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+The Project Gutenberg EBook of Voyages, by Théodore Aynard
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Voyages
+
+Author: Théodore Aynard
+
+Release Date: February 11, 2007 [EBook #20562]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES ***
+
+
+
+
+Produced by Adrian Mastronardi, Chuck Greif, The Philatelic
+Digital Library Project at http://www.tpdlp.net and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+Théodore AYNARD
+
+VOYAGES AU TEMPS JADIS
+
+En France, en Angleterre, en Allemagne, en Suisse, en Italie, en Sicile,
+
+EN POSTE, EN DILIGENCE, EN VOITURIN, EN TRAINEAU, EN ESPERONADE, À
+CHEVAL ET EN PATACHE.
+
+De 1787 à 1844.
+
+[Illustration]
+
+_LYON_.
+IMPRIMERIE MOUGIN-RUSAND 3, Rue Stella, 3
+1888
+
+* * *
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS.--ÉPIGRAPHES
+
+CHAPITRE Ier.--Où l'on voit le roi Louis XI, la poste et les
+postillons
+
+CHAPITRE II.--Qui contient des extraits authentiques du journal
+de voyage en Italie et en Sicile d'Antoine-Henri
+Jordan, fils et petit-fils d'échevin, en 1787 et 1788,
+et quelques autres choses.
+
+CHAPITRE III.--Contenant des épisodes du voyage en Bretagne
+d'Alphée Aynard, en 1798 et du voyage à Paris
+de Th. Ay., en 1815
+
+CHAPITRE IV.--Où l'on verra quatre personnes parcourant la
+Suisse dans une grande voiture, mais à petites
+journées, en 1834
+
+CHAPITRE V.--Voyage en voiturin d'Allemagne en Italie, où l'on
+met quarante jours pour aller de Francfort-sur-le-Mein
+à Florence sur l'Arno, et retour en
+Auvergne par Gênes, Marseille et les Cévennes,
+en 1839
+
+CHAPITRE VI.--Souvenirs d'Angleterre et d'Écosse, en 1844
+
+CHAPITRE VII.--Service des postes et des diligences en 1790, 1810
+et 1850. Comparaison des moyens de transport
+mis à la disposition des voyageurs, sous les rapports
+de la fréquence des départs, du nombre de
+places offertes au public, et de la durée des voyages,
+par les diligences et les chemins de fer en 1790,
+1810, 1850 et 1888
+
+TABLEAU RÉSUMÉ DU CHAPITRE VII
+
+ÉPILOGUE
+
+* * *
+
+
+
+
+VOYAGES AU TEMPS JADIS
+
+_Et quorum pars parva fui, sed magna parentes_.
+
+(Imité de VIRGILE.)
+
+* * *
+
+
+
+
+_AVANT-PROPOS_
+
+Votre mémoire est une lampe que vous
+avez promenée pieusement dans les galeries du
+passé, où elle rallume celles des salons, qui
+ne sont plus, hélas! que celles des tombeaux.
+
+Arthur DE GRAVILLON.
+
+_Dans cette nouvelle réminiscence que j'offre à mes amis, en prenant
+pour épigraphe une phrase toute moderne de l'auteur de_ Peau d'âne,
+_petit-fils et petit-neveu des Jordan Périer, que j'ai cités dans les_
+Salons d'autrefois, _j'ai un double motif_:
+
+_D'abord, celui de témoigner ma reconnaissance à tous ceux qui ont bien
+voulu me remercier de mes envois, en choisissant dans cette nombreuse
+correspondance un des passages les plus élégants_.
+
+_Ensuite, de montrer, que si quelquefois je cite les anciens et toujours
+j'aime à me souvenir du passé, ce n'est pas le moins du monde pour le
+mettre au-dessus du présent, dont j'apprécie, plus que d'autres
+peut-être, tous les avantages et tous les mérites_.
+
+_Il est bien entendu que, dans ce moment, je ne fais pas de politique,
+et que je ne pense ni au pouvoir législatif, ni à l'exécutif, ni à leurs
+familles_.
+
+_Dans les lettres trop aimables qui m'ont été adressées, on m'a fait
+cependant un reproche, celui d'avoir été trop court_.
+
+_Les uns m'ont dit que j'aurais dû parler de salons que je n'ai pas
+fréquentés et de belles dames que je n'ai pas connues_.--_D'autres ont
+trouvé que je ne donnais pas assez de détails sur les personnes et les
+salons que j'ai cités_.
+
+* * *
+
+_Aux premiers je réponds, que j'ai pour principe d'être véridique; je ne
+pouvais donc raconter que des choses vues et entendues_.
+
+_Aux seconds je réponds, que j'ai aussi pour principe d'être discret;
+lorsque j'écris sur le temps passé, c'est plus encore pour mon plaisir
+que pour celui des autres; car si je revois les tableaux complets d'un
+autre âge, tout en restant dans le vrai, ma plume ne peut en retracer
+qu'une partie_.
+
+_Cela me rappelle une dame qui disait, qu'il ne lui serait pas difficile
+d'avoir de l'esprit, si comme sa voisine, elle voulait dire tout ce qui
+lui passait par la tête_.
+
+_Moi aussi, peut-être, j'aurais pu me rendre plus intéressant et plus
+amusant, si j'avais raconté tout ce qui passait dans la mienne; mais je
+n'ai pas eu la prétention de faire douze volumes, comme_ les Mémoires
+_du duc de Saint-Simon_.
+
+* * *
+
+_En racontant quelques voyages de nos pères et du temps de ma jeunesse,
+en outre du plaisir que j'éprouve à revivre avec ceux qui_ _ne sont
+plus, et bien souvent à lire entre les lignes, comme je viens de le
+dire, mon but principal est d'apprendre à ceux qui l'ignorent, et ils
+sont nombreux, la différence énorme qui existe pour les voyages, entre
+jadis et aujourd'hui; et quelle contrariété ils éprouveraient, s'ils
+étaient obligés de revenir aux moyens de transport d'il y a un siècle,
+et même d'un demi-siècle_.
+
+* * *
+
+_C'est encore ma mémoire, en grande partie, que j'invoque; mais cette
+fois ce n'est plus une lampe de salon, car elle va me conduire sur les
+grandes routes, que toute ma vie j'ai beaucoup pratiquées et sur
+lesquelles je vous invite à me suivre, ami lecteur, s'il ne vous déplaît
+pas de courir le monde avec moi, assis sur un bon fauteuil et les pieds
+sur les chenets en cas de froidure, ou bien à l'ombre, sur le banc de
+votre jardin, si le soleil luit_.
+
+* * *
+
+_Ceci bien posé, que c'est de votre plein gré que je vous emmène,
+partons!_
+
+* * *
+
+
+
+
+VOYAGES AU TEMPS JADIS
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Où l'on voit le roi Louis XI, la poste et les postillons.
+
+
+Dans un de mes derniers voyages de Genève, une jeune dame assez jolie,
+autant qu'il m'en souvient, occupait avec moi le même compartiment d'un
+train express; le hasard seul avait fait notre rencontre, comme celle de
+la petite Sonia avec Tartarin sur les Alpes.
+
+Il me fut facile de reconnaître que ce n'était pas le moins du monde une
+nihiliste russe, mais tout spirituellement une parisienne pur sang, dont
+la société ne m'exposait pas à faire connaissance avec les gendarmes,
+comme cela m'était une autre fois arrivé; j'aurai peut-être l'occasion
+de vous le dire.
+
+En traversant le tunnel du Credo, elle s'étonnait que partie de Genève à
+onze heures du matin, elle ne pouvait arriver à Paris... le même jour,
+qu'à onze heures du soir.
+
+Elle n'avait aucune idée de l'état de chose antérieur aux chemins de
+fer; elle les avait trouvés en venant au monde, elle les supposait aussi
+vieux que lui. Je l'aurais étonnée, je crois, en lui disant que ce
+n'était pas dans un wagon de première qu'Adam et Ève avaient déménagé de
+l'Éden.
+
+Plus je pense à cette rencontre, plus je pense aussi que notre
+génération disparue, bien des gens seront comme ma parisienne, et ne
+pourront se faire aucune idée des voyages au temps jadis.
+
+Il y a donc un certain intérêt à revenir sur ce passé, dont quelques-uns
+encore se souviennent et pourront me contrôler, et qui pour tous sera
+bientôt lettre close.
+
+Mon titre a déjà besoin d'explication: qui sait aujourd'hui ce qu'était
+un voyage en poste?
+
+Pour vous, jeune lecteur, la poste se résume dans l'uniforme, assez laid
+et souvent crotté, d'un facteur apportant lettres et journaux, et qui
+jamais, au premier de l'an, n'oublie de réclamer ses étrennes; qu'entre
+nous soit dit, il mérite généralement mieux que beaucoup d'autres; puis
+encore, dans une vilaine petite boîte, chez le marchand de tabac, où
+vous déposez vous-même votre correspondance, quand vous voulez être sûr
+qu'elle ne sera pas oubliée dans la poche d'un commissionnaire; comme le
+faisait toujours le comte J..., ministre des travaux publics sous
+Louis-Philippe, tant sa confiance dans son personnel était grande. On
+est bien loin d'être assuré, cependant, qu'elle arrive à sa destination,
+car on peut la dérober en route; je le sais par une expérience ennuyeuse
+et récente, que je tacherai d'oublier avant le 1er janvier, en
+pensant que c'est mon voleur qui a été volé.
+
+Enfin, vous connaissez peut-être aussi le bureau de la poste restante,
+si vous n'en connaissez pas les mystères, et le guichet, où vous êtes
+obligé de faire queue pour payer vos dettes lointaines et transmettre
+aussi quelquefois vos cadeaux à distance, comme je l'espère pour vous,
+et surtout pour les destinataires.
+
+Mais qu'il y a loin de cette poste, qui n'est plus qu'un service de
+distribution, à la poste ancienne, qui faisait elle-même le transport
+des lettres et des personnes.
+
+La poste dont je vais parler datait de l'édit de Doullens, en 1464. Elle
+a disparu au milieu de notre siècle; elle a donc vécu quatre cents ans.
+Combien voyons-nous de choses qui ne durent pas si longtemps? Sans
+compter celles qui n'ont que dix-huit ans et qui durent déjà beaucoup
+trop pour l'intérêt de la chose publique et de bien des choses
+particulières.
+
+Au dire de ses contemporains, le roi Louis XI était fort curieux de
+nouvelles et voulait, en outre, transmettre rapidement ses ordres dans
+tout le royaume.
+
+Le premier, il fit établir dans les principales directions, des relais
+de chevaux de selle; en 1483, l'Angleterre suivit son exemple.
+
+Le chef de chaque dépôt où les chevaux étaient postés, c'est de là que
+vient le nom, s'appelait d'abord maître coureur; ce n'est que plus tard
+qu'il prit le nom de maître du poste, et enfin, celui de _maître de
+poste_.
+
+Ce n'était pas alors une institution précisément démocratique, car il
+était formellement défendu de monter sur ces chevaux _sans mandement du
+Roi, sous peine de la vie_.
+
+Ce grand roi n'y allait pas de main morte. Comme M. Thiers, interrompu
+par les clameurs de l'extrême gauche, disait à la Chambre: «J'ai
+l'habitude d'appeler Monseigneur les princes dont les familles ont régné
+sur la France.» De même, j'ai l'habitude d'appeler grands les rois qui
+l'ont agrandie.
+
+Le règne de Louis XI nous a donné le Maine, l'Anjou, la Bourgogne et la
+Provence!
+
+Ce grand prince donc, n'y allait pas de main morte; aussi les mauvaises
+langues de son temps, et même du nôtre, lui reprochent, à tort ou à
+raison (_adhuc sub judice lis est_), d'avoir fait pendre haut et court,
+sans autre forme de procès, ceux qu'il soupçonnait de tramer complots
+contre l'État et contre lui surtout.
+
+Ce fait paraît certain, cependant, non seulement par les peintures un
+peu chargées de Walter Scott, dans Quantin Durward (à qui dirait-on la
+vérité si ce n'est à ses amis!) mais par l'ensemble des traditions
+historiques qui prouvent qu'il gouvernait plus par la crainte que par
+tout autre moyen; que, fils sans coeur, il fut aussi roi sans pitié, et
+que s'il abaissait les grands, il ne ménageait pas les petits; car il
+accablait, dit-on, le peuple d'impôts, beaucoup moins qu'aujourd'hui
+cependant.
+
+Bien des gens sont portés, non pas à l'absoudre, mais à lui pardonner un
+peu, à cause de son amour pour le principe d'autorité, dont le besoin se
+fait plus que jamais sentir; il est bien entendu que je parle de celle
+qui mérite ce nom.
+
+Si l'on n'avait pas alors la liberté de la tribune et de la presse, il
+paraît que les moines ne se gênaient guère pour dire dans leurs sermons
+ce qu'ils pensaient de sa justice sommaire, de son prévôt Tristan et de
+ses exécuteurs, qui supprimaient la prison préventive autrement que
+voulait le faire Napoléon III, quand il envoyait en Angleterre M.
+Valentin-Smith, pour étudier cette question.
+
+Le roi ayant appris que le cordelier Maillard s'était permis de
+l'attaquer indirectement en chaire, il l'envoya prévenir que s'il
+recommençait, il le ferait jeter à la rivière.
+
+Sans s'intimider, le disciple de Saint-François répondit à l'envoyé: «Va
+dire à ton maître que je ne crains rien; malgré la protection de
+Notre-Dame d'Embrun, dont il porte la médaille à son bonnet, je suis
+plus sûr d'arriver au paradis par la voie d'eau, que lui avec tous ses
+chevaux de poste.»
+
+Louis XI se le tint pour dit, eut le bon esprit d'en rire, et laissa les
+moines tranquilles.
+
+De notre temps, on s'empresserait de laïciser le couvent, après un siège
+en règle en cas de résistance; puis quelque agence interlope de Limoges
+et de Tours proposerait aux Cordeliers de changer leur corde contre le
+cordon de la Légion d'honneur, moyennant finances bien entendu.
+
+C'est deux cents ans plus tard, sous Louis XIV, en 1664, que le marquis
+de Crénan, chargé de ce service, fit construire les premières chaises
+roulantes dans lesquelles il fut défendu, par arrêt de 1680, _de courre
+la poste à deux personnes dans la même chaise_.
+
+L'invention se perfectionna plus tard. À la fin du siècle dernier la
+chaise de poste à deux roues pouvait contenir deux personnes et même
+trois. Le public fut autorisé à faire traîner ses voitures par les
+chevaux du roi.
+
+En même temps, les lettres n'étaient plus transportées dans la sacoche
+ou le porte-manteau d'un courrier à cheval; on les mettait dans une
+malle chargée sur les voitures du gouvernement, qui partaient
+régulièrement et à heure fixe dans les principales directions.
+
+C'est de là qu'est venu le nom de _Malle de poste_ donné à l'ensemble du
+système qui sert au transport de la correspondance.
+
+S'il n'y a plus aujourd'hui de malles de poste proprement dites, on
+appelle encore malle des Indes, le train rapide qui porte les dépêches
+d'Angleterre aux Indes, ainsi que les navires à vapeur qui se trouvent
+sur leur parcours.
+
+La première malle de poste que j'ai vue, consistait en un briska,
+voiture à quatre roues, d'origine russe, ne contenant que deux places:
+une pour le courrier, responsable des dépêches et l'autre pour un
+voyageur payant sa place.
+
+Plus tard, de 1825 à 1850, sur les principales directions, le briska fut
+remplacé par un grand et confortable coupé à trois places; un quatrième
+voyageur pouvait encore se placer dans le cabriolet de devant avec le
+courrier; ce qui l'obligeait à l'aider dans la distribution sur la route
+des paquets de correspondance, et à supporter pendant tout le voyage
+l'odeur de la marée dont ces agents faisaient un petit commerce à leur
+profit, toléré dans l'intérêt de quelques gourmets de province; car les
+turbots, les soles et les homards n'avaient aucun autre moyen rapide
+d'arriver sur les tables de l'intérieur de la France.
+
+Le service des malles étant régulier et obligatoire, les chevaux étaient
+toujours prêts et choisis; elles allaient donc plus vite que les chaises
+particulières.
+
+Dans toutes les plus petites villes, et souvent dans des hameaux situés
+sur les routes impériales, royales ou nationales suivant le temps, il y
+avait des maîtres de poste; ils n'étaient pas fonctionnaires publics,
+mais souvent ils étaient subventionnés par l'État et jouissaient de
+certains privilèges; en compensation, ils étaient obligés d'entretenir
+un certain nombre de chevaux déterminé par l'importance de la
+circulation et au moins une voiture légère, qui devaient toujours être à
+la disposition du public, d'un relai à l'autre dans les deux sens.
+
+Quand arrivés au relai, les chevaux n'avaient pas la chance de trouver
+une voiture de retour, ils revenaient haut le pied à leur résidence.
+
+Lorsque deux chaises marchant en sens inverse se rencontraient vers le
+milieu d'un relai, on faisait un échange de chevaux et de postillons.
+
+Le tarif de la poste était fixé par cheval et par postillon pour la
+distance d'une poste, qui correspondait à deux lieues soit 8 kilomètres.
+Les relais étaient espacés de 16 à 20 kilomètres, soit deux postes à
+deux postes et demie.
+
+Tous ceux qui voyageaient de cette manière avaient chez eux le livre de
+poste, comme nous avons le livret Chaix. Le livre de poste était bien
+moins répandu; car de tous les livres de notre littérature moderne et
+même de l'ancienne, le livret Chaix est certainement celui qui, chaque
+année, a le plus fort tirage; beaucoup de gens ne lisent pas d'autre
+livre que celui-là!
+
+Dans le livre de poste, on trouvait toutes les routes de France, avec
+l'indication des relais et des prix, dans les circonstances diverses qui
+pouvaient se présenter. Il en était de même dans tous les pays d'Europe,
+où le service de la poste aux chevaux était établi.
+
+Une chaise de poste était une espèce de cabriolet à deux grandes roues,
+avec de forts brancards, dont la caisse était très bien suspendue et qui
+demandait deux chevaux.
+
+Le cheval placé entre les brancards ou limons, se nommait le limonier,
+l'autre sur lequel montait le postillon, se plaçait à gauche et se
+nommait le porteur; on l'attelait avec un palonnier. Tous les harnais
+étaient à bricole.
+
+Le cheval de droite portait aussi le nom de sous-verge, parce qu'il se
+trouvait sous le fouet (ou verge), placé dans la main droite du
+postillon.
+
+Il y a encore de vieux cochers, qui distinguent les deux chevaux d'une
+voiture à timon, par les noms de porteur et sous-verge.
+
+Les anciennes traditions ont quelquefois la vie si dure, qu'après
+plusieurs siècles il y a des mariniers qui distinguent encore les rives
+du Rhône et de la Saône, par ces dénominations: côté de l'Empire, rive
+gauche; côté du Royaume, rive droite. Autre exemple:
+
+À Rome, le Ier janvier 1888, les Italiens qui se pressaient pour
+assister dans l'église de Saint-Pierre, à la messe jubilaire du pape
+Léon XIII, pour exprimer leur impatience, criaient encore: _per Bacco_!
+(par Bacchus.)
+
+Les voitures à quatre roues exigeaient un plus grand nombre de chevaux;
+quatre chevaux obligeaient à deux postillons.
+
+Le nombre de personnes dans une voiture, au-dessus de deux, influait sur
+le nombre de chevaux obligatoires.
+
+Le prix était I fr. 50 par poste et par cheval, et 75 centimes par
+postillon. On pouvait quelquefois éviter les chevaux supplémentaires en
+les payant I franc par poste, bien qu'on ne les mît pas.
+
+C'est ce qui faisait dire à Balzac, dans un de ses romans, à propos
+d'une certaine dame: «Son mari était un personnage tout à fait
+fantastique; il ressemblait au troisième cheval qu'on paie toujours
+quand on court la poste et qu'on ne voit jamais.» De nos jours c'est
+encore de même, il en est plus d'un et plus d'une que je pourrais citer:
+et vous?
+
+On appelait poste royale, une poste qui se payait double, à l'entrée et
+à la sortie de quelques grandes villes, et de celles où résidait la
+Cour.
+
+Quand on voulait être bien mené, il suffisait de dire aux postillons ces
+mots magiques: _En avant et doubles guides_. Cela voulait dire que si
+l'on était content, on payerait I fr. 50 au lieu de 75 centimes par
+poste et par postillon; alors les chevaux ne quittaient pas le galop de
+tout le relai.
+
+Lorsqu'on était pressé, et qu'on ne regardait pas à la dépense pour
+voyager en prince, on envoyait un courrier en avant. Un postillon à
+cheval partait à franc-étrier, arrivait au premier relai avant vous, et
+faisait préparer le nombre de chevaux dont vous aviez besoin; cela se
+répétait à chaque changement de chevaux. De cette manière on ne perdait
+point de temps aux relais.
+
+Il paraît que dans tout pays la poste était chère, il y a un proverbe
+italien qui dit: _La posta e spesa di principe ed un mestière di
+facchino_. La poste dépense de prince est métier d'homme de peine.
+
+On peut se rendre compte de ce que coûtait un voyage de Lyon à Paris et
+réciproquement, pour une ou deux personnes.
+
+Quand on avait sa chaise, la traction seule s'élevait à 400 francs
+environ, plus ou moins, suivant l'état des chemins et la saison.
+
+Si l'on n'avait pas de chaise il fallait en louer une, ce qui coûtait
+une centaine de francs en moyenne, ce prix était variable suivant les
+circonstances. C'était donc une dépense d'environ 500 francs, sans
+compter les frais des hôtels qui l'augmentaient beaucoup, si l'on ne
+marchait pas jour et nuit.
+
+Ce chiffre peut être considéré comme exact. Au moment de la première
+invasion du choléra à Paris en 1832, qui débuta d'une manière
+foudroyante, emportant Casimir Périer, alors président du conseil des
+ministres, mes parents furent très inquiets, et se décidèrent à venir me
+chercher. On était si terrifié qu'ils arrivèrent seuls à Paris dans une
+grande diligence à vingt places; celles qu'ils rencontraient en sens
+inverse étaient au contraire toutes pleines de fuyards.
+
+M'ayant trouvé bien portant et pas effrayé du tout, ils durent repartir
+tout de suite, par l'ordre des médecins; mais toutes les voitures
+publiques, malles et diligences étant encombrées, ils ne purent partir
+qu'en poste, en louant une calèche à Paris.
+
+Ils me laissèrent 500 francs pour prendre aussi la poste et revenir à
+Lyon au galop, si le choléra arrivait à l'Ecole polytechnique.
+
+Quoique fortement menacée au milieu du quartier Mouffetard, où les
+habitants étaient décimés, grâce à Dieu l'Ecole fut préservée, fort
+heureusement pour moi, pour mes 500 francs et pour beaucoup d'autres.
+
+Le prix du voyage par la malle était beaucoup moins cher, 92 francs par
+personne; mais il était fort difficile d'avoir des places sans les
+retenir longtemps d'avance.
+
+Pour ceux qui n'en avaient pas l'habitude, le règlement avec les
+postillons était ennuyeux et souvent compliqué. Mon père, fort expert
+dans cette manière de voyager, m'y avait initié de bonne heure.
+
+Nous allions souvent à Sury, près de Montbrison; pour faire la course en
+une journée, il n'y avait que la poste. Longtemps avant que j'eusse
+barbe au menton, on m'avait confié ce service, qui n'était pas toujours
+commode.
+
+Un jour nous partîmes de Lyon dans une petite calèche avec un seul
+cheval, le nôtre; à la poste de Brignais, naturellement, on en mit deux;
+à Rive-de-Gier on en mit encore deux, mais on en fit payer trois; à
+Saint-Chamond on voulait en mettre trois et nous en faire payer quatre.
+
+Exaspéré de cette progression croissante, je fis mettre les quatre
+chevaux et deux postillons. C'est ainsi que nous fîmes une entrée
+triomphante à Saint-Etienne, sur la place Chavannel, dans la cour de la
+manufacture d'armes, qu'habitait mon oncle.
+
+Les officiers d'artillerie se mettaient aux fenêtres, croyant à une
+inspection imprévue du ministre de la guerre; ce n'était qu'un écolier
+en vacances qui avait voulu faire claquer son fouet tout comme un autre.
+
+Lorsque mon grand-père conduisait sa famille à Sury, avec sa voiture et
+ses chevaux, il couchait toujours en route.
+
+Les chemins étaient si mauvais avant 1820, qu'il était tout à fait
+extraordinaire si, pendant le trajet, on ne versait qu'une fois.
+
+Fâcheuses conséquences des guerres de Napoléon Ier, qui avait
+supprimé l'entretien des routes pour mieux assurer l'entretien de ses
+armées.
+
+C'était une belle institution, la poste aux chevaux, surtout dans le
+moment de sa grande activité. Rien n'était plus vivant, et ne donnait
+plus envie de voyager, que de voir une grande berline avec siège devant
+et derrière, attelée de quatre beaux chevaux conduits par des postillons
+alertes, en habits bleus, bordés de rouge et galonnés, avec leurs
+grosses bottes, assez dures pour les préserver du contact des brancards
+et des timons.
+
+De loin on entendait le claquement des fouets se mêlant au bruit joyeux
+des grelots, pour faire écarter les autres voitures; car c'était un
+privilège de la poste royale. On devait lui laisser le haut du pavé, ou
+le milieu de la chaussée.
+
+C'était ordinairement de cette manière que faisaient leurs voyages de
+noces les jeunes mariés de bonne maison.
+
+Mais quelques-uns partant à la nuit tombante, n'allaient que jusqu'au
+premier relai, revenaient en ville à la nuit close, et rentraient
+discrètement à pied dans leur maison, où personne ne venait les voir
+pendant quinze jours.
+
+Sur les lettres d'invitation au mariage, on imprimait régulièrement en
+post-scriptum: _On part pour la campagne_, cela voulait dire: nous
+n'avons pas besoin de vous, ce n'est donc pas la peine de vous déranger.
+Ce n'était point un mensonge; on partait bien, en effet, pour _le pays
+de Tendre_; car alors, si l'on ne lisait déjà plus l'_Astrée_ d'Honoré
+d'Urfé et les romans de Mlle de Scudéri, on en conservait encore les
+traditions.
+
+Comme beaucoup de choses de ce monde, hélas! le postillon a disparu; ce
+n'est plus sur son cheval, mais seulement sur la scène, qu'on pourra
+voir encore le Postillon de Lonjumeau, quand l'Opéra-Comique sera
+reconstruit, car lui aussi vient de disparaître dans un affreux
+désastre, sans emporter cependant nos anciens souvenirs.
+
+Les maîtres de poste ont fait comme le postillon; j'ai connu les deux
+derniers de Paris et de Lyon, MM. Dailly et Mottard; tous deux aimaient
+tant leurs chevaux qu'ils n'ont pas voulu s'en séparer.
+
+C'est une affection que je comprends; car, si quelquefois ces rudes
+serviteurs ont des caprices, et qui n'en a pas! souvent ils montrent
+leur reconnaissance, en léchant la main qui les nourrit; et surtout
+jamais ils ne disent du mal de vous. Il y a cependant des savants qui ne
+connaissent ces nobles bêtes que sous le nom de _moteurs animés_.
+
+Avez-vous jamais, lecteur, conduit à grandes guides un quadrige de
+superbes normands ou de vigoureux Percherons?
+
+Je pourrais, je crois, parier cent contre un, que cela ne vous est
+jamais arrivé.
+
+Avez-vous jamais dirigé une véritable locomotive?
+
+Il y a encore moins de chances pour que vous me donniez une réponse
+affirmative.
+
+Eh bien! par extraordinaire et volontairement, je me suis trouvé dans
+des circonstances qui m'ont permis de me livrer à ces deux exercices.
+
+De 1841 à 1845, avant l'ouverture du chemin de fer du Nord, pour le
+service de la navigation, j'allais plusieurs fois la semaine à Pontoise,
+par la berline qui, en partant de Paris, traversait les Champs-Elysées.
+
+Du conducteur je m'étais fait un ami, pour que cette liaison me mît en
+rapport direct avec ses magnifiques gris-pommelés.
+
+J'avais obtenu la faveur de me placer à côté de lui sur son siège, et
+tout naturellement ses guides passaient souvent de ses mains dans les
+miennes; car les hommes de travail perdent rarement une bonne occasion
+qui se présente de se reposer.
+
+Quelques années plus tard, en 1848, allant tous les jours de Paris à
+Versailles, pour le chemin de fer de Rennes, je montais très souvent sur
+la locomotive à côté du mécanicien, alors sans aucun abri, afin de
+m'initier aux détails pratiques de son métier (car dans cette année
+d'effervescence générale, les ingénieurs furent obligés plusieurs fois
+d'assurer _eux-mêmes_ le service). Souvent ma main novice maniait sous
+ses yeux le régulateur, et la machine docile m'obéissait comme à son
+véritable maître.
+
+Vous me croirez sans peine si je vous dis que j'avais infiniment plus de
+plaisir et d'émotions à contenir, exciter, entendre hennir et voir
+piaffer les coursiers de mon _Four in hand_, qu'à entendre souffler,
+siffler et grincer sous ma main la locomotive de Versailles R. G.
+
+Pour conserver ce qu'ils appelaient leur cavalerie, en échange de leurs
+brevets aristocratiques de Maîtres de Poste, MM. Dailly et Mottard, ont
+obtenu à Paris et à Lyon des concessions d'omnibus qui sont remplacés
+déjà par les tramways plus démocratiques encore.
+
+_Sic transit gloria mundi_, qu'on peut traduire ainsi en s'inspirant de
+Lamartine:
+
+ Ainsi tout change, ainsi tout passe,
+ Ainsi nous-mêmes nous passons
+ Sur le railway qui prend la place
+ De la poste et des postillons.
+
+Tout ce que je viens de dire pourrait s'intituler: Exposé théorique de
+la poste aux chevaux; la pratique souvent n'était pas aussi brillante.
+
+Le mauvais état général des routes, surtout en hiver, leurs lacunes
+nombreuses et le manque de ponts sur le plus grand nombre des rivières,
+rendaient les voyages très difficiles.
+
+Pour vous donner une idée vraie sur ce point des moeurs et usages du
+vieux temps, je me propose de faire passer sous vos yeux, si mon livre
+y est encore, quelques épisodes de mes voyages et de ceux de ma famille,
+que j'ai retrouvés, partie dans mes souvenirs, partie dans des
+manuscrits authentiques que j'ai eu la chance heureuse de rencontrer.
+
+Cela fera l'objet des chapitres suivants.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Qui contient des extraits authentiques du Journal de voyage en Italie et
+Sicile d'Antoine-Henri Jordan, fils et petit-fils d'échevin, en 1787 et
+1788, et quelques autres choses.
+
+
+Au commencement du XVIIIe siècle vivait à Lyon Henri Jordan, fils
+d'Abraham et petit-fils de Lantelme dont le testament est de 1611; ce
+Jordan, premier du nom de Henri, était marié à Jeanne de Gérando.
+
+Son fils, Henri Jordan l'aîné, qui fut échevin en 1779 et 1780, avait
+épousé Magdeleine Briasson, fille de Charles-Claude Briasson, échevin
+lui-même en 1757 et 1758.
+
+M. Briasson était fabricant d'étoffes de soie; c'est une tradition de
+famille qu'il avait mis quelques années pour faire sa fortune, toujours
+avec les deux mêmes dessins: ses robes à l'éclipse et ses robes à la
+comète avaient brillé d'un vif éclat sur les paniers des grandes dames,
+dans les salons de Versailles.
+
+Que les temps sont changés! combien aujourd'hui faut-il d'années, et
+combien de dessins par année, à un fabricant pour faire sa fortune,
+quand il y arrive?
+
+Une autre fille de M. Briasson avait été mariée au père du baron
+Rambaud, qui fut maire de Lyon de 1818 à 1826.
+
+Henri Jordan, l'échevin, n'eut qu'un fils, Antoine-Henri, et trois
+filles, Mmes Vionnet, Coste et Bergasse.
+
+Pierre Jordan, frère de l'échevin, marié à Élisabeth Périer de Grenoble
+(tante du célèbre Casimir), eut cinq fils qui furent des hommes
+distingués, ainsi que leurs descendants:
+
+Alexandre Jordan, receveur des finances, père d'Alexandre Jordan,
+ingénieur en chef des ponts et chaussées, grand-père de Camille Jordan,
+ingénieur des mines, membre de l'Institut, et de Mme Giraud-Jordan,
+fille de Camille Jordan, magistrat;
+
+Camille Jordan, célèbre député aux Cinq Cents en 1795, puis à la Chambre
+sous la Restauration, père d'Auguste Jordan, ingénieur en chef des ponts
+et chaussées, grand-père d'Arthur de Gravillon et de Mme
+Boubée-Jordan;
+
+Augustin Jordan, secrétaire d'ambassade, grand-père d'Omer Despatys,
+ancien magistrat, membre du Conseil municipal de Paris;
+
+Noël Jordan qui fut longtemps le vénérable curé de Saint-Bonaventure à
+Lyon;
+
+César Jordan, père d'Alexis Jordan, le savant botaniste.
+
+À la fin du siècle dernier, Henri Jordan l'aîné était banquier et
+marchand de soie à Lyon dans la rue Lafont et plus tard dans sa maison à
+l'angle de la rue Puits-Gaillot et du port Saint-Clair.
+
+En l'année 1787 il avait dans son commerce comme associé son fils
+unique, Antoine-Henri, troisième du nom et Barthélemy-Gabriel Magneval,
+fort jeune alors, qui depuis est devenu député du Rhône de 1815 à 1822.
+
+À cette époque la Chine et le Japon n'étaient pas encore inventés comme
+pays de production des fils de soie; nous n'en tirions que des
+porcelaines et des foulards.
+
+La fabrique lyonnaise faisait venir toutes ses soies du Dauphiné, du
+midi de la France, de l'Italie et de la Sicile.
+
+La maison Jordan avait fait d'assez fortes avances à une maison Cajoli,
+de Turin, qui venait de suspendre ses payements; il y avait intérêt à
+suivre de près cette affaire. La traiter par correspondance n'était pas
+chose très facile; les lettres pour une grande partie de l'Italie ne
+partaient qu'une fois par semaine et réciproquement. Quant au télégraphe
+électrique, Ampère était bien né, mais il n'avait pas encore mérité une
+statue avec des sirènes à ses pieds, qui semblent à Lyon, je ne sais pas
+pourquoi, l'accessoire obligé de nos grands hommes.
+
+On décida qu'Antoine-Henri Jordan fils irait à Turin pour recouvrer le
+plus qu'il pourrait de la créance Cajoli; qu'il profiterait de ce voyage
+pour voir tous les correspondants de la maison, en visitant l'Italie
+pour en augmenter le nombre et compléter son éducation.
+
+Il y a quelques années, ayant hérité de la bibliothèque d'une de mes
+tantes, j'ai trouvé, sur un des derniers rayons, un manuscrit séculaire
+assez bien conservé. Comme il était hérissé de renseignements
+commerciaux d'un autre âge, je n'y avais pas fait d'abord très grande
+attention. Plus tard, ayant quelques loisirs je me suis appliqué à la
+lecture de ce volume, qui m'a vivement intéressé, les renseignements
+qu'il me donnait rentrant tout à fait dans le cadre que je m'étais
+tracé, c'est-à-dire la comparaison des voyages de jadis et de ceux
+d'aujourd'hui.
+
+Ce voyage de mon grand-père était pour lui un voyage d'agrément autant
+qu'un voyage d'affaires; l'emploi de son temps est résumé dans des notes
+écrites jour par jour, depuis son départ, le 11 août 1787, jusqu'à son
+retour à Marseille, le 22 juillet 1788, et quelques jours après à Lyon;
+cela fait une année complète.
+
+Elles forment deux parties distinctes: l'une contient ses impressions de
+touriste et les faits matériels du voyage; l'autre s'applique aux
+affaires de la soie, et longuement aux questions de change et de
+monnaie, alors très importantes à cause de leur diversité, chaque
+principauté d'Italie ayant la sienne propre.
+
+Je ne m'occuperai que de la première partie de ces notes, par la bonne
+raison que je ne comprends rien à la seconde, dont presque tous les
+termes, écrits en abréviations, sont pour moi des hiéroglyphes pour
+lesquels il me faudrait un nouveau Champollion.
+
+Même dans la première partie, je passerai beaucoup de descriptions de
+monuments que tout le monde connaît. Je dis tout le monde, comme les
+journalistes disent _Tout-Paris_, quand ils le font tenir dans une salle
+de spectacle, ou la chambre des députés.
+
+Je me bornerai donc aux citations qui font connaître le voyage
+proprement dit, et les moeurs de l'époque dans les pays parcourus.
+
+Bien qu'elles soient du siècle dernier, je peux les appeler des notes
+télégraphiques et photographiques; à cause de leur concision et de leur
+précision véridique, deux qualités qui ont caractérisé mon grand-père
+pendant toute sa vie.
+
+Antoine-Henri Jordan, fils et petit-fils d'échevin était fort jeune
+alors, il n'avait que vingt-quatre ans; sa famille était dans une bonne
+position de fortune et d'honorabilité, l'avenir lui souriait; il n'était
+pas encore marié; il partait l'esprit content, libre de toute
+préoccupation.
+
+On était à deux années de la convocation des États généraux; rien ne
+pouvait faire prévoir les tristes événements qui devaient les suivre.
+
+Dans ce temps-là, il n'y avait aucune voiture publique allant de Lyon en
+Italie; il partait donc en poste dans la chaise de son père, accompagné
+d'un fidèle domestique (Laforest), convenablement muni de lettres de
+recommandation et de crédit.
+
+* * *
+
+
+=Notes de voyage d'Antoine-Henri Jordan en Italie et en Sicile.=
+
+J'ouvre le cahier de notes et je copie:
+
+* * *
+
+_10 août 1787_.--Parti de Lyon, à six heures du soir, je suis arrivé le
+lendemain au Pont-de-Beauvoisin à six heures du matin. Beau temps, sans
+retard extraordinaire. (Il avait mis douze heures, il faut aujourd'hui
+deux heures par le train omnibus.)
+
+* * *
+
+_11 août 1787._--Passé au Pont, sans être visité à la douane sarde, si
+ce n'est pour la forme; malle détachée et rattachée sans autre
+cérémonie.
+
+Entré dans les États de Savoie, passage à la montée de la Chaille dont
+la vue est magnifique; arrivé à la montée de la Grotte, ouverte en 1670
+par Charles-Emmanuel II, suivant l'inscription qu'on peut lire; une des
+beautés de la Savoie.
+
+Entre Saint-Jean-de-Cou et Chambéry, cascade de 200 toises de hauteur.
+Vu Chambéry... J'ai été obligé d'y rester deux heures pour faire
+remettre des clous à la chaise. Route continuée sans accident jusqu'à
+Lanslebourg.
+
+(Arrivé là, le voyage se compliquait; non seulement le tunnel du mont
+Cenis n'existait pas, mais la route à voiture pour traverser les Alpes
+n'était pas construite; on ne pouvait donc franchir la montagne qu'à
+pied ou à cheval. La route n'a été faite que sous Napoléon Ier.
+
+Il fallait démonter la voiture et faire transporter à dos d'homme
+séparément la caisse, les roues et les brancards.)
+
+* * *
+
+_12 août_--Il faut faire marché avec les muletiers pour le transport des
+bagages, avec les porteurs pour sa chaise, avec le maître de poste pour
+les chevaux de selle, avec l'aubergiste; cela n'en finit pas.
+
+Après dîner, c'est-à-dire à deux heures, je suis monté à cheval, arrivé
+sain et sauf à Novalèse, n'ayant pas souffert de la chaleur sur la
+montagne, grâce au brouillard qui cachait le soleil.
+
+Couché à Novalèse, après avoir reçu les équipages en bon état, fait
+remonter la voiture, dont le trajet a été fort heureux et tout préparé
+pour le départ du lendemain qui s'est fait à deux heures du matin.
+
+* * *
+
+_13 août_.--Arrivé à Turin, à dix heures et demie du matin. Je n'ai pas
+été visité là, plus qu'ailleurs. Logé à l'hôtel d'Angleterre.
+
+(Parti de Lyon, le 10 août à six heures du soir, il était arrivé le 13 à
+dix heures et demie du matin, il avait donc mis cinquante-deux heures
+pour un trajet qu'on peut faire aujourd'hui en neuf heures.
+
+Il n'est reparti de Turin que le 8 octobre, il y est resté près de deux
+mois.
+
+Ses notes contiennent, jour par jour, un résumé de toute sa
+correspondance au sujet de l'affaire Cajoli, des renseignements sur les
+nombreux correspondants de la maison, le prix des soies, la valeur du
+change, etc., en outre, il résume l'emploi de son temps en dehors des
+affaires.)
+
+* * *
+
+_14 août_.--Je suis allé voir M. de Bianchi, qui m'a engagé à venir
+loger dans son appartement; me voici transporté armes et bagages dans le
+canton de Saint-Frédéric, près de la rue Neuve maison Vigna.
+
+Description de la ville de Turin....
+
+* * *
+
+_17 août_.--Partie de campagne chez M. Ferraris....
+
+* * *
+
+_19 août_.--Autre partie chez M. Negri....
+
+* * *
+
+_22 août_.--Il y a trois salles de spectacle à Turin: le théâtre du roi
+qui touche à son palais; on y joue l'opéra, ouvert seulement en
+carnaval; le théâtre du prince de Carignan, sur la place du même nom; on
+y joue la comédie, la tragédie, des arlequinades et l'opéra-comique.
+
+Un troisième théâtre chez le marquis d'Anglesne est petit, mais bien
+décoré.
+
+* * *
+
+_23 août 1787_.--Partie de campagne chez M. Negri... visite à Moncalieri
+chez Mme Nasi, à M. Bianchi au château. De là, dîner à Castel-Nuovo;
+on me garde à coucher. Nous partons à six heures pour aller à la comédie
+à Moncalieri; acteurs meilleurs que ceux de Turin...
+
+* * *
+
+_24 août_.--Retour à Turin à six heures du soir, partie à pied, partie
+en carrosse, aussi gai que la venue.
+
+* * *
+
+_25 août_.--Visite à M. de Choiseul (notre ambassadeur à Turin) qui m'a
+reçu avec son air leste, à sa toilette, et m'a congédié ensuite, sans
+cérémonie, quand elle a été faite.
+
+* * *
+
+_26 août_.--Partie de campagne chez M. Brouzet à la Colline, où nous
+avons dîné en très bonne compagnie; maison fort agréable et très
+champêtre.
+
+Nous partons de Turin, le 28, à cinq heures du soir, avec M. Negri, pour
+sa maison de campagne, pour être à portée de Moncalieri.
+
+* * *
+
+_29 août_.--À six heures du matin, nous descendons dans la plaine, où
+était rangée la légion d'accompagnement qui devait manoeuvrer sous les
+yeux du roi.
+
+(Description des manoeuvres... traversée du Pô... Dressement des
+tentes... etc.)
+
+Nous nous embarquons sur le Pô, avec Mme Aignon, ses filles, Mme
+Nasi, Mme Nasi Maggia et ses quatre soeurs, MM. Aignon et Nasi fils;
+nous descendons à Moncalieri, nous dînons chez M. Nasi, et le soir, nous
+retournons coucher chez M. Negri.
+
+* * *
+
+_2 septembre_.--Dîné à la campagne Saint-Ange-Morel avec Barberis,
+Ballor, Jouben et autres, au nombre de douze, sur le chemin de la
+Superga à un mille de Turin.
+
+* * *
+
+_8 septembre_.--Procession de la fête de la Vierge où vont les
+communautés religieuses, le chapitre de la cathédrale, l'archevêque, le
+sénat, la chambre des comptes, le consulat, les conseillers de ville et
+les corps nombreux de pénitents et pénitentes; concours très
+considérable de toute la population.
+
+* * *
+
+_9 septembre_.--Dîné à la vigne de Doxa, presque à la porte de la ville,
+avec M. Leclerc de Nice, Tollo père et ses deux fils, Haldimand, etc.
+
+Ces deux jours, le spectacle du Théâtre de Carignan était magnifique;
+toutes les loges étaient pleines, chose rare pour la saison.
+
+(On voit par ses notes de correspondance que pendant la fin de
+septembre, il s'est beaucoup occupé de l'affaire Cajoli et autres.)
+
+* * *
+
+_8 octobre_.--Il part de Turin pour Bologne, toujours dans sa chaise de
+poste, en passant par Casale, Alexandrie, Tortone, Plaisance, Parme,
+Reggio et Modène.
+
+(Dans chaque ville il fait une description sommaire des pays traversés,
+qu'il serait trop long de transcrire ici, nous nous bornerons à quelques
+extraits.)
+
+* * *
+
+_8 octobre 1787_.--On traverse cinq rivières pour aller de Turin à
+Casal: la Stura, le Mollon, l'Eau-d'Or, la Dora-Baltéa et le Pô à Casal
+même, sur lesquelles il n'y avait point de ponts.
+
+* * *
+
+_10 octobre_.--Le théâtre d'Alexandrie est grand, mais le parterre est
+bas. L'opéra est bon; la première chanteuse excellente; le ballet fort
+joli. Après le spectacle il y a bal, où tout le monde peut entrer en
+payant, mais il n'y a que les nobles qui peuvent danser!
+
+On voit à Alexandrie un beau pont couvert sur le Tanaro qui a 620 pieds
+de long.
+
+* * *
+
+_14 octobre_.--Voyage à Novi; on a rajusté le chemin qui était
+impraticable. On traverse Pozzalo, village dangereux à cause des
+voleurs; il est prudent de ne pas y passer la nuit.
+
+* * *
+
+_16 octobre_.--Départ d'Alexandrie pour aller à Tortone; on passe la
+Scrivia; cette rivière est tantôt guéable, tantôt d'une grande force; de
+sorte qu'il n'y a point de prix fixe pour le passage en bateau. Le mien
+a duré deux minutes. J'ai offert 5 sous; on m'a demandé 3 livres, et
+l'on s'est contenté de 10 sous, sur la menace d'informer le commandant.
+
+Description de Plaisance... l'église du Dôme est grande, belle; beaucoup
+de peintures.
+
+* * *
+
+_17 octobre_.--Parti de Plaisance à trois heures et demie, j'arrive à
+cinq heures à Fiorenzuola, petite ville où je ne trouve point de
+chevaux, à cause de la foire; il faut se décider à coucher.
+
+Il y a grand monde à l'auberge; je suis engagé à aller à un bal que
+donnent quelques seigneurs des environs; j'y reste jusqu'à deux heures
+du matin, puis je vais me coucher; en partant à six heures et demie je
+rencontre quelques dames qui en sortaient. Description de Parme, Reggio
+et Modène.
+
+* * *
+
+_21 octobre_.--La grande tour de Modène, une des sept merveilles de
+l'Italie: il y a quatre cents marches à monter.
+
+* * *
+
+_23 octobre_.--Arrivé à Bologne. Je me loge hôtel de la Paix.
+Description de Bologne. L'église métropolitaine de Saint-Pierre et la
+collégiale de San-Pétronio sont l'une et l'autre très vastes et d'une
+très grande hauteur.
+
+* * *
+
+_24 octobre_.--Partie de campagne chez le marquis de Rata, où j'ai vu le
+cardinal-légat. Le soir, vu Mme Bianchi la mère qui m'a fait beaucoup
+d'amitiés.
+
+* * *
+
+_25 octobre_.--Vu le doyen de Bianchi dont j'ai reçu toutes les offres
+de service. Dîné chez M. de Merendoni, avec le doyen qui ne m'a pas
+quitté de toute la journée; nous sommes allés ensemble à
+San-Giovani-in-Monte, où se sont chantés en grande cérémonie la messe et
+les vêpres en l'honneur de saint Antoine de Padoue, par une société
+philharmonique composée de nobles.
+
+* * *
+
+_26 octobre_.--Le doyen m'a prêté son domestique, qui m'a accompagné à
+l'Institut, etc... Je suis allé voir le marquis de Tauraro qui a de
+beaux tableaux de maîtres.
+
+Après le dîner le doyen m'a conduit chez sa soeur, la comtesse de
+Pepoli, à la campagne à 3 milles de la ville, sur la route de Ferrare.
+J'y suis invité pour dimanche.
+
+* * *
+
+_28 octobre 1787_.--Vu la fameuse madone de Saint-Luc. Grande chapelle
+de la Vierge ou pour mieux dire grande église située sur la hauteur, à 3
+milles de Bologne; on y arrive par six cent vingts portiques tous
+couverts. Le chemin pour les carrosses est à côté, et dans la montée les
+portiques passent trois fois par dessus. (Suit une grande description.)
+
+La chapelle est fondée et entretenue par souscriptions particulières des
+Bolognais; la première pierre fut posée en 1733.
+
+* * *
+
+_1er novembre_.--Installation solennelle du gonfalonnier chef du
+Sénat, premier magistrat de la ville de Bologne, qui n'a plus que
+l'ombre de son ancien pouvoir; depuis que Bologne s'est donnée au Pape,
+l'autorité réside toute entière dans la personne du cardinal-légat; ce
+qui n'empêche pas qu'aujourd'hui on suive les mêmes usages qu'autrefois.
+
+Le gonfalonnier change tous les deux mois; pendant quatre jours tous les
+deux mois, ce sont les mêmes fêtes et processions qui se renouvellent.
+
+* * *
+
+_2 novembre_.--Départ de Bologne pour Florence à neuf heures du matin;
+passage des Apennins par un vent violent.
+
+Je m'arrête trois heures à Lojano, méchant village, pour faire
+raccommoder ma voiture à laquelle trois boulons ont cassé.
+
+* * *
+
+_Florence_.--J'arrive à Florence à dix heures du soir.
+
+En entrant en Toscane, il faut se faire visiter, ou consigner deux
+sequins (le sequin valait 12 livres) qui sont rendus à Florence, quand
+on a visité la malle. Pour cela il faut aller à la douane où j'ai perdu
+une matinée.
+
+* * *
+
+_3 novembre_.--Sur la recommandation de Mme Spinosa, je me suis logé
+à l'Aigle Noir près du Dôme chez Pio Lombardi. La ville compte 95,000
+habitants.
+
+(Ici grande description de la ville, de ses monuments, de ses palais,
+des églises et des musées; il visite le palais Capponi, berceau de
+Laurent Capponi qui s'est rendu célèbre à Lyon par sa générosité au
+XVIe siècle. Arrivé le 2 novembre, il en est reparti le 7; ce n'était
+pas trop pour voir toutes les merveilles de cette ville magnifique dans
+laquelle il devait s'arrêter à son retour.)
+
+* * *
+
+_7 novembre_.--Départ de Florence pour Lucques, à six heures et demie du
+matin. Attendu près d'une demi-heure à la porte pour laisser entrer les
+voitures des maraîchers; enfin nous sortons.
+
+Je m'arrête à Cojano pour voir le palais Poggio au grand-duc, qu'on
+vante beaucoup, je ne sais pas pourquoi.
+
+À Buggiano, je me suis disputé avec le maître de poste qui voulait me
+mettre trois chevaux à cause du mauvais chemin et de la pluie; par
+amiable composition, il a été convenu qu'au lieu de 4 pauls par cheval
+et par poste, je n'en donnerais que 3 ce qui a été exécuté.
+
+* * *
+
+_7 novembre_.--En arrivant à Lucques, à six heures du soir, il a fallu
+faire le tour de la ville le long des remparts, parce qu'à la nuit les
+portes sont fermées à l'exception d'une seule; pour entrer on paye 6
+sous par voiture et 2 sous par personne pour se faire ouvrir.
+
+Lucques, république aristocratique, comme Bologne l'était autrefois, est
+gouvernée par un gonfalonnier et huit anziani (anciens) qui changent
+tous les deux mois; il y a un grand conseil composé de cent cinquante
+nobles qui décide de toutes les affaires.
+
+Logé à la Croix-de-Malte; payé le plus haut prix qu'on ait exigé de moi
+jusqu'à présent 16 pauls par jour; mais il faut observer que je suis
+seul dans l'hôtel, et que je paye pour ceux qui n'y sont pas.
+
+* * *
+
+_9 novembre 1787_.--Arrivé à Pise le soir, logé au Trois-Donzelles.
+(Description de Pise.)
+
+* * *
+
+_10 novembre_.--Parti après dîner; arrivé à Livourne avant la nuit.
+
+* * *
+
+_11 novembre_.--Visité en mer deux bâtiments suédois avec Mme Redi et
+M. Ulric.
+
+Livourne ne brille pas par ses églises; les deux plus belles sont le
+Dôme et les Dominicains. Par contre, le théâtre est fort joli; il est
+grand, bien éclairé, avec cinq rangs de loges superposées; mais l'opéra
+y est très mauvais.
+
+* * *
+
+_17 novembre_.--Départ de Livourne à sept heures du matin pour retourner
+à Florence.
+
+La ville de Livourne est un port franc, où tout peut entrer et sortir
+par mer; mais du côté de la terre, les douanes du grand-duc sont très
+rigides.
+
+Avant de partir il faut faire visiter et plomber ses malles; sans cela
+on est visité à la porte de Pise, de Florence, en un mot, dans toutes
+les villes de la Toscane.
+
+J'avais fait plomber ma malle à Florence, pour aller jusqu'à Rome sans
+la défaire; arrivé à Florence à neuf heures du soir, on a prétendu
+qu'il fallait visiter cette malle, parce qu'elle venait de Livourne ou
+bien aller à la douane.
+
+Il a fallu consigner encore une fois ma voiture à la douane pour la
+retirer le lendemain matin. J'ai eu la mauvaise chance d'être pris pour
+un marchand d'échantillons, ce qui m'a fait traiter avec rigueur.
+
+* * *
+
+_19 novembre_.--Revu Florence. (Nouvelle description de la ville.)
+
+Revu la galerie du Grand-Duc _degli uffici_ avec un nouveau plaisir. (Le
+sentiment qu'il éprouve de revoir Florence est partagé par tous ceux qui
+ont eu la chance heureuse d'y aller et d'y retourner.)
+
+* * *
+
+_20 novembre_.--Dîné chez M. Redi; après le spectacle et le souper je me
+suis mis en chaise à onze heures et demie du soir pour me rendre à
+Bologne où j'arrive aujourd'hui mardi à cinq heures du soir.
+
+J'ai eu sur l'Apennin un vent très froid, les chemins étaient très
+mauvais à cause de la pluie.
+
+La première fois étant parti de Bologne la nuit, je n'avais pas vu les
+environs; il y a des palais superbes; entre autres celui du marquis
+Aldrovandi Marescotti et celui du prince Hercolani encore plus beau.
+
+À Parme, à Modène et Bologne les étrangers payent au spectacle le double
+du prix payé par les gens du pays.
+
+* * *
+
+_23 novembre_.--Parti de Bologne pour Ancône à huit heures du matin;
+passé par Imola, petite ville où il y a beaucoup de noblesse.
+
+À Faenza il y a une fabrique de faïence considérable (c'est de là que
+vient son nom). J'y ai vu des ouvrages très curieux imitant la
+porcelaine. (Il passe à Cesena, Rimini et Pesaro.)
+
+* * *
+
+_25 novembre 1787_.--Parti de Pesaro à une heure après midi, arrivé à
+Fossonbrone à six heures avec de la pluie et de très mauvais chemins.
+
+En arrivant j'ai trouvé Pierre Moci, qui a voulu absolument me loger
+chez lui, ce à quoi j'ai consenti, pour jouer un tour au maître de
+poste, qui avait le front de me demander 15 pauls pour une nuit.
+
+* * *
+
+_26 novembre_.--Séjour à Fossonbrone à cause de la neige.
+
+* * *
+
+_27 novembre_.--Je pars à quatre heures du matin; beau clair de lune,
+temps froid; passé à Sinigalia, très joli petit port de mer sur
+l'Adriatique.
+
+Arrivé à trois heures à Ancône, ville très commerçante, qui augmente
+tous les jours.
+
+* * *
+
+_28 novembre_.--Parti d'Ancône à huit heures j'arrive à Lorette à midi.
+
+Je vois l'église et la Sainte-Chapelle, Santa Casa, qui suivant une
+ancienne tradition est la maison où Notre-Seigneur Jésus-Christ s'est
+incarné. C'est-à-dire la maison de la sainte Vierge. On a laissé les
+murs dans leur état naturel, on s'est borné à orner les lambris d'une
+grande quantité de lampes d'argent massif d'un poids considérable.
+
+Le trésor renferme des richesses incroyables, diamants, perles, rubis,
+etc., provenant des largesses des plus grands princes de l'Europe.
+
+Arrivé à Macerata à quatre heures et demie je suis obligé de m'arrêter
+pour faire remettre des vis à ma chaise et parce qu'on m'annonce qu'il y
+a du danger sur le chemin.
+
+* * *
+
+_29 novembre_.--Parti de Macerata avant jour; arrivé à Tolentino,
+j'apprends que le passage du col Fiorito (Apennins) est intercepté par
+les neiges et l'on me fait attendre trois heures.
+
+Je pars pourtant sur de nouveaux renseignements, qui annoncent qu'on a
+fait le passage; je trouve beaucoup de neige qui rend le chemin
+difficile; j'arrive non sans peine à Serravalle au pied des Apennins.
+
+Le maître de poste de Ponte-della-Trava, voulant me faire coucher chez
+lui, m'avait annoncé que je trouverais grand monde à Serravalle, et que
+je ne pourrais pas me loger. Je ne me laisse pas faire et voyant surtout
+qu'il veut m'étrangler pour le prix, je demande des chevaux; il me les
+refuse sous prétexte qu'il n'en a pas.
+
+Cependant il en arrive et me les fait payer un prix exorbitant, que je
+suis obligé de subir parce qu'il n'y a point de juge dans cet endroit.
+
+Me voici donc à Serravalle, j'y soupe et j'y couche au prix assez fort
+de 10 pauls (5 fr. 60 environ), pour un mauvais souper et un mauvais
+lit; après avoir passé la soirée avec la duchesse de Sampiari, de
+Naples, qui venait de traverser la montagne et se rendait à petites
+journées à Lorette.
+
+* * *
+
+_30 novembre_.--J'avais donné mes ordres pour partir au point du jour;
+je me lève à sept heures, je fais chercher mes gens; tous à la messe
+pour fêter saint André! au retour il faut bien déjeuner; au lieu de
+partir à sept heures nous ne partons qu'à huit heures et demie avec
+quatre chevaux et deux hommes pour soutenir la chaise dans les mauvais
+pas!
+
+Comme le ciel était serein je fis le voyage très heureusement, et
+j'arrivais à deux heures et demie à Foligno, ville d'Ombrie assez
+peuplée; on y compte 22,000 habitants.
+
+* * *
+
+_1er décembre 1787_.--Les maîtres de poste de la Romagne sont les
+plus grandes canailles qu'il y ait au monde; ils font aux voyageurs
+toutes les insolences dont ils peuvent s'aviser et cherchent toujours à
+les duper s'ils n'ont aucun moyen de se faire rendre justice.
+
+* * *
+
+Au col de la montagne Fiorito, la marquise Ghilini, d'Alexandrie, qui
+l'a traversé la veille de mon passage, avait avec elle vingt hommes pour
+faire le chemin; elle a vu cinq de ces malheureux, les couteaux à la
+main, contre elle et son domestique, parce que ce dernier leur faisait
+le reproche, bien mérité, d'avoir exposé par leur faute la marquise à
+tomber dans le précipice.
+
+Avec cette race, on est obligé de les remercier de ce qu'ils veulent
+bien prendre l'argent qu'ils vous forcent de donner.
+
+* * *
+
+Le ruspone, soit la pièce de 3 sequins de Florence, est tarifée à 65
+pauls et 1 bayoque romains, dans les États du Pape. Dans la route de
+Lorette à Rome, les maîtres de poste ne veulent le prendre que pour 63
+pauls, quelques-uns même pour 62. Les pauvres voyageurs, qui, sur la foi
+du tarif, n'ont dans leur poche que des triples sequins toscans, sont
+réduits, dans la route, à perdre 2 ou 3 pauls par ruspone.
