; il &eacute;touffa de caresses madame de Valmont, donna le nom de fils
+adoptif &agrave; son mari; et les fixant tous deux pr&egrave;s de lui, il entendit
+aussit&ocirc;t ses soci&eacute;t&eacute;s faire l'&eacute;loge de sa sensibilit&eacute;, et tonner contre
+l'&eacute;pouse et le fils ingrats qui avoient d&eacute;chir&eacute; son ame.&raquo;</p>
+
+<p>J'avois bien envie de demander &agrave; ma bienfaitrice ce qu'elle pensoit de
+madame de Valmont; je ne l'osai pas: j'aurois craint qu'elle ne
+s'apper&ccedil;&ucirc;t de ma satisfaction, si elle en avoit dit du bien; j'aurois
+craint davantage encore de me trahir, si elle en e&ucirc;t dit du mal. Madame
+de Valmont venoit souvent &agrave; l'h&ocirc;tel; je la voyois alors, je causois avec
+elle: mais chaque fois que je m'&eacute;tois pr&eacute;sent&eacute; pour lui rendre visite,
+on m'avoit refus&eacute; sa porte. De toutes les parentes de madame de Sponasi,
+elle &eacute;toit la seule qui ag&icirc;t ainsi avec moi: comme elle jouissoit d'une
+r&eacute;putation intacte, quoiqu'elle f&ucirc;t extr&ecirc;mement belle, je m'&eacute;tois
+persuad&eacute; qu'elle s'&eacute;toit apper&ccedil;ue que je l'aimois, et que ce motif lui
+paroissoit suffisant pour &eacute;viter de me recevoir. Je me promettois sans
+cesse de l'oublier; mais renouveler souvent une semblable promesse,
+c'est avouer l'impossibilit&eacute; de la remplir. Lorsque je me trouvois avec
+madame de Valmont, je ne pouvois me plaindre d'elle: au contraire,
+quelquefois m&ecirc;me j'avois vu ou cru voir quelques distinctions dans les
+politesses que l'usage autorise; j'avois remarqu&eacute; ou cru remarquer que
+ses yeux &eacute;toient volontiers fix&eacute;s sur moi: mais quand on aime, on doute,
+on croit avec la m&ecirc;me facilit&eacute;. Son mari &eacute;toit laid, maussade et jaloux;
+c'&eacute;toit un motif d'esp&eacute;rance: mais elle me refusoit sa porte, et c'&eacute;toit
+un motif de d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>Je saisis avec empressement l'occasion de me lier avec M. de Miralbe,
+puisque cette liaison m'offroit un s&ucirc;r moyen de me rapprocher de madame
+de Valmont. M. de Miralbe parut enchant&eacute; de se rendre utile &agrave; ma
+bienfaitrice. Ainsi les difficult&eacute;s s'applanirent d'elles-m&ecirc;mes. Il
+m'assigna deux matin&eacute;es par semaine pour travailler avec lui, et me pria
+obligeamment de disposer de sa maison comme de la mienne, dans tous les
+autres momens o&ugrave; elle me seroit agr&eacute;able; ce que je n'eus garde de
+refuser. Il employa d'abord beaucoup d'adresse pour savoir qui j'&eacute;tois:
+mais il &eacute;toit au-dessus de sa politique de m'arracher un secret que
+j'ignorois moi-m&ecirc;me; il y renon&ccedil;a. Quoique depuis nous ayons &eacute;t&eacute; ennemis
+mortels et d&eacute;clar&eacute;s, par des motifs qui tiennent &agrave; l'&eacute;poque la plus
+int&eacute;ressante de ma vie, je conviendrai toujours avec plaisir que je lui
+dois beaucoup; il me tra&ccedil;a une marche simple et s&ucirc;re pour profiter de
+ses conseils; il m'indiquoit les ouvrages que je devois &eacute;tudier,
+m'obligeoit &agrave; lui en rendre compte par &eacute;crit, m'accoutumoit &agrave; convenir
+de mes erreurs sans m'humilier, et &agrave; recevoir des &eacute;loges sans vanit&eacute;. On
+peut dire de lui comme de Socrate, qu'il &eacute;teignoit l'amour propre en
+excitant sans cesse le d&eacute;sir d'apprendre; mais, de sa part, ce n'&eacute;toit
+pas dans l'intention de devenir meilleur.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXII" id="CHAPITRE_XXII"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXII.</a></h2>
+
+<h3><i>Les principes.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">Madame de Valmont</span> avoit des principes; on ne pouvoit pas l'ignorer, car
+elle le r&eacute;p&eacute;toit sans cesse; et c'est une terrible chose que les
+principes. Quand il lui fut impossible de ne pas se trouver souvent avec
+moi, elle s'arma d'une s&eacute;v&eacute;rit&eacute; d&eacute;sesp&eacute;rante pour un pauvre soupirant.
+Je suis assez hardi de mon naturel; mais quel est l'homme qui ne
+devienne timide quand il a le malheur d'aimer une femme qu'il respecte,
+ou de respecter une femme qu'il aime? Emport&eacute; par l'amour, je balbutiai
+pourtant une d&eacute;claration; madame de Valmont m'objecta ses principes qui
+ne lui permettoient pas de me r&eacute;pondre: je fus au d&eacute;sespoir; mais je lui
+t&eacute;moignai tant d'attachement, qu'elle m'avoua que depuis long-temps elle
+&eacute;toit sensible &agrave; ma tendresse, ajoutant que cet aveu ne serviroit qu'&agrave;
+nous rendre tous les deux plus &agrave; plaindre, parce qu'elle mourroit plut&ocirc;t
+que de manquer &agrave; ses principes. On est bien fort quand on est s&ucirc;r d'&ecirc;tre
+aim&eacute;; je le devins tant, qu'&agrave; la fin madame de Valmont me rendit
+heureux. &laquo;On m'a donn&eacute; un &eacute;poux sans me consulter, me dit-elle alors; je
+ne lui dois rien: vous &ecirc;tes l'&eacute;poux de mon choix, c'est &agrave; vous que je
+dois tout; comptez sur une constance &agrave; la fois fond&eacute;e sur mon amour et
+sur mes principes.&raquo;</p>
+
+<p>Malheureusement les principes de M. de Valmont n'&eacute;toient pas ceux de son
+&eacute;pouse; il soup&ccedil;onna ce qui &eacute;toit r&eacute;ellement, et l'emmena &agrave; la campagne.
+Je fus tr&egrave;s-afflig&eacute;: elle le fut, s'il est possible, encore davantage;
+et cette s&eacute;paration nous exalta la t&ecirc;te au point de nous mettre dans la
+disposition de faire la plus grande folie. Nous nous &eacute;crivions, et, dans
+chaque lettre, madame de Valmont me reprochoit de l'abandonner &agrave; son
+tyran.</p>
+
+<p>&laquo;Vous connoissez assez mes principes, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric, pour juger de
+ce que je souffre loin de vous, et combien il m'en co&ucirc;te pour vivre pr&egrave;s
+de celui que je d&eacute;teste. Je ne peux supporter ses caresses. Si vous
+m'aimiez comme je vous aime, vous trouveriez bien les moyens de
+m'arracher &agrave; cette affreuse situation.&raquo;</p>
+
+<p>Le moyen que nous trouv&acirc;mes, fut que madame de Valmont reviendrait &agrave;
+Paris, en promettant &agrave; son &eacute;poux de ne plus me revoir: condition &agrave;
+laquelle elle ne souscrivoit que par piti&eacute; pour son injuste jalousie;
+car, pour elle, elle se croyoit au-dessus de toute justification; qu'une
+fois &agrave; Paris, nous assignerions nos rendez-vous dans un logement lou&eacute;
+sous le nom de sa femme-de-chambre; et comme chaque jour les principes
+de madame de Valmont s'opposoient &agrave; ce qu'elle se partage&acirc;t entre deux
+hommes, nous d&eacute;cid&acirc;mes que nous disposerions tout pour fuir ensemble
+dans le pays &eacute;tranger. &laquo;Quand on a c&eacute;d&eacute; &agrave; l'amour, m'&eacute;crivoit-elle, on
+ne peut se justifier &agrave; ses propres yeux qu'en lui sacrifiant tout ce qui
+n'est pas lui. L'exc&egrave;s des passions en est la seule excuse: voil&agrave; mes
+principes, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric; c'est &agrave; vous d'en assurer l'ex&eacute;cution.&raquo;</p>
+
+<p>Elle revint bient&ocirc;t; je ne la vis plus chez son mari, mais nos
+rendez-vous n'en &eacute;toient que plus s&ucirc;rs. Le projet de fuir avec elle ne
+m'avoit paru d&eacute;licieux que de loin; plus elle me pressoit de l'ex&eacute;cuter,
+plus je sentois que je me perdois sans ressources. S'il n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+question que de moi, peut-&ecirc;tre n'aurois-je pas balanc&eacute;: mais abandonner
+ma bienfaitrice dans un moment o&ugrave; sa sant&eacute; d&eacute;clinoit visiblement;
+enlever une de ses parentes; m&eacute;riter son indignation, et, ce qui &eacute;toit
+pis, la livrer &agrave; la douleur; tromper mon pauvre Philippe, &agrave; qui j'avois
+tant d'obligations, voil&agrave; ce qui &eacute;toit au-dessus de mon courage. Ces
+r&eacute;flexions me rendirent triste: madame de Valmont s'en apper&ccedil;ut, elle
+voulut en savoir la cause; et moi, qui ne demandois qu'&agrave; lui ouvrir mon
+c&#339;ur, je m'empressai de lui apprendre ce qui s'y passoit. Loin de
+respecter une douleur si l&eacute;gitime, et qui me d&eacute;chiroit sans rien &ocirc;ter &agrave;
+mon amour, elle se plaignit de s'&ecirc;tre livr&eacute;e &agrave; un homme sans principes,
+&agrave; qui elle avoit tout sacrifi&eacute;, et qui mettoit sa r&eacute;putation, son
+bonheur, en balance avec les pleurs d'une vieille femme. &laquo;Quand on aime,
+l'univers entier disparo&icirc;t; la fortune, la reconnoissance, les titres,
+l'amiti&eacute;, tout s'an&eacute;antit&raquo;. Si elle ne consid&eacute;roit qu'elle, la pauvret&eacute;
+lui paro&icirc;troit d&eacute;licieuse avec son amant: mais, par &eacute;gard pour moi, elle
+avoit r&eacute;solu d'emporter ses diamans et tout ce qu'elle avoit de
+pr&eacute;cieux. Elle s'&eacute;toit accoutum&eacute;e &agrave; l'id&eacute;e de ne vivre que pour son
+amant; rien que la mort ne pourroit l'y faire renoncer: mais si j'avois
+la barbarie de lui ouvrir les portes du tombeau, je n'aurois pas la
+satisfaction de l'y voir descendre. D&egrave;s ce moment, elle me d&eacute;fendoit de
+la voir: il lui en co&ucirc;teroit sans doute; mais elle me prouveroit qu'il
+n'&eacute;toit pas dans ses principes...</p>
+
+<p>La col&egrave;re l'emp&ecirc;cha d'achever: je voulus l'appaiser, je lui promis de
+n'avoir d'autres volont&eacute;s que les siennes; elle fut inflexible, et nous
+nous quitt&acirc;mes si fort en fureur tous les deux, qu'il &eacute;toit facile de
+pr&eacute;voir que nous ne serions pas long-temps &agrave; nous raccommoder. H&eacute;las!
+c'est ce qui nous arriva. Apr&egrave;s plusieurs lettres que je lui fis
+remettre par l'entremise de sa femme-de-chambre, qui &eacute;toit seule dans la
+confidence et qui devoit l'accompagner, nous e&ucirc;mes une entrevue; la paix
+fut sign&eacute;e, et notre fatal d&eacute;part en devint le premier article. Il fut
+arr&ecirc;t&eacute; qu'elle partiroit un jour avant moi, sous le pr&eacute;texte d'aller
+voir une de ses amies dont la terre se trouvoit sur la route que nous
+voulions suivre; qu'elle y coucheroit effectivement; que de l&agrave; elle
+&eacute;criroit &agrave; son mari pour lui apprendre qu'elle ne reviendroit que deux
+jours apr&egrave;s. &Eacute;tant avec sa femme-de-chambre, des domestiques et des
+chevaux de sa maison, rien ne para&icirc;troit moins suspect. Le jour qu'elle
+auroit quitt&eacute; Paris, j'aurois soin de venir chez M. de Miralbe, et, sans
+affectation, de me montrer par-tout o&ugrave; j'aurois l'esp&eacute;rance de
+rencontrer M. de Valmont. La nuit m&ecirc;me, je partirois en poste dans une
+berline: &agrave; une heure fixe et &agrave; un endroit indiqu&eacute;, je la rencontrerois,
+&agrave; pied, avec sa femme-de-chambre; elles monteroient dans ma voiture; et
+tandis qu'on chercheroit madame de Valmont chez son amie, que cette amie
+&eacute;criroit &agrave; M. de Valmont, que M. de Valmont perdroit du temps &agrave;
+d&eacute;lib&eacute;rer pour savoir que penser et que faire, nous serions d&eacute;j&agrave; hors de
+toute poursuite. Je devois envoyer les effets que je voulois emporter,
+dans le logement qui servoit &agrave; nos rendez-vous; elle y feroit &eacute;galement
+porter les siens: c'est l&agrave; que la voiture qui devoit me transporter se
+trouveroit; c'est de l&agrave; que je partirois, pour &eacute;viter tous les obstacles
+que je pourrois rencontrer dans l'h&ocirc;tel de madame de Sponasi. Nous
+pr&icirc;mes jour au surlendemain; et, pour &eacute;viter les soup&ccedil;ons, il fut d&eacute;cid&eacute;
+que nous ne nous reverrions plus &agrave; Paris. Nous pass&acirc;mes la soir&eacute;e
+enti&egrave;re ensemble: jamais madame de Valmont ne fut si caressante; jamais
+elle ne s'applaudit tant de voir luire enfin le jour o&ugrave; elle pourroit
+vivre sans manquer &agrave; ses principes.</p>
+
+<p>J'aurois voulu pouvoir avancer et retarder le temps; j'aurois desir&eacute; que
+l'amour chass&acirc;t la r&eacute;flexion, ou que la r&eacute;flexion bris&acirc;t les charmes de
+l'amour: mais j'&eacute;tois destin&eacute; &agrave; souffrir tous les tourmens d'une ame
+d&eacute;chir&eacute;e par les remords, sans que les remords pussent m'arr&ecirc;ter sur le
+bord de l'ab&icirc;me. Je fr&eacute;missois &agrave; l'id&eacute;e d'abandonner ma bienfaitrice. La
+derni&egrave;re soir&eacute;e que je passai avec elle, chacune de ses paroles devint
+pour moi un reproche si cruel, qu'il me fut impossible de lui cacher mon
+&eacute;motion. Me voyant agit&eacute;, p&acirc;le et attendri, elle s'imagina que j'&eacute;tois
+malade; et l'inqui&eacute;tude que cette id&eacute;e lui donna fut si vive, qu'elle me
+prodigua les soins les plus empress&eacute;s. C'&eacute;toit augmenter mes
+souffrances. Elle me for&ccedil;a de me retirer dans mon appartement, fit venir
+Philippe, lui recommanda de ne point me quitter qu'il ne m'e&ucirc;t vu plus
+tranquille, d'envoyer chercher les m&eacute;decins si cela paroissoit
+n&eacute;cessaire, et sur-tout de lui faire savoir de mes nouvelles de quart
+d'heure en quart d'heure. &laquo;Soyez docile &agrave; tout ce qu'on exigera de vous,
+mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric, me dit-elle en m'embrassant; et songez que soigner
+votre sant&eacute;, c'est prolonger mon existence&raquo;. Je fus au moment de tomber
+&agrave; ses pieds, de lui avouer les combats qui se passoient en moi; mais
+l'id&eacute;e de madame de Valmont trahie, abandonn&eacute;e, m'arr&ecirc;ta, et je suivis
+Philippe.</p>
+
+<p>Je me sentis soulag&eacute; en perdant de vue ma bienfaitrice. Ce qui suspendit
+en partie mes regrets, fut la n&eacute;cessit&eacute; de dissimuler pour emp&ecirc;cher
+Philippe de s'&eacute;tablir la nuit enti&egrave;re aupr&egrave;s de mon lit: c'&eacute;toit cette
+nuit m&ecirc;me, &agrave; deux heures, que je devois quitter l'h&ocirc;tel pour n'y plus
+rentrer. Dissimuler avec Philippe &eacute;toit cependant bien difficile: je
+l'aimois beaucoup, et je ne pouvois penser &agrave; l'id&eacute;e de le quitter sans
+&ecirc;tre an&eacute;anti; mais je le trouvai si calme sur ma sant&eacute;, je le vis m&ecirc;me
+plaisanter de si bonne grace sur l'inqui&eacute;tude de ma bienfaitrice, que je
+me sentis piqu&eacute; contre lui. J'aurois &eacute;t&eacute; contrari&eacute; qu'il me cr&ucirc;t malade;
+je lui en voulois de ne pas le croire: car enfin je souffrois mille fois
+plus que si je l'eusse &eacute;t&eacute;, et ma figure annon&ccedil;oit assez que j'&eacute;prouvois
+quelque chose d'extraordinaire. Sa tranquillit&eacute; r&eacute;volta mon amour
+propre, et l'amour propre bless&eacute; &eacute;teignit la reconnoissance. &Ocirc; mortels!
+que votre c&#339;ur est bizarre!</p>
+
+<p>&laquo;Enverrai-je chercher le m&eacute;decin? me dit-il en souriant. Comment vous
+trouvez-vous, monsieur?&mdash;Beaucoup mieux, Philippe, et je ne con&ccedil;ois pas
+ce qui a pu alarmer madame de Sponasi. Il est vrai que j'ai &eacute;t&eacute; un
+moment pr&ecirc;t &agrave; perdre connoissance, mais cela n'est plus rien.&mdash;Je m'en
+doutois; et si vous faisiez bien, pour la rassurer enti&egrave;rement, vous
+descendriez chez elle.&mdash;Oh! non&raquo;, m'&eacute;criai-je avec plus de vivacit&eacute; que
+de prudence. Je sentis le tort de cette exclamation; mais il n'y prit
+pas garde: cela me parut d'autant plus &eacute;tonnant, que j'aurois pu dire
+comme madame de Sponasi: &laquo;Cet homme s'est fait une telle &eacute;tude de mon
+caract&egrave;re, qu'il devine toutes mes pens&eacute;es.&raquo;</p>
+
+<p>Je l'engageai &agrave; aller lui-m&ecirc;me lui donner de mes nouvelles; il y
+consentit. Quand je fus seul, je m&eacute;ditai si je ne sortirais pas &agrave;
+l'instant de l'h&ocirc;tel; mais c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; redoubler l'inqui&eacute;tude de ma
+bienfaitrice, &agrave; qui on ne manqueroit pas d'apprendre que j'&eacute;tois dehors.
+Je pr&eacute;f&eacute;rai d'attendre qu'elle f&ucirc;t couch&eacute;e; d'ailleurs je voulois
+laisser pour elle une lettre, dans laquelle, sans chercher &agrave; m'excuser,
+j'esp&eacute;rois la convaincre que je pouvois &ecirc;tre coupable, mais que je ne
+serois jamais ingrat. J'entendis Philippe revenir, et je me mis &agrave; mon
+piano, sans autre motif que de lui persuader que je n'avois pas besoin
+de ses soins. Il voulut entamer la conversation; je me plaignis d'avoir
+mal &agrave; la t&ecirc;te, et je me mis au lit. Il me souhaita une nuit tranquille
+avec un air d'ironie qui me choqua, et il sortit.</p>
+
+<p>&Agrave; peine fus-je seul, que je m'habillai tel que je devois l'&ecirc;tre pour mon
+voyage; je me jetai sur un fauteuil, o&ugrave; je restai dans la m&ecirc;me attitude
+jusqu'&agrave; une heure du matin. Je pensois &agrave; la lettre que je voulois &eacute;crire
+&agrave; ma bienfaitrice; je sentois ma poitrine se gonfler, et mes larmes
+couler avec abondance. L'horloge se fit encore entendre; je n'avois plus
+qu'une demi-heure. J'&eacute;crivis, je cachetai mon billet; je pris mes
+pistolets, mon couteau de chasse, et, descendant les escaliers avec
+autant de pr&eacute;caution que de vitesse, j'arrivai &agrave; la loge du Suisse, et
+je lui criai tout bas de m'ouvrir la porte.</p>
+
+<p>&laquo;Non, monsieur.&mdash;Est-ce que vous ne m'entendez pas, Lekman? C'est moi
+qui veux sortir.&mdash;Oui, monsieur&mdash;Eh bien! ouvrez donc.&mdash;Non,
+monsieur.&mdash;Lekman, vous m'impatientez.&mdash;Ce n'est pas ma faute,
+monsieur.&mdash;Je veux sortir.&mdash;Monsieur, j'ai re&ccedil;u ordre de n'ouvrir pour
+personne.&mdash;Cet ordre ne me regarde pas.&mdash;Si, monsieur, vous
+particuli&egrave;rement.&mdash;Cela est impossible, Lekman; vous &ecirc;tes ivre.&mdash;Non,
+monsieur.&mdash;Morbleu! ouvrez, vous dis-je, ou vous le paierez sur votre
+t&ecirc;te.&mdash;Je n'ai pas les clefs.&mdash;Vous n'avez pas les clefs!&mdash;Non,
+monsieur.&mdash;O&ugrave; sont-elles donc?&mdash;Dans la chambre de M. Philippe&raquo;. Je
+n'eus plus la force de prof&eacute;rer une parole.</p>
+
+<p>Mon projet est d&eacute;couvert, pensois-je en me promenant dans la cour avec
+une agitation qu'il m'est impossible de rendre; et voil&agrave; pourquoi
+Philippe &eacute;toit si tranquille. Que deviendrai-je? Eh bien! puisqu'il sait
+tout, je n'ai plus de m&eacute;nagemens &agrave; garder: montons chez lui; et,
+duss&eacute;-je y p&eacute;rir, je le forcerai &agrave; me rendre ma libert&eacute;.</p>
+
+<p>Pour aller &agrave; son logement, il falloit passer devant mon appartement: les
+portes en &eacute;toient rest&eacute;es ouvertes; et, dans le m&ecirc;me fauteuil que
+j'occupois deux minutes auparavant, je vis Philippe tenant la lettre que
+j'avois laiss&eacute;e pour madame de Sponasi; il l'avait d&eacute;cachet&eacute;e, il la
+lisoit. Ce trait de hardiesse n'&eacute;toit pas propre &agrave; calmer ma fureur;
+aussi, par un mouvement plus prompt que la pens&eacute;e, je me jetai sur lui,
+et, le saisissant d'une main, tandis que de l'autre je lui pr&eacute;sentois un
+de mes pistolets, je m'&eacute;criai: &laquo;Philippe, les clefs, ou vous &ecirc;tes mort,
+et moi aussi&raquo;. Il p&acirc;lit, et ne me r&eacute;pondit pas. &laquo;Philippe, sauvez-vous,
+sauvez-moi, m'&eacute;criai-je avec plus de force; les clefs, ou le d&eacute;sespoir
+seul guidera ma main.&mdash;Monsieur, pensez-vous...&mdash;Les clefs Philippe,
+les clefs, r&eacute;p&eacute;tai-je en armant mon pistolet.&mdash;Eh bien! malheureux,
+dit-il en se levant et en d&eacute;couvrant sa poitrine, osez me percer le
+sein, je suis votre p&egrave;re&raquo;. Au feu br&ucirc;lant qui me d&eacute;voroit, je sentis
+tout-&agrave;-coup succ&eacute;der un froid mortel, et je tombai sans connoissance.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXIII" id="CHAPITRE_XXIII"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXIII.</a></h2>
+
+<h3><i>Je m'en &eacute;tois quelquefois dout&eacute;.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">Il</span> faisoit grand jour quand j'ouvris machinalement les yeux; je me
+trouvai dans mon lit, et je vis autour de moi madame de Sponasi,
+Philippe, deux domestiques et autant de m&eacute;decins. J'essayai de parler;
+madame de Sponasi me le d&eacute;fendit. Il fallut ob&eacute;ir: aussi-bien aurois-je
+&eacute;t&eacute; tr&egrave;s-embarrass&eacute; de savoir que dire; toutes mes id&eacute;es &eacute;toient
+boulevers&eacute;es. Je remarquai que Philippe avoit la main gauche envelopp&eacute;e
+d'un taffetas noir. Je crus me rappeler qu'au moment o&ugrave; je perdis
+connoissance, j'avois entendu le bruit d'un pistolet; je me souvins que
+celui que je tenois &eacute;toit arm&eacute;: cette id&eacute;e me fit une telle impression,
+que je retombai dans l'accablement. Il fut d'autant plus affreux, qu'il
+ne me priva pas enti&egrave;rement de la facult&eacute; de r&eacute;fl&eacute;chir. Il dura trois
+jours: on peut juger de ce que je souffris.</p>
+
+<p>Soit l'effet des rem&egrave;des, ou celui de la nature, je repris bient&ocirc;t assez
+de forces pour faire cesser les craintes que mon &eacute;tat avoit donn&eacute;es. Le
+premier moment o&ugrave; je me trouvai seul avec Philippe, je lui demandai en
+tremblant par quel accident il se trouvoit bless&eacute;; il me serra dans ses
+bras avec attendrissement, et s'&eacute;cria: &laquo;C'est de la main de celui pour
+qui je donnerois tout mon sang&raquo;. J'allois r&eacute;pondre quand je vis entrer
+ma bienfaitrice; je me tus.</p>
+
+<p>Elle me parla de ma sant&eacute;, et ne voulut point souffrir que je
+m'occupasse de la sienne; cependant je la trouvois chang&eacute;e &agrave; un point
+qui m'alarmoit. &laquo;Maintenant que vous allez mieux, me dit-elle, je vais
+penser &agrave; me r&eacute;tablir. Vous m'avez fait bien du mal, Fr&eacute;d&eacute;ric, plus de
+mal que vous ne pouvez vous l'imaginer; mais je vous le pardonne.
+&Eacute;vitons toute explication, jusqu'au moment o&ugrave; nous serons en &eacute;tat de la
+supporter. Si je ne viens plus dans votre appartement, n'en soyez pas
+inquiet; c'est par m&eacute;nagement pour vous plus que pour moi. Calmez-vous,
+mon enfant; r&eacute;p&eacute;tez-vous sans cesse que tout est pardonn&eacute;, et prenez
+piti&eacute; de votre malheureuse... amie&raquo;. Elle sortit, appuy&eacute;e sur le bras de
+Philippe, qui revint presque au m&ecirc;me instant.</p>
+
+<p>J'&eacute;tois d&eacute;vor&eacute; de remords et d'inqui&eacute;tudes; j'aurois provoqu&eacute; une
+explication enti&egrave;re, d&ucirc;t-elle entra&icirc;ner l'arr&ecirc;t de ma mort: Philippe
+vouloit la retarder, dans la crainte de me voir retomber encore dans
+l'&eacute;tat qui l'avoit tant alarm&eacute;; mais je lui persuadai, et cela &eacute;toit
+vrai, qu'il n'y avoit pour moi rien de plus dangereux que l'incertitude.
+Il s'assit pr&egrave;s de mon lit, et me parla en ces termes:</p>
+
+<p>&laquo;Je vous demande en grace de m'&eacute;couter sans m'interrompre; c'est la
+seule condition que je mette &agrave; la complaisance avec laquelle je me pr&ecirc;te
+&agrave; vos desirs. Vous vous rappelez, monsieur...&mdash;Ce titre me fait mal, lui
+dis-je; nommez-moi Fr&eacute;d&eacute;ric, ou je croirai que j'ai perdu votre amiti&eacute;.
+H&eacute;las! je ne l'ai que trop m&eacute;rit&eacute;. C'est moi, je n'en doute pas, qui
+vous ai bless&eacute;. Philippe... mon p&egrave;re, me pardonnez-vous?&mdash;Est-il vrai
+que vous m'aimiez encore?&mdash;Mille fois plus que jamais.&mdash;Vous ne
+rougissez pas de votre naissance?&mdash;Je ne rougis que du crime que j'ai
+&eacute;t&eacute; au moment de commettre.&mdash;Et si l'imprudence que j'ai faite en vous
+r&eacute;v&eacute;lant un secret que je devois taire au p&eacute;ril de ma vie, vous prive
+des bienfaits de madame de Sponasi?&mdash;Ma conduite envers vous la forcera
+&agrave; me conserver son estime.&mdash;Fr&eacute;d&eacute;ric, j'ai trembl&eacute; de perdre votre c&#339;ur;
+maintenant que je suis s&ucirc;r de vous, je mets &agrave; l'oubli du pass&eacute; une
+condition qui e&ucirc;t &eacute;t&eacute; pour moi le coup de la mort, si vous l'eussiez
+demand&eacute;e le premier. Promettez-moi de vous y soumettre.&mdash;Quelle qu'elle
+soit, je fais serment de l'accomplir.&mdash;Eh bien! jurez que jamais vous ne
+m'appellerez votre p&egrave;re.&mdash;Cela est impossible.&mdash;Songez, Fr&eacute;d&eacute;ric, aux
+cons&eacute;quences de votre refus. Si vous refusez de m'ob&eacute;ir dans cette
+circonstance importante, d&egrave;s demain je fuis sans que jamais vous
+puissiez savoir ce que je serai devenu; ou un &eacute;ternel adieu, ou une
+soumission enti&egrave;re &agrave; ce que j'exige de vous&raquo;. Je gardai le silence.
+Philippe me prit la main, et continua.</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric, il y a dans votre obstination plus d'orgueil que
+d'amiti&eacute;: un exc&egrave;s d'amour-propre peut seul vous engager &agrave; braver la
+fortune et les pr&eacute;jug&eacute;s pour avouer votre p&egrave;re, quand il est de son
+int&eacute;r&ecirc;t et du v&ocirc;tre qu'il reste &agrave; jamais inconnu. Si vous eussiez rougi
+de moi, je m'&eacute;loignois; si vous me nommez, je vous fuis. R&eacute;pondez: quel
+est votre devoir en ne consultant que l'ob&eacute;issance? que devez-vous faire
+en n'&eacute;coutant que votre sensibilit&eacute;? Qu'importe apr&egrave;s tout le titre que
+vous me donnerez? je n'en veux qu'un, c'est celui de votre ami, lorsque
+nous serons seuls; devant les &eacute;trangers, soyez persuad&eacute; que vous ne
+m'appellerez jamais Philippe sans que mon c&#339;ur ne me dise tout ce que ce
+nom signifie pour vous. J'ajouterai une consid&eacute;ration bien puissante:
+le repos de votre bienfaitrice tient essentiellement au serment que
+j'exige de vous.&mdash;H&eacute; bien! je c&egrave;de, lui dis-je, et je vous jure que vous
+ne serez jamais que mon ami.&mdash;Soyez-le toujours, me r&eacute;pondit-il en
+m'embrassant, et mon sort sera encore digne d'exciter l'envie de la
+plupart des p&egrave;res.&raquo;</p>
+
+<p>Philippe raisonnoit juste en disant que je mettois de l'orgueil dans la
+volont&eacute; de l'avouer pour mon p&egrave;re: par vanit&eacute;, j'en rougissois; par
+orgueil, j'&eacute;tois pr&ecirc;t &agrave; renoncer pour lui &agrave; toutes mes soci&eacute;t&eacute;s et aux
+esp&eacute;rances que l'homme le plus modeste jette quelquefois dans l'avenir.
+Le sacrifice &eacute;toit grand, et ne pouvoit &ecirc;tre pay&eacute; que par la
+satisfaction de l'avoir rempli. Il est certain que j'aurois, sans
+h&eacute;siter, tout risqu&eacute; plut&ocirc;t que de l'abandonner; mais je dois dire avec
+la m&ecirc;me franchise qu'il me fit plaisir en exigeant de moi une promesse
+que j'avois cependant de la peine &agrave; faire. Il y avoit dans mes sentimens
+une contradiction plus facile &agrave; deviner qu'&agrave; d&eacute;finir.</p>
+
+<p>Philippe me pria de nouveau de ne point l'interrompre.</p>
+
+<p>&laquo;Vous vous rappelez, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric, le moment o&ugrave; la crainte de vous
+voir commettre un parricide, me for&ccedil;a de vous nommer votre p&egrave;re; vous
+perd&icirc;tes connoissance. En tombant, le pistolet que vous aviez arm&eacute;
+partit, et me blessa, mais assez l&eacute;g&egrave;rement.&mdash;Ne me trompez-vous pas,
+mon... ami? vous avez l'air d'avoir beaucoup souffert.&mdash;Ce n'est point
+de ma blessure; car je ne m'en suis apper&ccedil;u qu'au moment o&ugrave;, cherchant &agrave;
+vous donner des secours, je vous ai vu couvert de sang. Dans mon effroi,
+je crus que c'&eacute;toit le v&ocirc;tre qui couloit, et mes cris, autant que le
+bruit du pistolet, attir&egrave;rent dans votre appartement une partie des
+domestiques. L'inqui&eacute;tude et la curiosit&eacute; per&ccedil;oient sur toutes les
+figures; cette curiosit&eacute;, si dangereuse sous tant de rapports, me rendit
+la pr&eacute;sence d'esprit n&eacute;cessaire dans la circonstance o&ugrave; je me trouvois.
+Je vous fis d&eacute;shabiller, mettre au lit; j'envoyai chercher les m&eacute;decins,
+et je vous donnai, en attendant leur arriv&eacute;e, tout ce que je crus propre
+&agrave; rappeler votre connoissance. Ce fut inutilement: vous ne sort&icirc;tes de
+votre &eacute;vanouissement qu'avec le d&eacute;lire d'une fi&egrave;vre br&ucirc;lante. Pour
+&eacute;loigner les soup&ccedil;ons, j'eus la pr&eacute;caution de dire qu'en jouant avec vos
+pistolets, vous m'aviez bless&eacute;, et que la frayeur vous avoit jet&eacute; dans
+l'&eacute;tat o&ugrave; vous &eacute;tiez. Votre habit de voyage, votre sc&egrave;ne chez le Suisse,
+le soin que j'avois pris de m'emparer des clefs, ont, j'en suis
+persuad&eacute;, fait douter de la v&eacute;rit&eacute; de mon r&eacute;cit; mais il suffisoit
+d'arr&ecirc;ter les questions, et l'on ne s'en permit plus.</p>
+
+<p>&laquo;Madame de Sponasi avoit entendu de la rumeur; et les divers rapports
+parvenus jusqu'&agrave; elle l'avoient mise dans un &eacute;tat que vous aurez peine &agrave;
+vous figurer. On m'avertit qu'elle demandoit &agrave; me voir; mais il m'&eacute;toit
+impossible de vous quitter: elle vint elle-m&ecirc;me dans votre appartement,
+au moment o&ugrave; les m&eacute;decins arrivoient. Sa p&acirc;leur, son effroi, les soins
+qu'elle vous prodiguoit lorsqu'elle-m&ecirc;me avoit &agrave; peine la force de se
+soutenir, pouvoient trahir son secret: je la suppliai en grace de
+descendre chez elle; elle s'obstina &agrave; rester pr&egrave;s de vous: je lui fis
+comprendre du moins qu'elle devoit d&eacute;guiser sa douleur; mais elle vous
+auroit volontiers avou&eacute; publiquement pour son fils, si elle e&ucirc;t pu, par
+cet aveu, obtenir la certitude de votre existence.&raquo;</p>
+
+<p>Quoique je fusse, depuis quelques heures, persuad&eacute; que madame de Sponasi
+&eacute;toit ma m&egrave;re, c'&eacute;toit la premi&egrave;re fois qu'on me le disoit d'une mani&egrave;re
+qui ne laissoit plus aucun doute: aussi &eacute;prouvai-je une agitation si
+forte, que je fis signe &agrave; Philippe de s'arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>&laquo;Volontiers, me dit-il, remettons &agrave; demain notre conversation. Je vous
+dois beaucoup de d&eacute;tails, et je vous les donnerai avec la plus grande
+franchise. N'&ecirc;tes-vous pas curieux cependant de savoir ce qu'est devenue
+madame de Valmont?&mdash;Qu'elle soit heureuse, et que nous ne nous revoyions
+jamais: c'est tout ce que je desire. Est-elle de retour &agrave; Paris?&mdash;Oui,
+mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric; et comme on a envoy&eacute; tr&egrave;s-r&eacute;guli&egrave;rement savoir de
+vos nouvelles de la part de M. de Miralbe, elle ne peut ignorer qu'une
+maladie violente a form&eacute; un obstacle &agrave; votre d&eacute;part: ainsi vous &ecirc;tes
+libre dans la conduite que vous tiendrez avec elle &agrave; l'avenir.&mdash;Il me
+semble que le remords est attach&eacute; &agrave; son nom quand on le prononce devant
+moi: que seroit-ce donc si je la voyois? Encore un mot, mon ami; puis-je
+savoir comment vous avez connu mes projets?&mdash;Par un abus de confiance
+que l'amiti&eacute; et les liens qui m'attachent &agrave; vous rendent &agrave; peine
+excusable. Lorsqu'il fut d&eacute;cid&eacute; que vous auriez un logement &agrave; l'h&ocirc;tel,
+je fis faire de doubles clefs de tous les meubles fermans qui sont dans
+l'appartement qui vous &eacute;toit destin&eacute;. Votre correspondance avec madame
+de Valmont m'apprit l'arrangement fait entre vous. Je vous guettai; je
+sus o&ugrave; l'on portoit vos effets: je pris des informations si d&eacute;taill&eacute;es,
+qu'il ne me fut pas possible de douter du moment de votre d&eacute;part,
+indiqu&eacute; d'ailleurs suffisamment par l'heure pour laquelle les chevaux
+avoient &eacute;t&eacute; demand&eacute;s. J'ai concert&eacute; mes mesures en cons&eacute;quence; vous
+savez quelles en furent les suites.&raquo;</p>
+
+<p>Philippe me quitta; mais il eut la pr&eacute;caution de faire tenir dans ma
+chambre des gens qui servoient moins &agrave; veiller &agrave; mes besoins qu'&agrave;
+troubler la solitude qu'il redoutoit pour moi. Je ne sais si cela &eacute;toit
+bien n&eacute;cessaire; mon imagination n'avoit pas assez de ressorts pour me
+tourmenter: soit foiblesse de corps ou fatigue d'esprit, j'&eacute;tois trop
+indiff&eacute;rent sur mon sort pour faire aucune r&eacute;flexion.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXIV" id="CHAPITRE_XXIV"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXIV.</a></h2>
+
+<h3><i>Histoire de Philippe.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">Le</span> lendemain, quand Philippe vint s'informer de ma sant&eacute;, je lui
+t&eacute;moignai le d&eacute;sir de conno&icirc;tre les d&eacute;tails qu'il m'avoit promis.
+L'indiff&eacute;rence qui m'engourdissoit lorsque je me trouvois seul ou avec
+des &eacute;trangers, disparoissoit aussit&ocirc;t qu'il &eacute;toit avec moi.</p>
+
+<p>&laquo;Avant de vous apprendre ce qui s'est pass&eacute; pendant les trois jours o&ugrave;
+vous avez &eacute;t&eacute; sans connoissance, je veux vous mettre &agrave; m&ecirc;me de juger
+ceux auxquels vous devez la vie: vous appr&eacute;cierez mieux les motifs qui
+me for&ccedil;aient &agrave; garder le silence. Malheureusement je l'ai rompu; plus
+malheureusement encore, madame de Sponasi ne l'ignore pas.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&Ocirc; ciel! m'&eacute;criai-je en tremblant, elle sait que ma naissance n'est plus
+un secret pour moi! Et quel parti croyez-vous qu'elle prendra, mon ami?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;J'ai &eacute;t&eacute; trop occup&eacute; de vous pour chercher &agrave; approfondir ce qui se
+passoit en elle; je doute cependant qu'elle ait pris une d&eacute;termination
+positive: mais elle souffre; et son secret r&eacute;v&eacute;l&eacute;, plus encore sans
+doute la crainte de vous perdre, ont produit un tel effet sur elle,
+qu'elle est devenue d&eacute;vote. Ce qui ajoute &agrave; ses tourmens, elle n'ose
+l'avouer &agrave; personne, pas m&ecirc;me &agrave; moi.&raquo;</p>
+
+<p>Philippe garda le silence, et parut absorb&eacute; dans ses r&eacute;flexions; j'&eacute;tois
+accabl&eacute; des miennes.</p>
+
+<p>&laquo;Elle vous aime beaucoup, me dit-il, et ne pourra que difficilement se
+r&eacute;soudre &agrave; vous s&eacute;parer d'elle. Quels que soient les &eacute;v&eacute;nemens, mon cher
+Fr&eacute;d&eacute;ric, je vous resterai: tout ce que je poss&egrave;de vous appartient.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon ami, ce n'est point la fortune que je regretterois; c'est
+l'amiti&eacute; de ma.... bienfaitrice, perdue par ma faute. Que j'ai de
+reproches &agrave; me faire! et par quelle fatalit&eacute; faut-il que j'aie troubl&eacute;
+le repos du reste de sa vie, quand il est vrai que je donnerois la
+mienne pour son bonheur.... et le v&ocirc;tre!&raquo;</p>
+
+<p>Philippe m'exhorta &agrave; prendre courage, me promit de chercher &agrave; lire dans
+l'ame de ma bienfaitrice, et de ne pas me d&eacute;guiser la v&eacute;rit&eacute;, quelle
+qu'elle f&ucirc;t. Il m'assura qu'elle s'informoit vingt fois le jour de moi
+avec le plus vif int&eacute;r&ecirc;t; qu'il &eacute;toit persuad&eacute; que c'&eacute;toit uniquement
+par m&eacute;nagement pour elle-m&ecirc;me qu'elle ne montoit plus me voir.</p>
+
+<p>&laquo;Et quel accueil vous fait-elle &agrave; vous? lui demandai-je.&mdash;Elle a paru
+d'abord tr&egrave;s-g&ecirc;n&eacute;e avec moi: mais je lui ai t&eacute;moign&eacute; beaucoup plus de
+respect qu'&agrave; l'ordinaire; et quand elle a &eacute;t&eacute; convaincue que, loin de
+chercher &agrave; tirer avantage d'une situation qui la rapprochoit de moi
+(puisque le m&ecirc;me objet nous occupoit &eacute;galement, et &agrave; un titre &eacute;galement
+cher), elle a repris plus de confiance en elle. Sa fiert&eacute; se r&eacute;volte &agrave;
+tout instant; ma soumission &agrave; ses moindres volont&eacute;s la ram&egrave;ne bient&ocirc;t &agrave;
+sa bont&eacute; naturelle, et le soin que je prends de ne l'appeler que votre
+bienfaitrice, de lui parler absolument comme si j'ignorois ce que vous
+&ecirc;tes et ce que je vous suis, lui paro&icirc;t une complaisance dont elle me
+sait gr&eacute; int&eacute;rieurement. J'&eacute;vite avec plus de soin encore de lui laisser
+soup&ccedil;onner que ma conduite avec elle n'a pour but que de la disposer &agrave;
+vous voir. Si elle s'y r&eacute;sout, elle voudra que vous soyez persuad&eacute; que
+son c&#339;ur seul l'a d&eacute;cid&eacute;e. En un mot, elle est jalouse de l'amiti&eacute; que
+vous me t&eacute;moignez: je m'en suis apper&ccedil;u depuis long-temps; et si elle
+avoit la certitude que vous lui donnez la pr&eacute;f&eacute;rence sur moi, elle
+pourroit encore conno&icirc;tre le bonheur. La crainte de l'humiliation
+l'&eacute;loignera de vous; la crainte plus grande que votre sensibilit&eacute; ne se
+fixe toute enti&egrave;re sur un p&egrave;re qui ne vous abandonnera jamais, arr&ecirc;tera
+sa r&eacute;solution: c'est la nature aux prises avec un orgueil si l&eacute;gitime,
+qu'il faut la plaindre des combats qu'elle &eacute;prouve, la b&eacute;nir si elle
+vous ouvre les bras, et g&eacute;mir, sans la condamner, si elle ne peut
+consentir &agrave; vous voir.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&Ocirc; Philippe! Philippe! m'&eacute;criai-je, je vous admire. Comment est-il
+possible d'avoir un c&#339;ur aussi bon que le v&ocirc;tre, un esprit aussi juste,
+dans une position...? Pardon; j'oubliois...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coutez-moi, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric; je vais me montrer &agrave; vous tel que je
+suis: j'ai besoin de votre amiti&eacute;; jugez-moi; et si je la m&eacute;rite,
+qu'elle soit ma r&eacute;compense.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Je suis fils de laboureurs plus honn&ecirc;tes que fortun&eacute;s. Je n'ai jamais
+connu ma m&egrave;re; ma naissance lui co&ucirc;ta la vie: mais le ciel me donna le
+plus tendre des p&egrave;res; et c'est &agrave; mon respect pour lui, &agrave; ses caresses,
+que je dois sans doute l'id&eacute;e agr&eacute;able que je m'&eacute;tois faite de l'amour
+paternel, avant d'&eacute;prouver par moi-m&ecirc;me toute la force de ce sentiment.</p>
+
+<p>&laquo;La nature m'avoit dou&eacute; de quelques agr&eacute;mens et d'un peu d'intelligence;
+mon p&egrave;re se les exag&eacute;ra, et crut qu'il commettroit un crime s'il
+m'ensevelissoit &agrave; la campagne. Il fit &agrave; mon bonheur &agrave; venir (du moins il
+le croyoit) le sacrifice de sa tendresse, et je fus &eacute;lev&eacute; loin de lui,
+dans une pension o&ugrave; je re&ccedil;us une &eacute;ducation bien au-dessus de la fortune
+qui m'&eacute;toit destin&eacute;e. J'en profitai. Quand, dans les vacances, j'allois
+voir mon p&egrave;re, il m'admiroit; et moi, par une vanit&eacute; pardonnable &agrave; ma
+jeunesse, je rougissois de la simplicit&eacute; de ses m&#339;urs. Plus j'avan&ccedil;ai en
+&acirc;ge, plus je pris la vie rustique en aversion. Ce motif, plus qu'aucune
+inclination, me fit consentir &agrave; prendre l'&eacute;tat eccl&eacute;siastique, et
+j'entrai au s&eacute;minaire, o&ugrave; mon p&egrave;re m'entretint avec beaucoup de
+prodigalit&eacute;. L'&eacute;poque des passions arrivoit; je sentois mon sang
+bouillonner, je pris le s&eacute;minaire en horreur, et je pensois &agrave; obtenir de
+mon p&egrave;re qu'il m'en laiss&acirc;t sortir, quand j'appris sa mort. J'allai &agrave; la
+ferme qu'il faisoit valoir, et je fus bient&ocirc;t convaincu que sa tendresse
+pour moi l'avoit &eacute;gar&eacute; dans ses projets. En mourant, il ne laissoit que
+des dettes, toutes contract&eacute;es pour mon &eacute;ducation. J'avois alors
+dix-neuf ans; je me trouvois, par ma vanit&eacute;, au-dessus de tous les &eacute;tats
+qui exigent du travail, et je n'en savois aucun. J'&eacute;tois libre, et je
+vins tenter la fortune &agrave; Paris.</p>
+
+<p>&laquo;Apr&egrave;s y avoir v&eacute;cu six mois d'une mani&egrave;re &agrave; la fois brillante,
+mis&eacute;rable et scandaleuse; apr&egrave;s avoir &eacute;puis&eacute; toutes les ressources
+imaginables, je me d&eacute;cidai &agrave; entrer au service de madame de Sponasi, et
+je vous laisse &agrave; penser combien il m'en co&ucirc;ta pour endosser la livr&eacute;e,
+moi qui me croyois du m&eacute;rite, et qui en avois du moins plus qu'il n'en
+faut pour un pareil emploi.</p>
+
+<p>&laquo;Ma sant&eacute; avoit souffert des six premiers mois que j'avois pass&eacute;s &agrave;
+Paris; elle revint bient&ocirc;t, gr&acirc;ce &agrave; la vie tranquille que je menois. Je
+m'apper&ccedil;us que madame de Sponasi me distinguoit de mes camarades; je mis
+tous mes soins &agrave; voler au devant de ses desirs. Plus d'une fois elle
+m'avoit surpris un livre &agrave; la main; car je lisois par-tout, dans
+l'antichambre, dans mon logement, dans son appartement m&ecirc;me, quand je
+m'y croyois seul. Elle le remarqua, me fit des plaisanteries, et bient&ocirc;t
+des questions sur les ouvrages qui m'occupoient. Mes r&eacute;ponses la
+surprirent. D&egrave;s-lors elle me traita avec une bont&eacute; particuli&egrave;re; elle
+causoit volontiers avec moi, ne s'offensoit point de la vivacit&eacute; de mes
+reparties: au contraire, elle y applaudissoit souvent. Quoiqu'elle e&ucirc;t
+plus de quarante ans, elle &eacute;toit encore belle. L'esp&egrave;ce de familiarit&eacute;
+que la conversation avoit &eacute;tablie entre nous, l'int&eacute;r&ecirc;t qu'elle me
+t&eacute;moignoit, l'ambition et la violence des sens de ma part, trop de
+confiance de la sienne, amen&egrave;rent un rapprochement que, deux mois
+auparavant, nous ne pr&eacute;voyions gu&egrave;re, et dont nous f&ucirc;mes aussi surpris
+tous les deux que si la foudre f&ucirc;t tomb&eacute;e devant nous.</p>
+
+<p>&laquo;C'est &agrave; mon fils que je parle; qu'il me dispense d'entrer dans des
+d&eacute;tails, quoiqu'il n'en f&ucirc;t pas un qui ne serv&icirc;t &agrave; lui faire paro&icirc;tre sa
+m&egrave;re moins coupable. Si ce moment de la vie de madame de Sponasi &eacute;toit
+jamais divulgu&eacute;, il prouveroit que l'ind&eacute;pendance d'esprit qu'on d&eacute;core
+du nom de philosophie, ne convient point &agrave; un sexe dont toutes les
+vertus reposent sur l'opinion. Quand une femme s'accoutume &agrave; traiter de
+pr&eacute;jug&eacute;s les lois que la soci&eacute;t&eacute; lui impose, l'instant de sa perte ne
+d&eacute;pend plus que de l'occasion; et moins cette occasion est pr&eacute;vue, plus
+sa perte est assur&eacute;e. Telle est l'histoire de madame de Sponasi. Elle
+ne me craignoit point; elle se croyoit, par mille motifs, au-dessus
+d'une foiblesse, et connut trop tard le danger. Que de trouble int&eacute;rieur
+cette faute a jet&eacute; sur le reste de sa vie! Pour vous en former une id&eacute;e,
+rappelez-vous qu'avec de la fiert&eacute; elle se trouve sans cesse au-dessous
+de sa propre opinion, et que, malgr&eacute; le penchant qu'il m'est permis de
+croire que je lui ai inspir&eacute;, jamais, jamais la moindre familiarit&eacute; ne
+s'est gliss&eacute;e entre nous depuis cette &eacute;poque. Elle s'est punie, par un
+combat continuel, d'avoir succomb&eacute; sans pr&eacute;voir qu'il fall&ucirc;t combattre.</p>
+
+<p>&laquo;Je le r&eacute;p&egrave;te, nous f&ucirc;mes d'abord aussi interdits l'un que l'autre: mais
+imaginant qu'elle jouoit l'&eacute;tonnement, et me croyant plus de droits que
+je n'en avois, je voulus agir en cons&eacute;quence; elle me commanda
+imp&eacute;rieusement de la laisser seule. Je sentis que j'&eacute;tois perdu.
+Cependant, par une bizarrerie que je ne peux attribuer qu'&agrave; un sentiment
+qu'elle cherchoit &agrave; se dissimuler &agrave; elle-m&ecirc;me, ou &agrave; la crainte de mon
+indiscr&eacute;tion, loin de m'&eacute;loigner de sa maison, elle me fit quitter la
+livr&eacute;e, me donna le titre de son valet-de-chambre, et toutes les marques
+possibles de sa g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;; mais elle reprit avec moi un ton de fiert&eacute;
+qu'elle conserva jusqu'au moment o&ugrave;, s'appercevant qu'elle &eacute;toit
+enceinte, elle crut ne pouvoir mieux confier un pareil secret qu'&agrave; celui
+qui en &eacute;toit l'auteur.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne peux vous exprimer, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric, l'effet que cette nouvelle
+fit sur moi. D&egrave;s-lors je fis le projet de vivre enti&egrave;rement pour un &ecirc;tre
+qui n'existoit pas encore, et de diriger toutes mes vues vers ce qui
+pourroit contribuer &agrave; sa f&eacute;licit&eacute;. J'&eacute;tois au comble de la joie: madame
+de Sponasi &eacute;prouvoit un sentiment bien oppos&eacute;; elle &eacute;toit trop
+m&eacute;contente d'elle-m&ecirc;me pour conserver l'orgueil qui m'avoit rappel&eacute; au
+respect: aussi profitai-je de sa confusion pour prendre sur son
+caract&egrave;re un empire auquel il lui est impossible d'&eacute;chapper. Depuis plus
+de vingt ans elle le sent, et n'a plus m&ecirc;me la volont&eacute; de s'y
+soustraire: mais comme sa tranquillit&eacute; est un besoin pour moi dans tout
+ce qui n'est pas un obstacle &agrave; mes projets pour vous, comme je n'ai
+jamais voulu que la voir heureuse, je suis persuad&eacute; qu'elle souffriroit
+plus que moi si les &eacute;v&eacute;nemens nous s&eacute;paroient; et c'est ce qui arrivera
+si elle pr&eacute;tend vous &eacute;loigner d'elle.</p>
+
+<p>&laquo;Une seule de ses femmes, sur la discr&eacute;tion de laquelle elle avoit droit
+de compter, fut mise dans la confidence. Cette femme n'existe plus
+depuis long-temps. Par son aide, et en pr&eacute;textant un voyage, madame de
+Sponasi parvint &agrave; cacher sa grossesse &agrave; tous les yeux; on ne l'a m&ecirc;me
+jamais soup&ccedil;onn&eacute;e. Vous v&icirc;ntes au monde. Le projet de votre m&egrave;re &eacute;toit
+de ne point vous voir: ce n'&eacute;toit pas le mien; elle me laissa libre de
+disposer de vous, et je vous fis &eacute;lever &agrave; Mareil. Elle m'avoit d&eacute;fendu
+de lui donner de vos nouvelles, et deux ou trois fois par an je lui en
+donnois. La premi&egrave;re fois, elle parut surprise de ma hardiesse; la
+seconde, elle se tut: vous n'aviez pas cinq ans, qu'elle s'informoit
+elle-m&ecirc;me de votre &eacute;tat. Je vous le r&eacute;p&egrave;te, avec beaucoup d'esprit elle
+a la t&ecirc;te trop foible pour se soustraire &agrave; une domination que j'ai
+rendue conforme &agrave; tous ses go&ucirc;ts. Elle a le c&#339;ur trop sensible pour se
+porter &agrave; un parti violent, qui ne lui laisseroit ensuite que des
+regrets.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous ai vu bien des fois dans votre enfance, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric; cela
+vous paro&icirc;t &eacute;tonnant, parce qu'il vous est impossible de vous le
+rappeler: mais je devois des sacrifices &agrave; la r&eacute;putation de votre m&egrave;re,
+et j'employois, pour satisfaire mon c&#339;ur, des d&eacute;guisemens qui la
+mettoient &agrave; l'abri des soup&ccedil;ons que mes visites et mes caresses eussent
+pu faire na&icirc;tre.</p>
+
+<p>&laquo;Il est certain que votre bienfaitrice se trompa long-temps sur l'amiti&eacute;
+que j'avois pour vous: il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; dangereux qu'elle en soup&ccedil;onn&acirc;t toute
+la vivacit&eacute;; c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; la mettre en garde contre le projet que j'avois
+form&eacute; de vous rapprocher d'elle: mais comme ce projet pouvoit manquer
+par mille &eacute;v&eacute;nemens, je pensai &agrave; vous assurer un sort ind&eacute;pendant de sa
+volont&eacute;; et j'y ai r&eacute;ussi, car je suis riche. Elle doit me croire et me
+croit effectivement tr&egrave;s-int&eacute;ress&eacute;. Je le suis, mais c'est pour vous.
+Si je l'eusse &eacute;t&eacute; pour moi, depuis long-temps j'aurois quitt&eacute; madame de
+Sponasi. La fortune m'a souri dans plus d'une occasion; mais ses faveurs
+&eacute;toient trop ch&egrave;res, puisqu'elles devoient m'&eacute;loigner de mon fils, et
+lui donner peut-&ecirc;tre des rivaux dans mon c&#339;ur. Fr&eacute;d&eacute;ric, croyez-moi,
+depuis que vous &ecirc;tes au monde, je n'ai v&eacute;cu que pour vous.</p>
+
+<p>&laquo;Il est inutile de vous dire comment je d&eacute;cidai madame de Sponasi &agrave; vous
+faire venir &agrave; Paris, et &agrave; vous recevoir chez elle.&mdash;Dites-le-moi, mon
+ami, de grace.&mdash;Eh bien! connoissez donc enti&egrave;rement le caract&egrave;re de
+votre m&egrave;re. Le besoin qu'elle a d'aimer et d'&ecirc;tre aim&eacute;e la livre &agrave; une
+jalousie souvent sans objet, et cependant toujours respectable,
+puisqu'elle tient &agrave; une grande sensibilit&eacute;. J'en ai eu plus d'une
+preuve; et croyez que l'empire que j'ai sur elle a &eacute;t&eacute; bien des fois
+achet&eacute; par des privations. Quoique je n'aie eu avec madame de Sponasi
+d'autre familiarit&eacute; que celle qui vous donna le jour, elle ne m'a jamais
+rencontr&eacute; avec une femme sans qu'il m'ait &eacute;t&eacute; facile de remarquer de
+l'aigreur dans ses proc&eacute;d&eacute;s envers moi; il en est de m&ecirc;me si elle me
+fait demander plusieurs fois, et qu'on lui dise que je suis sorti. Pour
+la tranquilliser, je me suis fait une habitude d'une vie s&eacute;dentaire; et
+c'est dans cette esp&egrave;ce de solitude que j'ai perfectionn&eacute; ce qu'une
+&eacute;ducation trop recherch&eacute;e avoit mis de dispositions en moi. Plus j'ai
+acquis de connoissances, moins il en a co&ucirc;t&eacute; &agrave; votre bienfaitrice pour
+se ranger &agrave; mes volont&eacute;s; il semble que l'esprit, dans ses id&eacute;es,
+rapproche les distances qui nous s&eacute;parent.</p>
+
+<p>&laquo;C'est sur ses dispositions jalouses que j'&eacute;tablis mon plan pour la
+forcer &agrave; vous voir. Une fois mon projet arr&ecirc;t&eacute;, loin de lui cacher
+l'amiti&eacute; que j'avois toujours eue pour vous, je l'exag&eacute;rai, s'il est
+possible, et je ne lui dissimulai pas que j'&eacute;tois d&eacute;cid&eacute; &agrave; vous
+rapprocher de moi, ind&eacute;pendamment de sa volont&eacute;. Elle devint jalouse de
+vous; mais j'y parus insensible, et je l'assurai que j'avois fait assez
+de sacrifices &agrave; son repos pour qu'elle ne m'envi&acirc;t pas la seule
+satisfaction qu'il m'&eacute;toit permis d'esp&eacute;rer. Sa jalousie changea
+d'objet; et l'id&eacute;e qu'elle vous seroit toujours &eacute;trang&egrave;re, tandis que je
+jouirois de vos caresses (id&eacute;e qu'elle re&ccedil;ut de moi sans s'en douter),
+lui sugg&eacute;ra le d&eacute;sir de se montrer &agrave; vous &agrave; titre de protectrice. Ce fut
+alors qu'elle me fit promettre un silence inviolable sur tout ce qui
+concernoit votre naissance. Je lui en donnai ma parole, et elle n'ignore
+pas combien elle est sacr&eacute;e pour moi. Ne parlons pas du moment o&ugrave; je
+crus devoir y manquer...&raquo;</p>
+
+<p>Je portai involontairement ma main sur mes yeux, comme pour me d&eacute;rober &agrave;
+la lumi&egrave;re; je ne pouvois penser &agrave; ce moment terrible sans que le froid
+de la mort me f&icirc;t frissonner. Philippe me prodigua les plus tendres
+caresses. Oh! comme je l'aimois, mon cher Philippe, et qu'il m'e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+doux de l'appeler mon p&egrave;re! Quel fils eut jamais pour le sien tant de
+motifs de reconnoissance!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXV" id="CHAPITRE_XXV"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXV.</a></h2>
+
+<h3><i>L'entrevue.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">Philippe</span> m'apprit aussi comment madame de Sponasi avoit d&eacute;couvert que le
+secret de ma naissance n'en &eacute;toit plus un pour moi. Dans le transport
+qui suivit mon &eacute;vanouissement, je parlois sans discontinuer; mais les
+seuls mots que je pronon&ccedil;asse distinctement &eacute;toient, <i>mon p&egrave;re</i>. Ma
+bienfaitrice, que son amiti&eacute; encha&icirc;noit au chevet de mon lit, fut
+frapp&eacute;e de m'entendre r&eacute;p&eacute;ter ce nom avec effroi, sur-tout apr&egrave;s avoir
+su que Philippe &eacute;toit bless&eacute;, et bless&eacute; de ma main. Elle exigea de lui
+un r&eacute;cit d&eacute;taill&eacute; et sinc&egrave;re de ce qui s'&eacute;toit pass&eacute;. Il sentit
+l'inutilit&eacute; de dissimuler, et lui avoua la v&eacute;rit&eacute;. Tant que je fus en
+danger, madame de Sponasi oublia son ressentiment et sa gloire: la
+crainte de me perdre l'agitoit au point qu'elle s'adressoit &agrave; Dieu pour
+obtenir mon r&eacute;tablissement; ce qui, de sa part, &eacute;toit une grande preuve
+de tendresse et de d&eacute;sespoir. Aussit&ocirc;t que mon &eacute;tat laissa entrevoir de
+l'esp&eacute;rance, ses id&eacute;es se report&egrave;rent sur elle-m&ecirc;me, et il devint ais&eacute; &agrave;
+Philippe de s'appercevoir avec quelle violence les sentimens p&eacute;nibles et
+tendres se succ&eacute;doient dans son c&#339;ur, et les r&eacute;solutions les plus
+contradictoires dans son esprit. Il lui proposa d'employer tous les
+moyens imaginables pour ne jamais me nommer ma m&egrave;re; mais soit qu'elle
+sent&icirc;t l'impossibilit&eacute; de d&eacute;truire les conjectures que je formerois,
+soit que sa tendresse toujours jalouse envi&acirc;t &agrave; Philippe une amiti&eacute; dont
+la nature me faisoit un devoir, elle voulut qu'il ne me tromp&acirc;t point
+dans les d&eacute;tails que je lui en demanderois.</p>
+
+<p>&laquo;J'aime mieux perdre son estime que mes droits sur lui, lui dit-elle;
+quand vous lui cacheriez la v&eacute;rit&eacute;, il la devineroit, et il m'en
+voudroit &agrave; la fois d'&ecirc;tre sa m&egrave;re et de le d&eacute;savouer.&raquo;</p>
+
+<p>Rien de plus facile que de saisir les nuances qu'il y avoit dans les
+sentimens des auteurs de ma vie. Philippe &eacute;toit fier d'&ecirc;tre mon p&egrave;re: le
+rang de madame de Sponasi flattoit sa vanit&eacute;, et j'&eacute;tois entre elle et
+lui un point de rapprochement sur lequel ses id&eacute;es se reposoient avec
+complaisance.</p>
+
+<p>Madame de Sponasi, au contraire, ne pouvoit penser qu'elle m'avoit donn&eacute;
+le jour, sans que son imagination f&ucirc;t fl&eacute;trie. Quand elle se livroit &agrave;
+sa sensibilit&eacute;, qu'elle recevoit mes caresses, je suis persuad&eacute; qu'un
+sentiment dont elle ne se rendoit pas compte, lui faisoit croire que
+j'&eacute;tois beaucoup plus son fils que celui de Philippe: mais quand un seul
+de mes regards caressoit Philippe en sa pr&eacute;sence, la jalousie la
+ramenoit &agrave; la v&eacute;rit&eacute;; et cette v&eacute;rit&eacute;, humiliante pour une femme titr&eacute;e
+et d'une grande r&eacute;putation, lui crioit que le p&egrave;re de son fils &eacute;toit...
