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+Project Gutenberg's Nouvelles histoires extraordinaires, by Edgar Allan Poe
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Nouvelles histoires extraordinaires
+
+Author: Edgar Allan Poe
+
+Translator: Charles Baudelaire
+
+Release Date: March 10, 2007 [EBook #20790]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVELLES HISTOIRES ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
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+
+
+
+Edgar Allan Poe
+
+NOUVELLES HISTOIRES EXTRAORDINAIRES
+
+Traduction Charles Baudelaire—1857
+
+Table des matières
+
+NOTES NOUVELLES SUR EDGAR POE.
+
+LE DÉMON DE LA PERVERSITÉ.
+
+LE CHAT NOIR.
+
+WILLIAM WILSON.
+
+L'HOMME DES FOULES.
+
+LE CŒuR RÉVÉLATEUR.
+
+BÉRÉNICE.
+
+LA CHUTE DE LA MAISON USHER.
+
+LE PUITS ET LE PENDULE.
+
+HOP-FROG.
+
+LA BARRIQUE D'AMONTILLADO.
+
+LE MASQUE DE LA MORT ROUGE.
+
+LE ROI PESTE.
+
+LE DIABLE DANS LE BEFFROI.
+
+LIONNERIE.
+
+QUATRE BÊTES EN UNE.
+
+PETITE DISCUSSION AVEC UNE MOMIE.
+
+PUISSANCE DE LA PAROLE.
+
+COLLOQUE ENTRE MONOS ET UNA.
+
+CONVERSATION D'EIROS AVEC CHARMION.
+
+OMBRE.
+
+SILENCE.
+
+L'ÎLE DE LA FÉE.
+
+LE PORTRAIT OVALE.
+
+
+
+
+NOTES NOUVELLES SUR EDGAR POE
+
+
+I
+
+_Littérature de décadence!_—Paroles vides que nous entendons souvent
+tomber, avec la sonorité d'un bâillement emphatique, de la bouche de ces
+sphinx sans énigme qui veillent devant les portes saintes de
+l'Esthétique classique. À chaque fois que l'irréfutable oracle retentit,
+on peut affirmer qu'il s'agit d'un ouvrage plus amusant que l'_Iliade_.
+Il est évidemment question d'un poëme ou d'un roman dont toutes les
+parties sont habilement disposées pour la surprise, dont le style est
+magnifiquement orné, où toutes les ressources du langage et de la
+prosodie sont utilisées par une main impeccable. Lorsque j'entends
+ronfler l'anathème,—qui, pour le dire en passant, tombe généralement
+sur quelque poëte préféré,—je suis toujours saisi de l'envie de
+répondre: Me prenez-vous pour un barbare comme vous, et me croyez-vous
+capable de me divertir aussi tristement que vous faites? Des
+comparaisons grotesques s'agitent alors dans mon cerveau; il me semble
+que deux femmes me sont présentées: l'une, matrone rustique, répugnante
+de santé et de vertu, sans allure et sans regard, bref, _ne devant rien
+qu'à la simple nature_; l'autre, une de ces beautés qui dominent et
+oppriment le souvenir, unissant à son charme profond et originel toute
+l'éloquence de la toilette, maîtresse de sa démarche, consciente et
+reine d'elle-même,—une voix parlant comme un instrument bien accordé,
+et des regards chargés de pensée et n'en laissant couler que ce qu'ils
+veulent. Mon choix ne saurait être douteux, et cependant il y a des
+sphinx pédagogiques qui me reprocheraient de manquer à l'honneur
+classique.—Mais, pour laisser de côté les paraboles, je crois qu'il
+m'est permis de demander à ces hommes sages qu'ils comprennent bien
+toute la vanité, toute l'inutilité de leur sagesse. Le mot _littérature
+de décadence_ implique qu'il y a une échelle de littératures, une
+vagissante, une puérile, une adolescente, etc. Ce terme, veux-je dire,
+suppose quelque chose de fatal et de providentiel, comme un décret
+inéluctable; et il est tout à fait injuste de nous reprocher d'accomplir
+la loi mystérieuse. Tout ce que je puis comprendre dans la parole
+académique, c'est qu'il est honteux d'obéir à cette loi avec plaisir, et
+que nous sommes coupables de nous réjouir dans notre destinée.—Ce
+soleil qui, il y a quelques heures, écrasait toutes choses de sa lumière
+droite et blanche, va bientôt inonder l'horizon occidental de couleurs
+variées. Dans les jeux de ce soleil agonisant, certains esprits
+poétiques trouveront des délices nouvelles; ils y découvriront des
+colonnades éblouissantes, des cascades de métal fondu, des paradis de
+feu, une splendeur triste, la volupté du regret, toutes les magies du
+rêve, tous les souvenirs de l'opium. Et le coucher du soleil leur
+apparaîtra en effet comme la merveilleuse allégorie d'une âme chargée de
+vie, qui descend derrière l'horizon avec une magnifique provision de
+pensées et de rêves.
+
+Mais ce à quoi les professeurs jurés n'ont pas pensé, c'est que, dans le
+mouvement de la vie, telle complication, telle combinaison peut se
+présenter, tout à fait inattendue pour leur sagesse d'écoliers. Et alors
+leur langue insuffisante se trouve en défaut, comme dans le
+cas,—phénomène qui se multipliera peut-être avec des variantes,—où une
+nation commence par la décadence, et débute par où les autres finissent.
+
+Que parmi les immenses colonies du siècle présent des littératures
+nouvelles se fassent, il s'y produira très-certainement des accidents
+spirituels d'une nature déroutante pour l'esprit de l'école. Jeune et
+vieille à la fois, l'Amérique bavarde et radote avec une volubilité
+étonnante. Qui pourrait compter ses poëtes? Ils sont innombrables. Ses
+_bas-bleus_? Ils encombrent les revues. Ses critiques? Croyez qu'elle
+possède des pédants qui valent bien les nôtres pour rappeler sans cesse
+l'artiste à la beauté antique, pour questionner un poëte ou un romancier
+sur la moralité de son but et la qualité de ses intentions. Il y a
+là-bas comme ici, mais plus encore qu'ici, des littérateurs qui ne
+savent pas l'orthographe; une activité puérile, inutile; des
+compilateurs à foison, des ressasseurs, des plagiaires de plagiats et
+des critiques de critiques. Dans ce bouillonnement de médiocrités, dans
+ce monde épris des perfectionnements matériels,—scandale d'un nouveau
+genre qui fait comprendre la grandeur des peuples fainéants,—dans cette
+société avide d'étonnements, amoureuse de la vie, mais surtout d'une vie
+pleine d'excitations, un homme a paru qui a été grand, non-seulement par
+sa subtilité métaphysique, par la beauté sinistre ou ravissante de ses
+conceptions, par la rigueur de son analyse, mais grand aussi et non
+moins grand comme _caricature_.—Il faut que je m'explique avec quelque
+soin; car récemment un critique imprudent se servait, pour dénigrer
+Edgar Poe et pour infirmer la sincérité de mon admiration, du mot
+_jongleur_ que j'avais moi-même appliqué au noble poëte presque comme un
+éloge.
+
+Du sein d'un monde goulu, affamé de matérialités, Poe s'est élancé dans
+les rêves. Étouffé qu'il était par l'atmosphère américaine, il a écrit
+en tête d'_Eureka_: «J'offre ce livre à ceux qui ont mis leur foi dans
+les rêves comme dans les seules réalités!» Il fut donc une admirable
+protestation; il la fut et il la fit à sa manière, _in his own way_.
+L'auteur qui, dans le _Colloque entre Monos et Una_, lâche à torrents
+son mépris et son dégoût sur la démocratie, le progrès et la
+_civilisation_, cet auteur est le même qui, pour enlever la crédulité,
+pour ravir la badauderie des siens, a le plus énergiquement posé la
+souveraineté humaine et le plus ingénieusement fabriqué les _canards_
+les plus flatteurs pour l'orgueil de _l'homme moderne_. Pris sous ce
+jour, Poe m'apparaît comme un ilote qui veut faire rougir son maître.
+Enfin, pour affirmer ma pensée d'une manière encore plus nette, Poe fut
+toujours grand, non-seulement dans ses conceptions nobles, mais encore
+comme farceur.
+
+
+II
+
+Car il ne fut jamais dupe!—Je ne crois pas que le Virginien qui a
+tranquillement écrit, en plein débordement démocratique: «Le peuple n'a
+rien à faire avec les lois, si ce n'est de leur obéir», ait jamais été
+une victime de la sagesse moderne,—et: «Le nez d'une populace, c'est
+son imagination; c'est par ce nez qu'on pourra toujours facilement la
+conduire»,—et cent autres passages, où la raillerie pleut, drue comme
+mitraille, mais cependant nonchalante et hautaine.—Les Swedenborgiens
+le félicitent de sa _Révélation magnétique_, semblables à ces naïfs
+illuminés qui jadis surveillaient dans l'auteur du _Diable amoureux_ un
+révélateur de leurs mystères; ils le remercient pour les grandes vérités
+qu'il vient de proclamer,—car ils ont découvert (ô vérificateurs de ce
+qui ne peut pas être vérifié!) que tout ce qu'il a énoncé est absolument
+vrai;—bien que d'abord, avouent ces braves gens, ils aient eu le
+soupçon que ce pouvait bien être une simple fiction. Poe répond que,
+pour son compte, il n'en a jamais douté.—Faut-il encore citer ce petit
+passage qui me saute aux yeux, tout en feuilletant pour la centième fois
+ses amusants _Marginalia_, qui sont comme la chambre secrète de son
+esprit: «L'énorme multiplication des livres dans toutes les branches de
+connaissances est l'un des plus grands fléaux de cet âge! Car elle est
+un des plus sérieux obstacles à l'acquisition de toute connaissance
+positive.» Aristocrate de nature plus encore que de naissance, le
+Virginien, l'homme du Sud, le Byron égaré dans un mauvais monde, a
+toujours gardé son impassibilité philosophique, et, soit qu'il définisse
+le nez de la populace, soit qu'il raille les fabricateurs de religions,
+soit qu'il bafoue les bibliothèques, il reste ce que fut et ce que sera
+toujours le vrai poëte,—une vérité habillée d'une manière bizarre, un
+paradoxe apparent, qui ne veut pas être coudoyé par la foule, et qui
+court à l'extrême orient quand le feu d'artifice se tire au couchant.
+
+Mais voici plus important que tout: nous noterons que cet auteur,
+produit d'un siècle infatué de lui-même, enfant d'une nation plus
+infatuée d'elle-même qu'aucune autre, a vu clairement, a
+imperturbablement affirmé la méchanceté naturelle de l'Homme. Il y a
+dans l'homme, dit-il, une force mystérieuse dont la philosophie moderne
+ne veut pas tenir compte; et cependant, sans cette force innommée, sans
+ce penchant primordial, une foule d'actions humaines resteront
+inexpliquées, inexplicables. Ces actions n'ont d'attrait que _parce
+qu'_ elles sont mauvaises, dangereuses; elles possèdent l'attirance du
+gouffre. Cette force primitive, irrésistible, est la Perversité
+naturelle, qui fait que l'homme est sans cesse et à la fois homicide et
+suicide, assassin et bourreau;—car, ajoute-t-il, avec une subtilité
+remarquablement satanique, l'impossibilité de trouver un motif
+raisonnable suffisant pour certaines actions mauvaises et périlleuses
+pourrait nous conduire à les considérer comme le résultat des
+suggestions du Diable, si l'expérience et l'histoire ne nous
+enseignaient pas que Dieu en tire souvent l'établissement de l'ordre et
+le châtiment des coquins;—_après s'être servi des mêmes coquins comme
+de complices!_ tel est le mot qui se glisse, je l'avoue, dans mon esprit
+comme un sous-entendu aussi perfide qu'inévitable. Mais je ne veux, pour
+le présent, tenir compte que de la grande vérité oubliée,—la perversité
+primordiale de l'homme,—et ce n'est pas sans une certaine satisfaction
+que je vois quelques épaves de l'antique sagesse nous revenir d'un pays
+d'où on ne les attendait pas. Il est agréable que quelques explosions de
+vieille vérité sautent ainsi au visage de tous ces complimenteurs de
+l'humanité, de tous ces dorloteurs et endormeurs qui répètent sur toutes
+les variations possibles de ton: «Je suis né bon, et vous aussi, et nous
+tous, nous sommes nés bons!» oubliant, non! feignant d'oublier, ces
+égalitaires à contresens, que nous sommes tous nés marqués pour le mal!
+
+De quel mensonge pouvait-il être dupe, celui qui parfois,—douloureuse
+nécessité des milieux,—les ajustait si bien? Quel mépris pour la
+philosophaillerie, dans ses bons jours, dans les jours où il était, pour
+ainsi dire, illuminé! Ce poëte, de qui plusieurs fictions semblent
+faites à plaisir pour confirmer la prétendue omnipotence de l'homme, a
+voulu quelquefois se purger lui-même. Le jour où il écrivait: «Toute
+certitude est dans les rêves», il refoulait son propre américanisme dans
+la région des choses inférieures; d'autres fois, rentrant dans la vraie
+voie des poëtes, obéissant sans doute à l'inéluctable vérité qui nous
+hante comme un démon, il poussait les ardents soupirs de _l'ange tombé
+qui se souvient des Cieux_; il envoyait ses regrets vers l'Âge d'or et
+l'Éden perdu; il pleurait toute cette magnificence de la Nature _se
+recroquevillant devant la chaude haleine des fourneaux_; enfin, il
+jetait ces admirables pages: _Colloque entre Monos et Una_, qui eussent
+charmé et troublé l'impeccable De Maistre.
+
+C'est lui qui a dit, à propos du socialisme, à l'époque où celui-ci
+n'avait pas encore un nom, où ce nom du moins n'était pas tout à fait
+vulgarisé: «Le monde est infesté actuellement par une nouvelle secte de
+philosophes, qui ne se sont pas encore reconnus comme formant une secte,
+et qui conséquemment n'ont pas adopté de nom. Ce sont les _Croyants à
+toute vieillerie_ (comme qui dirait: prédicateurs en vieux). Le Grand
+Prêtre dans l'Est est Charles Fourier,—dans l'Ouest, Horace Greely; et
+grands prêtres ils sont à bon escient. Le seul lien commun parmi la
+secte est la Crédulité;—appelons cela Démence, et n'en parlons plus.
+Demandez à l'un d'eux pourquoi il croit ceci ou cela; et, s'il est
+consciencieux (les ignorants le sont généralement), il vous fera une
+réponse analogue à celle que fit Talleyrand, quand on lui demanda
+pourquoi il croyait à la Bible. «J'y crois, dit-il, d'abord parce que je
+suis évêque d'Autun, et en second lieu _parce que je n'y entends
+absolument rien._» Ce que ces philosophes-là appellent _argument_ est
+une manière à eux _de nier ce qui est et d'expliquer ce qui n'est pas_.»
+
+Le progrès, cette grande hérésie de la décrépitude, ne pouvait pas non
+plus lui échapper. Le lecteur verra, en différents passages, de quels
+termes il se servait pour la caractériser. On dirait vraiment, à voir
+l'ardeur qu'il y dépense, qu'il avait à s'en venger comme d'un embarras
+public, comme d'un fléau de la rue. Combien eût-il ri, de ce rire
+méprisant du poëte qui ne grossit jamais la grappe des badauds, s'il
+était tombé, comme cela m'est arrivé récemment, sur cette phrase
+mirifique qui fait rêver aux bouffonnes et volontaires absurdités des
+paillasses, et que j'ai trouvée se pavanant perfidement dans un journal
+plus que grave: _Le progrès incessant de la science a permis tout
+récemment de retrouver le secret perdu et si longtemps cherché de..._
+(feu grégeois, trempe du cuivre, n'importe quoi disparu), _dont les
+applications les plus réussies remontent à une époque barbare et
+très-ancienne!_—Voilà une phrase qui peut s'appeler une véritable
+trouvaille, une éclatante découverte, même dans un siècle de _progrès
+incessants_; mais je crois que la momie Allamistakeo n'aurait pas manqué
+de demander, avec le ton doux et discret de la supériorité, si c'était
+aussi grâce au progrès _incessant_,—à la loi fatale, irrésistible, du
+progrès,—que ce fameux secret avait été perdu.—Aussi bien, pour
+laisser là le ton de la farce, en un sujet qui contient autant de larmes
+que de rire, n'est-ce pas une chose véritablement stupéfiante de voir
+une nation, plusieurs nations, toute l'humanité bientôt, dire à ses
+sages, à ses sorciers: je vous aimerai et je vous ferai grands, si vous
+me persuadez que nous progressons sans le vouloir, inévitablement,—en
+dormant; débarrassez-nous de la responsabilité, voilez pour nous
+l'humiliation des comparaisons, sophistiquez l'histoire, et vous pourrez
+vous appeler les sages des sages?—N'est-ce pas un sujet d'étonnement
+que cette idée si simple n'éclate pas dans tous les cerveaux: que le
+Progrès (en tant que progrès il y ait) perfectionne la douleur à la
+proportion qu'il raffine la volupté, et que, si l'épiderme des peuples
+va se délicatisant, ils ne poursuivent évidemment qu'une _Italiam
+fugientem_, une conquête à chaque minute perdue, un progrès toujours
+négateur de lui-même?
+
+Mais ces illusions, intéressées d'ailleurs, tirent leur origine d'un
+fond de perversité et de mensonge,—météores des marécages,—qui
+poussent au dédain les âmes amoureuses du feu éternel, comme Edgar Poe,
+et exaspèrent les intelligences obscures, comme Jean-Jacques, à qui une
+sensibilité blessée et prompte à la révolte tient lieu de philosophie.
+Que celui-ci eût raison contre _l'Animal dépravé_, cela est
+incontestable; mais l'animal dépravé a le droit de lui reprocher
+d'invoquer la simple nature. La nature ne fait que des monstres, et
+toute la question est de s'entendre sur le mot _sauvages_. Nul
+philosophe n'osera proposer pour modèles ces malheureuses hordes
+pourries, victimes des éléments, pâture des bêtes, aussi incapables de
+fabriquer des armes que de concevoir l'idée d'un pouvoir spirituel et
+suprême. Mais si l'on veut comparer l'homme moderne, l'homme civilisé,
+avec l'homme sauvage, ou plutôt une nation dite civilisée avec une
+nation dite sauvage, c'est-à-dire privée de toutes les ingénieuses
+inventions qui dispensent l'individu d'héroïsme, qui ne voit que tout
+l'honneur est pour le sauvage? Par sa nature, par nécessité même, il est
+encyclopédique, tandis que l'homme civilisé se trouve confiné dans les
+régions infiniment petites de la spécialité. L'homme civilisé invente la
+philosophie du progrès pour se consoler de son abdication et de sa
+déchéance; cependant que l'homme sauvage, époux redouté et respecté,
+guerrier contraint à la bravoure personnelle, poëte aux heures
+mélancoliques où le soleil déclinant invite à chanter le passé et les
+ancêtres, rase de plus près la lisière de l'idéal. Quelle lacune
+oserons-nous lui reprocher? Il a le prêtre, il a le sorcier et le
+médecin. Que dis-je? Il a le dandy, suprême incarnation de l'idée du
+beau transportée dans la vie matérielle, celui qui dicte la forme et
+règle les manières. Ses vêtements, ses parures, ses armes, son calumet
+témoignent d'une faculté inventive qui nous a depuis longtemps désertés.
+Comparerons-nous nos yeux paresseux et nos oreilles assourdies à ces
+yeux qui percent la brume, à ces oreilles _qui entendraient l'herbe qui
+pousse?_ Et la sauvagesse, à l'âme simple et enfantine, animal obéissant
+et câlin, se donnant tout entier et sachant qu'il n'est que la moitié
+d'une destinée, la déclarerons-nous inférieure à la dame américaine dont
+M. Bellegarigue (rédacteur du _Moniteur de l'Épicerie_) a cru faire
+l'éloge en disant qu'elle était l'idéal de la femme entretenue? Cette
+même femme dont les mœurs trop positives ont inspiré à Edgar Poe,—lui
+si galant, si respectueux de la beauté,—les tristes lignes suivantes:
+«Ces immenses bourses, semblables au concombre géant, qui sont à la mode
+parmi nos belles, n'ont pas, comme on le croit, une origine parisienne;
+elles sont parfaitement indigènes. Pourquoi une pareille mode à Paris,
+où une femme ne serre dans sa bourse que son argent? Mais la bourse
+d'une Américaine! Il faut que cette bourse soit assez vaste pour qu'elle
+y puisse enfermer tout son argent,—plus toute son âme!»—Quant à la
+religion, je ne parlerai pas de Vitzilipoutzli aussi légèrement que l'a
+fait Alfred de Musset; j'avoue sans honte que je préfère de beaucoup le
+culte de Teutatès à celui de Mammon; et le prêtre qui offre au cruel
+extorqueur d'hosties humaines des victimes qui meurent _honorablement_,
+des victimes qui _veulent_ mourir, me paraît un être tout à fait doux et
+humain, comparé au financier qui n'immole les populations qu'à son
+intérêt propre. De loin en loin, ces choses sont encore entrevues, et
+j'ai trouvé une fois dans un article de M. Barbey d'Aurevilly une
+exclamation de tristesse philosophique qui résume tout ce que je voulais
+dire à ce sujet: «Peuples civilisés qui jetez sans cesse la pierre aux
+sauvages, bientôt vous ne mériterez même plus d'être idolâtres!»
+
+Un pareil milieu,—je l'ai déjà dit, je ne puis résister au désir de le
+répéter,—n'est guère fait pour les poëtes. Ce qu'un esprit français,
+supposez le plus démocratique, entend par un État, ne trouverait pas de
+place dans un esprit américain. Pour toute intelligence du vieux monde,
+un État politique a un centre de mouvement qui est son cerveau et son
+soleil, des souvenirs anciens et glorieux, de longues annales poétiques
+et militaires, une aristocratie, à qui la pauvreté, fille des
+révolutions, ne peut qu'ajouter un lustre paradoxal; mais _Cela_! cette
+cohue de vendeurs et d'acheteurs, ce sans-nom, ce monstre sans tête, ce
+déporté derrière l'Océan, un État!—je le veux bien, si un vaste
+cabaret, où le consommateur afflue et traite d'affaires sur des tables
+souillées, au tintamarre des vilains propos, peut être assimilé à un
+salon, à ce que nous appelions jadis un _salon_, république de l'esprit
+présidée par la beauté!
+
+Il sera toujours difficile d'exercer, noblement et fructueusement à la
+fois, l'état d'homme de lettres sans s'exposer à la diffamation, à la
+calomnie des impuissants, à l'envie des riches,—cette envie qui est
+leur châtiment!—aux vengeances de la médiocrité bourgeoise. Mais ce qui
+est difficile dans une monarchie tempérée ou dans une république
+régulière, devient presque impraticable dans une espèce de capharnaüm,
+où chacun, sergent de ville de l'opinion, fait la police au profit de
+ses vices—ou de ses vertus, c'est tout un,—où un poëte, un romancier
+d'un pays à esclaves est un écrivain détestable aux yeux d'un critique
+abolitionniste,—où l'on ne sait quel est le plus grand scandale,—le
+débraillé du cynisme ou l'imperturbabilité de l'hypocrisie biblique.
+Brûler des nègres enchaînés, coupables d'avoir senti leur joue noire
+fourmiller du rouge de l'honneur, jouer du revolver dans un parterre de
+théâtre, établir la polygamie dans les paradis de l'Ouest, que les
+Sauvages (ce terme a l'air d'une injustice) n'avaient pas encore
+souillés de ces honteuses utopies, afficher sur les murs, sans doute
+pour consacrer le principe de la liberté illimitée, la guérison _des
+maladies de neuf mois_, tels sont quelques-uns des traits saillants,
+quelques-unes des illustrations morales du noble pays de Franklin,
+l'inventeur de la morale de comptoir, le héros d'un siècle voué à la
+matière. Il est bon d'appeler sans cesse le regard sur ces merveilles de
+brutalité, en un temps où l'américanomanie est devenue presque une
+passion de bon ton, à ce point qu'un archevêque a pu nous promettre sans
+rire que la Providence nous appellerait bientôt à jouir de cet idéal
+transatlantique!
+
+
+III
+
+Un semblable milieu social engendre nécessairement des erreurs
+littéraires correspondantes. C'est contre ces erreurs que Poe a réagi
+aussi souvent qu'il a pu et de toute sa force. Nous ne devons donc pas
+nous étonner que les écrivains américains, tout en reconnaissant sa
+puissance singulière comme poëte et comme conteur, aient toujours voulu
+infirmer sa valeur comme critique. Dans un pays où l'idée d'utilité, la
+plus hostile du monde à l'idée de beauté, prime et domine toutes choses,
+le parfait critique sera le plus _honorable_, c'est-à-dire celui dont
+les tendances et les désirs se rapprocheront le plus des tendances et
+des désirs de son public,—celui qui, confondant les facultés et les
+genres de production, assignera à toutes un but unique,—celui qui
+cherchera dans un livre de poésie les moyens de perfectionner la
+conscience. Naturellement, il deviendra d'autant moins soucieux des
+beautés réelles, positives, de la poésie; il sera d'autant moins choqué
+des imperfections et même des fautes dans l'exécution. Edgar Poe, au
+contraire, divisant le monde de l'esprit en _Intellect pur, Goûtet
+_Sens moral_, appliquait la critique suivant que l'objet de son analyse
+appartenait à l'une de ces trois divisions. Il était avant tout sensible
+à la perfection du plan et à la correction de l'exécution; démontant les
+œuvres littéraires comme des pièces mécaniques défectueuses (pour le
+but qu'elles voulaient atteindre), notant soigneusement les vices de
+fabrication; et quand il passait au détail de l'œuvre, à son expression
+plastique, au style en un mot, épluchant, sans omission, les fautes de
+prosodie, les erreurs grammaticales et toute cette masse de scories,
+qui, chez les écrivains non artistes, souillent les meilleures
+intentions et déforment les conceptions les plus nobles.
+
+Pour lui, l'Imagination est la reine des facultés; mais par ce mot il
+entend quelque chose de plus grand que ce qui est entendu par le commun
+des lecteurs. L'Imagination n'est pas la fantaisie; elle n'est pas non
+plus la sensibilité, bien qu'il soit difficile de concevoir un homme
+imaginatif qui ne serait pas sensible. L'Imagination est une faculté
+quasi divine qui perçoit tout d'abord, en dehors des méthodes
+philosophiques, les rapports intimes et secrets des choses, les
+correspondances et les analogies. Les honneurs et les fonctions qu'il
+confère à cette faculté lui donnent une valeur telle (du moins quand on
+a bien compris la pensée de l'auteur), qu'un savant sans imagination
+n'apparaît plus que comme un faux savant, ou tout au moins comme un
+savant incomplet.
+
+Parmi les domaines littéraires où l'imagination peut obtenir les plus
+curieux résultats, peut récolter les trésors, non pas les plus riches,
+les plus précieux (ceux-là appartiennent à la poésie), mais les plus
+nombreux et les plus variés, il en est un que Poe affectionne
+particulièrement, c'est la _Nouvelle_. Elle a sur le roman à vastes
+proportions cet immense avantage que sa brièveté ajoute à l'intensité de
+l'effet. Cette lecture, qui peut être accomplie tout d'une haleine,
+laisse dans l'esprit un souvenir bien plus puissant qu'une lecture
+brisée, interrompue souvent par le tracas des affaires et le soin des
+intérêts mondains. L'unité d'impression, la _totalité_ d'effet est un
+avantage immense qui peut donner à ce genre de composition une
+supériorité tout à fait particulière, à ce point qu'une nouvelle trop
+courte (c'est sans doute un défaut) vaut encore mieux qu'une nouvelle
+trop longue. L'artiste, s'il est habile, n'accommodera pas ses pensées
+aux incidents, mais, ayant conçu délibérément, à loisir, un effet à
+produire, inventera les incidents, combinera les événements les plus
+propres à amener l'effet voulu. Si la première phrase n'est pas écrite
+en vue de préparer cette impression finale, l'œuvre est manquée dès le
+début. Dans la composition tout entière il ne doit pas se glisser un
+seul mot qui ne soit une intention, qui ne tende, directement ou
+indirectement, à parfaire le dessein prémédité.
+
+Il est un point par lequel la nouvelle a une supériorité, même sur le
+poëme. Le rythme est nécessaire au développement de l'idée de beauté,
+qui est le but le plus grand et le plus noble du poëme. Or, les
+artifices du rythme sont un obstacle insurmontable à ce développement
+minutieux de pensées et d'expressions qui a pour objet la _vérité_. Car
+la vérité peut être souvent le but de la nouvelle, et le raisonnement,
+le meilleur outil pour la construction d'une nouvelle parfaite. C'est
+pourquoi ce genre de composition qui n'est pas situé à une aussi grande
+élévation que la poésie pure, peut fournir des produits plus variés et
+plus facilement appréciables pour le commun des lecteurs. De plus,
+l'auteur d'une nouvelle a à sa disposition une multitude de tons, de
+nuances de langage, le ton raisonneur, le sarcastique, l'humoristique,
+que répudie la poésie, et qui sont comme des dissonances, des outrages à
+l'idée de beauté pure. Et c'est aussi ce qui fait que l'auteur qui
+poursuit dans une nouvelle un simple but de beauté ne travaille qu'à son
+grand désavantage, privé qu'il est de l'instrument le plus utile, le
+rythme. Je sais que dans toutes les littératures des efforts ont été
+faits, souvent heureux, pour créer des contes purement poétiques; Edgar
+Poe lui-même en a fait de très-beaux. Mais ce sont des luttes et des
+efforts qui ne servent qu'à démontrer la force des vrais moyens adaptés
+aux buts correspondants, et je ne serais pas éloigné de croire que chez
+quelques auteurs, les plus grands qu'on puisse choisir, ces tentations
+héroïques vinssent d'un désespoir.
+
+
+IV
+
+«_Genus irritabile vatum!_ Que les poëtes (nous servant du mot dans son
+acception la plus large et comme comprenant tous les artistes) soient
+une race irritable, cela est bien entendu; mais le _pourquoi_ ne me
+semble pas aussi généralement compris. Un artiste n'est un artiste que
+grâce à son sens exquis du Beau,—sens qui lui procure des jouissances
+enivrantes, mais qui en même temps implique, enferme un sens également
+exquis de toute difformité et de toute disproportion. Ainsi un tort, une
+injustice faite à un poëte qui est vraiment un poëte, l'exaspère à un
+degré qui apparaît, à un jugement ordinaire, en complète _disproportion_
+avec l'injustice commise. Les poëtes voient l'injustice, _jamais_ là où
+elle n'existe pas, mais fort souvent là où des yeux non poétiques n'en
+voient pas du tout. Ainsi la fameuse irritabilité poétique n'a pas de
+rapport avec le _tempérament_, compris dans le sens vulgaire, mais avec
+une clairvoyance plus qu'ordinaire relative au faux et à l'injuste.
+Cette clairvoyance n'est pas autre chose qu'un corollaire de la vive
+perception du vrai, de la justice, de la proportion, en un mot du Beau.
+Mais il y a une chose bien claire, c'est que l'homme qui n'est pas (au
+jugement du commun) _irritabilis_, n'est pas poëte du tout.»
+
+Ainsi parle le poëte lui-même, préparant une excellente et irréfutable
+apologie pour tous ceux de sa race. Cette sensibilité, Poe la portait
+dans les affaires littéraires, et l'extrême importance qu'il attachait
+aux choses de la poésie l'induisait souvent en un ton où, au jugement
+des faibles, la supériorité se faisait trop sentir. J'ai déjà remarqué,
+je crois, que plusieurs des préjugés qu'il avait à combattre, des idées
+fausses, des jugements vulgaires qui circulaient autour de lui, ont
+depuis longtemps infecté la presse française. Il ne sera donc pas
+inutile de rendre compte sommairement de quelques-unes de ses plus
+importantes opinions relatives à la composition poétique. Le
+parallélisme de l'erreur en rendra l'application tout à fait facile.
+
+Mais, avant toutes choses, je dois dire que la part étant faite au poëte
+naturel, à l'innéité, Poe en faisait une à la science, au travail et à
+l'analyse, qui paraîtra exorbitante aux orgueilleux non érudits.
+Non-seulement il a dépensé des efforts considérables pour soumettre à sa
+volonté le démon fugitif des minutes heureuses, pour rappeler à son gré
+ces sensations exquises, ces appétitions spirituelles, ces états de
+santé poétique, si rares et si précieux qu'on pourrait vraiment les
+considérer comme des grâces extérieures à l'homme et comme des
+visitations; mais aussi il a soumis l'inspiration à la méthode, à
+l'analyse la plus sévère. Le choix des moyens! il y revient sans cesse,
+il insiste avec une éloquence savante sur l'appropriation du moyen à
+l'effet, sur l'usage de la rime, sur le perfectionnement du refrain, sur
+l'adaptation du rythme au sentiment. Il affirmait que celui qui ne sait
+pas saisir l'intangible n'est pas poëte; que celui-là seul est poëte,
+qui est le maître de sa mémoire, le souverain des mots, le registre de
+ses propres sentiments toujours prêt à se laisser feuilleter. Tout pour
+le dénouement! répète-t-il souvent. Un sonnet lui-même a besoin d'un
+plan, et la construction, l'armature pour ainsi dire, est la plus
+importante garantie de la vie mystérieuse des œuvres de l'esprit.
+
+Je recours naturellement à l'article intitulé: _The Poetic Principle_,
+et j'y trouve, dès le commencement, une vigoureuse protestation contre
+ce qu'on pourrait appeler, en matière de poésie, l'hérésie de la
+longueur ou de la dimension,—la valeur absurde attribuée aux gros
+poëmes. «Un long poëme n'existe pas; ce qu'on entend par un long poëme
+est une parfaite contradiction de termes.» En effet, un poëme ne mérite
+son titre qu'autant qu'il excite, qu'il enlève l'âme, et la valeur
+positive d'un poëme est en raison de cette excitation, de cet
+_enlèvement_ de l'âme. Mais, par nécessité psychologique, toutes les
+excitations sont fugitives et transitoires. Cet état singulier, dans
+lequel l'âme du lecteur a été, pour ainsi dire, tirée de force, ne
+durera certainement pas autant que la lecture de tel poëme qui dépasse
+la ténacité d'enthousiasme dont la nature humaine est capable.
+
+Voilà évidemment le poëme épique condamné. Car un ouvrage de cette
+dimension ne peut être considéré comme poétique qu'en tant qu'on
+sacrifie la condition vitale de toute œuvre d'art, l'Unité;—je ne veux
+pas parler de l'unité dans la conception, mais de l'unité dans
+l'impression, de la _totalité_ de l'effet, comme je l'ai déjà dit quand
+j'ai eu à comparer le roman avec la nouvelle. Le poëme épique nous
+apparaît donc, esthétiquement parlant, comme un paradoxe. Il est
+possible que les anciens âges aient produit des séries de poëmes
+lyriques, reliées postérieurement par les compilateurs en poëmes
+épiques; mais toute _intention épique_ résulte évidemment d'un sens
+imparfait de l'art. Le temps de ces anomalies artistiques est passé, et
+il est même fort douteux qu'un long poëme ait jamais pu être vraiment
+populaire dans toute la force du terme.
+
+Il faut ajouter qu'un poëme trop court, celui qui ne fournit pas un
+_pabulum_ suffisant à l'excitation créée, celui qui n'est pas égal à
+l'appétit naturel du lecteur, est aussi très-défectueux. Quelque
+brillant et intense que soit l'effet, il n'est pas durable; la mémoire
+ne le retient pas; c'est comme un cachet qui, posé trop légèrement et
+trop à la hâte, n'a pas eu le temps d'imposer son image à la cire.
+
+Mais il est une autre hérésie, qui, grâce à l'hypocrisie, à la lourdeur
+et à la bassesse des esprits, est bien plus redoutable et a des chances
+de durée plus grandes,—une erreur qui a la vie plus dure,—je veux
+parler de l'hérésie de _l'enseignement_, laquelle comprend comme
+corollaires inévitables l'hérésie de la _passion_, de la _vérité_ et de
+la _morale_. Une foule de gens se figurent que le but de la poésie est
+un enseignement quelconque, qu'elle doit tantôt fortifier la conscience,
+tantôt perfectionner les mœurs, tantôt enfin _démontrer_ quoi que ce
+soit d'utile. Edgar Poe prétend que les Américains ont spécialement
+patronné cette idée hétérodoxe; hélas! il n'est pas besoin d'aller
+jusqu'à Boston pour rencontrer l'hérésie en question. Ici même elle nous
+assiège, et tous les jours elle bat en brèche la véritable poésie. La
+poésie, pour peu qu'on veuille descendre en soi-même, interroger son
+âme, rappeler ses souvenirs d'enthousiasme, n'a pas d'autre but
+qu'elle-même; elle ne peut pas en avoir d'autre, et aucun poëme ne sera
+si grand, si noble, si véritablement digne du nom de poëme, que celui
+qui aura été écrit uniquement pour le plaisir d'écrire un poëme.
+
+Je ne veux pas dire que la poésie n'ennoblisse pas les mœurs,—qu'on me
+comprenne bien,—que son résultat final ne soit pas d'élever l'homme
+au-dessus du niveau des intérêts vulgaires; ce serait évidemment une
+absurdité. Je dis que si le poëte a poursuivi un but moral, il a diminué
+sa force poétique; et il n'est pas imprudent de parier que son œuvre
+sera mauvaise. La poésie ne peut pas, sous peine de mort ou de
+défaillance, s'assimiler à la science ou à la morale; elle n'a pas la
+Vérité pour objet, elle n'a qu'Elle-même. Les modes de démonstration de
+vérité sont autres et sont ailleurs. La Vérité n'a rien à faire avec les
+chansons. Tout ce qui fait le charme, la grâce, l'irrésistible d'une
+chanson enlèverait à la Vérité son autorité et son pouvoir. Froide,
+calme, impassible, l'humeur démonstrative repousse les diamants et les
+fleurs de la Muse; elle est donc absolument l'inverse de l'humeur
+poétique.
+
+L'intellect pur vise à la Vérité, le Goût nous montre la Beauté, et le
+Sens moral nous enseigne le Devoir. Il est vrai que le sens du milieu a
+d'intimes connexions avec les deux extrêmes, et il n'est séparé du Sens
+moral que par une si légère différence qu'Aristote n'a pas hésité à
+ranger parmi les vertus quelques-unes de ses délicates opérations.
+Aussi, ce qui exaspère surtout l'homme de goût dans le spectacle du
+vice, c'est sa difformité, sa disproportion. Le vice porte atteinte au
+juste et au vrai, révolte l'intellect et la conscience; mais, comme
+outrage à l'harmonie, comme dissonance, il blessera plus
+particulièrement certains esprits poétiques; et je ne crois pas qu'il
+soit scandalisant de considérer toute infraction à la morale, au beau
+moral, comme une espèce de faute contre le rythme et la prosodie
+universels.
+
+C'est cet admirable, cet immortel instinct du Beau qui nous fait
+considérer la terre et ses spectacles comme un aperçu, comme une
+correspondance du Ciel. La soif insatiable de tout ce qui est au delà,
+et que révèle la vie, est la preuve la plus vivante de notre
+immortalité. C'est à la fois par la poésie et _à travers_ la poésie, par
+et _à travers_la musique que l'âme entrevoit les splendeurs situées
+derrière le tombeau; et quand un poëme exquis amène les larmes au bord
+des yeux, ces larmes ne sont pas la preuve d'un excès de jouissance,
+elles sont bien plutôt le témoignage d'une mélancolie irritée, d'une
+postulation des nerfs, d'une nature exilée dans l'imparfait et qui
+voudrait s'emparer immédiatement, sur cette terre même, d'un paradis
+révélé.
+
+Ainsi le principe de la poésie est, strictement et simplement,
+l'aspiration humaine vers une beauté supérieure, et la manifestation de
+ce principe est dans un enthousiasme, une excitation de
+l'âme,—enthousiasme tout à fait indépendant de la passion qui est
+l'ivresse du cœur, et de la vérité qui est la pâture de la raison. Car
+la passion est _naturelle_, trop naturelle pour ne pas introduire un ton
+blessant, discordant, dans le domaine de la beauté pure, trop familière
+et trop violente pour ne pas scandaliser les purs Désirs, les gracieuses
+Mélancolies et les nobles Désespoirs qui habitent les régions
+surnaturelles de la poésie.
+
+Cette extraordinaire élévation, cette exquise délicatesse, cet accent
+d'immortalité qu'Edgar Poe exige de la Muse, loin de le rendre moins
+attentif aux pratiques d'exécution, l'ont poussé à aiguiser sans cesse
+son génie de praticien. Bien des gens, de ceux surtout qui ont lu le
+singulier poëme intitulé _Le Corbeau_, seraient scandalisés si
+j'analysais l'article où notre poëte a ingénument en apparence, mais
+avec une légère impertinence que je ne puis blâmer, minutieusement
+expliqué le mode de construction qu'il a employé, l'adaptation du
+rythme, le choix d'un refrain,—le plus bref possible et le plus
+susceptible d'applications variées, et en même temps le plus
+représentatif de mélancolie et de désespoir, orné d'une rime la plus
+sonore de toutes (_nevermore_, jamais plus),—le choix d'un oiseau
+capable d'imiter la voix humaine, mais d'un oiseau,—le corbeau,—marqué
+dans l'imagination populaire d'un caractère funeste et fatal,—le choix
+du ton le plus poétique de tous, le ton mélancolique,—du sentiment le
+plus poétique, l'amour pour une morte, etc.—«Et je ne placerai pas,
+dit-il, le héros de mon poëme dans un milieu pauvre, parce que la
+pauvreté est triviale et contraire à l'idée de Beauté. Sa mélancolie
+aura pour gîte une chambre magnifiquement et poétiquement meublée.» Le
+lecteur surprendra dans plusieurs des nouvelles de Poe des symptômes
+curieux de ce goût immodéré pour les belles formes, surtout pour les
+belles formes singulières, pour les milieux ornés et les somptuosités
+orientales.
+
+J'ai dit que cet article me paraissait entaché d'une légère
+impertinence. Les partisans de l'inspiration quand même ne manqueraient
+pas d'y trouver un blasphème et une profanation; mais je crois que c'est
+pour eux que l'article a été spécialement écrit. Autant certains
+écrivains affectent l'abandon, visant au chef-d'œuvre les yeux fermés,
+pleins de confiance dans le désordre, et attendant que les caractères
+jetés au plafond retombent en poëme sur le parquet, autant Edgar
+Poe,—l'un des hommes les plus inspirés que je connaisse,—a mis
+d'affectation à cacher la spontanéité, à simuler le sang-froid et la
+délibération. «Je crois pouvoir me vanter—dit-il avec un orgueil
+amusant et que je ne trouve pas de mauvais goût,—qu'aucun point de ma
+composition n'a été abandonné au hasard, et que l'œuvre entière a
+marché pas à pas vers son but avec la précision et la logique rigoureuse
+d'un problème mathématique.» Il n'y a, dis-je, que les amateurs de
+hasard, les fatalistes de l'inspiration et les fanatiques du _vers
+blanc_ qui puissent trouver bizarres ces _minuties_. Il n'y a pas de
+minuties en matière d'art.
+
+À propos de vers blancs, j'ajouterai que Poe attachait une importance
+extrême à la rime, et que dans l'analyse qu'il a faite du plaisir
+mathématique et musical que l'esprit tire de la rime, il a apporté
+autant de soin, autant de subtilité que dans tous les sujets se
+rapportant au métier poétique. De même qu'il avait démontré que le
+refrain est susceptible d'applications infiniment variées, il a aussi
+cherché à rajeunir, à redoubler le plaisir de la rime en y ajoutant cet
+élément inattendu, _l'étrangeté_, qui est comme le condiment
+indispensable de toute beauté. Il fait souvent un usage heureux des
+répétitions du même vers ou de plusieurs vers, retours obstinés de
+phrases qui simulent les obsessions de la mélancolie ou de l'idée
+fixe,—du refrain pur et simple, mais amené en situation de plusieurs
+manières différentes,—du refrain-variante qui joue l'indolence et la
+distraction,—des rimes redoublées et triplées, et aussi d'un genre de
+rime qui introduit dans la poésie moderne, mais avec plus de précision
+et d'intention, les surprises du vers léonin.
+
+Il est évident que la valeur de tous ces moyens ne peut être vérifiée
+que par l'application; et une traduction de poésies aussi voulues, aussi
+concentrées, peut être un rêve caressant, mais ne peut être qu'un rêve.
+Poe a fait peu de poésies; il a quelquefois exprimé le regret de ne
+pouvoir se livrer, non pas plus souvent mais exclusivement, à ce genre
+de travail qu'il considérait comme le plus noble. Mais sa poésie est
+toujours d'un puissant effet. Ce n'est pas l'effusion ardente de Byron,
+ce n'est pas la mélancolie molle, harmonieuse, distinguée de Tennyson,
+pour lequel il avait d'ailleurs, soit dit en passant, une admiration
+quasi fraternelle. C'est quelque chose de profond et de miroitant comme
+le rêve, de mystérieux et de parfait comme le cristal. Je n'ai pas
+besoin, je présume, d'ajouter que les critiques américains ont souvent
+dénigré cette poésie; tout récemment je trouvais dans un dictionnaire de
+biographies américaines un article où elle était décrétée d'étrangeté,
+où on avouait qu'il était à craindre que cette muse à la toilette
+savante ne fît école dans le glorieux pays de la morale utile, et où
+enfin on regrettait que Poe n'eût pas appliqué ses talents à
+l'expression des vérités morales au lieu de les dépenser à la recherche
+d'un idéal bizarre et de prodiguer dans ses vers une volupté
+mystérieuse, il est vrai, mais sensuelle.
+
+Nous connaissons cette loyale escrime. Les reproches que les mauvais
+critiques font aux bons poëtes sont les mêmes dans tous les pays. En
+lisant cet article, il me semblait lire la traduction d'un de ces
+nombreux réquisitoires dressés par les critiques parisiens contre ceux
+de nos poëtes qui sont le plus amoureux de perfection. Nos préférés sont
+faciles à deviner, et toute âme éprise de poésie pure me comprendra
+quand je dirai que, parmi notre race antipoétique, Victor Hugo serait
+moins admiré s'il était parfait, et qu'il n'a pu se faire pardonner tout
+son génie lyrique qu'en introduisant de force et brutalement dans sa
+poésie ce qu'Edgar Poe considérait comme l'hérésie moderne
+capitale,—_l'enseignement_.
+
+C. B.
+
+
+
+
+LE DÉMON DE LA PERVERSITÉ
+
+
+Dans l'examen des facultés et des penchants,—des mobiles primordiaux de
+l'âme humaine,—les phrénologistes ont oublié de faire une part à une
+tendance qui, bien qu'existant visiblement comme sentiment primitif,
+radical, irréductible, a été également omise par tous les moralistes qui
+les ont précédés. Dans la parfaite infatuation de notre raison, nous
+l'avons tous omise. Nous avons permis que son existence échappât à notre
+vue, uniquement par manque de croyance, de foi,—que ce soit la foi dans
+la Révélation ou la foi dans la Cabale. L'idée ne nous en est jamais
+venue, simplement à cause de sa qualité surérogatoire. Nous n'avons pas
+senti le besoin de constater cette impulsion,—cette tendance. Nous ne
+pouvions pas en concevoir la nécessité. Nous ne pouvions pas saisir la
+notion de ce _primum mobile_, et, quand même elle se serait introduite
+de force en nous, nous n'aurions jamais pu comprendre quel rôle il
+jouait dans l'économie des choses humaines, temporelles ou éternelles.
+Il est impossible de nier que la phrénologie et une bonne partie des
+sciences métaphysiques ont été brassées _a priori_. L'homme de la
+métaphysique ou de la logique, bien plutôt que l'homme de l'intelligence
+et de l'observation, prétend concevoir les desseins de Dieu,—lui dicter
+des plans. Ayant ainsi approfondi à sa pleine satisfaction les
+intentions de Jéhovah, d'après ces dites intentions, il a bâti ses
+innombrables et capricieux systèmes. En matière de phrénologie, par
+exemple, nous avons d'abord établi, assez naturellement d'ailleurs,
+qu'il était dans les desseins de la Divinité que l'homme mangeât. Puis
+nous avons assigné à l'homme un organe d'alimentivité, et cet organe est
+le fouet avec lequel Dieu contraint l'homme à manger, bon gré, mal gré.
+En second lieu, ayant décidé que c'était la volonté de Dieu que l'homme
+continuât son espèce, nous avons découvert tout de suite un organe
+d'amativité. Et ainsi ceux de la combativité, de l'idéalité, de la
+causalité, de la constructivité,—bref, tout organe représentant un
+penchant, un sentiment moral ou une faculté de la pure intelligence. Et
+dans cet emménagement des principes de l'action humaine, des
+Spurzheimistes, à tort ou à raison, en partie ou en totalité, n'ont fait
+que suivre, en principe, les traces de leurs devanciers; déduisant et
+établissant chaque chose d'après la destinée préconçue de l'homme et
+prenant pour base les intentions de son Créateur.
+
+Il eût été plus sage, il eût été plus sûr de baser notre classification
+(puisqu'il nous faut absolument classifier) sur les actes que l'homme
+accomplit habituellement et ceux qu'il accomplit occasionnellement,
+toujours occasionnellement, plutôt que sur l'hypothèse que c'est la
+Divinité elle-même qui les lui fait accomplir. Si nous ne pouvons pas
+comprendre Dieu dans ses œuvres visibles, comment donc le
+comprendrions-nous dans ses inconcevables pensées, qui appellent ces
+œuvres à la Vie? Si nous ne pouvons le concevoir dans ses créatures
+objectives, comment le concevrons-nous dans ses modes inconditionnels et
+dans ses phases de création?
+
+L'induction _a posteriori_ aurait conduit la phrénologie à admettre
+comme principe primitif et inné de l'action humaine un je ne sais quoi
+paradoxal, que nous nommerons _perversité_, faute d'un terme plus
+caractéristique. Dans le sens que j'y attache, c'est, en réalité, un
+mobile sans motif, un motif non motivé. Sous son influence, nous
+agissons sans but intelligible; ou, si cela apparaît comme une
+contradiction dans les termes, nous pouvons modifier la proposition
+jusqu'à dire que, sous son influence, nous agissons par la raison que
+_nous ne le devrions pas_. En théorie, il ne peut pas y avoir de raison
+plus déraisonnable; mais, en fait, il n'y en a pas de plus forte. Pour
+certains esprits, dans de certaines conditions, elle devient absolument
+irrésistible. Ma vie n'est pas une chose plus certaine pour moi que
+cette proposition: la certitude du péché ou de l'erreur inclus dans un
+acte quelconque est souvent l'unique _force_ invincible qui nous pousse,
+et seule nous pousse à son accomplissement. Et cette tendance accablante
+à faire le mal pour l'amour du mal n'admettra aucune analyse, aucune
+résolution en éléments ultérieurs. C'est un mouvement radical,
+primitif,—élémentaire. On dira, je m'y attends, que, si nous persistons
+dans certains actes parce que nous sentons que _nous ne devrions pas_ y
+persister, notre conduite n'est qu'une modification de celle qui dérive
+ordinairement de la _combativité_ phrénologique. Mais un simple coup
+d'œil suffira pour découvrir la fausseté de cette idée. La combativité
+phrénologique a pour cause d'existence la nécessité de la défense
+personnelle. Elle est notre sauvegarde contre l'injustice. Son principe
+regarde notre bien-être; et ainsi, en même temps qu'elle se développe,
+nous sentons s'exalter en nous le désir du bien-être. Il suivrait de là
+que le désir du bien-être devrait être simultanément excité avec tout
+principe qui ne serait qu'une modification de la combativité; mais, dans
+le cas de ce je ne sais quoi que je définis _perversité_, non-seulement
+le désir du bien-être n'est pas éveillé, mais encore apparaît un
+sentiment singulièrement contradictoire.
+
+Tout homme, en faisant appel à son propre cœur, trouvera, après tout,
+la meilleure réponse au sophisme dont il s'agit. Quiconque consultera
+loyalement et interrogera soigneusement son âme, n'osera pas nier
+l'absolue radicalité du penchant en question. Il n'est pas moins
+caractérisé qu'incompréhensible. Il n'existe pas d'homme, par exemple,
+qui à un certain moment n'ait été dévoré d'un ardent désir de torturer
+son auditeur par des circonlocutions. Celui qui parle sait bien qu'il
+déplaît; il a la meilleure intention de plaire; il est habituellement
+bref, précis et clair; le langage le plus laconique et le plus lumineux
+s'agite et se débat sur sa langue; ce n'est qu'avec peine qu'il se
+contraint lui-même à lui refuser le passage, il redoute et conjure la
+mauvaise humeur de celui auquel il s'adresse. Cependant, cette pensée le
+frappe, que par certaines incises et parenthèses il pourrait engendrer
+cette colère. Cette simple pensée suffit. Le mouvement devient une
+velléité, la velléité se grossit en désir, le désir se change en un
+besoin irrésistible, et le besoin se satisfait,—au profond regret et à
+la mortification du parleur, et au mépris de toutes les conséquences.
+
+Nous avons devant nous une tâche qu'il nous faut accomplir rapidement.
+Nous savons que tarder, c'est notre ruine. La plus importante crise de
+notre vie réclame avec la voix impérative d'une trompette l'action et
+l'énergie immédiates. Nous brûlons, nous sommes consumés de l'impatience
+de nous mettre à l'ouvrage; l'avant-goût d'un glorieux résultat met
+toute notre âme en feu. Il faut, il faut que cette besogne soit attaquée
+aujourd'hui,—et cependant nous la renvoyons à demain;—et pourquoi? Il
+n'y a pas d'explication, si ce n'est que nous sentons que cela est
+_pervers_;—servons-nous du mot sans comprendre le principe. Demain
+arrive, et en même temps une plus impatiente anxiété de faire notre
+devoir; mais avec ce surcroît d'anxiété arrive aussi un désir ardent,
+anonyme, de différer encore,—désir positivement terrible, parce que sa
+nature est impénétrable. Plus le temps fuit, plus le désir gagne de
+force. Il n'y a plus qu'une heure pour l'action, cette heure est à nous.
+Nous tremblons par la violence du conflit qui s'agite en nous,—de la
+bataille entre le positif et l'indéfini, entre la substance et l'ombre.
+Mais, si la lutte en est venue à ce point, c'est l'ombre qui
+l'emporte,—nous nous débattons en vain. L'horloge sonne, et c'est le
+glas de notre bonheur. C'est en même temps pour l'ombre qui nous a si
+longtemps terrorisés le chant réveille-matin, la diane du coq
+victorieuse des fantômes. Elle s'envole,—elle disparaît,—nous sommes
+libres. La vieille énergie revient. Nous travaillerons _maintenant_.
+Hélas! il est _trop tard_.
+
+Nous sommes sur le bord d'un précipice. Nous regardons dans
+l'abîme,—nous éprouvons du malaise et du vertige. Notre premier
+mouvement est de reculer devant le danger. Inexplicablement nous
+restons. Peu à peu notre malaise, notre vertige, notre horreur se
+confondent dans un sentiment nuageux et indéfinissable. Graduellement,
+insensiblement, ce nuage prend une forme, comme la vapeur de la
+bouteille d'où s'élevait le génie des _Mille et une Nuits_. Mais de
+_notre_ nuage, sur le bord du précipice, s'élève, de plus en plus
+palpable, une forme mille fois plus terrible qu'aucun génie, qu'aucun
+démon des fables; et cependant ce n'est qu'une pensée, mais une pensée
+effroyable, une pensée qui glace la moelle même de nos os, et les
+pénètre des féroces délices de son horreur. C'est simplement cette idée:
+Quelles seraient nos sensations durant le parcours d'une chute faite
+d'une telle hauteur? Et cette chute,—cet anéantissement
+foudroyant,—par la simple raison qu'ils impliquent la plus affreuse, la
+plus odieuse de toutes les plus affreuses et de toutes les plus odieuses
+images de mort et de souffrance qui se soient jamais présentées à notre
+imagination,—par cette simple raison, nous les désirons alors plus
+ardemment. Et parce que notre jugement nous éloigne violemment du bord,
+à _cause de cela même_, nous nous en rapprochons plus impétueusement. Il
+n'est pas dans la nature de passion plus diaboliquement impatiente que
+celle d'un homme qui, frissonnant sur l'arête d'un précipice, rêve de
+s'y jeter. Se permettre, essayer de penser un instant seulement, c'est
+être inévitablement perdu; car la réflexion nous commande de nous en
+abstenir, et c'est _à cause de cela même_, dis-je, que _nous ne le
+pouvons pas_. S'il n'y a pas là un bras ami pour nous arrêter, ou si
+nous sommes incapables d'un soudain effort pour nous rejeter loin de
+l'abîme, nous nous élançons, nous sommes anéantis.
+
+Examinons ces actions et d'autres analogues, nous trouverons qu'elles
+résultent uniquement de l'esprit de _perversité_. Nous les perpétrons
+simplement à cause que nous sentons que _nous ne le devrions pas_. En
+deçà ou au delà, il n'y a pas de principe intelligible; et nous
+pourrions, en vérité, considérer cette perversité comme une instigation
+directe de l'Archidémon, s'il n'était pas reconnu que parfois elle sert
+à l'accomplissement du bien.
+
+Si je vous en ai dit aussi long, c'était pour répondre en quelque sorte
+à votre question,—pour vous expliquer pourquoi je suis ici,—pour avoir
+à vous montrer un semblant de cause quelconque qui motive ces fers que
+je porte et cette cellule de condamné que j'habite. Si je n'avais pas
+été si prolixe, ou vous ne m'auriez pas du tout compris, ou, comme la
+foule, vous m'auriez cru fou. Maintenant vous percevrez facilement que
+je suis une des victimes innombrables du Démon de la Perversité.
+
+Il est impossible qu'une action ait jamais été manigancée avec une plus
+parfaite délibération. Pendant des semaines, pendant des mois, je
+méditai sur les moyens d'assassinat. Je rejetai mille plans, parce que
+l'accomplissement de chacun impliquait une chance de révélation. À la
+longue, lisant un jour quelques mémoires français, je trouvai l'histoire
+d'une maladie presque mortelle qui arriva à madame Pilau, par le fait
+d'une chandelle accidentellement empoisonnée. L'idée frappa soudainement
+mon imagination. Je savais que ma victime avait l'habitude de lire dans
+son lit. Je savais aussi que sa chambre était petite et mal aérée. Mais
+je n'ai pas besoin de vous fatiguer de détails oiseux. Je ne vous
+raconterai pas les ruses faciles à l'aide desquelles je substituai, dans
+le bougeoir de sa chambre à coucher, une bougie de ma composition à
+celle que j'y trouvai. Le matin, on trouva l'homme mort dans son lit, et
+le verdict du coroner fut: _Mort par la visitation de Dieu_[1].
+
+J'héritai de sa fortune, et tout alla pour le mieux pendant plusieurs
+années. L'idée d'une révélation n'entra pas une seule fois dans ma
+cervelle. Quant aux restes de la fatale bougie, je les avais moi-même
+anéantis. Je n'avais pas laissé l'ombre d'un fil qui pût servir à me
+convaincre ou même me faire soupçonner du crime. On ne saurait concevoir
+quel magnifique sentiment de satisfaction s'élevait dans mon sein quand
+je réfléchissais sur mon absolue sécurité. Pendant une longue période de
+temps, je m'accoutumai à me délecter dans ce sentiment. Il me donnait un
+plus réel plaisir que tous les bénéfices purement matériels résultant de
+mon crime. Mais à la longue arriva une époque à partir de laquelle le
+sentiment de plaisir se transforma, par une gradation presque
+imperceptible, en une pensée qui me harassait. Elle me harassait parce
+qu'elle me hantait. À peine pouvais-je m'en délivrer pour un instant.
+C'est une chose tout à fait ordinaire que d'avoir les oreilles
+fatiguées, ou plutôt la mémoire obsédée par une espèce de tintouin, par
+le refrain d'une chanson vulgaire ou par quelques lambeaux insignifiants
+d'opéra. Et la torture ne sera pas moindre, si la chanson est bonne en
+elle-même ou si l'air d'opéra est estimable. C'est ainsi qu'à la fin je
+me surprenais sans cesse rêvant à ma sécurité, et répétant cette phrase
+à voix basse: _Je suis sauvé!_
+
+Un jour, tout en flânant dans les rues, je me surpris moi-même à
+murmurer, presque à haute voix, ces syllabes accoutumées. Dans un accès
+de pétulance, je les exprimais sous cette forme nouvelle: _Je suis
+sauvé,—je suis sauvé;—oui,—pourvu que je ne sois pas assez sot pour
+confesser moi-même mon cas!_
+
+À peine avais-je prononcé ces paroles, que je sentis un froid de glace
+filtrer jusqu'à mon cœur. J'avais acquis quelque expérience de ces
+accès de perversité (dont je n'ai pas sans peine expliqué la singulière
+nature), et je me rappelais fort bien que dans aucun cas je n'avais su
+résister à ces victorieuses attaques. Et maintenant cette suggestion
+fortuite, venant de moi-même,—que je pourrais bien être assez sot pour
+confesser le meurtre dont je m'étais rendu coupable,—me confrontait
+comme l'ombre même de celui que j'ai assassiné,—et m'appelait vers la
+mort.
+
+D'abord, je fis un effort pour secouer ce cauchemar de mon âme. Je
+marchai vigoureusement,—plus vite,—toujours plus vite;—à la longue je
+courus. J'éprouvais un désir enivrant de crier de toute ma force. Chaque
+flot successif de ma pensée m'accablait d'une nouvelle terreur; car,
+hélas! je comprenais bien, trop bien, que penser, dans ma situation,
+c'était me perdre. J'accélérai encore ma course. Je bondissais comme un
+fou à travers les rues encombrées de monde. À la longue, la populace
+prit l'alarme et courut après moi. Je sentis _alors_ la consommation de
+ma destinée. Si j'avais pu m'arracher la langue, je l'eusse fait;—mais
+une voix rude résonna dans mes oreilles,—une main plus rude encore
+m'empoigna par l'épaule. Je me retournai, j'ouvris la bouche pour
+aspirer. Pendant un moment, j'éprouvai toutes les angoisses de la
+suffocation; je devins aveugle, sourd, ivre; et alors quelque démon
+invisible, pensai-je, me frappa dans le dos avec sa large main. Le
+secret si longtemps emprisonné s'élança de mon âme.
+
+On dit que je parlai, que je m'énonçai très-distinctement, mais avec une
+énergie marquée et une ardente précipitation, comme si je craignais
+d'être interrompu avant d'avoir achevé les phrases brèves, mais grosses
+d'importance, qui me livraient au bourreau et à l'enfer.
+
+Ayant relaté tout ce qui était nécessaire pour la pleine conviction de
+la justice, je tombai terrassé, évanoui.
+
+Mais pourquoi en dirais-je plus? Aujourd'hui je porte ces chaînes, et
+suis _ici_! Demain, je serai libre!—_mais où_?
+
+
+
+
+LE CHAT NOIR
+
+
+Relativement à la très-étrange et pourtant très-familière histoire que
+je vais coucher par écrit, je n'attends ni ne sollicite la créance.
+Vraiment, je serais fou de m'y attendre, dans un cas où mes sens
+eux-mêmes rejettent leur propre témoignage. Cependant, je ne suis pas
+fou,—et très-certainement je ne rêve pas. Mais demain je meurs, et
+aujourd'hui je voudrais décharger mon âme. Mon dessein immédiat est de
+placer devant le monde, clairement, succinctement et sans commentaires,
+une série de simples événements domestiques. Dans leurs conséquences,
+ces événements m'ont terrifié,—m'ont torturé,—m'ont
+anéanti.—Cependant, je n'essaierai pas de les élucider. Pour moi, ils
+ne m'ont guère présenté que de l'horreur;—à beaucoup de personnes ils
+paraîtront moins terribles que _baroques_. Plus tard peut-être il se
+trouvera une intelligence qui réduira mon fantôme à l'état de lieu
+commun,—quelque intelligence plus calme, plus logique, et beaucoup
+moins excitable que la mienne, qui ne trouvera dans les circonstances
+que je raconte avec terreur qu'une succession ordinaire de causes et
+d'effets très-naturels.
+
+Dès mon enfance, j'étais noté pour la docilité et l'humanité de mon
+caractère. Ma tendresse de cœur était même si remarquable qu'elle avait
+fait de moi le jouet de mes camarades. J'étais particulièrement fou des
+animaux, et mes parents m'avaient permis de posséder une grande variété
+de favoris. Je passais presque tout mon temps avec eux, et je n'étais
+jamais si heureux que quand je les nourrissais et les caressais. Cette
+particularité de mon caractère s'accrut avec ma croissance, et, quand je
+devins homme, j'en fis une de mes principales sources de plaisirs. Pour
+ceux qui ont voué une affection à un chien fidèle et sagace, je n'ai pas
+besoin d'expliquer la nature ou l'intensité des jouissances qu'on peut
+en tirer. Il y a dans l'amour désintéressé d'une bête, dans ce sacrifice
+d'elle-même, quelque chose qui va directement au cœur de celui qui a eu
+fréquemment l'occasion de vérifier la chétive amitié et la fidélité de
+gaze de _l'homme naturel_.
+
+Je me mariai de bonne heure, et je fus heureux de trouver dans ma femme
+une disposition sympathique à la mienne. Observant mon goût pour ces
+favoris domestiques, elle ne perdit aucune occasion de me procurer ceux
+de l'espèce la plus agréable. Nous eûmes des oiseaux, un poisson doré,
+un beau chien, des lapins, un petit singe et _un chat_.
+
+Ce dernier était un animal remarquablement fort et beau, entièrement
+noir, et d'une sagacité merveilleuse. En parlant de son intelligence, ma
+femme, qui au fond n'était pas peu pénétrée de superstition, faisait de
+fréquentes allusions à l'ancienne croyance populaire qui regardait tous
+les chats noirs comme des sorcières déguisées. Ce n'est pas qu'elle fût
+toujours _sérieuse_ sur ce point,—et, si je mentionne la chose, c'est
+simplement parce que cela me revient, en ce moment même, à la mémoire.
+
+Pluton,—c'était le nom du chat,—était mon préféré, mon camarade. Moi
+seul, je le nourrissais, et il me suivait dans la maison partout où
+j'allais. Ce n'était même pas sans peine que je parvenais à l'empêcher
+de me suivre dans les rues.
+
+Notre amitié subsista ainsi plusieurs années, durant lesquelles
+l'ensemble de mon caractère et de mon tempérament,—par l'opération du
+Démon Intempérance, je rougis de le confesser,—subit une altération
+radicalement mauvaise. Je devins de jour en jour plus morne, plus
+irritable, plus insoucieux des sentiments des autres. Je me permis
+d'employer un langage brutal à l'égard de ma femme. À la longue, je lui
+infligeai même des violences personnelles. Mes pauvres favoris,
+naturellement, durent ressentir le changement de mon caractère.
+Non-seulement je les négligeais, mais je les maltraitais. Quant à
+Pluton, toutefois, j'avais encore pour lui une considération suffisante
+qui m'empêchait de le malmener, tandis que je n'éprouvais aucun scrupule
+à maltraiter les lapins, le singe et même le chien, quand, par hasard ou
+par amitié, ils se jetaient dans mon chemin. Mais mon mal m'envahissait
+de plus en plus,—car quel mal est comparable à l'Alcool!—et à la
+longue Pluton lui-même, qui maintenant se faisait vieux et qui
+naturellement devenait quelque peu maussade,—Pluton lui-même commença à
+connaître les effets de mon méchant caractère.
+
+Une nuit, comme je rentrais au logis très-ivre, au sortir d'un de mes
+repaires habituels des faubourgs, je m'imaginai que le chat évitait ma
+présence. Je le saisis;—mais lui, effrayé de ma violence, il me fit à
+la main une légère blessure avec les dents. Une fureur de démon s'empara
+soudainement de moi. Je ne me connus plus. Mon âme originelle sembla
+tout d'un coup s'envoler de mon corps, et une méchanceté
+hyperdiabolique, saturée de gin, pénétra chaque fibre de mon être. Je
+tirai de la poche de mon gilet un canif, je l'ouvris; je saisis la
+pauvre bête par la gorge, et, délibérément, je fis sauter un de ses yeux
+de son orbite! Je rougis, je brûle, je frissonne en écrivant cette
+damnable atrocité!
+
+Quand la raison me revint avec le matin,—quand j'eus cuvé les vapeurs
+de ma débauche nocturne,—j'éprouvai un sentiment moitié d'horreur,
+moitié de remords, pour le crime dont je m'étais rendu coupable; mais
+c'était tout au plus un faible et équivoque sentiment, et l'âme n'en
+subit pas les atteintes. Je me replongeai dans les excès, et bientôt je
+noyai dans le vin tout le souvenir de mon action.
+
+Cependant le chat guérit lentement. L'orbite de l'œil perdu présentait,
+il est vrai, un aspect effrayant; mais il n'en parut plus souffrir
+désormais. Il allait et venait dans la maison selon son habitude; mais,
+comme je devais m'y attendre, il fuyait avec une extrême terreur à mon
+approche. Il me restait assez de mon ancien cœur pour me sentir d'abord
+affligé de cette évidente antipathie de la part d'une créature qui jadis
+m'avait tant aimé. Mais ce sentiment fit bientôt place à l'irritation.
+Et alors apparut, comme pour ma chute finale et irrévocable, l'esprit de
+PERVERSITÉ. De cet esprit la philosophie ne tient aucun compte.
+Cependant, aussi sûr que mon âme existe, je crois que la perversité est
+une des primitives impulsions du cœur humain,—une des indivisibles
+premières facultés ou sentiments qui donnent la direction au caractère
+de l'homme. Qui ne s'est pas surpris cent fois commettant une action
+sotte ou vile, par la seule raison qu'il savait devoir _ne pas_ la
+commettre? N'avons-nous pas une perpétuelle inclination, malgré
+l'excellence de notre jugement, à violer ce qui est _la Loi_, simplement
+parce que nous comprenons que c'est _la Loi_? Cet esprit de perversité,
+dis-je, vint causer ma déroute finale. C'est ce désir ardent, insondable
+de l'âme _de se torturer elle-même_,—de violenter sa propre nature,—de
+faire le mal pour l'amour du mal seul,—qui me poussait à continuer, et
+finalement consommer le supplice que j'avais infligé à la bête
+inoffensive. Un matin, de sang-froid, je glissai un nœud coulant autour
+de son cou, et je le pendis à la branche d'un arbre;—je le pendis avec
+des larmes plein mes yeux,—avec le plus amer remords dans le cœur;—je
+le pendis, _parce que_ je savais qu'il m'avait aimé, et _parce que_ je
+sentais qu'il ne m'avait donné aucun sujet de colère;—je le pendis,
+_parce que_ je savais qu'en faisant ainsi je commettais un péché,—un
+péché mortel qui compromettait mon âme immortelle, au point de la
+placer,—si une telle chose était possible,—même au delà de la
+miséricorde infinie du Dieu Très-Miséricordieux et Très-Terrible.
+
+Dans la nuit qui suivit le jour où fut commise cette action cruelle, je
+fus tiré de mon sommeil par le cri: Au feu! Les rideaux de mon lit
+étaient en flammes. Toute la maison flambait. Ce ne fut pas sans une
+grande difficulté que nous échappâmes à l'incendie,—ma femme, un
+domestique, et moi. La destruction fut complète. Toute ma fortune fut
+engloutie, et je m'abandonnai dès lors au désespoir.
+
+Je ne cherche pas à établir une liaison de cause à effet entre
+l'atrocité et le désastre, je suis au-dessus de cette faiblesse. Mais je
+rends compte d'une chaîne de faits,—et je ne veux pas négliger un seul
+anneau. Le jour qui suivit l'incendie, je visitai les ruines. Les
+murailles étaient tombées, une seule exceptée; et cette seule exception
+se trouva être une cloison intérieure, peu épaisse, située à peu près au
+milieu de la maison, et contre laquelle s'appuyait le chevet de mon lit.
+La maçonnerie avait ici, en grande partie, résisté à l'action du
+feu,—fait que j'attribuai à ce qu'elle avait été récemment remise à
+neuf. Autour de ce mur, une foule épaisse était rassemblée, et plusieurs
+personnes paraissaient en examiner une portion particulière avec une
+minutieuse et vive attention. Les mots: Étrange! singulier! et autres
+semblables expressions, excitèrent ma curiosité. Je m'approchai, et je
+vis, semblable à un bas-relief sculpté sur la surface blanche, la figure
+d'un gigantesque _chat_. L'image était rendue avec une exactitude
+vraiment merveilleuse. Il y avait une corde autour du cou de l'animal.
+
+Tout d'abord, en voyant cette apparition,—car je ne pouvais guère
+considérer cela que comme une apparition,—mon étonnement et ma terreur
+furent extrêmes. Mais, enfin, la réflexion vint à mon aide. Le chat, je
+m'en souvenais, avait été pendu dans un jardin adjacent à la maison. Aux
+cris d'alarme, ce jardin avait été immédiatement envahi par la foule, et
+l'animal avait dû être détaché de l'arbre par quelqu'un, et jeté dans ma
+chambre à travers une fenêtre ouverte. Cela avait été fait, sans doute,
+dans le but de m'arracher au sommeil. La chute des autres murailles
+avait comprimé la victime de ma cruauté dans la substance du plâtre
+fraîchement étendu; la chaux de ce mur, combinée avec les flammes et
+l'ammoniaque du cadavre, avait ainsi opéré l'image telle que je la
+voyais.
+
+Quoique je satisfisse ainsi lestement ma raison, sinon tout à fait ma
+conscience, relativement au fait surprenant que je viens de raconter, il
+n'en fit pas moins sur mon imagination une impression profonde. Pendant
+plusieurs mois je ne pus me débarrasser du fantôme du chat; et durant
+cette période un demi-sentiment revint dans mon âme, qui paraissait
+être, mais qui n'était pas le remords. J'allai jusqu'à déplorer la perte
+de l'animal, et à chercher autour de moi, dans les bouges méprisables
+que maintenant je fréquentais habituellement, un autre favori de la même
+espèce et d'une figure à peu près semblable pour le suppléer.
+
+Une nuit, comme j'étais assis à moitié stupéfié, dans un repaire plus
+qu'infâme, mon attention fut soudainement attirée vers un objet noir,
+reposant sur le haut d'un des immenses tonneaux de gin ou de rhum qui
+composaient le principal ameublement de la salle. Depuis quelques
+minutes je regardais fixement le haut de ce tonneau, et ce qui me
+surprenait maintenant c'était de n'avoir pas encore aperçu l'objet situé
+dessus. Je m'en approchai, et je le touchai avec ma main. C'était un
+chat noir,—un très-gros chat,—au moins aussi gros que Pluton, lui
+ressemblant absolument, excepté en un point. Pluton n'avait pas un poil
+blanc sur tout le corps; celui-ci portait une éclaboussure large et
+blanche, mais d'une forme indécise, qui couvrait presque toute la région
+de la poitrine.
+
+À peine l'eus-je touché qu'il se leva subitement, ronronna fortement, se
+frotta contre ma main, et parut enchanté de mon attention. C'était donc
+là la vraie créature dont j'étais en quête. J'offris tout de suite au
+propriétaire de le lui acheter; mais cet homme ne le revendiqua pas,—ne
+le connaissait pas—, ne l'avait jamais vu auparavant.
+
+Je continuai mes caresses, et, quand je me préparai à retourner chez
+moi, l'animal se montra disposé à m'accompagner. Je lui permis de le
+faire; me baissant de temps à autre, et le caressant en marchant. Quand
+il fut arrivé à la maison, il s'y trouva comme chez lui, et devint tout
+de suite le grand ami de ma femme.
+
+Pour ma part, je sentis bientôt s'élever en moi une antipathie contre
+lui. C'était justement le contraire de ce que j'avais espéré; mais,—je
+ne sais ni comment ni pourquoi cela eut lieu,—son évidente tendresse
+pour moi me dégoûtait presque et me fatiguait. Par de lents degrés, ces
+sentiments de dégoût et d'ennui s'élevèrent jusqu'à l'amertume de la
+haine. J'évitais la créature; une certaine sensation de honte et le
+souvenir de mon premier acte de cruauté m'empêchèrent de la maltraiter.
+Pendant quelques semaines, je m'abstins de battre le chat ou de le
+malmener violemment, mais graduellement,—insensiblement,—j'en vins à
+le considérer avec une indicible horreur, et à fuir silencieusement son
+odieuse présence, comme le souffle d'une peste.
+
+Ce qui ajouta sans doute à ma haine contre l'animal fut la découverte
+que je fis le matin, après l'avoir amené à la maison, que, comme Pluton,
+lui aussi avait été privé d'un de ses yeux. Cette circonstance,
+toutefois, ne fit que le rendre plus cher à ma femme, qui, comme je l'ai
+déjà dit, possédait à un haut degré cette tendresse de sentiment qui
+jadis avait été mon trait caractéristique et la source fréquente de mes
+plaisirs les plus simples et les plus purs.
+
+Néanmoins, l'affection du chat pour moi paraissait s'accroître en raison
+de mon aversion contre lui. Il suivait mes pas avec une opiniâtreté
+qu'il serait difficile de faire comprendre au lecteur. Chaque fois que
+je m'asseyais, il se blottissait sous ma chaise, ou il sautait sur mes
+genoux, me couvrant de ses affreuses caresses. Si je me levais pour
+marcher, il se fourrait dans mes jambes, et me jetait presque par terre,
+ou bien, enfonçant ses griffes longues et aiguës dans mes habits,
+grimpait de cette manière jusqu'à ma poitrine. Dans ces moments-là,
+quoique je désirasse le tuer d'un bon coup, j'en étais empêché, en
+partie par le souvenir de mon premier crime, mais principalement,—je
+dois le confesser tout de suite,—par une véritable _terreur_ de la
+bête.
+
+Cette terreur n'était pas positivement la terreur d'un mal physique,—et
+cependant je serais fort en peine de la définir autrement. Je suis
+presque honteux d'avouer,—oui, même dans cette cellule de malfaiteur,
+je suis presque honteux d'avouer que la terreur et l'horreur que
+m'inspirait l'animal avaient été accrues par une des plus parfaites
+chimères qu'il fût possible de concevoir. Ma femme avait appelé mon
+attention plus d'une fois sur le caractère de la tache blanche dont j'ai
+parlé, et qui constituait l'unique différence visible entre l'étrange
+bête et celle que j'avais tuée. Le lecteur se rappellera sans doute que
+cette marque, quoique grande, était primitivement indéfinie dans sa
+forme; mais, lentement, par degrés,—par des degrés imperceptibles, et
+que ma raison s'efforça longtemps de considérer comme imaginaires,—elle
+avait à la longue pris une rigoureuse netteté de contours. Elle était
+maintenant l'image d'un objet que je frémis de nommer,—et c'était là
+surtout ce qui me faisait prendre le monstre en horreur et en dégoût, et
+m'aurait poussé à m'en délivrer, _si je l'avais osé_;—c'était
+maintenant, dis-je, l'image d'une hideuse,—d'une sinistre
+chose,—l'image du GIBET!—oh! lugubre et terrible machine! machine
+d'Horreur et de Crime,—d'Agonie et de Mort!
+
+Et, maintenant, j'étais en vérité misérable au delà de la misère
+possible de l'Humanité. Une bête brute,—dont j'avais avec mépris
+détruit le frère,—_une bête brute_ engendrer pour _moi_,—pour moi,
+homme façonné à l'image du Dieu Très-Haut,—une si grande et si
+intolérable infortune! Hélas! je ne connaissais plus la béatitude du
+repos, ni le jour ni la nuit! Durant le jour, la créature ne me laissait
+pas seul un moment; et, pendant la nuit, à chaque instant, quand je
+sortais de mes rêves pleins d'une intraduisible angoisse, c'était pour
+sentir la tiède haleine de la _chose_ sur mon visage, et son immense
+poids,—incarnation d'un Cauchemar que j'étais impuissant à
+secouer,—éternellement posé sur mon _cœur_!
+
+Sous la pression de pareils tourments, le peu de bon qui restait en moi
+succomba. De mauvaises pensées devinrent mes seules intimes,—les plus
+sombres et les plus mauvaises de toutes les pensées. La tristesse de mon
+humeur habituelle s'accrut jusqu'à la haine de toutes choses et de toute
+humanité; cependant ma femme, qui ne se plaignait jamais, hélas! était
+mon souffre-douleur ordinaire, la plus patiente victime des soudaines,
+fréquentes et indomptables éruptions d'une furie à laquelle je
+m'abandonnai dès lors aveuglément.
+
+Un jour, elle m'accompagna pour quelque besogne domestique dans la cave
+du vieux bâtiment où notre pauvreté nous contraignait d'habiter. Le chat
+me suivit sur les marches roides de l'escalier, et, m'ayant presque
+culbuté la tête la première, m'exaspéra jusqu'à la folie. Levant une
+hache, et oubliant dans ma rage la peur puérile qui jusque-là avait
+retenu ma main, j'adressai à l'animal un coup qui eût été mortel, s'il
+avait porté comme je le voulais; mais ce coup fut arrêté par la main de
+ma femme. Cette intervention m'aiguillonna jusqu'à une rage plus que
+démoniaque; je débarrassai mon bras de son étreinte et lui enfonçai ma
+hache dans le crâne. Elle tomba morte sur la place, sans pousser un
+gémissement.
+
+Cet horrible meurtre accompli, je me mis immédiatement et
+très-délibérément en mesure de cacher le corps. Je compris que je ne
+pouvais pas le faire disparaître de la maison, soit de jour, soit de
+nuit, sans courir le danger d'être observé par les voisins. Plusieurs
+projets traversèrent mon esprit. Un moment j'eus l'idée de couper le
+cadavre par petits morceaux, et de les détruire par le feu. Puis, je
+résolus de creuser une fosse dans le sol de la cave. Puis, je pensai à
+le jeter dans le puits de la cour,—puis à l'emballer dans une caisse
+comme marchandise, avec les formes usitées, et à charger un
+commissionnaire de le porter hors de la maison. Finalement, je m'arrêtai
+à un expédient que je considérai comme le meilleur de tous. Je me
+déterminai à le murer dans la cave,—comme les moines du moyen âge
+muraient, dit-on, leurs victimes.
+
+La cave était fort bien disposée pour un pareil dessein. Les murs
+étaient construits négligemment, et avaient été récemment enduits dans
+toute leur étendue d'un gros plâtre que l'humidité de l'atmosphère avait
+empêché de durcir. De plus, dans l'un des murs, il y avait une saillie
+causée par une fausse cheminée, ou espèce d'âtre, qui avait été comblée
+et maçonnée dans le même genre que le reste de la cave. Je ne doutais
+pas qu'il ne me fût facile de déplacer les briques à cet endroit, d'y
+introduire le corps, et de murer le tout de la même manière, de sorte
+qu'aucun œil n'y pût rien découvrir de suspect.
+
+Et je ne fus pas déçu dans mon calcul. À l'aide d'une pince, je délogeai
+très-aisément les briques, et, ayant soigneusement appliqué le corps
+contre le mur intérieur, je le soutins dans cette position jusqu'à ce
+que j'eusse rétabli, sans trop de peine, toute la maçonnerie dans son
+état primitif. M'étant procuré du mortier, du sable et du poil avec
+toutes les précautions imaginables, je préparai un crépi qui ne pouvait
+pas être distingué de l'ancien, et j'en recouvris très-soigneusement le
+nouveau briquetage. Quand j'eus fini, je vis avec satisfaction que tout
+était pour le mieux. Le mur ne présentait pas la plus légère trace de
+dérangement. J'enlevai tous les gravats avec le plus grand soin,
+j'épluchai pour ainsi dire le sol. Je regardai triomphalement autour de
+moi, et me dis à moi-même: Ici, au moins, ma peine n'aura pas été
+perdue!
+
+Mon premier mouvement fut de chercher la bête qui avait été la cause
+d'un si grand malheur; car, à la fin, j'avais résolu fermement de la
+mettre à mort. Si j'avais pu la rencontrer dans ce moment, sa destinée
+était claire; mais il paraît que l'artificieux animal avait été alarmé
+par la violence de ma récente colère, et qu'il prenait soin de ne pas se
+montrer dans l'état actuel de mon humeur. Il est impossible de décrire
+ou d'imaginer la profonde, la béate sensation de soulagement que
+l'absence de la détestable créature détermina dans mon cœur. Elle ne se
+présenta pas de toute la nuit, et ainsi ce fut la première bonne
+nuit,—depuis son introduction dans la maison,—que je dormis solidement
+et tranquillement; oui, je _dormis_ avec le poids de ce meurtre sur
+l'âme!
+
+Le second et le troisième jour s'écoulèrent, et cependant mon bourreau
+ne vint pas. Une fois encore je respirai comme un homme libre. Le
+monstre, dans sa terreur, avait vidé les lieux pour toujours! Je ne le
+verrais donc plus jamais! Mon bonheur était suprême! La criminalité de
+ma ténébreuse action ne m'inquiétait que fort peu. On avait bien fait
+une espèce d'enquête, mais elle s'était satisfaite à bon marché. Une
+perquisition avait même été ordonnée,—mais naturellement on ne pouvait
+rien découvrir. Je regardais ma félicité à venir comme assurée.
+
+Le quatrième jour depuis l'assassinat, une troupe d'agents de police
+vint très-inopinément à la maison, et procéda de nouveau à une
+rigoureuse investigation des lieux. Confiant, néanmoins, dans
+l'impénétrabilité de la cachette, je n'éprouvai aucun embarras. Les
+officiers me firent les accompagner dans leur recherche. Ils ne
+laissèrent pas un coin, pas un angle inexploré. À la fin, pour la
+troisième ou quatrième fois, ils descendirent dans la cave. Pas un
+muscle en moi ne tressaillit. Mon cœur battait paisiblement, comme
+celui d'un homme qui dort dans l'innocence. J'arpentais la cave d'un
+bout à l'autre; je croisais mes bras sur ma poitrine, et me promenais çà
+et là avec aisance. La police était pleinement satisfaite et se
+préparait à décamper. La jubilation de mon cœur était trop forte pour
+être réprimée. Je brûlais de dire au moins un mot, rien qu'un mot, en
+manière de triomphe, et de rendre deux fois plus convaincue leur
+conviction de mon innocence.
+
+—Gentlemen,—dis-je à la fin,—comme leur troupe remontait
+l'escalier,—je suis enchanté d'avoir apaisé vos soupçons. Je vous
+souhaite à tous une bonne santé et un peu plus de courtoisie. Soit dit
+en passant, gentlemen, voilà—voilà une maison singulièrement bien bâtie
+(dans mon désir enragé de dire quelque chose d'un air délibéré, je
+savais à peine ce que je débitais);—je puis dire que c'est une maison
+_admirablement_ bien construite. Ces murs,—est-ce que vous partez,
+gentlemen?—ces murs sont solidement maçonnés!
+
+Et ici, par une bravade frénétique, je frappai fortement avec une canne
+que j'avais à la main juste sur la partie du briquetage derrière
+laquelle se tenait le cadavre de l'épouse de mon cœur.
+
+Ah! qu'au moins Dieu me protège et me délivre des griffes de
+l'Archidémon!—À peine l'écho de mes coups était-il tombé dans le
+silence, qu'une voix me répondit du fond de la tombe!—une plainte,
+d'abord voilée et entrecoupée, comme le sanglotement d'un enfant, puis,
+bientôt, s'enflant en un cri prolongé, sonore et continu, tout à fait
+anormal et antihumain,—un hurlement,—un glapissement, moitié horreur
+et moitié triomphe,—comme il en peut monter seulement de
+l'Enfer,—affreuse harmonie jaillissant à la fois de la gorge des damnés
+dans leurs tortures, et des démons exultant dans la damnation!
+
+Vous dire mes pensées, ce serait folie. Je me sentis défaillir, et je
+chancelai contre le mur opposé. Pendant un moment, les officiers placés
+sur les marches restèrent immobiles, stupéfiés par la terreur. Un
+instant après, une douzaine de bras robustes s'acharnaient sur le mur.
+Il tomba tout d'une pièce. Le corps, déjà grandement délabré et souillé
+de sang grumelé, se tenait droit devant les yeux des spectateurs. Sur sa
+tête, avec la gueule rouge dilatée et l'œil unique flamboyant, était
+perchée la hideuse bête dont l'astuce m'avait induit à l'assassinat, et
+dont la voix révélatrice m'avait livré au bourreau. J'avais muré le
+monstre dans la tombe!
+
+
+
+
+WILLIAM WILSON
+
+ _Qu'en dira-t-elle? Que dira cette CONSCIENCE affreuse,_
+ _Ce spectre qui marche dans mon chemin?_
+ Chamberlayne.—_Pharronida._
+
+
+Qu'il me soit permis, pour le moment, de m'appeler William Wilson. La
+page vierge étalée devant moi ne doit pas être souillée par mon
+véritable nom. Ce nom n'a été que trop souvent un objet de mépris et
+d'horreur,—une abomination pour ma famille. Est-ce que les vents
+indignés n'ont pas ébruité jusque dans les plus lointaines régions du
+globe son incomparable infamie? Oh! de tous les proscrits, le proscrit
+le plus abandonné!—n'es-tu pas mort à ce monde à jamais? à ses
+honneurs, à ses fleurs, à ses aspirations dorées?—et un nuage épais,
+lugubre, illimité, n'est-il pas éternellement suspendu entre tes
+espérances et le ciel?
+
+Je ne voudrais pas, quand même je le pourrais, enfermer aujourd'hui dans
+ces pages le souvenir de mes dernières années d'ineffable misère et
+d'irrémissible crime. Cette période récente de ma vie a soudainement
+comporté une hauteur de turpitude dont je veux simplement déterminer
+l'origine. C'est là pour le moment mon seul but. Les hommes, en général,
+deviennent vils par degrés. Mais moi, toute vertu s'est détachée de moi,
+en une minute, d'un seul coup, comme un manteau. D'une perversité
+relativement ordinaire, j'ai passé, par une enjambée de géant, à des
+énormités plus qu'héliogabaliques. Permettez-moi de raconter tout au
+long quel hasard, quel unique accident a amené cette malédiction. La
+Mort approche, et l'ombre qui la devance a jeté une influence
+adoucissante sur mon cœur. Je soupire, en passant à travers la sombre
+vallée, après la sympathie—j'allais dire la pitié—de mes semblables.
+Je voudrais leur persuader que j'ai été en quelque sorte l'esclave de
+circonstances qui défiaient tout contrôle humain. Je désirerais qu'ils
+découvrissent pour moi, dans les détails que je vais leur donner,
+quelque petite oasis de _fatalité_ dans un Saharah d'erreur. Je voudrais
+qu'ils accordassent,—ce qu'ils ne peuvent pas se refuser à
+accorder,—que, bien que ce monde ait connu de grandes tentations,
+jamais l'homme n'a été jusqu'ici tenté de cette façon,—et certainement
+n'a jamais succombé de cette façon. Est-ce donc pour cela qu'il n'a
+jamais connu les mêmes souffrances? En vérité, n'ai-je pas vécu dans un
+rêve? Est-ce que je ne meurs pas victime de l'horreur et du mystère des
+plus étranges de toutes les visions sublunaires?
+
+Je suis le descendant d'une race qui s'est distinguée en tout temps par
+un tempérament imaginatif et facilement excitable; et ma première
+enfance prouva que j'avais pleinement hérité du caractère de famille.
+Quand j'avançai en âge, ce caractère se dessina plus fortement; il
+devint, pour mille raisons, une cause d'inquiétude sérieuse pour mes
+amis, et de préjudice positif pour moi-même. Je devins volontaire,
+adonné aux plus sauvages caprices; je fus la proie des plus indomptables
+passions. Mes parents, qui étaient d'un esprit faible, et que
+tourmentaient des défauts constitutionnels de même nature, ne pouvaient
+pas faire grand-chose pour arrêter les tendances mauvaises qui me
+distinguaient. Il y eut de leur côté quelques tentatives, faibles, mal
+dirigées, qui échouèrent complètement, et qui tournèrent pour moi en
+triomphe complet. À partir de ce moment, ma voix fut une loi domestique;
+et, à un âge où peu d'enfants ont quitté leurs lisières, je fus
+abandonné à mon libre arbitre, et devins le maître de toutes mes
+actions,—excepté de nom.
+
+Mes premières impressions de la vie d'écolier sont liées à une vaste et
+extravagante maison du style d'Élisabeth, dans un sombre village
+d'Angleterre, décoré de nombreux arbres gigantesques et noueux, et dont
+toutes les maisons étaient excessivement anciennes. En vérité, c'était
+un lieu semblable à un rêve et bien fait pour charmer l'esprit que cette
+vénérable vieille ville. En ce moment même je sens en imagination le
+frisson rafraîchissant de ses avenues profondément ombreuses, je respire
+l'émanation de ses mille taillis, et je tressaille encore, avec une
+indéfinissable volupté, à la note profonde et sourde de la cloche,
+déchirant à chaque heure, de son rugissement soudain et morose, la
+quiétude de l'atmosphère brune dans laquelle s'enfonçait et s'endormait
+le clocher gothique tout dentelé.
+
+Je trouve peut-être autant de plaisir qu'il m'est donné d'en éprouver
+maintenant à m'appesantir sur ces minutieux souvenirs de l'école et de
+ses rêveries. Plongé dans le malheur comme je le suis,—malheur, hélas!
+qui n'est que trop réel,—on me pardonnera de chercher un soulagement,
+bien léger et bien court, dans ces puérils et divagants détails.
+D'ailleurs, quoique absolument vulgaires et risibles en eux-mêmes, ils
+prennent dans mon imagination une importance circonstancielle, à cause
+de leur intime connexion avec les lieux et l'époque où je distingue
+maintenant les premiers avertissements ambigus de la destinée, qui
+depuis lors m'a si profondément enveloppé de son ombre. Laissez-moi donc
+me souvenir.
+
+La maison, je l'ai dit, était vieille et irrégulière. Les terrains
+étaient vastes, et un haut et solide mur de briques, couronné d'une
+couche de mortier et de verre cassé, en faisait le circuit. Ce rempart
+digne d'une prison formait la limite de notre domaine; nos regards
+n'allaient au delà que trois fois par semaine,—une fois chaque samedi,
+dans l'après-midi, quand, accompagnés de deux maîtres d'étude, on nous
+permettait de faire de courtes promenades en commun à travers la
+campagne voisine, et deux fois le dimanche, quand nous allions, avec la
+régularité des troupes à la parade, assister aux offices du soir et du
+matin dans l'unique église du village. Le principal de notre école était
+pasteur de cette église. Avec quel profond sentiment d'admiration et de
+perplexité avais-je coutume de le contempler, de notre banc relégué dans
+la tribune, quand il montait en chaire d'un pas solennel et lent! Ce
+personnage vénérable, avec ce visage si modeste et si bénin, avec une
+robe si bien lustrée et si cléricalement ondoyante, avec une perruque si
+minutieusement poudrée, si roide et si vaste, pouvait-il être le même
+homme qui, tout à l'heure, avec un visage aigre et dans des vêtements
+souillés de tabac, faisait exécuter, férule en main, les lois
+draconiennes de l'école? Oh! gigantesque paradoxe, dont la monstruosité
+exclut toute solution!
+
+Dans un angle du mur massif rechignait une porte plus massive encore,
+solidement fermée, garnie de verrous et surmontée d'un buisson de
+ferrailles denticulées. Quels sentiments profonds de crainte elle
+inspirait! Elle ne s'ouvrait jamais que pour les trois sorties et
+rentrées périodiques dont j'ai déjà parlé; alors, dans chaque craquement
+de ses gonds puissants nous trouvions une plénitude de mystère,—tout un
+monde d'observations solennelles, ou de méditations plus solennelles
+encore.
+
+Le vaste enclos était d'une forme irrégulière et divisé en plusieurs
+parties, dont trois ou quatre des plus grandes constituaient la cour de
+récréation. Elle était aplanie et recouverte d'un sable menu et rude. Je
+me rappelle bien qu'elle ne contenait ni arbres ni bancs, ni quoi que ce
+soit d'analogue. Naturellement elle était située derrière la maison.
+Devant la façade s'étendait un petit parterre, planté de buis et
+d'autres arbustes, mais nous ne traversions cette oasis sacrée que dans
+de bien rares occasions, telles que la première arrivée à l'école ou le
+départ définitif, ou peut-être quand un ami, un parent nous ayant fait
+appeler, nous prenions joyeusement notre course vers le logis paternel,
+aux vacances de Noël ou de la Saint-Jean.
+
+Mais la maison!—quelle curieuse vieille bâtisse cela faisait!—Pour
+moi, quel véritable palais d'enchantements! Il n'y avait réellement pas
+de fin à ses détours,—à ses incompréhensibles subdivisions. Il était
+difficile, à n'importe quel moment donné, de dire avec certitude si l'on
+se trouvait au premier ou au second étage. D'une pièce à l'autre on
+était toujours sûr de trouver trois ou quatre marches à monter ou à
+descendre. Puis les subdivisions latérales étaient innombrables,
+inconcevables, tournaient et retournaient si bien sur elles-mêmes, que
+nos idées les plus exactes relativement à l'ensemble du bâtiment
+n'étaient pas très-différentes de celles à travers lesquelles nous
+envisageons l'infini. Durant les cinq ans de ma résidence, je n'ai
+jamais été capable de déterminer avec précision dans quelle localité
+lointaine était situé le petit dortoir qui m'était assigné en commun
+avec dix-huit ou vingt autres écoliers.
+
+La salle d'études était la plus vaste de toute la maison—et même du
+monde entier; du moins je ne pouvais m'empêcher de la voir ainsi. Elle
+était très-longue, très-étroite et lugubrement basse, avec des fenêtres
+en ogive et un plafond en chêne. Dans un angle éloigné, d'où émanait la
+terreur, était une enceinte carrée de huit ou dix pieds, représentant le
+_sanctum_ de notre principal, le révérend docteur Bransby, durant les
+heures d'étude. C'était une solide construction, avec une porte massive;
+plutôt que de l'ouvrir en l'absence du _Dominie_, nous aurions tous
+préféré mourir de _la peine forte et dure_. À deux autres angles étaient
+deux autres loges analogues, objets d'une vénération beaucoup moins
+grande, il est vrai, mais toutefois d'une terreur assez considérable;
+l'une, la chaire du maître d'humanités,—l'autre, du maître d'anglais et
+de mathématiques. Éparpillés à travers la salle, d'innombrables bancs et
+des pupitres, effroyablement chargés de livres maculés par les doigts,
+se croisaient dans une irrégularité sans fin,—noirs, anciens, ravagés
+par le temps, et si bien cicatrisés de lettres initiales, de noms
+entiers, de figures grotesques et d'autres nombreux chefs-d'œuvre du
+couteau, qu'ils avaient entièrement perdu le peu de forme originelle qui
+leur avait été réparti dans les jours très-anciens. À une extrémité de
+la salle, se trouvait un énorme seau plein d'eau, et à l'autre, une
+horloge d'une dimension prodigieuse.
+
+Enfermé dans les murs massifs de cette vénérable école, je passai
+toutefois sans ennui et sans dégoût les années du troisième lustre de ma
+vie. Le cerveau fécond de l'enfance n'exige pas un monde extérieur
+d'incidents pour s'occuper ou s'amuser, et la monotonie en apparence
+lugubre de l'école abondait en excitations plus intenses que toutes
+celles que ma jeunesse plus mûre a demandées à la volupté, ou ma
+virilité au crime. Toutefois, je dois croire que mon premier
+développement intellectuel fut, en grande partie, peu ordinaire et même
+déréglé. En général, les événements de l'existence enfantine ne laissent
+pas sur l'humanité, arrivée à l'âge mûr, une impression bien définie.
+Tout est ombre grise, débile et irrégulier souvenir, fouillis confus de
+faibles plaisirs et de peines fantasmagoriques. Pour moi il n'en est pas
+ainsi. Il faut que j'aie senti dans mon enfance, avec l'énergie d'un
+homme fait, tout ce que je trouve encore aujourd'hui frappé sur ma
+mémoire en lignes aussi vivantes, aussi profondes et aussi durables que
+les exergues des médailles carthaginoises.
+
+Et cependant, dans le fait,—au point de vue ordinaire du monde,—qu'il
+y avait là peu de choses pour le souvenir! Le réveil du matin, l'ordre
+du coucher, les leçons à apprendre, les récitations, les demi-congés
+périodiques et les promenades, la cour de récréation avec ses querelles,
+ses passe-temps, ses intrigues,—tout cela, par une magie psychique
+disparue, contenait en soi un débordement de sensations, un monde riche
+d'incidents, un univers d'émotions variées et d'excitations des plus
+passionnées et des plus enivrantes. _Oh! le bon temps, que ce siècle de
+fer!_
+
+En réalité, ma nature ardente, enthousiaste, impérieuse, fit bientôt de
+moi un caractère marqué parmi mes camarades, et, peu à peu, tout
+naturellement, me donna un ascendant sur tous ceux qui n'étaient guère
+plus âgés que moi,—sur tous, un seul excepté. C'était un élève qui,
+sans aucune parenté avec moi, portait le même nom de baptême et le même
+nom de famille;—circonstance peu remarquable en soi,—car le mien,
+malgré la noblesse de mon origine, était une de ces appellations
+vulgaires qui semblent avoir été de temps immémorial, par droit de
+prescription, la propriété commune de la foule. Dans ce récit, je me
+suis donc donné le nom de William Wilson,—nom fictif qui n'est pas
+très-éloigné du vrai. Mon homonyme seul, parmi ceux qui, selon la langue
+de l'école, composaient notre _classe_, osait rivaliser avec moi dans
+les études de l'école,—dans les jeux et les disputes de la
+récréation,—refuser une créance aveugle à mes assertions et une
+soumission complète à ma volonté,—en somme, contrarier ma dictature
+dans tous les cas possibles. Si jamais il y eut sur la terre un
+despotisme suprême et sans réserve, c'est le despotisme d'un enfant de
+génie sur les âmes moins énergiques de ses camarades.
+
+La rébellion de Wilson était pour moi la source du plus grand embarras;
+d'autant plus qu'en dépit de la bravade avec laquelle je me faisais un
+devoir de le traiter publiquement, lui et ses prétentions, je sentais au
+fond que je le craignais, et je ne pouvais m'empêcher de considérer
+l'égalité qu'il maintenait si facilement vis-à-vis de moi comme la
+preuve d'une vraie supériorité,—puisque c'était de ma part un effort
+perpétuel pour n'être pas dominé. Cependant, cette supériorité, ou
+plutôt cette égalité, n'était vraiment reconnue que par moi seul; nos
+camarades, par un inexplicable aveuglement, ne paraissaient même pas la
+soupçonner. Et vraiment, sa rivalité, sa résistance, et particulièrement
+son impertinente et hargneuse intervention dans tous mes desseins, ne
+visaient pas au delà d'une intention privée. Il paraissait également
+dépourvu de l'ambition qui me poussait à dominer et de l'énergie
+passionnée qui m'en donnait les moyens. On aurait pu le croire, dans
+cette rivalité, dirigé uniquement par un désir fantasque de me
+contrecarrer, de m'étonner, de me mortifier; bien qu'il y eût des cas où
+je ne pouvais m'empêcher de remarquer avec un sentiment confus
+d'ébahissement, d'humiliation et de colère, qu'il mêlait à ses outrages,
+à ses impertinences et à ses contradictions, de certains airs
+d'affectuosité les plus intempestifs, et, assurément, les plus
+déplaisants du monde. Je ne pouvais me rendre compte d'une si étrange
+conduite qu'en la supposant le résultat d'une parfaite suffisance se
+permettant le ton vulgaire du patronage et de la protection.
+
+Peut-être était-ce ce dernier trait, dans la conduite de Wilson, qui,
+joint à notre homonymie et au fait purement accidentel de notre entrée
+simultanée à l'école, répandit parmi nos condisciples des classes
+supérieures l'opinion que nous étions frères. Habituellement ils ne
+s'enquièrent pas avec beaucoup d'exactitude des affaires des plus
+jeunes. J'ai déjà dit, ou j'aurais dû dire, que Wilson n'était pas, même
+au degré le plus éloigné, apparenté avec ma famille. Mais assurément, si
+nous avions été frères, nous aurions été jumeaux; car, après avoir
+quitté la maison du docteur Bransby, j'ai appris par hasard que mon
+homonyme était né le 19 janvier 1813,—et c'est là une coïncidence assez
+remarquable, car ce jour est précisément celui de ma naissance.
+
+Il peut paraître étrange qu'en dépit de la continuelle anxiété que me
+causait la rivalité de Wilson et son insupportable esprit de
+contradiction, je ne fusse pas porté à le haïr absolument. Nous avions,
+à coup sûr, presque tous les jours une querelle, dans laquelle,
+m'accordant publiquement la palme de la victoire, il s'efforçait en
+quelque façon de me faire sentir que c'était lui qui l'avait méritée;
+cependant un sentiment d'orgueil de ma part, et de la sienne une
+véritable dignité, nous maintenaient toujours dans des termes de stricte
+convenance, pendant qu'il y avait des points assez nombreux de
+conformité dans nos caractères pour éveiller en moi un sentiment que
+notre situation respective empêchait seule peut-être de mûrir en amitié.
+Il m'est difficile, en vérité, de définir ou même de décrire mes vrais
+sentiments à son égard; ils formaient un amalgame bigarré et
+hétérogène,—une animosité pétulante qui n'était pas encore de la haine,
+de l'estime, encore plus de respect, beaucoup de crainte et une immense
+et inquiète curiosité. Il est superflu d'ajouter, pour le moraliste, que
+Wilson et moi, nous étions les plus inséparables des camarades.
+
+Ce fut sans doute l'anomalie et l'ambiguïté de nos relations qui
+coulèrent toutes mes attaques contre lui—et, franches ou dissimulées,
+elles étaient nombreuses,—dans le moule de l'ironie et de la charge (la
+bouffonnerie ne fait-elle pas d'excellentes blessures?), plutôt qu'en
+une hostilité plus sérieuse et plus déterminée. Mais mes efforts sur ce
+point n'obtenaient pas régulièrement un parfait triomphe, même quand mes
+plans étaient le plus ingénieusement machinés; car mon homonyme avait
+dans son caractère beaucoup de cette austérité pleine de réserve et de
+calme, qui, tout en jouissant de la morsure de ses propres railleries,
+ne montre jamais le talon d'Achille et se dérobe absolument au ridicule.
+Je ne pouvais trouver en lui qu'un seul point vulnérable, et c'était
+dans un détail physique, qui, venant peut-être d'une infirmité
+constitutionnelle, aurait été épargné par tout antagoniste moins acharné
+à ses fins que je ne l'étais;—mon rival avait une faiblesse dans
+l'appareil vocal qui l'empêchait de jamais élever la voix _au-dessus
+d'un chuchotement très-bas_. Je ne manquais pas de tirer de cette
+imperfection tout le pauvre avantage qui était en mon pouvoir.
+
+Les représailles de Wilson étaient de plus d'une sorte, et il avait
+particulièrement un genre de malice qui me troublait outre mesure.
+Comment eut-il dans le principe la sagacité de découvrir qu'une chose
+aussi minime pouvait me vexer, c'est une question que je n'ai jamais pu
+résoudre; mais une fois qu'il l'eut découvert, il pratiqua opiniâtrement
+cette torture. Je m'étais toujours senti de l'aversion pour mon
+malheureux nom de famille, si inélégant, et pour mon prénom, si trivial,
+sinon tout à fait plébéien. Ces syllabes étaient un poison pour mes
+oreilles; et quand, le jour même de mon arrivée, un second William
+Wilson se présenta dans l'école, je lui en voulus de porter ce nom, et
+je me dégoûtai doublement du nom parce qu'un étranger le portait,—un
+étranger qui serait cause que je l'entendrais prononcer deux fois plus
+souvent,—qui serait constamment en ma présence, et dont les affaires,
+dans le train-train ordinaire des choses de collège, seraient souvent et
+inévitablement, en raison de cette détestable coïncidence, confondues
+avec les miennes.
+
+Le sentiment d'irritation créé par cet incident devint plus vif à chaque
+circonstance qui tendait à mettre en lumière toute ressemblance morale
+ou physique entre mon rival et moi. Je n'avais pas encore découvert ce
+très-remarquable fait de parité dans notre âge; mais je voyais que nous
+étions de la même taille, et je m'apercevais que nous avions même une
+singulière ressemblance dans notre physionomie générale et dans nos
+traits. J'étais également exaspéré par le bruit qui courait sur notre
+parenté, et qui avait généralement crédit dans les classes
+supérieures.—En un mot, rien ne pouvait plus sérieusement me troubler
+(quoique je cachasse avec le plus grand soin tout symptôme de ce
+trouble) qu'une allusion quelconque à une similitude entre nous,
+relative à l'esprit, à la personne, ou à la naissance; mais vraiment je
+n'avais aucune raison de croire que cette similitude (à l'exception du
+fait de la parenté, et de tout ce que savait voir Wilson lui-même) eût
+jamais été un sujet de commentaires ou même remarquée par nos camarades
+de classe. Que _lui_, il l'observât sous toutes ses faces, et avec
+autant d'attention que moi-même, cela était clair; mais qu'il eût pu
+découvrir dans de pareilles circonstances une mine si riche de
+contrariétés, je ne peux l'attribuer, comme je l'ai déjà dit, qu'à sa
+pénétration plus qu'ordinaire.
+
+Il me donnait la réplique avec une parfaite imitation de
+moi-même,—gestes et paroles,—et il jouait admirablement son rôle. Mon
+costume était chose facile à copier; ma démarche et mon allure générale,
+il se les était appropriées sans difficulté; en dépit de son défaut
+constitutionnel, ma voix elle-même ne lui avait pas échappé.
+Naturellement il n'essayait pas les tons élevés, mais la clef était
+identique, _et sa voix, pourvu qu'il parlât bas, devenait le parfait
+écho de la mienne._
+
+À quel point ce curieux portrait (car je puis ne pas l'appeler
+proprement une caricature) me tourmentait, je n'entreprendrai pas de le
+dire. Je n'avais qu'une consolation,—c'était que l'imitation, à ce
+qu'il me semblait, n'était remarquée que par moi seul, et que j'avais
+simplement à endurer les sourires mystérieux et étrangement sarcastiques
+de mon homonyme. Satisfait d'avoir produit sur mon cœur l'effet voulu,
+il semblait s'épanouir en secret sur la piqûre qu'il m'avait infligée et
+se montrer singulièrement dédaigneux des applaudissements publics que le
+succès de son ingéniosité lui aurait si facilement conquis. Comment nos
+camarades ne devinaient-ils pas son dessein, n'en voyaient-ils pas la
+mise en œuvre, et ne partageaient-ils pas sa joie moqueuse? ce fut
+pendant plusieurs mois d'inquiétude une énigme insoluble pour moi.
+Peut-être la lenteur graduée de son imitation la rendit-elle moins
+voyante, ou plutôt devais-je ma sécurité à l'air de _maîtrise_ que
+prenait si bien le copiste, qui dédaignait la _lettre_,—tout ce que les
+esprits obtus peuvent saisir dans une peinture,—et ne donnait que le
+parfait esprit de l'original pour ma plus grande admiration et mon plus
+grand chagrin personnel.
+
+J'ai déjà parlé plusieurs fois de l'air navrant de protection qu'il
+avait pris vis-à-vis de moi, et de sa fréquente et officieuse
+intervention dans mes volontés. Cette intervention prenait souvent le
+caractère déplaisant d'un avis; avis qui n'était pas donné ouvertement,
+mais suggéré,—insinué. Je le recevais avec une répugnance qui prenait
+de la force à mesure que je prenais de l'âge. Cependant, à cette époque
+déjà lointaine, je veux lui rendre cette stricte justice de reconnaître
+que je ne me rappelle pas un seul cas où les suggestions de mon rival
+aient participé à ce caractère d'erreur et de folie, si naturel dans son
+âge, généralement dénué de maturité et d'expérience;—que son sens
+moral, sinon ses talents et sa prudence mondaine, était beaucoup plus
+fin que le mien; et que je serais aujourd'hui un homme meilleur et
+conséquemment plus heureux, si j'avais rejeté moins souvent les conseils
+inclus dans ces chuchotements significatifs qui ne m'inspiraient alors
+qu'une haine si cordiale et un mépris si amer.
+
+Aussi je devins, à la longue, excessivement rebelle à son odieuse
+surveillance, et je détestai chaque jour plus ouvertement ce que je
+considérais comme une intolérable arrogance. J'ai dit que, dans les
+premières années de notre camaraderie, mes sentiments vis-à-vis de lui
+auraient facilement tourné en amitié; mais pendant les derniers mois de
+mon séjour à l'école, quoique l'importunité de ses façons habituelles
+fût sans doute bien diminuée, mes sentiments, dans une proportion
+presque semblable, avaient incliné vers la haine positive. Dans une
+certaine circonstance, il le vit bien, je présume, et dès lors il
+m'évita, ou affecta de m'éviter.
+
+Ce fut à peu près vers la même époque, si j'ai bonne mémoire, que, dans
+une altercation violente que j'eus avec lui, où il avait perdu de sa
+réserve habituelle, et parlait et agissait avec un laisser-aller presque
+étranger à sa nature, je découvris ou m'imaginai découvrir dans son
+accent, dans son air, dans sa physionomie générale, quelque chose qui
+d'abord me fit tressaillir, puis m'intéressa profondément, en apportant
+à mon esprit des visions obscures de ma première enfance,—des souvenirs
+étranges, confus, pressés, d'un temps où ma mémoire n'était pas encore
+née. Je ne saurais mieux définir la sensation qui m'oppressait qu'en
+disant qu'il m'était difficile de me débarrasser de l'idée que j'avais
+déjà connu l'être placé devant moi, à une époque très-ancienne,—dans un
+passé même extrêmement reculé. Cette illusion toutefois s'évanouit aussi
+rapidement qu'elle était venue; et je n'en tiens note que pour marquer
+le jour du dernier entretien que j'eus avec mon singulier homonyme.
+
+La vieille et vaste maison, dans ses innombrables subdivisions,
+comprenait plusieurs grandes chambres qui communiquaient entre elles et
+servaient de dortoirs au plus grand nombre des élèves. Il y avait
+néanmoins (comme cela devait arriver nécessairement dans un bâtiment
+aussi malencontreusement dessiné) une foule de coins et de recoins,—les
+rognures et les bouts de la construction; et l'ingéniosité économique du
+docteur Bransby les avait également transformés en dortoirs; mais, comme
+ce n'étaient que de simples cabinets, ils ne pouvaient servir qu'à un
+seul individu. Une de ces petites chambres était occupée par Wilson.
+
+Une nuit, vers la fin de ma cinquième année à l'école, et immédiatement
+après l'altercation dont j'ai parlé, profitant de ce que tout le monde
+était plongé dans le sommeil, je me levai de mon lit, et, une lampe à la
+main, je me glissai, à travers un labyrinthe d'étroits passages, de ma
+chambre à coucher vers celle de mon rival. J'avais longuement machiné à
+ses dépens une de ces méchantes charges, une de ces malices dans
+lesquelles j'avais si complètement échoué jusqu'alors. J'avais l'idée de
+mettre dès lors mon plan à exécution, et je résolus de lui faire sentir
+toute la force de la méchanceté dont j'étais rempli. J'arrivai jusqu'à
+son cabinet, j'entrai sans faire de bruit, laissant ma lampe à la porte
+avec un abat-jour dessus. J'avançai d'un pas, et j'écoutai le bruit de
+sa respiration paisible. Certain qu'il était bien endormi, je retournai
+à la porte, je pris ma lampe, et je m'approchai de nouveau du lit. Les
+rideaux étaient fermés; je les ouvris doucement et lentement pour
+l'exécution de mon projet; mais une lumière vive tomba en plein sur le
+dormeur, et en même temps mes yeux s'arrêtèrent sur sa physionomie. Je
+regardai;—et un engourdissement, une sensation de glace pénétrèrent
+instantanément tout mon être. Mon cœur palpita, mes genoux vacillèrent,
+toute mon âme fut prise d'une horreur intolérable et inexplicable. Je
+respirai convulsivement,—j'abaissai la lampe encore plus près de sa
+face. Étaient-ce,—étaient-ce bien là les traits de William Wilson? Je
+voyais bien que c'étaient les siens, mais je tremblais, comme pris d'un
+accès de fièvre, en m'imaginant que ce n'étaient pas les siens. Qu'y
+avait-il donc en eux qui pût me confondre à ce point? Je le
+contemplais,—et ma cervelle tournait sous l'action de mille pensées
+incohérentes. Il ne m'apparaissait pas _ainsi_,—non, certes, il ne
+m'apparaissait pas _tel_, aux heures actives où il était éveillé. Le
+même nom! les mêmes traits! entrés le même jour à l'école! Et puis,
+cette hargneuse et inexplicable imitation de ma démarche, de ma voix, de
+mon costume et de mes manières! Était-ce, en vérité, dans les limites du
+possible humain, que _ce que je voyais maintenant_ fût le simple
+résultat de cette habitude d'imitation sarcastique? Frappé d'effroi,
+pris de frisson, j'éteignis ma lampe, je sortis silencieusement de la
+chambre, et quittai une bonne fois l'enceinte de cette vieille école
+pour n'y jamais revenir.
+
+Après un laps de quelques mois, que je passai chez mes parents dans la
+pure fainéantise, je fus placé au collège d'Eton. Ce court intervalle
+avait été suffisant pour affaiblir en moi le souvenir des événements de
+l'école Bransby, ou au moins pour opérer un changement notable dans la
+nature des sentiments que ces souvenirs m'inspiraient. La réalité, le
+côté tragique du drame, n'existait plus. Je trouvais maintenant quelques
+motifs pour douter du témoignage de mes sens, et je me rappelais
+rarement l'aventure sans admirer jusqu'où peut aller la crédulité
+humaine, et sans sourire de la force prodigieuse d'imagination que je
+tenais de ma famille. Or, la vie que je menais à Eton n'était guère de
+nature à diminuer cette espèce de scepticisme. Le tourbillon de folie où
+je me plongeai immédiatement et sans réflexion balaya tout, excepté
+l'écume de mes heures passées, absorba d'un seul coup toute impression
+solide et sérieuse, et ne laissa absolument dans mon souvenir que les
+étourderies de mon existence précédente.
+
+Je n'ai pas l'intention, toutefois, de tracer ici le cours de mes
+misérables dérèglements,—dérèglements qui défiaient toute loi et
+éludaient toute surveillance. Trois années de folie, dépensées sans
+profit, n'avaient pu me donner que des habitudes de vice enracinées, et
+avaient accru d'une manière presque anormale mon développement physique.
+Un jour, après une semaine entière de dissipation abrutissante,
+j'invitai une société d'étudiants des plus dissolus à une orgie secrète
+dans ma chambre. Nous nous réunîmes à une heure avancée de la nuit, car
+notre débauche devait se prolonger religieusement jusqu'au matin. Le vin
+coulait librement, et d'autres séductions plus dangereuses peut-être
+n'avaient pas été négligées; si bien que, comme l'aube pâlissait le ciel
+à l'orient, notre délire et nos extravagances étaient à leur apogée.
+Furieusement enflammé par les cartes et par l'ivresse, je m'obstinais à
+porter un toast étrangement indécent, quand mon attention fut
+soudainement distraite par une porte qu'on entrebâilla vivement et par
+la voix précipitée d'un domestique. Il me dit qu'une personne qui avait
+l'air fort pressée demandait à me parler dans le vestibule.
+
+Singulièrement excité par le vin, cette interruption inattendue me causa
+plus de plaisir que de surprise. Je me précipitai en chancelant, et en
+quelques pas je fus dans le vestibule de la maison. Dans cette salle
+basse et étroite il n'y avait aucune lampe, et elle ne recevait d'autre
+lumière que celle de l'aube, excessivement faible, qui se glissait à
+travers la fenêtre cintrée. En mettant le pied sur le seuil, je
+distinguai la personne d'un jeune homme, de ma taille à peu près, et
+vêtu d'une robe de chambre de casimir blanc, coupée à la nouvelle mode,
+comme celle que je portais en ce moment. Cette faible lueur me permit de
+voir tout cela; mais les traits de la face, je ne pus les distinguer. À
+peine fus-je entré qu'il se précipita vers moi, et, me saisissant par le
+bras avec un geste impératif d'impatience, me chuchota à l'oreille ces
+mots: William Wilson!
+
+En une seconde je fus dégrisé.
+
+Il y avait dans la manière de l'étranger, dans le tremblement nerveux de
+son doigt qu'il tenait levé entre mes yeux et la lumière, quelque chose
+qui me remplit d'un complet étonnement; mais ce n'était pas là ce qui
+m'avait si violemment ému. C'était l'importance, la solennité
+d'admonition contenue dans cette parole singulière, basse, sifflante;
+et, par-dessus tout, le caractère, le ton, la _clef_ de ces quelques
+syllabes, simples, familières, et toutefois mystérieusement
+_chuchotées_, qui vinrent, avec mille souvenirs accumulés des jours
+passés, s'abattre sur mon âme, comme une décharge de pile voltaïque.
+Avant que j'eusse pu recouvrer mes sens, il avait disparu.
+
+Quoique cet événement eût à coup sûr produit un effet très-vif sur mon
+imagination déréglée, cependant cet effet, si vif, alla bientôt
+s'évanouissant. Pendant plusieurs semaines, à la vérité, tantôt je me
+livrai à l'investigation la plus sérieuse, tantôt je restai enveloppé
+d'un nuage de méditation morbide. Je n'essayai pas de me dissimuler
+l'identité du singulier individu qui s'immisçait si opiniâtrement dans
+mes affaires et me fatiguait de ses conseils officieux. Mais qui était,
+mais qu'était ce Wilson?—Et d'où venait-il?—Et quel était son but? Sur
+aucun de ces points je ne pus me satisfaire;—je constatai seulement,
+relativement à lui, qu'un accident soudain dans sa famille lui avait
+fait quitter l'école du docteur Bransby dans l'après-midi du jour où je
+m'étais enfui. Mais après un certain temps, je cessai d'y rêver, et mon
+attention fut tout absorbée par un départ projeté pour Oxford. Là, j'en
+vins bientôt,—la vanité prodigue de mes parents me permettant de mener
+un train coûteux et de me livrer à mon gré au luxe déjà si cher à mon
+cœur,—à rivaliser en prodigalités avec les plus superbes héritiers des
+plus riches comtés de la Grande-Bretagne.
+
+Encouragé au vice par de pareils moyens, ma nature éclata avec une
+ardeur double, et, dans le fol enivrement de mes débauches, je foulai
+aux pieds les vulgaires entraves de la décence. Mais il serait absurde
+de m'appesantir sur le détail de mes extravagances. Il suffira de dire
+que je dépassai Hérode en dissipations, et que, donnant un nom à une
+multitude de folies nouvelles, j'ajoutai un copieux appendice au long
+catalogue des vices qui régnaient alors dans l'université la plus
+dissolue de l'Europe.
+
+Il paraîtra difficile à croire que je fusse tellement déchu du rang de
+gentilhomme, que je cherchasse à me familiariser avec les artifices les
+plus vils du joueur de profession, et, devenu un adepte de cette science
+misérable, que je la pratiquasse habituellement comme moyen d'accroître
+mon revenu, déjà énorme, aux dépens de ceux de mes camarades dont
+l'esprit était le plus faible. Et cependant tel était le fait. Et
+l'énormité même de cet attentat contre tous les sentiments de dignité et
+d'honneur était évidemment la principale, sinon la seule raison de mon
+impunité. Qui donc, parmi mes camarades les plus dépravés, n'aurait pas
+contredit le plus clair témoignage de ses sens, plutôt que de soupçonner
+d'une pareille conduite le joyeux, le franc, le généreux William
+Wilson,—le plus noble et le plus libéral compagnon d'Oxford,—celui
+dont les folies, disaient ses parasites, n'étaient que les folies d'une
+jeunesse et d'une imagination sans frein,—dont les erreurs n'étaient
+que d'inimitables caprices,—les vices les plus noirs, une insoucieuse
+et superbe extravagance?
+
+J'avais déjà rempli deux années de cette joyeuse façon, quand arriva à
+l'université un jeune homme de fraîche noblesse,—un nommé
+Glendinning,—riche, disait la voix publique, comme Hérodès Atticus, et
+à qui sa richesse n'avait pas coûté plus de peine. Je découvris bien
+vite qu'il était d'une intelligence faible, et naturellement je le
+marquai comme une excellente victime de mes talents. Je l'engageai
+fréquemment à jouer, et m'appliquai, avec la ruse habituelle du joueur,
+à lui laisser gagner des sommes considérables, pour l'enlacer plus
+efficacement dans mes filets. Enfin mon plan étant bien mûri, je me
+rencontrai avec lui,—dans l'intention bien arrêtée d'en finir,—chez un
+de nos camarades, M. Preston, également lié avec nous deux, mais
+qui,—je dois lui rendre cette justice,—n'avait pas le moindre soupçon
+de mon dessein. Pour donner à tout cela une meilleure couleur, j'avais
+eu soin d'inviter une société de huit ou dix personnes, et je m'étais
+particulièrement appliqué à ce que l'introduction des cartes parût tout
+à fait accidentelle, et n'eût lieu que sur la proposition de la dupe que
+j'avais en vue. Pour abréger en un sujet aussi vil, je ne négligeai
+aucune des basses finesses, si banalement pratiquées en pareille
+occasion, que c'est merveille qu'il y ait toujours des gens assez sots
+pour en être les victimes.
+
+Nous avions prolongé notre veillée assez avant dans la nuit, quand
+j'opérai enfin de manière à prendre Glendinning pour mon unique
+adversaire. Le jeu était mon jeu favori, l'écarté. Les autres personnes
+de la société, intéressées par les proportions grandioses de notre jeu,
+avaient laissé leurs cartes et faisaient galerie autour de nous. Notre
+parvenu, que j'avais adroitement poussé dans la première partie de la
+soirée à boire richement, mêlait, donnait et jouait d'une manière
+étrangement nerveuse, dans laquelle son ivresse, pensais-je, était pour
+quelque chose, mais qu'elle n'expliquait pas entièrement. En très-peu de
+temps il était devenu mon débiteur pour une forte somme, quand, ayant
+avalé une longue rasade d'oporto, il fit juste ce que j'avais froidement
+prévu,—il proposa de doubler notre enjeu, déjà fort extravagant. Avec
+une heureuse affectation de résistance, et seulement après que mon refus
+réitéré l'eût entraîné à des paroles aigres qui donnèrent à mon
+consentement l'apparence d'une pique, finalement je m'exécutai. Le
+résultat fut ce qu'il devait être: la proie s'était complètement
+empêtrée dans mes filets; en moins d'une heure, il avait quadruplé sa
+dette. Depuis quelque temps, sa physionomie avait perdu le teint fleuri
+que lui prêtait le vin; mais alors, je m'aperçus avec étonnement qu'elle
+était arrivée à une pâleur vraiment terrible. Je dis: avec étonnement;
+car j'avais pris sur Glendinning de soigneuses informations; on me
+l'avait représenté comme immensément riche, et les sommes qu'il avait
+perdues jusqu'ici, quoique réellement fortes, ne pouvaient pas,—je le
+supposais du moins,—le tracasser très-sérieusement, encore moins
+l'affecter d'une manière aussi violente. L'idée qui se présenta le plus
+naturellement à mon esprit fut qu'il était bouleversé par le vin qu'il
+venait de boire; et dans le but de sauvegarder mon caractère aux yeux de
+mes camarades, plutôt que par un motif de désintéressement, j'allais
+insister péremptoirement pour interrompre le jeu, quand quelques mots
+prononcés à côté de moi parmi les personnes présentes, et une
+exclamation de Glendinning qui témoignait du plus complet désespoir, me
+firent comprendre que j'avais opéré sa ruine totale, dans des conditions
+qui avaient fait de lui un objet de pitié pour tous, et l'auraient
+protégé même contre les mauvais offices d'un démon.
+
+Quelle conduite eussé-je adoptée dans cette circonstance, il me serait
+difficile de le dire. La déplorable situation de ma dupe avait jeté sur
+tout le monde un air de gêne et de tristesse; et il régna un silence
+profond de quelques minutes, pendant lequel je sentais en dépit de moi
+mes joues fourmiller sous les regards brûlants de mépris et de reproche
+que m'adressaient les moins endurcis de la société. J'avouerai même que
+mon cœur se trouva momentanément déchargé d'un intolérable poids
+d'angoisse par la soudaine et extraordinaire interruption qui suivit.
+Les lourds battants de la porte de la chambre s'ouvrirent tout grands,
+d'un seul coup, avec une impétuosité si vigoureuse et si violente que
+toutes les bougies s'éteignirent comme par enchantement. Mais la lumière
+mourante me permit d'apercevoir qu'un étranger s'était introduit,—un
+homme de ma taille à peu près, et étroitement enveloppé d'un manteau.
+Cependant les ténèbres étaient maintenant complètes, et nous pouvions
+seulement _sentir_ qu'il se tenait au milieu de nous. Avant qu'aucun de
+nous fût revenu de l'excessif étonnement où nous avait tous jetés cette
+violence, nous entendîmes la voix de l'intrus:
+
+—Gentlemen,—dit-il,—_d'une voix très-basse_, mais distincte, d'une
+voix inoubliable qui pénétra la moelle de mes os,—gentlemen, je ne
+cherche pas à excuser ma conduite, parce qu'en me conduisant ainsi, je
+ne fais qu'accomplir un devoir. Vous n'êtes sans doute pas au fait du
+vrai caractère de la personne qui a gagné cette nuit une somme énorme à
+l'écarté à lord Glendinning. Je vais donc vous proposer un moyen
+expéditif et décisif pour vous procurer ces très-importants
+renseignements. Examinez, je vous prie, tout à votre aise, la doublure
+du parement de sa manche gauche et les quelques petits paquets que l'on
+trouvera dans les poches passablement vastes de sa robe de chambre
+brodée.
+
+Pendant qu'il parlait, le silence était si profond qu'on aurait entendu
+tomber une épingle sur le tapis. Quand il eut fini, il partit tout d'un
+coup, aussi brusquement qu'il était entré. Puis-je décrire, décrirai-je
+mes sensations? Faut-il dire que je sentis toutes les horreurs du damné?
+J'avais certainement peu de temps pour la réflexion. Plusieurs bras
+m'empoignèrent rudement, et on se procura immédiatement de la lumière.
+Une perquisition suivit. Dans la doublure de ma manche on trouva toutes
+les figures essentielles de l'écarté, et dans les poches de ma robe de
+chambre un certain nombre de jeux de cartes exactement semblables à ceux
+dont nous nous servions dans nos réunions, à l'exception que les miennes
+étaient de celles qu'on appelle, proprement, _arrondies_, les honneurs
+étant très-légèrement convexes sur les petits côtés, et les basses
+cartes imperceptiblement convexes sur les grands. Grâce à cette
+disposition, la dupe qui coupe, comme d'habitude, dans la longueur du
+paquet, coupe invariablement de manière à donner un honneur à son
+adversaire; tandis que le grec, en coupant dans la largeur, ne donnera
+jamais à sa victime rien qu'elle puisse marquer à son avantage.
+
+Une tempête d'indignation m'aurait moins affecté que le silence
+méprisant et le calme sarcastique qui accueillirent cette découverte.
+
+—Monsieur Wilson,—dit notre hôte, en se baissant pour ramasser sous
+ses pieds un magnifique manteau doublé d'une fourrure
+précieuse,—monsieur Wilson, ceci est à vous. (Le temps était froid, et
+en quittant ma chambre j'avais jeté par-dessus mon vêtement du matin un
+manteau que j'ôtai en arrivant sur le théâtre du jeu.) Je
+présume,—ajouta-t-il en regardant les plis du vêtement avec un sourire
+amer,—qu'il est bien superflu de chercher ici de nouvelles preuves de
+votre savoir-faire. Vraiment, nous en avons assez. J'espère que vous
+comprendrez la nécessité de quitter Oxford,—en tout cas, de sortir à
+l'instant de chez moi.
+
+Avili, humilié ainsi jusqu'à la boue, il est probable que j'eusse châtié
+ce langage insultant par une violence personnelle immédiate, si toute
+mon attention n'avait pas été en ce moment arrêtée par un fait de la
+nature la plus surprenante. Le manteau que j'avais apporté était d'une
+fourrure supérieure,—d'une rareté et d'un prix extravagant, il est
+inutile de le dire. La coupe était une coupe de fantaisie, de mon
+invention; car dans ces matières frivoles j'étais difficile, et je
+poussais les rages du dandysme jusqu'à l'absurde. Donc, quand M. Preston
+me tendit celui qu'il avait ramassé par terre, auprès de la porte de la
+chambre, ce fut avec un étonnement voisin de la terreur que je m'aperçus
+que j'avais déjà le mien sur mon bras, où je l'avais sans doute placé
+sans y penser, et que celui qu'il me présentait en était l'exacte
+contrefaçon dans tous ses plus minutieux détails. L'être singulier qui
+m'avait si désastreusement dévoilé était, je me le rappelais bien,
+enveloppé d'un manteau; et aucun des individus présents, excepté moi,
+n'en avait apporté avec lui. Je conservai quelque présence d'esprit, je
+pris celui que m'offrait Preston; je le plaçai, sans qu'on y prît garde,
+sur le mien; je sortis de la chambre avec un défi et une menace dans le
+regard; et le matin même, avant le point du jour, je m'enfuis
+précipitamment d'Oxford vers le continent, dans une vraie agonie
+d'horreur et de honte.
+
+_Je fuyais en vain_. Ma destinée maudite m'a poursuivi, triomphante, et
+me prouvant que son mystérieux pouvoir n'avait fait jusqu'alors que de
+commencer. À peine eus-je mis le pied dans Paris, que j'eus une preuve
+nouvelle du détestable intérêt que le Wilson prenait à mes affaires. Les
+années s'écoulèrent, et je n'eus point de répit. Misérable!—À Rome,
+avec quelle importune obséquiosité, avec quelle tendresse de spectre il
+s'interposa entre moi et mon ambition!—Et à Vienne!—et à Berlin!—et à
+Moscou! Où donc ne trouvai-je pas quelque amère raison de le maudire du
+fond de mon cœur? Frappé d'une panique, je pris enfin la fuite devant
+son impénétrable tyrannie, comme devant une peste, et jusqu'au bout du
+monde j'ai fui, _j'ai fui en vain_.
+
+Et toujours, et toujours interrogeant secrètement mon âme, je répétais
+mes questions: Qui est-il?—D'où vient-il?—Et quel est son
+dessein?—Mais je ne trouvais pas de réponses. Et j'analysais alors avec
+un soin minutieux les formes, la méthode et les traits caractéristiques
+de son insolente surveillance. Mais là encore, je ne trouvais pas
+grand-chose qui pût servir de base à une conjecture. C'était vraiment
+une chose remarquable que, dans les cas nombreux où il avait récemment
+traversé mon chemin, il ne l'eût jamais fait que pour dérouter des plans
+ou déranger des opérations qui, s'ils avaient réussi, n'auraient abouti
+qu'à une amère déconvenue. Pauvre justification, en vérité, que
+celle-là, pour une autorité si impérieusement usurpée! Pauvre indemnité
+pour ces droits naturels de libre arbitre si opiniâtrement, si
+insolemment déniés!
+
+J'avais aussi été forcé de remarquer que mon bourreau, depuis un fort
+long espace de temps, tout en exerçant scrupuleusement et avec une
+dextérité miraculeuse cette manie de toilette identique à la mienne,
+s'était toujours arrangé, à chaque fois qu'il posait son intervention
+dans ma volonté, de manière que je ne pusse voir les traits de sa face.
+Quoi que pût être ce damné Wilson, certes un pareil mystère était le
+comble de l'affectation et de la sottise. Pouvait-il avoir supposé un
+instant que dans mon donneur d'avis à Eton,—dans le destructeur de mon
+honneur à Oxford,—dans celui qui avait contrecarré mon ambition à Rome,
+ma vengeance à Paris, mon amour passionné à Naples, en Égypte ce qu'il
+appelait à tort ma cupidité,—que dans cet être, mon grand ennemi et mon
+mauvais génie, je ne reconnaîtrais pas le William Wilson de mes années
+de collège,—l'homonyme, le camarade, le rival,—le rival exécré et
+redouté de la maison Bransby?—Impossible!—Mais laissez-moi courir à la
+terrible scène finale du drame.
+
+Jusqu'alors, je m'étais soumis lâchement à son impérieuse domination. Le
+sentiment de profond respect avec lequel je m'étais accoutumé à
+considérer le caractère élevé, la sagesse majestueuse, l'omniprésence et
+l'omnipotence apparentes de Wilson, joint à je ne sais quelle sensation
+de terreur que m'inspiraient certains autres traits de sa nature et
+certains privilèges, avait créé en moi l'idée de mon entière faiblesse
+et de mon impuissance, et m'avaient conseillé une soumission sans
+réserve, quoique pleine d'amertume et de répugnance, à son arbitraire
+dictature. Mais, depuis ces derniers temps, je m'étais entièrement
+adonné au vin, et son influence exaspérante sur mon tempérament
+héréditaire me rendait de plus en plus impatient de tout contrôle. Je
+commençai à murmurer,—à hésiter,—à résister. Et fut-ce simplement mon
+imagination qui m'induisit à croire que l'opiniâtreté de mon bourreau
+diminuerait en raison de ma propre fermeté? Il est possible; mais, en
+tout cas, je commençais à sentir l'inspiration d'une espérance ardente,
+et je finis par nourrir dans le secret de mes pensées la sombre et
+désespérée résolution de m'affranchir de cet esclavage.
+
+C'était à Rome, pendant le carnaval de 18...; j'étais à un bal masqué
+dans le palais du duc Di Broglio, de Naples. J'avais fait abus du vin
+encore plus que de coutume, et l'atmosphère étouffante des salons
+encombrés m'irritait insupportablement. La difficulté de me frayer un
+passage à travers la cohue ne contribua pas peu à exaspérer mon humeur;
+car je cherchais avec anxiété (je ne dirai pas pour quel indigne motif)
+la jeune, la joyeuse, la belle épouse du vieux et extravagant Di
+Broglio. Avec une confiance passablement imprudente, elle m'avait confié
+le secret du costume qu'elle devait porter; et comme je venais de
+l'apercevoir au loin, j'avais hâte d'arriver jusqu'à elle. En ce moment,
+je sentis une main qui se posa doucement sur mon épaule,—et puis cet
+inoubliable, ce profond, ce maudit _chuchotement_ dans mon oreille!
+
+Pris d'une rage frénétique, je me tournai brusquement vers celui qui
+m'avait ainsi troublé, et je le saisis violemment au collet. Il portait,
+comme je m'y attendais, un costume absolument semblable au mien: un
+manteau espagnol de velours bleu, et autour de la taille une ceinture
+cramoisie où se rattachait une rapière. Un masque de soie noire
+recouvrait entièrement sa face.
+
+—Misérable!—m'écriai-je d'une voix enrouée par la rage, et chaque
+syllabe qui m'échappait était comme un aliment pour le feu de ma
+colère,—misérable! imposteur! scélérat maudit! tu ne me suivras plus à
+la piste,—tu ne me harcèleras pas jusqu'à la mort! Suis-moi, ou je
+t'embroche sur place!
+
+Et je m'ouvris un chemin de la salle de bal vers une petite antichambre
+attenante, le traînant irrésistiblement avec moi.
+
+En entrant, je le jetai furieusement loin de moi. Il alla chanceler
+contre le mur; je fermai la porte en jurant, et lui ordonnai de
+dégainer. Il hésita une seconde; puis, avec un léger soupir, il tira
+silencieusement son épée et se mit en garde.
+
+Le combat ne fut certes pas long. J'étais exaspéré par les plus ardentes
+excitations de tout genre, et je me sentais dans un seul bras l'énergie
+et la puissance d'une multitude. En quelques secondes, je l'acculai par
+la force du poignet contre la boiserie, et là, le tenant à ma
+discrétion, je lui plongeai, à plusieurs reprises et coup sur coup, mon
+épée dans la poitrine avec une férocité de brute.
+
+En ce moment, quelqu'un toucha à la serrure de la porte. Je me hâtai de
+prévenir une invasion importune, et je retournai immédiatement vers mon
+adversaire mourant. Mais quelle langue humaine peut rendre suffisamment
+cet étonnement, cette horreur qui s'emparèrent de moi au spectacle que
+virent alors mes yeux. Le court instant pendant lequel je m'étais
+détourné avait suffi pour produire, en apparence, un changement matériel
+dans les dispositions locales à l'autre bout de la chambre. Une vaste
+glace,—dans mon trouble, cela m'apparut d'abord ainsi,—se dressait là
+où je n'en avais pas vu trace auparavant; et, comme je marchais frappé
+de terreur vers ce miroir, ma propre image, mais avec une face pâle et
+barbouillée de sang, s'avança à ma rencontre d'un pas faible et
+vacillant.
+
+C'est ainsi que la chose m'apparut, dis-je, mais telle elle n'était pas.
+C'était mon adversaire,—c'était Wilson qui se tenait devant moi dans
+son agonie. Son masque et son manteau gisaient sur le parquet, là où il
+les avait jetés. Pas un fil dans son vêtement,—pas une ligne dans toute
+sa figure si caractérisée et si singulière,—qui ne fût _mien_,—qui ne
+fût _mienne_;—c'était l'absolu dans l'identité!
+
+C'était Wilson, mais Wilson ne chuchotant plus ses paroles maintenant!
+si bien que j'aurais pu croire que c'était moi-même qui parlais quand il
+me dit:
+
+_—Tu as vaincu, et je succombe. Mais dorénavant tu es mort aussi,—mort
+au Monde, au Ciel et à l'Espérance! En moi tu existais,—et vois dans ma
+mort, vois par cette image qui est la tienne, comme tu t'es radicalement
+assassiné toi-même!_
+
+
+
+
+L'HOMME DES FOULES
+
+ _Ce grand malheur de ne pouvoir être seul!_
+ La Bruyère.
+
+
+On a dit judicieusement d'un certain livre allemand: _Es loesst sich
+nicht lesen_,—il ne se laisse pas lire. Il y a des secrets qui ne
+veulent pas être dits. Des hommes meurent la nuit dans leurs lits,
+tordant les mains des spectres qui les confessent, et les regardant
+pitoyablement dans les yeux;—des hommes meurent avec le désespoir dans
+le cœur et des convulsions dans le gosier à cause de l'horreur des
+mystères qui _ne veulent pas_ être révélés. Quelquefois, hélas! la
+conscience humaine supporte un fardeau d'une si lourde horreur qu'elle
+ne peut s'en décharger que dans le tombeau. Ainsi l'essence du crime
+reste inexpliquée.
+
+Il n'y a pas longtemps, sur la fin d'un soir d'automne, j'étais assis
+devant la grande fenêtre cintrée du café D..., à Londres. Pendant
+quelques mois j'avais été malade; mais j'étais alors convalescent, et,
+la force me revenant, je me trouvais dans une de ces heureuses
+dispositions qui sont précisément le contraire de l'ennui,—dispositions
+où l'appétence morale est merveilleusement aiguisée, quand la taie qui
+recouvrait la vision spirituelle est arrachée, l'achlys hê prin epêen,—où
+l'esprit électrisé dépasse aussi prodigieusement sa puissance
+journalière que la raison ardente et naïve de Leibnitz l'emporte sur la
+folle et molle rhétorique de Gorgias. Respirer seulement, c'était une
+jouissance, et je tirais un plaisir positif même de plusieurs sources
+très-plausibles de peine. Chaque chose m'inspirait un intérêt calme,
+mais plein de curiosité. Un cigare à la bouche, un journal sur mes
+genoux, je m'étais amusé, pendant la plus grande partie de l'après-midi,
+tantôt à regarder attentivement les annonces, tantôt à observer la
+société mêlée du salon, tantôt à regarder dans la rue à travers les
+vitres voilées par la fumée.
+
+Cette rue est une des principales artères de la ville, et elle avait été
+pleine de monde toute la journée. Mais à la tombée de la nuit, la foule
+s'accrut de minute en minute; et, quand tous les réverbères furent
+allumés, deux courants de population s'écoulaient, épais et continus,
+devant la porte. Je ne m'étais jamais senti dans une situation semblable
+à celle où je me trouvais en ce moment particulier de la soirée, et ce
+tumultueux océan de têtes humaines me remplissait d'une délicieuse
+émotion toute nouvelle. À la longue, je ne fis plus aucune attention aux
+choses qui se passaient dans l'hôtel, et m'absorbai dans la
+contemplation de la scène du dehors.
+
+Mes observations prirent d'abord un tour abstrait et généralisateur. Je
+regardais les passants par masses, et ma pensée ne les considérait que
+dans leurs rapports collectifs. Bientôt, cependant, je descendis au
+détail, et j'examinai avec un intérêt minutieux les innombrables
+variétés de figure, de toilette, d'air, de démarche, de visage et
+d'expression physionomique.
+
+Le plus grand nombre de ceux qui passaient avaient un maintien convaincu
+et propre aux affaires, et ne semblaient occupés qu'à se frayer un
+chemin à travers la foule. Ils fronçaient les sourcils et roulaient les
+yeux vivement; quand ils étaient bousculés par quelques passants
+voisins, ils ne montraient aucun symptôme d'impatience, mais rajustaient
+leurs vêtements et se dépêchaient. D'autres, une classe fort nombreuse
+encore, étaient inquiets dans leurs mouvements, avaient le sang à la
+figure, se parlaient à eux-mêmes et gesticulaient, comme s'ils se
+sentaient seuls par le fait même de la multitude innombrable qui les
+entourait. Quand ils étaient arrêtés dans leur marche, ces gens-là
+cessaient tout à coup de marmotter, mais redoublaient leurs
+gesticulations et attendaient, avec un sourire distrait et exagéré, le
+passage des personnes qui leur faisaient obstacle. S'ils étaient
+poussés, ils saluaient abondamment les pousseurs, et paraissaient
+accablés de confusion.—Dans ces deux vastes classes d'hommes, au delà
+de ce que je viens de noter, il n'y avait rien de bien caractéristique.
+Leurs vêtements appartenaient à cet ordre qui est exactement défini par
+le terme: décent. C'étaient indubitablement des gentilshommes, des
+marchands, des attorneys, des fournisseurs, des agioteurs,—les
+eupatrides et l'ordinaire banal de la société,—hommes de loisir et
+hommes activement engagés dans des affaires personnelles, et les
+conduisant sous leur propre responsabilité. Ils n'excitèrent pas chez
+moi une très-grande attention.
+
+La race des commis sautait aux yeux, et là je distinguai deux divisions
+remarquables. Il y avait les petits commis des maisons à
+_esbrouffe_,—jeunes messieurs serrés dans leurs habits, les bottes
+brillantes, les cheveux pommadés et la lèvre insolente. En mettant de
+côté un certain je ne sais quoi de fringant dans les manières qu'on
+pourrait définir _genre_ _calicot_, faute d'un meilleur mot, le genre de
+ces individus me parut un exact _fac-similé_ de ce qui avait été la
+perfection du bon ton douze ou dix-huit mois auparavant. Ils portaient
+les grâces de rebut de la _gentry_;—et cela, je crois, implique la
+meilleure définition de cette classe.
+
+Quant à la classe des premiers commis de maisons solides, ou des _steady
+old fellows_, il était impossible de s'y méprendre. On les reconnaissait
+à leurs habits et pantalons noirs ou bruns, d'une tournure confortable,
+à leurs cravates et à leurs gilets blancs, à leurs larges souliers
+d'apparence solide, avec des bas épais ou des guêtres. Ils avaient tous
+la tête légèrement chauve, et l'oreille droite, accoutumée dès longtemps
+à tenir la plume, avait contracté un singulier tic d'écartement.
+J'observai qu'ils ôtaient ou remettaient toujours leurs chapeaux avec
+les deux mains, et qu'ils portaient des montres avec de courtes chaînes
+d'or d'un modèle solide et ancien. Leur affectation, c'était la
+respectabilité,—si toutefois il peut y avoir une affectation aussi
+honorable.
+
+Il y avait bon nombre de ces individus d'une apparence brillante que je
+reconnus facilement pour appartenir à la race des filous de la _haute
+pègre_ dont toutes les grandes villes sont infestées. J'étudiai
+très-curieusement cette espèce de _gentry_, et je trouvai difficile de
+comprendre comment ils pouvaient être pris pour des gentlemen par les
+gentlemen eux-mêmes. L'exagération de leurs manchettes, avec un air de
+franchise excessive, devait les trahir du premier coup.
+
+Les joueurs de profession,—et j'en découvris un grand nombre,—étaient
+encore plus aisément reconnaissables. Ils portaient toutes les espèces
+de toilettes, depuis celle du parfait _maquereau_, joueur de gobelets,
+au gilet de velours, à la cravate de fantaisie, aux chaînes de cuivre
+doré, aux boutons de filigrane, jusqu'à la toilette cléricale, si
+scrupuleusement simple que rien n'était moins propre à éveiller le
+soupçon. Tous cependant se distinguaient par un teint cuit et basané,
+par je ne sais quel obscurcissement vaporeux de l'œil, par la
+compression et la pâleur de la lèvre. Il y avait, en outre, deux autres
+traits qui me les faisaient toujours deviner:—un ton bas et réservé
+dans la conversation, et une disposition plus qu'ordinaire du pouce à
+s'étendre jusqu'à faire angle droit avec les doigts.—Très-souvent, en
+compagnie de ces fripons, j'ai observé quelques hommes qui différaient
+un peu par leurs habitudes; cependant c'étaient toujours des oiseaux de
+même plumage. On peut les définir: des gentlemen qui vivent de leur
+esprit. Ils se divisent pour dévorer le public en deux bataillons,—le
+genre dandy et le genre militaire. Dans la première classe, les
+caractères principaux sont longs cheveux et sourires; et dans la
+seconde, longues redingotes et froncements de sourcils.
+
+En descendant l'échelle de ce qu'on appelle _gentility_, je trouvai des
+sujets de méditation plus noirs et plus profonds. Je vis des colporteurs
+juifs avec des yeux de faucon étincelants dans des physionomies dont le
+reste n'était qu'abjecte humilité; de hardis mendiants de profession
+bousculant des pauvres d'un meilleur titre, que le désespoir seul avait
+jetés dans les ombres de la nuit pour implorer la charité; des invalides
+tout faibles et pareils à des spectres sur qui la mort avait placé une
+main sûre, et qui clopinaient et vacillaient à travers la foule,
+regardant chacun au visage avec des yeux pleins de prières, comme en
+quête de quelque consolation fortuite, de quelque espérance perdue; de
+modestes jeunes filles qui revenaient d'un labeur prolongé vers un
+sombre logis, et reculaient plus éplorées qu'indignées devant les
+œillades des drôles dont elles ne pouvaient même pas éviter le contact
+direct; des prostituées de toute sorte et de _tout
+âge_,—l'incontestable beauté dans la primeur de sa féminéité, faisant
+rêver de la statue de Lucien dont la surface était de marbre de Paros,
+et l'intérieur rempli d'ordures,—la lépreuse en haillons, dégoûtante et
+absolument déchue,—la vieille sorcière, ridée, peinte, plâtrée, chargée
+de bijouterie, faisant un dernier effort vers la jeunesse,—la pure
+enfant à la forme non mûre, mais déjà façonnée par une longue
+camaraderie aux épouvantables coquetteries de son commerce, et brûlant
+de l'ambition dévorante d'être rangée au niveau de ses aînées dans le
+vice; des ivrognes innombrables et indescriptibles, ceux-ci déguenillés,
+chancelants, désarticulés, avec le visage meurtri et les yeux
+ternes,—ceux-là avec leurs vêtements entiers, mais sales, une crânerie
+légèrement vacillante, de grosses lèvres sensuelles, des faces
+rubicondes et sincères,—d'autres vêtus d'étoffes qui jadis avaient été
+bonnes, et qui maintenant encore étaient scrupuleusement brossées,—des
+hommes qui marchaient d'un pas plus ferme et plus élastique que nature,
+mais dont les physionomies étaient terriblement pâles, les yeux
+atrocement effarés et rouges, et qui, tout en allant à grands pas à
+travers la foule, agrippaient avec des doigts tremblants tous les objets
+qui se trouvaient à leur portée; et puis des pâtissiers, des
+commissionnaires, des porteurs de charbon, des ramoneurs; des joueurs
+d'orgue, des montreurs de singes, des marchands de chansons, ceux qui
+vendaient avec ceux qui chantaient; des artisans déguenillés et des
+travailleurs de toutes sortes épuisés à la peine,—et tous pleins d'une
+activité bruyante et désordonnée qui affligeait l'oreille par ses
+discordances et apportait à l'œil une sensation douloureuse.
+
+À mesure que la nuit devenait plus profonde, l'intérêt de la scène
+s'approfondissait aussi pour moi; car non-seulement le caractère général
+de la foule était altéré (ses traits les plus nobles s'effaçant avec la
+retraite graduelle de la partie la plus sage de la population, et les
+plus grossiers venant plus vigoureusement en relief, à mesure que
+l'heure plus avancée tirait chaque espèce d'infamie de sa tanière), mais
+les rayons des becs de gaz, faibles d'abord quand ils luttaient avec le
+jour mourant, avaient maintenant pris le dessus et jetaient sur toutes
+choses une lumière étincelante et agitée. Tout était noir, mais
+éclatant—comme cette ébène à laquelle on a comparé le style de
+Tertullien.
+
+Les étranges effets de la lumière me forcèrent à examiner les figures
+des individus; et, bien que la rapidité avec laquelle ce monde de
+lumière fuyait devant la fenêtre m'empêchât de jeter plus d'un coup
+d'œil sur chaque visage, il me semblait toutefois que, grâce à ma
+singulière disposition morale, je pouvais souvent lire dans ce bref
+intervalle d'un coup d'œil l'histoire de longues années.
+
+Le front collé à la vitre, j'étais ainsi occupé à examiner la foule,
+quand soudainement apparut une physionomie (celle d'un vieux homme
+décrépit de soixante-cinq à soixante-dix ans),—une physionomie qui tout
+d'abord arrêta et absorba toute mon attention, en raison de l'absolue
+idiosyncrasie de son expression. Jusqu'alors je n'avais jamais rien vu
+qui ressemblât à cette expression, même à un degré très-éloigné. Je me
+rappelle bien que ma première pensée, en le voyant, fut que Retzch, s'il
+l'avait contemplé, l'aurait grandement préféré aux figures dans
+lesquelles il a essayé d'incarner le démon. Comme je tâchais, durant le
+court instant de mon premier coup d'œil, de former une analyse
+quelconque du sentiment général qui m'était communiqué, je sentis
+s'élever confusément et paradoxalement dans mon esprit les idées de
+vaste intelligence, de circonspection, de lésinerie, de cupidité, de
+sang-froid, de méchanceté, de soif sanguinaire, de triomphe,
+d'allégresse, d'excessive terreur, d'intense et suprême désespoir. Je me
+sentis singulièrement éveillé, saisi, fasciné.—Quelle étrange histoire,
+me dis-je à moi-même, est écrite dans cette poitrine!—Il me vint alors
+un désir ardent de ne pas perdre l'homme de vue,—d'en savoir plus long
+sur lui. Je mis précipitamment mon paletot, je saisis mon chapeau et ma
+canne, je me jetai dans la rue, et me poussai à travers la foule dans la
+direction que je lui avais vu prendre; car il avait déjà disparu. Avec
+un peu de difficulté je parvins enfin à le découvrir, je m'approchai de
+lui et le suivis de très-près, mais avec de grandes précautions, de
+manière à ne pas attirer son attention.
+
+Je pouvais maintenant étudier commodément sa personne. Il était de
+petite taille, très-maigre et très-faible en apparence. Ses habits
+étaient sales et déchirés; mais, comme il passait de temps à autre dans
+le feu éclatant d'un candélabre, je m'aperçus que son linge, quoique
+sale, était d'une belle qualité; et, si mes yeux ne m'ont pas abusé, à
+travers une déchirure du manteau, évidemment acheté d'occasion, dont il
+était soigneusement enveloppé, j'entrevis la lueur d'un diamant et d'un
+poignard. Ces observations surexcitèrent ma curiosité, et je résolus de
+suivre l'inconnu partout où il lui plairait d'aller.
+
+Il faisait maintenant tout à fait nuit, et un brouillard humide et épais
+s'abattait sur la ville, qui bientôt se résolut en une pluie lourde et
+continue. Ce changement de temps eut un effet bizarre sur la foule, qui
+fut agitée tout entière d'un nouveau mouvement, et se déroba sous un
+monde de parapluies. L'ondulation, le coudoiement, le brouhaha,
+devinrent dix fois plus forts. Pour ma part, je ne m'inquiétai pas
+beaucoup de la pluie,—j'avais encore dans le sang une vieille fièvre
+aux aguets, pour qui l'humidité était une dangereuse volupté. Je nouai
+un mouchoir autour de ma bouche, et je tins bon. Pendant une demi-heure,
+le vieux homme se fraya son chemin avec difficulté à travers la grande
+artère, et je marchais presque sur ses talons dans la crainte de le
+perdre de vue. Comme il ne tournait jamais la tête pour regarder
+derrière lui, il ne fit pas attention à moi. Bientôt il se jeta dans une
+rue traversière, qui, bien que remplie de monde, n'était pas aussi
+encombrée que la principale qu'il venait de quitter. Ici, il se fit un
+changement évident dans son allure. Il marcha plus lentement, avec moins
+de décision que tout à l'heure,—avec plus d'hésitation. Il traversa et
+retraversa la rue fréquemment, sans but apparent; et la foule était si
+épaisse, qu'à chaque nouveau mouvement j'étais obligé de le suivre de
+très-près. C'était une rue étroite et longue, et la promenade qu'il y
+fit dura près d'une heure, pendant laquelle la multitude des passants se
+réduisit graduellement à la quantité de gens qu'on voit ordinairement à
+Broadway, près du parc, vers midi,—tant est grande la différence entre
+une foule de Londres et celle de la cité américaine la plus populeuse.
+Un second crochet nous jeta sur une place brillamment éclairée et
+débordante de vie. La première _manière_ de l'inconnu reparut. Son
+menton tomba sur sa poitrine, et ses yeux roulèrent étrangement sous ses
+sourcils froncés, dans tous les sens, vers tous ceux qui
+l'enveloppaient. Il pressa le pas, régulièrement, sans interruption. Je
+m'aperçus toutefois avec surprise, quand il eut fait le tour de la
+place, qu'il retournait sur ses pas. Je fus encore bien plus étonné de
+lui voir recommencer la même promenade plusieurs fois;—une fois, comme
+il tournait avec un mouvement brusque, je faillis être découvert.
+
+À cet exercice il dépensa encore une heure, à la fin de laquelle nous
+fûmes beaucoup moins empêchés par les passants qu'au commencement. La
+pluie tombait dru, l'air devenait froid, et chacun rentrait chez soi.
+Avec un geste d'impatience, l'homme errant passa dans une rue obscure,
+comparativement déserte. Tout le long de celle-ci, un quart de mille à
+peu près, il courut avec une agilité que je n'aurais jamais soupçonnée
+dans un être aussi vieux,—une agilité telle que j'eus beaucoup de peine
+à le suivre. En quelques minutes, nous débouchâmes sur un vaste et
+tumultueux bazar. L'inconnu avait l'air parfaitement au courant des
+localités, et il reprit une fois encore son allure primitive, se frayant
+un chemin çà et là, sans but, parmi la foule des acheteurs et des
+vendeurs.
+
+Pendant une heure et demie, à peu près, que nous passâmes dans cet
+endroit, il me fallut beaucoup de prudence pour ne pas le perdre de vue
+sans attirer son attention. Par bonheur, je portais des claques en
+caoutchouc, et je pouvais aller et venir sans faire le moindre bruit. Il
+ne s'aperçut pas un seul instant qu'il était épié. Il entrait
+successivement dans toutes les boutiques, ne marchandait rien, ne disait
+pas un mot, et jetait sur tous les objets un regard fixe, effaré, vide.
+J'étais maintenant prodigieusement étonné de sa conduite, et je pris la
+ferme résolution de ne pas le quitter avant d'avoir satisfait en quelque
+façon ma curiosité à son égard.
+
+Une horloge au timbre éclatant sonna onze heures, et tout le monde
+désertait le bazar en grande hâte. Un boutiquier, en fermant un volet,
+coudoya le vieux homme, et à l'instant même je vis un violent frisson
+parcourir tout son corps. Il se précipita dans la rue, regarda un
+instant avec anxiété autour de lui, puis fila avec une incroyable
+vélocité à travers plusieurs ruelles tortueuses et désertes, jusqu'à ce
+que nous aboutîmes de nouveau à la grande rue d'où nous étions
+partis,—la rue de l'Hôtel D... Cependant elle n'avait plus le même
+aspect. Elle était toujours brillante de gaz; mais la pluie tombait
+furieusement, et l'on n'apercevait que de rares passants. L'inconnu
+pâlit. Il fit quelques pas d'un air morne dans l'avenue naguère
+populeuse; puis, avec un profond soupir, il tourna dans la direction de
+la rivière, et, se plongeant à travers un labyrinthe de chemins
+détournés, arriva enfin devant un des principaux théâtres. On était au
+moment de le fermer, et le public s'écoulait par les portes. Je vis le
+vieux homme ouvrir la bouche, comme pour respirer, et se jeter parmi la
+foule; mais il me sembla que l'angoisse profonde de sa physionomie était
+en quelque sorte calmée. Sa tête tomba de nouveau sur sa poitrine; il
+apparut tel que je l'avais vu la première fois. Je remarquai qu'il se
+dirigeait maintenant du même côté que la plus grande partie du
+public,—mais, en somme, il m'était impossible de rien comprendre à sa
+bizarre obstination.
+
+Pendant qu'il marchait, le public se disséminait; son malaise et ses
+premières hésitations le reprirent. Pendant quelque temps, il suivit de
+très-près un groupe de dix ou douze tapageurs; peu à peu, un à un, le
+nombre s'éclaircit et se réduisit à trois individus qui restèrent
+ensemble, dans une ruelle étroite, obscure et peu fréquentée. L'inconnu
+fit une pause, et pendant un moment parut se perdre dans ses réflexions;
+puis, avec une agitation très-marquée, il enfila rapidement une route
+qui nous conduisit à l'extrémité de la ville, dans des régions bien
+différentes de celles que nous avions traversées jusqu'à présent.
+C'était le quartier le plus malsain de Londres, où chaque chose porte
+l'affreuse empreinte de la plus déplorable pauvreté et du vice
+incurable. À la lueur accidentelle d'un sombre réverbère, on apercevait
+des maisons de bois, hautes, antiques, vermoulues, menaçant ruine, et
+dans de si nombreuses et si capricieuses directions qu'à peine
+pouvait-on deviner au milieu d'elles l'apparence d'un passage. Les pavés
+étaient éparpillés à l'aventure, repoussés de leurs alvéoles par le
+gazon victorieux. Une horrible saleté croupissait dans les ruisseaux
+obstrués. Toute l'atmosphère regorgeait de désolation. Cependant, comme
+nous avancions, les bruits de la vie humaine se ravivèrent clairement et
+par degrés; et enfin de vastes bandes d'hommes, les plus infâmes parmi
+la populace de Londres, se montrèrent, oscillantes çà et là. Le vieux
+homme sentit de nouveau palpiter ses esprits, comme une lampe qui est
+près de son agonie. Une fois encore il s'élança en avant d'un pas
+élastique. Tout à coup, nous tournâmes un coin; une lumière flamboyante
+éclata à notre vue, et nous nous trouvâmes devant un des énormes temples
+suburbains de l'Intempérance,—un des palais du démon Gin.
+
+C'était presque le point du jour; mais une foule de misérables ivrognes
+se pressaient encore en dedans et en dehors de la fastueuse porte.
+Presque avec un cri de joie, le vieux homme se fraya un passage au
+milieu, reprit sa physionomie primitive, et se mit à arpenter la cohue
+dans tous les sens, sans but apparent. Toutefois il n'y avait pas
+longtemps qu'il se livrait à cet exercice, quand un grand mouvement dans
+les portes témoigna que l'hôte allait les fermer en raison de l'heure.
+Ce que j'observai sur la physionomie du singulier être que j'épiais si
+opiniâtrement fut quelque chose de plus intense que le désespoir.
+Cependant il n'hésita pas dans sa carrière, mais, avec une énergie
+folle, il revint tout à coup sur ses pas, au cœur du puissant Londres.
+Il courut vite et longtemps, et toujours je le suivais avec un
+effroyable étonnement, résolu à ne pas lâcher une recherche dans
+laquelle j'éprouvais un intérêt qui m'absorbait tout entier. Le soleil
+se leva pendant que nous poursuivions notre course, et quand nous eûmes
+une fois encore atteint le rendez-vous commercial de la populeuse cité,
+la rue de l'Hôtel D..., celle-ci présentait un aspect d'activité et de
+mouvement humains presque égal à ce que j'avais vu dans la soirée
+précédente. Et là encore, au milieu de la confusion toujours croissante,
+longtemps je persistai dans ma poursuite de l'inconnu. Mais, comme
+d'ordinaire, il allait et venait, et de la journée entière il ne sortit
+pas du tourbillon de cette rue. Et comme les ombres du second soir
+approchaient, je me sentais brisé jusqu'à la mort, et, m'arrêtant tout
+droit devant l'homme errant, je le regardai intrépidement en face. Il ne
+fit pas attention à moi, mais reprit sa solennelle promenade, pendant
+que, renonçant à le poursuivre, je restais absorbé dans cette
+contemplation.
+
+—Ce vieux homme,—me dis-je à la longue,—est le type et le génie du
+crime profond. Il refuse d'être seul. _Il est l'homme des foules._ Il
+serait vain de le suivre; car je n'apprendrai rien de plus de lui ni de
+ses actions. Le pire cœur du monde est un livre plus rebutant que le
+_Hortulus animae_[2], et peut-être est-ce une des grandes
+miséricordes de Dieu que es loesst sich nicht lesen_,—qu'il ne se
+laisse pas lire.
+
+
+
+
+LE CŒuR RÉVÉLATEUR
+
+
+Vrai!—je suis très-nerveux, épouvantablement nerveux,—je l'ai toujours
+été; mais pourquoi prétendez-vous que je suis fou? La maladie a aiguisé
+mes sens,—elle ne les a pas détruits,—elle ne les a pas émoussés. Plus
+que tous les autres, j'avais le sens de l'ouïe très-fin. J'ai entendu
+toutes choses du ciel et de la terre. J'ai entendu bien des choses de
+l'enfer. Comment donc suis-je fou? Attention! Et observez avec quelle
+santé,—avec quel calme je puis vous raconter toute l'histoire.
+
+Il est impossible de dire comment l'idée entra primitivement dans ma
+cervelle; mais, une fois conçue, elle me hanta nuit et jour. D'objet, il
+n'y en avait pas. La passion n'y était pour rien. J'aimais le vieux
+bonhomme. Il ne m'avait jamais fait de mal. Il ne m'avait jamais
+insulté. De son or je n'avais aucune envie. Je crois que c'était son
+œil! oui, c'était cela! Un de ses yeux ressemblait à celui d'un
+vautour,—un œil bleu pâle, avec une taie dessus. Chaque fois que cet
+œil tombait sur moi, mon sang se glaçait; et ainsi, lentement,—par
+degrés,—je me mis en tête d'arracher la vie du vieillard, et par ce
+moyen de me délivrer de l'œil à tout jamais.
+
+Maintenant, voici le hic! Vous me croyez fou. Les fous ne savent rien de
+rien. Mais si vous m'aviez vu! Si vous aviez vu avec quelle sagesse je
+procédai!—avec quelle précaution—avec quelle prévoyance,—avec quelle
+dissimulation je me mis à l'œuvre! Je ne fus jamais plus aimable pour
+le vieux que pendant la semaine entière qui précéda le meurtre. Et,
+chaque nuit, vers minuit, je tournais le loquet de sa porte, et je
+l'ouvrais,—oh! si doucement! Et alors, quand je l'avais sûrement
+entrebâillée pour ma tête, j'introduisais une lanterne sourde, bien
+fermée, bien fermée, ne laissant filtrer aucune lumière; puis je passais
+la tête. Oh! vous auriez ri de voir avec quelle adresse je passais ma
+tête! Je la mouvais lentement,—très, très-lentement,—de manière à ne
+pas troubler le sommeil du vieillard. Il me fallait bien une heure pour
+introduire toute ma tête à travers l'ouverture, assez avant pour le voir
+couché sur son lit. Ah! un fou aurait-il été aussi prudent?—Et alors,
+quand ma tête était bien dans la chambre, j'ouvrais la lanterne avec
+précaution,—oh! avec quelle précaution, avec quelle précaution!—car la
+charnière criait.—Je l'ouvrais juste pour qu'un filet imperceptible de
+lumière tombât sur l'œil de vautour. Et cela, je l'ai fait pendant sept
+longues nuits,—chaque nuit juste à minuit;—mais je trouvai toujours
+l'œil fermé;—et ainsi il me fut impossible d'accomplir l'œuvre; car
+ce n'était pas le vieux homme qui me vexait, mais son mauvais œil. Et,
+chaque matin, quand le jour paraissait, j'entrais hardiment dans sa
+chambre, je lui parlais courageusement, l'appelant par son nom d'un ton
+cordial et m'informant comment il avait passé la nuit. Ainsi, vous voyez
+qu'il eût été un vieillard bien profond, en vérité, s'il avait soupçonné
+que, chaque nuit, juste à minuit, je l'examinais pendant son sommeil.
+
+La huitième nuit, je mis encore plus de précaution à ouvrir la porte. La
+petite aiguille d'une montre se meut plus vite que ne faisait ma main.
+Jamais, avant cette nuit, je n'avais senti toute l'étendue de mes
+facultés,—de ma sagacité. Je pouvais à peine contenir mes sensations de
+triomphe. Penser que j'étais là, ouvrant la porte, petit à petit, et
+qu'il ne rêvait même pas de mes actions ou de mes pensées secrètes! À
+cette idée, je lâchai un petit rire; et peut-être l'entendit-il, car il
+remua soudainement sur son lit comme s'il se réveillait. Maintenant,
+vous croyez peut-être que je me retirai,—mais non. Sa chambre était
+aussi noire que de la poix, tant les ténèbres étaient épaisses,—car les
+volets étaient soigneusement fermés, de crainte des voleurs,—et,
+sachant qu'il ne pouvait pas voir l'entrebâillement de la porte, je
+continuai à la pousser davantage, toujours davantage.
+
+J'avais passé ma tête, et j'étais au moment d'ouvrir la lanterne, quand
+mon pouce glissa sur la fermeture de fer-blanc, et le vieux homme se
+dressa sur son lit, criant:—Qui est là?
+
+Je restai complètement immobile et ne dis rien. Pendant une heure
+entière, je ne remuai pas un muscle, et pendant tout ce temps je ne
+l'entendis pas se recoucher. Il était toujours sur son séant, aux
+écoutes;—juste comme j'avais fait pendant des nuits entières, écoutant
+les horloges-de-mort dans le mur.
+
+Mais voilà que j'entendis un faible gémissement, et je reconnus que
+c'était le gémissement d'une terreur mortelle. Ce n'était pas un
+gémissement de douleur ou de chagrin;—oh! non,—c'était le bruit sourd
+et étouffé qui s'élève du fond d'une âme surchargée d'effroi. Je
+connaissais bien ce bruit. Bien des nuits, à minuit juste, pendant que
+le monde entier dormait, il avait jailli de mon propre sein, creusant
+avec son terrible écho les terreurs qui me travaillaient. Je dis que je
+le connaissais bien. Je savais ce qu'éprouvait le vieux homme, et
+j'avais pitié de lui, quoique j'eusse le rire dans le cœur. Je savais
+qu'il était resté éveillé, depuis le premier petit bruit, quand il
+s'était retourné dans son lit. Ses craintes avaient toujours été
+grossissant. Il avait tâché de se persuader qu'elles étaient sans cause,
+mais il n'avait pas pu. Il s'était dit à lui-même:—Ce n'est rien, que
+le vent dans la cheminée;—ce n'est qu'une souris qui traverse le
+parquet;—ou: c'est simplement un grillon qui a poussé son cri.—Oui, il
+s'est efforcé de se fortifier avec ces hypothèses; mais tout cela a été
+vain. _Tout a été vain_, parce que la Mort qui s'approchait avait passé
+devant lui avec sa grande ombre noire, et qu'elle avait ainsi enveloppé
+sa victime. Et c'était l'influence funèbre de l'ombre inaperçue qui lui
+faisait sentir,—quoiqu'il ne vît et n'entendît rien,—qui lui faisait
+_sentir_ la présence de ma tête dans la chambre.
+
+Quand j'eus attendu un long temps très-patiemment, sans l'entendre se
+recoucher, je me résolus à entrouvrir un peu la lanterne,—mais si peu,
+si peu que rien. Je l'ouvris donc,—si furtivement, si furtivement que
+vous ne sauriez imaginer,—jusqu'à ce qu'enfin un seul rayon pâle, comme
+un fil d'araignée, s'élançât de la fente et s'abattît sur l'œil de
+vautour.
+
+Il était ouvert,—tout grand ouvert,—et j'entrai en fureur aussitôt que
+je l'eus regardé. Je le vis avec une parfaite netteté,—tout entier d'un
+bleu terne et recouvert d'un voile hideux qui glaçait la moelle dans mes
+os; mais je ne pouvais voir que cela de la face ou de la personne du
+vieillard; car j'avais dirigé le rayon, comme par instinct, précisément
+sur la place maudite.
+
+Et maintenant, ne vous ai-je pas dit que ce que vous preniez pour de la
+folie n'est qu'une hyperacuité des sens?—Maintenant, je vous le dis, un
+bruit sourd, étouffé, fréquent vint à mes oreilles, semblable à celui
+que fait une montre enveloppée dans du coton. Ce _son-là_, je le
+reconnus bien aussi. C'était le battement du cœur du vieux. Il accrut
+ma fureur, comme le battement du tambour exaspère le courage du soldat.
+
+Mais je me contins encore, et je restai sans bouger. Je respirais à
+peine. Je tenais la lanterne immobile. Je m'appliquais à maintenir le
+rayon droit sur l'œil. En même temps, la charge infernale du cœur
+battait plus fort; elle devenait de plus en plus précipitée, et à chaque
+instant de plus en plus haute. La terreur du vieillard _devait_ être
+extrême! Ce battement, dis-je, devenait de plus en plus fort à chaque
+minute!—Me suivez-vous bien? Je vous ai dit que j'étais nerveux; je le
+suis en effet. Et maintenant, au plein cœur de la nuit, parmi le
+silence redoutable de cette vieille maison, un si étrange bruit jeta en
+moi une terreur irrésistible. Pendant quelques minutes encore je me
+contins et restai calme. Mais le battement devenait toujours plus fort,
+toujours plus fort! Je croyais que le cœur allait crever. Et voilà
+qu'une nouvelle angoisse s'empara de moi:—le bruit pouvait être entendu
+par un voisin! L'heure du vieillard était venue! Avec un grand hurlement
+j'ouvris brusquement la lanterne et m'élançai dans la chambre. Il ne
+poussa qu'un cri,—un seul. En un instant, je le précipitai sur le
+parquet, et je renversai sur lui tout le poids écrasant du lit. Alors je
+souris avec bonheur voyant ma besogne fort avancée. Mais pendant
+quelques minutes, le cœur battit avec un son voilé. Cela toutefois ne
+me tourmenta pas; on ne pouvait l'entendre à travers le mur. À la
+longue, il cessa. Le vieux était mort. Je relevai le lit, et j'examinai
+le corps. Oui, il était roide, roide mort. Je plaçai ma main sur le
+cœur, et l'y maintins plusieurs minutes. Aucune pulsation. Il était
+roide mort. Son œil désormais ne me tourmenterait plus.
+
+Si vous persistez à me croire fou, cette croyance s'évanouira quand je
+vous décrirai les sages précautions que j'employai pour dissimuler le
+cadavre. La nuit avançait, et je travaillai vivement, mais en silence.
+Je coupai la tête, puis les bras, puis les jambes.
+
+Puis j'arrachai trois planches du parquet de la chambre, et je déposai
+le tout entre les voliges. Puis je replaçai les feuilles si habilement,
+si adroitement, qu'aucun œil humain—pas même _le sien_!—n'aurait pu y
+découvrir quelque chose de louche. Il n'y avait rien à laver,—pas une
+souillure,—pas une tache de sang. J'avais été trop bien avisé pour
+cela. Un baquet avait tout absorbé,—ha! ha!
+
+Quand j'eus fini tous ces travaux, il était quatre heures,—il faisait
+toujours aussi noir qu'à minuit. Pendant que le timbre sonnait l'heure,
+on frappa à la porte de la rue. Je descendis pour ouvrir, avec un cœur
+léger,—car qu'avais-je à craindre _maintenant_? Trois hommes entrèrent
+qui se présentèrent, avec une parfaite suavité, comme officiers de
+police. Un cri avait été entendu par un voisin pendant la nuit; cela
+avait éveillé le soupçon de quelque mauvais coup: une dénonciation avait
+été transmise au bureau de police, et ces messieurs (les officiers)
+avaient été envoyés pour visiter les lieux.
+
+Je souris,—car qu'avais-je à craindre? Je souhaitai la bienvenue à ces
+gentlemen.—Le cri, dis-je, c'était moi qui l'avais poussé dans un rêve.
+Le vieux bonhomme, ajoutai-je, était en voyage dans le pays. Je promenai
+mes visiteurs par toute la maison. Je les invitai à chercher, à _bien_
+chercher. À la fin, je les conduisis dans _sa_ chambre. Je leur montrai
+ses trésors, en parfaite sûreté, parfaitement en ordre. Dans
+l'enthousiasme de ma confiance, j'apportai des sièges dans la chambre,
+et les priai de s'y reposer de leur fatigue, tandis que moi-même, avec
+la folle audace d'un triomphe parfait, j'installai ma propre chaise sur
+l'endroit même qui recouvrait le corps de la victime.
+
+Les officiers étaient satisfaits. Mes manières les avaient convaincus.
+Je me sentais singulièrement à l'aise. Ils s'assirent, et ils causèrent
+de choses familières auxquelles je répondis gaiement. Mais, au bout de
+peu de temps, je sentis que je devenais pâle, et je souhaitai leur
+départ. Ma tête me faisait mal, et il me semblait que les oreilles me
+tintaient; mais ils restaient toujours assis, et toujours ils causaient.
+Le tintement devint plus distinct;—il persista et devint encore plus
+distinct; je bavardai plus abondamment pour me débarrasser de cette
+sensation; mais elle tint bon et prit un caractère tout à fait
+décidé,—tant qu'à la fin je découvris que le bruit n'était pas dans mes
+oreilles.
+
+Sans doute je devins alors très-pâle;—mais je bavardais encore plus
+couramment et en haussant la voix. Le son augmentait toujours,—et que
+pouvais-je faire? C'était _un bruit sourd, étouffé, fréquent,
+ressemblant beaucoup à ce que ferait une montre enveloppée dans du
+coton_. Je respirai laborieusement,—les officiels n'entendaient pas
+encore. Je causai plus vite,—avec plus de véhémence; mais le bruit
+croissait incessamment.—Je me levai, et je disputai sur des niaiseries,
+dans un diapason très-élevé et avec une violente gesticulation; mais le
+bruit montait, montait toujours.—Pourquoi ne _voulaient-ils pas_ s'en
+aller?—J'arpentai çà et là le plancher lourdement et à grands pas,
+comme exaspéré par les observations de mes contradicteurs;—mais le
+bruit croissait régulièrement. Ô Dieu! que pouvais-je faire?
+J'écumais,—je battais la campagne—je jurais! j'agitais la chaise sur
+laquelle j'étais assis, et je la faisais crier sur le parquet; mais le
+bruit dominait toujours, et croissait indéfiniment. Il devenait plus
+fort,—plus fort!—toujours plus fort! Et toujours les hommes causaient,
+plaisantaient et souriaient. Était-il possible qu'ils n'entendissent
+pas? Dieu tout-puissant!—Non, non! Ils entendaient!—ils
+soupçonnaient!—ils _savaient_,—ils se faisaient un amusement de mon
+effroi!—je le crus, et je le crois encore. Mais n'importe quoi était
+plus tolérable que cette dérision! Je ne pouvais pas supporter plus
+longtemps ces hypocrites sourires! Je sentis qu'il fallait crier ou
+mourir!—et maintenant encore, l'entendez-vous?—écoutez! plus
+haut!—plus haut!—toujours plus haut!—_toujours plus haut!_
+
+Misérables!—m'écriai-je,—ne dissimulez pas plus longtemps! J'avoue la
+chose!—arrachez ces planches! c'est là! c'est là!—, c'est le battement
+de son affreux cœur!
+
+
+
+
+BÉRÉNICE
+
+ _Dicebant mihi sodales, si sepulchrum amicoe visitarem, curas meas
+ aliquaritulum fore levatas._
+ EBN ZAIAT.
+
+
+Le malheur est divers. La misère sur terre est multiforme. Dominant le
+vaste horizon comme l'arc-en-ciel, ses couleurs sont aussi
+variées,—aussi distinctes, et toutefois aussi intimement fondues.
+Dominant le vaste horizon comme l'arc-en-ciel! Comment d'un exemple de
+beauté ai-je pu tirer un type de laideur? du signe d'alliance et de paix
+une similitude de la douleur? Mais comme, en éthique, le mal est la
+conséquence du bien, de même, dans la réalité, c'est de la joie qu'est
+né le chagrin; soit que le souvenir du bonheur passé fasse l'angoisse
+d'aujourd'hui, soit que les agonies qui _sont_ tirent leur origine des
+extases qui _peuvent avoir été_.
+
+J'ai à raconter une histoire dont l'essence est pleine d'horreur. Je la
+supprimerais volontiers, si elle n'était pas une chronique de sensations
+plutôt que de faits.
+
+Mon nom de baptême est Egaeus; mon nom de famille, je le tairai. Il n'y
+a pas de château dans le pays plus chargé de gloire et d'années que mon
+mélancolique et vieux manoir héréditaire. Dès longtemps on appelait
+notre famille une race de visionnaires; et le fait est que dans
+plusieurs détails frappants,—dans le caractère de notre maison
+seigneuriale,—dans les fresques du grand salon,—dans les tapisseries
+des chambres à coucher,—dans les ciselures des piliers de la salle
+d'armes,—mais plus spécialement dans la galerie des vieux
+tableaux,—dans la physionomie de la bibliothèque,—et enfin dans la
+nature toute particulière du contenu de cette bibliothèque,—il y a
+surabondamment de quoi justifier cette croyance.
+
+Le souvenir de mes premières années est lié intimement à cette salle et
+à ses volumes,—dont je ne dirai plus rien. C'est là que mourut ma mère.
+C'est là que je suis né. Mais il serait bien oiseux de dire que je n'ai
+pas vécu auparavant,—que l'âme n'a pas une existence antérieure. Vous
+le niez?—ne disputons pas sur cette matière. Je suis convaincu et ne
+cherche point à convaincre. Il y a d'ailleurs une ressouvenance de
+formes aériennes,—d'yeux intellectuels et parlants,—de sons mélodieux
+mais mélancoliques; une ressouvenance qui ne veut pas s'en aller; une
+sorte de mémoire semblable à une ombre,—vague, variable, indéfinie,
+vacillante; et de cette ombre essentielle il me sera impossible de me
+défaire, tant que luira le soleil de ma raison.
+
+C'est dans cette chambre que je suis né. Émergeant ainsi au milieu de la
+longue nuit qui semblait être, mais qui n'était pas la non-existence,
+pour tomber tout d'un coup dans un pays féerique,—dans un palais de
+fantaisie,—dans les étranges domaines de la pensée et de l'érudition
+monastiques,—il n'est pas singulier que j'aie contemplé autour de moi
+avec un œil effrayé et ardent,—que j'aie dépensé mon enfance dans les
+livres et prodigué ma jeunesse en rêveries; mais ce qui est
+singulier,—les années ayant marché, et le midi de ma virilité m'ayant
+trouvé vivant encore dans le manoir de mes ancêtres,—ce qui est
+étrange, c'est cette stagnation qui tomba sur les sources de ma
+vie,—c'est cette complète interversion qui s'opéra dans le caractère de
+mes pensées les plus ordinaires. Les réalités du monde m'affectaient
+comme des visions, et seulement comme des visions, pendant que les idées
+folles du pays des songes devenaient en revanche, non la pâture de mon
+existence de tous les jours, mais positivement mon unique et entière
+existence elle-même.
+
+ * * * * *
+
+Bérénice et moi, nous étions cousins, et nous grandîmes ensemble dans le
+manoir paternel. Mais nous grandîmes différemment,—moi, maladif et
+enseveli dans ma mélancolie,—elle, agile, gracieuse et débordante
+d'énergie; à elle, le vagabondage sur la colline,—à moi, les études du
+cloître; moi, vivant dans mon propre cœur, et me dévouant, corps et
+âme, à la plus intense et à la plus pénible méditation,—elle, errant
+insoucieuse à travers la vie, sans penser aux ombres de son chemin, ou à
+la fuite silencieuse des heures au noir plumage. Bérénice!—J'invoque
+son nom,—Bérénice!—et des ruines grises de ma mémoire se dressent à ce
+son mille souvenirs tumultueux! Ah! son image est là vivante devant moi,
+comme dans les premiers jours de son allégresse et de sa joie! Oh,
+magnifique et pourtant fantastique beauté! Oh! sylphe parmi les bocages
+d'Arnheim! Oh! naïade parmi ses fontaines! Et puis,—et puis tout est
+mystère et terreur, une histoire qui ne veut pas être racontée. Un
+mal,—un mal fatal s'abattit sur sa constitution comme le simoun; et
+même pendant que je la contemplais, l'esprit de métamorphose passait sur
+elle et l'enlevait, pénétrant son esprit, ses habitudes, son caractère,
+et, de la manière la plus subtile et la plus terrible, perturbant même
+son identité! Hélas! le destructeur venait et s'en allait;—mais la
+victime,—la vraie Bérénice,—qu'est-elle devenue? Je ne connaissais pas
+celle-ci, ou du moins je ne la reconnaissais plus comme Bérénice.
+
+Parmi la nombreuse série de maladies amenées par cette fatale et
+principale attaque, qui opéra une si horrible révolution dans l'être
+physique et moral de ma cousine, il faut mentionner, comme la plus
+affligeante et la plus opiniâtre, une espèce d'épilepsie qui souvent se
+terminait en catalepsie,—catalepsie ressemblant parfaitement à la mort,
+et dont elle se réveillait, dans quelques cas, d'une manière tout à fait
+brusque et soudaine. En même temps, mon propre mal,—car on m'a dit que
+je ne pouvais pas l'appeler d'un autre nom,—mon propre mal grandissait
+rapidement, et, ses symptômes s'aggravant par un usage immodéré de
+l'opium, il prit finalement le caractère d'une monomanie d'une forme
+nouvelle et extraordinaire. D'heure en heure, de minute en minute, il
+gagnait de l'énergie, et à la longue il usurpa sur moi la plus
+singulière et la plus incompréhensible domination. Cette monomanie, s'il
+faut que je me serve de ce terme, consistait dans une irritabilité
+morbide des facultés de l'esprit que la langue philosophique comprend
+dans le mot: facultés d'attention. Il est plus que probable que je ne
+suis pas compris; mais je crains, en vérité, qu'il ne me soit absolument
+impossible de donner au commun des lecteurs une idée exacte de cette
+nerveuse _intensité d'intérêt_ avec laquelle, dans mon cas, la faculté
+méditative,—pour éviter la langue technique,—s'appliquait et se
+plongeait dans la contemplation des objets les plus vulgaires du monde.
+
+Réfléchir infatigablement de longues heures, l'attention rivée à quelque
+citation puérile sur la marge ou dans le texte d'un livre,—rester
+absorbé, la plus grande partie d'une journée d'été, dans une ombre
+bizarre s'allongeant obliquement sur la tapisserie ou sur le
+plancher,—m'oublier une nuit entière à surveiller la flamme droite
+d'une lampe ou les braises du foyer,—rêver des jours entiers sur le
+parfum d'une fleur,—répéter, d'une manière monotone, quelque mot
+vulgaire, jusqu'à ce que le son, à force d'être répété, cessât de
+présenter à l'esprit une idée quelconque,—perdre tout sentiment de
+mouvement ou d'existence physique dans un repos absolu obstinément
+prolongé,—telles étaient quelques-unes des plus communes et des moins
+pernicieuses aberrations de mes facultés mentales, aberrations qui sans
+doute ne sont pas absolument sans exemple, mais qui défient certainement
+toute explication et toute analyse.
+
+Encore, je veux être bien compris. L'anormale, intense et morbide
+attention ainsi excitée par des objets frivoles en eux-mêmes est d'une
+nature qui ne doit pas être confondue avec ce penchant à la rêverie
+commun à toute l'humanité, et auquel se livrent surtout les personnes
+d'une imagination ardente. Non-seulement elle n'était pas, comme on
+pourrait le supposer d'abord, un terme excessif et une exagération de ce
+penchant, mais encore elle en était originairement et essentiellement
+distincte. Dans l'un de ces cas, le rêveur, l'homme imaginatif, étant
+intéressé par un objet généralement non frivole, perd peu à peu son
+objet de vue à travers une immensité de déductions et de suggestions qui
+en jaillit, si bien qu'à la fin d'une de ces songeries _souvent remplies
+de volupté_ il trouve l'_incitamentum_, ou cause première de ses
+réflexions, entièrement évanoui et oublié. Dans mon cas, le point de
+départ était _invariablement frivole_, quoique revêtant, à travers le
+milieu de ma vision maladive, une importance imaginaire et de
+réfraction. Je faisais peu de déductions,—si toutefois j'en faisais; et
+dans ce cas elles retournaient opiniâtrement à l'objet principe comme à
+un centre. Les méditations n'étaient _jamais_ agréables; et, à la fin de
+la rêverie, la cause première, bien loin d'être hors de vue, avait
+atteint cet intérêt surnaturellement exagéré qui était le trait dominant
+de mon mal. En un mot, la faculté de l'esprit plus particulièrement
+excitée en moi était, comme je l'ai dit, la faculté de l'attention,
+tandis que, chez le rêveur ordinaire, c'est celle de la méditation.
+
+Mes livres, à cette époque, s'ils ne servaient pas positivement à
+irriter le mal, participaient largement, on doit le comprendre, par leur
+nature imaginative et irrationnelle, des qualités caractéristiques du
+mal lui-même. Je me rappelle fort bien, entre autres, le traité du noble
+italien Coelius Secundus Curio, _De Amplitudine Beati Regni Dei_; le
+grand ouvrage de saint Augustin, _la Cité de Dieu_, et le _De Carne
+Christi_, de Tertullien, de qui l'inintelligible pensée:—_Mortuus est
+Dei Filius; credibile est quia ineptum est; et sepultus resurrexit;
+certum est quia impossibile est_,—absorba exclusivement tout mon temps,
+pendant plusieurs semaines d'une laborieuse et infructueuse
+investigation.
+
+On jugera sans doute que, dérangée de son équilibre par des choses
+insignifiantes, ma raison avait quelque ressemblance avec cette roche
+marine dont parle Ptolémée Héphestion, qui résistait immuablement à
+toutes les attaques des hommes et à la fureur plus terrible des eaux et
+des vents, et qui tremblait seulement au toucher de la fleur nommée
+asphodèle. À un penseur inattentif il paraîtra tout simple et hors de
+doute que la terrible altération produite dans la condition _morale_ de
+Bérénice par sa déplorable maladie dût me fournir maint sujet d'exercer
+cette intense et anormale méditation dont j'ai eu quelque peine à
+expliquer la nature. Eh bien! il n'en était absolument rien. Dans les
+intervalles lucides de mon infirmité, son malheur me causait, il est
+vrai, du chagrin; cette ruine totale de sa belle et douce vie me
+touchait profondément le cœur; je méditais fréquemment et amèrement sur
+les voies mystérieuses et étonnantes par lesquelles une si étrange et si
+soudaine révolution avait pu se produire. Mais ces réflexions ne
+participaient pas de l'idiosyncrasie de mon mal, et étaient telles
+qu'elles se seraient offertes dans des circonstances analogues à la
+masse ordinaire des hommes. Quant à ma maladie, fidèle à son caractère
+propre, elle se faisait une pâture des changements moins importants,
+mais plus saisissants, qui se manifestaient dans le système _physique_
+de Bérénice,—dans la singulière et effrayante distorsion de son
+identité personnelle.
+
+Dans les jours les plus brillants de son incomparable beauté,
+très-sûrement je ne l'avais jamais aimée. Dans l'étrange anomalie de mon
+existence, les sentiments ne me sont _jamais_ venus du cœur, et mes
+passions sont _toujours_ venues de l'esprit. À travers les blancheurs du
+crépuscule,—à midi, parmi les ombres treillissées de la forêt,—et la
+nuit dans le silence de ma bibliothèque,—elle avait traversé mes yeux,
+et je l'avais vue,—non comme la Bérénice vivante et respirante, mais
+comme la Bérénice d'un songe; non comme un être de la terre, un être
+charnel, mais comme l'abstraction d'un tel être; non comme une chose à
+admirer, mais à analyser; non comme un objet d'amour, mais comme le
+thème d'une méditation aussi abstruse qu'irrégulière. Et
+_maintenant_,—maintenant je frissonnais en sa présence, je pâlissais à
+son approche; cependant, tout en me lamentant amèrement sur sa
+déplorable condition de déchéance, je me rappelai qu'elle m'avait
+longtemps aimé, et dans un mauvais moment je lui parlai de mariage.
+
+Enfin l'époque fixée pour nos noces approchait, quand, dans une
+après-midi d'hiver,—dans une de ces journées intempestivement chaudes,
+calmes et brumeuses, qui sont les nourrices de la belle Halcyone,—je
+m'assis, me croyant seul, dans le cabinet de la bibliothèque. Mais en
+levant les yeux, je vis Bérénice debout devant moi.
+
+Fut-ce mon imagination surexcitée,—ou l'influence brumeuse de
+l'atmosphère,—ou le crépuscule incertain de la chambre,—ou le vêtement
+obscur qui enveloppait sa taille,—qui lui prêta ce contour si tremblant
+et si indéfini? Je ne pourrais le dire. Peut-être avait-elle grandi
+depuis sa maladie. Elle ne dit pas un mot; et moi, pour rien au monde,
+je n'aurais prononcé une syllabe. Un frisson de glace parcourut mon
+corps; une sensation d'insupportable angoisse m'oppressait; une
+dévorante curiosité pénétrait mon âme; et, me renversant dans le
+fauteuil, je restai quelque temps sans souffle et sans mouvement, les
+yeux cloués sur sa personne. Hélas! son amaigrissement était excessif,
+et pas un vestige de l'être primitif n'avait survécu et ne s'était
+réfugié dans un seul contour. À la fin, mes regards tombèrent ardemment
+sur sa figure.
+
+Le front était haut, très-pâle, et singulièrement placide; et les
+cheveux, autrefois d'un noir de jais, le recouvraient en partie, et
+ombrageaient les tempes creuses d'innombrables boucles, actuellement
+d'un blond ardent, dont le caractère fantastique jurait cruellement avec
+la mélancolie dominante de sa physionomie. Les yeux étaient sans vie et
+sans éclat, en apparence sans pupilles, et involontairement je détournai
+ma vue de leur fixité vitreuse pour contempler les lèvres amincies et
+recroquevillées. Elles s'ouvrirent, et dans un sourire singulièrement
+significatif _les dents_ de la nouvelle Bérénice se révélèrent lentement
+à ma vue. Plût à Dieu que je ne les eusse jamais regardées, ou que, les
+ayant regardées, je fusse mort!
+
+ * * * * *
+
+Une porte en se fermant me troubla, et, levant les yeux, je vis que ma
+cousine avait quitté la chambre. Mais la chambre dérangée de mon
+cerveau, le _spectre_ blanc et terrible de ses dents ne l'avait pas
+quittée et n'en voulait pas sortir. Pas une piqûre sur leur
+surface,—pas une nuance dans leur émail,—pas une pointe sur leurs
+arêtes que ce passager sourire n'ait suffi à imprimer dans ma mémoire!
+Je les vis _même alors_ plus distinctement que je ne les avais vues
+_tout à l'heure_.—Les dents!—les dents!—Elles étaient là,—et puis
+là,—et partout,—visibles, palpables devant moi; longues, étroites et
+excessivement blanches, avec les lèvres pâles se tordant autour,
+affreusement distendues comme elles étaient naguère. Alors arriva la
+pleine furie de ma monomanie, et je luttai en vain contre son
+irrésistible et étrange influence. Dans le nombre infini des objets du
+monde extérieur, je n'avais de pensées que pour les dents. J'éprouvais à
+leur endroit un désir frénétique. Tous les autres sujets, tous les
+intérêts divers furent absorbés dans cette unique contemplation.
+Elles—elles seules,—étaient présentes à l'œil de mon esprit, et leur
+individualité exclusive devint l'essence de ma vie intellectuelle. Je
+les regardais dans tous les jours. Je les tournais dans tous les sens.
+J'étudiais leur caractère. J'observais leurs marques particulières. Je
+méditais sur leur conformation. Je réfléchissais à l'altération de leur
+nature. Je frissonnais en leur attribuant dans mon imagination une
+faculté de sensation et de sentiment, et même, sans le secours des
+lèvres, une puissance d'expression morale. On a fort bien dit de
+mademoiselle Sallé que _tous ses pas étaient des sentiments_, et de
+Bérénice je croyais plus sérieusement que _toutes les dents étaient des
+idées. Des idées!_—ah! voilà la pensée absurde qui m'a perdu! _Des
+idées!_—ah! _voilà donc pourquoi_ je les convoitais si follement! Je
+sentais que leur possession pouvait seule me rendre la paix et rétablir
+ma raison.
+
+Et le soir descendit ainsi sur moi,—et les ténèbres vinrent,
+s'installèrent, et puis s'en allèrent,—et un jour nouveau parut,—et
+les brumes d'une seconde nuit s'amoncelèrent autour de moi,—et toujours
+je restais immobile dans cette chambre solitaire,—toujours assis,
+toujours enseveli dans ma méditation,—et toujours le _fantôme_ des
+dents maintenait son influence terrible, au point qu'avec la plus
+vivante et la plus hideuse netteté il flottait çà et là à travers la
+lumière et les ombres changeantes de la chambre. Enfin, au milieu de mes
+rêves, éclata un grand cri d'horreur et d'épouvante, auquel succéda,
+après une pause, un bruit de voix désolées, entrecoupées par de sourds
+gémissements de douleur ou de deuil. Je me levai, et, ouvrant une des
+portes de la bibliothèque, je trouvai dans l'antichambre une domestique
+tout en larmes, qui me dit que Bérénice n'existait plus! Elle avait été
+prise d'épilepsie dans la matinée; et maintenant, à la tombée de la
+nuit, la fosse attendait sa future habitante, et tous les préparatifs de
+l'ensevelissement étaient terminés.
+
+ * * * * *
+
+Le cœur plein d'angoisse, et oppressé par la crainte, je me dirigeai
+avec répugnance vers la chambre à coucher de la défunte. La chambre
+était vaste et très-sombre, et à chaque pas je me heurtais contre les
+préparatifs de la sépulture. Les rideaux du lit, me dit un domestique,
+étaient fermés sur la bière, et dans cette bière, ajouta-t-il à voix
+basse, gisait tout ce qui restait de Bérénice.
+
+Qui donc me demanda si je ne voulais pas voir le corps?—Je ne vis
+remuer les lèvres de personne; cependant la question avait été bien
+faite, et l'écho des dernières syllabes traînait encore dans la chambre.
+Il était impossible de refuser, et, avec un sentiment d'oppression, je
+me traînai à côté du lit. Je soulevai doucement les sombres draperies
+des courtines; mais, en les laissant retomber, elles descendirent sur
+mes épaules, et, me séparant du monde vivant, elles m'enfermèrent dans
+la plus étroite communion avec la défunte.
+
+Toute l'atmosphère de la chambre sentait la mort; mais l'air particulier
+de la bière me faisait mal, et je m'imaginais qu'une odeur délétère
+s'exhalait déjà du cadavre. J'aurais donné des mondes pour échapper,
+pour fuir la pernicieuse influence de la mortalité, pour respirer une
+fois encore l'air pur des cieux éternels. Mais je n'avais plus la
+puissance de bouger, mes genoux vacillaient sous moi, et j'avais pris
+racine dans le sol, regardant fixement le cadavre rigide étendu tout de
+son long dans la bière ouverte.
+
+Dieu du ciel! est-ce possible? Mon cerveau s'est-il égaré? ou le doigt
+de la défunte a-t-il remué dans la toile blanche qui l'enfermait?
+Frissonnant d'une inexprimable crainte, je levai lentement les yeux pour
+voir la physionomie du cadavre. On avait mis un bandeau autour des
+mâchoires; mais, je ne sais comment, il s'était dénoué. Les lèvres
+livides se tordaient en une espèce de sourire, et à travers leur cadre
+mélancolique les dents de Bérénice, blanches, luisantes, terribles, me
+_regardaient_ encore avec une trop vivante réalité. Je m'arrachai
+convulsivement du lit, et, sans prononcer un mot, je m'élançai comme un
+maniaque hors de cette chambre de mystère, d'horreur et de mort.
+
+ * * * * *
+
+Je me retrouvai dans la bibliothèque; j'étais assis, j'étais seul. Il me
+semblait que je sortais d'un rêve confus et agité. Je m'aperçus qu'il
+était minuit, et j'avais bien pris mes précautions pour que Bérénice fût
+enterrée après le coucher du soleil; mais je n'ai pas gardé une
+intelligence bien positive ni bien définie de ce qui s'est passé durant
+ce lugubre intervalle. Cependant ma mémoire était pleine
+d'horreur,—horreur d'autant plus horrible qu'elle était plus
+vague,—d'une terreur que son ambiguïté rendait plus terrible. C'était
+comme une page effrayante du registre de mon existence, écrite tout
+entière avec des souvenirs obscurs, hideux et inintelligibles. Je
+m'efforçai de les déchiffrer, mais en vain. De temps à autre, cependant,
+semblable à l'âme d'un son envolé, un cri grêle et perçant,—une voix de
+femme,—semblait tinter dans mes oreilles. J'avais accompli quelque
+chose;—mais qu'était-ce donc? Je m'adressais à moi-même la question à
+haute voix, et les échos de la chambre me chuchotaient en manière de
+réponse:—_Qu'était-ce donc?_
+
+Sur la table, à côté de moi, brûlait une lampe, et auprès était une
+petite boîte d'ébène. Ce n'était pas une boîte d'un style remarquable,
+et je l'avais déjà vue fréquemment, car elle appartenait au médecin de
+la famille; mais comment était-elle venue _là_, sur ma table, et
+pourquoi frissonnai-je en la regardant? C'étaient là des choses qui ne
+valaient pas la peine d'y prendre garde; mais mes yeux tombèrent à la
+fin sur les pages ouvertes d'un livre, et sur une phrase soulignée.
+C'étaient les mots singuliers, mais fort simples, du poëte Ebn Zaiat:
+_Dicebant mihi sodales, si sepulchrum amicae visitarem, curas meas
+aliquantulum fore levatas._—D'où vient donc qu'en les lisant mes
+cheveux se dressèrent sur ma tête et que mon sang se glaça dans mes
+veines?
+
+On frappa un léger coup à la porte de la bibliothèque, et, pâle comme un
+habitant de la tombe, un domestique entra sur la pointe du pied. Ses
+regards étaient égarés par la terreur, et il me parla d'une voix
+très-basse, tremblante, étranglée. Que me dit-il?—J'entendis quelques
+phrases par-ci par-là. Il me raconta, ce me semble, qu'un cri effroyable
+avait troublé le silence de la nuit,—que tous les domestiques s'étaient
+réunis,—qu'on avait cherché dans la direction du son,—et enfin sa voix
+basse devint distincte à faire frémir quand il me parla d'une violation
+de sépulture,—d'un corps défiguré, dépouillé de son linceul, mais
+respirant encore,—palpitant encore,—_encore vivant_!
+
+Il regarda mes vêtements; ils étaient grumeleux de boue et de sang. Sans
+dire un mot, il me prit doucement par la main; elle portait des
+stigmates d'ongles humains. Il dirigea mon attention vers un objet placé
+contre le mur. Je le regardai quelques minutes: c'était une bêche. Avec
+un cri je me jetai sur la table et me saisis de la boîte d'ébène. Mais
+je n'eus pas la force de l'ouvrir; et, dans mon tremblement, elle
+m'échappa des mains, tomba lourdement et se brisa en morceaux; et il
+s'en échappa, roulant avec un vacarme de ferraille, quelques instruments
+de chirurgie dentaire, et avec eux trente-deux petites choses blanches,
+semblables à de l'ivoire, qui s'éparpillèrent çà et là sur le plancher.
+
+
+
+
+LA CHUTE DE LA MAISON USHER
+
+ Son cœur est un luth suspendu;
+ Sitôt qu'on le touche, il résonne.
+ DE BÉRANGER.
+
+
+Pendant toute une journée d'automne, journée fuligineuse, sombre et
+muette, où les nuages pesaient lourds et bas dans le ciel, j'avais
+traversé seul et à cheval une étendue de pays singulièrement lugubre, et
+enfin, comme les ombres du soir approchaient, je me trouvai en vue de la
+mélancolique Maison Usher. Je ne sais comment cela se fit,—mais, au
+premier coup d'œil que je jetai sur le bâtiment, un sentiment
+d'insupportable tristesse pénétra mon âme. Je dis insupportable, car
+cette tristesse n'était nullement tempérée par une parcelle de ce
+sentiment dont l'essence poétique fait presque une volupté, et dont
+l'âme est généralement saisie en face des images naturelles les plus
+sombres de la désolation et de la terreur. Je regardais le tableau placé
+devant moi, et, rien qu'à voir la maison et la perspective
+caractéristique de ce domaine,—les murs qui avaient froid,—les
+fenêtres semblables à des yeux distraits,—quelques bouquets de joncs
+vigoureux,—quelques troncs d'arbres blancs et dépéris,—j'éprouvais cet
+entier affaissement d'âme qui, parmi les sensations terrestres, ne peut
+se mieux comparer qu'à l'arrière-rêverie du mangeur d'opium,—à son
+navrant retour à la vie journalière,—à l'horrible et lente retraite du
+voile. C'était une glace au cœur, un abattement, un malaise,—une
+irrémédiable tristesse de pensée qu'aucun aiguillon de l'imagination ne
+pouvait raviver ni pousser au grand. Qu'était donc,—je m'arrêtai pour y
+penser,—qu'était donc ce je ne sais quoi qui m'énervait ainsi en
+contemplant la Maison Usher? C'était un mystère tout à fait insoluble,
+et je ne pouvais pas lutter contre les pensées ténébreuses qui
+s'amoncelaient sur moi pendant que j'y réfléchissais. Je fus forcé de me
+rejeter dans cette conclusion peu satisfaisante, qu'il existe des
+combinaisons d'objets naturels très-simples qui ont la puissance de nous
+affecter de cette sorte, et que l'analyse de cette puissance gît dans
+des considérations où nous perdrions pied. Il était possible,
+pensais-je, qu'une simple différence dans l'arrangement des matériaux de
+la décoration, des détails du tableau, suffît pour modifier, pour
+annihiler peut-être cette puissance d'impression douloureuse; et,
+agissant d'après cette idée, je conduisis mon cheval vers le bord
+escarpé d'un noir et lugubre étang, qui, miroir immobile, s'étalait
+devant le bâtiment; et je regardai—mais avec un frisson plus pénétrant
+encore que la première fois—les images répercutées et renversées des
+joncs grisâtres, des troncs d'arbres sinistres, et des fenêtres
+semblables à des yeux sans pensée.
+
+C'était néanmoins dans cet habitacle de mélancolie que je me proposais
+de séjourner pendant quelques semaines. Son propriétaire, Roderick
+Usher, avait été l'un de mes bons camarades d'enfance; mais plusieurs
+années s'étaient écoulées depuis notre dernière entrevue. Une lettre
+cependant m'était parvenue récemment dans une partie lointaine du
+pays,—une lettre de lui,—dont la tournure follement pressante
+n'admettait pas d'autre réponse que ma présence même. L'écriture portait
+la trace d'une agitation nerveuse. L'auteur de cette lettre me parlait
+d'une maladie physique aiguë,—d'une affection mentale qui
+l'oppressait,—et d'un ardent désir de me voir, comme étant son meilleur
+et véritablement son seul ami,—espérant trouver dans la joie de ma
+société quelque soulagement à son mal. C'était le ton dans lequel toutes
+ces choses et bien d'autres encore étaient dites,—c'était cette
+ouverture d'un cœur suppliant, qui ne me permettaient pas l'hésitation;
+en conséquence, j'obéis immédiatement à ce que je considérais toutefois
+comme une invitation des plus singulières.
+
+Quoique dans notre enfance nous eussions été camarades intimes, en
+réalité, je ne savais pourtant que fort peu de chose de mon ami. Une
+réserve excessive avait toujours été dans ses habitudes. Je savais
+toutefois qu'il appartenait à une famille très-ancienne qui s'était
+distinguée depuis un temps immémorial par une sensibilité particulière
+de tempérament. Cette sensibilité s'était déployée, à travers les âges,
+dans de nombreux ouvrages d'un art supérieur et s'était manifestée, de
+vieille date, par les actes répétés d'une charité aussi large que
+discrète, ainsi que par un amour passionné pour les difficultés plutôt
+peut-être que pour les beautés orthodoxes, toujours si facilement
+reconnaissables, de la science musicale. J'avais appris aussi ce fait
+très-remarquable que la souche de la race d'Usher, si glorieusement
+ancienne qu'elle fût, n'avait jamais, à aucune époque, poussé de branche
+durable; en d'autres termes, que la famille entière ne s'était perpétuée
+qu'en ligne directe, à quelques exceptions près, très-insignifiantes et
+très-passagères. C'était cette absence,—pensai-je, tout en rêvant au
+parfait accord entre le caractère des lieux et le caractère proverbial
+de la race, et en réfléchissant à l'influence que dans une longue suite
+de siècles l'un pouvait avoir exercée sur l'autre,—c'était peut-être
+cette absence de branche collatérale et de transmission constante de
+père en fils du patrimoine et du nom qui avaient à la longue si bien
+identifié les deux, que le nom primitif du domaine s'était fondu dans la
+bizarre et équivoque appellation de _Maison Usher_,—appellation usitée
+parmi les paysans, et qui semblait, dans leur esprit, enfermer la
+famille et l'habitation de famille.
+
+J'ai dit que le seul effet de mon expérience quelque peu
+puérile,—c'est-à-dire d'avoir regardé dans l'étang,—avait été de
+rendre plus profonde ma première et si singulière impression. Je ne dois
+pas douter que la conscience de ma superstition croissante—pourquoi ne
+la définirais-je pas ainsi?—n'ait principalement contribué à accélérer
+cet accroissement. Telle est, je le savais de vieille date, la loi
+paradoxale de tous les sentiments qui ont la terreur pour base. Et ce
+fut peut-être l'unique raison qui fit que, quand mes yeux, laissant
+l'image dans l'étang, se relevèrent vers la maison elle-même, une
+étrange idée me poussa dans l'esprit,—une idée si ridicule, en vérité,
+que, si j'en fais mention, c'est seulement pour montrer la force vive
+des sensations qui m'oppressaient. Mon imagination avait si bien
+travaillé, que je croyais réellement qu'autour de l'habitation et du
+domaine planait une atmosphère qui lui était particulière, ainsi qu'aux
+environs les plus proches,—une atmosphère qui n'avait pas d'affinité
+avec l'air du ciel, mais qui s'exhalait des arbres dépéris, des
+murailles grisâtres et de l'étang silencieux,—une vapeur mystérieuse et
+pestilentielle, à peine visible, lourde, paresseuse et d'une couleur
+plombée.
+
+Je secouai de mon esprit ce qui ne pouvait être qu'un rêve, et
+j'examinai avec plus d'attention l'aspect réel du bâtiment. Son
+caractère dominant semblait être celui d'une excessive antiquité. La
+décoloration produite par les siècles était grande. De menues fongosités
+recouvraient toute la face extérieure et la tapissaient, à partir du
+toit, comme une fine étoffe curieusement brodée. Mais tout cela
+n'impliquait aucune détérioration extraordinaire. Aucune partie de la
+maçonnerie n'était tombée, et il semblait qu'il y eût une contradiction
+étrange entre la consistance générale intacte de toutes ses parties et
+l'état particulier des pierres émiettées, qui me rappelaient
+complètement la spécieuse intégrité de ces vieilles boiseries qu'on a
+laissées longtemps pourrir dans quelque cave oubliée, loin du souffle de
+l'air extérieur. À part cet indice d'un vaste délabrement, l'édifice ne
+donnait aucun symptôme de fragilité. Peut-être l'œil d'un observateur
+minutieux aurait-il découvert une fissure à peine visible, qui, partant
+du toit de la façade, se frayait une route en zigzag à travers le mur et
+allait se perdre dans les eaux funestes de l'étang.
+
+Tout en remarquant ces détails, je suivis à cheval une courte chaussée
+qui me menait à la maison. Un valet de chambre prit mon cheval, et
+j'entrai sous la voûte gothique du vestibule. Un domestique, au pas
+furtif, me conduisit en silence à travers maint passage obscur et
+compliqué vers le cabinet de son maître. Bien des choses que je
+rencontrai dans cette promenade contribuèrent, je ne sais comment, à
+renforcer les sensations vagues dont j'ai déjà parlé. Les objets qui
+m'entouraient—les sculptures des plafonds, les sombres tapisseries des
+murs, la noirceur d'ébène des parquets et les fantasmagoriques trophées
+armoriaux qui bruissaient, ébranlés par ma marche précipitée, étaient
+choses bien connues de moi. Mon enfance avait été accoutumée à des
+spectacles analogues,—et, quoique je les reconnusse sans hésitation
+pour des choses qui m'étaient familières, j'admirais quelles pensées
+insolites ces images ordinaires évoquaient en moi. Sur l'un des
+escaliers, je rencontrai le médecin de la famille. Sa physionomie, à ce
+qu'il me sembla, portait une expression mêlée de malignité basse et de
+perplexité. Il me croisa précipitamment et passa. Le domestique ouvrit
+alors une porte et m'introduisit en présence de son maître.
+
+La chambre dans laquelle je me trouvai était très-grande et très-haute;
+les fenêtres, longues, étroites, et à une telle distance du noir
+plancher de chêne, qu'il était absolument impossible d'y atteindre. De
+faibles rayons d'une lumière cramoisie se frayaient un chemin à travers
+les carreaux treillissés, et rendaient suffisamment distincts les
+principaux objets environnants; l'œil néanmoins s'efforçait en vain
+d'atteindre les angles lointains de la chambre ou les enfoncements du
+plafond arrondi en voûte et sculpté. De sombres draperies tapissaient
+les murs. L'ameublement général était extravagant, incommode, antique et
+délabré. Une masse de livres et d'instruments de musique gisait
+éparpillée çà et là, mais ne suffisait pas à donner une vitalité
+quelconque au tableau. Je sentais que je respirais une atmosphère de
+chagrin. Un air de mélancolie âpre, profonde, incurable, planait sur
+tout et pénétrait tout.
+
+À mon entrée, Usher se leva d'un canapé sur lequel il était couché tout
+de son long et m'accueillit avec une chaleureuse vivacité, qui
+ressemblait fort,—telle fut, du moins, ma première pensée,—à une
+cordialité emphatique,—à l'effort d'un homme du monde ennuyé, qui obéit
+à une circonstance. Néanmoins, un coup d'œil jeté sur sa physionomie me
+convainquit de sa parfaite sincérité. Nous nous assîmes, et, pendant
+quelques moments, comme il restait muet, je le contemplai avec un
+sentiment moitié de pitié et moitié d'effroi. À coup sûr, jamais homme
+n'avait aussi terriblement changé, et en aussi peu de temps, que
+Roderick Usher! Ce n'était qu'avec peine que je pouvais consentir à
+admettre l'identité de l'homme placé en face de moi avec le compagnon de
+mes premières années. Le caractère de sa physionomie avait toujours été
+remarquable. Un teint cadavéreux,—un œil large, liquide et lumineux au
+delà de toute comparaison,—des lèvres un peu minces et très-pâles, mais
+d'une courbe merveilleusement belle,—un nez d'un moule hébraïque,
+très-délicat, mais d'une ampleur de narines qui s'accorde rarement avec
+une pareille forme,—un menton d'un modèle charmant, mais qui, par un
+manque de saillie, trahissait un manque d'énergie morale,—des cheveux
+d'une douceur et d'une ténuité plus qu'arachnéennes,—tous ces traits,
+auxquels il faut ajouter un développement frontal excessif, lui
+faisaient une physionomie qu'il n'était pas facile d'oublier. Mais
+actuellement, dans la simple exagération du caractère de cette figure et
+de l'expression qu'elle présentait habituellement, il y avait un tel
+changement, que je doutais de l'homme à qui je parlais. La pâleur
+maintenant spectrale de la peau et l'éclat maintenant miraculeux de
+l'œil me saisissaient particulièrement et m'épouvantaient. Puis il
+avait laissé croître indéfiniment ses cheveux sans s'en apercevoir, et,
+comme cet étrange tourbillon aranéeux flottait plutôt qu'il ne tombait
+autour de sa face, je ne pouvais, même avec de la bonne volonté, trouver
+dans leur étonnant style arabesque rien qui rappelât la simple humanité.
+
+Je fus tout d'abord frappé d'une certaine incohérence,—d'une
+inconsistance dans les manières de mon ami,—et je découvris bientôt que
+cela provenait d'un effort incessant, aussi faible que puéril, pour
+maîtriser une trépidation habituelle,—une excessive agitation nerveuse.
+Je m'attendais bien à quelque chose dans ce genre, et j'y avais été
+préparé non-seulement par sa lettre, mais aussi par le souvenir de
+certains traits de son enfance, et par des conclusions déduites de sa
+singulière conformation physique et de son tempérament. Son action était
+alternativement vive et indolente. Sa voix passait rapidement d'une
+indécision tremblante,—quand les esprits vitaux semblaient entièrement
+absents,—à cette espèce de brièveté énergique,—à cette énonciation
+abrupte, solide, pausée et sonnant le creux,—à ce parler guttural et
+rude, parfaitement balancé et modulé, qu'on peut observer chez le
+parfait ivrogne ou l'incorrigible mangeur d'opium pendant les périodes
+de leur plus intense excitation.
+
+Ce fut dans ce ton qu'il parla de l'objet de ma visite, de son ardent
+désir de me voir, et de la consolation qu'il attendait de moi. Il
+s'étendit assez longuement et s'expliqua à sa manière sur le caractère
+de sa maladie. C'était, disait-il, un mal de famille, un mal
+constitutionnel, un mal pour lequel il désespérait de trouver un
+remède,—une simple affection nerveuse,—ajouta-t-il
+immédiatement,—dont, sans doute, il serait bientôt délivré. Elle se
+manifestait par une foule de sensations extranaturelles. Quelques-unes,
+pendant qu'il me les décrivait, m'intéressèrent et me confondirent; il
+se peut cependant que les termes et le ton de son débit y aient été pour
+beaucoup. Il souffrait vivement d'une acuité morbide des sens; les
+aliments les plus simples étaient pour lui les seuls tolérables; il ne
+pouvait porter, en fait de vêtement, que certains tissus; toutes les
+odeurs de fleurs le suffoquaient; une lumière, même faible, lui
+torturait les yeux; et il n'y avait que quelques sons particuliers,
+c'est-à-dire ceux des instruments à cordes, qui ne lui inspirassent pas
+d'horreur.
+
+Je vis qu'il était l'esclave subjugué d'une espèce de terreur tout à
+fait anormale.—Je mourrai,—dit-il,—il _faut_ que je meure de cette
+déplorable folie. C'est ainsi, ainsi, et non pas autrement, que je
+périrai. Je redoute les événements à venir, non en eux-mêmes, mais dans
+leurs résultats. Je frissonne à la pensée d'un incident quelconque, du
+genre le plus vulgaire, qui peut opérer sur cette intolérable agitation
+de mon âme. Je n'ai vraiment pas horreur du danger, excepté dans son
+effet positif,—la terreur. Dans cet état d'énervation,—état
+pitoyable,—je sens que tôt ou tard le moment viendra où la vie et la
+raison m'abandonneront à la fois, dans quelque lutte inégale avec le
+sinistre fantôme,—LA PEUR!
+
+J'appris aussi, par intervalles, et par des confidences hachées, des
+demi-mots et des sous-entendus, une autre particularité de sa situation
+morale. Il était dominé par certaines impressions superstitieuses
+relatives au manoir qu'il habitait, et d'où il n'avait pas osé sortir
+depuis plusieurs années,—relatives à une influence dont il traduisait
+la force supposée en des termes trop ténébreux pour être rapportés
+ici,—une influence que quelques particularités dans la forme même et
+dans la matière du manoir héréditaire avaient, par l'usage de la
+souffrance, disait-il, imprimée sur son esprit,—un effet que le
+_physique_ des murs gris, des tourelles et de l'étang noirâtre où se
+mirait tout le bâtiment, avait à la longue créé sur le _moral_ de son
+existence.
+
+Il admettait toutefois, mais non sans hésitation, qu'une bonne part de
+la mélancolie singulière dont il était affligé pouvait être attribuée à
+une origine plus naturelle et beaucoup plus positive,—à la maladie
+cruelle et déjà ancienne,—enfin, à la mort évidemment prochaine d'une
+sœur tendrement aimée,—sa seule société depuis de longues années,—sa
+dernière et sa seule parente sur la terre.—Sa mort,—dit-il avec une
+amertume que je n'oublierai jamais,—me laissera,—moi, le frêle et le
+désespéré,—dernier de l'antique race des Usher.—Pendant qu'il parlait,
+lady Madeline,—c'est ainsi qu'elle se nommait,—passa lentement dans
+une partie reculée de la chambre, et disparut sans avoir pris garde à ma
+présence. Je la regardai avec un immense étonnement, où se mêlait
+quelque terreur; mais il me sembla impossible de me rendre compte de mes
+sentiments. Une sensation de stupeur m'oppressait, pendant que mes yeux
+suivaient ses pas qui s'éloignaient. Lorsque enfin une porte se fut
+fermée sur elle, mon regard chercha instinctivement et curieusement la
+physionomie de son frère;—mais il avait plongé sa face dans ses mains,
+et je pus voir seulement qu'une pâleur plus qu'ordinaire s'était
+répandue sur les doigts amaigris, à travers lesquels filtrait une pluie
+de larmes passionnées.
+
+La maladie de lady Madeline avait longtemps bafoué la science de ses
+médecins. Une apathie fixe, un épuisement graduel de sa personne, et des
+crises fréquentes, quoique passagères, d'un caractère presque
+cataleptique, en étaient les diagnostics très-singuliers. Jusque-là,
+elle avait bravement porté le poids de la maladie et ne s'était pas
+encore résignée à se mettre au lit; mais, sur la fin du soir de mon
+arrivée au château, elle cédait—comme son frère me le dit dans la nuit
+avec une inexprimable agitation,—à la puissance écrasante du fléau, et
+j'appris que le coup d'œil que j'avais jeté sur elle serait
+probablement le dernier,—que je ne verrais plus la dame, vivante du
+moins.
+
+Pendant les quelques jours qui suivirent, son nom ne fut prononcé ni par
+Usher ni par moi; et durant cette période je m'épuisai en efforts pour
+alléger la mélancolie de mon ami. Nous peignîmes et nous lûmes ensemble;
+ou bien j'écoutais, comme dans un rêve, ses étranges improvisations sur
+son éloquente guitare. Et ainsi, à mesure qu'une intimité de plus en
+plus étroite m'ouvrait plus familièrement les profondeurs de son âme, je
+reconnaissais plus amèrement la vanité de tous mes efforts pour ramener
+un esprit, d'où la nuit, comme une propriété qui lui aurait été
+inhérente, déversait sur tous les objets de l'univers physique et moral
+une irradiation incessante de ténèbres.
+
+Je garderai toujours le souvenir de maintes heures solennelles que j'ai
+passées seul avec le maître de la Maison Usher. Mais j'essaierais
+vainement de définir le caractère exact des études ou des occupations
+dans lesquelles il m'entraînait ou me montrait le chemin. Une idéalité
+ardente, excessive, morbide, projetait sur toutes choses sa lumière
+sulfureuse. Ses longues et funèbres improvisations résonneront
+éternellement dans mes oreilles. Entre autres choses, je me rappelle
+douloureusement une certaine paraphrase singulière,—une perversion de
+l'air, déjà fort étrange, de la dernière valse de Von Weber. Quant aux
+peintures que couvait sa laborieuse fantaisie, et qui arrivaient, touche
+par touche, à un vague qui me donnait le frisson, un frisson d'autant
+plus pénétrant que je frissonnais sans savoir pourquoi,—quant à ces
+peintures, si vivantes pour moi, que j'ai encore leurs images dans mes
+yeux,—j'essaierais vainement d'en extraire un échantillon suffisant,
+qui pût tenir dans le compas de la parole écrite. Par l'absolue
+simplicité, par la nudité de ses dessins, il arrêtait, il subjuguait
+l'attention. Si jamais mortel peignit une idée, ce mortel fut Roderick
+Usher. Pour moi, du moins,—dans les circonstances qui
+m'entouraient,—il s'élevait, des pures abstractions que
+l'hypocondriaque s'ingéniait à jeter sur sa toile, une terreur intense,
+irrésistible, dont je n'ai jamais senti l'ombre dans la contemplation
+des rêveries de Fuseli lui-même, éclatantes sans doute, mais encore trop
+concrètes.
+
+Il est une des conceptions fantasmagoriques de mon ami où l'esprit
+d'abstraction n'avait pas une part aussi exclusive, et qui peut être
+esquissée, quoique faiblement, par la parole. C'était un petit tableau
+représentant l'intérieur d'une cave ou d'un souterrain immensément long,
+rectangulaire, avec des murs bas, polis, blancs, sans aucun ornement,
+sans aucune interruption. Certains détails accessoires de la composition
+servaient à faire comprendre que cette galerie se trouvait à une
+profondeur excessive au-dessous de la surface de la terre. On
+n'apercevait aucune issue dans son immense parcours; on ne distinguait
+aucune torche, aucune source artificielle de lumière; et cependant une
+effusion de rayons intenses roulait de l'un à l'autre bout et baignait
+le tout d'une splendeur fantastique et incompréhensible.
+
+J'ai dit un mot de l'état morbide du nerf acoustique qui rendait pour le
+malheureux toute musique intolérable, excepté certains effets des
+instruments à cordes. C'étaient peut-être les étroites limites dans
+lesquelles il avait confiné son talent sur la guitare qui avaient, en
+grande partie, imposé à ses compositions leur caractère fantastique.
+Mais, quant à la brûlante facilité de ses improvisations, on ne pouvait
+s'en rendre compte de la même manière. Il fallait évidemment qu'elles
+fussent et elles étaient, en effet, dans les notes aussi bien que dans
+les paroles de ses étranges fantaisies,—car il accompagnait souvent sa
+musique de paroles improvisées et rimées,—le résultat de cet intense
+recueillement et de cette concentration des forces mentales, qui ne se
+manifestent, comme je l'ai déjà dit, que dans les cas particuliers de la
+plus haute excitation artificielle. D'une de ces rapsodies je me suis
+rappelé facilement les paroles. Peut-être m'impressionna-t-elle plus
+fortement, quand il me la montra, parce que, dans le sens intérieur et
+mystérieux de l'œuvre, je découvris pour la première fois qu'Usher
+avait pleine conscience de son état,—qu'il sentait que sa sublime
+raison chancelait sur son trône. Ces vers, qui avaient pour titre _Le
+Palais hanté_, étaient, à très-peu de chose près, tels que je les cite:
+
+_I_
+
+_Dans la plus verte de nos vallées,_
+_Par les bons anges habitée,_
+_Autrefois un beau et majestueux palais,_
+_—Un rayonnant palais—dressait son front._
+_C'était dans le domaine du monarque Pensée,_
+_C'était là qu'il s'élevait!_
+_Jamais Séraphin ne déploya son aile_
+_Sur un édifice à moitié aussi beau._
+
+_II_
+
+_Des bannières blondes, superbes, dorées,_
+_À son dôme flottaient et ondulaient;_
+_(C'était,—tout cela, c'était dans le vieux,_
+_Dans le très-vieux temps,)_
+_Et, à chaque douce brise qui se jouait_
+_Dans ces suaves journées,_
+_Le long des remparts chevelus et pâles,_
+_S'échappait un parfum ailé._
+
+_III_
+
+_Les voyageurs, dans cette heureuse vallée,_
+_À travers deux fenêtres lumineuses, voyaient_
+_Des esprits qui se mouvaient harmonieusement_
+_Au commandement d'un luth bien accordé,_
+_Tout autour d'un trône, où, siégeant_
+_—Un vrai Porphyrogénète, celui-là!—_
+_Dans un apparat digne de sa gloire,_
+_Apparaissait le maître du royaume._
+
+_IV_
+
+_Et tout étincelante de nacre et de rubis_
+_Était la porte du beau palais,_
+_Par laquelle coulait à flots, à flots, à flots,_
+_Et pétillait incessamment_
+_Une troupe d'Échos dont l'agréable fonction_
+_Était simplement de chanter,_
+_Avec des accents d'une exquise beauté,_
+_L'esprit et la sagesse de leur roi._
+
+_V_
+
+_Mais des êtres de malheur, en robes de deuil,_
+_Ont assailli la haute autorité du monarque._
+_—Ah! pleurons! car jamais l'aube d'un lendemain_
+_Ne brillera sur lui, le désolé!—_
+_Et, tout autour de sa demeure, la gloire_
+_Qui s'empourprait et florissait_
+_N'est plus qu'une histoire, souvenir ténébreux_
+_Des vieux âges défunts._
+
+_VI_
+
+_Et maintenant les voyageurs, dans cette vallée,_
+_À travers les fenêtres rougeâtres, voient_
+_De vastes formes qui se meuvent fantastiquement_
+_Aux sons d'une musique discordante;_
+_Pendant que, comme une rivière rapide et lugubre,_
+_À travers la porte pâle,_
+_Une hideuse multitude se rue éternellement,_
+_Qui va éclatant de rire,—ne pouvant plus sourire._
+
+Je me rappelle fort bien que les inspirations naissant de cette ballade
+nous jetèrent dans un courant d'idées, au milieu duquel se manifesta une
+opinion d'Usher que je cite, non pas tant en raison de sa
+nouveauté,—car d'autres hommes[3] ont pensé de même,—qu'à cause de
+l'opiniâtreté avec laquelle il la soutenait. Cette opinion, dans sa
+forme générale, n'était autre que la croyance à la sensitivité de tous
+les êtres végétaux. Mais, dans son imagination déréglée, l'idée avait
+pris un caractère encore plus audacieux, et empiétait, dans de certaines
+conditions, jusque sur le règne inorganique. Les mots me manquent pour
+exprimer toute l'étendue, tout le sérieux, tout _l'abandon_ de sa foi.
+Cette croyance toutefois se rattachait—comme je l'ai déjà donné à
+entendre—aux pierres grises du manoir de ses ancêtres. Ici, les
+conditions de sensitivité étaient remplies, à ce qu'il imaginait, par la
+méthode qui avait présidé à la construction,—par la disposition
+respective des pierres, aussi bien que de toutes les fongosités dont
+elles étaient revêtues, et des arbres ruinés qui s'élevaient à
+l'entour,—mais surtout par l'immutabilité de cet arrangement et par sa
+répercussion dans les eaux dormantes de l'étang. La preuve,—la preuve
+de cette sensitivité se faisait voir—disait-il, et je l'écoutais alors
+avec inquiétude,—dans la condensation graduelle, mais positive,
+au-dessus des eaux, autour des murs, d'une atmosphère qui leur était
+propre. Le résultat,—ajoutait-il,—se déclarait dans cette influence
+muette, mais importune et terrible, qui depuis des siècles avait pour
+ainsi dire moulé les destinées de sa famille, et qui le faisait, _lui_,
+tel que je le voyais maintenant,—tel qu'il était. De pareilles opinions
+n'ont pas besoin de commentaires, et je n'en ferai pas.
+
+Nos livres,—les livres qui depuis des années constituaient une grande
+partie de l'existence spirituelle du malade,—étaient, comme on le
+suppose bien, en accord parfait avec ce caractère de visionnaire. Nous
+analysions ensemble des ouvrages tels que le _Vert-Vert_ et _la
+Chartreuse_, de Gresset; le _Belphégor_, de Machiavel; _les Merveilles
+du Ciel et de l'enfer_, de Swedenborg; le _Voyage souterrain de Nicholas
+Klimm_, par Holberg; _la Chiromancie_, de Robert Flud, de Jean
+d'Indaginé et de De La Chambre; le _Voyage dans le Bleu_, de Tieck, et
+_la Cité du Soleil_, de Campanella. Un de ses volumes favoris était une
+petite édition in-octavo du _Directorium inquisitorium_, par le
+dominicain Eymeric De Gironne; et il y avait des passages dans Pomponius
+Méla, à propos des anciens Satyres africains et des Ægipans, sur
+lesquels Usher rêvassait pendant des heures. Il faisait néanmoins ses
+principales délices de la lecture d'un in-quarto gothique excessivement
+rare et curieux,—le manuel d'une église oubliée,—les _Vigiliae
+Mortuorum secundum Chorum Ecclesiae Maguntinae_.
+
+Je songeais malgré moi à l'étrange rituel contenu dans ce livre et à son
+influence probable sur l'hypocondriaque, quand, un soir, m'ayant informé
+brusquement que lady Madeline n'existait plus, il annonça l'intention de
+conserver le corps pendant une quinzaine—en attendant l'enterrement
+définitif—dans un des nombreux caveaux situés sous les gros murs du
+château. La raison humaine qu'il donnait de cette singulière manière
+d'agir était une de ces raisons que je ne me sentais pas le droit de
+contredire. Comme frère—me disait-il,—il avait pris cette résolution
+en considération du caractère insolite de la maladie de la défunte,
+d'une certaine curiosité importune et indiscrète de la part des hommes
+de science, et de la situation éloignée et fort exposée du caveau de
+famille. J'avouerai que, quand je me rappelai la physionomie sinistre de
+l'individu que j'avais rencontré sur l'escalier, le soir de mon arrivée
+au château, je n'eus pas envie de m'opposer à ce que je regardais comme
+une précaution bien innocente, sans doute, mais certainement fort
+naturelle.
+
+À la prière d'Usher, je l'aidai personnellement dans les préparatifs de
+cette sépulture temporaire. Nous mîmes le corps dans la bière, et, à
+nous deux, nous le portâmes à son lieu de repos. Le caveau dans lequel
+nous le déposâmes,—et qui était resté fermé depuis si longtemps, que
+nos torches, à moitié étouffées dans cette atmosphère suffocante, ne
+nous permettaient guère d'examiner les lieux,—était petit, humide, et
+n'offrait aucune voie à la lumière du jour; il était situé, à une grande
+profondeur, juste au-dessous de cette partie du bâtiment où se trouvait
+ma chambre à coucher. Il avait rempli probablement, dans les vieux temps
+féodaux, l'horrible office d'oubliettes, et, dans les temps postérieurs,
+de cave à serrer la poudre ou toute autre matière facilement
+inflammable; car une partie du sol et toutes les parois d'un long
+vestibule que nous traversâmes pour y arriver étaient soigneusement
+revêtues de cuivre. La porte, de fer massif, avait été l'objet des mêmes
+précautions. Quand ce poids immense roulait sur ses gonds, il rendait un
+son singulièrement aigu et discordant.
+
+Nous déposâmes donc notre fardeau funèbre sur des tréteaux dans cette
+région d'horreur; nous tournâmes un peu de côté le couvercle de la bière
+qui n'était pas encore vissé, et nous regardâmes la face du cadavre. Une
+ressemblance frappante entre le frère et la sœur fixa tout d'abord mon
+attention; et Usher, devinant peut-être mes pensées, murmura quelques
+paroles qui m'apprirent que la défunte et lui étaient jumeaux, et que
+des sympathies d'une nature presque inexplicable avaient toujours existé
+entre eux. Nos regards, néanmoins, ne restèrent pas longtemps fixés sur
+la morte,—car nous ne pouvions pas la contempler sans effroi. Le mal
+qui avait mis au tombeau lady Madeline dans la plénitude de sa jeunesse
+avait laissé, comme cela arrive ordinairement dans toutes les maladies
+d'un caractère strictement cataleptique, l'ironie d'une faible
+coloration sur le sein et sur la face, et sur la lèvre ce sourire
+équivoque et languissant qui est si terrible dans la mort. Nous
+replaçâmes et nous vissâmes le couvercle, et, après avoir assujetti la
+porte de fer, nous reprîmes avec lassitude notre chemin vers les
+appartements supérieurs, qui n'étaient guère moins mélancoliques.
+
+Et alors, après un laps de quelques jours pleins du chagrin le plus
+amer, il s'opéra un changement visible dans les symptômes de la maladie
+morale de mon ami. Ses manières ordinaires avaient disparu. Ses
+occupations habituelles étaient négligées, oubliées. Il errait de
+chambre en chambre d'un pas précipité, inégal et sans but. La pâleur de
+sa physionomie avait revêtu une couleur peut-être encore plus
+spectrale;—mais la propriété lumineuse de son œil avait entièrement
+disparu. Je n'entendais plus ce ton de voix âpre qu'il prenait autrefois
+à l'occasion; et un tremblement qu'on eût dit causé par une extrême
+terreur caractérisait habituellement sa prononciation. Il m'arrivait
+quelquefois, en vérité, de me figurer que son esprit, incessamment
+agité, était travaillé par quelque suffocant secret et qu'il ne pouvait
+trouver le courage nécessaire pour le révéler. D'autres fois, j'étais
+obligé de conclure simplement aux bizarreries inexplicables de la folie;
+car je le voyais regardant dans le vide pendant de longues heures, dans
+l'attitude de la plus profonde attention, comme s'il écoutait un bruit
+imaginaire. Il ne faut pas s'étonner que son état m'effrayât,—qu'il
+m'infectât même. Je sentais se glisser en moi, par une gradation lente
+mais sûre, l'étrange influence de ses superstitions fantastiques et
+contagieuses.
+
+Ce fut particulièrement une nuit,—la septième ou la huitième depuis que
+nous avions déposé lady Madeline dans le caveau,—fort tard, avant de me
+mettre au lit, que j'éprouvai toute la puissance de ces sensations. Le
+sommeil ne voulait pas approcher de ma couche;—les heures, une à une,
+tombaient, tombaient toujours. Je m'efforçai de raisonner l'agitation
+nerveuse qui me dominait. J'essayai de me persuader que je devais ce que
+j'éprouvais, en partie, sinon absolument, à l'influence prestigieuse du
+mélancolique ameublement de la chambre,—des sombres draperies
+déchirées, qui, tourmentées par le souffle d'un orage naissant,
+vacillaient çà et là sur les murs, comme par accès, et bruissaient
+douloureusement autour des ornements du lit.
+
+Mais mes efforts furent vains. Une insurmontable terreur pénétra
+graduellement tout mon être; et à la longue une angoisse sans motif, un
+vrai cauchemar, vint s'asseoir sur mon cœur. Je respirai violemment, je
+fis un effort, je parvins à le secouer; et, me soulevant sur les
+oreillers et plongeant ardemment mon regard dans l'épaisse obscurité de
+la chambre, je prêtai l'oreille—je ne saurais dire pourquoi, si ce
+n'est que j'y fus poussé par une force instinctive,—à certains sons bas
+et vagues qui partaient je ne sais d'où, et qui m'arrivaient à de longs
+intervalles, à travers les accalmies de la tempête. Dominé par une
+sensation intense d'horreur, inexplicable et intolérable, je mis mes
+habits à la hâte,—car je sentais que je ne pourrais pas dormir de la
+nuit,—et je m'efforçai, en marchant çà et là à grands pas dans la
+chambre, de sortir de l'état déplorable dans lequel j'étais tombé.