+
+Avis aux voyageurs d'avoir toujours dans leur escarcelle de l'argent du
+pays.
+
+Pressé d'arriver à Rome pour y trouver les lettres qui m'y attendaient,
+je me décide à voyager jour et nuit; j'avais un beau clair de lune, j'y
+voyais comme en plein jour.
+
+J'ai traversé, sans m'y arrêter, Spolette, Terni, Narni, Otricolli,
+Castellana; toutes ces villes sont en pays de montagne.
+
+Avant d'arriver à Rome à quatre lieues de distance, on distingue le dôme
+de Saint-Pierre.
+
+J'arrive à Rome à trois heures et demie par la porta et la piazza del
+Popolo. Je me loge chez Damon, hôtel des Français, via della Croce,
+allant du Corso à la place d'Espagne.
+
+* * *
+
+_2 décembre_.--Le matin, toilette faite, je suis allé à la chapelle du
+Saint-Père, où il chantait une messe solennelle pour l'ouverture de
+l'Avent, assisté de tous les cardinaux, avec un monde considérable.
+
+Après la messe, tout le cortège ecclésiastique a fait la procession de
+la chapelle Sixtine à la chapelle Paolina, pour célébrer l'ouverture des
+quarante heures.
+
+Après l'exposition du Saint-Sacrement, la procession est retournée d'où
+était venue, et tout a été dit.
+
+Ces deux chapelles sont très belles et méritent d'être revues avec moins
+de foule. L'église de Saint-Pierre, à côté du Vatican, jouit avec raison
+de la réputation d'être la première église du monde. Elle frappe au
+premier coup d'oeil par sa grandeur. (Description de Saint-Pierre.)
+
+L'après-dîner s'est employé à rendre les lettres de recommandation ainsi
+que la matinée du lendemain; je n'ai vu que les rues et les places en
+courant en voiture.
+
+* * *
+
+_3 décembre 1787_.--Le pont Saint-Ange... Le château Saint-Ange, c'est
+là qu'on a trouvé dans le tombeau d'Adrien des oeuvres de Phidias...
+Castor et Pollux avec leurs chevaux, dont le plus grand mérite est leur
+antiquité.
+
+L'entrée de Rome par la place del Popolo est majestueuse.
+
+Les carrosses font tous les soirs le cours dans la rue du milieu (il
+corso), surtout le dimanche quand il fait beau (depuis cent ans c'est
+toujours de même).
+
+La villa Borghèse, que nous avons visitée cet après-dîner, est fort
+intéressante. J'y suis allé avec M. et Mme Schulteis et Mme
+Veraci, Florentine, qui leur était recommandée.
+
+Arrivé à Rome le 1er décembre 1787, Henri Jordan y est resté plus
+d'un mois, jusqu'au 5 janvier 1788; il y a passé quelques jours encore à
+son retour de Sicile.
+
+Ceux qui ne connaissent pas Rome feront bien de passer rapidement les
+pages suivantes; ceux, au contraire, qui l'ont vue, retrouveront avec
+intérêt les noms de toutes les choses qu'ils connaissent et qui depuis
+un siècle ont peu changé.
+
+Il serait trop long, et en dehors du cadre de cet écrit, de copier en
+entier les descriptions qui se trouvent dans le manuscrit, je me
+bornerai donc, en général, à une simple nomenclature.
+
+* * *
+
+_4 décembre_.--Le matin Saint-Pierre... La fontaine Trévi...
+
+* * *
+
+_5 décembre_.--Campo Vaccino ou Forum Romanum... Arc de Constantin...
+Arc de Septime Sévère, temples de la Paix et de la Concorde, de Jupiter
+Tonnant, du Soleil et de la Lune, arc de Titus, amphithéâtre Flavien
+(Colisée), les dehors du Capitole.
+
+* * *
+
+_6 décembre_.--Sorti de la rue de la Croix, où je loge, suivi le Corso
+jusqu'au Capitole; vu Saint-Paul-hors-les-Murs.
+
+Sur la route, tombeau de Caius Sextius, et le mont Aventin.
+
+Église Sainte-Sabine, églises de Sainte-Marie-de-Lorette, in Cosmedin,
+Égyptienne.
+
+Restes du temple de Vesta, où l'on a bâti Sainte-Marie-du-Soleil.
+
+Traces du pont Sublicius, défendu par Horatius Coclès.
+
+L'Arc de Saint-Lazare, le pont Palatin ou ponte Rotto.
+
+Églises Saint-Nicolas-in-Carcere, restes du portique d'Octavie.
+
+Église Saint-Ange-in-Pescheria, théâtre de Marcellus, où est le palais
+Orsini.
+
+L'Arc de Janus, l'Arc de Septime-Sévère-in-Velabro.
+
+L'ouverture de la Cloaca Maxima, la fontaine de Saturne.
+
+La colonne Trajane, port de Rippa-Grande.
+
+* * *
+
+_7 décembre_.--Sorti à dix heures par la place d'Espagne. Trinité du
+Mont.
+
+Église de la Conception, Capucins; fontaine Barberini.
+
+Église Saint-Nicolas-de-Tolentin; église Sainte-Marie-de-la-Victoire.
+
+Fontaine dei Termini, dite de Moïse, Sainte-Marie-Majeure.
+
+Église Sainte-Prudentienne, église Saint-François-de-Paule.
+
+* * *
+
+_8 décembre 1787_.--Églises Saint-Charles, Sainte-Agnès,
+Saint-Jacques-des-Espagnols.
+
+Ces deux dernières place Navone; Trois-Fontaines et Obélisques.
+
+Églises Saint-Jean-de-Latran, Baptistère de Constantin.
+
+Saint-André-di-Monte-Cavallo et la place.
+
+* * *
+
+_9 décembre_.--Église des Chartreux, dite Sainte-Marie-des-Anges, le
+Panthéon ou la Rotonde. La villa Médicis. L'église de la Minerve.
+
+* * *
+
+_10 décembre_.--Église Saint-Jacques-des-Incurables, église Jésus et
+Marie, palais Rondini.
+
+Église Sainte-Marie-di-Monte-Santo, des Miracles, del Popolo, sur la
+place.
+
+Palais Capponi, restes du mausolée d'Auguste, église Saint-Roch.
+
+Églises Saint-André, Saint-Ignace, Saint-Sauveur-in-Lauro.
+
+* * *
+
+_11 décembre_.--Églises Saint-Luc, Saint-Yves-des-Bretons, place et
+collège Clémentin.
+
+L'Obélisque solaire d'Auguste, dans la cour du palais della Vignaccia.
+
+Église de la Trinité, prêtres des Missions, église
+Sainte-Marie-in-Campitelli.
+
+Églises du Jésus, Sainte-Marie-d'Ara-Coeli; Sainte-Marie-Libératrice,
+les trois colonnes des Cornices, revu le Colisée, monté au deuxième
+étage.
+
+* * *
+
+_12 décembre_.--Église Saint-Jean-Baptiste-des-Florentins, la rue Julia,
+église Sainte-Catherine-de-Sienne.
+
+Place et palais Farnèse. Palais du cardinal, duc d'York.
+
+* * *
+
+_13 décembre_.--Autre visite à Saint-Pierre, monté sur le Dôme avec un
+jeune Anglais, Higginthon, fort aimable compagnon (grands détails sur
+l'église de Saint-Pierre).
+
+* * *
+
+_14 décembre_.--Vu le palais et la galerie Borghèse; après-dîner visité
+le palais Doria, nous en avons admiré rapidement les beautés, parce que
+nous étions chassés par la nuit qui s'avançait à grands pas, et nous
+avons promis de ne plus aller voir des peintures après-dîner, parce
+qu'ici on dîne à plus de deux heures et que la nuit vient trop tôt.
+
+* * *
+
+_14 décembre_.--Le soir s'arrange une partie pour aller à Tivoli à pied,
+entre M. Higginthon, deux autres Anglais et un Piémontais, ancien
+secrétaire de M. de Bianchi, à Bologne. J'arrive, on me la propose, je
+me laisse entraîner et j'accepte; j'écris le soir même quelques lignes à
+la hâte à Mme Vionnet (sa soeur), par voie de Turin, pour lui
+annoncer ce voyage, et que je donnerai de mes nouvelles par le courrier
+suivant (c'est-à-dire dans huit jours).
+
+* * *
+
+_15 décembre_.--Je suis réveillé à sept heures du matin par un garçon
+cafetier, qui m'apporte de la part de mes compagnons de voyage une tasse
+de chocolat pour me donner du courage; je l'avale et je m'habille; cela
+fait, nous nous mettons en route comme des pèlerins. Nous partons à
+sept heures et demie et nous arrivons, avec beau temps, à Tivoli, à une
+heure après midi. La distance est de 18 milles de la porte dite
+Saint-Laurent et 3 milles pour la gagner de notre auberge. (Le mille
+romain est de 1,500 mètres.)
+
+* * *
+
+Au milieu du chemin nous nous arrêtons pour déjeuner, nous trouvons pour
+tout potage un plat de petits poissons frits de la veille, du pain et du
+vin médiocres; avec ça nous déjeunons gaîment et nous nous remettons en
+route.
+
+À 13 milles de Rome, nous trouvons la Solfatare de Tivoli, canal qui
+conduit une eau bleue et sulfureuse, d'une odeur très forte; nous nous
+lavons les mains et le visage avec cette eau fort claire et fort
+limpide.
+
+* * *
+
+À 15 milles de Rome, nous passons une seconde fois sur le pont Lucano,
+le Tévérone, autrefois l'Arno, chanté par Horace; au-delà du pont est le
+tombeau de la famille Plautia, qui a servi de forteresse aux Goths lors
+de leur invasion.
+
+Nous laissons la villa Adriana sur la droite; un quart d'heure avant
+Tivoli, nous trouvons l'ancien temple de Latone transformé en chapelle
+dédiée à la Vierge.
+
+Tivoli autrefois Tibur, lieu de délices d'Horace et de Mécène, plus
+ancienne que Rome de 462 ans, est une ville mal pavée et mal bâtie, avec
+des rues étroites où il faut sans cesse monter et descendre, où l'on ne
+peut pas marcher, quand il pleut, tant le sol est glissant, comme nous
+l'éprouvons en arrivant avec la pluie.
+
+Nous cherchons une auberge, on nous en indique une à droite, où l'on
+nous reçoit avec empressement; on nous montre nos lits, nous les
+trouvons mauvais et nos chambres pitoyables, nous nous empressons de
+sortir et nous finissons par tomber sur un gîte passable, qui nous
+paraît un palais.
+
+Nous demandons à dîner, nous nous reposons, attendant pendant trois
+heures les provisions qu'on avait été obligé d'aller chercher ailleurs.
+
+Quand nous sortîmes de table il était presque nuit, nous pûmes voir
+seulement la cascade et les forges que les eaux mettent en mouvement.
+
+À côté de la cascade se trouvent le temple de Vesta très bien conservé
+et celui de la Sibylle qu'on dit fondé par Numa, second roi de Rome,
+pour la nymphe Egérie.
+
+Nous rentrons et nous nous couchons de bonne heure.
+
+* * *
+
+_16 décembre 1787_.--Le matin du dimanche je vais à la messe avant jour,
+puis je vais réveiller mes compagnons qui me font perdre une heure parce
+qu'ils ont mal dormi. Après le déjeuner nous retournons voir la cascade,
+le temple de Vesta et la villa d'Est. Bâtie il y a deux cent trente ans
+par un cardinal d'Est, elle est aujourd'hui plus dégradée que beaucoup
+d'édifices romains. La vue est fort étendue et très belle; elle
+appartient au duc de Modène.
+
+De là nous allons dans les débris de l'ancienne villa de Mécène, dont on
+ne voit plus que les murs et la grandeur des chambres, qui ont des
+voûtes d'une hardiesse étonnante; ces murs subsistent depuis dix-sept
+cents ans et paraissent devoir subsister longtemps encore.
+
+On nous montre les ruines de la maison d'Horace et d'un temple
+d'Hercule; puis nous allons dîner pour repartir à midi.
+
+Au lieu de retourner à Rome directement, on nous propose de voir
+Frascati; nous visitons la villa Adriana, par des chemins boueux et
+mauvais. Nous nous en tirons cependant parce que le temps s'était remis
+au beau.
+
+Dans cette maison de plaisance de l'empereur Adrien, il n'y a plus que
+des ruines, mais de superbes ruines: un ancien amphithéâtre, un temple
+du dieu Canope (divinité égyptienne dont les prêtres passaient pour
+magiciens), le temple d'Apollon et la salle des Gardes fixèrent notre
+attention.
+
+* * *
+
+Nous cherchons le chemin de Frascati; en voulant couper court, contre
+mon avis, nous nous trompons de route, et nous sommes obligés de
+rejoindre le vrai chemin en passant à travers champs et fossés. Enfin
+nous arrivons à Frascati à six heures du soir en pleine nuit; ayant
+traversé la villa Braciani.
+
+Nous cherchons une hôtellerie; on nous conduit d'abord dans un cabaret,
+ensuite dans une étable; enfin nous trouvons la bonne auberge où l'on
+nous offre trois lits pour six.
+
+Nous nous arrangeons cependant, en faisant mettre des matelas par terre;
+nous nous couchons, mais nous dormons mal.
+
+* * *
+
+_17 décembre 1787_.--La villa Conti où je suis allé ce matin m'a fait
+grand plaisir; il y a de beaux jardins et des jeux d'eau fort agréables;
+mais ceux de la villa Aldobrandini dite Belvédère, appartenant au prince
+Paul Borghèse, sont encore supérieurs. On les fait jouer
+particulièrement pour les visiteurs étrangers; ils forment des effets
+merveilleux et des surprises de toute espèce.
+
+Ce palais jouit d'une très belle vue; il est orné de belles peintures du
+cavalier d'Arpin.
+
+Après dîner nous passons à Grotta-Ferrata, abbaye où nous admirons des
+fresques du Dominiquin.
+
+En rentrant nous trouvons à 3 milles de Rome la fontaine d'Acquafelice,
+dont les eaux sont conduites dans la ville par des aqueducs magnifiques
+et très bien conservés.
+
+* * *
+
+_19 décembre_.--Revu Saint-Pierre avec un nouveau plaisir.
+
+* * *
+
+_20 décembre_.--Consistoire public au Vatican pour la réception d'un
+cardinal, cérémonie qui n'a d'intéressant que l'importance des gens qui
+la font, et les compliments qui se récitent en latin, que l'on n'entend
+guère.
+
+Il y a cependant beaucoup d'étrangers, pour voir le Pape et les
+cardinaux en costume de gala.
+
+La fonction ne consiste, autant que j'ai pu le voir, qu'à présenter le
+nouveau cardinal au Pape, auquel il baise les mains, la poitrine et le
+front; il va donner ensuite une accolade à ses confrères, et reçoit
+exhortation du Saint-Père sur ses devoirs et tout est dit.
+
+* * *
+
+_21 décembre_.--Vu le Capitole et la villa Albani; pour les détails je
+renvoie au livre de Vasi qui en parle assez bien; je dirai seulement que
+les tableaux du Capitole qui m'ont plu davantage sont la Fortune, du
+Guido, et celui de Moïse faisant sortir l'eau du rocher, de Luc
+Giordano.
+
+La villa Albani passe pour la plus agréable des environs de Rome.
+(Aujourd'hui cette villa appartient à la famille Torlonia.)
+
+* * *
+
+_22 décembre_.--Nouvelle visite à Saint-Pierre, remonté dans la coupole
+pour jouir du magnifique coup d'oeil intérieur et extérieur.
+
+De là, visite, avec M. Emery (Suisse), du musée du Vatican. Vu les
+premiers chefs-d'oeuvre de sculpture, l'Apollon du Belvédère, le
+Laocoon, l'Antinoüs et beaucoup d'autres... Vu le jardin du Belvédère,
+où se trouve la pomme de pin du mausolée d'Adrien, et le bassin où l'on
+voit un vaisseau dont les agrès sont formés par des jets d'eau.
+
+* * *
+
+_23 décembre 1787_.--Pluie le dimanche. Je suis allé, avec le signor
+Agostino, voir le chef-d'oeuvre de Raphaël, le premier tableau de
+l'Univers: la Transfiguration de Notre-Seigneur qui se trouve à
+Saint-Pierre-in-Montorio sur le Janicule (aujourd'hui au Vatican, avec
+la Communion de saint Jérôme et la Vierge, de Foligno).
+
+Je n'ai pas regretté ma course faite par le mauvais temps pour admirer
+avec le plus grand plaisir ce bel ouvrage.
+
+J'ai vu en même temps au sommet de la montagne (le Janicule), la
+fontaine Pauline, _aqua Paola_, remarquable par l'abondance de ses eaux,
+qui viennent de 12 lieues, et la simple architecture de la façade.
+
+De ce point, on a une des plus belles vues de Rome.
+
+Passé à Sainte-Marie-in-Transtevere dans l'île du Tibre; monté au
+Quirinal, traversé la rue Pia pour arriver à la place dei Termini, où
+j'ai revu l'église de Sainte-Marie-de-la-Victoire.
+
+* * *
+
+_24 décembre_.--Vu la galerie Colonna, à laquelle on donne ici le
+premier rang pour la richesse et la beauté, comme on le donne à la
+galerie Borghèse pour le nombre et le prix des tableaux.
+
+* * *
+
+_25 décembre, Noël_.--Auguste cérémonie dans la basilique de
+Saint-Pierre, au Vatican. Le pape (Pie VI) chante une grand'messe
+solennelle, assisté du prince Doria, en qualité de diacre, et d'une
+grande quantité de cardinaux, prélats, etc.; belle et grande cérémonie
+où il y a beaucoup d'étrangers... J'ai été très content de cette
+majestueuse fonction où il y avait un concours immense.
+
+Le temps était beau, le cours très brillant, le plus nombreux que
+j'eusse encore vu.
+
+* * *
+
+_26 décembre_.--Vu l'église de Saint-Jerôme-de-la-Charité (S. Geralomo
+della Carita), où se trouve le fameux tableau de la Communion de saint
+Jerôme, du Dominiquin, regardé comme un des quatre premiers de Rome
+(aujourd'hui au Vatican).
+
+Le soir, ouverture du théâtre Alemberti, où il y a grande foule, le
+parterre et six rangs de loges étaient pleins. L'opéra et les ballets
+n'ont pas enlevé le suffrage du public. Ce théâtre, comme tous ceux de
+Rome, est en bois; l'entrée est désagréable, mais l'intérieur est beau.
+
+Il n'y a point de femmes sur la scène, mais de jeunes éphèbes en
+costumes féminins, remplissant leurs rôles, après avoir été préparés dès
+l'enfance par une éducation physique appropriée, et quelques-uns font
+presque illusion. Les danseurs et danseuses fictives ont plu
+médiocrement.
+
+* * *
+
+_27 décembre_.--L'opéra d'Argentine a été supérieur, les ballets étaient
+assez bons.
+
+* * *
+
+_5 janvier 1788_.--Départ de Rome pour Naples avec M. Febvre, de la
+maison veuve Poujol et ses fils, d'Amiens, à qui, sur la recommandation
+de Torlonia (premier banquier de Rome, correspondant de la maison), j'ai
+donné une place dans ma chaise. (Ce Torlonia était probablement le
+grand-père du Maire de Rome, qui vient d'être destitué par Crispi pour
+sa lettre de félicitation au Pape Léon XIII à propos des fêtes
+jubilaires de 1888.)
+
+Nous partons à dix heures par un temps médiocre, à la suite de trois
+jours de pluie, nous trouvons le chemin très mauvais pendant trois
+postes. La route étant devenue meilleure, la pluie revient. Le temps
+s'étant mis au beau, nous marchons toute la nuit et nous arrivons à
+Naples le 6 janvier à cinq heures du soir. (Durée du voyage trente-deux
+heures, on met aujourd'hui six heures.)
+
+Mon domestique, Laforest, a couru la poste la plus grande partie du
+chemin (M. Febvre ayant pris sa place dans la chaise); il a été fatigué
+par les bottes qui sont trop fortes et trop dures, et particulièrement
+par les étriers qui étaient trop étroits. Il a eu, dans la route, de
+mauvais chevaux qui l'ont jeté par terre.
+
+M. Febvre a fait quelques postes à cheval, ce que je n'ai pas pu faire,
+les bottes étant beaucoup trop grandes pour moi.
+
+* * *
+
+_6 janvier 1788_.--Nous voici à Naples; nous descendons chez Mme
+Gaze, où j'avais chargé Détournes de nous arrêter deux chambres, il n'y
+en a point; nous allons chez M. Menricoffre pour le prier de nous
+renseigner; trois hôtels qu'il nous indique sont pleins, nous trouvons
+un appartement dont on nous demande 60 ducats qui valent 255 livres
+tournois! Enfin, nous revenons chez Mme Gaze, où l'on nous loge, l'un
+dans la chambre du maître de la maison, l'autre dans celle d'un
+compatriote, en attendant mieux.
+
+Mme Gaze est une femme très obligeante, dont je suis fort content;
+elle a d'assez mauvais logements, c'est vrai; mais elle traite bien les
+étrangers, avec beaucoup d'attentions.
+
+* * *
+
+_8 janvier_.--Mardi soir, à l'Académie des Amis, société où l'on se
+réunit tous les jours pour la conversation et la partie, plus
+particulièrement, une fois par semaine, où il y a musique et bal. Ce
+jour-là, il y avait bal; les femmes du monde y vont, ainsi que les
+étrangers, avec des billets qu'on se procure facilement.
+
+* * *
+
+_9 janvier_.--Je change d'appartements; Mme Gaze me transporte dans
+sa maison, sise à la Marinella, à l'extrémité de la ville, où elle me
+donne trois chambres très agréablement situées, où l'on jouit d'une vue
+magnifique.
+
+* * *
+
+_11 janvier_.--Parti pour Portici avec des Anglais; disposés à monter au
+Vésuve, qui était fort tranquille, mais empêchés par un vent violent.
+
+Belle vue de Naples... Théâtre souterrain d'Herculanum... Le soir,
+Académie des Nobles dans le genre de celle des amis... musique. (Le 8
+janvier, il avait écrit à Magneval une longue lettre pour lui annoncer
+son arrivée à Naples et ses impressions.)
+
+* * *
+
+_12 janvier_.--Lettre de Naples à son père, où il rend compte de sa
+réception par le duc de Pragnito, Rossi, Lignola et autres personnes
+auxquelles il est recommandé.
+
+* * *
+
+_12 janvier_.--Vu le tombeau de Virgile, c'est-à-dire l'inscription et
+les quatre murs, tout ce qui en reste. Très belle vue.
+
+Vu le tombeau du fameux Sannazar, poète italien et latin, né à Naples,
+en 1458, d'origine éthiopienne, dans l'église.
+
+* * *
+
+_13 Janvier_.--Course à Portici, nous allons voir la lave de 1767, qui
+forme une montagne.
+
+* * *
+
+_14 janvier 1788_.--Vu la chapelle de la maison de Sangro, où sont les
+mausolées de la famille depuis 150 ans; on y admire des chefs-d'oeuvre
+de sculpture.
+
+* * *
+
+_15 janvier_.--Voyage à Caserte avec un officier russe! grande et belle
+description de la villa royale. Aimable réception par le chevalier de
+Montalto, qui les conduit pour voir le nouveau pont qui amène les eaux à
+Caserte; mais au tiers du chemin, les chevaux loués ne veulent plus
+marcher; course remise à un autre jour.
+
+* * *
+
+_14 janvier_.--Lettre à son père pour le remercier de ce qu'il le laisse
+libre de faire le voyage de Sicile; il cherche une occasion et des
+compagnons convenables s'il y a lieu.
+
+* * *
+
+_18 janvier_.--Vu le musée de Portici et la ville de Pompéia, une
+journée. On voit au musée tout ce qui a été trouvé; non seulement à
+Pompéia, mais encore à Stabia et Herculanum; les premières, détruites
+par les cendres du Vésuve comme Pompéia, et la seconde, par la lave.
+
+En examinant ce musée, on retrouve les usages des anciens Romains, par
+la nature des meubles dont ils se servaient... leurs balances sont tout
+à fait semblables aux nôtres... tous ces objets fort instructifs sont
+bien faits pour intéresser les connaisseurs et même ceux qui ne le sont
+pas.
+
+Ce qui étonne le plus, ce sont leurs livres manuscrits, qui consistent
+en rouleaux de feuilles de papier. On en a trouvé des quantités
+considérables; avec une grande patience on parvient à les dérouler et à
+les mettre en état d'être lus; ils sont en grec pour la plupart.
+
+La ville de Pompéia, dont il reste peut-être les trois quarts à
+découvrir, montre au naturel les habitations des anciens Romains; on
+voit la distribution de leurs appartements; jamais leurs fenêtres ne
+sont sur la rue, mais sur des cours intérieures, et même très élevées
+au-dessus du sol; ce qui dénote, dit-on, leur penchant à la jalousie.
+
+(Description des ruines du temple d'Isis et de deux théâtres.)
+
+* * *
+
+_19 janvier_.--Voyage au Vésuve avec M. de Zybin et nos domestiques;
+nous allons en calèche suivant l'usage, jusqu'à Portici, à 5 milles de
+Naples. De là, on va d'ordinaire sur des mulets jusqu'au pied de la
+montagne, l'espace de 4 milles, et l'on fait à pied la montée rapide qui
+est environ d'un mille.
+
+Nous faisons tout à pied pour ne pas être dupes des muletiers, qui ont
+l'impertinence de nous demander le triple du tarif ordinaire.
+
+Le chemin n'est pas fort agréable; il est alternativement sablonneux et
+pierreux, peu cultivé; c'est pourtant ce qui produit le fameux vin de
+Lacryma Christi, dont il se fait très peu, et dont, cependant, il se
+vend beaucoup.
+
+La plus grande partie du sol est recouverte par les laves de différentes
+époques, qu'il est impossible de travailler à cause de leur dureté.
+
+Nous arrivons au pied du Vésuve, là où les mulets s'arrêtent; nous
+jouissons du superbe aspect de Naples et de tous ses environs qu'on
+domine en cet endroit, à peu près au tiers de la hauteur totale de la
+montagne.
+
+Nous sommes désagréablement surpris par le brouillard, dans un chemin de
+pierres noires, qui roulent sous nos pieds; enfin, au bout de beaucoup
+de peine, nous arrivons au but de notre course, c'est-à-dire au bord du
+cratère.
+
+Le brouillard nous empêche de voir le fond; nous sommes forcés de nous
+contenter de l'aspect des bords garnis de soufre et de bitume. Encore
+nous ne nous arrêtons guère, parce que le froid du brouillard et du vent
+faisait un contraste trop grand avec la chaleur gagnée en montant, et
+celle que nous avions sous nos pieds.
+
+Nous redescendons par le même chemin, mais avec une facilité bien
+différente. Après avoir dîné au pied de la montagne, nous retournons à
+Portici et nous rentrons à Naples dans notre calèche.
+
+Partis de Naples à onze heures du matin, de Portici à midi, nous avons
+mis une heure et demie pour arriver au pied de la montagne, une heure
+vingt-cinq pour y monter, vingt-cinq minutes pour redescendre, une
+demi-heure pour dîner, une heure dix pour retourner à Portici. Total
+quatre heures trois quarts pour aller de Portici au sommet du Vésuve et
+revenir. De Naples à Portici trois quarts d'heure.
+
+* * *
+
+_20 janvier 1788_.--Vu l'église du Dôme, à Naples, consacrée à
+l'Assomption de la Vierge... l'église des Prêtres de l'Oratoire dits
+Geronimini...
+
+* * *
+
+_22 janvier_.--Vu l'église des Chartreux ainsi que les fameux tableaux
+de Guido Reni, Spagnoletto, etc. Joui de la plus belle vue qui existe.
+
+* * *
+
+_23 janvier_.--Second voyage à Caserte; admiré le pont, aqueduc
+magnifique construit en sept années par le roi Charles; trois rangs
+d'arcades superposées joignant deux montagnes et conduisant les eaux qui
+abreuvent Caserte et Naples. Au dire des connaisseurs c'est un des plus
+beaux monuments de l'architecture moderne.
+
+* * *
+
+_24 janvier_.--Vu la grotte de Pausilippe; c'est un grand chemin creusé
+dans la montagne qui mène du côté de Pouzzoles; ce souterrain est assez
+large pour le passage de deux voitures. Il a plus d'un demi-mille sans
+compter les tranchées découvertes aux abords.
+
+* * *
+
+_26 janvier_.--Vu les églises de Sainte-Claire couvent des dames
+nobles... celle de Saint-Paul sur les ruines du temple de Castor et
+Pollux... celle des Pères Théâtins qui est superbe...
+
+* * *
+
+_27 janvier_.--Le cours de l'avenue de Tolède est très brillant
+(aujourd'hui rue de Rome). Cet après-midi, il était rempli de voitures
+de toute espèce; mais il y avait peu de canestres, ce sont des
+cabriolets découverts, où les seigneurs ou autres, se mettent cinq ou
+six pour aller au cours, masqués, et jeter des dragées dans les
+carrosses, aux fenêtres et sur les passants.
+
+De là on va au festin à Saint-Charles, dont je me suis trouvé fort
+content; il y avait beaucoup de monde, on y danse peu, mais on se
+promène beaucoup; le théâtre est entièrement illuminé; la platée (le
+parterre) est élevée à la hauteur de la scène et à portée du premier
+rang de loges; on ne peut y entrer qu'en masque et en domino. (C'est
+tout à fait ce qui se passait à Paris aux bals de l'Opéra de 1830 à
+1848.)
+
+* * *
+
+_28 janvier_.--Musique à l'église de Girolamini des Prêtres de
+Saint-Philippe-de-Néri toute illuminée; elle a lieu dans plusieurs
+églises de la ville où les religieux sont nobles; c'est ce qu'ils
+appellent le Carnovaletto.
+
+* * *
+
+_29 janvier 1788_.--Vu le lac d'Agnano et la grotte du Chien, dont j'ai
+fait faire l'expérience; de là à Pausilippe.
+
+* * *
+
+_2 février_.--Course à Pouzzoles; nous nous mettons quatre dans un
+biroche à deux chevaux pour aller dans cette ville ancienne, fort peu de
+chose maintenant; nous passons la grotte de Pausilippe; le chemin très
+beau sur le bord de la mer; on prend ordinairement un cicérone, qui se
+charge de payer la barque pour traverser le golfe de Baïa, et de toutes
+les étrennes qu'il faut donner, c'est le moyen le plus économique et le
+plus sûr de n'être pas dupé par les habitants de Pouzzoles qui sont
+d'assez mauvais drôles.
+
+Ce qu'il y a de plus beau à Pouzzoles; c'est le temple de Sérapis dont
+on voit encore le plan et l'architecture; c'est un des plus beaux qui
+existent encore. L'autel où l'on égorgeait les victimes subsiste presque
+en entier; il était environné de petites chambres pour les prêtres; on
+voit encore les conduits de l'eau lustrale, l'endroit où ils mettaient
+la portion des victimes qui leur était destinée, un tiers pour eux, un
+tiers pour les assistants et un tiers pour la divinité, que l'on
+brûlait.
+
+Nous nous embarquons et nous voyons les restes d'un pont que Caligula
+avait commencé pour joindre Pouzzoles à Baïa.
+
+Débarqués au pied du Monte-Nuovo, ainsi nommé parce qu'il a été formé en
+une nuit par un tremblement de terre.
+
+Nous avons vu le lac Lucrin célébré par Horace à cause de ses belles
+huîtres; puis le lac d'Averne, au-dessus duquel les oiseaux ne pouvaient
+pas voler par suite de ses exhalaisons sulfureuses. Aujourd'hui tout est
+changé, c'est un des plus riants de la province. Au bord de ce lac, est
+la grotte de la Sybille, assez bien conservée.
+
+Presque au bout de cette grotte, une porte s'ouvre sur un long passage,
+au bout duquel on est obligé de se faire porter par des hommes du pays
+qui vont dans une eau boueuse qui leur monte jusqu'aux genoux; au-delà,
+se trouve une grande caverne dont l'obscurité et la noirceur des murs, à
+peine éclairés par la lueur des torches, fait croire qu'on est aux
+enfers.
+
+* * *
+
+Nous revenons au lac Lucrin; nous montons en barque en côtoyant le
+rivage; nous voyons la maison de campagne de Néron, nous descendons dans
+un grand bâtiment divisé en beaucoup de chambres, qu'on appelle ses
+bains, en assez mauvais état. Le souterrain qui conduit à la source
+minérale est bien conservé. Il y fait si chaud, qu'on est obligé de se
+déshabiller; sur-le-champ on est mouillé par la vapeur, l'eau est
+brûlante; on peut y faire cuire des oeufs.
+
+Pour la troisième fois, nous nous embarquons et nous arrivons à une
+bettola (cabaret) où nous mangeons du pain, du fromage et des harengs
+secs, mais nous y buvons du vin de Falerne, qui nous rappelle encore
+Horace. Cela fait, nous nous préparons à traverser l'Achéron dans la
+barque à Caron; nous passons dans un canal tranché dans le roc depuis
+deux ans, pour faire communiquer la mer avec le lac Acherontin, dit
+aujourd'hui Fusaro.
+
+Le roi a fait élever au milieu, un petit casino pour rendez-vous de
+chasse; nous voyons le temple de Mercure avec son étonnant écho; les
+temples de Vénus et de Diane, avec leurs grands souterrains, armés de
+bas-reliefs médiocrement conservés. Pour la quatrième fois, nous nous
+embarquons pour revenir à Pouzzoles; la mer, calme le matin, était
+excessivement agitée, nous arrivons cependant sains et saufs et
+reprenons notre voiture pour Naples.
+
+* * *
+
+_3 février 1788_.--Grand cours de voitures dans la rue de Tolède avec
+peu de masques; à la nuit, festin très brillant où il y avait beaucoup
+de monde attiré par la mascarade de la princesse d'Avelline; la seule de
+cette année.
+
+* * *
+
+_5 février_.--Cours encore plus nombreux que celui de dimanche.
+
+* * *
+
+À Naples, il existe un usage pour les loyers, qui n'est pas ailleurs;
+les baux se passent pour une année seulement, le locataire peut quitter
+au bout de l'année, mais il peut rester si cela lui convient, sans
+augmentation de prix; le propriétaire ne peut le renvoyer qu'en cas de
+vente, ou s'il veut habiter lui-même son appartement.
+
+À Naples la justice est désastreuse plus que partout ailleurs; les
+procès n'en finissent plus, et les dettes les plus claires ne sont pas
+payées s'il faut plaider. Si un débiteur vous dit ici: Je vous dois,
+mais je ne veux pas vous payer, il vaut mieux lui remettre la moitié de
+sa dette que de le faire assigner.
+
+Qui veut se faire une idée de l'enfer doit aller à la Vicaria, lieux où
+sont réunis tous les tribunaux. Les jours d'audience les salles sont
+remplies de procureurs, et d'avocats dits paillettes; ils sont dix
+mille; ils ressemblent à des squelettes ambulants; on se presse, on se
+pousse, on se heurte pour solliciter les juges et les paillettes; on
+n'avance qu'à force de distribuer de l'argent à pleines mains.
+
+On crie chez nous contre la justice, que dirait-on, si c'était comme à
+Naples.
+
+Le musée dit Capo-di-Monte, renferme une des plus belles collections de
+tableaux que j'aie vue, etc.
+
+* * *
+
+_6 février_.--Il écrit de Naples à son ami Magneval pour le féliciter de
+son mariage. Lettre à son père en réponse à ses lettres du 18 et du 25
+janvier reçues par le même courrier. J'ai vu M. Lalo, directeur de la
+poste aux chevaux, et le chevalier Ruscelli qui me donne une lettre pour
+son frère à Palerme; la princesse di Ferolito m'en donne aussi; je pars
+demain matin; je donnerai de mes nouvelles de Palerme, et je resterai
+quinze jours sans en avoir.
+
+Laforest, mon domestique, prétend être convenu expressément de 50 sous
+de gage par jour pour le voyage, sans autre explication, c'est aussi
+comme cela qu'il me paraissait que c'était convenu.
+
+Ci-joint une lettre pour la femme de Laforest.
+
+Rossi et Cie m'ont compté 240 ducats sans règlement de change, parce
+qu'ils nous doivent en solde. Le change est bien favorable dans ce
+moment; ce serait peut-être une spéculation de faire tirer sur Lyon, aux
+rois, pour remettre un peu plus tard les fonds en soie à la
+récolte.--Envoi de mon certificat de vie.
+
+* * *
+
+_9 février_.--Je prépare mon départ, comptant m'embarquer le lendemain
+pour la Sicile, et je fais mes adieux à tout mon monde.
+
+* * *
+
+_10 février_.--Le lendemain, autre affaire: le vent a changé, il est au
+scirocco (vent du midi), il n'y a plus moyen de mettre à la voile; je
+vais me promener au-dessus des Chartreux, pour jouir de la belle vue de
+ce canton.
+
+* * *
+
+_11 février 1788_.--Je vais voir le magasin des porcelaines de la
+fabrique royale de Naples; il contient des figures de toutes sortes; on
+y conserve plusieurs antiquités, et particulièrement une Vénus _alle
+belle chiappe_, qui par plusieurs est mise au-dessus de la Vénus de
+Médicis de la galerie de Florence.
+
+* * *
+
+_12 février_.--Toujours même vent et même impatience. Écrit à Mme
+Vionnet (sa soeur) une lettre que Lefévre a dû porter à Rome pour le
+prochain courrier; j'y annonce mon départ pour la Sicile.
+
+* * *
+
+_13 février_.--Enfin le vent change, je m'embarque à huit heures et
+demie; avant que les autres passagers soient arrivés, que le capitaine
+soit allé prendre les derniers ordres du major et autres retards, nous
+n'avons levé l'ancre et nous ne sommes partis qu'à onze heures du matin.
+
+Nous sommes sortis très promptement du golfe, et à neuf heures du soir
+nous avions fait la moitié du chemin, tant le vent était fort et
+favorable; mais tout à coup il nous a manqué complètement, alors nous
+avons cheminé très lentement.
+
+Au lieu d'arriver le quatorze comme nous comptions, nous ne nous sommes
+trouvés en vue de Palerme que le quinze, à la pointe du jour; avec le
+vent contraire nous avons été forcés de louvoyer.
+
+Sur les neuf heures, l'air a fraîchi et nous a facilité l'entrée du
+golfe, et enfin du port, où nous avons jeté l'ancre à midi, après le
+voyage le plus agréable.
+
+J'ai supporté passablement la mer; je n'ai souffert que le soir du
+premier jour; le second jour et surtout la matinée du troisième, je me
+suis très bien porté.
+
+Notre capitaine Raty, gênois de nation, est un fort aimable homme, M.
+Lieutaut, mon compagnon de chambre, un fort bon garçon; nous avons eu
+pendant toute la traversée un temps doux et serein.
+
+(Pour faire la traversée de Naples à Palerme ils avaient mis plus de
+cinquante heures par un beau temps. Aujourd'hui les bateaux à vapeur
+mettent quinze à seize heures par tous les temps.)
+
+* * *
+
+_15 février_.--Palerme est une belle ville, en plaine, environnée de
+très près par de hautes montagnes; elle se présente très bien quand on y
+arrive par mer et qu'on est près du môle.
+
+Il y a deux superbes rues qui se croisent; et de la croisée de ces rues,
+qu'on appelle la place, on aperçoit les quatre portes de la ville.
+
+Le climat de Palerme est très doux, parce que les montagnes le
+préservent des vents; mais pour la même raison, il est humide l'hiver.
+
+* * *
+
+Les choses les plus curieuses à voir sont: la promenade la Marina, sur
+le bord de la mer, rendez-vous de la société élégante; elle se termine
+par la Flora ou jardin public; le couvent de Saint-Martin;
+Sainte-Rosalie, et Bagheria où sont beaucoup de belles maisons de
+campagne.
+
+Le Campo-Santo commencé par M. de Carraccoli, s'il est achevé suivant le
+projet, sera le plus beau d'Italie, il surpasserait de beaucoup celui de
+Pise.
+
+Les plus belles églises sont Saint-Joseph, Saint-Dominique et la
+cathédrale (ou le Dôme) dédiée à Sainte-Rosalie, patronne des
+Palermitains, que l'on rebâtit actuellement sur un plan du chevalier
+Fuga.
+
+Il laisse subsister dans la nouvelle église tout ce qui peut être
+conservé de la partie supérieure gothique, et fait rebâtir à neuf la
+partie inférieure à la moderne ce qui fait un très bel effet.
+
+Il y a deux théâtres à Palerme; dans l'un on joue des opéras en temps
+ordinaire, et des oratorios pendant le carême.
+
+L'autre théâtre est pour les farces.
+
+* * *
+
+La noblesse palermitaine est extrêmement affable, et reçoit très bien
+les étrangers; il y a beaucoup de très jolies femmes qui sont assez
+agréables, quoiqu'elles ne soient pas très spirituelles.
+
+Les Capucins ont leur église et leur couvent à une distance d'un mille
+de la ville, en belle situation, avec un magnifique jardin où sont des
+citronniers et des orangers. Au-dessous de l'église est le cimetière où
+les corps sont conservés après avoir été desséchés; beaucoup de nobles
+s'y font enterrer.
+
+* * *
+
+_23 février 1788_.--Parti pour Saint-Martin, couvent de Bénédictins. Ces
+religieux sont fort riches et reçoivent très bien les étrangers qui
+viennent les visiter dans leur solitude. On dit qu'ils y sont obligés
+par les règles de leur fondation; dans tous les cas, ils s'acquittent de
+leur obligation d'une manière honorable. Ils leur donnent à dîner
+splendidement, et reçoivent à coucher tous ceux qui sont dans ce cas;
+les femmes ne sont pas admises. Ils ont fait bâtir dans un endroit très
+sauvage, un superbe palais au lieu même où était leur ancienne
+habitation.
+
+La façade n'est qu'ébauchée, ainsi que les cours et les jardins; jusqu'à
+présent ils n'ont pensé qu'à l'intérieur le plus urgent.
+
+On trouve en entrant un grand péristyle avec vingt-quatre colonnes et
+douze pilastres, un bassin de fontaine en marbre de Sicile fort beau,
+ainsi que le pavé en mosaïque.
+
+Au fond, est une statue équestre de saint Martin, donnant à un pauvre la
+moitié de son manteau. Cette oeuvre capitale, tout en marbre blanc, est
+considérée comme le chef-d'oeuvre d'un sculpteur palermitain dont le nom
+m'est inconnu.
+
+Un escalier à double rampe, tout en marbre, est véritablement étonnant;
+il ne cède en magnificence qu'à celui de Caserte; les plafonds sont
+peut-être plus beaux. Il s'élève jusqu'au second étage, à un autre
+vestibule, également revêtu de marbre avec colonne, etc... Au premier on
+trouve d'un côté le salon de l'abbé, vaste pièce très bien décorée, qui
+communique avec ses appartements, où sont des tableaux de prix entre
+autres un Raphaël, etc....
+
+De l'autre côté se trouve le dortoir au fond duquel on aperçoit une
+belle fontaine de marbre....
+
+Ces moines ont de l'eau en abondance dans tous les coins de leur maison.
+L'église est grande et d'une noble simplicité; on y voit six tableaux de
+Raphaël et une madone du Titien.
+
+L'orgue est un des trois fameux d'Italie pour la force la justesse et la
+diversité des sons; nous l'avons entendu avec le plus grand plaisir; les
+deux autres sont à Catane et à Mantoue. Ils ont une bibliothèque bien
+choisie de 34,000 volumes, dans une salle qui peut en contenir 50,000.
+Il y a beaucoup d'anciens manuscrits et des éditions des premières
+épreuves de l'imprimerie.
+
+Ils ont aussi beaucoup de médailles siciliennes.
+
+En revenant nous avons vu beaucoup de belles maisons de campagne dans
+des situations magnifiques en vue de la ville et de la mer.
+
+Je suis logé à Palerme chez Barotti, plus connu sous le nom de sa femme
+la Montagna; c'est la seule auberge passable et c'est beaucoup dire. On
+y est médiocrement, ou plutôt mal servi, et si mal nourri que des gens
+officieux nous engagent et nous obligent à dîner chez eux tous les
+jours, plutôt que de nous laisser manger à l'auberge. Pendant mon séjour
+à Palerme, je n'ai pas pu y dîner une fois.
+
+Monsieur Vella m'a fait promettre, à mon arrivée, d'aller chez lui
+toutes les fois que je ne serais pas prié ailleurs, comme faisaient mes
+compatriotes Lieutaud et Pondrel, je n'ai pu y aller que deux fois.
+
+* * *
+
+_25 février 1788._--Je suis allé ce matin me promener à Montréal, petite
+ville à 3 milles de Palerme; il n'y a de curieux que la vue qui est
+superbe et l'église des Bénédictins, très ancienne, du style gothique,
+aussi belle que les plus belles de Palerme; on y voit d'antiques
+mosaïques, dont une surtout est très renommée; elle représente le Père
+Éternel.
+
+(Grande description de l'église et du monastère.)
+
+* * *
+
+_26 février._--Je suis allé ce matin à cheval, avec le secrétaire de M.
+Gamelin, à la Bagheria; c'est un quartier à 10 milles de Palerme, où la
+plus grande partie des seigneurs ont leur maison de plaisance; on en
+distingue particulièrement deux:
+
+Celle du prince de Palangonia, remarquable par le mauvais goût qui règne
+partout; le propriétaire s'est étudié à y placer ce qu'il y a de plus
+original et de plus bizarre en tout genre; il n'y a peut-être pas de
+palais où il y ait autant de statues, mais elles sont épouvantables: ce
+sont autant de monstres plus hideux les uns que les autres. Le susdit
+prince y a placé un argent prodigieux, qui aurait pu servir à décorer
+richement et raisonnablement trois ou quatre palais plus grands que le
+sien.
+
+En sortant de cette villa, on est bien dédommagé, quand on entre dans
+celle du prince Valguamera, qui brille par sa noble simplicité. Une
+entrée majestueuse conduit dans une cour décorée de portiques dans le
+genre de la place Saint-Pierre de Rome; l'intérieur n'est pas chargé
+d'ornements, mais fort bien orné de peintures champêtres. La maison est
+entourée de belles terrasses, d'où l'on jouit d'une jolie vue qui
+s'embellit encore lorsqu'on monte à un pavillon construit sur une
+éminence en forme de pain de sucre, dominant tout le panorama des
+environs, qui comprend Palerme, la mer, Sainte-Rosalie et les montagnes.
+
+Toute cette région est très vivante au mois de mai, temps où les nobles
+sont en villégiature.
+
+* * *
+
+_27 février._--Parti de Palerme à une heure du matin, dans une
+esperonnade maltaise, conduite par sept braves marins, qui, aidés d'un
+très beau temps, m'ont amené à Messine en trente-quatre heures sans
+perdre de vue les côtes de Sicile par une mer presque toujours calme ou
+légèrement agitée par un vent favorable.
+
+Le mont Etna, ou Gibel, montre sa tête au-dessus de toutes les autres
+montagnes; il est couvert de neige et la saison n'est pas bonne pour y
+monter; il ne jette point de feu, chose rare.
+
+À gauche, j'ai laissé les îles Lipari, dont la dernière, Stromboli,
+vomit continuellement des flammes.
+
+Le détroit de Messine, si fameux dans la poésie des anciens, ne m'a rien
+présenté d'effrayant; j'ai passé sous le phare et doublé le cap sans que
+la mer fût en courroux.
+
+Si le village de Scylla n'existait pas sur la rive de Calabre, il n'y
+aurait plus aucune trace des vieux Charybde et Scylla.
+
+En entrant dans le détroit, on aperçoit Messine qui, de loin, présente
+un aspect imposant, beaux restes de son ancienne grandeur; de près le
+spectacle change.
+
+Le fort est considérable, mais la Marina, qui était autrefois bordée de
+magnifiques constructions à trois étages, ne présente plus qu'un triste
+tableau, résultat des tremblements de terre de 1783.
+
+On démolit ce qui reste encore debout, de peur que les murs lézardés ne
+tombent eux-mêmes et ne causent de nouveaux accidents.
+
+Dans l'intérieur de la ville, c'est encore plus affreux; on ne voit que
+des maisons à moitié détruites, qui rendent ce séjour encore plus
+horrible que je ne m'y attendais. La tristesse de cette ville dépasse
+les descriptions que j'avais entendues; à peine quelques bâtiments ont
+été épargnés ou reconstruits.
+
+Le plus grand nombre des Messinois se sont établis dans des cabanes de
+bois, qui annoncent la misère et la crainte. En marchant dans les
+nouveaux quartiers, on se croirait dans un village de Savoie des plus
+tristes et des plus sauvages.
+
+À toutes les portes de la ville on voit de ces constructions misérables,
+dans lesquelles se sont réfugiés les habitants de cette fameuse Messine,
+qui comptait plus de 30,000 âmes.
+
+M. de Chapeau-Rouge m'a dit qu'il avait péri plus de 900 personnes dans
+ce dernier cataclysme.
+
+(Cette déclaration est bien différente de celle du guide Joanne (1879),
+où l'on trouve cette phrase: «Messine a été ravagée plusieurs fois par
+les tremblements de terre, celui de 1783 fit périr 40,000 personnes.»
+Cela s'applique probablement à toute la région.)
+
+* * *
+
+_1er mars 1788._--Je suis resté trois jours à Messine, et je ne vois
+rien autre chose à signaler que le port, un des plus sûrs et des plus
+vastes de la Méditerranée, la situation qui est charmante et le fort qui
+peut contenir 1,000 pièces de canon.
+
+Il n'y a pas d'autre spectacle qu'un théâtre de marionnettes assez
+plaisant; on dit qu'en carnaval on s'y est fort amusé!
+
+Dans ce moment, la société y manque entièrement; l'éloignement des
+habitations empêche les Messinois de se voir; ils sont séparés par la
+ville entière qui est en ruine. Ils habitent, comme je l'ai dit, des
+baraques en dehors des portes, et ne peuvent pas les élever au-dessus du
+rez-de-chaussée, l'intention du gouvernement étant qu'on rebâtisse
+Messine dans ses anciens murs.
+
+Autrefois la Marina ou le port était le rendez-vous des voitures, il y
+en avait à peine vingt dimanche et le temps était beau. (Aujourd'hui
+Messine est reconstruite entièrement à neuf.)
+
+* * *
+
+_4 mars._--Ayant été content de mes sept marins maltais, je les ai
+arrêtés de nouveau pour me ramener à Naples dans leur esperonnade, en
+passant par Reggio.
+
+Nous partons à neuf heures du matin et nous traversons le détroit en
+deux heures. Cette ancienne ville a été si complètement détruite par le
+tremblement de terre de 1783, que l'on s'est décidé à tout raser pour
+faire une ville neuve sur le plan de Turin, mais ce plan ne s'exécutera
+pas de sitôt, faute d'argent.
+
+En attendant, les riches habitants se sont retirés dans leur terre, et
+d'autres ont bâti de fort jolies baraques en dehors de la ville.
+
+Les pauvres se sont logés comme ils ont pu, c'est-à-dire fort mal, car
+la misère est encore plus grande à Reggio qu'à Messine.
+
+On y compte 12,000 habitants. (On en compte 35,000 aujourd'hui dans la
+nouvelle ville, 1888.)
+
+Le pays produit des soies, des limons et de l'essence de bergamotte.
+
+Après avoir dîné chez M. Cimino, je voulais partir, mais le temps était
+orageux; il n'était pas prudent de passer le Phare pendant la nuit. (Le
+Phare est un des noms du détroit de Messine.)
+
+Il fallut donc rester, ce qui m'a permis de bien voir la ville qu'on
+commence à rebâtir, ainsi que les environs.
+
+La situation de Reggio est des plus agréables, la vue est charmante.
+
+Elle s'étend sur le Phare, Messine, le mont Gibel et une grande partie
+de la Sicile. Sans les tremblements de terre, ce serait un délicieux
+séjour. La chaleur de l'été est tempérée par les courants d'air du
+détroit.
+
+* * *
+
+Deux légers tremblements de terre, le 29 janvier et avant-hier 2 mars,
+ont été ressentis de même qu'à Messine; étant à la campagne, je ne m'en
+suis pas aperçu.
+
+* * *
+
+_5 mars 1788._--Nous quittons Reggio à cinq heures du matin, par un
+temps couvert, nous passons en vue de Messine, nous traversons le Phare,
+nous étions en dehors du détroit à dix heures.
+
+Comme il faisait du vent et que la mer était grosse, j'ai pu observer
+les courants qui rendent ce passage difficile dans les gros temps; mais
+pourtant pas autant qu'on le dit, il n'y a rien à craindre pour de bons
+pilotes.
+
+Nous avons passé devant Scylla, ville qui a souffert aussi beaucoup des
+secousses de 1783, qui lui ont fait perdre un tiers de ses habitants.
+Bagnera de même.
+
+Là, des montagnes se sont écroulées, des fleuves out disparu; ailleurs,
+des lacs se sont formés, sur toute la côte de Calabre, on voit des
+traces de cet affreux cataclysme.
+
+Le temps étant toujours sombre, et la mer forte, à la tombée de la nuit,
+nous avons pris terre à Tropea. Cette ville, à la cime d'un rocher fort
+escarpé, se trouve bien délabrée; il y a plusieurs couvents et peu
+d'habitants.
+
+* * *
+
+_6 et 7 mars._--Le vent contraire ayant continué, nous n'avons pas pu
+partir. Je suis réduit à faire de grandes promenades pour me désennuyer.
+J'ai parcouru le pays aux environs; il est bien cultivé, quoique les
+habitants paraissent fort misérables.
+
+Le vent d'ouest est fort et la mer toujours grosse, ce qui me donne peu
+d'espoir de quitter cette côte, même demain samedi.
+
+Une autre barque venant de Messine, se trouve dans le même cas; il y a
+dedans un moine et un chanoine, qui ne me paraissent pas d'une grande
+ressource.
+
+Je mange, je lis, j'écris, je dors dans mon esperonnade, que mes
+matelots ont tirée sur la rive, comme si j'étais à l'auberge. Malgré
+ça, j'attends avec impatience le changement de temps pour m'en aller,
+quoique la végétation soit de deux mois en avance sur notre climat
+lyonnais.
+
+* * *
+
+_8 mars 1788._--Même histoire que les jours précédents; le vent qui
+était à la traverse a bien voulu changer, mais pas en bien; un sirocco
+très violent ne nous invite pas à partir.
+
+Le soir, il arrive une autre esperonnade contenant un noble sicilien et
+son domestique; ils font pause à côté de nous.
+
+* * *
+
+_9 mars._--Dimanche même vent; temps nébuleux, marée haute; de sorte que
+notre séjour est encore prolongé; je vais me promener avec les
+ecclésiastiques siciliens, mais j'aimerais mieux m'en aller.
+
+Pour me distraire, je vois fabriquer les fameuses couvertures de coton
+dites de Naples; elles se font toutes à Tropea, ou dans les environs. Il
+y a des métiers dans toutes les maisons; les plus belles se font dans la
+ville, elles sont chères même sur les lieux; le bénéfice des marchands
+qui les exportent se fait sur la largeur; ici, elles ont toutes cinq
+largeurs, celles qu'on vend en France n'en ont que quatre.
+
+* * *
+
+_10 mars._--Enfin! le temps paraissant convenable, nous nous embarquons:
+les prêtres en font autant; quant au baron palermitain, il attend des
+compagnons de route.
+
+Nous partons à trois heures du matin; avec l'intention de couper droit,
+mes conducteurs s'éloignent du rivage et rament pendant cinq heures;
+mais tout à coup le vent devient contraire, et nous force de revenir sur
+nos pas, en mettant à la voile; nous rabattons ainsi sur Rochetta,
+petite ville située à 12 milles seulement de Tropea, d'où nous étions
+partis. Nous y débarquons à midi; le moine et le chanoine siciliens ont
+disparu.
+
+Rochetta est entièrement renversée par le tremblement de terre.
+
+La maison Pignatelli-Monteleone, qui possède ce fief, a fait
+reconstruire quelques baraques pour loger une partie des habitants.
+
+Je trouve là, un Français, M. Cauvin de Marseille, agent du duc de
+Monteleone, qui me fait entrer chez lui comme compatriote et m'offre à
+dîner.
+
+À sept heures du soir, le ciel étant serein et le vent frais, nous
+repartons à la voile; la nuit a été fort belle et nous avons bien marché
+jusqu'à deux heures du matin. Alors le vent cesse, mes matelots prennent
+la rame, pendant quelque temps. Ils marchent alternativement à la rame
+et à la voile.
+
+Sur les dix heures, le vent toujours favorable devient tellement fort,
+qu'il soulève prodigieusement la mer, et que pendant deux heures, nous
+sommes toujours inondés au point que nous étions complètement mouillés;
+les matelots étaient sans cesse occupés à enlever, avec des éponges et
+même avec des seaux, l'eau qui remplissait la barque.
+
+À midi l'orage ayant cessé et nous étant rapprochés de la côte, nous
+avons continué fort heureusement notre route. Nous avons retrouvé nos
+compagnons, les prêtres siciliens, qui, ayant suivi le rivage, se
+reposaient à Belvédère, d'où nous sommes venus ensemble jusqu'à Cirelle,
+où nous devons passer la nuit sans savoir si nous en partirons demain.
+
+La ville de Cirelle était située autrefois sur une montagne très élevée;
+il en reste à peine quelque murs épargnés par le fléau.
+
+* * *
+
+_12 mars 1788_.--Après avoir dormi dans la rade de Cirelle, nous en
+partons à sept heures du matin; nous traversons le golfe de Policastro,
+nous avons eu bon vent pendant une heure, mais la mer devient grosse, et
+à force de rames nous arrivons à cinq heures du soir dans une petite
+rade, au milieu des rochers, où nous mettons pied à terre, nos marins
+ayant grand besoin de repos, après avoir ramé toute la journée par un
+temps chaud et lourd; le vent du midi ayant assez de force pour
+échauffer l'atmosphère, mais pas assez pour nous pousser.
+
+Dans la nuit le temps change, se met à la traverse qui nous amène une
+pluie abondante; elle cesse à deux reprises le matin; à peine nous
+disposions-nous à partir, qu'elle reprend encore; cependant à sept
+heures et demie nous partons en quittant cette rade, nommée Linfreschi.
+
+Mais à peine avons-nous fait un mille, que nos matelots, effrayés par
+des vagues menaçantes et un nuage énorme que poussait vers nous le vent
+contraire, sont obligés de virer de bord; nous vîmes alors le plus bel
+arc-en-ciel que j'ai vu de ma vie; le demi-cercle était complet et ses
+couleurs des plus vives.
+
+La barque des Siciliens qui nous suivait imite notre manoeuvre, et nous
+rentrons avec ensemble dans la rade de Linfreschi que nous venions de
+quitter.
+
+Nous sommes réduits à passer la journée et la nuit dans ce beau port de
+mer, d'où il n'y a pas moyen de sortir pour se promener sur des rochers
+à pic entourés d'affreux précipices. Il n'y a qu'une maison de paysan où
+nous trouvons des oeufs pour tout potage.
+
+* * *
+
+_14 mars_.--Le lendemain matin, à sept heures, nous nous acheminons du
+côté de Naples; après avoir ramé l'espace de 12 milles; un vent de
+sirocco bien désiré nous fait tendre nos voiles, et souffle dedans avec
+tant de force qu'il nous amène à Naples le soir même, avec une rapidité
+incroyable et surtout inaccoutumée.
+
+Nous entrons dans la rade à neuf heures du soir, après avoir franchi 150
+milles. Mais nouveau contre-temps! personne n'entre par mer dans Naples
+pendant la nuit; nous voilà donc forcés de jeter l'ancre encore une
+fois, et de passer encore une nuit dans la barque.
+
+* * *
+
+_15 mars._--L'inspecteur de la santé nous fait attendre toute la
+matinée; enfin à onze heures nous mettons le pied sur la terre ferme,
+après un voyage assez long et assez mouvementé.