+son valet-de-chambre.</p>
+
+<p>Tous deux m'aimoient v&eacute;ritablement, tous deux mettoient du prix &agrave; mon
+estime: Philippe s'y croyoit des droits par la m&egrave;re qu'il m'avoit
+donn&eacute;e; madame de Sponasi y renon&ccedil;oit par la raison contraire. Je les
+aimois beaucoup tous les deux; mais, par un sentiment dans lequel
+l'amour-propre se glissoit peut-&ecirc;tre aussi, (de quoi ne se m&ecirc;le-t-il
+pas?) la reconnoissance demandoit la pr&eacute;f&eacute;rence pour Philippe, quand mon
+c&#339;ur la donnoit &agrave; madame de Sponasi.</p>
+
+<p>Je desirois beaucoup de la voir; &agrave; peine me sentis-je assez de forces
+pour descendre chez elle, que je lui en fis demander la permission.
+J'attendis sa r&eacute;ponse avec beaucoup d'impatience et d'inqui&eacute;tude. Sa
+r&eacute;ponse fut un refus: elle chargea Philippe de l'adoucir autant qu'il
+lui seroit possible; mais elle ne lui dissimula point qu'elle &eacute;prouvoit,
+&agrave; l'id&eacute;e de se trouver avec moi, une contrari&eacute;t&eacute; qu'il lui &eacute;toit
+impossible de vaincre. Cette nouvelle me fit la plus grande peine;
+Philippe en parut aussi constern&eacute; que moi.</p>
+
+<p>&laquo;Nous sommes perdus, me dit-il; elle est au moment de m'&eacute;chapper. Je
+sais que, depuis votre maladie, un pr&ecirc;tre vient la voir r&eacute;guli&egrave;rement
+tous les matins: elle s'en cache; et c'est une nouvelle foiblesse de sa
+part, de n'oser c&eacute;der ni &agrave; la nature ni &agrave; la religion, de ne croire ni
+son esprit ni son c&#339;ur. Si cet homme est adroit, il devinera bient&ocirc;t son
+caract&egrave;re; et de cette connoissance &agrave; un empire absolu sur ses
+volont&eacute;s, il n'y aura point d'intervalle. Je n'ose user de mon pouvoir
+sur elle: dans un moment o&ugrave; elle balance encore, je crains de la
+r&eacute;volter, et de la pr&eacute;cipiter, par d&eacute;pit, aux genoux d'un directeur.
+C'est &agrave; vous, Fr&eacute;d&eacute;ric, d'essayer votre empire sur son c&#339;ur; mais il
+faudroit de l'adresse.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Mon ami, lui r&eacute;pondis-je, si elle ne m'aime plus, l'adresse est
+inutile; si elle m'aime encore, je n'ai besoin que de franchise et de
+m&eacute;nagemens. Laissez-moi lui &eacute;crire, et chargez-vous de lui remettre ma
+lettre. Tout ce que je vous demande, c'est de la laisser seule, si elle
+consent &agrave; la lire.&raquo;</p>
+
+<p>Je ne sais si Philippe devina mon motif; mais il sourit, et ne fit
+aucune difficult&eacute;. Je ne voulois pas qu'en s'occupant de moi, madame de
+Sponasi se rappel&acirc;t mon p&egrave;re; je sentois la n&eacute;cessit&eacute; de s&eacute;parer sa
+tendresse de son orgueil: c'&eacute;toit peut-&ecirc;tre cela que Philippe appeloit
+de l'adresse; moi, je n'y voyois qu'une condescendance l&eacute;gitime: mais je
+ne pouvois ni le dire, ni m&ecirc;me laisser voir que je le pensois.</p>
+
+<p>J'&eacute;crivis.</p>
+
+<p class="c">&laquo;<span class="smcap">madame</span>,</p>
+
+<p>&laquo;Un &eacute;garement impardonnable, par les suites qu'il pouvoit avoir, et plus
+encore par celles qu'il a entra&icirc;n&eacute;es, me rend indigne de vos bont&eacute;s, je
+ne l'ignore pas: aussi n'aurois-je jamais os&eacute; aspirer &agrave; l'honneur de
+vous voir, si vous ne m'eussiez assur&eacute; vous-m&ecirc;me que vous pardonniez
+bien des choses aux passions souvent terribles &agrave; mon &acirc;ge, quand le c&#339;ur
+conservoit sa fiert&eacute;. Je rougis des projets que j'ai form&eacute;s, mais non
+des motifs qui me font regretter la pr&eacute;sence de ma bienfaitrice. Je dois
+renfermer dans mon sein des secrets qui n'ont rien &ocirc;t&eacute; &agrave; ma profonde
+v&eacute;n&eacute;ration pour elle, tout m'en fait la loi; il ne m'en co&ucirc;tera point
+pour lui ob&eacute;ir: mais penser que j'ai troubl&eacute; votre repos, mais &ecirc;tre
+convaincu que vous avez de l'&eacute;loignement pour moi, vivre sous le m&ecirc;me
+toit sans vous voir, &ecirc;tre &agrave; la fois accabl&eacute; de vos bienfaits et de votre
+haine, c'est &eacute;prouver des tourmens au-dessus de mon courage. Votre
+conduite me trace celle que je dois tenir; le sacrifice est terrible,
+mais il est n&eacute;cessaire. Permettez-moi donc, madame, de m'&eacute;loigner &agrave;
+jamais; oubliez-moi si cela peut contribuer &agrave; votre tranquillit&eacute;:
+jusqu'au dernier moment de sa vie (et puisse le ciel l'abr&eacute;ger!)
+Fr&eacute;d&eacute;ric ne formera des v&#339;ux que pour sa bienfaitrice. Me refuserez-vous
+un dernier adieu? Mon courage y m&eacute;nagera votre sensibilit&eacute;, je vous le
+promets. Pour la premi&egrave;re fois, j'apprendrai &agrave; d&eacute;guiser mes sentimens,
+et ce sera pour vous cacher jusqu'&agrave; quel point ils vous appartiennent. &Ocirc;
+madame, si vous pouviez conno&icirc;tre ce qui se passe en moi! la certitude
+d'&ecirc;tre aim&eacute;e, respect&eacute;e d'un infortun&eacute; qui n'a plus que sa douleur et
+des souvenirs, vous rendroit favorable &agrave; mes v&#339;ux. Vous pouvez tout pour
+mon bonheur; voil&agrave; votre consolation: Fr&eacute;d&eacute;ric ne peut rien pour le
+v&ocirc;tre; c'est lui, lui seul, qui est &agrave; plaindre.&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Je remis ma lettre &agrave; Philippe; il la porta. Madame de Sponasi
+tressaillit en la recevant; mais elle la posa sur le meuble le plus pr&egrave;s
+d'elle. Philippe s'apper&ccedil;ut qu'il la g&ecirc;noit, et se retira. Un quart
+d'heure apr&egrave;s, un domestique m'apporta le billet suivant.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi me tourmenter? Qui vous a dit que je vous ha&iuml;ssois? Mon
+malheur est de trop vous aimer. Je refuse, je crains, je desire votre
+pr&eacute;sence. Si vous m'abandonniez, vous seriez un monstre. J'avois cru que
+vous m&eacute;nageriez ma foiblesse... Eh bien! venez me voir, venez seul. Si
+vous avez piti&eacute; de votre... bienfaitrice... Fr&eacute;d&eacute;ric, en &eacute;crivant ce
+mot, je vous rappelle ce que vous &ecirc;tes, tout ce que vous pouvez &ecirc;tre
+pour moi. Je vous attends.&raquo;</p>
+
+<p>Je descendis chez madame de Sponasi, bien d&eacute;cid&eacute; &agrave; m&eacute;nager sa
+sensibilit&eacute; et sa d&eacute;licatesse; la voir &eacute;toit tout ce que je desirois.
+Lorsque j'entrai, elle me prit par la main; et m'entra&icirc;nant dans la
+pi&egrave;ce la plus recul&eacute;e de son appartement, avec une force et une vivacit&eacute;
+bien au-dessus de son &acirc;ge, elle en ferma la porte avec violence; puis se
+jetant dans mes bras en versant des larmes, elle m'appela vingt fois de
+suite son fils.</p>
+
+<p>&laquo;J'&eacute;tois s&ucirc;re de n'y pas r&eacute;sister, s'&eacute;crioit-elle, mon fils! mon cher
+Fr&eacute;d&eacute;ric! Laissez-moi vous appeler mon fils; qu'une fois, une seule
+fois, ma bouche puisse parler d'accord avec mon c&#339;ur. Je suis votre
+m&egrave;re, Fr&eacute;d&eacute;ric, votre m&egrave;re bien malheureuse... bien heureuse. Fr&eacute;d&eacute;ric,
+vous rougissez de moi; vous n'osez m'appeler votre m&egrave;re&raquo;. Et elle se
+cacha le visage dans ses mains. Je me mis &agrave; ses genoux: elle me pressoit
+la t&ecirc;te contre son sein, et nous pleurions tous les deux.</p>
+
+<p>&laquo;Pleure, mon fils, me disoit-elle: tes larmes me soulagent; elles
+m'assurent que je te suis ch&egrave;re. N'est-il pas vrai, mon fils, que tu me
+pardonnes?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Vous pardonner, madame! m'&eacute;criai-je.&mdash;Appelle-moi ta m&egrave;re, je le veux,
+je l'exige. Un quart d'heure &agrave; la nature, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric; le reste de
+ma vie &agrave; la contrainte.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Dites &agrave; l'amiti&eacute; la plus sinc&egrave;re, &agrave; la reconnaissance la mieux
+m&eacute;rit&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;De la reconnoissance! Et quelle reconnoissance me dois-tu, pauvre
+enfant! Qu'es-tu dans la soci&eacute;t&eacute;? Ne verras-tu pas ma fortune passer &agrave;
+des &eacute;trangers?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je serois indigne de vous, madame, si je formois d'autres v&#339;ux que
+ceux que vous pouvez accomplir. Tant que je serai pr&egrave;s de vous, que me
+manquera-t-il? Si j'avois le malheur de vous survivre, j'aurois trop
+perdu pour que la fortune e&ucirc;t un seul de mes soupirs. Dites-moi, vous
+qui jouissez de tant d'&eacute;clat, la richesse contribue-t-elle au bonheur?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oui, mon ami, quand on peut la donner &agrave; ses enfans.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Eh bien! je n'ai point d'enfans, moi; je n'ai qu'une m&egrave;re: je ne
+voudrois &ecirc;tre riche que pour elle. Vous l'&ecirc;tes: que puis-je encore
+desirer?&raquo; &laquo;&mdash;Bon fils! bon Fr&eacute;d&eacute;ric! excellent c&#339;ur! r&eacute;p&eacute;toit-elle en
+m'embrassant, va, je saurai satisfaire ma tendresse en disposant de mes
+biens...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Madame, permettez-moi d'avoir une volont&eacute; n&eacute;cessaire &agrave; la r&eacute;putation
+de ma... bienfaitrice. Moins vous ferez pour moi, plus le secret de ma
+naissance sera respect&eacute;. En mettant des bornes &agrave; vos bienfaits,
+dites-vous: C'est la seule grace que mon fils exigea de moi: je lisois
+dans son c&#339;ur, et je lui ai ob&eacute;i.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et je ne l'appellerois pas mon fils! s'&eacute;cria-t-elle. Oui, Fr&eacute;d&eacute;ric,
+tu m'appartiens, &agrave; moi, &agrave; moi seule...&raquo; En pronon&ccedil;ant le mot <i>seule</i>, sa
+figure changea tout-&agrave;-coup; ses bras, qui me pressoient, tomb&egrave;rent
+lentement &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s; ses yeux se ferm&egrave;rent, et un soupir d&eacute;chirant
+s'&eacute;chappa de sa poitrine. Je sentis le trait qui la frappoit; je pris
+ses mains, et, les r&eacute;chauffant de mes baisers, je lui dis: &laquo;&Agrave; vous
+seule, madame: oui, vous avez bien lu dans mon c&#339;ur; c'est &agrave; vous seule
+que j'appartiens. Que le ciel me punisse si c'est une injustice! mais la
+tendresse que vous m'inspirez n'admet point de partage&raquo;. En le disant,
+je laissai aussi &eacute;chapper un soupir; il &eacute;toit pour Philippe. Madame de
+Sponasi me regarda avec un sourire dans lequel la douleur le disputoit &agrave;
+la joie, et pronon&ccedil;a d'une voix foible: &laquo;Si je pouvois le croire!&raquo; Sans
+doute elle le crut, car elle reprit peu &agrave; peu l'air aimable et
+tranquille qui l'abandonnoit si rarement.</p>
+
+<p>&laquo;Fr&eacute;d&eacute;ric, ne nous occupons plus du pass&eacute;; qu'il reste &agrave; jamais enseveli
+dans notre m&eacute;moire. Croiriez-vous que j'ai &eacute;t&eacute; au moment de devenir
+d&eacute;vote?&mdash;Vous, madame!&mdash;La douleur rend superstitieux: j'ai fait venir
+un pr&ecirc;tre, j'ai caus&eacute; avec lui; mais il a voulu me faire croire tant de
+choses, que je lui ai &eacute;chapp&eacute;. Il me grondoit de n'&ecirc;tre pas convaincue,
+comme si cela &eacute;toit en mon pouvoir; il vouloit ensuite que j'adorasse,
+positivement parce que je ne comprenois pas. Je lui ai observ&eacute; que si
+j'adorois tout ce que je ne con&ccedil;ois pas, le premier tribut de mon
+hommage seroit pour moi; car il est certain que je me parois
+incompr&eacute;hensible. Il s'est f&acirc;ch&eacute;, et moi aussi; il m'a damn&eacute;e, et me
+voil&agrave; encore une fois philosophe, faute de mieux. En v&eacute;rit&eacute;, quand on
+pense &agrave; la possibilit&eacute; d'un autre monde, on ne sait trop quel parti
+prendre dans celui-ci.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXVI" id="CHAPITRE_XXVI"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXVI.</a></h2>
+
+<h3><i>Elle finit comme une sainte.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">Il</span> y a beaucoup de rapports entre la dur&eacute;e des chagrins que nous
+&eacute;prouvons, et l'espace de temps qui s'est &eacute;coul&eacute; depuis notre naissance.
+Les enfans ont de gros chagrins qui passent en un instant; le jeune
+homme se livre &agrave; un d&eacute;sespoir violent qui s'&eacute;vanouit assez v&icirc;te et ne
+laisse gu&egrave;re apr&egrave;s lui de regrets; l'homme fait a plus de calme et de
+constance dans sa douleur: pour les vieillards, tout est sujet d'humeur;
+et quand la tristesse les atteint, elle ne les quitte qu'au tombeau.</p>
+
+<p>Les efforts que madame de Sponasi faisoit pour paro&icirc;tre gaie, ne
+servoient qu'&agrave; trahir l'&eacute;tat secret de son ame; son esprit foiblissoit,
+sa sant&eacute; d&eacute;clinoit visiblement; en un mot, elle succomboit sous le poids
+de son amiti&eacute; jalouse et de son incertitude philosophique. Tant&ocirc;t livr&eacute;e
+aux remords, elle cherchoit dans les livres de d&eacute;votion ou son arr&ecirc;t, ou
+quelques motifs d'esp&eacute;rance, et n'y trouvoit que des contradictions qui
+la r&eacute;voltoient; tant&ocirc;t, abandonnant au hasard sa destin&eacute;e, elle couroit
+les sabbats des sorciers modernes, et calculoit, dans un jeu de cartes,
+les probabilit&eacute;s de l'existence de Dieu et de l'immortalit&eacute; de l'ame.
+N'osant plus s'en rapporter &agrave; elle-m&ecirc;me, ne pouvant se soumettre &agrave;
+croire sur la parole d'autrui, elle nageoit dans une mer sans fond et
+sans bords; elle s'&eacute;puisoit, sans esp&eacute;rer m&ecirc;me un terme o&ugrave; elle
+trouveroit du repos.</p>
+
+<p>Ayant remarqu&eacute; qu'elle n'avoit pas le courage de fermer sa porte &agrave; des
+hommes dont la soci&eacute;t&eacute; redoubloit ses tourmens, par la contrainte o&ugrave; la
+mettoit un genre de conversation libre qui ne s'accordoit plus avec ses
+id&eacute;es, je lui proposai d'aller passer quelque temps &agrave; la campagne. &laquo;Vous
+viendrez avec moi, Fr&eacute;d&eacute;ric?&mdash;Oui, madame.&mdash;Rien ne vous attache plus &agrave;
+Paris?&mdash;Absolument rien.&mdash;Il est donc vrai que vous ne voyez plus madame
+de Valmont! Je n'osois le croire, et je suis bien aise d'en avoir la
+certitude. Cette femme m'a fait bien du mal; si je pouvois &eacute;prouver la
+haine, ce seroit pour elle: mais, si pr&egrave;s d'achever ma carri&egrave;re, je ne
+trahirai pas l'affaire de toute ma vie; je n'ai v&eacute;cu que d'amour; &ecirc;tre
+aim&eacute;e a &eacute;t&eacute; l'objet de tous mes v&#339;ux. Que l'on parle mal de mon esprit,
+je l'abandonne; pour mon c&#339;ur, il n'a respir&eacute; que le bonheur de ceux qui
+m'entouroient. Si j'avois la vanit&eacute; de me composer une &eacute;pitaphe, je la
+renfermerais dans ce peu de mots: &laquo;<i>Elle a fait des ingrats, et n'a
+jamais eu d'ennemis.</i>&raquo;</p>
+
+<p>Madame de Sponasi &eacute;toit si frapp&eacute;e de l'id&eacute;e d'une mort prochaine, que
+toutes ses conversations s'y reportoient: c'est en vain que je cherchois
+&agrave; la distraire; comme j'&eacute;tois moi-m&ecirc;me une des causes de son inqui&eacute;tude,
+mes consolations la flattoient, mais ne la calmoient pas. Je pressois le
+jour de notre voyage, dans l'espoir qu'il produiroit un effet salutaire
+&agrave; sa sant&eacute;; j'avois h&acirc;te aussi de m'&eacute;loigner de madame de Valmont, dont
+les visites &agrave; l'h&ocirc;tel devenoient de plus en plus fr&eacute;quentes. Je
+craignois si fort de me rencontrer avec elle, que j'avois pri&eacute; Philippe
+de m'avertir lorsqu'elle arrivoit; alors je fuyois &agrave; mon appartement, et
+j'y restois jusqu'&agrave; son d&eacute;part: mais elle prolongeoit ses visites; et
+comme je savois qu'elles &eacute;toient un supplice pour ma bienfaitrice, je
+souffrois &eacute;galement, et pour elle, et pour moi. Madame de Valmont, loin
+de se rebuter, m'adressoit chaque jour ou des &eacute;p&icirc;tres sentimentales, ou
+des h&eacute;ro&iuml;des qui me faisoient trembler. Elle exigeoit sur-tout une
+entrevue &agrave; laquelle j'&eacute;tois bien loin de consentir; je n'aurois pu lui
+offrir que des conseils, et c'&eacute;toit la seule chose dont elle croyoit ne
+pas avoir besoin. Elle me tourmenta tant de son amour, de sa haine, de
+ses &eacute;l&eacute;gies et de sa vengeance, que, sans y rien gagner, elle parvint &agrave;
+me convaincre que rien n'est plus difficile &agrave; prendre, &agrave; contenter et &agrave;
+quitter, qu'une femme qui a des principes.</p>
+
+<p>Le jour que nous devions partir pour la campagne, madame de Sponasi eut
+un acc&egrave;s de fi&egrave;vre, accompagn&eacute; des sympt&ocirc;mes les plus alarmans. Aussit&ocirc;t
+que les m&eacute;decins d&eacute;cid&egrave;rent qu'elle &eacute;toit en danger, elle cessa d'&ecirc;tre
+compt&eacute;e pour quelque chose dans sa maison. Sous pr&eacute;texte de veiller &agrave; sa
+conservation, ses nombreux parens s'&eacute;rig&egrave;rent en ma&icirc;tres; et, ce qu'on
+ne voit que parmi les moribonds de haute soci&eacute;t&eacute;, tandis qu'elle gisoit
+agonisante, tous les jours &agrave; d&icirc;ner et &agrave; souper il y avoit table de vingt
+couverts &agrave; l'h&ocirc;tel. On y parloit beaucoup des spectacles, des nouvelles,
+et tr&egrave;s-peu de la malade. Aucune de ses parentes ne demandoit &agrave; passer
+jusqu'&agrave; la chambre &agrave; coucher: elles aimoient cependant madame de Sponasi
+du plus profond de leur c&#339;ur; mais l'id&eacute;e seule de la fi&egrave;vre suffisoit
+pour encha&icirc;ner leurs pas. Et puis, comment se r&eacute;soudre &agrave; voir souffrir
+les &ecirc;tres auxquels on s'int&eacute;resse?</p>
+
+<p>Ma bienfaitrice &eacute;toit donc abandonn&eacute;e aux soins de ses domestiques: ce
+n'auroit point &eacute;t&eacute; un malheur, s'ils eussent pu se livrer &agrave;
+l'attachement qu'ils avoient tous pour elle; mais ils trouvoient autant
+de surveillans, de contradicteurs, qu'il y avoit de membres de la
+famille pr&eacute;sens &agrave; l'h&ocirc;tel. Au milieu de tous ces &ecirc;tres que l'int&eacute;r&ecirc;t
+rassembloit, Philippe seul conserva le ton d'ind&eacute;pendance dont il avoit
+depuis si long-temps l'habitude. Pour moi, attach&eacute; au chevet du lit de
+ma m&egrave;re, j'employois toutes mes forces &agrave; la servir, tout mon esprit &agrave;
+lui dissimuler sa position et ce qui se passoit dans l'int&eacute;rieur de sa
+maison; mais il &eacute;toit facile de voir qu'elle ne se faisoit pas illusion
+sur son &eacute;tat, et que jamais elle ne s'&eacute;toit tromp&eacute;e sur l'esp&egrave;ce
+d'amiti&eacute; que lui portoit sa famille.</p>
+
+<p>J'aurois bien voulu me dispenser d'assister &agrave; ces repas dont l'ind&eacute;cence
+me choquoit, dont le ton de l&eacute;g&eacute;ret&eacute; cadroit si mal avec la douleur que
+j'&eacute;prouvois; mais Philippe exigeoit que j'y parusse au moins
+quelquefois. Ce fut &agrave; la fin d'un d&icirc;ner que les m&eacute;decins annonc&egrave;rent
+qu'il n'y avoit plus d'espoir, et qu'il falloit que la famille pr&icirc;t les
+pr&eacute;cautions n&eacute;cessaires pour que madame de Sponasi re&ccedil;&ucirc;t ses sacremens.
+Au nom de <i>sacremens</i> accoll&eacute; avec celui de madame de Sponasi, un
+sourire l&eacute;ger, mais expressif, glissa sur toutes les figures. Il
+s'&eacute;tablit deux partis: celui des jeunes vouloit qu'on la laiss&acirc;t mourir
+en paix; celui des vieux objecta l'usage, et l'usage emporta la balance.
+Cette difficult&eacute; arrang&eacute;e, il restoit celle de savoir qui se chargeroit
+de pr&eacute;venir la malade; et personne ne se trouvant assez de forces pour
+remplir un devoir qui n'exige que de la sensibilit&eacute;, on pria les
+m&eacute;decins de <i>faire entendre raison</i> &agrave; ma bienfaitrice: ce fut
+l'expression dont on se servit. Je demandai en grace qu'il me f&ucirc;t
+permis de me charger de cette commission: mon z&egrave;le choqua d'autant
+plus, qu'il faisoit contraste avec la froideur de ceux qui
+m'entouroient; et j'en re&ccedil;us des complimens si outr&eacute;s, qu'il ne tenoit
+qu'&agrave; moi de les prendre pour autant de sarcasmes: mais il est difficile
+d'&ecirc;tre sensible aux plaisanteries de ceux que l'on m&eacute;prise.</p>
+
+<p>Je m'empressai de retourner aupr&egrave;s de madame de Sponasi. Je la trouvai
+dans un accablement qui annon&ccedil;oit une prochaine agonie: il &eacute;toit
+impossible et inutile de lui parler. On fit donc venir un pr&ecirc;tre, qui
+attendit l'occasion favorable pour exercer son minist&egrave;re. Ce fut &agrave;
+minuit seulement qu'elle retrouva l'usage de la parole. L'eccl&eacute;siastique
+s'approcha, et commen&ccedil;a une exhortation. J'allois me retirer; madame de
+Sponasi me fit signe de demeurer pr&egrave;s d'elle. Elle &eacute;couta le ministre de
+paix avec la plus grande tranquillit&eacute;; mais lorsqu'il lui proposa de se
+confesser, elle r&eacute;pondit qu'elle avoit l'habitude de ne confier ses
+affaires qu'&agrave; ses amis intimes, et qu'elle ne vouloit pas finir par une
+indiscr&eacute;tion.</p>
+
+<p>Le pr&ecirc;tre parut d&eacute;concert&eacute;, elle s'en apper&ccedil;ut, et lui observa avec
+beaucoup d'am&eacute;nit&eacute; qu'elle lui savoit bon gr&eacute; de sa d&eacute;marche, mais
+qu'elle le prioit de s'&eacute;pargner une peine inutile. &laquo;Je suis toujours
+pr&ecirc;te &agrave; discuter quand on me parle de religion, lui dit-elle; mais
+maintenant il est trop tard: vous voyez que je peux &agrave; peine
+articuler.&mdash;Pensez &agrave; votre ame, madame, lui r&eacute;pondit le confesseur, et
+reconnoissez du moins l'existence de Dieu.&mdash;Ce n'est point l&agrave; la
+difficult&eacute;, monsieur, repartit madame de Sponasi, c'est de savoir ce que
+j'en pourrai faire si je le reconnois&raquo;. Elle se retourna p&eacute;niblement
+vers moi en s'&eacute;criant: &laquo;Ce n'est pas ma faute: je serai damn&eacute;e
+peut-&ecirc;tre; mais il m'est impossible de croire&raquo;. Je lui pris la main;
+elle la porta sur son c&#339;ur, fixa ses yeux sur les miens, et me dit:</p>
+
+<p>&laquo;Adieu... mon cher...&raquo;. Ses l&egrave;vres firent un mouvement comme si elle
+pronon&ccedil;oit: Mon cher fils! mais elle n'articula point ce dernier mot.
+Depuis elle ne parla plus.</p>
+
+<p>Le pr&ecirc;tre passa dans le salon o&ugrave; la famille &eacute;toit assembl&eacute;e et attendoit
+l'&eacute;v&eacute;nement. J'entendis assez de bruit; mais je ne pus en savoir la
+cause. Une heure apr&egrave;s, les portes de la chambre &agrave; coucher s'ouvrirent;
+on apportoit le viatique en grande c&eacute;r&eacute;monie: tous les domestiques
+suivoient avec des flambeaux. Les parens entour&egrave;rent le lit, et se
+mirent &agrave; genoux. Je ne sais ce qui se passa; les larmes m'emp&ecirc;ch&egrave;rent de
+rien distinguer: tout ce dont je me rappelle, c'est que le lendemain on
+disoit dans l'h&ocirc;tel que madame de Sponasi &eacute;toit morte comme une sainte.
+J'ai rencontr&eacute; depuis beaucoup de personnes qui m'ont donn&eacute; les d&eacute;tails
+les plus circonstanci&eacute;s sur la mani&egrave;re &eacute;difiante avec laquelle ma
+bienfaitrice s'&eacute;toit conduite dans ses derniers momens.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXVII" id="CHAPITRE_XXVII"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXVII.</a></h2>
+
+<h3><i>Mon bilan.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">Il </span>y avoit trop long-temps que les parens de madame de Sponasi
+attendoient apr&egrave;s son h&eacute;ritage pour que l'on p&ucirc;t croire &agrave; la sinc&eacute;rit&eacute;
+de leurs regrets. Apr&egrave;s la crainte qu'elle n'en rev&icirc;nt, la plus grande
+inqui&eacute;tude qu'ils avoient &eacute;prouv&eacute;e pendant sa maladie avoit rapport &agrave;
+son testament; aussi fut-il ouvert avec empressement. Ils craignoient
+tous qu'elle ne m'e&ucirc;t beaucoup favoris&eacute;, et sans-doute les mesures
+&eacute;toient d&eacute;j&agrave; concert&eacute;es pour me ravir ses bienfaits. Quelle fut leur
+surprise quand ils virent que la biblioth&egrave;que de la d&eacute;funte &eacute;toit le
+seul legs qu'elle m'e&ucirc;t fait! Ils ne purent cacher leur joie; mais elle
+fut de courte dur&eacute;e. Un des articles du testament d&eacute;fendoit de faire
+aucune recherche sur les diamans de la testatrice, ainsi que sur
+l'argent comptant qu'on pouvoit lui supposer, parce qu'elle en avoit
+dispos&eacute; de son vivant; c'&eacute;toit &agrave; Philippe qu'elle les avoit remis: le
+tout valoit plus de cinquante mille &eacute;cus. Un autre article portoit que
+la testatrice ne faisoit aucune mention de la terre de T&eacute;ligny, parce
+qu'elle l'avoit vendue depuis un an. C'&eacute;toit moi qui en &eacute;tois
+l'acqu&eacute;reur, et mon contrat &eacute;toit &agrave; l'abri de la chicane la plus
+raffin&eacute;e. Par les autres dispositions, les parens se trouvoient plus ou
+moins avantag&eacute;s, &agrave; proportion de leurs besoins ou de l'amiti&eacute; que ma
+bienfaitrice avoit pour eux. Philippe &eacute;toit nomm&eacute; pour une rente viag&egrave;re
+de 1500 livres. Afin d'assurer l'ex&eacute;cution de ses derni&egrave;res volont&eacute;s,
+madame de Sponasi avoit ordonn&eacute; que, dans le cas o&ugrave; son testament
+feroit na&icirc;tre quelques proc&egrave;s, et ne seroit pas pleinement ex&eacute;cut&eacute; dans
+l'espace d'un an, il f&ucirc;t regard&eacute; comme nul, et que tous ses biens
+appartinssent alors &agrave; trois h&ocirc;pitaux qu'elle d&eacute;signoit. L'int&eacute;r&ecirc;t de
+tous fit taire les int&eacute;r&ecirc;ts de chacun, et jamais tant de collat&eacute;raux ne
+furent moins press&eacute;s de porter leurs pr&eacute;tentions devant les tribunaux.</p>
+
+<p>Suivant l'usage, les parens de madame de Sponasi se veng&egrave;rent, par des
+air insolens, des politesses qu'ils m'avoient faites lorsqu'ils me
+craignoient; ils outrag&egrave;rent ma bienfaitrice par toutes les suppositions
+qu'ils firent sur les motifs de l'amiti&eacute; qu'elle m'avoit t&eacute;moign&eacute;e.
+J'eus beaucoup de peine &agrave; obtenir les effets &agrave; moi appartenant qui se
+trouvoient &agrave; l'h&ocirc;tel; mais je m'&eacute;tois attendu &agrave; mille petites
+tracasseries, ressource ordinaire de la mauvaise humeur, lorsqu'elle ne
+sait comment s'exercer, et je les supportai avec tranquillit&eacute;. J'avois
+un v&eacute;ritable chagrin de la perte que j'avois faite; et ce qui
+l'augmentoit encore, &eacute;toit de ne voir personne le partager. Philippe...
+Philippe se d&eacute;guisoit en vain; je m'appercevois trop bien qu'il
+regardoit la mort de madame de Sponasi comme un prisonnier envisage
+l'ordre qui lui rend la libert&eacute;. Je n'osais lui en vouloir; mais j'en
+&eacute;tois afflig&eacute;.</p>
+
+<p>De mes amis, Florvel fut le seul de qui je n'eus qu'&agrave; me louer; les
+autres attendirent ce que le changement de ma position op&eacute;reroit dans ma
+mani&egrave;re de vivre pour savoir la conduite qu'ils tiendroient avec moi:
+mais lui, &agrave; peine eut-il appris la mort de madame de Sponasi, qu'il vint
+me trouver.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne sais comment tu as pu te faire des ennemis, me dit-il; mais on
+emploie tous les moyens honn&ecirc;tes que la calomnie autorise pour rompre
+l'amiti&eacute; qui existe entre nous. Voici ma r&eacute;ponse. Quelles que soient les
+raisons qui t'engagent &agrave; ne pas me confier qui tu es, je les respecte:
+si tu as besoin de cr&eacute;dit, le mien et celui de ma famille sont &agrave; ton
+service; s'il te faut de l'argent, j'en ai; si tu veux un logement chez
+moi, tu me feras plaisir, ainsi qu'&agrave; madame de Florvel.</p>
+
+<p>&laquo;Es-tu assez heureux pour que mes offres te soient inutiles? tant mieux;
+mais profite du moins de mes conseils: ne reste pas &eacute;loign&eacute; de la
+soci&eacute;t&eacute;; on croiroit que tu crains d'y paro&icirc;tre, et les m&eacute;chans en
+tireroient parti pour donner quelque cr&eacute;dit &agrave; leurs discours. Viens chez
+moi, viens-y souvent; cache ta douleur, on ne l'attribueroit pas &agrave; ta
+sensibilit&eacute;; montre-toi, dans les premiers momens, tel que tu as
+toujours &eacute;t&eacute;; et quand on verra que la mort de madame de Sponasi ne
+change rien &agrave; ta position, les sots, qui se d&eacute;cident par l'exemple, et
+qui forment le plus grand nombre, ne changeront rien &agrave; leur conduite
+envers toi, et les m&eacute;chans se tairont.&raquo;</p>
+
+<p>La d&eacute;marche et la franchise de Florvel me firent grand plaisir: je
+l'assurai que je profiterois d'autant plus volontiers de ses conseils,
+qu'ils &eacute;toient d'accord avec le d&eacute;sir que j'avois toujours eu de
+conserver son amiti&eacute;; que pour ses offres de services, j'en garderois
+une &eacute;ternelle reconnoissance, mais que j'&eacute;tois &agrave; la fois au-dessus du
+besoin et de l'ambition. Cela &eacute;toit vrai.</p>
+
+<p>La terre de T&eacute;ligny donnoit deux mille &eacute;cus de revenu. Philippe
+pr&eacute;tendoit que j'en pouvois tirer davantage. Quand je sus &agrave; quelles
+conditions, je fus bien loin de le desirer, et il m'approuva. J'&eacute;tois en
+outre possesseur des diamans et de l'argent que ma bienfaitrice avoit
+remis &agrave; mon p&egrave;re pour moi. Pendant le temps qu'il avoit pass&eacute; chez elle,
+il avoit amass&eacute; et plac&eacute; une somme de deux cent mille francs; ce qui,
+joint &agrave; la rente qu'elle lui avoit laiss&eacute;e par son testament, nous
+composoit un revenu fort honn&ecirc;te; car Philippe exigea que nos fortunes
+restassent en commun, ou plut&ocirc;t que j'en disposasse comme d'un bien
+enti&egrave;rement &agrave; moi. De part et d'autre c'&eacute;toit un combat de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;
+qui se termina sans peine, puisqu'il fut d&eacute;cid&eacute; que nous demeurerions
+ensemble: mais il ne voulut point consentir &agrave; recevoir de ma part le
+titre qui lui appartenoit; il m'objecta encore la m&eacute;moire de ma
+bienfaitrice, et je c&eacute;dai. Les diamans furent vendus, le produit fut
+plac&eacute;. Je pris une maison simple, et je la montai comme un homme
+jouissant de 24,000 livres de rentes. Philippe se chargea de veiller &agrave;
+la d&eacute;pense; il &eacute;toit mon ami, mon intendant, mon gouverneur: ami bien
+sinc&egrave;re, intendant s&ucirc;r, gouverneur tr&egrave;s-tol&eacute;rant. Je ne tardai pas &agrave;
+m'appercevoir que s'il avoit fait &agrave; madame de Sponasi le sacrifice de
+l'&eacute;clat d'une liaison, il s'&eacute;toit r&eacute;serv&eacute; tous les plaisirs que le
+myst&egrave;re ne fait toujours qu'augmenter. C'&eacute;toit mon p&egrave;re, je n'avois rien
+&agrave; dire; j'aurois &eacute;t&eacute; f&acirc;ch&eacute; cependant qu'il agrand&icirc;t la famille: mais ce
+malheur n'arriva point.</p>
+
+<p>Je fus bient&ocirc;t convaincu qu'&agrave; Paris on ne s'informe jamais de ce que
+vous &ecirc;tes qu'au moment o&ugrave; l'on craint que vous ne deveniez &agrave; charge;
+mais quand il est bien d&eacute;cid&eacute; que vous n'avez besoin de personne, quand
+&agrave; l'aisance vous joignez de l'&eacute;ducation, vous allez par-tout. Je restai
+donc M. de T&eacute;ligny pour tout le monde. Mon <i>de</i> ne pouvoit &ecirc;tre contest&eacute;
+dans un moment o&ugrave; personne ne se le refusoit.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXVIII" id="CHAPITRE_XXVIII"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXVIII.</a></h2>
+
+<h3><i>Oraison fun&egrave;bre de M<sup>me</sup> de Sponasi.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">Je</span> vous dois compte, mes chers lecteurs, des motifs qui m'emp&ecirc;ch&egrave;rent
+d'augmenter le revenu de la terre de T&eacute;ligny.</p>
+
+<p>Vous avez pu voir combien ma bienfaitrice &eacute;toit obligeante, bonne et
+lib&eacute;rale. Lorsque les douleurs l'avertirent que je demandois &agrave; entrer
+dans le monde, elle se fit conduire chez une sage-femme, o&ugrave; son logement
+avoit &eacute;t&eacute; retenu d'avance. Elle y cacha son nom; c'est l'usage: son
+h&ocirc;tesse le devina peut-&ecirc;tre, et n'en fit rien paro&icirc;tre; c'est l'usage
+encore. Dans ces maisons sur-tout o&ugrave; la fortune repose sur la
+discr&eacute;tion, soit que cette femme s&ucirc;t &agrave; qui elle parloit, soit que
+l'habitude de commander et de vivre dans l'opulence trah&icirc;t le rang de
+madame de Sponasi, soit qu'elle-m&ecirc;me, tout en se cachant, ne fut pas
+f&acirc;ch&eacute;e qu'on soup&ccedil;onn&acirc;t son rang et son opulence, il est certain que la
+sage-femme lui raconta l'histoire suivante, moins par envie de bavarder
+que par le d&eacute;sir sans doute d'&ecirc;tre utile &agrave; des malheureux.</p>
+
+<p>M. de Montluc, gentilhomme proven&ccedil;al, d'une famille tr&egrave;s-ancienne, avoit
+&eacute;t&eacute; destin&eacute; &agrave; l'&eacute;tat eccl&eacute;siastique, parce qu'il &eacute;toit le second des
+fils de son p&egrave;re; c'est-&agrave;-dire que la fortune paternelle, d'ailleurs peu
+consid&eacute;rable, &eacute;tant d&eacute;volue toute enti&egrave;re &agrave; son fr&egrave;re a&icirc;n&eacute;, il falloit
+qu'il cherch&acirc;t son patrimoine parmi celui des pauvres. M. de Montluc fut
+tonsur&eacute; &agrave; huit ans, et obtint un b&eacute;n&eacute;fice d'un m&eacute;diocre revenu, mais qui
+suffisoit &agrave; la d&eacute;pense de son &eacute;ducation. &Agrave; vingt ans, il jouissoit
+encore de l'amiti&eacute; de son p&egrave;re, et de l'espoir incertain d'obtenir un
+&eacute;v&ecirc;ch&eacute;, quand l'amour, qui se rit des patriarches de vingt ans, de la
+puissance paternelle et de la tonsure, lui fit rencontrer une jeune
+orpheline; belle, il s'en apper&ccedil;ut; sage et sensible, il n'en douta
+point; mais pauvre autant qu'on peut l'&ecirc;tre, il n'y fit pas attention:
+cet &acirc;ge compte-t-il l'argent pour quelque chose?</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir soupir&eacute;, souffert pendant long-temps, M. de Montluc, qui
+avoit quitt&eacute; la soutane, vint &agrave; Paris avec sa ma&icirc;tresse, devenue
+secr&egrave;tement sa femme, n'emportant avec lui que la mal&eacute;diction de son
+p&egrave;re. Elle fut terrible, s'il lui dut les malheurs qu'il &eacute;prouva. Oblig&eacute;
+de se cacher pour se soustraire aux recherches de sa famille, il eut
+bient&ocirc;t &eacute;puis&eacute; ses petites ressources. N'osant se r&eacute;clamer de personne,
+ne pouvant et ne sachant pas travailler, la mis&egrave;re l'atteignit dans un
+moment bien cruel pour un &eacute;poux: madame de Montluc &eacute;toit &agrave; la veille de
+le rendre p&egrave;re, et la sage-femme chez laquelle logeoit madame de Sponasi
+avoit &eacute;t&eacute; appel&eacute;e. Bonne par caract&egrave;re, et devenue plus sensible encore
+par l'habitude de voir souffrir, qui n'endurcit que les ames d&eacute;grad&eacute;es,
+elle avoit offert une de ses petites chambres, et tous les secours qui
+d&eacute;pendroient d'elle, &agrave; l'&eacute;pouse de M. de Montluc, se fiant &agrave; la probit&eacute;
+de ceux qu'elle obligeoit de la r&eacute;compenser un jour, si la fortune
+cessoit de leur &ecirc;tre contraire.</p>
+
+<p>On n'est jamais plus compatissant qu'aux maux que l'on &eacute;prouve soi-m&ecirc;me.
+Madame de Sponasi, dans les douleurs de l'enfantement, sentit combien
+devoit souffrir une malheureuse m&egrave;re au milieu de toutes les
+privations, accabl&eacute;e de toutes les inqui&eacute;tudes: elle remit &agrave; la
+sage-femme cinquante louis pour M. de Montluc, en lui recommandant de
+taire qu'elle les tenoit d'une femme log&eacute;e sous le m&ecirc;me toit que son
+&eacute;pouse, afin de pr&eacute;venir l'indiscr&eacute;tion souvent ing&eacute;nieuse de la
+reconnoissance. Madame de Montluc accoucha la m&ecirc;me nuit que madame de
+Sponasi: ce fut aussi d'un gar&ccedil;on; il mourut en naissant, h&eacute;las! pour
+avoir trop souffert avant de na&icirc;tre: sa m&egrave;re infortun&eacute;e l'avoit port&eacute;
+dans son sein au milieu des larmes et des horreurs du besoin.</p>
+
+<p>Quand madame de Sponasi fut r&eacute;tablie dans son h&ocirc;tel, elle chargea
+Philippe de se lier avec M. de Montluc: cela ne fut pas difficile, les
+malheureux sont sensibles aux moindres pr&eacute;venances. Philippe le pr&eacute;senta
+un matin &agrave; ma bienfaitrice, qui lui dit que ses aventures ne lui &eacute;toient
+point inconnues, et qu'elle se trouverait heureuse de faire quelque
+chose qui p&ucirc;t lui rendre la tranquillit&eacute;. Elle lui proposa d'aller vivre
+&agrave; T&eacute;ligny jusqu'au moment o&ugrave; il auroit fl&eacute;chi son p&egrave;re: mais cet homme
+mourut sans vouloir pardonner; et son fils a&icirc;n&eacute; l'imita d'autant plus
+volontiers, qu'il gagnoit &agrave; &ecirc;tre inflexible.</p>
+
+<p>Non seulement madame de Sponasi avoit accord&eacute; &agrave; M. de Montluc la
+jouissance du ch&acirc;teau et des jardins qui en d&eacute;pendent, mais, pour &ocirc;ter &agrave;
+son bienfait l'apparence de la charit&eacute;, elle l'avoit pri&eacute; de s'occuper
+de l'administration de la terre, et lui avoit donn&eacute; toutes les
+procurations n&eacute;cessaires &agrave; cet effet, l'avertissant qu'elle cesseroit de
+le compter au nombre de ses amis, s'il n'en disposoit pas comme de son
+propre bien. Jamais service ne fut mieux pay&eacute;. M. de Montluc agit
+effectivement comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; le ma&icirc;tre; et, tout en se faisant
+aimer des paysans, il augmenta beaucoup le revenu de ce bien. Rendant
+chaque ann&eacute;e ses comptes avec la plus grande exactitude, ma bienfaitrice
+cherchoit en vain les moyens de le forcer &agrave; songer &agrave; lui; il r&eacute;pondoit
+toujours qu'il &eacute;toit si heureux, qu'il n'avoit plus de facult&eacute;s pour
+desirer. Enfin, apr&egrave;s avoir bien bataill&eacute;, il fut convenu que le
+cinqui&egrave;me du produit de T&eacute;ligny lui appartiendrait chaque ann&eacute;e;
+arrangement qui existoit depuis plus de vingt ans. J'aurois donc pu
+augmenter mon revenu de quinze &agrave; seize cents livres, et certes j'en
+aurois rougi. En me donnant ce bien y madame de Sponasi ne m'avoit pas
+parl&eacute; de M. de Montluc: l'avoit-elle oubli&eacute;? Oh! non, sans doute. Elle
+m'avoit donc assez estim&eacute; pour ne pas vouloir me ravir la libert&eacute;
+d'honorer sa m&eacute;moire de la seule mani&egrave;re vraiment digne d'elle.</p>
+
+<p>J'&eacute;crivis &agrave; M. de Montluc pour lui demander son amiti&eacute;, et le prier
+d'agir comme il avoit toujours fait jusqu'alors. &laquo;Nous sommes unis sans
+nous conno&icirc;tre, monsieur, par un lien qu'il vous est impossible de
+rompre sans outrager la m&eacute;moire de madame de Sponasi. &Eacute;lev&eacute; par ses
+soins, riche de ses bienfaits, je ne m'en croirois indigne que du moment
+o&ugrave; vous refuseriez d'&ecirc;tre pour moi ce que vous avez &eacute;t&eacute; pour elle. Tous
+les deux, nous avons perdu celle qui nous servit de m&egrave;re; ne s&eacute;parons
+jamais notre douleur et les motifs de notre reconnoissance.&raquo;</p>
+
+<p>M. de Montluc me fit une longue r&eacute;ponse, dans laquelle il ne me parloit
+que de ses regrets et des vertus de madame de Sponasi; &agrave; la fin
+seulement il me marquoit: &laquo;Elle m'avoit toujours assur&eacute; que ses bont&eacute;s
+pour moi lui survivroient; elle me l'&eacute;crivoit encore il y a six mois,
+et d&egrave;s-lors vous &eacute;tiez possesseur de cette terre: vous voyez, monsieur,
+l'id&eacute;e qu'elle avoit de vous; elle ne s'est point tromp&eacute;e. J'aurois,
+sans balancer, sacrifi&eacute; ma vie pour elle; elle vous appartient
+&eacute;galement.&raquo;</p>
+
+<p>M. de Montluc pouvoit avoir pr&egrave;s de cinquante ans: sa femme vivoit
+encore; mais ils n'avoient point eu d'autre enfant que celui qui vint au
+monde la m&ecirc;me nuit que moi.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXIX" id="CHAPITRE_XXIX"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXIX.</a></h2>
+
+<h3><i>Projet de mariage.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">La</span> saison &eacute;toit venue o&ugrave; l'usage, plus que le d&eacute;sir de la solitude,
+chassoit de Paris la bonne soci&eacute;t&eacute;: Florvel m'engagea &agrave; venir passer un
+mois avec lui chez M. de Nangis, p&egrave;re de sa femme, et j'acceptai. Je fus
+&eacute;tonn&eacute; de voir madame de Florvel li&eacute;e de l'amiti&eacute; la plus vive avec une
+jeune demoiselle dont l'&eacute;tat &eacute;toit un probl&ecirc;me, et la naissance encore
+plus incertaine que la mienne. Elle se nommoit Ad&egrave;le. Dire qu'elle &eacute;toit
+jolie, seroit se servir d'une expression commune pour peindre des traits
+au-dessus de la perfection. Ad&egrave;le &eacute;toit bonne, on le voyoit dans ses
+yeux; elle avoit de l'esprit, on le lisoit dans ses yeux; une &eacute;ducation
+soign&eacute;e avoit donn&eacute; &agrave; son caract&egrave;re une &eacute;nergie et une solidit&eacute; qui se
+peignoient encore dans ses yeux: mais si les yeux d'Ad&egrave;le n'avoient pas
+enti&egrave;rement fix&eacute; l'admiration, on e&ucirc;t cherch&eacute; dans chacun de ses traits
+la pr&eacute;vention de toutes ses qualit&eacute;s, et l'on ne se f&ucirc;t pas tromp&eacute;.</p>
+
+<p>Elle avoit vingt ans, parloit et &eacute;crivoit plusieurs langues avec autant
+de puret&eacute; que de facilit&eacute;, dessinoit bien, &eacute;toit grande musicienne,
+raisonnoit des ouvrages les plus s&eacute;rieux avec justesse, ne s'&eacute;tonnoit de
+rien, pas m&ecirc;me d'&ecirc;tre au-dessus de son &acirc;ge et de son sexe par ses
+connoissances. D'une gaiet&eacute; qui prouvoit combien peu elle avoit de
+pr&eacute;tention, elle jouoit avec des enfans si naturellement, qu'on e&ucirc;t pu
+douter si la complaisance ou le plaisir la guidoit. Se pr&eacute;sentoit-il
+quelqu'un? elle se livroit &agrave; la conversation, et, l'instant d'apr&egrave;s,
+recommen&ccedil;oit ses enfantillages sans penser aux r&eacute;flexions que ses
+r&eacute;ponses faisoient presque toujours na&icirc;tre. Ce qui me surprit encore
+davantage dans une femme jeune, d&eacute;licate et fran&ccedil;oise, elle n'avoit peur
+de rien, et ne parloit jamais de son courage. Si Florvel et moi nous
+nous disposions &agrave; aller &agrave; la chasse, et qu'Ad&egrave;le f&ucirc;t pr&eacute;sente, elle
+causoit aussi tranquillement appuy&eacute;e sur une arme &agrave; feu, qu'un artilleur
+assis sur un canon. Je me rappellerai sans cesse qu'un jour en revenant
+nous la rencontr&acirc;mes dans le parc: je tenois mon fusil sous mon bras;
+j'avois oubli&eacute; de le d&eacute;sarmer: en courant apr&egrave;s elle, le coup partit;
+elle se retourna avec inqui&eacute;tude, et sa premi&egrave;re question fut:
+&laquo;N'&ecirc;tes-vous pas bless&eacute;&raquo;? Ce ne fut que par r&eacute;flexion qu'elle pensa
+qu'elle auroit pu l'&ecirc;tre. Rien ne d&eacute;voile mieux le caract&egrave;re que ces
+momens de surprise o&ugrave; la parole et la pens&eacute;e s'&eacute;chappent et se
+confondent rapidement avec la sensation que l'on &eacute;prouve.</p>
+
+<p>Devins-je amoureux d'Ad&egrave;le? Si c'est de l'amour qu'elle m'inspira, je
+puis dire que je n'avois point encore connu ce sentiment; il me sembloit
+que, n'e&ucirc;t-elle pas &eacute;t&eacute; d'une figure c&eacute;leste, d'une taille s&eacute;duisante,
+je l'aurois pr&eacute;f&eacute;r&eacute;e &agrave; toutes les femmes. J'aimois &agrave; &ecirc;tre avec elle:
+mais il &eacute;toit impossible de lui dire ce qu'on appelle des choses
+aimables; on e&ucirc;t &eacute;t&eacute; humili&eacute; de ne pouvoir l'entretenir que d'elle, et
+l'on s'en occupoit toujours. M. de Nangis l'appeloit sa pupille, et la
+regardoit comme sa fille: Florvel vouloit qu'elle v&icirc;t en lui un fr&egrave;re;
+madame de Florvel la traitoit en amie. Ad&egrave;le se disputoit contre tous,
+ne se refusoit pas aux bons proc&eacute;d&eacute;s; mais elle mena&ccedil;oit de les quitter
+si on ne lui donnoit pas des gages. Elle n'avoit consenti &agrave; entrer
+aupr&egrave;s de madame de Florvel comme institutrice de sa fille, que pour
+gagner de l'argent, et elle vouloit toujours que l'on fix&acirc;t ce qu'elle
+gagneroit.</p>
+
+<p>Elle avoit donc l'ame bien servile et bien int&eacute;ress&eacute;e, cette Ad&egrave;le si
+extraordinaire? Ah! sans doute: &eacute;coutez son histoire, et jugez-la.</p>
+
+<p>&Agrave; l'&acirc;ge de quatre &agrave; cinq ans, elle fut trouv&eacute;e, &agrave; onze heures du soir,
+par un cocher de fiacre, pr&egrave;s la place des Victoires. Elle pleuroit. Sa
+position, sa figure, sa mise qui annoncent l'opulence, int&eacute;ress&egrave;rent
+ma&icirc;tre Pierre; c'est le nom du cocher: il la mit dans sa voiture, et la
+conduisit &agrave; sa femme. Ad&egrave;le y re&ccedil;ut l'hospitalit&eacute;, mais ne put donner
+aucun renseignement sur ses parens: elle parloit difficilement. Pierre
+n'avoit point d'enfant. Apr&egrave;s avoir esp&eacute;r&eacute; inutilement de retrouver la
+famille de la petite, il la garda: elle resta avec ces bonnes gens
+jusqu'&agrave; l'&acirc;ge de sept ans. &Agrave; cette &eacute;poque, Pierre mourut; et sa femme,
+qui n'avoit pour vivre que le produit des fatigues de son mari, fut
+oblig&eacute;e de se remarier &agrave; un des confr&egrave;res du d&eacute;funt, avare, veuf, et
+p&egrave;re de plusieurs enfans. Il exigea de madame Pierre qu'elle m&icirc;t la
+petite &agrave; l'h&ocirc;pital: c'&eacute;toit un terrible sacrifice pour cette excellente
+femme; mais la peur de la mis&egrave;re fit taire la sensibilit&eacute;.</p>
+
+<p>Arriv&eacute;e devant la porte de cette maison publique, elle s'assit dans un
+des foss&eacute;s du boulevard, et l&agrave;, pleurant et consolant la pauvre Ad&egrave;le,
+elle lui promettoit de venir la voir quelquefois. Un homme qui passoit,
+t&eacute;moin de la douleur de ces deux &ecirc;tres malheureux, et s&eacute;duit sans doute
+par la figure int&eacute;ressante de la petite, s'informa du sujet de leurs
+pleurs.</p>
+
+<p>L'ayant appris, il pria madame Pierre de le suivre. Elle arriva chez lui
+avec Ad&egrave;le, et s'en retourna consol&eacute;e de laisser son enfant d'adoption
+entre les mains d'un protecteur.</p>
+
+<p>Cet homme &eacute;toit M. Durmer, connu par des ouvrages dans lesquels la
+profondeur s'unit &agrave; la clart&eacute;, et l'esprit &agrave; l'utilit&eacute;. Depuis
+long-temps il avoit le projet d'essayer ses id&eacute;es particuli&egrave;res sur
+l'&eacute;ducation; mais il &eacute;toit c&eacute;libataire. Il n'avoit qu'une s&#339;ur, mari&eacute;e
+assez malheureusement, et m&egrave;re de plusieurs enfans. Quelquefois il
+pensoit &agrave; en adopter un; mais il &eacute;toit toujours arr&ecirc;t&eacute; par l'id&eacute;e que,
+ne pouvant s&eacute;parer enti&egrave;rement un de ses neveux de la soci&eacute;t&eacute; de sa
+famille paternelle, il en r&eacute;sulteroit de l'opposition entre ses vues et
+les conseils que l'enfant recevrait. L'entier abandon d'Ad&egrave;le lui
+convint sous tous les rapports; elle alloit d&eacute;pendre de lui, de lui
+uniquement. Si l'exp&eacute;rience d&eacute;mentoit ses longues m&eacute;ditations, il n'en
+seroit comptable &agrave; personne, et son c&#339;ur, guid&eacute; d'abord par un mouvement
+de charit&eacute;, l'absoudroit des torts de son esprit. Il l'&eacute;leva, et la
+r&eacute;ussite surpassa son attente.</p>
+
+<p>M. Durmer ne couroit point apr&egrave;s la r&eacute;putation; aussi n'&eacute;toit-il d'aucun
+parti, car les hommes de lettres en formoient plusieurs: mais il avoit
+des amis, et M. de Nangis &eacute;toit du nombre. Se sentant pr&egrave;s de sa fin, il
+fut effray&eacute; de la position dans laquelle Ad&egrave;le alloit se trouver. Sa
+fortune en biens fonds consistoit en une petite maison qui rapportoit
+1200 livres; il la laissa par testament &agrave; son &eacute;l&egrave;ve, et obtint de M. de
+Nangis qu'il lui serviroit de tuteur. Il mourut. M. de Nangis retira
+Ad&egrave;le chez lui, et crut ne pouvoir mieux la placer qu'aupr&egrave;s de madame
+de Florvel sa fille.</p>
+
+<p>Tant que M. Durmer avoit v&eacute;cu, il avoit aid&eacute; sa s&#339;ur d'une partie du
+produit de ses ouvrages. &Agrave; sa mort, cette femme, devenue veuve, alloit
+maudire la m&eacute;moire d'un fr&egrave;re qui avoit pr&eacute;f&eacute;r&eacute; une &eacute;trang&egrave;re &agrave; sa
+famille, quand Ad&egrave;le se pr&eacute;senta chez elle, et l'assura qu'elle &eacute;toit
+loin de vouloir priver ses enfans de la succession de leur oncle; mais
+elle &eacute;toit mineure, et M. de Nangis, en approuvant sa d&eacute;licatesse, ne
+pouvoit se pr&ecirc;ter &agrave; ses desirs. Ad&egrave;le, incapable de varier dans ses
+r&eacute;solutions, promit &agrave; la s&#339;ur de M. Durmer de lui remettre chaque ann&eacute;e
+1200 livres, jusqu'au jour o&ugrave;, libre de disposer d'un bien qu'elle ne
+regarderoit jamais comme sa propri&eacute;t&eacute;, elle lui en feroit cession
+enti&egrave;re. C'&eacute;toit pour &ecirc;tre plus en &eacute;tat d'acquitter sa promesse qu'elle
+exigeoit que madame de Florvel fix&acirc;t les honoraires de l'institutrice de
+sa fille: il fallut la satisfaire. Elle pr&eacute;tendoit en outre qu'un
+salaire m&eacute;rit&eacute; encha&icirc;ne moins que des bienfaits; et sans vouloir se
+soustraire &agrave; la reconnoissance, elle tenoit &agrave; sa libert&eacute;. Ad&egrave;le eut donc
+des appointemens; et cet arrangement lui paroissoit si raisonnable,
+qu'elle ne comprenoit pas pourquoi ses amis sembloient en &ecirc;tre humili&eacute;s
+pour elle. Plus elle s'effor&ccedil;oit de rappeler l'abandon dans lequel les
+circonstances l'avoient plac&eacute;e, moins il &eacute;toit possible de s'en
+souvenir: on e&ucirc;t dit qu'elle &eacute;toit n&eacute;e pour commander &agrave; tous ceux qui
+l'entouroient, et elle commandoit en effet par des droits auxquels
+personne ne r&eacute;siste, la douceur, la raison et la beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Lorsque nous rev&icirc;nmes de la campagne, nous &eacute;tions fort joyeux; et comme
+nous ne cherchions pas &agrave; cacher le sentiment qui nous attiroit l'un vers
+l'autre, la famille de Florvel sourioit &agrave; l'espoir d'un mariage qui
+devoit fixer le sort de leur prot&eacute;g&eacute;e. Ad&egrave;le n'avoit aucune fortune;
+mais la mienne suffisoit pour deux. Le myst&egrave;re de ma naissance m'auroit
+emp&ecirc;ch&eacute; de m'allier &agrave; une fille riche et bien &eacute;lev&eacute;e; aucune ne pouvoit
+l'&ecirc;tre mieux qu'Ad&egrave;le, et n'auroit uni tant de m&eacute;rite &agrave; tant de
+modestie. Ainsi la raison se trouvoit cette fois d'accord avec l'amour.