+
+J'avais à peine fait ainsi quelques tours, quand un pas léger sur un
+escalier voisin arrêta mon attention. Je reconnus bientôt que c'était le
+pas d'Usher. Une seconde après, il frappa doucement à ma porte, et
+entra, une lampe à la main. Sa physionomie était, comme d'habitude,
+d'une pâleur cadavéreuse,—mais il y avait en outre dans ses yeux je ne
+sais quelle hilarité insensée,—et dans toutes ses manières une espèce
+d'hystérie évidemment contenue. Son air m'épouvanta:—mais tout était
+préférable à la solitude que j'avais endurée si longtemps, et
+j'accueillis sa présence comme un soulagement.
+
+—Et vous n'avez pas vu cela?—dit-il brusquement, après quelques
+minutes de silence et après avoir promené autour de lui un regard
+fixe,—vous n'avez donc pas vu cela?—Mais attendez! vous le
+verrez!—Tout en parlant ainsi, et ayant soigneusement abrité sa lampe,
+il se précipita vers une des fenêtres, et l'ouvrit toute grande à la
+tempête.
+
+L'impétueuse furie de la rafale nous enleva presque du sol. C'était
+vraiment une nuit d'orage affreusement belle, une nuit unique et étrange
+dans son horreur et sa beauté. Un tourbillon s'était probablement
+concentré dans notre voisinage; car il y avait des changements fréquents
+et violents dans la direction du vent, et l'excessive densité des
+nuages, maintenant descendus si bas qu'ils pesaient presque sur les
+tourelles du château, ne nous empêchait pas d'apprécier la vélocité
+vivante avec laquelle ils accouraient l'un contre l'autre de tous les
+points de l'horizon, au lieu de se perdre dans l'espace. Leur excessive
+densité ne nous empêchait pas de voir ce phénomène; pourtant nous
+n'apercevions pas un brin de lune ni d'étoiles, et aucun éclair ne
+projetait sa lueur. Mais les surfaces inférieures de ces vastes masses
+de vapeurs cahotées, aussi bien que tous les objets terrestres situés
+dans notre étroit horizon, réfléchissaient la clarté surnaturelle d'une
+exhalaison gazeuse qui pesait sur la maison et l'enveloppait dans un
+linceul presque lumineux et distinctement visible.
+
+—Vous ne devez pas voir cela!—Vous ne contemplerez pas cela!—dis-je
+en frissonnant à Usher; et je le ramenai avec une douce violence de la
+fenêtre vers un fauteuil.—Ces spectacles qui vous mettent hors de vous
+sont des phénomènes purement électriques et fort ordinaires,—ou
+peut-être tirent-ils leur funeste origine des miasmes fétides de
+l'étang. Fermons cette fenêtre;—l'air est glacé et dangereux pour votre
+constitution. Voici un de vos romans favoris. Je lirai, et vous
+écouterez;—et nous passerons ainsi cette terrible nuit ensemble.
+
+L'antique bouquin sur lequel j'avais mis la main était le _Mad Trist_,
+de sir Launcelot Canning; mais je l'avais décoré du titre de livre
+favori d'Usher par plaisanterie;—triste plaisanterie, car, en vérité,
+dans sa niaise et baroque prolixité, il n'y avait pas grande pâture pour
+la haute spiritualité de mon ami. Mais c'était le seul livre que j'eusse
+immédiatement sous la main; et je me berçais du vague espoir que
+l'agitation qui tourmentait l'hypocondriaque trouverait du soulagement
+(car l'histoire des maladies mentales est pleine d'anomalies de ce
+genre) dans l'exagération même des folies que j'allais lui lire. À en
+juger par l'air d'intérêt étrangement tendu avec lequel il écoutait ou
+feignait d'écouter les phrases du récit, j'aurais pu me féliciter du
+succès de ma ruse.
+
+J'étais arrivé à cette partie si connue de l'histoire où Ethelred, le
+héros du livre, ayant en vain cherché à entrer à l'amiable dans la
+demeure d'un ermite, se met en devoir de s'introduire par la force. Ici,
+on s'en souvient, le narrateur s'exprime ainsi:
+
+«Et Ethelred, qui était par nature un cœur vaillant, et qui maintenant
+était aussi très-fort, en raison de l'efficacité du vin qu'il avait bu,
+n'attendit pas plus longtemps pour parlementer avec l'ermite, qui avait,
+en vérité, l'esprit tourné à l'obstination et à la malice, mais sentant
+la pluie sur ses épaules et craignant l'explosion de la tempête, il leva
+bel et bien sa massue, et avec quelques coups fraya bien vite un chemin,
+à travers les planches de la porte, à sa main gantée de fer; et, tirant
+avec sa main vigoureusement à lui, il fit craquer et se fendre, et
+sauter le tout en morceaux, si bien que le bruit du bois sec et sonnant
+le creux porta l'alarme et fut répercuté d'un bout à l'autre de la
+forêt.»
+
+À la fin de cette phrase, je tressaillis et je fis une pause; car il
+m'avait semblé,—mais je conclus bien vite à une illusion de mon
+imagination,—il m'avait semblé que d'une partie très-reculée du manoir
+était venu confusément à mon oreille un bruit qu'on eût dit, à cause de
+son exacte analogie, l'écho étouffé, amorti, de ce bruit de craquement
+et d'arrachement si précieusement décrit par sir Launcelot. Évidemment,
+c'était la coïncidence seule qui avait arrêté mon attention; car, parmi
+le claquement des châssis des fenêtres et tous les bruits confus de la
+tempête toujours croissante, le son en lui-même n'avait rien vraiment
+qui pût m'intriguer ou me troubler. Je continuai le récit:
+
+«Mais Ethelred, le solide champion, passant alors la porte, fut
+grandement furieux et émerveillé de n'apercevoir aucune trace du
+malicieux ermite, mais en son lieu et place un dragon d'une apparence
+monstrueuse et écailleuse, avec une langue de feu, qui se tenait en
+sentinelle devant un palais d'or, dont le plancher était d'argent; et
+sur le mur était suspendu un bouclier d'airain brillant, avec cette
+légende gravée dessus:
+
+_Celui-là qui entre ici a été le vainqueur;_
+_Celui-là qui tue le dragon, il aura gagné le bouclier._
+
+«Et Ethelred leva sa massue et frappa sur la tête du dragon, qui tomba
+devant lui et rendit son souffle empesté avec un rugissement si
+épouvantable, si âpre et si perçant à la fois, qu'Ethelred fut obligé de
+se boucher les oreilles avec ses mains, pour se garantir de ce bruit
+terrible, tel qu'il n'en avait jamais entendu de semblable.»
+
+Ici je fis brusquement une nouvelle pause, et cette fois avec un
+sentiment de violent étonnement,—car il n'y avait pas lieu de douter
+que je n'eusse réellement entendu (dans quelle direction, il m'était
+impossible de le deviner) un son affaibli et comme lointain, mais âpre,
+prolongé, singulièrement perçant et grinçant,—l'exacte contrepartie du
+cri surnaturel du dragon décrit par le romancier, et tel que mon
+imagination se l'était déjà figuré.
+
+Oppressé, comme je l'étais évidemment lors de cette seconde et
+très-extraordinaire coïncidence, par mille sensations contradictoires,
+parmi lesquelles dominaient un étonnement et une frayeur extrêmes, je
+gardai néanmoins assez de présence d'esprit pour éviter d'exciter par
+une observation quelconque la sensibilité nerveuse de mon camarade. Je
+n'étais pas du tout sûr qu'il eût remarqué les bruits en question,
+quoique bien certainement une étrange altération se fût depuis ces
+dernières minutes manifestée dans son maintien. De sa position
+primitive, juste vis-à-vis de moi, il avait peu à peu tourné son
+fauteuil de manière à se trouver assis la face tournée vers la porte de
+la chambre; en sorte que je ne pouvais pas voir ses traits d'ensemble,
+quoique je m'aperçusse bien que ses lèvres tremblaient comme si elles
+murmuraient quelque chose d'insaisissable. Sa tête était tombée sur sa
+poitrine;—cependant, je savais qu'il n'était pas endormi;—l'œil que
+j'entrevoyais de profil était béant et fixe. D'ailleurs, le mouvement de
+son corps contredisait aussi cette idée,—car il se balançait d'un côté
+à l'autre avec un mouvement très-doux, mais constant et uniforme. Je
+remarquai rapidement tout cela, et repris le récit de sir Launcelot, qui
+continuait ainsi:
+
+«Et maintenant, le brave champion, ayant échappé à la terrible furie du
+dragon, se souvenant du bouclier d'airain, et que l'enchantement qui
+était dessus était rompu, écarta le cadavre de devant son chemin et
+s'avança courageusement, sur le pavé d'argent du château, vers l'endroit
+du mur où pendait le bouclier, lequel, en vérité, n'attendit pas qu'il
+fût arrivé tout auprès, mais tomba à ses pieds sur le pavé d'argent avec
+un puissant et terrible retentissement.»
+
+À peine ces dernières syllabes avaient-elles fui mes lèvres, que,—comme
+si un bouclier d'airain était pesamment tombé, en ce moment même, sur un
+plancher d'argent,—j'en entendis l'écho distinct, profond, métallique,
+retentissant, mais comme assourdi. J'étais complètement énervé; je
+sautai sur mes pieds; mais Usher n'avait pas interrompu son balancement
+régulier. Je me précipitai vers le fauteuil où il était toujours assis.
+Ses yeux étaient braqués droit devant lui, et toute sa physionomie était
+tendue par une rigidité de pierre. Mais, quand je posai la main sur son
+épaule, un violent frisson parcourut tout son être, un sourire malsain
+trembla sur ses lèvres, et je vis qu'il parlait bas, très-bas,—un
+murmure précipité et inarticulé,—comme s'il n'avait pas conscience de
+ma présence. Je me penchai tout à fait contre lui, et enfin je dévorai
+l'horrible signification de ses paroles:
+
+—Vous n'entendez pas?—Moi, j'entends, et _j'ai_ entendu pendant
+longtemps,—longtemps, bien longtemps, bien des minutes, bien des
+heures, bien des jours, j'ai entendu,—mais je n'osais pas—oh! pitié
+pour moi, misérable infortuné que je suis! je n'osais pas,—_je n'osais
+pas_ parler! _Nous l'avons mise vivante dans la tombe!_ Ne vous ai-je
+pas dit que mes sens étaient très-fins? Je vous dis _maintenant_ que
+j'ai entendu ses premiers faibles mouvements dans le fond de la bière.
+Je les ai entendus,—il y a déjà bien des jours, bien des jours,—mais
+je n'osais pas,—_je n'osais pas parler!_ Et maintenant,—cette
+nuit,—Ethelred,—ha! ha!—la porte de l'ermite enfoncée, et le râle du
+dragon et le retentissement du bouclier!—Dites plutôt le bris de sa
+bière, et le grincement des gonds de fer de sa prison, et son affreuse
+lutte dans le vestibule de cuivre! Oh! où fuir? Ne sera-t-elle pas ici
+tout à l'heure? N'arrive-t-elle pas pour me reprocher ma précipitation?
+N'ai-je pas entendu son pas sur l'escalier? Est-ce que je ne distingue
+pas l'horrible et lourd battement de son cœur! Insensé! Ici, il se
+dressa furieusement sur ses pieds, et hurla ces syllabes, comme si dans
+cet effort suprême il rendait son âme:—_Insensé! je vous dis qu'elle
+est maintenant derrière la porte!_
+
+À l'instant même, comme si l'énergie surhumaine de sa parole eût acquis
+la toute puissance d'un charme, les vastes et antiques panneaux que
+désignait Usher entrouvrirent lentement leurs lourdes mâchoires d'ébène.
+C'était l'œuvre d'un furieux coup de vent;—mais derrière cette porte
+se tenait alors la haute figure de lady Madeline Usher, enveloppée de
+son suaire. Il y avait du sang sur ses vêtements blancs, et toute sa
+personne amaigrie portait les traces évidentes de quelque horrible
+lutte. Pendant un moment, elle resta tremblante et vacillante sur le
+seuil;—puis, avec un cri plaintif et profond, elle tomba lourdement en
+avant sur son frère, et, dans sa violente et définitive agonie, elle
+l'entraîna à terre,—cadavre maintenant et victime de ses terreurs
+anticipées.
+
+Je m'enfuis de cette chambre et de ce manoir, frappé d'horreur. La
+tempête était encore dans toute sa rage quand je franchissais la vieille
+avenue. Tout d'un coup, une lumière étrange se projeta sur la route, et
+je me retournai pour voir d'où pouvait jaillir une lueur si singulière,
+car je n'avais derrière moi que le vaste château avec toutes ses ombres.
+Le rayonnement provenait de la pleine lune qui se couchait, rouge de
+sang, et maintenant brillait vivement à travers cette fissure à peine
+visible naguère, qui, comme je l'ai dit, parcourait en zigzag le
+bâtiment depuis le toit jusqu'à la base. Pendant que je regardais, cette
+fissure s'élargit rapidement;—il survint une reprise de vent, un
+tourbillon furieux;—le disque entier de la planète éclata tout à coup à
+ma vue. La tête me tourna quand je vis les puissantes murailles
+s'écrouler en deux.—Il se fit un bruit prolongé, un fracas tumultueux
+comme la voix de mille cataractes,—et l'étang profond et croupi placé à
+mes pieds se referma tristement et silencieusement sur les ruines de la
+_Maison Usher_.
+
+
+
+
+LE PUITS ET LE PENDULE
+
+ _Impia tortorum longos hic turba furores,_
+ _Sanguinis innocui non satiata, aluit._
+ _Sospite nunc patria, fracto nunc funeris antro,_
+ _Mors ubi dira fuit vita salusque patent._
+
+Quatrain composé pour les portes d'un marché qui devait s'élever sur
+l'emplacement du club des Jacobins, à Paris[4].
+
+
+J'étais brisé,—brisé jusqu'à la mort par cette longue agonie; et, quand
+enfin ils me délièrent et qu'il me fut permis de m'asseoir, je sentis
+que mes sens m'abandonnaient. La sentence,—la terrible sentence de
+mort,—fut la dernière phrase distinctement accentuée qui frappa mes
+oreilles. Après quoi, le son des voix des inquisiteurs me parut se noyer
+dans le bourdonnement indéfini d'un rêve. Ce bruit apportait dans mon
+âme l'idée d'une rotation,—peut-être parce que dans mon imagination je
+l'associais avec une roue de moulin. Mais cela ne dura que fort peu de
+temps; car tout d'un coup je n'entendis plus rien. Toutefois, pendant
+quelque temps encore, je vis mais avec quelle terrible exagération! Je
+voyais les lèvres des juges en robe noire. Elles m'apparaissaient
+blanches,—plus blanches que la feuille sur laquelle je trace ces
+mots,—et minces jusqu'au grotesque; amincies par l'intensité de leur
+expression de dureté,—d'immuable résolution,—de rigoureux mépris de la
+douleur humaine. Je voyais que les décrets de ce qui pour moi
+représentait le Destin coulaient encore de ces lèvres. Je les vis se
+tordre en une phrase de mort. Je les vis figurer les syllabes de mon
+nom; et je frissonnai, sentant que le son ne suivait pas le mouvement.
+Je vis aussi, pendant quelques moments d'horreur délirante, la molle et
+presque imperceptible ondulation des draperies noires qui revêtaient les
+murs de la salle. Et alors ma vue tomba sur les sept grands flambeaux
+qui étaient posés sur la table. D'abord, ils revêtirent l'aspect de la
+Charité, et m'apparurent comme des anges blancs et sveltes qui devaient
+me sauver; mais alors, et tout d'un coup, une nausée mortelle envahit
+mon âme, et je sentis chaque fibre de mon être frémir comme si j'avais
+touché le fil d'une pile voltaïque; et les formes angéliques devenaient
+des spectres insignifiants, avec des têtes de flamme, et je voyais bien
+qu'il n'y avait aucun secours à espérer d'eux. Et alors se glissa dans
+mon imagination comme une riche note musicale, l'idée du repos délicieux
+qui nous attend dans la tombe. L'idée vint doucement et furtivement, et
+il me semble qu'il me fallut un long temps pour en avoir une
+appréciation complète; mais, au moment même où mon esprit commençait
+enfin à bien sentir et à choyer cette idée, les figures des juges
+s'évanouirent comme par magie; les grands flambeaux se réduisirent à
+néant; leurs flammes s'éteignirent entièrement; le noir des ténèbres
+survint: toutes sensations parurent s'engloutir comme dans un plongeon
+fou et précipité de l'âme dans l'Hadès. Et l'univers ne fut plus que
+nuit, silence, immobilité.
+
+J'étais évanoui; mais cependant je ne dirai pas que j'eusse perdu toute
+conscience. Ce qu'il m'en restait, je n'essaierai pas de le définir, ni
+même de le décrire; mais enfin tout n'était pas perdu. Dans le plus
+profond sommeil,—non! Dans le délire,—non! Dans
+l'évanouissement,—non! Dans la mort,—non! Même dans le tombeau tout
+n'est pas perdu. Autrement, il n'y aurait pas d'immortalité pour
+l'homme. En nous éveillant du plus profond sommeil, nous déchirons la
+toile aranéeuse de quelque rêve. Cependant, une seconde après,—tant
+était frêle peut-être ce tissu,—nous ne nous souvenons pas d'avoir
+rêvé. Dans le retour de l'évanouissement à la vie, il y a deux degrés:
+le premier, c'est le sentiment de l'existence morale ou spirituelle; le
+second, le sentiment de l'existence physique. Il semble probable que,
+si, en arrivant au second degré, nous pouvions évoquer les impressions
+du premier, nous y retrouverions tous les éloquents souvenirs du gouffre
+transmondain. Et ce gouffre, quel est-il? Comment du moins
+distinguerons-nous ses ombres de celles de la tombe? Mais, si les
+impressions de ce que j'ai appelé le premier degré ne reviennent pas à
+l'appel de la volonté, toutefois, après un long intervalle,
+n'apparaissent-elles pas sans y être invitées, cependant que nous nous
+émerveillons d'où elles peuvent sortir? Celui-là qui ne s'est jamais
+évanoui n'est pas celui qui découvre d'étranges palais et des visages
+bizarrement familiers dans les braises ardentes; ce n'est pas lui qui
+contemple, flottantes au milieu de l'air, les mélancoliques visions que
+le vulgaire ne peut apercevoir; ce n'est pas lui qui médite sur le
+parfum de quelque fleur inconnue,—ce n'est pas lui dont le cerveau
+s'égare dans le mystère de quelque mélodie qui jusqu'alors n'avait
+jamais arrêté son attention.
+
+Au milieu de mes efforts répétés et intenses, de mon énergique
+application à ramasser quelque vestige de cet état de néant apparent
+dans lequel avait glissé mon âme, il y a eu des moments où je rêvais que
+je réussissais; il y a eu de courts instants, de très-courts instants où
+j'ai conjuré des souvenirs que ma raison lucide, dans une époque
+postérieure, m'a affirmé ne pouvoir se rapporter qu'à cet état où la
+conscience paraît annihilée. Ces ombres de souvenirs me présentent,
+très-indistinctement, de grandes figures qui m'enlevaient, et
+silencieusement me transportaient en bas,—et encore en bas,—toujours
+plus bas,—jusqu'au moment où un vertige horrible m'oppressa à la simple
+idée de l'infini dans la descente. Elles me rappellent aussi je ne sais
+quelle vague horreur que j'éprouvais au cœur, en raison même du calme
+surnaturel de ce cœur. Puis vient le sentiment d'une immobilité
+soudaine dans tous les êtres environnants; comme si ceux qui me
+portaient,—un cortège de spectres!—avaient dépassé dans leur descente
+les limites de l'illimité, et s'étaient arrêtés, vaincus par l'infini
+ennui de leur besogne. Ensuite mon âme retrouve une sensation de fadeur
+et d'humidité; et puis tout n'est plus que folie,—la folie d'une
+mémoire qui s'agite dans l'abominable.
+
+Très-soudainement revinrent dans mon âme son et mouvement,—le mouvement
+tumultueux du cœur, et dans mes oreilles le bruit de ses battements.
+Puis une pause dans laquelle tout disparaît. Puis, de nouveau, le son,
+le mouvement et le toucher,—comme une sensation vibrante pénétrant mon
+être. Puis, la simple conscience de mon existence, sans
+pensée,—situation qui dura longtemps. Puis, très-soudainement, la
+_pensée_, et une terreur frissonnante, et un ardent effort de comprendre
+au vrai mon état. Puis un vif désir de retomber dans l'insensibilité.
+Puis brusque renaissance de l'âme et tentative réussie de mouvement. Et
+alors le souvenir complet du procès, des draperies noires, de la
+sentence, de ma faiblesse, de mon évanouissement. Quant à tout ce qui
+suivit, l'oubli le plus complet; ce n'est que plus tard et par
+l'application la plus énergique que je suis parvenu à me le rappeler
+vaguement.
+
+Jusque-là, je n'avais pas ouvert les yeux, je sentais que j'étais couché
+sur le dos et sans liens. J'étendis ma main, et elle tomba lourdement
+sur quelque chose d'humide et dur. Je la laissai reposer ainsi pendant
+quelques minutes, m'évertuant à deviner où je pouvais être et _ce que_
+j'étais devenu. J'étais impatient de me servir de mes yeux, mais je
+n'osais pas. Je redoutais le premier coup d'œil sur les objets
+environnants. Ce n'était pas que je craignisse de regarder des choses
+horribles, mais j'étais épouvanté de l'idée de ne rien voir. À la
+longue, avec une folle angoisse de cœur, j'ouvris vivement les yeux.
+Mon affreuse pensée se trouvait donc confirmée. La noirceur de
+l'éternelle nuit m'enveloppait. Je fis un effort pour respirer. Il me
+semblait que l'intensité des ténèbres m'oppressait et me suffoquait.
+L'atmosphère était intolérablement lourde. Je restai paisiblement
+couché, et je fis un effort pour exercer ma raison. Je me rappelai les
+procédés de l'Inquisition, et, partant de là, je m'appliquai à en
+déduire ma position réelle. La sentence avait été prononcée, et il me
+semblait que, depuis lors, il s'était écoulé un long intervalle de
+temps. Cependant, je n'imaginai pas un seul instant que je fusse
+réellement mort. Une telle idée, en dépit de toutes les fictions
+littéraires, est tout à fait incompatible avec l'existence réelle;—mais
+où étais-je, et dans quel état? Les condamnés à mort, je le savais,
+mouraient ordinairement dans les _auto-da-fé_. Une solennité de ce genre
+avait été célébrée le soir même du jour de mon jugement. Avais-je été
+réintégré dans mon cachot pour y attendre le prochain sacrifice qui ne
+devait avoir lieu que dans quelques mois? Je vis tout d'abord que cela
+ne pouvait pas être. Le contingent des victimes avait été mis
+immédiatement en réquisition; de plus, mon premier cachot, comme toutes
+les cellules des condamnés à Tolède, était pavé de pierres, et la
+lumière n'en était pas tout à fait exclue.
+
+Tout à coup une idée terrible chassa le sang par torrents vers mon
+cœur, et pendant quelques instants, je retombai de nouveau dans mon
+insensibilité. En revenant à moi, je me dressai d'un seul coup sur mes
+pieds, tremblant convulsivement dans chaque fibre. J'étendis follement
+mes bras au-dessus et autour de moi, dans tous les sens. Je ne sentais
+rien; cependant, je tremblais de faire un pas, j'avais peur de me
+heurter contre les murs de ma tombe. La sueur jaillissait de tous mes
+pores et s'arrêtait en grosses gouttes froides sur mon front. L'agonie
+de l'incertitude devint à la longue intolérable, et je m'avançai avec
+précaution, étendant les bras et dardant mes yeux hors de leurs orbites,
+dans l'espérance de surprendre quelque faible rayon de lumière. Je fis
+plusieurs pas, mais tout était noir et vide. Je respirai plus librement.
+Enfin il me parut évident que la plus affreuse des destinées n'était pas
+celle qu'on m'avait réservée.
+
+Et alors, comme je continuais à m'avancer avec précaution, mille vagues
+rumeurs qui couraient sur ces horreurs de Tolède vinrent se presser
+pêle-mêle dans ma mémoire. Il se racontait sur ces cachots d'étranges
+choses,—je les avais toujours considérées comme des fables,—mais
+cependant si étranges et si effrayantes, qu'on ne les pouvait répéter
+qu'à voix basse. Devais-je mourir de faim dans ce monde souterrain de
+ténèbres,—ou quelle destinée, plus terrible encore peut-être,
+m'attendait? Que le résultat fût la mort, et une mort d'une amertume
+choisie, je connaissais trop bien le caractère de mes juges pour en
+douter; le mode et l'heure étaient tout ce qui m'occupait et me
+tourmentait.
+
+Mes mains étendues rencontrèrent à la longue un obstacle solide. C'était
+un mur, qui semblait construit en pierres,—très-lisse, humide et froid.
+Je le suivis de près, marchant avec la soigneuse méfiance que m'avaient
+inspirée certaines anciennes histoires. Cette opération néanmoins ne me
+donnait aucun moyen de vérifier la dimension de mon cachot; car je
+pouvais en faire le tour et revenir au point d'où j'étais parti sans
+m'en apercevoir, tant le mur semblait parfaitement uniforme. C'est
+pourquoi je cherchai le couteau que j'avais dans ma poche quand on
+m'avait conduit au tribunal; mais il avait disparu, mes vêtements ayant
+été changés contre une robe de serge grossière. J'avais eu l'idée
+d'enfoncer la lame dans quelque menue crevasse de la maçonnerie, afin de
+bien constater mon point de départ. La difficulté cependant était bien
+vulgaire; mais d'abord, dans le désordre de ma pensée, elle me sembla
+insurmontable. Je déchirai une partie de l'ourlet de ma robe, et je
+plaçai le morceau par terre, dans toute sa longueur et à angle droit
+contre le mur. En suivant mon chemin à tâtons autour de mon cachot, je
+ne pouvais pas manquer de rencontrer ce chiffon en achevant le circuit.
+Du moins, je le croyais; mais je n'avais pas tenu compte de l'étendue de
+mon cachot ou de ma faiblesse. Le terrain était humide et glissant.
+J'allai en chancelant pendant quelque temps, puis je trébuchai, je
+tombai. Mon extrême fatigue me décida à rester couché, et le sommeil me
+surprit bientôt dans cet état.
+
+En m'éveillant et en étendant un bras, je trouvai à côté de moi un pain
+et une cruche d'eau. J'étais trop épuisé pour réfléchir sur cette
+circonstance, mais je bus et mangeai avec avidité. Peu de temps après,
+je repris mon voyage autour de ma prison, et avec beaucoup de peine
+j'arrivai au lambeau de serge. Au moment où je tombai, j'avais déjà
+compté cinquante-deux pas, et, en reprenant ma promenade, j'en comptai
+encore quarante-huit,—quand je rencontrai mon chiffon. Donc, en tout,
+cela faisait cent pas; et, en supposant que deux pas fissent un yard, je
+présumai que le cachot avait cinquante yards de circuit. J'avais
+toutefois rencontré beaucoup d'angles dans le mur, et ainsi il n'y avait
+guère moyen de conjecturer la forme du caveau; car je ne pouvais
+m'empêcher de supposer que c'était un caveau.
+
+Je ne mettais pas un bien grand intérêt dans ces recherches,—à coup
+sûr, pas d'espoir; mais une vague curiosité me poussa à les continuer.
+Quittant le mur, je résolus de traverser la superficie circonscrite.
+D'abord, j'avançai avec une extrême précaution; car le sol, quoique
+paraissant fait d'une matière dure, était traître et gluant. À la longue
+cependant, je pris courage, et je me mis à marcher avec assurance,
+m'appliquant à traverser en ligne aussi droite que possible. Je m'étais
+ainsi avancé de dix ou douze pas environ, quand le reste de l'ourlet
+déchiré de ma robe s'entortilla dans mes jambes. Je marchai dessus et
+tombai violemment sur le visage.
+
+Dans le désordre de ma chute, je ne remarquai pas tout de suite une
+circonstance passablement surprenante, qui cependant, quelques secondes
+après, et comme j'étais encore étendu, fixa mon attention. Voici: mon
+menton posait sur le sol de la prison, mais mes lèvres et la partie
+supérieure de ma tête, quoique paraissant situées à une moindre
+élévation que le menton, ne touchaient à rien. En même temps, il me
+sembla que mon front était baigné d'une vapeur visqueuse et qu'une odeur
+particulière de vieux champignons montait vers mes narines. J'étendis le
+bras, et je frissonnai en découvrant que j'étais tombé sur le bord même
+d'un puits circulaire, dont je n'avais, pour le moment, aucun moyen de
+mesurer l'étendue. En tâtant la maçonnerie juste au-dessous de la
+margelle, je réussis à déloger un petit fragment, et je le laissai
+tomber dans l'abîme. Pendant quelques secondes, je prêtai l'oreille à
+ses ricochets; il battait dans sa chute les parois du gouffre; à la fin,
+il fit dans l'eau un lugubre plongeon, suivi de bruyants échos. Au même
+instant, un bruit se fit au-dessus de ma tête, comme d'une porte presque
+aussitôt fermée qu'ouverte, pendant qu'un faible rayon de lumière
+traversait soudainement l'obscurité et s'éteignait presque en même
+temps.
+
+Je vis clairement la destinée qui m'avait été préparée, et je me
+félicitai de l'accident opportun qui m'avait sauvé. Un pas de plus, et
+le monde ne m'aurait plus revu. Et cette mort évitée à temps portait ce
+même caractère que j'avais regardé comme fabuleux et absurde dans les
+contes qui se faisaient sur l'Inquisition. Les victimes de sa tyrannie
+n'avaient pas d'autre alternative que la mort avec ses plus cruelles
+agonies physiques, ou la mort avec ses plus abominables tortures
+morales. J'avais été réservé pour cette dernière. Mes nerfs étaient
+détendus par une longue souffrance, au point que je tremblais au son de
+ma propre voix, et j'étais devenu à tous égards un excellent sujet pour
+l'espèce de torture qui m'attendait.
+
+Tremblant de tous mes membres, je rebroussai chemin à tâtons vers le
+mur,—résolu à m'y laisser mourir plutôt que d'affronter l'horreur des
+puits, que mon imagination multipliait maintenant dans les ténèbres de
+mon cachot. Dans une autre situation d'esprit, j'aurais eu le courage
+d'en finir avec mes misères, d'un seul coup, par un plongeon dans l'un
+de ces abîmes; mais maintenant j'étais le plus parfait des lâches. Et
+puis il m'était impossible d'oublier ce que j'avais lu au sujet de ces
+puits,—que l'extinction _soudaine_ de la vie était une possibilité
+soigneusement exclue par l'infernal génie qui en avait conçu le plan.
+
+L'agitation de mon esprit me tint éveillé pendant de longues heures;
+mais à la fin je m'assoupis de nouveau. En m'éveillant, je trouvai à
+côté de moi, comme la première fois, un pain et une cruche d'eau. Une
+soif brûlante me consumait, et je vidai la cruche tout d'un trait. Il
+faut que cette eau ait été droguée,—car à peine l'eus-je bue que je
+m'assoupis irrésistiblement. Un profond sommeil tomba sur moi,—un
+sommeil semblable à celui de la mort. Combien de temps dura-t-il, je
+n'en puis rien savoir; mais, quand je rouvris les yeux, les objets
+autour de moi étaient visibles. Grâce à une lueur singulière,
+sulfureuse, dont je ne pus pas d'abord découvrir l'origine, je pouvais
+voir l'étendue et l'aspect de la prison.
+
+Je m'étais grandement mépris sur sa dimension. Les murs ne pouvaient pas
+avoir plus de vingt-cinq yards de circuit. Pendant quelques minutes
+cette découverte fut pour moi un immense trouble; trouble bien puéril,
+en vérité,—car, au milieu des circonstances terribles qui
+m'entouraient, que pouvait-il y avoir de moins important que les
+dimensions de ma prison? Mais mon âme mettait un intérêt bizarre dans
+des niaiseries, et je m'appliquai fortement à me rendre compte de
+l'erreur que j'avais commise dans mes mesures. À la fin, la vérité
+m'apparut comme un éclair. Dans ma première tentative d'exploration,
+j'avais compté cinquante-deux pas, jusqu'au moment où je tombai; je
+devais être alors à un pas ou deux du morceau de serge; dans le fait,
+j'avais presque accompli le circuit du caveau. Je m'endormis alors,—et,
+en m'éveillant, il faut que je sois retourné sur mes pas,—créant ainsi
+un circuit presque double du circuit réel. La confusion de mon cerveau
+m'avait empêché de remarquer que j'avais commencé mon tour avec le mur à
+ma gauche, et que je finissais avec le mur à ma droite.
+
+Je m'étais aussi trompé relativement à la forme de l'enceinte. En tâtant
+ma route, j'avais trouvé beaucoup d'angles, et j'en avais déduit l'idée
+d'une grande irrégularité; tant est puissant l'effet d'une totale
+obscurité sur quelqu'un qui sort d'une léthargie ou d'un sommeil! Ces
+angles étaient simplement produits par quelques légères dépressions ou
+retraits à des intervalles inégaux. La forme générale de la prison était
+un carré. Ce que j'avais pris pour de la maçonnerie semblait maintenant
+du fer, ou tout autre métal, en plaques énormes, dont les sutures et les
+joints occasionnaient les dépressions. La surface entière de cette
+construction métallique était grossièrement barbouillée de tous les
+emblèmes hideux et répulsifs auxquels la superstition sépulcrale des
+moines a donné naissance. Des figures de démons, avec des airs de
+menace, avec des formes de squelettes, et d'autres images d'une horreur
+plus réelle souillaient les murs dans toute leur étendue. J'observai que
+les contours de ces monstruosités étaient suffisamment distincts, mais
+que les couleurs étaient flétries et altérées, comme par l'effet d'une
+atmosphère humide. Je remarquai alors le sol, qui était en pierre. Au
+centre bâillait le puits circulaire, à la gueule duquel j'avais échappé;
+mais il n'y en avait qu'un seul dans le cachot.
+
+Je vis tout cela indistinctement et non sans effort,—car ma situation
+physique avait singulièrement changé pendant mon sommeil. J'étais
+maintenant couché sur le dos, tout de mon long, sur une espèce de
+charpente de bois très-basse. J'y étais solidement attaché avec une
+longue bande qui ressemblait à une sangle. Elle s'enroulait plusieurs
+fois autour de mes membres et de mon corps, ne laissant de liberté qu'à
+ma tête et à mon bras gauche; mais encore me fallait-il faire un effort
+des plus pénibles pour me procurer la nourriture contenue dans un plat
+de terre posé à côté de moi sur le sol. Je m'aperçus avec terreur que la
+cruche avait été enlevée. Je dis: avec terreur, car j'étais dévoré d'une
+intolérable soif. Il me sembla qu'il entrait dans le plan de mes
+bourreaux d'exaspérer cette soif,—car la nourriture contenue dans le
+plat était une viande cruellement assaisonnée.
+
+Je levai les yeux, et j'examinai le plafond de la prison. Il était à une
+hauteur de trente ou quarante pieds, et, par sa construction, il
+ressemblait beaucoup aux murs latéraux. Dans un de ses panneaux, une
+figure des plus singulières fixa toute mon attention. C'était la figure
+peinte du Temps, comme il est représenté d'ordinaire, sauf qu'au lieu
+d'une faux il tenait un objet qu'au premier coup d'œil je pris pour
+l'image peinte d'un énorme pendule, comme on en voit dans les horloges
+antiques. Il y avait néanmoins dans l'aspect de cette machine quelque
+chose qui me fit la regarder avec plus d'attention. Comme je l'observais
+directement, les yeux en l'air,—car elle était placée juste au-dessus
+de moi,—je crus la voir remuer. Un instant après, mon idée fut
+confirmée. Son balancement était court, et naturellement très-lent. Je
+l'épiai pendant quelques minutes, non sans une certaine défiance, mais
+surtout avec étonnement. Fatigué à la longue de surveiller son mouvement
+fastidieux, je tournai mes yeux vers les autres objets de la cellule.
+
+Un léger bruit attira mon attention, et, regardant le sol, je vis
+quelques rats énormes qui le traversaient. Ils étaient sortis par le
+puits, que je pouvais apercevoir à ma droite. Au même instant, comme je
+les regardais, ils montèrent par troupes, en toute hâte, avec des yeux
+voraces, affriandés par le fumet de la viande. Il me fallait beaucoup
+d'efforts et d'attention pour les en écarter.
+
+Il pouvait bien s'être écoulé une demi-heure, peut-être même une
+heure,—car je ne pouvais mesurer le temps que
+très-imparfaitement,—quand je levai de nouveau les yeux au-dessus de
+moi. Ce que je vis alors me confondit et me stupéfia. Le parcours du
+pendule s'était accru presque d'un yard; sa vélocité, conséquence
+naturelle, était aussi beaucoup plus grande. Mais ce qui me troubla
+principalement fut l'idée qu'il était visiblement _descendu_. J'observai
+alors,—avec quel effroi, il est inutile de le dire,—que son extrémité
+inférieure était formée d'un croissant d'acier étincelant, ayant environ
+un pied de long d'une corne à l'autre; les cornes dirigées en haut, et
+le tranchant inférieur évidemment affilé comme celui d'un rasoir. Comme
+un rasoir aussi, il paraissait lourd et massif, s'épanouissant, à partir
+du fil, en une forme large et solide. Il était ajusté à une lourde verge
+de cuivre, et le tout _sifflait_ en se balançant à travers l'espace.
+
+Je ne pouvais pas douter plus longtemps au sort qui m'avait été préparé
+par l'atroce ingéniosité monacale. Ma découverte du puits était devinée
+par les agents de l'Inquisition,—le puits, dont les horreurs avaient
+été réservées à un hérétique aussi téméraire que moi,—_le puits_,
+figure de l'enfer, et considéré par l'opinion comme l'_Ultima Thule_ de
+tous leurs châtiments! J'avais évité le plongeon par le plus fortuit des
+accidents, et je savais que l'art de faire du supplice un piège et une
+surprise formait une branche importante de tout ce fantastique système
+d'exécutions secrètes. Or, ayant manqué ma chute dans l'abîme, il
+n'entrait pas dans le plan démoniaque de m'y précipiter; j'étais donc
+voué—et cette fois sans alternative possible,—à une destruction
+différente et plus douce.—Plus douce! J'ai presque souri dans mon
+agonie en pensant à la singulière application que je faisais d'un pareil
+mot.
+
+Que sert-il de raconter les longues, longues heures d'horreur plus que
+mortelles durant lesquelles je comptai les oscillations vibrantes de
+l'acier? Pouce par pouce,—ligne par ligne,—il opérait une descente
+graduée et seulement appréciable à des intervalles qui me paraissaient
+des siècles,—et toujours il descendait,—toujours plus bas,—toujours
+plus bas! Il s'écoula des jours, il se peut que plusieurs jours se
+soient écoulés, avant qu'il vînt se balancer assez près de moi pour
+m'éventer avec son souffle âcre. L'odeur de l'acier aiguisé
+s'introduisait dans mes narines. Je priai le ciel,—je le fatiguai de ma
+prière,—de faire descendre l'acier plus rapidement. Je devins fou,
+frénétique, et je m'efforçai de me soulever, d'aller à la rencontre de
+ce terrible cimeterre mouvant. Et puis, soudainement je tombai dans un
+grand calme,—et je restai étendu, souriant à cette mort étincelante,
+comme un enfant à quelque précieux joujou.
+
+Il se fit un nouvel intervalle de parfaite insensibilité; intervalle
+très-court, car, en revenant à la vie, je ne trouvai pas que le pendule
+fût descendu d'une quantité appréciable. Cependant, il se pourrait bien
+que ce temps eût été long,—car je savais qu'il y avait des démons qui
+avaient pris note de mon évanouissement, et qui pouvaient arrêter la
+vibration à leur gré. En revenant à moi, j'éprouvai un malaise et une
+faiblesse—oh! inexprimables,—comme par suite d'une longue inanition.
+Même au milieu des angoisses présentes, la nature humaine implorait sa
+nourriture. Avec un effort pénible, j'étendis mon bras gauche aussi loin
+que mes liens me le permettaient, et je m'emparai d'un petit reste que
+les rats avaient bien voulu me laisser. Comme j'en portais une partie à
+mes lèvres, une pensée informe de joie,—d'espérance,—traversa mon
+esprit. Cependant, qu'y avait-il de commun entre moi et l'espérance?
+C'était, dis-je, une pensée informe;—l'homme en a souvent de semblables
+qui ne sont jamais complétées. Je sentis que c'était une pensée de
+joie,—d'espérance; mais je sentis aussi qu'elle était morte en
+naissant. Vainement je m'efforçai de la parfaire,—de la rattraper. Ma
+longue souffrance avait presque annihilé les facultés ordinaires de mon
+esprit. J'étais un imbécile,—un idiot.
+
+La vibration du pendule avait lieu dans un plan faisant angle droit avec
+ma longueur. Je vis que le croissant avait été disposé pour traverser la
+région du cœur. Il éraillerait la serge de ma robe,—puis il
+reviendrait et répéterait son opération,—encore,—et encore. Malgré
+l'effroyable dimension de la courbe parcourue (quelque chose comme
+trente pieds, peut-être plus), et la sifflante énergie de sa descente,
+qui aurait suffi pour couper même ces murailles de fer, en somme tout ce
+qu'il pouvait faire, pour quelques minutes, c'était d'érailler ma robe.
+Et sur cette pensée je fis une pause. Je n'osais pas aller plus loin que
+cette réflexion. Je m'appesantis là-dessus avec une attention opiniâtre,
+comme si, par cette insistance, je pouvais arrêter _là_ la descente de
+l'acier. Je m'appliquai à méditer sur le son que produirait le croissant
+en passant à travers mon vêtement,—sur la sensation particulière et
+pénétrante que le frottement de la toile produit sur les nerfs. Je
+méditai sur toutes ces futilités, jusqu'à ce que mes dents fussent
+agacées.
+
+Plus bas,—plus bas encore,—il glissait toujours plus bas. Je prenais
+un plaisir frénétique à comparer sa vitesse de haut en bas avec sa
+vitesse latérale. À droite,—à gauche,—et puis il fuyait loin, loin, et
+puis il revenait,—avec le glapissement d'un esprit damné!—jusqu'à mon
+cœur, avec l'allure furtive du tigre! Je riais et je hurlais
+alternativement, selon que l'une ou l'autre idée prenait le dessus.
+
+Plus bas,—invariablement, impitoyablement plus bas! Il vibrait à trois
+pouces de ma poitrine! Je m'efforçai violemment—furieusement,—de
+délivrer mon bras gauche. Il était libre seulement depuis le coude
+jusqu'à la main. Je pouvais faire jouer ma main depuis le plat situé à
+côté de moi jusqu'à ma bouche, avec un grand effort,—et rien de plus.
+Si j'avais pu briser les ligatures au-dessus du coude, j'aurais saisi le
+pendule, et j'aurais essayé de l'arrêter. J'aurais aussi bien essayé
+d'arrêter une avalanche!
+
+Toujours plus bas!—incessamment,—inévitablement plus bas! Je respirais
+douloureusement, et je m'agitais à chaque vibration. Je me rapetissais
+convulsivement à chaque balancement. Mes yeux le suivaient dans sa volée
+ascendante et descendante, avec l'ardeur du désespoir le plus insensé;
+ils se refermaient spasmodiquement au moment de la descente, quoique la
+mort eût été un soulagement,—oh! quel indicible soulagement! Et
+cependant je tremblais dans tous mes nerfs, quand je pensais qu'il
+suffirait que la machine descendît d'un cran pour précipiter sur ma
+poitrine, cette hache aiguisée, étincelante. C'était l'_espérance_ qui
+faisait ainsi trembler mes nerfs, et tout mon être se replier. C'était
+l'espérance,—l'espérance qui triomphe même sur le chevalet,—qui
+chuchote à l'oreille des condamnés à mort, même dans les cachots de
+l'Inquisition.
+
+Je vis que dix ou douze vibrations environ mettraient l'acier en contact
+immédiat avec mon vêtement,—et avec cette observation entra dans mon
+esprit le calme aigu et condensé du désespoir. Pour la première fois
+depuis bien des heures,—depuis bien des jours peut-être, je _pensai_.
+Il me vint à l'esprit que le bandage, ou sangle, qui m'enveloppait était
+d'un seul morceau. J'étais attaché par un lien continu. La première
+morsure du rasoir, du croissant, dans une partie quelconque de la
+sangle, devait la détacher suffisamment pour permettre à ma main gauche
+de la dérouler tout autour de moi. Mais combien devenait terrible dans
+ce cas la proximité de l'acier. Et le résultat de la plus légère
+secousse, mortel! Était-il vraisemblable, d'ailleurs, que les mignons du
+bourreau n'eussent pas prévu et paré cette possibilité? Était-il
+probable que le bandage traversât ma poitrine dans le parcours du
+pendule? Tremblant de me voir frustré de ma faible espérance,
+vraisemblablement ma dernière, je haussai suffisamment ma tête pour voir
+distinctement ma poitrine. La sangle enveloppait étroitement mes membres
+et mon corps dans tous les sens,—_excepté dans le chemin du croissant
+homicide_.
+
+À peine avais-je laissé retomber ma tête dans sa position première, que
+je sentis briller dans mon esprit quelque chose que je ne saurais mieux
+définir que la moitié non formée de cette idée de délivrance dont j'ai
+déjà parlé, et dont une moitié seule avait flotté vaguement dans ma
+cervelle, lorsque je portai la nourriture à mes lèvres brûlantes. L'idée
+tout entière était maintenant présente;—faible, à peine viable, à peine
+définie,—mais enfin complète. Je me mis immédiatement, avec l'énergie
+du désespoir, à en tenter l'exécution.
+
+Depuis plusieurs heures, le voisinage immédiat du châssis sur lequel
+j'étais couché fourmillait littéralement de rats. Ils étaient
+tumultueux, hardis, voraces,—leurs yeux rouges dardés sur moi, comme
+s'ils n'attendaient que mon immobilité pour faire de moi leur proie.—À
+quelle nourriture,—pensai-je,—ont ils été accoutumés dans ce puits?
+
+Excepté un petit reste, ils avaient dévoré, en dépit de tous mes efforts
+pour les en empêcher, le contenu du plat. Ma main avait contracté une
+habitude de va-et-vient, de balancement vers le plat; et, à la longue,
+l'uniformité machinale du mouvement lui avait enlevé toute son
+efficacité. Dans sa voracité cette vermine fixait souvent ses dents
+aiguës dans mes doigts. Avec les miettes de la viande huileuse et épicée
+qui restait encore, je frottai fortement le bandage partout où je pus
+l'atteindre; puis, retirant ma main du sol, je restai immobile et sans
+respirer.
+
+D'abord les voraces animaux furent saisis et effrayés du changement,—de
+la cessation du mouvement. Ils prirent l'alarme et tournèrent le dos;
+plusieurs regagnèrent le puits; mais cela ne dura qu'un moment. Je
+n'avais pas compté en vain sur leur gloutonnerie. Observant que je
+restais sans mouvement, un ou deux des plus hardis grimpèrent sur le
+châssis et flairèrent la sangle. Cela me parut le signal d'une invasion
+générale. Des troupes fraîches se précipitèrent hors du puits. Ils
+s'accrochèrent au bois,—ils l'escaladèrent et sautèrent par centaines
+sur mon corps. Le mouvement régulier du pendule ne les troublait pas le
+moins du monde. Ils évitaient son passage et travaillaient activement
+sur le bandage huilé. Ils se pressaient,—ils fourmillaient et
+s'amoncelaient incessamment sur moi; ils se tortillaient sur ma gorge;
+leurs lèvres froides cherchaient les miennes; j'étais à moitié suffoqué
+par leur poids multiplié; un dégoût, qui n'a pas de nom dans le monde,
+soulevait ma poitrine et glaçait mon cœur comme un pesant vomissement.
+Encore une minute, et je sentais que l'horrible opération serait finie.
+Je sentais positivement le relâchement du bandage; je savais qu'il
+devait être déjà coupé en plus d'un endroit. Avec une résolution
+surhumaine, je restai _immobile_. Je ne m'étais pas trompé dans mes
+calculs,—je n'avais pas souffert en vain. À la longue, je sentis que
+j'étais _libre_. La sangle pendait en lambeaux autour de mon corps; mais
+le mouvement du pendule attaquait déjà ma poitrine; il avait fendu la
+serge de ma robe; il avait coupé la chemise de dessous; il fit encore
+deux oscillations,—et une sensation de douleur aiguë traversa tous mes
+nerfs. Mais l'instant du salut était arrivé. À un geste de ma main, mes
+libérateurs s'enfuirent tumultueusement. Avec un mouvement tranquille et
+résolu,—prudent et oblique,—lentement et en m'aplatissant,—je me
+glissai hors de l'étreinte du bandage et des atteintes du cimeterre.
+Pour le moment du moins, _j'étais libre_.
+
+Libre!—et dans la griffe de l'Inquisition! J'étais à peine sorti de mon
+grabat d'horreur, j'avais à peine fait quelques pas sur le pavé de la
+prison, que le mouvement de l'infernale machine cessa, et que je la vis
+attirée par une force invisible à travers le plafond. Ce fut une leçon
+qui me mit le désespoir dans le cœur. Tous mes mouvements étaient
+indubitablement épiés. Libre!—je n'avais échappé à la mort sous une
+espèce d'agonie que pour être livré à quelque chose de pire que la mort
+sous quelque autre espèce. À cette pensée, je roulai mes yeux
+convulsivement sur les parois de fer qui m'enveloppaient. Quelque chose
+de singulier—un changement que d'abord je ne pus apprécier
+distinctement—se produisit dans la chambre,—c'était évident. Durant
+quelques minutes d'une distraction pleine de rêves et de frissons, je me
+perdis dans de vaines et incohérentes conjectures. Pendant ce temps, je
+m'aperçus pour la première fois de l'origine de la lumière sulfureuse
+qui éclairait la cellule. Elle provenait d'une fissure large à peu près
+d'un demi-pouce, qui s'étendait tout autour de la prison à la base des
+murs, qui paraissaient ainsi et étaient en effet complètement séparés du
+sol. Je tâchai, mais bien en vain, comme on le pense, de regarder par
+cette ouverture.
+
+Comme je me relevais découragé, le mystère de l'altération de la chambre
+se dévoila tout d'un coup à mon intelligence. J'avais observé que, bien
+que les contours des figures murales fussent suffisamment distincts, les
+couleurs semblaient altérées et indécises. Ces couleurs venaient de
+prendre et prenaient à chaque instant un éclat saisissant et
+très-intense, qui donnait à ces images fantastiques et diaboliques un
+aspect dont auraient frémi des nerfs plus solides que les miens. Des
+yeux de démons, d'une vivacité féroce et sinistre, étaient dardés sur
+moi de mille endroits, où primitivement je n'en soupçonnais aucun, et
+brillaient de l'éclat lugubre d'un feu que je voulais absolument, mais
+en vain, regarder comme imaginaire.
+
+_Imaginaire_!—Il me suffisait de respirer pour attirer dans mes
+narines la vapeur du fer chauffé! Une odeur suffocante se répandit dans
+la prison! Une ardeur plus profonde se fixait à chaque instant dans les
+yeux dardés sur mon agonie! Une teinte plus riche de rouge s'étalait sur
+ces horribles peintures de sang! J'étais haletant! Je respirais avec
+effort! Il n'y avait pas à douter du dessein de mes bourreaux,—oh! les
+plus impitoyables, oh! les plus démoniaques des hommes! Je reculai loin
+du métal ardent vers le centre du cachot. En face de cette destruction
+par le feu, l'idée de la fraîcheur du puits surprit mon âme comme un
+baume. Je me précipitai vers ses bords mortels. Je tendis mes regards
+vers le fond. L'éclat de la voûte enflammée illuminait ses plus secrètes
+cavités. Toutefois, pendant un instant d'égarement, mon esprit se refusa
+à comprendre la signification de ce que je voyais. À la fin, cela entra
+dans mon âme,—de force, victorieusement; cela s'imprima en feu sur ma
+raison frissonnante. Oh une voix, une voix pour parler!—Oh!
+horreur—Oh! toutes les horreurs, excepté celle-là!—Avec un cri, je me
+rejetai loin de la margelle, et, cachant mon visage dans mes mains, je
+pleurai amèrement.
+
+La chaleur augmentait rapidement, et une fois encore je levai les yeux,
+frissonnant comme dans un accès de fièvre. Un second changement avait eu
+lieu dans la cellule,—et maintenant ce changement était évidemment dans
+la _forme_. Comme la première fois, ce fut d'abord en vain que je
+cherchai à apprécier ou à comprendre ce qui se passait. Mais on ne me
+laissa pas longtemps dans le doute. La vengeance de l'Inquisition
+marchait grand train, déroutée deux fois par mon bonheur, et il n'y
+avait pas à jouer plus longtemps avec le Roi des Épouvantements. La
+chambre avait été carrée. Je m'apercevais que deux de ses angles de fer
+étaient maintenant aigus,—deux conséquemment obtus. Le terrible
+contraste augmentait rapidement, avec un grondement, un gémissement
+sourd. En un instant, la chambre avait changé sa forme en celle d'un
+losange. Mais la transformation ne s'arrêta pas là. Je ne désirais pas,
+je n'espérais pas qu'elle s'arrêtât. J'aurais appliqué les murs rouges
+contre ma poitrine, comme un vêtement d'éternelle paix.—La mort,—me
+dis-je,—n'importe quelle mort, excepté celle du puits!—Insensé!
+comment n'avais-je pas compris _qu'il fallait le puits_, que _ce puits
+seul_ était la raison du fer brûlant qui m'assiégeait? Pouvais-je
+résister à son ardeur? Et, même en le supposant, pouvais-je me roidir
+contre sa pression? Et maintenant, le losange s'aplatissait,
+s'aplatissait avec une rapidité qui ne me laissait pas le temps de la
+réflexion. Son centre, placé sur la ligne de sa plus grande largeur,
+coïncidait juste avec le gouffre béant. J'essayai de reculer,—mais les
+murs, en se resserrant, me pressaient irrésistiblement. Enfin, il vint
+un moment où mon corps brûlé et contorsionné trouvait à peine sa place,
+où il y avait à peine place pour mon pied sur le sol de la prison. Je ne
+luttais plus, mais l'agonie de mon âme s'exhala dans un grand et long
+cri suprême de désespoir. Je sentis que je chancelais sur le bord,—je
+détournai les yeux...
+
+Mais voilà comme un bruit discordant de voix humaines! Une explosion, un
+ouragan de trompettes! Un puissant rugissement comme celui d'un millier
+de tonnerres! Les murs de feu reculèrent précipitamment! Un bras étendu
+saisit le mien comme je tombais, défaillant, dans l'abîme. C'était le
+bras du général Lasalle. L'armée française était entrée à Tolède.
+L'Inquisition était dans les mains de ses ennemis...
+
+
+
+
+HOP-FROG
+
+
+Je n'ai jamais connu personne qui eût plus d'entrain et qui fût plus
+porté à la facétie que ce brave roi. Il ne vivait que pour les farces.
+Raconter une bonne histoire dans le genre bouffon, et la bien raconter,
+c'était le plus sûr chemin pour arriver à sa faveur. C'est pourquoi ses
+sept ministres étaient tous gens distingués par leurs talents de
+farceurs. Ils étaient tous taillés d'après le patron royal,—vaste
+corpulence, adiposité, inimitable aptitude pour la bouffonnerie. Que les
+gens engraissent par la farce ou qu'il y ait dans la graisse quelque
+chose qui prédispose à la farce, c'est une question que je n'ai jamais
+pu décider; mais il est certain qu'un farceur maigre peut s'appeler
+_rara avis in terris_.
+
+Quant aux raffinements, ou _ombres_ de l'esprit, comme il les appelait
+lui-même, le roi s'en souciait médiocrement. Il avait une admiration
+spéciale pour la _largeur_ dans la facétie, et il la digérait même en
+_longueur_, pour l'amour d'elle. Les délicatesses l'ennuyaient. Il
+aurait préféré le _Gargantua_ de Rabelais au _Zadig_ de Voltaire, et
+par-dessus tout les bouffonneries en action accommodaient son goût, bien
+mieux encore que les plaisanteries en paroles.
+
+À l'époque où se passe cette histoire, les bouffons de profession
+n'étaient pas tout à fait passés de mode à la cour. Quelques-unes des
+grandes _puissances_ continentales gardaient encore leurs _fous_;
+c'étaient des malheureux, bariolés, ornés de bonnets à sonnettes, et qui
+devaient être toujours prêts à livrer, à la minute, des bons mots
+subtils, en échange des miettes qui tombaient de la table royale.
+
+_Notre roi_, naturellement, avait son fou. Le fait est qu'il _sentait le
+besoin_ de quelque chose dans le sens de la folie,—ne fût-ce que pour
+contrebalancer la pesante sagesse des sept hommes sages qui lui
+servaient de ministres,—pour ne pas parler de lui.
+
+Néanmoins, son fou, son bouffon de profession, n'était pas seulement un
+fou. Sa valeur était triplée aux yeux du roi par le fait qu'il était en
+même temps nain et boiteux. Dans ce temps-là, les nains étaient à la
+cour aussi communs que les fous; et plusieurs monarques auraient trouvé
+difficile de passer leur temps,—le temps est plus long à la cour que
+partout ailleurs,—sans un bouffon pour les faire rire, et un nain pour
+en rire. Mais, comme je l'ai déjà remarqué, tous ces bouffons, dans
+quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent, sont gras, ronds et massifs,—de
+sorte que c'était pour notre roi une ample source d'orgueil de posséder
+dans Hop-Frog—c'était le nom du fou,—un triple trésor en une seule
+personne.
+
+Je crois que le nom de Hop-Frog n'était pas celui dont l'avaient baptisé
+ses parrains, mais qu'il lui avait été conféré par l'assentiment unanime
+des sept ministres, en raison de son impuissance à marcher comme les
+autres hommes[5]. Dans le fait, Hop-Frog ne pouvait se mouvoir qu'avec
+une sorte d'allure _interjectionnelle_,—quelque chose entre le saut et
+le tortillement,—une espèce de mouvement qui était pour le roi une
+récréation perpétuelle et, naturellement, une jouissance; car,
+nonobstant la proéminence de sa panse et une bouffissure
+constitutionnelle de la tête, le roi passait aux yeux de toute sa cour
+pour un fort bel homme.
+
+Mais, bien que Hop-Frog, grâce à la distorsion de ses jambes, ne pût se
+mouvoir que très-laborieusement dans un chemin ou sur un parquet, la
+prodigieuse puissance musculaire dont la nature avait doué ses bras,
+comme pour compenser l'imperfection de ses membres inférieurs, le
+rendait apte à accomplir maints traits d'une étonnante dextérité, quand
+il s'agissait d'arbres, de cordes, ou de quoi que ce soit où l'on pût
+grimper. Dans ces exercices-là, il avait plutôt l'air d'un écureuil ou
+d'un petit singe que d'une grenouille.
+
+Je ne saurais dire précisément de quel pays Hop-Frog était originaire.
+Il venait sans doute de quelque région barbare, dont personne n'avait
+entendu parler,—à une vaste distance de la cour de notre roi. Hop-Frog
+et une jeune fille un peu moins naine que lui,—mais admirablement bien
+proportionnée et excellente danseuse,—avaient été enlevés à leurs
+foyers respectifs, dans des provinces limitrophes, et envoyés en présent
+au roi par un de ses généraux chéris de la victoire.
+
+Dans de pareilles circonstances, il n'y avait rien d'étonnant à ce
+qu'une étroite intimité se fût établie entre les deux petits captifs. En
+réalité, ils devinrent bien vite deux amis jurés. Hop-Frog, qui, bien
+qu'il se mît en grands frais de bouffonnerie, n'était nullement
+populaire, ne pouvait pas rendre à Tripetta de grands services; mais
+elle, en raison de sa grâce et de son exquise beauté—de naine,—elle
+était universellement admirée et choyée; elle possédait donc beaucoup
+d'influence et ne manquait jamais d'en user, en toute occasion, au
+profit de son cher Hop-Frog.
+
+Dans une grande occasion solennelle,—je ne sais plus laquelle,—le roi
+résolut de donner un bal masqué; et, chaque fois qu'une mascarade ou
+toute autre fête de ce genre avait lieu à la cour, les talents de
+Hop-Frog et de Tripetta étaient à coup sûr mis en réquisition. Hop-Frog,
+particulièrement, était si inventif en matière de décorations, de types
+nouveaux, et de travestissements pour les bals masqués, qu'il semblait
+que rien ne pût se faire sans son assistance.
+
+La nuit marquée par la fête était arrivée. Une salle splendide avait été
+disposée, sous l'œil de Tripetta, avec toute l'ingéniosité possible
+pour donner de l'éclat à une mascarade. Toute la cour était dans la
+fièvre de l'attente. Quant aux costumes et aux rôles, chacun, on le
+pense bien, avait fait son choix en cette matière. Beaucoup de personnes
+avaient déterminé les rôles qu'elles adopteraient, une semaine ou même
+un mois d'avance; et, en somme, il n'y avait incertitude ni indécision
+nulle part,—excepté chez le roi et ses sept ministres. Pourquoi
+hésitaient-ils? je ne saurais le dire,—à moins que ce ne fût encore une
+manière de farce. Plus vraisemblablement, il leur était difficile
+d'attraper leur idée, à cause qu'ils étaient si gros! Quoi qu'il en
+soit, le temps fuyait et, comme dernière ressource, ils envoyèrent
+chercher Tripetta et Hop-Frog.
+
+Quand les deux petits amis obéirent à l'ordre du roi, ils le trouvèrent
+prenant royalement le vin avec les sept membres de son conseil privé;
+mais le monarque semblait de fort mauvaise humeur. Il savait que
+Hop-Frog craignait le vin; car cette boisson excitait le pauvre boiteux
+jusqu'à la folie; et la folie n'est pas une manière de sentir bien
+réjouissante. Mais le roi aimait ses propres charges et prenait plaisir
+à forcer Hop-Frog à boire, et,—suivant l'expression royale,—à _être
+gai_.
+
+—Viens ici, Hop-Frog,—dit-il, comme le bouffon et son amie entraient
+dans la chambre;—avale-moi cette rasade à la santé de vos amis absents
+(ici Hop-Frog soupira), et sers-nous de ton imaginative. Nous avons
+besoin de types,—de _caractères_, mon brave!—de quelque chose de
+nouveau—d'extraordinaire. Nous sommes fatigués de cette éternelle
+monotonie. Allons, bois!—le vin allumera ton génie!
+
+Hop-Frog s'efforça, comme d'habitude, de répondre par un bon mot aux
+avances du roi; mais l'effort fut trop grand. C'était justement le jour
+de naissance du pauvre nain, et l'ordre de boire _à ses amis absents_
+fit jaillir les larmes de ses yeux. Quelques larges gouttes amères
+tombèrent dans la coupe pendant qu'il la recevait humblement de la main
+de son tyran.
+
+—Ha! ha! ha!—rugit ce dernier, comme le nain épuisait la coupe avec
+répugnance,—vois ce que peut faire un verre de bon vin! Eh! tes yeux
+brillent déjà!
+
+Pauvre garçon! Ses larges yeux étincelaient plutôt qu'ils ne brillaient,
+car l'effet du vin sur son excitable cervelle était aussi puissant
+qu'instantané. Il plaça nerveusement le gobelet sur la table, et promena
+sur l'assistance un regard fixe et presque fou. Ils semblaient tous
+s'amuser prodigieusement du succès de la _farce_ royale.
+
+—Et maintenant, à l'ouvrage!—dit le premier ministre, un très-gros
+homme.
+
+—Oui,—dit le roi;—allons! Hop-Frog, prête-nous ton assistance. Des
+types, mon beau garçon! des caractères! nous avons besoin de
+_caractère_!—nous en avons tous besoin!—ha! ha! ha!
+
+Et, comme ceci visait sérieusement au bon mot, ils firent, tous sept,
+chorus au rire royal. Hop-Frog rit aussi, mais faiblement et d'un rire
+distrait.
+
+—Allons! allons!—dit le roi impatienté,—est-ce que tu ne trouves
+rien?
+
+—Je tâche de trouver quelque chose de _nouveau_,—répéta le nain d'un
+air perdu; car il était tout à fait égaré par le vin.
+
+—Tu tâches!—cria le tyran, férocement.—Qu'entends-tu par ce mot? Ah!
+je comprends. Vous boudez, et il vous faut encore du vin. Tiens! avale
+ça!—et il remplit une nouvelle coupe et la tendit toute pleine au
+boiteux, qui la regarda et respira comme essoufflé.
+
+—Bois, te dis-je!—cria le monstre,—ou par les démons!...
+
+Le nain hésitait. Le roi devint pourpre de rage. Les courtisans
+souriaient cruellement. Tripetta, pâle comme un cadavre, s'avança
+jusqu'au siège du monarque, et, s'agenouillant devant lui, elle le
+supplia d'épargner son ami.
+
+Le tyran la regarda pendant quelques instants, évidemment stupéfait
+d'une pareille audace. Il semblait ne savoir que dire ni que faire,—ni
+comment exprimer son indignation d'une manière suffisante. À la fin,
+sans prononcer une syllabe, il la repoussa violemment loin de lui, et
+lui jeta à la face le contenu de la coupe pleine jusqu'aux bords.
+
+La pauvre petite se releva du mieux qu'elle put, et, n'osant pas même
+soupirer, elle reprit sa place au pied de la table.
+
+Il y eut pendant une demi-minute un silence de mort, pendant lequel on
+aurait entendu tomber une feuille, une plume. Ce silence fut interrompu
+par une espèce de grincement sourd, mais rauque et prolongé, qui sembla
+jaillir tout d'un coup de tous les coins de la chambre.
+
+—Pourquoi,—pourquoi,—pourquoi faites-vous ce bruit?—demanda le roi,
+se retournant avec fureur vers le nain.
+
+Ce dernier semblait être revenu à peu près de son ivresse, et, regardant
+fixement, mais avec tranquillité, le tyran en face, il s'écria
+simplement:
+
+—Moi,—moi? Comment pourrait-ce être moi?
+
+—Le son m'a semblé venir du dehors,—observa l'un des
+courtisans;—j'imagine que c'est le perroquet, à la fenêtre, qui aiguise
+son bec aux barreaux de sa cage.
+
+—C'est vrai,—répliqua le monarque, comme très-soulagé par cette
+idée;—mais, sur mon honneur de chevalier, j'aurais juré que c'était le
+grincement des dents de ce misérable.
+
+Là-dessus, le nain se mit à rire (le roi était un farceur trop déterminé
+pour trouver à redire au rire de qui que ce fût), et déploya une large,
+puissante et épouvantable rangée de dents. Bien mieux, il déclara qu'il
+était tout disposé à boire autant de vin qu'on voudrait. Le monarque
+s'apaisa, et Hop-Frog, ayant absorbé une nouvelle rasade sans le moindre
+inconvénient, entra tout de suite, et avec chaleur, dans le plan de la
+mascarade.
+
+—Je ne puis expliquer,—observa-t-il fort tranquillement, et comme s'il
+n'avait jamais goûté de vin de sa vie,—comment s'est faite cette
+association d'idées; mais _juste_ après que Votre Majesté eut frappé la
+petite et lui eut jeté le vin à la face,—_juste après_ que Votre
+Majesté eut fait cela, et pendant que le perroquet faisait ce singulier
+bruit derrière la fenêtre, il m'est revenu à l'esprit un merveilleux
+divertissement;—c'est un des jeux de mon pays, et nous l'introduisons
+souvent dans nos mascarades; mais ici il sera absolument nouveau.
+Malheureusement ceci demande une société de huit personnes, et...
+
+—Eh! nous sommes huit!—s'écria le roi, riant de sa subtile
+découverte;—huit, juste!—moi et mes sept ministres. Voyons! quel est
+ce divertissement?
+
+—Nous appelons cela,—dit le boiteux,—les _Huit Orangs-Outangs
+Enchaînés_, et c'est vraiment un jeu charmant, quand il est bien
+exécuté.
+
+—_Nous_ l'exécuterons,—dit le roi, en se redressant et abaissant les
+paupières.
+
+—La beauté du jeu,—continua Hop-Frog,—consiste dans l'effroi qu'il
+cause parmi les femmes.
+
+—Excellent!—rugirent en chœur le monarque et son ministère.
+
+—_C'est moi_ qui vous habillerai en orangs-outangs,—continua le
+nain;—fiez-vous à moi pour tout cela. La ressemblance sera si frappante
+que tous les masques vous prendront pour de véritables bêtes,—et,
+naturellement, ils seront aussi terrifiés qu'étonnés.
+
+—Oh! c'est ravissant!—s'écria le roi.—Hop-Frog! nous ferons de toi un
+homme!
+
+—Les chaînes ont pour but d'augmenter le désordre par leur tintamarre.
+Vous êtes censés avoir échappé en masse à vos gardiens. Votre Majesté ne
+peut se figurer l'effet produit, dans un bal masqué, par huit
+orangs-outangs enchaînés, que la plupart des assistants prennent pour de
+véritables bêtes, se précipitant avec des cris sauvages à travers une
+foule d'hommes et de femmes coquettement et somptueusement vêtus. Le
+contraste n'a pas son pareil.
+
+—Cela sera!—dit le roi; et le conseil se leva en toute hâte,—car il
+se faisait tard,—pour mettre à exécution le plan de Hop-Frog.
+
+Sa manière d'arranger tout ce monde en orangs-outangs était très-simple,
+mais très-suffisante pour son dessein. À l'époque où se passe cette
+histoire, on voyait rarement des animaux de cette espèce dans les
+différentes parties du monde civilisé; et, comme les imitations faites
+par le nain étaient suffisamment bestiales et plus que suffisamment
+hideuses, on crut pouvoir se fier à la ressemblance.
+
+Le roi et ses ministres furent d'abord insinués dans des chemises et des
+caleçons de tricot collants. Puis on les enduisit de goudron. À cet
+endroit de l'opération, quelqu'un de la bande suggéra l'idée de plumes;
+mais elle fut tout d'abord rejetée par le nain, qui convainquit bien
+vite les huit personnages, par une démonstration oculaire, que le poil
+d'un animal tel que l'orang-outang était bien plus fidèlement représenté
+par du lin. En conséquence, on en étala une couche épaisse par-dessus la
+couche de goudron. On se procura alors une longue chaîne. D'abord on la
+passa autour de la taille du roi, _et l'on s'y assujettit_; puis, autour
+d'un autre individu de la bande, et on l'y assujettit également; puis,
+successivement autour de chacun et de la même manière. Quand tout cet
+arrangement de chaîne fut achevé, en s'écartant l'un de l'autre aussi
+loin que possible, ils formèrent un cercle; et, pour achever la
+vraisemblance, Hop-Frog fit passer le reste de la chaîne à travers le
+cercle, en deux diamètres, à angles droits, d'après la méthode adoptée
+aujourd'hui par les chasseurs de Bornéo qui prennent des chimpanzés ou
+d'autres grosses espèces.
+
+La grande salle dans laquelle le bal devait avoir lieu était une pièce
+circulaire, très-élevée, et recevant la lumière du soleil par une
+fenêtre unique, au plafond. La nuit (c'était le temps où cette salle
+trouvait sa destination spéciale), elle était principalement éclairée
+par un vaste lustre, suspendu par une chaîne au centre du châssis, et
+qui s'élevait ou s'abaissait au moyen d'un contrepoids ordinaire; mais
+pour ne pas nuire à l'élégance, ce dernier passait en dehors de la
+coupole et par-dessus le toit.
+
+La décoration de la salle avait été abandonnée à la surveillance de
+Tripetta; mais dans quelques détails elle avait probablement été guidée
+par le calme jugement de son ami le nain. C'était d'après son conseil
+que pour cette occasion le lustre avait été enlevé. L'écoulement de la
+cire, qu'il eût été impossible d'empêcher dans une atmosphère aussi
+chaude, aurait causé un sérieux dommage aux riches toilettes des
+invités, qui, vu l'encombrement de la salle, n'auraient pas pu tous
+éviter le centre, c'est-à-dire la région du lustre. De nouveaux
+candélabres furent ajustés dans différentes parties de la salle, hors de
+l'espace rempli par la foule; et un flambeau, d'où s'échappait un parfum
+agréable, fut placé dans la main droite de chacune des cariatides qui
+s'élevaient contre le mur, au nombre de cinquante ou soixante en tout.
+
+Les huit orangs-outangs, prenant conseil de Hop-Frog, attendirent
+patiemment, pour faire leur entrée, que la salle fût complètement
+remplie de masques, c'est-à-dire jusqu'à minuit. Mais l'horloge avait à
+peine cessé de sonner, qu'ils se précipitèrent ou plutôt qu'ils
+roulèrent tous en masse,—car, empêchés comme ils étaient dans leurs
+chaînes, quelques-uns tombèrent et tous trébuchèrent en entrant.
+
+La sensation parmi les masques fut prodigieuse et remplit de joie le
+cœur du roi. Comme on s'y attendait, le nombre des invités fut grand,
+qui supposèrent que ces êtres de mine féroce étaient de véritables bêtes
+d'une certaine espèce, sinon précisément des orangs-outangs. Plusieurs
+femmes s'évanouirent de frayeur; et, si le roi n'avait pas pris la
+précaution d'interdire toutes les armes, lui et sa bande auraient pu
+payer leur plaisanterie de leur sang. Bref, ce fut une déroute générale
+vers les portes; mais le roi avait donné l'ordre qu'on les fermât
+aussitôt après son entrée, et, d'après le conseil du nain, les clefs
+avaient été remises entre _ses_ mains.
+
+Pendant que le tumulte était à son comble, et que chaque masque ne
+pensait qu'à son propre salut,—car, en somme, dans cette panique et
+cette cohue, il y avait un danger réel,—on aurait pu voir la chaîne qui
+servait à suspendre le lustre, et qui avait été également retirée,
+descendre, descendre jusqu'à ce que son extrémité recourbée en crochet
+fût arrivée à trois pieds du sol.
+
+Peu d'instants après, le roi et ses sept amis, ayant roulé à travers la
+salle dans toutes les directions, se trouvèrent enfin au centre et en
+contact immédiat avec la chaîne. Pendant qu'ils étaient dans cette
+position, le nain, qui avait toujours marché sur leurs talons, les
+engageant à prendre garde à la commotion, se saisit de leur chaîne à
+l'intersection des deux parties diamétrales. Alors, avec la rapidité de
+la pensée, il y ajusta le crochet qui servait d'ordinaire à suspendre le
+lustre; et en un instant, retirée comme par un agent invisible, la
+chaîne remonta assez haut pour mettre le crochet hors de toute portée,
+et conséquemment enleva les orangs-outangs tous ensemble, les uns contre
+les autres, et face à face.
+
+Les masques, pendant ce temps, étaient à peu près revenus de leur
+alarme; et, comme ils commençaient à prendre tout cela pour une
+plaisanterie adroitement concertée, ils poussèrent un immense éclat de
+rire, en voyant la position des singes.
+
+—Gardez-les _moi_!—cria alors Hop-Frog; et sa voix perçante se faisait
+entendre à travers le tumulte,—gardez-les-moi, je crois que je les
+connais, _moi_. Si je peux seulement les bien voir, _moi_, je vous dirai
+tout de suite qui ils sont.
+
+Alors, chevauchant des pieds et des mains sur les têtes de la foule, il
+manœuvra de manière à atteindre le mur; puis, arrachant un flambeau à
+l'une des cariatides, il retourna, comme il était venu, vers le centre
+de la salle,—bondit avec l'agilité d'un singe sur la tête du roi,—et
+grimpa de quelques pieds après la chaîne,—abaissant la torche pour
+examiner le groupe des orangs-outangs, et criant toujours:—Je
+découvrirai bien vite qui ils sont!
+
+Et alors, pendant que toute l'assemblée,—y compris les singes,—se
+tordait de rire, le bouffon poussa soudainement un sifflement aigu; la
+chaîne remonta vivement de trente pieds environ,—tirant avec elle les
+orangs-outangs terrifiés qui se débattaient, et les laissant suspendus
+en l'air entre le châssis et le plancher. Hop-Frog, cramponné à la
+chaîne, était remonté avec elle et gardait toujours sa position
+relativement aux huit masques, rabattant toujours sa torche vers eux,
+comme s'il s'efforçait de découvrir qui ils pouvaient être.
+
+Toute l'assistance fut tellement stupéfiée par cette ascension, qu'il en
+résulta un silence profond, d'une minute environ. Mais il fut interrompu
+par un bruit sourd, une espèce de grincement rauque, comme celui qui
+avait déjà attiré l'attention du roi et de ses conseillers, quand
+celui-ci avait jeté le vin à la face de Tripetta. Mais, dans le cas
+présent, il n'y avait pas lieu de chercher d'où partait le bruit. Il
+jaillissait des dents du nain, qui faisait grincer ces crocs, comme s'il
+les broyait dans l'écume de sa bouche, et dardait des yeux étincelant
+d'une rage folle vers le roi et ses sept compagnons, dont les figures
+étaient tournées vers lui.
+
+—Ah! ah!—dit enfin le nain furibond,—ah! ah! je commence à voir qui
+sont ces gens-là maintenant!
+
+Alors, sous prétexte d'examiner le roi de plus près, il approcha le
+flambeau du vêtement de lin dont celui-ci était revêtu, et qui se fondit
+instantanément en une nappe de flamme éclatante. En moins d'une
+demi-minute, les huit orangs-outangs flambaient furieusement, au milieu
+des cris d'une multitude qui les contemplait d'en bas, frappée
+d'horreur, et impuissante à leur porter le plus léger secours.
+
+À la longue, les flammes, jaillissant soudainement avec plus de
+violence, contraignirent le bouffon à grimper plus haut sur sa chaîne,
+hors de leur atteinte, et, pendant qu'il accomplissait cette manœuvre,
+la foule retomba, pour un instant encore, dans le silence. Le nain
+saisit l'occasion, et prit de nouveau la parole:
+
+—Maintenant,—dit-il,—je vois _distinctement_ de quelle espèce sont
+ces masques. Je vois un grand roi et ses sept conseillers privés, un roi
+qui ne se fait pas scrupule de frapper une fille sans défense, et ses
+sept conseillers qui l'encouragent dans son atrocité. Quant à moi, je
+suis simplement Hop-Frog le bouffon,—et _ceci est ma dernière
+bouffonnerie!_
+
+Grâce à l'extrême combustibilité du chanvre et du goudron auquel il
+était collé, le nain avait à peine fini sa courte harangue que l'œuvre
+de vengeance était accomplie. Les huit cadavres se balançaient sur leurs
+chaînes.—masse confuse, fétide, fuligineuse, hideuse. Le boiteux lança
+sa torche sur eux, grimpa tout à loisir vers le plafond, et disparut à
+travers le châssis.
+
+On suppose que Tripetta, en sentinelle sur le toit de la salle, avait
+servi de complice à son ami dans cette vengeance incendiaire, et qu'ils
+s'enfuirent ensemble vers leur pays; car on ne les a jamais revus.
+
+
+
+
+LA BARRIQUE D'AMONTILLADO
+
+
+J'avais supporté du mieux que j'avais pu les mille injustices de
+Fortunato; mais, quand il en vint à l'insulte, je jurai de me venger.
+Vous cependant, qui connaissez bien la nature de mon âme, vous ne
+supposerez pas que j'aie articulé une seule menace. À la longue, je
+devais être vengé; c'était un point définitivement arrêté;—mais la
+perfection même de ma résolution excluait toute idée de péril. Je devais
+non-seulement punir, mais punir impunément. Une injure n'est pas
+redressée quand le châtiment atteint le redresseur; elle n'est pas non
+plus redressée quand le vengeur n'a pas soin de se faire connaître à
+celui qui a commis l'injure.
+
+Il faut qu'on sache que je n'avais donné à Fortunato aucune raison de
+douter de ma bienveillance, ni par mes paroles, ni par mes actions. Je
+continuai, selon mon habitude, à lui sourire en face, et il ne devinait
+pas que mon sourire désormais ne traduisait que la pensée de son
+immolation.
+
+Il avait un côté faible,—ce Fortunato,—bien qu'il fût à tous autres
+égards un homme à respecter, et même à craindre. Il se faisait gloire
+d'être connaisseur en vins. Peu d'Italiens ont le véritable esprit de
+connaisseur; leur enthousiasme est la plupart du temps emprunté,
+accommodé au temps et à l'occasion; c'est un charlatanisme pour agir sur
+les millionnaires anglais et autrichiens. En fait de peintures et de
+pierres précieuses, Fortunato, comme ses compatriotes, était un
+charlatan;—mais en matière de vieux vins il était sincère. À cet égard,
+je ne différais pas essentiellement de lui; j'étais moi-même
+très-entendu dans les crus italiens, et j'en achetais considérablement
+toutes les fois que je le pouvais.
+
+Un soir, à la brune, au fort de la folie du carnaval, je rencontrai mon
+ami. Il m'accosta avec une très-chaude cordialité, car il avait beaucoup
+bu. Mon homme était déguisé. Il portait un vêtement collant et mi-parti,
+et sa tête était surmontée d'un bonnet conique avec des sonnettes.
+J'étais si heureux de le voir que je crus que je ne finirais jamais de
+lui pétrir la main. Je lui dis:
+
+—Mon cher Fortunato, je vous rencontre à propos.—Quelle excellente
+mine vous avez aujourd'hui!—Mais j'ai reçu une pipe d'amontillado, ou
+du moins d'un vin qu'on me donne pour tel, et j'ai des doutes.
+
+—Comment?—dit-il,—de l'amontillado? Une pipe? Pas possible!—Et au
+milieu du carnaval!
+
+—J'ai des doutes,—répliquai-je,—et j'ai été assez bête pour payer le
+prix total de l'amontillado sans vous consulter. On n'a pas pu vous
+trouver, et je tremblais de manquer une occasion.
+
+—De l'amontillado!
+
+—J'ai des doutes.
+
+—De l'amontillado!
+
+—Et je veux les tirer au clair.
+
+—De l'amontillado!
+
+—Puisque vous êtes invité quelque part, je vais chercher Luchesi. Si
+quelqu'un a le sens critique, c'est lui. Il me dira...
+
+—Luchesi est incapable de distinguer l'amontillado du xérès.
+
+—Et cependant il y a des imbéciles qui tiennent que son goût est égal
+au vôtre.
+
+—Venez, allons!
+
+—Où?
+
+—À vos caves.
+
+—Mon ami, non; je ne veux pas abuser de votre bonté. Je vois que vous
+êtes invité. Luchesi...
+
+—Je ne suis pas invité;—partons!
+
+—Mon ami, non. Ce n'est pas la question de l'invitation, mais c'est le
+cruel froid dont je m'aperçois que vous souffrez. Les caves sont
+insupportablement humides; elles sont tapissées de nitre.
+
+—N'importe, allons! Le froid n'est absolument rien. De l'amontillado!
+On vous en a imposé.—Et quant à Luchesi, il est incapable de distinguer
+le xérès de l'amontillado.
+
+En parlant ainsi, Fortunato s'empara de mon bras. Je mis un masque de
+soie noire, et, m'enveloppant soigneusement d'un manteau, je me laissai
+traîner par lui jusqu'à mon palais.
+
+Il n'y avait pas de domestiques à la maison; ils s'étaient cachés pour
+faire ripaille en l'honneur de la saison. Je leur avais dit que je ne
+rentrerais pas avant le matin, et je leur avais donné l'ordre formel de
+ne pas bouger de la maison. Cet ordre suffisait, je le savais bien, pour
+qu'ils décampassent en toute hâte, tous, jusqu'au dernier, aussitôt que
+j'aurais tourné le dos.
+
+Je pris deux flambeaux à la glace, j'en donnai un à Fortunato, et je le
+dirigeai complaisamment, à travers une enfilade de pièces, jusqu'au
+vestibule qui conduisait aux caves. Je descendis devant lui un long et
+tortueux escalier, me retournant et lui recommandant de prendre bien
+garde. Nous atteignîmes enfin les derniers degrés, et nous nous
+trouvâmes ensemble sur le sol humide des catacombes des Montrésors.
+
+La démarche de mon ami était chancelante, et les clochettes de son
+bonnet cliquetaient à chacune de ses enjambées.
+
+—La pipe d'amontillado?—dit-il.
+
+—C'est plus loin,—dis-je;—mais observez cette broderie blanche qui
+étincelle sur les murs de ce caveau.
+
+Il se retourna vers moi et me regarda dans les yeux avec deux globes
+vitreux qui distillaient les larmes de l'ivresse.
+
+—Le nitre?—demanda-t-il à la fin.
+
+—Le nitre,—répliquai-je.—Depuis combien de temps avez-vous attrapé
+cette toux?
+
+—Euh! euh! euh!—euh! euh! euh!—euh! euh! euh!—euh!!!
+
+Il fut impossible à mon pauvre ami de répondre avant quelques minutes.
+
+—Ce n'est rien,—dit-il enfin.
+
+—Venez,—dis-je avec fermeté,—allons-nous-en; votre santé est
+précieuse. Vous êtes riche, respecté, admiré, aimé; vous êtes heureux,
+comme je le fus autrefois; vous êtes un homme qui laisserait un vide.
+Pour moi, ce n'est pas la même chose. Allons-nous-en; vous vous rendrez
+malade. D'ailleurs, il y a Luchesi...
+
+—Assez,—dit-il;—la toux, ce n'est rien. Cela ne me tuera pas. Je ne
+mourrai pas d'un rhume.
+
+—C'est vrai,—c'est vrai,—répliquai-je,—et en vérité je n'avais pas
+l'intention de vous alarmer inutilement;—mais vous devriez prendre des
+précautions. Un coup de ce médoc vous défendra contre l'humidité.
+
+Ici j'enlevai une bouteille à une longue rangée de ses compagnes qui
+étaient couchées par terre, et je fis sauter le goulot.
+
+—Buvez,—dis-je, en lui présentant le vin.
+
+Il porta la bouteille à ses lèvres, en me regardant du coin de l'œil.
+Il fit une pause, me salua familièrement (les grelots sonnèrent), et
+dit:
+
+—Je bois aux défunts qui reposent autour de nous!
+
+—Et moi, à votre longue vie!
+
+Il reprit mon bras, et nous nous remîmes en route.
+
+—Ces caveaux,—dit-il,—sont très-vastes.
+
+—Les Montrésors,—répliquai-je,—étaient une grande et nombreuse
+famille.
+
+—J'ai oublié vos armes.
+
+—Un grand pied d'or sur champ d'azur; le pied écrase un serpent rampant
+dont les dents s'enfoncent dans le talon.
+
+—Et la devise?
+
+—_Nemo me impune lacessit._
+
+—Fort beau!—dit-il. Le vin étincelait dans ses yeux, et les sonnettes
+tintaient. Le médoc m'avait aussi échauffé les idées. Nous étions
+arrivés à travers des murailles d'ossements empilés, entremêlés de
+barriques et de pièces de vin, aux dernières profondeurs des catacombes.
+Je m'arrêtai de nouveau, et cette fois je pris la liberté de saisir
+Fortunato par un bras, au-dessus du coude.
+
+—Le nitre!—dis-je;—voyez, cela augmente. Il pend comme de la mousse
+le long des voûtes. Nous sommes sous le lit de la rivière. Les gouttes
+d'humidité filtrent à travers les ossements. Venez, partons, avant qu'il
+soit trop tard. Votre toux...
+
+—Ce n'est rien,—dit-il,—continuons. Mais, d'abord, encore un coup de
+médoc.
+
+Je cassai un flacon de vin de Graves, et je le lui tendis. Il le vida
+d'un trait. Ses yeux brillèrent d'un feu ardent. Il se mit à rire, et
+jeta la bouteille en l'air avec un geste que je ne pus pas comprendre.
+
+Je le regardai avec surprise. Il répéta le mouvement,—un mouvement
+grotesque.
+
+—Vous ne comprenez pas?—dit-il.
+
+—Non,—répliquai-je.
+
+—Alors vous n'êtes pas de la loge.
+
+—Comment?
+
+—Vous n'êtes pas maçon.
+
+—Si! si!—dis-je,—si! si!
+
+—Vous? impossible! vous maçon?
+
+—Oui, maçon,—répondis-je.
+
+—Un signe!—dit-il.
+
+—Voici,—répliquai-je, en tirant une truelle de dessous les plis de mon
+manteau.
+
+—Vous voulez rire,—s'écria-t-il, en reculant de quelques pas.—Mais
+allons à l'amontillado.
+
+—Soit,—dis-je, en replaçant l'outil sous ma roquelaure, et lui offrant
+de nouveau mon bras. Il s'appuya lourdement dessus. Nous continuâmes
+notre route à la recherche de l'amontillado. Nous passâmes sous une
+rangée d'arceaux fort bas; nous descendîmes; nous fîmes quelques pas,
+et, descendant encore, nous arrivâmes à une crypte profonde, où
+l'impureté de l'air faisait rougir plutôt que briller nos flambeaux.
+
+Tout au fond de cette crypte, on en découvrait une autre moins
+spacieuse. Ses murs avaient été revêtus avec les débris humains, empilés
+dans les caves au-dessus de nous, à la manière des grandes catacombes de
+Paris. Trois côtés de cette seconde crypte étaient encore décorés de
+cette façon. Du quatrième les os avaient été arrachés et gisaient
+confusément sur le sol, formant en un point un rempart d'une certaine
+hauteur. Dans le mur, ainsi mis à nu par le déplacement des os, nous
+apercevions encore une autre niche, profonde de quatre pieds environ,
+large de trois, haute de six ou sept. Elle ne semblait pas avoir été
+construite pour un usage spécial, mais formait simplement l'intervalle
+entre deux des piliers énormes qui supportaient la voûte des catacombes,
+et s'appuyait à l'un des murs de granit massif qui délimitaient
+l'ensemble.
+
+Ce fut en vain que Fortunato, élevant sa torche malade, s'efforça de
+scruter la profondeur de la niche. La lumière affaiblie ne nous
+permettait pas d'en apercevoir l'extrémité.
+
+—Avancez,—dis-je,—c'est là qu'est l'amontillado. Quant à Luchesi...
+
+—C'est un être ignare!—interrompit mon ami, prenant les devants et
+marchant tout de travers, pendant que je suivais sur ses talons. En un
+instant, il avait atteint l'extrémité de la niche, et, trouvant sa
+marche arrêtée par le roc, il s'arrêta stupidement ébahi. Un moment
+après, je l'avais enchaîné au granit. Sur la paroi il y avait deux
+crampons de fer, à la distance d'environ deux pieds l'un de l'autre,
+dans le sens horizontal. À l'un des deux était suspendue une courte
+chaîne, à l'autre un cadenas. Ayant jeté la chaîne autour de sa taille,
+l'assujettir fut une besogne de quelques secondes. Il était trop étonné
+pour résister. Je retirai la clef, et reculai de quelques pas hors de la
+niche.
+
+—Passez votre main sur le mur,—dis-je;—vous ne pouvez pas ne pas
+sentir le nitre. Vraiment, il est très-humide. Laissez-moi vous
+_supplier_ une fois encore de vous en aller.—Non?—Alors, il faut
+positivement que je vous quitte. Mais je vous rendrai d'abord tous les
+petits soins qui sont en mon pouvoir.
+
+—L'amontillado!—s'écria mon ami, qui n'était pas encore revenu de son
+étonnement.
+
+—C'est vrai,—répliquai-je,—l'amontillado.
+
+Tout en prononçant ces mots, j'attaquais la pile d'ossements dont j'ai
+déjà parlé. Je les jetai de côté, et je découvris bientôt une bonne
+quantité de moellons et de mortier. Avec ces matériaux, et à l'aide de
+ma truelle, je commençai activement à murer l'entrée de la niche.
+
+J'avais à peine établi la première assise de ma maçonnerie, que je
+découvris que l'ivresse de Fortunato était en grande partie dissipée. Le
+premier indice que j'en eus fut un cri sourd, un gémissement, qui sortit
+du fond de la niche. _Ce n'était pas le cri d'un homme ivre!_ Puis il y
+eut un long et obstiné silence. Je posai la seconde rangée, puis la
+troisième, puis la quatrième; et alors j'entendis les furieuses
+vibrations de la chaîne. Le bruit dura quelques minutes, pendant
+lesquelles, pour m'en délecter plus à l'aise, j'interrompis ma besogne
+et m'accroupis sur les ossements. À la fin, quand le tapage s'apaisa, je
+repris ma truelle, et j'achevai sans interruption la cinquième, la
+sixième et la septième rangée. Le mur était alors presque à la hauteur
+de ma poitrine. Je fis une nouvelle pause, et, élevant les flambeaux
+au-dessus de la maçonnerie, je jetai quelques faibles rayons sur le
+personnage inclus.
+
+Une suite de grands cris, de cris aigus, fit soudainement explosion du
+gosier de la figure enchaînée, et me rejeta pour ainsi dire violemment
+en arrière. Pendant un instant j'hésitai,—je tremblai. Je tirai mon
+épée, et je commençai à fourrager à travers la niche; mais un instant de
+réflexion suffit à me tranquilliser. Je posai la main sur la maçonnerie
+massive du caveau, et je fus tout à fait rassuré. Je me rapprochai du
+mur. Je répondis aux hurlements de mon homme. Je leur fis écho et
+accompagnement,—je les surpassai en volume et en force. Voilà comme je
+fis, et le braillard se tint tranquille.
+
+Il était alors minuit, et ma tâche tirait à sa fin. J'avais complété ma
+huitième, ma neuvième et ma dixième rangée. J'avais achevé une partie de
+la onzième et dernière; il ne restait plus qu'une seule pierre à ajuster
+et à plâtrer. Je la remuai avec effort; je la plaçai à peu près dans la
+position voulue. Mais alors s'échappa de la niche un rire étouffé qui me
+fit dresser les cheveux sur la tête. À ce rire succéda une voix triste
+que je reconnus difficilement pour celle du noble Fortunato.
+
+La voix disait:
+
+—Ha! ha! ha!—Hé! hé!—Une très-bonne plaisanterie, en vérité!—une
+excellente farce! Nous en rirons de bon cœur au palais,—hé! hé!—de
+notre bon vin!—hé! hé! hé!
+
+—De l'amontillado!—dis-je.
+
+—Hé! hé!—hé! hé!—oui, de l'amontillado. Mais ne se fait-il pas tard?
+Ne nous attendront-ils pas au palais, la signora Fortunato et les
+autres? Allons-nous-en.
+
+—Oui,—dis-je,—allons-nous-en.
+
+—_Pour l'amour de Dieu, Montrésor!_
+
+—Oui,—dis-je,—pour l'amour de Dieu!
+
+Mais à ces mots point de réponse; je tendis l'oreille en vain. Je
+m'impatientai. J'appelai très-haut:
+
+—Fortunato!
+
+Pas de réponse. J'appelai de nouveau:
+
+—Fortunato!
+
+Rien.—J'introduisis une torche à travers l'ouverture qui restait et la
+laissai tomber en dedans. Je ne reçus en manière de réplique qu'un
+cliquetis de sonnettes. Je me sentis mal au cœur,—sans doute par suite
+de l'humidité des catacombes. Je me hâtai de mettre fin à ma besogne. Je
+fis un effort, et j'ajustai la dernière pierre; je la recouvris de
+mortier. Contre la nouvelle maçonnerie je rétablis l'ancien rempart
+d'ossements. Depuis un demi-siècle aucun mortel ne les a dérangés. _In
+pace requiescat!_
+
+
+
+
+LE MASQUE DE LA MORT ROUGE
+
+
+La _Mort Rouge_ avait pendant longtemps dépeuplé la contrée. Jamais
+peste ne fut si fatale, si horrible. Son avatar, c'était le sang,—la
+rougeur et la hideur du sang. C'étaient des douleurs aiguës, un vertige
+soudain, et puis un suintement abondant par les pores, et la dissolution
+de l'être. Des taches pourpres sur le corps, et spécialement sur le
+visage de la victime, la mettaient au ban de l'humanité, et lui
+fermaient tout secours et toute sympathie. L'invasion, le progrès, le
+résultat de la maladie, tout cela était l'affaire d'une demi-heure.
+
+Mais le prince Prospero était heureux, et intrépide, et sagace. Quand
+ses domaines furent à moitié dépeuplés, il convoqua un millier d'amis
+vigoureux et allègres de cœur, choisis parmi les chevaliers et les
+dames de sa cour, et se fit avec eux une retraite profonde dans une de
+ses abbayes fortifiées. C'était un vaste et magnifique bâtiment, une
+création du prince, d'un goût excentrique et cependant grandiose. Un mur
+épais et haut lui faisait une ceinture. Ce mur avait des portes de fer.
+Les courtisans, une fois entrés, se servirent de fourneaux et de solides
+marteaux pour souder les verrous. Ils résolurent de se barricader contre
+les impulsions soudaines du désespoir extérieur et de fermer toute issue
+aux frénésies du dedans. L'abbaye fut largement approvisionnée. Grâce à
+ces précautions, les courtisans pouvaient jeter le défi à la contagion.
+Le monde extérieur s'arrangerait comme il pourrait. En attendant,
+c'était folie de s'affliger ou de penser. Le prince avait pourvu à tous
+les moyens de plaisir. Il y avait des bouffons, il y avait des
+improvisateurs, des danseurs, des musiciens, il y avait le beau sous
+toutes ses formes, il y avait le vin. En dedans, il y avait toutes ces
+belles choses et la sécurité. Au-dehors, la _Mort Rouge_.
+
+Ce fut vers la fin du cinquième ou sixième mois de sa retraite, et
+pendant que le fléau sévissait au-dehors avec le plus de rage, que le
+prince Prospero gratifia ses mille amis d'un bal masqué de la plus
+insolite magnificence.
+
+Tableau voluptueux que cette mascarade! Mais d'abord laissez-moi vous
+décrire les salles où elle eut lieu. Il y en avait sept,—une enfilade
+impériale. Dans beaucoup de palais, ces séries de salons forment de
+longues perspectives en ligne droite, quand les battants des portes sont
+rabattus sur les murs de chaque côté, de sorte que le regard s'enfonce
+jusqu'au bout sans obstacle. Ici, le cas était fort différent, comme on
+pouvait s'y attendre de la part du duc et de son goût très-vif pour le
+bizarre. Les salles étaient si irrégulièrement disposées, que l'œil
+n'en pouvait guère embrasser plus d'une à la fois. Au bout d'un espace
+de vingt à trente yards, il y avait un brusque détour, et à chaque coude
+un nouvel aspect. À droite et à gauche, au milieu de chaque mur, une
+haute et étroite fenêtre gothique donnait sur un corridor fermé qui
+suivait les sinuosités de l'appartement. Chaque fenêtre était faite de
+verres coloriés en harmonie avec le ton dominant dans les décorations de
+la salle sur laquelle elle s'ouvrait. Celle qui occupait l'extrémité
+orientale, par exemple, était tendue de bleu,—et les fenêtres étaient
+d'un bleu profond. La seconde pièce était ornée et tendue de pourpre, et
+les carreaux étaient pourpres. La troisième, entièrement verte, et
+vertes les fenêtres. La quatrième, décorée d'orange, était éclairée par
+une fenêtre orangée,—la cinquième, blanche,—la sixième, violette.
+
+La septième salle était rigoureusement ensevelie de tentures de velours
+noir qui revêtaient tout le plafond et les murs, et retombaient en
+lourdes nappes sur un tapis de même étoffe et de même couleur. Mais,
+dans cette chambre seulement, la couleur des fenêtres ne correspondait
+pas à la décoration. Les carreaux étaient écarlates,—d'une couleur
+intense de sang.
+
+Or, dans aucune des sept salles, à travers les ornements d'or éparpillés
+à profusion çà et là ou suspendus aux lambris, on ne voyait de lampe ni
+de candélabre. Ni lampes, ni bougies; aucune lumière de cette sorte dans
+cette longue suite de pièces. Mais, dans les corridors qui leur
+servaient de ceinture, juste en face de chaque fenêtre, se dressait un
+énorme trépied, avec un brasier éclatant, qui projetait ses rayons à
+travers les carreaux de couleur et illuminait la salle d'une manière
+éblouissante. Ainsi se produisaient une multitude d'aspects chatoyants
+et fantastiques. Mais, dans la chambre de l'ouest, la chambre noire, la
+lumière du brasier qui ruisselait sur les tentures noires à travers les
+carreaux sanglants était épouvantablement sinistre, et donnait aux
+physionomies des imprudents qui y entraient un aspect tellement étrange,
+que bien peu de danseurs se sentaient le courage de mettre les pieds
+dans son enceinte magique.
+
+C'était aussi dans cette salle que s'élevait, contre le mur de l'ouest,
+une gigantesque horloge d'ébène. Son pendule se balançait avec un
+tic-tac sourd, lourd, monotone; et quand l'aiguille des minutes avait
+fait le circuit du cadran et que l'heure allait sonner, il s'élevait des
+poumons d'airain de la machine un son clair, éclatant, profond et
+excessivement musical, mais d'une note si particulière et d'une énergie
+telle, que d'heure en heure, les musiciens de l'orchestre étaient
+contraints d'interrompre un instant leurs accords pour écouter la
+musique de l'heure; les valseurs alors cessaient forcément leurs
+évolutions; un trouble momentané courrait dans toute la joyeuse
+compagnie; et, tant que vibrait le carillon, on remarquait que les plus
+fous devenaient pâles, et que les plus âgés et les plus rassis passaient
+leurs mains sur leurs fronts, comme dans une méditation ou une rêverie
+délirante. Mais, quand l'écho s'était tout à fait évanoui, une légère
+hilarité circulait par toute l'assemblée; les musiciens
+s'entre-regardaient et souriaient de leurs nerfs et de leur folie, et se
+juraient tout bas, les uns aux autres, que la prochaine sonnerie ne
+produirait pas en eux la même émotion; et puis, après la fuite des
+soixante minutes qui comprennent les trois mille six cents secondes de
+l'heure disparue, arrivait une nouvelle sonnerie de la fatale horloge,
+et c'était le même trouble, le même frisson, les mêmes rêveries.
+
+Mais, en dépit de tout cela, c'était une joyeuse et magnifique orgie. Le
+goût du duc était tout particulier. Il avait un œil sûr à l'endroit des
+couleurs et des effets. Il méprisait le _décorum_ de la mode. Ses plans
+étaient téméraires et sauvages, et ses conceptions brillaient d'une
+splendeur barbare. Il y a des gens qui l'auraient jugé fou. Ses
+courtisans sentaient bien qu'il ne l'était pas. Mais il fallait
+l'entendre, le voir, le toucher, pour être sûr qu'il ne l'était pas.
+
+Il avait, à l'occasion de cette grande fête, présidé en grande partie à
+la décoration mobilière des sept salons, et c'était son goût personnel
+qui avait commandé le style des travestissements. À coup sûr, c'étaient
+des conceptions grotesques. C'était éblouissant, étincelant; il y avait
+du piquant et du fantastique,—beaucoup de ce qu'on a vu dans _Hernani_.
+Il y avait des figures vraiment arabesques, absurdement équipées,
+incongrûment bâties; des fantaisies monstrueuses comme la folie; il y
+avait du beau, du licencieux, du bizarre en quantité, tant soit peu du
+terrible, et du dégoûtant à foison. Bref, c'était comme une multitude de
+rêves qui se pavanaient çà et là dans les sept salons. Et ces rêves se
+contorsionnaient en tous sens, prenant la couleur des chambres; et l'on
+eût dit qu'ils exécutaient la musique avec leurs pieds, et que les airs
+étranges de l'orchestre étaient l'écho de leurs pas.
+
+Et, de temps en temps, on entend sonner l'horloge d'ébène de la salle de
+velours. Et alors, pour un moment, tout s'arrête, tout se tait, excepté
+la voix de l'horloge. Les rêves sont glacés, paralysés dans leurs
+postures. Mais les échos de la sonnerie s'évanouissent,—ils n'ont duré
+qu'un instant,—et à peine ont-ils fui, qu'une hilarité légère et mal
+contenue circule partout. Et la musique s'enfle de nouveau, et les rêves
+revivent, et ils se tordent çà et là plus joyeusement que jamais,
+reflétant la couleur des fenêtres à travers lesquelles ruisselle le
+rayonnement des trépieds. Mais, dans la chambre qui est là-bas tout à
+l'ouest, aucun masque n'ose maintenant s'aventurer; car la nuit avance,
+et une lumière plus rouge afflue à travers les carreaux couleur de sang,
+et la noirceur des draperies funèbres est effrayante; et à l'étourdi qui
+met le pied sur le tapis funèbre l'horloge d'ébène envoie un carillon
+plus lourd, plus solennellement énergique que celui qui frappe les
+oreilles des masques tourbillonnant dans l'insouciance lointaine des
+autres salles.
+
+Quant à ces pièces-là, elles fourmillaient de monde, et le cœur de la
+vie y battait fiévreusement. Et la fête tourbillonnait toujours lorsque
+s'éleva enfin le son de minuit de l'horloge. Alors, comme je l'ai dit,
+la musique s'arrêta; le tournoiement des valseurs fut suspendu; il se
+fit partout, comme naguère, une anxieuse immobilité. Mais le timbre de
+l'horloge avait cette fois douze coups à sonner; aussi, il se peut bien
+que plus de pensée se soit glissée dans les méditations de ceux qui
+pensaient parmi cette foule festoyante. Et ce fut peut-être aussi pour
+cela que plusieurs personnes parmi cette foule, avant que les derniers
+échos du dernier coup fussent noyés dans le silence, avaient eu le temps
+de s'apercevoir de la présence d'un masque qui jusque-là n'avait
+aucunement attiré l'attention. Et, la nouvelle de cette intrusion
+s'étant répandue en un chuchotement à la ronde, il s'éleva de toute
+l'assemblée un bourdonnement, un murmure significatif d'étonnement et de
+désapprobation,—puis, finalement, de terreur, d'horreur et de dégoût.
+
+Dans une réunion de fantômes telle que je l'ai décrite, il fallait sans
+doute une apparition bien extraordinaire pour causer une telle
+sensation. La licence carnavalesque de cette nuit était, il est vrai, à
+peu près illimitée; mais le personnage en question avait dépassé
+l'extravagance d'un Hérode, et franchi les bornes—cependant
+complaisantes—du décorum imposé par le prince. Il y a dans les cœurs
+des plus insouciants des cordes qui ne se laissent pas toucher sans
+émotion. Même chez les dépravés, chez ceux pour qui la vie et la mort
+sont également un jeu, il y a des choses avec lesquelles on ne peut pas
+jouer. Toute l'assemblée parut alors sentir profondément le mauvais goût
+et l'inconvenance de la conduite et du costume de l'étranger. Le
+personnage était grand et décharné, et enveloppé d'un suaire de la tête
+aux pieds. Le masque qui cachait le visage représentait si bien la
+physionomie d'un cadavre raidi, que l'analyse la plus minutieuse aurait
+difficilement découvert d'artifice. Et cependant, tous ces fous auraient
+peut-être supporté, sinon approuvé, cette laide plaisanterie. Mais le
+masque avait été jusqu'à adopter le type de la _Mort Rouge_. Son
+vêtement était barbouillé de sang,—et son large front, ainsi que tous
+les traits de sa face, étaient aspergés de l'épouvantable écarlate.
+
+Quand les yeux du prince Prospero tombèrent sur cette figure de
+spectre,—qui, d'un mouvement lent, solennel, emphatique, comme pour
+mieux soutenir son rôle, se promenait çà et là à travers les
+danseurs,—on le vit d'abord convulsé par un violent frisson de terreur
+ou de dégoût; mais, une seconde après, son front s'empourpra de rage.
+
+—Qui ose,—demanda-t-il, d'une voix enrouée, aux courtisans debout près
+de lui,—qui ose nous insulter par cette ironie blasphématoires?
+Emparez-vous de lui, et démasquez-le,—que nous sachions qui nous aurons
+à pendre aux créneaux, au lever du soleil!
+
+C'était dans la chambre de l'est ou chambre bleue que se trouvait le
+prince Prospero, quand il prononça ces paroles. Elles retentirent
+fortement et clairement à travers les sept salons,—car le prince était
+un homme impérieux et robuste, et la musique s'était tue à un signe de
+sa main.
+
+C'était dans la chambre bleue que se tenait le prince, avec un groupe de
+pâles courtisans à ses côtés. D'abord, pendant qu'il parlait, il y eut
+parmi le groupe un léger mouvement en avant dans la direction de
+l'intrus, qui fut un instant presque à leur portée, et qui maintenant,
+d'un pas délibéré et majestueux, se rapprochait de plus en plus du
+prince. Mais, par suite d'une certaine terreur indéfinissable que
+l'audace insensée du masque avait inspirée à toute la société, il ne se
+trouva personne pour lui mettre la main dessus; si bien que, ne trouvant
+aucun obstacle, il passa à deux pas de la personne du prince; et pendant
+que l'immense assemblée, comme obéissant à un seul mouvement, reculait
+du centre de la salle vers les murs, il continua sa route sans
+interruption, de ce même pas solennel et mesuré qui l'avait tout d'abord
+caractérisé, de la chambre bleue à la chambre pourpre,—de la chambre
+pourpre à la chambre verte,—de la verte à l'orange,—de celle-ci à la
+blanche,—et de celle-là à la violette, avant qu'on eût fait un
+mouvement décisif pour l'arrêter.
+
+Ce fut alors, toutefois, que le prince Prospero, exaspéré par la rage et
+la honte de sa lâcheté d'une minute, s'élança précipitamment à travers
+les six chambres, où nul ne le suivit; car une terreur mortelle s'était
+emparée de tout le monde. Il brandissait un poignard nu, et s'était
+approché impétueusement à une distance de trois ou quatre pieds du
+fantôme qui battait en retraite, quand ce dernier, arrivé à l'extrémité
+de la salle de velours, se retourna brusquement et fit face à celui qui
+le poursuivait. Un cri aigu partit,—et le poignard glissa avec un
+éclair sur le tapis funèbre où le prince Prospero tombait mort une
+seconde après.
+
+Alors, invoquant le courage violent du désespoir, une foule de masques
+se précipita à la fois dans la chambre noire; et, saisissant l'inconnu,
+qui se tenait, comme une grande statue, droit et immobile dans l'ombre
+de l'horloge d'ébène, ils se sentirent suffoqués par une terreur sans
+nom, en voyant que sous le linceul et le masque cadavéreux, qu'ils
+avaient empoignés avec une si violente énergie, ne logeait aucune forme
+palpable.
+
+On reconnut alors la présence de la _Mort Rouge_. Elle était venue comme
+un voleur de nuit. Et tous les convives tombèrent un à un dans les
+salles de l'orgie inondées d'une rosée sanglante, et chacun mourut dans
+la posture désespérée de sa chute.
+
+Et la vie de l'horloge d'ébène disparut avec celle du dernier de ces
+êtres joyeux. Et les flammes des trépieds expirèrent. Et les Ténèbres,
+et la Ruine, et la _Mort Rouge_ établirent sur toutes choses leur empire
+illimité.
+
+
+
+
+LE ROI PESTE
+
+HISTOIRE CONTENANT UNE ALLÉGORIE
+
+ _Les dieux souffrent et autorisent fort bien chez les rois les choses
+ qui leur font horreur dans les chemins de la canaille._
+ BUCKHURST, _Ferrex et Porrex._
+
+
+Vers minuit environ, pendant une nuit du mois d'octobre, sous le règne
+chevaleresque d'Édouard III, deux matelots appartenant à l'équipage du
+_Free-and-Easy_, goélette de commerce faisant le service entre l'Écluse
+(Belgique) et la Tamise, et qui était alors à l'ancre dans cette
+rivière, furent très-émerveillés de se trouver assis dans la salle d'une
+taverne de la paroisse Saint-André, à Londres,—laquelle taverne portait
+pour enseigne la portraiture du _Joyeux Loup de mer_.
+
+La salle, quoique mal construite, noircie par la fumée, basse de
+plafond, et ressemblant d'ailleurs à tous les cabarets de cette époque,
+était néanmoins, dans l'opinion des groupes grotesques de buveurs
+disséminés çà et là, suffisamment bien appropriée à sa destination.
+
+De ces groupes, nos deux matelots formaient, je crois, le plus
+intéressant, sinon le plus remarquable.
+
+Celui qui paraissait être l'aîné, et que son compagnon appelait du nom
+caractéristique de _Legs_ (jambes), était aussi de beaucoup le plus
+grand des deux. Il pouvait bien avoir six pieds et demi, et une courbure
+habituelle des épaules semblait la conséquence nécessaire d'une aussi
+prodigieuse stature.—Son superflu en hauteur était néanmoins plus que
+compensé par des déficits à d'autres égards. Il était excessivement
+maigre, et il aurait pu, comme l'affirmaient ses camarades, remplacer,
+quand il était ivre, une flamme de tête de mât, et à jeun le bout-dehors
+du foc. Mais évidemment ces plaisanteries et d'autres analogues
+n'avaient jamais produit aucun effet sur les muscles cachinnatoires du
+loup de mer. Avec ses pommettes saillantes, son grand nez de faucon, son
+menton fuyant, sa mâchoire inférieure déprimée et ses énormes yeux
+blancs protubérants, l'expression de sa physionomie, quoique empreinte
+d'une espèce d'indifférence bourrue pour toutes choses, n'en était pas
+moins solennelle et sérieuse, au delà de toute imitation et de toute
+description.
+
+Le plus jeune matelot était, dans toute son apparence extérieure,
+l'inverse et la réciproque de son camarade. Une paire de jambes arquées
+et trapues supportait sa personne lourde et ramassée, et ses bras
+singulièrement courts et épais, terminés par des poings plus
+qu'ordinaires, pendillaient et se balançaient à ses côtés comme les
+ailerons d'une tortue de mer. De petits yeux, d'une couleur non précise,
+scintillaient, profondément enfoncés dans sa tête. Son nez restait
+enfoui dans la masse de chair qui enveloppait sa face ronde, pleine et
+pourprée, et sa grosse lèvre supérieure se reposait complaisamment sur
+l'inférieure, encore plus grosse, avec un air de satisfaction
+personnelle, augmenté par l'habitude qu'avait le propriétaire desdites
+lèvres de les lécher de temps à autre. Il regardait évidemment son grand
+camarade de bord avec un sentiment moitié d'ébahissement, moitié de
+raillerie; et parfois, quand il le contemplait en face, il avait l'air
+du soleil empourpré, contemplant, avant de se coucher, le haut des
+rochers de Ben-Nevis.
+
+Cependant les pérégrinations du digne couple dans les différentes
+tavernes du voisinage pendant les premières heures de la nuit avaient
+été variées et pleines d'événements. Mais les fonds, même les plus
+vastes, ne sont pas éternels, et c'était avec des poches vides que nos
+amis s'étaient aventurés dans le cabaret en question.
+
+Au moment précis où commence proprement cette histoire, Legs et son
+compagnon Hugh Tarpaulin étaient assis, chacun les deux coudes appuyés
+sur la vaste table de chêne, au milieu de la salle, et les joues entre
+les mains. À l'abri d'un vaste flacon de _humming-stuffnon payé, ils
+lorgnaient les mots sinistres: _Pas de craie_[6],—qui non sans
+étonnement et sans indignation de leur part, étaient écrits sur la porte
+en caractères de craie,—cette impudente craie qui osait se déclarer
+absente! Non que la faculté de déchiffrer les caractères
+écrits,—faculté considérée parmi le peuple de ce temps comme un peu
+moins cabalistique que l'art de les tracer,—eût pu, en stricte justice,
+être imputée aux deux disciples de la mer; mais il y avait, pour dire la
+vérité, un certain tortillement dans la tournure des lettres,—et dans
+l'ensemble je ne sais quelle indescriptible embardée,—qui présageaient,
+dans l'opinion des deux marins, une sacrée secousse et un sale temps, et
+qui les décidèrent tout d'un coup, suivant le langage métaphorique de
+Legs, à veiller aux pompes, à serrer toute la toile et à fuir devant le
+vent.
+
+En conséquence, ayant consommé ce qui restait d'ale, et solidement
+agrafé leurs courts pourpoints, finalement ils prirent leur élan vers la
+rue. Tarpaulin, il est vrai, entra deux fois dans la cheminée, la
+prenant pour la porte, mais enfin leur fuite s'effectua heureusement,
+et, une demi-heure après minuit, nos deux héros avaient paré au grain et
+filaient rondement à travers une ruelle sombre dans la direction de
+l'escalier Saint-André, chaudement poursuivis par la tavernière du
+_Joyeux Loup de mer._
+
+Bien des années avant et après l'époque où se passe cette dramatique
+histoire, toute l'Angleterre, mais plus particulièrement la métropole,
+retentissait périodiquement du cri sinistre:—la Peste! La Cité était en
+grande partie dépeuplée,—et, dans ces horribles quartiers avoisinant la
+Tamise, parmi ces ruelles et ces passages noirs, étroits et immondes,
+que le démon de la peste avait choisis, supposait-on alors, pour le lieu
+de sa nativité, on ne pouvait rencontrer, se pavanant à l'aise, que
+l'effroi, la terreur et la superstition.
+
+Par ordre du roi, ces quartiers étaient condamnés, et il était défendu à
+toute personne, sous peine de mort, de pénétrer dans leurs affreuses
+solitudes. Cependant, ni le décret du monarque, ni les énormes barrières
+élevées à l'entrée des rues, ni la perspective de cette hideuse mort,
+qui, presque à coup sûr, engloutissait le misérable qu'aucun péril ne
+pouvait détourner de l'aventure, n'empêchaient pas les habitations
+démeublées et inhabitées d'être dépouillées, par la main d'une rapine
+nocturne, du fer, du cuivre, des plombages, enfin de tout article
+pouvant devenir l'objet d'un lucre quelconque.
+
+Il fut particulièrement constaté, à chaque hiver, à l'ouverture annuelle
+des barrières, que les serrures, les verrous et les caves secrètes
+n'avaient protégé que médiocrement ces amples provisions de vins et
+liqueurs, que, vu les risques et les embarras du déplacement, plusieurs
+des nombreux marchands ayant boutique dans le voisinage s'étaient
+résignés, durant la période de l'exil, à confier à une aussi
+insuffisante garantie.
+
+Mais, parmi le peuple frappé de terreur, bien peu de gens attribuaient
+ces faits à l'action des mains humaines. Les esprits et les gobelins de
+la peste, les démons de la fièvre, tels étaient pour le populaire les
+vrais suppôts de malheur; et il se débitait sans cesse là-dessus des
+contes à glacer le sang, si bien que toute la masse des bâtiments
+condamnés fut à la longue enveloppée de terreur comme d'un suaire, et
+que le voleur lui-même, souvent épouvantés par l'horreur superstitieuse
+qu'avaient créée ses propres déprédations, laissait le vaste circuit du
+quartier maudit aux ténèbres, au silence, à la peste et à la mort.
+
+Ce fut par l'une des redoutables barrières dont il a été parlé, et qui
+indiquait que la région située au delà était condamnée, que Legs et le
+digne Hugh Tarpaulin, qui dégringolaient à travers une ruelle,
+trouvèrent leur course soudainement arrêtée. Il ne pouvait pas être
+question de revenir sur leurs pas, et il n'y avait pas de temps à
+perdre; car ceux qui leur donnaient la chasse étaient presque sur leurs
+talons. Pour des matelots pur-sang, grimper sur la charpente
+grossièrement façonnée n'était qu'un jeu; et, exaspérés par la double
+excitation de la course et des liqueurs, ils sautèrent résolument de
+l'autre côté, puis, reprenant leur course ivre avec des cris et des
+hurlements, s'égarèrent bientôt dans ces profondeurs compliquées et
+malsaines.
+
+S'ils n'avaient pas été ivres au point d'avoir perdu le sens moral,
+leurs pas vacillants eussent été paralysés par les horreurs de leur
+situation. L'air était froid et brumeux. Parmi le gazon haut et
+vigoureux qui leur montait jusqu'aux chevilles, les pavés déchaussés
+gisaient dans un affreux désordre. Des maisons tombées bouchaient les
+rues. Les miasmes les plus fétides et les plus délétères régnaient
+partout;—et grâce à cette pâle lumière qui, même à minuit, émane
+toujours d'une atmosphère vaporeuse et pestilentielle, on aurait pu
+discerner, gisant dans les allées et les ruelles, ou pourrissant dans
+les habitations sans fenêtres, la charogne de maint voleur nocturne
+arrêté par la main de la peste dans la perpétration de son exploit.
+
+Mais il n'était pas au pouvoir d'image, de sensations et d'obstacles de
+cette nature d'arrêter la course de deux hommes, qui, naturellement
+braves, et, cette nuit-là surtout, pleins jusqu'aux bords de courage et
+de _humming-stuff_, auraient intrépidement roulé, aussi droit que
+l'aurait permis leur état, dans la gueule même de la Mort. En
+avant,—toujours en avant allait le sinistre Legs, faisant retentir les
+échos de ce désert solennel de cris semblables au terrible hurlement de
+guerre des Indiens; et avec lui toujours, roulait le trapu Tarpaulin,
+accroché au pourpoint de son camarade plus agile, et surpassant encore
+les plus valeureux efforts de ce dernier dans la musique vocale par des
+mugissements de _basse_ tirés des profondeurs de ses poumons
+stentoriens.
+
+Évidemment, ils avaient atteint la place forte de la peste. À chaque pas
+ou à chaque culbute, leur route devenait plus horrible et plus infecte,
+les chemins plus étroits et plus embrouillés. De grosses pierres et des
+poutres tombant de temps en temps des toits délabrés rendaient
+témoignage, par leurs chutes lourdes et funestes, de la prodigieuse
+hauteur des maisons environnantes; et, quand il leur fallait faire un
+effort énergique pour se pratiquer un passage à travers les fréquents
+monceaux de gravats, il n'était pas rare que leur main tombât sur un
+squelette, ou s'empêtrât dans les chairs décomposées.
+
+Tout à coup les marins trébuchèrent contre l'entrée d'un vaste bâtiment
+d'apparence sinistre; un cri plus aigu que de coutume jaillit du gosier
+de l'exaspéré Legs, et il y fut répondu de l'intérieur par une explosion
+rapide, successive, de cris sauvages, démoniaques, presque des éclats de
+rire. Sans s'effrayer de ces sons, qui, par leur nature, dans des
+poitrines moins irréparablement incendiées, et s'abattirent au milieu
+des choses avec une volée d'imprécations.
+
+La salle dans laquelle ils tombèrent se trouva être le magasin d'un
+entrepreneur des pompes funèbres; mais une trappe ouverte, dans un coin
+du plancher près de la porte, donnait sur une enfilade de caves, dont
+les profondeurs, comme le proclama un son de bouteilles qui se brisent,
+étaient bien approvisionnées de leur contenu traditionnel. Dans le
+milieu de la salle une table était dressée,—au milieu de la table, un
+gigantesque bol plein de punch, à ce qu'il semblait. Des bouteilles de
+vins et de liqueurs, concurremment avec des pots, des cruches et des
+flacons de toute forme et de toute espèce, étaient éparpillées à
+profusion sur la table. Tout autour, sur des tréteaux funèbres siégeait
+une société de six personnes. Je vais essayer de vous les décrire une à
+une.
+
+En face de porte d'entrée, et un peu plus haut que ses compagnons, était
+assis un personnage qui semblait être le président de la fête. C'était
+un être décharné, d'une grande taille, et Legs fut stupéfié de se
+trouver en face d'un plus maigre que lui. Sa figure était aussi jaune
+que du safran;—mais aucun trait, à l'exception d'un seul, n'était assez
+marqué pour mériter une description particulière. Ce trait unique
+consistait dans un front si anormalement et si hideusement haut qu'on
+eût dit un bonnet ou une couronne de chair ajoutée à sa tête naturelle.
+Sa bouche grimaçante était plissée par une expression d'affabilité
+spectrale, et ses yeux, comme les yeux de toutes les personnes
+attablées, brillaient du singulier vernis que font les fumées de
+l'ivresse. Ce gentleman était vêtu des pieds à la tête d'un manteau de
+velours de soie noire, richement brodé, qui flottait négligemment autour
+de sa taille à la manière d'une cape espagnole. Sa tête était
+abondamment hérissée de plumes de corbillard, qu'il balançait de-ci
+de-là avec un air d'afféterie consommée; et dans sa main droite il
+tenait un grand fémur humain, avec lequel il venait de frapper, à ce
+qu'il semblait, un des membres de la compagnie pour lui commander une
+chanson.
+
+En face de lui, et le dos tourné à la porte, était une dame dont la
+physionomie extraordinaire ne lui cédait en rien. Quoique aussi grande
+que le personnage que nous venons de décrire, celle-ci n'avait aucun
+droit de se plaindre d'une maigreur anormale. Elle en était évidemment
+au dernier période de l'hydropisie, et sa tournure ressemblait beaucoup
+à celle de l'énorme pièce de _bière d'Octobre_ qui se dressait, défoncée
+par le haut, juste à côté d'elle, dans un coin de la chambre. Sa figure
+était singulièrement ronde, rouge et pleine; et la même particularité,
+ou plutôt l'absence de particularité que j'ai déjà mentionnée dans le
+cas du président, marquait sa physionomie,—c'est-à-dire qu'un seul
+trait de sa face méritait une caractérisation spéciale; le fait est que
+le clairvoyant Tarpaulin vit tout de suite que la même remarque pouvait
+s'appliquer à toutes les personnes de la société, chacune semblait avoir
+accaparé pour elle seule un morceau de physionomie. Dans la dame en
+question, ce morceau, c'était la bouche:—une bouche qui commençait à
+l'oreille droite, et courait jusqu'à la gauche en dessinant un abîme
+terrifique,—ses très-courts pendants d'oreilles trempant à chaque
+instant dans le gouffre. La dame néanmoins faisait tous ses efforts pour
+garder cette bouche fermée et se donnait un air de dignité; sa toilette
+consistait en un suaire fraîchement empesé et repassé, qui lui montait
+jusque sous le menton, avec une collerette plissée en mousseline de
+batiste.
+
+À sa droite était assise une jeune dame minuscule qu'elle semblait
+patronner. Cette délicate petite créature laissait voir dans le
+tremblement de ses doigts émaciés, dont le ton livide de ses lèvres et
+dans la légère tache hectique plaquée sur son teint d'ailleurs plombé,
+des symptômes évidents d'une phtisie effrénée. Un air de haute
+distinction, néanmoins, était répandu sur toute sa personne; elle
+portait d'une manière gracieuse et tout à fait dégagée un vaste et beau
+linceul en très-fin linon des Indes; ses cheveux tombaient en boucles
+sur son cou; un doux sourire se jouait sur sa bouche; mais son nez,
+extrêmement long, mince, sinueux, flexible et pustuleux, pendait
+beaucoup plus bas que sa lèvre inférieure; et cette trompe, malgré la
+façon délicate dont elle la déplaçait de temps à autre et la mouvait à
+droite et à gauche avec sa langue, donnait à sa physionomie une
+expression tant soit peu équivoque.
+
+De l'autre côté, à la gauche de la dame hydropique, était assis un vieux
+petit homme, enflé, asthmatique et goutteux. Ses joues reposaient sur
+ses épaules comme deux énormes outres de vin d'Oporto. Avec ses bras
+croisés et l'une de ses jambes entourée de bandages et reposant sur la
+table, il semblait se regarder comme ayant droit à quelque
+considération. Il tirait évidemment beaucoup d'orgueil de chaque pouce
+de son enveloppe personnelle, mais prenait un plaisir plus spécial à
+attirer les yeux par son surtout de couleur voyante. Il est vrai que ce
+surtout n'avait pas dû lui coûter peu d'argent, et qu'il était de nature
+à lui aller parfaitement bien;—il était fait d'une de ces housses de
+soie curieusement brodées, appartenant à ces glorieux écussons qu'on
+suspend, en Angleterre et ailleurs, dans un endroit bien visible,
+au-dessus des maisons des grandes familles absentes.
+
+À côté de lui, à la droite du président, était un gentleman avec des
+grands bas blancs et un caleçon de coton. Tout son être était secoué
+d'une manière risible par un tic nerveux que Tarpaulin appelait les
+_affres_ de l'ivresse. Ses mâchoires, fraîchement rasées, étaient
+étroitement serrées dans un bandage de mousseline, et ses bras, liés de
+la même manière par les poignets, ne lui permettaient pas de se servir
+lui-même trop librement des liqueurs de la table; précaution rendue
+nécessaire, dans l'opinion de Legs, par le caractère singulièrement
+abruti de sa face de biberon. Toutefois, une paire d'oreilles
+prodigieuses, qu'il était sans doute impossible d'enfermer, surgissaient
+dans l'espace, et étaient de temps en temps comme piquées d'un spasme au
+son de chaque bouchon qu'on faisait sauter.
+
+Sixième et dernier, et lui faisant face, était placé un personnage qui
+avait l'air singulièrement raide, et qui, étant affligé de paralysie,
+devait se sentir, pour parler sérieusement, fort peu à l'aise dans ses
+très-incommodes vêtements. Il était habillé (habillement peut-être
+unique dans son genre), d'une belle bière d'acajou toute neuve. Le haut
+du couvercle portait sur le crâne de l'homme comme un armet, et
+l'enveloppait comme un capuchon, donnant à toute la face une physionomie
+d'un intérêt indescriptible. Des emmanchures avaient été pratiquées des
+deux côtés, autant pour la commodité que pour l'élégance, mais cette
+toilette toutefois empêchait le malheureux qui en était paré de se tenir
+droit sur son siège, comme ses camarades; et, comme il était déposé
+contre son tréteau, et incliné suivant un angle de quarante-cinq degrés,
+ses deux gros yeux à fleur de tête roulaient et dardaient vers le
+plafond leurs terribles globes blanchâtres, comme dans un absolu
+étonnement de leur propre énormité.
+
+Devant chaque convive était placée une moitié de crâne, dont il se
+servait en guise de coupe. Au-dessus de leurs têtes pendait un squelette
+humain, au moyen d'une corde nouée autour d'une des jambes et fixée à un
+anneau du plafond. L'autre jambe, qui n'était pas retenue par un lien
+semblable, jaillissait du corps à angle droit, faisant danser et
+pirouetter toute la carcasse éparse et frémissante, chaque fois qu'une
+bouffée de vent se frayait un passage dans la salle. Le crâne de
+l'affreuse chose contenait une certaine quantité de charbon enflammé qui
+jetait sur toute la scène une lueur vacillante mais vive; et les bières
+et tout le matériel d'un entrepreneur de sépultures, empilés à une
+grande hauteur autour de la chambre et contre les fenêtres, empêchaient
+tout rayon de lumière de se glisser dans la rue.
+
+À la vue de cette extraordinaire assemblée et de son attirail encore
+plus extraordinaire, nos deux marins ne se conduisirent pas avec tout le
+décorum qu'on aurait eu le droit d'attendre d'eux. Legs, s'appuyant
+contre le mur auprès duquel il se trouvait, laissa tomber sa mâchoire
+inférieure encore plus bas que de coutume, et déploya ses vastes yeux
+dans toute leur étendue; pendant que Hugh Tarpaulin, se baissant au
+point de mettre son nez de niveau avec la table, et posant ses mains sur
+ses genoux, éclata en un rire immodéré et intempestif, c'est-à-dire en
+un long, bruyant, étourdissant rugissement.
+
+Cependant, sans prendre ombrage d'une conduite si prodigieusement
+grossière, le grand président sourit très-gracieusement à nos
+intrus,—leur fit, avec sa tête de plumes noires, un signe plein de
+dignité,—et, se levant, prit chacun par un bras, et le conduisit vers
+un siège que les autres personnes de la compagnie venaient d'installer à
+son intention. Legs ne fit pas à tout cela la plus légère résistance, et
+s'assit où on le conduisit, pendant que le galant Hugh, enlevant son
+tréteau du haut bout de la table, porta son installation dans le
+voisinage de la petite dame phtisique au linceul, s'abattit à côté
+d'elle en grande joie, et, se versant un crâne de vin rouge, l'avala en
+l'honneur d'une plus intime connaissance. Mais, à cette présomption, le
+raide gentleman à la bière parut singulièrement exaspéré; et cela aurait
+pu donner lieu à de sérieuses conséquences, si le président n'avait pas,
+en frappant sur la table avec son spectre, ramené l'attention de tous
+les assistants au discours suivant:
+
+—L'heureuse occasion qui se présente nous fait un devoir...
+
+—Tiens bon là!—interrompit Legs, avec un air de grand sérieux,—tiens
+bon, un bout de temps, que je dis, et dis-nous qui diable vous êtes
+tous, et quelle besogne vous faites ici, équipés comme de sales démons,
+et avalant le bon petit _tord-boyaux_ de notre honnête camarade, Will
+Wimble le croque-mort, et toutes ses provisions arrimées pour l'hiver!
+
+À cet impardonnable échantillon de mauvaise éducation, toute l'étrange
+société se dressa à moitié sur ses pieds, et proféra rapidement une
+foule de cris diaboliques, semblables à ceux qui avaient d'abord attiré
+l'attention des matelots. Le président, néanmoins, fut le premier à
+recouvrer son sang-froid, et, à la longue, se tournant vers Legs avec
+une grande dignité, il reprit:
+
+—C'est avec un parfait bon vouloir que nous satisferons toute curiosité
+raisonnable de la part d'hôtes aussi illustres, bien qu'ils n'aient pas
+été invités. Sachez donc que je suis le monarque de cet empire, et que
+je règne ici sans partage, sous ce titre: le Roi Peste Ier.
+
+«Cette salle, que vous supposez très-injurieusement être la boutique de
+Will Wimble, l'entrepreneur de pompes funèbres,—un homme que nous ne
+connaissons pas, et, dont l'appellation plébéienne n'avait jamais, avant
+cette nuit, écorché nos oreilles royales,—cette salle, dis-je, est la
+Salle du Trône de notre Palais, consacrée aux conseils de notre royaume
+et à d'autres destinations d'un ordre sacré et supérieur.
+
+«La noble dame assise en face de nous est la Reine Peste, notre
+Sérénissime Épouse. Les autres personnages illustres que vous contemplez
+sont tous de notre famille, et portent la marque de l'origine royale
+dans leurs noms respectifs: Sa Grâce l'Archiduc Pest-Ifère, Sa Grâce le
+Duc Pest-Ilentiel, Sa Grâce le Duc Tem-Pestueux, et Son Altesse
+Sérénissime l'Archiduchesse Ana-Peste.
+
+«En ce qui regarde, ajouta-t-il, votre question, relativement aux
+affaires que nous traitons ici en conseil, il nous serait loisible de
+répondre qu'elles concernent notre intérêt royal et privé, et, ne
+concernant que lui, n'ont absolument d'importance que pour nous-mêmes.
+Mais, en considération de ces égards que vous pourriez revendiquer en
+votre qualité d'hôtes et d'étrangers, nous daignerons encore vous
+expliquer que nous sommes ici cette nuit,—préparés par de profondes
+recherches et de soigneuses investigations,—pour examiner, analyser et
+déterminer péremptoirement l'esprit indéfinissable, les
+incompréhensibles qualités de la nature de ces inestimables trésors de
+la bouche, vins, ales et liqueurs de cette excellente métropole; pour,
+en agissant ainsi, non-seulement atteindre notre but, mais aussi
+augmenter la véritable prospérité de ce souverain qui n'est pas de ce
+monde, qui règne sur nous tous, dont les domaines sont sans limites, et
+dont le nom est: La Mort!
+
+—Dont le nom est Davy Jones!—s'écria Tarpaulin, servant à la dame à
+côté de lui un plein crâne de liqueur, et s'en versant un second à
+lui-même.
+
+—Profane coquin!—dit le président, tournant alors son attention vers
+le digne Hugh,—profane et exécrable drôle! Nous avons dit qu'en
+considération de ces droits que nous ne nous sentons nullement enclin à
+violer, même dans ta sale personne, nous condescendions à répondre à tes
+grossières et intempestives questions? Néanmoins nous croyons que, vu
+votre profane intrusion dans nos conseils, il est de notre devoir de
+vous condamner, toi et ton compagnon, chacun à un gallon de
+_black-strap_,—que vous boirez à la prospérité de notre royaume,—d'un
+seul trait,—et à genoux;—aussitôt après, vous serez libres l'un et
+l'autre de continuer votre route, ou de rester et de partager les
+privilèges de notre table, selon votre goût personnel et respectif.
+
+—Ce serait une chose d'une absolue impossibilité, répliqua Legs, à qui
+les grands airs et la dignité du Roi Peste Ier avaient évidemment
+inspiré quelques sentiments de respect, et qui s'était levé et appuyé
+contre la table pendant que celui-ci parlait;—ce serait, s'il plaît à
+Votre Majesté, une chose d'une absolue impossibilité d'arrimer dans ma
+cale le quart seulement de cette liqueur dont vient de parler Votre
+Majesté. Pour ne rien dire de toutes les marchandises que nous avons
+chargées à notre bord dans la matinée en matière de lest, et sans
+mentionner les diverses ales et liqueurs que nous avons embarquées ce
+soir dans différents ports, j'ai, pour le moment, une forte cargaison de
+_humming-stuff_, prise et _dûment payée_ à l'enseigne du _Joyeux Loup de
+mer_. Votre Majesté voudra donc bien être assez gracieuse pour prendre
+la bonne volonté pour le fait; car je ne puis ni ne veux en aucune façon
+avaler une goutte de plus, encore moins une goutte de cette vilaine eau
+de cale qui répond au salut de _black-strap_.
+
+—Amarre ça!—interrompit Tarpaulin, non moins étonné de la longueur du
+speech de son camarade que de la nature de son refus.—Amarre ça,
+matelot d'eau douce!—Lâcheras-tu bientôt le crachoir, que je dis, Legs!
+Ma coque est encore légère, bien que toi, je le confesse, tu me
+paraisses un peu trop chargé par le haut; et quand à ta part de
+cargaison, eh bien! plutôt que de faire lever un grain, je trouverai
+pour elle de la place à mon bord, mais...
+
+—Cet arrangement,—interrompit le président,—est en complet désaccord
+avec les termes de la sentence, ou condamnation, qui de sa nature est
+médique, incommutable et sans appel. Les conditions que nous avons
+imposées seront remplies à la lettre, et cela sans une minute
+d'hésitation,—faute de quoi nous décrétons que vous serez attachés
+ensemble par le cou et les talons, et dûment noyés comme rebelles dans
+la pièce de _bière d'Octobre_ que voilà!
+
+—Voilà une sentence! Quelle sentence!—Équitable, judicieuse
+sentence!—Un glorieux décret!—Une très-digne, très-irréprochable et
+très-sainte condamnation!—crièrent à la fois tous les membres de la
+famille Peste. Le roi fit jouer son front en innombrables rides; le
+vieux petit homme goutteux souffla comme un soufflet; la dame au linceul
+de linon fit onduler son nez à droite et à gauche; le gentleman au
+caleçon convulsa ses oreilles; la dame au suaire ouvrit la gueule comme
+un poisson à l'agonie; et l'homme à la bière d'acajou parut encore plus
+raide et roula ses yeux vers le plafond.
+
+—Hou! hou!—fit Tarpaulin, s'épanouissant de rire, sans prendre garde à
+l'agitation générale.—Hou! hou! hou!—Hou! hou! hou!—je disais, quand
+M. le Roi Peste est venu fourrer son épissoir, que, pour quant à la
+question de deux ou trois gallons de _black-strap_ de plus ou de moins,
+c'était une bagatelle pour un bon et solide bateau comme moi, quand il
+n'était pas trop chargé,—mais quand il s'agit de boire à la santé du
+Diable (que Dieu puisse absoudre) et de me mettre à genoux devant la
+vilaine Majesté que voilà, aussi bien que je me connais pour un pêcheur,
+n'être pas autre que Tim Hurlygurly le paillasse!—oh! pour cela, c'est
+une tout autre affaire, et qui dépasse absolument mes moyens et mon
+intelligence.
+
+Il ne lui fut pas accordé de finir tranquillement son discours. Au nom
+de Tim Hurlygurly, tous les convives bondirent sur leurs sièges.
+
+—Trahison!—hurla Sa Majesté le Roi Peste Ier.
+
+—Trahison!—dit le petit homme à la goutte.
+
+—Trahison!—glapit l'archiduchesse Ana-Peste.
+
+—Trahison!—marmotta le gentleman aux mâchoires attachées.
+
+—Trahison!—grogna l'homme à la bière.
+
+—Trahison! trahison!—cria Sa Majesté, la femme à la gueule; et,
+saisissant par la partie postérieure de ses culottes l'infortuné
+Tarpaulin, qui commençait justement à remplir pour lui-même un crâne de
+liqueur, elle le souleva vivement en l'air et le fit tomber sans
+cérémonie dans le vaste tonneau défoncé plein de son ale favorite.
+Ballotté çà et là pendant quelques secondes, comme une pomme dans un bol
+de toddy il disparut finalement dans le tourbillon d'écume que ses
+efforts avaient naturellement soulevé dans le liquide déjà fort mousseux
+par sa nature.
+
+Toutefois le grand matelot ne vit pas avec résignation la déconfiture de
+son camarade. Précipitant le Roi Peste à travers la trappe ouverte, le
+vaillant Legs ferma violemment la porte sur lui avec un juron, et courut
+vers le centre de la salle. Là, arrachant le squelette suspendu
+au-dessus de la table, il le tira à lui avec tant d'énergie et de bon
+vouloir qu'il réussit, en même temps que les derniers rayons de lumière
+s'éteignaient dans la salle, à briser la cervelle du petit homme à la
+goutte. Se précipitant alors de toute sa force sur le fatal tonneau
+plein d'_ale d'Octobre_ et de Hugh Tarpaulin, il le culbuta en un
+instant et le fit rouler sur lui-même. Il en jaillit un déluge de
+liqueur si furieux, si impétueux,—si envahissant,—que la chambre fut
+inondée d'un mur à l'autre,—la table renversée avec tout ce qu'elle
+portait,—les tréteaux jetés sens dessus dessous,—le baquet de punch
+dans la cheminée,—et les dames dans des attaques de nerfs. Des piles
+d'articles funèbres se débattaient çà et là. Les pots, les cruches, les
+grosses bouteilles habillées de jonc se confondaient dans une affreuse
+mêlée, et les flacons d'osier se heurtaient désespérément contre les
+gourdes cuirassées de corde. L'homme aux _affres_ fut noyé sur
+place,—le petit gentleman paralytique naviguait au large dans sa
+bière,—et le victorieux Legs, saisissant par la taille la grosse dame
+au suaire, se précipita avec elle dans la rue, et mit le cap tout droit
+dans la direction du _Free-and-Easy_, prenant bien le vent, et
+remorquant le redoutable Tarpaulin, qui, ayant éternué trois ou quatre
+fois, haletait et soufflait derrière lui en compagnie de l'Archiduchesse
+Ana-Peste.
+
+
+
+
+LE DIABLE DANS LE BEFFROI
+
+ _Quelle heure est-il?_
+ Vieille locution.
+
+
+Chacun sait d'une manière vague que le plus bel endroit du monde est—ou
+_était_, hélas!—le bourg hollandais de Vondervotteimittiss. Cependant,
+comme il est à quelque distance de toutes les grandes routes, dans une
+situation pour ainsi dire extraordinaire, il n'y a peut-être qu'un petit
+nombre de mes lecteurs qui lui aient rendu visite. Pour l'agrément de
+ceux qui n'ont pu le faire, je juge donc à propos d'entrer dans quelques
+détails à son sujet. Et c'est en vérité d'autant plus nécessaire que, si
+je me propose de donner un récit des événements calamiteux qui ont fondu
+tout récemment sur son territoire, c'est avec l'espoir de conquérir à
+ses habitants la sympathie publique. Aucun de ceux qui me connaissent ne
+doutera que le devoir que je m'impose ne soit exécuté avec tout ce que
+j'y peux mettre d'habileté, avec cette impartialité rigoureuse, cette
+scrupuleuse vérification des faits et cette laborieuse collaboration des
+autorités qui doivent toujours distinguer celui qui aspire au titre
+d'historien.
+
+Par le secours réuni des médailles, manuscrits et inscriptions, je suis
+autorisé à affirmer positivement que le bourg de Vondervotteimittiss a
+toujours existé dès son origine précisément dans la même condition où on
+le voit encore aujourd'hui. Mais, quant à la date de cette origine, il
+m'est pénible de n'en pouvoir parler qu'avec cette _précision_
+_indéfinie_ dont les mathématiciens sont quelquefois obligés de
+s'accommoder dans certaines formules algébriques. La date, il m'est
+permis de m'exprimer ainsi eu égard à sa prodigieuse antiquité, ne peut
+pas être moindre qu'une quantité déterminable quelconque.
+
+Relativement à l'étymologie du nom Vondervotteimittiss, je me confesse,
+non sans peine, également en défaut. Parmi une multitude d'opinions sur
+ce point délicat,—quelques-unes très-subtiles, quelques-unes
+très-érudites, quelques-unes suffisamment inverses,—je n'en trouve
+aucune qui puisse être considérée comme satisfaisante. Peut-être l'idée
+de Grogswigg—qui coïncide presque avec celle de
+Kroutaplenttey,—doit-elle être _prudemment_ préférée. Elle est ainsi
+conçue:—_Vondervotteimittiss,—Vonder, lege Donder,—Votteimittiss,
+quasi und Bleitziz,—Bleitziz obsoletum pro Blitzen_. Cette étymologie,
+pour dire la vérité, se trouve assez bien confirmée par quelques traces
+de fluide électrique, qui sont encore visibles au sommet du clocher de
+la Maison de Ville. Toutefois, je ne me soucie pas de me compromettre
+dans une thèse d'une pareille importance, et je prierai le lecteur,
+curieux d'informations, d'en référer aux _Oratiunculae de Rebus
+Praeter-Veteris_, de Dundergutz. Voyez aussi Blunder-buzzard, _De
+Derivationibus_, de la page 27 à la page 5010, in-folio, édition
+gothique, caractères rouges et noirs, avec réclames et sans
+signatures;—consultez aussi dans cet ouvrage les notes marginales
+autographes de Stuffundpuff, avec les sous-commentaires de
+Gruntundguzzell.
+
+Malgré l'obscurité qui enveloppe ainsi la date de la fondation de
+Vondervotteimittiss et l'étymologie de son nom, on ne peut douter, comme
+je l'ai déjà dit, qu'il n'ait toujours existé tel que nous le voyons
+présentement. L'homme le plus vieux du bourg ne se rappelle pas la plus
+légère différence dans l'aspect d'une partie quelconque de sa patrie, et
+en vérité la simple suggestion d'une telle possibilité y serait
+considérée comme une insulte. Le village est situé dans une vallée
+parfaitement circulaire, dont la circonférence est d'un quart de mille à
+peu près, et complètement environnée par de jolies collines dont les
+habitants ne se sont jamais avisés de franchir les sommets. Ils donnent
+d'ailleurs une excellente raison de leur conduite, c'est qu'ils ne
+croient pas qu'il y ait quoi que ce soit de l'autre côté.
+
+Autour de la lisière de la vallée (qui est tout à fait unie et pavée
+dans toute son étendue de tuiles plates) s'étend un rang continu de
+soixante petites maisons. Elles sont appuyées par derrière sur les
+collines, et naturellement elles regardent toutes le centre de la
+plaine, qui est juste à soixante yards de la porte de face de chaque
+habitation. Chaque maison a devant elle un petit jardin, avec une allée
+circulaire, un cadran solaire et vingt-quatre choux. Les constructions
+elles-mêmes sont si parfaitement semblables, qu'il est impossible de
+distinguer l'une de l'autre. À cause de son extrême antiquité, le style
+de l'architecture est quelque peu bizarre; mais, pour cette raison même,
+il n'est que plus remarquablement pittoresque. Elles sont faites de
+petites briques bien durcies au feu, rouges, avec des coins noirs, de
+sorte que les murs ressemblent à un échiquier dans de vastes
+proportions. Les pignons sont tournés du côté de la façade, et il y a
+des corniches, aussi grosses que le reste de la maison, aux rebords des
+toits et aux portes principales. Les fenêtres sont étroites et
+profondes, avec de tout petits carreaux et force châssis. Le toit est
+recouvert d'une multitude de tuiles à oreillettes roulées. La charpente
+est partout d'une couleur sombre, très-ouvragée, mais avec peu de
+variété dans les dessins; car, de temps immémorial, les sculpteurs en
+bois de Vondervotteimittiss n'ont jamais su tailler plus de deux
+objets,—une horloge et un chou. Mais ils les font admirablement bien,
+et ils les prodiguent avec une singulière ingéniosité, partout où ils
+trouvent une place pour le ciseau.
+
+Les habitations se ressemblent autant à l'intérieur qu'au dehors, et
+l'ameublement est façonné d'après un seul modèle. Le sol est pavé de
+tuiles carrées, les chaises et les tables sont en bois noir, avec des
+pieds tors, grêles, et amincis par le bas. Les cheminées sont larges et
+hautes, et n'ont pas seulement des horloges et des choux sculptés sur la
+face de leurs chambranles, mais elles supportent au milieu de la
+tablette une véritable horloge qui fait un prodigieux tic-tac, avec deux
+pots à fleurs contenant chacun un chou, qui se tient ainsi à chaque bout
+en manière de chasseur ou de piqueur. Entre chaque chou et l'horloge, il
+y a encore un petit magot chinois à grosse panse avec un grand trou au
+milieu, à travers lequel apparaît le cadran d'une montre.
+
+Les foyers sont vastes et profonds, avec des chenets farouches et
+contournés. Il y a constamment un grand feu et une énorme marmite
+dessus, pleine de choucroute et de porc, que la bonne femme de la maison
+surveille incessamment. C'est une grosse et vieille petite dame, aux
+yeux bleus et à la face rouge, qui porte un immense bonnet, semblable à
+un pain de sucre, agrémenté de rubans de couleur pourpre et jaune. Sa
+robe est de tiretaine orangée, très-ample par derrière et très-courte de
+taille—et fort courte en vérité sous d'autres rapports, car elle ne
+descend pas à mi-jambe. Ces jambes sont quelque peu épaisses, ainsi que
+les chevilles, mais elles sont revêtues d'une belle paire de bas verts.
+Ses souliers—de cuir rose,—sont attachés par un nœud de rubans jaunes
+épanouis et fripés en forme de chou. Dans sa main gauche, elle tient une
+lourde petite montre hollandaise; de la droite, elle manie une grande
+cuiller pour la choucroute et le porc. À côté d'elle se tient un gros
+chat moucheté, qui porte à sa queue une montre-joujou en cuivre doré, à
+répétition, que les _garçons_ lui ont ainsi attachée en manière de
+farce.
+
+Quant aux garçons eux-mêmes, ils sont tous trois dans le jardin, et
+veillent au cochon. Ils ont chacun deux pieds de haut. Ils portent des
+chapeaux à trois cornes, des gilets pourpres qui leur tombent presque
+sur les cuisses, des culottes en peau de daim, des bas rouges drapés, de
+lourds souliers avec de grosses boucles d'argent, et de longues vestes
+avec de larges boutons de nacre. Chacun porte aussi une pipe à la
+bouche, et une petite montre ventrue dans la main droite. Une bouffée de
+fumée, un coup d'œil à la montre—un coup d'œil à la montre, une
+bouffée de fumée,—ils vont ainsi. Le cochon—qui est corpulent et
+fainéant—s'occupe tantôt à glaner les feuilles épaves qui sont tombées
+des choux, tantôt à ruer contre la montre dorée que ces petits polissons
+ont aussitôt attachée à la queue de ce personnage, dans le but de le
+faire aussi beau que le chat.
+
+Juste devant la porte d'entrée, dans un fauteuil à grand dossier, à fond
+de cuir, aux pieds tors et grêles comme ceux des tables, est installé le
+vieux propriétaire de la maison lui-même. C'est un vieux petit monsieur
+excessivement bouffi, avec de gros yeux ronds et un vaste menton double.
+Sa tenue ressemble à celle des petits garçons,—et je n'ai pas besoin
+d'en dire davantage. Toute la différence est que sa pipe est quelque peu
+plus grosse que les leurs, et qu'il peut faire plus de fumée. Comme eux,
+il a une montre, mais il porte sa montre dans sa poche, Pour dire la
+vérité, il a quelque chose de plus important à faire qu'une montre à
+surveiller,—et, ce que c'est, je vais l'expliquer. Il est assis, la
+jambe droite sur le genou gauche, la physionomie grave, et tient
+toujours au moins un de ses yeux résolument braqué sur un certain objet
+fort intéressant au centre de la plaine.
+
+Cet objet est situé dans le clocher de la Maison de Ville. Les membres
+du conseil sont tous hommes très-petits, très-ronds, très-adipeux,
+très-intelligents, avec des yeux gros comme des saucières et de vastes
+mentons doubles, et ils ont des habits beaucoup plus longs et des
+boucles de souliers beaucoup plus grosses que les vulgaires habitants de
+Vondervotteimittiss. Depuis que j'habite le bourg, ils ont tenu
+plusieurs séances extraordinaires, et ont adopté ces trois importantes
+décisions:
+
+I
+
+_C'est un crime de changer le bon vieux train des choses._
+
+II
+
+_Il n'existe rien de tolérable en dehors de Vondervotteimittiss._
+
+III
+
+_Nous jurons fidélité éternelle à nos horloges et à nos choux._
+
+Au-dessus de la chambre des séances est le clocher, et dans le clocher
+ou beffroi est et a été de temps immémorial l'orgueil et la merveille du
+village,—la grande horloge du bourg de Vondervotteimittiss. Et c'est là
+l'objet vers lequel sont tournés les yeux des vieux messieurs qui sont
+assis dans les fauteuils à fond de cuir.
+
+La grande horloge a sept cadrans—un sur chacun des sept pans du
+clocher,—de sorte qu'on peut l'apercevoir aisément de tous les
+quartiers. Les cadrans sont vastes et blancs, les aiguilles lourdes et
+noires. Au beffroi est attaché un homme dont l'unique fonction est d'en
+avoir soin; mais cette fonction est la plus parfaite des
+sinécures,—car, de mémoire d'homme, l'horloge de Vondervotteimittiss
+n'avait jamais réclamé son secours. Jusqu'à ces derniers jours, la
+simple supposition d'une pareille chose était considérée comme une
+hérésie. Depuis l'époque la plus ancienne dont fassent mention les
+archives, les heures avaient été régulièrement sonnées par la grosse
+cloche. Et, en vérité, il en était de même pour toutes les autres
+horloges et montres du bourg. Jamais il n'y eut pareil endroit pour bien
+marquer l'heure, et en mesure. Quand le gros battant jugeait le moment
+venu de dire: Midi! tous les obéissants serviteurs ouvraient
+simultanément leurs gosiers et répondaient comme un même écho. Bref, les
+bons bourgeois raffolaient de leur choucroute, mais ils étaient fiers de
+leurs horloges.
+
+Tous les gens qui tiennent des sinécures sont tenus en plus ou moins
+grande vénération; et, comme l'homme du beffroi de Vondervotteimittiss a
+la plus parfaite des sinécures, il est le plus parfaitement respecté de
+tous les mortels. Il est le principal dignitaire du bourg, et les
+cochons eux-mêmes le considèrent avec un sentiment de révérence. La
+queue de son habit est _beaucoup_ plus longue,—sa pipe, ses boucles de
+souliers, ses yeux et son estomac sont _beaucoup_ plus gros que ceux
+d'aucun autre vieux monsieur du village; et, quant à son menton, il
+n'est pas seulement double, il est triple.
+
+J'ai peint l'état heureux de Vondervotteimittiss; hélas! quelle grande
+pitié qu'un si ravissant tableau fût condamné à subir un jour un cruel
+changement!
+
+C'est depuis bien longtemps un dicton accrédité parmi les plus sages
+habitants, que _rien de bon ne peut venir d'au delà des collines_, et
+vraiment il faut croire que ces mots contenaient en eux quelque chose de
+prophétique. Il était midi moins cinq,—avant-hier,—quand apparut un
+objet d'un aspect bizarre au sommet de la crête—du côté de l'est. Un
+tel événement devait attirer l'attention universelle, et chaque vieux
+petit monsieur assis dans son fauteuil à fond de cuir tourna l'un de ses
+yeux, avec l'ébahissement de l'effroi, sur le phénomène, gardant
+toujours l'autre œil fixé sur l'horloge du clocher.
+
+Il était midi moins trois minutes, quand on s'aperçut que le singulier
+objet en question était un jeune homme tout petit, et qui avait l'air
+étranger. Il descendait la colline avec une très-grande rapidité, de
+sorte que chacun put bientôt le voir tout à son aise. C'était bien le
+plus précieux petit personnage qui se fût jamais fait voir dans
+Vondervotteimittiss. Il avait la face d'un noir de tabac, un long nez
+crochu, des yeux comme des pois, une grande bouche et une magnifique
+rangée de dents qu'il semblait jaloux de montrer en ricanant d'une
+oreille à l'autre. Ajoutez à cela des favoris et des moustaches; il n'y
+avait, je crois, plus rien à voir de sa figure. Il avait la tête nue, et
+sa chevelure avait été soigneusement arrangée avec des papillotes. Sa
+toilette se composait d'un habit noir collant terminé en queue
+d'hirondelle, laissant pendiller par l'une de ses poches un long bout de
+mouchoir blanc,—de culottes de casimir noir, de bas noirs et
+d'escarpins qui ressemblaient à des moitiés de souliers, avec d'énormes
+bouffettes de ruban de satin noir pour cordons. Sous l'un de ses bras,
+il portait un vaste claque, et sous l'autre, un violon presque cinq fois
+gros comme lui. Dans sa main gauche était une tabatière en or, où il
+puisait incessamment du tabac de l'air le plus glorieux du monde,
+pendant qu'il cabriolait en descendant la colline, et dessinait toutes
+sortes de pas fantastiques. Bonté divine!—c'était là un spectacle pour
+les honnêtes bourgeois de Vondervotteimittiss!
+
+Pour parler nettement, le gredin avait, en dépit de son ricanement, un
+audacieux et sinistre caractère dans la physionomie; et, pendant qu'il
+galopait tout droit vers le village, l'aspect bizarrement tronqué de ses
+escarpins suffit pour éveiller maints soupçons; et plus d'un bourgeois
+qui le contempla ce jour-là aurait donné quelque chose pour jeter un
+coup d'œil sous le mouchoir de batiste blanche qui pendait d'une façon
+si irritante de la poche de son habit à queue d'hirondelle. Mais ce qui
+occasionna principalement une juste indignation fut que ce misérable
+freluquet, tout en brodant tantôt un fandango, tantôt une pirouette,
+n'était nullement _réglé_ dans sa danse, et ne possédait pas la plus
+vague notion de ce qu'on appelle aller en mesure[7].
+
+Cependant, le bon peuple du bourg n'avait pas encore eu le temps
+d'ouvrir ses yeux tout grands, quand, juste une demi-minute avant midi,
+le gueux s'élança, comme je vous le dis, droit au milieu de ces braves
+gens, fit ici un chassé, là un balancé; puis, après une pirouette et un
+pas de zéphyr, partit comme à pigeon-vole vers le beffroi de la Maison
+de Ville, où le gardien de l'horloge stupéfait fumait dans une attitude
+de dignité et d'effroi. Mais le petit garnement l'empoigna tout d'abord
+par le nez, le lui secoua et le lui tira, lui flanqua son gros claque
+sur la tête, le lui enfonça par-dessus les yeux et la bouche; puis,
+levant son gros violon le battit avec, si longtemps et si vigoureusement
+que,—vu que le gardien était si ballonné, et le violon si vaste et si
+creux,—vous auriez juré que tout un régiment de grosses caisses battait
+le rantamplan du diable dans le beffroi de clocher de
+Vondervotteimittiss.
+
+On ne sait pas à quel acte désespéré de vengeance cette attaque
+révoltante aurait pu pousser les habitants, n'était ce fait
+très-important qu'il manquait une demi-seconde pour qu'il fût midi. La
+cloche allait sonner, et c'était une affaire d'absolue et supérieure
+nécessité que chacun eût l'œil à sa montre. Il était évident toutefois
+que, juste en ce moment, le gaillard fourré dans le clocher en avait à
+la cloche et se mêlait de ce qui ne le regardait pas. Mais, comme elle
+commençait à sonner, personne n'avait le temps de surveiller les
+manœuvres du traître, car chacun était tout oreilles pour compter les
+coups.
+
+—Un!—dit la cloche.
+
+—Hine!—répliqua chaque vieux petit monsieur de Vondervotteimittiss
+dans chaque fauteuil à fond de cuir.—Hine!—dit sa montre; hine!—dit
+la montre de sa _phâme_, et—hine!—dirent les montres des garçons et
+les petits joujoux dorés pendus aux queues du chat et du cochon.
+
+—Deux!—continua la grosse cloche; et
+
+—Teusse!—répétèrent tous les échos mécaniques.
+
+—Trois! quatre! cinq! six! sept! huit! neuf! dix!—dit la cloche.
+
+—Droisse! gâdre! zingue! zisse! zedde! vitte! neff! tisse!—répondirent
+les autres.
+
+—Onze!—dit la grosse.
+
+—Honsse!—approuva tout le petit personnel de l'horlogerie inférieure.
+
+—Douze!—dit la cloche.
+
+—Tousse!—répondirent-ils, tous parfaitement édifiés et laissant tomber
+leurs voix en cadence.
+
+—Et il aître miti, tonc!—dirent tous les vieux petits messieurs,
+rempochant leurs montres. Mais la grosse cloche n'en avait pas encore
+fini avec eux.
+
+—TREIZE!—dit-elle.
+
+—Tarteifle!—anhélèrent tous les vieux petits messieurs, devenant pâles
+et laissant tomber leurs pipes de leurs bouches et leurs jambes droites
+de dessus leurs genoux gauches.
+
+—Tarteifle!—gémirent-ils,—Draisse! Draisse!!
+
+—Mein Gott, il aître draisse heires!!!
+
+Dois-je essayer de décrire la terrible scène qui s'ensuivit? Tout
+Vondervotteimittiss éclata d'un seul coup en un lamentable tumulte.
+
+—Qu'arrife-d'-il tonc à mon phandre?—glapirent tous les petits
+garçons,—ch'ai vaim tébouis hine heire.
+
+—Qu'arrife-d'-il tonc à mes joux?—crièrent toutes les _phâmes_;—ils
+toiffent aître en pouillie tébouis hine heire!
+
+—Qu'arrife-d'-il tonc à mon bibe?—jurèrent tous les vieux petits
+messieurs,—donnerre et églairs! il toit aître édeint tébouis hine
+heire!
+
+Et ils rebourrèrent leurs pipes en grande rage, et, s'enfonçant dans
+leurs fauteuils, ils soufflèrent si vite et si férocement que toute la
+vallée fut immédiatement encombrée d'un impénétrable nuage.
+
+Cependant, les choux tournaient tous au rouge pourpre et il semblait que
+le vieux Diable lui-même eût pris possession de tout ce qui avait forme
+d'horloge. Les pendules sculptées sur les meubles se prenaient à danser
+comme si elles étaient ensorcelées, pendant que celles qui étaient sur
+les cheminées pouvaient à peine se contenir dans leur fureur, et
+s'acharnaient dans une si opiniâtre sonnerie de:
+Draisse!—Draisse!—Draisse!—et dans un tel trémoussement et remuement
+de leurs balanciers, que c'était réellement épouvantable à
+voir.—Mais—pire que tout,—les chats et les cochons ne pouvaient plus
+endurer l'inconduite des petites montres à répétition attachées à leurs
+queues, et ils le faisaient bien voir en détalant tous vers la
+place,—égratignant et farfouillant,—criant et hurlant,—affreux sabbat
+de miaulements et de grognements!—et s'élançant à la figure des gens,
+et se fourrant sous les cotillons, et créant le plus épouvantable
+charivari et la plus hideuse confusion qu'il soit possible à une
+personne raisonnable d'imaginer. Et le misérable petit vaurien installé
+dans le clocher faisait évidemment tout son possible pour rendre les
+choses encore plus navrantes. On a pu de temps à autre apercevoir le
+scélérat à travers la fumée. Il était toujours là, dans le beffroi,
+assis sur l'homme du beffroi, qui gisait à plat sur le dos. Dans ses
+dents, l'infâme tenait la corde de la cloche, qu'il secouait
+incessamment, de droite et de gauche, avec sa tête, faisant un tel
+vacarme que mes oreilles en tintent encore, rien que d'y penser. Sur ses
+genoux reposait l'énorme violon qu'il raclait, sans accord ni mesure,
+avec les deux mains, faisant affreusement semblant—l'infâme
+paillasse!—de jouer l'air de Judy O'Flannagan et Paddy O'Rafferty!
+
+Les affaires étant dans ce misérable état, de dégoût je quittai la
+place, et maintenant je fais un appel à tous les amants de l'heure
+exacte et de la fine choucroute. Marchons en masse sur le bourg, et
+restaurons l'ancien ordre de choses à Vondervotteimittiss en précipitant
+ce petit drôle du clocher.
+
+
+
+
+LIONNERIE
+
+ _Tout le populaire se dressa_
+ _Sur ses dix doigts de pied dans un étrange ébahissement._
+ L'ÉVÊQUE HALL.—_Satires_.
+
+
+Je suis,—c'est-à-dire _j'étais_ un grand homme; mais je ne suis ni
+l'auteur du _Junius_, ni l'homme au masque de fer; car mon nom est, je
+crois, Robert Jones, et je suis né quelque part dans la cité de
+Fum-Fudge.
+
+La première action de ma vie fut d'empoigner mon nez à deux mains. Ma
+mère vit cela et m'appela un génie;—mon père pleura de joie et me fit
+cadeau d'un traité de nosologie. Je le possédais à fond avant de porter
+des culottes.
+
+Je commençai dès lors à pressentir ma voie dans la science, et je
+compris bientôt que tout homme, pourvu qu'il ait un nez suffisamment
+marquant, peut, en se laissant conduire par lui, arriver à la dignité de
+Lion. Mais mon attention ne se confina pas dans les pures théories.
+Chaque matin, je tirais deux fois ma trompe, et j'avalai une
+demi-douzaine de petits verres.
+
+Quand je fus arrivé à ma majorité, mon père me demanda un jour si je
+voulais le suivre dans son cabinet.
+
+—Mon fils,—dit-il quand nous fûmes assis,—quel est le but principal
+de votre existence?
+
+—Mon père,—répondis-je,—c'est l'étude de la nosologie.
+
+—Et qu'est-ce que la nosologie, Robert?
+
+—Monsieur,—dis-je,—c'est la Science des Nez[8].
+
+—Et pouvez-vous me dire,—demanda-t-il,—quel est le sens du mot nez?
+
+—Un nez, mon père,—répliquai-je en baissant le ton,—a été défini
+diversement par un millier d'auteurs. (Ici, je tirai ma montre.) Il est
+maintenant midi, ou peu s'en faut,—nous avons donc le temps, d'ici à
+minuit, de les passer tous en revue. Je commence donc:—Le nez, suivant
+Bartholinus, est cette protubérance,—cette bosse,—cette
+excroissance,—cette...
+
+—Cela va bien, Robert,—interrompit le bon vieux gentleman.—Je suis
+foudroyé par l'immensité de vos connaissances,—positivement je le
+suis,—oui, sur mon âme! (Ici, il ferma les yeux et posa la main sur son
+cœur.) Approchez! (Puis il me prit par le bras.) Votre éducation peut
+être considérée maintenant comme achevée,—il est grandement temps que
+vous vous poussiez dans le monde,—et vous n'avez rien de mieux à faire
+que de suivre simplement votre nez. Ainsi—ainsi... (alors, il me
+conduisit à coups de pied tout le long des escaliers jusqu'à la porte),
+ainsi sortez de chez moi, et que Dieu vous assiste!
+
+Comme je sentais en moi _l'afflatus_ divin, je considérai cet accident
+presque comme un bonheur. Je jugeai que l'avis paternel était bon. Je
+résolus de suivre mon nez. Je le tirai tout d'abord deux ou trois fois,
+et j'écrivis incontinent une brochure sur la nosologie.
+
+Tout Fum-Fudge fut sens dessus dessous.
+
+—Étonnant génie!—dit le _Quarterly_.
+
+—Admirable physiologiste!—dit le _Westminster_.
+
+—Habile gaillard!—dit le _Foreign_.
+
+—Bel écrivain!—dit l'_Edinburgh_.
+
+—Profond penseur!—dit le _Dublin_.
+
+—Grand homme!—dit Bentley.
+
+—Âme divine!—dit Fraser.
+
+—Un des nôtres!—dit Blackwood.
+
+—Qui peut-il être?—dit mistress Bas-Bleu.
+
+—Que peut-il être?—dit la grosse miss Bas-Bleu.
+
+—Où peut-il être?—dit la petite miss Bas-Bleu.
+
+Mais je n'accordai aucune attention à toute cette populace,—j'allai
+tout droit à l'atelier d'un artiste.
+
+La duchesse de Dieu-me-Bénisse posait pour son portrait; le marquis de
+Tel-et-Tel tenait le caniche de la duchesse; le comte de
+Choses-et-d'Autres jouait avec le flacon de sels de la dame et Son
+Altesse Royale de _Noli-me-Tangere_ se penchait sur le dos de son
+fauteuil.
+
+Je m'approchai de l'artiste, et je dressai mon nez.
+
+—Oh! très-beau!—soupira Sa Grâce.
+
+—Oh! au secours!—bégaya le marquis.
+
+—Oh! choquant!—murmura le comte.
+
+—Oh! abominable!—grogna Son Altesse Royale.
+
+—Combien en voulez-vous?—demanda l'artiste.
+
+—De son _nez_?—s'écria Sa Grâce.
+
+—Mille livres,—dis-je, en m'asseyant.
+
+—Mille livres?—demanda l'artiste, d'un air rêveur.
+
+—Mille livres,—dis-je.
+
+—C'est très-beau!—dit-il, en extase.
+
+—C'est mille livres,—dis-je.
+
+—Le garantissez-vous?—demanda-t-il, en tournant le nez vers le jour.
+
+—Je le garantis,—dis-je en le mouchant vigoureusement.
+
+—Est-ce bien un original?—demanda-t-il, en le touchant avec respect.
+
+—Hein?—dis-je, en le tortillant de côté.
+
+—Il n'en a pas été fait de copie?—demanda-t-il, en l'étudiant au
+microscope.
+
+—Jamais!—dis-je, en le redressant.
+
+—Admirable!—s'écria-t-il tout étourdi par la beauté de la manœuvre.
+
+—Mille livres,—dis-je.
+
+—_Mille_ livres?—dit-il.
+
+—Précisément,—dis-je.
+
+—Mille _livres_?—dit-il.
+
+—Juste,—dis-je.
+
+—Vous les aurez,—dit-il;—quel morceau capital!
+
+Il me fit immédiatement un billet, et prit un croquis de mon nez. Je
+louai un appartement dans _Jermyn street_, et j'adressai à Sa Majesté la
+quatre-vingt-dix-neuvième édition de ma _Nosologie_, avec un portrait de
+la trompe.
+
+Le prince de Galles, ce mauvais petit libertin, m'invita à dîner.
+
+Nous étions tous Lions et gens du meilleur ton.
+
+Il y avait là un néo-platonicien. Il cita Porphyre, Jamblique, Plotin,
+Proclus, Hiéroclès, Maxime de Tyr, et Syrianus.
+
+Il y avait un professeur de perfectibilité humaine. Il cita Turgot,
+Price, Priestley, Condorcet, de Staël, et l'_Ambitious Student in Ill
+Health_.
+
+Il y avait sir Positif Paradoxe. Il remarqua que tous les fous étaient
+philosophes, et que tous les philosophes étaient fous.
+
+Il y avait Æsthéticus Ethix. Il parla de feu, d'unité et d'atomes; d'âme
+double et préexistante; d'affinité et d'antipathie; d'intelligence
+primitive et d'homoeomérie.
+
+Il y avait Théologos Théologie. Il bavarda sur Eusèbe et Arius; sur
+l'hérésie et le Concile de Nicée; sur le Puseyisme et le
+Consubstantialisme; sur Homoousios et Homoiousios.
+
+Il y avait Fricassée, du Rocher de Cancale. Il parla de langue _à
+l'écarlate_, de choux-fleurs à la sauce _veloutée_, de veau à la
+Sainte-Ménehould, de marinade à la Saint-Florentin, et de gelées
+d'orange _en mosaïque_.
+
+Il y avait Bibulus O'Bumper. Il dit son mot sur le latour et le
+markbrünnen, sur le champagne mousseux et le chambertin, sur le
+richebourg et le saint-georges, sur le haut-brion, le léoville et le
+médoc, sur le barsac et le preignac, sur le graves, sur le sauterne, sur
+le laffite et sur le saint-péray. Il hocha la tête à l'endroit du
+clos-vougeot, et se vanta de distinguer, les yeux fermés, le xérès de
+l'amontillado.
+
+Il y avait il signor Tintotintino de Florence. Il expliqua Cimabuë,
+Arpino, Carpaccio et Agostino; il parla des ténèbres du Caravage, de la
+suavité de l'Albane, du coloris du Titien, des vastes commères de Rubens
+et des polissonneries de Jean Steen.
+
+Il y avait le recteur de l'université de Fum-Fudge. Il émit cette
+opinion que la lune s'appelait Bendis en Thrace, Bubastis en Égypte,
+Diane à Rome, et Artémis en Grèce.
+
+Il y avait un Grand Turc de Stamboul. Il ne pouvait s'empêcher de croire
+que les anges étaient des chevaux, des coqs et des taureaux; qu'il
+existait dans le sixième ciel quelqu'un qui avait soixante et dix mille
+têtes, et que la terre était supportée par une vache bleu de ciel ornée
+d'un nombre incalculable de cornes vertes.
+
+Il y avait Delphinus Polyglotte. Il nous dit ce qu'étaient devenus les
+quatre-vingt-trois tragédies perdues d'Eschyle, les cinquante-quatre
+oraisons d'Isæus, les trois cent quatre-vingt-onze discours de Lysias,
+les cent quatre-vingts traités de Théophraste, le huitième livre des
+sections coniques d'Apollonius, les hymnes et dithyrambes de Pindare et
+les quarante-cinq tragédies d'Homère le Jeune.
+
+Il y avait Ferdinand Fitz-Fossillus Feldspar. Il nous renseigna sur les
+feux souterrains et les couches tertiaires; sur les aériformes, les
+fluidiformes et les solidiformes; sur le quartz et la marne; sur le
+schiste et le schorl; sur le gypse et le trapp; sur le talc et le
+calcaire; sur la blende et la horn-blende; sur le mica-schiste et le
+poudingue; sur le cyanite et le lépidolithe; sur l'hæmatite et la
+trémolite; sur l'antimoine et la calcédoine, sur le manganèse et sur
+tout ce qu'il vous plaira.
+
+Il y avait MOI. Je parlai de moi,—de moi, de moi, et de moi;—de
+nosologie, de ma brochure et de moi. Je dressai mon nez, et je parlai de
+moi.
+
+—Heureux homme! homme miraculeux!—dit le Prince.
+
+—Superbe!—dirent les convives; et, le matin qui suivit, Sa Grâce de
+Dieu-me-Bénisse me fit une visite.
+
+—Viendrez-vous à Almack, mignonne créature?—dit-elle, en me donnant
+une petite tape sous le menton.
+
+—Oui, sur mon honneur!—dis-je.
+
+—Avec tout votre nez, sans exception?—demanda-t-elle.
+
+—Aussi vrai que je vis,—répliquai-je.
+
+—Voici donc une carte d'invitation, bel ange. Dirai-je que vous
+viendrez?
+
+—Chère duchesse, de tout mon cœur!
+
+—Qui vous parle de votre cœur!—mais avec votre nez, avec tout votre
+nez, n'est-ce pas?
+
+—Pas un brin de moins, mon amour,—dis-je.—Je le tortillai donc une ou
+deux fois, et je me rendis à Almack.
+
+Les salons étaient pleins à étouffer.
+
+—Il arrive!—dit quelqu'un sur l'escalier.
+
+—Il arrive!—dit un autre un peu plus haut.
+
+—Il arrive!—dit un autre encore un peu plus haut.
+
+—Il est arrivé!—s'écria la duchesse;—il est arrivé, le petit
+amour!—Et, s'emparant fortement de moi avec ses deux mains, elle me
+baisa trois fois sur le nez.
+
+Une sensation marquée parcourut immédiatement l'assemblée.
+
+—_Diavolo_!—cria le comte de Capricornutti.
+
+—_Dios guarda_!—murmura don Stiletto.
+
+—_Mille tonnerres_!—jura le prince de Grenouille.
+
+—_Mille tiaples_!—grogna l'électeur de Bluddennuff.
+
+Cela ne pouvait pas passer ainsi. Je me fâchai. Je me tournai
+brusquement vers Bluddennuff.
+
+—Monsieur!—lui dis-je,—vous êtes un babouin.
+
+—Monsieur!—répliqua-t-il après une pause,—_Donnerre et églairs!_
+
+Je n'en demandais pas davantage. Nous échangeâmes nos cartes. À
+Chalk-Farm, le lendemain matin, je lui abattis le nez,—et puis je me
+présentai chez mes amis.
+
+—Bête!—dit le premier.
+
+—Sot!—dit le second.
+
+—Butor!—dit le troisième.
+
+—Âne!—dit le quatrième.
+
+—Benêt!—dit le cinquième.
+
+—Nigaud!—dit le sixième.
+
+—Sortez!—dit le septième.
+
+Je me sentis très-mortifié de tout cela, et j'allai voir mon père.
+
+—Mon père,—lui demandai-je,—quel est le but principal de mon
+existence?
+
+—Mon fils,—répliqua-t-il,—c'est toujours l'étude de la nosologie;
+mais, en frappant l'électeur au nez, vous avez dépassé votre but. Vous
+avez un fort beau nez, c'est vrai; mais Bluddennuff n'en a plus. Vous
+êtes sifflé, et il est devenu le héros du jour. Je vous accorde que,
+dans Fum-Fudge, la grandeur d'un lion est proportionnée à la dimension
+de sa trompe;—mais, bonté divine! il n'y a pas de rivalité possible
+avec un lion qui n'en a pas du tout.
+
+
+
+
+QUATRE BÊTES EN UNE
+
+L'HOMME-CAMÉLÉOPARD
+
+ _Chacun a ses vertus._
+ Crébillon.—_Xerxès_.
+
+
+Antiochus Épiphanes est généralement considéré comme le Gog du prophète
+Ézéchiel. Cet honneur toutefois revient plus naturellement à Cambyse, le
+fils de Cyrus. Et d'ailleurs, le caractère du monarque syrien n'a
+vraiment aucun besoin d'enjolivures supplémentaires. Son avènement au
+trône, ou plutôt son usurpation de la souveraineté, cent soixante et
+onze ans avant la venue du Christ; sa tentative pour piller le temple de
+Diane à Éphèse; son implacable inimitié contre les Juifs; la violation
+du saint des saints, et sa mort misérable à Taba, après un règne
+tumultueux de onze ans, sont des circonstances d'une nature saillante,
+et qui ont dû généralement attirer l'attention des historiens de son
+temps, plus que les impies, lâches, cruels, absurdes et fantasques
+exploits qu'il faut ajouter pour faire le total de sa vie privée et de
+sa réputation.
+
+ * * * * *
+
+Supposons, gracieux lecteur, que nous sommes en l'an du monde trois mil
+huit cent trente, et, pour quelques minutes, transportés dans le plus
+fantastique des habitacles humains, dans la remarquable cité d'Antioche.
+Il est certain qu'il y avait en Syrie et dans d'autres contrées seize
+villes de ce nom, sans compter celle dont nous avons spécialement à nous
+occuper. Mais _la nôtre_ est celle qu'on appelait Antiochia Épidaphné, à
+cause qu'elle était tout proche du petit village de Daphné, où s'élevait
+un temple consacré à cette divinité. Elle fut bâtie (bien que la chose
+soit controversée) par Séleucus Nicator, le premier roi du pays après
+Alexandre le Grand, en mémoire de son père Antiochus, et devint
+immédiatement la capitale de la monarchie syrienne. Dans les temps
+prospères de l'empire romain, elle était la résidence ordinaire du
+préfet des provinces orientales; et plusieurs empereurs de la cité-reine
+(parmi lesquels peuvent être mentionnés spécialement Vérus et Valens), y
+passèrent la plus grande partie de leur vie. Mais je m'aperçois que nous
+sommes arrivés à la ville. Montons sur cette plate-forme, et jetons nos
+yeux sur la ville et le pays circonvoisin.
+
+—Quelle est cette large et rapide rivière qui se fraye un passage
+accidenté d'innombrables cascades à travers le chaos des montagnes, et
+enfin à travers le chaos des constructions?
+
+—C'est l'Oronte, et c'est la seule eau qu'on aperçoive, à l'exception
+de la Méditerranée, qui s'étend comme un vaste miroir jusqu'à douze
+milles environ vers le sud. Tout le monde a vu la Méditerranée; mais,
+permettez-moi de vous le dire, très-peu de gens ont joui du coup d'œil
+d'Antioche;—très-peu de ceux-là, veux-je dire, qui, comme vous et moi,
+ont eu en même temps le bénéfice d'une éducation moderne. Ainsi laissez
+là la mer, et portez toute votre attention sur cette masse de maisons
+qui s'étend à nos pieds. Vous vous rappellerez que nous sommes en l'an
+du monde trois mil huit cent trente. Si c'était plus tard,—si c'était,
+par exemple en l'an de Notre-Seigneur mil huit cent quarante-cinq, nous
+serions privés de cet extraordinaire spectacle. Au dix-neuvième siècle,
+Antioche est—c'est-à-dire Antioche _sera_ dans un lamentable état de
+délabrement. D'ici là, Antioche aura été complètement détruite à trois
+époques différentes par trois tremblements de terre successifs. À vrai
+dire, le peu qui restera de sa première condition se trouvera dans un
+tel état de désolation et de ruine, que le patriarche aura transporté
+alors sa résidence à Damas. C'est bien. Je vois que vous suivez mon
+conseil et que vous mettez votre temps à profit pour inspecter les
+lieux, pour
+
+ _...rassasier vos yeux_
+ _Des souvenirs et des objets fameux_
+ _Qui font la grande gloire de cette cité._
+
+Je vous demande pardon; j'avais oublié que Shakespeare ne fleurira pas
+avant dix-sept cent cinquante ans. Mais l'aspect d'Épidaphné ne
+justifie-t-il pas cette épithète de _fantastique_ que je lui ai donnée?
+
+—Elle est bien fortifiée; à cet égard elle doit autant à la nature qu'à
+l'art.
+
+—Très-juste.
+
+—Il y a une quantité prodigieuse d'imposants palais.
+
+—En effet.
+
+—Et les temples nombreux, somptueux, magnifiques, peuvent soutenir la
+comparaison avec les plus célèbres de l'antiquité.
+
+—Je dois reconnaître tout cela. Cependant il y a une infinité de huttes
+de bousillage et d'abominables baraques. Il nous faut bien constater une
+merveilleuse abondance d'ordures dans tous les ruisseaux; et, n'était la
+toute-puissante fumée de l'encens idolâtre, à coup sûr nous trouverions
+une intolérable puanteur. Vîtes-vous jamais des rues si
+insupportablement étroites, ou des maisons si miraculeusement hautes?
+Quelle noirceur leurs ombres jettent sur le sol! Il est heureux que les
+lampes suspendues dans ces interminables colonnades restent allumées
+toute la journée; autrement nous aurions ici les ténèbres de l'Égypte au
+temps de sa désolation.
+
+—C'est certainement un étrange lieu! Que signifie ce singulier
+bâtiment, là-bas? Regardez! il domine tous les autres et s'étend au loin
+à l'est de celui que je crois être le palais du roi!
+
+—C'est le nouveau Temple du Soleil, qui est adoré en Syrie sous le nom
+d'Elah Gabalah. Plus tard, un très-fameux empereur romain instituera ce
+culte dans Rome et en tirera son surnom, Heliogabalus. J'ose vous
+affirmer que la vue de la divinité de ce temple vous plairait fort. Vous
+n'avez pas besoin de regarder au ciel; sa majesté le Soleil n'est pas
+là,—du moins le Soleil adoré par les Syriens. Cette déité se trouve
+dans l'intérieur du bâtiment situé là-bas. Elle est adorée sous la forme
+d'un large pilier de pierre, dont le sommet se termine en un cône ou
+_pyramide_, par quoi est signifié le _pyr_, le Feu.
+
+—Écoutez!—regardez!—Quels peuvent être ces ridicules êtres, à moitié
+nus, à faces peintes, qui s'adressent à la canaille avec force gestes et
+vociférations?
+
+—Quelques-uns, en petit nombre, sont des saltimbanques; d'autres
+appartiennent plus particulièrement à la race des philosophes. La
+plupart, toutefois,—spécialement ceux qui travaillent la populace à
+coups de bâton,—sont les principaux courtisans du palais, qui
+exécutent, comme c'est leur devoir, quelque excellente drôlerie de
+l'invention du Roi.
+
+—Mais voilà du nouveau! Ciel! la ville fourmille de bêtes féroces! Quel
+terrible spectacle!—quelle dangereuse singularité!
+
+—Terrible, si vous voulez, mais pas le moins du monde dangereuse.
+Chaque animal, si vous voulez vous donner la peine d'observer, marche
+tranquillement derrière son maître. Quelques-uns, sans doute, sont menés
+avec une corde autour du cou, mais ce sont principalement les espèces
+plus petites ou plus timides. Le lion, le tigre et le léopard sont
+entièrement libres. Ils ont été formés à leur présente profession sans
+aucune difficulté, et suivent leurs propriétaires respectifs en manière
+de _valets de chambre_. Il est vrai qu'il y a des cas où la Nature
+revendique son empire usurpé;—mais un héraut d'armes dévoré, un taureau
+sacré étranglé, sont des circonstances beaucoup trop vulgaires pour
+faire sensation dans Épidaphné.
+
+—Mais quel extraordinaire tumulte entends-je? À coup sûr, voilà un
+grand bruit, même pour Antioche! Cela dénote quelque incident d'un
+intérêt inusité.
+
+—Oui, indubitablement. Le Roi a ordonné quelque nouveau
+spectacle,—quelque exhibition de gladiateurs à l'Hippodrome,—ou
+peut-être le massacre des prisonniers Scythes,—ou l'incendie de son
+nouveau palais,—ou la démolition de quelque temple superbe,—ou bien,
+ma foi, un beau feu de joie de quelques Juifs. Le vacarme augmente. Des
+éclats d'hilarité montent vers le ciel. L'air est déchiré par les
+instruments à vent et par la clameur d'un million de gosiers.
+Descendons, pour l'amour de la joie, et voyons ce qui se passe. Par
+ici,—prenez garde! Nous sommes ici dans la rue principale, qu'on
+appelle la rue de Timarchus. Cette mer de populace arrive de ce côté, et
+il nous sera difficile de remonter le courant. Elle se répand à travers
+l'avenue d'Héraclides, qui part directement du palais;—ainsi le Roi
+fait très-probablement partie de la bande. Oui,—j'entends les cris du
+héraut qui proclame sa venue dans la pompeuse phraséologie de l'Orient.
+Nous aurons le coup d'œil de sa personne quand il passera devant le
+temple d'Ashimah. Mettons-nous à l'abri dans le vestibule du sanctuaire;
+il sera ici tout à l'heure. Pendant ce temps-là considérons cette
+figure. Qu'est-ce? Oh! c'est le dieu Ashimah en personne. Vous voyez
+bien que ce n'est ni un agneau, ni un bouc, ni un satyre; il n'a guère
+plus de ressemblance avec le Pan des Arcadiens. Et cependant tous ces
+caractères ont été,—pardon!—_seront_ attribués par les érudits des
+siècles futurs à l'Ashimah des Syriens. Mettez vos lunettes, et
+dites-moi ce que c'est. Qu'est-ce?
+
+—Dieu me pardonne! c'est un singe!
+
+—Oui, vraiment!—un babouin,—mais pas le moins du monde une déité. Son
+nom est une dérivation du grec _Simia_;—quels terribles sots que les
+antiquaires! Mais voyez!—voyez là-bas courir ce petit polisson en
+guenilles. Où va-t-il? que braille-t-il? que dit-il? Oh! il dit que le
+Roi arrive en triomphe; qu'il est dans son costume des grands jours;
+qu'il vient, à l'instant même, de mettre à mort, de sa propre main,
+mille prisonniers israélites enchaînés! Pour cet exploit, le petit
+misérable le porte aux nues! Attention! voici venir une troupe de gens
+tous semblablement attifés. Ils ont fait un hymne latin sur la vaillance
+du roi, et le chantent en marchant:
+
+_Mille, mille, mille,_
+_Mille, mille, mille_
+_Decollavimus, unus homo!_
+_Mille, mille, mille, mille decollavimus!_
+_Mille, mille, mille!_
+_Vivat qui mille, mille occidit!_
+_Tantum vini habet nemo_
+_Quantum sanguinis effudit_[9].
+
+Ce qui peut être ainsi paraphrasé:
+
+_Mille, mille, mille,_
+_Mille, mille, mille,_
+_Avec un seul guerrier, nous en avons égorgé mille!_
+_Mille, mille, mille, mille,_
+_Chantons mille à jamais!_
+_Hurrah!—Chantons_
+_Longue vie à notre Roi,_
+_Qui a abattu mille hommes si joliment!_
+_Hurrah!—Crions à tue-tête_
+_Qu'il nous a donné une plus copieuse_
+_Vendange de sang_
+_Que tout le vin que peut fournir la Syrie!_
+
+—Entendez-vous cette fanfare de trompettes?
+
+—Oui,—le Roi arrive! Voyez! le peuple est pantelant d'admiration et
+lève les yeux au ciel dans son respectueux attendrissement! Il
+arrive!—il arrive!—le voilà!
+
+—Qui?—où?—le Roi!—Je ne le vois pas;—je vous jure que je ne
+l'aperçois pas.
+
+—Il faut que vous soyez aveugle.
+
+—C'est bien possible. Toujours est-il que je ne vois qu'une foule
+tumultueuse d'idiots et de fous qui s'empressent de se prosterner devant
+un gigantesque caméléopard, et qui s'évertuent à déposer un baiser sur
+le sabot de l'animal. Voyez! la bête vient justement de cogner rudement
+quelqu'un de la populace,—ah! encore un autre,—et un autre,—et un
+autre. En vérité, je ne puis m'empêcher d'admirer l'animal pour
+l'excellent usage qu'il fait de ses pieds.
+
+—Populace, en vérité!—mais ce sont les nobles et libres citoyens
+d'Épidaphné! _La bête_, avez-vous dit? prenez bien garde! si quelqu'un
+vous entendait. Ne voyez-vous pas que l'animal a une face d'homme? Mais,
+mon cher monsieur, ce caméléopard n'est autre qu'Antiochus
+Épiphanes,—Antiochus l'Illustre, Roi de Syrie, et le plus puissant de
+tous les autocrates de l'Orient! Il est vrai qu'on le décore quelquefois
+du nom d'Antiochus Épimanes,—Antiochus le Fou,—mais c'est à cause que
+tout le monde n'est pas capable d'apprécier ses mérites. Il est bien
+certain que, pour le moment, il est enfermé dans la peau d'une bête, et
+qu'il fait de son mieux pour jouer le rôle d'un caméléopard; mais c'est
+à dessein de mieux soutenir sa dignité comme Roi. D'ailleurs le monarque
+est d'une stature gigantesque, et l'habit, conséquemment, ne lui va pas
+mal et n'est pas trop grand. Nous pouvons toutefois supposer que,
+n'était une circonstance solennelle, il ne s'en serait pas revêtu.
+Ainsi, voici un cas,—convenez-en,—le massacre d'un millier de Juifs!
+Avec quelle prodigieuse dignité le monarque se promène sur ses quatre
+pattes! Sa queue, comme vous voyez, est tenue en l'air par ses deux
+principales concubines, Elliné et Argélaïs; et tout son extérieur serait
+excessivement prévenant, n'étaient la protubérance de ses yeux, qui lui
+sortiront certainement de la tête, et la couleur étrange de sa face, qui
+est devenue quelque chose d'innommable par suite de la quantité de vin
+qu'il a engloutie. Suivons-le à l'Hippodrome, où il se dirige, et
+écoutons le chant de triomphe qu'il commence à entonner lui-même:
+
+_Qui est roi, si ce n'est Épiphanes?_
+
+_Dites,—le savez-vous?_
+
+_Qui est roi, si ce n'est Épiphanes?_
+
+_Bravo!—bravo!_
+
+_Il n'y a pas d'autre roi qu'Épiphanes,_
+
+_Non,—pas d'autre!_
+
+_Ainsi jetez à bas les temples_
+
+_Et éteignez le soleil!_
+
+Bien et bravement chanté! La populace le salue _Prince des Poëtes_ et
+_Gloire de l'Orient_, puis Délices _de l'Univers_, enfin le plus
+_Étonnant des Caméléopards_. Ils lui font _bisser_ son chef-d'œuvre,
+et—entendez-vous?—il le recommence. Quand il arrivera à l'Hippodrome,
+il recevra la couronne poétique, comme avant-goût de sa victoire aux
+prochains Jeux Olympiques.
+
+—Mais, bon Jupiter! que se passe-t-il dans la foule derrière nous?
+
+—Derrière nous, avez-vous dit?—Oh! oh!—je comprends. Mon ami, il est
+heureux que vous ayez parlé à temps. Mettons-nous en lieu sûr, et le
+plus vite possible. Ici!—réfugions-nous sous l'arche de cet aqueduc, et
+je vous expliquerai l'origine de cette agitation. Cela a mal tourné,
+comme je l'avais pressenti. Le singulier aspect de ce caméléopard avec
+sa tête d'homme, a, il faut croire, choqué les idées de logique et
+d'harmonie acceptées par les animaux sauvages domestiques dans la ville.
+Il en est résulté une émeute; et, comme il arrive toujours en pareil
+cas, tous les efforts humains pour réprimer le mouvement seront
+impuissants. Quelques Syriens ont déjà été dévorés; mais les patriotes à
+quatre pattes semblent être d'un accord unanime pour manger le
+caméléopard. Le _Prince des Poëtes_ s'est donc dressé sur ses pattes de
+derrière, car il s'agit de sa vie. Ses courtisans l'ont laissé en plan,
+et ses concubines ont suivi un si excellent exemple. _Délices de
+l'Univers_, tu es dans une triste passe! _Gloire de l'Orient_, tu es en
+danger d'être croqué! Ainsi, ne regarde pas si piteusement ta queue;
+elle traînera indubitablement dans la crotte; à cela il n'y a pas de
+remède. Ne regarde donc pas derrière toi, et ne t'occupe pas de son
+inévitable déshonneur; mais prends courage, joue vigoureusement des
+jambes, et file vers l'Hippodrome! Souviens-toi que tu es Antiochus
+Épiphanes, Antiochus l'Illustre! et aussi le _Prince des Poëtes_, la
+_Gloire de l'Orient_, les _Délices de l'Univers_ et _le plus Étonnant
+des Caméléopards!_ Juste ciel! quelle puissance de vélocité tu déploies!
+La caution des jambes, la meilleure, tu la possèdes, celle-là! Cours,
+Prince!—Bravo! Épiphanes!—Tu vas bien, Caméléopard!—Glorieux
+Antiochus! Il court!—il bondit!—il vole! Comme un trait détaché par
+une catapulte il se rapproche de l'Hippodrome! Il bondit!—il crie!—il
+y est!—C'est heureux; car, ô _Gloire de l'Orient_, si tu avais mis une
+demi-seconde de plus à atteindre les portes de l'Amphithéâtre, il n'y
+aurait pas eu dans Épidaphné un seul petit ours qui n'eût grignoté sur
+ta carcasse.—Allons-nous-en,—partons,—car nos oreilles modernes sont
+trop délicates pour supporter l'immense vacarme qui va commencer en
+l'honneur de la délivrance du Roi!—Écoutez! il a déjà
+commencé—Voyez!—toute la ville est sens dessus dessous.
+
+—Voilà certainement la plus pompeuse cité de l'Orient! Quel
+fourmillement de peuple! quel pêle-mêle de tous les rangs et de tous les
+âges! quelle multiplicité de sectes et de nations! quelle variété de
+costumes! quelle Babel de langues! quels cris de bêtes! quel tintamarre
+d'instruments! quel tas de philosophes!
+
+—Venez, sauvons-nous!
+
+—Encore un moment; je vois un vaste remue-ménage dans l'Hippodrome;
+dites-moi, je vous en supplie, ce que cela signifie!
+
+—Cela?—oh! rien. Les nobles et libres citoyens d'Épidaphné étant,
+comme ils le déclarent, parfaitement satisfaits de la loyauté, de la
+bravoure, de la sagesse et de la divinité de leur Roi, et, de plus,
+ayant été témoins de sa récente agilité surhumaine, pensent qu'ils ne
+font que leur devoir en déposant sur son front (en surcroît du laurier
+poétique) une nouvelle couronne, prix de la course à pied,—couronne
+qu'il _faudra_ bien qu'il obtienne aux fêtes de la prochaine Olympiade,
+et que naturellement ils lui décernent aujourd'hui par avance.
+
+
+
+
+PETITE DISCUSSION AVEC UNE MOMIE
+
+
+Le _symposium_ de la soirée précédente avait un peu fatigué mes nerfs.
+J'avais une déplorable migraine et je tombais de sommeil. Au lieu de
+passer la soirée dehors, comme j'en avais le dessein, il me vint donc à
+l'esprit que je n'avais rien de plus sage à faire que de souper d'une
+bouchée, et de me mettre immédiatement au lit.
+
+Un _léger_ souper, naturellement. J'adore les rôties au fromage. En
+manger plus d'une livre à la fois, cela peut n'être pas toujours
+raisonnable. Toutefois, il ne peut pas y avoir d'objection matérielle au
+chiffre deux. Et, en réalité, entre deux et trois, il n'y a que la
+différence d'une simple unité. Je m'aventurai peut-être jusqu'à quatre.
+Ma femme tient pour cinq;—mais évidemment elle a confondu deux choses
+bien distinctes. Le nombre abstrait cinq, je suis disposé à l'admettre;
+mais, au point de vue concret, il se rapporte aux bouteilles de _Brown
+Stout_, sans l'assaisonnement duquel la rôtie au fromage est une chose à
+éviter.
+
+Ayant ainsi achevé un frugal repas, et mis mon bonnet de nuit avec la
+sereine espérance d'en jouir jusqu'au lendemain midi au moins, je plaçai
+ma tête sur l'oreiller, et grâce à une excellente conscience, je tombai
+immédiatement dans un profond sommeil.
+
+Mais quand les espérances de l'homme furent-elles remplies? Je n'avais
+peut-être pas achevé mon troisième ronflement, quand une furieuse
+sonnerie retentit à la porte de la rue, et puis d'impatients coups de
+marteau me réveillèrent en sursaut. Une minute après, et comme je me
+frottais encore les yeux, ma femme me fourra sous le nez un billet de
+mon vieil ami le docteur Ponnonner. Il me disait:
+
+«Venez me trouver et laissez tout, mon cher ami, aussitôt que vous aurez
+reçu ceci. Venez partager notre joie. À la fin, grâce à une opiniâtre
+diplomatie, j'ai arraché l'assentiment des directeurs du _City Museum_
+pour l'examen de ma momie,—vous savez de laquelle je veux parler. J'ai
+la permission de la démailloter, et même de l'ouvrir, si je le juge à
+propos. Quelques amis seulement, seront présents;—vous en êtes, cela va
+sans dire. La momie est présentement chez moi, et nous commencerons à la
+dérouler à onze heures de la nuit.
+
+Tout à vous,
+
+«Ponnonner.»
+
+Avant d'arriver à la signature, je m'aperçus que j'étais aussi éveillé
+qu'un homme peut désirer de l'être. Je sautai de mon lit dans un état de
+délire, bousculant tout ce qui me tombait sous la main; je m'habillai
+avec une prestesse vraiment miraculeuse, et je me dirigeai de toute ma
+vitesse vers la maison du docteur.
+
+Là, je trouvai réunie une société très-animée. On m'avait attendu avec
+beaucoup d'impatience; la momie était étendue sur la table à manger, et,
+au moment où j'entrai, l'examen était commencé.
+
+Cette momie était une des deux qui furent rapportées, il y a quelques
+années, par le capitaine Arthur Sabretash, un cousin de Ponnonner. Il
+les avait prises dans une tombe près d'Éleithias, dans les montagnes de
+la Libye, à une distance considérable au-dessus de Thèbes sur le Nil.
+Sur ce point, les caveaux, quoique moins magnifiques que les sépultures
+de Thèbes, sont d'un plus haut intérêt, en ce qu'ils offrent de plus
+nombreuses _illustrations_ de la vie privée des Égyptiens. La salle d'où
+avait été tiré notre échantillon passait pour très-riche en documents de
+cette nature;—les murs étaient complètement recouverts de peintures à
+fresque et de bas-reliefs; des statues, des vases et une mosaïque d'un
+dessin très-riche témoignaient de la puissante fortune des défunts.
+
+Cette rareté avait été déposée au _Museum_ exactement dans le même état
+où le capitaine Sabretash l'avait trouvée, c'est-à-dire qu'on avait
+laissé la bière intacte. Pendant huit ans, elle était restée ainsi
+exposée à la curiosité publique, quant à l'extérieur seulement. Nous
+avions donc la momie complète à notre disposition, et ceux qui savent
+combien il est rare de voir des antiquités arriver dans nos contrées
+sans être saccagées jugeront que nous avions de fortes raisons de nous
+féliciter de notre bonne fortune.
+
+En approchant de la table, je vis une grande boîte, ou caisse, longue
+d'environ sept pieds, large de trois pieds peut-être, et d'une
+profondeur de deux pieds et demi. Elle était oblongue,—mais pas en
+forme de bière. Nous supposâmes d'abord que la matière était du bois de
+sycomore; mais en l'entamant nous reconnûmes que c'était du carton, ou
+plus proprement, une pâte dure faite de papyrus. Elle était
+grossièrement décorée de peintures représentant des scènes funèbres et
+divers sujets lugubres, parmi lesquels serpentait un semis de caractères
+hiéroglyphiques, disposés en tous sens, qui signifiaient évidemment le
+nom du défunt. Par bonheur, M. Gliddon était de la partie, et il nous
+traduisit sans peine les signes, qui étaient simplement phonétiques et
+composaient le mot _Allamistakeo_.
+
+Nous eûmes quelque peine à ouvrir cette boîte sans l'endommager; mais,
+quand enfin nous y eûmes réussi, nous en trouvâmes une seconde, celle-ci
+en forme de bière, et d'une dimension beaucoup moins considérable que la
+caisse extérieure, mais lui ressemblant exactement sous tout autre
+rapport. L'intervalle entre les deux était comblé de résine, qui avait
+jusqu'à un certain point détérioré les couleurs de la boîte intérieure.
+
+Après avoir ouvert celle-ci,—ce que nous fîmes très-aisément,—nous
+arrivâmes à une troisième, également en forme de bière, et ne différant
+en rien de la seconde, si ce n'est par la matière, qui était du cèdre et
+exhalait l'odeur fortement aromatique qui caractérise ce bois. Entre la
+seconde et la troisième caisse, il n'y avait pas d'intervalle,—celle-ci
+s'adaptant exactement à celle-là.
+
+En défaisant la troisième caisse, nous découvrîmes enfin le corps, et
+nous l'enlevâmes. Nous nous attendions à le trouver enveloppé comme
+d'habitude de nombreux rubans, ou bandelettes de lin; mais, au lieu de
+cela, nous trouvâmes une espèce de gaine, faite de papyrus, et revêtue
+d'une couche de plâtre grossièrement peinte et dorée. Les peintures
+représentaient des sujets ayant trait aux divers devoirs supposés de
+l'âme et à sa présentation à différentes divinités, puis de nombreuses
+figures humaines identiques,—sans doute des portraits des personnes
+embaumées. De la tête aux pieds s'étendait une inscription columnaire,
+ou verticale, en _hiéroglyphes phonétiques_, donnant de nouveau le nom
+et les titres du défunt et les noms et les titres de ses parents.
+
+Autour du cou, que nous débarrassâmes du fourreau, était un collier de
+grains de verre cylindriques, de couleurs différentes, et disposés de
+manière à figurer des images de divinités, l'image du Scarabée, et
+d'autres, avec le globe ailé. La taille, dans sa partie la plus mince,
+était cerclée d'un collier ou ceinture semblable.
+
+Ayant enlevé le papyrus, nous trouvâmes les chairs parfaitement
+conservées, et sans aucune odeur sensible. La couleur était rougeâtre;
+la peau, ferme, lisse et brillante. Les dents et les cheveux
+paraissaient en bon état. Les yeux, à ce qu'il semblait, avaient été
+enlevés, et on leur avait substitué des yeux de verre, fort beaux et
+simulant merveilleusement la vie, sauf leur fixité un peu trop
+prononcée. Les doigts et les ongles étaient brillamment dorés.
+
+De la couleur rougeâtre de l'épiderme, M. Gliddon inféra que
+l'embaumement avait été pratiqué uniquement par l'asphalte; mais, ayant
+gratté la surface avec un instrument d'acier et jeté dans le feu les
+grains de poudre ainsi obtenus, nous sentîmes se dégager un parfum de
+camphre et d'autres gommes aromatiques.
+
+Nous visitâmes soigneusement le corps pour trouver les incisions
+habituelles par où on extrait les entrailles; mais, à notre grande
+surprise, nous n'en pûmes découvrir la trace. Aucune personne de la
+société ne savait alors qu'il n'est pas rare de trouver des momies
+entières et non incisées. Ordinairement, la cervelle se vidait par le
+nez; les intestins, par une incision dans le flanc; le corps était alors
+rasé, lavé et salé; on le laissait ainsi reposer quelques semaines, puis
+commençait, à proprement parler, l'opération de l'embaumement.
+
+Comme on ne pouvait trouver aucune trace d'ouverture, le docteur
+Ponnonner préparait ses instruments de dissection, quand je fis
+remarquer qu'il était déjà deux heures passées. Là-dessus, on s'accorda
+à renvoyer l'examen interne à la nuit suivante; et nous étions au moment
+de nous séparer, quand quelqu'un lança l'idée d'une ou deux expériences
+avec la pile de Volta.
+
+L'application de l'électricité à une momie vieille au moins de trois ou
+quatre mille ans était une idée, sinon très-sensée, du moins
+suffisamment originale, et nous la saisîmes au vol. Pour ce beau projet,
+dans lequel il entrait un dixième de sérieux et neuf bons dixièmes de
+plaisanterie, nous disposâmes une batterie dans le cabinet du docteur,
+et nous y transportâmes l'Égyptien.
+
+Ce ne fut pas sans beaucoup de peine que nous réussîmes à mettre à nu
+une partie du muscle temporal, qui semblait être d'une rigidité moins
+marmoréenne que le reste du corps, mais qui naturellement, comme nous
+nous y attendions bien, ne donna aucun indice de susceptibilité
+galvanique quand on le mit en contact avec le fil. Ce premier essai nous
+parut décisif; et, tout en riant de bon cœur de notre propre absurdité,
+nous nous souhaitions réciproquement une bonne nuit, quand mes yeux,
+tombant par hasard sur ceux de la momie, y restèrent immédiatement
+cloués d'étonnement. De fait, le premier coup d'œil m'avait suffi pour
+m'assurer que les globes, que nous avions tous supposé être de verre, et
+qui primitivement se distinguaient par une certaine fixité singulière,
+étaient maintenant si bien recouverts par les paupières, qu'une petite
+portion de la _tunica albuginea_ restait seule visible.
+
+Je poussai un cri, et j'attirai l'attention sur ce fait, qui devint
+immédiatement évident pour tout le monde.
+
+Je ne dirai pas que j'étais _alarmé_ par le phénomène, parce que le mot
+alarmé, dans mon cas, ne serait pas précisément le mot propre. Il aurait
+pu se faire toutefois que, sans ma provision de _Brown Stout_, je me
+sentisse légèrement ému. Quant aux autres personnes de la société, elle
+ne firent vraiment aucun effort pour cacher leur naïve terreur. Le
+docteur Ponnonner était un homme à faire pitié. M. Gliddon, par je ne
+sais quel procédé particulier, s'était rendu invisible. Je présume que
+M. Silk Buckingham n'aura pas l'audace de nier qu'il ne se soit fourré à
+quatre pattes sous la table.
+
+Après le premier choc de l'étonnement, nous résolûmes, cela va sans
+dire, de tenter tout de suite une nouvelle expérience. Nos opérations
+furent alors dirigées contre le gros orteil du pied droit. Nous fîmes
+une incision au-dessus de la région de l'os _sesamoideum pollicis
+pedis_, et nous arrivâmes ainsi à la naissance du muscle _abductor_.
+Rajustant la batterie, nous appliquâmes de nouveau le fluide aux nerfs
+mis à nu,—quand, avec un mouvement plus vif que la vie elle-même, la
+momie retira son genou droit comme pour le rapprocher le plus possible
+de l'abdomen, puis, redressant le membre avec une force inconcevable,
+allongea au docteur Ponnonner une ruade qui eut pour effet de décocher
+ce gentleman, comme le projectile d'une catapulte, et de l'envoyer dans
+la rue à travers une fenêtre.
+
+Nous nous précipitâmes en masse pour rapporter les débris mutilés de
+l'infortuné; mais nous eûmes le bonheur de le rencontrer sur l'escalier,
+remontant avec une inconcevable diligence, bouillant de la plus vive
+ardeur philosophique, et plus que jamais frappé de la nécessité de
+poursuivre nos expériences avec rigueur et avec zèle.
+
+Ce fut donc d'après son conseil que nous fîmes sur-le-champ une incision
+profonde dans le bout du nez du sujet; et le docteur, y jetant des mains
+impétueuses, le fourra violemment en contact avec le fil métallique.
+
+Moralement et _physiquement_,—métaphoriquement et
+littéralement,—l'effet fut _électrique_. D'abord le cadavre ouvrit les
+yeux et les cligna très-rapidement pendant quelques minutes, comme M.
+Barnes dans la pantomime; puis il éternua; en troisième lieu, il se
+dressa sur son séant; en quatrième lieu, il mit son poing sous le nez du
+docteur Ponnonner; enfin, se tournant vers MM. Gliddon et Buckingham, il
+leur adressa dans l'égyptien le plus pur, le discours suivant:
+
+—Je dois vous dire, gentlemen, que je suis aussi surpris que mortifié
+de votre conduite. Du docteur Ponnonner, je n'avais rien de mieux à
+attendre; c'est un pauvre petit gros sot qui ne sait rien de rien. J'ai
+pitié de lui et je lui pardonne. Mais vous, monsieur Gliddon,—et vous
+Silk, qui avez voyagé et résidé en Égypte, à ce point qu'on pourrait
+croire que vous êtes né sur nos terres,—vous, dis-je, qui avez tant
+vécu parmi nous, que vous parlez l'égyptien aussi bien, je crois, que
+vous écrivez votre langue maternelle,—vous que je m'étais accoutumé à
+regarder comme le plus ferme ami des momies,—j'attendais de vous une
+conduite plus courtoise. Que dois-je penser de votre impassible
+neutralité quand je suis traité aussi brutalement? Que dois-je supposer,
+quand vous permettez à Pierre et à Paul de me dépouiller de mes bières
+et de mes vêtements sous cet affreux climat de glace? À quel point de
+vue, pour en finir, dois-je considérer votre fait d'aider et
+d'encourager ce misérable petit drôle, ce docteur Ponnonner, à me tirer
+par le nez?
+
+On croira généralement, sans aucun doute, qu'en entendant un pareil
+discours, dans de telles circonstances, nous avons tous filé vers la
+porte, ou que nous sommes tombés dans de violentes attaques de nerfs, ou
+dans un évanouissement unanime. L'une de ces trois choses, dis-je, était
+probable. En vérité, chacune de ces trois lignes de conduite et toutes
+les trois étaient des plus légitimes. Et, sur ma parole, je ne puis
+comprendre comment il se fit que nous n'en suivîmes aucune. Mais,
+peut-être, la vraie raison doit-elle être cherchée dans l'esprit de ce
+siècle, qui procède entièrement par la loi des contraires, considérée
+aujourd'hui comme solution de toutes les antinomies et fusion de toutes
+les contradictions. Ou peut-être, après tout, était-ce seulement l'air
+excessivement naturel et familier de la momie qui enlevait à ses paroles
+toute puissance terrifique. Quoi qu'il en soit, les faits sont positifs,
+et pas un membre de la société ne trahit d'effroi bien caractérisé et ne
+parut croire qu'il ne se fût passé quelque chose de particulièrement
+irrégulier.
+
+Pour ma part, j'étais convaincu que tout cela était fort naturel, et je
+me rangeai simplement de côté, hors de la portée du poing de l'Égyptien.
+Le docteur Ponnonner fourra ses mains dans les poches de sa culotte,
+regarda la momie d'un air bourru, et devint excessivement rouge. M.
+Gliddon caressait ses favoris et redressait le col de sa chemise. M.
+Buckingham baissa la tête et mit son pouce droit dans le coin gauche de
+sa bouche.
+
+L'Égyptien le regarda avec une physionomie sévère pendant quelques
+minutes, et à la longue lui dit avec un ricanement:
+
+—Pourquoi ne parlez-vous pas, monsieur Buckingham? Avez-vous entendu,
+oui ou non, ce que je vous ai demandé? Voulez-vous bien ôter votre pouce
+de votre bouche!
+
+Là-dessus, M. Buckingham fit un léger soubresaut, ôta son pouce droit du
+coin gauche de sa bouche, et, en manière de compensation, inséra son
+pouce gauche dans le coin droit de l'ouverture susdite.
+
+Ne pouvant pas tirer une réponse de M. Buckingham, la momie se tourna
+avec humeur vers M. Gliddon, et lui demanda d'un ton péremptoire
+d'expliquer en gros ce que nous voulions tous.
+
+M. Gliddon répliqua tout au long, en _phonétique_ et, n'était l'absence
+de caractères _hiéroglyphiques_ dans les imprimeries américaines, c'eût
+été pour moi un grand plaisir de transcrire intégralement et en langue
+originale son excellent speech.
+
+Je saisirai cette occasion pour faire remarquer que toute la
+conversation subséquente à laquelle prit part la momie eut lieu en
+égyptien primitif,—MM. Gliddon et Buckingham servant d'interprètes pour
+moi et les autres personnes de la société qui n'avaient pas voyagé. Ces
+messieurs parlaient la langue maternelle de la momie avec une grâce et
+une abondance inimitables; mais je ne pouvais pas m'empêcher de
+remarquer que les deux voyageurs,—sans doute à cause de l'introduction
+d'images entièrement modernes, et naturellement, tout à fait nouvelles
+pour l'étranger,—étaient quelquefois réduits à employer des formes
+sensibles pour traduire à cet esprit d'un autre âge un sens particulier.
+Il y eut un moment, par exemple, où M. Gliddon, ne pouvant pas faire
+comprendre à l'Égyptien le mot: _la Politique_, s'avisa heureusement de
+dessiner sur le mur, avec un morceau de charbon, un petit monsieur au
+nez bourgeonné, aux coudes troués, grimpé sur un piédestal, la jambe
+gauche tendue en arrière, le bras droit projeté en avant, le poing
+fermé, les yeux convulsés vers le ciel, et la bouche ouverte sous un
+angle de 90 degrés.
+
+De même, M. Buckingham n'aurait jamais réussi à lui traduire l'idée
+absolument moderne de _Whig_ (perruque), si, à une suggestion du docteur
+Ponnonner, il n'était devenu très-pâle et n'avait consenti à ôter la
+sienne.
+
+Il était tout naturel que le discours de M. Gliddon roulât
+principalement sur les immenses bénéfices que la science pouvait tirer
+du démaillotement et du déboyautement des momies; moyen subtil de nous
+justifier de tous les dérangements que nous avions pu lui causer, à elle
+en particulier, momie nommée Allamistakeo; il conclut en insinuant—car
+ce ne fut qu'une insinuation—que, puisque toutes ces petites questions
+étaient maintenant éclaircies, on pouvait aussi bien procéder à l'examen
+projeté. Ici, le docteur Ponnonner apprêta ses instruments.
+
+Relativement aux dernières suggestions de l'orateur, il paraît
+qu'Allamistakeo avait certains scrupules de conscience, sur la nature
+desquels je n'ai pas été clairement renseigné; mais il se montra
+satisfait de notre justification et, descendant de la table, donna à
+toute la compagnie des poignées de main à la ronde.
+
+Quand cette cérémonie fut terminée, nous nous occupâmes immédiatement de
+réparer les dommages que le scalpel avait fait éprouver au sujet. Nous
+recousîmes la blessure de sa tempe, nous bandâmes son pied, et nous lui
+appliquâmes un pouce carré de taffetas noir sur le bout du nez.
+
+On remarqua alors que le comte—tel était, à ce qu'il paraît, le titre
+d'Allamistakeo—éprouvait quelques légers frissons,—à cause du climat,
+sans aucun doute. Le docteur alla immédiatement à sa garde-robe, et
+revint bientôt avec un habit noir, de la meilleure coupe de Jennings, un
+pantalon de tartan bleu de ciel à sous-pieds, une chemise rose de
+guingamp, un gilet de brocart à revers, un paletot-sac blanc, une canne
+à bec de corbin, un chapeau sans bords, des bottes en cuir breveté, des
+gants de chevreau couleur paille, un lorgnon, une paire de favoris et
+une cravate cascade. La différence de taille entre le comte et le
+docteur,—la proportion était comme deux à un,—fut cause que nous eûmes
+quelque peu de mal à ajuster ces habillements à la personne de
+l'Égyptien; mais, quand tout fut arrangé, au moins pouvait-il dire qu'il
+était bien mis. M. Gliddon lui donna donc le bras et le conduisit vers
+un bon fauteuil, en face du feu; pendant ce temps-là, le docteur sonnait
+et demandait le vin et les cigares.
+
+La conversation s'anima bientôt. On exprima, cela va sans dire, une
+grande curiosité relativement au fait quelque peu singulier
+d'Allamistakeo resté vivant.
+
+—J'aurais pensé,—dit M. Buckingham,—qu'il y avait déjà beau temps que
+vous étiez mort.
+
+—Comment!—répliqua le comte très-étonné,—je n'ai guère plus de sept
+cents ans! Mon père en a vécu mille, et il ne radotait pas le moins du
+monde quand il est mort.
+
+Il s'ensuivit une série étourdissante de questions et de calculs par
+lesquels on découvrit que l'antiquité de la momie avait été
+très-grossièrement estimée. Il y avait cinq mille cinquante ans et
+quelques mois qu'elle avait été déposée dans les catacombes d'Éleithias.
+
+—Mais ma remarque,—reprit M. Buckingham,—n'avait pas trait à votre
+âge à l'époque de votre ensevelissement (je ne demande pas mieux que
+d'accorder que vous êtes encore un jeune homme), et j'entendais parler
+de l'immensité de temps pendant lequel, d'après votre propre
+explication, vous êtes resté confit dans l'asphalte.
+
+—Dans quoi?—dit le comte.
+
+—Dans l'asphalte,—persista M. Buckingham.
+
+—Ah! oui; j'ai comme une idée vague de ce que vous voulez dire;—en
+effet, cela pourrait réussir,—mais, de mon temps, nous n'employions
+guère autre chose que le bichlorure de mercure.
+
+—Mais ce qu'il nous est particulièrement impossible de comprendre,—dit
+le docteur Ponnonner—, c'est comment il se fait qu'étant mort et ayant
+été enseveli en Égypte, il y a cinq mille ans, vous soyez aujourd'hui
+parfaitement vivant, et avec un air de santé admirable.
+
+—Si à cette époque j'étais mort, comme vous dites—répliqua le
+comte,—il est plus que probable que mort je serais resté; car je
+m'aperçois que vous en êtes encore à l'enfance du galvanisme, et que
+vous ne pouvez pas accomplir par cet agent ce qui, dans le vieux temps,
+était chez nous chose vulgaire. Mais le fait est que j'étais tombé en
+catalepsie, et que mes meilleurs amis jugèrent que j'étais mort, ou que
+je devais être mort; c'est pourquoi ils m'embaumèrent tout de suite.—Je
+présume que vous connaissez le principe capital de l'embaumement?
+
+—Mais pas le moins du monde.
+
+—Ah! je conçois;—déplorable condition de l'ignorance! Je ne puis donc
+pour le moment entrer dans aucun détail à ce sujet; mais il est
+indispensable que je vous explique qu'en Égypte embaumer, à proprement
+parler, était suspendre indéfiniment toutes les fonctions animales
+soumises au procédé. Je me sers du terme animal dans son sens le plus
+large, comme impliquant l'être moral et vital aussi bien que l'être
+physique. Je répète que le premier principe de l'embaumement consistait,
+chez nous, à arrêter immédiatement et à tenir perpétuellement en suspens
+toutes les fonctions animales soumises au procédé. Enfin, pour être
+bref, dans quelque état que se trouvât l'individu à l'époque de
+l'embaumement, il restait dans cet état. Maintenant, comme j'ai le
+bonheur d'être du sang du Scarabée, je fus embaumé vivant, tel que vous
+me voyez présentement.
+
+—Le sang du Scarabée!—s'écria le docteur Ponnonner.
+
+—Oui. Le Scarabée était l'emblème, les armes d'une famille patricienne
+très-distinguée et peu nombreuse. Être du sang du Scarabée, c'est
+simplement être de la famille dont le Scarabée est l'emblème. Je parle
+figurativement.
+
+—Mais qu'a cela de commun avec le fait de votre existence actuelle?
+
+—Eh bien, c'était la coutume générale en Égypte, avant d'embaumer un
+cadavre, de lui enlever les intestins et la cervelle; la race des
+Scarabées seule n'était pas sujette à cette coutume. Si donc je n'avais
+pas été un Scarabée, j'eusse été privé de mes boyaux et de ma cervelle,
+et sans ces deux viscères, vivre n'est pas chose commode.
+
+—Je comprends cela,—dit M. Buckingham, et je présume que toutes les
+momies qui nous parviennent _entières_ sont de la race des Scarabées.
+
+—Sans aucun doute.
+
+—Je croyais,—dit M. Gliddon très-timidement, que le Scarabée était un
+des Dieux Égyptiens.
+
+—Un des _quoi_ Égyptiens?—s'écria la momie, sautant sur ses pieds.
+
+—Un des Dieux,—répéta le voyageur.
+
+—Monsieur Gliddon, je suis réellement étonné de vous entendre parler de
+la sorte,—dit le comte en se rasseyant.—Aucune nation sur la face de
+la terre n'a jamais reconnu plus d'_un_ Dieu. Le Scarabée, l'Ibis, etc.,
+étaient pour nous (ce que d'autres créatures ont été pour d'autres
+nations) les symboles, les intermédiaires par lesquels nous offrions le
+culte au Créateur, trop auguste pour être approché directement.
+
+Ici, il se fit une pause. À la longue, l'entretien fut repris par le
+docteur Ponnonner.
+
+—Il n'est donc pas improbable, d'après vos
+explications,—dit-il,—qu'il puisse exister, dans les catacombes qui
+sont près du Nil, d'autres momies de la race du Scarabée dans de
+semblables conditions de vitalité?
+
+—Cela ne peut pas faire l'objet d'une question,—répliqua le
+comte;—tous les Scarabées qui par accident ont été embaumés vivants
+sont vivants. Quelques-uns même de ceux qui ont été ainsi embaumés à
+dessein peuvent avoir été oubliés par leurs exécuteurs testamentaires et
+sont encore dans leurs tombes.
+
+—Seriez-vous assez bon,—dis-je,—pour expliquer ce que vous entendez
+par _embaumés ainsi à dessein_?
+
+—Avec le plus grand plaisir,—répliqua la momie, après m'avoir
+considéré à loisir à travers son lorgnon; car c'était la première fois
+que je me hasardais à lui adresser directement une question.
+
+—Avec le plus grand plaisir,—dit-elle.—La durée ordinaire de la vie
+humaine, de mon temps, était de huit cents ans environ. Peu d'hommes
+mouraient, sauf par suite d'accidents très-extraordinaires, avant l'âge
+de six cents; très-peu vivaient plus de dix siècles; mais huit siècles
+étaient considérés comme le terme naturel. Après la découverte du
+principe de l'embaumement, tel que je vous l'ai expliqué, il vint à
+l'esprit de nos philosophes qu'on pourrait satisfaire une louable
+curiosité, et en même temps servir considérablement les intérêts de la
+science, en morcelant la durée moyenne et en vivant cette vie naturelle
+par acomptes. Relativement à la science historique, l'expérience a
+démontré qu'il y avait quelque chose à faire dans ce sens, quelque chose
+d'indispensable. Un historien, par exemple, ayant atteint l'âge de cinq
+cents ans, écrivait un livre avec le plus grand soin; puis il se faisait
+soigneusement embaumer, laissant commission à ses exécuteurs
+testamentaires _pro tempore_ de le ressusciter après un certain laps de
+temps,—mettons cinq ou six cents ans. Rentrant dans la vie à
+l'expiration de cette époque, il trouvait invariablement son grand
+ouvrage converti en une espèce de cahier de notes accumulées au
+hasard,—c'est-à-dire en une sorte d'arène littéraire ouverte aux
+conjectures contradictoires, aux énigmes et aux chamailleries
+personnelles de toutes les bandes de commentateurs exaspérés. Ces
+conjectures, ces énigmes qui passaient sous le nom d'annotations ou
+corrections, avaient si complètement enveloppé, torturé, écrasé le
+texte, que l'auteur était réduit à fureter partout dans ce fouillis avec
+une lanterne pour découvrir son propre livre. Mais, une fois retrouvé,
+ce pauvre livre ne valait jamais les peines que l'auteur avait prises
+pour le ravoir. Après l'avoir récrit d'un bout à l'autre, il restait
+encore une besogne pour l'historien, un devoir impérieux: c'était de
+corriger, d'après sa science et son expérience personnelles, les
+traditions du jour concernant l'époque dans laquelle il avait
+primitivement vécu. Or, ce procédé de recomposition et de rectification
+personnelle, poursuivi de temps à autre par différents sages, avait pour
+résultat d'empêcher notre histoire de dégénérer en une pure fable.
+
+—Je vous demande pardon,—dit alors le docteur Ponnonner,—posant
+doucement sa main sur le bras de l'Égyptien, je vous demande pardon,
+monsieur, mais puis-je me permettre de vous interrompre pour un moment?
+
+—Parfaitement, _monsieur_,—répliqua le comte en s'écartant un peu.
+
+—Je désirais simplement vous faire une question,—dit le docteur.—Vous
+avez parlé de corrections personnelles de l'auteur relativement aux
+traditions qui concernaient son époque. En moyenne, monsieur, je vous
+prie, dans quelle proportion la vérité se trouvait-elle généralement
+mêlée à ce grimoire?
+
+—On trouva généralement que ce grimoire,—pour me servir de votre
+excellente définition, monsieur,—était exactement au pair avec les
+faits rapportés dans l'histoire elle-même non récrite,—c'est-à-dire
+qu'on ne vit jamais dans aucune circonstance un simple iota de l'un ou
+de l'autre qui ne fût absolument et radicalement faux.
+
+—Mais, puisqu'il est parfaitement clair,—reprit le docteur,—que cinq
+mille ans au moins se sont écoulés depuis votre enterrement, je tiens
+pour sûr que vos annales à cette époque, sinon vos traditions, étaient
+suffisamment explicites sur un sujet d'un intérêt universel, la
+Création, qui eut lieu, comme vous le savez sans doute, seulement dix
+siècles auparavant, ou peu s'en faut.
+
+—Monsieur!—fit le comte Allamistakeo.
+
+Le docteur répéta son observation, mais ce ne fut qu'après mainte
+explication additionnelle qu'il parvint à se faire comprendre de
+l'étranger. À la fin, celui-ci dit, non sans hésitation:
+
+—Les idées que vous soulevez sont, je le confesse, entièrement
+nouvelles pour moi. De mon temps, je n'ai jamais connu personne qui eût
+été frappé d'une si singulière idée, que l'univers (ou ce monde, si vous
+l'aimez mieux) pouvait avoir eu un commencement. Je me rappelle qu'une
+fois, mais rien qu'une fois, un homme de grande science me parla d'une
+tradition vague concernant la race humaine; et cet homme se servait
+comme vous du mot Adam, ou terre rouge. Mais il l'employait dans un sens
+générique, comme ayant trait à la germination spontanée par le
+limon,—juste comme un millier d'animalcules,—à la germination
+spontanée, dis-je, de cinq vastes hordes d'hommes, poussant
+simultanément dans cinq parties distinctes du globe presque égales entre
+elles.
+
+Ici, la société haussa généralement les épaules, et une ou deux
+personnes se touchèrent le front avec un air très-significatif. M. Silk
+Buckingham, jetant un léger coup d'œil d'abord sur l'occiput, puis sur
+le sinciput d'Allamistakeo, prit ainsi la parole:
+
+—La longévité humaine dans votre temps, unie à cette pratique fréquente
+que vous nous avez expliquée, consistant à vivre sa vie par acomptes,
+aurait dû, en vérité, contribuer puissamment au développement général et
+à l'accumulation des connaissances. Je présume donc que nous devons
+attribuer l'infériorité marquée des anciens Égyptiens dans toutes les
+parties de la science, quand on les compare avec les modernes et plus
+spécialement avec les Yankees, uniquement à l'épaisseur plus
+considérable du crâne égyptien.
+
+—Je confesse de nouveau,—répliqua le comte avec une parfaite
+urbanité,—que je suis quelque peu en peine de vous comprendre;
+dites-moi je vous prie, de quelles parties de la science voulez-vous
+parler?
+
+Ici toute la compagnie, d'une voix unanime, cita les affirmations de la
+phrénologie et les merveilles du magnétisme animal.
+
+Nous ayant écoutés jusqu'au bout, le comte se mit à raconter quelques
+anecdotes qui nous prouvèrent clairement que les prototypes de Gall et
+de Spurzheim avaient fleuri et dépéri en Égypte, mais dans une époque si
+ancienne, qu'on en avait presque perdu le souvenir,—et que les procédés
+de Mesmer étaient des tours misérables en comparaison des miracles
+positifs opérés par les savants de Thèbes, qui créaient des poux et une
+foule d'autres êtres semblables.
+
+Je demandai alors au comte si ses compatriotes étaient capables de
+calculer les éclipses. Il sourit avec une nuance de dédain et m'affirma
+que oui.
+
+Ceci me troubla un peu; cependant, je commençais à lui faire d'autres
+questions relativement à leurs connaissances astronomiques, quand
+quelqu'un de la société, qui n'avait pas encore ouvert la bouche, me
+souffla à l'oreille que, si j'avais besoin de renseignements sur ce
+chapitre, je ferais mieux de consulter un certain monsieur Ptolémée
+aussi bien qu'un nommé Plutarque, à l'article _De facie lunae_.
+
+Je questionnai alors la momie sur les verres ardents et lenticulaires,
+et généralement sur la fabrication du verre; mais je n'avais pas encore
+fini mes questions que le camarade silencieux me poussait doucement par
+le coude, et me priait, pour l'amour de Dieu, de jeter un coup d'œil
+sur Diodore de Sicile. Quant au comte, il me demanda simplement, en
+manière de réplique, si, nous autres modernes, nous possédions des
+microscopes qui nous permissent de graver des onyx avec la perfection
+des Égyptiens. Pendant que je cherchais la réponse à faire à cette
+question, le petit docteur Ponnonner s'aventura dans une voie
+très-extraordinaire.
+
+—Voyez notre architecture!—s'écria-t-il,—à la grande indignation des
+deux voyageurs qui le pinçaient jusqu'au bleu, mais sans réussir à le
+faire taire.
+
+—Allez voir,—criait-il avec enthousiasme,—la fontaine du Jeu de boule
+à New York! ou, si c'est une trop écrasante contemplation, regardez un
+instant le Capitole à Washington, D. C.!
+
+Et le bon petit homme médical alla jusqu'à détailler minutieusement les
+proportions du bâtiment en question. Il expliqua que le portique seul
+n'était pas orné de moins de vingt-quatre colonnes, de cinq pieds de
+diamètre, et situées à dix pieds de distance l'une de l'autre.
+
+Le comte dit qu'il regrettait de ne pouvoir se rappeler pour le moment
+la dimension précise d'aucune des principales constructions de la cité
+d'Aznac, dont les fondations plongeaient dans la nuit du temps, mais
+dont les ruines étaient encore debout, à l'époque de son enterrement,
+dans une vaste plaine de sable à l'ouest de Thèbes. Il se souvenait
+néanmoins, à propos de portiques, qu'il y en avait un, appliqué à un
+palais secondaire, dans une espèce de faubourg appelé Carnac, et formé
+de cent quarante-quatre colonnes de trente-sept pieds de circonférence
+chacune, et distantes de vingt-cinq pieds l'une de l'autre. On arrivait
+du Nil à ce portique par une avenue de deux milles de long, formée par
+des sphinx, des statues, des obélisques de vingt, de soixante et de cent
+pieds de haut. Le palais lui-même, autant qu'il pouvait se rappeler,
+avait, dans un sens seulement, deux milles de long, et pouvait bien
+avoir en tout sept milles de circuit. Ses murs étaient richement décorés
+en dedans et en dehors de peintures hiéroglyphiques. Il ne prétendait
+pas _affirmer_ qu'on aurait pu bâtir entre ses murs cinquante ou
+soixante des Capitoles du docteur; mais il ne lui était pas démontré que
+deux ou trois cents n'eussent pas pu y être empilés sans trop
+d'embarras. Ce palais de Carnac était une insignifiante petite bâtisse,
+après tout. Le comte, néanmoins, ne pouvait pas, en stricte conscience,
+se refuser à reconnaître le style ingénieux, la magnificence et la
+supériorité de la fontaine du Jeu de boule, telle que le docteur l'avait
+décrite. Rien de semblable, il était forcé de l'avouer, n'avait jamais
+été vu en Égypte ni ailleurs.
+
+Je demandai alors au comte ce qu'il pensait de nos chemins de fer.
+
+—Rien de particulier,—dit-il.—Ils sont un peu faibles, assez mal
+conçus et grossièrement assemblés. Ils ne peuvent donc pas être comparés
+aux vastes chaussées à rainures de fer, horizontales et directes, sur
+lesquelles les Égyptiens transportaient des temples entiers et des
+obélisques massifs de cent cinquante pieds de haut.
+
+Je lui parlai de nos gigantesques forces mécaniques. Il convint que nous
+savions faire quelque chose dans ce genre, mais il me demanda comment
+nous nous y serions pris pour dresser les impostes sur les linteaux du
+plus petit palais de Carnac.
+
+Je jugeai à propos de ne pas entendre cette question, et je lui demandai
+s'il avait quelque idée des puits artésiens; mais il releva simplement
+les sourcils, pendant que M. Gliddon me faisait un clignement d'yeux
+très-prononcé, et me disait à voix basse que les ingénieurs chargés de
+forer le terrain pour trouver de l'eau dans la Grande Oasis en avaient
+découvert un tout récemment.
+
+Alors, je citai nos aciers; mais l'étranger leva le nez, et me demanda
+si notre acier aurait jamais pu exécuter les sculptures si vives et si
+nettes qui décorent les obélisques, et qui avaient été entièrement
+exécutées avec des outils de cuivre.
+
+Cela nous déconcerta si fort, que nous jugeâmes à propos de faire une
+diversion sur la métaphysique. Nous envoyâmes chercher un exemplaire
+d'un ouvrage qui s'appelle le _Dial_, et nous en lûmes un chapitre ou
+deux sur un sujet qui n'est pas très-clair mais que les gens de Boston
+définissent: le Grand Mouvement ou Progrès.
+
+Le comte dit simplement que, de son temps, les grands mouvements étaient
+choses terriblement communes, et que, quant au progrès, il fut à une
+certaine époque une vraie calamité, mais ne progressa jamais.
+
+Nous parlâmes alors de la grande beauté et de l'importance de la
+Démocratie, et nous eûmes beaucoup de peine à bien faire comprendre au
+comte la nature positive des avantages dont nous jouissions en vivant
+dans un pays où le suffrage était _ad libitum_, et où il n'y avait pas
+de roi.
+
+Il nous écouta avec un intérêt marqué, et, en somme, il parut réellement
+s'amuser. Quand nous eûmes fini, il nous dit qu'il s'était passé là-bas,
+il y avait déjà bien longtemps, quelque chose de tout à fait semblable.
+Treize provinces égyptiennes résolurent tout d'un coup d'être libres, et
+de donner ainsi un magnifique exemple au reste de l'humanité. Elles
+rassemblèrent leurs sages, et brassèrent la plus ingénieuse constitution
+qu'il est possible d'imaginer. Pendant quelque temps, tout alla le mieux
+du monde; seulement, il y avait là des habitudes de blague qui étaient
+quelque chose de prodigieux. La chose néanmoins finit ainsi: les treize
+États, avec quelque chose comme quinze ou vingt autres, se consolidèrent
+dans le plus odieux et le plus insupportable despotisme dont on ait
+jamais ouï parler sur la face du globe.
+
+Je demandai quel était le nom du tyran usurpateur.
+
+Autant que le comte pouvait se le rappeler, ce tyran se nommait: _La
+Canaille_.
+
+Ne sachant que dire à cela, j'élevai la voix, et je déplorai l'ignorance
+des Égyptiens relativement à la vapeur.
+
+Le comte me regarda avec beaucoup d'étonnement, mais ne répondit rien.
+Le gentleman silencieux me donna toutefois un violent coup de coude dans
+les côtes,—me dit que je m'étais suffisamment compromis pour une
+fois,—et me demanda si j'étais réellement assez innocent pour ignorer
+que la machine à vapeur moderne descendait de l'invention de Héro en
+passant par Salomon de Caus.
+
+Nous étions pour lors en grand danger d'être battus; mais notre bonne
+étoile fit que le docteur Ponnonner, s'étant rallié, accourut à notre
+secours, et demanda si la nation égyptienne prétendait sérieusement
+rivaliser avec les modernes dans l'article de la toilette, si important
+et si compliqué.
+
+À ce mot, le comte jeta un regard sur les sous-pieds de son pantalon;
+puis, prenant par le bout une des basques de son habit, il l'examina
+curieusement pendant quelques minutes. À la fin, il la laissa retomber,
+et sa bouche s'étendit graduellement d'une oreille à l'autre; mais je ne
+me rappelle pas qu'il ait dit quoi que ce soit en manière de réplique.
+
+Là-dessus, nous recouvrâmes nos esprits, et le docteur, s'approchant de
+la momie d'un air plein de dignité, la pria de dire avec candeur, sur
+son honneur de gentleman, si les Égyptiens avaient compris, à une époque
+quelconque, la fabrication soit des pastilles de Ponnonner, soit des
+pilules de Brandreth.
+
+Nous attendions la réponse dans une profonde anxiété,—mais bien
+inutilement. Cette réponse n'arrivait pas. L'Égyptien rougit et baissa
+la tête. Jamais triomphe ne fut plus complet; jamais défaite ne fut
+supportée de plus mauvaise grâce. Je ne pouvais vraiment pas endurer le
+spectacle de l'humiliation de la pauvre momie. Je pris mon chapeau, je
+la saluai avec un certain embarras, et je pris congé.
+
+En rentrant chez moi, je m'aperçus qu'il était quatre heures passées, et
+je me mis immédiatement au lit. Il est maintenant dix heures du matin.