+
+Je revois Naples avec un sensible plaisir, et je trouve avec une joie
+encore plus grande de bonnes nouvelles de ma famille qui s'y étaient
+accumulées. (Depuis le 13 février, jour de son départ pour Païenne, il
+avait pensé que son voyage de Sicile serait de quinze jours; il avait
+duré plus d'un mois.)
+
+Parti de Messine le 4 mars, arrivé à Naples le 15, il avait mis onze
+jours pour un trajet qui peut se faire maintenant en une journée, il est
+vrai qu'il avait vu le pays autrement qu'on le voit aujourd'hui; il y a
+bien peu de touristes de nos jours qui connaissent les fabriques de
+couvertures de Tropea, les rades de Policastro et de Linfreschi, etc.
+
+* * *
+
+_17 mars._--Je séjourne à Naples trois jours (15, 16, 17) employés en
+écritures, courses et visites.
+
+On ne peut entrer à Naples, ni en sortir, ni voyager dans tout le
+royaume sans un passeport; on ne peut pas non plus prendre la poste sans
+une permission spéciale. L'un et l'autre se donnent sur un billet de
+l'ambassadeur de la nation du voyageur, et chose rare, cela ne coûte
+rien!
+
+* * *
+
+_18 mars 1788_.--J'avais retrouvé ma chaise. Je pars de Naples à midi et
+crac! Au milieu de la ville la dent de loup d'un de mes ressorts se
+casse; il faut donc s'arrêter et la faire raccommoder sur-le-champ; cela
+fait, le reste du voyage se passe sans accident.
+
+Nuit et jour je cours la poste sans m'arrêter et je me trouve à la porte
+de Rome le lendemain, à trois heures et demie du soir, ce qui fait
+vingt-six heures et demie de la porte de Naples à la porte de Rome.
+
+Le chemin est très beau de Naples à Albano, mais il m'a fallu quatre
+heures pour les deux dernières postes, les chemins étant gâtés par les
+pluies; à chaque instant je craignais de sentir ma chaise se briser.
+
+* * *
+
+_19 mars_.--J'entre croyant trouver en arrivant un _Lascia-passare_ que
+Détournes m'avait promis; je ne le trouve pas à la poste. Il faut donc
+aller à la Douane, où le visiteur fort heureusement fait semblant de me
+visiter, en m'expédiant fort gracieusement.
+
+Je me loge dans la rue Frattina en chambres garnies, à peu près dans le
+même quartier que la première fois.
+
+* * *
+
+_20 mars_.--Jeudi-Saint, grande cérémonie à la chapelle du Pape au
+Vatican; office, lavement des pieds, bénédiction sur la place
+Saint-Pierre qui offre vraiment le plus beau coup d'oeil, par le
+spectacle auguste qu'elle présente et la foule qui la reçoit.
+
+Le Pape se présente au balcon du milieu sous un dais, assisté de
+plusieurs cardinaux, au son des cloches et des canons du château
+Saint-Ange; il bénit le peuple à trois reprises.
+
+Le soir de ce même jour et le lendemain, Vendredi-Saint, grand concours
+dans l'église de Saint-Pierre pour voir l'illumination de la basilique,
+par une grande et unique croix embrasée, suspendue au-dessus du
+maître-autel. C'est un bel effet que des peintres viennent copier.
+
+* * *
+
+_22 mars_.--Vendredi et Samedi saints; office le matin dans la chapelle
+du Pape, on chante aussi les trois jours, mercredi, jeudi et vendredi
+les ténèbres suivies d'un miserere, auquel les maîtres de chapelle
+concourent à l'envi.
+
+* * *
+
+_23 mars_.--Le jour de Pâques, grand'messe aussi solennelle que le jour
+de Noël, chantée à Saint-Pierre par le pape Pie VI, avec le même
+appareil; comme le Jeudi-Saint bénédiction sur la place, _urbi et orbi_;
+il y avait encore plus de monde et le coup d'oeil était encore plus
+beau.
+
+Le soir, part la girandole; c'est un feu d'artifice qu'on tire du
+château Saint-Ange, dont les dessins ont été donnés par le cavalier
+Bernin et d'autres grands artistes; la situation et la quantité de
+poudre qu'on y brûle se réunissent pour en faire un très beau spectacle.
+On le tire encore le jour de la Saint-Pierre, mais de plus ce jour-là,
+toute la coupole est illuminée à l'extérieur par des feux qui, plusieurs
+fois et presque instantanément, changent de couleurs. C'est d'un effet
+saisissant.
+
+* * *
+
+_25 mars_.--Le jour de l'Annonciation, le Pape se rend en cérémonie à
+l'église Santa-Maria-sopra-Minerva (ainsi nommée parce que l'église est
+bâtie sur l'emplacement de l'ancien temple de Minerve) où se chante une
+grand'messe à l'issue de laquelle il donne la bénédiction nuptiale à un
+certain nombre de jeunes filles qu'il dote en même temps.
+
+_Du 26 mars au 6 avril 1788_.--Vu la villa Pamphili, du prince Doria,
+etc.; la villa Ludovici, le casino Cossini, etc.
+
+Revu la villa Borghèse, etc.
+
+Vu la villa Farnesine dont on emporte ce qu'il y a de plus beau pour le
+musée de Naples, entre autre le taureau Farnèse, groupe le plus
+considérable de l'antiquité.
+
+Vu le palais du Pape à Monte-Cavallo (le Quirinal), où se trouve la
+Sainte Pétronille, du Guerchin, etc.
+
+La galerie Doria... L'Église Sainte-Croix de Jérusalem... Saint-Martin
+des Carmes et Saint-Pierre-in-Vincoli sont de belles églises qui
+ailleurs qu'à Rome passeraient pour des merveilles. La fabrique de
+tapisserie de Ripa grande sur le plan des Gobelins, mais moins belle.
+
+Revu le château Saint-Ange, etc.
+
+* * *
+
+_6 avril_.--(En compagnie de trois personnes il fait un second voyage de
+Tivoli sur lequel il donne moins de détails que la première fois.)
+
+* * *
+
+_7 avril_.--On trouve aux notes de sa correspondance:
+
+Réponse à la lettre de mon père du 28 mars (Cette lettre avait été plus
+de douze jours en route); prière d'adresser la réponse à Gênes poste
+restante... Il a neigé dans les montagnes dimanche, il paraît que l'air
+se radoucit. On en a grand peur pour la récolte des soies mais on espère
+aujourd'hui que ce froid passager ne fera pas de mal.
+
+Écrit à Mme Jordan Périer (sa tante) et M. Vionnet (son beau-frère),
+à qui j'envoie trois de mes portraits, dans une boîte à son adresse pour
+remettre à ma mère et à mes soeurs. (Quels pouvaient bien être ces trois
+portraits? Des camées coquilles probablement qui sont une spécialité de
+Rome.) Avis de mon départ fixé à demain.
+
+* * *
+
+_10 avril_.--Je pars, en effet, à minuit pour Sienne; je chemine toute
+la journée du 11 sans m'arrêter, et sans événement extraordinaire
+jusqu'à quatre heures après midi; tout à coup une des barres de fer qui
+soutiennent en dessous les ressorts de la chaise vient à se rompre à
+Saint-Laurent-le-Neuf, près d'Orviéto; il faut démonter le ressort, le
+raccommoder et recharger, ce qui prend une heure; je me remets en route;
+je voyage toute la nuit et j'arrive à Sienne sans accident, à dix heures
+du matin, le samedi 12.
+
+* * *
+
+_12 avril_.--Sienne est une petite ville de 18,000 âmes, située sur la
+hauteur avec une vue fort étendue. Le pavé y est formé de briques posées
+sur champ jointes par un fort mastic, contrairement à ceux de toutes les
+autres villes de Toscane qui sont à larges dalles à joints irréguliers.
+
+Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est la cathédrale qui date de 1630;
+elle est d'une très belle architecture gothique; on y admire une
+mosaïque en marbre noir et blanc, qui représente les traits principaux
+de l'Histoire sainte.
+
+Logé chez Marchi sur l'adresse donnée par Sauveur Marotti. La société y
+est fort agréable, on y reçoit très bien les étrangers; le langage y est
+très pur; beaucoup d'Anglais vont y passer l'été, pour se perfectionner
+dans la langue italienne.
+
+On prétend, mal à propos, que Sienne a été fondée par Remus, frère de
+Romulus; elle doit son origine aux Gaulois, qui, sous la conduite de
+Brennus, firent le siège de Rome et se retirèrent sur ce point lorsque
+Camille les repoussa en 354 de la fondation de Rome.
+
+Une des curiosités de Sienne est le manège, qui est très bien monté, où
+l'on fait faire aux chevaux tous les exercices possibles. (Cette
+observation sur le manège de Sienne ne pouvait être faite que par un
+amateur de chevaux; elle me rappelle que mon grand-père était très bon
+cavalier. Je me souviens à peine de l'avoir vu monter à cheval, mais je
+sais qu'il montait souvent avec ma mère avant son mariage. Par suite de
+cette ancienne habitude, il a toujours conservé dans son écurie un
+cheval de selle, même à Lyon, sur la place Tolozan, que mes oncles
+avaient surnommé le bidet paternel. De 1825 à 1835, il n'y avait que moi
+pour le monter; mais les bottes à revers jaunes de mon grand-père
+étaient toujours soigneusement entretenues dans son vestiaire, comme
+s'il allait s'en servir; car à cheval elles étaient obligatoires avec
+les culottes courtes, qu'il a toujours portées.)
+
+* * *
+
+_14 avril 1788_.--Départ de Sienne à sept heures du matin, arrivé à
+Florence à cinq heures du soir sans aucune particularité.
+
+* * *
+
+_15 avril_.--Revu Florence.... La chapelle S. Lorenzo qui n'est pas
+terminée et qui coûte déjà plus de 9 millions de livres tournois.
+
+* * *
+
+_16 avril_.--Revu le jardin di Boboli, plus intéressant au printemps
+qu'au mois de novembre. Logé à Florence chez Vincent Girotti, place
+Saint-Pancrace, adresse donnée par Schulteis.
+
+* * *
+
+_17 avril_.--À cinq heures du matin, je suis parti pour visiter la
+fabrique de porcelaine de la famille Genori, moins importantes que
+celles de Sèvres et de Naples, qui appartiennent à des souverains; j'y
+ai vu avec grand intérêt tous les détails de la fabrication. Au retour,
+je suis monté à cheval pour aller à Pratolino, maison de plaisance du
+Grand-Duc, à 7 milles de Florence, on y voit des jeux d'eau très
+curieux.
+
+On voit aussi à Pratolino le fameux colosse de Jean de Bologne, il a 35
+brasses de hauteur (la brasse est 1/2 aune), je suis entré dans le cou
+et dans la tête.
+
+Revu le dôme de Florence... très belle vue du sommet de la coupole plus
+agréable encore que celle de Rome.
+
+* * *
+
+_18 avril_.--Départ de Florence à six heures du matin, arrivé à Livourne
+à quatre heures et demie du soir, sans autre aventure que celle d'un
+cheval de brancard qui s'est abattu en partant de la poste de Cassel del
+Bosco, et m'a tenu là une demi-heure; pour le dégager, il a fallu couper
+une des sangles de la sellette.
+
+Les douanes du Grand Duc sont très rigoureuses, soit à l'entrée soit à
+la sortie, on est venu me visiter à l'auberge, et très sérieusement.
+
+* * *
+
+_20 avril_.--Partie sur mer avec Ubrich et les deux fils Dupouy, pour
+voir le fanal et la tour del Marcosso, toute en marbre, qui a 140 degrés
+jusqu'au sommet.
+
+* * *
+
+_24 avril_.--Autre promenade sur mer avec Ricard Fascio, fils du premier
+complimentaire de Berte (premier fondé de pouvoir), nous allons dans un
+bâtiment anglais chargé pour le compte de sa maison, la Minerva, à trois
+mâts.
+
+* * *
+
+_25 avril 1788_.--Vu la fabrique de corail et les cimetières des
+différentes nations et religions; la synagogue des juifs est très belle.
+Les grecs schismatiques font aujourd'hui leur vendredi-saint; j'ai
+assisté à une partie de l'office qu'ils font en grec, avec beaucoup
+d'appareil.
+
+* * *
+
+_26 avril_.--Ayant reçu ce matin de Lyon des lettres conformes à mes
+désirs, je me décide à prendre une felouque et m'embarquer pour Gênes.
+
+* * *
+
+_27 avril_.--J'arrête la felouque du patron Fiore de Lerici, sur
+laquelle je monte le 27 au soir, chargeant avec moi ma chaise.
+
+Après un trajet de cinquante heures, pendant lequel j'ai toujours eu la
+mer calme ou le vent contraire, je suis arrivé à Gênes à force de rames.
+
+(Maintenant le même voyage se fait en cinq ou six heures.)
+
+* * *
+
+_29 avril_.--Je suis entré dans le port le 29, à neuf heures du soir; il
+a fallu y passer la nuit et débarquer seulement le mercredi à huit
+heures du matin.
+
+Les faquins ou crocheteurs de Gênes sont de la plus grande insolence; il
+faut faire prix avec eux pour le transport de vos bagages et équipages,
+et comme on ne peut pas se servir d'autre ministère que du leur, ils
+rançonnent d'importance les voyageurs sans qu'ils puissent s'y opposer.
+
+* * *
+
+_30 avril_.--Passé en arrangements et visites.
+
+* * *
+
+_1er mai_.--On entend à pareil jour dans toutes les rues de Gênes,
+les tambours, les trompettes et autres instruments, à la porte de tous
+les nobles; cet usage paraît assez généralement répandu dans beaucoup de
+villes d'Italie.
+
+Le doge en grande cérémonie, accompagné des Sénateurs, se rend en dehors
+des murs à la grand'messe dans l'Église de Saint-Jacques et de
+Saint-Philippe, occupée par des religieuses.
+
+Après la messe il entre dans le couvent et fait son compliment à
+l'abbesse avec force salutations à l'illustrissima Signora.
+
+Je suis allé à cette petite fête avec le marquis de Grimaldi; de là nous
+avons visité le casino d'Hippolyte Durazzo, situé sur les anciens
+remparts, d'où l'on a une vue magnifique sur la ville, la mer et la
+campagne.
+
+Visité l'hôpital administré par douze nobles, qui contient 1,300
+malades, tous couchés dans des lits séparés (ce qui n'existait pas en
+France à cette époque). Ces nobles sont chargés gratuitement de toute
+l'administration et sont tuteurs des orphelins, cette charge ne se
+refuse jamais.
+
+* * *
+
+_2 mai_.--Une des merveilles de Gênes est le pont Carignan, construit
+aux frais de la famille Pauli pour joindre deux montagnes.
+
+(Description de Gênes et de ses environs.)
+
+Tous les environs sont garnis de maisons de campagne entre la ville et
+la montagne; l'aspect en est ravissant quand on arrive par mer.
+
+* * *
+
+_3 mai 1788_.--Aujourd'hui grande fête pour le peuple gênois; c'est le
+jour des Carasses. Cette cérémonie se faisait autrefois le Jeudi-Saint;
+elle consiste à aller visiter dévotement la cathédrale en procession, en
+portant l'image du saint patron sur un brancard, ou caisse dite carasse.
+Peu à peu cette institution dévote est devenue une affaire d'appareil;
+on a pensé qu'il valait mieux ne pas la faire le Jeudi-Saint; on a donc
+jugé convenable de la transporter au jour de l'Invention de la
+Sainte-Croix.
+
+Vingt et une confréries de pénitents s'acheminent en procession chacune
+à leur tour, au son de la musique (qui n'est pas toujours excellente),
+portant en triomphe leurs carasses ornées de fleurs et de bougies où
+l'on voit jusqu'à cinq ou six statues travaillées par de bons maîtres;
+l'une d'elles était éclairée par quatre cent cinquante bougies.
+
+Ces processions durent depuis trois heures après midi, jusqu'à une heure
+après minuit. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est de les voir monter les
+escaliers de Saint-Laurent (la cathédrale) parce que ceux qui portent la
+croix et la carasse se font un point d'honneur de les monter en courant.
+
+Le plus intéressant dans cette fête c'est le concours immense qu'elle
+attire, et l'air de jubilation qui règne sur tous les visages; on
+prétend que les Gênois deviennent tous fous ce jour-là.
+
+* * *
+
+_5 mai_.--Dîné à la campagne de Jean-Luc Durazzo; c'est un fort beau
+palais sur le bord de la mer avec un grand jardin, pour Gênes.
+
+Plusieurs nobles et négociants ont établi à la Poncevera, un casino fort
+agréable, on y joue, et deux fois par semaine on y danse.
+
+* * *
+
+_6 mai_.--Course à Peggi, où l'ex-Doge Lomellini a sa maison de
+campagne, un vrai bijou qui ne ressemble en rien aux autres. Le jardin
+est petit, on se croirait dans un parc immense. L'art y paraît peu
+quoiqu'il y en ait beaucoup. Il y a un désordre qui plaît, les arbres
+semblent posés au hasard.
+
+On voit une île où l'on aborde par des ponts plus grands que l'île. D'un
+autre côté se trouvent un théâtre de verdure et une salle de bal avec
+jardins et statues, etc. Le palais est bien distribué et orné de belles
+peintures.
+
+Le prince Doria possède près de là une maison de plaisance peuplée
+d'orangers, de citronniers et de cèdres, son théâtre est fort joli et
+ses tableaux magnifiques.
+
+L'église de la Madone-des-Vignes est grande, belle et bien décorée; on
+voit ici beaucoup de marbre de Carrare; ils sont à bas prix car il y en
+a des montagnes entre Gênes et Livourne, sur le bord de la mer.
+
+À Livourne toute la ville est port franc, il n'en est pas de même à
+Gênes. Ce qui se consomme dans la ville paie des droits à la République;
+mais il y a sur le port des magasins de port franc où toutes les
+marchandises sont mises en entrepôt, et sortent librement par mer; ces
+magasins sont une curiosité de Gênes.
+
+Le port est très beau mais pas complètement à l'abri des vents. Le dôme
+de Saint-Laurent est grand; l'église de l'Annonciation est riche, celle
+de l'Oratoire de Saint-Philippe est petite mais de bon goût.
+
+Le palais de Jerôme Durazzo, rue Balbi est le plus grand de Gênes, orné
+de belles statues antiques et modernes et de tableaux choisis, entre
+autres la Magdeleine aux pieds de Notre-Seigneur, par Paul Véronèse, le
+plus beau de Gênes.
+
+* * *
+
+_9 mai 1788_.--Vu l'albergo dei Poveri, avec M. de Grimaldi, pour les
+pauvres et les orphelins. Il est immense, il n'y a pas de ville aussi
+charitable que Gênes, mais il n'y en a pas non plus où les pauvres
+soient si misérables et aussi importuns.
+
+* * *
+
+_12 mai_.--Dîné à la campagne chez Mayster à Rivarole. Ils louent un
+appartement au quatrième étage, et ils appellent cela être à la
+campagne, il est vrai que le voisinage du Casino fait que sur ce point
+les locations sont très recherchées.
+
+* * *
+
+_12 mai_.--Autre partie chez Cambiaso (Charles) qui loue le palais
+Spinosa de l'autre côté de la Poncevera; c'est un des plus beaux et des
+mieux situés.
+
+* * *
+
+_13 mai_.--Départ de Gênes à une heure après midi, arrivé à Novi à huit
+heures et demie; route très agréable dans cette saison, bordée de palais
+superbes et de sites délicieux.
+
+* * *
+
+_14 mai_.--Séjour à Novi, avec très mauvais temps.
+
+* * *
+
+_15 mai_.--Parti de Novi à cinq heures du matin, arrivé à Pavie à une
+heure et demie.
+
+Les douaniers impériaux sont très rigoureux; ils ont visité ma voiture
+et mes bagages avec le plus grand détail; ils m'ont tenu à la porte une
+heure et demie avant de me laisser entrer, quand ils ont bien vu que je
+n'avais rien de suspect.
+
+Un ambassadeur d'Espagne qui vient de passer, il y a deux jours, a subi
+la même cérémonie, sans égard pour sa dignité.
+
+* * *
+
+_15 mai_.--Dans Pavie, ce qu'il y a de plus remarquable, c'est
+l'université que l'Empereur Joseph II vient de rétablir avec une grande
+splendeur, en engageant la noblesse germanique à y envoyer ses enfants;
+belles salles, belles collections et surtout, professeurs éminents.
+
+Le château des rois lombards annonce l'antiquité de la ville.
+
+En sortant sur la route de Milan à 5 milles de la ville, à droite, se
+trouve la fameuse et imposante chartreuse fondée par Jean-Galeas
+Visconti, duc de Milan en 1396.
+
+La façade gothique de l'église est ornée d'une foule de statues d'un
+effet grandiose, elle paraît cependant un peu trop basse pour sa
+largeur.
+
+L'intérieur de l'église est d'une magnificence qui frappe au premier
+coup d'oeil; et plus encore lorsqu'on examine les détails. Elle est
+construite sur les dessins du Dôme de Milan, mais elle est beaucoup plus
+claire; elle l'emporte encore par la richesse. L'autel du milieu et ceux
+des huit chapelles latérales sont en mosaïques de pierres précieuses. Le
+premier a coûté, dit-on, 900 mille livres; ce qui n'est croyable
+qu'après l'avoir vu.
+
+Les Chartreux avaient des trésors immenses en calices et autres
+ustensiles d'église; l'empereur Joseph II, s'en est emparé et a renvoyé
+les moines chacun chez eux, en les relevant de leurs voeux de sa propre
+autorité et leur donnant à chacun 100 doppées de pension, ce qui fait
+2,000 livres tournois et 4,000 à l'abbé.
+
+À leur place, on a mis une vingtaine de moines de Cîteaux, auxquels on
+fait une pension convenable.
+
+On voit dans la sacristie, un ouvrage ancien fort précieux: c'est une
+mosaïque faite avec des dents de chevaux marins, représentant l'histoire
+sainte en septante petits tableaux, dont chacun contient un sujet. C'est
+un travail d'une délicatesse inouïe, qui fait l'admiration des
+connaisseurs.
+
+On dit que c'est le monastère le plus somptueux du monde.
+
+Après une visite d'une heure et demie, je suis remonté dans ma chaise et
+je suis parti pour Milan.
+
+* * *
+
+_16 mai 1788_.--Ne trouvant pas de place à l'hôtel Impérial, je me suis
+logé aux Trois-Rois, où je suis bien.
+
+* * *
+
+_17 mai_.--Milan est bien changé et bien embelli depuis quelques années.
+L'empereur Joseph II ayant supprimé beaucoup de communautés religieuses,
+on a ouvert beaucoup de rues nouvelles, larges et fort belles. Le cours
+de la porta Rauza, ou porte Orientale, est une promenade publique pas
+encore achevée.
+
+On en fait une autre sur la place des Chartreux, où concourent tous ceux
+qui n'ont pas d'équipages. Les dames et autres gens à carrosses viennent
+y faire un tour avant de se rendre au Corso.
+
+Les beautés de Milan sont:
+
+Le dôme, ouvrage immense qui ne sera jamais fini. Si le plan est complet
+un jour, ce sera d'un effet magnifique.
+
+L'hôpital par sa grandeur, ses richesses et la manière dont il est
+administré, doit tenir un des premiers rangs parmi les institutions de
+ce genre.
+
+Le cimetière appelé Fappone est curieux par la manière dont il est
+construit, ainsi que la grande église du milieu, en forme de croix
+grecque.
+
+Le lazaret est immense; il est situé en dehors de la porte Orientale; il
+ne sert pas à grand'chose, mais il mérite d'être vu.
+
+Le château est remarquable par ses fortifications; l'église
+Saint-Alexandre par ses richesses; il faut voir aussi la bibliothèque
+ambroisienne, le palais archiducal, le palais Beljoïoso, l'église
+Saint-Ambroise et autres.
+
+Il y a de fort belles maisons de campagne aux environs entre autres
+celle de l'archiduc à Monza; la maison Busca à Castelago où il y a de
+très beaux jardins et des jeux d'eau que l'on compare à ceux de
+Frascati, mais qui ne les valent pas, à mon avis.
+
+* * *
+
+_22 mai_.--Jour de la Fête-Dieu, brillante procession à laquelle
+concourent tout le clergé séculier et régulier, une grande partie de la
+ville, les nobles, l'archiduc, l'archiduchesse et les dames; cette
+procession véritablement imposante se fait avec beaucoup de dignité et
+de respect.
+
+* * *
+
+_25 mai_.--Autre procession au château où tout le monde militaire
+assiste; elle était peu nombreuse aujourd'hui, les troupes étant presque
+toutes sur les champs de bataille de Hongrie.
+
+* * *
+
+_25 mai_.--Départ le jour même, dimanche à minuit, dans ma chaise, pour
+Casal et de Casal à Turin.
+
+(Il fait un second séjour d'un mois à Turin, et pendant tout ce
+temps-là, il n'y a plus aucune note sur son cahier de touriste; mais,
+sur son livre de correspondance il est fait mention de quinze lettres
+écrites soit à son père, soit à Magneval pour les affaires de la maison,
+entre autres, la conclusion de l'affaire Cajoli.)
+
+* * *
+
+_27 juin 1788._--Pris un voiturier à Turin pour me conduire dans le
+Piémont jusqu'à Nice, aux prix de 10 livres par jour et deux jours en
+sus pour le retour, à la condition de mettre au moins huit jours pour la
+tournée. (Il paraît qu'il n'y avait pas de maître de poste dans la
+direction qu'il voulait suivre.)
+
+Passé à Raconnis, Pavillan, Saluces, Verzol, Castiglione, Busca, Mondovi
+et Coni, mis six jours à parcourir toute cette région.
+
+* * *
+
+_1er juillet._--Parti de Coni pour les montagnes, à trois heures
+après midi; couché à Limone.
+
+* * *
+
+_2 juillet._--Passé le fameux col de Tende où le roi de Sardaigne a fait
+faire un chemin magnifique en adoucissant la pente autant que possible;
+comme cette route n'est pas praticable l'hiver à cause des neiges, on a
+projeté de percer la montagne; l'ouvrage est commencé...
+
+* * *
+
+_3 juillet._--Arrivé à Nice à midi; cette ville n'a rien de remarquable,
+si ce n'est la douceur de son climat en hiver; il y a une belle allée
+d'arbres qui forme le cours où l'on se rassemble le soir; une terrasse
+au-dessus domine la mer. Le port est très petit. La marine du roi de
+Sardaigne s'abrite dans celui de Villafranca, assez voisin.
+
+* * *
+
+_6 juillet._--Parti de Nice à trois heures du matin, passé le Var
+heureusement (en bateau), au bord duquel j'ai attendu plus d'une heure;
+arrivé à Grasse à dix heures, où j'ai passé la journée.
+
+* * *
+
+Vu Antibes, d'Antibes à Grasse, chemin épouvantable.
+
+Grasse est mal distribuée, elle est composée de mauvaises rues bien
+sales. Les oliviers qui l'entourent forment un beau coup d'oeil et un
+beau revenu; la récolte d'huile produit 2,000,000 en moyenne par année.
+
+On tire aussi, dit-on, 500,000 livres des fleurs qu'on cultive dans les
+jardins pour la parfumerie.
+
+(Il passe ensuite à Draguignan, aux Arcs, où il voit les familles Fédon
+et Dain, à Brignoles et à Toulon.)
+
+* * *
+
+_18 juillet_.--Je pars le soir pour Marseille, où je suis arrivé à six
+heures du matin avec beaucoup de poussière.
+
+Là s'arrêtent les notes du voyage de touriste; il ne dit rien de son
+retour à Lyon.
+
+* * *
+
+Comme je l'ai dit en commençant, une grande partie de ses notes est
+relative aux affaires de commerce de la maison Jordan et à sa
+correspondance. Pour en donner une idée, je choisis quelques passages,
+les moins ennuyeux, qui peuvent rappeler les moeurs et usages de
+l'époque.
+
+* * *
+
+_19 août 1787, de Turin_.--Echantillons à demander, à Lyon, de satin
+pour broder, à la dernière mode, couleurs plutôt sombres; on préférerait
+un façonné ou moucheté pour le prince Joujoupouf.
+
+* * *
+
+_25 août, de Turin_.--M. de Bianchi m'a annoncé une demande de lettre de
+recommandation pour la maison, en faveur d'un seigneur de la Cour de ses
+amis.
+
+* * *
+
+_1er septembre, de Turin_.--M. de Bianchi demande un satin moucheté
+dans le dessin de l'échantillon, en bleu et vert, pour habit, et deux
+paires de culottes pour lui; si l'on est obligé de faire fabriquer, il
+serait bien aise de voir plusieurs échantillons qui craignent moins que
+le lilas.
+
+* * *
+
+_26 septembre 1787, de Turin_.--Autre commission de M. de Bianchi d'un
+habit et de deux paires de culottes jaune et bleue, ou autres couleurs
+sombres, à petites mouches, pour broder, avec une aune de satin blanc
+pour gilet, qu'il fera broder ici.
+
+* * *
+
+_13 janvier 1788_.--Le duc de Fragnito le prie de demander pour lui, à
+Lyon, deux habits de printemps, velours à la Reine, couleurs à la mode,
+proportionnées à son âge, sept aunes de chaque pour habit, veste et
+culottes, et deux vestes brodées assorties, le tout _ad libitum_ et
+expédier à l'aise.
+
+* * *
+
+_26 février, de Palerme_.--Rien à faire en soie avec Palerme; si
+l'occasion se présente de travailler en banque, j'invite à le faire avec
+Caillol, Nicaud et Cie, associés en commandite avec S. M. S. et
+Cie, de Marseille.
+
+Rien à faire en commission, ni avec les marchands qui ne valent rien, ni
+avec la noblesse, qui paie horriblement mal, et qui, par ce fait, a
+ruiné les détaillants palermitains.
+
+* * *
+
+_29 février, de Messine_.--La maison Jacques et Silvestre Loffreda est
+dirigée par Silvestre, qui est sur le point de quitter les affaires; il
+a acheté depuis deux ans un fief considérable de 150,000 écus de Sicile;
+en attendant, il exécute volontiers les commissions qu'on lui donnera de
+compte à demi, mais il n'exécute plus rien pour compte.
+
+* * *
+
+_3 mars, de Messine_.--Charles-Antoine Loffreda m'a promis des
+expéditions de soie pour notre maison; ce sont des gens fort aimables et
+très honnêtes.
+
+D. Silvestre, leur cousin, m'a annoncé que par le courrier prochain il
+écrirait à la maison pour lui donner commission de trois robes de noce
+pour sa nièce, Mlle Picolo, qui doit se marier avec un signor
+cavaliere di Giovanni, des premières maisons de Messine. On s'en
+rapportera, dit-il, au goût de nos messieurs pour les couleurs et le
+prix, pourvu que ce soit à la dernière mode.
+
+Ce D. Silvestre n'est pas Loffreda, mais Jacques Loffreda défunt, en lui
+donnant sa fille, l'a obligé à prendre son nom pour lui laisser son
+héritage.
+
+* * *
+
+_17 mars, de Naples_.--La princesse Ferolito ne s'est pas corrigée de
+son ancienne habitude d'être mauvaise payeuse, et surtout fort
+litigieuse, elle a cinq ou six procès sur les bras.
+
+Le duc de Fragnito a été très satisfait de la commission du 13 janvier;
+il m'en aurait compté le montant, mais le change est si défavorable pour
+lui, qu'il veut attendre quelques semaines encore pour voir s'il ne se
+bonifiera pas; je lui ai dit qu'il était le maître. Que le change
+devienne meilleur ou non, il a promis de remettre la somme dans un mois;
+ce brave seigneur n'est pas bien riche, mais il mérite la plus entière
+confiance.
+
+* * *
+
+_18 avril, de Florence_.--J'écris à mon père en réponse à sa lettre du
+4. Je lui dis que je ne sais rien de plus au sujet des robes de la
+commission de Loffreda, de Messine; que les robes de véritable gala se
+font toujours comme autrefois, avec paniers et longues queues; que
+comme aujourd'hui elles servent très peu, je serais d'avis de n'en faire
+ainsi qu'une, la plus belle, et de faire les autres suivant les
+dernières modes.
+
+* * *
+
+_30 juin 1788, de Mondovi._--Le comte de Vozo est très estimé dans sa
+patrie et regardé comme un seigneur fort à son aise; on lui donne 20,000
+livres de rentes, je crois que c'est gratuitement, mais je crois que
+10,000 ne doivent pas lui manquer. Sa manufacture de drap lui prend des
+fonds, indépendamment de ceux qu'il a mis dans le commerce de Gervasio
+et Rossi.
+
+Le comte Cordero di San Quiatino, associé de Ballio, est la première
+maison de Mondovi, et peut-être du Piémont; on la met en balance avec
+celle des frères Aignon, qu'on dit la plus riche de Turin; elle nous
+donne toute préférence.
+
+* * *
+
+Comme il inscrivait la date de toutes ses lettres et même quelquefois le
+sommaire, on peut juger de l'étendue de cette correspondance:
+
+Les lettres à son père et à sa mère sont au nombre de 75
+À Magneval, son associé et son ami 27
+À ses soeurs et beaux-frères 33
+À son grand-père Briasson, à sa tante Jordan-Périer,
+ses nièces Coste et autres 15
+ ----
+ Total 150
+
+Ce qui fait à peu près une lettre tous les deux jours; chaque courrier,
+partant d'Italie une fois par semaine, emportait donc trois de ses
+lettres en moyenne.
+
+* * *
+
+Comme nous voyageons à petites journées, et que notre temps n'est pas
+compté, je demande au lecteur, avant de commencer un autre voyage de
+placer ici quelques souvenirs qui ont un intérêt historique.
+
+Je ne sais rien sur la vie de mon grand-père Jordan jusqu'à son mariage
+en 1792 avec Catherine Dugas, fille unique de M. Jean-Baptiste
+Cognet-Dugas, seigneur de Chassagny.
+
+* * *
+
+Les deux familles Jordan et Dugas s'étaient réunies pour donner en dot à
+leurs enfants, Antoine-Henri Jordan et Catherine Dugas, la terre et le
+château de Sury-le-Comtal dans le département de la Loire, qu'ils
+avaient achetés ensemble de M. de Laffrasse de Sury, ancien seigneur de
+Sury, de Saint-Romain-le-Puy et autres lieux avant 1789.
+
+* * *
+
+M. de Laffrasse, ci-devant capitaine au régiment de Touraine, chevalier
+de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, était alors auditeur de
+camp; il remplissait à Lyon les fonctions de procureur du Roi devant le
+Conseil de guerre.
+
+* * *
+
+Jean-Baptiste Cognet-Dugas, mon bisaïeul maternel, était né dans la
+première moitié du siècle dernier, quelques années avant la bataille de
+Fontenoy (1745), il est mort vers 1816, à l'âge de quatre-vingt-quatre
+ans. Quand je l'ai connu c'était un grand et beau vieillard complètement
+aveugle, ayant conservé la liberté de ses mouvements et toute son
+intelligence; car obligé d'avoir un guide et un soutien, il était
+toujours accompagné non par un domestique ou un infirmier, mais par son
+secrétaire, Berthet, qui lisait et écrivait ses lettres sous sa dictée.
+Il marchait s'appuyant sur son bras, et sur une canne à pomme d'ivoire,
+qui est encore conservée.
+
+La révolution avait passé emportant les souvenirs des temps qui l'avait
+précédée, personne ne savait dans la famille (du moins personne ne nous
+en avait jamais parlé), d'une partie intéressante de sa vie; si je la
+sais, je le dois à une circonstance assez extraordinaire.
+
+* * *
+
+Ma mère conduite par les événements à séjourner à Francfort pendant deux
+années 1837 et 1838, avait étudié l'allemand; pour s'y perfectionner,
+elle s'était abonnée à une revue hebdomadaire plus ou moins semblable à
+nos journaux illustrés, qui parlent de tout, et d'autres choses encore.
+
+Quelle fut sa surprise d'y trouver un jour, l'histoire de son grand-père
+Dugas, qui lui était tout à fait inconnue. Voici ce qu'elle apprit et ce
+qu'elle m'a raconté:
+
+Jean-Baptiste Dugas ayant eu l'occasion d'aller à Zurich, ou y étant
+allé dans cette intention, avait étudié sérieusement la fabrication des
+rubans, et l'avait importée à Saint-Chamond, sa ville natale.
+
+Ce fut vers la fin du règne du Louis XV, qu'il fonda la première
+fabrique de rubans sous le nom, je crois, de Dugas frères, qui s'est
+perpétuée dans la famille pendant plus d'un siècle, avec des années
+d'une prospérité inouïe, quelques inventaires se sont élevés jusqu'à
+1,500,000 francs. Elle a fait la fortune de deux générations, de ses
+neveux et petits-neveux.
+
+Elle a subsisté jusqu'en 1860 environ, son dernier représentant fut
+Camille, fils de Thomas Dugas, neveu de Dugas-Montbel, qui tous deux y
+étaient intéressés par l'héritage de leur père, Camille, frère de
+Jean-Baptiste.
+
+C'est en souvenir de sa fortune faite à Saint-Chamond que Dugas-Montbel,
+le traducteur d'Homère, a légué sa bibliothèque à sa ville natale.
+
+Dans sa jeunesse, Thomas Dugas avait voyagé pour la maison jusqu'en
+Russie; c'est de là qu'il avait rapporté les noms d'Osippe et Yvanna
+qu'il avait donnés à deux de ses enfants.
+
+Une fois l'élan donné, d'autres imitèrent J.-B. Dugas; partie de
+Saint-Chamond au commencement de ce siècle, l'industrie des rubans s'est
+propagée dans tout le département de la Loire, et particulièrement à
+Saint-Etienne, où elle a fait la prospérité du pays.
+
+Le fait de l'importation en France de la fabrication des rubans, par
+J.-B. Dugas, généralement oublié aujourd'hui, fut si bien constaté à son
+origine, que Louis XVI lui donna des lettres de noblesse à titre de
+récompense nationale.
+
+Comme il n'eut qu'une fille de son mariage avec Mlle Balas et que
+d'un second mariage avec Mlle Royer de la Batie il n'eut point
+d'enfant, ses lettres de noblesse tombèrent en quenouille et furent
+négligées.
+
+Après avoir gagné une jolie fortune, il prit sa retraite à la campagne,
+non loin de Lyon, entre Givors et Mornant, au château de Chassagny,
+qu'il avait acheté de la famille Ravel de Montagny, vers 1785.
+
+J.-B. Dugas, devint alors seigneur de Chassagny, jusqu'en 1789, comme
+l'avait été avant lui Louis Dumarest, échevin de Lyon en 1735 (ces
+renseignements sont tirés des anciens almanachs officiels de Lyon).
+
+Le vieux château de Chassagny, de forme carrée, avec cour intérieure
+entourée de portiques, conserve encore l'aspect de son ancienne origine.
+
+Il était ceint de fossés profonds, qui subsistent encore de trois côtés;
+on voit sur la façade de l'entrée principale, toutes les anciennes
+dispositions d'un pont-levis, remplacé par un pont fixe; c'est au
+premier étage, au-dessus de l'entrée que se trouve la chapelle.
+
+On lit encore sur le couronnement de la porte, la date de 1570, avec
+cette inscription latine: _Porta patens esto; nulli claudaris honesto_,
+qu'on peut ainsi traduire: Sois porte ouverte à deux battants, ne te
+referme qu'aux méchants.
+
+Aux deux angles de la façade principale, s'élèvent deux grosses tours
+rondes; dans celle du levant, au premier, se trouvait la bibliothèque;
+aux angles opposés, on voit encore les traces de deux tourelles en
+encorbellement.
+
+L'orage de la révolution commençait à gronder; par prudence, J.-B. Dugas
+qui avait en 1789 perdu son titre de seigneur, fit démolir les tourelles
+et raser la partie supérieure des grandes tours, que l'on pouvait
+apercevoir de la route de Saint-Etienne.
+
+Mais, si les tours de son château rasées à la hauteur du toit, passaient
+ainsi sous le niveau de l'égalité, sa réputation honorable, sa fortune
+et sa noblesse n'en attirèrent pas moins l'attention des niveleurs de
+l'époque.
+
+On vint le chercher à Chassagny, pour le conduire comme suspect dans la
+prison de Saint-Chamond.
+
+Fort heureusement pour lui la procédure fut longue, grâce peut-être à la
+reconnaissance secrète de quelques-uns de ses bons ouvriers, qui se
+trouvaient parmi les juges; car dans ce temps-là, comme toujours, bien
+des moutons peureux, dans la crainte d'être mangés, hurlaient avec les
+loups. Bref, plus heureux que beaucoup d'autres, il retrouva sa liberté
+le 9 thermidor (27 juillet 1994).
+
+Quand le calme fut rétabli, Jean-Baptiste Dugas revint habiter
+modestement Chassagny. Il y passait toute l'année ayant souvent auprès
+de lui sa fille unique, Mme Jordan et sa nombreuse famille.
+
+En outre de la terre de Chassagny il avait de nombreux domaines à
+Tartara, à Saint-Maurice et ailleurs très paternellement administrés.
+
+À Yzieux, près de l'église, une petite maison de campagne où est né son
+petit-fils Henri Jordan, a servi longtemps de retraite à ses vieux
+serviteurs.
+
+Le jardin, qui existe encore sur le coteau, a été coupé par le chemin de
+fer.
+
+Jean-Baptiste Dugas avait quatre frères et deux soeurs:
+
+Camille Dugas, père de Thomas Dugas et de Dugas-Montbel;
+
+Jacques Dugas du Villars, chef de la branche du Villars;
+
+Jean Dugas-Vialis, chef de la branche Vialis;
+
+Claude Dugas de la Boissony, père de Laurent, Victor, Camille, et de
+Mmes Guigou et Bouchardier;
+
+Jeanne Dugas (Mme Regnault), aïeule des Thiollière, Neyran, Chazotte,
+Grangier et Borel;
+
+Josephine Dugas (Mme Chaland), aïeule des Chaland et Finaz.
+
+Au moment où Jean-Baptiste Dugas a quitté ce monde, le nombre de ses
+enfants, petits-enfants, neveux ou petits-neveux s'élevait à plus de
+cent cinquante. Dans ce moment où j'écris, la postérité du père de
+Jean-Baptiste Dugas s'élève à plus de sept cents personnes; s'il en
+était de même dans toute la France, on ne se plaindrait pas de la
+dépopulation.
+
+Aussi depuis longtemps, à Saint-Chamond, le clan des Dugas est connu
+sous le nom de la grande famille.
+
+Pendant que Jean-Baptiste Dugas était, dans les prisons de
+Saint-Chamond, incertain de son sort, des choses plus tristes encore se
+passaient à Lyon, dans la famille de sa fille.
+
+Avec tous les Lyonnais elle avait supporté courageusement les dangers et
+les fatigues du siège de 1793.
+
+* * *
+
+Le chef de la maison, Henri Jordan, l'ancien échevin, avait été arrêté,
+condamné à mort, puis exécuté le 31 Janvier 1794, il avait alors 70 ans.
+
+Le motif sommaire de sa condamnation, que j'ai lu dans un journal de
+l'époque conservé pendant longtemps au monument des Brotteaux, était
+simplement celui-ci:
+
+Avoir contribué à la défense de la ville par une souscription de 1700
+livres.
+
+Si l'on n'avait pas trouvé ce motif, on en aurait inventé un autre, son
+âge ne pouvant pas le faire considérer comme belligérant.
+
+* * *
+
+Lorsque mon grand-père traversait gaîment le Rhône en 1787, en partant
+pour l'Italie, il ne prévoyait pas que son père le traverserait quelques
+années plus tard pour être massacré aux Brotteaux!
+
+Il ne pouvait pas non plus penser, que lui-même, pour échapper aux
+persécutions qui suivirent le siège, traverserait le pont Morand avec sa
+jeune femme, déguisés tous deux en villageois, conduisant un âne, qui
+dans un de ses paniers portait leur fille aînée, Henriette, alors âgée
+de quelques mois.
+
+Je ne peux jamais voir un tableau représentant la fuite en Egypte, sans
+penser à ce premier voyage de ma mère.
+
+Tandis que la jeune Mme Jordan trouvait une cordiale hospitalité à
+Givors, dans la famille Marcellin, parce qu'elle ne pouvait pas se
+sauver à Chassagny, chez son père, M. Dugas, alors détenu à
+Saint-Chamond, Antoine-Henri Jordan fut obligé de chercher auprès de ses
+correspondants, un refuge ignoré, dans les montagnes du Dauphiné.
+
+Que les temps étaient changés depuis les joyeuses parties de campagne
+dans son voyage de 1787 et 1788.
+
+Madame Jordan-Briasson, sa mère, veuve de l'échevin, a survécu longtemps
+à son mari; elle n'est morte qu'en 1813, au premier étage de sa maison,
+à l'angle de la place Tolozan et de la rue Puits-Gaillot. Elle m'a
+connu, mais pour dire toute la vérité je ne me la rappelle pas.
+
+C'était une femme remarquable sous tous les rapports au moral et au
+physique. Par une loi d'atavisme assez générale, ses qualités aimables
+et sérieuses avaient été transmises, dit-on à la fille de son fils,
+Henriette Jordan.
+
+Comme ses trois soeurs, elle avait achevé son éducation à Paris (chose
+rare pour l'époque et même encore aujourd'hui) chez son oncle Briasson,
+imprimeur distingué, qui faisait partie du consulat, ou Tribunal de
+commerce parisien.
+
+Les portraits de M. Briasson en costume d'échevin, et de ses quatre
+filles en costumes allégoriques des quatre saisons, peints par Nonnotte,
+sont encore conservés dans la famille.
+
+Pendant la Révolution, Mme Jordan-Briasson avait reçu chez elle
+Monseigneur Daviau du Bois-de-Sansay, évêque de Vienne et d'Embrun, puis
+archevêque de Bordeaux, qui se cachait sous le nom de M. Fortuné, alors
+que les églises étaient fermées et les prêtres mis à mort.
+
+Quand l'ordre fut rétabli par Napoléon Ier, Monseigneur Daviau fut
+replacé sur le siège de Bordeaux. De là, il écrivit plusieurs fois à
+Mme Jordan-Briasson et faisant allusion à la bonne et généreuse
+hospitalité qu'il avait reçue, il signait toujours: _L'Archevêque de
+Bordeaux, jadis Fortuné_.
+
+Par suite d'un accident survenu dans sa vieillesse, Mme
+Jordan-Briasson marchait difficilement, s'appuyant sur une canne à trois
+pieds; elle ne sortait plus que pour aller à la messe à Saint-Pierre,
+dans une chaise à porteurs; c'est la dernière que l'on a vue circuler
+dans les rues de Lyon, transportant une personne de qualité, comme
+disaient nos aïeux.
+
+Elle était propriétaire d'une ferme à la Guillotière, connue sous le nom
+de _la Mouche_. Là où se trouvent actuellement la gare des marchandises,
+le fort de la Vitriolerie et beaucoup d'autres constructions, il n'y
+avait encore en 1830 que des champs et des prés. Quelques années après,
+au moment du partage Jordan, cette ferme fut vendue à l'hectare comme
+terrain de culture; les acquéreurs l'ont revendue au mètre comme terrain
+à bâtir!
+
+La gare de la Mouche et la rue de la Croix-Jordan rappellent par leurs
+noms cette ancienne origine.
+
+Il existait au bout de cette rue, à l'embranchement des rues de Gerland
+et des Culattes, un petit espace triangulaire autrefois accessible à
+tous, dans une enceinte réservée, qui depuis quelques années a été réuni
+par des murs à la propriété voisine.
+
+Sur cet emplacement s'élève une croix de pierre qui porte sur son
+piédestal l'inscription suivante gravée en creux:
+
+«L'an de grâce 1810, le 5 du mois de septembre, Magdeleine Briasson,
+veuve de Henri Jordan, a rétabli ce monument consacré à la piété des
+fidèles par ses prédécesseurs.»
+
+Cette croix existe encore, je l'ai vue et touchée aujourd'hui 6 février
+1888, mais par suite de l'exhaussement du terrain tout autour, il ne m'a
+plus été possible de voir l'inscription que j'avais relevée moi-même sur
+place, il y a trente ans.
+
+Les souvenirs s'oublient si vite, ou si souvent s'altèrent en
+vieillissant, qu'il m'a paru d'un intérêt historique local de préserver
+de l'oubli le nom de Jordan, nom éminemment lyonnais, qui déjà sur
+quelques mauvais plans de Lyon est remplacé par celui de Jourdan.
+
+Sur la pente de la Croix-Rousse, il y a trente ans la rue Camille-Jordan
+avait été transformée en rue Camille-Jourdan.
+
+J'en fis l'observation au service de la voirie; _le lendemain_ l'erreur
+du peintre fut réparée sur l'ordre de l'ingénieur en chef Bonnet, fort
+empressé de conserver nos anciennes traditions, car tout en transformant
+merveilleusement nos vieux quartiers, il cherchait toujours à maintenir
+dans chacun d'eux les avantages anciens dont ils jouissaient; système
+éminemment moral et conservateur que l'on devrait toujours imiter dans
+l'administration d'une grande ville, pour l'améliorer, sans perturbation
+dans les intérêts respectables de ses habitants.
+
+Je ne pense pas pouvoir mieux terminer ce chapitre sur mon grand-père
+qu'en rappelant l'inscription de Loyasse mise par ses enfants sur son
+tombeau:
+
+HIC JACET IN RESURRECTIONEM ÆTERNAM
+ANTONIUS HENRICUS JORDAN,
+QUI FIRMA IN DEUM PIETATE, CARITATE
+IN OMNES ET PRÆSCIPUO VERI AMORE INSIGNIS,
+ANNO SEPTUAGESIMO SECUNDO ÆTATIS
+SUÆ DIE TERTIO
+JANUARII MDCCCXXXV OBIIT.
+
+INNOCENS MANIBUS ET MUNDO CORDE
+QUI NON ACCEPIT IN VANO ANIMAM SUAM
+NEC JURAVIT IN DOLO PROXIMO SUO.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Racontant des épisodes du voyage en Bretagne d'Alphée Aynard, 1788, et
+du voyage à Paris de Th.-A., 1815.
+
+
+En suivant l'ordre des dates, le second voyage dont je vais parler est
+celui de mon père en Bretagne, à la fin du siècle dernier.
+
+Si, comme celui de mon grand-père, Jordan, c'était un voyage d'affaires,
+ce n'était pas le moins du monde, en même temps, un voyage d'agrément.
+
+À la suite du siège de Lyon, tous ceux qui avaient contribué à la
+défense étaient recherchés, et le plus souvent mis à mort, sans autre
+forme de procès.
+
+Joseph Aynard, fabricant de draps, chef de la section de la rue Buisson,
+avait fait son devoir de bon citoyen; cela suffisait pour le désigner à
+la vengeance; c'est le seul motif invoqué dans les journaux de l'époque,
+pour justifier sa condamnation, que j'ai lue, formulée simplement en
+ces termes:
+
+«Joseph Aynard, chef de la section de la rue Buisson, condamné à mort et
+exécuté sur la place des Terreaux, le 15 décembre 1793, 60 ans.»
+
+Après sa mort, ses magasins et sa maison de campagne, la Bastero, à
+Sainte-Foy, avaient été saccagés et pillés. C'est à cette époque que
+furent volés les plats célèbres de Bernard de Palissy, qu'il avait
+rapportés de Paris, où ils les avait achetés lors de la vente mobilière
+du duc de Richelieu en 1788.
+
+Ces objets, qui figurent aujourd'hui avec honneur dans nos musées, ont
+été rachetés de M. de Migieu, à Dijon, il y a 80 ans, sans que l'on sût
+alors quelle était leur origine (Rapport de Martin-d'Aussigny, 15
+octobre 1859).
+
+D'après les recherches de M. Amédée d'Avaize, le nom de la propriété la
+Bastero vient de Bernadin Bastero, turinois, naturalisé français en
+1657.
+
+Pour échapper aux poursuites dirigées contre les survivants de l'armée
+du général de Précy, deux des fils Aynard, Aubin et François, se
+sauvèrent à Paris, où ils furent arrêtés et mis en prison aux
+Bénédictins anglais, dans la rue Saint-Jacques (alors rue de
+l'Observatoire).
+
+Ce fait résulte non seulement des récits que j'ai entendus dans ma
+jeunesse, mais il est constaté par Mme de Béarn, née Pauline de
+Tourzelle, dans son livre publié en 1833, sous le titre de _Souvenirs de
+40 ans_.
+
+Elle se trouvait dans la même prison avec sa mère, dame d'honneur de
+Mme la Dauphine. Elle raconte que de jeunes Lyonnais, MM. Aynard,
+avaient trouvé le moyen d'apporter une distraction à la tristesse des
+jeunes prisonnières en établissant une escarpolette.
+
+Leur soeur, Mme Adélaïde Soret, avait aussi son mari dans cette
+prison. Agée de 23 ans seulement, mais avec une énergie égale à sa
+beauté, elle était partie courageusement toute seule pour Paris et avait
+fini par les découvrir. Dans ces visites, elle s'était liée avec Mlle
+de Tourzelle, et leurs relations se sont continuées fort longtemps, car
+elles avaient commencé dans des circonstances qui ne s'oublient jamais.
+
+Enfin, le 9 thermidor mit fin à leur captivité, et la maison de Joseph
+Aynard, de Lyon, reprit ses opérations sous la direction de trois de ses
+fils, Claude, François et Alphée.
+
+Le quatrième, Aubin, d'un caractère ardent et aventureux, s'était
+embarqué avec le capitaine Surcouf pour faire la guerre aux Anglais. De
+là il est allé dans l'Amerique du Sud, où il s'est marié; il n'a plus
+donné de ses nouvelles depuis 1827.
+
+Avant la Terreur, la maison Aynard avait fait des affaires importantes
+avec la Bretagne, il lui était dû des sommes assez fortes; on était à
+l'époque des guerres de Vendée; la correspondance et les envois d'argent
+étaient sinon impossibles, au moins très difficiles.
+
+Il fut décidé qu'Alphée, le plus jeune des trois, ferait le voyage pour
+retirer ce qu'il pourrait de ces créances.
+
+Mon père avait une grande activité, beaucoup de courage, une bonne
+santé, il accepta donc avec empressement cette périlleuse mission.
+
+Il a dû faire ce voyage en 1798. Je n'ai jamais su l'époque bien
+précise; il en parlait souvent, mais jamais il n'en fixait la date; il
+devait avoir vingt ans à l'époque de son départ.
+
+Ce voyage dura près d'un an et ne fut pas sans danger; car il se faisait
+dans un pays complètement bouleversé par la guerre; la Bretagne et la
+Vendée ayant résisté pendant plusieurs années à la tyrannie
+révolutionnaire.
+
+Il n'y avait aucun autre moyen de transport que la poste, il partit donc
+dans un cabriolet jaune à deux roues, que l'on appelait encore une
+chaise.
+
+À cette époque, le gouvernement de la République ajoutant le vol à la
+cruauté, voulait accaparer toute la monnaie; il avait ordonné sous peine
+de mort, de porter dans les caisses publiques toutes les valeurs d'or et
+d'argent; en échange, il donnait des assignats en papier qui furent
+bientôt déprécies et causèrent un désastre presque général dans toutes
+les fortunes, en donnant à des gens peu délicats le moyen de payer leurs
+dettes avec des valeurs fictives.
+
+Alphée Aynard parcourut toutes les villes grandes et petites de la
+Bretagne, de la Vendée, de l'Anjou et de la Touraine et n'eut qu'à se
+louer de la loyauté des habitants, des Bretons surtout, qui tous, au
+péril de leur vie, avaient conservé de l'argent monnoyé pour payer leurs
+dettes; il put rapporter à peu près tout ce qui était dû à sa famille.
+
+La seule aventure que je connaisse de ce voyage, mérite d'être
+racontée.
+
+Au moment de son départ de Nantes pour revenir à Paris, on prévient mon
+père qu'une dame veut lui parler; il se rend aussitôt à l'adresse
+indiquée, chez Mme de Bec de Lièvre, appartenant à la première
+noblesse du pays.
+
+On s'informe s'il est bien M. Aynard de Lyon, qui doit partir
+prochainement pour Paris. Sur son affirmation, Mme de Bec de Lièvre
+lui demande pardon de l'avoir dérangé, en ajoutant que ce n'était pas à
+un jeune homme de vingt ans qu'elle pouvait s'adresser pour le service
+dont elle avait besoin.
+
+Mon père insiste pour connaître ce mystère; enfin, il apprend qu'il
+s'agit de conduire à Paris, pour une cause que j'ignore, Mlle de Bec
+de Lièvre, jeune fille de dix-sept à dix-huit ans.
+
+Il ne pouvait pas refuser une pareille mission.
+
+Il avait une bonne voiture, beaucoup de bonne volonté et, ce qui ne gâte
+jamais rien, un extérieur et des manières agréables; les occasions
+étaient rares, en temps de révolution surtout, la nécessité passe avant
+les convenances; de plus, mon père était Lyonnais; par conséquent,
+royaliste fervent aux yeux de la noblesse de Vendée.
+
+Bref, après beaucoup d'exclamations de la part de la mère et force
+protestations rassurantes du côté de mon père, sans faire elle-même
+d'objections, Mlle de Bec de Lièvre monta dans la chaise de poste
+avec une femme de chambre.
+
+Je ne connais pas les détails de ce voyage qui dura cinq ou six jours.
+Mon père conduisit cette jeune fille à Paris sans aucun accident et la
+remit à une de ses tantes, au faubourg Saint Germain.
+
+Des années se passèrent, Mlle de Bec de Lièvre est devenue la femme
+du maréchal de Bourmont, ministre de la guerre, sous Charles X, et chef
+de l'expédition qui fit la conquête d'Alger.
+
+Les affaires de mon père le mettaient en relations directes avec le
+ministère de la guerre. Il eut l'occasion de revoir souvent Mme de
+Bourmont qui avait conservé pour lui beaucoup de reconnaissance.
+
+J'ai rencontré moi-même M. de Bourmont et ses fils à Genève, en 1834,
+peu d'années après 1830, qui avait brisé leur fortune en renversant la
+branche aînée des Bourbons, j'ai pu constater que le souvenir laissé par
+la complaisance de mon père avait été conservé gracieusement par toute
+la famille de la Maréchale.
+
+Voilà tout ce que je sais de ce voyage de Bretagne. J'ai vu encore la
+voiture élémentaire dans laquelle mon père l'avait fait, car c'est dans
+cette même chaise que j'ai fait mon premier voyage de Paris (qui
+justifie cette partie de mon épigraphe, _quorum pars parva fui_, puisque
+j'avais alors trois ans et demi).
+
+Les Autrichiens étaient déjà venus à Lyon en 1814; ils menaçaient de
+revenir en 1815, et l'on supposait qu'ils n'y entreraient pas sans
+combat.
+
+Ma mère, qui habitait le quai du Rhône, eut peur d'être exposée
+particulièrement aux dangers du siège; l'ennemi devait arriver par le
+Dauphiné; elle obtint de mon père de l'accompagner à Paris où
+l'appelaient ses affaires.
+
+Nous partîmes donc tous les trois avec une femme de chambre qui me
+tenait sur ses genoux, dans la même chaise de poste qui avait ramené
+Mme de Bourmont de Nantes à Paris dix-sept ans auparavant.
+
+Ce voyage est un de mes plus anciens souvenirs; nous étions au milieu de
+juin 1815, cette date est très précise. Je me rappelle parfaitement le
+mouvement de bascule qu'on imprimait à la voiture, lorsqu'à chaque relai
+on changeait les chevaux, sans nous faire descendre.
+
+Je me rappelle encore qu'au départ, c'était notre domestique qui nous
+avait conduits en postilion, jusqu'au premier relai; il avait deux
+cocardes, une blanche et une tricolore, qu'il était obligé de mettre à
+son chapeau alternativement, suivant l'opinion des groupes ou des
+villages que nous traversions.