+Je lui avois confi&eacute; ce que j'&eacute;tois: elle sentit que la m&eacute;moire de madame
+de Sponasi exigeoit que ce secret rest&acirc;t cach&eacute;, m&ecirc;me pour M. de Nangis;
+elle l'observa la premi&egrave;re, c'&eacute;toit m'assurer de sa discr&eacute;tion: mais
+elle voulut que je ne fisse rien sans le consentement de Philippe.</p>
+
+<p>&laquo;Vous lui devez de la reconnoissance, me dit-elle, et &agrave; ce titre seul
+vous ne pouvez disposer de vous sans son aveu; moins il vous rappelle
+les droits qu'il a re&ccedil;us de la nature, plus votre d&eacute;licatesse est
+engag&eacute;e &agrave; ne pas l'en priver. Songez, Fr&eacute;d&eacute;ric, qu'en devenant votre
+&eacute;pouse, je vais vivre avec votre p&egrave;re, et que nous ne pouvons &ecirc;tre
+heureux tous les trois si la plus parfaite intelligence ne pr&eacute;side &agrave;
+notre union. Comme votre position m'emp&ecirc;che de lui rendre d&egrave;s &agrave; pr&eacute;sent
+le respect que je ne lui refuserai jamais, je compte assez sur vous pour
+&ecirc;tre persuad&eacute;e que vous ne me tromperez pas sur son consentement.&mdash;Et
+s'il le refusoit, ce que je ne pr&eacute;sume pas, croiriez-vous que je lui
+dusse le sacrifice de mon bonheur?&mdash;Libre presque en naissant, je ne
+peux appr&eacute;cier bien juste les bornes de l'autorit&eacute; paternelle. Ne me
+cachez rien des objections de votre ami; nous les examinerons le plus
+impartialement qu'il nous sera possible: s'il a tort, nous verrons
+jusqu'&agrave; quel point vous devez vous soumettre; s'il a raison, notre
+ob&eacute;issance sera toute &agrave; notre avantage.&mdash;Ad&egrave;le, l'amour peut-il &ecirc;tre
+juge dans sa propre cause? Pour moi, je suis bien d&eacute;cid&eacute; &agrave; ne jamais
+renoncer au bonheur que j'attends avec vous.&mdash;Et moi, croyez-vous que
+j'y renon&ccedil;asse sans peine? Cependant, si le sacrifice tournoit &agrave; votre
+avantage, je ne balancerois pas un instant.&mdash;Quand on aime si
+raisonnablement, on n'aime gu&egrave;re.&mdash;Mon ami, si l'amour n'existoit qu'aux
+d&eacute;pens de la raison, les fous seuls pourroient compter sur lui. Je vous
+l'ai dit cent fois, je trouve du plaisir &agrave; le r&eacute;p&eacute;ter; la pr&eacute;f&eacute;rence que
+je vous donne est tellement fond&eacute;e sur la certitude d'&ecirc;tre avec vous la
+plus heureuse des femmes, qu'il n'y aura jamais que votre int&eacute;r&ecirc;t qui
+puisse me s&eacute;parer de vous. Si les &eacute;v&eacute;nemens vouloient qu'un jour je
+fusse dans la n&eacute;cessit&eacute; de vous le prouver, vous apprendriez alors
+qu'aimer <i>raisonnablement</i> est pour Ad&egrave;le aimer jusqu'au tombeau&raquo;. Elle
+le disoit avec tant de calme, qu'il falloit conno&icirc;tre son caract&egrave;re
+autant que je le connoissois pour &ecirc;tre persuad&eacute; qu'elle donnoit &agrave; sa
+pens&eacute;e toute l'&eacute;tendue de ses expressions, et qu'aimer jusqu'au tombeau
+signifioit pour elle... jusqu'au tombeau.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t que je fus arriv&eacute; &agrave; Paris, je fis part &agrave; Philippe de mon amour
+et de mes projets, d'un ton que je cherchois &agrave; rendre respectueux, mais
+qui annon&ccedil;oit une r&eacute;solution d&eacute;termin&eacute;e. Philippe me fit beaucoup
+d'objections qui se r&eacute;duisoient toutes &agrave; celle-ci: &laquo;J'avois de
+l'ambition pour vous; faut-il que j'y renonce&raquo;? Je d&eacute;ployai mon
+&eacute;loquence pour lui prouver que ma naissance suffisoit seule pour
+renverser toutes les esp&eacute;rances que j'aurois de m'&eacute;lever; qu'isol&eacute; dans
+le monde, je ne pourrois m'allier &agrave; aucune famille qui e&ucirc;t quelque
+cr&eacute;dit; que m&ecirc;me lorsque par hasard je ferois un mariage avantageux, je
+l'acheterois trop cher, soit par des humiliations, soit par la n&eacute;cessit&eacute;
+de me s&eacute;parer de lui, s&eacute;paration &agrave; laquelle rien ne pourroit me
+r&eacute;soudre. Je lui fis valoir le caract&egrave;re d'Ad&egrave;le encore plus que son
+esprit et sa beaut&eacute;; il n'y avoit pas de r&eacute;plique raisonnable: Philippe
+soupira de voir s'&eacute;vanouir les r&ecirc;ves qu'il avoit nourris avec
+complaisance, et se retrancha sur ce qu'il n'avoit pas le droit de
+s'opposer &agrave; mes volont&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Si vous n'avez pas ce droit, mon ami, je vous le donne. Vous n'avez
+jusqu'&agrave; pr&eacute;sent v&eacute;cu que pour mon bonheur; voulez-vous me faire payer
+vos bont&eacute;s du sacrifice de ma vie? Dites-le sans contrainte; mais je
+vous pr&eacute;viens que mon existence et Ad&egrave;le sont ins&eacute;parables.&raquo;</p>
+
+<p>Philippe ne fit plus qu'une objection: l'amour pouvoit m'aveugler. Par
+int&eacute;r&ecirc;t pour moi, il me demandoit de diff&eacute;rer mon mariage d'un mois
+seulement. Si alors je persistois dans ma r&eacute;solution, il me promettoit
+de me faire oublier la peine avec laquelle il accordoit son
+consentement. J'aurois eu mauvaise gr&acirc;ce de refuser; quoiqu'il m'en
+co&ucirc;t&acirc;t, je consentis &agrave; le satisfaire. Cruel retard! Philippe avoit-il
+pr&eacute;vu tes cons&eacute;quences? Oh! non sans doute, car il fut ensuite aussi
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; que moi. Mais n'anticipons point sur les &eacute;v&eacute;nemens.</p>
+
+<p>Quand j'appris &agrave; Ad&egrave;le la condescendance que j'avois eue pour mon...
+ami, loin d'en &ecirc;tre choqu&eacute;e, elle m'en remercia. La certitude de notre
+union suffisoit pour la rendre heureuse; Philippe auroit exig&eacute; six mois,
+qu'elle ne l'auroit pas trouv&eacute; injuste. Elle aimoit cependant; mais
+quand je la voyois recevoir avec tranquillit&eacute; une nouvelle qui me
+paroissoit accablante, je doutois de son amour: j'aurois desir&eacute; qu'elle
+f&ucirc;t plus passionn&eacute;e. Insens&eacute;! j'oubliois que j'en voulois faire mon
+&eacute;pouse, et non pas ma ma&icirc;tresse.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXX" id="CHAPITRE_XXX"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXX.</a></h2>
+
+<h3><i>Encore Ad&egrave;le.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">Ad&egrave;le</span> &eacute;tant d&egrave;s &agrave; pr&eacute;sent li&eacute;e &agrave; tous les &eacute;v&eacute;nemens qui m'attendent, je
+voudrais, mes chers lecteurs, vous mettre en &eacute;tat de la bien conno&icirc;tre;
+et je n'y r&eacute;ussirai jamais mieux qu'en vous donnant un extrait de
+l'&eacute;crit que M. Durmer lui remit &agrave; ses derniers momens.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">lettre de m. durmer</span></p>
+
+<p>&laquo;Pr&egrave;s de mourir, je veux, ma ch&egrave;re enfant, m'excuser devant vous de
+l'&eacute;ducation que je vous ai donn&eacute;e. Votre position fut mon motif; votre
+bonheur seroit ma r&eacute;compense.</p>
+
+<p>&laquo;Sans parens dont le nom et l'h&eacute;ritage vous soient d&eacute;volus, sans m&egrave;re
+qui puisse veiller sur vous et guider votre choix, sans protecteur
+l&eacute;gal, sans avenir pr&eacute;sum&eacute;, ce n'est que dans votre caract&egrave;re que tous
+pouvez trouver les appuis qui vous manquent. J'ai donc essay&eacute; de former
+votre caract&egrave;re pour qu'il vous m&icirc;t au-dessus de la fortune et des
+attaques de la soci&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>......................</p>
+
+<p>&laquo;Il m'a toujours paru singulier d'entendre disputer sur les vertus qui
+conviennent plus particuli&egrave;rement aux femmes qu'aux hommes, dans un
+si&egrave;cle o&ugrave; les habits sont tout au plus ce qui les distingue. J'ai
+regard&eacute; ce qui se passe dans le monde, et je vous ai &eacute;lev&eacute;e pour le
+moment o&ugrave; vous deviez vivre.</p>
+
+<p>&laquo;Si l'on demandoit quelles sont les vertus particuli&egrave;res &agrave; votre sexe,
+la r&eacute;ponse auroit tellement l'air d'une satyre, que personne ne
+voudroit se charger de la faire. <i>Est-ce l'amour pour la retraite?</i> Je
+crois qu'avec des talens et le go&ucirc;t de l'&eacute;tude vous supporterez plus
+ais&eacute;ment la solitude que les femmes qui, sans aucune ressource dans
+l'esprit, ne se trouvent jamais en plus insupportable soci&eacute;t&eacute; que
+lorsqu'elles sont seules, et qui, pour se soustraire &agrave; elles-m&ecirc;mes,
+courent sans cesse apr&egrave;s le plaisir, sans se fatiguer de ne rencontrer
+par-tout que l'ennui.</p>
+
+<p>&laquo;<i>Est-ce la modestie?</i> La modestie n'appartient qu'&agrave; ceux qui ont des
+sacrifices &agrave; lui faire. L'amour-propre des sots n'est que sottise; rien
+ne peut les en gu&eacute;rir: l'amour-propre des esprits &eacute;clair&eacute;s est orgueil;
+ils peuvent s'en corriger, ou du moins sentir la n&eacute;cessit&eacute; de le
+dissimuler. De quel droit un sot devineroit-il qu'il peut &ecirc;tre modeste?</p>
+
+<p>&laquo;La modestie dans les m&#339;urs tient &agrave; deux extr&ecirc;mes, la froideur des sens,
+ou une extr&ecirc;me sensibilit&eacute;: dans le premier cas, on la doit &agrave; la nature;
+dans le second, au d&eacute;sir de m&eacute;nager sa r&eacute;putation, et plus encore &agrave; la
+crainte de diminuer ses plaisirs. Une femme immodeste n'est qu'un
+libertin de la plus m&eacute;prisable esp&egrave;ce. J'ose r&eacute;pondre, Ad&egrave;le, que vous
+aurez toujours beaucoup de modestie.</p>
+
+<p>.....................</p>
+
+<p>&laquo;On a dit avec raison que la vie d'une femme se r&eacute;duisoit &agrave; l'histoire
+de ses amours. Eh bien! plus son caract&egrave;re aura d'&eacute;nergie, moins ses
+passions seront dangereuses, alors m&ecirc;me qu'elles seroient fortes. Les
+hommes sont tellement accoutum&eacute;s &agrave; ne point d&eacute;guiser ce qu'ils cherchent
+sous le nom d'amour, que la beaut&eacute; de la ma&icirc;tresse qu'ils avouent est
+pour eux une excuse valable contre l'aridit&eacute; de son esprit et la
+s&eacute;cheresse de son c&#339;ur: mais les femmes qui ont l'heureuse habitude de
+dissimuler le penchant qui les entra&icirc;ne, les femmes qui veulent toujours
+paro&icirc;tre s&eacute;duites par des qualit&eacute;s qui justifient leurs foiblesses,
+seront moins dupes de leur imagination &agrave; mesure que leur t&ecirc;te sera mieux
+meubl&eacute;e; l'homme dont elles craindroient de rougir sera rarement celui
+de leur choix; et j'aimerois mieux donner l'amour-propre pour sentinelle
+&agrave; la vertu, que de lui laisser pour garde... quoi? je l'ignore: dans
+l'&eacute;ducation actuelle, je n'ai jamais vu sur quelle base reposoit la
+sagesse des femmes.</p>
+
+<p>&laquo;Il en est de la plupart des sottises pour les hommes, comme des
+m&eacute;dailles pour les antiquaires: leur anciennet&eacute; est ce qu'on peut dire
+de mieux en leur faveur. On m'a bien des fois object&eacute; qu'en vous
+d&eacute;gageant d'une foule de petites foiblesses, je pourrois vous placer
+au-dessus des biens&eacute;ances, et vous accoutumer &agrave; vous glorifier de vos
+erreurs; mais j'ai remarqu&eacute; que l'&ecirc;tre le plus ignorant a toujours assez
+d'adresse pour justifier ses passions, tant que les passions durent:
+ainsi l'&eacute;ducation que vous avez re&ccedil;ue ne tous donnera &agrave; cet &eacute;gard aucun
+avantage. Mais une femme sans instruction, sans talens, sans caract&egrave;re,
+est tourment&eacute;e de la n&eacute;cessit&eacute; de former une liaison, alors m&ecirc;me qu'elle
+n'en a plus le d&eacute;sir: elle se compose une passion pour &eacute;chapper &agrave; ce
+veuvage du c&#339;ur et de l'imagination auquel le temps la conduit malgr&eacute;
+elle. Avec plus de ressources dans l'esprit, elle regarderait la fin de
+l'amour comme la fin d'un orage, et ne se feroit pas illusion sur la
+possibilit&eacute; d'aimer encore. L'esprit le plus cultiv&eacute; doit &ecirc;tre quelque
+temps dupe des sens; mais quand on n'a que des sens, et que leur empire
+finit, que reste-t-il? Ne seroit-ce pas l&agrave; qu'il faudroit chercher la
+raison qui fait envisager &agrave; votre sexe la vieillesse avec tant d'effroi?</p>
+
+<p>&laquo;Parmi les femmes qui jouissent d'une grande c&eacute;l&eacute;brit&eacute;, beaucoup ont
+vieilli en augmentant le nombre de leurs amis et sans cesser d'&ecirc;tre
+aimables. Ad&egrave;le, r&eacute;fl&eacute;chissez sur cette v&eacute;rit&eacute;, et vous serez convaincue
+que je vous ai &eacute;lev&eacute;e pour toutes les &eacute;poques de votre vie.</p>
+
+<p>.....................</p>
+
+<p>&laquo;N'oubliez jamais ce que je vous ai dit sur la d&eacute;cence, que l'on confond
+&agrave; tort avec l'ing&eacute;nuit&eacute;. L'ing&eacute;nuit&eacute; est la franchise de l'ignorance;
+elle peut quelquefois &ecirc;tre ind&eacute;cente: la d&eacute;cence, au contraire, n'est
+que l'observation exacte des biens&eacute;ances. Une femme allaite un enfant,
+et, moins occup&eacute;e de ceux qui l'entourent que des tendres soins de la
+maternit&eacute;, laisse appercevoir son sein sans que la d&eacute;cence puisse en
+murmurer. Qu'un homme se permette un compliment d&eacute;plac&eacute; ou seulement un
+regard curieux, c'est lui qui manque &agrave; la d&eacute;cence en alarmant la pudeur,
+en effarouchant la nature dans ses plus augustes fonctions. Une fille
+qui entre dans le monde, parle peu; et c'est avec raison que l'on
+conclut en faveur de sa d&eacute;cence, car elle craint de blesser les usages:
+elle se tait, mais observe comment elle doit se conduire. Un vieillard,
+se faisant un privil&eacute;ge de son &acirc;ge, l'aborde, et se permet une
+<i>jovialit&eacute;</i> qui la fait rougir: le vieillard devient alors non-d&eacute;cent.
+L'ing&eacute;nuit&eacute; pla&icirc;t dans l'adolescence, et devient souvent b&ecirc;tise dans un
+&acirc;ge plus avanc&eacute;: la d&eacute;cence, au contraire, appartient &agrave; tous les temps,
+&agrave; tous les lieux, aux deux sexes; elle peut changer suivant les
+soci&eacute;t&eacute;s, mais jamais pour le fond, qui n'est que la pratique r&eacute;fl&eacute;chie
+des biens&eacute;ances. Ainsi je crois qu'en multipliant vos id&eacute;es, je vous ai
+donn&eacute; plus de possibilit&eacute; d'&ecirc;tre toujours et par-tout un mod&egrave;le de
+v&eacute;ritable d&eacute;cence.</p>
+
+<p>......................</p>
+
+<p>&laquo;Vous voyez, ma ch&egrave;re enfant, que je cherche &agrave; justifier ce que j'ai
+fait pour vous: je le r&eacute;p&egrave;te, si vous &ecirc;tes heureuse, j'aurai r&eacute;ussi; car
+votre bonheur fut le but de tous mes soins. Je voudrois pouvoir vous
+donner des conseils; mais ils ne sont utiles que lorsqu'on peut en faire
+l'application, et votre avenir m'est inconnu. Respectez ma m&eacute;moire dans
+vous qui &ecirc;tes mon ouvrage; d&eacute;fiez-vous de votre c&#339;ur, et n'osez pas tout
+ce qu'osera votre esprit: voil&agrave; ma derni&egrave;re recommandation. &Agrave; vingt ans,
+on d&eacute;cide hardiment: &agrave; trente, on h&eacute;site avant de d&eacute;cider: &agrave; quarante,
+on est si persuad&eacute; de l'instabilit&eacute; de ses propres id&eacute;es, que l'on perd
+toute confiance dans les lumi&egrave;res des autres et dans les siennes; on
+aime mieux user tranquillement la vie que de l'approfondir. Les passions
+de l'esprit s'affoiblissent comme celles du c&#339;ur; et de cet &eacute;tat na&icirc;t un
+calme que l'on doit peut-&ecirc;tre plus &agrave; la fatigue qu'&agrave; ses r&eacute;flexions:
+mais ce calme est celui du bonheur, ou plut&ocirc;t il est lui-m&ecirc;me le
+bonheur. C'est l&agrave;, ma ch&egrave;re enfant, que je vous attends pour me juger.
+Ayez le courage de n'avoir jusqu'&agrave; cette &eacute;poque des talens que pour vous
+et vos amis, et vous ne desirerez plus alors d'en avoir pour le monde.
+C'est bien peu de chose que la gloire!&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXXI" id="CHAPITRE_XXXI"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXXI.</a></h2>
+
+<h3><i>Un &eacute;v&eacute;nement.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">Ad&egrave;le</span>, chez M. Durmer, n'avoit d'autre soci&eacute;t&eacute; que celle de quelques
+savans, au milieu desquels elle avoit pris l'habitude de raisonner
+juste, et la facilit&eacute; de placer dans les conversations les plus
+s&eacute;rieuses quelques r&eacute;pliques auxquelles elle n'attachoit pas de
+pr&eacute;tention. Chacun se plaisoit &agrave; l'instruire: aussi n'&eacute;toit-elle pas
+&eacute;tonn&eacute;e de s'entendre contredire; et sa modestie, qui paroissoit &eacute;trange
+avec tant de talens, venoit sans doute d'avoir v&eacute;cu parmi des gens
+qu'elle savoit plus instruits qu'elle. Elle ne pouvoit ignorer les
+charmes dont la nature avoit &eacute;t&eacute; prodigue en sa faveur; mais comme dans
+la soci&eacute;t&eacute; de M. Durmer on n'attachoit pas un prix extraordinaire &agrave; la
+beaut&eacute;, elle s'&eacute;toit accoutum&eacute;e &agrave; l'envisager de m&ecirc;me. La sph&egrave;re &eacute;troite
+dans laquelle elle vivoit, servoit &agrave; la fois &agrave; former son caract&egrave;re et &agrave;
+la sauver des dangers du monde.</p>
+
+<p>Sa position devint bien diff&eacute;rente dans la maison de Florvel. Elle ne
+pouvoit paro&icirc;tre aux promenades, aux f&ecirc;tes, aux spectacles, sans exciter
+l'admiration. La simplicit&eacute; de ses m&#339;urs tournoit au profit de sa
+beaut&eacute;; elle avoit le talent, si rare, de parer sa figure sans la
+d&eacute;guiser. Peu faite &agrave; une modestie de convenance, elle ne rougissoit pas
+lorsqu'on lui adressoit la parole: elle r&eacute;pondoit; et le plaisir de
+l'entendre augmentoit celui qu'on prenoit &agrave; la voir. Florvel recevoit
+beaucoup de monde; madame de Florvel menoit toujours Ad&egrave;le avec elle:
+bient&ocirc;t elle fut le sujet de toutes les conversations. L'histoire de
+son enfance, qui si long-temps avoit &eacute;t&eacute; ensevelie dans l'appartement de
+M. Durmer, devint la nouvelle des cercles les plus brillans: on n'e&ucirc;t
+pas &eacute;t&eacute; &agrave; la mode si l'on n'e&ucirc;t vu Ad&egrave;le. Pour quiconque conno&icirc;t Paris,
+cet enthousiasme ne paro&icirc;tra pas &eacute;tonnant.</p>
+
+<p>Ce qui l'est davantage, c'est qu'Ad&egrave;le ne fut pas &eacute;blouie de ses succ&egrave;s:
+elle ne jouissoit des &eacute;loges qu'elle recevoit, que par l'id&eacute;e d'&ecirc;tre
+digne de faire mon bonheur; et jamais femme n'employa des proc&eacute;d&eacute;s aussi
+d&eacute;licats pour &eacute;carter jusqu'&agrave; l'ombre de la jalousie d'un c&#339;ur qui
+n'&eacute;toit que trop capable d'en &eacute;prouver les tourmens. Plus sensible avec
+moi que lorsque nous &eacute;tions &agrave; la campagne, elle sembloit vouloir me
+d&eacute;dommager du temps qu'elle accordoit &agrave; la soci&eacute;t&eacute;; elle comptoit avec
+impatience les jours qui devoient s'&eacute;couler encore pour accomplir le
+mois promis &agrave; Philippe; il n'en restoit plus que huit: alors nous
+devions d&eacute;clarer &agrave; M. de Nangis, &agrave; Florvel et &agrave; son &eacute;pouse, que nous
+&eacute;tions dans l'intention de nous marier; intention qu'ils devinoient sans
+que nous en parlassions.</p>
+
+<p>Tandis qu'il &eacute;toit &agrave; la mode de s'occuper de l'histoire d'Ad&egrave;le,
+plusieurs personnes s'&eacute;toient fait un plaisir de la broder et de tirer
+des conjectures. J'ignore qui le premier s'avisa de rappeler qu'une
+fille de M. de Miralbe avoit &eacute;t&eacute; perdue dans un temps qui s'accordoit
+avec celui o&ugrave; Pierre trouva Ad&egrave;le: on alla plus loin; les femmes d'un
+certain &acirc;ge pr&eacute;tendirent qu'elle ressembloit &eacute;tonnamment &agrave; madame de
+Miralbe lorsqu'elle &eacute;toit entr&eacute;e dans le monde. Des conjectures on passa
+&agrave; l'affirmation; et ce bruit prit bient&ocirc;t une telle consistance, qu'on
+ne parloit plus que de cela chez Florvel. M. de Miralbe, alors en
+proc&egrave;s r&eacute;gl&eacute; avec son fils, qui demandoit compte du bien de sa m&egrave;re,
+saisit avec empressement la possibilit&eacute; de lui opposer une s&#339;ur en
+minorit&eacute;, ayant des droits &eacute;gaux eux siens. Il rendit une visite &agrave; M. de
+Nangis.</p>
+
+<p>Que l'on juge de l'inqui&eacute;tude que j'&eacute;prouvois. Outre que je connoissois
+le caract&egrave;re de M. de Miralbe, et que sa naissance ne me laissoit aucun
+espoir de devenir son gendre, je n'ignorois pas qu'&agrave; la mort de madame
+de Sponasi, il avoit excit&eacute; tous les parens &agrave; m'accabler d'humiliations;
+pour lui, il m'avoit trait&eacute; avec une bont&eacute; si m&eacute;prisante, que j'avois
+rompu avec lui. Pour comble de craintes, je me rappelois et madame de
+Valmont, et ses principes, et la haine &eacute;ternelle qu'elle m'avoit jur&eacute;e.
+De tous les p&egrave;res que le hasard pouvoit offrir &agrave; l'int&eacute;ressante &eacute;l&egrave;ve de
+M. Durmer, certes M. de Miralbe e&ucirc;t &eacute;t&eacute; le dernier que j'eusse desir&eacute;.</p>
+
+<p>C'est dans ces momens d'alarmes que je connus le c&#339;ur de mon Ad&egrave;le; elle
+trembloit de retrouver une famille qui ne la d&eacute;dommageroit jamais du
+bonheur que notre mariage lui faisoit esp&eacute;rer. Je lui parlois sans
+contrainte du caract&egrave;re de M. de Miralbe; elle souhaitoit ardemment
+qu'il n'acqu&icirc;t aucun droit sur elle: je lui confiai les motifs de la
+haine de madame de Valmont; elle me remercia d'avoir rompu avec elle.</p>
+
+<p>&laquo;Je sens, mon ami, me dit-elle, que j'aurois bien de la peine &agrave; vivre au
+milieu de tous ces &ecirc;tres l&agrave;. J'ai &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;e d'une mani&egrave;re qui me fait
+envisager avec indiff&eacute;rence ce que la plupart des hommes regardent avec
+admiration. Le hasard a voulu que je ne dusse rien &agrave; mon p&egrave;re: quel
+qu'il soit, je le jugerai comme un &eacute;tranger s'il se conduit mal avec
+moi. D&eacute;gag&eacute;e de reconnoissance, incapable de crainte, je puis beaucoup
+souffrir; mais jamais, jamais je n'oublierai celui qui, dans ma mis&egrave;re,
+dans un abandon absolu, m'a choisie pour son &eacute;pouse. Fr&eacute;d&eacute;ric, recevez
+ma main; c'est devant Dieu, et du plus profond de mon c&#339;ur, que je jure
+de n'&ecirc;tre qu'&agrave; vous.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s nous &ecirc;tre bien tourment&eacute;s, nous voulions rire de nos inqui&eacute;tudes:
+mais nous revenions promptement &agrave; parler du temps o&ugrave; nous serions
+s&eacute;par&eacute;s, des moyens que nous emploierions pour nous voir; et nous
+r&eacute;p&eacute;tions le serment de nous aimer en d&eacute;pit de tous les obstacles.</p>
+
+<p>Nos craintes n'&eacute;toient pas vaines. M. de Miralbe, accompagn&eacute; de M. de
+Nangis, vint chercher Ad&egrave;le pour aller chez la veuve de ma&icirc;tre Pierre.
+Il r&eacute;sulta des informations, de la repr&eacute;sentation des v&ecirc;temens que
+portoit la petite lorsqu'elle fut trouv&eacute;e, que cette infortun&eacute;e &eacute;toit la
+fille de M. de Miralbe; ou plut&ocirc;t, s'il m'est permis de donner ici mes
+soup&ccedil;ons pour quelque chose de probable, cet homme astucieux ne reconnut
+Ad&egrave;le que parce qu'il vouloit l'opposer &agrave; son fils. &Agrave; une &eacute;poque
+post&eacute;rieure, il pr&eacute;tendit qu'elle lui &eacute;toit &eacute;trang&egrave;re... Mais laissons
+au temps &agrave; d&eacute;voiler ce myst&egrave;re, si jamais il peut l'&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Je fis part de ce que je pensois &agrave; cet &eacute;gard &agrave; M. de Nangis, et je
+m'apper&ccedil;us combien est grand l'avantage d'une bonne r&eacute;putation, qu'elle
+soit ou non m&eacute;rit&eacute;e. M. de Nangis ne r&eacute;pondit &agrave; mes soup&ccedil;ons qu'en
+faisant l'&eacute;loge de M. de Miralbe; il auroit rompu avec moi pour oser
+accuser un homme si sensible et si estimable, sans l'indulgence qu'il
+croyoit devoir &agrave; un amant au d&eacute;sespoir. M. et madame de Florvel, tout
+en me plaignant de bonne grace, ne pouvoient s'emp&ecirc;cher de se r&eacute;jouir de
+voir Ad&egrave;le retrouver un rang, une fortune digne d'elle: ils esp&eacute;roient
+d'ailleurs que sa nouvelle position ne seroit pas un obstacle &agrave; notre
+union; ils ne savoient pas que M. de T&eacute;ligny &eacute;toit le fils de Philippe.
+Dans ma douleur, c'&eacute;toit mon p&egrave;re seul que j'accusois, ou, pour mieux
+dire, je le plaignois: l'id&eacute;e que le retard qu'il avoit demand&eacute; me
+privoit de tous les avantages d'un mariage brillant, s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+accompli avant la fatale reconnaissance, le rendoit aussi malheureux que
+moi.</p>
+
+<p>&laquo;Ne perdez pas courage, me disoit-il quand je m'abandonnois &agrave; la
+douleur; j'ai fait le mal, peut-&ecirc;tre parviendrai-je &agrave; le r&eacute;parer. Si
+votre naissance &eacute;toit le seul obstacle au consentement de M. de Miralbe,
+il ne seroit, je crois, pas impossible de le surmonter. L'argent fait
+bien des choses, la reconnoissance peut encore davantage. Laissez-moi
+mon secret, je vous le confierai s'il vous devient utile; jusque l&agrave;, ne
+vous affligez pas de mon silence. Si mademoiselle de Miralbe n'oublie
+pas les engagemens pris par Ad&egrave;le, si elle a la force de r&eacute;sister aux
+menaces ou aux s&eacute;ductions, vous pourrez encore &ecirc;tre heureux.&raquo;</p>
+
+<p>Philippe avoit-il r&eacute;ellement l'espoir qu'il vouloit faire passer dans
+mon c&#339;ur? Il est des positions o&ugrave; l'on tremble de diminuer ses
+esp&eacute;rances en en approfondissant le motif, et je n'osois presser
+Philippe de s'expliquer davantage.</p>
+
+<p>M. de Miralbe &eacute;toit trop politique pour rompre brusquement avec M. de
+Nangis et sa famille: mais comme il n'ignoroit pas que c'&eacute;toit dans leur
+soci&eacute;t&eacute; o&ugrave; je rencontrois le plus souvent Ad&egrave;le, et qu'il vouloit nous
+&ocirc;ter tout espoir, il auroit desir&eacute; que sa fille pr&icirc;t sur son compte le
+tort de l'ingratitude: il l'exigeoit d'elle dans le particulier, tandis
+qu'il applaudissoit en public &agrave; la vive reconnoissance qu'elle
+t&eacute;moignoit &agrave; madame de Florvel; reconnoissance dans laquelle l'amour
+entroit pour quelque chose. Ad&egrave;le, &agrave; qui j'avois d&eacute;voil&eacute; le v&eacute;ritable
+caract&egrave;re de son p&egrave;re, profitoit adroitement de la diff&eacute;rence qui
+existoit entre ses opinions et les sacrifices qu'il devoit &agrave; sa
+r&eacute;putation, pour lui d&eacute;sob&eacute;ir sans qu'il p&ucirc;t se f&acirc;cher. En lui parlant
+toujours des vertus qu'il n'avoit pas, mais qu'elle &eacute;toit bien &eacute;loign&eacute;e
+de lui refuser, elle le tenoit dans un &eacute;tat d'inqui&eacute;tude et de
+contrainte dont nous profitions pour nous rencontrer chez nos amis
+communs. Il est vrai que madame de Valmont l'accompagnoit toujours, et
+que M. de Miralbe, qui avoit devin&eacute; la haine qu'elle avoit pour moi,
+peut-&ecirc;tre aussi une partie des motifs de cette haine, se reposoit sur la
+jalousie et la vengeance, du soin d'&eacute;loigner les occasions o&ugrave; sa fille
+et moi nous aurions pu nous entretenir particuli&egrave;rement. Pour donner une
+juste id&eacute;e de notre position, je ne puis mieux faire que de copier
+quelques unes de nos lettres; elles &eacute;toient alors notre plus grande
+consolation. Si le nom de celui qui inventa l'art d'&eacute;crire &eacute;toit connu
+des amans, il auroit des autels par-tout o&ugrave; la terre est habit&eacute;e.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXXII" id="CHAPITRE_XXXII"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXXII.</a></h2>
+
+<h3><i>Correspondance.</i></h3>
+
+
+<p class="c"><span class="smcap">ad&egrave;le &agrave; fr&eacute;d&eacute;ric.</span></p>
+
+<p>Mon ami, depuis que je suis dans la maison de celui qui se dit mon p&egrave;re,
+j'ai eu le temps de faire mes observations; elles ne sont pas
+consolantes.</p>
+
+<p>M. de Miralbe m'accable d'amiti&eacute;s et ne m'aime pas; il me craint:
+j'&eacute;prouve le m&ecirc;me sentiment pour lui; aussi sommes-nous sans cesse et
+r&eacute;ciproquement sur nos gardes.</p>
+
+<p>Il parle souvent du bonheur qu'il a eu de retrouver sa fille, sur-tout
+quand il y a des t&eacute;moins: on me dit alors que le bonheur est encore
+plus grand pour moi. Je ne r&eacute;ponds rien; mais je pense en soupirant que
+j'&eacute;tois heureuse, et que je ne le suis plus.</p>
+
+<p>Il m'a racont&eacute; les torts de ma m&egrave;re envers lui; j'ai gard&eacute; le silence:
+il a voulu me faire partager son animosit&eacute; contre mon fr&egrave;re; je l'ai
+assur&eacute; que je me taisois sur les morts par l'inutilit&eacute; de les d&eacute;fendre,
+mais que je ne condamnerois point ceux qui vivoient sans les entendre.</p>
+
+<p>&laquo;Vous pensez donc, m'a-t-il dit, que je n'ai pas des motifs l&eacute;gitimes
+d'en vouloir &agrave; mon fils? Vous a-t-on parl&eacute; de sa conduite?&mdash;Oui,
+monsieur.&mdash;Et vous n'en &ecirc;tes pas indign&eacute;e?&mdash;Monsieur, en apprenant que
+vous pouvez le ha&iuml;r, vous, qui &ecirc;tes son p&egrave;re, j'ai commenc&eacute; &agrave; concevoir
+qu'il pouvoit &eacute;prouver le m&ecirc;me sentiment. Les obstacles que la nature
+avoit mis entre la haine et vous sont &eacute;gaux des deux c&ocirc;t&eacute;s; le premier
+qui les a surmont&eacute;s a d&eacute;gag&eacute; l'autre.&mdash;Vous comptez donc pour rien la
+soumission filiale?&mdash;Pardonnez-moi, je l'estime autant que l'indulgence
+paternelle.&mdash;Ainsi vous approuvez votre fr&egrave;re.&mdash;Je ne suis pas son
+juge, monsieur; mais je trouverai toujours du plaisir &agrave; le
+d&eacute;fendre.&mdash;Tous les honn&ecirc;tes gens sont contre lui.&mdash;Cela prouve qu'il
+n'est pas adroit.&raquo;</p>
+
+<p>J'ai fait cette r&eacute;ponse avec tant de vivacit&eacute;, que je ne me suis
+apper&ccedil;ue combien elle portoit coup qu'en voyant M. de Miralbe se mordre
+les l&egrave;vres. Il s'est plaint de la mani&egrave;re libre dont j'ai &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;e, et
+m'a assur&eacute;e qu'on m'avoit rendu un bien mauvais service en me d&eacute;gageant
+de tous pr&eacute;jug&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Les pr&eacute;jug&eacute;s, m'a-t-il dit, sont le frein le plus s&ucirc;r des passions.&mdash;Eh
+bien! monsieur, je dois m'applaudir de l'&eacute;ducation que j'ai re&ccedil;ue; car
+si je n'ai point de pr&eacute;jug&eacute;s, je n'ai point de passions.&mdash;Et votre
+amour pour M. <i>de</i> T&eacute;ligny (il a appuy&eacute; sur le <i>de</i> de la mani&egrave;re la
+plus significative), comment le nommez-vous?&mdash;Un sentiment de pr&eacute;f&eacute;rence
+que sa g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; envers moi a rendu sacr&eacute;.&mdash;Ainsi vous convenez que
+vous l'aimez.&mdash;Si je le dissimulois, on ne me croiroit pas, et je
+perdrois l'avantage que donne la franchise.&mdash;Ce sentiment de pr&eacute;f&eacute;rence
+nuit aux projets que je peux avoir sur vous.&mdash;Il existoit avant que vous
+pussiez le bl&acirc;mer, voil&agrave; mon excuse.&mdash;Si je vous ordonne d'y renoncer,
+que ferez-vous?&mdash;Je croirai que vous me parlez comme si je sortois du
+couvent.&mdash;Je ne vous comprends pas.&mdash;Eh bien! monsieur, je m'explique.
+Croyez-vous que les droits d'un p&egrave;re puissent s'&eacute;tendre sur les
+affections de ses enfans?&mdash;Sur leur conduite, a-t-il r&eacute;pliqu&eacute;, vous ne
+le contesterez pas.&mdash;Non, monsieur: je puis vous soumettre mes actions:
+mais ma pens&eacute;e est souvent ind&eacute;pendante de moi; comment l'engagerois-je
+&agrave; d'autres?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Je vois, a-t-il ajout&eacute; avec beaucoup de douceur, que l'on n'obtiendra
+rien de vous que par la raison, et je suis charm&eacute; que la v&ocirc;tre ne
+s'&eacute;l&egrave;ve pas jusqu'&agrave; r&eacute;cuser la puissance paternelle. Ainsi vous convenez
+que vos actions sont soumises &agrave; ma volont&eacute;.&mdash;Oui, monsieur; l'abus seul
+de votre pouvoir seroit capable de lui donner des bornes. J'esp&egrave;re que
+votre bont&eacute; &eacute;vitera que j'en fasse jamais la r&eacute;flexion; ce seroit le
+plus grand des malheurs, et pour vous, et pour moi.&raquo;</p>
+
+<p>Ma r&eacute;ponse &eacute;toit dure; je le sentis, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric: mais je voyois
+qu'il cherchoit &agrave; m'encha&icirc;ner en sondant mon caract&egrave;re, et il
+m'importoit beaucoup de ne pas fl&eacute;chir. Il garda le silence pendant
+quelques minutes, et reprit en ces termes:</p>
+
+<p>&laquo;Vous appercevez-vous, Ad&egrave;le, que vous me manquez de respect?&mdash;Si je
+l'avois cru, monsieur, j'aurois gard&eacute; le silence, et ce sera dor&eacute;navant
+le parti que je prendrai quand je croirai mes r&eacute;ponses oppos&eacute;es &agrave; votre
+fa&ccedil;on de penser. Vous devez m'excuser jusqu'au moment o&ugrave; je conno&icirc;trai
+assez votre caract&egrave;re pour savoir quand ma franchise sera un crime;
+jusqu'&agrave; pr&eacute;sent on m'en avoit fait un devoir.&mdash;Eh quoi! s'&eacute;cria-t-il,
+vous vous permettez d'&eacute;tudier mon caract&egrave;re!&mdash;Est-ce encore un mal d'en
+convenir, monsieur? Destin&eacute;e &agrave; vivre aupr&egrave;s de vous, n'est-il pas
+naturel que je cherche &agrave; deviner vos volont&eacute;s?&mdash;Pour vous y soustraire
+avec plus de facilit&eacute;, sans doute&raquo;. Je ne r&eacute;pondis pas.</p>
+
+<p>&laquo;Je veux, me dit-il, mettre &agrave; l'&eacute;preuve votre franchise et votre
+soumission. R&eacute;pondez-moi: M. <i>de</i> T&eacute;ligny (toujours le <i>de</i> prononc&eacute;
+avec ironie) vous a-t-il confi&eacute; le secret de sa naissance?&mdash;Non,
+monsieur.&raquo;</p>
+
+<p>Je faisois sans doute un mensonge, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric; mais si j'avois
+h&eacute;sit&eacute; un seul instant &agrave; nier, j'aurois manqu&eacute; &agrave; la confiance que vous
+m'avez t&eacute;moign&eacute;e. Certes, j'aurois pu me dispenser ensuite de r&eacute;v&eacute;ler
+votre secret; mais avouer que vous en aviez un, c'&eacute;toit le trahir.
+N'ayant pas d'autre moyen d'&eacute;luder une question aussi insidieuse, je ne
+balan&ccedil;ai pas.</p>
+
+<p>M. de Miralbe, d'un air moiti&eacute; myst&eacute;rieux, moiti&eacute; m&eacute;chant, me fit part
+de ses soup&ccedil;ons. Il semble ne pas douter que vous soyez le fils de
+madame de Sponasi; mais il ne forme que des conjectures sur votre p&egrave;re,
+et pas une n'approche de la v&eacute;rit&eacute;. Vous croyez bien qu'il n'a pas
+manqu&eacute; de conclure votre &eacute;tat incertain (ce n'est pas ainsi qu'il
+s'exprime) s'opposoit &agrave; tout espoir d'union entre vous et moi. J'ai
+gard&eacute; le silence. Alors il m'a demand&eacute; si, du moins &agrave; cet &eacute;gard, je
+n'&eacute;tois pas de son avis.</p>
+
+<p>&laquo;Si je vous r&eacute;ponds avec franchise, monsieur, vous m'accuserez encore de
+vous manquer de respect.&raquo; Il vouloit conno&icirc;tre au juste ma fa&ccedil;on de
+penser; et m'ayant promis de m'&eacute;couter comme si le sujet nous &eacute;toit
+&eacute;tranger, nous poursuiv&icirc;mes notre entretien de la mani&egrave;re suivante:</p>
+
+<p>&laquo;Dites-moi, Ad&egrave;le, n'&ecirc;tes-vous pas persuad&eacute;e qu'une demoiselle doit
+beaucoup de sacrifices &agrave; l'honneur de sa famille?&mdash;Oui, monsieur.&mdash;En
+&eacute;pousant un homme sans nom, ne manque-t-elle pas aux &eacute;gards que sa
+naissance lui prescrit?&mdash;Je crois plus, monsieur; elle manque &agrave; ses
+devoirs, puisqu'elle trahit &agrave; la fois l'espoir de ses parens, et
+l'&eacute;ducation qu'elle a re&ccedil;ue. Il est rare qu'une fille se d&eacute;gage des
+principes qu'on lui a donn&eacute;s dans sa jeunesse, sans qu'on puisse
+l'accuser avec raison d'ingratitude, d'incons&eacute;quence ou de perversit&eacute;.
+Ces principes, quels qu'ils soient, sont bons lorsqu'ils sont conformes
+&agrave; l'&eacute;tat pour lequel elle &eacute;toit destin&eacute;e.&mdash;Je devine votre conclusion;
+vous allez m'observer qu'ayant &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;e pour vivre dans la m&eacute;diocrit&eacute;,
+vous seriez aussi bl&acirc;mable de sacrifier votre amour &agrave; l'ambition, qu'une
+autre de sacrifier son rang &agrave; l'amour.&mdash;Oui, monsieur; cela est si vrai,
+qu'il me sera toujours impossible d'attacher le moindre prix &agrave; un nom,
+quelque brillant qu'il soit. Accoutum&eacute;e d&egrave;s mon enfance &agrave; trouver le
+bonheur dans la simplicit&eacute;, et tous mes plaisirs dans la solitude, ma
+naissance, d&eacute;couverte trop tard, devient un fardeau que l'amiti&eacute; seule
+d'un p&egrave;re pourroit all&eacute;ger.&mdash;Doutez-vous de la mienne, ma ch&egrave;re
+enfant?&mdash;Non, monsieur; mon c&#339;ur est capable d'attachement, et il sera &agrave;
+vous aussit&ocirc;t que vous le voudrez.&mdash;Il me semble que vous mettez des
+conditions au sentiment que vous me devez.&mdash;S'il vous est d&ucirc;, monsieur,
+comment pouvez-vous croire que j'y mette des conditions? Il vous suffira
+de l'exiger&raquo;. Notre conversation cessa encore pendant quelques instans.</p>
+
+<p>M. de Miralbe reprit la parole pour me demander si je voulois lui
+promettre de renoncer &agrave; M. <i>de</i> T&eacute;ligny.&laquo;&mdash;Oui, monsieur, je vous
+promets de n'&ecirc;tre jamais &agrave; lui, tant que vous aurez droit de vous y
+opposer.&mdash;Quoique votre promesse soit conditionnelle, je veux bien m'en
+contenter, et je vous prie d'&eacute;viter dor&eacute;navant la soci&eacute;t&eacute; de M. de
+Nangis et de madame de Florvel.&mdash;Je vous ob&eacute;irai, monsieur, et d&egrave;s
+aujourd'hui je leur &eacute;crirai que mon p&egrave;re me fait une loi de ne point
+voir ceux auxquels la reconnoissance la mieux m&eacute;rit&eacute;e et l'amiti&eacute; la
+plus sinc&egrave;re m'attacheront toute la vie (il se tut; j'ajoutai avec
+beaucoup d'expression), ceux sans les bont&eacute;s desquels je n'aurois jamais
+&eacute;t&eacute; &agrave; port&eacute;e de savoir que j'&eacute;tois fille de M. de Miralbe.&mdash;Ne
+pouvez-vous, me dit-il avec humeur, vous dispenser de me nommer?&mdash;Ah!
+monsieur, que penseroit-on de moi dans le monde si l'on croyoit que je
+fusse ingrate de mon propre mouvement?&mdash;On pensera, mademoiselle, ce qui
+devroit &ecirc;tre, que vous fuyez les occasions de vous trouver avec un homme
+qui me d&eacute;pla&icirc;t.&mdash;Eh bien! monsieur, d&eacute;fendez-moi de voir madame de
+Florvel, et j'ob&eacute;irai: je puis c&eacute;der &agrave; vos lois; mais il m'est
+impossible de m'en faire lorsqu'elles sont aussi contraires &agrave; mes
+sentimens qu'&agrave; mes int&eacute;r&ecirc;ts; le monde ne doit point savoir si j'ai
+aim&eacute;, si j'aime et si je fuis M. de T&eacute;ligny.&raquo;</p>
+
+<p>Il me quitta en m'assurant que la mani&egrave;re dont j'avois &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;e me
+causeroit bien des chagrins; ce qui signifie, je crois, que ce sera son
+excuse pour ceux qu'il me pr&eacute;pare.</p>
+
+<p>Je le r&eacute;p&egrave;te, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric, M. de Miralbe et moi nous ne nous
+aimons pas. Sa conduite avec ma m&egrave;re, morte renferm&eacute;e par son ordre; les
+proc&eacute;d&eacute;s affreux qu'il emploie pour ne rendre aucun compte &agrave; mon fr&egrave;re,
+et pour l'exciter adroitement &agrave; des d&eacute;marches violentes qui peuvent le
+perdre, dans un &acirc;ge o&ugrave; l'amiti&eacute; et l'indulgence d'un p&egrave;re eussent d&eacute;cid&eacute;
+avantageusement son sort; tout m'&eacute;loigne invinciblement de M. de
+Miralbe. Je voudrois pouvoir du moins le respecter, et, malgr&eacute; moi, je
+le compare &agrave; ce bon M. Durmer. Ah! c'est celui-l&agrave; qui &eacute;toit
+v&eacute;ritablement mon p&egrave;re. Ici, je ne me regarde que comme une victime
+s&ucirc;re d'&ecirc;tre sacrifi&eacute;e, incertaine seulement du jour et de la mani&egrave;re
+dont son sort s'accomplira.</p>
+
+<p>Madame de Valmont a essay&eacute; de prendre de l'ascendant sur mes volont&eacute;s;
+j'&eacute;tois pr&eacute;venue: elle m'a parl&eacute; de vous avec chaleur; j'&eacute;coutois avec
+attention: mais lorsqu'elle m'a dit que je devois rougir d'un pareil
+attachement, qu'il &eacute;toit de mon honneur de le rompre, je l'ai assur&eacute;e
+que je comptois assez sur mes principes et sur les v&ocirc;tres pour &ecirc;tre
+persuad&eacute;e que nous ne finirions point par un enl&egrave;vement ou faute d'un
+enl&egrave;vement; et c'est elle qui a rougi. Je lui &eacute;vite ainsi l'embarras du
+d&eacute;guisement: elle peut me ha&iuml;r sans contrainte; cela m'a paru moins
+dangereux qu'une haine dissimul&eacute;e. Je la plaindrai quand elle cessera
+de mal parler de vous.</p>
+
+<p>On m'a donn&eacute; une femme-de-chambre qui avoit ordre de gagner ma
+confiance; elle m'a t&eacute;moign&eacute; si v&icirc;te un attachement si grand, que j'ai
+souri de piti&eacute;. On croyoit sans doute qu'en amante abandonn&eacute;e, j'allois
+me jeter dans les bras d'une confidente. Mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric, quand l'id&eacute;e
+de notre s&eacute;paration m'afflige trop vivement, je vous &eacute;loigne de ma
+pens&eacute;e par quelques heures de lecture; je deviens plus calme, et
+j'esp&egrave;re.</p>
+
+<p>J'attends de vous deux services importans: le premier, de vous lier avec
+mon fr&egrave;re, de me dire ce que vous en pensez, et d'&ecirc;tre son ami si vous
+l'en croyez digne; le second, de me donner des renseignemens sur le
+caract&egrave;re de M. de Valmont: je le vois trop peu pour pouvoir le juger.</p>
+
+<p>De la r&eacute;signation, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric. Puisque notre bonheur d&eacute;pend de
+notre union, ne l'&eacute;loignons pas par notre faute. Je tiens de M. Durmer
+que les malheurs que l'on s'est attir&eacute;s par inconduite, ou que, par
+imprudence, on n'a pas su &eacute;viter, sont les seuls pour lesquels on manque
+de courage. Persuadez-vous bien que, tant que je conserverai votre
+amour, je n'&eacute;prouverai pas de chagrin au-dessus de mes forces.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXXIII" id="CHAPITRE_XXXIII"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXXIII.</a></h2>
+
+
+<h3><span class="smcap">fr&eacute;d&eacute;ric &agrave; ad&egrave;le.</span></h3>
+
+<p>Je crains, ma ch&egrave;re Ad&egrave;le, que vous n'ayez devin&eacute; trop juste en disant
+que M. de Miralbe se compose d'avance une excuse pour les chagrins qu'il
+vous pr&eacute;pare. Lorsque vous &eacute;tiez avec madame de Florvel, il n'y avoit
+qu'une voix sur votre compte; elle &eacute;toit en votre faveur. Depuis
+quelques jours, vous &ecirc;tes de nouveau le sujet de toutes les
+conversations; mais plusieurs personnes commencent &agrave; mettre en probl&ecirc;me
+s'il n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; plus avantageux pour votre p&egrave;re de vous retrouver
+absolument sans &eacute;ducation, qu'&eacute;lev&eacute;e d'une mani&egrave;re peu conforme &agrave; la
+<i>modestie</i> de votre sexe.</p>
+
+<p>Les femmes les plus immodestes, persuad&eacute;es sans doute que l'ignorance
+peut tenir lieu de pudeur, se d&eacute;clarent contre vous: les p&egrave;res
+pr&eacute;tendent que l'instruction m&egrave;ne &agrave; l'ind&eacute;pendance; que la tranquillit&eacute;
+et l'avantage des familles reposant sur la soumission des filles, il
+faut leur donner des talens agr&eacute;ables, et rien de plus. Un de ceux qui
+soutenoient cette th&egrave;se avec beaucoup de chaleur dans une soci&eacute;t&eacute; o&ugrave; je
+me trouvois, oublioit sans doute que sa fille unique s'&eacute;toit s&eacute;par&eacute;e, au
+bout de six mois, et apr&egrave;s un &eacute;clat scandaleux, d'un &eacute;poux capable de
+remplir les v&#339;ux de la femme la plus difficile. Ennuy&eacute; de ses r&eacute;flexions
+sur vous, je me permis de lui demander s'il pr&eacute;f&eacute;roit l'&eacute;ducation qu'il
+avoit fait donner &agrave; sa fille, &agrave; celle que vous avez re&ccedil;ue. Il m'entendit
+fort bien, et continua la conversation comme s'il ne m'e&ucirc;t pas entendu:
+mais le coup &eacute;toit port&eacute;, et les auditeurs l'abandonn&egrave;rent. Les hommes
+en g&eacute;n&eacute;ral prennent votre d&eacute;fense: mais c'est un malheur pour une femme
+d'avoir besoin d'&ecirc;tre d&eacute;fendue; et vous n'y seriez pas expos&eacute;e, si M. de
+Miralbe et madame de Valmont n'&eacute;bruitoient &agrave; dessein ce qui se passe
+dans l'int&eacute;rieur de votre famille. Je crois que votre p&egrave;re veut &agrave; la
+fois vous arracher &agrave; moi et vous &ocirc;ter la possibilit&eacute; de former un
+&eacute;tablissement. Je n'entre jamais dans une maison o&ugrave; l'on s'occupe de
+vous, sans que les regards et les confidences &agrave; l'oreille ne
+m'avertissent que notre amour est un secret public. De cette certitude,
+il n'est pas difficile d'arriver &agrave; la source des bruits qui circulent de
+nouveau sur ma naissance. Ainsi la haine et l'orgueil, qui nous s&eacute;parent
+dans nos projets de bonheur, nous r&eacute;unissent dans les clameurs qui
+peuvent nous faire tort.</p>
+
+<p>Ma ch&egrave;re Ad&egrave;le, songez que l'on vous tendra des pi&eacute;ges, et que vous
+serez perdue du moment o&ugrave; M. de Miralbe pourra le faire sans se
+compromettre. Votre position me fait trembler. Je n'ose vous donner des
+conseils, je crains de me tromper: je ne puis que souffrir et vous
+rappeler que vous &ecirc;tes mon &eacute;pouse; que les moindres chagrins que vous
+&eacute;prouverez seront terribles pour moi. Quelques jours plus tard, et vous
+n'eussiez v&eacute;cu que de bonheur.</p>
+
+<p>Je n'avois pas attendu vos ordres pour chercher &agrave; me lier avec votre
+fr&egrave;re. Je ne peux vous en dire du bien, il seroit trop hardi d'en dire
+du mal: figurez-vous toutes les passions r&eacute;unies, et vous aurez une
+juste id&eacute;e de lui. Extr&ecirc;me dans toutes ses sensations, il abhorre votre
+p&egrave;re; il l'e&ucirc;t ador&eacute; si M. de Miralbe l'e&ucirc;t voulu. Il a plus d'esprit et
+de connoissance qu'aucun homme de son &acirc;ge; le temps seul peut apprendre
+l'usage qu'il en fera. Il parle de ses qualit&eacute;s comme il parleroit de
+celles d'un &eacute;tranger; il avoue ses vices et ses erreurs avec la m&ecirc;me
+insouciance. D'une activit&eacute; &agrave; laquelle lui seul est capable de r&eacute;sister,
+est-il en mauvaise soci&eacute;t&eacute;, c'est le premier des libertins; en bonne
+soci&eacute;t&eacute;, on l'admire; retir&eacute; chez lui, il travaille sans rel&acirc;che: la
+force et la grandeur de ses conceptions passent ce qu'il est possible de
+dire; en un mot, il semble que le g&eacute;nie soit un patrimoine de votre
+famille; et l'on peut pr&eacute;dire que, d'une mani&egrave;re ou d'une autre, votre
+fr&egrave;re ira &agrave; la c&eacute;l&eacute;brit&eacute;. Il m&eacute;prise l'argent dans ses jours de sagesse;
+mais s'il se livre &agrave; ses plaisirs, il le prodigue avec une facilit&eacute;
+d&eacute;sesp&eacute;rante: il emprunte sans savoir s'il pourra rendre; il pr&ecirc;te sans
+s'informer, sans penser m&ecirc;me si l'on s'acquittera jamais envers lui. Un
+de ses torts vis-&agrave;-vis de votre p&egrave;re (et votre fr&egrave;re en fait l'aveu en
+riant) est d'avoir, sous un nom suppos&eacute;, tourn&eacute; ses ouvrages en
+ridicule. Je savois bien que cette critique avoit fait la plus grande
+peine &agrave; M. de Miralbe; j'ignorois qu'elle f&ucirc;t de son fils: jugez s'il y
+a espoir de les r&eacute;concilier jamais. Si votre fr&egrave;re avoit des passions
+moins violentes, la bont&eacute; de sa cause lui feroit des partisans: votre
+p&egrave;re, non moins passionn&eacute;, mais plus habile, se d&eacute;guise avec un art
+&eacute;tonnant. Ils combattent presque &agrave; g&eacute;nie &eacute;gal: mais l'adresse et
+l'hypocrisie sont d'un c&ocirc;t&eacute;, il n'y a de l'autre que de la force; votre
+fr&egrave;re succombera.</p>
+
+<p>Vous n'avez rien &agrave; esp&eacute;rer de lui: d'abord parce qu'il ne peut rien;
+ensuite parce que vous perdriez tout &agrave; r&eacute;clamer sa protection, si jamais
+vous en aviez besoin. Il y a des temps d'ailleurs o&ugrave; ses d&eacute;sordres le
+mettent au-dessous de la place que son nom lui avoit marqu&eacute;e dans la
+soci&eacute;t&eacute;. Il est vrai qu'il trouve dans son esprit et dans la force de
+son caract&egrave;re des ressources contre les &eacute;v&eacute;nemens; mais ces ressources
+ne sont bonnes que pour lui. Ce que je lui ai dit de vous lui a fait
+grand plaisir; il a devin&eacute; du premier mot l'int&eacute;r&ecirc;t que je prends &agrave;
+votre sort. J'aurois voulu &ecirc;tre son ami; jusqu'&agrave; pr&eacute;sent je ne suis s&ucirc;r
+que d'une chose, c'est que je suis son cr&eacute;ancier. Peut-&ecirc;tre une trop
+grande intimit&eacute; entre nous e&ucirc;t &eacute;t&eacute; un nouveau pr&eacute;texte &agrave; M. de Miralbe
+pour me d&eacute;tester; et comme il n'en a pas besoin, j'&eacute;viterai toujours de
+lui en fournir.</p>
+
+<p>Vous me demandez, ma ch&egrave;re Ad&egrave;le, des renseignemens sur le caract&egrave;re de
+M. de Valmont; je ne suis pas &eacute;tonn&eacute; qu'il ait &eacute;chapp&eacute; &agrave; vos
+observations. M. de Valmont n'a d'autre caract&egrave;re que celui qu'exige
+son &eacute;tat: il est pr&eacute;sident au parlement; c'est-&agrave;-dire qu'il est tout
+lorsqu'il fait corps, et rien lorsqu'on l'envisage personnellement. Il
+ne se compromettra jamais en se m&ecirc;lant des d&eacute;tails de la famille de M.
+de Miralbe; mais dans les circonstances essentielles il lui pr&ecirc;tera son
+appui et celui de ses coll&egrave;gues: c'est encore une chance terrible contre
+votre fr&egrave;re; quelque bonne que soit sa cause pour le fond, il la perdra
+par les formes, ou il verra les ann&eacute;es s'&eacute;couler sans obtenir de
+jugement. Or ne pas &ecirc;tre jug&eacute;, c'est perdre dans sa position, puisque la
+prolongation des d&eacute;bats suffit seule pour autoriser votre p&egrave;re &agrave;
+retarder la reddition de ses comptes.</p>
+
+<p>Vous pr&eacute;tendez que lorsqu'on sent vivement l'amour, on &eacute;prouve
+l'impossibilit&eacute; de l'exprimer. Je ne vous parlerai donc pas de celui du
+malheureux Fr&eacute;d&eacute;ric; mais par grace, ma ch&egrave;re Ad&egrave;le, ne renoncez &agrave; la
+soci&eacute;t&eacute; de madame de Florvel qu'&agrave; la derni&egrave;re extr&eacute;mit&eacute;. Elle vous est
+v&eacute;ritablement attach&eacute;e, et parmi ses nombreux amis vous ne comptez que
+des partisans. M. de Nangis, trop franc pour soup&ccedil;onner M. de Miralbe,
+est par-tout votre chevalier, et se plaint vivement quand on ne parle
+pas de vous avec l'admiration que vous lui avez inspir&eacute;e. Il a du
+cr&eacute;dit; et le titre de votre tuteur, qu'il a malheureusement port&eacute; trop
+peu de temps, vous donneroit peut-&ecirc;tre encore des droits &agrave; sa protection
+si vous en aviez besoin. Je me r&eacute;soudrois plus volontiers &agrave; ne pas vous
+voir en me privant de leur soci&eacute;t&eacute;, qu'&agrave; vous &ocirc;ter l'appui d'amis aussi
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute;s d'estime pour vos vertus. Je vous le r&eacute;p&egrave;te, ne renoncez pas &agrave;
+eux, tant qu'il vous sera possible de faire autrement. Tout ce que vous
+devez craindre est d'&ecirc;tre isol&eacute;e; vous n'auriez alors aucune ressource
+contre les projets de M. de Miralbe, s'il en formoit de contraires &agrave;
+votre bonheur.</p>
+
+<p>Adieu, ma ch&egrave;re Ad&egrave;le.</p>
+
+<p>Je ne peux vous dire avec quelle reconnoissance Philippe a appris que
+vous m'aviez demand&eacute; de ses nouvelles. Sans lui... Mais le pass&eacute; n'est
+au pouvoir de personne.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXXIV" id="CHAPITRE_XXXIV"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXXIV.</a></h2>
+
+
+<h3><span class="smcap">ad&egrave;le &agrave; fr&eacute;d&eacute;ric</span></h3>
+
+<p>Vous vous alarmez, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric, de me voir devenir triste. H&eacute;las!
+je croyois prendre assez d'empire sur moi pour cacher aux yeux de mes
+amis, aux v&ocirc;tres sur-tout, l'ennui qui m'accable. Quelle position que la
+mienne! toujours en d&eacute;fiance contre mon p&egrave;re; plus rassur&eacute;e par sa
+mauvaise humeur, parce que je la crois naturelle, que par ses caresses,
+qui me paroissent toujours cacher quelque perfidie; oblig&eacute;e d'opposer la
+ruse &agrave; la ruse, de calculer mes actions et mes moindres paroles; vivant
+au milieu de ma famille comme si j'&eacute;tois entour&eacute;e d'ennemis, n'osant
+parler en soci&eacute;t&eacute;, dans la crainte que mes discours ne servent &agrave;
+confirmer les pr&eacute;ventions r&eacute;pandues contre moi; pas un quart d'heure
+pour la confiance, pas un moment pour l'amiti&eacute;: voil&agrave; ma vie; elle est
+si oppos&eacute;e &agrave; mon caract&egrave;re, que je pr&eacute;f&eacute;rerois sans balancer la
+servitude qu'impose la mis&egrave;re, &agrave; l'esclavage d'un nom, d'une fortune qui
+m'arrachent &agrave; vous, &agrave; mes amis, &agrave; moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Si du moins on avouoit l'intention de me rendre malheureuse, je pourrois
+opposer le courage aux projets form&eacute;s contre moi; mais c'est au nom de
+mon bonheur, c'est &agrave; des titres si sacr&eacute;s qu'on me tourmente, qu'il faut
+que je devienne aussi dissimul&eacute;e qu'eux, ou que je sois leur victime.