+Je suis levé depuis sept, et j'écris ces notes pour l'instruction de ma
+famille et de l'humanité. Quant à la première, je ne la verrai plus. Ma
+femme est une mégère. La vérité est que cette vie et généralement tout
+le dix-neuvième siècle me donnent des nausées. Je suis convaincu que
+tout va de travers. En outre, je suis anxieux de savoir qui sera élu
+Président en 2045. C'est pourquoi, une fois rasé et mon café avalé, je
+vais tomber chez Ponnonner, et je me fais embaumer pour une couple de
+siècles.
+
+
+
+
+PUISSANCE DE LA PAROLE
+
+
+OINOS.—Pardonne, Agathos, à la faiblesse d'un esprit fraîchement revêtu
+d'immortalité.
+
+AGATHOS.—Tu n'as rien dit, mon cher Oinos, dont tu aies à demander
+pardon. La connaissance n'est pas une chose d'intuition, pas même _ici_.
+Quant à la sagesse, demande avec confiance aux anges qu'elle te soit
+accordée!
+
+OINOS.—Mais, pendant cette dernière existence, j'avais rêvé que
+j'arriverais d'un seul coup à la connaissance de toutes choses, et du
+même coup au bonheur absolu.
+
+AGATHOS.—Ah! ce n'est pas dans la science qu'est le bonheur, mais dans
+l'acquisition de la science! Savoir pour toujours, c'est l'éternelle
+béatitude; mais tout savoir, ce serait une damnation de démon.
+
+OINOS.—Mais le Très-Haut ne connaît-il pas toutes choses?
+
+AGATHOS.—Et c'est la _chose unique_ (puisqu'il est le Très-Heureux) qui
+doit LUI rester inconnue à LUI-même.
+
+OINOS.—Mais, puisque chaque minute augmente notre connaissance,
+n'est-il pas inévitable que toutes choses nous soient connues _à la
+fin?_
+
+AGATHOS.—Plonge ton regard dans les lointains de l'abîme! Que ton œil
+s'efforce de pénétrer ces innombrables perspectives d'étoiles, pendant
+que nous glissons lentement à travers,—encore,—et encore,—et
+toujours! La vision spirituelle elle-même n'est-elle pas absolument
+arrêtée par les murs d'or circulaires de l'univers,—ces murs faits de
+myriades de corps brillants qui se fondent en une incommensurable unité?
+
+OINOS.—Je perçois clairement que l'infini de la matière n'est pas un
+rêve.
+
+AGATHOS.—Il n'y a pas de rêves dans le Ciel;—mais il nous est révélé
+ici que l'_unique_ destination de cet infini de matière est de fournir
+des sources infinies, où l'âme puisse soulager cette soif de _connaître_
+qui est en elle,—inextinguible à jamais, puisque l'éteindre serait pour
+l'âme l'anéantissement de soi-même. Questionne-moi donc, mon Oinos,
+librement et sans crainte. Viens! nous laisserons à gauche l'éclatante
+harmonie des Pléiades, et nous irons nous abattre loin de la foule dans
+les prairies étoilées, au delà d'Orion, où, au lieu de pensées, de
+violettes et de pensées sauvages, nous trouverons des couches de soleils
+triples et de soleils tricolores.
+
+OINOS.—Et maintenant, Agathos, tout en planant à travers l'espace,
+instruis-moi!—Parle-moi dans le ton familier de la terre! Je n'ai pas
+compris ce que tu me donnais tout à l'heure à entendre, sur les modes et
+les procédés de Création,—de ce que nous nommions Création, dans le
+temps que nous étions mortels. Veux-tu dire que le Créateur n'est pas
+Dieu?
+
+AGATHOS.—Je veux dire que la Divinité ne crée pas.
+
+OINOS.—Explique-toi!
+
+AGATHOS.—Au commencement _seulement_, elle a créé. Les créatures,—ce
+qui apparaît comme créé,—qui maintenant, d'un bout de l'univers à
+l'autre, émergent infatigablement à l'existence, ne peuvent être
+considérées que comme des résultats médiats ou indirects, et non comme
+directs ou immédiats, de la Divine Puissance Créatrice.
+
+OINOS.—Parmi les hommes, mon Agathos, cette idée eût été considérée
+comme hérétique au suprême degré.
+
+AGATHOS.—Parmi les anges, mon Oinos, elle est simplement admise comme
+une vérité.
+
+OINOS.—Je puis te comprendre, en tant que tu veuilles dire que
+certaines opérations de l'être que nous appelons Nature, ou lois
+naturelles, donneront, dans de certaines conditions, naissance à ce qui
+porte l'_apparence_ complète de création. Peu de temps avant la finale
+destruction de la terre, il se fit, je m'en souviens, un grand nombre
+d'expériences réussies que quelques philosophes, avec une emphase
+puérile, désignèrent sous le nom de créations d'animalcules.
+
+AGATHOS.—Les cas dont tu parles n'étaient, en réalité, que des exemples
+de création secondaire,—de la seule espèce de création qui ait jamais
+eu lieu depuis que la parole première a proféré la première loi.
+
+OINOS.—Les moindres étoiles qui jaillissent du fond de l'abîme du
+non-être et font à chaque minute explosion dans les cieux,—ces astres,
+Agathos, ne sont-ils pas l'œuvre immédiate de la main du Maître?
+
+AGATHOS.—Je veux essayer, mon Oinos, de t'amener pas à pas en face de
+la conception que j'ai en vue. Tu sais parfaitement que, comme aucune
+pensée ne peut se perdre, de même il n'est pas une seule action qui
+n'ait un résultat infime. En agitant nos mains, quand nous étions
+habitants de cette terre, nous causions une vibration dans l'atmosphère
+ambiante. Cette vibration s'étendait indéfiniment, jusqu'à tant qu'elle
+se fût communiquée à chaque molécule de l'atmosphère terrestre, qui, à
+partir de ce moment _et pour toujours_, était mise en mouvement par
+cette seule action de la main. Les mathématiciens de notre planète ont
+bien connu ce fait. Les effets particuliers créés dans le fluide par des
+impulsions particulières furent de leur part l'objet d'un calcul
+exact,—en sorte qu'il devint facile de déterminer dans quelle période
+précise une impulsion d'une portée donnée pourrait faire le tour du
+globe et influencer,—pour toujours,—chaque atome de l'atmosphère
+ambiante. Par un calcul rétrograde, ils déterminèrent sans peine,—étant
+donné un effet dans des conditions connues,—la valeur de l'impulsion
+originale. Alors, des mathématiciens,—qui virent que les résultats
+d'une impulsion donnée étaient absolument sans fin,—qui virent qu'une
+partie de ces résultats pouvait être rigoureusement suivie dans l'espace
+et dans le temps au moyen de l'analyse algébrique,—qui comprirent aussi
+la facilité du calcul rétrograde,—ces hommes, dis-je, comprirent du
+même coup que cette espèce d'analyse contenait, elle aussi, une
+puissance de progrès indéfini,—qu'il n'existait pas de bornes
+concevables à sa marche progressive et à son applicabilité, excepté
+celles de l'esprit même qui l'avait poussée ou appliquée. Mais, arrivés
+à ce point, nos mathématiciens s'arrêtèrent.
+
+OINOS.—Et pourquoi, Agathos, auraient-ils été plus loin?
+
+AGATHOS.—Parce qu'il y avait au delà quelques considérations d'un
+profond intérêt. De ce qu'ils savaient ils pouvaient inférer qu'un être
+d'une intelligence infinie,—un être à qui l'_absolu_ de l'analyse
+algébrique serait dévoilé,—n'éprouverait aucune difficulté à suivre
+tout mouvement imprimé à l'air,—et transmis par l'air à
+l'éther,—jusque dans ses répercussions les plus lointaines, et même
+dans une époque infiniment reculée. Il est, en effet, démontrable que
+chaque mouvement de cette nature _imprimé à l'air_ doit _à la fin_ agir
+sur chaque être individuel compris _dans les limites de l'univers_;—et
+l'être doué d'une intelligence infinie,—l'être que nous avons
+imaginé,—pourrait suivre les ondulations lointaines du mouvement,—les
+suivre, au delà et toujours au delà, dans leurs influences sur toutes
+les particules de la matière,—au delà et toujours au delà, dans les
+modifications qu'elles imposent aux vieilles formes,—ou, en d'autres
+termes, dans _les créations neuves_ qu'elles enfantent—jusqu'à ce qu'il
+les vît se brisant enfin, et désormais inefficaces, contre le trône de
+la Divinité. Et non-seulement un tel être pourrait faire cela, mais si,
+à une époque quelconque, un résultat donné lui était présenté,—si une
+de ces innombrables comètes, par exemple, était soumise à son
+examen,—il pourrait, sans aucune peine, déterminer par l'analyse
+rétrograde à quelle impulsion primitive elle doit son existence. Cette
+puissance d'analyse rétrograde, dans sa plénitude et son absolue
+perfection—cette faculté de rapporter dans _toutes_ les époques _tous_
+les effets à _toutes_ les causes—est évidemment la prérogative de la
+Divinité seule;—mais cette puissance est exercée, à tous les degrés de
+l'échelle au-dessous de l'absolue perfection, par la population entière
+des intelligences angéliques.
+
+OINOS.—Mais tu parles simplement des mouvements imprimés à l'air.
+
+AGATHOS.—En parlant de l'air, ma pensée n'embrassait que le monde
+terrestre; mais la proposition généralisée comprend les impulsions
+créées dans l'éther,—qui, pénétrant, et seul pénétrant tout l'espace se
+trouve être ainsi le grand médium de création.
+
+OINOS.—Donc, tout mouvement, de quelque nature qu'il soit, est
+créateur?
+
+AGATHOS.—Cela ne peut pas ne pas être; mais une vraie philosophie nous
+a dès longtemps appris que la source de tout mouvement est la
+pensée,—et que la source de toute pensée est...
+
+OINOS.—Dieu.
+
+AGATHOS.—Je l'ai parlé, Oinos—comme je devais parler à un enfant de
+cette belle Terre qui a péri récemment—des mouvements produits dans
+l'atmosphère de la Terre...
+
+OINOS.—Oui, cher Agathos.
+
+AGATHOS.—Et pendant que je te parlais ainsi, n'as-tu pas sentit ton
+esprit traversé par quelque pensée relative à la _puissance matérielle
+des paroles?_ Chaque parole n'est-elle pas un mouvement créé dans l'air?
+
+OINOS.—Mais pourquoi pleures-tu, Agathos?—et pourquoi, oh! pourquoi
+tes ailes faiblissent-elles pendant que nous planons au-dessus de cette
+belle étoile,—la plus verdoyante et cependant la plus terrible de
+toutes celles que nous avons rencontrées dans notre vol? Ses brillantes
+fleurs semblent un rêve féerique,—mais ses volcans farouches rappellent
+les passions d'un cœur tumultueux.
+
+AGATHOS.—_Ils ne semblent pas, ils sont! ils sont_ rêves et passions!
+Cette étrange étoile,—il y a de cela trois siècles,—c'est moi qui, les
+mains crispées et les yeux ruisselants,—aux pieds de ma
+bien-aimée,—l'ai proférée à la vie avec quelques phrases passionnées.
+Ses brillantes fleurs _sont_ les plus chers de tous les rêves non
+réalisés, et ses volcans forcenés _sont_ les passions du plus tumultueux
+et du plus insulté des cœurs!
+
+
+
+
+COLLOQUE ENTRE MONOS ET UNA
+
+ _Choses futures._
+ Sophocle—_Antigone_.
+
+
+UNA.—_Ressuscité?_
+
+MONOS.—Oui, très-belle et très-adorée Una, _ressuscité_. Tel était le
+mot sur le sens mystique duquel j'avais si longtemps médité, repoussant
+les explications de la prêtraille jusqu'à tant que la mort elle-même
+vînt résoudre l'énigme pour moi.
+
+UNA.—La Mort!
+
+MONOS.—Comme tu fais étrangement écho à mes paroles, douce Una!
+J'observe aussi une vacillation dans ta démarche,—une joyeuse
+inquiétude dans tes yeux. Tu es troublée, oppressée par la majestueuse
+nouveauté de la Vie Éternelle. Oui, c'était de la Mort que je parlais.
+Et comme ce mot résonne singulièrement _ici_, ce mot qui jadis portait
+l'angoisse dans tous les cœurs,—jetait une tache sur tous les
+plaisirs!
+
+UNA.—Ah! la Mort, le spectre qui s'asseyait à tous les festins! Que de
+fois, Monos, nous nous sommes perdus en méditations sur sa nature! Comme
+il se dressait, mystérieux contrôleur, devant le bonheur humain, lui
+disant: «Jusque-là, et pas plus loin!» Cet ardent amour mutuel, mon
+Monos, qui brûlait dans nos poitrines, comme vainement nous nous étions
+flattés, nous sentant si heureux sitôt qu'il prit naissance, de voir
+notre bonheur grandir de sa force! Hélas! il grandit, cet amour, et avec
+lui grandissait dans nos cœurs la terreur de l'heure fatale qui
+accourait pour nous séparer à jamais! Ainsi, avec le temps, aimer devint
+une douleur. Pour lors, la haine nous eût été une miséricorde.
+
+MONOS.—Ne parle pas ici de ces peines, chère Una,—mienne maintenant,
+mienne pour toujours!
+
+UNA.—Mais n'est-ce pas le souvenir du chagrin passé qui fait la joie du
+présent? Je voudrais parler longtemps, longtemps encore, des choses qui
+ne sont plus. Par-dessus tout, je brûle de connaître les incidents de
+ton voyage à travers l'Ombre et la noire Vallée.
+
+MONOS.—Quand donc la radieuse Una demanda-t-elle en vain quelque chose
+à son Monos? Je raconterai tout minutieusement;—mais à quel point doit
+commencer le récit mystérieux?
+
+UNA.—À quel point?
+
+MONOS.—Oui, à quel point?
+
+UNA.—Je te comprends, Monos. La Mort nous a révélé à tous deux le
+penchant de l'homme à définir l'indéfinissable. Je ne dirai donc pas:
+Commence au point où cesse la vie,—mais: Commence à ce triste, triste
+moment où, la fièvre t'ayant quitté, tu tombas dans une torpeur sans
+souffle et sans mouvement, et où je fermai tes paupières pâlies avec les
+doigts passionnés de l'amour.
+
+MONOS.—Un mot d'abord, mon Una, relativement à la condition générale de
+l'homme à cette époque. Tu te rappelles qu'un ou deux sages parmi nos
+ancêtres,—sages en fait, quoique non pas dans l'estime du
+monde,—avaient osé douter de la propriété du mot _Progrès_, appliqué à
+la marche de notre civilisation. Chacun des cinq ou six siècles qui
+précédèrent notre mort vit, à un certain moment, s'élever quelque
+vigoureuse intelligence luttant bravement pour ces principes dont
+l'évidence illumine maintenant notre raison, insolente affranchie remise
+à son rang,—principes qui auraient dû apprendre à notre race à se
+laisser guider par les lois naturelles plutôt qu'à les vouloir
+contrôler. À de longs intervalles apparaissaient quelques esprits
+souverains, pour qui tout progrès dans les sciences pratiques n'était
+qu'un recul dans l'ordre de la véritable utilité. Parfois l'esprit
+poétique,—cette faculté, la plus sublime de toutes, nous savons cela
+maintenant,—puisque des vérités de la plus haute importance ne
+pouvaient nous être révélées que par cette _Analogie_, dont l'éloquence,
+irrécusable pour l'imagination, ne dit rien à la raison infirme et
+solitaire,—parfois, dis-je, cet esprit poétique prit les devants sur
+une philosophie tâtonnière et entendit dans la parabole mystique de
+l'arbre de la science et de son fruit défendu, qui engendre la mort, un
+avertissement clair, à savoir que la science n'était pas bonne pour
+l'homme pendant la minorité de son âme. Et ces hommes,—les
+poëtes,—vivant et mourant parmi le mépris des _utilitaires_, rudes
+pédants qui usurpaient un titre dont les méprisés seuls étaient dignes,
+les poëtes reportèrent leurs rêveries et leurs sages regrets vers ces
+anciens jours où nos besoins étaient aussi simples que pénétrantes nos
+jouissances,—où le mot _gaieté_ était inconnu, tant l'accent du bonheur
+était solennel et profond!—jours saints, augustes et bénis, où les
+rivières azurées coulaient à pleins bords entre des collines intactes et
+s'enfonçaient au loin dans les solitudes des forêts primitives,
+odorantes, inviolées.
+
+Cependant ces nobles exceptions à l'absurdité générale ne servirent qu'à
+la fortifier par l'opposition. Hélas! nous étions descendus dans les
+pires jours de tous nos mauvais jours. Le _grand mouvement_,—tel était
+l'argot du temps,—marchait; perturbation morbide, morale et physique.
+L'art,—les arts, veux-je dire, furent élevés au rang suprême, et, une
+fois installés sur le trône, ils jetèrent des chaînes sur l'intelligence
+qui les avait élevés au pouvoir. L'homme, qui ne pouvait pas ne pas
+reconnaître la majesté de la Nature, chanta niaisement victoire à
+l'occasion de ses conquêtes toujours croissantes sur les éléments de
+cette même Nature. Aussi bien, pendant qu'il se pavanait et faisait le
+Dieu, une imbécillité enfantine s'abattait sur lui. Comme on pouvait le
+prévoir depuis l'origine de la maladie, il fut bientôt infecté de
+systèmes et d'abstractions; il s'empêtra dans des généralités. Entre
+autres idées bizarres, celle de l'égalité universelle avait gagné du
+terrain; et à la face de l'Analogie et de Dieu,—en dépit de la voix
+haute et salutaire des lois de _gradation_ qui pénètrent si vivement
+toutes choses sur la Terre et dans le Ciel,—des efforts insensés furent
+faits pour établir une Démocratie universelle. Ce mal surgit
+nécessairement du mal premier: la Science. L'homme ne pouvait pas en
+même temps devenir savant et se soumettre. Cependant d'innombrables
+cités s'élevèrent, énormes et fumeuses. Les vertes feuilles se
+recroquevillèrent devant la chaude haleine des fourneaux. Le beau visage
+de la Nature fut déformé comme par les ravages de quelque dégoûtante
+maladie. Et il me semble, ma douce Una, que le sentiment, même assoupi,
+du forcé et du cherché trop loin aurait dû nous arrêter à ce point. Mais
+il paraît qu'en pervertissant notre _goût_, ou plutôt en négligeant de
+le cultiver dans les écoles, nous avions follement parachevé notre
+propre destruction. Car, en vérité, c'était dans cette crise que le goût
+seul,—cette faculté qui, marquant le milieu entre l'intelligence pure
+et le sens moral, n'a jamais pu être méprisée impunément,—c'était alors
+que le goût seul pouvait nous ramener doucement vers la Beauté, la
+Nature et la Vie. Mais, hélas! pur esprit contemplatif et majestueuse
+intuition de Platon! Hélas! compréhensive _Mousikê_, qu'il regardait à
+juste titre comme une éducation suffisante pour l'âme! Hélas! où
+étiez-vous? C'était quand vous aviez tous les deux disparu dans l'oubli
+et le mépris universels qu'on avait le plus désespérément besoin de
+vous!
+
+Pascal, un philosophe que nous aimons tous deux, chère Una, a dit,—avec
+quelle vérité!—que _tout raisonnement se réduit à céder au sentiment_;
+et il n'eût pas été impossible, si l'époque l'avait permis, que le
+sentiment du naturel eût repris son vieil ascendant sur la brutale
+raison mathématique des écoles. Mais cela ne devait pas être.
+Prématurément amenée par des orgies de science, la décrépitude du monde
+approchait. C'est ce que ne voyait pas la masse de l'humanité, ou ce
+que, vivant goulûment, quoique sans bonheur, elle affectait de ne pas
+voir. Mais, pour moi, les annales de la Terre m'avaient appris à
+attendre la ruine la plus complète comme prix de la plus haute
+civilisation. J'avais puisé dans la comparaison de la Chine, simple et
+robuste, avec l'Assyrie architecte, avec l'Égypte astrologue, avec la
+Nubie plus subtile encore, mère turbulente de tous les arts, la
+prescience de notre Destinée. Dans l'histoire de ces contrées j'avais
+trouvé un rayon de l'Avenir. Les spécialités industrielles de ces trois
+dernières étaient des maladies locales de la Terre, et la ruine de
+chacune a été l'application du remède local; mais, pour le monde infecté
+en grand, je ne voyais de régénération possible que dans la mort. Or,
+l'homme ne pouvant pas, en tant que race, être anéanti, je vis qu'il lui
+fallait _renaître_.
+
+Et c'était alors, ma très-belle et ma très-chère, que nous plongions
+journellement notre esprit dans les rêves. C'était alors que nous
+discourions, à l'heure du crépuscule, sur les jours à venir,—quand
+l'épiderme de la Terre cicatrisé par l'Industrie, ayant subi cette
+purification qui seule pouvait effacer ses abominations rectangulaires,
+serait habillé à neuf avec les verdures, les collines et les eaux
+souriantes du Paradis, et redeviendrait une habitation convenable pour
+l'homme,—pour l'homme, purgé par la Mort,—pour l'homme dont
+l'intelligence ennoblie ne trouverait plus un poison dans la
+science,—pour l'homme racheté, régénéré, béatifié, désormais immortel,
+et cependant encore revêtu de matière.
+
+UNA.—Oui, je me rappelle bien ces conversations, cher Monos; mais
+l'époque du feu destructeur n'était pas aussi proche que nous nous
+l'imaginions, et que la corruption dont tu parles nous permettait
+certainement de le croire. Les hommes vécurent, et ils moururent
+individuellement. Toi-même, vaincu par la maladie, tu as passé par la
+tombe, et ta constante Una t'y a promptement suivi; et, bien que nos
+sens assoupis n'aient pas été torturés par l'impatience et n'aient pas
+souffert de la longueur du siècle qui s'est écoulé depuis et dont la
+révolution finale nous a rendus l'un à l'autre, cependant, cher Monos,
+cela a fait encore un siècle.
+
+MONOS.—Dis plutôt un point dans le vague infini. Incontestablement, ce
+fut pendant la décrépitude de la Terre que je mourus. Le cœur fatigué
+d'angoisses qui tiraient leur origine du désordre et de la décadence
+générale, je succombai à la cruelle fièvre. Après un petit nombre de
+jours de souffrance, après maints jours pleins de délire, de rêves et
+d'extases dont tu prenais l'expression pour celle de la douleur, pendant
+que je ne souffrais que de mon impuissance à te détromper,—après
+quelques jours je fus, comme tu l'as dis, pris par une léthargie sans
+souffle et sans mouvement, et ceux qui m'entouraient dirent que c'était
+_la Mort_.
+
+Les mots sont choses vagues. Mon état ne me privait pas de sentiment; il
+ne me paraissait pas très-différent de l'extrême quiétude de quelqu'un
+qui, ayant dormi longtemps et profondément, immobile, prostré dans
+l'accablement de l'ardent solstice, commence à rentrer lentement dans la
+conscience de lui-même; il y glisse, pour ainsi dire, par le seul fait
+de l'insuffisance de son sommeil, et sans être éveillé par le mouvement
+extérieur.
+
+Je ne respirais plus. Le pouls était immobile. Le cœur avait cessé de
+battre. La volition n'avait point disparu, mais elle était sans
+efficacité. Mes sens jouissaient d'une activité insolite, quoique
+l'exerçant d'une manière irrégulière et usurpant réciproquement leurs
+fonctions au hasard. Le goût et l'odorat se mêlaient dans une confusion
+inextricable et ne formaient plus qu'un seul sens anormal et intense.
+L'eau de rose, dont ta tendresse avait humecté mes lèvres au moment
+suprême, me donnait de douces idées de fleurs,—fleurs fantastiques
+infiniment plus belles qu'aucune de celles de la vieille Terre, et dont
+nous voyons aujourd'hui fleurir les modèles autour de nous. Les
+paupières, transparentes et exsangues, ne faisaient pas absolument
+obstacle à la vision. Comme la volition était suspendue, les globes ne
+pouvaient pas rouler dans leurs orbites,—mais tous les objets situés
+dans la portée de l'hémisphère visuel étaient perçus plus ou moins
+distinctement; les rayons qui tombaient sur la rétine externe, ou dans
+le coin de l'œil, produisant un effet plus vif que ceux qui frappaient
+la surface interne ou l'attaquaient de face. Toutefois, dans le premier
+cas, cet effet était si anormal que je l'appréciais seulement comme un
+_son_,—un son doux ou discordant, suivant que les objets qui se
+présentaient à mon côté étaient lumineux ou revêtus d'ombre,—arrondis
+ou d'une forme anguleuse. En même temps l'ouïe, quoique surexcitée,
+n'avait rien d'irrégulier dans son action, et elle appréciait les sons
+réels avec une précision non moins hyperbolique que sa sensibilité. Le
+toucher avait subi une modification plus singulière. Il ne recevait ses
+impressions que lentement, mais les retenait opiniâtrement, et il en
+résultait toujours un plaisir physique des plus prononcés. Ainsi la
+pression de tes doigts, si doux sur mes paupières, ne fut d'abord perçue
+que par l'organe de la vision; mais, à la longue, et longtemps après
+qu'ils se furent retirés, ils remplirent tout mon être d'un délice
+sensuel inappréciable. Je dis: d'un délice sensuel. _Toutes_ mes
+perceptions étaient purement sensuelles. Quant aux matériaux fournis par
+les sens au cerveau passif, l'intelligence morte, inhabile à les mettre
+en œuvre, ne leur donnait aucune forme. Il entrait dans tout cela un
+peu de douleur et beaucoup de volupté; mais de peine ou de plaisir
+moraux, pas l'ombre. Ainsi, tes sanglots impétueux flottaient dans mon
+oreille avec toutes leurs plaintives cadences, et ils étaient appréciés
+par elle dans toutes leurs variations de ton mélancolique; mais
+c'étaient de suaves notes musicales et rien de plus: ils n'apportaient à
+la raison éteinte aucune notion des douleurs qui leur donnaient
+naissance; pendant que la large et incessante pluie de larmes qui
+tombait sur ma face, et qui pour tous les assistants témoignait d'un
+cœur brisé, pénétrait simplement d'extase chaque fibre de mon être. Et
+en vérité, c'était bien là la _Mort_, dont les témoins parlaient à voix
+basse et révérencieusement,—et toi, ma douce Una, d'une voix
+convulsive, pleine de sanglots et de cris.
+
+On m'habilla pour la bière,—trois ou quatre figures sombres qui
+voletaient çà et là d'une manière affairée. Quand elles traversaient la
+ligne directe de ma vision, elles m'affectaient comme _formes_: mais
+quand elles passaient à mon côté, leurs images se traduisaient dans mon
+cerveau en cris, gémissements, et autres expressions lugubres de
+terreur, d'horreur ou de souffrance. Toi seule, avec ta robe blanche,
+ondoyante, dans quelque direction que ce fût, tu t'agitais toujours
+musicalement autour de moi.
+
+Le jour baissait; et, comme la lumière allait s'évanouissant, je fus
+pris d'un vague malaise,—d'une anxiété semblable à celle d'un homme qui
+dort quand des sons réels et tristes tombent incessamment dans son
+oreille,—des sons de cloche lointains, solennels, à des intervalles
+longs mais égaux, et se mariant à des rêves mélancoliques. La nuit vint,
+et avec ses ombres une lourde désolation. Elle oppressait mes organes
+comme un poids énorme, et elle était palpable. Il y avait aussi un son
+lugubre, assez semblable à l'écho lointain du ressac de la mer, mais
+plus soutenu, qui, commençant dès le crépuscule, s'était accru avec les
+ténèbres. Soudainement des lumières furent apportées dans la chambre et
+aussitôt cet écho prolongé s'interrompit, se transforma en explosions
+fréquentes, inégales, du même son, mais moins lugubre et moins distinct.
+L'écrasante oppression était en grande partie allégée; et je sentis,
+jaillissant de la flamme de chaque lampe,—car il y en avait
+plusieurs,—un chant d'une monotonie mélodieuse couler incessamment dans
+mes oreilles. Et quand, approchant alors, chère Una, du lit sur lequel
+j'étais étendu, tu t'assis gracieusement à mon côté, soufflant le parfum
+de tes lèvres exquises, et les appuyant sur mon front,—quelque chose
+s'éleva dans mon sein, quelque chose de tremblant, de confondu avec les
+sensations purement physiques engendrées par les circonstances, quelque
+chose d'analogue à la sensibilité elle-même,—un sentiment qui
+appréciait à moitié ton ardent amour et ta douleur, et leur répondait à
+moitié; mais cela ne prenait pas racine dans le cœur paralysé; cela
+semblait plutôt une ombre qu'une réalité; cela s'évanouit promptement,
+d'abord dans une extrême quiétude, puis dans un plaisir purement sensuel
+comme auparavant.
+
+Et alors, du naufrage et du chaos des sens naturels parut s'élever en
+moi un sixième sens, absolument parfait. Je trouvais dans son action un
+étrange délice,—un délice toujours physique toutefois, l'intelligence
+n'y prenant aucune part. Le mouvement dans l'être animal avait
+absolument cessé. Aucune fibre ne tremblait, aucun nerf ne vibrait,
+aucune artère ne palpitait. Mais il me semblait que dans mon cerveau
+était né _ce quelque chose_ dont aucuns mots ne peuvent traduire à une
+intelligence purement humaine une conception même confuse. Permets-moi
+de définir cela: vibration du pendule mental. C'était la
+personnification morale de l'idée humaine abstraite du _Temps_. C'est
+par l'absolue égalisation de ce mouvement,—ou de quelque autre
+analogue,—que les cycles des globes célestes ont été réglés. C'est
+ainsi que je mesurai les irrégularités de la pendule de la cheminée et
+des montres des personnes présentes. Leurs tic-tac remplissaient mes
+oreilles de leurs sonorités. Les plus légères déviations de la mesure
+juste—et ces déviations étaient obsédantes,—m'affectaient exactement
+comme parmi les vivants les violations de la vérité abstraite
+affectaient mon sens moral. Quoiqu'il n'y eût pas dans la chambre deux
+mouvements qui marquassent ensemble exactement leurs secondes, je
+n'éprouvais aucune difficulté à retenir imperturbablement dans mon
+esprit le timbre de chacun et leurs différences relatives. Et ce
+sentiment de la _durée_, vif, parfait, existant par lui-même,
+indépendamment d'une série quelconque de faits (mode d'existence
+inintelligible peut-être pour l'homme),—cette idée,—ce sixième sens,
+surgissant de mes ruines, était le premier pas sensible, décisif, de
+l'âme intemporelle sur le seuil de l'Éternité.
+
+Il était minuit; et tu étais toujours assise à mon côté. Tous les autres
+avaient quitté la chambre de Mort. Ils m'avaient déposé dans la bière.
+Les lampes brûlaient en vacillant; cela se traduisait en moi par le
+tremblement des chants monotones. Mais tout à coup ces chants
+diminuèrent de netteté et de volume. Finalement, ils cessèrent. Le
+parfum mourut dans mes narines. Aucunes formes n'affectèrent plus ma
+vision. Ma poitrine fut dégagée de l'oppression des Ténèbres. Une sourde
+commotion, comme celle de l'électricité, pénétra mon corps et fut suivie
+d'une disparition totale de l'idée du toucher. Tout ce qui restait de ce
+que l'homme appelle sens se fondit dans la seule conscience de l'entité
+et dans l'unique et immuable sentiment de la durée. Le corps périssable
+avait été enfin frappé par la main de l'irrémédiable Destruction.
+
+Et pourtant toute sensibilité n'avait pas absolument disparu; car la
+conscience et le sentiment subsistants suppléaient quelques-unes de ses
+fonctions par une intuition léthargique. J'appréciais l'affreux
+changement qui commençait à s'opérer dans la chair; et, comme l'homme
+qui rêve a quelquefois conscience de la présence corporelle d'une
+personne qui se penche vers lui, ainsi ma douce Una, je sentais toujours
+sourdement que tu étais assise près de moi. De même aussi, quand vint la
+douzième heure du second jour, je n'étais pas tout à fait inconscient
+des mouvements qui suivirent; tu t'éloignas de moi; on m'enferma dans la
+bière; on me déposa dans le corbillard; on me porta au tombeau; on m'y
+descendit; on amoncela pesamment la terre sur moi, et on me laissa, dans
+le noir et la pourriture, à mes tristes et solennels sommeils en
+compagnie du ver.
+
+Et là, dans cette prison qui a peu de secrets à révéler, se déroulèrent
+les jours, et les semaines, et les mois; et l'âme guettait
+scrupuleusement chaque seconde qui s'envolait, et sans effort
+enregistrait sa fuite,—sans effort et sans objet.
+
+Une année s'écoula. La conscience de _l'être_ était devenue
+graduellement plus confuse, et celle de _localité_ avait en grande
+partie usurpé sa place. L'idée d'entité s'était noyée dans l'idée de
+lieu. L'étroit espace qui confinait ce qui avait été le corps devenait
+maintenant le corps lui-même. À la longue, comme il arrive souvent à
+l'homme qui dort (le sommeil et le monde du sommeil sont les seules
+figurations de la _Mort_), à la longue, comme il arrivait sur la terre à
+l'homme profondément endormi, quand un éclair de lumière le faisait
+tressaillir dans un demi-réveil, le laissant à moitié roulé dans ses
+rêves,—de même pour moi, dans l'étroit embrassement de _l'Ombre_, vint
+cette lumière qui seule peut-être avait pouvoir de me faire
+tressaillir,—la lumière de _l'Amour_ immortel! Des hommes vinrent
+travailler au tombeau qui m'enfermait dans sa nuit. Ils enlevèrent la
+terre humide. Sur mes os poudroyants descendit la bière d'Una.
+
+Et puis, une fois encore, tout fut néant. Cette lueur nébuleuse s'était
+éteinte. Cet imperceptible frémissement s'était évanoui dans
+l'immobilité. Bien des lustres se sont écoulés. La poussière est
+retournée à la poussière. Le ver n'avait plus rien à manger. Le
+sentiment de l'être avait à la longue entièrement disparu, et à sa
+place,—à la place de toutes choses,—régnaient suprêmes et éternels
+autocrates, le _Lieu_ et le _Temps_. Pour _ce_ qui _n'était pas_,—pour
+ce qui n'avait pas de forme,—pour ce qui n'avait pas de pensée,—pour
+ce qui n'avait pas de sentiment,—pour ce qui était sans âme et ne
+possédait plus un atome de matière,—pour tout ce néant et toute cette
+immortalité, le tombeau était encore un habitacle,—les heures
+corrosives, une société.
+
+
+
+
+CONVERSATION D'EIROS AVEC CHARMION
+
+ _Je t'apporterai le feu._
+ Euripide.—_Andromaque_.
+
+
+EIROS.—Pourquoi m'appelles-tu Eiros?
+
+CHARMION.—Ainsi t'appelleras-tu désormais. Tu dois oublier aussi mon
+nom terrestre et me nommer Charmion.
+
+EIROS.—Ce n'est vraiment pas un rêve!
+
+CHARMION.—De rêves, il n'y en a plus pour nous;—mais renvoyons à
+tantôt ces mystères. Je me réjouis de voir que tu as l'air de posséder
+toute ta vie et ta raison. La taie de l'ombre a déjà disparu de tes
+yeux. Prends courage, et ne crains rien. Les jours à donner à la stupeur
+sont passés pour toi; et demain je veux moi-même t'introduire dans les
+joies parfaites et les merveilles de ta nouvelle existence.
+
+EIROS.—Vraiment,—je n'éprouve aucune stupeur,—aucune. L'étrange
+vertige et la terrible nuit m'ont quittée, et je n'entends plus ce bruit
+insensé, précipité, horrible, pareil à _la voix des grandes eaux_.
+Cependant mes sens sont effarés, Charmion, par la pénétrante perception
+du _nouveau_.
+
+CHARMION.—Peu de jours suffiront à chasser tout cela;—mais je te
+comprends parfaitement, et je sens pour toi. Il y a maintenant dix
+années terrestres que j'ai éprouvé ce que tu éprouves,—et pourtant ce
+souvenir ne m'a pas encore quittée. Toutefois, voilà ta dernière épreuve
+subie, la seule que tu eusses à souffrir dans le Ciel.
+
+EIROS.—Dans le Ciel?
+
+CHARMION.—Dans le ciel.
+
+EIROS.—Oh! Dieu!—aie pitié de moi, Charmion!—Je suis écrasée sous la
+majesté de toutes choses,—de l'inconnu maintenant révélé,—de l'Avenir,
+cette conjecture, fondu dans le Présent auguste et certain.
+
+CHARMION.—Ne t'attaque pas pour le moment à de pareilles pensées.
+Demain nous parlerons de cela. Ton esprit qui vacille trouvera un
+allégement à son agitation dans l'exercice du simple souvenir. Ne
+regarde ni autour de toi ni devant toi,—regarde en arrière. Je brûle
+d'impatience d'entendre les détails de ce prodigieux événement qui t'a
+jetée parmi nous. Parle-moi de cela. Causons de choses familières, dans
+le vieux langage familier de ce monde qui a si épouvantablement péri.
+
+EIROS.—Épouvantablement! épouvantablement! Et cela, en vérité, n'est
+point un rêve.
+
+CHARMION.—Il n'y a plus de rêves.—Fus-je bien pleurée, mon Eiros?
+
+EIROS.—Pleurée, Charmion?—Oh! profondément. Jusqu'à la dernière de nos
+heures, un nuage d'intense mélancolie et de dévotieuse tristesse a pesé
+sur ta famille.
+
+CHARMION.—Et cette heure dernière,—parle m'en. Rappelle-toi qu'en
+dehors du simple fait de la catastrophe je ne sais rien. Quand, sortant
+des rangs de l'humanité, j'entrai par la Tombe dans le domaine de la
+Nuit,—à cette époque, si j'ai bonne mémoire, nul ne pressentait la
+catastrophe qui vous a engloutis. Mais j'étais, il est vrai, peu au
+courant de la philosophie spéculative du temps.
+
+EIROS.—Notre catastrophe était, comme tu le dis, absolument inattendue;
+mais des accidents analogues avaient été depuis longtemps un sujet de
+discussion parmi les astronomes. Ai-je besoin de te dire, mon amie, que,
+même quand tu nous quittas, les hommes s'accordaient à interpréter,
+comme ayant trait seulement au globe de la terre, les passages des
+Très-Saintes Écritures qui parlent de la destruction finale de toutes
+choses par le feu? Mais, relativement à l'agent immédiat de la ruine, la
+pensée humaine était en défaut depuis l'époque où la science
+astronomique avait dépouillé les comètes de leur effrayant caractère
+incendiaire. La très-médiocre densité de ces corps avait été bien
+démontrée. On les avait observés dans leur passage à travers les
+satellites de Jupiter, et ils n'avaient causé aucune altération sensible
+dans les masses ni dans les orbites de ces planètes secondaires. Nous
+regardions depuis longtemps ces voyageurs comme de vaporeuses créations
+d'une inconcevable ténuité, incapables d'endommager notre globe massif,
+même dans le cas d'un contact. D'ailleurs ce contact n'était redouté en
+aucune façon; car les éléments de toutes les comètes étaient exactement
+connus. Que nous dussions chercher parmi elles l'agent igné de la
+destruction prophétisée, cela était depuis de longues années considéré
+comme une idée inadmissible. Mais le merveilleux, les imaginations
+bizarres, avaient dans ces derniers jours, singulièrement régné parmi
+l'humanité; et, quoiqu'une crainte véritable ne pût avoir de prise que
+sur quelques ignorants, quand les astronomes annoncèrent une _nouvelle_
+comète, cette annonce fut généralement reçue avec je ne sais quelle
+agitation et quelle méfiance.
+
+»Les éléments de l'astre étranger furent immédiatement calculés, et
+tous les observateurs reconnurent d'un même accord que sa route, à son
+périhélie, devait l'amener à une proximité presque immédiate de la
+terre. Il se trouva deux ou trois astronomes, d'une réputation
+secondaire, qui soutinrent résolument qu'un contact était inévitable. Il
+m'est difficile de te bien peindre l'effet de cette communication sur le
+monde. Pendant quelques jours, on se refusa à croire à une assertion que
+l'intelligence humaine, depuis longtemps appliquée à des considérations
+mondaines, ne pouvait saisir d'aucune manière. Mais la vérité d'un fait
+d'une importance vitale fait bientôt son chemin dans les esprits même
+les plus épais. Finalement, tous les hommes virent que la science
+astronomique ne mentait pas, et ils attendirent la comète. D'abord, son
+approche ne fut pas sensiblement rapide; son aspect n'eut pas un
+caractère bien inusité. Elle était d'un rouge sombre et avait une queue
+peu appréciable. Pendant sept ou huit jours nous ne vîmes pas
+d'accroissement sensible dans son diamètre apparent; seulement sa
+couleur varia légèrement. Cependant les affaires ordinaires furent
+négligées, et tous les intérêts, absorbés par une discussion immense qui
+s'ouvrit entre les savants relativement à la nature des comètes. Les
+hommes le plus grossièrement ignorants élevèrent leurs indolentes
+facultés vers ces hautes considérations. Les savants employèrent _alors_
+toute leur intelligence,—toute leur âme,—non point à alléger la
+crainte, non plus à soutenir quelque théorie favorite. Oh! ils
+cherchèrent la vérité, rien que la vérité,—ils s'épuisèrent à la
+chercher! Ils appelèrent à grands cris la science parfaite! La _vérité_
+se leva dans la pureté de sa force et de son excessive majesté, et les
+sages s'inclinèrent et adorèrent.
+
+»Qu'un dommage matériel pour notre globe ou pour ses habitants pût
+résulter du contact redouté, c'était une opinion qui perdait
+journellement du terrain parmi les sages; et les sages avaient cette
+fois plein pouvoir pour gouverner la raison et l'imagination de la
+foule. Il fut démontré que la densité du noyau de la comète était
+beaucoup moindre que celle de notre gaz le plus rare; et le passage
+inoffensif d'une semblable visiteuse à travers les satellites de Jupiter
+fut un point sur lequel on insista fortement, et qui ne servit pas peu à
+diminuer la terreur. Les théologiens, avec un zèle enflammé par la peur,
+insistèrent sur les prophéties bibliques, et les expliquèrent au peuple
+avec une droiture et une simplicité dont ils n'avaient pas encore donné
+l'exemple. La destruction finale de la terre devait s'opérer par le
+feu,—c'est ce qu'ils avancèrent avec une verve qui imposait partout la
+conviction; mais les comètes n'étaient pas d'une nature ignée,—et
+c'était là une vérité que tous les hommes possédaient maintenant, et qui
+les délivrait, jusqu'à un certain point, de l'appréhension de la grande
+catastrophe prédite. Il est à remarquer que les préjugés populaires et
+les vulgaires erreurs relatives aux pestes et aux guerres,—erreurs qui
+reprenaient leur empire à chaque nouvelle comète,—furent cette fois
+choses inconnues. Comme par un soudain effort convulsif, la raison avait
+d'un seul coup culbuté la superstition de son trône. La plus faible
+intelligence avait puisé de l'énergie dans l'excès de l'intérêt actuel.
+
+»Quels désastres d'une moindre gravité pouvaient résulter du contact,
+ce fut là le sujet d'une laborieuse discussion. Les savants parlaient de
+légères perturbations géologiques, d'altérations probables dans les
+climats et conséquemment dans la végétation, de la possibilité
+d'influences magnétiques et électriques. Beaucoup d'entre eux
+soutenaient qu'aucun effet visible ou sensible ne se
+produirait,—d'aucune façon. Pendant que ces discussions allaient leur
+train, l'objet lui-même s'avançait progressivement, élargissant
+visiblement son diamètre et augmentant son éclat. À son approche,
+l'Humanité pâlit. Toutes les opérations humaines furent suspendues.
+
+»Il y eut une phase remarquable dans le cours du sentiment général; ce
+fut quand la comète eut enfin atteint une grosseur qui surpassait celle
+d'aucune apparition dont on eût gardé le souvenir. Le monde alors, privé
+de cette espérance traînante, que les astronomes pouvaient se tromper,
+sentit toute la certitude du malheur. La terreur avait perdu son
+caractère chimérique. Les cœurs des plus braves parmi notre race
+battaient violemment dans les poitrines. Peu de jours suffirent
+toutefois pour fondre ces premières épreuves dans des sensations plus
+intolérables encore. Nous ne pouvions désormais appliquer au météore
+étranger aucunes notions _ordinaires_. Ses attributs _historiques_
+avaient disparu. Il nous oppressait par la terrible _nouveauté_ de
+l'émotion. Nous le voyions, non pas comme un phénomène astronomique dans
+les cieux, mais comme un cauchemar sur nos cœurs et une ombre sur nos
+cerveaux. Il avait pris, avec une inconcevable rapidité, l'aspect d'un
+gigantesque manteau de flamme claire, toujours étendu à tous les
+horizons.
+
+»Encore un jour,—et les hommes respirèrent avec une plus grande
+liberté. Il était évident que nous étions déjà sous l'influence de la
+comète; et nous vivions cependant. Nous jouissions même d'une élasticité
+de membres et d'une vivacité d'esprit insolites. L'excessive ténuité de
+l'objet de notre terreur était apparente; car tous les corps célestes se
+laissaient voir distinctement à travers. En même temps, notre végétation
+était sensiblement altérée, et cette circonstance prédite augmenta notre
+foi dans la prévoyance des sages. Un luxe extraordinaire de feuillage,
+entièrement inconnu jusqu'alors, fit explosion sur tous les végétaux.
+
+»Un jour encore se passa,—et le fléau n'était pas absolument sur nous.
+Il était maintenant évident que son noyau devait nous atteindre le
+premier. Une étrange altération s'était emparée de tous les hommes; et
+la première sensation de _douleur_ fut le terrible signal de la
+lamentation et de l'horreur générales. Cette première sensation de
+douleur consistait dans une constriction rigoureuse de la poitrine et
+des poumons et dans une insupportable sécheresse de la peau. Il était
+impossible de nier que notre atmosphère ne fût radicalement affectée; la
+composition de cette atmosphère et les modifications auxquelles elle
+pouvait être soumise furent dès lors les points de la discussion. Le
+résultat de l'examen lança un frisson électrique de terreur, de la plus
+intense terreur, à travers le cœur universel de l'homme.
+
+»On savait depuis longtemps que l'air qui nous enveloppait était ainsi
+composé: sur cent parties, vingt et une d'oxygène et soixante-dix-neuf
+d'azote. L'oxygène, principe de la combustion et véhicule de la chaleur,
+était absolument nécessaire à l'entretien de la vie animale, et
+représentait l'agent le plus puissant et le plus énergique de la nature.
+L'azote, au contraire, était impropre à entretenir la vie, ou combustion
+animale. D'un excès anormal d'oxygène devait résulter, cela avait été
+vérifié, une élévation des esprits vitaux semblable à celle que nous
+avions déjà subie. C'était l'idée continuée, poussée à l'extrême; qui
+avait créé la terreur. Quel devait être le résultat _d'une totale
+extraction de l'azote?_ Une combustion irrésistible, dévorante,
+toute-puissante, immédiate;—l'entier accomplissement, dans tous leurs
+moindres et terribles détails, des flamboyantes et terrifiantes
+prophéties du Saint Livre.
+
+»Ai-je besoin de te peindre, Charmion, la frénésie alors déchaînée de
+l'humanité? Cette ténuité de matière dans la comète, qui nous avait
+d'abord inspiré l'espérance, faisait maintenant toute l'amertume de
+notre désespoir. Dans sa nature impalpable et gazeuse, nous percevions
+clairement la consommation de la Destinée. Cependant, un jour encore
+s'écoula,—emportant avec lui la dernière ombre de l'Espérance. Nous
+haletions dans la rapide modification de l'air. Le sang rouge bondissait
+tumultueusement dans ses étroits canaux. Un furieux délire s'empara de
+tous les hommes; et, les bras roidis vers les cieux menaçants, ils
+tremblaient et jetaient de grands cris. Mais le noyau de l'exterminateur
+était maintenant sur nous;—même ici, dans le Ciel, je n'en parle qu'en
+frissonnant. Je serai brève,—brève comme la catastrophe. Pendant un
+moment, ce fut seulement une lumière étrange, lugubre, qui visitait et
+pénétrait toutes choses. Puis,—prosternons-nous, Charmion, devant
+l'excessive majesté du Dieu grand!—puis ce fut un son, éclatant,
+pénétrant, comme si c'était LUI qui l'eût crié par sa bouche; et toute
+la masse d'éther environnante, au sein de laquelle nous vivions, éclata
+d'un seul coup en une espèce de flamme intense, dont la merveilleuse
+clarté et la chaleur dévorante n'ont pas de nom, même parmi les Anges
+dans le haut Ciel de la science pure. Ainsi finirent toutes choses.»
+
+
+
+
+OMBRE
+
+ En vérité, quoique je marche à travers de la vallée de l'_Ombre..._
+ _Psaumesde DAVID (XXIII)
+
+
+Vous qui me lisez, vous êtes encore parmi les vivants; mais moi qui
+écris, je serai depuis longtemps parti pour la région des ombres. Car,
+en vérité, d'étranges choses arriveront, bien des choses secrètes seront
+révélées, et bien des siècles passeront avant que ces notes soient vues
+par les hommes. Et quand ils les auront vues, les uns ne croiront pas,
+les autres douteront, et bien peu d'entre eux trouveront matière à
+méditation dans les caractères que je grave sur ces tablettes avec un
+stylus de fer.
+
+L'année avait été une année de terreur, pleine de sentiments plus
+intenses que la terreur, pour lesquels il n'y a pas de nom sur la terre.
+Car beaucoup de prodiges et de signes avaient eu lieu, et de tous côtés,
+sur la terre et sur la mer, les ailes noires de la Peste s'étaient
+largement déployées. Ceux-là néanmoins qui étaient savants dans les
+étoiles n'ignoraient pas que les cieux avaient un aspect de malheur; et
+pour moi, entre autres, le Grec Oinos, il était évident que nous
+touchions au retour de cette sept cent quatre-vingt-quatorzième année,
+où, à l'entrée du Bélier, la planète Jupiter fait sa conjonction avec le
+rouge anneau du terrible Saturne. L'esprit particulier des cieux, si je
+ne me trompe grandement, manifestait sa puissance non-seulement sur le
+globe physique de la terre, mais aussi sur les âmes, les pensées et les
+méditations de l'humanité.
+
+Une nuit, nous étions sept, au fond d'un noble palais, dans une sombre
+cité appelée Ptolémaïs, assis autour de quelques flacons d'un vin
+pourpre de Chios. Et notre chambre n'avait pas d'autre entrée qu'une
+haute porte d'airain; et la porte avait été façonnée par l'artisan
+Corinnos, et elle était d'une rare main d'œuvre, et fermait en dedans.
+Pareillement, de noires draperies, protégeant cette chambre
+mélancolique, nous épargnaient l'aspect de la lune, des étoiles lugubres
+et des rues dépeuplées;—mais le pressentiment et le souvenir du Fléau
+n'avaient pas pu être exclus aussi facilement. Il y avait autour de
+nous, auprès de nous, des choses dont je ne puis rendre distinctement
+compte,—des choses matérielles et spirituelles,—une pesanteur dans
+l'atmosphère,—une sensation d'étouffement, une angoisse,—et,
+par-dessus tout, ce terrible mode de l'existence que subissent les gens
+nerveux, quand les sens sont cruellement vivants et éveillés, et les
+facultés de l'esprit assoupies et mornes. Un poids mortel nous écrasait.
+Il s'étendait sur nos membres,—sur l'ameublement de la salle,—sur les
+verres dans lesquels nous buvions; et toutes choses semblaient opprimées
+et prostrées dans cet accablement,—tout, excepté les flammes des sept
+lampes de fer qui éclairaient notre orgie. S'allongeant en minces filets
+de lumière, elles restaient toutes ainsi, et brûlaient pâles et
+immobiles; et, dans la table ronde d'ébène autour de laquelle nous
+étions assis, et que leur éclat transformait en miroir, chacun des
+convives contemplait la pâleur de sa propre figure et l'éclair inquiet
+des yeux mornes de ses camarades. Cependant, nous poussions nos rires,
+et nous étions gais à notre façon,—une façon hystérique; et nous
+chantions les chansons d'Anacréon,—qui ne sont que folie; et nous
+buvions largement,—quoique la pourpre du vin nous rappelât la pourpre
+du sang. Car il y avait dans la chambre un huitième personnage,—le
+jeune Zoïlus. Mort, étendu tout de son long et enseveli, il était le
+génie et le démon de la scène. Hélas! il n'avait point sa part de notre
+divertissement, sauf que sa figure, convulsée par le mal, et ses yeux,
+dans lesquels la Mort n'avait éteint qu'à moitié le feu de la peste,
+semblaient prendre à notre joie autant d'intérêt que les morts sont
+capables d'en prendre à la joie de ceux qui doivent mourir. Mais, bien
+que moi, Oinos, je sentisse les yeux du défunt fixés sur moi, cependant
+je m'efforçais de ne pas comprendre l'amertume de leur expression, et,
+regardant opiniâtrement dans les profondeurs du miroir d'ébène, je
+chantais d'une voix haute et sonore les chansons du poëte de Téos. Mais
+graduellement mon chant cessa, et les échos, roulant au loin parmi les
+noires draperies de la chambre, devinrent faibles, indistincts, et
+s'évanouirent. Et voilà que du fond de ces draperies noires où allait
+mourir le bruit de la chanson s'éleva une ombre, sombre, indéfinie,—une
+ombre semblable à celle que la lune, quand elle est basse dans le ciel,
+peut dessiner d'après le corps d'un homme; mais ce n'était l'ombre ni
+d'un homme, ni d'un Dieu, ni d'aucun être connu. Et frissonnant un
+instant parmi les draperies, elle resta enfin, visible et droite, sur la
+surface de la porte d'airain. Mais l'ombre était vague, sans forme,
+indéfinie; ce n'était l'ombre ni d'un homme, ni d'un Dieu,—ni d'un Dieu
+de Grèce, mi d'un Dieu de Chaldée, ni d'aucun Dieu égyptien. Et l'ombre
+reposait sur la grande porte de bronze et sous la corniche cintrée, et
+elle ne bougeait pas, et elle ne prononçait pas une parole, mais elle se
+fixait de plus en plus, et elle resta immobile. Et la porte sur laquelle
+l'ombre reposait était, si je m'en souviens bien, tout contre les pieds
+du jeune Zoïlus enseveli. Mais nous, les sept compagnons, ayant vu
+l'ombre, comme elle sortait des draperies, nous n'osions pas la
+contempler fixement; mais nous baissions les yeux, et nous regardions
+toujours dans les profondeurs du miroir d'ébène. Et, à la longue, moi,
+Oinos, je me hasardai à prononcer quelques mots à voix basse, et je
+demandai à l'ombre sa demeure et son nom. Et l'ombre répondit:
+
+—Je suis OMBRE, et ma demeure est à côté des Catacombes de Ptolémaïs,
+et tout près de ces sombres plaines infernales qui enserrent l'impur
+canal de Charon!
+
+Et alors, tous les sept, nous nous dressâmes d'horreur sur nos sièges,
+et nous nous tenions tremblants, frissonnants, effarés; car le timbre de
+la voix de l'ombre n'était pas le timbre d'un seul individu, mais d'une
+multitude d'êtres; et cette voix, variant ses inflexions de syllabe en
+syllabe, tombait confusément dans nos oreilles en imitant les accents
+connus et familiers de mille et mille amis disparus!
+
+
+
+
+SILENCE
+
+ La crête des montagnes sommeille; la vallée, le rocher et la caverne
+ sont muets.
+ ALCMAN.
+
+
+Écoute-moi,—dit le Démon, en plaçant sa main sur ma tête.—La contrée
+dont je parle est une contrée lugubre en Libye, sur les bords de la
+rivière Zaïre. Et là, il n'y a ni repos ni silence.
+
+Les eaux de la rivière sont d'une couleur safranée et malsaine; et elles
+ne coulent pas vers la mer, mais palpitent éternellement, sous l'œil
+rouge du soleil, avec un mouvement tumultueux et convulsif. De chaque
+côté de cette rivière au lit vaseux s'étend, à une distance de plusieurs
+milles, un pâle désert de gigantesques nénuphars. Ils soupirent l'un
+vers l'autre dans cette solitude, et tendent vers le ciel leurs longs
+cous de spectres, et hochent de côté et d'autre leurs têtes
+sempiternelles. Et il sort d'eux un murmure confus qui ressemble à celui
+d'un torrent souterrain. Et ils soupirent l'un vers l'autre.
+
+Mais il y a une frontière à leur empire, et cette frontière est une
+haute forêt, sombre, horrible. Là, comme les vagues autour des Hébrides,
+les petits arbres sont dans une perpétuelle agitation. Et cependant il
+n'y a pas de vent dans le ciel. Et les vastes arbres primitifs vacillent
+éternellement de côté et d'autre avec un fracas puissant. Et de leurs
+hauts sommets filtre, goutte à goutte, une éternelle rosée. Et à leurs
+pieds d'étranges fleurs vénéneuses se tordent dans un sommeil agité. Et
+sur leurs têtes, avec un frou-frou retentissant, les nuages gris se
+précipitent, toujours vers l'ouest, jusqu'à ce qu'ils roulent en
+cataracte derrière la muraille enflammée de l'horizon. Cependant il n'y
+a pas de vent dans le ciel. Et sur les bords de la rivière Zaïre, il n'y
+a ni calme ni silence.
+
+C'était la nuit, et la pluie tombait; et quand elle tombait, c'était de
+la pluie, mais quand elle était tombée, c'était du sang. Et je me tenais
+dans le marécage parmi les grands nénuphars, et la pluie tombait sur ma
+tête,—et les nénuphars soupiraient l'un vers l'autre dans la solennité
+de leur désolation.
+
+Et tout d'un coup, la lune se leva à travers la trame légère du
+brouillard funèbre, et elle était d'une couleur cramoisie. Et mes yeux
+tombèrent sur un énorme rocher grisâtre qui se dressait au bord de la
+rivière, et qu'éclairait la lueur de la lune. Et le rocher était
+grisâtre, sinistre et très-haut,—et le rocher était grisâtre. Sur son
+front de pierre étaient gravés des caractères; et je m'avançai à travers
+le marécage de nénuphars, jusqu'à ce que je fusse tout près du rivage,
+afin de lire les caractères gravés dans la pierre. Mais je ne pus pas
+les déchiffrer. Et j'allais retourner vers le marécage, quand la lune
+brilla d'un rouge plus vif; et je me retournai et je regardai de nouveau
+vers le rocher et les caractères;—et ces caractères étaient:
+DÉSOLATION.
+
+Et je regardai en haut, et sur le faîte du rocher se tenait un homme; et
+je me cachai parmi les nénuphars afin d'épier les actions de l'homme. Et
+l'homme était d'une forme grande et majestueuse, et, des épaules
+jusqu'aux pieds, enveloppé dans la toge de l'ancienne Rome. Et le
+contour de sa personne était indistinct,—mais ses traits étaient les
+traits d'une divinité; car, malgré le manteau de la nuit, et du
+brouillard, et de la lune, et de la rosée, rayonnaient les traits de sa
+face. Et son front était haut et pensif, et son œil était effaré par le
+souci; et dans les sillons de sa joue je lus les légendes du chagrin, de
+la fatigue, du dégoût de l'humanité, et une grande aspiration vers la
+solitude.
+
+Et l'homme s'assit sur le rocher, et appuya sa tête sur sa main, et
+promena son regard sur la désolation. Il regarda les arbrisseaux
+toujours inquiets et les grands arbres primitifs; il regarda, plus haut,
+le ciel plein de frôlements, et la lune cramoisie. Et j'étais blotti à
+l'abri des nénuphars, et j'observais les actions de l'homme. Et l'homme
+tremblait dans la solitude;—cependant, la nuit avançait, et il restait
+assis sur le rocher.
+
+Et l'homme détourna son regard du ciel, et le dirigea sur la lugubre
+rivière Zaïre, et sur les eaux jaunes et lugubres, et sur les pâles
+légions de nénuphars. Et l'homme écoutait les soupirs des nénuphars et
+le murmure qui sortait d'eux. Et j'étais blotti dans ma cachette, et
+j'épiais les actions de l'homme. Et l'homme tremblait dans la
+solitude;—cependant, la nuit avançait, et il restait assis sur le
+rocher.
+
+Alors je m'enfonçai dans les profondeurs lointaines du marécage, et je
+marchai sur la forêt pliante de nénuphars, et j'appelai les hippopotames
+qui habitaient les profondeurs du marécage. Et les hippopotames
+entendirent mon appel et vinrent avec les béhémoths jusqu'au pied du
+rocher, et rugirent hautement et effroyablement sous la lune. J'étais
+toujours blotti dans ma cachette, et je surveillais les actions de
+l'homme. Et l'homme tremblait dans la solitude.—cependant, la nuit
+avançait, et il restait assis sur le rocher.
+
+Alors je maudis les éléments de la malédiction du tumulte; et une
+effrayante tempête s'amassa dans le ciel, où naguère il n'y avait pas un
+souffle. Et le ciel devint livide de la violence de la tempête,—et la
+pluie battait la tête de l'homme,—et les flots de la rivière
+débordaient,—et la rivière torturée jaillissait en écume,—et les
+nénuphars criaient dans leurs lits, et la forêt s'émiettait au vent,—et
+le tonnerre roulait,—et l'éclair tombait,—et le roc vacillait sur ses
+fondements. Et j'étais toujours blotti dans ma cachette pour épier les
+actions de l'homme. Et l'homme tremblait dans la solitude;—cependant,
+la nuit avançait, et il restait assis sur le rocher.
+
+Alors je fus irrité, et je maudis de la malédiction du _silence_ la
+rivière et les nénuphars, et le vent, et la forêt, et le ciel, et le
+tonnerre, et les soupirs des nénuphars. Et ils furent frappés de la
+malédiction, et ils devinrent muets. Et la lune cessa de faire
+péniblement sa route dans le ciel,—et le tonnerre expira,—et l'éclair
+ne jaillit plus,—et les nuages pendirent immobiles,—et les eaux
+redescendirent dans leur fit et y restèrent,—et les arbres cessèrent de
+se balancer,—les nénuphars ne soupirèrent plus,—et il ne s'éleva plus
+de leur foule le moindre murmure, ni l'ombre d'un son dans tout le vaste
+désert sans limites. Et je regardai les caractères du rocher et ils
+étaient changés;—et maintenant ils formaient le mot: SILENCE.
+
+Et mes yeux tombèrent sur la figure de l'homme, et sa figure était pâle
+de terreur. Et précipitamment il leva sa tête de sa main, il se dressa
+sur le rocher, et tendit l'oreille. Mais il n'y avait pas de voix dans
+tout le vaste désert sans limites, et les caractères gravés sur le
+rocher étaient: SILENCE. Et l'homme frissonna, et il fit volte-face, et
+il s'enfuit loin, loin, précipitamment, si bien que je ne le vis pas.
+
+—Or, il y a de biens beaux contes dans les livres des Mages,—dans les
+mélancoliques livres des Mages, qui sont reliés en fer. Il y a là,
+dis-je, de splendides histoires du Ciel, et de la Terre, et de la
+puissante Mer,—et des Génies qui ont régné sur la mer, sur la terre et
+sur le ciel sublime. Il y avait aussi beaucoup de science dans les
+paroles qui ont été dites par les Sybilles; et de saintes, saintes
+choses ont été entendues jadis par les sombres feuilles qui tremblaient
+autour de Dodone;—mais comme il est vrai qu'Allah est vivant, je tiens
+cette fable que m'a contée le Démon, quand il s'assit à côté de moi dans
+l'ombre de la tombe, pour la plus étonnante de toutes! Et quand le Démon
+eut fini son histoire, il se renversa dans la profondeur de la tombe, et
+se mit à rire. Et je ne pus pas rire avec le Démon, et il me maudit
+parce que je ne pouvais pas rire. Et le lynx, qui demeure dans la tombe
+pour l'éternité, en sortit, et il se coucha aux pieds du Démon, et il le
+regarda fixement dans les yeux.
+
+
+
+
+L'ÎLE DE LA FÉE
+
+ _Nullus enim locus sine genio est._
+ SERVIUS.
+
+
+La _musique_,—dit Marmontel, dans ces _Contes Moraux_ que nos
+traducteurs persistent à appeler _Moral Tales_, comme en dérision de
+leur esprit,—_la musique est le seul des talents qui jouisse de
+lui-même; tous les autres veulent des témoins_. Il confond ici le
+plaisir d'entendre des sons agréables avec la puissance de les créer.
+Pas plus qu'aucun autre _talent_, la musique n'est capable de donner une
+complète jouissance, s'il n'y a pas une seconde personne pour en
+apprécier l'exécution. Et cette puissance de produire des effets dont on
+jouisse pleinement dans la solitude ne lui est pas particulière; elle
+est commune à tous les autres talents. L'idée que le conteur n'a pas pu
+concevoir clairement, ou qu'il a sacrifiée dans son expression à l'amour
+national du _trait_, est sans doute l'idée très-soutenable que la
+musique du style le plus élevé est la plus complètement sentie quand
+nous sommes absolument seuls. La proposition, sous cette forme, sera
+admise du premier coup par ceux qui aiment la lyre pour l'amour de la
+lyre et pour ses avantages spirituels. Mais il est un plaisir toujours à
+la portée de l'humanité déchue,—et c'est peut-être l'unique,—qui doit
+même plus que la musique à la sensation accessoire de l'isolement. Je
+veux parler du bonheur éprouvé dans la contemplation d'une scène de la
+nature. En vérité l'homme qui veut contempler en face la gloire de Dieu
+sur la terre doit contempler cette gloire dans la solitude. Pour moi du
+moins, la présence, non pas de la vie humaine seulement, mais de la vie
+sous toute autre forme que celle des êtres verdoyants qui croissent sur
+le sol et qui sont sans voix, est un opprobre pour le paysage; elle est
+en guerre avec le génie de la scène. Oui vraiment, j'aime à contempler
+les sombres vallées, et les roches grisâtres, et les eaux qui sourient
+silencieusement, et les forêts qui soupirent dans des sommeils anxieux,
+et les orgueilleuses et vigilantes montagnes qui regardent tout d'en
+haut.—J'aime à contempler ces choses pour ce qu'elles sont: les membres
+gigantesques d'un vaste tout, animé et sensitif,—un tout dont la forme
+(celle de la sphère) est la plus parfaite et la plus compréhensive de
+toutes les formes; dont la route se fait de compagnie avec d'autres
+planètes; dont la très-douce servante est la lune; dont le seigneur
+médiatisé est le soleil; dont la vie est l'éternité; dont la pensée est
+celle d'un Dieu; dont la jouissance est connaissance; dont les destinées
+se perdent dans l'immensité; pour qui nous sommes une notion
+correspondante à la notion que nous avons des animalcules qui infestent
+le cerveau,—un être que nous regardons conséquemment comme inanimé et
+purement matériel,—appréciation très-semblable à celle que ces
+animalcules doivent faire de nous.
+
+Nos télescopes et nos recherches mathématiques nous confirment de tout
+point,—nonobstant la cafarderie de la plus ignorante prêtraille,—que
+l'espace, et conséquemment le volume, est une importante considération
+aux yeux du Tout-Puissant. Les cercles dans lesquels se meuvent les
+étoiles sont le mieux appropriés à l'évolution, sans conflit, du plus
+grand nombre de corps possible. Les formes de ces corps sont exactement
+choisies pour contenir sous une surface donnée la plus grande quantité
+possible de matière;—et les surfaces elles-mêmes sont disposées de
+façon à recevoir une population plus nombreuse que ne l'auraient pu les
+mêmes surfaces disposées autrement. Et, de ce que l'espace est infini,
+on ne peut tirer aucun argument contre cette idée: que le volume a une
+valeur aux yeux de Dieu; car, pour remplir cet espace, il peut y avoir
+un infini de matière. Et puisque nous voyons clairement que douer la
+matière de vitalité est un principe,—et même, autant que nous en
+pouvons juger, le principe capital dans les opérations de la
+Divinité,—est-il logique de le supposer confiné dans l'ordre de la
+petitesse, où il se révèle journellement à nous, et de l'exclure des
+régions du grandiose? Comme nous découvrons des cercles dans des cercles
+et toujours sans fin,—évoluant tous cependant autour d'un centre unique
+infiniment distant, qui est la Divinité,—ne pouvons-nous pas supposer,
+analogiquement et de la même manière, la vie dans la vie, la moindre
+dans la plus grande, et toutes dans l'Esprit divin? Bref, nous errons
+follement par fatuité, en nous figurant que l'homme, dans ses destinées
+temporelles ou futures, est d'une plus grande importance dans l'univers
+que ce vaste _limon de la vallée_ qu'il cultive et qu'il méprise, et à
+laquelle il refuse une âme par la raison peu profonde qu'il ne la voit
+pas fonctionner[10].
+
+Ces idées, et d'autres analogues, ont toujours donné à mes méditations
+parmi les montagnes et les forêts, près des rivières et de l'océan, une
+teinte de ce que les gens vulgaires ne manqueront pas d'appeler
+fantastique. Mes promenades vagabondes au milieu de tableaux de ce genre
+ont été nombreuses, singulièrement curieuses, souvent solitaires; et
+l'intérêt avec lequel j'ai erré à travers plus d'une vallée profonde et
+sombre, ou contemplé le _ciel_ de maint lac limpide, a été un intérêt
+grandement accru par la pensée que j'errais seul, que je contemplais
+_seul_. Quel est le Français bavard qui, faisant allusion à l'ouvrage
+bien connu de Zimmerman, a dit: _La solitude est une belle chose, mais
+il faut quelqu'un pour vous dire que la solitude est une belle chose?_
+Comme épigramme, c'est parfait; mais, _il faut_! Cette nécessité est une
+chose qui n'existe pas.
+
+Ce fut dans un de mes voyages solitaires, dans une région fort
+lointaine,—montagnes compliquées par des montagnes, méandres de
+rivières mélancoliques, lacs sombres et dormants,—que je tombai sur
+certain petit ruisseau avec une île. J'y arrivai soudainement dans un
+mois de juin, le mois du feuillage, et je me jetai sur le sol, sous les
+branches d'un arbuste odorant qui m'était inconnu, de manière à
+m'assoupir en contemplant le tableau. Je sentis que je ne pourrais le
+bien voir que de cette façon,—tant il portait le caractère d'une
+vision.
+
+De tous côtés,—excepté à l'ouest, où le soleil allait bientôt
+plonger,—s'élevaient les murailles verdoyantes de la forêt. La petite
+rivière qui faisait un brusque coude, et ainsi se dérobait soudainement
+à la vue, semblait ne pouvoir pas s'échapper de sa prison; mais on eût
+dit qu'elle était absorbée vers l'est par la verdure profonde des
+arbres;—et du côté opposé (cela m'apparaissait ainsi, couché comme je
+l'étais, et les yeux au ciel), tombait dans la vallée, sans
+intermédiaire et sans bruit, une splendide cascade, or et pourpre, vomie
+par les fontaines occidentales du ciel.
+
+À peu près au centre de l'étroite perspective qu'embrassait mon regard
+visionnaire, une petite île circulaire, magnifiquement verdoyante,
+reposait sur le sein du ruisseau.
+
+ _La rive et son image étaient si bien fondues_
+ _Que le tout semblait suspendu dans l'air._
+
+L'eau transparente jouait si bien le miroir qu'il était presque
+impossible de deviner à quel endroit du talus d'émeraude commençait son
+domaine de cristal.
+
+Ma position me permettait d'embrasser d'un seul coup d'œil les deux
+extrémités, est et ouest, de l'îlot; et j'observai dans leurs aspects
+une différence singulièrement marquée. L'ouest était tout un radieux
+harem de beautés de jardin. Il s'embrasait et rougissait sous l'œil
+oblique du soleil, et souriait extatiquement par toutes ses fleurs. Le
+gazon était court, élastique, odorant, et parsemé d'asphodèles. Les
+arbres étaient souples, gais, droits,—brillants, sveltes et
+gracieux,—orientaux par la forme et le feuillage, avec une écorce
+polie, luisante et versicolore. On eût dit qu'un sentiment profond de
+vie et de joie circulait partout; et, quoique les Cieux ne soufflassent
+aucune brise, tout cependant semblait agité par d'innombrables papillons
+qu'on aurait pu prendre, dans leurs fuites gracieuses et leurs zigzags,
+pour des tulipes ailées.
+
+L'autre côté, le côté est de l'île, était submergé dans l'ombre la plus
+noire. Là, une mélancolie sombre, mais pleine de calme et de beauté,
+enveloppait toutes choses. Les arbres étaient d'une couleur noirâtre,
+lugubres de forme et d'attitude,—se tordant en spectres moroses et
+solennels, traduisant des idées de chagrin mortel et de mort prématurée.
+Le gazon y revêtait la teinte profonde du cyprès, et ses brins
+baissaient languissamment leurs pointes. Là s'élevaient éparpillés
+plusieurs petits monticules maussades, bas, étroits, pas très-longs, qui
+avaient des airs de tombeaux, mais qui n'en étaient pas; quoique
+au-dessus et tout autour grimpassent la rue et le romarin. L'ombre des
+arbres tombait pesamment sur l'eau et semblait s'y ensevelir, imprégnant
+de ténèbres les profondeurs de l'élément. Je m'imaginais que chaque
+ombre, à mesure que le soleil descendait plus bas, toujours plus bas, se
+séparait à regret du tronc qui lui avait donné naissance et était
+absorbée par le ruisseau, pendant que d'autres ombres naissaient à
+chaque instant des arbres, prenant la place de leurs aînées défuntes.
+
+Cette idée, une fois qu'elle se fut emparée de mon imagination, l'excita
+fortement, et je me perdis immédiatement en rêveries.—Si jamais île fut
+enchantée,—me disais-je,—celle-ci l'est, bien sûr. C'est le
+rendez-vous des quelques gracieuses Fées qui ont survécu à la
+destruction de leur race. Ces vertes tombes sont-elles les leurs!
+Rendent-elles leurs douces vies de la même façon que l'humanité? Ou
+plutôt leur mort n'est-elle pas une espèce de dépérissement
+mélancolique? Rendent-elles à Dieu leur existence petit à petit,
+épuisant lentement leur substance jusqu'à la mort, comme ces arbres
+rendent leurs ombres l'une après l'autre? Ce que l'arbre qui s'épuise
+est à l'eau qui en boit l'ombre et devient plus noire de la proie
+qu'elle avale, la vie de la Fée ne pourrait-elle pas bien être la même
+chose à la Mort qui l'engloutit?
+
+Comme je rêvais ainsi, les yeux à moitié clos, tandis que le soleil
+descendait rapidement vers son lit, et que des tourbillons couraient
+tout autour de l'île, portant sur leur sein de grandes, lumineuses et
+blanches écailles, détachées des troncs des sycomores,—écailles qu'une
+imagination vive aurait pu, grâce à leurs positions variées sur l'eau,
+convertir en tels objets qu'il lui aurait plu,—pendant que je rêvais
+ainsi, il me sembla que la figure d'une de ces mêmes Fées dont j'avais
+rêvé, se détachant de la partie lumineuse et occidentale de l'île,
+s'avançait lentement vers les ténèbres.—Elle se tenait droite sur un
+canot singulièrement fragile, et le mouvait avec un fantôme d'aviron.
+Tant qu'elle fut sous l'influence des beaux rayons attardés, son
+attitude parut traduire la joie;—mais le chagrin altéra sa physionomie
+quand elle passa dans la région de l'ombre. Lentement elle glissa tout
+le long, fit peu à peu le tour de l'île, et rentra dans la région de la
+lumière.
+
+—La révolution qui vient d'être accomplie par la Fée,—continuai-je,
+toujours rêvant,—est le cycle d'une brève année de sa vie. Elle a
+traversé son hiver et son été. Elle s'est rapprochée de la Mort d'une
+année; car j'ai bien vu que, quand elle entrait dans l'obscurité, son
+ombre se détachait d'elle et était engloutie par l'eau sombre, rendant
+sa noirceur encore plus noire.
+
+Et de nouveau le petit bateau apparut, avec la Fée; mais dans son
+attitude il y avait plus de souci et d'indécision, et moins d'élastique
+allégresse. Elle navigua de nouveau de la lumière vers l'obscurité,—qui
+s'approfondissait à chaque minute,—et de nouveau son ombre se détachant
+tomba dans l'ébène liquide et fut absorbée par les ténèbres.—Et
+plusieurs fois encore elle fit le circuit de l'île,—pendant que le
+soleil se précipitait vers son lit,—et à chaque fois qu'elle émergeait
+dans la lumière, il y avait plus de chagrin dans sa personne, et elle
+devenait plus faible, et plus abattue, et plus indistincte; et à chaque
+fois qu'elle passait dans l'obscurité, il se détachait d'elle un spectre
+plus obscur qui était submergé par une ombre plus noire. Mais à la fin,
+quand le soleil eut totalement disparu, la Fée, maintenant pur fantôme
+d'elle-même, entra avec son bateau, pauvre inconsolable! dans la région
+du fleuve d'ébène,—et si elle en sortit jamais, je ne puis le
+dire,—car les ténèbres tombèrent sur toutes choses, et je ne vis plus
+son enchanteresse figure.
+
+
+
+
+LE PORTRAIT OVALE
+
+
+Le château dans lequel mon domestique s'était avisé de pénétrer de
+force, plutôt que de me permettre, déplorablement blessé comme je
+l'étais, de passer une nuit en plein air, était un de ces bâtiments,
+mélange de grandeur et de mélancolie, qui ont si longtemps dressé leurs
+fronts sourcilleux au milieu des Apennins, aussi bien dans la réalité
+que dans l'imagination de mistress Radcliffe. Selon toute apparence, il
+avait été temporairement et tout récemment abandonné. Nous nous
+installâmes dans une des chambres les plus petites et les moins
+somptueusement meublées. Elle était située dans une tour écartée du
+bâtiment. Sa décoration était riche, mais antique et délabrée. Les murs
+étaient tendus de tapisseries et décorés de nombreux trophées
+héraldiques de toute forme, ainsi que d'une quantité vraiment
+prodigieuse de peintures modernes, pleines de style, dans de riches
+cadres d'or d'un goût arabesque. Je pris un profond intérêt,—ce fut
+peut-être mon délire qui commençait qui en fut cause,—je pris un
+profond intérêt à ces peintures qui étaient suspendues non-seulement sur
+les faces principales des murs, mais aussi dans une foule de recoins que
+la bizarre architecture du château rendait inévitables; si bien que
+j'ordonnai à Pedro de fermer les lourds volets de la chambre,—puisqu'il
+faisait déjà nuit,—d'allumer un grand candélabre à plusieurs branches
+placé près de mon chevet, et d'ouvrir tout grands les rideaux de velours
+noir garnis de crépines qui entouraient le lit. Je désirais que cela fût
+ainsi, pour que je pusse au moins, si je ne pouvais pas dormir, me
+consoler alternativement par la contemplation de ces peintures et par la
+lecture d'un petit volume que j'avais trouvé sur l'oreiller et qui en
+contenait l'appréciation et l'analyse.
+
+Je lus longtemps,—longtemps;—je contemplai religieusement, dévotement;
+les heures s'envolèrent, rapides et glorieuses, et le profond minuit
+arriva. La position du candélabre me déplaisait, et, étendant la main
+avec difficulté pour ne pas déranger mon valet assoupi, je plaçai
+l'objet de manière à jeter les rayons en plein sur le livre.
+
+Mais l'action produisit un effet absolument inattendu. Les rayons des
+nombreuses bougies (car il y en avait beaucoup) tombèrent alors sur une
+niche de la chambre que l'une des colonnes du lit avait jusque-là
+couverte d'une ombre profonde. J'aperçus dans une vive lumière une
+peinture qui m'avait d'abord échappé. C'était le portrait d'une jeune
+fille déjà mûrissante et presque femme. Je jetai sur la peinture un coup
+d'œil rapide, et je fermai les yeux. Pourquoi,—je ne le compris pas
+bien moi-même tout d'abord. Mais pendant que mes paupières restaient
+closes, j'analysai rapidement la raison qui me les faisait fermer ainsi.
+C'était un mouvement involontaire pour gagner du temps et pour
+penser,—pour m'assurer que ma vue ne m'avait pas trompé,—pour calmer
+et préparer mon esprit à une contemplation plus froide et plus sûre. Au
+bout de quelques instants, je regardai de nouveau la peinture fixement.
+
+Je ne pouvais pas douter, quand même je l'aurais voulu, que je n'y visse
+alors très-nettement; car le premier éclair du flambeau sur cette toile
+avait dissipé la stupeur rêveuse dont mes sens étaient possédés, et
+m'avait rappelé tout d'un coup à la vie réelle.
+
+Le portrait, je l'ai déjà dit, était celui d'une jeune fille. C'était
+une simple tête, avec des épaules, le tout dans ce style, qu'on appelle
+en langage technique, style _de vignette_, beaucoup de la manière de
+Sully dans ses têtes de prédilection. Les bras, le sein, et même les
+bouts des cheveux rayonnants, se fondaient insaisissablement dans
+l'ombre vague mais profonde qui servait de fond à l'ensemble. Le cadre
+était ovale, magnifiquement doré et guilloché dans le goût moresque.
+Comme œuvre d'art, on ne pouvait rien trouver de plus admirable que la
+peinture elle-même. Mais il se peut bien que ce ne fût ni l'exécution de
+l'œuvre, ni l'immortelle beauté de la physionomie, qui m'impressionna
+si soudainement et si fortement. Encore moins devais-je croire que mon
+imagination, sortant d'un demi-sommeil, eût pris la tête pour celle
+d'une personne vivante.—Je vis tout d'abord que les détails du dessin,
+le style de vignette, et l'aspect du cadre auraient immédiatement
+dissipé un pareil charme, et m'auraient préservé de toute illusion même
+momentanée. Tout en faisant ces réflexions, et très-vivement, je restai,
+à demi étendu, à demi assis, une heure entière peut-être, les yeux rivés
+à ce portrait. À la longue, ayant découvert le vrai secret de son effet,
+je me laissai retomber sur le lit. J'avais deviné que le _charme_ de la
+peinture était une expression vitale absolument adéquate à la vie
+elle-même, qui d'abord m'avait fait tressaillir, et finalement m'avait
+confondu, subjugué, épouvanté. Avec une terreur profonde et
+respectueuse, je replaçai le candélabre dans sa position première. Ayant
+ainsi dérobé à ma vue la cause de ma profonde agitation, je cherchai
+vivement le volume qui contenait l'analyse des tableaux et leur
+histoire. Allant droit au numéro qui désignait le portrait ovale, j'y
+lus le vague et singulier récit qui suit:
+
+—«C'était une jeune fille d'une très-rare beauté, et qui n'était pas
+moins aimable que pleine de gaieté. Et maudite fut l'heure où elle vit,
+et aima, et épousa le peintre. Lui, passionné, studieux, austère, et
+ayant déjà trouvé une épouse dans son Art; elle, une jeune fille d'une
+très-rare beauté, et non moins aimable que pleine de gaieté: rien que
+lumières et sourires, et la folâtrerie d'un jeune faon; aimant et
+chérissant toutes choses; ne haïssant que l'art qui était son rival; ne
+redoutant que la palette et les brosses, et les autres instruments
+fâcheux qui la privaient de la figure de son adoré. Ce fut une terrible
+chose pour cette dame que d'entendre le peintre parler du désir de
+peindre même sa jeune épouse. Mais elle était humble et obéissante, et
+elle s'assit avec douceur pendant de longues semaines dans la sombre et
+haute chambre de la tour, où la lumière filtrait sur la pâle toile
+seulement par le plafond. Mais lui, le peintre, mettait sa gloire dans
+son œuvre, qui avançait d'heure en heure et de jour en jour.—Et
+c'était un homme passionné, et étrange, et pensif, qui se perdait en
+rêveries; si bien qu'il ne _voulait_ pas voir que la lumière qui tombait
+si lugubrement dans cette tour isolée desséchait la santé et les esprits
+de sa femme, qui languissait visiblement pour tout le monde, excepté
+pour lui. Cependant, elle souriait toujours, et toujours sans se
+plaindre, parce qu'elle voyait que le peintre (qui avait un grand renom)
+prenait un plaisir vif et brûlant dans sa tâche, et travaillait nuit et
+jour pour peindre celle qui l'aimait si fort, mais qui devenait de jour
+en jour plus languissante et plus faible. Et, en vérité, ceux qui
+contemplaient le portrait parlaient à voix basse de sa ressemblance,
+comme d'une puissante merveille et comme d'une preuve non moins grande
+de la puissance du peintre que de son profond amour pour celle qu'il
+peignait si miraculeusement bien.—Mais, à la longue, comme la besogne
+approchait de sa fin, personne ne fut plus admis dans la tour; car le
+peintre était devenu fou par l'ardeur de son travail, et il détournait
+rarement ses yeux de la toile, même pour regarder la figure de sa femme.
+Et il ne _voulait_ pas voir que les couleurs qu'il étalait sur la toile
+étaient _tirées_ des joues de celle qui était assise près de lui. Et
+quand bien des semaines furent passées et qu'il ne restait plus que peu
+de chose à faire, rien qu'une touche sur la bouche et un glacis sur
+l'œil, l'esprit de la dame palpita encore comme la flamme dans le bec
+d'une lampe. Et alors la touche fut donnée, et alors le glacis fut
+placé; et pendant un moment le peintre se tint en extase devant le
+travail qu'il avait travaillé; mais une minute après, comme il
+contemplait encore, il trembla et il devint très-pâle, et il fut frappé
+d'effroi; et criant d'une voix éclatante:—En vérité, c'est la _Vie_
+elle-même!—il se retourna brusquement pour regarder sa
+bien-aimée;—elle était morte!»
+
+
+FOOTNOTES:
+
+[Note 1: Formule anglaise:—mort subite.—C. B.]
+
+[Note 2: _Hortulus animae, cum oratiunculis aliquibus superadditis_, de
+Grünninger.—E. A. P.]
+
+[Note 3: Watson, Percival, Spallanzani, et particulièrement l'évêque de
+Landaff.—Voir les _Chemical Essays_, vol. V.—E. A. P.]
+
+[Note 4: Ce marché—marché Saint-Honoré,—n'a jamais eu ni portes ni
+inscriptions. L'inscription a-t-elle existé en projet?—C. B.]
+
+[Note 5: _Hop_, sautiller,—_frog_, grenouille.—C. B.]
+
+[Note 6: Pas de crédit.—C. B.]
+
+[Note 7: La même expression signifie _être à l'heure_ et _aller en
+mesure_. Il n'y a donc qu'un mot, et ce mot explique l'indignation de
+Vondervotteimittiss,—pays où l'on est toujours à l'heure.—C. B.]
+
+[Note 8: _Nose_, nez.—_Naseaulogie_, nosologie.—C. B.]
+
+[Note 9: Flavius Vopiscus dit que l'hymne intercalé ici fut chanté par la
+populace, lors de la guerre des Sarmates, en l'honneur d'Aurélien, qui
+avait tué de sa propre main neuf cent cinquante hommes à l'ennemi.—E.
+A. P.]
+
+[Note 10: En parlant des marées, Pomponius Mela dit, dans son traité _De
+Situ Orbis_: Ou le monde est un _vaste animal_, ou, etc.—E. A. P.]
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Nouvelles histoires extraordinaires, by
+Edgar Allan Poe
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVELLES HISTOIRES ***
+
+***** This file should be named 20790-0.txt or 20790-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Project Gutenberg's Nouvelles histoires extraordinaires, by Edgar Allan Poe
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Nouvelles histoires extraordinaires
+
+Author: Edgar Allan Poe
+
+Translator: Charles Baudelaire
+
+Release Date: March 10, 2007 [EBook #20790]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVELLES HISTOIRES ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+Edgar Allan Poe
+
+NOUVELLES HISTOIRES EXTRAORDINAIRES
+
+Traduction Charles Baudelaire--1857
+
+Table des matières
+
+NOTES NOUVELLES SUR EDGAR POE.
+
+LE DÉMON DE LA PERVERSITÉ.
+
+LE CHAT NOIR.
+
+WILLIAM WILSON.
+
+L'HOMME DES FOULES.
+
+LE COEUR RÉVÉLATEUR.
+
+BÉRÉNICE.
+
+LA CHUTE DE LA MAISON USHER.
+
+LE PUITS ET LE PENDULE.
+
+HOP-FROG.
+
+LA BARRIQUE D'AMONTILLADO.
+
+LE MASQUE DE LA MORT ROUGE.
+
+LE ROI PESTE.
+
+LE DIABLE DANS LE BEFFROI.
+
+LIONNERIE.
+
+QUATRE BÊTES EN UNE.
+
+PETITE DISCUSSION AVEC UNE MOMIE.
+
+PUISSANCE DE LA PAROLE.
+
+COLLOQUE ENTRE MONOS ET UNA.
+
+CONVERSATION D'EIROS AVEC CHARMION.
+
+OMBRE.
+
+SILENCE.
+
+L'ÎLE DE LA FÉE.
+
+LE PORTRAIT OVALE.
+
+
+
+
+NOTES NOUVELLES SUR EDGAR POE
+
+
+I
+
+_Littérature de décadence!_--Paroles vides que nous entendons souvent
+tomber, avec la sonorité d'un bâillement emphatique, de la bouche de ces
+sphinx sans énigme qui veillent devant les portes saintes de
+l'Esthétique classique. À chaque fois que l'irréfutable oracle retentit,
+on peut affirmer qu'il s'agit d'un ouvrage plus amusant que l'_Iliade_.
+Il est évidemment question d'un poëme ou d'un roman dont toutes les
+parties sont habilement disposées pour la surprise, dont le style est
+magnifiquement orné, où toutes les ressources du langage et de la
+prosodie sont utilisées par une main impeccable. Lorsque j'entends
+ronfler l'anathème,--qui, pour le dire en passant, tombe généralement
+sur quelque poëte préféré,--je suis toujours saisi de l'envie de
+répondre: Me prenez-vous pour un barbare comme vous, et me croyez-vous
+capable de me divertir aussi tristement que vous faites? Des
+comparaisons grotesques s'agitent alors dans mon cerveau; il me semble
+que deux femmes me sont présentées: l'une, matrone rustique, répugnante
+de santé et de vertu, sans allure et sans regard, bref, _ne devant rien
+qu'à la simple nature_; l'autre, une de ces beautés qui dominent et
+oppriment le souvenir, unissant à son charme profond et originel toute
+l'éloquence de la toilette, maîtresse de sa démarche, consciente et
+reine d'elle-même,--une voix parlant comme un instrument bien accordé,
+et des regards chargés de pensée et n'en laissant couler que ce qu'ils
+veulent. Mon choix ne saurait être douteux, et cependant il y a des
+sphinx pédagogiques qui me reprocheraient de manquer à l'honneur
+classique.--Mais, pour laisser de côté les paraboles, je crois qu'il
+m'est permis de demander à ces hommes sages qu'ils comprennent bien
+toute la vanité, toute l'inutilité de leur sagesse. Le mot _littérature
+de décadence_ implique qu'il y a une échelle de littératures, une
+vagissante, une puérile, une adolescente, etc. Ce terme, veux-je dire,
+suppose quelque chose de fatal et de providentiel, comme un décret
+inéluctable; et il est tout à fait injuste de nous reprocher d'accomplir
+la loi mystérieuse. Tout ce que je puis comprendre dans la parole
+académique, c'est qu'il est honteux d'obéir à cette loi avec plaisir, et
+que nous sommes coupables de nous réjouir dans notre destinée.--Ce
+soleil qui, il y a quelques heures, écrasait toutes choses de sa lumière
+droite et blanche, va bientôt inonder l'horizon occidental de couleurs
+variées. Dans les jeux de ce soleil agonisant, certains esprits
+poétiques trouveront des délices nouvelles; ils y découvriront des
+colonnades éblouissantes, des cascades de métal fondu, des paradis de
+feu, une splendeur triste, la volupté du regret, toutes les magies du
+rêve, tous les souvenirs de l'opium. Et le coucher du soleil leur
+apparaîtra en effet comme la merveilleuse allégorie d'une âme chargée de
+vie, qui descend derrière l'horizon avec une magnifique provision de
+pensées et de rêves.
+
+Mais ce à quoi les professeurs jurés n'ont pas pensé, c'est que, dans le
+mouvement de la vie, telle complication, telle combinaison peut se
+présenter, tout à fait inattendue pour leur sagesse d'écoliers. Et alors
+leur langue insuffisante se trouve en défaut, comme dans le
+cas,--phénomène qui se multipliera peut-être avec des variantes,--où une
+nation commence par la décadence, et débute par où les autres finissent.
+
+Que parmi les immenses colonies du siècle présent des littératures
+nouvelles se fassent, il s'y produira très-certainement des accidents
+spirituels d'une nature déroutante pour l'esprit de l'école. Jeune et
+vieille à la fois, l'Amérique bavarde et radote avec une volubilité
+étonnante. Qui pourrait compter ses poëtes? Ils sont innombrables. Ses
+_bas-bleus_? Ils encombrent les revues. Ses critiques? Croyez qu'elle
+possède des pédants qui valent bien les nôtres pour rappeler sans cesse
+l'artiste à la beauté antique, pour questionner un poëte ou un romancier
+sur la moralité de son but et la qualité de ses intentions. Il y a
+là-bas comme ici, mais plus encore qu'ici, des littérateurs qui ne
+savent pas l'orthographe; une activité puérile, inutile; des
+compilateurs à foison, des ressasseurs, des plagiaires de plagiats et
+des critiques de critiques. Dans ce bouillonnement de médiocrités, dans
+ce monde épris des perfectionnements matériels,--scandale d'un nouveau
+genre qui fait comprendre la grandeur des peuples fainéants,--dans cette
+société avide d'étonnements, amoureuse de la vie, mais surtout d'une vie
+pleine d'excitations, un homme a paru qui a été grand, non-seulement par
+sa subtilité métaphysique, par la beauté sinistre ou ravissante de ses
+conceptions, par la rigueur de son analyse, mais grand aussi et non
+moins grand comme _caricature_.--Il faut que je m'explique avec quelque
+soin; car récemment un critique imprudent se servait, pour dénigrer
+Edgar Poe et pour infirmer la sincérité de mon admiration, du mot
+_jongleur_ que j'avais moi-même appliqué au noble poëte presque comme un
+éloge.
+
+Du sein d'un monde goulu, affamé de matérialités, Poe s'est élancé dans
+les rêves. Étouffé qu'il était par l'atmosphère américaine, il a écrit
+en tête d'_Eureka_: «J'offre ce livre à ceux qui ont mis leur foi dans
+les rêves comme dans les seules réalités!» Il fut donc une admirable
+protestation; il la fut et il la fit à sa manière, _in his own way_.
+L'auteur qui, dans le _Colloque entre Monos et Una_, lâche à torrents
+son mépris et son dégoût sur la démocratie, le progrès et la
+_civilisation_, cet auteur est le même qui, pour enlever la crédulité,
+pour ravir la badauderie des siens, a le plus énergiquement posé la
+souveraineté humaine et le plus ingénieusement fabriqué les _canards_
+les plus flatteurs pour l'orgueil de _l'homme moderne_. Pris sous ce
+jour, Poe m'apparaît comme un ilote qui veut faire rougir son maître.
+Enfin, pour affirmer ma pensée d'une manière encore plus nette, Poe fut
+toujours grand, non-seulement dans ses conceptions nobles, mais encore
+comme farceur.
+
+
+II
+
+Car il ne fut jamais dupe!--Je ne crois pas que le Virginien qui a
+tranquillement écrit, en plein débordement démocratique: «Le peuple n'a
+rien à faire avec les lois, si ce n'est de leur obéir», ait jamais été
+une victime de la sagesse moderne,--et: «Le nez d'une populace, c'est
+son imagination; c'est par ce nez qu'on pourra toujours facilement la
+conduire»,--et cent autres passages, où la raillerie pleut, drue comme
+mitraille, mais cependant nonchalante et hautaine.--Les Swedenborgiens
+le félicitent de sa _Révélation magnétique_, semblables à ces naïfs
+illuminés qui jadis surveillaient dans l'auteur du _Diable amoureux_ un
+révélateur de leurs mystères; ils le remercient pour les grandes vérités
+qu'il vient de proclamer,--car ils ont découvert (ô vérificateurs de ce
+qui ne peut pas être vérifié!) que tout ce qu'il a énoncé est absolument
+vrai;--bien que d'abord, avouent ces braves gens, ils aient eu le
+soupçon que ce pouvait bien être une simple fiction. Poe répond que,
+pour son compte, il n'en a jamais douté.--Faut-il encore citer ce petit
+passage qui me saute aux yeux, tout en feuilletant pour la centième fois
+ses amusants _Marginalia_, qui sont comme la chambre secrète de son
+esprit: «L'énorme multiplication des livres dans toutes les branches de
+connaissances est l'un des plus grands fléaux de cet âge! Car elle est
+un des plus sérieux obstacles à l'acquisition de toute connaissance
+positive.» Aristocrate de nature plus encore que de naissance, le
+Virginien, l'homme du Sud, le Byron égaré dans un mauvais monde, a
+toujours gardé son impassibilité philosophique, et, soit qu'il définisse
+le nez de la populace, soit qu'il raille les fabricateurs de religions,
+soit qu'il bafoue les bibliothèques, il reste ce que fut et ce que sera
+toujours le vrai poëte,--une vérité habillée d'une manière bizarre, un
+paradoxe apparent, qui ne veut pas être coudoyé par la foule, et qui
+court à l'extrême orient quand le feu d'artifice se tire au couchant.
+
+Mais voici plus important que tout: nous noterons que cet auteur,
+produit d'un siècle infatué de lui-même, enfant d'une nation plus
+infatuée d'elle-même qu'aucune autre, a vu clairement, a
+imperturbablement affirmé la méchanceté naturelle de l'Homme. Il y a
+dans l'homme, dit-il, une force mystérieuse dont la philosophie moderne
+ne veut pas tenir compte; et cependant, sans cette force innommée, sans
+ce penchant primordial, une foule d'actions humaines resteront
+inexpliquées, inexplicables. Ces actions n'ont d'attrait que _parce
+qu'_ elles sont mauvaises, dangereuses; elles possèdent l'attirance du
+gouffre. Cette force primitive, irrésistible, est la Perversité
+naturelle, qui fait que l'homme est sans cesse et à la fois homicide et
+suicide, assassin et bourreau;--car, ajoute-t-il, avec une subtilité
+remarquablement satanique, l'impossibilité de trouver un motif
+raisonnable suffisant pour certaines actions mauvaises et périlleuses
+pourrait nous conduire à les considérer comme le résultat des
+suggestions du Diable, si l'expérience et l'histoire ne nous
+enseignaient pas que Dieu en tire souvent l'établissement de l'ordre et
+le châtiment des coquins;--_après s'être servi des mêmes coquins comme
+de complices!_ tel est le mot qui se glisse, je l'avoue, dans mon esprit
+comme un sous-entendu aussi perfide qu'inévitable. Mais je ne veux, pour
+le présent, tenir compte que de la grande vérité oubliée,--la perversité
+primordiale de l'homme,--et ce n'est pas sans une certaine satisfaction
+que je vois quelques épaves de l'antique sagesse nous revenir d'un pays
+d'où on ne les attendait pas. Il est agréable que quelques explosions de
+vieille vérité sautent ainsi au visage de tous ces complimenteurs de
+l'humanité, de tous ces dorloteurs et endormeurs qui répètent sur toutes
+les variations possibles de ton: «Je suis né bon, et vous aussi, et nous
+tous, nous sommes nés bons!» oubliant, non! feignant d'oublier, ces
+égalitaires à contresens, que nous sommes tous nés marqués pour le mal!
+
+De quel mensonge pouvait-il être dupe, celui qui parfois,--douloureuse
+nécessité des milieux,--les ajustait si bien? Quel mépris pour la
+philosophaillerie, dans ses bons jours, dans les jours où il était, pour
+ainsi dire, illuminé! Ce poëte, de qui plusieurs fictions semblent
+faites à plaisir pour confirmer la prétendue omnipotence de l'homme, a
+voulu quelquefois se purger lui-même. Le jour où il écrivait: «Toute
+certitude est dans les rêves», il refoulait son propre américanisme dans
+la région des choses inférieures; d'autres fois, rentrant dans la vraie
+voie des poëtes, obéissant sans doute à l'inéluctable vérité qui nous
+hante comme un démon, il poussait les ardents soupirs de _l'ange tombé
+qui se souvient des Cieux_; il envoyait ses regrets vers l'Âge d'or et
+l'Éden perdu; il pleurait toute cette magnificence de la Nature _se
+recroquevillant devant la chaude haleine des fourneaux_; enfin, il
+jetait ces admirables pages: _Colloque entre Monos et Una_, qui eussent
+charmé et troublé l'impeccable De Maistre.
+
+C'est lui qui a dit, à propos du socialisme, à l'époque où celui-ci
+n'avait pas encore un nom, où ce nom du moins n'était pas tout à fait
+vulgarisé: «Le monde est infesté actuellement par une nouvelle secte de
+philosophes, qui ne se sont pas encore reconnus comme formant une secte,
+et qui conséquemment n'ont pas adopté de nom. Ce sont les _Croyants à
+toute vieillerie_ (comme qui dirait: prédicateurs en vieux). Le Grand
+Prêtre dans l'Est est Charles Fourier,--dans l'Ouest, Horace Greely; et
+grands prêtres ils sont à bon escient. Le seul lien commun parmi la
+secte est la Crédulité;--appelons cela Démence, et n'en parlons plus.
+Demandez à l'un d'eux pourquoi il croit ceci ou cela; et, s'il est
+consciencieux (les ignorants le sont généralement), il vous fera une
+réponse analogue à celle que fit Talleyrand, quand on lui demanda
+pourquoi il croyait à la Bible. «J'y crois, dit-il, d'abord parce que je
+suis évêque d'Autun, et en second lieu _parce que je n'y entends
+absolument rien._» Ce que ces philosophes-là appellent _argument_ est
+une manière à eux _de nier ce qui est et d'expliquer ce qui n'est pas_.»
+
+Le progrès, cette grande hérésie de la décrépitude, ne pouvait pas non
+plus lui échapper. Le lecteur verra, en différents passages, de quels
+termes il se servait pour la caractériser. On dirait vraiment, à voir
+l'ardeur qu'il y dépense, qu'il avait à s'en venger comme d'un embarras
+public, comme d'un fléau de la rue. Combien eût-il ri, de ce rire
+méprisant du poëte qui ne grossit jamais la grappe des badauds, s'il
+était tombé, comme cela m'est arrivé récemment, sur cette phrase
+mirifique qui fait rêver aux bouffonnes et volontaires absurdités des
+paillasses, et que j'ai trouvée se pavanant perfidement dans un journal
+plus que grave: _Le progrès incessant de la science a permis tout
+récemment de retrouver le secret perdu et si longtemps cherché de..._
+(feu grégeois, trempe du cuivre, n'importe quoi disparu), _dont les
+applications les plus réussies remontent à une époque barbare et
+très-ancienne!_--Voilà une phrase qui peut s'appeler une véritable
+trouvaille, une éclatante découverte, même dans un siècle de _progrès
+incessants_; mais je crois que la momie Allamistakeo n'aurait pas manqué
+de demander, avec le ton doux et discret de la supériorité, si c'était
+aussi grâce au progrès _incessant_,--à la loi fatale, irrésistible, du
+progrès,--que ce fameux secret avait été perdu.--Aussi bien, pour
+laisser là le ton de la farce, en un sujet qui contient autant de larmes
+que de rire, n'est-ce pas une chose véritablement stupéfiante de voir
+une nation, plusieurs nations, toute l'humanité bientôt, dire à ses
+sages, à ses sorciers: je vous aimerai et je vous ferai grands, si vous
+me persuadez que nous progressons sans le vouloir, inévitablement,--en
+dormant; débarrassez-nous de la responsabilité, voilez pour nous
+l'humiliation des comparaisons, sophistiquez l'histoire, et vous pourrez
+vous appeler les sages des sages?--N'est-ce pas un sujet d'étonnement
+que cette idée si simple n'éclate pas dans tous les cerveaux: que le
+Progrès (en tant que progrès il y ait) perfectionne la douleur à la
+proportion qu'il raffine la volupté, et que, si l'épiderme des peuples
+va se délicatisant, ils ne poursuivent évidemment qu'une _Italiam
+fugientem_, une conquête à chaque minute perdue, un progrès toujours
+négateur de lui-même?
+
+Mais ces illusions, intéressées d'ailleurs, tirent leur origine d'un
+fond de perversité et de mensonge,--météores des marécages,--qui
+poussent au dédain les âmes amoureuses du feu éternel, comme Edgar Poe,
+et exaspèrent les intelligences obscures, comme Jean-Jacques, à qui une
+sensibilité blessée et prompte à la révolte tient lieu de philosophie.
+Que celui-ci eût raison contre _l'Animal dépravé_, cela est
+incontestable; mais l'animal dépravé a le droit de lui reprocher
+d'invoquer la simple nature. La nature ne fait que des monstres, et
+toute la question est de s'entendre sur le mot _sauvages_. Nul
+philosophe n'osera proposer pour modèles ces malheureuses hordes
+pourries, victimes des éléments, pâture des bêtes, aussi incapables de
+fabriquer des armes que de concevoir l'idée d'un pouvoir spirituel et
+suprême. Mais si l'on veut comparer l'homme moderne, l'homme civilisé,
+avec l'homme sauvage, ou plutôt une nation dite civilisée avec une
+nation dite sauvage, c'est-à-dire privée de toutes les ingénieuses
+inventions qui dispensent l'individu d'héroïsme, qui ne voit que tout
+l'honneur est pour le sauvage? Par sa nature, par nécessité même, il est
+encyclopédique, tandis que l'homme civilisé se trouve confiné dans les
+régions infiniment petites de la spécialité. L'homme civilisé invente la
+philosophie du progrès pour se consoler de son abdication et de sa
+déchéance; cependant que l'homme sauvage, époux redouté et respecté,
+guerrier contraint à la bravoure personnelle, poëte aux heures
+mélancoliques où le soleil déclinant invite à chanter le passé et les
+ancêtres, rase de plus près la lisière de l'idéal. Quelle lacune
+oserons-nous lui reprocher? Il a le prêtre, il a le sorcier et le
+médecin. Que dis-je? Il a le dandy, suprême incarnation de l'idée du
+beau transportée dans la vie matérielle, celui qui dicte la forme et
+règle les manières. Ses vêtements, ses parures, ses armes, son calumet
+témoignent d'une faculté inventive qui nous a depuis longtemps désertés.
+Comparerons-nous nos yeux paresseux et nos oreilles assourdies à ces
+yeux qui percent la brume, à ces oreilles _qui entendraient l'herbe qui
+pousse?_ Et la sauvagesse, à l'âme simple et enfantine, animal obéissant
+et câlin, se donnant tout entier et sachant qu'il n'est que la moitié
+d'une destinée, la déclarerons-nous inférieure à la dame américaine dont
+M. Bellegarigue (rédacteur du _Moniteur de l'Épicerie_) a cru faire
+l'éloge en disant qu'elle était l'idéal de la femme entretenue? Cette
+même femme dont les moeurs trop positives ont inspiré à Edgar Poe,--lui
+si galant, si respectueux de la beauté,--les tristes lignes suivantes:
+«Ces immenses bourses, semblables au concombre géant, qui sont à la mode
+parmi nos belles, n'ont pas, comme on le croit, une origine parisienne;
+elles sont parfaitement indigènes. Pourquoi une pareille mode à Paris,
+où une femme ne serre dans sa bourse que son argent? Mais la bourse
+d'une Américaine! Il faut que cette bourse soit assez vaste pour qu'elle
+y puisse enfermer tout son argent,--plus toute son âme!»--Quant à la
+religion, je ne parlerai pas de Vitzilipoutzli aussi légèrement que l'a
+fait Alfred de Musset; j'avoue sans honte que je préfère de beaucoup le
+culte de Teutatès à celui de Mammon; et le prêtre qui offre au cruel
+extorqueur d'hosties humaines des victimes qui meurent _honorablement_,
+des victimes qui _veulent_ mourir, me paraît un être tout à fait doux et
+humain, comparé au financier qui n'immole les populations qu'à son
+intérêt propre. De loin en loin, ces choses sont encore entrevues, et
+j'ai trouvé une fois dans un article de M. Barbey d'Aurevilly une
+exclamation de tristesse philosophique qui résume tout ce que je voulais
+dire à ce sujet: «Peuples civilisés qui jetez sans cesse la pierre aux
+sauvages, bientôt vous ne mériterez même plus d'être idolâtres!»
+
+Un pareil milieu,--je l'ai déjà dit, je ne puis résister au désir de le
+répéter,--n'est guère fait pour les poëtes. Ce qu'un esprit français,
+supposez le plus démocratique, entend par un État, ne trouverait pas de
+place dans un esprit américain. Pour toute intelligence du vieux monde,
+un État politique a un centre de mouvement qui est son cerveau et son
+soleil, des souvenirs anciens et glorieux, de longues annales poétiques
+et militaires, une aristocratie, à qui la pauvreté, fille des
+révolutions, ne peut qu'ajouter un lustre paradoxal; mais _Cela_! cette
+cohue de vendeurs et d'acheteurs, ce sans-nom, ce monstre sans tête, ce
+déporté derrière l'Océan, un État!--je le veux bien, si un vaste
+cabaret, où le consommateur afflue et traite d'affaires sur des tables
+souillées, au tintamarre des vilains propos, peut être assimilé à un
+salon, à ce que nous appelions jadis un _salon_, république de l'esprit
+présidée par la beauté!
+
+Il sera toujours difficile d'exercer, noblement et fructueusement à la
+fois, l'état d'homme de lettres sans s'exposer à la diffamation, à la
+calomnie des impuissants, à l'envie des riches,--cette envie qui est
+leur châtiment!--aux vengeances de la médiocrité bourgeoise. Mais ce qui
+est difficile dans une monarchie tempérée ou dans une république
+régulière, devient presque impraticable dans une espèce de capharnaüm,
+où chacun, sergent de ville de l'opinion, fait la police au profit de
+ses vices--ou de ses vertus, c'est tout un,--où un poëte, un romancier
+d'un pays à esclaves est un écrivain détestable aux yeux d'un critique
+abolitionniste,--où l'on ne sait quel est le plus grand scandale,--le
+débraillé du cynisme ou l'imperturbabilité de l'hypocrisie biblique.
+Brûler des nègres enchaînés, coupables d'avoir senti leur joue noire
+fourmiller du rouge de l'honneur, jouer du revolver dans un parterre de
+théâtre, établir la polygamie dans les paradis de l'Ouest, que les
+Sauvages (ce terme a l'air d'une injustice) n'avaient pas encore
+souillés de ces honteuses utopies, afficher sur les murs, sans doute
+pour consacrer le principe de la liberté illimitée, la guérison _des
+maladies de neuf mois_, tels sont quelques-uns des traits saillants,
+quelques-unes des illustrations morales du noble pays de Franklin,
+l'inventeur de la morale de comptoir, le héros d'un siècle voué à la
+matière. Il est bon d'appeler sans cesse le regard sur ces merveilles de
+brutalité, en un temps où l'américanomanie est devenue presque une
+passion de bon ton, à ce point qu'un archevêque a pu nous promettre sans
+rire que la Providence nous appellerait bientôt à jouir de cet idéal
+transatlantique!
+
+
+III
+
+Un semblable milieu social engendre nécessairement des erreurs
+littéraires correspondantes. C'est contre ces erreurs que Poe a réagi
+aussi souvent qu'il a pu et de toute sa force. Nous ne devons donc pas
+nous étonner que les écrivains américains, tout en reconnaissant sa
+puissance singulière comme poëte et comme conteur, aient toujours voulu
+infirmer sa valeur comme critique. Dans un pays où l'idée d'utilité, la
+plus hostile du monde à l'idée de beauté, prime et domine toutes choses,
+le parfait critique sera le plus _honorable_, c'est-à-dire celui dont
+les tendances et les désirs se rapprocheront le plus des tendances et
+des désirs de son public,--celui qui, confondant les facultés et les
+genres de production, assignera à toutes un but unique,--celui qui
+cherchera dans un livre de poésie les moyens de perfectionner la
+conscience. Naturellement, il deviendra d'autant moins soucieux des
+beautés réelles, positives, de la poésie; il sera d'autant moins choqué
+des imperfections et même des fautes dans l'exécution. Edgar Poe, au
+contraire, divisant le monde de l'esprit en _Intellect pur, Goûtet
+_Sens moral_, appliquait la critique suivant que l'objet de son analyse
+appartenait à l'une de ces trois divisions. Il était avant tout sensible
+à la perfection du plan et à la correction de l'exécution; démontant les
+oeuvres littéraires comme des pièces mécaniques défectueuses (pour le
+but qu'elles voulaient atteindre), notant soigneusement les vices de
+fabrication; et quand il passait au détail de l'oeuvre, à son expression
+plastique, au style en un mot, épluchant, sans omission, les fautes de
+prosodie, les erreurs grammaticales et toute cette masse de scories,
+qui, chez les écrivains non artistes, souillent les meilleures
+intentions et déforment les conceptions les plus nobles.
+
+Pour lui, l'Imagination est la reine des facultés; mais par ce mot il
+entend quelque chose de plus grand que ce qui est entendu par le commun
+des lecteurs. L'Imagination n'est pas la fantaisie; elle n'est pas non
+plus la sensibilité, bien qu'il soit difficile de concevoir un homme
+imaginatif qui ne serait pas sensible. L'Imagination est une faculté
+quasi divine qui perçoit tout d'abord, en dehors des méthodes
+philosophiques, les rapports intimes et secrets des choses, les
+correspondances et les analogies. Les honneurs et les fonctions qu'il
+confère à cette faculté lui donnent une valeur telle (du moins quand on
+a bien compris la pensée de l'auteur), qu'un savant sans imagination
+n'apparaît plus que comme un faux savant, ou tout au moins comme un
+savant incomplet.
+
+Parmi les domaines littéraires où l'imagination peut obtenir les plus
+curieux résultats, peut récolter les trésors, non pas les plus riches,
+les plus précieux (ceux-là appartiennent à la poésie), mais les plus
+nombreux et les plus variés, il en est un que Poe affectionne
+particulièrement, c'est la _Nouvelle_. Elle a sur le roman à vastes
+proportions cet immense avantage que sa brièveté ajoute à l'intensité de
+l'effet. Cette lecture, qui peut être accomplie tout d'une haleine,
+laisse dans l'esprit un souvenir bien plus puissant qu'une lecture
+brisée, interrompue souvent par le tracas des affaires et le soin des
+intérêts mondains. L'unité d'impression, la _totalité_ d'effet est un
+avantage immense qui peut donner à ce genre de composition une
+supériorité tout à fait particulière, à ce point qu'une nouvelle trop
+courte (c'est sans doute un défaut) vaut encore mieux qu'une nouvelle
+trop longue. L'artiste, s'il est habile, n'accommodera pas ses pensées
+aux incidents, mais, ayant conçu délibérément, à loisir, un effet à
+produire, inventera les incidents, combinera les événements les plus
+propres à amener l'effet voulu. Si la première phrase n'est pas écrite
+en vue de préparer cette impression finale, l'oeuvre est manquée dès le
+début. Dans la composition tout entière il ne doit pas se glisser un
+seul mot qui ne soit une intention, qui ne tende, directement ou
+indirectement, à parfaire le dessein prémédité.
+
+Il est un point par lequel la nouvelle a une supériorité, même sur le
+poëme. Le rythme est nécessaire au développement de l'idée de beauté,
+qui est le but le plus grand et le plus noble du poëme. Or, les
+artifices du rythme sont un obstacle insurmontable à ce développement
+minutieux de pensées et d'expressions qui a pour objet la _vérité_. Car
+la vérité peut être souvent le but de la nouvelle, et le raisonnement,
+le meilleur outil pour la construction d'une nouvelle parfaite. C'est
+pourquoi ce genre de composition qui n'est pas situé à une aussi grande
+élévation que la poésie pure, peut fournir des produits plus variés et
+plus facilement appréciables pour le commun des lecteurs. De plus,
+l'auteur d'une nouvelle a à sa disposition une multitude de tons, de
+nuances de langage, le ton raisonneur, le sarcastique, l'humoristique,
+que répudie la poésie, et qui sont comme des dissonances, des outrages à
+l'idée de beauté pure. Et c'est aussi ce qui fait que l'auteur qui
+poursuit dans une nouvelle un simple but de beauté ne travaille qu'à son
+grand désavantage, privé qu'il est de l'instrument le plus utile, le
+rythme. Je sais que dans toutes les littératures des efforts ont été
+faits, souvent heureux, pour créer des contes purement poétiques; Edgar
+Poe lui-même en a fait de très-beaux. Mais ce sont des luttes et des
+efforts qui ne servent qu'à démontrer la force des vrais moyens adaptés
+aux buts correspondants, et je ne serais pas éloigné de croire que chez
+quelques auteurs, les plus grands qu'on puisse choisir, ces tentations
+héroïques vinssent d'un désespoir.
+
+
+IV
+
+«_Genus irritabile vatum!_ Que les poëtes (nous servant du mot dans son
+acception la plus large et comme comprenant tous les artistes) soient
+une race irritable, cela est bien entendu; mais le _pourquoi_ ne me
+semble pas aussi généralement compris. Un artiste n'est un artiste que
+grâce à son sens exquis du Beau,--sens qui lui procure des jouissances
+enivrantes, mais qui en même temps implique, enferme un sens également
+exquis de toute difformité et de toute disproportion. Ainsi un tort, une
+injustice faite à un poëte qui est vraiment un poëte, l'exaspère à un
+degré qui apparaît, à un jugement ordinaire, en complète _disproportion_
+avec l'injustice commise. Les poëtes voient l'injustice, _jamais_ là où
+elle n'existe pas, mais fort souvent là où des yeux non poétiques n'en
+voient pas du tout. Ainsi la fameuse irritabilité poétique n'a pas de
+rapport avec le _tempérament_, compris dans le sens vulgaire, mais avec
+une clairvoyance plus qu'ordinaire relative au faux et à l'injuste.
+Cette clairvoyance n'est pas autre chose qu'un corollaire de la vive
+perception du vrai, de la justice, de la proportion, en un mot du Beau.
+Mais il y a une chose bien claire, c'est que l'homme qui n'est pas (au
+jugement du commun) _irritabilis_, n'est pas poëte du tout.»
+
+Ainsi parle le poëte lui-même, préparant une excellente et irréfutable
+apologie pour tous ceux de sa race. Cette sensibilité, Poe la portait
+dans les affaires littéraires, et l'extrême importance qu'il attachait
+aux choses de la poésie l'induisait souvent en un ton où, au jugement
+des faibles, la supériorité se faisait trop sentir. J'ai déjà remarqué,
+je crois, que plusieurs des préjugés qu'il avait à combattre, des idées
+fausses, des jugements vulgaires qui circulaient autour de lui, ont
+depuis longtemps infecté la presse française. Il ne sera donc pas
+inutile de rendre compte sommairement de quelques-unes de ses plus
+importantes opinions relatives à la composition poétique. Le
+parallélisme de l'erreur en rendra l'application tout à fait facile.
+
+Mais, avant toutes choses, je dois dire que la part étant faite au poëte
+naturel, à l'innéité, Poe en faisait une à la science, au travail et à
+l'analyse, qui paraîtra exorbitante aux orgueilleux non érudits.
+Non-seulement il a dépensé des efforts considérables pour soumettre à sa
+volonté le démon fugitif des minutes heureuses, pour rappeler à son gré
+ces sensations exquises, ces appétitions spirituelles, ces états de
+santé poétique, si rares et si précieux qu'on pourrait vraiment les
+considérer comme des grâces extérieures à l'homme et comme des
+visitations; mais aussi il a soumis l'inspiration à la méthode, à
+l'analyse la plus sévère. Le choix des moyens! il y revient sans cesse,
+il insiste avec une éloquence savante sur l'appropriation du moyen à
+l'effet, sur l'usage de la rime, sur le perfectionnement du refrain, sur
+l'adaptation du rythme au sentiment. Il affirmait que celui qui ne sait
+pas saisir l'intangible n'est pas poëte; que celui-là seul est poëte,
+qui est le maître de sa mémoire, le souverain des mots, le registre de
+ses propres sentiments toujours prêt à se laisser feuilleter. Tout pour
+le dénouement! répète-t-il souvent. Un sonnet lui-même a besoin d'un
+plan, et la construction, l'armature pour ainsi dire, est la plus
+importante garantie de la vie mystérieuse des oeuvres de l'esprit.
+
+Je recours naturellement à l'article intitulé: _The Poetic Principle_,
+et j'y trouve, dès le commencement, une vigoureuse protestation contre
+ce qu'on pourrait appeler, en matière de poésie, l'hérésie de la
+longueur ou de la dimension,--la valeur absurde attribuée aux gros
+poëmes. «Un long poëme n'existe pas; ce qu'on entend par un long poëme
+est une parfaite contradiction de termes.» En effet, un poëme ne mérite
+son titre qu'autant qu'il excite, qu'il enlève l'âme, et la valeur
+positive d'un poëme est en raison de cette excitation, de cet
+_enlèvement_ de l'âme. Mais, par nécessité psychologique, toutes les
+excitations sont fugitives et transitoires. Cet état singulier, dans
+lequel l'âme du lecteur a été, pour ainsi dire, tirée de force, ne
+durera certainement pas autant que la lecture de tel poëme qui dépasse
+la ténacité d'enthousiasme dont la nature humaine est capable.
+
+Voilà évidemment le poëme épique condamné. Car un ouvrage de cette
+dimension ne peut être considéré comme poétique qu'en tant qu'on
+sacrifie la condition vitale de toute oeuvre d'art, l'Unité;--je ne veux
+pas parler de l'unité dans la conception, mais de l'unité dans
+l'impression, de la _totalité_ de l'effet, comme je l'ai déjà dit quand
+j'ai eu à comparer le roman avec la nouvelle. Le poëme épique nous
+apparaît donc, esthétiquement parlant, comme un paradoxe. Il est
+possible que les anciens âges aient produit des séries de poëmes
+lyriques, reliées postérieurement par les compilateurs en poëmes
+épiques; mais toute _intention épique_ résulte évidemment d'un sens
+imparfait de l'art. Le temps de ces anomalies artistiques est passé, et
+il est même fort douteux qu'un long poëme ait jamais pu être vraiment
+populaire dans toute la force du terme.
+
+Il faut ajouter qu'un poëme trop court, celui qui ne fournit pas un
+_pabulum_ suffisant à l'excitation créée, celui qui n'est pas égal à
+l'appétit naturel du lecteur, est aussi très-défectueux. Quelque
+brillant et intense que soit l'effet, il n'est pas durable; la mémoire
+ne le retient pas; c'est comme un cachet qui, posé trop légèrement et
+trop à la hâte, n'a pas eu le temps d'imposer son image à la cire.
+
+Mais il est une autre hérésie, qui, grâce à l'hypocrisie, à la lourdeur
+et à la bassesse des esprits, est bien plus redoutable et a des chances
+de durée plus grandes,--une erreur qui a la vie plus dure,--je veux
+parler de l'hérésie de _l'enseignement_, laquelle comprend comme
+corollaires inévitables l'hérésie de la _passion_, de la _vérité_ et de
+la _morale_. Une foule de gens se figurent que le but de la poésie est
+un enseignement quelconque, qu'elle doit tantôt fortifier la conscience,
+tantôt perfectionner les moeurs, tantôt enfin _démontrer_ quoi que ce
+soit d'utile. Edgar Poe prétend que les Américains ont spécialement
+patronné cette idée hétérodoxe; hélas! il n'est pas besoin d'aller
+jusqu'à Boston pour rencontrer l'hérésie en question. Ici même elle nous
+assiège, et tous les jours elle bat en brèche la véritable poésie. La
+poésie, pour peu qu'on veuille descendre en soi-même, interroger son
+âme, rappeler ses souvenirs d'enthousiasme, n'a pas d'autre but
+qu'elle-même; elle ne peut pas en avoir d'autre, et aucun poëme ne sera
+si grand, si noble, si véritablement digne du nom de poëme, que celui
+qui aura été écrit uniquement pour le plaisir d'écrire un poëme.
+
+Je ne veux pas dire que la poésie n'ennoblisse pas les moeurs,--qu'on me
+comprenne bien,--que son résultat final ne soit pas d'élever l'homme
+au-dessus du niveau des intérêts vulgaires; ce serait évidemment une
+absurdité. Je dis que si le poëte a poursuivi un but moral, il a diminué
+sa force poétique; et il n'est pas imprudent de parier que son oeuvre
+sera mauvaise. La poésie ne peut pas, sous peine de mort ou de
+défaillance, s'assimiler à la science ou à la morale; elle n'a pas la
+Vérité pour objet, elle n'a qu'Elle-même. Les modes de démonstration de
+vérité sont autres et sont ailleurs. La Vérité n'a rien à faire avec les
+chansons. Tout ce qui fait le charme, la grâce, l'irrésistible d'une
+chanson enlèverait à la Vérité son autorité et son pouvoir. Froide,
+calme, impassible, l'humeur démonstrative repousse les diamants et les
+fleurs de la Muse; elle est donc absolument l'inverse de l'humeur
+poétique.
+
+L'intellect pur vise à la Vérité, le Goût nous montre la Beauté, et le
+Sens moral nous enseigne le Devoir. Il est vrai que le sens du milieu a
+d'intimes connexions avec les deux extrêmes, et il n'est séparé du Sens
+moral que par une si légère différence qu'Aristote n'a pas hésité à
+ranger parmi les vertus quelques-unes de ses délicates opérations.
+Aussi, ce qui exaspère surtout l'homme de goût dans le spectacle du
+vice, c'est sa difformité, sa disproportion. Le vice porte atteinte au
+juste et au vrai, révolte l'intellect et la conscience; mais, comme
+outrage à l'harmonie, comme dissonance, il blessera plus
+particulièrement certains esprits poétiques; et je ne crois pas qu'il
+soit scandalisant de considérer toute infraction à la morale, au beau
+moral, comme une espèce de faute contre le rythme et la prosodie
+universels.
+
+C'est cet admirable, cet immortel instinct du Beau qui nous fait
+considérer la terre et ses spectacles comme un aperçu, comme une
+correspondance du Ciel. La soif insatiable de tout ce qui est au delà,
+et que révèle la vie, est la preuve la plus vivante de notre
+immortalité. C'est à la fois par la poésie et _à travers_ la poésie, par
+et _à travers_la musique que l'âme entrevoit les splendeurs situées
+derrière le tombeau; et quand un poëme exquis amène les larmes au bord
+des yeux, ces larmes ne sont pas la preuve d'un excès de jouissance,
+elles sont bien plutôt le témoignage d'une mélancolie irritée, d'une
+postulation des nerfs, d'une nature exilée dans l'imparfait et qui
+voudrait s'emparer immédiatement, sur cette terre même, d'un paradis
+révélé.
+
+Ainsi le principe de la poésie est, strictement et simplement,
+l'aspiration humaine vers une beauté supérieure, et la manifestation de
+ce principe est dans un enthousiasme, une excitation de
+l'âme,--enthousiasme tout à fait indépendant de la passion qui est
+l'ivresse du coeur, et de la vérité qui est la pâture de la raison. Car
+la passion est _naturelle_, trop naturelle pour ne pas introduire un ton
+blessant, discordant, dans le domaine de la beauté pure, trop familière
+et trop violente pour ne pas scandaliser les purs Désirs, les gracieuses
+Mélancolies et les nobles Désespoirs qui habitent les régions
+surnaturelles de la poésie.
+
+Cette extraordinaire élévation, cette exquise délicatesse, cet accent
+d'immortalité qu'Edgar Poe exige de la Muse, loin de le rendre moins
+attentif aux pratiques d'exécution, l'ont poussé à aiguiser sans cesse
+son génie de praticien. Bien des gens, de ceux surtout qui ont lu le
+singulier poëme intitulé _Le Corbeau_, seraient scandalisés si
+j'analysais l'article où notre poëte a ingénument en apparence, mais
+avec une légère impertinence que je ne puis blâmer, minutieusement
+expliqué le mode de construction qu'il a employé, l'adaptation du
+rythme, le choix d'un refrain,--le plus bref possible et le plus
+susceptible d'applications variées, et en même temps le plus
+représentatif de mélancolie et de désespoir, orné d'une rime la plus
+sonore de toutes (_nevermore_, jamais plus),--le choix d'un oiseau
+capable d'imiter la voix humaine, mais d'un oiseau,--le corbeau,--marqué
+dans l'imagination populaire d'un caractère funeste et fatal,--le choix
+du ton le plus poétique de tous, le ton mélancolique,--du sentiment le
+plus poétique, l'amour pour une morte, etc.--«Et je ne placerai pas,
+dit-il, le héros de mon poëme dans un milieu pauvre, parce que la
+pauvreté est triviale et contraire à l'idée de Beauté. Sa mélancolie
+aura pour gîte une chambre magnifiquement et poétiquement meublée.» Le
+lecteur surprendra dans plusieurs des nouvelles de Poe des symptômes
+curieux de ce goût immodéré pour les belles formes, surtout pour les
+belles formes singulières, pour les milieux ornés et les somptuosités
+orientales.
+
+J'ai dit que cet article me paraissait entaché d'une légère
+impertinence. Les partisans de l'inspiration quand même ne manqueraient
+pas d'y trouver un blasphème et une profanation; mais je crois que c'est
+pour eux que l'article a été spécialement écrit. Autant certains
+écrivains affectent l'abandon, visant au chef-d'oeuvre les yeux fermés,
+pleins de confiance dans le désordre, et attendant que les caractères
+jetés au plafond retombent en poëme sur le parquet, autant Edgar
+Poe,--l'un des hommes les plus inspirés que je connaisse,--a mis
+d'affectation à cacher la spontanéité, à simuler le sang-froid et la
+délibération. «Je crois pouvoir me vanter--dit-il avec un orgueil
+amusant et que je ne trouve pas de mauvais goût,--qu'aucun point de ma
+composition n'a été abandonné au hasard, et que l'oeuvre entière a
+marché pas à pas vers son but avec la précision et la logique rigoureuse
+d'un problème mathématique.» Il n'y a, dis-je, que les amateurs de
+hasard, les fatalistes de l'inspiration et les fanatiques du _vers
+blanc_ qui puissent trouver bizarres ces _minuties_. Il n'y a pas de
+minuties en matière d'art.
+
+À propos de vers blancs, j'ajouterai que Poe attachait une importance
+extrême à la rime, et que dans l'analyse qu'il a faite du plaisir
+mathématique et musical que l'esprit tire de la rime, il a apporté
+autant de soin, autant de subtilité que dans tous les sujets se
+rapportant au métier poétique. De même qu'il avait démontré que le
+refrain est susceptible d'applications infiniment variées, il a aussi
+cherché à rajeunir, à redoubler le plaisir de la rime en y ajoutant cet
+élément inattendu, _l'étrangeté_, qui est comme le condiment
+indispensable de toute beauté. Il fait souvent un usage heureux des
+répétitions du même vers ou de plusieurs vers, retours obstinés de
+phrases qui simulent les obsessions de la mélancolie ou de l'idée
+fixe,--du refrain pur et simple, mais amené en situation de plusieurs
+manières différentes,--du refrain-variante qui joue l'indolence et la
+distraction,--des rimes redoublées et triplées, et aussi d'un genre de
+rime qui introduit dans la poésie moderne, mais avec plus de précision
+et d'intention, les surprises du vers léonin.
+
+Il est évident que la valeur de tous ces moyens ne peut être vérifiée
+que par l'application; et une traduction de poésies aussi voulues, aussi
+concentrées, peut être un rêve caressant, mais ne peut être qu'un rêve.
+Poe a fait peu de poésies; il a quelquefois exprimé le regret de ne
+pouvoir se livrer, non pas plus souvent mais exclusivement, à ce genre
+de travail qu'il considérait comme le plus noble. Mais sa poésie est
+toujours d'un puissant effet. Ce n'est pas l'effusion ardente de Byron,
+ce n'est pas la mélancolie molle, harmonieuse, distinguée de Tennyson,
+pour lequel il avait d'ailleurs, soit dit en passant, une admiration
+quasi fraternelle. C'est quelque chose de profond et de miroitant comme
+le rêve, de mystérieux et de parfait comme le cristal. Je n'ai pas
+besoin, je présume, d'ajouter que les critiques américains ont souvent
+dénigré cette poésie; tout récemment je trouvais dans un dictionnaire de
+biographies américaines un article où elle était décrétée d'étrangeté,
+où on avouait qu'il était à craindre que cette muse à la toilette
+savante ne fît école dans le glorieux pays de la morale utile, et où
+enfin on regrettait que Poe n'eût pas appliqué ses talents à
+l'expression des vérités morales au lieu de les dépenser à la recherche
+d'un idéal bizarre et de prodiguer dans ses vers une volupté
+mystérieuse, il est vrai, mais sensuelle.
+
+Nous connaissons cette loyale escrime. Les reproches que les mauvais
+critiques font aux bons poëtes sont les mêmes dans tous les pays. En
+lisant cet article, il me semblait lire la traduction d'un de ces
+nombreux réquisitoires dressés par les critiques parisiens contre ceux
+de nos poëtes qui sont le plus amoureux de perfection. Nos préférés sont
+faciles à deviner, et toute âme éprise de poésie pure me comprendra
+quand je dirai que, parmi notre race antipoétique, Victor Hugo serait
+moins admiré s'il était parfait, et qu'il n'a pu se faire pardonner tout
+son génie lyrique qu'en introduisant de force et brutalement dans sa
+poésie ce qu'Edgar Poe considérait comme l'hérésie moderne
+capitale,--_l'enseignement_.
+
+C. B.
+
+
+
+
+LE DÉMON DE LA PERVERSITÉ
+
+
+Dans l'examen des facultés et des penchants,--des mobiles primordiaux de
+l'âme humaine,--les phrénologistes ont oublié de faire une part à une
+tendance qui, bien qu'existant visiblement comme sentiment primitif,
+radical, irréductible, a été également omise par tous les moralistes qui
+les ont précédés. Dans la parfaite infatuation de notre raison, nous
+l'avons tous omise. Nous avons permis que son existence échappât à notre
+vue, uniquement par manque de croyance, de foi,--que ce soit la foi dans
+la Révélation ou la foi dans la Cabale. L'idée ne nous en est jamais
+venue, simplement à cause de sa qualité surérogatoire. Nous n'avons pas
+senti le besoin de constater cette impulsion,--cette tendance. Nous ne
+pouvions pas en concevoir la nécessité. Nous ne pouvions pas saisir la
+notion de ce _primum mobile_, et, quand même elle se serait introduite
+de force en nous, nous n'aurions jamais pu comprendre quel rôle il
+jouait dans l'économie des choses humaines, temporelles ou éternelles.
+Il est impossible de nier que la phrénologie et une bonne partie des
+sciences métaphysiques ont été brassées _a priori_. L'homme de la
+métaphysique ou de la logique, bien plutôt que l'homme de l'intelligence
+et de l'observation, prétend concevoir les desseins de Dieu,--lui dicter
+des plans. Ayant ainsi approfondi à sa pleine satisfaction les
+intentions de Jéhovah, d'après ces dites intentions, il a bâti ses
+innombrables et capricieux systèmes. En matière de phrénologie, par
+exemple, nous avons d'abord établi, assez naturellement d'ailleurs,
+qu'il était dans les desseins de la Divinité que l'homme mangeât. Puis
+nous avons assigné à l'homme un organe d'alimentivité, et cet organe est
+le fouet avec lequel Dieu contraint l'homme à manger, bon gré, mal gré.
+En second lieu, ayant décidé que c'était la volonté de Dieu que l'homme
+continuât son espèce, nous avons découvert tout de suite un organe
+d'amativité. Et ainsi ceux de la combativité, de l'idéalité, de la
+causalité, de la constructivité,--bref, tout organe représentant un
+penchant, un sentiment moral ou une faculté de la pure intelligence. Et
+dans cet emménagement des principes de l'action humaine, des
+Spurzheimistes, à tort ou à raison, en partie ou en totalité, n'ont fait
+que suivre, en principe, les traces de leurs devanciers; déduisant et
+établissant chaque chose d'après la destinée préconçue de l'homme et
+prenant pour base les intentions de son Créateur.
+
+Il eût été plus sage, il eût été plus sûr de baser notre classification
+(puisqu'il nous faut absolument classifier) sur les actes que l'homme
+accomplit habituellement et ceux qu'il accomplit occasionnellement,
+toujours occasionnellement, plutôt que sur l'hypothèse que c'est la
+Divinité elle-même qui les lui fait accomplir. Si nous ne pouvons pas
+comprendre Dieu dans ses oeuvres visibles, comment donc le
+comprendrions-nous dans ses inconcevables pensées, qui appellent ces
+oeuvres à la Vie? Si nous ne pouvons le concevoir dans ses créatures
+objectives, comment le concevrons-nous dans ses modes inconditionnels et
+dans ses phases de création?
+
+L'induction _a posteriori_ aurait conduit la phrénologie à admettre
+comme principe primitif et inné de l'action humaine un je ne sais quoi
+paradoxal, que nous nommerons _perversité_, faute d'un terme plus
+caractéristique. Dans le sens que j'y attache, c'est, en réalité, un
+mobile sans motif, un motif non motivé. Sous son influence, nous
+agissons sans but intelligible; ou, si cela apparaît comme une
+contradiction dans les termes, nous pouvons modifier la proposition
+jusqu'à dire que, sous son influence, nous agissons par la raison que
+_nous ne le devrions pas_. En théorie, il ne peut pas y avoir de raison
+plus déraisonnable; mais, en fait, il n'y en a pas de plus forte. Pour
+certains esprits, dans de certaines conditions, elle devient absolument
+irrésistible. Ma vie n'est pas une chose plus certaine pour moi que
+cette proposition: la certitude du péché ou de l'erreur inclus dans un
+acte quelconque est souvent l'unique _force_ invincible qui nous pousse,
+et seule nous pousse à son accomplissement. Et cette tendance accablante
+à faire le mal pour l'amour du mal n'admettra aucune analyse, aucune
+résolution en éléments ultérieurs. C'est un mouvement radical,
+primitif,--élémentaire. On dira, je m'y attends, que, si nous persistons
+dans certains actes parce que nous sentons que _nous ne devrions pas_ y
+persister, notre conduite n'est qu'une modification de celle qui dérive
+ordinairement de la _combativité_ phrénologique. Mais un simple coup
+d'oeil suffira pour découvrir la fausseté de cette idée. La combativité
+phrénologique a pour cause d'existence la nécessité de la défense
+personnelle. Elle est notre sauvegarde contre l'injustice. Son principe
+regarde notre bien-être; et ainsi, en même temps qu'elle se développe,
+nous sentons s'exalter en nous le désir du bien-être. Il suivrait de là
+que le désir du bien-être devrait être simultanément excité avec tout
+principe qui ne serait qu'une modification de la combativité; mais, dans
+le cas de ce je ne sais quoi que je définis _perversité_, non-seulement
+le désir du bien-être n'est pas éveillé, mais encore apparaît un
+sentiment singulièrement contradictoire.
+
+Tout homme, en faisant appel à son propre coeur, trouvera, après tout,
+la meilleure réponse au sophisme dont il s'agit. Quiconque consultera
+loyalement et interrogera soigneusement son âme, n'osera pas nier
+l'absolue radicalité du penchant en question. Il n'est pas moins
+caractérisé qu'incompréhensible. Il n'existe pas d'homme, par exemple,
+qui à un certain moment n'ait été dévoré d'un ardent désir de torturer
+son auditeur par des circonlocutions. Celui qui parle sait bien qu'il
+déplaît; il a la meilleure intention de plaire; il est habituellement
+bref, précis et clair; le langage le plus laconique et le plus lumineux
+s'agite et se débat sur sa langue; ce n'est qu'avec peine qu'il se
+contraint lui-même à lui refuser le passage, il redoute et conjure la
+mauvaise humeur de celui auquel il s'adresse. Cependant, cette pensée le
+frappe, que par certaines incises et parenthèses il pourrait engendrer
+cette colère. Cette simple pensée suffit. Le mouvement devient une
+velléité, la velléité se grossit en désir, le désir se change en un
+besoin irrésistible, et le besoin se satisfait,--au profond regret et à
+la mortification du parleur, et au mépris de toutes les conséquences.
+
+Nous avons devant nous une tâche qu'il nous faut accomplir rapidement.
+Nous savons que tarder, c'est notre ruine. La plus importante crise de
+notre vie réclame avec la voix impérative d'une trompette l'action et
+l'énergie immédiates. Nous brûlons, nous sommes consumés de l'impatience
+de nous mettre à l'ouvrage; l'avant-goût d'un glorieux résultat met
+toute notre âme en feu. Il faut, il faut que cette besogne soit attaquée
+aujourd'hui,--et cependant nous la renvoyons à demain;--et pourquoi? Il
+n'y a pas d'explication, si ce n'est que nous sentons que cela est
+_pervers_;--servons-nous du mot sans comprendre le principe. Demain
+arrive, et en même temps une plus impatiente anxiété de faire notre
+devoir; mais avec ce surcroît d'anxiété arrive aussi un désir ardent,
+anonyme, de différer encore,--désir positivement terrible, parce que sa
+nature est impénétrable. Plus le temps fuit, plus le désir gagne de
+force. Il n'y a plus qu'une heure pour l'action, cette heure est à nous.
+Nous tremblons par la violence du conflit qui s'agite en nous,--de la
+bataille entre le positif et l'indéfini, entre la substance et l'ombre.
+Mais, si la lutte en est venue à ce point, c'est l'ombre qui
+l'emporte,--nous nous débattons en vain. L'horloge sonne, et c'est le
+glas de notre bonheur. C'est en même temps pour l'ombre qui nous a si
+longtemps terrorisés le chant réveille-matin, la diane du coq
+victorieuse des fantômes. Elle s'envole,--elle disparaît,--nous sommes
+libres. La vieille énergie revient. Nous travaillerons _maintenant_.
+Hélas! il est _trop tard_.
+
+Nous sommes sur le bord d'un précipice. Nous regardons dans
+l'abîme,--nous éprouvons du malaise et du vertige. Notre premier
+mouvement est de reculer devant le danger. Inexplicablement nous
+restons. Peu à peu notre malaise, notre vertige, notre horreur se
+confondent dans un sentiment nuageux et indéfinissable. Graduellement,
+insensiblement, ce nuage prend une forme, comme la vapeur de la
+bouteille d'où s'élevait le génie des _Mille et une Nuits_. Mais de
+_notre_ nuage, sur le bord du précipice, s'élève, de plus en plus
+palpable, une forme mille fois plus terrible qu'aucun génie, qu'aucun
+démon des fables; et cependant ce n'est qu'une pensée, mais une pensée
+effroyable, une pensée qui glace la moelle même de nos os, et les
+pénètre des féroces délices de son horreur. C'est simplement cette idée:
+Quelles seraient nos sensations durant le parcours d'une chute faite
+d'une telle hauteur? Et cette chute,--cet anéantissement
+foudroyant,--par la simple raison qu'ils impliquent la plus affreuse, la
+plus odieuse de toutes les plus affreuses et de toutes les plus odieuses
+images de mort et de souffrance qui se soient jamais présentées à notre
+imagination,--par cette simple raison, nous les désirons alors plus
+ardemment. Et parce que notre jugement nous éloigne violemment du bord,
+à _cause de cela même_, nous nous en rapprochons plus impétueusement. Il
+n'est pas dans la nature de passion plus diaboliquement impatiente que
+celle d'un homme qui, frissonnant sur l'arête d'un précipice, rêve de
+s'y jeter. Se permettre, essayer de penser un instant seulement, c'est
+être inévitablement perdu; car la réflexion nous commande de nous en
+abstenir, et c'est _à cause de cela même_, dis-je, que _nous ne le
+pouvons pas_. S'il n'y a pas là un bras ami pour nous arrêter, ou si
+nous sommes incapables d'un soudain effort pour nous rejeter loin de
+l'abîme, nous nous élançons, nous sommes anéantis.
+
+Examinons ces actions et d'autres analogues, nous trouverons qu'elles
+résultent uniquement de l'esprit de _perversité_. Nous les perpétrons
+simplement à cause que nous sentons que _nous ne le devrions pas_. En
+deçà ou au delà, il n'y a pas de principe intelligible; et nous
+pourrions, en vérité, considérer cette perversité comme une instigation
+directe de l'Archidémon, s'il n'était pas reconnu que parfois elle sert
+à l'accomplissement du bien.
+
+Si je vous en ai dit aussi long, c'était pour répondre en quelque sorte
+à votre question,--pour vous expliquer pourquoi je suis ici,--pour avoir
+à vous montrer un semblant de cause quelconque qui motive ces fers que
+je porte et cette cellule de condamné que j'habite. Si je n'avais pas
+été si prolixe, ou vous ne m'auriez pas du tout compris, ou, comme la
+foule, vous m'auriez cru fou. Maintenant vous percevrez facilement que
+je suis une des victimes innombrables du Démon de la Perversité.
+
+Il est impossible qu'une action ait jamais été manigancée avec une plus
+parfaite délibération. Pendant des semaines, pendant des mois, je
+méditai sur les moyens d'assassinat. Je rejetai mille plans, parce que
+l'accomplissement de chacun impliquait une chance de révélation. À la
+longue, lisant un jour quelques mémoires français, je trouvai l'histoire
+d'une maladie presque mortelle qui arriva à madame Pilau, par le fait
+d'une chandelle accidentellement empoisonnée. L'idée frappa soudainement
+mon imagination. Je savais que ma victime avait l'habitude de lire dans
+son lit. Je savais aussi que sa chambre était petite et mal aérée. Mais
+je n'ai pas besoin de vous fatiguer de détails oiseux. Je ne vous
+raconterai pas les ruses faciles à l'aide desquelles je substituai, dans
+le bougeoir de sa chambre à coucher, une bougie de ma composition à
+celle que j'y trouvai. Le matin, on trouva l'homme mort dans son lit, et
+le verdict du coroner fut: _Mort par la visitation de Dieu_[1].
+
+J'héritai de sa fortune, et tout alla pour le mieux pendant plusieurs
+années. L'idée d'une révélation n'entra pas une seule fois dans ma
+cervelle. Quant aux restes de la fatale bougie, je les avais moi-même
+anéantis. Je n'avais pas laissé l'ombre d'un fil qui pût servir à me
+convaincre ou même me faire soupçonner du crime. On ne saurait concevoir
+quel magnifique sentiment de satisfaction s'élevait dans mon sein quand
+je réfléchissais sur mon absolue sécurité. Pendant une longue période de
+temps, je m'accoutumai à me délecter dans ce sentiment. Il me donnait un
+plus réel plaisir que tous les bénéfices purement matériels résultant de
+mon crime. Mais à la longue arriva une époque à partir de laquelle le
+sentiment de plaisir se transforma, par une gradation presque
+imperceptible, en une pensée qui me harassait. Elle me harassait parce
+qu'elle me hantait. À peine pouvais-je m'en délivrer pour un instant.
+C'est une chose tout à fait ordinaire que d'avoir les oreilles
+fatiguées, ou plutôt la mémoire obsédée par une espèce de tintouin, par
+le refrain d'une chanson vulgaire ou par quelques lambeaux insignifiants
+d'opéra. Et la torture ne sera pas moindre, si la chanson est bonne en
+elle-même ou si l'air d'opéra est estimable. C'est ainsi qu'à la fin je
+me surprenais sans cesse rêvant à ma sécurité, et répétant cette phrase
+à voix basse: _Je suis sauvé!_
+
+Un jour, tout en flânant dans les rues, je me surpris moi-même à
+murmurer, presque à haute voix, ces syllabes accoutumées. Dans un accès
+de pétulance, je les exprimais sous cette forme nouvelle: _Je suis
+sauvé,--je suis sauvé;--oui,--pourvu que je ne sois pas assez sot pour
+confesser moi-même mon cas!_
+
+À peine avais-je prononcé ces paroles, que je sentis un froid de glace
+filtrer jusqu'à mon coeur. J'avais acquis quelque expérience de ces
+accès de perversité (dont je n'ai pas sans peine expliqué la singulière
+nature), et je me rappelais fort bien que dans aucun cas je n'avais su
+résister à ces victorieuses attaques. Et maintenant cette suggestion
+fortuite, venant de moi-même,--que je pourrais bien être assez sot pour
+confesser le meurtre dont je m'étais rendu coupable,--me confrontait
+comme l'ombre même de celui que j'ai assassiné,--et m'appelait vers la
+mort.
+
+D'abord, je fis un effort pour secouer ce cauchemar de mon âme. Je
+marchai vigoureusement,--plus vite,--toujours plus vite;--à la longue je
+courus. J'éprouvais un désir enivrant de crier de toute ma force. Chaque
+flot successif de ma pensée m'accablait d'une nouvelle terreur; car,
+hélas! je comprenais bien, trop bien, que penser, dans ma situation,
+c'était me perdre. J'accélérai encore ma course. Je bondissais comme un
+fou à travers les rues encombrées de monde. À la longue, la populace
+prit l'alarme et courut après moi. Je sentis _alors_ la consommation de
+ma destinée. Si j'avais pu m'arracher la langue, je l'eusse fait;--mais
+une voix rude résonna dans mes oreilles,--une main plus rude encore
+m'empoigna par l'épaule. Je me retournai, j'ouvris la bouche pour
+aspirer. Pendant un moment, j'éprouvai toutes les angoisses de la
+suffocation; je devins aveugle, sourd, ivre; et alors quelque démon
+invisible, pensai-je, me frappa dans le dos avec sa large main. Le
+secret si longtemps emprisonné s'élança de mon âme.
+
+On dit que je parlai, que je m'énonçai très-distinctement, mais avec une
+énergie marquée et une ardente précipitation, comme si je craignais
+d'être interrompu avant d'avoir achevé les phrases brèves, mais grosses
+d'importance, qui me livraient au bourreau et à l'enfer.
+
+Ayant relaté tout ce qui était nécessaire pour la pleine conviction de
+la justice, je tombai terrassé, évanoui.
+
+Mais pourquoi en dirais-je plus? Aujourd'hui je porte ces chaînes, et
+suis _ici_! Demain, je serai libre!--_mais où_?
+
+
+
+
+LE CHAT NOIR
+
+
+Relativement à la très-étrange et pourtant très-familière histoire que
+je vais coucher par écrit, je n'attends ni ne sollicite la créance.
+Vraiment, je serais fou de m'y attendre, dans un cas où mes sens
+eux-mêmes rejettent leur propre témoignage. Cependant, je ne suis pas
+fou,--et très-certainement je ne rêve pas. Mais demain je meurs, et
+aujourd'hui je voudrais décharger mon âme. Mon dessein immédiat est de
+placer devant le monde, clairement, succinctement et sans commentaires,
+une série de simples événements domestiques. Dans leurs conséquences,
+ces événements m'ont terrifié,--m'ont torturé,--m'ont
+anéanti.--Cependant, je n'essaierai pas de les élucider. Pour moi, ils
+ne m'ont guère présenté que de l'horreur;--à beaucoup de personnes ils
+paraîtront moins terribles que _baroques_. Plus tard peut-être il se
+trouvera une intelligence qui réduira mon fantôme à l'état de lieu
+commun,--quelque intelligence plus calme, plus logique, et beaucoup
+moins excitable que la mienne, qui ne trouvera dans les circonstances
+que je raconte avec terreur qu'une succession ordinaire de causes et
+d'effets très-naturels.
+
+Dès mon enfance, j'étais noté pour la docilité et l'humanité de mon
+caractère. Ma tendresse de coeur était même si remarquable qu'elle avait
+fait de moi le jouet de mes camarades. J'étais particulièrement fou des
+animaux, et mes parents m'avaient permis de posséder une grande variété
+de favoris. Je passais presque tout mon temps avec eux, et je n'étais
+jamais si heureux que quand je les nourrissais et les caressais. Cette
+particularité de mon caractère s'accrut avec ma croissance, et, quand je
+devins homme, j'en fis une de mes principales sources de plaisirs. Pour
+ceux qui ont voué une affection à un chien fidèle et sagace, je n'ai pas
+besoin d'expliquer la nature ou l'intensité des jouissances qu'on peut
+en tirer. Il y a dans l'amour désintéressé d'une bête, dans ce sacrifice
+d'elle-même, quelque chose qui va directement au coeur de celui qui a eu
+fréquemment l'occasion de vérifier la chétive amitié et la fidélité de
+gaze de _l'homme naturel_.
+
+Je me mariai de bonne heure, et je fus heureux de trouver dans ma femme
+une disposition sympathique à la mienne. Observant mon goût pour ces
+favoris domestiques, elle ne perdit aucune occasion de me procurer ceux
+de l'espèce la plus agréable. Nous eûmes des oiseaux, un poisson doré,
+un beau chien, des lapins, un petit singe et _un chat_.
+
+Ce dernier était un animal remarquablement fort et beau, entièrement
+noir, et d'une sagacité merveilleuse. En parlant de son intelligence, ma
+femme, qui au fond n'était pas peu pénétrée de superstition, faisait de
+fréquentes allusions à l'ancienne croyance populaire qui regardait tous
+les chats noirs comme des sorcières déguisées. Ce n'est pas qu'elle fût
+toujours _sérieuse_ sur ce point,--et, si je mentionne la chose, c'est
+simplement parce que cela me revient, en ce moment même, à la mémoire.
+
+Pluton,--c'était le nom du chat,--était mon préféré, mon camarade. Moi
+seul, je le nourrissais, et il me suivait dans la maison partout où
+j'allais. Ce n'était même pas sans peine que je parvenais à l'empêcher
+de me suivre dans les rues.
+
+Notre amitié subsista ainsi plusieurs années, durant lesquelles
+l'ensemble de mon caractère et de mon tempérament,--par l'opération du
+Démon Intempérance, je rougis de le confesser,--subit une altération
+radicalement mauvaise. Je devins de jour en jour plus morne, plus
+irritable, plus insoucieux des sentiments des autres. Je me permis
+d'employer un langage brutal à l'égard de ma femme. À la longue, je lui
+infligeai même des violences personnelles. Mes pauvres favoris,
+naturellement, durent ressentir le changement de mon caractère.
+Non-seulement je les négligeais, mais je les maltraitais. Quant à
+Pluton, toutefois, j'avais encore pour lui une considération suffisante
+qui m'empêchait de le malmener, tandis que je n'éprouvais aucun scrupule
+à maltraiter les lapins, le singe et même le chien, quand, par hasard ou
+par amitié, ils se jetaient dans mon chemin. Mais mon mal m'envahissait
+de plus en plus,--car quel mal est comparable à l'Alcool!--et à la
+longue Pluton lui-même, qui maintenant se faisait vieux et qui
+naturellement devenait quelque peu maussade,--Pluton lui-même commença à
+connaître les effets de mon méchant caractère.
+
+Une nuit, comme je rentrais au logis très-ivre, au sortir d'un de mes
+repaires habituels des faubourgs, je m'imaginai que le chat évitait ma
+présence. Je le saisis;--mais lui, effrayé de ma violence, il me fit à
+la main une légère blessure avec les dents. Une fureur de démon s'empara
+soudainement de moi. Je ne me connus plus. Mon âme originelle sembla
+tout d'un coup s'envoler de mon corps, et une méchanceté
+hyperdiabolique, saturée de gin, pénétra chaque fibre de mon être. Je
+tirai de la poche de mon gilet un canif, je l'ouvris; je saisis la
+pauvre bête par la gorge, et, délibérément, je fis sauter un de ses yeux
+de son orbite! Je rougis, je brûle, je frissonne en écrivant cette
+damnable atrocité!
+
+Quand la raison me revint avec le matin,--quand j'eus cuvé les vapeurs
+de ma débauche nocturne,--j'éprouvai un sentiment moitié d'horreur,
+moitié de remords, pour le crime dont je m'étais rendu coupable; mais
+c'était tout au plus un faible et équivoque sentiment, et l'âme n'en
+subit pas les atteintes. Je me replongeai dans les excès, et bientôt je
+noyai dans le vin tout le souvenir de mon action.
+
+Cependant le chat guérit lentement. L'orbite de l'oeil perdu présentait,
+il est vrai, un aspect effrayant; mais il n'en parut plus souffrir
+désormais. Il allait et venait dans la maison selon son habitude; mais,
+comme je devais m'y attendre, il fuyait avec une extrême terreur à mon
+approche. Il me restait assez de mon ancien coeur pour me sentir d'abord
+affligé de cette évidente antipathie de la part d'une créature qui jadis
+m'avait tant aimé. Mais ce sentiment fit bientôt place à l'irritation.
+Et alors apparut, comme pour ma chute finale et irrévocable, l'esprit de
+PERVERSITÉ. De cet esprit la philosophie ne tient aucun compte.
+Cependant, aussi sûr que mon âme existe, je crois que la perversité est
+une des primitives impulsions du coeur humain,--une des indivisibles
+premières facultés ou sentiments qui donnent la direction au caractère
+de l'homme. Qui ne s'est pas surpris cent fois commettant une action
+sotte ou vile, par la seule raison qu'il savait devoir _ne pas_ la
+commettre? N'avons-nous pas une perpétuelle inclination, malgré
+l'excellence de notre jugement, à violer ce qui est _la Loi_, simplement
+parce que nous comprenons que c'est _la Loi_? Cet esprit de perversité,
+dis-je, vint causer ma déroute finale. C'est ce désir ardent, insondable
+de l'âme _de se torturer elle-même_,--de violenter sa propre nature,--de
+faire le mal pour l'amour du mal seul,--qui me poussait à continuer, et
+finalement consommer le supplice que j'avais infligé à la bête
+inoffensive. Un matin, de sang-froid, je glissai un noeud coulant autour
+de son cou, et je le pendis à la branche d'un arbre;--je le pendis avec
+des larmes plein mes yeux,--avec le plus amer remords dans le coeur;--je
+le pendis, _parce que_ je savais qu'il m'avait aimé, et _parce que_ je
+sentais qu'il ne m'avait donné aucun sujet de colère;--je le pendis,
+_parce que_ je savais qu'en faisant ainsi je commettais un péché,--un
+péché mortel qui compromettait mon âme immortelle, au point de la
+placer,--si une telle chose était possible,--même au delà de la
+miséricorde infinie du Dieu Très-Miséricordieux et Très-Terrible.
+
+Dans la nuit qui suivit le jour où fut commise cette action cruelle, je
+fus tiré de mon sommeil par le cri: Au feu! Les rideaux de mon lit
+étaient en flammes. Toute la maison flambait. Ce ne fut pas sans une
+grande difficulté que nous échappâmes à l'incendie,--ma femme, un
+domestique, et moi. La destruction fut complète. Toute ma fortune fut
+engloutie, et je m'abandonnai dès lors au désespoir.
+
+Je ne cherche pas à établir une liaison de cause à effet entre
+l'atrocité et le désastre, je suis au-dessus de cette faiblesse. Mais je
+rends compte d'une chaîne de faits,--et je ne veux pas négliger un seul
+anneau. Le jour qui suivit l'incendie, je visitai les ruines. Les
+murailles étaient tombées, une seule exceptée; et cette seule exception
+se trouva être une cloison intérieure, peu épaisse, située à peu près au
+milieu de la maison, et contre laquelle s'appuyait le chevet de mon lit.
+La maçonnerie avait ici, en grande partie, résisté à l'action du
+feu,--fait que j'attribuai à ce qu'elle avait été récemment remise à
+neuf. Autour de ce mur, une foule épaisse était rassemblée, et plusieurs
+personnes paraissaient en examiner une portion particulière avec une
+minutieuse et vive attention. Les mots: Étrange! singulier! et autres
+semblables expressions, excitèrent ma curiosité. Je m'approchai, et je
+vis, semblable à un bas-relief sculpté sur la surface blanche, la figure
+d'un gigantesque _chat_. L'image était rendue avec une exactitude
+vraiment merveilleuse. Il y avait une corde autour du cou de l'animal.
+
+Tout d'abord, en voyant cette apparition,--car je ne pouvais guère
+considérer cela que comme une apparition,--mon étonnement et ma terreur
+furent extrêmes. Mais, enfin, la réflexion vint à mon aide. Le chat, je
+m'en souvenais, avait été pendu dans un jardin adjacent à la maison. Aux
+cris d'alarme, ce jardin avait été immédiatement envahi par la foule, et
+l'animal avait dû être détaché de l'arbre par quelqu'un, et jeté dans ma
+chambre à travers une fenêtre ouverte. Cela avait été fait, sans doute,
+dans le but de m'arracher au sommeil. La chute des autres murailles
+avait comprimé la victime de ma cruauté dans la substance du plâtre
+fraîchement étendu; la chaux de ce mur, combinée avec les flammes et
+l'ammoniaque du cadavre, avait ainsi opéré l'image telle que je la
+voyais.
+
+Quoique je satisfisse ainsi lestement ma raison, sinon tout à fait ma
+conscience, relativement au fait surprenant que je viens de raconter, il
+n'en fit pas moins sur mon imagination une impression profonde. Pendant
+plusieurs mois je ne pus me débarrasser du fantôme du chat; et durant
+cette période un demi-sentiment revint dans mon âme, qui paraissait
+être, mais qui n'était pas le remords. J'allai jusqu'à déplorer la perte
+de l'animal, et à chercher autour de moi, dans les bouges méprisables
+que maintenant je fréquentais habituellement, un autre favori de la même
+espèce et d'une figure à peu près semblable pour le suppléer.
+
+Une nuit, comme j'étais assis à moitié stupéfié, dans un repaire plus
+qu'infâme, mon attention fut soudainement attirée vers un objet noir,
+reposant sur le haut d'un des immenses tonneaux de gin ou de rhum qui
+composaient le principal ameublement de la salle. Depuis quelques
+minutes je regardais fixement le haut de ce tonneau, et ce qui me
+surprenait maintenant c'était de n'avoir pas encore aperçu l'objet situé
+dessus. Je m'en approchai, et je le touchai avec ma main. C'était un
+chat noir,--un très-gros chat,--au moins aussi gros que Pluton, lui
+ressemblant absolument, excepté en un point. Pluton n'avait pas un poil
+blanc sur tout le corps; celui-ci portait une éclaboussure large et
+blanche, mais d'une forme indécise, qui couvrait presque toute la région
+de la poitrine.
+
+À peine l'eus-je touché qu'il se leva subitement, ronronna fortement, se
+frotta contre ma main, et parut enchanté de mon attention. C'était donc
+là la vraie créature dont j'étais en quête. J'offris tout de suite au
+propriétaire de le lui acheter; mais cet homme ne le revendiqua pas,--ne
+le connaissait pas--, ne l'avait jamais vu auparavant.
+
+Je continuai mes caresses, et, quand je me préparai à retourner chez
+moi, l'animal se montra disposé à m'accompagner. Je lui permis de le
+faire; me baissant de temps à autre, et le caressant en marchant. Quand
+il fut arrivé à la maison, il s'y trouva comme chez lui, et devint tout
+de suite le grand ami de ma femme.
+
+Pour ma part, je sentis bientôt s'élever en moi une antipathie contre
+lui. C'était justement le contraire de ce que j'avais espéré; mais,--je
+ne sais ni comment ni pourquoi cela eut lieu,--son évidente tendresse
+pour moi me dégoûtait presque et me fatiguait. Par de lents degrés, ces
+sentiments de dégoût et d'ennui s'élevèrent jusqu'à l'amertume de la
+haine. J'évitais la créature; une certaine sensation de honte et le
+souvenir de mon premier acte de cruauté m'empêchèrent de la maltraiter.
+Pendant quelques semaines, je m'abstins de battre le chat ou de le
+malmener violemment, mais graduellement,--insensiblement,--j'en vins à
+le considérer avec une indicible horreur, et à fuir silencieusement son
+odieuse présence, comme le souffle d'une peste.
+
+Ce qui ajouta sans doute à ma haine contre l'animal fut la découverte
+que je fis le matin, après l'avoir amené à la maison, que, comme Pluton,
+lui aussi avait été privé d'un de ses yeux. Cette circonstance,
+toutefois, ne fit que le rendre plus cher à ma femme, qui, comme je l'ai
+déjà dit, possédait à un haut degré cette tendresse de sentiment qui
+jadis avait été mon trait caractéristique et la source fréquente de mes
+plaisirs les plus simples et les plus purs.
+
+Néanmoins, l'affection du chat pour moi paraissait s'accroître en raison
+de mon aversion contre lui. Il suivait mes pas avec une opiniâtreté
+qu'il serait difficile de faire comprendre au lecteur. Chaque fois que
+je m'asseyais, il se blottissait sous ma chaise, ou il sautait sur mes
+genoux, me couvrant de ses affreuses caresses. Si je me levais pour
+marcher, il se fourrait dans mes jambes, et me jetait presque par terre,
+ou bien, enfonçant ses griffes longues et aiguës dans mes habits,
+grimpait de cette manière jusqu'à ma poitrine. Dans ces moments-là,
+quoique je désirasse le tuer d'un bon coup, j'en étais empêché, en
+partie par le souvenir de mon premier crime, mais principalement,--je
+dois le confesser tout de suite,--par une véritable _terreur_ de la
+bête.
+
+Cette terreur n'était pas positivement la terreur d'un mal physique,--et
+cependant je serais fort en peine de la définir autrement. Je suis
+presque honteux d'avouer,--oui, même dans cette cellule de malfaiteur,
+je suis presque honteux d'avouer que la terreur et l'horreur que
+m'inspirait l'animal avaient été accrues par une des plus parfaites
+chimères qu'il fût possible de concevoir. Ma femme avait appelé mon
+attention plus d'une fois sur le caractère de la tache blanche dont j'ai
+parlé, et qui constituait l'unique différence visible entre l'étrange
+bête et celle que j'avais tuée. Le lecteur se rappellera sans doute que
+cette marque, quoique grande, était primitivement indéfinie dans sa
+forme; mais, lentement, par degrés,--par des degrés imperceptibles, et
+que ma raison s'efforça longtemps de considérer comme imaginaires,--elle
+avait à la longue pris une rigoureuse netteté de contours. Elle était
+maintenant l'image d'un objet que je frémis de nommer,--et c'était là
+surtout ce qui me faisait prendre le monstre en horreur et en dégoût, et
+m'aurait poussé à m'en délivrer, _si je l'avais osé_;--c'était
+maintenant, dis-je, l'image d'une hideuse,--d'une sinistre
+chose,--l'image du GIBET!--oh! lugubre et terrible machine! machine
+d'Horreur et de Crime,--d'Agonie et de Mort!
+
+Et, maintenant, j'étais en vérité misérable au delà de la misère
+possible de l'Humanité. Une bête brute,--dont j'avais avec mépris
+détruit le frère,--_une bête brute_ engendrer pour _moi_,--pour moi,
+homme façonné à l'image du Dieu Très-Haut,--une si grande et si
+intolérable infortune! Hélas! je ne connaissais plus la béatitude du
+repos, ni le jour ni la nuit! Durant le jour, la créature ne me laissait
+pas seul un moment; et, pendant la nuit, à chaque instant, quand je
+sortais de mes rêves pleins d'une intraduisible angoisse, c'était pour
+sentir la tiède haleine de la _chose_ sur mon visage, et son immense
+poids,--incarnation d'un Cauchemar que j'étais impuissant à
+secouer,--éternellement posé sur mon _coeur_!
+
+Sous la pression de pareils tourments, le peu de bon qui restait en moi
+succomba. De mauvaises pensées devinrent mes seules intimes,--les plus
+sombres et les plus mauvaises de toutes les pensées. La tristesse de mon
+humeur habituelle s'accrut jusqu'à la haine de toutes choses et de toute
+humanité; cependant ma femme, qui ne se plaignait jamais, hélas! était
+mon souffre-douleur ordinaire, la plus patiente victime des soudaines,
+fréquentes et indomptables éruptions d'une furie à laquelle je
+m'abandonnai dès lors aveuglément.
+
+Un jour, elle m'accompagna pour quelque besogne domestique dans la cave
+du vieux bâtiment où notre pauvreté nous contraignait d'habiter. Le chat
+me suivit sur les marches roides de l'escalier, et, m'ayant presque
+culbuté la tête la première, m'exaspéra jusqu'à la folie. Levant une
+hache, et oubliant dans ma rage la peur puérile qui jusque-là avait
+retenu ma main, j'adressai à l'animal un coup qui eût été mortel, s'il
+avait porté comme je le voulais; mais ce coup fut arrêté par la main de
+ma femme. Cette intervention m'aiguillonna jusqu'à une rage plus que
+démoniaque; je débarrassai mon bras de son étreinte et lui enfonçai ma
+hache dans le crâne. Elle tomba morte sur la place, sans pousser un
+gémissement.
+
+Cet horrible meurtre accompli, je me mis immédiatement et
+très-délibérément en mesure de cacher le corps. Je compris que je ne
+pouvais pas le faire disparaître de la maison, soit de jour, soit de
+nuit, sans courir le danger d'être observé par les voisins. Plusieurs
+projets traversèrent mon esprit. Un moment j'eus l'idée de couper le
+cadavre par petits morceaux, et de les détruire par le feu. Puis, je
+résolus de creuser une fosse dans le sol de la cave. Puis, je pensai à
+le jeter dans le puits de la cour,--puis à l'emballer dans une caisse
+comme marchandise, avec les formes usitées, et à charger un
+commissionnaire de le porter hors de la maison. Finalement, je m'arrêtai
+à un expédient que je considérai comme le meilleur de tous. Je me
+déterminai à le murer dans la cave,--comme les moines du moyen âge
+muraient, dit-on, leurs victimes.
+
+La cave était fort bien disposée pour un pareil dessein. Les murs
+étaient construits négligemment, et avaient été récemment enduits dans
+toute leur étendue d'un gros plâtre que l'humidité de l'atmosphère avait
+empêché de durcir. De plus, dans l'un des murs, il y avait une saillie
+causée par une fausse cheminée, ou espèce d'âtre, qui avait été comblée
+et maçonnée dans le même genre que le reste de la cave. Je ne doutais
+pas qu'il ne me fût facile de déplacer les briques à cet endroit, d'y
+introduire le corps, et de murer le tout de la même manière, de sorte
+qu'aucun oeil n'y pût rien découvrir de suspect.
+
+Et je ne fus pas déçu dans mon calcul. À l'aide d'une pince, je délogeai
+très-aisément les briques, et, ayant soigneusement appliqué le corps
+contre le mur intérieur, je le soutins dans cette position jusqu'à ce
+que j'eusse rétabli, sans trop de peine, toute la maçonnerie dans son
+état primitif. M'étant procuré du mortier, du sable et du poil avec
+toutes les précautions imaginables, je préparai un crépi qui ne pouvait
+pas être distingué de l'ancien, et j'en recouvris très-soigneusement le
+nouveau briquetage. Quand j'eus fini, je vis avec satisfaction que tout
+était pour le mieux. Le mur ne présentait pas la plus légère trace de
+dérangement. J'enlevai tous les gravats avec le plus grand soin,
+j'épluchai pour ainsi dire le sol. Je regardai triomphalement autour de
+moi, et me dis à moi-même: Ici, au moins, ma peine n'aura pas été
+perdue!
+
+Mon premier mouvement fut de chercher la bête qui avait été la cause
+d'un si grand malheur; car, à la fin, j'avais résolu fermement de la
+mettre à mort. Si j'avais pu la rencontrer dans ce moment, sa destinée
+était claire; mais il paraît que l'artificieux animal avait été alarmé
+par la violence de ma récente colère, et qu'il prenait soin de ne pas se
+montrer dans l'état actuel de mon humeur. Il est impossible de décrire
+ou d'imaginer la profonde, la béate sensation de soulagement que
+l'absence de la détestable créature détermina dans mon coeur. Elle ne se
+présenta pas de toute la nuit, et ainsi ce fut la première bonne
+nuit,--depuis son introduction dans la maison,--que je dormis solidement
+et tranquillement; oui, je _dormis_ avec le poids de ce meurtre sur
+l'âme!
+
+Le second et le troisième jour s'écoulèrent, et cependant mon bourreau
+ne vint pas. Une fois encore je respirai comme un homme libre. Le
+monstre, dans sa terreur, avait vidé les lieux pour toujours! Je ne le
+verrais donc plus jamais! Mon bonheur était suprême! La criminalité de
+ma ténébreuse action ne m'inquiétait que fort peu. On avait bien fait
+une espèce d'enquête, mais elle s'était satisfaite à bon marché. Une
+perquisition avait même été ordonnée,--mais naturellement on ne pouvait
+rien découvrir. Je regardais ma félicité à venir comme assurée.
+
+Le quatrième jour depuis l'assassinat, une troupe d'agents de police
+vint très-inopinément à la maison, et procéda de nouveau à une
+rigoureuse investigation des lieux. Confiant, néanmoins, dans
+l'impénétrabilité de la cachette, je n'éprouvai aucun embarras. Les
+officiers me firent les accompagner dans leur recherche. Ils ne
+laissèrent pas un coin, pas un angle inexploré. À la fin, pour la
+troisième ou quatrième fois, ils descendirent dans la cave. Pas un
+muscle en moi ne tressaillit. Mon coeur battait paisiblement, comme
+celui d'un homme qui dort dans l'innocence. J'arpentais la cave d'un
+bout à l'autre; je croisais mes bras sur ma poitrine, et me promenais çà
+et là avec aisance. La police était pleinement satisfaite et se
+préparait à décamper. La jubilation de mon coeur était trop forte pour
+être réprimée. Je brûlais de dire au moins un mot, rien qu'un mot, en
+manière de triomphe, et de rendre deux fois plus convaincue leur
+conviction de mon innocence.
+
+--Gentlemen,--dis-je à la fin,--comme leur troupe remontait
+l'escalier,--je suis enchanté d'avoir apaisé vos soupçons. Je vous
+souhaite à tous une bonne santé et un peu plus de courtoisie. Soit dit
+en passant, gentlemen, voilà--voilà une maison singulièrement bien bâtie
+(dans mon désir enragé de dire quelque chose d'un air délibéré, je
+savais à peine ce que je débitais);--je puis dire que c'est une maison
+_admirablement_ bien construite. Ces murs,--est-ce que vous partez,
+gentlemen?--ces murs sont solidement maçonnés!
+
+Et ici, par une bravade frénétique, je frappai fortement avec une canne
+que j'avais à la main juste sur la partie du briquetage derrière
+laquelle se tenait le cadavre de l'épouse de mon coeur.
+
+Ah! qu'au moins Dieu me protège et me délivre des griffes de
+l'Archidémon!--À peine l'écho de mes coups était-il tombé dans le
+silence, qu'une voix me répondit du fond de la tombe!--une plainte,
+d'abord voilée et entrecoupée, comme le sanglotement d'un enfant, puis,
+bientôt, s'enflant en un cri prolongé, sonore et continu, tout à fait
+anormal et antihumain,--un hurlement,--un glapissement, moitié horreur
+et moitié triomphe,--comme il en peut monter seulement de
+l'Enfer,--affreuse harmonie jaillissant à la fois de la gorge des damnés
+dans leurs tortures, et des démons exultant dans la damnation!
+
+Vous dire mes pensées, ce serait folie. Je me sentis défaillir, et je
+chancelai contre le mur opposé. Pendant un moment, les officiers placés
+sur les marches restèrent immobiles, stupéfiés par la terreur. Un
+instant après, une douzaine de bras robustes s'acharnaient sur le mur.
+Il tomba tout d'une pièce. Le corps, déjà grandement délabré et souillé
+de sang grumelé, se tenait droit devant les yeux des spectateurs. Sur sa
+tête, avec la gueule rouge dilatée et l'oeil unique flamboyant, était
+perchée la hideuse bête dont l'astuce m'avait induit à l'assassinat, et
+dont la voix révélatrice m'avait livré au bourreau. J'avais muré le
+monstre dans la tombe!
+
+
+
+
+WILLIAM WILSON
+
+ _Qu'en dira-t-elle? Que dira cette CONSCIENCE affreuse,_
+ _Ce spectre qui marche dans mon chemin?_
+ Chamberlayne.--_Pharronida._
+
+
+Qu'il me soit permis, pour le moment, de m'appeler William Wilson. La
+page vierge étalée devant moi ne doit pas être souillée par mon
+véritable nom. Ce nom n'a été que trop souvent un objet de mépris et
+d'horreur,--une abomination pour ma famille. Est-ce que les vents
+indignés n'ont pas ébruité jusque dans les plus lointaines régions du
+globe son incomparable infamie? Oh! de tous les proscrits, le proscrit
+le plus abandonné!--n'es-tu pas mort à ce monde à jamais? à ses
+honneurs, à ses fleurs, à ses aspirations dorées?--et un nuage épais,
+lugubre, illimité, n'est-il pas éternellement suspendu entre tes
+espérances et le ciel?
+
+Je ne voudrais pas, quand même je le pourrais, enfermer aujourd'hui dans
+ces pages le souvenir de mes dernières années d'ineffable misère et
+d'irrémissible crime. Cette période récente de ma vie a soudainement
+comporté une hauteur de turpitude dont je veux simplement déterminer
+l'origine. C'est là pour le moment mon seul but. Les hommes, en général,
+deviennent vils par degrés. Mais moi, toute vertu s'est détachée de moi,
+en une minute, d'un seul coup, comme un manteau. D'une perversité
+relativement ordinaire, j'ai passé, par une enjambée de géant, à des
+énormités plus qu'héliogabaliques. Permettez-moi de raconter tout au
+long quel hasard, quel unique accident a amené cette malédiction. La
+Mort approche, et l'ombre qui la devance a jeté une influence
+adoucissante sur mon coeur. Je soupire, en passant à travers la sombre
+vallée, après la sympathie--j'allais dire la pitié--de mes semblables.
+Je voudrais leur persuader que j'ai été en quelque sorte l'esclave de
+circonstances qui défiaient tout contrôle humain. Je désirerais qu'ils
+découvrissent pour moi, dans les détails que je vais leur donner,
+quelque petite oasis de _fatalité_ dans un Saharah d'erreur. Je voudrais
+qu'ils accordassent,--ce qu'ils ne peuvent pas se refuser à
+accorder,--que, bien que ce monde ait connu de grandes tentations,
+jamais l'homme n'a été jusqu'ici tenté de cette façon,--et certainement
+n'a jamais succombé de cette façon. Est-ce donc pour cela qu'il n'a
+jamais connu les mêmes souffrances? En vérité, n'ai-je pas vécu dans un
+rêve? Est-ce que je ne meurs pas victime de l'horreur et du mystère des
+plus étranges de toutes les visions sublunaires?
+
+Je suis le descendant d'une race qui s'est distinguée en tout temps par
+un tempérament imaginatif et facilement excitable; et ma première
+enfance prouva que j'avais pleinement hérité du caractère de famille.
+Quand j'avançai en âge, ce caractère se dessina plus fortement; il
+devint, pour mille raisons, une cause d'inquiétude sérieuse pour mes
+amis, et de préjudice positif pour moi-même. Je devins volontaire,
+adonné aux plus sauvages caprices; je fus la proie des plus indomptables
+passions. Mes parents, qui étaient d'un esprit faible, et que
+tourmentaient des défauts constitutionnels de même nature, ne pouvaient
+pas faire grand-chose pour arrêter les tendances mauvaises qui me
+distinguaient. Il y eut de leur côté quelques tentatives, faibles, mal
+dirigées, qui échouèrent complètement, et qui tournèrent pour moi en
+triomphe complet. À partir de ce moment, ma voix fut une loi domestique;
+et, à un âge où peu d'enfants ont quitté leurs lisières, je fus
+abandonné à mon libre arbitre, et devins le maître de toutes mes
+actions,--excepté de nom.
+
+Mes premières impressions de la vie d'écolier sont liées à une vaste et
+extravagante maison du style d'Élisabeth, dans un sombre village
+d'Angleterre, décoré de nombreux arbres gigantesques et noueux, et dont
+toutes les maisons étaient excessivement anciennes. En vérité, c'était
+un lieu semblable à un rêve et bien fait pour charmer l'esprit que cette
+vénérable vieille ville. En ce moment même je sens en imagination le
+frisson rafraîchissant de ses avenues profondément ombreuses, je respire
+l'émanation de ses mille taillis, et je tressaille encore, avec une
+indéfinissable volupté, à la note profonde et sourde de la cloche,
+déchirant à chaque heure, de son rugissement soudain et morose, la
+quiétude de l'atmosphère brune dans laquelle s'enfonçait et s'endormait
+le clocher gothique tout dentelé.
+
+Je trouve peut-être autant de plaisir qu'il m'est donné d'en éprouver
+maintenant à m'appesantir sur ces minutieux souvenirs de l'école et de
+ses rêveries. Plongé dans le malheur comme je le suis,--malheur, hélas!
+qui n'est que trop réel,--on me pardonnera de chercher un soulagement,
+bien léger et bien court, dans ces puérils et divagants détails.
+D'ailleurs, quoique absolument vulgaires et risibles en eux-mêmes, ils
+prennent dans mon imagination une importance circonstancielle, à cause
+de leur intime connexion avec les lieux et l'époque où je distingue
+maintenant les premiers avertissements ambigus de la destinée, qui
+depuis lors m'a si profondément enveloppé de son ombre. Laissez-moi donc
+me souvenir.
+
+La maison, je l'ai dit, était vieille et irrégulière. Les terrains
+étaient vastes, et un haut et solide mur de briques, couronné d'une
+couche de mortier et de verre cassé, en faisait le circuit. Ce rempart
+digne d'une prison formait la limite de notre domaine; nos regards
+n'allaient au delà que trois fois par semaine,--une fois chaque samedi,
+dans l'après-midi, quand, accompagnés de deux maîtres d'étude, on nous
+permettait de faire de courtes promenades en commun à travers la
+campagne voisine, et deux fois le dimanche, quand nous allions, avec la
+régularité des troupes à la parade, assister aux offices du soir et du
+matin dans l'unique église du village. Le principal de notre école était
+pasteur de cette église. Avec quel profond sentiment d'admiration et de
+perplexité avais-je coutume de le contempler, de notre banc relégué dans
+la tribune, quand il montait en chaire d'un pas solennel et lent! Ce
+personnage vénérable, avec ce visage si modeste et si bénin, avec une
+robe si bien lustrée et si cléricalement ondoyante, avec une perruque si
+minutieusement poudrée, si roide et si vaste, pouvait-il être le même
+homme qui, tout à l'heure, avec un visage aigre et dans des vêtements
+souillés de tabac, faisait exécuter, férule en main, les lois
+draconiennes de l'école? Oh! gigantesque paradoxe, dont la monstruosité
+exclut toute solution!
+
+Dans un angle du mur massif rechignait une porte plus massive encore,
+solidement fermée, garnie de verrous et surmontée d'un buisson de
+ferrailles denticulées. Quels sentiments profonds de crainte elle
+inspirait! Elle ne s'ouvrait jamais que pour les trois sorties et
+rentrées périodiques dont j'ai déjà parlé; alors, dans chaque craquement
+de ses gonds puissants nous trouvions une plénitude de mystère,--tout un
+monde d'observations solennelles, ou de méditations plus solennelles
+encore.
+
+Le vaste enclos était d'une forme irrégulière et divisé en plusieurs
+parties, dont trois ou quatre des plus grandes constituaient la cour de
+récréation. Elle était aplanie et recouverte d'un sable menu et rude. Je
+me rappelle bien qu'elle ne contenait ni arbres ni bancs, ni quoi que ce
+soit d'analogue. Naturellement elle était située derrière la maison.
+Devant la façade s'étendait un petit parterre, planté de buis et
+d'autres arbustes, mais nous ne traversions cette oasis sacrée que dans
+de bien rares occasions, telles que la première arrivée à l'école ou le
+départ définitif, ou peut-être quand un ami, un parent nous ayant fait
+appeler, nous prenions joyeusement notre course vers le logis paternel,
+aux vacances de Noël ou de la Saint-Jean.
+
+Mais la maison!--quelle curieuse vieille bâtisse cela faisait!--Pour
+moi, quel véritable palais d'enchantements! Il n'y avait réellement pas
+de fin à ses détours,--à ses incompréhensibles subdivisions. Il était
+difficile, à n'importe quel moment donné, de dire avec certitude si l'on
+se trouvait au premier ou au second étage. D'une pièce à l'autre on
+était toujours sûr de trouver trois ou quatre marches à monter ou à
+descendre. Puis les subdivisions latérales étaient innombrables,
+inconcevables, tournaient et retournaient si bien sur elles-mêmes, que
+nos idées les plus exactes relativement à l'ensemble du bâtiment
+n'étaient pas très-différentes de celles à travers lesquelles nous
+envisageons l'infini. Durant les cinq ans de ma résidence, je n'ai
+jamais été capable de déterminer avec précision dans quelle localité
+lointaine était situé le petit dortoir qui m'était assigné en commun
+avec dix-huit ou vingt autres écoliers.
+
+La salle d'études était la plus vaste de toute la maison--et même du
+monde entier; du moins je ne pouvais m'empêcher de la voir ainsi. Elle
+était très-longue, très-étroite et lugubrement basse, avec des fenêtres
+en ogive et un plafond en chêne. Dans un angle éloigné, d'où émanait la
+terreur, était une enceinte carrée de huit ou dix pieds, représentant le
+_sanctum_ de notre principal, le révérend docteur Bransby, durant les
+heures d'étude. C'était une solide construction, avec une porte massive;
+plutôt que de l'ouvrir en l'absence du _Dominie_, nous aurions tous
+préféré mourir de _la peine forte et dure_. À deux autres angles étaient
+deux autres loges analogues, objets d'une vénération beaucoup moins
+grande, il est vrai, mais toutefois d'une terreur assez considérable;
+l'une, la chaire du maître d'humanités,--l'autre, du maître d'anglais et
+de mathématiques. Éparpillés à travers la salle, d'innombrables bancs et
+des pupitres, effroyablement chargés de livres maculés par les doigts,
+se croisaient dans une irrégularité sans fin,--noirs, anciens, ravagés
+par le temps, et si bien cicatrisés de lettres initiales, de noms
+entiers, de figures grotesques et d'autres nombreux chefs-d'oeuvre du
+couteau, qu'ils avaient entièrement perdu le peu de forme originelle qui
+leur avait été réparti dans les jours très-anciens. À une extrémité de
+la salle, se trouvait un énorme seau plein d'eau, et à l'autre, une
+horloge d'une dimension prodigieuse.
+
+Enfermé dans les murs massifs de cette vénérable école, je passai
+toutefois sans ennui et sans dégoût les années du troisième lustre de ma
+vie. Le cerveau fécond de l'enfance n'exige pas un monde extérieur
+d'incidents pour s'occuper ou s'amuser, et la monotonie en apparence
+lugubre de l'école abondait en excitations plus intenses que toutes
+celles que ma jeunesse plus mûre a demandées à la volupté, ou ma
+virilité au crime. Toutefois, je dois croire que mon premier
+développement intellectuel fut, en grande partie, peu ordinaire et même
+déréglé. En général, les événements de l'existence enfantine ne laissent
+pas sur l'humanité, arrivée à l'âge mûr, une impression bien définie.
+Tout est ombre grise, débile et irrégulier souvenir, fouillis confus de
+faibles plaisirs et de peines fantasmagoriques. Pour moi il n'en est pas
+ainsi. Il faut que j'aie senti dans mon enfance, avec l'énergie d'un
+homme fait, tout ce que je trouve encore aujourd'hui frappé sur ma
+mémoire en lignes aussi vivantes, aussi profondes et aussi durables que
+les exergues des médailles carthaginoises.
+
+Et cependant, dans le fait,--au point de vue ordinaire du monde,--qu'il
+y avait là peu de choses pour le souvenir! Le réveil du matin, l'ordre
+du coucher, les leçons à apprendre, les récitations, les demi-congés
+périodiques et les promenades, la cour de récréation avec ses querelles,
+ses passe-temps, ses intrigues,--tout cela, par une magie psychique
+disparue, contenait en soi un débordement de sensations, un monde riche
+d'incidents, un univers d'émotions variées et d'excitations des plus
+passionnées et des plus enivrantes. _Oh! le bon temps, que ce siècle de
+fer!_
+
+En réalité, ma nature ardente, enthousiaste, impérieuse, fit bientôt de
+moi un caractère marqué parmi mes camarades, et, peu à peu, tout
+naturellement, me donna un ascendant sur tous ceux qui n'étaient guère
+plus âgés que moi,--sur tous, un seul excepté. C'était un élève qui,
+sans aucune parenté avec moi, portait le même nom de baptême et le même
+nom de famille;--circonstance peu remarquable en soi,--car le mien,
+malgré la noblesse de mon origine, était une de ces appellations
+vulgaires qui semblent avoir été de temps immémorial, par droit de
+prescription, la propriété commune de la foule. Dans ce récit, je me
+suis donc donné le nom de William Wilson,--nom fictif qui n'est pas
+très-éloigné du vrai. Mon homonyme seul, parmi ceux qui, selon la langue
+de l'école, composaient notre _classe_, osait rivaliser avec moi dans
+les études de l'école,--dans les jeux et les disputes de la
+récréation,--refuser une créance aveugle à mes assertions et une
+soumission complète à ma volonté,--en somme, contrarier ma dictature
+dans tous les cas possibles. Si jamais il y eut sur la terre un
+despotisme suprême et sans réserve, c'est le despotisme d'un enfant de
+génie sur les âmes moins énergiques de ses camarades.
+
+La rébellion de Wilson était pour moi la source du plus grand embarras;
+d'autant plus qu'en dépit de la bravade avec laquelle je me faisais un
+devoir de le traiter publiquement, lui et ses prétentions, je sentais au
+fond que je le craignais, et je ne pouvais m'empêcher de considérer
+l'égalité qu'il maintenait si facilement vis-à-vis de moi comme la
+preuve d'une vraie supériorité,--puisque c'était de ma part un effort
+perpétuel pour n'être pas dominé. Cependant, cette supériorité, ou
+plutôt cette égalité, n'était vraiment reconnue que par moi seul; nos
+camarades, par un inexplicable aveuglement, ne paraissaient même pas la
+soupçonner. Et vraiment, sa rivalité, sa résistance, et particulièrement
+son impertinente et hargneuse intervention dans tous mes desseins, ne
+visaient pas au delà d'une intention privée. Il paraissait également
+dépourvu de l'ambition qui me poussait à dominer et de l'énergie
+passionnée qui m'en donnait les moyens. On aurait pu le croire, dans
+cette rivalité, dirigé uniquement par un désir fantasque de me
+contrecarrer, de m'étonner, de me mortifier; bien qu'il y eût des cas où
+je ne pouvais m'empêcher de remarquer avec un sentiment confus
+d'ébahissement, d'humiliation et de colère, qu'il mêlait à ses outrages,
+à ses impertinences et à ses contradictions, de certains airs
+d'affectuosité les plus intempestifs, et, assurément, les plus
+déplaisants du monde. Je ne pouvais me rendre compte d'une si étrange
+conduite qu'en la supposant le résultat d'une parfaite suffisance se
+permettant le ton vulgaire du patronage et de la protection.
+
+Peut-être était-ce ce dernier trait, dans la conduite de Wilson, qui,
+joint à notre homonymie et au fait purement accidentel de notre entrée
+simultanée à l'école, répandit parmi nos condisciples des classes
+supérieures l'opinion que nous étions frères. Habituellement ils ne
+s'enquièrent pas avec beaucoup d'exactitude des affaires des plus
+jeunes. J'ai déjà dit, ou j'aurais dû dire, que Wilson n'était pas, même
+au degré le plus éloigné, apparenté avec ma famille. Mais assurément, si
+nous avions été frères, nous aurions été jumeaux; car, après avoir
+quitté la maison du docteur Bransby, j'ai appris par hasard que mon
+homonyme était né le 19 janvier 1813,--et c'est là une coïncidence assez
+remarquable, car ce jour est précisément celui de ma naissance.
+
+Il peut paraître étrange qu'en dépit de la continuelle anxiété que me
+causait la rivalité de Wilson et son insupportable esprit de
+contradiction, je ne fusse pas porté à le haïr absolument. Nous avions,
+à coup sûr, presque tous les jours une querelle, dans laquelle,
+m'accordant publiquement la palme de la victoire, il s'efforçait en
+quelque façon de me faire sentir que c'était lui qui l'avait méritée;
+cependant un sentiment d'orgueil de ma part, et de la sienne une
+véritable dignité, nous maintenaient toujours dans des termes de stricte
+convenance, pendant qu'il y avait des points assez nombreux de
+conformité dans nos caractères pour éveiller en moi un sentiment que
+notre situation respective empêchait seule peut-être de mûrir en amitié.
+Il m'est difficile, en vérité, de définir ou même de décrire mes vrais
+sentiments à son égard; ils formaient un amalgame bigarré et
+hétérogène,--une animosité pétulante qui n'était pas encore de la haine,
+de l'estime, encore plus de respect, beaucoup de crainte et une immense
+et inquiète curiosité. Il est superflu d'ajouter, pour le moraliste, que
+Wilson et moi, nous étions les plus inséparables des camarades.
+
+Ce fut sans doute l'anomalie et l'ambiguïté de nos relations qui
+coulèrent toutes mes attaques contre lui--et, franches ou dissimulées,
+elles étaient nombreuses,--dans le moule de l'ironie et de la charge (la
+bouffonnerie ne fait-elle pas d'excellentes blessures?), plutôt qu'en
+une hostilité plus sérieuse et plus déterminée. Mais mes efforts sur ce
+point n'obtenaient pas régulièrement un parfait triomphe, même quand mes
+plans étaient le plus ingénieusement machinés; car mon homonyme avait
+dans son caractère beaucoup de cette austérité pleine de réserve et de
+calme, qui, tout en jouissant de la morsure de ses propres railleries,
+ne montre jamais le talon d'Achille et se dérobe absolument au ridicule.
+Je ne pouvais trouver en lui qu'un seul point vulnérable, et c'était
+dans un détail physique, qui, venant peut-être d'une infirmité
+constitutionnelle, aurait été épargné par tout antagoniste moins acharné
+à ses fins que je ne l'étais;--mon rival avait une faiblesse dans
+l'appareil vocal qui l'empêchait de jamais élever la voix _au-dessus
+d'un chuchotement très-bas_. Je ne manquais pas de tirer de cette
+imperfection tout le pauvre avantage qui était en mon pouvoir.
+
+Les représailles de Wilson étaient de plus d'une sorte, et il avait
+particulièrement un genre de malice qui me troublait outre mesure.
+Comment eut-il dans le principe la sagacité de découvrir qu'une chose
+aussi minime pouvait me vexer, c'est une question que je n'ai jamais pu
+résoudre; mais une fois qu'il l'eut découvert, il pratiqua opiniâtrement
+cette torture. Je m'étais toujours senti de l'aversion pour mon
+malheureux nom de famille, si inélégant, et pour mon prénom, si trivial,
+sinon tout à fait plébéien. Ces syllabes étaient un poison pour mes
+oreilles; et quand, le jour même de mon arrivée, un second William
+Wilson se présenta dans l'école, je lui en voulus de porter ce nom, et
+je me dégoûtai doublement du nom parce qu'un étranger le portait,--un
+étranger qui serait cause que je l'entendrais prononcer deux fois plus
+souvent,--qui serait constamment en ma présence, et dont les affaires,
+dans le train-train ordinaire des choses de collège, seraient souvent et
+inévitablement, en raison de cette détestable coïncidence, confondues
+avec les miennes.
+
+Le sentiment d'irritation créé par cet incident devint plus vif à chaque
+circonstance qui tendait à mettre en lumière toute ressemblance morale
+ou physique entre mon rival et moi. Je n'avais pas encore découvert ce
+très-remarquable fait de parité dans notre âge; mais je voyais que nous
+étions de la même taille, et je m'apercevais que nous avions même une
+singulière ressemblance dans notre physionomie générale et dans nos
+traits. J'étais également exaspéré par le bruit qui courait sur notre
+parenté, et qui avait généralement crédit dans les classes
+supérieures.--En un mot, rien ne pouvait plus sérieusement me troubler
+(quoique je cachasse avec le plus grand soin tout symptôme de ce
+trouble) qu'une allusion quelconque à une similitude entre nous,
+relative à l'esprit, à la personne, ou à la naissance; mais vraiment je
+n'avais aucune raison de croire que cette similitude (à l'exception du
+fait de la parenté, et de tout ce que savait voir Wilson lui-même) eût
+jamais été un sujet de commentaires ou même remarquée par nos camarades
+de classe. Que _lui_, il l'observât sous toutes ses faces, et avec
+autant d'attention que moi-même, cela était clair; mais qu'il eût pu
+découvrir dans de pareilles circonstances une mine si riche de
+contrariétés, je ne peux l'attribuer, comme je l'ai déjà dit, qu'à sa
+pénétration plus qu'ordinaire.
+
+Il me donnait la réplique avec une parfaite imitation de
+moi-même,--gestes et paroles,--et il jouait admirablement son rôle. Mon
+costume était chose facile à copier; ma démarche et mon allure générale,
+il se les était appropriées sans difficulté; en dépit de son défaut
+constitutionnel, ma voix elle-même ne lui avait pas échappé.
+Naturellement il n'essayait pas les tons élevés, mais la clef était
+identique, _et sa voix, pourvu qu'il parlât bas, devenait le parfait
+écho de la mienne._
+
+À quel point ce curieux portrait (car je puis ne pas l'appeler
+proprement une caricature) me tourmentait, je n'entreprendrai pas de le
+dire. Je n'avais qu'une consolation,--c'était que l'imitation, à ce
+qu'il me semblait, n'était remarquée que par moi seul, et que j'avais
+simplement à endurer les sourires mystérieux et étrangement sarcastiques
+de mon homonyme. Satisfait d'avoir produit sur mon coeur l'effet voulu,
+il semblait s'épanouir en secret sur la piqûre qu'il m'avait infligée et
+se montrer singulièrement dédaigneux des applaudissements publics que le
+succès de son ingéniosité lui aurait si facilement conquis. Comment nos
+camarades ne devinaient-ils pas son dessein, n'en voyaient-ils pas la
+mise en oeuvre, et ne partageaient-ils pas sa joie moqueuse? ce fut
+pendant plusieurs mois d'inquiétude une énigme insoluble pour moi.
+Peut-être la lenteur graduée de son imitation la rendit-elle moins
+voyante, ou plutôt devais-je ma sécurité à l'air de _maîtrise_ que
+prenait si bien le copiste, qui dédaignait la _lettre_,--tout ce que les
+esprits obtus peuvent saisir dans une peinture,--et ne donnait que le
+parfait esprit de l'original pour ma plus grande admiration et mon plus
+grand chagrin personnel.
+
+J'ai déjà parlé plusieurs fois de l'air navrant de protection qu'il
+avait pris vis-à-vis de moi, et de sa fréquente et officieuse
+intervention dans mes volontés. Cette intervention prenait souvent le
+caractère déplaisant d'un avis; avis qui n'était pas donné ouvertement,
+mais suggéré,--insinué. Je le recevais avec une répugnance qui prenait
+de la force à mesure que je prenais de l'âge. Cependant, à cette époque
+déjà lointaine, je veux lui rendre cette stricte justice de reconnaître
+que je ne me rappelle pas un seul cas où les suggestions de mon rival
+aient participé à ce caractère d'erreur et de folie, si naturel dans son
+âge, généralement dénué de maturité et d'expérience;--que son sens
+moral, sinon ses talents et sa prudence mondaine, était beaucoup plus
+fin que le mien; et que je serais aujourd'hui un homme meilleur et
+conséquemment plus heureux, si j'avais rejeté moins souvent les conseils
+inclus dans ces chuchotements significatifs qui ne m'inspiraient alors
+qu'une haine si cordiale et un mépris si amer.
+
+Aussi je devins, à la longue, excessivement rebelle à son odieuse
+surveillance, et je détestai chaque jour plus ouvertement ce que je
+considérais comme une intolérable arrogance. J'ai dit que, dans les
+premières années de notre camaraderie, mes sentiments vis-à-vis de lui
+auraient facilement tourné en amitié; mais pendant les derniers mois de
+mon séjour à l'école, quoique l'importunité de ses façons habituelles
+fût sans doute bien diminuée, mes sentiments, dans une proportion
+presque semblable, avaient incliné vers la haine positive. Dans une
+certaine circonstance, il le vit bien, je présume, et dès lors il
+m'évita, ou affecta de m'éviter.
+
+Ce fut à peu près vers la même époque, si j'ai bonne mémoire, que, dans
+une altercation violente que j'eus avec lui, où il avait perdu de sa
+réserve habituelle, et parlait et agissait avec un laisser-aller presque
+étranger à sa nature, je découvris ou m'imaginai découvrir dans son
+accent, dans son air, dans sa physionomie générale, quelque chose qui
+d'abord me fit tressaillir, puis m'intéressa profondément, en apportant
+à mon esprit des visions obscures de ma première enfance,--des souvenirs
+étranges, confus, pressés, d'un temps où ma mémoire n'était pas encore
+née. Je ne saurais mieux définir la sensation qui m'oppressait qu'en
+disant qu'il m'était difficile de me débarrasser de l'idée que j'avais
+déjà connu l'être placé devant moi, à une époque très-ancienne,--dans un
+passé même extrêmement reculé. Cette illusion toutefois s'évanouit aussi
+rapidement qu'elle était venue; et je n'en tiens note que pour marquer
+le jour du dernier entretien que j'eus avec mon singulier homonyme.
+
+La vieille et vaste maison, dans ses innombrables subdivisions,
+comprenait plusieurs grandes chambres qui communiquaient entre elles et
+servaient de dortoirs au plus grand nombre des élèves. Il y avait
+néanmoins (comme cela devait arriver nécessairement dans un bâtiment
+aussi malencontreusement dessiné) une foule de coins et de recoins,--les
+rognures et les bouts de la construction; et l'ingéniosité économique du
+docteur Bransby les avait également transformés en dortoirs; mais, comme
+ce n'étaient que de simples cabinets, ils ne pouvaient servir qu'à un
+seul individu. Une de ces petites chambres était occupée par Wilson.
+
+Une nuit, vers la fin de ma cinquième année à l'école, et immédiatement
+après l'altercation dont j'ai parlé, profitant de ce que tout le monde
+était plongé dans le sommeil, je me levai de mon lit, et, une lampe à la
+main, je me glissai, à travers un labyrinthe d'étroits passages, de ma
+chambre à coucher vers celle de mon rival. J'avais longuement machiné à
+ses dépens une de ces méchantes charges, une de ces malices dans
+lesquelles j'avais si complètement échoué jusqu'alors. J'avais l'idée de
+mettre dès lors mon plan à exécution, et je résolus de lui faire sentir
+toute la force de la méchanceté dont j'étais rempli. J'arrivai jusqu'à
+son cabinet, j'entrai sans faire de bruit, laissant ma lampe à la porte
+avec un abat-jour dessus. J'avançai d'un pas, et j'écoutai le bruit de
+sa respiration paisible. Certain qu'il était bien endormi, je retournai
+à la porte, je pris ma lampe, et je m'approchai de nouveau du lit. Les
+rideaux étaient fermés; je les ouvris doucement et lentement pour
+l'exécution de mon projet; mais une lumière vive tomba en plein sur le
+dormeur, et en même temps mes yeux s'arrêtèrent sur sa physionomie. Je
+regardai;--et un engourdissement, une sensation de glace pénétrèrent
+instantanément tout mon être. Mon coeur palpita, mes genoux vacillèrent,
+toute mon âme fut prise d'une horreur intolérable et inexplicable. Je
+respirai convulsivement,--j'abaissai la lampe encore plus près de sa
+face. Étaient-ce,--étaient-ce bien là les traits de William Wilson? Je
+voyais bien que c'étaient les siens, mais je tremblais, comme pris d'un
+accès de fièvre, en m'imaginant que ce n'étaient pas les siens. Qu'y
+avait-il donc en eux qui pût me confondre à ce point? Je le
+contemplais,--et ma cervelle tournait sous l'action de mille pensées
+incohérentes. Il ne m'apparaissait pas _ainsi_,--non, certes, il ne
+m'apparaissait pas _tel_, aux heures actives où il était éveillé. Le
+même nom! les mêmes traits! entrés le même jour à l'école! Et puis,
+cette hargneuse et inexplicable imitation de ma démarche, de ma voix, de
+mon costume et de mes manières! Était-ce, en vérité, dans les limites du
+possible humain, que _ce que je voyais maintenant_ fût le simple
+résultat de cette habitude d'imitation sarcastique? Frappé d'effroi,
+pris de frisson, j'éteignis ma lampe, je sortis silencieusement de la
+chambre, et quittai une bonne fois l'enceinte de cette vieille école
+pour n'y jamais revenir.
+
+Après un laps de quelques mois, que je passai chez mes parents dans la
+pure fainéantise, je fus placé au collège d'Eton. Ce court intervalle
+avait été suffisant pour affaiblir en moi le souvenir des événements de
+l'école Bransby, ou au moins pour opérer un changement notable dans la
+nature des sentiments que ces souvenirs m'inspiraient. La réalité, le
+côté tragique du drame, n'existait plus. Je trouvais maintenant quelques
+motifs pour douter du témoignage de mes sens, et je me rappelais
+rarement l'aventure sans admirer jusqu'où peut aller la crédulité
+humaine, et sans sourire de la force prodigieuse d'imagination que je
+tenais de ma famille. Or, la vie que je menais à Eton n'était guère de
+nature à diminuer cette espèce de scepticisme. Le tourbillon de folie où
+je me plongeai immédiatement et sans réflexion balaya tout, excepté
+l'écume de mes heures passées, absorba d'un seul coup toute impression
+solide et sérieuse, et ne laissa absolument dans mon souvenir que les
+étourderies de mon existence précédente.
+
+Je n'ai pas l'intention, toutefois, de tracer ici le cours de mes
+misérables dérèglements,--dérèglements qui défiaient toute loi et
+éludaient toute surveillance. Trois années de folie, dépensées sans
+profit, n'avaient pu me donner que des habitudes de vice enracinées, et
+avaient accru d'une manière presque anormale mon développement physique.
+Un jour, après une semaine entière de dissipation abrutissante,
+j'invitai une société d'étudiants des plus dissolus à une orgie secrète
+dans ma chambre. Nous nous réunîmes à une heure avancée de la nuit, car
+notre débauche devait se prolonger religieusement jusqu'au matin. Le vin
+coulait librement, et d'autres séductions plus dangereuses peut-être
+n'avaient pas été négligées; si bien que, comme l'aube pâlissait le ciel
+à l'orient, notre délire et nos extravagances étaient à leur apogée.
+Furieusement enflammé par les cartes et par l'ivresse, je m'obstinais à
+porter un toast étrangement indécent, quand mon attention fut
+soudainement distraite par une porte qu'on entrebâilla vivement et par
+la voix précipitée d'un domestique. Il me dit qu'une personne qui avait
+l'air fort pressée demandait à me parler dans le vestibule.
+
+Singulièrement excité par le vin, cette interruption inattendue me causa
+plus de plaisir que de surprise. Je me précipitai en chancelant, et en
+quelques pas je fus dans le vestibule de la maison. Dans cette salle
+basse et étroite il n'y avait aucune lampe, et elle ne recevait d'autre
+lumière que celle de l'aube, excessivement faible, qui se glissait à
+travers la fenêtre cintrée. En mettant le pied sur le seuil, je
+distinguai la personne d'un jeune homme, de ma taille à peu près, et
+vêtu d'une robe de chambre de casimir blanc, coupée à la nouvelle mode,
+comme celle que je portais en ce moment. Cette faible lueur me permit de
+voir tout cela; mais les traits de la face, je ne pus les distinguer. À
+peine fus-je entré qu'il se précipita vers moi, et, me saisissant par le
+bras avec un geste impératif d'impatience, me chuchota à l'oreille ces
+mots: William Wilson!
+
+En une seconde je fus dégrisé.
+
+Il y avait dans la manière de l'étranger, dans le tremblement nerveux de
+son doigt qu'il tenait levé entre mes yeux et la lumière, quelque chose
+qui me remplit d'un complet étonnement; mais ce n'était pas là ce qui
+m'avait si violemment ému. C'était l'importance, la solennité
+d'admonition contenue dans cette parole singulière, basse, sifflante;
+et, par-dessus tout, le caractère, le ton, la _clef_ de ces quelques
+syllabes, simples, familières, et toutefois mystérieusement
+_chuchotées_, qui vinrent, avec mille souvenirs accumulés des jours
+passés, s'abattre sur mon âme, comme une décharge de pile voltaïque.
+Avant que j'eusse pu recouvrer mes sens, il avait disparu.
+
+Quoique cet événement eût à coup sûr produit un effet très-vif sur mon
+imagination déréglée, cependant cet effet, si vif, alla bientôt
+s'évanouissant. Pendant plusieurs semaines, à la vérité, tantôt je me
+livrai à l'investigation la plus sérieuse, tantôt je restai enveloppé
+d'un nuage de méditation morbide. Je n'essayai pas de me dissimuler
+l'identité du singulier individu qui s'immisçait si opiniâtrement dans
+mes affaires et me fatiguait de ses conseils officieux. Mais qui était,
+mais qu'était ce Wilson?--Et d'où venait-il?--Et quel était son but? Sur
+aucun de ces points je ne pus me satisfaire;--je constatai seulement,
+relativement à lui, qu'un accident soudain dans sa famille lui avait
+fait quitter l'école du docteur Bransby dans l'après-midi du jour où je
+m'étais enfui. Mais après un certain temps, je cessai d'y rêver, et mon
+attention fut tout absorbée par un départ projeté pour Oxford. Là, j'en
+vins bientôt,--la vanité prodigue de mes parents me permettant de mener
+un train coûteux et de me livrer à mon gré au luxe déjà si cher à mon
+coeur,--à rivaliser en prodigalités avec les plus superbes héritiers des
+plus riches comtés de la Grande-Bretagne.
+
+Encouragé au vice par de pareils moyens, ma nature éclata avec une
+ardeur double, et, dans le fol enivrement de mes débauches, je foulai
+aux pieds les vulgaires entraves de la décence. Mais il serait absurde
+de m'appesantir sur le détail de mes extravagances. Il suffira de dire
+que je dépassai Hérode en dissipations, et que, donnant un nom à une
+multitude de folies nouvelles, j'ajoutai un copieux appendice au long
+catalogue des vices qui régnaient alors dans l'université la plus
+dissolue de l'Europe.
+
+Il paraîtra difficile à croire que je fusse tellement déchu du rang de
+gentilhomme, que je cherchasse à me familiariser avec les artifices les
+plus vils du joueur de profession, et, devenu un adepte de cette science
+misérable, que je la pratiquasse habituellement comme moyen d'accroître
+mon revenu, déjà énorme, aux dépens de ceux de mes camarades dont
+l'esprit était le plus faible. Et cependant tel était le fait. Et
+l'énormité même de cet attentat contre tous les sentiments de dignité et
+d'honneur était évidemment la principale, sinon la seule raison de mon
+impunité. Qui donc, parmi mes camarades les plus dépravés, n'aurait pas
+contredit le plus clair témoignage de ses sens, plutôt que de soupçonner
+d'une pareille conduite le joyeux, le franc, le généreux William
+Wilson,--le plus noble et le plus libéral compagnon d'Oxford,--celui
+dont les folies, disaient ses parasites, n'étaient que les folies d'une
+jeunesse et d'une imagination sans frein,--dont les erreurs n'étaient
+que d'inimitables caprices,--les vices les plus noirs, une insoucieuse
+et superbe extravagance?
+
+J'avais déjà rempli deux années de cette joyeuse façon, quand arriva à
+l'université un jeune homme de fraîche noblesse,--un nommé
+Glendinning,--riche, disait la voix publique, comme Hérodès Atticus, et
+à qui sa richesse n'avait pas coûté plus de peine. Je découvris bien
+vite qu'il était d'une intelligence faible, et naturellement je le
+marquai comme une excellente victime de mes talents. Je l'engageai
+fréquemment à jouer, et m'appliquai, avec la ruse habituelle du joueur,
+à lui laisser gagner des sommes considérables, pour l'enlacer plus
+efficacement dans mes filets. Enfin mon plan étant bien mûri, je me
+rencontrai avec lui,--dans l'intention bien arrêtée d'en finir,--chez un
+de nos camarades, M. Preston, également lié avec nous deux, mais
+qui,--je dois lui rendre cette justice,--n'avait pas le moindre soupçon
+de mon dessein. Pour donner à tout cela une meilleure couleur, j'avais
+eu soin d'inviter une société de huit ou dix personnes, et je m'étais
+particulièrement appliqué à ce que l'introduction des cartes parût tout
+à fait accidentelle, et n'eût lieu que sur la proposition de la dupe que
+j'avais en vue. Pour abréger en un sujet aussi vil, je ne négligeai
+aucune des basses finesses, si banalement pratiquées en pareille
+occasion, que c'est merveille qu'il y ait toujours des gens assez sots
+pour en être les victimes.
+
+Nous avions prolongé notre veillée assez avant dans la nuit, quand
+j'opérai enfin de manière à prendre Glendinning pour mon unique
+adversaire. Le jeu était mon jeu favori, l'écarté. Les autres personnes
+de la société, intéressées par les proportions grandioses de notre jeu,
+avaient laissé leurs cartes et faisaient galerie autour de nous. Notre
+parvenu, que j'avais adroitement poussé dans la première partie de la
+soirée à boire richement, mêlait, donnait et jouait d'une manière
+étrangement nerveuse, dans laquelle son ivresse, pensais-je, était pour
+quelque chose, mais qu'elle n'expliquait pas entièrement. En très-peu de
+temps il était devenu mon débiteur pour une forte somme, quand, ayant
+avalé une longue rasade d'oporto, il fit juste ce que j'avais froidement
+prévu,--il proposa de doubler notre enjeu, déjà fort extravagant. Avec
+une heureuse affectation de résistance, et seulement après que mon refus
+réitéré l'eût entraîné à des paroles aigres qui donnèrent à mon
+consentement l'apparence d'une pique, finalement je m'exécutai. Le
+résultat fut ce qu'il devait être: la proie s'était complètement
+empêtrée dans mes filets; en moins d'une heure, il avait quadruplé sa
+dette. Depuis quelque temps, sa physionomie avait perdu le teint fleuri
+que lui prêtait le vin; mais alors, je m'aperçus avec étonnement qu'elle
+était arrivée à une pâleur vraiment terrible. Je dis: avec étonnement;
+car j'avais pris sur Glendinning de soigneuses informations; on me
+l'avait représenté comme immensément riche, et les sommes qu'il avait
+perdues jusqu'ici, quoique réellement fortes, ne pouvaient pas,--je le
+supposais du moins,--le tracasser très-sérieusement, encore moins
+l'affecter d'une manière aussi violente. L'idée qui se présenta le plus
+naturellement à mon esprit fut qu'il était bouleversé par le vin qu'il
+venait de boire; et dans le but de sauvegarder mon caractère aux yeux de
+mes camarades, plutôt que par un motif de désintéressement, j'allais
+insister péremptoirement pour interrompre le jeu, quand quelques mots
+prononcés à côté de moi parmi les personnes présentes, et une
+exclamation de Glendinning qui témoignait du plus complet désespoir, me
+firent comprendre que j'avais opéré sa ruine totale, dans des conditions
+qui avaient fait de lui un objet de pitié pour tous, et l'auraient
+protégé même contre les mauvais offices d'un démon.
+
+Quelle conduite eussé-je adoptée dans cette circonstance, il me serait
+difficile de le dire. La déplorable situation de ma dupe avait jeté sur
+tout le monde un air de gêne et de tristesse; et il régna un silence
+profond de quelques minutes, pendant lequel je sentais en dépit de moi
+mes joues fourmiller sous les regards brûlants de mépris et de reproche
+que m'adressaient les moins endurcis de la société. J'avouerai même que
+mon coeur se trouva momentanément déchargé d'un intolérable poids
+d'angoisse par la soudaine et extraordinaire interruption qui suivit.
+Les lourds battants de la porte de la chambre s'ouvrirent tout grands,
+d'un seul coup, avec une impétuosité si vigoureuse et si violente que
+toutes les bougies s'éteignirent comme par enchantement. Mais la lumière
+mourante me permit d'apercevoir qu'un étranger s'était introduit,--un
+homme de ma taille à peu près, et étroitement enveloppé d'un manteau.
+Cependant les ténèbres étaient maintenant complètes, et nous pouvions
+seulement _sentir_ qu'il se tenait au milieu de nous. Avant qu'aucun de
+nous fût revenu de l'excessif étonnement où nous avait tous jetés cette
+violence, nous entendîmes la voix de l'intrus:
+
+--Gentlemen,--dit-il,--_d'une voix très-basse_, mais distincte, d'une
+voix inoubliable qui pénétra la moelle de mes os,--gentlemen, je ne
+cherche pas à excuser ma conduite, parce qu'en me conduisant ainsi, je
+ne fais qu'accomplir un devoir. Vous n'êtes sans doute pas au fait du
+vrai caractère de la personne qui a gagné cette nuit une somme énorme à
+l'écarté à lord Glendinning. Je vais donc vous proposer un moyen
+expéditif et décisif pour vous procurer ces très-importants
+renseignements. Examinez, je vous prie, tout à votre aise, la doublure
+du parement de sa manche gauche et les quelques petits paquets que l'on
+trouvera dans les poches passablement vastes de sa robe de chambre
+brodée.
+
+Pendant qu'il parlait, le silence était si profond qu'on aurait entendu
+tomber une épingle sur le tapis. Quand il eut fini, il partit tout d'un
+coup, aussi brusquement qu'il était entré. Puis-je décrire, décrirai-je
+mes sensations? Faut-il dire que je sentis toutes les horreurs du damné?
+J'avais certainement peu de temps pour la réflexion. Plusieurs bras
+m'empoignèrent rudement, et on se procura immédiatement de la lumière.
+Une perquisition suivit. Dans la doublure de ma manche on trouva toutes
+les figures essentielles de l'écarté, et dans les poches de ma robe de
+chambre un certain nombre de jeux de cartes exactement semblables à ceux
+dont nous nous servions dans nos réunions, à l'exception que les miennes
+étaient de celles qu'on appelle, proprement, _arrondies_, les honneurs
+étant très-légèrement convexes sur les petits côtés, et les basses
+cartes imperceptiblement convexes sur les grands. Grâce à cette
+disposition, la dupe qui coupe, comme d'habitude, dans la longueur du
+paquet, coupe invariablement de manière à donner un honneur à son
+adversaire; tandis que le grec, en coupant dans la largeur, ne donnera
+jamais à sa victime rien qu'elle puisse marquer à son avantage.
+
+Une tempête d'indignation m'aurait moins affecté que le silence
+méprisant et le calme sarcastique qui accueillirent cette découverte.
+
+--Monsieur Wilson,--dit notre hôte, en se baissant pour ramasser sous
+ses pieds un magnifique manteau doublé d'une fourrure
+précieuse,--monsieur Wilson, ceci est à vous. (Le temps était froid, et
+en quittant ma chambre j'avais jeté par-dessus mon vêtement du matin un
+manteau que j'ôtai en arrivant sur le théâtre du jeu.) Je
+présume,--ajouta-t-il en regardant les plis du vêtement avec un sourire
+amer,--qu'il est bien superflu de chercher ici de nouvelles preuves de
+votre savoir-faire. Vraiment, nous en avons assez. J'espère que vous
+comprendrez la nécessité de quitter Oxford,--en tout cas, de sortir à
+l'instant de chez moi.
+
+Avili, humilié ainsi jusqu'à la boue, il est probable que j'eusse châtié
+ce langage insultant par une violence personnelle immédiate, si toute
+mon attention n'avait pas été en ce moment arrêtée par un fait de la
+nature la plus surprenante. Le manteau que j'avais apporté était d'une
+fourrure supérieure,--d'une rareté et d'un prix extravagant, il est
+inutile de le dire. La coupe était une coupe de fantaisie, de mon
+invention; car dans ces matières frivoles j'étais difficile, et je
+poussais les rages du dandysme jusqu'à l'absurde. Donc, quand M. Preston
+me tendit celui qu'il avait ramassé par terre, auprès de la porte de la
+chambre, ce fut avec un étonnement voisin de la terreur que je m'aperçus
+que j'avais déjà le mien sur mon bras, où je l'avais sans doute placé
+sans y penser, et que celui qu'il me présentait en était l'exacte
+contrefaçon dans tous ses plus minutieux détails. L'être singulier qui
+m'avait si désastreusement dévoilé était, je me le rappelais bien,
+enveloppé d'un manteau; et aucun des individus présents, excepté moi,
+n'en avait apporté avec lui. Je conservai quelque présence d'esprit, je
+pris celui que m'offrait Preston; je le plaçai, sans qu'on y prît garde,
+sur le mien; je sortis de la chambre avec un défi et une menace dans le
+regard; et le matin même, avant le point du jour, je m'enfuis
+précipitamment d'Oxford vers le continent, dans une vraie agonie
+d'horreur et de honte.
+
+_Je fuyais en vain_. Ma destinée maudite m'a poursuivi, triomphante, et
+me prouvant que son mystérieux pouvoir n'avait fait jusqu'alors que de
+commencer. À peine eus-je mis le pied dans Paris, que j'eus une preuve
+nouvelle du détestable intérêt que le Wilson prenait à mes affaires. Les
+années s'écoulèrent, et je n'eus point de répit. Misérable!--À Rome,
+avec quelle importune obséquiosité, avec quelle tendresse de spectre il
+s'interposa entre moi et mon ambition!--Et à Vienne!--et à Berlin!--et à
+Moscou! Où donc ne trouvai-je pas quelque amère raison de le maudire du
+fond de mon coeur? Frappé d'une panique, je pris enfin la fuite devant
+son impénétrable tyrannie, comme devant une peste, et jusqu'au bout du
+monde j'ai fui, _j'ai fui en vain_.
+
+Et toujours, et toujours interrogeant secrètement mon âme, je répétais
+mes questions: Qui est-il?--D'où vient-il?--Et quel est son
+dessein?--Mais je ne trouvais pas de réponses. Et j'analysais alors avec
+un soin minutieux les formes, la méthode et les traits caractéristiques
+de son insolente surveillance. Mais là encore, je ne trouvais pas
+grand-chose qui pût servir de base à une conjecture. C'était vraiment
+une chose remarquable que, dans les cas nombreux où il avait récemment
+traversé mon chemin, il ne l'eût jamais fait que pour dérouter des plans
+ou déranger des opérations qui, s'ils avaient réussi, n'auraient abouti
+qu'à une amère déconvenue. Pauvre justification, en vérité, que
+celle-là, pour une autorité si impérieusement usurpée! Pauvre indemnité
+pour ces droits naturels de libre arbitre si opiniâtrement, si
+insolemment déniés!
+
+J'avais aussi été forcé de remarquer que mon bourreau, depuis un fort
+long espace de temps, tout en exerçant scrupuleusement et avec une
+dextérité miraculeuse cette manie de toilette identique à la mienne,
+s'était toujours arrangé, à chaque fois qu'il posait son intervention
+dans ma volonté, de manière que je ne pusse voir les traits de sa face.
+Quoi que pût être ce damné Wilson, certes un pareil mystère était le
+comble de l'affectation et de la sottise. Pouvait-il avoir supposé un
+instant que dans mon donneur d'avis à Eton,--dans le destructeur de mon
+honneur à Oxford,--dans celui qui avait contrecarré mon ambition à Rome,
+ma vengeance à Paris, mon amour passionné à Naples, en Égypte ce qu'il
+appelait à tort ma cupidité,--que dans cet être, mon grand ennemi et mon
+mauvais génie, je ne reconnaîtrais pas le William Wilson de mes années
+de collège,--l'homonyme, le camarade, le rival,--le rival exécré et
+redouté de la maison Bransby?--Impossible!--Mais laissez-moi courir à la
+terrible scène finale du drame.
+
+Jusqu'alors, je m'étais soumis lâchement à son impérieuse domination. Le
+sentiment de profond respect avec lequel je m'étais accoutumé à
+considérer le caractère élevé, la sagesse majestueuse, l'omniprésence et
+l'omnipotence apparentes de Wilson, joint à je ne sais quelle sensation
+de terreur que m'inspiraient certains autres traits de sa nature et
+certains privilèges, avait créé en moi l'idée de mon entière faiblesse
+et de mon impuissance, et m'avaient conseillé une soumission sans
+réserve, quoique pleine d'amertume et de répugnance, à son arbitraire
+dictature. Mais, depuis ces derniers temps, je m'étais entièrement
+adonné au vin, et son influence exaspérante sur mon tempérament
+héréditaire me rendait de plus en plus impatient de tout contrôle. Je
+commençai à murmurer,--à hésiter,--à résister. Et fut-ce simplement mon
+imagination qui m'induisit à croire que l'opiniâtreté de mon bourreau
+diminuerait en raison de ma propre fermeté? Il est possible; mais, en
+tout cas, je commençais à sentir l'inspiration d'une espérance ardente,
+et je finis par nourrir dans le secret de mes pensées la sombre et
+désespérée résolution de m'affranchir de cet esclavage.
+
+C'était à Rome, pendant le carnaval de 18...; j'étais à un bal masqué
+dans le palais du duc Di Broglio, de Naples. J'avais fait abus du vin
+encore plus que de coutume, et l'atmosphère étouffante des salons
+encombrés m'irritait insupportablement. La difficulté de me frayer un
+passage à travers la cohue ne contribua pas peu à exaspérer mon humeur;
+car je cherchais avec anxiété (je ne dirai pas pour quel indigne motif)
+la jeune, la joyeuse, la belle épouse du vieux et extravagant Di
+Broglio. Avec une confiance passablement imprudente, elle m'avait confié
+le secret du costume qu'elle devait porter; et comme je venais de
+l'apercevoir au loin, j'avais hâte d'arriver jusqu'à elle. En ce moment,
+je sentis une main qui se posa doucement sur mon épaule,--et puis cet
+inoubliable, ce profond, ce maudit _chuchotement_ dans mon oreille!
+
+Pris d'une rage frénétique, je me tournai brusquement vers celui qui
+m'avait ainsi troublé, et je le saisis violemment au collet. Il portait,
+comme je m'y attendais, un costume absolument semblable au mien: un
+manteau espagnol de velours bleu, et autour de la taille une ceinture
+cramoisie où se rattachait une rapière. Un masque de soie noire
+recouvrait entièrement sa face.
+
+--Misérable!--m'écriai-je d'une voix enrouée par la rage, et chaque
+syllabe qui m'échappait était comme un aliment pour le feu de ma
+colère,--misérable! imposteur! scélérat maudit! tu ne me suivras plus à
+la piste,--tu ne me harcèleras pas jusqu'à la mort! Suis-moi, ou je
+t'embroche sur place!
+
+Et je m'ouvris un chemin de la salle de bal vers une petite antichambre
+attenante, le traînant irrésistiblement avec moi.
+
+En entrant, je le jetai furieusement loin de moi. Il alla chanceler
+contre le mur; je fermai la porte en jurant, et lui ordonnai de
+dégainer. Il hésita une seconde; puis, avec un léger soupir, il tira
+silencieusement son épée et se mit en garde.
+
+Le combat ne fut certes pas long. J'étais exaspéré par les plus ardentes
+excitations de tout genre, et je me sentais dans un seul bras l'énergie
+et la puissance d'une multitude. En quelques secondes, je l'acculai par
+la force du poignet contre la boiserie, et là, le tenant à ma
+discrétion, je lui plongeai, à plusieurs reprises et coup sur coup, mon
+épée dans la poitrine avec une férocité de brute.
+
+En ce moment, quelqu'un toucha à la serrure de la porte. Je me hâtai de
+prévenir une invasion importune, et je retournai immédiatement vers mon
+adversaire mourant. Mais quelle langue humaine peut rendre suffisamment
+cet étonnement, cette horreur qui s'emparèrent de moi au spectacle que
+virent alors mes yeux. Le court instant pendant lequel je m'étais
+détourné avait suffi pour produire, en apparence, un changement matériel
+dans les dispositions locales à l'autre bout de la chambre. Une vaste
+glace,--dans mon trouble, cela m'apparut d'abord ainsi,--se dressait là
+où je n'en avais pas vu trace auparavant; et, comme je marchais frappé
+de terreur vers ce miroir, ma propre image, mais avec une face pâle et
+barbouillée de sang, s'avança à ma rencontre d'un pas faible et
+vacillant.
+
+C'est ainsi que la chose m'apparut, dis-je, mais telle elle n'était pas.
+C'était mon adversaire,--c'était Wilson qui se tenait devant moi dans
+son agonie. Son masque et son manteau gisaient sur le parquet, là où il
+les avait jetés. Pas un fil dans son vêtement,--pas une ligne dans toute
+sa figure si caractérisée et si singulière,--qui ne fût _mien_,--qui ne
+fût _mienne_;--c'était l'absolu dans l'identité!
+
+C'était Wilson, mais Wilson ne chuchotant plus ses paroles maintenant!
+si bien que j'aurais pu croire que c'était moi-même qui parlais quand il
+me dit:
+
+_--Tu as vaincu, et je succombe. Mais dorénavant tu es mort aussi,--mort
+au Monde, au Ciel et à l'Espérance! En moi tu existais,--et vois dans ma
+mort, vois par cette image qui est la tienne, comme tu t'es radicalement
+assassiné toi-même!_
+
+
+
+
+L'HOMME DES FOULES
+
+ _Ce grand malheur de ne pouvoir être seul!_
+ La Bruyère.
+
+
+On a dit judicieusement d'un certain livre allemand: _Es loesst sich
+nicht lesen_,--il ne se laisse pas lire. Il y a des secrets qui ne
+veulent pas être dits. Des hommes meurent la nuit dans leurs lits,
+tordant les mains des spectres qui les confessent, et les regardant
+pitoyablement dans les yeux;--des hommes meurent avec le désespoir dans
+le coeur et des convulsions dans le gosier à cause de l'horreur des
+mystères qui _ne veulent pas_ être révélés. Quelquefois, hélas! la
+conscience humaine supporte un fardeau d'une si lourde horreur qu'elle
+ne peut s'en décharger que dans le tombeau. Ainsi l'essence du crime
+reste inexpliquée.
+
+Il n'y a pas longtemps, sur la fin d'un soir d'automne, j'étais assis
+devant la grande fenêtre cintrée du café D..., à Londres. Pendant
+quelques mois j'avais été malade; mais j'étais alors convalescent, et,
+la force me revenant, je me trouvais dans une de ces heureuses
+dispositions qui sont précisément le contraire de l'ennui,--dispositions
+où l'appétence morale est merveilleusement aiguisée, quand la taie qui
+recouvrait la vision spirituelle est arrachée, l'achlys hê prin epêen,--où
+l'esprit électrisé dépasse aussi prodigieusement sa puissance
+journalière que la raison ardente et naïve de Leibnitz l'emporte sur la
+folle et molle rhétorique de Gorgias. Respirer seulement, c'était une
+jouissance, et je tirais un plaisir positif même de plusieurs sources
+très-plausibles de peine. Chaque chose m'inspirait un intérêt calme,
+mais plein de curiosité. Un cigare à la bouche, un journal sur mes
+genoux, je m'étais amusé, pendant la plus grande partie de l'après-midi,
+tantôt à regarder attentivement les annonces, tantôt à observer la
+société mêlée du salon, tantôt à regarder dans la rue à travers les
+vitres voilées par la fumée.
+
+Cette rue est une des principales artères de la ville, et elle avait été
+pleine de monde toute la journée. Mais à la tombée de la nuit, la foule
+s'accrut de minute en minute; et, quand tous les réverbères furent
+allumés, deux courants de population s'écoulaient, épais et continus,
+devant la porte. Je ne m'étais jamais senti dans une situation semblable
+à celle où je me trouvais en ce moment particulier de la soirée, et ce
+tumultueux océan de têtes humaines me remplissait d'une délicieuse
+émotion toute nouvelle. À la longue, je ne fis plus aucune attention aux
+choses qui se passaient dans l'hôtel, et m'absorbai dans la
+contemplation de la scène du dehors.
+
+Mes observations prirent d'abord un tour abstrait et généralisateur. Je
+regardais les passants par masses, et ma pensée ne les considérait que
+dans leurs rapports collectifs. Bientôt, cependant, je descendis au
+détail, et j'examinai avec un intérêt minutieux les innombrables
+variétés de figure, de toilette, d'air, de démarche, de visage et
+d'expression physionomique.
+
+Le plus grand nombre de ceux qui passaient avaient un maintien convaincu
+et propre aux affaires, et ne semblaient occupés qu'à se frayer un
+chemin à travers la foule. Ils fronçaient les sourcils et roulaient les
+yeux vivement; quand ils étaient bousculés par quelques passants
+voisins, ils ne montraient aucun symptôme d'impatience, mais rajustaient
+leurs vêtements et se dépêchaient. D'autres, une classe fort nombreuse
+encore, étaient inquiets dans leurs mouvements, avaient le sang à la
+figure, se parlaient à eux-mêmes et gesticulaient, comme s'ils se
+sentaient seuls par le fait même de la multitude innombrable qui les
+entourait. Quand ils étaient arrêtés dans leur marche, ces gens-là
+cessaient tout à coup de marmotter, mais redoublaient leurs
+gesticulations et attendaient, avec un sourire distrait et exagéré, le
+passage des personnes qui leur faisaient obstacle. S'ils étaient
+poussés, ils saluaient abondamment les pousseurs, et paraissaient
+accablés de confusion.--Dans ces deux vastes classes d'hommes, au delà
+de ce que je viens de noter, il n'y avait rien de bien caractéristique.
+Leurs vêtements appartenaient à cet ordre qui est exactement défini par
+le terme: décent. C'étaient indubitablement des gentilshommes, des
+marchands, des attorneys, des fournisseurs, des agioteurs,--les
+eupatrides et l'ordinaire banal de la société,--hommes de loisir et
+hommes activement engagés dans des affaires personnelles, et les
+conduisant sous leur propre responsabilité. Ils n'excitèrent pas chez
+moi une très-grande attention.
+
+La race des commis sautait aux yeux, et là je distinguai deux divisions
+remarquables. Il y avait les petits commis des maisons à
+_esbrouffe_,--jeunes messieurs serrés dans leurs habits, les bottes
+brillantes, les cheveux pommadés et la lèvre insolente. En mettant de
+côté un certain je ne sais quoi de fringant dans les manières qu'on
+pourrait définir _genre_ _calicot_, faute d'un meilleur mot, le genre de
+ces individus me parut un exact _fac-similé_ de ce qui avait été la
+perfection du bon ton douze ou dix-huit mois auparavant. Ils portaient
+les grâces de rebut de la _gentry_;--et cela, je crois, implique la
+meilleure définition de cette classe.
+
+Quant à la classe des premiers commis de maisons solides, ou des _steady
+old fellows_, il était impossible de s'y méprendre. On les reconnaissait
+à leurs habits et pantalons noirs ou bruns, d'une tournure confortable,
+à leurs cravates et à leurs gilets blancs, à leurs larges souliers
+d'apparence solide, avec des bas épais ou des guêtres. Ils avaient tous
+la tête légèrement chauve, et l'oreille droite, accoutumée dès longtemps
+à tenir la plume, avait contracté un singulier tic d'écartement.
+J'observai qu'ils ôtaient ou remettaient toujours leurs chapeaux avec
+les deux mains, et qu'ils portaient des montres avec de courtes chaînes
+d'or d'un modèle solide et ancien. Leur affectation, c'était la
+respectabilité,--si toutefois il peut y avoir une affectation aussi
+honorable.
+
+Il y avait bon nombre de ces individus d'une apparence brillante que je
+reconnus facilement pour appartenir à la race des filous de la _haute
+pègre_ dont toutes les grandes villes sont infestées. J'étudiai
+très-curieusement cette espèce de _gentry_, et je trouvai difficile de
+comprendre comment ils pouvaient être pris pour des gentlemen par les
+gentlemen eux-mêmes. L'exagération de leurs manchettes, avec un air de
+franchise excessive, devait les trahir du premier coup.
+
+Les joueurs de profession,--et j'en découvris un grand nombre,--étaient
+encore plus aisément reconnaissables. Ils portaient toutes les espèces
+de toilettes, depuis celle du parfait _maquereau_, joueur de gobelets,
+au gilet de velours, à la cravate de fantaisie, aux chaînes de cuivre
+doré, aux boutons de filigrane, jusqu'à la toilette cléricale, si
+scrupuleusement simple que rien n'était moins propre à éveiller le
+soupçon. Tous cependant se distinguaient par un teint cuit et basané,
+par je ne sais quel obscurcissement vaporeux de l'oeil, par la
+compression et la pâleur de la lèvre. Il y avait, en outre, deux autres
+traits qui me les faisaient toujours deviner:--un ton bas et réservé
+dans la conversation, et une disposition plus qu'ordinaire du pouce à
+s'étendre jusqu'à faire angle droit avec les doigts.--Très-souvent, en
+compagnie de ces fripons, j'ai observé quelques hommes qui différaient
+un peu par leurs habitudes; cependant c'étaient toujours des oiseaux de
+même plumage. On peut les définir: des gentlemen qui vivent de leur
+esprit. Ils se divisent pour dévorer le public en deux bataillons,--le
+genre dandy et le genre militaire. Dans la première classe, les
+caractères principaux sont longs cheveux et sourires; et dans la
+seconde, longues redingotes et froncements de sourcils.
+
+En descendant l'échelle de ce qu'on appelle _gentility_, je trouvai des
+sujets de méditation plus noirs et plus profonds. Je vis des colporteurs
+juifs avec des yeux de faucon étincelants dans des physionomies dont le
+reste n'était qu'abjecte humilité; de hardis mendiants de profession
+bousculant des pauvres d'un meilleur titre, que le désespoir seul avait
+jetés dans les ombres de la nuit pour implorer la charité; des invalides
+tout faibles et pareils à des spectres sur qui la mort avait placé une
+main sûre, et qui clopinaient et vacillaient à travers la foule,
+regardant chacun au visage avec des yeux pleins de prières, comme en
+quête de quelque consolation fortuite, de quelque espérance perdue; de
+modestes jeunes filles qui revenaient d'un labeur prolongé vers un
+sombre logis, et reculaient plus éplorées qu'indignées devant les
+oeillades des drôles dont elles ne pouvaient même pas éviter le contact
+direct; des prostituées de toute sorte et de _tout
+âge_,--l'incontestable beauté dans la primeur de sa féminéité, faisant
+rêver de la statue de Lucien dont la surface était de marbre de Paros,
+et l'intérieur rempli d'ordures,--la lépreuse en haillons, dégoûtante et
+absolument déchue,--la vieille sorcière, ridée, peinte, plâtrée, chargée
+de bijouterie, faisant un dernier effort vers la jeunesse,--la pure
+enfant à la forme non mûre, mais déjà façonnée par une longue
+camaraderie aux épouvantables coquetteries de son commerce, et brûlant
+de l'ambition dévorante d'être rangée au niveau de ses aînées dans le
+vice; des ivrognes innombrables et indescriptibles, ceux-ci déguenillés,
+chancelants, désarticulés, avec le visage meurtri et les yeux
+ternes,--ceux-là avec leurs vêtements entiers, mais sales, une crânerie
+légèrement vacillante, de grosses lèvres sensuelles, des faces
+rubicondes et sincères,--d'autres vêtus d'étoffes qui jadis avaient été
+bonnes, et qui maintenant encore étaient scrupuleusement brossées,--des
+hommes qui marchaient d'un pas plus ferme et plus élastique que nature,
+mais dont les physionomies étaient terriblement pâles, les yeux
+atrocement effarés et rouges, et qui, tout en allant à grands pas à
+travers la foule, agrippaient avec des doigts tremblants tous les objets
+qui se trouvaient à leur portée; et puis des pâtissiers, des
+commissionnaires, des porteurs de charbon, des ramoneurs; des joueurs
+d'orgue, des montreurs de singes, des marchands de chansons, ceux qui
+vendaient avec ceux qui chantaient; des artisans déguenillés et des
+travailleurs de toutes sortes épuisés à la peine,--et tous pleins d'une
+activité bruyante et désordonnée qui affligeait l'oreille par ses
+discordances et apportait à l'oeil une sensation douloureuse.