+
+Quand on criait: «À bas la cocarde tricolore!» il la fourrait dans sa
+poche, et s'empressait de mettre la blanche; alors on le laissait
+passer; un peu plus loin, on criait: «À bas la cocarde blanche!» il
+s'empressait de faire l'échange afin de pouvoir marcher.
+
+Ce qui prouve, qu'en politique, il y a soixante et treize ans, on
+n'était pas beaucoup plus d'accord qu'aujourd'hui dans notre pauvre
+France.
+
+Depuis, en prenant des années, j'ai vu dans ma vie beaucoup de gens qui,
+pour avancer, faisaient comme notre postilion de 1815. Mais pour être
+juste, je dois dire aussi: de notre temps, nous avons vu beaucoup
+d'honnêtes gens qui, fort disposés à crier vive le roi! ont préféré
+s'arrêter, que de crier vive la ligue!
+
+Pendant que nous étions en route, de Lyon à Paris, la guerre fut
+terminée par la bataille de Waterloo, le 18 juin.
+
+Aussi les Autrichiens entrèrent à Lyon sans coup férir. L'occupation
+dura plus de deux mois, et coûta 3 millions au moins, tant à la ville
+qu'aux particuliers.
+
+Un général autrichien avait pris ses quartiers à la Croix-Rousse, alors
+commune distincte de Lyon; le Maire était mon oncle Chevallier, le père
+du paysagiste de ce nom; il avait épousé la plus jeune des soeurs de mon
+père, Victoire Aynard.
+
+Afin d'adoucir autant que possible ce que l'occupation étrangère
+pourrait avoir de trop dur pour les habitants, M. Chevallier se rendit
+auprès du général pour parlementer. Le général vit tout de suite qu'il
+avait affaire à un ancien militaire; il lui demanda quelles étaient ses
+campagnes et dans quelle arme il avait servi.
+
+Le Maire de la Croix-Rousse était un ancien capitaine au 6e régiment
+de cuirassiers; il cita les différentes batailles où il s'était trouvé
+et les pays d'Autriche qu'il avait traversés.
+
+Le général lui dit alors qu'il avait peut-être habité son château, dont
+il lui rappela le nom. Mon oncle, en effet, put lui parler de sa famille
+et des bons souvenirs qu'il en avait conservés.
+
+Après lui avoir demandé son nom, et pris quelques renseignements, il le
+fit revenir et lui dit: «Capitaine Chevallier, vous vous êtes très bien
+conduit chez moi quand vous étiez vainqueur, nous nous conduirons très
+bien chez vous aujourd'hui que les rôles sont changés. Je vous en donne
+ma parole de soldat.
+
+«Ayez soin que mes hommes ne manquent pas du nécessaire et les habitants
+n'auront pas à s'en plaindre.»
+
+La promesse fut tenue, et les Croix-Roussiens profitèrent ainsi, sans le
+savoir, de la bonne conduite de leur Maire dans un temps où la fortune
+nous était meilleure.
+
+Cette histoire est authentique; on trouvera peut-être que c'est une
+digression hors de propos; pour excuse, je peux dire que l'ayant
+rencontrée sur ma route, je m'y suis arrêté, profitant de ce que nous
+voyageons autrement qu'en chemin de fer; et pensant qu'il est toujours
+bon de conserver le souvenir de ce qui est bien.
+
+Au moment où ces choses allaient se passer à la Croix-Rousse, nous
+arrivions à Paris après un voyage de cinq ou six jours; car bien que
+nous marchions aussi vite que les chevaux pouvaient nous emporter sur
+une mauvaise route, nous nous arrêtions toutes les nuits pour coucher
+dans les auberges, car notre chaise à deux roues ne ressemblait pas le
+moins du monde à un sleeping-car.
+
+Paris ne ressemblait pas non plus à ce qu'il est aujourd'hui; la ligne
+du boulevard de la Magdeleine à la Bastille existait déjà depuis
+longtemps, mais elle n'avait pas du tout le même aspect; les premières
+constructions avaient été faites sur l'emplacement des anciens remparts
+ou boulevards fortifiés de l'enceinte de Louis XIV, c'est de là que
+vient leur nom. Les terres-pleins des bastions n'avaient pas été
+nivelés, et beaucoup de vieux arbres existaient encore; il en résultait
+une grande variété dans les perspectives.
+
+Un grand nombre de maisons avaient des jardins avec grilles sur la voie
+publique; d'autres jardins étaient en terrasses à la hauteur du premier
+étage. À leur rencontre avec le boulevard, beaucoup de rues se
+terminaient par des pavillons arrondis d'une belle architecture; enfin
+chaque maison avait son cachet particulier, et pour se reconnaître on
+n'était pas obligé de se rappeler un numéro.
+
+Même dans l'intérieur de Paris on trouvait de nombreux jardins ailleurs
+qu'au faubourg Saint-Germain, qui seul encore en conserve quelques-uns.
+
+Nous n'étions pas logés à l'hôtel, mon oncle François avait pu nous
+recevoir chez lui.
+
+Depuis sa sortie de prison, sa position avait bien changé; la maison
+Aynard qu'il représentait à Paris avait fait de belles affaires. Tandis
+que le commerce lyonnais souffrait beaucoup du blocus continental, la
+fabrication des fusils à Saint-Etienne et celle des draps de troupes à
+Lyon et ailleurs étaient sous le premier empire les seules industries
+prospères. L'empereur avait exigé la construction des deux grandes
+fabriques de Montluel et d'Ambérieux qui occupaient chacune plusieurs
+centaines d'ouvriers.
+
+Bien que situé au premier étage l'appartement de mon oncle avait la
+jouissance d'un beau jardin en terrasse sur la rue Louis-le-Grand, près
+du boulevard et de la rue de la Paix.
+
+Je me souviens que je couchais dans une chambre de plain-pied avec le
+jardin, et que les murs de cette chambre étaient entièrement couverts de
+grands tableaux à cadres dorés; il y en avait de même dans tout
+l'appartement; alors je ne pouvais pas trop juger s'ils étaient beaux;
+mais depuis j'ai toujours entendu dire qu'il y en avait pour plus d'un
+million et demi.
+
+Cette collection était citée de 1820 à 1825 comme une des plus belles de
+Paris. Le Téniers et _le Messager_, de Terburg, deux perles de notre
+musée de Lyon, viennent de cette galerie; ont-ils été donnés, ou vendus?
+je l'ignore; mais s'ils ont été vendus, il y a plus de soixante ans,
+les prix d'alors, comparés à leur valeur actuelle, ne mettent pas une
+bien grande différence entre une vente et une donation.
+
+Mon père avait retrouvé à Paris, dans l'intimité de son frère, un ancien
+camarade de collège, leur ami et celui des Jordan, M. Franchet
+d'Espéray, qui se trouvait déjà dans une haute position.
+
+Accusé fort injustement, quoiqu'il en fut bien capable, d'avoir fait
+circuler clandestinement une bulle du pape, M. Franchet avait été mis en
+prison sous l'Empire. Là, pendant trois ans, il était resté séquestré de
+sa famille, mais en bonne compagnie; car il s'était lié avec le comte
+Alexis de Noailles, qui avait pu l'apprécier.
+
+En 1814, M. Alexis de Noailles nommé commissaire extraordinaire à Lyon
+avait pris M. Franchet pour secrétaire intime; ils allèrent ensemble au
+congrès de Vienne, ce fut l'origine de sa fortune politique sous la
+Restauration, qui le conduisit jusqu'à la direction générale de la
+police du royaume.
+
+Le nom de l'avenue de Noailles aux Brotteaux rappelle cette époque.
+
+Ce n'est pas sans raison qu'en parlant de la fortune de M. Franchet j'ai
+ajouté le mot politique, car à l'inverse de qui se passe de nos jours,
+il a quitté le pouvoir sans y amasser des trésors.
+
+On cite de lui un trait qui mérite de n'être pas oublié; au moment, ou
+par suite d'un changement de ministère, il quitta la direction générale
+de la police pour le conseil d'Etat, il porta lui-même au Roi le reste
+de la caisse des fonds secrets, qui dit-on s'élevait à plusieurs
+millions.
+
+Certainement, bien des gens que je connais, auraient fait de même; mais
+beaucoup d'autres, que j'aime mieux ne pas connaître, auraient fait
+autrement.
+
+Peu de jours après notre arrivée à Paris, la ville était en fête pour le
+retour de Louis XVIII. Je me rappelle très bien avoir vu le Roi recevoir
+les couronnes de fleurs que le peuple lui lançait du jardin des
+Tuileries sur un balcon du château entre le pavillon de Flore et le
+pavillon de l'horloge. Tout le monde était dans la joie; et la paix
+générale était acclamée avec un enthousiasme indescriptible.
+
+Quinze ans plus tard en 1830, je fis mon second voyage à Paris, peu de
+jours après la révolution de juillet. Le même peuple de Paris, aussi
+mobile que les flots de la mer, dont il a le flux et le reflux, après
+trois jours d'émeute, renvoyait sans savoir pourquoi, les Bourbons qu'il
+acclamerait certainement aujourd'hui avec la même ardeur qu'en 1815,
+s'ils revenaient, comme alors, nous apporter l'ordre, la justice et la
+paix dont l'Europe entière a si grand besoin.
+
+Ce deuxième voyage se fit en diligence car déjà sous la Restauration les
+routes, si mauvaises sous l'Empire, s'étaient considérablement
+améliorées.
+
+De 1830 à 1852, j'ai fait plus de trente fois le trajet de Paris à Lyon,
+soit en diligence soit en malle de poste. En temps ordinaire la
+diligence mettait trois jours et trois nuits; dans la mauvaise saison on
+mettait souvent quatre jours.
+
+La malle de poste ne mettait que quarante-deux heures, cela se comprend;
+au lieu de vingt voyageurs, il n'y en avait que quatre; les voitures
+étaient beaucoup plus légères que les diligences, et le nombre des
+chevaux presque le même.
+
+Dans un chapitre spécial je donnerai la comparaison des moyens actuels
+de transport avec ceux d'autrefois.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Où l'on verra quatre personnes parcourant la Suisse dans une grande
+voiture, mais à petites journées en 1834
+
+
+En commençant ce nouveau chapitre, je dirai au lecteur que mon intention
+n'est pas de faire une description de l'Helvétie, dans une édition
+rétrospective du guide Joanne, mais uniquement de rappeler une des
+anciennes manières de voyager dans ce magnifique pays, qui perd beaucoup
+à être traversé à la vapeur et vu à vol d'oiseau.
+
+* * *
+
+Avant de nous mettre en route, il est dans l'ordre de faire connaître le
+personnel du voyage.
+
+Il y a cinquante-quatre ans, ces voyageurs étaient: ma mère, mon frère,
+une de nos cousines et moi.
+
+* * *
+
+En parlant dans le chapitre II de ma bisaïeule, Mme Jordan-Briasson,
+j'ai rappelé que dans la famille tous disaient, que sa petite-fille
+Henriette Jordan lui ressemblait beaucoup.
+
+Comme elle, en effet, ma mère réunissait toutes les qualités qui font
+une femme bonne, aimable, sérieuse et distinguée.
+
+* * *
+
+Née en 1793, emportée par sa famille dans sa fuite en Dauphiné, après le
+siège de Lyon, son enfance s'était passée dans de tristes souvenirs.
+
+Elle avait fait son éducation chez les dames Harent; après la dispersion
+des maisons religieuses, ces dames appartenant au meilleur monde,
+victimes elles-mêmes de la Révolution, avaient formé toute une
+génération de jeunes femmes, qui furent l'honneur de la cité et le
+bonheur de leurs familles.
+
+En dehors de la maison de l'Hormat elle avait passé sa jeunesse à la
+campagne chez ses parents, à Chassagny et à Sury.
+
+Ma mère s'était mariée jeune, à dix-huit ans.
+
+Dire ce qu'elle a été pour ses enfants, l'amour, l'estime et le respect
+que ses enfants avaient pour elle, et la part toujours si vive qu'elle a
+dans mes plus douces souvenances, sans que les affections sérieuses et
+profondes que le ciel m'a données aient jamais pu me la faire oublier,
+serait sortir du cadre tracé pour ce récit; et plus que jamais, en
+pensant à ma mère, je dis: ma main ne peut écrire, qu'une bien faible
+partie de ce que mon coeur ressent.
+
+* * *
+
+En 1834, ma mère, à quarante et un ans, avait conservé toute la santé et
+toute l'agilité de sa jeunesse; car si dans mon enfance elle m'avait
+enseigné, sur ses cahiers et ses cartes des dames Harent, le français et
+la géographie qu'on n'apprenait pas alors au collège, quand je fus jeune
+homme, c'est avec elle encore, que je faisais mes premières courses à
+cheval, comme elle-même à la campagne avait chevauché avec son père.
+
+* * *
+
+Dans l'hiver de 1830, au premier grand bal où j'étais allé, chez le
+général Paultre de la Motte, bien des gens étaient loin de se douter que
+je faisais vis-à-vis à ma mère; elle avait alors trente-sept ans et moi
+dix-huit.
+
+* * *
+
+Mon frère Adolphe, plus jeune que moi de quatre ans, venait de terminer
+ses études, avec les plus grands succès, au Lycée de Lyon, dont il avait
+suivi les cours comme externe, ainsi que je l'avais fait moi-même.
+
+Il avait un caractère aimable et sympathique, qui charmait encore plus
+que sa jolie figure, qui cependant n'était pas ordinaire. Comme tous, et
+plus que tous, je l'aimais beaucoup.
+
+* * *
+
+Je venais d'entrer dans la carrière des Ponts et Chaussées et après un
+hiver passé à Paris aux études spéciales qui suivent l'école
+Polytechnique, j'étais venu à Lyon en mission d'élève, sous la direction
+paternelle de l'ingénieur en chef Kermaingant, à l'école des Jordan et
+des Marinet, jeunes ingénieurs alors, mais déjà distingués.
+
+* * *
+
+Ma mère ne connaissait pas la Suisse, on voyageait si peu dans ce
+temps-là; elle désirait la connaître; mais elle tenait encore plus à
+nous donner une distraction instructive et salutaire. C'est elle qui eut
+l'idée de ce voyage, au moment des vacances qui commençaient alors
+invariablement au 1er septembre.
+
+Il lui fut facile d'obtenir pour moi le congé qui m'était nécessaire.
+
+Pour un voyage un peu long il faut être en nombre pair, afin que
+personne ne soit exposé à rester seul.
+
+Mon père ne pouvait pas nous accompagner; il était trop occupé de sa
+manufacture d'Ambérieux, et plus encore des premiers bateaux à vapeur de
+la Saône, dont son frère François et lui furent les premiers
+organisateurs; il fallait donc trouver une quatrième personne pour qui
+ce fût un plaisir, pour elle comme pour nous.
+
+* * *
+
+Mme Soret (Adélaïde Aynard), soeur aînée de mon père, dont j'ai déjà
+parlé au chapitre précédent, avait trois filles, aussi grandes et
+presque aussi bien douées que leur mère: Cléonice, Zoé et Zélie, leurs
+noms rappellent l'époque de leur naissance.
+
+* * *
+
+Cléonice, l'aînée, était à peu près de l'âge de ma mère; je crois même
+que la tante était plus jeune que la nièce. Ayant passé leur vie
+ensemble, leur intimité était celle de deux soeurs.
+
+Cléonice n'était pas mariée, non plus que Zélie malgré son idéale et
+ravissante beauté, qui jamais ne sera surpassée.
+
+J'avais trois ans quand elle en avait quinze; elle fut ma première
+institutrice, en me donnant mes premières leçons de lecture.
+
+Zoé, la seconde, à plus de trente ans, s'était mariée à M. B...., qui,
+veuf d'un premier mariage, avait déjà plusieurs grandes filles.
+
+* * *
+
+Un oncle de mon père, ancien officier dans les gardes françaises, disait
+souvent dans le style de l'époque, qu'en voyant arriver dans un bal
+Mme Soret et ses filles, on croyait toujours voir la déesse Minerve
+entrant dans l'Olympe, avec un cortège de nymphes plus belles que
+Calypso.
+
+* * *
+
+Mais redescendons de ces hautes régions; le mari de ma tante était
+fabricant de velours; sous l'empire de Napoléon Ier, le commerce des
+soies allait très mal à Lyon; à la mort de M. Soret, sa femme se trouva
+complètement ruinée, précisément à l'âge où ses filles auraient pu se
+marier.
+
+* * *
+
+Bien loin de se décourager, Mme Soret retrouva toute l'énergie de sa
+jeunesse; avec le concours empressé de ses frères, elle réorganisa
+complètement le commerce de son mari, dans la grande maison Tolozan;
+ayant ses magasins sous la même clé que son appartement, à un premier
+étage sur la cour.
+
+* * *
+
+Après plusieurs années de travail et de privations noblement supportées,
+elle était parvenue à faire quelques économies.
+
+Bien conseillée par le mari de sa fille, elle les plaça en actions de
+Terrenoire; c'était le bon moment! En peu de temps ses capitaux furent
+quintuplés. Elle se retira quelques années plus tard avec une jolie
+fortune.
+
+* * *
+
+Ce fut à notre cousine Cléonice que ma mère fit la proposition de venir
+avec nous. Elle voulut bien accepter, et nous fûmes ravis, car elle
+avait un charmant caractère, et même dans les jeunes, il eût été
+difficile de trouver une compagne de voyage plus accommodante.
+
+* * *
+
+Ma mère avait le jugement très bon; quoique rien de bien sérieux ne pût
+alors le faire supposer, elle craignait que les bateaux à vapeur de la
+Saône, invention toute nouvelle, ne donnassent pas tous les bénéfices
+que mon père en espérait, aussi tout en voulant nous faire un plaisir,
+elle désirait le faire de la manière la plus économique; elle ne voulait
+pas dépenser plus de 1,000 francs, en parcourant la Suisse pendant un
+mois. Aujourd'hui le problème serait difficile et presque impossible, en
+1834 nous avons pu le réaliser.
+
+* * *
+
+Dans ce temps-là, c'était bien le cas de le dire, l'or était une
+chimère, car on n'en voyait presque point. Quand je fis changer un sac
+de 1,000 francs chez le changeur de la place des Terreaux, on me le fit
+payer 8 francs. Je n'avais jamais vu tant de _louis d'or_ à la fois.
+
+La Californie n'était pas encore exploitée.
+
+* * *
+
+Voici comment nous devions voyager: mon père avait une grande calèche
+assez légère, qui pouvait marcher avec un seul cheval; elle avait sièges
+devant et derrière, et quatre places dans l'intérieur. Nous emmenions
+avec nous un domestique qui devait monter derrière, lorsque mon frère ou
+moi serions sur le siège de devant.
+
+Naturellement, nous ne devions aller qu'à petites journées, marchant
+toujours avec le même cheval.
+
+* * *
+
+Nous partîmes exactement le 1er septembre, par un très beau temps, et
+nous arrivâmes le soir à Ambérieux, où nous avons couché à la
+manufacture de mon père, chez M. Chevret, qui en était le directeur.
+
+* * *
+
+Le lendemain matin, en repartant pour Nantua, nous n'avions plus le même
+coursier; le nouveau était beaucoup plus fort que le premier, qui
+n'aurait pas pu nous conduire dans les montagnes; c'était une attention
+imprévue de M. Chevret, qui connaissait parfaitement le pays.
+
+* * *
+
+Le second jour, nous avons couché à Bellegarde; c'était la première fois
+que je voyais la perte du Rhône et la Valserine. Simple élève de
+première année, je ne me doutais pas alors que dix-neuf ans après je
+viendrais comme ingénieur en chef établir un chemin de fer dans un pays
+si pittoresque et d'un accès si difficile.
+
+Les chemins de fer étaient complètement inconnus en Suisse, et l'on peut
+même dire en France, car il n'y avait que celui de Saint-Etienne
+uniquement destiné au transport des charbons.
+
+* * *
+
+Cette première visite de Bellegarde a été ma première impression de
+voyage en pays de montagne et ne s'est jamais effacée.
+
+* * *
+
+Entre Bellegarde et le fort l'Écluse, il nous arriva une aventure: nous
+étions descendus de notre calèche pour admirer le paysage; Cléonice
+s'étant approchée trop près du bassin d'une cascade, son pied avait
+glissé; sa robe était bien relevée, mais dans sa chute, elle avait
+complètement mouillé le bas de ce vêtement intime qu'il est shocking de
+nommer et qu'il serait encore plus shocking de ne pas porter. Bref, il
+était nécessaire d'en changer; la chose n'était pas commode, sur une
+grande route et en rase campagne.
+
+* * *
+
+Le linge de nos dames était dans ce qu'on appelait alors une vache,
+grand coffre en cuir plat de plus d'un mètre carré, qui occupait toute
+l'impériale. Nous fûmes obligés de la décharger et de l'ouvrir à terre
+sur la route.
+
+S'abritant tant bien que mal derrière un buisson, Cléonice, riant la
+première de son infortune, dut procéder à l'opération avec l'aide de ma
+mère, tandis que les hommes travaillaient au rechargement de la calèche.
+
+Mais patatra! au moment le plus scabreux, nous entendons une diligence
+de Lyon qui arrivait, au grand galop, troubler la solitude si nécessaire
+dans cette circonstance délicate.
+
+La route était à tout le monde, il n'y avait rien autre à faire que de
+nous ranger pour la laisser passer. Parmi les vingt personnes qui se
+trouvaient entassées dans cette voiture, quelques-unes peut-être nous
+ont reconnus; ils doivent en avoir ri comme nous, car notre accident
+n'avait absolument rien de tragique.
+
+Malgré cet arrêt imprévu, nous pûmes arriver à Genève le soir. Nous
+avions mis trois jours pour venir de Lyon.
+
+La ville de Genève ne ressemblait pas le moins du monde à ce qu'elle est
+aujourd'hui. Le chemin de fer de Lyon l'a complètement transformée.
+C'était alors une place forte de 25,000 habitants, fermée par des fossés
+et de hautes murailles, flanquées de bastions dans le système de Vauban.
+
+On ne pouvait y entrer qu'en passant sur un pont-levis, et déposant à la
+porte un passeport qu'on ne vous rendait que le lendemain. La dernière
+maison de la ville, sur la rive droite du Rhône, en amont, était l'hôtel
+des Bergues, qui venait d'être récemment construit, ainsi que le pont du
+même nom sous la direction du général Dufour.
+
+Le lendemain, après avoir employé toute la journée à visiter la ville,
+nous passâmes notre soirée avec la famille du maréchal de Bourmont,
+visite dont j'ai parlé au Chapitre III.
+
+De Genève nous sommes allés à Lausanne, Vevey, Chillon, puis de Lauzanne
+à Payern, Fribourg, Berne et Interlaken.
+
+Voici comment nous avions organisé nos journées: nous partions de bonne
+heure, vers huit heures du matin, après avoir pris à l'hôtel le petit
+déjeuner suisse, café au lait, beurre, miel et quelquefois des oeufs.
+
+Au milieu du jour, nous nous arrêtions pendant deux heures, dans un
+village ou hameau pour faire reposer notre cheval; nous nous promenions
+à pied, je dessinais et nous faisions, ordinairement en plein air, un
+léger repas avec des vivres emportés dans notre voiture.
+
+En arrivant le soir, nous dînions à table d'hôte, ou autrement, suivant
+les circonstances, puis nous nous couchions de bonne heure dans deux
+chambres à deux lits.
+
+Nous abandonnions à Antoine, notre domestique, le soin du cheval, de la
+voiture et de sa personne.
+
+Notre objectif principal était l'Oberland. Arrivés à Interlaken, nous
+étions au point d'où nous devions rayonner; là nous fûmes obligés de
+modifier notre manière de voyager; notre cheval et notre voiture ne
+pouvaient plus nous servir; nous les avons envoyés nous attendre à
+Lucerne, par les voies carrossables, sans être bien certains qu'ils y
+arriveraient; car au départ, Antoine m'avait bien assuré qu'il avait
+souvent conduit des chevaux en France, mais qu'il ne pouvait pas
+répondre de ce qu'il saurait faire à l'étranger!
+
+Malgré ce manque de confiance dans ses talents, nous lui souhaitâmes un
+bon voyage, en lui donnant un peu d'argent et une carte de visite sur
+laquelle nous avions écrit en grosses lettres _Nach Lucern_, et le nom
+de l'hôtel où il devait aller nous attendre.
+
+Nous passâmes quatre ou cinq jours à Interlaken, pour parcourir les
+environs, qui sont merveilleux.
+
+Non contents de visiter ce que tout le monde peut voir, en prenant les
+petites voitures du pays, c'est-à-dire la vallée de Lauterbrun, la
+cascade du Staubach, le glacier du Grindelwald, etc., nos intrépides
+voyageuses acceptèrent de faire avec nous l'ascension du Faulhorn, qui
+était alors une course pénible réservée aux véritables touristes, et qui
+n'est pas encore des plus faciles aujourd'hui.
+
+Monter sur un cheval était pour ma mère une chose ordinaire; mais pour
+Cléonice, grande, forte et bien moins expérimentée, c'était une autre
+affaire; enfin avec beaucoup de bonne volonté de sa part, beaucoup
+d'aide de la part des guides et de la nôtre, nous parvînmes à l'établir
+solidement en selle, et si bien, qu'une fois installée, il nous fut
+impossible de la faire descendre jusqu'à l'arrivée, même dans les
+passages un peu difficiles. Mon frère et moi nous étions à pied avec les
+guides.
+
+Cette course, à partir d'Interlaken, demandait deux jours, car il
+fallait coucher sur le Faulhorn, pour jouir du lever et du coucher du
+soleil. Dans ce temps-là il n'y avait pas encore d'hôtel, car on ne
+pouvait pas désigner de ce nom, une simple cabane en bois, où l'on
+portait du pain une fois par semaine. On ne pouvait y coucher que très
+difficilement, surtout si les voyageurs étaient nombreux.
+
+La hauteur du Faulhorn est de 2,680 mètres; nous montâmes au moins
+pendant quatre heures, par le plus beau temps et sans le moindre
+accident. Les chemins étaient mauvais, mais avec leurs guides nos
+amazones s'en tirèrent fort bien. La vue était si belle, si grandiose et
+pour nous si imprévue, que nous étions bien récompensés de nos efforts.
+
+En arrivant au sommet, ma mère, s'appuyant sur mon épaule, sauta
+lestement en bas de son cheval, comme elle en avait l'habitude.
+
+Mais pour Cléonice ce fut bien différent; si elle avait été de son temps
+une intrépide valseuse de Bernoise, il y avait plus de quinze ans que ce
+temps était passé; on fut obligé, pour la faire descendre, d'employer
+tous les procédés en usage pour le déchargement des objets précieux et
+fragiles; cela put se faire très heureusement, sans altérer le moins du
+monde sa bonne humeur habituelle.
+
+En arrivant, notre premier soin fut d'organiser notre campement pour la
+nuit; car il ne s'agissait pas de choisir nos chambres, c'est tout au
+plus si l'on pouvait appeler des lits les espèces de caisses que l'on
+nous montra.
+
+Cela fait, avant de penser à dîner, nous nous pressâmes d'aller voir le
+magnifique spectacle que nous étions venus chercher, et qui ne nous fit
+pas défaut, comme cela n'arrive que trop souvent dans ces hautes
+montagnes, séjour habituel des nuages.
+
+En route, nous avions admiré déjà le splendide panorama des Alpes
+Bernoises, qui se déroulait derrière nous à mesure que nous montions;
+mais arrivés au sommet, nous ne pûmes pas contenir l'expression
+débordante de notre admiration.
+
+Le temps avait été magnifique toute la journée. Le soleil couchant
+embrasait de ses feux la Jungfrau, blanche reine de ces montagnes, ainsi
+que les pointes aiguës du Finsteraarhorn, du Schreekhorn et du
+Vetterhorn, ses acolytes, qui tous s'élèvent à plus de 4,000 mètres de
+hauteur.
+
+Cette grande ligne blanche dentelée, se détachant sans aucun nuage sur
+le ciel bleu, formait un admirable tableau, qui prenait une teinte rose
+à mesure que le soleil arrivait à l'horizon; c'était éblouissant de
+splendeur.
+
+On dit que du Faulhorn, en regardant au couchant, du côté opposé à la
+chaîne des Alpes, on peut apercevoir quatorze lacs, avec de bons yeux ou
+de bonnes lunettes.
+
+Les lacs de Thun et de Brienz étaient à nos pieds; quant aux autres,
+nous n'avons pas pu même essayer de les compter, car tout à coup se sont
+élevés des nuages sortant des vallées, qui ont inondé la vaste étendue
+des terres, devant nous et au-dessous, sans nous cacher le soleil
+toujours très brillant.
+
+Il paraissait se coucher dans un immense océan, dont la surface
+moutonnée présentait des vagues énormes avec des crêtes
+resplendissantes de lumière; c'était un spectacle féerique et imprévu
+qui nous a laissé une impression ineffaçable.
+
+Enfin quand le soleil eut disparu, que les monts eurent repris leur
+teinte uniformément blanche, nous nous aperçûmes que nous grelottions de
+froid, car nous étions dans la région des neiges, il était temps de
+rentrer, souper d'abord et nous coucher ensuite, car le lendemain le
+réveil était pressé.
+
+Heureusement nous avions avec nous quelques provisions, car il y avait
+peu de chose à l'auberge pour assaisonner le pain dur que nous y avions
+trouvé.
+
+Comme je l'ai dit, les lits avaient triste apparence; mais s'ils étaient
+durs, au moins ils étaient chauds. Il est vrai que nous nous étions
+couchés presque tout habillés, et que nous avions pour nous couvrir
+d'assez confortables édredons; c'est la seule fois de ma vie que je m'en
+suis servi avec plaisir.
+
+Le lendemain matin, nous eûmes le spectacle inverse du lever du soleil,
+derrière la chaîne des Alpes, avec des effets fantastiques de lumière,
+chaque fois qu'une vallée blanche nouvelle était éclairée. Ce beau
+spectacle n'était pas cependant à comparer à celui que nous avions vu la
+veille, dont aucune description ne peut rendre compte.
+
+Nous éprouvâmes presque autant de difficultés pour descendre, que nous
+en avions eues pour monter; bien que les guides ne lâchassent pas les
+chevaux, nos dames n'étaient pas rassurées en les voyant marcher aux
+bords des précipices, chose toujours plus effrayante à la descente qu'à
+la montée.
+
+Arrivés sains et saufs à Grindelwald, nous avons regagné Interlaken en
+voiture. Pour aller à Lucerne, nous avons d'abord traversé le délicieux
+lac de Brienz dans une barque à rames couverte d'une tente, car il n'y
+avait pas encore de bateaux à vapeur.
+
+En route, nous fîmes une pause à la gracieuse cascade du Giesbach, où
+l'hôtel n'existait pas encore; mais une famille patriarcale recevait
+cordialement les étrangers, et leur faisait les honneurs des échos du
+lac, avec la trompe traditionnelle du pays.
+
+Au bout du lac une voiture légère nous conduisit à Meyringen, où nous
+avons couché.
+
+Le lendemain matin, après avoir admiré la belle cascade du Reienbach,
+nous prîmes quatre chevaux de selle et deux guides pour traverser le col
+du Brunig, et cheminer ainsi jusqu'à Alpenach sur le bord du lac de
+Lucerne.
+
+Au sommet du Brunig, nous entrâmes dans un épais brouillard qui nous
+cachait presque complètement le chemin; les chevaux des dames étaient
+conduits à la main par nos guides, et les nôtres suivaient docilement
+leurs chefs de file.
+
+Nous arrivâmes ainsi sans encombre à Lungern où nous retrouvâmes notre
+ami le soleil, qui après deux heures d'absence ne nous a plus quittés.
+
+Nous y fîmes halte; après déjeuner, pendant que ces dames se
+promenaient, du bout de mon crayon, je croquais quelques paysannes en
+costume pittoresque du canton, jupons courts et cheveux relevés à la
+chinoise, avec une crête énorme de dentelles sur le chignon.
+
+Après avoir traversé la vallée, et côtoyé le petit lac de Sarnen,
+aujourd'hui presque desséché, nous quittâmes nos montures près
+d'Alpenach, pour entrer dans une petite barque à rames que deux
+vigoureux descendants de Guillaume Tell conduisirent en quelques heures
+à Lucerne, sur le beau lac des Quatre-Cantons, dont l'aspect abrupte et
+varié diffère complètement de celui de Genève.
+
+Nous n'eûmes pas la tentation de monter au Righi, ce jour-là couvert de
+nuages; nous avions assez du Faulhorn, où nous étions montés assez haut
+pour voir les nuages à l'envers et nous étions persuadés que nous ne
+pourrions rien voir de plus beau.
+
+Ce qui fait la renommée du Righi, c'est le panorama des Alpes Bernoises,
+dont nous venions de jouir d'un observatoire beaucoup plus rapproché.
+
+Nous retrouvâmes exactement notre fidèle Antoine, qui depuis deux jours
+nous attendait avec nos équipages; c'est alors qu'il nous fit la fameuse
+réponse bien souvent citée depuis, et qui n'en mérite pas moins d'être
+conservée:
+
+En nous contant les embarras de sa route et les peines qu'il avait eues
+pour se faire comprendre, lorsqu'il demandait son chemin, il nous
+disait: Les gens de ce pays sont si bêtes! ils ne comprennent ni le
+français ni le patois, enfin rien! absolument rien! c'est bien étonnant
+que j'aie pu m'en tirer.
+
+Enfin il y était, c'était l'essentiel; rien ne manquait dans notre
+matériel de voyage et, chose surprenante, on ne l'avait pas trop
+écorché!
+
+Après une journée passée à Lucerne, pour voir la ville, ses églises, le
+fameux lion commémoratif de la défense du roi Louis XVI par les
+régiments suisses à Versailles, et les vieux ponts de bois aux curieuses
+peintures, nous continuons notre voyage par Soleure.
+
+Ma mère était heureuse de faire une visite inattendue à M. Franchet
+d'Espéray qui s'y était réfugié après la chute des Bourbons en 1830.
+Cette occasion de le voir était aussi pour moi un plaisir; j'en avais
+entendu parler si souvent! Il était seul avec ses fils, madame et ses
+filles étaient absentes. M. Franchet nous reçut comme de vieux amis; il
+embrassa cordialement ma mère et ma cousine. Les jeunes gens baisèrent
+respectueusement les mains de ces dames; quoiqu'ils fussent encore bien
+petits, ils avaient déjà de grandes manières; cela du reste n'avait rien
+qui pût nous étonner, l'un d'eux était filleul du roi Louis XVIII.
+
+De Soleure nous rentrâmes en France, toujours à petites journées, par
+Neufchâtel, Pontarlier et Dôle, où nous restâmes un jour chez mon oncle
+Camille Jordan, qui s'y était fixé après son mariage.
+
+Nous avons été de retour à Lyon exactement pour le Ier octobre, après
+un voyage d'un mois, par le plus beau temps du monde, car nous n'avions
+eu qu'une demi-journée de pluie, entre Thun et Interlaken.
+
+Nous étions arrivés en même temps, au bout de notre voyage et au bout de
+notre argent.
+
+Voici le résumé sommaire et approximatif de nos dépenses:
+
+* * *
+
+Le prix des tables d'hôte dans les premiers hôtels ne dépassait jamais 3
+francs vin compris, souvent il était inférieur; dans les chambres
+doubles, le prix d'un lit était en général de 1 franc par jour. Le
+déjeuner du matin ne coûtait que 50 à 60 cent.
+
+Notre dépense normale par personne était donc de 5 francs par jour à peu
+près; pour quatre, cela faisait 20 francs, pour trente jours 600 francs.
+Il nous était donc resté 400 francs pour le domestique, le cheval et les
+dépenses supplémentaires de l'Oberland.
+
+Aujourd'hui, pour le même temps et le même parcours, il faudrait
+certainement dépenser le triple. Je le sais par expérience, car je suis
+retourné bien souvent en Suisse depuis 1834; j'ai revu presque toutes
+les villes que j'avais alors visitées; j'ai revu l'Oberland, il n'y a
+pas très longtemps.
+
+De tous mes voyages, le plus ancien, que je viens de raconter, est celui
+dont je me souviens le mieux; si mon esprit et ma mémoire ont conservé
+une vive impression des magnificences vues à cette époque lointaine, mon
+coeur conserve avec plus de charme encore le souvenir de mes compagnes
+et de mon compagnon.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Voyage en voiturin d'Allemagne en Italie où l'on met quarante jours pour
+aller de Francfort-sur-le-Mein à Florence, sur l'Arno, et retour en
+Auvergne par Gênes, Marseille et les Cévennes, en 1839.
+
+
+Les trois voyageurs dont je vais vous parler vous les connaissez déjà,
+lecteur, c'étaient ma mère, mon frère et moi.
+
+Depuis notre voyage en Suisse, de 1834, nos situations avaient changé.
+Poursuivant ma carrière, j'avais été envoyé comme ingénieur du
+Gouvernement à Clermont, en Auvergne, où j'étais depuis 1836.
+
+Mon père et mon oncle, François Aynard, étaient bien venus, les
+premiers, pour établir des bateaux à vapeur sur la Saône et sur la
+Méditerranée, de Marseille à Naples; mais cette application d'une
+invention nouvelle, encore dans l'enfance, ne leur avait pas donné les
+résultats qu'ils en attendaient. Il était arrivé ce qui arrive presque
+toujours, c'est-à-dire, qu'à leurs dépens, ils avaient ouvert la voie
+pour d'autres, qui, bientôt après eux, devaient y faire des grandes
+fortunes.
+
+Mon frère, qui désirait suivre la carrière du commerce, avait dû
+chercher ailleurs. Désirant étudier la banque, il avait obtenu de M.
+Louis Mas, allié de notre famille, chef d'une grande maison en rapports
+fréquents avec l'Allemagne, une recommandation pour M. de Neuville,
+banquier à Francfort-sur-le-Mein; M. de Neuville avait bien voulu le
+recevoir chez lui, et ma mère l'avait accompagné dans ce noviciat à
+l'étranger.
+
+Après deux hivers passés à Francfort, ma mère y fut très malade; les
+médecins déclarèrent, au mois de janvier 1839, que le pays ne lui
+convenait pas, et qu'il fallait absolument le climat de l'Italie pour la
+guérir.
+
+Il fut donc décidé que ma mère et mon frère partiraient le plus tôt
+possible pour Florence, à petites journées, et que, si je pouvais, je
+ferais avec eux ce voyage.
+
+Diverses circonstances de service m'avaient déjà mis en rapport avec M.
+Legrand, directeur général des Ponts et Chaussées, alors tout puissant,
+qui voulut bien m'accorder un congé motivé, de deux mois, pour
+accompagner ma mère.
+
+Je partis de Clermont au milieu de février; je me rendis à Lyon par la
+diligence et de Lyon à Strasbourg par la malle de poste. Je ne pouvais
+pas y passer sans faire les deux choses obligatoires: visiter la
+cathédrale de la base au sommet de la flèche, et faire une commande à
+Doyen, rue du Dôme, pâtissier de vieille souche, pour un cadeau de ma
+mère à M. de Neuville.
+
+Après avoir traversé le Rhin sur un pont de bateaux, j'allai jusqu'à
+Francfort par les voitures publiques du grand-duché de Bade. Je vis en
+passant Carlsrhue, ville de résidence ducale, Heidelberg avec son vieux
+château et Darmstad avec ses larges rues.
+
+Dans cette région, l'industrie du transport des personnes et des lettres
+faisait l'objet d'une concession, dont le titulaire était le prince La
+Tour et Taxis; lui seul avait le droit d'établir des voitures publiques
+suivant un tarif fixé d'avance et modéré; mais en échange de ce
+privilège, il était obligé de transporter _tous_ les voyageurs, quel
+qu'en fût le nombre.
+
+Quand il n'y avait plus de places dans les grandes voitures du service
+régulier, on faisait partir de petites voitures de supplément; ce
+système avait le grand avantage de ne pas obliger les voyageurs, comme
+en France, à retenir leurs places longtemps d'avance, sous peine de ne
+pas partir au moment voulu.
+
+Je trouvai ma mère très changée; sa vie cependant ne paraissait pas en
+danger; elle souffrait de violents maux d'estomac. L'époque de notre
+départ fut fixé, et je restai une dizaine de jours à Francfort, assez de
+temps pour être présenté dans les principales maisons où ma famille
+était reçue.
+
+Je trouvai des moeurs et des habitudes bien différentes des nôtres.
+
+On était au milieu de l'hiver; il faisait très froid; cependant, dans
+les appartements, toutes les portes intérieures étaient ouvertes.
+
+Les portes extérieures donnaient toutes sur des tambours qui
+permettaient toujours d'avoir doubles portes, évitant ainsi
+l'introduction directe de l'air du dehors.
+
+Sur un grand nombre des portes extérieures, on lisait cette inscription
+en gros caractères: _Man bittet die thuren zuzu machen_ (on est prié de
+fermer les portes).
+
+La température était uniforme dans l'intérieur de l'appartement; une
+fois entré, on n'avait donc plus à se préoccuper de fermer les portes,
+qui souvent même n'existaient pas; ni d'être exposé aux courants d'air,
+puisqu'ils ne sont que le résultat de la différence de température entre
+deux milieux. Cette chaleur uniforme s'obtenait au moyen de grandes
+poêles de faïence qui chauffaient sans montrer le feu.
+
+De même qu'en Angleterre, on ne reçoit jamais dans une chambre à
+coucher. Quelquefois, on recevait dans la salle à manger, ou je crois
+plutôt que l'on mange quelquefois dans la pièce où l'on reçoit les
+visites.
+
+On met et on enlève les tables et le couvert très rapidement, de sorte
+que l'espace est entièrement libre quand on ne mange pas.
+
+Aussitôt que nous étions reçus dans une visite, quelle que fût l'heure,
+on nous apportait des tasses de café et des gâteaux sur une petite table
+mobile.
+
+Dans beaucoup de maisons, à la fenêtre près de laquelle madame
+travaillait, une glace inclinée reflétait tout ce qui se passait dans
+la rue. Quand une visite frappait à la porte, la maîtresse de maison
+distinguait parfaitement celui qui se présentait.
+
+Avec ma famille, je suis allé dîner chez le vieux M. Gontard (alt
+Gontard), suivant la façon de parler du pays; c'était une des fortes
+têtes de la ville, et le chef d'une des premières maisons de banque.
+
+On ne buvait jamais l'eau et le vin mélangés; le grand verre était pour
+l'eau, les petits pour le vin; les dames n'en buvaient presque pas.
+
+Les pains ordinaires étaient partout des petits pains tendres comme les
+pains dits viennois, que l'on mange à Paris depuis peu de temps,
+relativement à Francfort.
+
+C'est là, chez M. alt Gontard, que pour la première fois et la seule
+jusqu'à présent, j'ai mangé du caviar, oeufs d'esturgeons salés; c'était
+un mets rare, qui venait directement de Russie; il paraît qu'on nous
+faisait beaucoup d'honneur; je pensais, en me tordant la bouche, que
+c'était se donner beaucoup de peine et dépenser beaucoup d'argent pour
+quelque chose de bien mauvais.
+
+Dans une visite chez M. Maurice Betmann, j'ai vu, je crois, la plus
+belle statue des temps modernes, l'Ariane du sculpteur Dannecker; elle
+est assise sur un léopard. Ce groupe en marbre blanc, parfaitement
+équilibré, peut tourner facilement sur un pivot, pour recevoir la
+lumière sur toutes ses faces.
+
+J'ai assisté, avec mon frère, à un grand bal, dans un des hôtels
+magnifiques de la Zeil, chez un des principaux banquiers de la ville,
+dont j'ai oublié le nom. En dehors des grands bals officiels de Paris,
+aux Tuileries ou à l'Hôtel de Ville, je n'ai jamais vu plus belle fête;
+elle présentait un aspect particulier pour un Français.
+
+Tout le monde arrivait à l'heure indiquée, neuf heures, je crois.
+
+La réception avait lieu dans de grands salons, où rien n'était disposé
+pour la danse, mais au contraire, tout était disposé pour s'asseoir.
+
+À un signal donné, chaque cavalier prenait le bras de sa danseuse et
+suivait la file, qui se dirigeait au travers d'un autre grand salon,
+garni de chaque côté d'une trentaine de tables de jeux, autour
+desquelles les joueurs de whist étaient déjà installés.
+
+Au bout du salon de jeux, une grande porte cintrée s'ouvrait devant les
+danseurs, qui pénétraient alors dans une grande galerie formant salle de
+bal; ici tout était préparé pour la danse; il y avait de la place pour
+soixante groupes de valseurs au moins. La valse était l'exercice
+dominant; elle commençait toujours par une promenade au pas rythmé,
+pendant laquelle on pouvait causer avec sa danseuse et faire une espèce
+de connaissance. On jouait les valses de Strauss, alors dans toute leur
+nouveauté.
+
+Il n'y avait là que des jeunes filles; on me montra, comme chose
+extraordinaire et peu convenable, deux jeunes femmes.
+
+Les mères étaient restées dans les salons de conversation; il y en avait
+même plusieurs qui étaient restées chez elles, confiant leurs filles à
+leurs amies. Toutes parlaient bien le français.
+
+Ayant témoigné à une de mes danseuses ma surprise de trouver des
+habitudes si différentes de celles de la France, où les jeunes filles
+alors allaient peu dans les grands bals, elle me répondit par cette
+question: «Comment les jeunes filles peuvent-elles se marier?» Lui ayant
+dit qu'en France, les parents se chargeaient le plus souvent d'arranger
+les choses, elle ajouta: «Oh! ici, nous aimons mieux faire nous-mêmes
+cette besogne.»
+
+Dans ce pays, les filles, en général, avaient très peu de dot; tout
+jeune homme admis dans une maison pouvait concourir pour obtenir la
+jeune fille qui lui plairait davantage et de laquelle il serait agréé.
+L'admission dans une société ne se faisait pas à la légère; il fallait
+être connu ou avoir de bons répondants. Il résultait de ces habitudes
+une grande liberté d'allures entre les jeunes gens et les jeunes filles,
+surprenant les Français qui n'y étaient pas accoutumés.
+
+Ma qualité de Français était alors, dans ce pays d'outre-Rhin, un titre
+particulier à la considération; hélas! aujourd'hui, il n'en serait plus
+de même.
+
+On sut bientôt que j'étais ingénieur des Ponts et Chaussées; on
+s'empressa de me montrer ce qui pouvait m'intéresser, sans attendre que
+j'en fisse la demande.
+
+On venait d'établir une distribution d'eau, au moyen de captage de
+sources, au Taunus, près de la Forêt-Noire, par des galeries
+souterraines; on m'y conduisit avec empressement. Les employés firent
+jouer exprès pour moi quelques-uns des jets d'eau réservés pour les cas
+d'incendie. Ainsi, déjà en 1839, on jouissait à Francfort d'un
+établissement qui n'a été installé à Lyon que vingt ans plus tard.
+
+La maladie de ma mère nous obligeait aux plus grandes précautions, et de
+plus à une alimentation particulière. Les médecins, qu'elle avait
+consultés, lui avaient ordonné de se nourrir uniquement de jambon. Nous
+en fîmes donc provision, c'étaient des jambons fumés de Mayence; nous
+étions dans le pays. Nous les avions fait cuire chez le boulanger, dans
+une enveloppe de pâte, recette alors en France inconnue. On les mettait
+dans le four aussitôt après la cuisson du pain.
+
+Nous nous sommes si bien trouvés pour ma mère de ce régime
+thérapeutique, et pour tous de ce procédé culinaire, qui eût fait le
+bonheur de Brillat-Savarin, que je considère cette double communication
+à mes lecteurs, comme une indemnité suffisante de la peine qu'ils ont
+prise de me lire jusqu'ici.
+
+Nous devions faire le voyage en voiturin à petites journées;
+c'est-à-dire, prendre une voiture particulière d'une ville à l'autre, en
+séjournant un peu dans chacune, suivant son importance et surtout
+suivant les forces de ma mère.
+
+Nous sommes partis à la fin de février, dans une calèche qui nous
+conduisit d'abord à Aschaffenbourg, puis à Wurtzbourg, ville assez
+curieuse; j'ai conservé particulièrement le souvenir du pont dit:
+Pont-aux-Évêques, ainsi nommé à cause des statues qui le décorent.
+
+Nous arrivâmes le Ier mars à Nuremberg, ville ancienne, située sur la
+Pegnitz, affluent du Danube, et des plus intéressantes. On y trouve un
+grand nombre de maisons du Moyen Age bien entretenues et bien
+conservées.
+
+On voit un château des Kaisers (Césars), beaucoup de tableaux d'Holbein,
+d'Hemeling et surtout d'Albert Durer et de son maître Lucas Krannach.
+
+Albert Durer, né en 1471, était nurembergeois; plusieurs de ces
+peintures m'ont laissé le souvenir d'oeuvres bien supérieures à celles
+que nous avons en France, des mêmes auteurs.
+
+Il y a dans le même château, une chapelle byzantine de 1100, et des
+sculptures en bois très remarquables de Wreit-Stoss. L'hôtel de ville
+(Rathhaus) est fort curieux, il date de 1340; il faut voir le plafond de
+la galerie du deuxième étage.
+
+* * *
+
+Les églises les plus importantes sont:
+
+Saint-Laurent dit Munster ou dôme de style gothique, remarquable par le
+nombre des statues et de belles stalles sculptées; Fraunkirche, vieux
+gothique, avec de très beaux vitraux; enfin, Saint-Sébalde, transition
+du saxon au gothique.
+
+C'est là qu'est le tombeau en bronze de saint Sébalde, fait par Pétrus
+Fischer; il est orné de nombreuses petites statuettes, dont j'ai trouvé
+par hasard, à Paris, deux reproductions en plâtre, que j'ai toujours
+précieusement conservées: l'une représente saint Sébalde portant dans sa
+main, le modèle de son église et l'autre Pétrus Fischer lui-même, en
+costume de travail. Ce tombeau est un chef-d'oeuvre tout à fait hors
+ligne.
+
+Dans la chapelle de Saint-Maurice, près de Saint-Sébalde il y a un musée
+de tableaux remarquables; le plus beau de tous est un _Ecce homo_, de
+grandeur naturelle, par Albert Durer.
+
+Pour les amateurs du Moyen Age, je doute qu'il existe au monde une ville
+plus curieuse que Nuremberg pour elle-même et pour ses collections de
+tableaux, etc., elle mérite à elle seule le voyage de Bavière.
+
+Chose assez étrange aujourd'hui le grand commerce de Nuremberg, ville
+gothique, est la fabrication des jouets d'enfants.
+
+Nous avons passé à Augsbourg les 5, 6 et 7 mars. Il y a de belles choses
+à voir: l'hôtel de ville avec sa grande salle dite salle d'or et de
+superbes églises où sont de beaux tableaux de l'ancienne école allemande
+et autres, ainsi que dans la galerie royale.
+
+Dans une petite ville ignorée, entre Augsbourg et Nuremberg, où nous
+avions couché, je demandai à la servante qui préparait nos chambres, si
+elle voyait beaucoup de voyageurs; elle me répondit que la veille on
+avait logé dans l'hôtel, des Anglais comme nous. Comment connaissez-vous
+que nous sommes des Anglais? À ma question elle s'empressa de répondre:
+Parce que vous parlez français.
+
+La conclusion naturelle de ce petit entretien, c'est que le français est
+la langue étrangère la plus répandue en Allemagne, puisqu'elle sert de
+moyen de communication entre les Anglais et les Allemands. Dans tous les
+hôtels nous trouvions des domestiques parlant français et dans presque
+dans toutes les boutiques nous pouvions nous faire comprendre.
+
+Avant d'arriver à Augsbourg, nous avions traversé le Danube, presque
+sans nous en douter, à Donnauworth, non loin de sa source.
+
+En quelques heures nous sommes allés d'Augsbourg à Munich, toujours de
+la même manière en voiturin de location; nous y avons passé plusieurs
+jours, car la ville le mérite. Nous étions très bien logés à l'hôtel du
+Cerf-d'Or. Je n'entreprendrai pas d'en faire la description, cela serait
+beaucoup trop long.
+
+Les musées connus sous les noms de Glyplothèque (sculpture) et de
+Pynacothèque (peinture) méritent particulièrement l'attention. Dans une
+seule et magnifique salle j'ai vu quatre-vingts tableaux de Rubens.
+
+La bibliothèque est construite sur le modèle des palais italiens du
+Moyen Age.
+
+Il y a beaucoup d'églises très belles et tout à fait modernes copiées
+sur les différents styles anciens.
+
+On visitait alors à Munich la célèbre fabrique de verre et d'instruments
+d'optique de Erthel. Nous vîmes aussi l'Isaar-Thor, porte de l'Isaar,
+près de la rivière de ce nom, sur laquelle se trouvait une fresque très
+curieuse de Neher et Koegel, représentant une entrée triomphale.
+
+Dans ces différentes villes, ma mère se reposait en se levant tard; mon
+frère et moi nous voyons dans la matinée tout ce que nous pouvions, et
+nous conduisons ensuite ma mère en voiture sur les lieux remarquables.
+
+Nous nous dirigeâmes sur l'Italie par Innsbruck (pont sur l'Inn). Cette
+ville est au fond d'une vallée profonde entourée de montagnes très
+élevées alors couvertes de neige. Nous avons eu très froid, et nous
+avions beaucoup de peine à en préserver ma mère, malgré de nombreuses
+couvertures et des bouillottes dont nous changions l'eau dans chaque
+village.
+
+Ce qu'il y a de plus curieux à Innsbruck après sa position, c'est le
+tombeau de Maximilien Ier, empereur en 1493, dans l'église de la
+cour; il est orné de bas-reliefs en marbre blanc et entouré de
+vingt-huit statues de guerriers colossaux en bronze, qui font un effet
+des plus surprenants.
+
+Il y avait encore à cette époque, des hommes et des femmes portant le
+costume tyrolien, dont j'ai conservé le souvenir dans mon album.
+
+De là nous nous sommes dirigés sur Vérone, en traversant le Brenner,
+montagne qui sépare la vallée de l'Inn, affluent du Danube, de la vallée
+de l'Adige, affluent du Pô.
+
+Il y a donc quarante-neuf ans que dans le même mois de mars, je suivais
+mais en sens inverse, la route que suivent aujourd'hui le 11 mars 1888,
+le malheureux Kronprinz et l'impératrice Victoria allant de San Remo à
+Berlin recevoir la couronne laissée par Guillaume à Frédéric III.
+
+C'est plus que jamais le cas de dire devant cette tombe, ce que dit
+Lamartine pour Napoléon: Dieu l'a jugé, silence!
+
+Quant à nous pauvres Français de 1888! que nous préparent ces grandes
+catastrophes de l'histoire? Sans nous laisser abattre par les
+tristesses de notre malheureux pays, écoutons encore du côté de Rome les
+échos du 1er janvier 1888, dans la basilique de Saint-Pierre; prions,
+espérons et disons: Dieu seul le sait, courage!
+
+Le kronprinz doit aller en trente-six heures de San-Remo à Berlin, sans
+quitter le chemin de fer, et même sans changer de voiture ou de salon;
+notre voyage ne se faisait pas précisément dans les mêmes conditions.
+
+Le Brenner était tout blanc de neige; la route était impraticable aux
+voitures; on fut obligé de démonter la nôtre, et de mettre la caisse sur
+un traîneau, après avoir enlevé les roues.
+
+Nous étions le 16 mars 1839 au col du Brenner. On faisait des travaux
+considérables et fort ingénieux, pour empêcher les encombrements. La
+neige était assez dure pour qu'on pût la couper en blocs cubiques de
+0m30 à 0m40 de côté; avec ces blocs on construisait des murailles
+très épaisses et très hautes, perpendiculaires à la direction du vent;
+derrière ces murs, la neige s'accumulait, au lieu de venir encombrer la
+route.
+
+En descendant du Brenner, nous avons traversé Brixen, Botzen et Trente
+dans la vallée de l'Adige.
+
+La route était bonne, mais souvent trop étroite; dans certains passages
+deux voitures pouvaient à peine s'y croiser; avant Vérone à l'entrée de
+la Lombardie, elle est très escarpée; l'Adige coule entre deux massifs
+de rochers taillés à pic.
+
+À Trente, capitale du Tyrol italien, nous avons visité la cathédrale où
+s'est tenu le célèbre concile; elle est de style roman. Le souvenir
+particulier que j'en ai conservé, est une porte latérale, dont les
+colonnes extérieures reposent par leurs bases sur des animaux
+fantastiques.
+
+Après un voyage aussi mouvementé, ma mère avait besoin de repos. Elle
+s'arrêta quelques jours à Vérone avec mon frère; ils devaient aller plus
+tard à Venise. Je profitai de cette halte pour y faire tout seul une
+excursion, chose qui ne me serait pas possible de faire plus tard; je
+n'en étais qu'à une journée. Je m'en applaudis d'autant plus que je n'ai
+pas eu l'occasion d'y retourner.
+
+Après avoir visité les arènes, monument romain très bien conservé, je
+quittai la patrie de Paul Véronèse pour me diriger sur Venise, en
+passant par Vicence, où j'admirai, de la diligence, un beau monument de
+Palladio (XVIe siècle).
+
+J'arrivai à Venise pendant la nuit, à une heure du matin, le 20 mars. Il
+n'y avait alors aucune voie de communication entre la ville et la terre
+ferme; on ne pouvait donc y aborder qu'en bateau.
+
+Les voitures déchargeaient au bord de la mer les voyageurs et les
+bagages; là on entrait dans des gondoles couvertes pouvant contenir huit
+ou dix personnes, conduites par deux rameurs qui se tenaient debout aux
+deux extrémités du bateau, en dehors de la partie couverte, manoeuvrant
+chacun avec une seule rame. C'est ainsi que nous arrivâmes au bout de
+trois quarts d'heure au quai des Esclavons, à l'hôtel de l'Europe (buona
+locanda).
+
+Tout le monde aujourd'hui connaît assez Venise la belle, ou pour l'avoir
+vue, ou par des photographies, pour qu'il soit nécessaire d'en faire la
+description. En consultant mes notes de voyage j'y trouve cette phrase à
+la page de Venise: _Niente dire, bisogna vedere et ricordarsi_. Ce
+mauvais italien peut ainsi se traduire: On ne peut rien dire, il faut
+voir et se souvenir.
+
+Je ne parlerai donc pas de Saint-Marc, du Palais des Doges, du grand
+canal, du Rialto, que le lecteur connaît aussi bien que moi.
+
+J'étais descendu à l'hôtel de l'Europe; l'expression n'est pas juste,
+j'aurais dû dire monté; car de la gondole au quai, je n'étais pas
+descendu, et j'avais dû monter bien davantage pour aller au bureau de
+l'hôtel.
+
+À Venise, les étages supérieurs étaient alors les plus recherchés, à
+cause de l'humidité et de la mauvaise odeur des canaux. La table d'hôte
+et les meilleures chambres, y compris la mienne, étaient au quatrième
+étage. En 1839, il en était ainsi partout; on m'a dit que, maintenant,
+cet usage est moins général.
+
+Mon voyage à Venise était tout à fait improvisé; je n'avais donc aucune
+espèce de recommandation; mais j'avais déjà assez l'expérience des
+hommes et des choses pour me tirer d'affaire, même en pays étranger.
+
+Il est vrai que si je n'avais pas la modestie d'Antoine, de notre voyage
+de Suisse, j'avais ma carte de visite qui portait ma double qualité de
+Français et d'ingénieur des Ponts et Chaussées, établie du reste par mon
+passeport, dont il était tout à fait indispensable d'être porteur,
+quand on voyageait hors de France, surtout dans les États autrichiens,
+dont Venise faisait partie.
+
+Je pus constater que cette double qualité pouvait facilement, comme à
+Francfort, m'ouvrir toutes les portes.
+
+Notre consul, que j'allai voir, m'offrit une lettre d'introduction pour
+l'ingénieur en chef. Elle portait sur l'enveloppe cette inscription: _À
+l'illustrissimo signor Bisognini ingégniere in capo_. (Au très illustre
+seigneur Bisognini ingénieur en chef.) En Italie il suffisait d'avoir
+une position pour être décoré du titre d'illustre ou même très illustre.