+Pourquoi M. de Miralbe ne me dit-il pas franchement ce qu'il exige de
+moi? Il m'en co&ucirc;teroit peu pour le satisfaire, du moins dans ce qui a
+rapport &agrave; ma fortune: mais il veut passer pour d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;, m&ecirc;me en se
+parant de mes d&eacute;pouilles; et, tourment&eacute; par le soin de sa r&eacute;putation, il
+fera tout ce qui d&eacute;pendra de lui pour me priver des biens de ma m&egrave;re,
+les garder, et me donner tort aux yeux du public. Ce public est bien bon
+de ne pas sentir qu'un p&egrave;re de famille est condamnable par cela seul
+qu'il se met dans la n&eacute;cessit&eacute; de le prendre pour juge, et qu'il est
+perfide ou imb&eacute;cille du moment qu'il le prend pour confident.</p>
+
+<p>Je n'ignore pas que les enfans, guid&eacute;s par le d&eacute;sir de l'ind&eacute;pendance,
+entra&icirc;n&eacute;s par les passions, ont souvent des torts envers leurs parens;
+mais un bon p&egrave;re cache sa douleur aux &eacute;trangers, pour ne pas s'&ocirc;ter le
+pouvoir de pardonner. Un bon p&egrave;re peut avoir des enfans ingrats; mais
+ses enfans ne le d&eacute;testent pas. Il y a loin de l'ingratitude &agrave; la haine;
+et en apprenant que mon fr&egrave;re abhorre M. de Miralbe, j'ose affirmer que
+les torts sont au moins r&eacute;ciproques. J'ai lu le m&eacute;moire que mon fr&egrave;re
+vient de faire imprimer; j'ai vu l'indignation port&eacute;e &agrave; l'exc&egrave;s. J'ai lu
+la r&eacute;ponse de mon p&egrave;re. &Ocirc; mon ami, j'aurois vers&eacute; des larmes
+d'attendrissement si je ne l'eusse pas connu: j'en ai vers&eacute; de col&egrave;re au
+r&eacute;cit qu'il fait de sa joie de m'avoir retrouv&eacute;e. Voyez-vous, dans cette
+affectation de sensibilit&eacute;, l'arr&ecirc;t de ma condamnation pour l'avenir? Ne
+me force-t-il pas ainsi &agrave; me soumettre au joug qu'il m'imposera, ou &agrave;
+passer dans le public pour un monstre d'ingratitude?</p>
+
+<p>Il m'a demand&eacute; ce que je pensois du m&eacute;moire de mon fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous ai d&eacute;j&agrave; observ&eacute;, monsieur, lui ai-je r&eacute;pondu, que je n'&eacute;tois
+pas son juge.&mdash;Vous voyez avec combien peu de respect il me traite.&mdash;Il
+a tort: quand on est assez malheureux pour plaider contre son p&egrave;re, il
+ne faut pas oublier les &eacute;gards qu'on lui doit; entre ennemis m&ecirc;me, il y
+a un droit des gens.&mdash;Rien n'est sacr&eacute; pour lui.&mdash;Ah! monsieur, vous
+n'avez donc pas lu le tableau qu'il fait des malheurs de ma m&egrave;re; le
+c&#339;ur le plus sensible a pu seul le tracer.&mdash;Dites le d&eacute;sir de me faire
+passer dans le monde pour son bourreau. Je lui pardonnerois plus
+volontiers les injures qu'il me prodigue, que cette partie de son
+m&eacute;moire. La vive amiti&eacute; qu'il se vante d'avoir eue pour votre m&egrave;re n'est
+l&agrave; qu'une accusation indirecte, mais terrible, contre moi.&mdash;Pourquoi le
+supposer, monsieur?&mdash;Parce que j'en suis convaincu.&mdash;Cependant vous ne
+pardonneriez pas &agrave; mon fr&egrave;re s'il disoit que votre tendresse pour moi,
+dont votre r&eacute;ponse &agrave; son m&eacute;moire est remplie, n'est qu'une opposition
+adroite &agrave; la haine que vous avez pour lui.&mdash;Ad&egrave;le, vous servez-vous du
+nom de votre fr&egrave;re pour m'apprendre votre fa&ccedil;on de penser?&mdash;Toujours des
+suppositions, monsieur. Vous &ecirc;tes bien &agrave; plaindre si, dans les discours
+les plus innocens, vous voyez l'intention de vous accuser.&mdash;Votre m&egrave;re
+n'a que trop m&eacute;rit&eacute; son sort.&mdash;Monsieur, lui dis-je en me levant, ne
+troublons pas ses cendres: vous parlez &agrave; sa fille; et si vous
+m'appreniez &agrave; m&eacute;priser sa m&eacute;moire, vous me d&eacute;gageriez vous-m&ecirc;me du
+respect que je vous dois.&raquo;</p>
+
+<p>Il fit un mouvement pour m'arr&ecirc;ter; mais je pr&eacute;cipitai mes pas pour
+regagner mon appartement. Quel scandale, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric, que celui
+d'une famille aussi divis&eacute;e que la n&ocirc;tre! l'&eacute;poux contre l'&eacute;pouse, le
+fils contre le p&egrave;re. Non, ce n'est pas l&agrave; l'id&eacute;e que je m'&eacute;tois faite
+des devoirs, des plaisirs, du bonheur, attach&eacute;s aux titres les plus
+respectables de la nature et de la soci&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Mon ami, si le sort permet que nous soyons jamais l'un &agrave; l'autre,
+j'esp&egrave;re que nous n'aurons qu'&agrave; nous en f&eacute;liciter: mais si l'amour et
+l'estime cessoient de nous unir, cachons-le bien &agrave; tout le monde;
+cachons le sur-tout &agrave; nos enfans: la division de leurs parens est
+l'arr&ecirc;t de leur perte.</p>
+
+<p>M. Durmer (c'est toujours avec plaisir que je le cite) pr&eacute;tendoit que
+dans un pays o&ugrave; il y avoit des m&#339;urs, on ne devoit pas permettre le
+divorce; mais qu'il &eacute;toit indiff&eacute;rent qu'il f&ucirc;t ou non permis chez un
+peuple corrompu, parce qu'o&ugrave; r&egrave;gne la corruption, il n'y a r&eacute;ellement,
+disoit-il, ni mariage, ni famille. Tout ce que je vois depuis que le
+malheur m'a lanc&eacute;e dans le grand monde, me prouve combien il avoit
+raison.</p>
+
+<p>Bon jour, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric; ne m'en voulez pas d'&ecirc;tre triste: je
+croirois que vous n'&ecirc;tes plus content d'&ecirc;tre aim&eacute; de votre Ad&egrave;le.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXXV" id="CHAPITRE_XXXV"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXXV.</a></h2>
+
+
+<h3><span class="smcap">ad&egrave;le &agrave; fr&eacute;d&eacute;ric.</span></h3>
+
+<p>Et vous aussi, mon ami, vous me donnez du chagrin. Quoi! vous &ecirc;tes
+jaloux! Et bon dieu! de qui pourriez-vous l'&ecirc;tre? N'oubliez pas que si
+la plupart des femmes regardent la jalousie comme une preuve d'amour,
+moi je l'envisage comme une injure.</p>
+
+<p>Mais je ne veux ni vous quereller, ni vous plaindre: je veux vous voir
+bien convaincu que je ne puis cesser de vous aimer qu'en perdant l'id&eacute;e
+avantageuse que j'ai de vous; et m&ecirc;me, dans cette supposition, mon cher
+Fr&eacute;d&eacute;ric, vous n'auriez encore aucun motif de jalousie: il est certain
+que je n'exposerois pas deux fois le bonheur de ma vie &agrave; un sentiment
+bien difficile &agrave; ma&icirc;triser quand le c&#339;ur s'y est livr&eacute; avec plaisir.</p>
+
+<p>S&eacute;par&eacute;s l'un de l'autre, ne nous voyant qu'en public, ne nous &eacute;crivant
+qu'&agrave; la d&eacute;rob&eacute;e, si la plus intime confiance s'&eacute;loigne de nous, si nous
+ajoutons les tourmens d'une imagination bless&eacute;e &agrave; ceux qu'il nous est
+impossible d'&eacute;viter, puisqu'ils ne viennent pas de nous, quel sera notre
+sort? Non, je ne veux pas vous quereller; mais je vous trompois en
+&eacute;crivant que je ne voulois pas vous plaindre: l'id&eacute;e seule que vous &ecirc;tes
+inquiet, souffrant, suffit pour me priver du repos. Suis-je jalouse,
+moi? Oh! non: mon c&#339;ur est trop plein d'amour pour que le soup&ccedil;on puisse
+y trouver place; et tout le monde viendroit m'alarmer sur vos d&eacute;marches,
+que je m'adresserois &agrave; vous pour savoir ce que j'en dois penser.</p>
+
+<p>On vous a dit que j'allois me marier: tant mieux qu'on le dise, cela est
+n&eacute;cessaire; et si j'avois pu vous &eacute;crire plut&ocirc;t, je vous aurois expliqu&eacute;
+ce qu'il y a de myst&eacute;rieux dans ma conduite. Oubliez-vous que je suis
+entour&eacute;e de pi&eacute;ges; que M. de Miralbe ayant l'habitude de mettre le
+public dans sa confidence et dans son parti, je dois sans cesse agir
+comme si chacune de mes actions &eacute;toit soumise &agrave; la censure?</p>
+
+<p>Vous m'avez &eacute;crit vous-m&ecirc;me que son intention &eacute;toit de s'appuyer de
+l'amour que j'ai pour vous, afin de m'emp&ecirc;cher de former un
+&eacute;tablissement; je le crois d'autant plus volontiers, qu'il est
+int&eacute;ress&eacute;, qu'il aime le faste, et que la fortune de ma m&egrave;re compose en
+grande partie la sienne. En me mariant, il faudra me rendre compte &agrave;
+moi; et comme je ne lui ai rien co&ucirc;t&eacute; depuis que je suis au monde, comme
+il ne pourra m'objecter, ainsi qu'&agrave; mon fr&egrave;re, qu'il a plusieurs fois
+pay&eacute; mes dettes, il ne me mariera pas: mais il voudra faire croire que
+c'est moi qui refuse de donner cette satisfaction &agrave; son c&#339;ur paternel,
+et je pr&eacute;tends qu'il n'ait pas cet avantage.</p>
+
+<p>Je puis le dire sans orgueil, la nature m'a donn&eacute; quelques agr&eacute;mens;
+mais je connois assez mon si&egrave;cle pour &ecirc;tre persuad&eacute;e que la fortune
+seule attirera les &eacute;poux. Serois-je laide, b&ecirc;te et m&eacute;chante, aurois-je
+cent fois plus de talens et de beaut&eacute;, cela ne ferait rien pour les
+&eacute;pouseurs; ma dot est le r&eacute;gulateur de mon m&eacute;rite, et c'est l&agrave; que je
+les attends, ainsi que mon p&egrave;re. Il n'y avoit que vous, mon cher
+Fr&eacute;d&eacute;ric, qui dans moi ne cherchiez que moi, et vous craignez d'avoir
+des rivaux! M&eacute;chant, vous ne m'estimez gu&egrave;re; homme vertueux, vous
+estimez beaucoup mes pr&eacute;tendans.</p>
+
+<p>Il y a trois semaines que M. de Miralbe me dit avec beaucoup de gaiet&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Savez-vous, Ad&egrave;le, que mon amour-propre est flatt&eacute; des complimens que
+je re&ccedil;ois de vous? On me fait demander votre main de tous les c&ocirc;t&eacute;s.&mdash;Je
+n'en suis pas &eacute;tonn&eacute;e, monsieur.&mdash;Il n'y a gu&egrave;re de modestie dans votre
+r&eacute;ponse.&mdash;Pardonnez-moi, beaucoup plus que vous ne croyez. Ne suis-je
+pas une riche h&eacute;riti&egrave;re?&mdash;Oh bien! je puis vous assurer que les
+sollicitations que je re&ccedil;ois doivent vous enorgueillir: c'est l'int&eacute;r&ecirc;t
+seul que vous inspirez qui d&eacute;cide les propositions; c'est &agrave; votre c&#339;ur
+que l'on en veut.&mdash;J'en suis tr&egrave;s-reconnoissante.&mdash;Je crains bien que
+cette reconnoissance ne soit st&eacute;rile pour votre bonheur et pour le
+mien.&mdash;Pourquoi donc, monsieur?&mdash;Vous refuserez tous ceux qui
+s'offriront, et je suis incapable de forcer votre volont&eacute;.&mdash;Je vous en
+remercie, monsieur; mais je cherche encore la raison qui pourroit
+m'engager &agrave; refuser ceux qui veulent bien m'adresser leur
+hommage.&mdash;Votre c&#339;ur n'est-il pas engag&eacute;?&mdash;Cela est vrai; mais comme le
+choix de mon c&#339;ur ne sera jamais le v&ocirc;tre, je ne suis pas assez
+romanesque pour faire v&#339;u de vivre dans les larmes et dans le c&eacute;libat.&raquo;</p>
+
+<p>Il parut interdit. J'ajoutai, le plus froidement qu'il me fut possible:
+&laquo;Il est sans doute difficile de me faire oublier M. de T&eacute;ligny; mais
+cela n'est pas impossible, et je ne refuserai jamais de le tenter. Si je
+sentois qu'un autre que lui p&ucirc;t contribuer &agrave; mon bonheur, je suis
+persuad&eacute;e qu'il seroit le premier &agrave; me d&eacute;gager de la promesse qu'il
+re&ccedil;ut de moi, dans un temps o&ugrave; j'avois droit de la faire.&mdash;Je suis
+charm&eacute;, dit-il en affectant de rire, de voir que vous l'oubliez.&mdash;Non,
+monsieur, je ne l'oublie pas; mais la pr&eacute;f&eacute;rence que je lui ai donn&eacute;e
+n'est pas tellement exclusive, que lui seul puisse &ecirc;tre mon &eacute;poux. Je
+l'avois choisi par amour, je puis l'abandonner par raison.&mdash;J'ai donc
+tort de refuser les partis qui s'offrent pour vous?&mdash;Si vous voulez que
+je reste fille, vous n'avez pas tort.&mdash;Mais on sait que vous avez &eacute;t&eacute; au
+moment d'&eacute;pouser M. de T&eacute;ligny; on croit g&eacute;n&eacute;ralement que vous l'aimez
+encore.&mdash;Vous voyez bien, monsieur, que cela n'emp&ecirc;che pas de pr&eacute;tendre
+&agrave; ma main. Je ne sais qui r&eacute;pand le bruit que j'aime M. de T&eacute;ligny; ce
+n'est pas lui certainement: s'il le croit, il doit se taire; et comme je
+n'en ai jamais parl&eacute; qu'&agrave; vous et &agrave; madame de Valmont, quand vous m'avez
+interrog&eacute;e, je suis surprise que mon amour <i>constant</i> soit un bruit
+<i>g&eacute;n&eacute;ral</i>.&mdash;Ainsi je ne dois pas renoncer &agrave; l'espoir de vous
+marier?&mdash;Non, monsieur. Pour moi, chaque fois qu'au milieu des
+complimens vrais ou faux, on m'a accus&eacute;e d'avoir la <i>barbarie</i> de
+rejeter tous les v&#339;ux que l'on m'adressoit, j'ai toujours r&eacute;pondu que
+l'accusation n'&eacute;toit fond&eacute;e sur rien. Il n'y a pas long-temps que M. de
+Nangis me disoit que mon projet de vivre dans le c&eacute;libat vous
+affligeoit. Je l'ai assur&eacute; que s'il se trouvoit parmi mes adorateurs un
+homme dont les qualit&eacute;s pussent justifier mon choix, je l'accepterois
+d'autant plus volontiers, que cela vous mettroit &agrave; m&ecirc;me de prouver au
+public que vous &ecirc;tes bien &eacute;loign&eacute; de vouloir retenir la fortune de vos
+enfans, ainsi que mon fr&egrave;re a os&eacute; l'imprimer.&mdash;Ce que vous dites-l&agrave; me
+fait grand plaisir&raquo;, r&eacute;pondit M. de Miralbe; et tous ses traits
+annon&ccedil;oient clairement que le grand plaisir que lui faisoit mon
+discours, &eacute;toit une v&eacute;ritable peine.</p>
+
+<p>Vous voyez, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric, que la politique de mon p&egrave;re ne tient pas
+jusqu'&agrave; pr&eacute;sent contre la mienne, et la raison en est bien simple: il
+est int&eacute;ress&eacute;, je ne le suis pas; il n'appr&eacute;cie point mon caract&egrave;re, je
+connois le sien; il a l'embarras de former des projets, je n'ai que
+celui de les d&eacute;concerter: il a des torts, il le sent, il craint d'&ecirc;tre
+d&eacute;masqu&eacute;; moi, j'avouerois hautement tout ce que je pense, si ma
+franchise n'&eacute;toit pas le seul moyen de me perdre. Vous connoissez
+maintenant ce qui a pu donner lieu au bruit que j'allois me marier; loin
+de vous en f&acirc;cher, vous devez contribuer &agrave; le r&eacute;pandre.</p>
+
+<p>Mais je vous dois une autre confidence.</p>
+
+<p>Parmi les aspirans &agrave; ma dot, il en est un que je veux distinguer; je
+n'aurai pas beaucoup de peine: c'est un fat, ou un homme &agrave; bonnes
+fortunes. Il a (pour me servir des expressions consacr&eacute;es) tout ce
+qu'il faut pour plaire, c'est-&agrave;-dire tout ce qui devroit faire trembler
+une femme tant soit peu raisonnable: une fortune d&eacute;labr&eacute;e, une
+r&eacute;putation scandaleusement bonne, l'art de cacher une sant&eacute; ruin&eacute;e sous
+l'attirail de la mode et du go&ucirc;t, un grand nom, beaucoup de luxe,
+l'esprit du jour, et des parens en place. Certes, except&eacute; madame de
+Florvel, dont j'appr&eacute;cie les vertus et la sensibilit&eacute;, il n'est pas une
+femme qui ne m'enviera l'honneur de r&eacute;parer par ma fortune l'inconduite
+de M. le marquis de Farfalette; c'est un choix &agrave; tourner toutes les
+t&ecirc;tes, et bien fait pour me laver du ridicule d'&ecirc;tre <i>p&eacute;dante</i>.</p>
+
+<p>Fr&eacute;d&eacute;ric, soyez tranquille: cet homme a besoin de beaucoup d'argent; M.
+de Miralbe n'est pas dispos&eacute; &agrave; se dessaisir, et je ne risque rien &agrave; les
+mettre vis-&agrave;-vis l'un de l'autre. Comptez toujours sur moi, aimez-moi;
+et plaignez votre pauvre Ad&egrave;le.</p>
+
+<p><i>P. S.</i> N'ayant pu vous faire passer ma lettre, je la d&eacute;cach&egrave;te pour
+vous avertir que j'aime M. le marquis de Farfalette. On vient de me
+l'apprendre &agrave; l'instant m&ecirc;me; c'est lui qui le dit par-tout. Le fat!</p>
+
+<p class="c"><i>Fin du tome second.</i></p>
+
+<hr style='width: 5%;' />
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="FREDERIC3" id="FREDERIC3"></a>FR&Eacute;D&Eacute;RIC,</h2>
+
+<h2>TOME TROISI&Egrave;ME.</h2>
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXXVI" id="CHAPITRE_XXXVI"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXXVI.</a></h2>
+
+
+<h3><span class="smcap">ad&egrave;le &agrave; fr&eacute;d&eacute;ric.</span></h3>
+
+<p>Ne craignez pas, mon ami, que mon caract&egrave;re s'alt&egrave;re au milieu des &ecirc;tres
+avec lesquels je vis: ils peuvent me faire perdre la gaiet&eacute;, compagne du
+bonheur ou de l'indiff&eacute;rence; mais il est hors de leur pouvoir de
+m'emp&ecirc;cher d'&ecirc;tre ce que je suis. Mes qualit&eacute;s, si j'en ai, sont
+devenues pour moi des habitudes si fortes, qu'il me seroit impossible
+d'y renoncer. Si l'on me donnoit l'alternative d'&ecirc;tre encore la pauvre
+et solitaire Ad&egrave;le, ou d'&ecirc;tre mademoiselle de Miralbe, riche et libre
+dans quelques ann&eacute;es de devenir votre &eacute;pouse, je ne voudrois pas
+acheter la richesse ou retarder mon bonheur au prix de la contrainte
+dans laquelle il me faudroit vivre momentan&eacute;ment; mais je n'ai pas la
+libert&eacute; du choix.</p>
+
+<p>La franchise est une des vertus dont je fais le plus de cas; mais on ne
+la doit qu'&agrave; ceux qui vous t&eacute;moignent de la confiance. Puisque les
+&eacute;gards qu'exige la soci&eacute;t&eacute; font un devoir de la dissimulation, je crois,
+en conscience, qu'il est encore plus permis de dissimuler quand il y va
+du bonheur de la vie enti&egrave;re.</p>
+
+<p>Si j'use d'adresse dans ce qui a rapport &agrave; M. de Miralbe, croyez que mon
+caract&egrave;re l'emportera toujours quand on provoquera ma franchise. Rien ne
+m'&eacute;toit sans doute plus facile que d'autoriser mon p&egrave;re &agrave; croire que je
+ne devinois pas ses projets, et que j'&eacute;tois dupe de ses fausses vertus:
+c'est une condescendance &agrave; laquelle je ne me pr&ecirc;terai jamais; et, sans
+m'&eacute;carter du ton respectueux qu'il a droit d'exiger, chaque fois qu'il
+m'interrogera pour savoir ce que je pense de lui, il le saura.</p>
+
+<p>Je m'apper&ccedil;ois sans cesse que les hommes qui ont des torts sont
+tr&egrave;s-empress&eacute;s d'obtenir des autres une approbation que leur propre
+conscience leur refuse; ils vous font confidence de ce que l'on dit et
+pense d'eux: ils mentent dans le r&eacute;cit qu'ils vous adressent, on le
+sent; et, par une foiblesse impardonnable, on paro&icirc;t satisfait de leur
+justification, on les plaint; on fait plus, on les approuve. Qu'en
+r&eacute;sulte-t-il? qu'ils se moquent de vous s'ils vous croient dupe, ou
+qu'ils s'enhardissent dans le crime s'ils s'apper&ccedil;oivent que vous
+abondez dans leur sens, quoique persuad&eacute;s qu'ils ont tort. Quel sera
+donc le privil&eacute;ge de la vertu, si elle s'abaisse jusqu'&agrave; flatter et
+encourager le vice? Pour moi, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric, je sens qu'une pareille
+bassesse me sera toujours &eacute;trang&egrave;re. Je veux bien me taire quand on ne
+recherchera pas mon approbation: mais malheur &agrave; quiconque voudra
+l'obtenir sans la m&eacute;riter! il n'aura de moi que la v&eacute;rit&eacute;. Si'l se
+f&acirc;che, je lui dirai: Puisque vous la redoutiez, pourquoi me
+consultiez-vous?</p>
+
+<p>Je pourrois croire que je triomphe en ce moment, car la division est
+parmi les ennemis. Madame de Valmont a promis &agrave; mon p&egrave;re de me mettre en
+garde contre ma pr&eacute;vention en faveur de M. de Farfalette (vous savez que
+je suis pr&eacute;venue): mais comme elle suppose que vous seriez au d&eacute;sespoir
+si je l'&eacute;pousois, elle ne me parle que faiblement des inconv&eacute;niens de ce
+mariage; en r&eacute;compense, elle en exalte les avantages. <i>Je serois
+pr&eacute;sent&eacute;e!</i> Vous &ecirc;tes trop bourgeois, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric, pour sentir
+tout ce que renferment ces mots: <i>Je serois pr&eacute;sent&eacute;e!</i> En v&eacute;rit&eacute;, il
+faut que ce soit une bien belle chose; car cet argument paro&icirc;t
+irr&eacute;sistible &agrave; madame de Valmont. Elle va plus loin (et cela va vous
+faire trembler), elle est persuad&eacute;e que j'obtiendrois bient&ocirc;t une place
+avantageuse. Je ne sais trop comment elle en a fait le d&eacute;tail; tout ce
+que j'ai compris, c'est que j'aurois le bonheur inappr&eacute;ciable de faire &agrave;
+la cour une partie du service que ma femme-de-chambre fait aupr&egrave;s de
+moi. N'est-ce pas un avenir bien s&eacute;duisant?</p>
+
+<p>Quand l'orgueil se gonfle de ce qui devrait l'humilier, il n'inspire
+plus que la piti&eacute;; et je souris en voyant les enfans de ces preux
+chevaliers, jadis les compagnons et quelquefois les ma&icirc;tres de leur roi,
+fiers d'&ecirc;tre aujourd'hui au rang de leurs valets. Je n'ai jamais senti
+plus vivement ce contraste qu'hier. Le matin, j'avois lu l'histoire de
+Philippe-Auguste, dans laquelle les C... jouent un r&ocirc;le si brillant; le
+soir, nous avions soci&eacute;t&eacute;: on annonce un de leurs descendans; son nom me
+frappe, son air noble m'&eacute;tonne: je demande quel poste il occupe; on me
+r&eacute;pond qu'il est ma&icirc;tre-d'h&ocirc;tel d'une de nos princesses. &Ocirc; mon ami, si
+madame de Valmont, en ce moment, e&ucirc;t pu lire dans mon ame, elle auroit
+fr&eacute;mi de voir combien peu j'&eacute;tois jalouse d'&ecirc;tre pr&eacute;sent&eacute;e.</p>
+
+<p>Nous sommes cependant on ne peut mieux, M. de Farfalette et moi. Quand
+il m'adresse quelques complimens dans un style d&eacute;licieux, je le prie de
+me les traduire en fran&ccedil;ois. Il trouve cela divin. Il m'a averti, une
+fois pour toutes, que quelque chose qu'il p&ucirc;t dire en ma pr&eacute;sence, cela
+signifioit qu'il m'aime: ainsi, quand il parle de ses chevaux, de ses
+bonnes fortunes, de ses cr&eacute;anciers et de la pi&egrave;ce nouvelle, je regarde
+ces d&eacute;tails comme autant de d&eacute;clarations d'amour. Rien n'est plus
+commode. Je me moque de lui, et l'on en conclut qu'il a touch&eacute; mon c&#339;ur.
+Mon ami, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric, que le grand monde est petit! plus je le
+vois, et plus je regrette nos promenades &agrave; la campagne, et ces
+entretiens si tendres et si tranquilles o&ugrave;, sans parler de nous, nous ne
+pouvions rien dire qui n'e&ucirc;t rapport &agrave; nous. Et je vous oublierois! Ah!
+jamais, jamais. Tout mon bonheur existe dans ma pens&eacute;e; si je cessois de
+l'y trouver, o&ugrave; donc le chercherois-je?</p>
+
+<p>Ce que j'entends me paro&icirc;t si nouveau, que je me persuade que vous devez
+y trouver autant d'int&eacute;r&ecirc;t que moi. Apprenez donc comment M. de
+Farfalette m'a fait une d&eacute;claration dans les formes: malgr&eacute; ma surprise,
+je suis s&ucirc;re de l'avoir retenue mot pour mot. Il y avoit beaucoup de
+monde au salon; la conversation &eacute;toit vive; j'y pla&ccedil;ai un mot qui fut
+trouv&eacute; bon: M. de Farfalette s'approcha de moi, et me dit &agrave; demi voix:</p>
+
+<p>&laquo;D'honneur, vous m'&eacute;tonnez chaque jour davantage. On m'avoit dit que
+vous aviez l'imagination romanesque: je craignois la langueur, si
+mortelle entre deux &eacute;poux; mais je suis persuad&eacute; maintenant qu'il n'y a
+nul danger &agrave; devenir le v&ocirc;tre. Si vous le permettez, je presserai mes
+parens de faire les d&eacute;marches d'usage aupr&egrave;s de M. de Miralbe.&mdash;Cela
+veut-il dire encore, monsieur, que vous m'adore?&raquo; Il a ri aux &eacute;clats de
+ma r&eacute;ponse, m'a assur&eacute; qu'il m'avoit parfaitement entendu, et que son
+empressement me prouveroit combien il &eacute;toit fier de la pr&eacute;f&eacute;rence que
+je lui accordois. Mon ami, peut-&ecirc;tre n'y a-t-il rien l&agrave; qui vous
+paroisse extraordinaire; mais, moi, j'en suis surprise &agrave; un point qu'il
+m'est impossible de d&eacute;terminer.</p>
+
+<p>On m'a souvent dit qu'en France les femmes sont regard&eacute;es comme des
+divinit&eacute;s, et maintenant cela me paro&icirc;t bien malheureux pour elles. Si
+on les regardoit comme des &ecirc;tres raisonnables, peut &ecirc;tre les
+respecteroit-on davantage.</p>
+
+<p>M. de Miralbe est dans une agitation incroyable; tous ses discours
+tendent indirectement &agrave; me faire r&eacute;fl&eacute;chir sur les d&eacute;fauts de M. de
+Farfalette: mais j'ai l'air de ne rien entendre. Quand madame de Valmont
+se trouve en tiers avec nous, je la mets sur le chapitre de la
+pr&eacute;sentation. Elle est plus r&eacute;serv&eacute;e devant son oncle; mais ma m&eacute;moire
+impertinente me sert si bien, que je lui rappelle tout ce qu'elle m'a
+dit. M. de Miralbe fronce le sourcil. Je suis s&ucirc;r qu'il est convaincu &agrave;
+son tour que la politique d'une femme ne tient pas contre son
+ressentiment, et il n'osera plus se fier qu'&agrave; demi &agrave; madame de Valmont.</p>
+
+<p>Du courage, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric; les journ&eacute;es sont bien longues, et
+cependant on s'apper&ccedil;oit qu'elles composent des mois qui s'&eacute;coulent
+assez rapidement; les ann&eacute;es viendront, et je pourrai disposer de moi:
+voil&agrave; une certitude. Qui sait combien il y a de probabilit&eacute;s en notre
+faveur dans les &eacute;v&eacute;nemens qui peuvent survenir? Mon ami, je vous aime
+beaucoup, vous n'en doutez pas; ce doit &ecirc;tre votre consolation: vous
+m'aimez et m'aimerez toujours, voil&agrave; la mienne.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXXVII" id="CHAPITRE_XXXVII"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXXVII.</a></h2>
+
+
+<h3><span class="smcap">ad&egrave;le &agrave; fr&eacute;d&eacute;ric</span>.</h3>
+
+<p>La bombe &eacute;toit en l'air, elle vient de faire explosion; mais les &eacute;clats
+n'en sont pas tomb&eacute;s sur moi. &Eacute;coutez, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric, le r&eacute;cit
+lamentable de ma grande rupture avec M. de Farfalette. Figurez-vous que
+je suis dans mon appartement, que je m'y renferme pour cacher mon
+chagrin d'avoir manqu&eacute; un mariage si avantageux. Madame de Valmont le
+croit; et M. de Miralbe en est d'autant plus persuad&eacute;, qu'il affecte
+d'en douter. Pendant ce temps, je suis au comble de mes v&#339;ux; je suis
+d&eacute;barrass&eacute;e d'un fat, et je vous &eacute;cris, &agrave; vous que j'aime chaque jour
+davantage.</p>
+
+<p>La m&egrave;re de M. le marquis de Farfalette est venue rendre une visite &agrave; mon
+p&egrave;re. Ne doutez pas que la main de votre Ad&egrave;le n'ait &eacute;t&eacute; demand&eacute;e dans
+toutes les formes. Je n'ai point entendu la r&eacute;ponse; mais il est &agrave;
+pr&eacute;sumer que sa tendresse paternelle ne lui aura pas permis d'en faire
+une sans consulter le c&#339;ur de sa fille.</p>
+
+<p>Le moment de la consultation est arriv&eacute;. M. de Miralbe avoit &eacute;t&eacute;
+pr&eacute;occup&eacute; pendant le souper; &agrave; minuit, il m'a engag&eacute;e &agrave; passer dans son
+cabinet, ainsi que madame de Valmont: c'est l&agrave; que nous allions jouer
+tous les trois une sc&egrave;ne dans laquelle la v&eacute;rit&eacute; ne devoit paro&icirc;tre que
+lorsqu'elle pourroit donner plus de cr&eacute;dit &agrave; la dissimulation.</p>
+
+<p>Remarquez, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric, que depuis le jour o&ugrave; M. de Farfalette m'a
+fait une d&eacute;claration, votre Ad&egrave;le, autrefois si simple, est devenue
+d'une coquetterie vraiment risible. Hier sur-tout j'&eacute;tois mise avec
+tant de go&ucirc;t, que je paroissois vieillie de dix ann&eacute;es; mais j'avois
+l'air d'une femme titr&eacute;e, et cela convenoit parfaitement &agrave; ma situation.</p>
+
+<p>M. de Miralbe a pris le premier la parole, et m'a demand&eacute; s'il &eacute;toit
+vrai que j'aimasse M. de Farfalette.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Autant, monsieur, qu'il desire l'&ecirc;tre d'une femme qui seroit destin&eacute;e
+&agrave; &ecirc;tre son &eacute;pouse.&mdash;Votre r&eacute;ponse n'est pas pr&eacute;cise. Avez-vous pour lui
+un sentiment de pr&eacute;f&eacute;rence?&mdash;Il jouit d'une r&eacute;putation tr&egrave;s-brillante;
+d'autres que moi pourroient en &ecirc;tre s&eacute;duites.&mdash;Vous &eacute;ludez ma question,
+Ad&egrave;le. Dites-moi franchement si vous avez de l'inclination pour
+lui.&mdash;Non, monsieur; je suis persuad&eacute;e de n'aimer qu'une fois dans ma
+vie.&raquo;</p>
+
+<p>Madame de Valmont sourit avec d&eacute;dain; un rayon de joie vint &eacute;claircir
+la figure de M. de Miralbe. Il ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;Cependant la m&egrave;re du marquis, en recherchant votre alliance, m'a assur&eacute;
+que son fils se vantoit d'avoir votre consentement.&mdash;Non, pas un
+consentement formel. Vous savez que le c&#339;ur d'une femme se nourrit de
+deux sentimens oppos&eacute;s, l'amour et la vanit&eacute;. L'amour, il faut que j'y
+renonce; mais il me reste la vanit&eacute;, et M. de Farfalette, &agrave; cet &eacute;gard,
+ne me laisseroit rien &agrave; desirer. Il a un nom, et vous m'avez appris,
+monsieur, qu'une femme devoit sacrifier jusqu'&agrave; son bonheur &agrave; la gloire
+de sa famille.&mdash;Je n'ai rien &agrave; dire contre sa naissance; mais votre
+raison, Ad&egrave;le, ne vous fait-elle aucune objection contre son
+caract&egrave;re?&mdash;Monsieur, je n'ose interroger ma raison; elle est si fort
+d'accord avec un sentiment que vous d&eacute;sapprouvez, qu'il seroit dangereux
+pour moi de trop l'&eacute;couter.&mdash;Qui peut donc vous d&eacute;cider en faveur du
+marquis?&mdash;Je vous l'ai d&eacute;j&agrave; dit, monsieur; la vanit&eacute;.&mdash;Vous risquez
+d'&ecirc;tre bien malheureuse en contractant un mariage par ce seul motif.&mdash;Il
+me semble que, dans la position o&ugrave; je suis, on n'en fait pas
+d'autres.&mdash;Mais il est peu de jeunes personnes qui aient &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;es
+comme vous. La r&eacute;flexion vous mettra bient&ocirc;t &agrave; m&ecirc;me de sentir la folie
+que vous aurez faite, et il ne vous restera que des regrets.&mdash;Ce n'est
+pas ma faute, monsieur; je n'ai que le choix entre les hasards d'un
+mariage de calcul, ou le chagrin de vous priver de la satisfaction de me
+voir former un &eacute;tablissement: je ne dois pas balancer.&mdash;Je vous ai d&eacute;j&agrave;
+dit, mon enfant, que je n'exigeois pas de vous un pareil
+sacrifice.&mdash;Vous m'avez dit aussi, monsieur, que je devois renoncer &agrave; M.
+de T&eacute;ligny: voil&agrave; pour moi le sacrifice; le reste n'est qu'une
+cons&eacute;quence n&eacute;cessaire.&raquo;</p>
+
+<p>M. de Miralbe fit signe &agrave; madame de Valmont de le seconder. Elle me prit
+les mains, et me dit:</p>
+
+<p>&laquo;Ma ch&egrave;re Ad&egrave;le, il entre du d&eacute;pit dans votre conduite, et vos amis
+doivent vous emp&ecirc;cher de risquer l&eacute;g&egrave;rement la tranquillit&eacute; de votre
+vie. Puisque vous avouez que vos affections sont engag&eacute;es, comment
+pouvez-vous envisager sans effroi un lien qui changerait en crimes vos
+regrets, aujourd'hui l&eacute;gitimes, ou du moins excusables? Vous avez des
+principes; c'est &agrave; eux que j'en appelle.&mdash;Je vous suis tr&egrave;s-oblig&eacute;e,
+madame. Il est vrai que lorsque je n'&eacute;tois que l'enfant d'adoption de M.
+Durmer, j'aurois cru manquer &agrave; mes devoirs en disposant de ma main
+contre le v&#339;u de mon c&#339;ur; mais j'ai pris les pr&eacute;jug&eacute;s de ma nouvelle
+situation, et je sais maintenant que cela est absolument sans
+cons&eacute;quence. M. le marquis de Farfalette m'a pr&eacute;venue lui-m&ecirc;me qu'il
+n'&eacute;toit pas jaloux, et qu'il seroit d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; que j'eusse de l'amour
+pour lui.&mdash;Et cela seul, s'&eacute;cria M. de Miralbe, devoit suffire pour vous
+faire appr&eacute;cier son caract&egrave;re.&mdash;Je vous r&eacute;ponds, monsieur, que je
+l'avois appr&eacute;ci&eacute; avant cette confidence.&mdash;Et vous ne tremblez pas de
+l'&eacute;pouser?&mdash;Non, monsieur. J'&eacute;pouserai son nom; lui, ma fortune: nous ne
+nous tromperons ni l'un ni l'autre. Il paiera ses cr&eacute;anciers; moi,
+j'aurai une place &agrave; la cour: il fera de nouvelles dettes; j'intriguerai,
+et j'obtiendrai des pensions. Notre vie se consumera dans une activit&eacute;
+qui chassera &agrave; la fois l'ennui et la r&eacute;flexion; nous aurons de l'&eacute;clat
+sans bonheur, la vieillesse nous atteindra sans nous rendre plus
+raisonnables; et si la mort nous surprend faisant encore des projets,
+nous aurons v&eacute;cu ainsi que doivent le faire des gens comme nous. Je ne
+sais si je charge le tableau; mais il me semble que c'est, &agrave; peu de
+chose pr&egrave;s, le sort qui nous attend.&mdash;Ad&egrave;le, vous me glacez
+d'effroi.&mdash;Pourquoi donc, monsieur? Est-ce parce que je ne me fais pas
+illusion sur ma destin&eacute;e? D&egrave;s l'instant qu'il m'a fallu renoncer &agrave;
+l'amour, j'ai senti que l'ambition seule pouvoit m'en d&eacute;dommager; et
+j'ose vous pr&eacute;dire que votre fille, si elle devient l'&eacute;pouse de M. de
+Farfalette, saura parcourir avec rapidit&eacute; la carri&egrave;re des honneurs.&mdash;En
+v&eacute;rit&eacute;, Ad&egrave;le, je ne vous reconnois pas.&mdash;C'est sans doute, monsieur,
+parce que vous ne me connoissiez pas encore. Voici mon calcul; il est
+simple. En &eacute;pousant un homme d'un grand nom, si je vis solitairement, je
+tombe dans sa d&eacute;pendance; au contraire, si je parviens &agrave; me placer &agrave; la
+cour, et j'y parviendrai, il tombera dans la mienne. Puisque d'une
+mani&egrave;re ou d'une autre je dois renoncer &agrave; ma tranquillit&eacute;, n'est-il pas
+raisonnable de ne la perdre qu'au profit de mon pouvoir?&raquo;</p>
+
+<p>Je ne peux vous peindre, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric, l'&eacute;tonnement de mon p&egrave;re et
+de madame de Valmont. J'ignore quelles furent leurs r&eacute;flexions; mais
+pendant plus d'un quart d'heure nous gard&acirc;mes un religieux silence. Ce
+qui, je n'en doute pas, surprenoit le plus M. de Miralbe, &eacute;toit de
+m'entendre dire (lorsqu'il avoit l'intention secr&egrave;te de me d&eacute;go&ucirc;ter de
+M. de Farfalette) ce qu'il m'auroit dit lui-m&ecirc;me s'il avoit voulu me
+d&eacute;cider &agrave; l'&eacute;pouser. Peut &ecirc;tre pensoit-il aussi &agrave; ma malheureuse m&egrave;re,
+et regrettoit-il de ne pas me voir cette facilit&eacute; de caract&egrave;re qui l'a
+rendue sa victime. Il reprit enfin la parole; sa voix &eacute;toit tremblante
+et s&eacute;v&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez, mademoiselle, des id&eacute;es bien singuli&egrave;res sur le mariage; les
+devez-vous aussi &agrave; M. Durmer?&mdash;Non, monsieur; c'est l'usage du monde qui
+me les a donn&eacute;es. Mon bienfaiteur m'avoit fait promettre de ne disposer
+de ma main qu'en faveur de celui que je pourrois &agrave; la fois aimer et
+estimer. Si j'&eacute;tois libre, il me seroit bien facile de lui ob&eacute;ir; il me
+seroit bien doux de soumettre mes volont&eacute;s &agrave; un &eacute;poux qui jouiroit de
+mon estime et de mon amour.&mdash;Ne me devez-vous aucune soumission, &agrave;
+moi?&mdash;Je vous ai donn&eacute; des preuves du contraire, monsieur.&mdash;M. de
+Farfalette ne me convient pas pour gendre.&mdash;Refusez-le, monsieur, et je
+garderai le silence.&mdash;J'ai droit de m'offenser de l'espoir que vous lui
+avez donn&eacute; sans mon aveu.&mdash;Je ne lui ai point donn&eacute; d'espoir.&mdash;Il s'en
+fait gloire cependant.&mdash;Son caract&egrave;re est mon excuse: de quoi ne se
+vante-t-il pas?&mdash;Vous ne pouvez disconvenir que vous l'eussiez accept&eacute;
+avec plaisir.&mdash;Avec plaisir, non, mais par un calcul &agrave; peu pr&egrave;s
+semblable &agrave; celui qui l'attiroit vers moi.&mdash;Ainsi, en le remerciant de
+la pr&eacute;f&eacute;rence qu'il vous a donn&eacute;e, je peux dire &agrave; sa m&egrave;re que vous le
+refusez.&mdash;Monsieur, ce n'est pas moi qui le refuse&raquo;. Il resta interdit.</p>
+
+<p>&laquo;Je sens fort bien, ajoutai-je, qu'aupr&egrave;s de ses parens, l'honn&ecirc;tet&eacute;
+vous engage &agrave; vous servir de mon nom pour &eacute;viter l'&eacute;clat d'un refus;
+mais songez, monsieur, quel ridicule cela va me donner dans le monde.
+J'en serois d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, si je ne me rassurois par l'id&eacute;e que personne ne
+pourra s'imaginer que mademoiselle de Miralbe ait balanc&eacute; un seul
+instant &agrave; devenir l'&eacute;pouse de M. de Farfalette&raquo;. Je fis la r&eacute;v&eacute;rence, et
+me retirai.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re a &eacute;t&eacute; ce matin remercier la m&egrave;re de mon pr&eacute;tendu: moi, sous le
+pr&eacute;texte d'une indisposition, je garde la chambre; on me croit de
+l'humeur, et je suis au comble de la joie. M. de Farfalette avoit
+annonc&eacute; son mariage comme une affaire arrang&eacute;e. Il est extr&ecirc;mement
+r&eacute;pandu; il a trop de pr&eacute;vention pour douter de la joie que je devois
+&eacute;prouver &agrave; l'offre de sa main: il accusera M. de Miralbe; sa famille
+nombreuse et puissante fera chorus. Ainsi me voil&agrave; non seulement
+tranquille, mais dans la situation la plus avantageuse o&ugrave; je puisse &ecirc;tre
+avec un p&egrave;re qui a la manie de mettre le public en tiers dans les
+secrets de sa famille. Si un jour il lui vient en t&ecirc;te de me marier, ce
+que je ne crois pas, il lui sera impossible d'attribuer mon refus &agrave;
+l'amour que j'ai pour vous.</p>
+
+<p>Je cherche quelquefois &agrave; savoir si, parmi mes pr&eacute;tendans, il en est un
+que j'eusse pr&eacute;f&eacute;r&eacute;, dans la supposition o&ugrave; je ne vous aurois pas connu.
+Mais pour r&eacute;soudre cette question, il faudroit vous &eacute;loigner un moment
+de ma pens&eacute;e, et je ne le puis. Je les juge par comparaison: qui d'eux
+pourroit la soutenir? Mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric, je vous aime trop, et vous le
+m&eacute;ritez: conciliez cela, s'il est possible; mais c'est la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXXVIII" id="CHAPITRE_XXXVIII"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXXVIII.</a></h2>
+
+<h3><i>Un rayon d'espoir.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">Rien</span> ne manqua au triomphe d'Ad&egrave;le; il fut convenu dans toutes les
+soci&eacute;t&eacute;s que son p&egrave;re avoit refus&eacute; pour elle l'&eacute;tablissement le plus
+avantageux. La gloire du marquis de Farfalette &eacute;toit int&eacute;ress&eacute;e dans
+cette affaire, et cette gloire exigeoit qu'Ad&egrave;le f&ucirc;t au d&eacute;sespoir de
+n'&ecirc;tre pas son &eacute;pouse. De son c&ocirc;t&eacute;, M. de Miralbe le fils &eacute;toit trop
+ardent pour n&eacute;gliger une occasion de montrer son p&egrave;re sous un jour
+d&eacute;favorable; j'appuyois aussi de toutes mes forces l'opinion qui lui
+&eacute;toit contraire: les gens qui, pour paro&icirc;tre importans, aiment &agrave; parler
+de tout sans &ecirc;tre instruits de rien, entroient dans des d&eacute;tails vraiment
+attendrissans sur la douleur de mademoiselle de Miralbe; et, pour la
+premi&egrave;re fois, la r&eacute;putation de sensibilit&eacute; de son p&egrave;re fut contest&eacute;e.
+C'&eacute;toit quelque chose pour la tranquillit&eacute; d'Ad&egrave;le; ce n'&eacute;toit rien pour
+notre amour. Je souffrois d'&ecirc;tre s&eacute;par&eacute; d'elle, et tout mon courage ne
+pouvoit me r&eacute;soudre &agrave; reculer mes esp&eacute;rances jusqu'&agrave; l'&eacute;poque de sa
+majorit&eacute;. La tristesse me minoit visiblement; Philippe, mon bon
+Philippe, la partageoit. Un jour qu'il me voyoit plus abattu qu'&agrave;
+l'ordinaire, apr&egrave;s m'avoir long-temps consid&eacute;r&eacute; en silence, il s'&eacute;cria:
+&laquo;Si vous osiez!&raquo;</p>
+
+<p>Je le pressai de s'expliquer; il balan&ccedil;oit: enfin, c&eacute;dant &agrave; mes
+sollicitations, il me dit:</p>
+
+<p>&laquo;Mon projet vous paro&icirc;tra bien hardi, cependant l'ex&eacute;cution en est
+facile; si vous m'en voulez de l'avoir form&eacute;, souvenez-vous que votre
+int&eacute;r&ecirc;t seul a pu m'en sugg&eacute;rer l'id&eacute;e.&mdash;Expliquez-vous, mon ami; vous
+me faites trembler de crainte et d'esp&eacute;rance.&mdash;Il ne vous manque qu'un
+nom pour pr&eacute;tendre hautement &agrave; la main de mademoiselle de Miralbe; osez
+devenir le fils de M. de Montluc.&mdash;Ah! Philippe, que dites-vous?&mdash;Ce
+qu'il est ais&eacute; de r&eacute;aliser. Madame de Sponasi et madame de Montluc
+accouch&egrave;rent la m&ecirc;me nuit, dans la m&ecirc;me maison, toutes deux d'un fils.
+Celui de madame de Montluc mourut avant d'avoir &eacute;t&eacute; baptis&eacute;, et sans
+avoir re&ccedil;u un seul baiser de sa m&egrave;re, puisqu'on lui cacha cet &eacute;v&eacute;nement
+jusqu'au jour o&ugrave; on put le lui apprendre sans craindre pour sa sant&eacute;. M.