+
+À mesure que la nuit devenait plus profonde, l'intérêt de la scène
+s'approfondissait aussi pour moi; car non-seulement le caractère général
+de la foule était altéré (ses traits les plus nobles s'effaçant avec la
+retraite graduelle de la partie la plus sage de la population, et les
+plus grossiers venant plus vigoureusement en relief, à mesure que
+l'heure plus avancée tirait chaque espèce d'infamie de sa tanière), mais
+les rayons des becs de gaz, faibles d'abord quand ils luttaient avec le
+jour mourant, avaient maintenant pris le dessus et jetaient sur toutes
+choses une lumière étincelante et agitée. Tout était noir, mais
+éclatant--comme cette ébène à laquelle on a comparé le style de
+Tertullien.
+
+Les étranges effets de la lumière me forcèrent à examiner les figures
+des individus; et, bien que la rapidité avec laquelle ce monde de
+lumière fuyait devant la fenêtre m'empêchât de jeter plus d'un coup
+d'oeil sur chaque visage, il me semblait toutefois que, grâce à ma
+singulière disposition morale, je pouvais souvent lire dans ce bref
+intervalle d'un coup d'oeil l'histoire de longues années.
+
+Le front collé à la vitre, j'étais ainsi occupé à examiner la foule,
+quand soudainement apparut une physionomie (celle d'un vieux homme
+décrépit de soixante-cinq à soixante-dix ans),--une physionomie qui tout
+d'abord arrêta et absorba toute mon attention, en raison de l'absolue
+idiosyncrasie de son expression. Jusqu'alors je n'avais jamais rien vu
+qui ressemblât à cette expression, même à un degré très-éloigné. Je me
+rappelle bien que ma première pensée, en le voyant, fut que Retzch, s'il
+l'avait contemplé, l'aurait grandement préféré aux figures dans
+lesquelles il a essayé d'incarner le démon. Comme je tâchais, durant le
+court instant de mon premier coup d'oeil, de former une analyse
+quelconque du sentiment général qui m'était communiqué, je sentis
+s'élever confusément et paradoxalement dans mon esprit les idées de
+vaste intelligence, de circonspection, de lésinerie, de cupidité, de
+sang-froid, de méchanceté, de soif sanguinaire, de triomphe,
+d'allégresse, d'excessive terreur, d'intense et suprême désespoir. Je me
+sentis singulièrement éveillé, saisi, fasciné.--Quelle étrange histoire,
+me dis-je à moi-même, est écrite dans cette poitrine!--Il me vint alors
+un désir ardent de ne pas perdre l'homme de vue,--d'en savoir plus long
+sur lui. Je mis précipitamment mon paletot, je saisis mon chapeau et ma
+canne, je me jetai dans la rue, et me poussai à travers la foule dans la
+direction que je lui avais vu prendre; car il avait déjà disparu. Avec
+un peu de difficulté je parvins enfin à le découvrir, je m'approchai de
+lui et le suivis de très-près, mais avec de grandes précautions, de
+manière à ne pas attirer son attention.
+
+Je pouvais maintenant étudier commodément sa personne. Il était de
+petite taille, très-maigre et très-faible en apparence. Ses habits
+étaient sales et déchirés; mais, comme il passait de temps à autre dans
+le feu éclatant d'un candélabre, je m'aperçus que son linge, quoique
+sale, était d'une belle qualité; et, si mes yeux ne m'ont pas abusé, à
+travers une déchirure du manteau, évidemment acheté d'occasion, dont il
+était soigneusement enveloppé, j'entrevis la lueur d'un diamant et d'un
+poignard. Ces observations surexcitèrent ma curiosité, et je résolus de
+suivre l'inconnu partout où il lui plairait d'aller.
+
+Il faisait maintenant tout à fait nuit, et un brouillard humide et épais
+s'abattait sur la ville, qui bientôt se résolut en une pluie lourde et
+continue. Ce changement de temps eut un effet bizarre sur la foule, qui
+fut agitée tout entière d'un nouveau mouvement, et se déroba sous un
+monde de parapluies. L'ondulation, le coudoiement, le brouhaha,
+devinrent dix fois plus forts. Pour ma part, je ne m'inquiétai pas
+beaucoup de la pluie,--j'avais encore dans le sang une vieille fièvre
+aux aguets, pour qui l'humidité était une dangereuse volupté. Je nouai
+un mouchoir autour de ma bouche, et je tins bon. Pendant une demi-heure,
+le vieux homme se fraya son chemin avec difficulté à travers la grande
+artère, et je marchais presque sur ses talons dans la crainte de le
+perdre de vue. Comme il ne tournait jamais la tête pour regarder
+derrière lui, il ne fit pas attention à moi. Bientôt il se jeta dans une
+rue traversière, qui, bien que remplie de monde, n'était pas aussi
+encombrée que la principale qu'il venait de quitter. Ici, il se fit un
+changement évident dans son allure. Il marcha plus lentement, avec moins
+de décision que tout à l'heure,--avec plus d'hésitation. Il traversa et
+retraversa la rue fréquemment, sans but apparent; et la foule était si
+épaisse, qu'à chaque nouveau mouvement j'étais obligé de le suivre de
+très-près. C'était une rue étroite et longue, et la promenade qu'il y
+fit dura près d'une heure, pendant laquelle la multitude des passants se
+réduisit graduellement à la quantité de gens qu'on voit ordinairement à
+Broadway, près du parc, vers midi,--tant est grande la différence entre
+une foule de Londres et celle de la cité américaine la plus populeuse.
+Un second crochet nous jeta sur une place brillamment éclairée et
+débordante de vie. La première _manière_ de l'inconnu reparut. Son
+menton tomba sur sa poitrine, et ses yeux roulèrent étrangement sous ses
+sourcils froncés, dans tous les sens, vers tous ceux qui
+l'enveloppaient. Il pressa le pas, régulièrement, sans interruption. Je
+m'aperçus toutefois avec surprise, quand il eut fait le tour de la
+place, qu'il retournait sur ses pas. Je fus encore bien plus étonné de
+lui voir recommencer la même promenade plusieurs fois;--une fois, comme
+il tournait avec un mouvement brusque, je faillis être découvert.
+
+À cet exercice il dépensa encore une heure, à la fin de laquelle nous
+fûmes beaucoup moins empêchés par les passants qu'au commencement. La
+pluie tombait dru, l'air devenait froid, et chacun rentrait chez soi.
+Avec un geste d'impatience, l'homme errant passa dans une rue obscure,
+comparativement déserte. Tout le long de celle-ci, un quart de mille à
+peu près, il courut avec une agilité que je n'aurais jamais soupçonnée
+dans un être aussi vieux,--une agilité telle que j'eus beaucoup de peine
+à le suivre. En quelques minutes, nous débouchâmes sur un vaste et
+tumultueux bazar. L'inconnu avait l'air parfaitement au courant des
+localités, et il reprit une fois encore son allure primitive, se frayant
+un chemin çà et là, sans but, parmi la foule des acheteurs et des
+vendeurs.
+
+Pendant une heure et demie, à peu près, que nous passâmes dans cet
+endroit, il me fallut beaucoup de prudence pour ne pas le perdre de vue
+sans attirer son attention. Par bonheur, je portais des claques en
+caoutchouc, et je pouvais aller et venir sans faire le moindre bruit. Il
+ne s'aperçut pas un seul instant qu'il était épié. Il entrait
+successivement dans toutes les boutiques, ne marchandait rien, ne disait
+pas un mot, et jetait sur tous les objets un regard fixe, effaré, vide.
+J'étais maintenant prodigieusement étonné de sa conduite, et je pris la
+ferme résolution de ne pas le quitter avant d'avoir satisfait en quelque
+façon ma curiosité à son égard.
+
+Une horloge au timbre éclatant sonna onze heures, et tout le monde
+désertait le bazar en grande hâte. Un boutiquier, en fermant un volet,
+coudoya le vieux homme, et à l'instant même je vis un violent frisson
+parcourir tout son corps. Il se précipita dans la rue, regarda un
+instant avec anxiété autour de lui, puis fila avec une incroyable
+vélocité à travers plusieurs ruelles tortueuses et désertes, jusqu'à ce
+que nous aboutîmes de nouveau à la grande rue d'où nous étions
+partis,--la rue de l'Hôtel D... Cependant elle n'avait plus le même
+aspect. Elle était toujours brillante de gaz; mais la pluie tombait
+furieusement, et l'on n'apercevait que de rares passants. L'inconnu
+pâlit. Il fit quelques pas d'un air morne dans l'avenue naguère
+populeuse; puis, avec un profond soupir, il tourna dans la direction de
+la rivière, et, se plongeant à travers un labyrinthe de chemins
+détournés, arriva enfin devant un des principaux théâtres. On était au
+moment de le fermer, et le public s'écoulait par les portes. Je vis le
+vieux homme ouvrir la bouche, comme pour respirer, et se jeter parmi la
+foule; mais il me sembla que l'angoisse profonde de sa physionomie était
+en quelque sorte calmée. Sa tête tomba de nouveau sur sa poitrine; il
+apparut tel que je l'avais vu la première fois. Je remarquai qu'il se
+dirigeait maintenant du même côté que la plus grande partie du
+public,--mais, en somme, il m'était impossible de rien comprendre à sa
+bizarre obstination.
+
+Pendant qu'il marchait, le public se disséminait; son malaise et ses
+premières hésitations le reprirent. Pendant quelque temps, il suivit de
+très-près un groupe de dix ou douze tapageurs; peu à peu, un à un, le
+nombre s'éclaircit et se réduisit à trois individus qui restèrent
+ensemble, dans une ruelle étroite, obscure et peu fréquentée. L'inconnu
+fit une pause, et pendant un moment parut se perdre dans ses réflexions;
+puis, avec une agitation très-marquée, il enfila rapidement une route
+qui nous conduisit à l'extrémité de la ville, dans des régions bien
+différentes de celles que nous avions traversées jusqu'à présent.
+C'était le quartier le plus malsain de Londres, où chaque chose porte
+l'affreuse empreinte de la plus déplorable pauvreté et du vice
+incurable. À la lueur accidentelle d'un sombre réverbère, on apercevait
+des maisons de bois, hautes, antiques, vermoulues, menaçant ruine, et
+dans de si nombreuses et si capricieuses directions qu'à peine
+pouvait-on deviner au milieu d'elles l'apparence d'un passage. Les pavés
+étaient éparpillés à l'aventure, repoussés de leurs alvéoles par le
+gazon victorieux. Une horrible saleté croupissait dans les ruisseaux
+obstrués. Toute l'atmosphère regorgeait de désolation. Cependant, comme
+nous avancions, les bruits de la vie humaine se ravivèrent clairement et
+par degrés; et enfin de vastes bandes d'hommes, les plus infâmes parmi
+la populace de Londres, se montrèrent, oscillantes çà et là. Le vieux
+homme sentit de nouveau palpiter ses esprits, comme une lampe qui est
+près de son agonie. Une fois encore il s'élança en avant d'un pas
+élastique. Tout à coup, nous tournâmes un coin; une lumière flamboyante
+éclata à notre vue, et nous nous trouvâmes devant un des énormes temples
+suburbains de l'Intempérance,--un des palais du démon Gin.
+
+C'était presque le point du jour; mais une foule de misérables ivrognes
+se pressaient encore en dedans et en dehors de la fastueuse porte.
+Presque avec un cri de joie, le vieux homme se fraya un passage au
+milieu, reprit sa physionomie primitive, et se mit à arpenter la cohue
+dans tous les sens, sans but apparent. Toutefois il n'y avait pas
+longtemps qu'il se livrait à cet exercice, quand un grand mouvement dans
+les portes témoigna que l'hôte allait les fermer en raison de l'heure.
+Ce que j'observai sur la physionomie du singulier être que j'épiais si
+opiniâtrement fut quelque chose de plus intense que le désespoir.
+Cependant il n'hésita pas dans sa carrière, mais, avec une énergie
+folle, il revint tout à coup sur ses pas, au coeur du puissant Londres.
+Il courut vite et longtemps, et toujours je le suivais avec un
+effroyable étonnement, résolu à ne pas lâcher une recherche dans
+laquelle j'éprouvais un intérêt qui m'absorbait tout entier. Le soleil
+se leva pendant que nous poursuivions notre course, et quand nous eûmes
+une fois encore atteint le rendez-vous commercial de la populeuse cité,
+la rue de l'Hôtel D..., celle-ci présentait un aspect d'activité et de
+mouvement humains presque égal à ce que j'avais vu dans la soirée
+précédente. Et là encore, au milieu de la confusion toujours croissante,
+longtemps je persistai dans ma poursuite de l'inconnu. Mais, comme
+d'ordinaire, il allait et venait, et de la journée entière il ne sortit
+pas du tourbillon de cette rue. Et comme les ombres du second soir
+approchaient, je me sentais brisé jusqu'à la mort, et, m'arrêtant tout
+droit devant l'homme errant, je le regardai intrépidement en face. Il ne
+fit pas attention à moi, mais reprit sa solennelle promenade, pendant
+que, renonçant à le poursuivre, je restais absorbé dans cette
+contemplation.
+
+--Ce vieux homme,--me dis-je à la longue,--est le type et le génie du
+crime profond. Il refuse d'être seul. _Il est l'homme des foules._ Il
+serait vain de le suivre; car je n'apprendrai rien de plus de lui ni de
+ses actions. Le pire coeur du monde est un livre plus rebutant que le
+_Hortulus animae_[2], et peut-être est-ce une des grandes
+miséricordes de Dieu que es loesst sich nicht lesen_,--qu'il ne se
+laisse pas lire.
+
+
+
+
+LE COEUR RÉVÉLATEUR
+
+
+Vrai!--je suis très-nerveux, épouvantablement nerveux,--je l'ai toujours
+été; mais pourquoi prétendez-vous que je suis fou? La maladie a aiguisé
+mes sens,--elle ne les a pas détruits,--elle ne les a pas émoussés. Plus
+que tous les autres, j'avais le sens de l'ouïe très-fin. J'ai entendu
+toutes choses du ciel et de la terre. J'ai entendu bien des choses de
+l'enfer. Comment donc suis-je fou? Attention! Et observez avec quelle
+santé,--avec quel calme je puis vous raconter toute l'histoire.
+
+Il est impossible de dire comment l'idée entra primitivement dans ma
+cervelle; mais, une fois conçue, elle me hanta nuit et jour. D'objet, il
+n'y en avait pas. La passion n'y était pour rien. J'aimais le vieux
+bonhomme. Il ne m'avait jamais fait de mal. Il ne m'avait jamais
+insulté. De son or je n'avais aucune envie. Je crois que c'était son
+oeil! oui, c'était cela! Un de ses yeux ressemblait à celui d'un
+vautour,--un oeil bleu pâle, avec une taie dessus. Chaque fois que cet
+oeil tombait sur moi, mon sang se glaçait; et ainsi, lentement,--par
+degrés,--je me mis en tête d'arracher la vie du vieillard, et par ce
+moyen de me délivrer de l'oeil à tout jamais.
+
+Maintenant, voici le hic! Vous me croyez fou. Les fous ne savent rien de
+rien. Mais si vous m'aviez vu! Si vous aviez vu avec quelle sagesse je
+procédai!--avec quelle précaution--avec quelle prévoyance,--avec quelle
+dissimulation je me mis à l'oeuvre! Je ne fus jamais plus aimable pour
+le vieux que pendant la semaine entière qui précéda le meurtre. Et,
+chaque nuit, vers minuit, je tournais le loquet de sa porte, et je
+l'ouvrais,--oh! si doucement! Et alors, quand je l'avais sûrement
+entrebâillée pour ma tête, j'introduisais une lanterne sourde, bien
+fermée, bien fermée, ne laissant filtrer aucune lumière; puis je passais
+la tête. Oh! vous auriez ri de voir avec quelle adresse je passais ma
+tête! Je la mouvais lentement,--très, très-lentement,--de manière à ne
+pas troubler le sommeil du vieillard. Il me fallait bien une heure pour
+introduire toute ma tête à travers l'ouverture, assez avant pour le voir
+couché sur son lit. Ah! un fou aurait-il été aussi prudent?--Et alors,
+quand ma tête était bien dans la chambre, j'ouvrais la lanterne avec
+précaution,--oh! avec quelle précaution, avec quelle précaution!--car la
+charnière criait.--Je l'ouvrais juste pour qu'un filet imperceptible de
+lumière tombât sur l'oeil de vautour. Et cela, je l'ai fait pendant sept
+longues nuits,--chaque nuit juste à minuit;--mais je trouvai toujours
+l'oeil fermé;--et ainsi il me fut impossible d'accomplir l'oeuvre; car
+ce n'était pas le vieux homme qui me vexait, mais son mauvais oeil. Et,
+chaque matin, quand le jour paraissait, j'entrais hardiment dans sa
+chambre, je lui parlais courageusement, l'appelant par son nom d'un ton
+cordial et m'informant comment il avait passé la nuit. Ainsi, vous voyez
+qu'il eût été un vieillard bien profond, en vérité, s'il avait soupçonné
+que, chaque nuit, juste à minuit, je l'examinais pendant son sommeil.
+
+La huitième nuit, je mis encore plus de précaution à ouvrir la porte. La
+petite aiguille d'une montre se meut plus vite que ne faisait ma main.
+Jamais, avant cette nuit, je n'avais senti toute l'étendue de mes
+facultés,--de ma sagacité. Je pouvais à peine contenir mes sensations de
+triomphe. Penser que j'étais là, ouvrant la porte, petit à petit, et
+qu'il ne rêvait même pas de mes actions ou de mes pensées secrètes! À
+cette idée, je lâchai un petit rire; et peut-être l'entendit-il, car il
+remua soudainement sur son lit comme s'il se réveillait. Maintenant,
+vous croyez peut-être que je me retirai,--mais non. Sa chambre était
+aussi noire que de la poix, tant les ténèbres étaient épaisses,--car les
+volets étaient soigneusement fermés, de crainte des voleurs,--et,
+sachant qu'il ne pouvait pas voir l'entrebâillement de la porte, je
+continuai à la pousser davantage, toujours davantage.
+
+J'avais passé ma tête, et j'étais au moment d'ouvrir la lanterne, quand
+mon pouce glissa sur la fermeture de fer-blanc, et le vieux homme se
+dressa sur son lit, criant:--Qui est là?
+
+Je restai complètement immobile et ne dis rien. Pendant une heure
+entière, je ne remuai pas un muscle, et pendant tout ce temps je ne
+l'entendis pas se recoucher. Il était toujours sur son séant, aux
+écoutes;--juste comme j'avais fait pendant des nuits entières, écoutant
+les horloges-de-mort dans le mur.
+
+Mais voilà que j'entendis un faible gémissement, et je reconnus que
+c'était le gémissement d'une terreur mortelle. Ce n'était pas un
+gémissement de douleur ou de chagrin;--oh! non,--c'était le bruit sourd
+et étouffé qui s'élève du fond d'une âme surchargée d'effroi. Je
+connaissais bien ce bruit. Bien des nuits, à minuit juste, pendant que
+le monde entier dormait, il avait jailli de mon propre sein, creusant
+avec son terrible écho les terreurs qui me travaillaient. Je dis que je
+le connaissais bien. Je savais ce qu'éprouvait le vieux homme, et
+j'avais pitié de lui, quoique j'eusse le rire dans le coeur. Je savais
+qu'il était resté éveillé, depuis le premier petit bruit, quand il
+s'était retourné dans son lit. Ses craintes avaient toujours été
+grossissant. Il avait tâché de se persuader qu'elles étaient sans cause,
+mais il n'avait pas pu. Il s'était dit à lui-même:--Ce n'est rien, que
+le vent dans la cheminée;--ce n'est qu'une souris qui traverse le
+parquet;--ou: c'est simplement un grillon qui a poussé son cri.--Oui, il
+s'est efforcé de se fortifier avec ces hypothèses; mais tout cela a été
+vain. _Tout a été vain_, parce que la Mort qui s'approchait avait passé
+devant lui avec sa grande ombre noire, et qu'elle avait ainsi enveloppé
+sa victime. Et c'était l'influence funèbre de l'ombre inaperçue qui lui
+faisait sentir,--quoiqu'il ne vît et n'entendît rien,--qui lui faisait
+_sentir_ la présence de ma tête dans la chambre.
+
+Quand j'eus attendu un long temps très-patiemment, sans l'entendre se
+recoucher, je me résolus à entrouvrir un peu la lanterne,--mais si peu,
+si peu que rien. Je l'ouvris donc,--si furtivement, si furtivement que
+vous ne sauriez imaginer,--jusqu'à ce qu'enfin un seul rayon pâle, comme
+un fil d'araignée, s'élançât de la fente et s'abattît sur l'oeil de
+vautour.
+
+Il était ouvert,--tout grand ouvert,--et j'entrai en fureur aussitôt que
+je l'eus regardé. Je le vis avec une parfaite netteté,--tout entier d'un
+bleu terne et recouvert d'un voile hideux qui glaçait la moelle dans mes
+os; mais je ne pouvais voir que cela de la face ou de la personne du
+vieillard; car j'avais dirigé le rayon, comme par instinct, précisément
+sur la place maudite.
+
+Et maintenant, ne vous ai-je pas dit que ce que vous preniez pour de la
+folie n'est qu'une hyperacuité des sens?--Maintenant, je vous le dis, un
+bruit sourd, étouffé, fréquent vint à mes oreilles, semblable à celui
+que fait une montre enveloppée dans du coton. Ce _son-là_, je le
+reconnus bien aussi. C'était le battement du coeur du vieux. Il accrut
+ma fureur, comme le battement du tambour exaspère le courage du soldat.
+
+Mais je me contins encore, et je restai sans bouger. Je respirais à
+peine. Je tenais la lanterne immobile. Je m'appliquais à maintenir le
+rayon droit sur l'oeil. En même temps, la charge infernale du coeur
+battait plus fort; elle devenait de plus en plus précipitée, et à chaque
+instant de plus en plus haute. La terreur du vieillard _devait_ être
+extrême! Ce battement, dis-je, devenait de plus en plus fort à chaque
+minute!--Me suivez-vous bien? Je vous ai dit que j'étais nerveux; je le
+suis en effet. Et maintenant, au plein coeur de la nuit, parmi le
+silence redoutable de cette vieille maison, un si étrange bruit jeta en
+moi une terreur irrésistible. Pendant quelques minutes encore je me
+contins et restai calme. Mais le battement devenait toujours plus fort,
+toujours plus fort! Je croyais que le coeur allait crever. Et voilà
+qu'une nouvelle angoisse s'empara de moi:--le bruit pouvait être entendu
+par un voisin! L'heure du vieillard était venue! Avec un grand hurlement
+j'ouvris brusquement la lanterne et m'élançai dans la chambre. Il ne
+poussa qu'un cri,--un seul. En un instant, je le précipitai sur le
+parquet, et je renversai sur lui tout le poids écrasant du lit. Alors je
+souris avec bonheur voyant ma besogne fort avancée. Mais pendant
+quelques minutes, le coeur battit avec un son voilé. Cela toutefois ne
+me tourmenta pas; on ne pouvait l'entendre à travers le mur. À la
+longue, il cessa. Le vieux était mort. Je relevai le lit, et j'examinai
+le corps. Oui, il était roide, roide mort. Je plaçai ma main sur le
+coeur, et l'y maintins plusieurs minutes. Aucune pulsation. Il était
+roide mort. Son oeil désormais ne me tourmenterait plus.
+
+Si vous persistez à me croire fou, cette croyance s'évanouira quand je
+vous décrirai les sages précautions que j'employai pour dissimuler le
+cadavre. La nuit avançait, et je travaillai vivement, mais en silence.
+Je coupai la tête, puis les bras, puis les jambes.
+
+Puis j'arrachai trois planches du parquet de la chambre, et je déposai
+le tout entre les voliges. Puis je replaçai les feuilles si habilement,
+si adroitement, qu'aucun oeil humain--pas même _le sien_!--n'aurait pu y
+découvrir quelque chose de louche. Il n'y avait rien à laver,--pas une
+souillure,--pas une tache de sang. J'avais été trop bien avisé pour
+cela. Un baquet avait tout absorbé,--ha! ha!
+
+Quand j'eus fini tous ces travaux, il était quatre heures,--il faisait
+toujours aussi noir qu'à minuit. Pendant que le timbre sonnait l'heure,
+on frappa à la porte de la rue. Je descendis pour ouvrir, avec un coeur
+léger,--car qu'avais-je à craindre _maintenant_? Trois hommes entrèrent
+qui se présentèrent, avec une parfaite suavité, comme officiers de
+police. Un cri avait été entendu par un voisin pendant la nuit; cela
+avait éveillé le soupçon de quelque mauvais coup: une dénonciation avait
+été transmise au bureau de police, et ces messieurs (les officiers)
+avaient été envoyés pour visiter les lieux.
+
+Je souris,--car qu'avais-je à craindre? Je souhaitai la bienvenue à ces
+gentlemen.--Le cri, dis-je, c'était moi qui l'avais poussé dans un rêve.
+Le vieux bonhomme, ajoutai-je, était en voyage dans le pays. Je promenai
+mes visiteurs par toute la maison. Je les invitai à chercher, à _bien_
+chercher. À la fin, je les conduisis dans _sa_ chambre. Je leur montrai
+ses trésors, en parfaite sûreté, parfaitement en ordre. Dans
+l'enthousiasme de ma confiance, j'apportai des sièges dans la chambre,
+et les priai de s'y reposer de leur fatigue, tandis que moi-même, avec
+la folle audace d'un triomphe parfait, j'installai ma propre chaise sur
+l'endroit même qui recouvrait le corps de la victime.
+
+Les officiers étaient satisfaits. Mes manières les avaient convaincus.
+Je me sentais singulièrement à l'aise. Ils s'assirent, et ils causèrent
+de choses familières auxquelles je répondis gaiement. Mais, au bout de
+peu de temps, je sentis que je devenais pâle, et je souhaitai leur
+départ. Ma tête me faisait mal, et il me semblait que les oreilles me
+tintaient; mais ils restaient toujours assis, et toujours ils causaient.
+Le tintement devint plus distinct;--il persista et devint encore plus
+distinct; je bavardai plus abondamment pour me débarrasser de cette
+sensation; mais elle tint bon et prit un caractère tout à fait
+décidé,--tant qu'à la fin je découvris que le bruit n'était pas dans mes
+oreilles.
+
+Sans doute je devins alors très-pâle;--mais je bavardais encore plus
+couramment et en haussant la voix. Le son augmentait toujours,--et que
+pouvais-je faire? C'était _un bruit sourd, étouffé, fréquent,
+ressemblant beaucoup à ce que ferait une montre enveloppée dans du
+coton_. Je respirai laborieusement,--les officiels n'entendaient pas
+encore. Je causai plus vite,--avec plus de véhémence; mais le bruit
+croissait incessamment.--Je me levai, et je disputai sur des niaiseries,
+dans un diapason très-élevé et avec une violente gesticulation; mais le
+bruit montait, montait toujours.--Pourquoi ne _voulaient-ils pas_ s'en
+aller?--J'arpentai çà et là le plancher lourdement et à grands pas,
+comme exaspéré par les observations de mes contradicteurs;--mais le
+bruit croissait régulièrement. Ô Dieu! que pouvais-je faire?
+J'écumais,--je battais la campagne--je jurais! j'agitais la chaise sur
+laquelle j'étais assis, et je la faisais crier sur le parquet; mais le
+bruit dominait toujours, et croissait indéfiniment. Il devenait plus
+fort,--plus fort!--toujours plus fort! Et toujours les hommes causaient,
+plaisantaient et souriaient. Était-il possible qu'ils n'entendissent
+pas? Dieu tout-puissant!--Non, non! Ils entendaient!--ils
+soupçonnaient!--ils _savaient_,--ils se faisaient un amusement de mon
+effroi!--je le crus, et je le crois encore. Mais n'importe quoi était
+plus tolérable que cette dérision! Je ne pouvais pas supporter plus
+longtemps ces hypocrites sourires! Je sentis qu'il fallait crier ou
+mourir!--et maintenant encore, l'entendez-vous?--écoutez! plus
+haut!--plus haut!--toujours plus haut!--_toujours plus haut!_
+
+Misérables!--m'écriai-je,--ne dissimulez pas plus longtemps! J'avoue la
+chose!--arrachez ces planches! c'est là! c'est là!--, c'est le battement
+de son affreux coeur!
+
+
+
+
+BÉRÉNICE
+
+ _Dicebant mihi sodales, si sepulchrum amicoe visitarem, curas meas
+ aliquaritulum fore levatas._
+ EBN ZAIAT.
+
+
+Le malheur est divers. La misère sur terre est multiforme. Dominant le
+vaste horizon comme l'arc-en-ciel, ses couleurs sont aussi
+variées,--aussi distinctes, et toutefois aussi intimement fondues.
+Dominant le vaste horizon comme l'arc-en-ciel! Comment d'un exemple de
+beauté ai-je pu tirer un type de laideur? du signe d'alliance et de paix
+une similitude de la douleur? Mais comme, en éthique, le mal est la
+conséquence du bien, de même, dans la réalité, c'est de la joie qu'est
+né le chagrin; soit que le souvenir du bonheur passé fasse l'angoisse
+d'aujourd'hui, soit que les agonies qui _sont_ tirent leur origine des
+extases qui _peuvent avoir été_.
+
+J'ai à raconter une histoire dont l'essence est pleine d'horreur. Je la
+supprimerais volontiers, si elle n'était pas une chronique de sensations
+plutôt que de faits.
+
+Mon nom de baptême est Egaeus; mon nom de famille, je le tairai. Il n'y
+a pas de château dans le pays plus chargé de gloire et d'années que mon
+mélancolique et vieux manoir héréditaire. Dès longtemps on appelait
+notre famille une race de visionnaires; et le fait est que dans
+plusieurs détails frappants,--dans le caractère de notre maison
+seigneuriale,--dans les fresques du grand salon,--dans les tapisseries
+des chambres à coucher,--dans les ciselures des piliers de la salle
+d'armes,--mais plus spécialement dans la galerie des vieux
+tableaux,--dans la physionomie de la bibliothèque,--et enfin dans la
+nature toute particulière du contenu de cette bibliothèque,--il y a
+surabondamment de quoi justifier cette croyance.
+
+Le souvenir de mes premières années est lié intimement à cette salle et
+à ses volumes,--dont je ne dirai plus rien. C'est là que mourut ma mère.
+C'est là que je suis né. Mais il serait bien oiseux de dire que je n'ai
+pas vécu auparavant,--que l'âme n'a pas une existence antérieure. Vous
+le niez?--ne disputons pas sur cette matière. Je suis convaincu et ne
+cherche point à convaincre. Il y a d'ailleurs une ressouvenance de
+formes aériennes,--d'yeux intellectuels et parlants,--de sons mélodieux
+mais mélancoliques; une ressouvenance qui ne veut pas s'en aller; une
+sorte de mémoire semblable à une ombre,--vague, variable, indéfinie,
+vacillante; et de cette ombre essentielle il me sera impossible de me
+défaire, tant que luira le soleil de ma raison.
+
+C'est dans cette chambre que je suis né. Émergeant ainsi au milieu de la
+longue nuit qui semblait être, mais qui n'était pas la non-existence,
+pour tomber tout d'un coup dans un pays féerique,--dans un palais de
+fantaisie,--dans les étranges domaines de la pensée et de l'érudition
+monastiques,--il n'est pas singulier que j'aie contemplé autour de moi
+avec un oeil effrayé et ardent,--que j'aie dépensé mon enfance dans les
+livres et prodigué ma jeunesse en rêveries; mais ce qui est
+singulier,--les années ayant marché, et le midi de ma virilité m'ayant
+trouvé vivant encore dans le manoir de mes ancêtres,--ce qui est
+étrange, c'est cette stagnation qui tomba sur les sources de ma
+vie,--c'est cette complète interversion qui s'opéra dans le caractère de
+mes pensées les plus ordinaires. Les réalités du monde m'affectaient
+comme des visions, et seulement comme des visions, pendant que les idées
+folles du pays des songes devenaient en revanche, non la pâture de mon
+existence de tous les jours, mais positivement mon unique et entière
+existence elle-même.
+
+ * * * * *
+
+Bérénice et moi, nous étions cousins, et nous grandîmes ensemble dans le
+manoir paternel. Mais nous grandîmes différemment,--moi, maladif et
+enseveli dans ma mélancolie,--elle, agile, gracieuse et débordante
+d'énergie; à elle, le vagabondage sur la colline,--à moi, les études du
+cloître; moi, vivant dans mon propre coeur, et me dévouant, corps et
+âme, à la plus intense et à la plus pénible méditation,--elle, errant
+insoucieuse à travers la vie, sans penser aux ombres de son chemin, ou à
+la fuite silencieuse des heures au noir plumage. Bérénice!--J'invoque
+son nom,--Bérénice!--et des ruines grises de ma mémoire se dressent à ce
+son mille souvenirs tumultueux! Ah! son image est là vivante devant moi,
+comme dans les premiers jours de son allégresse et de sa joie! Oh,
+magnifique et pourtant fantastique beauté! Oh! sylphe parmi les bocages
+d'Arnheim! Oh! naïade parmi ses fontaines! Et puis,--et puis tout est
+mystère et terreur, une histoire qui ne veut pas être racontée. Un
+mal,--un mal fatal s'abattit sur sa constitution comme le simoun; et
+même pendant que je la contemplais, l'esprit de métamorphose passait sur
+elle et l'enlevait, pénétrant son esprit, ses habitudes, son caractère,
+et, de la manière la plus subtile et la plus terrible, perturbant même
+son identité! Hélas! le destructeur venait et s'en allait;--mais la
+victime,--la vraie Bérénice,--qu'est-elle devenue? Je ne connaissais pas
+celle-ci, ou du moins je ne la reconnaissais plus comme Bérénice.
+
+Parmi la nombreuse série de maladies amenées par cette fatale et
+principale attaque, qui opéra une si horrible révolution dans l'être
+physique et moral de ma cousine, il faut mentionner, comme la plus
+affligeante et la plus opiniâtre, une espèce d'épilepsie qui souvent se
+terminait en catalepsie,--catalepsie ressemblant parfaitement à la mort,
+et dont elle se réveillait, dans quelques cas, d'une manière tout à fait
+brusque et soudaine. En même temps, mon propre mal,--car on m'a dit que
+je ne pouvais pas l'appeler d'un autre nom,--mon propre mal grandissait
+rapidement, et, ses symptômes s'aggravant par un usage immodéré de
+l'opium, il prit finalement le caractère d'une monomanie d'une forme
+nouvelle et extraordinaire. D'heure en heure, de minute en minute, il
+gagnait de l'énergie, et à la longue il usurpa sur moi la plus
+singulière et la plus incompréhensible domination. Cette monomanie, s'il
+faut que je me serve de ce terme, consistait dans une irritabilité
+morbide des facultés de l'esprit que la langue philosophique comprend
+dans le mot: facultés d'attention. Il est plus que probable que je ne
+suis pas compris; mais je crains, en vérité, qu'il ne me soit absolument
+impossible de donner au commun des lecteurs une idée exacte de cette
+nerveuse _intensité d'intérêt_ avec laquelle, dans mon cas, la faculté
+méditative,--pour éviter la langue technique,--s'appliquait et se
+plongeait dans la contemplation des objets les plus vulgaires du monde.
+
+Réfléchir infatigablement de longues heures, l'attention rivée à quelque
+citation puérile sur la marge ou dans le texte d'un livre,--rester
+absorbé, la plus grande partie d'une journée d'été, dans une ombre
+bizarre s'allongeant obliquement sur la tapisserie ou sur le
+plancher,--m'oublier une nuit entière à surveiller la flamme droite
+d'une lampe ou les braises du foyer,--rêver des jours entiers sur le
+parfum d'une fleur,--répéter, d'une manière monotone, quelque mot
+vulgaire, jusqu'à ce que le son, à force d'être répété, cessât de
+présenter à l'esprit une idée quelconque,--perdre tout sentiment de
+mouvement ou d'existence physique dans un repos absolu obstinément
+prolongé,--telles étaient quelques-unes des plus communes et des moins
+pernicieuses aberrations de mes facultés mentales, aberrations qui sans
+doute ne sont pas absolument sans exemple, mais qui défient certainement
+toute explication et toute analyse.
+
+Encore, je veux être bien compris. L'anormale, intense et morbide
+attention ainsi excitée par des objets frivoles en eux-mêmes est d'une
+nature qui ne doit pas être confondue avec ce penchant à la rêverie
+commun à toute l'humanité, et auquel se livrent surtout les personnes
+d'une imagination ardente. Non-seulement elle n'était pas, comme on
+pourrait le supposer d'abord, un terme excessif et une exagération de ce
+penchant, mais encore elle en était originairement et essentiellement
+distincte. Dans l'un de ces cas, le rêveur, l'homme imaginatif, étant
+intéressé par un objet généralement non frivole, perd peu à peu son
+objet de vue à travers une immensité de déductions et de suggestions qui
+en jaillit, si bien qu'à la fin d'une de ces songeries _souvent remplies
+de volupté_ il trouve l'_incitamentum_, ou cause première de ses
+réflexions, entièrement évanoui et oublié. Dans mon cas, le point de
+départ était _invariablement frivole_, quoique revêtant, à travers le
+milieu de ma vision maladive, une importance imaginaire et de
+réfraction. Je faisais peu de déductions,--si toutefois j'en faisais; et
+dans ce cas elles retournaient opiniâtrement à l'objet principe comme à
+un centre. Les méditations n'étaient _jamais_ agréables; et, à la fin de
+la rêverie, la cause première, bien loin d'être hors de vue, avait
+atteint cet intérêt surnaturellement exagéré qui était le trait dominant
+de mon mal. En un mot, la faculté de l'esprit plus particulièrement
+excitée en moi était, comme je l'ai dit, la faculté de l'attention,
+tandis que, chez le rêveur ordinaire, c'est celle de la méditation.
+
+Mes livres, à cette époque, s'ils ne servaient pas positivement à
+irriter le mal, participaient largement, on doit le comprendre, par leur
+nature imaginative et irrationnelle, des qualités caractéristiques du
+mal lui-même. Je me rappelle fort bien, entre autres, le traité du noble
+italien Coelius Secundus Curio, _De Amplitudine Beati Regni Dei_; le
+grand ouvrage de saint Augustin, _la Cité de Dieu_, et le _De Carne
+Christi_, de Tertullien, de qui l'inintelligible pensée:--_Mortuus est
+Dei Filius; credibile est quia ineptum est; et sepultus resurrexit;
+certum est quia impossibile est_,--absorba exclusivement tout mon temps,
+pendant plusieurs semaines d'une laborieuse et infructueuse
+investigation.
+
+On jugera sans doute que, dérangée de son équilibre par des choses
+insignifiantes, ma raison avait quelque ressemblance avec cette roche
+marine dont parle Ptolémée Héphestion, qui résistait immuablement à
+toutes les attaques des hommes et à la fureur plus terrible des eaux et
+des vents, et qui tremblait seulement au toucher de la fleur nommée
+asphodèle. À un penseur inattentif il paraîtra tout simple et hors de
+doute que la terrible altération produite dans la condition _morale_ de
+Bérénice par sa déplorable maladie dût me fournir maint sujet d'exercer
+cette intense et anormale méditation dont j'ai eu quelque peine à
+expliquer la nature. Eh bien! il n'en était absolument rien. Dans les
+intervalles lucides de mon infirmité, son malheur me causait, il est
+vrai, du chagrin; cette ruine totale de sa belle et douce vie me
+touchait profondément le coeur; je méditais fréquemment et amèrement sur
+les voies mystérieuses et étonnantes par lesquelles une si étrange et si
+soudaine révolution avait pu se produire. Mais ces réflexions ne
+participaient pas de l'idiosyncrasie de mon mal, et étaient telles
+qu'elles se seraient offertes dans des circonstances analogues à la
+masse ordinaire des hommes. Quant à ma maladie, fidèle à son caractère
+propre, elle se faisait une pâture des changements moins importants,
+mais plus saisissants, qui se manifestaient dans le système _physique_
+de Bérénice,--dans la singulière et effrayante distorsion de son
+identité personnelle.
+
+Dans les jours les plus brillants de son incomparable beauté,
+très-sûrement je ne l'avais jamais aimée. Dans l'étrange anomalie de mon
+existence, les sentiments ne me sont _jamais_ venus du coeur, et mes
+passions sont _toujours_ venues de l'esprit. À travers les blancheurs du
+crépuscule,--à midi, parmi les ombres treillissées de la forêt,--et la
+nuit dans le silence de ma bibliothèque,--elle avait traversé mes yeux,
+et je l'avais vue,--non comme la Bérénice vivante et respirante, mais
+comme la Bérénice d'un songe; non comme un être de la terre, un être
+charnel, mais comme l'abstraction d'un tel être; non comme une chose à
+admirer, mais à analyser; non comme un objet d'amour, mais comme le
+thème d'une méditation aussi abstruse qu'irrégulière. Et
+_maintenant_,--maintenant je frissonnais en sa présence, je pâlissais à
+son approche; cependant, tout en me lamentant amèrement sur sa
+déplorable condition de déchéance, je me rappelai qu'elle m'avait
+longtemps aimé, et dans un mauvais moment je lui parlai de mariage.
+
+Enfin l'époque fixée pour nos noces approchait, quand, dans une
+après-midi d'hiver,--dans une de ces journées intempestivement chaudes,
+calmes et brumeuses, qui sont les nourrices de la belle Halcyone,--je
+m'assis, me croyant seul, dans le cabinet de la bibliothèque. Mais en
+levant les yeux, je vis Bérénice debout devant moi.
+
+Fut-ce mon imagination surexcitée,--ou l'influence brumeuse de
+l'atmosphère,--ou le crépuscule incertain de la chambre,--ou le vêtement
+obscur qui enveloppait sa taille,--qui lui prêta ce contour si tremblant
+et si indéfini? Je ne pourrais le dire. Peut-être avait-elle grandi
+depuis sa maladie. Elle ne dit pas un mot; et moi, pour rien au monde,
+je n'aurais prononcé une syllabe. Un frisson de glace parcourut mon
+corps; une sensation d'insupportable angoisse m'oppressait; une
+dévorante curiosité pénétrait mon âme; et, me renversant dans le
+fauteuil, je restai quelque temps sans souffle et sans mouvement, les
+yeux cloués sur sa personne. Hélas! son amaigrissement était excessif,
+et pas un vestige de l'être primitif n'avait survécu et ne s'était
+réfugié dans un seul contour. À la fin, mes regards tombèrent ardemment
+sur sa figure.
+
+Le front était haut, très-pâle, et singulièrement placide; et les
+cheveux, autrefois d'un noir de jais, le recouvraient en partie, et
+ombrageaient les tempes creuses d'innombrables boucles, actuellement
+d'un blond ardent, dont le caractère fantastique jurait cruellement avec
+la mélancolie dominante de sa physionomie. Les yeux étaient sans vie et
+sans éclat, en apparence sans pupilles, et involontairement je détournai
+ma vue de leur fixité vitreuse pour contempler les lèvres amincies et
+recroquevillées. Elles s'ouvrirent, et dans un sourire singulièrement
+significatif _les dents_ de la nouvelle Bérénice se révélèrent lentement
+à ma vue. Plût à Dieu que je ne les eusse jamais regardées, ou que, les
+ayant regardées, je fusse mort!
+
+ * * * * *
+
+Une porte en se fermant me troubla, et, levant les yeux, je vis que ma
+cousine avait quitté la chambre. Mais la chambre dérangée de mon
+cerveau, le _spectre_ blanc et terrible de ses dents ne l'avait pas
+quittée et n'en voulait pas sortir. Pas une piqûre sur leur
+surface,--pas une nuance dans leur émail,--pas une pointe sur leurs
+arêtes que ce passager sourire n'ait suffi à imprimer dans ma mémoire!
+Je les vis _même alors_ plus distinctement que je ne les avais vues
+_tout à l'heure_.--Les dents!--les dents!--Elles étaient là,--et puis
+là,--et partout,--visibles, palpables devant moi; longues, étroites et
+excessivement blanches, avec les lèvres pâles se tordant autour,
+affreusement distendues comme elles étaient naguère. Alors arriva la
+pleine furie de ma monomanie, et je luttai en vain contre son
+irrésistible et étrange influence. Dans le nombre infini des objets du
+monde extérieur, je n'avais de pensées que pour les dents. J'éprouvais à
+leur endroit un désir frénétique. Tous les autres sujets, tous les
+intérêts divers furent absorbés dans cette unique contemplation.
+Elles--elles seules,--étaient présentes à l'oeil de mon esprit, et leur
+individualité exclusive devint l'essence de ma vie intellectuelle. Je
+les regardais dans tous les jours. Je les tournais dans tous les sens.
+J'étudiais leur caractère. J'observais leurs marques particulières. Je
+méditais sur leur conformation. Je réfléchissais à l'altération de leur
+nature. Je frissonnais en leur attribuant dans mon imagination une
+faculté de sensation et de sentiment, et même, sans le secours des
+lèvres, une puissance d'expression morale. On a fort bien dit de
+mademoiselle Sallé que _tous ses pas étaient des sentiments_, et de
+Bérénice je croyais plus sérieusement que _toutes les dents étaient des
+idées. Des idées!_--ah! voilà la pensée absurde qui m'a perdu! _Des
+idées!_--ah! _voilà donc pourquoi_ je les convoitais si follement! Je
+sentais que leur possession pouvait seule me rendre la paix et rétablir
+ma raison.
+
+Et le soir descendit ainsi sur moi,--et les ténèbres vinrent,
+s'installèrent, et puis s'en allèrent,--et un jour nouveau parut,--et
+les brumes d'une seconde nuit s'amoncelèrent autour de moi,--et toujours
+je restais immobile dans cette chambre solitaire,--toujours assis,
+toujours enseveli dans ma méditation,--et toujours le _fantôme_ des
+dents maintenait son influence terrible, au point qu'avec la plus
+vivante et la plus hideuse netteté il flottait çà et là à travers la
+lumière et les ombres changeantes de la chambre. Enfin, au milieu de mes
+rêves, éclata un grand cri d'horreur et d'épouvante, auquel succéda,
+après une pause, un bruit de voix désolées, entrecoupées par de sourds
+gémissements de douleur ou de deuil. Je me levai, et, ouvrant une des
+portes de la bibliothèque, je trouvai dans l'antichambre une domestique
+tout en larmes, qui me dit que Bérénice n'existait plus! Elle avait été
+prise d'épilepsie dans la matinée; et maintenant, à la tombée de la
+nuit, la fosse attendait sa future habitante, et tous les préparatifs de
+l'ensevelissement étaient terminés.
+
+ * * * * *
+
+Le coeur plein d'angoisse, et oppressé par la crainte, je me dirigeai
+avec répugnance vers la chambre à coucher de la défunte. La chambre
+était vaste et très-sombre, et à chaque pas je me heurtais contre les
+préparatifs de la sépulture. Les rideaux du lit, me dit un domestique,
+étaient fermés sur la bière, et dans cette bière, ajouta-t-il à voix
+basse, gisait tout ce qui restait de Bérénice.
+
+Qui donc me demanda si je ne voulais pas voir le corps?--Je ne vis
+remuer les lèvres de personne; cependant la question avait été bien
+faite, et l'écho des dernières syllabes traînait encore dans la chambre.
+Il était impossible de refuser, et, avec un sentiment d'oppression, je
+me traînai à côté du lit. Je soulevai doucement les sombres draperies
+des courtines; mais, en les laissant retomber, elles descendirent sur
+mes épaules, et, me séparant du monde vivant, elles m'enfermèrent dans
+la plus étroite communion avec la défunte.
+
+Toute l'atmosphère de la chambre sentait la mort; mais l'air particulier
+de la bière me faisait mal, et je m'imaginais qu'une odeur délétère
+s'exhalait déjà du cadavre. J'aurais donné des mondes pour échapper,
+pour fuir la pernicieuse influence de la mortalité, pour respirer une
+fois encore l'air pur des cieux éternels. Mais je n'avais plus la
+puissance de bouger, mes genoux vacillaient sous moi, et j'avais pris
+racine dans le sol, regardant fixement le cadavre rigide étendu tout de
+son long dans la bière ouverte.
+
+Dieu du ciel! est-ce possible? Mon cerveau s'est-il égaré? ou le doigt
+de la défunte a-t-il remué dans la toile blanche qui l'enfermait?
+Frissonnant d'une inexprimable crainte, je levai lentement les yeux pour
+voir la physionomie du cadavre. On avait mis un bandeau autour des
+mâchoires; mais, je ne sais comment, il s'était dénoué. Les lèvres
+livides se tordaient en une espèce de sourire, et à travers leur cadre
+mélancolique les dents de Bérénice, blanches, luisantes, terribles, me
+_regardaient_ encore avec une trop vivante réalité. Je m'arrachai
+convulsivement du lit, et, sans prononcer un mot, je m'élançai comme un
+maniaque hors de cette chambre de mystère, d'horreur et de mort.
+
+ * * * * *
+
+Je me retrouvai dans la bibliothèque; j'étais assis, j'étais seul. Il me
+semblait que je sortais d'un rêve confus et agité. Je m'aperçus qu'il
+était minuit, et j'avais bien pris mes précautions pour que Bérénice fût
+enterrée après le coucher du soleil; mais je n'ai pas gardé une
+intelligence bien positive ni bien définie de ce qui s'est passé durant
+ce lugubre intervalle. Cependant ma mémoire était pleine
+d'horreur,--horreur d'autant plus horrible qu'elle était plus
+vague,--d'une terreur que son ambiguïté rendait plus terrible. C'était
+comme une page effrayante du registre de mon existence, écrite tout
+entière avec des souvenirs obscurs, hideux et inintelligibles. Je
+m'efforçai de les déchiffrer, mais en vain. De temps à autre, cependant,
+semblable à l'âme d'un son envolé, un cri grêle et perçant,--une voix de
+femme,--semblait tinter dans mes oreilles. J'avais accompli quelque
+chose;--mais qu'était-ce donc? Je m'adressais à moi-même la question à
+haute voix, et les échos de la chambre me chuchotaient en manière de
+réponse:--_Qu'était-ce donc?_
+
+Sur la table, à côté de moi, brûlait une lampe, et auprès était une
+petite boîte d'ébène. Ce n'était pas une boîte d'un style remarquable,
+et je l'avais déjà vue fréquemment, car elle appartenait au médecin de
+la famille; mais comment était-elle venue _là_, sur ma table, et
+pourquoi frissonnai-je en la regardant? C'étaient là des choses qui ne
+valaient pas la peine d'y prendre garde; mais mes yeux tombèrent à la
+fin sur les pages ouvertes d'un livre, et sur une phrase soulignée.
+C'étaient les mots singuliers, mais fort simples, du poëte Ebn Zaiat:
+_Dicebant mihi sodales, si sepulchrum amicae visitarem, curas meas
+aliquantulum fore levatas._--D'où vient donc qu'en les lisant mes
+cheveux se dressèrent sur ma tête et que mon sang se glaça dans mes
+veines?
+
+On frappa un léger coup à la porte de la bibliothèque, et, pâle comme un
+habitant de la tombe, un domestique entra sur la pointe du pied. Ses
+regards étaient égarés par la terreur, et il me parla d'une voix
+très-basse, tremblante, étranglée. Que me dit-il?--J'entendis quelques
+phrases par-ci par-là. Il me raconta, ce me semble, qu'un cri effroyable
+avait troublé le silence de la nuit,--que tous les domestiques s'étaient
+réunis,--qu'on avait cherché dans la direction du son,--et enfin sa voix
+basse devint distincte à faire frémir quand il me parla d'une violation
+de sépulture,--d'un corps défiguré, dépouillé de son linceul, mais
+respirant encore,--palpitant encore,--_encore vivant_!
+
+Il regarda mes vêtements; ils étaient grumeleux de boue et de sang. Sans
+dire un mot, il me prit doucement par la main; elle portait des
+stigmates d'ongles humains. Il dirigea mon attention vers un objet placé
+contre le mur. Je le regardai quelques minutes: c'était une bêche. Avec
+un cri je me jetai sur la table et me saisis de la boîte d'ébène. Mais
+je n'eus pas la force de l'ouvrir; et, dans mon tremblement, elle
+m'échappa des mains, tomba lourdement et se brisa en morceaux; et il
+s'en échappa, roulant avec un vacarme de ferraille, quelques instruments
+de chirurgie dentaire, et avec eux trente-deux petites choses blanches,
+semblables à de l'ivoire, qui s'éparpillèrent çà et là sur le plancher.
+
+
+
+
+LA CHUTE DE LA MAISON USHER
+
+ Son coeur est un luth suspendu;
+ Sitôt qu'on le touche, il résonne.
+ DE BÉRANGER.
+
+
+Pendant toute une journée d'automne, journée fuligineuse, sombre et
+muette, où les nuages pesaient lourds et bas dans le ciel, j'avais
+traversé seul et à cheval une étendue de pays singulièrement lugubre, et
+enfin, comme les ombres du soir approchaient, je me trouvai en vue de la
+mélancolique Maison Usher. Je ne sais comment cela se fit,--mais, au
+premier coup d'oeil que je jetai sur le bâtiment, un sentiment
+d'insupportable tristesse pénétra mon âme. Je dis insupportable, car
+cette tristesse n'était nullement tempérée par une parcelle de ce
+sentiment dont l'essence poétique fait presque une volupté, et dont
+l'âme est généralement saisie en face des images naturelles les plus
+sombres de la désolation et de la terreur. Je regardais le tableau placé
+devant moi, et, rien qu'à voir la maison et la perspective
+caractéristique de ce domaine,--les murs qui avaient froid,--les
+fenêtres semblables à des yeux distraits,--quelques bouquets de joncs
+vigoureux,--quelques troncs d'arbres blancs et dépéris,--j'éprouvais cet
+entier affaissement d'âme qui, parmi les sensations terrestres, ne peut
+se mieux comparer qu'à l'arrière-rêverie du mangeur d'opium,--à son
+navrant retour à la vie journalière,--à l'horrible et lente retraite du
+voile. C'était une glace au coeur, un abattement, un malaise,--une
+irrémédiable tristesse de pensée qu'aucun aiguillon de l'imagination ne
+pouvait raviver ni pousser au grand. Qu'était donc,--je m'arrêtai pour y
+penser,--qu'était donc ce je ne sais quoi qui m'énervait ainsi en
+contemplant la Maison Usher? C'était un mystère tout à fait insoluble,
+et je ne pouvais pas lutter contre les pensées ténébreuses qui
+s'amoncelaient sur moi pendant que j'y réfléchissais. Je fus forcé de me
+rejeter dans cette conclusion peu satisfaisante, qu'il existe des
+combinaisons d'objets naturels très-simples qui ont la puissance de nous
+affecter de cette sorte, et que l'analyse de cette puissance gît dans
+des considérations où nous perdrions pied. Il était possible,
+pensais-je, qu'une simple différence dans l'arrangement des matériaux de
+la décoration, des détails du tableau, suffît pour modifier, pour
+annihiler peut-être cette puissance d'impression douloureuse; et,
+agissant d'après cette idée, je conduisis mon cheval vers le bord
+escarpé d'un noir et lugubre étang, qui, miroir immobile, s'étalait
+devant le bâtiment; et je regardai--mais avec un frisson plus pénétrant
+encore que la première fois--les images répercutées et renversées des
+joncs grisâtres, des troncs d'arbres sinistres, et des fenêtres
+semblables à des yeux sans pensée.
+
+C'était néanmoins dans cet habitacle de mélancolie que je me proposais
+de séjourner pendant quelques semaines. Son propriétaire, Roderick
+Usher, avait été l'un de mes bons camarades d'enfance; mais plusieurs
+années s'étaient écoulées depuis notre dernière entrevue. Une lettre
+cependant m'était parvenue récemment dans une partie lointaine du
+pays,--une lettre de lui,--dont la tournure follement pressante
+n'admettait pas d'autre réponse que ma présence même. L'écriture portait
+la trace d'une agitation nerveuse. L'auteur de cette lettre me parlait
+d'une maladie physique aiguë,--d'une affection mentale qui
+l'oppressait,--et d'un ardent désir de me voir, comme étant son meilleur
+et véritablement son seul ami,--espérant trouver dans la joie de ma
+société quelque soulagement à son mal. C'était le ton dans lequel toutes
+ces choses et bien d'autres encore étaient dites,--c'était cette
+ouverture d'un coeur suppliant, qui ne me permettaient pas l'hésitation;
+en conséquence, j'obéis immédiatement à ce que je considérais toutefois
+comme une invitation des plus singulières.
+
+Quoique dans notre enfance nous eussions été camarades intimes, en
+réalité, je ne savais pourtant que fort peu de chose de mon ami. Une
+réserve excessive avait toujours été dans ses habitudes. Je savais
+toutefois qu'il appartenait à une famille très-ancienne qui s'était
+distinguée depuis un temps immémorial par une sensibilité particulière
+de tempérament. Cette sensibilité s'était déployée, à travers les âges,
+dans de nombreux ouvrages d'un art supérieur et s'était manifestée, de
+vieille date, par les actes répétés d'une charité aussi large que
+discrète, ainsi que par un amour passionné pour les difficultés plutôt
+peut-être que pour les beautés orthodoxes, toujours si facilement
+reconnaissables, de la science musicale. J'avais appris aussi ce fait
+très-remarquable que la souche de la race d'Usher, si glorieusement
+ancienne qu'elle fût, n'avait jamais, à aucune époque, poussé de branche
+durable; en d'autres termes, que la famille entière ne s'était perpétuée
+qu'en ligne directe, à quelques exceptions près, très-insignifiantes et
+très-passagères. C'était cette absence,--pensai-je, tout en rêvant au
+parfait accord entre le caractère des lieux et le caractère proverbial
+de la race, et en réfléchissant à l'influence que dans une longue suite
+de siècles l'un pouvait avoir exercée sur l'autre,--c'était peut-être
+cette absence de branche collatérale et de transmission constante de
+père en fils du patrimoine et du nom qui avaient à la longue si bien
+identifié les deux, que le nom primitif du domaine s'était fondu dans la
+bizarre et équivoque appellation de _Maison Usher_,--appellation usitée
+parmi les paysans, et qui semblait, dans leur esprit, enfermer la
+famille et l'habitation de famille.
+
+J'ai dit que le seul effet de mon expérience quelque peu
+puérile,--c'est-à-dire d'avoir regardé dans l'étang,--avait été de
+rendre plus profonde ma première et si singulière impression. Je ne dois
+pas douter que la conscience de ma superstition croissante--pourquoi ne
+la définirais-je pas ainsi?--n'ait principalement contribué à accélérer
+cet accroissement. Telle est, je le savais de vieille date, la loi
+paradoxale de tous les sentiments qui ont la terreur pour base. Et ce
+fut peut-être l'unique raison qui fit que, quand mes yeux, laissant
+l'image dans l'étang, se relevèrent vers la maison elle-même, une
+étrange idée me poussa dans l'esprit,--une idée si ridicule, en vérité,
+que, si j'en fais mention, c'est seulement pour montrer la force vive
+des sensations qui m'oppressaient. Mon imagination avait si bien
+travaillé, que je croyais réellement qu'autour de l'habitation et du
+domaine planait une atmosphère qui lui était particulière, ainsi qu'aux
+environs les plus proches,--une atmosphère qui n'avait pas d'affinité
+avec l'air du ciel, mais qui s'exhalait des arbres dépéris, des
+murailles grisâtres et de l'étang silencieux,--une vapeur mystérieuse et
+pestilentielle, à peine visible, lourde, paresseuse et d'une couleur
+plombée.
+
+Je secouai de mon esprit ce qui ne pouvait être qu'un rêve, et
+j'examinai avec plus d'attention l'aspect réel du bâtiment. Son
+caractère dominant semblait être celui d'une excessive antiquité. La
+décoloration produite par les siècles était grande. De menues fongosités
+recouvraient toute la face extérieure et la tapissaient, à partir du
+toit, comme une fine étoffe curieusement brodée. Mais tout cela
+n'impliquait aucune détérioration extraordinaire. Aucune partie de la
+maçonnerie n'était tombée, et il semblait qu'il y eût une contradiction
+étrange entre la consistance générale intacte de toutes ses parties et
+l'état particulier des pierres émiettées, qui me rappelaient
+complètement la spécieuse intégrité de ces vieilles boiseries qu'on a
+laissées longtemps pourrir dans quelque cave oubliée, loin du souffle de
+l'air extérieur. À part cet indice d'un vaste délabrement, l'édifice ne
+donnait aucun symptôme de fragilité. Peut-être l'oeil d'un observateur
+minutieux aurait-il découvert une fissure à peine visible, qui, partant
+du toit de la façade, se frayait une route en zigzag à travers le mur et
+allait se perdre dans les eaux funestes de l'étang.
+
+Tout en remarquant ces détails, je suivis à cheval une courte chaussée
+qui me menait à la maison. Un valet de chambre prit mon cheval, et
+j'entrai sous la voûte gothique du vestibule. Un domestique, au pas
+furtif, me conduisit en silence à travers maint passage obscur et
+compliqué vers le cabinet de son maître. Bien des choses que je
+rencontrai dans cette promenade contribuèrent, je ne sais comment, à
+renforcer les sensations vagues dont j'ai déjà parlé. Les objets qui
+m'entouraient--les sculptures des plafonds, les sombres tapisseries des
+murs, la noirceur d'ébène des parquets et les fantasmagoriques trophées
+armoriaux qui bruissaient, ébranlés par ma marche précipitée, étaient
+choses bien connues de moi. Mon enfance avait été accoutumée à des
+spectacles analogues,--et, quoique je les reconnusse sans hésitation
+pour des choses qui m'étaient familières, j'admirais quelles pensées
+insolites ces images ordinaires évoquaient en moi. Sur l'un des
+escaliers, je rencontrai le médecin de la famille. Sa physionomie, à ce
+qu'il me sembla, portait une expression mêlée de malignité basse et de
+perplexité. Il me croisa précipitamment et passa. Le domestique ouvrit
+alors une porte et m'introduisit en présence de son maître.
+
+La chambre dans laquelle je me trouvai était très-grande et très-haute;
+les fenêtres, longues, étroites, et à une telle distance du noir
+plancher de chêne, qu'il était absolument impossible d'y atteindre. De
+faibles rayons d'une lumière cramoisie se frayaient un chemin à travers
+les carreaux treillissés, et rendaient suffisamment distincts les
+principaux objets environnants; l'oeil néanmoins s'efforçait en vain
+d'atteindre les angles lointains de la chambre ou les enfoncements du
+plafond arrondi en voûte et sculpté. De sombres draperies tapissaient
+les murs. L'ameublement général était extravagant, incommode, antique et
+délabré. Une masse de livres et d'instruments de musique gisait
+éparpillée çà et là, mais ne suffisait pas à donner une vitalité
+quelconque au tableau. Je sentais que je respirais une atmosphère de
+chagrin. Un air de mélancolie âpre, profonde, incurable, planait sur
+tout et pénétrait tout.
+
+À mon entrée, Usher se leva d'un canapé sur lequel il était couché tout
+de son long et m'accueillit avec une chaleureuse vivacité, qui
+ressemblait fort,--telle fut, du moins, ma première pensée,--à une
+cordialité emphatique,--à l'effort d'un homme du monde ennuyé, qui obéit
+à une circonstance. Néanmoins, un coup d'oeil jeté sur sa physionomie me
+convainquit de sa parfaite sincérité. Nous nous assîmes, et, pendant
+quelques moments, comme il restait muet, je le contemplai avec un
+sentiment moitié de pitié et moitié d'effroi. À coup sûr, jamais homme
+n'avait aussi terriblement changé, et en aussi peu de temps, que
+Roderick Usher! Ce n'était qu'avec peine que je pouvais consentir à
+admettre l'identité de l'homme placé en face de moi avec le compagnon de
+mes premières années. Le caractère de sa physionomie avait toujours été
+remarquable. Un teint cadavéreux,--un oeil large, liquide et lumineux au
+delà de toute comparaison,--des lèvres un peu minces et très-pâles, mais
+d'une courbe merveilleusement belle,--un nez d'un moule hébraïque,
+très-délicat, mais d'une ampleur de narines qui s'accorde rarement avec
+une pareille forme,--un menton d'un modèle charmant, mais qui, par un
+manque de saillie, trahissait un manque d'énergie morale,--des cheveux
+d'une douceur et d'une ténuité plus qu'arachnéennes,--tous ces traits,
+auxquels il faut ajouter un développement frontal excessif, lui
+faisaient une physionomie qu'il n'était pas facile d'oublier. Mais
+actuellement, dans la simple exagération du caractère de cette figure et
+de l'expression qu'elle présentait habituellement, il y avait un tel
+changement, que je doutais de l'homme à qui je parlais. La pâleur
+maintenant spectrale de la peau et l'éclat maintenant miraculeux de
+l'oeil me saisissaient particulièrement et m'épouvantaient. Puis il
+avait laissé croître indéfiniment ses cheveux sans s'en apercevoir, et,
+comme cet étrange tourbillon aranéeux flottait plutôt qu'il ne tombait
+autour de sa face, je ne pouvais, même avec de la bonne volonté, trouver
+dans leur étonnant style arabesque rien qui rappelât la simple humanité.
+
+Je fus tout d'abord frappé d'une certaine incohérence,--d'une
+inconsistance dans les manières de mon ami,--et je découvris bientôt que
+cela provenait d'un effort incessant, aussi faible que puéril, pour
+maîtriser une trépidation habituelle,--une excessive agitation nerveuse.
+Je m'attendais bien à quelque chose dans ce genre, et j'y avais été
+préparé non-seulement par sa lettre, mais aussi par le souvenir de
+certains traits de son enfance, et par des conclusions déduites de sa
+singulière conformation physique et de son tempérament. Son action était
+alternativement vive et indolente. Sa voix passait rapidement d'une
+indécision tremblante,--quand les esprits vitaux semblaient entièrement
+absents,--à cette espèce de brièveté énergique,--à cette énonciation
+abrupte, solide, pausée et sonnant le creux,--à ce parler guttural et
+rude, parfaitement balancé et modulé, qu'on peut observer chez le
+parfait ivrogne ou l'incorrigible mangeur d'opium pendant les périodes
+de leur plus intense excitation.
+
+Ce fut dans ce ton qu'il parla de l'objet de ma visite, de son ardent
+désir de me voir, et de la consolation qu'il attendait de moi. Il
+s'étendit assez longuement et s'expliqua à sa manière sur le caractère
+de sa maladie. C'était, disait-il, un mal de famille, un mal
+constitutionnel, un mal pour lequel il désespérait de trouver un
+remède,--une simple affection nerveuse,--ajouta-t-il
+immédiatement,--dont, sans doute, il serait bientôt délivré. Elle se
+manifestait par une foule de sensations extranaturelles. Quelques-unes,
+pendant qu'il me les décrivait, m'intéressèrent et me confondirent; il
+se peut cependant que les termes et le ton de son débit y aient été pour
+beaucoup. Il souffrait vivement d'une acuité morbide des sens; les
+aliments les plus simples étaient pour lui les seuls tolérables; il ne
+pouvait porter, en fait de vêtement, que certains tissus; toutes les
+odeurs de fleurs le suffoquaient; une lumière, même faible, lui
+torturait les yeux; et il n'y avait que quelques sons particuliers,
+c'est-à-dire ceux des instruments à cordes, qui ne lui inspirassent pas
+d'horreur.
+
+Je vis qu'il était l'esclave subjugué d'une espèce de terreur tout à
+fait anormale.--Je mourrai,--dit-il,--il _faut_ que je meure de cette
+déplorable folie. C'est ainsi, ainsi, et non pas autrement, que je
+périrai. Je redoute les événements à venir, non en eux-mêmes, mais dans
+leurs résultats. Je frissonne à la pensée d'un incident quelconque, du
+genre le plus vulgaire, qui peut opérer sur cette intolérable agitation
+de mon âme. Je n'ai vraiment pas horreur du danger, excepté dans son
+effet positif,--la terreur. Dans cet état d'énervation,--état
+pitoyable,--je sens que tôt ou tard le moment viendra où la vie et la
+raison m'abandonneront à la fois, dans quelque lutte inégale avec le
+sinistre fantôme,--LA PEUR!
+
+J'appris aussi, par intervalles, et par des confidences hachées, des
+demi-mots et des sous-entendus, une autre particularité de sa situation
+morale. Il était dominé par certaines impressions superstitieuses
+relatives au manoir qu'il habitait, et d'où il n'avait pas osé sortir
+depuis plusieurs années,--relatives à une influence dont il traduisait
+la force supposée en des termes trop ténébreux pour être rapportés
+ici,--une influence que quelques particularités dans la forme même et
+dans la matière du manoir héréditaire avaient, par l'usage de la
+souffrance, disait-il, imprimée sur son esprit,--un effet que le
+_physique_ des murs gris, des tourelles et de l'étang noirâtre où se
+mirait tout le bâtiment, avait à la longue créé sur le _moral_ de son
+existence.
+
+Il admettait toutefois, mais non sans hésitation, qu'une bonne part de
+la mélancolie singulière dont il était affligé pouvait être attribuée à
+une origine plus naturelle et beaucoup plus positive,--à la maladie
+cruelle et déjà ancienne,--enfin, à la mort évidemment prochaine d'une
+soeur tendrement aimée,--sa seule société depuis de longues années,--sa
+dernière et sa seule parente sur la terre.--Sa mort,--dit-il avec une
+amertume que je n'oublierai jamais,--me laissera,--moi, le frêle et le
+désespéré,--dernier de l'antique race des Usher.--Pendant qu'il parlait,
+lady Madeline,--c'est ainsi qu'elle se nommait,--passa lentement dans
+une partie reculée de la chambre, et disparut sans avoir pris garde à ma
+présence. Je la regardai avec un immense étonnement, où se mêlait
+quelque terreur; mais il me sembla impossible de me rendre compte de mes
+sentiments. Une sensation de stupeur m'oppressait, pendant que mes yeux
+suivaient ses pas qui s'éloignaient. Lorsque enfin une porte se fut
+fermée sur elle, mon regard chercha instinctivement et curieusement la
+physionomie de son frère;--mais il avait plongé sa face dans ses mains,
+et je pus voir seulement qu'une pâleur plus qu'ordinaire s'était
+répandue sur les doigts amaigris, à travers lesquels filtrait une pluie
+de larmes passionnées.
+
+La maladie de lady Madeline avait longtemps bafoué la science de ses
+médecins. Une apathie fixe, un épuisement graduel de sa personne, et des
+crises fréquentes, quoique passagères, d'un caractère presque
+cataleptique, en étaient les diagnostics très-singuliers. Jusque-là,
+elle avait bravement porté le poids de la maladie et ne s'était pas
+encore résignée à se mettre au lit; mais, sur la fin du soir de mon
+arrivée au château, elle cédait--comme son frère me le dit dans la nuit
+avec une inexprimable agitation,--à la puissance écrasante du fléau, et
+j'appris que le coup d'oeil que j'avais jeté sur elle serait
+probablement le dernier,--que je ne verrais plus la dame, vivante du
+moins.
+
+Pendant les quelques jours qui suivirent, son nom ne fut prononcé ni par
+Usher ni par moi; et durant cette période je m'épuisai en efforts pour
+alléger la mélancolie de mon ami. Nous peignîmes et nous lûmes ensemble;
+ou bien j'écoutais, comme dans un rêve, ses étranges improvisations sur
+son éloquente guitare. Et ainsi, à mesure qu'une intimité de plus en
+plus étroite m'ouvrait plus familièrement les profondeurs de son âme, je
+reconnaissais plus amèrement la vanité de tous mes efforts pour ramener
+un esprit, d'où la nuit, comme une propriété qui lui aurait été
+inhérente, déversait sur tous les objets de l'univers physique et moral
+une irradiation incessante de ténèbres.
+
+Je garderai toujours le souvenir de maintes heures solennelles que j'ai
+passées seul avec le maître de la Maison Usher. Mais j'essaierais
+vainement de définir le caractère exact des études ou des occupations
+dans lesquelles il m'entraînait ou me montrait le chemin. Une idéalité
+ardente, excessive, morbide, projetait sur toutes choses sa lumière
+sulfureuse. Ses longues et funèbres improvisations résonneront
+éternellement dans mes oreilles. Entre autres choses, je me rappelle
+douloureusement une certaine paraphrase singulière,--une perversion de
+l'air, déjà fort étrange, de la dernière valse de Von Weber. Quant aux
+peintures que couvait sa laborieuse fantaisie, et qui arrivaient, touche
+par touche, à un vague qui me donnait le frisson, un frisson d'autant
+plus pénétrant que je frissonnais sans savoir pourquoi,--quant à ces
+peintures, si vivantes pour moi, que j'ai encore leurs images dans mes
+yeux,--j'essaierais vainement d'en extraire un échantillon suffisant,
+qui pût tenir dans le compas de la parole écrite. Par l'absolue
+simplicité, par la nudité de ses dessins, il arrêtait, il subjuguait
+l'attention. Si jamais mortel peignit une idée, ce mortel fut Roderick
+Usher. Pour moi, du moins,--dans les circonstances qui
+m'entouraient,--il s'élevait, des pures abstractions que
+l'hypocondriaque s'ingéniait à jeter sur sa toile, une terreur intense,
+irrésistible, dont je n'ai jamais senti l'ombre dans la contemplation
+des rêveries de Fuseli lui-même, éclatantes sans doute, mais encore trop
+concrètes.
+
+Il est une des conceptions fantasmagoriques de mon ami où l'esprit
+d'abstraction n'avait pas une part aussi exclusive, et qui peut être
+esquissée, quoique faiblement, par la parole. C'était un petit tableau
+représentant l'intérieur d'une cave ou d'un souterrain immensément long,
+rectangulaire, avec des murs bas, polis, blancs, sans aucun ornement,
+sans aucune interruption. Certains détails accessoires de la composition
+servaient à faire comprendre que cette galerie se trouvait à une
+profondeur excessive au-dessous de la surface de la terre. On
+n'apercevait aucune issue dans son immense parcours; on ne distinguait
+aucune torche, aucune source artificielle de lumière; et cependant une
+effusion de rayons intenses roulait de l'un à l'autre bout et baignait
+le tout d'une splendeur fantastique et incompréhensible.
+
+J'ai dit un mot de l'état morbide du nerf acoustique qui rendait pour le
+malheureux toute musique intolérable, excepté certains effets des
+instruments à cordes. C'étaient peut-être les étroites limites dans
+lesquelles il avait confiné son talent sur la guitare qui avaient, en
+grande partie, imposé à ses compositions leur caractère fantastique.
+Mais, quant à la brûlante facilité de ses improvisations, on ne pouvait
+s'en rendre compte de la même manière. Il fallait évidemment qu'elles
+fussent et elles étaient, en effet, dans les notes aussi bien que dans
+les paroles de ses étranges fantaisies,--car il accompagnait souvent sa
+musique de paroles improvisées et rimées,--le résultat de cet intense
+recueillement et de cette concentration des forces mentales, qui ne se
+manifestent, comme je l'ai déjà dit, que dans les cas particuliers de la
+plus haute excitation artificielle. D'une de ces rapsodies je me suis
+rappelé facilement les paroles. Peut-être m'impressionna-t-elle plus
+fortement, quand il me la montra, parce que, dans le sens intérieur et
+mystérieux de l'oeuvre, je découvris pour la première fois qu'Usher
+avait pleine conscience de son état,--qu'il sentait que sa sublime
+raison chancelait sur son trône. Ces vers, qui avaient pour titre _Le
+Palais hanté_, étaient, à très-peu de chose près, tels que je les cite:
+
+_I_
+
+_Dans la plus verte de nos vallées,_
+_Par les bons anges habitée,_
+_Autrefois un beau et majestueux palais,_
+_--Un rayonnant palais--dressait son front._
+_C'était dans le domaine du monarque Pensée,_
+_C'était là qu'il s'élevait!_
+_Jamais Séraphin ne déploya son aile_
+_Sur un édifice à moitié aussi beau._
+
+_II_
+
+_Des bannières blondes, superbes, dorées,_
+_À son dôme flottaient et ondulaient;_
+_(C'était,--tout cela, c'était dans le vieux,_
+_Dans le très-vieux temps,)_
+_Et, à chaque douce brise qui se jouait_
+_Dans ces suaves journées,_
+_Le long des remparts chevelus et pâles,_
+_S'échappait un parfum ailé._
+
+_III_
+
+_Les voyageurs, dans cette heureuse vallée,_
+_À travers deux fenêtres lumineuses, voyaient_
+_Des esprits qui se mouvaient harmonieusement_
+_Au commandement d'un luth bien accordé,_
+_Tout autour d'un trône, où, siégeant_
+_--Un vrai Porphyrogénète, celui-là!--_
+_Dans un apparat digne de sa gloire,_
+_Apparaissait le maître du royaume._
+
+_IV_
+
+_Et tout étincelante de nacre et de rubis_
+_Était la porte du beau palais,_
+_Par laquelle coulait à flots, à flots, à flots,_
+_Et pétillait incessamment_
+_Une troupe d'Échos dont l'agréable fonction_
+_Était simplement de chanter,_
+_Avec des accents d'une exquise beauté,_
+_L'esprit et la sagesse de leur roi._
+
+_V_
+
+_Mais des êtres de malheur, en robes de deuil,_
+_Ont assailli la haute autorité du monarque._
+_--Ah! pleurons! car jamais l'aube d'un lendemain_
+_Ne brillera sur lui, le désolé!--_
+_Et, tout autour de sa demeure, la gloire_
+_Qui s'empourprait et florissait_
+_N'est plus qu'une histoire, souvenir ténébreux_
+_Des vieux âges défunts._
+
+_VI_
+
+_Et maintenant les voyageurs, dans cette vallée,_
+_À travers les fenêtres rougeâtres, voient_
+_De vastes formes qui se meuvent fantastiquement_
+_Aux sons d'une musique discordante;_
+_Pendant que, comme une rivière rapide et lugubre,_
+_À travers la porte pâle,_
+_Une hideuse multitude se rue éternellement,_
+_Qui va éclatant de rire,--ne pouvant plus sourire._
+
+Je me rappelle fort bien que les inspirations naissant de cette ballade
+nous jetèrent dans un courant d'idées, au milieu duquel se manifesta une
+opinion d'Usher que je cite, non pas tant en raison de sa
+nouveauté,--car d'autres hommes[3] ont pensé de même,--qu'à cause de
+l'opiniâtreté avec laquelle il la soutenait. Cette opinion, dans sa
+forme générale, n'était autre que la croyance à la sensitivité de tous
+les êtres végétaux. Mais, dans son imagination déréglée, l'idée avait
+pris un caractère encore plus audacieux, et empiétait, dans de certaines
+conditions, jusque sur le règne inorganique. Les mots me manquent pour
+exprimer toute l'étendue, tout le sérieux, tout _l'abandon_ de sa foi.
+Cette croyance toutefois se rattachait--comme je l'ai déjà donné à
+entendre--aux pierres grises du manoir de ses ancêtres. Ici, les
+conditions de sensitivité étaient remplies, à ce qu'il imaginait, par la
+méthode qui avait présidé à la construction,--par la disposition
+respective des pierres, aussi bien que de toutes les fongosités dont
+elles étaient revêtues, et des arbres ruinés qui s'élevaient à
+l'entour,--mais surtout par l'immutabilité de cet arrangement et par sa
+répercussion dans les eaux dormantes de l'étang. La preuve,--la preuve
+de cette sensitivité se faisait voir--disait-il, et je l'écoutais alors
+avec inquiétude,--dans la condensation graduelle, mais positive,
+au-dessus des eaux, autour des murs, d'une atmosphère qui leur était
+propre. Le résultat,--ajoutait-il,--se déclarait dans cette influence
+muette, mais importune et terrible, qui depuis des siècles avait pour
+ainsi dire moulé les destinées de sa famille, et qui le faisait, _lui_,
+tel que je le voyais maintenant,--tel qu'il était. De pareilles opinions
+n'ont pas besoin de commentaires, et je n'en ferai pas.
+
+Nos livres,--les livres qui depuis des années constituaient une grande
+partie de l'existence spirituelle du malade,--étaient, comme on le
+suppose bien, en accord parfait avec ce caractère de visionnaire. Nous
+analysions ensemble des ouvrages tels que le _Vert-Vert_ et _la
+Chartreuse_, de Gresset; le _Belphégor_, de Machiavel; _les Merveilles
+du Ciel et de l'enfer_, de Swedenborg; le _Voyage souterrain de Nicholas
+Klimm_, par Holberg; _la Chiromancie_, de Robert Flud, de Jean
+d'Indaginé et de De La Chambre; le _Voyage dans le Bleu_, de Tieck, et
+_la Cité du Soleil_, de Campanella. Un de ses volumes favoris était une
+petite édition in-octavo du _Directorium inquisitorium_, par le
+dominicain Eymeric De Gironne; et il y avait des passages dans Pomponius
+Méla, à propos des anciens Satyres africains et des Ægipans, sur
+lesquels Usher rêvassait pendant des heures. Il faisait néanmoins ses
+principales délices de la lecture d'un in-quarto gothique excessivement
+rare et curieux,--le manuel d'une église oubliée,--les _Vigiliae
+Mortuorum secundum Chorum Ecclesiae Maguntinae_.
+
+Je songeais malgré moi à l'étrange rituel contenu dans ce livre et à son
+influence probable sur l'hypocondriaque, quand, un soir, m'ayant informé
+brusquement que lady Madeline n'existait plus, il annonça l'intention de
+conserver le corps pendant une quinzaine--en attendant l'enterrement
+définitif--dans un des nombreux caveaux situés sous les gros murs du
+château. La raison humaine qu'il donnait de cette singulière manière
+d'agir était une de ces raisons que je ne me sentais pas le droit de
+contredire. Comme frère--me disait-il,--il avait pris cette résolution
+en considération du caractère insolite de la maladie de la défunte,
+d'une certaine curiosité importune et indiscrète de la part des hommes
+de science, et de la situation éloignée et fort exposée du caveau de
+famille. J'avouerai que, quand je me rappelai la physionomie sinistre de
+l'individu que j'avais rencontré sur l'escalier, le soir de mon arrivée
+au château, je n'eus pas envie de m'opposer à ce que je regardais comme
+une précaution bien innocente, sans doute, mais certainement fort
+naturelle.
+
+À la prière d'Usher, je l'aidai personnellement dans les préparatifs de
+cette sépulture temporaire. Nous mîmes le corps dans la bière, et, à
+nous deux, nous le portâmes à son lieu de repos. Le caveau dans lequel
+nous le déposâmes,--et qui était resté fermé depuis si longtemps, que
+nos torches, à moitié étouffées dans cette atmosphère suffocante, ne
+nous permettaient guère d'examiner les lieux,--était petit, humide, et
+n'offrait aucune voie à la lumière du jour; il était situé, à une grande
+profondeur, juste au-dessous de cette partie du bâtiment où se trouvait
+ma chambre à coucher. Il avait rempli probablement, dans les vieux temps
+féodaux, l'horrible office d'oubliettes, et, dans les temps postérieurs,
+de cave à serrer la poudre ou toute autre matière facilement
+inflammable; car une partie du sol et toutes les parois d'un long
+vestibule que nous traversâmes pour y arriver étaient soigneusement
+revêtues de cuivre. La porte, de fer massif, avait été l'objet des mêmes
+précautions. Quand ce poids immense roulait sur ses gonds, il rendait un
+son singulièrement aigu et discordant.
+
+Nous déposâmes donc notre fardeau funèbre sur des tréteaux dans cette
+région d'horreur; nous tournâmes un peu de côté le couvercle de la bière
+qui n'était pas encore vissé, et nous regardâmes la face du cadavre. Une
+ressemblance frappante entre le frère et la soeur fixa tout d'abord mon
+attention; et Usher, devinant peut-être mes pensées, murmura quelques
+paroles qui m'apprirent que la défunte et lui étaient jumeaux, et que
+des sympathies d'une nature presque inexplicable avaient toujours existé
+entre eux. Nos regards, néanmoins, ne restèrent pas longtemps fixés sur
+la morte,--car nous ne pouvions pas la contempler sans effroi. Le mal
+qui avait mis au tombeau lady Madeline dans la plénitude de sa jeunesse
+avait laissé, comme cela arrive ordinairement dans toutes les maladies
+d'un caractère strictement cataleptique, l'ironie d'une faible
+coloration sur le sein et sur la face, et sur la lèvre ce sourire
+équivoque et languissant qui est si terrible dans la mort. Nous
+replaçâmes et nous vissâmes le couvercle, et, après avoir assujetti la
+porte de fer, nous reprîmes avec lassitude notre chemin vers les
+appartements supérieurs, qui n'étaient guère moins mélancoliques.
+
+Et alors, après un laps de quelques jours pleins du chagrin le plus
+amer, il s'opéra un changement visible dans les symptômes de la maladie
+morale de mon ami. Ses manières ordinaires avaient disparu. Ses
+occupations habituelles étaient négligées, oubliées. Il errait de
+chambre en chambre d'un pas précipité, inégal et sans but. La pâleur de
+sa physionomie avait revêtu une couleur peut-être encore plus
+spectrale;--mais la propriété lumineuse de son oeil avait entièrement
+disparu. Je n'entendais plus ce ton de voix âpre qu'il prenait autrefois
+à l'occasion; et un tremblement qu'on eût dit causé par une extrême
+terreur caractérisait habituellement sa prononciation. Il m'arrivait
+quelquefois, en vérité, de me figurer que son esprit, incessamment
+agité, était travaillé par quelque suffocant secret et qu'il ne pouvait
+trouver le courage nécessaire pour le révéler. D'autres fois, j'étais
+obligé de conclure simplement aux bizarreries inexplicables de la folie;
+car je le voyais regardant dans le vide pendant de longues heures, dans
+l'attitude de la plus profonde attention, comme s'il écoutait un bruit
+imaginaire. Il ne faut pas s'étonner que son état m'effrayât,--qu'il
+m'infectât même. Je sentais se glisser en moi, par une gradation lente
+mais sûre, l'étrange influence de ses superstitions fantastiques et
+contagieuses.
+
+Ce fut particulièrement une nuit,--la septième ou la huitième depuis que
+nous avions déposé lady Madeline dans le caveau,--fort tard, avant de me
+mettre au lit, que j'éprouvai toute la puissance de ces sensations. Le
+sommeil ne voulait pas approcher de ma couche;--les heures, une à une,
+tombaient, tombaient toujours. Je m'efforçai de raisonner l'agitation
+nerveuse qui me dominait. J'essayai de me persuader que je devais ce que
+j'éprouvais, en partie, sinon absolument, à l'influence prestigieuse du
+mélancolique ameublement de la chambre,--des sombres draperies
+déchirées, qui, tourmentées par le souffle d'un orage naissant,
+vacillaient çà et là sur les murs, comme par accès, et bruissaient
+douloureusement autour des ornements du lit.
+
+Mais mes efforts furent vains. Une insurmontable terreur pénétra
+graduellement tout mon être; et à la longue une angoisse sans motif, un
+vrai cauchemar, vint s'asseoir sur mon coeur. Je respirai violemment, je
+fis un effort, je parvins à le secouer; et, me soulevant sur les
+oreillers et plongeant ardemment mon regard dans l'épaisse obscurité de
+la chambre, je prêtai l'oreille--je ne saurais dire pourquoi, si ce
+n'est que j'y fus poussé par une force instinctive,--à certains sons bas
+et vagues qui partaient je ne sais d'où, et qui m'arrivaient à de longs
+intervalles, à travers les accalmies de la tempête. Dominé par une
+sensation intense d'horreur, inexplicable et intolérable, je mis mes
+habits à la hâte,--car je sentais que je ne pourrais pas dormir de la
+nuit,--et je m'efforçai, en marchant çà et là à grands pas dans la
+chambre, de sortir de l'état déplorable dans lequel j'étais tombé.
+
+J'avais à peine fait ainsi quelques tours, quand un pas léger sur un
+escalier voisin arrêta mon attention. Je reconnus bientôt que c'était le
+pas d'Usher. Une seconde après, il frappa doucement à ma porte, et
+entra, une lampe à la main. Sa physionomie était, comme d'habitude,
+d'une pâleur cadavéreuse,--mais il y avait en outre dans ses yeux je ne
+sais quelle hilarité insensée,--et dans toutes ses manières une espèce
+d'hystérie évidemment contenue. Son air m'épouvanta:--mais tout était
+préférable à la solitude que j'avais endurée si longtemps, et
+j'accueillis sa présence comme un soulagement.
+
+--Et vous n'avez pas vu cela?--dit-il brusquement, après quelques
+minutes de silence et après avoir promené autour de lui un regard
+fixe,--vous n'avez donc pas vu cela?--Mais attendez! vous le
+verrez!--Tout en parlant ainsi, et ayant soigneusement abrité sa lampe,
+il se précipita vers une des fenêtres, et l'ouvrit toute grande à la
+tempête.
+
+L'impétueuse furie de la rafale nous enleva presque du sol. C'était
+vraiment une nuit d'orage affreusement belle, une nuit unique et étrange
+dans son horreur et sa beauté. Un tourbillon s'était probablement
+concentré dans notre voisinage; car il y avait des changements fréquents
+et violents dans la direction du vent, et l'excessive densité des
+nuages, maintenant descendus si bas qu'ils pesaient presque sur les
+tourelles du château, ne nous empêchait pas d'apprécier la vélocité
+vivante avec laquelle ils accouraient l'un contre l'autre de tous les
+points de l'horizon, au lieu de se perdre dans l'espace. Leur excessive
+densité ne nous empêchait pas de voir ce phénomène; pourtant nous
+n'apercevions pas un brin de lune ni d'étoiles, et aucun éclair ne
+projetait sa lueur. Mais les surfaces inférieures de ces vastes masses
+de vapeurs cahotées, aussi bien que tous les objets terrestres situés
+dans notre étroit horizon, réfléchissaient la clarté surnaturelle d'une
+exhalaison gazeuse qui pesait sur la maison et l'enveloppait dans un
+linceul presque lumineux et distinctement visible.
+
+--Vous ne devez pas voir cela!--Vous ne contemplerez pas cela!--dis-je
+en frissonnant à Usher; et je le ramenai avec une douce violence de la
+fenêtre vers un fauteuil.--Ces spectacles qui vous mettent hors de vous
+sont des phénomènes purement électriques et fort ordinaires,--ou
+peut-être tirent-ils leur funeste origine des miasmes fétides de
+l'étang. Fermons cette fenêtre;--l'air est glacé et dangereux pour votre
+constitution. Voici un de vos romans favoris. Je lirai, et vous
+écouterez;--et nous passerons ainsi cette terrible nuit ensemble.
+
+L'antique bouquin sur lequel j'avais mis la main était le _Mad Trist_,
+de sir Launcelot Canning; mais je l'avais décoré du titre de livre
+favori d'Usher par plaisanterie;--triste plaisanterie, car, en vérité,
+dans sa niaise et baroque prolixité, il n'y avait pas grande pâture pour
+la haute spiritualité de mon ami. Mais c'était le seul livre que j'eusse
+immédiatement sous la main; et je me berçais du vague espoir que
+l'agitation qui tourmentait l'hypocondriaque trouverait du soulagement
+(car l'histoire des maladies mentales est pleine d'anomalies de ce
+genre) dans l'exagération même des folies que j'allais lui lire. À en
+juger par l'air d'intérêt étrangement tendu avec lequel il écoutait ou
+feignait d'écouter les phrases du récit, j'aurais pu me féliciter du
+succès de ma ruse.
+
+J'étais arrivé à cette partie si connue de l'histoire où Ethelred, le
+héros du livre, ayant en vain cherché à entrer à l'amiable dans la
+demeure d'un ermite, se met en devoir de s'introduire par la force. Ici,
+on s'en souvient, le narrateur s'exprime ainsi:
+
+«Et Ethelred, qui était par nature un coeur vaillant, et qui maintenant
+était aussi très-fort, en raison de l'efficacité du vin qu'il avait bu,
+n'attendit pas plus longtemps pour parlementer avec l'ermite, qui avait,
+en vérité, l'esprit tourné à l'obstination et à la malice, mais sentant
+la pluie sur ses épaules et craignant l'explosion de la tempête, il leva
+bel et bien sa massue, et avec quelques coups fraya bien vite un chemin,
+à travers les planches de la porte, à sa main gantée de fer; et, tirant
+avec sa main vigoureusement à lui, il fit craquer et se fendre, et
+sauter le tout en morceaux, si bien que le bruit du bois sec et sonnant
+le creux porta l'alarme et fut répercuté d'un bout à l'autre de la
+forêt.»
+
+À la fin de cette phrase, je tressaillis et je fis une pause; car il
+m'avait semblé,--mais je conclus bien vite à une illusion de mon
+imagination,--il m'avait semblé que d'une partie très-reculée du manoir
+était venu confusément à mon oreille un bruit qu'on eût dit, à cause de
+son exacte analogie, l'écho étouffé, amorti, de ce bruit de craquement
+et d'arrachement si précieusement décrit par sir Launcelot. Évidemment,
+c'était la coïncidence seule qui avait arrêté mon attention; car, parmi
+le claquement des châssis des fenêtres et tous les bruits confus de la
+tempête toujours croissante, le son en lui-même n'avait rien vraiment
+qui pût m'intriguer ou me troubler. Je continuai le récit:
+
+«Mais Ethelred, le solide champion, passant alors la porte, fut
+grandement furieux et émerveillé de n'apercevoir aucune trace du
+malicieux ermite, mais en son lieu et place un dragon d'une apparence
+monstrueuse et écailleuse, avec une langue de feu, qui se tenait en
+sentinelle devant un palais d'or, dont le plancher était d'argent; et
+sur le mur était suspendu un bouclier d'airain brillant, avec cette
+légende gravée dessus:
+
+_Celui-là qui entre ici a été le vainqueur;_
+_Celui-là qui tue le dragon, il aura gagné le bouclier._
+
+«Et Ethelred leva sa massue et frappa sur la tête du dragon, qui tomba
+devant lui et rendit son souffle empesté avec un rugissement si
+épouvantable, si âpre et si perçant à la fois, qu'Ethelred fut obligé de
+se boucher les oreilles avec ses mains, pour se garantir de ce bruit
+terrible, tel qu'il n'en avait jamais entendu de semblable.»
+
+Ici je fis brusquement une nouvelle pause, et cette fois avec un
+sentiment de violent étonnement,--car il n'y avait pas lieu de douter
+que je n'eusse réellement entendu (dans quelle direction, il m'était
+impossible de le deviner) un son affaibli et comme lointain, mais âpre,
+prolongé, singulièrement perçant et grinçant,--l'exacte contrepartie du
+cri surnaturel du dragon décrit par le romancier, et tel que mon
+imagination se l'était déjà figuré.
+
+Oppressé, comme je l'étais évidemment lors de cette seconde et
+très-extraordinaire coïncidence, par mille sensations contradictoires,
+parmi lesquelles dominaient un étonnement et une frayeur extrêmes, je
+gardai néanmoins assez de présence d'esprit pour éviter d'exciter par
+une observation quelconque la sensibilité nerveuse de mon camarade. Je
+n'étais pas du tout sûr qu'il eût remarqué les bruits en question,
+quoique bien certainement une étrange altération se fût depuis ces
+dernières minutes manifestée dans son maintien. De sa position
+primitive, juste vis-à-vis de moi, il avait peu à peu tourné son
+fauteuil de manière à se trouver assis la face tournée vers la porte de
+la chambre; en sorte que je ne pouvais pas voir ses traits d'ensemble,
+quoique je m'aperçusse bien que ses lèvres tremblaient comme si elles
+murmuraient quelque chose d'insaisissable. Sa tête était tombée sur sa
+poitrine;--cependant, je savais qu'il n'était pas endormi;--l'oeil que
+j'entrevoyais de profil était béant et fixe. D'ailleurs, le mouvement de
+son corps contredisait aussi cette idée,--car il se balançait d'un côté
+à l'autre avec un mouvement très-doux, mais constant et uniforme. Je
+remarquai rapidement tout cela, et repris le récit de sir Launcelot, qui
+continuait ainsi:
+
+«Et maintenant, le brave champion, ayant échappé à la terrible furie du
+dragon, se souvenant du bouclier d'airain, et que l'enchantement qui
+était dessus était rompu, écarta le cadavre de devant son chemin et
+s'avança courageusement, sur le pavé d'argent du château, vers l'endroit
+du mur où pendait le bouclier, lequel, en vérité, n'attendit pas qu'il
+fût arrivé tout auprès, mais tomba à ses pieds sur le pavé d'argent avec
+un puissant et terrible retentissement.»
+
+À peine ces dernières syllabes avaient-elles fui mes lèvres, que,--comme
+si un bouclier d'airain était pesamment tombé, en ce moment même, sur un
+plancher d'argent,--j'en entendis l'écho distinct, profond, métallique,
+retentissant, mais comme assourdi. J'étais complètement énervé; je
+sautai sur mes pieds; mais Usher n'avait pas interrompu son balancement
+régulier. Je me précipitai vers le fauteuil où il était toujours assis.
+Ses yeux étaient braqués droit devant lui, et toute sa physionomie était
+tendue par une rigidité de pierre. Mais, quand je posai la main sur son
+épaule, un violent frisson parcourut tout son être, un sourire malsain
+trembla sur ses lèvres, et je vis qu'il parlait bas, très-bas,--un
+murmure précipité et inarticulé,--comme s'il n'avait pas conscience de
+ma présence. Je me penchai tout à fait contre lui, et enfin je dévorai
+l'horrible signification de ses paroles:
+
+--Vous n'entendez pas?--Moi, j'entends, et _j'ai_ entendu pendant
+longtemps,--longtemps, bien longtemps, bien des minutes, bien des
+heures, bien des jours, j'ai entendu,--mais je n'osais pas--oh! pitié
+pour moi, misérable infortuné que je suis! je n'osais pas,--_je n'osais
+pas_ parler! _Nous l'avons mise vivante dans la tombe!_ Ne vous ai-je
+pas dit que mes sens étaient très-fins? Je vous dis _maintenant_ que
+j'ai entendu ses premiers faibles mouvements dans le fond de la bière.
+Je les ai entendus,--il y a déjà bien des jours, bien des jours,--mais
+je n'osais pas,--_je n'osais pas parler!_ Et maintenant,--cette
+nuit,--Ethelred,--ha! ha!--la porte de l'ermite enfoncée, et le râle du
+dragon et le retentissement du bouclier!--Dites plutôt le bris de sa
+bière, et le grincement des gonds de fer de sa prison, et son affreuse
+lutte dans le vestibule de cuivre! Oh! où fuir? Ne sera-t-elle pas ici
+tout à l'heure? N'arrive-t-elle pas pour me reprocher ma précipitation?
+N'ai-je pas entendu son pas sur l'escalier? Est-ce que je ne distingue
+pas l'horrible et lourd battement de son coeur! Insensé! Ici, il se
+dressa furieusement sur ses pieds, et hurla ces syllabes, comme si dans
+cet effort suprême il rendait son âme:--_Insensé! je vous dis qu'elle
+est maintenant derrière la porte!_
+
+À l'instant même, comme si l'énergie surhumaine de sa parole eût acquis
+la toute puissance d'un charme, les vastes et antiques panneaux que
+désignait Usher entrouvrirent lentement leurs lourdes mâchoires d'ébène.
+C'était l'oeuvre d'un furieux coup de vent;--mais derrière cette porte
+se tenait alors la haute figure de lady Madeline Usher, enveloppée de
+son suaire. Il y avait du sang sur ses vêtements blancs, et toute sa
+personne amaigrie portait les traces évidentes de quelque horrible
+lutte. Pendant un moment, elle resta tremblante et vacillante sur le
+seuil;--puis, avec un cri plaintif et profond, elle tomba lourdement en
+avant sur son frère, et, dans sa violente et définitive agonie, elle
+l'entraîna à terre,--cadavre maintenant et victime de ses terreurs
+anticipées.
+
+Je m'enfuis de cette chambre et de ce manoir, frappé d'horreur. La
+tempête était encore dans toute sa rage quand je franchissais la vieille
+avenue. Tout d'un coup, une lumière étrange se projeta sur la route, et
+je me retournai pour voir d'où pouvait jaillir une lueur si singulière,
+car je n'avais derrière moi que le vaste château avec toutes ses ombres.
+Le rayonnement provenait de la pleine lune qui se couchait, rouge de
+sang, et maintenant brillait vivement à travers cette fissure à peine
+visible naguère, qui, comme je l'ai dit, parcourait en zigzag le
+bâtiment depuis le toit jusqu'à la base. Pendant que je regardais, cette
+fissure s'élargit rapidement;--il survint une reprise de vent, un
+tourbillon furieux;--le disque entier de la planète éclata tout à coup à
+ma vue. La tête me tourna quand je vis les puissantes murailles
+s'écrouler en deux.--Il se fit un bruit prolongé, un fracas tumultueux
+comme la voix de mille cataractes,--et l'étang profond et croupi placé à
+mes pieds se referma tristement et silencieusement sur les ruines de la
+_Maison Usher_.
+
+
+
+
+LE PUITS ET LE PENDULE
+
+ _Impia tortorum longos hic turba furores,_
+ _Sanguinis innocui non satiata, aluit._
+ _Sospite nunc patria, fracto nunc funeris antro,_
+ _Mors ubi dira fuit vita salusque patent._
+
+Quatrain composé pour les portes d'un marché qui devait s'élever sur
+l'emplacement du club des Jacobins, à Paris[4].
+
+
+J'étais brisé,--brisé jusqu'à la mort par cette longue agonie; et, quand
+enfin ils me délièrent et qu'il me fut permis de m'asseoir, je sentis
+que mes sens m'abandonnaient. La sentence,--la terrible sentence de
+mort,--fut la dernière phrase distinctement accentuée qui frappa mes
+oreilles. Après quoi, le son des voix des inquisiteurs me parut se noyer
+dans le bourdonnement indéfini d'un rêve. Ce bruit apportait dans mon
+âme l'idée d'une rotation,--peut-être parce que dans mon imagination je
+l'associais avec une roue de moulin. Mais cela ne dura que fort peu de
+temps; car tout d'un coup je n'entendis plus rien. Toutefois, pendant
+quelque temps encore, je vis mais avec quelle terrible exagération! Je
+voyais les lèvres des juges en robe noire. Elles m'apparaissaient
+blanches,--plus blanches que la feuille sur laquelle je trace ces
+mots,--et minces jusqu'au grotesque; amincies par l'intensité de leur
+expression de dureté,--d'immuable résolution,--de rigoureux mépris de la
+douleur humaine. Je voyais que les décrets de ce qui pour moi
+représentait le Destin coulaient encore de ces lèvres. Je les vis se
+tordre en une phrase de mort. Je les vis figurer les syllabes de mon
+nom; et je frissonnai, sentant que le son ne suivait pas le mouvement.
+Je vis aussi, pendant quelques moments d'horreur délirante, la molle et
+presque imperceptible ondulation des draperies noires qui revêtaient les
+murs de la salle. Et alors ma vue tomba sur les sept grands flambeaux
+qui étaient posés sur la table. D'abord, ils revêtirent l'aspect de la
+Charité, et m'apparurent comme des anges blancs et sveltes qui devaient
+me sauver; mais alors, et tout d'un coup, une nausée mortelle envahit
+mon âme, et je sentis chaque fibre de mon être frémir comme si j'avais
+touché le fil d'une pile voltaïque; et les formes angéliques devenaient
+des spectres insignifiants, avec des têtes de flamme, et je voyais bien
+qu'il n'y avait aucun secours à espérer d'eux. Et alors se glissa dans
+mon imagination comme une riche note musicale, l'idée du repos délicieux
+qui nous attend dans la tombe. L'idée vint doucement et furtivement, et
+il me semble qu'il me fallut un long temps pour en avoir une
+appréciation complète; mais, au moment même où mon esprit commençait
+enfin à bien sentir et à choyer cette idée, les figures des juges
+s'évanouirent comme par magie; les grands flambeaux se réduisirent à
+néant; leurs flammes s'éteignirent entièrement; le noir des ténèbres
+survint: toutes sensations parurent s'engloutir comme dans un plongeon
+fou et précipité de l'âme dans l'Hadès. Et l'univers ne fut plus que
+nuit, silence, immobilité.
+
+J'étais évanoui; mais cependant je ne dirai pas que j'eusse perdu toute
+conscience. Ce qu'il m'en restait, je n'essaierai pas de le définir, ni
+même de le décrire; mais enfin tout n'était pas perdu. Dans le plus
+profond sommeil,--non! Dans le délire,--non! Dans
+l'évanouissement,--non! Dans la mort,--non! Même dans le tombeau tout
+n'est pas perdu. Autrement, il n'y aurait pas d'immortalité pour
+l'homme. En nous éveillant du plus profond sommeil, nous déchirons la
+toile aranéeuse de quelque rêve. Cependant, une seconde après,--tant
+était frêle peut-être ce tissu,--nous ne nous souvenons pas d'avoir
+rêvé. Dans le retour de l'évanouissement à la vie, il y a deux degrés:
+le premier, c'est le sentiment de l'existence morale ou spirituelle; le
+second, le sentiment de l'existence physique. Il semble probable que,
+si, en arrivant au second degré, nous pouvions évoquer les impressions
+du premier, nous y retrouverions tous les éloquents souvenirs du gouffre
+transmondain. Et ce gouffre, quel est-il? Comment du moins
+distinguerons-nous ses ombres de celles de la tombe? Mais, si les
+impressions de ce que j'ai appelé le premier degré ne reviennent pas à
+l'appel de la volonté, toutefois, après un long intervalle,
+n'apparaissent-elles pas sans y être invitées, cependant que nous nous
+émerveillons d'où elles peuvent sortir? Celui-là qui ne s'est jamais
+évanoui n'est pas celui qui découvre d'étranges palais et des visages
+bizarrement familiers dans les braises ardentes; ce n'est pas lui qui
+contemple, flottantes au milieu de l'air, les mélancoliques visions que
+le vulgaire ne peut apercevoir; ce n'est pas lui qui médite sur le
+parfum de quelque fleur inconnue,--ce n'est pas lui dont le cerveau
+s'égare dans le mystère de quelque mélodie qui jusqu'alors n'avait
+jamais arrêté son attention.
+
+Au milieu de mes efforts répétés et intenses, de mon énergique
+application à ramasser quelque vestige de cet état de néant apparent
+dans lequel avait glissé mon âme, il y a eu des moments où je rêvais que
+je réussissais; il y a eu de courts instants, de très-courts instants où
+j'ai conjuré des souvenirs que ma raison lucide, dans une époque
+postérieure, m'a affirmé ne pouvoir se rapporter qu'à cet état où la
+conscience paraît annihilée. Ces ombres de souvenirs me présentent,
+très-indistinctement, de grandes figures qui m'enlevaient, et
+silencieusement me transportaient en bas,--et encore en bas,--toujours
+plus bas,--jusqu'au moment où un vertige horrible m'oppressa à la simple
+idée de l'infini dans la descente. Elles me rappellent aussi je ne sais
+quelle vague horreur que j'éprouvais au coeur, en raison même du calme
+surnaturel de ce coeur. Puis vient le sentiment d'une immobilité
+soudaine dans tous les êtres environnants; comme si ceux qui me
+portaient,--un cortège de spectres!--avaient dépassé dans leur descente
+les limites de l'illimité, et s'étaient arrêtés, vaincus par l'infini
+ennui de leur besogne. Ensuite mon âme retrouve une sensation de fadeur
+et d'humidité; et puis tout n'est plus que folie,--la folie d'une
+mémoire qui s'agite dans l'abominable.
+
+Très-soudainement revinrent dans mon âme son et mouvement,--le mouvement
+tumultueux du coeur, et dans mes oreilles le bruit de ses battements.
+Puis une pause dans laquelle tout disparaît. Puis, de nouveau, le son,
+le mouvement et le toucher,--comme une sensation vibrante pénétrant mon
+être. Puis, la simple conscience de mon existence, sans
+pensée,--situation qui dura longtemps. Puis, très-soudainement, la
+_pensée_, et une terreur frissonnante, et un ardent effort de comprendre
+au vrai mon état. Puis un vif désir de retomber dans l'insensibilité.
+Puis brusque renaissance de l'âme et tentative réussie de mouvement. Et
+alors le souvenir complet du procès, des draperies noires, de la
+sentence, de ma faiblesse, de mon évanouissement. Quant à tout ce qui
+suivit, l'oubli le plus complet; ce n'est que plus tard et par
+l'application la plus énergique que je suis parvenu à me le rappeler
+vaguement.
+
+Jusque-là, je n'avais pas ouvert les yeux, je sentais que j'étais couché
+sur le dos et sans liens. J'étendis ma main, et elle tomba lourdement
+sur quelque chose d'humide et dur. Je la laissai reposer ainsi pendant
+quelques minutes, m'évertuant à deviner où je pouvais être et _ce que_
+j'étais devenu. J'étais impatient de me servir de mes yeux, mais je
+n'osais pas. Je redoutais le premier coup d'oeil sur les objets
+environnants. Ce n'était pas que je craignisse de regarder des choses
+horribles, mais j'étais épouvanté de l'idée de ne rien voir. À la
+longue, avec une folle angoisse de coeur, j'ouvris vivement les yeux.
+Mon affreuse pensée se trouvait donc confirmée. La noirceur de
+l'éternelle nuit m'enveloppait. Je fis un effort pour respirer. Il me
+semblait que l'intensité des ténèbres m'oppressait et me suffoquait.
+L'atmosphère était intolérablement lourde. Je restai paisiblement
+couché, et je fis un effort pour exercer ma raison. Je me rappelai les
+procédés de l'Inquisition, et, partant de là, je m'appliquai à en
+déduire ma position réelle. La sentence avait été prononcée, et il me
+semblait que, depuis lors, il s'était écoulé un long intervalle de
+temps. Cependant, je n'imaginai pas un seul instant que je fusse
+réellement mort. Une telle idée, en dépit de toutes les fictions
+littéraires, est tout à fait incompatible avec l'existence réelle;--mais
+où étais-je, et dans quel état? Les condamnés à mort, je le savais,
+mouraient ordinairement dans les _auto-da-fé_. Une solennité de ce genre
+avait été célébrée le soir même du jour de mon jugement. Avais-je été
+réintégré dans mon cachot pour y attendre le prochain sacrifice qui ne
+devait avoir lieu que dans quelques mois? Je vis tout d'abord que cela
+ne pouvait pas être. Le contingent des victimes avait été mis
+immédiatement en réquisition; de plus, mon premier cachot, comme toutes
+les cellules des condamnés à Tolède, était pavé de pierres, et la
+lumière n'en était pas tout à fait exclue.
+
+Tout à coup une idée terrible chassa le sang par torrents vers mon
+coeur, et pendant quelques instants, je retombai de nouveau dans mon
+insensibilité. En revenant à moi, je me dressai d'un seul coup sur mes
+pieds, tremblant convulsivement dans chaque fibre. J'étendis follement
+mes bras au-dessus et autour de moi, dans tous les sens. Je ne sentais
+rien; cependant, je tremblais de faire un pas, j'avais peur de me
+heurter contre les murs de ma tombe. La sueur jaillissait de tous mes
+pores et s'arrêtait en grosses gouttes froides sur mon front. L'agonie
+de l'incertitude devint à la longue intolérable, et je m'avançai avec
+précaution, étendant les bras et dardant mes yeux hors de leurs orbites,
+dans l'espérance de surprendre quelque faible rayon de lumière. Je fis
+plusieurs pas, mais tout était noir et vide. Je respirai plus librement.
+Enfin il me parut évident que la plus affreuse des destinées n'était pas
+celle qu'on m'avait réservée.
+
+Et alors, comme je continuais à m'avancer avec précaution, mille vagues
+rumeurs qui couraient sur ces horreurs de Tolède vinrent se presser
+pêle-mêle dans ma mémoire. Il se racontait sur ces cachots d'étranges
+choses,--je les avais toujours considérées comme des fables,--mais
+cependant si étranges et si effrayantes, qu'on ne les pouvait répéter
+qu'à voix basse. Devais-je mourir de faim dans ce monde souterrain de
+ténèbres,--ou quelle destinée, plus terrible encore peut-être,
+m'attendait? Que le résultat fût la mort, et une mort d'une amertume
+choisie, je connaissais trop bien le caractère de mes juges pour en
+douter; le mode et l'heure étaient tout ce qui m'occupait et me
+tourmentait.
+
+Mes mains étendues rencontrèrent à la longue un obstacle solide. C'était
+un mur, qui semblait construit en pierres,--très-lisse, humide et froid.
+Je le suivis de près, marchant avec la soigneuse méfiance que m'avaient
+inspirée certaines anciennes histoires. Cette opération néanmoins ne me
+donnait aucun moyen de vérifier la dimension de mon cachot; car je
+pouvais en faire le tour et revenir au point d'où j'étais parti sans
+m'en apercevoir, tant le mur semblait parfaitement uniforme. C'est
+pourquoi je cherchai le couteau que j'avais dans ma poche quand on
+m'avait conduit au tribunal; mais il avait disparu, mes vêtements ayant
+été changés contre une robe de serge grossière. J'avais eu l'idée
+d'enfoncer la lame dans quelque menue crevasse de la maçonnerie, afin de
+bien constater mon point de départ. La difficulté cependant était bien
+vulgaire; mais d'abord, dans le désordre de ma pensée, elle me sembla
+insurmontable. Je déchirai une partie de l'ourlet de ma robe, et je
+plaçai le morceau par terre, dans toute sa longueur et à angle droit
+contre le mur. En suivant mon chemin à tâtons autour de mon cachot, je
+ne pouvais pas manquer de rencontrer ce chiffon en achevant le circuit.
+Du moins, je le croyais; mais je n'avais pas tenu compte de l'étendue de
+mon cachot ou de ma faiblesse. Le terrain était humide et glissant.
+J'allai en chancelant pendant quelque temps, puis je trébuchai, je
+tombai. Mon extrême fatigue me décida à rester couché, et le sommeil me
+surprit bientôt dans cet état.
+
+En m'éveillant et en étendant un bras, je trouvai à côté de moi un pain
+et une cruche d'eau. J'étais trop épuisé pour réfléchir sur cette
+circonstance, mais je bus et mangeai avec avidité. Peu de temps après,
+je repris mon voyage autour de ma prison, et avec beaucoup de peine
+j'arrivai au lambeau de serge. Au moment où je tombai, j'avais déjà
+compté cinquante-deux pas, et, en reprenant ma promenade, j'en comptai
+encore quarante-huit,--quand je rencontrai mon chiffon. Donc, en tout,
+cela faisait cent pas; et, en supposant que deux pas fissent un yard, je
+présumai que le cachot avait cinquante yards de circuit. J'avais
+toutefois rencontré beaucoup d'angles dans le mur, et ainsi il n'y avait
+guère moyen de conjecturer la forme du caveau; car je ne pouvais
+m'empêcher de supposer que c'était un caveau.
+
+Je ne mettais pas un bien grand intérêt dans ces recherches,--à coup
+sûr, pas d'espoir; mais une vague curiosité me poussa à les continuer.
+Quittant le mur, je résolus de traverser la superficie circonscrite.
+D'abord, j'avançai avec une extrême précaution; car le sol, quoique
+paraissant fait d'une matière dure, était traître et gluant. À la longue
+cependant, je pris courage, et je me mis à marcher avec assurance,
+m'appliquant à traverser en ligne aussi droite que possible. Je m'étais
+ainsi avancé de dix ou douze pas environ, quand le reste de l'ourlet
+déchiré de ma robe s'entortilla dans mes jambes. Je marchai dessus et
+tombai violemment sur le visage.
+
+Dans le désordre de ma chute, je ne remarquai pas tout de suite une
+circonstance passablement surprenante, qui cependant, quelques secondes
+après, et comme j'étais encore étendu, fixa mon attention. Voici: mon
+menton posait sur le sol de la prison, mais mes lèvres et la partie
+supérieure de ma tête, quoique paraissant situées à une moindre
+élévation que le menton, ne touchaient à rien. En même temps, il me
+sembla que mon front était baigné d'une vapeur visqueuse et qu'une odeur
+particulière de vieux champignons montait vers mes narines. J'étendis le
+bras, et je frissonnai en découvrant que j'étais tombé sur le bord même
+d'un puits circulaire, dont je n'avais, pour le moment, aucun moyen de
+mesurer l'étendue. En tâtant la maçonnerie juste au-dessous de la
+margelle, je réussis à déloger un petit fragment, et je le laissai
+tomber dans l'abîme. Pendant quelques secondes, je prêtai l'oreille à
+ses ricochets; il battait dans sa chute les parois du gouffre; à la fin,
+il fit dans l'eau un lugubre plongeon, suivi de bruyants échos. Au même
+instant, un bruit se fit au-dessus de ma tête, comme d'une porte presque
+aussitôt fermée qu'ouverte, pendant qu'un faible rayon de lumière
+traversait soudainement l'obscurité et s'éteignait presque en même
+temps.
+
+Je vis clairement la destinée qui m'avait été préparée, et je me
+félicitai de l'accident opportun qui m'avait sauvé. Un pas de plus, et
+le monde ne m'aurait plus revu. Et cette mort évitée à temps portait ce
+même caractère que j'avais regardé comme fabuleux et absurde dans les
+contes qui se faisaient sur l'Inquisition. Les victimes de sa tyrannie
+n'avaient pas d'autre alternative que la mort avec ses plus cruelles
+agonies physiques, ou la mort avec ses plus abominables tortures
+morales. J'avais été réservé pour cette dernière. Mes nerfs étaient
+détendus par une longue souffrance, au point que je tremblais au son de
+ma propre voix, et j'étais devenu à tous égards un excellent sujet pour
+l'espèce de torture qui m'attendait.
+
+Tremblant de tous mes membres, je rebroussai chemin à tâtons vers le
+mur,--résolu à m'y laisser mourir plutôt que d'affronter l'horreur des
+puits, que mon imagination multipliait maintenant dans les ténèbres de
+mon cachot. Dans une autre situation d'esprit, j'aurais eu le courage
+d'en finir avec mes misères, d'un seul coup, par un plongeon dans l'un
+de ces abîmes; mais maintenant j'étais le plus parfait des lâches. Et
+puis il m'était impossible d'oublier ce que j'avais lu au sujet de ces
+puits,--que l'extinction _soudaine_ de la vie était une possibilité
+soigneusement exclue par l'infernal génie qui en avait conçu le plan.
+
+L'agitation de mon esprit me tint éveillé pendant de longues heures;
+mais à la fin je m'assoupis de nouveau. En m'éveillant, je trouvai à
+côté de moi, comme la première fois, un pain et une cruche d'eau. Une
+soif brûlante me consumait, et je vidai la cruche tout d'un trait. Il
+faut que cette eau ait été droguée,--car à peine l'eus-je bue que je
+m'assoupis irrésistiblement. Un profond sommeil tomba sur moi,--un
+sommeil semblable à celui de la mort. Combien de temps dura-t-il, je
+n'en puis rien savoir; mais, quand je rouvris les yeux, les objets
+autour de moi étaient visibles. Grâce à une lueur singulière,
+sulfureuse, dont je ne pus pas d'abord découvrir l'origine, je pouvais
+voir l'étendue et l'aspect de la prison.
+
+Je m'étais grandement mépris sur sa dimension. Les murs ne pouvaient pas
+avoir plus de vingt-cinq yards de circuit. Pendant quelques minutes
+cette découverte fut pour moi un immense trouble; trouble bien puéril,
+en vérité,--car, au milieu des circonstances terribles qui
+m'entouraient, que pouvait-il y avoir de moins important que les
+dimensions de ma prison? Mais mon âme mettait un intérêt bizarre dans
+des niaiseries, et je m'appliquai fortement à me rendre compte de
+l'erreur que j'avais commise dans mes mesures. À la fin, la vérité
+m'apparut comme un éclair. Dans ma première tentative d'exploration,
+j'avais compté cinquante-deux pas, jusqu'au moment où je tombai; je
+devais être alors à un pas ou deux du morceau de serge; dans le fait,
+j'avais presque accompli le circuit du caveau. Je m'endormis alors,--et,
+en m'éveillant, il faut que je sois retourné sur mes pas,--créant ainsi
+un circuit presque double du circuit réel. La confusion de mon cerveau
+m'avait empêché de remarquer que j'avais commencé mon tour avec le mur à
+ma gauche, et que je finissais avec le mur à ma droite.
+
+Je m'étais aussi trompé relativement à la forme de l'enceinte. En tâtant
+ma route, j'avais trouvé beaucoup d'angles, et j'en avais déduit l'idée
+d'une grande irrégularité; tant est puissant l'effet d'une totale
+obscurité sur quelqu'un qui sort d'une léthargie ou d'un sommeil! Ces
+angles étaient simplement produits par quelques légères dépressions ou
+retraits à des intervalles inégaux. La forme générale de la prison était
+un carré. Ce que j'avais pris pour de la maçonnerie semblait maintenant
+du fer, ou tout autre métal, en plaques énormes, dont les sutures et les
+joints occasionnaient les dépressions. La surface entière de cette
+construction métallique était grossièrement barbouillée de tous les
+emblèmes hideux et répulsifs auxquels la superstition sépulcrale des
+moines a donné naissance. Des figures de démons, avec des airs de
+menace, avec des formes de squelettes, et d'autres images d'une horreur
+plus réelle souillaient les murs dans toute leur étendue. J'observai que
+les contours de ces monstruosités étaient suffisamment distincts, mais
+que les couleurs étaient flétries et altérées, comme par l'effet d'une
+atmosphère humide. Je remarquai alors le sol, qui était en pierre. Au
+centre bâillait le puits circulaire, à la gueule duquel j'avais échappé;
+mais il n'y en avait qu'un seul dans le cachot.
+
+Je vis tout cela indistinctement et non sans effort,--car ma situation
+physique avait singulièrement changé pendant mon sommeil. J'étais
+maintenant couché sur le dos, tout de mon long, sur une espèce de
+charpente de bois très-basse. J'y étais solidement attaché avec une
+longue bande qui ressemblait à une sangle. Elle s'enroulait plusieurs
+fois autour de mes membres et de mon corps, ne laissant de liberté qu'à
+ma tête et à mon bras gauche; mais encore me fallait-il faire un effort
+des plus pénibles pour me procurer la nourriture contenue dans un plat
+de terre posé à côté de moi sur le sol. Je m'aperçus avec terreur que la
+cruche avait été enlevée. Je dis: avec terreur, car j'étais dévoré d'une
+intolérable soif. Il me sembla qu'il entrait dans le plan de mes
+bourreaux d'exaspérer cette soif,--car la nourriture contenue dans le
+plat était une viande cruellement assaisonnée.
+
+Je levai les yeux, et j'examinai le plafond de la prison. Il était à une
+hauteur de trente ou quarante pieds, et, par sa construction, il
+ressemblait beaucoup aux murs latéraux. Dans un de ses panneaux, une
+figure des plus singulières fixa toute mon attention. C'était la figure
+peinte du Temps, comme il est représenté d'ordinaire, sauf qu'au lieu
+d'une faux il tenait un objet qu'au premier coup d'oeil je pris pour
+l'image peinte d'un énorme pendule, comme on en voit dans les horloges
+antiques. Il y avait néanmoins dans l'aspect de cette machine quelque
+chose qui me fit la regarder avec plus d'attention. Comme je l'observais
+directement, les yeux en l'air,--car elle était placée juste au-dessus
+de moi,--je crus la voir remuer. Un instant après, mon idée fut
+confirmée. Son balancement était court, et naturellement très-lent. Je
+l'épiai pendant quelques minutes, non sans une certaine défiance, mais
+surtout avec étonnement. Fatigué à la longue de surveiller son mouvement
+fastidieux, je tournai mes yeux vers les autres objets de la cellule.
+
+Un léger bruit attira mon attention, et, regardant le sol, je vis
+quelques rats énormes qui le traversaient. Ils étaient sortis par le
+puits, que je pouvais apercevoir à ma droite. Au même instant, comme je
+les regardais, ils montèrent par troupes, en toute hâte, avec des yeux
+voraces, affriandés par le fumet de la viande. Il me fallait beaucoup
+d'efforts et d'attention pour les en écarter.
+
+Il pouvait bien s'être écoulé une demi-heure, peut-être même une
+heure,--car je ne pouvais mesurer le temps que
+très-imparfaitement,--quand je levai de nouveau les yeux au-dessus de
+moi. Ce que je vis alors me confondit et me stupéfia. Le parcours du
+pendule s'était accru presque d'un yard; sa vélocité, conséquence
+naturelle, était aussi beaucoup plus grande. Mais ce qui me troubla
+principalement fut l'idée qu'il était visiblement _descendu_. J'observai
+alors,--avec quel effroi, il est inutile de le dire,--que son extrémité
+inférieure était formée d'un croissant d'acier étincelant, ayant environ
+un pied de long d'une corne à l'autre; les cornes dirigées en haut, et
+le tranchant inférieur évidemment affilé comme celui d'un rasoir. Comme
+un rasoir aussi, il paraissait lourd et massif, s'épanouissant, à partir
+du fil, en une forme large et solide. Il était ajusté à une lourde verge
+de cuivre, et le tout _sifflait_ en se balançant à travers l'espace.
+
+Je ne pouvais pas douter plus longtemps au sort qui m'avait été préparé
+par l'atroce ingéniosité monacale. Ma découverte du puits était devinée
+par les agents de l'Inquisition,--le puits, dont les horreurs avaient
+été réservées à un hérétique aussi téméraire que moi,--_le puits_,
+figure de l'enfer, et considéré par l'opinion comme l'_Ultima Thule_ de
+tous leurs châtiments! J'avais évité le plongeon par le plus fortuit des
+accidents, et je savais que l'art de faire du supplice un piège et une
+surprise formait une branche importante de tout ce fantastique système
+d'exécutions secrètes. Or, ayant manqué ma chute dans l'abîme, il
+n'entrait pas dans le plan démoniaque de m'y précipiter; j'étais donc
+voué--et cette fois sans alternative possible,--à une destruction
+différente et plus douce.--Plus douce! J'ai presque souri dans mon
+agonie en pensant à la singulière application que je faisais d'un pareil
+mot.
+
+Que sert-il de raconter les longues, longues heures d'horreur plus que
+mortelles durant lesquelles je comptai les oscillations vibrantes de
+l'acier? Pouce par pouce,--ligne par ligne,--il opérait une descente
+graduée et seulement appréciable à des intervalles qui me paraissaient
+des siècles,--et toujours il descendait,--toujours plus bas,--toujours
+plus bas! Il s'écoula des jours, il se peut que plusieurs jours se
+soient écoulés, avant qu'il vînt se balancer assez près de moi pour
+m'éventer avec son souffle âcre. L'odeur de l'acier aiguisé
+s'introduisait dans mes narines. Je priai le ciel,--je le fatiguai de ma
+prière,--de faire descendre l'acier plus rapidement. Je devins fou,
+frénétique, et je m'efforçai de me soulever, d'aller à la rencontre de
+ce terrible cimeterre mouvant. Et puis, soudainement je tombai dans un
+grand calme,--et je restai étendu, souriant à cette mort étincelante,
+comme un enfant à quelque précieux joujou.
+
+Il se fit un nouvel intervalle de parfaite insensibilité; intervalle
+très-court, car, en revenant à la vie, je ne trouvai pas que le pendule
+fût descendu d'une quantité appréciable. Cependant, il se pourrait bien
+que ce temps eût été long,--car je savais qu'il y avait des démons qui
+avaient pris note de mon évanouissement, et qui pouvaient arrêter la
+vibration à leur gré. En revenant à moi, j'éprouvai un malaise et une
+faiblesse--oh! inexprimables,--comme par suite d'une longue inanition.
+Même au milieu des angoisses présentes, la nature humaine implorait sa
+nourriture. Avec un effort pénible, j'étendis mon bras gauche aussi loin
+que mes liens me le permettaient, et je m'emparai d'un petit reste que
+les rats avaient bien voulu me laisser. Comme j'en portais une partie à
+mes lèvres, une pensée informe de joie,--d'espérance,--traversa mon
+esprit. Cependant, qu'y avait-il de commun entre moi et l'espérance?
+C'était, dis-je, une pensée informe;--l'homme en a souvent de semblables
+qui ne sont jamais complétées. Je sentis que c'était une pensée de
+joie,--d'espérance; mais je sentis aussi qu'elle était morte en
+naissant. Vainement je m'efforçai de la parfaire,--de la rattraper. Ma
+longue souffrance avait presque annihilé les facultés ordinaires de mon
+esprit. J'étais un imbécile,--un idiot.
+
+La vibration du pendule avait lieu dans un plan faisant angle droit avec
+ma longueur. Je vis que le croissant avait été disposé pour traverser la
+région du coeur. Il éraillerait la serge de ma robe,--puis il
+reviendrait et répéterait son opération,--encore,--et encore. Malgré
+l'effroyable dimension de la courbe parcourue (quelque chose comme
+trente pieds, peut-être plus), et la sifflante énergie de sa descente,
+qui aurait suffi pour couper même ces murailles de fer, en somme tout ce
+qu'il pouvait faire, pour quelques minutes, c'était d'érailler ma robe.
+Et sur cette pensée je fis une pause. Je n'osais pas aller plus loin que
+cette réflexion. Je m'appesantis là-dessus avec une attention opiniâtre,
+comme si, par cette insistance, je pouvais arrêter _là_ la descente de
+l'acier. Je m'appliquai à méditer sur le son que produirait le croissant
+en passant à travers mon vêtement,--sur la sensation particulière et
+pénétrante que le frottement de la toile produit sur les nerfs. Je
+méditai sur toutes ces futilités, jusqu'à ce que mes dents fussent
+agacées.
+
+Plus bas,--plus bas encore,--il glissait toujours plus bas. Je prenais
+un plaisir frénétique à comparer sa vitesse de haut en bas avec sa
+vitesse latérale. À droite,--à gauche,--et puis il fuyait loin, loin, et
+puis il revenait,--avec le glapissement d'un esprit damné!--jusqu'à mon
+coeur, avec l'allure furtive du tigre! Je riais et je hurlais
+alternativement, selon que l'une ou l'autre idée prenait le dessus.
+
+Plus bas,--invariablement, impitoyablement plus bas! Il vibrait à trois
+pouces de ma poitrine! Je m'efforçai violemment--furieusement,--de
+délivrer mon bras gauche. Il était libre seulement depuis le coude
+jusqu'à la main. Je pouvais faire jouer ma main depuis le plat situé à
+côté de moi jusqu'à ma bouche, avec un grand effort,--et rien de plus.
+Si j'avais pu briser les ligatures au-dessus du coude, j'aurais saisi le
+pendule, et j'aurais essayé de l'arrêter. J'aurais aussi bien essayé
+d'arrêter une avalanche!
+
+Toujours plus bas!--incessamment,--inévitablement plus bas! Je respirais
+douloureusement, et je m'agitais à chaque vibration. Je me rapetissais
+convulsivement à chaque balancement. Mes yeux le suivaient dans sa volée
+ascendante et descendante, avec l'ardeur du désespoir le plus insensé;
+ils se refermaient spasmodiquement au moment de la descente, quoique la
+mort eût été un soulagement,--oh! quel indicible soulagement! Et
+cependant je tremblais dans tous mes nerfs, quand je pensais qu'il
+suffirait que la machine descendît d'un cran pour précipiter sur ma
+poitrine, cette hache aiguisée, étincelante. C'était l'_espérance_ qui
+faisait ainsi trembler mes nerfs, et tout mon être se replier. C'était
+l'espérance,--l'espérance qui triomphe même sur le chevalet,--qui
+chuchote à l'oreille des condamnés à mort, même dans les cachots de
+l'Inquisition.
+
+Je vis que dix ou douze vibrations environ mettraient l'acier en contact
+immédiat avec mon vêtement,--et avec cette observation entra dans mon
+esprit le calme aigu et condensé du désespoir. Pour la première fois
+depuis bien des heures,--depuis bien des jours peut-être, je _pensai_.
+Il me vint à l'esprit que le bandage, ou sangle, qui m'enveloppait était
+d'un seul morceau. J'étais attaché par un lien continu. La première
+morsure du rasoir, du croissant, dans une partie quelconque de la
+sangle, devait la détacher suffisamment pour permettre à ma main gauche
+de la dérouler tout autour de moi. Mais combien devenait terrible dans
+ce cas la proximité de l'acier. Et le résultat de la plus légère
+secousse, mortel! Était-il vraisemblable, d'ailleurs, que les mignons du
+bourreau n'eussent pas prévu et paré cette possibilité? Était-il
+probable que le bandage traversât ma poitrine dans le parcours du
+pendule? Tremblant de me voir frustré de ma faible espérance,
+vraisemblablement ma dernière, je haussai suffisamment ma tête pour voir
+distinctement ma poitrine. La sangle enveloppait étroitement mes membres
+et mon corps dans tous les sens,--_excepté dans le chemin du croissant
+homicide_.
+
+À peine avais-je laissé retomber ma tête dans sa position première, que
+je sentis briller dans mon esprit quelque chose que je ne saurais mieux
+définir que la moitié non formée de cette idée de délivrance dont j'ai
+déjà parlé, et dont une moitié seule avait flotté vaguement dans ma
+cervelle, lorsque je portai la nourriture à mes lèvres brûlantes. L'idée
+tout entière était maintenant présente;--faible, à peine viable, à peine
+définie,--mais enfin complète. Je me mis immédiatement, avec l'énergie
+du désespoir, à en tenter l'exécution.
+
+Depuis plusieurs heures, le voisinage immédiat du châssis sur lequel
+j'étais couché fourmillait littéralement de rats. Ils étaient
+tumultueux, hardis, voraces,--leurs yeux rouges dardés sur moi, comme
+s'ils n'attendaient que mon immobilité pour faire de moi leur proie.--À
+quelle nourriture,--pensai-je,--ont ils été accoutumés dans ce puits?
+
+Excepté un petit reste, ils avaient dévoré, en dépit de tous mes efforts
+pour les en empêcher, le contenu du plat. Ma main avait contracté une
+habitude de va-et-vient, de balancement vers le plat; et, à la longue,
+l'uniformité machinale du mouvement lui avait enlevé toute son
+efficacité. Dans sa voracité cette vermine fixait souvent ses dents
+aiguës dans mes doigts. Avec les miettes de la viande huileuse et épicée
+qui restait encore, je frottai fortement le bandage partout où je pus
+l'atteindre; puis, retirant ma main du sol, je restai immobile et sans
+respirer.
+
+D'abord les voraces animaux furent saisis et effrayés du changement,--de
+la cessation du mouvement. Ils prirent l'alarme et tournèrent le dos;
+plusieurs regagnèrent le puits; mais cela ne dura qu'un moment. Je
+n'avais pas compté en vain sur leur gloutonnerie. Observant que je
+restais sans mouvement, un ou deux des plus hardis grimpèrent sur le
+châssis et flairèrent la sangle. Cela me parut le signal d'une invasion
+générale. Des troupes fraîches se précipitèrent hors du puits. Ils
+s'accrochèrent au bois,--ils l'escaladèrent et sautèrent par centaines
+sur mon corps. Le mouvement régulier du pendule ne les troublait pas le
+moins du monde. Ils évitaient son passage et travaillaient activement
+sur le bandage huilé. Ils se pressaient,--ils fourmillaient et
+s'amoncelaient incessamment sur moi; ils se tortillaient sur ma gorge;
+leurs lèvres froides cherchaient les miennes; j'étais à moitié suffoqué
+par leur poids multiplié; un dégoût, qui n'a pas de nom dans le monde,
+soulevait ma poitrine et glaçait mon coeur comme un pesant vomissement.
+Encore une minute, et je sentais que l'horrible opération serait finie.
+Je sentais positivement le relâchement du bandage; je savais qu'il
+devait être déjà coupé en plus d'un endroit. Avec une résolution
+surhumaine, je restai _immobile_. Je ne m'étais pas trompé dans mes
+calculs,--je n'avais pas souffert en vain. À la longue, je sentis que
+j'étais _libre_. La sangle pendait en lambeaux autour de mon corps; mais
+le mouvement du pendule attaquait déjà ma poitrine; il avait fendu la
+serge de ma robe; il avait coupé la chemise de dessous; il fit encore
+deux oscillations,--et une sensation de douleur aiguë traversa tous mes
+nerfs. Mais l'instant du salut était arrivé. À un geste de ma main, mes
+libérateurs s'enfuirent tumultueusement. Avec un mouvement tranquille et
+résolu,--prudent et oblique,--lentement et en m'aplatissant,--je me
+glissai hors de l'étreinte du bandage et des atteintes du cimeterre.
+Pour le moment du moins, _j'étais libre_.
+
+Libre!--et dans la griffe de l'Inquisition! J'étais à peine sorti de mon
+grabat d'horreur, j'avais à peine fait quelques pas sur le pavé de la
+prison, que le mouvement de l'infernale machine cessa, et que je la vis
+attirée par une force invisible à travers le plafond. Ce fut une leçon
+qui me mit le désespoir dans le coeur. Tous mes mouvements étaient
+indubitablement épiés. Libre!--je n'avais échappé à la mort sous une
+espèce d'agonie que pour être livré à quelque chose de pire que la mort
+sous quelque autre espèce. À cette pensée, je roulai mes yeux
+convulsivement sur les parois de fer qui m'enveloppaient. Quelque chose
+de singulier--un changement que d'abord je ne pus apprécier
+distinctement--se produisit dans la chambre,--c'était évident. Durant
+quelques minutes d'une distraction pleine de rêves et de frissons, je me
+perdis dans de vaines et incohérentes conjectures. Pendant ce temps, je
+m'aperçus pour la première fois de l'origine de la lumière sulfureuse
+qui éclairait la cellule. Elle provenait d'une fissure large à peu près
+d'un demi-pouce, qui s'étendait tout autour de la prison à la base des
+murs, qui paraissaient ainsi et étaient en effet complètement séparés du
+sol. Je tâchai, mais bien en vain, comme on le pense, de regarder par
+cette ouverture.
+
+Comme je me relevais découragé, le mystère de l'altération de la chambre
+se dévoila tout d'un coup à mon intelligence. J'avais observé que, bien
+que les contours des figures murales fussent suffisamment distincts, les
+couleurs semblaient altérées et indécises. Ces couleurs venaient de
+prendre et prenaient à chaque instant un éclat saisissant et
+très-intense, qui donnait à ces images fantastiques et diaboliques un
+aspect dont auraient frémi des nerfs plus solides que les miens. Des
+yeux de démons, d'une vivacité féroce et sinistre, étaient dardés sur
+moi de mille endroits, où primitivement je n'en soupçonnais aucun, et
+brillaient de l'éclat lugubre d'un feu que je voulais absolument, mais
+en vain, regarder comme imaginaire.
+
+_Imaginaire_!--Il me suffisait de respirer pour attirer dans mes
+narines la vapeur du fer chauffé! Une odeur suffocante se répandit dans
+la prison! Une ardeur plus profonde se fixait à chaque instant dans les
+yeux dardés sur mon agonie! Une teinte plus riche de rouge s'étalait sur
+ces horribles peintures de sang! J'étais haletant! Je respirais avec
+effort! Il n'y avait pas à douter du dessein de mes bourreaux,--oh! les
+plus impitoyables, oh! les plus démoniaques des hommes! Je reculai loin
+du métal ardent vers le centre du cachot. En face de cette destruction
+par le feu, l'idée de la fraîcheur du puits surprit mon âme comme un
+baume. Je me précipitai vers ses bords mortels. Je tendis mes regards
+vers le fond. L'éclat de la voûte enflammée illuminait ses plus secrètes
+cavités. Toutefois, pendant un instant d'égarement, mon esprit se refusa
+à comprendre la signification de ce que je voyais. À la fin, cela entra
+dans mon âme,--de force, victorieusement; cela s'imprima en feu sur ma
+raison frissonnante. Oh une voix, une voix pour parler!--Oh!
+horreur--Oh! toutes les horreurs, excepté celle-là!--Avec un cri, je me
+rejetai loin de la margelle, et, cachant mon visage dans mes mains, je
+pleurai amèrement.
+
+La chaleur augmentait rapidement, et une fois encore je levai les yeux,
+frissonnant comme dans un accès de fièvre. Un second changement avait eu
+lieu dans la cellule,--et maintenant ce changement était évidemment dans
+la _forme_. Comme la première fois, ce fut d'abord en vain que je
+cherchai à apprécier ou à comprendre ce qui se passait. Mais on ne me
+laissa pas longtemps dans le doute. La vengeance de l'Inquisition
+marchait grand train, déroutée deux fois par mon bonheur, et il n'y
+avait pas à jouer plus longtemps avec le Roi des Épouvantements. La
+chambre avait été carrée. Je m'apercevais que deux de ses angles de fer
+étaient maintenant aigus,--deux conséquemment obtus. Le terrible
+contraste augmentait rapidement, avec un grondement, un gémissement
+sourd. En un instant, la chambre avait changé sa forme en celle d'un
+losange. Mais la transformation ne s'arrêta pas là. Je ne désirais pas,
+je n'espérais pas qu'elle s'arrêtât. J'aurais appliqué les murs rouges
+contre ma poitrine, comme un vêtement d'éternelle paix.--La mort,--me
+dis-je,--n'importe quelle mort, excepté celle du puits!--Insensé!
+comment n'avais-je pas compris _qu'il fallait le puits_, que _ce puits
+seul_ était la raison du fer brûlant qui m'assiégeait? Pouvais-je
+résister à son ardeur? Et, même en le supposant, pouvais-je me roidir
+contre sa pression? Et maintenant, le losange s'aplatissait,
+s'aplatissait avec une rapidité qui ne me laissait pas le temps de la
+réflexion. Son centre, placé sur la ligne de sa plus grande largeur,
+coïncidait juste avec le gouffre béant. J'essayai de reculer,--mais les
+murs, en se resserrant, me pressaient irrésistiblement. Enfin, il vint
+un moment où mon corps brûlé et contorsionné trouvait à peine sa place,
+où il y avait à peine place pour mon pied sur le sol de la prison. Je ne
+luttais plus, mais l'agonie de mon âme s'exhala dans un grand et long
+cri suprême de désespoir. Je sentis que je chancelais sur le bord,--je
+détournai les yeux...
+
+Mais voilà comme un bruit discordant de voix humaines! Une explosion, un
+ouragan de trompettes! Un puissant rugissement comme celui d'un millier
+de tonnerres! Les murs de feu reculèrent précipitamment! Un bras étendu
+saisit le mien comme je tombais, défaillant, dans l'abîme. C'était le
+bras du général Lasalle. L'armée française était entrée à Tolède.
+L'Inquisition était dans les mains de ses ennemis...
+
+
+
+
+HOP-FROG
+
+
+Je n'ai jamais connu personne qui eût plus d'entrain et qui fût plus
+porté à la facétie que ce brave roi. Il ne vivait que pour les farces.
+Raconter une bonne histoire dans le genre bouffon, et la bien raconter,
+c'était le plus sûr chemin pour arriver à sa faveur. C'est pourquoi ses
+sept ministres étaient tous gens distingués par leurs talents de
+farceurs. Ils étaient tous taillés d'après le patron royal,--vaste
+corpulence, adiposité, inimitable aptitude pour la bouffonnerie. Que les
+gens engraissent par la farce ou qu'il y ait dans la graisse quelque
+chose qui prédispose à la farce, c'est une question que je n'ai jamais
+pu décider; mais il est certain qu'un farceur maigre peut s'appeler
+_rara avis in terris_.
+
+Quant aux raffinements, ou _ombres_ de l'esprit, comme il les appelait
+lui-même, le roi s'en souciait médiocrement. Il avait une admiration
+spéciale pour la _largeur_ dans la facétie, et il la digérait même en
+_longueur_, pour l'amour d'elle. Les délicatesses l'ennuyaient. Il
+aurait préféré le _Gargantua_ de Rabelais au _Zadig_ de Voltaire, et
+par-dessus tout les bouffonneries en action accommodaient son goût, bien
+mieux encore que les plaisanteries en paroles.
+
+À l'époque où se passe cette histoire, les bouffons de profession
+n'étaient pas tout à fait passés de mode à la cour. Quelques-unes des
+grandes _puissances_ continentales gardaient encore leurs _fous_;
+c'étaient des malheureux, bariolés, ornés de bonnets à sonnettes, et qui
+devaient être toujours prêts à livrer, à la minute, des bons mots
+subtils, en échange des miettes qui tombaient de la table royale.
+
+_Notre roi_, naturellement, avait son fou. Le fait est qu'il _sentait le
+besoin_ de quelque chose dans le sens de la folie,--ne fût-ce que pour
+contrebalancer la pesante sagesse des sept hommes sages qui lui
+servaient de ministres,--pour ne pas parler de lui.
+
+Néanmoins, son fou, son bouffon de profession, n'était pas seulement un
+fou. Sa valeur était triplée aux yeux du roi par le fait qu'il était en
+même temps nain et boiteux. Dans ce temps-là, les nains étaient à la
+cour aussi communs que les fous; et plusieurs monarques auraient trouvé
+difficile de passer leur temps,--le temps est plus long à la cour que
+partout ailleurs,--sans un bouffon pour les faire rire, et un nain pour
+en rire. Mais, comme je l'ai déjà remarqué, tous ces bouffons, dans
+quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent, sont gras, ronds et massifs,--de
+sorte que c'était pour notre roi une ample source d'orgueil de posséder
+dans Hop-Frog--c'était le nom du fou,--un triple trésor en une seule
+personne.
+
+Je crois que le nom de Hop-Frog n'était pas celui dont l'avaient baptisé
+ses parrains, mais qu'il lui avait été conféré par l'assentiment unanime
+des sept ministres, en raison de son impuissance à marcher comme les
+autres hommes[5]. Dans le fait, Hop-Frog ne pouvait se mouvoir qu'avec
+une sorte d'allure _interjectionnelle_,--quelque chose entre le saut et
+le tortillement,--une espèce de mouvement qui était pour le roi une
+récréation perpétuelle et, naturellement, une jouissance; car,
+nonobstant la proéminence de sa panse et une bouffissure
+constitutionnelle de la tête, le roi passait aux yeux de toute sa cour
+pour un fort bel homme.
+
+Mais, bien que Hop-Frog, grâce à la distorsion de ses jambes, ne pût se
+mouvoir que très-laborieusement dans un chemin ou sur un parquet, la
+prodigieuse puissance musculaire dont la nature avait doué ses bras,
+comme pour compenser l'imperfection de ses membres inférieurs, le
+rendait apte à accomplir maints traits d'une étonnante dextérité, quand
+il s'agissait d'arbres, de cordes, ou de quoi que ce soit où l'on pût
+grimper. Dans ces exercices-là, il avait plutôt l'air d'un écureuil ou
+d'un petit singe que d'une grenouille.
+
+Je ne saurais dire précisément de quel pays Hop-Frog était originaire.
+Il venait sans doute de quelque région barbare, dont personne n'avait
+entendu parler,--à une vaste distance de la cour de notre roi. Hop-Frog
+et une jeune fille un peu moins naine que lui,--mais admirablement bien
+proportionnée et excellente danseuse,--avaient été enlevés à leurs
+foyers respectifs, dans des provinces limitrophes, et envoyés en présent
+au roi par un de ses généraux chéris de la victoire.
+
+Dans de pareilles circonstances, il n'y avait rien d'étonnant à ce
+qu'une étroite intimité se fût établie entre les deux petits captifs. En
+réalité, ils devinrent bien vite deux amis jurés. Hop-Frog, qui, bien
+qu'il se mît en grands frais de bouffonnerie, n'était nullement
+populaire, ne pouvait pas rendre à Tripetta de grands services; mais
+elle, en raison de sa grâce et de son exquise beauté--de naine,--elle
+était universellement admirée et choyée; elle possédait donc beaucoup
+d'influence et ne manquait jamais d'en user, en toute occasion, au
+profit de son cher Hop-Frog.
+
+Dans une grande occasion solennelle,--je ne sais plus laquelle,--le roi
+résolut de donner un bal masqué; et, chaque fois qu'une mascarade ou
+toute autre fête de ce genre avait lieu à la cour, les talents de
+Hop-Frog et de Tripetta étaient à coup sûr mis en réquisition. Hop-Frog,
+particulièrement, était si inventif en matière de décorations, de types
+nouveaux, et de travestissements pour les bals masqués, qu'il semblait
+que rien ne pût se faire sans son assistance.
+
+La nuit marquée par la fête était arrivée. Une salle splendide avait été
+disposée, sous l'oeil de Tripetta, avec toute l'ingéniosité possible
+pour donner de l'éclat à une mascarade. Toute la cour était dans la
+fièvre de l'attente. Quant aux costumes et aux rôles, chacun, on le
+pense bien, avait fait son choix en cette matière. Beaucoup de personnes
+avaient déterminé les rôles qu'elles adopteraient, une semaine ou même
+un mois d'avance; et, en somme, il n'y avait incertitude ni indécision
+nulle part,--excepté chez le roi et ses sept ministres. Pourquoi
+hésitaient-ils? je ne saurais le dire,--à moins que ce ne fût encore une
+manière de farce. Plus vraisemblablement, il leur était difficile
+d'attraper leur idée, à cause qu'ils étaient si gros! Quoi qu'il en
+soit, le temps fuyait et, comme dernière ressource, ils envoyèrent
+chercher Tripetta et Hop-Frog.
+
+Quand les deux petits amis obéirent à l'ordre du roi, ils le trouvèrent
+prenant royalement le vin avec les sept membres de son conseil privé;
+mais le monarque semblait de fort mauvaise humeur. Il savait que
+Hop-Frog craignait le vin; car cette boisson excitait le pauvre boiteux
+jusqu'à la folie; et la folie n'est pas une manière de sentir bien
+réjouissante. Mais le roi aimait ses propres charges et prenait plaisir
+à forcer Hop-Frog à boire, et,--suivant l'expression royale,--à _être
+gai_.
+
+--Viens ici, Hop-Frog,--dit-il, comme le bouffon et son amie entraient
+dans la chambre;--avale-moi cette rasade à la santé de vos amis absents
+(ici Hop-Frog soupira), et sers-nous de ton imaginative. Nous avons
+besoin de types,--de _caractères_, mon brave!--de quelque chose de
+nouveau--d'extraordinaire. Nous sommes fatigués de cette éternelle
+monotonie. Allons, bois!--le vin allumera ton génie!
+
+Hop-Frog s'efforça, comme d'habitude, de répondre par un bon mot aux
+avances du roi; mais l'effort fut trop grand. C'était justement le jour
+de naissance du pauvre nain, et l'ordre de boire _à ses amis absents_
+fit jaillir les larmes de ses yeux. Quelques larges gouttes amères
+tombèrent dans la coupe pendant qu'il la recevait humblement de la main
+de son tyran.
+
+--Ha! ha! ha!--rugit ce dernier, comme le nain épuisait la coupe avec
+répugnance,--vois ce que peut faire un verre de bon vin! Eh! tes yeux
+brillent déjà!
+
+Pauvre garçon! Ses larges yeux étincelaient plutôt qu'ils ne brillaient,
+car l'effet du vin sur son excitable cervelle était aussi puissant
+qu'instantané. Il plaça nerveusement le gobelet sur la table, et promena
+sur l'assistance un regard fixe et presque fou. Ils semblaient tous
+s'amuser prodigieusement du succès de la _farce_ royale.
+
+--Et maintenant, à l'ouvrage!--dit le premier ministre, un très-gros
+homme.
+
+--Oui,--dit le roi;--allons! Hop-Frog, prête-nous ton assistance. Des
+types, mon beau garçon! des caractères! nous avons besoin de
+_caractère_!--nous en avons tous besoin!--ha! ha! ha!
+
+Et, comme ceci visait sérieusement au bon mot, ils firent, tous sept,
+chorus au rire royal. Hop-Frog rit aussi, mais faiblement et d'un rire
+distrait.
+
+--Allons! allons!--dit le roi impatienté,--est-ce que tu ne trouves
+rien?
+
+--Je tâche de trouver quelque chose de _nouveau_,--répéta le nain d'un
+air perdu; car il était tout à fait égaré par le vin.
+
+--Tu tâches!--cria le tyran, férocement.--Qu'entends-tu par ce mot? Ah!
+je comprends. Vous boudez, et il vous faut encore du vin. Tiens! avale
+ça!--et il remplit une nouvelle coupe et la tendit toute pleine au
+boiteux, qui la regarda et respira comme essoufflé.
+
+--Bois, te dis-je!--cria le monstre,--ou par les démons!...
+
+Le nain hésitait. Le roi devint pourpre de rage. Les courtisans
+souriaient cruellement. Tripetta, pâle comme un cadavre, s'avança
+jusqu'au siège du monarque, et, s'agenouillant devant lui, elle le
+supplia d'épargner son ami.
+
+Le tyran la regarda pendant quelques instants, évidemment stupéfait
+d'une pareille audace. Il semblait ne savoir que dire ni que faire,--ni
+comment exprimer son indignation d'une manière suffisante. À la fin,
+sans prononcer une syllabe, il la repoussa violemment loin de lui, et
+lui jeta à la face le contenu de la coupe pleine jusqu'aux bords.
+
+La pauvre petite se releva du mieux qu'elle put, et, n'osant pas même
+soupirer, elle reprit sa place au pied de la table.
+
+Il y eut pendant une demi-minute un silence de mort, pendant lequel on
+aurait entendu tomber une feuille, une plume. Ce silence fut interrompu
+par une espèce de grincement sourd, mais rauque et prolongé, qui sembla
+jaillir tout d'un coup de tous les coins de la chambre.
+
+--Pourquoi,--pourquoi,--pourquoi faites-vous ce bruit?--demanda le roi,
+se retournant avec fureur vers le nain.
+
+Ce dernier semblait être revenu à peu près de son ivresse, et, regardant
+fixement, mais avec tranquillité, le tyran en face, il s'écria
+simplement:
+
+--Moi,--moi? Comment pourrait-ce être moi?
+
+--Le son m'a semblé venir du dehors,--observa l'un des
+courtisans;--j'imagine que c'est le perroquet, à la fenêtre, qui aiguise
+son bec aux barreaux de sa cage.
+
+--C'est vrai,--répliqua le monarque, comme très-soulagé par cette
+idée;--mais, sur mon honneur de chevalier, j'aurais juré que c'était le
+grincement des dents de ce misérable.
+
+Là-dessus, le nain se mit à rire (le roi était un farceur trop déterminé
+pour trouver à redire au rire de qui que ce fût), et déploya une large,
+puissante et épouvantable rangée de dents. Bien mieux, il déclara qu'il
+était tout disposé à boire autant de vin qu'on voudrait. Le monarque
+s'apaisa, et Hop-Frog, ayant absorbé une nouvelle rasade sans le moindre
+inconvénient, entra tout de suite, et avec chaleur, dans le plan de la
+mascarade.
+
+--Je ne puis expliquer,--observa-t-il fort tranquillement, et comme s'il
+n'avait jamais goûté de vin de sa vie,--comment s'est faite cette
+association d'idées; mais _juste_ après que Votre Majesté eut frappé la
+petite et lui eut jeté le vin à la face,--_juste après_ que Votre
+Majesté eut fait cela, et pendant que le perroquet faisait ce singulier
+bruit derrière la fenêtre, il m'est revenu à l'esprit un merveilleux
+divertissement;--c'est un des jeux de mon pays, et nous l'introduisons
+souvent dans nos mascarades; mais ici il sera absolument nouveau.
+Malheureusement ceci demande une société de huit personnes, et...
+
+--Eh! nous sommes huit!--s'écria le roi, riant de sa subtile
+découverte;--huit, juste!--moi et mes sept ministres. Voyons! quel est
+ce divertissement?
+
+--Nous appelons cela,--dit le boiteux,--les _Huit Orangs-Outangs
+Enchaînés_, et c'est vraiment un jeu charmant, quand il est bien
+exécuté.
+
+--_Nous_ l'exécuterons,--dit le roi, en se redressant et abaissant les
+paupières.
+
+--La beauté du jeu,--continua Hop-Frog,--consiste dans l'effroi qu'il
+cause parmi les femmes.
+
+--Excellent!--rugirent en choeur le monarque et son ministère.
+
+--_C'est moi_ qui vous habillerai en orangs-outangs,--continua le
+nain;--fiez-vous à moi pour tout cela. La ressemblance sera si frappante
+que tous les masques vous prendront pour de véritables bêtes,--et,
+naturellement, ils seront aussi terrifiés qu'étonnés.
+
+--Oh! c'est ravissant!--s'écria le roi.--Hop-Frog! nous ferons de toi un
+homme!
+
+--Les chaînes ont pour but d'augmenter le désordre par leur tintamarre.
+Vous êtes censés avoir échappé en masse à vos gardiens. Votre Majesté ne
+peut se figurer l'effet produit, dans un bal masqué, par huit
+orangs-outangs enchaînés, que la plupart des assistants prennent pour de
+véritables bêtes, se précipitant avec des cris sauvages à travers une
+foule d'hommes et de femmes coquettement et somptueusement vêtus. Le
+contraste n'a pas son pareil.
+
+--Cela sera!--dit le roi; et le conseil se leva en toute hâte,--car il
+se faisait tard,--pour mettre à exécution le plan de Hop-Frog.
+
+Sa manière d'arranger tout ce monde en orangs-outangs était très-simple,
+mais très-suffisante pour son dessein. À l'époque où se passe cette
+histoire, on voyait rarement des animaux de cette espèce dans les
+différentes parties du monde civilisé; et, comme les imitations faites
+par le nain étaient suffisamment bestiales et plus que suffisamment
+hideuses, on crut pouvoir se fier à la ressemblance.
+
+Le roi et ses ministres furent d'abord insinués dans des chemises et des
+caleçons de tricot collants. Puis on les enduisit de goudron. À cet
+endroit de l'opération, quelqu'un de la bande suggéra l'idée de plumes;
+mais elle fut tout d'abord rejetée par le nain, qui convainquit bien
+vite les huit personnages, par une démonstration oculaire, que le poil
+d'un animal tel que l'orang-outang était bien plus fidèlement représenté
+par du lin. En conséquence, on en étala une couche épaisse par-dessus la
+couche de goudron. On se procura alors une longue chaîne. D'abord on la
+passa autour de la taille du roi, _et l'on s'y assujettit_; puis, autour
+d'un autre individu de la bande, et on l'y assujettit également; puis,
+successivement autour de chacun et de la même manière. Quand tout cet
+arrangement de chaîne fut achevé, en s'écartant l'un de l'autre aussi
+loin que possible, ils formèrent un cercle; et, pour achever la
+vraisemblance, Hop-Frog fit passer le reste de la chaîne à travers le
+cercle, en deux diamètres, à angles droits, d'après la méthode adoptée
+aujourd'hui par les chasseurs de Bornéo qui prennent des chimpanzés ou
+d'autres grosses espèces.
+
+La grande salle dans laquelle le bal devait avoir lieu était une pièce
+circulaire, très-élevée, et recevant la lumière du soleil par une
+fenêtre unique, au plafond. La nuit (c'était le temps où cette salle
+trouvait sa destination spéciale), elle était principalement éclairée
+par un vaste lustre, suspendu par une chaîne au centre du châssis, et
+qui s'élevait ou s'abaissait au moyen d'un contrepoids ordinaire; mais
+pour ne pas nuire à l'élégance, ce dernier passait en dehors de la
+coupole et par-dessus le toit.
+
+La décoration de la salle avait été abandonnée à la surveillance de
+Tripetta; mais dans quelques détails elle avait probablement été guidée
+par le calme jugement de son ami le nain. C'était d'après son conseil
+que pour cette occasion le lustre avait été enlevé. L'écoulement de la
+cire, qu'il eût été impossible d'empêcher dans une atmosphère aussi
+chaude, aurait causé un sérieux dommage aux riches toilettes des
+invités, qui, vu l'encombrement de la salle, n'auraient pas pu tous
+éviter le centre, c'est-à-dire la région du lustre. De nouveaux
+candélabres furent ajustés dans différentes parties de la salle, hors de
+l'espace rempli par la foule; et un flambeau, d'où s'échappait un parfum
+agréable, fut placé dans la main droite de chacune des cariatides qui
+s'élevaient contre le mur, au nombre de cinquante ou soixante en tout.
+
+Les huit orangs-outangs, prenant conseil de Hop-Frog, attendirent
+patiemment, pour faire leur entrée, que la salle fût complètement
+remplie de masques, c'est-à-dire jusqu'à minuit. Mais l'horloge avait à
+peine cessé de sonner, qu'ils se précipitèrent ou plutôt qu'ils
+roulèrent tous en masse,--car, empêchés comme ils étaient dans leurs
+chaînes, quelques-uns tombèrent et tous trébuchèrent en entrant.
+
+La sensation parmi les masques fut prodigieuse et remplit de joie le
+coeur du roi. Comme on s'y attendait, le nombre des invités fut grand,
+qui supposèrent que ces êtres de mine féroce étaient de véritables bêtes
+d'une certaine espèce, sinon précisément des orangs-outangs. Plusieurs
+femmes s'évanouirent de frayeur; et, si le roi n'avait pas pris la
+précaution d'interdire toutes les armes, lui et sa bande auraient pu
+payer leur plaisanterie de leur sang. Bref, ce fut une déroute générale
+vers les portes; mais le roi avait donné l'ordre qu'on les fermât
+aussitôt après son entrée, et, d'après le conseil du nain, les clefs
+avaient été remises entre _ses_ mains.
+
+Pendant que le tumulte était à son comble, et que chaque masque ne
+pensait qu'à son propre salut,--car, en somme, dans cette panique et
+cette cohue, il y avait un danger réel,--on aurait pu voir la chaîne qui
+servait à suspendre le lustre, et qui avait été également retirée,
+descendre, descendre jusqu'à ce que son extrémité recourbée en crochet
+fût arrivée à trois pieds du sol.
+
+Peu d'instants après, le roi et ses sept amis, ayant roulé à travers la
+salle dans toutes les directions, se trouvèrent enfin au centre et en
+contact immédiat avec la chaîne. Pendant qu'ils étaient dans cette
+position, le nain, qui avait toujours marché sur leurs talons, les
+engageant à prendre garde à la commotion, se saisit de leur chaîne à
+l'intersection des deux parties diamétrales. Alors, avec la rapidité de
+la pensée, il y ajusta le crochet qui servait d'ordinaire à suspendre le
+lustre; et en un instant, retirée comme par un agent invisible, la
+chaîne remonta assez haut pour mettre le crochet hors de toute portée,
+et conséquemment enleva les orangs-outangs tous ensemble, les uns contre
+les autres, et face à face.
+
+Les masques, pendant ce temps, étaient à peu près revenus de leur
+alarme; et, comme ils commençaient à prendre tout cela pour une
+plaisanterie adroitement concertée, ils poussèrent un immense éclat de
+rire, en voyant la position des singes.
+
+--Gardez-les _moi_!--cria alors Hop-Frog; et sa voix perçante se faisait
+entendre à travers le tumulte,--gardez-les-moi, je crois que je les
+connais, _moi_. Si je peux seulement les bien voir, _moi_, je vous dirai
+tout de suite qui ils sont.
+
+Alors, chevauchant des pieds et des mains sur les têtes de la foule, il
+manoeuvra de manière à atteindre le mur; puis, arrachant un flambeau à
+l'une des cariatides, il retourna, comme il était venu, vers le centre
+de la salle,--bondit avec l'agilité d'un singe sur la tête du roi,--et
+grimpa de quelques pieds après la chaîne,--abaissant la torche pour
+examiner le groupe des orangs-outangs, et criant toujours:--Je
+découvrirai bien vite qui ils sont!
+
+Et alors, pendant que toute l'assemblée,--y compris les singes,--se
+tordait de rire, le bouffon poussa soudainement un sifflement aigu; la
+chaîne remonta vivement de trente pieds environ,--tirant avec elle les
+orangs-outangs terrifiés qui se débattaient, et les laissant suspendus
+en l'air entre le châssis et le plancher. Hop-Frog, cramponné à la
+chaîne, était remonté avec elle et gardait toujours sa position
+relativement aux huit masques, rabattant toujours sa torche vers eux,
+comme s'il s'efforçait de découvrir qui ils pouvaient être.
+
+Toute l'assistance fut tellement stupéfiée par cette ascension, qu'il en
+résulta un silence profond, d'une minute environ. Mais il fut interrompu
+par un bruit sourd, une espèce de grincement rauque, comme celui qui
+avait déjà attiré l'attention du roi et de ses conseillers, quand
+celui-ci avait jeté le vin à la face de Tripetta. Mais, dans le cas
+présent, il n'y avait pas lieu de chercher d'où partait le bruit. Il
+jaillissait des dents du nain, qui faisait grincer ces crocs, comme s'il
+les broyait dans l'écume de sa bouche, et dardait des yeux étincelant
+d'une rage folle vers le roi et ses sept compagnons, dont les figures
+étaient tournées vers lui.
+
+--Ah! ah!--dit enfin le nain furibond,--ah! ah! je commence à voir qui
+sont ces gens-là maintenant!
+
+Alors, sous prétexte d'examiner le roi de plus près, il approcha le
+flambeau du vêtement de lin dont celui-ci était revêtu, et qui se fondit
+instantanément en une nappe de flamme éclatante. En moins d'une
+demi-minute, les huit orangs-outangs flambaient furieusement, au milieu
+des cris d'une multitude qui les contemplait d'en bas, frappée
+d'horreur, et impuissante à leur porter le plus léger secours.
+
+À la longue, les flammes, jaillissant soudainement avec plus de
+violence, contraignirent le bouffon à grimper plus haut sur sa chaîne,
+hors de leur atteinte, et, pendant qu'il accomplissait cette manoeuvre,
+la foule retomba, pour un instant encore, dans le silence. Le nain
+saisit l'occasion, et prit de nouveau la parole:
+
+--Maintenant,--dit-il,--je vois _distinctement_ de quelle espèce sont
+ces masques. Je vois un grand roi et ses sept conseillers privés, un roi
+qui ne se fait pas scrupule de frapper une fille sans défense, et ses
+sept conseillers qui l'encouragent dans son atrocité. Quant à moi, je
+suis simplement Hop-Frog le bouffon,--et _ceci est ma dernière
+bouffonnerie!_
+
+Grâce à l'extrême combustibilité du chanvre et du goudron auquel il
+était collé, le nain avait à peine fini sa courte harangue que l'oeuvre
+de vengeance était accomplie. Les huit cadavres se balançaient sur leurs
+chaînes.--masse confuse, fétide, fuligineuse, hideuse. Le boiteux lança
+sa torche sur eux, grimpa tout à loisir vers le plafond, et disparut à
+travers le châssis.
+
+On suppose que Tripetta, en sentinelle sur le toit de la salle, avait
+servi de complice à son ami dans cette vengeance incendiaire, et qu'ils
+s'enfuirent ensemble vers leur pays; car on ne les a jamais revus.
+
+
+
+
+LA BARRIQUE D'AMONTILLADO
+
+
+J'avais supporté du mieux que j'avais pu les mille injustices de
+Fortunato; mais, quand il en vint à l'insulte, je jurai de me venger.
+Vous cependant, qui connaissez bien la nature de mon âme, vous ne
+supposerez pas que j'aie articulé une seule menace. À la longue, je
+devais être vengé; c'était un point définitivement arrêté;--mais la
+perfection même de ma résolution excluait toute idée de péril. Je devais
+non-seulement punir, mais punir impunément. Une injure n'est pas
+redressée quand le châtiment atteint le redresseur; elle n'est pas non
+plus redressée quand le vengeur n'a pas soin de se faire connaître à
+celui qui a commis l'injure.
+
+Il faut qu'on sache que je n'avais donné à Fortunato aucune raison de
+douter de ma bienveillance, ni par mes paroles, ni par mes actions. Je
+continuai, selon mon habitude, à lui sourire en face, et il ne devinait
+pas que mon sourire désormais ne traduisait que la pensée de son
+immolation.
+
+Il avait un côté faible,--ce Fortunato,--bien qu'il fût à tous autres
+égards un homme à respecter, et même à craindre. Il se faisait gloire
+d'être connaisseur en vins. Peu d'Italiens ont le véritable esprit de
+connaisseur; leur enthousiasme est la plupart du temps emprunté,
+accommodé au temps et à l'occasion; c'est un charlatanisme pour agir sur
+les millionnaires anglais et autrichiens. En fait de peintures et de
+pierres précieuses, Fortunato, comme ses compatriotes, était un
+charlatan;--mais en matière de vieux vins il était sincère. À cet égard,
+je ne différais pas essentiellement de lui; j'étais moi-même
+très-entendu dans les crus italiens, et j'en achetais considérablement
+toutes les fois que je le pouvais.
+
+Un soir, à la brune, au fort de la folie du carnaval, je rencontrai mon
+ami. Il m'accosta avec une très-chaude cordialité, car il avait beaucoup
+bu. Mon homme était déguisé. Il portait un vêtement collant et mi-parti,
+et sa tête était surmontée d'un bonnet conique avec des sonnettes.
+J'étais si heureux de le voir que je crus que je ne finirais jamais de
+lui pétrir la main. Je lui dis:
+
+--Mon cher Fortunato, je vous rencontre à propos.--Quelle excellente
+mine vous avez aujourd'hui!--Mais j'ai reçu une pipe d'amontillado, ou
+du moins d'un vin qu'on me donne pour tel, et j'ai des doutes.
+
+--Comment?--dit-il,--de l'amontillado? Une pipe? Pas possible!--Et au
+milieu du carnaval!
+
+--J'ai des doutes,--répliquai-je,--et j'ai été assez bête pour payer le
+prix total de l'amontillado sans vous consulter. On n'a pas pu vous
+trouver, et je tremblais de manquer une occasion.
+
+--De l'amontillado!
+
+--J'ai des doutes.
+
+--De l'amontillado!
+
+--Et je veux les tirer au clair.
+
+--De l'amontillado!
+
+--Puisque vous êtes invité quelque part, je vais chercher Luchesi. Si
+quelqu'un a le sens critique, c'est lui. Il me dira...
+
+--Luchesi est incapable de distinguer l'amontillado du xérès.
+
+--Et cependant il y a des imbéciles qui tiennent que son goût est égal
+au vôtre.
+
+--Venez, allons!
+
+--Où?
+
+--À vos caves.
+
+--Mon ami, non; je ne veux pas abuser de votre bonté. Je vois que vous
+êtes invité. Luchesi...
+
+--Je ne suis pas invité;--partons!
+
+--Mon ami, non. Ce n'est pas la question de l'invitation, mais c'est le
+cruel froid dont je m'aperçois que vous souffrez. Les caves sont
+insupportablement humides; elles sont tapissées de nitre.
+
+--N'importe, allons! Le froid n'est absolument rien. De l'amontillado!
+On vous en a imposé.--Et quant à Luchesi, il est incapable de distinguer
+le xérès de l'amontillado.
+
+En parlant ainsi, Fortunato s'empara de mon bras. Je mis un masque de
+soie noire, et, m'enveloppant soigneusement d'un manteau, je me laissai
+traîner par lui jusqu'à mon palais.
+
+Il n'y avait pas de domestiques à la maison; ils s'étaient cachés pour
+faire ripaille en l'honneur de la saison. Je leur avais dit que je ne
+rentrerais pas avant le matin, et je leur avais donné l'ordre formel de
+ne pas bouger de la maison. Cet ordre suffisait, je le savais bien, pour
+qu'ils décampassent en toute hâte, tous, jusqu'au dernier, aussitôt que
+j'aurais tourné le dos.
+
+Je pris deux flambeaux à la glace, j'en donnai un à Fortunato, et je le
+dirigeai complaisamment, à travers une enfilade de pièces, jusqu'au
+vestibule qui conduisait aux caves. Je descendis devant lui un long et
+tortueux escalier, me retournant et lui recommandant de prendre bien
+garde. Nous atteignîmes enfin les derniers degrés, et nous nous
+trouvâmes ensemble sur le sol humide des catacombes des Montrésors.
+
+La démarche de mon ami était chancelante, et les clochettes de son
+bonnet cliquetaient à chacune de ses enjambées.
+
+--La pipe d'amontillado?--dit-il.
+
+--C'est plus loin,--dis-je;--mais observez cette broderie blanche qui
+étincelle sur les murs de ce caveau.
+
+Il se retourna vers moi et me regarda dans les yeux avec deux globes
+vitreux qui distillaient les larmes de l'ivresse.
+
+--Le nitre?--demanda-t-il à la fin.
+
+--Le nitre,--répliquai-je.--Depuis combien de temps avez-vous attrapé
+cette toux?
+
+--Euh! euh! euh!--euh! euh! euh!--euh! euh! euh!--euh!!!
+
+Il fut impossible à mon pauvre ami de répondre avant quelques minutes.
+
+--Ce n'est rien,--dit-il enfin.
+
+--Venez,--dis-je avec fermeté,--allons-nous-en; votre santé est
+précieuse. Vous êtes riche, respecté, admiré, aimé; vous êtes heureux,
+comme je le fus autrefois; vous êtes un homme qui laisserait un vide.
+Pour moi, ce n'est pas la même chose. Allons-nous-en; vous vous rendrez
+malade. D'ailleurs, il y a Luchesi...
+
+--Assez,--dit-il;--la toux, ce n'est rien. Cela ne me tuera pas. Je ne
+mourrai pas d'un rhume.
+
+--C'est vrai,--c'est vrai,--répliquai-je,--et en vérité je n'avais pas
+l'intention de vous alarmer inutilement;--mais vous devriez prendre des
+précautions. Un coup de ce médoc vous défendra contre l'humidité.
+
+Ici j'enlevai une bouteille à une longue rangée de ses compagnes qui
+étaient couchées par terre, et je fis sauter le goulot.
+
+--Buvez,--dis-je, en lui présentant le vin.
+
+Il porta la bouteille à ses lèvres, en me regardant du coin de l'oeil.
+Il fit une pause, me salua familièrement (les grelots sonnèrent), et
+dit:
+
+--Je bois aux défunts qui reposent autour de nous!
+
+--Et moi, à votre longue vie!
+
+Il reprit mon bras, et nous nous remîmes en route.
+
+--Ces caveaux,--dit-il,--sont très-vastes.
+
+--Les Montrésors,--répliquai-je,--étaient une grande et nombreuse
+famille.
+
+--J'ai oublié vos armes.
+
+--Un grand pied d'or sur champ d'azur; le pied écrase un serpent rampant
+dont les dents s'enfoncent dans le talon.
+
+--Et la devise?
+
+--_Nemo me impune lacessit._
+
+--Fort beau!--dit-il. Le vin étincelait dans ses yeux, et les sonnettes
+tintaient. Le médoc m'avait aussi échauffé les idées. Nous étions
+arrivés à travers des murailles d'ossements empilés, entremêlés de
+barriques et de pièces de vin, aux dernières profondeurs des catacombes.
+Je m'arrêtai de nouveau, et cette fois je pris la liberté de saisir
+Fortunato par un bras, au-dessus du coude.
+
+--Le nitre!--dis-je;--voyez, cela augmente. Il pend comme de la mousse
+le long des voûtes. Nous sommes sous le lit de la rivière. Les gouttes
+d'humidité filtrent à travers les ossements. Venez, partons, avant qu'il
+soit trop tard. Votre toux...
+
+--Ce n'est rien,--dit-il,--continuons. Mais, d'abord, encore un coup de
+médoc.
+
+Je cassai un flacon de vin de Graves, et je le lui tendis. Il le vida
+d'un trait. Ses yeux brillèrent d'un feu ardent. Il se mit à rire, et
+jeta la bouteille en l'air avec un geste que je ne pus pas comprendre.
+
+Je le regardai avec surprise. Il répéta le mouvement,--un mouvement
+grotesque.
+
+--Vous ne comprenez pas?--dit-il.
+
+--Non,--répliquai-je.
+
+--Alors vous n'êtes pas de la loge.
+
+--Comment?
+
+--Vous n'êtes pas maçon.
+
+--Si! si!--dis-je,--si! si!
+
+--Vous? impossible! vous maçon?
+
+--Oui, maçon,--répondis-je.
+
+--Un signe!--dit-il.
+
+--Voici,--répliquai-je, en tirant une truelle de dessous les plis de mon
+manteau.
+
+--Vous voulez rire,--s'écria-t-il, en reculant de quelques pas.--Mais
+allons à l'amontillado.
+
+--Soit,--dis-je, en replaçant l'outil sous ma roquelaure, et lui offrant
+de nouveau mon bras. Il s'appuya lourdement dessus. Nous continuâmes
+notre route à la recherche de l'amontillado. Nous passâmes sous une
+rangée d'arceaux fort bas; nous descendîmes; nous fîmes quelques pas,
+et, descendant encore, nous arrivâmes à une crypte profonde, où
+l'impureté de l'air faisait rougir plutôt que briller nos flambeaux.
+
+Tout au fond de cette crypte, on en découvrait une autre moins
+spacieuse. Ses murs avaient été revêtus avec les débris humains, empilés
+dans les caves au-dessus de nous, à la manière des grandes catacombes de
+Paris. Trois côtés de cette seconde crypte étaient encore décorés de
+cette façon. Du quatrième les os avaient été arrachés et gisaient
+confusément sur le sol, formant en un point un rempart d'une certaine
+hauteur. Dans le mur, ainsi mis à nu par le déplacement des os, nous
+apercevions encore une autre niche, profonde de quatre pieds environ,
+large de trois, haute de six ou sept. Elle ne semblait pas avoir été
+construite pour un usage spécial, mais formait simplement l'intervalle
+entre deux des piliers énormes qui supportaient la voûte des catacombes,
+et s'appuyait à l'un des murs de granit massif qui délimitaient
+l'ensemble.
+
+Ce fut en vain que Fortunato, élevant sa torche malade, s'efforça de
+scruter la profondeur de la niche. La lumière affaiblie ne nous
+permettait pas d'en apercevoir l'extrémité.
+
+--Avancez,--dis-je,--c'est là qu'est l'amontillado. Quant à Luchesi...
+
+--C'est un être ignare!--interrompit mon ami, prenant les devants et
+marchant tout de travers, pendant que je suivais sur ses talons. En un
+instant, il avait atteint l'extrémité de la niche, et, trouvant sa
+marche arrêtée par le roc, il s'arrêta stupidement ébahi. Un moment
+après, je l'avais enchaîné au granit. Sur la paroi il y avait deux
+crampons de fer, à la distance d'environ deux pieds l'un de l'autre,
+dans le sens horizontal. À l'un des deux était suspendue une courte
+chaîne, à l'autre un cadenas. Ayant jeté la chaîne autour de sa taille,
+l'assujettir fut une besogne de quelques secondes. Il était trop étonné
+pour résister. Je retirai la clef, et reculai de quelques pas hors de la
+niche.
+
+--Passez votre main sur le mur,--dis-je;--vous ne pouvez pas ne pas
+sentir le nitre. Vraiment, il est très-humide. Laissez-moi vous
+_supplier_ une fois encore de vous en aller.--Non?--Alors, il faut
+positivement que je vous quitte. Mais je vous rendrai d'abord tous les
+petits soins qui sont en mon pouvoir.
+
+--L'amontillado!--s'écria mon ami, qui n'était pas encore revenu de son
+étonnement.
+
+--C'est vrai,--répliquai-je,--l'amontillado.
+
+Tout en prononçant ces mots, j'attaquais la pile d'ossements dont j'ai
+déjà parlé. Je les jetai de côté, et je découvris bientôt une bonne
+quantité de moellons et de mortier. Avec ces matériaux, et à l'aide de
+ma truelle, je commençai activement à murer l'entrée de la niche.
+
+J'avais à peine établi la première assise de ma maçonnerie, que je
+découvris que l'ivresse de Fortunato était en grande partie dissipée. Le
+premier indice que j'en eus fut un cri sourd, un gémissement, qui sortit
+du fond de la niche. _Ce n'était pas le cri d'un homme ivre!_ Puis il y
+eut un long et obstiné silence. Je posai la seconde rangée, puis la
+troisième, puis la quatrième; et alors j'entendis les furieuses
+vibrations de la chaîne. Le bruit dura quelques minutes, pendant
+lesquelles, pour m'en délecter plus à l'aise, j'interrompis ma besogne
+et m'accroupis sur les ossements. À la fin, quand le tapage s'apaisa, je
+repris ma truelle, et j'achevai sans interruption la cinquième, la
+sixième et la septième rangée. Le mur était alors presque à la hauteur
+de ma poitrine. Je fis une nouvelle pause, et, élevant les flambeaux
+au-dessus de la maçonnerie, je jetai quelques faibles rayons sur le
+personnage inclus.
+
+Une suite de grands cris, de cris aigus, fit soudainement explosion du
+gosier de la figure enchaînée, et me rejeta pour ainsi dire violemment
+en arrière. Pendant un instant j'hésitai,--je tremblai. Je tirai mon
+épée, et je commençai à fourrager à travers la niche; mais un instant de
+réflexion suffit à me tranquilliser. Je posai la main sur la maçonnerie
+massive du caveau, et je fus tout à fait rassuré. Je me rapprochai du
+mur. Je répondis aux hurlements de mon homme. Je leur fis écho et
+accompagnement,--je les surpassai en volume et en force. Voilà comme je
+fis, et le braillard se tint tranquille.
+
+Il était alors minuit, et ma tâche tirait à sa fin. J'avais complété ma
+huitième, ma neuvième et ma dixième rangée. J'avais achevé une partie de
+la onzième et dernière; il ne restait plus qu'une seule pierre à ajuster
+et à plâtrer. Je la remuai avec effort; je la plaçai à peu près dans la
+position voulue. Mais alors s'échappa de la niche un rire étouffé qui me
+fit dresser les cheveux sur la tête. À ce rire succéda une voix triste
+que je reconnus difficilement pour celle du noble Fortunato.
+
+La voix disait:
+
+--Ha! ha! ha!--Hé! hé!--Une très-bonne plaisanterie, en vérité!--une
+excellente farce! Nous en rirons de bon coeur au palais,--hé! hé!--de
+notre bon vin!--hé! hé! hé!
+
+--De l'amontillado!--dis-je.
+
+--Hé! hé!--hé! hé!--oui, de l'amontillado. Mais ne se fait-il pas tard?
+Ne nous attendront-ils pas au palais, la signora Fortunato et les
+autres? Allons-nous-en.
+
+--Oui,--dis-je,--allons-nous-en.
+
+--_Pour l'amour de Dieu, Montrésor!_
+
+--Oui,--dis-je,--pour l'amour de Dieu!
+
+Mais à ces mots point de réponse; je tendis l'oreille en vain. Je
+m'impatientai. J'appelai très-haut:
+
+--Fortunato!
+
+Pas de réponse. J'appelai de nouveau:
+
+--Fortunato!
+
+Rien.--J'introduisis une torche à travers l'ouverture qui restait et la
+laissai tomber en dedans. Je ne reçus en manière de réplique qu'un
+cliquetis de sonnettes. Je me sentis mal au coeur,--sans doute par suite
+de l'humidité des catacombes. Je me hâtai de mettre fin à ma besogne. Je
+fis un effort, et j'ajustai la dernière pierre; je la recouvris de
+mortier. Contre la nouvelle maçonnerie je rétablis l'ancien rempart
+d'ossements. Depuis un demi-siècle aucun mortel ne les a dérangés. _In
+pace requiescat!_
+
+
+
+
+LE MASQUE DE LA MORT ROUGE
+
+
+La _Mort Rouge_ avait pendant longtemps dépeuplé la contrée. Jamais
+peste ne fut si fatale, si horrible. Son avatar, c'était le sang,--la
+rougeur et la hideur du sang. C'étaient des douleurs aiguës, un vertige
+soudain, et puis un suintement abondant par les pores, et la dissolution
+de l'être. Des taches pourpres sur le corps, et spécialement sur le
+visage de la victime, la mettaient au ban de l'humanité, et lui
+fermaient tout secours et toute sympathie. L'invasion, le progrès, le
+résultat de la maladie, tout cela était l'affaire d'une demi-heure.
+
+Mais le prince Prospero était heureux, et intrépide, et sagace. Quand
+ses domaines furent à moitié dépeuplés, il convoqua un millier d'amis
+vigoureux et allègres de coeur, choisis parmi les chevaliers et les
+dames de sa cour, et se fit avec eux une retraite profonde dans une de
+ses abbayes fortifiées. C'était un vaste et magnifique bâtiment, une
+création du prince, d'un goût excentrique et cependant grandiose. Un mur
+épais et haut lui faisait une ceinture. Ce mur avait des portes de fer.
+Les courtisans, une fois entrés, se servirent de fourneaux et de solides
+marteaux pour souder les verrous. Ils résolurent de se barricader contre
+les impulsions soudaines du désespoir extérieur et de fermer toute issue
+aux frénésies du dedans. L'abbaye fut largement approvisionnée. Grâce à
+ces précautions, les courtisans pouvaient jeter le défi à la contagion.
+Le monde extérieur s'arrangerait comme il pourrait. En attendant,
+c'était folie de s'affliger ou de penser. Le prince avait pourvu à tous
+les moyens de plaisir. Il y avait des bouffons, il y avait des
+improvisateurs, des danseurs, des musiciens, il y avait le beau sous
+toutes ses formes, il y avait le vin. En dedans, il y avait toutes ces
+belles choses et la sécurité. Au-dehors, la _Mort Rouge_.
+
+Ce fut vers la fin du cinquième ou sixième mois de sa retraite, et
+pendant que le fléau sévissait au-dehors avec le plus de rage, que le
+prince Prospero gratifia ses mille amis d'un bal masqué de la plus
+insolite magnificence.
+
+Tableau voluptueux que cette mascarade! Mais d'abord laissez-moi vous
+décrire les salles où elle eut lieu. Il y en avait sept,--une enfilade
+impériale. Dans beaucoup de palais, ces séries de salons forment de
+longues perspectives en ligne droite, quand les battants des portes sont
+rabattus sur les murs de chaque côté, de sorte que le regard s'enfonce
+jusqu'au bout sans obstacle. Ici, le cas était fort différent, comme on
+pouvait s'y attendre de la part du duc et de son goût très-vif pour le
+bizarre. Les salles étaient si irrégulièrement disposées, que l'oeil
+n'en pouvait guère embrasser plus d'une à la fois. Au bout d'un espace
+de vingt à trente yards, il y avait un brusque détour, et à chaque coude
+un nouvel aspect. À droite et à gauche, au milieu de chaque mur, une
+haute et étroite fenêtre gothique donnait sur un corridor fermé qui
+suivait les sinuosités de l'appartement. Chaque fenêtre était faite de
+verres coloriés en harmonie avec le ton dominant dans les décorations de
+la salle sur laquelle elle s'ouvrait. Celle qui occupait l'extrémité
+orientale, par exemple, était tendue de bleu,--et les fenêtres étaient
+d'un bleu profond. La seconde pièce était ornée et tendue de pourpre, et
+les carreaux étaient pourpres. La troisième, entièrement verte, et
+vertes les fenêtres. La quatrième, décorée d'orange, était éclairée par
+une fenêtre orangée,--la cinquième, blanche,--la sixième, violette.
+
+La septième salle était rigoureusement ensevelie de tentures de velours
+noir qui revêtaient tout le plafond et les murs, et retombaient en
+lourdes nappes sur un tapis de même étoffe et de même couleur. Mais,
+dans cette chambre seulement, la couleur des fenêtres ne correspondait
+pas à la décoration. Les carreaux étaient écarlates,--d'une couleur
+intense de sang.
+
+Or, dans aucune des sept salles, à travers les ornements d'or éparpillés
+à profusion çà et là ou suspendus aux lambris, on ne voyait de lampe ni
+de candélabre. Ni lampes, ni bougies; aucune lumière de cette sorte dans
+cette longue suite de pièces. Mais, dans les corridors qui leur
+servaient de ceinture, juste en face de chaque fenêtre, se dressait un
+énorme trépied, avec un brasier éclatant, qui projetait ses rayons à
+travers les carreaux de couleur et illuminait la salle d'une manière
+éblouissante. Ainsi se produisaient une multitude d'aspects chatoyants
+et fantastiques. Mais, dans la chambre de l'ouest, la chambre noire, la
+lumière du brasier qui ruisselait sur les tentures noires à travers les
+carreaux sanglants était épouvantablement sinistre, et donnait aux
+physionomies des imprudents qui y entraient un aspect tellement étrange,
+que bien peu de danseurs se sentaient le courage de mettre les pieds
+dans son enceinte magique.
+
+C'était aussi dans cette salle que s'élevait, contre le mur de l'ouest,
+une gigantesque horloge d'ébène. Son pendule se balançait avec un
+tic-tac sourd, lourd, monotone; et quand l'aiguille des minutes avait
+fait le circuit du cadran et que l'heure allait sonner, il s'élevait des
+poumons d'airain de la machine un son clair, éclatant, profond et
+excessivement musical, mais d'une note si particulière et d'une énergie
+telle, que d'heure en heure, les musiciens de l'orchestre étaient
+contraints d'interrompre un instant leurs accords pour écouter la
+musique de l'heure; les valseurs alors cessaient forcément leurs
+évolutions; un trouble momentané courrait dans toute la joyeuse
+compagnie; et, tant que vibrait le carillon, on remarquait que les plus
+fous devenaient pâles, et que les plus âgés et les plus rassis passaient
+leurs mains sur leurs fronts, comme dans une méditation ou une rêverie
+délirante. Mais, quand l'écho s'était tout à fait évanoui, une légère
+hilarité circulait par toute l'assemblée; les musiciens
+s'entre-regardaient et souriaient de leurs nerfs et de leur folie, et se
+juraient tout bas, les uns aux autres, que la prochaine sonnerie ne
+produirait pas en eux la même émotion; et puis, après la fuite des
+soixante minutes qui comprennent les trois mille six cents secondes de
+l'heure disparue, arrivait une nouvelle sonnerie de la fatale horloge,
+et c'était le même trouble, le même frisson, les mêmes rêveries.
+
+Mais, en dépit de tout cela, c'était une joyeuse et magnifique orgie. Le
+goût du duc était tout particulier. Il avait un oeil sûr à l'endroit des
+couleurs et des effets. Il méprisait le _décorum_ de la mode. Ses plans
+étaient téméraires et sauvages, et ses conceptions brillaient d'une
+splendeur barbare. Il y a des gens qui l'auraient jugé fou. Ses
+courtisans sentaient bien qu'il ne l'était pas. Mais il fallait
+l'entendre, le voir, le toucher, pour être sûr qu'il ne l'était pas.
+
+Il avait, à l'occasion de cette grande fête, présidé en grande partie à
+la décoration mobilière des sept salons, et c'était son goût personnel
+qui avait commandé le style des travestissements. À coup sûr, c'étaient
+des conceptions grotesques. C'était éblouissant, étincelant; il y avait
+du piquant et du fantastique,--beaucoup de ce qu'on a vu dans _Hernani_.
+Il y avait des figures vraiment arabesques, absurdement équipées,
+incongrûment bâties; des fantaisies monstrueuses comme la folie; il y
+avait du beau, du licencieux, du bizarre en quantité, tant soit peu du
+terrible, et du dégoûtant à foison. Bref, c'était comme une multitude de
+rêves qui se pavanaient çà et là dans les sept salons. Et ces rêves se
+contorsionnaient en tous sens, prenant la couleur des chambres; et l'on
+eût dit qu'ils exécutaient la musique avec leurs pieds, et que les airs
+étranges de l'orchestre étaient l'écho de leurs pas.
+
+Et, de temps en temps, on entend sonner l'horloge d'ébène de la salle de
+velours. Et alors, pour un moment, tout s'arrête, tout se tait, excepté
+la voix de l'horloge. Les rêves sont glacés, paralysés dans leurs
+postures. Mais les échos de la sonnerie s'évanouissent,--ils n'ont duré
+qu'un instant,--et à peine ont-ils fui, qu'une hilarité légère et mal
+contenue circule partout. Et la musique s'enfle de nouveau, et les rêves
+revivent, et ils se tordent çà et là plus joyeusement que jamais,
+reflétant la couleur des fenêtres à travers lesquelles ruisselle le
+rayonnement des trépieds. Mais, dans la chambre qui est là-bas tout à
+l'ouest, aucun masque n'ose maintenant s'aventurer; car la nuit avance,
+et une lumière plus rouge afflue à travers les carreaux couleur de sang,
+et la noirceur des draperies funèbres est effrayante; et à l'étourdi qui
+met le pied sur le tapis funèbre l'horloge d'ébène envoie un carillon
+plus lourd, plus solennellement énergique que celui qui frappe les
+oreilles des masques tourbillonnant dans l'insouciance lointaine des
+autres salles.
+
+Quant à ces pièces-là, elles fourmillaient de monde, et le coeur de la
+vie y battait fiévreusement. Et la fête tourbillonnait toujours lorsque
+s'éleva enfin le son de minuit de l'horloge. Alors, comme je l'ai dit,
+la musique s'arrêta; le tournoiement des valseurs fut suspendu; il se
+fit partout, comme naguère, une anxieuse immobilité. Mais le timbre de
+l'horloge avait cette fois douze coups à sonner; aussi, il se peut bien
+que plus de pensée se soit glissée dans les méditations de ceux qui
+pensaient parmi cette foule festoyante. Et ce fut peut-être aussi pour
+cela que plusieurs personnes parmi cette foule, avant que les derniers
+échos du dernier coup fussent noyés dans le silence, avaient eu le temps
+de s'apercevoir de la présence d'un masque qui jusque-là n'avait
+aucunement attiré l'attention. Et, la nouvelle de cette intrusion
+s'étant répandue en un chuchotement à la ronde, il s'éleva de toute
+l'assemblée un bourdonnement, un murmure significatif d'étonnement et de
+désapprobation,--puis, finalement, de terreur, d'horreur et de dégoût.
+
+Dans une réunion de fantômes telle que je l'ai décrite, il fallait sans
+doute une apparition bien extraordinaire pour causer une telle
+sensation. La licence carnavalesque de cette nuit était, il est vrai, à
+peu près illimitée; mais le personnage en question avait dépassé
+l'extravagance d'un Hérode, et franchi les bornes--cependant
+complaisantes--du décorum imposé par le prince. Il y a dans les coeurs
+des plus insouciants des cordes qui ne se laissent pas toucher sans
+émotion. Même chez les dépravés, chez ceux pour qui la vie et la mort
+sont également un jeu, il y a des choses avec lesquelles on ne peut pas
+jouer. Toute l'assemblée parut alors sentir profondément le mauvais goût
+et l'inconvenance de la conduite et du costume de l'étranger. Le
+personnage était grand et décharné, et enveloppé d'un suaire de la tête
+aux pieds. Le masque qui cachait le visage représentait si bien la
+physionomie d'un cadavre raidi, que l'analyse la plus minutieuse aurait
+difficilement découvert d'artifice. Et cependant, tous ces fous auraient
+peut-être supporté, sinon approuvé, cette laide plaisanterie. Mais le
+masque avait été jusqu'à adopter le type de la _Mort Rouge_. Son
+vêtement était barbouillé de sang,--et son large front, ainsi que tous
+les traits de sa face, étaient aspergés de l'épouvantable écarlate.
+
+Quand les yeux du prince Prospero tombèrent sur cette figure de
+spectre,--qui, d'un mouvement lent, solennel, emphatique, comme pour
+mieux soutenir son rôle, se promenait çà et là à travers les
+danseurs,--on le vit d'abord convulsé par un violent frisson de terreur
+ou de dégoût; mais, une seconde après, son front s'empourpra de rage.
+
+--Qui ose,--demanda-t-il, d'une voix enrouée, aux courtisans debout près
+de lui,--qui ose nous insulter par cette ironie blasphématoires?
+Emparez-vous de lui, et démasquez-le,--que nous sachions qui nous aurons
+à pendre aux créneaux, au lever du soleil!
+
+C'était dans la chambre de l'est ou chambre bleue que se trouvait le
+prince Prospero, quand il prononça ces paroles. Elles retentirent
+fortement et clairement à travers les sept salons,--car le prince était
+un homme impérieux et robuste, et la musique s'était tue à un signe de
+sa main.
+
+C'était dans la chambre bleue que se tenait le prince, avec un groupe de
+pâles courtisans à ses côtés. D'abord, pendant qu'il parlait, il y eut
+parmi le groupe un léger mouvement en avant dans la direction de
+l'intrus, qui fut un instant presque à leur portée, et qui maintenant,
+d'un pas délibéré et majestueux, se rapprochait de plus en plus du
+prince. Mais, par suite d'une certaine terreur indéfinissable que
+l'audace insensée du masque avait inspirée à toute la société, il ne se
+trouva personne pour lui mettre la main dessus; si bien que, ne trouvant
+aucun obstacle, il passa à deux pas de la personne du prince; et pendant
+que l'immense assemblée, comme obéissant à un seul mouvement, reculait
+du centre de la salle vers les murs, il continua sa route sans
+interruption, de ce même pas solennel et mesuré qui l'avait tout d'abord
+caractérisé, de la chambre bleue à la chambre pourpre,--de la chambre
+pourpre à la chambre verte,--de la verte à l'orange,--de celle-ci à la
+blanche,--et de celle-là à la violette, avant qu'on eût fait un
+mouvement décisif pour l'arrêter.
+
+Ce fut alors, toutefois, que le prince Prospero, exaspéré par la rage et
+la honte de sa lâcheté d'une minute, s'élança précipitamment à travers
+les six chambres, où nul ne le suivit; car une terreur mortelle s'était
+emparée de tout le monde. Il brandissait un poignard nu, et s'était
+approché impétueusement à une distance de trois ou quatre pieds du
+fantôme qui battait en retraite, quand ce dernier, arrivé à l'extrémité
+de la salle de velours, se retourna brusquement et fit face à celui qui
+le poursuivait. Un cri aigu partit,--et le poignard glissa avec un
+éclair sur le tapis funèbre où le prince Prospero tombait mort une
+seconde après.
+
+Alors, invoquant le courage violent du désespoir, une foule de masques
+se précipita à la fois dans la chambre noire; et, saisissant l'inconnu,
+qui se tenait, comme une grande statue, droit et immobile dans l'ombre
+de l'horloge d'ébène, ils se sentirent suffoqués par une terreur sans
+nom, en voyant que sous le linceul et le masque cadavéreux, qu'ils
+avaient empoignés avec une si violente énergie, ne logeait aucune forme
+palpable.
+
+On reconnut alors la présence de la _Mort Rouge_. Elle était venue comme
+un voleur de nuit. Et tous les convives tombèrent un à un dans les
+salles de l'orgie inondées d'une rosée sanglante, et chacun mourut dans
+la posture désespérée de sa chute.
+
+Et la vie de l'horloge d'ébène disparut avec celle du dernier de ces
+êtres joyeux. Et les flammes des trépieds expirèrent. Et les Ténèbres,
+et la Ruine, et la _Mort Rouge_ établirent sur toutes choses leur empire
+illimité.
+
+
+
+
+LE ROI PESTE
+
+HISTOIRE CONTENANT UNE ALLÉGORIE
+
+ _Les dieux souffrent et autorisent fort bien chez les rois les choses
+ qui leur font horreur dans les chemins de la canaille._
+ BUCKHURST, _Ferrex et Porrex._
+
+
+Vers minuit environ, pendant une nuit du mois d'octobre, sous le règne
+chevaleresque d'Édouard III, deux matelots appartenant à l'équipage du
+_Free-and-Easy_, goélette de commerce faisant le service entre l'Écluse
+(Belgique) et la Tamise, et qui était alors à l'ancre dans cette
+rivière, furent très-émerveillés de se trouver assis dans la salle d'une
+taverne de la paroisse Saint-André, à Londres,--laquelle taverne portait
+pour enseigne la portraiture du _Joyeux Loup de mer_.
+
+La salle, quoique mal construite, noircie par la fumée, basse de
+plafond, et ressemblant d'ailleurs à tous les cabarets de cette époque,
+était néanmoins, dans l'opinion des groupes grotesques de buveurs
+disséminés çà et là, suffisamment bien appropriée à sa destination.
+
+De ces groupes, nos deux matelots formaient, je crois, le plus
+intéressant, sinon le plus remarquable.
+
+Celui qui paraissait être l'aîné, et que son compagnon appelait du nom
+caractéristique de _Legs_ (jambes), était aussi de beaucoup le plus
+grand des deux. Il pouvait bien avoir six pieds et demi, et une courbure
+habituelle des épaules semblait la conséquence nécessaire d'une aussi
+prodigieuse stature.--Son superflu en hauteur était néanmoins plus que
+compensé par des déficits à d'autres égards. Il était excessivement
+maigre, et il aurait pu, comme l'affirmaient ses camarades, remplacer,
+quand il était ivre, une flamme de tête de mât, et à jeun le bout-dehors
+du foc. Mais évidemment ces plaisanteries et d'autres analogues
+n'avaient jamais produit aucun effet sur les muscles cachinnatoires du
+loup de mer. Avec ses pommettes saillantes, son grand nez de faucon, son
+menton fuyant, sa mâchoire inférieure déprimée et ses énormes yeux
+blancs protubérants, l'expression de sa physionomie, quoique empreinte
+d'une espèce d'indifférence bourrue pour toutes choses, n'en était pas
+moins solennelle et sérieuse, au delà de toute imitation et de toute
+description.
+
+Le plus jeune matelot était, dans toute son apparence extérieure,
+l'inverse et la réciproque de son camarade. Une paire de jambes arquées
+et trapues supportait sa personne lourde et ramassée, et ses bras
+singulièrement courts et épais, terminés par des poings plus
+qu'ordinaires, pendillaient et se balançaient à ses côtés comme les
+ailerons d'une tortue de mer. De petits yeux, d'une couleur non précise,
+scintillaient, profondément enfoncés dans sa tête. Son nez restait
+enfoui dans la masse de chair qui enveloppait sa face ronde, pleine et
+pourprée, et sa grosse lèvre supérieure se reposait complaisamment sur
+l'inférieure, encore plus grosse, avec un air de satisfaction
+personnelle, augmenté par l'habitude qu'avait le propriétaire desdites
+lèvres de les lécher de temps à autre. Il regardait évidemment son grand
+camarade de bord avec un sentiment moitié d'ébahissement, moitié de
+raillerie; et parfois, quand il le contemplait en face, il avait l'air
+du soleil empourpré, contemplant, avant de se coucher, le haut des
+rochers de Ben-Nevis.
+
+Cependant les pérégrinations du digne couple dans les différentes
+tavernes du voisinage pendant les premières heures de la nuit avaient
+été variées et pleines d'événements. Mais les fonds, même les plus
+vastes, ne sont pas éternels, et c'était avec des poches vides que nos
+amis s'étaient aventurés dans le cabaret en question.
+
+Au moment précis où commence proprement cette histoire, Legs et son
+compagnon Hugh Tarpaulin étaient assis, chacun les deux coudes appuyés
+sur la vaste table de chêne, au milieu de la salle, et les joues entre
+les mains. À l'abri d'un vaste flacon de _humming-stuffnon payé, ils
+lorgnaient les mots sinistres: _Pas de craie_[6],--qui non sans
+étonnement et sans indignation de leur part, étaient écrits sur la porte
+en caractères de craie,--cette impudente craie qui osait se déclarer
+absente! Non que la faculté de déchiffrer les caractères
+écrits,--faculté considérée parmi le peuple de ce temps comme un peu
+moins cabalistique que l'art de les tracer,--eût pu, en stricte justice,
+être imputée aux deux disciples de la mer; mais il y avait, pour dire la
+vérité, un certain tortillement dans la tournure des lettres,--et dans
+l'ensemble je ne sais quelle indescriptible embardée,--qui présageaient,
+dans l'opinion des deux marins, une sacrée secousse et un sale temps, et
+qui les décidèrent tout d'un coup, suivant le langage métaphorique de
+Legs, à veiller aux pompes, à serrer toute la toile et à fuir devant le
+vent.
+
+En conséquence, ayant consommé ce qui restait d'ale, et solidement
+agrafé leurs courts pourpoints, finalement ils prirent leur élan vers la
+rue. Tarpaulin, il est vrai, entra deux fois dans la cheminée, la
+prenant pour la porte, mais enfin leur fuite s'effectua heureusement,
+et, une demi-heure après minuit, nos deux héros avaient paré au grain et
+filaient rondement à travers une ruelle sombre dans la direction de
+l'escalier Saint-André, chaudement poursuivis par la tavernière du
+_Joyeux Loup de mer._
+
+Bien des années avant et après l'époque où se passe cette dramatique
+histoire, toute l'Angleterre, mais plus particulièrement la métropole,
+retentissait périodiquement du cri sinistre:--la Peste! La Cité était en
+grande partie dépeuplée,--et, dans ces horribles quartiers avoisinant la
+Tamise, parmi ces ruelles et ces passages noirs, étroits et immondes,
+que le démon de la peste avait choisis, supposait-on alors, pour le lieu
+de sa nativité, on ne pouvait rencontrer, se pavanant à l'aise, que
+l'effroi, la terreur et la superstition.
+
+Par ordre du roi, ces quartiers étaient condamnés, et il était défendu à
+toute personne, sous peine de mort, de pénétrer dans leurs affreuses
+solitudes. Cependant, ni le décret du monarque, ni les énormes barrières
+élevées à l'entrée des rues, ni la perspective de cette hideuse mort,
+qui, presque à coup sûr, engloutissait le misérable qu'aucun péril ne
+pouvait détourner de l'aventure, n'empêchaient pas les habitations
+démeublées et inhabitées d'être dépouillées, par la main d'une rapine
+nocturne, du fer, du cuivre, des plombages, enfin de tout article
+pouvant devenir l'objet d'un lucre quelconque.
+
+Il fut particulièrement constaté, à chaque hiver, à l'ouverture annuelle
+des barrières, que les serrures, les verrous et les caves secrètes
+n'avaient protégé que médiocrement ces amples provisions de vins et
+liqueurs, que, vu les risques et les embarras du déplacement, plusieurs
+des nombreux marchands ayant boutique dans le voisinage s'étaient
+résignés, durant la période de l'exil, à confier à une aussi
+insuffisante garantie.
+
+Mais, parmi le peuple frappé de terreur, bien peu de gens attribuaient
+ces faits à l'action des mains humaines. Les esprits et les gobelins de
+la peste, les démons de la fièvre, tels étaient pour le populaire les
+vrais suppôts de malheur; et il se débitait sans cesse là-dessus des
+contes à glacer le sang, si bien que toute la masse des bâtiments
+condamnés fut à la longue enveloppée de terreur comme d'un suaire, et
+que le voleur lui-même, souvent épouvantés par l'horreur superstitieuse
+qu'avaient créée ses propres déprédations, laissait le vaste circuit du
+quartier maudit aux ténèbres, au silence, à la peste et à la mort.
+
+Ce fut par l'une des redoutables barrières dont il a été parlé, et qui
+indiquait que la région située au delà était condamnée, que Legs et le
+digne Hugh Tarpaulin, qui dégringolaient à travers une ruelle,
+trouvèrent leur course soudainement arrêtée. Il ne pouvait pas être
+question de revenir sur leurs pas, et il n'y avait pas de temps à
+perdre; car ceux qui leur donnaient la chasse étaient presque sur leurs
+talons. Pour des matelots pur-sang, grimper sur la charpente
+grossièrement façonnée n'était qu'un jeu; et, exaspérés par la double
+excitation de la course et des liqueurs, ils sautèrent résolument de
+l'autre côté, puis, reprenant leur course ivre avec des cris et des
+hurlements, s'égarèrent bientôt dans ces profondeurs compliquées et
+malsaines.
+
+S'ils n'avaient pas été ivres au point d'avoir perdu le sens moral,
+leurs pas vacillants eussent été paralysés par les horreurs de leur
+situation. L'air était froid et brumeux. Parmi le gazon haut et
+vigoureux qui leur montait jusqu'aux chevilles, les pavés déchaussés
+gisaient dans un affreux désordre. Des maisons tombées bouchaient les
+rues. Les miasmes les plus fétides et les plus délétères régnaient
+partout;--et grâce à cette pâle lumière qui, même à minuit, émane
+toujours d'une atmosphère vaporeuse et pestilentielle, on aurait pu
+discerner, gisant dans les allées et les ruelles, ou pourrissant dans
+les habitations sans fenêtres, la charogne de maint voleur nocturne
+arrêté par la main de la peste dans la perpétration de son exploit.
+
+Mais il n'était pas au pouvoir d'image, de sensations et d'obstacles de
+cette nature d'arrêter la course de deux hommes, qui, naturellement
+braves, et, cette nuit-là surtout, pleins jusqu'aux bords de courage et
+de _humming-stuff_, auraient intrépidement roulé, aussi droit que
+l'aurait permis leur état, dans la gueule même de la Mort. En
+avant,--toujours en avant allait le sinistre Legs, faisant retentir les
+échos de ce désert solennel de cris semblables au terrible hurlement de
+guerre des Indiens; et avec lui toujours, roulait le trapu Tarpaulin,
+accroché au pourpoint de son camarade plus agile, et surpassant encore
+les plus valeureux efforts de ce dernier dans la musique vocale par des
+mugissements de _basse_ tirés des profondeurs de ses poumons
+stentoriens.
+
+Évidemment, ils avaient atteint la place forte de la peste. À chaque pas
+ou à chaque culbute, leur route devenait plus horrible et plus infecte,
+les chemins plus étroits et plus embrouillés. De grosses pierres et des
+poutres tombant de temps en temps des toits délabrés rendaient
+témoignage, par leurs chutes lourdes et funestes, de la prodigieuse
+hauteur des maisons environnantes; et, quand il leur fallait faire un
+effort énergique pour se pratiquer un passage à travers les fréquents
+monceaux de gravats, il n'était pas rare que leur main tombât sur un
+squelette, ou s'empêtrât dans les chairs décomposées.
+
+Tout à coup les marins trébuchèrent contre l'entrée d'un vaste bâtiment
+d'apparence sinistre; un cri plus aigu que de coutume jaillit du gosier
+de l'exaspéré Legs, et il y fut répondu de l'intérieur par une explosion
+rapide, successive, de cris sauvages, démoniaques, presque des éclats de
+rire. Sans s'effrayer de ces sons, qui, par leur nature, dans des
+poitrines moins irréparablement incendiées, et s'abattirent au milieu
+des choses avec une volée d'imprécations.
+
+La salle dans laquelle ils tombèrent se trouva être le magasin d'un
+entrepreneur des pompes funèbres; mais une trappe ouverte, dans un coin
+du plancher près de la porte, donnait sur une enfilade de caves, dont
+les profondeurs, comme le proclama un son de bouteilles qui se brisent,
+étaient bien approvisionnées de leur contenu traditionnel. Dans le
+milieu de la salle une table était dressée,--au milieu de la table, un
+gigantesque bol plein de punch, à ce qu'il semblait. Des bouteilles de
+vins et de liqueurs, concurremment avec des pots, des cruches et des
+flacons de toute forme et de toute espèce, étaient éparpillées à
+profusion sur la table. Tout autour, sur des tréteaux funèbres siégeait
+une société de six personnes. Je vais essayer de vous les décrire une à
+une.
+
+En face de porte d'entrée, et un peu plus haut que ses compagnons, était
+assis un personnage qui semblait être le président de la fête. C'était
+un être décharné, d'une grande taille, et Legs fut stupéfié de se
+trouver en face d'un plus maigre que lui. Sa figure était aussi jaune
+que du safran;--mais aucun trait, à l'exception d'un seul, n'était assez
+marqué pour mériter une description particulière. Ce trait unique
+consistait dans un front si anormalement et si hideusement haut qu'on
+eût dit un bonnet ou une couronne de chair ajoutée à sa tête naturelle.
+Sa bouche grimaçante était plissée par une expression d'affabilité
+spectrale, et ses yeux, comme les yeux de toutes les personnes
+attablées, brillaient du singulier vernis que font les fumées de
+l'ivresse. Ce gentleman était vêtu des pieds à la tête d'un manteau de
+velours de soie noire, richement brodé, qui flottait négligemment autour
+de sa taille à la manière d'une cape espagnole. Sa tête était
+abondamment hérissée de plumes de corbillard, qu'il balançait de-ci
+de-là avec un air d'afféterie consommée; et dans sa main droite il
+tenait un grand fémur humain, avec lequel il venait de frapper, à ce
+qu'il semblait, un des membres de la compagnie pour lui commander une
+chanson.
+
+En face de lui, et le dos tourné à la porte, était une dame dont la
+physionomie extraordinaire ne lui cédait en rien. Quoique aussi grande
+que le personnage que nous venons de décrire, celle-ci n'avait aucun
+droit de se plaindre d'une maigreur anormale. Elle en était évidemment
+au dernier période de l'hydropisie, et sa tournure ressemblait beaucoup
+à celle de l'énorme pièce de _bière d'Octobre_ qui se dressait, défoncée
+par le haut, juste à côté d'elle, dans un coin de la chambre. Sa figure
+était singulièrement ronde, rouge et pleine; et la même particularité,
+ou plutôt l'absence de particularité que j'ai déjà mentionnée dans le
+cas du président, marquait sa physionomie,--c'est-à-dire qu'un seul
+trait de sa face méritait une caractérisation spéciale; le fait est que
+le clairvoyant Tarpaulin vit tout de suite que la même remarque pouvait
+s'appliquer à toutes les personnes de la société, chacune semblait avoir
+accaparé pour elle seule un morceau de physionomie. Dans la dame en
+question, ce morceau, c'était la bouche:--une bouche qui commençait à
+l'oreille droite, et courait jusqu'à la gauche en dessinant un abîme
+terrifique,--ses très-courts pendants d'oreilles trempant à chaque
+instant dans le gouffre. La dame néanmoins faisait tous ses efforts pour
+garder cette bouche fermée et se donnait un air de dignité; sa toilette
+consistait en un suaire fraîchement empesé et repassé, qui lui montait
+jusque sous le menton, avec une collerette plissée en mousseline de
+batiste.
+
+À sa droite était assise une jeune dame minuscule qu'elle semblait
+patronner. Cette délicate petite créature laissait voir dans le
+tremblement de ses doigts émaciés, dont le ton livide de ses lèvres et
+dans la légère tache hectique plaquée sur son teint d'ailleurs plombé,
+des symptômes évidents d'une phtisie effrénée. Un air de haute
+distinction, néanmoins, était répandu sur toute sa personne; elle
+portait d'une manière gracieuse et tout à fait dégagée un vaste et beau
+linceul en très-fin linon des Indes; ses cheveux tombaient en boucles
+sur son cou; un doux sourire se jouait sur sa bouche; mais son nez,
+extrêmement long, mince, sinueux, flexible et pustuleux, pendait
+beaucoup plus bas que sa lèvre inférieure; et cette trompe, malgré la
+façon délicate dont elle la déplaçait de temps à autre et la mouvait à
+droite et à gauche avec sa langue, donnait à sa physionomie une
+expression tant soit peu équivoque.
+
+De l'autre côté, à la gauche de la dame hydropique, était assis un vieux
+petit homme, enflé, asthmatique et goutteux. Ses joues reposaient sur
+ses épaules comme deux énormes outres de vin d'Oporto. Avec ses bras
+croisés et l'une de ses jambes entourée de bandages et reposant sur la
+table, il semblait se regarder comme ayant droit à quelque
+considération. Il tirait évidemment beaucoup d'orgueil de chaque pouce
+de son enveloppe personnelle, mais prenait un plaisir plus spécial à
+attirer les yeux par son surtout de couleur voyante. Il est vrai que ce
+surtout n'avait pas dû lui coûter peu d'argent, et qu'il était de nature
+à lui aller parfaitement bien;--il était fait d'une de ces housses de
+soie curieusement brodées, appartenant à ces glorieux écussons qu'on
+suspend, en Angleterre et ailleurs, dans un endroit bien visible,
+au-dessus des maisons des grandes familles absentes.
+
+À côté de lui, à la droite du président, était un gentleman avec des
+grands bas blancs et un caleçon de coton. Tout son être était secoué
+d'une manière risible par un tic nerveux que Tarpaulin appelait les
+_affres_ de l'ivresse. Ses mâchoires, fraîchement rasées, étaient
+étroitement serrées dans un bandage de mousseline, et ses bras, liés de
+la même manière par les poignets, ne lui permettaient pas de se servir
+lui-même trop librement des liqueurs de la table; précaution rendue
+nécessaire, dans l'opinion de Legs, par le caractère singulièrement
+abruti de sa face de biberon. Toutefois, une paire d'oreilles
+prodigieuses, qu'il était sans doute impossible d'enfermer, surgissaient
+dans l'espace, et étaient de temps en temps comme piquées d'un spasme au
+son de chaque bouchon qu'on faisait sauter.
+
+Sixième et dernier, et lui faisant face, était placé un personnage qui
+avait l'air singulièrement raide, et qui, étant affligé de paralysie,
+devait se sentir, pour parler sérieusement, fort peu à l'aise dans ses
+très-incommodes vêtements. Il était habillé (habillement peut-être
+unique dans son genre), d'une belle bière d'acajou toute neuve. Le haut
+du couvercle portait sur le crâne de l'homme comme un armet, et
+l'enveloppait comme un capuchon, donnant à toute la face une physionomie
+d'un intérêt indescriptible. Des emmanchures avaient été pratiquées des
+deux côtés, autant pour la commodité que pour l'élégance, mais cette
+toilette toutefois empêchait le malheureux qui en était paré de se tenir
+droit sur son siège, comme ses camarades; et, comme il était déposé
+contre son tréteau, et incliné suivant un angle de quarante-cinq degrés,
+ses deux gros yeux à fleur de tête roulaient et dardaient vers le
+plafond leurs terribles globes blanchâtres, comme dans un absolu
+étonnement de leur propre énormité.
+
+Devant chaque convive était placée une moitié de crâne, dont il se
+servait en guise de coupe. Au-dessus de leurs têtes pendait un squelette
+humain, au moyen d'une corde nouée autour d'une des jambes et fixée à un
+anneau du plafond. L'autre jambe, qui n'était pas retenue par un lien
+semblable, jaillissait du corps à angle droit, faisant danser et
+pirouetter toute la carcasse éparse et frémissante, chaque fois qu'une
+bouffée de vent se frayait un passage dans la salle. Le crâne de
+l'affreuse chose contenait une certaine quantité de charbon enflammé qui
+jetait sur toute la scène une lueur vacillante mais vive; et les bières
+et tout le matériel d'un entrepreneur de sépultures, empilés à une
+grande hauteur autour de la chambre et contre les fenêtres, empêchaient
+tout rayon de lumière de se glisser dans la rue.
+
+À la vue de cette extraordinaire assemblée et de son attirail encore
+plus extraordinaire, nos deux marins ne se conduisirent pas avec tout le
+décorum qu'on aurait eu le droit d'attendre d'eux. Legs, s'appuyant
+contre le mur auprès duquel il se trouvait, laissa tomber sa mâchoire
+inférieure encore plus bas que de coutume, et déploya ses vastes yeux
+dans toute leur étendue; pendant que Hugh Tarpaulin, se baissant au
+point de mettre son nez de niveau avec la table, et posant ses mains sur
+ses genoux, éclata en un rire immodéré et intempestif, c'est-à-dire en
+un long, bruyant, étourdissant rugissement.
+
+Cependant, sans prendre ombrage d'une conduite si prodigieusement
+grossière, le grand président sourit très-gracieusement à nos
+intrus,--leur fit, avec sa tête de plumes noires, un signe plein de
+dignité,--et, se levant, prit chacun par un bras, et le conduisit vers
+un siège que les autres personnes de la compagnie venaient d'installer à
+son intention. Legs ne fit pas à tout cela la plus légère résistance, et
+s'assit où on le conduisit, pendant que le galant Hugh, enlevant son
+tréteau du haut bout de la table, porta son installation dans le
+voisinage de la petite dame phtisique au linceul, s'abattit à côté
+d'elle en grande joie, et, se versant un crâne de vin rouge, l'avala en
+l'honneur d'une plus intime connaissance. Mais, à cette présomption, le
+raide gentleman à la bière parut singulièrement exaspéré; et cela aurait
+pu donner lieu à de sérieuses conséquences, si le président n'avait pas,
+en frappant sur la table avec son spectre, ramené l'attention de tous
+les assistants au discours suivant:
+
+--L'heureuse occasion qui se présente nous fait un devoir...
+
+--Tiens bon là!--interrompit Legs, avec un air de grand sérieux,--tiens
+bon, un bout de temps, que je dis, et dis-nous qui diable vous êtes
+tous, et quelle besogne vous faites ici, équipés comme de sales démons,
+et avalant le bon petit _tord-boyaux_ de notre honnête camarade, Will
+Wimble le croque-mort, et toutes ses provisions arrimées pour l'hiver!
+
+À cet impardonnable échantillon de mauvaise éducation, toute l'étrange
+société se dressa à moitié sur ses pieds, et proféra rapidement une
+foule de cris diaboliques, semblables à ceux qui avaient d'abord attiré
+l'attention des matelots. Le président, néanmoins, fut le premier à
+recouvrer son sang-froid, et, à la longue, se tournant vers Legs avec
+une grande dignité, il reprit:
+
+--C'est avec un parfait bon vouloir que nous satisferons toute curiosité
+raisonnable de la part d'hôtes aussi illustres, bien qu'ils n'aient pas
+été invités. Sachez donc que je suis le monarque de cet empire, et que
+je règne ici sans partage, sous ce titre: le Roi Peste Ier.
+
+«Cette salle, que vous supposez très-injurieusement être la boutique de
+Will Wimble, l'entrepreneur de pompes funèbres,--un homme que nous ne
+connaissons pas, et, dont l'appellation plébéienne n'avait jamais, avant
+cette nuit, écorché nos oreilles royales,--cette salle, dis-je, est la
+Salle du Trône de notre Palais, consacrée aux conseils de notre royaume
+et à d'autres destinations d'un ordre sacré et supérieur.
+
+«La noble dame assise en face de nous est la Reine Peste, notre
+Sérénissime Épouse. Les autres personnages illustres que vous contemplez
+sont tous de notre famille, et portent la marque de l'origine royale
+dans leurs noms respectifs: Sa Grâce l'Archiduc Pest-Ifère, Sa Grâce le
+Duc Pest-Ilentiel, Sa Grâce le Duc Tem-Pestueux, et Son Altesse
+Sérénissime l'Archiduchesse Ana-Peste.
+
+«En ce qui regarde, ajouta-t-il, votre question, relativement aux
+affaires que nous traitons ici en conseil, il nous serait loisible de
+répondre qu'elles concernent notre intérêt royal et privé, et, ne
+concernant que lui, n'ont absolument d'importance que pour nous-mêmes.
+Mais, en considération de ces égards que vous pourriez revendiquer en
+votre qualité d'hôtes et d'étrangers, nous daignerons encore vous
+expliquer que nous sommes ici cette nuit,--préparés par de profondes
+recherches et de soigneuses investigations,--pour examiner, analyser et
+déterminer péremptoirement l'esprit indéfinissable, les
+incompréhensibles qualités de la nature de ces inestimables trésors de
+la bouche, vins, ales et liqueurs de cette excellente métropole; pour,
+en agissant ainsi, non-seulement atteindre notre but, mais aussi
+augmenter la véritable prospérité de ce souverain qui n'est pas de ce
+monde, qui règne sur nous tous, dont les domaines sont sans limites, et
+dont le nom est: La Mort!
+
+--Dont le nom est Davy Jones!--s'écria Tarpaulin, servant à la dame à
+côté de lui un plein crâne de liqueur, et s'en versant un second à
+lui-même.
+
+--Profane coquin!--dit le président, tournant alors son attention vers
+le digne Hugh,--profane et exécrable drôle! Nous avons dit qu'en
+considération de ces droits que nous ne nous sentons nullement enclin à
+violer, même dans ta sale personne, nous condescendions à répondre à tes
+grossières et intempestives questions? Néanmoins nous croyons que, vu
+votre profane intrusion dans nos conseils, il est de notre devoir de
+vous condamner, toi et ton compagnon, chacun à un gallon de
+_black-strap_,--que vous boirez à la prospérité de notre royaume,--d'un
+seul trait,--et à genoux;--aussitôt après, vous serez libres l'un et
+l'autre de continuer votre route, ou de rester et de partager les
+privilèges de notre table, selon votre goût personnel et respectif.
+
+--Ce serait une chose d'une absolue impossibilité, répliqua Legs, à qui
+les grands airs et la dignité du Roi Peste Ier avaient évidemment
+inspiré quelques sentiments de respect, et qui s'était levé et appuyé
+contre la table pendant que celui-ci parlait;--ce serait, s'il plaît à
+Votre Majesté, une chose d'une absolue impossibilité d'arrimer dans ma
+cale le quart seulement de cette liqueur dont vient de parler Votre
+Majesté. Pour ne rien dire de toutes les marchandises que nous avons
+chargées à notre bord dans la matinée en matière de lest, et sans
+mentionner les diverses ales et liqueurs que nous avons embarquées ce
+soir dans différents ports, j'ai, pour le moment, une forte cargaison de
+_humming-stuff_, prise et _dûment payée_ à l'enseigne du _Joyeux Loup de
+mer_. Votre Majesté voudra donc bien être assez gracieuse pour prendre
+la bonne volonté pour le fait; car je ne puis ni ne veux en aucune façon
+avaler une goutte de plus, encore moins une goutte de cette vilaine eau
+de cale qui répond au salut de _black-strap_.
+
+--Amarre ça!--interrompit Tarpaulin, non moins étonné de la longueur du
+speech de son camarade que de la nature de son refus.--Amarre ça,
+matelot d'eau douce!--Lâcheras-tu bientôt le crachoir, que je dis, Legs!
+Ma coque est encore légère, bien que toi, je le confesse, tu me
+paraisses un peu trop chargé par le haut; et quand à ta part de
+cargaison, eh bien! plutôt que de faire lever un grain, je trouverai
+pour elle de la place à mon bord, mais...
+
+--Cet arrangement,--interrompit le président,--est en complet désaccord
+avec les termes de la sentence, ou condamnation, qui de sa nature est
+médique, incommutable et sans appel. Les conditions que nous avons
+imposées seront remplies à la lettre, et cela sans une minute
+d'hésitation,--faute de quoi nous décrétons que vous serez attachés
+ensemble par le cou et les talons, et dûment noyés comme rebelles dans
+la pièce de _bière d'Octobre_ que voilà!
+
+--Voilà une sentence! Quelle sentence!--Équitable, judicieuse
+sentence!--Un glorieux décret!--Une très-digne, très-irréprochable et
+très-sainte condamnation!--crièrent à la fois tous les membres de la
+famille Peste. Le roi fit jouer son front en innombrables rides; le
+vieux petit homme goutteux souffla comme un soufflet; la dame au linceul
+de linon fit onduler son nez à droite et à gauche; le gentleman au
+caleçon convulsa ses oreilles; la dame au suaire ouvrit la gueule comme
+un poisson à l'agonie; et l'homme à la bière d'acajou parut encore plus
+raide et roula ses yeux vers le plafond.
+
+--Hou! hou!--fit Tarpaulin, s'épanouissant de rire, sans prendre garde à
+l'agitation générale.--Hou! hou! hou!--Hou! hou! hou!--je disais, quand
+M. le Roi Peste est venu fourrer son épissoir, que, pour quant à la
+question de deux ou trois gallons de _black-strap_ de plus ou de moins,
+c'était une bagatelle pour un bon et solide bateau comme moi, quand il
+n'était pas trop chargé,--mais quand il s'agit de boire à la santé du
+Diable (que Dieu puisse absoudre) et de me mettre à genoux devant la
+vilaine Majesté que voilà, aussi bien que je me connais pour un pêcheur,
+n'être pas autre que Tim Hurlygurly le paillasse!--oh! pour cela, c'est
+une tout autre affaire, et qui dépasse absolument mes moyens et mon
+intelligence.
+
+Il ne lui fut pas accordé de finir tranquillement son discours. Au nom
+de Tim Hurlygurly, tous les convives bondirent sur leurs sièges.
+
+--Trahison!--hurla Sa Majesté le Roi Peste Ier.
+
+--Trahison!--dit le petit homme à la goutte.
+
+--Trahison!--glapit l'archiduchesse Ana-Peste.
+
+--Trahison!--marmotta le gentleman aux mâchoires attachées.
+
+--Trahison!--grogna l'homme à la bière.
+
+--Trahison! trahison!--cria Sa Majesté, la femme à la gueule; et,
+saisissant par la partie postérieure de ses culottes l'infortuné
+Tarpaulin, qui commençait justement à remplir pour lui-même un crâne de
+liqueur, elle le souleva vivement en l'air et le fit tomber sans
+cérémonie dans le vaste tonneau défoncé plein de son ale favorite.
+Ballotté çà et là pendant quelques secondes, comme une pomme dans un bol
+de toddy il disparut finalement dans le tourbillon d'écume que ses
+efforts avaient naturellement soulevé dans le liquide déjà fort mousseux
+par sa nature.
+
+Toutefois le grand matelot ne vit pas avec résignation la déconfiture de
+son camarade. Précipitant le Roi Peste à travers la trappe ouverte, le
+vaillant Legs ferma violemment la porte sur lui avec un juron, et courut
+vers le centre de la salle. Là, arrachant le squelette suspendu
+au-dessus de la table, il le tira à lui avec tant d'énergie et de bon
+vouloir qu'il réussit, en même temps que les derniers rayons de lumière
+s'éteignaient dans la salle, à briser la cervelle du petit homme à la
+goutte. Se précipitant alors de toute sa force sur le fatal tonneau
+plein d'_ale d'Octobre_ et de Hugh Tarpaulin, il le culbuta en un
+instant et le fit rouler sur lui-même. Il en jaillit un déluge de
+liqueur si furieux, si impétueux,--si envahissant,--que la chambre fut
+inondée d'un mur à l'autre,--la table renversée avec tout ce qu'elle
+portait,--les tréteaux jetés sens dessus dessous,--le baquet de punch
+dans la cheminée,--et les dames dans des attaques de nerfs. Des piles
+d'articles funèbres se débattaient çà et là. Les pots, les cruches, les
+grosses bouteilles habillées de jonc se confondaient dans une affreuse
+mêlée, et les flacons d'osier se heurtaient désespérément contre les
+gourdes cuirassées de corde. L'homme aux _affres_ fut noyé sur
+place,--le petit gentleman paralytique naviguait au large dans sa
+bière,--et le victorieux Legs, saisissant par la taille la grosse dame
+au suaire, se précipita avec elle dans la rue, et mit le cap tout droit
+dans la direction du _Free-and-Easy_, prenant bien le vent, et
+remorquant le redoutable Tarpaulin, qui, ayant éternué trois ou quatre
+fois, haletait et soufflait derrière lui en compagnie de l'Archiduchesse
+Ana-Peste.
+
+
+
+
+LE DIABLE DANS LE BEFFROI
+
+ _Quelle heure est-il?_
+ Vieille locution.
+
+
+Chacun sait d'une manière vague que le plus bel endroit du monde est--ou
+_était_, hélas!--le bourg hollandais de Vondervotteimittiss. Cependant,
+comme il est à quelque distance de toutes les grandes routes, dans une
+situation pour ainsi dire extraordinaire, il n'y a peut-être qu'un petit
+nombre de mes lecteurs qui lui aient rendu visite. Pour l'agrément de
+ceux qui n'ont pu le faire, je juge donc à propos d'entrer dans quelques
+détails à son sujet. Et c'est en vérité d'autant plus nécessaire que, si
+je me propose de donner un récit des événements calamiteux qui ont fondu
+tout récemment sur son territoire, c'est avec l'espoir de conquérir à
+ses habitants la sympathie publique. Aucun de ceux qui me connaissent ne
+doutera que le devoir que je m'impose ne soit exécuté avec tout ce que
+j'y peux mettre d'habileté, avec cette impartialité rigoureuse, cette
+scrupuleuse vérification des faits et cette laborieuse collaboration des
+autorités qui doivent toujours distinguer celui qui aspire au titre
+d'historien.
+
+Par le secours réuni des médailles, manuscrits et inscriptions, je suis
+autorisé à affirmer positivement que le bourg de Vondervotteimittiss a
+toujours existé dès son origine précisément dans la même condition où on
+le voit encore aujourd'hui. Mais, quant à la date de cette origine, il
+m'est pénible de n'en pouvoir parler qu'avec cette _précision_
+_indéfinie_ dont les mathématiciens sont quelquefois obligés de
+s'accommoder dans certaines formules algébriques. La date, il m'est
+permis de m'exprimer ainsi eu égard à sa prodigieuse antiquité, ne peut
+pas être moindre qu'une quantité déterminable quelconque.
+
+Relativement à l'étymologie du nom Vondervotteimittiss, je me confesse,
+non sans peine, également en défaut. Parmi une multitude d'opinions sur
+ce point délicat,--quelques-unes très-subtiles, quelques-unes
+très-érudites, quelques-unes suffisamment inverses,--je n'en trouve
+aucune qui puisse être considérée comme satisfaisante. Peut-être l'idée
+de Grogswigg--qui coïncide presque avec celle de
+Kroutaplenttey,--doit-elle être _prudemment_ préférée. Elle est ainsi
+conçue:--_Vondervotteimittiss,--Vonder, lege Donder,--Votteimittiss,
+quasi und Bleitziz,--Bleitziz obsoletum pro Blitzen_. Cette étymologie,
+pour dire la vérité, se trouve assez bien confirmée par quelques traces
+de fluide électrique, qui sont encore visibles au sommet du clocher de
+la Maison de Ville. Toutefois, je ne me soucie pas de me compromettre
+dans une thèse d'une pareille importance, et je prierai le lecteur,
+curieux d'informations, d'en référer aux _Oratiunculae de Rebus
+Praeter-Veteris_, de Dundergutz. Voyez aussi Blunder-buzzard, _De
+Derivationibus_, de la page 27 à la page 5010, in-folio, édition
+gothique, caractères rouges et noirs, avec réclames et sans
+signatures;--consultez aussi dans cet ouvrage les notes marginales
+autographes de Stuffundpuff, avec les sous-commentaires de
+Gruntundguzzell.
+
+Malgré l'obscurité qui enveloppe ainsi la date de la fondation de
+Vondervotteimittiss et l'étymologie de son nom, on ne peut douter, comme
+je l'ai déjà dit, qu'il n'ait toujours existé tel que nous le voyons
+présentement. L'homme le plus vieux du bourg ne se rappelle pas la plus
+légère différence dans l'aspect d'une partie quelconque de sa patrie, et
+en vérité la simple suggestion d'une telle possibilité y serait
+considérée comme une insulte. Le village est situé dans une vallée
+parfaitement circulaire, dont la circonférence est d'un quart de mille à
+peu près, et complètement environnée par de jolies collines dont les
+habitants ne se sont jamais avisés de franchir les sommets. Ils donnent
+d'ailleurs une excellente raison de leur conduite, c'est qu'ils ne
+croient pas qu'il y ait quoi que ce soit de l'autre côté.
+
+Autour de la lisière de la vallée (qui est tout à fait unie et pavée
+dans toute son étendue de tuiles plates) s'étend un rang continu de
+soixante petites maisons. Elles sont appuyées par derrière sur les
+collines, et naturellement elles regardent toutes le centre de la
+plaine, qui est juste à soixante yards de la porte de face de chaque
+habitation. Chaque maison a devant elle un petit jardin, avec une allée
+circulaire, un cadran solaire et vingt-quatre choux. Les constructions
+elles-mêmes sont si parfaitement semblables, qu'il est impossible de
+distinguer l'une de l'autre. À cause de son extrême antiquité, le style
+de l'architecture est quelque peu bizarre; mais, pour cette raison même,
+il n'est que plus remarquablement pittoresque. Elles sont faites de
+petites briques bien durcies au feu, rouges, avec des coins noirs, de
+sorte que les murs ressemblent à un échiquier dans de vastes
+proportions. Les pignons sont tournés du côté de la façade, et il y a
+des corniches, aussi grosses que le reste de la maison, aux rebords des
+toits et aux portes principales. Les fenêtres sont étroites et
+profondes, avec de tout petits carreaux et force châssis. Le toit est
+recouvert d'une multitude de tuiles à oreillettes roulées. La charpente
+est partout d'une couleur sombre, très-ouvragée, mais avec peu de
+variété dans les dessins; car, de temps immémorial, les sculpteurs en
+bois de Vondervotteimittiss n'ont jamais su tailler plus de deux
+objets,--une horloge et un chou. Mais ils les font admirablement bien,
+et ils les prodiguent avec une singulière ingéniosité, partout où ils
+trouvent une place pour le ciseau.
+
+Les habitations se ressemblent autant à l'intérieur qu'au dehors, et
+l'ameublement est façonné d'après un seul modèle. Le sol est pavé de
+tuiles carrées, les chaises et les tables sont en bois noir, avec des
+pieds tors, grêles, et amincis par le bas. Les cheminées sont larges et
+hautes, et n'ont pas seulement des horloges et des choux sculptés sur la
+face de leurs chambranles, mais elles supportent au milieu de la
+tablette une véritable horloge qui fait un prodigieux tic-tac, avec deux
+pots à fleurs contenant chacun un chou, qui se tient ainsi à chaque bout
+en manière de chasseur ou de piqueur. Entre chaque chou et l'horloge, il
+y a encore un petit magot chinois à grosse panse avec un grand trou au
+milieu, à travers lequel apparaît le cadran d'une montre.
+
+Les foyers sont vastes et profonds, avec des chenets farouches et
+contournés. Il y a constamment un grand feu et une énorme marmite
+dessus, pleine de choucroute et de porc, que la bonne femme de la maison
+surveille incessamment. C'est une grosse et vieille petite dame, aux
+yeux bleus et à la face rouge, qui porte un immense bonnet, semblable à
+un pain de sucre, agrémenté de rubans de couleur pourpre et jaune. Sa
+robe est de tiretaine orangée, très-ample par derrière et très-courte de
+taille--et fort courte en vérité sous d'autres rapports, car elle ne
+descend pas à mi-jambe. Ces jambes sont quelque peu épaisses, ainsi que
+les chevilles, mais elles sont revêtues d'une belle paire de bas verts.
+Ses souliers--de cuir rose,--sont attachés par un noeud de rubans jaunes
+épanouis et fripés en forme de chou. Dans sa main gauche, elle tient une
+lourde petite montre hollandaise; de la droite, elle manie une grande
+cuiller pour la choucroute et le porc. À côté d'elle se tient un gros
+chat moucheté, qui porte à sa queue une montre-joujou en cuivre doré, à
+répétition, que les _garçons_ lui ont ainsi attachée en manière de
+farce.
+
+Quant aux garçons eux-mêmes, ils sont tous trois dans le jardin, et
+veillent au cochon. Ils ont chacun deux pieds de haut. Ils portent des
+chapeaux à trois cornes, des gilets pourpres qui leur tombent presque
+sur les cuisses, des culottes en peau de daim, des bas rouges drapés, de
+lourds souliers avec de grosses boucles d'argent, et de longues vestes
+avec de larges boutons de nacre. Chacun porte aussi une pipe à la
+bouche, et une petite montre ventrue dans la main droite. Une bouffée de
+fumée, un coup d'oeil à la montre--un coup d'oeil à la montre, une
+bouffée de fumée,--ils vont ainsi. Le cochon--qui est corpulent et
+fainéant--s'occupe tantôt à glaner les feuilles épaves qui sont tombées
+des choux, tantôt à ruer contre la montre dorée que ces petits polissons
+ont aussitôt attachée à la queue de ce personnage, dans le but de le
+faire aussi beau que le chat.
+
+Juste devant la porte d'entrée, dans un fauteuil à grand dossier, à fond
+de cuir, aux pieds tors et grêles comme ceux des tables, est installé le
+vieux propriétaire de la maison lui-même. C'est un vieux petit monsieur
+excessivement bouffi, avec de gros yeux ronds et un vaste menton double.
+Sa tenue ressemble à celle des petits garçons,--et je n'ai pas besoin
+d'en dire davantage. Toute la différence est que sa pipe est quelque peu
+plus grosse que les leurs, et qu'il peut faire plus de fumée. Comme eux,
+il a une montre, mais il porte sa montre dans sa poche, Pour dire la
+vérité, il a quelque chose de plus important à faire qu'une montre à
+surveiller,--et, ce que c'est, je vais l'expliquer. Il est assis, la
+jambe droite sur le genou gauche, la physionomie grave, et tient
+toujours au moins un de ses yeux résolument braqué sur un certain objet
+fort intéressant au centre de la plaine.