+
+Le signor ingénieur en chef était un fort brave homme qui me témoigna
+beaucoup d'intérêt, mit tous ses bureaux à ma disposition et me fournit
+beaucoup de renseignements sur les travaux du port de Venise, dont il
+s'occupait particulièrement.
+
+Il me donna beaucoup de documents imprimés, plans devis, cahiers des
+charges employés dans son service, et je pus constater que les Italiens
+avaient précieusement conservé toutes les traditions de ce qui avait été
+établi par les ingénieurs des Ponts et Chaussées français, à l'époque où
+la Lombardie nous appartenait par droit de conquête, ou peut-être
+simplement par conquête.
+
+Le matin de mon arrivée, un gondolier m'avait fait ses offres de service
+sur le quai des Esclavons. Pour la somme de 3 francs par jour, pour lui
+et sa gondole, il me servit de gondolier et de guide pendant tout mon
+séjour, soit dans les canaux, soit dans les rues de Venise.
+
+Mon temps était très limité; je ne pouvais y passer que trois jours;
+c'était assez pour voir l'extérieur de la ville, mais pas assez pour
+voir l'intérieur des palais et leurs collections. Mais on ne verrait que
+Saint-Marc et le Palais des Doges que ce serait assez.
+
+Dans toutes les villes étrangères que j'ai visitées, il y en a deux qui
+ont un cachet particulier, mais bien différent, qui les distingue de
+toutes les autres: Venise, et Edimbourg dont je parlerai plus tard;
+toutes deux m'ont laissé un profond souvenir.
+
+Je retrouvai ma mère assez bien pour continuer notre voyage; nous étions
+déjà en Italie, mais nous n'avions pas encore retrouvé la chaleur.
+Pendant tout mon séjour à Venise, je n'avais pas quitté mon manteau.
+
+Notre projet était de conduire ma mère à Florence, où elle devait
+séjourner quelque temps.
+
+Nous trouvâmes à Vérone, un voiturin de retour qui, pour un prix modéré,
+se chargeait de nous transporter à Florence (80 ou 100 francs). Dans le
+prix du voyage, tout était compris, le transport, le logement et la
+nourriture dans les auberges où nous devions coucher, au sommet des
+Apennins et ailleurs.
+
+La voiture avait quatre bonnes places d'intérieur.
+
+Le conducteur nous dit qu'un autre voyageur était disposé à venir avec
+nous, si nous voulions l'admettre, et que naturellement, il payerait un
+quart de la dépense.
+
+La personne en question s'étant présentée, nous vîmes un Français
+d'assez bonne figure, de trente-cinq à quarante ans, qui n'avait pas la
+tournure d'un commis-voyageur; mais, je crois cependant que ce n'était
+pas autre chose. Il n'y avait pas de raison apparente pour refuser sa
+société, il y en avait deux pour l'admettre:
+
+La première, c'est que nous étions un peu inquiets de traverser ces
+montagnes à la discrétion d'un conducteur inconnu, qui devait nous faire
+passer la nuit dans son auberge; tout naturellement, les histoires de
+brigands italiens nous venaient à l'esprit, et nous ne pouvions pas nous
+empêcher de fredonner les airs de _Fra Diavolo_. Le nouveau voyageur
+nous paraissait donc un renfort, qui n'était pas à dédaigner.
+
+Le second motif était d'une autre nature: la bourse de ma mère n'était
+pas inépuisable; une économie n'était donc pas à refuser.
+
+L'équipage était des plus engageants; nous partîmes de Vérone au bruit
+réjouissant des grelots de quatre petits chevaux noirs comme le jais,
+harnachés d'une manière brillante, à la mode italienne, avec des pompons
+du rouge le plus éclatant, en têtes et queues.
+
+Au moment où nous sortions de la ville, deux jeunes filles se
+présentèrent et firent signe au cocher d'arrêter. Il descendit de son
+siège et nous dit fort poliment, en italien, bien entendu (depuis que
+nous avions quitté l'Allemagne personne ne nous parlait plus français),
+que ces _Donne_ demandaient la faveur de monter dans la voiture,
+c'est-à-dire à côté de lui sur le siège couvert, qui formait un
+compartiment tout à fait séparé.
+
+Les _Donne_ étaient d'un extérieur agréable et très décent; nous
+n'avions pas de motifs sérieux pour refuser le service qu'on nous
+demandait; les voilà donc bien vite installées à côté de notre
+conducteur; nous supposâmes que ce coup de théâtre était préparé
+d'avance.
+
+À peine fûmes-nous arrivés en dehors des dernières maisons, qu'une de
+ces jeunes filles se mit à chanter; elle avait une voix très belle et
+savait parfaitement s'en servir. Nous eûmes cette distraction pendant
+une grande partie du voyage.
+
+Au moment des repas, nous fîmes plus ample connaissance, bien qu'elles
+n'entendissent pas un mot de français. Elles étaient fort convenables;
+cependant, quelque chose dans leurs allures, si elles eussent été
+françaises, aurait pu nous faire supposer que nous avions rencontré des
+actrices. Elles se nommaient Maria Biffi et Camilla Beltromelli,
+Bolognese, _ambe due_: nous n'en sûmes jamais davantage.
+
+Malgré nos apprêts de défense, en cas d'attaque pendant la nuit par les
+brigands, dont notre aubergiste devait faire partie, et il faut convenir
+que les apparences de la locanda pouvaient donner lieu à cette
+supposition, le jour arriva sans le moindre incident; et nous
+constatâmes avec plaisir qu'on pouvait dormir paisiblement au sommet des
+Apennins comme ailleurs.
+
+Avant d'y arriver, nous avions traversé Mantoue, place très fortifiée,
+entourée d'eau, formant une île au milieu du Mincio; ces fortifications
+sont l'ouvrage des Français.
+
+Après Mantoue, nous eûmes le Pô à traverser; il n'y avait aucun pont, ni
+même de bac à traille, mais un simple bac amarré à une très longue
+corde, supportée de distance en distance par de petits batelets.
+
+Le fleuve étant très sinueux, la corde était attachée sur une des rives,
+en un point qui formait le centre d'un très grand cercle, dont le bateau
+décrivait une partie de la circonférence, en passant d'une rive à
+l'autre.
+
+Tout cela était si mal organisé, qu'en s'embarquant, un de nos chevaux
+tomba dans l'eau; ce n'est pas sans peine qu'on put l'en retirer sain et
+sauf.
+
+Nous avons traversé rapidement Modène et Bologne; nous y avons séjourné
+à peine le temps nécessaire pour que je pus y prendre quelques croquis.
+
+Mon frère savait naturellement très bien l'allemand; quant à moi,
+j'étais censé savoir l'italien, que j'avais appris en quarante leçons
+pendant mon année de philosophie, d'un professeur qui donnait en même
+temps des leçons à ma mère, il signor Cardelli, qui avait la
+désinvolture d'un évêque habillé en bourgeois (on m'a dit depuis, que si
+ce n'était pas un évêque, c'était au moins un abbé défroqué). Je
+constatai avec peine que mes quarante leçons, qui me permettaient de
+lire à peu près l'italien (Dante excepté), étaient bien loin de me
+mettre en état de bien parler, et surtout de bien comprendre la langue
+parlée. Deux mois en Italie auraient mieux fait que mes quarante leçons.
+
+Nous arrivâmes sans encombre à Florence; nous descendîmes à l'hôtel de
+l'Europe, chez Mme Humbert (elle vivait encore, en 1880, quand j'ai
+passé à Florence, en allant à Rome avec mon fils, mais elle avait quitté
+l'hôtel de l'Europe).
+
+Je ne devais y passer que quelques jours. Je n'entreprendrai pas de
+faire la description des beautés de Florence, si remarquable par ses
+palais, son site, ses riches collections de tableaux et de statues, ses
+églises et ses jardins.
+
+Il y avait alors dans le palais degli Ufficii une petite salle appelée
+la Tribuna, dans laquelle se trouvaient les statues antiques: la Vénus
+de Médicis, l'Apolline, le Faune dansant, les Lutteurs et l'Émouleur.
+Dans une grande et belle salle, nous vîmes les dix-sept statues du
+groupe de Niobé.
+
+Je pus rester six jours à Florence, pendant lesquels je ne perdis pas
+mon temps. Il me faudrait plusieurs pages pour nommer seulement les
+richesses artistiques des palais degli Ufficii, Vecchio et Pitti; c'est
+dans ce dernier que se trouve la célèbre Vierge à la Chaise de Raphaël,
+si souvent reproduite.
+
+Je ne puis quitter Florence sans citer ses églises: le Dôme avec son
+campanile, le Baptistère, dont les portes de bronze ont servi de type
+pour celles de la Magdeleine à Paris, la chapelle San-Lorenzo, enrichie
+par les Médicis, où l'on admire la fameuse statue dite du Penseroso (le
+penseur), et les magnifiques tables en mosaïque du palais Pitti.
+
+Il faisait encore très froid, et nous avions de la peine à nous
+chauffer; il y avait bien quelques cheminées, mais quelle différence
+avec les poêles allemands! Il est vrai que dans ces cheminées toutes
+petites et imparfaites on avait du feu tout de suite, avec quelques
+fagots et des bûches que l'on était obligé de placer verticalement comme
+des fusils dans un faisceau, tandis que dans les auberges d'Allemagne où
+nous arrivions pour souper et nous coucher, nous avions très chaud, mais
+seulement le lendemain matin, au moment de notre départ: cela pouvait
+être très commode pour les voyageurs arrivant après nous.
+
+Malgré tout le plaisir que j'aurais eu de rester plus longtemps, il
+fallait penser à revenir; j'avais deux mois de congé, il me restait
+juste le temps pour le retour. Le chemin le moins long demandait au
+moins huit jours par Livourne, Gênes, Marseille, Nîmes et Mende. Il
+fallait changer souvent de moyen de transport.
+
+Lorsque je la quittai, ma mère était déjà beaucoup mieux; elle devait
+rester à Florence jusqu'à son rétablissement complet. Cette nouvelle
+séparation était dure pour moi; mais que faire? Sinon mon devoir, sur
+lequel je n'avais pas la moindre incertitude.
+
+Après avoir fait mes adieux à ma mère et à mon frère, que je ne devais
+pas revoir d'une année, je pris une place dans la voiture publique de
+Florence à Livourne.
+
+Après avoir entrevu Pise, je pris à Livourne le bateau à vapeur qui
+faisait le service de Naples à Marseille, en s'arrêtant dans les villes
+principales du littoral.
+
+Nous étions dans les premiers jours d'avril; c'était le moment du retour
+des Anglais qui ont passé l'hiver en Italie, le bateau était surchargé
+de voyageurs, je ne trouvai pas de cabine disponible, on me donna pour
+lit un canapé du salon avec un matelas. Nous avions deux nuits à passer
+en mer. Si aujourd'hui j'aime assez mes aises en voyage, je peux dire
+qu'à cette époque la chose m'était à peu près indifférente.
+
+Nous partîmes de Livourne le soir, entre quatre et cinq heures, on se
+mit à table presque immédiatement; nous étions cent vingt voyageurs aux
+premières, ou à peu près; il y avait beaucoup de dames anglaises;
+c'était un coup d'oeil très beau et très animé.
+
+Quand la nuit fut venue et le couvert enlevé, je procédai à mon
+campement. Il faisait si chaud, qu'il me fut impossible de dormir, j'eus
+alors l'idée de transporter mon matelas sur le pont; la nuit était
+magnifique; deux ou trois de mes compagnons firent de même. Là en plein
+air, enveloppés dans nos couvertures, nous étions beaucoup mieux qu'en
+bas.
+
+Au milieu de la nuit, quand j'avais déjà fait un somme, je fus réveillé
+tout à coup par un grand bruit et beaucoup de mouvement sur le pont: on
+courait, on criait en italien et en anglais!
+
+Dans l'obscurité où nous étions, j'eus quelque peine à comprendre ce qui
+causait tout ce tumulte, augmenté de la terreur des Anglaises qui,
+sorties précipitamment de leurs cabines, n'ayant pas eu le temps ni le
+soin de reprendre leurs vêtements de dessus, circulaient dans tous les
+sens comme des fantômes blancs éperdus, ou comme les nonnes de Palerme
+dans l'opéra de Robert.
+
+Nous marchions à toute vitesse, un petit bateau pêcheur, à l'ancre,
+s'était trouvé sur notre route; son équipage s'était endormi, sans avoir
+allumé le fanal réglementaire. Par une fatalité, qui arrive bien plus
+souvent qu'on ne pourrait le croire, la proue de notre navire l'avait
+rencontré; ces pauvres gens avaient eu un réveil encore plus pénible
+que le nôtre.
+
+On s'empressa d'aller à leur secours; il fallut mettre une chaloupe à la
+mer et leur tendre une corde pour s'amarrer.
+
+Tout cela prit du temps, et nous étions fort inquiets des conséquences
+de l'accident. Enfin nous apprîmes avec plaisir qu'il n'y avait personne
+de noyé; et notre navire se remit en marche.
+
+À peine la machine avait-elle donné quelques coups de piston, que
+j'entendis distinctement crier: acqua! acqua! ces cris venaient de la
+mer; le bâtiment pêcheur prenait l'eau et menaçait d'être submergé. On
+s'arrêta de nouveau; dans l'obscurité où nous étions, je ne pus pas me
+rendre compte parfaitement de la manoeuvre qui fut opérée; je crois
+cependant que tout le personnel du petit bateau monta sur le nôtre, et
+que nous continuâmes à remorquer la barque chavirée jusqu'au port le
+plus voisin.
+
+Le calme se rétablit peu à peu; les dames anglaises qui, pour la seconde
+fois étaient sorties affolées de leurs cabines, y rentrèrent rassurées,
+et je repris ma position horizontale sur mon matelas étendu sur le pont,
+où il avait conservé sa place, remerciant Dieu d'en être quitte pour si
+peu. Notre voyage se continua sans encombre et nous arrivâmes à Gênes de
+très bonne heure le lendemain matin.
+
+Par une disposition de service, heureuse pour moi, le bateau devait s'y
+arrêter toute la journée et repartir à cinq heures du soir pour
+Marseille. Je pouvais donc voir un peu Gênes que je ne connaissais pas.
+
+Comme mon grand-père Henri Jordan, je trouvai qu'en arrivant par mer, on
+est frappé de l'aspect magnifique de Gênes. La ville contient quelques
+belles rues, les autres sont épouvantables.
+
+Dans les belles rues, il y a des palais splendides dont j'ai pu visiter
+les intérieurs, ainsi que leurs superbes collections de tableaux, en
+donnant une légère rétribution qui souvent, disent les mauvaises
+langues, serait partagée entre les propriétaires et les gardiens. Gênes
+contient aussi de très belles églises.
+
+Après avoir vu tout ce que je pouvais voir en un jour, je remontais sur
+mon navire, faisant à l'Italie mes adieux pour longtemps.
+
+D'après notre programme nous devions arriver à Marseille le lendemain
+matin, mais nous avions certainement négligé la prière qu'Horace
+adressait au maître des vents, pour le vaisseau qui portait Virgile:
+_Ventorumque regat pater_. (Que le maître des vents le dirige.)
+
+Jusque-là nous avions navigué comme sur un lac tranquille, au calme le
+plus complet avait succédé, non pas une tempête, car le ciel était
+toujours splendide, mais un vent très violent directement contraire;
+notre bateau était fortement secoué et notre marche considérablement
+ralentie. Bien que ce fut mon premier essai de la mer, j'avais fait
+jusque-là très bonne contenance, mais après la seconde nuit je fus
+terriblement malade.
+
+Je n'étais pas du reste le seul; au déjeuner la table d'hôte si
+nombreuse la veille, était presque déserte; chacun restait dans sa
+cabine, quand il avait la chance d'en avoir une; ceux qui, comme moi,
+en étaient privés, avaient la triste nécessité d'exposer en public toute
+leur misère; du reste comme tout le monde, ou à peu près, en était
+réduit au même état d'infortune, chacun s'occupait de sa pauvre
+personne, sans trop de pudeur et surtout sans avoir le temps de se
+moquer des autres.
+
+Les dames suppliaient le capitaine de relâcher en route, sans aller
+jusqu'à Marseille; le capitaine aurait peut-être cédé, mais nous avions
+devant nous un autre navire, la Concurrence; comme les marins le
+désignaient, qui continuait bravement sa route, malgré le mauvais temps;
+son honneur était engagé, il prétendait ne pas pouvoir s'arrêter, si la
+Concurrence ne s'arrêtait pas; et l'infâme Concurrence marchait
+toujours!
+
+Nous passâmes en vue de la rade de Toulon; nous apercevions les sommets
+des mâts par-dessus les rochers. Un nouveau groupe de dames éplorées fit
+encore une démarche inutile auprès du capitaine, pour qu'il nous
+conduisît au port.
+
+Le sort en était jeté, nous avions en perspective plusieurs heures de
+mal de coeur, et de vomissement général; horreur! nous étions
+affreusement ballotés; cependant, nous marchions tout de même; nous
+approchions en même temps de la nuit et du port de Marseille.
+
+Je n'ai jamais éprouvé, je crois, un plus grand plaisir physique que le
+soulagement ressenti ce jour-là, en mettant le pied sur la terre ferme.
+
+Quand nous entrâmes dans le port, il était huit heures du soir, la
+douane était fermée; il fallut laisser tous nos bagages au bateau
+jusqu'au lendemain, ce qui était gênant; mais nous étions à terre, le
+reste nous parut peu de chose.
+
+(Je ferai remarquer ici, que malgré la révolution de 89, les habitudes
+de la douane n'avaient pas beaucoup changé depuis le voyage de mon
+grand-père en 1787; c'est à l'établissement des chemins de fer que l'on
+doit pour les douanes, l'organisation d'un service de nuit.)
+
+Je ne pouvais pas passer à Marseille sans voir nos bons amis Magneval et
+Salavy; je n'avais pas vu A... depuis l'époque où je l'avais trouvée à
+Lyon avec sa famille, fuyant le choléra qui fut si violent à Marseille
+en 1835. La jeune fille d'alors était devenue Mme de F...; quand je
+la vis dans la maison de sa mère, elle tenait dans ses bras son fils
+aîné, qui n'avait pas un an. Tous me reçurent avec un cordial
+empressement, je quittai cependant cette famille avec un sentiment de
+tristesse dont je ne me rendais pas compte alors, et que plus tard les
+événements ont pleinement justifié.
+
+De Marseille pour aller à Clermont, ma résidence, je pouvais suivre deux
+routes: par Lyon ou par Nismes qui étaient à peu près de même longueur.
+Je choisis celle de Nismes qui me permettrait peut-être de revoir
+quelques-unes de mes anciennes connaissances de ma mission de 1835; je
+m'arrangeai pour y passer une journée.
+
+Je trouvai là mon brave ingénieur en chef, qu'entre camarades, on
+appelait le père Vinard; il n'était pas trop changé. Didion et Talabot
+étaient absents et fort occupés de leur premier chemin de fer d'Alais à
+Tarascon.
+
+Le père Vinard était toujours très conteur; avec sa bonhomie ordinaire,
+il me raconta que Didion faisait très mal son service, parce qu'il
+s'occupait de tout autre chose; que plusieurs fois il était allé chez
+lui, exprès pour lui en faire très sérieusement le reproche, mais que ce
+garçon-là était si aimable, que jamais il n'avait eu le courage de lui
+rien dire à ce sujet.
+
+Je n'avais pas trop le temps de faire d'autres visites; le hasard me fit
+rencontrer à la promenade de Lafontaine, la séduisante Mme d'Au...,
+la reine des matinées artistiques de 1835, dont j'ai parlé dans mes
+salons d'autrefois; hélas! tout cela avait disparu; les maîtres de
+postes n'ont jamais été plus montés contre les chemins de fer, que ne
+l'était alors cette pauvre Mme d'Au....
+
+Didion et Talabot avaient été accaparés, et les fameuses matinées en
+étaient mortes; Nismes n'était plus tenable, aussi elle n'y resta pas
+longtemps.
+
+Je désirais bien aussi m'arrêter à Anduze et au Pont-de-Salindre, où
+j'avais passé quelques mois comme élève en mission; mais la chose ne me
+paraissait pas possible. Je pris ma place dans une diligence qui, en
+trois jours et quatre nuits, devait me rendre à Clermont. En route, il
+me vint une idée qui me permit de réaliser cette visite d'Anduze, jugée
+d'abord impossible.
+
+Les diligences prenaient toujours une heure de repos pour dîner; on
+devait s'arrêter à Saint-Jean-du-Gard, plus loin que le
+Pont-de-Salindre; pendant le temps du relai à Anduze, je m'informai
+rapidement si je pouvais trouver une petite voiture qui me conduirait à
+Saint-Jean-du-Gard, et me ferait rejoindre la diligence à la fin du
+dîner. Ma combinaison put s'arranger, je prévins le conducteur; j'avais
+une heure pour revoir Anduze et mes anciennes connaissances.
+
+Un homme de loisir, qui n'a presque rien à faire, trouve qu'une heure
+c'est bien peu de temps pour entreprendre quelque chose; quand on est
+très pressé et qu'on sait s'y prendre, c'est étonnant ce qu'on peut
+faire en une heure!
+
+Je n'avais pas oublié le chemin de la poste aux lettres, je n'avais pas
+oublié non plus, que tenue par des dames, c'était un bureau de
+renseignements.
+
+Rien n'était changé depuis quatre ans; je m'empressai de le dire à
+Mlle P..., jolie brune, qui le prit pour un compliment, comme c'était
+du reste mon intention, en me disant, de son côté, qu'elle m'avait
+reconnu sans peine. Je lui demandai des nouvelles de tout le monde.
+
+Elle s'empressa d'appeler sa mère pour prendre sa place, et comprenant
+tout de suite que je n'avais pas de temps à perdre, elle prit mon bras
+et me conduisit à côté dans un grand jardin, où nous trouvâmes Mlle
+F..., la blonde; au lieu de tenir comme autrefois sa guitare, elle
+portait dans ses bras un petit enfant qui lui appartenait; depuis mon
+départ, elle avait su charmer un capitaine de la ligne, qui avait donné
+sa démission pour l'épouser.
+
+Ma voiture m'attendait au moment convenu, je pris congé de ces dames et
+je m'acheminai vers la petite ville de Saint-Jean-du-Gard, après m'être
+muni de pain et de fromage pour remplacer mon dîner.
+
+En arrivant à Salindre, j'eus le plaisir de traverser le Gardon sur le
+pont neuf, dont quatre ans auparavant j'avais commencé les fondations;
+je me rappelle avoir vu cette rivière, torrentielle s'il en fut,
+s'élever, par une crue subite, de 7 mètres de hauteur en une seule nuit.
+Je pus m'arrêter quelques minutes chez mes anciens hôtes, qui habitaient
+toujours la même maison; je les remerciai de nouveau de leur ancienne
+hospitalité presque écossaise, car ils m'en avaient donné pour beaucoup
+plus que mon argent.
+
+Quand j'arrivai à Saint-Jean-du-Gard, on faisait l'appel des voyageurs,
+mon programme était donc très exactement rempli.
+
+Avant de m'endormir dans la diligence qui devait lentement me conduire à
+Clermont, il me revint en mémoire un épisode assez original de mon
+séjour au Pont-de-Salindre, en 1835.
+
+Pour surveiller mes travaux, j'étais logé dans l'unique maison qui se
+trouvait sur les lieux, dans une famille aux trois quarts bourgeoise et
+pour le reste campagnarde, celle que je venais de revoir, qui moyennant
+2 francs par jour, voulait bien me donner le logement, la nourriture, le
+blanchissage, du café au lait de chèvre et des figues à discrétion, de
+plus la permission de monter sur son cheval blanc, quand je prenais la
+fantaisie d'aller à Anduze situé à 3 kilomètres.
+
+Un de ces voyages fut agrémenté d'une manière assez pittoresque.
+
+Au moment de partir, mon hôte vint me demander si je pouvais me charger
+de conduire sa fille chez sa marraine, tout près d'Anduze; je
+m'empressai d'accepter, pensant qu'on allait atteler la carriole. Mais
+quel fut mon étonnement, quand je vis que rien n'était changé dans les
+préparatifs ordinaires de mon voyage, si ce n'est qu'on avait ajouté un
+petit coussin derrière ma selle.
+
+Le sort en était jeté, j'avais dit oui, il n'y avait pas moyen de
+reculer. Du reste, après tout, il paraît que dans ce pays, il n'y avait
+rien de bien ridicule pour un jeune homme de paraître enlever une jeune
+fille; mais je m'empresse de le dire, ce n'était qu'une petite fille
+d'une douzaine d'années.
+
+Dans ce coin des Cévennes, les moeurs étaient si patriarcales, qu'on
+m'aurait demandé, je crois, avec la même simplicité, d'emmener en croupe
+la fille aînée, qui avait dix-huit ans.
+
+Notre équipée se fit sans autre aventure que la rencontre de la voiture
+publique, où les voyageurs ont pu faire sur mon compte toutes les
+suppositions qu'ils ont voulu, dont alors je ne fus pas plus ému que je
+ne le suis aujourd'hui après cinquante-trois ans.
+
+En rêvant aux chevaliers de l'Arioste, qui prenaient en croupe des
+princesses errantes, je finis par m'endormir profondément pour la nuit
+et presque tout le reste du parcours jusqu'à Clermont.
+
+Il se fit sans incident, ne m'ayant laissé le moindre souvenir, si ce
+n'est le passage au milieu de la ville de Mende, qui me parut affreuse,
+sans former contraste avec le reste du département de la Lozère.
+
+Il y a près d'un demi-siècle que j'ai fait ce grand et beau voyage, il
+faut qu'il ait produit sur moi une bien profonde impression pour que je
+puisse me le rappeler, ainsi que je viens de le décrire, presque jour
+par jour; il est vrai, qu'en route, j'avais pris des notes et quelques
+dessins que je retrouve sur mes albums, toujours avec un plus vif
+plaisir.
+
+En arrivant à Clermont, au moment de la fonte des neiges, je m'empressai
+de reprendre les études dont j'étais chargé pour la rectification de la
+route, alors très escarpée de Lyon à Bordeaux, dans la traversée des
+monts Dômes.
+
+Ces études passionnaient le pays et la députation: le projet dont je
+soutenais la supériorité avait mis contre moi la moitié du département,
+mais j'avais pour moi le bon sens d'abord, puis MM. Chabrol de Volvic et
+Combarel de Leyval, deux députés légitimistes, parce que mon projet se
+trouvait favorable à leurs propriétés ainsi qu'à leur réélection.
+
+J'avais naturellement contre moi le Préfet, qui sous Louis-Philippe ne
+pouvait pas faire cause commune avec les députés légitimistes.
+
+Quant à moi, il va sans dire que je m'étais laissé guider par mon niveau
+et non par l'opinion; ce que je dis est si vrai que quelques années plus
+tard mes études ont servi pour l'établissement du chemin de fer de
+Bordeaux qui passe au-dessus de Volvic, à Pontgibaud et remonte par la
+vallée de la Sioule, exactement en suivant mon tracé préféré de 1840.
+
+Ces études m'avaient mis en rapport avec M. le comte de Pontgibaud, que
+j'ai vu plusieurs fois sur les lieux et à Paris. C'était alors
+(1838-1840) un homme de cinquante-cinq à soixante ans; il devait être le
+fils de celui qui, pendant la Révolution, avait pris le nom de Joseph
+Labrosse, dont parle M. Léon Galle dans la _Revue du Lyonnais_ (février
+1888).
+
+D'après la légende qui avait cours dans le pays, on racontait que
+pendant l'émigration, obligé de chercher comme tant d'autres un moyen de
+ne pas mourir de faim, M. de Pontgibaud s'était fait d'abord colporteur,
+mais ne voulant pas exercer ce métier sous le nom de M. le comte de
+Pontgibaud, colporteur, il avait été indécis pour savoir celui qu'il
+prendrait, et que sa femme alors l'avait décidé, par reconnaissance ou
+pour que cela portât bonheur à leur commerce, de prendre le nom du
+premier objet qu'ils vendraient ou qu'ils avaient vendu.
+
+Il paraît que ce fut, ou que c'était une brosse. C'est de là que
+viendrait le nom de Joseph Labrosse, sous lequel M. le comte de
+Pontgibaud refit sa fortune.
+
+À cette époque, on commençait à attaquer en grand le gisement de plomb
+argentifère de Pontgibaud. On exploitait alors beaucoup d'espérances, et
+je crois, en définitive, que là comme ailleurs, on a surtout récolté
+beaucoup... de déceptions.
+
+Dans mon titre général, j'indique comme anciens modes de transport le
+cheval et la patache; pour être fidèle à mon programme, je vais citer un
+petit voyage qui s'applique à la fois à tous deux:
+
+Lorsque j'étais débutant dans la carrière, un article du règlement
+disait, que chaque ingénieur ordinaire devait avoir un cheval de selle;
+mais déjà cet article n'était pas rigoureusement observé, car à Lyon,
+en 1834, les ingénieurs ordinaires avaient bien un cheval, mais c'était
+le même pour tous les trois; ils ne trouvaient pas, du reste, que ce fût
+une manière commode de se conformer audit règlement; à Clermont, pour
+moi, c'était presque une nécessité et de plus un plaisir, j'avais donc
+mon cheval à moi tout seul.
+
+Dans les salons d'autrefois, j'ai parlé des dames Blot et Baudin, dont
+la maison des plus hospitalières était ouverte aux ingénieurs. Mme
+Blot était veuve, elle vivait avec sa soeur, qui avait épousé
+l'ingénieur des mines; on les désignait plus ordinairement sous le nom
+des dames (Adèle et Sophie) de Tours, qui était celui de leur famille
+très bien posée à Clermont.
+
+Ma liaison avec elles n'avait pas été immédiate comme avec les
+Kermaingant; ce n'est qu'à la longue que notre intimité s'était formée,
+si bien qu'à la fin de mon séjour j'y passais toutes mes soirées, quand
+je n'avais pas d'invitation positive ailleurs. Une circonstance
+particulière avait contribué à me mettre très bien avec elles.
+
+Elles devaient aller à la campagne toutes seules, chez un de leurs
+parents assez loin de Clermont; il fallait une grande journée de
+voiture. Il se trouva que le même jour je devais partir à cheval, dans
+la même direction; je les rencontrai sur la route, au départ, sur le
+versant du Puy-de-Dôme, où l'on ne pouvait marcher qu'au pas; pour être
+dans le vrai, j'ai prévenu que c'était mon habitude, je dois dire que
+cette rencontre n'était pas imprévue.
+
+Pendant quelque temps nous cheminâmes ensemble, elles dans leur voiture
+et moi sur mon coursier; une conversation suivie n'était pas des plus
+faciles.
+
+Leur domestique était un ancien cuirassier, qui montait naturellement
+bien à cheval; au bout de quelques kilomètres, nous échangeâmes nos
+positions, à la satisfaction générale; d'autant plus que la voiture
+était une patache, où le conducteur se trouve assis tout à fait à côté
+des autres voyageurs.
+
+Après avoir déjeuné dans une modeste auberge, à Rochefort, sur l'autre
+versant des monts Dômes, nous arrivâmes vers quatre heures du soir à
+Laqueuille, qui était le terme de mon voyage à cheval; j'y avais donné
+rendez-vous pour le lendemain à une brigade d'opérateurs pour commencer
+des nivellements dans la vallée de la Sioule.
+
+Ces dames étaient arrivées de même à l'endroit où elles devaient changer
+de voiture, en quittant la grande route, pour aller par des chemins de
+traverse, dans la montagne jusqu'à la propriété de leur cousin, à une
+assez grande distance.
+
+Un nouveau conducteur était venu les attendre, avec une autre patache;
+c'était alors la seule voiture couverte du pays. Quand tout fut prêt,
+ces dames montèrent dans leur nouvel équipage, et partirent sous la
+conduite de leur nouveau guide, avec mes voeux de bon voyage, qui dans
+la circonstance ne paraissaient pas une politesse banale.
+
+Il ne s'était pas écoulé une demi-heure qu'en me promenant sur la route,
+j'aperçois de loin, dans la direction qu'elles avaient suivies; une de
+ces dames qui me faisait avec son mouchoir des signaux de détresse.
+
+Je m'empresse de répondre à son appel; je trouve Mme Sophie toute
+pâle, haletante, qui m'explique dans les termes les plus vifs, que leur
+conducteur est un jeune _innocent_ dans lequel elles n'ont pas la
+moindre confiance; que déjà deux fois, il avait failli les verser, et
+qu'il leur est tout à fait impossible de continuer ainsi. Bref, elle me
+demandait avec instance de vouloir bien les accompagner jusqu'à leur
+destination.
+
+Pour moi, la proposition n'avait rien que de très acceptable au premier
+abord, car j'étais à un âge où je ne pouvais pas considérer sans un
+certain plaisir, l'occasion qui s'offrait de passer quelques heures dans
+l'intimité de deux charmantes jeunes femmes et peut-être de partager
+leurs danger, si elles devaient en courir.
+
+Toute la question était de savoir comment je pourrais être de retour le
+lendemain matin, assez tôt pour le rendez-vous donné à ma brigade
+d'employés, que je ne voulais pas faire attendre; j'avais ma conscience
+professionnelle!
+
+Ces dames m'assurèrent que l'on pourrait me donner une voiture pour
+revenir le lendemain matin, de très bonne heure, à Laqueuille; c'était,
+comme je l'ai dit, le nom du village d'où nous allions partir.
+
+J'eus bientôt donné quelques ordres et me voilà de nouveau installé près
+de ces dames, mais cette fois à titre de protecteur, je pourrais même
+dire de sauveur, en voyant la reconnaissance qu'on me témoignait.
+
+Toutes ces allées et toutes ces venues avaient pris du temps, il y avait
+près d'une heure de perdue. La nuit venait à grands pas, et le cheval
+était bien loin de marcher avec la même vitesse.
+
+Les chemins devenaient de plus en plus mauvais, et ce qui est plus
+grave, de plus en plus incertains; le pays m'était tout à fait inconnu;
+la pluie commençait à tomber; on n'y voyait absolument rien, et nous
+n'avions point de lanterne. Après quelques indécisions, nous nous
+abandonnâmes complètement à notre rustique conducteur, et surtout à la
+grâce de Dieu.
+
+Nous étions tous trois dans la patache, faisant tous nos efforts pour
+adoucir les effets des cahots par des manoeuvres de position de plus en
+plus ingénieuses, tandis que notre guide tenait le cheval par la bride,
+se laissant mener par lui, encore plus qu'il ne le conduisait; à chaque
+instant les roues de notre voiture passaient sur des monticules qui nous
+exposaient à verser.
+
+La situation était critique; mais elle avait en même temps son côté
+comique; aussi nous avions pris franchement le parti d'en rire, pour ne
+pas nous en effrayer.
+
+Après plus d'une heure de cet exercice obscur et champêtre, nous
+aperçûmes dans le lointain des lumières en mouvement.
+
+On nous attendait, et l'on s'étonnait de ne voir rien venir.
+
+On avait donc envoyé des hommes avec des torches de sapin, production
+naturelle du pays, à la recherche de la patache et de son contenu.
+
+Enfin nous arrivâmes à 9 heures du soir, sains et saufs, et nous
+plaisantâmes gaîment de notre aventure, en faisant un bon souper avec M.
+et Mme de Fontenille.
+
+Je repartis le lendemain matin à la pointe du jour et je pus voir que
+nous n'avions pas couru de très grands dangers, si ce n'est celui de
+nous égarer et peut-être de verser sur un vaste plateau couvert de
+grandes herbes et de beaucoup d'aspérités, mais qui ne présentait pas de
+précipices dans le voisinage immédiat; car nous étions encore loin de la
+Dordogne, dont les rives sont très escarpées et couvertes de sapins.
+
+La propriété de M. de Fontenille était à Savenne, sur la ligne de faîte
+qui sépare le bassin de cette rivière de celui de l'Allier, dont la
+Sioule est un affluent. Nous n'étions pas loin des bains du Mont-d'Or.
+
+Je retrouvai ma brigade de niveleurs, qui ne m'avaient pas attendu
+longtemps; je les mis à l'oeuvre en leur donnant le programme de leurs
+opérations.
+
+Pas plus que les hôtes aimables que je venais de quitter, je ne me
+doutais alors que j'allais planter les premiers jalons du chemin de fer
+de Bordeaux, qui mettrait vingt ans plus tard leur vieux château de
+Savenne à quelques heures de Clermont.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Souvenirs d'Angleterre et d'Écosse (1844).
+
+
+Enfin nous sommes arrivés au dernier des voyages avant l'établissement
+complet des chemins de fer, dont j'ai annoncé le récit.
+
+Je dis enfin! pour vous lecteurs, car jamais je ne me lasse de penser à
+ceux que j'aimais autrefois, que j'aime encore, dont je raconte
+l'histoire; pour moi, c'est une manière de revivre avec eux. Tous m'ont
+quitté depuis longtemps, et j'espère que dans l'autre monde où ils nous
+attendent, ils m'approuvent d'essayer de perpétuer leur souvenir chez
+leurs descendants.
+
+Et puis, la lecture des journaux qui nous disent l'histoire
+d'aujourd'hui est si navrante, que j'aime mieux, autant que cela m'est
+possible, me rajeunir dans le calme du passé, que de vieillir dans
+l'agitation si triste et si stérile du présent.
+
+À la fin du chapitre V, j'étais rentré à Clermont pour reprendre
+paisiblement mon service et ma vie de province, qui, soit dit entre
+nous, ne manquait pas de charme (sous le nom de province, je désigne les
+villes, petites ou moyennes, qui permettent une intimité difficile dans
+les grandes, surtout maintenant).
+
+* * *
+
+Avant d'aller en Angleterre en partant de Paris, pour être un historien
+correct, je dois dire comment j'y étais arrivé.
+
+Ma famille était venue s'y fixer au commencement de 1840, et j'avais
+demandé au Ministère de quitter l'Auvergne pour me rapprocher d'elle.
+
+M. Legrand, notre directeur général, ne m'avait pas dissimulé que la
+résidence de Paris était fort difficile à obtenir pour un jeune
+ingénieur; cependant, il avait parfaitement reçu ma mère; elle lui avait
+été présentée par mon ancien ingénieur en chef de Lyon, M. Kermaingant,
+devenu inspecteur général, qui lui témoignait beaucoup d'affection,
+comme du reste tous ceux qui la connaissaient.
+
+* * *
+
+Je venais de terminer les études pour la traversée des monts Dômes, et
+de poser la dernière pierre du grand pont de Menat sur la Sioule, mon
+premier ouvrage, lorsqu'un beau jour, le 14 septembre 1840, au moment où
+je m'y attendais le moins, je reçus l'ordre de me rendre immédiatement à
+Paris dans le cabinet de M. Legrand. Je partis le lendemain par la malle
+de poste, assez intrigué de savoir ce qui m'attendait. Ma famille ne le
+savait pas plus que moi.
+
+À mon entrée dans son cabinet, M. Legrand me dit à brûle-pourpoint:
+
+«Je vous ai fait officier du génie, cela vous va-t-il?»
+
+Si je n'avais pas déjà su par les journaux qu'il était sérieusement
+question de la guerre d'Orient, et si je n'avais pas senti la poudre
+dans l'antichambre ministérielle, où l'on ne parlait pas d'autre chose,
+j'aurais été surpris de cette question.
+
+Je pensais en moi-même, que si c'était pour fortifier Beyrouth cela ne
+m'allait guère; je répondis donc, que si c'était pour fortifier Paris,
+cela m'allait tout à fait.
+
+Par extraordinaire, il en était ainsi: voici comment c'était arrivé:
+
+Des complications survenues dans l'éternelle question d'Orient faisaient
+craindre la guerre à bref délai; M. Thiers était président du Conseil
+des Ministres; il venait peu de jours avant d'entrer dans la salle du
+Conseil, en disant qu'il fallait que Paris fût complètement fortifié en
+dix-huit mois.
+
+Le maréchal Soult, ministre de la guerre, lui avait répondu que la chose
+était impossible, à moins de dégarnir les places fortes, où les
+officiers du génie étaient fort occupés.
+
+M. le comte Jaubert, alors ministre des travaux publics, d'un caractère
+ardent, s'empressa d'offrir à M. Thiers des ingénieurs des Ponts et
+Chaussées en aussi grand nombre qu'on voudrait pour exécuter les travaux
+de fortification, dont les projets seraient faits par le génie
+militaire.
+
+Cette proposition fut acceptée séance tenante, et douze ingénieurs
+furent désignés immédiatement pour la construction de l'enceinte.
+
+C'était pour moi une chance inouïe de voir réaliser aussi vite ma plus
+chère espérance de rejoindre ma famille. En créant à la fois un si grand
+nombre de places à Paris, le hasard, qui est un des noms de la
+Providence, me donnait le moyen d'y arriver, quelques mois après ma
+demande.
+
+Pour les ingénieurs des Ponts et Chaussées ce service dura peu: les
+chances de guerre ayant diminué, il n'y avait plus urgence; les
+officiers du génie, un peu jaloux d'avoir vu des civils prendre leur
+place, s'empressèrent de reprendre tous les travaux qui nous avaient été
+donnés.
+
+Je fus replacé dans un service si voisin de Paris, la navigation de
+l'Oise, que j'avais l'autorisation d'y résider. J'étais dans cette
+position en 1844, lorsqu'une de mes tantes me proposa de l'accompagner
+en Angleterre et en Écosse. Naturellement j'acceptai sa proposition avec
+enthousiasme.
+
+L'Administration ne demandait pas mieux que de voir les jeunes
+ingénieurs compléter leur instruction à l'étranger, j'obtins donc
+facilement un congé.
+
+La soeur de ma mère, Jenny Jordan, Mme Magneunin, était, par son
+mari, belle-soeur de Mme Lacène et du grand Camille Jordan; elle
+avait alors quarante-huit ans, une très bonne santé, beaucoup d'entrain,
+un caractère bon et dévoué, qui faisait le charme de sa famille et de
+ses amis; et de plus, elle possédait la chose tout à fait indispensable
+pour voyager, en Angleterre particulièrement.
+
+Comme ma mère, élève des dames Harent, elle avait une instruction
+solide, augmentée par beaucoup de lectures.
+
+N'ayant pas d'enfant et jouissant d'une entière liberté, elle avait déjà
+beaucoup voyagé sur le continent, soit avec une femme de chambre, soit
+avec un vieux domestique de mon grand-père, que nous appelions le petit
+François, et qu'en Italie on appelait son chapelain, à cause de sa
+tournure surannée et légèrement monastique. Lui aussi cependant avait
+été jeune; on ne l'aurait pas pris pour un chapelain lorsqu'il
+accompagnait autrefois mon grand-père dans ses fréquents voyages à
+cheval.
+
+Par suite d'un usage assez général en France après la Révolution,
+j'avais conservé l'habitude de tutoyer ma tante, sans que cette preuve
+d'intimité et d'affection nuisît en rien au respect que j'avais pour
+elle.
+
+À la fin du mois de mai 1844, nous partîmes par la diligence jusqu'à
+Boulogne. De là un paquebot devait nous conduire à Londres même, en
+remontant la Tamise. Nous fîmes la plus grande partie du trajet pendant
+la nuit et nous entrâmes dans la Tamise au grand jour; c'est une arrivée
+magnifique qui donne une haute idée de la marine anglaise.
+
+Le fleuve était sillonné par un nombre considérable de vaisseaux qui
+augmentait toujours à mesure que nous avancions.
+
+Dans Londres, la circulation des navires à vapeur pouvait se comparer à
+celle des omnibus sur le boulevard des Italiens.
+
+Je ne ferai pas plus la description de Londres que celle des villes
+d'Allemagne ou d'Italie; cela serait trop long et pour vous et pour
+moi.
+
+Ce qui vous frappe le plus quand on débarque, c'est le mouvement que
+l'on trouve; celui de Paris est peu de chose en comparaison.
+
+Il y avait alors la même différence entre la circulation de Londres et
+celle de Paris, qu'entre celles de Paris et de Lyon.
+
+Le pont dit pont de Londres (London-Bridge) vers lequel s'arrêtent les
+grands bateaux à vapeur est le premier que l'on rencontre en venant de
+France; si l'on n'en a point construit en aval, c'est dans l'intérêt de
+la navigation des grands vaisseaux qui arrivent ainsi jusqu'au centre de
+la ville.
+
+C'est pour remplacer un pont qu'on a fait le tunnel sous la Tamise,
+ouvrage si difficile, qui a immortalisé le nom de son auteur, le célèbre
+Brunel, ingénieur français. Le tunnel fut l'objet d'une de nos premières
+visites.
+
+Ma tante savait parfaitement lire l'anglais, mais elle n'osait pas le
+parler. Je l'avais un peu étudié et d'après ses indications, c'est moi
+qui me risquais à être le porte-parole; mais à nous deux nous étions
+loin de pouvoir nous tirer d'affaire facilement.
+
+Nous étions logés à Leicester-Square; là se trouvaient quelques hôtels
+où l'on était censé parler français. Dans ce temps-là déjà c'était un
+quartier qui ne passait pas pour un des plus aristocratiques. Il est
+devenu, dit-on, tout à fait inhabitable, depuis qu'il a été envahi par
+les réfugiés politiques.
+
+Matériellement, nous n'étions pas mal. Nous avions deux chambres à
+coucher et un beau salon éclairé au gaz (sitting room), pièce pour se
+tenir, qu'on donne toujours aux voyageurs, quand il y a des dames.
+D'après les usages, jamais une dame ne doit recevoir dans la chambre où
+elle couche; cela augmente beaucoup la dépense des hôtels.
+
+Notre salon était en communication avec nos chambres.
+
+Ailleurs, plusieurs fois notre salon s'est trouvé au premier et nos
+chambres à d'autres étages, ce qui était peu commode.
+
+Toutes les fenêtres étaient faites dans le système dit à guillotine,
+c'est à dire qu'elles se composaient de deux chassis dans le sens de la
+hauteur. Le chassis inférieur se relevait contre le chassis supérieur en
+glissant entre deux rainures latérales; des contrepoids placés dans les
+embrasures, facilitaient ce mouvement, qui s'opérait très bien; on dit
+qu'il en existe encore beaucoup dans Londres.
+
+Nous mangions à la table commune; on déjeunait quand on voulait. Le
+déjeuner se composait régulièrement d'énormes pièces de viandes froides:
+boeuf, veau, jambon, sur lesquelles on coupait à sa convenance; des
+oeufs, des pommes de terre à l'eau et du beurre complétaient le repas,
+le thé et la bière étaient à discrétion; le vin était tout à fait un
+extra.
+
+Le dîner, comme à Paris, était à six heures; en même temps que de la
+très bonne viande rôtie, il y avait toujours du poisson de mer, en très
+grande abondance et très bon.
+
+Entre les repas, nous nous arrêtions chez les pâtissiers, qui étaient
+fort nombreux. Partout il y avait des dames au comptoir, qui fort
+discrètement proposaient à ma tante de la conduire dans une pièce
+retirée à l'arrière-boutique (and gentleman) où l'on trouvait une chose
+qui, à cette époque était fort rare dans les rues de Londres, ou du
+moins fort cachée pour les étrangers.
+
+Sans l'attention délicate des pâtissières, je ne sais pas trop comment
+nous aurions pu nous tirer d'affaire, pendant toutes nos journées hors
+de l'hôtel.
+
+En arrivant, j'avais été frappé de la forme du pavé qui différait
+beaucoup du nôtre. C'est chez eux que nous avons pris les pavés plus
+larges que longs, tels que nous les employons maintenant et qui ont
+remplacé presque partout l'ancien gros pavé de Paris, dont toutes les
+faces étaient égales. La théorie du pavé d'échantillon appliquée par les
+Anglais bien longtemps avant nous est celle-ci:
+
+«Dans le sens de la marche, la longueur du pavé doit être assez petite
+pour que le pied du cheval, en se posant, puisse toujours tomber sur un
+joint.»
+
+La première chose que nous avions faite avait été d'acheter un bon plan
+de la ville et un bon guide. Cela nous a parfaitement suffi pour nous
+diriger seuls, sans avoir besoin de personne et même sans être obligé de
+demander. D'ailleurs personne ne parlait français en dehors de notre
+hôtel; quand nous avons voulu faire quelque emplette il nous a été
+indispensable de prendre un interprète.
+
+Les monuments qui m'ont laissé particulièrement un souvenir sont:
+l'église Saint-Paul, dont la coupole est plus grande que celle de
+Sainte-Geneviève; c'est un monument magnifique, mais placé d'une manière
+peu convenable. L'air manque autour; il gagnerait beaucoup à être placé
+sur un point plus élevé.
+
+Westminster abbey, en français, l'abbaye de Westminster, a été pendant
+longtemps un lieu de sépulture des souverains, des grands hommes
+politiques et des littérateurs; c'est aujourd'hui une église
+protestante, aussi remarquable par sa belle architecture gothique que
+par les tombeaux qu'elle renferme.
+
+Le palais de Westminster, construction moderne, dans le même style, est
+peut-être le plus vaste qui existe au monde; il contient les deux
+chambres du Parlement, les hautes Cours de justice avec toutes leurs
+dépendances.
+
+La tour de Londres, dont les constructions les plus anciennes datent de
+Guillaume le Conquérant, 1070, a joué un très grand rôle dans l'histoire
+d'Angleterre. Elle contenait un musée très curieux d'armes anciennes, de
+chevaliers du Moyen Age, en grand nombre, à cheval, couverts de leurs
+armures complètes.
+
+Les gardiens de la tour de Londres conservaient encore le costume
+traditionnel du temps de la reine Élisabeth, fille de Henry VIII (1533 à
+1603). Pour les étrangers qui les voient pour la première fois, cela
+ressemble à une mascarade. (Les costumes de nos suisses d'église nous
+feraient le même effet si nous n'y étions pas accoutumés.)
+
+L'Hôtel de Ville, dit Guide-hall, est le lieu où se fait l'élection du
+Lord Maire (lord mayor). Dans la première salle, ouverte aux étrangers,
+sont deux statues colossales en bois, double plus grandes que nature au
+moins, dites Gog et Magog, qui représentent un ancien Breton et un
+ancien Saxon; lors de l'élection du Lord Maire, on promenait ces statues
+dans la ville (ou des mannequins qui les représentent), au grand
+contentement du petit peuple. Cela se faisait il y a quelques années;
+cela doit se faire encore, car les Anglais conservent pieusement leurs
+vieilles coutumes.
+
+La ville de Londres diffère de la ville de Paris par plusieurs côtés:
+Londres est beaucoup plus étendu; il n'y a ni enceinte ni octroi. Dans
+l'intérieur sont plusieurs parcs considérables; le plus grand est
+Hyde-Park, c'est là que se rend régulièrement pendant l'été toute la
+société aristocratique, pour se promener en voiture ou à cheval, les
+voitures de place ne peuvent pas y entrer.
+
+Le mois de juin, où nous étions, était le meilleur moment pour voir ce
+mouvement dans tout son éclat. Pendant l'hiver, l'aristocratie reste
+dans ses châteaux; elle ne revient à Londres qu'au mois de mai.
+
+Il est impossible de se rendre compte, si on ne l'a pas vu, du coup
+d'oeil que présente l'allée dite des Cavaliers, dans laquelle la
+circulation des voitures et des piétons est interdite. Les piétons
+peuvent se promener dans une contre-allée parallèle qui n'en est séparée
+que par une barrière.
+
+Cavaliers, hommes et femmes, montés sur de très beaux chevaux, marchent
+au pas par groupes de cinq ou six de front, les amazones sont peut-être
+les plus nombreuses; jamais je n'ai vu une aussi belle réunion
+d'élégantes et jolies femmes et de superbes chevaux, et c'est le cas de
+le dire, les uns portant les autres.
+
+Près d'Hyde Park (Hyde Park corner), se trouvait une exposition chinoise
+(Chinise Exhibition). On entrait dans un vaste bâtiment complètement
+chinois, par la décoration et l'ameublement. À droite et à gauche de la
+galerie principale, comme les chapelles dans nos églises, se trouvaient
+de grandes pièces séparées contenant des personnages de grandeur
+naturelle, habillés de vêtements chinois, occupés aux différentes
+fonctions ordinaires de leur pays, entourés de tous les meubles et
+ustensiles qui leur sont propres. Il est probable que cela n'existe
+plus, au moins sur le même emplacement.
+
+Londres a beaucoup de squares, chose presque inconnue dans nos grandes
+villes. Ce qui peut en donner une idée, c'est à Paris, la place Royale;
+les jardins qui se trouvent ainsi au milieu des places ne sont pas des
+jardins tout à fait publics; ils sont réservés à l'usage des habitants
+des maisons qui les bordent.
+
+Il y en a cependant de publics; un des plus beaux est Trafalgar-Square,
+où l'on voit une colonne monumentale en l'honneur de l'amiral Nelson.
+
+Belgrave-Square est un des plus beaux quartiers; il est difficile, avec
+nos habitudes françaises, de faire comprendre l'aspect que présentent
+ces aristocratiques hôtels et le luxe avec lequel ils sont tenus. Ils
+sont loin de la cité; c'est-à-dire loin du centre des affaires et du
+grand mouvement de la circulation. On ne voit point de boutiques dans le
+voisinage.
+
+De temps en temps, un magnifique équipage venait s'arrêter au bas d'un
+perron; la porte de l'hôtel s'ouvrait, et deux laquais en grande livrée
+déroulaient un tapis sur toutes les marches de l'escalier; quand cette
+opération de la pose des tapis était terminée, et ce n'était pas long,
+une ou plusieurs belles dames descendaient de la voiture, et le tapis
+était relevé derrière elles avec la même rapidité; la porte se
+refermait, la voiture partait et tout rentrait dans le silence.
+
+Derrière ces splendides demeures, il y a des rues secondaires, qui sont
+destinées aux écuries et au remisage des voitures.
+
+C'est à Belgrave-Square qu'était logé Henri V, lorsqu'en 1843 il reçut
+la visite des députés français qui allèrent publiquement lui porter
+l'hommage de leur fidélité et de leur dévouement et furent si
+glorieusement flétris; de ce nombre était le célèbre Berryer; ils
+donnèrent leur démission et furent immédiatement réélus.
+
+Toutes les affaires sont concentrées dans ce qu'on appelle la Cité,
+c'est-à-dire le centre de la ville et les quartiers voisins.
+
+C'est là que se trouvent tous les comptoirs, les magasins, les cafés,
+les hôtels, les boutiques, les administrations publiques, mais ce n'est
+pas là qu'on habite.
+
+Au lieu de faire comme nous dans nos grandes villes, c'est-à-dire de
+nous entasser les uns au-dessus des autres, dans de vastes maisons à six
+étages, les Anglais préfèrent se loger plus loin de leurs affaires et
+avoir chacun leur maison.
+
+La maison anglaise ordinaire se compose d'un bâtiment à trois étages au
+plus, y compris le rez-de-chaussée, qui s'élève de quelques marches
+au-dessus du sol. Entre la maison et la rue se trouve une petite cour
+basse, qui donne de l'air et du jour au sous-sol contenant la cuisine et
+les dépendances. Cette petite cour a une entrée directe sur la rue pour
+le service.
+
+On arrive de la rue à la porte du rez-de-chaussée, par un petit escalier
+porté sur une voûte, qui traverse la cour basse; la longueur de cette
+cour est celle de la façade de la maison; sa largeur est de 3 mètres
+environ.
+
+Au rez-de-chaussée se trouvent le parloir et la pièce où l'on mange; les
+étages supérieurs sont pour les chambres à coucher où l'on ne reçoit
+personne.
+
+On dit même que les lits, découverts le matin, ne se font que le soir,
+afin de les mettre à l'air pendant toute la journée.
+
+Ces maisons n'ont en général que trois fenêtres de façade; il va sans
+dire qu'il y en a de plus grandes; mais elles sont toutes à peu près sur
+le même type, avec petite cour devant, éloignant le voisinage direct de
+la rue. La cour basse est séparée de la rue par une petite grille en fer
+posée sur un parapet en maçonnerie.
+
+Avec cette disposition qui place les familles loin des marchés et des
+boutiques, la vie serait difficile, si les fournisseurs ne portaient pas
+à chacun tout ce qui est nécessaire pour le ménage, à peu près du reste
+comme cela se fait en France, lorsque nous sommes à la campagne, près
+des grandes villes.
+
+Les services des eaux, du gaz et des égouts sont admirablement
+entendus.
+
+Depuis longtemps les fosses d'aisances sont supprimées dans toute la
+ville de Londres; tout se rend directement aux égouts qui sont lavés
+largement. À la sortie de la ville, les eaux sont reprises et utilisées
+pour l'arrosage et la fertilisation de vastes étendues de terrains, à
+une assez grande distance.
+
+Quand j'ai fait ce voyage, je portais la barbe entière comme je la porte
+aujourd'hui, avec cette différence qu'elle était brune; personne alors
+en Angleterre ne la portait ainsi. Dans les rues, on voyait très peu de
+Français; on me regardait comme une curiosité. Souvent des jeunes filles
+ne pouvaient pas s'empêcher de se retourner en riant; j'étais bien loin
+de m'en offusquer, nous en rions aussi de notre côté; n'était-ce pas ce
+qu'il y avait de mieux?
+
+Nous avons fait quelques excursions dans le voisinage. Nous avons visité
+en détail Hampton-Court, où l'on conservait de très beaux cartons de
+Raphaël.
+
+Il y avait de très beaux jardins et de belles serres; dans l'une
+d'elles, un seul pied de vigne couvrait une surface de 100 mètres
+carrés.
+
+Les cartons de Raphaël, commandés par Léon X pour faire des tapisseries
+de la chapelle Sixtine, furent achetés au nombre de sept, par Charles
+Ier.
+
+Les tapisseries faites sur ces dessins sont maintenant au Vatican dans
+la galerie dite: Dei Arazzi, parce que la ville d'Arras a eu pendant
+longtemps la supériorité de cette fabrication.
+
+À Wolwich, sur le bord de la Tamise, nous avons vu l'arsenal et des
+régiments d'artillerie tenus avec un luxe et un soin auxquels nous ne
+sommes pas accoutumés.
+
+Au château de Windsor, fondé par Guillaume le Conquérant, duc de
+Normandie, à la fin du XIe siècle, nous visitâmes la chapelle et
+l'extérieur. Il n'était pas possible d'y entrer à cause de la présence
+de la reine Victoria. Bien que notre visite fût incomplète, nous n'avons
+pas regretté notre peine; car ce que nous avons vu méritait bien le
+voyage.
+
+Ayant été prévenu peu de temps d'avance, je n'avais que deux lettres de
+recommandation pour des ingénieurs; ne les ayant pas rencontrés une
+première fois, je n'y étais pas retourné, ne voulant pas laisser ma
+tante toute seule. Je n'ai donc pas pu pénétrer dans des intérieurs
+anglais, chose que j'ai regrettée, car ce n'est qu'ainsi qu'on peut bien
+étudier les moeurs.
+
+Ne voulant pas cependant me trouver à Londres sans une référence,
+j'étais allé voir en arrivant l'ambassadeur de France, M. de
+Saint-Aulaire. Je lui avais fait passer une carte avec mon titre et
+j'avais été reçu tout de suite. Il ne me connaissait pas, mais je
+pouvais lui parler d'un de ses attachés d'ambassade à Vienne, Aimé Des
+Fayères, le cousin de ma tante Henri Jordan; cela rendit notre
+conversation un peu moins banale.
+
+Il me rassura sur le séjour de Londres, en me disant que personne ne
+nous demanderait rien, et que nous jouirions dans toute l'Angleterre
+d'une plus grande liberté qu'en France. Il n'y a rien de tel que de
+voyager pour rabaisser l'orgueil national.
+
+Par une chance extraordinaire, nous avions trouvé sur le paquebot de
+Boulogne, un prêtre dont j'ai oublié la nationalité; il revenait
+d'Italie; nous l'avions abordé les premiers, et nous avions pu gagner sa
+confiance, car il nous proposa de nous faire partager la faveur des
+recommandations qu'il pourrait avoir pour assister aux séances des deux
+assemblées du parlement. Avec lui ou sans lui, je ne me le rappelle pas,
+mais grâce à lui, nous avons pu entrer à la chambre des Lords et à la
+chambre des Communes qui siégeaient alors toutes deux au palais de
+Westminster.