+de Montluc lui-m&ecirc;me, trop occup&eacute; de son &eacute;pouse, ne fut pas t&eacute;moin de la
+mort de son fils. Il fut enterr&eacute; sans formalit&eacute;, puisqu'il n'avoit re&ccedil;u
+aucun nom. Rien n'emp&ecirc;cheroit de leur faire croire que ce fut l'enfant
+de madame de Sponasi qui expira; que vous, fils de Montluc, y f&ucirc;tes
+substitu&eacute;. L'ambition de ma part, le d&eacute;sir d'arracher un enfant &agrave; la
+mis&egrave;re, mille raisons plausibles, peuvent donner &agrave; ce r&eacute;cit toutes les
+apparences de la v&eacute;rit&eacute;. Ces &eacute;poux n'ont plus l'espoir de voir na&icirc;tre
+leur post&eacute;rit&eacute;; dans l'incertitude m&ecirc;me, ils n'oseront balancer &agrave; vous
+reconno&icirc;tre. La sage-femme (je l'ai vue, je l'ai tent&eacute;e par l'app&acirc;t de
+la fortune) ne vous d&eacute;mentira pas; la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; m&ecirc;me de madame de
+Sponasi &agrave; l'&eacute;gard de M. de Montluc ne paro&icirc;tra qu'un d&eacute;dommagement
+qu'elle croyoit lui devoir pour l'avoir priv&eacute; de son fils.&raquo;</p>
+
+<p>J'&eacute;tois si saisi d'&eacute;tonnement, qu'il m'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; impossible de prof&eacute;rer
+une seule parole. Philippe continua avec une vivacit&eacute; qui indiquoit
+assez que son projet le tourmentoit depuis long-temps.</p>
+
+<p>&laquo;Jamais circonstance ne fut plus favorable. Le fr&egrave;re a&icirc;n&eacute; de M. de
+Montluc est mort sans h&eacute;ritier; il a laiss&eacute; des dettes consid&eacute;rables, et
+ses biens vont &ecirc;tre vendus. Que demanderez-vous &agrave; celui que vous
+r&eacute;clamerez pour p&egrave;re? Un nom auquel vous n'attacheriez aucun prix sans
+votre amour pour mademoiselle de Miralbe. Que lui donnerez-vous en
+&eacute;change? L'argent n&eacute;cessaire pour rentrer dans les biens de sa famille,
+et la consolation de ne pas mourir isol&eacute;. Tout ce que je poss&egrave;de en
+contrats peut &ecirc;tre r&eacute;alis&eacute;: non seulement je le c&eacute;derai &agrave; M. de Montluc,
+mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric; je lui c&eacute;derai davantage, puisqu'il lui sera permis
+de vous appeler son fils. Si vous me croyez digne de votre amiti&eacute;, vous
+me garderez pr&egrave;s de vous, n'importe &agrave; quel titre; si la d&eacute;licatesse ne
+vous permet pas de me compter au nombre de vos serviteurs, je
+m'&eacute;loignerai; ma rente viag&egrave;re suffira &agrave; mes besoins. Vous pourrez
+&eacute;pouser Ad&egrave;le, vous serez heureux; tous mes v&#339;ux seront accomplis.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Philippe, m'&eacute;criai-je avec la plus grande agitation, mon cher Philippe,
+il ne manque qu'une chose &agrave; votre projet...; c'est de m'avoir tromp&eacute;
+moi-m&ecirc;me.&mdash;J'y ai bien pens&eacute;, me r&eacute;pondit-il: mais je n'en ai pas eu le
+courage; j'aurois perdu tous mes droits &agrave; votre amiti&eacute;: qui m'auroit
+d&eacute;dommag&eacute; des autres sacrifices&raquo;? Je lui tendis la main; il la pressa en
+fixant ses yeux sur les miens, comme pour m'exciter &agrave; consentir &agrave; ce
+qu'il me proposoit. Un profond soupir lui annon&ccedil;a mon refus, et ce qu'il
+m'en co&ucirc;toit pour faire c&eacute;der l'amour &agrave; la probit&eacute;. Il alloit me presser
+de nouveau. &laquo;Mon ami, lui dis-je, puisque l'espoir d'&eacute;pouser Ad&egrave;le n'a
+pu faire taire la r&eacute;flexion, tout ce que vous ajouteriez deviendroit
+inutile. Croyez que je suis sensible &agrave; votre d&eacute;vouement; il est digne de
+celui qui, depuis mon enfance, a tout fait pour mon bonheur: mais je ne
+peux y r&eacute;pondre que par la plus vive reconnoissance.&raquo;</p>
+
+<p>Philippe me quitta plus triste que m&eacute;content; je restai absorb&eacute; dans mes
+pens&eacute;es. La proposition qu'il venoit de me faire, m'occupoit malgr&eacute; moi;
+plus j'y r&eacute;fl&eacute;chissois, plus j'en voyois l'ex&eacute;cution facile. Je plaidois
+int&eacute;rieurement contre ma r&eacute;pugnance &agrave; me pr&ecirc;ter &agrave; cette supposition,
+avec une adresse qui e&ucirc;t &eacute;tonn&eacute; Philippe m&ecirc;me, s'il avoit pu lire ce qui
+se passoit en moi. La possibilit&eacute; d'aspirer hautement &agrave; la main de
+mademoiselle de Miralbe &eacute;toit si s&eacute;duisante! Quand l'homme met en
+balance ses passions et sa probit&eacute;, quand il d&eacute;lib&egrave;re avec sa
+conscience, il est bien pr&egrave;s de succomber. Je fus effray&eacute; de ma
+foiblesse, je me levai avec pr&eacute;cipitation, et je sortis. Je marchois
+comme si quelqu'un e&ucirc;t &eacute;t&eacute; &agrave; ma poursuite, mais je ne pouvois &eacute;chapper &agrave;
+mes id&eacute;es; je n'avois pas assez de courage pour &ecirc;tre honn&ecirc;te homme sans
+regrets, ou pour renoncer &agrave; la probit&eacute; sans remords. S'il n'avoit fallu
+tromper M. de Montluc qu'une fois, je crois que je n'aurois point
+h&eacute;sit&eacute;: mais recevoir ses caresses et celles de son &eacute;pouse, trahir en
+eux les mouvemens de la nature, en &ecirc;tre trait&eacute; comme un fils ch&eacute;ri, et
+sentir &agrave; chaque instant que leur bonheur ne reposoit que sur un mensonge
+infame; voil&agrave; ce dont je n'&eacute;tois pas capable. Je pris la r&eacute;solution de
+chasser loin de moi jusqu'au souvenir du projet de Philippe..., et j'y
+pensois &agrave; chaque instant.</p>
+
+<p>Pourquoi tromper M. de Montluc? me dis-je un jour. La reconnoissance
+qu'il doit &agrave; madame de Sponasi ne pourra-t-elle pas le d&eacute;cider &agrave;
+reconno&icirc;tre pour son fils le fils de sa bienfaitrice? Cette r&eacute;flexion me
+parut un trait de lumi&egrave;re; et quelque fragile que f&ucirc;t mon esp&eacute;rance, il
+me devint impossible d'y renoncer. J'en parlai &agrave; Philippe; il m'excita
+avec chaleur &agrave; partir pour T&eacute;ligny. Une pareille proposition ne pouvoit
+se faire que de pr&egrave;s; il &eacute;toit n&eacute;cessaire de conno&icirc;tre le caract&egrave;re, les
+pr&eacute;jug&eacute;s, la sensibilit&eacute; plus ou moins active de celui de qui seul je
+pouvois attendre un pareil service; il falloit gagner et m&eacute;riter sa
+confiance; il falloit conno&icirc;tre jusqu'&agrave; quel point je pouvois risquer le
+secret de ma m&egrave;re, dont la m&eacute;moire m'&eacute;toit ch&egrave;re &agrave; tant de titres. Mon
+voyage &agrave; T&eacute;ligny n'avoit rien que de naturel: quoique cette terre
+m'appart&icirc;nt, je n'y avois jamais &eacute;t&eacute;; il &eacute;toit simple que j'eusse le
+d&eacute;sir de la voir. Mon arriv&eacute;e rappelleroit &agrave; M. de Montluc des
+souvenirs qui disposeroient son ame &agrave; l'amiti&eacute;; il avoit connu l'amour,
+il lui devoit tous les malheurs et toute la f&eacute;licit&eacute; de sa vie. Ad&egrave;le
+&eacute;toit tranquille; m'&eacute;loigner d'elle, &eacute;toit un effort d'autant moins
+p&eacute;nible, que je ne la voyois que rarement, et toujours dans des cercles
+nombreux. Mon absence avoit un rapport si direct avec notre mariage,
+qu'elle m'auroit approuv&eacute; de l'abandonner momentan&eacute;ment, si elle e&ucirc;t pu
+en conno&icirc;tre les motifs; cependant je crus prudent de ne pas lui donner
+un espoir auquel je sentois trop par moi-m&ecirc;me combien il seroit cruel de
+renoncer. Je lui &eacute;crivis que des affaires indispensables exigeoient ma
+pr&eacute;sence &agrave; T&eacute;ligny; mais que le plus cher de mes int&eacute;r&ecirc;ts &eacute;tant de
+veiller &agrave; son bonheur, je ne m'&eacute;loignerois pas sans sa permission; que
+je la priois en grace de me marquer bien pr&eacute;cis&eacute;ment quelle &eacute;toit sa
+position vis-&agrave;-vis de M. de Miralbe, si elle n'&eacute;toit menac&eacute;e d'aucun
+danger; en un mot, quelles &eacute;toient ses esp&eacute;rances et ses craintes. Je la
+pr&eacute;venois que, dans le cas o&ugrave; elle ne verroit aucun obstacle &agrave; mon
+d&eacute;part, je laisserois Philippe &agrave; Paris, tant pour aider &agrave; notre
+correspondance, que pour la servir dans tout ce en quoi elle pourroit en
+avoir besoin.</p>
+
+<p>En finissant, je la suppliois de m'accorder le plaisir de la voir, soit
+chez madame de Florvel, soit chez M. de Nangis, soit dans toute autre
+maison dont la soci&eacute;t&eacute; nous &eacute;toit commune.</p>
+
+<p>Voici sa r&eacute;ponse.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXXIX" id="CHAPITRE_XXXIX"></a><a href="#toc">CHAPITRE XXXIX.</a></h2>
+
+
+<h3><span class="smcap">ad&egrave;le &agrave; fr&eacute;d&eacute;ric</span>.</h3>
+
+<p>C'est demain jour d'assembl&eacute;e chez la pr&eacute;sidente de... Madame de
+Valmont, ne croyant pas si bien me servir, m'a sollicit&eacute;e pour
+l'accompagner: ainsi, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric, demain je vous verrai. Cette
+id&eacute;e devrait me rendre joyeuse, mais je ne suis occup&eacute;e que de votre
+d&eacute;part; je me demande que me fait votre s&eacute;jour &agrave; T&eacute;ligny ou &agrave; Paris,
+puisque vous ne serez pas absent quinze jours, et que souvent cet
+intervalle s'&eacute;coule sans que nous puissions nous rencontrer, ou du moins
+nous adresser une seule parole qui ne soit que pour nous. Je ne trouve
+pas de raisons pour justifier ma tristesse. H&eacute;las! en faut-il? Je suis
+triste, c'est tout ce que je sais.</p>
+
+<p>Si j'&eacute;tois menac&eacute;e de quelques malheurs dans la maison de mon p&egrave;re, vous
+seriez le dernier dont je r&eacute;clamerois le secours, parce que vous
+m'aimez, que je vous aime, et qu'ainsi l'ordonnent les lois de la
+soci&eacute;t&eacute;; cependant je suis plus rassur&eacute;e vous sachant pr&egrave;s de moi. La
+certitude de pouvoir vous confier mes peines aussit&ocirc;t que je les
+&eacute;prouve, est une consolation qui me manquera quand vous serez en
+Auvergne. En v&eacute;rit&eacute;, je d&eacute;raisonne: partez, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric; partez,
+je le veux. L'amour me rend foible et timide; mais je serois f&acirc;ch&eacute;e de
+vous voir sacrifier vos int&eacute;r&ecirc;ts &agrave; un nuage de tristesse que la raison
+dissipera: tout ce qu'Ad&egrave;le vous recommande, c'est de ne pas prolonger
+votre absence.</p>
+
+<p>M. de Miralbe, qui, comme tous les grands politiques, cherche toujours
+une cause aux d&eacute;marches les plus indiff&eacute;rentes, ne manquera pas
+d'attribuer votre d&eacute;part au chagrin qu'a d&ucirc; vous donner ma pr&eacute;vention en
+faveur de M. de Farfalette. Moins il croira &agrave; la force du sentiment qui
+m'attache &agrave; vous, et plus je serai tranquille; du moins je l'esp&egrave;re.</p>
+
+<p>Vous voulez savoir bien pr&eacute;cis&eacute;ment quelle est ma position; peut &ecirc;tre,
+mon ami, est-elle au moment de changer d'une mani&egrave;re qui me deviendroit
+sans doute avantageuse: voici sur quoi reposent mes esp&eacute;rances.</p>
+
+<p>Lorsque M. de Miralbe me reconnut pour sa fille, vous savez l'&eacute;clat
+qu'il donna &agrave; sa joie; il me pr&eacute;senta par-tout, particuli&egrave;rement &agrave; ses
+parens. Je fus conduite &agrave; Versailles, chez M. le comte de Saint-Alban,
+oncle de mon p&egrave;re. Il est impossible que vous n'en ayez pas souvent
+entendu parler: mais vous ne serez pas f&acirc;ch&eacute; de trouver ici son
+portrait; il est de la main de mon fr&egrave;re, qui, fort jeune, s'&eacute;toit amus&eacute;
+&agrave; faire ce qu'il appeloit sa galerie de famille. Ce tableau en a &eacute;t&eacute;
+d&eacute;tach&eacute;; on me l'a confi&eacute;, et je vous l'envoie: on le dit fort
+ressemblant; on assure qu'ils le sont tous &eacute;galement. J'aurois desir&eacute;
+avoir celui de M. de Miralbe; on me l'a refus&eacute; en rougissant. Mon ami,
+&eacute;toit-ce du peintre ou du mod&egrave;le?</p>
+
+<p>&laquo;M. de Saint-Alban est sexag&eacute;naire: il seroit impossible de vanter ses
+m&#339;urs, et plus difficile d'en faire la satyre; il n'a jamais eu que les
+vices et les vertus qui pouvoient lui servir; en un mot, c'est un
+courtisan. Quand on lui demande des nouvelles de sa sant&eacute;, il r&eacute;pond que
+le roi est malade ou se porte bien. Il a vu cent fois changer le
+minist&egrave;re, sans perdre un seul instant de son cr&eacute;dit: on peut dire de
+lui qu'il n'est ni l'ami ni l'esclave des ministres, mais bien de la
+faveur.</p>
+
+<p>&laquo;Un philosophe affirmeroit qu'il n'est pas fier de sa naissance: en
+effet, depuis trente ans, il n'est pas un seul homme en place dont il ne
+se soit d&eacute;clar&eacute; le parent, quoique la plupart fussent n&eacute;s d'hier. Comme
+son seul m&eacute;tier est de plaire, il a l'esprit aimable; ceux qui le
+connoissent particuli&egrave;rement lui supposent du g&eacute;nie; mais il le cache
+avec soin, bien persuad&eacute; que le g&eacute;nie est, de toute &eacute;ternit&eacute;, le plus
+grand obstacle &agrave; la fortune.</p>
+
+<p>&laquo;C'est pour ne pas passer un seul jour sans paro&icirc;tre &agrave; la cour, qu'il a
+us&eacute; sa vie &agrave; ne rien faire; il a pu obtenir tous les emplois, il n'a
+accept&eacute; que des pensions. La difficult&eacute; de s'unir &agrave; une famille qui
+conserv&acirc;t toujours &eacute;galement la faveur, l'a d&eacute;cid&eacute; &agrave; rester c&eacute;libataire.</p>
+
+<p>&laquo;Cependant la plus grande affaire de M. de Saint-Alban n'est pas
+d'avoir du cr&eacute;dit, mais de prouver qu'il en a. On le voit servir avec
+chaleur les personnes qui lui sont le plus indiff&eacute;rentes, si elles ont
+le talent de lui persuader que, seul, il est capable d'obtenir la grace
+qu'elles sollicitent: plus une affaire est difficile, plus on est s&ucirc;r
+qu'il y r&eacute;ussira; par le m&ecirc;me calcul, il sacrifiera toujours ce qui peut
+&ecirc;tre utile &agrave; ses prot&eacute;g&eacute;s, en faveur de ce qui doit donner plus d'&eacute;clat
+&agrave; sa protection.</p>
+
+<p>&laquo;Abandonn&eacute; &agrave; lui-m&ecirc;me, il a le c&#339;ur excellent; et comme son amour-propre
+le rend obligeant pour tout le monde, il n'a jamais eu d'ennemis, et ne
+conno&icirc;t pas la haine. Si beaucoup de lettres de cachet ont &eacute;t&eacute; d&eacute;livr&eacute;es
+&agrave; sa sollicitation, c'est qu'il craignoit que l'on ne s'adress&acirc;t &agrave;
+d'autres. Il ne fait le mal que par vanit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Qui enleveroit M. de Saint-Alban de Versailles, seroit &eacute;tonn&eacute; de la
+facilit&eacute; avec laquelle il en feroit un homme bon, aimable, et de la plus
+scrupuleuse probit&eacute;; mais personne n'osera le tenter, car il n'est pas
+s&ucirc;r que le vieux courtisan surv&eacute;c&ucirc;t de vingt-quatre heures &agrave; l'ordre ou
+&agrave; la s&eacute;duction qui l'&eacute;loigneroit de la cour.&raquo;</p>
+
+<p>Tel est en effet, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric, mon grand oncle paternel: ajoutez
+qu'il est fort riche, que M. de Miralbe est son plus proche h&eacute;ritier,
+que c'est par son cr&eacute;dit qu'il a accabl&eacute; ses ennemis, et
+particuli&egrave;rement ma m&egrave;re; vous ne serez pas &eacute;tonn&eacute; de la longue amiti&eacute;
+qui semble r&eacute;gner entre eux. M. de Saint-Alban est respect&eacute; de mon p&egrave;re
+comme un instrument n&eacute;cessaire &agrave; ses projets, et comme celui dont la
+mort doit combler tous les v&#339;ux qu'il adresse &agrave; la fortune.</p>
+
+<p>On avoit remarqu&eacute; que M. de Saint-Alban venoit rarement chez mon p&egrave;re,
+quoiqu'il le re&ccedil;&ucirc;t chez lui comme un neveu ch&eacute;ri et un h&eacute;ritier pr&eacute;sum&eacute;;
+et cette remarque n'a jamais paru si frappante que depuis mon entr&eacute;e
+dans la maison de M. de Miralbe. Ce vieillard m'a pris dans une amiti&eacute;
+si grande, qu'il vient souvent &agrave; Paris maintenant, uniquement, dit-il,
+pour avoir le plaisir de causer avec moi. Mon fr&egrave;re a eu raison
+d'affirmer qu'il est aimable; sa conversation, pleine d'anecdotes
+racont&eacute;es avec esprit, est vraiment int&eacute;ressante: quelques &eacute;clairs de
+sensibilit&eacute; m'ont dispos&eacute;e &agrave; juger favorablement de son c&#339;ur; et, soit
+par reconnoissance de l'int&eacute;r&ecirc;t qu'il me t&eacute;moigne, soit par la n&eacute;cessit&eacute;
+o&ugrave; je me trouve de me chercher un protecteur contre mon p&egrave;re (id&eacute;e
+terrible, mais vraie), il est de tous mes parens le seul que je me sente
+dispos&eacute;e &agrave; aimer.</p>
+
+<p>La fiert&eacute; de caract&egrave;re et l'ind&eacute;pendance d'esprit que je dois &agrave;
+l'&eacute;ducation que m'a donn&eacute;e M. Durmer, auroient d&ucirc; d&eacute;plaire &agrave; un vieux
+courtisan; mais tel est l'effet de la nouveaut&eacute; sur les hommes, que je
+l'ai s&eacute;duit par les qualit&eacute;s qui devoient l'indisposer contre moi. Non
+seulement il quitte Versailles pour venir d&icirc;ner chez mon p&egrave;re, mais il
+m'&eacute;crit lorsqu'il est plusieurs jours sans me voir; et comme il n'a rien
+de bien particulier &agrave; me dire, il avoue dans ses lettres qu'il ne
+m'attaque que pour avoir des r&eacute;ponses. Je le pr&ecirc;che, je le gronde; je
+lui ai annonc&eacute; hautement que je voulois le corriger de ses d&eacute;fauts: il
+rit; il me pardonne tout, pourvu que je sois persuad&eacute;e de l'amiti&eacute; qu'il
+a pour moi, et j'ai accept&eacute; les conditions du trait&eacute;.</p>
+
+<p>Ce qui m'a dispos&eacute;e en faveur de M. de Saint-Alban, c'est qu'au milieu
+de l'&eacute;clat qui l'environne, il n'est pas heureux; il en est convenu bien
+bas avec moi, et cette marque de confiance m'a touch&eacute;e. Pauvres
+mortels! vous commencez par chercher le bonheur dans ce qui brille; et
+quand vous vous appercevez de votre erreur, presque toujours il est trop
+tard. On a bien le courage d'avouer qu'on s'est tromp&eacute; de route, on n'a
+plus la force de revenir sur ses pas. Il est si triste de ne commencer &agrave;
+&ecirc;tre heureux qu'&agrave; soixante ans!</p>
+
+<p>M. de Saint-Alban m'a demand&eacute; si j'aurois du plaisir &agrave; venir demeurer
+pr&egrave;s de lui, et &agrave; me mettre &agrave; la t&ecirc;te de sa maison. Je vous &eacute;pargnerai,
+mon ami, les choses aimables dont il a accompagn&eacute; cette question. Il ne
+doute pas que mon p&egrave;re n'y consente avec empressement; mais il veut ne
+devoir cette d&eacute;marche qu'&agrave; mon go&ucirc;t ou &agrave; ma complaisance, et nullement &agrave;
+mon ob&eacute;issance pour M. de Miralbe. J'ai cru me sauver de r&eacute;pondre &agrave; une
+question aussi d&eacute;cisive, par une plaisanterie: je lui ai dit que mon
+caract&egrave;re &eacute;toit ennemi du changement, et que j'&eacute;tois effray&eacute;e de l'id&eacute;e
+seule de passer, en six mois, du fauxbourg &agrave; la ville, et de la ville &agrave;
+la cour; mais il a insist&eacute; d'un air si s&eacute;rieux, d'un ton si p&eacute;n&eacute;tr&eacute;, que
+je me suis mise &agrave; son enti&egrave;re disposition. Comment r&eacute;sister &agrave; un
+vieillard qui supplie? Ah! si mon p&egrave;re e&ucirc;t voulu, il auroit tout obtenu
+de moi, tout, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric, except&eacute; que je cessasse de vous aimer.</p>
+
+<p>Je doute que M. de Miralbe soit port&eacute; d'inclination &agrave; me voir demeurer
+aupr&egrave;s de M. de Saint-Alban; il a plus d'humeur que jamais, et
+quelquefois je surprends dans les regards qu'il jette sur moi, quelque
+chose de sinistre: non seulement il craindra que je n'&eacute;chappe &agrave; sa
+puissance, mais j'ai peur qu'il ne voie dans sa fille une rivale
+dangereuse pour ses int&eacute;r&ecirc;ts; il me conno&icirc;t si peu! Il m'a plus d'une
+fois f&eacute;licit&eacute;e de l'amiti&eacute; que j'inspire &agrave; son oncle, du m&ecirc;me ton dont
+il m'auroit dit: Pourquoi vous faites-vous aimer? Quoique mon
+inclination et une appr&eacute;hension plus forte que moi m'engagent &agrave;
+m'&eacute;loigner d'une maison dont ma m&egrave;re a &eacute;t&eacute; arrach&eacute;e par force, et mon
+fr&egrave;re banni par adresse, je resterai neutre dans les d&eacute;tails de cette
+affaire. J'ai consenti vis-&agrave;-vis de M. de Saint-Alban, ou plut&ocirc;t j'ai
+c&eacute;d&eacute; &agrave; ses sollicitations: c'est tout ce que je pouvois, soit pour le
+contenter, soit pour m&eacute;nager son amiti&eacute; et sa protection.</p>
+
+<p>Madame de Valmont me fait trop de complimens de mes succ&egrave;s; elle pr&eacute;tend
+que M. de Saint-Alban est amoureux de moi: je ne le crois pas. Rien ne
+me semble aussi ridicule qu'une femme qui voit l'amour dans tout ce qui
+l'environne. Si M. de Saint-Alban avoit le d&eacute;sir de m'&eacute;pouser, il
+n'auroit point song&eacute; &agrave; me mettre &agrave; la t&ecirc;te de sa maison comme sa ni&egrave;ce:
+l'amiti&eacute; qu'il a pour moi, et qui paro&icirc;t si extraordinaire &agrave; madame de
+Valmont, tient &agrave; ce que depuis quarante ans peut-&ecirc;tre il n'a dit ni
+entendu dire la v&eacute;rit&eacute;, et qu'il est aussi surpris que flatt&eacute; de trouver
+enfin quelqu'un qui lui en parle le langage, et m&ecirc;me le force aussi &agrave; le
+parler. Mon fr&egrave;re ne s'est point tromp&eacute;, M. de Saint-Alban &eacute;toit n&eacute; pour
+&ecirc;tre honn&ecirc;te homme; et si j'ai sur lui l'ascendant qu'on me suppose, je
+les raccommoderai ensemble, au risque de d&eacute;plaire &agrave; mon p&egrave;re qui les a
+brouill&eacute;s.</p>
+
+<p>Adieu, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric, partez v&icirc;te, et revenez plus v&icirc;te encore. Je
+vous verrai demain; cachez-moi bien votre tristesse, afin que je puisse
+dissimuler la mienne aux yeux qui me surveillent.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XL" id="CHAPITRE_XL"></a><a href="#toc">CHAPITRE XL.</a></h2>
+
+<h3><i>C'&eacute;toit bien difficile &agrave; dire.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">J'ai</span> lu des d&eacute;tails s&eacute;duisans sur les charmes de la vie champ&ecirc;tre,
+&eacute;l&eacute;gamment &eacute;crits par des gens qui n'auroient pu se r&eacute;soudre &agrave; vivre six
+mois loin de la ville; j'ai demeur&eacute; quelques jours avec M. de Montluc,
+et j'ai connu un homme v&eacute;ritablement heureux. Point d'ambition, beaucoup
+d'activit&eacute;, un fonds de sensibilit&eacute; in&eacute;puisable, de l'indulgence pour
+les foiblesses, de la compassion pour le malheur, une haine vigoureuse
+contre le crime; tel &eacute;toit le r&eacute;gisseur de la terre de T&eacute;ligny. En le
+pr&eacute;venant de mon arriv&eacute;e, je lui avois demand&eacute; en grace de ne rien
+changer &agrave; ses habitudes; il me re&ccedil;ut comme un ancien ami, et me prouva
+son estime en me faisant oublier que j'&eacute;tois chez moi. Je ne peindrai
+pas le caract&egrave;re de son &eacute;pouse; elle ne pensoit, ne respiroit que par
+lui; ce qu'il faisoit &eacute;toit toujours bien fait, ce qu'il disoit &eacute;toit
+toujours bien dit: M. de Montluc e&ucirc;t d&eacute;menti l'instant d'apr&egrave;s un
+discours qu'elle auroit applaudi, qu'elle e&ucirc;t de nouveau applaudi au
+changement d'opinion de son &eacute;poux. Ce n'&eacute;toit point par foiblesse,
+encore moins par ignorance; l'ignorance est toujours pr&eacute;somptueuse et
+contrariante: madame de Montluc avoit du bon sens; mais elle avoit plus
+de confiance dans les lumi&egrave;res de son &eacute;poux que dans les siennes, et
+l'on voyoit dans ses moindres actions le d&eacute;sir de lui t&eacute;moigner sa
+reconnoissance des sacrifices qu'il avoit faits pour l'&eacute;pouser. Elle ne
+le croyoit pas suffisamment d&eacute;dommag&eacute; par tant d'ann&eacute;es d'un bonheur
+presque sans nuage.</p>
+
+<p>Quand on sut mon arriv&eacute;e dans le village, il se r&eacute;pandit beaucoup
+d'inqui&eacute;tude: on craignoit que le nouveau propri&eacute;taire n'expuls&acirc;t un
+homme devenu cher &agrave; tous les habitans.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes bien aim&eacute; dans ce pays, lui dis-je: cela prouve votre
+humanit&eacute;.&mdash;Cela prouve, me r&eacute;pondit-il, la m&eacute;fiance dans laquelle tous
+les hommes sont de leurs semblables. Vous connoissez ma fortune,
+puisqu'elle est fix&eacute;e au cinqui&egrave;me du revenu de cette terre: la
+pr&eacute;voyance retient ma g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;; je dois craindre la mis&egrave;re pour mon
+&eacute;pouse si je venois &agrave; mourir, et je suis avare par sensibilit&eacute;. Je fais
+peu de bien aux paysans, mais j'emp&ecirc;che qu'on ne soit injuste &agrave; leur
+&eacute;gard. La justice est la morale de tous les peuples; les hommes les plus
+ignorans en sentent la n&eacute;cessit&eacute;: elle fait plus d'amis &agrave; la longue que
+les bienfaits, qui presque toujours excitent l'envie de ceux m&ecirc;me qui
+n'en ont pas besoin. On me regretteroit plus ici par la crainte du mal
+que pourroit commettre mon successeur, que par la reconnoissance du peu
+de bien que je fais.&mdash;Vous croyez donc les paysans d&eacute;pourvus de
+sensibilit&eacute;?&mdash;Non; mais ils sont en g&eacute;n&eacute;ral tr&egrave;s-&eacute;go&iuml;stes, et cela tient
+&agrave; leur position. Moins de jouissances, moins de dissipations, les
+concentrent davantage dans leur int&eacute;r&ecirc;t personnel: ils sentent
+machinalement de quelle utilit&eacute; ils sont &agrave; l'&Eacute;tat; ils sentent plus
+vivement qu'on ne croit l'oppression dans laquelle on les tient. C'est
+dommage qu'en France les propri&eacute;taires ne puissent se r&eacute;soudre &agrave; vivre
+plus souvent dans leurs terres: les Fran&ccedil;ois riches et de bonne famille
+ne sont pas fiers; l'habitude de l'aisance les rend g&eacute;n&eacute;reux; il
+r&eacute;sulteroit beaucoup de bien de leur s&eacute;jour au milieu de leurs
+vassaux.&mdash;Les Fran&ccedil;ois redoutent l'ennui.&mdash;L'ennui na&icirc;t de la continuit&eacute;
+des plaisirs tumultueux; et je vous assure qu'il est plus souvent &agrave; la
+ville qu'&agrave; la campagne.&mdash;Vous ne vous ennuyez jamais?&mdash;Jamais. En
+pourriez-vous dire autant, vous qui &ecirc;tes dans l'&acirc;ge o&ugrave; tout s&eacute;duit?&mdash;Ma
+foi, non. Je m'ennuie &agrave; l'Op&eacute;ra; je m'ennuie au milieu des f&ecirc;tes, des
+promenades, &agrave; une table de jeu, dans un salon o&ugrave; souvent personne ne
+parleroit, si, comme moi, tout le monde ne faisoit du bruit pour avoir
+l'air au moins de ne pas s'ennuyer.&mdash;Eh bien! nous voil&agrave; d'accord. Une
+suite non interrompue de plaisirs en fait un besoin; ce besoin, toujours
+actif et jamais satisfait, am&egrave;ne une esp&egrave;ce d'inqui&eacute;tude qui ne permet
+plus de go&ucirc;ter le repos. Il n'en est pas de m&ecirc;me &agrave; la campagne; on y
+trouve des jouissances positivement parce que ne les pr&eacute;voyant pas, on
+ne se les &eacute;toit pas exag&eacute;r&eacute;es d'avance.&mdash;Oui, mon ami, dit madame de
+Montluc; mais pour les appr&eacute;cier, il faut avoir des m&#339;urs simples, un
+bon c&#339;ur et un esprit cultiv&eacute;: vous &ecirc;tes heureux quand mille autres &agrave;
+votre place n'&eacute;prouveroient que des regrets.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Des regrets! non, sans doute, r&eacute;pondit-il, je n'en ai point; et si ma
+raison ne m'avoit appris &agrave; me contenter de peu, je b&eacute;nirois la
+Providence en comparant mon sort &agrave; celui de mon fr&egrave;re. C'est en sa
+faveur que mon p&egrave;re m'a d&eacute;sh&eacute;rit&eacute;; il a tout sacrifi&eacute; pour lui faire
+contracter un riche mariage: la vanit&eacute; seule a &eacute;t&eacute; consult&eacute;e dans cette
+alliance; le caprice, l'inconduite, l'ont bris&eacute;e dans l'ann&eacute;e m&ecirc;me.
+L'orgueil a &eacute;t&eacute; tromp&eacute; dans ses esp&eacute;rances; mon fr&egrave;re n'a point eu
+d'enfans; il a v&eacute;cu tourment&eacute; par l'&eacute;clat d'un luxe qu'on ne peut
+satisfaire une fois qu'on s'y laisse entra&icirc;ner; il est mort accabl&eacute; de
+dettes. Quelle diff&eacute;rence, sous tous les rapports, entre mon existence
+et la sienne! Si le ciel m'e&ucirc;t conserv&eacute; mon fils...&mdash;Si nous eussions
+connu madame de Sponasi plut&ocirc;t!&raquo; dit madame de Montluc. Nous gard&acirc;mes
+tous les trois le silence; nos regards se rencontr&egrave;rent: nous sent&icirc;mes &agrave;
+la fois l'inutilit&eacute; et l'impossibilit&eacute; de parler; nous nous entendions.</p>
+
+<p>Dans le d&eacute;sir que j'avois de devenir le fils de M. de Montluc, j'&eacute;tois
+curieux de savoir ce qu'il pensoit de la noblesse, et je lui demandai
+s'il ne regrettoit pas de voir son nom s'&eacute;teindre.</p>
+
+<p>&laquo;Non, monsieur: je n'attache aucun prix &agrave; ce qui n'existe pas, et il n'y
+a plus de noblesse en France&raquo;. Je parus &eacute;tonn&eacute; de cette assertion. Il
+ajouta: &laquo;Ce n'est point par exc&egrave;s de vanit&eacute; que je vous parle ainsi,
+mais par amour pour la v&eacute;rit&eacute;. Depuis que la noblesse s'ach&egrave;te, elle est
+au-dessous de l'argent; et si les nouveaux riches n'y mettoient un prix
+par l'envie qu'ils ont de l'acqu&eacute;rir, les anciens nobles pauvres
+seroient bien embarrass&eacute;s de dire pourquoi ils estiment des titres qui
+ne leur servent &agrave; rien. Je me citerai pour exemple. Quelqu'ancienne que
+soit ma famille, je vous demande quel avantage j'en retire. Si j'avois
+trente mille livres de revenu, me dira-t-on, mon nom me serviroit; si
+j'en avois cinquante, je me passerois d'un nom, ou j'en ach&egrave;terais un:
+ainsi c'est toujours l'argent, rien que l'argent, et cela me paro&icirc;t
+tr&egrave;s-raisonnable.&mdash;Tr&egrave;s-raisonnable! m'&eacute;criai je; cela est fort.&mdash;Cela
+est juste. Point de privil&eacute;ge respectable s'il n'est attach&eacute; &agrave; un
+devoir. C'&eacute;toit un devoir autrefois pour un gentilhomme de se ruiner au
+service de sa patrie; souvent il ne laissoit &agrave; ses enfans que sa m&eacute;moire
+pour tout h&eacute;ritage; l'&Eacute;tat &eacute;toit int&eacute;ress&eacute; &agrave; le leur conserver, il y
+trouvoit son int&eacute;r&ecirc;t et sa gloire. Maintenant le g&eacute;n&eacute;ral et le sergent
+sont &eacute;galement pay&eacute;s par le prince; ils font un m&eacute;tier pour de l'argent:
+si vous parlez d'honneur, il est commun &agrave; tous les soldats. Personne ne
+se ruine plus au service de sa patrie; il semble au contraire que chacun
+doive s'enrichir de ses d&eacute;pouilles: le prince vend des privil&eacute;ges; la
+multiplicit&eacute; en &ocirc;te l'&eacute;clat; et comme on peut dire &agrave; tous les nobles:
+&laquo;Quels sont vos devoirs qui ne soient aussi des obligations pour les
+autres classes de la soci&eacute;t&eacute;?&raquo; on leur dira bient&ocirc;t: &laquo;Sur quoi reposent
+vos privil&eacute;ges?&raquo; J'ignore quelle r&eacute;ponse il nous sera possible de faire;
+mais ce moment approche, tout le monde le pr&eacute;cipite sans le croire;
+quand il sera venu, on s'accusera r&eacute;ciproquement, quand il ne faudroit
+s'en prendre qu'au luxe, &agrave; la corruption g&eacute;n&eacute;rale, et plus encore au
+temps, qui mine invinciblement toutes les institutions. Celle-ci est
+us&eacute;e, et c'est un malheur.&mdash;Un malheur, monsieur! Vous disiez
+tout-&agrave;-l'heure que cela &eacute;toit raisonnable.&mdash;Mon ami, ne confondons
+point. Je trouve tr&egrave;s-raisonnable que l'on estime plus l'argent que les
+titres, quand avec de l'argent on ach&egrave;te la noblesse, tandis qu'avec un
+nom seulement on peut mourir sans emploi et sans consid&eacute;ration: mais je
+trouve malheureux que dans un pays il n'y ait rien au-dessus de la
+fortune. Le moraliste mettra les vertus au-dessus de l'or; mais l'homme
+qui envisage la soci&eacute;t&eacute; dans ses effets, sentira que les vertus ne
+valent jamais, pour la plupart des hommes, les privil&eacute;ges qui sont
+cens&eacute;s en &ecirc;tre la r&eacute;compense et l'obligation. Il y a de l'adresse &agrave;
+savoir borner l'ambition. Voyez les Romains: lorsque les patriciens
+&eacute;taient au-dessus de leurs concitoyens, les pl&eacute;b&eacute;iens hardis ne
+tendoient qu'&agrave; &ecirc;tre admis parmi eux; quand le patriciat fut avili,
+l'ambition ne put se satisfaire qu'en asservissant Rome, et Rome fut
+asservie.&mdash;Les m&#339;urs &eacute;toient alors corrompues.&mdash;Et qui nous assure que
+la corruption ne venoit pas directement de la chute des privil&eacute;ges des
+premiers de la R&eacute;publique? &Agrave; mesure que les patriciens voyoient
+restreindre leurs droits, ils en cherchoient le d&eacute;dommagement dans la
+fortune et dans l'&eacute;clat qu'elle procure. Pareille diminution de
+puissance parmi les nobles a amen&eacute; en France semblable amour des
+richesses. Rome avoit des ma&icirc;tres, le s&eacute;nat &eacute;toit compos&eacute; de parvenus,
+d'esclaves, de courtisans, que l'on parloit encore de libert&eacute;, avec
+autant de raison qu'on parle &agrave; pr&eacute;sent de noblesse dans notre patrie.&raquo;</p>
+
+<p>Je ne sais si M. de Montluc avoit raison; mais j'avoue que je ne vis pas
+sans plaisir qu'aucune pr&eacute;vention ne l'emp&ecirc;cherait de me rendre le
+service que j'attendois de lui, si l'amiti&eacute; et la reconnoissance le
+portoient &agrave; condescendre &agrave; mes desirs. Il m'aimoit beaucoup, quoiqu'il
+ne le d&icirc;t jamais; ses actions seules me le prouvoient: mais comment lui
+faire une proposition aussi d&eacute;licate? L'esp&egrave;ce de d&eacute;pendance dans
+laquelle il se trouvoit de moi, me faisoit un devoir de le m&eacute;nager: plus
+le sort s'obstine &agrave; placer un homme estimable au-dessous de sa
+condition, plus on lui doit d'&eacute;gards. Je sentois trop que celui sur qui
+l'int&eacute;r&ecirc;t et la vanit&eacute; ne pouvoient rien, ne c&eacute;deroit &agrave; aucune
+consid&eacute;ration, si sa d&eacute;licatesse lui faisoit une loi de me refuser.
+Dans l'inqui&eacute;tude qui me tourmentoit, je regrettai plus d'une fois mon
+voyage; plus d'une fois je pris la r&eacute;solution de partir en laissant dans
+un silence &eacute;ternel le motif de mon arriv&eacute;e: mais je pensois &agrave; Ad&egrave;le
+devenue mademoiselle de Miralbe, et son id&eacute;e m'arr&ecirc;to&icirc;t &agrave; T&eacute;ligny sans
+me donner le courage de tenter le projet qui m'y avoit amen&eacute;. Chaque
+jour je devenois plus triste: M. de Montluc s'en appercevoit; et
+respectant le secret que je gardois, ses regards m'apprenoient qu'il
+&eacute;toit plus sensible &agrave; mes peines, que curieux d'en conno&icirc;tre la cause.
+J'aurois desir&eacute; qu'il m'interroge&acirc;t, et je lui en voulois d'une
+discr&eacute;tion que j'&eacute;tois forc&eacute; d'admirer.</p>
+
+<p>Un soir nous nous rencontr&acirc;mes dans les jardins du ch&acirc;teau; il me fit
+des reproches sur ma tristesse, et y m&ecirc;la les exhortations qu'il crut
+les plus propres &agrave; me consoler. &laquo;Il est bien facile, lui dis-je en
+souriant, de donner de semblables conseils quand on est heureux, et vous
+l'&ecirc;tes plus qu'homme que je connoisse.&mdash;Croyez-vous, me r&eacute;pondit-il, que
+mon bonheur soit parfait? Mon ami, d&eacute;trompez-vous. Je pense souvent avec
+effroi au moment o&ugrave; la mort me s&eacute;parera de madame de Montluc, et la
+certitude qu'alors elle sera seule dans le monde me r&eacute;duit &agrave; desirer de
+lui survivre. Si je meurs le premier, qui la consolera? Je m'apper&ccedil;ois
+souvent que la m&ecirc;me crainte l'occupe; et la perte de notre fils, que
+nous sentons plus vivement &agrave; mesure que la vieillesse approche, nous
+donne des regrets d'autant plus p&eacute;nibles, que nous sommes contraints de
+nous les cacher mutuellement. On s'arme de courage contre les maux que
+l'on redoute pour soi; mais quand on tremble pour ceux qu'on aime, on
+est bien foible.&raquo;</p>
+
+<p>Il &eacute;toit attendri. Nous nous promen&acirc;mes long-temps ensemble sans nous
+parler. Je levai les yeux sur lui, et je vis les siens mouill&eacute;s de
+pleurs. Je le serrai dans mes bras, en lui disant: &laquo;&Ocirc; mon ami,
+adoptez-moi pour fils; j'en aurai tous les sentimens, et vous ne
+redouterez plus rien de l'avenir.&mdash;Que gagneriez-vous &agrave; me nommer votre
+p&egrave;re? me r&eacute;pondit-il tristement.&mdash;Tout ce qu'un c&#339;ur comme le mien peut
+desirer, une famille respectable, des devoirs sacr&eacute;s &agrave; remplir, et
+l'espoir d'&ecirc;tre heureux. Au nom de ma m&egrave;re, ajoutai-je avec la plus vive
+&eacute;motion, promettez-moi de m'entendre sans vous f&acirc;cher.&mdash;Parlez, jeune
+homme, parlez; votre m&egrave;re &eacute;toit la mienne: c'est &agrave; votre naissance que
+je dois de l'avoir connue; son secret ne put &eacute;chapper &agrave; ma
+reconnoissance: en vous voyant, en sachant ce qu'elle a fait pour vous,
+je n'en puis plus douter, vous &ecirc;tes le fils de ma bienfaitrice. Si le
+ciel permettoit que je m'acquittasse envers vous... Mais les vieillards
+sans fortune n'ont que des conseils &agrave; offrir, et c'est bien peu de
+chose.&raquo;</p>
+
+<p>Le moment &eacute;toit favorable; je lui confiai mon amour et tous les secrets
+de mon c&#339;ur: je lui fis sentir l'obstacle qui s'opposoit &agrave; ce que je
+devinsse l'&eacute;poux de mademoiselle de Miralbe; mais je n'osai lui
+apprendre que d'une mani&egrave;re d&eacute;tourn&eacute;e par quel moyen je croyois qu'il
+pouvoit le faire dispara&icirc;tre.</p>
+
+<p>&laquo;Vous voyez, lui r&eacute;pondis-je, qu'il ne manqueroit rien &agrave; votre bonheur
+ni au mien si j'&eacute;tois votre fils: sans crainte pour l'avenir, vous
+jouiriez tranquillement du pr&eacute;sent; je ne serois plus un &ecirc;tre jet&eacute; au
+hasard sur la terre; ma fortune suffiroit pour d&eacute;gager les biens que
+votre fr&egrave;re a poss&eacute;d&eacute;s: il vous manque un appui dans votre vieillesse;
+il me manque un nom auquel vous n'attachez aucun prix, et que je
+n'estimerois moi-m&ecirc;me qu'en pensant que vous l'avez port&eacute;, et qu'il
+combleroit l'intervalle qui me s&eacute;pare d'Ad&egrave;le. Les liens de l'amiti&eacute; et
+d'une reconnoissance r&eacute;ciproque nous uniroient aussi s&ucirc;rement que ceux
+de la nature.&mdash;Que cela n'est-il possible!&raquo; s'&eacute;cria M. de Montluc. Un
+mot pouvoit en ce moment d&eacute;cider de mon sort; je n'osai pas le
+prononcer, et nous continu&acirc;mes notre promenade en silence.</p>
+
+<p>&laquo;Je fais une r&eacute;flexion, me dit-il en s'arr&ecirc;tant; avant de me rendre
+d&eacute;positaire de vos chagrins, vous m'avez demand&eacute;, comme une grace, de ne
+pas me f&acirc;cher. Jeune homme, je n'ai encore qu'une partie de votre
+secret. Dans ce que vous m'avez appris, non seulement il n'existe aucune
+chose qui puisse me blesser, mais il n'y a rien qui ait rapport &agrave; moi,
+que l'int&eacute;r&ecirc;t que m'inspire tout ce qui vous touche. Achevez votre
+confidence: j'ai connu l'amour, le malheur; j'ai peu de pr&eacute;jug&eacute;s, et je
+me sens capable de bien des choses pour le fils de madame de Sponasi.
+Vous h&eacute;sitez, ajouta-t-il en voyant l'agitation se peindre dans tous mes
+traits; vous ne m'aimez donc pas?&mdash;Je crains de voir mon espoir an&eacute;anti;
+je crains qu'un seul mot de votre part ne me rende le plus malheureux
+des hommes.&mdash;Expliquez-vous sans contrainte; je vous jure que quelque
+chose que vous me demandiez, s'il est hors de moi d'y consentir, j'en
+serai plus afflig&eacute; que vous.&raquo;</p>
+
+<p>Il m'&eacute;toit impossible de r&eacute;sister: le secret qui fermentoit depuis si
+long-temps dans mon sein, s'&eacute;chappa. Je ne peux me rappeler toutes les
+&eacute;motions que j'&eacute;prouvai en le d&eacute;taillant &agrave; M. de Montluc, sans &eacute;prouver
+encore le frisson de l'effroi; j'&eacute;tois tremblant, les yeux fix&eacute;s en
+terre; mes l&egrave;vres se s&eacute;choient &agrave; chaque phrase, &agrave; chaque mot; la
+respiration me manquoit: je sentois bien que je parlois; mais il est
+certain que je ne m'entendois plus parler. Quand j'eus fini, je me
+hasardai &agrave; lever les yeux sur M. de Montluc: il &eacute;toit pensif; mais sa
+figure annon&ccedil;oit plut&ocirc;t la surprise que tout autre sentiment. J'allois
+le prier de bien r&eacute;fl&eacute;chir avant de me faire une r&eacute;ponse que je
+redoutois, quand je vis accourir un domestique que j'avois envoy&eacute; &agrave; la
+poste. Sachant l'empressement que je mettois &agrave; avoir mes lettres, il me
+cherchoit par-tout, et ne se fit pas un scrupule d'interrompre notre
+conversation.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; demain matin, me dit M. de Montluc en me souriant avec beaucoup de
+bont&eacute;; demain j'irai vous trouver moi-m&ecirc;me dans votre appartement, et
+nous verrons s'il est possible de nous entendre.&mdash;&Agrave; demain, lui
+r&eacute;pondis-je en lui serrant la main&raquo;. Je la sentis r&eacute;pondre au mouvement
+de la mienne, et je pr&eacute;cipitai mes pas sans bien savoir ce que je
+faisois; il me semble pourtant que j'emportois de l'espoir.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XLI" id="CHAPITRE_XLI"></a><a href="#toc">CHAPITRE XLI.</a></h2>
+
+<h3><i>Le complot.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">Aussit&ocirc;t</span> que je fus seul, je brisai le cachet du paquet que je venois de
+recevoir; il contenoit une lettre d'Ad&egrave;le et une de Philippe. Qui
+conno&icirc;tra l'amour ne demandera pas laquelle fut lue la premi&egrave;re.</p>
+
+<h3><span class="smcap">ad&egrave;le &agrave; fr&eacute;d&eacute;ric</span></h3>
+
+<p>&laquo;Vous reviendrez bient&ocirc;t &agrave; Paris, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric, et vous ne m'y
+trouverez plus; mais mon absence &agrave; moi, loin de nous s&eacute;parer plus que
+nous l'&eacute;tions, ne fera que nous procurer plus de facilit&eacute;s pour nous
+voir: en un mot, je pars demain pour Versailles, et je vais commander
+dans la maison de M. de Saint-Alban; c'est l'expression dont il se sert.
+J'esp&egrave;re du moins que mon pouvoir sera assez grand pour vous y faire
+admettre; et ce n'est point une grace que mon oncle m'accordera, il m'a
+promis que mes amis seroient les siens. Si je ne peux vous pr&eacute;senter
+comme celui qui m'est le plus cher, vous vous introduirez &agrave; l'aide de M.
+de Florvel, auquel on sait que je suis attach&eacute;e par les liens de la
+reconnoissance et par l'amiti&eacute; sinc&egrave;re qui m'unit &agrave; son &eacute;pouse. Vos
+qualit&eacute;s plaideront ensuite pour vous, et je ne doute pas du succ&egrave;s.</p>
+
+<p>&laquo;M. de Miralbe n'a mis aucun obstacle &agrave; cet arrangement: au contraire,
+il s'y est pr&ecirc;t&eacute; avec une grace, une amabilit&eacute; que j'&eacute;tois bien loin
+d'attendre de lui; c'est lui-m&ecirc;me qui me conduira: il a pouss&eacute; la
+complaisance jusqu'&agrave; me donner des conseils sur la mani&egrave;re de conserver
+l'amiti&eacute; que M. de Saint-Alban a pour moi. De son c&ocirc;t&eacute;, madame de
+Valmont a quitt&eacute; le ton enthousiaste dont elle accompagnoit ses
+louanges; elle met dans ses soins une esp&egrave;ce de bonhommie bien propre &agrave;
+me s&eacute;duire. Vous savez combien j'aime ce qu'on appelle les bonnes gens.
+Je ne sais que penser de ce changement: il y a des momens o&ugrave; je me
+reproche de les avoir jug&eacute;s tous deux trop s&eacute;v&egrave;rement; il en est
+d'autres o&ugrave; je crains que l'amabilit&eacute; de M. de Miralbe et la bonhommie
+de madame de Valmont ne cachent quelque perfidie. Mon ami, c'est &agrave; vous
+seul que j'ose confier de pareilles appr&eacute;hensions: si elles sont
+injustes, ce sont des crimes, je ne l'ignore pas; mais elles sont plus
+fortes que moi: le sort de ma m&egrave;re me poursuit sans cesse. Je cherche en
+vain par quels moyens M. de Miralbe pourroit me perdre, je n'en vois
+pas; et loin de me rassurer, je pense &agrave; cette maxime de M. Durmer: &laquo;Les
+m&eacute;chans trompent jusqu'&agrave; leurs complices, quoiqu'ils combattent &agrave; armes
+&eacute;gales; comment les honn&ecirc;tes gens, qui sont sans d&eacute;fense, ne
+seroient-ils pas leurs victimes?</p>
+
+<p>&laquo;Demain je serai dans la maison de M. de Saint-Alban: toutes mes
+craintes seront dissip&eacute;es; je l'esp&egrave;re, et je soupire.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous &eacute;cris &agrave; la h&acirc;te: &agrave; midi je dois aller faire mes adieux &agrave; la
+s&#339;ur de M. Durmer, et je veux lui remettre cette lettre afin qu'elle la
+fasse porter chez vous, ainsi qu'elle a bien voulu s'y pr&ecirc;ter jusqu'&agrave;
+pr&eacute;sent. J'aurois desir&eacute; que madame de Valmont m'accompagn&acirc;t dans cette
+visite; elle m'a donn&eacute; quelques raisons pour s'en dispenser, et mon p&egrave;re
+a consenti que j'y allasse seule avec ma femme-de-chambre.</p>
+
+<p>&laquo;C'est la derni&egrave;re fois que je vous &eacute;cris de Paris; je souhaite, mon
+cher Fr&eacute;d&eacute;ric, que ce soit aussi la derni&egrave;re que mes lettres aillent
+vous chercher &agrave; T&eacute;ligny. D'apr&egrave;s la promesse que vous m'avez faite, le
+jour de votre retour approche. Revenez voir votre Ad&egrave;le plus tranquille;
+elle ne sera heureuse que lorsqu'elle pourra vous donner, au pied des
+autels, un titre que votre amour et votre g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; vous ont acquis
+depuis long-temps. Quelle que soit ma fortune &agrave; venir, elle ne me
+d&eacute;dommagera jamais de la privation de voir un bienfaiteur dans mon
+&eacute;poux: j'aurois &eacute;t&eacute; si riche en ne l'&eacute;tant que par vous! Adieu, mon cher
+Fr&eacute;d&eacute;ric, mon c&#339;ur se serre. Comme cet adieu me co&ucirc;te &agrave; prononcer!&raquo;</p>
+
+<h3><span class="smcap">philippe &agrave; m. de t&eacute;lignY</span></h3>
+
+<p>&laquo;Je voudrois &ecirc;tre aupr&egrave;s de vous pour vous consoler: la nouvelle que
+j'ai &agrave; vous annoncer est affreuse. Mademoiselle de Miralbe n'est plus
+chez son p&egrave;re; elle n'est pas chez M. de Saint-Alban: elle est renferm&eacute;e
+dans un couvent; j'ignore encore lequel.</p>
+
+<p>&laquo;Les bruits qui circulent sur son compte sont encore plus horribles que
+l'ordre qui l'a enlev&eacute;e; mon c&#339;ur se refuse &agrave; les croire, et ma main &agrave;
+les r&eacute;p&eacute;ter. Ad&egrave;le est un ange; il faut en &ecirc;tre persuad&eacute;, ou la regarder
+comme un monstre de perversit&eacute;. Mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric, vous n'offenserez pas
+celle que vous aimez par d'injustes soup&ccedil;ons: o&ugrave; trouvera-t-elle un
+d&eacute;fenseur si vous la condamnez? Tout paro&icirc;t contre elle, il est vrai;
+mais vous connoissez son p&egrave;re, voil&agrave; sa justification.</p>
+
+<p>&laquo;Hier la s&#339;ur de M. Durmer est arriv&eacute;e chez vous dans un &eacute;tat qu'il est
+impossible de d&eacute;crire: elle avoit du chagrin, de la douleur; mais
+l'indignation sur-tout per&ccedil;oit dans tous ses traits. En entrant, elle
+s'est presque &eacute;vanouie; elle suffoquoit.</p>
+
+<p>&laquo;D'un long r&eacute;cit qu'elle a accompagn&eacute; de pleurs, d'exclamations, de cris
+de vengeance, voici ce qui m'a frapp&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Le matin mademoiselle de Miralbe a &eacute;t&eacute; la voir, et lui a remis en
+cachette la lettre que je vous envoie; elle n'avoit avec elle que sa
+femme-de-chambre. Vous connoissez l'attachement que cette excellente
+femme a pris pour Ad&egrave;le, du jour o&ugrave; elle lui remit avec tant de
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; ses droits &agrave; la succession de son fr&egrave;re. Elles
+s'entretenoient ensemble; Ad&egrave;le lui promettoit d'int&eacute;resser M. de
+Saint-Alban au sort de ses enfans, quand M. le marquis de Farfalette est
+entr&eacute; d'un air de myst&egrave;re et de satisfaction qui annon&ccedil;oit un
+rendez-vous. La bonne veuve parut surprise, et mademoiselle de Miralbe
+scandalis&eacute;e. La femme-de-chambre qui l'accompagnoit, sans leur donner le
+temps de parler, se mit &agrave; crier qu'elle ne vouloit pas rester dans cette
+maison, qu'elle se compromettroit en permettant &agrave; sa ma&icirc;tresse de voir
+un homme dont son p&egrave;re avoit refus&eacute; d'autoriser les vues. Nouvelle
+surprise de la veuve et de mademoiselle de Miralbe. M. de Farfalette
+parvint le premier &agrave; se faire entendre, et dit, d'une mani&egrave;re
+tr&egrave;s-prononc&eacute;e, qu'il n'avoit pas lieu de s'attendre &agrave; une pareille
+r&eacute;ception, qu'il &eacute;toit d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; du bruit qui se faisoit, qu'il croyoit
+les mesures mieux prises, et finit par offrir sa bourse &agrave; la
+femme-de-chambre, en l'engageant &agrave; se taire. La malheureuse recommen&ccedil;a &agrave;
+crier plus fort. Ad&egrave;le paraissoit an&eacute;antie. &laquo;Est-ce un complot?&raquo;
+s'&eacute;cria-t-elle quand il lui fut possible de parler. Puis se tournant
+vers M. de Farfalette, elle lui dit: &laquo;Ou l'on vous trompe, monsieur, ou
+vous &ecirc;tes d'accord avec mes ennemis pour me perdre. Au nom du ciel,
+sortez&raquo;. La femme-de-chambre se jeta entre eux, et jura que si sa
+ma&icirc;tresse ne revenoit pas &agrave; l'instant m&ecirc;me avec elle &agrave; l'h&ocirc;tel, elle y
+retourneroit seule, et avertiroit M. de Miralbe de tout ce qui se
+passoit. Ad&egrave;le voulut lui imposer silence, la voix lui manqua. Elle se
+mit en devoir de sortir; M. de Farfalette lui offrit la main, qu'elle
+refusa avec fiert&eacute;. Au m&ecirc;me instant, M. de Miralbe et madame de Valmont
+entr&egrave;rent; ils venoient la chercher; leur voiture &eacute;toit &agrave; la porte.</p>
+
+<p>&laquo;La bonne veuve n'a pu m'expliquer l'effet que leur apparition
+produisit; elle &eacute;toit elle-m&ecirc;me trop &eacute;tourdie de ce qui venoit de se
+passer. Madame de Valmont paroissoit indign&eacute;e; M. de Miralbe jetoit sur
+tous les personnages un regard d'interrogatoire et de s&eacute;v&eacute;rit&eacute;. M. de
+Farfalette se retira en assurant qu'il n'aimoit pas les sc&egrave;nes de
+famille. Ad&egrave;le &eacute;toit tomb&eacute;e sur un si&eacute;ge; elle pleuroit, et dans ses
+sanglots on l'entendoit s'&eacute;crier: <i>Ma m&egrave;re! ma m&egrave;re!</i> La
+femme-de-chambre s'empressa de s'excuser, et chacune de ses excuses
+&eacute;toit une accusation aussi terrible qu'ind&eacute;cente contre mademoiselle de
+Miralbe et la veuve.</p>
+
+<p>&laquo;Je passerai sous silence le m&eacute;pris insultant avec lequel M. de Miralbe
+a trait&eacute; la s&#339;ur de M. Durmer, la col&egrave;re de cette femme respectable, la
+piti&eacute; barbare de madame de Valmont, qui, en voulant consoler Ad&egrave;le, ne
+faisoit qu'ajouter &agrave; son d&eacute;sespoir. Elle perdit connoissance; on la
+transporta dans la voiture. C'est tout ce que la veuve a pu m'apprendre.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; peine a-t-elle &eacute;t&eacute; sortie, que je me suis couvert des v&ecirc;temens les
+plus simples: je me suis rendu &agrave; l'h&ocirc;tel de M. de Miralbe; je me suis
+m&ecirc;l&eacute; parmi ses domestiques, je les ai observ&eacute;s: je me suis attach&eacute; &agrave;
+celui dont la figure m'a paru la plus basse; et, sous pr&eacute;texte qu'il
+pourroit m'&ecirc;tre utile dans le d&eacute;sir que j'avois de devenir un de ses
+camarades, je l'ai entra&icirc;n&eacute; au cabaret. Fid&egrave;le &agrave; l'usage des valets,
+sans que je l'interrogeasse, il m'a entretenu de ses ma&icirc;tres, et
+l'aventure de mademoiselle de Miralbe n'a pas &eacute;t&eacute; oubli&eacute;e; il y ajoutoit
+des d&eacute;tails crapuleux, il rioit: ces coquins-l&agrave; aiment dans ceux qu'ils
+servent tous les vices qui les rapprochent d'eux. J'ai su de lui que la
+pauvre Ad&egrave;le &eacute;toit arriv&eacute;e &agrave; l'h&ocirc;tel dans un &eacute;tat digne de piti&eacute;,
+qu'elle a demand&eacute; pour toute grace d'&ecirc;tre seule, et qu'elle s'est
+retir&eacute;e dans son appartement. Il m'a dit aussi que M. de Miralbe &eacute;toit
+remont&eacute; sur-le-champ en voiture, parti pour Versailles, et qu'il n'&eacute;toit
+pas encore revenu.</p>
+
+<p>&laquo;Il m'a sembl&eacute; inutile de me d&eacute;guiser plus long-temps. Je lui ai donn&eacute;
+deux louis, en lui confiant que j'avois des raisons particuli&egrave;res de
+savoir comment cette affaire tourneroit; que je passerois la nuit s'il
+&eacute;toit n&eacute;cessaire, soit au cabaret, soit &agrave; r&ocirc;der autour de l'h&ocirc;tel, et
+que je lui paierois g&eacute;n&eacute;reusement tous les renseignemens qu'il me
+donneroit. Je l'ai renvoy&eacute; avec injonction de veiller exactement &agrave; tout,
+et de venir m'en avertir. Je ne me suis pas nomm&eacute;, je ne vous ai pas
+nomm&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Du cabaret m&ecirc;me j'ai &eacute;crit &agrave; votre fid&egrave;le Charles de seller un cheval,
+de le conduire chez un loueur de carrosses qui demeure presque en face
+de M. de Miralbe, d'&ecirc;tre discret, de bien payer, et de se tenir pr&ecirc;t &agrave;
+partir &agrave; la minute m&ecirc;me o&ugrave; je le lui dirais, d&ucirc;t-il passer la nuit &agrave;
+attendre que l'ordre arriv&acirc;t.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; onze heures, j'ai revu mon espion: il m'a appris que M. de Miralbe
+&eacute;toit de retour de Versailles; qu'il n'&eacute;toit pas revenu avec son
+&eacute;quipage, mais dans une chaise de poste conduite par un postillon qui
+lui &eacute;toit inconnu; qu'il &eacute;toit accompagn&eacute; d'un homme que l'on supposoit
+&ecirc;tre un exempt, du moins les domestiques se le disoient-ils tout bas
+entre eux; que la femme-de-chambre de mademoiselle de Miralbe alloit,
+venoit, et qu'on ne doutoit pas qu'elle ne f&icirc;t des paquets; qu'une
+vieille femme de charge pleuroit dans l'office, en disant que c'&eacute;toit
+ainsi qu'on avoit enlev&eacute; sa bonne ma&icirc;tresse. Il ajouta qu'il &eacute;toit
+press&eacute; de me quitter, parce que M. de Miralbe vouloit que tous ses
+domestiques se retirassent, et qu'il avoit menac&eacute; de chasser le premier
+qu'il rencontreroit, ou qu'il sauroit &ecirc;tre sorti.</p>
+
+<p>&laquo;Je me rendis alors aupr&egrave;s de Charles; je lui donnai de l'argent, et
+l'ordre de suivre la premi&egrave;re voiture qui sortiroit de l'h&ocirc;tel de M. de
+Miralbe d'assez pr&egrave;s pour ne pas la perdre, et avec assez d'adresse pour
+n'&ecirc;tre pas remarqu&eacute;; je l'autorisai &agrave; crever son cheval, &agrave; en prendre &agrave;
+la poste, &agrave; tout enfin, pourvu que sa commission f&ucirc;t bien remplie. La
+chaise de poste qui sans doute renfermoit Ad&egrave;le ne sortit de l'h&ocirc;tel
+qu'&agrave; trois heures du matin; Charles l'a suivie. Il est onze heures; je
+l'attends encore.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai cent fois &eacute;t&eacute; tent&eacute; d'aller de votre part chez M. de Florvel; j'ai
+craint de mal faire par trop de z&egrave;le, et de donner moi-m&ecirc;me de l'&eacute;clat &agrave;
+un &eacute;v&eacute;nement qu'il faudroit pouvoir ensevelir dans le silence.
+L'agitation dans laquelle j'ai pass&eacute; la nuit, la certitude que cette
+nouvelle portera le d&eacute;sespoir dans votre c&#339;ur, m'ont emp&ecirc;ch&eacute; de faire la
+moindre r&eacute;flexion: mais un sentiment int&eacute;rieur me parle en faveur de
+mademoiselle de Miralbe; vous le verrez ais&eacute;ment au r&eacute;cit que je vous
+envoie. Elle n'est pas assez coquette pour sacrifier sa r&eacute;putation au
+plaisir de multiplier ses conqu&ecirc;tes. Vous m'avez dit cent fois que vous
+&eacute;tiez s&ucirc;r de son amour, quoique son caract&egrave;re sembl&acirc;t l'&eacute;loigner de
+toutes passions: il est donc impossible qu'elle pousse la perversit&eacute; au
+point o&ugrave; l'aventure qui la perd semble l'annoncer. Une lettre pour vous,
+un rendez-vous pour un autre, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric, Ad&egrave;le en est incapable.
+Que son innocence vous rende le courage; souvenez-vous que vous ne vivez
+point pour vous seul, et qu'il est un &ecirc;tre sur-tout dont l'existence est
+attach&eacute;e &agrave; la v&ocirc;tre.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">philippe.</span></p>
+
+<p><i>P. S.</i> &laquo;L'heure de la poste me presse; Charles n'est pas revenu: je
+fais partir cette lettre. Je vous &eacute;crirai demain, tous les jours,
+quoique je sois persuad&eacute; que vous ne resterez pas &agrave; T&eacute;ligny. &Agrave; tout
+hasard, j'adresserai copie de mes lettres, &agrave; votre nom, poste restante,
+&agrave; Nevers.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XLII" id="CHAPITRE_XLII"></a><a href="#toc">CHAPITRE XLII.</a></h2>
+
+<h3><i>Explication.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">Philippe</span> avoit raison: apr&egrave;s les nouvelles que je venois de recevoir, il
+m'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; impossible de prolonger mon absence; je maudissois mon voyage;
+j'aurois donn&eacute; tout ce que je poss&eacute;dois pour pouvoir franchir en une
+minute l'intervalle qui me s&eacute;paroit de Paris. Pauvre Ad&egrave;le! malheureuse
+Ad&egrave;le! est-ce devant moi qu'on a besoin de te justifier? Ne connois-je
+donc pas le monstre auquel le sort t'a soumise? Ne sais-je donc pas tout
+ce que peut la vengeance d'une femme?... Ce rendez-vous auquel arrive M.
+de Farfalette, son air d'assurance, ses discours, me paroissent
+extraordinaires; je cherche en vain &agrave; les expliquer. Non, Ad&egrave;le n'a pu
+aimer un homme qui, la voyant au d&eacute;sespoir... Une femme pleure, sanglote
+&agrave; ses yeux; il s'en croit la cause, il plaisante! Ah! si j'eusse &eacute;t&eacute; &agrave;
+sa place, je serois mort, ou j'aurois sauv&eacute; la victime. Qu'importe que
+son bourreau soit son p&egrave;re? L'amour conno&icirc;t-il ces distinctions? Non,
+non; ou je retrouverai Ad&egrave;le, ou toute ma vengeance tombera sur ceux qui
+me l'ont ravie.</p>
+
+<p>Tel fut mon premier sentiment. Je souffrois trop pour &ecirc;tre sensible; je
+ne connoissois pas encore le regret, je n'&eacute;prouvois que la rage. Rien ne
+m'appartenoit dans mes sensations; elles &eacute;toient toutes pour Ad&egrave;le: je
+ne voyois que l'innocence outrag&eacute;e, la vertu fl&eacute;trie, la beaut&eacute;
+pers&eacute;cut&eacute;e; j'oubliois que j'aimois: j'aurois, sans balancer, renonc&eacute; &agrave;
+toutes mes esp&eacute;rances pour sauver l'infortun&eacute;e, et j'ignorois en quel
+lieu elle &eacute;toit! Ad&egrave;le! Ad&egrave;le! je ne pronon&ccedil;ois pas ton nom; il
+s'&eacute;chappoit malgr&eacute; moi de ma poitrine: sans le vouloir, je le r&eacute;p&eacute;tois &agrave;
+chaque instant; je le criois comme si mes accens, bris&eacute;s par la douleur,
+eussent pu se prolonger jusqu'&agrave; toi.</p>
+
+<p>Je rejoignis M. de Montluc; il &eacute;toit aupr&egrave;s de son &eacute;pouse. Ils firent
+tous deux un mouvement de surprise en me regardant. Ah! sans doute ma
+figure devoit &ecirc;tre effrayante si elle rendoit tous les mouvemens de mon
+ame. Je m'appuyai sur le premier meuble que je rencontrai; je lui tendis
+la lettre de Philippe: je voulois l'engager &agrave; la lire, et je ne pouvois
+qu'articuler, avec un soupir d&eacute;chirant, le nom de la malheureuse Ad&egrave;le.
+M. de Montluc vint &agrave; moi; je lui pr&eacute;sentai de nouveau la lettre. Il la
+prit, et commen&ccedil;oit &agrave; lire des yeux seulement. &laquo;Lisez tout haut,
+m'&eacute;criai-je; j'ai besoin d'entendre encore...&raquo; Je joignis mes bras en
+les posant sur le meuble qui me soutenoit; et, appuyant fortement ma
+t&ecirc;te dessus, j'&eacute;coutai avec une immobilit&eacute; qui paro&icirc;tra bien &eacute;tonnante &agrave;
+qui ne conno&icirc;t pas l'effet des passions: mon sang fermentoit si
+violemment, qu'il me sembloit que le plus l&eacute;ger mouvement e&ucirc;t suffi pour
+briser tout mon &ecirc;tre.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne vous offrirai point de consolations, me dit M. de Montluc
+lorsqu'il eut fini; on ne les entend pas dans votre position. Quand vous
+&ecirc;tes entr&eacute;, je parlois de vous avec mon &eacute;pouse; nous trouvions bien des
+difficult&eacute;s au projet que vous m'avez communiqu&eacute;. Vous avez des
+chagrins; nous n'y ajouterons pas celui d'un refus: puisse le nom de
+notre fils aller jusqu'&agrave; votre c&#339;ur, et y porter un rayon d'esp&eacute;rance!
+Mon ami, c'est dans cet instant de douleur que nous vous adoptons;
+madame de Montluc ne me d&eacute;savouera pas. &laquo;&mdash;Non sans doute&raquo;,
+s'&eacute;cria-t-elle en se levant pour venir m'embrasser. Elle pleuroit; mes
+larmes coul&egrave;rent. &Ocirc; pouvoir de la sensibilit&eacute;! tu causois tous mes maux,
+et tu en suspendis momentan&eacute;ment la force pour me laisser jouir de ma
+reconnoissance.</p>
+
+<p>Quand M. de Montluc me vit plus tranquille, il me dit tout ce qu'il crut
+propre &agrave; ranimer mes esprits: il me fit observer que les moyens pris par
+Philippe pour conno&icirc;tre l'endroit o&ugrave; l'on conduisoit mademoiselle de
+Miralbe, sembloient infaillibles; il d&eacute;tourna, pour ainsi dire, toutes
+mes pens&eacute;es, et les jeta dans l'avenir. Le c&#339;ur d'un amant n'est jamais
+ferm&eacute; &agrave; l'esp&eacute;rance; je l'&eacute;prouvai. Je retrouverai Ad&egrave;le, j'aurai un nom
+qui renversera la barri&egrave;re qui nous s&eacute;pare; je voyois d&eacute;j&agrave; la certitude
+de m'unir &agrave; elle, que je n'avois encore form&eacute; aucun projet pour briser
+ses cha&icirc;nes.</p>
+
+<p>J'annon&ccedil;ai &agrave; M. de Montluc ma r&eacute;solution de partir &agrave; l'instant m&ecirc;me pour
+Paris: loin de chercher &agrave; m'en d&eacute;tourner, il d&eacute;ploya tant de z&egrave;le &agrave; me
+seconder, qu'en moins d'une heure les chevaux arriv&egrave;rent de la poste
+voisine. Ce ne fut pas sans regret que je fis mes adieux &agrave; madame de
+Montluc: son &eacute;poux monta en voiture avec moi, me conduisit jusqu'au bout
+de l'avenue, et ne me quitta qu'en me recommandant de veiller sur le
+fils que l'amiti&eacute; venoit de lui donner. Excellent homme! cette id&eacute;e ne
+sembloit lui plaire que parce qu'elle &eacute;toit pour moi un motif d'espoir
+et de consolation. Quand je le quittai, tout mon courage m'abandonna de
+nouveau.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; &agrave; Nevers, je me rendis &agrave; la poste; j'y trouvai ce billet de
+Philippe.</p>
+
+<p>&laquo;Charles est revenu une heure au plus apr&egrave;s le d&eacute;part de ma lettre; il a
+parfaitement rempli sa commission. Mademoiselle de Miralbe a &eacute;t&eacute;
+conduite &agrave; l'abbaye de... pr&egrave;s Dourdan. (Douze lieues de Paris.) Il n'a
+pas quitt&eacute; qu'il n'ait vu l'exempt repartir seul: ainsi point de doute
+que la femme-de-chambre ne soit rest&eacute;e aussi, puisqu'&agrave; plusieurs
+reprises Charles a apper&ccedil;u deux femmes dans la voiture. &Agrave; Arpajon, il a
+eu occasion d'approcher assez pr&egrave;s des voyageurs. La chaise s'est
+arr&ecirc;t&eacute;e &agrave; la porte d'une auberge; on y a demand&eacute; quelques
+rafra&icirc;chissemens: il a entendu une voix douce, un peu tremblante; il ne
+doute pas que ce ne soit mademoiselle de Miralbe: il assure qu'elle
+paroissoit assez calme.</p>
+
+<p>&laquo;L'abbaye de... est &agrave; une demi-lieue de la ville; une longue et sombre
+avenue de noyers y conduit. Point de village qui en soit proche. &Agrave; deux
+cents pas au plus, il y a un meunier qui fait valoir quelques terres
+d&eacute;pendantes du couvent. &Agrave; la m&ecirc;me distance, mais du c&ocirc;t&eacute; oppos&eacute;, on
+apper&ccedil;oit un bouquet de bois. Voil&agrave; tous les renseignemens qu'il a pu
+prendre.</p>
+
+<p>&laquo;M. de Florvel a pass&eacute; ce matin chez vous; je n'y &eacute;tois pas. Il a
+demand&eacute; si l'on vous attendoit bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>&laquo;M. de Miralbe le fils s'est aussi pr&eacute;sent&eacute;: ayant appris que vous &eacute;tiez
+&agrave; la campagne, il a laiss&eacute; son nom.</p>
+
+<p>&laquo;Je compte beaucoup sur votre retour. Mes inqui&eacute;tudes diminueront quand
+je pourrai partager et adoucir les v&ocirc;tres.</p>
+
+<p class="c">&laquo;<span class="smcap">Philippe</span>.&raquo;</p>
+
+<p>Il &eacute;toit quatre heures du matin lorsque j'arrivai &agrave; Paris. Tout le monde
+dormoit chez moi; cela me parut extraordinaire: depuis deux jours le
+sommeil n'avoit pas approch&eacute; de ma paupi&egrave;re. J'entrai chez Philippe; je
+pr&eacute;cipitai ses embrassemens pour lui demander s'il n'avoit rien de
+nouveau &agrave; m'apprendre; rien: si personne n'&eacute;toit venu; personne.
+Philippe exigea que je prisse quelques instans de repos; j'y consentis
+moins par besoin ou par complaisance que par l'embarras de savoir o&ugrave;
+diriger mes pas. Par-tout on dormoit; le p&egrave;re d'Ad&egrave;le aussi sans doute.