+
+Cet objet est situé dans le clocher de la Maison de Ville. Les membres
+du conseil sont tous hommes très-petits, très-ronds, très-adipeux,
+très-intelligents, avec des yeux gros comme des saucières et de vastes
+mentons doubles, et ils ont des habits beaucoup plus longs et des
+boucles de souliers beaucoup plus grosses que les vulgaires habitants de
+Vondervotteimittiss. Depuis que j'habite le bourg, ils ont tenu
+plusieurs séances extraordinaires, et ont adopté ces trois importantes
+décisions:
+
+I
+
+_C'est un crime de changer le bon vieux train des choses._
+
+II
+
+_Il n'existe rien de tolérable en dehors de Vondervotteimittiss._
+
+III
+
+_Nous jurons fidélité éternelle à nos horloges et à nos choux._
+
+Au-dessus de la chambre des séances est le clocher, et dans le clocher
+ou beffroi est et a été de temps immémorial l'orgueil et la merveille du
+village,--la grande horloge du bourg de Vondervotteimittiss. Et c'est là
+l'objet vers lequel sont tournés les yeux des vieux messieurs qui sont
+assis dans les fauteuils à fond de cuir.
+
+La grande horloge a sept cadrans--un sur chacun des sept pans du
+clocher,--de sorte qu'on peut l'apercevoir aisément de tous les
+quartiers. Les cadrans sont vastes et blancs, les aiguilles lourdes et
+noires. Au beffroi est attaché un homme dont l'unique fonction est d'en
+avoir soin; mais cette fonction est la plus parfaite des
+sinécures,--car, de mémoire d'homme, l'horloge de Vondervotteimittiss
+n'avait jamais réclamé son secours. Jusqu'à ces derniers jours, la
+simple supposition d'une pareille chose était considérée comme une
+hérésie. Depuis l'époque la plus ancienne dont fassent mention les
+archives, les heures avaient été régulièrement sonnées par la grosse
+cloche. Et, en vérité, il en était de même pour toutes les autres
+horloges et montres du bourg. Jamais il n'y eut pareil endroit pour bien
+marquer l'heure, et en mesure. Quand le gros battant jugeait le moment
+venu de dire: Midi! tous les obéissants serviteurs ouvraient
+simultanément leurs gosiers et répondaient comme un même écho. Bref, les
+bons bourgeois raffolaient de leur choucroute, mais ils étaient fiers de
+leurs horloges.
+
+Tous les gens qui tiennent des sinécures sont tenus en plus ou moins
+grande vénération; et, comme l'homme du beffroi de Vondervotteimittiss a
+la plus parfaite des sinécures, il est le plus parfaitement respecté de
+tous les mortels. Il est le principal dignitaire du bourg, et les
+cochons eux-mêmes le considèrent avec un sentiment de révérence. La
+queue de son habit est _beaucoup_ plus longue,--sa pipe, ses boucles de
+souliers, ses yeux et son estomac sont _beaucoup_ plus gros que ceux
+d'aucun autre vieux monsieur du village; et, quant à son menton, il
+n'est pas seulement double, il est triple.
+
+J'ai peint l'état heureux de Vondervotteimittiss; hélas! quelle grande
+pitié qu'un si ravissant tableau fût condamné à subir un jour un cruel
+changement!
+
+C'est depuis bien longtemps un dicton accrédité parmi les plus sages
+habitants, que _rien de bon ne peut venir d'au delà des collines_, et
+vraiment il faut croire que ces mots contenaient en eux quelque chose de
+prophétique. Il était midi moins cinq,--avant-hier,--quand apparut un
+objet d'un aspect bizarre au sommet de la crête--du côté de l'est. Un
+tel événement devait attirer l'attention universelle, et chaque vieux
+petit monsieur assis dans son fauteuil à fond de cuir tourna l'un de ses
+yeux, avec l'ébahissement de l'effroi, sur le phénomène, gardant
+toujours l'autre oeil fixé sur l'horloge du clocher.
+
+Il était midi moins trois minutes, quand on s'aperçut que le singulier
+objet en question était un jeune homme tout petit, et qui avait l'air
+étranger. Il descendait la colline avec une très-grande rapidité, de
+sorte que chacun put bientôt le voir tout à son aise. C'était bien le
+plus précieux petit personnage qui se fût jamais fait voir dans
+Vondervotteimittiss. Il avait la face d'un noir de tabac, un long nez
+crochu, des yeux comme des pois, une grande bouche et une magnifique
+rangée de dents qu'il semblait jaloux de montrer en ricanant d'une
+oreille à l'autre. Ajoutez à cela des favoris et des moustaches; il n'y
+avait, je crois, plus rien à voir de sa figure. Il avait la tête nue, et
+sa chevelure avait été soigneusement arrangée avec des papillotes. Sa
+toilette se composait d'un habit noir collant terminé en queue
+d'hirondelle, laissant pendiller par l'une de ses poches un long bout de
+mouchoir blanc,--de culottes de casimir noir, de bas noirs et
+d'escarpins qui ressemblaient à des moitiés de souliers, avec d'énormes
+bouffettes de ruban de satin noir pour cordons. Sous l'un de ses bras,
+il portait un vaste claque, et sous l'autre, un violon presque cinq fois
+gros comme lui. Dans sa main gauche était une tabatière en or, où il
+puisait incessamment du tabac de l'air le plus glorieux du monde,
+pendant qu'il cabriolait en descendant la colline, et dessinait toutes
+sortes de pas fantastiques. Bonté divine!--c'était là un spectacle pour
+les honnêtes bourgeois de Vondervotteimittiss!
+
+Pour parler nettement, le gredin avait, en dépit de son ricanement, un
+audacieux et sinistre caractère dans la physionomie; et, pendant qu'il
+galopait tout droit vers le village, l'aspect bizarrement tronqué de ses
+escarpins suffit pour éveiller maints soupçons; et plus d'un bourgeois
+qui le contempla ce jour-là aurait donné quelque chose pour jeter un
+coup d'oeil sous le mouchoir de batiste blanche qui pendait d'une façon
+si irritante de la poche de son habit à queue d'hirondelle. Mais ce qui
+occasionna principalement une juste indignation fut que ce misérable
+freluquet, tout en brodant tantôt un fandango, tantôt une pirouette,
+n'était nullement _réglé_ dans sa danse, et ne possédait pas la plus
+vague notion de ce qu'on appelle aller en mesure[7].
+
+Cependant, le bon peuple du bourg n'avait pas encore eu le temps
+d'ouvrir ses yeux tout grands, quand, juste une demi-minute avant midi,
+le gueux s'élança, comme je vous le dis, droit au milieu de ces braves
+gens, fit ici un chassé, là un balancé; puis, après une pirouette et un
+pas de zéphyr, partit comme à pigeon-vole vers le beffroi de la Maison
+de Ville, où le gardien de l'horloge stupéfait fumait dans une attitude
+de dignité et d'effroi. Mais le petit garnement l'empoigna tout d'abord
+par le nez, le lui secoua et le lui tira, lui flanqua son gros claque
+sur la tête, le lui enfonça par-dessus les yeux et la bouche; puis,
+levant son gros violon le battit avec, si longtemps et si vigoureusement
+que,--vu que le gardien était si ballonné, et le violon si vaste et si
+creux,--vous auriez juré que tout un régiment de grosses caisses battait
+le rantamplan du diable dans le beffroi de clocher de
+Vondervotteimittiss.
+
+On ne sait pas à quel acte désespéré de vengeance cette attaque
+révoltante aurait pu pousser les habitants, n'était ce fait
+très-important qu'il manquait une demi-seconde pour qu'il fût midi. La
+cloche allait sonner, et c'était une affaire d'absolue et supérieure
+nécessité que chacun eût l'oeil à sa montre. Il était évident toutefois
+que, juste en ce moment, le gaillard fourré dans le clocher en avait à
+la cloche et se mêlait de ce qui ne le regardait pas. Mais, comme elle
+commençait à sonner, personne n'avait le temps de surveiller les
+manoeuvres du traître, car chacun était tout oreilles pour compter les
+coups.
+
+--Un!--dit la cloche.
+
+--Hine!--répliqua chaque vieux petit monsieur de Vondervotteimittiss
+dans chaque fauteuil à fond de cuir.--Hine!--dit sa montre; hine!--dit
+la montre de sa _phâme_, et--hine!--dirent les montres des garçons et
+les petits joujoux dorés pendus aux queues du chat et du cochon.
+
+--Deux!--continua la grosse cloche; et
+
+--Teusse!--répétèrent tous les échos mécaniques.
+
+--Trois! quatre! cinq! six! sept! huit! neuf! dix!--dit la cloche.
+
+--Droisse! gâdre! zingue! zisse! zedde! vitte! neff! tisse!--répondirent
+les autres.
+
+--Onze!--dit la grosse.
+
+--Honsse!--approuva tout le petit personnel de l'horlogerie inférieure.
+
+--Douze!--dit la cloche.
+
+--Tousse!--répondirent-ils, tous parfaitement édifiés et laissant tomber
+leurs voix en cadence.
+
+--Et il aître miti, tonc!--dirent tous les vieux petits messieurs,
+rempochant leurs montres. Mais la grosse cloche n'en avait pas encore
+fini avec eux.
+
+--TREIZE!--dit-elle.
+
+--Tarteifle!--anhélèrent tous les vieux petits messieurs, devenant pâles
+et laissant tomber leurs pipes de leurs bouches et leurs jambes droites
+de dessus leurs genoux gauches.
+
+--Tarteifle!--gémirent-ils,--Draisse! Draisse!!
+
+--Mein Gott, il aître draisse heires!!!
+
+Dois-je essayer de décrire la terrible scène qui s'ensuivit? Tout
+Vondervotteimittiss éclata d'un seul coup en un lamentable tumulte.
+
+--Qu'arrife-d'-il tonc à mon phandre?--glapirent tous les petits
+garçons,--ch'ai vaim tébouis hine heire.
+
+--Qu'arrife-d'-il tonc à mes joux?--crièrent toutes les _phâmes_;--ils
+toiffent aître en pouillie tébouis hine heire!
+
+--Qu'arrife-d'-il tonc à mon bibe?--jurèrent tous les vieux petits
+messieurs,--donnerre et églairs! il toit aître édeint tébouis hine
+heire!
+
+Et ils rebourrèrent leurs pipes en grande rage, et, s'enfonçant dans
+leurs fauteuils, ils soufflèrent si vite et si férocement que toute la
+vallée fut immédiatement encombrée d'un impénétrable nuage.
+
+Cependant, les choux tournaient tous au rouge pourpre et il semblait que
+le vieux Diable lui-même eût pris possession de tout ce qui avait forme
+d'horloge. Les pendules sculptées sur les meubles se prenaient à danser
+comme si elles étaient ensorcelées, pendant que celles qui étaient sur
+les cheminées pouvaient à peine se contenir dans leur fureur, et
+s'acharnaient dans une si opiniâtre sonnerie de:
+Draisse!--Draisse!--Draisse!--et dans un tel trémoussement et remuement
+de leurs balanciers, que c'était réellement épouvantable à
+voir.--Mais--pire que tout,--les chats et les cochons ne pouvaient plus
+endurer l'inconduite des petites montres à répétition attachées à leurs
+queues, et ils le faisaient bien voir en détalant tous vers la
+place,--égratignant et farfouillant,--criant et hurlant,--affreux sabbat
+de miaulements et de grognements!--et s'élançant à la figure des gens,
+et se fourrant sous les cotillons, et créant le plus épouvantable
+charivari et la plus hideuse confusion qu'il soit possible à une
+personne raisonnable d'imaginer. Et le misérable petit vaurien installé
+dans le clocher faisait évidemment tout son possible pour rendre les
+choses encore plus navrantes. On a pu de temps à autre apercevoir le
+scélérat à travers la fumée. Il était toujours là, dans le beffroi,
+assis sur l'homme du beffroi, qui gisait à plat sur le dos. Dans ses
+dents, l'infâme tenait la corde de la cloche, qu'il secouait
+incessamment, de droite et de gauche, avec sa tête, faisant un tel
+vacarme que mes oreilles en tintent encore, rien que d'y penser. Sur ses
+genoux reposait l'énorme violon qu'il raclait, sans accord ni mesure,
+avec les deux mains, faisant affreusement semblant--l'infâme
+paillasse!--de jouer l'air de Judy O'Flannagan et Paddy O'Rafferty!
+
+Les affaires étant dans ce misérable état, de dégoût je quittai la
+place, et maintenant je fais un appel à tous les amants de l'heure
+exacte et de la fine choucroute. Marchons en masse sur le bourg, et
+restaurons l'ancien ordre de choses à Vondervotteimittiss en précipitant
+ce petit drôle du clocher.
+
+
+
+
+LIONNERIE
+
+ _Tout le populaire se dressa_
+ _Sur ses dix doigts de pied dans un étrange ébahissement._
+ L'ÉVÊQUE HALL.--_Satires_.
+
+
+Je suis,--c'est-à-dire _j'étais_ un grand homme; mais je ne suis ni
+l'auteur du _Junius_, ni l'homme au masque de fer; car mon nom est, je
+crois, Robert Jones, et je suis né quelque part dans la cité de
+Fum-Fudge.
+
+La première action de ma vie fut d'empoigner mon nez à deux mains. Ma
+mère vit cela et m'appela un génie;--mon père pleura de joie et me fit
+cadeau d'un traité de nosologie. Je le possédais à fond avant de porter
+des culottes.
+
+Je commençai dès lors à pressentir ma voie dans la science, et je
+compris bientôt que tout homme, pourvu qu'il ait un nez suffisamment
+marquant, peut, en se laissant conduire par lui, arriver à la dignité de
+Lion. Mais mon attention ne se confina pas dans les pures théories.
+Chaque matin, je tirais deux fois ma trompe, et j'avalai une
+demi-douzaine de petits verres.
+
+Quand je fus arrivé à ma majorité, mon père me demanda un jour si je
+voulais le suivre dans son cabinet.
+
+--Mon fils,--dit-il quand nous fûmes assis,--quel est le but principal
+de votre existence?
+
+--Mon père,--répondis-je,--c'est l'étude de la nosologie.
+
+--Et qu'est-ce que la nosologie, Robert?
+
+--Monsieur,--dis-je,--c'est la Science des Nez[8].
+
+--Et pouvez-vous me dire,--demanda-t-il,--quel est le sens du mot nez?
+
+--Un nez, mon père,--répliquai-je en baissant le ton,--a été défini
+diversement par un millier d'auteurs. (Ici, je tirai ma montre.) Il est
+maintenant midi, ou peu s'en faut,--nous avons donc le temps, d'ici à
+minuit, de les passer tous en revue. Je commence donc:--Le nez, suivant
+Bartholinus, est cette protubérance,--cette bosse,--cette
+excroissance,--cette...
+
+--Cela va bien, Robert,--interrompit le bon vieux gentleman.--Je suis
+foudroyé par l'immensité de vos connaissances,--positivement je le
+suis,--oui, sur mon âme! (Ici, il ferma les yeux et posa la main sur son
+coeur.) Approchez! (Puis il me prit par le bras.) Votre éducation peut
+être considérée maintenant comme achevée,--il est grandement temps que
+vous vous poussiez dans le monde,--et vous n'avez rien de mieux à faire
+que de suivre simplement votre nez. Ainsi--ainsi... (alors, il me
+conduisit à coups de pied tout le long des escaliers jusqu'à la porte),
+ainsi sortez de chez moi, et que Dieu vous assiste!
+
+Comme je sentais en moi _l'afflatus_ divin, je considérai cet accident
+presque comme un bonheur. Je jugeai que l'avis paternel était bon. Je
+résolus de suivre mon nez. Je le tirai tout d'abord deux ou trois fois,
+et j'écrivis incontinent une brochure sur la nosologie.
+
+Tout Fum-Fudge fut sens dessus dessous.
+
+--Étonnant génie!--dit le _Quarterly_.
+
+--Admirable physiologiste!--dit le _Westminster_.
+
+--Habile gaillard!--dit le _Foreign_.
+
+--Bel écrivain!--dit l'_Edinburgh_.
+
+--Profond penseur!--dit le _Dublin_.
+
+--Grand homme!--dit Bentley.
+
+--Âme divine!--dit Fraser.
+
+--Un des nôtres!--dit Blackwood.
+
+--Qui peut-il être?--dit mistress Bas-Bleu.
+
+--Que peut-il être?--dit la grosse miss Bas-Bleu.
+
+--Où peut-il être?--dit la petite miss Bas-Bleu.
+
+Mais je n'accordai aucune attention à toute cette populace,--j'allai
+tout droit à l'atelier d'un artiste.
+
+La duchesse de Dieu-me-Bénisse posait pour son portrait; le marquis de
+Tel-et-Tel tenait le caniche de la duchesse; le comte de
+Choses-et-d'Autres jouait avec le flacon de sels de la dame et Son
+Altesse Royale de _Noli-me-Tangere_ se penchait sur le dos de son
+fauteuil.
+
+Je m'approchai de l'artiste, et je dressai mon nez.
+
+--Oh! très-beau!--soupira Sa Grâce.
+
+--Oh! au secours!--bégaya le marquis.
+
+--Oh! choquant!--murmura le comte.
+
+--Oh! abominable!--grogna Son Altesse Royale.
+
+--Combien en voulez-vous?--demanda l'artiste.
+
+--De son _nez_?--s'écria Sa Grâce.
+
+--Mille livres,--dis-je, en m'asseyant.
+
+--Mille livres?--demanda l'artiste, d'un air rêveur.
+
+--Mille livres,--dis-je.
+
+--C'est très-beau!--dit-il, en extase.
+
+--C'est mille livres,--dis-je.
+
+--Le garantissez-vous?--demanda-t-il, en tournant le nez vers le jour.
+
+--Je le garantis,--dis-je en le mouchant vigoureusement.
+
+--Est-ce bien un original?--demanda-t-il, en le touchant avec respect.
+
+--Hein?--dis-je, en le tortillant de côté.
+
+--Il n'en a pas été fait de copie?--demanda-t-il, en l'étudiant au
+microscope.
+
+--Jamais!--dis-je, en le redressant.
+
+--Admirable!--s'écria-t-il tout étourdi par la beauté de la manoeuvre.
+
+--Mille livres,--dis-je.
+
+--_Mille_ livres?--dit-il.
+
+--Précisément,--dis-je.
+
+--Mille _livres_?--dit-il.
+
+--Juste,--dis-je.
+
+--Vous les aurez,--dit-il;--quel morceau capital!
+
+Il me fit immédiatement un billet, et prit un croquis de mon nez. Je
+louai un appartement dans _Jermyn street_, et j'adressai à Sa Majesté la
+quatre-vingt-dix-neuvième édition de ma _Nosologie_, avec un portrait de
+la trompe.
+
+Le prince de Galles, ce mauvais petit libertin, m'invita à dîner.
+
+Nous étions tous Lions et gens du meilleur ton.
+
+Il y avait là un néo-platonicien. Il cita Porphyre, Jamblique, Plotin,
+Proclus, Hiéroclès, Maxime de Tyr, et Syrianus.
+
+Il y avait un professeur de perfectibilité humaine. Il cita Turgot,
+Price, Priestley, Condorcet, de Staël, et l'_Ambitious Student in Ill
+Health_.
+
+Il y avait sir Positif Paradoxe. Il remarqua que tous les fous étaient
+philosophes, et que tous les philosophes étaient fous.
+
+Il y avait Æsthéticus Ethix. Il parla de feu, d'unité et d'atomes; d'âme
+double et préexistante; d'affinité et d'antipathie; d'intelligence
+primitive et d'homoeomérie.
+
+Il y avait Théologos Théologie. Il bavarda sur Eusèbe et Arius; sur
+l'hérésie et le Concile de Nicée; sur le Puseyisme et le
+Consubstantialisme; sur Homoousios et Homoiousios.
+
+Il y avait Fricassée, du Rocher de Cancale. Il parla de langue _à
+l'écarlate_, de choux-fleurs à la sauce _veloutée_, de veau à la
+Sainte-Ménehould, de marinade à la Saint-Florentin, et de gelées
+d'orange _en mosaïque_.
+
+Il y avait Bibulus O'Bumper. Il dit son mot sur le latour et le
+markbrünnen, sur le champagne mousseux et le chambertin, sur le
+richebourg et le saint-georges, sur le haut-brion, le léoville et le
+médoc, sur le barsac et le preignac, sur le graves, sur le sauterne, sur
+le laffite et sur le saint-péray. Il hocha la tête à l'endroit du
+clos-vougeot, et se vanta de distinguer, les yeux fermés, le xérès de
+l'amontillado.
+
+Il y avait il signor Tintotintino de Florence. Il expliqua Cimabuë,
+Arpino, Carpaccio et Agostino; il parla des ténèbres du Caravage, de la
+suavité de l'Albane, du coloris du Titien, des vastes commères de Rubens
+et des polissonneries de Jean Steen.
+
+Il y avait le recteur de l'université de Fum-Fudge. Il émit cette
+opinion que la lune s'appelait Bendis en Thrace, Bubastis en Égypte,
+Diane à Rome, et Artémis en Grèce.
+
+Il y avait un Grand Turc de Stamboul. Il ne pouvait s'empêcher de croire
+que les anges étaient des chevaux, des coqs et des taureaux; qu'il
+existait dans le sixième ciel quelqu'un qui avait soixante et dix mille
+têtes, et que la terre était supportée par une vache bleu de ciel ornée
+d'un nombre incalculable de cornes vertes.
+
+Il y avait Delphinus Polyglotte. Il nous dit ce qu'étaient devenus les
+quatre-vingt-trois tragédies perdues d'Eschyle, les cinquante-quatre
+oraisons d'Isæus, les trois cent quatre-vingt-onze discours de Lysias,
+les cent quatre-vingts traités de Théophraste, le huitième livre des
+sections coniques d'Apollonius, les hymnes et dithyrambes de Pindare et
+les quarante-cinq tragédies d'Homère le Jeune.
+
+Il y avait Ferdinand Fitz-Fossillus Feldspar. Il nous renseigna sur les
+feux souterrains et les couches tertiaires; sur les aériformes, les
+fluidiformes et les solidiformes; sur le quartz et la marne; sur le
+schiste et le schorl; sur le gypse et le trapp; sur le talc et le
+calcaire; sur la blende et la horn-blende; sur le mica-schiste et le
+poudingue; sur le cyanite et le lépidolithe; sur l'hæmatite et la
+trémolite; sur l'antimoine et la calcédoine, sur le manganèse et sur
+tout ce qu'il vous plaira.
+
+Il y avait MOI. Je parlai de moi,--de moi, de moi, et de moi;--de
+nosologie, de ma brochure et de moi. Je dressai mon nez, et je parlai de
+moi.
+
+--Heureux homme! homme miraculeux!--dit le Prince.
+
+--Superbe!--dirent les convives; et, le matin qui suivit, Sa Grâce de
+Dieu-me-Bénisse me fit une visite.
+
+--Viendrez-vous à Almack, mignonne créature?--dit-elle, en me donnant
+une petite tape sous le menton.
+
+--Oui, sur mon honneur!--dis-je.
+
+--Avec tout votre nez, sans exception?--demanda-t-elle.
+
+--Aussi vrai que je vis,--répliquai-je.
+
+--Voici donc une carte d'invitation, bel ange. Dirai-je que vous
+viendrez?
+
+--Chère duchesse, de tout mon coeur!
+
+--Qui vous parle de votre coeur!--mais avec votre nez, avec tout votre
+nez, n'est-ce pas?
+
+--Pas un brin de moins, mon amour,--dis-je.--Je le tortillai donc une ou
+deux fois, et je me rendis à Almack.
+
+Les salons étaient pleins à étouffer.
+
+--Il arrive!--dit quelqu'un sur l'escalier.
+
+--Il arrive!--dit un autre un peu plus haut.
+
+--Il arrive!--dit un autre encore un peu plus haut.
+
+--Il est arrivé!--s'écria la duchesse;--il est arrivé, le petit
+amour!--Et, s'emparant fortement de moi avec ses deux mains, elle me
+baisa trois fois sur le nez.
+
+Une sensation marquée parcourut immédiatement l'assemblée.
+
+--_Diavolo_!--cria le comte de Capricornutti.
+
+--_Dios guarda_!--murmura don Stiletto.
+
+--_Mille tonnerres_!--jura le prince de Grenouille.
+
+--_Mille tiaples_!--grogna l'électeur de Bluddennuff.
+
+Cela ne pouvait pas passer ainsi. Je me fâchai. Je me tournai
+brusquement vers Bluddennuff.
+
+--Monsieur!--lui dis-je,--vous êtes un babouin.
+
+--Monsieur!--répliqua-t-il après une pause,--_Donnerre et églairs!_
+
+Je n'en demandais pas davantage. Nous échangeâmes nos cartes. À
+Chalk-Farm, le lendemain matin, je lui abattis le nez,--et puis je me
+présentai chez mes amis.
+
+--Bête!--dit le premier.
+
+--Sot!--dit le second.
+
+--Butor!--dit le troisième.
+
+--Âne!--dit le quatrième.
+
+--Benêt!--dit le cinquième.
+
+--Nigaud!--dit le sixième.
+
+--Sortez!--dit le septième.
+
+Je me sentis très-mortifié de tout cela, et j'allai voir mon père.
+
+--Mon père,--lui demandai-je,--quel est le but principal de mon
+existence?
+
+--Mon fils,--répliqua-t-il,--c'est toujours l'étude de la nosologie;
+mais, en frappant l'électeur au nez, vous avez dépassé votre but. Vous
+avez un fort beau nez, c'est vrai; mais Bluddennuff n'en a plus. Vous
+êtes sifflé, et il est devenu le héros du jour. Je vous accorde que,
+dans Fum-Fudge, la grandeur d'un lion est proportionnée à la dimension
+de sa trompe;--mais, bonté divine! il n'y a pas de rivalité possible
+avec un lion qui n'en a pas du tout.
+
+
+
+
+QUATRE BÊTES EN UNE
+
+L'HOMME-CAMÉLÉOPARD
+
+ _Chacun a ses vertus._
+ Crébillon.--_Xerxès_.
+
+
+Antiochus Épiphanes est généralement considéré comme le Gog du prophète
+Ézéchiel. Cet honneur toutefois revient plus naturellement à Cambyse, le
+fils de Cyrus. Et d'ailleurs, le caractère du monarque syrien n'a
+vraiment aucun besoin d'enjolivures supplémentaires. Son avènement au
+trône, ou plutôt son usurpation de la souveraineté, cent soixante et
+onze ans avant la venue du Christ; sa tentative pour piller le temple de
+Diane à Éphèse; son implacable inimitié contre les Juifs; la violation
+du saint des saints, et sa mort misérable à Taba, après un règne
+tumultueux de onze ans, sont des circonstances d'une nature saillante,
+et qui ont dû généralement attirer l'attention des historiens de son
+temps, plus que les impies, lâches, cruels, absurdes et fantasques
+exploits qu'il faut ajouter pour faire le total de sa vie privée et de
+sa réputation.
+
+ * * * * *
+
+Supposons, gracieux lecteur, que nous sommes en l'an du monde trois mil
+huit cent trente, et, pour quelques minutes, transportés dans le plus
+fantastique des habitacles humains, dans la remarquable cité d'Antioche.
+Il est certain qu'il y avait en Syrie et dans d'autres contrées seize
+villes de ce nom, sans compter celle dont nous avons spécialement à nous
+occuper. Mais _la nôtre_ est celle qu'on appelait Antiochia Épidaphné, à
+cause qu'elle était tout proche du petit village de Daphné, où s'élevait
+un temple consacré à cette divinité. Elle fut bâtie (bien que la chose
+soit controversée) par Séleucus Nicator, le premier roi du pays après
+Alexandre le Grand, en mémoire de son père Antiochus, et devint
+immédiatement la capitale de la monarchie syrienne. Dans les temps
+prospères de l'empire romain, elle était la résidence ordinaire du
+préfet des provinces orientales; et plusieurs empereurs de la cité-reine
+(parmi lesquels peuvent être mentionnés spécialement Vérus et Valens), y
+passèrent la plus grande partie de leur vie. Mais je m'aperçois que nous
+sommes arrivés à la ville. Montons sur cette plate-forme, et jetons nos
+yeux sur la ville et le pays circonvoisin.
+
+--Quelle est cette large et rapide rivière qui se fraye un passage
+accidenté d'innombrables cascades à travers le chaos des montagnes, et
+enfin à travers le chaos des constructions?
+
+--C'est l'Oronte, et c'est la seule eau qu'on aperçoive, à l'exception
+de la Méditerranée, qui s'étend comme un vaste miroir jusqu'à douze
+milles environ vers le sud. Tout le monde a vu la Méditerranée; mais,
+permettez-moi de vous le dire, très-peu de gens ont joui du coup d'oeil
+d'Antioche;--très-peu de ceux-là, veux-je dire, qui, comme vous et moi,
+ont eu en même temps le bénéfice d'une éducation moderne. Ainsi laissez
+là la mer, et portez toute votre attention sur cette masse de maisons
+qui s'étend à nos pieds. Vous vous rappellerez que nous sommes en l'an
+du monde trois mil huit cent trente. Si c'était plus tard,--si c'était,
+par exemple en l'an de Notre-Seigneur mil huit cent quarante-cinq, nous
+serions privés de cet extraordinaire spectacle. Au dix-neuvième siècle,
+Antioche est--c'est-à-dire Antioche _sera_ dans un lamentable état de
+délabrement. D'ici là, Antioche aura été complètement détruite à trois
+époques différentes par trois tremblements de terre successifs. À vrai
+dire, le peu qui restera de sa première condition se trouvera dans un
+tel état de désolation et de ruine, que le patriarche aura transporté
+alors sa résidence à Damas. C'est bien. Je vois que vous suivez mon
+conseil et que vous mettez votre temps à profit pour inspecter les
+lieux, pour
+
+ _...rassasier vos yeux_
+ _Des souvenirs et des objets fameux_
+ _Qui font la grande gloire de cette cité._
+
+Je vous demande pardon; j'avais oublié que Shakespeare ne fleurira pas
+avant dix-sept cent cinquante ans. Mais l'aspect d'Épidaphné ne
+justifie-t-il pas cette épithète de _fantastique_ que je lui ai donnée?
+
+--Elle est bien fortifiée; à cet égard elle doit autant à la nature qu'à
+l'art.
+
+--Très-juste.
+
+--Il y a une quantité prodigieuse d'imposants palais.
+
+--En effet.
+
+--Et les temples nombreux, somptueux, magnifiques, peuvent soutenir la
+comparaison avec les plus célèbres de l'antiquité.
+
+--Je dois reconnaître tout cela. Cependant il y a une infinité de huttes
+de bousillage et d'abominables baraques. Il nous faut bien constater une
+merveilleuse abondance d'ordures dans tous les ruisseaux; et, n'était la
+toute-puissante fumée de l'encens idolâtre, à coup sûr nous trouverions
+une intolérable puanteur. Vîtes-vous jamais des rues si
+insupportablement étroites, ou des maisons si miraculeusement hautes?
+Quelle noirceur leurs ombres jettent sur le sol! Il est heureux que les
+lampes suspendues dans ces interminables colonnades restent allumées
+toute la journée; autrement nous aurions ici les ténèbres de l'Égypte au
+temps de sa désolation.
+
+--C'est certainement un étrange lieu! Que signifie ce singulier
+bâtiment, là-bas? Regardez! il domine tous les autres et s'étend au loin
+à l'est de celui que je crois être le palais du roi!
+
+--C'est le nouveau Temple du Soleil, qui est adoré en Syrie sous le nom
+d'Elah Gabalah. Plus tard, un très-fameux empereur romain instituera ce
+culte dans Rome et en tirera son surnom, Heliogabalus. J'ose vous
+affirmer que la vue de la divinité de ce temple vous plairait fort. Vous
+n'avez pas besoin de regarder au ciel; sa majesté le Soleil n'est pas
+là,--du moins le Soleil adoré par les Syriens. Cette déité se trouve
+dans l'intérieur du bâtiment situé là-bas. Elle est adorée sous la forme
+d'un large pilier de pierre, dont le sommet se termine en un cône ou
+_pyramide_, par quoi est signifié le _pyr_, le Feu.
+
+--Écoutez!--regardez!--Quels peuvent être ces ridicules êtres, à moitié
+nus, à faces peintes, qui s'adressent à la canaille avec force gestes et
+vociférations?
+
+--Quelques-uns, en petit nombre, sont des saltimbanques; d'autres
+appartiennent plus particulièrement à la race des philosophes. La
+plupart, toutefois,--spécialement ceux qui travaillent la populace à
+coups de bâton,--sont les principaux courtisans du palais, qui
+exécutent, comme c'est leur devoir, quelque excellente drôlerie de
+l'invention du Roi.
+
+--Mais voilà du nouveau! Ciel! la ville fourmille de bêtes féroces! Quel
+terrible spectacle!--quelle dangereuse singularité!
+
+--Terrible, si vous voulez, mais pas le moins du monde dangereuse.
+Chaque animal, si vous voulez vous donner la peine d'observer, marche
+tranquillement derrière son maître. Quelques-uns, sans doute, sont menés
+avec une corde autour du cou, mais ce sont principalement les espèces
+plus petites ou plus timides. Le lion, le tigre et le léopard sont
+entièrement libres. Ils ont été formés à leur présente profession sans
+aucune difficulté, et suivent leurs propriétaires respectifs en manière
+de _valets de chambre_. Il est vrai qu'il y a des cas où la Nature
+revendique son empire usurpé;--mais un héraut d'armes dévoré, un taureau
+sacré étranglé, sont des circonstances beaucoup trop vulgaires pour
+faire sensation dans Épidaphné.
+
+--Mais quel extraordinaire tumulte entends-je? À coup sûr, voilà un
+grand bruit, même pour Antioche! Cela dénote quelque incident d'un
+intérêt inusité.
+
+--Oui, indubitablement. Le Roi a ordonné quelque nouveau
+spectacle,--quelque exhibition de gladiateurs à l'Hippodrome,--ou
+peut-être le massacre des prisonniers Scythes,--ou l'incendie de son
+nouveau palais,--ou la démolition de quelque temple superbe,--ou bien,
+ma foi, un beau feu de joie de quelques Juifs. Le vacarme augmente. Des
+éclats d'hilarité montent vers le ciel. L'air est déchiré par les
+instruments à vent et par la clameur d'un million de gosiers.
+Descendons, pour l'amour de la joie, et voyons ce qui se passe. Par
+ici,--prenez garde! Nous sommes ici dans la rue principale, qu'on
+appelle la rue de Timarchus. Cette mer de populace arrive de ce côté, et
+il nous sera difficile de remonter le courant. Elle se répand à travers
+l'avenue d'Héraclides, qui part directement du palais;--ainsi le Roi
+fait très-probablement partie de la bande. Oui,--j'entends les cris du
+héraut qui proclame sa venue dans la pompeuse phraséologie de l'Orient.
+Nous aurons le coup d'oeil de sa personne quand il passera devant le
+temple d'Ashimah. Mettons-nous à l'abri dans le vestibule du sanctuaire;
+il sera ici tout à l'heure. Pendant ce temps-là considérons cette
+figure. Qu'est-ce? Oh! c'est le dieu Ashimah en personne. Vous voyez
+bien que ce n'est ni un agneau, ni un bouc, ni un satyre; il n'a guère
+plus de ressemblance avec le Pan des Arcadiens. Et cependant tous ces
+caractères ont été,--pardon!--_seront_ attribués par les érudits des
+siècles futurs à l'Ashimah des Syriens. Mettez vos lunettes, et
+dites-moi ce que c'est. Qu'est-ce?
+
+--Dieu me pardonne! c'est un singe!
+
+--Oui, vraiment!--un babouin,--mais pas le moins du monde une déité. Son
+nom est une dérivation du grec _Simia_;--quels terribles sots que les
+antiquaires! Mais voyez!--voyez là-bas courir ce petit polisson en
+guenilles. Où va-t-il? que braille-t-il? que dit-il? Oh! il dit que le
+Roi arrive en triomphe; qu'il est dans son costume des grands jours;
+qu'il vient, à l'instant même, de mettre à mort, de sa propre main,
+mille prisonniers israélites enchaînés! Pour cet exploit, le petit
+misérable le porte aux nues! Attention! voici venir une troupe de gens
+tous semblablement attifés. Ils ont fait un hymne latin sur la vaillance
+du roi, et le chantent en marchant:
+
+_Mille, mille, mille,_
+_Mille, mille, mille_
+_Decollavimus, unus homo!_
+_Mille, mille, mille, mille decollavimus!_
+_Mille, mille, mille!_
+_Vivat qui mille, mille occidit!_
+_Tantum vini habet nemo_
+_Quantum sanguinis effudit_[9].
+
+Ce qui peut être ainsi paraphrasé:
+
+_Mille, mille, mille,_
+_Mille, mille, mille,_
+_Avec un seul guerrier, nous en avons égorgé mille!_
+_Mille, mille, mille, mille,_
+_Chantons mille à jamais!_
+_Hurrah!--Chantons_
+_Longue vie à notre Roi,_
+_Qui a abattu mille hommes si joliment!_
+_Hurrah!--Crions à tue-tête_
+_Qu'il nous a donné une plus copieuse_
+_Vendange de sang_
+_Que tout le vin que peut fournir la Syrie!_
+
+--Entendez-vous cette fanfare de trompettes?
+
+--Oui,--le Roi arrive! Voyez! le peuple est pantelant d'admiration et
+lève les yeux au ciel dans son respectueux attendrissement! Il
+arrive!--il arrive!--le voilà!
+
+--Qui?--où?--le Roi!--Je ne le vois pas;--je vous jure que je ne
+l'aperçois pas.
+
+--Il faut que vous soyez aveugle.
+
+--C'est bien possible. Toujours est-il que je ne vois qu'une foule
+tumultueuse d'idiots et de fous qui s'empressent de se prosterner devant
+un gigantesque caméléopard, et qui s'évertuent à déposer un baiser sur
+le sabot de l'animal. Voyez! la bête vient justement de cogner rudement
+quelqu'un de la populace,--ah! encore un autre,--et un autre,--et un
+autre. En vérité, je ne puis m'empêcher d'admirer l'animal pour
+l'excellent usage qu'il fait de ses pieds.
+
+--Populace, en vérité!--mais ce sont les nobles et libres citoyens
+d'Épidaphné! _La bête_, avez-vous dit? prenez bien garde! si quelqu'un
+vous entendait. Ne voyez-vous pas que l'animal a une face d'homme? Mais,
+mon cher monsieur, ce caméléopard n'est autre qu'Antiochus
+Épiphanes,--Antiochus l'Illustre, Roi de Syrie, et le plus puissant de
+tous les autocrates de l'Orient! Il est vrai qu'on le décore quelquefois
+du nom d'Antiochus Épimanes,--Antiochus le Fou,--mais c'est à cause que
+tout le monde n'est pas capable d'apprécier ses mérites. Il est bien
+certain que, pour le moment, il est enfermé dans la peau d'une bête, et
+qu'il fait de son mieux pour jouer le rôle d'un caméléopard; mais c'est
+à dessein de mieux soutenir sa dignité comme Roi. D'ailleurs le monarque
+est d'une stature gigantesque, et l'habit, conséquemment, ne lui va pas
+mal et n'est pas trop grand. Nous pouvons toutefois supposer que,
+n'était une circonstance solennelle, il ne s'en serait pas revêtu.
+Ainsi, voici un cas,--convenez-en,--le massacre d'un millier de Juifs!
+Avec quelle prodigieuse dignité le monarque se promène sur ses quatre
+pattes! Sa queue, comme vous voyez, est tenue en l'air par ses deux
+principales concubines, Elliné et Argélaïs; et tout son extérieur serait
+excessivement prévenant, n'étaient la protubérance de ses yeux, qui lui
+sortiront certainement de la tête, et la couleur étrange de sa face, qui
+est devenue quelque chose d'innommable par suite de la quantité de vin
+qu'il a engloutie. Suivons-le à l'Hippodrome, où il se dirige, et
+écoutons le chant de triomphe qu'il commence à entonner lui-même:
+
+_Qui est roi, si ce n'est Épiphanes?_
+
+_Dites,--le savez-vous?_
+
+_Qui est roi, si ce n'est Épiphanes?_
+
+_Bravo!--bravo!_
+
+_Il n'y a pas d'autre roi qu'Épiphanes,_
+
+_Non,--pas d'autre!_
+
+_Ainsi jetez à bas les temples_
+
+_Et éteignez le soleil!_
+
+Bien et bravement chanté! La populace le salue _Prince des Poëtes_ et
+_Gloire de l'Orient_, puis Délices _de l'Univers_, enfin le plus
+_Étonnant des Caméléopards_. Ils lui font _bisser_ son chef-d'oeuvre,
+et--entendez-vous?--il le recommence. Quand il arrivera à l'Hippodrome,
+il recevra la couronne poétique, comme avant-goût de sa victoire aux
+prochains Jeux Olympiques.
+
+--Mais, bon Jupiter! que se passe-t-il dans la foule derrière nous?
+
+--Derrière nous, avez-vous dit?--Oh! oh!--je comprends. Mon ami, il est
+heureux que vous ayez parlé à temps. Mettons-nous en lieu sûr, et le
+plus vite possible. Ici!--réfugions-nous sous l'arche de cet aqueduc, et
+je vous expliquerai l'origine de cette agitation. Cela a mal tourné,
+comme je l'avais pressenti. Le singulier aspect de ce caméléopard avec
+sa tête d'homme, a, il faut croire, choqué les idées de logique et
+d'harmonie acceptées par les animaux sauvages domestiques dans la ville.
+Il en est résulté une émeute; et, comme il arrive toujours en pareil
+cas, tous les efforts humains pour réprimer le mouvement seront
+impuissants. Quelques Syriens ont déjà été dévorés; mais les patriotes à
+quatre pattes semblent être d'un accord unanime pour manger le
+caméléopard. Le _Prince des Poëtes_ s'est donc dressé sur ses pattes de
+derrière, car il s'agit de sa vie. Ses courtisans l'ont laissé en plan,
+et ses concubines ont suivi un si excellent exemple. _Délices de
+l'Univers_, tu es dans une triste passe! _Gloire de l'Orient_, tu es en
+danger d'être croqué! Ainsi, ne regarde pas si piteusement ta queue;
+elle traînera indubitablement dans la crotte; à cela il n'y a pas de
+remède. Ne regarde donc pas derrière toi, et ne t'occupe pas de son
+inévitable déshonneur; mais prends courage, joue vigoureusement des
+jambes, et file vers l'Hippodrome! Souviens-toi que tu es Antiochus
+Épiphanes, Antiochus l'Illustre! et aussi le _Prince des Poëtes_, la
+_Gloire de l'Orient_, les _Délices de l'Univers_ et _le plus Étonnant
+des Caméléopards!_ Juste ciel! quelle puissance de vélocité tu déploies!
+La caution des jambes, la meilleure, tu la possèdes, celle-là! Cours,
+Prince!--Bravo! Épiphanes!--Tu vas bien, Caméléopard!--Glorieux
+Antiochus! Il court!--il bondit!--il vole! Comme un trait détaché par
+une catapulte il se rapproche de l'Hippodrome! Il bondit!--il crie!--il
+y est!--C'est heureux; car, ô _Gloire de l'Orient_, si tu avais mis une
+demi-seconde de plus à atteindre les portes de l'Amphithéâtre, il n'y
+aurait pas eu dans Épidaphné un seul petit ours qui n'eût grignoté sur
+ta carcasse.--Allons-nous-en,--partons,--car nos oreilles modernes sont
+trop délicates pour supporter l'immense vacarme qui va commencer en
+l'honneur de la délivrance du Roi!--Écoutez! il a déjà
+commencé--Voyez!--toute la ville est sens dessus dessous.
+
+--Voilà certainement la plus pompeuse cité de l'Orient! Quel
+fourmillement de peuple! quel pêle-mêle de tous les rangs et de tous les
+âges! quelle multiplicité de sectes et de nations! quelle variété de
+costumes! quelle Babel de langues! quels cris de bêtes! quel tintamarre
+d'instruments! quel tas de philosophes!
+
+--Venez, sauvons-nous!
+
+--Encore un moment; je vois un vaste remue-ménage dans l'Hippodrome;
+dites-moi, je vous en supplie, ce que cela signifie!
+
+--Cela?--oh! rien. Les nobles et libres citoyens d'Épidaphné étant,
+comme ils le déclarent, parfaitement satisfaits de la loyauté, de la
+bravoure, de la sagesse et de la divinité de leur Roi, et, de plus,
+ayant été témoins de sa récente agilité surhumaine, pensent qu'ils ne
+font que leur devoir en déposant sur son front (en surcroît du laurier
+poétique) une nouvelle couronne, prix de la course à pied,--couronne
+qu'il _faudra_ bien qu'il obtienne aux fêtes de la prochaine Olympiade,
+et que naturellement ils lui décernent aujourd'hui par avance.
+
+
+
+
+PETITE DISCUSSION AVEC UNE MOMIE
+
+
+Le _symposium_ de la soirée précédente avait un peu fatigué mes nerfs.
+J'avais une déplorable migraine et je tombais de sommeil. Au lieu de
+passer la soirée dehors, comme j'en avais le dessein, il me vint donc à
+l'esprit que je n'avais rien de plus sage à faire que de souper d'une
+bouchée, et de me mettre immédiatement au lit.
+
+Un _léger_ souper, naturellement. J'adore les rôties au fromage. En
+manger plus d'une livre à la fois, cela peut n'être pas toujours
+raisonnable. Toutefois, il ne peut pas y avoir d'objection matérielle au
+chiffre deux. Et, en réalité, entre deux et trois, il n'y a que la
+différence d'une simple unité. Je m'aventurai peut-être jusqu'à quatre.
+Ma femme tient pour cinq;--mais évidemment elle a confondu deux choses
+bien distinctes. Le nombre abstrait cinq, je suis disposé à l'admettre;
+mais, au point de vue concret, il se rapporte aux bouteilles de _Brown
+Stout_, sans l'assaisonnement duquel la rôtie au fromage est une chose à
+éviter.
+
+Ayant ainsi achevé un frugal repas, et mis mon bonnet de nuit avec la
+sereine espérance d'en jouir jusqu'au lendemain midi au moins, je plaçai
+ma tête sur l'oreiller, et grâce à une excellente conscience, je tombai
+immédiatement dans un profond sommeil.
+
+Mais quand les espérances de l'homme furent-elles remplies? Je n'avais
+peut-être pas achevé mon troisième ronflement, quand une furieuse
+sonnerie retentit à la porte de la rue, et puis d'impatients coups de
+marteau me réveillèrent en sursaut. Une minute après, et comme je me
+frottais encore les yeux, ma femme me fourra sous le nez un billet de
+mon vieil ami le docteur Ponnonner. Il me disait:
+
+«Venez me trouver et laissez tout, mon cher ami, aussitôt que vous aurez
+reçu ceci. Venez partager notre joie. À la fin, grâce à une opiniâtre
+diplomatie, j'ai arraché l'assentiment des directeurs du _City Museum_
+pour l'examen de ma momie,--vous savez de laquelle je veux parler. J'ai
+la permission de la démailloter, et même de l'ouvrir, si je le juge à
+propos. Quelques amis seulement, seront présents;--vous en êtes, cela va
+sans dire. La momie est présentement chez moi, et nous commencerons à la
+dérouler à onze heures de la nuit.
+
+Tout à vous,
+
+«Ponnonner.»
+
+Avant d'arriver à la signature, je m'aperçus que j'étais aussi éveillé
+qu'un homme peut désirer de l'être. Je sautai de mon lit dans un état de
+délire, bousculant tout ce qui me tombait sous la main; je m'habillai
+avec une prestesse vraiment miraculeuse, et je me dirigeai de toute ma
+vitesse vers la maison du docteur.
+
+Là, je trouvai réunie une société très-animée. On m'avait attendu avec
+beaucoup d'impatience; la momie était étendue sur la table à manger, et,
+au moment où j'entrai, l'examen était commencé.
+
+Cette momie était une des deux qui furent rapportées, il y a quelques
+années, par le capitaine Arthur Sabretash, un cousin de Ponnonner. Il
+les avait prises dans une tombe près d'Éleithias, dans les montagnes de
+la Libye, à une distance considérable au-dessus de Thèbes sur le Nil.
+Sur ce point, les caveaux, quoique moins magnifiques que les sépultures
+de Thèbes, sont d'un plus haut intérêt, en ce qu'ils offrent de plus
+nombreuses _illustrations_ de la vie privée des Égyptiens. La salle d'où
+avait été tiré notre échantillon passait pour très-riche en documents de
+cette nature;--les murs étaient complètement recouverts de peintures à
+fresque et de bas-reliefs; des statues, des vases et une mosaïque d'un
+dessin très-riche témoignaient de la puissante fortune des défunts.
+
+Cette rareté avait été déposée au _Museum_ exactement dans le même état
+où le capitaine Sabretash l'avait trouvée, c'est-à-dire qu'on avait
+laissé la bière intacte. Pendant huit ans, elle était restée ainsi
+exposée à la curiosité publique, quant à l'extérieur seulement. Nous
+avions donc la momie complète à notre disposition, et ceux qui savent
+combien il est rare de voir des antiquités arriver dans nos contrées
+sans être saccagées jugeront que nous avions de fortes raisons de nous
+féliciter de notre bonne fortune.
+
+En approchant de la table, je vis une grande boîte, ou caisse, longue
+d'environ sept pieds, large de trois pieds peut-être, et d'une
+profondeur de deux pieds et demi. Elle était oblongue,--mais pas en
+forme de bière. Nous supposâmes d'abord que la matière était du bois de
+sycomore; mais en l'entamant nous reconnûmes que c'était du carton, ou
+plus proprement, une pâte dure faite de papyrus. Elle était
+grossièrement décorée de peintures représentant des scènes funèbres et
+divers sujets lugubres, parmi lesquels serpentait un semis de caractères
+hiéroglyphiques, disposés en tous sens, qui signifiaient évidemment le
+nom du défunt. Par bonheur, M. Gliddon était de la partie, et il nous
+traduisit sans peine les signes, qui étaient simplement phonétiques et
+composaient le mot _Allamistakeo_.
+
+Nous eûmes quelque peine à ouvrir cette boîte sans l'endommager; mais,
+quand enfin nous y eûmes réussi, nous en trouvâmes une seconde, celle-ci
+en forme de bière, et d'une dimension beaucoup moins considérable que la
+caisse extérieure, mais lui ressemblant exactement sous tout autre
+rapport. L'intervalle entre les deux était comblé de résine, qui avait
+jusqu'à un certain point détérioré les couleurs de la boîte intérieure.
+
+Après avoir ouvert celle-ci,--ce que nous fîmes très-aisément,--nous
+arrivâmes à une troisième, également en forme de bière, et ne différant
+en rien de la seconde, si ce n'est par la matière, qui était du cèdre et
+exhalait l'odeur fortement aromatique qui caractérise ce bois. Entre la
+seconde et la troisième caisse, il n'y avait pas d'intervalle,--celle-ci
+s'adaptant exactement à celle-là.
+
+En défaisant la troisième caisse, nous découvrîmes enfin le corps, et
+nous l'enlevâmes. Nous nous attendions à le trouver enveloppé comme
+d'habitude de nombreux rubans, ou bandelettes de lin; mais, au lieu de
+cela, nous trouvâmes une espèce de gaine, faite de papyrus, et revêtue
+d'une couche de plâtre grossièrement peinte et dorée. Les peintures
+représentaient des sujets ayant trait aux divers devoirs supposés de
+l'âme et à sa présentation à différentes divinités, puis de nombreuses
+figures humaines identiques,--sans doute des portraits des personnes
+embaumées. De la tête aux pieds s'étendait une inscription columnaire,
+ou verticale, en _hiéroglyphes phonétiques_, donnant de nouveau le nom
+et les titres du défunt et les noms et les titres de ses parents.
+
+Autour du cou, que nous débarrassâmes du fourreau, était un collier de
+grains de verre cylindriques, de couleurs différentes, et disposés de
+manière à figurer des images de divinités, l'image du Scarabée, et
+d'autres, avec le globe ailé. La taille, dans sa partie la plus mince,
+était cerclée d'un collier ou ceinture semblable.
+
+Ayant enlevé le papyrus, nous trouvâmes les chairs parfaitement
+conservées, et sans aucune odeur sensible. La couleur était rougeâtre;
+la peau, ferme, lisse et brillante. Les dents et les cheveux
+paraissaient en bon état. Les yeux, à ce qu'il semblait, avaient été
+enlevés, et on leur avait substitué des yeux de verre, fort beaux et
+simulant merveilleusement la vie, sauf leur fixité un peu trop
+prononcée. Les doigts et les ongles étaient brillamment dorés.
+
+De la couleur rougeâtre de l'épiderme, M. Gliddon inféra que
+l'embaumement avait été pratiqué uniquement par l'asphalte; mais, ayant
+gratté la surface avec un instrument d'acier et jeté dans le feu les
+grains de poudre ainsi obtenus, nous sentîmes se dégager un parfum de
+camphre et d'autres gommes aromatiques.
+
+Nous visitâmes soigneusement le corps pour trouver les incisions
+habituelles par où on extrait les entrailles; mais, à notre grande
+surprise, nous n'en pûmes découvrir la trace. Aucune personne de la
+société ne savait alors qu'il n'est pas rare de trouver des momies
+entières et non incisées. Ordinairement, la cervelle se vidait par le
+nez; les intestins, par une incision dans le flanc; le corps était alors
+rasé, lavé et salé; on le laissait ainsi reposer quelques semaines, puis
+commençait, à proprement parler, l'opération de l'embaumement.
+
+Comme on ne pouvait trouver aucune trace d'ouverture, le docteur
+Ponnonner préparait ses instruments de dissection, quand je fis
+remarquer qu'il était déjà deux heures passées. Là-dessus, on s'accorda
+à renvoyer l'examen interne à la nuit suivante; et nous étions au moment
+de nous séparer, quand quelqu'un lança l'idée d'une ou deux expériences
+avec la pile de Volta.
+
+L'application de l'électricité à une momie vieille au moins de trois ou
+quatre mille ans était une idée, sinon très-sensée, du moins
+suffisamment originale, et nous la saisîmes au vol. Pour ce beau projet,
+dans lequel il entrait un dixième de sérieux et neuf bons dixièmes de
+plaisanterie, nous disposâmes une batterie dans le cabinet du docteur,
+et nous y transportâmes l'Égyptien.
+
+Ce ne fut pas sans beaucoup de peine que nous réussîmes à mettre à nu
+une partie du muscle temporal, qui semblait être d'une rigidité moins
+marmoréenne que le reste du corps, mais qui naturellement, comme nous
+nous y attendions bien, ne donna aucun indice de susceptibilité
+galvanique quand on le mit en contact avec le fil. Ce premier essai nous
+parut décisif; et, tout en riant de bon coeur de notre propre absurdité,
+nous nous souhaitions réciproquement une bonne nuit, quand mes yeux,
+tombant par hasard sur ceux de la momie, y restèrent immédiatement
+cloués d'étonnement. De fait, le premier coup d'oeil m'avait suffi pour
+m'assurer que les globes, que nous avions tous supposé être de verre, et
+qui primitivement se distinguaient par une certaine fixité singulière,
+étaient maintenant si bien recouverts par les paupières, qu'une petite
+portion de la _tunica albuginea_ restait seule visible.
+
+Je poussai un cri, et j'attirai l'attention sur ce fait, qui devint
+immédiatement évident pour tout le monde.
+
+Je ne dirai pas que j'étais _alarmé_ par le phénomène, parce que le mot
+alarmé, dans mon cas, ne serait pas précisément le mot propre. Il aurait
+pu se faire toutefois que, sans ma provision de _Brown Stout_, je me
+sentisse légèrement ému. Quant aux autres personnes de la société, elle
+ne firent vraiment aucun effort pour cacher leur naïve terreur. Le
+docteur Ponnonner était un homme à faire pitié. M. Gliddon, par je ne
+sais quel procédé particulier, s'était rendu invisible. Je présume que
+M. Silk Buckingham n'aura pas l'audace de nier qu'il ne se soit fourré à
+quatre pattes sous la table.
+
+Après le premier choc de l'étonnement, nous résolûmes, cela va sans
+dire, de tenter tout de suite une nouvelle expérience. Nos opérations
+furent alors dirigées contre le gros orteil du pied droit. Nous fîmes
+une incision au-dessus de la région de l'os _sesamoideum pollicis
+pedis_, et nous arrivâmes ainsi à la naissance du muscle _abductor_.
+Rajustant la batterie, nous appliquâmes de nouveau le fluide aux nerfs
+mis à nu,--quand, avec un mouvement plus vif que la vie elle-même, la
+momie retira son genou droit comme pour le rapprocher le plus possible
+de l'abdomen, puis, redressant le membre avec une force inconcevable,
+allongea au docteur Ponnonner une ruade qui eut pour effet de décocher
+ce gentleman, comme le projectile d'une catapulte, et de l'envoyer dans
+la rue à travers une fenêtre.
+
+Nous nous précipitâmes en masse pour rapporter les débris mutilés de
+l'infortuné; mais nous eûmes le bonheur de le rencontrer sur l'escalier,
+remontant avec une inconcevable diligence, bouillant de la plus vive
+ardeur philosophique, et plus que jamais frappé de la nécessité de
+poursuivre nos expériences avec rigueur et avec zèle.
+
+Ce fut donc d'après son conseil que nous fîmes sur-le-champ une incision
+profonde dans le bout du nez du sujet; et le docteur, y jetant des mains
+impétueuses, le fourra violemment en contact avec le fil métallique.
+
+Moralement et _physiquement_,--métaphoriquement et
+littéralement,--l'effet fut _électrique_. D'abord le cadavre ouvrit les
+yeux et les cligna très-rapidement pendant quelques minutes, comme M.
+Barnes dans la pantomime; puis il éternua; en troisième lieu, il se
+dressa sur son séant; en quatrième lieu, il mit son poing sous le nez du
+docteur Ponnonner; enfin, se tournant vers MM. Gliddon et Buckingham, il
+leur adressa dans l'égyptien le plus pur, le discours suivant:
+
+--Je dois vous dire, gentlemen, que je suis aussi surpris que mortifié
+de votre conduite. Du docteur Ponnonner, je n'avais rien de mieux à
+attendre; c'est un pauvre petit gros sot qui ne sait rien de rien. J'ai
+pitié de lui et je lui pardonne. Mais vous, monsieur Gliddon,--et vous
+Silk, qui avez voyagé et résidé en Égypte, à ce point qu'on pourrait
+croire que vous êtes né sur nos terres,--vous, dis-je, qui avez tant
+vécu parmi nous, que vous parlez l'égyptien aussi bien, je crois, que
+vous écrivez votre langue maternelle,--vous que je m'étais accoutumé à
+regarder comme le plus ferme ami des momies,--j'attendais de vous une
+conduite plus courtoise. Que dois-je penser de votre impassible
+neutralité quand je suis traité aussi brutalement? Que dois-je supposer,
+quand vous permettez à Pierre et à Paul de me dépouiller de mes bières
+et de mes vêtements sous cet affreux climat de glace? À quel point de
+vue, pour en finir, dois-je considérer votre fait d'aider et
+d'encourager ce misérable petit drôle, ce docteur Ponnonner, à me tirer
+par le nez?
+
+On croira généralement, sans aucun doute, qu'en entendant un pareil
+discours, dans de telles circonstances, nous avons tous filé vers la
+porte, ou que nous sommes tombés dans de violentes attaques de nerfs, ou
+dans un évanouissement unanime. L'une de ces trois choses, dis-je, était
+probable. En vérité, chacune de ces trois lignes de conduite et toutes
+les trois étaient des plus légitimes. Et, sur ma parole, je ne puis
+comprendre comment il se fit que nous n'en suivîmes aucune. Mais,
+peut-être, la vraie raison doit-elle être cherchée dans l'esprit de ce
+siècle, qui procède entièrement par la loi des contraires, considérée
+aujourd'hui comme solution de toutes les antinomies et fusion de toutes
+les contradictions. Ou peut-être, après tout, était-ce seulement l'air
+excessivement naturel et familier de la momie qui enlevait à ses paroles
+toute puissance terrifique. Quoi qu'il en soit, les faits sont positifs,
+et pas un membre de la société ne trahit d'effroi bien caractérisé et ne
+parut croire qu'il ne se fût passé quelque chose de particulièrement
+irrégulier.
+
+Pour ma part, j'étais convaincu que tout cela était fort naturel, et je
+me rangeai simplement de côté, hors de la portée du poing de l'Égyptien.
+Le docteur Ponnonner fourra ses mains dans les poches de sa culotte,
+regarda la momie d'un air bourru, et devint excessivement rouge. M.
+Gliddon caressait ses favoris et redressait le col de sa chemise. M.
+Buckingham baissa la tête et mit son pouce droit dans le coin gauche de
+sa bouche.
+
+L'Égyptien le regarda avec une physionomie sévère pendant quelques
+minutes, et à la longue lui dit avec un ricanement:
+
+--Pourquoi ne parlez-vous pas, monsieur Buckingham? Avez-vous entendu,
+oui ou non, ce que je vous ai demandé? Voulez-vous bien ôter votre pouce
+de votre bouche!
+
+Là-dessus, M. Buckingham fit un léger soubresaut, ôta son pouce droit du
+coin gauche de sa bouche, et, en manière de compensation, inséra son
+pouce gauche dans le coin droit de l'ouverture susdite.
+
+Ne pouvant pas tirer une réponse de M. Buckingham, la momie se tourna
+avec humeur vers M. Gliddon, et lui demanda d'un ton péremptoire
+d'expliquer en gros ce que nous voulions tous.
+
+M. Gliddon répliqua tout au long, en _phonétique_ et, n'était l'absence
+de caractères _hiéroglyphiques_ dans les imprimeries américaines, c'eût
+été pour moi un grand plaisir de transcrire intégralement et en langue
+originale son excellent speech.
+
+Je saisirai cette occasion pour faire remarquer que toute la
+conversation subséquente à laquelle prit part la momie eut lieu en
+égyptien primitif,--MM. Gliddon et Buckingham servant d'interprètes pour
+moi et les autres personnes de la société qui n'avaient pas voyagé. Ces
+messieurs parlaient la langue maternelle de la momie avec une grâce et
+une abondance inimitables; mais je ne pouvais pas m'empêcher de
+remarquer que les deux voyageurs,--sans doute à cause de l'introduction
+d'images entièrement modernes, et naturellement, tout à fait nouvelles
+pour l'étranger,--étaient quelquefois réduits à employer des formes
+sensibles pour traduire à cet esprit d'un autre âge un sens particulier.
+Il y eut un moment, par exemple, où M. Gliddon, ne pouvant pas faire
+comprendre à l'Égyptien le mot: _la Politique_, s'avisa heureusement de
+dessiner sur le mur, avec un morceau de charbon, un petit monsieur au
+nez bourgeonné, aux coudes troués, grimpé sur un piédestal, la jambe
+gauche tendue en arrière, le bras droit projeté en avant, le poing
+fermé, les yeux convulsés vers le ciel, et la bouche ouverte sous un
+angle de 90 degrés.
+
+De même, M. Buckingham n'aurait jamais réussi à lui traduire l'idée
+absolument moderne de _Whig_ (perruque), si, à une suggestion du docteur
+Ponnonner, il n'était devenu très-pâle et n'avait consenti à ôter la
+sienne.
+
+Il était tout naturel que le discours de M. Gliddon roulât
+principalement sur les immenses bénéfices que la science pouvait tirer
+du démaillotement et du déboyautement des momies; moyen subtil de nous
+justifier de tous les dérangements que nous avions pu lui causer, à elle
+en particulier, momie nommée Allamistakeo; il conclut en insinuant--car
+ce ne fut qu'une insinuation--que, puisque toutes ces petites questions
+étaient maintenant éclaircies, on pouvait aussi bien procéder à l'examen
+projeté. Ici, le docteur Ponnonner apprêta ses instruments.
+
+Relativement aux dernières suggestions de l'orateur, il paraît
+qu'Allamistakeo avait certains scrupules de conscience, sur la nature
+desquels je n'ai pas été clairement renseigné; mais il se montra
+satisfait de notre justification et, descendant de la table, donna à
+toute la compagnie des poignées de main à la ronde.
+
+Quand cette cérémonie fut terminée, nous nous occupâmes immédiatement de
+réparer les dommages que le scalpel avait fait éprouver au sujet. Nous
+recousîmes la blessure de sa tempe, nous bandâmes son pied, et nous lui
+appliquâmes un pouce carré de taffetas noir sur le bout du nez.
+
+On remarqua alors que le comte--tel était, à ce qu'il paraît, le titre
+d'Allamistakeo--éprouvait quelques légers frissons,--à cause du climat,
+sans aucun doute. Le docteur alla immédiatement à sa garde-robe, et
+revint bientôt avec un habit noir, de la meilleure coupe de Jennings, un
+pantalon de tartan bleu de ciel à sous-pieds, une chemise rose de
+guingamp, un gilet de brocart à revers, un paletot-sac blanc, une canne
+à bec de corbin, un chapeau sans bords, des bottes en cuir breveté, des
+gants de chevreau couleur paille, un lorgnon, une paire de favoris et
+une cravate cascade. La différence de taille entre le comte et le
+docteur,--la proportion était comme deux à un,--fut cause que nous eûmes
+quelque peu de mal à ajuster ces habillements à la personne de
+l'Égyptien; mais, quand tout fut arrangé, au moins pouvait-il dire qu'il
+était bien mis. M. Gliddon lui donna donc le bras et le conduisit vers
+un bon fauteuil, en face du feu; pendant ce temps-là, le docteur sonnait
+et demandait le vin et les cigares.
+
+La conversation s'anima bientôt. On exprima, cela va sans dire, une
+grande curiosité relativement au fait quelque peu singulier
+d'Allamistakeo resté vivant.
+
+--J'aurais pensé,--dit M. Buckingham,--qu'il y avait déjà beau temps que
+vous étiez mort.
+
+--Comment!--répliqua le comte très-étonné,--je n'ai guère plus de sept
+cents ans! Mon père en a vécu mille, et il ne radotait pas le moins du
+monde quand il est mort.
+
+Il s'ensuivit une série étourdissante de questions et de calculs par
+lesquels on découvrit que l'antiquité de la momie avait été
+très-grossièrement estimée. Il y avait cinq mille cinquante ans et
+quelques mois qu'elle avait été déposée dans les catacombes d'Éleithias.
+
+--Mais ma remarque,--reprit M. Buckingham,--n'avait pas trait à votre
+âge à l'époque de votre ensevelissement (je ne demande pas mieux que
+d'accorder que vous êtes encore un jeune homme), et j'entendais parler
+de l'immensité de temps pendant lequel, d'après votre propre
+explication, vous êtes resté confit dans l'asphalte.
+
+--Dans quoi?--dit le comte.
+
+--Dans l'asphalte,--persista M. Buckingham.
+
+--Ah! oui; j'ai comme une idée vague de ce que vous voulez dire;--en
+effet, cela pourrait réussir,--mais, de mon temps, nous n'employions
+guère autre chose que le bichlorure de mercure.
+
+--Mais ce qu'il nous est particulièrement impossible de comprendre,--dit
+le docteur Ponnonner--, c'est comment il se fait qu'étant mort et ayant
+été enseveli en Égypte, il y a cinq mille ans, vous soyez aujourd'hui
+parfaitement vivant, et avec un air de santé admirable.
+
+--Si à cette époque j'étais mort, comme vous dites--répliqua le
+comte,--il est plus que probable que mort je serais resté; car je
+m'aperçois que vous en êtes encore à l'enfance du galvanisme, et que
+vous ne pouvez pas accomplir par cet agent ce qui, dans le vieux temps,
+était chez nous chose vulgaire. Mais le fait est que j'étais tombé en
+catalepsie, et que mes meilleurs amis jugèrent que j'étais mort, ou que
+je devais être mort; c'est pourquoi ils m'embaumèrent tout de suite.--Je
+présume que vous connaissez le principe capital de l'embaumement?
+
+--Mais pas le moins du monde.
+
+--Ah! je conçois;--déplorable condition de l'ignorance! Je ne puis donc
+pour le moment entrer dans aucun détail à ce sujet; mais il est
+indispensable que je vous explique qu'en Égypte embaumer, à proprement
+parler, était suspendre indéfiniment toutes les fonctions animales
+soumises au procédé. Je me sers du terme animal dans son sens le plus
+large, comme impliquant l'être moral et vital aussi bien que l'être
+physique. Je répète que le premier principe de l'embaumement consistait,
+chez nous, à arrêter immédiatement et à tenir perpétuellement en suspens
+toutes les fonctions animales soumises au procédé. Enfin, pour être
+bref, dans quelque état que se trouvât l'individu à l'époque de
+l'embaumement, il restait dans cet état. Maintenant, comme j'ai le
+bonheur d'être du sang du Scarabée, je fus embaumé vivant, tel que vous
+me voyez présentement.
+
+--Le sang du Scarabée!--s'écria le docteur Ponnonner.
+
+--Oui. Le Scarabée était l'emblème, les armes d'une famille patricienne
+très-distinguée et peu nombreuse. Être du sang du Scarabée, c'est
+simplement être de la famille dont le Scarabée est l'emblème. Je parle
+figurativement.
+
+--Mais qu'a cela de commun avec le fait de votre existence actuelle?
+
+--Eh bien, c'était la coutume générale en Égypte, avant d'embaumer un
+cadavre, de lui enlever les intestins et la cervelle; la race des
+Scarabées seule n'était pas sujette à cette coutume. Si donc je n'avais
+pas été un Scarabée, j'eusse été privé de mes boyaux et de ma cervelle,
+et sans ces deux viscères, vivre n'est pas chose commode.
+
+--Je comprends cela,--dit M. Buckingham, et je présume que toutes les
+momies qui nous parviennent _entières_ sont de la race des Scarabées.
+
+--Sans aucun doute.
+
+--Je croyais,--dit M. Gliddon très-timidement, que le Scarabée était un
+des Dieux Égyptiens.
+
+--Un des _quoi_ Égyptiens?--s'écria la momie, sautant sur ses pieds.
+
+--Un des Dieux,--répéta le voyageur.
+
+--Monsieur Gliddon, je suis réellement étonné de vous entendre parler de
+la sorte,--dit le comte en se rasseyant.--Aucune nation sur la face de
+la terre n'a jamais reconnu plus d'_un_ Dieu. Le Scarabée, l'Ibis, etc.,
+étaient pour nous (ce que d'autres créatures ont été pour d'autres
+nations) les symboles, les intermédiaires par lesquels nous offrions le
+culte au Créateur, trop auguste pour être approché directement.
+
+Ici, il se fit une pause. À la longue, l'entretien fut repris par le
+docteur Ponnonner.
+
+--Il n'est donc pas improbable, d'après vos
+explications,--dit-il,--qu'il puisse exister, dans les catacombes qui
+sont près du Nil, d'autres momies de la race du Scarabée dans de
+semblables conditions de vitalité?
+
+--Cela ne peut pas faire l'objet d'une question,--répliqua le
+comte;--tous les Scarabées qui par accident ont été embaumés vivants
+sont vivants. Quelques-uns même de ceux qui ont été ainsi embaumés à
+dessein peuvent avoir été oubliés par leurs exécuteurs testamentaires et
+sont encore dans leurs tombes.
+
+--Seriez-vous assez bon,--dis-je,--pour expliquer ce que vous entendez
+par _embaumés ainsi à dessein_?
+
+--Avec le plus grand plaisir,--répliqua la momie, après m'avoir
+considéré à loisir à travers son lorgnon; car c'était la première fois
+que je me hasardais à lui adresser directement une question.
+
+--Avec le plus grand plaisir,--dit-elle.--La durée ordinaire de la vie
+humaine, de mon temps, était de huit cents ans environ. Peu d'hommes
+mouraient, sauf par suite d'accidents très-extraordinaires, avant l'âge
+de six cents; très-peu vivaient plus de dix siècles; mais huit siècles
+étaient considérés comme le terme naturel. Après la découverte du
+principe de l'embaumement, tel que je vous l'ai expliqué, il vint à
+l'esprit de nos philosophes qu'on pourrait satisfaire une louable
+curiosité, et en même temps servir considérablement les intérêts de la
+science, en morcelant la durée moyenne et en vivant cette vie naturelle
+par acomptes. Relativement à la science historique, l'expérience a
+démontré qu'il y avait quelque chose à faire dans ce sens, quelque chose
+d'indispensable. Un historien, par exemple, ayant atteint l'âge de cinq
+cents ans, écrivait un livre avec le plus grand soin; puis il se faisait
+soigneusement embaumer, laissant commission à ses exécuteurs
+testamentaires _pro tempore_ de le ressusciter après un certain laps de
+temps,--mettons cinq ou six cents ans. Rentrant dans la vie à
+l'expiration de cette époque, il trouvait invariablement son grand
+ouvrage converti en une espèce de cahier de notes accumulées au
+hasard,--c'est-à-dire en une sorte d'arène littéraire ouverte aux
+conjectures contradictoires, aux énigmes et aux chamailleries
+personnelles de toutes les bandes de commentateurs exaspérés. Ces
+conjectures, ces énigmes qui passaient sous le nom d'annotations ou
+corrections, avaient si complètement enveloppé, torturé, écrasé le
+texte, que l'auteur était réduit à fureter partout dans ce fouillis avec
+une lanterne pour découvrir son propre livre. Mais, une fois retrouvé,
+ce pauvre livre ne valait jamais les peines que l'auteur avait prises
+pour le ravoir. Après l'avoir récrit d'un bout à l'autre, il restait
+encore une besogne pour l'historien, un devoir impérieux: c'était de
+corriger, d'après sa science et son expérience personnelles, les
+traditions du jour concernant l'époque dans laquelle il avait
+primitivement vécu. Or, ce procédé de recomposition et de rectification
+personnelle, poursuivi de temps à autre par différents sages, avait pour
+résultat d'empêcher notre histoire de dégénérer en une pure fable.
+
+--Je vous demande pardon,--dit alors le docteur Ponnonner,--posant
+doucement sa main sur le bras de l'Égyptien, je vous demande pardon,
+monsieur, mais puis-je me permettre de vous interrompre pour un moment?
+
+--Parfaitement, _monsieur_,--répliqua le comte en s'écartant un peu.
+
+--Je désirais simplement vous faire une question,--dit le docteur.--Vous
+avez parlé de corrections personnelles de l'auteur relativement aux
+traditions qui concernaient son époque. En moyenne, monsieur, je vous
+prie, dans quelle proportion la vérité se trouvait-elle généralement
+mêlée à ce grimoire?
+
+--On trouva généralement que ce grimoire,--pour me servir de votre
+excellente définition, monsieur,--était exactement au pair avec les
+faits rapportés dans l'histoire elle-même non récrite,--c'est-à-dire
+qu'on ne vit jamais dans aucune circonstance un simple iota de l'un ou
+de l'autre qui ne fût absolument et radicalement faux.
+
+--Mais, puisqu'il est parfaitement clair,--reprit le docteur,--que cinq
+mille ans au moins se sont écoulés depuis votre enterrement, je tiens
+pour sûr que vos annales à cette époque, sinon vos traditions, étaient
+suffisamment explicites sur un sujet d'un intérêt universel, la
+Création, qui eut lieu, comme vous le savez sans doute, seulement dix
+siècles auparavant, ou peu s'en faut.
+
+--Monsieur!--fit le comte Allamistakeo.
+
+Le docteur répéta son observation, mais ce ne fut qu'après mainte
+explication additionnelle qu'il parvint à se faire comprendre de
+l'étranger. À la fin, celui-ci dit, non sans hésitation:
+
+--Les idées que vous soulevez sont, je le confesse, entièrement
+nouvelles pour moi. De mon temps, je n'ai jamais connu personne qui eût
+été frappé d'une si singulière idée, que l'univers (ou ce monde, si vous
+l'aimez mieux) pouvait avoir eu un commencement. Je me rappelle qu'une
+fois, mais rien qu'une fois, un homme de grande science me parla d'une
+tradition vague concernant la race humaine; et cet homme se servait
+comme vous du mot Adam, ou terre rouge. Mais il l'employait dans un sens
+générique, comme ayant trait à la germination spontanée par le
+limon,--juste comme un millier d'animalcules,--à la germination
+spontanée, dis-je, de cinq vastes hordes d'hommes, poussant
+simultanément dans cinq parties distinctes du globe presque égales entre
+elles.
+
+Ici, la société haussa généralement les épaules, et une ou deux
+personnes se touchèrent le front avec un air très-significatif. M. Silk
+Buckingham, jetant un léger coup d'oeil d'abord sur l'occiput, puis sur
+le sinciput d'Allamistakeo, prit ainsi la parole:
+
+--La longévité humaine dans votre temps, unie à cette pratique fréquente
+que vous nous avez expliquée, consistant à vivre sa vie par acomptes,
+aurait dû, en vérité, contribuer puissamment au développement général et
+à l'accumulation des connaissances. Je présume donc que nous devons
+attribuer l'infériorité marquée des anciens Égyptiens dans toutes les
+parties de la science, quand on les compare avec les modernes et plus
+spécialement avec les Yankees, uniquement à l'épaisseur plus
+considérable du crâne égyptien.
+
+--Je confesse de nouveau,--répliqua le comte avec une parfaite
+urbanité,--que je suis quelque peu en peine de vous comprendre;
+dites-moi je vous prie, de quelles parties de la science voulez-vous
+parler?
+
+Ici toute la compagnie, d'une voix unanime, cita les affirmations de la
+phrénologie et les merveilles du magnétisme animal.
+
+Nous ayant écoutés jusqu'au bout, le comte se mit à raconter quelques
+anecdotes qui nous prouvèrent clairement que les prototypes de Gall et
+de Spurzheim avaient fleuri et dépéri en Égypte, mais dans une époque si
+ancienne, qu'on en avait presque perdu le souvenir,--et que les procédés
+de Mesmer étaient des tours misérables en comparaison des miracles
+positifs opérés par les savants de Thèbes, qui créaient des poux et une
+foule d'autres êtres semblables.
+
+Je demandai alors au comte si ses compatriotes étaient capables de
+calculer les éclipses. Il sourit avec une nuance de dédain et m'affirma
+que oui.
+
+Ceci me troubla un peu; cependant, je commençais à lui faire d'autres
+questions relativement à leurs connaissances astronomiques, quand
+quelqu'un de la société, qui n'avait pas encore ouvert la bouche, me
+souffla à l'oreille que, si j'avais besoin de renseignements sur ce
+chapitre, je ferais mieux de consulter un certain monsieur Ptolémée
+aussi bien qu'un nommé Plutarque, à l'article _De facie lunae_.
+
+Je questionnai alors la momie sur les verres ardents et lenticulaires,
+et généralement sur la fabrication du verre; mais je n'avais pas encore
+fini mes questions que le camarade silencieux me poussait doucement par
+le coude, et me priait, pour l'amour de Dieu, de jeter un coup d'oeil
+sur Diodore de Sicile. Quant au comte, il me demanda simplement, en
+manière de réplique, si, nous autres modernes, nous possédions des
+microscopes qui nous permissent de graver des onyx avec la perfection
+des Égyptiens. Pendant que je cherchais la réponse à faire à cette
+question, le petit docteur Ponnonner s'aventura dans une voie
+très-extraordinaire.
+
+--Voyez notre architecture!--s'écria-t-il,--à la grande indignation des
+deux voyageurs qui le pinçaient jusqu'au bleu, mais sans réussir à le
+faire taire.
+
+--Allez voir,--criait-il avec enthousiasme,--la fontaine du Jeu de boule
+à New York! ou, si c'est une trop écrasante contemplation, regardez un
+instant le Capitole à Washington, D. C.!
+
+Et le bon petit homme médical alla jusqu'à détailler minutieusement les
+proportions du bâtiment en question. Il expliqua que le portique seul
+n'était pas orné de moins de vingt-quatre colonnes, de cinq pieds de
+diamètre, et situées à dix pieds de distance l'une de l'autre.
+
+Le comte dit qu'il regrettait de ne pouvoir se rappeler pour le moment
+la dimension précise d'aucune des principales constructions de la cité
+d'Aznac, dont les fondations plongeaient dans la nuit du temps, mais
+dont les ruines étaient encore debout, à l'époque de son enterrement,
+dans une vaste plaine de sable à l'ouest de Thèbes. Il se souvenait
+néanmoins, à propos de portiques, qu'il y en avait un, appliqué à un
+palais secondaire, dans une espèce de faubourg appelé Carnac, et formé
+de cent quarante-quatre colonnes de trente-sept pieds de circonférence
+chacune, et distantes de vingt-cinq pieds l'une de l'autre. On arrivait
+du Nil à ce portique par une avenue de deux milles de long, formée par
+des sphinx, des statues, des obélisques de vingt, de soixante et de cent
+pieds de haut. Le palais lui-même, autant qu'il pouvait se rappeler,
+avait, dans un sens seulement, deux milles de long, et pouvait bien
+avoir en tout sept milles de circuit. Ses murs étaient richement décorés
+en dedans et en dehors de peintures hiéroglyphiques. Il ne prétendait
+pas _affirmer_ qu'on aurait pu bâtir entre ses murs cinquante ou
+soixante des Capitoles du docteur; mais il ne lui était pas démontré que
+deux ou trois cents n'eussent pas pu y être empilés sans trop
+d'embarras. Ce palais de Carnac était une insignifiante petite bâtisse,
+après tout. Le comte, néanmoins, ne pouvait pas, en stricte conscience,
+se refuser à reconnaître le style ingénieux, la magnificence et la
+supériorité de la fontaine du Jeu de boule, telle que le docteur l'avait
+décrite. Rien de semblable, il était forcé de l'avouer, n'avait jamais
+été vu en Égypte ni ailleurs.
+
+Je demandai alors au comte ce qu'il pensait de nos chemins de fer.
+
+--Rien de particulier,--dit-il.--Ils sont un peu faibles, assez mal
+conçus et grossièrement assemblés. Ils ne peuvent donc pas être comparés
+aux vastes chaussées à rainures de fer, horizontales et directes, sur
+lesquelles les Égyptiens transportaient des temples entiers et des
+obélisques massifs de cent cinquante pieds de haut.
+
+Je lui parlai de nos gigantesques forces mécaniques. Il convint que nous
+savions faire quelque chose dans ce genre, mais il me demanda comment
+nous nous y serions pris pour dresser les impostes sur les linteaux du
+plus petit palais de Carnac.
+
+Je jugeai à propos de ne pas entendre cette question, et je lui demandai
+s'il avait quelque idée des puits artésiens; mais il releva simplement
+les sourcils, pendant que M. Gliddon me faisait un clignement d'yeux
+très-prononcé, et me disait à voix basse que les ingénieurs chargés de
+forer le terrain pour trouver de l'eau dans la Grande Oasis en avaient
+découvert un tout récemment.
+
+Alors, je citai nos aciers; mais l'étranger leva le nez, et me demanda
+si notre acier aurait jamais pu exécuter les sculptures si vives et si
+nettes qui décorent les obélisques, et qui avaient été entièrement
+exécutées avec des outils de cuivre.
+
+Cela nous déconcerta si fort, que nous jugeâmes à propos de faire une
+diversion sur la métaphysique. Nous envoyâmes chercher un exemplaire
+d'un ouvrage qui s'appelle le _Dial_, et nous en lûmes un chapitre ou
+deux sur un sujet qui n'est pas très-clair mais que les gens de Boston
+définissent: le Grand Mouvement ou Progrès.
+
+Le comte dit simplement que, de son temps, les grands mouvements étaient
+choses terriblement communes, et que, quant au progrès, il fut à une
+certaine époque une vraie calamité, mais ne progressa jamais.
+
+Nous parlâmes alors de la grande beauté et de l'importance de la
+Démocratie, et nous eûmes beaucoup de peine à bien faire comprendre au
+comte la nature positive des avantages dont nous jouissions en vivant
+dans un pays où le suffrage était _ad libitum_, et où il n'y avait pas
+de roi.
+
+Il nous écouta avec un intérêt marqué, et, en somme, il parut réellement
+s'amuser. Quand nous eûmes fini, il nous dit qu'il s'était passé là-bas,
+il y avait déjà bien longtemps, quelque chose de tout à fait semblable.
+Treize provinces égyptiennes résolurent tout d'un coup d'être libres, et
+de donner ainsi un magnifique exemple au reste de l'humanité. Elles
+rassemblèrent leurs sages, et brassèrent la plus ingénieuse constitution
+qu'il est possible d'imaginer. Pendant quelque temps, tout alla le mieux
+du monde; seulement, il y avait là des habitudes de blague qui étaient
+quelque chose de prodigieux. La chose néanmoins finit ainsi: les treize
+États, avec quelque chose comme quinze ou vingt autres, se consolidèrent
+dans le plus odieux et le plus insupportable despotisme dont on ait
+jamais ouï parler sur la face du globe.
+
+Je demandai quel était le nom du tyran usurpateur.
+
+Autant que le comte pouvait se le rappeler, ce tyran se nommait: _La
+Canaille_.
+
+Ne sachant que dire à cela, j'élevai la voix, et je déplorai l'ignorance
+des Égyptiens relativement à la vapeur.
+
+Le comte me regarda avec beaucoup d'étonnement, mais ne répondit rien.
+Le gentleman silencieux me donna toutefois un violent coup de coude dans
+les côtes,--me dit que je m'étais suffisamment compromis pour une
+fois,--et me demanda si j'étais réellement assez innocent pour ignorer
+que la machine à vapeur moderne descendait de l'invention de Héro en
+passant par Salomon de Caus.
+
+Nous étions pour lors en grand danger d'être battus; mais notre bonne
+étoile fit que le docteur Ponnonner, s'étant rallié, accourut à notre
+secours, et demanda si la nation égyptienne prétendait sérieusement
+rivaliser avec les modernes dans l'article de la toilette, si important
+et si compliqué.
+
+À ce mot, le comte jeta un regard sur les sous-pieds de son pantalon;
+puis, prenant par le bout une des basques de son habit, il l'examina
+curieusement pendant quelques minutes. À la fin, il la laissa retomber,
+et sa bouche s'étendit graduellement d'une oreille à l'autre; mais je ne
+me rappelle pas qu'il ait dit quoi que ce soit en manière de réplique.
+
+Là-dessus, nous recouvrâmes nos esprits, et le docteur, s'approchant de
+la momie d'un air plein de dignité, la pria de dire avec candeur, sur
+son honneur de gentleman, si les Égyptiens avaient compris, à une époque
+quelconque, la fabrication soit des pastilles de Ponnonner, soit des
+pilules de Brandreth.
+
+Nous attendions la réponse dans une profonde anxiété,--mais bien
+inutilement. Cette réponse n'arrivait pas. L'Égyptien rougit et baissa
+la tête. Jamais triomphe ne fut plus complet; jamais défaite ne fut
+supportée de plus mauvaise grâce. Je ne pouvais vraiment pas endurer le
+spectacle de l'humiliation de la pauvre momie. Je pris mon chapeau, je
+la saluai avec un certain embarras, et je pris congé.
+
+En rentrant chez moi, je m'aperçus qu'il était quatre heures passées, et
+je me mis immédiatement au lit. Il est maintenant dix heures du matin.
+Je suis levé depuis sept, et j'écris ces notes pour l'instruction de ma
+famille et de l'humanité. Quant à la première, je ne la verrai plus. Ma
+femme est une mégère. La vérité est que cette vie et généralement tout
+le dix-neuvième siècle me donnent des nausées. Je suis convaincu que
+tout va de travers. En outre, je suis anxieux de savoir qui sera élu
+Président en 2045. C'est pourquoi, une fois rasé et mon café avalé, je
+vais tomber chez Ponnonner, et je me fais embaumer pour une couple de
+siècles.
+
+
+
+
+PUISSANCE DE LA PAROLE
+
+
+OINOS.--Pardonne, Agathos, à la faiblesse d'un esprit fraîchement revêtu
+d'immortalité.
+
+AGATHOS.--Tu n'as rien dit, mon cher Oinos, dont tu aies à demander
+pardon. La connaissance n'est pas une chose d'intuition, pas même _ici_.
+Quant à la sagesse, demande avec confiance aux anges qu'elle te soit
+accordée!
+
+OINOS.--Mais, pendant cette dernière existence, j'avais rêvé que
+j'arriverais d'un seul coup à la connaissance de toutes choses, et du
+même coup au bonheur absolu.
+
+AGATHOS.--Ah! ce n'est pas dans la science qu'est le bonheur, mais dans
+l'acquisition de la science! Savoir pour toujours, c'est l'éternelle
+béatitude; mais tout savoir, ce serait une damnation de démon.
+
+OINOS.--Mais le Très-Haut ne connaît-il pas toutes choses?
+
+AGATHOS.--Et c'est la _chose unique_ (puisqu'il est le Très-Heureux) qui
+doit LUI rester inconnue à LUI-même.
+
+OINOS.--Mais, puisque chaque minute augmente notre connaissance,
+n'est-il pas inévitable que toutes choses nous soient connues _à la
+fin?_
+
+AGATHOS.--Plonge ton regard dans les lointains de l'abîme! Que ton oeil
+s'efforce de pénétrer ces innombrables perspectives d'étoiles, pendant
+que nous glissons lentement à travers,--encore,--et encore,--et
+toujours! La vision spirituelle elle-même n'est-elle pas absolument
+arrêtée par les murs d'or circulaires de l'univers,--ces murs faits de
+myriades de corps brillants qui se fondent en une incommensurable unité?
+
+OINOS.--Je perçois clairement que l'infini de la matière n'est pas un
+rêve.
+
+AGATHOS.--Il n'y a pas de rêves dans le Ciel;--mais il nous est révélé
+ici que l'_unique_ destination de cet infini de matière est de fournir
+des sources infinies, où l'âme puisse soulager cette soif de _connaître_
+qui est en elle,--inextinguible à jamais, puisque l'éteindre serait pour
+l'âme l'anéantissement de soi-même. Questionne-moi donc, mon Oinos,
+librement et sans crainte. Viens! nous laisserons à gauche l'éclatante
+harmonie des Pléiades, et nous irons nous abattre loin de la foule dans
+les prairies étoilées, au delà d'Orion, où, au lieu de pensées, de
+violettes et de pensées sauvages, nous trouverons des couches de soleils
+triples et de soleils tricolores.
+
+OINOS.--Et maintenant, Agathos, tout en planant à travers l'espace,
+instruis-moi!--Parle-moi dans le ton familier de la terre! Je n'ai pas
+compris ce que tu me donnais tout à l'heure à entendre, sur les modes et
+les procédés de Création,--de ce que nous nommions Création, dans le
+temps que nous étions mortels. Veux-tu dire que le Créateur n'est pas
+Dieu?
+
+AGATHOS.--Je veux dire que la Divinité ne crée pas.
+
+OINOS.--Explique-toi!
+
+AGATHOS.--Au commencement _seulement_, elle a créé. Les créatures,--ce
+qui apparaît comme créé,--qui maintenant, d'un bout de l'univers à
+l'autre, émergent infatigablement à l'existence, ne peuvent être
+considérées que comme des résultats médiats ou indirects, et non comme
+directs ou immédiats, de la Divine Puissance Créatrice.
+
+OINOS.--Parmi les hommes, mon Agathos, cette idée eût été considérée
+comme hérétique au suprême degré.
+
+AGATHOS.--Parmi les anges, mon Oinos, elle est simplement admise comme
+une vérité.
+
+OINOS.--Je puis te comprendre, en tant que tu veuilles dire que
+certaines opérations de l'être que nous appelons Nature, ou lois
+naturelles, donneront, dans de certaines conditions, naissance à ce qui
+porte l'_apparence_ complète de création. Peu de temps avant la finale
+destruction de la terre, il se fit, je m'en souviens, un grand nombre
+d'expériences réussies que quelques philosophes, avec une emphase
+puérile, désignèrent sous le nom de créations d'animalcules.
+
+AGATHOS.--Les cas dont tu parles n'étaient, en réalité, que des exemples
+de création secondaire,--de la seule espèce de création qui ait jamais
+eu lieu depuis que la parole première a proféré la première loi.
+
+OINOS.--Les moindres étoiles qui jaillissent du fond de l'abîme du
+non-être et font à chaque minute explosion dans les cieux,--ces astres,
+Agathos, ne sont-ils pas l'oeuvre immédiate de la main du Maître?
+
+AGATHOS.--Je veux essayer, mon Oinos, de t'amener pas à pas en face de
+la conception que j'ai en vue. Tu sais parfaitement que, comme aucune
+pensée ne peut se perdre, de même il n'est pas une seule action qui
+n'ait un résultat infime. En agitant nos mains, quand nous étions
+habitants de cette terre, nous causions une vibration dans l'atmosphère
+ambiante. Cette vibration s'étendait indéfiniment, jusqu'à tant qu'elle
+se fût communiquée à chaque molécule de l'atmosphère terrestre, qui, à
+partir de ce moment _et pour toujours_, était mise en mouvement par
+cette seule action de la main. Les mathématiciens de notre planète ont
+bien connu ce fait. Les effets particuliers créés dans le fluide par des
+impulsions particulières furent de leur part l'objet d'un calcul
+exact,--en sorte qu'il devint facile de déterminer dans quelle période
+précise une impulsion d'une portée donnée pourrait faire le tour du
+globe et influencer,--pour toujours,--chaque atome de l'atmosphère
+ambiante. Par un calcul rétrograde, ils déterminèrent sans peine,--étant
+donné un effet dans des conditions connues,--la valeur de l'impulsion
+originale. Alors, des mathématiciens,--qui virent que les résultats
+d'une impulsion donnée étaient absolument sans fin,--qui virent qu'une
+partie de ces résultats pouvait être rigoureusement suivie dans l'espace
+et dans le temps au moyen de l'analyse algébrique,--qui comprirent aussi
+la facilité du calcul rétrograde,--ces hommes, dis-je, comprirent du
+même coup que cette espèce d'analyse contenait, elle aussi, une
+puissance de progrès indéfini,--qu'il n'existait pas de bornes
+concevables à sa marche progressive et à son applicabilité, excepté
+celles de l'esprit même qui l'avait poussée ou appliquée. Mais, arrivés
+à ce point, nos mathématiciens s'arrêtèrent.
+
+OINOS.--Et pourquoi, Agathos, auraient-ils été plus loin?
+
+AGATHOS.--Parce qu'il y avait au delà quelques considérations d'un
+profond intérêt. De ce qu'ils savaient ils pouvaient inférer qu'un être
+d'une intelligence infinie,--un être à qui l'_absolu_ de l'analyse
+algébrique serait dévoilé,--n'éprouverait aucune difficulté à suivre
+tout mouvement imprimé à l'air,--et transmis par l'air à
+l'éther,--jusque dans ses répercussions les plus lointaines, et même
+dans une époque infiniment reculée. Il est, en effet, démontrable que
+chaque mouvement de cette nature _imprimé à l'air_ doit _à la fin_ agir
+sur chaque être individuel compris _dans les limites de l'univers_;--et
+l'être doué d'une intelligence infinie,--l'être que nous avons
+imaginé,--pourrait suivre les ondulations lointaines du mouvement,--les
+suivre, au delà et toujours au delà, dans leurs influences sur toutes
+les particules de la matière,--au delà et toujours au delà, dans les
+modifications qu'elles imposent aux vieilles formes,--ou, en d'autres
+termes, dans _les créations neuves_ qu'elles enfantent--jusqu'à ce qu'il
+les vît se brisant enfin, et désormais inefficaces, contre le trône de
+la Divinité. Et non-seulement un tel être pourrait faire cela, mais si,
+à une époque quelconque, un résultat donné lui était présenté,--si une
+de ces innombrables comètes, par exemple, était soumise à son
+examen,--il pourrait, sans aucune peine, déterminer par l'analyse
+rétrograde à quelle impulsion primitive elle doit son existence. Cette
+puissance d'analyse rétrograde, dans sa plénitude et son absolue
+perfection--cette faculté de rapporter dans _toutes_ les époques _tous_
+les effets à _toutes_ les causes--est évidemment la prérogative de la
+Divinité seule;--mais cette puissance est exercée, à tous les degrés de
+l'échelle au-dessous de l'absolue perfection, par la population entière
+des intelligences angéliques.
+
+OINOS.--Mais tu parles simplement des mouvements imprimés à l'air.
+
+AGATHOS.--En parlant de l'air, ma pensée n'embrassait que le monde
+terrestre; mais la proposition généralisée comprend les impulsions
+créées dans l'éther,--qui, pénétrant, et seul pénétrant tout l'espace se
+trouve être ainsi le grand médium de création.
+
+OINOS.--Donc, tout mouvement, de quelque nature qu'il soit, est
+créateur?
+
+AGATHOS.--Cela ne peut pas ne pas être; mais une vraie philosophie nous
+a dès longtemps appris que la source de tout mouvement est la
+pensée,--et que la source de toute pensée est...
+
+OINOS.--Dieu.
+
+AGATHOS.--Je l'ai parlé, Oinos--comme je devais parler à un enfant de
+cette belle Terre qui a péri récemment--des mouvements produits dans
+l'atmosphère de la Terre...
+
+OINOS.--Oui, cher Agathos.
+
+AGATHOS.--Et pendant que je te parlais ainsi, n'as-tu pas sentit ton
+esprit traversé par quelque pensée relative à la _puissance matérielle
+des paroles?_ Chaque parole n'est-elle pas un mouvement créé dans l'air?
+
+OINOS.--Mais pourquoi pleures-tu, Agathos?--et pourquoi, oh! pourquoi
+tes ailes faiblissent-elles pendant que nous planons au-dessus de cette
+belle étoile,--la plus verdoyante et cependant la plus terrible de
+toutes celles que nous avons rencontrées dans notre vol? Ses brillantes
+fleurs semblent un rêve féerique,--mais ses volcans farouches rappellent
+les passions d'un coeur tumultueux.
+
+AGATHOS.--_Ils ne semblent pas, ils sont! ils sont_ rêves et passions!
+Cette étrange étoile,--il y a de cela trois siècles,--c'est moi qui, les
+mains crispées et les yeux ruisselants,--aux pieds de ma
+bien-aimée,--l'ai proférée à la vie avec quelques phrases passionnées.
+Ses brillantes fleurs _sont_ les plus chers de tous les rêves non
+réalisés, et ses volcans forcenés _sont_ les passions du plus tumultueux
+et du plus insulté des coeurs!
+
+
+
+
+COLLOQUE ENTRE MONOS ET UNA
+
+ _Choses futures._
+ Sophocle--_Antigone_.
+
+
+UNA.--_Ressuscité?_
+
+MONOS.--Oui, très-belle et très-adorée Una, _ressuscité_. Tel était le
+mot sur le sens mystique duquel j'avais si longtemps médité, repoussant
+les explications de la prêtraille jusqu'à tant que la mort elle-même
+vînt résoudre l'énigme pour moi.
+
+UNA.--La Mort!
+
+MONOS.--Comme tu fais étrangement écho à mes paroles, douce Una!
+J'observe aussi une vacillation dans ta démarche,--une joyeuse
+inquiétude dans tes yeux. Tu es troublée, oppressée par la majestueuse
+nouveauté de la Vie Éternelle. Oui, c'était de la Mort que je parlais.
+Et comme ce mot résonne singulièrement _ici_, ce mot qui jadis portait
+l'angoisse dans tous les coeurs,--jetait une tache sur tous les
+plaisirs!
+
+UNA.--Ah! la Mort, le spectre qui s'asseyait à tous les festins! Que de
+fois, Monos, nous nous sommes perdus en méditations sur sa nature! Comme
+il se dressait, mystérieux contrôleur, devant le bonheur humain, lui
+disant: «Jusque-là, et pas plus loin!» Cet ardent amour mutuel, mon
+Monos, qui brûlait dans nos poitrines, comme vainement nous nous étions
+flattés, nous sentant si heureux sitôt qu'il prit naissance, de voir
+notre bonheur grandir de sa force! Hélas! il grandit, cet amour, et avec
+lui grandissait dans nos coeurs la terreur de l'heure fatale qui
+accourait pour nous séparer à jamais! Ainsi, avec le temps, aimer devint
+une douleur. Pour lors, la haine nous eût été une miséricorde.
+
+MONOS.--Ne parle pas ici de ces peines, chère Una,--mienne maintenant,
+mienne pour toujours!
+
+UNA.--Mais n'est-ce pas le souvenir du chagrin passé qui fait la joie du
+présent? Je voudrais parler longtemps, longtemps encore, des choses qui
+ne sont plus. Par-dessus tout, je brûle de connaître les incidents de
+ton voyage à travers l'Ombre et la noire Vallée.
+
+MONOS.--Quand donc la radieuse Una demanda-t-elle en vain quelque chose
+à son Monos? Je raconterai tout minutieusement;--mais à quel point doit
+commencer le récit mystérieux?
+
+UNA.--À quel point?
+
+MONOS.--Oui, à quel point?
+
+UNA.--Je te comprends, Monos. La Mort nous a révélé à tous deux le
+penchant de l'homme à définir l'indéfinissable. Je ne dirai donc pas:
+Commence au point où cesse la vie,--mais: Commence à ce triste, triste
+moment où, la fièvre t'ayant quitté, tu tombas dans une torpeur sans
+souffle et sans mouvement, et où je fermai tes paupières pâlies avec les
+doigts passionnés de l'amour.
+
+MONOS.--Un mot d'abord, mon Una, relativement à la condition générale de
+l'homme à cette époque. Tu te rappelles qu'un ou deux sages parmi nos
+ancêtres,--sages en fait, quoique non pas dans l'estime du
+monde,--avaient osé douter de la propriété du mot _Progrès_, appliqué à
+la marche de notre civilisation. Chacun des cinq ou six siècles qui
+précédèrent notre mort vit, à un certain moment, s'élever quelque
+vigoureuse intelligence luttant bravement pour ces principes dont
+l'évidence illumine maintenant notre raison, insolente affranchie remise
+à son rang,--principes qui auraient dû apprendre à notre race à se
+laisser guider par les lois naturelles plutôt qu'à les vouloir
+contrôler. À de longs intervalles apparaissaient quelques esprits
+souverains, pour qui tout progrès dans les sciences pratiques n'était
+qu'un recul dans l'ordre de la véritable utilité. Parfois l'esprit
+poétique,--cette faculté, la plus sublime de toutes, nous savons cela
+maintenant,--puisque des vérités de la plus haute importance ne
+pouvaient nous être révélées que par cette _Analogie_, dont l'éloquence,
+irrécusable pour l'imagination, ne dit rien à la raison infirme et
+solitaire,--parfois, dis-je, cet esprit poétique prit les devants sur
+une philosophie tâtonnière et entendit dans la parabole mystique de
+l'arbre de la science et de son fruit défendu, qui engendre la mort, un
+avertissement clair, à savoir que la science n'était pas bonne pour
+l'homme pendant la minorité de son âme. Et ces hommes,--les
+poëtes,--vivant et mourant parmi le mépris des _utilitaires_, rudes
+pédants qui usurpaient un titre dont les méprisés seuls étaient dignes,
+les poëtes reportèrent leurs rêveries et leurs sages regrets vers ces
+anciens jours où nos besoins étaient aussi simples que pénétrantes nos
+jouissances,--où le mot _gaieté_ était inconnu, tant l'accent du bonheur
+était solennel et profond!--jours saints, augustes et bénis, où les
+rivières azurées coulaient à pleins bords entre des collines intactes et
+s'enfonçaient au loin dans les solitudes des forêts primitives,
+odorantes, inviolées.
+
+Cependant ces nobles exceptions à l'absurdité générale ne servirent qu'à
+la fortifier par l'opposition. Hélas! nous étions descendus dans les
+pires jours de tous nos mauvais jours. Le _grand mouvement_,--tel était
+l'argot du temps,--marchait; perturbation morbide, morale et physique.
+L'art,--les arts, veux-je dire, furent élevés au rang suprême, et, une
+fois installés sur le trône, ils jetèrent des chaînes sur l'intelligence
+qui les avait élevés au pouvoir. L'homme, qui ne pouvait pas ne pas
+reconnaître la majesté de la Nature, chanta niaisement victoire à
+l'occasion de ses conquêtes toujours croissantes sur les éléments de
+cette même Nature. Aussi bien, pendant qu'il se pavanait et faisait le
+Dieu, une imbécillité enfantine s'abattait sur lui. Comme on pouvait le
+prévoir depuis l'origine de la maladie, il fut bientôt infecté de
+systèmes et d'abstractions; il s'empêtra dans des généralités. Entre
+autres idées bizarres, celle de l'égalité universelle avait gagné du
+terrain; et à la face de l'Analogie et de Dieu,--en dépit de la voix
+haute et salutaire des lois de _gradation_ qui pénètrent si vivement
+toutes choses sur la Terre et dans le Ciel,--des efforts insensés furent
+faits pour établir une Démocratie universelle. Ce mal surgit
+nécessairement du mal premier: la Science. L'homme ne pouvait pas en
+même temps devenir savant et se soumettre. Cependant d'innombrables
+cités s'élevèrent, énormes et fumeuses. Les vertes feuilles se
+recroquevillèrent devant la chaude haleine des fourneaux. Le beau visage
+de la Nature fut déformé comme par les ravages de quelque dégoûtante
+maladie. Et il me semble, ma douce Una, que le sentiment, même assoupi,
+du forcé et du cherché trop loin aurait dû nous arrêter à ce point. Mais
+il paraît qu'en pervertissant notre _goût_, ou plutôt en négligeant de
+le cultiver dans les écoles, nous avions follement parachevé notre
+propre destruction. Car, en vérité, c'était dans cette crise que le goût
+seul,--cette faculté qui, marquant le milieu entre l'intelligence pure
+et le sens moral, n'a jamais pu être méprisée impunément,--c'était alors
+que le goût seul pouvait nous ramener doucement vers la Beauté, la
+Nature et la Vie. Mais, hélas! pur esprit contemplatif et majestueuse
+intuition de Platon! Hélas! compréhensive _Mousikê_, qu'il regardait à
+juste titre comme une éducation suffisante pour l'âme! Hélas! où
+étiez-vous? C'était quand vous aviez tous les deux disparu dans l'oubli
+et le mépris universels qu'on avait le plus désespérément besoin de
+vous!
+
+Pascal, un philosophe que nous aimons tous deux, chère Una, a dit,--avec
+quelle vérité!--que _tout raisonnement se réduit à céder au sentiment_;
+et il n'eût pas été impossible, si l'époque l'avait permis, que le
+sentiment du naturel eût repris son vieil ascendant sur la brutale
+raison mathématique des écoles. Mais cela ne devait pas être.
+Prématurément amenée par des orgies de science, la décrépitude du monde
+approchait. C'est ce que ne voyait pas la masse de l'humanité, ou ce
+que, vivant goulûment, quoique sans bonheur, elle affectait de ne pas
+voir. Mais, pour moi, les annales de la Terre m'avaient appris à
+attendre la ruine la plus complète comme prix de la plus haute
+civilisation. J'avais puisé dans la comparaison de la Chine, simple et
+robuste, avec l'Assyrie architecte, avec l'Égypte astrologue, avec la
+Nubie plus subtile encore, mère turbulente de tous les arts, la
+prescience de notre Destinée. Dans l'histoire de ces contrées j'avais
+trouvé un rayon de l'Avenir. Les spécialités industrielles de ces trois
+dernières étaient des maladies locales de la Terre, et la ruine de
+chacune a été l'application du remède local; mais, pour le monde infecté
+en grand, je ne voyais de régénération possible que dans la mort. Or,
+l'homme ne pouvant pas, en tant que race, être anéanti, je vis qu'il lui
+fallait _renaître_.
+
+Et c'était alors, ma très-belle et ma très-chère, que nous plongions
+journellement notre esprit dans les rêves. C'était alors que nous
+discourions, à l'heure du crépuscule, sur les jours à venir,--quand
+l'épiderme de la Terre cicatrisé par l'Industrie, ayant subi cette
+purification qui seule pouvait effacer ses abominations rectangulaires,
+serait habillé à neuf avec les verdures, les collines et les eaux
+souriantes du Paradis, et redeviendrait une habitation convenable pour
+l'homme,--pour l'homme, purgé par la Mort,--pour l'homme dont
+l'intelligence ennoblie ne trouverait plus un poison dans la
+science,--pour l'homme racheté, régénéré, béatifié, désormais immortel,
+et cependant encore revêtu de matière.
+
+UNA.--Oui, je me rappelle bien ces conversations, cher Monos; mais
+l'époque du feu destructeur n'était pas aussi proche que nous nous
+l'imaginions, et que la corruption dont tu parles nous permettait
+certainement de le croire. Les hommes vécurent, et ils moururent
+individuellement. Toi-même, vaincu par la maladie, tu as passé par la
+tombe, et ta constante Una t'y a promptement suivi; et, bien que nos
+sens assoupis n'aient pas été torturés par l'impatience et n'aient pas
+souffert de la longueur du siècle qui s'est écoulé depuis et dont la
+révolution finale nous a rendus l'un à l'autre, cependant, cher Monos,
+cela a fait encore un siècle.
+
+MONOS.--Dis plutôt un point dans le vague infini. Incontestablement, ce
+fut pendant la décrépitude de la Terre que je mourus. Le coeur fatigué
+d'angoisses qui tiraient leur origine du désordre et de la décadence
+générale, je succombai à la cruelle fièvre. Après un petit nombre de
+jours de souffrance, après maints jours pleins de délire, de rêves et
+d'extases dont tu prenais l'expression pour celle de la douleur, pendant
+que je ne souffrais que de mon impuissance à te détromper,--après
+quelques jours je fus, comme tu l'as dis, pris par une léthargie sans
+souffle et sans mouvement, et ceux qui m'entouraient dirent que c'était
+_la Mort_.
+
+Les mots sont choses vagues. Mon état ne me privait pas de sentiment; il
+ne me paraissait pas très-différent de l'extrême quiétude de quelqu'un
+qui, ayant dormi longtemps et profondément, immobile, prostré dans
+l'accablement de l'ardent solstice, commence à rentrer lentement dans la
+conscience de lui-même; il y glisse, pour ainsi dire, par le seul fait
+de l'insuffisance de son sommeil, et sans être éveillé par le mouvement
+extérieur.
+
+Je ne respirais plus. Le pouls était immobile. Le coeur avait cessé de
+battre. La volition n'avait point disparu, mais elle était sans
+efficacité. Mes sens jouissaient d'une activité insolite, quoique
+l'exerçant d'une manière irrégulière et usurpant réciproquement leurs
+fonctions au hasard. Le goût et l'odorat se mêlaient dans une confusion
+inextricable et ne formaient plus qu'un seul sens anormal et intense.
+L'eau de rose, dont ta tendresse avait humecté mes lèvres au moment
+suprême, me donnait de douces idées de fleurs,--fleurs fantastiques
+infiniment plus belles qu'aucune de celles de la vieille Terre, et dont
+nous voyons aujourd'hui fleurir les modèles autour de nous. Les
+paupières, transparentes et exsangues, ne faisaient pas absolument
+obstacle à la vision. Comme la volition était suspendue, les globes ne
+pouvaient pas rouler dans leurs orbites,--mais tous les objets situés
+dans la portée de l'hémisphère visuel étaient perçus plus ou moins
+distinctement; les rayons qui tombaient sur la rétine externe, ou dans
+le coin de l'oeil, produisant un effet plus vif que ceux qui frappaient
+la surface interne ou l'attaquaient de face. Toutefois, dans le premier
+cas, cet effet était si anormal que je l'appréciais seulement comme un
+_son_,--un son doux ou discordant, suivant que les objets qui se
+présentaient à mon côté étaient lumineux ou revêtus d'ombre,--arrondis
+ou d'une forme anguleuse. En même temps l'ouïe, quoique surexcitée,
+n'avait rien d'irrégulier dans son action, et elle appréciait les sons
+réels avec une précision non moins hyperbolique que sa sensibilité. Le
+toucher avait subi une modification plus singulière. Il ne recevait ses
+impressions que lentement, mais les retenait opiniâtrement, et il en
+résultait toujours un plaisir physique des plus prononcés. Ainsi la
+pression de tes doigts, si doux sur mes paupières, ne fut d'abord perçue
+que par l'organe de la vision; mais, à la longue, et longtemps après
+qu'ils se furent retirés, ils remplirent tout mon être d'un délice
+sensuel inappréciable. Je dis: d'un délice sensuel. _Toutes_ mes
+perceptions étaient purement sensuelles. Quant aux matériaux fournis par
+les sens au cerveau passif, l'intelligence morte, inhabile à les mettre
+en oeuvre, ne leur donnait aucune forme. Il entrait dans tout cela un
+peu de douleur et beaucoup de volupté; mais de peine ou de plaisir
+moraux, pas l'ombre. Ainsi, tes sanglots impétueux flottaient dans mon
+oreille avec toutes leurs plaintives cadences, et ils étaient appréciés
+par elle dans toutes leurs variations de ton mélancolique; mais
+c'étaient de suaves notes musicales et rien de plus: ils n'apportaient à
+la raison éteinte aucune notion des douleurs qui leur donnaient
+naissance; pendant que la large et incessante pluie de larmes qui
+tombait sur ma face, et qui pour tous les assistants témoignait d'un
+coeur brisé, pénétrait simplement d'extase chaque fibre de mon être. Et
+en vérité, c'était bien là la _Mort_, dont les témoins parlaient à voix
+basse et révérencieusement,--et toi, ma douce Una, d'une voix
+convulsive, pleine de sanglots et de cris.
+
+On m'habilla pour la bière,--trois ou quatre figures sombres qui
+voletaient çà et là d'une manière affairée. Quand elles traversaient la
+ligne directe de ma vision, elles m'affectaient comme _formes_: mais
+quand elles passaient à mon côté, leurs images se traduisaient dans mon
+cerveau en cris, gémissements, et autres expressions lugubres de
+terreur, d'horreur ou de souffrance. Toi seule, avec ta robe blanche,
+ondoyante, dans quelque direction que ce fût, tu t'agitais toujours
+musicalement autour de moi.
+
+Le jour baissait; et, comme la lumière allait s'évanouissant, je fus
+pris d'un vague malaise,--d'une anxiété semblable à celle d'un homme qui
+dort quand des sons réels et tristes tombent incessamment dans son
+oreille,--des sons de cloche lointains, solennels, à des intervalles
+longs mais égaux, et se mariant à des rêves mélancoliques. La nuit vint,
+et avec ses ombres une lourde désolation. Elle oppressait mes organes
+comme un poids énorme, et elle était palpable. Il y avait aussi un son
+lugubre, assez semblable à l'écho lointain du ressac de la mer, mais
+plus soutenu, qui, commençant dès le crépuscule, s'était accru avec les
+ténèbres. Soudainement des lumières furent apportées dans la chambre et
+aussitôt cet écho prolongé s'interrompit, se transforma en explosions
+fréquentes, inégales, du même son, mais moins lugubre et moins distinct.
+L'écrasante oppression était en grande partie allégée; et je sentis,
+jaillissant de la flamme de chaque lampe,--car il y en avait
+plusieurs,--un chant d'une monotonie mélodieuse couler incessamment dans
+mes oreilles. Et quand, approchant alors, chère Una, du lit sur lequel
+j'étais étendu, tu t'assis gracieusement à mon côté, soufflant le parfum
+de tes lèvres exquises, et les appuyant sur mon front,--quelque chose
+s'éleva dans mon sein, quelque chose de tremblant, de confondu avec les
+sensations purement physiques engendrées par les circonstances, quelque
+chose d'analogue à la sensibilité elle-même,--un sentiment qui
+appréciait à moitié ton ardent amour et ta douleur, et leur répondait à
+moitié; mais cela ne prenait pas racine dans le coeur paralysé; cela
+semblait plutôt une ombre qu'une réalité; cela s'évanouit promptement,
+d'abord dans une extrême quiétude, puis dans un plaisir purement sensuel
+comme auparavant.
+
+Et alors, du naufrage et du chaos des sens naturels parut s'élever en
+moi un sixième sens, absolument parfait. Je trouvais dans son action un
+étrange délice,--un délice toujours physique toutefois, l'intelligence
+n'y prenant aucune part. Le mouvement dans l'être animal avait
+absolument cessé. Aucune fibre ne tremblait, aucun nerf ne vibrait,
+aucune artère ne palpitait. Mais il me semblait que dans mon cerveau
+était né _ce quelque chose_ dont aucuns mots ne peuvent traduire à une
+intelligence purement humaine une conception même confuse. Permets-moi
+de définir cela: vibration du pendule mental. C'était la
+personnification morale de l'idée humaine abstraite du _Temps_. C'est
+par l'absolue égalisation de ce mouvement,--ou de quelque autre
+analogue,--que les cycles des globes célestes ont été réglés. C'est
+ainsi que je mesurai les irrégularités de la pendule de la cheminée et
+des montres des personnes présentes. Leurs tic-tac remplissaient mes
+oreilles de leurs sonorités. Les plus légères déviations de la mesure
+juste--et ces déviations étaient obsédantes,--m'affectaient exactement
+comme parmi les vivants les violations de la vérité abstraite
+affectaient mon sens moral. Quoiqu'il n'y eût pas dans la chambre deux
+mouvements qui marquassent ensemble exactement leurs secondes, je
+n'éprouvais aucune difficulté à retenir imperturbablement dans mon
+esprit le timbre de chacun et leurs différences relatives. Et ce
+sentiment de la _durée_, vif, parfait, existant par lui-même,
+indépendamment d'une série quelconque de faits (mode d'existence
+inintelligible peut-être pour l'homme),--cette idée,--ce sixième sens,
+surgissant de mes ruines, était le premier pas sensible, décisif, de
+l'âme intemporelle sur le seuil de l'Éternité.
+
+Il était minuit; et tu étais toujours assise à mon côté. Tous les autres
+avaient quitté la chambre de Mort. Ils m'avaient déposé dans la bière.
+Les lampes brûlaient en vacillant; cela se traduisait en moi par le
+tremblement des chants monotones. Mais tout à coup ces chants
+diminuèrent de netteté et de volume. Finalement, ils cessèrent. Le
+parfum mourut dans mes narines. Aucunes formes n'affectèrent plus ma
+vision. Ma poitrine fut dégagée de l'oppression des Ténèbres. Une sourde
+commotion, comme celle de l'électricité, pénétra mon corps et fut suivie
+d'une disparition totale de l'idée du toucher. Tout ce qui restait de ce
+que l'homme appelle sens se fondit dans la seule conscience de l'entité
+et dans l'unique et immuable sentiment de la durée. Le corps périssable
+avait été enfin frappé par la main de l'irrémédiable Destruction.
+
+Et pourtant toute sensibilité n'avait pas absolument disparu; car la
+conscience et le sentiment subsistants suppléaient quelques-unes de ses
+fonctions par une intuition léthargique. J'appréciais l'affreux
+changement qui commençait à s'opérer dans la chair; et, comme l'homme
+qui rêve a quelquefois conscience de la présence corporelle d'une
+personne qui se penche vers lui, ainsi ma douce Una, je sentais toujours
+sourdement que tu étais assise près de moi. De même aussi, quand vint la
+douzième heure du second jour, je n'étais pas tout à fait inconscient
+des mouvements qui suivirent; tu t'éloignas de moi; on m'enferma dans la
+bière; on me déposa dans le corbillard; on me porta au tombeau; on m'y
+descendit; on amoncela pesamment la terre sur moi, et on me laissa, dans
+le noir et la pourriture, à mes tristes et solennels sommeils en
+compagnie du ver.
+
+Et là, dans cette prison qui a peu de secrets à révéler, se déroulèrent
+les jours, et les semaines, et les mois; et l'âme guettait
+scrupuleusement chaque seconde qui s'envolait, et sans effort
+enregistrait sa fuite,--sans effort et sans objet.
+
+Une année s'écoula. La conscience de _l'être_ était devenue
+graduellement plus confuse, et celle de _localité_ avait en grande
+partie usurpé sa place. L'idée d'entité s'était noyée dans l'idée de
+lieu. L'étroit espace qui confinait ce qui avait été le corps devenait
+maintenant le corps lui-même. À la longue, comme il arrive souvent à
+l'homme qui dort (le sommeil et le monde du sommeil sont les seules
+figurations de la _Mort_), à la longue, comme il arrivait sur la terre à
+l'homme profondément endormi, quand un éclair de lumière le faisait
+tressaillir dans un demi-réveil, le laissant à moitié roulé dans ses
+rêves,--de même pour moi, dans l'étroit embrassement de _l'Ombre_, vint
+cette lumière qui seule peut-être avait pouvoir de me faire
+tressaillir,--la lumière de _l'Amour_ immortel! Des hommes vinrent
+travailler au tombeau qui m'enfermait dans sa nuit. Ils enlevèrent la
+terre humide. Sur mes os poudroyants descendit la bière d'Una.
+
+Et puis, une fois encore, tout fut néant. Cette lueur nébuleuse s'était
+éteinte. Cet imperceptible frémissement s'était évanoui dans
+l'immobilité. Bien des lustres se sont écoulés. La poussière est
+retournée à la poussière. Le ver n'avait plus rien à manger. Le
+sentiment de l'être avait à la longue entièrement disparu, et à sa
+place,--à la place de toutes choses,--régnaient suprêmes et éternels
+autocrates, le _Lieu_ et le _Temps_. Pour _ce_ qui _n'était pas_,--pour
+ce qui n'avait pas de forme,--pour ce qui n'avait pas de pensée,--pour
+ce qui n'avait pas de sentiment,--pour ce qui était sans âme et ne
+possédait plus un atome de matière,--pour tout ce néant et toute cette
+immortalité, le tombeau était encore un habitacle,--les heures
+corrosives, une société.
+
+
+
+
+CONVERSATION D'EIROS AVEC CHARMION
+
+ _Je t'apporterai le feu._
+ Euripide.--_Andromaque_.
+
+
+EIROS.--Pourquoi m'appelles-tu Eiros?
+
+CHARMION.--Ainsi t'appelleras-tu désormais. Tu dois oublier aussi mon
+nom terrestre et me nommer Charmion.
+
+EIROS.--Ce n'est vraiment pas un rêve!
+
+CHARMION.--De rêves, il n'y en a plus pour nous;--mais renvoyons à
+tantôt ces mystères. Je me réjouis de voir que tu as l'air de posséder
+toute ta vie et ta raison. La taie de l'ombre a déjà disparu de tes
+yeux. Prends courage, et ne crains rien. Les jours à donner à la stupeur
+sont passés pour toi; et demain je veux moi-même t'introduire dans les
+joies parfaites et les merveilles de ta nouvelle existence.
+
+EIROS.--Vraiment,--je n'éprouve aucune stupeur,--aucune. L'étrange
+vertige et la terrible nuit m'ont quittée, et je n'entends plus ce bruit
+insensé, précipité, horrible, pareil à _la voix des grandes eaux_.
+Cependant mes sens sont effarés, Charmion, par la pénétrante perception
+du _nouveau_.
+
+CHARMION.--Peu de jours suffiront à chasser tout cela;--mais je te
+comprends parfaitement, et je sens pour toi. Il y a maintenant dix
+années terrestres que j'ai éprouvé ce que tu éprouves,--et pourtant ce
+souvenir ne m'a pas encore quittée. Toutefois, voilà ta dernière épreuve
+subie, la seule que tu eusses à souffrir dans le Ciel.
+
+EIROS.--Dans le Ciel?
+
+CHARMION.--Dans le ciel.
+
+EIROS.--Oh! Dieu!--aie pitié de moi, Charmion!--Je suis écrasée sous la
+majesté de toutes choses,--de l'inconnu maintenant révélé,--de l'Avenir,
+cette conjecture, fondu dans le Présent auguste et certain.
+
+CHARMION.--Ne t'attaque pas pour le moment à de pareilles pensées.
+Demain nous parlerons de cela. Ton esprit qui vacille trouvera un
+allégement à son agitation dans l'exercice du simple souvenir. Ne
+regarde ni autour de toi ni devant toi,--regarde en arrière. Je brûle
+d'impatience d'entendre les détails de ce prodigieux événement qui t'a
+jetée parmi nous. Parle-moi de cela. Causons de choses familières, dans
+le vieux langage familier de ce monde qui a si épouvantablement péri.
+
+EIROS.--Épouvantablement! épouvantablement! Et cela, en vérité, n'est
+point un rêve.
+
+CHARMION.--Il n'y a plus de rêves.--Fus-je bien pleurée, mon Eiros?
+
+EIROS.--Pleurée, Charmion?--Oh! profondément. Jusqu'à la dernière de nos
+heures, un nuage d'intense mélancolie et de dévotieuse tristesse a pesé
+sur ta famille.
+
+CHARMION.--Et cette heure dernière,--parle m'en. Rappelle-toi qu'en
+dehors du simple fait de la catastrophe je ne sais rien. Quand, sortant
+des rangs de l'humanité, j'entrai par la Tombe dans le domaine de la
+Nuit,--à cette époque, si j'ai bonne mémoire, nul ne pressentait la
+catastrophe qui vous a engloutis. Mais j'étais, il est vrai, peu au
+courant de la philosophie spéculative du temps.
+
+EIROS.--Notre catastrophe était, comme tu le dis, absolument inattendue;
+mais des accidents analogues avaient été depuis longtemps un sujet de
+discussion parmi les astronomes. Ai-je besoin de te dire, mon amie, que,
+même quand tu nous quittas, les hommes s'accordaient à interpréter,
+comme ayant trait seulement au globe de la terre, les passages des
+Très-Saintes Écritures qui parlent de la destruction finale de toutes
+choses par le feu? Mais, relativement à l'agent immédiat de la ruine, la
+pensée humaine était en défaut depuis l'époque où la science
+astronomique avait dépouillé les comètes de leur effrayant caractère
+incendiaire. La très-médiocre densité de ces corps avait été bien
+démontrée. On les avait observés dans leur passage à travers les
+satellites de Jupiter, et ils n'avaient causé aucune altération sensible
+dans les masses ni dans les orbites de ces planètes secondaires. Nous
+regardions depuis longtemps ces voyageurs comme de vaporeuses créations
+d'une inconcevable ténuité, incapables d'endommager notre globe massif,
+même dans le cas d'un contact. D'ailleurs ce contact n'était redouté en
+aucune façon; car les éléments de toutes les comètes étaient exactement
+connus. Que nous dussions chercher parmi elles l'agent igné de la
+destruction prophétisée, cela était depuis de longues années considéré
+comme une idée inadmissible. Mais le merveilleux, les imaginations
+bizarres, avaient dans ces derniers jours, singulièrement régné parmi
+l'humanité; et, quoiqu'une crainte véritable ne pût avoir de prise que
+sur quelques ignorants, quand les astronomes annoncèrent une _nouvelle_
+comète, cette annonce fut généralement reçue avec je ne sais quelle
+agitation et quelle méfiance.
+
+»Les éléments de l'astre étranger furent immédiatement calculés, et
+tous les observateurs reconnurent d'un même accord que sa route, à son
+périhélie, devait l'amener à une proximité presque immédiate de la
+terre. Il se trouva deux ou trois astronomes, d'une réputation
+secondaire, qui soutinrent résolument qu'un contact était inévitable. Il
+m'est difficile de te bien peindre l'effet de cette communication sur le
+monde. Pendant quelques jours, on se refusa à croire à une assertion que
+l'intelligence humaine, depuis longtemps appliquée à des considérations
+mondaines, ne pouvait saisir d'aucune manière. Mais la vérité d'un fait
+d'une importance vitale fait bientôt son chemin dans les esprits même
+les plus épais. Finalement, tous les hommes virent que la science
+astronomique ne mentait pas, et ils attendirent la comète. D'abord, son
+approche ne fut pas sensiblement rapide; son aspect n'eut pas un
+caractère bien inusité. Elle était d'un rouge sombre et avait une queue
+peu appréciable. Pendant sept ou huit jours nous ne vîmes pas
+d'accroissement sensible dans son diamètre apparent; seulement sa
+couleur varia légèrement. Cependant les affaires ordinaires furent
+négligées, et tous les intérêts, absorbés par une discussion immense qui
+s'ouvrit entre les savants relativement à la nature des comètes. Les
+hommes le plus grossièrement ignorants élevèrent leurs indolentes
+facultés vers ces hautes considérations. Les savants employèrent _alors_
+toute leur intelligence,--toute leur âme,--non point à alléger la
+crainte, non plus à soutenir quelque théorie favorite. Oh! ils
+cherchèrent la vérité, rien que la vérité,--ils s'épuisèrent à la
+chercher! Ils appelèrent à grands cris la science parfaite! La _vérité_
+se leva dans la pureté de sa force et de son excessive majesté, et les
+sages s'inclinèrent et adorèrent.
+
+»Qu'un dommage matériel pour notre globe ou pour ses habitants pût
+résulter du contact redouté, c'était une opinion qui perdait
+journellement du terrain parmi les sages; et les sages avaient cette
+fois plein pouvoir pour gouverner la raison et l'imagination de la
+foule. Il fut démontré que la densité du noyau de la comète était
+beaucoup moindre que celle de notre gaz le plus rare; et le passage
+inoffensif d'une semblable visiteuse à travers les satellites de Jupiter
+fut un point sur lequel on insista fortement, et qui ne servit pas peu à
+diminuer la terreur. Les théologiens, avec un zèle enflammé par la peur,
+insistèrent sur les prophéties bibliques, et les expliquèrent au peuple
+avec une droiture et une simplicité dont ils n'avaient pas encore donné
+l'exemple. La destruction finale de la terre devait s'opérer par le
+feu,--c'est ce qu'ils avancèrent avec une verve qui imposait partout la
+conviction; mais les comètes n'étaient pas d'une nature ignée,--et
+c'était là une vérité que tous les hommes possédaient maintenant, et qui
+les délivrait, jusqu'à un certain point, de l'appréhension de la grande
+catastrophe prédite. Il est à remarquer que les préjugés populaires et
+les vulgaires erreurs relatives aux pestes et aux guerres,--erreurs qui
+reprenaient leur empire à chaque nouvelle comète,--furent cette fois
+choses inconnues. Comme par un soudain effort convulsif, la raison avait
+d'un seul coup culbuté la superstition de son trône. La plus faible
+intelligence avait puisé de l'énergie dans l'excès de l'intérêt actuel.
+
+»Quels désastres d'une moindre gravité pouvaient résulter du contact,
+ce fut là le sujet d'une laborieuse discussion. Les savants parlaient de
+légères perturbations géologiques, d'altérations probables dans les
+climats et conséquemment dans la végétation, de la possibilité
+d'influences magnétiques et électriques. Beaucoup d'entre eux
+soutenaient qu'aucun effet visible ou sensible ne se
+produirait,--d'aucune façon. Pendant que ces discussions allaient leur
+train, l'objet lui-même s'avançait progressivement, élargissant
+visiblement son diamètre et augmentant son éclat. À son approche,
+l'Humanité pâlit. Toutes les opérations humaines furent suspendues.
+
+»Il y eut une phase remarquable dans le cours du sentiment général; ce
+fut quand la comète eut enfin atteint une grosseur qui surpassait celle
+d'aucune apparition dont on eût gardé le souvenir. Le monde alors, privé
+de cette espérance traînante, que les astronomes pouvaient se tromper,
+sentit toute la certitude du malheur. La terreur avait perdu son
+caractère chimérique. Les coeurs des plus braves parmi notre race
+battaient violemment dans les poitrines. Peu de jours suffirent
+toutefois pour fondre ces premières épreuves dans des sensations plus
+intolérables encore. Nous ne pouvions désormais appliquer au météore
+étranger aucunes notions _ordinaires_. Ses attributs _historiques_
+avaient disparu. Il nous oppressait par la terrible _nouveauté_ de
+l'émotion. Nous le voyions, non pas comme un phénomène astronomique dans
+les cieux, mais comme un cauchemar sur nos coeurs et une ombre sur nos
+cerveaux. Il avait pris, avec une inconcevable rapidité, l'aspect d'un
+gigantesque manteau de flamme claire, toujours étendu à tous les
+horizons.
+
+»Encore un jour,--et les hommes respirèrent avec une plus grande
+liberté. Il était évident que nous étions déjà sous l'influence de la
+comète; et nous vivions cependant. Nous jouissions même d'une élasticité
+de membres et d'une vivacité d'esprit insolites. L'excessive ténuité de
+l'objet de notre terreur était apparente; car tous les corps célestes se
+laissaient voir distinctement à travers. En même temps, notre végétation
+était sensiblement altérée, et cette circonstance prédite augmenta notre
+foi dans la prévoyance des sages. Un luxe extraordinaire de feuillage,
+entièrement inconnu jusqu'alors, fit explosion sur tous les végétaux.
+
+»Un jour encore se passa,--et le fléau n'était pas absolument sur nous.
+Il était maintenant évident que son noyau devait nous atteindre le
+premier. Une étrange altération s'était emparée de tous les hommes; et
+la première sensation de _douleur_ fut le terrible signal de la
+lamentation et de l'horreur générales. Cette première sensation de
+douleur consistait dans une constriction rigoureuse de la poitrine et
+des poumons et dans une insupportable sécheresse de la peau. Il était
+impossible de nier que notre atmosphère ne fût radicalement affectée; la
+composition de cette atmosphère et les modifications auxquelles elle
+pouvait être soumise furent dès lors les points de la discussion. Le
+résultat de l'examen lança un frisson électrique de terreur, de la plus
+intense terreur, à travers le coeur universel de l'homme.
+
+»On savait depuis longtemps que l'air qui nous enveloppait était ainsi
+composé: sur cent parties, vingt et une d'oxygène et soixante-dix-neuf
+d'azote. L'oxygène, principe de la combustion et véhicule de la chaleur,
+était absolument nécessaire à l'entretien de la vie animale, et
+représentait l'agent le plus puissant et le plus énergique de la nature.
+L'azote, au contraire, était impropre à entretenir la vie, ou combustion
+animale. D'un excès anormal d'oxygène devait résulter, cela avait été
+vérifié, une élévation des esprits vitaux semblable à celle que nous
+avions déjà subie. C'était l'idée continuée, poussée à l'extrême; qui
+avait créé la terreur. Quel devait être le résultat _d'une totale
+extraction de l'azote?_ Une combustion irrésistible, dévorante,
+toute-puissante, immédiate;--l'entier accomplissement, dans tous leurs
+moindres et terribles détails, des flamboyantes et terrifiantes
+prophéties du Saint Livre.
+
+»Ai-je besoin de te peindre, Charmion, la frénésie alors déchaînée de
+l'humanité? Cette ténuité de matière dans la comète, qui nous avait
+d'abord inspiré l'espérance, faisait maintenant toute l'amertume de
+notre désespoir. Dans sa nature impalpable et gazeuse, nous percevions
+clairement la consommation de la Destinée. Cependant, un jour encore
+s'écoula,--emportant avec lui la dernière ombre de l'Espérance. Nous
+haletions dans la rapide modification de l'air. Le sang rouge bondissait
+tumultueusement dans ses étroits canaux. Un furieux délire s'empara de
+tous les hommes; et, les bras roidis vers les cieux menaçants, ils
+tremblaient et jetaient de grands cris. Mais le noyau de l'exterminateur
+était maintenant sur nous;--même ici, dans le Ciel, je n'en parle qu'en
+frissonnant. Je serai brève,--brève comme la catastrophe. Pendant un
+moment, ce fut seulement une lumière étrange, lugubre, qui visitait et
+pénétrait toutes choses. Puis,--prosternons-nous, Charmion, devant
+l'excessive majesté du Dieu grand!--puis ce fut un son, éclatant,
+pénétrant, comme si c'était LUI qui l'eût crié par sa bouche; et toute
+la masse d'éther environnante, au sein de laquelle nous vivions, éclata
+d'un seul coup en une espèce de flamme intense, dont la merveilleuse
+clarté et la chaleur dévorante n'ont pas de nom, même parmi les Anges
+dans le haut Ciel de la science pure. Ainsi finirent toutes choses.»
+
+
+
+
+OMBRE
+
+ En vérité, quoique je marche à travers de la vallée de l'_Ombre..._
+ _Psaumesde DAVID (XXIII)
+
+
+Vous qui me lisez, vous êtes encore parmi les vivants; mais moi qui
+écris, je serai depuis longtemps parti pour la région des ombres. Car,
+en vérité, d'étranges choses arriveront, bien des choses secrètes seront
+révélées, et bien des siècles passeront avant que ces notes soient vues
+par les hommes. Et quand ils les auront vues, les uns ne croiront pas,
+les autres douteront, et bien peu d'entre eux trouveront matière à
+méditation dans les caractères que je grave sur ces tablettes avec un
+stylus de fer.
+
+L'année avait été une année de terreur, pleine de sentiments plus
+intenses que la terreur, pour lesquels il n'y a pas de nom sur la terre.
+Car beaucoup de prodiges et de signes avaient eu lieu, et de tous côtés,
+sur la terre et sur la mer, les ailes noires de la Peste s'étaient
+largement déployées. Ceux-là néanmoins qui étaient savants dans les
+étoiles n'ignoraient pas que les cieux avaient un aspect de malheur; et
+pour moi, entre autres, le Grec Oinos, il était évident que nous
+touchions au retour de cette sept cent quatre-vingt-quatorzième année,
+où, à l'entrée du Bélier, la planète Jupiter fait sa conjonction avec le
+rouge anneau du terrible Saturne. L'esprit particulier des cieux, si je
+ne me trompe grandement, manifestait sa puissance non-seulement sur le
+globe physique de la terre, mais aussi sur les âmes, les pensées et les
+méditations de l'humanité.
+
+Une nuit, nous étions sept, au fond d'un noble palais, dans une sombre
+cité appelée Ptolémaïs, assis autour de quelques flacons d'un vin
+pourpre de Chios. Et notre chambre n'avait pas d'autre entrée qu'une
+haute porte d'airain; et la porte avait été façonnée par l'artisan
+Corinnos, et elle était d'une rare main d'oeuvre, et fermait en dedans.
+Pareillement, de noires draperies, protégeant cette chambre
+mélancolique, nous épargnaient l'aspect de la lune, des étoiles lugubres
+et des rues dépeuplées;--mais le pressentiment et le souvenir du Fléau
+n'avaient pas pu être exclus aussi facilement. Il y avait autour de
+nous, auprès de nous, des choses dont je ne puis rendre distinctement
+compte,--des choses matérielles et spirituelles,--une pesanteur dans
+l'atmosphère,--une sensation d'étouffement, une angoisse,--et,
+par-dessus tout, ce terrible mode de l'existence que subissent les gens
+nerveux, quand les sens sont cruellement vivants et éveillés, et les
+facultés de l'esprit assoupies et mornes. Un poids mortel nous écrasait.
+Il s'étendait sur nos membres,--sur l'ameublement de la salle,--sur les
+verres dans lesquels nous buvions; et toutes choses semblaient opprimées
+et prostrées dans cet accablement,--tout, excepté les flammes des sept
+lampes de fer qui éclairaient notre orgie. S'allongeant en minces filets
+de lumière, elles restaient toutes ainsi, et brûlaient pâles et
+immobiles; et, dans la table ronde d'ébène autour de laquelle nous
+étions assis, et que leur éclat transformait en miroir, chacun des
+convives contemplait la pâleur de sa propre figure et l'éclair inquiet
+des yeux mornes de ses camarades. Cependant, nous poussions nos rires,
+et nous étions gais à notre façon,--une façon hystérique; et nous
+chantions les chansons d'Anacréon,--qui ne sont que folie; et nous
+buvions largement,--quoique la pourpre du vin nous rappelât la pourpre
+du sang. Car il y avait dans la chambre un huitième personnage,--le
+jeune Zoïlus. Mort, étendu tout de son long et enseveli, il était le
+génie et le démon de la scène. Hélas! il n'avait point sa part de notre
+divertissement, sauf que sa figure, convulsée par le mal, et ses yeux,
+dans lesquels la Mort n'avait éteint qu'à moitié le feu de la peste,
+semblaient prendre à notre joie autant d'intérêt que les morts sont
+capables d'en prendre à la joie de ceux qui doivent mourir. Mais, bien
+que moi, Oinos, je sentisse les yeux du défunt fixés sur moi, cependant
+je m'efforçais de ne pas comprendre l'amertume de leur expression, et,
+regardant opiniâtrement dans les profondeurs du miroir d'ébène, je
+chantais d'une voix haute et sonore les chansons du poëte de Téos. Mais
+graduellement mon chant cessa, et les échos, roulant au loin parmi les
+noires draperies de la chambre, devinrent faibles, indistincts, et
+s'évanouirent. Et voilà que du fond de ces draperies noires où allait
+mourir le bruit de la chanson s'éleva une ombre, sombre, indéfinie,--une
+ombre semblable à celle que la lune, quand elle est basse dans le ciel,
+peut dessiner d'après le corps d'un homme; mais ce n'était l'ombre ni
+d'un homme, ni d'un Dieu, ni d'aucun être connu. Et frissonnant un
+instant parmi les draperies, elle resta enfin, visible et droite, sur la
+surface de la porte d'airain. Mais l'ombre était vague, sans forme,
+indéfinie; ce n'était l'ombre ni d'un homme, ni d'un Dieu,--ni d'un Dieu
+de Grèce, mi d'un Dieu de Chaldée, ni d'aucun Dieu égyptien. Et l'ombre
+reposait sur la grande porte de bronze et sous la corniche cintrée, et
+elle ne bougeait pas, et elle ne prononçait pas une parole, mais elle se
+fixait de plus en plus, et elle resta immobile. Et la porte sur laquelle
+l'ombre reposait était, si je m'en souviens bien, tout contre les pieds
+du jeune Zoïlus enseveli. Mais nous, les sept compagnons, ayant vu
+l'ombre, comme elle sortait des draperies, nous n'osions pas la
+contempler fixement; mais nous baissions les yeux, et nous regardions
+toujours dans les profondeurs du miroir d'ébène. Et, à la longue, moi,
+Oinos, je me hasardai à prononcer quelques mots à voix basse, et je
+demandai à l'ombre sa demeure et son nom. Et l'ombre répondit:
+
+--Je suis OMBRE, et ma demeure est à côté des Catacombes de Ptolémaïs,
+et tout près de ces sombres plaines infernales qui enserrent l'impur
+canal de Charon!
+
+Et alors, tous les sept, nous nous dressâmes d'horreur sur nos sièges,
+et nous nous tenions tremblants, frissonnants, effarés; car le timbre de
+la voix de l'ombre n'était pas le timbre d'un seul individu, mais d'une
+multitude d'êtres; et cette voix, variant ses inflexions de syllabe en
+syllabe, tombait confusément dans nos oreilles en imitant les accents
+connus et familiers de mille et mille amis disparus!
+
+
+
+
+SILENCE
+
+ La crête des montagnes sommeille; la vallée, le rocher et la caverne
+ sont muets.
+ ALCMAN.
+
+
+Écoute-moi,--dit le Démon, en plaçant sa main sur ma tête.--La contrée
+dont je parle est une contrée lugubre en Libye, sur les bords de la
+rivière Zaïre. Et là, il n'y a ni repos ni silence.
+
+Les eaux de la rivière sont d'une couleur safranée et malsaine; et elles
+ne coulent pas vers la mer, mais palpitent éternellement, sous l'oeil
+rouge du soleil, avec un mouvement tumultueux et convulsif. De chaque
+côté de cette rivière au lit vaseux s'étend, à une distance de plusieurs
+milles, un pâle désert de gigantesques nénuphars. Ils soupirent l'un
+vers l'autre dans cette solitude, et tendent vers le ciel leurs longs
+cous de spectres, et hochent de côté et d'autre leurs têtes
+sempiternelles. Et il sort d'eux un murmure confus qui ressemble à celui
+d'un torrent souterrain. Et ils soupirent l'un vers l'autre.
+
+Mais il y a une frontière à leur empire, et cette frontière est une
+haute forêt, sombre, horrible. Là, comme les vagues autour des Hébrides,
+les petits arbres sont dans une perpétuelle agitation. Et cependant il
+n'y a pas de vent dans le ciel. Et les vastes arbres primitifs vacillent
+éternellement de côté et d'autre avec un fracas puissant. Et de leurs
+hauts sommets filtre, goutte à goutte, une éternelle rosée. Et à leurs
+pieds d'étranges fleurs vénéneuses se tordent dans un sommeil agité. Et
+sur leurs têtes, avec un frou-frou retentissant, les nuages gris se
+précipitent, toujours vers l'ouest, jusqu'à ce qu'ils roulent en
+cataracte derrière la muraille enflammée de l'horizon. Cependant il n'y
+a pas de vent dans le ciel. Et sur les bords de la rivière Zaïre, il n'y
+a ni calme ni silence.
+
+C'était la nuit, et la pluie tombait; et quand elle tombait, c'était de
+la pluie, mais quand elle était tombée, c'était du sang. Et je me tenais
+dans le marécage parmi les grands nénuphars, et la pluie tombait sur ma
+tête,--et les nénuphars soupiraient l'un vers l'autre dans la solennité
+de leur désolation.
+
+Et tout d'un coup, la lune se leva à travers la trame légère du
+brouillard funèbre, et elle était d'une couleur cramoisie. Et mes yeux
+tombèrent sur un énorme rocher grisâtre qui se dressait au bord de la
+rivière, et qu'éclairait la lueur de la lune. Et le rocher était
+grisâtre, sinistre et très-haut,--et le rocher était grisâtre. Sur son
+front de pierre étaient gravés des caractères; et je m'avançai à travers
+le marécage de nénuphars, jusqu'à ce que je fusse tout près du rivage,
+afin de lire les caractères gravés dans la pierre. Mais je ne pus pas
+les déchiffrer. Et j'allais retourner vers le marécage, quand la lune
+brilla d'un rouge plus vif; et je me retournai et je regardai de nouveau
+vers le rocher et les caractères;--et ces caractères étaient:
+DÉSOLATION.
+
+Et je regardai en haut, et sur le faîte du rocher se tenait un homme; et
+je me cachai parmi les nénuphars afin d'épier les actions de l'homme. Et
+l'homme était d'une forme grande et majestueuse, et, des épaules
+jusqu'aux pieds, enveloppé dans la toge de l'ancienne Rome. Et le
+contour de sa personne était indistinct,--mais ses traits étaient les
+traits d'une divinité; car, malgré le manteau de la nuit, et du
+brouillard, et de la lune, et de la rosée, rayonnaient les traits de sa
+face. Et son front était haut et pensif, et son oeil était effaré par le
+souci; et dans les sillons de sa joue je lus les légendes du chagrin, de
+la fatigue, du dégoût de l'humanité, et une grande aspiration vers la
+solitude.
+
+Et l'homme s'assit sur le rocher, et appuya sa tête sur sa main, et
+promena son regard sur la désolation. Il regarda les arbrisseaux
+toujours inquiets et les grands arbres primitifs; il regarda, plus haut,
+le ciel plein de frôlements, et la lune cramoisie. Et j'étais blotti à
+l'abri des nénuphars, et j'observais les actions de l'homme. Et l'homme
+tremblait dans la solitude;--cependant, la nuit avançait, et il restait
+assis sur le rocher.
+
+Et l'homme détourna son regard du ciel, et le dirigea sur la lugubre
+rivière Zaïre, et sur les eaux jaunes et lugubres, et sur les pâles
+légions de nénuphars. Et l'homme écoutait les soupirs des nénuphars et
+le murmure qui sortait d'eux. Et j'étais blotti dans ma cachette, et
+j'épiais les actions de l'homme. Et l'homme tremblait dans la
+solitude;--cependant, la nuit avançait, et il restait assis sur le
+rocher.
+
+Alors je m'enfonçai dans les profondeurs lointaines du marécage, et je
+marchai sur la forêt pliante de nénuphars, et j'appelai les hippopotames
+qui habitaient les profondeurs du marécage. Et les hippopotames
+entendirent mon appel et vinrent avec les béhémoths jusqu'au pied du
+rocher, et rugirent hautement et effroyablement sous la lune. J'étais
+toujours blotti dans ma cachette, et je surveillais les actions de
+l'homme. Et l'homme tremblait dans la solitude.--cependant, la nuit
+avançait, et il restait assis sur le rocher.
+
+Alors je maudis les éléments de la malédiction du tumulte; et une
+effrayante tempête s'amassa dans le ciel, où naguère il n'y avait pas un
+souffle. Et le ciel devint livide de la violence de la tempête,--et la
+pluie battait la tête de l'homme,--et les flots de la rivière
+débordaient,--et la rivière torturée jaillissait en écume,--et les
+nénuphars criaient dans leurs lits, et la forêt s'émiettait au vent,--et
+le tonnerre roulait,--et l'éclair tombait,--et le roc vacillait sur ses
+fondements. Et j'étais toujours blotti dans ma cachette pour épier les
+actions de l'homme. Et l'homme tremblait dans la solitude;--cependant,
+la nuit avançait, et il restait assis sur le rocher.
+
+Alors je fus irrité, et je maudis de la malédiction du _silence_ la
+rivière et les nénuphars, et le vent, et la forêt, et le ciel, et le
+tonnerre, et les soupirs des nénuphars. Et ils furent frappés de la
+malédiction, et ils devinrent muets. Et la lune cessa de faire
+péniblement sa route dans le ciel,--et le tonnerre expira,--et l'éclair
+ne jaillit plus,--et les nuages pendirent immobiles,--et les eaux
+redescendirent dans leur fit et y restèrent,--et les arbres cessèrent de
+se balancer,--les nénuphars ne soupirèrent plus,--et il ne s'éleva plus
+de leur foule le moindre murmure, ni l'ombre d'un son dans tout le vaste
+désert sans limites. Et je regardai les caractères du rocher et ils
+étaient changés;--et maintenant ils formaient le mot: SILENCE.
+
+Et mes yeux tombèrent sur la figure de l'homme, et sa figure était pâle
+de terreur. Et précipitamment il leva sa tête de sa main, il se dressa
+sur le rocher, et tendit l'oreille. Mais il n'y avait pas de voix dans
+tout le vaste désert sans limites, et les caractères gravés sur le
+rocher étaient: SILENCE. Et l'homme frissonna, et il fit volte-face, et
+il s'enfuit loin, loin, précipitamment, si bien que je ne le vis pas.
+
+--Or, il y a de biens beaux contes dans les livres des Mages,--dans les
+mélancoliques livres des Mages, qui sont reliés en fer. Il y a là,
+dis-je, de splendides histoires du Ciel, et de la Terre, et de la
+puissante Mer,--et des Génies qui ont régné sur la mer, sur la terre et
+sur le ciel sublime. Il y avait aussi beaucoup de science dans les
+paroles qui ont été dites par les Sybilles; et de saintes, saintes
+choses ont été entendues jadis par les sombres feuilles qui tremblaient
+autour de Dodone;--mais comme il est vrai qu'Allah est vivant, je tiens
+cette fable que m'a contée le Démon, quand il s'assit à côté de moi dans
+l'ombre de la tombe, pour la plus étonnante de toutes! Et quand le Démon
+eut fini son histoire, il se renversa dans la profondeur de la tombe, et
+se mit à rire. Et je ne pus pas rire avec le Démon, et il me maudit
+parce que je ne pouvais pas rire. Et le lynx, qui demeure dans la tombe
+pour l'éternité, en sortit, et il se coucha aux pieds du Démon, et il le
+regarda fixement dans les yeux.
+
+
+
+
+L'ÎLE DE LA FÉE
+
+ _Nullus enim locus sine genio est._
+ SERVIUS.
+
+
+La _musique_,--dit Marmontel, dans ces _Contes Moraux_ que nos
+traducteurs persistent à appeler _Moral Tales_, comme en dérision de
+leur esprit,--_la musique est le seul des talents qui jouisse de
+lui-même; tous les autres veulent des témoins_. Il confond ici le
+plaisir d'entendre des sons agréables avec la puissance de les créer.
+Pas plus qu'aucun autre _talent_, la musique n'est capable de donner une
+complète jouissance, s'il n'y a pas une seconde personne pour en
+apprécier l'exécution. Et cette puissance de produire des effets dont on
+jouisse pleinement dans la solitude ne lui est pas particulière; elle
+est commune à tous les autres talents. L'idée que le conteur n'a pas pu
+concevoir clairement, ou qu'il a sacrifiée dans son expression à l'amour
+national du _trait_, est sans doute l'idée très-soutenable que la
+musique du style le plus élevé est la plus complètement sentie quand
+nous sommes absolument seuls. La proposition, sous cette forme, sera
+admise du premier coup par ceux qui aiment la lyre pour l'amour de la
+lyre et pour ses avantages spirituels. Mais il est un plaisir toujours à
+la portée de l'humanité déchue,--et c'est peut-être l'unique,--qui doit
+même plus que la musique à la sensation accessoire de l'isolement. Je
+veux parler du bonheur éprouvé dans la contemplation d'une scène de la
+nature. En vérité l'homme qui veut contempler en face la gloire de Dieu
+sur la terre doit contempler cette gloire dans la solitude. Pour moi du
+moins, la présence, non pas de la vie humaine seulement, mais de la vie
+sous toute autre forme que celle des êtres verdoyants qui croissent sur
+le sol et qui sont sans voix, est un opprobre pour le paysage; elle est
+en guerre avec le génie de la scène. Oui vraiment, j'aime à contempler
+les sombres vallées, et les roches grisâtres, et les eaux qui sourient
+silencieusement, et les forêts qui soupirent dans des sommeils anxieux,
+et les orgueilleuses et vigilantes montagnes qui regardent tout d'en
+haut.--J'aime à contempler ces choses pour ce qu'elles sont: les membres
+gigantesques d'un vaste tout, animé et sensitif,--un tout dont la forme
+(celle de la sphère) est la plus parfaite et la plus compréhensive de
+toutes les formes; dont la route se fait de compagnie avec d'autres
+planètes; dont la très-douce servante est la lune; dont le seigneur
+médiatisé est le soleil; dont la vie est l'éternité; dont la pensée est
+celle d'un Dieu; dont la jouissance est connaissance; dont les destinées
+se perdent dans l'immensité; pour qui nous sommes une notion
+correspondante à la notion que nous avons des animalcules qui infestent
+le cerveau,--un être que nous regardons conséquemment comme inanimé et
+purement matériel,--appréciation très-semblable à celle que ces
+animalcules doivent faire de nous.
+
+Nos télescopes et nos recherches mathématiques nous confirment de tout
+point,--nonobstant la cafarderie de la plus ignorante prêtraille,--que
+l'espace, et conséquemment le volume, est une importante considération
+aux yeux du Tout-Puissant. Les cercles dans lesquels se meuvent les
+étoiles sont le mieux appropriés à l'évolution, sans conflit, du plus
+grand nombre de corps possible. Les formes de ces corps sont exactement
+choisies pour contenir sous une surface donnée la plus grande quantité
+possible de matière;--et les surfaces elles-mêmes sont disposées de
+façon à recevoir une population plus nombreuse que ne l'auraient pu les
+mêmes surfaces disposées autrement. Et, de ce que l'espace est infini,
+on ne peut tirer aucun argument contre cette idée: que le volume a une
+valeur aux yeux de Dieu; car, pour remplir cet espace, il peut y avoir
+un infini de matière. Et puisque nous voyons clairement que douer la
+matière de vitalité est un principe,--et même, autant que nous en
+pouvons juger, le principe capital dans les opérations de la
+Divinité,--est-il logique de le supposer confiné dans l'ordre de la
+petitesse, où il se révèle journellement à nous, et de l'exclure des
+régions du grandiose? Comme nous découvrons des cercles dans des cercles
+et toujours sans fin,--évoluant tous cependant autour d'un centre unique
+infiniment distant, qui est la Divinité,--ne pouvons-nous pas supposer,
+analogiquement et de la même manière, la vie dans la vie, la moindre
+dans la plus grande, et toutes dans l'Esprit divin? Bref, nous errons
+follement par fatuité, en nous figurant que l'homme, dans ses destinées
+temporelles ou futures, est d'une plus grande importance dans l'univers
+que ce vaste _limon de la vallée_ qu'il cultive et qu'il méprise, et à
+laquelle il refuse une âme par la raison peu profonde qu'il ne la voit
+pas fonctionner[10].
+
+Ces idées, et d'autres analogues, ont toujours donné à mes méditations
+parmi les montagnes et les forêts, près des rivières et de l'océan, une
+teinte de ce que les gens vulgaires ne manqueront pas d'appeler
+fantastique. Mes promenades vagabondes au milieu de tableaux de ce genre
+ont été nombreuses, singulièrement curieuses, souvent solitaires; et
+l'intérêt avec lequel j'ai erré à travers plus d'une vallée profonde et
+sombre, ou contemplé le _ciel_ de maint lac limpide, a été un intérêt
+grandement accru par la pensée que j'errais seul, que je contemplais
+_seul_. Quel est le Français bavard qui, faisant allusion à l'ouvrage
+bien connu de Zimmerman, a dit: _La solitude est une belle chose, mais
+il faut quelqu'un pour vous dire que la solitude est une belle chose?_
+Comme épigramme, c'est parfait; mais, _il faut_! Cette nécessité est une
+chose qui n'existe pas.
+
+Ce fut dans un de mes voyages solitaires, dans une région fort
+lointaine,--montagnes compliquées par des montagnes, méandres de
+rivières mélancoliques, lacs sombres et dormants,--que je tombai sur
+certain petit ruisseau avec une île. J'y arrivai soudainement dans un
+mois de juin, le mois du feuillage, et je me jetai sur le sol, sous les
+branches d'un arbuste odorant qui m'était inconnu, de manière à
+m'assoupir en contemplant le tableau. Je sentis que je ne pourrais le
+bien voir que de cette façon,--tant il portait le caractère d'une
+vision.
+
+De tous côtés,--excepté à l'ouest, où le soleil allait bientôt
+plonger,--s'élevaient les murailles verdoyantes de la forêt. La petite
+rivière qui faisait un brusque coude, et ainsi se dérobait soudainement
+à la vue, semblait ne pouvoir pas s'échapper de sa prison; mais on eût
+dit qu'elle était absorbée vers l'est par la verdure profonde des
+arbres;--et du côté opposé (cela m'apparaissait ainsi, couché comme je
+l'étais, et les yeux au ciel), tombait dans la vallée, sans
+intermédiaire et sans bruit, une splendide cascade, or et pourpre, vomie
+par les fontaines occidentales du ciel.
+
+À peu près au centre de l'étroite perspective qu'embrassait mon regard
+visionnaire, une petite île circulaire, magnifiquement verdoyante,
+reposait sur le sein du ruisseau.
+
+ _La rive et son image étaient si bien fondues_
+ _Que le tout semblait suspendu dans l'air._
+
+L'eau transparente jouait si bien le miroir qu'il était presque
+impossible de deviner à quel endroit du talus d'émeraude commençait son
+domaine de cristal.
+
+Ma position me permettait d'embrasser d'un seul coup d'oeil les deux
+extrémités, est et ouest, de l'îlot; et j'observai dans leurs aspects
+une différence singulièrement marquée. L'ouest était tout un radieux
+harem de beautés de jardin. Il s'embrasait et rougissait sous l'oeil
+oblique du soleil, et souriait extatiquement par toutes ses fleurs. Le
+gazon était court, élastique, odorant, et parsemé d'asphodèles. Les
+arbres étaient souples, gais, droits,--brillants, sveltes et
+gracieux,--orientaux par la forme et le feuillage, avec une écorce
+polie, luisante et versicolore. On eût dit qu'un sentiment profond de
+vie et de joie circulait partout; et, quoique les Cieux ne soufflassent
+aucune brise, tout cependant semblait agité par d'innombrables papillons
+qu'on aurait pu prendre, dans leurs fuites gracieuses et leurs zigzags,
+pour des tulipes ailées.
+
+L'autre côté, le côté est de l'île, était submergé dans l'ombre la plus
+noire. Là, une mélancolie sombre, mais pleine de calme et de beauté,
+enveloppait toutes choses. Les arbres étaient d'une couleur noirâtre,
+lugubres de forme et d'attitude,--se tordant en spectres moroses et
+solennels, traduisant des idées de chagrin mortel et de mort prématurée.
+Le gazon y revêtait la teinte profonde du cyprès, et ses brins
+baissaient languissamment leurs pointes. Là s'élevaient éparpillés
+plusieurs petits monticules maussades, bas, étroits, pas très-longs, qui
+avaient des airs de tombeaux, mais qui n'en étaient pas; quoique
+au-dessus et tout autour grimpassent la rue et le romarin. L'ombre des
+arbres tombait pesamment sur l'eau et semblait s'y ensevelir, imprégnant
+de ténèbres les profondeurs de l'élément. Je m'imaginais que chaque
+ombre, à mesure que le soleil descendait plus bas, toujours plus bas, se
+séparait à regret du tronc qui lui avait donné naissance et était
+absorbée par le ruisseau, pendant que d'autres ombres naissaient à
+chaque instant des arbres, prenant la place de leurs aînées défuntes.
+
+Cette idée, une fois qu'elle se fut emparée de mon imagination, l'excita
+fortement, et je me perdis immédiatement en rêveries.--Si jamais île fut
+enchantée,--me disais-je,--celle-ci l'est, bien sûr. C'est le
+rendez-vous des quelques gracieuses Fées qui ont survécu à la
+destruction de leur race. Ces vertes tombes sont-elles les leurs!
+Rendent-elles leurs douces vies de la même façon que l'humanité? Ou
+plutôt leur mort n'est-elle pas une espèce de dépérissement
+mélancolique? Rendent-elles à Dieu leur existence petit à petit,
+épuisant lentement leur substance jusqu'à la mort, comme ces arbres
+rendent leurs ombres l'une après l'autre? Ce que l'arbre qui s'épuise
+est à l'eau qui en boit l'ombre et devient plus noire de la proie
+qu'elle avale, la vie de la Fée ne pourrait-elle pas bien être la même
+chose à la Mort qui l'engloutit?
+
+Comme je rêvais ainsi, les yeux à moitié clos, tandis que le soleil
+descendait rapidement vers son lit, et que des tourbillons couraient
+tout autour de l'île, portant sur leur sein de grandes, lumineuses et
+blanches écailles, détachées des troncs des sycomores,--écailles qu'une
+imagination vive aurait pu, grâce à leurs positions variées sur l'eau,
+convertir en tels objets qu'il lui aurait plu,--pendant que je rêvais
+ainsi, il me sembla que la figure d'une de ces mêmes Fées dont j'avais
+rêvé, se détachant de la partie lumineuse et occidentale de l'île,
+s'avançait lentement vers les ténèbres.--Elle se tenait droite sur un
+canot singulièrement fragile, et le mouvait avec un fantôme d'aviron.
+Tant qu'elle fut sous l'influence des beaux rayons attardés, son
+attitude parut traduire la joie;--mais le chagrin altéra sa physionomie
+quand elle passa dans la région de l'ombre. Lentement elle glissa tout
+le long, fit peu à peu le tour de l'île, et rentra dans la région de la
+lumière.
+
+--La révolution qui vient d'être accomplie par la Fée,--continuai-je,
+toujours rêvant,--est le cycle d'une brève année de sa vie. Elle a
+traversé son hiver et son été. Elle s'est rapprochée de la Mort d'une
+année; car j'ai bien vu que, quand elle entrait dans l'obscurité, son
+ombre se détachait d'elle et était engloutie par l'eau sombre, rendant
+sa noirceur encore plus noire.
+
+Et de nouveau le petit bateau apparut, avec la Fée; mais dans son
+attitude il y avait plus de souci et d'indécision, et moins d'élastique
+allégresse. Elle navigua de nouveau de la lumière vers l'obscurité,--qui
+s'approfondissait à chaque minute,--et de nouveau son ombre se détachant
+tomba dans l'ébène liquide et fut absorbée par les ténèbres.--Et
+plusieurs fois encore elle fit le circuit de l'île,--pendant que le
+soleil se précipitait vers son lit,--et à chaque fois qu'elle émergeait
+dans la lumière, il y avait plus de chagrin dans sa personne, et elle
+devenait plus faible, et plus abattue, et plus indistincte; et à chaque
+fois qu'elle passait dans l'obscurité, il se détachait d'elle un spectre
+plus obscur qui était submergé par une ombre plus noire. Mais à la fin,
+quand le soleil eut totalement disparu, la Fée, maintenant pur fantôme
+d'elle-même, entra avec son bateau, pauvre inconsolable! dans la région
+du fleuve d'ébène,--et si elle en sortit jamais, je ne puis le
+dire,--car les ténèbres tombèrent sur toutes choses, et je ne vis plus
+son enchanteresse figure.
+
+
+
+
+LE PORTRAIT OVALE
+
+
+Le château dans lequel mon domestique s'était avisé de pénétrer de
+force, plutôt que de me permettre, déplorablement blessé comme je
+l'étais, de passer une nuit en plein air, était un de ces bâtiments,
+mélange de grandeur et de mélancolie, qui ont si longtemps dressé leurs
+fronts sourcilleux au milieu des Apennins, aussi bien dans la réalité
+que dans l'imagination de mistress Radcliffe. Selon toute apparence, il
+avait été temporairement et tout récemment abandonné. Nous nous
+installâmes dans une des chambres les plus petites et les moins
+somptueusement meublées. Elle était située dans une tour écartée du
+bâtiment. Sa décoration était riche, mais antique et délabrée. Les murs
+étaient tendus de tapisseries et décorés de nombreux trophées
+héraldiques de toute forme, ainsi que d'une quantité vraiment
+prodigieuse de peintures modernes, pleines de style, dans de riches
+cadres d'or d'un goût arabesque. Je pris un profond intérêt,--ce fut
+peut-être mon délire qui commençait qui en fut cause,--je pris un
+profond intérêt à ces peintures qui étaient suspendues non-seulement sur
+les faces principales des murs, mais aussi dans une foule de recoins que
+la bizarre architecture du château rendait inévitables; si bien que
+j'ordonnai à Pedro de fermer les lourds volets de la chambre,--puisqu'il
+faisait déjà nuit,--d'allumer un grand candélabre à plusieurs branches
+placé près de mon chevet, et d'ouvrir tout grands les rideaux de velours
+noir garnis de crépines qui entouraient le lit. Je désirais que cela fût
+ainsi, pour que je pusse au moins, si je ne pouvais pas dormir, me
+consoler alternativement par la contemplation de ces peintures et par la
+lecture d'un petit volume que j'avais trouvé sur l'oreiller et qui en
+contenait l'appréciation et l'analyse.
+
+Je lus longtemps,--longtemps;--je contemplai religieusement, dévotement;
+les heures s'envolèrent, rapides et glorieuses, et le profond minuit
+arriva. La position du candélabre me déplaisait, et, étendant la main
+avec difficulté pour ne pas déranger mon valet assoupi, je plaçai
+l'objet de manière à jeter les rayons en plein sur le livre.
+
+Mais l'action produisit un effet absolument inattendu. Les rayons des
+nombreuses bougies (car il y en avait beaucoup) tombèrent alors sur une
+niche de la chambre que l'une des colonnes du lit avait jusque-là
+couverte d'une ombre profonde. J'aperçus dans une vive lumière une
+peinture qui m'avait d'abord échappé. C'était le portrait d'une jeune
+fille déjà mûrissante et presque femme. Je jetai sur la peinture un coup
+d'oeil rapide, et je fermai les yeux. Pourquoi,--je ne le compris pas
+bien moi-même tout d'abord. Mais pendant que mes paupières restaient
+closes, j'analysai rapidement la raison qui me les faisait fermer ainsi.
+C'était un mouvement involontaire pour gagner du temps et pour
+penser,--pour m'assurer que ma vue ne m'avait pas trompé,--pour calmer
+et préparer mon esprit à une contemplation plus froide et plus sûre. Au
+bout de quelques instants, je regardai de nouveau la peinture fixement.
+
+Je ne pouvais pas douter, quand même je l'aurais voulu, que je n'y visse
+alors très-nettement; car le premier éclair du flambeau sur cette toile
+avait dissipé la stupeur rêveuse dont mes sens étaient possédés, et
+m'avait rappelé tout d'un coup à la vie réelle.
+
+Le portrait, je l'ai déjà dit, était celui d'une jeune fille. C'était
+une simple tête, avec des épaules, le tout dans ce style, qu'on appelle
+en langage technique, style _de vignette_, beaucoup de la manière de
+Sully dans ses têtes de prédilection. Les bras, le sein, et même les
+bouts des cheveux rayonnants, se fondaient insaisissablement dans
+l'ombre vague mais profonde qui servait de fond à l'ensemble. Le cadre
+était ovale, magnifiquement doré et guilloché dans le goût moresque.
+Comme oeuvre d'art, on ne pouvait rien trouver de plus admirable que la
+peinture elle-même. Mais il se peut bien que ce ne fût ni l'exécution de
+l'oeuvre, ni l'immortelle beauté de la physionomie, qui m'impressionna
+si soudainement et si fortement. Encore moins devais-je croire que mon
+imagination, sortant d'un demi-sommeil, eût pris la tête pour celle
+d'une personne vivante.--Je vis tout d'abord que les détails du dessin,
+le style de vignette, et l'aspect du cadre auraient immédiatement
+dissipé un pareil charme, et m'auraient préservé de toute illusion même
+momentanée. Tout en faisant ces réflexions, et très-vivement, je restai,
+à demi étendu, à demi assis, une heure entière peut-être, les yeux rivés
+à ce portrait. À la longue, ayant découvert le vrai secret de son effet,
+je me laissai retomber sur le lit. J'avais deviné que le _charme_ de la
+peinture était une expression vitale absolument adéquate à la vie
+elle-même, qui d'abord m'avait fait tressaillir, et finalement m'avait
+confondu, subjugué, épouvanté. Avec une terreur profonde et
+respectueuse, je replaçai le candélabre dans sa position première. Ayant
+ainsi dérobé à ma vue la cause de ma profonde agitation, je cherchai
+vivement le volume qui contenait l'analyse des tableaux et leur
+histoire. Allant droit au numéro qui désignait le portrait ovale, j'y
+lus le vague et singulier récit qui suit:
+
+--«C'était une jeune fille d'une très-rare beauté, et qui n'était pas
+moins aimable que pleine de gaieté. Et maudite fut l'heure où elle vit,
+et aima, et épousa le peintre. Lui, passionné, studieux, austère, et
+ayant déjà trouvé une épouse dans son Art; elle, une jeune fille d'une
+très-rare beauté, et non moins aimable que pleine de gaieté: rien que
+lumières et sourires, et la folâtrerie d'un jeune faon; aimant et
+chérissant toutes choses; ne haïssant que l'art qui était son rival; ne
+redoutant que la palette et les brosses, et les autres instruments
+fâcheux qui la privaient de la figure de son adoré. Ce fut une terrible
+chose pour cette dame que d'entendre le peintre parler du désir de
+peindre même sa jeune épouse. Mais elle était humble et obéissante, et
+elle s'assit avec douceur pendant de longues semaines dans la sombre et
+haute chambre de la tour, où la lumière filtrait sur la pâle toile
+seulement par le plafond. Mais lui, le peintre, mettait sa gloire dans
+son oeuvre, qui avançait d'heure en heure et de jour en jour.--Et
+c'était un homme passionné, et étrange, et pensif, qui se perdait en
+rêveries; si bien qu'il ne _voulait_ pas voir que la lumière qui tombait
+si lugubrement dans cette tour isolée desséchait la santé et les esprits
+de sa femme, qui languissait visiblement pour tout le monde, excepté
+pour lui. Cependant, elle souriait toujours, et toujours sans se
+plaindre, parce qu'elle voyait que le peintre (qui avait un grand renom)
+prenait un plaisir vif et brûlant dans sa tâche, et travaillait nuit et
+jour pour peindre celle qui l'aimait si fort, mais qui devenait de jour
+en jour plus languissante et plus faible. Et, en vérité, ceux qui
+contemplaient le portrait parlaient à voix basse de sa ressemblance,
+comme d'une puissante merveille et comme d'une preuve non moins grande
+de la puissance du peintre que de son profond amour pour celle qu'il
+peignait si miraculeusement bien.--Mais, à la longue, comme la besogne
+approchait de sa fin, personne ne fut plus admis dans la tour; car le
+peintre était devenu fou par l'ardeur de son travail, et il détournait
+rarement ses yeux de la toile, même pour regarder la figure de sa femme.
+Et il ne _voulait_ pas voir que les couleurs qu'il étalait sur la toile
+étaient _tirées_ des joues de celle qui était assise près de lui. Et
+quand bien des semaines furent passées et qu'il ne restait plus que peu
+de chose à faire, rien qu'une touche sur la bouche et un glacis sur
+l'oeil, l'esprit de la dame palpita encore comme la flamme dans le bec
+d'une lampe. Et alors la touche fut donnée, et alors le glacis fut
+placé; et pendant un moment le peintre se tint en extase devant le
+travail qu'il avait travaillé; mais une minute après, comme il
+contemplait encore, il trembla et il devint très-pâle, et il fut frappé
+d'effroi; et criant d'une voix éclatante:--En vérité, c'est la _Vie_
+elle-même!--il se retourna brusquement pour regarder sa
+bien-aimée;--elle était morte!»
+
+
+FOOTNOTES:
+
+[Note 1: Formule anglaise:--mort subite.--C. B.]
+
+[Note 2: _Hortulus animae, cum oratiunculis aliquibus superadditis_, de
+Grünninger.--E. A. P.]
+
+[Note 3: Watson, Percival, Spallanzani, et particulièrement l'évêque de
+Landaff.--Voir les _Chemical Essays_, vol. V.--E. A. P.]
+
+[Note 4: Ce marché--marché Saint-Honoré,--n'a jamais eu ni portes ni
+inscriptions. L'inscription a-t-elle existé en projet?--C. B.]
+
+[Note 5: _Hop_, sautiller,--_frog_, grenouille.--C. B.]
+
+[Note 6: Pas de crédit.--C. B.]
+
+[Note 7: La même expression signifie _être à l'heure_ et _aller en
+mesure_. Il n'y a donc qu'un mot, et ce mot explique l'indignation de
+Vondervotteimittiss,--pays où l'on est toujours à l'heure.--C. B.]
+
+[Note 8: _Nose_, nez.--_Naseaulogie_, nosologie.--C. B.]
+
+[Note 9: Flavius Vopiscus dit que l'hymne intercalé ici fut chanté par la
+populace, lors de la guerre des Sarmates, en l'honneur d'Aurélien, qui
+avait tué de sa propre main neuf cent cinquante hommes à l'ennemi.--E.
+A. P.]
+
+[Note 10: En parlant des marées, Pomponius Mela dit, dans son traité _De
+Situ Orbis_: Ou le monde est un _vaste animal_, ou, etc.--E. A. P.]
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Nouvelles histoires extraordinaires, by
+Edgar Allan Poe
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVELLES HISTOIRES ***
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+works. See paragraph 1.E below.
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
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+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
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+works.
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+ The Project Gutenberg eBook of Nouvelles histoires extraordinaires, par Edgar Allan Poe.
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+Project Gutenberg's Nouvelles histoires extraordinaires, by Edgar Allan Poe
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Nouvelles histoires extraordinaires
+
+Author: Edgar Allan Poe
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+Translator: Charles Baudelaire
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+Release Date: March 10, 2007 [EBook #20790]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVELLES HISTOIRES ***
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+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
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+<h1>Edgar Allan Poe</h1>
+
+<p class ="c" style="font-size: 250%;">HISTOIRES EXTRAORDINAIRES</p>
+
+<p class="c">Traduction Charles Baudelaire&mdash;1857</p>
+
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+
+<h2><a name="toc" id="toc"></a>Table des mati&egrave;res</h2>
+
+<table summary="toc" cellspacing="0" cellpadding="0">
+<tr><td class="c">
+<a href="#NOTES_NOUVELLES_SUR_EDGAR_POE"><b>NOTES NOUVELLES SUR EDGAR POE</b></a><br />
+<a href="#LE_DEMON_DE_LA_PERVERSITE"><b>LE D&Eacute;MON DE LA PERVERSIT&Eacute;</b></a><br />
+<a href="#LE_CHAT_NOIR"><b>LE CHAT NOIR</b></a><br />
+<a href="#WILLIAM_WILSON"><b>WILLIAM WILSON</b></a><br />
+<a href="#LHOMME_DES_FOULES"><b>L'HOMME DES FOULES</b></a><br />
+<a href="#LE_COEUR_REVELATEUR"><b>LE COEUR R&Eacute;V&Eacute;LATEUR</b></a><br />
+<a href="#BERENICE"><b>B&Eacute;R&Eacute;NICE</b></a><br />
+<a href="#LA_CHUTE_DE_LA_MAISON_USHER"><b>LA CHUTE DE LA MAISON USHER</b></a><br />
+<a href="#LE_PUITS_ET_LE_PENDULE"><b>LE PUITS ET LE PENDULE</b></a><br />
+<a href="#HOP-FROG"><b>HOP-FROG</b></a><br />
+<a href="#LA_BARRIQUE_DAMONTILLADO"><b>LA BARRIQUE D'AMONTILLADO</b></a><br />
+<a href="#LE_MASQUE_DE_LA_MORT_ROUGE"><b>LE MASQUE DE LA MORT ROUGE</b></a><br />
+<a href="#LE_ROI_PESTE"><b>LE ROI PESTE</b></a><br />
+<a href="#LE_DIABLE_DANS_LE_BEFFROI"><b>LE DIABLE DANS LE BEFFROI</b></a><br />
+<a href="#LIONNERIE"><b>LIONNERIE</b></a><br />
+<a href="#QUATRE_BETES_EN_UNE"><b>QUATRE B&Ecirc;TES EN UNE</b></a><br />
+<a href="#PETITE_DISCUSSION_AVEC_UNE_MOMIE"><b>PETITE DISCUSSION AVEC UNE MOMIE</b></a><br />
+<a href="#PUISSANCE_DE_LA_PAROLE"><b>PUISSANCE DE LA PAROLE</b></a><br />
+<a href="#COLLOQUE_ENTRE_MONOS_ET_UNA"><b>COLLOQUE ENTRE MONOS ET UNA</b></a><br />
+<a href="#CONVERSATION_DEIROS_AVEC_CHARMION"><b>CONVERSATION D'EIROS AVEC CHARMION</b></a><br />
+<a href="#OMBRE"><b>OMBRE</b></a><br />
+<a href="#SILENCE"><b>SILENCE</b></a><br />
+<a href="#LILE_DE_LA_FEE"><b>L'&Icirc;LE DE LA F&Eacute;E</b></a><br />
+<a href="#LE_PORTRAIT_OVALE"><b>LE PORTRAIT OVALE</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="NOTES_NOUVELLES_SUR_EDGAR_POE" id="NOTES_NOUVELLES_SUR_EDGAR_POE"></a>NOTES NOUVELLES SUR EDGAR POE</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p><i>Litt&eacute;rature de d&eacute;cadence!</i>&mdash;Paroles vides que nous entendons souvent
+tomber, avec la sonorit&eacute; d'un b&acirc;illement emphatique, de la bouche de ces
+sphinx sans &eacute;nigme qui veillent devant les portes saintes de
+l'Esth&eacute;tique classique. &Agrave; chaque fois que l'irr&eacute;futable oracle retentit,
+on peut affirmer qu'il s'agit d'un ouvrage plus amusant que l'<i>Iliade</i>.
+Il est &eacute;videmment question d'un po&euml;me ou d'un roman dont toutes les
+parties sont habilement dispos&eacute;es pour la surprise, dont le style est
+magnifiquement orn&eacute;, o&ugrave; toutes les ressources du langage et de la
+prosodie sont utilis&eacute;es par une main impeccable. Lorsque j'entends
+ronfler l'anath&egrave;me,&mdash;qui, pour le dire en passant, tombe g&eacute;n&eacute;ralement
+sur quelque po&euml;te pr&eacute;f&eacute;r&eacute;,&mdash;je suis toujours saisi de l'envie de
+r&eacute;pondre: Me prenez-vous pour un barbare comme vous, et me croyez-vous
+capable de me divertir aussi tristement que vous faites? Des
+comparaisons grotesques s'agitent alors dans mon cerveau; il me semble
+que deux femmes me sont pr&eacute;sent&eacute;es: l'une, matrone rustique, r&eacute;pugnante
+de sant&eacute; et de vertu, sans allure et sans regard, bref, <i>ne devant rien
+qu'&agrave; la simple nature</i>; l'autre, une de ces beaut&eacute;s qui dominent et
+oppriment le souvenir, unissant &agrave; son charme profond et originel toute
+l'&eacute;loquence de la toilette, ma&icirc;tresse de sa d&eacute;marche, consciente et
+reine d'elle-m&ecirc;me,&mdash;une voix parlant comme un instrument bien accord&eacute;,
+et des regards charg&eacute;s de pens&eacute;e et n'en laissant couler que ce qu'ils
+veulent. Mon choix ne saurait &ecirc;tre douteux, et cependant il y a des
+sphinx p&eacute;dagogiques qui me reprocheraient de manquer &agrave; l'honneur
+classique.&mdash;Mais, pour laisser de c&ocirc;t&eacute; les paraboles, je crois qu'il
+m'est permis de demander &agrave; ces hommes sages qu'ils comprennent bien
+toute la vanit&eacute;, toute l'inutilit&eacute; de leur sagesse. Le mot <i>litt&eacute;rature
+de d&eacute;cadence</i> implique qu'il y a une &eacute;chelle de litt&eacute;ratures, une
+vagissante, une pu&eacute;rile, une adolescente, etc. Ce terme, veux-je dire,
+suppose quelque chose de fatal et de providentiel, comme un d&eacute;cret
+in&eacute;luctable; et il est tout &agrave; fait injuste de nous reprocher d'accomplir
+la loi myst&eacute;rieuse. Tout ce que je puis comprendre dans la parole
+acad&eacute;mique, c'est qu'il est honteux d'ob&eacute;ir &agrave; cette loi avec plaisir, et
+que nous sommes coupables de nous r&eacute;jouir dans notre destin&eacute;e.&mdash;Ce
+soleil qui, il y a quelques heures, &eacute;crasait toutes choses de sa lumi&egrave;re
+droite et blanche, va bient&ocirc;t inonder l'horizon occidental de couleurs
+vari&eacute;es. Dans les jeux de ce soleil agonisant, certains esprits
+po&eacute;tiques trouveront des d&eacute;lices nouvelles; ils y d&eacute;couvriront des
+colonnades &eacute;blouissantes, des cascades de m&eacute;tal fondu, des paradis de
+feu, une splendeur triste, la volupt&eacute; du regret, toutes les magies du
+r&ecirc;ve, tous les souvenirs de l'opium. Et le coucher du soleil leur
+appara&icirc;tra en effet comme la merveilleuse all&eacute;gorie d'une &acirc;me charg&eacute;e de
+vie, qui descend derri&egrave;re l'horizon avec une magnifique provision de
+pens&eacute;es et de r&ecirc;ves.</p>
+
+<p>Mais ce &agrave; quoi les professeurs jur&eacute;s n'ont pas pens&eacute;, c'est que, dans le
+mouvement de la vie, telle complication, telle combinaison peut se
+pr&eacute;senter, tout &agrave; fait inattendue pour leur sagesse d'&eacute;coliers. Et alors
+leur langue insuffisante se trouve en d&eacute;faut, comme dans le
+cas,&mdash;ph&eacute;nom&egrave;ne qui se multipliera peut-&ecirc;tre avec des variantes,&mdash;o&ugrave; une
+nation commence par la d&eacute;cadence, et d&eacute;bute par o&ugrave; les autres finissent.</p>
+
+<p>Que parmi les immenses colonies du si&egrave;cle pr&eacute;sent des litt&eacute;ratures
+nouvelles se fassent, il s'y produira tr&egrave;s-certainement des accidents
+spirituels d'une nature d&eacute;routante pour l'esprit de l'&eacute;cole. Jeune et
+vieille &agrave; la fois, l'Am&eacute;rique bavarde et radote avec une volubilit&eacute;
+&eacute;tonnante. Qui pourrait compter ses po&euml;tes? Ils sont innombrables. Ses
+<i>bas-bleus</i>? Ils encombrent les revues. Ses critiques? Croyez qu'elle
+poss&egrave;de des p&eacute;dants qui valent bien les n&ocirc;tres pour rappeler sans cesse
+l'artiste &agrave; la beaut&eacute; antique, pour questionner un po&euml;te ou un romancier
+sur la moralit&eacute; de son but et la qualit&eacute; de ses intentions. Il y a
+l&agrave;-bas comme ici, mais plus encore qu'ici, des litt&eacute;rateurs qui ne
+savent pas l'orthographe; une activit&eacute; pu&eacute;rile, inutile; des
+compilateurs &agrave; foison, des ressasseurs, des plagiaires de plagiats et
+des critiques de critiques. Dans ce bouillonnement de m&eacute;diocrit&eacute;s, dans
+ce monde &eacute;pris des perfectionnements mat&eacute;riels,&mdash;scandale d'un nouveau
+genre qui fait comprendre la grandeur des peuples fain&eacute;ants,&mdash;dans cette
+soci&eacute;t&eacute; avide d'&eacute;tonnements, amoureuse de la vie, mais surtout d'une vie
+pleine d'excitations, un homme a paru qui a &eacute;t&eacute; grand, non-seulement par
+sa subtilit&eacute; m&eacute;taphysique, par la beaut&eacute; sinistre ou ravissante de ses
+conceptions, par la rigueur de son analyse, mais grand aussi et non
+moins grand comme <i>caricature</i>.&mdash;Il faut que je m'explique avec quelque
+soin; car r&eacute;cemment un critique imprudent se servait, pour d&eacute;nigrer
+Edgar Poe et pour infirmer la sinc&eacute;rit&eacute; de mon admiration, du mot
+<i>jongleur</i> que j'avais moi-m&ecirc;me appliqu&eacute; au noble po&euml;te presque comme un
+&eacute;loge.</p>
+
+<p>Du sein d'un monde goulu, affam&eacute; de mat&eacute;rialit&eacute;s, Poe s'est &eacute;lanc&eacute; dans
+les r&ecirc;ves. &Eacute;touff&eacute; qu'il &eacute;tait par l'atmosph&egrave;re am&eacute;ricaine, il a &eacute;crit
+en t&ecirc;te d'<i>Eureka</i>: &laquo;J'offre ce livre &agrave; ceux qui ont mis leur foi dans
+les r&ecirc;ves comme dans les seules r&eacute;alit&eacute;s!&raquo; Il fut donc une admirable
+protestation; il la fut et il la fit &agrave; sa mani&egrave;re, <i>in his own way</i>.
+L'auteur qui, dans le <i>Colloque entre Monos et Una</i>, l&acirc;che &agrave; torrents
+son m&eacute;pris et son d&eacute;go&ucirc;t sur la d&eacute;mocratie, le progr&egrave;s et la
+<i>civilisation</i>, cet auteur est le m&ecirc;me qui, pour enlever la cr&eacute;dulit&eacute;,
+pour ravir la badauderie des siens, a le plus &eacute;nergiquement pos&eacute; la
+souverainet&eacute; humaine et le plus ing&eacute;nieusement fabriqu&eacute; les <i>canards</i>
+les plus flatteurs pour l'orgueil de <i>l'homme moderne</i>. Pris sous ce
+jour, Poe m'appara&icirc;t comme un ilote qui veut faire rougir son ma&icirc;tre.
+Enfin, pour affirmer ma pens&eacute;e d'une mani&egrave;re encore plus nette, Poe fut
+toujours grand, non-seulement dans ses conceptions nobles, mais encore
+comme farceur.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Car il ne fut jamais dupe!&mdash;Je ne crois pas que le Virginien qui a
+tranquillement &eacute;crit, en plein d&eacute;bordement d&eacute;mocratique: &laquo;Le peuple n'a
+rien &agrave; faire avec les lois, si ce n'est de leur ob&eacute;ir&raquo;, ait jamais &eacute;t&eacute;
+une victime de la sagesse moderne,&mdash;et: &laquo;Le nez d'une populace, c'est
+son imagination; c'est par ce nez qu'on pourra toujours facilement la
+conduire&raquo;,&mdash;et cent autres passages, o&ugrave; la raillerie pleut, drue comme
+mitraille, mais cependant nonchalante et hautaine.&mdash;Les Swedenborgiens
+le f&eacute;licitent de sa <i>R&eacute;v&eacute;lation magn&eacute;tique</i>, semblables &agrave; ces na&iuml;fs
+illumin&eacute;s qui jadis surveillaient dans l'auteur du <i>Diable amoureux</i> un
+r&eacute;v&eacute;lateur de leurs myst&egrave;res; ils le remercient pour les grandes v&eacute;rit&eacute;s
+qu'il vient de proclamer,&mdash;car ils ont d&eacute;couvert (&ocirc; v&eacute;rificateurs de ce
+qui ne peut pas &ecirc;tre v&eacute;rifi&eacute;!) que tout ce qu'il a &eacute;nonc&eacute; est absolument
+vrai;&mdash;bien que d'abord, avouent ces braves gens, ils aient eu le
+soup&ccedil;on que ce pouvait bien &ecirc;tre une simple fiction. Poe r&eacute;pond que,
+pour son compte, il n'en a jamais dout&eacute;.&mdash;Faut-il encore citer ce petit
+passage qui me saute aux yeux, tout en feuilletant pour la centi&egrave;me fois
+ses amusants <i>Marginalia</i>, qui sont comme la chambre secr&egrave;te de son
+esprit: &laquo;L'&eacute;norme multiplication des livres dans toutes les branches de
+connaissances est l'un des plus grands fl&eacute;aux de cet &acirc;ge! Car elle est
+un des plus s&eacute;rieux obstacles &agrave; l'acquisition de toute connaissance
+positive.&raquo; Aristocrate de nature plus encore que de naissance, le
+Virginien, l'homme du Sud, le Byron &eacute;gar&eacute; dans un mauvais monde, a
+toujours gard&eacute; son impassibilit&eacute; philosophique, et, soit qu'il d&eacute;finisse
+le nez de la populace, soit qu'il raille les fabricateurs de religions,
+soit qu'il bafoue les biblioth&egrave;ques, il reste ce que fut et ce que sera
+toujours le vrai po&euml;te,&mdash;une v&eacute;rit&eacute; habill&eacute;e d'une mani&egrave;re bizarre, un
+paradoxe apparent, qui ne veut pas &ecirc;tre coudoy&eacute; par la foule, et qui
+court &agrave; l'extr&ecirc;me orient quand le feu d'artifice se tire au couchant.</p>
+
+<p>Mais voici plus important que tout: nous noterons que cet auteur,
+produit d'un si&egrave;cle infatu&eacute; de lui-m&ecirc;me, enfant d'une nation plus
+infatu&eacute;e d'elle-m&ecirc;me qu'aucune autre, a vu clairement, a
+imperturbablement affirm&eacute; la m&eacute;chancet&eacute; naturelle de l'Homme. Il y a
+dans l'homme, dit-il, une force myst&eacute;rieuse dont la philosophie moderne
+ne veut pas tenir compte; et cependant, sans cette force innomm&eacute;e, sans
+ce penchant primordial, une foule d'actions humaines resteront
+inexpliqu&eacute;es, inexplicables. Ces actions n'ont d'attrait que <i>parce
+qu'</i> elles sont mauvaises, dangereuses; elles poss&egrave;dent l'attirance du
+gouffre. Cette force primitive, irr&eacute;sistible, est la Perversit&eacute;
+naturelle, qui fait que l'homme est sans cesse et &agrave; la fois homicide et
+suicide, assassin et bourreau;&mdash;car, ajoute-t-il, avec une subtilit&eacute;
+remarquablement satanique, l'impossibilit&eacute; de trouver un motif
+raisonnable suffisant pour certaines actions mauvaises et p&eacute;rilleuses
+pourrait nous conduire &agrave; les consid&eacute;rer comme le r&eacute;sultat des
+suggestions du Diable, si l'exp&eacute;rience et l'histoire ne nous
+enseignaient pas que Dieu en tire souvent l'&eacute;tablissement de l'ordre et
+le ch&acirc;timent des coquins;&mdash;<i>apr&egrave;s s'&ecirc;tre servi des m&ecirc;mes coquins comme
+de complices!</i> tel est le mot qui se glisse, je l'avoue, dans mon esprit
+comme un sous-entendu aussi perfide qu'in&eacute;vitable. Mais je ne veux, pour
+le pr&eacute;sent, tenir compte que de la grande v&eacute;rit&eacute; oubli&eacute;e,&mdash;la perversit&eacute;
+primordiale de l'homme,&mdash;et ce n'est pas sans une certaine satisfaction
+que je vois quelques &eacute;paves de l'antique sagesse nous revenir d'un pays
+d'o&ugrave; on ne les attendait pas. Il est agr&eacute;able que quelques explosions de
+vieille v&eacute;rit&eacute; sautent ainsi au visage de tous ces complimenteurs de
+l'humanit&eacute;, de tous ces dorloteurs et endormeurs qui r&eacute;p&egrave;tent sur toutes
+les variations possibles de ton: &laquo;Je suis n&eacute; bon, et vous aussi, et nous
+tous, nous sommes n&eacute;s bons!&raquo; oubliant, non! feignant d'oublier, ces
+&eacute;galitaires &agrave; contresens, que nous sommes tous n&eacute;s marqu&eacute;s pour le mal!</p>
+
+<p>De quel mensonge pouvait-il &ecirc;tre dupe, celui qui parfois,&mdash;douloureuse
+n&eacute;cessit&eacute; des milieux,&mdash;les ajustait si bien? Quel m&eacute;pris pour la
+philosophaillerie, dans ses bons jours, dans les jours o&ugrave; il &eacute;tait, pour
+ainsi dire, illumin&eacute;! Ce po&euml;te, de qui plusieurs fictions semblent
+faites &agrave; plaisir pour confirmer la pr&eacute;tendue omnipotence de l'homme, a
+voulu quelquefois se purger lui-m&ecirc;me. Le jour o&ugrave; il &eacute;crivait: &laquo;Toute
+certitude est dans les r&ecirc;ves&raquo;, il refoulait son propre am&eacute;ricanisme dans
+la r&eacute;gion des choses inf&eacute;rieures; d'autres fois, rentrant dans la vraie
+voie des po&euml;tes, ob&eacute;issant sans doute &agrave; l'in&eacute;luctable v&eacute;rit&eacute; qui nous
+hante comme un d&eacute;mon, il poussait les ardents soupirs de <i>l'ange tomb&eacute;
+qui se souvient des Cieux</i>; il envoyait ses regrets vers l'&Acirc;ge d'or et
+l'&Eacute;den perdu; il pleurait toute cette magnificence de la Nature <i>se
+recroquevillant devant la chaude haleine des fourneaux</i>; enfin, il
+jetait ces admirables pages: <i>Colloque entre Monos et Una</i>, qui eussent
+charm&eacute; et troubl&eacute; l'impeccable De Maistre.</p>
+
+<p>C'est lui qui a dit, &agrave; propos du socialisme, &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; celui-ci
+n'avait pas encore un nom, o&ugrave; ce nom du moins n'&eacute;tait pas tout &agrave; fait
+vulgaris&eacute;: &laquo;Le monde est infest&eacute; actuellement par une nouvelle secte de
+philosophes, qui ne se sont pas encore reconnus comme formant une secte,
+et qui cons&eacute;quemment n'ont pas adopt&eacute; de nom. Ce sont les <i>Croyants &agrave;
+toute vieillerie</i> (comme qui dirait: pr&eacute;dicateurs en vieux). Le Grand
+Pr&ecirc;tre dans l'Est est Charles Fourier,&mdash;dans l'Ouest, Horace Greely; et
+grands pr&ecirc;tres ils sont &agrave; bon escient. Le seul lien commun parmi la
+secte est la Cr&eacute;dulit&eacute;;&mdash;appelons cela D&eacute;mence, et n'en parlons plus.
+Demandez &agrave; l'un d'eux pourquoi il croit ceci ou cela; et, s'il est
+consciencieux (les ignorants le sont g&eacute;n&eacute;ralement), il vous fera une
+r&eacute;ponse analogue &agrave; celle que fit Talleyrand, quand on lui demanda
+pourquoi il croyait &agrave; la Bible. &laquo;J'y crois, dit-il, d'abord parce que je
+suis &eacute;v&ecirc;que d'Autun, et en second lieu <i>parce que je n'y entends
+absolument rien.</i>&raquo; Ce que ces philosophes-l&agrave; appellent <i>argument</i> est
+une mani&egrave;re &agrave; eux <i>de nier ce qui est et d'expliquer ce qui n'est pas</i>.&raquo;</p>
+
+<p>Le progr&egrave;s, cette grande h&eacute;r&eacute;sie de la d&eacute;cr&eacute;pitude, ne pouvait pas non
+plus lui &eacute;chapper. Le lecteur verra, en diff&eacute;rents passages, de quels
+termes il se servait pour la caract&eacute;riser. On dirait vraiment, &agrave; voir
+l'ardeur qu'il y d&eacute;pense, qu'il avait &agrave; s'en venger comme d'un embarras
+public, comme d'un fl&eacute;au de la rue. Combien e&ucirc;t-il ri, de ce rire
+m&eacute;prisant du po&euml;te qui ne grossit jamais la grappe des badauds, s'il
+&eacute;tait tomb&eacute;, comme cela m'est arriv&eacute; r&eacute;cemment, sur cette phrase
+mirifique qui fait r&ecirc;ver aux bouffonnes et volontaires absurdit&eacute;s des
+paillasses, et que j'ai trouv&eacute;e se pavanant perfidement dans un journal
+plus que grave: <i>Le progr&egrave;s incessant de la science a permis tout
+r&eacute;cemment de retrouver le secret perdu et si longtemps cherch&eacute; de...</i>
+(feu gr&eacute;geois, trempe du cuivre, n'importe quoi disparu), <i>dont les
+applications les plus r&eacute;ussies remontent &agrave; une &eacute;poque barbare et
+tr&egrave;s-ancienne!</i>&mdash;Voil&agrave; une phrase qui peut s'appeler une v&eacute;ritable
+trouvaille, une &eacute;clatante d&eacute;couverte, m&ecirc;me dans un si&egrave;cle de <i>progr&egrave;s
+incessants</i>; mais je crois que la momie Allamistakeo n'aurait pas manqu&eacute;
+de demander, avec le ton doux et discret de la sup&eacute;riorit&eacute;, si c'&eacute;tait
+aussi gr&acirc;ce au progr&egrave;s <i>incessant</i>,&mdash;&agrave; la loi fatale, irr&eacute;sistible, du
+progr&egrave;s,&mdash;que ce fameux secret avait &eacute;t&eacute; perdu.&mdash;Aussi bien, pour
+laisser l&agrave; le ton de la farce, en un sujet qui contient autant de larmes
+que de rire, n'est-ce pas une chose v&eacute;ritablement stup&eacute;fiante de voir
+une nation, plusieurs nations, toute l'humanit&eacute; bient&ocirc;t, dire &agrave; ses
+sages, &agrave; ses sorciers: je vous aimerai et je vous ferai grands, si vous
+me persuadez que nous progressons sans le vouloir, in&eacute;vitablement,&mdash;en
+dormant; d&eacute;barrassez-nous de la responsabilit&eacute;, voilez pour nous
+l'humiliation des comparaisons, sophistiquez l'histoire, et vous pourrez
+vous appeler les sages des sages?&mdash;N'est-ce pas un sujet d'&eacute;tonnement
+que cette id&eacute;e si simple n'&eacute;clate pas dans tous les cerveaux: que le
+Progr&egrave;s (en tant que progr&egrave;s il y ait) perfectionne la douleur &agrave; la
+proportion qu'il raffine la volupt&eacute;, et que, si l'&eacute;piderme des peuples
+va se d&eacute;licatisant, ils ne poursuivent &eacute;videmment qu'une <i>Italiam
+fugientem</i>, une conqu&ecirc;te &agrave; chaque minute perdue, un progr&egrave;s toujours
+n&eacute;gateur de lui-m&ecirc;me?</p>
+
+<p>Mais ces illusions, int&eacute;ress&eacute;es d'ailleurs, tirent leur origine d'un
+fond de perversit&eacute; et de mensonge,&mdash;m&eacute;t&eacute;ores des mar&eacute;cages,&mdash;qui
+poussent au d&eacute;dain les &acirc;mes amoureuses du feu &eacute;ternel, comme Edgar Poe,
+et exasp&egrave;rent les intelligences obscures, comme Jean-Jacques, &agrave; qui une
+sensibilit&eacute; bless&eacute;e et prompte &agrave; la r&eacute;volte tient lieu de philosophie.
+Que celui-ci e&ucirc;t raison contre <i>l'Animal d&eacute;prav&eacute;</i>, cela est
+incontestable; mais l'animal d&eacute;prav&eacute; a le droit de lui reprocher
+d'invoquer la simple nature. La nature ne fait que des monstres, et
+toute la question est de s'entendre sur le mot <i>sauvages</i>. Nul
+philosophe n'osera proposer pour mod&egrave;les ces malheureuses hordes
+pourries, victimes des &eacute;l&eacute;ments, p&acirc;ture des b&ecirc;tes, aussi incapables de
+fabriquer des armes que de concevoir l'id&eacute;e d'un pouvoir spirituel et
+supr&ecirc;me. Mais si l'on veut comparer l'homme moderne, l'homme civilis&eacute;,
+avec l'homme sauvage, ou plut&ocirc;t une nation dite civilis&eacute;e avec une
+nation dite sauvage, c'est-&agrave;-dire priv&eacute;e de toutes les ing&eacute;nieuses
+inventions qui dispensent l'individu d'h&eacute;ro&iuml;sme, qui ne voit que tout
+l'honneur est pour le sauvage? Par sa nature, par n&eacute;cessit&eacute; m&ecirc;me, il est
+encyclop&eacute;dique, tandis que l'homme civilis&eacute; se trouve confin&eacute; dans les
+r&eacute;gions infiniment petites de la sp&eacute;cialit&eacute;. L'homme civilis&eacute; invente la
+philosophie du progr&egrave;s pour se consoler de son abdication et de sa
+d&eacute;ch&eacute;ance; cependant que l'homme sauvage, &eacute;poux redout&eacute; et respect&eacute;,
+guerrier contraint &agrave; la bravoure personnelle, po&euml;te aux heures
+m&eacute;lancoliques o&ugrave; le soleil d&eacute;clinant invite &agrave; chanter le pass&eacute; et les
+anc&ecirc;tres, rase de plus pr&egrave;s la lisi&egrave;re de l'id&eacute;al. Quelle lacune
+oserons-nous lui reprocher? Il a le pr&ecirc;tre, il a le sorcier et le
+m&eacute;decin. Que dis-je? Il a le dandy, supr&ecirc;me incarnation de l'id&eacute;e du
+beau transport&eacute;e dans la vie mat&eacute;rielle, celui qui dicte la forme et
+r&egrave;gle les mani&egrave;res. Ses v&ecirc;tements, ses parures, ses armes, son calumet
+t&eacute;moignent d'une facult&eacute; inventive qui nous a depuis longtemps d&eacute;sert&eacute;s.
+Comparerons-nous nos yeux paresseux et nos oreilles assourdies &agrave; ces
+yeux qui percent la brume, &agrave; ces oreilles <i>qui entendraient l'herbe qui
+pousse?</i> Et la sauvagesse, &agrave; l'&acirc;me simple et enfantine, animal ob&eacute;issant
+et c&acirc;lin, se donnant tout entier et sachant qu'il n'est que la moiti&eacute;
+d'une destin&eacute;e, la d&eacute;clarerons-nous inf&eacute;rieure &agrave; la dame am&eacute;ricaine dont
+M. Bellegarigue (r&eacute;dacteur du <i>Moniteur de l'&Eacute;picerie</i>) a cru faire
+l'&eacute;loge en disant qu'elle &eacute;tait l'id&eacute;al de la femme entretenue? Cette
+m&ecirc;me femme dont les m&oelig;urs trop positives ont inspir&eacute; &agrave; Edgar Poe,&mdash;lui
+si galant, si respectueux de la beaut&eacute;,&mdash;les tristes lignes suivantes:
+&laquo;Ces immenses bourses, semblables au concombre g&eacute;ant, qui sont &agrave; la mode
+parmi nos belles, n'ont pas, comme on le croit, une origine parisienne;
+elles sont parfaitement indig&egrave;nes. Pourquoi une pareille mode &agrave; Paris,
+o&ugrave; une femme ne serre dans sa bourse que son argent? Mais la bourse
+d'une Am&eacute;ricaine! Il faut que cette bourse soit assez vaste pour qu'elle
+y puisse enfermer tout son argent,&mdash;plus toute son &acirc;me!&raquo;&mdash;Quant &agrave; la
+religion, je ne parlerai pas de Vitzilipoutzli aussi l&eacute;g&egrave;rement que l'a
+fait Alfred de Musset; j'avoue sans honte que je pr&eacute;f&egrave;re de beaucoup le
+culte de Teutat&egrave;s &agrave; celui de Mammon; et le pr&ecirc;tre qui offre au cruel
+extorqueur d'hosties humaines des victimes qui meurent <i>honorablement</i>,
+des victimes qui <i>veulent</i> mourir, me para&icirc;t un &ecirc;tre tout &agrave; fait doux et
+humain, compar&eacute; au financier qui n'immole les populations qu'&agrave; son
+int&eacute;r&ecirc;t propre. De loin en loin, ces choses sont encore entrevues, et
+j'ai trouv&eacute; une fois dans un article de M. Barbey d'Aurevilly une
+exclamation de tristesse philosophique qui r&eacute;sume tout ce que je voulais
+dire &agrave; ce sujet: &laquo;Peuples civilis&eacute;s qui jetez sans cesse la pierre aux
+sauvages, bient&ocirc;t vous ne m&eacute;riterez m&ecirc;me plus d'&ecirc;tre idol&acirc;tres!&raquo;</p>
+
+<p>Un pareil milieu,&mdash;je l'ai d&eacute;j&agrave; dit, je ne puis r&eacute;sister au d&eacute;sir de le
+r&eacute;p&eacute;ter,&mdash;n'est gu&egrave;re fait pour les po&euml;tes. Ce qu'un esprit fran&ccedil;ais,
+supposez le plus d&eacute;mocratique, entend par un &Eacute;tat, ne trouverait pas de
+place dans un esprit am&eacute;ricain. Pour toute intelligence du vieux monde,
+un &Eacute;tat politique a un centre de mouvement qui est son cerveau et son
+soleil, des souvenirs anciens et glorieux, de longues annales po&eacute;tiques
+et militaires, une aristocratie, &agrave; qui la pauvret&eacute;, fille des
+r&eacute;volutions, ne peut qu'ajouter un lustre paradoxal; mais <i>Cela</i>! cette
+cohue de vendeurs et d'acheteurs, ce sans-nom, ce monstre sans t&ecirc;te, ce
+d&eacute;port&eacute; derri&egrave;re l'Oc&eacute;an, un &Eacute;tat!&mdash;je le veux bien, si un vaste
+cabaret, o&ugrave; le consommateur afflue et traite d'affaires sur des tables
+souill&eacute;es, au tintamarre des vilains propos, peut &ecirc;tre assimil&eacute; &agrave; un
+salon, &agrave; ce que nous appelions jadis un <i>salon</i>, r&eacute;publique de l'esprit
+pr&eacute;sid&eacute;e par la beaut&eacute;!</p>
+
+<p>Il sera toujours difficile d'exercer, noblement et fructueusement &agrave; la
+fois, l'&eacute;tat d'homme de lettres sans s'exposer &agrave; la diffamation, &agrave; la
+calomnie des impuissants, &agrave; l'envie des riches,&mdash;cette envie qui est
+leur ch&acirc;timent!&mdash;aux vengeances de la m&eacute;diocrit&eacute; bourgeoise. Mais ce qui
+est difficile dans une monarchie temp&eacute;r&eacute;e ou dans une r&eacute;publique
+r&eacute;guli&egrave;re, devient presque impraticable dans une esp&egrave;ce de capharna&uuml;m,
+o&ugrave; chacun, sergent de ville de l'opinion, fait la police au profit de
+ses vices&mdash;ou de ses vertus, c'est tout un,&mdash;o&ugrave; un po&euml;te, un romancier
+d'un pays &agrave; esclaves est un &eacute;crivain d&eacute;testable aux yeux d'un critique
+abolitionniste,&mdash;o&ugrave; l'on ne sait quel est le plus grand scandale,&mdash;le
+d&eacute;braill&eacute; du cynisme ou l'imperturbabilit&eacute; de l'hypocrisie biblique.
+Br&ucirc;ler des n&egrave;gres encha&icirc;n&eacute;s, coupables d'avoir senti leur joue noire
+fourmiller du rouge de l'honneur, jouer du revolver dans un parterre de
+th&eacute;&acirc;tre, &eacute;tablir la polygamie dans les paradis de l'Ouest, que les
+Sauvages (ce terme a l'air d'une injustice) n'avaient pas encore
+souill&eacute;s de ces honteuses utopies, afficher sur les murs, sans doute
+pour consacrer le principe de la libert&eacute; illimit&eacute;e, la gu&eacute;rison <i>des
+maladies de neuf mois</i>, tels sont quelques-uns des traits saillants,
+quelques-unes des illustrations morales du noble pays de Franklin,
+l'inventeur de la morale de comptoir, le h&eacute;ros d'un si&egrave;cle vou&eacute; &agrave; la
+mati&egrave;re. Il est bon d'appeler sans cesse le regard sur ces merveilles de
+brutalit&eacute;, en un temps o&ugrave; l'am&eacute;ricanomanie est devenue presque une
+passion de bon ton, &agrave; ce point qu'un archev&ecirc;que a pu nous promettre sans
+rire que la Providence nous appellerait bient&ocirc;t &agrave; jouir de cet id&eacute;al
+transatlantique!</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Un semblable milieu social engendre n&eacute;cessairement des erreurs
+litt&eacute;raires correspondantes. C'est contre ces erreurs que Poe a r&eacute;agi
+aussi souvent qu'il a pu et de toute sa force. Nous ne devons donc pas
+nous &eacute;tonner que les &eacute;crivains am&eacute;ricains, tout en reconnaissant sa
+puissance singuli&egrave;re comme po&euml;te et comme conteur, aient toujours voulu
+infirmer sa valeur comme critique. Dans un pays o&ugrave; l'id&eacute;e d'utilit&eacute;, la
+plus hostile du monde &agrave; l'id&eacute;e de beaut&eacute;, prime et domine toutes choses,
+le parfait critique sera le plus <i>honorable</i>, c'est-&agrave;-dire celui dont
+les tendances et les d&eacute;sirs se rapprocheront le plus des tendances et
+des d&eacute;sirs de son public,&mdash;celui qui, confondant les facult&eacute;s et les
+genres de production, assignera &agrave; toutes un but unique,&mdash;celui qui
+cherchera dans un livre de po&eacute;sie les moyens de perfectionner la
+conscience. Naturellement, il deviendra d'autant moins soucieux des
+beaut&eacute;s r&eacute;elles, positives, de la po&eacute;sie; il sera d'autant moins choqu&eacute;
+des imperfections et m&ecirc;me des fautes dans l'ex&eacute;cution. Edgar Poe, au
+contraire, divisant le monde de l'esprit en <i>Intellect pur</i>, Go&ucirc;tet
+<i>Sens moral</i>, appliquait la critique suivant que l'objet de son analyse
+appartenait &agrave; l'une de ces trois divisions. Il &eacute;tait avant tout sensible
+&agrave; la perfection du plan et &agrave; la correction de l'ex&eacute;cution; d&eacute;montant les
+&oelig;uvres litt&eacute;raires comme des pi&egrave;ces m&eacute;caniques d&eacute;fectueuses (pour le
+but qu'elles voulaient atteindre), notant soigneusement les vices de
+fabrication; et quand il passait au d&eacute;tail de l'&oelig;uvre, &agrave; son expression
+plastique, au style en un mot, &eacute;pluchant, sans omission, les fautes de
+prosodie, les erreurs grammaticales et toute cette masse de scories,
+qui, chez les &eacute;crivains non artistes, souillent les meilleures
+intentions et d&eacute;forment les conceptions les plus nobles.</p>
+
+<p>Pour lui, l'Imagination est la reine des facult&eacute;s; mais par ce mot il
+entend quelque chose de plus grand que ce qui est entendu par le commun
+des lecteurs. L'Imagination n'est pas la fantaisie; elle n'est pas non
+plus la sensibilit&eacute;, bien qu'il soit difficile de concevoir un homme
+imaginatif qui ne serait pas sensible. L'Imagination est une facult&eacute;
+quasi divine qui per&ccedil;oit tout d'abord, en dehors des m&eacute;thodes
+philosophiques, les rapports intimes et secrets des choses, les
+correspondances et les analogies. Les honneurs et les fonctions qu'il
+conf&egrave;re &agrave; cette facult&eacute; lui donnent une valeur telle (du moins quand on
+a bien compris la pens&eacute;e de l'auteur), qu'un savant sans imagination
+n'appara&icirc;t plus que comme un faux savant, ou tout au moins comme un
+savant incomplet.</p>
+
+<p>Parmi les domaines litt&eacute;raires o&ugrave; l'imagination peut obtenir les plus
+curieux r&eacute;sultats, peut r&eacute;colter les tr&eacute;sors, non pas les plus riches,
+les plus pr&eacute;cieux (ceux-l&agrave; appartiennent &agrave; la po&eacute;sie), mais les plus
+nombreux et les plus vari&eacute;s, il en est un que Poe affectionne
+particuli&egrave;rement, c'est la <i>Nouvelle</i>. Elle a sur le roman &agrave; vastes
+proportions cet immense avantage que sa bri&egrave;vet&eacute; ajoute &agrave; l'intensit&eacute; de
+l'effet. Cette lecture, qui peut &ecirc;tre accomplie tout d'une haleine,
+laisse dans l'esprit un souvenir bien plus puissant qu'une lecture
+bris&eacute;e, interrompue souvent par le tracas des affaires et le soin des
+int&eacute;r&ecirc;ts mondains. L'unit&eacute; d'impression, la <i>totalit&eacute;</i> d'effet est un
+avantage immense qui peut donner &agrave; ce genre de composition une
+sup&eacute;riorit&eacute; tout &agrave; fait particuli&egrave;re, &agrave; ce point qu'une nouvelle trop
+courte (c'est sans doute un d&eacute;faut) vaut encore mieux qu'une nouvelle
+trop longue. L'artiste, s'il est habile, n'accommodera pas ses pens&eacute;es
+aux incidents, mais, ayant con&ccedil;u d&eacute;lib&eacute;r&eacute;ment, &agrave; loisir, un effet &agrave;
+produire, inventera les incidents, combinera les &eacute;v&eacute;nements les plus
+propres &agrave; amener l'effet voulu. Si la premi&egrave;re phrase n'est pas &eacute;crite
+en vue de pr&eacute;parer cette impression finale, l'&oelig;uvre est manqu&eacute;e d&egrave;s le
+d&eacute;but. Dans la composition tout enti&egrave;re il ne doit pas se glisser un
+seul mot qui ne soit une intention, qui ne tende, directement ou
+indirectement, &agrave; parfaire le dessein pr&eacute;m&eacute;dit&eacute;.</p>
+
+<p>Il est un point par lequel la nouvelle a une sup&eacute;riorit&eacute;, m&ecirc;me sur le
+po&euml;me. Le rythme est n&eacute;cessaire au d&eacute;veloppement de l'id&eacute;e de beaut&eacute;,
+qui est le but le plus grand et le plus noble du po&euml;me. Or, les
+artifices du rythme sont un obstacle insurmontable &agrave; ce d&eacute;veloppement
+minutieux de pens&eacute;es et d'expressions qui a pour objet la <i>v&eacute;rit&eacute;</i>. Car
+la v&eacute;rit&eacute; peut &ecirc;tre souvent le but de la nouvelle, et le raisonnement,
+le meilleur outil pour la construction d'une nouvelle parfaite. C'est
+pourquoi ce genre de composition qui n'est pas situ&eacute; &agrave; une aussi grande
+&eacute;l&eacute;vation que la po&eacute;sie pure, peut fournir des produits plus vari&eacute;s et
+plus facilement appr&eacute;ciables pour le commun des lecteurs. De plus,
+l'auteur d'une nouvelle a &agrave; sa disposition une multitude de tons, de
+nuances de langage, le ton raisonneur, le sarcastique, l'humoristique,
+que r&eacute;pudie la po&eacute;sie, et qui sont comme des dissonances, des outrages &agrave;
+l'id&eacute;e de beaut&eacute; pure. Et c'est aussi ce qui fait que l'auteur qui
+poursuit dans une nouvelle un simple but de beaut&eacute; ne travaille qu'&agrave; son
+grand d&eacute;savantage, priv&eacute; qu'il est de l'instrument le plus utile, le
+rythme. Je sais que dans toutes les litt&eacute;ratures des efforts ont &eacute;t&eacute;
+faits, souvent heureux, pour cr&eacute;er des contes purement po&eacute;tiques; Edgar
+Poe lui-m&ecirc;me en a fait de tr&egrave;s-beaux. Mais ce sont des luttes et des
+efforts qui ne servent qu'&agrave; d&eacute;montrer la force des vrais moyens adapt&eacute;s
+aux buts correspondants, et je ne serais pas &eacute;loign&eacute; de croire que chez
+quelques auteurs, les plus grands qu'on puisse choisir, ces tentations
+h&eacute;ro&iuml;ques vinssent d'un d&eacute;sespoir.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>&laquo;<i>Genus irritabile vatum!</i> Que les po&euml;tes (nous servant du mot dans son
+acception la plus large et comme comprenant tous les artistes) soient
+une race irritable, cela est bien entendu; mais le <i>pourquoi</i> ne me
+semble pas aussi g&eacute;n&eacute;ralement compris. Un artiste n'est un artiste que
+gr&acirc;ce &agrave; son sens exquis du Beau,&mdash;sens qui lui procure des jouissances
+enivrantes, mais qui en m&ecirc;me temps implique, enferme un sens &eacute;galement
+exquis de toute difformit&eacute; et de toute disproportion. Ainsi un tort, une
+injustice faite &agrave; un po&euml;te qui est vraiment un po&euml;te, l'exasp&egrave;re &agrave; un
+degr&eacute; qui appara&icirc;t, &agrave; un jugement ordinaire, en compl&egrave;te <i>disproportion</i>
+avec l'injustice commise. Les po&euml;tes voient l'injustice, <i>jamais</i> l&agrave; o&ugrave;
+elle n'existe pas, mais fort souvent l&agrave; o&ugrave; des yeux non po&eacute;tiques n'en
+voient pas du tout. Ainsi la fameuse irritabilit&eacute; po&eacute;tique n'a pas de
+rapport avec le <i>temp&eacute;rament</i>, compris dans le sens vulgaire, mais avec
+une clairvoyance plus qu'ordinaire relative au faux et &agrave; l'injuste.
+Cette clairvoyance n'est pas autre chose qu'un corollaire de la vive
+perception du vrai, de la justice, de la proportion, en un mot du Beau.
+Mais il y a une chose bien claire, c'est que l'homme qui n'est pas (au
+jugement du commun) <i>irritabilis</i>, n'est pas po&euml;te du tout.&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi parle le po&euml;te lui-m&ecirc;me, pr&eacute;parant une excellente et irr&eacute;futable
+apologie pour tous ceux de sa race. Cette sensibilit&eacute;, Poe la portait
+dans les affaires litt&eacute;raires, et l'extr&ecirc;me importance qu'il attachait
+aux choses de la po&eacute;sie l'induisait souvent en un ton o&ugrave;, au jugement
+des faibles, la sup&eacute;riorit&eacute; se faisait trop sentir. J'ai d&eacute;j&agrave; remarqu&eacute;,
+je crois, que plusieurs des pr&eacute;jug&eacute;s qu'il avait &agrave; combattre, des id&eacute;es
+fausses, des jugements vulgaires qui circulaient autour de lui, ont
+depuis longtemps infect&eacute; la presse fran&ccedil;aise. Il ne sera donc pas
+inutile de rendre compte sommairement de quelques-unes de ses plus
+importantes opinions relatives &agrave; la composition po&eacute;tique. Le
+parall&eacute;lisme de l'erreur en rendra l'application tout &agrave; fait facile.</p>
+
+<p>Mais, avant toutes choses, je dois dire que la part &eacute;tant faite au po&euml;te
+naturel, &agrave; l'inn&eacute;it&eacute;, Poe en faisait une &agrave; la science, au travail et &agrave;
+l'analyse, qui para&icirc;tra exorbitante aux orgueilleux non &eacute;rudits.
+Non-seulement il a d&eacute;pens&eacute; des efforts consid&eacute;rables pour soumettre &agrave; sa
+volont&eacute; le d&eacute;mon fugitif des minutes heureuses, pour rappeler &agrave; son gr&eacute;
+ces sensations exquises, ces app&eacute;titions spirituelles, ces &eacute;tats de
+sant&eacute; po&eacute;tique, si rares et si pr&eacute;cieux qu'on pourrait vraiment les
+consid&eacute;rer comme des gr&acirc;ces ext&eacute;rieures &agrave; l'homme et comme des
+visitations; mais aussi il a soumis l'inspiration &agrave; la m&eacute;thode, &agrave;
+l'analyse la plus s&eacute;v&egrave;re. Le choix des moyens! il y revient sans cesse,
+il insiste avec une &eacute;loquence savante sur l'appropriation du moyen &agrave;
+l'effet, sur l'usage de la rime, sur le perfectionnement du refrain, sur
+l'adaptation du rythme au sentiment. Il affirmait que celui qui ne sait
+pas saisir l'intangible n'est pas po&euml;te; que celui-l&agrave; seul est po&euml;te,
+qui est le ma&icirc;tre de sa m&eacute;moire, le souverain des mots, le registre de
+ses propres sentiments toujours pr&ecirc;t &agrave; se laisser feuilleter. Tout pour
+le d&eacute;nouement! r&eacute;p&egrave;te-t-il souvent. Un sonnet lui-m&ecirc;me a besoin d'un
+plan, et la construction, l'armature pour ainsi dire, est la plus
+importante garantie de la vie myst&eacute;rieuse des &oelig;uvres de l'esprit.</p>
+
+<p>Je recours naturellement &agrave; l'article intitul&eacute;: <i>The Poetic Principle</i>,
+et j'y trouve, d&egrave;s le commencement, une vigoureuse protestation contre
+ce qu'on pourrait appeler, en mati&egrave;re de po&eacute;sie, l'h&eacute;r&eacute;sie de la
+longueur ou de la dimension,&mdash;la valeur absurde attribu&eacute;e aux gros
+po&euml;mes. &laquo;Un long po&euml;me n'existe pas; ce qu'on entend par un long po&euml;me
+est une parfaite contradiction de termes.&raquo; En effet, un po&euml;me ne m&eacute;rite
+son titre qu'autant qu'il excite, qu'il enl&egrave;ve l'&acirc;me, et la valeur
+positive d'un po&euml;me est en raison de cette excitation, de cet
+<i>enl&egrave;vement</i> de l'&acirc;me. Mais, par n&eacute;cessit&eacute; psychologique, toutes les
+excitations sont fugitives et transitoires. Cet &eacute;tat singulier, dans
+lequel l'&acirc;me du lecteur a &eacute;t&eacute;, pour ainsi dire, tir&eacute;e de force, ne
+durera certainement pas autant que la lecture de tel po&euml;me qui d&eacute;passe
+la t&eacute;nacit&eacute; d'enthousiasme dont la nature humaine est capable.</p>
+
+<p>Voil&agrave; &eacute;videmment le po&euml;me &eacute;pique condamn&eacute;. Car un ouvrage de cette
+dimension ne peut &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute; comme po&eacute;tique qu'en tant qu'on
+sacrifie la condition vitale de toute &oelig;uvre d'art, l'Unit&eacute;;&mdash;je ne veux
+pas parler de l'unit&eacute; dans la conception, mais de l'unit&eacute; dans
+l'impression, de la <i>totalit&eacute;</i> de l'effet, comme je l'ai d&eacute;j&agrave; dit quand
+j'ai eu &agrave; comparer le roman avec la nouvelle. Le po&euml;me &eacute;pique nous
+appara&icirc;t donc, esth&eacute;tiquement parlant, comme un paradoxe. Il est
+possible que les anciens &acirc;ges aient produit des s&eacute;ries de po&euml;mes
+lyriques, reli&eacute;es post&eacute;rieurement par les compilateurs en po&euml;mes
+&eacute;piques; mais toute <i>intention &eacute;pique</i> r&eacute;sulte &eacute;videmment d'un sens
+imparfait de l'art. Le temps de ces anomalies artistiques est pass&eacute;, et
+il est m&ecirc;me fort douteux qu'un long po&euml;me ait jamais pu &ecirc;tre vraiment
+populaire dans toute la force du terme.</p>
+
+<p>Il faut ajouter qu'un po&euml;me trop court, celui qui ne fournit pas un
+<i>pabulum</i> suffisant &agrave; l'excitation cr&eacute;&eacute;e, celui qui n'est pas &eacute;gal &agrave;
+l'app&eacute;tit naturel du lecteur, est aussi tr&egrave;s-d&eacute;fectueux. Quelque
+brillant et intense que soit l'effet, il n'est pas durable; la m&eacute;moire
+ne le retient pas; c'est comme un cachet qui, pos&eacute; trop l&eacute;g&egrave;rement et
+trop &agrave; la h&acirc;te, n'a pas eu le temps d'imposer son image &agrave; la cire.</p>
+
+<p>Mais il est une autre h&eacute;r&eacute;sie, qui, gr&acirc;ce &agrave; l'hypocrisie, &agrave; la lourdeur
+et &agrave; la bassesse des esprits, est bien plus redoutable et a des chances
+de dur&eacute;e plus grandes,&mdash;une erreur qui a la vie plus dure,&mdash;je veux
+parler de l'h&eacute;r&eacute;sie de <i>l'enseignement</i>, laquelle comprend comme
+corollaires in&eacute;vitables l'h&eacute;r&eacute;sie de la <i>passion</i>, de la <i>v&eacute;rit&eacute;</i> et de
+la <i>morale</i>. Une foule de gens se figurent que le but de la po&eacute;sie est
+un enseignement quelconque, qu'elle doit tant&ocirc;t fortifier la conscience,
+tant&ocirc;t perfectionner les m&oelig;urs, tant&ocirc;t enfin <i>d&eacute;montrer</i> quoi que ce
+soit d'utile. Edgar Poe pr&eacute;tend que les Am&eacute;ricains ont sp&eacute;cialement
+patronn&eacute; cette id&eacute;e h&eacute;t&eacute;rodoxe; h&eacute;las! il n'est pas besoin d'aller
+jusqu'&agrave; Boston pour rencontrer l'h&eacute;r&eacute;sie en question. Ici m&ecirc;me elle nous
+assi&egrave;ge, et tous les jours elle bat en br&egrave;che la v&eacute;ritable po&eacute;sie. La
+po&eacute;sie, pour peu qu'on veuille descendre en soi-m&ecirc;me, interroger son
+&acirc;me, rappeler ses souvenirs d'enthousiasme, n'a pas d'autre but
+qu'elle-m&ecirc;me; elle ne peut pas en avoir d'autre, et aucun po&euml;me ne sera
+si grand, si noble, si v&eacute;ritablement digne du nom de po&euml;me, que celui
+qui aura &eacute;t&eacute; &eacute;crit uniquement pour le plaisir d'&eacute;crire un po&euml;me.</p>
+
+<p>Je ne veux pas dire que la po&eacute;sie n'ennoblisse pas les m&oelig;urs,&mdash;qu'on me
+comprenne bien,&mdash;que son r&eacute;sultat final ne soit pas d'&eacute;lever l'homme
+au-dessus du niveau des int&eacute;r&ecirc;ts vulgaires; ce serait &eacute;videmment une
+absurdit&eacute;. Je dis que si le po&euml;te a poursuivi un but moral, il a diminu&eacute;
+sa force po&eacute;tique; et il n'est pas imprudent de parier que son &oelig;uvre
+sera mauvaise. La po&eacute;sie ne peut pas, sous peine de mort ou de
+d&eacute;faillance, s'assimiler &agrave; la science ou &agrave; la morale; elle n'a pas la
+V&eacute;rit&eacute; pour objet, elle n'a qu'Elle-m&ecirc;me. Les modes de d&eacute;monstration de
+v&eacute;rit&eacute; sont autres et sont ailleurs. La V&eacute;rit&eacute; n'a rien &agrave; faire avec les
+chansons. Tout ce qui fait le charme, la gr&acirc;ce, l'irr&eacute;sistible d'une
+chanson enl&egrave;verait &agrave; la V&eacute;rit&eacute; son autorit&eacute; et son pouvoir. Froide,
+calme, impassible, l'humeur d&eacute;monstrative repousse les diamants et les
+fleurs de la Muse; elle est donc absolument l'inverse de l'humeur
+po&eacute;tique.</p>
+
+<p>L'intellect pur vise &agrave; la V&eacute;rit&eacute;, le Go&ucirc;t nous montre la Beaut&eacute;, et le
+Sens moral nous enseigne le Devoir. Il est vrai que le sens du milieu a
+d'intimes connexions avec les deux extr&ecirc;mes, et il n'est s&eacute;par&eacute; du Sens
+moral que par une si l&eacute;g&egrave;re diff&eacute;rence qu'Aristote n'a pas h&eacute;sit&eacute; &agrave;
+ranger parmi les vertus quelques-unes de ses d&eacute;licates op&eacute;rations.
+Aussi, ce qui exasp&egrave;re surtout l'homme de go&ucirc;t dans le spectacle du
+vice, c'est sa difformit&eacute;, sa disproportion. Le vice porte atteinte au
+juste et au vrai, r&eacute;volte l'intellect et la conscience; mais, comme
+outrage &agrave; l'harmonie, comme dissonance, il blessera plus
+particuli&egrave;rement certains esprits po&eacute;tiques; et je ne crois pas qu'il
+soit scandalisant de consid&eacute;rer toute infraction &agrave; la morale, au beau
+moral, comme une esp&egrave;ce de faute contre le rythme et la prosodie
+universels.</p>
+
+<p>C'est cet admirable, cet immortel instinct du Beau qui nous fait
+consid&eacute;rer la terre et ses spectacles comme un aper&ccedil;u, comme une
+correspondance du Ciel. La soif insatiable de tout ce qui est au del&agrave;,
+et que r&eacute;v&egrave;le la vie, est la preuve la plus vivante de notre
+immortalit&eacute;. C'est &agrave; la fois par la po&eacute;sie et <i>&agrave; travers</i> la po&eacute;sie, par
+et <i>&agrave; travers</i>la musique que l'&acirc;me entrevoit les splendeurs situ&eacute;es
+derri&egrave;re le tombeau; et quand un po&euml;me exquis am&egrave;ne les larmes au bord
+des yeux, ces larmes ne sont pas la preuve d'un exc&egrave;s de jouissance,
+elles sont bien plut&ocirc;t le t&eacute;moignage d'une m&eacute;lancolie irrit&eacute;e, d'une
+postulation des nerfs, d'une nature exil&eacute;e dans l'imparfait et qui
+voudrait s'emparer imm&eacute;diatement, sur cette terre m&ecirc;me, d'un paradis
+r&eacute;v&eacute;l&eacute;.</p>
+
+<p>Ainsi le principe de la po&eacute;sie est, strictement et simplement,
+l'aspiration humaine vers une beaut&eacute; sup&eacute;rieure, et la manifestation de
+ce principe est dans un enthousiasme, une excitation de
+l'&acirc;me,&mdash;enthousiasme tout &agrave; fait ind&eacute;pendant de la passion qui est
+l'ivresse du c&oelig;ur, et de la v&eacute;rit&eacute; qui est la p&acirc;ture de la raison. Car
+la passion est <i>naturelle</i>, trop naturelle pour ne pas introduire un ton
+blessant, discordant, dans le domaine de la beaut&eacute; pure, trop famili&egrave;re
+et trop violente pour ne pas scandaliser les purs D&eacute;sirs, les gracieuses
+M&eacute;lancolies et les nobles D&eacute;sespoirs qui habitent les r&eacute;gions
+surnaturelles de la po&eacute;sie.</p>
+
+<p>Cette extraordinaire &eacute;l&eacute;vation, cette exquise d&eacute;licatesse, cet accent
+d'immortalit&eacute; qu'Edgar Poe exige de la Muse, loin de le rendre moins
+attentif aux pratiques d'ex&eacute;cution, l'ont pouss&eacute; &agrave; aiguiser sans cesse
+son g&eacute;nie de praticien. Bien des gens, de ceux surtout qui ont lu le
+singulier po&euml;me intitul&eacute; <i>Le Corbeau</i>, seraient scandalis&eacute;s si
+j'analysais l'article o&ugrave; notre po&euml;te a ing&eacute;nument en apparence, mais
+avec une l&eacute;g&egrave;re impertinence que je ne puis bl&acirc;mer, minutieusement
+expliqu&eacute; le mode de construction qu'il a employ&eacute;, l'adaptation du
+rythme, le choix d'un refrain,&mdash;le plus bref possible et le plus
+susceptible d'applications vari&eacute;es, et en m&ecirc;me temps le plus
+repr&eacute;sentatif de m&eacute;lancolie et de d&eacute;sespoir, orn&eacute; d'une rime la plus
+sonore de toutes (<i>nevermore</i>, jamais plus),&mdash;le choix d'un oiseau
+capable d'imiter la voix humaine, mais d'un oiseau,&mdash;le corbeau,&mdash;marqu&eacute;
+dans l'imagination populaire d'un caract&egrave;re funeste et fatal,&mdash;le choix
+du ton le plus po&eacute;tique de tous, le ton m&eacute;lancolique,&mdash;du sentiment le
+plus po&eacute;tique, l'amour pour une morte, etc.&mdash;&laquo;Et je ne placerai pas,
+dit-il, le h&eacute;ros de mon po&euml;me dans un milieu pauvre, parce que la
+pauvret&eacute; est triviale et contraire &agrave; l'id&eacute;e de Beaut&eacute;. Sa m&eacute;lancolie
+aura pour g&icirc;te une chambre magnifiquement et po&eacute;tiquement meubl&eacute;e.&raquo; Le
+lecteur surprendra dans plusieurs des nouvelles de Poe des sympt&ocirc;mes
+curieux de ce go&ucirc;t immod&eacute;r&eacute; pour les belles formes, surtout pour les
+belles formes singuli&egrave;res, pour les milieux orn&eacute;s et les somptuosit&eacute;s
+orientales.</p>
+
+<p>J'ai dit que cet article me paraissait entach&eacute; d'une l&eacute;g&egrave;re
+impertinence. Les partisans de l'inspiration quand m&ecirc;me ne manqueraient
+pas d'y trouver un blasph&egrave;me et une profanation; mais je crois que c'est
+pour eux que l'article a &eacute;t&eacute; sp&eacute;cialement &eacute;crit. Autant certains
+&eacute;crivains affectent l'abandon, visant au chef-d'&oelig;uvre les yeux ferm&eacute;s,
+pleins de confiance dans le d&eacute;sordre, et attendant que les caract&egrave;res
+jet&eacute;s au plafond retombent en po&euml;me sur le parquet, autant Edgar
+Poe,&mdash;l'un des hommes les plus inspir&eacute;s que je connaisse,&mdash;a mis
+d'affectation &agrave; cacher la spontan&eacute;it&eacute;, &agrave; simuler le sang-froid et la
+d&eacute;lib&eacute;ration. &laquo;Je crois pouvoir me vanter&mdash;dit-il avec un orgueil
+amusant et que je ne trouve pas de mauvais go&ucirc;t,&mdash;qu'aucun point de ma
+composition n'a &eacute;t&eacute; abandonn&eacute; au hasard, et que l'&oelig;uvre enti&egrave;re a
+march&eacute; pas &agrave; pas vers son but avec la pr&eacute;cision et la logique rigoureuse
+d'un probl&egrave;me math&eacute;matique.&raquo; Il n'y a, dis-je, que les amateurs de
+hasard, les fatalistes de l'inspiration et les fanatiques du <i>vers
+blanc</i> qui puissent trouver bizarres ces <i>minuties</i>. Il n'y a pas de
+minuties en mati&egrave;re d'art.</p>
+
+<p>&Agrave; propos de vers blancs, j'ajouterai que Poe attachait une importance
+extr&ecirc;me &agrave; la rime, et que dans l'analyse qu'il a faite du plaisir
+math&eacute;matique et musical que l'esprit tire de la rime, il a apport&eacute;
+autant de soin, autant de subtilit&eacute; que dans tous les sujets se
+rapportant au m&eacute;tier po&eacute;tique. De m&ecirc;me qu'il avait d&eacute;montr&eacute; que le
+refrain est susceptible d'applications infiniment vari&eacute;es, il a aussi
+cherch&eacute; &agrave; rajeunir, &agrave; redoubler le plaisir de la rime en y ajoutant cet
+&eacute;l&eacute;ment inattendu, <i>l'&eacute;tranget&eacute;</i>, qui est comme le condiment
+indispensable de toute beaut&eacute;. Il fait souvent un usage heureux des
+r&eacute;p&eacute;titions du m&ecirc;me vers ou de plusieurs vers, retours obstin&eacute;s de
+phrases qui simulent les obsessions de la m&eacute;lancolie ou de l'id&eacute;e
+fixe,&mdash;du refrain pur et simple, mais amen&eacute; en situation de plusieurs
+mani&egrave;res diff&eacute;rentes,&mdash;du refrain-variante qui joue l'indolence et la
+distraction,&mdash;des rimes redoubl&eacute;es et tripl&eacute;es, et aussi d'un genre de
+rime qui introduit dans la po&eacute;sie moderne, mais avec plus de pr&eacute;cision
+et d'intention, les surprises du vers l&eacute;onin.</p>
+
+<p>Il est &eacute;vident que la valeur de tous ces moyens ne peut &ecirc;tre v&eacute;rifi&eacute;e
+que par l'application; et une traduction de po&eacute;sies aussi voulues, aussi
+concentr&eacute;es, peut &ecirc;tre un r&ecirc;ve caressant, mais ne peut &ecirc;tre qu'un r&ecirc;ve.
+Poe a fait peu de po&eacute;sies; il a quelquefois exprim&eacute; le regret de ne
+pouvoir se livrer, non pas plus souvent mais exclusivement, &agrave; ce genre
+de travail qu'il consid&eacute;rait comme le plus noble. Mais sa po&eacute;sie est
+toujours d'un puissant effet. Ce n'est pas l'effusion ardente de Byron,
+ce n'est pas la m&eacute;lancolie molle, harmonieuse, distingu&eacute;e de Tennyson,
+pour lequel il avait d'ailleurs, soit dit en passant, une admiration
+quasi fraternelle. C'est quelque chose de profond et de miroitant comme
+le r&ecirc;ve, de myst&eacute;rieux et de parfait comme le cristal. Je n'ai pas
+besoin, je pr&eacute;sume, d'ajouter que les critiques am&eacute;ricains ont souvent
+d&eacute;nigr&eacute; cette po&eacute;sie; tout r&eacute;cemment je trouvais dans un dictionnaire de
+biographies am&eacute;ricaines un article o&ugrave; elle &eacute;tait d&eacute;cr&eacute;t&eacute;e d'&eacute;tranget&eacute;,
+o&ugrave; on avouait qu'il &eacute;tait &agrave; craindre que cette muse &agrave; la toilette
+savante ne f&icirc;t &eacute;cole dans le glorieux pays de la morale utile, et o&ugrave;
+enfin on regrettait que Poe n'e&ucirc;t pas appliqu&eacute; ses talents &agrave;
+l'expression des v&eacute;rit&eacute;s morales au lieu de les d&eacute;penser &agrave; la recherche
+d'un id&eacute;al bizarre et de prodiguer dans ses vers une volupt&eacute;
+myst&eacute;rieuse, il est vrai, mais sensuelle.</p>
+
+<p>Nous connaissons cette loyale escrime. Les reproches que les mauvais
+critiques font aux bons po&euml;tes sont les m&ecirc;mes dans tous les pays. En
+lisant cet article, il me semblait lire la traduction d'un de ces
+nombreux r&eacute;quisitoires dress&eacute;s par les critiques parisiens contre ceux
+de nos po&euml;tes qui sont le plus amoureux de perfection. Nos pr&eacute;f&eacute;r&eacute;s sont
+faciles &agrave; deviner, et toute &acirc;me &eacute;prise de po&eacute;sie pure me comprendra
+quand je dirai que, parmi notre race antipo&eacute;tique, Victor Hugo serait
+moins admir&eacute; s'il &eacute;tait parfait, et qu'il n'a pu se faire pardonner tout
+son g&eacute;nie lyrique qu'en introduisant de force et brutalement dans sa
+po&eacute;sie ce qu'Edgar Poe consid&eacute;rait comme l'h&eacute;r&eacute;sie moderne
+capitale,&mdash;<i>l'enseignement</i>.</p>
+
+<p>C. B.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LE_DEMON_DE_LA_PERVERSITE" id="LE_DEMON_DE_LA_PERVERSITE"></a><a href="#toc">LE D&Eacute;MON DE LA PERVERSIT&Eacute;</a></h2>
+
+
+<p>Dans l'examen des facult&eacute;s et des penchants,&mdash;des mobiles primordiaux de
+l'&acirc;me humaine,&mdash;les phr&eacute;nologistes ont oubli&eacute; de faire une part &agrave; une
+tendance qui, bien qu'existant visiblement comme sentiment primitif,
+radical, irr&eacute;ductible, a &eacute;t&eacute; &eacute;galement omise par tous les moralistes qui
+les ont pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s. Dans la parfaite infatuation de notre raison, nous
+l'avons tous omise. Nous avons permis que son existence &eacute;chapp&acirc;t &agrave; notre
+vue, uniquement par manque de croyance, de foi,&mdash;que ce soit la foi dans
+la R&eacute;v&eacute;lation ou la foi dans la Cabale. L'id&eacute;e ne nous en est jamais
+venue, simplement &agrave; cause de sa qualit&eacute; sur&eacute;rogatoire. Nous n'avons pas
+senti le besoin de constater cette impulsion,&mdash;cette tendance. Nous ne
+pouvions pas en concevoir la n&eacute;cessit&eacute;. Nous ne pouvions pas saisir la
+notion de ce <i>primum mobile</i>, et, quand m&ecirc;me elle se serait introduite
+de force en nous, nous n'aurions jamais pu comprendre quel r&ocirc;le il
+jouait dans l'&eacute;conomie des choses humaines, temporelles ou &eacute;ternelles.