+
+Nous ne pouvions rien comprendre à ce qui se disait; l'aspect général
+était digne, malgré la simplicité des costumes. À cette époque (1844),
+presque tous les Lords anglais portaient des pantalons gris de
+fantaisie, bariolés comme ceux qui sont à la mode en France depuis
+quelques années, et qui nous sont venus d'Outre-Manche. Les présidents
+seuls avaient un costume officiel, la robe noire de nos magistrats, avec
+la perruque poudrée du siècle dernier.
+
+Je ne peux pas quitter Londres, sans dire un mot de l'immensité des
+bassins et des docks destinés aux marchandises du monde entier, qui
+donnent une haute idée de la puissance commerciale de cette nation.
+
+C'est là que pour la première fois j'ai vu le fer employé pour soutenir
+de vastes toitures, dans le genre de celles qui depuis ont été
+appliquées à nos gares de chemins de fer; c'est là aussi pour la
+première fois que j'ai remarqué l'emploi de ces chariots mobiles sur des
+rails, suspendus à de grandes hauteurs, qui servaient à transporter
+facilement les plus lourds fardeaux d'une extrémité à l'autre et à tous
+les étages de ces prodigieux entrepôts.
+
+Nous aurions bien voulu rester à Londres plus longtemps, mais je n'avais
+qu'un congé limité. D'un autre côté la question d'argent était à
+considérer; le prix de toutes choses était à peu près dans le rapport de
+25 à 20 avec les prix de Paris.
+
+Comme tout le monde alors, ma tante avait lu et relu Walter Scott; elle
+l'aimait beaucoup et désirait voir l'Écosse. Nous n'avions pas de temps
+à perdre; nous partîmes de Londres au bout de dix jours à peu près,
+laissant nos malles et n'emportant avec nous, que des sacs de cuirs
+noirs que nous venions d'acheter (et que j'ai encore).
+
+Il y avait déjà quelques chemins de fer, mais pas partout, nous ne pûmes
+pas aller de cette manière plus loin qu'York. Nous nous y arrêtâmes le
+temps nécessaire pour admirer sa célèbre cathédrale gothique.
+
+Là nous avons pris une voiture publique, pour aller dans la direction
+d'Edimbourg. Cette voiture n'avait pas du tout l'aspect de nos lourdes
+diligences; c'était tout simplement une grande berline n'ayant que
+quatre bonnes places d'intérieur; tous les autres voyageurs, au nombre
+de huit ou dix, montaient sur des banquettes à découvert, devant, dessus
+et derrière (outside) c'est là que vont, ou plutôt allaient, les gens du
+pays; l'intérieur (inside) était beaucoup plus cher et fréquenté
+uniquement par les étrangers.
+
+Au départ, ma tante et moi nous étions seuls dans l'intérieur;
+l'impériale (outside) était complète; il y avait même des dames.
+
+Cette voiture, comparativement très légère, était emportée par quatre
+magnifiques chevaux bais toujours au galop; à chaque relai quatre
+chevaux semblables attendaient sur la route même, et sous leurs
+couvertures.
+
+Chaque cheval était tenu par un palefrenier. Immédiatement les chevaux
+arrivants étaient remplacés par les chevaux frais; au signal donné les
+quatre palefreniers, placés à gauche et à droite, enlevaient ensemble
+les quatre couvertures; la voiture partait sans avoir perdu plus de deux
+minutes pour le relai.
+
+Le temps était devenu mauvais, la pluie tombait en abondance; une jeune
+de fille de l'outside se décide à venir avec nous dans l'intérieur. Elle
+était fort bien de toutes manières; elle n'aurait pas mieux demandé et
+nous non plus, de faire la conversation, mais elle n'avait jamais voyagé
+en Allemagne, elle ne parlait donc pas mieux le français que nous
+l'anglais. Nous en étions réduits pour échanger nos idées, de nous
+montrer les mots sur le dictionnaire. Fort heureusement nous en avions
+le temps, et quoique que ce mode de converser ne fût pas vif et animé,
+il n'en était pas moins fort gai.
+
+Nous étions rendus à Newcastle de bonne heure; c'était le moment des
+plus longs jours, la seconde moitié de juin; après dîner, vers 7 heures
+du soir, nous allâmes en chemin de fer à l'embouchure de la Tyne visiter
+un pont en fer d'une seule arche qui passait pour une merveille (je ne
+pensais pas alors que quelques années plus tard j'aurais la chance d'en
+construire une encore plus grande, la travée métallique de la Vézeronce
+sur la ligne de Genève); nous étions de retour le même soir à Newcastle,
+et nous avons pu nous coucher à 11 heures sans aucune lumière; en
+s'approchant de la fenêtre, on y voyait assez pour lire facilement.
+
+Le lendemain matin nous partîmes de la même manière, c'est-à-dire en
+voiture publique pour Edimbourg; le voyage n'eut pas d'autre incident
+que de nous permettre de voir de loin sans nous y arrêter, le château
+d'Abbotsford, résidence favorite de Walter Scott, situé sur la rive
+droite de la Twed; autant que nous avons pu juger c'était un château
+gothique très bien restauré, au milieu d'un parc du plus bel aspect.
+
+Nous arrivâmes le soir même à Edimbourg; comme je l'ai dit déjà, j'ai
+conservé de cette ville un précieux souvenir; elle ne ressemble à rien
+de ce que j'avais vu jusque-là; des sites excessivement variés lui
+donnent un cachet particulier.
+
+Au centre de la ville une petite montagne nommée Calton-Hill, forme un
+point culminant, d'où l'on domine de tout côté les paysages
+environnants.
+
+Ce sommet est occupé par un petit monument dans le style grec.
+
+En regardant à l'est, on a une belle vue de la mer; un peu vers le nord,
+on voit l'embouchure du Forth, avec le port, les vaisseaux et tous les
+grands établissements de la marine et du commerce.
+
+En tournant au nord et à l'ouest on découvre toute la nouvelle ville
+magnifiquement construite avec ses rues larges, ses squares nombreux,
+ses monuments et ses jardins; tous ces quartiers neufs se terminent à
+Princess-Street, rue splendide dont un seul côté est bâti, l'autre est
+formé par des jardins; c'est là que nous étions logés, près du monument
+élevé à la mémoire de Walter Scott, mort en 1832. Le monument venait
+d'être terminé.
+
+En continuant le panorama de Calton-Hill, on trouve: au sud-ouest, le
+vieux château et la vieille ville; un peu plus loin, des forêts et de
+magnifiques rochers; au sud toute la vieille ville, la Canongate; enfin,
+au sud-est, le château d'Holyrood, ancienne demeure royale, célèbre par
+les malheurs de Marie Stuart, et pour nous Français, célèbre aussi parce
+qu'elle a servi de résidence pendant plusieurs années à notre vieux roi
+Charles X exilé, et à son petit-fils Henri V, qui fut hélas! pendant
+longtemps notre espérance de salut.
+
+Nous étions très bien logés à Royal-Hôtel dans Princess-Street; personne
+n'y parlait français; nous avions bien quelques embarras pour nous faire
+comprendre, mais notre hôte était fort complaisant et faisait tout pour
+nous être agréable. Nous arrivions en définitive par faire d'assez bons
+dîners, bien que la commande ne se fît pas sans peine; on s'étonnait
+beaucoup de nous voir apprécier le saumon, si vulgaire pour les
+Écossais.
+
+De tous les pays que je connais, ce qui me rappelle le mieux un des
+aspects d'Edimbourg, c'est la vue du cours des Chartreux, près de la
+place Rouville; notez bien que je dis: _un seul_ des aspects de ce
+magnifique panorama circulaire de Calton-Hill, unique au monde.
+
+Nous aurions bien désiré rester plus de trois jours, mais là comme
+ailleurs le temps nous pressait. Le chemin de fer nouvellement
+construit nous transporta d'Edimbourg à Glascow, parallèlement au canal
+de jonction du Forth à la Clyde; sans nous arrêter, nous montâmes tout
+de suite sur le paquebot qui devait nous amener à Liverpool.
+
+Il faisait très mauvais temps, je n'ai pas conservé un agréable souvenir
+de cette très grande ville, traversée au milieu du brouillard. Glascow
+contenait 350,000 habitants; Edimbourg seulement 200,000.
+
+Nous nous étions embarqués sur la Clyde; à partir de Glascow, elle peut
+porter de très gros navires. Le chenal navigable est maintenu à la
+profondeur suffisante, au moyen de digues latérales construites avec
+d'énormes blocs de pierre sur plusieurs kilomètres de longueur. Ces
+digues avaient d'autant plus d'intérêt pour moi, que j'en avais beaucoup
+entendu parler dans mes cours des Ponts et Chaussées.
+
+Le trajet de Glascow à Liverpool se fit partie le jour, partie la nuit,
+au travers de la mer d'Irlande, sans présenter aucune particularité qui
+m'ait laissé un souvenir, outre que celui du malaise physique que j'ai
+éprouvé.
+
+Je restai presque tout le temps couché dans ma cabine au fond du navire,
+séparé de ma tante, qui était, de son côté, toute seule dans le salon
+des dames, où elle ne se trouvait pas dans un bien meilleur état.
+
+J'étais fort tourmenté par le mal de mer; en entendant contre mon
+oreille le mugissement des vagues de l'Océan, dont je n'étais séparé que
+par une mince cloison; je faisais d'assez tristes réflexions quand la
+douleur m'en laissait le loisir, je maudissais mon sort, en répétant
+pour me consoler la célèbre imprécation d'Horace:
+
+ Illi robur et æs triplex
+ Circa pectus erat, qui fragilem truci
+ Commisit pelago ratem
+ Primus........
+
+(Il avait un coeur de chêne, doublé d'un triple airain, celui qui le
+premier s'exposa sur un bateau fragile aux fureurs de l'Océan.)
+
+Il faisait un très mauvais temps quand nous avons traversé Liverpool
+sans nous y arrêter; c'est une grande ville, de date récente, qui doit
+toute son importance au commerce. Un chemin de fer nous ramena
+directement à Londres.
+
+D'York à Edimbourg, nous avions voyagé dans les dernières diligences
+anglaises, car on achevait le chemin de fer qui devait les remplacer
+dans quelques mois.
+
+Nous restâmes encore deux jours à Londres avant de partir pour
+Southampton où nous devions trouver un paquebot pour la France.
+
+Le trajet par mer jusqu'au Havre et du Havre à Rouen, par la diligence,
+se fit sans aucun incident.
+
+Pour rentrer à Paris, nous trouvâmes le chemin de fer de Rouen, inauguré
+en 1843.
+
+Nous avions retrouvé la France avec le plus grand plaisir et surtout,
+nous avons éprouvé un grand soulagement, lorsqu'en arrivant au Havre,
+nous avons compris ce qui se disait autour de nous. Ce qu'on éprouve
+dans un pays dont on ne sait pas la langue, doit ressembler au supplice
+des sourds-muets.
+
+Notre voyage de près d'un mois s'était accompli sans le moindre
+accident. J'en rendis grâce à Dieu d'abord, puis, je remerciai
+cordialement ma tante de m'avoir pris pour son chevalier.
+
+De mon voyage, j'ai rapporté ces impressions: j'avais déjà voyagé en
+Suisse, en Italie, en Allemagne et dans les pays autrichiens; partout
+j'avais constaté l'influence française, partout la tendance était de
+faire à l'instar de Paris; en Angleterre c'était autrement; on sent
+quand on y est, que les Anglais sont tout à fait chez eux, et qu'ils ne
+veulent prendre modèle sur personne.
+
+Les Anglais sont des gens excessivement pratiques, leurs maisons en
+général, simples à l'extérieur, sont très bien distribuées à l'intérieur
+pour les usages ordinaires de la vie de famille. On ne voit pas comme
+chez nous, dans des positions modestes, des salons somptueux qui servent
+très peu, dont l'espace est volé sur l'ensemble de l'appartement,
+presque sans utilité, et dont les meubles se fanent sous des housses
+immobilisées.
+
+Au lieu de recevoir ordinairement dans leurs chambres à coucher, et dans
+les grands jours, dans un salon d'apparat, ils ont près de l'entrée,
+leur sitting room, qui est pourvue de tout ce qui est nécessaire pour
+les besoins ordinaires de la vie: chaises, fauteuils, canapé, piano,
+table pour écrire, bibliothèque, etc.; qui est le lieu de rendez-vous
+général et de réception.
+
+Au lieu de s'entasser dans des quartiers où les loyers sont chers, ils
+préfèrent pour leur famille, de l'air et de l'espace, et surtout
+l'indépendance des commérages que donne une maison complète, toute
+petite qu'elle soit, comparée à nos ruches françaises.
+
+La forme de leurs fauteuils ne suit pas la mode; les coussins sont
+placés là où il faut pour bien appuyer.
+
+Leurs chevaux marchent bien et leurs voitures roulent parfaitement sur
+un pavé ou sur un macadam bien préparés et bien entretenus pour ce
+double effet.
+
+Leurs couteaux, leurs ciseaux, leurs rasoirs, coupent bien et longtemps,
+non seulement parce que l'acier est bon, mais parce que les lames sont
+disposées en biseau bombé, au lieu d'être en creux; elles présentent
+ainsi, bien plus de résistance à la dentelure.
+
+Leurs livres s'ouvrent bien et restent ouverts facilement; leurs cuirs
+sont d'une grande souplesse et d'une grande solidité.
+
+Leurs souliers ne blessent pas, sont imperméables et leur forme ne varie
+pas, ni pour les bouts qui sont toujours larges, ni pour les talons qui
+sont toujours bas.
+
+Leurs serrures sont petites et incrochetables, et leurs clés
+microscopiques; leurs outils sont faits en général pour la main, bien
+plus que pour les yeux, et toujours disposés de la manière la plus
+convenable pour leur usage.
+
+C'est de Londres que j'ai rapporté mon premier paletot léger et
+imperméable.
+
+Dans tout ce qu'ils font en général les Anglais cherchent avant tout,
+l'effet utile, sans se préoccuper de l'effet secondaire, du manque de
+symétrie ou d'élégance.
+
+J'ai prouvé que les femmes elles-mêmes comprennent bien les choses de la
+vie; rappelez-vous les pâtissières?
+
+En résumé c'est le peuple pratique par excellence; il le montre du reste
+par ses institutions et le grand respect qu'il conserve pour ses
+traditions.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Service des postes et des diligences en 1790, 1810 et 1850. Comparaison
+des moyens de transport à la disposition des voyageurs, sous les
+rapports de la fréquence des départs, du nombre de places offertes et de
+la durée du voyage, par les diligences et les chemins de fer, en 1790,
+1810, 1850 et 1888.
+
+
+Les renseignements que nous donnons dans ce chapitre sur les transports
+des lettres et des personnes sont extraits en partie des almanachs
+officiels de Lyon en 1790 et 1810.
+
+
+SERVICE DES POSTES EN 1790
+
+En 1790, le bureau général des postes était dans la rue Saint-Dominique,
+M. Tabareau était directeur.
+
+Pour Paris, par le Bourbonnais, les villes sur la ligne et l'Auvergne,
+les départs avaient lieu les mardi, jeudi et samedi.
+
+Pour Paris, par la Bourgogne et les villes sur la ligne, l'Alsace et la
+haute Allemagne, les départs avaient lieu les lundi, mercredi et
+vendredi.
+
+Le dimanche, il n'y avait pas de départ.
+
+Pour le Dauphiné et la Provence, tous les jours excepté le mercredi.
+
+Pour la Gascogne et le Béarn, les mardi, vendredi et dimanche.
+
+Pour le Forez, tous les jours excepté le mercredi.
+
+Pour Genève et la Suisse, mardi, jeudi, vendredi et dimanche.
+
+Pour Milan, Savoie et Piémont, mardi et vendredi.
+
+Pour Gênes, la Toscane, Rome, Naples et la Sicile, le vendredi.
+
+On invitait le public à mettre ses lettres à la poste la veille du jour
+du départ, pour éviter la remise au départ suivant.
+
+Il y avait six boîtes dans la ville où l'on faisait la levée tous les
+jours à 7 heures du matin. À la boîte de la rue Saint-Dominique, la
+levée se faisait une fois par jour à 11 heures du matin.
+
+Quant à l'arrivée, on ne fixait point de date; elle dépendait du temps
+et de la saison.
+
+On voit dans les lettres du président de Brosses, de 1739, que les
+lettres de France pour Rome avaient quelquefois neuf jours de retard,
+parce que le courrier, qui était payé pour suivre la route de la
+Corniche, s'embarquait par économie sur une felouque qui arrivait quand
+le vent était favorable.
+
+
+DILIGENCES POUR PARIS EN 1790
+
+Le bureau général des diligences et coches de Lyon pour Paris, par les
+routes de Bourgogne et du Bourbonnais, était situé au Port-Neuville.
+
+Les diligences d'eau de Lyon à Châlon partent régulièrement cinq fois
+par semaine. Les dimanche, lundi, mercredi, jeudi, vendredi à 5 heures
+du matin et arrivent en deux jours à Châlon.
+
+De Châlon, il part une diligence pour Paris, à huit places, qui fait la
+route en trois jours.
+
+Lorsque la Saône n'est pas navigable, les diligences partent directement
+de Lyon.
+
+
+CARROSSES POUR PARIS PAR LE BOURBONNAIS
+
+Les carrosses de Lyon pour Paris, par le Bourbonnais, partent
+régulièrement le jeudi de chaque semaine et font la route en dix jours
+(on couchait en route probablement).
+
+Ces mêmes carrosses correspondent avec celui de Roanne pour Clermont.
+
+
+DILIGENCES DE LYON A AVIGNON, MARSEILLE, NÎMES ET LE
+LANGUEDOC EN 1790
+
+Les carrosses partent de Lyon deux fois la semaine, mercredi et samedi à
+4 heures du matin, et mettent quatre jours et demi de Lyon à Avignon.
+
+Les hardes des voyageurs ainsi que les marchandises doivent être portées
+au bureau la veille du départ avant 5 heures du soir.
+
+Le lendemain de leur arrivée d'autres carrosses partent d'Avignon pour
+Marseille, Montpellier et Toulouse.
+
+De cette façon, les personnes et les marchandises sont rendues à
+Marseille et à Montpellier le septième jour, sauf les retards causés par
+des cas extraordinaires, comme les rivières débordantes, etc.
+
+Les dits carrosses ont quatre places, on n'a rien épargné pour qu'ils
+soient propres et commodes, on les a suspendus en berline pour qu'ils
+soient excessivement doux.
+
+Il y avait aussi des coches sur le bas Rhône.
+
+Les diligences d'eau, à la descente, vont en deux jours en été et deux
+jours et demi en hiver de Lyon à Avignon, à moins de temps contraire.
+
+Les hardes des voyageurs doivent être portées la veille.
+
+
+COCHES D'EAU SUR LE HAUT RHÔNE DE LYON À SEYSSEL EN 1790
+
+Un coche part tous les lundis et met sept jours de Lyon à Seyssel, on
+embarque les voyageurs dans une chambre particulière.
+
+On charge, par ce coche, des marchandises pour la Savoie, la Suisse et
+l'Allemagne.
+
+
+CARROSSES POUR GENÈVE EN 1790
+
+Les carrosses partent de Lyon le vendredi à 4 heures du matin, font la
+route en trois jours quand il fait beau, par Montluel, Meximieux,
+Saint-Jean-le-Vieux, Nantua et Châtillon-de-Michaille, Collonge et
+Saint-Genis.
+
+Ils repartent de Genève le mardi.
+
+
+MESSAGERIES GÉNÉRALES DU COMTÉ DE BOURGOGNE EN 1790
+
+Le fermier des carrosses et messageries du comté de Bourgogne et des
+routes de Lyon à Strasbourg, passant par Besançon, a des carrosses pour
+conduire les voyageurs et les marchandises.
+
+Les carrosses de Lyon partent les mardi et samedi, et se rendent en dix
+jours à Strasbourg et cinq jours à Besançon quand le temps le permet.
+
+Outre les carrosses, il a des chaises de poste qu'il fournira tous les
+jours de la semaine en avertissant une demi-journée d'avance.
+
+
+MESSAGERIES ROYALES DU FOREZ EN 1790
+
+Carrosses de Lyon à Saint-Etienne, trois fois par semaine, six places.
+
+Carrosses de Lyon au Puy, une fois par semaine.
+
+Carrosses de Lyon à Roanne, une fois par semaine.
+
+
+SERVICE DES POSTES
+
+EN 1810
+
+Bureau général des postes, rue Saint-Dominique, directeur, M. Monicault.
+
+Pour Paris, par le Bourbonnais, Limoges et Bordeaux, les départs ont
+lieu les dimanche, mardi, jeudi et samedi.
+
+Pour Paris, par la Bourgogne, les lundi, mercredi, vendredi.
+
+Pour Grenoble, Gap, Turin, Milan, tous les jours.
+
+Pour Marseille et route, tous les jours.
+
+Pour Nîmes et Montpellier, tous les jours excepté le jeudi.
+
+Pour Narbonne et Toulouse, dimanche, mardi et vendredi.
+
+Pour Strasbourg, Bâle, Allemagne, lundi, mercredi, vendredi.
+
+Pour Rome, Naples et la Sicile, lundi et vendredi.
+
+Pour l'Espagne et le Portugal, dimanche, mardi, vendredi.
+
+Dans les quatre boîtes de la place Saint-Jean, de la rue des Augustins,
+du corridor de la Comédie et de la place de la Fromagerie, la levée des
+lettres se fait une fois par jour, à 11 heures du matin.
+
+Dans celle de la rue Saint-Dominique, à une heure du soir.
+
+La lettre simple était taxée à 30 cent. pour 100 kilomètres, 40 cent.
+pour 200 kilomètres, 50 cent. pour 300 kilomètres, 60 cent. pour 400
+kilomètres, 70 cent. pour 500 kilomètres, etc.
+
+On payait ce prix-là pour Paris encore en 1840, etc., avec augmentation
+pour le poids et la distance.
+
+Le public était prévenu que l'on ne pouvait recevoir aucune lettre pour
+l'Angleterre ou pour les pays occupés par les Anglais (par suite du
+blocus continental).
+
+* * *
+
+
+SERVICE DES DILIGENCES
+
+EN 1810
+
+ENTREPRISE DES MESSAGERIES
+
+
+_À Paris, rue Notre-Dame-des-Victoires,_
+_À Lyon, quai Saint-Benoît._
+
+Il part tous les jours de Lyon et de Paris une diligence à six places
+d'intérieur et deux de cabriolet passant par la Bourgogne et faisant le
+trajet en cent heures.
+
+À Lyon, de la place des Terreaux, maison Antonio, côté des cafés.
+
+Il part tous les jours de Lyon et de Paris une diligence à six places
+d'intérieur et deux de cabriolet passant par le Bourbonnais, faisant le
+trajet en cent heures.
+
+Le trajet de Lyon à Châlon-sur-Saône et retour se fait également tous
+les jours dans une diligence d'eau très propre, dans laquelle les
+voyageurs pour Paris ont leur chambre particulière: sauf le cas où la
+navigation de la Saône est interrompue.
+
+
+ÉTABLISSEMENT DE MM. GAILLARD FRÈRES EN 1810
+
+_Quai Saint-Clair, maison basse des coches (aujourd'hui nº 11)._
+
+Les voitures qui partent de cet établissement desservent la route de
+Lyon à Genève, le trajet se fait en vingt-quatre ou vingt-six heures.
+
+Les départs ont lieu régulièrement de deux jours l'un.
+
+Voitures à huit places (comme pour Paris probablement).
+
+Messieurs Gaillard frères ont aussi une voiture pour Strasbourg qui part
+tous les deux jours; avec correspondance sur toute la ligne.
+
+MM. Allard et Cie ont des voitures de Lyon à Genève, qui font le même
+service en concurrence aussi de deux jours l'un (cette entreprise n'a
+pas duré longtemps).
+
+
+ENTREPRISE DES COCHES DU BAS RHÔNE
+ET MESSAGERIES DU MIDI, DE MM. RICHARD, GALLINE ET C$1
+EN 1810
+
+_Quai Saint-Antoine._
+
+La messagerie part tous les jours à minuit pendant neuf mois de l'année
+et à 5 heures du matin pendant les trois mois d'hiver.
+
+Fait le trajet en deux jours en été et trois jours en hiver jusqu'à
+Avignon et quatre jours jusqu'à Marseille.
+
+Six places dans l'intérieur et deux au cabriolet.
+
+
+COCHES DU BAS RHÔNE EN 1810
+
+Ils partent les lundi, mercredi et vendredi au point du jour, font le
+trajet de Lyon à Avignon en deux ou trois jours.
+
+On y embarque les voitures et chevaux des voyageurs et les marchandises;
+en temps de foire, ils vont jusqu'à Beaucaire.
+
+
+ENTREPRISE DESCOURS ET RÉCAMIER EN 1810
+
+_Place des Célestins._
+
+Il part tous les jours de Lyon, à 7 heures du matin une voiture qui
+arrive à Saint-Etienne à 5 heures du soir.
+
+Tous les jours il en part une autre de Saint-Etienne pour Montbrison et
+tous les deux jours une autre pour le Puy.
+
+
+AMÉLIORATION ET TRANSFORMATION
+
+DU SERVICE, DE 1830 À 1852
+
+Sous la Restauration, les routes furent améliorées; cependant en 1830
+les choses avaient peu changé; il y avait cependant quelques progrès.
+
+Les routes étant meilleures on avait fait des voitures plus grandes; les
+deux diligences qui partaient tous les jours pour Paris pouvaient
+contenir dix-huit voyageurs chacune, trois dans le coupé, six dans
+l'intérieur, six dans la rotonde et trois sur l'impériale.
+
+Le trajet se faisait assez régulièrement en trois jours et trois nuits
+dans la belle saison de Lyon à Paris.
+
+Pour Genève on ne mettait plus que dix-huit heures.
+
+Pendant plus de vingt ans les choses restèrent à peu près dans cet état.
+
+L'invention des bateaux à vapeur apporta cependant une amélioration dans
+le trajet de Lyon à Châlon et dans celui de Lyon à Avignon à la descente
+seulement.
+
+C'est en 1852 que l'ouverture complète du chemin de Paris à Lyon
+transforma radicalement les moyens de communication entre ces deux
+villes.
+
+Pour Marseille, ce fut en 1857 et pour Genève en 1858.
+
+Il faut avoir fait le voyage de Paris dans les anciennes diligences pour
+comprendre les avantages des chemins de fer. Il est impossible
+d'expliquer à ceux qui ne l'ont pas éprouvé, le supplice de rester trois
+jours et trois nuits et quelquefois quatre, dans une espèce de boîte où
+l'on était condamné à une immobilité complète, d'où l'on ne pouvait
+sortir que deux fois par jour, pour le déjeuner et le dîner, côte à côte
+avec des voyageurs inconnus, quelquefois aimables, il est vrai, mais le
+plus souvent le contraire, ou du moins indifférents.
+
+Combien de fois m'est-il arrivé de n'avoir pas de place ailleurs que
+dans la rotonde particulièrement fréquentée par les nourrices; je ne
+peux pas dire combien j'ai souffert dans mon voyage de Marseille à Lyon,
+en 1835, où nous étouffions, suffoqués par la chaleur et la poussière.
+
+Les personnes qui pouvaient se le permettre avaient la malle de poste
+qui abrégeait le voyage de moitié et coûtait le double. Par la malle, on
+partait de Lyon à une heure du soir et l'on arrivait à Paris le
+surlendemain matin.
+
+À l'époque où j'allais aux Écoles, je partais seul, je savais d'avance
+le jour de mon départ, je pouvais presque toujours prendre la malle,
+j'ai fait ainsi plus de vingt fois le trajet de Lyon à Paris ou de Paris
+à Lyon.
+
+C'était relativement une manière agréable de voyager à cause de la
+rapidité de la marche, la commodité des voitures et la société qu'on y
+rencontrait.
+
+Mais de toutes les manières de voyager, la seule alors qui fût agréable
+et véritablement commode, c'était la chaise de poste ou plutôt la
+grande berline ou la grande calèche conduite à quatre chevaux avec deux
+postillons et avant-courrier, comme voyageaient autrefois les princes et
+le conseil d'administration du chemin de fer de Genève, lorsqu'il venait
+inspecter les travaux de ses ingénieurs.
+
+C'était une manière de voyager bien préférable au train ordinaire des
+chemins de fer. Il n'y a que les trains de luxe, où l'on a toutes ses
+aises, qui puissent les remplacer avec avantage.
+
+Espérons pour les futures générations que, peu à peu, ce qu'on appelle
+aujourd'hui des trains de luxe finiront par devenir les trains
+ordinaires; de cette manière, on évitera beaucoup des inconvénients des
+voyages actuels où les voyageurs sont traités un peu trop comme sur les
+anciens bateaux à vapeur du Rhône, où ils étaient classés dans la
+catégorie des colis qui se transbordaient tous seuls et qui avaient
+ainsi l'avantage de ne pas être sujets aux avaries dont l'Administration
+était responsable.
+
+
+=_TABLEAU RÉSUMÉ COMPARATIF_=
+à différentes époques,
+DES MOYENS DE TRANSPORT POUR LES VOYAGEURS DANS LA DIRECTION
+DE LYON À PARIS, MARSEILLE ET GENÈVE,
+SOUS LES RAPPORTS DE LA FRÉQUENCE DES DÉPARTS,
+DU NOMBRE DE PLACES OFFERTES AU PUBLIC
+ET DE LA DURÉE DES VOYAGES PAR LES DILIGENCES ET LES CHEMINS
+DE FER.
+
++=======================================================================+
+| LYON À PARIS ET ROUTE |
+|_______________________________________________________________________|
+| | 1790 | 1810 | 1850 | 1888 |
+| | | | | |
+|Départs |6 jours |Tous |Tous |12 |
+|et |par |les |les |trains par |
+|arrivées. |semaine |jours |jours |jour dans |
+| |(1 départ). |(1 départs). |(2 départs). |chaque sens. |
+| | | | | |
+|Nombre moyen| | | | |
+|de places | | | | |
+|par jour | | | | |
+|dan | | | | |
+|chaque sens.|7 places. |16 places. | 44 places. |Plus de 4,000.|
+| | | | | |
+|Durée minima| | | | |
+|du voyage. |7 jours. |4 jours. | 3 jours. |8 à 16 heures.|
+| |ou 175 heures.|ou 100 heures.|ou 75 heures.| |
++=======================================================================+
+| LYON À MARSEILLE ET ROUTE |
+|_______________________________________________________________________|
+| | 1790 | 1810 | 1850 | 1888 |
+| | | | | |
+|Départs |2 jours |Tous |Tous |10 |
+|et |par |les |les |trains par |
+|arrivées. |semaine |jours |jours |jour dans |
+| |(1 départ). |(1 départs). |(1 départs). |chaque sens. |
+|Nombre moyen| | | | |
+|de places | | | | |
+|par jour | | | | |
+|dan | | | | |
+|chaque sens.|2 places. |8 places. | 22 places. |Plus de 1,000.|
+| | | | | |
+|Durée minima| | | | |
+|du voyage. |7 jours. |4 jours. | 3 jours. |6 à 11 heures.|
+| |ou 175 heures.|ou 100 heures.|ou 75 heures.| |
++=======================================================================+
+| LYON À GENÈVE ET ROUTE |
+|_______________________________________________________________________|
+| | 1790 | 1810 | 1850 | 1888 |
+| | | | | |
+|Départs |2 jours |Tous |Tous |7 |
+|et |par |les |les |trains par |
+|arrivées. |semaine |jours |jours |jour dans |
+| |(1 départ). |(1 départs). |(1 départs). |chaque sens. |
+| | | | | |
+|Nombre moyen| | | | |
+|de places | | | | |
+|par jour | | | | |
+|dan | | | | |
+|chaque sens.|2 places. |4 places. | 16 places. |Plus de 2,000.|
+| | | | | |
+|Durée minima| | | | |
+|du voyage. |3 jours. |26 jours. | 18 jours. |4 à 5 heures. |
+| |ou 75 heures. | | | |
++=======================================================================+
+
+
+NOTES SUR LE TABLEAU PRÉCÉDENT
+
+En 1790, on ne voyageait pas la nuit, on couchait dans les auberges et
+l'on partait de très grand matin.
+
+En 1790, 1810 et 1850, on compte les voitures de Paris par la Bourgogne
+et le Bourbonnais.
+
+En 1888, pour la direction de Paris on ne compte que les voyageurs par
+la Bourgogne.
+
+On n'a pas tenu compte des voyageurs par les coches du Rhône et de la
+Saône avant les bateaux à vapeur; non plus que des voyageurs par bateaux
+à vapeur entre Lyon, Avignon et Châlon, de 1830 à 1850.
+
+
+
+
+EPILOGUE
+
+
+Au moment où je termine ces récits, 2 mai 1888, je viens de faire avec
+mon fils le voyage de Paris, de la manière la plus commode qui ait été
+appliquée en France jusqu'à présent.
+
+Partis de Lyon à 2 heures et demie du soir, nous sommes arrivés à Paris
+avant minuit.
+
+Si l'on supprimait l'arrêt pour le dîner au buffet de Tonnerre; on
+pourrait faire le trajet en huit heures.
+
+Nous étions dans un très confortable salon, en communication avec un
+wagon restaurant, un fumoir et des cabinets de toilette et autres.
+
+Il n'y a probablement que moi à Lyon et peut-être en France, qui puisse
+à soixante-treize ans de distance, faire par expérience la comparaison
+de cette manière de voyager avec celle de 1815.
+
+Quelles que soient les améliorations futures qui pourront être apportées
+dans les moyens de communication, on peut dire, je crois, sans crainte
+de se tromper, que l'on ne verra jamais de changements aussi radicaux
+que ceux dont je suis aujourd'hui peut-être le seul témoin.
+
+Lyon, 2 mai 1888.
+
+
+_L'Inspecteur général honoraire des Ponts et Chaussées_,
+
+Théodore AYNARD.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Voyages, by Théodore Aynard
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES ***
+
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+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
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+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of Voyages, by Théodore Aynard
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Voyages
+
+Author: Théodore Aynard
+
+Release Date: February 11, 2007 [EBook #20562]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES ***
+
+
+
+
+Produced by Adrian Mastronardi, Chuck Greif, The Philatelic
+Digital Library Project at http://www.tpdlp.net and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<p class="center">Th&eacute;odore AYNARD</p>
+
+<h1>VOYAGES</h1>
+
+<h2><i>Au Temps jadis</i></h2>
+
+<h3>En France, en Angleterre, en Allemagne, en Suisse, en Italie, en Sicile,</h3>
+
+<p class="center smcap">en poste, en diligence, en voiturin, en traineau, en esperonade,
+<br />&agrave; cheval et en patache.</p>
+
+<p class="center">De 1787 &agrave; 1844.</p>
+
+<p class="center"><img src="images/001.png" alt="image" /></p>
+
+<p class="center"><i>LYON</i>.</p>
+
+<p class="center">IMPRIMERIE MOUGIN-RUSAND 3, Rue Stella, 3</p>
+
+<p class="center">1888</p>
+
+<p class="center">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<table summary="toc" cellpadding="5" cellspacing="0" style="margin-left: 18%; margin-right: 10%;">
+<tr><td valign="top" style="white-space: nowrap;"><a href="#avant"><span class="smcap">Avant-Propos.</span></a></td><td valign="top">&mdash;</td><td align="left" valign="top">&Eacute;pigraphes</td></tr>
+<tr><td valign="top"><a href="#CHAPITRE_PREMIER"><span class="smcap">Chapitre</span>&nbsp;I<sup>er</sup>.</a></td><td valign="top">&mdash;</td><td align="left">O&ugrave; l'on voit le roi Louis XI, la poste et les postillons</td></tr>
+<tr><td valign="top"><a href="#CHAPITRE_II"><span class="smcap">Chapitre</span>&nbsp;II.</a></td><td valign="top">&mdash;</td><td align="left">Qui contient des extraits authentiques du journal de voyage en Italie et en Sicile d'Antoine-Henri
+Jordan, fils et petit-fils d'&eacute;chevin, en 1787 et 1788,
+et quelques autres choses.</td></tr>
+<tr><td valign="top"><a href="#CHAPITRE_III"><span class="smcap">Chapitre</span>&nbsp;III.</a></td><td valign="top">&mdash;</td><td align="left">Contenant des &eacute;pisodes du voyage en Bretagne
+d'Alph&eacute;e Aynard, en 1798 et du voyage &agrave; Paris
+de Th. Ay., en 1815</td></tr>
+<tr><td valign="top"><a href="#CHAPITRE_IV"><span class="smcap">Chapitre</span>&nbsp;IV.</a></td><td valign="top">&mdash;</td><td>O&ugrave; l'on verra quatre personnes parcourant la
+Suisse dans une grande voiture, mais &agrave; petites
+journ&eacute;es, en 1834</td></tr>
+<tr><td valign="top"><a href="#CHAPITRE_V"><span class="smcap">Chapitre</span>&nbsp;V.</a></td><td valign="top">&mdash;</td><td>Voyage en voiturin d'Allemagne en Italie, o&ugrave; l'on
+met quarante jours pour aller de Francfort-sur-le-Mein
+&agrave; Florence sur l'Arno, et retour en
+Auvergne par G&ecirc;nes, Marseille et les C&eacute;vennes,
+en 1839</td></tr>
+<tr><td valign="top"><a href="#CHAPITRE_VI"><span class="smcap">Chapitre</span>&nbsp;VI.</a></td><td valign="top">&mdash;</td><td>Souvenirs d'Angleterre et d'&Eacute;cosse, en 1844</td></tr>
+<tr><td valign="top"><a href="#CHAPITRE_VII"><span class="smcap">Chapitre</span>&nbsp;VII.</a></td><td valign="top">&mdash;</td><td>Service des postes et des diligences en 1790,
+et 1850. Comparaison des moyens de transport
+mis &agrave; la disposition des voyageurs, sous les rapports
+de la fr&eacute;quence des d&eacute;parts, du nombre de
+places offertes au public, et de la dur&eacute;e des voyages,
+par les diligences et les chemins de fer en 1790,
+1810, 1850 et 1888</td></tr>
+<tr><td colspan="3"><a href="#tableau"><span class="smcap">Tableau&nbsp;r&eacute;sum&eacute; du Chapitre</span> VII.</a></td></tr>
+<tr><td colspan="3"><a href="#EPILOGUE"><span class="smcap">&Eacute;pilogue</span></a></td></tr>
+</table>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>VOYAGES AU TEMPS JADIS</h2>
+
+<p class="center"><i>Et quorum pars parva fui, sed magna parentes</i>.<br />
+(Imit&eacute; de <span class="smcap">Virgile</span>.)</p>
+
+<p class="center">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<h2><a name="avant" id="avant"></a><i>AVANT-PROPOS</i></h2>
+
+<p class="r">
+Votre m&eacute;moire est une lampe que vous<br />
+avez promen&eacute;e pieusement dans les galeries du<br />
+pass&eacute;, o&ugrave; elle rallume celles des salons, qui<br />
+ne sont plus, h&eacute;las! que celles des tombeaux.<br />
+<br />
+Arthur <span class="smcap">de Gravillon</span>.<br />
+</p>
+
+<p class="n"><span class="letre"><img src="images/002.png" alt="D" /></span><i>ans cette nouvelle r&eacute;miniscence que j'offre &agrave; mes amis, en prenant
+pour &eacute;pigraphe une phrase toute moderne de l'auteur de</i> Peau d'&acirc;ne,
+<i>petit-fils et petit-neveu des Jordan P&eacute;rier, que j'ai cit&eacute;s dans les</i>
+Salons d'autrefois, <i>j'ai un double motif</i>:</p>
+
+<p><i>D'abord, celui de t&eacute;moigner ma reconnaissance &agrave; tous ceux qui ont bien
+voulu me remercier de mes envois, en choisissant dans cette nombreuse
+correspondance un des passages les plus &eacute;l&eacute;gants</i>.</p>
+
+<p><i>Ensuite, de montrer, que si quelquefois je cite les anciens et toujours
+j'aime &agrave; me souvenir du pass&eacute;, ce n'est pas le moins du monde pour le
+mettre au-dessus du pr&eacute;sent, dont j'appr&eacute;cie, plus que d'autres
+peut-&ecirc;tre, tous les avantages et tous les m&eacute;rites</i>.</p>
+
+<p><i>Il est bien entendu que, dans ce moment, je ne fais pas de politique,
+et que je ne pense ni au pouvoir l&eacute;gislatif, ni &agrave; l'ex&eacute;cutif, ni &agrave; leurs
+familles</i>.</p>
+
+<p><i>Dans les lettres trop aimables qui m'ont &eacute;t&eacute; adress&eacute;es, on m'a fait
+cependant un reproche, celui d'avoir &eacute;t&eacute; trop court</i>.</p>
+
+<p><i>Les uns m'ont dit que j'aurais d&ucirc; parler de salons que je n'ai pas
+fr&eacute;quent&eacute;s et de belles dames que je n'ai pas connues</i>.&mdash;<i>D'autres ont
+trouv&eacute; que je ne donnais pas assez de d&eacute;tails sur les personnes et les
+salons que j'ai cit&eacute;s</i>.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>Aux premiers je r&eacute;ponds, que j'ai pour principe d'&ecirc;tre v&eacute;ridique; je ne
+pouvais donc raconter que des choses vues et entendues</i>.</p>
+
+<p><i>Aux seconds je r&eacute;ponds, que j'ai aussi pour principe d'&ecirc;tre discret;
+lorsque j'&eacute;cris sur le temps pass&eacute;, c'est plus encore pour mon plaisir
+que pour celui des autres; car si je revois les tableaux complets d'un
+autre &acirc;ge, tout en restant dans le vrai, ma plume ne peut en retracer
+qu'une partie</i>.</p>
+
+<p><i>Cela me rappelle une dame qui disait, qu'il ne lui serait pas difficile
+d'avoir de l'esprit, si comme sa voisine, elle voulait dire tout ce qui
+lui passait par la t&ecirc;te</i>.</p>
+
+<p><i>Moi aussi, peut-&ecirc;tre, j'aurais pu me rendre plus int&eacute;ressant et plus
+amusant, si j'avais racont&eacute; tout ce qui passait dans la mienne; mais je
+n'ai pas eu la pr&eacute;tention de faire douze volumes, comme</i> les M&eacute;moires
+<i>du duc de Saint-Simon</i>.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>En racontant quelques voyages de nos p&egrave;res et du temps de ma jeunesse,
+en outre du plaisir que j'&eacute;prouve &agrave; revivre avec ceux qui ne sont
+plus, et bien souvent &agrave; lire entre les lignes, comme je viens de le
+dire, mon but principal est d'apprendre &agrave; ceux qui l'ignorent, et ils
+sont nombreux, la diff&eacute;rence &eacute;norme qui existe pour les voyages, entre
+jadis et aujourd'hui; et quelle contrari&eacute;t&eacute; ils &eacute;prouveraient, s'ils
+&eacute;taient oblig&eacute;s de revenir aux moyens de transport d'il y a un si&egrave;cle,
+et m&ecirc;me d'un demi-si&egrave;cle</i>.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>C'est encore ma m&eacute;moire, en grande partie, que j'invoque; mais cette
+fois ce n'est plus une lampe de salon, car elle va me conduire sur les
+grandes routes, que toute ma vie j'ai beaucoup pratiqu&eacute;es et sur
+lesquelles je vous invite &agrave; me suivre, ami lecteur, s'il ne vous d&eacute;pla&icirc;t
+pas de courir le monde avec moi, assis sur un bon fauteuil et les pieds
+sur les chenets en cas de froidure, ou bien &agrave; l'ombre, sur le banc de
+votre jardin, si le soleil luit</i>.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>Ceci bien pos&eacute;, que c'est de votre plein gr&eacute; que je vous emm&egrave;ne,
+partons!</i></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<p class="center"><img src="images/003.png" alt="image" width="70%" /></p>
+<h2><a name="VOYAGES_AU_TEMPS_JADIS" id="VOYAGES_AU_TEMPS_JADIS"></a>VOYAGES AU TEMPS JADIS</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER"></a>CHAPITRE PREMIER</h2>
+
+<p class="center"><b>O&ugrave; l'on voit le roi Louis XI, la poste et les postillons.</b></p>
+
+
+<p class="n"><span class="letre"><img src="images/002.png" alt="D" /></span>ans un de mes derniers voyages de Gen&egrave;ve, une jeune dame assez jolie,
+autant qu'il m'en souvient, occupait avec moi le m&ecirc;me compartiment d'un
+train express; le hasard seul avait fait notre rencontre, comme celle de
+la petite Sonia avec Tartarin sur les Alpes.</p>
+
+<p>Il me fut facile de reconna&icirc;tre que ce n'&eacute;tait pas le moins du monde une
+nihiliste russe, mais tout spirituellement une parisienne pur sang, dont
+la soci&eacute;t&eacute; ne m'exposait pas &agrave; faire connaissance avec les gendarmes,
+comme cela m'&eacute;tait une autre fois arriv&eacute;; j'aurai peut-&ecirc;tre l'occasion
+de vous le dire.</p>
+
+<p>En traversant le tunnel du Credo, elle s'&eacute;tonnait que partie de Gen&egrave;ve &agrave;
+onze heures du matin, elle ne pouvait arriver &agrave; Paris... le m&ecirc;me jour,
+qu'&agrave; onze heures du soir.</p>
+
+<p>Elle n'avait aucune id&eacute;e de l'&eacute;tat de chose ant&eacute;rieur aux chemins de
+fer; elle les avait trouv&eacute;s en venant au monde, elle les supposait aussi
+vieux que lui. Je l'aurais &eacute;tonn&eacute;e, je crois, en lui disant que ce
+n'&eacute;tait pas dans un wagon de premi&egrave;re qu'Adam et &Egrave;ve avaient d&eacute;m&eacute;nag&eacute; de
+l'&Eacute;den.</p>
+
+<p>Plus je pense &agrave; cette rencontre, plus je pense aussi que notre
+g&eacute;n&eacute;ration disparue, bien des gens seront comme ma parisienne, et ne
+pourront se faire aucune id&eacute;e des voyages au temps jadis.</p>
+
+<p>Il y a donc un certain int&eacute;r&ecirc;t &agrave; revenir sur ce pass&eacute;, dont quelques-uns
+encore se souviennent et pourront me contr&ocirc;ler, et qui pour tous sera
+bient&ocirc;t lettre close.</p>
+
+<p>Mon titre a d&eacute;j&agrave; besoin d'explication: qui sait aujourd'hui ce qu'&eacute;tait
+un voyage en poste?</p>
+
+<p>Pour vous, jeune lecteur, la poste se r&eacute;sume dans l'uniforme, assez laid
+et souvent crott&eacute;, d'un facteur apportant lettres et journaux, et qui
+jamais, au premier de l'an, n'oublie de r&eacute;clamer ses &eacute;trennes; qu'entre
+nous soit dit, il m&eacute;rite g&eacute;n&eacute;ralement mieux que beaucoup d'autres; puis
+encore, dans une vilaine petite bo&icirc;te, chez le marchand de tabac, o&ugrave;
+vous d&eacute;posez vous-m&ecirc;me votre correspondance, quand vous voulez &ecirc;tre s&ucirc;r
+qu'elle ne sera pas oubli&eacute;e dans la poche d'un commissionnaire; comme le
+faisait toujours le comte J..., ministre des travaux publics sous
+Louis-Philippe, tant sa confiance dans son personnel &eacute;tait grande. On
+est bien loin d'&ecirc;tre assur&eacute;, cependant, qu'elle arrive &agrave; sa destination,
+car on peut la d&eacute;rober en route; je le sais par une exp&eacute;rience ennuyeuse
+et r&eacute;cente, que je tacherai d'oublier avant le 1<sup>er</sup> janvier, en
+pensant que c'est mon voleur qui a &eacute;t&eacute; vol&eacute;.</p>
+
+<p>Enfin, vous connaissez peut-&ecirc;tre aussi le bureau de la poste restante,
+si vous n'en connaissez pas les myst&egrave;res, et le guichet, o&ugrave; vous &ecirc;tes
+oblig&eacute; de faire queue pour payer vos dettes lointaines et transmettre
+aussi quelquefois vos cadeaux &agrave; distance, comme je l'esp&egrave;re pour vous,
+et surtout pour les destinataires.</p>
+
+<p>Mais qu'il y a loin de cette poste, qui n'est plus qu'un service de
+distribution, &agrave; la poste ancienne, qui faisait elle-m&ecirc;me le transport
+des lettres et des personnes.</p>
+
+<p>La poste dont je vais parler datait de l'&eacute;dit de Doullens, en 1464. Elle
+a disparu au milieu de notre si&egrave;cle; elle a donc v&eacute;cu quatre cents ans.
+Combien voyons-nous de choses qui ne durent pas si longtemps? Sans
+compter celles qui n'ont que dix-huit ans et qui durent d&eacute;j&agrave; beaucoup
+trop pour l'int&eacute;r&ecirc;t de la chose publique et de bien des choses
+particuli&egrave;res.</p>
+
+<p>Au dire de ses contemporains, le roi Louis XI &eacute;tait fort curieux de
+nouvelles et voulait, en outre, transmettre rapidement ses ordres dans
+tout le royaume.</p>
+
+<p>Le premier, il fit &eacute;tablir dans les principales directions, des relais
+de chevaux de selle; en 1483, l'Angleterre suivit son exemple.</p>
+
+<p>Le chef de chaque d&eacute;p&ocirc;t o&ugrave; les chevaux &eacute;taient post&eacute;s, c'est de l&agrave; que
+vient le nom, s'appelait d'abord ma&icirc;tre coureur; ce n'est que plus tard
+qu'il prit le nom de ma&icirc;tre du poste, et enfin, celui de <i>ma&icirc;tre de
+poste</i>.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas alors une institution pr&eacute;cis&eacute;ment d&eacute;mocratique, car il
+&eacute;tait formellement d&eacute;fendu de monter sur ces chevaux <i>sans mandement du
+Roi, sous peine de la vie</i>.</p>
+
+<p>Ce grand roi n'y allait pas de main morte. Comme M. Thiers, interrompu
+par les clameurs de l'extr&ecirc;me gauche, disait &agrave; la Chambre: &laquo;J'ai
+l'habitude d'appeler Monseigneur les princes dont les familles ont r&eacute;gn&eacute;
+sur la France.&raquo; De m&ecirc;me, j'ai l'habitude d'appeler grands les rois qui
+l'ont agrandie.</p>
+
+<p>Le r&egrave;gne de Louis XI nous a donn&eacute; le Maine, l'Anjou, la Bourgogne et la
+Provence!</p>
+
+<p>Ce grand prince donc, n'y allait pas de main morte; aussi les mauvaises
+langues de son temps, et m&ecirc;me du n&ocirc;tre, lui reprochent, &agrave; tort ou &agrave;
+raison (<i>adhuc sub judice lis est</i>), d'avoir fait pendre haut et court,
+sans autre forme de proc&egrave;s, ceux qu'il soup&ccedil;onnait de tramer complots
+contre l'&Eacute;tat et contre lui surtout.</p>
+
+<p>Ce fait para&icirc;t certain, cependant, non seulement par les peintures un
+peu charg&eacute;es de Walter Scott, dans Quantin Durward (&agrave; qui dirait-on la
+v&eacute;rit&eacute; si ce n'est &agrave; ses amis!) mais par l'ensemble des traditions
+historiques qui prouvent qu'il gouvernait plus par la crainte que par
+tout autre moyen; que, fils sans c&oelig;ur, il fut aussi roi sans piti&eacute;, et
+que s'il abaissait les grands, il ne m&eacute;nageait pas les petits; car il
+accablait, dit-on, le peuple d'imp&ocirc;ts, beaucoup moins qu'aujourd'hui
+cependant.</p>
+
+<p>Bien des gens sont port&eacute;s, non pas &agrave; l'absoudre, mais &agrave; lui pardonner un
+peu, &agrave; cause de son amour pour le principe d'autorit&eacute;, dont le besoin se
+fait plus que jamais sentir; il est bien entendu que je parle de celle
+qui m&eacute;rite ce nom.</p>
+
+<p>Si l'on n'avait pas alors la libert&eacute; de la tribune et de la presse, il
+para&icirc;t que les moines ne se g&ecirc;naient gu&egrave;re pour dire dans leurs sermons
+ce qu'ils pensaient de sa justice sommaire, de son pr&eacute;v&ocirc;t Tristan et de
+ses ex&eacute;cuteurs, qui supprimaient la prison pr&eacute;ventive autrement que
+voulait le faire Napol&eacute;on III, quand il envoyait en Angleterre M.
+Valentin-Smith, pour &eacute;tudier cette question.</p>
+
+<p>Le roi ayant appris que le cordelier Maillard s'&eacute;tait permis de
+l'attaquer indirectement en chaire, il l'envoya pr&eacute;venir que s'il
+recommen&ccedil;ait, il le ferait jeter &agrave; la rivi&egrave;re.</p>
+
+<p>Sans s'intimider, le disciple de Saint-Fran&ccedil;ois r&eacute;pondit &agrave; l'envoy&eacute;: &laquo;Va
+dire &agrave; ton ma&icirc;tre que je ne crains rien; malgr&eacute; la protection de
+Notre-Dame d'Embrun, dont il porte la m&eacute;daille &agrave; son bonnet, je suis
+plus s&ucirc;r d'arriver au paradis par la voie d'eau, que lui avec tous ses
+chevaux de poste.&raquo;</p>
+
+<p>Louis XI se le tint pour dit, eut le bon esprit d'en rire, et laissa les
+moines tranquilles.</p>
+
+<p>De notre temps, on s'empresserait de la&iuml;ciser le couvent, apr&egrave;s un si&egrave;ge
+en r&egrave;gle en cas de r&eacute;sistance; puis quelque agence interlope de Limoges
+et de Tours proposerait aux Cordeliers de changer leur corde contre le
+cordon de la L&eacute;gion d'honneur, moyennant finances bien entendu.</p>
+
+<p>C'est deux cents ans plus tard, sous Louis XIV, en 1664, que le marquis
+de Cr&eacute;nan, charg&eacute; de ce service, fit construire les premi&egrave;res chaises
+roulantes dans lesquelles il fut d&eacute;fendu, par arr&ecirc;t de 1680, <i>de courre
+la poste &agrave; deux personnes dans la m&ecirc;me chaise</i>.</p>
+
+<p>L'invention se perfectionna plus tard. &Agrave; la fin du si&egrave;cle dernier la
+chaise de poste &agrave; deux roues pouvait contenir deux personnes et m&ecirc;me
+trois. Le public fut autoris&eacute; &agrave; faire tra&icirc;ner ses voitures par les
+chevaux du roi.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, les lettres n'&eacute;taient plus transport&eacute;es dans la sacoche
+ou le porte-manteau d'un courrier &agrave; cheval; on les mettait dans une
+malle charg&eacute;e sur les voitures du gouvernement, qui partaient
+r&eacute;guli&egrave;rement et &agrave; heure fixe dans les principales directions.</p>
+
+<p>C'est de l&agrave; qu'est venu le nom de <i>Malle de poste</i> donn&eacute; &agrave; l'ensemble du
+syst&egrave;me qui sert au transport de la correspondance.</p>
+
+<p>S'il n'y a plus aujourd'hui de malles de poste proprement dites, on
+appelle encore malle des Indes, le train rapide qui porte les d&eacute;p&ecirc;ches
+d'Angleterre aux Indes, ainsi que les navires &agrave; vapeur qui se trouvent
+sur leur parcours.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re malle de poste que j'ai vue, consistait en un briska,
+voiture &agrave; quatre roues, d'origine russe, ne contenant que deux places:
+une pour le courrier, responsable des d&eacute;p&ecirc;ches et l'autre pour un
+voyageur payant sa place.</p>
+
+<p>Plus tard, de 1825 &agrave; 1850, sur les principales directions, le briska fut
+remplac&eacute; par un grand et confortable coup&eacute; &agrave; trois places; un quatri&egrave;me
+voyageur pouvait encore se placer dans le cabriolet de devant avec le
+courrier; ce qui l'obligeait &agrave; l'aider dans la distribution sur la route
+des paquets de correspondance, et &agrave; supporter pendant tout le voyage
+l'odeur de la mar&eacute;e dont ces agents faisaient un petit commerce &agrave; leur
+profit, tol&eacute;r&eacute; dans l'int&eacute;r&ecirc;t de quelques gourmets de province; car les
+turbots, les soles et les homards n'avaient aucun autre moyen rapide
+d'arriver sur les tables de l'int&eacute;rieur de la France.</p>
+
+<p>Le service des malles &eacute;tant r&eacute;gulier et obligatoire, les chevaux &eacute;taient
+toujours pr&ecirc;ts et choisis; elles allaient donc plus vite que les chaises
+particuli&egrave;res.</p>
+
+<p>Dans toutes les plus petites villes, et souvent dans des hameaux situ&eacute;s
+sur les routes imp&eacute;riales, royales ou nationales suivant le temps, il y
+avait des ma&icirc;tres de poste; ils n'&eacute;taient pas fonctionnaires publics,
+mais souvent ils &eacute;taient subventionn&eacute;s par l'&Eacute;tat et jouissaient de
+certains privil&egrave;ges; en compensation, ils &eacute;taient oblig&eacute;s d'entretenir
+un certain nombre de chevaux d&eacute;termin&eacute; par l'importance de la
+circulation et au moins une voiture l&eacute;g&egrave;re, qui devaient toujours &ecirc;tre &agrave;
+la disposition du public, d'un relai &agrave; l'autre dans les deux sens.</p>
+
+<p>Quand arriv&eacute;s au relai, les chevaux n'avaient pas la chance de trouver
+une voiture de retour, ils revenaient haut le pied &agrave; leur r&eacute;sidence.</p>
+
+<p>Lorsque deux chaises marchant en sens inverse se rencontraient vers le
+milieu d'un relai, on faisait un &eacute;change de chevaux et de postillons.</p>
+
+<p>Le tarif de la poste &eacute;tait fix&eacute; par cheval et par postillon pour la
+distance d'une poste, qui correspondait &agrave; deux lieues soit 8 kilom&egrave;tres.
+Les relais &eacute;taient espac&eacute;s de 16 &agrave; 20 kilom&egrave;tres, soit deux postes &agrave;
+deux postes et demie.</p>
+
+<p>Tous ceux qui voyageaient de cette mani&egrave;re avaient chez eux le livre de
+poste, comme nous avons le livret Chaix. Le livre de poste &eacute;tait bien
+moins r&eacute;pandu; car de tous les livres de notre litt&eacute;rature moderne et
+m&ecirc;me de l'ancienne, le livret Chaix est certainement celui qui, chaque
+ann&eacute;e, a le plus fort tirage; beaucoup de gens ne lisent pas d'autre
+livre que celui-l&agrave;!</p>
+
+<p>Dans le livre de poste, on trouvait toutes les routes de France, avec
+l'indication des relais et des prix, dans les circonstances diverses qui
+pouvaient se pr&eacute;senter. Il en &eacute;tait de m&ecirc;me dans tous les pays d'Europe,
+o&ugrave; le service de la poste aux chevaux &eacute;tait &eacute;tabli.</p>
+
+<p>Une chaise de poste &eacute;tait une esp&egrave;ce de cabriolet &agrave; deux grandes roues,
+avec de forts brancards, dont la caisse &eacute;tait tr&egrave;s bien suspendue et qui
+demandait deux chevaux.</p>
+
+<p>Le cheval plac&eacute; entre les brancards ou limons, se nommait le limonier,
+l'autre sur lequel montait le postillon, se pla&ccedil;ait &agrave; gauche et se
+nommait le porteur; on l'attelait avec un palonnier. Tous les harnais
+&eacute;taient &agrave; bricole.</p>
+
+<p>Le cheval de droite portait aussi le nom de sous-verge, parce qu'il se
+trouvait sous le fouet (ou verge), plac&eacute; dans la main droite du
+postillon.</p>
+
+<p>Il y a encore de vieux cochers, qui distinguent les deux chevaux d'une
+voiture &agrave; timon, par les noms de porteur et sous-verge.</p>
+
+<p>Les anciennes traditions ont quelquefois la vie si dure, qu'apr&egrave;s
+plusieurs si&egrave;cles il y a des mariniers qui distinguent encore les rives
+du Rh&ocirc;ne et de la Sa&ocirc;ne, par ces d&eacute;nominations: c&ocirc;t&eacute; de l'Empire, rive
+gauche; c&ocirc;t&eacute; du Royaume, rive droite. Autre exemple:</p>
+
+<p>&Agrave; Rome, le <span class="smcap">I</span><sup>er</sup> janvier 1888, les Italiens qui se pressaient pour
+assister dans l'&eacute;glise de Saint-Pierre, &agrave; la messe jubilaire du pape
+L&eacute;on XIII, pour exprimer leur impatience, criaient encore: <i>per Bacco</i>!