+Id&eacute;e affreuse! l'innocence g&eacute;mit, les bourreaux reposent.</p>
+
+<p>&Agrave; sept heures, je priai Philippe de se rendre chez M. de Miralbe le
+fils, de lui demander l'instant auquel je pourrois le voir, et de venir
+me le dire chez Florvel, o&ugrave; je l'attendrois. J'allai chez cet ami. Il me
+parut g&ecirc;n&eacute; avec moi, et sembloit moins me plaindre d'avoir perdu
+mademoiselle de Miralbe qu'&eacute;tonn&eacute; de voir que je l'aimois encore
+lorsqu'elle &eacute;toit indigne des v&#339;ux d'un honn&ecirc;te homme. Ma surprise ne
+peut s'exprimer; mais je voudrois en vain le dissimuler, l'opinion de
+Florvel &eacute;toit celle du public. Ad&egrave;le &eacute;toit malheureuse: les pr&eacute;ventions
+s'&eacute;levoient contre elle; on la traitoit en coupable; on ajoutoit &agrave; ses
+torts; on alloit jusqu'&agrave; affirmer que M. Durmer ne l'avoit &eacute;lev&eacute;e que
+pour ses plaisirs, et qu'en la faisant son h&eacute;riti&egrave;re au pr&eacute;judice de sa
+s&#339;ur, il l&eacute;guoit moins &agrave; son &eacute;l&egrave;ve qu'&agrave; sa ma&icirc;tresse. Et, je n'en doute
+pas, c'&eacute;toit un p&egrave;re qui, le premier, abreuvoit sa fille de calomnies
+aussi atroces. Pour la justifier, il e&ucirc;t fallu porter le flambeau de la
+v&eacute;rit&eacute; dans l'ame infernale de M. de Miralbe. Quels en &eacute;toient les
+moyens? On les e&ucirc;t trouv&eacute;s, que le public se f&ucirc;t refus&eacute; &agrave; l'&eacute;vidence.
+Moi-m&ecirc;me je sentois l'impossibilit&eacute; d'entrer en explication: on
+accabloit Ad&egrave;le devant moi, et j'&eacute;tois r&eacute;duit &agrave; garder le silence; je ne
+pouvois qu'affirmer que l'infortun&eacute;e &eacute;toit innocente; et chaque fois que
+je le r&eacute;p&eacute;tois, Florvel sourioit avec une ironie qui me per&ccedil;oit le c&#339;ur;
+on me regardoit d'un air qui sembloit dire: Vous &ecirc;tes fou. J'allois le
+quitter, d&eacute;cid&eacute; &agrave; ne jamais le revoir; il s'en apper&ccedil;ut, m'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher T&eacute;ligny, me dit-il avec amiti&eacute;, mon intention n'est pas
+d'ajouter &agrave; tes chagrins: madame de Florvel et moi nous avons dout&eacute;
+aussi long-temps qu'il a &eacute;t&eacute; possible de le faire; nous nous refusions
+m&ecirc;me &agrave; l'&eacute;vidence: mais que diras-tu en apprenant que M. de Farfalette
+se vante d'avoir des lettres de mademoiselle de Miralbe? Il les a
+montr&eacute;es &agrave; plusieurs personnes, moins par fatuit&eacute; peut-&ecirc;tre que pour se
+laver du ridicule que lui a donn&eacute; l'issue de ce rendez-vous.&mdash;Des
+lettres d'Ad&egrave;le! m'&eacute;criai-je: les avez-vous vues, vous?&mdash;Non.&mdash;Eh bien!
+elle est innocente; je le r&eacute;p&eacute;terai jusqu'&agrave; mon dernier soupir: je le
+prouverai, ou j'y perdrai la vie. Promettez-moi, Florvel, que vous
+m'aiderez; vous le devez &agrave; une infortun&eacute;e que vos bont&eacute;s pour elle ont,
+sans le vouloir, mise sur le chemin de l'ab&icirc;me o&ugrave; elle est tomb&eacute;e.
+Florvel, tu es sensible: si Ad&egrave;le est innocente (et elle l'est),
+n'a-t-elle pas des droits &agrave; la protection de tous les c&#339;urs
+g&eacute;n&eacute;reux?&mdash;Qu'elle ait tort ou raison, me r&eacute;pondit-il, tant qu'elle
+t'int&eacute;ressera, je me pr&ecirc;terai &agrave; tout ce qui pourra l'obliger.&raquo;</p>
+
+<p>Philippe &eacute;toit venu m'avertir que M. de Miralbe le fils avoit appris mon
+retour avec joie, et qu'il m'attendoit chez lui; je m'y rendis
+sur-le-champ. Dirai-je la seule pens&eacute;e qui m'occupoit alors? Je ne
+songeois qu'aux lettres que M. de Farfalette se vantoit d'avoir re&ccedil;ues
+d'Ad&egrave;le: son innocence me paroissoit douteuse, et je ne trouvois plus en
+moi pour la d&eacute;fendre, la m&ecirc;me assurance que j'avois eue quand un autre
+l'accusoit.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re chose que Henri de Miralbe me demanda, fut si je savois dans
+quel lieu on avoit conduit sa s&#339;ur; je lui r&eacute;pondis que oui: il me sauta
+au cou, m'embrassa en s'&eacute;criant: &laquo;Tant mieux; c'est donc vous qui
+l'aimez, et, &agrave; coup s&ucirc;r, c'est vous aussi qu'elle aime: un amant rebut&eacute;
+n'est pas aussi actif. J'ai pass&eacute; chez cet imb&eacute;cille de Farfalette; sa
+froideur m'a r&eacute;volt&eacute;. Si Ad&egrave;le e&ucirc;t &eacute;t&eacute; capable de se perdre pour un &ecirc;tre
+pareil, je l'aurois abandonn&eacute;e: il y a quelque tour de mon p&egrave;re dans
+tout cela. Asseyez-vous, causons, et convenons de nos faits. D'abord
+vous savez que je d&eacute;teste M. de Miralbe, c'est un bruit public; il ne me
+prendra jamais fantaisie de le d&eacute;mentir. Je ne connois pas assez ma s&#339;ur
+pour y prendre un int&eacute;r&ecirc;t bien vif; mais je ne lui en suis pas moins
+d&eacute;vou&eacute;, puisque c'est un moyen de contrarier les vues int&eacute;ress&eacute;es de mon
+p&egrave;re. L'amour d'un c&ocirc;t&eacute;, la haine de l'autre: voyez, mon ami, si en
+unissant les deux passions les plus actives, nous parviendrons &agrave; notre
+but. Acceptez-vous l'association?&mdash;De tout mon c&#339;ur, lui dis-je: soyez
+mon dieu tut&eacute;laire, le protecteur d'Ad&egrave;le, et commen&ccedil;ons par la venger
+du plus cruel de ses ennemis.&mdash;Qui? me demanda-t-il: mon p&egrave;re?&mdash;M. de
+Farfalette, m'&eacute;criai-je avec l'accent de la rage: il se vante d'avoir
+des lettres de votre s&#339;ur; il fait plus, il les montre. Que je sois donc
+au nombre de ses confidens: vous ne refuserez pas de m'accompagner;
+c'est devant vous que je veux le forcer &agrave; une explication dont d&eacute;pend
+mon repos.&mdash;Doucement, doucement. Il faut en tout, mon cher, du
+sang-froid. Qui concentre ses passions, acquiert plus de forces; qui
+s'y livre sans calcul, est perdu. Nous irons chez Farfalette; c'est moi
+qui m'expliquerai: je peux venger ma s&#339;ur sans la compromettre
+davantage; vous l'an&eacute;antissez enti&egrave;rement si vous paroissez dans cette
+affaire. Promettez-moi d'&ecirc;tre calme; je vous prends &agrave; mon tour pour
+t&eacute;moin.&mdash;Allons, lui dis-je, je vous jure de n'agir que par vous; mais
+ne perdons pas une minute.&raquo;</p>
+
+<p>Nous sort&icirc;mes aussit&ocirc;t. Notre chemin nous conduisoit devant la maison de
+Florvel; j'engageai Henri &agrave; l'admettre parmi nous; il y consentit.
+Florvel ne fit pas la moindre difficult&eacute; pour nous accompagner, et tous
+trois nous nous pr&eacute;sent&acirc;mes chez M. de Farfalette. On nous dit qu'il
+n'&eacute;toit pas encore jour; j'insistai: son domestique nous assura qu'il
+seroit chass&eacute; s'il laissoit entrer qui que ce f&ucirc;t avant l'heure
+prescrite par son ma&icirc;tre &laquo;Qu'on te chasse donc, lui dit Henri avec
+gaiet&eacute;; il for&ccedil;a la porte, entra dans la chambre &agrave; coucher, tira
+lui-m&ecirc;me les rideaux, nous pr&eacute;senta des si&eacute;ges en riant aux &eacute;clats, et
+en priant M. de Farfalette de ne pas se d&eacute;ranger. Florvel et moi nous
+nous regardions avec surprise. Notre h&ocirc;te &eacute;tendoit les bras, et avoit
+l'air de douter s'il r&ecirc;voit ou s'il &eacute;toit &eacute;veill&eacute;.</p>
+
+<p>Ce fut avec la m&ecirc;me apparence de l&eacute;g&eacute;ret&eacute; que Henri entama une
+conversation &agrave; laquelle il donna bient&ocirc;t une tournure s&eacute;rieuse: mais
+lorsqu'il voyoit M. de Farfalette ou moi pr&ecirc;ts &agrave; la pousser plus loin
+qu'il ne l'avoit r&eacute;solu, d'un mot il la ramenoit au ton de plaisanterie
+par lequel il avoit commenc&eacute;. Je n'ai jamais vu d'homme conserver autant
+d'empire sur lui-m&ecirc;me, et en prendre avec autant de facilit&eacute; sur les
+autres; du moment que l'on consentoit &agrave; l'&eacute;couter, on n'avoit plus que
+la sensation qu'il cherchoit &agrave; vous donner. Si dix affaires d'&eacute;clat ne
+lui avoient acquis une r&eacute;putation de bravoure &agrave; l'abri de tout soup&ccedil;on,
+on auroit pu croire qu'il cherchoit dans son esprit les ressources que
+lui refusoit son courage.</p>
+
+<p>M. de Farfalette commen&ccedil;oit la justification de sa conduite par les
+d&eacute;marches qu'il avoit faites pour obtenir la main de mademoiselle de
+Miralbe. &laquo;Cela ne me regarde point, interrompit Henri: que vous aimiez
+ma s&#339;ur, qu'elle vous aime; que vous l'&eacute;pousiez, que vous ne l'&eacute;pousiez
+pas; &agrave; votre aise. Toute la question se r&eacute;duit l&agrave;: on dit que vous avez
+des lettres d'Ad&egrave;le. M. de Florvel a pari&eacute; mille louis que cela n'&eacute;toit
+pas; moi, j'ai accept&eacute; le d&eacute;fi: notre argent est d&eacute;pos&eacute; entre les mains
+de T&eacute;ligny, et nous avons promis de nous en rapporter &agrave; vous. Vous &ecirc;tes
+honn&ecirc;te homme; nous sommes tous jeunes, et dans un si&egrave;cle o&ugrave; l'on n'a
+plus la sottise de placer l'honneur des familles dans la vertu des
+femmes: j'ai gag&eacute; contre celle de ma s&#339;ur; ai-je perdu, gagn&eacute;? D&eacute;cidez,
+et tout est fini&raquo;. M. de Farfalette essaya d'&eacute;luder; mais il fut tourn&eacute;
+avec tant d'adresse, que non seulement il finit par avouer qu'il avoit
+des lettres de mademoiselle de Miralbe, mais encore par proposer &agrave; son
+fr&egrave;re de les lui remettre; ce qui fut accept&eacute; avec mille &eacute;loges sur sa
+d&eacute;licatesse et ses succ&egrave;s aupr&egrave;s des femmes. Mon sort &eacute;toit d&eacute;cid&eacute;;
+Ad&egrave;le se trouvoit convaincue de la plus l&acirc;che perfidie, et je doutois
+encore. Florvel me fixoit; je n'osois lever les yeux. Quand M. de
+Farfalette remit les lettres entre les mains de Henri, par un mouvement
+que je ne fus pas le ma&icirc;tre de r&eacute;primer, je m'en emparai; je br&ucirc;lois de
+voir de quel style elle &eacute;crivoit &agrave; un homme pour lequel elle ne m'avoit
+pas cach&eacute; son m&eacute;pris. Que l'on juge de la r&eacute;volution qui se fit en moi.
+&laquo;Ce n'est pas son &eacute;criture, m'&eacute;criai-je; regardez, Florvel&raquo;. L'une apr&egrave;s
+l'autre, toutes ensemble, je les ouvrois, je les montrois; il m'&eacute;toit
+impossible de contenir ma joie. Florvel affirma que la main d'Ad&egrave;le
+n'avoit point trac&eacute; les billets qu'il tenoit.</p>
+
+<p>&laquo;Il est assez singulier, messieurs, nous dit Henri d'un air moiti&eacute;
+plaisant, moiti&eacute; s&eacute;rieux, que de trois hommes, l'un se vante d'avoir des
+lettres de ma s&#339;ur, que les deux autres en aient re&ccedil;u assez souvent pour
+conno&icirc;tre son &eacute;criture, tandis que moi je ne peux rien d&eacute;cider.
+Pourriez-vous m'apprendre, l&agrave;, sans d&eacute;tour, ajouta-t-il en se tournant
+vers Florvel et vers moi, &agrave; quels titres vous vous &eacute;tablissez juges dans
+cette affaire?&mdash;Moi, r&eacute;pondit Florvel, &agrave; titre de protecteur.
+Mademoiselle de Miralbe &eacute;toit l'amie de mon &eacute;pouse lorsqu'elle ne
+s'appeloit encore qu'Ad&egrave;le: j'ai pris pour elle les sentimens d'un
+fr&egrave;re; et j'affirme que quiconque soutiendra que ces lettres sont
+d'elle, en aura...&mdash;Moi, dis-je en interrompant Florvel, &agrave; titre d'homme
+assez heureux pour l'avoir vue consentir &agrave; m'accorder sa main, je jure
+que le premier qui osera r&eacute;p&eacute;ter que ces lettres sont de mademoiselle de
+Miralbe, ne...&mdash;Messieurs, interrompit &agrave; son tour Henri, une femme &agrave;
+droit de se glorifier lorsqu'elle poss&egrave;de un ami et un amant aussi
+dispos&eacute;s que vous l'&ecirc;tes &agrave; soutenir son innocence. &Agrave; titre de fr&egrave;re, je
+pourrois pr&eacute;tendre aussi &agrave; la venger: mais il n'y a pas de doute que ma
+s&#339;ur n'ait &eacute;t&eacute; victime d'un complot tram&eacute; par un g&eacute;nie infernal;
+l'honneur &eacute;galement ne nous permet pas de douter que M. de Farfalette
+n'ait &eacute;t&eacute; lui-m&ecirc;me l'instrument aveugle et non le complice de ses
+ennemis. S'il n'avoit pas cru les lettres v&eacute;ritables, il ne me les
+auroit pas remises avec tant de confiance. Il s'est vant&eacute; de les avoir,
+il est vrai; c'est un tort: mais nous sommes tous un peu plus, un peu
+moins indiscrets dans nos amours. Une querelle ne changera rien &agrave; la
+destin&eacute;e de ma s&#339;ur; au contraire. Faisons-lui des partisans z&eacute;l&eacute;s de
+tous ses admirateurs, et nous la servirons beaucoup mieux. L'homme qui a
+pr&eacute;tendu hautement &agrave; sa main, qui a contribu&eacute; &agrave; sa ruine sans le
+vouloir, ne refusera pas d'&eacute;lever la voix en sa faveur quand il en sera
+temps. C'est &agrave; M. de Farfalette lui-m&ecirc;me que je le demande, et je
+l'estime trop pour douter de sa r&eacute;ponse.&raquo;</p>
+
+<p>La r&eacute;ponse de M. de Farfalette ne pouvoit &ecirc;tre autre que celle que
+Henri desiroit qu'elle f&ucirc;t; il protesta que jamais femme ne lui avoit
+paru m&eacute;riter autant d'apologistes que mademoiselle de Miralbe, et qu'il
+sacrifieroit jusqu'&agrave; sa r&eacute;putation pour la d&eacute;fendre. Henri nous for&ccedil;a
+tous &agrave; nous embrasser, et nous entr&acirc;mes dans une conversation dont il
+r&eacute;sulta les &eacute;claircissemens que voici.</p>
+
+<p>Un domestique attach&eacute; &agrave; la maison de M. de Miralbe s'&eacute;toit un matin
+pr&eacute;sent&eacute; chez M. de Farfalette, et lui avoit remis le billet suivant:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne m'attendois pas &agrave; vous rencontrer hier chez madame de Lu&ccedil;on; je
+ne peux vous exprimer &agrave; quel point j'ai &eacute;t&eacute; saisie. Vous paraissiez
+avoir quelque chose &agrave; me dire. Si je ne me suis point abus&eacute;e, on vous
+indiquera les moyens de me r&eacute;pondre. Si je me suis tromp&eacute;e!... A. de M.&raquo;</p>
+
+<p>Tout homme, quelque peu pr&eacute;venu en sa faveur qu'on le suppose, n'auroit
+pas laiss&eacute; un tel billet sans r&eacute;ponse. M. de Farfalette y r&eacute;pondit en
+amant passionn&eacute; et s&ucirc;r de son fait: il convint qu'il adresseroit ses
+lettres pour mademoiselle de Miralbe sous une double enveloppe, et qu'il
+n'y mettroit d'autre adresse que celle du domestique qui se chargeoit de
+la correspondance. Plusieurs fois il rencontra Ad&egrave;le dans la soci&eacute;t&eacute;,
+parut surpris de sa froideur, et lui en fit des reproches par &eacute;crit. On
+ne manqua pas de lui r&eacute;pondre que la prudence exigeoit une contrainte
+dont on souffroit autant que lui. D'&eacute;p&icirc;tre en &eacute;p&icirc;tre, on prolongea
+jusqu'au jour si fatal &agrave; l'infortun&eacute;e mademoiselle de Miralbe. Le matin
+m&ecirc;me, M. de Farfalette re&ccedil;ut l'ordre de se trouver &agrave; midi pr&eacute;cis chez la
+s&#339;ur de M. Durmer, dont on lui indiquoit la demeure; le reste n'avoit
+pas besoin d'explication.</p>
+
+<p>Nous quitt&acirc;mes M. de Farfalette, Henri de Miralbe emportant les lettres
+attribu&eacute;es &agrave; sa s&#339;ur; Florvel, aussi joyeux de la savoir innocente
+qu'effray&eacute; de la profondeur du complot dont elle &eacute;toit la victime; et
+moi, moins &agrave; plaindre depuis que je n'&eacute;prouvois plus le tourment de
+douter du c&#339;ur d'Ad&egrave;le: j'&eacute;tois bien encore assez malheureux sans cela.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XLIII" id="CHAPITRE_XLIII"></a><a href="#toc">CHAPITRE XLIII.</a></h2>
+
+<h3><i>Nouvel &eacute;claircissement.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">Henri</span> de Miralbe me reconduisit chez moi. &laquo;Vous voyez combien je suis
+complaisant, me dit-il; je n'ai encore travaill&eacute; que pour vous: il est
+temps de songer &agrave; ma s&#339;ur. Ne me sachez aucun gr&eacute; de la pr&eacute;f&eacute;rence,
+ajouta-t-il en souriant; il &eacute;toit n&eacute;cessaire de vous mettre en &eacute;tat de
+me seconder: j'ai besoin d'un amant, et non pas d'un jaloux.&mdash;Parlez; je
+suis pr&ecirc;t &agrave; tout: j'esp&egrave;re vous prouver que mon courage...&mdash;Du courage!
+c'est la vertu de ceux qui n'en peuvent avoir d'autres; voil&agrave; pourquoi
+elle est tant estim&eacute;e. De l'adresse, du sang-froid, de la pers&eacute;v&eacute;rance
+sur-tout, et les lettres-de-cachet, les abbayes, les prisons d'&Eacute;tat
+m&ecirc;me, ne sont plus que des difficult&eacute;s, et non des obstacles. Mais il
+est temps, je crois, que vous m'appreniez le couvent o&ugrave; ma s&#339;ur a &eacute;t&eacute;
+conduite&raquo;. Je ne le lui eus pas nomm&eacute;, qu'il s'&eacute;cria: &laquo;Excellent! c'est
+presque un lieu de plaisir; on s'y occupe beaucoup des intrigues du
+monde, et je puis d&eacute;j&agrave; vous y promettre une amie pour Ad&egrave;le. Voici le
+fait.</p>
+
+<p>&laquo;La duchesse de... n'a que vingt-six ans; elle est jolie, spirituelle,
+vertueuse, ou plut&ocirc;t sans passion, si l'on en excepte celle du jeu,
+qu'elle porte jusqu'&agrave; la fureur: elle joue ses diamans, ses robes, son
+linge, ses terres, celles de son &eacute;poux; elle se joueroit elle-m&ecirc;me.
+Quand elle a compromis la fortune du duc, il la fait renfermer; quand
+elle est renferm&eacute;e, il va la voir, pr&ecirc;che, pleure: elle promet de ne
+plus jouer, reparo&icirc;t dans le monde, recommence bient&ocirc;t, retourne au
+couvent. Elle y est en ce moment pour la troisi&egrave;me fois, par ordre du
+roi et &agrave; la sollicitation de son &eacute;poux, qui ne peut vivre loin d'elle.
+Heureusement pour ma s&#339;ur, la m&ecirc;me abbaye les renferme. M. le duc, qui
+n'a aucun reproche &agrave; faire &agrave; son &eacute;pouse, du c&ocirc;t&eacute; des m&#339;urs, qui ne
+craint pas qu'elle se ruine avec des religieuses, veut qu'elle jouisse
+de toute la libert&eacute; compatible avec sa position. Elle &eacute;crit et re&ccedil;oit
+ses lettres sans &ecirc;tre oblig&eacute;e de rendre aucun compte; elle voit m&ecirc;me ses
+amis au parloir...&mdash;Si je pouvois, m'&eacute;criai-je
+involontairement...&mdash;Quoi? dit Henri; vous pr&eacute;senter &agrave; elle, et faire
+servir &agrave; une intrigue d'amour une femme titr&eacute;e qui ne con&ccedil;oit pas m&ecirc;me
+que l'on puisse rien aimer que les cartes? Vous seriez bien habile. J'ai
+l'honneur de la conno&icirc;tre assez particuli&egrave;rement pour croire qu'elle ne
+m'aura pas oubli&eacute;. Tout ce que nous pouvons desirer maintenant est de
+rassurer Ad&egrave;le; laissez-m'en le soin: madame la duchesse de... accordera
+sans peine &agrave; un fr&egrave;re ce qu'elle refuseroit &agrave; tout autre.&raquo;</p>
+
+<p>Il prit une plume, &eacute;crivit, et me pr&eacute;senta la lettre suivante:</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>&laquo;<span class="smcap">Madame</span>,</p>
+
+<p>&laquo;Je n'ose vous rappeler toutes les folies que nous avons ensemble
+d&eacute;bit&eacute;es sur le pauvre genre humain; vous seriez bien capable d'en rire
+encore: mais moi, je ne ris plus depuis que l'injustice vous a ravie &agrave;
+la soci&eacute;t&eacute;; vous en &eacute;tiez l'esprit: aussi sommes-nous bien ennuyeux
+depuis que vous avez cess&eacute; de nous animer.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai encore un autre sujet de tristesse. Mon p&egrave;re a mis le comble aux
+bienfaits dont il accable sa famille, en faisant renfermer ma s&#339;ur. Je
+ne la connois pas, et elle m'int&eacute;resse: cela vous paro&icirc;tra bizarre.
+Engagez-la &agrave; vous raconter son histoire; il y a vraiment de quoi piquer
+votre curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;L'infortun&eacute;e a &eacute;t&eacute; entra&icirc;n&eacute;e dans un pr&eacute;cipice qu'il lui &eacute;toit
+impossible d'&eacute;viter. Elle se croit abandonn&eacute;e du monde entier;
+rassurez-la, je vous en conjure: dites-lui qu'elle n'a perdu aucun droit
+&agrave; l'amiti&eacute;, &agrave; l'estime de ceux dont elle compte l'opinion pour quelque
+chose: elle a de commun avec vous de ne mettre aucun prix &agrave; celle des
+sots. Dites-lui que si son fr&egrave;re partage l'injustice de M. de Miralbe,
+c'est pour en &ecirc;tre comme elle la victime, mais qu'il mettra tout son
+bonheur &agrave; la r&eacute;parer.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai l'honneur d'&ecirc;tre, etc.&raquo;</p>
+
+<p><i>P. S.</i> &laquo;Vous prier de l'aider &agrave; me faire parvenir un mot de sa main,
+ce seroit trop de hardiesse, et je n'ose vous le demander.&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&laquo;Cette lettre, me dit Henri, r&eacute;pond-elle &agrave; vos desirs?&mdash;Non, il me
+semble que vous auriez pu davantage int&eacute;resser la sensibilit&eacute; de la
+duchesse.&mdash;Oui, la sensibilit&eacute; d'une femme qui n'a d'autre passion que
+le jeu! J'ai piqu&eacute; sa curiosit&eacute;, et j'ai frapp&eacute; plus juste. Mon ami,
+voyons les hommes tels qu'ils sont, sur-tout quand nous voulons les
+faire servir &agrave; nos projets. Je vous r&eacute;ponds que ma lettre ne restera pas
+sans r&eacute;ponse. Chargez-vous de la faire porter par un domestique, dont
+vous soyez s&ucirc;r; un domestique vous m'entendez bien: n'allez pas vous
+aviser d'&ecirc;tre vous-m&ecirc;me ce domestique-l&agrave;; vous g&acirc;teriez tout, sans vous
+procurer la moindre satisfaction, &agrave; moins que ce n'en soit une bien
+grande pour vous de r&ocirc;der autour des murs d'un monast&egrave;re, d'&eacute;veiller
+les soup&ccedil;ons, et peut-&ecirc;tre d'exciter M. de Miralbe &agrave; faire transf&eacute;rer ma
+s&#339;ur dans un clo&icirc;tre plus &eacute;loign&eacute; et d'un acc&egrave;s moins facile. Ne doutez
+pas que, dans les premiers jours sur-tout, il ne fasse &eacute;clairer vos
+d&eacute;marches: affectez de vous montrer, paroissez calme; que mon p&egrave;re
+s'endorme dans une douce s&eacute;curit&eacute;, et je me charge du r&eacute;veil. Il croit
+triompher; mais je lui prouverai que, tant qu'on vit, on n'est pas un
+h&eacute;ros.&mdash;Vous &ecirc;tes donc bien s&ucirc;r de soustraire Ad&egrave;le &agrave; sa cruaut&eacute;?&mdash;Oui,
+si elle le veut.&mdash;Par grace, confiez moi votre projet.&mdash;Mon projet! le
+connois-je moi-m&ecirc;me? J'en avois un, bon d'abord; les lettres retir&eacute;es
+des mains de Farfalette l'ont renvers&eacute; pour faire place &agrave; un meilleur:
+maintenant j'en ai cent qui tous peuvent r&eacute;ussir, qui tous sont
+subordonn&eacute;s aux circonstances, aux localit&eacute;s, et, plus que tout, aux
+dispositions de ma s&#339;ur. On dit qu'elle a de l'esprit?&mdash;Beaucoup.&mdash;Un
+caract&egrave;re prononc&eacute;?&mdash;Oui.&mdash;Du courage&raquo;? Je lui racontai la sc&egrave;ne du parc
+chez M. de Nangis; j'exaltai le sang-froid qu'elle avoit conserv&eacute; dans
+un moment o&ugrave; ma n&eacute;gligence &agrave; d&eacute;sarmer mon fusil auroit pu lui co&ucirc;ter la
+vie. Henri sourioit; sa figure annon&ccedil;oit que mon r&eacute;cit confirmoit ses
+esp&eacute;rances: mais il ne voulut entrer dans aucun d&eacute;tail jusqu'au moment
+o&ugrave; il recevroit des nouvelles de sa s&#339;ur, soit directement, soit
+indirectement. En vain je le pressai; il r&eacute;pondit gaiement qu'il
+n'aimoit pas &agrave; d&eacute;penser son imagination en conjectures, et qu'un projet
+con&ccedil;u, discut&eacute; et abandonn&eacute;, &eacute;toit de l'esprit perdu.</p>
+
+<p>Il exigea que je lui jurasse de nouveau que je n'entreprendrois rien
+sans son aveu: je lui promis de ne rien faire sans le pr&eacute;venir. Il me
+quitta. Une demi-heure apr&egrave;s, Charles &eacute;toit sur la route de Dourdan,
+avec ordre de s'arr&ecirc;ter dans cette ville, d'aller &agrave; pied porter &agrave;
+l'abbaye la lettre adress&eacute;e &agrave; madame la duchesse de... et de ne pas
+revenir sans r&eacute;ponse, ou du moins sans avoir tout fait pour en obtenir
+une. Quinze &agrave; seize heures suffisoient, m&ecirc;me en supposant qu'on le f&icirc;t
+attendre: je les passai dans la plus grande agitation; elles
+s'&eacute;coul&egrave;rent, et Charles n'&eacute;toit pas de retour.</p>
+
+<p>Henri de Miralbe, aussi press&eacute; que moi, vint me voir: mais loin que ce
+retard lui donn&acirc;t de l'inqui&eacute;tude, il en tiroit un augure favorable; il
+assuroit que si mon domestique ne devoit rien rapporter, il seroit d&eacute;j&agrave;
+revenu. L'&eacute;v&eacute;nement prouva qu'il avoit raison. Charles arriva quelques
+heures plus tard que nous ne l'attendions, et nous remit les lettres
+suivantes.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la duchesse de...<br />
+&agrave; henri de miralbe.</span></p>
+
+<p>&laquo;Votre s&#339;ur est charmante. Sa douceur la fait aimer. Son silence d&eacute;sole
+toutes nos religieuses, qui auraient bien voulu apprendre ses aventures
+d'elle-m&ecirc;me. On aime si fort, dans les couvens, &agrave; s'entretenir des
+dangers que l'on court dans le monde! Vous qui &ecirc;tes bon, devinez
+pourquoi. Je lui ai communiqu&eacute; votre lettre. Elle l'a lue, relue, puis
+lue encore avec une &eacute;motion qui alloit jusqu'aux larmes. Pauvre petite!
+Aussi timide que son fr&egrave;re (je lui demande pardon de la comparaison),
+elle n'osoit implorer ma protection pour vous &eacute;crire. Je suis venue &agrave;
+son secours, et j'ai bien fait. Il auroit fallu lui servir de
+secr&eacute;taire. &Agrave; l'&eacute;norme paquet que je vous envoie, jugez de la besogne.
+En une ann&eacute;e, je ne promettrois pas d'en &eacute;crire autant. Elle vouloit
+que j'en prisse lecture. J'ai refus&eacute;: j'aime mieux qu'elle me conte tout
+cela. Vous savez comme j'aime la causerie. Adieu, monsieur. Je m'ennuie
+&agrave; coup s&ucirc;r ici plus s&eacute;rieusement que vous dans le monde.&raquo;</p>
+
+<p><i>P.S.</i> &laquo;Si vous tenez quelques anecdotes qui m&eacute;ritent la peine d'&ecirc;tre
+&eacute;crites, envoyez-les-moi. Je les aime assez; madame l'abbesse en
+raffole.&raquo;</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">ad&egrave;le &agrave; henri de miralbe.</span></p>
+
+<p>&laquo;Je vous remercie, mon fr&egrave;re, de ne pas m'abandonner: prenez ma d&eacute;fense
+avec courage; je suis innocente. Dans un temps plus heureux, jamais,
+jamais on ne vous accusa devant Ad&egrave;le sans qu'elle &eacute;lev&acirc;t la voix en
+votre faveur; et c'est sans doute un de ses crimes aupr&egrave;s de M. de
+Miralbe. Votre lettre a ranim&eacute; mes esprits: je craignois que <i>ceux dont
+l'opinion est n&eacute;cessaire &agrave; mon repos</i>, ne se laissassent tromper par mes
+accusateurs: qu'ils me conservent leur estime, c'est la seule chose &agrave;
+laquelle il me soit permis de pr&eacute;tendre apr&egrave;s le scandale affreux... Mon
+fr&egrave;re, lisez la lettre que je vous envoie; elle n'avoit pas &eacute;t&eacute; &eacute;crite
+pour vous: un sentiment au-dessus m&ecirc;me de l'esp&eacute;rance me for&ccedil;oit &agrave;
+confier mes peines &agrave; qui ne pouvoit plus les adoucir. Faites-en l'usage
+qu'il vous plaira; votre amiti&eacute; me r&eacute;pond que vous exaucerez les v&#339;ux
+d'une infortun&eacute;e dont le c&#339;ur est trop pur et l'ame trop d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e
+pour n'&ecirc;tre pas capable de la plus vive reconnoissance.&raquo;</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">ad&egrave;le &agrave; fr&eacute;d&eacute;ric.</span></p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; &ecirc;tes-vous, vous &agrave; qui je n'ose plus donner un nom qui m'&eacute;toit si
+cher? Ad&egrave;le n'a point trahi ses sermens, et cependant l'intrigue la
+plus affreuse est parvenue &agrave; &eacute;lever une barri&egrave;re &eacute;ternelle entre elle et
+celui qu'elle ne cessera jamais d'aimer. Mon ami (ce titre du moins
+m'est encore permis) je suis d&eacute;shonor&eacute;e, perdue dans l'opinion des
+hommes; et telle est ma position, que j'aurois en main mille preuves
+irr&eacute;cusables de mon innocence, et que ces m&ecirc;mes hommes ne me
+pardonneroient pas d'en faire usage. Mon p&egrave;re est mon accusateur, mon
+juge et mon bourreau. Mon p&egrave;re... C&#339;ur m&eacute;chant, quand le remords ne te
+d&eacute;chireroit pas, tu seras encore plus malheureux que ta victime. Ennemi
+cruel de tes enfans, sans appui dans la vieillesse, la soif de l'or qui
+te d&eacute;vore, sera un jour et tout &agrave; la fois l'&eacute;cueil de ta r&eacute;putation et
+la punition de tes crimes. Cette esp&eacute;rance... Perfide bont&eacute;! devrois-tu
+descendre jusqu'&agrave; la foiblesse? Quand je voudrois n'&eacute;prouver que le
+besoin de la vengeance, l'avenir de cet homme excite ma piti&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Mon ami, qu'avez-vous appris de mes malheurs? Si vous me croyez
+innocente, vous &ecirc;tes bien &agrave; plaindre; si vous me croyez coupable...
+Fr&eacute;d&eacute;ric, cela n'est pas possible; non, quand tout se r&eacute;unit pour
+accabler Ad&egrave;le, une voix s'&eacute;l&egrave;ve dans votre c&#339;ur et vous dit: Elle
+t'aimoit; elle t'aimera jusqu'au dernier soupir: en renon&ccedil;ant m&ecirc;me &agrave;
+l'espoir, elle tient encore &agrave; son amour; son amour est son existence.</p>
+
+<p>&laquo;L'&eacute;poque de votre retour est pass&eacute;e; vous &ecirc;tes &agrave; Paris, je n'en doute
+pas: vous avez vu la s&#339;ur de M. Durmer; vous savez... &Ocirc; mon Dieu!
+combien j'ai souffert! combien je souffre encore! Quelle intrigue
+infernale! Quand mes observations et mes pressentimens m'avertissoient
+que le pr&eacute;cipice &eacute;toit sous mes pas, je m'effrayois sans pouvoir
+m'emp&ecirc;cher d'y tomber. Comme ils m'auront envelopp&eacute;e de calomnies! Le
+monstre! L'abominable femme! &Eacute;coutez, Fr&eacute;d&eacute;ric; c'est un de leurs
+complices qui les accuse.</p>
+
+<p>&laquo;Ma femme-de-chambre, cet &ecirc;tre qui v&eacute;g&egrave;te aujourd'hui aupr&egrave;s de moi, cet
+&ecirc;tre qui a eu la hardiesse de conspirer ma perte, et qui n'a pas la
+force de supporter le ch&acirc;timent que ceux qui l'employoient r&eacute;servoient &agrave;
+ses services, m'a r&eacute;v&eacute;l&eacute; les d&eacute;tails de ce complot. On lui avoit promis
+de l'argent: on l'a fait monter en voiture avec moi, pour m'accompagner
+pendant la route seulement; arriv&eacute;e &agrave; l'abbaye, elle croyoit n'avoir
+plus qu'&agrave; retourner saisir le prix de sa bassesse, quand on lui a montr&eacute;
+que l'ordre obtenu contre la fille de M. de Miralbe &eacute;toit commun &agrave; la
+femme qui l'accompagnoit. Ils ont craint son indiscr&eacute;tion, ses
+importunit&eacute;s, et l'insolence que donne la complicit&eacute;. La malheureuse
+g&eacute;mit, accuse ceux qui l'ont employ&eacute;e, se fait d&eacute;tester dans la maison,
+et ne trouve personne qui la croie. On se dit tout bas que c'est pour
+m'avoir second&eacute;e, qu'elle est renferm&eacute;e. C'est elle qui, sous la dict&eacute;e
+de madame de Valmont, a &eacute;crit des lettres en mon nom &agrave; M. de Farfalette:
+ils ont employ&eacute; un domestique qui croyoit agir &agrave; ma sollicitation.
+Jamais M. de Miralbe, vis-&agrave;-vis de cette malheureuse, n'a paru &ecirc;tre pour
+quelque chose dans cette affaire; tout se faisoit entre elle et madame
+de Valmont: mais elle ne doute pas que mon p&egrave;re n'en f&ucirc;t instruit; elle
+savoit qu'il avoit de fr&eacute;quens entretiens avec sa ni&egrave;ce: elle les
+guettoit; elle les a entendus plusieurs fois sans qu'ils le sussent; et
+M. de Miralbe juroit qu'il aimeroit mieux me voir morte qu'install&eacute;e
+dans la maison de M. de Saint-Alban. Lisez ma derni&egrave;re lettre, mon ami,
+et vous trouverez la preuve de la perfidie de mon p&egrave;re dans l'am&eacute;nit&eacute;
+avec laquelle il se pr&ecirc;toit &agrave; ce que j'allasse demeurer chez son oncle.
+Et je me reprochois mes soup&ccedil;ons! Ma femme-de-chambre assure que c'est
+M. de Saint-Alban qui a sollicit&eacute; l'ordre de mon enl&egrave;vement: elle
+pr&eacute;tend aussi qu'il avoit de l'amour pour moi, et que mon p&egrave;re, qui s'en
+&eacute;toit apper&ccedil;u, n'a r&eacute;ussi aupr&egrave;s de lui qu'en excitant sa jalousie. Ce
+qu'elle m'a dit de la haine de madame de Valmont, passe mon imagination.
+Fr&eacute;d&eacute;ric, ce n'est point un reproche que je vous fais: mais c'est pour
+se venger de vous qu'elle a port&eacute;, sans piti&eacute;, le poignard dans mon
+sein; elle vouloit vous punir; elle croyoit donc que mon malheur ne
+feroit qu'ajouter &agrave; votre amour. Si elle se s'est pas tromp&eacute;e, je suis
+moins &agrave; plaindre. Il y a quelque chose de cruel dans l'aveu que je vous
+fais: je donnerois ma vie pour vous &eacute;pargner le moindre chagrin; mais
+renoncer au droit et &agrave; la certitude d'&ecirc;tre aim&eacute;e de vous, c'est plus que
+la vie. C'est par vous directement qu'elle esp&eacute;roit d'abord me perdre;
+si vous m'eussiez demand&eacute; un rendez-vous, et que je l'eusse accord&eacute;,
+j'&eacute;tois coupable et punie: vous avez respect&eacute; votre Ad&egrave;le; elle est
+innocente et accabl&eacute;e. Pouvois-je &eacute;chapper &agrave; tant de combinaisons?</p>
+
+<p>&laquo;Que deviendrons-nous? Je n'ose porter mes regards dans l'avenir; je n'y
+vois rien que la mort de M. de Miralbe: je ne peux la souhaiter. Ce
+n'est point une consolation de l'attendre. (Non, ma foi, dit Henri en
+m'interrompant: les m&eacute;chans vivent long-temps; il semble que le mal
+qu'ils font les purge.) Je ne sais quels sont ses projets: il a pu me
+ravir ma libert&eacute;, il ne me forcera jamais &agrave; l'engager; je doute m&ecirc;me
+qu'il en ait l'esp&eacute;rance. Si l'on pouvoit obtenir de M. de Farfalette
+les lettres qu'il croit avoir re&ccedil;ues de moi! (<i>Henri</i>: Id&eacute;e juste.) Mais
+qui voudra maintenant me rendre ce service? Ai-je encore des amis? M. de
+Florvel... H&eacute;las! comment me croiroit-il &agrave; pr&eacute;sent digne de son estime?
+Et s'il ne le croit, &agrave; quel titre exiger qu'il se compromette...? Pour
+vous, Fr&eacute;d&eacute;ric, au nom de tout ce que je souffre par la haine d'une
+femme qui vous poursuit en moi, je vous conjure de n'avoir rien &agrave;
+d&eacute;m&ecirc;ler avec cet homme. &Agrave; quoi vous serviroient ces lettres? &Agrave; quoi m&ecirc;me
+serviroit-il que M. de Florvel les retir&acirc;t? Il ne conno&icirc;t pas M. de
+Saint-Alban, et c'est lui seul qu'il faudrait pouvoir d&eacute;sabuser.
+(<i>Henri</i>: Nous sommes d'accord.) Mon fr&egrave;re est brouill&eacute; avec lui; il se
+pr&eacute;senterait ces fatales lettres &agrave; la main, que M. de Saint-Alban ne le
+croiroit pas: il a une telle id&eacute;e de l'activit&eacute; de son g&eacute;nie, qu'il
+regarderoit comme une invention ce qui n'est que la v&eacute;rit&eacute;. (<i>Henri</i>: Je
+les lui ferai pr&eacute;senter par quelqu'un qu'il croira, quand m&ecirc;me elles ne
+seroient qu'une invention de mon g&eacute;nie.) D'ailleurs, on ne verroit dans
+sa chaleur &agrave; me servir qu'une nouvelle hostilit&eacute; contre mon p&egrave;re
+(<i>Henri</i>: Elle a raison de moiti&eacute;; mais elle m&eacute;rite aussi qu'on la serve
+pour elle), et je ne veux pas que mon fr&egrave;re &eacute;prouve le moindre
+d&eacute;sagr&eacute;ment pour moi. (<i>Henri</i>: C'est mon affaire.) Ma plus douce
+esp&eacute;rance, en allant chez M. de Saint-Alban, &eacute;toit de les r&eacute;concilier.
+(<i>Henri</i>: Bonne petite s&#339;ur, vous r&eacute;ussirez.) S'il connoissoit l'int&eacute;r&ecirc;t
+qu'il m'inspire, il regretteroit les d&eacute;marches dans lesquelles ses
+passions l'ont entra&icirc;n&eacute;; il sentiroit le besoin de devenir raisonnable.
+(<i>Henri</i>: J'ai le temps.) Mais c'est le fils de ma m&egrave;re; il doit &ecirc;tre
+malheureux.&raquo;</p>
+
+<p>En ce moment, Henri posa sa main sur la lettre pour m'emp&ecirc;cher de
+continuer. Je le regardai; ses yeux &eacute;toient humides de pleurs. &Eacute;tonnant
+jeune homme! toutes les qualit&eacute;s du c&#339;ur, toutes celles de l'esprit, et
+toutes les passions qui en ternissent l'&eacute;clat et souvent les &eacute;touffent.
+Je repris ma lecture.</p>
+
+<p>&laquo;Je veux en vain &eacute;carter la possibilit&eacute; d'int&eacute;resser M. de Saint-Alban &agrave;
+mon sort; je ne vois que l&agrave; mon salut. Que ne puis-je vous communiquer
+cette id&eacute;e! elle prendrait sans doute dans votre esprit une consistance
+qu'il m'est impossible de lui donner dans ma position. Mais je vous
+&eacute;cris pour concentrer mon chagrin, bien plus que par l'espoir de me
+faire entendre: je succombe devant les obstacles que leur cruaut&eacute; a mis
+entre ma voix et votre c&#339;ur. Lorsque M. de Saint-Alban se croyoit le
+droit de m'accabler, un reste de piti&eacute; lui parloit encore en ma faveur;
+et le couvent o&ugrave; je suis est, je n'en doute pas, bien plus de son choix
+que de celui de M. de Miralbe. Si je pouvois &eacute;carter de moi votre
+souvenir, et cette indignation que l'injustice inspire &agrave; toutes les ames
+fortes, je pr&eacute;f&eacute;rerois cette retraite &agrave; la maison de mon p&egrave;re. On m'y
+croit coupable; on m'y plaint: les religieuses sont sensibles, aimables
+m&ecirc;me, parce que celle qui les commande est douce, d'un caract&egrave;re gai, et
+point du tout minutieuse. On s'efforce de lui ressembler pour lui
+plaire, et je leur sais bon gr&eacute; &agrave; toutes de respecter le sentiment qui
+me fait chercher la solitude....</p>
+
+<p>&laquo;Bonheur inesp&eacute;r&eacute;! on vient de me montrer une lettre de mon fr&egrave;re. Si
+mes plus chers desirs ne m'ont point abus&eacute;e, j'ai lu.... oui, oui, c'est
+de vous qu'il parloit; je l'ai senti &agrave; la consolation qui s'est r&eacute;pandue
+dans tout mon &ecirc;tre. Je ne suis plus &agrave; plaindre, je ne souffre plus: mon
+ami, consolez-vous; Ad&egrave;le a retrouv&eacute; son courage. Voyez mon fr&egrave;re,
+voyez-le souvent; qu'il ne m'abandonne pas. Je ne lui demande pour toute
+grace que de me confirmer que c'est vous, vous, Fr&eacute;d&eacute;ric, autrefois
+l'&eacute;poux de mon c&#339;ur, aujourd'hui.... Adieu; mes pleurs coulent de joie,
+de tristesse et d'indignation.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XLIV" id="CHAPITRE_XLIV"></a><a href="#toc">CHAPITRE XLIV.</a></h2>
+
+<h3><i>Projet d&eacute;taill&eacute;.</i></h3>
+
+
+<p>&laquo;<span class="smcap">&Agrave;</span> pr&eacute;sent, me dit Henri, nous pouvons concerter nos mesures. Voici les
+miennes; elles sont simples.</p>
+
+<p>&laquo;Je contrefais l'&eacute;criture de mon p&egrave;re assez correctement pour avoir
+plusieurs fois tromp&eacute; son intendant, quoiqu'il f&ucirc;t pr&eacute;venu; mais, comme
+le dit M. de Miralbe, c'est comptes &agrave; r&eacute;gler entre nous. Notre nom est
+le m&ecirc;me: ainsi la signature est bonne, et des religieuses, sans sujet de
+m&eacute;fiance, n'auront pas m&ecirc;me l'ombre d'un soup&ccedil;on.</p>
+
+<p>&laquo;J'&eacute;cris &agrave; l'abbesse un billet tr&egrave;s-court pour la pr&eacute;venir qu'en
+punissant ma fille, lorsque l'honneur m'en impose la loi, la nature me
+parle encore en sa faveur; que mon devoir se borne &agrave; la priver d'une
+libert&eacute; dont elle a abus&eacute;, et non &agrave; lui interdire les distractions qui
+peuvent adoucir son sort. En cons&eacute;quence, je la prie de lui faire
+remettre une caisse que je lui envoie. La clef de cette caisse sera
+donn&eacute;e &agrave; l'abbesse, ainsi qu'une lettre pour Ad&egrave;le. La lettre ne sera
+point cachet&eacute;e: on ne peut agir plus loyalement.</p>
+
+<p>&laquo;Faisons d'abord la lettre de mon p&egrave;re &agrave; ma s&#339;ur, sauf &agrave; retrancher ou
+ajouter &agrave; mesure que nos id&eacute;es s'&eacute;clairciront.&raquo;</p>
+
+<p>Il prit une plume et &eacute;crivit:</p>
+
+<p>&laquo;Je vous &eacute;pargnerai, mademoiselle, bien plus que des reproches; je vous
+tairai la douleur dans laquelle vous m'avez plong&eacute;: un p&egrave;re g&eacute;mit en
+s'armant de rigueur, punit et ne se venge pas. Si vous examinez avec
+soin la caisse que je vous envoie, vous verrez que la main qui a
+rassembl&eacute; ce qu'elle contient n'est pas celle d'un ennemi, mais d'un
+infortun&eacute; dont la tendresse pour vous m&eacute;ritoit une autre r&eacute;compense.
+Adieu, mademoiselle. Faut-il que je soupire en pensant qu'il ne m'est
+plus permis de vous donner un nom autrefois si doux &agrave; mon c&#339;ur!</p>
+
+<p class="c">&laquo;<span class="smcap">De Miralbe</span>.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Je compte assez sur l'intelligence de ma s&#339;ur, me dit Henri, pour &ecirc;tre
+persuad&eacute; que ce qu'il y a d'&eacute;quivoque dans ma lettre ne le sera pas pour
+elle; mais je lui r&eacute;serve un autre avertissement auquel l'esprit le
+moins p&eacute;n&eacute;trant ne se m&eacute;prendroit pas. La caisse dont cette &eacute;p&icirc;tre sera
+accompagn&eacute;e renfermera de la musique qui lui sera inconnue, des dessins
+qui ne seront pas les siens, des livres mystiques et de litt&eacute;rature
+&eacute;trang&egrave;re qui n'auront jamais &eacute;t&eacute; &agrave; son usage, et des v&ecirc;temens quelle ne
+pourra reconno&icirc;tre, ne les ayant jamais port&eacute;s. Ne verra-t-elle pas que
+la main qui aura rassembl&eacute; tout cela n'est pas celle de son p&egrave;re, et
+qu'il est n&eacute;cessaire qu'elle examine la caisse avec le plus grand soin?
+Vous r&eacute;fl&eacute;chissez, T&eacute;ligny: parlez; quelque id&eacute;e vous occupe.&mdash;Pourquoi
+n'ajouterions-nous pas &agrave; ce qui doit &eacute;veiller ses soup&ccedil;ons, quelque
+chose de plus frappant encore? Si parmi les dessins nous en glissions un
+qui lui rappel&acirc;t l'&eacute;poux qu'elle avoit choisi, le...&raquo;</p>
+
+<p>Henri fit un bond, serra ses mains contre sa t&ecirc;te, puis en avan&ccedil;a une
+pour m'engager &agrave; me taire. Apr&egrave;s quelques instans de silence, il
+s'&eacute;cria; &laquo;Mon tableau est fait: il ne faut pas le glisser parmi les
+autres; il faut le mettre en &eacute;vidence; il faut que sa grandeur le fasse
+remarquer. Si ce n'est pas assez, nous l'encadrerons, et il aura seul
+cet honneur. Faites venir un bon peintre; ils ne sont pas rares: qu'il
+dessine &agrave; la h&acirc;te l'ange Gabriel, qu'il soigne la figure, que cette
+figure soit la v&ocirc;tre. Il vous soutiendra en l'air avec des ailes; rien
+n'est si facile: qu'&agrave; vos pieds il place une femme dans l'attitude de la
+douleur, mais dont la t&ecirc;te soit enti&egrave;rement cach&eacute;e, soit par les mains,
+soit par ses cheveux &eacute;pars, n'importe. L'ange la consid&eacute;rera avec
+int&eacute;r&ecirc;t, et, par un geste prononc&eacute;, semblera lui annoncer que ses v&#339;ux
+sont exauc&eacute;s. Au bas, nous &eacute;crirons: <i>Dessin&eacute; d'apr&egrave;s le tableau du
+cabinet de M. Fr&eacute;d&eacute;ric de T...</i> Mon ami, ajouta-t-il en riant, un ange,
+une femme qui pleure, voil&agrave; de quoi faire l'admiration de toutes les
+religieuses: qui sait si vous ne finirez pas par &ecirc;tre plac&eacute; dans le
+ch&#339;ur du couvent? Allons, notre caisse me paro&icirc;t arrang&eacute;e; passons plus
+loin. Je vais &eacute;crire &agrave; ma s&#339;ur; ma lettre vous dira le reste. Si vous
+craignez l'ennui, prenez un livre, car je ne vous r&eacute;ponds pas d'&ecirc;tre
+bref.&raquo;</p>
+
+<p>J'allai chercher Philippe pour le prier de me trouver sur-le-champ un
+peintre, bon dessinateur sur-tout, d&eacute;cid&eacute; &agrave; passer la nuit s'il le
+falloit; le prix &agrave; sa disposition. Je retournai ensuite pr&egrave;s de Henri:
+il avoit le calme de la confiance; moi, j'&eacute;prouvois toutes les angoisses
+de l'impatience et de l'inqui&eacute;tude. Voici sa lettre.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">henri de miralbe &agrave; ad&egrave;le.</span></p>
+
+<p>&laquo;Ma ch&egrave;re s&#339;ur, votre libert&eacute;, votre bonheur, d&eacute;pendent en ce moment de
+vous; il ne faut qu'un instant de r&eacute;solution, et l'on assure que vous
+n'en manquez pas.</p>
+
+<p>&laquo;Vous aurez &eacute;t&eacute; surprise de trouver dans le double fond d'une bo&icirc;te &agrave;
+crayon des lettres, des pistolets, et quelques p&eacute;tards bons &agrave; amuser des
+enfans: je vais vous en indiquer l'usage.</p>
+
+<p>&laquo;La peur n'est qu'un &eacute;tonnement prolong&eacute;, et rien n'est plus facile que
+d'effrayer des religieuses: plus on a v&eacute;cu &agrave; l'abri du danger, plus on
+est foible &agrave; son aspect.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; partir du jour o&ugrave; vous aurez re&ccedil;u cette lettre, T&eacute;ligny et moi nous
+serons toutes les nuits, &agrave; onze heures, assez pr&egrave;s des murs de l'abbaye
+pour entendre un bruit un peu violent.</p>
+
+<p>&laquo;La veille du jour o&ugrave; vous aurez r&eacute;solu de quitter le couvent, de dix
+heures &agrave; minuit, jetez plusieurs p&eacute;tards allum&eacute;s par votre fen&ecirc;tre; ce
+sera pour nous le signal d'&ecirc;tre pr&ecirc;ts pour le lendemain. Si leur &eacute;clat
+alarme l'abbaye, tant mieux; il est bon de disposer les ames &agrave; la
+frayeur. On parlera, on racontera des histoires qui augmenteront
+l'effroi. Quand on s'adressera &agrave; vous, r&eacute;pondez que vous n'avez rien
+entendu.</p>
+
+<p>&laquo;Le lendemain, de dix heures du soir &agrave; deux heures du matin (choisissez
+l'instant qui vous paro&icirc;tra le plus s&ucirc;r), armez-vous de vos pistolets,
+marchez v&icirc;te, arrivez sans bruit jusqu'&agrave; la chambre de celle des
+religieuses &agrave; qui les clefs sont remises chaque soir; approchez d'elle
+en lui demandant quelques services ou autrement: alors faites-la asseoir
+devant vous, et tenez-la en respect, en l'assurant que le moindre
+mouvement qu'elle fera, le moindre cri qu'elle poussera, seront le
+signal de sa mort; menacez-la de vous tuer vous-m&ecirc;me apr&egrave;s: montrez-lui
+l'&eacute;ternit&eacute; malheureuse o&ugrave; elle vous plongera; effrayez-la par l'enfer et
+par l'image de la destruction: en un mot, ne lui laissez ni le temps de
+se remettre, ni le loisir de faire la plus petite objection; pressez-la;
+forcez-la non seulement &agrave; vous ouvrir les portes, mais &agrave; vous
+accompagner jusqu'&agrave; la derni&egrave;re. Nous serons l&agrave;.</p>
+
+<p>&laquo;Je pr&eacute;viens toutes vos objections. Les pistolets que je vous envoie ne
+sont pas charg&eacute;s: c'est vous dire assez que je suis aussi &eacute;loign&eacute; de
+vous conseiller un crime, que vous de le commettre; c'est vous annoncer
+suffisamment que j'ai la plus intime conviction qu'on ne vous r&eacute;sistera
+pas. Une arme et le bruit de la veille; les portes vous sont ouvertes.</p>
+
+<p>&laquo;Nous aurons une voiture, des chevaux, un seul domestique; mais ces
+d&eacute;tails ne vous regardent pas. Comptez sur le z&egrave;le de l'amour et la
+prudence de l'amiti&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, ma s&#339;ur, supposez-vous hors du couvent: devinez o&ugrave; nous
+vous conduisons. Pas plus loin que huit lieues, c'est-&agrave;-dire &agrave;
+Versailles, chez M. de Saint-Alban.&raquo;</p>
+
+<p>Je regardai Henri avec autant de surprise que de m&eacute;contentement; il ne
+se d&eacute;concerta pas, et me fit signe de continuer.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, ma ch&egrave;re Ad&egrave;le, chez M. de Saint-Alban; c'est le seul asyle qui
+puisse &agrave; la fois satisfaire ce que vous devez &agrave; la d&eacute;cence et &agrave; vos
+int&eacute;r&ecirc;ts. Quels que soient les torts de mon p&egrave;re, vous les justifieriez
+du moment o&ugrave; vous n'&eacute;chapperiez &agrave; son pouvoir que pour vous mettre sous
+la protection d'un homme qui, quelque digne qu'il soit, par ses
+sentimens et sa g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, de votre confiance, ne peut vous prot&eacute;ger
+qu'en fuyant. Vous ne le voudriez pas; je dis plus, il vous estime trop
+pour vous le proposer. Cependant, j'atteste ici la m&eacute;moire d'une m&egrave;re
+qui nous est &eacute;galement ch&egrave;re, si vous n'aviez que le choix de rentrer
+sous le joug du plus cruel de nos ennemis, ou de chercher dans les pays
+&eacute;trangers un refuge avec T&eacute;ligny, tout en g&eacute;missant du sort qui vous
+r&eacute;duiroit &agrave; cette alternative, je ne balancerois pas un instant; je
+confierois votre destin&eacute;e au sort de votre amant.</p>
+
+<p>&laquo;Mais seroit-ce assez pour vous de recouvrer votre libert&eacute;? n'avez-vous
+pas votre r&eacute;putation &agrave; venger? et lorsque les plus inf&acirc;mes calomnies
+vous environnent, voudriez-vous donner &agrave; M. de Miralbe la satisfaction
+de dire, &laquo;Surprise avec un homme, elle a fui avec un autre&raquo;?
+Pardonnez-moi, ma s&#339;ur, d'avoir trac&eacute; ces mots: &agrave; l'indignation qu'ils
+auront excit&eacute;e dans votre ame, jugez s'il vous est possible de balancer.</p>
+
+<p>&laquo;On pr&eacute;tend que M. de Saint-Alban est amoureux de vous; je le
+souhaiterois; l'amour, dans un vieillard, n'est point une passion,
+c'est une foiblesse; de plus, vous n'en aurez rien &agrave; craindre, et vous
+le verrez plus soumis &agrave; vos volont&eacute;s. Craignez-vous ses importunit&eacute;s?
+Dans la n&eacute;cessit&eacute; o&ugrave; vous &ecirc;tes de le prendre pour protecteur, les
+mettriez-vous en balance avec l'&eacute;ternit&eacute; silencieuse d'un clo&icirc;tre? D'un
+mot arr&ecirc;tez-le; faites-lui, sans d&eacute;tour, confidence de vos sentimens les
+plus secrets. Il est accoutum&eacute; &agrave; votre franchise; il respectera votre
+amour, parce qu'il est pur, et votre constance, parce qu'elle tient &agrave; un
+caract&egrave;re qui a excit&eacute; son admiration.</p>
+
+<p>&laquo;Les lettres &eacute;crites en votre nom &agrave; M. de Farfalette sont en ma
+possession. Vous cherchiez une main digne de les pr&eacute;senter &agrave; M. de
+Saint-Alban: je vous l'ai indiqu&eacute;e; je n'en connois pas d'autre. Si
+votre vue, si l'accent de votre voix ne devoient pas aller jusqu'au c&#339;ur
+d'un vieillard qui se fait un honneur de son respect pour votre sexe,
+je vous observerois que la malheureuse qui a &eacute;crit ces lettres ne peut
+&eacute;chapper; que la peur, la vengeance, ou une r&eacute;compense s&ucirc;re,
+l'engageront &agrave; r&eacute;p&eacute;ter avec plus de d&eacute;tails encore ce qu'elle vous a
+confi&eacute; dans sa col&egrave;re: mais il n'en sera pas besoin.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous conduirai moi-m&ecirc;me chez M. de Saint-Alban. Il m'a fait d&eacute;fendre
+une seule fois de paro&icirc;tre devant lui; Ad&egrave;le, vous serez mon motif: il
+en falloit un aussi grand pour que je fusse tent&eacute; de lui d&eacute;sob&eacute;ir.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne vous crierai pas: D&eacute;cidez-vous; je vous dirai froidement: Il
+n'est plus en votre pouvoir d'h&eacute;siter. Ces lettres, cette caisse,
+envoy&eacute;es au nom de mon p&egrave;re, d&eacute;couvriront avant peu que vous avez au
+dehors des amis qui vous servent. De cette certitude &agrave; celle que votre
+r&eacute;clusion deviendra plus aust&egrave;re, votre sort plus affreux, la
+cons&eacute;quence est s&ucirc;re. (Je regardai encore Henri en fr&eacute;missant; il me fit
+de nouveau signe de continuer.) Accusez-moi de ne pas vous laisser la
+possibilit&eacute; du refus, de vous forcer &agrave; m'ob&eacute;ir; j'y consens. Je connois
+votre sexe; on ne peut attendre de lui l'audace du n&ocirc;tre qu'en le
+r&eacute;duisant &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute;. Cette extr&eacute;mit&eacute; fait sa force, et lui sert
+d'excuse aux yeux du public. Soyez heureuse; et si l'on condamne votre
+t&eacute;m&eacute;rit&eacute;, je me chargerai du bl&acirc;me.</p>
+
+<p class="c">&laquo;<span class="smcap">Henri de Miralbe</span>.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien! mon ami, me dit Henri en me frappant sur l'&eacute;paule, vous voil&agrave;
+bien pensif; avez-vous quelques objections &agrave; faire? J'entends des
+objections raisonnables, car je devine tout ce qu'un amant peut
+desirer&raquo;. Je gardois le silence. &laquo;Mon cher T&eacute;ligny, ajouta-t-il d'un ton
+&agrave; la fois s&eacute;rieux et rempli d'amiti&eacute;, mettez la main sur votre c&#339;ur, et
+dites-moi, si vous &eacute;tiez le fr&egrave;re d'Ad&egrave;le, comment vous conduiriez-vous?