+Il est impossible de nier que la phr&eacute;nologie et une bonne partie des
+sciences m&eacute;taphysiques ont &eacute;t&eacute; brass&eacute;es <i>a priori</i>. L'homme de la
+m&eacute;taphysique ou de la logique, bien plut&ocirc;t que l'homme de l'intelligence
+et de l'observation, pr&eacute;tend concevoir les desseins de Dieu,&mdash;lui dicter
+des plans. Ayant ainsi approfondi &agrave; sa pleine satisfaction les
+intentions de J&eacute;hovah, d'apr&egrave;s ces dites intentions, il a b&acirc;ti ses
+innombrables et capricieux syst&egrave;mes. En mati&egrave;re de phr&eacute;nologie, par
+exemple, nous avons d'abord &eacute;tabli, assez naturellement d'ailleurs,
+qu'il &eacute;tait dans les desseins de la Divinit&eacute; que l'homme mange&acirc;t. Puis
+nous avons assign&eacute; &agrave; l'homme un organe d'alimentivit&eacute;, et cet organe est
+le fouet avec lequel Dieu contraint l'homme &agrave; manger, bon gr&eacute;, mal gr&eacute;.
+En second lieu, ayant d&eacute;cid&eacute; que c'&eacute;tait la volont&eacute; de Dieu que l'homme
+continu&acirc;t son esp&egrave;ce, nous avons d&eacute;couvert tout de suite un organe
+d'amativit&eacute;. Et ainsi ceux de la combativit&eacute;, de l'id&eacute;alit&eacute;, de la
+causalit&eacute;, de la constructivit&eacute;,&mdash;bref, tout organe repr&eacute;sentant un
+penchant, un sentiment moral ou une facult&eacute; de la pure intelligence. Et
+dans cet emm&eacute;nagement des principes de l'action humaine, des
+Spurzheimistes, &agrave; tort ou &agrave; raison, en partie ou en totalit&eacute;, n'ont fait
+que suivre, en principe, les traces de leurs devanciers; d&eacute;duisant et
+&eacute;tablissant chaque chose d'apr&egrave;s la destin&eacute;e pr&eacute;con&ccedil;ue de l'homme et
+prenant pour base les intentions de son Cr&eacute;ateur.</p>
+
+<p>Il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; plus sage, il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; plus s&ucirc;r de baser notre classification
+(puisqu'il nous faut absolument classifier) sur les actes que l'homme
+accomplit habituellement et ceux qu'il accomplit occasionnellement,
+toujours occasionnellement, plut&ocirc;t que sur l'hypoth&egrave;se que c'est la
+Divinit&eacute; elle-m&ecirc;me qui les lui fait accomplir. Si nous ne pouvons pas
+comprendre Dieu dans ses &oelig;uvres visibles, comment donc le
+comprendrions-nous dans ses inconcevables pens&eacute;es, qui appellent ces
+&oelig;uvres &agrave; la Vie? Si nous ne pouvons le concevoir dans ses cr&eacute;atures
+objectives, comment le concevrons-nous dans ses modes inconditionnels et
+dans ses phases de cr&eacute;ation?</p>
+
+<p>L'induction <i>a posteriori</i> aurait conduit la phr&eacute;nologie &agrave; admettre
+comme principe primitif et inn&eacute; de l'action humaine un je ne sais quoi
+paradoxal, que nous nommerons <i>perversit&eacute;</i>, faute d'un terme plus
+caract&eacute;ristique. Dans le sens que j'y attache, c'est, en r&eacute;alit&eacute;, un
+mobile sans motif, un motif non motiv&eacute;. Sous son influence, nous
+agissons sans but intelligible; ou, si cela appara&icirc;t comme une
+contradiction dans les termes, nous pouvons modifier la proposition
+jusqu'&agrave; dire que, sous son influence, nous agissons par la raison que
+<i>nous ne le devrions pas</i>. En th&eacute;orie, il ne peut pas y avoir de raison
+plus d&eacute;raisonnable; mais, en fait, il n'y en a pas de plus forte. Pour
+certains esprits, dans de certaines conditions, elle devient absolument
+irr&eacute;sistible. Ma vie n'est pas une chose plus certaine pour moi que
+cette proposition: la certitude du p&eacute;ch&eacute; ou de l'erreur inclus dans un
+acte quelconque est souvent l'unique <i>force</i> invincible qui nous pousse,
+et seule nous pousse &agrave; son accomplissement. Et cette tendance accablante
+&agrave; faire le mal pour l'amour du mal n'admettra aucune analyse, aucune
+r&eacute;solution en &eacute;l&eacute;ments ult&eacute;rieurs. C'est un mouvement radical,
+primitif,&mdash;&eacute;l&eacute;mentaire. On dira, je m'y attends, que, si nous persistons
+dans certains actes parce que nous sentons que <i>nous ne devrions pas</i> y
+persister, notre conduite n'est qu'une modification de celle qui d&eacute;rive
+ordinairement de la <i>combativit&eacute;</i> phr&eacute;nologique. Mais un simple coup
+d'&oelig;il suffira pour d&eacute;couvrir la fausset&eacute; de cette id&eacute;e. La combativit&eacute;
+phr&eacute;nologique a pour cause d'existence la n&eacute;cessit&eacute; de la d&eacute;fense
+personnelle. Elle est notre sauvegarde contre l'injustice. Son principe
+regarde notre bien-&ecirc;tre; et ainsi, en m&ecirc;me temps qu'elle se d&eacute;veloppe,
+nous sentons s'exalter en nous le d&eacute;sir du bien-&ecirc;tre. Il suivrait de l&agrave;
+que le d&eacute;sir du bien-&ecirc;tre devrait &ecirc;tre simultan&eacute;ment excit&eacute; avec tout
+principe qui ne serait qu'une modification de la combativit&eacute;; mais, dans
+le cas de ce je ne sais quoi que je d&eacute;finis <i>perversit&eacute;</i>, non-seulement
+le d&eacute;sir du bien-&ecirc;tre n'est pas &eacute;veill&eacute;, mais encore appara&icirc;t un
+sentiment singuli&egrave;rement contradictoire.</p>
+
+<p>Tout homme, en faisant appel &agrave; son propre c&oelig;ur, trouvera, apr&egrave;s tout,
+la meilleure r&eacute;ponse au sophisme dont il s'agit. Quiconque consultera
+loyalement et interrogera soigneusement son &acirc;me, n'osera pas nier
+l'absolue radicalit&eacute; du penchant en question. Il n'est pas moins
+caract&eacute;ris&eacute; qu'incompr&eacute;hensible. Il n'existe pas d'homme, par exemple,
+qui &agrave; un certain moment n'ait &eacute;t&eacute; d&eacute;vor&eacute; d'un ardent d&eacute;sir de torturer
+son auditeur par des circonlocutions. Celui qui parle sait bien qu'il
+d&eacute;pla&icirc;t; il a la meilleure intention de plaire; il est habituellement
+bref, pr&eacute;cis et clair; le langage le plus laconique et le plus lumineux
+s'agite et se d&eacute;bat sur sa langue; ce n'est qu'avec peine qu'il se
+contraint lui-m&ecirc;me &agrave; lui refuser le passage, il redoute et conjure la
+mauvaise humeur de celui auquel il s'adresse. Cependant, cette pens&eacute;e le
+frappe, que par certaines incises et parenth&egrave;ses il pourrait engendrer
+cette col&egrave;re. Cette simple pens&eacute;e suffit. Le mouvement devient une
+vell&eacute;it&eacute;, la vell&eacute;it&eacute; se grossit en d&eacute;sir, le d&eacute;sir se change en un
+besoin irr&eacute;sistible, et le besoin se satisfait,&mdash;au profond regret et &agrave;
+la mortification du parleur, et au m&eacute;pris de toutes les cons&eacute;quences.</p>
+
+<p>Nous avons devant nous une t&acirc;che qu'il nous faut accomplir rapidement.
+Nous savons que tarder, c'est notre ruine. La plus importante crise de
+notre vie r&eacute;clame avec la voix imp&eacute;rative d'une trompette l'action et
+l'&eacute;nergie imm&eacute;diates. Nous br&ucirc;lons, nous sommes consum&eacute;s de l'impatience
+de nous mettre &agrave; l'ouvrage; l'avant-go&ucirc;t d'un glorieux r&eacute;sultat met
+toute notre &acirc;me en feu. Il faut, il faut que cette besogne soit attaqu&eacute;e
+aujourd'hui,&mdash;et cependant nous la renvoyons &agrave; demain;&mdash;et pourquoi? Il
+n'y a pas d'explication, si ce n'est que nous sentons que cela est
+<i>pervers</i>;&mdash;servons-nous du mot sans comprendre le principe. Demain
+arrive, et en m&ecirc;me temps une plus impatiente anxi&eacute;t&eacute; de faire notre
+devoir; mais avec ce surcro&icirc;t d'anxi&eacute;t&eacute; arrive aussi un d&eacute;sir ardent,
+anonyme, de diff&eacute;rer encore,&mdash;d&eacute;sir positivement terrible, parce que sa
+nature est imp&eacute;n&eacute;trable. Plus le temps fuit, plus le d&eacute;sir gagne de
+force. Il n'y a plus qu'une heure pour l'action, cette heure est &agrave; nous.
+Nous tremblons par la violence du conflit qui s'agite en nous,&mdash;de la
+bataille entre le positif et l'ind&eacute;fini, entre la substance et l'ombre.
+Mais, si la lutte en est venue &agrave; ce point, c'est l'ombre qui
+l'emporte,&mdash;nous nous d&eacute;battons en vain. L'horloge sonne, et c'est le
+glas de notre bonheur. C'est en m&ecirc;me temps pour l'ombre qui nous a si
+longtemps terroris&eacute;s le chant r&eacute;veille-matin, la diane du coq
+victorieuse des fant&ocirc;mes. Elle s'envole,&mdash;elle dispara&icirc;t,&mdash;nous sommes
+libres. La vieille &eacute;nergie revient. Nous travaillerons <i>maintenant</i>.
+H&eacute;las! il est <i>trop tard</i>.</p>
+
+<p>Nous sommes sur le bord d'un pr&eacute;cipice. Nous regardons dans
+l'ab&icirc;me,&mdash;nous &eacute;prouvons du malaise et du vertige. Notre premier
+mouvement est de reculer devant le danger. Inexplicablement nous
+restons. Peu &agrave; peu notre malaise, notre vertige, notre horreur se
+confondent dans un sentiment nuageux et ind&eacute;finissable. Graduellement,
+insensiblement, ce nuage prend une forme, comme la vapeur de la
+bouteille d'o&ugrave; s'&eacute;levait le g&eacute;nie des <i>Mille et une Nuits</i>. Mais de
+<i>notre</i> nuage, sur le bord du pr&eacute;cipice, s'&eacute;l&egrave;ve, de plus en plus
+palpable, une forme mille fois plus terrible qu'aucun g&eacute;nie, qu'aucun
+d&eacute;mon des fables; et cependant ce n'est qu'une pens&eacute;e, mais une pens&eacute;e
+effroyable, une pens&eacute;e qui glace la moelle m&ecirc;me de nos os, et les
+p&eacute;n&egrave;tre des f&eacute;roces d&eacute;lices de son horreur. C'est simplement cette id&eacute;e:
+Quelles seraient nos sensations durant le parcours d'une chute faite
+d'une telle hauteur? Et cette chute,&mdash;cet an&eacute;antissement
+foudroyant,&mdash;par la simple raison qu'ils impliquent la plus affreuse, la
+plus odieuse de toutes les plus affreuses et de toutes les plus odieuses
+images de mort et de souffrance qui se soient jamais pr&eacute;sent&eacute;es &agrave; notre
+imagination,&mdash;par cette simple raison, nous les d&eacute;sirons alors plus
+ardemment. Et parce que notre jugement nous &eacute;loigne violemment du bord,
+&agrave; <i>cause de cela m&ecirc;me</i>, nous nous en rapprochons plus imp&eacute;tueusement. Il
+n'est pas dans la nature de passion plus diaboliquement impatiente que
+celle d'un homme qui, frissonnant sur l'ar&ecirc;te d'un pr&eacute;cipice, r&ecirc;ve de
+s'y jeter. Se permettre, essayer de penser un instant seulement, c'est
+&ecirc;tre in&eacute;vitablement perdu; car la r&eacute;flexion nous commande de nous en
+abstenir, et c'est <i>&agrave; cause de cela m&ecirc;me</i>, dis-je, que <i>nous ne le
+pouvons pas</i>. S'il n'y a pas l&agrave; un bras ami pour nous arr&ecirc;ter, ou si
+nous sommes incapables d'un soudain effort pour nous rejeter loin de
+l'ab&icirc;me, nous nous &eacute;lan&ccedil;ons, nous sommes an&eacute;antis.</p>
+
+<p>Examinons ces actions et d'autres analogues, nous trouverons qu'elles
+r&eacute;sultent uniquement de l'esprit de <i>perversit&eacute;</i>. Nous les perp&eacute;trons
+simplement &agrave; cause que nous sentons que <i>nous ne le devrions pas</i>. En
+de&ccedil;&agrave; ou au del&agrave;, il n'y a pas de principe intelligible; et nous
+pourrions, en v&eacute;rit&eacute;, consid&eacute;rer cette perversit&eacute; comme une instigation
+directe de l'Archid&eacute;mon, s'il n'&eacute;tait pas reconnu que parfois elle sert
+&agrave; l'accomplissement du bien.</p>
+
+<p>Si je vous en ai dit aussi long, c'&eacute;tait pour r&eacute;pondre en quelque sorte
+&agrave; votre question,&mdash;pour vous expliquer pourquoi je suis ici,&mdash;pour avoir
+&agrave; vous montrer un semblant de cause quelconque qui motive ces fers que
+je porte et cette cellule de condamn&eacute; que j'habite. Si je n'avais pas
+&eacute;t&eacute; si prolixe, ou vous ne m'auriez pas du tout compris, ou, comme la
+foule, vous m'auriez cru fou. Maintenant vous percevrez facilement que
+je suis une des victimes innombrables du D&eacute;mon de la Perversit&eacute;.</p>
+
+<p>Il est impossible qu'une action ait jamais &eacute;t&eacute; maniganc&eacute;e avec une plus
+parfaite d&eacute;lib&eacute;ration. Pendant des semaines, pendant des mois, je
+m&eacute;ditai sur les moyens d'assassinat. Je rejetai mille plans, parce que
+l'accomplissement de chacun impliquait une chance de r&eacute;v&eacute;lation. &Agrave; la
+longue, lisant un jour quelques m&eacute;moires fran&ccedil;ais, je trouvai l'histoire
+d'une maladie presque mortelle qui arriva &agrave; madame Pilau, par le fait
+d'une chandelle accidentellement empoisonn&eacute;e. L'id&eacute;e frappa soudainement
+mon imagination. Je savais que ma victime avait l'habitude de lire dans
+son lit. Je savais aussi que sa chambre &eacute;tait petite et mal a&eacute;r&eacute;e. Mais
+je n'ai pas besoin de vous fatiguer de d&eacute;tails oiseux. Je ne vous
+raconterai pas les ruses faciles &agrave; l'aide desquelles je substituai, dans
+le bougeoir de sa chambre &agrave; coucher, une bougie de ma composition &agrave;
+celle que j'y trouvai. Le matin, on trouva l'homme mort dans son lit, et
+le verdict du coroner fut: <i>Mort par la visitation de Dieu</i><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
+
+<p>J'h&eacute;ritai de sa fortune, et tout alla pour le mieux pendant plusieurs
+ann&eacute;es. L'id&eacute;e d'une r&eacute;v&eacute;lation n'entra pas une seule fois dans ma
+cervelle. Quant aux restes de la fatale bougie, je les avais moi-m&ecirc;me
+an&eacute;antis. Je n'avais pas laiss&eacute; l'ombre d'un fil qui p&ucirc;t servir &agrave; me
+convaincre ou m&ecirc;me me faire soup&ccedil;onner du crime. On ne saurait concevoir
+quel magnifique sentiment de satisfaction s'&eacute;levait dans mon sein quand
+je r&eacute;fl&eacute;chissais sur mon absolue s&eacute;curit&eacute;. Pendant une longue p&eacute;riode de
+temps, je m'accoutumai &agrave; me d&eacute;lecter dans ce sentiment. Il me donnait un
+plus r&eacute;el plaisir que tous les b&eacute;n&eacute;fices purement mat&eacute;riels r&eacute;sultant de
+mon crime. Mais &agrave; la longue arriva une &eacute;poque &agrave; partir de laquelle le
+sentiment de plaisir se transforma, par une gradation presque
+imperceptible, en une pens&eacute;e qui me harassait. Elle me harassait parce
+qu'elle me hantait. &Agrave; peine pouvais-je m'en d&eacute;livrer pour un instant.
+C'est une chose tout &agrave; fait ordinaire que d'avoir les oreilles
+fatigu&eacute;es, ou plut&ocirc;t la m&eacute;moire obs&eacute;d&eacute;e par une esp&egrave;ce de tintouin, par
+le refrain d'une chanson vulgaire ou par quelques lambeaux insignifiants
+d'op&eacute;ra. Et la torture ne sera pas moindre, si la chanson est bonne en
+elle-m&ecirc;me ou si l'air d'op&eacute;ra est estimable. C'est ainsi qu'&agrave; la fin je
+me surprenais sans cesse r&ecirc;vant &agrave; ma s&eacute;curit&eacute;, et r&eacute;p&eacute;tant cette phrase
+&agrave; voix basse: <i>Je suis sauv&eacute;!</i></p>
+
+<p>Un jour, tout en fl&acirc;nant dans les rues, je me surpris moi-m&ecirc;me &agrave;
+murmurer, presque &agrave; haute voix, ces syllabes accoutum&eacute;es. Dans un acc&egrave;s
+de p&eacute;tulance, je les exprimais sous cette forme nouvelle: <i>Je suis
+sauv&eacute;,&mdash;je suis sauv&eacute;;&mdash;oui,&mdash;pourvu que je ne sois pas assez sot pour
+confesser moi-m&ecirc;me mon cas!</i></p>
+
+<p>&Agrave; peine avais-je prononc&eacute; ces paroles, que je sentis un froid de glace
+filtrer jusqu'&agrave; mon c&oelig;ur. J'avais acquis quelque exp&eacute;rience de ces
+acc&egrave;s de perversit&eacute; (dont je n'ai pas sans peine expliqu&eacute; la singuli&egrave;re
+nature), et je me rappelais fort bien que dans aucun cas je n'avais su
+r&eacute;sister &agrave; ces victorieuses attaques. Et maintenant cette suggestion
+fortuite, venant de moi-m&ecirc;me,&mdash;que je pourrais bien &ecirc;tre assez sot pour
+confesser le meurtre dont je m'&eacute;tais rendu coupable,&mdash;me confrontait
+comme l'ombre m&ecirc;me de celui que j'ai assassin&eacute;,&mdash;et m'appelait vers la
+mort.</p>
+
+<p>D'abord, je fis un effort pour secouer ce cauchemar de mon &acirc;me. Je
+marchai vigoureusement,&mdash;plus vite,&mdash;toujours plus vite;&mdash;&agrave; la longue je
+courus. J'&eacute;prouvais un d&eacute;sir enivrant de crier de toute ma force. Chaque
+flot successif de ma pens&eacute;e m'accablait d'une nouvelle terreur; car,
+h&eacute;las! je comprenais bien, trop bien, que penser, dans ma situation,
+c'&eacute;tait me perdre. J'acc&eacute;l&eacute;rai encore ma course. Je bondissais comme un
+fou &agrave; travers les rues encombr&eacute;es de monde. &Agrave; la longue, la populace
+prit l'alarme et courut apr&egrave;s moi. Je sentis <i>alors</i> la consommation de
+ma destin&eacute;e. Si j'avais pu m'arracher la langue, je l'eusse fait;&mdash;mais
+une voix rude r&eacute;sonna dans mes oreilles,&mdash;une main plus rude encore
+m'empoigna par l'&eacute;paule. Je me retournai, j'ouvris la bouche pour
+aspirer. Pendant un moment, j'&eacute;prouvai toutes les angoisses de la
+suffocation; je devins aveugle, sourd, ivre; et alors quelque d&eacute;mon
+invisible, pensai-je, me frappa dans le dos avec sa large main. Le
+secret si longtemps emprisonn&eacute; s'&eacute;lan&ccedil;a de mon &acirc;me.</p>
+
+<p>On dit que je parlai, que je m'&eacute;non&ccedil;ai tr&egrave;s-distinctement, mais avec une
+&eacute;nergie marqu&eacute;e et une ardente pr&eacute;cipitation, comme si je craignais
+d'&ecirc;tre interrompu avant d'avoir achev&eacute; les phrases br&egrave;ves, mais grosses
+d'importance, qui me livraient au bourreau et &agrave; l'enfer.</p>
+
+<p>Ayant relat&eacute; tout ce qui &eacute;tait n&eacute;cessaire pour la pleine conviction de
+la justice, je tombai terrass&eacute;, &eacute;vanoui.</p>
+
+<p>Mais pourquoi en dirais-je plus? Aujourd'hui je porte ces cha&icirc;nes, et
+suis <i>ici</i>! Demain, je serai libre!&mdash;<i>mais o&ugrave;</i>?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LE_CHAT_NOIR" id="LE_CHAT_NOIR"></a><a href="#toc">LE CHAT NOIR</a></h2>
+
+
+<p>Relativement &agrave; la tr&egrave;s-&eacute;trange et pourtant tr&egrave;s-famili&egrave;re histoire que
+je vais coucher par &eacute;crit, je n'attends ni ne sollicite la cr&eacute;ance.
+Vraiment, je serais fou de m'y attendre, dans un cas o&ugrave; mes sens
+eux-m&ecirc;mes rejettent leur propre t&eacute;moignage. Cependant, je ne suis pas
+fou,&mdash;et tr&egrave;s-certainement je ne r&ecirc;ve pas. Mais demain je meurs, et
+aujourd'hui je voudrais d&eacute;charger mon &acirc;me. Mon dessein imm&eacute;diat est de
+placer devant le monde, clairement, succinctement et sans commentaires,
+une s&eacute;rie de simples &eacute;v&eacute;nements domestiques. Dans leurs cons&eacute;quences,
+ces &eacute;v&eacute;nements m'ont terrifi&eacute;,&mdash;m'ont tortur&eacute;,&mdash;m'ont
+an&eacute;anti.&mdash;Cependant, je n'essaierai pas de les &eacute;lucider. Pour moi, ils
+ne m'ont gu&egrave;re pr&eacute;sent&eacute; que de l'horreur;&mdash;&agrave; beaucoup de personnes ils
+para&icirc;tront moins terribles que <i>baroques</i>. Plus tard peut-&ecirc;tre il se
+trouvera une intelligence qui r&eacute;duira mon fant&ocirc;me &agrave; l'&eacute;tat de lieu
+commun,&mdash;quelque intelligence plus calme, plus logique, et beaucoup
+moins excitable que la mienne, qui ne trouvera dans les circonstances
+que je raconte avec terreur qu'une succession ordinaire de causes et
+d'effets tr&egrave;s-naturels.</p>
+
+<p>D&egrave;s mon enfance, j'&eacute;tais not&eacute; pour la docilit&eacute; et l'humanit&eacute; de mon
+caract&egrave;re. Ma tendresse de c&oelig;ur &eacute;tait m&ecirc;me si remarquable qu'elle avait
+fait de moi le jouet de mes camarades. J'&eacute;tais particuli&egrave;rement fou des
+animaux, et mes parents m'avaient permis de poss&eacute;der une grande vari&eacute;t&eacute;
+de favoris. Je passais presque tout mon temps avec eux, et je n'&eacute;tais
+jamais si heureux que quand je les nourrissais et les caressais. Cette
+particularit&eacute; de mon caract&egrave;re s'accrut avec ma croissance, et, quand je
+devins homme, j'en fis une de mes principales sources de plaisirs. Pour
+ceux qui ont vou&eacute; une affection &agrave; un chien fid&egrave;le et sagace, je n'ai pas
+besoin d'expliquer la nature ou l'intensit&eacute; des jouissances qu'on peut
+en tirer. Il y a dans l'amour d&eacute;sint&eacute;ress&eacute; d'une b&ecirc;te, dans ce sacrifice
+d'elle-m&ecirc;me, quelque chose qui va directement au c&oelig;ur de celui qui a eu
+fr&eacute;quemment l'occasion de v&eacute;rifier la ch&eacute;tive amiti&eacute; et la fid&eacute;lit&eacute; de
+gaze de <i>l'homme naturel</i>.</p>
+
+<p>Je me mariai de bonne heure, et je fus heureux de trouver dans ma femme
+une disposition sympathique &agrave; la mienne. Observant mon go&ucirc;t pour ces
+favoris domestiques, elle ne perdit aucune occasion de me procurer ceux
+de l'esp&egrave;ce la plus agr&eacute;able. Nous e&ucirc;mes des oiseaux, un poisson dor&eacute;,
+un beau chien, des lapins, un petit singe et <i>un chat</i>.</p>
+
+<p>Ce dernier &eacute;tait un animal remarquablement fort et beau, enti&egrave;rement
+noir, et d'une sagacit&eacute; merveilleuse. En parlant de son intelligence, ma
+femme, qui au fond n'&eacute;tait pas peu p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e de superstition, faisait de
+fr&eacute;quentes allusions &agrave; l'ancienne croyance populaire qui regardait tous
+les chats noirs comme des sorci&egrave;res d&eacute;guis&eacute;es. Ce n'est pas qu'elle f&ucirc;t
+toujours <i>s&eacute;rieuse</i> sur ce point,&mdash;et, si je mentionne la chose, c'est
+simplement parce que cela me revient, en ce moment m&ecirc;me, &agrave; la m&eacute;moire.</p>
+
+<p>Pluton,&mdash;c'&eacute;tait le nom du chat,&mdash;&eacute;tait mon pr&eacute;f&eacute;r&eacute;, mon camarade. Moi
+seul, je le nourrissais, et il me suivait dans la maison partout o&ugrave;
+j'allais. Ce n'&eacute;tait m&ecirc;me pas sans peine que je parvenais &agrave; l'emp&ecirc;cher
+de me suivre dans les rues.</p>
+
+<p>Notre amiti&eacute; subsista ainsi plusieurs ann&eacute;es, durant lesquelles
+l'ensemble de mon caract&egrave;re et de mon temp&eacute;rament,&mdash;par l'op&eacute;ration du
+D&eacute;mon Intemp&eacute;rance, je rougis de le confesser,&mdash;subit une alt&eacute;ration
+radicalement mauvaise. Je devins de jour en jour plus morne, plus
+irritable, plus insoucieux des sentiments des autres. Je me permis
+d'employer un langage brutal &agrave; l'&eacute;gard de ma femme. &Agrave; la longue, je lui
+infligeai m&ecirc;me des violences personnelles. Mes pauvres favoris,
+naturellement, durent ressentir le changement de mon caract&egrave;re.
+Non-seulement je les n&eacute;gligeais, mais je les maltraitais. Quant &agrave;
+Pluton, toutefois, j'avais encore pour lui une consid&eacute;ration suffisante
+qui m'emp&ecirc;chait de le malmener, tandis que je n'&eacute;prouvais aucun scrupule
+&agrave; maltraiter les lapins, le singe et m&ecirc;me le chien, quand, par hasard ou
+par amiti&eacute;, ils se jetaient dans mon chemin. Mais mon mal m'envahissait
+de plus en plus,&mdash;car quel mal est comparable &agrave; l'Alcool!&mdash;et &agrave; la
+longue Pluton lui-m&ecirc;me, qui maintenant se faisait vieux et qui
+naturellement devenait quelque peu maussade,&mdash;Pluton lui-m&ecirc;me commen&ccedil;a &agrave;
+conna&icirc;tre les effets de mon m&eacute;chant caract&egrave;re.</p>
+
+<p>Une nuit, comme je rentrais au logis tr&egrave;s-ivre, au sortir d'un de mes
+repaires habituels des faubourgs, je m'imaginai que le chat &eacute;vitait ma
+pr&eacute;sence. Je le saisis;&mdash;mais lui, effray&eacute; de ma violence, il me fit &agrave;
+la main une l&eacute;g&egrave;re blessure avec les dents. Une fureur de d&eacute;mon s'empara
+soudainement de moi. Je ne me connus plus. Mon &acirc;me originelle sembla
+tout d'un coup s'envoler de mon corps, et une m&eacute;chancet&eacute;
+hyperdiabolique, satur&eacute;e de gin, p&eacute;n&eacute;tra chaque fibre de mon &ecirc;tre. Je
+tirai de la poche de mon gilet un canif, je l'ouvris; je saisis la
+pauvre b&ecirc;te par la gorge, et, d&eacute;lib&eacute;r&eacute;ment, je fis sauter un de ses yeux
+de son orbite! Je rougis, je br&ucirc;le, je frissonne en &eacute;crivant cette
+damnable atrocit&eacute;!</p>
+
+<p>Quand la raison me revint avec le matin,&mdash;quand j'eus cuv&eacute; les vapeurs
+de ma d&eacute;bauche nocturne,&mdash;j'&eacute;prouvai un sentiment moiti&eacute; d'horreur,
+moiti&eacute; de remords, pour le crime dont je m'&eacute;tais rendu coupable; mais
+c'&eacute;tait tout au plus un faible et &eacute;quivoque sentiment, et l'&acirc;me n'en
+subit pas les atteintes. Je me replongeai dans les exc&egrave;s, et bient&ocirc;t je
+noyai dans le vin tout le souvenir de mon action.</p>
+
+<p>Cependant le chat gu&eacute;rit lentement. L'orbite de l'&oelig;il perdu pr&eacute;sentait,
+il est vrai, un aspect effrayant; mais il n'en parut plus souffrir
+d&eacute;sormais. Il allait et venait dans la maison selon son habitude; mais,
+comme je devais m'y attendre, il fuyait avec une extr&ecirc;me terreur &agrave; mon
+approche. Il me restait assez de mon ancien c&oelig;ur pour me sentir d'abord
+afflig&eacute; de cette &eacute;vidente antipathie de la part d'une cr&eacute;ature qui jadis
+m'avait tant aim&eacute;. Mais ce sentiment fit bient&ocirc;t place &agrave; l'irritation.
+Et alors apparut, comme pour ma chute finale et irr&eacute;vocable, l'esprit de
+PERVERSIT&Eacute;. De cet esprit la philosophie ne tient aucun compte.
+Cependant, aussi s&ucirc;r que mon &acirc;me existe, je crois que la perversit&eacute; est
+une des primitives impulsions du c&oelig;ur humain,&mdash;une des indivisibles
+premi&egrave;res facult&eacute;s ou sentiments qui donnent la direction au caract&egrave;re
+de l'homme. Qui ne s'est pas surpris cent fois commettant une action
+sotte ou vile, par la seule raison qu'il savait devoir <i>ne pas</i> la
+commettre? N'avons-nous pas une perp&eacute;tuelle inclination, malgr&eacute;
+l'excellence de notre jugement, &agrave; violer ce qui est <i>la Loi</i>, simplement
+parce que nous comprenons que c'est <i>la Loi</i>? Cet esprit de perversit&eacute;,
+dis-je, vint causer ma d&eacute;route finale. C'est ce d&eacute;sir ardent, insondable
+de l'&acirc;me <i>de se torturer elle-m&ecirc;me</i>,&mdash;de violenter sa propre nature,&mdash;de
+faire le mal pour l'amour du mal seul,&mdash;qui me poussait &agrave; continuer, et
+finalement consommer le supplice que j'avais inflig&eacute; &agrave; la b&ecirc;te
+inoffensive. Un matin, de sang-froid, je glissai un n&oelig;ud coulant autour
+de son cou, et je le pendis &agrave; la branche d'un arbre;&mdash;je le pendis avec
+des larmes plein mes yeux,&mdash;avec le plus amer remords dans le c&oelig;ur;&mdash;je
+le pendis, <i>parce que</i> je savais qu'il m'avait aim&eacute;, et <i>parce que</i> je
+sentais qu'il ne m'avait donn&eacute; aucun sujet de col&egrave;re;&mdash;je le pendis,
+<i>parce que</i> je savais qu'en faisant ainsi je commettais un p&eacute;ch&eacute;,&mdash;un
+p&eacute;ch&eacute; mortel qui compromettait mon &acirc;me immortelle, au point de la
+placer,&mdash;si une telle chose &eacute;tait possible,&mdash;m&ecirc;me au del&agrave; de la
+mis&eacute;ricorde infinie du Dieu Tr&egrave;s-Mis&eacute;ricordieux et Tr&egrave;s-Terrible.</p>
+
+<p>Dans la nuit qui suivit le jour o&ugrave; fut commise cette action cruelle, je
+fus tir&eacute; de mon sommeil par le cri: Au feu! Les rideaux de mon lit
+&eacute;taient en flammes. Toute la maison flambait. Ce ne fut pas sans une
+grande difficult&eacute; que nous &eacute;chapp&acirc;mes &agrave; l'incendie,&mdash;ma femme, un
+domestique, et moi. La destruction fut compl&egrave;te. Toute ma fortune fut
+engloutie, et je m'abandonnai d&egrave;s lors au d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>Je ne cherche pas &agrave; &eacute;tablir une liaison de cause &agrave; effet entre
+l'atrocit&eacute; et le d&eacute;sastre, je suis au-dessus de cette faiblesse. Mais je
+rends compte d'une cha&icirc;ne de faits,&mdash;et je ne veux pas n&eacute;gliger un seul
+anneau. Le jour qui suivit l'incendie, je visitai les ruines. Les
+murailles &eacute;taient tomb&eacute;es, une seule except&eacute;e; et cette seule exception
+se trouva &ecirc;tre une cloison int&eacute;rieure, peu &eacute;paisse, situ&eacute;e &agrave; peu pr&egrave;s au
+milieu de la maison, et contre laquelle s'appuyait le chevet de mon lit.
+La ma&ccedil;onnerie avait ici, en grande partie, r&eacute;sist&eacute; &agrave; l'action du
+feu,&mdash;fait que j'attribuai &agrave; ce qu'elle avait &eacute;t&eacute; r&eacute;cemment remise &agrave;
+neuf. Autour de ce mur, une foule &eacute;paisse &eacute;tait rassembl&eacute;e, et plusieurs
+personnes paraissaient en examiner une portion particuli&egrave;re avec une
+minutieuse et vive attention. Les mots: &Eacute;trange! singulier! et autres
+semblables expressions, excit&egrave;rent ma curiosit&eacute;. Je m'approchai, et je
+vis, semblable &agrave; un bas-relief sculpt&eacute; sur la surface blanche, la figure
+d'un gigantesque <i>chat</i>. L'image &eacute;tait rendue avec une exactitude
+vraiment merveilleuse. Il y avait une corde autour du cou de l'animal.</p>
+
+<p>Tout d'abord, en voyant cette apparition,&mdash;car je ne pouvais gu&egrave;re
+consid&eacute;rer cela que comme une apparition,&mdash;mon &eacute;tonnement et ma terreur
+furent extr&ecirc;mes. Mais, enfin, la r&eacute;flexion vint &agrave; mon aide. Le chat, je
+m'en souvenais, avait &eacute;t&eacute; pendu dans un jardin adjacent &agrave; la maison. Aux
+cris d'alarme, ce jardin avait &eacute;t&eacute; imm&eacute;diatement envahi par la foule, et
+l'animal avait d&ucirc; &ecirc;tre d&eacute;tach&eacute; de l'arbre par quelqu'un, et jet&eacute; dans ma
+chambre &agrave; travers une fen&ecirc;tre ouverte. Cela avait &eacute;t&eacute; fait, sans doute,
+dans le but de m'arracher au sommeil. La chute des autres murailles
+avait comprim&eacute; la victime de ma cruaut&eacute; dans la substance du pl&acirc;tre
+fra&icirc;chement &eacute;tendu; la chaux de ce mur, combin&eacute;e avec les flammes et
+l'ammoniaque du cadavre, avait ainsi op&eacute;r&eacute; l'image telle que je la
+voyais.</p>
+
+<p>Quoique je satisfisse ainsi lestement ma raison, sinon tout &agrave; fait ma
+conscience, relativement au fait surprenant que je viens de raconter, il
+n'en fit pas moins sur mon imagination une impression profonde. Pendant
+plusieurs mois je ne pus me d&eacute;barrasser du fant&ocirc;me du chat; et durant
+cette p&eacute;riode un demi-sentiment revint dans mon &acirc;me, qui paraissait
+&ecirc;tre, mais qui n'&eacute;tait pas le remords. J'allai jusqu'&agrave; d&eacute;plorer la perte
+de l'animal, et &agrave; chercher autour de moi, dans les bouges m&eacute;prisables
+que maintenant je fr&eacute;quentais habituellement, un autre favori de la m&ecirc;me
+esp&egrave;ce et d'une figure &agrave; peu pr&egrave;s semblable pour le suppl&eacute;er.</p>
+
+<p>Une nuit, comme j'&eacute;tais assis &agrave; moiti&eacute; stup&eacute;fi&eacute;, dans un repaire plus
+qu'inf&acirc;me, mon attention fut soudainement attir&eacute;e vers un objet noir,
+reposant sur le haut d'un des immenses tonneaux de gin ou de rhum qui
+composaient le principal ameublement de la salle. Depuis quelques
+minutes je regardais fixement le haut de ce tonneau, et ce qui me
+surprenait maintenant c'&eacute;tait de n'avoir pas encore aper&ccedil;u l'objet situ&eacute;
+dessus. Je m'en approchai, et je le touchai avec ma main. C'&eacute;tait un
+chat noir,&mdash;un tr&egrave;s-gros chat,&mdash;au moins aussi gros que Pluton, lui
+ressemblant absolument, except&eacute; en un point. Pluton n'avait pas un poil
+blanc sur tout le corps; celui-ci portait une &eacute;claboussure large et
+blanche, mais d'une forme ind&eacute;cise, qui couvrait presque toute la r&eacute;gion
+de la poitrine.</p>
+
+<p>&Agrave; peine l'eus-je touch&eacute; qu'il se leva subitement, ronronna fortement, se
+frotta contre ma main, et parut enchant&eacute; de mon attention. C'&eacute;tait donc
+l&agrave; la vraie cr&eacute;ature dont j'&eacute;tais en qu&ecirc;te. J'offris tout de suite au
+propri&eacute;taire de le lui acheter; mais cet homme ne le revendiqua pas,&mdash;ne
+le connaissait pas&mdash;, ne l'avait jamais vu auparavant.</p>
+
+<p>Je continuai mes caresses, et, quand je me pr&eacute;parai &agrave; retourner chez
+moi, l'animal se montra dispos&eacute; &agrave; m'accompagner. Je lui permis de le
+faire; me baissant de temps &agrave; autre, et le caressant en marchant. Quand
+il fut arriv&eacute; &agrave; la maison, il s'y trouva comme chez lui, et devint tout
+de suite le grand ami de ma femme.</p>
+
+<p>Pour ma part, je sentis bient&ocirc;t s'&eacute;lever en moi une antipathie contre
+lui. C'&eacute;tait justement le contraire de ce que j'avais esp&eacute;r&eacute;; mais,&mdash;je
+ne sais ni comment ni pourquoi cela eut lieu,&mdash;son &eacute;vidente tendresse
+pour moi me d&eacute;go&ucirc;tait presque et me fatiguait. Par de lents degr&eacute;s, ces
+sentiments de d&eacute;go&ucirc;t et d'ennui s'&eacute;lev&egrave;rent jusqu'&agrave; l'amertume de la
+haine. J'&eacute;vitais la cr&eacute;ature; une certaine sensation de honte et le
+souvenir de mon premier acte de cruaut&eacute; m'emp&ecirc;ch&egrave;rent de la maltraiter.
+Pendant quelques semaines, je m'abstins de battre le chat ou de le
+malmener violemment, mais graduellement,&mdash;insensiblement,&mdash;j'en vins &agrave;
+le consid&eacute;rer avec une indicible horreur, et &agrave; fuir silencieusement son
+odieuse pr&eacute;sence, comme le souffle d'une peste.</p>
+
+<p>Ce qui ajouta sans doute &agrave; ma haine contre l'animal fut la d&eacute;couverte
+que je fis le matin, apr&egrave;s l'avoir amen&eacute; &agrave; la maison, que, comme Pluton,
+lui aussi avait &eacute;t&eacute; priv&eacute; d'un de ses yeux. Cette circonstance,
+toutefois, ne fit que le rendre plus cher &agrave; ma femme, qui, comme je l'ai
+d&eacute;j&agrave; dit, poss&eacute;dait &agrave; un haut degr&eacute; cette tendresse de sentiment qui
+jadis avait &eacute;t&eacute; mon trait caract&eacute;ristique et la source fr&eacute;quente de mes
+plaisirs les plus simples et les plus purs.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins, l'affection du chat pour moi paraissait s'accro&icirc;tre en raison
+de mon aversion contre lui. Il suivait mes pas avec une opini&acirc;tret&eacute;
+qu'il serait difficile de faire comprendre au lecteur. Chaque fois que
+je m'asseyais, il se blottissait sous ma chaise, ou il sautait sur mes
+genoux, me couvrant de ses affreuses caresses. Si je me levais pour
+marcher, il se fourrait dans mes jambes, et me jetait presque par terre,
+ou bien, enfon&ccedil;ant ses griffes longues et aigu&euml;s dans mes habits,
+grimpait de cette mani&egrave;re jusqu'&agrave; ma poitrine. Dans ces moments-l&agrave;,
+quoique je d&eacute;sirasse le tuer d'un bon coup, j'en &eacute;tais emp&ecirc;ch&eacute;, en
+partie par le souvenir de mon premier crime, mais principalement,&mdash;je
+dois le confesser tout de suite,&mdash;par une v&eacute;ritable <i>terreur</i> de la
+b&ecirc;te.</p>
+
+<p>Cette terreur n'&eacute;tait pas positivement la terreur d'un mal physique,&mdash;et
+cependant je serais fort en peine de la d&eacute;finir autrement. Je suis
+presque honteux d'avouer,&mdash;oui, m&ecirc;me dans cette cellule de malfaiteur,
+je suis presque honteux d'avouer que la terreur et l'horreur que
+m'inspirait l'animal avaient &eacute;t&eacute; accrues par une des plus parfaites
+chim&egrave;res qu'il f&ucirc;t possible de concevoir. Ma femme avait appel&eacute; mon
+attention plus d'une fois sur le caract&egrave;re de la tache blanche dont j'ai
+parl&eacute;, et qui constituait l'unique diff&eacute;rence visible entre l'&eacute;trange
+b&ecirc;te et celle que j'avais tu&eacute;e. Le lecteur se rappellera sans doute que
+cette marque, quoique grande, &eacute;tait primitivement ind&eacute;finie dans sa
+forme; mais, lentement, par degr&eacute;s,&mdash;par des degr&eacute;s imperceptibles, et
+que ma raison s'effor&ccedil;a longtemps de consid&eacute;rer comme imaginaires,&mdash;elle
+avait &agrave; la longue pris une rigoureuse nettet&eacute; de contours. Elle &eacute;tait
+maintenant l'image d'un objet que je fr&eacute;mis de nommer,&mdash;et c'&eacute;tait l&agrave;
+surtout ce qui me faisait prendre le monstre en horreur et en d&eacute;go&ucirc;t, et
+m'aurait pouss&eacute; &agrave; m'en d&eacute;livrer, <i>si je l'avais os&eacute;</i>;&mdash;c'&eacute;tait
+maintenant, dis-je, l'image d'une hideuse,&mdash;d'une sinistre
+chose,&mdash;l'image du GIBET!&mdash;oh! lugubre et terrible machine! machine
+d'Horreur et de Crime,&mdash;d'Agonie et de Mort!</p>
+
+<p>Et, maintenant, j'&eacute;tais en v&eacute;rit&eacute; mis&eacute;rable au del&agrave; de la mis&egrave;re
+possible de l'Humanit&eacute;. Une b&ecirc;te brute,&mdash;dont j'avais avec m&eacute;pris
+d&eacute;truit le fr&egrave;re,&mdash;<i>une b&ecirc;te brute</i> engendrer pour <i>moi</i>,&mdash;pour moi,
+homme fa&ccedil;onn&eacute; &agrave; l'image du Dieu Tr&egrave;s-Haut,&mdash;une si grande et si
+intol&eacute;rable infortune! H&eacute;las! je ne connaissais plus la b&eacute;atitude du
+repos, ni le jour ni la nuit! Durant le jour, la cr&eacute;ature ne me laissait
+pas seul un moment; et, pendant la nuit, &agrave; chaque instant, quand je
+sortais de mes r&ecirc;ves pleins d'une intraduisible angoisse, c'&eacute;tait pour
+sentir la ti&egrave;de haleine de la <i>chose</i> sur mon visage, et son immense
+poids,&mdash;incarnation d'un Cauchemar que j'&eacute;tais impuissant &agrave;
+secouer,&mdash;&eacute;ternellement pos&eacute; sur mon <i>c&oelig;ur</i>!</p>
+
+<p>Sous la pression de pareils tourments, le peu de bon qui restait en moi
+succomba. De mauvaises pens&eacute;es devinrent mes seules intimes,&mdash;les plus
+sombres et les plus mauvaises de toutes les pens&eacute;es. La tristesse de mon
+humeur habituelle s'accrut jusqu'&agrave; la haine de toutes choses et de toute
+humanit&eacute;; cependant ma femme, qui ne se plaignait jamais, h&eacute;las! &eacute;tait
+mon souffre-douleur ordinaire, la plus patiente victime des soudaines,
+fr&eacute;quentes et indomptables &eacute;ruptions d'une furie &agrave; laquelle je
+m'abandonnai d&egrave;s lors aveugl&eacute;ment.</p>
+
+<p>Un jour, elle m'accompagna pour quelque besogne domestique dans la cave
+du vieux b&acirc;timent o&ugrave; notre pauvret&eacute; nous contraignait d'habiter. Le chat
+me suivit sur les marches roides de l'escalier, et, m'ayant presque
+culbut&eacute; la t&ecirc;te la premi&egrave;re, m'exasp&eacute;ra jusqu'&agrave; la folie. Levant une
+hache, et oubliant dans ma rage la peur pu&eacute;rile qui jusque-l&agrave; avait
+retenu ma main, j'adressai &agrave; l'animal un coup qui e&ucirc;t &eacute;t&eacute; mortel, s'il
+avait port&eacute; comme je le voulais; mais ce coup fut arr&ecirc;t&eacute; par la main de
+ma femme. Cette intervention m'aiguillonna jusqu'&agrave; une rage plus que
+d&eacute;moniaque; je d&eacute;barrassai mon bras de son &eacute;treinte et lui enfon&ccedil;ai ma
+hache dans le cr&acirc;ne. Elle tomba morte sur la place, sans pousser un
+g&eacute;missement.</p>
+
+<p>Cet horrible meurtre accompli, je me mis imm&eacute;diatement et
+tr&egrave;s-d&eacute;lib&eacute;r&eacute;ment en mesure de cacher le corps. Je compris que je ne
+pouvais pas le faire dispara&icirc;tre de la maison, soit de jour, soit de
+nuit, sans courir le danger d'&ecirc;tre observ&eacute; par les voisins. Plusieurs
+projets travers&egrave;rent mon esprit. Un moment j'eus l'id&eacute;e de couper le
+cadavre par petits morceaux, et de les d&eacute;truire par le feu. Puis, je
+r&eacute;solus de creuser une fosse dans le sol de la cave. Puis, je pensai &agrave;
+le jeter dans le puits de la cour,&mdash;puis &agrave; l'emballer dans une caisse
+comme marchandise, avec les formes usit&eacute;es, et &agrave; charger un
+commissionnaire de le porter hors de la maison. Finalement, je m'arr&ecirc;tai
+&agrave; un exp&eacute;dient que je consid&eacute;rai comme le meilleur de tous. Je me
+d&eacute;terminai &agrave; le murer dans la cave,&mdash;comme les moines du moyen &acirc;ge
+muraient, dit-on, leurs victimes.</p>
+
+<p>La cave &eacute;tait fort bien dispos&eacute;e pour un pareil dessein. Les murs
+&eacute;taient construits n&eacute;gligemment, et avaient &eacute;t&eacute; r&eacute;cemment enduits dans
+toute leur &eacute;tendue d'un gros pl&acirc;tre que l'humidit&eacute; de l'atmosph&egrave;re avait
+emp&ecirc;ch&eacute; de durcir. De plus, dans l'un des murs, il y avait une saillie
+caus&eacute;e par une fausse chemin&eacute;e, ou esp&egrave;ce d'&acirc;tre, qui avait &eacute;t&eacute; combl&eacute;e
+et ma&ccedil;onn&eacute;e dans le m&ecirc;me genre que le reste de la cave. Je ne doutais
+pas qu'il ne me f&ucirc;t facile de d&eacute;placer les briques &agrave; cet endroit, d'y
+introduire le corps, et de murer le tout de la m&ecirc;me mani&egrave;re, de sorte
+qu'aucun &oelig;il n'y p&ucirc;t rien d&eacute;couvrir de suspect.</p>
+
+<p>Et je ne fus pas d&eacute;&ccedil;u dans mon calcul. &Agrave; l'aide d'une pince, je d&eacute;logeai
+tr&egrave;s-ais&eacute;ment les briques, et, ayant soigneusement appliqu&eacute; le corps
+contre le mur int&eacute;rieur, je le soutins dans cette position jusqu'&agrave; ce
+que j'eusse r&eacute;tabli, sans trop de peine, toute la ma&ccedil;onnerie dans son
+&eacute;tat primitif. M'&eacute;tant procur&eacute; du mortier, du sable et du poil avec
+toutes les pr&eacute;cautions imaginables, je pr&eacute;parai un cr&eacute;pi qui ne pouvait
+pas &ecirc;tre distingu&eacute; de l'ancien, et j'en recouvris tr&egrave;s-soigneusement le
+nouveau briquetage. Quand j'eus fini, je vis avec satisfaction que tout
+&eacute;tait pour le mieux. Le mur ne pr&eacute;sentait pas la plus l&eacute;g&egrave;re trace de
+d&eacute;rangement. J'enlevai tous les gravats avec le plus grand soin,
+j'&eacute;pluchai pour ainsi dire le sol. Je regardai triomphalement autour de
+moi, et me dis &agrave; moi-m&ecirc;me: Ici, au moins, ma peine n'aura pas &eacute;t&eacute;
+perdue!</p>
+
+<p>Mon premier mouvement fut de chercher la b&ecirc;te qui avait &eacute;t&eacute; la cause
+d'un si grand malheur; car, &agrave; la fin, j'avais r&eacute;solu fermement de la
+mettre &agrave; mort. Si j'avais pu la rencontrer dans ce moment, sa destin&eacute;e
+&eacute;tait claire; mais il para&icirc;t que l'artificieux animal avait &eacute;t&eacute; alarm&eacute;
+par la violence de ma r&eacute;cente col&egrave;re, et qu'il prenait soin de ne pas se
+montrer dans l'&eacute;tat actuel de mon humeur. Il est impossible de d&eacute;crire
+ou d'imaginer la profonde, la b&eacute;ate sensation de soulagement que
+l'absence de la d&eacute;testable cr&eacute;ature d&eacute;termina dans mon c&oelig;ur. Elle ne se
+pr&eacute;senta pas de toute la nuit, et ainsi ce fut la premi&egrave;re bonne
+nuit,&mdash;depuis son introduction dans la maison,&mdash;que je dormis solidement
+et tranquillement; oui, je <i>dormis</i> avec le poids de ce meurtre sur
+l'&acirc;me!</p>
+
+<p>Le second et le troisi&egrave;me jour s'&eacute;coul&egrave;rent, et cependant mon bourreau
+ne vint pas. Une fois encore je respirai comme un homme libre. Le
+monstre, dans sa terreur, avait vid&eacute; les lieux pour toujours! Je ne le
+verrais donc plus jamais! Mon bonheur &eacute;tait supr&ecirc;me! La criminalit&eacute; de
+ma t&eacute;n&eacute;breuse action ne m'inqui&eacute;tait que fort peu. On avait bien fait
+une esp&egrave;ce d'enqu&ecirc;te, mais elle s'&eacute;tait satisfaite &agrave; bon march&eacute;. Une
+perquisition avait m&ecirc;me &eacute;t&eacute; ordonn&eacute;e,&mdash;mais naturellement on ne pouvait
+rien d&eacute;couvrir. Je regardais ma f&eacute;licit&eacute; &agrave; venir comme assur&eacute;e.</p>
+
+<p>Le quatri&egrave;me jour depuis l'assassinat, une troupe d'agents de police
+vint tr&egrave;s-inopin&eacute;ment &agrave; la maison, et proc&eacute;da de nouveau &agrave; une
+rigoureuse investigation des lieux. Confiant, n&eacute;anmoins, dans
+l'imp&eacute;n&eacute;trabilit&eacute; de la cachette, je n'&eacute;prouvai aucun embarras. Les
+officiers me firent les accompagner dans leur recherche. Ils ne
+laiss&egrave;rent pas un coin, pas un angle inexplor&eacute;. &Agrave; la fin, pour la
+troisi&egrave;me ou quatri&egrave;me fois, ils descendirent dans la cave. Pas un
+muscle en moi ne tressaillit. Mon c&oelig;ur battait paisiblement, comme
+celui d'un homme qui dort dans l'innocence. J'arpentais la cave d'un
+bout &agrave; l'autre; je croisais mes bras sur ma poitrine, et me promenais &ccedil;&agrave;
+et l&agrave; avec aisance. La police &eacute;tait pleinement satisfaite et se
+pr&eacute;parait &agrave; d&eacute;camper. La jubilation de mon c&oelig;ur &eacute;tait trop forte pour
+&ecirc;tre r&eacute;prim&eacute;e. Je br&ucirc;lais de dire au moins un mot, rien qu'un mot, en
+mani&egrave;re de triomphe, et de rendre deux fois plus convaincue leur
+conviction de mon innocence.</p>
+
+<p>&mdash;Gentlemen,&mdash;dis-je &agrave; la fin,&mdash;comme leur troupe remontait
+l'escalier,&mdash;je suis enchant&eacute; d'avoir apais&eacute; vos soup&ccedil;ons. Je vous
+souhaite &agrave; tous une bonne sant&eacute; et un peu plus de courtoisie. Soit dit
+en passant, gentlemen, voil&agrave;&mdash;voil&agrave; une maison singuli&egrave;rement bien b&acirc;tie
+(dans mon d&eacute;sir enrag&eacute; de dire quelque chose d'un air d&eacute;lib&eacute;r&eacute;, je
+savais &agrave; peine ce que je d&eacute;bitais);&mdash;je puis dire que c'est une maison
+<i>admirablement</i> bien construite. Ces murs,&mdash;est-ce que vous partez,
+gentlemen?&mdash;ces murs sont solidement ma&ccedil;onn&eacute;s!</p>
+
+<p>Et ici, par une bravade fr&eacute;n&eacute;tique, je frappai fortement avec une canne
+que j'avais &agrave; la main juste sur la partie du briquetage derri&egrave;re
+laquelle se tenait le cadavre de l'&eacute;pouse de mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Ah! qu'au moins Dieu me prot&egrave;ge et me d&eacute;livre des griffes de
+l'Archid&eacute;mon!&mdash;&Agrave; peine l'&eacute;cho de mes coups &eacute;tait-il tomb&eacute; dans le
+silence, qu'une voix me r&eacute;pondit du fond de la tombe!&mdash;une plainte,
+d'abord voil&eacute;e et entrecoup&eacute;e, comme le sanglotement d'un enfant, puis,
+bient&ocirc;t, s'enflant en un cri prolong&eacute;, sonore et continu, tout &agrave; fait
+anormal et antihumain,&mdash;un hurlement,&mdash;un glapissement, moiti&eacute; horreur
+et moiti&eacute; triomphe,&mdash;comme il en peut monter seulement de
+l'Enfer,&mdash;affreuse harmonie jaillissant &agrave; la fois de la gorge des damn&eacute;s
+dans leurs tortures, et des d&eacute;mons exultant dans la damnation!</p>
+
+<p>Vous dire mes pens&eacute;es, ce serait folie. Je me sentis d&eacute;faillir, et je
+chancelai contre le mur oppos&eacute;. Pendant un moment, les officiers plac&eacute;s
+sur les marches rest&egrave;rent immobiles, stup&eacute;fi&eacute;s par la terreur. Un
+instant apr&egrave;s, une douzaine de bras robustes s'acharnaient sur le mur.
+Il tomba tout d'une pi&egrave;ce. Le corps, d&eacute;j&agrave; grandement d&eacute;labr&eacute; et souill&eacute;
+de sang grumel&eacute;, se tenait droit devant les yeux des spectateurs. Sur sa
+t&ecirc;te, avec la gueule rouge dilat&eacute;e et l'&oelig;il unique flamboyant, &eacute;tait
+perch&eacute;e la hideuse b&ecirc;te dont l'astuce m'avait induit &agrave; l'assassinat, et
+dont la voix r&eacute;v&eacute;latrice m'avait livr&eacute; au bourreau. J'avais mur&eacute; le
+monstre dans la tombe!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="WILLIAM_WILSON" id="WILLIAM_WILSON"></a><a href="#toc">WILLIAM WILSON</a></h2>
+
+<p class="r"><i>Qu'en dira-t-elle? Que dira cette CONSCIENCE affreuse,</i>
+<i>Ce spectre qui marche dans mon chemin?</i>
+Chamberlayne.&mdash;<i>Pharronida.</i></p>
+
+
+<p>Qu'il me soit permis, pour le moment, de m'appeler William Wilson. La
+page vierge &eacute;tal&eacute;e devant moi ne doit pas &ecirc;tre souill&eacute;e par mon
+v&eacute;ritable nom. Ce nom n'a &eacute;t&eacute; que trop souvent un objet de m&eacute;pris et
+d'horreur,&mdash;une abomination pour ma famille. Est-ce que les vents
+indign&eacute;s n'ont pas &eacute;bruit&eacute; jusque dans les plus lointaines r&eacute;gions du
+globe son incomparable infamie? Oh! de tous les proscrits, le proscrit
+le plus abandonn&eacute;!&mdash;n'es-tu pas mort &agrave; ce monde &agrave; jamais? &agrave; ses
+honneurs, &agrave; ses fleurs, &agrave; ses aspirations dor&eacute;es?&mdash;et un nuage &eacute;pais,
+lugubre, illimit&eacute;, n'est-il pas &eacute;ternellement suspendu entre tes
+esp&eacute;rances et le ciel?</p>
+
+<p>Je ne voudrais pas, quand m&ecirc;me je le pourrais, enfermer aujourd'hui dans
+ces pages le souvenir de mes derni&egrave;res ann&eacute;es d'ineffable mis&egrave;re et
+d'irr&eacute;missible crime. Cette p&eacute;riode r&eacute;cente de ma vie a soudainement
+comport&eacute; une hauteur de turpitude dont je veux simplement d&eacute;terminer
+l'origine. C'est l&agrave; pour le moment mon seul but. Les hommes, en g&eacute;n&eacute;ral,
+deviennent vils par degr&eacute;s. Mais moi, toute vertu s'est d&eacute;tach&eacute;e de moi,
+en une minute, d'un seul coup, comme un manteau. D'une perversit&eacute;
+relativement ordinaire, j'ai pass&eacute;, par une enjamb&eacute;e de g&eacute;ant, &agrave; des
+&eacute;normit&eacute;s plus qu'h&eacute;liogabaliques. Permettez-moi de raconter tout au
+long quel hasard, quel unique accident a amen&eacute; cette mal&eacute;diction. La
+Mort approche, et l'ombre qui la devance a jet&eacute; une influence
+adoucissante sur mon c&oelig;ur. Je soupire, en passant &agrave; travers la sombre
+vall&eacute;e, apr&egrave;s la sympathie&mdash;j'allais dire la piti&eacute;&mdash;de mes semblables.
+Je voudrais leur persuader que j'ai &eacute;t&eacute; en quelque sorte l'esclave de
+circonstances qui d&eacute;fiaient tout contr&ocirc;le humain. Je d&eacute;sirerais qu'ils
+d&eacute;couvrissent pour moi, dans les d&eacute;tails que je vais leur donner,
+quelque petite oasis de <i>fatalit&eacute;</i> dans un Saharah d'erreur. Je voudrais
+qu'ils accordassent,&mdash;ce qu'ils ne peuvent pas se refuser &agrave;
+accorder,&mdash;que, bien que ce monde ait connu de grandes tentations,
+jamais l'homme n'a &eacute;t&eacute; jusqu'ici tent&eacute; de cette fa&ccedil;on,&mdash;et certainement
+n'a jamais succomb&eacute; de cette fa&ccedil;on. Est-ce donc pour cela qu'il n'a
+jamais connu les m&ecirc;mes souffrances? En v&eacute;rit&eacute;, n'ai-je pas v&eacute;cu dans un
+r&ecirc;ve? Est-ce que je ne meurs pas victime de l'horreur et du myst&egrave;re des
+plus &eacute;tranges de toutes les visions sublunaires?</p>
+
+<p>Je suis le descendant d'une race qui s'est distingu&eacute;e en tout temps par
+un temp&eacute;rament imaginatif et facilement excitable; et ma premi&egrave;re
+enfance prouva que j'avais pleinement h&eacute;rit&eacute; du caract&egrave;re de famille.
+Quand j'avan&ccedil;ai en &acirc;ge, ce caract&egrave;re se dessina plus fortement; il
+devint, pour mille raisons, une cause d'inqui&eacute;tude s&eacute;rieuse pour mes
+amis, et de pr&eacute;judice positif pour moi-m&ecirc;me. Je devins volontaire,
+adonn&eacute; aux plus sauvages caprices; je fus la proie des plus indomptables
+passions. Mes parents, qui &eacute;taient d'un esprit faible, et que
+tourmentaient des d&eacute;fauts constitutionnels de m&ecirc;me nature, ne pouvaient
+pas faire grand-chose pour arr&ecirc;ter les tendances mauvaises qui me
+distinguaient. Il y eut de leur c&ocirc;t&eacute; quelques tentatives, faibles, mal
+dirig&eacute;es, qui &eacute;chou&egrave;rent compl&egrave;tement, et qui tourn&egrave;rent pour moi en
+triomphe complet. &Agrave; partir de ce moment, ma voix fut une loi domestique;
+et, &agrave; un &acirc;ge o&ugrave; peu d'enfants ont quitt&eacute; leurs lisi&egrave;res, je fus
+abandonn&eacute; &agrave; mon libre arbitre, et devins le ma&icirc;tre de toutes mes
+actions,&mdash;except&eacute; de nom.</p>
+
+<p>Mes premi&egrave;res impressions de la vie d'&eacute;colier sont li&eacute;es &agrave; une vaste et
+extravagante maison du style d'&Eacute;lisabeth, dans un sombre village
+d'Angleterre, d&eacute;cor&eacute; de nombreux arbres gigantesques et noueux, et dont
+toutes les maisons &eacute;taient excessivement anciennes. En v&eacute;rit&eacute;, c'&eacute;tait
+un lieu semblable &agrave; un r&ecirc;ve et bien fait pour charmer l'esprit que cette
+v&eacute;n&eacute;rable vieille ville. En ce moment m&ecirc;me je sens en imagination le
+frisson rafra&icirc;chissant de ses avenues profond&eacute;ment ombreuses, je respire
+l'&eacute;manation de ses mille taillis, et je tressaille encore, avec une
+ind&eacute;finissable volupt&eacute;, &agrave; la note profonde et sourde de la cloche,
+d&eacute;chirant &agrave; chaque heure, de son rugissement soudain et morose, la
+qui&eacute;tude de l'atmosph&egrave;re brune dans laquelle s'enfon&ccedil;ait et s'endormait
+le clocher gothique tout dentel&eacute;.</p>
+
+<p>Je trouve peut-&ecirc;tre autant de plaisir qu'il m'est donn&eacute; d'en &eacute;prouver
+maintenant &agrave; m'appesantir sur ces minutieux souvenirs de l'&eacute;cole et de
+ses r&ecirc;veries. Plong&eacute; dans le malheur comme je le suis,&mdash;malheur, h&eacute;las!
+qui n'est que trop r&eacute;el,&mdash;on me pardonnera de chercher un soulagement,
+bien l&eacute;ger et bien court, dans ces pu&eacute;rils et divagants d&eacute;tails.
+D'ailleurs, quoique absolument vulgaires et risibles en eux-m&ecirc;mes, ils
+prennent dans mon imagination une importance circonstancielle, &agrave; cause
+de leur intime connexion avec les lieux et l'&eacute;poque o&ugrave; je distingue
+maintenant les premiers avertissements ambigus de la destin&eacute;e, qui
+depuis lors m'a si profond&eacute;ment envelopp&eacute; de son ombre. Laissez-moi donc
+me souvenir.</p>
+
+<p>La maison, je l'ai dit, &eacute;tait vieille et irr&eacute;guli&egrave;re. Les terrains
+&eacute;taient vastes, et un haut et solide mur de briques, couronn&eacute; d'une
+couche de mortier et de verre cass&eacute;, en faisait le circuit. Ce rempart
+digne d'une prison formait la limite de notre domaine; nos regards
+n'allaient au del&agrave; que trois fois par semaine,&mdash;une fois chaque samedi,
+dans l'apr&egrave;s-midi, quand, accompagn&eacute;s de deux ma&icirc;tres d'&eacute;tude, on nous
+permettait de faire de courtes promenades en commun &agrave; travers la
+campagne voisine, et deux fois le dimanche, quand nous allions, avec la
+r&eacute;gularit&eacute; des troupes &agrave; la parade, assister aux offices du soir et du
+matin dans l'unique &eacute;glise du village. Le principal de notre &eacute;cole &eacute;tait
+pasteur de cette &eacute;glise. Avec quel profond sentiment d'admiration et de
+perplexit&eacute; avais-je coutume de le contempler, de notre banc rel&eacute;gu&eacute; dans
+la tribune, quand il montait en chaire d'un pas solennel et lent! Ce
+personnage v&eacute;n&eacute;rable, avec ce visage si modeste et si b&eacute;nin, avec une
+robe si bien lustr&eacute;e et si cl&eacute;ricalement ondoyante, avec une perruque si
+minutieusement poudr&eacute;e, si roide et si vaste, pouvait-il &ecirc;tre le m&ecirc;me
+homme qui, tout &agrave; l'heure, avec un visage aigre et dans des v&ecirc;tements
+souill&eacute;s de tabac, faisait ex&eacute;cuter, f&eacute;rule en main, les lois
+draconiennes de l'&eacute;cole? Oh! gigantesque paradoxe, dont la monstruosit&eacute;
+exclut toute solution!</p>
+
+<p>Dans un angle du mur massif rechignait une porte plus massive encore,
+solidement ferm&eacute;e, garnie de verrous et surmont&eacute;e d'un buisson de
+ferrailles denticul&eacute;es. Quels sentiments profonds de crainte elle
+inspirait! Elle ne s'ouvrait jamais que pour les trois sorties et
+rentr&eacute;es p&eacute;riodiques dont j'ai d&eacute;j&agrave; parl&eacute;; alors, dans chaque craquement
+de ses gonds puissants nous trouvions une pl&eacute;nitude de myst&egrave;re,&mdash;tout un
+monde d'observations solennelles, ou de m&eacute;ditations plus solennelles
+encore.</p>
+
+<p>Le vaste enclos &eacute;tait d'une forme irr&eacute;guli&egrave;re et divis&eacute; en plusieurs
+parties, dont trois ou quatre des plus grandes constituaient la cour de
+r&eacute;cr&eacute;ation. Elle &eacute;tait aplanie et recouverte d'un sable menu et rude. Je
+me rappelle bien qu'elle ne contenait ni arbres ni bancs, ni quoi que ce
+soit d'analogue. Naturellement elle &eacute;tait situ&eacute;e derri&egrave;re la maison.
+Devant la fa&ccedil;ade s'&eacute;tendait un petit parterre, plant&eacute; de buis et
+d'autres arbustes, mais nous ne traversions cette oasis sacr&eacute;e que dans
+de bien rares occasions, telles que la premi&egrave;re arriv&eacute;e &agrave; l'&eacute;cole ou le
+d&eacute;part d&eacute;finitif, ou peut-&ecirc;tre quand un ami, un parent nous ayant fait
+appeler, nous prenions joyeusement notre course vers le logis paternel,
+aux vacances de No&euml;l ou de la Saint-Jean.</p>
+
+<p>Mais la maison!&mdash;quelle curieuse vieille b&acirc;tisse cela faisait!&mdash;Pour
+moi, quel v&eacute;ritable palais d'enchantements! Il n'y avait r&eacute;ellement pas
+de fin &agrave; ses d&eacute;tours,&mdash;&agrave; ses incompr&eacute;hensibles subdivisions. Il &eacute;tait
+difficile, &agrave; n'importe quel moment donn&eacute;, de dire avec certitude si l'on
+se trouvait au premier ou au second &eacute;tage. D'une pi&egrave;ce &agrave; l'autre on
+&eacute;tait toujours s&ucirc;r de trouver trois ou quatre marches &agrave; monter ou &agrave;
+descendre. Puis les subdivisions lat&eacute;rales &eacute;taient innombrables,
+inconcevables, tournaient et retournaient si bien sur elles-m&ecirc;mes, que
+nos id&eacute;es les plus exactes relativement &agrave; l'ensemble du b&acirc;timent
+n'&eacute;taient pas tr&egrave;s-diff&eacute;rentes de celles &agrave; travers lesquelles nous
+envisageons l'infini. Durant les cinq ans de ma r&eacute;sidence, je n'ai
+jamais &eacute;t&eacute; capable de d&eacute;terminer avec pr&eacute;cision dans quelle localit&eacute;
+lointaine &eacute;tait situ&eacute; le petit dortoir qui m'&eacute;tait assign&eacute; en commun
+avec dix-huit ou vingt autres &eacute;coliers.</p>
+
+<p>La salle d'&eacute;tudes &eacute;tait la plus vaste de toute la maison&mdash;et m&ecirc;me du
+monde entier; du moins je ne pouvais m'emp&ecirc;cher de la voir ainsi. Elle
+&eacute;tait tr&egrave;s-longue, tr&egrave;s-&eacute;troite et lugubrement basse, avec des fen&ecirc;tres
+en ogive et un plafond en ch&ecirc;ne. Dans un angle &eacute;loign&eacute;, d'o&ugrave; &eacute;manait la
+terreur, &eacute;tait une enceinte carr&eacute;e de huit ou dix pieds, repr&eacute;sentant le
+<i>sanctum</i> de notre principal, le r&eacute;v&eacute;rend docteur Bransby, durant les
+heures d'&eacute;tude. C'&eacute;tait une solide construction, avec une porte massive;
+plut&ocirc;t que de l'ouvrir en l'absence du <i>Dominie</i>, nous aurions tous
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute; mourir de <i>la peine forte et dure</i>. &Agrave; deux autres angles &eacute;taient
+deux autres loges analogues, objets d'une v&eacute;n&eacute;ration beaucoup moins
+grande, il est vrai, mais toutefois d'une terreur assez consid&eacute;rable;
+l'une, la chaire du ma&icirc;tre d'humanit&eacute;s,&mdash;l'autre, du ma&icirc;tre d'anglais et
+de math&eacute;matiques. &Eacute;parpill&eacute;s &agrave; travers la salle, d'innombrables bancs et
+des pupitres, effroyablement charg&eacute;s de livres macul&eacute;s par les doigts,
+se croisaient dans une irr&eacute;gularit&eacute; sans fin,&mdash;noirs, anciens, ravag&eacute;s
+par le temps, et si bien cicatris&eacute;s de lettres initiales, de noms
+entiers, de figures grotesques et d'autres nombreux chefs-d'&oelig;uvre du
+couteau, qu'ils avaient enti&egrave;rement perdu le peu de forme originelle qui
+leur avait &eacute;t&eacute; r&eacute;parti dans les jours tr&egrave;s-anciens. &Agrave; une extr&eacute;mit&eacute; de
+la salle, se trouvait un &eacute;norme seau plein d'eau, et &agrave; l'autre, une
+horloge d'une dimension prodigieuse.</p>
+
+<p>Enferm&eacute; dans les murs massifs de cette v&eacute;n&eacute;rable &eacute;cole, je passai
+toutefois sans ennui et sans d&eacute;go&ucirc;t les ann&eacute;es du troisi&egrave;me lustre de ma
+vie. Le cerveau f&eacute;cond de l'enfance n'exige pas un monde ext&eacute;rieur
+d'incidents pour s'occuper ou s'amuser, et la monotonie en apparence
+lugubre de l'&eacute;cole abondait en excitations plus intenses que toutes
+celles que ma jeunesse plus m&ucirc;re a demand&eacute;es &agrave; la volupt&eacute;, ou ma
+virilit&eacute; au crime. Toutefois, je dois croire que mon premier
+d&eacute;veloppement intellectuel fut, en grande partie, peu ordinaire et m&ecirc;me
+d&eacute;r&eacute;gl&eacute;. En g&eacute;n&eacute;ral, les &eacute;v&eacute;nements de l'existence enfantine ne laissent
+pas sur l'humanit&eacute;, arriv&eacute;e &agrave; l'&acirc;ge m&ucirc;r, une impression bien d&eacute;finie.
+Tout est ombre grise, d&eacute;bile et irr&eacute;gulier souvenir, fouillis confus de
+faibles plaisirs et de peines fantasmagoriques. Pour moi il n'en est pas
+ainsi. Il faut que j'aie senti dans mon enfance, avec l'&eacute;nergie d'un
+homme fait, tout ce que je trouve encore aujourd'hui frapp&eacute; sur ma
+m&eacute;moire en lignes aussi vivantes, aussi profondes et aussi durables que
+les exergues des m&eacute;dailles carthaginoises.</p>
+
+<p>Et cependant, dans le fait,&mdash;au point de vue ordinaire du monde,&mdash;qu'il
+y avait l&agrave; peu de choses pour le souvenir! Le r&eacute;veil du matin, l'ordre
+du coucher, les le&ccedil;ons &agrave; apprendre, les r&eacute;citations, les demi-cong&eacute;s
+p&eacute;riodiques et les promenades, la cour de r&eacute;cr&eacute;ation avec ses querelles,
+ses passe-temps, ses intrigues,&mdash;tout cela, par une magie psychique
+disparue, contenait en soi un d&eacute;bordement de sensations, un monde riche
+d'incidents, un univers d'&eacute;motions vari&eacute;es et d'excitations des plus
+passionn&eacute;es et des plus enivrantes. <i>Oh! le bon temps, que ce si&egrave;cle de
+fer!</i></p>
+
+<p>En r&eacute;alit&eacute;, ma nature ardente, enthousiaste, imp&eacute;rieuse, fit bient&ocirc;t de
+moi un caract&egrave;re marqu&eacute; parmi mes camarades, et, peu &agrave; peu, tout
+naturellement, me donna un ascendant sur tous ceux qui n'&eacute;taient gu&egrave;re
+plus &acirc;g&eacute;s que moi,&mdash;sur tous, un seul except&eacute;. C'&eacute;tait un &eacute;l&egrave;ve qui,
+sans aucune parent&eacute; avec moi, portait le m&ecirc;me nom de bapt&ecirc;me et le m&ecirc;me
+nom de famille;&mdash;circonstance peu remarquable en soi,&mdash;car le mien,
+malgr&eacute; la noblesse de mon origine, &eacute;tait une de ces appellations
+vulgaires qui semblent avoir &eacute;t&eacute; de temps imm&eacute;morial, par droit de
+prescription, la propri&eacute;t&eacute; commune de la foule. Dans ce r&eacute;cit, je me
+suis donc donn&eacute; le nom de William Wilson,&mdash;nom fictif qui n'est pas
+tr&egrave;s-&eacute;loign&eacute; du vrai. Mon homonyme seul, parmi ceux qui, selon la langue
+de l'&eacute;cole, composaient notre <i>classe</i>, osait rivaliser avec moi dans
+les &eacute;tudes de l'&eacute;cole,&mdash;dans les jeux et les disputes de la
+r&eacute;cr&eacute;ation,&mdash;refuser une cr&eacute;ance aveugle &agrave; mes assertions et une
+soumission compl&egrave;te &agrave; ma volont&eacute;,&mdash;en somme, contrarier ma dictature
+dans tous les cas possibles. Si jamais il y eut sur la terre un
+despotisme supr&ecirc;me et sans r&eacute;serve, c'est le despotisme d'un enfant de
+g&eacute;nie sur les &acirc;mes moins &eacute;nergiques de ses camarades.</p>
+
+<p>La r&eacute;bellion de Wilson &eacute;tait pour moi la source du plus grand embarras;
+d'autant plus qu'en d&eacute;pit de la bravade avec laquelle je me faisais un
+devoir de le traiter publiquement, lui et ses pr&eacute;tentions, je sentais au
+fond que je le craignais, et je ne pouvais m'emp&ecirc;cher de consid&eacute;rer
+l'&eacute;galit&eacute; qu'il maintenait si facilement vis-&agrave;-vis de moi comme la
+preuve d'une vraie sup&eacute;riorit&eacute;,&mdash;puisque c'&eacute;tait de ma part un effort
+perp&eacute;tuel pour n'&ecirc;tre pas domin&eacute;. Cependant, cette sup&eacute;riorit&eacute;, ou
+plut&ocirc;t cette &eacute;galit&eacute;, n'&eacute;tait vraiment reconnue que par moi seul; nos
+camarades, par un inexplicable aveuglement, ne paraissaient m&ecirc;me pas la
+soup&ccedil;onner. Et vraiment, sa rivalit&eacute;, sa r&eacute;sistance, et particuli&egrave;rement
+son impertinente et hargneuse intervention dans tous mes desseins, ne
+visaient pas au del&agrave; d'une intention priv&eacute;e. Il paraissait &eacute;galement
+d&eacute;pourvu de l'ambition qui me poussait &agrave; dominer et de l'&eacute;nergie
+passionn&eacute;e qui m'en donnait les moyens. On aurait pu le croire, dans
+cette rivalit&eacute;, dirig&eacute; uniquement par un d&eacute;sir fantasque de me
+contrecarrer, de m'&eacute;tonner, de me mortifier; bien qu'il y e&ucirc;t des cas o&ugrave;
+je ne pouvais m'emp&ecirc;cher de remarquer avec un sentiment confus
+d'&eacute;bahissement, d'humiliation et de col&egrave;re, qu'il m&ecirc;lait &agrave; ses outrages,
+&agrave; ses impertinences et &agrave; ses contradictions, de certains airs
+d'affectuosit&eacute; les plus intempestifs, et, assur&eacute;ment, les plus
+d&eacute;plaisants du monde. Je ne pouvais me rendre compte d'une si &eacute;trange
+conduite qu'en la supposant le r&eacute;sultat d'une parfaite suffisance se
+permettant le ton vulgaire du patronage et de la protection.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre &eacute;tait-ce ce dernier trait, dans la conduite de Wilson, qui,
+joint &agrave; notre homonymie et au fait purement accidentel de notre entr&eacute;e
+simultan&eacute;e &agrave; l'&eacute;cole, r&eacute;pandit parmi nos condisciples des classes
+sup&eacute;rieures l'opinion que nous &eacute;tions fr&egrave;res. Habituellement ils ne
+s'enqui&egrave;rent pas avec beaucoup d'exactitude des affaires des plus
+jeunes. J'ai d&eacute;j&agrave; dit, ou j'aurais d&ucirc; dire, que Wilson n'&eacute;tait pas, m&ecirc;me
+au degr&eacute; le plus &eacute;loign&eacute;, apparent&eacute; avec ma famille. Mais assur&eacute;ment, si
+nous avions &eacute;t&eacute; fr&egrave;res, nous aurions &eacute;t&eacute; jumeaux; car, apr&egrave;s avoir
+quitt&eacute; la maison du docteur Bransby, j'ai appris par hasard que mon
+homonyme &eacute;tait n&eacute; le 19 janvier 1813,&mdash;et c'est l&agrave; une co&iuml;ncidence assez
+remarquable, car ce jour est pr&eacute;cis&eacute;ment celui de ma naissance.</p>
+
+<p>Il peut para&icirc;tre &eacute;trange qu'en d&eacute;pit de la continuelle anxi&eacute;t&eacute; que me
+causait la rivalit&eacute; de Wilson et son insupportable esprit de
+contradiction, je ne fusse pas port&eacute; &agrave; le ha&iuml;r absolument. Nous avions,
+&agrave; coup s&ucirc;r, presque tous les jours une querelle, dans laquelle,
+m'accordant publiquement la palme de la victoire, il s'effor&ccedil;ait en
+quelque fa&ccedil;on de me faire sentir que c'&eacute;tait lui qui l'avait m&eacute;rit&eacute;e;
+cependant un sentiment d'orgueil de ma part, et de la sienne une
+v&eacute;ritable dignit&eacute;, nous maintenaient toujours dans des termes de stricte
+convenance, pendant qu'il y avait des points assez nombreux de
+conformit&eacute; dans nos caract&egrave;res pour &eacute;veiller en moi un sentiment que
+notre situation respective emp&ecirc;chait seule peut-&ecirc;tre de m&ucirc;rir en amiti&eacute;.
+Il m'est difficile, en v&eacute;rit&eacute;, de d&eacute;finir ou m&ecirc;me de d&eacute;crire mes vrais
+sentiments &agrave; son &eacute;gard; ils formaient un amalgame bigarr&eacute; et
+h&eacute;t&eacute;rog&egrave;ne,&mdash;une animosit&eacute; p&eacute;tulante qui n'&eacute;tait pas encore de la haine,
+de l'estime, encore plus de respect, beaucoup de crainte et une immense
+et inqui&egrave;te curiosit&eacute;. Il est superflu d'ajouter, pour le moraliste, que
+Wilson et moi, nous &eacute;tions les plus ins&eacute;parables des camarades.</p>
+
+<p>Ce fut sans doute l'anomalie et l'ambigu&iuml;t&eacute; de nos relations qui
+coul&egrave;rent toutes mes attaques contre lui&mdash;et, franches ou dissimul&eacute;es,
+elles &eacute;taient nombreuses,&mdash;dans le moule de l'ironie et de la charge (la
+bouffonnerie ne fait-elle pas d'excellentes blessures?), plut&ocirc;t qu'en
+une hostilit&eacute; plus s&eacute;rieuse et plus d&eacute;termin&eacute;e. Mais mes efforts sur ce
+point n'obtenaient pas r&eacute;guli&egrave;rement un parfait triomphe, m&ecirc;me quand mes
+plans &eacute;taient le plus ing&eacute;nieusement machin&eacute;s; car mon homonyme avait
+dans son caract&egrave;re beaucoup de cette aust&eacute;rit&eacute; pleine de r&eacute;serve et de
+calme, qui, tout en jouissant de la morsure de ses propres railleries,
+ne montre jamais le talon d'Achille et se d&eacute;robe absolument au ridicule.
+Je ne pouvais trouver en lui qu'un seul point vuln&eacute;rable, et c'&eacute;tait
+dans un d&eacute;tail physique, qui, venant peut-&ecirc;tre d'une infirmit&eacute;
+constitutionnelle, aurait &eacute;t&eacute; &eacute;pargn&eacute; par tout antagoniste moins acharn&eacute;
+&agrave; ses fins que je ne l'&eacute;tais;&mdash;mon rival avait une faiblesse dans
+l'appareil vocal qui l'emp&ecirc;chait de jamais &eacute;lever la voix <i>au-dessus
+d'un chuchotement tr&egrave;s-bas</i>. Je ne manquais pas de tirer de cette
+imperfection tout le pauvre avantage qui &eacute;tait en mon pouvoir.</p>
+
+<p>Les repr&eacute;sailles de Wilson &eacute;taient de plus d'une sorte, et il avait
+particuli&egrave;rement un genre de malice qui me troublait outre mesure.
+Comment eut-il dans le principe la sagacit&eacute; de d&eacute;couvrir qu'une chose
+aussi minime pouvait me vexer, c'est une question que je n'ai jamais pu
+r&eacute;soudre; mais une fois qu'il l'eut d&eacute;couvert, il pratiqua opini&acirc;trement
+cette torture. Je m'&eacute;tais toujours senti de l'aversion pour mon
+malheureux nom de famille, si in&eacute;l&eacute;gant, et pour mon pr&eacute;nom, si trivial,
+sinon tout &agrave; fait pl&eacute;b&eacute;ien. Ces syllabes &eacute;taient un poison pour mes
+oreilles; et quand, le jour m&ecirc;me de mon arriv&eacute;e, un second William
+Wilson se pr&eacute;senta dans l'&eacute;cole, je lui en voulus de porter ce nom, et
+je me d&eacute;go&ucirc;tai doublement du nom parce qu'un &eacute;tranger le portait,&mdash;un
+&eacute;tranger qui serait cause que je l'entendrais prononcer deux fois plus
+souvent,&mdash;qui serait constamment en ma pr&eacute;sence, et dont les affaires,
+dans le train-train ordinaire des choses de coll&egrave;ge, seraient souvent et
+in&eacute;vitablement, en raison de cette d&eacute;testable co&iuml;ncidence, confondues
+avec les miennes.</p>
+
+<p>Le sentiment d'irritation cr&eacute;&eacute; par cet incident devint plus vif &agrave; chaque
+circonstance qui tendait &agrave; mettre en lumi&egrave;re toute ressemblance morale
+ou physique entre mon rival et moi. Je n'avais pas encore d&eacute;couvert ce
+tr&egrave;s-remarquable fait de parit&eacute; dans notre &acirc;ge; mais je voyais que nous
+&eacute;tions de la m&ecirc;me taille, et je m'apercevais que nous avions m&ecirc;me une
+singuli&egrave;re ressemblance dans notre physionomie g&eacute;n&eacute;rale et dans nos
+traits. J'&eacute;tais &eacute;galement exasp&eacute;r&eacute; par le bruit qui courait sur notre
+parent&eacute;, et qui avait g&eacute;n&eacute;ralement cr&eacute;dit dans les classes
+sup&eacute;rieures.&mdash;En un mot, rien ne pouvait plus s&eacute;rieusement me troubler
+(quoique je cachasse avec le plus grand soin tout sympt&ocirc;me de ce
+trouble) qu'une allusion quelconque &agrave; une similitude entre nous,
+relative &agrave; l'esprit, &agrave; la personne, ou &agrave; la naissance; mais vraiment je
+n'avais aucune raison de croire que cette similitude (&agrave; l'exception du
+fait de la parent&eacute;, et de tout ce que savait voir Wilson lui-m&ecirc;me) e&ucirc;t
+jamais &eacute;t&eacute; un sujet de commentaires ou m&ecirc;me remarqu&eacute;e par nos camarades
+de classe. Que <i>lui</i>, il l'observ&acirc;t sous toutes ses faces, et avec
+autant d'attention que moi-m&ecirc;me, cela &eacute;tait clair; mais qu'il e&ucirc;t pu
+d&eacute;couvrir dans de pareilles circonstances une mine si riche de
+contrari&eacute;t&eacute;s, je ne peux l'attribuer, comme je l'ai d&eacute;j&agrave; dit, qu'&agrave; sa
+p&eacute;n&eacute;tration plus qu'ordinaire.</p>
+
+<p>Il me donnait la r&eacute;plique avec une parfaite imitation de
+moi-m&ecirc;me,&mdash;gestes et paroles,&mdash;et il jouait admirablement son r&ocirc;le. Mon
+costume &eacute;tait chose facile &agrave; copier; ma d&eacute;marche et mon allure g&eacute;n&eacute;rale,
+il se les &eacute;tait appropri&eacute;es sans difficult&eacute;; en d&eacute;pit de son d&eacute;faut
+constitutionnel, ma voix elle-m&ecirc;me ne lui avait pas &eacute;chapp&eacute;.
+Naturellement il n'essayait pas les tons &eacute;lev&eacute;s, mais la clef &eacute;tait
+identique, <i>et sa voix, pourvu qu'il parl&acirc;t bas, devenait le parfait
+&eacute;cho de la mienne.</i></p>
+
+<p>&Agrave; quel point ce curieux portrait (car je puis ne pas l'appeler
+proprement une caricature) me tourmentait, je n'entreprendrai pas de le
+dire. Je n'avais qu'une consolation,&mdash;c'&eacute;tait que l'imitation, &agrave; ce
+qu'il me semblait, n'&eacute;tait remarqu&eacute;e que par moi seul, et que j'avais
+simplement &agrave; endurer les sourires myst&eacute;rieux et &eacute;trangement sarcastiques
+de mon homonyme. Satisfait d'avoir produit sur mon c&oelig;ur l'effet voulu,
+il semblait s'&eacute;panouir en secret sur la piq&ucirc;re qu'il m'avait inflig&eacute;e et
+se montrer singuli&egrave;rement d&eacute;daigneux des applaudissements publics que le
+succ&egrave;s de son ing&eacute;niosit&eacute; lui aurait si facilement conquis. Comment nos
+camarades ne devinaient-ils pas son dessein, n'en voyaient-ils pas la
+mise en &oelig;uvre, et ne partageaient-ils pas sa joie moqueuse? ce fut
+pendant plusieurs mois d'inqui&eacute;tude une &eacute;nigme insoluble pour moi.
+Peut-&ecirc;tre la lenteur gradu&eacute;e de son imitation la rendit-elle moins
+voyante, ou plut&ocirc;t devais-je ma s&eacute;curit&eacute; &agrave; l'air de <i>ma&icirc;trise</i> que
+prenait si bien le copiste, qui d&eacute;daignait la <i>lettre</i>,&mdash;tout ce que les
+esprits obtus peuvent saisir dans une peinture,&mdash;et ne donnait que le
+parfait esprit de l'original pour ma plus grande admiration et mon plus
+grand chagrin personnel.</p>
+
+<p>J'ai d&eacute;j&agrave; parl&eacute; plusieurs fois de l'air navrant de protection qu'il
+avait pris vis-&agrave;-vis de moi, et de sa fr&eacute;quente et officieuse
+intervention dans mes volont&eacute;s. Cette intervention prenait souvent le
+caract&egrave;re d&eacute;plaisant d'un avis; avis qui n'&eacute;tait pas donn&eacute; ouvertement,
+mais sugg&eacute;r&eacute;,&mdash;insinu&eacute;. Je le recevais avec une r&eacute;pugnance qui prenait
+de la force &agrave; mesure que je prenais de l'&acirc;ge. Cependant, &agrave; cette &eacute;poque
+d&eacute;j&agrave; lointaine, je veux lui rendre cette stricte justice de reconna&icirc;tre
+que je ne me rappelle pas un seul cas o&ugrave; les suggestions de mon rival
+aient particip&eacute; &agrave; ce caract&egrave;re d'erreur et de folie, si naturel dans son
+&acirc;ge, g&eacute;n&eacute;ralement d&eacute;nu&eacute; de maturit&eacute; et d'exp&eacute;rience;&mdash;que son sens
+moral, sinon ses talents et sa prudence mondaine, &eacute;tait beaucoup plus
+fin que le mien; et que je serais aujourd'hui un homme meilleur et
+cons&eacute;quemment plus heureux, si j'avais rejet&eacute; moins souvent les conseils
+inclus dans ces chuchotements significatifs qui ne m'inspiraient alors
+qu'une haine si cordiale et un m&eacute;pris si amer.</p>
+
+<p>Aussi je devins, &agrave; la longue, excessivement rebelle &agrave; son odieuse
+surveillance, et je d&eacute;testai chaque jour plus ouvertement ce que je
+consid&eacute;rais comme une intol&eacute;rable arrogance. J'ai dit que, dans les
+premi&egrave;res ann&eacute;es de notre camaraderie, mes sentiments vis-&agrave;-vis de lui
+auraient facilement tourn&eacute; en amiti&eacute;; mais pendant les derniers mois de
+mon s&eacute;jour &agrave; l'&eacute;cole, quoique l'importunit&eacute; de ses fa&ccedil;ons habituelles
+f&ucirc;t sans doute bien diminu&eacute;e, mes sentiments, dans une proportion
+presque semblable, avaient inclin&eacute; vers la haine positive. Dans une
+certaine circonstance, il le vit bien, je pr&eacute;sume, et d&egrave;s lors il
+m'&eacute;vita, ou affecta de m'&eacute;viter.</p>
+
+<p>Ce fut &agrave; peu pr&egrave;s vers la m&ecirc;me &eacute;poque, si j'ai bonne m&eacute;moire, que, dans
+une altercation violente que j'eus avec lui, o&ugrave; il avait perdu de sa
+r&eacute;serve habituelle, et parlait et agissait avec un laisser-aller presque
+&eacute;tranger &agrave; sa nature, je d&eacute;couvris ou m'imaginai d&eacute;couvrir dans son
+accent, dans son air, dans sa physionomie g&eacute;n&eacute;rale, quelque chose qui
+d'abord me fit tressaillir, puis m'int&eacute;ressa profond&eacute;ment, en apportant
+&agrave; mon esprit des visions obscures de ma premi&egrave;re enfance,&mdash;des souvenirs
+&eacute;tranges, confus, press&eacute;s, d'un temps o&ugrave; ma m&eacute;moire n'&eacute;tait pas encore
+n&eacute;e. Je ne saurais mieux d&eacute;finir la sensation qui m'oppressait qu'en
+disant qu'il m'&eacute;tait difficile de me d&eacute;barrasser de l'id&eacute;e que j'avais
+d&eacute;j&agrave; connu l'&ecirc;tre plac&eacute; devant moi, &agrave; une &eacute;poque tr&egrave;s-ancienne,&mdash;dans un
+pass&eacute; m&ecirc;me extr&ecirc;mement recul&eacute;. Cette illusion toutefois s'&eacute;vanouit aussi
+rapidement qu'elle &eacute;tait venue; et je n'en tiens note que pour marquer
+le jour du dernier entretien que j'eus avec mon singulier homonyme.</p>
+
+<p>La vieille et vaste maison, dans ses innombrables subdivisions,
+comprenait plusieurs grandes chambres qui communiquaient entre elles et
+servaient de dortoirs au plus grand nombre des &eacute;l&egrave;ves. Il y avait
+n&eacute;anmoins (comme cela devait arriver n&eacute;cessairement dans un b&acirc;timent
+aussi malencontreusement dessin&eacute;) une foule de coins et de recoins,&mdash;les
+rognures et les bouts de la construction; et l'ing&eacute;niosit&eacute; &eacute;conomique du
+docteur Bransby les avait &eacute;galement transform&eacute;s en dortoirs; mais, comme
+ce n'&eacute;taient que de simples cabinets, ils ne pouvaient servir qu'&agrave; un
+seul individu. Une de ces petites chambres &eacute;tait occup&eacute;e par Wilson.</p>
+
+<p>Une nuit, vers la fin de ma cinqui&egrave;me ann&eacute;e &agrave; l'&eacute;cole, et imm&eacute;diatement
+apr&egrave;s l'altercation dont j'ai parl&eacute;, profitant de ce que tout le monde
+&eacute;tait plong&eacute; dans le sommeil, je me levai de mon lit, et, une lampe &agrave; la
+main, je me glissai, &agrave; travers un labyrinthe d'&eacute;troits passages, de ma
+chambre &agrave; coucher vers celle de mon rival. J'avais longuement machin&eacute; &agrave;
+ses d&eacute;pens une de ces m&eacute;chantes charges, une de ces malices dans
+lesquelles j'avais si compl&egrave;tement &eacute;chou&eacute; jusqu'alors. J'avais l'id&eacute;e de
+mettre d&egrave;s lors mon plan &agrave; ex&eacute;cution, et je r&eacute;solus de lui faire sentir
+toute la force de la m&eacute;chancet&eacute; dont j'&eacute;tais rempli. J'arrivai jusqu'&agrave;
+son cabinet, j'entrai sans faire de bruit, laissant ma lampe &agrave; la porte
+avec un abat-jour dessus. J'avan&ccedil;ai d'un pas, et j'&eacute;coutai le bruit de
+sa respiration paisible. Certain qu'il &eacute;tait bien endormi, je retournai
+&agrave; la porte, je pris ma lampe, et je m'approchai de nouveau du lit. Les
+rideaux &eacute;taient ferm&eacute;s; je les ouvris doucement et lentement pour
+l'ex&eacute;cution de mon projet; mais une lumi&egrave;re vive tomba en plein sur le
+dormeur, et en m&ecirc;me temps mes yeux s'arr&ecirc;t&egrave;rent sur sa physionomie. Je
+regardai;&mdash;et un engourdissement, une sensation de glace p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent
+instantan&eacute;ment tout mon &ecirc;tre. Mon c&oelig;ur palpita, mes genoux vacill&egrave;rent,
+toute mon &acirc;me fut prise d'une horreur intol&eacute;rable et inexplicable. Je
+respirai convulsivement,&mdash;j'abaissai la lampe encore plus pr&egrave;s de sa
+face. &Eacute;taient-ce,&mdash;&eacute;taient-ce bien l&agrave; les traits de William Wilson? Je
+voyais bien que c'&eacute;taient les siens, mais je tremblais, comme pris d'un
+acc&egrave;s de fi&egrave;vre, en m'imaginant que ce n'&eacute;taient pas les siens. Qu'y
+avait-il donc en eux qui p&ucirc;t me confondre &agrave; ce point? Je le
+contemplais,&mdash;et ma cervelle tournait sous l'action de mille pens&eacute;es
+incoh&eacute;rentes. Il ne m'apparaissait pas <i>ainsi</i>,&mdash;non, certes, il ne
+m'apparaissait pas <i>tel</i>, aux heures actives o&ugrave; il &eacute;tait &eacute;veill&eacute;. Le
+m&ecirc;me nom! les m&ecirc;mes traits! entr&eacute;s le m&ecirc;me jour &agrave; l'&eacute;cole! Et puis,
+cette hargneuse et inexplicable imitation de ma d&eacute;marche, de ma voix, de
+mon costume et de mes mani&egrave;res! &Eacute;tait-ce, en v&eacute;rit&eacute;, dans les limites du
+possible humain, que <i>ce que je voyais maintenant</i> f&ucirc;t le simple
+r&eacute;sultat de cette habitude d'imitation sarcastique? Frapp&eacute; d'effroi,
+pris de frisson, j'&eacute;teignis ma lampe, je sortis silencieusement de la
+chambre, et quittai une bonne fois l'enceinte de cette vieille &eacute;cole
+pour n'y jamais revenir.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un laps de quelques mois, que je passai chez mes parents dans la
+pure fain&eacute;antise, je fus plac&eacute; au coll&egrave;ge d'Eton. Ce court intervalle
+avait &eacute;t&eacute; suffisant pour affaiblir en moi le souvenir des &eacute;v&eacute;nements de
+l'&eacute;cole Bransby, ou au moins pour op&eacute;rer un changement notable dans la
+nature des sentiments que ces souvenirs m'inspiraient. La r&eacute;alit&eacute;, le
+c&ocirc;t&eacute; tragique du drame, n'existait plus. Je trouvais maintenant quelques
+motifs pour douter du t&eacute;moignage de mes sens, et je me rappelais
+rarement l'aventure sans admirer jusqu'o&ugrave; peut aller la cr&eacute;dulit&eacute;
+humaine, et sans sourire de la force prodigieuse d'imagination que je
+tenais de ma famille. Or, la vie que je menais &agrave; Eton n'&eacute;tait gu&egrave;re de
+nature &agrave; diminuer cette esp&egrave;ce de scepticisme. Le tourbillon de folie o&ugrave;
+je me plongeai imm&eacute;diatement et sans r&eacute;flexion balaya tout, except&eacute;
+l'&eacute;cume de mes heures pass&eacute;es, absorba d'un seul coup toute impression
+solide et s&eacute;rieuse, et ne laissa absolument dans mon souvenir que les
+&eacute;tourderies de mon existence pr&eacute;c&eacute;dente.</p>
+
+<p>Je n'ai pas l'intention, toutefois, de tracer ici le cours de mes
+mis&eacute;rables d&eacute;r&egrave;glements,&mdash;d&eacute;r&egrave;glements qui d&eacute;fiaient toute loi et
+&eacute;ludaient toute surveillance. Trois ann&eacute;es de folie, d&eacute;pens&eacute;es sans
+profit, n'avaient pu me donner que des habitudes de vice enracin&eacute;es, et
+avaient accru d'une mani&egrave;re presque anormale mon d&eacute;veloppement physique.
+Un jour, apr&egrave;s une semaine enti&egrave;re de dissipation abrutissante,
+j'invitai une soci&eacute;t&eacute; d'&eacute;tudiants des plus dissolus &agrave; une orgie secr&egrave;te
+dans ma chambre. Nous nous r&eacute;un&icirc;mes &agrave; une heure avanc&eacute;e de la nuit, car
+notre d&eacute;bauche devait se prolonger religieusement jusqu'au matin. Le vin
+coulait librement, et d'autres s&eacute;ductions plus dangereuses peut-&ecirc;tre
+n'avaient pas &eacute;t&eacute; n&eacute;glig&eacute;es; si bien que, comme l'aube p&acirc;lissait le ciel
+&agrave; l'orient, notre d&eacute;lire et nos extravagances &eacute;taient &agrave; leur apog&eacute;e.
+Furieusement enflamm&eacute; par les cartes et par l'ivresse, je m'obstinais &agrave;
+porter un toast &eacute;trangement ind&eacute;cent, quand mon attention fut
+soudainement distraite par une porte qu'on entreb&acirc;illa vivement et par
+la voix pr&eacute;cipit&eacute;e d'un domestique. Il me dit qu'une personne qui avait
+l'air fort press&eacute;e demandait &agrave; me parler dans le vestibule.</p>
+
+<p>Singuli&egrave;rement excit&eacute; par le vin, cette interruption inattendue me causa
+plus de plaisir que de surprise. Je me pr&eacute;cipitai en chancelant, et en
+quelques pas je fus dans le vestibule de la maison. Dans cette salle
+basse et &eacute;troite il n'y avait aucune lampe, et elle ne recevait d'autre
+lumi&egrave;re que celle de l'aube, excessivement faible, qui se glissait &agrave;
+travers la fen&ecirc;tre cintr&eacute;e. En mettant le pied sur le seuil, je
+distinguai la personne d'un jeune homme, de ma taille &agrave; peu pr&egrave;s, et
+v&ecirc;tu d'une robe de chambre de casimir blanc, coup&eacute;e &agrave; la nouvelle mode,
+comme celle que je portais en ce moment. Cette faible lueur me permit de
+voir tout cela; mais les traits de la face, je ne pus les distinguer. &Agrave;
+peine fus-je entr&eacute; qu'il se pr&eacute;cipita vers moi, et, me saisissant par le
+bras avec un geste imp&eacute;ratif d'impatience, me chuchota &agrave; l'oreille ces
+mots: William Wilson!</p>
+
+<p>En une seconde je fus d&eacute;gris&eacute;.</p>
+
+<p>Il y avait dans la mani&egrave;re de l'&eacute;tranger, dans le tremblement nerveux de
+son doigt qu'il tenait lev&eacute; entre mes yeux et la lumi&egrave;re, quelque chose
+qui me remplit d'un complet &eacute;tonnement; mais ce n'&eacute;tait pas l&agrave; ce qui
+m'avait si violemment &eacute;mu. C'&eacute;tait l'importance, la solennit&eacute;
+d'admonition contenue dans cette parole singuli&egrave;re, basse, sifflante;
+et, par-dessus tout, le caract&egrave;re, le ton, la <i>clef</i> de ces quelques
+syllabes, simples, famili&egrave;res, et toutefois myst&eacute;rieusement
+<i>chuchot&eacute;es</i>, qui vinrent, avec mille souvenirs accumul&eacute;s des jours
+pass&eacute;s, s'abattre sur mon &acirc;me, comme une d&eacute;charge de pile volta&iuml;que.
+Avant que j'eusse pu recouvrer mes sens, il avait disparu.</p>
+
+<p>Quoique cet &eacute;v&eacute;nement e&ucirc;t &agrave; coup s&ucirc;r produit un effet tr&egrave;s-vif sur mon
+imagination d&eacute;r&eacute;gl&eacute;e, cependant cet effet, si vif, alla bient&ocirc;t
+s'&eacute;vanouissant. Pendant plusieurs semaines, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, tant&ocirc;t je me
+livrai &agrave; l'investigation la plus s&eacute;rieuse, tant&ocirc;t je restai envelopp&eacute;
+d'un nuage de m&eacute;ditation morbide. Je n'essayai pas de me dissimuler
+l'identit&eacute; du singulier individu qui s'immis&ccedil;ait si opini&acirc;trement dans
+mes affaires et me fatiguait de ses conseils officieux. Mais qui &eacute;tait,
+mais qu'&eacute;tait ce Wilson?&mdash;Et d'o&ugrave; venait-il?&mdash;Et quel &eacute;tait son but? Sur
+aucun de ces points je ne pus me satisfaire;&mdash;je constatai seulement,
+relativement &agrave; lui, qu'un accident soudain dans sa famille lui avait
+fait quitter l'&eacute;cole du docteur Bransby dans l'apr&egrave;s-midi du jour o&ugrave; je
+m'&eacute;tais enfui. Mais apr&egrave;s un certain temps, je cessai d'y r&ecirc;ver, et mon
+attention fut tout absorb&eacute;e par un d&eacute;part projet&eacute; pour Oxford. L&agrave;, j'en
+vins bient&ocirc;t,&mdash;la vanit&eacute; prodigue de mes parents me permettant de mener
+un train co&ucirc;teux et de me livrer &agrave; mon gr&eacute; au luxe d&eacute;j&agrave; si cher &agrave; mon
+c&oelig;ur,&mdash;&agrave; rivaliser en prodigalit&eacute;s avec les plus superbes h&eacute;ritiers des
+plus riches comt&eacute;s de la Grande-Bretagne.</p>
+
+<p>Encourag&eacute; au vice par de pareils moyens, ma nature &eacute;clata avec une
+ardeur double, et, dans le fol enivrement de mes d&eacute;bauches, je foulai
+aux pieds les vulgaires entraves de la d&eacute;cence. Mais il serait absurde
+de m'appesantir sur le d&eacute;tail de mes extravagances. Il suffira de dire
+que je d&eacute;passai H&eacute;rode en dissipations, et que, donnant un nom &agrave; une
+multitude de folies nouvelles, j'ajoutai un copieux appendice au long
+catalogue des vices qui r&eacute;gnaient alors dans l'universit&eacute; la plus
+dissolue de l'Europe.</p>
+
+<p>Il para&icirc;tra difficile &agrave; croire que je fusse tellement d&eacute;chu du rang de
+gentilhomme, que je cherchasse &agrave; me familiariser avec les artifices les
+plus vils du joueur de profession, et, devenu un adepte de cette science
+mis&eacute;rable, que je la pratiquasse habituellement comme moyen d'accro&icirc;tre
+mon revenu, d&eacute;j&agrave; &eacute;norme, aux d&eacute;pens de ceux de mes camarades dont
+l'esprit &eacute;tait le plus faible. Et cependant tel &eacute;tait le fait. Et
+l'&eacute;normit&eacute; m&ecirc;me de cet attentat contre tous les sentiments de dignit&eacute; et
+d'honneur &eacute;tait &eacute;videmment la principale, sinon la seule raison de mon
+impunit&eacute;. Qui donc, parmi mes camarades les plus d&eacute;prav&eacute;s, n'aurait pas
+contredit le plus clair t&eacute;moignage de ses sens, plut&ocirc;t que de soup&ccedil;onner
+d'une pareille conduite le joyeux, le franc, le g&eacute;n&eacute;reux William
+Wilson,&mdash;le plus noble et le plus lib&eacute;ral compagnon d'Oxford,&mdash;celui
+dont les folies, disaient ses parasites, n'&eacute;taient que les folies d'une
+jeunesse et d'une imagination sans frein,&mdash;dont les erreurs n'&eacute;taient
+que d'inimitables caprices,&mdash;les vices les plus noirs, une insoucieuse
+et superbe extravagance?</p>
+
+<p>J'avais d&eacute;j&agrave; rempli deux ann&eacute;es de cette joyeuse fa&ccedil;on, quand arriva &agrave;
+l'universit&eacute; un jeune homme de fra&icirc;che noblesse,&mdash;un nomm&eacute;
+Glendinning,&mdash;riche, disait la voix publique, comme H&eacute;rod&egrave;s Atticus, et
+&agrave; qui sa richesse n'avait pas co&ucirc;t&eacute; plus de peine. Je d&eacute;couvris bien
+vite qu'il &eacute;tait d'une intelligence faible, et naturellement je le
+marquai comme une excellente victime de mes talents. Je l'engageai
+fr&eacute;quemment &agrave; jouer, et m'appliquai, avec la ruse habituelle du joueur,
+&agrave; lui laisser gagner des sommes consid&eacute;rables, pour l'enlacer plus
+efficacement dans mes filets. Enfin mon plan &eacute;tant bien m&ucirc;ri, je me
+rencontrai avec lui,&mdash;dans l'intention bien arr&ecirc;t&eacute;e d'en finir,&mdash;chez un
+de nos camarades, M. Preston, &eacute;galement li&eacute; avec nous deux, mais
+qui,&mdash;je dois lui rendre cette justice,&mdash;n'avait pas le moindre soup&ccedil;on
+de mon dessein. Pour donner &agrave; tout cela une meilleure couleur, j'avais
+eu soin d'inviter une soci&eacute;t&eacute; de huit ou dix personnes, et je m'&eacute;tais
+particuli&egrave;rement appliqu&eacute; &agrave; ce que l'introduction des cartes par&ucirc;t tout
+&agrave; fait accidentelle, et n'e&ucirc;t lieu que sur la proposition de la dupe que
+j'avais en vue. Pour abr&eacute;ger en un sujet aussi vil, je ne n&eacute;gligeai
+aucune des basses finesses, si banalement pratiqu&eacute;es en pareille
+occasion, que c'est merveille qu'il y ait toujours des gens assez sots
+pour en &ecirc;tre les victimes.</p>
+
+<p>Nous avions prolong&eacute; notre veill&eacute;e assez avant dans la nuit, quand
+j'op&eacute;rai enfin de mani&egrave;re &agrave; prendre Glendinning pour mon unique
+adversaire. Le jeu &eacute;tait mon jeu favori, l'&eacute;cart&eacute;. Les autres personnes
+de la soci&eacute;t&eacute;, int&eacute;ress&eacute;es par les proportions grandioses de notre jeu,
+avaient laiss&eacute; leurs cartes et faisaient galerie autour de nous. Notre
+parvenu, que j'avais adroitement pouss&eacute; dans la premi&egrave;re partie de la
+soir&eacute;e &agrave; boire richement, m&ecirc;lait, donnait et jouait d'une mani&egrave;re
+&eacute;trangement nerveuse, dans laquelle son ivresse, pensais-je, &eacute;tait pour
+quelque chose, mais qu'elle n'expliquait pas enti&egrave;rement. En tr&egrave;s-peu de
+temps il &eacute;tait devenu mon d&eacute;biteur pour une forte somme, quand, ayant
+aval&eacute; une longue rasade d'oporto, il fit juste ce que j'avais froidement
+pr&eacute;vu,&mdash;il proposa de doubler notre enjeu, d&eacute;j&agrave; fort extravagant. Avec
+une heureuse affectation de r&eacute;sistance, et seulement apr&egrave;s que mon refus
+r&eacute;it&eacute;r&eacute; l'e&ucirc;t entra&icirc;n&eacute; &agrave; des paroles aigres qui donn&egrave;rent &agrave; mon
+consentement l'apparence d'une pique, finalement je m'ex&eacute;cutai. Le
+r&eacute;sultat fut ce qu'il devait &ecirc;tre: la proie s'&eacute;tait compl&egrave;tement
+emp&ecirc;tr&eacute;e dans mes filets; en moins d'une heure, il avait quadrupl&eacute; sa
+dette. Depuis quelque temps, sa physionomie avait perdu le teint fleuri
+que lui pr&ecirc;tait le vin; mais alors, je m'aper&ccedil;us avec &eacute;tonnement qu'elle
+&eacute;tait arriv&eacute;e &agrave; une p&acirc;leur vraiment terrible. Je dis: avec &eacute;tonnement;
+car j'avais pris sur Glendinning de soigneuses informations; on me
+l'avait repr&eacute;sent&eacute; comme immens&eacute;ment riche, et les sommes qu'il avait
+perdues jusqu'ici, quoique r&eacute;ellement fortes, ne pouvaient pas,&mdash;je le
+supposais du moins,&mdash;le tracasser tr&egrave;s-s&eacute;rieusement, encore moins
+l'affecter d'une mani&egrave;re aussi violente. L'id&eacute;e qui se pr&eacute;senta le plus
+naturellement &agrave; mon esprit fut qu'il &eacute;tait boulevers&eacute; par le vin qu'il
+venait de boire; et dans le but de sauvegarder mon caract&egrave;re aux yeux de
+mes camarades, plut&ocirc;t que par un motif de d&eacute;sint&eacute;ressement, j'allais
+insister p&eacute;remptoirement pour interrompre le jeu, quand quelques mots
+prononc&eacute;s &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi parmi les personnes pr&eacute;sentes, et une
+exclamation de Glendinning qui t&eacute;moignait du plus complet d&eacute;sespoir, me
+firent comprendre que j'avais op&eacute;r&eacute; sa ruine totale, dans des conditions
+qui avaient fait de lui un objet de piti&eacute; pour tous, et l'auraient
+prot&eacute;g&eacute; m&ecirc;me contre les mauvais offices d'un d&eacute;mon.</p>
+
+<p>Quelle conduite euss&eacute;-je adopt&eacute;e dans cette circonstance, il me serait
+difficile de le dire. La d&eacute;plorable situation de ma dupe avait jet&eacute; sur
+tout le monde un air de g&ecirc;ne et de tristesse; et il r&eacute;gna un silence
+profond de quelques minutes, pendant lequel je sentais en d&eacute;pit de moi
+mes joues fourmiller sous les regards br&ucirc;lants de m&eacute;pris et de reproche
+que m'adressaient les moins endurcis de la soci&eacute;t&eacute;. J'avouerai m&ecirc;me que
+mon c&oelig;ur se trouva momentan&eacute;ment d&eacute;charg&eacute; d'un intol&eacute;rable poids
+d'angoisse par la soudaine et extraordinaire interruption qui suivit.
+Les lourds battants de la porte de la chambre s'ouvrirent tout grands,
+d'un seul coup, avec une imp&eacute;tuosit&eacute; si vigoureuse et si violente que
+toutes les bougies s'&eacute;teignirent comme par enchantement. Mais la lumi&egrave;re
+mourante me permit d'apercevoir qu'un &eacute;tranger s'&eacute;tait introduit,&mdash;un
+homme de ma taille &agrave; peu pr&egrave;s, et &eacute;troitement envelopp&eacute; d'un manteau.
+Cependant les t&eacute;n&egrave;bres &eacute;taient maintenant compl&egrave;tes, et nous pouvions
+seulement <i>sentir</i> qu'il se tenait au milieu de nous. Avant qu'aucun de
+nous f&ucirc;t revenu de l'excessif &eacute;tonnement o&ugrave; nous avait tous jet&eacute;s cette
+violence, nous entend&icirc;mes la voix de l'intrus:</p>
+
+<p>&mdash;Gentlemen,&mdash;dit-il,&mdash;<i>d'une voix tr&egrave;s-basse</i>, mais distincte, d'une
+voix inoubliable qui p&eacute;n&eacute;tra la moelle de mes os,&mdash;gentlemen, je ne
+cherche pas &agrave; excuser ma conduite, parce qu'en me conduisant ainsi, je
+ne fais qu'accomplir un devoir. Vous n'&ecirc;tes sans doute pas au fait du
+vrai caract&egrave;re de la personne qui a gagn&eacute; cette nuit une somme &eacute;norme &agrave;
+l'&eacute;cart&eacute; &agrave; lord Glendinning. Je vais donc vous proposer un moyen
+exp&eacute;ditif et d&eacute;cisif pour vous procurer ces tr&egrave;s-importants
+renseignements. Examinez, je vous prie, tout &agrave; votre aise, la doublure
+du parement de sa manche gauche et les quelques petits paquets que l'on
+trouvera dans les poches passablement vastes de sa robe de chambre
+brod&eacute;e.</p>
+
+<p>Pendant qu'il parlait, le silence &eacute;tait si profond qu'on aurait entendu
+tomber une &eacute;pingle sur le tapis. Quand il eut fini, il partit tout d'un
+coup, aussi brusquement qu'il &eacute;tait entr&eacute;. Puis-je d&eacute;crire, d&eacute;crirai-je
+mes sensations? Faut-il dire que je sentis toutes les horreurs du damn&eacute;?
+J'avais certainement peu de temps pour la r&eacute;flexion. Plusieurs bras
+m'empoign&egrave;rent rudement, et on se procura imm&eacute;diatement de la lumi&egrave;re.
+Une perquisition suivit. Dans la doublure de ma manche on trouva toutes
+les figures essentielles de l'&eacute;cart&eacute;, et dans les poches de ma robe de
+chambre un certain nombre de jeux de cartes exactement semblables &agrave; ceux
+dont nous nous servions dans nos r&eacute;unions, &agrave; l'exception que les miennes
+&eacute;taient de celles qu'on appelle, proprement, <i>arrondies</i>, les honneurs
+&eacute;tant tr&egrave;s-l&eacute;g&egrave;rement convexes sur les petits c&ocirc;t&eacute;s, et les basses
+cartes imperceptiblement convexes sur les grands. Gr&acirc;ce &agrave; cette
+disposition, la dupe qui coupe, comme d'habitude, dans la longueur du
+paquet, coupe invariablement de mani&egrave;re &agrave; donner un honneur &agrave; son
+adversaire; tandis que le grec, en coupant dans la largeur, ne donnera
+jamais &agrave; sa victime rien qu'elle puisse marquer &agrave; son avantage.</p>
+
+<p>Une temp&ecirc;te d'indignation m'aurait moins affect&eacute; que le silence
+m&eacute;prisant et le calme sarcastique qui accueillirent cette d&eacute;couverte.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Wilson,&mdash;dit notre h&ocirc;te, en se baissant pour ramasser sous
+ses pieds un magnifique manteau doubl&eacute; d'une fourrure
+pr&eacute;cieuse,&mdash;monsieur Wilson, ceci est &agrave; vous. (Le temps &eacute;tait froid, et
+en quittant ma chambre j'avais jet&eacute; par-dessus mon v&ecirc;tement du matin un
+manteau que j'&ocirc;tai en arrivant sur le th&eacute;&acirc;tre du jeu.) Je
+pr&eacute;sume,&mdash;ajouta-t-il en regardant les plis du v&ecirc;tement avec un sourire
+amer,&mdash;qu'il est bien superflu de chercher ici de nouvelles preuves de
+votre savoir-faire. Vraiment, nous en avons assez. J'esp&egrave;re que vous
+comprendrez la n&eacute;cessit&eacute; de quitter Oxford,&mdash;en tout cas, de sortir &agrave;
+l'instant de chez moi.</p>
+
+<p>Avili, humili&eacute; ainsi jusqu'&agrave; la boue, il est probable que j'eusse ch&acirc;ti&eacute;
+ce langage insultant par une violence personnelle imm&eacute;diate, si toute
+mon attention n'avait pas &eacute;t&eacute; en ce moment arr&ecirc;t&eacute;e par un fait de la
+nature la plus surprenante. Le manteau que j'avais apport&eacute; &eacute;tait d'une
+fourrure sup&eacute;rieure,&mdash;d'une raret&eacute; et d'un prix extravagant, il est
+inutile de le dire. La coupe &eacute;tait une coupe de fantaisie, de mon
+invention; car dans ces mati&egrave;res frivoles j'&eacute;tais difficile, et je
+poussais les rages du dandysme jusqu'&agrave; l'absurde. Donc, quand M. Preston
+me tendit celui qu'il avait ramass&eacute; par terre, aupr&egrave;s de la porte de la
+chambre, ce fut avec un &eacute;tonnement voisin de la terreur que je m'aper&ccedil;us
+que j'avais d&eacute;j&agrave; le mien sur mon bras, o&ugrave; je l'avais sans doute plac&eacute;
+sans y penser, et que celui qu'il me pr&eacute;sentait en &eacute;tait l'exacte
+contrefa&ccedil;on dans tous ses plus minutieux d&eacute;tails. L'&ecirc;tre singulier qui
+m'avait si d&eacute;sastreusement d&eacute;voil&eacute; &eacute;tait, je me le rappelais bien,
+envelopp&eacute; d'un manteau; et aucun des individus pr&eacute;sents, except&eacute; moi,
+n'en avait apport&eacute; avec lui. Je conservai quelque pr&eacute;sence d'esprit, je
+pris celui que m'offrait Preston; je le pla&ccedil;ai, sans qu'on y pr&icirc;t garde,
+sur le mien; je sortis de la chambre avec un d&eacute;fi et une menace dans le
+regard; et le matin m&ecirc;me, avant le point du jour, je m'enfuis
+pr&eacute;cipitamment d'Oxford vers le continent, dans une vraie agonie
+d'horreur et de honte.</p>
+
+<p><i>Je fuyais en vain</i>. Ma destin&eacute;e maudite m'a poursuivi, triomphante, et
+me prouvant que son myst&eacute;rieux pouvoir n'avait fait jusqu'alors que de
+commencer. &Agrave; peine eus-je mis le pied dans Paris, que j'eus une preuve
+nouvelle du d&eacute;testable int&eacute;r&ecirc;t que le Wilson prenait &agrave; mes affaires. Les
+ann&eacute;es s'&eacute;coul&egrave;rent, et je n'eus point de r&eacute;pit. Mis&eacute;rable!&mdash;&Agrave; Rome,
+avec quelle importune obs&eacute;quiosit&eacute;, avec quelle tendresse de spectre il
+s'interposa entre moi et mon ambition!&mdash;Et &agrave; Vienne!&mdash;et &agrave; Berlin!&mdash;et &agrave;
+Moscou! O&ugrave; donc ne trouvai-je pas quelque am&egrave;re raison de le maudire du
+fond de mon c&oelig;ur? Frapp&eacute; d'une panique, je pris enfin la fuite devant
+son imp&eacute;n&eacute;trable tyrannie, comme devant une peste, et jusqu'au bout du
+monde j'ai fui, <i>j'ai fui en vain</i>.</p>
+
+<p>Et toujours, et toujours interrogeant secr&egrave;tement mon &acirc;me, je r&eacute;p&eacute;tais
+mes questions: Qui est-il?&mdash;D'o&ugrave; vient-il?&mdash;Et quel est son
+dessein?&mdash;Mais je ne trouvais pas de r&eacute;ponses. Et j'analysais alors avec
+un soin minutieux les formes, la m&eacute;thode et les traits caract&eacute;ristiques
+de son insolente surveillance. Mais l&agrave; encore, je ne trouvais pas
+grand-chose qui p&ucirc;t servir de base &agrave; une conjecture. C'&eacute;tait vraiment
+une chose remarquable que, dans les cas nombreux o&ugrave; il avait r&eacute;cemment
+travers&eacute; mon chemin, il ne l'e&ucirc;t jamais fait que pour d&eacute;router des plans
+ou d&eacute;ranger des op&eacute;rations qui, s'ils avaient r&eacute;ussi, n'auraient abouti
+qu'&agrave; une am&egrave;re d&eacute;convenue. Pauvre justification, en v&eacute;rit&eacute;, que
+celle-l&agrave;, pour une autorit&eacute; si imp&eacute;rieusement usurp&eacute;e! Pauvre indemnit&eacute;
+pour ces droits naturels de libre arbitre si opini&acirc;trement, si
+insolemment d&eacute;ni&eacute;s!</p>
+
+<p>J'avais aussi &eacute;t&eacute; forc&eacute; de remarquer que mon bourreau, depuis un fort
+long espace de temps, tout en exer&ccedil;ant scrupuleusement et avec une
+dext&eacute;rit&eacute; miraculeuse cette manie de toilette identique &agrave; la mienne,
+s'&eacute;tait toujours arrang&eacute;, &agrave; chaque fois qu'il posait son intervention
+dans ma volont&eacute;, de mani&egrave;re que je ne pusse voir les traits de sa face.
+Quoi que p&ucirc;t &ecirc;tre ce damn&eacute; Wilson, certes un pareil myst&egrave;re &eacute;tait le
+comble de l'affectation et de la sottise. Pouvait-il avoir suppos&eacute; un
+instant que dans mon donneur d'avis &agrave; Eton,&mdash;dans le destructeur de mon
+honneur &agrave; Oxford,&mdash;dans celui qui avait contrecarr&eacute; mon ambition &agrave; Rome,
+ma vengeance &agrave; Paris, mon amour passionn&eacute; &agrave; Naples, en &Eacute;gypte ce qu'il
+appelait &agrave; tort ma cupidit&eacute;,&mdash;que dans cet &ecirc;tre, mon grand ennemi et mon
+mauvais g&eacute;nie, je ne reconna&icirc;trais pas le William Wilson de mes ann&eacute;es
+de coll&egrave;ge,&mdash;l'homonyme, le camarade, le rival,&mdash;le rival ex&eacute;cr&eacute; et
+redout&eacute; de la maison Bransby?&mdash;Impossible!&mdash;Mais laissez-moi courir &agrave; la
+terrible sc&egrave;ne finale du drame.</p>
+
+<p>Jusqu'alors, je m'&eacute;tais soumis l&acirc;chement &agrave; son imp&eacute;rieuse domination. Le
+sentiment de profond respect avec lequel je m'&eacute;tais accoutum&eacute; &agrave;
+consid&eacute;rer le caract&egrave;re &eacute;lev&eacute;, la sagesse majestueuse, l'omnipr&eacute;sence et
+l'omnipotence apparentes de Wilson, joint &agrave; je ne sais quelle sensation
+de terreur que m'inspiraient certains autres traits de sa nature et
+certains privil&egrave;ges, avait cr&eacute;&eacute; en moi l'id&eacute;e de mon enti&egrave;re faiblesse
+et de mon impuissance, et m'avaient conseill&eacute; une soumission sans
+r&eacute;serve, quoique pleine d'amertume et de r&eacute;pugnance, &agrave; son arbitraire
+dictature. Mais, depuis ces derniers temps, je m'&eacute;tais enti&egrave;rement
+adonn&eacute; au vin, et son influence exasp&eacute;rante sur mon temp&eacute;rament
+h&eacute;r&eacute;ditaire me rendait de plus en plus impatient de tout contr&ocirc;le. Je
+commen&ccedil;ai &agrave; murmurer,&mdash;&agrave; h&eacute;siter,&mdash;&agrave; r&eacute;sister. Et fut-ce simplement mon
+imagination qui m'induisit &agrave; croire que l'opini&acirc;tret&eacute; de mon bourreau
+diminuerait en raison de ma propre fermet&eacute;? Il est possible; mais, en
+tout cas, je commen&ccedil;ais &agrave; sentir l'inspiration d'une esp&eacute;rance ardente,
+et je finis par nourrir dans le secret de mes pens&eacute;es la sombre et
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e r&eacute;solution de m'affranchir de cet esclavage.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait &agrave; Rome, pendant le carnaval de 18...; j'&eacute;tais &agrave; un bal masqu&eacute;
+dans le palais du duc Di Broglio, de Naples. J'avais fait abus du vin
+encore plus que de coutume, et l'atmosph&egrave;re &eacute;touffante des salons
+encombr&eacute;s m'irritait insupportablement. La difficult&eacute; de me frayer un
+passage &agrave; travers la cohue ne contribua pas peu &agrave; exasp&eacute;rer mon humeur;
+car je cherchais avec anxi&eacute;t&eacute; (je ne dirai pas pour quel indigne motif)
+la jeune, la joyeuse, la belle &eacute;pouse du vieux et extravagant Di
+Broglio. Avec une confiance passablement imprudente, elle m'avait confi&eacute;
+le secret du costume qu'elle devait porter; et comme je venais de
+l'apercevoir au loin, j'avais h&acirc;te d'arriver jusqu'&agrave; elle. En ce moment,
+je sentis une main qui se posa doucement sur mon &eacute;paule,&mdash;et puis cet
+inoubliable, ce profond, ce maudit <i>chuchotement</i> dans mon oreille!</p>
+
+<p>Pris d'une rage fr&eacute;n&eacute;tique, je me tournai brusquement vers celui qui
+m'avait ainsi troubl&eacute;, et je le saisis violemment au collet. Il portait,
+comme je m'y attendais, un costume absolument semblable au mien: un
+manteau espagnol de velours bleu, et autour de la taille une ceinture
+cramoisie o&ugrave; se rattachait une rapi&egrave;re. Un masque de soie noire
+recouvrait enti&egrave;rement sa face.</p>
+
+<p>&mdash;Mis&eacute;rable!&mdash;m'&eacute;criai-je d'une voix enrou&eacute;e par la rage, et chaque
+syllabe qui m'&eacute;chappait &eacute;tait comme un aliment pour le feu de ma
+col&egrave;re,&mdash;mis&eacute;rable! imposteur! sc&eacute;l&eacute;rat maudit! tu ne me suivras plus &agrave;
+la piste,&mdash;tu ne me harc&egrave;leras pas jusqu'&agrave; la mort! Suis-moi, ou je
+t'embroche sur place!</p>
+
+<p>Et je m'ouvris un chemin de la salle de bal vers une petite antichambre
+attenante, le tra&icirc;nant irr&eacute;sistiblement avec moi.</p>
+
+<p>En entrant, je le jetai furieusement loin de moi. Il alla chanceler
+contre le mur; je fermai la porte en jurant, et lui ordonnai de
+d&eacute;gainer. Il h&eacute;sita une seconde; puis, avec un l&eacute;ger soupir, il tira
+silencieusement son &eacute;p&eacute;e et se mit en garde.</p>
+
+<p>Le combat ne fut certes pas long. J'&eacute;tais exasp&eacute;r&eacute; par les plus ardentes
+excitations de tout genre, et je me sentais dans un seul bras l'&eacute;nergie
+et la puissance d'une multitude. En quelques secondes, je l'acculai par
+la force du poignet contre la boiserie, et l&agrave;, le tenant &agrave; ma
+discr&eacute;tion, je lui plongeai, &agrave; plusieurs reprises et coup sur coup, mon
+&eacute;p&eacute;e dans la poitrine avec une f&eacute;rocit&eacute; de brute.</p>
+
+<p>En ce moment, quelqu'un toucha &agrave; la serrure de la porte. Je me h&acirc;tai de
+pr&eacute;venir une invasion importune, et je retournai imm&eacute;diatement vers mon
+adversaire mourant. Mais quelle langue humaine peut rendre suffisamment
+cet &eacute;tonnement, cette horreur qui s'empar&egrave;rent de moi au spectacle que
+virent alors mes yeux. Le court instant pendant lequel je m'&eacute;tais
+d&eacute;tourn&eacute; avait suffi pour produire, en apparence, un changement mat&eacute;riel
+dans les dispositions locales &agrave; l'autre bout de la chambre. Une vaste
+glace,&mdash;dans mon trouble, cela m'apparut d'abord ainsi,&mdash;se dressait l&agrave;
+o&ugrave; je n'en avais pas vu trace auparavant; et, comme je marchais frapp&eacute;
+de terreur vers ce miroir, ma propre image, mais avec une face p&acirc;le et
+barbouill&eacute;e de sang, s'avan&ccedil;a &agrave; ma rencontre d'un pas faible et
+vacillant.</p>
+
+<p>C'est ainsi que la chose m'apparut, dis-je, mais telle elle n'&eacute;tait pas.
+C'&eacute;tait mon adversaire,&mdash;c'&eacute;tait Wilson qui se tenait devant moi dans
+son agonie. Son masque et son manteau gisaient sur le parquet, l&agrave; o&ugrave; il
+les avait jet&eacute;s. Pas un fil dans son v&ecirc;tement,&mdash;pas une ligne dans toute
+sa figure si caract&eacute;ris&eacute;e et si singuli&egrave;re,&mdash;qui ne f&ucirc;t <i>mien</i>,&mdash;qui ne
+f&ucirc;t <i>mienne</i>;&mdash;c'&eacute;tait l'absolu dans l'identit&eacute;!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Wilson, mais Wilson ne chuchotant plus ses paroles maintenant!
+si bien que j'aurais pu croire que c'&eacute;tait moi-m&ecirc;me qui parlais quand il
+me dit:</p>
+
+<p><i>&mdash;Tu as vaincu, et je succombe. Mais dor&eacute;navant tu es mort aussi,&mdash;mort
+au Monde, au Ciel et &agrave; l'Esp&eacute;rance! En moi tu existais,&mdash;et vois dans ma
+mort, vois par cette image qui est la tienne, comme tu t'es radicalement
+assassin&eacute; toi-m&ecirc;me!</i></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LHOMME_DES_FOULES" id="LHOMME_DES_FOULES"></a><a href="#toc">L'HOMME DES FOULES</a></h2>
+
+<p class="r"><i>Ce grand malheur de ne pouvoir &ecirc;tre seul!</i><br />
+La Bruy&egrave;re.</p>
+
+
+<p>On a dit judicieusement d'un certain livre allemand: <i>Es loesst sich
+nicht lesen</i>,&mdash;il ne se laisse pas lire. Il y a des secrets qui ne
+veulent pas &ecirc;tre dits. Des hommes meurent la nuit dans leurs lits,
+tordant les mains des spectres qui les confessent, et les regardant
+pitoyablement dans les yeux;&mdash;des hommes meurent avec le d&eacute;sespoir dans
+le c&oelig;ur et des convulsions dans le gosier &agrave; cause de l'horreur des
+myst&egrave;res qui <i>ne veulent pas</i> &ecirc;tre r&eacute;v&eacute;l&eacute;s. Quelquefois, h&eacute;las! la
+conscience humaine supporte un fardeau d'une si lourde horreur qu'elle
+ne peut s'en d&eacute;charger que dans le tombeau. Ainsi l'essence du crime
+reste inexpliqu&eacute;e.</p>
+
+<p>Il n'y a pas longtemps, sur la fin d'un soir d'automne, j'&eacute;tais assis
+devant la grande fen&ecirc;tre cintr&eacute;e du caf&eacute; D..., &agrave; Londres. Pendant
+quelques mois j'avais &eacute;t&eacute; malade; mais j'&eacute;tais alors convalescent, et,
+la force me revenant, je me trouvais dans une de ces heureuses
+dispositions qui sont pr&eacute;cis&eacute;ment le contraire de l'ennui,&mdash;dispositions
+o&ugrave; l'app&eacute;tence morale est merveilleusement aiguis&eacute;e, quand la taie qui
+recouvrait la vision spirituelle est arrach&eacute;e, l'&#940;&#967;&#947;&#971;&#958; &#951; &#960;&#961;&#953;&#957; &#949;&#960;&#942;&#949;&#957;,&mdash;o&ugrave;
+l'esprit &eacute;lectris&eacute; d&eacute;passe aussi prodigieusement sa puissance
+journali&egrave;re que la raison ardente et na&iuml;ve de Leibnitz l'emporte sur la
+folle et molle rh&eacute;torique de Gorgias. Respirer seulement, c'&eacute;tait une
+jouissance, et je tirais un plaisir positif m&ecirc;me de plusieurs sources
+tr&egrave;s-plausibles de peine. Chaque chose m'inspirait un int&eacute;r&ecirc;t calme,
+mais plein de curiosit&eacute;. Un cigare &agrave; la bouche, un journal sur mes
+genoux, je m'&eacute;tais amus&eacute;, pendant la plus grande partie de l'apr&egrave;s-midi,
+tant&ocirc;t &agrave; regarder attentivement les annonces, tant&ocirc;t &agrave; observer la
+soci&eacute;t&eacute; m&ecirc;l&eacute;e du salon, tant&ocirc;t &agrave; regarder dans la rue &agrave; travers les
+vitres voil&eacute;es par la fum&eacute;e.</p>
+
+<p>Cette rue est une des principales art&egrave;res de la ville, et elle avait &eacute;t&eacute;
+pleine de monde toute la journ&eacute;e. Mais &agrave; la tomb&eacute;e de la nuit, la foule
+s'accrut de minute en minute; et, quand tous les r&eacute;verb&egrave;res furent
+allum&eacute;s, deux courants de population s'&eacute;coulaient, &eacute;pais et continus,
+devant la porte. Je ne m'&eacute;tais jamais senti dans une situation semblable
+&agrave; celle o&ugrave; je me trouvais en ce moment particulier de la soir&eacute;e, et ce
+tumultueux oc&eacute;an de t&ecirc;tes humaines me remplissait d'une d&eacute;licieuse
+&eacute;motion toute nouvelle. &Agrave; la longue, je ne fis plus aucune attention aux
+choses qui se passaient dans l'h&ocirc;tel, et m'absorbai dans la
+contemplation de la sc&egrave;ne du dehors.</p>
+
+<p>Mes observations prirent d'abord un tour abstrait et g&eacute;n&eacute;ralisateur. Je
+regardais les passants par masses, et ma pens&eacute;e ne les consid&eacute;rait que
+dans leurs rapports collectifs. Bient&ocirc;t, cependant, je descendis au
+d&eacute;tail, et j'examinai avec un int&eacute;r&ecirc;t minutieux les innombrables
+vari&eacute;t&eacute;s de figure, de toilette, d'air, de d&eacute;marche, de visage et
+d'expression physionomique.</p>
+
+<p>Le plus grand nombre de ceux qui passaient avaient un maintien convaincu
+et propre aux affaires, et ne semblaient occup&eacute;s qu'&agrave; se frayer un
+chemin &agrave; travers la foule. Ils fron&ccedil;aient les sourcils et roulaient les
+yeux vivement; quand ils &eacute;taient bouscul&eacute;s par quelques passants
+voisins, ils ne montraient aucun sympt&ocirc;me d'impatience, mais rajustaient
+leurs v&ecirc;tements et se d&eacute;p&ecirc;chaient. D'autres, une classe fort nombreuse
+encore, &eacute;taient inquiets dans leurs mouvements, avaient le sang &agrave; la
+figure, se parlaient &agrave; eux-m&ecirc;mes et gesticulaient, comme s'ils se
+sentaient seuls par le fait m&ecirc;me de la multitude innombrable qui les
+entourait. Quand ils &eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;s dans leur marche, ces gens-l&agrave;
+cessaient tout &agrave; coup de marmotter, mais redoublaient leurs
+gesticulations et attendaient, avec un sourire distrait et exag&eacute;r&eacute;, le
+passage des personnes qui leur faisaient obstacle. S'ils &eacute;taient
+pouss&eacute;s, ils saluaient abondamment les pousseurs, et paraissaient
+accabl&eacute;s de confusion.&mdash;Dans ces deux vastes classes d'hommes, au del&agrave;
+de ce que je viens de noter, il n'y avait rien de bien caract&eacute;ristique.
+Leurs v&ecirc;tements appartenaient &agrave; cet ordre qui est exactement d&eacute;fini par
+le terme: d&eacute;cent. C'&eacute;taient indubitablement des gentilshommes, des
+marchands, des attorneys, des fournisseurs, des agioteurs,&mdash;les
+eupatrides et l'ordinaire banal de la soci&eacute;t&eacute;,&mdash;hommes de loisir et
+hommes activement engag&eacute;s dans des affaires personnelles, et les
+conduisant sous leur propre responsabilit&eacute;. Ils n'excit&egrave;rent pas chez
+moi une tr&egrave;s-grande attention.</p>
+
+<p>La race des commis sautait aux yeux, et l&agrave; je distinguai deux divisions
+remarquables. Il y avait les petits commis des maisons &agrave;
+<i>esbrouffe</i>,&mdash;jeunes messieurs serr&eacute;s dans leurs habits, les bottes
+brillantes, les cheveux pommad&eacute;s et la l&egrave;vre insolente. En mettant de
+c&ocirc;t&eacute; un certain je ne sais quoi de fringant dans les mani&egrave;res qu'on
+pourrait d&eacute;finir <i>genre</i> <i>calicot</i>, faute d'un meilleur mot, le genre de
+ces individus me parut un exact <i>fac-simil&eacute;</i> de ce qui avait &eacute;t&eacute; la
+perfection du bon ton douze ou dix-huit mois auparavant. Ils portaient
+les gr&acirc;ces de rebut de la <i>gentry</i>;&mdash;et cela, je crois, implique la
+meilleure d&eacute;finition de cette classe.</p>
+
+<p>Quant &agrave; la classe des premiers commis de maisons solides, ou des <i>steady
+old fellows</i>, il &eacute;tait impossible de s'y m&eacute;prendre. On les reconnaissait
+&agrave; leurs habits et pantalons noirs ou bruns, d'une tournure confortable,
+&agrave; leurs cravates et &agrave; leurs gilets blancs, &agrave; leurs larges souliers
+d'apparence solide, avec des bas &eacute;pais ou des gu&ecirc;tres. Ils avaient tous
+la t&ecirc;te l&eacute;g&egrave;rement chauve, et l'oreille droite, accoutum&eacute;e d&egrave;s longtemps
+&agrave; tenir la plume, avait contract&eacute; un singulier tic d'&eacute;cartement.
+J'observai qu'ils &ocirc;taient ou remettaient toujours leurs chapeaux avec
+les deux mains, et qu'ils portaient des montres avec de courtes cha&icirc;nes
+d'or d'un mod&egrave;le solide et ancien. Leur affectation, c'&eacute;tait la
+respectabilit&eacute;,&mdash;si toutefois il peut y avoir une affectation aussi
+honorable.</p>
+
+<p>Il y avait bon nombre de ces individus d'une apparence brillante que je
+reconnus facilement pour appartenir &agrave; la race des filous de la <i>haute
+p&egrave;gre</i> dont toutes les grandes villes sont infest&eacute;es. J'&eacute;tudiai
+tr&egrave;s-curieusement cette esp&egrave;ce de <i>gentry</i>, et je trouvai difficile de
+comprendre comment ils pouvaient &ecirc;tre pris pour des gentlemen par les
+gentlemen eux-m&ecirc;mes. L'exag&eacute;ration de leurs manchettes, avec un air de
+franchise excessive, devait les trahir du premier coup.</p>
+
+<p>Les joueurs de profession,&mdash;et j'en d&eacute;couvris un grand nombre,&mdash;&eacute;taient
+encore plus ais&eacute;ment reconnaissables. Ils portaient toutes les esp&egrave;ces
+de toilettes, depuis celle du parfait <i>maquereau</i>, joueur de gobelets,
+au gilet de velours, &agrave; la cravate de fantaisie, aux cha&icirc;nes de cuivre
+dor&eacute;, aux boutons de filigrane, jusqu'&agrave; la toilette cl&eacute;ricale, si
+scrupuleusement simple que rien n'&eacute;tait moins propre &agrave; &eacute;veiller le
+soup&ccedil;on. Tous cependant se distinguaient par un teint cuit et basan&eacute;,
+par je ne sais quel obscurcissement vaporeux de l'&oelig;il, par la
+compression et la p&acirc;leur de la l&egrave;vre. Il y avait, en outre, deux autres
+traits qui me les faisaient toujours deviner:&mdash;un ton bas et r&eacute;serv&eacute;
+dans la conversation, et une disposition plus qu'ordinaire du pouce &agrave;
+s'&eacute;tendre jusqu'&agrave; faire angle droit avec les doigts.&mdash;Tr&egrave;s-souvent, en
+compagnie de ces fripons, j'ai observ&eacute; quelques hommes qui diff&eacute;raient
+un peu par leurs habitudes; cependant c'&eacute;taient toujours des oiseaux de
+m&ecirc;me plumage. On peut les d&eacute;finir: des gentlemen qui vivent de leur
+esprit. Ils se divisent pour d&eacute;vorer le public en deux bataillons,&mdash;le
+genre dandy et le genre militaire. Dans la premi&egrave;re classe, les
+caract&egrave;res principaux sont longs cheveux et sourires; et dans la
+seconde, longues redingotes et froncements de sourcils.</p>
+
+<p>En descendant l'&eacute;chelle de ce qu'on appelle <i>gentility</i>, je trouvai des
+sujets de m&eacute;ditation plus noirs et plus profonds. Je vis des colporteurs
+juifs avec des yeux de faucon &eacute;tincelants dans des physionomies dont le
+reste n'&eacute;tait qu'abjecte humilit&eacute;; de hardis mendiants de profession
+bousculant des pauvres d'un meilleur titre, que le d&eacute;sespoir seul avait
+jet&eacute;s dans les ombres de la nuit pour implorer la charit&eacute;; des invalides
+tout faibles et pareils &agrave; des spectres sur qui la mort avait plac&eacute; une
+main s&ucirc;re, et qui clopinaient et vacillaient &agrave; travers la foule,
+regardant chacun au visage avec des yeux pleins de pri&egrave;res, comme en
+qu&ecirc;te de quelque consolation fortuite, de quelque esp&eacute;rance perdue; de
+modestes jeunes filles qui revenaient d'un labeur prolong&eacute; vers un
+sombre logis, et reculaient plus &eacute;plor&eacute;es qu'indign&eacute;es devant les
+&oelig;illades des dr&ocirc;les dont elles ne pouvaient m&ecirc;me pas &eacute;viter le contact
+direct; des prostitu&eacute;es de toute sorte et de <i>tout
+&acirc;ge</i>,&mdash;l'incontestable beaut&eacute; dans la primeur de sa f&eacute;min&eacute;it&eacute;, faisant
+r&ecirc;ver de la statue de Lucien dont la surface &eacute;tait de marbre de Paros,
+et l'int&eacute;rieur rempli d'ordures,&mdash;la l&eacute;preuse en haillons, d&eacute;go&ucirc;tante et
+absolument d&eacute;chue,&mdash;la vieille sorci&egrave;re, rid&eacute;e, peinte, pl&acirc;tr&eacute;e, charg&eacute;e
+de bijouterie, faisant un dernier effort vers la jeunesse,&mdash;la pure
+enfant &agrave; la forme non m&ucirc;re, mais d&eacute;j&agrave; fa&ccedil;onn&eacute;e par une longue
+camaraderie aux &eacute;pouvantables coquetteries de son commerce, et br&ucirc;lant
+de l'ambition d&eacute;vorante d'&ecirc;tre rang&eacute;e au niveau de ses a&icirc;n&eacute;es dans le
+vice; des ivrognes innombrables et indescriptibles, ceux-ci d&eacute;guenill&eacute;s,
+chancelants, d&eacute;sarticul&eacute;s, avec le visage meurtri et les yeux
+ternes,&mdash;ceux-l&agrave; avec leurs v&ecirc;tements entiers, mais sales, une cr&acirc;nerie
+l&eacute;g&egrave;rement vacillante, de grosses l&egrave;vres sensuelles, des faces
+rubicondes et sinc&egrave;res,&mdash;d'autres v&ecirc;tus d'&eacute;toffes qui jadis avaient &eacute;t&eacute;
+bonnes, et qui maintenant encore &eacute;taient scrupuleusement bross&eacute;es,&mdash;des
+hommes qui marchaient d'un pas plus ferme et plus &eacute;lastique que nature,
+mais dont les physionomies &eacute;taient terriblement p&acirc;les, les yeux
+atrocement effar&eacute;s et rouges, et qui, tout en allant &agrave; grands pas &agrave;
+travers la foule, agrippaient avec des doigts tremblants tous les objets
+qui se trouvaient &agrave; leur port&eacute;e; et puis des p&acirc;tissiers, des
+commissionnaires, des porteurs de charbon, des ramoneurs; des joueurs
+d'orgue, des montreurs de singes, des marchands de chansons, ceux qui
+vendaient avec ceux qui chantaient; des artisans d&eacute;guenill&eacute;s et des
+travailleurs de toutes sortes &eacute;puis&eacute;s &agrave; la peine,&mdash;et tous pleins d'une
+activit&eacute; bruyante et d&eacute;sordonn&eacute;e qui affligeait l'oreille par ses
+discordances et apportait &agrave; l'&oelig;il une sensation douloureuse.</p>
+
+<p>&Agrave; mesure que la nuit devenait plus profonde, l'int&eacute;r&ecirc;t de la sc&egrave;ne
+s'approfondissait aussi pour moi; car non-seulement le caract&egrave;re g&eacute;n&eacute;ral
+de la foule &eacute;tait alt&eacute;r&eacute; (ses traits les plus nobles s'effa&ccedil;ant avec la
+retraite graduelle de la partie la plus sage de la population, et les
+plus grossiers venant plus vigoureusement en relief, &agrave; mesure que
+l'heure plus avanc&eacute;e tirait chaque esp&egrave;ce d'infamie de sa tani&egrave;re), mais
+les rayons des becs de gaz, faibles d'abord quand ils luttaient avec le
+jour mourant, avaient maintenant pris le dessus et jetaient sur toutes
+choses une lumi&egrave;re &eacute;tincelante et agit&eacute;e. Tout &eacute;tait noir, mais
+&eacute;clatant&mdash;comme cette &eacute;b&egrave;ne &agrave; laquelle on a compar&eacute; le style de
+Tertullien.</p>
+
+<p>Les &eacute;tranges effets de la lumi&egrave;re me forc&egrave;rent &agrave; examiner les figures
+des individus; et, bien que la rapidit&eacute; avec laquelle ce monde de
+lumi&egrave;re fuyait devant la fen&ecirc;tre m'emp&ecirc;ch&acirc;t de jeter plus d'un coup
+d'&oelig;il sur chaque visage, il me semblait toutefois que, gr&acirc;ce &agrave; ma
+singuli&egrave;re disposition morale, je pouvais souvent lire dans ce bref
+intervalle d'un coup d'&oelig;il l'histoire de longues ann&eacute;es.</p>
+
+<p>Le front coll&eacute; &agrave; la vitre, j'&eacute;tais ainsi occup&eacute; &agrave; examiner la foule,
+quand soudainement apparut une physionomie (celle d'un vieux homme
+d&eacute;cr&eacute;pit de soixante-cinq &agrave; soixante-dix ans),&mdash;une physionomie qui tout
+d'abord arr&ecirc;ta et absorba toute mon attention, en raison de l'absolue
+idiosyncrasie de son expression. Jusqu'alors je n'avais jamais rien vu
+qui ressembl&acirc;t &agrave; cette expression, m&ecirc;me &agrave; un degr&eacute; tr&egrave;s-&eacute;loign&eacute;. Je me
+rappelle bien que ma premi&egrave;re pens&eacute;e, en le voyant, fut que Retzch, s'il
+l'avait contempl&eacute;, l'aurait grandement pr&eacute;f&eacute;r&eacute; aux figures dans
+lesquelles il a essay&eacute; d'incarner le d&eacute;mon. Comme je t&acirc;chais, durant le
+court instant de mon premier coup d'&oelig;il, de former une analyse
+quelconque du sentiment g&eacute;n&eacute;ral qui m'&eacute;tait communiqu&eacute;, je sentis
+s'&eacute;lever confus&eacute;ment et paradoxalement dans mon esprit les id&eacute;es de
+vaste intelligence, de circonspection, de l&eacute;sinerie, de cupidit&eacute;, de
+sang-froid, de m&eacute;chancet&eacute;, de soif sanguinaire, de triomphe,
+d'all&eacute;gresse, d'excessive terreur, d'intense et supr&ecirc;me d&eacute;sespoir. Je me
+sentis singuli&egrave;rement &eacute;veill&eacute;, saisi, fascin&eacute;.&mdash;Quelle &eacute;trange histoire,
+me dis-je &agrave; moi-m&ecirc;me, est &eacute;crite dans cette poitrine!&mdash;Il me vint alors
+un d&eacute;sir ardent de ne pas perdre l'homme de vue,&mdash;d'en savoir plus long
+sur lui. Je mis pr&eacute;cipitamment mon paletot, je saisis mon chapeau et ma
+canne, je me jetai dans la rue, et me poussai &agrave; travers la foule dans la
+direction que je lui avais vu prendre; car il avait d&eacute;j&agrave; disparu. Avec
+un peu de difficult&eacute; je parvins enfin &agrave; le d&eacute;couvrir, je m'approchai de
+lui et le suivis de tr&egrave;s-pr&egrave;s, mais avec de grandes pr&eacute;cautions, de
+mani&egrave;re &agrave; ne pas attirer son attention.</p>
+
+<p>Je pouvais maintenant &eacute;tudier commod&eacute;ment sa personne. Il &eacute;tait de
+petite taille, tr&egrave;s-maigre et tr&egrave;s-faible en apparence. Ses habits
+&eacute;taient sales et d&eacute;chir&eacute;s; mais, comme il passait de temps &agrave; autre dans
+le feu &eacute;clatant d'un cand&eacute;labre, je m'aper&ccedil;us que son linge, quoique
+sale, &eacute;tait d'une belle qualit&eacute;; et, si mes yeux ne m'ont pas abus&eacute;, &agrave;
+travers une d&eacute;chirure du manteau, &eacute;videmment achet&eacute; d'occasion, dont il
+&eacute;tait soigneusement envelopp&eacute;, j'entrevis la lueur d'un diamant et d'un
+poignard. Ces observations surexcit&egrave;rent ma curiosit&eacute;, et je r&eacute;solus de
+suivre l'inconnu partout o&ugrave; il lui plairait d'aller.</p>
+
+<p>Il faisait maintenant tout &agrave; fait nuit, et un brouillard humide et &eacute;pais
+s'abattait sur la ville, qui bient&ocirc;t se r&eacute;solut en une pluie lourde et
+continue. Ce changement de temps eut un effet bizarre sur la foule, qui
+fut agit&eacute;e tout enti&egrave;re d'un nouveau mouvement, et se d&eacute;roba sous un
+monde de parapluies. L'ondulation, le coudoiement, le brouhaha,
+devinrent dix fois plus forts. Pour ma part, je ne m'inqui&eacute;tai pas
+beaucoup de la pluie,&mdash;j'avais encore dans le sang une vieille fi&egrave;vre
+aux aguets, pour qui l'humidit&eacute; &eacute;tait une dangereuse volupt&eacute;. Je nouai
+un mouchoir autour de ma bouche, et je tins bon. Pendant une demi-heure,
+le vieux homme se fraya son chemin avec difficult&eacute; &agrave; travers la grande
+art&egrave;re, et je marchais presque sur ses talons dans la crainte de le
+perdre de vue. Comme il ne tournait jamais la t&ecirc;te pour regarder
+derri&egrave;re lui, il ne fit pas attention &agrave; moi. Bient&ocirc;t il se jeta dans une
+rue traversi&egrave;re, qui, bien que remplie de monde, n'&eacute;tait pas aussi
+encombr&eacute;e que la principale qu'il venait de quitter. Ici, il se fit un
+changement &eacute;vident dans son allure. Il marcha plus lentement, avec moins
+de d&eacute;cision que tout &agrave; l'heure,&mdash;avec plus d'h&eacute;sitation. Il traversa et
+retraversa la rue fr&eacute;quemment, sans but apparent; et la foule &eacute;tait si
+&eacute;paisse, qu'&agrave; chaque nouveau mouvement j'&eacute;tais oblig&eacute; de le suivre de
+tr&egrave;s-pr&egrave;s. C'&eacute;tait une rue &eacute;troite et longue, et la promenade qu'il y
+fit dura pr&egrave;s d'une heure, pendant laquelle la multitude des passants se
+r&eacute;duisit graduellement &agrave; la quantit&eacute; de gens qu'on voit ordinairement &agrave;
+Broadway, pr&egrave;s du parc, vers midi,&mdash;tant est grande la diff&eacute;rence entre
+une foule de Londres et celle de la cit&eacute; am&eacute;ricaine la plus populeuse.
+Un second crochet nous jeta sur une place brillamment &eacute;clair&eacute;e et
+d&eacute;bordante de vie. La premi&egrave;re <i>mani&egrave;re</i> de l'inconnu reparut. Son
+menton tomba sur sa poitrine, et ses yeux roul&egrave;rent &eacute;trangement sous ses
+sourcils fronc&eacute;s, dans tous les sens, vers tous ceux qui
+l'enveloppaient. Il pressa le pas, r&eacute;guli&egrave;rement, sans interruption. Je
+m'aper&ccedil;us toutefois avec surprise, quand il eut fait le tour de la
+place, qu'il retournait sur ses pas. Je fus encore bien plus &eacute;tonn&eacute; de
+lui voir recommencer la m&ecirc;me promenade plusieurs fois;&mdash;une fois, comme
+il tournait avec un mouvement brusque, je faillis &ecirc;tre d&eacute;couvert.</p>
+
+<p>&Agrave; cet exercice il d&eacute;pensa encore une heure, &agrave; la fin de laquelle nous
+f&ucirc;mes beaucoup moins emp&ecirc;ch&eacute;s par les passants qu'au commencement. La
+pluie tombait dru, l'air devenait froid, et chacun rentrait chez soi.
+Avec un geste d'impatience, l'homme errant passa dans une rue obscure,
+comparativement d&eacute;serte. Tout le long de celle-ci, un quart de mille &agrave;
+peu pr&egrave;s, il courut avec une agilit&eacute; que je n'aurais jamais soup&ccedil;onn&eacute;e
+dans un &ecirc;tre aussi vieux,&mdash;une agilit&eacute; telle que j'eus beaucoup de peine
+&agrave; le suivre. En quelques minutes, nous d&eacute;bouch&acirc;mes sur un vaste et
+tumultueux bazar. L'inconnu avait l'air parfaitement au courant des
+localit&eacute;s, et il reprit une fois encore son allure primitive, se frayant
+un chemin &ccedil;&agrave; et l&agrave;, sans but, parmi la foule des acheteurs et des
+vendeurs.</p>
+
+<p>Pendant une heure et demie, &agrave; peu pr&egrave;s, que nous pass&acirc;mes dans cet
+endroit, il me fallut beaucoup de prudence pour ne pas le perdre de vue
+sans attirer son attention. Par bonheur, je portais des claques en
+caoutchouc, et je pouvais aller et venir sans faire le moindre bruit. Il
+ne s'aper&ccedil;ut pas un seul instant qu'il &eacute;tait &eacute;pi&eacute;. Il entrait
+successivement dans toutes les boutiques, ne marchandait rien, ne disait
+pas un mot, et jetait sur tous les objets un regard fixe, effar&eacute;, vide.
+J'&eacute;tais maintenant prodigieusement &eacute;tonn&eacute; de sa conduite, et je pris la
+ferme r&eacute;solution de ne pas le quitter avant d'avoir satisfait en quelque
+fa&ccedil;on ma curiosit&eacute; &agrave; son &eacute;gard.</p>
+
+<p>Une horloge au timbre &eacute;clatant sonna onze heures, et tout le monde
+d&eacute;sertait le bazar en grande h&acirc;te. Un boutiquier, en fermant un volet,
+coudoya le vieux homme, et &agrave; l'instant m&ecirc;me je vis un violent frisson
+parcourir tout son corps. Il se pr&eacute;cipita dans la rue, regarda un
+instant avec anxi&eacute;t&eacute; autour de lui, puis fila avec une incroyable
+v&eacute;locit&eacute; &agrave; travers plusieurs ruelles tortueuses et d&eacute;sertes, jusqu'&agrave; ce
+que nous about&icirc;mes de nouveau &agrave; la grande rue d'o&ugrave; nous &eacute;tions
+partis,&mdash;la rue de l'H&ocirc;tel D... Cependant elle n'avait plus le m&ecirc;me
+aspect. Elle &eacute;tait toujours brillante de gaz; mais la pluie tombait
+furieusement, et l'on n'apercevait que de rares passants. L'inconnu
+p&acirc;lit. Il fit quelques pas d'un air morne dans l'avenue nagu&egrave;re
+populeuse; puis, avec un profond soupir, il tourna dans la direction de
+la rivi&egrave;re, et, se plongeant &agrave; travers un labyrinthe de chemins
+d&eacute;tourn&eacute;s, arriva enfin devant un des principaux th&eacute;&acirc;tres. On &eacute;tait au
+moment de le fermer, et le public s'&eacute;coulait par les portes. Je vis le
+vieux homme ouvrir la bouche, comme pour respirer, et se jeter parmi la
+foule; mais il me sembla que l'angoisse profonde de sa physionomie &eacute;tait
+en quelque sorte calm&eacute;e. Sa t&ecirc;te tomba de nouveau sur sa poitrine; il
+apparut tel que je l'avais vu la premi&egrave;re fois. Je remarquai qu'il se
+dirigeait maintenant du m&ecirc;me c&ocirc;t&eacute; que la plus grande partie du
+public,&mdash;mais, en somme, il m'&eacute;tait impossible de rien comprendre &agrave; sa
+bizarre obstination.</p>
+
+<p>Pendant qu'il marchait, le public se diss&eacute;minait; son malaise et ses
+premi&egrave;res h&eacute;sitations le reprirent. Pendant quelque temps, il suivit de
+tr&egrave;s-pr&egrave;s un groupe de dix ou douze tapageurs; peu &agrave; peu, un &agrave; un, le
+nombre s'&eacute;claircit et se r&eacute;duisit &agrave; trois individus qui rest&egrave;rent
+ensemble, dans une ruelle &eacute;troite, obscure et peu fr&eacute;quent&eacute;e. L'inconnu
+fit une pause, et pendant un moment parut se perdre dans ses r&eacute;flexions;
+puis, avec une agitation tr&egrave;s-marqu&eacute;e, il enfila rapidement une route
+qui nous conduisit &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de la ville, dans des r&eacute;gions bien
+diff&eacute;rentes de celles que nous avions travers&eacute;es jusqu'&agrave; pr&eacute;sent.
+C'&eacute;tait le quartier le plus malsain de Londres, o&ugrave; chaque chose porte
+l'affreuse empreinte de la plus d&eacute;plorable pauvret&eacute; et du vice
+incurable. &Agrave; la lueur accidentelle d'un sombre r&eacute;verb&egrave;re, on apercevait
+des maisons de bois, hautes, antiques, vermoulues, mena&ccedil;ant ruine, et
+dans de si nombreuses et si capricieuses directions qu'&agrave; peine
+pouvait-on deviner au milieu d'elles l'apparence d'un passage. Les pav&eacute;s
+&eacute;taient &eacute;parpill&eacute;s &agrave; l'aventure, repouss&eacute;s de leurs alv&eacute;oles par le
+gazon victorieux. Une horrible salet&eacute; croupissait dans les ruisseaux
+obstru&eacute;s. Toute l'atmosph&egrave;re regorgeait de d&eacute;solation. Cependant, comme
+nous avancions, les bruits de la vie humaine se raviv&egrave;rent clairement et
+par degr&eacute;s; et enfin de vastes bandes d'hommes, les plus inf&acirc;mes parmi
+la populace de Londres, se montr&egrave;rent, oscillantes &ccedil;&agrave; et l&agrave;. Le vieux
+homme sentit de nouveau palpiter ses esprits, comme une lampe qui est
+pr&egrave;s de son agonie. Une fois encore il s'&eacute;lan&ccedil;a en avant d'un pas
+&eacute;lastique. Tout &agrave; coup, nous tourn&acirc;mes un coin; une lumi&egrave;re flamboyante
+&eacute;clata &agrave; notre vue, et nous nous trouv&acirc;mes devant un des &eacute;normes temples
+suburbains de l'Intemp&eacute;rance,&mdash;un des palais du d&eacute;mon Gin.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait presque le point du jour; mais une foule de mis&eacute;rables ivrognes
+se pressaient encore en dedans et en dehors de la fastueuse porte.
+Presque avec un cri de joie, le vieux homme se fraya un passage au
+milieu, reprit sa physionomie primitive, et se mit &agrave; arpenter la cohue
+dans tous les sens, sans but apparent. Toutefois il n'y avait pas
+longtemps qu'il se livrait &agrave; cet exercice, quand un grand mouvement dans
+les portes t&eacute;moigna que l'h&ocirc;te allait les fermer en raison de l'heure.
+Ce que j'observai sur la physionomie du singulier &ecirc;tre que j'&eacute;piais si
+opini&acirc;trement fut quelque chose de plus intense que le d&eacute;sespoir.
+Cependant il n'h&eacute;sita pas dans sa carri&egrave;re, mais, avec une &eacute;nergie
+folle, il revint tout &agrave; coup sur ses pas, au c&oelig;ur du puissant Londres.
+Il courut vite et longtemps, et toujours je le suivais avec un
+effroyable &eacute;tonnement, r&eacute;solu &agrave; ne pas l&acirc;cher une recherche dans
+laquelle j'&eacute;prouvais un int&eacute;r&ecirc;t qui m'absorbait tout entier. Le soleil
+se leva pendant que nous poursuivions notre course, et quand nous e&ucirc;mes
+une fois encore atteint le rendez-vous commercial de la populeuse cit&eacute;,
+la rue de l'H&ocirc;tel D..., celle-ci pr&eacute;sentait un aspect d'activit&eacute; et de
+mouvement humains presque &eacute;gal &agrave; ce que j'avais vu dans la soir&eacute;e
+pr&eacute;c&eacute;dente. Et l&agrave; encore, au milieu de la confusion toujours croissante,
+longtemps je persistai dans ma poursuite de l'inconnu. Mais, comme
+d'ordinaire, il allait et venait, et de la journ&eacute;e enti&egrave;re il ne sortit
+pas du tourbillon de cette rue. Et comme les ombres du second soir
+approchaient, je me sentais bris&eacute; jusqu'&agrave; la mort, et, m'arr&ecirc;tant tout
+droit devant l'homme errant, je le regardai intr&eacute;pidement en face. Il ne
+fit pas attention &agrave; moi, mais reprit sa solennelle promenade, pendant
+que, renon&ccedil;ant &agrave; le poursuivre, je restais absorb&eacute; dans cette
+contemplation.</p>
+
+<p>&mdash;Ce vieux homme,&mdash;me dis-je &agrave; la longue,&mdash;est le type et le g&eacute;nie du
+crime profond. Il refuse d'&ecirc;tre seul. <i>Il est l'homme des foules.</i> Il
+serait vain de le suivre; car je n'apprendrai rien de plus de lui ni de
+ses actions. Le pire c&oelig;ur du monde est un livre plus rebutant que le
+<i>Hortulus animae</i><a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, et peut-&ecirc;tre est-ce une des grandes
+mis&eacute;ricordes de Dieu que <i>es loesst sich nicht lesen</i>,&mdash;qu'il ne se
+laisse pas lire.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LE_COEUR_REVELATEUR" id="LE_COEUR_REVELATEUR"></a><a href="#toc">LE COEUR R&Eacute;V&Eacute;LATEUR</a></h2>
+
+
+<p>Vrai!&mdash;je suis tr&egrave;s-nerveux, &eacute;pouvantablement nerveux,&mdash;je l'ai toujours
+&eacute;t&eacute;; mais pourquoi pr&eacute;tendez-vous que je suis fou? La maladie a aiguis&eacute;
+mes sens,&mdash;elle ne les a pas d&eacute;truits,&mdash;elle ne les a pas &eacute;mouss&eacute;s. Plus
+que tous les autres, j'avais le sens de l'ou&iuml;e tr&egrave;s-fin. J'ai entendu
+toutes choses du ciel et de la terre. J'ai entendu bien des choses de
+l'enfer. Comment donc suis-je fou? Attention! Et observez avec quelle
+sant&eacute;,&mdash;avec quel calme je puis vous raconter toute l'histoire.</p>
+
+<p>Il est impossible de dire comment l'id&eacute;e entra primitivement dans ma
+cervelle; mais, une fois con&ccedil;ue, elle me hanta nuit et jour. D'objet, il
+n'y en avait pas. La passion n'y &eacute;tait pour rien. J'aimais le vieux
+bonhomme. Il ne m'avait jamais fait de mal. Il ne m'avait jamais
+insult&eacute;. De son or je n'avais aucune envie. Je crois que c'&eacute;tait son
+&oelig;il! oui, c'&eacute;tait cela! Un de ses yeux ressemblait &agrave; celui d'un
+vautour,&mdash;un &oelig;il bleu p&acirc;le, avec une taie dessus. Chaque fois que cet
+&oelig;il tombait sur moi, mon sang se gla&ccedil;ait; et ainsi, lentement,&mdash;par
+degr&eacute;s,&mdash;je me mis en t&ecirc;te d'arracher la vie du vieillard, et par ce
+moyen de me d&eacute;livrer de l'&oelig;il &agrave; tout jamais.</p>
+
+<p>Maintenant, voici le hic! Vous me croyez fou. Les fous ne savent rien de
+rien. Mais si vous m'aviez vu! Si vous aviez vu avec quelle sagesse je
+proc&eacute;dai!&mdash;avec quelle pr&eacute;caution&mdash;avec quelle pr&eacute;voyance,&mdash;avec quelle
+dissimulation je me mis &agrave; l'&oelig;uvre! Je ne fus jamais plus aimable pour
+le vieux que pendant la semaine enti&egrave;re qui pr&eacute;c&eacute;da le meurtre. Et,
+chaque nuit, vers minuit, je tournais le loquet de sa porte, et je
+l'ouvrais,&mdash;oh! si doucement! Et alors, quand je l'avais s&ucirc;rement
+entreb&acirc;ill&eacute;e pour ma t&ecirc;te, j'introduisais une lanterne sourde, bien
+ferm&eacute;e, bien ferm&eacute;e, ne laissant filtrer aucune lumi&egrave;re; puis je passais
+la t&ecirc;te. Oh! vous auriez ri de voir avec quelle adresse je passais ma
+t&ecirc;te! Je la mouvais lentement,&mdash;tr&egrave;s, tr&egrave;s-lentement,&mdash;de mani&egrave;re &agrave; ne
+pas troubler le sommeil du vieillard. Il me fallait bien une heure pour
+introduire toute ma t&ecirc;te &agrave; travers l'ouverture, assez avant pour le voir
+couch&eacute; sur son lit. Ah! un fou aurait-il &eacute;t&eacute; aussi prudent?&mdash;Et alors,
+quand ma t&ecirc;te &eacute;tait bien dans la chambre, j'ouvrais la lanterne avec
+pr&eacute;caution,&mdash;oh! avec quelle pr&eacute;caution, avec quelle pr&eacute;caution!&mdash;car la
+charni&egrave;re criait.&mdash;Je l'ouvrais juste pour qu'un filet imperceptible de
+lumi&egrave;re tomb&acirc;t sur l'&oelig;il de vautour. Et cela, je l'ai fait pendant sept
+longues nuits,&mdash;chaque nuit juste &agrave; minuit;&mdash;mais je trouvai toujours
+l'&oelig;il ferm&eacute;;&mdash;et ainsi il me fut impossible d'accomplir l'&oelig;uvre; car
+ce n'&eacute;tait pas le vieux homme qui me vexait, mais son mauvais &oelig;il. Et,
+chaque matin, quand le jour paraissait, j'entrais hardiment dans sa
+chambre, je lui parlais courageusement, l'appelant par son nom d'un ton
+cordial et m'informant comment il avait pass&eacute; la nuit. Ainsi, vous voyez
+qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; un vieillard bien profond, en v&eacute;rit&eacute;, s'il avait soup&ccedil;onn&eacute;
+que, chaque nuit, juste &agrave; minuit, je l'examinais pendant son sommeil.</p>
+
+<p>La huiti&egrave;me nuit, je mis encore plus de pr&eacute;caution &agrave; ouvrir la porte. La
+petite aiguille d'une montre se meut plus vite que ne faisait ma main.
+Jamais, avant cette nuit, je n'avais senti toute l'&eacute;tendue de mes
+facult&eacute;s,&mdash;de ma sagacit&eacute;. Je pouvais &agrave; peine contenir mes sensations de
+triomphe. Penser que j'&eacute;tais l&agrave;, ouvrant la porte, petit &agrave; petit, et
+qu'il ne r&ecirc;vait m&ecirc;me pas de mes actions ou de mes pens&eacute;es secr&egrave;tes! &Agrave;
+cette id&eacute;e, je l&acirc;chai un petit rire; et peut-&ecirc;tre l'entendit-il, car il
+remua soudainement sur son lit comme s'il se r&eacute;veillait. Maintenant,
+vous croyez peut-&ecirc;tre que je me retirai,&mdash;mais non. Sa chambre &eacute;tait
+aussi noire que de la poix, tant les t&eacute;n&egrave;bres &eacute;taient &eacute;paisses,&mdash;car les
+volets &eacute;taient soigneusement ferm&eacute;s, de crainte des voleurs,&mdash;et,
+sachant qu'il ne pouvait pas voir l'entreb&acirc;illement de la porte, je
+continuai &agrave; la pousser davantage, toujours davantage.</p>
+
+<p>J'avais pass&eacute; ma t&ecirc;te, et j'&eacute;tais au moment d'ouvrir la lanterne, quand
+mon pouce glissa sur la fermeture de fer-blanc, et le vieux homme se
+dressa sur son lit, criant:&mdash;Qui est l&agrave;?</p>
+
+<p>Je restai compl&egrave;tement immobile et ne dis rien. Pendant une heure
+enti&egrave;re, je ne remuai pas un muscle, et pendant tout ce temps je ne
+l'entendis pas se recoucher. Il &eacute;tait toujours sur son s&eacute;ant, aux
+&eacute;coutes;&mdash;juste comme j'avais fait pendant des nuits enti&egrave;res, &eacute;coutant
+les horloges-de-mort dans le mur.</p>
+
+<p>Mais voil&agrave; que j'entendis un faible g&eacute;missement, et je reconnus que
+c'&eacute;tait le g&eacute;missement d'une terreur mortelle. Ce n'&eacute;tait pas un
+g&eacute;missement de douleur ou de chagrin;&mdash;oh! non,&mdash;c'&eacute;tait le bruit sourd
+et &eacute;touff&eacute; qui s'&eacute;l&egrave;ve du fond d'une &acirc;me surcharg&eacute;e d'effroi. Je
+connaissais bien ce bruit. Bien des nuits, &agrave; minuit juste, pendant que
+le monde entier dormait, il avait jailli de mon propre sein, creusant
+avec son terrible &eacute;cho les terreurs qui me travaillaient. Je dis que je
+le connaissais bien. Je savais ce qu'&eacute;prouvait le vieux homme, et
+j'avais piti&eacute; de lui, quoique j'eusse le rire dans le c&oelig;ur. Je savais
+qu'il &eacute;tait rest&eacute; &eacute;veill&eacute;, depuis le premier petit bruit, quand il
+s'&eacute;tait retourn&eacute; dans son lit. Ses craintes avaient toujours &eacute;t&eacute;
+grossissant. Il avait t&acirc;ch&eacute; de se persuader qu'elles &eacute;taient sans cause,
+mais il n'avait pas pu. Il s'&eacute;tait dit &agrave; lui-m&ecirc;me:&mdash;Ce n'est rien, que
+le vent dans la chemin&eacute;e;&mdash;ce n'est qu'une souris qui traverse le
+parquet;&mdash;ou: c'est simplement un grillon qui a pouss&eacute; son cri.&mdash;Oui, il
+s'est efforc&eacute; de se fortifier avec ces hypoth&egrave;ses; mais tout cela a &eacute;t&eacute;
+vain. <i>Tout a &eacute;t&eacute; vain</i>, parce que la Mort qui s'approchait avait pass&eacute;
+devant lui avec sa grande ombre noire, et qu'elle avait ainsi envelopp&eacute;
+sa victime. Et c'&eacute;tait l'influence fun&egrave;bre de l'ombre inaper&ccedil;ue qui lui
+faisait sentir,&mdash;quoiqu'il ne v&icirc;t et n'entend&icirc;t rien,&mdash;qui lui faisait
+<i>sentir</i> la pr&eacute;sence de ma t&ecirc;te dans la chambre.</p>
+
+<p>Quand j'eus attendu un long temps tr&egrave;s-patiemment, sans l'entendre se
+recoucher, je me r&eacute;solus &agrave; entrouvrir un peu la lanterne,&mdash;mais si peu,
+si peu que rien. Je l'ouvris donc,&mdash;si furtivement, si furtivement que
+vous ne sauriez imaginer,&mdash;jusqu'&agrave; ce qu'enfin un seul rayon p&acirc;le, comme
+un fil d'araign&eacute;e, s'&eacute;lan&ccedil;&acirc;t de la fente et s'abatt&icirc;t sur l'&oelig;il de
+vautour.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait ouvert,&mdash;tout grand ouvert,&mdash;et j'entrai en fureur aussit&ocirc;t que
+je l'eus regard&eacute;. Je le vis avec une parfaite nettet&eacute;,&mdash;tout entier d'un
+bleu terne et recouvert d'un voile hideux qui gla&ccedil;ait la moelle dans mes
+os; mais je ne pouvais voir que cela de la face ou de la personne du
+vieillard; car j'avais dirig&eacute; le rayon, comme par instinct, pr&eacute;cis&eacute;ment
+sur la place maudite.</p>
+
+<p>Et maintenant, ne vous ai-je pas dit que ce que vous preniez pour de la
+folie n'est qu'une hyperacuit&eacute; des sens?&mdash;Maintenant, je vous le dis, un
+bruit sourd, &eacute;touff&eacute;, fr&eacute;quent vint &agrave; mes oreilles, semblable &agrave; celui
+que fait une montre envelopp&eacute;e dans du coton. Ce <i>son-l&agrave;</i>, je le
+reconnus bien aussi. C'&eacute;tait le battement du c&oelig;ur du vieux. Il accrut
+ma fureur, comme le battement du tambour exasp&egrave;re le courage du soldat.</p>
+
+<p>Mais je me contins encore, et je restai sans bouger. Je respirais &agrave;
+peine. Je tenais la lanterne immobile. Je m'appliquais &agrave; maintenir le
+rayon droit sur l'&oelig;il. En m&ecirc;me temps, la charge infernale du c&oelig;ur
+battait plus fort; elle devenait de plus en plus pr&eacute;cipit&eacute;e, et &agrave; chaque
+instant de plus en plus haute. La terreur du vieillard <i>devait</i> &ecirc;tre
+extr&ecirc;me! Ce battement, dis-je, devenait de plus en plus fort &agrave; chaque
+minute!&mdash;Me suivez-vous bien? Je vous ai dit que j'&eacute;tais nerveux; je le
+suis en effet. Et maintenant, au plein c&oelig;ur de la nuit, parmi le
+silence redoutable de cette vieille maison, un si &eacute;trange bruit jeta en
+moi une terreur irr&eacute;sistible. Pendant quelques minutes encore je me
+contins et restai calme. Mais le battement devenait toujours plus fort,
+toujours plus fort! Je croyais que le c&oelig;ur allait crever. Et voil&agrave;
+qu'une nouvelle angoisse s'empara de moi:&mdash;le bruit pouvait &ecirc;tre entendu
+par un voisin! L'heure du vieillard &eacute;tait venue! Avec un grand hurlement
+j'ouvris brusquement la lanterne et m'&eacute;lan&ccedil;ai dans la chambre. Il ne
+poussa qu'un cri,&mdash;un seul. En un instant, je le pr&eacute;cipitai sur le
+parquet, et je renversai sur lui tout le poids &eacute;crasant du lit. Alors je
+souris avec bonheur voyant ma besogne fort avanc&eacute;e. Mais pendant
+quelques minutes, le c&oelig;ur battit avec un son voil&eacute;. Cela toutefois ne
+me tourmenta pas; on ne pouvait l'entendre &agrave; travers le mur. &Agrave; la
+longue, il cessa. Le vieux &eacute;tait mort. Je relevai le lit, et j'examinai
+le corps. Oui, il &eacute;tait roide, roide mort. Je pla&ccedil;ai ma main sur le
+c&oelig;ur, et l'y maintins plusieurs minutes. Aucune pulsation. Il &eacute;tait
+roide mort. Son &oelig;il d&eacute;sormais ne me tourmenterait plus.</p>
+
+<p>Si vous persistez &agrave; me croire fou, cette croyance s'&eacute;vanouira quand je
+vous d&eacute;crirai les sages pr&eacute;cautions que j'employai pour dissimuler le
+cadavre. La nuit avan&ccedil;ait, et je travaillai vivement, mais en silence.
+Je coupai la t&ecirc;te, puis les bras, puis les jambes.</p>
+
+<p>Puis j'arrachai trois planches du parquet de la chambre, et je d&eacute;posai
+le tout entre les voliges. Puis je repla&ccedil;ai les feuilles si habilement,
+si adroitement, qu'aucun &oelig;il humain&mdash;pas m&ecirc;me <i>le sien</i>!&mdash;n'aurait pu y
+d&eacute;couvrir quelque chose de louche. Il n'y avait rien &agrave; laver,&mdash;pas une
+souillure,&mdash;pas une tache de sang. J'avais &eacute;t&eacute; trop bien avis&eacute; pour
+cela. Un baquet avait tout absorb&eacute;,&mdash;ha! ha!</p>
+
+<p>Quand j'eus fini tous ces travaux, il &eacute;tait quatre heures,&mdash;il faisait
+toujours aussi noir qu'&agrave; minuit. Pendant que le timbre sonnait l'heure,
+on frappa &agrave; la porte de la rue. Je descendis pour ouvrir, avec un c&oelig;ur
+l&eacute;ger,&mdash;car qu'avais-je &agrave; craindre <i>maintenant</i>? Trois hommes entr&egrave;rent
+qui se pr&eacute;sent&egrave;rent, avec une parfaite suavit&eacute;, comme officiers de
+police. Un cri avait &eacute;t&eacute; entendu par un voisin pendant la nuit; cela
+avait &eacute;veill&eacute; le soup&ccedil;on de quelque mauvais coup: une d&eacute;nonciation avait
+&eacute;t&eacute; transmise au bureau de police, et ces messieurs (les officiers)
+avaient &eacute;t&eacute; envoy&eacute;s pour visiter les lieux.</p>
+
+<p>Je souris,&mdash;car qu'avais-je &agrave; craindre? Je souhaitai la bienvenue &agrave; ces
+gentlemen.&mdash;Le cri, dis-je, c'&eacute;tait moi qui l'avais pouss&eacute; dans un r&ecirc;ve.
+Le vieux bonhomme, ajoutai-je, &eacute;tait en voyage dans le pays. Je promenai
+mes visiteurs par toute la maison. Je les invitai &agrave; chercher, &agrave; <i>bien</i>
+chercher. &Agrave; la fin, je les conduisis dans <i>sa</i> chambre. Je leur montrai
+ses tr&eacute;sors, en parfaite s&ucirc;ret&eacute;, parfaitement en ordre. Dans
+l'enthousiasme de ma confiance, j'apportai des si&egrave;ges dans la chambre,
+et les priai de s'y reposer de leur fatigue, tandis que moi-m&ecirc;me, avec
+la folle audace d'un triomphe parfait, j'installai ma propre chaise sur
+l'endroit m&ecirc;me qui recouvrait le corps de la victime.</p>
+
+<p>Les officiers &eacute;taient satisfaits. Mes mani&egrave;res les avaient convaincus.
+Je me sentais singuli&egrave;rement &agrave; l'aise. Ils s'assirent, et ils caus&egrave;rent
+de choses famili&egrave;res auxquelles je r&eacute;pondis gaiement. Mais, au bout de
+peu de temps, je sentis que je devenais p&acirc;le, et je souhaitai leur
+d&eacute;part. Ma t&ecirc;te me faisait mal, et il me semblait que les oreilles me
+tintaient; mais ils restaient toujours assis, et toujours ils causaient.
+Le tintement devint plus distinct;&mdash;il persista et devint encore plus
+distinct; je bavardai plus abondamment pour me d&eacute;barrasser de cette
+sensation; mais elle tint bon et prit un caract&egrave;re tout &agrave; fait
+d&eacute;cid&eacute;,&mdash;tant qu'&agrave; la fin je d&eacute;couvris que le bruit n'&eacute;tait pas dans mes
+oreilles.</p>
+
+<p>Sans doute je devins alors tr&egrave;s-p&acirc;le;&mdash;mais je bavardais encore plus
+couramment et en haussant la voix. Le son augmentait toujours,&mdash;et que
+pouvais-je faire? C'&eacute;tait <i>un bruit sourd, &eacute;touff&eacute;, fr&eacute;quent,
+ressemblant beaucoup &agrave; ce que ferait une montre envelopp&eacute;e dans du
+coton</i>. Je respirai laborieusement,&mdash;les officiels n'entendaient pas
+encore. Je causai plus vite,&mdash;avec plus de v&eacute;h&eacute;mence; mais le bruit
+croissait incessamment.&mdash;Je me levai, et je disputai sur des niaiseries,
+dans un diapason tr&egrave;s-&eacute;lev&eacute; et avec une violente gesticulation; mais le
+bruit montait, montait toujours.&mdash;Pourquoi ne <i>voulaient-ils pas</i> s'en
+aller?&mdash;J'arpentai &ccedil;&agrave; et l&agrave; le plancher lourdement et &agrave; grands pas,
+comme exasp&eacute;r&eacute; par les observations de mes contradicteurs;&mdash;mais le
+bruit croissait r&eacute;guli&egrave;rement. &Ocirc; Dieu! que pouvais-je faire?
+J'&eacute;cumais,&mdash;je battais la campagne&mdash;je jurais! j'agitais la chaise sur
+laquelle j'&eacute;tais assis, et je la faisais crier sur le parquet; mais le
+bruit dominait toujours, et croissait ind&eacute;finiment. Il devenait plus
+fort,&mdash;plus fort!&mdash;toujours plus fort! Et toujours les hommes causaient,
+plaisantaient et souriaient. &Eacute;tait-il possible qu'ils n'entendissent
+pas? Dieu tout-puissant!&mdash;Non, non! Ils entendaient!&mdash;ils
+soup&ccedil;onnaient!&mdash;ils <i>savaient</i>,&mdash;ils se faisaient un amusement de mon
+effroi!&mdash;je le crus, et je le crois encore. Mais n'importe quoi &eacute;tait
+plus tol&eacute;rable que cette d&eacute;rision! Je ne pouvais pas supporter plus
+longtemps ces hypocrites sourires! Je sentis qu'il fallait crier ou
+mourir!&mdash;et maintenant encore, l'entendez-vous?&mdash;&eacute;coutez! plus
+haut!&mdash;plus haut!&mdash;toujours plus haut!&mdash;<i>toujours plus haut!</i></p>
+
+<p>Mis&eacute;rables!&mdash;m'&eacute;criai-je,&mdash;ne dissimulez pas plus longtemps! J'avoue la
+chose!&mdash;arrachez ces planches! c'est l&agrave;! c'est l&agrave;!&mdash;, c'est le battement
+de son affreux c&oelig;ur!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="BERENICE" id="BERENICE"></a><a href="#toc">B&Eacute;R&Eacute;NICE</a></h2>
+
+<p class="r"><i>Dicebant mihi sodales, si sepulchrum amicoe visitarem, curas meas
+aliquaritulum fore levatas.</i><br />
+EBN ZAIAT.</p>
+
+
+<p>Le malheur est divers. La mis&egrave;re sur terre est multiforme. Dominant le
+vaste horizon comme l'arc-en-ciel, ses couleurs sont aussi
+vari&eacute;es,&mdash;aussi distinctes, et toutefois aussi intimement fondues.
+Dominant le vaste horizon comme l'arc-en-ciel! Comment d'un exemple de
+beaut&eacute; ai-je pu tirer un type de laideur? du signe d'alliance et de paix
+une similitude de la douleur? Mais comme, en &eacute;thique, le mal est la
+cons&eacute;quence du bien, de m&ecirc;me, dans la r&eacute;alit&eacute;, c'est de la joie qu'est
+n&eacute; le chagrin; soit que le souvenir du bonheur pass&eacute; fasse l'angoisse
+d'aujourd'hui, soit que les agonies qui <i>sont</i> tirent leur origine des
+extases qui <i>peuvent avoir &eacute;t&eacute;</i>.</p>
+
+<p>J'ai &agrave; raconter une histoire dont l'essence est pleine d'horreur. Je la
+supprimerais volontiers, si elle n'&eacute;tait pas une chronique de sensations
+plut&ocirc;t que de faits.</p>
+
+<p>Mon nom de bapt&ecirc;me est Egaeus; mon nom de famille, je le tairai. Il n'y
+a pas de ch&acirc;teau dans le pays plus charg&eacute; de gloire et d'ann&eacute;es que mon
+m&eacute;lancolique et vieux manoir h&eacute;r&eacute;ditaire. D&egrave;s longtemps on appelait
+notre famille une race de visionnaires; et le fait est que dans
+plusieurs d&eacute;tails frappants,&mdash;dans le caract&egrave;re de notre maison
+seigneuriale,&mdash;dans les fresques du grand salon,&mdash;dans les tapisseries
+des chambres &agrave; coucher,&mdash;dans les ciselures des piliers de la salle
+d'armes,&mdash;mais plus sp&eacute;cialement dans la galerie des vieux
+tableaux,&mdash;dans la physionomie de la biblioth&egrave;que,&mdash;et enfin dans la
+nature toute particuli&egrave;re du contenu de cette biblioth&egrave;que,&mdash;il y a
+surabondamment de quoi justifier cette croyance.</p>
+
+<p>Le souvenir de mes premi&egrave;res ann&eacute;es est li&eacute; intimement &agrave; cette salle et
+&agrave; ses volumes,&mdash;dont je ne dirai plus rien. C'est l&agrave; que mourut ma m&egrave;re.
+C'est l&agrave; que je suis n&eacute;. Mais il serait bien oiseux de dire que je n'ai
+pas v&eacute;cu auparavant,&mdash;que l'&acirc;me n'a pas une existence ant&eacute;rieure. Vous
+le niez?&mdash;ne disputons pas sur cette mati&egrave;re. Je suis convaincu et ne
+cherche point &agrave; convaincre. Il y a d'ailleurs une ressouvenance de
+formes a&eacute;riennes,&mdash;d'yeux intellectuels et parlants,&mdash;de sons m&eacute;lodieux
+mais m&eacute;lancoliques; une ressouvenance qui ne veut pas s'en aller; une
+sorte de m&eacute;moire semblable &agrave; une ombre,&mdash;vague, variable, ind&eacute;finie,
+vacillante; et de cette ombre essentielle il me sera impossible de me
+d&eacute;faire, tant que luira le soleil de ma raison.</p>
+
+<p>C'est dans cette chambre que je suis n&eacute;. &Eacute;mergeant ainsi au milieu de la
+longue nuit qui semblait &ecirc;tre, mais qui n'&eacute;tait pas la non-existence,
+pour tomber tout d'un coup dans un pays f&eacute;erique,&mdash;dans un palais de
+fantaisie,&mdash;dans les &eacute;tranges domaines de la pens&eacute;e et de l'&eacute;rudition
+monastiques,&mdash;il n'est pas singulier que j'aie contempl&eacute; autour de moi
+avec un &oelig;il effray&eacute; et ardent,&mdash;que j'aie d&eacute;pens&eacute; mon enfance dans les
+livres et prodigu&eacute; ma jeunesse en r&ecirc;veries; mais ce qui est
+singulier,&mdash;les ann&eacute;es ayant march&eacute;, et le midi de ma virilit&eacute; m'ayant
+trouv&eacute; vivant encore dans le manoir de mes anc&ecirc;tres,&mdash;ce qui est
+&eacute;trange, c'est cette stagnation qui tomba sur les sources de ma
+vie,&mdash;c'est cette compl&egrave;te interversion qui s'op&eacute;ra dans le caract&egrave;re de
+mes pens&eacute;es les plus ordinaires. Les r&eacute;alit&eacute;s du monde m'affectaient
+comme des visions, et seulement comme des visions, pendant que les id&eacute;es
+folles du pays des songes devenaient en revanche, non la p&acirc;ture de mon
+existence de tous les jours, mais positivement mon unique et enti&egrave;re
+existence elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>B&eacute;r&eacute;nice et moi, nous &eacute;tions cousins, et nous grand&icirc;mes ensemble dans le
+manoir paternel. Mais nous grand&icirc;mes diff&eacute;remment,&mdash;moi, maladif et
+enseveli dans ma m&eacute;lancolie,&mdash;elle, agile, gracieuse et d&eacute;bordante
+d'&eacute;nergie; &agrave; elle, le vagabondage sur la colline,&mdash;&agrave; moi, les &eacute;tudes du
+clo&icirc;tre; moi, vivant dans mon propre c&oelig;ur, et me d&eacute;vouant, corps et
+&acirc;me, &agrave; la plus intense et &agrave; la plus p&eacute;nible m&eacute;ditation,&mdash;elle, errant
+insoucieuse &agrave; travers la vie, sans penser aux ombres de son chemin, ou &agrave;
+la fuite silencieuse des heures au noir plumage. B&eacute;r&eacute;nice!&mdash;J'invoque
+son nom,&mdash;B&eacute;r&eacute;nice!&mdash;et des ruines grises de ma m&eacute;moire se dressent &agrave; ce
+son mille souvenirs tumultueux! Ah! son image est l&agrave; vivante devant moi,
+comme dans les premiers jours de son all&eacute;gresse et de sa joie! Oh,
+magnifique et pourtant fantastique beaut&eacute;! Oh! sylphe parmi les bocages
+d'Arnheim! Oh! na&iuml;ade parmi ses fontaines! Et puis,&mdash;et puis tout est
+myst&egrave;re et terreur, une histoire qui ne veut pas &ecirc;tre racont&eacute;e. Un
+mal,&mdash;un mal fatal s'abattit sur sa constitution comme le simoun; et
+m&ecirc;me pendant que je la contemplais, l'esprit de m&eacute;tamorphose passait sur
+elle et l'enlevait, p&eacute;n&eacute;trant son esprit, ses habitudes, son caract&egrave;re,
+et, de la mani&egrave;re la plus subtile et la plus terrible, perturbant m&ecirc;me
+son identit&eacute;! H&eacute;las! le destructeur venait et s'en allait;&mdash;mais la
+victime,&mdash;la vraie B&eacute;r&eacute;nice,&mdash;qu'est-elle devenue? Je ne connaissais pas
+celle-ci, ou du moins je ne la reconnaissais plus comme B&eacute;r&eacute;nice.</p>
+
+<p>Parmi la nombreuse s&eacute;rie de maladies amen&eacute;es par cette fatale et
+principale attaque, qui op&eacute;ra une si horrible r&eacute;volution dans l'&ecirc;tre
+physique et moral de ma cousine, il faut mentionner, comme la plus
+affligeante et la plus opini&acirc;tre, une esp&egrave;ce d'&eacute;pilepsie qui souvent se
+terminait en catalepsie,&mdash;catalepsie ressemblant parfaitement &agrave; la mort,
+et dont elle se r&eacute;veillait, dans quelques cas, d'une mani&egrave;re tout &agrave; fait
+brusque et soudaine. En m&ecirc;me temps, mon propre mal,&mdash;car on m'a dit que
+je ne pouvais pas l'appeler d'un autre nom,&mdash;mon propre mal grandissait
+rapidement, et, ses sympt&ocirc;mes s'aggravant par un usage immod&eacute;r&eacute; de
+l'opium, il prit finalement le caract&egrave;re d'une monomanie d'une forme
+nouvelle et extraordinaire. D'heure en heure, de minute en minute, il
+gagnait de l'&eacute;nergie, et &agrave; la longue il usurpa sur moi la plus
+singuli&egrave;re et la plus incompr&eacute;hensible domination. Cette monomanie, s'il
+faut que je me serve de ce terme, consistait dans une irritabilit&eacute;
+morbide des facult&eacute;s de l'esprit que la langue philosophique comprend
+dans le mot: facult&eacute;s d'attention. Il est plus que probable que je ne
+suis pas compris; mais je crains, en v&eacute;rit&eacute;, qu'il ne me soit absolument
+impossible de donner au commun des lecteurs une id&eacute;e exacte de cette
+nerveuse <i>intensit&eacute; d'int&eacute;r&ecirc;t</i> avec laquelle, dans mon cas, la facult&eacute;
+m&eacute;ditative,&mdash;pour &eacute;viter la langue technique,&mdash;s'appliquait et se
+plongeait dans la contemplation des objets les plus vulgaires du monde.</p>
+
+<p>R&eacute;fl&eacute;chir infatigablement de longues heures, l'attention riv&eacute;e &agrave; quelque
+citation pu&eacute;rile sur la marge ou dans le texte d'un livre,&mdash;rester
+absorb&eacute;, la plus grande partie d'une journ&eacute;e d'&eacute;t&eacute;, dans une ombre
+bizarre s'allongeant obliquement sur la tapisserie ou sur le
+plancher,&mdash;m'oublier une nuit enti&egrave;re &agrave; surveiller la flamme droite
+d'une lampe ou les braises du foyer,&mdash;r&ecirc;ver des jours entiers sur le
+parfum d'une fleur,&mdash;r&eacute;p&eacute;ter, d'une mani&egrave;re monotone, quelque mot
+vulgaire, jusqu'&agrave; ce que le son, &agrave; force d'&ecirc;tre r&eacute;p&eacute;t&eacute;, cess&acirc;t de
+pr&eacute;senter &agrave; l'esprit une id&eacute;e quelconque,&mdash;perdre tout sentiment de
+mouvement ou d'existence physique dans un repos absolu obstin&eacute;ment
+prolong&eacute;,&mdash;telles &eacute;taient quelques-unes des plus communes et des moins
+pernicieuses aberrations de mes facult&eacute;s mentales, aberrations qui sans
+doute ne sont pas absolument sans exemple, mais qui d&eacute;fient certainement
+toute explication et toute analyse.</p>
+
+<p>Encore, je veux &ecirc;tre bien compris. L'anormale, intense et morbide
+attention ainsi excit&eacute;e par des objets frivoles en eux-m&ecirc;mes est d'une
+nature qui ne doit pas &ecirc;tre confondue avec ce penchant &agrave; la r&ecirc;verie
+commun &agrave; toute l'humanit&eacute;, et auquel se livrent surtout les personnes
+d'une imagination ardente. Non-seulement elle n'&eacute;tait pas, comme on
+pourrait le supposer d'abord, un terme excessif et une exag&eacute;ration de ce
+penchant, mais encore elle en &eacute;tait originairement et essentiellement
+distincte. Dans l'un de ces cas, le r&ecirc;veur, l'homme imaginatif, &eacute;tant
+int&eacute;ress&eacute; par un objet g&eacute;n&eacute;ralement non frivole, perd peu &agrave; peu son
+objet de vue &agrave; travers une immensit&eacute; de d&eacute;ductions et de suggestions qui
+en jaillit, si bien qu'&agrave; la fin d'une de ces songeries <i>souvent remplies
+de volupt&eacute;</i> il trouve l'<i>incitamentum</i>, ou cause premi&egrave;re de ses
+r&eacute;flexions, enti&egrave;rement &eacute;vanoui et oubli&eacute;. Dans mon cas, le point de
+d&eacute;part &eacute;tait <i>invariablement frivole</i>, quoique rev&ecirc;tant, &agrave; travers le
+milieu de ma vision maladive, une importance imaginaire et de
+r&eacute;fraction. Je faisais peu de d&eacute;ductions,&mdash;si toutefois j'en faisais; et
+dans ce cas elles retournaient opini&acirc;trement &agrave; l'objet principe comme &agrave;
+un centre. Les m&eacute;ditations n'&eacute;taient <i>jamais</i> agr&eacute;ables; et, &agrave; la fin de
+la r&ecirc;verie, la cause premi&egrave;re, bien loin d'&ecirc;tre hors de vue, avait
+atteint cet int&eacute;r&ecirc;t surnaturellement exag&eacute;r&eacute; qui &eacute;tait le trait dominant
+de mon mal. En un mot, la facult&eacute; de l'esprit plus particuli&egrave;rement
+excit&eacute;e en moi &eacute;tait, comme je l'ai dit, la facult&eacute; de l'attention,
+tandis que, chez le r&ecirc;veur ordinaire, c'est celle de la m&eacute;ditation.</p>
+
+<p>Mes livres, &agrave; cette &eacute;poque, s'ils ne servaient pas positivement &agrave;
+irriter le mal, participaient largement, on doit le comprendre, par leur
+nature imaginative et irrationnelle, des qualit&eacute;s caract&eacute;ristiques du
+mal lui-m&ecirc;me. Je me rappelle fort bien, entre autres, le trait&eacute; du noble
+italien Coelius Secundus Curio, <i>De Amplitudine Beati Regni Dei</i>; le
+grand ouvrage de saint Augustin, <i>la Cit&eacute; de Dieu</i>, et le <i>De Carne
+Christi</i>, de Tertullien, de qui l'inintelligible pens&eacute;e:&mdash;<i>Mortuus est
+Dei Filius; credibile est quia ineptum est; et sepultus resurrexit;
+certum est quia impossibile est</i>,&mdash;absorba exclusivement tout mon temps,
+pendant plusieurs semaines d'une laborieuse et infructueuse
+investigation.</p>
+
+<p>On jugera sans doute que, d&eacute;rang&eacute;e de son &eacute;quilibre par des choses
+insignifiantes, ma raison avait quelque ressemblance avec cette roche
+marine dont parle Ptol&eacute;m&eacute;e H&eacute;phestion, qui r&eacute;sistait immuablement &agrave;
+toutes les attaques des hommes et &agrave; la fureur plus terrible des eaux et
+des vents, et qui tremblait seulement au toucher de la fleur nomm&eacute;e
+asphod&egrave;le. &Agrave; un penseur inattentif il para&icirc;tra tout simple et hors de
+doute que la terrible alt&eacute;ration produite dans la condition <i>morale</i> de
+B&eacute;r&eacute;nice par sa d&eacute;plorable maladie d&ucirc;t me fournir maint sujet d'exercer
+cette intense et anormale m&eacute;ditation dont j'ai eu quelque peine &agrave;
+expliquer la nature. Eh bien! il n'en &eacute;tait absolument rien. Dans les
+intervalles lucides de mon infirmit&eacute;, son malheur me causait, il est
+vrai, du chagrin; cette ruine totale de sa belle et douce vie me
+touchait profond&eacute;ment le c&oelig;ur; je m&eacute;ditais fr&eacute;quemment et am&egrave;rement sur
+les voies myst&eacute;rieuses et &eacute;tonnantes par lesquelles une si &eacute;trange et si
+soudaine r&eacute;volution avait pu se produire. Mais ces r&eacute;flexions ne
+participaient pas de l'idiosyncrasie de mon mal, et &eacute;taient telles
+qu'elles se seraient offertes dans des circonstances analogues &agrave; la
+masse ordinaire des hommes. Quant &agrave; ma maladie, fid&egrave;le &agrave; son caract&egrave;re
+propre, elle se faisait une p&acirc;ture des changements moins importants,
+mais plus saisissants, qui se manifestaient dans le syst&egrave;me <i>physique</i>
+de B&eacute;r&eacute;nice,&mdash;dans la singuli&egrave;re et effrayante distorsion de son
+identit&eacute; personnelle.</p>
+
+<p>Dans les jours les plus brillants de son incomparable beaut&eacute;,
+tr&egrave;s-s&ucirc;rement je ne l'avais jamais aim&eacute;e. Dans l'&eacute;trange anomalie de mon
+existence, les sentiments ne me sont <i>jamais</i> venus du c&oelig;ur, et mes
+passions sont <i>toujours</i> venues de l'esprit. &Agrave; travers les blancheurs du
+cr&eacute;puscule,&mdash;&agrave; midi, parmi les ombres treilliss&eacute;es de la for&ecirc;t,&mdash;et la
+nuit dans le silence de ma biblioth&egrave;que,&mdash;elle avait travers&eacute; mes yeux,
+et je l'avais vue,&mdash;non comme la B&eacute;r&eacute;nice vivante et respirante, mais
+comme la B&eacute;r&eacute;nice d'un songe; non comme un &ecirc;tre de la terre, un &ecirc;tre
+charnel, mais comme l'abstraction d'un tel &ecirc;tre; non comme une chose &agrave;
+admirer, mais &agrave; analyser; non comme un objet d'amour, mais comme le
+th&egrave;me d'une m&eacute;ditation aussi abstruse qu'irr&eacute;guli&egrave;re. Et
+<i>maintenant</i>,&mdash;maintenant je frissonnais en sa pr&eacute;sence, je p&acirc;lissais &agrave;
+son approche; cependant, tout en me lamentant am&egrave;rement sur sa
+d&eacute;plorable condition de d&eacute;ch&eacute;ance, je me rappelai qu'elle m'avait
+longtemps aim&eacute;, et dans un mauvais moment je lui parlai de mariage.</p>
+
+<p>Enfin l'&eacute;poque fix&eacute;e pour nos noces approchait, quand, dans une
+apr&egrave;s-midi d'hiver,&mdash;dans une de ces journ&eacute;es intempestivement chaudes,
+calmes et brumeuses, qui sont les nourrices de la belle Halcyone,&mdash;je
+m'assis, me croyant seul, dans le cabinet de la biblioth&egrave;que. Mais en
+levant les yeux, je vis B&eacute;r&eacute;nice debout devant moi.</p>
+
+<p>Fut-ce mon imagination surexcit&eacute;e,&mdash;ou l'influence brumeuse de
+l'atmosph&egrave;re,&mdash;ou le cr&eacute;puscule incertain de la chambre,&mdash;ou le v&ecirc;tement
+obscur qui enveloppait sa taille,&mdash;qui lui pr&ecirc;ta ce contour si tremblant
+et si ind&eacute;fini? Je ne pourrais le dire. Peut-&ecirc;tre avait-elle grandi
+depuis sa maladie. Elle ne dit pas un mot; et moi, pour rien au monde,
+je n'aurais prononc&eacute; une syllabe. Un frisson de glace parcourut mon
+corps; une sensation d'insupportable angoisse m'oppressait; une
+d&eacute;vorante curiosit&eacute; p&eacute;n&eacute;trait mon &acirc;me; et, me renversant dans le
+fauteuil, je restai quelque temps sans souffle et sans mouvement, les
+yeux clou&eacute;s sur sa personne. H&eacute;las! son amaigrissement &eacute;tait excessif,
+et pas un vestige de l'&ecirc;tre primitif n'avait surv&eacute;cu et ne s'&eacute;tait
+r&eacute;fugi&eacute; dans un seul contour. &Agrave; la fin, mes regards tomb&egrave;rent ardemment
+sur sa figure.</p>
+
+<p>Le front &eacute;tait haut, tr&egrave;s-p&acirc;le, et singuli&egrave;rement placide; et les
+cheveux, autrefois d'un noir de jais, le recouvraient en partie, et
+ombrageaient les tempes creuses d'innombrables boucles, actuellement
+d'un blond ardent, dont le caract&egrave;re fantastique jurait cruellement avec
+la m&eacute;lancolie dominante de sa physionomie. Les yeux &eacute;taient sans vie et
+sans &eacute;clat, en apparence sans pupilles, et involontairement je d&eacute;tournai
+ma vue de leur fixit&eacute; vitreuse pour contempler les l&egrave;vres amincies et
+recroquevill&eacute;es. Elles s'ouvrirent, et dans un sourire singuli&egrave;rement
+significatif <i>les dents</i> de la nouvelle B&eacute;r&eacute;nice se r&eacute;v&eacute;l&egrave;rent lentement
+&agrave; ma vue. Pl&ucirc;t &agrave; Dieu que je ne les eusse jamais regard&eacute;es, ou que, les
+ayant regard&eacute;es, je fusse mort!</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<p>Une porte en se fermant me troubla, et, levant les yeux, je vis que ma
+cousine avait quitt&eacute; la chambre. Mais la chambre d&eacute;rang&eacute;e de mon
+cerveau, le <i>spectre</i> blanc et terrible de ses dents ne l'avait pas
+quitt&eacute;e et n'en voulait pas sortir. Pas une piq&ucirc;re sur leur
+surface,&mdash;pas une nuance dans leur &eacute;mail,&mdash;pas une pointe sur leurs
+ar&ecirc;tes que ce passager sourire n'ait suffi &agrave; imprimer dans ma m&eacute;moire!
+Je les vis <i>m&ecirc;me alors</i> plus distinctement que je ne les avais vues
+<i>tout &agrave; l'heure</i>.&mdash;Les dents!&mdash;les dents!&mdash;Elles &eacute;taient l&agrave;,&mdash;et puis
+l&agrave;,&mdash;et partout,&mdash;visibles, palpables devant moi; longues, &eacute;troites et
+excessivement blanches, avec les l&egrave;vres p&acirc;les se tordant autour,
+affreusement distendues comme elles &eacute;taient nagu&egrave;re. Alors arriva la
+pleine furie de ma monomanie, et je luttai en vain contre son
+irr&eacute;sistible et &eacute;trange influence. Dans le nombre infini des objets du
+monde ext&eacute;rieur, je n'avais de pens&eacute;es que pour les dents. J'&eacute;prouvais &agrave;
+leur endroit un d&eacute;sir fr&eacute;n&eacute;tique. Tous les autres sujets, tous les
+int&eacute;r&ecirc;ts divers furent absorb&eacute;s dans cette unique contemplation.
+Elles&mdash;elles seules,&mdash;&eacute;taient pr&eacute;sentes &agrave; l'&oelig;il de mon esprit, et leur
+individualit&eacute; exclusive devint l'essence de ma vie intellectuelle. Je
+les regardais dans tous les jours. Je les tournais dans tous les sens.
+J'&eacute;tudiais leur caract&egrave;re. J'observais leurs marques particuli&egrave;res. Je
+m&eacute;ditais sur leur conformation. Je r&eacute;fl&eacute;chissais &agrave; l'alt&eacute;ration de leur
+nature. Je frissonnais en leur attribuant dans mon imagination une
+facult&eacute; de sensation et de sentiment, et m&ecirc;me, sans le secours des
+l&egrave;vres, une puissance d'expression morale. On a fort bien dit de
+mademoiselle Sall&eacute; que <i>tous ses pas &eacute;taient des sentiments</i>, et de
+B&eacute;r&eacute;nice je croyais plus s&eacute;rieusement que <i>toutes les dents &eacute;taient des
+id&eacute;es. Des id&eacute;es!</i>&mdash;ah! voil&agrave; la pens&eacute;e absurde qui m'a perdu! <i>Des
+id&eacute;es!</i>&mdash;ah! <i>voil&agrave; donc pourquoi</i> je les convoitais si follement! Je
+sentais que leur possession pouvait seule me rendre la paix et r&eacute;tablir
+ma raison.</p>
+
+<p>Et le soir descendit ainsi sur moi,&mdash;et les t&eacute;n&egrave;bres vinrent,
+s'install&egrave;rent, et puis s'en all&egrave;rent,&mdash;et un jour nouveau parut,&mdash;et
+les brumes d'une seconde nuit s'amoncel&egrave;rent autour de moi,&mdash;et toujours
+je restais immobile dans cette chambre solitaire,&mdash;toujours assis,
+toujours enseveli dans ma m&eacute;ditation,&mdash;et toujours le <i>fant&ocirc;me</i> des
+dents maintenait son influence terrible, au point qu'avec la plus
+vivante et la plus hideuse nettet&eacute; il flottait &ccedil;&agrave; et l&agrave; &agrave; travers la
+lumi&egrave;re et les ombres changeantes de la chambre. Enfin, au milieu de mes
+r&ecirc;ves, &eacute;clata un grand cri d'horreur et d'&eacute;pouvante, auquel succ&eacute;da,
+apr&egrave;s une pause, un bruit de voix d&eacute;sol&eacute;es, entrecoup&eacute;es par de sourds
+g&eacute;missements de douleur ou de deuil. Je me levai, et, ouvrant une des
+portes de la biblioth&egrave;que, je trouvai dans l'antichambre une domestique
+tout en larmes, qui me dit que B&eacute;r&eacute;nice n'existait plus! Elle avait &eacute;t&eacute;
+prise d'&eacute;pilepsie dans la matin&eacute;e; et maintenant, &agrave; la tomb&eacute;e de la
+nuit, la fosse attendait sa future habitante, et tous les pr&eacute;paratifs de
+l'ensevelissement &eacute;taient termin&eacute;s.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le c&oelig;ur plein d'angoisse, et oppress&eacute; par la crainte, je me dirigeai
+avec r&eacute;pugnance vers la chambre &agrave; coucher de la d&eacute;funte. La chambre
+&eacute;tait vaste et tr&egrave;s-sombre, et &agrave; chaque pas je me heurtais contre les
+pr&eacute;paratifs de la s&eacute;pulture. Les rideaux du lit, me dit un domestique,
+&eacute;taient ferm&eacute;s sur la bi&egrave;re, et dans cette bi&egrave;re, ajouta-t-il &agrave; voix
+basse, gisait tout ce qui restait de B&eacute;r&eacute;nice.</p>
+
+<p>Qui donc me demanda si je ne voulais pas voir le corps?&mdash;Je ne vis
+remuer les l&egrave;vres de personne; cependant la question avait &eacute;t&eacute; bien
+faite, et l'&eacute;cho des derni&egrave;res syllabes tra&icirc;nait encore dans la chambre.
+Il &eacute;tait impossible de refuser, et, avec un sentiment d'oppression, je
+me tra&icirc;nai &agrave; c&ocirc;t&eacute; du lit. Je soulevai doucement les sombres draperies
+des courtines; mais, en les laissant retomber, elles descendirent sur
+mes &eacute;paules, et, me s&eacute;parant du monde vivant, elles m'enferm&egrave;rent dans
+la plus &eacute;troite communion avec la d&eacute;funte.</p>
+
+<p>Toute l'atmosph&egrave;re de la chambre sentait la mort; mais l'air particulier
+de la bi&egrave;re me faisait mal, et je m'imaginais qu'une odeur d&eacute;l&eacute;t&egrave;re
+s'exhalait d&eacute;j&agrave; du cadavre. J'aurais donn&eacute; des mondes pour &eacute;chapper,
+pour fuir la pernicieuse influence de la mortalit&eacute;, pour respirer une
+fois encore l'air pur des cieux &eacute;ternels. Mais je n'avais plus la
+puissance de bouger, mes genoux vacillaient sous moi, et j'avais pris
+racine dans le sol, regardant fixement le cadavre rigide &eacute;tendu tout de
+son long dans la bi&egrave;re ouverte.</p>
+
+<p>Dieu du ciel! est-ce possible? Mon cerveau s'est-il &eacute;gar&eacute;? ou le doigt
+de la d&eacute;funte a-t-il remu&eacute; dans la toile blanche qui l'enfermait?
+Frissonnant d'une inexprimable crainte, je levai lentement les yeux pour
+voir la physionomie du cadavre. On avait mis un bandeau autour des
+m&acirc;choires; mais, je ne sais comment, il s'&eacute;tait d&eacute;nou&eacute;. Les l&egrave;vres
+livides se tordaient en une esp&egrave;ce de sourire, et &agrave; travers leur cadre
+m&eacute;lancolique les dents de B&eacute;r&eacute;nice, blanches, luisantes, terribles, me
+<i>regardaient</i> encore avec une trop vivante r&eacute;alit&eacute;. Je m'arrachai
+convulsivement du lit, et, sans prononcer un mot, je m'&eacute;lan&ccedil;ai comme un
+maniaque hors de cette chambre de myst&egrave;re, d'horreur et de mort.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<p>Je me retrouvai dans la biblioth&egrave;que; j'&eacute;tais assis, j'&eacute;tais seul. Il me
+semblait que je sortais d'un r&ecirc;ve confus et agit&eacute;. Je m'aper&ccedil;us qu'il
+&eacute;tait minuit, et j'avais bien pris mes pr&eacute;cautions pour que B&eacute;r&eacute;nice f&ucirc;t
+enterr&eacute;e apr&egrave;s le coucher du soleil; mais je n'ai pas gard&eacute; une
+intelligence bien positive ni bien d&eacute;finie de ce qui s'est pass&eacute; durant
+ce lugubre intervalle. Cependant ma m&eacute;moire &eacute;tait pleine
+d'horreur,&mdash;horreur d'autant plus horrible qu'elle &eacute;tait plus
+vague,&mdash;d'une terreur que son ambigu&iuml;t&eacute; rendait plus terrible. C'&eacute;tait
+comme une page effrayante du registre de mon existence, &eacute;crite tout
+enti&egrave;re avec des souvenirs obscurs, hideux et inintelligibles. Je
+m'effor&ccedil;ai de les d&eacute;chiffrer, mais en vain. De temps &agrave; autre, cependant,
+semblable &agrave; l'&acirc;me d'un son envol&eacute;, un cri gr&ecirc;le et per&ccedil;ant,&mdash;une voix de
+femme,&mdash;semblait tinter dans mes oreilles. J'avais accompli quelque
+chose;&mdash;mais qu'&eacute;tait-ce donc? Je m'adressais &agrave; moi-m&ecirc;me la question &agrave;
+haute voix, et les &eacute;chos de la chambre me chuchotaient en mani&egrave;re de
+r&eacute;ponse:&mdash;<i>Qu'&eacute;tait-ce donc?</i></p>
+
+<p>Sur la table, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi, br&ucirc;lait une lampe, et aupr&egrave;s &eacute;tait une
+petite bo&icirc;te d'&eacute;b&egrave;ne. Ce n'&eacute;tait pas une bo&icirc;te d'un style remarquable,
+et je l'avais d&eacute;j&agrave; vue fr&eacute;quemment, car elle appartenait au m&eacute;decin de
+la famille; mais comment &eacute;tait-elle venue <i>l&agrave;</i>, sur ma table, et
+pourquoi frissonnai-je en la regardant? C'&eacute;taient l&agrave; des choses qui ne
+valaient pas la peine d'y prendre garde; mais mes yeux tomb&egrave;rent &agrave; la
+fin sur les pages ouvertes d'un livre, et sur une phrase soulign&eacute;e.
+C'&eacute;taient les mots singuliers, mais fort simples, du po&euml;te Ebn Zaiat:
+<i>Dicebant mihi sodales, si sepulchrum amicae visitarem, curas meas
+aliquantulum fore levatas.</i>&mdash;D'o&ugrave; vient donc qu'en les lisant mes
+cheveux se dress&egrave;rent sur ma t&ecirc;te et que mon sang se gla&ccedil;a dans mes
+veines?</p>
+
+<p>On frappa un l&eacute;ger coup &agrave; la porte de la biblioth&egrave;que, et, p&acirc;le comme un
+habitant de la tombe, un domestique entra sur la pointe du pied. Ses
+regards &eacute;taient &eacute;gar&eacute;s par la terreur, et il me parla d'une voix
+tr&egrave;s-basse, tremblante, &eacute;trangl&eacute;e. Que me dit-il?&mdash;J'entendis quelques
+phrases par-ci par-l&agrave;. Il me raconta, ce me semble, qu'un cri effroyable
+avait troubl&eacute; le silence de la nuit,&mdash;que tous les domestiques s'&eacute;taient
+r&eacute;unis,&mdash;qu'on avait cherch&eacute; dans la direction du son,&mdash;et enfin sa voix
+basse devint distincte &agrave; faire fr&eacute;mir quand il me parla d'une violation
+de s&eacute;pulture,&mdash;d'un corps d&eacute;figur&eacute;, d&eacute;pouill&eacute; de son linceul, mais
+respirant encore,&mdash;palpitant encore,&mdash;<i>encore vivant</i>!</p>
+
+<p>Il regarda mes v&ecirc;tements; ils &eacute;taient grumeleux de boue et de sang. Sans
+dire un mot, il me prit doucement par la main; elle portait des
+stigmates d'ongles humains. Il dirigea mon attention vers un objet plac&eacute;
+contre le mur. Je le regardai quelques minutes: c'&eacute;tait une b&ecirc;che. Avec
+un cri je me jetai sur la table et me saisis de la bo&icirc;te d'&eacute;b&egrave;ne. Mais
+je n'eus pas la force de l'ouvrir; et, dans mon tremblement, elle
+m'&eacute;chappa des mains, tomba lourdement et se brisa en morceaux; et il
+s'en &eacute;chappa, roulant avec un vacarme de ferraille, quelques instruments
+de chirurgie dentaire, et avec eux trente-deux petites choses blanches,
+semblables &agrave; de l'ivoire, qui s'&eacute;parpill&egrave;rent &ccedil;&agrave; et l&agrave; sur le plancher.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LA_CHUTE_DE_LA_MAISON_USHER" id="LA_CHUTE_DE_LA_MAISON_USHER"></a><a href="#toc">LA CHUTE DE LA MAISON USHER</a></h2>
+
+<p class="r">Son c&oelig;ur est un luth suspendu;
+Sit&ocirc;t qu'on le touche, il r&eacute;sonne.<br />
+DE B&Eacute;RANGER.</p>
+
+
+<p>Pendant toute une journ&eacute;e d'automne, journ&eacute;e fuligineuse, sombre et
+muette, o&ugrave; les nuages pesaient lourds et bas dans le ciel, j'avais
+travers&eacute; seul et &agrave; cheval une &eacute;tendue de pays singuli&egrave;rement lugubre, et
+enfin, comme les ombres du soir approchaient, je me trouvai en vue de la
+m&eacute;lancolique Maison Usher. Je ne sais comment cela se fit,&mdash;mais, au
+premier coup d'&oelig;il que je jetai sur le b&acirc;timent, un sentiment
+d'insupportable tristesse p&eacute;n&eacute;tra mon &acirc;me. Je dis insupportable, car
+cette tristesse n'&eacute;tait nullement temp&eacute;r&eacute;e par une parcelle de ce
+sentiment dont l'essence po&eacute;tique fait presque une volupt&eacute;, et dont
+l'&acirc;me est g&eacute;n&eacute;ralement saisie en face des images naturelles les plus
+sombres de la d&eacute;solation et de la terreur. Je regardais le tableau plac&eacute;
+devant moi, et, rien qu'&agrave; voir la maison et la perspective
+caract&eacute;ristique de ce domaine,&mdash;les murs qui avaient froid,&mdash;les
+fen&ecirc;tres semblables &agrave; des yeux distraits,&mdash;quelques bouquets de joncs
+vigoureux,&mdash;quelques troncs d'arbres blancs et d&eacute;p&eacute;ris,&mdash;j'&eacute;prouvais cet
+entier affaissement d'&acirc;me qui, parmi les sensations terrestres, ne peut
+se mieux comparer qu'&agrave; l'arri&egrave;re-r&ecirc;verie du mangeur d'opium,&mdash;&agrave; son
+navrant retour &agrave; la vie journali&egrave;re,&mdash;&agrave; l'horrible et lente retraite du
+voile. C'&eacute;tait une glace au c&oelig;ur, un abattement, un malaise,&mdash;une
+irr&eacute;m&eacute;diable tristesse de pens&eacute;e qu'aucun aiguillon de l'imagination ne
+pouvait raviver ni pousser au grand. Qu'&eacute;tait donc,&mdash;je m'arr&ecirc;tai pour y
+penser,&mdash;qu'&eacute;tait donc ce je ne sais quoi qui m'&eacute;nervait ainsi en
+contemplant la Maison Usher? C'&eacute;tait un myst&egrave;re tout &agrave; fait insoluble,
+et je ne pouvais pas lutter contre les pens&eacute;es t&eacute;n&eacute;breuses qui
+s'amoncelaient sur moi pendant que j'y r&eacute;fl&eacute;chissais. Je fus forc&eacute; de me
+rejeter dans cette conclusion peu satisfaisante, qu'il existe des
+combinaisons d'objets naturels tr&egrave;s-simples qui ont la puissance de nous
+affecter de cette sorte, et que l'analyse de cette puissance g&icirc;t dans
+des consid&eacute;rations o&ugrave; nous perdrions pied. Il &eacute;tait possible,
+pensais-je, qu'une simple diff&eacute;rence dans l'arrangement des mat&eacute;riaux de
+la d&eacute;coration, des d&eacute;tails du tableau, suff&icirc;t pour modifier, pour
+annihiler peut-&ecirc;tre cette puissance d'impression douloureuse; et,
+agissant d'apr&egrave;s cette id&eacute;e, je conduisis mon cheval vers le bord
+escarp&eacute; d'un noir et lugubre &eacute;tang, qui, miroir immobile, s'&eacute;talait
+devant le b&acirc;timent; et je regardai&mdash;mais avec un frisson plus p&eacute;n&eacute;trant
+encore que la premi&egrave;re fois&mdash;les images r&eacute;percut&eacute;es et renvers&eacute;es des
+joncs gris&acirc;tres, des troncs d'arbres sinistres, et des fen&ecirc;tres
+semblables &agrave; des yeux sans pens&eacute;e.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait n&eacute;anmoins dans cet habitacle de m&eacute;lancolie que je me proposais
+de s&eacute;journer pendant quelques semaines. Son propri&eacute;taire, Roderick
+Usher, avait &eacute;t&eacute; l'un de mes bons camarades d'enfance; mais plusieurs
+ann&eacute;es s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;es depuis notre derni&egrave;re entrevue. Une lettre
+cependant m'&eacute;tait parvenue r&eacute;cemment dans une partie lointaine du
+pays,&mdash;une lettre de lui,&mdash;dont la tournure follement pressante
+n'admettait pas d'autre r&eacute;ponse que ma pr&eacute;sence m&ecirc;me. L'&eacute;criture portait
+la trace d'une agitation nerveuse. L'auteur de cette lettre me parlait
+d'une maladie physique aigu&euml;,&mdash;d'une affection mentale qui
+l'oppressait,&mdash;et d'un ardent d&eacute;sir de me voir, comme &eacute;tant son meilleur
+et v&eacute;ritablement son seul ami,&mdash;esp&eacute;rant trouver dans la joie de ma
+soci&eacute;t&eacute; quelque soulagement &agrave; son mal. C'&eacute;tait le ton dans lequel toutes
+ces choses et bien d'autres encore &eacute;taient dites,&mdash;c'&eacute;tait cette
+ouverture d'un c&oelig;ur suppliant, qui ne me permettaient pas l'h&eacute;sitation;
+en cons&eacute;quence, j'ob&eacute;is imm&eacute;diatement &agrave; ce que je consid&eacute;rais toutefois
+comme une invitation des plus singuli&egrave;res.</p>
+
+<p>Quoique dans notre enfance nous eussions &eacute;t&eacute; camarades intimes, en
+r&eacute;alit&eacute;, je ne savais pourtant que fort peu de chose de mon ami. Une
+r&eacute;serve excessive avait toujours &eacute;t&eacute; dans ses habitudes. Je savais
+toutefois qu'il appartenait &agrave; une famille tr&egrave;s-ancienne qui s'&eacute;tait
+distingu&eacute;e depuis un temps imm&eacute;morial par une sensibilit&eacute; particuli&egrave;re
+de temp&eacute;rament. Cette sensibilit&eacute; s'&eacute;tait d&eacute;ploy&eacute;e, &agrave; travers les &acirc;ges,
+dans de nombreux ouvrages d'un art sup&eacute;rieur et s'&eacute;tait manifest&eacute;e, de
+vieille date, par les actes r&eacute;p&eacute;t&eacute;s d'une charit&eacute; aussi large que
+discr&egrave;te, ainsi que par un amour passionn&eacute; pour les difficult&eacute;s plut&ocirc;t
+peut-&ecirc;tre que pour les beaut&eacute;s orthodoxes, toujours si facilement
+reconnaissables, de la science musicale. J'avais appris aussi ce fait
+tr&egrave;s-remarquable que la souche de la race d'Usher, si glorieusement
+ancienne qu'elle f&ucirc;t, n'avait jamais, &agrave; aucune &eacute;poque, pouss&eacute; de branche
+durable; en d'autres termes, que la famille enti&egrave;re ne s'&eacute;tait perp&eacute;tu&eacute;e
+qu'en ligne directe, &agrave; quelques exceptions pr&egrave;s, tr&egrave;s-insignifiantes et
+tr&egrave;s-passag&egrave;res. C'&eacute;tait cette absence,&mdash;pensai-je, tout en r&ecirc;vant au
+parfait accord entre le caract&egrave;re des lieux et le caract&egrave;re proverbial
+de la race, et en r&eacute;fl&eacute;chissant &agrave; l'influence que dans une longue suite
+de si&egrave;cles l'un pouvait avoir exerc&eacute;e sur l'autre,&mdash;c'&eacute;tait peut-&ecirc;tre
+cette absence de branche collat&eacute;rale et de transmission constante de
+p&egrave;re en fils du patrimoine et du nom qui avaient &agrave; la longue si bien
+identifi&eacute; les deux, que le nom primitif du domaine s'&eacute;tait fondu dans la
+bizarre et &eacute;quivoque appellation de <i>Maison Usher</i>,&mdash;appellation usit&eacute;e
+parmi les paysans, et qui semblait, dans leur esprit, enfermer la
+famille et l'habitation de famille.</p>
+
+<p>J'ai dit que le seul effet de mon exp&eacute;rience quelque peu
+pu&eacute;rile,&mdash;c'est-&agrave;-dire d'avoir regard&eacute; dans l'&eacute;tang,&mdash;avait &eacute;t&eacute; de
+rendre plus profonde ma premi&egrave;re et si singuli&egrave;re impression. Je ne dois
+pas douter que la conscience de ma superstition croissante&mdash;pourquoi ne
+la d&eacute;finirais-je pas ainsi?&mdash;n'ait principalement contribu&eacute; &agrave; acc&eacute;l&eacute;rer
+cet accroissement. Telle est, je le savais de vieille date, la loi
+paradoxale de tous les sentiments qui ont la terreur pour base. Et ce
+fut peut-&ecirc;tre l'unique raison qui fit que, quand mes yeux, laissant
+l'image dans l'&eacute;tang, se relev&egrave;rent vers la maison elle-m&ecirc;me, une
+&eacute;trange id&eacute;e me poussa dans l'esprit,&mdash;une id&eacute;e si ridicule, en v&eacute;rit&eacute;,
+que, si j'en fais mention, c'est seulement pour montrer la force vive
+des sensations qui m'oppressaient. Mon imagination avait si bien
+travaill&eacute;, que je croyais r&eacute;ellement qu'autour de l'habitation et du
+domaine planait une atmosph&egrave;re qui lui &eacute;tait particuli&egrave;re, ainsi qu'aux
+environs les plus proches,&mdash;une atmosph&egrave;re qui n'avait pas d'affinit&eacute;
+avec l'air du ciel, mais qui s'exhalait des arbres d&eacute;p&eacute;ris, des
+murailles gris&acirc;tres et de l'&eacute;tang silencieux,&mdash;une vapeur myst&eacute;rieuse et
+pestilentielle, &agrave; peine visible, lourde, paresseuse et d'une couleur
+plomb&eacute;e.</p>
+
+<p>Je secouai de mon esprit ce qui ne pouvait &ecirc;tre qu'un r&ecirc;ve, et
+j'examinai avec plus d'attention l'aspect r&eacute;el du b&acirc;timent. Son
+caract&egrave;re dominant semblait &ecirc;tre celui d'une excessive antiquit&eacute;. La
+d&eacute;coloration produite par les si&egrave;cles &eacute;tait grande. De menues fongosit&eacute;s
+recouvraient toute la face ext&eacute;rieure et la tapissaient, &agrave; partir du
+toit, comme une fine &eacute;toffe curieusement brod&eacute;e. Mais tout cela
+n'impliquait aucune d&eacute;t&eacute;rioration extraordinaire. Aucune partie de la
+ma&ccedil;onnerie n'&eacute;tait tomb&eacute;e, et il semblait qu'il y e&ucirc;t une contradiction
+&eacute;trange entre la consistance g&eacute;n&eacute;rale intacte de toutes ses parties et
+l'&eacute;tat particulier des pierres &eacute;miett&eacute;es, qui me rappelaient
+compl&egrave;tement la sp&eacute;cieuse int&eacute;grit&eacute; de ces vieilles boiseries qu'on a
+laiss&eacute;es longtemps pourrir dans quelque cave oubli&eacute;e, loin du souffle de
+l'air ext&eacute;rieur. &Agrave; part cet indice d'un vaste d&eacute;labrement, l'&eacute;difice ne
+donnait aucun sympt&ocirc;me de fragilit&eacute;. Peut-&ecirc;tre l'&oelig;il d'un observateur
+minutieux aurait-il d&eacute;couvert une fissure &agrave; peine visible, qui, partant
+du toit de la fa&ccedil;ade, se frayait une route en zigzag &agrave; travers le mur et
+allait se perdre dans les eaux funestes de l'&eacute;tang.</p>
+
+<p>Tout en remarquant ces d&eacute;tails, je suivis &agrave; cheval une courte chauss&eacute;e
+qui me menait &agrave; la maison. Un valet de chambre prit mon cheval, et
+j'entrai sous la vo&ucirc;te gothique du vestibule. Un domestique, au pas
+furtif, me conduisit en silence &agrave; travers maint passage obscur et
+compliqu&eacute; vers le cabinet de son ma&icirc;tre. Bien des choses que je
+rencontrai dans cette promenade contribu&egrave;rent, je ne sais comment, &agrave;
+renforcer les sensations vagues dont j'ai d&eacute;j&agrave; parl&eacute;. Les objets qui
+m'entouraient&mdash;les sculptures des plafonds, les sombres tapisseries des
+murs, la noirceur d'&eacute;b&egrave;ne des parquets et les fantasmagoriques troph&eacute;es
+armoriaux qui bruissaient, &eacute;branl&eacute;s par ma marche pr&eacute;cipit&eacute;e, &eacute;taient
+choses bien connues de moi. Mon enfance avait &eacute;t&eacute; accoutum&eacute;e &agrave; des
+spectacles analogues,&mdash;et, quoique je les reconnusse sans h&eacute;sitation
+pour des choses qui m'&eacute;taient famili&egrave;res, j'admirais quelles pens&eacute;es
+insolites ces images ordinaires &eacute;voquaient en moi. Sur l'un des
+escaliers, je rencontrai le m&eacute;decin de la famille. Sa physionomie, &agrave; ce
+qu'il me sembla, portait une expression m&ecirc;l&eacute;e de malignit&eacute; basse et de
+perplexit&eacute;. Il me croisa pr&eacute;cipitamment et passa. Le domestique ouvrit
+alors une porte et m'introduisit en pr&eacute;sence de son ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>La chambre dans laquelle je me trouvai &eacute;tait tr&egrave;s-grande et tr&egrave;s-haute;
+les fen&ecirc;tres, longues, &eacute;troites, et &agrave; une telle distance du noir
+plancher de ch&ecirc;ne, qu'il &eacute;tait absolument impossible d'y atteindre. De
+faibles rayons d'une lumi&egrave;re cramoisie se frayaient un chemin &agrave; travers
+les carreaux treilliss&eacute;s, et rendaient suffisamment distincts les
+principaux objets environnants; l'&oelig;il n&eacute;anmoins s'effor&ccedil;ait en vain
+d'atteindre les angles lointains de la chambre ou les enfoncements du
+plafond arrondi en vo&ucirc;te et sculpt&eacute;. De sombres draperies tapissaient
+les murs. L'ameublement g&eacute;n&eacute;ral &eacute;tait extravagant, incommode, antique et
+d&eacute;labr&eacute;. Une masse de livres et d'instruments de musique gisait
+&eacute;parpill&eacute;e &ccedil;&agrave; et l&agrave;, mais ne suffisait pas &agrave; donner une vitalit&eacute;
+quelconque au tableau. Je sentais que je respirais une atmosph&egrave;re de
+chagrin. Un air de m&eacute;lancolie &acirc;pre, profonde, incurable, planait sur
+tout et p&eacute;n&eacute;trait tout.</p>
+
+<p>&Agrave; mon entr&eacute;e, Usher se leva d'un canap&eacute; sur lequel il &eacute;tait couch&eacute; tout
+de son long et m'accueillit avec une chaleureuse vivacit&eacute;, qui
+ressemblait fort,&mdash;telle fut, du moins, ma premi&egrave;re pens&eacute;e,&mdash;&agrave; une
+cordialit&eacute; emphatique,&mdash;&agrave; l'effort d'un homme du monde ennuy&eacute;, qui ob&eacute;it
+&agrave; une circonstance. N&eacute;anmoins, un coup d'&oelig;il jet&eacute; sur sa physionomie me
+convainquit de sa parfaite sinc&eacute;rit&eacute;. Nous nous ass&icirc;mes, et, pendant
+quelques moments, comme il restait muet, je le contemplai avec un
+sentiment moiti&eacute; de piti&eacute; et moiti&eacute; d'effroi. &Agrave; coup s&ucirc;r, jamais homme
+n'avait aussi terriblement chang&eacute;, et en aussi peu de temps, que
+Roderick Usher! Ce n'&eacute;tait qu'avec peine que je pouvais consentir &agrave;
+admettre l'identit&eacute; de l'homme plac&eacute; en face de moi avec le compagnon de
+mes premi&egrave;res ann&eacute;es. Le caract&egrave;re de sa physionomie avait toujours &eacute;t&eacute;
+remarquable. Un teint cadav&eacute;reux,&mdash;un &oelig;il large, liquide et lumineux au
+del&agrave; de toute comparaison,&mdash;des l&egrave;vres un peu minces et tr&egrave;s-p&acirc;les, mais
+d'une courbe merveilleusement belle,&mdash;un nez d'un moule h&eacute;bra&iuml;que,
+tr&egrave;s-d&eacute;licat, mais d'une ampleur de narines qui s'accorde rarement avec
+une pareille forme,&mdash;un menton d'un mod&egrave;le charmant, mais qui, par un
+manque de saillie, trahissait un manque d'&eacute;nergie morale,&mdash;des cheveux
+d'une douceur et d'une t&eacute;nuit&eacute; plus qu'arachn&eacute;ennes,&mdash;tous ces traits,
+auxquels il faut ajouter un d&eacute;veloppement frontal excessif, lui
+faisaient une physionomie qu'il n'&eacute;tait pas facile d'oublier. Mais
+actuellement, dans la simple exag&eacute;ration du caract&egrave;re de cette figure et
+de l'expression qu'elle pr&eacute;sentait habituellement, il y avait un tel
+changement, que je doutais de l'homme &agrave; qui je parlais. La p&acirc;leur
+maintenant spectrale de la peau et l'&eacute;clat maintenant miraculeux de
+l'&oelig;il me saisissaient particuli&egrave;rement et m'&eacute;pouvantaient. Puis il
+avait laiss&eacute; cro&icirc;tre ind&eacute;finiment ses cheveux sans s'en apercevoir, et,
+comme cet &eacute;trange tourbillon aran&eacute;eux flottait plut&ocirc;t qu'il ne tombait
+autour de sa face, je ne pouvais, m&ecirc;me avec de la bonne volont&eacute;, trouver
+dans leur &eacute;tonnant style arabesque rien qui rappel&acirc;t la simple humanit&eacute;.</p>
+
+<p>Je fus tout d'abord frapp&eacute; d'une certaine incoh&eacute;rence,&mdash;d'une
+inconsistance dans les mani&egrave;res de mon ami,&mdash;et je d&eacute;couvris bient&ocirc;t que
+cela provenait d'un effort incessant, aussi faible que pu&eacute;ril, pour
+ma&icirc;triser une tr&eacute;pidation habituelle,&mdash;une excessive agitation nerveuse.