+(par Bacchus.)</p>
+
+<p>Les voitures &agrave; quatre roues exigeaient un plus grand nombre de chevaux;
+quatre chevaux obligeaient &agrave; deux postillons.</p>
+
+<p>Le nombre de personnes dans une voiture, au-dessus de deux, influait sur
+le nombre de chevaux obligatoires.</p>
+
+<p>Le prix &eacute;tait <span class="smcap">I</span> fr. 50 par poste et par cheval, et 75 centimes par
+postillon. On pouvait quelquefois &eacute;viter les chevaux suppl&eacute;mentaires en
+les payant <span class="smcap">I</span> franc par poste, bien qu'on ne les m&icirc;t pas.</p>
+
+<p>C'est ce qui faisait dire &agrave; Balzac, dans un de ses romans, &agrave; propos
+d'une certaine dame: &laquo;Son mari &eacute;tait un personnage tout &agrave; fait
+fantastique; il ressemblait au troisi&egrave;me cheval qu'on paie toujours
+quand on court la poste et qu'on ne voit jamais.&raquo; De nos jours c'est
+encore de m&ecirc;me, il en est plus d'un et plus d'une que je pourrais citer:
+et vous?</p>
+
+<p>On appelait poste royale, une poste qui se payait double, &agrave; l'entr&eacute;e et
+&agrave; la sortie de quelques grandes villes, et de celles o&ugrave; r&eacute;sidait la
+Cour.</p>
+
+<p>Quand on voulait &ecirc;tre bien men&eacute;, il suffisait de dire aux postillons ces
+mots magiques: <i>En avant et doubles guides</i>. Cela voulait dire que si
+l'on &eacute;tait content, on payerait <span class="smcap">I</span> fr. 50 au lieu de 75 centimes par
+poste et par postillon; alors les chevaux ne quittaient pas le galop de
+tout le relai.</p>
+
+<p>Lorsqu'on &eacute;tait press&eacute;, et qu'on ne regardait pas &agrave; la d&eacute;pense pour
+voyager en prince, on envoyait un courrier en avant. Un postillon &agrave;
+cheval partait &agrave; franc-&eacute;trier, arrivait au premier relai avant vous, et
+faisait pr&eacute;parer le nombre de chevaux dont vous aviez besoin; cela se
+r&eacute;p&eacute;tait &agrave; chaque changement de chevaux. De cette mani&egrave;re on ne perdait
+point de temps aux relais.</p>
+
+<p>Il para&icirc;t que dans tout pays la poste &eacute;tait ch&egrave;re, il y a un proverbe
+italien qui dit: <i>La posta e spesa di principe ed un mesti&egrave;re di
+facchino</i>. La poste d&eacute;pense de prince est m&eacute;tier d'homme de peine.</p>
+
+<p>On peut se rendre compte de ce que co&ucirc;tait un voyage de Lyon &agrave; Paris et
+r&eacute;ciproquement, pour une ou deux personnes.</p>
+
+<p>Quand on avait sa chaise, la traction seule s'&eacute;levait &agrave; 400 francs
+environ, plus ou moins, suivant l'&eacute;tat des chemins et la saison.</p>
+
+<p>Si l'on n'avait pas de chaise il fallait en louer une, ce qui co&ucirc;tait
+une centaine de francs en moyenne, ce prix &eacute;tait variable suivant les
+circonstances. C'&eacute;tait donc une d&eacute;pense d'environ 500 francs, sans
+compter les frais des h&ocirc;tels qui l'augmentaient beaucoup, si l'on ne
+marchait pas jour et nuit.</p>
+
+<p>Ce chiffre peut &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute; comme exact. Au moment de la premi&egrave;re
+invasion du chol&eacute;ra &agrave; Paris en 1832, qui d&eacute;buta d'une mani&egrave;re
+foudroyante, emportant Casimir P&eacute;rier, alors pr&eacute;sident du conseil des
+ministres, mes parents furent tr&egrave;s inquiets, et se d&eacute;cid&egrave;rent &agrave; venir me
+chercher. On &eacute;tait si terrifi&eacute; qu'ils arriv&egrave;rent seuls &agrave; Paris dans une
+grande diligence &agrave; vingt places; celles qu'ils rencontraient en sens
+inverse &eacute;taient au contraire toutes pleines de fuyards.</p>
+
+<p>M'ayant trouv&eacute; bien portant et pas effray&eacute; du tout, ils durent repartir
+tout de suite, par l'ordre des m&eacute;decins; mais toutes les voitures
+publiques, malles et diligences &eacute;tant encombr&eacute;es, ils ne purent partir
+qu'en poste, en louant une cal&egrave;che &agrave; Paris.</p>
+
+<p>Ils me laiss&egrave;rent 500 francs pour prendre aussi la poste et revenir &agrave;
+Lyon au galop, si le chol&eacute;ra arrivait &agrave; l'Ecole polytechnique.</p>
+
+<p>Quoique fortement menac&eacute;e au milieu du quartier Mouffetard, o&ugrave; les
+habitants &eacute;taient d&eacute;cim&eacute;s, gr&acirc;ce &agrave; Dieu l'Ecole fut pr&eacute;serv&eacute;e, fort
+heureusement pour moi, pour mes 500 francs et pour beaucoup d'autres.</p>
+
+<p>Le prix du voyage par la malle &eacute;tait beaucoup moins cher, 92 francs par
+personne; mais il &eacute;tait fort difficile d'avoir des places sans les
+retenir longtemps d'avance.</p>
+
+<p>Pour ceux qui n'en avaient pas l'habitude, le r&egrave;glement avec les
+postillons &eacute;tait ennuyeux et souvent compliqu&eacute;. Mon p&egrave;re, fort expert
+dans cette mani&egrave;re de voyager, m'y avait initi&eacute; de bonne heure.</p>
+
+<p>Nous allions souvent &agrave; Sury, pr&egrave;s de Montbrison; pour faire la course en
+une journ&eacute;e, il n'y avait que la poste. Longtemps avant que j'eusse
+barbe au menton, on m'avait confi&eacute; ce service, qui n'&eacute;tait pas toujours
+commode.</p>
+
+<p>Un jour nous part&icirc;mes de Lyon dans une petite cal&egrave;che avec un seul
+cheval, le n&ocirc;tre; &agrave; la poste de Brignais, naturellement, on en mit deux;
+&agrave; Rive-de-Gier on en mit encore deux, mais on en fit payer trois; &agrave;
+Saint-Chamond on voulait en mettre trois et nous en faire payer quatre.</p>
+
+<p>Exasp&eacute;r&eacute; de cette progression croissante, je fis mettre les quatre
+chevaux et deux postillons. C'est ainsi que nous f&icirc;mes une entr&eacute;e
+triomphante &agrave; Saint-Etienne, sur la place Chavannel, dans la cour de la
+manufacture d'armes, qu'habitait mon oncle.</p>
+
+<p>Les officiers d'artillerie se mettaient aux fen&ecirc;tres, croyant &agrave; une
+inspection impr&eacute;vue du ministre de la guerre; ce n'&eacute;tait qu'un &eacute;colier
+en vacances qui avait voulu faire claquer son fouet tout comme un autre.</p>
+
+<p>Lorsque mon grand-p&egrave;re conduisait sa famille &agrave; Sury, avec sa voiture et
+ses chevaux, il couchait toujours en route.</p>
+
+<p>Les chemins &eacute;taient si mauvais avant 1820, qu'il &eacute;tait tout &agrave; fait
+extraordinaire si, pendant le trajet, on ne versait qu'une fois.</p>
+
+<p>F&acirc;cheuses cons&eacute;quences des guerres de Napol&eacute;on I<sup>er</sup>, qui avait
+supprim&eacute; l'entretien des routes pour mieux assurer l'entretien de ses
+arm&eacute;es.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une belle institution, la poste aux chevaux, surtout dans le
+moment de sa grande activit&eacute;. Rien n'&eacute;tait plus vivant, et ne donnait
+plus envie de voyager, que de voir une grande berline avec si&egrave;ge devant
+et derri&egrave;re, attel&eacute;e de quatre beaux chevaux conduits par des postillons
+alertes, en habits bleus, bord&eacute;s de rouge et galonn&eacute;s, avec leurs
+grosses bottes, assez dures pour les pr&eacute;server du contact des brancards
+et des timons.</p>
+
+<p>De loin on entendait le claquement des fouets se m&ecirc;lant au bruit joyeux
+des grelots, pour faire &eacute;carter les autres voitures; car c'&eacute;tait un
+privil&egrave;ge de la poste royale. On devait lui laisser le haut du pav&eacute;, ou
+le milieu de la chauss&eacute;e.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait ordinairement de cette mani&egrave;re que faisaient leurs voyages de
+noces les jeunes mari&eacute;s de bonne maison.</p>
+
+<p>Mais quelques-uns partant &agrave; la nuit tombante, n'allaient que jusqu'au
+premier relai, revenaient en ville &agrave; la nuit close, et rentraient
+discr&egrave;tement &agrave; pied dans leur maison, o&ugrave; personne ne venait les voir
+pendant quinze jours.</p>
+
+<p>Sur les lettres d'invitation au mariage, on imprimait r&eacute;guli&egrave;rement en
+post-scriptum: <i>On part pour la campagne</i>, cela voulait dire: nous
+n'avons pas besoin de vous, ce n'est donc pas la peine de vous d&eacute;ranger.
+Ce n'&eacute;tait point un mensonge; on partait bien, en effet, pour <i>le pays
+de Tendre</i>; car alors, si l'on ne lisait d&eacute;j&agrave; plus l'<i>Astr&eacute;e</i> d'Honor&eacute;
+d'Urf&eacute; et les romans de M<sup>lle</sup> de Scud&eacute;ri, on en conservait encore les
+traditions.</p>
+
+<p>Comme beaucoup de choses de ce monde, h&eacute;las! le postillon a disparu; ce
+n'est plus sur son cheval, mais seulement sur la sc&egrave;ne, qu'on pourra
+voir encore le Postillon de Lonjumeau, quand l'Op&eacute;ra-Comique sera
+reconstruit, car lui aussi vient de dispara&icirc;tre dans un affreux
+d&eacute;sastre, sans emporter cependant nos anciens souvenirs.</p>
+
+<p>Les ma&icirc;tres de poste ont fait comme le postillon; j'ai connu les deux
+derniers de Paris et de Lyon, MM. Dailly et Mottard; tous deux aimaient
+tant leurs chevaux qu'ils n'ont pas voulu s'en s&eacute;parer.</p>
+
+<p>C'est une affection que je comprends; car, si quelquefois ces rudes
+serviteurs ont des caprices, et qui n'en a pas! souvent ils montrent
+leur reconnaissance, en l&eacute;chant la main qui les nourrit; et surtout
+jamais ils ne disent du mal de vous. Il y a cependant des savants qui ne
+connaissent ces nobles b&ecirc;tes que sous le nom de <i>moteurs anim&eacute;s</i>.</p>
+
+<p>Avez-vous jamais, lecteur, conduit &agrave; grandes guides un quadrige de
+superbes normands ou de vigoureux Percherons?</p>
+
+<p>Je pourrais, je crois, parier cent contre un, que cela ne vous est
+jamais arriv&eacute;.</p>
+
+<p>Avez-vous jamais dirig&eacute; une v&eacute;ritable locomotive?</p>
+
+<p>Il y a encore moins de chances pour que vous me donniez une r&eacute;ponse
+affirmative.</p>
+
+<p>Eh bien! par extraordinaire et volontairement, je me suis trouv&eacute; dans
+des circonstances qui m'ont permis de me livrer &agrave; ces deux exercices.</p>
+
+<p>De 1841 &agrave; 1845, avant l'ouverture du chemin de fer du Nord, pour le
+service de la navigation, j'allais plusieurs fois la semaine &agrave; Pontoise,
+par la berline qui, en partant de Paris, traversait les Champs-Elys&eacute;es.</p>
+
+<p>Du conducteur je m'&eacute;tais fait un ami, pour que cette liaison me m&icirc;t en
+rapport direct avec ses magnifiques gris-pommel&eacute;s.</p>
+
+<p>J'avais obtenu la faveur de me placer &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui sur son si&egrave;ge, et
+tout naturellement ses guides passaient souvent de ses mains dans les
+miennes; car les hommes de travail perdent rarement une bonne occasion
+qui se pr&eacute;sente de se reposer.</p>
+
+<p>Quelques ann&eacute;es plus tard, en 1848, allant tous les jours de Paris &agrave;
+Versailles, pour le chemin de fer de Rennes, je montais tr&egrave;s souvent sur
+la locomotive &agrave; c&ocirc;t&eacute; du m&eacute;canicien, alors sans aucun abri, afin de
+m'initier aux d&eacute;tails pratiques de son m&eacute;tier (car dans cette ann&eacute;e
+d'effervescence g&eacute;n&eacute;rale, les ing&eacute;nieurs furent oblig&eacute;s plusieurs fois
+d'assurer <i>eux-m&ecirc;mes</i> le service). Souvent ma main novice maniait sous
+ses yeux le r&eacute;gulateur, et la machine docile m'ob&eacute;issait comme &agrave; son
+v&eacute;ritable ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Vous me croirez sans peine si je vous dis que j'avais infiniment plus de
+plaisir et d'&eacute;motions &agrave; contenir, exciter, entendre hennir et voir
+piaffer les coursiers de mon <i>Four in hand</i>, qu'&agrave; entendre souffler,
+siffler et grincer sous ma main la locomotive de Versailles R. G.</p>
+
+<p>Pour conserver ce qu'ils appelaient leur cavalerie, en &eacute;change de leurs
+brevets aristocratiques de Ma&icirc;tres de Poste, MM. Dailly et Mottard, ont
+obtenu &agrave; Paris et &agrave; Lyon des concessions d'omnibus qui sont remplac&eacute;s
+d&eacute;j&agrave; par les tramways plus d&eacute;mocratiques encore.</p>
+
+<p><i>Sic transit gloria mundi</i>, qu'on peut traduire ainsi en s'inspirant de
+Lamartine:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Ainsi tout change, ainsi tout passe,<br /></span>
+<span class="i0">Ainsi nous-m&ecirc;mes nous passons<br /></span>
+<span class="i0">Sur le railway qui prend la place<br /></span>
+<span class="i0">De la poste et des postillons.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Tout ce que je viens de dire pourrait s'intituler: Expos&eacute; th&eacute;orique de
+la poste aux chevaux; la pratique souvent n'&eacute;tait pas aussi brillante.</p>
+
+<p>Le mauvais &eacute;tat g&eacute;n&eacute;ral des routes, surtout en hiver, leurs lacunes
+nombreuses et le manque de ponts sur le plus grand nombre des rivi&egrave;res,
+rendaient les voyages tr&egrave;s difficiles.</p>
+
+<p>Pour vous donner une id&eacute;e vraie sur ce point des m&oelig;urs et usages du
+vieux temps, je me propose de faire passer sous vos yeux, si mon livre
+y est encore, quelques &eacute;pisodes de mes voyages et de ceux de ma famille,
+que j'ai retrouv&eacute;s, partie dans mes souvenirs, partie dans des
+manuscrits authentiques que j'ai eu la chance heureuse de rencontrer.</p>
+
+<p>Cela fera l'objet des chapitres suivants.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<p class="center"><img src="images/003.png" alt="image" width="70%" /></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II</h2>
+
+<p class="center"><b>Qui contient des extraits authentiques du Journal de voyage en Italie et
+Sicile d'Antoine-Henri Jordan, fils et petit-fils d'&eacute;chevin, en 1787 et
+1788, et quelques autres choses.</b></p>
+
+
+<p class="n"><span class="letre"><img src="images/004.png" alt="A" /></span>u commencement du XVIII<sup>e</sup> si&egrave;cle vivait &agrave; Lyon Henri Jordan, fils
+d'Abraham et petit-fils de Lantelme dont le testament est de 1611; ce
+Jordan, premier du nom de Henri, &eacute;tait mari&eacute; &agrave; Jeanne de G&eacute;rando.</p>
+
+<p>Son fils, Henri Jordan l'a&icirc;n&eacute;, qui fut &eacute;chevin en 1779 et 1780, avait
+&eacute;pous&eacute; Magdeleine Briasson, fille de Charles-Claude Briasson, &eacute;chevin
+lui-m&ecirc;me en 1757 et 1758.</p>
+
+<p>M. Briasson &eacute;tait fabricant d'&eacute;toffes de soie; c'est une tradition de
+famille qu'il avait mis quelques ann&eacute;es pour faire sa fortune, toujours
+avec les deux m&ecirc;mes dessins: ses robes &agrave; l'&eacute;clipse et ses robes &agrave; la
+com&egrave;te avaient brill&eacute; d'un vif &eacute;clat sur les paniers des grandes dames,
+dans les salons de Versailles.</p>
+
+<p>Que les temps sont chang&eacute;s! combien aujourd'hui faut-il d'ann&eacute;es, et
+combien de dessins par ann&eacute;e, &agrave; un fabricant pour faire sa fortune,
+quand il y arrive?</p>
+
+<p>Une autre fille de M. Briasson avait &eacute;t&eacute; mari&eacute;e au p&egrave;re du baron
+Rambaud, qui fut maire de Lyon de 1818 &agrave; 1826.</p>
+
+<p>Henri Jordan, l'&eacute;chevin, n'eut qu'un fils, Antoine-Henri, et trois
+filles, M<sup>mes</sup> Vionnet, Coste et Bergasse.</p>
+
+<p>Pierre Jordan, fr&egrave;re de l'&eacute;chevin, mari&eacute; &agrave; &Eacute;lisabeth P&eacute;rier de Grenoble
+(tante du c&eacute;l&egrave;bre Casimir), eut cinq fils qui furent des hommes
+distingu&eacute;s, ainsi que leurs descendants:</p>
+
+<p>Alexandre Jordan, receveur des finances, p&egrave;re d'Alexandre Jordan,
+ing&eacute;nieur en chef des ponts et chauss&eacute;es, grand-p&egrave;re de Camille Jordan,
+ing&eacute;nieur des mines, membre de l'Institut, et de M<sup>me</sup> Giraud-Jordan,
+fille de Camille Jordan, magistrat;</p>
+
+<p>Camille Jordan, c&eacute;l&egrave;bre d&eacute;put&eacute; aux Cinq Cents en 1795, puis &agrave; la Chambre
+sous la Restauration, p&egrave;re d'Auguste Jordan, ing&eacute;nieur en chef des ponts
+et chauss&eacute;es, grand-p&egrave;re d'Arthur de Gravillon et de M<sup>me</sup>
+Boub&eacute;e-Jordan;</p>
+
+<p>Augustin Jordan, secr&eacute;taire d'ambassade, grand-p&egrave;re d'Omer Despatys,
+ancien magistrat, membre du Conseil municipal de Paris;</p>
+
+<p>No&euml;l Jordan qui fut longtemps le v&eacute;n&eacute;rable cur&eacute; de Saint-Bonaventure &agrave;
+Lyon;</p>
+
+<p>C&eacute;sar Jordan, p&egrave;re d'Alexis Jordan, le savant botaniste.</p>
+
+<p>&Agrave; la fin du si&egrave;cle dernier, Henri Jordan l'a&icirc;n&eacute; &eacute;tait banquier et
+marchand de soie &agrave; Lyon dans la rue Lafont et plus tard dans sa maison &agrave;
+l'angle de la rue Puits-Gaillot et du port Saint-Clair.</p>
+
+<p>En l'ann&eacute;e 1787 il avait dans son commerce comme associ&eacute; son fils
+unique, Antoine-Henri, troisi&egrave;me du nom et Barth&eacute;lemy-Gabriel Magneval,
+fort jeune alors, qui depuis est devenu d&eacute;put&eacute; du Rh&ocirc;ne de 1815 &agrave; 1822.</p>
+
+<p>&Agrave; cette &eacute;poque la Chine et le Japon n'&eacute;taient pas encore invent&eacute;s comme
+pays de production des fils de soie; nous n'en tirions que des
+porcelaines et des foulards.</p>
+
+<p>La fabrique lyonnaise faisait venir toutes ses soies du Dauphin&eacute;, du
+midi de la France, de l'Italie et de la Sicile.</p>
+
+<p>La maison Jordan avait fait d'assez fortes avances &agrave; une maison Cajoli,
+de Turin, qui venait de suspendre ses payements; il y avait int&eacute;r&ecirc;t &agrave;
+suivre de pr&egrave;s cette affaire. La traiter par correspondance n'&eacute;tait pas
+chose tr&egrave;s facile; les lettres pour une grande partie de l'Italie ne
+partaient qu'une fois par semaine et r&eacute;ciproquement. Quant au t&eacute;l&eacute;graphe
+&eacute;lectrique, Amp&egrave;re &eacute;tait bien n&eacute;, mais il n'avait pas encore m&eacute;rit&eacute; une
+statue avec des sir&egrave;nes &agrave; ses pieds, qui semblent &agrave; Lyon, je ne sais pas
+pourquoi, l'accessoire oblig&eacute; de nos grands hommes.</p>
+
+<p>On d&eacute;cida qu'Antoine-Henri Jordan fils irait &agrave; Turin pour recouvrer le
+plus qu'il pourrait de la cr&eacute;ance Cajoli; qu'il profiterait de ce voyage
+pour voir tous les correspondants de la maison, en visitant l'Italie
+pour en augmenter le nombre et compl&eacute;ter son &eacute;ducation.</p>
+
+<p>Il y a quelques ann&eacute;es, ayant h&eacute;rit&eacute; de la biblioth&egrave;que d'une de mes
+tantes, j'ai trouv&eacute;, sur un des derniers rayons, un manuscrit s&eacute;culaire
+assez bien conserv&eacute;. Comme il &eacute;tait h&eacute;riss&eacute; de renseignements
+commerciaux d'un autre &acirc;ge, je n'y avais pas fait d'abord tr&egrave;s grande
+attention. Plus tard, ayant quelques loisirs je me suis appliqu&eacute; &agrave; la
+lecture de ce volume, qui m'a vivement int&eacute;ress&eacute;, les renseignements
+qu'il me donnait rentrant tout &agrave; fait dans le cadre que je m'&eacute;tais
+trac&eacute;, c'est-&agrave;-dire la comparaison des voyages de jadis et de ceux
+d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>Ce voyage de mon grand-p&egrave;re &eacute;tait pour lui un voyage d'agr&eacute;ment autant
+qu'un voyage d'affaires; l'emploi de son temps est r&eacute;sum&eacute; dans des notes
+&eacute;crites jour par jour, depuis son d&eacute;part, le 11 ao&ucirc;t 1787, jusqu'&agrave; son
+retour &agrave; Marseille, le 22 juillet 1788, et quelques jours apr&egrave;s &agrave; Lyon;
+cela fait une ann&eacute;e compl&egrave;te.</p>
+
+<p>Elles forment deux parties distinctes: l'une contient ses impressions de
+touriste et les faits mat&eacute;riels du voyage; l'autre s'applique aux
+affaires de la soie, et longuement aux questions de change et de
+monnaie, alors tr&egrave;s importantes &agrave; cause de leur diversit&eacute;, chaque
+principaut&eacute; d'Italie ayant la sienne propre.</p>
+
+<p>Je ne m'occuperai que de la premi&egrave;re partie de ces notes, par la bonne
+raison que je ne comprends rien &agrave; la seconde, dont presque tous les
+termes, &eacute;crits en abr&eacute;viations, sont pour moi des hi&eacute;roglyphes pour
+lesquels il me faudrait un nouveau Champollion.</p>
+
+<p>M&ecirc;me dans la premi&egrave;re partie, je passerai beaucoup de descriptions de
+monuments que tout le monde conna&icirc;t. Je dis tout le monde, comme les
+journalistes disent <i>Tout-Paris</i>, quand ils le font tenir dans une salle
+de spectacle, ou la chambre des d&eacute;put&eacute;s.</p>
+
+<p>Je me bornerai donc aux citations qui font conna&icirc;tre le voyage
+proprement dit, et les m&oelig;urs de l'&eacute;poque dans les pays parcourus.</p>
+
+<p>Bien qu'elles soient du si&egrave;cle dernier, je peux les appeler des notes
+t&eacute;l&eacute;graphiques et photographiques; &agrave; cause de leur concision et de leur
+pr&eacute;cision v&eacute;ridique, deux qualit&eacute;s qui ont caract&eacute;ris&eacute; mon grand-p&egrave;re
+pendant toute sa vie.</p>
+
+<p>Antoine-Henri Jordan, fils et petit-fils d'&eacute;chevin &eacute;tait fort jeune
+alors, il n'avait que vingt-quatre ans; sa famille &eacute;tait dans une bonne
+position de fortune et d'honorabilit&eacute;, l'avenir lui souriait; il n'&eacute;tait
+pas encore mari&eacute;; il partait l'esprit content, libre de toute
+pr&eacute;occupation.</p>
+
+<p>On &eacute;tait &agrave; deux ann&eacute;es de la convocation des &Eacute;tats g&eacute;n&eacute;raux; rien ne
+pouvait faire pr&eacute;voir les tristes &eacute;v&eacute;nements qui devaient les suivre.</p>
+
+<p>Dans ce temps-l&agrave;, il n'y avait aucune voiture publique allant de Lyon en
+Italie; il partait donc en poste dans la chaise de son p&egrave;re, accompagn&eacute;
+d'un fid&egrave;le domestique (Laforest), convenablement muni de lettres de
+recommandation et de cr&eacute;dit.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+
+<p class="center"><b>Notes de voyage d'Antoine-Henri Jordan en Italie et en Sicile.</b>
+
+J'ouvre le cahier de notes et je copie:</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>10 ao&ucirc;t 1787</i>.&mdash;Parti de Lyon, &agrave; six heures du soir, je suis arriv&eacute; le
+lendemain au Pont-de-Beauvoisin &agrave; six heures du matin. Beau temps, sans
+retard extraordinaire. (Il avait mis douze heures, il faut aujourd'hui
+deux heures par le train omnibus.)</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>11 ao&ucirc;t 1787.</i>&mdash;Pass&eacute; au Pont, sans &ecirc;tre visit&eacute; &agrave; la douane sarde, si
+ce n'est pour la forme; malle d&eacute;tach&eacute;e et rattach&eacute;e sans autre
+c&eacute;r&eacute;monie.</p>
+
+<p>Entr&eacute; dans les &Eacute;tats de Savoie, passage &agrave; la mont&eacute;e de la Chaille dont
+la vue est magnifique; arriv&eacute; &agrave; la mont&eacute;e de la Grotte, ouverte en 1670
+par Charles-Emmanuel II, suivant l'inscription qu'on peut lire; une des
+beaut&eacute;s de la Savoie.</p>
+
+<p>Entre Saint-Jean-de-Cou et Chamb&eacute;ry, cascade de 200 toises de hauteur.
+Vu Chamb&eacute;ry... J'ai &eacute;t&eacute; oblig&eacute; d'y rester deux heures pour faire
+remettre des clous &agrave; la chaise. Route continu&eacute;e sans accident jusqu'&agrave;
+Lanslebourg.</p>
+
+<p>(Arriv&eacute; l&agrave;, le voyage se compliquait; non seulement le tunnel du mont
+Cenis n'existait pas, mais la route &agrave; voiture pour traverser les Alpes
+n'&eacute;tait pas construite; on ne pouvait donc franchir la montagne qu'&agrave;
+pied ou &agrave; cheval. La route n'a &eacute;t&eacute; faite que sous Napol&eacute;on I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>Il fallait d&eacute;monter la voiture et faire transporter &agrave; dos d'homme
+s&eacute;par&eacute;ment la caisse, les roues et les brancards.)</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>12 ao&ucirc;t</i>&mdash;Il faut faire march&eacute; avec les muletiers pour le transport des
+bagages, avec les porteurs pour sa chaise, avec le ma&icirc;tre de poste pour
+les chevaux de selle, avec l'aubergiste; cela n'en finit pas.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s d&icirc;ner, c'est-&agrave;-dire &agrave; deux heures, je suis mont&eacute; &agrave; cheval, arriv&eacute;
+sain et sauf &agrave; Noval&egrave;se, n'ayant pas souffert de la chaleur sur la
+montagne, gr&acirc;ce au brouillard qui cachait le soleil.</p>
+
+<p>Couch&eacute; &agrave; Noval&egrave;se, apr&egrave;s avoir re&ccedil;u les &eacute;quipages en bon &eacute;tat, fait
+remonter la voiture, dont le trajet a &eacute;t&eacute; fort heureux et tout pr&eacute;par&eacute;
+pour le d&eacute;part du lendemain qui s'est fait &agrave; deux heures du matin.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>13 ao&ucirc;t</i>.&mdash;Arriv&eacute; &agrave; Turin, &agrave; dix heures et demie du matin. Je n'ai pas
+&eacute;t&eacute; visit&eacute; l&agrave;, plus qu'ailleurs. Log&eacute; &agrave; l'h&ocirc;tel d'Angleterre.</p>
+
+<p>(Parti de Lyon, le 10 ao&ucirc;t &agrave; six heures du soir, il &eacute;tait arriv&eacute; le 13 &agrave;
+dix heures et demie du matin, il avait donc mis cinquante-deux heures
+pour un trajet qu'on peut faire aujourd'hui en neuf heures.</p>
+
+<p>Il n'est reparti de Turin que le 8 octobre, il y est rest&eacute; pr&egrave;s de deux
+mois.</p>
+
+<p>Ses notes contiennent, jour par jour, un r&eacute;sum&eacute; de toute sa
+correspondance au sujet de l'affaire Cajoli, des renseignements sur les
+nombreux correspondants de la maison, le prix des soies, la valeur du
+change, etc., en outre, il r&eacute;sume l'emploi de son temps en dehors des
+affaires.)</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>14 ao&ucirc;t</i>.&mdash;Je suis all&eacute; voir M. de Bianchi, qui m'a engag&eacute; &agrave; venir
+loger dans son appartement; me voici transport&eacute; armes et bagages dans le
+canton de Saint-Fr&eacute;d&eacute;ric, pr&egrave;s de la rue Neuve maison Vigna.</p>
+
+<p>Description de la ville de Turin....</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>17 ao&ucirc;t</i>.&mdash;Partie de campagne chez M. Ferraris....</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>19 ao&ucirc;t</i>.&mdash;Autre partie chez M. Negri....</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>22 ao&ucirc;t</i>.&mdash;Il y a trois salles de spectacle &agrave; Turin: le th&eacute;&acirc;tre du roi
+qui touche &agrave; son palais; on y joue l'op&eacute;ra, ouvert seulement en
+carnaval; le th&eacute;&acirc;tre du prince de Carignan, sur la place du m&ecirc;me nom; on
+y joue la com&eacute;die, la trag&eacute;die, des arlequinades et l'op&eacute;ra-comique.</p>
+
+<p>Un troisi&egrave;me th&eacute;&acirc;tre chez le marquis d'Anglesne est petit, mais bien
+d&eacute;cor&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>23 ao&ucirc;t 1787</i>.&mdash;Partie de campagne chez M. Negri... visite &agrave; Moncalieri
+chez M<sup>me</sup> Nasi, &agrave; M. Bianchi au ch&acirc;teau. De l&agrave;, d&icirc;ner &agrave; Castel-Nuovo;
+on me garde &agrave; coucher. Nous partons &agrave; six heures pour aller &agrave; la com&eacute;die
+&agrave; Moncalieri; acteurs meilleurs que ceux de Turin...</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>24 ao&ucirc;t</i>.&mdash;Retour &agrave; Turin &agrave; six heures du soir, partie &agrave; pied, partie
+en carrosse, aussi gai que la venue.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>25 ao&ucirc;t</i>.&mdash;Visite &agrave; M. de Choiseul (notre ambassadeur &agrave; Turin) qui m'a
+re&ccedil;u avec son air leste, &agrave; sa toilette, et m'a cong&eacute;di&eacute; ensuite, sans
+c&eacute;r&eacute;monie, quand elle a &eacute;t&eacute; faite.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>26 ao&ucirc;t</i>.&mdash;Partie de campagne chez M. Brouzet &agrave; la Colline, o&ugrave; nous
+avons d&icirc;n&eacute; en tr&egrave;s bonne compagnie; maison fort agr&eacute;able et tr&egrave;s
+champ&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Nous partons de Turin, le 28, &agrave; cinq heures du soir, avec M. Negri, pour
+sa maison de campagne, pour &ecirc;tre &agrave; port&eacute;e de Moncalieri.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>29 ao&ucirc;t</i>.&mdash;&Agrave; six heures du matin, nous descendons dans la plaine, o&ugrave;
+&eacute;tait rang&eacute;e la l&eacute;gion d'accompagnement qui devait man&oelig;uvrer sous les
+yeux du roi.</p>
+
+<p>(Description des man&oelig;uvres... travers&eacute;e du P&ocirc;... Dressement des
+tentes... etc.)</p>
+
+<p>Nous nous embarquons sur le P&ocirc;, avec M<sup>me</sup> Aignon, ses filles, M<sup>me</sup>
+Nasi, M<sup>me</sup> Nasi Maggia et ses quatre s&oelig;urs, MM. Aignon et Nasi fils;
+nous descendons &agrave; Moncalieri, nous d&icirc;nons chez M. Nasi, et le soir, nous
+retournons coucher chez M. Negri.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>2 septembre</i>.&mdash;D&icirc;n&eacute; &agrave; la campagne Saint-Ange-Morel avec Barberis,
+Ballor, Jouben et autres, au nombre de douze, sur le chemin de la
+Superga &agrave; un mille de Turin.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>8 septembre</i>.&mdash;Procession de la f&ecirc;te de la Vierge o&ugrave; vont les
+communaut&eacute;s religieuses, le chapitre de la cath&eacute;drale, l'archev&ecirc;que, le
+s&eacute;nat, la chambre des comptes, le consulat, les conseillers de ville et
+les corps nombreux de p&eacute;nitents et p&eacute;nitentes; concours tr&egrave;s
+consid&eacute;rable de toute la population.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>9 septembre</i>.&mdash;D&icirc;n&eacute; &agrave; la vigne de Doxa, presque &agrave; la porte de la ville,
+avec M. Leclerc de Nice, Tollo p&egrave;re et ses deux fils, Haldimand, etc.</p>
+
+<p>Ces deux jours, le spectacle du Th&eacute;&acirc;tre de Carignan &eacute;tait magnifique;
+toutes les loges &eacute;taient pleines, chose rare pour la saison.</p>
+
+<p>(On voit par ses notes de correspondance que pendant la fin de
+septembre, il s'est beaucoup occup&eacute; de l'affaire Cajoli et autres.)</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>8 octobre</i>.&mdash;Il part de Turin pour Bologne, toujours dans sa chaise de
+poste, en passant par Casale, Alexandrie, Tortone, Plaisance, Parme,
+Reggio et Mod&egrave;ne.</p>
+
+<p>(Dans chaque ville il fait une description sommaire des pays travers&eacute;s,
+qu'il serait trop long de transcrire ici, nous nous bornerons &agrave; quelques
+extraits.)</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>8 octobre 1787</i>.&mdash;On traverse cinq rivi&egrave;res pour aller de Turin &agrave;
+Casal: la Stura, le Mollon, l'Eau-d'Or, la Dora-Balt&eacute;a et le P&ocirc; &agrave; Casal
+m&ecirc;me, sur lesquelles il n'y avait point de ponts.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>10 octobre</i>.&mdash;Le th&eacute;&acirc;tre d'Alexandrie est grand, mais le parterre est
+bas. L'op&eacute;ra est bon; la premi&egrave;re chanteuse excellente; le ballet fort
+joli. Apr&egrave;s le spectacle il y a bal, o&ugrave; tout le monde peut entrer en
+payant, mais il n'y a que les nobles qui peuvent danser!</p>
+
+<p>On voit &agrave; Alexandrie un beau pont couvert sur le Tanaro qui a 620 pieds
+de long.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>14 octobre</i>.&mdash;Voyage &agrave; Novi; on a rajust&eacute; le chemin qui &eacute;tait
+impraticable. On traverse Pozzalo, village dangereux &agrave; cause des
+voleurs; il est prudent de ne pas y passer la nuit.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>16 octobre</i>.&mdash;D&eacute;part d'Alexandrie pour aller &agrave; Tortone; on passe la
+Scrivia; cette rivi&egrave;re est tant&ocirc;t gu&eacute;able, tant&ocirc;t d'une grande force; de
+sorte qu'il n'y a point de prix fixe pour le passage en bateau. Le mien
+a dur&eacute; deux minutes. J'ai offert 5 sous; on m'a demand&eacute; 3 livres, et
+l'on s'est content&eacute; de 10 sous, sur la menace d'informer le commandant.</p>
+
+<p>Description de Plaisance... l'&eacute;glise du D&ocirc;me est grande, belle; beaucoup
+de peintures.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>17 octobre</i>.&mdash;Parti de Plaisance &agrave; trois heures et demie, j'arrive &agrave;
+cinq heures &agrave; Fiorenzuola, petite ville o&ugrave; je ne trouve point de
+chevaux, &agrave; cause de la foire; il faut se d&eacute;cider &agrave; coucher.</p>
+
+<p>Il y a grand monde &agrave; l'auberge; je suis engag&eacute; &agrave; aller &agrave; un bal que
+donnent quelques seigneurs des environs; j'y reste jusqu'&agrave; deux heures
+du matin, puis je vais me coucher; en partant &agrave; six heures et demie je
+rencontre quelques dames qui en sortaient. Description de Parme, Reggio
+et Mod&egrave;ne.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>21 octobre</i>.&mdash;La grande tour de Mod&egrave;ne, une des sept merveilles de
+l'Italie: il y a quatre cents marches &agrave; monter.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>23 octobre</i>.&mdash;Arriv&eacute; &agrave; Bologne. Je me loge h&ocirc;tel de la Paix.
+Description de Bologne. L'&eacute;glise m&eacute;tropolitaine de Saint-Pierre et la
+coll&eacute;giale de San-P&eacute;tronio sont l'une et l'autre tr&egrave;s vastes et d'une
+tr&egrave;s grande hauteur.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>24 octobre</i>.&mdash;Partie de campagne chez le marquis de Rata, o&ugrave; j'ai vu le
+cardinal-l&eacute;gat. Le soir, vu M<sup>me</sup> Bianchi la m&egrave;re qui m'a fait beaucoup
+d'amiti&eacute;s.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>25 octobre</i>.&mdash;Vu le doyen de Bianchi dont j'ai re&ccedil;u toutes les offres
+de service. D&icirc;n&eacute; chez M. de Merendoni, avec le doyen qui ne m'a pas
+quitt&eacute; de toute la journ&eacute;e; nous sommes all&eacute;s ensemble &agrave;
+San-Giovani-in-Monte, o&ugrave; se sont chant&eacute;s en grande c&eacute;r&eacute;monie la messe et
+les v&ecirc;pres en l'honneur de saint Antoine de Padoue, par une soci&eacute;t&eacute;
+philharmonique compos&eacute;e de nobles.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>26 octobre</i>.&mdash;Le doyen m'a pr&ecirc;t&eacute; son domestique, qui m'a accompagn&eacute; &agrave;
+l'Institut, etc... Je suis all&eacute; voir le marquis de Tauraro qui a de
+beaux tableaux de ma&icirc;tres.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le d&icirc;ner le doyen m'a conduit chez sa s&oelig;ur, la comtesse de
+Pepoli, &agrave; la campagne &agrave; 3 milles de la ville, sur la route de Ferrare.
+J'y suis invit&eacute; pour dimanche.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>28 octobre 1787</i>.&mdash;Vu la fameuse madone de Saint-Luc. Grande chapelle
+de la Vierge ou pour mieux dire grande &eacute;glise situ&eacute;e sur la hauteur, &agrave; 3
+milles de Bologne; on y arrive par six cent vingts portiques tous
+couverts. Le chemin pour les carrosses est &agrave; c&ocirc;t&eacute;, et dans la mont&eacute;e les
+portiques passent trois fois par dessus. (Suit une grande description.)</p>
+
+<p>La chapelle est fond&eacute;e et entretenue par souscriptions particuli&egrave;res des
+Bolognais; la premi&egrave;re pierre fut pos&eacute;e en 1733.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>1<sup>er</sup> novembre</i>.&mdash;Installation solennelle du gonfalonnier chef du
+S&eacute;nat, premier magistrat de la ville de Bologne, qui n'a plus que
+l'ombre de son ancien pouvoir; depuis que Bologne s'est donn&eacute;e au Pape,
+l'autorit&eacute; r&eacute;side toute enti&egrave;re dans la personne du cardinal-l&eacute;gat; ce
+qui n'emp&ecirc;che pas qu'aujourd'hui on suive les m&ecirc;mes usages qu'autrefois.</p>
+
+<p>Le gonfalonnier change tous les deux mois; pendant quatre jours tous les
+deux mois, ce sont les m&ecirc;mes f&ecirc;tes et processions qui se renouvellent.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>2 novembre</i>.&mdash;D&eacute;part de Bologne pour Florence &agrave; neuf heures du matin;
+passage des Apennins par un vent violent.</p>
+
+<p>Je m'arr&ecirc;te trois heures &agrave; Lojano, m&eacute;chant village, pour faire
+raccommoder ma voiture &agrave; laquelle trois boulons ont cass&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>Florence</i>.&mdash;J'arrive &agrave; Florence &agrave; dix heures du soir.</p>
+
+<p>En entrant en Toscane, il faut se faire visiter, ou consigner deux
+sequins (le sequin valait 12 livres) qui sont rendus &agrave; Florence, quand
+on a visit&eacute; la malle. Pour cela il faut aller &agrave; la douane o&ugrave; j'ai perdu
+une matin&eacute;e.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>3 novembre</i>.&mdash;Sur la recommandation de M<sup>me</sup> Spinosa, je me suis log&eacute;
+&agrave; l'Aigle Noir pr&egrave;s du D&ocirc;me chez Pio Lombardi. La ville compte 95,000
+habitants.</p>
+
+<p>(Ici grande description de la ville, de ses monuments, de ses palais,
+des &eacute;glises et des mus&eacute;es; il visite le palais Capponi, berceau de
+Laurent Capponi qui s'est rendu c&eacute;l&egrave;bre &agrave; Lyon par sa g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; au
+XVI<sup>e</sup> si&egrave;cle. Arriv&eacute; le 2 novembre, il en est reparti le 7; ce n'&eacute;tait
+pas trop pour voir toutes les merveilles de cette ville magnifique dans
+laquelle il devait s'arr&ecirc;ter &agrave; son retour.)</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>7 novembre</i>.&mdash;D&eacute;part de Florence pour Lucques, &agrave; six heures et demie du
+matin. Attendu pr&egrave;s d'une demi-heure &agrave; la porte pour laisser entrer les
+voitures des mara&icirc;chers; enfin nous sortons.</p>
+
+<p>Je m'arr&ecirc;te &agrave; Cojano pour voir le palais Poggio au grand-duc, qu'on
+vante beaucoup, je ne sais pas pourquoi.</p>
+
+<p>&Agrave; Buggiano, je me suis disput&eacute; avec le ma&icirc;tre de poste qui voulait me
+mettre trois chevaux &agrave; cause du mauvais chemin et de la pluie; par
+amiable composition, il a &eacute;t&eacute; convenu qu'au lieu de 4 pauls par cheval
+et par poste, je n'en donnerais que 3 ce qui a &eacute;t&eacute; ex&eacute;cut&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>7 novembre</i>.&mdash;En arrivant &agrave; Lucques, &agrave; six heures du soir, il a fallu
+faire le tour de la ville le long des remparts, parce qu'&agrave; la nuit les
+portes sont ferm&eacute;es &agrave; l'exception d'une seule; pour entrer on paye 6
+sous par voiture et 2 sous par personne pour se faire ouvrir.</p>
+
+<p>Lucques, r&eacute;publique aristocratique, comme Bologne l'&eacute;tait autrefois, est
+gouvern&eacute;e par un gonfalonnier et huit anziani (anciens) qui changent
+tous les deux mois; il y a un grand conseil compos&eacute; de cent cinquante
+nobles qui d&eacute;cide de toutes les affaires.</p>
+
+<p>Log&eacute; &agrave; la Croix-de-Malte; pay&eacute; le plus haut prix qu'on ait exig&eacute; de moi
+jusqu'&agrave; pr&eacute;sent 16 pauls par jour; mais il faut observer que je suis
+seul dans l'h&ocirc;tel, et que je paye pour ceux qui n'y sont pas.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>9 novembre 1787</i>.&mdash;Arriv&eacute; &agrave; Pise le soir, log&eacute; au Trois-Donzelles.
+(Description de Pise.)</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>10 novembre</i>.&mdash;Parti apr&egrave;s d&icirc;ner; arriv&eacute; &agrave; Livourne avant la nuit.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>11 novembre</i>.&mdash;Visit&eacute; en mer deux b&acirc;timents su&eacute;dois avec M<sup>me</sup> Redi et
+M. Ulric.</p>
+
+<p>Livourne ne brille pas par ses &eacute;glises; les deux plus belles sont le
+D&ocirc;me et les Dominicains. Par contre, le th&eacute;&acirc;tre est fort joli; il est
+grand, bien &eacute;clair&eacute;, avec cinq rangs de loges superpos&eacute;es; mais l'op&eacute;ra
+y est tr&egrave;s mauvais.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>17 novembre</i>.&mdash;D&eacute;part de Livourne &agrave; sept heures du matin pour retourner
+&agrave; Florence.</p>
+
+<p>La ville de Livourne est un port franc, o&ugrave; tout peut entrer et sortir
+par mer; mais du c&ocirc;t&eacute; de la terre, les douanes du grand-duc sont tr&egrave;s
+rigides.</p>
+
+<p>Avant de partir il faut faire visiter et plomber ses malles; sans cela
+on est visit&eacute; &agrave; la porte de Pise, de Florence, en un mot, dans toutes
+les villes de la Toscane.</p>
+
+<p>J'avais fait plomber ma malle &agrave; Florence, pour aller jusqu'&agrave; Rome sans
+la d&eacute;faire; arriv&eacute; &agrave; Florence &agrave; neuf heures du soir, on a pr&eacute;tendu
+qu'il fallait visiter cette malle, parce qu'elle venait de Livourne ou
+bien aller &agrave; la douane.</p>
+
+<p>Il a fallu consigner encore une fois ma voiture &agrave; la douane pour la
+retirer le lendemain matin. J'ai eu la mauvaise chance d'&ecirc;tre pris pour
+un marchand d'&eacute;chantillons, ce qui m'a fait traiter avec rigueur.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>19 novembre</i>.&mdash;Revu Florence. (Nouvelle description de la ville.)</p>
+
+<p>Revu la galerie du Grand-Duc <i>degli uffici</i> avec un nouveau plaisir. (Le
+sentiment qu'il &eacute;prouve de revoir Florence est partag&eacute; par tous ceux qui
+ont eu la chance heureuse d'y aller et d'y retourner.)</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>20 novembre</i>.&mdash;D&icirc;n&eacute; chez M. Redi; apr&egrave;s le spectacle et le souper je me
+suis mis en chaise &agrave; onze heures et demie du soir pour me rendre &agrave;
+Bologne o&ugrave; j'arrive aujourd'hui mardi &agrave; cinq heures du soir.</p>
+
+<p>J'ai eu sur l'Apennin un vent tr&egrave;s froid, les chemins &eacute;taient tr&egrave;s
+mauvais &agrave; cause de la pluie.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re fois &eacute;tant parti de Bologne la nuit, je n'avais pas vu les
+environs; il y a des palais superbes; entre autres celui du marquis
+Aldrovandi Marescotti et celui du prince Hercolani encore plus beau.</p>
+
+<p>&Agrave; Parme, &agrave; Mod&egrave;ne et Bologne les &eacute;trangers payent au spectacle le double
+du prix pay&eacute; par les gens du pays.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>23 novembre</i>.&mdash;Parti de Bologne pour Anc&ocirc;ne &agrave; huit heures du matin;
+pass&eacute; par Imola, petite ville o&ugrave; il y a beaucoup de noblesse.</p>
+
+<p>&Agrave; Faenza il y a une fabrique de fa&iuml;ence consid&eacute;rable (c'est de l&agrave; que
+vient son nom). J'y ai vu des ouvrages tr&egrave;s curieux imitant la
+porcelaine. (Il passe &agrave; Cesena, Rimini et Pesaro.)</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>25 novembre 1787</i>.&mdash;Parti de Pesaro &agrave; une heure apr&egrave;s midi, arriv&eacute; &agrave;
+Fossonbrone &agrave; six heures avec de la pluie et de tr&egrave;s mauvais chemins.</p>
+
+<p>En arrivant j'ai trouv&eacute; Pierre Moci, qui a voulu absolument me loger
+chez lui, ce &agrave; quoi j'ai consenti, pour jouer un tour au ma&icirc;tre de
+poste, qui avait le front de me demander 15 pauls pour une nuit.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>26 novembre</i>.&mdash;S&eacute;jour &agrave; Fossonbrone &agrave; cause de la neige.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>27 novembre</i>.&mdash;Je pars &agrave; quatre heures du matin; beau clair de lune,
+temps froid; pass&eacute; &agrave; Sinigalia, tr&egrave;s joli petit port de mer sur
+l'Adriatique.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; &agrave; trois heures &agrave; Anc&ocirc;ne, ville tr&egrave;s commer&ccedil;ante, qui augmente
+tous les jours.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>28 novembre</i>.&mdash;Parti d'Anc&ocirc;ne &agrave; huit heures j'arrive &agrave; Lorette &agrave; midi.</p>
+
+<p>Je vois l'&eacute;glise et la Sainte-Chapelle, Santa Casa, qui suivant une
+ancienne tradition est la maison o&ugrave; Notre-Seigneur J&eacute;sus-Christ s'est
+incarn&eacute;. C'est-&agrave;-dire la maison de la sainte Vierge. On a laiss&eacute; les
+murs dans leur &eacute;tat naturel, on s'est born&eacute; &agrave; orner les lambris d'une
+grande quantit&eacute; de lampes d'argent massif d'un poids consid&eacute;rable.</p>
+
+<p>Le tr&eacute;sor renferme des richesses incroyables, diamants, perles, rubis,
+etc., provenant des largesses des plus grands princes de l'Europe.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; &agrave; Macerata &agrave; quatre heures et demie je suis oblig&eacute; de m'arr&ecirc;ter
+pour faire remettre des vis &agrave; ma chaise et parce qu'on m'annonce qu'il y
+a du danger sur le chemin.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>29 novembre</i>.&mdash;Parti de Macerata avant jour; arriv&eacute; &agrave; Tolentino,
+j'apprends que le passage du col Fiorito (Apennins) est intercept&eacute; par
+les neiges et l'on me fait attendre trois heures.</p>
+
+<p>Je pars pourtant sur de nouveaux renseignements, qui annoncent qu'on a
+fait le passage; je trouve beaucoup de neige qui rend le chemin
+difficile; j'arrive non sans peine &agrave; Serravalle au pied des Apennins.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre de poste de Ponte-della-Trava, voulant me faire coucher chez
+lui, m'avait annonc&eacute; que je trouverais grand monde &agrave; Serravalle, et que
+je ne pourrais pas me loger. Je ne me laisse pas faire et voyant surtout
+qu'il veut m'&eacute;trangler pour le prix, je demande des chevaux; il me les
+refuse sous pr&eacute;texte qu'il n'en a pas.</p>
+
+<p>Cependant il en arrive et me les fait payer un prix exorbitant, que je
+suis oblig&eacute; de subir parce qu'il n'y a point de juge dans cet endroit.</p>
+
+<p>Me voici donc &agrave; Serravalle, j'y soupe et j'y couche au prix assez fort
+de 10 pauls (5 fr. 60 environ), pour un mauvais souper et un mauvais
+lit; apr&egrave;s avoir pass&eacute; la soir&eacute;e avec la duchesse de Sampiari, de
+Naples, qui venait de traverser la montagne et se rendait &agrave; petites
+journ&eacute;es &agrave; Lorette.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>30 novembre</i>.&mdash;J'avais donn&eacute; mes ordres pour partir au point du jour;
+je me l&egrave;ve &agrave; sept heures, je fais chercher mes gens; tous &agrave; la messe
+pour f&ecirc;ter saint Andr&eacute;! au retour il faut bien d&eacute;jeuner; au lieu de
+partir &agrave; sept heures nous ne partons qu'&agrave; huit heures et demie avec
+quatre chevaux et deux hommes pour soutenir la chaise dans les mauvais
+pas!</p>
+
+<p>Comme le ciel &eacute;tait serein je fis le voyage tr&egrave;s heureusement, et
+j'arrivais &agrave; deux heures et demie &agrave; Foligno, ville d'Ombrie assez
+peupl&eacute;e; on y compte 22,000 habitants.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>1<sup>er</sup> d&eacute;cembre 1787</i>.&mdash;Les ma&icirc;tres de poste de la Romagne sont les
+plus grandes canailles qu'il y ait au monde; ils font aux voyageurs
+toutes les insolences dont ils peuvent s'aviser et cherchent toujours &agrave;
+les duper s'ils n'ont aucun moyen de se faire rendre justice.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Au col de la montagne Fiorito, la marquise Ghilini, d'Alexandrie, qui
+l'a travers&eacute; la veille de mon passage, avait avec elle vingt hommes pour
+faire le chemin; elle a vu cinq de ces malheureux, les couteaux &agrave; la
+main, contre elle et son domestique, parce que ce dernier leur faisait
+le reproche, bien m&eacute;rit&eacute;, d'avoir expos&eacute; par leur faute la marquise &agrave;
+tomber dans le pr&eacute;cipice.</p>
+
+<p>Avec cette race, on est oblig&eacute; de les remercier de ce qu'ils veulent
+bien prendre l'argent qu'ils vous forcent de donner.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Le ruspone, soit la pi&egrave;ce de 3 sequins de Florence, est tarif&eacute;e &agrave; 65
+pauls et 1 bayoque romains, dans les &Eacute;tats du Pape. Dans la route de
+Lorette &agrave; Rome, les ma&icirc;tres de poste ne veulent le prendre que pour 63
+pauls, quelques-uns m&ecirc;me pour 62. Les pauvres voyageurs, qui, sur la foi
+du tarif, n'ont dans leur poche que des triples sequins toscans, sont
+r&eacute;duits, dans la route, &agrave; perdre 2 ou 3 pauls par ruspone.</p>
+
+<p>Avis aux voyageurs d'avoir toujours dans leur escarcelle de l'argent du
+pays.</p>
+
+<p>Press&eacute; d'arriver &agrave; Rome pour y trouver les lettres qui m'y attendaient,
+je me d&eacute;cide &agrave; voyager jour et nuit; j'avais un beau clair de lune, j'y
+voyais comme en plein jour.</p>
+
+<p>J'ai travers&eacute;, sans m'y arr&ecirc;ter, Spolette, Terni, Narni, Otricolli,
+Castellana; toutes ces villes sont en pays de montagne.</p>
+
+<p>Avant d'arriver &agrave; Rome &agrave; quatre lieues de distance, on distingue le d&ocirc;me
+de Saint-Pierre.</p>
+
+<p>J'arrive &agrave; Rome &agrave; trois heures et demie par la porta et la piazza del
+Popolo. Je me loge chez Damon, h&ocirc;tel des Fran&ccedil;ais, via della Croce,
+allant du Corso &agrave; la place d'Espagne.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>2 d&eacute;cembre</i>.&mdash;Le matin, toilette faite, je suis all&eacute; &agrave; la chapelle du
+Saint-P&egrave;re, o&ugrave; il chantait une messe solennelle pour l'ouverture de
+l'Avent, assist&eacute; de tous les cardinaux, avec un monde consid&eacute;rable.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la messe, tout le cort&egrave;ge eccl&eacute;siastique a fait la procession de
+la chapelle Sixtine &agrave; la chapelle Paolina, pour c&eacute;l&eacute;brer l'ouverture des
+quarante heures.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s l'exposition du Saint-Sacrement, la procession est retourn&eacute;e d'o&ugrave;
+&eacute;tait venue, et tout a &eacute;t&eacute; dit.</p>
+
+<p>Ces deux chapelles sont tr&egrave;s belles et m&eacute;ritent d'&ecirc;tre revues avec moins
+de foule. L'&eacute;glise de Saint-Pierre, &agrave; c&ocirc;t&eacute; du Vatican, jouit avec raison
+de la r&eacute;putation d'&ecirc;tre la premi&egrave;re &eacute;glise du monde. Elle frappe au
+premier coup d'&oelig;il par sa grandeur. (Description de Saint-Pierre.)</p>
+
+<p>L'apr&egrave;s-d&icirc;ner s'est employ&eacute; &agrave; rendre les lettres de recommandation ainsi
+que la matin&eacute;e du lendemain; je n'ai vu que les rues et les places en
+courant en voiture.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>3 d&eacute;cembre 1787</i>.&mdash;Le pont Saint-Ange... Le ch&acirc;teau Saint-Ange, c'est
+l&agrave; qu'on a trouv&eacute; dans le tombeau d'Adrien des &oelig;uvres de Phidias...
+Castor et Pollux avec leurs chevaux, dont le plus grand m&eacute;rite est leur
+antiquit&eacute;.</p>
+
+<p>L'entr&eacute;e de Rome par la place del Popolo est majestueuse.</p>
+
+<p>Les carrosses font tous les soirs le cours dans la rue du milieu (il
+corso), surtout le dimanche quand il fait beau (depuis cent ans c'est
+toujours de m&ecirc;me).</p>
+
+<p>La villa Borgh&egrave;se, que nous avons visit&eacute;e cet apr&egrave;s-d&icirc;ner, est fort
+int&eacute;ressante. J'y suis all&eacute; avec M. et M<sup>me</sup> Schulteis et M<sup>me</sup>
+Veraci, Florentine, qui leur &eacute;tait recommand&eacute;e.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; &agrave; Rome le 1<sup>er</sup> d&eacute;cembre 1787, Henri Jordan y est rest&eacute; plus
+d'un mois, jusqu'au 5 janvier 1788; il y a pass&eacute; quelques jours encore &agrave;
+son retour de Sicile.</p>
+
+<p>Ceux qui ne connaissent pas Rome feront bien de passer rapidement les
+pages suivantes; ceux, au contraire, qui l'ont vue, retrouveront avec
+int&eacute;r&ecirc;t les noms de toutes les choses qu'ils connaissent et qui depuis
+un si&egrave;cle ont peu chang&eacute;.</p>
+
+<p>Il serait trop long, et en dehors du cadre de cet &eacute;crit, de copier en
+entier les descriptions qui se trouvent dans le manuscrit, je me
+bornerai donc, en g&eacute;n&eacute;ral, &agrave; une simple nomenclature.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>4 d&eacute;cembre</i>.&mdash;Le matin Saint-Pierre... La fontaine Tr&eacute;vi...</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>5 d&eacute;cembre</i>.&mdash;Campo Vaccino ou Forum Romanum... Arc de Constantin...