+S&ucirc;r m&ecirc;me de son amour, nourrissant l'espoir d'&ecirc;tre son &eacute;poux, que
+pouvez-vous souhaiter de plus avantageux pour elle?&mdash;Rien, si M. de
+Saint-Alban n'en &eacute;toit pas amoureux.&mdash;Croyez-vous ma s&#339;ur
+int&eacute;ress&eacute;e?&mdash;Au contraire.&mdash;Ambitieuse?&mdash;Oh! non.&mdash;Que craignez-vous
+donc? M. de Miralbe n'e&ucirc;t point consenti &agrave; la marier; l'int&eacute;r&ecirc;t chez lui
+est plus puissant que ne peut l'&ecirc;tre la tendresse dans un homme aussi
+&acirc;g&eacute; que mon oncle. Je le r&eacute;p&egrave;te, c'est au plus une fantaisie que le
+moindre mot d'Ad&egrave;le dissipera; ainsi votre position se trouvera plus
+avantageuse qu'elle n'&eacute;toit. Je ne vous ferai qu'une question; elle est
+d&eacute;cisive. Pensez-vous qu'Ad&egrave;le consentiroit &agrave; fuir avec vous? Votre
+silence &eacute;quivaut &agrave; une r&eacute;ponse. &Agrave; pr&eacute;sent, nommez-moi un autre &ecirc;tre que
+M. de Saint-Alban qui puisse, sans &eacute;clat, la soustraire &agrave; la puissance
+paternelle, et je renonce &agrave; mon projet&raquo;. Je n'avois rien &agrave; r&eacute;pondre, et
+je fus oblig&eacute; de me soumettre. Il me quitta en me recommandant de tout
+disposer: cela &eacute;toit inutile. Nous conv&icirc;nmes que la caisse seroit pr&ecirc;te
+pour le lendemain. Il se chargea de faire faire la bo&icirc;te &agrave; crayons avec
+un double fond tel qu'il l'avoit con&ccedil;u, me laissa les lettres qu'il
+avoit &eacute;crites, et sourit en me d&eacute;fendant de r&eacute;pondre &agrave; celle que sa s&#339;ur
+m'avoit adress&eacute;e. Je vous &eacute;pargnerai, lecteur, celle que j'&eacute;crivis; vous
+savez comme j'aimois Ad&egrave;le; il falloit en effet songer &agrave; son bonheur
+bien plus qu'au mien pour la presser moi-m&ecirc;me de se jeter dans les bras
+d'un rival. Il est vrai que ce rival avoit soixante ans et plus, qu'il
+portoit le titre respectable de grand oncle, qu'on m'en avoit sacrifi&eacute;
+de plus dangereux; cependant....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XLV" id="CHAPITRE_XLV"></a><a href="#toc">CHAPITRE XLV.</a></h2>
+
+<h3><i>Les hommes.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">Si</span> je c&eacute;dois par n&eacute;cessit&eacute;, j'&eacute;tois bien &eacute;loign&eacute; d'&ecirc;tre aussi joyeux que
+j'aurois d&ucirc; l'&ecirc;tre avec l'espoir d'arracher Ad&egrave;le &agrave; la tyrannie de son
+p&egrave;re; car Henri m'avoit inspir&eacute; sa confiance, et je ne doutois point du
+succ&egrave;s. J'aurois pr&eacute;f&eacute;r&eacute; tout autre moyen; mais je me sentois incapable
+d'en concevoir un. J'ai toujours eu plus de vivacit&eacute; que d'imagination,
+plus de sensibilit&eacute; que d'adresse; et quand mon c&#339;ur est violemment
+agit&eacute;, mes id&eacute;es se troublent. Ma ressource en pareil cas, c'est
+Philippe. Je l'appelai, je lui confiai notre projet; et, lui donnant &agrave;
+lire les lettres de Henri de Miralbe, j'attendis que ses r&eacute;flexions
+apportassent aux miennes la clart&eacute; qui leur manquoit.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne vois, me dit-il apr&egrave;s avoir lu avec la plus grande attention,
+qu'une seule diff&eacute;rence entre M. de Miralbe et son fils: le premier
+sacrifie tout &agrave; son int&eacute;r&ecirc;t; le second fait tout servir &agrave; ses vues.
+Quoiqu'il ait dit le contraire, je soutiens qu'il e&ucirc;t trouv&eacute; d'autres
+exp&eacute;diens, sans le d&eacute;sir de se rendre n&eacute;cessaire, non pas &agrave; vous, non
+pas &agrave; sa s&#339;ur, mais &agrave; M. de Saint-Alban. Voil&agrave; l'id&eacute;e principale qui
+l'occupoit.</p>
+
+<p>&laquo;Nul doute que l'injustice de ce vieillard &agrave; l'&eacute;gard d'Ad&egrave;le n'augmente
+l'amiti&eacute; qu'elle lui avoit inspir&eacute;e, et que la conduite atroce de M. de
+Miralbe n'excite son indignation. De ces deux sentimens, il doit en
+r&eacute;sulter que, ne voulant pas perdre son neveu par un &eacute;clat, il le punira
+en l&eacute;guant la plus grande partie de sa fortune &agrave; mademoiselle de
+Miralbe. Son fr&egrave;re est trop &eacute;clair&eacute; pour ne pas l'avoir senti; et en
+s'associant ins&eacute;parablement &agrave; l'entr&eacute;e d'Ad&egrave;le dans la maison de M. de
+Saint-Alban, il acquiert des droits &agrave; son estime, pr&eacute;pare avec honneur
+une r&eacute;conciliation qui lui assure une partie de son h&eacute;ritage. Les moyens
+qu'il emploie pour arriver &agrave; ce but sont dignes d'une ame qui veut
+forcer l'admiration, et non s'abaisser jusqu'&agrave; la pri&egrave;re; mais vous
+voyez que l'homme ne peut jamais se s&eacute;parer de lui, et que l'int&eacute;r&ecirc;t,
+quoique d'une mani&egrave;re diff&eacute;rente, agit &eacute;galement sur tous. Celui qui a
+de la fiert&eacute; ne s'avoue qu'&agrave; regret ses motifs, et les cache avec soin
+aux autres; celui qui est n&eacute; sans &eacute;l&eacute;vation les d&eacute;couvre trop: voil&agrave;
+tout ce qui les distingue.&mdash;Mon ami, vous jugez bien s&eacute;v&egrave;rement les
+hommes.&mdash;Je les juge ce qu'ils sont; je me juge moi-m&ecirc;me, et je ne les
+condamne pas.&mdash;Vous pourriez vous tromper sur Henri.&mdash;Je pourrois, dans
+ses lettres m&ecirc;mes, vous donner dix preuves de ce que j'avance; mais il
+n'en faut qu'une. Il vous a laiss&eacute; les &eacute;p&icirc;tres qui doivent partir pour
+le couvent; vous a-t-il confi&eacute; les billets &eacute;crits, au nom de sa s&#339;ur, &agrave;
+M. de Farfalette? Ils sont la preuve de son innocence, le gage de sa
+r&eacute;conciliation avec M. de Saint-Alban; il les a gard&eacute;s. Mon cher
+Fr&eacute;d&eacute;ric, vous n'avez encore visit&eacute; que le temple de l'Amour; tout vous
+a souri: l'&acirc;ge viendra o&ugrave; vous desirerez entrer dans celui de la
+Fortune, et vous fr&eacute;mirez.&raquo; Mes id&eacute;es commenc&egrave;rent en ce moment &agrave;
+s'&eacute;claircir. Philippe continua.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis de l'avis de M. de Miralbe le fils; il y a mille probabilit&eacute;s
+que son projet r&eacute;ussira: mais une femme, une jeune personne sur-tout,
+s'&eacute;chapper d'un couvent un pistolet &agrave; la main, pr&eacute;sente une image
+r&eacute;voltante. Vous le pensez comme moi: son fr&egrave;re le croyoit de m&ecirc;me;
+aussi n'a-t-il pas cherch&eacute; &agrave; l'y d&eacute;cider, il a voulu l'y forcer. Je ne
+vois effectivement que la derni&egrave;re extr&eacute;mit&eacute; qui pourrait l'y r&eacute;duire;
+et c'est ici que Henri s'est tromp&eacute;: car si sa s&#339;ur se livroit &agrave; cette
+r&eacute;solution hardie, il n'y auroit plus qu'une ressource pour elle; ce
+seroit de fuir avec vous. On brave tout pour se livrer &agrave; l'amour; on ne
+s'&eacute;l&egrave;ve pas au-dessus des lois que la soci&eacute;t&eacute; impose &agrave; son sexe, pour
+r&eacute;tablir sa r&eacute;putation. Je ne vous parle ni comme &agrave; un fils, ni comme &agrave;
+un ami; mais si vous enlevez Ad&egrave;le, que ce ne soit ni par l'entremise de
+son fr&egrave;re, ni &agrave; son profit. Il a craint que vos projets ne
+contrariassent les siens; il est venu au devant de vous: il vouloit vous
+encha&icirc;ner &agrave; ses volont&eacute;s, et vous vous &ecirc;tes livr&eacute; avec trop de
+confiance&raquo;. Je sentois que Philippe avoit raison; mais quand mon amour
+impatient demandoit des moyens, j'&eacute;tois d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; qu'il ne m'offr&icirc;t que
+des r&eacute;flexions.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, ajouta-t-il, tirons de son projet ce qui peut &ecirc;tre utile &agrave;
+Ad&egrave;le. Tout se borne &agrave; persuader M. de Saint-Alban de son innocence. Les
+lettres suppos&eacute;es seroient n&eacute;cessaires; vous ne les avez point, et il
+n'est pas impossible de s'en passer. Plus M. de Saint-Alban aime sa
+ni&egrave;ce, moins il doutera de sa justification; mais mademoiselle de
+Miralbe se jetant dans les bras de son oncle lui donneroit trop
+d'avantages, si v&eacute;ritablement il en est amoureux. Que ce soit lui, au
+contraire, qui aille au devant d'elle, sa position change, et ce point
+est essentiel &agrave; son repos encore plus qu'au v&ocirc;tre. Ne connoissez-vous
+pas une femme jeune, belle, d'une r&eacute;putation qui, jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, a
+r&eacute;duit la calomnie au silence, une m&egrave;re de famille...&mdash;Oui, Philippe,
+m'&eacute;criai-je, madame de Florvel! et je n'y avois pas pens&eacute;! l'amie,
+l'admiratrice sinc&egrave;re d'Ad&egrave;le! Ah! c'est elle qui doit parler &agrave; M. de
+Saint-Alban; c'est &agrave; la beaut&eacute; &agrave; plaider pour la beaut&eacute;, &agrave; la vertu &agrave;
+venger l'innocence&raquo;. Et la joie m'avoit rendu toutes mes facult&eacute;s;
+j'aurois trac&eacute; d'un trait le plaidoyer de madame de Florvel, j'aurois
+disput&eacute; d'&eacute;loquence avec les plus grands orateurs de l'antiquit&eacute;. Timide
+lorsqu'il s'agit d'intrigues, si je pouvois m'&eacute;lever jusqu'au sublime,
+ce seroit pour d&eacute;fendre la v&eacute;rit&eacute;. Je retombai bient&ocirc;t; en pensant
+jusqu'&agrave; quel point je m'&eacute;tois engag&eacute; avec Henri, je ne sentois plus que
+l'embarras d'arr&ecirc;ter ses desseins, sans lui donner aucun soup&ccedil;on que
+j'agissois sans lui.</p>
+
+<p>&laquo;Que cela ne vous inqui&egrave;te pas, me dit Philippe; travaillons &agrave;
+rassembler les effets que renfermera la caisse, comme si elle devoit
+partir demain: d'une part nous retarderons par l'impossibilit&eacute; que le
+peintre trouvera &agrave; achever son ouvrage dans la nuit; d'une autre, je me
+charge de passer ce soir chez M. de Miralbe le fils, de lui annoncer que
+j'ai la certitude que son p&egrave;re fait &eacute;clairer toutes vos d&eacute;marches; je
+lui d&eacute;signerai celui des domestiques que j'ai vu causer avec votre
+portier; je lui peindrai leur surprise en m'appercevant... Reposez-vous
+sur moi.</p>
+
+<p>D'un coup d'&#339;il il vous devineroit: j'esp&egrave;re qu'il aura besoin de
+m'&eacute;tudier. Il faut retarder ses dispositions, et non y renoncer&raquo;. Je
+laissai &agrave; Philippe l'honneur de mentir pour moi, et je me rendis chez
+Florvel.</p>
+
+<p>Heureusement je le trouvai seul avec son &eacute;pouse et M. de Nangis. Madame
+de Florvel me f&eacute;licita de l'innocence d'Ad&egrave;le avec une joie si vive,
+qu'elle augmenta ma confiance pour elle. J'ai souvent remarqu&eacute; que si
+l'amiti&eacute; est plus rare entre les femmes que parmi nous, quand elle
+existe aussi, elle a bien plus de force, soit qu'elle s'augmente de tous
+les obstacles qu'elle a surmont&eacute;s, soit que les femmes portent dans tous
+leurs sentimens un peu de l'amour qu'elles r&eacute;pandent sur tout. Il &eacute;toit
+impossible de parler des malheurs de mademoiselle de Miralbe sans
+s'occuper de l'hypocrite cruaut&eacute; de son p&egrave;re. Florvel, son &eacute;pouse et
+moi, nous &eacute;tions &agrave; l'unisson. Si jamais indignation ne fut mieux
+m&eacute;rit&eacute;e, jamais aussi elle ne fut exprim&eacute;e avec plus d'&eacute;nergie. M. de
+Nangis seul... M. de Nangis &eacute;toit le plus honn&ecirc;te des hommes; mais on
+pouvoit croire que sa probit&eacute; tenoit plus &agrave; sa foiblesse qu'&agrave; des
+principes raisonn&eacute;s: comme il n'auroit pas eu la hardiesse de faire le
+mal, la volont&eacute; ne lui en &eacute;toit jamais venue; il vivoit dans le monde,
+et doutoit qu'il y e&ucirc;t des m&eacute;chans: douce s&eacute;curit&eacute;, qui, en contribuant
+&agrave; son bonheur, l'auroit fait paro&icirc;tre bien insupportable &agrave; quiconque
+auroit eu besoin de lui dans une circonstance importante, si sa
+foiblesse ne l'e&ucirc;t rendu incapable de r&eacute;sister &agrave; qui le pressoit
+vivement, quand on lui prouvoit en m&ecirc;me temps que son honneur ne couroit
+aucun risque. Sans dire devant lui par quel moyen m'&eacute;toit venue la
+lettre d'Ad&egrave;le, je la leur communiquai; on croira ais&eacute;ment que les
+renseignemens qu'elle m'y donnoit redoubl&egrave;rent l'int&eacute;r&ecirc;t pour elle, et
+la col&egrave;re contre son p&egrave;re.</p>
+
+<p>C'est dans ces dispositions que je fis part &agrave; madame de Florvel du
+service que j'attendois de son amiti&eacute;; je le d&eacute;taillois avec chaleur, et
+j'&eacute;tois d'autant moins press&eacute; de finir pour conno&icirc;tre la r&eacute;ponse de
+cette v&eacute;ritable protectrice d'Ad&egrave;le, que je la lisois dans ses yeux en
+m&ecirc;me temps que je parlois; ils annon&ccedil;oient la joie; elle sourioit, elle
+applaudissoit par ses gestes. Qu'elle &eacute;toit belle en ce moment! Je
+vivrois dix si&egrave;cles que je me rappellerois sa figure telle que je la vis
+alors, et je ne pourrois me la rappeler, quelque chagrin que j'eusse,
+sans que le sourire de l'espoir v&icirc;nt aussit&ocirc;t se placer sur mes l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Florvel s'offrit pour accompagner son &eacute;pouse chez M. de Saint-Alban; il
+se faisoit un plaisir de lui pr&eacute;senter les lettres qu'il avoit aid&eacute; &agrave;
+retirer des mains de M. de Farfalette. J'avois pr&eacute;vu qu'il les
+demanderoit; et ne voyant rien qui m&egrave;ne plus directement au but que la
+v&eacute;rit&eacute;, je leur confiai le projet de Henri de Miralbe, les r&eacute;flexions de
+Philippe, que je donnai comme miennes, et l'impossibilit&eacute; d'obtenir ces
+lettres sans entrer dans une explication d&eacute;sagr&eacute;able. Ainsi que
+Philippe, ils ne virent qu'une difficult&eacute; de plus, et non un obstacle
+insurmontable. Il est inutile d'observer que M. de Nangis avoit autant
+de peine &agrave; croire aux calculs de Henri qu'&agrave; l'hypocrisie de son p&egrave;re. Ne
+pouvant nier, il se soulageoit en criant contre les gens d'esprit;
+ressource assez ordinaire de ceux qui en manquent. Du moins avouoit-il
+de bonne foi qu'il se trouvoit trop heureux de n'en avoir que ce qu'il
+en faut pour se conduire en honn&ecirc;te homme, aveu qu'on n'obtient pas
+toujours de ceux que le g&eacute;nie effarouche.</p>
+
+<p>Je n'eus pas le temps de presser madame de Florvel de h&acirc;ter sa d&eacute;marche:
+&agrave; peine avois-je fini de parler, qu'elle nous quitta pour faire sa
+toilette, et donna les ordres pour sa voiture. Que j'aurois desir&eacute;
+l'accompagner, ou pouvoir du moins me rapprocher du lieu o&ugrave; l'on alloit
+d&eacute;cider le sort de celle qui disposoit du mien! Mais quitter Paris dans
+un moment o&ugrave; Henri pouvoit venir me chercher dix fois dans une heure,
+s'il ne me rencontroit pas, c'&eacute;toit une imprudence; je le sentis, et je
+retournai chez moi apr&egrave;s &ecirc;tre convenu avec Florvel de l'endroit o&ugrave; il
+trouveroit mon domestique, pour me faire savoir des nouvelles aussit&ocirc;t
+que possible. En rentrant je fis monter Charles &agrave; cheval; il partit pour
+Versailles.</p>
+
+<p>&Ecirc;tre inquiet, tremblant, &agrave; la fois agit&eacute; par la crainte et par
+l'esp&eacute;rance, c'est une cruelle situation sans doute; mais lorsqu'on
+souffre, &ecirc;tre oblig&eacute; de para&icirc;tre calme, joyeux m&ecirc;me, c'est un supplice
+au-dessus de tous ceux invent&eacute;s par la barbarie humaine. Je l'&eacute;prouvois.
+Le peintre que Philippe avoit trouv&eacute; m'attendoit; il s'empara de moi,
+me for&ccedil;a de m'asseoir: jamais je ne sentis plus vivement le besoin de
+marcher. Il se f&acirc;choit de me voir sans cesse d&eacute;tourner les yeux pour les
+fixer sur une pendule dont la lenteur redoubloit mon impatience: il
+exigeoit plus, il vouloit que je le regardasse en souriant, et
+pr&eacute;tendoit que ma situation demandoit la plus douce s&eacute;r&eacute;nit&eacute;. Il me fut
+impossible d'y tenir: je me levai en lui disant de me dessiner comme il
+pourroit, que d'avance je lui promettois d'&ecirc;tre content. Il s'imagina
+que je doutois de son talent, pr&eacute;tendit que je l'insultois, et je fus
+oblig&eacute; d'employer &agrave; l'appaiser plus de temps que n'en auroit exig&eacute; une
+s&eacute;ance compl&egrave;te. L'usage o&ugrave; nous sommes tous maintenant de multiplier
+nos portraits, me sauva de nouvelles pers&eacute;cutions: je lui en remis un
+qui m'avoit &eacute;t&eacute; rendu dans une rupture; il consentit &agrave; copier, et je
+pus du moins donner &agrave; mon corps une partie de l'agitation de mon esprit.</p>
+
+<p>Philippe revint de chez Henri de Miralbe. Il l'avoit d'autant plus
+facilement persuad&eacute; de retarder d'un jour l'ex&eacute;cution de nos projets,
+qu'il l'avoit trouv&eacute; pr&ecirc;t &agrave; partir pour la campagne, o&ugrave; il devoit passer
+la nuit. C'&eacute;toit une partie arrang&eacute;e en l'absence d'un jaloux: ainsi
+l'amour du plaisir et l'insouciante amiti&eacute; de Henri me sauv&egrave;rent
+l'embarras de dissimuler avec lui. Cela me soulagea.</p>
+
+<p>Le jour d&eacute;clinoit, et mon inqui&eacute;tude alloit toujours en augmentant: le
+pas d'un cheval ne frappoit pas mon oreille sans faire tressaillir mon
+c&#339;ur. J'avois d&eacute;j&agrave; compt&eacute; cent fois le temps qu'il falloit pour aller &agrave;
+Versailles, obtenir audience de M. de Saint-Alban, plaider la cause
+d'Ad&egrave;le, dire un seul mot &agrave; Charles, et pour que celui-ci rev&icirc;nt &agrave;
+Paris: de dix minutes en dix minutes j'ajoutois &agrave; l'espace de temps qui
+m'avoit d'abord paru suffisant; et je suis persuad&eacute; qu'il se trouvoit
+trois heures de diff&eacute;rence entre mon premier et mon dernier calcul, sans
+que je pusse donner d'autre raison du motif qui me les avoit fait
+regarder tous comme &eacute;galement justes, que la n&eacute;cessit&eacute; o&ugrave; j'&eacute;tois
+d'entretenir mon espoir. Enfin j'entendis dans la rue le fouet du
+courier; il claquoit souvent et avec force. Charles m'auroit parl&eacute;, que
+je ne l'aurois pas mieux compris. Je me pr&eacute;cipitai &agrave; travers l'escalier:
+je le re&ccedil;us dans mes bras comme il descendoit de cheval; il me cria:
+Bonne nouvelle! Il ne m'apprit rien, je le savois.</p>
+
+<p>Je desirois une explication, et Charles ne pouvoit que me r&eacute;p&eacute;ter:
+Bonne nouvelle; c'&eacute;toit tout ce que M. de Florvel lui avoit dit en lui
+recommandant de partir sur-le-champ, et de m'engager &agrave; me trouver chez
+lui, o&ugrave; il ne tarderoit pas &agrave; se rendre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XLVI" id="CHAPITRE_XLVI"></a><a href="#toc">CHAPITRE XLVI.</a></h2>
+
+<h3><i>La r&eacute;ussite.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">J'&eacute;tois</span> chez Florvel quand il arriva de Versailles, o&ugrave;, &agrave; la
+sollicitation de M. de Saint-Alban, il avoit laiss&eacute; son &eacute;pouse. Ce
+vieillard avoit vol&eacute; au-devant de la conviction: il aimoit v&eacute;ritablement
+sa ni&egrave;ce, et convenoit qu'il n'avoit jamais &eacute;prouv&eacute; de chagrin plus vif
+qu'au moment o&ugrave; il s'&eacute;toit vu dans la n&eacute;cessit&eacute; de s&eacute;vir contre elle.
+Quoique la conduite de M. de Miralbe lui par&ucirc;t atroce, il en &eacute;toit plus
+irrit&eacute; que surpris. Il n'avoit pas dissimul&eacute; &agrave; madame de Florvel qu'il
+soup&ccedil;onnoit depuis long-temps son neveu de n'&ecirc;tre qu'un tartuffe de
+probit&eacute;; mais enti&egrave;rement livr&eacute; &agrave; la joie de pouvoir fixer mademoiselle
+de Miralbe pr&egrave;s de lui, la col&egrave;re avoit &agrave; peine trouv&eacute; place dans son
+ame. Voici la conduite qu'il s'&eacute;toit propos&eacute; de tenir.</p>
+
+<p>Obtenir la r&eacute;vocation de l'ordre d&eacute;cern&eacute; contre Ad&egrave;le; partir le
+lendemain pour l'abbaye, accompagn&eacute; de madame de Florvel; ramener sa
+ni&egrave;ce dans sa maison avec la femme-de-chambre, qu'il jugeoit n&eacute;cessaire
+de ne pas laisser disparo&icirc;tre; la tenir en respect par la crainte et par
+une d&eacute;claration du complot dans lequel elle avoit tremp&eacute;, et qu'il
+vouloit lui faire signer; dissimuler avec M. de Miralbe assez pour qu'il
+p&ucirc;t s'excuser sur les apparences qui sembloient contre sa fille, pas
+assez cependant pour lui &ocirc;ter l'appr&eacute;hension d'&ecirc;tre d&eacute;masqu&eacute;, et
+commencer sa punition par cet &eacute;tat d'anxi&eacute;t&eacute; si terrible pour les
+hypocrites.</p>
+
+<p>Ce projet re&ccedil;ut en effet son ex&eacute;cution; la lettre-de-cachet obtenue par
+M. de Saint-Alban fut ais&eacute;ment r&eacute;voqu&eacute;e &agrave; sa sollicitation, il alla avec
+madame de Florvel &agrave; l'abbaye, vit sa ni&egrave;ce au parloir, s'excusa de la
+promptitude avec laquelle il l'avoit jug&eacute;e, lui annon&ccedil;a qu'elle &eacute;toit
+libre, et lui demanda si elle consentoit &agrave; venir prendre chez lui la
+place qu'il lui avoit destin&eacute;e.</p>
+
+<p>Ici je laisse parler Ad&egrave;le.</p>
+
+<p>&laquo;Mon premier mouvement fut de surprise, le second de reconnoissance; je
+m'y livrai avec transport, sur-tout &agrave; l'&eacute;gard de madame de Florvel, &agrave;
+qui je n'ai jamais eu que des obligations: mais l'air de satisfaction de
+M. de Saint-Alban me rappela, malgr&eacute; moi, ce qu'on m'a dit de l'amour
+que je lui ai inspir&eacute;; et quoique l'amour tel que je le con&ccedil;ois ne
+puisse se classer dans ma t&ecirc;te avec l'&acirc;ge et les titres de celui qui me
+parloit, j'ai fr&eacute;mi, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric, &agrave; l'id&eacute;e de me trouver &agrave; son
+enti&egrave;re disposition. M'exposer &agrave; des sc&egrave;nes d&eacute;sagr&eacute;ables, voir
+s'humilier devant moi un vieillard qui ne me paro&icirc;tra que ridicule, lors
+m&ecirc;me que je m'efforcerai de lui conserver le respect que je lui dois, et
+l'amiti&eacute; que ses qualit&eacute;s m&eacute;ritent; craindre peut-&ecirc;tre qu'il n'abuse de
+sa protection pour me r&eacute;duire &agrave; la cruelle alternative d'&ecirc;tre son
+&eacute;pouse, ou de retourner dans la maison de mon p&egrave;re; me livrer, en un
+mot, au pouvoir d'un homme qui sera votre ennemi du moment qu'il se
+d&eacute;clarera hautement votre rival: voil&agrave; les r&eacute;flexions qui m'assaillirent
+coup sur coup. Il n'en falloit pas tant pour temp&eacute;rer la joie que
+m'avoit donn&eacute;e l'annonce de ma libert&eacute;. M. de Saint-Alban s'apper&ccedil;ut de
+mon inqui&eacute;tude et de la g&ecirc;ne avec laquelle je r&eacute;pondois &agrave; ses discours
+caressans; il me demanda s'il avoit trop augur&eacute; de ma g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; en
+esp&eacute;rant que j'oublierois la facilit&eacute; avec laquelle il s'&eacute;toit pr&ecirc;t&eacute; aux
+suggestions perfides de mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Non, monsieur, lui dis-je; je suis incapable de conserver le moindre
+ressentiment. Lorsque tout paroissoit m'abandonner, loin de vous
+accuser, je vous ai plaint; et si je desirois que l'on vous d&eacute;sabus&acirc;t,
+c'&eacute;toit autant par le besoin de recouvrer mes droits &agrave; votre estime que
+par la certitude que vous me vengeriez de l'injustice dans laquelle on
+vous a entra&icirc;n&eacute;. Mais loin que la facult&eacute; de rentrer dans le monde me
+s&eacute;duise, je n'y vois que de nouveaux dangers &agrave; craindre, et ce seroit
+ajouter &agrave; vos bont&eacute;s pour moi de permettre que je restasse dans ce
+couvent. Il m'effrayoit lorsque la contrainte y encha&icirc;noit mes pas; il
+me paro&icirc;tra l'asyle de la paix quand je ne l'habiterai que de ma propre
+volont&eacute;.&mdash;Ma ch&egrave;re Ad&egrave;le, me r&eacute;pondit M. de Saint-Alban, le malheur
+vous a aigrie.&mdash;Non, monsieur; ce que je vous demande est raisonnable,
+et vous m'approuveriez sans doute si vous pouviez conno&icirc;tre les
+r&eacute;flexions que ma position me force de faire.&mdash;Ces r&eacute;flexions
+doivent-elles &ecirc;tre un myst&egrave;re pour moi?&mdash;Elles n'en sont point un pour
+madame de Florvel. M. de Miralbe lui-m&ecirc;me devinera mes motifs; et si
+vous me promettez que M. de Saint-Alban ne me rappellera jamais &agrave; aucun
+titre ce que je ne veux lui confier qu'&agrave; celui d'ami, je suis pr&ecirc;te &agrave;
+vous prendre pour juge.&mdash;Ad&egrave;le, votre secret n'en est plus un pour moi;
+vous aimez, n'est-il pas vrai?&mdash;Oui, monsieur.&mdash;Ainsi, si ce n'&eacute;toit pas
+de votre aveu, du moins n'&eacute;toit-ce point contre votre gr&eacute; que le marquis
+de Farfalette...&mdash;Lui, monsieur! m'&eacute;criai-je avec autant de vivacit&eacute; que
+de d&eacute;dain; oh! non.</p>
+
+<p>&laquo;La figure de M. de Saint-Alban, qui s'&eacute;toit assombrie &agrave; la certitude
+que mes affections &eacute;toient engag&eacute;es, reprit sa s&eacute;r&eacute;nit&eacute; ordinaire en
+apprenant que M. de Farfalette n'&eacute;toit pas son rival. J'ignore ce qui se
+passoit alors en lui; mais il m'engagea &agrave; lui parler avec la plus grande
+confiance.</p>
+
+<p>&laquo;Vous voyez, monsieur, lui dis-je, combien je suis infortun&eacute;e d'avoir vu
+se perdre ma r&eacute;putation pour un &ecirc;tre qui m'est au moins indiff&eacute;rent, et
+vous jugerez avec quel raffinement de cruaut&eacute; ont agi mon p&egrave;re et madame
+de Valmont, en r&eacute;fl&eacute;chissant qu'ils m'ont plac&eacute;e, dans l'opinion des
+hommes, au-dessous de celui qui seul pouvoit faire mon bonheur. Je ne
+l'oublieroi jamais; je tiens &agrave; lui par tout ce qui s&eacute;duit, par la
+reconnoissance la plus vive: il m'avoit choisie pour femme dans un temps
+o&ugrave; je n'avois que mon amour &agrave; lui offrir; j'ose assurer qu'il conserve
+encore aujourd'hui pour moi les m&ecirc;mes sentimens. Je n'ignore pas que ma
+nouvelle situation met entre nous quelques obstacles que je ne
+franchirai jamais sans n&eacute;cessit&eacute;: je l'avois promis &agrave; M. de Miralbe; il
+connoissoit assez mon caract&egrave;re pour avoir compt&eacute; sur ma promesse. Mais
+si je fais aux lois de la soci&eacute;t&eacute; le plus grand sacrifice qu'on puisse
+exiger de moi, n'ai-je pas le droit de demander &agrave; mon tour qu'on me
+sauve de toutes pers&eacute;cutions? Si je rentre dans le monde, je crains d'en
+&eacute;prouver qui me seroient d'autant plus p&eacute;nibles, que je ne pourrois
+refuser mon estime et tous les proc&eacute;d&eacute;s de l'amiti&eacute; &agrave; celui...
+Pardonnez-moi, monsieur, ajoutai-je en le fixant; il y a peut-&ecirc;tre dans
+ma prudence un peu trop de pr&eacute;vention: mais je vous assure qu'elle vient
+moins de mes observations que des rapports qui m'ont &eacute;t&eacute; faits.&mdash;Ad&egrave;le,
+me r&eacute;pondit M. de Saint-Alban avec tristesse, on ne vous a point
+tromp&eacute;e.&mdash;Eh bien! monsieur, soyez mon juge; dois-je rentrer dans le
+monde? dois-je rester au couvent? je vous abandonne enti&egrave;rement ma
+destin&eacute;e, persuad&eacute;e que je n'aurai jamais &agrave; me repentir de ma
+confiance.&mdash;Non, ma ch&egrave;re... fille, me dit M. de Saint-Alban. Comme
+votre juge, je vous condamne &agrave; quitter cette abbaye &agrave; l'instant m&ecirc;me;
+comme votre ami, je vous jure de respecter votre repos; &agrave; titre d'oncle,
+je vous promets d'&ecirc;tre votre protecteur contre tous vos ennemis. Nous ne
+sommes heureux ni l'un ni l'autre; nous parlerons ensemble de nos
+peines: ce qu'Ad&egrave;le me confiera sera un secret pour mademoiselle de
+Miralbe; les observations que je ferai &agrave; mademoiselle de Miralbe, Ad&egrave;le
+ne me les reprochera jamais: mais ni l'une ni l'autre ne me cacheront
+rien dans aucune circonstance. Je suis de bonne foi, et vous me croirez
+ais&eacute;ment quand je vous dirai qu'il entre plus de calcul que de passion
+dans l'amour que j'ai pour vous. Je craignois de vous perdre apr&egrave;s avoir
+joui de votre soci&eacute;t&eacute;, qui chaque jour me deviendra plus n&eacute;cessaire; je
+voulois vous &eacute;pouser pour vous encha&icirc;ner &agrave; mon sort. Ce qui prouve que
+l'on d&eacute;raisonne &agrave; tout &acirc;ge, c'est que j'avois tout-&agrave;-fait oubli&eacute; que ce
+qui &eacute;toit le comble du bonheur pour moi ne devoit pas l'&ecirc;tre pour vous.
+Promettez-moi de ne jamais m'abandonner sans mon aveu, et je vous
+promettrai de tout faire pour que vous ne m'abandonniez jamais.</p>
+
+<p>&laquo;Il me tendoit une main &agrave; travers les grilles du parloir; je m'en
+emparai et la portai sur mon c&#339;ur: ce fut toute ma r&eacute;ponse. &laquo;Vous &ecirc;tes
+bien coquette, me dit-il avec une apparence de gaiet&eacute; qui d&eacute;guisoit mal
+son attendrissement; vous me d&eacute;fendez de vous aimer, et vous employez
+tout votre art &agrave; me s&eacute;duire. Si j'avois quarante ans de
+moins...&mdash;Excellente r&eacute;flexion! s'&eacute;cria madame de Florvel: mais je
+n'&eacute;tois pas venue ici pour &ecirc;tre t&eacute;moin d'une sc&egrave;ne d'amour, et je ne
+souffrirai pas que l'on profane le parloir de madame l'abbesse; j'en
+serois responsable devant Dieu et devant le grand oncle de mademoiselle
+de Miralbe... Elle ne prenoit un ton l&eacute;ger que pour nous tirer
+r&eacute;ciproquement d'une position g&ecirc;nante. Nous lui t&icirc;nmes compte de sa
+complaisance, et nous quitt&acirc;mes le couvent avec toute la promptitude
+possible.</p>
+
+<p>&laquo;Pendant la route, nous n'e&ucirc;mes point d'entretien particulier. M. de
+Saint-Alban expliqua ses intentions &agrave; ma femme-de-chambre; elle promit
+une enti&egrave;re soumission &agrave; ses volont&eacute;s. Elle d&eacute;teste mon p&egrave;re et madame
+de Valmont; aussi les a-t-elle trait&eacute;s avec si peu de m&eacute;nagement, que je
+lui aurois impos&eacute; silence si mon oncle ne m'e&ucirc;t plusieurs fois fait
+signe qu'il mettoit quelque int&eacute;r&ecirc;t &agrave; tous ces d&eacute;tails.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'ai point os&eacute; parler de vous &agrave; madame de Florvel; ce n'&eacute;toit pas l&agrave;
+le moment. Je dois respecter la foiblesse et les bont&eacute;s de M. de
+Saint-Alban: mais, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric, je ne doute pas de la chaleur que
+vous avez mise &agrave; me servir; l'id&eacute;e que vous m'avez toujours crue digne
+de vous est si douce, qu'elle suffiroit &agrave; mon c&#339;ur. Combien vous
+augmentez vos droits &agrave; ma reconnoissance! et comment oublierois-je que
+vous &ecirc;tes tout pour moi, quand toutes vos actions m'en rappellent &agrave;
+chaque instant le souvenir?</p>
+
+<p>&laquo;En arrivant &agrave; Versailles, M. de Saint-Alban a eu la complaisance de me
+pr&eacute;venir que j'&eacute;tois libre d'&eacute;crire et de recevoir des lettres. Je l'ai
+remerci&eacute; de cette marque de confiance. Il m'a r&eacute;pondu qu'il iroit
+toujours au devant de mes desirs, afin de m'&ocirc;ter jusqu'&agrave; l'id&eacute;e d'en
+former qui fussent contraires &agrave; l'intimit&eacute; qu'il veut &eacute;tablir entre
+nous. Son amabilit&eacute; me fait regretter de plus en plus qu'il ait us&eacute; son
+existence &agrave; courir apr&egrave;s des chim&egrave;res; il &eacute;toit n&eacute; pour conno&icirc;tre le
+bonheur: puisse ma reconnoissance suffire &agrave; celui qu'il peut encore
+raisonnablement esp&eacute;rer! Ainsi, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric, nous nous &eacute;crirons
+directement; c'est une consolation. Le temps viendra... je n'en ai
+jamais moins dout&eacute; qu'&agrave; pr&eacute;sent; j'ai le c&#339;ur gros d'esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>&laquo;Madame de Florvel m'a quitt&eacute;e aussit&ocirc;t qu'elle m'a vue &eacute;tablie dans la
+maison de mon oncle; elle est retourn&eacute;e chez elle, o&ugrave; sans doute elle a
+d&eacute;j&agrave; re&ccedil;u votre visite. Mon ami, quelle femme respectable! et que ceux
+qui mettent leurs erreurs sur le compte de leur sensibilit&eacute; re&ccedil;oivent
+d'elle un terrible d&eacute;menti! Est-il possible d'&ecirc;tre plus sensible et plus
+sage que madame de Florvel? C'est la gloire de notre sexe. Quand je
+pense &agrave; l'amiti&eacute; qu'elle a pour moi, et qu'un sentiment int&eacute;rieur me dit
+que j'en suis digne, il m'est bien difficile de n'avoir pas un peu de
+fiert&eacute;. M. Durmer, vous, elle et M. de Saint-Alban, voil&agrave; toute la
+famille que mon c&#339;ur adopte. J'esp&egrave;re y joindre un jour mon fr&egrave;re, et
+lui prouver que je respecte dans la prosp&eacute;rit&eacute; les engagemens pris dans
+le malheur. M. de Saint-Alban consent &agrave; le voir; le z&egrave;le qu'il a mis &agrave;
+m'obliger lui a fait plaisir: mais il n'est pas enti&egrave;rement revenu des
+pr&eacute;ventions que mon p&egrave;re lui a inspir&eacute;es contre lui, et que quelques
+&eacute;tourderies prononc&eacute;es n'ont que trop justifi&eacute;es. Je les adoucirai
+r&eacute;ciproquement; car je n'ignore point que Henri ne supporte ni les
+remontrances, ni les conseils. Je vais lui &eacute;crire, et je m'arrangerai
+pour que leur premi&egrave;re entrevue ait lieu en soci&eacute;t&eacute;: il faut, pour ainsi
+dire, les accoutumer &agrave; se revoir...</p>
+
+<p>&laquo;J'ai interrompu ma lettre pour assister &agrave; une sc&egrave;ne qui m'a fait mal.
+M. de Saint-Alban avoit d&eacute;p&ecirc;ch&eacute; un courier &agrave; mon p&egrave;re, avec invitation
+de se rendre chez lui &agrave; six heures pr&eacute;cises du soir. Il lui avoit cach&eacute;
+mon retour, et avoit donn&eacute; des ordres pour qu'il arriv&acirc;t jusqu'&agrave; nous
+sans &ecirc;tre averti. Nous &eacute;tions seuls quand on l'annon&ccedil;a. Je me levai; je
+tremblois de toutes mes forces. L'&eacute;tonnement de M. de Miralbe en jetant
+les yeux sur moi me rassura; j'oubliai qu'il &eacute;toit mon ennemi et mon
+p&egrave;re, et j'osai consid&eacute;rer l'hypocrisie lorsqu'elle craint d'&ecirc;tre
+d&eacute;masqu&eacute;e: c'est v&eacute;ritablement alors qu'elle est dans toute sa laideur.
+Il n'osoit plus me regarder; il craignoit de me marquer de l'amiti&eacute; ou
+de la col&egrave;re: il auroit voulu interroger M. de Saint-Alban; et, retenu
+par l'appr&eacute;hension de se laisser deviner, il essayoit de lire sur sa
+figure l'attitude qu'il devoit prendre: mais mon oncle, qui jouissoit
+sans doute de son embarras, et qui vouloit le prolonger, s'&eacute;toit compos&eacute;
+un de ces airs insignifians dont on ne peut rien augurer, soit en mal,
+soit en bien. Je suis persuad&eacute;e que nous rest&acirc;mes dans la m&ecirc;me situation
+pendant plus de cinq minutes. Enfin M. de Saint-Alban pria mon p&egrave;re de
+me f&eacute;liciter d'avoir conserv&eacute; des amis capables de prouver mon
+innocence. Il lui expliqua ma sortie du couvent dans le plus grand
+d&eacute;tail, ne lui laissa point ignorer les dispositions de ma
+femme-de-chambre, except&eacute; dans ce qui avoit rapport &agrave; lui. M. de
+Miralbe revint alors &agrave; son caract&egrave;re, jura qu'il s'&eacute;toit apper&ccedil;u que
+madame de Valmont avoit contre moi des motifs particuliers de jalousie,
+mais qu'il ne l'auroit jamais crue capable d'abuser de la tendresse d'un
+p&egrave;re pour en faire l'instrument de ses vengeances: il promit de rompre
+avec elle, et vint &agrave; moi pour m'embrasser. L'enfer se seroit ouvert
+derri&egrave;re moi, qu'il m'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; impossible de ne pas reculer. Il
+s'apper&ccedil;ut du mouvement que je fis, eut la prudence de ne pas s'avancer,
+et l'adresse de s'emparer de la conversation avec tant de promptitude,
+qu'il seroit parvenu &agrave; d&eacute;guiser la rage qui le d&eacute;voroit &agrave; des yeux moins
+p&eacute;n&eacute;trans que ceux de M. de Saint-Alban. Il insista beaucoup sur la
+n&eacute;cessit&eacute; de punir ma femme-de-chambre, et parut atterr&eacute; quand mon oncle
+lui observa qu'il avoit des raisons pour qu'elle rest&acirc;t &agrave; mon service.
+Je demandai la permission de me retirer, en all&eacute;guant qu'il m'&eacute;toit
+difficile de r&eacute;sister plus long-temps aux diverses &eacute;motions que j'avois
+&eacute;prouv&eacute;es dans la journ&eacute;e. M. de Miralbe, que ma pr&eacute;sence humilioit sans
+doute plus encore que la sienne ne me g&ecirc;noit, m'engagea &agrave; prendre de moi
+le plus grand soin, et me pria de lui faire donner souvent de mes
+nouvelles.</p>
+
+<p>&laquo;Rest&eacute; seul avec mon oncle, il employa toute son adresse pour me
+desservir aupr&egrave;s de lui, non pas en lui disant du mal de moi, mais en me
+plaignant beaucoup de m'&ecirc;tre attach&eacute;e &agrave; un individu dont la naissance
+&eacute;toit un probl&ecirc;me dangereux &agrave; r&eacute;soudre, et la conduite peu digne
+d'&eacute;loges; il lui fit entendre que vous &eacute;tiez le sujet de la haine qui
+existoit entre madame de Valmont et moi: il croyoit op&eacute;rer un grand
+effet en me pla&ccedil;ant sur la m&ecirc;me ligne que cette femme, et en excitant
+la jalousie de M. de Saint-Alban; celui-ci parut impassible. M. de
+Miralbe le quitta avec autant de m&eacute;contentement int&eacute;rieur qu'il
+affectoit de reconnoissance pour le z&egrave;le que son oncle avoit mis &agrave;
+r&eacute;parer l'injustice dont j'avois &eacute;t&eacute; la victime.</p>
+
+<p>&laquo;La calomnie n'est jamais sans effet; aussi me suis-je apper&ccedil;ue, aux
+discours de M. de Saint-Alban, que mon p&egrave;re avoit alarm&eacute; sa tendresse
+pour moi, et qu'il vous croyoit indigne de mon attachement. Comme je ne
+veux le gagner qu'&agrave; force de franchise, je ne lui ai point cach&eacute; que la
+conversation de M. de Miralbe avoit laiss&eacute; dans son ame des pr&eacute;ventions
+qu'il m'importoit de d&eacute;truire, et je lui ai promis un r&eacute;cit sinc&egrave;re de
+tout ce qui a rapport &agrave; notre liaison. Je suis bien aise qu'il se soit
+ainsi plac&eacute; de lui-m&ecirc;me dans la n&eacute;cessit&eacute; d'&ecirc;tre mon confident; nous
+n'y perdrons ni l'un ni l'autre. Une seule chose m'embarrasse, mon cher
+Fr&eacute;d&eacute;ric: que lui dirai-je de votre naissance? Si je parois ignorer
+votre secret, que pensera-t-il d'un myst&egrave;re que vous avez cru devoir
+garder avec moi? Pouvez-vous m'autoriser &agrave; le lui confier? Je ne le
+crois pas; je sens m&ecirc;me qu'il ne vous est pas permis d'en disposer, car
+il ne vous appartient point &agrave; vous seul. Guidez-moi dans ce r&eacute;cit qui me
+semble bien embarrassant. Se taire avec M. de Saint-Alban, c'est
+renoncer aux services qu'il peut nous rendre, et reculer le terme de nos
+esp&eacute;rances. Croyez, mon ami, que si Ad&egrave;le &eacute;toit libre, elle ne
+r&eacute;pondroit aux questions qui vous concernent que par l'&eacute;loge de votre
+caract&egrave;re: elle vous met au-dessus de tout; et bien loin d'avoir jamais
+desir&eacute; un nom, un rang, une fortune pour vous en rendre ma&icirc;tre, elle
+regrettera toujours son ancienne pauvret&eacute;. C'&eacute;toit pour elle la
+certitude de vous appartenir.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XLVII" id="CHAPITRE_XLVII"></a><a href="#toc">CHAPITRE XLVII.</a></h2>
+
+<h3><i>Les difficult&eacute;s s'applanissent.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">Heureusement</span> je pouvois lever l'obstacle qui s'opposoit &agrave; l'enti&egrave;re
+confidence qu'Ad&egrave;le avoit promise &agrave; M. de Saint-Alban; mais comme je
+craignois que la libert&eacute; de recevoir des lettres ne cach&acirc;t quelques
+pi&eacute;ges, et que d'ailleurs aucune circonstance ne pouvoit m'autoriser &agrave;
+laisser des traces de la convention faite entre M. de Montluc et moi, je
+lui r&eacute;pondis que les raisons qui jusqu'&agrave; ce jour s'&eacute;toient oppos&eacute;es &agrave; ce
+que j'avouasse ma famille, venoient de disparo&icirc;tre. Je lui fis une
+histoire d&eacute;taill&eacute;e de la pers&eacute;cution que M. de Montluc avoit &eacute;prouv&eacute;e
+pour s'&ecirc;tre mari&eacute; sans le consentement de son p&egrave;re, et j'attribuai &agrave; la
+crainte qu'il eut de me voir envelopp&eacute; dans la m&ecirc;me proscription, le
+silence qu'il garda sur ma naissance devant les lois et devant tout le
+monde.</p>
+
+<p>N'ayant v&eacute;cu depuis que par les bienfaits de madame de Sponasi, qui
+s'&eacute;toit charg&eacute;e de me faire &eacute;lever, il avoit craint pour moi la fiert&eacute;
+d'un grand nom unie &agrave; la pauvret&eacute;, et il avoit sacrifi&eacute; son amour
+paternel &agrave; mon bonheur, ou peut-&ecirc;tre &agrave; quelques id&eacute;es fausses, bien
+excusables apr&egrave;s les chagrins auxquels il s'&eacute;toit vu en proie. Un des
+plus grands inconv&eacute;niens de l'injustice sur les c&#339;urs sensibles, est de
+les exalter. Madame de Sponasi, pr&ecirc;te &agrave; mourir, m'avoit r&eacute;v&eacute;l&eacute; le secret
+de ma naissance; et je me disposois &agrave; r&eacute;clamer mon nom, soit par le
+secours des lois, soit en r&eacute;veillant la tendresse de mon p&egrave;re, quand M.
+de Montluc lui-m&ecirc;me, dont la position se trouvoit chang&eacute;e par le d&eacute;c&egrave;s
+de son fr&egrave;re a&icirc;n&eacute;, m'&eacute;crivit en m'engageant &agrave; venir le voir.</p>
+
+<p>Voil&agrave; le v&eacute;ritable motif de mon voyage &agrave; T&eacute;ligny. J'y avois retrouv&eacute; les
+parens les plus tendres et les plus respectables. La nouvelle de
+l'enl&egrave;vement de mademoiselle de Miralbe avoit pr&eacute;cipit&eacute; mon retour.
+Quelque chose au monde pouvoit-il m'occuper quand je la savois sacrifi&eacute;e
+aux calculs du p&egrave;re le plus injuste et le plus int&eacute;ress&eacute;? Maintenant que
+la protection de son oncle me rassuroit sur son sort, j'allois penser &agrave;
+assurer le mien, et c&eacute;der aux desirs bien naturels de M. de Montluc et
+de son &eacute;pouse. Je n'osois prier mademoiselle de Miralbe d'engager M. de
+Saint-Alban &agrave; nous servir de son cr&eacute;dit pour faire constater mon &eacute;tat,
+sans &eacute;bruiter dans les tribunaux les malheurs pass&eacute;s de mon p&egrave;re; mais
+j'esp&eacute;rois trouver, dans cette occasion importante, tous les amis qui
+m'avoient ch&eacute;ri, lorsque les qualit&eacute;s que leur indulgence me pr&ecirc;toit
+&eacute;toient mes seuls titres &agrave; leur bienveillance.</p>
+
+<p>On croira, sans que je le dise, que, dans ma lettre, je n'oubliai ni
+l'&eacute;loge de M. de Saint-Alban, ni la fortune dont je jouissois, et que je
+n&eacute;gligeai encore moins de relever l'&eacute;clat de la maison de Montluc: je le
+r&eacute;p&egrave;te, c'&eacute;toit une des plus anciennes de la Provence. Pour mettre Ad&egrave;le
+dans la possibilit&eacute; d'appr&eacute;cier la v&eacute;rit&eacute; de mon r&eacute;cit, je lui marquai
+que Philippe s'&eacute;toit empress&eacute; de me seconder dans les affaires que cette
+d&eacute;couverte m'avoit occasionn&eacute;es, et qu'&agrave; toutes les obligations qui
+m'attachoient d&eacute;j&agrave; &agrave; lui, je devois ajouter celle d'avoir bient&ocirc;t un nom
+qui me perm&icirc;t d'aspirer &agrave; elle.</p>
+
+<p>Ma lettre partie, je concertai effectivement avec Philippe les moyens de
+mettre &agrave; profit la bonne volont&eacute; de M. de Montluc. Son amiti&eacute; alloit
+toujours plus v&icirc;te que mes desirs dans tout ce qui pouvoit m'&ecirc;tre utile:
+il avoit d&eacute;j&agrave; vu le notaire du fr&egrave;re a&icirc;n&eacute; de mon p&egrave;re &agrave; venir; et des
+renseignemens pris il r&eacute;sultoit que ses biens seroient faciles &agrave;
+d&eacute;gager, que nous poss&eacute;dions plus qu'il ne falloit pour y rentrer avec
+avantage; car parmi les cr&eacute;anciers du mort, la plupart consentiroient &agrave;
+des arrangemens &eacute;quitables, pour &ecirc;tre pay&eacute;s de suite, plut&ocirc;t que de
+s'exposer aux lenteurs, &agrave; l'incertitude et &agrave; la rapacit&eacute; de la justice
+et des hommes de loi. Philippe disposoit pour moi de sa fortune avec un
+plaisir si vif, qu'il m'&ocirc;toit la possibilit&eacute; de l'en remercier. &laquo;Je ne
+l'ai amass&eacute;e qu'&agrave; votre intention, me r&eacute;p&eacute;toit-il sans cesse; je vous
+connois, et je suis persuad&eacute; qu'il n'est pas de plus fort lien pour
+vous encha&icirc;ner que celui de la reconnoissance. Votre attachement pour
+madame de Sponasi, votre respect pour sa m&eacute;moire, me garantissent votre
+conduite envers moi. Mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric, j'attache mon souvenir &agrave; toutes
+les &eacute;poques de votre vie: vous ne pourrez jamais cesser de m'aimer;
+c'est le seul v&#339;u que j'ai form&eacute; en vous serrant dans mes bras le jour
+de votre naissance&raquo;. Vingt fois je fus tent&eacute; de lui proposer des s&ucirc;ret&eacute;s
+pour l'argent qu'il me pr&ecirc;toit: je n'osai pas, et je fis bien; je
+sentois comme lui que sa plus forte assurance &eacute;toit dans sa g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;
+et dans mes sentimens.</p>
+
+<p>Il me fit signer les procurations qu'il crut n&eacute;cessaires, et partit pour
+T&eacute;ligny afin d'arranger avec M. de Montluc tout ce qui avoit rapport &agrave;
+la succession de son fr&egrave;re et &agrave; mes int&eacute;r&ecirc;ts. Il est inutile de
+rappeler que M. de Montluc ne connoissoit Philippe que comme ayant joui
+de la confiance de madame de Sponasi, et qu'il ne m'avoit paru avoir
+aucun soup&ccedil;on du principal motif de cette confiance. J'abandonnai &agrave;
+Philippe le soin de parler ou de se taire &agrave; cet &eacute;gard; mais il me dit
+qu'il regardoit le silence comme le parti le plus prudent. Je lui en sus
+bon gr&eacute;.</p>
+
+<p>Trois jours s'&eacute;toient &eacute;coul&eacute;s sans que je re&ccedil;usse des nouvelles d'Ad&egrave;le,
+et je souffrois d'autant plus que je n'osois me fier &agrave; M. de
+Saint-Alban: non que je lui crusse un caract&egrave;re semblable &agrave; celui de M.
+de Miralbe; mais ayant peine &agrave; me persuader qu'il e&ucirc;t de bonne foi
+renonc&eacute; au projet d'&eacute;pouser sa ni&egrave;ce, j'appr&eacute;hendois que l'amour ne lui
+sugg&eacute;r&acirc;t l'id&eacute;e d'intercepter notre correspondance. Priv&eacute;s de tous
+moyens de nous voir, s'il parvenoit &agrave; nous emp&ecirc;cher de nous &eacute;crire,
+combien n'auroit-il pas de ressources pour essayer de me nuire aupr&egrave;s
+d'Ad&egrave;le! Et quand bien m&ecirc;me il n'y r&eacute;ussiroit pas, ne suffisoit-il pas
+qu'il le tent&acirc;t, pour nous rendre &eacute;galement malheureux? L'amour ne va
+gu&egrave;re sans &ecirc;tre escort&eacute; des soup&ccedil;ons, sur-tout lorsqu'il n'a que des
+r&eacute;flexions pour tout aliment. Je n'osois confier mes inqui&eacute;tudes &agrave;
+madame de Florvel, et son &eacute;poux ne s'&eacute;toit pas trouv&eacute; chez lui lorsque
+je m'y &eacute;tois pr&eacute;sent&eacute;. En vain je formois le projet d'aller &agrave;
+Versailles, de p&eacute;n&eacute;trer jusqu'&agrave; Ad&egrave;le; la crainte de la perdre aupr&egrave;s de
+son oncle me retenoit. Je voyois &agrave; la fois en lui un protecteur
+dangereux, et cependant le seul &ecirc;tre qui p&ucirc;t la d&eacute;fendre contre un
+ennemi bien plus redoutable encore.</p>
+
+<p>Le soir du troisi&egrave;me jour, je re&ccedil;us le billet suivant:</p>
+
+<p>&laquo;Je viens de subir une terrible &eacute;preuve; M. de Saint-Alban m'assure que
+c'est la derni&egrave;re: il y a dans ses caresses quelque chose de si tendre
+et de si paternel, que j'ose me livrer aux plus grandes esp&eacute;rances. Je
+lui ai fait sur notre liaison le r&eacute;cit qu'il attendoit de moi, et mes
+discours sur votre famille ont &eacute;t&eacute; conformes &agrave; votre derni&egrave;re lettre. Je
+l'ai r&eacute;p&eacute;t&eacute;, parce que vous l'avez dit: soyez M. de Montluc pour tout le
+monde, et restez toujours Fr&eacute;d&eacute;ric pour votre Ad&egrave;le.</p>
+
+<p>&laquo;Mon oncle m'a &eacute;cout&eacute; avec le plus grand sang-froid; pas la moindre
+question qui annon&ccedil;&acirc;t du doute ou de l'int&eacute;r&ecirc;t. J'ai cru du moins qu'il
+alloit me faire quelques objections; aucune: il s'est content&eacute; de me
+prier de ne plus vous &eacute;crire sans son consentement. Je n'ai pas voulu
+promettre. &laquo;Du moins, m'a-t-il dit, vous m'accorderez bien quatre jours;
+je vous les demande comme une grace&raquo;. J'ai consenti. Depuis il n'a
+cess&eacute; de me donner des marques de son amiti&eacute;; mais il ne m'a point parl&eacute;
+de vous. J'ai su qu'il s'est entretenu long-temps avec M. de Florvel, et
+plus encore avec M. de Nangis, qu'il aime beaucoup, parce qu'il a &eacute;t&eacute;
+mon tuteur, et qu'il pourroit encore le devenir: ce sont ses
+expressions.</p>
+
+<p>&laquo;Aujourd'hui il m'a demand&eacute; si je vous avois &eacute;crit.&mdash;&laquo;Vous savez bien,
+monsieur, que je vous ai accord&eacute; quatre jours&raquo;. Il a souri de l'humeur
+qui per&ccedil;oit dans ma r&eacute;ponse. &laquo;Eh bien! m'a-t-il dit, je vous prie
+d'engager de ma part M. de T&eacute;ligny &agrave; venir demain d&icirc;ner avec vous; vous
+le pr&eacute;viendrez que nous ne serons que nous trois&raquo;. Je vous envoie
+l'invitation, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric; et si votre joie est &eacute;gale &agrave; la mienne,
+vous &ecirc;tes en ce moment le plus heureux des hommes. Demain je vous verrai
+chez mon oncle: vous lui plairez, j'en suis s&ucirc;r; vous l'aimerez aussi.
+Puisqu'il vous ouvre sa maison, qu'il observe lui-m&ecirc;me que nous ne
+serons qu'entre nous.... Si je vous faisois part de toutes mes pens&eacute;es,
+ma lettre ne vous parviendroit pas aujourd'hui. Livrez-vous aux v&ocirc;tres,
+et vous conno&icirc;trez celles qui occupent votre Ad&egrave;le.&raquo;</p>
+
+<p>Je n'ai jamais eu plus de plaisir et moins d'amour-propre qu'en recevant
+cette lettre: la certitude d'&ecirc;tre admis chez M. de Saint-Alban comme
+&eacute;poux futur de sa ni&egrave;ce me combloit de joie; mais la crainte de ne pas
+r&eacute;pondre &agrave; l'id&eacute;e qu'Ad&egrave;le lui avoit donn&eacute;e de moi la temp&eacute;roit
+beaucoup; peut-&ecirc;tre sans cela aurois-je manqu&eacute; de forces pour la
+supporter. La joie trouble l'esprit, la crainte l'an&eacute;antit; je m'en
+apper&ccedil;us; car je me surpris plusieurs fois arrangeant ce que je dirois,
+comme si je devois faire une harangue, et concertant mes r&eacute;ponses comme
+si l'on m'e&ucirc;t communiqu&eacute; d'avance les questions qu'on m'adresseroit. Il
+m'arriva ce qui arrive en pareille circonstance &agrave; tout le monde; c'est
+que rien de ce que j'avois pr&eacute;par&eacute; ne me servit, et ce fut un tr&egrave;s-grand
+bonheur. Les plus sots sont toujours ceux qui n'ont que de l'esprit
+d'appr&ecirc;t. Ad&egrave;le &eacute;toit pr&eacute;sente lorsque l'on m'annon&ccedil;a: en la voyant
+j'oubliai tout, jusqu'&agrave; la pr&eacute;sence de M. de Saint-Alban; et sans oser
+me livrer aux transports que sa vue m'inspiroit, sans pouvoir lui
+adresser une seule parole, je m'arr&ecirc;tai pour la consid&eacute;rer. Combien les
+malheurs qu'elle avoit &eacute;prouv&eacute;s depuis notre s&eacute;paration avoient ajout&eacute; &agrave;
+ses charmes et &agrave; l'int&eacute;r&ecirc;t qu'elle m'inspiroit! je contemplois &agrave; la fois
+et avec extase l'&eacute;l&egrave;ve de M. Durmer, la victime de M. de Miralbe, la
+prot&eacute;g&eacute;e de M. de Saint-Alban, la plus jolie de toutes les femmes, et
+l'&eacute;pouse ador&eacute;e qui m'&eacute;toit destin&eacute;e.</p>
+
+<p>Mon immobilit&eacute; tenoit &agrave; trop de passions pour me donner l'air stupide;
+M. de Saint-Alban, loin de mal en augurer, eut la bont&eacute; de pr&eacute;venir les
+remerciemens que je lui devois, et la complaisance d'entamer la
+conversation par le chagrin que j'avois &eacute;prouv&eacute; en apprenant la conduite
+qu'on avoit tenue avec sa ni&egrave;ce. C'&eacute;toit me donner beau jeu; aussi
+passai-je subitement d'une insensibilit&eacute; apparente &agrave; l'explosion des
+sentimens qui m'agitoient. Sans effort, notre entretien devint aussi
+int&eacute;ressant que le sujet que nous traitions; et, avant de nous mettre &agrave;
+table, il r&eacute;gnoit entre nous un ton de confiance qui auroit &eacute;tonn&eacute;
+quiconque en e&ucirc;t &eacute;t&eacute; t&eacute;moin, avec la certitude que, nous voyant pour la
+premi&egrave;re fois, nous avions tous les deux form&eacute; le projet d'&ecirc;tre sur la
+r&eacute;serve: mais nous parlions d'Ad&egrave;le, et elle &eacute;toit pr&eacute;sente.</p>
+
+<p>Quand nous f&ucirc;mes rentr&eacute;s dans le salon, il m'entretint de mes parens, et
+m'offrit avec beaucoup de grace tous les services qui d&eacute;pendraient de
+lui. &laquo;Ceci est pour vous, me dit-il; maintenant, parlons de moi. J'ai
+grande envie de marier Ad&egrave;le, et plus d'envie encore de ne jamais m'en
+s&eacute;parer: croyez-vous que la condition de demeurer avec moi ne soit point
+un obstacle aux projets que j'ai form&eacute;s pour elle&raquo;? On croira sans peine
+que je n'h&eacute;sitai point &agrave; assurer que cette condition seroit un bonheur
+de plus pour quiconque osoit aspirer &agrave; la main de mademoiselle de
+Miralbe. &laquo;Eh bien! me r&eacute;pondit-il, d&egrave;s ce moment ma maison vous est
+ouverte. J'ai des torts &agrave; r&eacute;parer; et quoique ma ni&egrave;ce m'ait plusieurs
+fois r&eacute;p&eacute;t&eacute; qu'elle les avoit oubli&eacute;s, je suis persuad&eacute; qu'avec votre
+secours je la forcerai du moins &agrave; ne jamais se les rappeler sans
+plaisir&raquo;. Ad&egrave;le se chargea de notre r&eacute;ponse, et la fit avec tant de
+sensibilit&eacute;, que ce vieillard convint qu'il lui avoit une obligation
+dont il ne pourroit jamais s'acquitter; c'&eacute;toit de lui avoir fait faire
+connoissance avec son c&#339;ur: &laquo;un peu tard, il est vrai, disoit-il avec
+gaiet&eacute;; mais ce n'est pas sa faute.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Je connois les secrets de votre famille, ajouta M. de Saint-Alban: ils
+sont l'effet du malheur; on peut les r&eacute;parer. Vous connoissez aussi ceux
+de la famille d'Ad&egrave;le: ils reposent sur le crime; il faut les punir. M.