+Je m'attendais bien &agrave; quelque chose dans ce genre, et j'y avais &eacute;t&eacute;
+pr&eacute;par&eacute; non-seulement par sa lettre, mais aussi par le souvenir de
+certains traits de son enfance, et par des conclusions d&eacute;duites de sa
+singuli&egrave;re conformation physique et de son temp&eacute;rament. Son action &eacute;tait
+alternativement vive et indolente. Sa voix passait rapidement d'une
+ind&eacute;cision tremblante,&mdash;quand les esprits vitaux semblaient enti&egrave;rement
+absents,&mdash;&agrave; cette esp&egrave;ce de bri&egrave;vet&eacute; &eacute;nergique,&mdash;&agrave; cette &eacute;nonciation
+abrupte, solide, paus&eacute;e et sonnant le creux,&mdash;&agrave; ce parler guttural et
+rude, parfaitement balanc&eacute; et modul&eacute;, qu'on peut observer chez le
+parfait ivrogne ou l'incorrigible mangeur d'opium pendant les p&eacute;riodes
+de leur plus intense excitation.</p>
+
+<p>Ce fut dans ce ton qu'il parla de l'objet de ma visite, de son ardent
+d&eacute;sir de me voir, et de la consolation qu'il attendait de moi. Il
+s'&eacute;tendit assez longuement et s'expliqua &agrave; sa mani&egrave;re sur le caract&egrave;re
+de sa maladie. C'&eacute;tait, disait-il, un mal de famille, un mal
+constitutionnel, un mal pour lequel il d&eacute;sesp&eacute;rait de trouver un
+rem&egrave;de,&mdash;une simple affection nerveuse,&mdash;ajouta-t-il
+imm&eacute;diatement,&mdash;dont, sans doute, il serait bient&ocirc;t d&eacute;livr&eacute;. Elle se
+manifestait par une foule de sensations extranaturelles. Quelques-unes,
+pendant qu'il me les d&eacute;crivait, m'int&eacute;ress&egrave;rent et me confondirent; il
+se peut cependant que les termes et le ton de son d&eacute;bit y aient &eacute;t&eacute; pour
+beaucoup. Il souffrait vivement d'une acuit&eacute; morbide des sens; les
+aliments les plus simples &eacute;taient pour lui les seuls tol&eacute;rables; il ne
+pouvait porter, en fait de v&ecirc;tement, que certains tissus; toutes les
+odeurs de fleurs le suffoquaient; une lumi&egrave;re, m&ecirc;me faible, lui
+torturait les yeux; et il n'y avait que quelques sons particuliers,
+c'est-&agrave;-dire ceux des instruments &agrave; cordes, qui ne lui inspirassent pas
+d'horreur.</p>
+
+<p>Je vis qu'il &eacute;tait l'esclave subjugu&eacute; d'une esp&egrave;ce de terreur tout &agrave;
+fait anormale.&mdash;Je mourrai,&mdash;dit-il,&mdash;il <i>faut</i> que je meure de cette
+d&eacute;plorable folie. C'est ainsi, ainsi, et non pas autrement, que je
+p&eacute;rirai. Je redoute les &eacute;v&eacute;nements &agrave; venir, non en eux-m&ecirc;mes, mais dans
+leurs r&eacute;sultats. Je frissonne &agrave; la pens&eacute;e d'un incident quelconque, du
+genre le plus vulgaire, qui peut op&eacute;rer sur cette intol&eacute;rable agitation
+de mon &acirc;me. Je n'ai vraiment pas horreur du danger, except&eacute; dans son
+effet positif,&mdash;la terreur. Dans cet &eacute;tat d'&eacute;nervation,&mdash;&eacute;tat
+pitoyable,&mdash;je sens que t&ocirc;t ou tard le moment viendra o&ugrave; la vie et la
+raison m'abandonneront &agrave; la fois, dans quelque lutte in&eacute;gale avec le
+sinistre fant&ocirc;me,&mdash;LA PEUR!</p>
+
+<p>J'appris aussi, par intervalles, et par des confidences hach&eacute;es, des
+demi-mots et des sous-entendus, une autre particularit&eacute; de sa situation
+morale. Il &eacute;tait domin&eacute; par certaines impressions superstitieuses
+relatives au manoir qu'il habitait, et d'o&ugrave; il n'avait pas os&eacute; sortir
+depuis plusieurs ann&eacute;es,&mdash;relatives &agrave; une influence dont il traduisait
+la force suppos&eacute;e en des termes trop t&eacute;n&eacute;breux pour &ecirc;tre rapport&eacute;s
+ici,&mdash;une influence que quelques particularit&eacute;s dans la forme m&ecirc;me et
+dans la mati&egrave;re du manoir h&eacute;r&eacute;ditaire avaient, par l'usage de la
+souffrance, disait-il, imprim&eacute;e sur son esprit,&mdash;un effet que le
+<i>physique</i> des murs gris, des tourelles et de l'&eacute;tang noir&acirc;tre o&ugrave; se
+mirait tout le b&acirc;timent, avait &agrave; la longue cr&eacute;&eacute; sur le <i>moral</i> de son
+existence.</p>
+
+<p>Il admettait toutefois, mais non sans h&eacute;sitation, qu'une bonne part de
+la m&eacute;lancolie singuli&egrave;re dont il &eacute;tait afflig&eacute; pouvait &ecirc;tre attribu&eacute;e &agrave;
+une origine plus naturelle et beaucoup plus positive,&mdash;&agrave; la maladie
+cruelle et d&eacute;j&agrave; ancienne,&mdash;enfin, &agrave; la mort &eacute;videmment prochaine d'une
+s&oelig;ur tendrement aim&eacute;e,&mdash;sa seule soci&eacute;t&eacute; depuis de longues ann&eacute;es,&mdash;sa
+derni&egrave;re et sa seule parente sur la terre.&mdash;Sa mort,&mdash;dit-il avec une
+amertume que je n'oublierai jamais,&mdash;me laissera,&mdash;moi, le fr&ecirc;le et le
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;,&mdash;dernier de l'antique race des Usher.&mdash;Pendant qu'il parlait,
+lady Madeline,&mdash;c'est ainsi qu'elle se nommait,&mdash;passa lentement dans
+une partie recul&eacute;e de la chambre, et disparut sans avoir pris garde &agrave; ma
+pr&eacute;sence. Je la regardai avec un immense &eacute;tonnement, o&ugrave; se m&ecirc;lait
+quelque terreur; mais il me sembla impossible de me rendre compte de mes
+sentiments. Une sensation de stupeur m'oppressait, pendant que mes yeux
+suivaient ses pas qui s'&eacute;loignaient. Lorsque enfin une porte se fut
+ferm&eacute;e sur elle, mon regard chercha instinctivement et curieusement la
+physionomie de son fr&egrave;re;&mdash;mais il avait plong&eacute; sa face dans ses mains,
+et je pus voir seulement qu'une p&acirc;leur plus qu'ordinaire s'&eacute;tait
+r&eacute;pandue sur les doigts amaigris, &agrave; travers lesquels filtrait une pluie
+de larmes passionn&eacute;es.</p>
+
+<p>La maladie de lady Madeline avait longtemps bafou&eacute; la science de ses
+m&eacute;decins. Une apathie fixe, un &eacute;puisement graduel de sa personne, et des
+crises fr&eacute;quentes, quoique passag&egrave;res, d'un caract&egrave;re presque
+cataleptique, en &eacute;taient les diagnostics tr&egrave;s-singuliers. Jusque-l&agrave;,
+elle avait bravement port&eacute; le poids de la maladie et ne s'&eacute;tait pas
+encore r&eacute;sign&eacute;e &agrave; se mettre au lit; mais, sur la fin du soir de mon
+arriv&eacute;e au ch&acirc;teau, elle c&eacute;dait&mdash;comme son fr&egrave;re me le dit dans la nuit
+avec une inexprimable agitation,&mdash;&agrave; la puissance &eacute;crasante du fl&eacute;au, et
+j'appris que le coup d'&oelig;il que j'avais jet&eacute; sur elle serait
+probablement le dernier,&mdash;que je ne verrais plus la dame, vivante du
+moins.</p>
+
+<p>Pendant les quelques jours qui suivirent, son nom ne fut prononc&eacute; ni par
+Usher ni par moi; et durant cette p&eacute;riode je m'&eacute;puisai en efforts pour
+all&eacute;ger la m&eacute;lancolie de mon ami. Nous peign&icirc;mes et nous l&ucirc;mes ensemble;
+ou bien j'&eacute;coutais, comme dans un r&ecirc;ve, ses &eacute;tranges improvisations sur
+son &eacute;loquente guitare. Et ainsi, &agrave; mesure qu'une intimit&eacute; de plus en
+plus &eacute;troite m'ouvrait plus famili&egrave;rement les profondeurs de son &acirc;me, je
+reconnaissais plus am&egrave;rement la vanit&eacute; de tous mes efforts pour ramener
+un esprit, d'o&ugrave; la nuit, comme une propri&eacute;t&eacute; qui lui aurait &eacute;t&eacute;
+inh&eacute;rente, d&eacute;versait sur tous les objets de l'univers physique et moral
+une irradiation incessante de t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p>Je garderai toujours le souvenir de maintes heures solennelles que j'ai
+pass&eacute;es seul avec le ma&icirc;tre de la Maison Usher. Mais j'essaierais
+vainement de d&eacute;finir le caract&egrave;re exact des &eacute;tudes ou des occupations
+dans lesquelles il m'entra&icirc;nait ou me montrait le chemin. Une id&eacute;alit&eacute;
+ardente, excessive, morbide, projetait sur toutes choses sa lumi&egrave;re
+sulfureuse. Ses longues et fun&egrave;bres improvisations r&eacute;sonneront
+&eacute;ternellement dans mes oreilles. Entre autres choses, je me rappelle
+douloureusement une certaine paraphrase singuli&egrave;re,&mdash;une perversion de
+l'air, d&eacute;j&agrave; fort &eacute;trange, de la derni&egrave;re valse de Von Weber. Quant aux
+peintures que couvait sa laborieuse fantaisie, et qui arrivaient, touche
+par touche, &agrave; un vague qui me donnait le frisson, un frisson d'autant
+plus p&eacute;n&eacute;trant que je frissonnais sans savoir pourquoi,&mdash;quant &agrave; ces
+peintures, si vivantes pour moi, que j'ai encore leurs images dans mes
+yeux,&mdash;j'essaierais vainement d'en extraire un &eacute;chantillon suffisant,
+qui p&ucirc;t tenir dans le compas de la parole &eacute;crite. Par l'absolue
+simplicit&eacute;, par la nudit&eacute; de ses dessins, il arr&ecirc;tait, il subjuguait
+l'attention. Si jamais mortel peignit une id&eacute;e, ce mortel fut Roderick
+Usher. Pour moi, du moins,&mdash;dans les circonstances qui
+m'entouraient,&mdash;il s'&eacute;levait, des pures abstractions que
+l'hypocondriaque s'ing&eacute;niait &agrave; jeter sur sa toile, une terreur intense,
+irr&eacute;sistible, dont je n'ai jamais senti l'ombre dans la contemplation
+des r&ecirc;veries de Fuseli lui-m&ecirc;me, &eacute;clatantes sans doute, mais encore trop
+concr&egrave;tes.</p>
+
+<p>Il est une des conceptions fantasmagoriques de mon ami o&ugrave; l'esprit
+d'abstraction n'avait pas une part aussi exclusive, et qui peut &ecirc;tre
+esquiss&eacute;e, quoique faiblement, par la parole. C'&eacute;tait un petit tableau
+repr&eacute;sentant l'int&eacute;rieur d'une cave ou d'un souterrain immens&eacute;ment long,
+rectangulaire, avec des murs bas, polis, blancs, sans aucun ornement,
+sans aucune interruption. Certains d&eacute;tails accessoires de la composition
+servaient &agrave; faire comprendre que cette galerie se trouvait &agrave; une
+profondeur excessive au-dessous de la surface de la terre. On
+n'apercevait aucune issue dans son immense parcours; on ne distinguait
+aucune torche, aucune source artificielle de lumi&egrave;re; et cependant une
+effusion de rayons intenses roulait de l'un &agrave; l'autre bout et baignait
+le tout d'une splendeur fantastique et incompr&eacute;hensible.</p>
+
+<p>J'ai dit un mot de l'&eacute;tat morbide du nerf acoustique qui rendait pour le
+malheureux toute musique intol&eacute;rable, except&eacute; certains effets des
+instruments &agrave; cordes. C'&eacute;taient peut-&ecirc;tre les &eacute;troites limites dans
+lesquelles il avait confin&eacute; son talent sur la guitare qui avaient, en
+grande partie, impos&eacute; &agrave; ses compositions leur caract&egrave;re fantastique.
+Mais, quant &agrave; la br&ucirc;lante facilit&eacute; de ses improvisations, on ne pouvait
+s'en rendre compte de la m&ecirc;me mani&egrave;re. Il fallait &eacute;videmment qu'elles
+fussent et elles &eacute;taient, en effet, dans les notes aussi bien que dans
+les paroles de ses &eacute;tranges fantaisies,&mdash;car il accompagnait souvent sa
+musique de paroles improvis&eacute;es et rim&eacute;es,&mdash;le r&eacute;sultat de cet intense
+recueillement et de cette concentration des forces mentales, qui ne se
+manifestent, comme je l'ai d&eacute;j&agrave; dit, que dans les cas particuliers de la
+plus haute excitation artificielle. D'une de ces rapsodies je me suis
+rappel&eacute; facilement les paroles. Peut-&ecirc;tre m'impressionna-t-elle plus
+fortement, quand il me la montra, parce que, dans le sens int&eacute;rieur et
+myst&eacute;rieux de l'&oelig;uvre, je d&eacute;couvris pour la premi&egrave;re fois qu'Usher
+avait pleine conscience de son &eacute;tat,&mdash;qu'il sentait que sa sublime
+raison chancelait sur son tr&ocirc;ne. Ces vers, qui avaient pour titre <i>Le
+Palais hant&eacute;</i>, &eacute;taient, &agrave; tr&egrave;s-peu de chose pr&egrave;s, tels que je les cite:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4"><i>I</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Dans la plus verte de nos vall&eacute;es,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Par les bons anges habit&eacute;e,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Autrefois un beau et majestueux palais,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>&mdash;Un rayonnant palais&mdash;dressait son front.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>C'&eacute;tait dans le domaine du monarque Pens&eacute;e,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>C'&eacute;tait l&agrave; qu'il s'&eacute;levait!</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Jamais S&eacute;raphin ne d&eacute;ploya son aile</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Sur un &eacute;difice &agrave; moiti&eacute; aussi beau.</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i4"><i>II</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Des banni&egrave;res blondes, superbes, dor&eacute;es,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>&Agrave; son d&ocirc;me flottaient et ondulaient;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>(C'&eacute;tait,&mdash;tout cela, c'&eacute;tait dans le vieux,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Dans le tr&egrave;s-vieux temps,)</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et, &agrave; chaque douce brise qui se jouait</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Dans ces suaves journ&eacute;es,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Le long des remparts chevelus et p&acirc;les,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>S'&eacute;chappait un parfum ail&eacute;.</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i4"><i>III</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Les voyageurs, dans cette heureuse vall&eacute;e,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>&Agrave; travers deux fen&ecirc;tres lumineuses, voyaient</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Des esprits qui se mouvaient harmonieusement</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Au commandement d'un luth bien accord&eacute;,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Tout autour d'un tr&ocirc;ne, o&ugrave;, si&eacute;geant</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>&mdash;Un vrai Porphyrog&eacute;n&egrave;te, celui-l&agrave;!&mdash;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Dans un apparat digne de sa gloire,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Apparaissait le ma&icirc;tre du royaume.</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i4"><i>IV</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Et tout &eacute;tincelante de nacre et de rubis</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>&Eacute;tait la porte du beau palais,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Par laquelle coulait &agrave; flots, &agrave; flots, &agrave; flots,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et p&eacute;tillait incessamment</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Une troupe d'&Eacute;chos dont l'agr&eacute;able fonction</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>&Eacute;tait simplement de chanter,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Avec des accents d'une exquise beaut&eacute;,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>L'esprit et la sagesse de leur roi.</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i4"><i>V</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Mais des &ecirc;tres de malheur, en robes de deuil,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Ont assailli la haute autorit&eacute; du monarque.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>&mdash;Ah! pleurons! car jamais l'aube d'un lendemain</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Ne brillera sur lui, le d&eacute;sol&eacute;!&mdash;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et, tout autour de sa demeure, la gloire</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Qui s'empourprait et florissait</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>N'est plus qu'une histoire, souvenir t&eacute;n&eacute;breux</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Des vieux &acirc;ges d&eacute;funts.</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i4"><i>VI</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Et maintenant les voyageurs, dans cette vall&eacute;e,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>&Agrave; travers les fen&ecirc;tres rouge&acirc;tres, voient</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>De vastes formes qui se meuvent fantastiquement</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Aux sons d'une musique discordante;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Pendant que, comme une rivi&egrave;re rapide et lugubre,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>&Agrave; travers la porte p&acirc;le,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Une hideuse multitude se rue &eacute;ternellement,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Qui va &eacute;clatant de rire,&mdash;ne pouvant plus sourire.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Je me rappelle fort bien que les inspirations naissant de cette ballade
+nous jet&egrave;rent dans un courant d'id&eacute;es, au milieu duquel se manifesta une
+opinion d'Usher que je cite, non pas tant en raison de sa
+nouveaut&eacute;,&mdash;car d'autres hommes<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a> ont pens&eacute; de m&ecirc;me,&mdash;qu'&agrave; cause de
+l'opini&acirc;tret&eacute; avec laquelle il la soutenait. Cette opinion, dans sa
+forme g&eacute;n&eacute;rale, n'&eacute;tait autre que la croyance &agrave; la sensitivit&eacute; de tous
+les &ecirc;tres v&eacute;g&eacute;taux. Mais, dans son imagination d&eacute;r&eacute;gl&eacute;e, l'id&eacute;e avait
+pris un caract&egrave;re encore plus audacieux, et empi&eacute;tait, dans de certaines
+conditions, jusque sur le r&egrave;gne inorganique. Les mots me manquent pour
+exprimer toute l'&eacute;tendue, tout le s&eacute;rieux, tout <i>l'abandon</i> de sa foi.
+Cette croyance toutefois se rattachait&mdash;comme je l'ai d&eacute;j&agrave; donn&eacute; &agrave;
+entendre&mdash;aux pierres grises du manoir de ses anc&ecirc;tres. Ici, les
+conditions de sensitivit&eacute; &eacute;taient remplies, &agrave; ce qu'il imaginait, par la
+m&eacute;thode qui avait pr&eacute;sid&eacute; &agrave; la construction,&mdash;par la disposition
+respective des pierres, aussi bien que de toutes les fongosit&eacute;s dont
+elles &eacute;taient rev&ecirc;tues, et des arbres ruin&eacute;s qui s'&eacute;levaient &agrave;
+l'entour,&mdash;mais surtout par l'immutabilit&eacute; de cet arrangement et par sa
+r&eacute;percussion dans les eaux dormantes de l'&eacute;tang. La preuve,&mdash;la preuve
+de cette sensitivit&eacute; se faisait voir&mdash;disait-il, et je l'&eacute;coutais alors
+avec inqui&eacute;tude,&mdash;dans la condensation graduelle, mais positive,
+au-dessus des eaux, autour des murs, d'une atmosph&egrave;re qui leur &eacute;tait
+propre. Le r&eacute;sultat,&mdash;ajoutait-il,&mdash;se d&eacute;clarait dans cette influence
+muette, mais importune et terrible, qui depuis des si&egrave;cles avait pour
+ainsi dire moul&eacute; les destin&eacute;es de sa famille, et qui le faisait, <i>lui</i>,
+tel que je le voyais maintenant,&mdash;tel qu'il &eacute;tait. De pareilles opinions
+n'ont pas besoin de commentaires, et je n'en ferai pas.</p>
+
+<p>Nos livres,&mdash;les livres qui depuis des ann&eacute;es constituaient une grande
+partie de l'existence spirituelle du malade,&mdash;&eacute;taient, comme on le
+suppose bien, en accord parfait avec ce caract&egrave;re de visionnaire. Nous
+analysions ensemble des ouvrages tels que le <i>Vert-Vert</i> et <i>la
+Chartreuse</i>, de Gresset; le <i>Belph&eacute;gor</i>, de Machiavel; <i>les Merveilles
+du Ciel et de l'enfer</i>, de Swedenborg; le <i>Voyage souterrain de Nicholas
+Klimm</i>, par Holberg; <i>la Chiromancie</i>, de Robert Flud, de Jean
+d'Indagin&eacute; et de De La Chambre; le <i>Voyage dans le Bleu</i>, de Tieck, et
+<i>la Cit&eacute; du Soleil</i>, de Campanella. Un de ses volumes favoris &eacute;tait une
+petite &eacute;dition in-octavo du <i>Directorium inquisitorium</i>, par le
+dominicain Eymeric De Gironne; et il y avait des passages dans Pomponius
+M&eacute;la, &agrave; propos des anciens Satyres africains et des &AElig;gipans, sur
+lesquels Usher r&ecirc;vassait pendant des heures. Il faisait n&eacute;anmoins ses
+principales d&eacute;lices de la lecture d'un in-quarto gothique excessivement
+rare et curieux,&mdash;le manuel d'une &eacute;glise oubli&eacute;e,&mdash;les <i>Vigiliae
+Mortuorum secundum Chorum Ecclesiae Maguntinae</i>.</p>
+
+<p>Je songeais malgr&eacute; moi &agrave; l'&eacute;trange rituel contenu dans ce livre et &agrave; son
+influence probable sur l'hypocondriaque, quand, un soir, m'ayant inform&eacute;
+brusquement que lady Madeline n'existait plus, il annon&ccedil;a l'intention de
+conserver le corps pendant une quinzaine&mdash;en attendant l'enterrement
+d&eacute;finitif&mdash;dans un des nombreux caveaux situ&eacute;s sous les gros murs du
+ch&acirc;teau. La raison humaine qu'il donnait de cette singuli&egrave;re mani&egrave;re
+d'agir &eacute;tait une de ces raisons que je ne me sentais pas le droit de
+contredire. Comme fr&egrave;re&mdash;me disait-il,&mdash;il avait pris cette r&eacute;solution
+en consid&eacute;ration du caract&egrave;re insolite de la maladie de la d&eacute;funte,
+d'une certaine curiosit&eacute; importune et indiscr&egrave;te de la part des hommes
+de science, et de la situation &eacute;loign&eacute;e et fort expos&eacute;e du caveau de
+famille. J'avouerai que, quand je me rappelai la physionomie sinistre de
+l'individu que j'avais rencontr&eacute; sur l'escalier, le soir de mon arriv&eacute;e
+au ch&acirc;teau, je n'eus pas envie de m'opposer &agrave; ce que je regardais comme
+une pr&eacute;caution bien innocente, sans doute, mais certainement fort
+naturelle.</p>
+
+<p>&Agrave; la pri&egrave;re d'Usher, je l'aidai personnellement dans les pr&eacute;paratifs de
+cette s&eacute;pulture temporaire. Nous m&icirc;mes le corps dans la bi&egrave;re, et, &agrave;
+nous deux, nous le port&acirc;mes &agrave; son lieu de repos. Le caveau dans lequel
+nous le d&eacute;pos&acirc;mes,&mdash;et qui &eacute;tait rest&eacute; ferm&eacute; depuis si longtemps, que
+nos torches, &agrave; moiti&eacute; &eacute;touff&eacute;es dans cette atmosph&egrave;re suffocante, ne
+nous permettaient gu&egrave;re d'examiner les lieux,&mdash;&eacute;tait petit, humide, et
+n'offrait aucune voie &agrave; la lumi&egrave;re du jour; il &eacute;tait situ&eacute;, &agrave; une grande
+profondeur, juste au-dessous de cette partie du b&acirc;timent o&ugrave; se trouvait
+ma chambre &agrave; coucher. Il avait rempli probablement, dans les vieux temps
+f&eacute;odaux, l'horrible office d'oubliettes, et, dans les temps post&eacute;rieurs,
+de cave &agrave; serrer la poudre ou toute autre mati&egrave;re facilement
+inflammable; car une partie du sol et toutes les parois d'un long
+vestibule que nous travers&acirc;mes pour y arriver &eacute;taient soigneusement
+rev&ecirc;tues de cuivre. La porte, de fer massif, avait &eacute;t&eacute; l'objet des m&ecirc;mes
+pr&eacute;cautions. Quand ce poids immense roulait sur ses gonds, il rendait un
+son singuli&egrave;rement aigu et discordant.</p>
+
+<p>Nous d&eacute;pos&acirc;mes donc notre fardeau fun&egrave;bre sur des tr&eacute;teaux dans cette
+r&eacute;gion d'horreur; nous tourn&acirc;mes un peu de c&ocirc;t&eacute; le couvercle de la bi&egrave;re
+qui n'&eacute;tait pas encore viss&eacute;, et nous regard&acirc;mes la face du cadavre. Une
+ressemblance frappante entre le fr&egrave;re et la s&oelig;ur fixa tout d'abord mon
+attention; et Usher, devinant peut-&ecirc;tre mes pens&eacute;es, murmura quelques
+paroles qui m'apprirent que la d&eacute;funte et lui &eacute;taient jumeaux, et que
+des sympathies d'une nature presque inexplicable avaient toujours exist&eacute;
+entre eux. Nos regards, n&eacute;anmoins, ne rest&egrave;rent pas longtemps fix&eacute;s sur
+la morte,&mdash;car nous ne pouvions pas la contempler sans effroi. Le mal
+qui avait mis au tombeau lady Madeline dans la pl&eacute;nitude de sa jeunesse
+avait laiss&eacute;, comme cela arrive ordinairement dans toutes les maladies
+d'un caract&egrave;re strictement cataleptique, l'ironie d'une faible
+coloration sur le sein et sur la face, et sur la l&egrave;vre ce sourire
+&eacute;quivoque et languissant qui est si terrible dans la mort. Nous
+repla&ccedil;&acirc;mes et nous viss&acirc;mes le couvercle, et, apr&egrave;s avoir assujetti la
+porte de fer, nous repr&icirc;mes avec lassitude notre chemin vers les
+appartements sup&eacute;rieurs, qui n'&eacute;taient gu&egrave;re moins m&eacute;lancoliques.</p>
+
+<p>Et alors, apr&egrave;s un laps de quelques jours pleins du chagrin le plus
+amer, il s'op&eacute;ra un changement visible dans les sympt&ocirc;mes de la maladie
+morale de mon ami. Ses mani&egrave;res ordinaires avaient disparu. Ses
+occupations habituelles &eacute;taient n&eacute;glig&eacute;es, oubli&eacute;es. Il errait de
+chambre en chambre d'un pas pr&eacute;cipit&eacute;, in&eacute;gal et sans but. La p&acirc;leur de
+sa physionomie avait rev&ecirc;tu une couleur peut-&ecirc;tre encore plus
+spectrale;&mdash;mais la propri&eacute;t&eacute; lumineuse de son &oelig;il avait enti&egrave;rement
+disparu. Je n'entendais plus ce ton de voix &acirc;pre qu'il prenait autrefois
+&agrave; l'occasion; et un tremblement qu'on e&ucirc;t dit caus&eacute; par une extr&ecirc;me
+terreur caract&eacute;risait habituellement sa prononciation. Il m'arrivait
+quelquefois, en v&eacute;rit&eacute;, de me figurer que son esprit, incessamment
+agit&eacute;, &eacute;tait travaill&eacute; par quelque suffocant secret et qu'il ne pouvait
+trouver le courage n&eacute;cessaire pour le r&eacute;v&eacute;ler. D'autres fois, j'&eacute;tais
+oblig&eacute; de conclure simplement aux bizarreries inexplicables de la folie;
+car je le voyais regardant dans le vide pendant de longues heures, dans
+l'attitude de la plus profonde attention, comme s'il &eacute;coutait un bruit
+imaginaire. Il ne faut pas s'&eacute;tonner que son &eacute;tat m'effray&acirc;t,&mdash;qu'il
+m'infect&acirc;t m&ecirc;me. Je sentais se glisser en moi, par une gradation lente
+mais s&ucirc;re, l'&eacute;trange influence de ses superstitions fantastiques et
+contagieuses.</p>
+
+<p>Ce fut particuli&egrave;rement une nuit,&mdash;la septi&egrave;me ou la huiti&egrave;me depuis que
+nous avions d&eacute;pos&eacute; lady Madeline dans le caveau,&mdash;fort tard, avant de me
+mettre au lit, que j'&eacute;prouvai toute la puissance de ces sensations. Le
+sommeil ne voulait pas approcher de ma couche;&mdash;les heures, une &agrave; une,
+tombaient, tombaient toujours. Je m'effor&ccedil;ai de raisonner l'agitation
+nerveuse qui me dominait. J'essayai de me persuader que je devais ce que
+j'&eacute;prouvais, en partie, sinon absolument, &agrave; l'influence prestigieuse du
+m&eacute;lancolique ameublement de la chambre,&mdash;des sombres draperies
+d&eacute;chir&eacute;es, qui, tourment&eacute;es par le souffle d'un orage naissant,
+vacillaient &ccedil;&agrave; et l&agrave; sur les murs, comme par acc&egrave;s, et bruissaient
+douloureusement autour des ornements du lit.</p>
+
+<p>Mais mes efforts furent vains. Une insurmontable terreur p&eacute;n&eacute;tra
+graduellement tout mon &ecirc;tre; et &agrave; la longue une angoisse sans motif, un
+vrai cauchemar, vint s'asseoir sur mon c&oelig;ur. Je respirai violemment, je
+fis un effort, je parvins &agrave; le secouer; et, me soulevant sur les
+oreillers et plongeant ardemment mon regard dans l'&eacute;paisse obscurit&eacute; de
+la chambre, je pr&ecirc;tai l'oreille&mdash;je ne saurais dire pourquoi, si ce
+n'est que j'y fus pouss&eacute; par une force instinctive,&mdash;&agrave; certains sons bas
+et vagues qui partaient je ne sais d'o&ugrave;, et qui m'arrivaient &agrave; de longs
+intervalles, &agrave; travers les accalmies de la temp&ecirc;te. Domin&eacute; par une
+sensation intense d'horreur, inexplicable et intol&eacute;rable, je mis mes
+habits &agrave; la h&acirc;te,&mdash;car je sentais que je ne pourrais pas dormir de la
+nuit,&mdash;et je m'effor&ccedil;ai, en marchant &ccedil;&agrave; et l&agrave; &agrave; grands pas dans la
+chambre, de sortir de l'&eacute;tat d&eacute;plorable dans lequel j'&eacute;tais tomb&eacute;.</p>
+
+<p>J'avais &agrave; peine fait ainsi quelques tours, quand un pas l&eacute;ger sur un
+escalier voisin arr&ecirc;ta mon attention. Je reconnus bient&ocirc;t que c'&eacute;tait le
+pas d'Usher. Une seconde apr&egrave;s, il frappa doucement &agrave; ma porte, et
+entra, une lampe &agrave; la main. Sa physionomie &eacute;tait, comme d'habitude,
+d'une p&acirc;leur cadav&eacute;reuse,&mdash;mais il y avait en outre dans ses yeux je ne
+sais quelle hilarit&eacute; insens&eacute;e,&mdash;et dans toutes ses mani&egrave;res une esp&egrave;ce
+d'hyst&eacute;rie &eacute;videmment contenue. Son air m'&eacute;pouvanta:&mdash;mais tout &eacute;tait
+pr&eacute;f&eacute;rable &agrave; la solitude que j'avais endur&eacute;e si longtemps, et
+j'accueillis sa pr&eacute;sence comme un soulagement.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'avez pas vu cela?&mdash;dit-il brusquement, apr&egrave;s quelques
+minutes de silence et apr&egrave;s avoir promen&eacute; autour de lui un regard
+fixe,&mdash;vous n'avez donc pas vu cela?&mdash;Mais attendez! vous le
+verrez!&mdash;Tout en parlant ainsi, et ayant soigneusement abrit&eacute; sa lampe,
+il se pr&eacute;cipita vers une des fen&ecirc;tres, et l'ouvrit toute grande &agrave; la
+temp&ecirc;te.</p>
+
+<p>L'imp&eacute;tueuse furie de la rafale nous enleva presque du sol. C'&eacute;tait
+vraiment une nuit d'orage affreusement belle, une nuit unique et &eacute;trange
+dans son horreur et sa beaut&eacute;. Un tourbillon s'&eacute;tait probablement
+concentr&eacute; dans notre voisinage; car il y avait des changements fr&eacute;quents
+et violents dans la direction du vent, et l'excessive densit&eacute; des
+nuages, maintenant descendus si bas qu'ils pesaient presque sur les
+tourelles du ch&acirc;teau, ne nous emp&ecirc;chait pas d'appr&eacute;cier la v&eacute;locit&eacute;
+vivante avec laquelle ils accouraient l'un contre l'autre de tous les
+points de l'horizon, au lieu de se perdre dans l'espace. Leur excessive
+densit&eacute; ne nous emp&ecirc;chait pas de voir ce ph&eacute;nom&egrave;ne; pourtant nous
+n'apercevions pas un brin de lune ni d'&eacute;toiles, et aucun &eacute;clair ne
+projetait sa lueur. Mais les surfaces inf&eacute;rieures de ces vastes masses
+de vapeurs cahot&eacute;es, aussi bien que tous les objets terrestres situ&eacute;s
+dans notre &eacute;troit horizon, r&eacute;fl&eacute;chissaient la clart&eacute; surnaturelle d'une
+exhalaison gazeuse qui pesait sur la maison et l'enveloppait dans un
+linceul presque lumineux et distinctement visible.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne devez pas voir cela!&mdash;Vous ne contemplerez pas cela!&mdash;dis-je
+en frissonnant &agrave; Usher; et je le ramenai avec une douce violence de la
+fen&ecirc;tre vers un fauteuil.&mdash;Ces spectacles qui vous mettent hors de vous
+sont des ph&eacute;nom&egrave;nes purement &eacute;lectriques et fort ordinaires,&mdash;ou
+peut-&ecirc;tre tirent-ils leur funeste origine des miasmes f&eacute;tides de
+l'&eacute;tang. Fermons cette fen&ecirc;tre;&mdash;l'air est glac&eacute; et dangereux pour votre
+constitution. Voici un de vos romans favoris. Je lirai, et vous
+&eacute;couterez;&mdash;et nous passerons ainsi cette terrible nuit ensemble.</p>
+
+<p>L'antique bouquin sur lequel j'avais mis la main &eacute;tait le <i>Mad Trist</i>,
+de sir Launcelot Canning; mais je l'avais d&eacute;cor&eacute; du titre de livre
+favori d'Usher par plaisanterie;&mdash;triste plaisanterie, car, en v&eacute;rit&eacute;,
+dans sa niaise et baroque prolixit&eacute;, il n'y avait pas grande p&acirc;ture pour
+la haute spiritualit&eacute; de mon ami. Mais c'&eacute;tait le seul livre que j'eusse
+imm&eacute;diatement sous la main; et je me ber&ccedil;ais du vague espoir que
+l'agitation qui tourmentait l'hypocondriaque trouverait du soulagement
+(car l'histoire des maladies mentales est pleine d'anomalies de ce
+genre) dans l'exag&eacute;ration m&ecirc;me des folies que j'allais lui lire. &Agrave; en
+juger par l'air d'int&eacute;r&ecirc;t &eacute;trangement tendu avec lequel il &eacute;coutait ou
+feignait d'&eacute;couter les phrases du r&eacute;cit, j'aurais pu me f&eacute;liciter du
+succ&egrave;s de ma ruse.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais arriv&eacute; &agrave; cette partie si connue de l'histoire o&ugrave; Ethelred, le
+h&eacute;ros du livre, ayant en vain cherch&eacute; &agrave; entrer &agrave; l'amiable dans la
+demeure d'un ermite, se met en devoir de s'introduire par la force. Ici,
+on s'en souvient, le narrateur s'exprime ainsi:</p>
+
+<p>&laquo;Et Ethelred, qui &eacute;tait par nature un c&oelig;ur vaillant, et qui maintenant
+&eacute;tait aussi tr&egrave;s-fort, en raison de l'efficacit&eacute; du vin qu'il avait bu,
+n'attendit pas plus longtemps pour parlementer avec l'ermite, qui avait,
+en v&eacute;rit&eacute;, l'esprit tourn&eacute; &agrave; l'obstination et &agrave; la malice, mais sentant
+la pluie sur ses &eacute;paules et craignant l'explosion de la temp&ecirc;te, il leva
+bel et bien sa massue, et avec quelques coups fraya bien vite un chemin,
+&agrave; travers les planches de la porte, &agrave; sa main gant&eacute;e de fer; et, tirant
+avec sa main vigoureusement &agrave; lui, il fit craquer et se fendre, et
+sauter le tout en morceaux, si bien que le bruit du bois sec et sonnant
+le creux porta l'alarme et fut r&eacute;percut&eacute; d'un bout &agrave; l'autre de la
+for&ecirc;t.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; la fin de cette phrase, je tressaillis et je fis une pause; car il
+m'avait sembl&eacute;,&mdash;mais je conclus bien vite &agrave; une illusion de mon
+imagination,&mdash;il m'avait sembl&eacute; que d'une partie tr&egrave;s-recul&eacute;e du manoir
+&eacute;tait venu confus&eacute;ment &agrave; mon oreille un bruit qu'on e&ucirc;t dit, &agrave; cause de
+son exacte analogie, l'&eacute;cho &eacute;touff&eacute;, amorti, de ce bruit de craquement
+et d'arrachement si pr&eacute;cieusement d&eacute;crit par sir Launcelot. &Eacute;videmment,
+c'&eacute;tait la co&iuml;ncidence seule qui avait arr&ecirc;t&eacute; mon attention; car, parmi
+le claquement des ch&acirc;ssis des fen&ecirc;tres et tous les bruits confus de la
+temp&ecirc;te toujours croissante, le son en lui-m&ecirc;me n'avait rien vraiment
+qui p&ucirc;t m'intriguer ou me troubler. Je continuai le r&eacute;cit:</p>
+
+<p>&laquo;Mais Ethelred, le solide champion, passant alors la porte, fut
+grandement furieux et &eacute;merveill&eacute; de n'apercevoir aucune trace du
+malicieux ermite, mais en son lieu et place un dragon d'une apparence
+monstrueuse et &eacute;cailleuse, avec une langue de feu, qui se tenait en
+sentinelle devant un palais d'or, dont le plancher &eacute;tait d'argent; et
+sur le mur &eacute;tait suspendu un bouclier d'airain brillant, avec cette
+l&eacute;gende grav&eacute;e dessus:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Celui-l&agrave; qui entre ici a &eacute;t&eacute; le vainqueur;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Celui-l&agrave; qui tue le dragon, il aura gagn&eacute; le bouclier.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&laquo;Et Ethelred leva sa massue et frappa sur la t&ecirc;te du dragon, qui tomba
+devant lui et rendit son souffle empest&eacute; avec un rugissement si
+&eacute;pouvantable, si &acirc;pre et si per&ccedil;ant &agrave; la fois, qu'Ethelred fut oblig&eacute; de
+se boucher les oreilles avec ses mains, pour se garantir de ce bruit
+terrible, tel qu'il n'en avait jamais entendu de semblable.&raquo;</p>
+
+<p>Ici je fis brusquement une nouvelle pause, et cette fois avec un
+sentiment de violent &eacute;tonnement,&mdash;car il n'y avait pas lieu de douter
+que je n'eusse r&eacute;ellement entendu (dans quelle direction, il m'&eacute;tait
+impossible de le deviner) un son affaibli et comme lointain, mais &acirc;pre,
+prolong&eacute;, singuli&egrave;rement per&ccedil;ant et grin&ccedil;ant,&mdash;l'exacte contrepartie du
+cri surnaturel du dragon d&eacute;crit par le romancier, et tel que mon
+imagination se l'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; figur&eacute;.</p>
+
+<p>Oppress&eacute;, comme je l'&eacute;tais &eacute;videmment lors de cette seconde et
+tr&egrave;s-extraordinaire co&iuml;ncidence, par mille sensations contradictoires,
+parmi lesquelles dominaient un &eacute;tonnement et une frayeur extr&ecirc;mes, je
+gardai n&eacute;anmoins assez de pr&eacute;sence d'esprit pour &eacute;viter d'exciter par
+une observation quelconque la sensibilit&eacute; nerveuse de mon camarade. Je
+n'&eacute;tais pas du tout s&ucirc;r qu'il e&ucirc;t remarqu&eacute; les bruits en question,
+quoique bien certainement une &eacute;trange alt&eacute;ration se f&ucirc;t depuis ces
+derni&egrave;res minutes manifest&eacute;e dans son maintien. De sa position
+primitive, juste vis-&agrave;-vis de moi, il avait peu &agrave; peu tourn&eacute; son
+fauteuil de mani&egrave;re &agrave; se trouver assis la face tourn&eacute;e vers la porte de
+la chambre; en sorte que je ne pouvais pas voir ses traits d'ensemble,
+quoique je m'aper&ccedil;usse bien que ses l&egrave;vres tremblaient comme si elles
+murmuraient quelque chose d'insaisissable. Sa t&ecirc;te &eacute;tait tomb&eacute;e sur sa
+poitrine;&mdash;cependant, je savais qu'il n'&eacute;tait pas endormi;&mdash;l'&oelig;il que
+j'entrevoyais de profil &eacute;tait b&eacute;ant et fixe. D'ailleurs, le mouvement de
+son corps contredisait aussi cette id&eacute;e,&mdash;car il se balan&ccedil;ait d'un c&ocirc;t&eacute;
+&agrave; l'autre avec un mouvement tr&egrave;s-doux, mais constant et uniforme. Je
+remarquai rapidement tout cela, et repris le r&eacute;cit de sir Launcelot, qui
+continuait ainsi:</p>
+
+<p>&laquo;Et maintenant, le brave champion, ayant &eacute;chapp&eacute; &agrave; la terrible furie du
+dragon, se souvenant du bouclier d'airain, et que l'enchantement qui
+&eacute;tait dessus &eacute;tait rompu, &eacute;carta le cadavre de devant son chemin et
+s'avan&ccedil;a courageusement, sur le pav&eacute; d'argent du ch&acirc;teau, vers l'endroit
+du mur o&ugrave; pendait le bouclier, lequel, en v&eacute;rit&eacute;, n'attendit pas qu'il
+f&ucirc;t arriv&eacute; tout aupr&egrave;s, mais tomba &agrave; ses pieds sur le pav&eacute; d'argent avec
+un puissant et terrible retentissement.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; peine ces derni&egrave;res syllabes avaient-elles fui mes l&egrave;vres, que,&mdash;comme
+si un bouclier d'airain &eacute;tait pesamment tomb&eacute;, en ce moment m&ecirc;me, sur un
+plancher d'argent,&mdash;j'en entendis l'&eacute;cho distinct, profond, m&eacute;tallique,
+retentissant, mais comme assourdi. J'&eacute;tais compl&egrave;tement &eacute;nerv&eacute;; je
+sautai sur mes pieds; mais Usher n'avait pas interrompu son balancement
+r&eacute;gulier. Je me pr&eacute;cipitai vers le fauteuil o&ugrave; il &eacute;tait toujours assis.
+Ses yeux &eacute;taient braqu&eacute;s droit devant lui, et toute sa physionomie &eacute;tait
+tendue par une rigidit&eacute; de pierre. Mais, quand je posai la main sur son
+&eacute;paule, un violent frisson parcourut tout son &ecirc;tre, un sourire malsain
+trembla sur ses l&egrave;vres, et je vis qu'il parlait bas, tr&egrave;s-bas,&mdash;un
+murmure pr&eacute;cipit&eacute; et inarticul&eacute;,&mdash;comme s'il n'avait pas conscience de
+ma pr&eacute;sence. Je me penchai tout &agrave; fait contre lui, et enfin je d&eacute;vorai
+l'horrible signification de ses paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'entendez pas?&mdash;Moi, j'entends, et <i>j'ai</i> entendu pendant
+longtemps,&mdash;longtemps, bien longtemps, bien des minutes, bien des
+heures, bien des jours, j'ai entendu,&mdash;mais je n'osais pas&mdash;oh! piti&eacute;
+pour moi, mis&eacute;rable infortun&eacute; que je suis! je n'osais pas,&mdash;<i>je n'osais
+pas</i> parler! <i>Nous l'avons mise vivante dans la tombe!</i> Ne vous ai-je
+pas dit que mes sens &eacute;taient tr&egrave;s-fins? Je vous dis <i>maintenant</i> que
+j'ai entendu ses premiers faibles mouvements dans le fond de la bi&egrave;re.
+Je les ai entendus,&mdash;il y a d&eacute;j&agrave; bien des jours, bien des jours,&mdash;mais
+je n'osais pas,&mdash;<i>je n'osais pas parler!</i> Et maintenant,&mdash;cette
+nuit,&mdash;Ethelred,&mdash;ha! ha!&mdash;la porte de l'ermite enfonc&eacute;e, et le r&acirc;le du
+dragon et le retentissement du bouclier!&mdash;Dites plut&ocirc;t le bris de sa
+bi&egrave;re, et le grincement des gonds de fer de sa prison, et son affreuse
+lutte dans le vestibule de cuivre! Oh! o&ugrave; fuir? Ne sera-t-elle pas ici
+tout &agrave; l'heure? N'arrive-t-elle pas pour me reprocher ma pr&eacute;cipitation?
+N'ai-je pas entendu son pas sur l'escalier? Est-ce que je ne distingue
+pas l'horrible et lourd battement de son c&oelig;ur! Insens&eacute;! Ici, il se
+dressa furieusement sur ses pieds, et hurla ces syllabes, comme si dans
+cet effort supr&ecirc;me il rendait son &acirc;me:&mdash;<i>Insens&eacute;! je vous dis qu'elle
+est maintenant derri&egrave;re la porte!</i></p>
+
+<p>&Agrave; l'instant m&ecirc;me, comme si l'&eacute;nergie surhumaine de sa parole e&ucirc;t acquis
+la toute puissance d'un charme, les vastes et antiques panneaux que
+d&eacute;signait Usher entrouvrirent lentement leurs lourdes m&acirc;choires d'&eacute;b&egrave;ne.
+C'&eacute;tait l'&oelig;uvre d'un furieux coup de vent;&mdash;mais derri&egrave;re cette porte
+se tenait alors la haute figure de lady Madeline Usher, envelopp&eacute;e de
+son suaire. Il y avait du sang sur ses v&ecirc;tements blancs, et toute sa
+personne amaigrie portait les traces &eacute;videntes de quelque horrible
+lutte. Pendant un moment, elle resta tremblante et vacillante sur le
+seuil;&mdash;puis, avec un cri plaintif et profond, elle tomba lourdement en
+avant sur son fr&egrave;re, et, dans sa violente et d&eacute;finitive agonie, elle
+l'entra&icirc;na &agrave; terre,&mdash;cadavre maintenant et victime de ses terreurs
+anticip&eacute;es.</p>
+
+<p>Je m'enfuis de cette chambre et de ce manoir, frapp&eacute; d'horreur. La
+temp&ecirc;te &eacute;tait encore dans toute sa rage quand je franchissais la vieille
+avenue. Tout d'un coup, une lumi&egrave;re &eacute;trange se projeta sur la route, et
+je me retournai pour voir d'o&ugrave; pouvait jaillir une lueur si singuli&egrave;re,
+car je n'avais derri&egrave;re moi que le vaste ch&acirc;teau avec toutes ses ombres.
+Le rayonnement provenait de la pleine lune qui se couchait, rouge de
+sang, et maintenant brillait vivement &agrave; travers cette fissure &agrave; peine
+visible nagu&egrave;re, qui, comme je l'ai dit, parcourait en zigzag le
+b&acirc;timent depuis le toit jusqu'&agrave; la base. Pendant que je regardais, cette
+fissure s'&eacute;largit rapidement;&mdash;il survint une reprise de vent, un
+tourbillon furieux;&mdash;le disque entier de la plan&egrave;te &eacute;clata tout &agrave; coup &agrave;
+ma vue. La t&ecirc;te me tourna quand je vis les puissantes murailles
+s'&eacute;crouler en deux.&mdash;Il se fit un bruit prolong&eacute;, un fracas tumultueux
+comme la voix de mille cataractes,&mdash;et l'&eacute;tang profond et croupi plac&eacute; &agrave;
+mes pieds se referma tristement et silencieusement sur les ruines de la
+<i>Maison Usher</i>.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LE_PUITS_ET_LE_PENDULE" id="LE_PUITS_ET_LE_PENDULE"></a><a href="#toc">LE PUITS ET LE PENDULE</a></h2>
+
+<p class="r"><i>Impia tortorum longos hic turba furores,</i><br />
+<i>Sanguinis innocui non satiata, aluit.</i><br />
+<i>Sospite nunc patria, fracto nunc funeris antro,</i><br />
+<i>Mors ubi dira fuit vita salusque patent.</i></p>
+
+<p class="r">Quatrain compos&eacute; pour les portes d'un march&eacute; qui devait s'&eacute;lever sur
+l'emplacement du club des Jacobins, &agrave; Paris<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
+
+
+<p>J'&eacute;tais bris&eacute;,&mdash;bris&eacute; jusqu'&agrave; la mort par cette longue agonie; et, quand
+enfin ils me d&eacute;li&egrave;rent et qu'il me fut permis de m'asseoir, je sentis
+que mes sens m'abandonnaient. La sentence,&mdash;la terrible sentence de
+mort,&mdash;fut la derni&egrave;re phrase distinctement accentu&eacute;e qui frappa mes
+oreilles. Apr&egrave;s quoi, le son des voix des inquisiteurs me parut se noyer
+dans le bourdonnement ind&eacute;fini d'un r&ecirc;ve. Ce bruit apportait dans mon
+&acirc;me l'id&eacute;e d'une rotation,&mdash;peut-&ecirc;tre parce que dans mon imagination je
+l'associais avec une roue de moulin. Mais cela ne dura que fort peu de
+temps; car tout d'un coup je n'entendis plus rien. Toutefois, pendant
+quelque temps encore, je vis mais avec quelle terrible exag&eacute;ration! Je
+voyais les l&egrave;vres des juges en robe noire. Elles m'apparaissaient
+blanches,&mdash;plus blanches que la feuille sur laquelle je trace ces
+mots,&mdash;et minces jusqu'au grotesque; amincies par l'intensit&eacute; de leur
+expression de duret&eacute;,&mdash;d'immuable r&eacute;solution,&mdash;de rigoureux m&eacute;pris de la
+douleur humaine. Je voyais que les d&eacute;crets de ce qui pour moi
+repr&eacute;sentait le Destin coulaient encore de ces l&egrave;vres. Je les vis se
+tordre en une phrase de mort. Je les vis figurer les syllabes de mon
+nom; et je frissonnai, sentant que le son ne suivait pas le mouvement.
+Je vis aussi, pendant quelques moments d'horreur d&eacute;lirante, la molle et
+presque imperceptible ondulation des draperies noires qui rev&ecirc;taient les
+murs de la salle. Et alors ma vue tomba sur les sept grands flambeaux
+qui &eacute;taient pos&eacute;s sur la table. D'abord, ils rev&ecirc;tirent l'aspect de la
+Charit&eacute;, et m'apparurent comme des anges blancs et sveltes qui devaient
+me sauver; mais alors, et tout d'un coup, une naus&eacute;e mortelle envahit
+mon &acirc;me, et je sentis chaque fibre de mon &ecirc;tre fr&eacute;mir comme si j'avais
+touch&eacute; le fil d'une pile volta&iuml;que; et les formes ang&eacute;liques devenaient
+des spectres insignifiants, avec des t&ecirc;tes de flamme, et je voyais bien
+qu'il n'y avait aucun secours &agrave; esp&eacute;rer d'eux. Et alors se glissa dans
+mon imagination comme une riche note musicale, l'id&eacute;e du repos d&eacute;licieux
+qui nous attend dans la tombe. L'id&eacute;e vint doucement et furtivement, et
+il me semble qu'il me fallut un long temps pour en avoir une
+appr&eacute;ciation compl&egrave;te; mais, au moment m&ecirc;me o&ugrave; mon esprit commen&ccedil;ait
+enfin &agrave; bien sentir et &agrave; choyer cette id&eacute;e, les figures des juges
+s'&eacute;vanouirent comme par magie; les grands flambeaux se r&eacute;duisirent &agrave;
+n&eacute;ant; leurs flammes s'&eacute;teignirent enti&egrave;rement; le noir des t&eacute;n&egrave;bres
+survint: toutes sensations parurent s'engloutir comme dans un plongeon
+fou et pr&eacute;cipit&eacute; de l'&acirc;me dans l'Had&egrave;s. Et l'univers ne fut plus que
+nuit, silence, immobilit&eacute;.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais &eacute;vanoui; mais cependant je ne dirai pas que j'eusse perdu toute
+conscience. Ce qu'il m'en restait, je n'essaierai pas de le d&eacute;finir, ni
+m&ecirc;me de le d&eacute;crire; mais enfin tout n'&eacute;tait pas perdu. Dans le plus
+profond sommeil,&mdash;non! Dans le d&eacute;lire,&mdash;non! Dans
+l'&eacute;vanouissement,&mdash;non! Dans la mort,&mdash;non! M&ecirc;me dans le tombeau tout
+n'est pas perdu. Autrement, il n'y aurait pas d'immortalit&eacute; pour
+l'homme. En nous &eacute;veillant du plus profond sommeil, nous d&eacute;chirons la
+toile aran&eacute;euse de quelque r&ecirc;ve. Cependant, une seconde apr&egrave;s,&mdash;tant
+&eacute;tait fr&ecirc;le peut-&ecirc;tre ce tissu,&mdash;nous ne nous souvenons pas d'avoir
+r&ecirc;v&eacute;. Dans le retour de l'&eacute;vanouissement &agrave; la vie, il y a deux degr&eacute;s:
+le premier, c'est le sentiment de l'existence morale ou spirituelle; le
+second, le sentiment de l'existence physique. Il semble probable que,
+si, en arrivant au second degr&eacute;, nous pouvions &eacute;voquer les impressions
+du premier, nous y retrouverions tous les &eacute;loquents souvenirs du gouffre
+transmondain. Et ce gouffre, quel est-il? Comment du moins
+distinguerons-nous ses ombres de celles de la tombe? Mais, si les
+impressions de ce que j'ai appel&eacute; le premier degr&eacute; ne reviennent pas &agrave;
+l'appel de la volont&eacute;, toutefois, apr&egrave;s un long intervalle,
+n'apparaissent-elles pas sans y &ecirc;tre invit&eacute;es, cependant que nous nous
+&eacute;merveillons d'o&ugrave; elles peuvent sortir? Celui-l&agrave; qui ne s'est jamais
+&eacute;vanoui n'est pas celui qui d&eacute;couvre d'&eacute;tranges palais et des visages
+bizarrement familiers dans les braises ardentes; ce n'est pas lui qui
+contemple, flottantes au milieu de l'air, les m&eacute;lancoliques visions que
+le vulgaire ne peut apercevoir; ce n'est pas lui qui m&eacute;dite sur le
+parfum de quelque fleur inconnue,&mdash;ce n'est pas lui dont le cerveau
+s'&eacute;gare dans le myst&egrave;re de quelque m&eacute;lodie qui jusqu'alors n'avait
+jamais arr&ecirc;t&eacute; son attention.</p>
+
+<p>Au milieu de mes efforts r&eacute;p&eacute;t&eacute;s et intenses, de mon &eacute;nergique
+application &agrave; ramasser quelque vestige de cet &eacute;tat de n&eacute;ant apparent
+dans lequel avait gliss&eacute; mon &acirc;me, il y a eu des moments o&ugrave; je r&ecirc;vais que
+je r&eacute;ussissais; il y a eu de courts instants, de tr&egrave;s-courts instants o&ugrave;
+j'ai conjur&eacute; des souvenirs que ma raison lucide, dans une &eacute;poque
+post&eacute;rieure, m'a affirm&eacute; ne pouvoir se rapporter qu'&agrave; cet &eacute;tat o&ugrave; la
+conscience para&icirc;t annihil&eacute;e. Ces ombres de souvenirs me pr&eacute;sentent,
+tr&egrave;s-indistinctement, de grandes figures qui m'enlevaient, et
+silencieusement me transportaient en bas,&mdash;et encore en bas,&mdash;toujours
+plus bas,&mdash;jusqu'au moment o&ugrave; un vertige horrible m'oppressa &agrave; la simple
+id&eacute;e de l'infini dans la descente. Elles me rappellent aussi je ne sais
+quelle vague horreur que j'&eacute;prouvais au c&oelig;ur, en raison m&ecirc;me du calme
+surnaturel de ce c&oelig;ur. Puis vient le sentiment d'une immobilit&eacute;
+soudaine dans tous les &ecirc;tres environnants; comme si ceux qui me
+portaient,&mdash;un cort&egrave;ge de spectres!&mdash;avaient d&eacute;pass&eacute; dans leur descente
+les limites de l'illimit&eacute;, et s'&eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;s, vaincus par l'infini
+ennui de leur besogne. Ensuite mon &acirc;me retrouve une sensation de fadeur
+et d'humidit&eacute;; et puis tout n'est plus que folie,&mdash;la folie d'une
+m&eacute;moire qui s'agite dans l'abominable.</p>
+
+<p>Tr&egrave;s-soudainement revinrent dans mon &acirc;me son et mouvement,&mdash;le mouvement
+tumultueux du c&oelig;ur, et dans mes oreilles le bruit de ses battements.
+Puis une pause dans laquelle tout dispara&icirc;t. Puis, de nouveau, le son,
+le mouvement et le toucher,&mdash;comme une sensation vibrante p&eacute;n&eacute;trant mon
+&ecirc;tre. Puis, la simple conscience de mon existence, sans
+pens&eacute;e,&mdash;situation qui dura longtemps. Puis, tr&egrave;s-soudainement, la
+<i>pens&eacute;e</i>, et une terreur frissonnante, et un ardent effort de comprendre
+au vrai mon &eacute;tat. Puis un vif d&eacute;sir de retomber dans l'insensibilit&eacute;.
+Puis brusque renaissance de l'&acirc;me et tentative r&eacute;ussie de mouvement. Et
+alors le souvenir complet du proc&egrave;s, des draperies noires, de la
+sentence, de ma faiblesse, de mon &eacute;vanouissement. Quant &agrave; tout ce qui
+suivit, l'oubli le plus complet; ce n'est que plus tard et par
+l'application la plus &eacute;nergique que je suis parvenu &agrave; me le rappeler
+vaguement.</p>
+
+<p>Jusque-l&agrave;, je n'avais pas ouvert les yeux, je sentais que j'&eacute;tais couch&eacute;
+sur le dos et sans liens. J'&eacute;tendis ma main, et elle tomba lourdement
+sur quelque chose d'humide et dur. Je la laissai reposer ainsi pendant
+quelques minutes, m'&eacute;vertuant &agrave; deviner o&ugrave; je pouvais &ecirc;tre et <i>ce que</i>
+j'&eacute;tais devenu. J'&eacute;tais impatient de me servir de mes yeux, mais je
+n'osais pas. Je redoutais le premier coup d'&oelig;il sur les objets
+environnants. Ce n'&eacute;tait pas que je craignisse de regarder des choses
+horribles, mais j'&eacute;tais &eacute;pouvant&eacute; de l'id&eacute;e de ne rien voir. &Agrave; la
+longue, avec une folle angoisse de c&oelig;ur, j'ouvris vivement les yeux.
+Mon affreuse pens&eacute;e se trouvait donc confirm&eacute;e. La noirceur de
+l'&eacute;ternelle nuit m'enveloppait. Je fis un effort pour respirer. Il me
+semblait que l'intensit&eacute; des t&eacute;n&egrave;bres m'oppressait et me suffoquait.
+L'atmosph&egrave;re &eacute;tait intol&eacute;rablement lourde. Je restai paisiblement
+couch&eacute;, et je fis un effort pour exercer ma raison. Je me rappelai les
+proc&eacute;d&eacute;s de l'Inquisition, et, partant de l&agrave;, je m'appliquai &agrave; en
+d&eacute;duire ma position r&eacute;elle. La sentence avait &eacute;t&eacute; prononc&eacute;e, et il me
+semblait que, depuis lors, il s'&eacute;tait &eacute;coul&eacute; un long intervalle de
+temps. Cependant, je n'imaginai pas un seul instant que je fusse
+r&eacute;ellement mort. Une telle id&eacute;e, en d&eacute;pit de toutes les fictions
+litt&eacute;raires, est tout &agrave; fait incompatible avec l'existence r&eacute;elle;&mdash;mais
+o&ugrave; &eacute;tais-je, et dans quel &eacute;tat? Les condamn&eacute;s &agrave; mort, je le savais,
+mouraient ordinairement dans les <i>auto-da-f&eacute;</i>. Une solennit&eacute; de ce genre
+avait &eacute;t&eacute; c&eacute;l&eacute;br&eacute;e le soir m&ecirc;me du jour de mon jugement. Avais-je &eacute;t&eacute;
+r&eacute;int&eacute;gr&eacute; dans mon cachot pour y attendre le prochain sacrifice qui ne
+devait avoir lieu que dans quelques mois? Je vis tout d'abord que cela
+ne pouvait pas &ecirc;tre. Le contingent des victimes avait &eacute;t&eacute; mis
+imm&eacute;diatement en r&eacute;quisition; de plus, mon premier cachot, comme toutes
+les cellules des condamn&eacute;s &agrave; Tol&egrave;de, &eacute;tait pav&eacute; de pierres, et la
+lumi&egrave;re n'en &eacute;tait pas tout &agrave; fait exclue.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup une id&eacute;e terrible chassa le sang par torrents vers mon
+c&oelig;ur, et pendant quelques instants, je retombai de nouveau dans mon
+insensibilit&eacute;. En revenant &agrave; moi, je me dressai d'un seul coup sur mes
+pieds, tremblant convulsivement dans chaque fibre. J'&eacute;tendis follement
+mes bras au-dessus et autour de moi, dans tous les sens. Je ne sentais
+rien; cependant, je tremblais de faire un pas, j'avais peur de me
+heurter contre les murs de ma tombe. La sueur jaillissait de tous mes
+pores et s'arr&ecirc;tait en grosses gouttes froides sur mon front. L'agonie
+de l'incertitude devint &agrave; la longue intol&eacute;rable, et je m'avan&ccedil;ai avec
+pr&eacute;caution, &eacute;tendant les bras et dardant mes yeux hors de leurs orbites,
+dans l'esp&eacute;rance de surprendre quelque faible rayon de lumi&egrave;re. Je fis
+plusieurs pas, mais tout &eacute;tait noir et vide. Je respirai plus librement.
+Enfin il me parut &eacute;vident que la plus affreuse des destin&eacute;es n'&eacute;tait pas
+celle qu'on m'avait r&eacute;serv&eacute;e.</p>
+
+<p>Et alors, comme je continuais &agrave; m'avancer avec pr&eacute;caution, mille vagues
+rumeurs qui couraient sur ces horreurs de Tol&egrave;de vinrent se presser
+p&ecirc;le-m&ecirc;le dans ma m&eacute;moire. Il se racontait sur ces cachots d'&eacute;tranges
+choses,&mdash;je les avais toujours consid&eacute;r&eacute;es comme des fables,&mdash;mais
+cependant si &eacute;tranges et si effrayantes, qu'on ne les pouvait r&eacute;p&eacute;ter
+qu'&agrave; voix basse. Devais-je mourir de faim dans ce monde souterrain de
+t&eacute;n&egrave;bres,&mdash;ou quelle destin&eacute;e, plus terrible encore peut-&ecirc;tre,
+m'attendait? Que le r&eacute;sultat f&ucirc;t la mort, et une mort d'une amertume
+choisie, je connaissais trop bien le caract&egrave;re de mes juges pour en
+douter; le mode et l'heure &eacute;taient tout ce qui m'occupait et me
+tourmentait.</p>
+
+<p>Mes mains &eacute;tendues rencontr&egrave;rent &agrave; la longue un obstacle solide. C'&eacute;tait
+un mur, qui semblait construit en pierres,&mdash;tr&egrave;s-lisse, humide et froid.
+Je le suivis de pr&egrave;s, marchant avec la soigneuse m&eacute;fiance que m'avaient
+inspir&eacute;e certaines anciennes histoires. Cette op&eacute;ration n&eacute;anmoins ne me
+donnait aucun moyen de v&eacute;rifier la dimension de mon cachot; car je
+pouvais en faire le tour et revenir au point d'o&ugrave; j'&eacute;tais parti sans
+m'en apercevoir, tant le mur semblait parfaitement uniforme. C'est
+pourquoi je cherchai le couteau que j'avais dans ma poche quand on
+m'avait conduit au tribunal; mais il avait disparu, mes v&ecirc;tements ayant
+&eacute;t&eacute; chang&eacute;s contre une robe de serge grossi&egrave;re. J'avais eu l'id&eacute;e
+d'enfoncer la lame dans quelque menue crevasse de la ma&ccedil;onnerie, afin de
+bien constater mon point de d&eacute;part. La difficult&eacute; cependant &eacute;tait bien
+vulgaire; mais d'abord, dans le d&eacute;sordre de ma pens&eacute;e, elle me sembla
+insurmontable. Je d&eacute;chirai une partie de l'ourlet de ma robe, et je
+pla&ccedil;ai le morceau par terre, dans toute sa longueur et &agrave; angle droit
+contre le mur. En suivant mon chemin &agrave; t&acirc;tons autour de mon cachot, je
+ne pouvais pas manquer de rencontrer ce chiffon en achevant le circuit.
+Du moins, je le croyais; mais je n'avais pas tenu compte de l'&eacute;tendue de
+mon cachot ou de ma faiblesse. Le terrain &eacute;tait humide et glissant.
+J'allai en chancelant pendant quelque temps, puis je tr&eacute;buchai, je
+tombai. Mon extr&ecirc;me fatigue me d&eacute;cida &agrave; rester couch&eacute;, et le sommeil me
+surprit bient&ocirc;t dans cet &eacute;tat.</p>
+
+<p>En m'&eacute;veillant et en &eacute;tendant un bras, je trouvai &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi un pain
+et une cruche d'eau. J'&eacute;tais trop &eacute;puis&eacute; pour r&eacute;fl&eacute;chir sur cette
+circonstance, mais je bus et mangeai avec avidit&eacute;. Peu de temps apr&egrave;s,
+je repris mon voyage autour de ma prison, et avec beaucoup de peine
+j'arrivai au lambeau de serge. Au moment o&ugrave; je tombai, j'avais d&eacute;j&agrave;
+compt&eacute; cinquante-deux pas, et, en reprenant ma promenade, j'en comptai
+encore quarante-huit,&mdash;quand je rencontrai mon chiffon. Donc, en tout,
+cela faisait cent pas; et, en supposant que deux pas fissent un yard, je
+pr&eacute;sumai que le cachot avait cinquante yards de circuit. J'avais
+toutefois rencontr&eacute; beaucoup d'angles dans le mur, et ainsi il n'y avait
+gu&egrave;re moyen de conjecturer la forme du caveau; car je ne pouvais
+m'emp&ecirc;cher de supposer que c'&eacute;tait un caveau.</p>
+
+<p>Je ne mettais pas un bien grand int&eacute;r&ecirc;t dans ces recherches,&mdash;&agrave; coup
+s&ucirc;r, pas d'espoir; mais une vague curiosit&eacute; me poussa &agrave; les continuer.
+Quittant le mur, je r&eacute;solus de traverser la superficie circonscrite.
+D'abord, j'avan&ccedil;ai avec une extr&ecirc;me pr&eacute;caution; car le sol, quoique
+paraissant fait d'une mati&egrave;re dure, &eacute;tait tra&icirc;tre et gluant. &Agrave; la longue
+cependant, je pris courage, et je me mis &agrave; marcher avec assurance,
+m'appliquant &agrave; traverser en ligne aussi droite que possible. Je m'&eacute;tais
+ainsi avanc&eacute; de dix ou douze pas environ, quand le reste de l'ourlet
+d&eacute;chir&eacute; de ma robe s'entortilla dans mes jambes. Je marchai dessus et
+tombai violemment sur le visage.</p>
+
+<p>Dans le d&eacute;sordre de ma chute, je ne remarquai pas tout de suite une
+circonstance passablement surprenante, qui cependant, quelques secondes
+apr&egrave;s, et comme j'&eacute;tais encore &eacute;tendu, fixa mon attention. Voici: mon
+menton posait sur le sol de la prison, mais mes l&egrave;vres et la partie
+sup&eacute;rieure de ma t&ecirc;te, quoique paraissant situ&eacute;es &agrave; une moindre
+&eacute;l&eacute;vation que le menton, ne touchaient &agrave; rien. En m&ecirc;me temps, il me
+sembla que mon front &eacute;tait baign&eacute; d'une vapeur visqueuse et qu'une odeur
+particuli&egrave;re de vieux champignons montait vers mes narines. J'&eacute;tendis le
+bras, et je frissonnai en d&eacute;couvrant que j'&eacute;tais tomb&eacute; sur le bord m&ecirc;me
+d'un puits circulaire, dont je n'avais, pour le moment, aucun moyen de
+mesurer l'&eacute;tendue. En t&acirc;tant la ma&ccedil;onnerie juste au-dessous de la
+margelle, je r&eacute;ussis &agrave; d&eacute;loger un petit fragment, et je le laissai
+tomber dans l'ab&icirc;me. Pendant quelques secondes, je pr&ecirc;tai l'oreille &agrave;
+ses ricochets; il battait dans sa chute les parois du gouffre; &agrave; la fin,
+il fit dans l'eau un lugubre plongeon, suivi de bruyants &eacute;chos. Au m&ecirc;me
+instant, un bruit se fit au-dessus de ma t&ecirc;te, comme d'une porte presque
+aussit&ocirc;t ferm&eacute;e qu'ouverte, pendant qu'un faible rayon de lumi&egrave;re
+traversait soudainement l'obscurit&eacute; et s'&eacute;teignait presque en m&ecirc;me
+temps.</p>
+
+<p>Je vis clairement la destin&eacute;e qui m'avait &eacute;t&eacute; pr&eacute;par&eacute;e, et je me
+f&eacute;licitai de l'accident opportun qui m'avait sauv&eacute;. Un pas de plus, et
+le monde ne m'aurait plus revu. Et cette mort &eacute;vit&eacute;e &agrave; temps portait ce
+m&ecirc;me caract&egrave;re que j'avais regard&eacute; comme fabuleux et absurde dans les
+contes qui se faisaient sur l'Inquisition. Les victimes de sa tyrannie
+n'avaient pas d'autre alternative que la mort avec ses plus cruelles
+agonies physiques, ou la mort avec ses plus abominables tortures
+morales. J'avais &eacute;t&eacute; r&eacute;serv&eacute; pour cette derni&egrave;re. Mes nerfs &eacute;taient
+d&eacute;tendus par une longue souffrance, au point que je tremblais au son de
+ma propre voix, et j'&eacute;tais devenu &agrave; tous &eacute;gards un excellent sujet pour
+l'esp&egrave;ce de torture qui m'attendait.</p>
+
+<p>Tremblant de tous mes membres, je rebroussai chemin &agrave; t&acirc;tons vers le
+mur,&mdash;r&eacute;solu &agrave; m'y laisser mourir plut&ocirc;t que d'affronter l'horreur des
+puits, que mon imagination multipliait maintenant dans les t&eacute;n&egrave;bres de
+mon cachot. Dans une autre situation d'esprit, j'aurais eu le courage
+d'en finir avec mes mis&egrave;res, d'un seul coup, par un plongeon dans l'un
+de ces ab&icirc;mes; mais maintenant j'&eacute;tais le plus parfait des l&acirc;ches. Et
+puis il m'&eacute;tait impossible d'oublier ce que j'avais lu au sujet de ces
+puits,&mdash;que l'extinction <i>soudaine</i> de la vie &eacute;tait une possibilit&eacute;
+soigneusement exclue par l'infernal g&eacute;nie qui en avait con&ccedil;u le plan.</p>
+
+<p>L'agitation de mon esprit me tint &eacute;veill&eacute; pendant de longues heures;
+mais &agrave; la fin je m'assoupis de nouveau. En m'&eacute;veillant, je trouvai &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de moi, comme la premi&egrave;re fois, un pain et une cruche d'eau. Une
+soif br&ucirc;lante me consumait, et je vidai la cruche tout d'un trait. Il
+faut que cette eau ait &eacute;t&eacute; drogu&eacute;e,&mdash;car &agrave; peine l'eus-je bue que je
+m'assoupis irr&eacute;sistiblement. Un profond sommeil tomba sur moi,&mdash;un
+sommeil semblable &agrave; celui de la mort. Combien de temps dura-t-il, je
+n'en puis rien savoir; mais, quand je rouvris les yeux, les objets
+autour de moi &eacute;taient visibles. Gr&acirc;ce &agrave; une lueur singuli&egrave;re,
+sulfureuse, dont je ne pus pas d'abord d&eacute;couvrir l'origine, je pouvais
+voir l'&eacute;tendue et l'aspect de la prison.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tais grandement m&eacute;pris sur sa dimension. Les murs ne pouvaient pas
+avoir plus de vingt-cinq yards de circuit. Pendant quelques minutes
+cette d&eacute;couverte fut pour moi un immense trouble; trouble bien pu&eacute;ril,
+en v&eacute;rit&eacute;,&mdash;car, au milieu des circonstances terribles qui
+m'entouraient, que pouvait-il y avoir de moins important que les
+dimensions de ma prison? Mais mon &acirc;me mettait un int&eacute;r&ecirc;t bizarre dans
+des niaiseries, et je m'appliquai fortement &agrave; me rendre compte de
+l'erreur que j'avais commise dans mes mesures. &Agrave; la fin, la v&eacute;rit&eacute;
+m'apparut comme un &eacute;clair. Dans ma premi&egrave;re tentative d'exploration,
+j'avais compt&eacute; cinquante-deux pas, jusqu'au moment o&ugrave; je tombai; je
+devais &ecirc;tre alors &agrave; un pas ou deux du morceau de serge; dans le fait,
+j'avais presque accompli le circuit du caveau. Je m'endormis alors,&mdash;et,
+en m'&eacute;veillant, il faut que je sois retourn&eacute; sur mes pas,&mdash;cr&eacute;ant ainsi
+un circuit presque double du circuit r&eacute;el. La confusion de mon cerveau
+m'avait emp&ecirc;ch&eacute; de remarquer que j'avais commenc&eacute; mon tour avec le mur &agrave;
+ma gauche, et que je finissais avec le mur &agrave; ma droite.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tais aussi tromp&eacute; relativement &agrave; la forme de l'enceinte. En t&acirc;tant
+ma route, j'avais trouv&eacute; beaucoup d'angles, et j'en avais d&eacute;duit l'id&eacute;e
+d'une grande irr&eacute;gularit&eacute;; tant est puissant l'effet d'une totale
+obscurit&eacute; sur quelqu'un qui sort d'une l&eacute;thargie ou d'un sommeil! Ces
+angles &eacute;taient simplement produits par quelques l&eacute;g&egrave;res d&eacute;pressions ou
+retraits &agrave; des intervalles in&eacute;gaux. La forme g&eacute;n&eacute;rale de la prison &eacute;tait
+un carr&eacute;. Ce que j'avais pris pour de la ma&ccedil;onnerie semblait maintenant
+du fer, ou tout autre m&eacute;tal, en plaques &eacute;normes, dont les sutures et les
+joints occasionnaient les d&eacute;pressions. La surface enti&egrave;re de cette
+construction m&eacute;tallique &eacute;tait grossi&egrave;rement barbouill&eacute;e de tous les
+embl&egrave;mes hideux et r&eacute;pulsifs auxquels la superstition s&eacute;pulcrale des
+moines a donn&eacute; naissance. Des figures de d&eacute;mons, avec des airs de
+menace, avec des formes de squelettes, et d'autres images d'une horreur
+plus r&eacute;elle souillaient les murs dans toute leur &eacute;tendue. J'observai que
+les contours de ces monstruosit&eacute;s &eacute;taient suffisamment distincts, mais
+que les couleurs &eacute;taient fl&eacute;tries et alt&eacute;r&eacute;es, comme par l'effet d'une
+atmosph&egrave;re humide. Je remarquai alors le sol, qui &eacute;tait en pierre. Au
+centre b&acirc;illait le puits circulaire, &agrave; la gueule duquel j'avais &eacute;chapp&eacute;;
+mais il n'y en avait qu'un seul dans le cachot.</p>
+
+<p>Je vis tout cela indistinctement et non sans effort,&mdash;car ma situation
+physique avait singuli&egrave;rement chang&eacute; pendant mon sommeil. J'&eacute;tais
+maintenant couch&eacute; sur le dos, tout de mon long, sur une esp&egrave;ce de
+charpente de bois tr&egrave;s-basse. J'y &eacute;tais solidement attach&eacute; avec une
+longue bande qui ressemblait &agrave; une sangle. Elle s'enroulait plusieurs
+fois autour de mes membres et de mon corps, ne laissant de libert&eacute; qu'&agrave;
+ma t&ecirc;te et &agrave; mon bras gauche; mais encore me fallait-il faire un effort
+des plus p&eacute;nibles pour me procurer la nourriture contenue dans un plat
+de terre pos&eacute; &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi sur le sol. Je m'aper&ccedil;us avec terreur que la
+cruche avait &eacute;t&eacute; enlev&eacute;e. Je dis: avec terreur, car j'&eacute;tais d&eacute;vor&eacute; d'une
+intol&eacute;rable soif. Il me sembla qu'il entrait dans le plan de mes
+bourreaux d'exasp&eacute;rer cette soif,&mdash;car la nourriture contenue dans le
+plat &eacute;tait une viande cruellement assaisonn&eacute;e.</p>
+
+<p>Je levai les yeux, et j'examinai le plafond de la prison. Il &eacute;tait &agrave; une
+hauteur de trente ou quarante pieds, et, par sa construction, il
+ressemblait beaucoup aux murs lat&eacute;raux. Dans un de ses panneaux, une
+figure des plus singuli&egrave;res fixa toute mon attention. C'&eacute;tait la figure
+peinte du Temps, comme il est repr&eacute;sent&eacute; d'ordinaire, sauf qu'au lieu
+d'une faux il tenait un objet qu'au premier coup d'&oelig;il je pris pour
+l'image peinte d'un &eacute;norme pendule, comme on en voit dans les horloges
+antiques. Il y avait n&eacute;anmoins dans l'aspect de cette machine quelque
+chose qui me fit la regarder avec plus d'attention. Comme je l'observais
+directement, les yeux en l'air,&mdash;car elle &eacute;tait plac&eacute;e juste au-dessus
+de moi,&mdash;je crus la voir remuer. Un instant apr&egrave;s, mon id&eacute;e fut
+confirm&eacute;e. Son balancement &eacute;tait court, et naturellement tr&egrave;s-lent. Je
+l'&eacute;piai pendant quelques minutes, non sans une certaine d&eacute;fiance, mais
+surtout avec &eacute;tonnement. Fatigu&eacute; &agrave; la longue de surveiller son mouvement
+fastidieux, je tournai mes yeux vers les autres objets de la cellule.</p>
+
+<p>Un l&eacute;ger bruit attira mon attention, et, regardant le sol, je vis
+quelques rats &eacute;normes qui le traversaient. Ils &eacute;taient sortis par le
+puits, que je pouvais apercevoir &agrave; ma droite. Au m&ecirc;me instant, comme je
+les regardais, ils mont&egrave;rent par troupes, en toute h&acirc;te, avec des yeux
+voraces, affriand&eacute;s par le fumet de la viande. Il me fallait beaucoup
+d'efforts et d'attention pour les en &eacute;carter.</p>
+
+<p>Il pouvait bien s'&ecirc;tre &eacute;coul&eacute; une demi-heure, peut-&ecirc;tre m&ecirc;me une
+heure,&mdash;car je ne pouvais mesurer le temps que
+tr&egrave;s-imparfaitement,&mdash;quand je levai de nouveau les yeux au-dessus de
+moi. Ce que je vis alors me confondit et me stup&eacute;fia. Le parcours du
+pendule s'&eacute;tait accru presque d'un yard; sa v&eacute;locit&eacute;, cons&eacute;quence
+naturelle, &eacute;tait aussi beaucoup plus grande. Mais ce qui me troubla
+principalement fut l'id&eacute;e qu'il &eacute;tait visiblement <i>descendu</i>. J'observai
+alors,&mdash;avec quel effroi, il est inutile de le dire,&mdash;que son extr&eacute;mit&eacute;
+inf&eacute;rieure &eacute;tait form&eacute;e d'un croissant d'acier &eacute;tincelant, ayant environ
+un pied de long d'une corne &agrave; l'autre; les cornes dirig&eacute;es en haut, et
+le tranchant inf&eacute;rieur &eacute;videmment affil&eacute; comme celui d'un rasoir. Comme
+un rasoir aussi, il paraissait lourd et massif, s'&eacute;panouissant, &agrave; partir
+du fil, en une forme large et solide. Il &eacute;tait ajust&eacute; &agrave; une lourde verge
+de cuivre, et le tout <i>sifflait</i> en se balan&ccedil;ant &agrave; travers l'espace.</p>
+
+<p>Je ne pouvais pas douter plus longtemps au sort qui m'avait &eacute;t&eacute; pr&eacute;par&eacute;
+par l'atroce ing&eacute;niosit&eacute; monacale. Ma d&eacute;couverte du puits &eacute;tait devin&eacute;e
+par les agents de l'Inquisition,&mdash;le puits, dont les horreurs avaient
+&eacute;t&eacute; r&eacute;serv&eacute;es &agrave; un h&eacute;r&eacute;tique aussi t&eacute;m&eacute;raire que moi,&mdash;<i>le puits</i>,
+figure de l'enfer, et consid&eacute;r&eacute; par l'opinion comme l'<i>Ultima Thule</i> de
+tous leurs ch&acirc;timents! J'avais &eacute;vit&eacute; le plongeon par le plus fortuit des
+accidents, et je savais que l'art de faire du supplice un pi&egrave;ge et une
+surprise formait une branche importante de tout ce fantastique syst&egrave;me
+d'ex&eacute;cutions secr&egrave;tes. Or, ayant manqu&eacute; ma chute dans l'ab&icirc;me, il
+n'entrait pas dans le plan d&eacute;moniaque de m'y pr&eacute;cipiter; j'&eacute;tais donc
+vou&eacute;&mdash;et cette fois sans alternative possible,&mdash;&agrave; une destruction
+diff&eacute;rente et plus douce.&mdash;Plus douce! J'ai presque souri dans mon
+agonie en pensant &agrave; la singuli&egrave;re application que je faisais d'un pareil
+mot.</p>
+
+<p>Que sert-il de raconter les longues, longues heures d'horreur plus que
+mortelles durant lesquelles je comptai les oscillations vibrantes de
+l'acier? Pouce par pouce,&mdash;ligne par ligne,&mdash;il op&eacute;rait une descente
+gradu&eacute;e et seulement appr&eacute;ciable &agrave; des intervalles qui me paraissaient
+des si&egrave;cles,&mdash;et toujours il descendait,&mdash;toujours plus bas,&mdash;toujours
+plus bas! Il s'&eacute;coula des jours, il se peut que plusieurs jours se
+soient &eacute;coul&eacute;s, avant qu'il v&icirc;nt se balancer assez pr&egrave;s de moi pour
+m'&eacute;venter avec son souffle &acirc;cre. L'odeur de l'acier aiguis&eacute;
+s'introduisait dans mes narines. Je priai le ciel,&mdash;je le fatiguai de ma
+pri&egrave;re,&mdash;de faire descendre l'acier plus rapidement. Je devins fou,
+fr&eacute;n&eacute;tique, et je m'effor&ccedil;ai de me soulever, d'aller &agrave; la rencontre de
+ce terrible cimeterre mouvant. Et puis, soudainement je tombai dans un
+grand calme,&mdash;et je restai &eacute;tendu, souriant &agrave; cette mort &eacute;tincelante,
+comme un enfant &agrave; quelque pr&eacute;cieux joujou.</p>
+
+<p>Il se fit un nouvel intervalle de parfaite insensibilit&eacute;; intervalle
+tr&egrave;s-court, car, en revenant &agrave; la vie, je ne trouvai pas que le pendule
+f&ucirc;t descendu d'une quantit&eacute; appr&eacute;ciable. Cependant, il se pourrait bien
+que ce temps e&ucirc;t &eacute;t&eacute; long,&mdash;car je savais qu'il y avait des d&eacute;mons qui
+avaient pris note de mon &eacute;vanouissement, et qui pouvaient arr&ecirc;ter la
+vibration &agrave; leur gr&eacute;. En revenant &agrave; moi, j'&eacute;prouvai un malaise et une
+faiblesse&mdash;oh! inexprimables,&mdash;comme par suite d'une longue inanition.
+M&ecirc;me au milieu des angoisses pr&eacute;sentes, la nature humaine implorait sa
+nourriture. Avec un effort p&eacute;nible, j'&eacute;tendis mon bras gauche aussi loin
+que mes liens me le permettaient, et je m'emparai d'un petit reste que
+les rats avaient bien voulu me laisser. Comme j'en portais une partie &agrave;
+mes l&egrave;vres, une pens&eacute;e informe de joie,&mdash;d'esp&eacute;rance,&mdash;traversa mon
+esprit. Cependant, qu'y avait-il de commun entre moi et l'esp&eacute;rance?
+C'&eacute;tait, dis-je, une pens&eacute;e informe;&mdash;l'homme en a souvent de semblables
+qui ne sont jamais compl&eacute;t&eacute;es. Je sentis que c'&eacute;tait une pens&eacute;e de
+joie,&mdash;d'esp&eacute;rance; mais je sentis aussi qu'elle &eacute;tait morte en
+naissant. Vainement je m'effor&ccedil;ai de la parfaire,&mdash;de la rattraper. Ma
+longue souffrance avait presque annihil&eacute; les facult&eacute;s ordinaires de mon
+esprit. J'&eacute;tais un imb&eacute;cile,&mdash;un idiot.</p>
+
+<p>La vibration du pendule avait lieu dans un plan faisant angle droit avec
+ma longueur. Je vis que le croissant avait &eacute;t&eacute; dispos&eacute; pour traverser la
+r&eacute;gion du c&oelig;ur. Il &eacute;raillerait la serge de ma robe,&mdash;puis il
+reviendrait et r&eacute;p&eacute;terait son op&eacute;ration,&mdash;encore,&mdash;et encore. Malgr&eacute;
+l'effroyable dimension de la courbe parcourue (quelque chose comme
+trente pieds, peut-&ecirc;tre plus), et la sifflante &eacute;nergie de sa descente,
+qui aurait suffi pour couper m&ecirc;me ces murailles de fer, en somme tout ce
+qu'il pouvait faire, pour quelques minutes, c'&eacute;tait d'&eacute;railler ma robe.
+Et sur cette pens&eacute;e je fis une pause. Je n'osais pas aller plus loin que
+cette r&eacute;flexion. Je m'appesantis l&agrave;-dessus avec une attention opini&acirc;tre,
+comme si, par cette insistance, je pouvais arr&ecirc;ter <i>l&agrave;</i> la descente de
+l'acier. Je m'appliquai &agrave; m&eacute;diter sur le son que produirait le croissant
+en passant &agrave; travers mon v&ecirc;tement,&mdash;sur la sensation particuli&egrave;re et
+p&eacute;n&eacute;trante que le frottement de la toile produit sur les nerfs. Je
+m&eacute;ditai sur toutes ces futilit&eacute;s, jusqu'&agrave; ce que mes dents fussent
+agac&eacute;es.</p>
+
+<p>Plus bas,&mdash;plus bas encore,&mdash;il glissait toujours plus bas. Je prenais
+un plaisir fr&eacute;n&eacute;tique &agrave; comparer sa vitesse de haut en bas avec sa
+vitesse lat&eacute;rale. &Agrave; droite,&mdash;&agrave; gauche,&mdash;et puis il fuyait loin, loin, et
+puis il revenait,&mdash;avec le glapissement d'un esprit damn&eacute;!&mdash;jusqu'&agrave; mon
+c&oelig;ur, avec l'allure furtive du tigre! Je riais et je hurlais
+alternativement, selon que l'une ou l'autre id&eacute;e prenait le dessus.</p>
+
+<p>Plus bas,&mdash;invariablement, impitoyablement plus bas! Il vibrait &agrave; trois
+pouces de ma poitrine! Je m'effor&ccedil;ai violemment&mdash;furieusement,&mdash;de
+d&eacute;livrer mon bras gauche. Il &eacute;tait libre seulement depuis le coude
+jusqu'&agrave; la main. Je pouvais faire jouer ma main depuis le plat situ&eacute; &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de moi jusqu'&agrave; ma bouche, avec un grand effort,&mdash;et rien de plus.
+Si j'avais pu briser les ligatures au-dessus du coude, j'aurais saisi le
+pendule, et j'aurais essay&eacute; de l'arr&ecirc;ter. J'aurais aussi bien essay&eacute;
+d'arr&ecirc;ter une avalanche!</p>
+
+<p>Toujours plus bas!&mdash;incessamment,&mdash;in&eacute;vitablement plus bas! Je respirais
+douloureusement, et je m'agitais &agrave; chaque vibration. Je me rapetissais
+convulsivement &agrave; chaque balancement. Mes yeux le suivaient dans sa vol&eacute;e
+ascendante et descendante, avec l'ardeur du d&eacute;sespoir le plus insens&eacute;;
+ils se refermaient spasmodiquement au moment de la descente, quoique la
+mort e&ucirc;t &eacute;t&eacute; un soulagement,&mdash;oh! quel indicible soulagement! Et
+cependant je tremblais dans tous mes nerfs, quand je pensais qu'il
+suffirait que la machine descend&icirc;t d'un cran pour pr&eacute;cipiter sur ma
+poitrine, cette hache aiguis&eacute;e, &eacute;tincelante. C'&eacute;tait l'<i>esp&eacute;rance</i> qui
+faisait ainsi trembler mes nerfs, et tout mon &ecirc;tre se replier. C'&eacute;tait
+l'esp&eacute;rance,&mdash;l'esp&eacute;rance qui triomphe m&ecirc;me sur le chevalet,&mdash;qui
+chuchote &agrave; l'oreille des condamn&eacute;s &agrave; mort, m&ecirc;me dans les cachots de
+l'Inquisition.</p>
+
+<p>Je vis que dix ou douze vibrations environ mettraient l'acier en contact
+imm&eacute;diat avec mon v&ecirc;tement,&mdash;et avec cette observation entra dans mon
+esprit le calme aigu et condens&eacute; du d&eacute;sespoir. Pour la premi&egrave;re fois
+depuis bien des heures,&mdash;depuis bien des jours peut-&ecirc;tre, je <i>pensai</i>.
+Il me vint &agrave; l'esprit que le bandage, ou sangle, qui m'enveloppait &eacute;tait
+d'un seul morceau. J'&eacute;tais attach&eacute; par un lien continu. La premi&egrave;re
+morsure du rasoir, du croissant, dans une partie quelconque de la
+sangle, devait la d&eacute;tacher suffisamment pour permettre &agrave; ma main gauche
+de la d&eacute;rouler tout autour de moi. Mais combien devenait terrible dans
+ce cas la proximit&eacute; de l'acier. Et le r&eacute;sultat de la plus l&eacute;g&egrave;re
+secousse, mortel! &Eacute;tait-il vraisemblable, d'ailleurs, que les mignons du
+bourreau n'eussent pas pr&eacute;vu et par&eacute; cette possibilit&eacute;? &Eacute;tait-il
+probable que le bandage travers&acirc;t ma poitrine dans le parcours du
+pendule? Tremblant de me voir frustr&eacute; de ma faible esp&eacute;rance,
+vraisemblablement ma derni&egrave;re, je haussai suffisamment ma t&ecirc;te pour voir
+distinctement ma poitrine. La sangle enveloppait &eacute;troitement mes membres
+et mon corps dans tous les sens,&mdash;<i>except&eacute; dans le chemin du croissant
+homicide</i>.</p>
+
+<p>&Agrave; peine avais-je laiss&eacute; retomber ma t&ecirc;te dans sa position premi&egrave;re, que
+je sentis briller dans mon esprit quelque chose que je ne saurais mieux
+d&eacute;finir que la moiti&eacute; non form&eacute;e de cette id&eacute;e de d&eacute;livrance dont j'ai
+d&eacute;j&agrave; parl&eacute;, et dont une moiti&eacute; seule avait flott&eacute; vaguement dans ma
+cervelle, lorsque je portai la nourriture &agrave; mes l&egrave;vres br&ucirc;lantes. L'id&eacute;e
+tout enti&egrave;re &eacute;tait maintenant pr&eacute;sente;&mdash;faible, &agrave; peine viable, &agrave; peine
+d&eacute;finie,&mdash;mais enfin compl&egrave;te. Je me mis imm&eacute;diatement, avec l'&eacute;nergie
+du d&eacute;sespoir, &agrave; en tenter l'ex&eacute;cution.</p>
+
+<p>Depuis plusieurs heures, le voisinage imm&eacute;diat du ch&acirc;ssis sur lequel
+j'&eacute;tais couch&eacute; fourmillait litt&eacute;ralement de rats. Ils &eacute;taient
+tumultueux, hardis, voraces,&mdash;leurs yeux rouges dard&eacute;s sur moi, comme
+s'ils n'attendaient que mon immobilit&eacute; pour faire de moi leur proie.&mdash;&Agrave;
+quelle nourriture,&mdash;pensai-je,&mdash;ont ils &eacute;t&eacute; accoutum&eacute;s dans ce puits?</p>
+
+<p>Except&eacute; un petit reste, ils avaient d&eacute;vor&eacute;, en d&eacute;pit de tous mes efforts
+pour les en emp&ecirc;cher, le contenu du plat. Ma main avait contract&eacute; une
+habitude de va-et-vient, de balancement vers le plat; et, &agrave; la longue,
+l'uniformit&eacute; machinale du mouvement lui avait enlev&eacute; toute son
+efficacit&eacute;. Dans sa voracit&eacute; cette vermine fixait souvent ses dents
+aigu&euml;s dans mes doigts. Avec les miettes de la viande huileuse et &eacute;pic&eacute;e
+qui restait encore, je frottai fortement le bandage partout o&ugrave; je pus
+l'atteindre; puis, retirant ma main du sol, je restai immobile et sans
+respirer.</p>
+
+<p>D'abord les voraces animaux furent saisis et effray&eacute;s du changement,&mdash;de
+la cessation du mouvement. Ils prirent l'alarme et tourn&egrave;rent le dos;
+plusieurs regagn&egrave;rent le puits; mais cela ne dura qu'un moment. Je
+n'avais pas compt&eacute; en vain sur leur gloutonnerie. Observant que je
+restais sans mouvement, un ou deux des plus hardis grimp&egrave;rent sur le
+ch&acirc;ssis et flair&egrave;rent la sangle. Cela me parut le signal d'une invasion
+g&eacute;n&eacute;rale. Des troupes fra&icirc;ches se pr&eacute;cipit&egrave;rent hors du puits. Ils
+s'accroch&egrave;rent au bois,&mdash;ils l'escalad&egrave;rent et saut&egrave;rent par centaines
+sur mon corps. Le mouvement r&eacute;gulier du pendule ne les troublait pas le
+moins du monde. Ils &eacute;vitaient son passage et travaillaient activement
+sur le bandage huil&eacute;. Ils se pressaient,&mdash;ils fourmillaient et
+s'amoncelaient incessamment sur moi; ils se tortillaient sur ma gorge;
+leurs l&egrave;vres froides cherchaient les miennes; j'&eacute;tais &agrave; moiti&eacute; suffoqu&eacute;
+par leur poids multipli&eacute;; un d&eacute;go&ucirc;t, qui n'a pas de nom dans le monde,
+soulevait ma poitrine et gla&ccedil;ait mon c&oelig;ur comme un pesant vomissement.
+Encore une minute, et je sentais que l'horrible op&eacute;ration serait finie.
+Je sentais positivement le rel&acirc;chement du bandage; je savais qu'il
+devait &ecirc;tre d&eacute;j&agrave; coup&eacute; en plus d'un endroit. Avec une r&eacute;solution
+surhumaine, je restai <i>immobile</i>. Je ne m'&eacute;tais pas tromp&eacute; dans mes
+calculs,&mdash;je n'avais pas souffert en vain. &Agrave; la longue, je sentis que
+j'&eacute;tais <i>libre</i>. La sangle pendait en lambeaux autour de mon corps; mais
+le mouvement du pendule attaquait d&eacute;j&agrave; ma poitrine; il avait fendu la
+serge de ma robe; il avait coup&eacute; la chemise de dessous; il fit encore
+deux oscillations,&mdash;et une sensation de douleur aigu&euml; traversa tous mes
+nerfs. Mais l'instant du salut &eacute;tait arriv&eacute;. &Agrave; un geste de ma main, mes
+lib&eacute;rateurs s'enfuirent tumultueusement. Avec un mouvement tranquille et
+r&eacute;solu,&mdash;prudent et oblique,&mdash;lentement et en m'aplatissant,&mdash;je me
+glissai hors de l'&eacute;treinte du bandage et des atteintes du cimeterre.
+Pour le moment du moins, <i>j'&eacute;tais libre</i>.</p>
+
+<p>Libre!&mdash;et dans la griffe de l'Inquisition! J'&eacute;tais &agrave; peine sorti de mon
+grabat d'horreur, j'avais &agrave; peine fait quelques pas sur le pav&eacute; de la
+prison, que le mouvement de l'infernale machine cessa, et que je la vis
+attir&eacute;e par une force invisible &agrave; travers le plafond. Ce fut une le&ccedil;on
+qui me mit le d&eacute;sespoir dans le c&oelig;ur. Tous mes mouvements &eacute;taient
+indubitablement &eacute;pi&eacute;s. Libre!&mdash;je n'avais &eacute;chapp&eacute; &agrave; la mort sous une
+esp&egrave;ce d'agonie que pour &ecirc;tre livr&eacute; &agrave; quelque chose de pire que la mort
+sous quelque autre esp&egrave;ce. &Agrave; cette pens&eacute;e, je roulai mes yeux
+convulsivement sur les parois de fer qui m'enveloppaient. Quelque chose
+de singulier&mdash;un changement que d'abord je ne pus appr&eacute;cier
+distinctement&mdash;se produisit dans la chambre,&mdash;c'&eacute;tait &eacute;vident. Durant
+quelques minutes d'une distraction pleine de r&ecirc;ves et de frissons, je me
+perdis dans de vaines et incoh&eacute;rentes conjectures. Pendant ce temps, je
+m'aper&ccedil;us pour la premi&egrave;re fois de l'origine de la lumi&egrave;re sulfureuse
+qui &eacute;clairait la cellule. Elle provenait d'une fissure large &agrave; peu pr&egrave;s
+d'un demi-pouce, qui s'&eacute;tendait tout autour de la prison &agrave; la base des
+murs, qui paraissaient ainsi et &eacute;taient en effet compl&egrave;tement s&eacute;par&eacute;s du
+sol. Je t&acirc;chai, mais bien en vain, comme on le pense, de regarder par
+cette ouverture.</p>
+
+<p>Comme je me relevais d&eacute;courag&eacute;, le myst&egrave;re de l'alt&eacute;ration de la chambre
+se d&eacute;voila tout d'un coup &agrave; mon intelligence. J'avais observ&eacute; que, bien
+que les contours des figures murales fussent suffisamment distincts, les
+couleurs semblaient alt&eacute;r&eacute;es et ind&eacute;cises. Ces couleurs venaient de
+prendre et prenaient &agrave; chaque instant un &eacute;clat saisissant et
+tr&egrave;s-intense, qui donnait &agrave; ces images fantastiques et diaboliques un
+aspect dont auraient fr&eacute;mi des nerfs plus solides que les miens. Des
+yeux de d&eacute;mons, d'une vivacit&eacute; f&eacute;roce et sinistre, &eacute;taient dard&eacute;s sur
+moi de mille endroits, o&ugrave; primitivement je n'en soup&ccedil;onnais aucun, et
+brillaient de l'&eacute;clat lugubre d'un feu que je voulais absolument, mais
+en vain, regarder comme imaginaire.</p>
+
+<p><i>Imaginaire</i>!&mdash;Il me suffisait de respirer pour attirer dans mes
+narines la vapeur du fer chauff&eacute;! Une odeur suffocante se r&eacute;pandit dans
+la prison! Une ardeur plus profonde se fixait &agrave; chaque instant dans les
+yeux dard&eacute;s sur mon agonie! Une teinte plus riche de rouge s'&eacute;talait sur
+ces horribles peintures de sang! J'&eacute;tais haletant! Je respirais avec
+effort! Il n'y avait pas &agrave; douter du dessein de mes bourreaux,&mdash;oh! les
+plus impitoyables, oh! les plus d&eacute;moniaques des hommes! Je reculai loin
+du m&eacute;tal ardent vers le centre du cachot. En face de cette destruction
+par le feu, l'id&eacute;e de la fra&icirc;cheur du puits surprit mon &acirc;me comme un
+baume. Je me pr&eacute;cipitai vers ses bords mortels. Je tendis mes regards
+vers le fond. L'&eacute;clat de la vo&ucirc;te enflamm&eacute;e illuminait ses plus secr&egrave;tes
+cavit&eacute;s. Toutefois, pendant un instant d'&eacute;garement, mon esprit se refusa
+&agrave; comprendre la signification de ce que je voyais. &Agrave; la fin, cela entra
+dans mon &acirc;me,&mdash;de force, victorieusement; cela s'imprima en feu sur ma
+raison frissonnante. Oh une voix, une voix pour parler!&mdash;Oh!
+horreur&mdash;Oh! toutes les horreurs, except&eacute; celle-l&agrave;!&mdash;Avec un cri, je me
+rejetai loin de la margelle, et, cachant mon visage dans mes mains, je
+pleurai am&egrave;rement.</p>
+
+<p>La chaleur augmentait rapidement, et une fois encore je levai les yeux,
+frissonnant comme dans un acc&egrave;s de fi&egrave;vre. Un second changement avait eu
+lieu dans la cellule,&mdash;et maintenant ce changement &eacute;tait &eacute;videmment dans
+la <i>forme</i>. Comme la premi&egrave;re fois, ce fut d'abord en vain que je
+cherchai &agrave; appr&eacute;cier ou &agrave; comprendre ce qui se passait. Mais on ne me
+laissa pas longtemps dans le doute. La vengeance de l'Inquisition
+marchait grand train, d&eacute;rout&eacute;e deux fois par mon bonheur, et il n'y
+avait pas &agrave; jouer plus longtemps avec le Roi des &Eacute;pouvantements. La
+chambre avait &eacute;t&eacute; carr&eacute;e. Je m'apercevais que deux de ses angles de fer
+&eacute;taient maintenant aigus,&mdash;deux cons&eacute;quemment obtus. Le terrible
+contraste augmentait rapidement, avec un grondement, un g&eacute;missement
+sourd. En un instant, la chambre avait chang&eacute; sa forme en celle d'un
+losange. Mais la transformation ne s'arr&ecirc;ta pas l&agrave;. Je ne d&eacute;sirais pas,
+je n'esp&eacute;rais pas qu'elle s'arr&ecirc;t&acirc;t. J'aurais appliqu&eacute; les murs rouges
+contre ma poitrine, comme un v&ecirc;tement d'&eacute;ternelle paix.&mdash;La mort,&mdash;me
+dis-je,&mdash;n'importe quelle mort, except&eacute; celle du puits!&mdash;Insens&eacute;!
+comment n'avais-je pas compris <i>qu'il fallait le puits</i>, que <i>ce puits
+seul</i> &eacute;tait la raison du fer br&ucirc;lant qui m'assi&eacute;geait? Pouvais-je
+r&eacute;sister &agrave; son ardeur? Et, m&ecirc;me en le supposant, pouvais-je me roidir
+contre sa pression? Et maintenant, le losange s'aplatissait,
+s'aplatissait avec une rapidit&eacute; qui ne me laissait pas le temps de la
+r&eacute;flexion. Son centre, plac&eacute; sur la ligne de sa plus grande largeur,
+co&iuml;ncidait juste avec le gouffre b&eacute;ant. J'essayai de reculer,&mdash;mais les
+murs, en se resserrant, me pressaient irr&eacute;sistiblement. Enfin, il vint
+un moment o&ugrave; mon corps br&ucirc;l&eacute; et contorsionn&eacute; trouvait &agrave; peine sa place,
+o&ugrave; il y avait &agrave; peine place pour mon pied sur le sol de la prison. Je ne
+luttais plus, mais l'agonie de mon &acirc;me s'exhala dans un grand et long
+cri supr&ecirc;me de d&eacute;sespoir. Je sentis que je chancelais sur le bord,&mdash;je
+d&eacute;tournai les yeux...</p>
+
+<p>Mais voil&agrave; comme un bruit discordant de voix humaines! Une explosion, un
+ouragan de trompettes! Un puissant rugissement comme celui d'un millier
+de tonnerres! Les murs de feu recul&egrave;rent pr&eacute;cipitamment! Un bras &eacute;tendu
+saisit le mien comme je tombais, d&eacute;faillant, dans l'ab&icirc;me. C'&eacute;tait le
+bras du g&eacute;n&eacute;ral Lasalle. L'arm&eacute;e fran&ccedil;aise &eacute;tait entr&eacute;e &agrave; Tol&egrave;de.
+L'Inquisition &eacute;tait dans les mains de ses ennemis...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="HOP-FROG" id="HOP-FROG"></a><a href="#toc">HOP-FROG</a></h2>
+
+
+<p>Je n'ai jamais connu personne qui e&ucirc;t plus d'entrain et qui f&ucirc;t plus
+port&eacute; &agrave; la fac&eacute;tie que ce brave roi. Il ne vivait que pour les farces.
+Raconter une bonne histoire dans le genre bouffon, et la bien raconter,
+c'&eacute;tait le plus s&ucirc;r chemin pour arriver &agrave; sa faveur. C'est pourquoi ses
+sept ministres &eacute;taient tous gens distingu&eacute;s par leurs talents de
+farceurs. Ils &eacute;taient tous taill&eacute;s d'apr&egrave;s le patron royal,&mdash;vaste
+corpulence, adiposit&eacute;, inimitable aptitude pour la bouffonnerie. Que les
+gens engraissent par la farce ou qu'il y ait dans la graisse quelque
+chose qui pr&eacute;dispose &agrave; la farce, c'est une question que je n'ai jamais
+pu d&eacute;cider; mais il est certain qu'un farceur maigre peut s'appeler
+<i>rara avis in terris</i>.</p>
+
+<p>Quant aux raffinements, ou <i>ombres</i> de l'esprit, comme il les appelait
+lui-m&ecirc;me, le roi s'en souciait m&eacute;diocrement. Il avait une admiration
+sp&eacute;ciale pour la <i>largeur</i> dans la fac&eacute;tie, et il la dig&eacute;rait m&ecirc;me en
+<i>longueur</i>, pour l'amour d'elle. Les d&eacute;licatesses l'ennuyaient. Il
+aurait pr&eacute;f&eacute;r&eacute; le <i>Gargantua</i> de Rabelais au <i>Zadig</i> de Voltaire, et
+par-dessus tout les bouffonneries en action accommodaient son go&ucirc;t, bien
+mieux encore que les plaisanteries en paroles.</p>
+
+<p>&Agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; se passe cette histoire, les bouffons de profession
+n'&eacute;taient pas tout &agrave; fait pass&eacute;s de mode &agrave; la cour. Quelques-unes des
+grandes <i>puissances</i> continentales gardaient encore leurs <i>fous</i>;
+c'&eacute;taient des malheureux, bariol&eacute;s, orn&eacute;s de bonnets &agrave; sonnettes, et qui
+devaient &ecirc;tre toujours pr&ecirc;ts &agrave; livrer, &agrave; la minute, des bons mots
+subtils, en &eacute;change des miettes qui tombaient de la table royale.</p>
+
+<p><i>Notre roi</i>, naturellement, avait son fou. Le fait est qu'il <i>sentait le
+besoin</i> de quelque chose dans le sens de la folie,&mdash;ne f&ucirc;t-ce que pour
+contrebalancer la pesante sagesse des sept hommes sages qui lui
+servaient de ministres,&mdash;pour ne pas parler de lui.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins, son fou, son bouffon de profession, n'&eacute;tait pas seulement un
+fou. Sa valeur &eacute;tait tripl&eacute;e aux yeux du roi par le fait qu'il &eacute;tait en
+m&ecirc;me temps nain et boiteux. Dans ce temps-l&agrave;, les nains &eacute;taient &agrave; la
+cour aussi communs que les fous; et plusieurs monarques auraient trouv&eacute;
+difficile de passer leur temps,&mdash;le temps est plus long &agrave; la cour que
+partout ailleurs,&mdash;sans un bouffon pour les faire rire, et un nain pour
+en rire. Mais, comme je l'ai d&eacute;j&agrave; remarqu&eacute;, tous ces bouffons, dans
+quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent, sont gras, ronds et massifs,&mdash;de
+sorte que c'&eacute;tait pour notre roi une ample source d'orgueil de poss&eacute;der
+dans Hop-Frog&mdash;c'&eacute;tait le nom du fou,&mdash;un triple tr&eacute;sor en une seule
+personne.</p>
+
+<p>Je crois que le nom de Hop-Frog n'&eacute;tait pas celui dont l'avaient baptis&eacute;
+ses parrains, mais qu'il lui avait &eacute;t&eacute; conf&eacute;r&eacute; par l'assentiment unanime
+des sept ministres, en raison de son impuissance &agrave; marcher comme les
+autres hommes<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. Dans le fait, Hop-Frog ne pouvait se mouvoir qu'avec
+une sorte d'allure <i>interjectionnelle</i>,&mdash;quelque chose entre le saut et
+le tortillement,&mdash;une esp&egrave;ce de mouvement qui &eacute;tait pour le roi une
+r&eacute;cr&eacute;ation perp&eacute;tuelle et, naturellement, une jouissance; car,
+nonobstant la pro&eacute;minence de sa panse et une bouffissure
+constitutionnelle de la t&ecirc;te, le roi passait aux yeux de toute sa cour
+pour un fort bel homme.</p>
+
+<p>Mais, bien que Hop-Frog, gr&acirc;ce &agrave; la distorsion de ses jambes, ne p&ucirc;t se
+mouvoir que tr&egrave;s-laborieusement dans un chemin ou sur un parquet, la
+prodigieuse puissance musculaire dont la nature avait dou&eacute; ses bras,
+comme pour compenser l'imperfection de ses membres inf&eacute;rieurs, le
+rendait apte &agrave; accomplir maints traits d'une &eacute;tonnante dext&eacute;rit&eacute;, quand
+il s'agissait d'arbres, de cordes, ou de quoi que ce soit o&ugrave; l'on p&ucirc;t
+grimper. Dans ces exercices-l&agrave;, il avait plut&ocirc;t l'air d'un &eacute;cureuil ou
+d'un petit singe que d'une grenouille.</p>
+
+<p>Je ne saurais dire pr&eacute;cis&eacute;ment de quel pays Hop-Frog &eacute;tait originaire.
+Il venait sans doute de quelque r&eacute;gion barbare, dont personne n'avait
+entendu parler,&mdash;&agrave; une vaste distance de la cour de notre roi. Hop-Frog
+et une jeune fille un peu moins naine que lui,&mdash;mais admirablement bien
+proportionn&eacute;e et excellente danseuse,&mdash;avaient &eacute;t&eacute; enlev&eacute;s &agrave; leurs
+foyers respectifs, dans des provinces limitrophes, et envoy&eacute;s en pr&eacute;sent
+au roi par un de ses g&eacute;n&eacute;raux ch&eacute;ris de la victoire.</p>
+
+<p>Dans de pareilles circonstances, il n'y avait rien d'&eacute;tonnant &agrave; ce
+qu'une &eacute;troite intimit&eacute; se f&ucirc;t &eacute;tablie entre les deux petits captifs. En
+r&eacute;alit&eacute;, ils devinrent bien vite deux amis jur&eacute;s. Hop-Frog, qui, bien
+qu'il se m&icirc;t en grands frais de bouffonnerie, n'&eacute;tait nullement
+populaire, ne pouvait pas rendre &agrave; Tripetta de grands services; mais
+elle, en raison de sa gr&acirc;ce et de son exquise beaut&eacute;&mdash;de naine,&mdash;elle
+&eacute;tait universellement admir&eacute;e et choy&eacute;e; elle poss&eacute;dait donc beaucoup
+d'influence et ne manquait jamais d'en user, en toute occasion, au
+profit de son cher Hop-Frog.</p>
+
+<p>Dans une grande occasion solennelle,&mdash;je ne sais plus laquelle,&mdash;le roi
+r&eacute;solut de donner un bal masqu&eacute;; et, chaque fois qu'une mascarade ou
+toute autre f&ecirc;te de ce genre avait lieu &agrave; la cour, les talents de
+Hop-Frog et de Tripetta &eacute;taient &agrave; coup s&ucirc;r mis en r&eacute;quisition. Hop-Frog,
+particuli&egrave;rement, &eacute;tait si inventif en mati&egrave;re de d&eacute;corations, de types
+nouveaux, et de travestissements pour les bals masqu&eacute;s, qu'il semblait
+que rien ne p&ucirc;t se faire sans son assistance.</p>
+
+<p>La nuit marqu&eacute;e par la f&ecirc;te &eacute;tait arriv&eacute;e. Une salle splendide avait &eacute;t&eacute;
+dispos&eacute;e, sous l'&oelig;il de Tripetta, avec toute l'ing&eacute;niosit&eacute; possible
+pour donner de l'&eacute;clat &agrave; une mascarade. Toute la cour &eacute;tait dans la
+fi&egrave;vre de l'attente. Quant aux costumes et aux r&ocirc;les, chacun, on le
+pense bien, avait fait son choix en cette mati&egrave;re. Beaucoup de personnes
+avaient d&eacute;termin&eacute; les r&ocirc;les qu'elles adopteraient, une semaine ou m&ecirc;me
+un mois d'avance; et, en somme, il n'y avait incertitude ni ind&eacute;cision
+nulle part,&mdash;except&eacute; chez le roi et ses sept ministres. Pourquoi
+h&eacute;sitaient-ils? je ne saurais le dire,&mdash;&agrave; moins que ce ne f&ucirc;t encore une
+mani&egrave;re de farce. Plus vraisemblablement, il leur &eacute;tait difficile
+d'attraper leur id&eacute;e, &agrave; cause qu'ils &eacute;taient si gros! Quoi qu'il en
+soit, le temps fuyait et, comme derni&egrave;re ressource, ils envoy&egrave;rent
+chercher Tripetta et Hop-Frog.</p>
+
+<p>Quand les deux petits amis ob&eacute;irent &agrave; l'ordre du roi, ils le trouv&egrave;rent
+prenant royalement le vin avec les sept membres de son conseil priv&eacute;;
+mais le monarque semblait de fort mauvaise humeur. Il savait que
+Hop-Frog craignait le vin; car cette boisson excitait le pauvre boiteux
+jusqu'&agrave; la folie; et la folie n'est pas une mani&egrave;re de sentir bien
+r&eacute;jouissante. Mais le roi aimait ses propres charges et prenait plaisir
+&agrave; forcer Hop-Frog &agrave; boire, et,&mdash;suivant l'expression royale,&mdash;&agrave; <i>&ecirc;tre
+gai</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Viens ici, Hop-Frog,&mdash;dit-il, comme le bouffon et son amie entraient
+dans la chambre;&mdash;avale-moi cette rasade &agrave; la sant&eacute; de vos amis absents
+(ici Hop-Frog soupira), et sers-nous de ton imaginative. Nous avons
+besoin de types,&mdash;de <i>caract&egrave;res</i>, mon brave!&mdash;de quelque chose de
+nouveau&mdash;d'extraordinaire. Nous sommes fatigu&eacute;s de cette &eacute;ternelle
+monotonie. Allons, bois!&mdash;le vin allumera ton g&eacute;nie!</p>
+
+<p>Hop-Frog s'effor&ccedil;a, comme d'habitude, de r&eacute;pondre par un bon mot aux
+avances du roi; mais l'effort fut trop grand. C'&eacute;tait justement le jour
+de naissance du pauvre nain, et l'ordre de boire <i>&agrave; ses amis absents</i>
+fit jaillir les larmes de ses yeux. Quelques larges gouttes am&egrave;res
+tomb&egrave;rent dans la coupe pendant qu'il la recevait humblement de la main
+de son tyran.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! ha! ha!&mdash;rugit ce dernier, comme le nain &eacute;puisait la coupe avec
+r&eacute;pugnance,&mdash;vois ce que peut faire un verre de bon vin! Eh! tes yeux
+brillent d&eacute;j&agrave;!</p>
+
+<p>Pauvre gar&ccedil;on! Ses larges yeux &eacute;tincelaient plut&ocirc;t qu'ils ne brillaient,
+car l'effet du vin sur son excitable cervelle &eacute;tait aussi puissant
+qu'instantan&eacute;. Il pla&ccedil;a nerveusement le gobelet sur la table, et promena
+sur l'assistance un regard fixe et presque fou. Ils semblaient tous
+s'amuser prodigieusement du succ&egrave;s de la <i>farce</i> royale.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, &agrave; l'ouvrage!&mdash;dit le premier ministre, un tr&egrave;s-gros
+homme.</p>
+
+<p>&mdash;Oui,&mdash;dit le roi;&mdash;allons! Hop-Frog, pr&ecirc;te-nous ton assistance. Des
+types, mon beau gar&ccedil;on! des caract&egrave;res! nous avons besoin de
+<i>caract&egrave;re</i>!&mdash;nous en avons tous besoin!&mdash;ha! ha! ha!</p>
+
+<p>Et, comme ceci visait s&eacute;rieusement au bon mot, ils firent, tous sept,
+chorus au rire royal. Hop-Frog rit aussi, mais faiblement et d'un rire
+distrait.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! allons!&mdash;dit le roi impatient&eacute;,&mdash;est-ce que tu ne trouves
+rien?</p>
+
+<p>&mdash;Je t&acirc;che de trouver quelque chose de <i>nouveau</i>,&mdash;r&eacute;p&eacute;ta le nain d'un
+air perdu; car il &eacute;tait tout &agrave; fait &eacute;gar&eacute; par le vin.</p>
+
+<p>&mdash;Tu t&acirc;ches!&mdash;cria le tyran, f&eacute;rocement.&mdash;Qu'entends-tu par ce mot? Ah!
+je comprends. Vous boudez, et il vous faut encore du vin. Tiens! avale
+&ccedil;a!&mdash;et il remplit une nouvelle coupe et la tendit toute pleine au
+boiteux, qui la regarda et respira comme essouffl&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Bois, te dis-je!&mdash;cria le monstre,&mdash;ou par les d&eacute;mons!...</p>
+
+<p>Le nain h&eacute;sitait. Le roi devint pourpre de rage. Les courtisans
+souriaient cruellement. Tripetta, p&acirc;le comme un cadavre, s'avan&ccedil;a
+jusqu'au si&egrave;ge du monarque, et, s'agenouillant devant lui, elle le
+supplia d'&eacute;pargner son ami.</p>
+
+<p>Le tyran la regarda pendant quelques instants, &eacute;videmment stup&eacute;fait
+d'une pareille audace. Il semblait ne savoir que dire ni que faire,&mdash;ni
+comment exprimer son indignation d'une mani&egrave;re suffisante. &Agrave; la fin,
+sans prononcer une syllabe, il la repoussa violemment loin de lui, et
+lui jeta &agrave; la face le contenu de la coupe pleine jusqu'aux bords.</p>
+
+<p>La pauvre petite se releva du mieux qu'elle put, et, n'osant pas m&ecirc;me
+soupirer, elle reprit sa place au pied de la table.</p>
+
+<p>Il y eut pendant une demi-minute un silence de mort, pendant lequel on
+aurait entendu tomber une feuille, une plume. Ce silence fut interrompu
+par une esp&egrave;ce de grincement sourd, mais rauque et prolong&eacute;, qui sembla
+jaillir tout d'un coup de tous les coins de la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi,&mdash;pourquoi,&mdash;pourquoi faites-vous ce bruit?&mdash;demanda le roi,
+se retournant avec fureur vers le nain.</p>
+
+<p>Ce dernier semblait &ecirc;tre revenu &agrave; peu pr&egrave;s de son ivresse, et, regardant
+fixement, mais avec tranquillit&eacute;, le tyran en face, il s'&eacute;cria
+simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Moi,&mdash;moi? Comment pourrait-ce &ecirc;tre moi?</p>
+
+<p>&mdash;Le son m'a sembl&eacute; venir du dehors,&mdash;observa l'un des
+courtisans;&mdash;j'imagine que c'est le perroquet, &agrave; la fen&ecirc;tre, qui aiguise
+son bec aux barreaux de sa cage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai,&mdash;r&eacute;pliqua le monarque, comme tr&egrave;s-soulag&eacute; par cette
+id&eacute;e;&mdash;mais, sur mon honneur de chevalier, j'aurais jur&eacute; que c'&eacute;tait le
+grincement des dents de ce mis&eacute;rable.</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus, le nain se mit &agrave; rire (le roi &eacute;tait un farceur trop d&eacute;termin&eacute;
+pour trouver &agrave; redire au rire de qui que ce f&ucirc;t), et d&eacute;ploya une large,
+puissante et &eacute;pouvantable rang&eacute;e de dents. Bien mieux, il d&eacute;clara qu'il
+&eacute;tait tout dispos&eacute; &agrave; boire autant de vin qu'on voudrait. Le monarque
+s'apaisa, et Hop-Frog, ayant absorb&eacute; une nouvelle rasade sans le moindre
+inconv&eacute;nient, entra tout de suite, et avec chaleur, dans le plan de la
+mascarade.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis expliquer,&mdash;observa-t-il fort tranquillement, et comme s'il
+n'avait jamais go&ucirc;t&eacute; de vin de sa vie,&mdash;comment s'est faite cette
+association d'id&eacute;es; mais <i>juste</i> apr&egrave;s que Votre Majest&eacute; eut frapp&eacute; la
+petite et lui eut jet&eacute; le vin &agrave; la face,&mdash;<i>juste apr&egrave;s</i> que Votre
+Majest&eacute; eut fait cela, et pendant que le perroquet faisait ce singulier
+bruit derri&egrave;re la fen&ecirc;tre, il m'est revenu &agrave; l'esprit un merveilleux
+divertissement;&mdash;c'est un des jeux de mon pays, et nous l'introduisons
+souvent dans nos mascarades; mais ici il sera absolument nouveau.
+Malheureusement ceci demande une soci&eacute;t&eacute; de huit personnes, et...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! nous sommes huit!&mdash;s'&eacute;cria le roi, riant de sa subtile
+d&eacute;couverte;&mdash;huit, juste!&mdash;moi et mes sept ministres. Voyons! quel est
+ce divertissement?</p>
+
+<p>&mdash;Nous appelons cela,&mdash;dit le boiteux,&mdash;les <i>Huit Orangs-Outangs
+Encha&icirc;n&eacute;s</i>, et c'est vraiment un jeu charmant, quand il est bien
+ex&eacute;cut&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Nous</i> l'ex&eacute;cuterons,&mdash;dit le roi, en se redressant et abaissant les
+paupi&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;La beaut&eacute; du jeu,&mdash;continua Hop-Frog,&mdash;consiste dans l'effroi qu'il
+cause parmi les femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Excellent!&mdash;rugirent en ch&oelig;ur le monarque et son minist&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;<i>C'est moi</i> qui vous habillerai en orangs-outangs,&mdash;continua le
+nain;&mdash;fiez-vous &agrave; moi pour tout cela. La ressemblance sera si frappante
+que tous les masques vous prendront pour de v&eacute;ritables b&ecirc;tes,&mdash;et,
+naturellement, ils seront aussi terrifi&eacute;s qu'&eacute;tonn&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est ravissant!&mdash;s'&eacute;cria le roi.&mdash;Hop-Frog! nous ferons de toi un
+homme!</p>
+
+<p>&mdash;Les cha&icirc;nes ont pour but d'augmenter le d&eacute;sordre par leur tintamarre.
+Vous &ecirc;tes cens&eacute;s avoir &eacute;chapp&eacute; en masse &agrave; vos gardiens. Votre Majest&eacute; ne
+peut se figurer l'effet produit, dans un bal masqu&eacute;, par huit
+orangs-outangs encha&icirc;n&eacute;s, que la plupart des assistants prennent pour de
+v&eacute;ritables b&ecirc;tes, se pr&eacute;cipitant avec des cris sauvages &agrave; travers une
+foule d'hommes et de femmes coquettement et somptueusement v&ecirc;tus. Le
+contraste n'a pas son pareil.</p>
+
+<p>&mdash;Cela sera!&mdash;dit le roi; et le conseil se leva en toute h&acirc;te,&mdash;car il
+se faisait tard,&mdash;pour mettre &agrave; ex&eacute;cution le plan de Hop-Frog.</p>
+
+<p>Sa mani&egrave;re d'arranger tout ce monde en orangs-outangs &eacute;tait tr&egrave;s-simple,
+mais tr&egrave;s-suffisante pour son dessein. &Agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; se passe cette
+histoire, on voyait rarement des animaux de cette esp&egrave;ce dans les
+diff&eacute;rentes parties du monde civilis&eacute;; et, comme les imitations faites
+par le nain &eacute;taient suffisamment bestiales et plus que suffisamment
+hideuses, on crut pouvoir se fier &agrave; la ressemblance.</p>
+
+<p>Le roi et ses ministres furent d'abord insinu&eacute;s dans des chemises et des
+cale&ccedil;ons de tricot collants. Puis on les enduisit de goudron. &Agrave; cet
+endroit de l'op&eacute;ration, quelqu'un de la bande sugg&eacute;ra l'id&eacute;e de plumes;
+mais elle fut tout d'abord rejet&eacute;e par le nain, qui convainquit bien
+vite les huit personnages, par une d&eacute;monstration oculaire, que le poil
+d'un animal tel que l'orang-outang &eacute;tait bien plus fid&egrave;lement repr&eacute;sent&eacute;
+par du lin. En cons&eacute;quence, on en &eacute;tala une couche &eacute;paisse par-dessus la
+couche de goudron. On se procura alors une longue cha&icirc;ne. D'abord on la
+passa autour de la taille du roi, <i>et l'on s'y assujettit</i>; puis, autour
+d'un autre individu de la bande, et on l'y assujettit &eacute;galement; puis,
+successivement autour de chacun et de la m&ecirc;me mani&egrave;re. Quand tout cet
+arrangement de cha&icirc;ne fut achev&eacute;, en s'&eacute;cartant l'un de l'autre aussi
+loin que possible, ils form&egrave;rent un cercle; et, pour achever la
+vraisemblance, Hop-Frog fit passer le reste de la cha&icirc;ne &agrave; travers le
+cercle, en deux diam&egrave;tres, &agrave; angles droits, d'apr&egrave;s la m&eacute;thode adopt&eacute;e
+aujourd'hui par les chasseurs de Born&eacute;o qui prennent des chimpanz&eacute;s ou
+d'autres grosses esp&egrave;ces.</p>
+
+<p>La grande salle dans laquelle le bal devait avoir lieu &eacute;tait une pi&egrave;ce
+circulaire, tr&egrave;s-&eacute;lev&eacute;e, et recevant la lumi&egrave;re du soleil par une
+fen&ecirc;tre unique, au plafond. La nuit (c'&eacute;tait le temps o&ugrave; cette salle
+trouvait sa destination sp&eacute;ciale), elle &eacute;tait principalement &eacute;clair&eacute;e
+par un vaste lustre, suspendu par une cha&icirc;ne au centre du ch&acirc;ssis, et
+qui s'&eacute;levait ou s'abaissait au moyen d'un contrepoids ordinaire; mais
+pour ne pas nuire &agrave; l'&eacute;l&eacute;gance, ce dernier passait en dehors de la
+coupole et par-dessus le toit.</p>
+
+<p>La d&eacute;coration de la salle avait &eacute;t&eacute; abandonn&eacute;e &agrave; la surveillance de
+Tripetta; mais dans quelques d&eacute;tails elle avait probablement &eacute;t&eacute; guid&eacute;e
+par le calme jugement de son ami le nain. C'&eacute;tait d'apr&egrave;s son conseil
+que pour cette occasion le lustre avait &eacute;t&eacute; enlev&eacute;. L'&eacute;coulement de la
+cire, qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; impossible d'emp&ecirc;cher dans une atmosph&egrave;re aussi
+chaude, aurait caus&eacute; un s&eacute;rieux dommage aux riches toilettes des
+invit&eacute;s, qui, vu l'encombrement de la salle, n'auraient pas pu tous
+&eacute;viter le centre, c'est-&agrave;-dire la r&eacute;gion du lustre. De nouveaux
+cand&eacute;labres furent ajust&eacute;s dans diff&eacute;rentes parties de la salle, hors de
+l'espace rempli par la foule; et un flambeau, d'o&ugrave; s'&eacute;chappait un parfum
+agr&eacute;able, fut plac&eacute; dans la main droite de chacune des cariatides qui
+s'&eacute;levaient contre le mur, au nombre de cinquante ou soixante en tout.</p>
+
+<p>Les huit orangs-outangs, prenant conseil de Hop-Frog, attendirent
+patiemment, pour faire leur entr&eacute;e, que la salle f&ucirc;t compl&egrave;tement
+remplie de masques, c'est-&agrave;-dire jusqu'&agrave; minuit. Mais l'horloge avait &agrave;
+peine cess&eacute; de sonner, qu'ils se pr&eacute;cipit&egrave;rent ou plut&ocirc;t qu'ils
+roul&egrave;rent tous en masse,&mdash;car, emp&ecirc;ch&eacute;s comme ils &eacute;taient dans leurs
+cha&icirc;nes, quelques-uns tomb&egrave;rent et tous tr&eacute;buch&egrave;rent en entrant.</p>
+
+<p>La sensation parmi les masques fut prodigieuse et remplit de joie le
+c&oelig;ur du roi. Comme on s'y attendait, le nombre des invit&eacute;s fut grand,
+qui suppos&egrave;rent que ces &ecirc;tres de mine f&eacute;roce &eacute;taient de v&eacute;ritables b&ecirc;tes
+d'une certaine esp&egrave;ce, sinon pr&eacute;cis&eacute;ment des orangs-outangs. Plusieurs
+femmes s'&eacute;vanouirent de frayeur; et, si le roi n'avait pas pris la
+pr&eacute;caution d'interdire toutes les armes, lui et sa bande auraient pu
+payer leur plaisanterie de leur sang. Bref, ce fut une d&eacute;route g&eacute;n&eacute;rale
+vers les portes; mais le roi avait donn&eacute; l'ordre qu'on les ferm&acirc;t
+aussit&ocirc;t apr&egrave;s son entr&eacute;e, et, d'apr&egrave;s le conseil du nain, les clefs
+avaient &eacute;t&eacute; remises entre <i>ses</i> mains.</p>
+
+<p>Pendant que le tumulte &eacute;tait &agrave; son comble, et que chaque masque ne
+pensait qu'&agrave; son propre salut,&mdash;car, en somme, dans cette panique et
+cette cohue, il y avait un danger r&eacute;el,&mdash;on aurait pu voir la cha&icirc;ne qui
+servait &agrave; suspendre le lustre, et qui avait &eacute;t&eacute; &eacute;galement retir&eacute;e,
+descendre, descendre jusqu'&agrave; ce que son extr&eacute;mit&eacute; recourb&eacute;e en crochet
+f&ucirc;t arriv&eacute;e &agrave; trois pieds du sol.</p>
+
+<p>Peu d'instants apr&egrave;s, le roi et ses sept amis, ayant roul&eacute; &agrave; travers la
+salle dans toutes les directions, se trouv&egrave;rent enfin au centre et en
+contact imm&eacute;diat avec la cha&icirc;ne. Pendant qu'ils &eacute;taient dans cette
+position, le nain, qui avait toujours march&eacute; sur leurs talons, les
+engageant &agrave; prendre garde &agrave; la commotion, se saisit de leur cha&icirc;ne &agrave;
+l'intersection des deux parties diam&eacute;trales. Alors, avec la rapidit&eacute; de
+la pens&eacute;e, il y ajusta le crochet qui servait d'ordinaire &agrave; suspendre le
+lustre; et en un instant, retir&eacute;e comme par un agent invisible, la
+cha&icirc;ne remonta assez haut pour mettre le crochet hors de toute port&eacute;e,
+et cons&eacute;quemment enleva les orangs-outangs tous ensemble, les uns contre
+les autres, et face &agrave; face.</p>
+
+<p>Les masques, pendant ce temps, &eacute;taient &agrave; peu pr&egrave;s revenus de leur
+alarme; et, comme ils commen&ccedil;aient &agrave; prendre tout cela pour une
+plaisanterie adroitement concert&eacute;e, ils pouss&egrave;rent un immense &eacute;clat de
+rire, en voyant la position des singes.</p>
+
+<p>&mdash;Gardez-les <i>moi</i>!&mdash;cria alors Hop-Frog; et sa voix per&ccedil;ante se faisait
+entendre &agrave; travers le tumulte,&mdash;gardez-les-moi, je crois que je les
+connais, <i>moi</i>. Si je peux seulement les bien voir, <i>moi</i>, je vous dirai
+tout de suite qui ils sont.</p>
+
+<p>Alors, chevauchant des pieds et des mains sur les t&ecirc;tes de la foule, il
+man&oelig;uvra de mani&egrave;re &agrave; atteindre le mur; puis, arrachant un flambeau &agrave;
+l'une des cariatides, il retourna, comme il &eacute;tait venu, vers le centre
+de la salle,&mdash;bondit avec l'agilit&eacute; d'un singe sur la t&ecirc;te du roi,&mdash;et
+grimpa de quelques pieds apr&egrave;s la cha&icirc;ne,&mdash;abaissant la torche pour
+examiner le groupe des orangs-outangs, et criant toujours:&mdash;Je
+d&eacute;couvrirai bien vite qui ils sont!</p>
+
+<p>Et alors, pendant que toute l'assembl&eacute;e,&mdash;y compris les singes,&mdash;se
+tordait de rire, le bouffon poussa soudainement un sifflement aigu; la
+cha&icirc;ne remonta vivement de trente pieds environ,&mdash;tirant avec elle les
+orangs-outangs terrifi&eacute;s qui se d&eacute;battaient, et les laissant suspendus
+en l'air entre le ch&acirc;ssis et le plancher. Hop-Frog, cramponn&eacute; &agrave; la
+cha&icirc;ne, &eacute;tait remont&eacute; avec elle et gardait toujours sa position
+relativement aux huit masques, rabattant toujours sa torche vers eux,
+comme s'il s'effor&ccedil;ait de d&eacute;couvrir qui ils pouvaient &ecirc;tre.</p>
+
+<p>Toute l'assistance fut tellement stup&eacute;fi&eacute;e par cette ascension, qu'il en
+r&eacute;sulta un silence profond, d'une minute environ. Mais il fut interrompu
+par un bruit sourd, une esp&egrave;ce de grincement rauque, comme celui qui
+avait d&eacute;j&agrave; attir&eacute; l'attention du roi et de ses conseillers, quand
+celui-ci avait jet&eacute; le vin &agrave; la face de Tripetta. Mais, dans le cas
+pr&eacute;sent, il n'y avait pas lieu de chercher d'o&ugrave; partait le bruit. Il
+jaillissait des dents du nain, qui faisait grincer ces crocs, comme s'il
+les broyait dans l'&eacute;cume de sa bouche, et dardait des yeux &eacute;tincelant
+d'une rage folle vers le roi et ses sept compagnons, dont les figures
+&eacute;taient tourn&eacute;es vers lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah!&mdash;dit enfin le nain furibond,&mdash;ah! ah! je commence &agrave; voir qui
+sont ces gens-l&agrave; maintenant!</p>
+
+<p>Alors, sous pr&eacute;texte d'examiner le roi de plus pr&egrave;s, il approcha le
+flambeau du v&ecirc;tement de lin dont celui-ci &eacute;tait rev&ecirc;tu, et qui se fondit
+instantan&eacute;ment en une nappe de flamme &eacute;clatante. En moins d'une
+demi-minute, les huit orangs-outangs flambaient furieusement, au milieu
+des cris d'une multitude qui les contemplait d'en bas, frapp&eacute;e
+d'horreur, et impuissante &agrave; leur porter le plus l&eacute;ger secours.</p>
+
+<p>&Agrave; la longue, les flammes, jaillissant soudainement avec plus de
+violence, contraignirent le bouffon &agrave; grimper plus haut sur sa cha&icirc;ne,
+hors de leur atteinte, et, pendant qu'il accomplissait cette man&oelig;uvre,
+la foule retomba, pour un instant encore, dans le silence. Le nain
+saisit l'occasion, et prit de nouveau la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant,&mdash;dit-il,&mdash;je vois <i>distinctement</i> de quelle esp&egrave;ce sont
+ces masques. Je vois un grand roi et ses sept conseillers priv&eacute;s, un roi
+qui ne se fait pas scrupule de frapper une fille sans d&eacute;fense, et ses
+sept conseillers qui l'encouragent dans son atrocit&eacute;. Quant &agrave; moi, je
+suis simplement Hop-Frog le bouffon,&mdash;et <i>ceci est ma derni&egrave;re
+bouffonnerie!</i></p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; l'extr&ecirc;me combustibilit&eacute; du chanvre et du goudron auquel il
+&eacute;tait coll&eacute;, le nain avait &agrave; peine fini sa courte harangue que l'&oelig;uvre
+de vengeance &eacute;tait accomplie. Les huit cadavres se balan&ccedil;aient sur leurs
+cha&icirc;nes.&mdash;masse confuse, f&eacute;tide, fuligineuse, hideuse. Le boiteux lan&ccedil;a
+sa torche sur eux, grimpa tout &agrave; loisir vers le plafond, et disparut &agrave;
+travers le ch&acirc;ssis.</p>
+
+<p>On suppose que Tripetta, en sentinelle sur le toit de la salle, avait
+servi de complice &agrave; son ami dans cette vengeance incendiaire, et qu'ils
+s'enfuirent ensemble vers leur pays; car on ne les a jamais revus.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LA_BARRIQUE_DAMONTILLADO" id="LA_BARRIQUE_DAMONTILLADO"></a><a href="#toc">LA BARRIQUE D'AMONTILLADO</a></h2>
+
+
+<p>J'avais support&eacute; du mieux que j'avais pu les mille injustices de
+Fortunato; mais, quand il en vint &agrave; l'insulte, je jurai de me venger.
+Vous cependant, qui connaissez bien la nature de mon &acirc;me, vous ne
+supposerez pas que j'aie articul&eacute; une seule menace. &Agrave; la longue, je
+devais &ecirc;tre veng&eacute;; c'&eacute;tait un point d&eacute;finitivement arr&ecirc;t&eacute;;&mdash;mais la
+perfection m&ecirc;me de ma r&eacute;solution excluait toute id&eacute;e de p&eacute;ril. Je devais
+non-seulement punir, mais punir impun&eacute;ment. Une injure n'est pas
+redress&eacute;e quand le ch&acirc;timent atteint le redresseur; elle n'est pas non
+plus redress&eacute;e quand le vengeur n'a pas soin de se faire conna&icirc;tre &agrave;
+celui qui a commis l'injure.</p>
+
+<p>Il faut qu'on sache que je n'avais donn&eacute; &agrave; Fortunato aucune raison de
+douter de ma bienveillance, ni par mes paroles, ni par mes actions. Je
+continuai, selon mon habitude, &agrave; lui sourire en face, et il ne devinait
+pas que mon sourire d&eacute;sormais ne traduisait que la pens&eacute;e de son
+immolation.</p>
+
+<p>Il avait un c&ocirc;t&eacute; faible,&mdash;ce Fortunato,&mdash;bien qu'il f&ucirc;t &agrave; tous autres
+&eacute;gards un homme &agrave; respecter, et m&ecirc;me &agrave; craindre. Il se faisait gloire
+d'&ecirc;tre connaisseur en vins. Peu d'Italiens ont le v&eacute;ritable esprit de
+connaisseur; leur enthousiasme est la plupart du temps emprunt&eacute;,
+accommod&eacute; au temps et &agrave; l'occasion; c'est un charlatanisme pour agir sur
+les millionnaires anglais et autrichiens. En fait de peintures et de
+pierres pr&eacute;cieuses, Fortunato, comme ses compatriotes, &eacute;tait un
+charlatan;&mdash;mais en mati&egrave;re de vieux vins il &eacute;tait sinc&egrave;re. &Agrave; cet &eacute;gard,
+je ne diff&eacute;rais pas essentiellement de lui; j'&eacute;tais moi-m&ecirc;me
+tr&egrave;s-entendu dans les crus italiens, et j'en achetais consid&eacute;rablement
+toutes les fois que je le pouvais.</p>
+
+<p>Un soir, &agrave; la brune, au fort de la folie du carnaval, je rencontrai mon
+ami. Il m'accosta avec une tr&egrave;s-chaude cordialit&eacute;, car il avait beaucoup
+bu. Mon homme &eacute;tait d&eacute;guis&eacute;. Il portait un v&ecirc;tement collant et mi-parti,
+et sa t&ecirc;te &eacute;tait surmont&eacute;e d'un bonnet conique avec des sonnettes.
+J'&eacute;tais si heureux de le voir que je crus que je ne finirais jamais de
+lui p&eacute;trir la main. Je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Fortunato, je vous rencontre &agrave; propos.&mdash;Quelle excellente
+mine vous avez aujourd'hui!&mdash;Mais j'ai re&ccedil;u une pipe d'amontillado, ou
+du moins d'un vin qu'on me donne pour tel, et j'ai des doutes.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?&mdash;dit-il,&mdash;de l'amontillado? Une pipe? Pas possible!&mdash;Et au
+milieu du carnaval!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai des doutes,&mdash;r&eacute;pliquai-je,&mdash;et j'ai &eacute;t&eacute; assez b&ecirc;te pour payer le
+prix total de l'amontillado sans vous consulter. On n'a pas pu vous
+trouver, et je tremblais de manquer une occasion.</p>
+
+<p>&mdash;De l'amontillado!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai des doutes.</p>
+
+<p>&mdash;De l'amontillado!</p>
+
+<p>&mdash;Et je veux les tirer au clair.</p>
+
+<p>&mdash;De l'amontillado!</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous &ecirc;tes invit&eacute; quelque part, je vais chercher Luchesi. Si
+quelqu'un a le sens critique, c'est lui. Il me dira...</p>
+
+<p>&mdash;Luchesi est incapable de distinguer l'amontillado du x&eacute;r&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant il y a des imb&eacute;ciles qui tiennent que son go&ucirc;t est &eacute;gal
+au v&ocirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, allons!</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave;?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; vos caves.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, non; je ne veux pas abuser de votre bont&eacute;. Je vois que vous
+&ecirc;tes invit&eacute;. Luchesi...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas invit&eacute;;&mdash;partons!</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, non. Ce n'est pas la question de l'invitation, mais c'est le
+cruel froid dont je m'aper&ccedil;ois que vous souffrez. Les caves sont
+insupportablement humides; elles sont tapiss&eacute;es de nitre.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, allons! Le froid n'est absolument rien. De l'amontillado!
+On vous en a impos&eacute;.&mdash;Et quant &agrave; Luchesi, il est incapable de distinguer
+le x&eacute;r&egrave;s de l'amontillado.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Fortunato s'empara de mon bras. Je mis un masque de
+soie noire, et, m'enveloppant soigneusement d'un manteau, je me laissai
+tra&icirc;ner par lui jusqu'&agrave; mon palais.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas de domestiques &agrave; la maison; ils s'&eacute;taient cach&eacute;s pour
+faire ripaille en l'honneur de la saison. Je leur avais dit que je ne
+rentrerais pas avant le matin, et je leur avais donn&eacute; l'ordre formel de
+ne pas bouger de la maison. Cet ordre suffisait, je le savais bien, pour
+qu'ils d&eacute;campassent en toute h&acirc;te, tous, jusqu'au dernier, aussit&ocirc;t que
+j'aurais tourn&eacute; le dos.</p>
+
+<p>Je pris deux flambeaux &agrave; la glace, j'en donnai un &agrave; Fortunato, et je le
+dirigeai complaisamment, &agrave; travers une enfilade de pi&egrave;ces, jusqu'au
+vestibule qui conduisait aux caves. Je descendis devant lui un long et
+tortueux escalier, me retournant et lui recommandant de prendre bien
+garde. Nous atteign&icirc;mes enfin les derniers degr&eacute;s, et nous nous
+trouv&acirc;mes ensemble sur le sol humide des catacombes des Montr&eacute;sors.</p>
+
+<p>La d&eacute;marche de mon ami &eacute;tait chancelante, et les clochettes de son
+bonnet cliquetaient &agrave; chacune de ses enjamb&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;La pipe d'amontillado?&mdash;dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est plus loin,&mdash;dis-je;&mdash;mais observez cette broderie blanche qui
+&eacute;tincelle sur les murs de ce caveau.</p>
+
+<p>Il se retourna vers moi et me regarda dans les yeux avec deux globes
+vitreux qui distillaient les larmes de l'ivresse.</p>
+
+<p>&mdash;Le nitre?&mdash;demanda-t-il &agrave; la fin.</p>
+
+<p>&mdash;Le nitre,&mdash;r&eacute;pliquai-je.&mdash;Depuis combien de temps avez-vous attrap&eacute;
+cette toux?</p>
+
+<p>&mdash;Euh! euh! euh!&mdash;euh! euh! euh!&mdash;euh! euh! euh!&mdash;euh!!!</p>
+
+<p>Il fut impossible &agrave; mon pauvre ami de r&eacute;pondre avant quelques minutes.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien,&mdash;dit-il enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Venez,&mdash;dis-je avec fermet&eacute;,&mdash;allons-nous-en; votre sant&eacute; est
+pr&eacute;cieuse. Vous &ecirc;tes riche, respect&eacute;, admir&eacute;, aim&eacute;; vous &ecirc;tes heureux,
+comme je le fus autrefois; vous &ecirc;tes un homme qui laisserait un vide.
+Pour moi, ce n'est pas la m&ecirc;me chose. Allons-nous-en; vous vous rendrez
+malade. D'ailleurs, il y a Luchesi...</p>
+
+<p>&mdash;Assez,&mdash;dit-il;&mdash;la toux, ce n'est rien. Cela ne me tuera pas. Je ne
+mourrai pas d'un rhume.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai,&mdash;c'est vrai,&mdash;r&eacute;pliquai-je,&mdash;et en v&eacute;rit&eacute; je n'avais pas
+l'intention de vous alarmer inutilement;&mdash;mais vous devriez prendre des
+pr&eacute;cautions. Un coup de ce m&eacute;doc vous d&eacute;fendra contre l'humidit&eacute;.</p>
+
+<p>Ici j'enlevai une bouteille &agrave; une longue rang&eacute;e de ses compagnes qui
+&eacute;taient couch&eacute;es par terre, et je fis sauter le goulot.</p>
+
+<p>&mdash;Buvez,&mdash;dis-je, en lui pr&eacute;sentant le vin.</p>
+
+<p>Il porta la bouteille &agrave; ses l&egrave;vres, en me regardant du coin de l'&oelig;il.
+Il fit une pause, me salua famili&egrave;rement (les grelots sonn&egrave;rent), et
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je bois aux d&eacute;funts qui reposent autour de nous!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, &agrave; votre longue vie!</p>
+
+<p>Il reprit mon bras, et nous nous rem&icirc;mes en route.</p>
+
+<p>&mdash;Ces caveaux,&mdash;dit-il,&mdash;sont tr&egrave;s-vastes.</p>
+
+<p>&mdash;Les Montr&eacute;sors,&mdash;r&eacute;pliquai-je,&mdash;&eacute;taient une grande et nombreuse
+famille.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai oubli&eacute; vos armes.</p>
+
+<p>&mdash;Un grand pied d'or sur champ d'azur; le pied &eacute;crase un serpent rampant
+dont les dents s'enfoncent dans le talon.</p>
+
+<p>&mdash;Et la devise?</p>
+
+<p>&mdash;<i>Nemo me impune lacessit.</i></p>
+
+<p>&mdash;Fort beau!&mdash;dit-il. Le vin &eacute;tincelait dans ses yeux, et les sonnettes
+tintaient. Le m&eacute;doc m'avait aussi &eacute;chauff&eacute; les id&eacute;es. Nous &eacute;tions
+arriv&eacute;s &agrave; travers des murailles d'ossements empil&eacute;s, entrem&ecirc;l&eacute;s de
+barriques et de pi&egrave;ces de vin, aux derni&egrave;res profondeurs des catacombes.
+Je m'arr&ecirc;tai de nouveau, et cette fois je pris la libert&eacute; de saisir
+Fortunato par un bras, au-dessus du coude.</p>
+
+<p>&mdash;Le nitre!&mdash;dis-je;&mdash;voyez, cela augmente. Il pend comme de la mousse
+le long des vo&ucirc;tes. Nous sommes sous le lit de la rivi&egrave;re. Les gouttes
+d'humidit&eacute; filtrent &agrave; travers les ossements. Venez, partons, avant qu'il
+soit trop tard. Votre toux...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien,&mdash;dit-il,&mdash;continuons. Mais, d'abord, encore un coup de
+m&eacute;doc.</p>
+
+<p>Je cassai un flacon de vin de Graves, et je le lui tendis. Il le vida
+d'un trait. Ses yeux brill&egrave;rent d'un feu ardent. Il se mit &agrave; rire, et
+jeta la bouteille en l'air avec un geste que je ne pus pas comprendre.</p>
+
+<p>Je le regardai avec surprise. Il r&eacute;p&eacute;ta le mouvement,&mdash;un mouvement
+grotesque.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne comprenez pas?&mdash;dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non,&mdash;r&eacute;pliquai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous n'&ecirc;tes pas de la loge.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'&ecirc;tes pas ma&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;Si! si!&mdash;dis-je,&mdash;si! si!</p>
+
+<p>&mdash;Vous? impossible! vous ma&ccedil;on?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma&ccedil;on,&mdash;r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Un signe!&mdash;dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Voici,&mdash;r&eacute;pliquai-je, en tirant une truelle de dessous les plis de mon
+manteau.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez rire,&mdash;s'&eacute;cria-t-il, en reculant de quelques pas.&mdash;Mais
+allons &agrave; l'amontillado.</p>
+
+<p>&mdash;Soit,&mdash;dis-je, en repla&ccedil;ant l'outil sous ma roquelaure, et lui offrant
+de nouveau mon bras. Il s'appuya lourdement dessus. Nous continu&acirc;mes
+notre route &agrave; la recherche de l'amontillado. Nous pass&acirc;mes sous une
+rang&eacute;e d'arceaux fort bas; nous descend&icirc;mes; nous f&icirc;mes quelques pas,
+et, descendant encore, nous arriv&acirc;mes &agrave; une crypte profonde, o&ugrave;
+l'impuret&eacute; de l'air faisait rougir plut&ocirc;t que briller nos flambeaux.</p>
+
+<p>Tout au fond de cette crypte, on en d&eacute;couvrait une autre moins
+spacieuse. Ses murs avaient &eacute;t&eacute; rev&ecirc;tus avec les d&eacute;bris humains, empil&eacute;s
+dans les caves au-dessus de nous, &agrave; la mani&egrave;re des grandes catacombes de
+Paris. Trois c&ocirc;t&eacute;s de cette seconde crypte &eacute;taient encore d&eacute;cor&eacute;s de
+cette fa&ccedil;on. Du quatri&egrave;me les os avaient &eacute;t&eacute; arrach&eacute;s et gisaient
+confus&eacute;ment sur le sol, formant en un point un rempart d'une certaine
+hauteur. Dans le mur, ainsi mis &agrave; nu par le d&eacute;placement des os, nous
+apercevions encore une autre niche, profonde de quatre pieds environ,
+large de trois, haute de six ou sept. Elle ne semblait pas avoir &eacute;t&eacute;
+construite pour un usage sp&eacute;cial, mais formait simplement l'intervalle
+entre deux des piliers &eacute;normes qui supportaient la vo&ucirc;te des catacombes,
+et s'appuyait &agrave; l'un des murs de granit massif qui d&eacute;limitaient
+l'ensemble.</p>
+
+<p>Ce fut en vain que Fortunato, &eacute;levant sa torche malade, s'effor&ccedil;a de
+scruter la profondeur de la niche. La lumi&egrave;re affaiblie ne nous
+permettait pas d'en apercevoir l'extr&eacute;mit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Avancez,&mdash;dis-je,&mdash;c'est l&agrave; qu'est l'amontillado. Quant &agrave; Luchesi...</p>
+
+<p>&mdash;C'est un &ecirc;tre ignare!&mdash;interrompit mon ami, prenant les devants et
+marchant tout de travers, pendant que je suivais sur ses talons. En un
+instant, il avait atteint l'extr&eacute;mit&eacute; de la niche, et, trouvant sa
+marche arr&ecirc;t&eacute;e par le roc, il s'arr&ecirc;ta stupidement &eacute;bahi. Un moment
+apr&egrave;s, je l'avais encha&icirc;n&eacute; au granit. Sur la paroi il y avait deux
+crampons de fer, &agrave; la distance d'environ deux pieds l'un de l'autre,
+dans le sens horizontal. &Agrave; l'un des deux &eacute;tait suspendue une courte
+cha&icirc;ne, &agrave; l'autre un cadenas. Ayant jet&eacute; la cha&icirc;ne autour de sa taille,
+l'assujettir fut une besogne de quelques secondes. Il &eacute;tait trop &eacute;tonn&eacute;
+pour r&eacute;sister. Je retirai la clef, et reculai de quelques pas hors de la
+niche.</p>
+
+<p>&mdash;Passez votre main sur le mur,&mdash;dis-je;&mdash;vous ne pouvez pas ne pas
+sentir le nitre. Vraiment, il est tr&egrave;s-humide. Laissez-moi vous
+<i>supplier</i> une fois encore de vous en aller.&mdash;Non?&mdash;Alors, il faut
+positivement que je vous quitte. Mais je vous rendrai d'abord tous les
+petits soins qui sont en mon pouvoir.</p>
+
+<p>&mdash;L'amontillado!&mdash;s'&eacute;cria mon ami, qui n'&eacute;tait pas encore revenu de son
+&eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai,&mdash;r&eacute;pliquai-je,&mdash;l'amontillado.</p>
+
+<p>Tout en pronon&ccedil;ant ces mots, j'attaquais la pile d'ossements dont j'ai
+d&eacute;j&agrave; parl&eacute;. Je les jetai de c&ocirc;t&eacute;, et je d&eacute;couvris bient&ocirc;t une bonne
+quantit&eacute; de moellons et de mortier. Avec ces mat&eacute;riaux, et &agrave; l'aide de
+ma truelle, je commen&ccedil;ai activement &agrave; murer l'entr&eacute;e de la niche.</p>
+
+<p>J'avais &agrave; peine &eacute;tabli la premi&egrave;re assise de ma ma&ccedil;onnerie, que je
+d&eacute;couvris que l'ivresse de Fortunato &eacute;tait en grande partie dissip&eacute;e. Le
+premier indice que j'en eus fut un cri sourd, un g&eacute;missement, qui sortit
+du fond de la niche. <i>Ce n'&eacute;tait pas le cri d'un homme ivre!</i> Puis il y
+eut un long et obstin&eacute; silence. Je posai la seconde rang&eacute;e, puis la
+troisi&egrave;me, puis la quatri&egrave;me; et alors j'entendis les furieuses
+vibrations de la cha&icirc;ne. Le bruit dura quelques minutes, pendant
+lesquelles, pour m'en d&eacute;lecter plus &agrave; l'aise, j'interrompis ma besogne
+et m'accroupis sur les ossements. &Agrave; la fin, quand le tapage s'apaisa, je
+repris ma truelle, et j'achevai sans interruption la cinqui&egrave;me, la
+sixi&egrave;me et la septi&egrave;me rang&eacute;e. Le mur &eacute;tait alors presque &agrave; la hauteur
+de ma poitrine. Je fis une nouvelle pause, et, &eacute;levant les flambeaux
+au-dessus de la ma&ccedil;onnerie, je jetai quelques faibles rayons sur le
+personnage inclus.</p>
+
+<p>Une suite de grands cris, de cris aigus, fit soudainement explosion du
+gosier de la figure encha&icirc;n&eacute;e, et me rejeta pour ainsi dire violemment
+en arri&egrave;re. Pendant un instant j'h&eacute;sitai,&mdash;je tremblai. Je tirai mon
+&eacute;p&eacute;e, et je commen&ccedil;ai &agrave; fourrager &agrave; travers la niche; mais un instant de
+r&eacute;flexion suffit &agrave; me tranquilliser. Je posai la main sur la ma&ccedil;onnerie
+massive du caveau, et je fus tout &agrave; fait rassur&eacute;. Je me rapprochai du
+mur. Je r&eacute;pondis aux hurlements de mon homme. Je leur fis &eacute;cho et
+accompagnement,&mdash;je les surpassai en volume et en force. Voil&agrave; comme je
+fis, et le braillard se tint tranquille.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait alors minuit, et ma t&acirc;che tirait &agrave; sa fin. J'avais compl&eacute;t&eacute; ma
+huiti&egrave;me, ma neuvi&egrave;me et ma dixi&egrave;me rang&eacute;e. J'avais achev&eacute; une partie de
+la onzi&egrave;me et derni&egrave;re; il ne restait plus qu'une seule pierre &agrave; ajuster
+et &agrave; pl&acirc;trer. Je la remuai avec effort; je la pla&ccedil;ai &agrave; peu pr&egrave;s dans la
+position voulue. Mais alors s'&eacute;chappa de la niche un rire &eacute;touff&eacute; qui me
+fit dresser les cheveux sur la t&ecirc;te. &Agrave; ce rire succ&eacute;da une voix triste
+que je reconnus difficilement pour celle du noble Fortunato.</p>
+
+<p>La voix disait:</p>
+
+<p>&mdash;Ha! ha! ha!&mdash;H&eacute;! h&eacute;!&mdash;Une tr&egrave;s-bonne plaisanterie, en v&eacute;rit&eacute;!&mdash;une
+excellente farce! Nous en rirons de bon c&oelig;ur au palais,&mdash;h&eacute;! h&eacute;!&mdash;de
+notre bon vin!&mdash;h&eacute;! h&eacute;! h&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;De l'amontillado!&mdash;dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! h&eacute;!&mdash;h&eacute;! h&eacute;!&mdash;oui, de l'amontillado. Mais ne se fait-il pas tard?
+Ne nous attendront-ils pas au palais, la signora Fortunato et les
+autres? Allons-nous-en.</p>
+
+<p>&mdash;Oui,&mdash;dis-je,&mdash;allons-nous-en.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Pour l'amour de Dieu, Montr&eacute;sor!</i></p>
+
+<p>&mdash;Oui,&mdash;dis-je,&mdash;pour l'amour de Dieu!</p>
+
+<p>Mais &agrave; ces mots point de r&eacute;ponse; je tendis l'oreille en vain. Je
+m'impatientai. J'appelai tr&egrave;s-haut:</p>
+
+<p>&mdash;Fortunato!</p>
+
+<p>Pas de r&eacute;ponse. J'appelai de nouveau:</p>
+
+<p>&mdash;Fortunato!</p>
+
+<p>Rien.&mdash;J'introduisis une torche &agrave; travers l'ouverture qui restait et la
+laissai tomber en dedans. Je ne re&ccedil;us en mani&egrave;re de r&eacute;plique qu'un
+cliquetis de sonnettes. Je me sentis mal au c&oelig;ur,&mdash;sans doute par suite
+de l'humidit&eacute; des catacombes. Je me h&acirc;tai de mettre fin &agrave; ma besogne. Je
+fis un effort, et j'ajustai la derni&egrave;re pierre; je la recouvris de
+mortier. Contre la nouvelle ma&ccedil;onnerie je r&eacute;tablis l'ancien rempart
+d'ossements. Depuis un demi-si&egrave;cle aucun mortel ne les a d&eacute;rang&eacute;s. <i>In
+pace requiescat!</i></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LE_MASQUE_DE_LA_MORT_ROUGE" id="LE_MASQUE_DE_LA_MORT_ROUGE"></a><a href="#toc">LE MASQUE DE LA MORT ROUGE</a></h2>
+
+
+<p>La <i>Mort Rouge</i> avait pendant longtemps d&eacute;peupl&eacute; la contr&eacute;e. Jamais
+peste ne fut si fatale, si horrible. Son avatar, c'&eacute;tait le sang,&mdash;la
+rougeur et la hideur du sang. C'&eacute;taient des douleurs aigu&euml;s, un vertige
+soudain, et puis un suintement abondant par les pores, et la dissolution
+de l'&ecirc;tre. Des taches pourpres sur le corps, et sp&eacute;cialement sur le
+visage de la victime, la mettaient au ban de l'humanit&eacute;, et lui
+fermaient tout secours et toute sympathie. L'invasion, le progr&egrave;s, le
+r&eacute;sultat de la maladie, tout cela &eacute;tait l'affaire d'une demi-heure.</p>
+
+<p>Mais le prince Prospero &eacute;tait heureux, et intr&eacute;pide, et sagace. Quand
+ses domaines furent &agrave; moiti&eacute; d&eacute;peupl&eacute;s, il convoqua un millier d'amis
+vigoureux et all&egrave;gres de c&oelig;ur, choisis parmi les chevaliers et les
+dames de sa cour, et se fit avec eux une retraite profonde dans une de
+ses abbayes fortifi&eacute;es. C'&eacute;tait un vaste et magnifique b&acirc;timent, une
+cr&eacute;ation du prince, d'un go&ucirc;t excentrique et cependant grandiose. Un mur
+&eacute;pais et haut lui faisait une ceinture. Ce mur avait des portes de fer.
+Les courtisans, une fois entr&eacute;s, se servirent de fourneaux et de solides
+marteaux pour souder les verrous. Ils r&eacute;solurent de se barricader contre
+les impulsions soudaines du d&eacute;sespoir ext&eacute;rieur et de fermer toute issue
+aux fr&eacute;n&eacute;sies du dedans. L'abbaye fut largement approvisionn&eacute;e. Gr&acirc;ce &agrave;
+ces pr&eacute;cautions, les courtisans pouvaient jeter le d&eacute;fi &agrave; la contagion.
+Le monde ext&eacute;rieur s'arrangerait comme il pourrait. En attendant,
+c'&eacute;tait folie de s'affliger ou de penser. Le prince avait pourvu &agrave; tous
+les moyens de plaisir. Il y avait des bouffons, il y avait des
+improvisateurs, des danseurs, des musiciens, il y avait le beau sous
+toutes ses formes, il y avait le vin. En dedans, il y avait toutes ces
+belles choses et la s&eacute;curit&eacute;. Au-dehors, la <i>Mort Rouge</i>.</p>
+
+<p>Ce fut vers la fin du cinqui&egrave;me ou sixi&egrave;me mois de sa retraite, et
+pendant que le fl&eacute;au s&eacute;vissait au-dehors avec le plus de rage, que le
+prince Prospero gratifia ses mille amis d'un bal masqu&eacute; de la plus
+insolite magnificence.</p>
+
+<p>Tableau voluptueux que cette mascarade! Mais d'abord laissez-moi vous
+d&eacute;crire les salles o&ugrave; elle eut lieu. Il y en avait sept,&mdash;une enfilade
+imp&eacute;riale. Dans beaucoup de palais, ces s&eacute;ries de salons forment de
+longues perspectives en ligne droite, quand les battants des portes sont
+rabattus sur les murs de chaque c&ocirc;t&eacute;, de sorte que le regard s'enfonce
+jusqu'au bout sans obstacle. Ici, le cas &eacute;tait fort diff&eacute;rent, comme on
+pouvait s'y attendre de la part du duc et de son go&ucirc;t tr&egrave;s-vif pour le
+bizarre. Les salles &eacute;taient si irr&eacute;guli&egrave;rement dispos&eacute;es, que l'&oelig;il
+n'en pouvait gu&egrave;re embrasser plus d'une &agrave; la fois. Au bout d'un espace
+de vingt &agrave; trente yards, il y avait un brusque d&eacute;tour, et &agrave; chaque coude
+un nouvel aspect. &Agrave; droite et &agrave; gauche, au milieu de chaque mur, une
+haute et &eacute;troite fen&ecirc;tre gothique donnait sur un corridor ferm&eacute; qui
+suivait les sinuosit&eacute;s de l'appartement. Chaque fen&ecirc;tre &eacute;tait faite de
+verres colori&eacute;s en harmonie avec le ton dominant dans les d&eacute;corations de
+la salle sur laquelle elle s'ouvrait. Celle qui occupait l'extr&eacute;mit&eacute;
+orientale, par exemple, &eacute;tait tendue de bleu,&mdash;et les fen&ecirc;tres &eacute;taient
+d'un bleu profond. La seconde pi&egrave;ce &eacute;tait orn&eacute;e et tendue de pourpre, et
+les carreaux &eacute;taient pourpres. La troisi&egrave;me, enti&egrave;rement verte, et
+vertes les fen&ecirc;tres. La quatri&egrave;me, d&eacute;cor&eacute;e d'orange, &eacute;tait &eacute;clair&eacute;e par
+une fen&ecirc;tre orang&eacute;e,&mdash;la cinqui&egrave;me, blanche,&mdash;la sixi&egrave;me, violette.</p>
+
+<p>La septi&egrave;me salle &eacute;tait rigoureusement ensevelie de tentures de velours
+noir qui rev&ecirc;taient tout le plafond et les murs, et retombaient en
+lourdes nappes sur un tapis de m&ecirc;me &eacute;toffe et de m&ecirc;me couleur. Mais,
+dans cette chambre seulement, la couleur des fen&ecirc;tres ne correspondait
+pas &agrave; la d&eacute;coration. Les carreaux &eacute;taient &eacute;carlates,&mdash;d'une couleur
+intense de sang.</p>
+
+<p>Or, dans aucune des sept salles, &agrave; travers les ornements d'or &eacute;parpill&eacute;s
+&agrave; profusion &ccedil;&agrave; et l&agrave; ou suspendus aux lambris, on ne voyait de lampe ni
+de cand&eacute;labre. Ni lampes, ni bougies; aucune lumi&egrave;re de cette sorte dans
+cette longue suite de pi&egrave;ces. Mais, dans les corridors qui leur
+servaient de ceinture, juste en face de chaque fen&ecirc;tre, se dressait un
+&eacute;norme tr&eacute;pied, avec un brasier &eacute;clatant, qui projetait ses rayons &agrave;
+travers les carreaux de couleur et illuminait la salle d'une mani&egrave;re
+&eacute;blouissante. Ainsi se produisaient une multitude d'aspects chatoyants
+et fantastiques. Mais, dans la chambre de l'ouest, la chambre noire, la
+lumi&egrave;re du brasier qui ruisselait sur les tentures noires &agrave; travers les
+carreaux sanglants &eacute;tait &eacute;pouvantablement sinistre, et donnait aux
+physionomies des imprudents qui y entraient un aspect tellement &eacute;trange,
+que bien peu de danseurs se sentaient le courage de mettre les pieds
+dans son enceinte magique.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait aussi dans cette salle que s'&eacute;levait, contre le mur de l'ouest,
+une gigantesque horloge d'&eacute;b&egrave;ne. Son pendule se balan&ccedil;ait avec un
+tic-tac sourd, lourd, monotone; et quand l'aiguille des minutes avait
+fait le circuit du cadran et que l'heure allait sonner, il s'&eacute;levait des
+poumons d'airain de la machine un son clair, &eacute;clatant, profond et
+excessivement musical, mais d'une note si particuli&egrave;re et d'une &eacute;nergie
+telle, que d'heure en heure, les musiciens de l'orchestre &eacute;taient
+contraints d'interrompre un instant leurs accords pour &eacute;couter la
+musique de l'heure; les valseurs alors cessaient forc&eacute;ment leurs
+&eacute;volutions; un trouble momentan&eacute; courrait dans toute la joyeuse
+compagnie; et, tant que vibrait le carillon, on remarquait que les plus
+fous devenaient p&acirc;les, et que les plus &acirc;g&eacute;s et les plus rassis passaient
+leurs mains sur leurs fronts, comme dans une m&eacute;ditation ou une r&ecirc;verie
+d&eacute;lirante. Mais, quand l'&eacute;cho s'&eacute;tait tout &agrave; fait &eacute;vanoui, une l&eacute;g&egrave;re
+hilarit&eacute; circulait par toute l'assembl&eacute;e; les musiciens
+s'entre-regardaient et souriaient de leurs nerfs et de leur folie, et se
+juraient tout bas, les uns aux autres, que la prochaine sonnerie ne
+produirait pas en eux la m&ecirc;me &eacute;motion; et puis, apr&egrave;s la fuite des
+soixante minutes qui comprennent les trois mille six cents secondes de
+l'heure disparue, arrivait une nouvelle sonnerie de la fatale horloge,
+et c'&eacute;tait le m&ecirc;me trouble, le m&ecirc;me frisson, les m&ecirc;mes r&ecirc;veries.</p>
+
+<p>Mais, en d&eacute;pit de tout cela, c'&eacute;tait une joyeuse et magnifique orgie. Le
+go&ucirc;t du duc &eacute;tait tout particulier. Il avait un &oelig;il s&ucirc;r &agrave; l'endroit des
+couleurs et des effets. Il m&eacute;prisait le <i>d&eacute;corum</i> de la mode. Ses plans
+&eacute;taient t&eacute;m&eacute;raires et sauvages, et ses conceptions brillaient d'une
+splendeur barbare. Il y a des gens qui l'auraient jug&eacute; fou. Ses
+courtisans sentaient bien qu'il ne l'&eacute;tait pas. Mais il fallait
+l'entendre, le voir, le toucher, pour &ecirc;tre s&ucirc;r qu'il ne l'&eacute;tait pas.</p>
+
+<p>Il avait, &agrave; l'occasion de cette grande f&ecirc;te, pr&eacute;sid&eacute; en grande partie &agrave;
+la d&eacute;coration mobili&egrave;re des sept salons, et c'&eacute;tait son go&ucirc;t personnel
+qui avait command&eacute; le style des travestissements. &Agrave; coup s&ucirc;r, c'&eacute;taient
+des conceptions grotesques. C'&eacute;tait &eacute;blouissant, &eacute;tincelant; il y avait
+du piquant et du fantastique,&mdash;beaucoup de ce qu'on a vu dans <i>Hernani</i>.
+Il y avait des figures vraiment arabesques, absurdement &eacute;quip&eacute;es,
+incongr&ucirc;ment b&acirc;ties; des fantaisies monstrueuses comme la folie; il y
+avait du beau, du licencieux, du bizarre en quantit&eacute;, tant soit peu du
+terrible, et du d&eacute;go&ucirc;tant &agrave; foison. Bref, c'&eacute;tait comme une multitude de
+r&ecirc;ves qui se pavanaient &ccedil;&agrave; et l&agrave; dans les sept salons. Et ces r&ecirc;ves se
+contorsionnaient en tous sens, prenant la couleur des chambres; et l'on
+e&ucirc;t dit qu'ils ex&eacute;cutaient la musique avec leurs pieds, et que les airs
+&eacute;tranges de l'orchestre &eacute;taient l'&eacute;cho de leurs pas.</p>
+
+<p>Et, de temps en temps, on entend sonner l'horloge d'&eacute;b&egrave;ne de la salle de
+velours. Et alors, pour un moment, tout s'arr&ecirc;te, tout se tait, except&eacute;
+la voix de l'horloge. Les r&ecirc;ves sont glac&eacute;s, paralys&eacute;s dans leurs
+postures. Mais les &eacute;chos de la sonnerie s'&eacute;vanouissent,&mdash;ils n'ont dur&eacute;
+qu'un instant,&mdash;et &agrave; peine ont-ils fui, qu'une hilarit&eacute; l&eacute;g&egrave;re et mal
+contenue circule partout. Et la musique s'enfle de nouveau, et les r&ecirc;ves
+revivent, et ils se tordent &ccedil;&agrave; et l&agrave; plus joyeusement que jamais,
+refl&eacute;tant la couleur des fen&ecirc;tres &agrave; travers lesquelles ruisselle le
+rayonnement des tr&eacute;pieds. Mais, dans la chambre qui est l&agrave;-bas tout &agrave;
+l'ouest, aucun masque n'ose maintenant s'aventurer; car la nuit avance,
+et une lumi&egrave;re plus rouge afflue &agrave; travers les carreaux couleur de sang,
+et la noirceur des draperies fun&egrave;bres est effrayante; et &agrave; l'&eacute;tourdi qui
+met le pied sur le tapis fun&egrave;bre l'horloge d'&eacute;b&egrave;ne envoie un carillon
+plus lourd, plus solennellement &eacute;nergique que celui qui frappe les
+oreilles des masques tourbillonnant dans l'insouciance lointaine des
+autres salles.</p>
+
+<p>Quant &agrave; ces pi&egrave;ces-l&agrave;, elles fourmillaient de monde, et le c&oelig;ur de la
+vie y battait fi&eacute;vreusement. Et la f&ecirc;te tourbillonnait toujours lorsque
+s'&eacute;leva enfin le son de minuit de l'horloge. Alors, comme je l'ai dit,
+la musique s'arr&ecirc;ta; le tournoiement des valseurs fut suspendu; il se
+fit partout, comme nagu&egrave;re, une anxieuse immobilit&eacute;. Mais le timbre de
+l'horloge avait cette fois douze coups &agrave; sonner; aussi, il se peut bien
+que plus de pens&eacute;e se soit gliss&eacute;e dans les m&eacute;ditations de ceux qui
+pensaient parmi cette foule festoyante. Et ce fut peut-&ecirc;tre aussi pour
+cela que plusieurs personnes parmi cette foule, avant que les derniers
+&eacute;chos du dernier coup fussent noy&eacute;s dans le silence, avaient eu le temps
+de s'apercevoir de la pr&eacute;sence d'un masque qui jusque-l&agrave; n'avait
+aucunement attir&eacute; l'attention. Et, la nouvelle de cette intrusion
+s'&eacute;tant r&eacute;pandue en un chuchotement &agrave; la ronde, il s'&eacute;leva de toute
+l'assembl&eacute;e un bourdonnement, un murmure significatif d'&eacute;tonnement et de
+d&eacute;sapprobation,&mdash;puis, finalement, de terreur, d'horreur et de d&eacute;go&ucirc;t.</p>
+
+<p>Dans une r&eacute;union de fant&ocirc;mes telle que je l'ai d&eacute;crite, il fallait sans
+doute une apparition bien extraordinaire pour causer une telle
+sensation. La licence carnavalesque de cette nuit &eacute;tait, il est vrai, &agrave;
+peu pr&egrave;s illimit&eacute;e; mais le personnage en question avait d&eacute;pass&eacute;
+l'extravagance d'un H&eacute;rode, et franchi les bornes&mdash;cependant
+complaisantes&mdash;du d&eacute;corum impos&eacute; par le prince. Il y a dans les c&oelig;urs
+des plus insouciants des cordes qui ne se laissent pas toucher sans
+&eacute;motion. M&ecirc;me chez les d&eacute;prav&eacute;s, chez ceux pour qui la vie et la mort
+sont &eacute;galement un jeu, il y a des choses avec lesquelles on ne peut pas
+jouer. Toute l'assembl&eacute;e parut alors sentir profond&eacute;ment le mauvais go&ucirc;t
+et l'inconvenance de la conduite et du costume de l'&eacute;tranger. Le
+personnage &eacute;tait grand et d&eacute;charn&eacute;, et envelopp&eacute; d'un suaire de la t&ecirc;te
+aux pieds. Le masque qui cachait le visage repr&eacute;sentait si bien la
+physionomie d'un cadavre raidi, que l'analyse la plus minutieuse aurait
+difficilement d&eacute;couvert d'artifice. Et cependant, tous ces fous auraient
+peut-&ecirc;tre support&eacute;, sinon approuv&eacute;, cette laide plaisanterie. Mais le
+masque avait &eacute;t&eacute; jusqu'&agrave; adopter le type de la <i>Mort Rouge</i>. Son
+v&ecirc;tement &eacute;tait barbouill&eacute; de sang,&mdash;et son large front, ainsi que tous
+les traits de sa face, &eacute;taient asperg&eacute;s de l'&eacute;pouvantable &eacute;carlate.</p>
+
+<p>Quand les yeux du prince Prospero tomb&egrave;rent sur cette figure de
+spectre,&mdash;qui, d'un mouvement lent, solennel, emphatique, comme pour
+mieux soutenir son r&ocirc;le, se promenait &ccedil;&agrave; et l&agrave; &agrave; travers les
+danseurs,&mdash;on le vit d'abord convuls&eacute; par un violent frisson de terreur
+ou de d&eacute;go&ucirc;t; mais, une seconde apr&egrave;s, son front s'empourpra de rage.</p>
+
+<p>&mdash;Qui ose,&mdash;demanda-t-il, d'une voix enrou&eacute;e, aux courtisans debout pr&egrave;s
+de lui,&mdash;qui ose nous insulter par cette ironie blasph&eacute;matoires?
+Emparez-vous de lui, et d&eacute;masquez-le,&mdash;que nous sachions qui nous aurons
+&agrave; pendre aux cr&eacute;neaux, au lever du soleil!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait dans la chambre de l'est ou chambre bleue que se trouvait le
+prince Prospero, quand il pronon&ccedil;a ces paroles. Elles retentirent
+fortement et clairement &agrave; travers les sept salons,&mdash;car le prince &eacute;tait
+un homme imp&eacute;rieux et robuste, et la musique s'&eacute;tait tue &agrave; un signe de
+sa main.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait dans la chambre bleue que se tenait le prince, avec un groupe de
+p&acirc;les courtisans &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s. D'abord, pendant qu'il parlait, il y eut
+parmi le groupe un l&eacute;ger mouvement en avant dans la direction de
+l'intrus, qui fut un instant presque &agrave; leur port&eacute;e, et qui maintenant,
+d'un pas d&eacute;lib&eacute;r&eacute; et majestueux, se rapprochait de plus en plus du
+prince. Mais, par suite d'une certaine terreur ind&eacute;finissable que
+l'audace insens&eacute;e du masque avait inspir&eacute;e &agrave; toute la soci&eacute;t&eacute;, il ne se
+trouva personne pour lui mettre la main dessus; si bien que, ne trouvant
+aucun obstacle, il passa &agrave; deux pas de la personne du prince; et pendant
+que l'immense assembl&eacute;e, comme ob&eacute;issant &agrave; un seul mouvement, reculait
+du centre de la salle vers les murs, il continua sa route sans
+interruption, de ce m&ecirc;me pas solennel et mesur&eacute; qui l'avait tout d'abord
+caract&eacute;ris&eacute;, de la chambre bleue &agrave; la chambre pourpre,&mdash;de la chambre
+pourpre &agrave; la chambre verte,&mdash;de la verte &agrave; l'orange,&mdash;de celle-ci &agrave; la
+blanche,&mdash;et de celle-l&agrave; &agrave; la violette, avant qu'on e&ucirc;t fait un
+mouvement d&eacute;cisif pour l'arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>Ce fut alors, toutefois, que le prince Prospero, exasp&eacute;r&eacute; par la rage et
+la honte de sa l&acirc;chet&eacute; d'une minute, s'&eacute;lan&ccedil;a pr&eacute;cipitamment &agrave; travers
+les six chambres, o&ugrave; nul ne le suivit; car une terreur mortelle s'&eacute;tait
+empar&eacute;e de tout le monde. Il brandissait un poignard nu, et s'&eacute;tait
+approch&eacute; imp&eacute;tueusement &agrave; une distance de trois ou quatre pieds du
+fant&ocirc;me qui battait en retraite, quand ce dernier, arriv&eacute; &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute;
+de la salle de velours, se retourna brusquement et fit face &agrave; celui qui
+le poursuivait. Un cri aigu partit,&mdash;et le poignard glissa avec un
+&eacute;clair sur le tapis fun&egrave;bre o&ugrave; le prince Prospero tombait mort une
+seconde apr&egrave;s.</p>
+
+<p>Alors, invoquant le courage violent du d&eacute;sespoir, une foule de masques
+se pr&eacute;cipita &agrave; la fois dans la chambre noire; et, saisissant l'inconnu,
+qui se tenait, comme une grande statue, droit et immobile dans l'ombre
+de l'horloge d'&eacute;b&egrave;ne, ils se sentirent suffoqu&eacute;s par une terreur sans
+nom, en voyant que sous le linceul et le masque cadav&eacute;reux, qu'ils
+avaient empoign&eacute;s avec une si violente &eacute;nergie, ne logeait aucune forme
+palpable.</p>
+
+<p>On reconnut alors la pr&eacute;sence de la <i>Mort Rouge</i>. Elle &eacute;tait venue comme
+un voleur de nuit. Et tous les convives tomb&egrave;rent un &agrave; un dans les
+salles de l'orgie inond&eacute;es d'une ros&eacute;e sanglante, et chacun mourut dans
+la posture d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e de sa chute.</p>
+
+<p>Et la vie de l'horloge d'&eacute;b&egrave;ne disparut avec celle du dernier de ces
+&ecirc;tres joyeux. Et les flammes des tr&eacute;pieds expir&egrave;rent. Et les T&eacute;n&egrave;bres,
+et la Ruine, et la <i>Mort Rouge</i> &eacute;tablirent sur toutes choses leur empire
+illimit&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LE_ROI_PESTE" id="LE_ROI_PESTE"></a><a href="#toc">LE ROI PESTE</a></h2>
+
+<h3>HISTOIRE CONTENANT UNE ALL&Eacute;GORIE</h3>
+
+<p class="r"><i>Les dieux souffrent et autorisent fort bien chez les rois les choses
+qui leur font horreur dans les chemins de la canaille.</i><br />
+BUCKHURST, <i>Ferrex et Porrex.</i></p>
+
+
+<p>Vers minuit environ, pendant une nuit du mois d'octobre, sous le r&egrave;gne
+chevaleresque d'&Eacute;douard III, deux matelots appartenant &agrave; l'&eacute;quipage du
+<i>Free-and-Easy</i>, go&eacute;lette de commerce faisant le service entre l'&Eacute;cluse
+(Belgique) et la Tamise, et qui &eacute;tait alors &agrave; l'ancre dans cette
+rivi&egrave;re, furent tr&egrave;s-&eacute;merveill&eacute;s de se trouver assis dans la salle d'une
+taverne de la paroisse Saint-Andr&eacute;, &agrave; Londres,&mdash;laquelle taverne portait
+pour enseigne la portraiture du <i>Joyeux Loup de mer</i>.</p>
+
+<p>La salle, quoique mal construite, noircie par la fum&eacute;e, basse de
+plafond, et ressemblant d'ailleurs &agrave; tous les cabarets de cette &eacute;poque,
+&eacute;tait n&eacute;anmoins, dans l'opinion des groupes grotesques de buveurs
+diss&eacute;min&eacute;s &ccedil;&agrave; et l&agrave;, suffisamment bien appropri&eacute;e &agrave; sa destination.</p>
+
+<p>De ces groupes, nos deux matelots formaient, je crois, le plus
+int&eacute;ressant, sinon le plus remarquable.</p>
+
+<p>Celui qui paraissait &ecirc;tre l'a&icirc;n&eacute;, et que son compagnon appelait du nom
+caract&eacute;ristique de <i>Legs</i> (jambes), &eacute;tait aussi de beaucoup le plus
+grand des deux. Il pouvait bien avoir six pieds et demi, et une courbure
+habituelle des &eacute;paules semblait la cons&eacute;quence n&eacute;cessaire d'une aussi
+prodigieuse stature.&mdash;Son superflu en hauteur &eacute;tait n&eacute;anmoins plus que
+compens&eacute; par des d&eacute;ficits &agrave; d'autres &eacute;gards. Il &eacute;tait excessivement
+maigre, et il aurait pu, comme l'affirmaient ses camarades, remplacer,
+quand il &eacute;tait ivre, une flamme de t&ecirc;te de m&acirc;t, et &agrave; jeun le bout-dehors
+du foc. Mais &eacute;videmment ces plaisanteries et d'autres analogues
+n'avaient jamais produit aucun effet sur les muscles cachinnatoires du
+loup de mer. Avec ses pommettes saillantes, son grand nez de faucon, son
+menton fuyant, sa m&acirc;choire inf&eacute;rieure d&eacute;prim&eacute;e et ses &eacute;normes yeux
+blancs protub&eacute;rants, l'expression de sa physionomie, quoique empreinte
+d'une esp&egrave;ce d'indiff&eacute;rence bourrue pour toutes choses, n'en &eacute;tait pas
+moins solennelle et s&eacute;rieuse, au del&agrave; de toute imitation et de toute
+description.</p>
+
+<p>Le plus jeune matelot &eacute;tait, dans toute son apparence ext&eacute;rieure,
+l'inverse et la r&eacute;ciproque de son camarade. Une paire de jambes arqu&eacute;es
+et trapues supportait sa personne lourde et ramass&eacute;e, et ses bras
+singuli&egrave;rement courts et &eacute;pais, termin&eacute;s par des poings plus
+qu'ordinaires, pendillaient et se balan&ccedil;aient &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s comme les
+ailerons d'une tortue de mer. De petits yeux, d'une couleur non pr&eacute;cise,
+scintillaient, profond&eacute;ment enfonc&eacute;s dans sa t&ecirc;te. Son nez restait
+enfoui dans la masse de chair qui enveloppait sa face ronde, pleine et
+pourpr&eacute;e, et sa grosse l&egrave;vre sup&eacute;rieure se reposait complaisamment sur
+l'inf&eacute;rieure, encore plus grosse, avec un air de satisfaction
+personnelle, augment&eacute; par l'habitude qu'avait le propri&eacute;taire desdites
+l&egrave;vres de les l&eacute;cher de temps &agrave; autre. Il regardait &eacute;videmment son grand
+camarade de bord avec un sentiment moiti&eacute; d'&eacute;bahissement, moiti&eacute; de
+raillerie; et parfois, quand il le contemplait en face, il avait l'air
+du soleil empourpr&eacute;, contemplant, avant de se coucher, le haut des
+rochers de Ben-Nevis.</p>
+
+<p>Cependant les p&eacute;r&eacute;grinations du digne couple dans les diff&eacute;rentes
+tavernes du voisinage pendant les premi&egrave;res heures de la nuit avaient
+&eacute;t&eacute; vari&eacute;es et pleines d'&eacute;v&eacute;nements. Mais les fonds, m&ecirc;me les plus
+vastes, ne sont pas &eacute;ternels, et c'&eacute;tait avec des poches vides que nos
+amis s'&eacute;taient aventur&eacute;s dans le cabaret en question.</p>
+
+<p>Au moment pr&eacute;cis o&ugrave; commence proprement cette histoire, Legs et son
+compagnon Hugh Tarpaulin &eacute;taient assis, chacun les deux coudes appuy&eacute;s
+sur la vaste table de ch&ecirc;ne, au milieu de la salle, et les joues entre
+les mains. &Agrave; l'abri d'un vaste flacon de <i>humming-stuff</i> non pay&eacute;, ils
+lorgnaient les mots sinistres: <i>Pas de craie</i><a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>,&mdash;qui non sans
+&eacute;tonnement et sans indignation de leur part, &eacute;taient &eacute;crits sur la porte
+en caract&egrave;res de craie,&mdash;cette impudente craie qui osait se d&eacute;clarer
+absente! Non que la facult&eacute; de d&eacute;chiffrer les caract&egrave;res
+&eacute;crits,&mdash;facult&eacute; consid&eacute;r&eacute;e parmi le peuple de ce temps comme un peu
+moins cabalistique que l'art de les tracer,&mdash;e&ucirc;t pu, en stricte justice,
+&ecirc;tre imput&eacute;e aux deux disciples de la mer; mais il y avait, pour dire la
+v&eacute;rit&eacute;, un certain tortillement dans la tournure des lettres,&mdash;et dans
+l'ensemble je ne sais quelle indescriptible embard&eacute;e,&mdash;qui pr&eacute;sageaient,
+dans l'opinion des deux marins, une sacr&eacute;e secousse et un sale temps, et
+qui les d&eacute;cid&egrave;rent tout d'un coup, suivant le langage m&eacute;taphorique de
+Legs, &agrave; veiller aux pompes, &agrave; serrer toute la toile et &agrave; fuir devant le
+vent.</p>
+
+<p>En cons&eacute;quence, ayant consomm&eacute; ce qui restait d'ale, et solidement
+agraf&eacute; leurs courts pourpoints, finalement ils prirent leur &eacute;lan vers la
+rue. Tarpaulin, il est vrai, entra deux fois dans la chemin&eacute;e, la
+prenant pour la porte, mais enfin leur fuite s'effectua heureusement,
+et, une demi-heure apr&egrave;s minuit, nos deux h&eacute;ros avaient par&eacute; au grain et
+filaient rondement &agrave; travers une ruelle sombre dans la direction de
+l'escalier Saint-Andr&eacute;, chaudement poursuivis par la taverni&egrave;re du
+<i>Joyeux Loup de mer.</i></p>
+
+<p>Bien des ann&eacute;es avant et apr&egrave;s l'&eacute;poque o&ugrave; se passe cette dramatique
+histoire, toute l'Angleterre, mais plus particuli&egrave;rement la m&eacute;tropole,
+retentissait p&eacute;riodiquement du cri sinistre:&mdash;la Peste! La Cit&eacute; &eacute;tait en
+grande partie d&eacute;peupl&eacute;e,&mdash;et, dans ces horribles quartiers avoisinant la
+Tamise, parmi ces ruelles et ces passages noirs, &eacute;troits et immondes,
+que le d&eacute;mon de la peste avait choisis, supposait-on alors, pour le lieu
+de sa nativit&eacute;, on ne pouvait rencontrer, se pavanant &agrave; l'aise, que
+l'effroi, la terreur et la superstition.</p>
+
+<p>Par ordre du roi, ces quartiers &eacute;taient condamn&eacute;s, et il &eacute;tait d&eacute;fendu &agrave;
+toute personne, sous peine de mort, de p&eacute;n&eacute;trer dans leurs affreuses
+solitudes. Cependant, ni le d&eacute;cret du monarque, ni les &eacute;normes barri&egrave;res
+&eacute;lev&eacute;es &agrave; l'entr&eacute;e des rues, ni la perspective de cette hideuse mort,
+qui, presque &agrave; coup s&ucirc;r, engloutissait le mis&eacute;rable qu'aucun p&eacute;ril ne
+pouvait d&eacute;tourner de l'aventure, n'emp&ecirc;chaient pas les habitations
+d&eacute;meubl&eacute;es et inhabit&eacute;es d'&ecirc;tre d&eacute;pouill&eacute;es, par la main d'une rapine
+nocturne, du fer, du cuivre, des plombages, enfin de tout article
+pouvant devenir l'objet d'un lucre quelconque.</p>
+
+<p>Il fut particuli&egrave;rement constat&eacute;, &agrave; chaque hiver, &agrave; l'ouverture annuelle
+des barri&egrave;res, que les serrures, les verrous et les caves secr&egrave;tes
+n'avaient prot&eacute;g&eacute; que m&eacute;diocrement ces amples provisions de vins et
+liqueurs, que, vu les risques et les embarras du d&eacute;placement, plusieurs
+des nombreux marchands ayant boutique dans le voisinage s'&eacute;taient
+r&eacute;sign&eacute;s, durant la p&eacute;riode de l'exil, &agrave; confier &agrave; une aussi
+insuffisante garantie.</p>
+
+<p>Mais, parmi le peuple frapp&eacute; de terreur, bien peu de gens attribuaient
+ces faits &agrave; l'action des mains humaines. Les esprits et les gobelins de
+la peste, les d&eacute;mons de la fi&egrave;vre, tels &eacute;taient pour le populaire les
+vrais supp&ocirc;ts de malheur; et il se d&eacute;bitait sans cesse l&agrave;-dessus des
+contes &agrave; glacer le sang, si bien que toute la masse des b&acirc;timents
+condamn&eacute;s fut &agrave; la longue envelopp&eacute;e de terreur comme d'un suaire, et
+que le voleur lui-m&ecirc;me, souvent &eacute;pouvant&eacute;s par l'horreur superstitieuse
+qu'avaient cr&eacute;&eacute;e ses propres d&eacute;pr&eacute;dations, laissait le vaste circuit du
+quartier maudit aux t&eacute;n&egrave;bres, au silence, &agrave; la peste et &agrave; la mort.</p>
+
+<p>Ce fut par l'une des redoutables barri&egrave;res dont il a &eacute;t&eacute; parl&eacute;, et qui
+indiquait que la r&eacute;gion situ&eacute;e au del&agrave; &eacute;tait condamn&eacute;e, que Legs et le
+digne Hugh Tarpaulin, qui d&eacute;gringolaient &agrave; travers une ruelle,
+trouv&egrave;rent leur course soudainement arr&ecirc;t&eacute;e. Il ne pouvait pas &ecirc;tre
+question de revenir sur leurs pas, et il n'y avait pas de temps &agrave;
+perdre; car ceux qui leur donnaient la chasse &eacute;taient presque sur leurs
+talons. Pour des matelots pur-sang, grimper sur la charpente
+grossi&egrave;rement fa&ccedil;onn&eacute;e n'&eacute;tait qu'un jeu; et, exasp&eacute;r&eacute;s par la double
+excitation de la course et des liqueurs, ils saut&egrave;rent r&eacute;solument de
+l'autre c&ocirc;t&eacute;, puis, reprenant leur course ivre avec des cris et des
+hurlements, s'&eacute;gar&egrave;rent bient&ocirc;t dans ces profondeurs compliqu&eacute;es et
+malsaines.</p>
+
+<p>S'ils n'avaient pas &eacute;t&eacute; ivres au point d'avoir perdu le sens moral,
+leurs pas vacillants eussent &eacute;t&eacute; paralys&eacute;s par les horreurs de leur
+situation. L'air &eacute;tait froid et brumeux. Parmi le gazon haut et
+vigoureux qui leur montait jusqu'aux chevilles, les pav&eacute;s d&eacute;chauss&eacute;s
+gisaient dans un affreux d&eacute;sordre. Des maisons tomb&eacute;es bouchaient les
+rues. Les miasmes les plus f&eacute;tides et les plus d&eacute;l&eacute;t&egrave;res r&eacute;gnaient
+partout;&mdash;et gr&acirc;ce &agrave; cette p&acirc;le lumi&egrave;re qui, m&ecirc;me &agrave; minuit, &eacute;mane
+toujours d'une atmosph&egrave;re vaporeuse et pestilentielle, on aurait pu
+discerner, gisant dans les all&eacute;es et les ruelles, ou pourrissant dans
+les habitations sans fen&ecirc;tres, la charogne de maint voleur nocturne
+arr&ecirc;t&eacute; par la main de la peste dans la perp&eacute;tration de son exploit.</p>
+
+<p>Mais il n'&eacute;tait pas au pouvoir d'image, de sensations et d'obstacles de
+cette nature d'arr&ecirc;ter la course de deux hommes, qui, naturellement
+braves, et, cette nuit-l&agrave; surtout, pleins jusqu'aux bords de courage et
+de <i>humming-stuff</i>, auraient intr&eacute;pidement roul&eacute;, aussi droit que
+l'aurait permis leur &eacute;tat, dans la gueule m&ecirc;me de la Mort. En
+avant,&mdash;toujours en avant allait le sinistre Legs, faisant retentir les
+&eacute;chos de ce d&eacute;sert solennel de cris semblables au terrible hurlement de
+guerre des Indiens; et avec lui toujours, roulait le trapu Tarpaulin,
+accroch&eacute; au pourpoint de son camarade plus agile, et surpassant encore
+les plus valeureux efforts de ce dernier dans la musique vocale par des
+mugissements de <i>basse</i> tir&eacute;s des profondeurs de ses poumons
+stentoriens.</p>
+
+<p>&Eacute;videmment, ils avaient atteint la place forte de la peste. &Agrave; chaque pas
+ou &agrave; chaque culbute, leur route devenait plus horrible et plus infecte,
+les chemins plus &eacute;troits et plus embrouill&eacute;s. De grosses pierres et des
+poutres tombant de temps en temps des toits d&eacute;labr&eacute;s rendaient
+t&eacute;moignage, par leurs chutes lourdes et funestes, de la prodigieuse
+hauteur des maisons environnantes; et, quand il leur fallait faire un
+effort &eacute;nergique pour se pratiquer un passage &agrave; travers les fr&eacute;quents
+monceaux de gravats, il n'&eacute;tait pas rare que leur main tomb&acirc;t sur un
+squelette, ou s'emp&ecirc;tr&acirc;t dans les chairs d&eacute;compos&eacute;es.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup les marins tr&eacute;buch&egrave;rent contre l'entr&eacute;e d'un vaste b&acirc;timent
+d'apparence sinistre; un cri plus aigu que de coutume jaillit du gosier
+de l'exasp&eacute;r&eacute; Legs, et il y fut r&eacute;pondu de l'int&eacute;rieur par une explosion
+rapide, successive, de cris sauvages, d&eacute;moniaques, presque des &eacute;clats de
+rire. Sans s'effrayer de ces sons, qui, par leur nature, dans des
+poitrines moins irr&eacute;parablement incendi&eacute;es, et s'abattirent au milieu
+des choses avec une vol&eacute;e d'impr&eacute;cations.</p>
+
+<p>La salle dans laquelle ils tomb&egrave;rent se trouva &ecirc;tre le magasin d'un
+entrepreneur des pompes fun&egrave;bres; mais une trappe ouverte, dans un coin
+du plancher pr&egrave;s de la porte, donnait sur une enfilade de caves, dont
+les profondeurs, comme le proclama un son de bouteilles qui se brisent,
+&eacute;taient bien approvisionn&eacute;es de leur contenu traditionnel. Dans le
+milieu de la salle une table &eacute;tait dress&eacute;e,&mdash;au milieu de la table, un
+gigantesque bol plein de punch, &agrave; ce qu'il semblait. Des bouteilles de
+vins et de liqueurs, concurremment avec des pots, des cruches et des
+flacons de toute forme et de toute esp&egrave;ce, &eacute;taient &eacute;parpill&eacute;es &agrave;
+profusion sur la table. Tout autour, sur des tr&eacute;teaux fun&egrave;bres si&eacute;geait
+une soci&eacute;t&eacute; de six personnes. Je vais essayer de vous les d&eacute;crire une &agrave;
+une.</p>
+
+<p>En face de porte d'entr&eacute;e, et un peu plus haut que ses compagnons, &eacute;tait
+assis un personnage qui semblait &ecirc;tre le pr&eacute;sident de la f&ecirc;te. C'&eacute;tait
+un &ecirc;tre d&eacute;charn&eacute;, d'une grande taille, et Legs fut stup&eacute;fi&eacute; de se
+trouver en face d'un plus maigre que lui. Sa figure &eacute;tait aussi jaune
+que du safran;&mdash;mais aucun trait, &agrave; l'exception d'un seul, n'&eacute;tait assez
+marqu&eacute; pour m&eacute;riter une description particuli&egrave;re. Ce trait unique
+consistait dans un front si anormalement et si hideusement haut qu'on
+e&ucirc;t dit un bonnet ou une couronne de chair ajout&eacute;e &agrave; sa t&ecirc;te naturelle.
+Sa bouche grima&ccedil;ante &eacute;tait pliss&eacute;e par une expression d'affabilit&eacute;
+spectrale, et ses yeux, comme les yeux de toutes les personnes
+attabl&eacute;es, brillaient du singulier vernis que font les fum&eacute;es de
+l'ivresse. Ce gentleman &eacute;tait v&ecirc;tu des pieds &agrave; la t&ecirc;te d'un manteau de
+velours de soie noire, richement brod&eacute;, qui flottait n&eacute;gligemment autour
+de sa taille &agrave; la mani&egrave;re d'une cape espagnole. Sa t&ecirc;te &eacute;tait
+abondamment h&eacute;riss&eacute;e de plumes de corbillard, qu'il balan&ccedil;ait de-ci
+de-l&agrave; avec un air d'aff&eacute;terie consomm&eacute;e; et dans sa main droite il
+tenait un grand f&eacute;mur humain, avec lequel il venait de frapper, &agrave; ce
+qu'il semblait, un des membres de la compagnie pour lui commander une
+chanson.</p>
+
+<p>En face de lui, et le dos tourn&eacute; &agrave; la porte, &eacute;tait une dame dont la
+physionomie extraordinaire ne lui c&eacute;dait en rien. Quoique aussi grande
+que le personnage que nous venons de d&eacute;crire, celle-ci n'avait aucun
+droit de se plaindre d'une maigreur anormale. Elle en &eacute;tait &eacute;videmment
+au dernier p&eacute;riode de l'hydropisie, et sa tournure ressemblait beaucoup
+&agrave; celle de l'&eacute;norme pi&egrave;ce de <i>bi&egrave;re d'Octobre</i> qui se dressait, d&eacute;fonc&eacute;e
+par le haut, juste &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle, dans un coin de la chambre. Sa figure
+&eacute;tait singuli&egrave;rement ronde, rouge et pleine; et la m&ecirc;me particularit&eacute;,
+ou plut&ocirc;t l'absence de particularit&eacute; que j'ai d&eacute;j&agrave; mentionn&eacute;e dans le
+cas du pr&eacute;sident, marquait sa physionomie,&mdash;c'est-&agrave;-dire qu'un seul
+trait de sa face m&eacute;ritait une caract&eacute;risation sp&eacute;ciale; le fait est que
+le clairvoyant Tarpaulin vit tout de suite que la m&ecirc;me remarque pouvait
+s'appliquer &agrave; toutes les personnes de la soci&eacute;t&eacute;, chacune semblait avoir
+accapar&eacute; pour elle seule un morceau de physionomie. Dans la dame en
+question, ce morceau, c'&eacute;tait la bouche:&mdash;une bouche qui commen&ccedil;ait &agrave;
+l'oreille droite, et courait jusqu'&agrave; la gauche en dessinant un ab&icirc;me
+terrifique,&mdash;ses tr&egrave;s-courts pendants d'oreilles trempant &agrave; chaque
+instant dans le gouffre. La dame n&eacute;anmoins faisait tous ses efforts pour
+garder cette bouche ferm&eacute;e et se donnait un air de dignit&eacute;; sa toilette
+consistait en un suaire fra&icirc;chement empes&eacute; et repass&eacute;, qui lui montait
+jusque sous le menton, avec une collerette pliss&eacute;e en mousseline de
+batiste.</p>
+
+<p>&Agrave; sa droite &eacute;tait assise une jeune dame minuscule qu'elle semblait
+patronner. Cette d&eacute;licate petite cr&eacute;ature laissait voir dans le
+tremblement de ses doigts &eacute;maci&eacute;s, dont le ton livide de ses l&egrave;vres et
+dans la l&eacute;g&egrave;re tache hectique plaqu&eacute;e sur son teint d'ailleurs plomb&eacute;,
+des sympt&ocirc;mes &eacute;vidents d'une phtisie effr&eacute;n&eacute;e. Un air de haute
+distinction, n&eacute;anmoins, &eacute;tait r&eacute;pandu sur toute sa personne; elle
+portait d'une mani&egrave;re gracieuse et tout &agrave; fait d&eacute;gag&eacute;e un vaste et beau
+linceul en tr&egrave;s-fin linon des Indes; ses cheveux tombaient en boucles
+sur son cou; un doux sourire se jouait sur sa bouche; mais son nez,
+extr&ecirc;mement long, mince, sinueux, flexible et pustuleux, pendait
+beaucoup plus bas que sa l&egrave;vre inf&eacute;rieure; et cette trompe, malgr&eacute; la
+fa&ccedil;on d&eacute;licate dont elle la d&eacute;pla&ccedil;ait de temps &agrave; autre et la mouvait &agrave;
+droite et &agrave; gauche avec sa langue, donnait &agrave; sa physionomie une
+expression tant soit peu &eacute;quivoque.</p>
+
+<p>De l'autre c&ocirc;t&eacute;, &agrave; la gauche de la dame hydropique, &eacute;tait assis un vieux
+petit homme, enfl&eacute;, asthmatique et goutteux. Ses joues reposaient sur
+ses &eacute;paules comme deux &eacute;normes outres de vin d'Oporto. Avec ses bras
+crois&eacute;s et l'une de ses jambes entour&eacute;e de bandages et reposant sur la
+table, il semblait se regarder comme ayant droit &agrave; quelque
+consid&eacute;ration. Il tirait &eacute;videmment beaucoup d'orgueil de chaque pouce
+de son enveloppe personnelle, mais prenait un plaisir plus sp&eacute;cial &agrave;
+attirer les yeux par son surtout de couleur voyante. Il est vrai que ce
+surtout n'avait pas d&ucirc; lui co&ucirc;ter peu d'argent, et qu'il &eacute;tait de nature
+&agrave; lui aller parfaitement bien;&mdash;il &eacute;tait fait d'une de ces housses de
+soie curieusement brod&eacute;es, appartenant &agrave; ces glorieux &eacute;cussons qu'on
+suspend, en Angleterre et ailleurs, dans un endroit bien visible,
+au-dessus des maisons des grandes familles absentes.</p>
+
+<p>&Agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui, &agrave; la droite du pr&eacute;sident, &eacute;tait un gentleman avec des
+grands bas blancs et un cale&ccedil;on de coton. Tout son &ecirc;tre &eacute;tait secou&eacute;
+d'une mani&egrave;re risible par un tic nerveux que Tarpaulin appelait les
+<i>affres</i> de l'ivresse. Ses m&acirc;choires, fra&icirc;chement ras&eacute;es, &eacute;taient
+&eacute;troitement serr&eacute;es dans un bandage de mousseline, et ses bras, li&eacute;s de
+la m&ecirc;me mani&egrave;re par les poignets, ne lui permettaient pas de se servir
+lui-m&ecirc;me trop librement des liqueurs de la table; pr&eacute;caution rendue
+n&eacute;cessaire, dans l'opinion de Legs, par le caract&egrave;re singuli&egrave;rement
+abruti de sa face de biberon. Toutefois, une paire d'oreilles
+prodigieuses, qu'il &eacute;tait sans doute impossible d'enfermer, surgissaient
+dans l'espace, et &eacute;taient de temps en temps comme piqu&eacute;es d'un spasme au
+son de chaque bouchon qu'on faisait sauter.</p>
+
+<p>Sixi&egrave;me et dernier, et lui faisant face, &eacute;tait plac&eacute; un personnage qui
+avait l'air singuli&egrave;rement raide, et qui, &eacute;tant afflig&eacute; de paralysie,
+devait se sentir, pour parler s&eacute;rieusement, fort peu &agrave; l'aise dans ses
+tr&egrave;s-incommodes v&ecirc;tements. Il &eacute;tait habill&eacute; (habillement peut-&ecirc;tre
+unique dans son genre), d'une belle bi&egrave;re d'acajou toute neuve. Le haut
+du couvercle portait sur le cr&acirc;ne de l'homme comme un armet, et
+l'enveloppait comme un capuchon, donnant &agrave; toute la face une physionomie
+d'un int&eacute;r&ecirc;t indescriptible. Des emmanchures avaient &eacute;t&eacute; pratiqu&eacute;es des
+deux c&ocirc;t&eacute;s, autant pour la commodit&eacute; que pour l'&eacute;l&eacute;gance, mais cette
+toilette toutefois emp&ecirc;chait le malheureux qui en &eacute;tait par&eacute; de se tenir
+droit sur son si&egrave;ge, comme ses camarades; et, comme il &eacute;tait d&eacute;pos&eacute;
+contre son tr&eacute;teau, et inclin&eacute; suivant un angle de quarante-cinq degr&eacute;s,
+ses deux gros yeux &agrave; fleur de t&ecirc;te roulaient et dardaient vers le
+plafond leurs terribles globes blanch&acirc;tres, comme dans un absolu
+&eacute;tonnement de leur propre &eacute;normit&eacute;.</p>
+
+<p>Devant chaque convive &eacute;tait plac&eacute;e une moiti&eacute; de cr&acirc;ne, dont il se
+servait en guise de coupe. Au-dessus de leurs t&ecirc;tes pendait un squelette
+humain, au moyen d'une corde nou&eacute;e autour d'une des jambes et fix&eacute;e &agrave; un
+anneau du plafond. L'autre jambe, qui n'&eacute;tait pas retenue par un lien
+semblable, jaillissait du corps &agrave; angle droit, faisant danser et
+pirouetter toute la carcasse &eacute;parse et fr&eacute;missante, chaque fois qu'une
+bouff&eacute;e de vent se frayait un passage dans la salle. Le cr&acirc;ne de
+l'affreuse chose contenait une certaine quantit&eacute; de charbon enflamm&eacute; qui
+jetait sur toute la sc&egrave;ne une lueur vacillante mais vive; et les bi&egrave;res
+et tout le mat&eacute;riel d'un entrepreneur de s&eacute;pultures, empil&eacute;s &agrave; une
+grande hauteur autour de la chambre et contre les fen&ecirc;tres, emp&ecirc;chaient
+tout rayon de lumi&egrave;re de se glisser dans la rue.</p>
+
+<p>&Agrave; la vue de cette extraordinaire assembl&eacute;e et de son attirail encore
+plus extraordinaire, nos deux marins ne se conduisirent pas avec tout le
+d&eacute;corum qu'on aurait eu le droit d'attendre d'eux. Legs, s'appuyant
+contre le mur aupr&egrave;s duquel il se trouvait, laissa tomber sa m&acirc;choire
+inf&eacute;rieure encore plus bas que de coutume, et d&eacute;ploya ses vastes yeux
+dans toute leur &eacute;tendue; pendant que Hugh Tarpaulin, se baissant au
+point de mettre son nez de niveau avec la table, et posant ses mains sur
+ses genoux, &eacute;clata en un rire immod&eacute;r&eacute; et intempestif, c'est-&agrave;-dire en
+un long, bruyant, &eacute;tourdissant rugissement.</p>
+
+<p>Cependant, sans prendre ombrage d'une conduite si prodigieusement
+grossi&egrave;re, le grand pr&eacute;sident sourit tr&egrave;s-gracieusement &agrave; nos
+intrus,&mdash;leur fit, avec sa t&ecirc;te de plumes noires, un signe plein de
+dignit&eacute;,&mdash;et, se levant, prit chacun par un bras, et le conduisit vers
+un si&egrave;ge que les autres personnes de la compagnie venaient d'installer &agrave;
+son intention. Legs ne fit pas &agrave; tout cela la plus l&eacute;g&egrave;re r&eacute;sistance, et
+s'assit o&ugrave; on le conduisit, pendant que le galant Hugh, enlevant son
+tr&eacute;teau du haut bout de la table, porta son installation dans le
+voisinage de la petite dame phtisique au linceul, s'abattit &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+d'elle en grande joie, et, se versant un cr&acirc;ne de vin rouge, l'avala en
+l'honneur d'une plus intime connaissance. Mais, &agrave; cette pr&eacute;somption, le
+raide gentleman &agrave; la bi&egrave;re parut singuli&egrave;rement exasp&eacute;r&eacute;; et cela aurait
+pu donner lieu &agrave; de s&eacute;rieuses cons&eacute;quences, si le pr&eacute;sident n'avait pas,
+en frappant sur la table avec son spectre, ramen&eacute; l'attention de tous
+les assistants au discours suivant:</p>
+
+<p>&mdash;L'heureuse occasion qui se pr&eacute;sente nous fait un devoir...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens bon l&agrave;!&mdash;interrompit Legs, avec un air de grand s&eacute;rieux,&mdash;tiens
+bon, un bout de temps, que je dis, et dis-nous qui diable vous &ecirc;tes
+tous, et quelle besogne vous faites ici, &eacute;quip&eacute;s comme de sales d&eacute;mons,
+et avalant le bon petit <i>tord-boyaux</i> de notre honn&ecirc;te camarade, Will
+Wimble le croque-mort, et toutes ses provisions arrim&eacute;es pour l'hiver!</p>
+
+<p>&Agrave; cet impardonnable &eacute;chantillon de mauvaise &eacute;ducation, toute l'&eacute;trange
+soci&eacute;t&eacute; se dressa &agrave; moiti&eacute; sur ses pieds, et prof&eacute;ra rapidement une
+foule de cris diaboliques, semblables &agrave; ceux qui avaient d'abord attir&eacute;
+l'attention des matelots. Le pr&eacute;sident, n&eacute;anmoins, fut le premier &agrave;
+recouvrer son sang-froid, et, &agrave; la longue, se tournant vers Legs avec
+une grande dignit&eacute;, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est avec un parfait bon vouloir que nous satisferons toute curiosit&eacute;
+raisonnable de la part d'h&ocirc;tes aussi illustres, bien qu'ils n'aient pas
+&eacute;t&eacute; invit&eacute;s. Sachez donc que je suis le monarque de cet empire, et que
+je r&egrave;gne ici sans partage, sous ce titre: le Roi Peste I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>&laquo;Cette salle, que vous supposez tr&egrave;s-injurieusement &ecirc;tre la boutique de
+Will Wimble, l'entrepreneur de pompes fun&egrave;bres,&mdash;un homme que nous ne
+connaissons pas, et, dont l'appellation pl&eacute;b&eacute;ienne n'avait jamais, avant
+cette nuit, &eacute;corch&eacute; nos oreilles royales,&mdash;cette salle, dis-je, est la
+Salle du Tr&ocirc;ne de notre Palais, consacr&eacute;e aux conseils de notre royaume
+et &agrave; d'autres destinations d'un ordre sacr&eacute; et sup&eacute;rieur.</p>
+
+<p>&laquo;La noble dame assise en face de nous est la Reine Peste, notre
+S&eacute;r&eacute;nissime &Eacute;pouse. Les autres personnages illustres que vous contemplez
+sont tous de notre famille, et portent la marque de l'origine royale
+dans leurs noms respectifs: Sa Gr&acirc;ce l'Archiduc Pest-If&egrave;re, Sa Gr&acirc;ce le
+Duc Pest-Ilentiel, Sa Gr&acirc;ce le Duc Tem-Pestueux, et Son Altesse
+S&eacute;r&eacute;nissime l'Archiduchesse Ana-Peste.</p>
+
+<p>&laquo;En ce qui regarde, ajouta-t-il, votre question, relativement aux
+affaires que nous traitons ici en conseil, il nous serait loisible de
+r&eacute;pondre qu'elles concernent notre int&eacute;r&ecirc;t royal et priv&eacute;, et, ne
+concernant que lui, n'ont absolument d'importance que pour nous-m&ecirc;mes.
+Mais, en consid&eacute;ration de ces &eacute;gards que vous pourriez revendiquer en
+votre qualit&eacute; d'h&ocirc;tes et d'&eacute;trangers, nous daignerons encore vous
+expliquer que nous sommes ici cette nuit,&mdash;pr&eacute;par&eacute;s par de profondes
+recherches et de soigneuses investigations,&mdash;pour examiner, analyser et
+d&eacute;terminer p&eacute;remptoirement l'esprit ind&eacute;finissable, les
+incompr&eacute;hensibles qualit&eacute;s de la nature de ces inestimables tr&eacute;sors de
+la bouche, vins, ales et liqueurs de cette excellente m&eacute;tropole; pour,
+en agissant ainsi, non-seulement atteindre notre but, mais aussi
+augmenter la v&eacute;ritable prosp&eacute;rit&eacute; de ce souverain qui n'est pas de ce
+monde, qui r&egrave;gne sur nous tous, dont les domaines sont sans limites, et
+dont le nom est: La Mort!</p>
+
+<p>&mdash;Dont le nom est Davy Jones!&mdash;s'&eacute;cria Tarpaulin, servant &agrave; la dame &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de lui un plein cr&acirc;ne de liqueur, et s'en versant un second &agrave;
+lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Profane coquin!&mdash;dit le pr&eacute;sident, tournant alors son attention vers
+le digne Hugh,&mdash;profane et ex&eacute;crable dr&ocirc;le! Nous avons dit qu'en
+consid&eacute;ration de ces droits que nous ne nous sentons nullement enclin &agrave;
+violer, m&ecirc;me dans ta sale personne, nous condescendions &agrave; r&eacute;pondre &agrave; tes
+grossi&egrave;res et intempestives questions? N&eacute;anmoins nous croyons que, vu
+votre profane intrusion dans nos conseils, il est de notre devoir de
+vous condamner, toi et ton compagnon, chacun &agrave; un gallon de
+<i>black-strap</i>,&mdash;que vous boirez &agrave; la prosp&eacute;rit&eacute; de notre royaume,&mdash;d'un
+seul trait,&mdash;et &agrave; genoux;&mdash;aussit&ocirc;t apr&egrave;s, vous serez libres l'un et
+l'autre de continuer votre route, ou de rester et de partager les
+privil&egrave;ges de notre table, selon votre go&ucirc;t personnel et respectif.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait une chose d'une absolue impossibilit&eacute;, r&eacute;pliqua Legs, &agrave; qui
+les grands airs et la dignit&eacute; du Roi Peste I<sup>er</sup> avaient &eacute;videmment
+inspir&eacute; quelques sentiments de respect, et qui s'&eacute;tait lev&eacute; et appuy&eacute;
+contre la table pendant que celui-ci parlait;&mdash;ce serait, s'il pla&icirc;t &agrave;
+Votre Majest&eacute;, une chose d'une absolue impossibilit&eacute; d'arrimer dans ma
+cale le quart seulement de cette liqueur dont vient de parler Votre
+Majest&eacute;. Pour ne rien dire de toutes les marchandises que nous avons
+charg&eacute;es &agrave; notre bord dans la matin&eacute;e en mati&egrave;re de lest, et sans
+mentionner les diverses ales et liqueurs que nous avons embarqu&eacute;es ce
+soir dans diff&eacute;rents ports, j'ai, pour le moment, une forte cargaison de
+<i>humming-stuff</i>, prise et <i>d&ucirc;ment pay&eacute;e</i> &agrave; l'enseigne du <i>Joyeux Loup de
+mer</i>. Votre Majest&eacute; voudra donc bien &ecirc;tre assez gracieuse pour prendre
+la bonne volont&eacute; pour le fait; car je ne puis ni ne veux en aucune fa&ccedil;on
+avaler une goutte de plus, encore moins une goutte de cette vilaine eau
+de cale qui r&eacute;pond au salut de <i>black-strap</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Amarre &ccedil;a!&mdash;interrompit Tarpaulin, non moins &eacute;tonn&eacute; de la longueur du
+speech de son camarade que de la nature de son refus.&mdash;Amarre &ccedil;a,
+matelot d'eau douce!&mdash;L&acirc;cheras-tu bient&ocirc;t le crachoir, que je dis, Legs!
+Ma coque est encore l&eacute;g&egrave;re, bien que toi, je le confesse, tu me
+paraisses un peu trop charg&eacute; par le haut; et quand &agrave; ta part de
+cargaison, eh bien! plut&ocirc;t que de faire lever un grain, je trouverai
+pour elle de la place &agrave; mon bord, mais...</p>
+
+<p>&mdash;Cet arrangement,&mdash;interrompit le pr&eacute;sident,&mdash;est en complet d&eacute;saccord
+avec les termes de la sentence, ou condamnation, qui de sa nature est
+m&eacute;dique, incommutable et sans appel. Les conditions que nous avons
+impos&eacute;es seront remplies &agrave; la lettre, et cela sans une minute
+d'h&eacute;sitation,&mdash;faute de quoi nous d&eacute;cr&eacute;tons que vous serez attach&eacute;s
+ensemble par le cou et les talons, et d&ucirc;ment noy&eacute;s comme rebelles dans
+la pi&egrave;ce de <i>bi&egrave;re d'Octobre</i> que voil&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; une sentence! Quelle sentence!&mdash;&Eacute;quitable, judicieuse
+sentence!&mdash;Un glorieux d&eacute;cret!&mdash;Une tr&egrave;s-digne, tr&egrave;s-irr&eacute;prochable et
+tr&egrave;s-sainte condamnation!&mdash;cri&egrave;rent &agrave; la fois tous les membres de la
+famille Peste. Le roi fit jouer son front en innombrables rides; le
+vieux petit homme goutteux souffla comme un soufflet; la dame au linceul
+de linon fit onduler son nez &agrave; droite et &agrave; gauche; le gentleman au
+cale&ccedil;on convulsa ses oreilles; la dame au suaire ouvrit la gueule comme
+un poisson &agrave; l'agonie; et l'homme &agrave; la bi&egrave;re d'acajou parut encore plus
+raide et roula ses yeux vers le plafond.</p>
+
+<p>&mdash;Hou! hou!&mdash;fit Tarpaulin, s'&eacute;panouissant de rire, sans prendre garde &agrave;
+l'agitation g&eacute;n&eacute;rale.&mdash;Hou! hou! hou!&mdash;Hou! hou! hou!&mdash;je disais, quand
+M. le Roi Peste est venu fourrer son &eacute;pissoir, que, pour quant &agrave; la
+question de deux ou trois gallons de <i>black-strap</i> de plus ou de moins,
+c'&eacute;tait une bagatelle pour un bon et solide bateau comme moi, quand il
+n'&eacute;tait pas trop charg&eacute;,&mdash;mais quand il s'agit de boire &agrave; la sant&eacute; du
+Diable (que Dieu puisse absoudre) et de me mettre &agrave; genoux devant la
+vilaine Majest&eacute; que voil&agrave;, aussi bien que je me connais pour un p&ecirc;cheur,
+n'&ecirc;tre pas autre que Tim Hurlygurly le paillasse!&mdash;oh! pour cela, c'est
+une tout autre affaire, et qui d&eacute;passe absolument mes moyens et mon
+intelligence.</p>
+
+<p>Il ne lui fut pas accord&eacute; de finir tranquillement son discours. Au nom
+de Tim Hurlygurly, tous les convives bondirent sur leurs si&egrave;ges.</p>
+
+<p>&mdash;Trahison!&mdash;hurla Sa Majest&eacute; le Roi Peste I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>&mdash;Trahison!&mdash;dit le petit homme &agrave; la goutte.</p>
+
+<p>&mdash;Trahison!&mdash;glapit l'archiduchesse Ana-Peste.</p>
+
+<p>&mdash;Trahison!&mdash;marmotta le gentleman aux m&acirc;choires attach&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Trahison!&mdash;grogna l'homme &agrave; la bi&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Trahison! trahison!&mdash;cria Sa Majest&eacute;, la femme &agrave; la gueule; et,
+saisissant par la partie post&eacute;rieure de ses culottes l'infortun&eacute;
+Tarpaulin, qui commen&ccedil;ait justement &agrave; remplir pour lui-m&ecirc;me un cr&acirc;ne de
+liqueur, elle le souleva vivement en l'air et le fit tomber sans
+c&eacute;r&eacute;monie dans le vaste tonneau d&eacute;fonc&eacute; plein de son ale favorite.
+Ballott&eacute; &ccedil;&agrave; et l&agrave; pendant quelques secondes, comme une pomme dans un bol
+de toddy il disparut finalement dans le tourbillon d'&eacute;cume que ses
+efforts avaient naturellement soulev&eacute; dans le liquide d&eacute;j&agrave; fort mousseux
+par sa nature.</p>
+
+<p>Toutefois le grand matelot ne vit pas avec r&eacute;signation la d&eacute;confiture de
+son camarade. Pr&eacute;cipitant le Roi Peste &agrave; travers la trappe ouverte, le
+vaillant Legs ferma violemment la porte sur lui avec un juron, et courut
+vers le centre de la salle. L&agrave;, arrachant le squelette suspendu
+au-dessus de la table, il le tira &agrave; lui avec tant d'&eacute;nergie et de bon
+vouloir qu'il r&eacute;ussit, en m&ecirc;me temps que les derniers rayons de lumi&egrave;re
+s'&eacute;teignaient dans la salle, &agrave; briser la cervelle du petit homme &agrave; la
+goutte. Se pr&eacute;cipitant alors de toute sa force sur le fatal tonneau
+plein d'<i>ale d'Octobre</i> et de Hugh Tarpaulin, il le culbuta en un
+instant et le fit rouler sur lui-m&ecirc;me. Il en jaillit un d&eacute;luge de
+liqueur si furieux, si imp&eacute;tueux,&mdash;si envahissant,&mdash;que la chambre fut
+inond&eacute;e d'un mur &agrave; l'autre,&mdash;la table renvers&eacute;e avec tout ce qu'elle
+portait,&mdash;les tr&eacute;teaux jet&eacute;s sens dessus dessous,&mdash;le baquet de punch
+dans la chemin&eacute;e,&mdash;et les dames dans des attaques de nerfs. Des piles
+d'articles fun&egrave;bres se d&eacute;battaient &ccedil;&agrave; et l&agrave;. Les pots, les cruches, les
+grosses bouteilles habill&eacute;es de jonc se confondaient dans une affreuse
+m&ecirc;l&eacute;e, et les flacons d'osier se heurtaient d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment contre les
+gourdes cuirass&eacute;es de corde. L'homme aux <i>affres</i> fut noy&eacute; sur
+place,&mdash;le petit gentleman paralytique naviguait au large dans sa
+bi&egrave;re,&mdash;et le victorieux Legs, saisissant par la taille la grosse dame
+au suaire, se pr&eacute;cipita avec elle dans la rue, et mit le cap tout droit
+dans la direction du <i>Free-and-Easy</i>, prenant bien le vent, et
+remorquant le redoutable Tarpaulin, qui, ayant &eacute;ternu&eacute; trois ou quatre
+fois, haletait et soufflait derri&egrave;re lui en compagnie de l'Archiduchesse
+Ana-Peste.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LE_DIABLE_DANS_LE_BEFFROI" id="LE_DIABLE_DANS_LE_BEFFROI"></a><a href="#toc">LE DIABLE DANS LE BEFFROI</a></h2>
+
+<p class="r"><i>Quelle heure est-il?</i><br />
+Vieille locution.</p>
+
+
+<p>Chacun sait d'une mani&egrave;re vague que le plus bel endroit du monde est&mdash;ou
+<i>&eacute;tait</i>, h&eacute;las!&mdash;le bourg hollandais de Vondervotteimittiss. Cependant,
+comme il est &agrave; quelque distance de toutes les grandes routes, dans une
+situation pour ainsi dire extraordinaire, il n'y a peut-&ecirc;tre qu'un petit
+nombre de mes lecteurs qui lui aient rendu visite. Pour l'agr&eacute;ment de
+ceux qui n'ont pu le faire, je juge donc &agrave; propos d'entrer dans quelques
+d&eacute;tails &agrave; son sujet. Et c'est en v&eacute;rit&eacute; d'autant plus n&eacute;cessaire que, si
+je me propose de donner un r&eacute;cit des &eacute;v&eacute;nements calamiteux qui ont fondu
+tout r&eacute;cemment sur son territoire, c'est avec l'espoir de conqu&eacute;rir &agrave;
+ses habitants la sympathie publique. Aucun de ceux qui me connaissent ne
+doutera que le devoir que je m'impose ne soit ex&eacute;cut&eacute; avec tout ce que
+j'y peux mettre d'habilet&eacute;, avec cette impartialit&eacute; rigoureuse, cette
+scrupuleuse v&eacute;rification des faits et cette laborieuse collaboration des
+autorit&eacute;s qui doivent toujours distinguer celui qui aspire au titre
+d'historien.</p>
+
+<p>Par le secours r&eacute;uni des m&eacute;dailles, manuscrits et inscriptions, je suis
+autoris&eacute; &agrave; affirmer positivement que le bourg de Vondervotteimittiss a
+toujours exist&eacute; d&egrave;s son origine pr&eacute;cis&eacute;ment dans la m&ecirc;me condition o&ugrave; on
+le voit encore aujourd'hui. Mais, quant &agrave; la date de cette origine, il
+m'est p&eacute;nible de n'en pouvoir parler qu'avec cette <i>pr&eacute;cision</i>
+<i>ind&eacute;finie</i> dont les math&eacute;maticiens sont quelquefois oblig&eacute;s de
+s'accommoder dans certaines formules alg&eacute;briques. La date, il m'est
+permis de m'exprimer ainsi eu &eacute;gard &agrave; sa prodigieuse antiquit&eacute;, ne peut
+pas &ecirc;tre moindre qu'une quantit&eacute; d&eacute;terminable quelconque.</p>
+
+<p>Relativement &agrave; l'&eacute;tymologie du nom Vondervotteimittiss, je me confesse,
+non sans peine, &eacute;galement en d&eacute;faut. Parmi une multitude d'opinions sur
+ce point d&eacute;licat,&mdash;quelques-unes tr&egrave;s-subtiles, quelques-unes
+tr&egrave;s-&eacute;rudites, quelques-unes suffisamment inverses,&mdash;je n'en trouve
+aucune qui puisse &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute;e comme satisfaisante. Peut-&ecirc;tre l'id&eacute;e
+de Grogswigg&mdash;qui co&iuml;ncide presque avec celle de
+Kroutaplenttey,&mdash;doit-elle &ecirc;tre <i>prudemment</i> pr&eacute;f&eacute;r&eacute;e. Elle est ainsi
+con&ccedil;ue:&mdash;<i>Vondervotteimittiss,&mdash;Vonder, lege Donder,&mdash;Votteimittiss,
+quasi und Bleitziz,&mdash;Bleitziz obsoletum pro Blitzen</i>. Cette &eacute;tymologie,
+pour dire la v&eacute;rit&eacute;, se trouve assez bien confirm&eacute;e par quelques traces
+de fluide &eacute;lectrique, qui sont encore visibles au sommet du clocher de
+la Maison de Ville. Toutefois, je ne me soucie pas de me compromettre
+dans une th&egrave;se d'une pareille importance, et je prierai le lecteur,
+curieux d'informations, d'en r&eacute;f&eacute;rer aux <i>Oratiunculae de Rebus
+Praeter-Veteris</i>, de Dundergutz. Voyez aussi Blunder-buzzard, <i>De
+Derivationibus</i>, de la page 27 &agrave; la page 5010, in-folio, &eacute;dition
+gothique, caract&egrave;res rouges et noirs, avec r&eacute;clames et sans
+signatures;&mdash;consultez aussi dans cet ouvrage les notes marginales
+autographes de Stuffundpuff, avec les sous-commentaires de
+Gruntundguzzell.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; l'obscurit&eacute; qui enveloppe ainsi la date de la fondation de
+Vondervotteimittiss et l'&eacute;tymologie de son nom, on ne peut douter, comme
+je l'ai d&eacute;j&agrave; dit, qu'il n'ait toujours exist&eacute; tel que nous le voyons
+pr&eacute;sentement. L'homme le plus vieux du bourg ne se rappelle pas la plus
+l&eacute;g&egrave;re diff&eacute;rence dans l'aspect d'une partie quelconque de sa patrie, et
+en v&eacute;rit&eacute; la simple suggestion d'une telle possibilit&eacute; y serait
+consid&eacute;r&eacute;e comme une insulte. Le village est situ&eacute; dans une vall&eacute;e
+parfaitement circulaire, dont la circonf&eacute;rence est d'un quart de mille &agrave;
+peu pr&egrave;s, et compl&egrave;tement environn&eacute;e par de jolies collines dont les
+habitants ne se sont jamais avis&eacute;s de franchir les sommets. Ils donnent
+d'ailleurs une excellente raison de leur conduite, c'est qu'ils ne
+croient pas qu'il y ait quoi que ce soit de l'autre c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Autour de la lisi&egrave;re de la vall&eacute;e (qui est tout &agrave; fait unie et pav&eacute;e
+dans toute son &eacute;tendue de tuiles plates) s'&eacute;tend un rang continu de
+soixante petites maisons. Elles sont appuy&eacute;es par derri&egrave;re sur les
+collines, et naturellement elles regardent toutes le centre de la
+plaine, qui est juste &agrave; soixante yards de la porte de face de chaque
+habitation. Chaque maison a devant elle un petit jardin, avec une all&eacute;e
+circulaire, un cadran solaire et vingt-quatre choux. Les constructions
+elles-m&ecirc;mes sont si parfaitement semblables, qu'il est impossible de
+distinguer l'une de l'autre. &Agrave; cause de son extr&ecirc;me antiquit&eacute;, le style
+de l'architecture est quelque peu bizarre; mais, pour cette raison m&ecirc;me,
+il n'est que plus remarquablement pittoresque. Elles sont faites de
+petites briques bien durcies au feu, rouges, avec des coins noirs, de
+sorte que les murs ressemblent &agrave; un &eacute;chiquier dans de vastes
+proportions. Les pignons sont tourn&eacute;s du c&ocirc;t&eacute; de la fa&ccedil;ade, et il y a
+des corniches, aussi grosses que le reste de la maison, aux rebords des
+toits et aux portes principales. Les fen&ecirc;tres sont &eacute;troites et
+profondes, avec de tout petits carreaux et force ch&acirc;ssis. Le toit est
+recouvert d'une multitude de tuiles &agrave; oreillettes roul&eacute;es. La charpente
+est partout d'une couleur sombre, tr&egrave;s-ouvrag&eacute;e, mais avec peu de
+vari&eacute;t&eacute; dans les dessins; car, de temps imm&eacute;morial, les sculpteurs en
+bois de Vondervotteimittiss n'ont jamais su tailler plus de deux
+objets,&mdash;une horloge et un chou. Mais ils les font admirablement bien,
+et ils les prodiguent avec une singuli&egrave;re ing&eacute;niosit&eacute;, partout o&ugrave; ils
+trouvent une place pour le ciseau.</p>
+
+<p>Les habitations se ressemblent autant &agrave; l'int&eacute;rieur qu'au dehors, et
+l'ameublement est fa&ccedil;onn&eacute; d'apr&egrave;s un seul mod&egrave;le. Le sol est pav&eacute; de
+tuiles carr&eacute;es, les chaises et les tables sont en bois noir, avec des
+pieds tors, gr&ecirc;les, et amincis par le bas. Les chemin&eacute;es sont larges et
+hautes, et n'ont pas seulement des horloges et des choux sculpt&eacute;s sur la
+face de leurs chambranles, mais elles supportent au milieu de la
+tablette une v&eacute;ritable horloge qui fait un prodigieux tic-tac, avec deux
+pots &agrave; fleurs contenant chacun un chou, qui se tient ainsi &agrave; chaque bout
+en mani&egrave;re de chasseur ou de piqueur. Entre chaque chou et l'horloge, il
+y a encore un petit magot chinois &agrave; grosse panse avec un grand trou au
+milieu, &agrave; travers lequel appara&icirc;t le cadran d'une montre.</p>
+
+<p>Les foyers sont vastes et profonds, avec des chenets farouches et
+contourn&eacute;s. Il y a constamment un grand feu et une &eacute;norme marmite
+dessus, pleine de choucroute et de porc, que la bonne femme de la maison
+surveille incessamment. C'est une grosse et vieille petite dame, aux
+yeux bleus et &agrave; la face rouge, qui porte un immense bonnet, semblable &agrave;
+un pain de sucre, agr&eacute;ment&eacute; de rubans de couleur pourpre et jaune. Sa
+robe est de tiretaine orang&eacute;e, tr&egrave;s-ample par derri&egrave;re et tr&egrave;s-courte de
+taille&mdash;et fort courte en v&eacute;rit&eacute; sous d'autres rapports, car elle ne
+descend pas &agrave; mi-jambe. Ces jambes sont quelque peu &eacute;paisses, ainsi que
+les chevilles, mais elles sont rev&ecirc;tues d'une belle paire de bas verts.
+Ses souliers&mdash;de cuir rose,&mdash;sont attach&eacute;s par un n&oelig;ud de rubans jaunes
+&eacute;panouis et frip&eacute;s en forme de chou. Dans sa main gauche, elle tient une
+lourde petite montre hollandaise; de la droite, elle manie une grande
+cuiller pour la choucroute et le porc. &Agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle se tient un gros
+chat mouchet&eacute;, qui porte &agrave; sa queue une montre-joujou en cuivre dor&eacute;, &agrave;
+r&eacute;p&eacute;tition, que les <i>gar&ccedil;ons</i> lui ont ainsi attach&eacute;e en mani&egrave;re de
+farce.</p>
+
+<p>Quant aux gar&ccedil;ons eux-m&ecirc;mes, ils sont tous trois dans le jardin, et
+veillent au cochon. Ils ont chacun deux pieds de haut. Ils portent des
+chapeaux &agrave; trois cornes, des gilets pourpres qui leur tombent presque
+sur les cuisses, des culottes en peau de daim, des bas rouges drap&eacute;s, de
+lourds souliers avec de grosses boucles d'argent, et de longues vestes
+avec de larges boutons de nacre. Chacun porte aussi une pipe &agrave; la
+bouche, et une petite montre ventrue dans la main droite. Une bouff&eacute;e de
+fum&eacute;e, un coup d'&oelig;il &agrave; la montre&mdash;un coup d'&oelig;il &agrave; la montre, une
+bouff&eacute;e de fum&eacute;e,&mdash;ils vont ainsi. Le cochon&mdash;qui est corpulent et
+fain&eacute;ant&mdash;s'occupe tant&ocirc;t &agrave; glaner les feuilles &eacute;paves qui sont tomb&eacute;es
+des choux, tant&ocirc;t &agrave; ruer contre la montre dor&eacute;e que ces petits polissons
+ont aussit&ocirc;t attach&eacute;e &agrave; la queue de ce personnage, dans le but de le
+faire aussi beau que le chat.</p>
+
+<p>Juste devant la porte d'entr&eacute;e, dans un fauteuil &agrave; grand dossier, &agrave; fond
+de cuir, aux pieds tors et gr&ecirc;les comme ceux des tables, est install&eacute; le
+vieux propri&eacute;taire de la maison lui-m&ecirc;me. C'est un vieux petit monsieur
+excessivement bouffi, avec de gros yeux ronds et un vaste menton double.
+Sa tenue ressemble &agrave; celle des petits gar&ccedil;ons,&mdash;et je n'ai pas besoin
+d'en dire davantage. Toute la diff&eacute;rence est que sa pipe est quelque peu
+plus grosse que les leurs, et qu'il peut faire plus de fum&eacute;e. Comme eux,
+il a une montre, mais il porte sa montre dans sa poche, Pour dire la
+v&eacute;rit&eacute;, il a quelque chose de plus important &agrave; faire qu'une montre &agrave;
+surveiller,&mdash;et, ce que c'est, je vais l'expliquer. Il est assis, la
+jambe droite sur le genou gauche, la physionomie grave, et tient
+toujours au moins un de ses yeux r&eacute;solument braqu&eacute; sur un certain objet
+fort int&eacute;ressant au centre de la plaine.</p>
+
+<p>Cet objet est situ&eacute; dans le clocher de la Maison de Ville. Les membres
+du conseil sont tous hommes tr&egrave;s-petits, tr&egrave;s-ronds, tr&egrave;s-adipeux,
+tr&egrave;s-intelligents, avec des yeux gros comme des sauci&egrave;res et de vastes
+mentons doubles, et ils ont des habits beaucoup plus longs et des
+boucles de souliers beaucoup plus grosses que les vulgaires habitants de
+Vondervotteimittiss. Depuis que j'habite le bourg, ils ont tenu
+plusieurs s&eacute;ances extraordinaires, et ont adopt&eacute; ces trois importantes
+d&eacute;cisions:</p>
+
+<p class="c">I</p>
+
+<p class="c"><i>C'est un crime de changer le bon vieux train des choses.</i></p>
+
+
+<p class="c">II</p>
+
+<p class="c"><i>Il n'existe rien de tol&eacute;rable en dehors de Vondervotteimittiss.</i></p>
+
+
+<p class="c">III</p>
+
+<p class="c"><i>Nous jurons fid&eacute;lit&eacute; &eacute;ternelle &agrave; nos horloges et &agrave; nos choux.</i></p>
+
+<p>Au-dessus de la chambre des s&eacute;ances est le clocher, et dans le clocher
+ou beffroi est et a &eacute;t&eacute; de temps imm&eacute;morial l'orgueil et la merveille du
+village,&mdash;la grande horloge du bourg de Vondervotteimittiss. Et c'est l&agrave;
+l'objet vers lequel sont tourn&eacute;s les yeux des vieux messieurs qui sont
+assis dans les fauteuils &agrave; fond de cuir.</p>
+
+<p>La grande horloge a sept cadrans&mdash;un sur chacun des sept pans du
+clocher,&mdash;de sorte qu'on peut l'apercevoir ais&eacute;ment de tous les
+quartiers. Les cadrans sont vastes et blancs, les aiguilles lourdes et
+noires. Au beffroi est attach&eacute; un homme dont l'unique fonction est d'en
+avoir soin; mais cette fonction est la plus parfaite des
+sin&eacute;cures,&mdash;car, de m&eacute;moire d'homme, l'horloge de Vondervotteimittiss
+n'avait jamais r&eacute;clam&eacute; son secours. Jusqu'&agrave; ces derniers jours, la
+simple supposition d'une pareille chose &eacute;tait consid&eacute;r&eacute;e comme une
+h&eacute;r&eacute;sie. Depuis l'&eacute;poque la plus ancienne dont fassent mention les
+archives, les heures avaient &eacute;t&eacute; r&eacute;guli&egrave;rement sonn&eacute;es par la grosse
+cloche. Et, en v&eacute;rit&eacute;, il en &eacute;tait de m&ecirc;me pour toutes les autres
+horloges et montres du bourg. Jamais il n'y eut pareil endroit pour bien
+marquer l'heure, et en mesure. Quand le gros battant jugeait le moment
+venu de dire: Midi! tous les ob&eacute;issants serviteurs ouvraient
+simultan&eacute;ment leurs gosiers et r&eacute;pondaient comme un m&ecirc;me &eacute;cho. Bref, les
+bons bourgeois raffolaient de leur choucroute, mais ils &eacute;taient fiers de
+leurs horloges.</p>
+
+<p>Tous les gens qui tiennent des sin&eacute;cures sont tenus en plus ou moins
+grande v&eacute;n&eacute;ration; et, comme l'homme du beffroi de Vondervotteimittiss a
+la plus parfaite des sin&eacute;cures, il est le plus parfaitement respect&eacute; de
+tous les mortels. Il est le principal dignitaire du bourg, et les
+cochons eux-m&ecirc;mes le consid&egrave;rent avec un sentiment de r&eacute;v&eacute;rence. La
+queue de son habit est <i>beaucoup</i> plus longue,&mdash;sa pipe, ses boucles de
+souliers, ses yeux et son estomac sont <i>beaucoup</i> plus gros que ceux
+d'aucun autre vieux monsieur du village; et, quant &agrave; son menton, il
+n'est pas seulement double, il est triple.</p>
+
+<p>J'ai peint l'&eacute;tat heureux de Vondervotteimittiss; h&eacute;las! quelle grande
+piti&eacute; qu'un si ravissant tableau f&ucirc;t condamn&eacute; &agrave; subir un jour un cruel
+changement!</p>
+
+<p>C'est depuis bien longtemps un dicton accr&eacute;dit&eacute; parmi les plus sages
+habitants, que <i>rien de bon ne peut venir d'au del&agrave; des collines</i>, et
+vraiment il faut croire que ces mots contenaient en eux quelque chose de
+proph&eacute;tique. Il &eacute;tait midi moins cinq,&mdash;avant-hier,&mdash;quand apparut un
+objet d'un aspect bizarre au sommet de la cr&ecirc;te&mdash;du c&ocirc;t&eacute; de l'est. Un
+tel &eacute;v&eacute;nement devait attirer l'attention universelle, et chaque vieux
+petit monsieur assis dans son fauteuil &agrave; fond de cuir tourna l'un de ses
+yeux, avec l'&eacute;bahissement de l'effroi, sur le ph&eacute;nom&egrave;ne, gardant
+toujours l'autre &oelig;il fix&eacute; sur l'horloge du clocher.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait midi moins trois minutes, quand on s'aper&ccedil;ut que le singulier
+objet en question &eacute;tait un jeune homme tout petit, et qui avait l'air
+&eacute;tranger. Il descendait la colline avec une tr&egrave;s-grande rapidit&eacute;, de
+sorte que chacun put bient&ocirc;t le voir tout &agrave; son aise. C'&eacute;tait bien le
+plus pr&eacute;cieux petit personnage qui se f&ucirc;t jamais fait voir dans
+Vondervotteimittiss. Il avait la face d'un noir de tabac, un long nez
+crochu, des yeux comme des pois, une grande bouche et une magnifique
+rang&eacute;e de dents qu'il semblait jaloux de montrer en ricanant d'une
+oreille &agrave; l'autre. Ajoutez &agrave; cela des favoris et des moustaches; il n'y
+avait, je crois, plus rien &agrave; voir de sa figure. Il avait la t&ecirc;te nue, et
+sa chevelure avait &eacute;t&eacute; soigneusement arrang&eacute;e avec des papillotes. Sa
+toilette se composait d'un habit noir collant termin&eacute; en queue
+d'hirondelle, laissant pendiller par l'une de ses poches un long bout de
+mouchoir blanc,&mdash;de culottes de casimir noir, de bas noirs et
+d'escarpins qui ressemblaient &agrave; des moiti&eacute;s de souliers, avec d'&eacute;normes
+bouffettes de ruban de satin noir pour cordons. Sous l'un de ses bras,
+il portait un vaste claque, et sous l'autre, un violon presque cinq fois
+gros comme lui. Dans sa main gauche &eacute;tait une tabati&egrave;re en or, o&ugrave; il
+puisait incessamment du tabac de l'air le plus glorieux du monde,
+pendant qu'il cabriolait en descendant la colline, et dessinait toutes
+sortes de pas fantastiques. Bont&eacute; divine!&mdash;c'&eacute;tait l&agrave; un spectacle pour
+les honn&ecirc;tes bourgeois de Vondervotteimittiss!</p>
+
+<p>Pour parler nettement, le gredin avait, en d&eacute;pit de son ricanement, un
+audacieux et sinistre caract&egrave;re dans la physionomie; et, pendant qu'il
+galopait tout droit vers le village, l'aspect bizarrement tronqu&eacute; de ses
+escarpins suffit pour &eacute;veiller maints soup&ccedil;ons; et plus d'un bourgeois
+qui le contempla ce jour-l&agrave; aurait donn&eacute; quelque chose pour jeter un
+coup d'&oelig;il sous le mouchoir de batiste blanche qui pendait d'une fa&ccedil;on
+si irritante de la poche de son habit &agrave; queue d'hirondelle. Mais ce qui
+occasionna principalement une juste indignation fut que ce mis&eacute;rable
+freluquet, tout en brodant tant&ocirc;t un fandango, tant&ocirc;t une pirouette,
+n'&eacute;tait nullement <i>r&eacute;gl&eacute;</i> dans sa danse, et ne poss&eacute;dait pas la plus
+vague notion de ce qu'on appelle aller en mesure<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
+
+<p>Cependant, le bon peuple du bourg n'avait pas encore eu le temps
+d'ouvrir ses yeux tout grands, quand, juste une demi-minute avant midi,
+le gueux s'&eacute;lan&ccedil;a, comme je vous le dis, droit au milieu de ces braves
+gens, fit ici un chass&eacute;, l&agrave; un balanc&eacute;; puis, apr&egrave;s une pirouette et un
+pas de z&eacute;phyr, partit comme &agrave; pigeon-vole vers le beffroi de la Maison
+de Ville, o&ugrave; le gardien de l'horloge stup&eacute;fait fumait dans une attitude
+de dignit&eacute; et d'effroi. Mais le petit garnement l'empoigna tout d'abord
+par le nez, le lui secoua et le lui tira, lui flanqua son gros claque
+sur la t&ecirc;te, le lui enfon&ccedil;a par-dessus les yeux et la bouche; puis,
+levant son gros violon le battit avec, si longtemps et si vigoureusement
+que,&mdash;vu que le gardien &eacute;tait si ballonn&eacute;, et le violon si vaste et si
+creux,&mdash;vous auriez jur&eacute; que tout un r&eacute;giment de grosses caisses battait
+le rantamplan du diable dans le beffroi de clocher de
+Vondervotteimittiss.</p>
+
+<p>On ne sait pas &agrave; quel acte d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; de vengeance cette attaque
+r&eacute;voltante aurait pu pousser les habitants, n'&eacute;tait ce fait
+tr&egrave;s-important qu'il manquait une demi-seconde pour qu'il f&ucirc;t midi. La
+cloche allait sonner, et c'&eacute;tait une affaire d'absolue et sup&eacute;rieure
+n&eacute;cessit&eacute; que chacun e&ucirc;t l'&oelig;il &agrave; sa montre. Il &eacute;tait &eacute;vident toutefois
+que, juste en ce moment, le gaillard fourr&eacute; dans le clocher en avait &agrave;
+la cloche et se m&ecirc;lait de ce qui ne le regardait pas. Mais, comme elle
+commen&ccedil;ait &agrave; sonner, personne n'avait le temps de surveiller les
+man&oelig;uvres du tra&icirc;tre, car chacun &eacute;tait tout oreilles pour compter les
+coups.</p>
+
+<p>&mdash;Un!&mdash;dit la cloche.</p>
+
+<p>&mdash;Hine!&mdash;r&eacute;pliqua chaque vieux petit monsieur de Vondervotteimittiss
+dans chaque fauteuil &agrave; fond de cuir.&mdash;Hine!&mdash;dit sa montre; hine!&mdash;dit
+la montre de sa <i>ph&acirc;me</i>, et&mdash;hine!&mdash;dirent les montres des gar&ccedil;ons et
+les petits joujoux dor&eacute;s pendus aux queues du chat et du cochon.</p>
+
+<p>&mdash;Deux!&mdash;continua la grosse cloche; et</p>
+
+<p>&mdash;Teusse!&mdash;r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent tous les &eacute;chos m&eacute;caniques.</p>
+
+<p>&mdash;Trois! quatre! cinq! six! sept! huit! neuf! dix!&mdash;dit la cloche.</p>
+
+<p>&mdash;Droisse! g&acirc;dre! zingue! zisse! zedde! vitte! neff! tisse!&mdash;r&eacute;pondirent
+les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Onze!&mdash;dit la grosse.</p>
+
+<p>&mdash;Honsse!&mdash;approuva tout le petit personnel de l'horlogerie inf&eacute;rieure.</p>
+
+<p>&mdash;Douze!&mdash;dit la cloche.</p>
+
+<p>&mdash;Tousse!&mdash;r&eacute;pondirent-ils, tous parfaitement &eacute;difi&eacute;s et laissant tomber
+leurs voix en cadence.</p>
+
+<p>&mdash;Et il a&icirc;tre miti, tonc!&mdash;dirent tous les vieux petits messieurs,
+rempochant leurs montres. Mais la grosse cloche n'en avait pas encore
+fini avec eux.</p>
+
+<p>&mdash;TREIZE!&mdash;dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Tarteifle!&mdash;anh&eacute;l&egrave;rent tous les vieux petits messieurs, devenant p&acirc;les
+et laissant tomber leurs pipes de leurs bouches et leurs jambes droites
+de dessus leurs genoux gauches.</p>
+
+<p>&mdash;Tarteifle!&mdash;g&eacute;mirent-ils,&mdash;Draisse! Draisse!!</p>
+
+<p>&mdash;Mein Gott, il a&icirc;tre draisse heires!!!</p>
+
+<p>Dois-je essayer de d&eacute;crire la terrible sc&egrave;ne qui s'ensuivit? Tout
+Vondervotteimittiss &eacute;clata d'un seul coup en un lamentable tumulte.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'arrife-d'-il tonc &agrave; mon phandre?&mdash;glapirent tous les petits
+gar&ccedil;ons,&mdash;ch'ai vaim t&eacute;bouis hine heire.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'arrife-d'-il tonc &agrave; mes joux?&mdash;cri&egrave;rent toutes les <i>ph&acirc;mes</i>;&mdash;ils
+toiffent a&icirc;tre en pouillie t&eacute;bouis hine heire!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'arrife-d'-il tonc &agrave; mon bibe?&mdash;jur&egrave;rent tous les vieux petits
+messieurs,&mdash;donnerre et &eacute;glairs! il toit a&icirc;tre &eacute;deint t&eacute;bouis hine
+heire!</p>
+
+<p>Et ils rebourr&egrave;rent leurs pipes en grande rage, et, s'enfon&ccedil;ant dans
+leurs fauteuils, ils souffl&egrave;rent si vite et si f&eacute;rocement que toute la
+vall&eacute;e fut imm&eacute;diatement encombr&eacute;e d'un imp&eacute;n&eacute;trable nuage.</p>
+
+<p>Cependant, les choux tournaient tous au rouge pourpre et il semblait que
+le vieux Diable lui-m&ecirc;me e&ucirc;t pris possession de tout ce qui avait forme
+d'horloge. Les pendules sculpt&eacute;es sur les meubles se prenaient &agrave; danser
+comme si elles &eacute;taient ensorcel&eacute;es, pendant que celles qui &eacute;taient sur
+les chemin&eacute;es pouvaient &agrave; peine se contenir dans leur fureur, et
+s'acharnaient dans une si opini&acirc;tre sonnerie de:
+Draisse!&mdash;Draisse!&mdash;Draisse!&mdash;et dans un tel tr&eacute;moussement et remuement
+de leurs balanciers, que c'&eacute;tait r&eacute;ellement &eacute;pouvantable &agrave;
+voir.&mdash;Mais&mdash;pire que tout,&mdash;les chats et les cochons ne pouvaient plus
+endurer l'inconduite des petites montres &agrave; r&eacute;p&eacute;tition attach&eacute;es &agrave; leurs
+queues, et ils le faisaient bien voir en d&eacute;talant tous vers la
+place,&mdash;&eacute;gratignant et farfouillant,&mdash;criant et hurlant,&mdash;affreux sabbat
+de miaulements et de grognements!&mdash;et s'&eacute;lan&ccedil;ant &agrave; la figure des gens,
+et se fourrant sous les cotillons, et cr&eacute;ant le plus &eacute;pouvantable
+charivari et la plus hideuse confusion qu'il soit possible &agrave; une
+personne raisonnable d'imaginer. Et le mis&eacute;rable petit vaurien install&eacute;
+dans le clocher faisait &eacute;videmment tout son possible pour rendre les
+choses encore plus navrantes. On a pu de temps &agrave; autre apercevoir le
+sc&eacute;l&eacute;rat &agrave; travers la fum&eacute;e. Il &eacute;tait toujours l&agrave;, dans le beffroi,
+assis sur l'homme du beffroi, qui gisait &agrave; plat sur le dos. Dans ses
+dents, l'inf&acirc;me tenait la corde de la cloche, qu'il secouait
+incessamment, de droite et de gauche, avec sa t&ecirc;te, faisant un tel
+vacarme que mes oreilles en tintent encore, rien que d'y penser. Sur ses
+genoux reposait l'&eacute;norme violon qu'il raclait, sans accord ni mesure,
+avec les deux mains, faisant affreusement semblant&mdash;l'inf&acirc;me
+paillasse!&mdash;de jouer l'air de Judy O'Flannagan et Paddy O'Rafferty!</p>
+
+<p>Les affaires &eacute;tant dans ce mis&eacute;rable &eacute;tat, de d&eacute;go&ucirc;t je quittai la
+place, et maintenant je fais un appel &agrave; tous les amants de l'heure
+exacte et de la fine choucroute. Marchons en masse sur le bourg, et
+restaurons l'ancien ordre de choses &agrave; Vondervotteimittiss en pr&eacute;cipitant
+ce petit dr&ocirc;le du clocher.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LIONNERIE" id="LIONNERIE"></a><a href="#toc">LIONNERIE</a></h2>
+
+<p class="r"><i>Tout le populaire se dressa</i><br />
+<i>Sur ses dix doigts de pied dans un &eacute;trange &eacute;bahissement.</i><br />
+L'&Eacute;V&Ecirc;QUE HALL.&mdash;<i>Satires</i>.</p>
+
+
+<p>Je suis,&mdash;c'est-&agrave;-dire <i>j'&eacute;tais</i> un grand homme; mais je ne suis ni
+l'auteur du <i>Junius</i>, ni l'homme au masque de fer; car mon nom est, je
+crois, Robert Jones, et je suis n&eacute; quelque part dans la cit&eacute; de
+Fum-Fudge.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re action de ma vie fut d'empoigner mon nez &agrave; deux mains. Ma
+m&egrave;re vit cela et m'appela un g&eacute;nie;&mdash;mon p&egrave;re pleura de joie et me fit
+cadeau d'un trait&eacute; de nosologie. Je le poss&eacute;dais &agrave; fond avant de porter
+des culottes.</p>
+
+<p>Je commen&ccedil;ai d&egrave;s lors &agrave; pressentir ma voie dans la science, et je
+compris bient&ocirc;t que tout homme, pourvu qu'il ait un nez suffisamment
+marquant, peut, en se laissant conduire par lui, arriver &agrave; la dignit&eacute; de
+Lion. Mais mon attention ne se confina pas dans les pures th&eacute;ories.
+Chaque matin, je tirais deux fois ma trompe, et j'avalai une
+demi-douzaine de petits verres.</p>
+
+<p>Quand je fus arriv&eacute; &agrave; ma majorit&eacute;, mon p&egrave;re me demanda un jour si je
+voulais le suivre dans son cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils,&mdash;dit-il quand nous f&ucirc;mes assis,&mdash;quel est le but principal
+de votre existence?</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re,&mdash;r&eacute;pondis-je,&mdash;c'est l'&eacute;tude de la nosologie.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que la nosologie, Robert?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur,&mdash;dis-je,&mdash;c'est la Science des Nez<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
+
+<p>&mdash;Et pouvez-vous me dire,&mdash;demanda-t-il,&mdash;quel est le sens du mot nez?</p>
+
+<p>&mdash;Un nez, mon p&egrave;re,&mdash;r&eacute;pliquai-je en baissant le ton,&mdash;a &eacute;t&eacute; d&eacute;fini
+diversement par un millier d'auteurs. (Ici, je tirai ma montre.) Il est
+maintenant midi, ou peu s'en faut,&mdash;nous avons donc le temps, d'ici &agrave;
+minuit, de les passer tous en revue. Je commence donc:&mdash;Le nez, suivant
+Bartholinus, est cette protub&eacute;rance,&mdash;cette bosse,&mdash;cette
+excroissance,&mdash;cette...</p>
+
+<p>&mdash;Cela va bien, Robert,&mdash;interrompit le bon vieux gentleman.&mdash;Je suis
+foudroy&eacute; par l'immensit&eacute; de vos connaissances,&mdash;positivement je le
+suis,&mdash;oui, sur mon &acirc;me! (Ici, il ferma les yeux et posa la main sur son
+c&oelig;ur.) Approchez! (Puis il me prit par le bras.) Votre &eacute;ducation peut
+&ecirc;tre consid&eacute;r&eacute;e maintenant comme achev&eacute;e,&mdash;il est grandement temps que
+vous vous poussiez dans le monde,&mdash;et vous n'avez rien de mieux &agrave; faire
+que de suivre simplement votre nez. Ainsi&mdash;ainsi... (alors, il me
+conduisit &agrave; coups de pied tout le long des escaliers jusqu'&agrave; la porte),
+ainsi sortez de chez moi, et que Dieu vous assiste!</p>
+
+<p>Comme je sentais en moi <i>l'afflatus</i> divin, je consid&eacute;rai cet accident
+presque comme un bonheur. Je jugeai que l'avis paternel &eacute;tait bon. Je
+r&eacute;solus de suivre mon nez. Je le tirai tout d'abord deux ou trois fois,
+et j'&eacute;crivis incontinent une brochure sur la nosologie.</p>
+
+<p>Tout Fum-Fudge fut sens dessus dessous.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;tonnant g&eacute;nie!&mdash;dit le <i>Quarterly</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Admirable physiologiste!&mdash;dit le <i>Westminster</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Habile gaillard!&mdash;dit le <i>Foreign</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Bel &eacute;crivain!&mdash;dit l'<i>Edinburgh</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Profond penseur!&mdash;dit le <i>Dublin</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Grand homme!&mdash;dit Bentley.</p>
+
+<p>&mdash;&Acirc;me divine!&mdash;dit Fraser.</p>
+
+<p>&mdash;Un des n&ocirc;tres!&mdash;dit Blackwood.</p>
+
+<p>&mdash;Qui peut-il &ecirc;tre?&mdash;dit mistress Bas-Bleu.</p>
+
+<p>&mdash;Que peut-il &ecirc;tre?&mdash;dit la grosse miss Bas-Bleu.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; peut-il &ecirc;tre?&mdash;dit la petite miss Bas-Bleu.</p>
+
+<p>Mais je n'accordai aucune attention &agrave; toute cette populace,&mdash;j'allai
+tout droit &agrave; l'atelier d'un artiste.</p>
+
+<p>La duchesse de Dieu-me-B&eacute;nisse posait pour son portrait; le marquis de
+Tel-et-Tel tenait le caniche de la duchesse; le comte de
+Choses-et-d'Autres jouait avec le flacon de sels de la dame et Son
+Altesse Royale de <i>Noli-me-Tangere</i> se penchait sur le dos de son
+fauteuil.</p>
+
+<p>Je m'approchai de l'artiste, et je dressai mon nez.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tr&egrave;s-beau!&mdash;soupira Sa Gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! au secours!&mdash;b&eacute;gaya le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! choquant!&mdash;murmura le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! abominable!&mdash;grogna Son Altesse Royale.</p>
+
+<p>&mdash;Combien en voulez-vous?&mdash;demanda l'artiste.</p>
+
+<p>&mdash;De son <i>nez</i>?&mdash;s'&eacute;cria Sa Gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>&mdash;Mille livres,&mdash;dis-je, en m'asseyant.</p>
+
+<p>&mdash;Mille livres?&mdash;demanda l'artiste, d'un air r&ecirc;veur.</p>
+
+<p>&mdash;Mille livres,&mdash;dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tr&egrave;s-beau!&mdash;dit-il, en extase.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mille livres,&mdash;dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Le garantissez-vous?&mdash;demanda-t-il, en tournant le nez vers le jour.</p>
+
+<p>&mdash;Je le garantis,&mdash;dis-je en le mouchant vigoureusement.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien un original?&mdash;demanda-t-il, en le touchant avec respect.</p>
+
+<p>&mdash;Hein?&mdash;dis-je, en le tortillant de c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en a pas &eacute;t&eacute; fait de copie?&mdash;demanda-t-il, en l'&eacute;tudiant au
+microscope.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais!&mdash;dis-je, en le redressant.</p>
+
+<p>&mdash;Admirable!&mdash;s'&eacute;cria-t-il tout &eacute;tourdi par la beaut&eacute; de la man&oelig;uvre.</p>
+
+<p>&mdash;Mille livres,&mdash;dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Mille</i> livres?&mdash;dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Pr&eacute;cis&eacute;ment,&mdash;dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Mille <i>livres</i>?&mdash;dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Juste,&mdash;dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Vous les aurez,&mdash;dit-il;&mdash;quel morceau capital!</p>
+
+<p>Il me fit imm&eacute;diatement un billet, et prit un croquis de mon nez. Je
+louai un appartement dans <i>Jermyn street</i>, et j'adressai &agrave; Sa Majest&eacute; la
+quatre-vingt-dix-neuvi&egrave;me &eacute;dition de ma <i>Nosologie</i>, avec un portrait de
+la trompe.</p>
+
+<p>Le prince de Galles, ce mauvais petit libertin, m'invita &agrave; d&icirc;ner.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions tous Lions et gens du meilleur ton.</p>
+
+<p>Il y avait l&agrave; un n&eacute;o-platonicien. Il cita Porphyre, Jamblique, Plotin,
+Proclus, Hi&eacute;rocl&egrave;s, Maxime de Tyr, et Syrianus.</p>
+
+<p>Il y avait un professeur de perfectibilit&eacute; humaine. Il cita Turgot,
+Price, Priestley, Condorcet, de Sta&euml;l, et l'<i>Ambitious Student in Ill
+Health</i>.</p>
+
+<p>Il y avait sir Positif Paradoxe. Il remarqua que tous les fous &eacute;taient
+philosophes, et que tous les philosophes &eacute;taient fous.</p>
+
+<p>Il y avait &AElig;sth&eacute;ticus Ethix. Il parla de feu, d'unit&eacute; et d'atomes; d'&acirc;me
+double et pr&eacute;existante; d'affinit&eacute; et d'antipathie; d'intelligence
+primitive et d'homoeom&eacute;rie.</p>
+
+<p>Il y avait Th&eacute;ologos Th&eacute;ologie. Il bavarda sur Eus&egrave;be et Arius; sur
+l'h&eacute;r&eacute;sie et le Concile de Nic&eacute;e; sur le Puseyisme et le
+Consubstantialisme; sur Homoousios et Homoiousios.</p>
+
+<p>Il y avait Fricass&eacute;e, du Rocher de Cancale. Il parla de langue <i>&agrave;
+l'&eacute;carlate</i>, de choux-fleurs &agrave; la sauce <i>velout&eacute;e</i>, de veau &agrave; la
+Sainte-M&eacute;nehould, de marinade &agrave; la Saint-Florentin, et de gel&eacute;es
+d'orange <i>en mosa&iuml;que</i>.</p>
+
+<p>Il y avait Bibulus O'Bumper. Il dit son mot sur le latour et le
+markbr&uuml;nnen, sur le champagne mousseux et le chambertin, sur le
+richebourg et le saint-georges, sur le haut-brion, le l&eacute;oville et le
+m&eacute;doc, sur le barsac et le preignac, sur le graves, sur le sauterne, sur
+le laffite et sur le saint-p&eacute;ray. Il hocha la t&ecirc;te &agrave; l'endroit du
+clos-vougeot, et se vanta de distinguer, les yeux ferm&eacute;s, le x&eacute;r&egrave;s de
+l'amontillado.</p>
+
+<p>Il y avait il signor Tintotintino de Florence. Il expliqua Cimabu&euml;,
+Arpino, Carpaccio et Agostino; il parla des t&eacute;n&egrave;bres du Caravage, de la
+suavit&eacute; de l'Albane, du coloris du Titien, des vastes comm&egrave;res de Rubens
+et des polissonneries de Jean Steen.</p>
+
+<p>Il y avait le recteur de l'universit&eacute; de Fum-Fudge. Il &eacute;mit cette
+opinion que la lune s'appelait Bendis en Thrace, Bubastis en &Eacute;gypte,
+Diane &agrave; Rome, et Art&eacute;mis en Gr&egrave;ce.</p>
+
+<p>Il y avait un Grand Turc de Stamboul. Il ne pouvait s'emp&ecirc;cher de croire
+que les anges &eacute;taient des chevaux, des coqs et des taureaux; qu'il
+existait dans le sixi&egrave;me ciel quelqu'un qui avait soixante et dix mille
+t&ecirc;tes, et que la terre &eacute;tait support&eacute;e par une vache bleu de ciel orn&eacute;e
+d'un nombre incalculable de cornes vertes.</p>
+
+<p>Il y avait Delphinus Polyglotte. Il nous dit ce qu'&eacute;taient devenus les
+quatre-vingt-trois trag&eacute;dies perdues d'Eschyle, les cinquante-quatre
+oraisons d'Is&aelig;us, les trois cent quatre-vingt-onze discours de Lysias,
+les cent quatre-vingts trait&eacute;s de Th&eacute;ophraste, le huiti&egrave;me livre des
+sections coniques d'Apollonius, les hymnes et dithyrambes de Pindare et
+les quarante-cinq trag&eacute;dies d'Hom&egrave;re le Jeune.</p>
+
+<p>Il y avait Ferdinand Fitz-Fossillus Feldspar. Il nous renseigna sur les
+feux souterrains et les couches tertiaires; sur les a&eacute;riformes, les
+fluidiformes et les solidiformes; sur le quartz et la marne; sur le
+schiste et le schorl; sur le gypse et le trapp; sur le talc et le
+calcaire; sur la blende et la horn-blende; sur le mica-schiste et le
+poudingue; sur le cyanite et le l&eacute;pidolithe; sur l'h&aelig;matite et la
+tr&eacute;molite; sur l'antimoine et la calc&eacute;doine, sur le mangan&egrave;se et sur
+tout ce qu'il vous plaira.</p>
+
+<p>Il y avait MOI. Je parlai de moi,&mdash;de moi, de moi, et de moi;&mdash;de
+nosologie, de ma brochure et de moi. Je dressai mon nez, et je parlai de
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Heureux homme! homme miraculeux!&mdash;dit le Prince.</p>
+
+<p>&mdash;Superbe!&mdash;dirent les convives; et, le matin qui suivit, Sa Gr&acirc;ce de
+Dieu-me-B&eacute;nisse me fit une visite.</p>
+
+<p>&mdash;Viendrez-vous &agrave; Almack, mignonne cr&eacute;ature?&mdash;dit-elle, en me donnant
+une petite tape sous le menton.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sur mon honneur!&mdash;dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Avec tout votre nez, sans exception?&mdash;demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi vrai que je vis,&mdash;r&eacute;pliquai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Voici donc une carte d'invitation, bel ange. Dirai-je que vous
+viendrez?</p>
+
+<p>&mdash;Ch&egrave;re duchesse, de tout mon c&oelig;ur!</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous parle de votre c&oelig;ur!&mdash;mais avec votre nez, avec tout votre
+nez, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Pas un brin de moins, mon amour,&mdash;dis-je.&mdash;Je le tortillai donc une ou
+deux fois, et je me rendis &agrave; Almack.</p>
+
+<p>Les salons &eacute;taient pleins &agrave; &eacute;touffer.</p>
+
+<p>&mdash;Il arrive!&mdash;dit quelqu'un sur l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Il arrive!&mdash;dit un autre un peu plus haut.</p>
+
+<p>&mdash;Il arrive!&mdash;dit un autre encore un peu plus haut.</p>
+
+<p>&mdash;Il est arriv&eacute;!&mdash;s'&eacute;cria la duchesse;&mdash;il est arriv&eacute;, le petit
+amour!&mdash;Et, s'emparant fortement de moi avec ses deux mains, elle me
+baisa trois fois sur le nez.</p>
+
+<p>Une sensation marqu&eacute;e parcourut imm&eacute;diatement l'assembl&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Diavolo</i>!&mdash;cria le comte de Capricornutti.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Dios guarda</i>!&mdash;murmura don Stiletto.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Mille tonnerres</i>!&mdash;jura le prince de Grenouille.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Mille tiaples</i>!&mdash;grogna l'&eacute;lecteur de Bluddennuff.</p>
+
+<p>Cela ne pouvait pas passer ainsi. Je me f&acirc;chai. Je me tournai
+brusquement vers Bluddennuff.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur!&mdash;lui dis-je,&mdash;vous &ecirc;tes un babouin.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur!&mdash;r&eacute;pliqua-t-il apr&egrave;s une pause,&mdash;<i>Donnerre et &eacute;glairs!</i></p>
+
+<p>Je n'en demandais pas davantage. Nous &eacute;change&acirc;mes nos cartes. &Agrave;
+Chalk-Farm, le lendemain matin, je lui abattis le nez,&mdash;et puis je me
+pr&eacute;sentai chez mes amis.</p>
+
+<p>&mdash;B&ecirc;te!&mdash;dit le premier.</p>
+
+<p>&mdash;Sot!&mdash;dit le second.</p>
+
+<p>&mdash;Butor!&mdash;dit le troisi&egrave;me.</p>
+
+<p>&mdash;&Acirc;ne!&mdash;dit le quatri&egrave;me.</p>
+
+<p>&mdash;Ben&ecirc;t!&mdash;dit le cinqui&egrave;me.</p>
+
+<p>&mdash;Nigaud!&mdash;dit le sixi&egrave;me.</p>
+
+<p>&mdash;Sortez!&mdash;dit le septi&egrave;me.</p>
+
+<p>Je me sentis tr&egrave;s-mortifi&eacute; de tout cela, et j'allai voir mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re,&mdash;lui demandai-je,&mdash;quel est le but principal de mon
+existence?</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils,&mdash;r&eacute;pliqua-t-il,&mdash;c'est toujours l'&eacute;tude de la nosologie;
+mais, en frappant l'&eacute;lecteur au nez, vous avez d&eacute;pass&eacute; votre but. Vous
+avez un fort beau nez, c'est vrai; mais Bluddennuff n'en a plus. Vous
+&ecirc;tes siffl&eacute;, et il est devenu le h&eacute;ros du jour. Je vous accorde que,
+dans Fum-Fudge, la grandeur d'un lion est proportionn&eacute;e &agrave; la dimension
+de sa trompe;&mdash;mais, bont&eacute; divine! il n'y a pas de rivalit&eacute; possible
+avec un lion qui n'en a pas du tout.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="QUATRE_BETES_EN_UNE" id="QUATRE_BETES_EN_UNE"></a><a href="#toc">QUATRE B&Ecirc;TES EN UNE</a></h2>
+
+<h3>L'HOMME-CAM&Eacute;L&Eacute;OPARD</h3>
+
+<p class="r"><i>Chacun a ses vertus.</i><br />
+Cr&eacute;billon.&mdash;<i>Xerx&egrave;s</i>.</p>
+
+
+<p>Antiochus &Eacute;piphanes est g&eacute;n&eacute;ralement consid&eacute;r&eacute; comme le Gog du proph&egrave;te
+&Eacute;z&eacute;chiel. Cet honneur toutefois revient plus naturellement &agrave; Cambyse, le
+fils de Cyrus. Et d'ailleurs, le caract&egrave;re du monarque syrien n'a
+vraiment aucun besoin d'enjolivures suppl&eacute;mentaires. Son av&egrave;nement au
+tr&ocirc;ne, ou plut&ocirc;t son usurpation de la souverainet&eacute;, cent soixante et
+onze ans avant la venue du Christ; sa tentative pour piller le temple de
+Diane &agrave; &Eacute;ph&egrave;se; son implacable inimiti&eacute; contre les Juifs; la violation
+du saint des saints, et sa mort mis&eacute;rable &agrave; Taba, apr&egrave;s un r&egrave;gne
+tumultueux de onze ans, sont des circonstances d'une nature saillante,
+et qui ont d&ucirc; g&eacute;n&eacute;ralement attirer l'attention des historiens de son
+temps, plus que les impies, l&acirc;ches, cruels, absurdes et fantasques
+exploits qu'il faut ajouter pour faire le total de sa vie priv&eacute;e et de
+sa r&eacute;putation.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Supposons, gracieux lecteur, que nous sommes en l'an du monde trois mil
+huit cent trente, et, pour quelques minutes, transport&eacute;s dans le plus
+fantastique des habitacles humains, dans la remarquable cit&eacute; d'Antioche.
+Il est certain qu'il y avait en Syrie et dans d'autres contr&eacute;es seize
+villes de ce nom, sans compter celle dont nous avons sp&eacute;cialement &agrave; nous
+occuper. Mais <i>la n&ocirc;tre</i> est celle qu'on appelait Antiochia &Eacute;pidaphn&eacute;, &agrave;
+cause qu'elle &eacute;tait tout proche du petit village de Daphn&eacute;, o&ugrave; s'&eacute;levait
+un temple consacr&eacute; &agrave; cette divinit&eacute;. Elle fut b&acirc;tie (bien que la chose
+soit controvers&eacute;e) par S&eacute;leucus Nicator, le premier roi du pays apr&egrave;s
+Alexandre le Grand, en m&eacute;moire de son p&egrave;re Antiochus, et devint
+imm&eacute;diatement la capitale de la monarchie syrienne. Dans les temps
+prosp&egrave;res de l'empire romain, elle &eacute;tait la r&eacute;sidence ordinaire du
+pr&eacute;fet des provinces orientales; et plusieurs empereurs de la cit&eacute;-reine
+(parmi lesquels peuvent &ecirc;tre mentionn&eacute;s sp&eacute;cialement V&eacute;rus et Valens), y
+pass&egrave;rent la plus grande partie de leur vie. Mais je m'aper&ccedil;ois que nous
+sommes arriv&eacute;s &agrave; la ville. Montons sur cette plate-forme, et jetons nos
+yeux sur la ville et le pays circonvoisin.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est cette large et rapide rivi&egrave;re qui se fraye un passage
+accident&eacute; d'innombrables cascades &agrave; travers le chaos des montagnes, et
+enfin &agrave; travers le chaos des constructions?</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'Oronte, et c'est la seule eau qu'on aper&ccedil;oive, &agrave; l'exception
+de la M&eacute;diterran&eacute;e, qui s'&eacute;tend comme un vaste miroir jusqu'&agrave; douze
+milles environ vers le sud. Tout le monde a vu la M&eacute;diterran&eacute;e; mais,
+permettez-moi de vous le dire, tr&egrave;s-peu de gens ont joui du coup d'&oelig;il
+d'Antioche;&mdash;tr&egrave;s-peu de ceux-l&agrave;, veux-je dire, qui, comme vous et moi,
+ont eu en m&ecirc;me temps le b&eacute;n&eacute;fice d'une &eacute;ducation moderne. Ainsi laissez
+l&agrave; la mer, et portez toute votre attention sur cette masse de maisons
+qui s'&eacute;tend &agrave; nos pieds. Vous vous rappellerez que nous sommes en l'an
+du monde trois mil huit cent trente. Si c'&eacute;tait plus tard,&mdash;si c'&eacute;tait,
+par exemple en l'an de Notre-Seigneur mil huit cent quarante-cinq, nous
+serions priv&eacute;s de cet extraordinaire spectacle. Au dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle,
+Antioche est&mdash;c'est-&agrave;-dire Antioche <i>sera</i> dans un lamentable &eacute;tat de
+d&eacute;labrement. D'ici l&agrave;, Antioche aura &eacute;t&eacute; compl&egrave;tement d&eacute;truite &agrave; trois
+&eacute;poques diff&eacute;rentes par trois tremblements de terre successifs. &Agrave; vrai
+dire, le peu qui restera de sa premi&egrave;re condition se trouvera dans un
+tel &eacute;tat de d&eacute;solation et de ruine, que le patriarche aura transport&eacute;
+alors sa r&eacute;sidence &agrave; Damas. C'est bien. Je vois que vous suivez mon
+conseil et que vous mettez votre temps &agrave; profit pour inspecter les
+lieux, pour</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>...rassasier vos yeux</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Des souvenirs et des objets fameux</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Qui font la grande gloire de cette cit&eacute;.</i></span>
+</div></div>
+
+<p>Je vous demande pardon; j'avais oubli&eacute; que Shakespeare ne fleurira pas
+avant dix-sept cent cinquante ans. Mais l'aspect d'&Eacute;pidaphn&eacute; ne
+justifie-t-il pas cette &eacute;pith&egrave;te de <i>fantastique</i> que je lui ai donn&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est bien fortifi&eacute;e; &agrave; cet &eacute;gard elle doit autant &agrave; la nature qu'&agrave;
+l'art.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-juste.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une quantit&eacute; prodigieuse d'imposants palais.</p>
+
+<p>&mdash;En effet.</p>
+
+<p>&mdash;Et les temples nombreux, somptueux, magnifiques, peuvent soutenir la
+comparaison avec les plus c&eacute;l&egrave;bres de l'antiquit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je dois reconna&icirc;tre tout cela. Cependant il y a une infinit&eacute; de huttes
+de bousillage et d'abominables baraques. Il nous faut bien constater une
+merveilleuse abondance d'ordures dans tous les ruisseaux; et, n'&eacute;tait la
+toute-puissante fum&eacute;e de l'encens idol&acirc;tre, &agrave; coup s&ucirc;r nous trouverions
+une intol&eacute;rable puanteur. V&icirc;tes-vous jamais des rues si
+insupportablement &eacute;troites, ou des maisons si miraculeusement hautes?
+Quelle noirceur leurs ombres jettent sur le sol! Il est heureux que les
+lampes suspendues dans ces interminables colonnades restent allum&eacute;es
+toute la journ&eacute;e; autrement nous aurions ici les t&eacute;n&egrave;bres de l'&Eacute;gypte au
+temps de sa d&eacute;solation.</p>
+
+<p>&mdash;C'est certainement un &eacute;trange lieu! Que signifie ce singulier
+b&acirc;timent, l&agrave;-bas? Regardez! il domine tous les autres et s'&eacute;tend au loin
+&agrave; l'est de celui que je crois &ecirc;tre le palais du roi!</p>
+
+<p>&mdash;C'est le nouveau Temple du Soleil, qui est ador&eacute; en Syrie sous le nom
+d'Elah Gabalah. Plus tard, un tr&egrave;s-fameux empereur romain instituera ce
+culte dans Rome et en tirera son surnom, Heliogabalus. J'ose vous
+affirmer que la vue de la divinit&eacute; de ce temple vous plairait fort. Vous
+n'avez pas besoin de regarder au ciel; sa majest&eacute; le Soleil n'est pas
+l&agrave;,&mdash;du moins le Soleil ador&eacute; par les Syriens. Cette d&eacute;it&eacute; se trouve
+dans l'int&eacute;rieur du b&acirc;timent situ&eacute; l&agrave;-bas. Elle est ador&eacute;e sous la forme
+d'un large pilier de pierre, dont le sommet se termine en un c&ocirc;ne ou
+<i>pyramide</i>, par quoi est signifi&eacute; le <i>pyr</i>, le Feu.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez!&mdash;regardez!&mdash;Quels peuvent &ecirc;tre ces ridicules &ecirc;tres, &agrave; moiti&eacute;
+nus, &agrave; faces peintes, qui s'adressent &agrave; la canaille avec force gestes et
+vocif&eacute;rations?</p>
+
+<p>&mdash;Quelques-uns, en petit nombre, sont des saltimbanques; d'autres
+appartiennent plus particuli&egrave;rement &agrave; la race des philosophes. La
+plupart, toutefois,&mdash;sp&eacute;cialement ceux qui travaillent la populace &agrave;
+coups de b&acirc;ton,&mdash;sont les principaux courtisans du palais, qui
+ex&eacute;cutent, comme c'est leur devoir, quelque excellente dr&ocirc;lerie de
+l'invention du Roi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais voil&agrave; du nouveau! Ciel! la ville fourmille de b&ecirc;tes f&eacute;roces! Quel
+terrible spectacle!&mdash;quelle dangereuse singularit&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Terrible, si vous voulez, mais pas le moins du monde dangereuse.
+Chaque animal, si vous voulez vous donner la peine d'observer, marche
+tranquillement derri&egrave;re son ma&icirc;tre. Quelques-uns, sans doute, sont men&eacute;s
+avec une corde autour du cou, mais ce sont principalement les esp&egrave;ces
+plus petites ou plus timides. Le lion, le tigre et le l&eacute;opard sont
+enti&egrave;rement libres. Ils ont &eacute;t&eacute; form&eacute;s &agrave; leur pr&eacute;sente profession sans
+aucune difficult&eacute;, et suivent leurs propri&eacute;taires respectifs en mani&egrave;re
+de <i>valets de chambre</i>. Il est vrai qu'il y a des cas o&ugrave; la Nature
+revendique son empire usurp&eacute;;&mdash;mais un h&eacute;raut d'armes d&eacute;vor&eacute;, un taureau
+sacr&eacute; &eacute;trangl&eacute;, sont des circonstances beaucoup trop vulgaires pour
+faire sensation dans &Eacute;pidaphn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quel extraordinaire tumulte entends-je? &Agrave; coup s&ucirc;r, voil&agrave; un
+grand bruit, m&ecirc;me pour Antioche! Cela d&eacute;note quelque incident d'un
+int&eacute;r&ecirc;t inusit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, indubitablement. Le Roi a ordonn&eacute; quelque nouveau
+spectacle,&mdash;quelque exhibition de gladiateurs &agrave; l'Hippodrome,&mdash;ou
+peut-&ecirc;tre le massacre des prisonniers Scythes,&mdash;ou l'incendie de son
+nouveau palais,&mdash;ou la d&eacute;molition de quelque temple superbe,&mdash;ou bien,
+ma foi, un beau feu de joie de quelques Juifs. Le vacarme augmente. Des
+&eacute;clats d'hilarit&eacute; montent vers le ciel. L'air est d&eacute;chir&eacute; par les
+instruments &agrave; vent et par la clameur d'un million de gosiers.
+Descendons, pour l'amour de la joie, et voyons ce qui se passe. Par
+ici,&mdash;prenez garde! Nous sommes ici dans la rue principale, qu'on
+appelle la rue de Timarchus. Cette mer de populace arrive de ce c&ocirc;t&eacute;, et
+il nous sera difficile de remonter le courant. Elle se r&eacute;pand &agrave; travers
+l'avenue d'H&eacute;raclides, qui part directement du palais;&mdash;ainsi le Roi
+fait tr&egrave;s-probablement partie de la bande. Oui,&mdash;j'entends les cris du
+h&eacute;raut qui proclame sa venue dans la pompeuse phras&eacute;ologie de l'Orient.
+Nous aurons le coup d'&oelig;il de sa personne quand il passera devant le
+temple d'Ashimah. Mettons-nous &agrave; l'abri dans le vestibule du sanctuaire;
+il sera ici tout &agrave; l'heure. Pendant ce temps-l&agrave; consid&eacute;rons cette
+figure. Qu'est-ce? Oh! c'est le dieu Ashimah en personne. Vous voyez
+bien que ce n'est ni un agneau, ni un bouc, ni un satyre; il n'a gu&egrave;re
+plus de ressemblance avec le Pan des Arcadiens. Et cependant tous ces
+caract&egrave;res ont &eacute;t&eacute;,&mdash;pardon!&mdash;<i>seront</i> attribu&eacute;s par les &eacute;rudits des
+si&egrave;cles futurs &agrave; l'Ashimah des Syriens. Mettez vos lunettes, et
+dites-moi ce que c'est. Qu'est-ce?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu me pardonne! c'est un singe!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vraiment!&mdash;un babouin,&mdash;mais pas le moins du monde une d&eacute;it&eacute;. Son
+nom est une d&eacute;rivation du grec <i>Simia</i>;&mdash;quels terribles sots que les
+antiquaires! Mais voyez!&mdash;voyez l&agrave;-bas courir ce petit polisson en
+guenilles. O&ugrave; va-t-il? que braille-t-il? que dit-il? Oh! il dit que le
+Roi arrive en triomphe; qu'il est dans son costume des grands jours;
+qu'il vient, &agrave; l'instant m&ecirc;me, de mettre &agrave; mort, de sa propre main,
+mille prisonniers isra&eacute;lites encha&icirc;n&eacute;s! Pour cet exploit, le petit
+mis&eacute;rable le porte aux nues! Attention! voici venir une troupe de gens
+tous semblablement attif&eacute;s. Ils ont fait un hymne latin sur la vaillance
+du roi, et le chantent en marchant:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Mille, mille, mille,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Mille, mille, mille</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Decollavimus, unus homo!</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Mille, mille, mille, mille decollavimus!</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Mille, mille, mille!</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Vivat qui mille, mille occidit!</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Tantum vini habet nemo</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Quantum sanguinis effudit</i><a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Ce qui peut &ecirc;tre ainsi paraphras&eacute;:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Mille, mille, mille,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Mille, mille, mille,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Avec un seul guerrier, nous en avons &eacute;gorg&eacute; mille!</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Mille, mille, mille, mille,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Chantons mille &agrave; jamais!</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Hurrah!&mdash;Chantons</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Longue vie &agrave; notre Roi,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Qui a abattu mille hommes si joliment!</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Hurrah!&mdash;Crions &agrave; tue-t&ecirc;te</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Qu'il nous a donn&eacute; une plus copieuse</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Vendange de sang</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Que tout le vin que peut fournir la Syrie!</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&mdash;Entendez-vous cette fanfare de trompettes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui,&mdash;le Roi arrive! Voyez! le peuple est pantelant d'admiration et
+l&egrave;ve les yeux au ciel dans son respectueux attendrissement! Il
+arrive!&mdash;il arrive!&mdash;le voil&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Qui?&mdash;o&ugrave;?&mdash;le Roi!&mdash;Je ne le vois pas;&mdash;je vous jure que je ne
+l'aper&ccedil;ois pas.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que vous soyez aveugle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien possible. Toujours est-il que je ne vois qu'une foule
+tumultueuse d'idiots et de fous qui s'empressent de se prosterner devant
+un gigantesque cam&eacute;l&eacute;opard, et qui s'&eacute;vertuent &agrave; d&eacute;poser un baiser sur
+le sabot de l'animal. Voyez! la b&ecirc;te vient justement de cogner rudement
+quelqu'un de la populace,&mdash;ah! encore un autre,&mdash;et un autre,&mdash;et un
+autre. En v&eacute;rit&eacute;, je ne puis m'emp&ecirc;cher d'admirer l'animal pour
+l'excellent usage qu'il fait de ses pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Populace, en v&eacute;rit&eacute;!&mdash;mais ce sont les nobles et libres citoyens
+d'&Eacute;pidaphn&eacute;! <i>La b&ecirc;te</i>, avez-vous dit? prenez bien garde! si quelqu'un
+vous entendait. Ne voyez-vous pas que l'animal a une face d'homme? Mais,
+mon cher monsieur, ce cam&eacute;l&eacute;opard n'est autre qu'Antiochus
+&Eacute;piphanes,&mdash;Antiochus l'Illustre, Roi de Syrie, et le plus puissant de
+tous les autocrates de l'Orient! Il est vrai qu'on le d&eacute;core quelquefois
+du nom d'Antiochus &Eacute;pimanes,&mdash;Antiochus le Fou,&mdash;mais c'est &agrave; cause que
+tout le monde n'est pas capable d'appr&eacute;cier ses m&eacute;rites. Il est bien
+certain que, pour le moment, il est enferm&eacute; dans la peau d'une b&ecirc;te, et
+qu'il fait de son mieux pour jouer le r&ocirc;le d'un cam&eacute;l&eacute;opard; mais c'est
+&agrave; dessein de mieux soutenir sa dignit&eacute; comme Roi. D'ailleurs le monarque
+est d'une stature gigantesque, et l'habit, cons&eacute;quemment, ne lui va pas
+mal et n'est pas trop grand. Nous pouvons toutefois supposer que,
+n'&eacute;tait une circonstance solennelle, il ne s'en serait pas rev&ecirc;tu.
+Ainsi, voici un cas,&mdash;convenez-en,&mdash;le massacre d'un millier de Juifs!
+Avec quelle prodigieuse dignit&eacute; le monarque se prom&egrave;ne sur ses quatre
+pattes! Sa queue, comme vous voyez, est tenue en l'air par ses deux
+principales concubines, Ellin&eacute; et Arg&eacute;la&iuml;s; et tout son ext&eacute;rieur serait
+excessivement pr&eacute;venant, n'&eacute;taient la protub&eacute;rance de ses yeux, qui lui
+sortiront certainement de la t&ecirc;te, et la couleur &eacute;trange de sa face, qui
+est devenue quelque chose d'innommable par suite de la quantit&eacute; de vin
+qu'il a engloutie. Suivons-le &agrave; l'Hippodrome, o&ugrave; il se dirige, et
+&eacute;coutons le chant de triomphe qu'il commence &agrave; entonner lui-m&ecirc;me:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Qui est roi, si ce n'est &Eacute;piphanes?</i><br /></span>
+<span class="i4"><i>Dites,&mdash;le savez-vous?</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Qui est roi, si ce n'est &Eacute;piphanes?</i><br /></span>
+<span class="i4"><i>Bravo!&mdash;bravo!</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Il n'y a pas d'autre roi qu'&Eacute;piphanes,</i><br /></span>
+<span class="i4"><i>Non,&mdash;pas d'autre!</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Ainsi jetez &agrave; bas les temples</i><br /></span>
+<span class="i4"><i>Et &eacute;teignez le soleil!</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Bien et bravement chant&eacute;! La populace le salue <i>Prince des Po&euml;tes</i> et
+<i>Gloire de l'Orient</i>, puis D&eacute;lices <i>de l'Univers</i>, enfin le plus
+<i>&Eacute;tonnant des Cam&eacute;l&eacute;opards</i>. Ils lui font <i>bisser</i> son chef-d'&oelig;uvre,
+et&mdash;entendez-vous?&mdash;il le recommence. Quand il arrivera &agrave; l'Hippodrome,
+il recevra la couronne po&eacute;tique, comme avant-go&ucirc;t de sa victoire aux
+prochains Jeux Olympiques.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, bon Jupiter! que se passe-t-il dans la foule derri&egrave;re nous?</p>
+
+<p>&mdash;Derri&egrave;re nous, avez-vous dit?&mdash;Oh! oh!&mdash;je comprends. Mon ami, il est
+heureux que vous ayez parl&eacute; &agrave; temps. Mettons-nous en lieu s&ucirc;r, et le
+plus vite possible. Ici!&mdash;r&eacute;fugions-nous sous l'arche de cet aqueduc, et
+je vous expliquerai l'origine de cette agitation. Cela a mal tourn&eacute;,
+comme je l'avais pressenti. Le singulier aspect de ce cam&eacute;l&eacute;opard avec
+sa t&ecirc;te d'homme, a, il faut croire, choqu&eacute; les id&eacute;es de logique et
+d'harmonie accept&eacute;es par les animaux sauvages domestiques dans la ville.
+Il en est r&eacute;sult&eacute; une &eacute;meute; et, comme il arrive toujours en pareil
+cas, tous les efforts humains pour r&eacute;primer le mouvement seront
+impuissants. Quelques Syriens ont d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; d&eacute;vor&eacute;s; mais les patriotes &agrave;
+quatre pattes semblent &ecirc;tre d'un accord unanime pour manger le
+cam&eacute;l&eacute;opard. Le <i>Prince des Po&euml;tes</i> s'est donc dress&eacute; sur ses pattes de
+derri&egrave;re, car il s'agit de sa vie. Ses courtisans l'ont laiss&eacute; en plan,
+et ses concubines ont suivi un si excellent exemple. <i>D&eacute;lices de
+l'Univers</i>, tu es dans une triste passe! <i>Gloire de l'Orient</i>, tu es en
+danger d'&ecirc;tre croqu&eacute;! Ainsi, ne regarde pas si piteusement ta queue;
+elle tra&icirc;nera indubitablement dans la crotte; &agrave; cela il n'y a pas de
+rem&egrave;de. Ne regarde donc pas derri&egrave;re toi, et ne t'occupe pas de son
+in&eacute;vitable d&eacute;shonneur; mais prends courage, joue vigoureusement des
+jambes, et file vers l'Hippodrome! Souviens-toi que tu es Antiochus
+&Eacute;piphanes, Antiochus l'Illustre! et aussi le <i>Prince des Po&euml;tes</i>, la
+<i>Gloire de l'Orient</i>, les <i>D&eacute;lices de l'Univers</i> et <i>le plus &Eacute;tonnant
+des Cam&eacute;l&eacute;opards!</i> Juste ciel! quelle puissance de v&eacute;locit&eacute; tu d&eacute;ploies!
+La caution des jambes, la meilleure, tu la poss&egrave;des, celle-l&agrave;! Cours,
+Prince!&mdash;Bravo! &Eacute;piphanes!&mdash;Tu vas bien, Cam&eacute;l&eacute;opard!&mdash;Glorieux
+Antiochus! Il court!&mdash;il bondit!&mdash;il vole! Comme un trait d&eacute;tach&eacute; par
+une catapulte il se rapproche de l'Hippodrome! Il bondit!&mdash;il crie!&mdash;il
+y est!&mdash;C'est heureux; car, &ocirc; <i>Gloire de l'Orient</i>, si tu avais mis une
+demi-seconde de plus &agrave; atteindre les portes de l'Amphith&eacute;&acirc;tre, il n'y
+aurait pas eu dans &Eacute;pidaphn&eacute; un seul petit ours qui n'e&ucirc;t grignot&eacute; sur
+ta carcasse.&mdash;Allons-nous-en,&mdash;partons,&mdash;car nos oreilles modernes sont
+trop d&eacute;licates pour supporter l'immense vacarme qui va commencer en
+l'honneur de la d&eacute;livrance du Roi!&mdash;&Eacute;coutez! il a d&eacute;j&agrave;
+commenc&eacute;&mdash;Voyez!&mdash;toute la ville est sens dessus dessous.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; certainement la plus pompeuse cit&eacute; de l'Orient! Quel
+fourmillement de peuple! quel p&ecirc;le-m&ecirc;le de tous les rangs et de tous les
+&acirc;ges! quelle multiplicit&eacute; de sectes et de nations! quelle vari&eacute;t&eacute; de
+costumes! quelle Babel de langues! quels cris de b&ecirc;tes! quel tintamarre
+d'instruments! quel tas de philosophes!</p>
+
+<p>&mdash;Venez, sauvons-nous!</p>
+
+<p>&mdash;Encore un moment; je vois un vaste remue-m&eacute;nage dans l'Hippodrome;
+dites-moi, je vous en supplie, ce que cela signifie!</p>
+
+<p>&mdash;Cela?&mdash;oh! rien. Les nobles et libres citoyens d'&Eacute;pidaphn&eacute; &eacute;tant,
+comme ils le d&eacute;clarent, parfaitement satisfaits de la loyaut&eacute;, de la
+bravoure, de la sagesse et de la divinit&eacute; de leur Roi, et, de plus,
+ayant &eacute;t&eacute; t&eacute;moins de sa r&eacute;cente agilit&eacute; surhumaine, pensent qu'ils ne
+font que leur devoir en d&eacute;posant sur son front (en surcro&icirc;t du laurier
+po&eacute;tique) une nouvelle couronne, prix de la course &agrave; pied,&mdash;couronne
+qu'il <i>faudra</i> bien qu'il obtienne aux f&ecirc;tes de la prochaine Olympiade,
+et que naturellement ils lui d&eacute;cernent aujourd'hui par avance.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="PETITE_DISCUSSION_AVEC_UNE_MOMIE" id="PETITE_DISCUSSION_AVEC_UNE_MOMIE"></a><a href="#toc">PETITE DISCUSSION AVEC UNE MOMIE</a></h2>
+
+
+<p>Le <i>symposium</i> de la soir&eacute;e pr&eacute;c&eacute;dente avait un peu fatigu&eacute; mes nerfs.
+J'avais une d&eacute;plorable migraine et je tombais de sommeil. Au lieu de
+passer la soir&eacute;e dehors, comme j'en avais le dessein, il me vint donc &agrave;
+l'esprit que je n'avais rien de plus sage &agrave; faire que de souper d'une
+bouch&eacute;e, et de me mettre imm&eacute;diatement au lit.</p>
+
+<p>Un <i>l&eacute;ger</i> souper, naturellement. J'adore les r&ocirc;ties au fromage. En
+manger plus d'une livre &agrave; la fois, cela peut n'&ecirc;tre pas toujours
+raisonnable. Toutefois, il ne peut pas y avoir d'objection mat&eacute;rielle au
+chiffre deux. Et, en r&eacute;alit&eacute;, entre deux et trois, il n'y a que la
+diff&eacute;rence d'une simple unit&eacute;. Je m'aventurai peut-&ecirc;tre jusqu'&agrave; quatre.
+Ma femme tient pour cinq;&mdash;mais &eacute;videmment elle a confondu deux choses
+bien distinctes. Le nombre abstrait cinq, je suis dispos&eacute; &agrave; l'admettre;
+mais, au point de vue concret, il se rapporte aux bouteilles de <i>Brown
+Stout</i>, sans l'assaisonnement duquel la r&ocirc;tie au fromage est une chose &agrave;
+&eacute;viter.</p>
+
+<p>Ayant ainsi achev&eacute; un frugal repas, et mis mon bonnet de nuit avec la
+sereine esp&eacute;rance d'en jouir jusqu'au lendemain midi au moins, je pla&ccedil;ai
+ma t&ecirc;te sur l'oreiller, et gr&acirc;ce &agrave; une excellente conscience, je tombai
+imm&eacute;diatement dans un profond sommeil.</p>
+
+<p>Mais quand les esp&eacute;rances de l'homme furent-elles remplies? Je n'avais
+peut-&ecirc;tre pas achev&eacute; mon troisi&egrave;me ronflement, quand une furieuse
+sonnerie retentit &agrave; la porte de la rue, et puis d'impatients coups de
+marteau me r&eacute;veill&egrave;rent en sursaut. Une minute apr&egrave;s, et comme je me
+frottais encore les yeux, ma femme me fourra sous le nez un billet de
+mon vieil ami le docteur Ponnonner. Il me disait:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Venez me trouver et laissez tout, mon cher ami, aussit&ocirc;t que vous aurez
+re&ccedil;u ceci. Venez partager notre joie. &Agrave; la fin, gr&acirc;ce &agrave; une opini&acirc;tre
+diplomatie, j'ai arrach&eacute; l'assentiment des directeurs du <i>City Museum</i>
+pour l'examen de ma momie,&mdash;vous savez de laquelle je veux parler. J'ai
+la permission de la d&eacute;mailloter, et m&ecirc;me de l'ouvrir, si je le juge &agrave;
+propos. Quelques amis seulement, seront pr&eacute;sents;&mdash;vous en &ecirc;tes, cela va
+sans dire. La momie est pr&eacute;sentement chez moi, et nous commencerons &agrave; la
+d&eacute;rouler &agrave; onze heures de la nuit.</p>
+
+<p class="i">Tout &agrave; vous,</p>
+
+<p class="i">&laquo;Ponnonner.&raquo;</p></div>
+
+<p>Avant d'arriver &agrave; la signature, je m'aper&ccedil;us que j'&eacute;tais aussi &eacute;veill&eacute;
+qu'un homme peut d&eacute;sirer de l'&ecirc;tre. Je sautai de mon lit dans un &eacute;tat de
+d&eacute;lire, bousculant tout ce qui me tombait sous la main; je m'habillai
+avec une prestesse vraiment miraculeuse, et je me dirigeai de toute ma
+vitesse vers la maison du docteur.</p>
+
+<p>L&agrave;, je trouvai r&eacute;unie une soci&eacute;t&eacute; tr&egrave;s-anim&eacute;e. On m'avait attendu avec
+beaucoup d'impatience; la momie &eacute;tait &eacute;tendue sur la table &agrave; manger, et,
+au moment o&ugrave; j'entrai, l'examen &eacute;tait commenc&eacute;.</p>
+
+<p>Cette momie &eacute;tait une des deux qui furent rapport&eacute;es, il y a quelques
+ann&eacute;es, par le capitaine Arthur Sabretash, un cousin de Ponnonner. Il
+les avait prises dans une tombe pr&egrave;s d'&Eacute;leithias, dans les montagnes de
+la Libye, &agrave; une distance consid&eacute;rable au-dessus de Th&egrave;bes sur le Nil.
+Sur ce point, les caveaux, quoique moins magnifiques que les s&eacute;pultures
+de Th&egrave;bes, sont d'un plus haut int&eacute;r&ecirc;t, en ce qu'ils offrent de plus
+nombreuses <i>illustrations</i> de la vie priv&eacute;e des &Eacute;gyptiens. La salle d'o&ugrave;
+avait &eacute;t&eacute; tir&eacute; notre &eacute;chantillon passait pour tr&egrave;s-riche en documents de
+cette nature;&mdash;les murs &eacute;taient compl&egrave;tement recouverts de peintures &agrave;
+fresque et de bas-reliefs; des statues, des vases et une mosa&iuml;que d'un
+dessin tr&egrave;s-riche t&eacute;moignaient de la puissante fortune des d&eacute;funts.</p>
+
+<p>Cette raret&eacute; avait &eacute;t&eacute; d&eacute;pos&eacute;e au <i>Museum</i> exactement dans le m&ecirc;me &eacute;tat
+o&ugrave; le capitaine Sabretash l'avait trouv&eacute;e, c'est-&agrave;-dire qu'on avait
+laiss&eacute; la bi&egrave;re intacte. Pendant huit ans, elle &eacute;tait rest&eacute;e ainsi
+expos&eacute;e &agrave; la curiosit&eacute; publique, quant &agrave; l'ext&eacute;rieur seulement. Nous
+avions donc la momie compl&egrave;te &agrave; notre disposition, et ceux qui savent
+combien il est rare de voir des antiquit&eacute;s arriver dans nos contr&eacute;es
+sans &ecirc;tre saccag&eacute;es jugeront que nous avions de fortes raisons de nous
+f&eacute;liciter de notre bonne fortune.</p>
+
+<p>En approchant de la table, je vis une grande bo&icirc;te, ou caisse, longue
+d'environ sept pieds, large de trois pieds peut-&ecirc;tre, et d'une
+profondeur de deux pieds et demi. Elle &eacute;tait oblongue,&mdash;mais pas en
+forme de bi&egrave;re. Nous suppos&acirc;mes d'abord que la mati&egrave;re &eacute;tait du bois de
+sycomore; mais en l'entamant nous reconn&ucirc;mes que c'&eacute;tait du carton, ou
+plus proprement, une p&acirc;te dure faite de papyrus. Elle &eacute;tait
+grossi&egrave;rement d&eacute;cor&eacute;e de peintures repr&eacute;sentant des sc&egrave;nes fun&egrave;bres et
+divers sujets lugubres, parmi lesquels serpentait un semis de caract&egrave;res
+hi&eacute;roglyphiques, dispos&eacute;s en tous sens, qui signifiaient &eacute;videmment le
+nom du d&eacute;funt. Par bonheur, M. Gliddon &eacute;tait de la partie, et il nous
+traduisit sans peine les signes, qui &eacute;taient simplement phon&eacute;tiques et
+composaient le mot <i>Allamistakeo</i>.</p>
+
+<p>Nous e&ucirc;mes quelque peine &agrave; ouvrir cette bo&icirc;te sans l'endommager; mais,
+quand enfin nous y e&ucirc;mes r&eacute;ussi, nous en trouv&acirc;mes une seconde, celle-ci
+en forme de bi&egrave;re, et d'une dimension beaucoup moins consid&eacute;rable que la
+caisse ext&eacute;rieure, mais lui ressemblant exactement sous tout autre
+rapport. L'intervalle entre les deux &eacute;tait combl&eacute; de r&eacute;sine, qui avait
+jusqu'&agrave; un certain point d&eacute;t&eacute;rior&eacute; les couleurs de la bo&icirc;te int&eacute;rieure.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir ouvert celle-ci,&mdash;ce que nous f&icirc;mes tr&egrave;s-ais&eacute;ment,&mdash;nous
+arriv&acirc;mes &agrave; une troisi&egrave;me, &eacute;galement en forme de bi&egrave;re, et ne diff&eacute;rant
+en rien de la seconde, si ce n'est par la mati&egrave;re, qui &eacute;tait du c&egrave;dre et
+exhalait l'odeur fortement aromatique qui caract&eacute;rise ce bois. Entre la
+seconde et la troisi&egrave;me caisse, il n'y avait pas d'intervalle,&mdash;celle-ci
+s'adaptant exactement &agrave; celle-l&agrave;.</p>
+
+<p>En d&eacute;faisant la troisi&egrave;me caisse, nous d&eacute;couvr&icirc;mes enfin le corps, et
+nous l'enlev&acirc;mes. Nous nous attendions &agrave; le trouver envelopp&eacute; comme
+d'habitude de nombreux rubans, ou bandelettes de lin; mais, au lieu de
+cela, nous trouv&acirc;mes une esp&egrave;ce de gaine, faite de papyrus, et rev&ecirc;tue
+d'une couche de pl&acirc;tre grossi&egrave;rement peinte et dor&eacute;e. Les peintures
+repr&eacute;sentaient des sujets ayant trait aux divers devoirs suppos&eacute;s de
+l'&acirc;me et &agrave; sa pr&eacute;sentation &agrave; diff&eacute;rentes divinit&eacute;s, puis de nombreuses
+figures humaines identiques,&mdash;sans doute des portraits des personnes
+embaum&eacute;es. De la t&ecirc;te aux pieds s'&eacute;tendait une inscription columnaire,
+ou verticale, en <i>hi&eacute;roglyphes phon&eacute;tiques</i>, donnant de nouveau le nom
+et les titres du d&eacute;funt et les noms et les titres de ses parents.</p>
+
+<p>Autour du cou, que nous d&eacute;barrass&acirc;mes du fourreau, &eacute;tait un collier de
+grains de verre cylindriques, de couleurs diff&eacute;rentes, et dispos&eacute;s de
+mani&egrave;re &agrave; figurer des images de divinit&eacute;s, l'image du Scarab&eacute;e, et
+d'autres, avec le globe ail&eacute;. La taille, dans sa partie la plus mince,
+&eacute;tait cercl&eacute;e d'un collier ou ceinture semblable.</p>
+
+<p>Ayant enlev&eacute; le papyrus, nous trouv&acirc;mes les chairs parfaitement
+conserv&eacute;es, et sans aucune odeur sensible. La couleur &eacute;tait rouge&acirc;tre;
+la peau, ferme, lisse et brillante. Les dents et les cheveux
+paraissaient en bon &eacute;tat. Les yeux, &agrave; ce qu'il semblait, avaient &eacute;t&eacute;
+enlev&eacute;s, et on leur avait substitu&eacute; des yeux de verre, fort beaux et
+simulant merveilleusement la vie, sauf leur fixit&eacute; un peu trop
+prononc&eacute;e. Les doigts et les ongles &eacute;taient brillamment dor&eacute;s.</p>
+
+<p>De la couleur rouge&acirc;tre de l'&eacute;piderme, M. Gliddon inf&eacute;ra que
+l'embaumement avait &eacute;t&eacute; pratiqu&eacute; uniquement par l'asphalte; mais, ayant
+gratt&eacute; la surface avec un instrument d'acier et jet&eacute; dans le feu les
+grains de poudre ainsi obtenus, nous sent&icirc;mes se d&eacute;gager un parfum de
+camphre et d'autres gommes aromatiques.</p>
+
+<p>Nous visit&acirc;mes soigneusement le corps pour trouver les incisions
+habituelles par o&ugrave; on extrait les entrailles; mais, &agrave; notre grande
+surprise, nous n'en p&ucirc;mes d&eacute;couvrir la trace. Aucune personne de la
+soci&eacute;t&eacute; ne savait alors qu'il n'est pas rare de trouver des momies
+enti&egrave;res et non incis&eacute;es. Ordinairement, la cervelle se vidait par le
+nez; les intestins, par une incision dans le flanc; le corps &eacute;tait alors
+ras&eacute;, lav&eacute; et sal&eacute;; on le laissait ainsi reposer quelques semaines, puis
+commen&ccedil;ait, &agrave; proprement parler, l'op&eacute;ration de l'embaumement.</p>
+
+<p>Comme on ne pouvait trouver aucune trace d'ouverture, le docteur
+Ponnonner pr&eacute;parait ses instruments de dissection, quand je fis
+remarquer qu'il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; deux heures pass&eacute;es. L&agrave;-dessus, on s'accorda
+&agrave; renvoyer l'examen interne &agrave; la nuit suivante; et nous &eacute;tions au moment
+de nous s&eacute;parer, quand quelqu'un lan&ccedil;a l'id&eacute;e d'une ou deux exp&eacute;riences
+avec la pile de Volta.</p>
+
+<p>L'application de l'&eacute;lectricit&eacute; &agrave; une momie vieille au moins de trois ou
+quatre mille ans &eacute;tait une id&eacute;e, sinon tr&egrave;s-sens&eacute;e, du moins
+suffisamment originale, et nous la sais&icirc;mes au vol. Pour ce beau projet,
+dans lequel il entrait un dixi&egrave;me de s&eacute;rieux et neuf bons dixi&egrave;mes de
+plaisanterie, nous dispos&acirc;mes une batterie dans le cabinet du docteur,
+et nous y transport&acirc;mes l'&Eacute;gyptien.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas sans beaucoup de peine que nous r&eacute;uss&icirc;mes &agrave; mettre &agrave; nu
+une partie du muscle temporal, qui semblait &ecirc;tre d'une rigidit&eacute; moins
+marmor&eacute;enne que le reste du corps, mais qui naturellement, comme nous
+nous y attendions bien, ne donna aucun indice de susceptibilit&eacute;
+galvanique quand on le mit en contact avec le fil. Ce premier essai nous
+parut d&eacute;cisif; et, tout en riant de bon c&oelig;ur de notre propre absurdit&eacute;,
+nous nous souhaitions r&eacute;ciproquement une bonne nuit, quand mes yeux,
+tombant par hasard sur ceux de la momie, y rest&egrave;rent imm&eacute;diatement
+clou&eacute;s d'&eacute;tonnement. De fait, le premier coup d'&oelig;il m'avait suffi pour
+m'assurer que les globes, que nous avions tous suppos&eacute; &ecirc;tre de verre, et
+qui primitivement se distinguaient par une certaine fixit&eacute; singuli&egrave;re,
+&eacute;taient maintenant si bien recouverts par les paupi&egrave;res, qu'une petite
+portion de la <i>tunica albuginea</i> restait seule visible.</p>
+
+<p>Je poussai un cri, et j'attirai l'attention sur ce fait, qui devint
+imm&eacute;diatement &eacute;vident pour tout le monde.</p>
+
+<p>Je ne dirai pas que j'&eacute;tais <i>alarm&eacute;</i> par le ph&eacute;nom&egrave;ne, parce que le mot
+alarm&eacute;, dans mon cas, ne serait pas pr&eacute;cis&eacute;ment le mot propre. Il aurait
+pu se faire toutefois que, sans ma provision de <i>Brown Stout</i>, je me
+sentisse l&eacute;g&egrave;rement &eacute;mu. Quant aux autres personnes de la soci&eacute;t&eacute;, elle
+ne firent vraiment aucun effort pour cacher leur na&iuml;ve terreur. Le
+docteur Ponnonner &eacute;tait un homme &agrave; faire piti&eacute;. M. Gliddon, par je ne
+sais quel proc&eacute;d&eacute; particulier, s'&eacute;tait rendu invisible. Je pr&eacute;sume que
+M. Silk Buckingham n'aura pas l'audace de nier qu'il ne se soit fourr&eacute; &agrave;
+quatre pattes sous la table.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le premier choc de l'&eacute;tonnement, nous r&eacute;sol&ucirc;mes, cela va sans
+dire, de tenter tout de suite une nouvelle exp&eacute;rience. Nos op&eacute;rations
+furent alors dirig&eacute;es contre le gros orteil du pied droit. Nous f&icirc;mes
+une incision au-dessus de la r&eacute;gion de l'os <i>sesamoideum pollicis
+pedis</i>, et nous arriv&acirc;mes ainsi &agrave; la naissance du muscle <i>abductor</i>.
+Rajustant la batterie, nous appliqu&acirc;mes de nouveau le fluide aux nerfs
+mis &agrave; nu,&mdash;quand, avec un mouvement plus vif que la vie elle-m&ecirc;me, la
+momie retira son genou droit comme pour le rapprocher le plus possible
+de l'abdomen, puis, redressant le membre avec une force inconcevable,
+allongea au docteur Ponnonner une ruade qui eut pour effet de d&eacute;cocher
+ce gentleman, comme le projectile d'une catapulte, et de l'envoyer dans
+la rue &agrave; travers une fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Nous nous pr&eacute;cipit&acirc;mes en masse pour rapporter les d&eacute;bris mutil&eacute;s de
+l'infortun&eacute;; mais nous e&ucirc;mes le bonheur de le rencontrer sur l'escalier,
+remontant avec une inconcevable diligence, bouillant de la plus vive
+ardeur philosophique, et plus que jamais frapp&eacute; de la n&eacute;cessit&eacute; de
+poursuivre nos exp&eacute;riences avec rigueur et avec z&egrave;le.</p>
+
+<p>Ce fut donc d'apr&egrave;s son conseil que nous f&icirc;mes sur-le-champ une incision
+profonde dans le bout du nez du sujet; et le docteur, y jetant des mains
+imp&eacute;tueuses, le fourra violemment en contact avec le fil m&eacute;tallique.</p>
+
+<p>Moralement et <i>physiquement</i>,&mdash;m&eacute;taphoriquement et
+litt&eacute;ralement,&mdash;l'effet fut <i>&eacute;lectrique</i>. D'abord le cadavre ouvrit les
+yeux et les cligna tr&egrave;s-rapidement pendant quelques minutes, comme M.
+Barnes dans la pantomime; puis il &eacute;ternua; en troisi&egrave;me lieu, il se
+dressa sur son s&eacute;ant; en quatri&egrave;me lieu, il mit son poing sous le nez du
+docteur Ponnonner; enfin, se tournant vers MM. Gliddon et Buckingham, il
+leur adressa dans l'&eacute;gyptien le plus pur, le discours suivant:</p>
+
+<p>&mdash;Je dois vous dire, gentlemen, que je suis aussi surpris que mortifi&eacute;
+de votre conduite. Du docteur Ponnonner, je n'avais rien de mieux &agrave;
+attendre; c'est un pauvre petit gros sot qui ne sait rien de rien. J'ai
+piti&eacute; de lui et je lui pardonne. Mais vous, monsieur Gliddon,&mdash;et vous
+Silk, qui avez voyag&eacute; et r&eacute;sid&eacute; en &Eacute;gypte, &agrave; ce point qu'on pourrait
+croire que vous &ecirc;tes n&eacute; sur nos terres,&mdash;vous, dis-je, qui avez tant
+v&eacute;cu parmi nous, que vous parlez l'&eacute;gyptien aussi bien, je crois, que
+vous &eacute;crivez votre langue maternelle,&mdash;vous que je m'&eacute;tais accoutum&eacute; &agrave;
+regarder comme le plus ferme ami des momies,&mdash;j'attendais de vous une
+conduite plus courtoise. Que dois-je penser de votre impassible
+neutralit&eacute; quand je suis trait&eacute; aussi brutalement? Que dois-je supposer,
+quand vous permettez &agrave; Pierre et &agrave; Paul de me d&eacute;pouiller de mes bi&egrave;res
+et de mes v&ecirc;tements sous cet affreux climat de glace? &Agrave; quel point de
+vue, pour en finir, dois-je consid&eacute;rer votre fait d'aider et
+d'encourager ce mis&eacute;rable petit dr&ocirc;le, ce docteur Ponnonner, &agrave; me tirer
+par le nez?</p>
+
+<p>On croira g&eacute;n&eacute;ralement, sans aucun doute, qu'en entendant un pareil
+discours, dans de telles circonstances, nous avons tous fil&eacute; vers la
+porte, ou que nous sommes tomb&eacute;s dans de violentes attaques de nerfs, ou
+dans un &eacute;vanouissement unanime. L'une de ces trois choses, dis-je, &eacute;tait
+probable. En v&eacute;rit&eacute;, chacune de ces trois lignes de conduite et toutes
+les trois &eacute;taient des plus l&eacute;gitimes. Et, sur ma parole, je ne puis
+comprendre comment il se fit que nous n'en suiv&icirc;mes aucune. Mais,
+peut-&ecirc;tre, la vraie raison doit-elle &ecirc;tre cherch&eacute;e dans l'esprit de ce
+si&egrave;cle, qui proc&egrave;de enti&egrave;rement par la loi des contraires, consid&eacute;r&eacute;e
+aujourd'hui comme solution de toutes les antinomies et fusion de toutes
+les contradictions. Ou peut-&ecirc;tre, apr&egrave;s tout, &eacute;tait-ce seulement l'air
+excessivement naturel et familier de la momie qui enlevait &agrave; ses paroles
+toute puissance terrifique. Quoi qu'il en soit, les faits sont positifs,
+et pas un membre de la soci&eacute;t&eacute; ne trahit d'effroi bien caract&eacute;ris&eacute; et ne
+parut croire qu'il ne se f&ucirc;t pass&eacute; quelque chose de particuli&egrave;rement
+irr&eacute;gulier.</p>
+
+<p>Pour ma part, j'&eacute;tais convaincu que tout cela &eacute;tait fort naturel, et je
+me rangeai simplement de c&ocirc;t&eacute;, hors de la port&eacute;e du poing de l'&Eacute;gyptien.
+Le docteur Ponnonner fourra ses mains dans les poches de sa culotte,
+regarda la momie d'un air bourru, et devint excessivement rouge. M.
+Gliddon caressait ses favoris et redressait le col de sa chemise. M.
+Buckingham baissa la t&ecirc;te et mit son pouce droit dans le coin gauche de
+sa bouche.</p>
+
+<p>L'&Eacute;gyptien le regarda avec une physionomie s&eacute;v&egrave;re pendant quelques
+minutes, et &agrave; la longue lui dit avec un ricanement:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne parlez-vous pas, monsieur Buckingham? Avez-vous entendu,
+oui ou non, ce que je vous ai demand&eacute;? Voulez-vous bien &ocirc;ter votre pouce
+de votre bouche!</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus, M. Buckingham fit un l&eacute;ger soubresaut, &ocirc;ta son pouce droit du
+coin gauche de sa bouche, et, en mani&egrave;re de compensation, ins&eacute;ra son
+pouce gauche dans le coin droit de l'ouverture susdite.</p>
+
+<p>Ne pouvant pas tirer une r&eacute;ponse de M. Buckingham, la momie se tourna
+avec humeur vers M. Gliddon, et lui demanda d'un ton p&eacute;remptoire
+d'expliquer en gros ce que nous voulions tous.</p>
+
+<p>M. Gliddon r&eacute;pliqua tout au long, en <i>phon&eacute;tique</i> et, n'&eacute;tait l'absence
+de caract&egrave;res <i>hi&eacute;roglyphiques</i> dans les imprimeries am&eacute;ricaines, c'e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; pour moi un grand plaisir de transcrire int&eacute;gralement et en langue
+originale son excellent speech.</p>
+
+<p>Je saisirai cette occasion pour faire remarquer que toute la
+conversation subs&eacute;quente &agrave; laquelle prit part la momie eut lieu en
+&eacute;gyptien primitif,&mdash;MM. Gliddon et Buckingham servant d'interpr&egrave;tes pour
+moi et les autres personnes de la soci&eacute;t&eacute; qui n'avaient pas voyag&eacute;. Ces
+messieurs parlaient la langue maternelle de la momie avec une gr&acirc;ce et
+une abondance inimitables; mais je ne pouvais pas m'emp&ecirc;cher de
+remarquer que les deux voyageurs,&mdash;sans doute &agrave; cause de l'introduction
+d'images enti&egrave;rement modernes, et naturellement, tout &agrave; fait nouvelles
+pour l'&eacute;tranger,&mdash;&eacute;taient quelquefois r&eacute;duits &agrave; employer des formes
+sensibles pour traduire &agrave; cet esprit d'un autre &acirc;ge un sens particulier.
+Il y eut un moment, par exemple, o&ugrave; M. Gliddon, ne pouvant pas faire
+comprendre &agrave; l'&Eacute;gyptien le mot: <i>la Politique</i>, s'avisa heureusement de
+dessiner sur le mur, avec un morceau de charbon, un petit monsieur au
+nez bourgeonn&eacute;, aux coudes trou&eacute;s, grimp&eacute; sur un pi&eacute;destal, la jambe
+gauche tendue en arri&egrave;re, le bras droit projet&eacute; en avant, le poing
+ferm&eacute;, les yeux convuls&eacute;s vers le ciel, et la bouche ouverte sous un
+angle de 90 degr&eacute;s.</p>
+
+<p>De m&ecirc;me, M. Buckingham n'aurait jamais r&eacute;ussi &agrave; lui traduire l'id&eacute;e
+absolument moderne de <i>Whig</i> (perruque), si, &agrave; une suggestion du docteur
+Ponnonner, il n'&eacute;tait devenu tr&egrave;s-p&acirc;le et n'avait consenti &agrave; &ocirc;ter la
+sienne.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tout naturel que le discours de M. Gliddon roul&acirc;t
+principalement sur les immenses b&eacute;n&eacute;fices que la science pouvait tirer
+du d&eacute;maillotement et du d&eacute;boyautement des momies; moyen subtil de nous
+justifier de tous les d&eacute;rangements que nous avions pu lui causer, &agrave; elle
+en particulier, momie nomm&eacute;e Allamistakeo; il conclut en insinuant&mdash;car
+ce ne fut qu'une insinuation&mdash;que, puisque toutes ces petites questions
+&eacute;taient maintenant &eacute;claircies, on pouvait aussi bien proc&eacute;der &agrave; l'examen
+projet&eacute;. Ici, le docteur Ponnonner appr&ecirc;ta ses instruments.</p>
+
+<p>Relativement aux derni&egrave;res suggestions de l'orateur, il para&icirc;t
+qu'Allamistakeo avait certains scrupules de conscience, sur la nature
+desquels je n'ai pas &eacute;t&eacute; clairement renseign&eacute;; mais il se montra
+satisfait de notre justification et, descendant de la table, donna &agrave;
+toute la compagnie des poign&eacute;es de main &agrave; la ronde.</p>
+
+<p>Quand cette c&eacute;r&eacute;monie fut termin&eacute;e, nous nous occup&acirc;mes imm&eacute;diatement de
+r&eacute;parer les dommages que le scalpel avait fait &eacute;prouver au sujet. Nous
+recous&icirc;mes la blessure de sa tempe, nous band&acirc;mes son pied, et nous lui
+appliqu&acirc;mes un pouce carr&eacute; de taffetas noir sur le bout du nez.</p>
+
+<p>On remarqua alors que le comte&mdash;tel &eacute;tait, &agrave; ce qu'il para&icirc;t, le titre
+d'Allamistakeo&mdash;&eacute;prouvait quelques l&eacute;gers frissons,&mdash;&agrave; cause du climat,
+sans aucun doute. Le docteur alla imm&eacute;diatement &agrave; sa garde-robe, et
+revint bient&ocirc;t avec un habit noir, de la meilleure coupe de Jennings, un
+pantalon de tartan bleu de ciel &agrave; sous-pieds, une chemise rose de
+guingamp, un gilet de brocart &agrave; revers, un paletot-sac blanc, une canne
+&agrave; bec de corbin, un chapeau sans bords, des bottes en cuir brevet&eacute;, des
+gants de chevreau couleur paille, un lorgnon, une paire de favoris et
+une cravate cascade. La diff&eacute;rence de taille entre le comte et le
+docteur,&mdash;la proportion &eacute;tait comme deux &agrave; un,&mdash;fut cause que nous e&ucirc;mes
+quelque peu de mal &agrave; ajuster ces habillements &agrave; la personne de
+l'&Eacute;gyptien; mais, quand tout fut arrang&eacute;, au moins pouvait-il dire qu'il
+&eacute;tait bien mis. M. Gliddon lui donna donc le bras et le conduisit vers
+un bon fauteuil, en face du feu; pendant ce temps-l&agrave;, le docteur sonnait
+et demandait le vin et les cigares.</p>
+
+<p>La conversation s'anima bient&ocirc;t. On exprima, cela va sans dire, une
+grande curiosit&eacute; relativement au fait quelque peu singulier
+d'Allamistakeo rest&eacute; vivant.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais pens&eacute;,&mdash;dit M. Buckingham,&mdash;qu'il y avait d&eacute;j&agrave; beau temps que
+vous &eacute;tiez mort.</p>
+
+<p>&mdash;Comment!&mdash;r&eacute;pliqua le comte tr&egrave;s-&eacute;tonn&eacute;,&mdash;je n'ai gu&egrave;re plus de sept
+cents ans! Mon p&egrave;re en a v&eacute;cu mille, et il ne radotait pas le moins du
+monde quand il est mort.</p>
+
+<p>Il s'ensuivit une s&eacute;rie &eacute;tourdissante de questions et de calculs par
+lesquels on d&eacute;couvrit que l'antiquit&eacute; de la momie avait &eacute;t&eacute;
+tr&egrave;s-grossi&egrave;rement estim&eacute;e. Il y avait cinq mille cinquante ans et
+quelques mois qu'elle avait &eacute;t&eacute; d&eacute;pos&eacute;e dans les catacombes d'&Eacute;leithias.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ma remarque,&mdash;reprit M. Buckingham,&mdash;n'avait pas trait &agrave; votre
+&acirc;ge &agrave; l'&eacute;poque de votre ensevelissement (je ne demande pas mieux que
+d'accorder que vous &ecirc;tes encore un jeune homme), et j'entendais parler
+de l'immensit&eacute; de temps pendant lequel, d'apr&egrave;s votre propre
+explication, vous &ecirc;tes rest&eacute; confit dans l'asphalte.</p>
+
+<p>&mdash;Dans quoi?&mdash;dit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Dans l'asphalte,&mdash;persista M. Buckingham.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui; j'ai comme une id&eacute;e vague de ce que vous voulez dire;&mdash;en
+effet, cela pourrait r&eacute;ussir,&mdash;mais, de mon temps, nous n'employions
+gu&egrave;re autre chose que le bichlorure de mercure.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce qu'il nous est particuli&egrave;rement impossible de comprendre,&mdash;dit
+le docteur Ponnonner&mdash;, c'est comment il se fait qu'&eacute;tant mort et ayant
+&eacute;t&eacute; enseveli en &Eacute;gypte, il y a cinq mille ans, vous soyez aujourd'hui
+parfaitement vivant, et avec un air de sant&eacute; admirable.</p>
+
+<p>&mdash;Si &agrave; cette &eacute;poque j'&eacute;tais mort, comme vous dites&mdash;r&eacute;pliqua le
+comte,&mdash;il est plus que probable que mort je serais rest&eacute;; car je
+m'aper&ccedil;ois que vous en &ecirc;tes encore &agrave; l'enfance du galvanisme, et que
+vous ne pouvez pas accomplir par cet agent ce qui, dans le vieux temps,
+&eacute;tait chez nous chose vulgaire. Mais le fait est que j'&eacute;tais tomb&eacute; en
+catalepsie, et que mes meilleurs amis jug&egrave;rent que j'&eacute;tais mort, ou que
+je devais &ecirc;tre mort; c'est pourquoi ils m'embaum&egrave;rent tout de suite.&mdash;Je
+pr&eacute;sume que vous connaissez le principe capital de l'embaumement?</p>
+
+<p>&mdash;Mais pas le moins du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je con&ccedil;ois;&mdash;d&eacute;plorable condition de l'ignorance! Je ne puis donc
+pour le moment entrer dans aucun d&eacute;tail &agrave; ce sujet; mais il est
+indispensable que je vous explique qu'en &Eacute;gypte embaumer, &agrave; proprement
+parler, &eacute;tait suspendre ind&eacute;finiment toutes les fonctions animales
+soumises au proc&eacute;d&eacute;. Je me sers du terme animal dans son sens le plus
+large, comme impliquant l'&ecirc;tre moral et vital aussi bien que l'&ecirc;tre
+physique. Je r&eacute;p&egrave;te que le premier principe de l'embaumement consistait,
+chez nous, &agrave; arr&ecirc;ter imm&eacute;diatement et &agrave; tenir perp&eacute;tuellement en suspens
+toutes les fonctions animales soumises au proc&eacute;d&eacute;. Enfin, pour &ecirc;tre
+bref, dans quelque &eacute;tat que se trouv&acirc;t l'individu &agrave; l'&eacute;poque de
+l'embaumement, il restait dans cet &eacute;tat. Maintenant, comme j'ai le
+bonheur d'&ecirc;tre du sang du Scarab&eacute;e, je fus embaum&eacute; vivant, tel que vous
+me voyez pr&eacute;sentement.</p>
+
+<p>&mdash;Le sang du Scarab&eacute;e!&mdash;s'&eacute;cria le docteur Ponnonner.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Le Scarab&eacute;e &eacute;tait l'embl&egrave;me, les armes d'une famille patricienne
+tr&egrave;s-distingu&eacute;e et peu nombreuse. &Ecirc;tre du sang du Scarab&eacute;e, c'est
+simplement &ecirc;tre de la famille dont le Scarab&eacute;e est l'embl&egrave;me. Je parle
+figurativement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'a cela de commun avec le fait de votre existence actuelle?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'&eacute;tait la coutume g&eacute;n&eacute;rale en &Eacute;gypte, avant d'embaumer un
+cadavre, de lui enlever les intestins et la cervelle; la race des
+Scarab&eacute;es seule n'&eacute;tait pas sujette &agrave; cette coutume. Si donc je n'avais
+pas &eacute;t&eacute; un Scarab&eacute;e, j'eusse &eacute;t&eacute; priv&eacute; de mes boyaux et de ma cervelle,
+et sans ces deux visc&egrave;res, vivre n'est pas chose commode.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends cela,&mdash;dit M. Buckingham, et je pr&eacute;sume que toutes les
+momies qui nous parviennent <i>enti&egrave;res</i> sont de la race des Scarab&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Sans aucun doute.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais,&mdash;dit M. Gliddon tr&egrave;s-timidement, que le Scarab&eacute;e &eacute;tait un
+des Dieux &Eacute;gyptiens.</p>
+
+<p>&mdash;Un des <i>quoi</i> &Eacute;gyptiens?&mdash;s'&eacute;cria la momie, sautant sur ses pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Un des Dieux,&mdash;r&eacute;p&eacute;ta le voyageur.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Gliddon, je suis r&eacute;ellement &eacute;tonn&eacute; de vous entendre parler de
+la sorte,&mdash;dit le comte en se rasseyant.&mdash;Aucune nation sur la face de
+la terre n'a jamais reconnu plus d'<i>un</i> Dieu. Le Scarab&eacute;e, l'Ibis, etc.,
+&eacute;taient pour nous (ce que d'autres cr&eacute;atures ont &eacute;t&eacute; pour d'autres
+nations) les symboles, les interm&eacute;diaires par lesquels nous offrions le
+culte au Cr&eacute;ateur, trop auguste pour &ecirc;tre approch&eacute; directement.</p>
+
+<p>Ici, il se fit une pause. &Agrave; la longue, l'entretien fut repris par le
+docteur Ponnonner.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est donc pas improbable, d'apr&egrave;s vos
+explications,&mdash;dit-il,&mdash;qu'il puisse exister, dans les catacombes qui
+sont pr&egrave;s du Nil, d'autres momies de la race du Scarab&eacute;e dans de
+semblables conditions de vitalit&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne peut pas faire l'objet d'une question,&mdash;r&eacute;pliqua le
+comte;&mdash;tous les Scarab&eacute;es qui par accident ont &eacute;t&eacute; embaum&eacute;s vivants
+sont vivants. Quelques-uns m&ecirc;me de ceux qui ont &eacute;t&eacute; ainsi embaum&eacute;s &agrave;
+dessein peuvent avoir &eacute;t&eacute; oubli&eacute;s par leurs ex&eacute;cuteurs testamentaires et
+sont encore dans leurs tombes.</p>
+
+<p>&mdash;Seriez-vous assez bon,&mdash;dis-je,&mdash;pour expliquer ce que vous entendez
+par <i>embaum&eacute;s ainsi &agrave; dessein</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Avec le plus grand plaisir,&mdash;r&eacute;pliqua la momie, apr&egrave;s m'avoir
+consid&eacute;r&eacute; &agrave; loisir &agrave; travers son lorgnon; car c'&eacute;tait la premi&egrave;re fois
+que je me hasardais &agrave; lui adresser directement une question.</p>
+
+<p>&mdash;Avec le plus grand plaisir,&mdash;dit-elle.&mdash;La dur&eacute;e ordinaire de la vie
+humaine, de mon temps, &eacute;tait de huit cents ans environ. Peu d'hommes
+mouraient, sauf par suite d'accidents tr&egrave;s-extraordinaires, avant l'&acirc;ge
+de six cents; tr&egrave;s-peu vivaient plus de dix si&egrave;cles; mais huit si&egrave;cles
+&eacute;taient consid&eacute;r&eacute;s comme le terme naturel. Apr&egrave;s la d&eacute;couverte du
+principe de l'embaumement, tel que je vous l'ai expliqu&eacute;, il vint &agrave;
+l'esprit de nos philosophes qu'on pourrait satisfaire une louable
+curiosit&eacute;, et en m&ecirc;me temps servir consid&eacute;rablement les int&eacute;r&ecirc;ts de la
+science, en morcelant la dur&eacute;e moyenne et en vivant cette vie naturelle
+par acomptes. Relativement &agrave; la science historique, l'exp&eacute;rience a
+d&eacute;montr&eacute; qu'il y avait quelque chose &agrave; faire dans ce sens, quelque chose
+d'indispensable. Un historien, par exemple, ayant atteint l'&acirc;ge de cinq
+cents ans, &eacute;crivait un livre avec le plus grand soin; puis il se faisait
+soigneusement embaumer, laissant commission &agrave; ses ex&eacute;cuteurs
+testamentaires <i>pro tempore</i> de le ressusciter apr&egrave;s un certain laps de
+temps,&mdash;mettons cinq ou six cents ans. Rentrant dans la vie &agrave;
+l'expiration de cette &eacute;poque, il trouvait invariablement son grand
+ouvrage converti en une esp&egrave;ce de cahier de notes accumul&eacute;es au
+hasard,&mdash;c'est-&agrave;-dire en une sorte d'ar&egrave;ne litt&eacute;raire ouverte aux
+conjectures contradictoires, aux &eacute;nigmes et aux chamailleries
+personnelles de toutes les bandes de commentateurs exasp&eacute;r&eacute;s. Ces
+conjectures, ces &eacute;nigmes qui passaient sous le nom d'annotations ou
+corrections, avaient si compl&egrave;tement envelopp&eacute;, tortur&eacute;, &eacute;cras&eacute; le
+texte, que l'auteur &eacute;tait r&eacute;duit &agrave; fureter partout dans ce fouillis avec
+une lanterne pour d&eacute;couvrir son propre livre. Mais, une fois retrouv&eacute;,
+ce pauvre livre ne valait jamais les peines que l'auteur avait prises
+pour le ravoir. Apr&egrave;s l'avoir r&eacute;crit d'un bout &agrave; l'autre, il restait
+encore une besogne pour l'historien, un devoir imp&eacute;rieux: c'&eacute;tait de
+corriger, d'apr&egrave;s sa science et son exp&eacute;rience personnelles, les
+traditions du jour concernant l'&eacute;poque dans laquelle il avait
+primitivement v&eacute;cu. Or, ce proc&eacute;d&eacute; de recomposition et de rectification
+personnelle, poursuivi de temps &agrave; autre par diff&eacute;rents sages, avait pour
+r&eacute;sultat d'emp&ecirc;cher notre histoire de d&eacute;g&eacute;n&eacute;rer en une pure fable.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon,&mdash;dit alors le docteur Ponnonner,&mdash;posant
+doucement sa main sur le bras de l'&Eacute;gyptien, je vous demande pardon,
+monsieur, mais puis-je me permettre de vous interrompre pour un moment?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, <i>monsieur</i>,&mdash;r&eacute;pliqua le comte en s'&eacute;cartant un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Je d&eacute;sirais simplement vous faire une question,&mdash;dit le docteur.&mdash;Vous
+avez parl&eacute; de corrections personnelles de l'auteur relativement aux
+traditions qui concernaient son &eacute;poque. En moyenne, monsieur, je vous
+prie, dans quelle proportion la v&eacute;rit&eacute; se trouvait-elle g&eacute;n&eacute;ralement
+m&ecirc;l&eacute;e &agrave; ce grimoire?</p>
+
+<p>&mdash;On trouva g&eacute;n&eacute;ralement que ce grimoire,&mdash;pour me servir de votre
+excellente d&eacute;finition, monsieur,&mdash;&eacute;tait exactement au pair avec les
+faits rapport&eacute;s dans l'histoire elle-m&ecirc;me non r&eacute;crite,&mdash;c'est-&agrave;-dire
+qu'on ne vit jamais dans aucune circonstance un simple iota de l'un ou
+de l'autre qui ne f&ucirc;t absolument et radicalement faux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, puisqu'il est parfaitement clair,&mdash;reprit le docteur,&mdash;que cinq
+mille ans au moins se sont &eacute;coul&eacute;s depuis votre enterrement, je tiens
+pour s&ucirc;r que vos annales &agrave; cette &eacute;poque, sinon vos traditions, &eacute;taient
+suffisamment explicites sur un sujet d'un int&eacute;r&ecirc;t universel, la
+Cr&eacute;ation, qui eut lieu, comme vous le savez sans doute, seulement dix
+si&egrave;cles auparavant, ou peu s'en faut.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur!&mdash;fit le comte Allamistakeo.</p>
+
+<p>Le docteur r&eacute;p&eacute;ta son observation, mais ce ne fut qu'apr&egrave;s mainte
+explication additionnelle qu'il parvint &agrave; se faire comprendre de
+l'&eacute;tranger. &Agrave; la fin, celui-ci dit, non sans h&eacute;sitation:</p>
+
+<p>&mdash;Les id&eacute;es que vous soulevez sont, je le confesse, enti&egrave;rement
+nouvelles pour moi. De mon temps, je n'ai jamais connu personne qui e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; frapp&eacute; d'une si singuli&egrave;re id&eacute;e, que l'univers (ou ce monde, si vous
+l'aimez mieux) pouvait avoir eu un commencement. Je me rappelle qu'une
+fois, mais rien qu'une fois, un homme de grande science me parla d'une
+tradition vague concernant la race humaine; et cet homme se servait
+comme vous du mot Adam, ou terre rouge. Mais il l'employait dans un sens
+g&eacute;n&eacute;rique, comme ayant trait &agrave; la germination spontan&eacute;e par le
+limon,&mdash;juste comme un millier d'animalcules,&mdash;&agrave; la germination
+spontan&eacute;e, dis-je, de cinq vastes hordes d'hommes, poussant
+simultan&eacute;ment dans cinq parties distinctes du globe presque &eacute;gales entre
+elles.</p>
+
+<p>Ici, la soci&eacute;t&eacute; haussa g&eacute;n&eacute;ralement les &eacute;paules, et une ou deux
+personnes se touch&egrave;rent le front avec un air tr&egrave;s-significatif. M. Silk
+Buckingham, jetant un l&eacute;ger coup d'&oelig;il d'abord sur l'occiput, puis sur
+le sinciput d'Allamistakeo, prit ainsi la parole:</p>
+
+<p>&mdash;La long&eacute;vit&eacute; humaine dans votre temps, unie &agrave; cette pratique fr&eacute;quente
+que vous nous avez expliqu&eacute;e, consistant &agrave; vivre sa vie par acomptes,
+aurait d&ucirc;, en v&eacute;rit&eacute;, contribuer puissamment au d&eacute;veloppement g&eacute;n&eacute;ral et
+&agrave; l'accumulation des connaissances. Je pr&eacute;sume donc que nous devons
+attribuer l'inf&eacute;riorit&eacute; marqu&eacute;e des anciens &Eacute;gyptiens dans toutes les
+parties de la science, quand on les compare avec les modernes et plus
+sp&eacute;cialement avec les Yankees, uniquement &agrave; l'&eacute;paisseur plus
+consid&eacute;rable du cr&acirc;ne &eacute;gyptien.</p>
+
+<p>&mdash;Je confesse de nouveau,&mdash;r&eacute;pliqua le comte avec une parfaite
+urbanit&eacute;,&mdash;que je suis quelque peu en peine de vous comprendre;
+dites-moi je vous prie, de quelles parties de la science voulez-vous
+parler?</p>
+
+<p>Ici toute la compagnie, d'une voix unanime, cita les affirmations de la
+phr&eacute;nologie et les merveilles du magn&eacute;tisme animal.</p>
+
+<p>Nous ayant &eacute;cout&eacute;s jusqu'au bout, le comte se mit &agrave; raconter quelques
+anecdotes qui nous prouv&egrave;rent clairement que les prototypes de Gall et
+de Spurzheim avaient fleuri et d&eacute;p&eacute;ri en &Eacute;gypte, mais dans une &eacute;poque si
+ancienne, qu'on en avait presque perdu le souvenir,&mdash;et que les proc&eacute;d&eacute;s
+de Mesmer &eacute;taient des tours mis&eacute;rables en comparaison des miracles
+positifs op&eacute;r&eacute;s par les savants de Th&egrave;bes, qui cr&eacute;aient des poux et une
+foule d'autres &ecirc;tres semblables.</p>
+
+<p>Je demandai alors au comte si ses compatriotes &eacute;taient capables de
+calculer les &eacute;clipses. Il sourit avec une nuance de d&eacute;dain et m'affirma
+que oui.</p>
+
+<p>Ceci me troubla un peu; cependant, je commen&ccedil;ais &agrave; lui faire d'autres
+questions relativement &agrave; leurs connaissances astronomiques, quand
+quelqu'un de la soci&eacute;t&eacute;, qui n'avait pas encore ouvert la bouche, me
+souffla &agrave; l'oreille que, si j'avais besoin de renseignements sur ce
+chapitre, je ferais mieux de consulter un certain monsieur Ptol&eacute;m&eacute;e
+aussi bien qu'un nomm&eacute; Plutarque, &agrave; l'article <i>De facie lunae</i>.</p>
+
+<p>Je questionnai alors la momie sur les verres ardents et lenticulaires,
+et g&eacute;n&eacute;ralement sur la fabrication du verre; mais je n'avais pas encore
+fini mes questions que le camarade silencieux me poussait doucement par
+le coude, et me priait, pour l'amour de Dieu, de jeter un coup d'&oelig;il
+sur Diodore de Sicile. Quant au comte, il me demanda simplement, en
+mani&egrave;re de r&eacute;plique, si, nous autres modernes, nous poss&eacute;dions des
+microscopes qui nous permissent de graver des onyx avec la perfection
+des &Eacute;gyptiens. Pendant que je cherchais la r&eacute;ponse &agrave; faire &agrave; cette
+question, le petit docteur Ponnonner s'aventura dans une voie
+tr&egrave;s-extraordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez notre architecture!&mdash;s'&eacute;cria-t-il,&mdash;&agrave; la grande indignation des
+deux voyageurs qui le pin&ccedil;aient jusqu'au bleu, mais sans r&eacute;ussir &agrave; le
+faire taire.</p>
+
+<p>&mdash;Allez voir,&mdash;criait-il avec enthousiasme,&mdash;la fontaine du Jeu de boule
+&agrave; New York! ou, si c'est une trop &eacute;crasante contemplation, regardez un
+instant le Capitole &agrave; Washington, D. C.!</p>
+
+<p>Et le bon petit homme m&eacute;dical alla jusqu'&agrave; d&eacute;tailler minutieusement les
+proportions du b&acirc;timent en question. Il expliqua que le portique seul
+n'&eacute;tait pas orn&eacute; de moins de vingt-quatre colonnes, de cinq pieds de
+diam&egrave;tre, et situ&eacute;es &agrave; dix pieds de distance l'une de l'autre.</p>
+
+<p>Le comte dit qu'il regrettait de ne pouvoir se rappeler pour le moment
+la dimension pr&eacute;cise d'aucune des principales constructions de la cit&eacute;
+d'Aznac, dont les fondations plongeaient dans la nuit du temps, mais
+dont les ruines &eacute;taient encore debout, &agrave; l'&eacute;poque de son enterrement,
+dans une vaste plaine de sable &agrave; l'ouest de Th&egrave;bes. Il se souvenait
+n&eacute;anmoins, &agrave; propos de portiques, qu'il y en avait un, appliqu&eacute; &agrave; un
+palais secondaire, dans une esp&egrave;ce de faubourg appel&eacute; Carnac, et form&eacute;
+de cent quarante-quatre colonnes de trente-sept pieds de circonf&eacute;rence
+chacune, et distantes de vingt-cinq pieds l'une de l'autre. On arrivait
+du Nil &agrave; ce portique par une avenue de deux milles de long, form&eacute;e par
+des sphinx, des statues, des ob&eacute;lisques de vingt, de soixante et de cent
+pieds de haut. Le palais lui-m&ecirc;me, autant qu'il pouvait se rappeler,
+avait, dans un sens seulement, deux milles de long, et pouvait bien
+avoir en tout sept milles de circuit. Ses murs &eacute;taient richement d&eacute;cor&eacute;s
+en dedans et en dehors de peintures hi&eacute;roglyphiques. Il ne pr&eacute;tendait
+pas <i>affirmer</i> qu'on aurait pu b&acirc;tir entre ses murs cinquante ou
+soixante des Capitoles du docteur; mais il ne lui &eacute;tait pas d&eacute;montr&eacute; que
+deux ou trois cents n'eussent pas pu y &ecirc;tre empil&eacute;s sans trop
+d'embarras. Ce palais de Carnac &eacute;tait une insignifiante petite b&acirc;tisse,
+apr&egrave;s tout. Le comte, n&eacute;anmoins, ne pouvait pas, en stricte conscience,
+se refuser &agrave; reconna&icirc;tre le style ing&eacute;nieux, la magnificence et la
+sup&eacute;riorit&eacute; de la fontaine du Jeu de boule, telle que le docteur l'avait
+d&eacute;crite. Rien de semblable, il &eacute;tait forc&eacute; de l'avouer, n'avait jamais
+&eacute;t&eacute; vu en &Eacute;gypte ni ailleurs.</p>
+
+<p>Je demandai alors au comte ce qu'il pensait de nos chemins de fer.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de particulier,&mdash;dit-il.&mdash;Ils sont un peu faibles, assez mal
+con&ccedil;us et grossi&egrave;rement assembl&eacute;s. Ils ne peuvent donc pas &ecirc;tre compar&eacute;s
+aux vastes chauss&eacute;es &agrave; rainures de fer, horizontales et directes, sur
+lesquelles les &Eacute;gyptiens transportaient des temples entiers et des
+ob&eacute;lisques massifs de cent cinquante pieds de haut.</p>
+
+<p>Je lui parlai de nos gigantesques forces m&eacute;caniques. Il convint que nous
+savions faire quelque chose dans ce genre, mais il me demanda comment
+nous nous y serions pris pour dresser les impostes sur les linteaux du
+plus petit palais de Carnac.</p>
+
+<p>Je jugeai &agrave; propos de ne pas entendre cette question, et je lui demandai
+s'il avait quelque id&eacute;e des puits art&eacute;siens; mais il releva simplement
+les sourcils, pendant que M. Gliddon me faisait un clignement d'yeux
+tr&egrave;s-prononc&eacute;, et me disait &agrave; voix basse que les ing&eacute;nieurs charg&eacute;s de
+forer le terrain pour trouver de l'eau dans la Grande Oasis en avaient
+d&eacute;couvert un tout r&eacute;cemment.</p>
+
+<p>Alors, je citai nos aciers; mais l'&eacute;tranger leva le nez, et me demanda
+si notre acier aurait jamais pu ex&eacute;cuter les sculptures si vives et si
+nettes qui d&eacute;corent les ob&eacute;lisques, et qui avaient &eacute;t&eacute; enti&egrave;rement
+ex&eacute;cut&eacute;es avec des outils de cuivre.</p>
+
+<p>Cela nous d&eacute;concerta si fort, que nous juge&acirc;mes &agrave; propos de faire une
+diversion sur la m&eacute;taphysique. Nous envoy&acirc;mes chercher un exemplaire
+d'un ouvrage qui s'appelle le <i>Dial</i>, et nous en l&ucirc;mes un chapitre ou
+deux sur un sujet qui n'est pas tr&egrave;s-clair mais que les gens de Boston
+d&eacute;finissent: le Grand Mouvement ou Progr&egrave;s.</p>
+
+<p>Le comte dit simplement que, de son temps, les grands mouvements &eacute;taient
+choses terriblement communes, et que, quant au progr&egrave;s, il fut &agrave; une
+certaine &eacute;poque une vraie calamit&eacute;, mais ne progressa jamais.</p>
+
+<p>Nous parl&acirc;mes alors de la grande beaut&eacute; et de l'importance de la
+D&eacute;mocratie, et nous e&ucirc;mes beaucoup de peine &agrave; bien faire comprendre au
+comte la nature positive des avantages dont nous jouissions en vivant
+dans un pays o&ugrave; le suffrage &eacute;tait <i>ad libitum</i>, et o&ugrave; il n'y avait pas
+de roi.</p>
+
+<p>Il nous &eacute;couta avec un int&eacute;r&ecirc;t marqu&eacute;, et, en somme, il parut r&eacute;ellement
+s'amuser. Quand nous e&ucirc;mes fini, il nous dit qu'il s'&eacute;tait pass&eacute; l&agrave;-bas,
+il y avait d&eacute;j&agrave; bien longtemps, quelque chose de tout &agrave; fait semblable.
+Treize provinces &eacute;gyptiennes r&eacute;solurent tout d'un coup d'&ecirc;tre libres, et
+de donner ainsi un magnifique exemple au reste de l'humanit&eacute;. Elles
+rassembl&egrave;rent leurs sages, et brass&egrave;rent la plus ing&eacute;nieuse constitution
+qu'il est possible d'imaginer. Pendant quelque temps, tout alla le mieux
+du monde; seulement, il y avait l&agrave; des habitudes de blague qui &eacute;taient
+quelque chose de prodigieux. La chose n&eacute;anmoins finit ainsi: les treize
+&Eacute;tats, avec quelque chose comme quinze ou vingt autres, se consolid&egrave;rent
+dans le plus odieux et le plus insupportable despotisme dont on ait
+jamais ou&iuml; parler sur la face du globe.</p>
+
+<p>Je demandai quel &eacute;tait le nom du tyran usurpateur.</p>
+
+<p>Autant que le comte pouvait se le rappeler, ce tyran se nommait: <i>La
+Canaille</i>.</p>
+
+<p>Ne sachant que dire &agrave; cela, j'&eacute;levai la voix, et je d&eacute;plorai l'ignorance
+des &Eacute;gyptiens relativement &agrave; la vapeur.</p>
+
+<p>Le comte me regarda avec beaucoup d'&eacute;tonnement, mais ne r&eacute;pondit rien.
+Le gentleman silencieux me donna toutefois un violent coup de coude dans
+les c&ocirc;tes,&mdash;me dit que je m'&eacute;tais suffisamment compromis pour une
+fois,&mdash;et me demanda si j'&eacute;tais r&eacute;ellement assez innocent pour ignorer
+que la machine &agrave; vapeur moderne descendait de l'invention de H&eacute;ro en
+passant par Salomon de Caus.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions pour lors en grand danger d'&ecirc;tre battus; mais notre bonne
+&eacute;toile fit que le docteur Ponnonner, s'&eacute;tant ralli&eacute;, accourut &agrave; notre
+secours, et demanda si la nation &eacute;gyptienne pr&eacute;tendait s&eacute;rieusement
+rivaliser avec les modernes dans l'article de la toilette, si important
+et si compliqu&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; ce mot, le comte jeta un regard sur les sous-pieds de son pantalon;
+puis, prenant par le bout une des basques de son habit, il l'examina
+curieusement pendant quelques minutes. &Agrave; la fin, il la laissa retomber,
+et sa bouche s'&eacute;tendit graduellement d'une oreille &agrave; l'autre; mais je ne
+me rappelle pas qu'il ait dit quoi que ce soit en mani&egrave;re de r&eacute;plique.</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus, nous recouvr&acirc;mes nos esprits, et le docteur, s'approchant de
+la momie d'un air plein de dignit&eacute;, la pria de dire avec candeur, sur
+son honneur de gentleman, si les &Eacute;gyptiens avaient compris, &agrave; une &eacute;poque
+quelconque, la fabrication soit des pastilles de Ponnonner, soit des
+pilules de Brandreth.</p>
+
+<p>Nous attendions la r&eacute;ponse dans une profonde anxi&eacute;t&eacute;,&mdash;mais bien
+inutilement. Cette r&eacute;ponse n'arrivait pas. L'&Eacute;gyptien rougit et baissa
+la t&ecirc;te. Jamais triomphe ne fut plus complet; jamais d&eacute;faite ne fut
+support&eacute;e de plus mauvaise gr&acirc;ce. Je ne pouvais vraiment pas endurer le
+spectacle de l'humiliation de la pauvre momie. Je pris mon chapeau, je
+la saluai avec un certain embarras, et je pris cong&eacute;.</p>
+
+<p>En rentrant chez moi, je m'aper&ccedil;us qu'il &eacute;tait quatre heures pass&eacute;es, et
+je me mis imm&eacute;diatement au lit. Il est maintenant dix heures du matin.
+Je suis lev&eacute; depuis sept, et j'&eacute;cris ces notes pour l'instruction de ma
+famille et de l'humanit&eacute;. Quant &agrave; la premi&egrave;re, je ne la verrai plus. Ma
+femme est une m&eacute;g&egrave;re. La v&eacute;rit&eacute; est que cette vie et g&eacute;n&eacute;ralement tout
+le dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle me donnent des naus&eacute;es. Je suis convaincu que
+tout va de travers. En outre, je suis anxieux de savoir qui sera &eacute;lu
+Pr&eacute;sident en 2045. C'est pourquoi, une fois ras&eacute; et mon caf&eacute; aval&eacute;, je
+vais tomber chez Ponnonner, et je me fais embaumer pour une couple de
+si&egrave;cles.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="PUISSANCE_DE_LA_PAROLE" id="PUISSANCE_DE_LA_PAROLE"></a><a href="#toc">PUISSANCE DE LA PAROLE</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Oinos</span>.&mdash;Pardonne, Agathos, &agrave; la faiblesse d'un esprit fra&icirc;chement rev&ecirc;tu
+d'immortalit&eacute;.</p>
+
+<p><span class="smcap">Agathos</span>.&mdash;Tu n'as rien dit, mon cher Oinos, dont tu aies &agrave; demander
+pardon. La connaissance n'est pas une chose d'intuition, pas m&ecirc;me <i>ici</i>.
+Quant &agrave; la sagesse, demande avec confiance aux anges qu'elle te soit
+accord&eacute;e!</p>
+
+<p><span class="smcap">Oinos</span>.&mdash;Mais, pendant cette derni&egrave;re existence, j'avais r&ecirc;v&eacute; que
+j'arriverais d'un seul coup &agrave; la connaissance de toutes choses, et du
+m&ecirc;me coup au bonheur absolu.</p>
+
+<p><span class="smcap">Agathos</span>.&mdash;Ah! ce n'est pas dans la science qu'est le bonheur, mais dans
+l'acquisition de la science! Savoir pour toujours, c'est l'&eacute;ternelle
+b&eacute;atitude; mais tout savoir, ce serait une damnation de d&eacute;mon.</p>
+
+<p><span class="smcap">Oinos</span>.&mdash;Mais le Tr&egrave;s-Haut ne conna&icirc;t-il pas toutes choses?</p>
+
+<p><span class="smcap">Agathos</span>.&mdash;Et c'est la <i>chose unique</i> (puisqu'il est le Tr&egrave;s-Heureux) qui
+doit <span class="smcap">lui</span> rester inconnue &agrave; <span class="smcap">lui</span>-m&ecirc;me.</p>
+
+<p><span class="smcap">Oinos</span>.&mdash;Mais, puisque chaque minute augmente notre connaissance,
+n'est-il pas in&eacute;vitable que toutes choses nous soient connues <i>&agrave; la
+fin?</i></p>
+
+<p><span class="smcap">Agathos</span>.&mdash;Plonge ton regard dans les lointains de l'ab&icirc;me! Que ton &oelig;il
+s'efforce de p&eacute;n&eacute;trer ces innombrables perspectives d'&eacute;toiles, pendant
+que nous glissons lentement &agrave; travers,&mdash;encore,&mdash;et encore,&mdash;et
+toujours! La vision spirituelle elle-m&ecirc;me n'est-elle pas absolument
+arr&ecirc;t&eacute;e par les murs d'or circulaires de l'univers,&mdash;ces murs faits de
+myriades de corps brillants qui se fondent en une incommensurable unit&eacute;?</p>
+
+<p><span class="smcap">Oinos</span>.&mdash;Je per&ccedil;ois clairement que l'infini de la mati&egrave;re n'est pas un
+r&ecirc;ve.</p>
+
+<p><span class="smcap">Agathos</span>.&mdash;Il n'y a pas de r&ecirc;ves dans le Ciel;&mdash;mais il nous est r&eacute;v&eacute;l&eacute;
+ici que l'<i>unique</i> destination de cet infini de mati&egrave;re est de fournir
+des sources infinies, o&ugrave; l'&acirc;me puisse soulager cette soif de <i>conna&icirc;tre</i>
+qui est en elle,&mdash;inextinguible &agrave; jamais, puisque l'&eacute;teindre serait pour
+l'&acirc;me l'an&eacute;antissement de soi-m&ecirc;me. Questionne-moi donc, mon Oinos,
+librement et sans crainte. Viens! nous laisserons &agrave; gauche l'&eacute;clatante
+harmonie des Pl&eacute;iades, et nous irons nous abattre loin de la foule dans
+les prairies &eacute;toil&eacute;es, au del&agrave; d'Orion, o&ugrave;, au lieu de pens&eacute;es, de
+violettes et de pens&eacute;es sauvages, nous trouverons des couches de soleils
+triples et de soleils tricolores.</p>
+
+<p><span class="smcap">Oinos</span>.&mdash;Et maintenant, Agathos, tout en planant &agrave; travers l'espace,
+instruis-moi!&mdash;Parle-moi dans le ton familier de la terre! Je n'ai pas
+compris ce que tu me donnais tout &agrave; l'heure &agrave; entendre, sur les modes et
+les proc&eacute;d&eacute;s de Cr&eacute;ation,&mdash;de ce que nous nommions Cr&eacute;ation, dans le
+temps que nous &eacute;tions mortels. Veux-tu dire que le Cr&eacute;ateur n'est pas
+Dieu?</p>
+
+<p><span class="smcap">Agathos</span>.&mdash;Je veux dire que la Divinit&eacute; ne cr&eacute;e pas.</p>
+
+<p><span class="smcap">Oinos</span>.&mdash;Explique-toi!</p>
+
+<p><span class="smcap">Agathos</span>.&mdash;Au commencement <i>seulement</i>, elle a cr&eacute;&eacute;. Les cr&eacute;atures,&mdash;ce
+qui appara&icirc;t comme cr&eacute;&eacute;,&mdash;qui maintenant, d'un bout de l'univers &agrave;
+l'autre, &eacute;mergent infatigablement &agrave; l'existence, ne peuvent &ecirc;tre
+consid&eacute;r&eacute;es que comme des r&eacute;sultats m&eacute;diats ou indirects, et non comme
+directs ou imm&eacute;diats, de la Divine Puissance Cr&eacute;atrice.</p>
+
+<p><span class="smcap">Oinos</span>.&mdash;Parmi les hommes, mon Agathos, cette id&eacute;e e&ucirc;t &eacute;t&eacute; consid&eacute;r&eacute;e
+comme h&eacute;r&eacute;tique au supr&ecirc;me degr&eacute;.</p>
+
+<p><span class="smcap">Agathos</span>.&mdash;Parmi les anges, mon Oinos, elle est simplement admise comme
+une v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p><span class="smcap">Oinos</span>.&mdash;Je puis te comprendre, en tant que tu veuilles dire que
+certaines op&eacute;rations de l'&ecirc;tre que nous appelons Nature, ou lois
+naturelles, donneront, dans de certaines conditions, naissance &agrave; ce qui
+porte l'<i>apparence</i> compl&egrave;te de cr&eacute;ation. Peu de temps avant la finale
+destruction de la terre, il se fit, je m'en souviens, un grand nombre
+d'exp&eacute;riences r&eacute;ussies que quelques philosophes, avec une emphase
+pu&eacute;rile, d&eacute;sign&egrave;rent sous le nom de cr&eacute;ations d'animalcules.</p>
+
+<p><span class="smcap">Agathos</span>.&mdash;Les cas dont tu parles n'&eacute;taient, en r&eacute;alit&eacute;, que des exemples
+de cr&eacute;ation secondaire,&mdash;de la seule esp&egrave;ce de cr&eacute;ation qui ait jamais
+eu lieu depuis que la parole premi&egrave;re a prof&eacute;r&eacute; la premi&egrave;re loi.</p>
+
+<p><span class="smcap">Oinos</span>.&mdash;Les moindres &eacute;toiles qui jaillissent du fond de l'ab&icirc;me du
+non-&ecirc;tre et font &agrave; chaque minute explosion dans les cieux,&mdash;ces astres,
+Agathos, ne sont-ils pas l'&oelig;uvre imm&eacute;diate de la main du Ma&icirc;tre?</p>
+
+<p><span class="smcap">Agathos</span>.&mdash;Je veux essayer, mon Oinos, de t'amener pas &agrave; pas en face de
+la conception que j'ai en vue. Tu sais parfaitement que, comme aucune
+pens&eacute;e ne peut se perdre, de m&ecirc;me il n'est pas une seule action qui
+n'ait un r&eacute;sultat infime. En agitant nos mains, quand nous &eacute;tions
+habitants de cette terre, nous causions une vibration dans l'atmosph&egrave;re
+ambiante. Cette vibration s'&eacute;tendait ind&eacute;finiment, jusqu'&agrave; tant qu'elle
+se f&ucirc;t communiqu&eacute;e &agrave; chaque mol&eacute;cule de l'atmosph&egrave;re terrestre, qui, &agrave;
+partir de ce moment <i>et pour toujours</i>, &eacute;tait mise en mouvement par
+cette seule action de la main. Les math&eacute;maticiens de notre plan&egrave;te ont
+bien connu ce fait. Les effets particuliers cr&eacute;&eacute;s dans le fluide par des
+impulsions particuli&egrave;res furent de leur part l'objet d'un calcul
+exact,&mdash;en sorte qu'il devint facile de d&eacute;terminer dans quelle p&eacute;riode
+pr&eacute;cise une impulsion d'une port&eacute;e donn&eacute;e pourrait faire le tour du
+globe et influencer,&mdash;pour toujours,&mdash;chaque atome de l'atmosph&egrave;re
+ambiante. Par un calcul r&eacute;trograde, ils d&eacute;termin&egrave;rent sans peine,&mdash;&eacute;tant
+donn&eacute; un effet dans des conditions connues,&mdash;la valeur de l'impulsion
+originale. Alors, des math&eacute;maticiens,&mdash;qui virent que les r&eacute;sultats
+d'une impulsion donn&eacute;e &eacute;taient absolument sans fin,&mdash;qui virent qu'une
+partie de ces r&eacute;sultats pouvait &ecirc;tre rigoureusement suivie dans l'espace
+et dans le temps au moyen de l'analyse alg&eacute;brique,&mdash;qui comprirent aussi
+la facilit&eacute; du calcul r&eacute;trograde,&mdash;ces hommes, dis-je, comprirent du
+m&ecirc;me coup que cette esp&egrave;ce d'analyse contenait, elle aussi, une
+puissance de progr&egrave;s ind&eacute;fini,&mdash;qu'il n'existait pas de bornes
+concevables &agrave; sa marche progressive et &agrave; son applicabilit&eacute;, except&eacute;
+celles de l'esprit m&ecirc;me qui l'avait pouss&eacute;e ou appliqu&eacute;e. Mais, arriv&eacute;s
+&agrave; ce point, nos math&eacute;maticiens s'arr&ecirc;t&egrave;rent.</p>
+
+<p><span class="smcap">Oinos</span>.&mdash;Et pourquoi, Agathos, auraient-ils &eacute;t&eacute; plus loin?</p>
+
+<p><span class="smcap">Agathos</span>.&mdash;Parce qu'il y avait au del&agrave; quelques consid&eacute;rations d'un
+profond int&eacute;r&ecirc;t. De ce qu'ils savaient ils pouvaient inf&eacute;rer qu'un &ecirc;tre
+d'une intelligence infinie,&mdash;un &ecirc;tre &agrave; qui l'<i>absolu</i> de l'analyse
+alg&eacute;brique serait d&eacute;voil&eacute;,&mdash;n'&eacute;prouverait aucune difficult&eacute; &agrave; suivre
+tout mouvement imprim&eacute; &agrave; l'air,&mdash;et transmis par l'air &agrave;
+l'&eacute;ther,&mdash;jusque dans ses r&eacute;percussions les plus lointaines, et m&ecirc;me
+dans une &eacute;poque infiniment recul&eacute;e. Il est, en effet, d&eacute;montrable que
+chaque mouvement de cette nature <i>imprim&eacute; &agrave; l'air</i> doit <i>&agrave; la fin</i> agir
+sur chaque &ecirc;tre individuel compris <i>dans les limites de l'univers</i>;&mdash;et
+l'&ecirc;tre dou&eacute; d'une intelligence infinie,&mdash;l'&ecirc;tre que nous avons
+imagin&eacute;,&mdash;pourrait suivre les ondulations lointaines du mouvement,&mdash;les
+suivre, au del&agrave; et toujours au del&agrave;, dans leurs influences sur toutes
+les particules de la mati&egrave;re,&mdash;au del&agrave; et toujours au del&agrave;, dans les
+modifications qu'elles imposent aux vieilles formes,&mdash;ou, en d'autres
+termes, dans <i>les cr&eacute;ations neuves</i> qu'elles enfantent&mdash;jusqu'&agrave; ce qu'il
+les v&icirc;t se brisant enfin, et d&eacute;sormais inefficaces, contre le tr&ocirc;ne de
+la Divinit&eacute;. Et non-seulement un tel &ecirc;tre pourrait faire cela, mais si,
+&agrave; une &eacute;poque quelconque, un r&eacute;sultat donn&eacute; lui &eacute;tait pr&eacute;sent&eacute;,&mdash;si une
+de ces innombrables com&egrave;tes, par exemple, &eacute;tait soumise &agrave; son
+examen,&mdash;il pourrait, sans aucune peine, d&eacute;terminer par l'analyse
+r&eacute;trograde &agrave; quelle impulsion primitive elle doit son existence. Cette
+puissance d'analyse r&eacute;trograde, dans sa pl&eacute;nitude et son absolue
+perfection&mdash;cette facult&eacute; de rapporter dans <i>toutes</i> les &eacute;poques <i>tous</i>
+les effets &agrave; <i>toutes</i> les causes&mdash;est &eacute;videmment la pr&eacute;rogative de la
+Divinit&eacute; seule;&mdash;mais cette puissance est exerc&eacute;e, &agrave; tous les degr&eacute;s de
+l'&eacute;chelle au-dessous de l'absolue perfection, par la population enti&egrave;re
+des intelligences ang&eacute;liques.</p>
+
+<p><span class="smcap">Oinos</span>.&mdash;Mais tu parles simplement des mouvements imprim&eacute;s &agrave; l'air.</p>
+
+<p><span class="smcap">Agathos</span>.&mdash;En parlant de l'air, ma pens&eacute;e n'embrassait que le monde
+terrestre; mais la proposition g&eacute;n&eacute;ralis&eacute;e comprend les impulsions
+cr&eacute;&eacute;es dans l'&eacute;ther,&mdash;qui, p&eacute;n&eacute;trant, et seul p&eacute;n&eacute;trant tout l'espace se
+trouve &ecirc;tre ainsi le grand m&eacute;dium de cr&eacute;ation.</p>
+
+<p><span class="smcap">Oinos</span>.&mdash;Donc, tout mouvement, de quelque nature qu'il soit, est
+cr&eacute;ateur?</p>
+
+<p><span class="smcap">Agathos</span>.&mdash;Cela ne peut pas ne pas &ecirc;tre; mais une vraie philosophie nous
+a d&egrave;s longtemps appris que la source de tout mouvement est la
+pens&eacute;e,&mdash;et que la source de toute pens&eacute;e est...</p>
+
+<p><span class="smcap">Oinos</span>.&mdash;Dieu.</p>
+
+<p><span class="smcap">Agathos</span>.&mdash;Je l'ai parl&eacute;, Oinos&mdash;comme je devais parler &agrave; un enfant de
+cette belle Terre qui a p&eacute;ri r&eacute;cemment&mdash;des mouvements produits dans
+l'atmosph&egrave;re de la Terre...</p>
+
+<p><span class="smcap">Oinos</span>.&mdash;Oui, cher Agathos.</p>
+
+<p><span class="smcap">Agathos</span>.&mdash;Et pendant que je te parlais ainsi, n'as-tu pas sentit ton
+esprit travers&eacute; par quelque pens&eacute;e relative &agrave; la <i>puissance mat&eacute;rielle
+des paroles?</i> Chaque parole n'est-elle pas un mouvement cr&eacute;&eacute; dans l'air?</p>
+
+<p><span class="smcap">Oinos</span>.&mdash;Mais pourquoi pleures-tu, Agathos?&mdash;et pourquoi, oh! pourquoi
+tes ailes faiblissent-elles pendant que nous planons au-dessus de cette
+belle &eacute;toile,&mdash;la plus verdoyante et cependant la plus terrible de
+toutes celles que nous avons rencontr&eacute;es dans notre vol? Ses brillantes
+fleurs semblent un r&ecirc;ve f&eacute;erique,&mdash;mais ses volcans farouches rappellent
+les passions d'un c&oelig;ur tumultueux.</p>
+
+<p><span class="smcap">Agathos</span>.&mdash;<i>Ils ne semblent pas, ils sont! ils sont</i> r&ecirc;ves et passions!
+Cette &eacute;trange &eacute;toile,&mdash;il y a de cela trois si&egrave;cles,&mdash;c'est moi qui, les
+mains crisp&eacute;es et les yeux ruisselants,&mdash;aux pieds de ma
+bien-aim&eacute;e,&mdash;l'ai prof&eacute;r&eacute;e &agrave; la vie avec quelques phrases passionn&eacute;es.
+Ses brillantes fleurs <i>sont</i> les plus chers de tous les r&ecirc;ves non
+r&eacute;alis&eacute;s, et ses volcans forcen&eacute;s <i>sont</i> les passions du plus tumultueux
+et du plus insult&eacute; des c&oelig;urs!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="COLLOQUE_ENTRE_MONOS_ET_UNA" id="COLLOQUE_ENTRE_MONOS_ET_UNA"></a><a href="#toc">COLLOQUE ENTRE MONOS ET UNA</a></h2>
+
+<p class="r"><i>Choses futures.</i><br />
+Sophocle&mdash;<i>Antigone</i>.</p>
+
+
+<p><span class="smcap">Una</span>.&mdash;<i>Ressuscit&eacute;?</i></p>
+
+<p><span class="smcap">Monos</span>.&mdash;Oui, tr&egrave;s-belle et tr&egrave;s-ador&eacute;e Una, <i>ressuscit&eacute;</i>. Tel &eacute;tait le
+mot sur le sens mystique duquel j'avais si longtemps m&eacute;dit&eacute;, repoussant
+les explications de la pr&ecirc;traille jusqu'&agrave; tant que la mort elle-m&ecirc;me
+v&icirc;nt r&eacute;soudre l'&eacute;nigme pour moi.</p>
+
+<p><span class="smcap">Una</span>.&mdash;La Mort!</p>
+
+<p><span class="smcap">Monos</span>.&mdash;Comme tu fais &eacute;trangement &eacute;cho &agrave; mes paroles, douce Una!
+J'observe aussi une vacillation dans ta d&eacute;marche,&mdash;une joyeuse
+inqui&eacute;tude dans tes yeux. Tu es troubl&eacute;e, oppress&eacute;e par la majestueuse
+nouveaut&eacute; de la Vie &Eacute;ternelle. Oui, c'&eacute;tait de la Mort que je parlais.
+Et comme ce mot r&eacute;sonne singuli&egrave;rement <i>ici</i>, ce mot qui jadis portait
+l'angoisse dans tous les c&oelig;urs,&mdash;jetait une tache sur tous les
+plaisirs!</p>
+
+<p><span class="smcap">Una</span>.&mdash;Ah! la Mort, le spectre qui s'asseyait &agrave; tous les festins! Que de
+fois, Monos, nous nous sommes perdus en m&eacute;ditations sur sa nature! Comme
+il se dressait, myst&eacute;rieux contr&ocirc;leur, devant le bonheur humain, lui
+disant: &laquo;Jusque-l&agrave;, et pas plus loin!&raquo; Cet ardent amour mutuel, mon
+Monos, qui br&ucirc;lait dans nos poitrines, comme vainement nous nous &eacute;tions
+flatt&eacute;s, nous sentant si heureux sit&ocirc;t qu'il prit naissance, de voir
+notre bonheur grandir de sa force! H&eacute;las! il grandit, cet amour, et avec
+lui grandissait dans nos c&oelig;urs la terreur de l'heure fatale qui
+accourait pour nous s&eacute;parer &agrave; jamais! Ainsi, avec le temps, aimer devint
+une douleur. Pour lors, la haine nous e&ucirc;t &eacute;t&eacute; une mis&eacute;ricorde.</p>
+
+<p><span class="smcap">Monos</span>.&mdash;Ne parle pas ici de ces peines, ch&egrave;re Una,&mdash;mienne maintenant,
+mienne pour toujours!</p>
+
+<p><span class="smcap">Una</span>.&mdash;Mais n'est-ce pas le souvenir du chagrin pass&eacute; qui fait la joie du
+pr&eacute;sent? Je voudrais parler longtemps, longtemps encore, des choses qui
+ne sont plus. Par-dessus tout, je br&ucirc;le de conna&icirc;tre les incidents de
+ton voyage &agrave; travers l'Ombre et la noire Vall&eacute;e.</p>
+
+<p><span class="smcap">Monos</span>.&mdash;Quand donc la radieuse Una demanda-t-elle en vain quelque chose
+&agrave; son Monos? Je raconterai tout minutieusement;&mdash;mais &agrave; quel point doit
+commencer le r&eacute;cit myst&eacute;rieux?</p>
+
+<p><span class="smcap">Una</span>.&mdash;&Agrave; quel point?</p>
+
+<p><span class="smcap">Monos</span>.&mdash;Oui, &agrave; quel point?</p>
+
+<p><span class="smcap">Una</span>.&mdash;Je te comprends, Monos. La Mort nous a r&eacute;v&eacute;l&eacute; &agrave; tous deux le
+penchant de l'homme &agrave; d&eacute;finir l'ind&eacute;finissable. Je ne dirai donc pas:
+Commence au point o&ugrave; cesse la vie,&mdash;mais: Commence &agrave; ce triste, triste
+moment o&ugrave;, la fi&egrave;vre t'ayant quitt&eacute;, tu tombas dans une torpeur sans
+souffle et sans mouvement, et o&ugrave; je fermai tes paupi&egrave;res p&acirc;lies avec les
+doigts passionn&eacute;s de l'amour.</p>
+
+<p><span class="smcap">Monos</span>.&mdash;Un mot d'abord, mon Una, relativement &agrave; la condition g&eacute;n&eacute;rale de
+l'homme &agrave; cette &eacute;poque. Tu te rappelles qu'un ou deux sages parmi nos
+anc&ecirc;tres,&mdash;sages en fait, quoique non pas dans l'estime du
+monde,&mdash;avaient os&eacute; douter de la propri&eacute;t&eacute; du mot <i>Progr&egrave;s</i>, appliqu&eacute; &agrave;
+la marche de notre civilisation. Chacun des cinq ou six si&egrave;cles qui
+pr&eacute;c&eacute;d&egrave;rent notre mort vit, &agrave; un certain moment, s'&eacute;lever quelque
+vigoureuse intelligence luttant bravement pour ces principes dont
+l'&eacute;vidence illumine maintenant notre raison, insolente affranchie remise
+&agrave; son rang,&mdash;principes qui auraient d&ucirc; apprendre &agrave; notre race &agrave; se
+laisser guider par les lois naturelles plut&ocirc;t qu'&agrave; les vouloir
+contr&ocirc;ler. &Agrave; de longs intervalles apparaissaient quelques esprits
+souverains, pour qui tout progr&egrave;s dans les sciences pratiques n'&eacute;tait
+qu'un recul dans l'ordre de la v&eacute;ritable utilit&eacute;. Parfois l'esprit
+po&eacute;tique,&mdash;cette facult&eacute;, la plus sublime de toutes, nous savons cela
+maintenant,&mdash;puisque des v&eacute;rit&eacute;s de la plus haute importance ne
+pouvaient nous &ecirc;tre r&eacute;v&eacute;l&eacute;es que par cette <i>Analogie</i>, dont l'&eacute;loquence,
+irr&eacute;cusable pour l'imagination, ne dit rien &agrave; la raison infirme et
+solitaire,&mdash;parfois, dis-je, cet esprit po&eacute;tique prit les devants sur
+une philosophie t&acirc;tonni&egrave;re et entendit dans la parabole mystique de
+l'arbre de la science et de son fruit d&eacute;fendu, qui engendre la mort, un
+avertissement clair, &agrave; savoir que la science n'&eacute;tait pas bonne pour
+l'homme pendant la minorit&eacute; de son &acirc;me. Et ces hommes,&mdash;les
+po&euml;tes,&mdash;vivant et mourant parmi le m&eacute;pris des <i>utilitaires</i>, rudes
+p&eacute;dants qui usurpaient un titre dont les m&eacute;pris&eacute;s seuls &eacute;taient dignes,
+les po&euml;tes report&egrave;rent leurs r&ecirc;veries et leurs sages regrets vers ces
+anciens jours o&ugrave; nos besoins &eacute;taient aussi simples que p&eacute;n&eacute;trantes nos
+jouissances,&mdash;o&ugrave; le mot <i>gaiet&eacute;</i> &eacute;tait inconnu, tant l'accent du bonheur
+&eacute;tait solennel et profond!&mdash;jours saints, augustes et b&eacute;nis, o&ugrave; les
+rivi&egrave;res azur&eacute;es coulaient &agrave; pleins bords entre des collines intactes et
+s'enfon&ccedil;aient au loin dans les solitudes des for&ecirc;ts primitives,
+odorantes, inviol&eacute;es.</p>
+
+<p>Cependant ces nobles exceptions &agrave; l'absurdit&eacute; g&eacute;n&eacute;rale ne servirent qu'&agrave;
+la fortifier par l'opposition. H&eacute;las! nous &eacute;tions descendus dans les
+pires jours de tous nos mauvais jours. Le <i>grand mouvement</i>,&mdash;tel &eacute;tait
+l'argot du temps,&mdash;marchait; perturbation morbide, morale et physique.
+L'art,&mdash;les arts, veux-je dire, furent &eacute;lev&eacute;s au rang supr&ecirc;me, et, une
+fois install&eacute;s sur le tr&ocirc;ne, ils jet&egrave;rent des cha&icirc;nes sur l'intelligence
+qui les avait &eacute;lev&eacute;s au pouvoir. L'homme, qui ne pouvait pas ne pas
+reconna&icirc;tre la majest&eacute; de la Nature, chanta niaisement victoire &agrave;
+l'occasion de ses conqu&ecirc;tes toujours croissantes sur les &eacute;l&eacute;ments de
+cette m&ecirc;me Nature. Aussi bien, pendant qu'il se pavanait et faisait le
+Dieu, une imb&eacute;cillit&eacute; enfantine s'abattait sur lui. Comme on pouvait le
+pr&eacute;voir depuis l'origine de la maladie, il fut bient&ocirc;t infect&eacute; de
+syst&egrave;mes et d'abstractions; il s'emp&ecirc;tra dans des g&eacute;n&eacute;ralit&eacute;s. Entre
+autres id&eacute;es bizarres, celle de l'&eacute;galit&eacute; universelle avait gagn&eacute; du
+terrain; et &agrave; la face de l'Analogie et de Dieu,&mdash;en d&eacute;pit de la voix
+haute et salutaire des lois de <i>gradation</i> qui p&eacute;n&egrave;trent si vivement
+toutes choses sur la Terre et dans le Ciel,&mdash;des efforts insens&eacute;s furent
+faits pour &eacute;tablir une D&eacute;mocratie universelle. Ce mal surgit
+n&eacute;cessairement du mal premier: la Science. L'homme ne pouvait pas en
+m&ecirc;me temps devenir savant et se soumettre. Cependant d'innombrables
+cit&eacute;s s'&eacute;lev&egrave;rent, &eacute;normes et fumeuses. Les vertes feuilles se
+recroquevill&egrave;rent devant la chaude haleine des fourneaux. Le beau visage
+de la Nature fut d&eacute;form&eacute; comme par les ravages de quelque d&eacute;go&ucirc;tante
+maladie. Et il me semble, ma douce Una, que le sentiment, m&ecirc;me assoupi,
+du forc&eacute; et du cherch&eacute; trop loin aurait d&ucirc; nous arr&ecirc;ter &agrave; ce point. Mais
+il para&icirc;t qu'en pervertissant notre <i>go&ucirc;t</i>, ou plut&ocirc;t en n&eacute;gligeant de
+le cultiver dans les &eacute;coles, nous avions follement parachev&eacute; notre
+propre destruction. Car, en v&eacute;rit&eacute;, c'&eacute;tait dans cette crise que le go&ucirc;t
+seul,&mdash;cette facult&eacute; qui, marquant le milieu entre l'intelligence pure
+et le sens moral, n'a jamais pu &ecirc;tre m&eacute;pris&eacute;e impun&eacute;ment,&mdash;c'&eacute;tait alors
+que le go&ucirc;t seul pouvait nous ramener doucement vers la Beaut&eacute;, la
+Nature et la Vie. Mais, h&eacute;las! pur esprit contemplatif et majestueuse
+intuition de Platon! H&eacute;las! compr&eacute;hensive <i>Mousik&ecirc;</i>, qu'il regardait &agrave;
+juste titre comme une &eacute;ducation suffisante pour l'&acirc;me! H&eacute;las! o&ugrave;
+&eacute;tiez-vous? C'&eacute;tait quand vous aviez tous les deux disparu dans l'oubli
+et le m&eacute;pris universels qu'on avait le plus d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment besoin de
+vous!</p>
+
+<p>Pascal, un philosophe que nous aimons tous deux, ch&egrave;re Una, a dit,&mdash;avec
+quelle v&eacute;rit&eacute;!&mdash;que <i>tout raisonnement se r&eacute;duit &agrave; c&eacute;der au sentiment</i>;
+et il n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; impossible, si l'&eacute;poque l'avait permis, que le
+sentiment du naturel e&ucirc;t repris son vieil ascendant sur la brutale
+raison math&eacute;matique des &eacute;coles. Mais cela ne devait pas &ecirc;tre.
+Pr&eacute;matur&eacute;ment amen&eacute;e par des orgies de science, la d&eacute;cr&eacute;pitude du monde
+approchait. C'est ce que ne voyait pas la masse de l'humanit&eacute;, ou ce
+que, vivant goul&ucirc;ment, quoique sans bonheur, elle affectait de ne pas
+voir. Mais, pour moi, les annales de la Terre m'avaient appris &agrave;
+attendre la ruine la plus compl&egrave;te comme prix de la plus haute
+civilisation. J'avais puis&eacute; dans la comparaison de la Chine, simple et
+robuste, avec l'Assyrie architecte, avec l'&Eacute;gypte astrologue, avec la
+Nubie plus subtile encore, m&egrave;re turbulente de tous les arts, la
+prescience de notre Destin&eacute;e. Dans l'histoire de ces contr&eacute;es j'avais
+trouv&eacute; un rayon de l'Avenir. Les sp&eacute;cialit&eacute;s industrielles de ces trois
+derni&egrave;res &eacute;taient des maladies locales de la Terre, et la ruine de
+chacune a &eacute;t&eacute; l'application du rem&egrave;de local; mais, pour le monde infect&eacute;
+en grand, je ne voyais de r&eacute;g&eacute;n&eacute;ration possible que dans la mort. Or,
+l'homme ne pouvant pas, en tant que race, &ecirc;tre an&eacute;anti, je vis qu'il lui
+fallait <i>rena&icirc;tre</i>.</p>
+
+<p>Et c'&eacute;tait alors, ma tr&egrave;s-belle et ma tr&egrave;s-ch&egrave;re, que nous plongions
+journellement notre esprit dans les r&ecirc;ves. C'&eacute;tait alors que nous
+discourions, &agrave; l'heure du cr&eacute;puscule, sur les jours &agrave; venir,&mdash;quand
+l'&eacute;piderme de la Terre cicatris&eacute; par l'Industrie, ayant subi cette
+purification qui seule pouvait effacer ses abominations rectangulaires,
+serait habill&eacute; &agrave; neuf avec les verdures, les collines et les eaux
+souriantes du Paradis, et redeviendrait une habitation convenable pour
+l'homme,&mdash;pour l'homme, purg&eacute; par la Mort,&mdash;pour l'homme dont
+l'intelligence ennoblie ne trouverait plus un poison dans la
+science,&mdash;pour l'homme rachet&eacute;, r&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute;, b&eacute;atifi&eacute;, d&eacute;sormais immortel,
+et cependant encore rev&ecirc;tu de mati&egrave;re.</p>
+
+<p><span class="smcap">Una</span>.&mdash;Oui, je me rappelle bien ces conversations, cher Monos; mais
+l'&eacute;poque du feu destructeur n'&eacute;tait pas aussi proche que nous nous
+l'imaginions, et que la corruption dont tu parles nous permettait
+certainement de le croire. Les hommes v&eacute;curent, et ils moururent
+individuellement. Toi-m&ecirc;me, vaincu par la maladie, tu as pass&eacute; par la
+tombe, et ta constante Una t'y a promptement suivi; et, bien que nos
+sens assoupis n'aient pas &eacute;t&eacute; tortur&eacute;s par l'impatience et n'aient pas
+souffert de la longueur du si&egrave;cle qui s'est &eacute;coul&eacute; depuis et dont la
+r&eacute;volution finale nous a rendus l'un &agrave; l'autre, cependant, cher Monos,
+cela a fait encore un si&egrave;cle.</p>
+
+<p><span class="smcap">Monos</span>.&mdash;Dis plut&ocirc;t un point dans le vague infini. Incontestablement, ce
+fut pendant la d&eacute;cr&eacute;pitude de la Terre que je mourus. Le c&oelig;ur fatigu&eacute;
+d'angoisses qui tiraient leur origine du d&eacute;sordre et de la d&eacute;cadence
+g&eacute;n&eacute;rale, je succombai &agrave; la cruelle fi&egrave;vre. Apr&egrave;s un petit nombre de
+jours de souffrance, apr&egrave;s maints jours pleins de d&eacute;lire, de r&ecirc;ves et
+d'extases dont tu prenais l'expression pour celle de la douleur, pendant
+que je ne souffrais que de mon impuissance &agrave; te d&eacute;tromper,&mdash;apr&egrave;s
+quelques jours je fus, comme tu l'as dis, pris par une l&eacute;thargie sans
+souffle et sans mouvement, et ceux qui m'entouraient dirent que c'&eacute;tait
+<i>la Mort</i>.</p>
+
+<p>Les mots sont choses vagues. Mon &eacute;tat ne me privait pas de sentiment; il
+ne me paraissait pas tr&egrave;s-diff&eacute;rent de l'extr&ecirc;me qui&eacute;tude de quelqu'un
+qui, ayant dormi longtemps et profond&eacute;ment, immobile, prostr&eacute; dans
+l'accablement de l'ardent solstice, commence &agrave; rentrer lentement dans la
+conscience de lui-m&ecirc;me; il y glisse, pour ainsi dire, par le seul fait
+de l'insuffisance de son sommeil, et sans &ecirc;tre &eacute;veill&eacute; par le mouvement
+ext&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Je ne respirais plus. Le pouls &eacute;tait immobile. Le c&oelig;ur avait cess&eacute; de
+battre. La volition n'avait point disparu, mais elle &eacute;tait sans
+efficacit&eacute;. Mes sens jouissaient d'une activit&eacute; insolite, quoique
+l'exer&ccedil;ant d'une mani&egrave;re irr&eacute;guli&egrave;re et usurpant r&eacute;ciproquement leurs
+fonctions au hasard. Le go&ucirc;t et l'odorat se m&ecirc;laient dans une confusion
+inextricable et ne formaient plus qu'un seul sens anormal et intense.
+L'eau de rose, dont ta tendresse avait humect&eacute; mes l&egrave;vres au moment
+supr&ecirc;me, me donnait de douces id&eacute;es de fleurs,&mdash;fleurs fantastiques
+infiniment plus belles qu'aucune de celles de la vieille Terre, et dont
+nous voyons aujourd'hui fleurir les mod&egrave;les autour de nous. Les
+paupi&egrave;res, transparentes et exsangues, ne faisaient pas absolument
+obstacle &agrave; la vision. Comme la volition &eacute;tait suspendue, les globes ne
+pouvaient pas rouler dans leurs orbites,&mdash;mais tous les objets situ&eacute;s
+dans la port&eacute;e de l'h&eacute;misph&egrave;re visuel &eacute;taient per&ccedil;us plus ou moins
+distinctement; les rayons qui tombaient sur la r&eacute;tine externe, ou dans
+le coin de l'&oelig;il, produisant un effet plus vif que ceux qui frappaient
+la surface interne ou l'attaquaient de face. Toutefois, dans le premier
+cas, cet effet &eacute;tait si anormal que je l'appr&eacute;ciais seulement comme un
+<i>son</i>,&mdash;un son doux ou discordant, suivant que les objets qui se
+pr&eacute;sentaient &agrave; mon c&ocirc;t&eacute; &eacute;taient lumineux ou rev&ecirc;tus d'ombre,&mdash;arrondis
+ou d'une forme anguleuse. En m&ecirc;me temps l'ou&iuml;e, quoique surexcit&eacute;e,
+n'avait rien d'irr&eacute;gulier dans son action, et elle appr&eacute;ciait les sons
+r&eacute;els avec une pr&eacute;cision non moins hyperbolique que sa sensibilit&eacute;. Le
+toucher avait subi une modification plus singuli&egrave;re. Il ne recevait ses
+impressions que lentement, mais les retenait opini&acirc;trement, et il en
+r&eacute;sultait toujours un plaisir physique des plus prononc&eacute;s. Ainsi la
+pression de tes doigts, si doux sur mes paupi&egrave;res, ne fut d'abord per&ccedil;ue
+que par l'organe de la vision; mais, &agrave; la longue, et longtemps apr&egrave;s
+qu'ils se furent retir&eacute;s, ils remplirent tout mon &ecirc;tre d'un d&eacute;lice
+sensuel inappr&eacute;ciable. Je dis: d'un d&eacute;lice sensuel. <i>Toutes</i> mes
+perceptions &eacute;taient purement sensuelles. Quant aux mat&eacute;riaux fournis par
+les sens au cerveau passif, l'intelligence morte, inhabile &agrave; les mettre
+en &oelig;uvre, ne leur donnait aucune forme. Il entrait dans tout cela un
+peu de douleur et beaucoup de volupt&eacute;; mais de peine ou de plaisir
+moraux, pas l'ombre. Ainsi, tes sanglots imp&eacute;tueux flottaient dans mon
+oreille avec toutes leurs plaintives cadences, et ils &eacute;taient appr&eacute;ci&eacute;s
+par elle dans toutes leurs variations de ton m&eacute;lancolique; mais
+c'&eacute;taient de suaves notes musicales et rien de plus: ils n'apportaient &agrave;
+la raison &eacute;teinte aucune notion des douleurs qui leur donnaient
+naissance; pendant que la large et incessante pluie de larmes qui
+tombait sur ma face, et qui pour tous les assistants t&eacute;moignait d'un
+c&oelig;ur bris&eacute;, p&eacute;n&eacute;trait simplement d'extase chaque fibre de mon &ecirc;tre. Et
+en v&eacute;rit&eacute;, c'&eacute;tait bien l&agrave; la <i>Mort</i>, dont les t&eacute;moins parlaient &agrave; voix
+basse et r&eacute;v&eacute;rencieusement,&mdash;et toi, ma douce Una, d'une voix
+convulsive, pleine de sanglots et de cris.</p>
+
+<p>On m'habilla pour la bi&egrave;re,&mdash;trois ou quatre figures sombres qui
+voletaient &ccedil;&agrave; et l&agrave; d'une mani&egrave;re affair&eacute;e. Quand elles traversaient la
+ligne directe de ma vision, elles m'affectaient comme <i>formes</i>: mais
+quand elles passaient &agrave; mon c&ocirc;t&eacute;, leurs images se traduisaient dans mon
+cerveau en cris, g&eacute;missements, et autres expressions lugubres de
+terreur, d'horreur ou de souffrance. Toi seule, avec ta robe blanche,
+ondoyante, dans quelque direction que ce f&ucirc;t, tu t'agitais toujours
+musicalement autour de moi.</p>
+
+<p>Le jour baissait; et, comme la lumi&egrave;re allait s'&eacute;vanouissant, je fus
+pris d'un vague malaise,&mdash;d'une anxi&eacute;t&eacute; semblable &agrave; celle d'un homme qui
+dort quand des sons r&eacute;els et tristes tombent incessamment dans son
+oreille,&mdash;des sons de cloche lointains, solennels, &agrave; des intervalles
+longs mais &eacute;gaux, et se mariant &agrave; des r&ecirc;ves m&eacute;lancoliques. La nuit vint,
+et avec ses ombres une lourde d&eacute;solation. Elle oppressait mes organes
+comme un poids &eacute;norme, et elle &eacute;tait palpable. Il y avait aussi un son
+lugubre, assez semblable &agrave; l'&eacute;cho lointain du ressac de la mer, mais
+plus soutenu, qui, commen&ccedil;ant d&egrave;s le cr&eacute;puscule, s'&eacute;tait accru avec les
+t&eacute;n&egrave;bres. Soudainement des lumi&egrave;res furent apport&eacute;es dans la chambre et
+aussit&ocirc;t cet &eacute;cho prolong&eacute; s'interrompit, se transforma en explosions
+fr&eacute;quentes, in&eacute;gales, du m&ecirc;me son, mais moins lugubre et moins distinct.
+L'&eacute;crasante oppression &eacute;tait en grande partie all&eacute;g&eacute;e; et je sentis,
+jaillissant de la flamme de chaque lampe,&mdash;car il y en avait
+plusieurs,&mdash;un chant d'une monotonie m&eacute;lodieuse couler incessamment dans
+mes oreilles. Et quand, approchant alors, ch&egrave;re Una, du lit sur lequel
+j'&eacute;tais &eacute;tendu, tu t'assis gracieusement &agrave; mon c&ocirc;t&eacute;, soufflant le parfum
+de tes l&egrave;vres exquises, et les appuyant sur mon front,&mdash;quelque chose
+s'&eacute;leva dans mon sein, quelque chose de tremblant, de confondu avec les
+sensations purement physiques engendr&eacute;es par les circonstances, quelque
+chose d'analogue &agrave; la sensibilit&eacute; elle-m&ecirc;me,&mdash;un sentiment qui
+appr&eacute;ciait &agrave; moiti&eacute; ton ardent amour et ta douleur, et leur r&eacute;pondait &agrave;
+moiti&eacute;; mais cela ne prenait pas racine dans le c&oelig;ur paralys&eacute;; cela
+semblait plut&ocirc;t une ombre qu'une r&eacute;alit&eacute;; cela s'&eacute;vanouit promptement,
+d'abord dans une extr&ecirc;me qui&eacute;tude, puis dans un plaisir purement sensuel
+comme auparavant.</p>
+
+<p>Et alors, du naufrage et du chaos des sens naturels parut s'&eacute;lever en
+moi un sixi&egrave;me sens, absolument parfait. Je trouvais dans son action un
+&eacute;trange d&eacute;lice,&mdash;un d&eacute;lice toujours physique toutefois, l'intelligence
+n'y prenant aucune part. Le mouvement dans l'&ecirc;tre animal avait
+absolument cess&eacute;. Aucune fibre ne tremblait, aucun nerf ne vibrait,
+aucune art&egrave;re ne palpitait. Mais il me semblait que dans mon cerveau
+&eacute;tait n&eacute; <i>ce quelque chose</i> dont aucuns mots ne peuvent traduire &agrave; une
+intelligence purement humaine une conception m&ecirc;me confuse. Permets-moi
+de d&eacute;finir cela: vibration du pendule mental. C'&eacute;tait la
+personnification morale de l'id&eacute;e humaine abstraite du <i>Temps</i>. C'est
+par l'absolue &eacute;galisation de ce mouvement,&mdash;ou de quelque autre
+analogue,&mdash;que les cycles des globes c&eacute;lestes ont &eacute;t&eacute; r&eacute;gl&eacute;s. C'est
+ainsi que je mesurai les irr&eacute;gularit&eacute;s de la pendule de la chemin&eacute;e et
+des montres des personnes pr&eacute;sentes. Leurs tic-tac remplissaient mes
+oreilles de leurs sonorit&eacute;s. Les plus l&eacute;g&egrave;res d&eacute;viations de la mesure
+juste&mdash;et ces d&eacute;viations &eacute;taient obs&eacute;dantes,&mdash;m'affectaient exactement
+comme parmi les vivants les violations de la v&eacute;rit&eacute; abstraite
+affectaient mon sens moral. Quoiqu'il n'y e&ucirc;t pas dans la chambre deux
+mouvements qui marquassent ensemble exactement leurs secondes, je
+n'&eacute;prouvais aucune difficult&eacute; &agrave; retenir imperturbablement dans mon
+esprit le timbre de chacun et leurs diff&eacute;rences relatives. Et ce
+sentiment de la <i>dur&eacute;e</i>, vif, parfait, existant par lui-m&ecirc;me,
+ind&eacute;pendamment d'une s&eacute;rie quelconque de faits (mode d'existence
+inintelligible peut-&ecirc;tre pour l'homme),&mdash;cette id&eacute;e,&mdash;ce sixi&egrave;me sens,
+surgissant de mes ruines, &eacute;tait le premier pas sensible, d&eacute;cisif, de
+l'&acirc;me intemporelle sur le seuil de l'&Eacute;ternit&eacute;.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait minuit; et tu &eacute;tais toujours assise &agrave; mon c&ocirc;t&eacute;. Tous les autres
+avaient quitt&eacute; la chambre de Mort. Ils m'avaient d&eacute;pos&eacute; dans la bi&egrave;re.
+Les lampes br&ucirc;laient en vacillant; cela se traduisait en moi par le
+tremblement des chants monotones. Mais tout &agrave; coup ces chants
+diminu&egrave;rent de nettet&eacute; et de volume. Finalement, ils cess&egrave;rent. Le
+parfum mourut dans mes narines. Aucunes formes n'affect&egrave;rent plus ma
+vision. Ma poitrine fut d&eacute;gag&eacute;e de l'oppression des T&eacute;n&egrave;bres. Une sourde
+commotion, comme celle de l'&eacute;lectricit&eacute;, p&eacute;n&eacute;tra mon corps et fut suivie
+d'une disparition totale de l'id&eacute;e du toucher. Tout ce qui restait de ce
+que l'homme appelle sens se fondit dans la seule conscience de l'entit&eacute;
+et dans l'unique et immuable sentiment de la dur&eacute;e. Le corps p&eacute;rissable
+avait &eacute;t&eacute; enfin frapp&eacute; par la main de l'irr&eacute;m&eacute;diable Destruction.</p>
+
+<p>Et pourtant toute sensibilit&eacute; n'avait pas absolument disparu; car la
+conscience et le sentiment subsistants suppl&eacute;aient quelques-unes de ses
+fonctions par une intuition l&eacute;thargique. J'appr&eacute;ciais l'affreux
+changement qui commen&ccedil;ait &agrave; s'op&eacute;rer dans la chair; et, comme l'homme
+qui r&ecirc;ve a quelquefois conscience de la pr&eacute;sence corporelle d'une
+personne qui se penche vers lui, ainsi ma douce Una, je sentais toujours
+sourdement que tu &eacute;tais assise pr&egrave;s de moi. De m&ecirc;me aussi, quand vint la
+douzi&egrave;me heure du second jour, je n'&eacute;tais pas tout &agrave; fait inconscient
+des mouvements qui suivirent; tu t'&eacute;loignas de moi; on m'enferma dans la
+bi&egrave;re; on me d&eacute;posa dans le corbillard; on me porta au tombeau; on m'y
+descendit; on amoncela pesamment la terre sur moi, et on me laissa, dans
+le noir et la pourriture, &agrave; mes tristes et solennels sommeils en
+compagnie du ver.</p>
+
+<p>Et l&agrave;, dans cette prison qui a peu de secrets &agrave; r&eacute;v&eacute;ler, se d&eacute;roul&egrave;rent
+les jours, et les semaines, et les mois; et l'&acirc;me guettait
+scrupuleusement chaque seconde qui s'envolait, et sans effort
+enregistrait sa fuite,&mdash;sans effort et sans objet.</p>
+
+<p>Une ann&eacute;e s'&eacute;coula. La conscience de <i>l'&ecirc;tre</i> &eacute;tait devenue
+graduellement plus confuse, et celle de <i>localit&eacute;</i> avait en grande
+partie usurp&eacute; sa place. L'id&eacute;e d'entit&eacute; s'&eacute;tait noy&eacute;e dans l'id&eacute;e de
+lieu. L'&eacute;troit espace qui confinait ce qui avait &eacute;t&eacute; le corps devenait
+maintenant le corps lui-m&ecirc;me. &Agrave; la longue, comme il arrive souvent &agrave;
+l'homme qui dort (le sommeil et le monde du sommeil sont les seules
+figurations de la <i>Mort</i>), &agrave; la longue, comme il arrivait sur la terre &agrave;
+l'homme profond&eacute;ment endormi, quand un &eacute;clair de lumi&egrave;re le faisait
+tressaillir dans un demi-r&eacute;veil, le laissant &agrave; moiti&eacute; roul&eacute; dans ses
+r&ecirc;ves,&mdash;de m&ecirc;me pour moi, dans l'&eacute;troit embrassement de <i>l'Ombre</i>, vint
+cette lumi&egrave;re qui seule peut-&ecirc;tre avait pouvoir de me faire
+tressaillir,&mdash;la lumi&egrave;re de <i>l'Amour</i> immortel! Des hommes vinrent
+travailler au tombeau qui m'enfermait dans sa nuit. Ils enlev&egrave;rent la
+terre humide. Sur mes os poudroyants descendit la bi&egrave;re d'Una.</p>
+
+<p>Et puis, une fois encore, tout fut n&eacute;ant. Cette lueur n&eacute;buleuse s'&eacute;tait
+&eacute;teinte. Cet imperceptible fr&eacute;missement s'&eacute;tait &eacute;vanoui dans
+l'immobilit&eacute;. Bien des lustres se sont &eacute;coul&eacute;s. La poussi&egrave;re est
+retourn&eacute;e &agrave; la poussi&egrave;re. Le ver n'avait plus rien &agrave; manger. Le
+sentiment de l'&ecirc;tre avait &agrave; la longue enti&egrave;rement disparu, et &agrave; sa
+place,&mdash;&agrave; la place de toutes choses,&mdash;r&eacute;gnaient supr&ecirc;mes et &eacute;ternels
+autocrates, le <i>Lieu</i> et le <i>Temps</i>. Pour <i>ce</i> qui <i>n'&eacute;tait pas</i>,&mdash;pour
+ce qui n'avait pas de forme,&mdash;pour ce qui n'avait pas de pens&eacute;e,&mdash;pour
+ce qui n'avait pas de sentiment,&mdash;pour ce qui &eacute;tait sans &acirc;me et ne
+poss&eacute;dait plus un atome de mati&egrave;re,&mdash;pour tout ce n&eacute;ant et toute cette
+immortalit&eacute;, le tombeau &eacute;tait encore un habitacle,&mdash;les heures
+corrosives, une soci&eacute;t&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CONVERSATION_DEIROS_AVEC_CHARMION" id="CONVERSATION_DEIROS_AVEC_CHARMION"></a><a href="#toc">CONVERSATION D'EIROS AVEC CHARMION</a></h2>
+
+<p class="r"><i>Je t'apporterai le feu.</i><br />
+Euripide.&mdash;<i>Andromaque</i>.</p>
+
+
+<p><span class="smcap">Eiros</span>.&mdash;Pourquoi m'appelles-tu Eiros?</p>
+
+<p><span class="smcap">Charmion</span>.&mdash;Ainsi t'appelleras-tu d&eacute;sormais. Tu dois oublier aussi mon
+nom terrestre et me nommer Charmion.</p>
+
+<p><span class="smcap">Eiros</span>.&mdash;Ce n'est vraiment pas un r&ecirc;ve!</p>
+
+<p><span class="smcap">Charmion</span>.&mdash;De r&ecirc;ves, il n'y en a plus pour nous;&mdash;mais renvoyons &agrave;
+tant&ocirc;t ces myst&egrave;res. Je me r&eacute;jouis de voir que tu as l'air de poss&eacute;der
+toute ta vie et ta raison. La taie de l'ombre a d&eacute;j&agrave; disparu de tes
+yeux. Prends courage, et ne crains rien. Les jours &agrave; donner &agrave; la stupeur
+sont pass&eacute;s pour toi; et demain je veux moi-m&ecirc;me t'introduire dans les
+joies parfaites et les merveilles de ta nouvelle existence.</p>
+
+<p><span class="smcap">Eiros</span>.&mdash;Vraiment,&mdash;je n'&eacute;prouve aucune stupeur,&mdash;aucune. L'&eacute;trange
+vertige et la terrible nuit m'ont quitt&eacute;e, et je n'entends plus ce bruit
+insens&eacute;, pr&eacute;cipit&eacute;, horrible, pareil &agrave; <i>la voix des grandes eaux</i>.
+Cependant mes sens sont effar&eacute;s, Charmion, par la p&eacute;n&eacute;trante perception
+du <i>nouveau</i>.</p>
+
+<p><span class="smcap">Charmion</span>.&mdash;Peu de jours suffiront &agrave; chasser tout cela;&mdash;mais je te
+comprends parfaitement, et je sens pour toi. Il y a maintenant dix
+ann&eacute;es terrestres que j'ai &eacute;prouv&eacute; ce que tu &eacute;prouves,&mdash;et pourtant ce
+souvenir ne m'a pas encore quitt&eacute;e. Toutefois, voil&agrave; ta derni&egrave;re &eacute;preuve
+subie, la seule que tu eusses &agrave; souffrir dans le Ciel.</p>
+
+<p><span class="smcap">Eiros</span>.&mdash;Dans le Ciel?</p>
+
+<p><span class="smcap">Charmion</span>.&mdash;Dans le ciel.</p>
+
+<p><span class="smcap">Eiros</span>.&mdash;Oh! Dieu!&mdash;aie piti&eacute; de moi, Charmion!&mdash;Je suis &eacute;cras&eacute;e sous la
+majest&eacute; de toutes choses,&mdash;de l'inconnu maintenant r&eacute;v&eacute;l&eacute;,&mdash;de l'Avenir,
+cette conjecture, fondu dans le Pr&eacute;sent auguste et certain.</p>
+
+<p><span class="smcap">Charmion</span>.&mdash;Ne t'attaque pas pour le moment &agrave; de pareilles pens&eacute;es.
+Demain nous parlerons de cela. Ton esprit qui vacille trouvera un
+all&eacute;gement &agrave; son agitation dans l'exercice du simple souvenir. Ne
+regarde ni autour de toi ni devant toi,&mdash;regarde en arri&egrave;re. Je br&ucirc;le
+d'impatience d'entendre les d&eacute;tails de ce prodigieux &eacute;v&eacute;nement qui t'a
+jet&eacute;e parmi nous. Parle-moi de cela. Causons de choses famili&egrave;res, dans
+le vieux langage familier de ce monde qui a si &eacute;pouvantablement p&eacute;ri.</p>
+
+<p><span class="smcap">Eiros</span>.&mdash;&Eacute;pouvantablement! &eacute;pouvantablement! Et cela, en v&eacute;rit&eacute;, n'est
+point un r&ecirc;ve.</p>
+
+<p><span class="smcap">Charmion</span>.&mdash;Il n'y a plus de r&ecirc;ves.&mdash;Fus-je bien pleur&eacute;e, mon Eiros?</p>
+
+<p><span class="smcap">Eiros</span>.&mdash;Pleur&eacute;e, Charmion?&mdash;Oh! profond&eacute;ment. Jusqu'&agrave; la derni&egrave;re de nos
+heures, un nuage d'intense m&eacute;lancolie et de d&eacute;votieuse tristesse a pes&eacute;
+sur ta famille.</p>
+
+<p><span class="smcap">Charmion</span>.&mdash;Et cette heure derni&egrave;re,&mdash;parle m'en. Rappelle-toi qu'en
+dehors du simple fait de la catastrophe je ne sais rien. Quand, sortant
+des rangs de l'humanit&eacute;, j'entrai par la Tombe dans le domaine de la
+Nuit,&mdash;&agrave; cette &eacute;poque, si j'ai bonne m&eacute;moire, nul ne pressentait la
+catastrophe qui vous a engloutis. Mais j'&eacute;tais, il est vrai, peu au
+courant de la philosophie sp&eacute;culative du temps.</p>
+
+<p><span class="smcap">Eiros</span>.&mdash;Notre catastrophe &eacute;tait, comme tu le dis, absolument inattendue;
+mais des accidents analogues avaient &eacute;t&eacute; depuis longtemps un sujet de
+discussion parmi les astronomes. Ai-je besoin de te dire, mon amie, que,
+m&ecirc;me quand tu nous quittas, les hommes s'accordaient &agrave; interpr&eacute;ter,
+comme ayant trait seulement au globe de la terre, les passages des
+Tr&egrave;s-Saintes &Eacute;critures qui parlent de la destruction finale de toutes
+choses par le feu? Mais, relativement &agrave; l'agent imm&eacute;diat de la ruine, la
+pens&eacute;e humaine &eacute;tait en d&eacute;faut depuis l'&eacute;poque o&ugrave; la science
+astronomique avait d&eacute;pouill&eacute; les com&egrave;tes de leur effrayant caract&egrave;re
+incendiaire. La tr&egrave;s-m&eacute;diocre densit&eacute; de ces corps avait &eacute;t&eacute; bien
+d&eacute;montr&eacute;e. On les avait observ&eacute;s dans leur passage &agrave; travers les
+satellites de Jupiter, et ils n'avaient caus&eacute; aucune alt&eacute;ration sensible
+dans les masses ni dans les orbites de ces plan&egrave;tes secondaires. Nous
+regardions depuis longtemps ces voyageurs comme de vaporeuses cr&eacute;ations
+d'une inconcevable t&eacute;nuit&eacute;, incapables d'endommager notre globe massif,
+m&ecirc;me dans le cas d'un contact. D'ailleurs ce contact n'&eacute;tait redout&eacute; en
+aucune fa&ccedil;on; car les &eacute;l&eacute;ments de toutes les com&egrave;tes &eacute;taient exactement
+connus. Que nous dussions chercher parmi elles l'agent ign&eacute; de la
+destruction proph&eacute;tis&eacute;e, cela &eacute;tait depuis de longues ann&eacute;es consid&eacute;r&eacute;
+comme une id&eacute;e inadmissible. Mais le merveilleux, les imaginations
+bizarres, avaient dans ces derniers jours, singuli&egrave;rement r&eacute;gn&eacute; parmi
+l'humanit&eacute;; et, quoiqu'une crainte v&eacute;ritable ne p&ucirc;t avoir de prise que
+sur quelques ignorants, quand les astronomes annonc&egrave;rent une <i>nouvelle</i>
+com&egrave;te, cette annonce fut g&eacute;n&eacute;ralement re&ccedil;ue avec je ne sais quelle
+agitation et quelle m&eacute;fiance.</p>
+
+<p>&raquo;Les &eacute;l&eacute;ments de l'astre &eacute;tranger furent imm&eacute;diatement calcul&eacute;s, et
+tous les observateurs reconnurent d'un m&ecirc;me accord que sa route, &agrave; son
+p&eacute;rih&eacute;lie, devait l'amener &agrave; une proximit&eacute; presque imm&eacute;diate de la
+terre. Il se trouva deux ou trois astronomes, d'une r&eacute;putation
+secondaire, qui soutinrent r&eacute;solument qu'un contact &eacute;tait in&eacute;vitable. Il
+m'est difficile de te bien peindre l'effet de cette communication sur le
+monde. Pendant quelques jours, on se refusa &agrave; croire &agrave; une assertion que
+l'intelligence humaine, depuis longtemps appliqu&eacute;e &agrave; des consid&eacute;rations
+mondaines, ne pouvait saisir d'aucune mani&egrave;re. Mais la v&eacute;rit&eacute; d'un fait
+d'une importance vitale fait bient&ocirc;t son chemin dans les esprits m&ecirc;me
+les plus &eacute;pais. Finalement, tous les hommes virent que la science
+astronomique ne mentait pas, et ils attendirent la com&egrave;te. D'abord, son
+approche ne fut pas sensiblement rapide; son aspect n'eut pas un
+caract&egrave;re bien inusit&eacute;. Elle &eacute;tait d'un rouge sombre et avait une queue
+peu appr&eacute;ciable. Pendant sept ou huit jours nous ne v&icirc;mes pas
+d'accroissement sensible dans son diam&egrave;tre apparent; seulement sa
+couleur varia l&eacute;g&egrave;rement. Cependant les affaires ordinaires furent
+n&eacute;glig&eacute;es, et tous les int&eacute;r&ecirc;ts, absorb&eacute;s par une discussion immense qui
+s'ouvrit entre les savants relativement &agrave; la nature des com&egrave;tes. Les
+hommes le plus grossi&egrave;rement ignorants &eacute;lev&egrave;rent leurs indolentes
+facult&eacute;s vers ces hautes consid&eacute;rations. Les savants employ&egrave;rent <i>alors</i>
+toute leur intelligence,&mdash;toute leur &acirc;me,&mdash;non point &agrave; all&eacute;ger la
+crainte, non plus &agrave; soutenir quelque th&eacute;orie favorite. Oh! ils
+cherch&egrave;rent la v&eacute;rit&eacute;, rien que la v&eacute;rit&eacute;,&mdash;ils s'&eacute;puis&egrave;rent &agrave; la
+chercher! Ils appel&egrave;rent &agrave; grands cris la science parfaite! La <i>v&eacute;rit&eacute;</i>
+se leva dans la puret&eacute; de sa force et de son excessive majest&eacute;, et les
+sages s'inclin&egrave;rent et ador&egrave;rent.</p>
+
+<p>&raquo;Qu'un dommage mat&eacute;riel pour notre globe ou pour ses habitants p&ucirc;t
+r&eacute;sulter du contact redout&eacute;, c'&eacute;tait une opinion qui perdait
+journellement du terrain parmi les sages; et les sages avaient cette
+fois plein pouvoir pour gouverner la raison et l'imagination de la
+foule. Il fut d&eacute;montr&eacute; que la densit&eacute; du noyau de la com&egrave;te &eacute;tait
+beaucoup moindre que celle de notre gaz le plus rare; et le passage
+inoffensif d'une semblable visiteuse &agrave; travers les satellites de Jupiter
+fut un point sur lequel on insista fortement, et qui ne servit pas peu &agrave;
+diminuer la terreur. Les th&eacute;ologiens, avec un z&egrave;le enflamm&eacute; par la peur,
+insist&egrave;rent sur les proph&eacute;ties bibliques, et les expliqu&egrave;rent au peuple
+avec une droiture et une simplicit&eacute; dont ils n'avaient pas encore donn&eacute;
+l'exemple. La destruction finale de la terre devait s'op&eacute;rer par le
+feu,&mdash;c'est ce qu'ils avanc&egrave;rent avec une verve qui imposait partout la
+conviction; mais les com&egrave;tes n'&eacute;taient pas d'une nature ign&eacute;e,&mdash;et
+c'&eacute;tait l&agrave; une v&eacute;rit&eacute; que tous les hommes poss&eacute;daient maintenant, et qui
+les d&eacute;livrait, jusqu'&agrave; un certain point, de l'appr&eacute;hension de la grande
+catastrophe pr&eacute;dite. Il est &agrave; remarquer que les pr&eacute;jug&eacute;s populaires et
+les vulgaires erreurs relatives aux pestes et aux guerres,&mdash;erreurs qui
+reprenaient leur empire &agrave; chaque nouvelle com&egrave;te,&mdash;furent cette fois
+choses inconnues. Comme par un soudain effort convulsif, la raison avait
+d'un seul coup culbut&eacute; la superstition de son tr&ocirc;ne. La plus faible
+intelligence avait puis&eacute; de l'&eacute;nergie dans l'exc&egrave;s de l'int&eacute;r&ecirc;t actuel.</p>
+
+<p>&raquo;Quels d&eacute;sastres d'une moindre gravit&eacute; pouvaient r&eacute;sulter du contact,
+ce fut l&agrave; le sujet d'une laborieuse discussion. Les savants parlaient de
+l&eacute;g&egrave;res perturbations g&eacute;ologiques, d'alt&eacute;rations probables dans les
+climats et cons&eacute;quemment dans la v&eacute;g&eacute;tation, de la possibilit&eacute;
+d'influences magn&eacute;tiques et &eacute;lectriques. Beaucoup d'entre eux
+soutenaient qu'aucun effet visible ou sensible ne se
+produirait,&mdash;d'aucune fa&ccedil;on. Pendant que ces discussions allaient leur
+train, l'objet lui-m&ecirc;me s'avan&ccedil;ait progressivement, &eacute;largissant
+visiblement son diam&egrave;tre et augmentant son &eacute;clat. &Agrave; son approche,
+l'Humanit&eacute; p&acirc;lit. Toutes les op&eacute;rations humaines furent suspendues.</p>
+
+<p>&raquo;Il y eut une phase remarquable dans le cours du sentiment g&eacute;n&eacute;ral; ce
+fut quand la com&egrave;te eut enfin atteint une grosseur qui surpassait celle
+d'aucune apparition dont on e&ucirc;t gard&eacute; le souvenir. Le monde alors, priv&eacute;
+de cette esp&eacute;rance tra&icirc;nante, que les astronomes pouvaient se tromper,
+sentit toute la certitude du malheur. La terreur avait perdu son
+caract&egrave;re chim&eacute;rique. Les c&oelig;urs des plus braves parmi notre race
+battaient violemment dans les poitrines. Peu de jours suffirent
+toutefois pour fondre ces premi&egrave;res &eacute;preuves dans des sensations plus
+intol&eacute;rables encore. Nous ne pouvions d&eacute;sormais appliquer au m&eacute;t&eacute;ore
+&eacute;tranger aucunes notions <i>ordinaires</i>. Ses attributs <i>historiques</i>
+avaient disparu. Il nous oppressait par la terrible <i>nouveaut&eacute;</i> de
+l'&eacute;motion. Nous le voyions, non pas comme un ph&eacute;nom&egrave;ne astronomique dans
+les cieux, mais comme un cauchemar sur nos c&oelig;urs et une ombre sur nos
+cerveaux. Il avait pris, avec une inconcevable rapidit&eacute;, l'aspect d'un
+gigantesque manteau de flamme claire, toujours &eacute;tendu &agrave; tous les
+horizons.</p>
+
+<p>&raquo;Encore un jour,&mdash;et les hommes respir&egrave;rent avec une plus grande
+libert&eacute;. Il &eacute;tait &eacute;vident que nous &eacute;tions d&eacute;j&agrave; sous l'influence de la
+com&egrave;te; et nous vivions cependant. Nous jouissions m&ecirc;me d'une &eacute;lasticit&eacute;
+de membres et d'une vivacit&eacute; d'esprit insolites. L'excessive t&eacute;nuit&eacute; de
+l'objet de notre terreur &eacute;tait apparente; car tous les corps c&eacute;lestes se
+laissaient voir distinctement &agrave; travers. En m&ecirc;me temps, notre v&eacute;g&eacute;tation
+&eacute;tait sensiblement alt&eacute;r&eacute;e, et cette circonstance pr&eacute;dite augmenta notre
+foi dans la pr&eacute;voyance des sages. Un luxe extraordinaire de feuillage,
+enti&egrave;rement inconnu jusqu'alors, fit explosion sur tous les v&eacute;g&eacute;taux.</p>
+
+<p>&raquo; Un jour encore se passa,&mdash;et le fl&eacute;au n'&eacute;tait pas absolument sur nous.
+Il &eacute;tait maintenant &eacute;vident que son noyau devait nous atteindre le
+premier. Une &eacute;trange alt&eacute;ration s'&eacute;tait empar&eacute;e de tous les hommes; et
+la premi&egrave;re sensation de <i>douleur</i> fut le terrible signal de la
+lamentation et de l'horreur g&eacute;n&eacute;rales. Cette premi&egrave;re sensation de
+douleur consistait dans une constriction rigoureuse de la poitrine et
+des poumons et dans une insupportable s&eacute;cheresse de la peau. Il &eacute;tait
+impossible de nier que notre atmosph&egrave;re ne f&ucirc;t radicalement affect&eacute;e; la
+composition de cette atmosph&egrave;re et les modifications auxquelles elle
+pouvait &ecirc;tre soumise furent d&egrave;s lors les points de la discussion. Le
+r&eacute;sultat de l'examen lan&ccedil;a un frisson &eacute;lectrique de terreur, de la plus
+intense terreur, &agrave; travers le c&oelig;ur universel de l'homme.</p>
+
+<p>&raquo; On savait depuis longtemps que l'air qui nous enveloppait &eacute;tait ainsi
+compos&eacute;: sur cent parties, vingt et une d'oxyg&egrave;ne et soixante-dix-neuf
+d'azote. L'oxyg&egrave;ne, principe de la combustion et v&eacute;hicule de la chaleur,
+&eacute;tait absolument n&eacute;cessaire &agrave; l'entretien de la vie animale, et
+repr&eacute;sentait l'agent le plus puissant et le plus &eacute;nergique de la nature.
+L'azote, au contraire, &eacute;tait impropre &agrave; entretenir la vie, ou combustion
+animale. D'un exc&egrave;s anormal d'oxyg&egrave;ne devait r&eacute;sulter, cela avait &eacute;t&eacute;
+v&eacute;rifi&eacute;, une &eacute;l&eacute;vation des esprits vitaux semblable &agrave; celle que nous
+avions d&eacute;j&agrave; subie. C'&eacute;tait l'id&eacute;e continu&eacute;e, pouss&eacute;e &agrave; l'extr&ecirc;me; qui
+avait cr&eacute;&eacute; la terreur. Quel devait &ecirc;tre le r&eacute;sultat <i>d'une totale
+extraction de l'azote?</i> Une combustion irr&eacute;sistible, d&eacute;vorante,
+toute-puissante, imm&eacute;diate;&mdash;l'entier accomplissement, dans tous leurs
+moindres et terribles d&eacute;tails, des flamboyantes et terrifiantes
+proph&eacute;ties du Saint Livre.</p>
+
+<p>&raquo; Ai-je besoin de te peindre, Charmion, la fr&eacute;n&eacute;sie alors d&eacute;cha&icirc;n&eacute;e de
+l'humanit&eacute;? Cette t&eacute;nuit&eacute; de mati&egrave;re dans la com&egrave;te, qui nous avait
+d'abord inspir&eacute; l'esp&eacute;rance, faisait maintenant toute l'amertume de
+notre d&eacute;sespoir. Dans sa nature impalpable et gazeuse, nous percevions
+clairement la consommation de la Destin&eacute;e. Cependant, un jour encore
+s'&eacute;coula,&mdash;emportant avec lui la derni&egrave;re ombre de l'Esp&eacute;rance. Nous
+haletions dans la rapide modification de l'air. Le sang rouge bondissait
+tumultueusement dans ses &eacute;troits canaux. Un furieux d&eacute;lire s'empara de
+tous les hommes; et, les bras roidis vers les cieux mena&ccedil;ants, ils
+tremblaient et jetaient de grands cris. Mais le noyau de l'exterminateur
+&eacute;tait maintenant sur nous;&mdash;m&ecirc;me ici, dans le Ciel, je n'en parle qu'en
+frissonnant. Je serai br&egrave;ve,&mdash;br&egrave;ve comme la catastrophe. Pendant un
+moment, ce fut seulement une lumi&egrave;re &eacute;trange, lugubre, qui visitait et
+p&eacute;n&eacute;trait toutes choses. Puis,&mdash;prosternons-nous, Charmion, devant
+l'excessive majest&eacute; du Dieu grand!&mdash;puis ce fut un son, &eacute;clatant,
+p&eacute;n&eacute;trant, comme si c'&eacute;tait LUI qui l'e&ucirc;t cri&eacute; par sa bouche; et toute
+la masse d'&eacute;ther environnante, au sein de laquelle nous vivions, &eacute;clata
+d'un seul coup en une esp&egrave;ce de flamme intense, dont la merveilleuse
+clart&eacute; et la chaleur d&eacute;vorante n'ont pas de nom, m&ecirc;me parmi les Anges
+dans le haut Ciel de la science pure. Ainsi finirent toutes choses.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="OMBRE" id="OMBRE"></a><a href="#toc">OMBRE</a></h2>
+
+<p class="r">En v&eacute;rit&eacute;, quoique je marche &agrave; travers de la vall&eacute;e de l'<i>Ombre...</i><br />
+<i>Psaumesde</i> DAVID (XXIII)</p>
+
+
+<p>Vous qui me lisez, vous &ecirc;tes encore parmi les vivants; mais moi qui
+&eacute;cris, je serai depuis longtemps parti pour la r&eacute;gion des ombres. Car,
+en v&eacute;rit&eacute;, d'&eacute;tranges choses arriveront, bien des choses secr&egrave;tes seront
+r&eacute;v&eacute;l&eacute;es, et bien des si&egrave;cles passeront avant que ces notes soient vues
+par les hommes. Et quand ils les auront vues, les uns ne croiront pas,
+les autres douteront, et bien peu d'entre eux trouveront mati&egrave;re &agrave;
+m&eacute;ditation dans les caract&egrave;res que je grave sur ces tablettes avec un
+stylus de fer.</p>
+
+<p>L'ann&eacute;e avait &eacute;t&eacute; une ann&eacute;e de terreur, pleine de sentiments plus
+intenses que la terreur, pour lesquels il n'y a pas de nom sur la terre.
+Car beaucoup de prodiges et de signes avaient eu lieu, et de tous c&ocirc;t&eacute;s,
+sur la terre et sur la mer, les ailes noires de la Peste s'&eacute;taient
+largement d&eacute;ploy&eacute;es. Ceux-l&agrave; n&eacute;anmoins qui &eacute;taient savants dans les
+&eacute;toiles n'ignoraient pas que les cieux avaient un aspect de malheur; et
+pour moi, entre autres, le Grec Oinos, il &eacute;tait &eacute;vident que nous
+touchions au retour de cette sept cent quatre-vingt-quatorzi&egrave;me ann&eacute;e,
+o&ugrave;, &agrave; l'entr&eacute;e du B&eacute;lier, la plan&egrave;te Jupiter fait sa conjonction avec le
+rouge anneau du terrible Saturne. L'esprit particulier des cieux, si je
+ne me trompe grandement, manifestait sa puissance non-seulement sur le
+globe physique de la terre, mais aussi sur les &acirc;mes, les pens&eacute;es et les
+m&eacute;ditations de l'humanit&eacute;.</p>
+
+<p>Une nuit, nous &eacute;tions sept, au fond d'un noble palais, dans une sombre
+cit&eacute; appel&eacute;e Ptol&eacute;ma&iuml;s, assis autour de quelques flacons d'un vin
+pourpre de Chios. Et notre chambre n'avait pas d'autre entr&eacute;e qu'une
+haute porte d'airain; et la porte avait &eacute;t&eacute; fa&ccedil;onn&eacute;e par l'artisan
+Corinnos, et elle &eacute;tait d'une rare main d'&oelig;uvre, et fermait en dedans.
+Pareillement, de noires draperies, prot&eacute;geant cette chambre
+m&eacute;lancolique, nous &eacute;pargnaient l'aspect de la lune, des &eacute;toiles lugubres
+et des rues d&eacute;peupl&eacute;es;&mdash;mais le pressentiment et le souvenir du Fl&eacute;au
+n'avaient pas pu &ecirc;tre exclus aussi facilement. Il y avait autour de
+nous, aupr&egrave;s de nous, des choses dont je ne puis rendre distinctement
+compte,&mdash;des choses mat&eacute;rielles et spirituelles,&mdash;une pesanteur dans
+l'atmosph&egrave;re,&mdash;une sensation d'&eacute;touffement, une angoisse,&mdash;et,
+par-dessus tout, ce terrible mode de l'existence que subissent les gens
+nerveux, quand les sens sont cruellement vivants et &eacute;veill&eacute;s, et les
+facult&eacute;s de l'esprit assoupies et mornes. Un poids mortel nous &eacute;crasait.
+Il s'&eacute;tendait sur nos membres,&mdash;sur l'ameublement de la salle,&mdash;sur les
+verres dans lesquels nous buvions; et toutes choses semblaient opprim&eacute;es
+et prostr&eacute;es dans cet accablement,&mdash;tout, except&eacute; les flammes des sept
+lampes de fer qui &eacute;clairaient notre orgie. S'allongeant en minces filets
+de lumi&egrave;re, elles restaient toutes ainsi, et br&ucirc;laient p&acirc;les et
+immobiles; et, dans la table ronde d'&eacute;b&egrave;ne autour de laquelle nous
+&eacute;tions assis, et que leur &eacute;clat transformait en miroir, chacun des
+convives contemplait la p&acirc;leur de sa propre figure et l'&eacute;clair inquiet
+des yeux mornes de ses camarades. Cependant, nous poussions nos rires,
+et nous &eacute;tions gais &agrave; notre fa&ccedil;on,&mdash;une fa&ccedil;on hyst&eacute;rique; et nous
+chantions les chansons d'Anacr&eacute;on,&mdash;qui ne sont que folie; et nous
+buvions largement,&mdash;quoique la pourpre du vin nous rappel&acirc;t la pourpre
+du sang. Car il y avait dans la chambre un huiti&egrave;me personnage,&mdash;le
+jeune Zo&iuml;lus. Mort, &eacute;tendu tout de son long et enseveli, il &eacute;tait le
+g&eacute;nie et le d&eacute;mon de la sc&egrave;ne. H&eacute;las! il n'avait point sa part de notre
+divertissement, sauf que sa figure, convuls&eacute;e par le mal, et ses yeux,
+dans lesquels la Mort n'avait &eacute;teint qu'&agrave; moiti&eacute; le feu de la peste,
+semblaient prendre &agrave; notre joie autant d'int&eacute;r&ecirc;t que les morts sont
+capables d'en prendre &agrave; la joie de ceux qui doivent mourir. Mais, bien
+que moi, Oinos, je sentisse les yeux du d&eacute;funt fix&eacute;s sur moi, cependant
+je m'effor&ccedil;ais de ne pas comprendre l'amertume de leur expression, et,
+regardant opini&acirc;trement dans les profondeurs du miroir d'&eacute;b&egrave;ne, je
+chantais d'une voix haute et sonore les chansons du po&euml;te de T&eacute;os. Mais
+graduellement mon chant cessa, et les &eacute;chos, roulant au loin parmi les
+noires draperies de la chambre, devinrent faibles, indistincts, et
+s'&eacute;vanouirent. Et voil&agrave; que du fond de ces draperies noires o&ugrave; allait
+mourir le bruit de la chanson s'&eacute;leva une ombre, sombre, ind&eacute;finie,&mdash;une
+ombre semblable &agrave; celle que la lune, quand elle est basse dans le ciel,
+peut dessiner d'apr&egrave;s le corps d'un homme; mais ce n'&eacute;tait l'ombre ni
+d'un homme, ni d'un Dieu, ni d'aucun &ecirc;tre connu. Et frissonnant un
+instant parmi les draperies, elle resta enfin, visible et droite, sur la
+surface de la porte d'airain. Mais l'ombre &eacute;tait vague, sans forme,
+ind&eacute;finie; ce n'&eacute;tait l'ombre ni d'un homme, ni d'un Dieu,&mdash;ni d'un Dieu
+de Gr&egrave;ce, mi d'un Dieu de Chald&eacute;e, ni d'aucun Dieu &eacute;gyptien. Et l'ombre
+reposait sur la grande porte de bronze et sous la corniche cintr&eacute;e, et
+elle ne bougeait pas, et elle ne pronon&ccedil;ait pas une parole, mais elle se
+fixait de plus en plus, et elle resta immobile. Et la porte sur laquelle
+l'ombre reposait &eacute;tait, si je m'en souviens bien, tout contre les pieds
+du jeune Zo&iuml;lus enseveli. Mais nous, les sept compagnons, ayant vu
+l'ombre, comme elle sortait des draperies, nous n'osions pas la
+contempler fixement; mais nous baissions les yeux, et nous regardions
+toujours dans les profondeurs du miroir d'&eacute;b&egrave;ne. Et, &agrave; la longue, moi,
+Oinos, je me hasardai &agrave; prononcer quelques mots &agrave; voix basse, et je
+demandai &agrave; l'ombre sa demeure et son nom. Et l'ombre r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis OMBRE, et ma demeure est &agrave; c&ocirc;t&eacute; des Catacombes de Ptol&eacute;ma&iuml;s,
+et tout pr&egrave;s de ces sombres plaines infernales qui enserrent l'impur
+canal de Charon!</p>
+
+<p>Et alors, tous les sept, nous nous dress&acirc;mes d'horreur sur nos si&egrave;ges,
+et nous nous tenions tremblants, frissonnants, effar&eacute;s; car le timbre de
+la voix de l'ombre n'&eacute;tait pas le timbre d'un seul individu, mais d'une
+multitude d'&ecirc;tres; et cette voix, variant ses inflexions de syllabe en
+syllabe, tombait confus&eacute;ment dans nos oreilles en imitant les accents
+connus et familiers de mille et mille amis disparus!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="SILENCE" id="SILENCE"></a><a href="#toc">SILENCE</a></h2>
+
+<p class="r">La cr&ecirc;te des montagnes sommeille; la vall&eacute;e, le rocher et la caverne
+sont muets.<br />
+ALCMAN.</p>
+
+
+<p>&Eacute;coute-moi,&mdash;dit le D&eacute;mon, en pla&ccedil;ant sa main sur ma t&ecirc;te.&mdash;La contr&eacute;e
+dont je parle est une contr&eacute;e lugubre en Libye, sur les bords de la
+rivi&egrave;re Za&iuml;re. Et l&agrave;, il n'y a ni repos ni silence.</p>
+
+<p>Les eaux de la rivi&egrave;re sont d'une couleur safran&eacute;e et malsaine; et elles
+ne coulent pas vers la mer, mais palpitent &eacute;ternellement, sous l'&oelig;il
+rouge du soleil, avec un mouvement tumultueux et convulsif. De chaque
+c&ocirc;t&eacute; de cette rivi&egrave;re au lit vaseux s'&eacute;tend, &agrave; une distance de plusieurs
+milles, un p&acirc;le d&eacute;sert de gigantesques n&eacute;nuphars. Ils soupirent l'un
+vers l'autre dans cette solitude, et tendent vers le ciel leurs longs
+cous de spectres, et hochent de c&ocirc;t&eacute; et d'autre leurs t&ecirc;tes
+sempiternelles. Et il sort d'eux un murmure confus qui ressemble &agrave; celui
+d'un torrent souterrain. Et ils soupirent l'un vers l'autre.</p>
+
+<p>Mais il y a une fronti&egrave;re &agrave; leur empire, et cette fronti&egrave;re est une
+haute for&ecirc;t, sombre, horrible. L&agrave;, comme les vagues autour des H&eacute;brides,
+les petits arbres sont dans une perp&eacute;tuelle agitation. Et cependant il
+n'y a pas de vent dans le ciel. Et les vastes arbres primitifs vacillent
+&eacute;ternellement de c&ocirc;t&eacute; et d'autre avec un fracas puissant. Et de leurs
+hauts sommets filtre, goutte &agrave; goutte, une &eacute;ternelle ros&eacute;e. Et &agrave; leurs
+pieds d'&eacute;tranges fleurs v&eacute;n&eacute;neuses se tordent dans un sommeil agit&eacute;. Et
+sur leurs t&ecirc;tes, avec un frou-frou retentissant, les nuages gris se
+pr&eacute;cipitent, toujours vers l'ouest, jusqu'&agrave; ce qu'ils roulent en
+cataracte derri&egrave;re la muraille enflamm&eacute;e de l'horizon. Cependant il n'y
+a pas de vent dans le ciel. Et sur les bords de la rivi&egrave;re Za&iuml;re, il n'y
+a ni calme ni silence.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la nuit, et la pluie tombait; et quand elle tombait, c'&eacute;tait de
+la pluie, mais quand elle &eacute;tait tomb&eacute;e, c'&eacute;tait du sang. Et je me tenais
+dans le mar&eacute;cage parmi les grands n&eacute;nuphars, et la pluie tombait sur ma
+t&ecirc;te,&mdash;et les n&eacute;nuphars soupiraient l'un vers l'autre dans la solennit&eacute;
+de leur d&eacute;solation.</p>
+
+<p>Et tout d'un coup, la lune se leva &agrave; travers la trame l&eacute;g&egrave;re du
+brouillard fun&egrave;bre, et elle &eacute;tait d'une couleur cramoisie. Et mes yeux
+tomb&egrave;rent sur un &eacute;norme rocher gris&acirc;tre qui se dressait au bord de la
+rivi&egrave;re, et qu'&eacute;clairait la lueur de la lune. Et le rocher &eacute;tait
+gris&acirc;tre, sinistre et tr&egrave;s-haut,&mdash;et le rocher &eacute;tait gris&acirc;tre. Sur son
+front de pierre &eacute;taient grav&eacute;s des caract&egrave;res; et je m'avan&ccedil;ai &agrave; travers
+le mar&eacute;cage de n&eacute;nuphars, jusqu'&agrave; ce que je fusse tout pr&egrave;s du rivage,
+afin de lire les caract&egrave;res grav&eacute;s dans la pierre. Mais je ne pus pas
+les d&eacute;chiffrer. Et j'allais retourner vers le mar&eacute;cage, quand la lune
+brilla d'un rouge plus vif; et je me retournai et je regardai de nouveau
+vers le rocher et les caract&egrave;res;&mdash;et ces caract&egrave;res &eacute;taient:
+D&Eacute;SOLATION.</p>
+
+<p>Et je regardai en haut, et sur le fa&icirc;te du rocher se tenait un homme; et
+je me cachai parmi les n&eacute;nuphars afin d'&eacute;pier les actions de l'homme. Et
+l'homme &eacute;tait d'une forme grande et majestueuse, et, des &eacute;paules
+jusqu'aux pieds, envelopp&eacute; dans la toge de l'ancienne Rome. Et le
+contour de sa personne &eacute;tait indistinct,&mdash;mais ses traits &eacute;taient les
+traits d'une divinit&eacute;; car, malgr&eacute; le manteau de la nuit, et du
+brouillard, et de la lune, et de la ros&eacute;e, rayonnaient les traits de sa
+face. Et son front &eacute;tait haut et pensif, et son &oelig;il &eacute;tait effar&eacute; par le
+souci; et dans les sillons de sa joue je lus les l&eacute;gendes du chagrin, de
+la fatigue, du d&eacute;go&ucirc;t de l'humanit&eacute;, et une grande aspiration vers la
+solitude.</p>
+
+<p>Et l'homme s'assit sur le rocher, et appuya sa t&ecirc;te sur sa main, et
+promena son regard sur la d&eacute;solation. Il regarda les arbrisseaux
+toujours inquiets et les grands arbres primitifs; il regarda, plus haut,
+le ciel plein de fr&ocirc;lements, et la lune cramoisie. Et j'&eacute;tais blotti &agrave;
+l'abri des n&eacute;nuphars, et j'observais les actions de l'homme. Et l'homme
+tremblait dans la solitude;&mdash;cependant, la nuit avan&ccedil;ait, et il restait
+assis sur le rocher.</p>
+
+<p>Et l'homme d&eacute;tourna son regard du ciel, et le dirigea sur la lugubre
+rivi&egrave;re Za&iuml;re, et sur les eaux jaunes et lugubres, et sur les p&acirc;les
+l&eacute;gions de n&eacute;nuphars. Et l'homme &eacute;coutait les soupirs des n&eacute;nuphars et
+le murmure qui sortait d'eux. Et j'&eacute;tais blotti dans ma cachette, et
+j'&eacute;piais les actions de l'homme. Et l'homme tremblait dans la
+solitude;&mdash;cependant, la nuit avan&ccedil;ait, et il restait assis sur le
+rocher.</p>
+
+<p>Alors je m'enfon&ccedil;ai dans les profondeurs lointaines du mar&eacute;cage, et je
+marchai sur la for&ecirc;t pliante de n&eacute;nuphars, et j'appelai les hippopotames
+qui habitaient les profondeurs du mar&eacute;cage. Et les hippopotames
+entendirent mon appel et vinrent avec les b&eacute;h&eacute;moths jusqu'au pied du
+rocher, et rugirent hautement et effroyablement sous la lune. J'&eacute;tais
+toujours blotti dans ma cachette, et je surveillais les actions de
+l'homme. Et l'homme tremblait dans la solitude.&mdash;cependant, la nuit
+avan&ccedil;ait, et il restait assis sur le rocher.</p>
+
+<p>Alors je maudis les &eacute;l&eacute;ments de la mal&eacute;diction du tumulte; et une
+effrayante temp&ecirc;te s'amassa dans le ciel, o&ugrave; nagu&egrave;re il n'y avait pas un
+souffle. Et le ciel devint livide de la violence de la temp&ecirc;te,&mdash;et la
+pluie battait la t&ecirc;te de l'homme,&mdash;et les flots de la rivi&egrave;re
+d&eacute;bordaient,&mdash;et la rivi&egrave;re tortur&eacute;e jaillissait en &eacute;cume,&mdash;et les
+n&eacute;nuphars criaient dans leurs lits, et la for&ecirc;t s'&eacute;miettait au vent,&mdash;et
+le tonnerre roulait,&mdash;et l'&eacute;clair tombait,&mdash;et le roc vacillait sur ses
+fondements. Et j'&eacute;tais toujours blotti dans ma cachette pour &eacute;pier les
+actions de l'homme. Et l'homme tremblait dans la solitude;&mdash;cependant,
+la nuit avan&ccedil;ait, et il restait assis sur le rocher.</p>
+
+<p>Alors je fus irrit&eacute;, et je maudis de la mal&eacute;diction du <i>silence</i> la
+rivi&egrave;re et les n&eacute;nuphars, et le vent, et la for&ecirc;t, et le ciel, et le
+tonnerre, et les soupirs des n&eacute;nuphars. Et ils furent frapp&eacute;s de la
+mal&eacute;diction, et ils devinrent muets. Et la lune cessa de faire
+p&eacute;niblement sa route dans le ciel,&mdash;et le tonnerre expira,&mdash;et l'&eacute;clair
+ne jaillit plus,&mdash;et les nuages pendirent immobiles,&mdash;et les eaux
+redescendirent dans leur fit et y rest&egrave;rent,&mdash;et les arbres cess&egrave;rent de
+se balancer,&mdash;les n&eacute;nuphars ne soupir&egrave;rent plus,&mdash;et il ne s'&eacute;leva plus
+de leur foule le moindre murmure, ni l'ombre d'un son dans tout le vaste
+d&eacute;sert sans limites. Et je regardai les caract&egrave;res du rocher et ils
+&eacute;taient chang&eacute;s;&mdash;et maintenant ils formaient le mot: SILENCE.</p>
+
+<p>Et mes yeux tomb&egrave;rent sur la figure de l'homme, et sa figure &eacute;tait p&acirc;le
+de terreur. Et pr&eacute;cipitamment il leva sa t&ecirc;te de sa main, il se dressa
+sur le rocher, et tendit l'oreille. Mais il n'y avait pas de voix dans
+tout le vaste d&eacute;sert sans limites, et les caract&egrave;res grav&eacute;s sur le
+rocher &eacute;taient: SILENCE. Et l'homme frissonna, et il fit volte-face, et
+il s'enfuit loin, loin, pr&eacute;cipitamment, si bien que je ne le vis pas.</p>
+
+<p>&mdash;Or, il y a de biens beaux contes dans les livres des Mages,&mdash;dans les
+m&eacute;lancoliques livres des Mages, qui sont reli&eacute;s en fer. Il y a l&agrave;,
+dis-je, de splendides histoires du Ciel, et de la Terre, et de la
+puissante Mer,&mdash;et des G&eacute;nies qui ont r&eacute;gn&eacute; sur la mer, sur la terre et
+sur le ciel sublime. Il y avait aussi beaucoup de science dans les
+paroles qui ont &eacute;t&eacute; dites par les Sybilles; et de saintes, saintes
+choses ont &eacute;t&eacute; entendues jadis par les sombres feuilles qui tremblaient
+autour de Dodone;&mdash;mais comme il est vrai qu'Allah est vivant, je tiens
+cette fable que m'a cont&eacute;e le D&eacute;mon, quand il s'assit &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi dans
+l'ombre de la tombe, pour la plus &eacute;tonnante de toutes! Et quand le D&eacute;mon
+eut fini son histoire, il se renversa dans la profondeur de la tombe, et
+se mit &agrave; rire. Et je ne pus pas rire avec le D&eacute;mon, et il me maudit
+parce que je ne pouvais pas rire. Et le lynx, qui demeure dans la tombe
+pour l'&eacute;ternit&eacute;, en sortit, et il se coucha aux pieds du D&eacute;mon, et il le
+regarda fixement dans les yeux.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LILE_DE_LA_FEE" id="LILE_DE_LA_FEE"></a><a href="#toc">L'&Icirc;LE DE LA F&Eacute;E</a></h2>
+
+<p class="r"><i>Nullus enim locus sine genio est.</i><br />
+SERVIUS.</p>
+
+
+<p>La <i>musique</i>,&mdash;dit Marmontel, dans ces <i>Contes Moraux</i> que nos
+traducteurs persistent &agrave; appeler <i>Moral Tales</i>, comme en d&eacute;rision de
+leur esprit,&mdash;<i>la musique est le seul des talents qui jouisse de
+lui-m&ecirc;me; tous les autres veulent des t&eacute;moins</i>. Il confond ici le
+plaisir d'entendre des sons agr&eacute;ables avec la puissance de les cr&eacute;er.
+Pas plus qu'aucun autre <i>talent</i>, la musique n'est capable de donner une
+compl&egrave;te jouissance, s'il n'y a pas une seconde personne pour en
+appr&eacute;cier l'ex&eacute;cution. Et cette puissance de produire des effets dont on
+jouisse pleinement dans la solitude ne lui est pas particuli&egrave;re; elle
+est commune &agrave; tous les autres talents. L'id&eacute;e que le conteur n'a pas pu
+concevoir clairement, ou qu'il a sacrifi&eacute;e dans son expression &agrave; l'amour
+national du <i>trait</i>, est sans doute l'id&eacute;e tr&egrave;s-soutenable que la
+musique du style le plus &eacute;lev&eacute; est la plus compl&egrave;tement sentie quand
+nous sommes absolument seuls. La proposition, sous cette forme, sera
+admise du premier coup par ceux qui aiment la lyre pour l'amour de la
+lyre et pour ses avantages spirituels. Mais il est un plaisir toujours &agrave;
+la port&eacute;e de l'humanit&eacute; d&eacute;chue,&mdash;et c'est peut-&ecirc;tre l'unique,&mdash;qui doit
+m&ecirc;me plus que la musique &agrave; la sensation accessoire de l'isolement. Je
+veux parler du bonheur &eacute;prouv&eacute; dans la contemplation d'une sc&egrave;ne de la
+nature. En v&eacute;rit&eacute; l'homme qui veut contempler en face la gloire de Dieu
+sur la terre doit contempler cette gloire dans la solitude. Pour moi du
+moins, la pr&eacute;sence, non pas de la vie humaine seulement, mais de la vie
+sous toute autre forme que celle des &ecirc;tres verdoyants qui croissent sur
+le sol et qui sont sans voix, est un opprobre pour le paysage; elle est
+en guerre avec le g&eacute;nie de la sc&egrave;ne. Oui vraiment, j'aime &agrave; contempler
+les sombres vall&eacute;es, et les roches gris&acirc;tres, et les eaux qui sourient
+silencieusement, et les for&ecirc;ts qui soupirent dans des sommeils anxieux,
+et les orgueilleuses et vigilantes montagnes qui regardent tout d'en
+haut.&mdash;J'aime &agrave; contempler ces choses pour ce qu'elles sont: les membres
+gigantesques d'un vaste tout, anim&eacute; et sensitif,&mdash;un tout dont la forme
+(celle de la sph&egrave;re) est la plus parfaite et la plus compr&eacute;hensive de
+toutes les formes; dont la route se fait de compagnie avec d'autres
+plan&egrave;tes; dont la tr&egrave;s-douce servante est la lune; dont le seigneur
+m&eacute;diatis&eacute; est le soleil; dont la vie est l'&eacute;ternit&eacute;; dont la pens&eacute;e est
+celle d'un Dieu; dont la jouissance est connaissance; dont les destin&eacute;es
+se perdent dans l'immensit&eacute;; pour qui nous sommes une notion
+correspondante &agrave; la notion que nous avons des animalcules qui infestent
+le cerveau,&mdash;un &ecirc;tre que nous regardons cons&eacute;quemment comme inanim&eacute; et
+purement mat&eacute;riel,&mdash;appr&eacute;ciation tr&egrave;s-semblable &agrave; celle que ces
+animalcules doivent faire de nous.</p>
+
+<p>Nos t&eacute;lescopes et nos recherches math&eacute;matiques nous confirment de tout
+point,&mdash;nonobstant la cafarderie de la plus ignorante pr&ecirc;traille,&mdash;que
+l'espace, et cons&eacute;quemment le volume, est une importante consid&eacute;ration
+aux yeux du Tout-Puissant. Les cercles dans lesquels se meuvent les
+&eacute;toiles sont le mieux appropri&eacute;s &agrave; l'&eacute;volution, sans conflit, du plus
+grand nombre de corps possible. Les formes de ces corps sont exactement
+choisies pour contenir sous une surface donn&eacute;e la plus grande quantit&eacute;
+possible de mati&egrave;re;&mdash;et les surfaces elles-m&ecirc;mes sont dispos&eacute;es de
+fa&ccedil;on &agrave; recevoir une population plus nombreuse que ne l'auraient pu les
+m&ecirc;mes surfaces dispos&eacute;es autrement. Et, de ce que l'espace est infini,
+on ne peut tirer aucun argument contre cette id&eacute;e: que le volume a une
+valeur aux yeux de Dieu; car, pour remplir cet espace, il peut y avoir
+un infini de mati&egrave;re. Et puisque nous voyons clairement que douer la
+mati&egrave;re de vitalit&eacute; est un principe,&mdash;et m&ecirc;me, autant que nous en
+pouvons juger, le principe capital dans les op&eacute;rations de la
+Divinit&eacute;,&mdash;est-il logique de le supposer confin&eacute; dans l'ordre de la
+petitesse, o&ugrave; il se r&eacute;v&egrave;le journellement &agrave; nous, et de l'exclure des
+r&eacute;gions du grandiose? Comme nous d&eacute;couvrons des cercles dans des cercles
+et toujours sans fin,&mdash;&eacute;voluant tous cependant autour d'un centre unique
+infiniment distant, qui est la Divinit&eacute;,&mdash;ne pouvons-nous pas supposer,
+analogiquement et de la m&ecirc;me mani&egrave;re, la vie dans la vie, la moindre
+dans la plus grande, et toutes dans l'Esprit divin? Bref, nous errons
+follement par fatuit&eacute;, en nous figurant que l'homme, dans ses destin&eacute;es
+temporelles ou futures, est d'une plus grande importance dans l'univers
+que ce vaste <i>limon de la vall&eacute;e</i> qu'il cultive et qu'il m&eacute;prise, et &agrave;
+laquelle il refuse une &acirc;me par la raison peu profonde qu'il ne la voit
+pas fonctionner<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p>
+
+<p>Ces id&eacute;es, et d'autres analogues, ont toujours donn&eacute; &agrave; mes m&eacute;ditations
+parmi les montagnes et les for&ecirc;ts, pr&egrave;s des rivi&egrave;res et de l'oc&eacute;an, une
+teinte de ce que les gens vulgaires ne manqueront pas d'appeler
+fantastique. Mes promenades vagabondes au milieu de tableaux de ce genre
+ont &eacute;t&eacute; nombreuses, singuli&egrave;rement curieuses, souvent solitaires; et
+l'int&eacute;r&ecirc;t avec lequel j'ai err&eacute; &agrave; travers plus d'une vall&eacute;e profonde et
+sombre, ou contempl&eacute; le <i>ciel</i> de maint lac limpide, a &eacute;t&eacute; un int&eacute;r&ecirc;t
+grandement accru par la pens&eacute;e que j'errais seul, que je contemplais
+<i>seul</i>. Quel est le Fran&ccedil;ais bavard qui, faisant allusion &agrave; l'ouvrage
+bien connu de Zimmerman, a dit: <i>La solitude est une belle chose, mais
+il faut quelqu'un pour vous dire que la solitude est une belle chose?</i>
+Comme &eacute;pigramme, c'est parfait; mais, <i>il faut</i>! Cette n&eacute;cessit&eacute; est une
+chose qui n'existe pas.</p>
+
+<p>Ce fut dans un de mes voyages solitaires, dans une r&eacute;gion fort
+lointaine,&mdash;montagnes compliqu&eacute;es par des montagnes, m&eacute;andres de
+rivi&egrave;res m&eacute;lancoliques, lacs sombres et dormants,&mdash;que je tombai sur
+certain petit ruisseau avec une &icirc;le. J'y arrivai soudainement dans un
+mois de juin, le mois du feuillage, et je me jetai sur le sol, sous les
+branches d'un arbuste odorant qui m'&eacute;tait inconnu, de mani&egrave;re &agrave;
+m'assoupir en contemplant le tableau. Je sentis que je ne pourrais le
+bien voir que de cette fa&ccedil;on,&mdash;tant il portait le caract&egrave;re d'une
+vision.</p>
+
+<p>De tous c&ocirc;t&eacute;s,&mdash;except&eacute; &agrave; l'ouest, o&ugrave; le soleil allait bient&ocirc;t
+plonger,&mdash;s'&eacute;levaient les murailles verdoyantes de la for&ecirc;t. La petite
+rivi&egrave;re qui faisait un brusque coude, et ainsi se d&eacute;robait soudainement
+&agrave; la vue, semblait ne pouvoir pas s'&eacute;chapper de sa prison; mais on e&ucirc;t
+dit qu'elle &eacute;tait absorb&eacute;e vers l'est par la verdure profonde des
+arbres;&mdash;et du c&ocirc;t&eacute; oppos&eacute; (cela m'apparaissait ainsi, couch&eacute; comme je
+l'&eacute;tais, et les yeux au ciel), tombait dans la vall&eacute;e, sans
+interm&eacute;diaire et sans bruit, une splendide cascade, or et pourpre, vomie
+par les fontaines occidentales du ciel.</p>
+
+<p>&Agrave; peu pr&egrave;s au centre de l'&eacute;troite perspective qu'embrassait mon regard
+visionnaire, une petite &icirc;le circulaire, magnifiquement verdoyante,
+reposait sur le sein du ruisseau.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>La rive et son image &eacute;taient si bien fondues</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Que le tout semblait suspendu dans l'air.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>L'eau transparente jouait si bien le miroir qu'il &eacute;tait presque
+impossible de deviner &agrave; quel endroit du talus d'&eacute;meraude commen&ccedil;ait son
+domaine de cristal.</p>
+
+<p>Ma position me permettait d'embrasser d'un seul coup d'&oelig;il les deux
+extr&eacute;mit&eacute;s, est et ouest, de l'&icirc;lot; et j'observai dans leurs aspects
+une diff&eacute;rence singuli&egrave;rement marqu&eacute;e. L'ouest &eacute;tait tout un radieux
+harem de beaut&eacute;s de jardin. Il s'embrasait et rougissait sous l'&oelig;il
+oblique du soleil, et souriait extatiquement par toutes ses fleurs. Le
+gazon &eacute;tait court, &eacute;lastique, odorant, et parsem&eacute; d'asphod&egrave;les. Les
+arbres &eacute;taient souples, gais, droits,&mdash;brillants, sveltes et
+gracieux,&mdash;orientaux par la forme et le feuillage, avec une &eacute;corce
+polie, luisante et versicolore. On e&ucirc;t dit qu'un sentiment profond de
+vie et de joie circulait partout; et, quoique les Cieux ne soufflassent
+aucune brise, tout cependant semblait agit&eacute; par d'innombrables papillons
+qu'on aurait pu prendre, dans leurs fuites gracieuses et leurs zigzags,
+pour des tulipes ail&eacute;es.</p>
+
+<p>L'autre c&ocirc;t&eacute;, le c&ocirc;t&eacute; est de l'&icirc;le, &eacute;tait submerg&eacute; dans l'ombre la plus
+noire. L&agrave;, une m&eacute;lancolie sombre, mais pleine de calme et de beaut&eacute;,
+enveloppait toutes choses. Les arbres &eacute;taient d'une couleur noir&acirc;tre,
+lugubres de forme et d'attitude,&mdash;se tordant en spectres moroses et
+solennels, traduisant des id&eacute;es de chagrin mortel et de mort pr&eacute;matur&eacute;e.
+Le gazon y rev&ecirc;tait la teinte profonde du cypr&egrave;s, et ses brins
+baissaient languissamment leurs pointes. L&agrave; s'&eacute;levaient &eacute;parpill&eacute;s
+plusieurs petits monticules maussades, bas, &eacute;troits, pas tr&egrave;s-longs, qui
+avaient des airs de tombeaux, mais qui n'en &eacute;taient pas; quoique
+au-dessus et tout autour grimpassent la rue et le romarin. L'ombre des
+arbres tombait pesamment sur l'eau et semblait s'y ensevelir, impr&eacute;gnant
+de t&eacute;n&egrave;bres les profondeurs de l'&eacute;l&eacute;ment. Je m'imaginais que chaque
+ombre, &agrave; mesure que le soleil descendait plus bas, toujours plus bas, se
+s&eacute;parait &agrave; regret du tronc qui lui avait donn&eacute; naissance et &eacute;tait
+absorb&eacute;e par le ruisseau, pendant que d'autres ombres naissaient &agrave;
+chaque instant des arbres, prenant la place de leurs a&icirc;n&eacute;es d&eacute;funtes.</p>
+
+<p>Cette id&eacute;e, une fois qu'elle se fut empar&eacute;e de mon imagination, l'excita
+fortement, et je me perdis imm&eacute;diatement en r&ecirc;veries.&mdash;Si jamais &icirc;le fut
+enchant&eacute;e,&mdash;me disais-je,&mdash;celle-ci l'est, bien s&ucirc;r. C'est le
+rendez-vous des quelques gracieuses F&eacute;es qui ont surv&eacute;cu &agrave; la
+destruction de leur race. Ces vertes tombes sont-elles les leurs!
+Rendent-elles leurs douces vies de la m&ecirc;me fa&ccedil;on que l'humanit&eacute;? Ou
+plut&ocirc;t leur mort n'est-elle pas une esp&egrave;ce de d&eacute;p&eacute;rissement
+m&eacute;lancolique? Rendent-elles &agrave; Dieu leur existence petit &agrave; petit,
+&eacute;puisant lentement leur substance jusqu'&agrave; la mort, comme ces arbres
+rendent leurs ombres l'une apr&egrave;s l'autre? Ce que l'arbre qui s'&eacute;puise
+est &agrave; l'eau qui en boit l'ombre et devient plus noire de la proie
+qu'elle avale, la vie de la F&eacute;e ne pourrait-elle pas bien &ecirc;tre la m&ecirc;me
+chose &agrave; la Mort qui l'engloutit?</p>
+
+<p>Comme je r&ecirc;vais ainsi, les yeux &agrave; moiti&eacute; clos, tandis que le soleil
+descendait rapidement vers son lit, et que des tourbillons couraient
+tout autour de l'&icirc;le, portant sur leur sein de grandes, lumineuses et
+blanches &eacute;cailles, d&eacute;tach&eacute;es des troncs des sycomores,&mdash;&eacute;cailles qu'une
+imagination vive aurait pu, gr&acirc;ce &agrave; leurs positions vari&eacute;es sur l'eau,
+convertir en tels objets qu'il lui aurait plu,&mdash;pendant que je r&ecirc;vais
+ainsi, il me sembla que la figure d'une de ces m&ecirc;mes F&eacute;es dont j'avais
+r&ecirc;v&eacute;, se d&eacute;tachant de la partie lumineuse et occidentale de l'&icirc;le,
+s'avan&ccedil;ait lentement vers les t&eacute;n&egrave;bres.&mdash;Elle se tenait droite sur un
+canot singuli&egrave;rement fragile, et le mouvait avec un fant&ocirc;me d'aviron.
+Tant qu'elle fut sous l'influence des beaux rayons attard&eacute;s, son
+attitude parut traduire la joie;&mdash;mais le chagrin alt&eacute;ra sa physionomie
+quand elle passa dans la r&eacute;gion de l'ombre. Lentement elle glissa tout
+le long, fit peu &agrave; peu le tour de l'&icirc;le, et rentra dans la r&eacute;gion de la
+lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;La r&eacute;volution qui vient d'&ecirc;tre accomplie par la F&eacute;e,&mdash;continuai-je,
+toujours r&ecirc;vant,&mdash;est le cycle d'une br&egrave;ve ann&eacute;e de sa vie. Elle a
+travers&eacute; son hiver et son &eacute;t&eacute;. Elle s'est rapproch&eacute;e de la Mort d'une
+ann&eacute;e; car j'ai bien vu que, quand elle entrait dans l'obscurit&eacute;, son
+ombre se d&eacute;tachait d'elle et &eacute;tait engloutie par l'eau sombre, rendant
+sa noirceur encore plus noire.</p>
+
+<p>Et de nouveau le petit bateau apparut, avec la F&eacute;e; mais dans son
+attitude il y avait plus de souci et d'ind&eacute;cision, et moins d'&eacute;lastique
+all&eacute;gresse. Elle navigua de nouveau de la lumi&egrave;re vers l'obscurit&eacute;,&mdash;qui
+s'approfondissait &agrave; chaque minute,&mdash;et de nouveau son ombre se d&eacute;tachant
+tomba dans l'&eacute;b&egrave;ne liquide et fut absorb&eacute;e par les t&eacute;n&egrave;bres.&mdash;Et
+plusieurs fois encore elle fit le circuit de l'&icirc;le,&mdash;pendant que le
+soleil se pr&eacute;cipitait vers son lit,&mdash;et &agrave; chaque fois qu'elle &eacute;mergeait
+dans la lumi&egrave;re, il y avait plus de chagrin dans sa personne, et elle
+devenait plus faible, et plus abattue, et plus indistincte; et &agrave; chaque
+fois qu'elle passait dans l'obscurit&eacute;, il se d&eacute;tachait d'elle un spectre
+plus obscur qui &eacute;tait submerg&eacute; par une ombre plus noire. Mais &agrave; la fin,
+quand le soleil eut totalement disparu, la F&eacute;e, maintenant pur fant&ocirc;me
+d'elle-m&ecirc;me, entra avec son bateau, pauvre inconsolable! dans la r&eacute;gion
+du fleuve d'&eacute;b&egrave;ne,&mdash;et si elle en sortit jamais, je ne puis le
+dire,&mdash;car les t&eacute;n&egrave;bres tomb&egrave;rent sur toutes choses, et je ne vis plus
+son enchanteresse figure.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LE_PORTRAIT_OVALE" id="LE_PORTRAIT_OVALE"></a><a href="#toc">LE PORTRAIT OVALE</a></h2>
+
+
+<p>Le ch&acirc;teau dans lequel mon domestique s'&eacute;tait avis&eacute; de p&eacute;n&eacute;trer de
+force, plut&ocirc;t que de me permettre, d&eacute;plorablement bless&eacute; comme je
+l'&eacute;tais, de passer une nuit en plein air, &eacute;tait un de ces b&acirc;timents,
+m&eacute;lange de grandeur et de m&eacute;lancolie, qui ont si longtemps dress&eacute; leurs
+fronts sourcilleux au milieu des Apennins, aussi bien dans la r&eacute;alit&eacute;
+que dans l'imagination de mistress Radcliffe. Selon toute apparence, il
+avait &eacute;t&eacute; temporairement et tout r&eacute;cemment abandonn&eacute;. Nous nous
+install&acirc;mes dans une des chambres les plus petites et les moins
+somptueusement meubl&eacute;es. Elle &eacute;tait situ&eacute;e dans une tour &eacute;cart&eacute;e du
+b&acirc;timent. Sa d&eacute;coration &eacute;tait riche, mais antique et d&eacute;labr&eacute;e. Les murs
+&eacute;taient tendus de tapisseries et d&eacute;cor&eacute;s de nombreux troph&eacute;es
+h&eacute;raldiques de toute forme, ainsi que d'une quantit&eacute; vraiment
+prodigieuse de peintures modernes, pleines de style, dans de riches
+cadres d'or d'un go&ucirc;t arabesque. Je pris un profond int&eacute;r&ecirc;t,&mdash;ce fut
+peut-&ecirc;tre mon d&eacute;lire qui commen&ccedil;ait qui en fut cause,&mdash;je pris un
+profond int&eacute;r&ecirc;t &agrave; ces peintures qui &eacute;taient suspendues non-seulement sur
+les faces principales des murs, mais aussi dans une foule de recoins que
+la bizarre architecture du ch&acirc;teau rendait in&eacute;vitables; si bien que
+j'ordonnai &agrave; Pedro de fermer les lourds volets de la chambre,&mdash;puisqu'il
+faisait d&eacute;j&agrave; nuit,&mdash;d'allumer un grand cand&eacute;labre &agrave; plusieurs branches
+plac&eacute; pr&egrave;s de mon chevet, et d'ouvrir tout grands les rideaux de velours
+noir garnis de cr&eacute;pines qui entouraient le lit. Je d&eacute;sirais que cela f&ucirc;t
+ainsi, pour que je pusse au moins, si je ne pouvais pas dormir, me
+consoler alternativement par la contemplation de ces peintures et par la
+lecture d'un petit volume que j'avais trouv&eacute; sur l'oreiller et qui en
+contenait l'appr&eacute;ciation et l'analyse.</p>
+
+<p>Je lus longtemps,&mdash;longtemps;&mdash;je contemplai religieusement, d&eacute;votement;
+les heures s'envol&egrave;rent, rapides et glorieuses, et le profond minuit
+arriva. La position du cand&eacute;labre me d&eacute;plaisait, et, &eacute;tendant la main
+avec difficult&eacute; pour ne pas d&eacute;ranger mon valet assoupi, je pla&ccedil;ai
+l'objet de mani&egrave;re &agrave; jeter les rayons en plein sur le livre.</p>
+
+<p>Mais l'action produisit un effet absolument inattendu. Les rayons des
+nombreuses bougies (car il y en avait beaucoup) tomb&egrave;rent alors sur une
+niche de la chambre que l'une des colonnes du lit avait jusque-l&agrave;
+couverte d'une ombre profonde. J'aper&ccedil;us dans une vive lumi&egrave;re une
+peinture qui m'avait d'abord &eacute;chapp&eacute;. C'&eacute;tait le portrait d'une jeune
+fille d&eacute;j&agrave; m&ucirc;rissante et presque femme. Je jetai sur la peinture un coup
+d'&oelig;il rapide, et je fermai les yeux. Pourquoi,&mdash;je ne le compris pas
+bien moi-m&ecirc;me tout d'abord. Mais pendant que mes paupi&egrave;res restaient
+closes, j'analysai rapidement la raison qui me les faisait fermer ainsi.
+C'&eacute;tait un mouvement involontaire pour gagner du temps et pour
+penser,&mdash;pour m'assurer que ma vue ne m'avait pas tromp&eacute;,&mdash;pour calmer
+et pr&eacute;parer mon esprit &agrave; une contemplation plus froide et plus s&ucirc;re. Au
+bout de quelques instants, je regardai de nouveau la peinture fixement.</p>
+
+<p>Je ne pouvais pas douter, quand m&ecirc;me je l'aurais voulu, que je n'y visse
+alors tr&egrave;s-nettement; car le premier &eacute;clair du flambeau sur cette toile
+avait dissip&eacute; la stupeur r&ecirc;veuse dont mes sens &eacute;taient poss&eacute;d&eacute;s, et
+m'avait rappel&eacute; tout d'un coup &agrave; la vie r&eacute;elle.</p>
+
+<p>Le portrait, je l'ai d&eacute;j&agrave; dit, &eacute;tait celui d'une jeune fille. C'&eacute;tait
+une simple t&ecirc;te, avec des &eacute;paules, le tout dans ce style, qu'on appelle
+en langage technique, style <i>de vignette</i>, beaucoup de la mani&egrave;re de
+Sully dans ses t&ecirc;tes de pr&eacute;dilection. Les bras, le sein, et m&ecirc;me les
+bouts des cheveux rayonnants, se fondaient insaisissablement dans
+l'ombre vague mais profonde qui servait de fond &agrave; l'ensemble. Le cadre
+&eacute;tait ovale, magnifiquement dor&eacute; et guilloch&eacute; dans le go&ucirc;t moresque.
+Comme &oelig;uvre d'art, on ne pouvait rien trouver de plus admirable que la
+peinture elle-m&ecirc;me. Mais il se peut bien que ce ne f&ucirc;t ni l'ex&eacute;cution de
+l'&oelig;uvre, ni l'immortelle beaut&eacute; de la physionomie, qui m'impressionna
+si soudainement et si fortement. Encore moins devais-je croire que mon
+imagination, sortant d'un demi-sommeil, e&ucirc;t pris la t&ecirc;te pour celle
+d'une personne vivante.&mdash;Je vis tout d'abord que les d&eacute;tails du dessin,
+le style de vignette, et l'aspect du cadre auraient imm&eacute;diatement
+dissip&eacute; un pareil charme, et m'auraient pr&eacute;serv&eacute; de toute illusion m&ecirc;me
+momentan&eacute;e. Tout en faisant ces r&eacute;flexions, et tr&egrave;s-vivement, je restai,
+&agrave; demi &eacute;tendu, &agrave; demi assis, une heure enti&egrave;re peut-&ecirc;tre, les yeux riv&eacute;s
+&agrave; ce portrait. &Agrave; la longue, ayant d&eacute;couvert le vrai secret de son effet,
+je me laissai retomber sur le lit. J'avais devin&eacute; que le <i>charme</i> de la
+peinture &eacute;tait une expression vitale absolument ad&eacute;quate &agrave; la vie
+elle-m&ecirc;me, qui d'abord m'avait fait tressaillir, et finalement m'avait
+confondu, subjugu&eacute;, &eacute;pouvant&eacute;. Avec une terreur profonde et
+respectueuse, je repla&ccedil;ai le cand&eacute;labre dans sa position premi&egrave;re. Ayant
+ainsi d&eacute;rob&eacute; &agrave; ma vue la cause de ma profonde agitation, je cherchai
+vivement le volume qui contenait l'analyse des tableaux et leur
+histoire. Allant droit au num&eacute;ro qui d&eacute;signait le portrait ovale, j'y
+lus le vague et singulier r&eacute;cit qui suit:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;C'&eacute;tait une jeune fille d'une tr&egrave;s-rare beaut&eacute;, et qui n'&eacute;tait pas
+moins aimable que pleine de gaiet&eacute;. Et maudite fut l'heure o&ugrave; elle vit,
+et aima, et &eacute;pousa le peintre. Lui, passionn&eacute;, studieux, aust&egrave;re, et
+ayant d&eacute;j&agrave; trouv&eacute; une &eacute;pouse dans son Art; elle, une jeune fille d'une
+tr&egrave;s-rare beaut&eacute;, et non moins aimable que pleine de gaiet&eacute;: rien que
+lumi&egrave;res et sourires, et la fol&acirc;trerie d'un jeune faon; aimant et
+ch&eacute;rissant toutes choses; ne ha&iuml;ssant que l'art qui &eacute;tait son rival; ne
+redoutant que la palette et les brosses, et les autres instruments
+f&acirc;cheux qui la privaient de la figure de son ador&eacute;. Ce fut une terrible
+chose pour cette dame que d'entendre le peintre parler du d&eacute;sir de
+peindre m&ecirc;me sa jeune &eacute;pouse. Mais elle &eacute;tait humble et ob&eacute;issante, et
+elle s'assit avec douceur pendant de longues semaines dans la sombre et
+haute chambre de la tour, o&ugrave; la lumi&egrave;re filtrait sur la p&acirc;le toile
+seulement par le plafond. Mais lui, le peintre, mettait sa gloire dans
+son &oelig;uvre, qui avan&ccedil;ait d'heure en heure et de jour en jour.&mdash;Et
+c'&eacute;tait un homme passionn&eacute;, et &eacute;trange, et pensif, qui se perdait en
+r&ecirc;veries; si bien qu'il ne <i>voulait</i> pas voir que la lumi&egrave;re qui tombait
+si lugubrement dans cette tour isol&eacute;e dess&eacute;chait la sant&eacute; et les esprits
+de sa femme, qui languissait visiblement pour tout le monde, except&eacute;
+pour lui. Cependant, elle souriait toujours, et toujours sans se
+plaindre, parce qu'elle voyait que le peintre (qui avait un grand renom)
+prenait un plaisir vif et br&ucirc;lant dans sa t&acirc;che, et travaillait nuit et
+jour pour peindre celle qui l'aimait si fort, mais qui devenait de jour
+en jour plus languissante et plus faible. Et, en v&eacute;rit&eacute;, ceux qui
+contemplaient le portrait parlaient &agrave; voix basse de sa ressemblance,
+comme d'une puissante merveille et comme d'une preuve non moins grande
+de la puissance du peintre que de son profond amour pour celle qu'il
+peignait si miraculeusement bien.&mdash;Mais, &agrave; la longue, comme la besogne
+approchait de sa fin, personne ne fut plus admis dans la tour; car le
+peintre &eacute;tait devenu fou par l'ardeur de son travail, et il d&eacute;tournait
+rarement ses yeux de la toile, m&ecirc;me pour regarder la figure de sa femme.
+Et il ne <i>voulait</i> pas voir que les couleurs qu'il &eacute;talait sur la toile
+&eacute;taient <i>tir&eacute;es</i> des joues de celle qui &eacute;tait assise pr&egrave;s de lui. Et
+quand bien des semaines furent pass&eacute;es et qu'il ne restait plus que peu
+de chose &agrave; faire, rien qu'une touche sur la bouche et un glacis sur
+l'&oelig;il, l'esprit de la dame palpita encore comme la flamme dans le bec
+d'une lampe. Et alors la touche fut donn&eacute;e, et alors le glacis fut
+plac&eacute;; et pendant un moment le peintre se tint en extase devant le
+travail qu'il avait travaill&eacute;; mais une minute apr&egrave;s, comme il
+contemplait encore, il trembla et il devint tr&egrave;s-p&acirc;le, et il fut frapp&eacute;
+d'effroi; et criant d'une voix &eacute;clatante:&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, c'est la <i>Vie</i>
+elle-m&ecirc;me!&mdash;il se retourna brusquement pour regarder sa
+bien-aim&eacute;e;&mdash;elle &eacute;tait morte!&raquo;</p>
+
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Formule anglaise:&mdash;mort subite.&mdash;C. B.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Hortulus animae, cum oratiunculis aliquibus superadditis</i>, de
+Gr&uuml;nninger.&mdash;E. A. P.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Watson, Percival, Spallanzani, et particuli&egrave;rement l'&eacute;v&ecirc;que de
+Landaff.&mdash;Voir les <i>Chemical Essays</i>, vol. V.&mdash;E. A. P.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Ce march&eacute;&mdash;march&eacute; Saint-Honor&eacute;,&mdash;n'a jamais eu ni portes ni
+inscriptions. L'inscription a-t-elle exist&eacute; en projet?&mdash;C. B.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Hop</i>, sautiller,&mdash;<i>frog</i>, grenouille.&mdash;C. B.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Pas de cr&eacute;dit.&mdash;C. B.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> La m&ecirc;me expression signifie <i>&ecirc;tre &agrave; l'heure</i> et <i>aller en mesure</i>.
+Il n'y a donc qu'un mot, et ce mot explique l'indignation de
+Vondervotteimittiss,&mdash;pays o&ugrave; l'on est toujours &agrave; l'heure.&mdash;C. B.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Nose</i>, nez.&mdash;<i>Naseaulogie</i>, nosologie.&mdash;C. B.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Flavius Vopiscus dit que l'hymne intercal&eacute; ici fut chant&eacute; par la
+populace, lors de la guerre des Sarmates, en l'honneur d'Aur&eacute;lien, qui
+avait tu&eacute; de sa propre main neuf cent cinquante hommes &agrave; l'ennemi.&mdash;E.
+A. P.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> En parlant des mar&eacute;es, Pomponius Mela dit, dans son trait&eacute; <i>De Situ
+Orbis</i>: Ou le monde est un <i>vaste animal</i>, ou, etc.&mdash;E. A. P.</p></div>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Nouvelles histoires extraordinaires, by
+Edgar Allan Poe
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVELLES HISTOIRES ***
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
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+
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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