+de Miralbe est un abominable homme, dangereux pour tous ceux qui sont
+sous sa d&eacute;pendance. Heureusement il est sous la mienne, et je compte
+lever tous les obstacles qu'il m'opposera, &agrave; l'aide de l'espoir de mon
+h&eacute;ritage, qu'il n'aura jamais. Celui qui ne calcule que son int&eacute;r&ecirc;t
+doit &ecirc;tre sacrifi&eacute; aux pieds de l'idole auquel il a tout immol&eacute;. La
+crainte d'une rupture avec moi le rendra souple &agrave; mes volont&eacute;s; mais
+pour ne pas nous exposer &agrave; mille tracasseries, je vous conseille de ne
+venir chez moi que rarement, jusqu'au jour o&ugrave; vous serez en possession
+du nom qui vous appartient. Vous sentez qu'avant cette &eacute;poque je ne peux
+prononcer le mot de mariage; et comme il entre dans mes vues qu'il soit
+aussit&ocirc;t fait que propos&eacute;, la contrainte que je vous impose trouvera
+bient&ocirc;t sa r&eacute;compense. &Eacute;crivez &agrave; M. et &agrave; madame de Montluc de se rendre
+&agrave; Paris; j'attends de votre complaisance que vous voudrez bien me
+pr&eacute;senter &agrave; eux: le reste me regarde. Ils trouveront tout ici dispos&eacute;
+selon leurs vues et les v&ocirc;tres.</p>
+
+<p>Je promis &agrave; M. de Saint-Alban de lui ob&eacute;ir en tout, et je tins parole,
+except&eacute; que je lui rendois des visites plus fr&eacute;quentes que je ne le
+trouvois moi-m&ecirc;me raisonnable dans les circonstances o&ugrave; nous &eacute;tions;
+mais il &eacute;toit trop difficile de me priver de voir Ad&egrave;le, quand tout
+s'unissoit pour me tenter. Florvel, son &eacute;pouse et M. de Nangis &eacute;toient
+devenus la soci&eacute;t&eacute; intime de M. de Saint-Alban; ils formoient aussi la
+mienne, et je ne pouvois apprendre qu'ils alloient &agrave; Versailles sans
+c&eacute;der au d&eacute;sir de les accompagner. Nous &eacute;tions si bien d'accord quand
+nous nous trouvions r&eacute;unis! L'oncle de mademoiselle de Miralbe oublioit
+avec nous le r&ocirc;le de courtisan pour ne laisser voir que l'homme aimable,
+sensible et g&eacute;n&eacute;reux; il ne nous cachoit pas ses regrets d'avoir vieilli
+en cherchant sans cesse le bonheur hors de lui. Il faisoit des projets;
+et si l'illusion, naturelle aux hommes, l'emp&ecirc;choit d'appercevoir que
+ses desirs et sa vieillesse ne s'accordoient point, notre amiti&eacute; nous
+privoit &eacute;galement de la facult&eacute; d'y r&eacute;fl&eacute;chir. Quoiqu'il e&ucirc;t pr&egrave;s de
+soixante et dix ans, il calculoit l'avenir comme nous; malgr&eacute; notre
+jeunesse, nous comptions comme lui. Puisque la mort n'a point d'&acirc;ge,
+l'esp&eacute;rance de la vie ne peut avoir de bornes.</p>
+
+<p>Henri de Miralbe venoit aussi souvent chez son oncle; mais il n'&eacute;toit
+jamais de nos petits comit&eacute;s: il aimoit trop les plaisirs bruyans pour
+en chercher au milieu de nous; et la crainte de paro&icirc;tre faire sa cour
+l'&eacute;loignoit de tout ce qui auroit pu lui donner l'apparence d'une
+complaisance servile. La soci&eacute;t&eacute; nombreuse convenoit mieux &agrave; son genre
+d'esprit; il y brilloit. C'&eacute;toit aussi les jours o&ugrave; l'on recevoit du
+monde, qu'Ad&egrave;le avoit soin d'inviter son fr&egrave;re. Dans l'appr&eacute;hension de
+rencontrer son fils, M. de Miralbe ne venoit gu&egrave;re que le matin: ainsi
+la haine qui existoit entre eux me sauva l'embarras de me trouver avec
+lui avant l'&eacute;poque fix&eacute;e par M. de Saint-Alban.</p>
+
+<p>Cette &eacute;poque arriva. M. et madame de Montluc eurent la bont&eacute; de se
+rendre &agrave; mon invitation; ils vinrent &agrave; Paris, descendirent chez moi. Le
+mari par ses connoissances et son am&eacute;nit&eacute;, l'&eacute;pouse par sa douceur
+obligeante, r&eacute;ussirent aupr&egrave;s de l'oncle d'Ad&egrave;le; il &eacute;toit fait pour
+appr&eacute;cier leur m&eacute;rite. La reconnoissance que ce couple respectable
+portoit &agrave; la m&eacute;moire de madame de Sponasi, l'amiti&eacute; dont nous nous
+&eacute;tions donn&eacute; des preuves, les avantages r&eacute;ciproques que nous trouvions
+dans l'union de nos sentimens et de nos int&eacute;r&ecirc;ts, valoient bien les
+droits de la nature; et si nous faisions illusion &agrave; ceux qui nous
+entouroient, c'est que nos c&#339;urs nous trompoient nous-m&ecirc;mes. M. de
+Saint-Alban nous avoit servis avec tant de chaleur, qu'en moins de huit
+jours je fus en possession des titres n&eacute;cessaires pour prendre le nom de
+Montluc; tout ce que la faveur peut ajouter aux formalit&eacute;s des lois me
+fut prodigu&eacute; plut&ocirc;t qu'accord&eacute;. Sans autre ambition que celle que
+m'inspira l'amour, je parvins au-del&agrave; de ce que je devois pr&eacute;tendre:
+mais je puis affirmer avec v&eacute;rit&eacute; que je n'&eacute;prouvai pas le moindre
+mouvement de vanit&eacute;; la certitude d'&eacute;pouser mademoiselle de Miralbe ne
+laissoit pas en moi de place &agrave; un sentiment si petit. Qu'elle f&ucirc;t
+toujours rest&eacute;e Ad&egrave;le, et jamais, jamais je n'aurois desir&eacute; &ecirc;tre autre
+que Fr&eacute;d&eacute;ric.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XLVIII" id="CHAPITRE_XLVIII"></a><a href="#toc">CHAPITRE XLVIII.</a></h2>
+
+<h3><i>Contrat de mariage et testament.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">M. de Saint-Alban</span> fixa le jour o&ugrave; il devoit proposer notre union &agrave; M. de
+Miralbe, en convenant lui-m&ecirc;me que jamais affaire ne lui avoit paru
+aussi embarrassante &agrave; traiter. &laquo;Non pas, disoit-il, que je ne sois s&ucirc;r
+de r&eacute;ussir. Si mon neveu osoit me r&eacute;sister ouvertement, je l'accablerois
+&agrave; la fois de la preuve de ses crimes, de mon indignation et de mon
+cr&eacute;dit; mais je voudrois &eacute;viter l'&eacute;clat. Je m'attends &agrave; bien des
+objections, &agrave; mille petits moyens d&eacute;tourn&eacute;s qui r&eacute;volteront ma patience;
+je songerai qu'il s'agit du bonheur de ma ch&egrave;re Ad&egrave;le, et je t&acirc;cherai de
+me contraindre.&raquo;</p>
+
+<p>M. de Miralbe, qui sans doute payoit quelques domestiques de son oncle
+pour &ecirc;tre instruit de ses actions, n'ignoroit pas mes visites fr&eacute;quentes
+chez lui: aussi ne parut-il surpris de la proposition de M. de
+Saint-Alban qu'autant qu'il le falloit pour donner plus de prix &agrave; son
+consentement. Il se d&eacute;fendit de marier sa fille par l'impossibilit&eacute; o&ugrave;
+il se trouvoit de lui compter l'argent qui provenoit de sa tutelle,
+pr&eacute;textant avoir plac&eacute; depuis peu des fonds consid&eacute;rables dans une
+entreprise excellente, mais qui ne devoit rien rendre avant trois ans.
+M. de Saint-Alban leva cette difficult&eacute; en mon nom, en assurant que je
+consentirois volontiers &agrave; attendre jusqu'&agrave; cette &eacute;poque, et m&ecirc;me plus
+long-temps si cela &eacute;toit n&eacute;cessaire. Afin de ne pas lui donner d'ombrage
+sur sa g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; envers mademoiselle de Miralbe, il le pr&eacute;vint qu'il se
+trouvoit lui-m&ecirc;me assez g&ecirc;n&eacute; pour ne pas agir avec elle comme il se
+l'&eacute;toit promis, et qu'il regrettoit de borner &agrave; cent mille livres le
+pr&eacute;sent qu'il vouloit lui faire. &laquo;Mais, ajouta-t-il, elle n'y perdra
+rien, puisque mes biens doivent vous appartenir un jour, et je vous
+charge de la d&eacute;dommager du tort que je lui fais malgr&eacute; moi&raquo;. Soit que
+cette assurance rend&icirc;t M. de Miralbe docile, soit qu'il e&ucirc;t d'avance
+calcul&eacute; le danger de s'opposer &agrave; une volont&eacute; d&eacute;cid&eacute;e de celui dont il
+convoitoit l'h&eacute;ritage, il c&eacute;da avec grace, ne quitta son oncle qu'apr&egrave;s
+avoir fait mille caresses &agrave; Ad&egrave;le, et pris jour pour recevoir la visite
+de M. et de madame de Montluc.</p>
+
+<p>Ils se rendirent effectivement chez lui, et lui demand&egrave;rent sa fille,
+suivant les formes usit&eacute;es alors. Ils furent accueillis avec les plus
+grandes d&eacute;monstrations d'amiti&eacute;, re&ccedil;urent mille f&eacute;licitations sur le
+bonheur d'avoir retrouv&eacute; un fils digne d'eux; f&eacute;licitations qui lui
+furent report&eacute;es, &agrave; l'&eacute;gard d'Ad&egrave;le, avec plus de justice et sans doute
+aussi plus de sinc&eacute;rit&eacute;. M. de Montluc, qui paroissoit poss&eacute;der toute ma
+fortune, parla des avantages qu'il se proposoit de me faire. M. de
+Miralbe, soulag&eacute; de pouvoir du moins exhaler sa haine contre quelqu'un,
+jura que jamais Henri ne rentreroit en grace aupr&egrave;s de lui, et que tous
+ses biens appartiendroient &agrave; celui de ses enfans dont il n'avoit qu'&agrave; se
+louer; mais il s'abstint d'entrer dans aucun d&eacute;tail, en observant qu'il
+avoit promis &agrave; M. de Saint-Alban de lui c&eacute;der la satisfaction de veiller
+aux int&eacute;r&ecirc;ts de mademoiselle de Miralbe.</p>
+
+<p>Cette visite faite et rendue, il me fut permis de voir Ad&egrave;le tous les
+jours, de lui parler de ma joie, de lire dans ses regards les mouvemens
+de la sienne. La certitude d'&ecirc;tre unis &eacute;toit pour nous un &eacute;tat de
+f&eacute;licit&eacute; et de surprise: nous eussions &eacute;t&eacute; trop &agrave; plaindre d'en douter
+un seul instant, et cependant nous ne pouvions le croire. Ce m&eacute;lange
+d'inqui&eacute;tudes sans motif, d'assurance si voisine de la crainte, ne peut
+se concevoir que par ceux que l'amour et l'espoir ont long-temps agit&eacute;s.
+H&eacute;las! nous nous &eacute;tions d&eacute;j&agrave; vus si pr&egrave;s du bonheur, un &eacute;v&eacute;nement si
+impr&eacute;vu nous en avoit d&eacute;j&agrave; &eacute;loign&eacute;s avec tant de violence, que nous
+n'osions qu'en tremblant nous confier aux pr&eacute;sages heureux qui nous
+entouroient. Combien de fois ne regrett&acirc;mes-nous pas le sort de ceux qui
+ne portent &agrave; l'autel qu'un c&#339;ur br&ucirc;lant de desirs! Mais quand on a de la
+fortune, il faut des contrats; ce qui souvent demande plus de temps que
+les amans ne voudroient en accorder.</p>
+
+<p>Enfin la minute du mariage de nos biens fut arr&ecirc;t&eacute;e par M. de
+Saint-Alban; lui et M. de Montluc approuv&egrave;rent le compte que le p&egrave;re de
+mademoiselle de Miralbe rendit de sa tutelle: ils stipul&egrave;rent les
+&eacute;poques de paiement; en un mot, ils prirent d'un c&ocirc;t&eacute; comme de l'autre
+toutes les pr&eacute;cautions que l'int&eacute;r&ecirc;t et la m&eacute;fiance d&eacute;guisent sous les
+noms les plus honn&ecirc;tes. Le notaire fut charg&eacute; d'apporter son acte le
+lendemain. Nous devions tous souper chez M. de Saint-Alban, et signer.
+Mes amis, ceux d'Ad&egrave;le, nos parens, nous f&eacute;licitoient et se f&eacute;licitoient
+avec plus ou moins de franchise. Philippe, l'excellent Philippe,
+jouissoit de son ouvrage, de mon bonheur et de ses sacrifices. Comme il
+m'embrassa de bon c&#339;ur la veille de ce jour si long-temps desir&eacute;!</p>
+
+<p>Mon imagination &eacute;toit trop exalt&eacute;e pour que le sommeil p&ucirc;t un moment en
+suspendre l'activit&eacute;! Lev&eacute; de bonne heure, je me proposois de me rendre
+le plut&ocirc;t possible &agrave; Versailles, quand je re&ccedil;us ce billet d'Ad&egrave;le:</p>
+
+<p>&laquo;Mon oncle a pass&eacute; une nuit terrible. Les m&eacute;decins pr&eacute;tendent que c'est
+une attaque d'apoplexie. &Agrave; chaque instant il perd connaissance, et
+paro&icirc;t sur-tout souffrir horriblement de ne pouvoir parler. Je ne sais
+qui a averti M. de Miralbe, il est arriv&eacute; ce matin &agrave; six heures. Il m'a
+recommand&eacute;, avec beaucoup de douceur, de retirer les invitations faites
+pour aujourd'hui. Je viens d'en charger le secr&eacute;taire de mon oncle. Je
+n'&eacute;cris qu'&agrave; vous et &agrave; Henri, et je retourne servir mon protecteur.
+Adieu, mon cher Fr&eacute;d&eacute;ric. Venez voir M. de Saint-Alban: si le ciel
+permet que son &eacute;tat s'am&eacute;liore, son amiti&eacute; sera flatt&eacute;e des t&eacute;moignages
+de la v&ocirc;tre. Je croyois avoir &eacute;puis&eacute; la coupe du malheur; j'ignorois
+celui de trembler pour les jours d'un &ecirc;tre aussi cher. Adieu, mon ami.&raquo;</p>
+
+<p>Je partis presque aussit&ocirc;t pour Versailles, accompagn&eacute; de M. et de
+madame de Montluc: nous gard&acirc;mes en route le plus profond silence; nous
+craignions r&eacute;ciproquement de nous communiquer nos alarmes et nos
+soup&ccedil;ons. En arrivant, nous demand&acirc;mes des nouvelles de M. de
+Saint-Alban; elles &eacute;toient toujours telles qu'Ad&egrave;le me les avoit
+donn&eacute;es. M. de Miralbe vint nous recevoir, et ne demeura avec nous qu'un
+moment, en s'excusant sur les soins que l'&eacute;tat de son oncle exigeoit. Il
+&eacute;toit p&acirc;le; son regard n'avoit point d'assurance: Dieu seul conno&icirc;t le
+sentiment qui l'agitoit alors. Nous rest&acirc;mes dans l'esp&eacute;rance de voir sa
+fille, mais sans oser la faire avertir: les occupations auxquelles elle
+se livroit &eacute;toient si sacr&eacute;es, que l'amour m&ecirc;me se f&ucirc;t reproch&eacute; de l'en
+distraire. M. de Nangis, Florvel et son &eacute;pouse arriv&egrave;rent quelque temps
+apr&egrave;s nous: nous pass&acirc;mes quatre heures ensemble, sans voir d'autres
+individus que les m&eacute;decins, qui ne conservoient point d'esp&eacute;rance, et
+quelques valets dont la fonction paroissoit bien plus &ecirc;tre de nous
+observer, de nous emp&ecirc;cher de parler, que de r&eacute;pondre au d&eacute;sir que nous
+avions de conno&icirc;tre &agrave; chaque instant l'&eacute;tat du malade. Ad&egrave;le passa par
+hasard dans le salon o&ugrave; nous &eacute;tions, et parut surprise de nous voir.
+Sans doute on lui avoit laiss&eacute; ignorer la pr&eacute;sence de tous ses amis. Sa
+figure, toujours si expressive, auroit pu servir de mod&egrave;le pour peindre
+la douleur. Elle nous raconta, dans le plus grand d&eacute;tail, l'attaque
+terrible qu'avoit &eacute;prouv&eacute;e son oncle; et quoique tous ses discours
+annon&ccedil;assent assez qu'elle n'avoit aucun espoir de le voir se r&eacute;tablir,
+elle nous interrogeoit de mani&egrave;re &agrave; nous forcer de lui en donner.
+Bient&ocirc;t elle nous quitta pour retourner aupr&egrave;s de M. de Saint-Alban: son
+inqui&eacute;tude lorsqu'elle ne le voyoit pas, &eacute;galoit seule les angoisses qui
+la d&eacute;chiroient &agrave; chaque crise dont elle &eacute;toit t&eacute;moin.</p>
+
+<p>Ne pouvant tous rester plus long-temps chez M. de Saint-Alban, nous
+accept&acirc;mes l'offre que nous fit M. de Nangis de nous r&eacute;unir &agrave;
+l'appartement qu'il avoit &agrave; Versailles, et de laisser un de nos
+domestiques chez le malade, pour venir d'heure en heure nous donner de
+ses nouvelles. Elles s'&eacute;coul&egrave;rent avec bien de la lenteur, et sans
+apporter un seul rayon d'esp&eacute;rance. &Agrave; minuit nous appr&icirc;mes que le
+protecteur d'Ad&egrave;le avoit cess&eacute; d'exister. Lecteurs, repr&eacute;sentez-vous
+dans quel ab&icirc;me de malheurs cette affreuse nouvelle pouvoit de nouveau
+me plonger, et jugez de la tristesse avec laquelle je la re&ccedil;us.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re punition de ceux qui ont des torts graves &agrave; se reprocher,
+est de se voir sans cesse soup&ccedil;onn&eacute;s des crimes dont peut-&ecirc;tre ils sont
+innocens. Je pensai (et je ne fus pas le seul) que la mort de M. de
+Saint-Alban arrivoit dans une circonstance si favorable &agrave; M. de Miralbe,
+que, malgr&eacute; sa douleur apparente, il &eacute;toit difficile d'ajouter foi &agrave; ses
+regrets, et plus difficile encore de le croire exempt de reproche. Du
+premier instant o&ugrave; l'&eacute;tat de son oncle avoit paru d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, il s'&eacute;toit
+&eacute;tabli en ma&icirc;tre dans sa maison; le titre de son plus proche h&eacute;ritier
+lui en donnoit le droit: la n&eacute;cessit&eacute; de veiller sur un &ecirc;tre qu'il
+disoit lui &ecirc;tre cher, lui servoit de pr&eacute;texte; l'int&eacute;r&ecirc;t &eacute;toit son
+motif.</p>
+
+<p>Ad&egrave;le, toute occup&eacute;e de ses alarmes et des soins qu'elle rendoit &agrave; M.
+de Saint-Alban, oublioit, pour ainsi dire, qu'elle vivoit avec son
+p&egrave;re; mais &agrave; peine son protecteur eut-il ferm&eacute; les yeux, que ses id&eacute;es
+se report&egrave;rent sur elle-m&ecirc;me, et l'avenir la fit trembler. Retourner
+dans la maison de M. de Miralbe, o&ugrave; madame de Valmont demeuroit
+toujours, lui parut le comble du malheur. Entra&icirc;n&eacute;e par la crainte
+plut&ocirc;t que d&eacute;cid&eacute;e par ses r&eacute;flexions, elle se disposoit &agrave; chercher un
+asyle aupr&egrave;s de son fr&egrave;re, quand madame de Morvel vint &agrave; son secours. Au
+risque de se compromettre dans une circonstance aussi d&eacute;licate, elle la
+conduisit &agrave; Paris dans un couvent, lui faisant &eacute;crire &agrave; M. de Miralbe
+une lettre qui ne devoit lui &ecirc;tre remise qu'apr&egrave;s son d&eacute;part. Dans cette
+lettre, Ad&egrave;le disoit qu'il lui avoit &eacute;t&eacute; impossible de rester dans des
+lieux o&ugrave; tout lui retra&ccedil;oit la perte qu'elle venoit de faire; que
+pr&eacute;sumant que son p&egrave;re seroit oblig&eacute; de demeurer encore quelques jours
+&agrave; Versailles, et ne voulant pas ajouter &agrave; tous les d&eacute;tails qui alloient
+l'occuper, celui de choisir une r&eacute;sidence, elle avoit pris le parti de
+chercher une retraite dans un lieu qui m&eacute;riteroit son approbation; que
+l&agrave; elle attendroit ses ordres, mais qu'elle esp&eacute;roit de sa bont&eacute; qu'il
+voudroit bien lui laisser consacrer &agrave; la solitude les premiers momens de
+sa douleur. Elle s'excusoit de ne l'avoir pas consult&eacute;, sur les
+m&eacute;nagemens qu'elle avoit cru devoir aux regrets auxquels lui-m&ecirc;me &eacute;toit
+en proie; regrets que sa pr&eacute;sence n'auroit fait qu'augmenter. On sent
+qu'une lettre pareille ne pouvoit qu'adoucir la d&eacute;marche d'Ad&egrave;le, et non
+la faire approuver; mais elle n'en demandoit pas davantage.</p>
+
+<p>Elle avoit pri&eacute; madame de Florvel de me consoler, de me conjurer de ne
+pas l'abandonner, en un mot de consulter avec son fr&egrave;re et ses amis
+s'il n'&eacute;toit aucun moyen de la soustraire au plus cruel de tous les
+hommes, protestant que la mort lui paro&icirc;troit pr&eacute;f&eacute;rable &agrave; la n&eacute;cessit&eacute;
+de rentrer sous sa domination. Son effroi &eacute;toit si grand, qu'il lui
+avoit sugg&eacute;r&eacute; l'id&eacute;e de r&eacute;clamer dans les tribunaux contre le titre de
+fille de M. de Miralbe, de lui demander la preuve de ses droits sur
+elle, de le poursuivre en r&eacute;paration du complot dont elle avoit &eacute;t&eacute; la
+victime, de l'accabler de la d&eacute;claration faite par sa femme-de-chambre,
+et que M. de Saint-Alban lui-m&ecirc;me avoit rev&ecirc;tue de sa signature; ce qui
+lui donnoit un caract&egrave;re d'authenticit&eacute; bien propre &agrave; frapper les
+esprits. Par une bizarrerie &eacute;tonnante, le projet d'Ad&egrave;le fermentoit
+aussi dans la t&ecirc;te de son p&egrave;re, mais par des motifs bien diff&eacute;rens.</p>
+
+<p>M. de Miralbe, loin de marquer le moindre m&eacute;contentement de la
+r&eacute;solution que sa fille avoit prise, parut hautement l'approuver; mais
+il ne lui &eacute;crivit point. Pour savoir sur quel ton il parleroit, il
+attendit l'ouverture du testament de M. de Saint-Alban; et madame de
+Florvel, qui sans doute &eacute;toit plus instruite qu'elle ne l'avouoit,
+m'exhortoit &agrave; prendre patience jusqu'&agrave; ce que l'on conn&ucirc;t les derni&egrave;res
+volont&eacute;s du protecteur d'Ad&egrave;le.</p>
+
+<p>Ce jour vint. M. de Nangis fut invit&eacute; &agrave; titre d'ex&eacute;cuteur testamentaire.
+M. de Saint-Alban n'avoit appel&eacute; &agrave; sa succession, par &eacute;gal partage,
+qu'Ad&egrave;le et son fr&egrave;re. C'&eacute;toit frapper M. de Miralbe dans un endroit
+bien sensible. Mais ce qui mit le comble &agrave; sa fureur, fut de voir qu'il
+n'&eacute;toit point nomm&eacute; tuteur de sa fille: au contraire, M. de Saint-Alban,
+en priant M. de Nangis d'accepter cette qualit&eacute;, avoit ordonn&eacute; que, s'il
+la refusoit, mademoiselle de Miralbe, par le fait m&ecirc;me, d&egrave;s l'instant,
+et sans &ecirc;tre oblig&eacute;e de rendre compte &agrave; personne, disposeroit des biens
+qu'il lui l&eacute;guoit. Il fut impossible &agrave; M. de Miralbe de douter qu'il
+n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; d&eacute;masqu&eacute; devant son oncle. Sa rage ne peut se concevoir; du
+m&ecirc;me coup il perdoit l'espoir si long-temps caress&eacute; de r&eacute;parer sa
+fortune, dont il cachoit le d&eacute;labrement au public. Ce public, qui ne
+juge gu&egrave;re que par les faits, alloit sans doute scruter les motifs de
+son exh&eacute;r&eacute;dation. Son fils triomphoit: plus il l'avoit pr&eacute;sent&eacute; comme un
+homme sans m&#339;urs, plus il &eacute;toit humiliant pour lui de voir qu'il lui e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; pr&eacute;f&eacute;r&eacute;. Sa fille, en jouissant d'une fortune qu'il n'avoit pas &eacute;t&eacute;
+cru digne de g&eacute;rer, devenoit presque ind&eacute;pendante de lui; et soustraite
+aux projets qu'il pouvoit former contre elle, elle alloit avant peu lui
+demander compte de la succession de sa m&egrave;re. Le testament de M. de
+Saint-Alban avoit &eacute;t&eacute; r&eacute;dig&eacute; avec tant de pr&eacute;cautions, qu'il &eacute;toit
+impossible de l'attaquer victorieusement par les voies ordinaires. Il ne
+restoit qu'un exp&eacute;dient &agrave; un homme du caract&egrave;re de M. de Miralbe; il osa
+le tenter, et mit opposition &agrave; l'ex&eacute;cution des derni&egrave;res volont&eacute;s de son
+oncle, jusqu'au moment o&ugrave; l'&eacute;tat de la fille qui se pr&eacute;tendoit &ecirc;tre
+mademoiselle de Miralbe auroit &eacute;t&eacute; constat&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XLIX" id="CHAPITRE_XLIX"></a><a href="#toc">CHAPITRE XLIX.</a></h2>
+
+<h3><i>Proc&egrave;s.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">Trois</span> jours apr&egrave;s, il fit paro&icirc;tre un m&eacute;moire destin&eacute; au public bien
+plus qu'aux tribunaux, mani&egrave;re de plaider assez en vogue dans ce
+temps-l&agrave;. Il y peignoit Ad&egrave;le comme une intrigante, &eacute;lev&eacute;e par un
+philosophe, qui l'avoit, d&egrave;s l'enfance, livr&eacute;e au libertinage le plus
+affreux, et accoutum&eacute;e &agrave; tout braver pour aller &agrave; la fortune. Apr&egrave;s
+avoir fait un r&eacute;cit aussi adroit que mensonger des moyens employ&eacute;s pour
+tromper son c&#339;ur, toujours livr&eacute; au chagrin d'avoir perdu sa fille,
+toujours agit&eacute; par l'esp&eacute;rance de la retrouver; apr&egrave;s avoir embelli,
+s'il est possible, les charmes s&eacute;ducteurs d'Ad&egrave;le, et bl&acirc;m&eacute; la
+foiblesse avec laquelle il s'&eacute;toit livr&eacute; lui-m&ecirc;me &agrave; quelques apparences
+concert&eacute;es avec trop de ruse pour qu'il p&ucirc;t s'en m&eacute;fier, il rappeloit
+l'aventure de M. de Farfalette. De ce jour il con&ccedil;ut des soup&ccedil;ons; et ce
+qui les confirma, fut la certitude qu'il acquit depuis, que la pr&eacute;tendue
+demoiselle de Miralbe avoit d&egrave;s long-temps des rapports tr&egrave;s-intimes
+avec son fils. C'&eacute;toit son fils qui avoit tram&eacute; ce complot; l'&eacute;v&eacute;nement
+ne prouvoit que trop la perfidie avec laquelle il avoit &eacute;t&eacute; conduit.
+Malgr&eacute; le scandale de la conduite de la pr&eacute;tendue demoiselle de Miralbe,
+malgr&eacute; qu'elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; surprise en rendez-vous chez la s&#339;ur de l'homme
+qui l'avoit pervertie d&egrave;s ses plus jeunes ans, malgr&eacute; qu'il f&ucirc;t trop
+notoire que ladite Ad&egrave;le &eacute;toit de plus en liaison r&eacute;gl&eacute;e avec un
+personnage devenu depuis peu important, et qu'on nommera lorsqu'il en
+sera temps (c'&eacute;toit moi), on &eacute;toit parvenu &agrave; &eacute;blouir M. de Saint-Alban.
+Ici se trouvoit plac&eacute; un grand &eacute;loge de son oncle, dont le seul d&eacute;faut
+fut toujours de ne pouvoir r&eacute;sister &agrave; un sexe qui, de tout temps, a
+subjugu&eacute; les hommes d'ailleurs les plus estimables. Il pr&eacute;tendoit qu'il
+l'avoit plusieurs fois averti des renseignemens parvenus jusqu'&agrave; lui
+contre la pr&eacute;tendue demoiselle de Miralbe, et consult&eacute; sur les moyens de
+la rendre au n&eacute;ant dont il l'avoit tir&eacute;e; mais que ce vieillard, s&eacute;duit
+par son amour, et peut-&ecirc;tre par les complaisances dont on ber&ccedil;oit sa
+cr&eacute;dulit&eacute;, s'&eacute;toit emport&eacute; contre lui. Il ne lui resta donc qu'un parti
+&agrave; prendre, ce fut de ne pas troubler le repos d'un oncle dont le bonheur
+lui &eacute;toit plus cher que les richesses, et d'attendre, au risque de tout
+ce qui pourroit en arriver, que la conduite de la pr&eacute;tendue demoiselle
+de Miralbe &eacute;clair&acirc;t son c&#339;ur en le d&eacute;chirant. Mais habilement guid&eacute;e par
+son fils et par l'homme qui n'a jamais cess&eacute; d'avoir un empire absolu
+sur ses volont&eacute;s, elle calcula toutes ses actions de mani&egrave;re &agrave; augmenter
+l'aveuglement de M. de Saint-Alban, jusqu'au jour o&ugrave; ils furent tous
+certains d'un testament sans doute d'avance concert&eacute; entre eux. Au
+comble de leurs desirs, la mort vint les d&eacute;livrer de la g&ecirc;ne qu'ils
+s'&eacute;toient impos&eacute;e, et leur en payer le prix.</p>
+
+<p>M. de Miralbe s'interdisoit toute r&eacute;flexion sur la promptitude avec
+laquelle son oncle avoit rendu le dernier soupir; et de toutes les
+perfidies r&eacute;pandues dans son m&eacute;moire, ce n'&eacute;toit pas la plus
+mal-adroite. Bien des gens refusent de croire un attentat qu'on leur
+affirme, et le soutiennent comme authentique quand on leur a laiss&eacute; le
+soin de le deviner: l'indulgence se tait o&ugrave; l'amour-propre peut se
+donner le m&eacute;rite de la p&eacute;n&eacute;tration.</p>
+
+<p>M. de Miralbe concluoit &agrave; suspendre l'ex&eacute;cution du testament de M. de
+Saint-Alban, jusqu'au moment o&ugrave; les lois auroient fait justice des
+crimes et des pr&eacute;tentions de la fille Ad&egrave;le. Il ne doutoit pas que les
+personnages respectables qui, tromp&eacute;s par ses fausses vertus, lui
+avoient jusqu'&agrave; pr&eacute;sent accord&eacute; leur protection, ne s'empressassent de
+l'abandonner &agrave; ses propres ressources et &agrave; celles de ses complices. Les
+personnages respectables &eacute;toient Florvel, son &eacute;pouse, et M. de Nangis;
+les complices &eacute;toient Henri et moi, mais moi sans &ecirc;tre nomm&eacute;: pr&eacute;caution
+assez inutile, car je n'avois pas envie de garder l'anonyme.</p>
+
+<p>Jamais libelle ne surprit autant ceux contre lesquels il &eacute;toit dirig&eacute;,
+et jamais aussi il n'inspira des sentimens plus unanimes contre son
+auteur. Madame de Florvel y r&eacute;pondit pour son compte, en allant
+aussit&ocirc;t trouver Ad&egrave;le au couvent o&ugrave; elle s'&eacute;toit retir&eacute;e; et apr&egrave;s lui
+avoir donn&eacute; communication du m&eacute;moire de son p&egrave;re, elle lui dit: &laquo;Nous
+n'avons, mon amie, qu'un parti &agrave; prendre toutes deux: vous, de garder le
+silence, et de confier &agrave; votre tuteur le soin de vous d&eacute;fendre; moi, de
+vous offrir un asyle dans ma maison. Si vous restiez dans un clo&icirc;tre, on
+croiroit que je vous ai jug&eacute;e, et je rougirois que l'on pens&acirc;t m&ecirc;me que
+je vous soup&ccedil;onne.&raquo;</p>
+
+<p>Ad&egrave;le connoissoit trop son p&egrave;re pour &ecirc;tre scandalis&eacute;e de se voir
+d&eacute;savou&eacute;e par lui; elle l'auroit volontiers remerci&eacute; de vouloir briser
+les liens qui l'unissoient &agrave; lui, et l'auroit de plus second&eacute; de tout
+son pouvoir, si les atrocit&eacute;s r&eacute;pandues contre elle et contre M. Durmer
+ne lui eussent fait un devoir de se d&eacute;fendre. Aussi trouvoit-elle fort
+triste d'&ecirc;tre oblig&eacute;e de plaider pour &ecirc;tre fille de M. de Miralbe,
+lorsque tous ses v&#339;ux tendoient &agrave; ne lui appartenir &agrave; aucun titre, et
+plus f&acirc;cheux encore, s'il est possible, de se voir condamn&eacute;e &agrave; la
+c&eacute;l&eacute;brit&eacute;, lorsque tous ses go&ucirc;ts ne lui faisoient envisager le bonheur
+que dans le silence d'une douce m&eacute;diocrit&eacute;. Dans le premier moment, elle
+ne sentit que le proc&eacute;d&eacute; de madame de Florvel et le plaisir de se
+rapprocher de moi: aussi ne fit-elle aucune difficult&eacute; pour quitter le
+couvent, et s'exposer aux regards avides du public.</p>
+
+<p>M. de Nangis &eacute;toit d&eacute;concert&eacute;; il pr&eacute;tendoit que la famille de Miralbe
+n'&eacute;toit pas de race humaine: mais comme il y avoit dans le m&eacute;moire du
+p&egrave;re vingt mensonges dont il lui &eacute;toit impossible de douter; comme il
+avoit connu, estim&eacute; et ch&eacute;ri M. Durmer, et qu'on lui prouva sans peine
+que son honneur &eacute;toit engag&eacute; &agrave; soutenir le titre de tuteur d'Ad&egrave;le,
+titre qu'il obtenoit pour la seconde fois, et qui annon&ccedil;oit &agrave; tout le
+monde l'opinion que deux hommes estimables sous des rapports diff&eacute;rens
+avoient eue de sa probit&eacute;, il consentit &agrave; pr&ecirc;ter son nom dans ce proc&egrave;s.
+C'&eacute;toit tout ce qu'on attendoit de lui, et ce qu'il pouvoit offrir de
+meilleur.</p>
+
+<p>Ind&eacute;pendamment de l'amiti&eacute; qui unissoit Henri &agrave; sa s&#339;ur, il &eacute;toit trop
+int&eacute;ress&eacute; &agrave; l'ex&eacute;cution enti&egrave;re du testament de M. de Saint-Alban, et
+trop avide de saisir l'occasion de combattre M. de Miralbe, pour la
+laisser &eacute;chapper. En quarante-huit heures, il fit imprimer une r&eacute;ponse
+vraiment plaisante, sous le titre de <i>Critique du Roman de mon p&egrave;re</i>.
+Sans discuter la v&eacute;rit&eacute; des faits, sans supposer m&ecirc;me qu'on e&ucirc;t voulu
+les donner pour authentiques, il se contenta d'examiner le m&eacute;moire de
+M. de Miralbe comme un ouvrage litt&eacute;raire purement d'imagination, et il
+en fit ressortir les invraisemblances avec tant d'adresse, qu'il mit les
+rieurs de son parti, en obtenant l'approbation de tous les gens de go&ucirc;t.</p>
+
+<p>Ce proc&egrave;s &eacute;toit v&eacute;ritablement de ceux que les tribunaux ne jugent
+qu'apr&egrave;s que l'opinion publique s'est prononc&eacute;e. Il auroit &eacute;t&eacute; aussi
+impossible de prouver qu'Ad&egrave;le &eacute;toit n&eacute;e demoiselle de Miralbe, que
+d'affirmer le contraire. Il ne s'agissoit que de savoir si ce titre
+qu'elle avoit poss&eacute;d&eacute; de l'aveu de celui qui le lui disputoit, si ce
+titre en vertu duquel elle avoit &eacute;t&eacute; esclave et victime d'un homme qui
+trouvoit son int&eacute;r&ecirc;t &agrave; le lui donner, pouvoit lui &ecirc;tre enlev&eacute; quand
+l'int&eacute;r&ecirc;t de ce m&ecirc;me homme &eacute;toit de l'en priver. Rien sans doute n'e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; plus injuste; mais, je le r&eacute;p&egrave;te, il falloit mettre toutes les voix
+de notre c&ocirc;t&eacute;: aussi, tandis que Henri attiroit vers nous ceux sur qui
+l'esprit peut tout, je d&eacute;chirai le voile dont son p&egrave;re avoit bien voulu
+me couvrir; et la r&eacute;ponse personnelle que je fis &agrave; son libelle, devant
+n&eacute;cessairement contenir le d&eacute;tail de ma connoissance avec mademoiselle
+de Miralbe, l'histoire de notre amour et de nos malheurs fut faite de
+mani&egrave;re &agrave; ranger de notre bord les femmes et les jeunes gens, deux
+classes qui, par la chaleur de leur approbation, servent toujours bien
+le parti qu'elles appuient.</p>
+
+<p>Mais le m&eacute;moire imprim&eacute; sous le nom de M. de Nangis, en qualit&eacute; de
+tuteur de mademoiselle de Miralbe, &eacute;toit le plus important; et, sans les
+r&eacute;flexions de Henri, nous allions faire la plus grande de toutes les
+sottises en approuvant celui qu'avoit travaill&eacute; un c&eacute;l&egrave;bre avocat. Il
+citoit force lois en faveur d'Ad&egrave;le: c'&eacute;toit sans doute l'esp&eacute;rance de
+son p&egrave;re, qui se f&ucirc;t alors trouv&eacute; bien &agrave; son aise, puisqu'en opposant
+citations &agrave; citations, il nous enfermoit dans un labyrinthe dont nous ne
+fussions pas sortis. Henri tra&ccedil;a le plan, exigea qu'on se t&icirc;nt &agrave;
+l'expos&eacute; simple des faits, et qu'on appuy&acirc;t seulement sur trois points:</p>
+
+<p>1&deg;. L'indignation avec laquelle les amis de sa s&#339;ur avoient vu les
+pr&eacute;tentions que M. de Miralbe &eacute;levoit contre elle, et leur intention
+bien prononc&eacute;e d'unir leur cause &agrave; la sienne.</p>
+
+<p>2&deg;. L'aveu qu'elle avoit fait &agrave; M. de Saint-Alban de son amour pour moi,
+et l'approbation qu'il y avoit donn&eacute;e; approbation qu'il &eacute;toit
+impossible de nier, puisque la minute des articles dress&eacute;s existoit
+encore, et qu'on en donnoit copie certifi&eacute;e par le notaire qui l'avoit
+r&eacute;dig&eacute;e. Rien ne d&eacute;truisoit plus compl&eacute;tement l'id&eacute;e que M. de
+Saint-Alban f&ucirc;t amoureux de sa ni&egrave;ce, et qu'on e&ucirc;t employ&eacute; aucun moyen
+pour le s&eacute;duire. Comment, apr&egrave;s cela, supposer que sa mort e&ucirc;t combl&eacute;
+les v&#339;ux de ceux dont il alloit assurer le bonheur, de ceux qui
+n'auroient plus rien &agrave; desirer s'il vivoit encore?</p>
+
+<p>3&deg;. L'histoire du rendez-vous avec M. de Farfalette.</p>
+
+<p>Ce point &eacute;toit fort d&eacute;licat &agrave; traiter. Je demandai &agrave; Ad&egrave;le que l'on
+m&eacute;nage&acirc;t une femme dont elle avoit &agrave; se plaindre bien cruellement, mais
+que, par des raisons particuli&egrave;res, je souhaitois de ne pas voir
+compromise. Ad&egrave;le connoissoit mes motifs; elle les approuva, et donna &agrave;
+son sexe un exemple qu'il devroit s'empresser d'imiter. Bien d'autres, &agrave;
+sa place, eussent montr&eacute; de la jalousie, ou tout au moins de l'humeur;
+elle ne me t&eacute;moigna que de l'estime. Elle n'ignoroit pas que je
+d&eacute;testois madame de Valmont; elle sentit cependant que ce n'&eacute;toit ni &agrave;
+moi ni &agrave; celle qui se regardoit comme mon &eacute;pouse, &agrave; la punir. On peut
+ha&iuml;r une femme que l'on a beaucoup aim&eacute;e: jamais, et sous quelque
+pr&eacute;texte que ce soit, on ne doit se pr&ecirc;ter &agrave; la perdre. M. de Nangis,
+bien loin d'approuver ces m&eacute;nagemens, ne les concevoit pas; il auroit
+voulu qu'on se serv&icirc;t de la d&eacute;claration faite par la femme-de-chambre de
+sa pupille, et la regardoit, avec raison, comme une assurance de
+triomphe.</p>
+
+<p>Il ne fallut pas moins qu'il se content&acirc;t d'annoncer qu'il avoit la
+certitude que ce rendez-vous &eacute;toit une intrigue abominable concert&eacute;e par
+des &ecirc;tres qui avoient voulu perdre mademoiselle de Miralbe; qu'il ne les
+nommoit pas par des raisons dont la d&eacute;licatesse lui faisoit une loi;
+mais que si l'int&eacute;r&ecirc;t de sa pupille l'exigeoit un jour, il les
+accableroit d'une preuve qui les rendroit l'horreur de la soci&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Cette pi&egrave;ce nous servit bien plus que si elle avoit &eacute;t&eacute; imprim&eacute;e. Qu'on
+se rappelle que M. de Valmont &eacute;toit membre du parlement de Paris, que sa
+place pouvoit lui donner une grande influence dans cette affaire par
+lui-m&ecirc;me et par ses sollicitations aupr&egrave;s de ses coll&egrave;gues. Henri trouva
+moyen de l'enlever &agrave; M. de Miralbe, et d'unir irr&eacute;sistiblement son
+int&eacute;r&ecirc;t au n&ocirc;tre.</p>
+
+<p>Muni de la d&eacute;claration de la femme-de-chambre de sa s&#339;ur, il alla
+trouver madame de Valmont, la lui montra, en l'assurant qu'elle seroit
+imprim&eacute;e dans le m&eacute;moire de mademoiselle de Miralbe. Madame de Valmont
+resta an&eacute;antie.</p>
+
+<p>&laquo;J'obtiendrai qu'on la supprime, lui dit Henri, &agrave; condition qu'avant
+huit jours vous quitterez la maison de mon p&egrave;re, ainsi que votre &eacute;poux,
+dont il faut nous garantir non seulement la neutralit&eacute;, mais encore les
+services. N'objectez pas que vous ne pouvez d&eacute;terminer sa volont&eacute; sans
+vous compromettre; il est indispensable que M. de Valmont connoisse
+cette pi&egrave;ce terrible contre vous, et que le soin de votre r&eacute;putation
+soit l'assurance de sa conduite &agrave; notre &eacute;gard. Je ne sais pas et je ne
+dois pas savoir les motifs de votre haine contre ma s&#339;ur: vous avouerez
+seulement &agrave; votre &eacute;poux que mon p&egrave;re vous a forc&eacute; la main, et
+qu'ignorant les cons&eacute;quences de cette action, encore plus les projets de
+M. de Miralbe, vous f&ucirc;tes aussi indign&eacute;e qu'afflig&eacute;e quand vous v&icirc;tes le
+pi&eacute;ge dans lequel on vous avoit entra&icirc;n&eacute;e. Un mari pardonne bien des
+choses quand son honneur n'est pas compromis; le v&ocirc;tre ne peut douter
+de l'impassibilit&eacute; de vos principes. Vous sauver ou vous perdre, il n'y
+a point &agrave; balancer.&raquo;</p>
+
+<p>Madame de Valmont le sentit; elle demanda, pour disposer l'esprit de son
+&eacute;poux, quelques jours, qui lui furent accord&eacute;s. Le quatri&egrave;me, elle fit
+prier Henri de se trouver chez elle; M. de Valmont y &eacute;toit. L&agrave;, il fut
+t&eacute;moin de l'adresse avec laquelle on persuada &agrave; un &eacute;poux ce qu'il devoit
+croire, en &eacute;loignant ses r&eacute;flexions de ce qu'il ne devoit pas
+soup&ccedil;onner; et Henri, malgr&eacute; qu'il se vant&acirc;t de bien conno&icirc;tre les
+femmes, r&eacute;p&eacute;toit, en sortant de cet entretien, que plus on vivoit, plus
+on apprenoit &agrave; douter de ses connoissances. Il promit &agrave; M. de Valmont
+que cette pi&egrave;ce lui seroit remise, ou seroit imprim&eacute;e le lendemain du
+jugement: remise, si sa s&#339;ur &eacute;toit conserv&eacute;e dans ses droits; imprim&eacute;e,
+si elle &eacute;toit condamn&eacute;e &agrave; y renoncer.</p>
+
+<p>Il exigea sans piti&eacute; que M. de Valmont quitt&acirc;t la maison de son p&egrave;re; il
+avoit calcul&eacute; l'effet que cette rupture produiroit dans le monde, et ne
+s'&eacute;toit pas tromp&eacute;. Effectivement, d&egrave;s ce moment, la cause de M. de
+Miralbe fut regard&eacute;e avec beaucoup de d&eacute;faveur.</p>
+
+<p>Ad&egrave;le ne vengea la r&eacute;putation de M. Durmer qu'en faisant imprimer dans
+son m&eacute;moire la lettre que cet &eacute;crivain c&eacute;l&egrave;bre lui avoit adress&eacute;e &agrave; ses
+derniers momens. Lecteurs, vous la connoissez; prononcez: fut-elle
+dict&eacute;e par un homme capable de corrompre l'innocence?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_L" id="CHAPITRE_L"></a><a href="#toc">CHAPITRE L.</a></h2>
+
+<h3><i>Le 17 octobre.</i></h3>
+
+
+<p><span class="smcap">Rien</span> ne dure aussi long-temps qu'un proc&egrave;s; bien des gens le savent par
+exp&eacute;rience. Celui intent&eacute; contre Ad&egrave;le reposoit sur des moyens si
+extraordinaires, qu'il &eacute;toit impossible d'en pr&eacute;voir l'issue. Sa
+position d'ailleurs &eacute;toit fort d&eacute;sagr&eacute;able. Devenue la femme du jour
+sans le vouloir, ne pouvant fuir la soci&eacute;t&eacute; sans paro&icirc;tre se condamner,
+n'osant s'y livrer dans la crainte d'affecter trop d'assurance; oblig&eacute;e
+&agrave; des d&eacute;penses assez fortes sans fortune fixe, puisqu'elle ne poss&eacute;doit
+rien pour le pr&eacute;sent, et que le m&ecirc;me arr&ecirc;t pouvoit lui ravir du m&ecirc;me
+coup les biens de sa m&egrave;re et l'h&eacute;ritage de M. de Saint-Alban;
+contractant des obligations p&eacute;cuniaires avec ses amis, elle qui
+redoutoit plus que personne ce genre de d&eacute;pendance; sur-tout voyant &agrave;
+jamais l'impossibilit&eacute; de s'acquitter si elle &eacute;toit condamn&eacute;e &agrave; renoncer
+au titre de mademoiselle de Miralbe... ce fut au milieu de ces
+inqui&eacute;tudes que nous jur&acirc;mes de ne pas confier de nouveau aux &eacute;v&eacute;nemens
+le soin de notre bonheur, et de nous marier, au risque de tout ce qu'il
+en pourroit arriver.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re fois que nous en parl&acirc;mes, M. de Nangis, Florvel, son
+&eacute;pouse, nos avocats, Henri m&ecirc;me, s'&eacute;cri&egrave;rent que cela &eacute;toit impossible,
+que mademoiselle de Miralbe n'obtiendroit pas le consentement de son
+p&egrave;re, qu'il ne r&eacute;pondroit pas si elle le lui demandoit pour la forme; et
+que, ne pouvant s'en passer pour contracter sous le nom qu'il lui
+disputoit, si elle se marioit sous celui d'Ad&egrave;le seulement, elle
+para&icirc;troit renoncer elle-m&ecirc;me &agrave; tous ses droits. Nous n'ignorions point
+la solidit&eacute; de ces raisonnemens; mais plus ils s'opposoient &agrave; nos
+desirs, plus nous &eacute;tions d&eacute;cid&eacute;s &agrave; n'en tenir aucun compte. M. de Nangis
+alors annon&ccedil;a qu'il refuseroit son consentement; mais Ad&egrave;le, sans
+s'&eacute;pouvanter de l'opposition qu'elle rencontroit, demanda du moins qu'on
+voul&ucirc;t bien l'entendre. Voici les raisons qu'elle fit valoir.</p>
+
+<p>&laquo;On sait que je ne tiens pas &agrave; la fortune, et que s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; en mon
+pouvoir de servir M. de Miralbe dans le d&eacute;sir qu'il a de me m&eacute;conno&icirc;tre
+pour sa fille, je l'aurois fait avec plaisir; il m'a plac&eacute;e dans la
+n&eacute;cessit&eacute; de soutenir des droits que je ne desire point, et c'est le
+seul tort qu'il m'est difficile de lui pardonner.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne ferai entrer l'amour pour rien dans ma r&eacute;solution; ce qui est
+tout pour moi ne peut &ecirc;tre une consid&eacute;ration pour les autres: mais si je
+perds mon proc&egrave;s, que deviendrai-je? Je ne serai plus cette Ad&egrave;le dont
+l'obscurit&eacute; faisoit la s&ucirc;ret&eacute; et le bonheur; je ne serai qu'une
+intrigante, perdue de r&eacute;putation, sans appui, sans protecteur l&eacute;gal: et
+le m&ecirc;me homme qui m'a d&eacute;j&agrave; si cruellement trait&eacute;e lorsque son premier
+devoir &eacute;toit de me d&eacute;fendre, ne se croira-t-il pas le droit de se
+venger, quand tout se r&eacute;unira pour me faire paro&icirc;tre coupable? L'arr&ecirc;t
+qui me privera du titre de sa fille, ne l'autorisera-t-il pas &agrave; me punir
+de l'avoir port&eacute;? Qui me soutiendra contre lui? Personne. Mes amis
+m'abandonneront en me plaignant, et je leur rendrai assez de justice
+pour les plaindre moi-m&ecirc;me de m'abandonner; je connois le monde, et je
+sais qu'il est souvent dangereux &agrave; la vertu de prot&eacute;ger l'innocence,
+quand les tribunaux et la voix publique l'ont condamn&eacute;e. Quiconque
+uniroit alors sa cause &agrave; la mienne, se perdroit sans me sauver. Voil&agrave;
+peut-&ecirc;tre l'avenir qui m'attend: un seul &ecirc;tre peut m'y soustraire. Quand
+les lois frapperoient sans piti&eacute; la solitaire Ad&egrave;le, m&ecirc;me en m'&ocirc;tant le
+titre de Miralbe, elles respecteront l'&eacute;pouse de M. de Montluc: quelque
+injustice qui me soit r&eacute;serv&eacute;e sous ce nom, il sera permis &agrave; mon &eacute;poux
+d'embrasser ma querelle, et l'on n'osera point m'en s&eacute;parer. En
+acceptant ma main dans l'&eacute;tat incertain o&ugrave; je flotte, Fr&eacute;d&eacute;ric fait plus
+que lorsqu'il m'&eacute;pousoit n'&eacute;tant que l'&eacute;l&egrave;ve de M. Durmer: alors je ne
+lui apportois pas de dot; aujourd'hui je n'en ai point non plus &agrave; lui
+offrir, et je l'expose &agrave; tous les dangers ins&eacute;parables de ma position, &agrave;
+la douleur de voir sa compagne perdue dans ce qui est le plus cher &agrave;
+tous les hommes, son honneur. Il brave tout pour moi, et il est le seul
+avec lequel je puisse m'acquitter, puisque lui dans ma position, moi
+dans la sienne, je ne balancerois point un instant &agrave; partager son sort.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'ai parl&eacute; que de l'avenir effrayant qui m'est r&eacute;serv&eacute; si je perds
+mon proc&egrave;s: vous connoissez tous M. de Miralbe; si je le gagne, je suis
+sa fille, et je retombe en son pouvoir. Par l'impression que cette id&eacute;e
+fait sur vous, jugez de la terreur qu'elle m'inspire. Que je sois Ad&egrave;le
+condamn&eacute;e, ou mademoiselle de Miralbe triomphante, je suis la plus
+malheureuse des mortelles. Qui pourroit donc me bl&acirc;mer de saisir
+l'occasion de cesser d'&ecirc;tre l'une et l'autre? Sera-ce le public? Eh
+bien! puisque jusqu'&agrave; pr&eacute;sent il est le premier juge auquel nous nous
+sommes adress&eacute;s, rien ne m'emp&ecirc;chera de justifier cette d&eacute;marche devant
+lui. Ma position est si nouvelle, qu'on ne peut me juger par les r&egrave;gles
+ordinaires de la vie; et qui attribueroit ma r&eacute;solution &agrave; l'amour se
+tromperoit, puisqu'il est vrai qu'un homme en &eacute;tat de me soustraire &agrave; M.
+de Miralbe, quels que fussent d'ailleurs son nom, son &acirc;ge et son
+caract&egrave;re, deviendroit mon &eacute;poux, si celui que j'aime n'&eacute;toit pas assez
+g&eacute;n&eacute;reux pour me presser de lui donner ma main. Je sens moi-m&ecirc;me la
+force des objections que l'on m'a faites: si l'on me prouve qu'elles
+l'emportent sur les raisons qui me d&eacute;terminent, je suis pr&ecirc;te &agrave; c&eacute;der et
+&agrave; me sacrifier &agrave; la prudence de mes amis; mais s'ils tremblent de se la
+reprocher un jour, qu'ils me sauvent de la mort, et eux d'un cruel
+repentir.&raquo;</p>
+
+<p>Il &eacute;toit difficile de r&eacute;sister &agrave; un pareil discours: aussi ceux qui
+s'&eacute;toient r&eacute;cri&eacute;s le plus vivement contre l'id&eacute;e d'un mariage dans les
+circonstances o&ugrave; nous nous trouvions, convinrent que toutes les
+consid&eacute;rations devoient c&eacute;der devant les craintes d'Ad&egrave;le, craintes trop
+naturelles et si fortement justifi&eacute;es par le pass&eacute;. Apr&egrave;s bien des
+consultations, on s'arr&ecirc;ta au parti de tout conduire dans le silence
+jusqu'apr&egrave;s la c&eacute;l&eacute;bration. Les bans indispensables furent publi&eacute;s de
+grand matin; les autres furent achet&eacute;s. Pour ne point avertir M. de
+Miralbe, qui ne pouvoit donner son consentement ni le refuser, puisqu'il
+nioit sa qualit&eacute; de p&egrave;re, mademoiselle de Miralbe ne prit que le nom
+d'Ad&egrave;le; mais, dans le contrat qui fut dress&eacute;, les hommes de loi lui
+firent faire toutes les protestations et r&eacute;serves n&eacute;cessaires au
+maintien de ses droits. La nuit du 17 octobre 17.. nous f&ucirc;mes mari&eacute;s; M.
+de Nangis et madame de Florvel servant de p&egrave;re et de m&egrave;re &agrave; Ad&egrave;le, M.
+et madame de Montluc repr&eacute;sentant de m&ecirc;me de mon c&ocirc;t&eacute;; Henri de Miralbe,
+Florvel, M. de Farfalette et Philippe, &agrave; titre de t&eacute;moins.</p>
+
+<p>Jour m&eacute;morable pour moi, tu comblas tous mes desirs! Que m'importoit
+alors la fortune, l'instabilit&eacute; des lois, les complots des m&eacute;chans, les
+&eacute;v&eacute;nemens dont les hommes disposent? que m'importoit ce bourdonnement
+qu'on appelle opinion publique? Mes v&#339;ux, mes pens&eacute;es, tout mon &ecirc;tre
+enfin n'existoit que dans mon amour. Nous &eacute;tions l'un &agrave; l'autre, et je
+sentois qu'aucune puissance humaine ne parviendroit &agrave; briser des liens
+si chers &agrave; nos c&#339;urs. Combien de fois, depuis cette &eacute;poque, les ann&eacute;es,
+en ramenant le 17 octobre, nous ont-ils trouv&eacute;s remplis de
+reconnoissance pour lui! c'est encore, et pour toute notre vie, la f&ecirc;te
+de l'amour, du bonheur et de l'amiti&eacute;; c'est le moment de la confiance.
+Le 17 octobre nous ne sommes &agrave; personne; et la vieillesse nous atteindra
+que nous trouverons encore cette journ&eacute;e trop courte pour parler des
+plaisirs que nous lui d&ucirc;mes, et de tous ceux qui les ont suivis.</p>
+
+<p>C'est le 17 octobre que je termine l'histoire de ma vie: lecteurs, vous
+me permettrez d'&ecirc;tre bref; cette journ&eacute;e ne m'appartient pas.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s dix-huit mois employ&eacute;s &agrave; voir beaucoup de monde pour soutenir et
+augmenter le nombre de nos partisans, apr&egrave;s quantit&eacute; de m&eacute;moires, de
+r&eacute;pliques, de sollicitations, d'esp&eacute;rances et de craintes, le proc&egrave;s de
+mon &eacute;pouse fut jug&eacute;. Elle le gagna. Nous dev&icirc;nmes tr&egrave;s-riches sans
+l'avoir desir&eacute;: aussi notre bonheur fut-il plus fort que les faveurs de
+la fortune; il lui r&eacute;sista.</p>
+
+<p>M. de Miralbe s'enfuit dans une de ses terres au fond du Dauphin&eacute;; et
+l&agrave;, sans jamais vouloir personnellement reconno&icirc;tre Ad&egrave;le pour sa fille,
+il offrit de lui rendre compte des biens de madame de Miralbe. Mon
+&eacute;pouse lui r&eacute;pondit qu'elle n'avoit point &eacute;t&eacute; guid&eacute;e par l'int&eacute;r&ecirc;t dans
+les d&eacute;marches qu'elle s'&eacute;toit vue contrainte de faire contre lui;
+qu'elle le prioit de dicter lui-m&ecirc;me les arrangemens qui convenoient le
+mieux &agrave; l'&eacute;tat de ses affaires, lui promettant pour elle et pour moi de
+signer aveugl&eacute;ment tout ce qui s'accorderoit avec ses desirs. Loin
+d'&ecirc;tre touch&eacute; de notre proc&eacute;d&eacute;, il se disposoit &agrave; engager la plus grande
+partie de ses biens pour s'acquitter avec nous, quand la mort qu'il
+portoit dans son sein depuis l'arr&ecirc;t qui l'avoit condamn&eacute;, le d&eacute;livra de
+la honte, des regrets, et peut-&ecirc;tre des remords qui le poursuivoient.</p>
+
+<p>Libres de tous soins, nous all&acirc;mes passer le temps de notre deuil &agrave;
+T&eacute;ligny, o&ugrave; nous reconduis&icirc;mes M. et madame de Montluc, qui soupiroient
+&agrave; Paris apr&egrave;s les plaisirs tranquilles de la vie champ&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Depuis nous leur consacr&acirc;mes chaque ann&eacute;e la saison o&ugrave; le s&eacute;jour de la
+ville est le moins supportable. Nous conserv&acirc;mes nos amis: leur pr&eacute;sence
+nous &eacute;toit ch&egrave;re &agrave; bien des titres; elle nous rappeloit les services que
+nous en avions re&ccedil;us, et toutes les &eacute;poques de notre amour: le souvenir
+des peines pass&eacute;es est pour les amans une jouissance de plus et un motif
+de s'aimer davantage.</p>
+
+<p>Philippe ne nous quitte point; il trouve la r&eacute;compense des sacrifices
+qu'il a faits pour moi dans l'attachement de mon &eacute;pouse autant que dans
+le mien. Il est plus aimable que jamais, et cultive en cachette le go&ucirc;t
+qu'il a toujours eu pour l'&eacute;tude. Sans avoir la manie du bel esprit, il
+jette volontiers ses pens&eacute;es sur le papier. Je lui proposois un jour de
+se faire imprimer. &laquo;Non vraiment, me r&eacute;pondit-il; je craindrois de
+trahir les secrets de l'humanit&eacute;: quand on conno&icirc;t les hommes, on sent
+le besoin de les cacher.&raquo;</p>
+
+<h3>FIN.</h3>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Frédéric, by Joseph Fiévée
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FRÉDÉRIC ***
+
+***** This file should be named 20886-h.htm or 20886-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/2/0/8/8/20886/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at DP Europe
+(http://dp.rastko.net)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
diff --git a/20886-h/images/001.png b/20886-h/images/001.png
new file mode 100644
index 0000000..e657326
--- /dev/null
+++ b/20886-h/images/001.png
Binary files differ
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..6c1f813
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #20886 (https://www.gutenberg.org/ebooks/20886)