+Arc de Septime S&eacute;v&egrave;re, temples de la Paix et de la Concorde, de Jupiter
+Tonnant, du Soleil et de la Lune, arc de Titus, amphith&eacute;&acirc;tre Flavien
+(Colis&eacute;e), les dehors du Capitole.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>6 d&eacute;cembre</i>.&mdash;Sorti de la rue de la Croix, o&ugrave; je loge, suivi le Corso
+jusqu'au Capitole; vu Saint-Paul-hors-les-Murs.</p>
+
+<p>Sur la route, tombeau de Caius Sextius, et le mont Aventin.</p>
+
+<p>&Eacute;glise Sainte-Sabine, &eacute;glises de Sainte-Marie-de-Lorette, in Cosmedin,
+&Eacute;gyptienne.</p>
+
+<p>Restes du temple de Vesta, o&ugrave; l'on a b&acirc;ti Sainte-Marie-du-Soleil.</p>
+
+<p>Traces du pont Sublicius, d&eacute;fendu par Horatius Cocl&egrave;s.</p>
+
+<p>L'Arc de Saint-Lazare, le pont Palatin ou ponte Rotto.</p>
+
+<p>&Eacute;glises Saint-Nicolas-in-Carcere, restes du portique d'Octavie.</p>
+
+<p>&Eacute;glise Saint-Ange-in-Pescheria, th&eacute;&acirc;tre de Marcellus, o&ugrave; est le palais
+Orsini.</p>
+
+<p>L'Arc de Janus, l'Arc de Septime-S&eacute;v&egrave;re-in-Velabro.</p>
+
+<p>L'ouverture de la Cloaca Maxima, la fontaine de Saturne.</p>
+
+<p>La colonne Trajane, port de Rippa-Grande.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>7 d&eacute;cembre</i>.&mdash;Sorti &agrave; dix heures par la place d'Espagne. Trinit&eacute; du
+Mont.</p>
+
+<p>&Eacute;glise de la Conception, Capucins; fontaine Barberini.</p>
+
+<p>&Eacute;glise Saint-Nicolas-de-Tolentin; &eacute;glise Sainte-Marie-de-la-Victoire.</p>
+
+<p>Fontaine dei Termini, dite de Mo&iuml;se, Sainte-Marie-Majeure.</p>
+
+<p>&Eacute;glise Sainte-Prudentienne, &eacute;glise Saint-Fran&ccedil;ois-de-Paule.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>8 d&eacute;cembre 1787</i>.&mdash;&Eacute;glises Saint-Charles, Sainte-Agn&egrave;s,
+Saint-Jacques-des-Espagnols.</p>
+
+<p>Ces deux derni&egrave;res place Navone; Trois-Fontaines et Ob&eacute;lisques.</p>
+
+<p>&Eacute;glises Saint-Jean-de-Latran, Baptist&egrave;re de Constantin.</p>
+
+<p>Saint-Andr&eacute;-di-Monte-Cavallo et la place.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>9 d&eacute;cembre</i>.&mdash;&Eacute;glise des Chartreux, dite Sainte-Marie-des-Anges, le
+Panth&eacute;on ou la Rotonde. La villa M&eacute;dicis. L'&eacute;glise de la Minerve.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>10 d&eacute;cembre</i>.&mdash;&Eacute;glise Saint-Jacques-des-Incurables, &eacute;glise J&eacute;sus et
+Marie, palais Rondini.</p>
+
+<p>&Eacute;glise Sainte-Marie-di-Monte-Santo, des Miracles, del Popolo, sur la
+place.</p>
+
+<p>Palais Capponi, restes du mausol&eacute;e d'Auguste, &eacute;glise Saint-Roch.</p>
+
+<p>&Eacute;glises Saint-Andr&eacute;, Saint-Ignace, Saint-Sauveur-in-Lauro.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>11 d&eacute;cembre</i>.&mdash;&Eacute;glises Saint-Luc, Saint-Yves-des-Bretons, place et
+coll&egrave;ge Cl&eacute;mentin.</p>
+
+<p>L'Ob&eacute;lisque solaire d'Auguste, dans la cour du palais della Vignaccia.</p>
+
+<p>&Eacute;glise de la Trinit&eacute;, pr&ecirc;tres des Missions, &eacute;glise
+Sainte-Marie-in-Campitelli.</p>
+
+<p>&Eacute;glises du J&eacute;sus, Sainte-Marie-d'Ara-Coeli; Sainte-Marie-Lib&eacute;ratrice,
+les trois colonnes des Cornices, revu le Colis&eacute;e, mont&eacute; au deuxi&egrave;me
+&eacute;tage.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>12 d&eacute;cembre</i>.&mdash;&Eacute;glise Saint-Jean-Baptiste-des-Florentins, la rue Julia,
+&eacute;glise Sainte-Catherine-de-Sienne.</p>
+
+<p>Place et palais Farn&egrave;se. Palais du cardinal, duc d'York.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>13 d&eacute;cembre</i>.&mdash;Autre visite &agrave; Saint-Pierre, mont&eacute; sur le D&ocirc;me avec un
+jeune Anglais, Higginthon, fort aimable compagnon (grands d&eacute;tails sur
+l'&eacute;glise de Saint-Pierre).</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>14 d&eacute;cembre</i>.&mdash;Vu le palais et la galerie Borgh&egrave;se; apr&egrave;s-d&icirc;ner visit&eacute;
+le palais Doria, nous en avons admir&eacute; rapidement les beaut&eacute;s, parce que
+nous &eacute;tions chass&eacute;s par la nuit qui s'avan&ccedil;ait &agrave; grands pas, et nous
+avons promis de ne plus aller voir des peintures apr&egrave;s-d&icirc;ner, parce
+qu'ici on d&icirc;ne &agrave; plus de deux heures et que la nuit vient trop t&ocirc;t.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>14 d&eacute;cembre</i>.&mdash;Le soir s'arrange une partie pour aller &agrave; Tivoli &agrave; pied,
+entre M. Higginthon, deux autres Anglais et un Pi&eacute;montais, ancien
+secr&eacute;taire de M. de Bianchi, &agrave; Bologne. J'arrive, on me la propose, je
+me laisse entra&icirc;ner et j'accepte; j'&eacute;cris le soir m&ecirc;me quelques lignes &agrave;
+la h&acirc;te &agrave; M<sup>me</sup> Vionnet (sa s&oelig;ur), par voie de Turin, pour lui
+annoncer ce voyage, et que je donnerai de mes nouvelles par le courrier
+suivant (c'est-&agrave;-dire dans huit jours).</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>15 d&eacute;cembre</i>.&mdash;Je suis r&eacute;veill&eacute; &agrave; sept heures du matin par un gar&ccedil;on
+cafetier, qui m'apporte de la part de mes compagnons de voyage une tasse
+de chocolat pour me donner du courage; je l'avale et je m'habille; cela
+fait, nous nous mettons en route comme des p&egrave;lerins. Nous partons &agrave;
+sept heures et demie et nous arrivons, avec beau temps, &agrave; Tivoli, &agrave; une
+heure apr&egrave;s midi. La distance est de 18 milles de la porte dite
+Saint-Laurent et 3 milles pour la gagner de notre auberge. (Le mille
+romain est de 1,500 m&egrave;tres.)</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Au milieu du chemin nous nous arr&ecirc;tons pour d&eacute;jeuner, nous trouvons pour
+tout potage un plat de petits poissons frits de la veille, du pain et du
+vin m&eacute;diocres; avec &ccedil;a nous d&eacute;jeunons ga&icirc;ment et nous nous remettons en
+route.</p>
+
+<p>&Agrave; 13 milles de Rome, nous trouvons la Solfatare de Tivoli, canal qui
+conduit une eau bleue et sulfureuse, d'une odeur tr&egrave;s forte; nous nous
+lavons les mains et le visage avec cette eau fort claire et fort
+limpide.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>&Agrave; 15 milles de Rome, nous passons une seconde fois sur le pont Lucano,
+le T&eacute;v&eacute;rone, autrefois l'Arno, chant&eacute; par Horace; au-del&agrave; du pont est le
+tombeau de la famille Plautia, qui a servi de forteresse aux Goths lors
+de leur invasion.</p>
+
+<p>Nous laissons la villa Adriana sur la droite; un quart d'heure avant
+Tivoli, nous trouvons l'ancien temple de Latone transform&eacute; en chapelle
+d&eacute;di&eacute;e &agrave; la Vierge.</p>
+
+<p>Tivoli autrefois Tibur, lieu de d&eacute;lices d'Horace et de M&eacute;c&egrave;ne, plus
+ancienne que Rome de 462 ans, est une ville mal pav&eacute;e et mal b&acirc;tie, avec
+des rues &eacute;troites o&ugrave; il faut sans cesse monter et descendre, o&ugrave; l'on ne
+peut pas marcher, quand il pleut, tant le sol est glissant, comme nous
+l'&eacute;prouvons en arrivant avec la pluie.</p>
+
+<p>Nous cherchons une auberge, on nous en indique une &agrave; droite, o&ugrave; l'on
+nous re&ccedil;oit avec empressement; on nous montre nos lits, nous les
+trouvons mauvais et nos chambres pitoyables, nous nous empressons de
+sortir et nous finissons par tomber sur un g&icirc;te passable, qui nous
+para&icirc;t un palais.</p>
+
+<p>Nous demandons &agrave; d&icirc;ner, nous nous reposons, attendant pendant trois
+heures les provisions qu'on avait &eacute;t&eacute; oblig&eacute; d'aller chercher ailleurs.</p>
+
+<p>Quand nous sort&icirc;mes de table il &eacute;tait presque nuit, nous p&ucirc;mes voir
+seulement la cascade et les forges que les eaux mettent en mouvement.</p>
+
+<p>&Agrave; c&ocirc;t&eacute; de la cascade se trouvent le temple de Vesta tr&egrave;s bien conserv&eacute;
+et celui de la Sibylle qu'on dit fond&eacute; par Numa, second roi de Rome,
+pour la nymphe Eg&eacute;rie.</p>
+
+<p>Nous rentrons et nous nous couchons de bonne heure.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>16 d&eacute;cembre 1787</i>.&mdash;Le matin du dimanche je vais &agrave; la messe avant jour,
+puis je vais r&eacute;veiller mes compagnons qui me font perdre une heure parce
+qu'ils ont mal dormi. Apr&egrave;s le d&eacute;jeuner nous retournons voir la cascade,
+le temple de Vesta et la villa d'Est. B&acirc;tie il y a deux cent trente ans
+par un cardinal d'Est, elle est aujourd'hui plus d&eacute;grad&eacute;e que beaucoup
+d'&eacute;difices romains. La vue est fort &eacute;tendue et tr&egrave;s belle; elle
+appartient au duc de Mod&egrave;ne.</p>
+
+<p>De l&agrave; nous allons dans les d&eacute;bris de l'ancienne villa de M&eacute;c&egrave;ne, dont on
+ne voit plus que les murs et la grandeur des chambres, qui ont des
+vo&ucirc;tes d'une hardiesse &eacute;tonnante; ces murs subsistent depuis dix-sept
+cents ans et paraissent devoir subsister longtemps encore.</p>
+
+<p>On nous montre les ruines de la maison d'Horace et d'un temple
+d'Hercule; puis nous allons d&icirc;ner pour repartir &agrave; midi.</p>
+
+<p>Au lieu de retourner &agrave; Rome directement, on nous propose de voir
+Frascati; nous visitons la villa Adriana, par des chemins boueux et
+mauvais. Nous nous en tirons cependant parce que le temps s'&eacute;tait remis
+au beau.</p>
+
+<p>Dans cette maison de plaisance de l'empereur Adrien, il n'y a plus que
+des ruines, mais de superbes ruines: un ancien amphith&eacute;&acirc;tre, un temple
+du dieu Canope (divinit&eacute; &eacute;gyptienne dont les pr&ecirc;tres passaient pour
+magiciens), le temple d'Apollon et la salle des Gardes fix&egrave;rent notre
+attention.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Nous cherchons le chemin de Frascati; en voulant couper court, contre
+mon avis, nous nous trompons de route, et nous sommes oblig&eacute;s de
+rejoindre le vrai chemin en passant &agrave; travers champs et foss&eacute;s. Enfin
+nous arrivons &agrave; Frascati &agrave; six heures du soir en pleine nuit; ayant
+travers&eacute; la villa Braciani.</p>
+
+<p>Nous cherchons une h&ocirc;tellerie; on nous conduit d'abord dans un cabaret,
+ensuite dans une &eacute;table; enfin nous trouvons la bonne auberge o&ugrave; l'on
+nous offre trois lits pour six.</p>
+
+<p>Nous nous arrangeons cependant, en faisant mettre des matelas par terre;
+nous nous couchons, mais nous dormons mal.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>17 d&eacute;cembre 1787</i>.&mdash;La villa Conti o&ugrave; je suis all&eacute; ce matin m'a fait
+grand plaisir; il y a de beaux jardins et des jeux d'eau fort agr&eacute;ables;
+mais ceux de la villa Aldobrandini dite Belv&eacute;d&egrave;re, appartenant au prince
+Paul Borgh&egrave;se, sont encore sup&eacute;rieurs. On les fait jouer
+particuli&egrave;rement pour les visiteurs &eacute;trangers; ils forment des effets
+merveilleux et des surprises de toute esp&egrave;ce.</p>
+
+<p>Ce palais jouit d'une tr&egrave;s belle vue; il est orn&eacute; de belles peintures du
+cavalier d'Arpin.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s d&icirc;ner nous passons &agrave; Grotta-Ferrata, abbaye o&ugrave; nous admirons des
+fresques du Dominiquin.</p>
+
+<p>En rentrant nous trouvons &agrave; 3 milles de Rome la fontaine d'Acquafelice,
+dont les eaux sont conduites dans la ville par des aqueducs magnifiques
+et tr&egrave;s bien conserv&eacute;s.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>19 d&eacute;cembre</i>.&mdash;Revu Saint-Pierre avec un nouveau plaisir.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>20 d&eacute;cembre</i>.&mdash;Consistoire public au Vatican pour la r&eacute;ception d'un
+cardinal, c&eacute;r&eacute;monie qui n'a d'int&eacute;ressant que l'importance des gens qui
+la font, et les compliments qui se r&eacute;citent en latin, que l'on n'entend
+gu&egrave;re.</p>
+
+<p>Il y a cependant beaucoup d'&eacute;trangers, pour voir le Pape et les
+cardinaux en costume de gala.</p>
+
+<p>La fonction ne consiste, autant que j'ai pu le voir, qu'&agrave; pr&eacute;senter le
+nouveau cardinal au Pape, auquel il baise les mains, la poitrine et le
+front; il va donner ensuite une accolade &agrave; ses confr&egrave;res, et re&ccedil;oit
+exhortation du Saint-P&egrave;re sur ses devoirs et tout est dit.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>21 d&eacute;cembre</i>.&mdash;Vu le Capitole et la villa Albani; pour les d&eacute;tails je
+renvoie au livre de Vasi qui en parle assez bien; je dirai seulement que
+les tableaux du Capitole qui m'ont plu davantage sont la Fortune, du
+Guido, et celui de Mo&iuml;se faisant sortir l'eau du rocher, de Luc
+Giordano.</p>
+
+<p>La villa Albani passe pour la plus agr&eacute;able des environs de Rome.
+(Aujourd'hui cette villa appartient &agrave; la famille Torlonia.)</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>22 d&eacute;cembre</i>.&mdash;Nouvelle visite &agrave; Saint-Pierre, remont&eacute; dans la coupole
+pour jouir du magnifique coup d'&oelig;il int&eacute;rieur et ext&eacute;rieur.</p>
+
+<p>De l&agrave;, visite, avec M. Emery (Suisse), du mus&eacute;e du Vatican. Vu les
+premiers chefs-d'&oelig;uvre de sculpture, l'Apollon du Belv&eacute;d&egrave;re, le
+Laocoon, l'Antino&uuml;s et beaucoup d'autres... Vu le jardin du Belv&eacute;d&egrave;re,
+o&ugrave; se trouve la pomme de pin du mausol&eacute;e d'Adrien, et le bassin o&ugrave; l'on
+voit un vaisseau dont les agr&egrave;s sont form&eacute;s par des jets d'eau.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>23 d&eacute;cembre 1787</i>.&mdash;Pluie le dimanche. Je suis all&eacute;, avec le signor
+Agostino, voir le chef-d'&oelig;uvre de Rapha&euml;l, le premier tableau de
+l'Univers: la Transfiguration de Notre-Seigneur qui se trouve &agrave;
+Saint-Pierre-in-Montorio sur le Janicule (aujourd'hui au Vatican, avec
+la Communion de saint J&eacute;r&ocirc;me et la Vierge, de Foligno).</p>
+
+<p>Je n'ai pas regrett&eacute; ma course faite par le mauvais temps pour admirer
+avec le plus grand plaisir ce bel ouvrage.</p>
+
+<p>J'ai vu en m&ecirc;me temps au sommet de la montagne (le Janicule), la
+fontaine Pauline, <i>aqua Paola</i>, remarquable par l'abondance de ses eaux,
+qui viennent de 12 lieues, et la simple architecture de la fa&ccedil;ade.</p>
+
+<p>De ce point, on a une des plus belles vues de Rome.</p>
+
+<p>Pass&eacute; &agrave; Sainte-Marie-in-Transtevere dans l'&icirc;le du Tibre; mont&eacute; au
+Quirinal, travers&eacute; la rue Pia pour arriver &agrave; la place dei Termini, o&ugrave;
+j'ai revu l'&eacute;glise de Sainte-Marie-de-la-Victoire.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>24 d&eacute;cembre</i>.&mdash;Vu la galerie Colonna, &agrave; laquelle on donne ici le
+premier rang pour la richesse et la beaut&eacute;, comme on le donne &agrave; la
+galerie Borgh&egrave;se pour le nombre et le prix des tableaux.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>25 d&eacute;cembre, No&euml;l</i>.&mdash;Auguste c&eacute;r&eacute;monie dans la basilique de
+Saint-Pierre, au Vatican. Le pape (Pie VI) chante une grand'messe
+solennelle, assist&eacute; du prince Doria, en qualit&eacute; de diacre, et d'une
+grande quantit&eacute; de cardinaux, pr&eacute;lats, etc.; belle et grande c&eacute;r&eacute;monie
+o&ugrave; il y a beaucoup d'&eacute;trangers... J'ai &eacute;t&eacute; tr&egrave;s content de cette
+majestueuse fonction o&ugrave; il y avait un concours immense.</p>
+
+<p>Le temps &eacute;tait beau, le cours tr&egrave;s brillant, le plus nombreux que
+j'eusse encore vu.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>26 d&eacute;cembre</i>.&mdash;Vu l'&eacute;glise de Saint-Jer&ocirc;me-de-la-Charit&eacute; (S. Geralomo
+della Carita), o&ugrave; se trouve le fameux tableau de la Communion de saint
+Jer&ocirc;me, du Dominiquin, regard&eacute; comme un des quatre premiers de Rome
+(aujourd'hui au Vatican).</p>
+
+<p>Le soir, ouverture du th&eacute;&acirc;tre Alemberti, o&ugrave; il y a grande foule, le
+parterre et six rangs de loges &eacute;taient pleins. L'op&eacute;ra et les ballets
+n'ont pas enlev&eacute; le suffrage du public. Ce th&eacute;&acirc;tre, comme tous ceux de
+Rome, est en bois; l'entr&eacute;e est d&eacute;sagr&eacute;able, mais l'int&eacute;rieur est beau.</p>
+
+<p>Il n'y a point de femmes sur la sc&egrave;ne, mais de jeunes &eacute;ph&egrave;bes en
+costumes f&eacute;minins, remplissant leurs r&ocirc;les, apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; pr&eacute;par&eacute;s d&egrave;s
+l'enfance par une &eacute;ducation physique appropri&eacute;e, et quelques-uns font
+presque illusion. Les danseurs et danseuses fictives ont plu
+m&eacute;diocrement.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>27 d&eacute;cembre</i>.&mdash;L'op&eacute;ra d'Argentine a &eacute;t&eacute; sup&eacute;rieur, les ballets &eacute;taient
+assez bons.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>5 janvier 1788</i>.&mdash;D&eacute;part de Rome pour Naples avec M. Febvre, de la
+maison veuve Poujol et ses fils, d'Amiens, &agrave; qui, sur la recommandation
+de Torlonia (premier banquier de Rome, correspondant de la maison), j'ai
+donn&eacute; une place dans ma chaise. (Ce Torlonia &eacute;tait probablement le
+grand-p&egrave;re du Maire de Rome, qui vient d'&ecirc;tre destitu&eacute; par Crispi pour
+sa lettre de f&eacute;licitation au Pape L&eacute;on XIII &agrave; propos des f&ecirc;tes
+jubilaires de 1888.)</p>
+
+<p>Nous partons &agrave; dix heures par un temps m&eacute;diocre, &agrave; la suite de trois
+jours de pluie, nous trouvons le chemin tr&egrave;s mauvais pendant trois
+postes. La route &eacute;tant devenue meilleure, la pluie revient. Le temps
+s'&eacute;tant mis au beau, nous marchons toute la nuit et nous arrivons &agrave;
+Naples le 6 janvier &agrave; cinq heures du soir. (Dur&eacute;e du voyage trente-deux
+heures, on met aujourd'hui six heures.)</p>
+
+<p>Mon domestique, Laforest, a couru la poste la plus grande partie du
+chemin (M. Febvre ayant pris sa place dans la chaise); il a &eacute;t&eacute; fatigu&eacute;
+par les bottes qui sont trop fortes et trop dures, et particuli&egrave;rement
+par les &eacute;triers qui &eacute;taient trop &eacute;troits. Il a eu, dans la route, de
+mauvais chevaux qui l'ont jet&eacute; par terre.</p>
+
+<p>M. Febvre a fait quelques postes &agrave; cheval, ce que je n'ai pas pu faire,
+les bottes &eacute;tant beaucoup trop grandes pour moi.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>6 janvier 1788</i>.&mdash;Nous voici &agrave; Naples; nous descendons chez M<sup>me</sup>
+Gaze, o&ugrave; j'avais charg&eacute; D&eacute;tournes de nous arr&ecirc;ter deux chambres, il n'y
+en a point; nous allons chez M. Menricoffre pour le prier de nous
+renseigner; trois h&ocirc;tels qu'il nous indique sont pleins, nous trouvons
+un appartement dont on nous demande 60 ducats qui valent 255 livres
+tournois! Enfin, nous revenons chez M<sup>me</sup> Gaze, o&ugrave; l'on nous loge, l'un
+dans la chambre du ma&icirc;tre de la maison, l'autre dans celle d'un
+compatriote, en attendant mieux.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Gaze est une femme tr&egrave;s obligeante, dont je suis fort content;
+elle a d'assez mauvais logements, c'est vrai; mais elle traite bien les
+&eacute;trangers, avec beaucoup d'attentions.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>8 janvier</i>.&mdash;Mardi soir, &agrave; l'Acad&eacute;mie des Amis, soci&eacute;t&eacute; o&ugrave; l'on se
+r&eacute;unit tous les jours pour la conversation et la partie, plus
+particuli&egrave;rement, une fois par semaine, o&ugrave; il y a musique et bal. Ce
+jour-l&agrave;, il y avait bal; les femmes du monde y vont, ainsi que les
+&eacute;trangers, avec des billets qu'on se procure facilement.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>9 janvier</i>.&mdash;Je change d'appartements; M<sup>me</sup> Gaze me transporte dans
+sa maison, sise &agrave; la Marinella, &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de la ville, o&ugrave; elle me
+donne trois chambres tr&egrave;s agr&eacute;ablement situ&eacute;es, o&ugrave; l'on jouit d'une vue
+magnifique.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>11 janvier</i>.&mdash;Parti pour Portici avec des Anglais; dispos&eacute;s &agrave; monter au
+V&eacute;suve, qui &eacute;tait fort tranquille, mais emp&ecirc;ch&eacute;s par un vent violent.</p>
+
+<p>Belle vue de Naples... Th&eacute;&acirc;tre souterrain d'Herculanum... Le soir,
+Acad&eacute;mie des Nobles dans le genre de celle des amis... musique. (Le 8
+janvier, il avait &eacute;crit &agrave; Magneval une longue lettre pour lui annoncer
+son arriv&eacute;e &agrave; Naples et ses impressions.)</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>12 janvier</i>.&mdash;Lettre de Naples &agrave; son p&egrave;re, o&ugrave; il rend compte de sa
+r&eacute;ception par le duc de Pragnito, Rossi, Lignola et autres personnes
+auxquelles il est recommand&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>12 janvier</i>.&mdash;Vu le tombeau de Virgile, c'est-&agrave;-dire l'inscription et
+les quatre murs, tout ce qui en reste. Tr&egrave;s belle vue.</p>
+
+<p>Vu le tombeau du fameux Sannazar, po&egrave;te italien et latin, n&eacute; &agrave; Naples,
+en 1458, d'origine &eacute;thiopienne, dans l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>13 Janvier</i>.&mdash;Course &agrave; Portici, nous allons voir la lave de 1767, qui
+forme une montagne.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>14 janvier 1788</i>.&mdash;Vu la chapelle de la maison de Sangro, o&ugrave; sont les
+mausol&eacute;es de la famille depuis 150 ans; on y admire des chefs-d'&oelig;uvre
+de sculpture.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>15 janvier</i>.&mdash;Voyage &agrave; Caserte avec un officier russe! grande et belle
+description de la villa royale. Aimable r&eacute;ception par le chevalier de
+Montalto, qui les conduit pour voir le nouveau pont qui am&egrave;ne les eaux &agrave;
+Caserte; mais au tiers du chemin, les chevaux lou&eacute;s ne veulent plus
+marcher; course remise &agrave; un autre jour.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>14 janvier</i>.&mdash;Lettre &agrave; son p&egrave;re pour le remercier de ce qu'il le laisse
+libre de faire le voyage de Sicile; il cherche une occasion et des
+compagnons convenables s'il y a lieu.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>18 janvier</i>.&mdash;Vu le mus&eacute;e de Portici et la ville de Pomp&eacute;ia, une
+journ&eacute;e. On voit au mus&eacute;e tout ce qui a &eacute;t&eacute; trouv&eacute;; non seulement &agrave;
+Pomp&eacute;ia, mais encore &agrave; Stabia et Herculanum; les premi&egrave;res, d&eacute;truites
+par les cendres du V&eacute;suve comme Pomp&eacute;ia, et la seconde, par la lave.</p>
+
+<p>En examinant ce mus&eacute;e, on retrouve les usages des anciens Romains, par
+la nature des meubles dont ils se servaient... leurs balances sont tout
+&agrave; fait semblables aux n&ocirc;tres... tous ces objets fort instructifs sont
+bien faits pour int&eacute;resser les connaisseurs et m&ecirc;me ceux qui ne le sont
+pas.</p>
+
+<p>Ce qui &eacute;tonne le plus, ce sont leurs livres manuscrits, qui consistent
+en rouleaux de feuilles de papier. On en a trouv&eacute; des quantit&eacute;s
+consid&eacute;rables; avec une grande patience on parvient &agrave; les d&eacute;rouler et &agrave;
+les mettre en &eacute;tat d'&ecirc;tre lus; ils sont en grec pour la plupart.</p>
+
+<p>La ville de Pomp&eacute;ia, dont il reste peut-&ecirc;tre les trois quarts &agrave;
+d&eacute;couvrir, montre au naturel les habitations des anciens Romains; on
+voit la distribution de leurs appartements; jamais leurs fen&ecirc;tres ne
+sont sur la rue, mais sur des cours int&eacute;rieures, et m&ecirc;me tr&egrave;s &eacute;lev&eacute;es
+au-dessus du sol; ce qui d&eacute;note, dit-on, leur penchant &agrave; la jalousie.</p>
+
+<p>(Description des ruines du temple d'Isis et de deux th&eacute;&acirc;tres.)</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>19 janvier</i>.&mdash;Voyage au V&eacute;suve avec M. de Zybin et nos domestiques;
+nous allons en cal&egrave;che suivant l'usage, jusqu'&agrave; Portici, &agrave; 5 milles de
+Naples. De l&agrave;, on va d'ordinaire sur des mulets jusqu'au pied de la
+montagne, l'espace de 4 milles, et l'on fait &agrave; pied la mont&eacute;e rapide qui
+est environ d'un mille.</p>
+
+<p>Nous faisons tout &agrave; pied pour ne pas &ecirc;tre dupes des muletiers, qui ont
+l'impertinence de nous demander le triple du tarif ordinaire.</p>
+
+<p>Le chemin n'est pas fort agr&eacute;able; il est alternativement sablonneux et
+pierreux, peu cultiv&eacute;; c'est pourtant ce qui produit le fameux vin de
+Lacryma Christi, dont il se fait tr&egrave;s peu, et dont, cependant, il se
+vend beaucoup.</p>
+
+<p>La plus grande partie du sol est recouverte par les laves de diff&eacute;rentes
+&eacute;poques, qu'il est impossible de travailler &agrave; cause de leur duret&eacute;.</p>
+
+<p>Nous arrivons au pied du V&eacute;suve, l&agrave; o&ugrave; les mulets s'arr&ecirc;tent; nous
+jouissons du superbe aspect de Naples et de tous ses environs qu'on
+domine en cet endroit, &agrave; peu pr&egrave;s au tiers de la hauteur totale de la
+montagne.</p>
+
+<p>Nous sommes d&eacute;sagr&eacute;ablement surpris par le brouillard, dans un chemin de
+pierres noires, qui roulent sous nos pieds; enfin, au bout de beaucoup
+de peine, nous arrivons au but de notre course, c'est-&agrave;-dire au bord du
+crat&egrave;re.</p>
+
+<p>Le brouillard nous emp&ecirc;che de voir le fond; nous sommes forc&eacute;s de nous
+contenter de l'aspect des bords garnis de soufre et de bitume. Encore
+nous ne nous arr&ecirc;tons gu&egrave;re, parce que le froid du brouillard et du vent
+faisait un contraste trop grand avec la chaleur gagn&eacute;e en montant, et
+celle que nous avions sous nos pieds.</p>
+
+<p>Nous redescendons par le m&ecirc;me chemin, mais avec une facilit&eacute; bien
+diff&eacute;rente. Apr&egrave;s avoir d&icirc;n&eacute; au pied de la montagne, nous retournons &agrave;
+Portici et nous rentrons &agrave; Naples dans notre cal&egrave;che.</p>
+
+<p>Partis de Naples &agrave; onze heures du matin, de Portici &agrave; midi, nous avons
+mis une heure et demie pour arriver au pied de la montagne, une heure
+vingt-cinq pour y monter, vingt-cinq minutes pour redescendre, une
+demi-heure pour d&icirc;ner, une heure dix pour retourner &agrave; Portici. Total
+quatre heures trois quarts pour aller de Portici au sommet du V&eacute;suve et
+revenir. De Naples &agrave; Portici trois quarts d'heure.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>20 janvier 1788</i>.&mdash;Vu l'&eacute;glise du D&ocirc;me, &agrave; Naples, consacr&eacute;e &agrave;
+l'Assomption de la Vierge... l'&eacute;glise des Pr&ecirc;tres de l'Oratoire dits
+Geronimini...</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>22 janvier</i>.&mdash;Vu l'&eacute;glise des Chartreux ainsi que les fameux tableaux
+de Guido Reni, Spagnoletto, etc. Joui de la plus belle vue qui existe.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>23 janvier</i>.&mdash;Second voyage &agrave; Caserte; admir&eacute; le pont, aqueduc
+magnifique construit en sept ann&eacute;es par le roi Charles; trois rangs
+d'arcades superpos&eacute;es joignant deux montagnes et conduisant les eaux qui
+abreuvent Caserte et Naples. Au dire des connaisseurs c'est un des plus
+beaux monuments de l'architecture moderne.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>24 janvier</i>.&mdash;Vu la grotte de Pausilippe; c'est un grand chemin creus&eacute;
+dans la montagne qui m&egrave;ne du c&ocirc;t&eacute; de Pouzzoles; ce souterrain est assez
+large pour le passage de deux voitures. Il a plus d'un demi-mille sans
+compter les tranch&eacute;es d&eacute;couvertes aux abords.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>26 janvier</i>.&mdash;Vu les &eacute;glises de Sainte-Claire couvent des dames
+nobles... celle de Saint-Paul sur les ruines du temple de Castor et
+Pollux... celle des P&egrave;res Th&eacute;&acirc;tins qui est superbe...</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>27 janvier</i>.&mdash;Le cours de l'avenue de Tol&egrave;de est tr&egrave;s brillant
+(aujourd'hui rue de Rome). Cet apr&egrave;s-midi, il &eacute;tait rempli de voitures
+de toute esp&egrave;ce; mais il y avait peu de canestres, ce sont des
+cabriolets d&eacute;couverts, o&ugrave; les seigneurs ou autres, se mettent cinq ou
+six pour aller au cours, masqu&eacute;s, et jeter des drag&eacute;es dans les
+carrosses, aux fen&ecirc;tres et sur les passants.</p>
+
+<p>De l&agrave; on va au festin &agrave; Saint-Charles, dont je me suis trouv&eacute; fort
+content; il y avait beaucoup de monde, on y danse peu, mais on se
+prom&egrave;ne beaucoup; le th&eacute;&acirc;tre est enti&egrave;rement illumin&eacute;; la plat&eacute;e (le
+parterre) est &eacute;lev&eacute;e &agrave; la hauteur de la sc&egrave;ne et &agrave; port&eacute;e du premier
+rang de loges; on ne peut y entrer qu'en masque et en domino. (C'est
+tout &agrave; fait ce qui se passait &agrave; Paris aux bals de l'Op&eacute;ra de 1830 &agrave;
+1848.)</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>28 janvier</i>.&mdash;Musique &agrave; l'&eacute;glise de Girolamini des Pr&ecirc;tres de
+Saint-Philippe-de-N&eacute;ri toute illumin&eacute;e; elle a lieu dans plusieurs
+&eacute;glises de la ville o&ugrave; les religieux sont nobles; c'est ce qu'ils
+appellent le Carnovaletto.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>29 janvier 1788</i>.&mdash;Vu le lac d'Agnano et la grotte du Chien, dont j'ai
+fait faire l'exp&eacute;rience; de l&agrave; &agrave; Pausilippe.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>2 f&eacute;vrier</i>.&mdash;Course &agrave; Pouzzoles; nous nous mettons quatre dans un
+biroche &agrave; deux chevaux pour aller dans cette ville ancienne, fort peu de
+chose maintenant; nous passons la grotte de Pausilippe; le chemin tr&egrave;s
+beau sur le bord de la mer; on prend ordinairement un cic&eacute;rone, qui se
+charge de payer la barque pour traverser le golfe de Ba&iuml;a, et de toutes
+les &eacute;trennes qu'il faut donner, c'est le moyen le plus &eacute;conomique et le
+plus s&ucirc;r de n'&ecirc;tre pas dup&eacute; par les habitants de Pouzzoles qui sont
+d'assez mauvais dr&ocirc;les.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de plus beau &agrave; Pouzzoles; c'est le temple de S&eacute;rapis dont
+on voit encore le plan et l'architecture; c'est un des plus beaux qui
+existent encore. L'autel o&ugrave; l'on &eacute;gorgeait les victimes subsiste presque
+en entier; il &eacute;tait environn&eacute; de petites chambres pour les pr&ecirc;tres; on
+voit encore les conduits de l'eau lustrale, l'endroit o&ugrave; ils mettaient
+la portion des victimes qui leur &eacute;tait destin&eacute;e, un tiers pour eux, un
+tiers pour les assistants et un tiers pour la divinit&eacute;, que l'on
+br&ucirc;lait.</p>
+
+<p>Nous nous embarquons et nous voyons les restes d'un pont que Caligula
+avait commenc&eacute; pour joindre Pouzzoles &agrave; Ba&iuml;a.</p>
+
+<p>D&eacute;barqu&eacute;s au pied du Monte-Nuovo, ainsi nomm&eacute; parce qu'il a &eacute;t&eacute; form&eacute; en
+une nuit par un tremblement de terre.</p>
+
+<p>Nous avons vu le lac Lucrin c&eacute;l&eacute;br&eacute; par Horace &agrave; cause de ses belles
+hu&icirc;tres; puis le lac d'Averne, au-dessus duquel les oiseaux ne pouvaient
+pas voler par suite de ses exhalaisons sulfureuses. Aujourd'hui tout est
+chang&eacute;, c'est un des plus riants de la province. Au bord de ce lac, est
+la grotte de la Sybille, assez bien conserv&eacute;e.</p>
+
+<p>Presque au bout de cette grotte, une porte s'ouvre sur un long passage,
+au bout duquel on est oblig&eacute; de se faire porter par des hommes du pays
+qui vont dans une eau boueuse qui leur monte jusqu'aux genoux; au-del&agrave;,
+se trouve une grande caverne dont l'obscurit&eacute; et la noirceur des murs, &agrave;
+peine &eacute;clair&eacute;s par la lueur des torches, fait croire qu'on est aux
+enfers.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Nous revenons au lac Lucrin; nous montons en barque en c&ocirc;toyant le
+rivage; nous voyons la maison de campagne de N&eacute;ron, nous descendons dans
+un grand b&acirc;timent divis&eacute; en beaucoup de chambres, qu'on appelle ses
+bains, en assez mauvais &eacute;tat. Le souterrain qui conduit &agrave; la source
+min&eacute;rale est bien conserv&eacute;. Il y fait si chaud, qu'on est oblig&eacute; de se
+d&eacute;shabiller; sur-le-champ on est mouill&eacute; par la vapeur, l'eau est
+br&ucirc;lante; on peut y faire cuire des &oelig;ufs.</p>
+
+<p>Pour la troisi&egrave;me fois, nous nous embarquons et nous arrivons &agrave; une
+bettola (cabaret) o&ugrave; nous mangeons du pain, du fromage et des harengs
+secs, mais nous y buvons du vin de Falerne, qui nous rappelle encore
+Horace. Cela fait, nous nous pr&eacute;parons &agrave; traverser l'Ach&eacute;ron dans la
+barque &agrave; Caron; nous passons dans un canal tranch&eacute; dans le roc depuis
+deux ans, pour faire communiquer la mer avec le lac Acherontin, dit
+aujourd'hui Fusaro.</p>
+
+<p>Le roi a fait &eacute;lever au milieu, un petit casino pour rendez-vous de
+chasse; nous voyons le temple de Mercure avec son &eacute;tonnant &eacute;cho; les
+temples de V&eacute;nus et de Diane, avec leurs grands souterrains, arm&eacute;s de
+bas-reliefs m&eacute;diocrement conserv&eacute;s. Pour la quatri&egrave;me fois, nous nous
+embarquons pour revenir &agrave; Pouzzoles; la mer, calme le matin, &eacute;tait
+excessivement agit&eacute;e, nous arrivons cependant sains et saufs et
+reprenons notre voiture pour Naples.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>3 f&eacute;vrier 1788</i>.&mdash;Grand cours de voitures dans la rue de Tol&egrave;de avec
+peu de masques; &agrave; la nuit, festin tr&egrave;s brillant o&ugrave; il y avait beaucoup
+de monde attir&eacute; par la mascarade de la princesse d'Avelline; la seule de
+cette ann&eacute;e.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>5 f&eacute;vrier</i>.&mdash;Cours encore plus nombreux que celui de dimanche.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>&Agrave; Naples, il existe un usage pour les loyers, qui n'est pas ailleurs;
+les baux se passent pour une ann&eacute;e seulement, le locataire peut quitter
+au bout de l'ann&eacute;e, mais il peut rester si cela lui convient, sans
+augmentation de prix; le propri&eacute;taire ne peut le renvoyer qu'en cas de
+vente, ou s'il veut habiter lui-m&ecirc;me son appartement.</p>
+
+<p>&Agrave; Naples la justice est d&eacute;sastreuse plus que partout ailleurs; les
+proc&egrave;s n'en finissent plus, et les dettes les plus claires ne sont pas
+pay&eacute;es s'il faut plaider. Si un d&eacute;biteur vous dit ici: Je vous dois,
+mais je ne veux pas vous payer, il vaut mieux lui remettre la moiti&eacute; de
+sa dette que de le faire assigner.</p>
+
+<p>Qui veut se faire une id&eacute;e de l'enfer doit aller &agrave; la Vicaria, lieux o&ugrave;
+sont r&eacute;unis tous les tribunaux. Les jours d'audience les salles sont
+remplies de procureurs, et d'avocats dits paillettes; ils sont dix
+mille; ils ressemblent &agrave; des squelettes ambulants; on se presse, on se
+pousse, on se heurte pour solliciter les juges et les paillettes; on
+n'avance qu'&agrave; force de distribuer de l'argent &agrave; pleines mains.</p>
+
+<p>On crie chez nous contre la justice, que dirait-on, si c'&eacute;tait comme &agrave;
+Naples.</p>
+
+<p>Le mus&eacute;e dit Capo-di-Monte, renferme une des plus belles collections de
+tableaux que j'aie vue, etc.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>6 f&eacute;vrier</i>.&mdash;Il &eacute;crit de Naples &agrave; son ami Magneval pour le f&eacute;liciter de
+son mariage. Lettre &agrave; son p&egrave;re en r&eacute;ponse &agrave; ses lettres du 18 et du 25
+janvier re&ccedil;ues par le m&ecirc;me courrier. J'ai vu M. Lalo, directeur de la
+poste aux chevaux, et le chevalier Ruscelli qui me donne une lettre pour
+son fr&egrave;re &agrave; Palerme; la princesse di Ferolito m'en donne aussi; je pars
+demain matin; je donnerai de mes nouvelles de Palerme, et je resterai
+quinze jours sans en avoir.</p>
+
+<p>Laforest, mon domestique, pr&eacute;tend &ecirc;tre convenu express&eacute;ment de 50 sous
+de gage par jour pour le voyage, sans autre explication, c'est aussi
+comme cela qu'il me paraissait que c'&eacute;tait convenu.</p>
+
+<p>Ci-joint une lettre pour la femme de Laforest.</p>
+
+<p>Rossi et C<sup>ie</sup> m'ont compt&eacute; 240 ducats sans r&egrave;glement de change, parce
+qu'ils nous doivent en solde. Le change est bien favorable dans ce
+moment; ce serait peut-&ecirc;tre une sp&eacute;culation de faire tirer sur Lyon, aux
+rois, pour remettre un peu plus tard les fonds en soie &agrave; la
+r&eacute;colte.&mdash;Envoi de mon certificat de vie.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>9 f&eacute;vrier</i>.&mdash;Je pr&eacute;pare mon d&eacute;part, comptant m'embarquer le lendemain
+pour la Sicile, et je fais mes adieux &agrave; tout mon monde.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>10 f&eacute;vrier</i>.&mdash;Le lendemain, autre affaire: le vent a chang&eacute;, il est au
+scirocco (vent du midi), il n'y a plus moyen de mettre &agrave; la voile; je
+vais me promener au-dessus des Chartreux, pour jouir de la belle vue de
+ce canton.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>11 f&eacute;vrier 1788</i>.&mdash;Je vais voir le magasin des porcelaines de la
+fabrique royale de Naples; il contient des figures de toutes sortes; on
+y conserve plusieurs antiquit&eacute;s, et particuli&egrave;rement une V&eacute;nus <i>alle
+belle chiappe</i>, qui par plusieurs est mise au-dessus de la V&eacute;nus de
+M&eacute;dicis de la galerie de Florence.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>12 f&eacute;vrier</i>.&mdash;Toujours m&ecirc;me vent et m&ecirc;me impatience. &Eacute;crit &agrave; M<sup>me</sup>
+Vionnet (sa s&oelig;ur) une lettre que Lef&eacute;vre a d&ucirc; porter &agrave; Rome pour le
+prochain courrier; j'y annonce mon d&eacute;part pour la Sicile.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>13 f&eacute;vrier</i>.&mdash;Enfin le vent change, je m'embarque &agrave; huit heures et
+demie; avant que les autres passagers soient arriv&eacute;s, que le capitaine
+soit all&eacute; prendre les derniers ordres du major et autres retards, nous
+n'avons lev&eacute; l'ancre et nous ne sommes partis qu'&agrave; onze heures du matin.</p>
+
+<p>Nous sommes sortis tr&egrave;s promptement du golfe, et &agrave; neuf heures du soir
+nous avions fait la moiti&eacute; du chemin, tant le vent &eacute;tait fort et
+favorable; mais tout &agrave; coup il nous a manqu&eacute; compl&egrave;tement, alors nous
+avons chemin&eacute; tr&egrave;s lentement.</p>
+
+<p>Au lieu d'arriver le quatorze comme nous comptions, nous ne nous sommes
+trouv&eacute;s en vue de Palerme que le quinze, &agrave; la pointe du jour; avec le
+vent contraire nous avons &eacute;t&eacute; forc&eacute;s de louvoyer.</p>
+
+<p>Sur les neuf heures, l'air a fra&icirc;chi et nous a facilit&eacute; l'entr&eacute;e du
+golfe, et enfin du port, o&ugrave; nous avons jet&eacute; l'ancre &agrave; midi, apr&egrave;s le
+voyage le plus agr&eacute;able.</p>
+
+<p>J'ai support&eacute; passablement la mer; je n'ai souffert que le soir du
+premier jour; le second jour et surtout la matin&eacute;e du troisi&egrave;me, je me
+suis tr&egrave;s bien port&eacute;.</p>
+
+<p>Notre capitaine Raty, g&ecirc;nois de nation, est un fort aimable homme, M.
+Lieutaut, mon compagnon de chambre, un fort bon gar&ccedil;on; nous avons eu
+pendant toute la travers&eacute;e un temps doux et serein.</p>
+
+<p>(Pour faire la travers&eacute;e de Naples &agrave; Palerme ils avaient mis plus de
+cinquante heures par un beau temps. Aujourd'hui les bateaux &agrave; vapeur
+mettent quinze &agrave; seize heures par tous les temps.)</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>15 f&eacute;vrier</i>.&mdash;Palerme est une belle ville, en plaine, environn&eacute;e de
+tr&egrave;s pr&egrave;s par de hautes montagnes; elle se pr&eacute;sente tr&egrave;s bien quand on y
+arrive par mer et qu'on est pr&egrave;s du m&ocirc;le.</p>
+
+<p>Il y a deux superbes rues qui se croisent; et de la crois&eacute;e de ces rues,
+qu'on appelle la place, on aper&ccedil;oit les quatre portes de la ville.</p>
+
+<p>Le climat de Palerme est tr&egrave;s doux, parce que les montagnes le
+pr&eacute;servent des vents; mais pour la m&ecirc;me raison, il est humide l'hiver.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Les choses les plus curieuses &agrave; voir sont: la promenade la Marina, sur
+le bord de la mer, rendez-vous de la soci&eacute;t&eacute; &eacute;l&eacute;gante; elle se termine
+par la Flora ou jardin public; le couvent de Saint-Martin;
+Sainte-Rosalie, et Bagheria o&ugrave; sont beaucoup de belles maisons de
+campagne.</p>
+
+<p>Le Campo-Santo commenc&eacute; par M. de Carraccoli, s'il est achev&eacute; suivant le
+projet, sera le plus beau d'Italie, il surpasserait de beaucoup celui de
+Pise.</p>
+
+<p>Les plus belles &eacute;glises sont Saint-Joseph, Saint-Dominique et la
+cath&eacute;drale (ou le D&ocirc;me) d&eacute;di&eacute;e &agrave; Sainte-Rosalie, patronne des
+Palermitains, que l'on reb&acirc;tit actuellement sur un plan du chevalier
+Fuga.</p>
+
+<p>Il laisse subsister dans la nouvelle &eacute;glise tout ce qui peut &ecirc;tre
+conserv&eacute; de la partie sup&eacute;rieure gothique, et fait reb&acirc;tir &agrave; neuf la
+partie inf&eacute;rieure &agrave; la moderne ce qui fait un tr&egrave;s bel effet.</p>
+
+<p>Il y a deux th&eacute;&acirc;tres &agrave; Palerme; dans l'un on joue des op&eacute;ras en temps
+ordinaire, et des oratorios pendant le car&ecirc;me.</p>
+
+<p>L'autre th&eacute;&acirc;tre est pour les farces.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>La noblesse palermitaine est extr&ecirc;mement affable, et re&ccedil;oit tr&egrave;s bien
+les &eacute;trangers; il y a beaucoup de tr&egrave;s jolies femmes qui sont assez
+agr&eacute;ables, quoiqu'elles ne soient pas tr&egrave;s spirituelles.</p>
+
+<p>Les Capucins ont leur &eacute;glise et leur couvent &agrave; une distance d'un mille
+de la ville, en belle situation, avec un magnifique jardin o&ugrave; sont des
+citronniers et des orangers. Au-dessous de l'&eacute;glise est le cimeti&egrave;re o&ugrave;
+les corps sont conserv&eacute;s apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; dess&eacute;ch&eacute;s; beaucoup de nobles
+s'y font enterrer.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>23 f&eacute;vrier 1788</i>.&mdash;Parti pour Saint-Martin, couvent de B&eacute;n&eacute;dictins. Ces
+religieux sont fort riches et re&ccedil;oivent tr&egrave;s bien les &eacute;trangers qui
+viennent les visiter dans leur solitude. On dit qu'ils y sont oblig&eacute;s
+par les r&egrave;gles de leur fondation; dans tous les cas, ils s'acquittent de
+leur obligation d'une mani&egrave;re honorable. Ils leur donnent &agrave; d&icirc;ner
+splendidement, et re&ccedil;oivent &agrave; coucher tous ceux qui sont dans ce cas;
+les femmes ne sont pas admises. Ils ont fait b&acirc;tir dans un endroit tr&egrave;s
+sauvage, un superbe palais au lieu m&ecirc;me o&ugrave; &eacute;tait leur ancienne
+habitation.</p>
+
+<p>La fa&ccedil;ade n'est qu'&eacute;bauch&eacute;e, ainsi que les cours et les jardins; jusqu'&agrave;
+pr&eacute;sent ils n'ont pens&eacute; qu'&agrave; l'int&eacute;rieur le plus urgent.</p>
+
+<p>On trouve en entrant un grand p&eacute;ristyle avec vingt-quatre colonnes et
+douze pilastres, un bassin de fontaine en marbre de Sicile fort beau,
+ainsi que le pav&eacute; en mosa&iuml;que.</p>
+
+<p>Au fond, est une statue &eacute;questre de saint Martin, donnant &agrave; un pauvre la
+moiti&eacute; de son manteau. Cette &oelig;uvre capitale, tout en marbre blanc, est
+consid&eacute;r&eacute;e comme le chef-d'&oelig;uvre d'un sculpteur palermitain dont le nom
+m'est inconnu.</p>
+
+<p>Un escalier &agrave; double rampe, tout en marbre, est v&eacute;ritablement &eacute;tonnant;
+il ne c&egrave;de en magnificence qu'&agrave; celui de Caserte; les plafonds sont
+peut-&ecirc;tre plus beaux. Il s'&eacute;l&egrave;ve jusqu'au second &eacute;tage, &agrave; un autre
+vestibule, &eacute;galement rev&ecirc;tu de marbre avec colonne, etc... Au premier on
+trouve d'un c&ocirc;t&eacute; le salon de l'abb&eacute;, vaste pi&egrave;ce tr&egrave;s bien d&eacute;cor&eacute;e, qui
+communique avec ses appartements, o&ugrave; sont des tableaux de prix entre
+autres un Rapha&euml;l, etc....</p>
+
+<p>De l'autre c&ocirc;t&eacute; se trouve le dortoir au fond duquel on aper&ccedil;oit une
+belle fontaine de marbre....</p>
+
+<p>Ces moines ont de l'eau en abondance dans tous les coins de leur maison.
+L'&eacute;glise est grande et d'une noble simplicit&eacute;; on y voit six tableaux de
+Rapha&euml;l et une madone du Titien.</p>
+
+<p>L'orgue est un des trois fameux d'Italie pour la force la justesse et la
+diversit&eacute; des sons; nous l'avons entendu avec le plus grand plaisir; les
+deux autres sont &agrave; Catane et &agrave; Mantoue. Ils ont une biblioth&egrave;que bien
+choisie de 34,000 volumes, dans une salle qui peut en contenir 50,000.
+Il y a beaucoup d'anciens manuscrits et des &eacute;ditions des premi&egrave;res
+&eacute;preuves de l'imprimerie.</p>
+
+<p>Ils ont aussi beaucoup de m&eacute;dailles siciliennes.</p>
+
+<p>En revenant nous avons vu beaucoup de belles maisons de campagne dans
+des situations magnifiques en vue de la ville et de la mer.</p>
+
+<p>Je suis log&eacute; &agrave; Palerme chez Barotti, plus connu sous le nom de sa femme
+la Montagna; c'est la seule auberge passable et c'est beaucoup dire. On
+y est m&eacute;diocrement, ou plut&ocirc;t mal servi, et si mal nourri que des gens
+officieux nous engagent et nous obligent &agrave; d&icirc;ner chez eux tous les
+jours, plut&ocirc;t que de nous laisser manger &agrave; l'auberge. Pendant mon s&eacute;jour
+&agrave; Palerme, je n'ai pas pu y d&icirc;ner une fois.</p>
+
+<p>Monsieur Vella m'a fait promettre, &agrave; mon arriv&eacute;e, d'aller chez lui
+toutes les fois que je ne serais pas pri&eacute; ailleurs, comme faisaient mes
+compatriotes Lieutaud et Pondrel, je n'ai pu y aller que deux fois.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>25 f&eacute;vrier 1788.</i>&mdash;Je suis all&eacute; ce matin me promener &agrave; Montr&eacute;al, petite
+ville &agrave; 3 milles de Palerme; il n'y a de curieux que la vue qui est
+superbe et l'&eacute;glise des B&eacute;n&eacute;dictins, tr&egrave;s ancienne, du style gothique,
+aussi belle que les plus belles de Palerme; on y voit d'antiques
+mosa&iuml;ques, dont une surtout est tr&egrave;s renomm&eacute;e; elle repr&eacute;sente le P&egrave;re
+&Eacute;ternel.</p>
+
+<p>(Grande description de l'&eacute;glise et du monast&egrave;re.)</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>26 f&eacute;vrier.</i>&mdash;Je suis all&eacute; ce matin &agrave; cheval, avec le secr&eacute;taire de M.
+Gamelin, &agrave; la Bagheria; c'est un quartier &agrave; 10 milles de Palerme, o&ugrave; la
+plus grande partie des seigneurs ont leur maison de plaisance; on en
+distingue particuli&egrave;rement deux:</p>
+
+<p>Celle du prince de Palangonia, remarquable par le mauvais go&ucirc;t qui r&egrave;gne
+partout; le propri&eacute;taire s'est &eacute;tudi&eacute; &agrave; y placer ce qu'il y a de plus
+original et de plus bizarre en tout genre; il n'y a peut-&ecirc;tre pas de
+palais o&ugrave; il y ait autant de statues, mais elles sont &eacute;pouvantables: ce
+sont autant de monstres plus hideux les uns que les autres. Le susdit
+prince y a plac&eacute; un argent prodigieux, qui aurait pu servir &agrave; d&eacute;corer
+richement et raisonnablement trois ou quatre palais plus grands que le
+sien.</p>
+
+<p>En sortant de cette villa, on est bien d&eacute;dommag&eacute;, quand on entre dans
+celle du prince Valguamera, qui brille par sa noble simplicit&eacute;. Une
+entr&eacute;e majestueuse conduit dans une cour d&eacute;cor&eacute;e de portiques dans le
+genre de la place Saint-Pierre de Rome; l'int&eacute;rieur n'est pas charg&eacute;
+d'ornements, mais fort bien orn&eacute; de peintures champ&ecirc;tres. La maison est
+entour&eacute;e de belles terrasses, d'o&ugrave; l'on jouit d'une jolie vue qui
+s'embellit encore lorsqu'on monte &agrave; un pavillon construit sur une
+&eacute;minence en forme de pain de sucre, dominant tout le panorama des
+environs, qui comprend Palerme, la mer, Sainte-Rosalie et les montagnes.</p>
+
+<p>Toute cette r&eacute;gion est tr&egrave;s vivante au mois de mai, temps o&ugrave; les nobles
+sont en vill&eacute;giature.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>27 f&eacute;vrier.</i>&mdash;Parti de Palerme &agrave; une heure du matin, dans une
+esperonnade maltaise, conduite par sept braves marins, qui, aid&eacute;s d'un
+tr&egrave;s beau temps, m'ont amen&eacute; &agrave; Messine en trente-quatre heures sans
+perdre de vue les c&ocirc;tes de Sicile par une mer presque toujours calme ou
+l&eacute;g&egrave;rement agit&eacute;e par un vent favorable.</p>
+
+<p>Le mont Etna, ou Gibel, montre sa t&ecirc;te au-dessus de toutes les autres
+montagnes; il est couvert de neige et la saison n'est pas bonne pour y
+monter; il ne jette point de feu, chose rare.</p>
+
+<p>&Agrave; gauche, j'ai laiss&eacute; les &icirc;les Lipari, dont la derni&egrave;re, Stromboli,
+vomit continuellement des flammes.</p>
+
+<p>Le d&eacute;troit de Messine, si fameux dans la po&eacute;sie des anciens, ne m'a rien
+pr&eacute;sent&eacute; d'effrayant; j'ai pass&eacute; sous le phare et doubl&eacute; le cap sans que
+la mer f&ucirc;t en courroux.</p>
+
+<p>Si le village de Scylla n'existait pas sur la rive de Calabre, il n'y
+aurait plus aucune trace des vieux Charybde et Scylla.</p>
+
+<p>En entrant dans le d&eacute;troit, on aper&ccedil;oit Messine qui, de loin, pr&eacute;sente
+un aspect imposant, beaux restes de son ancienne grandeur; de pr&egrave;s le
+spectacle change.</p>
+
+<p>Le fort est consid&eacute;rable, mais la Marina, qui &eacute;tait autrefois bord&eacute;e de
+magnifiques constructions &agrave; trois &eacute;tages, ne pr&eacute;sente plus qu'un triste
+tableau, r&eacute;sultat des tremblements de terre de 1783.</p>
+
+<p>On d&eacute;molit ce qui reste encore debout, de peur que les murs l&eacute;zard&eacute;s ne
+tombent eux-m&ecirc;mes et ne causent de nouveaux accidents.</p>
+
+<p>Dans l'int&eacute;rieur de la ville, c'est encore plus affreux; on ne voit que
+des maisons &agrave; moiti&eacute; d&eacute;truites, qui rendent ce s&eacute;jour encore plus
+horrible que je ne m'y attendais. La tristesse de cette ville d&eacute;passe
+les descriptions que j'avais entendues; &agrave; peine quelques b&acirc;timents ont
+&eacute;t&eacute; &eacute;pargn&eacute;s ou reconstruits.</p>
+
+<p>Le plus grand nombre des Messinois se sont &eacute;tablis dans des cabanes de
+bois, qui annoncent la mis&egrave;re et la crainte. En marchant dans les
+nouveaux quartiers, on se croirait dans un village de Savoie des plus
+tristes et des plus sauvages.</p>
+
+<p>&Agrave; toutes les portes de la ville on voit de ces constructions mis&eacute;rables,
+dans lesquelles se sont r&eacute;fugi&eacute;s les habitants de cette fameuse Messine,
+qui comptait plus de 30,000 &acirc;mes.</p>
+
+<p>M. de Chapeau-Rouge m'a dit qu'il avait p&eacute;ri plus de 900 personnes dans
+ce dernier cataclysme.</p>
+
+<p>(Cette d&eacute;claration est bien diff&eacute;rente de celle du guide Joanne (1879),
+o&ugrave; l'on trouve cette phrase: &laquo;Messine a &eacute;t&eacute; ravag&eacute;e plusieurs fois par
+les tremblements de terre, celui de 1783 fit p&eacute;rir 40,000 personnes.&raquo;
+Cela s'applique probablement &agrave; toute la r&eacute;gion.)</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>1<sup>er</sup> mars 1788.</i>&mdash;Je suis rest&eacute; trois jours &agrave; Messine, et je ne vois
+rien autre chose &agrave; signaler que le port, un des plus s&ucirc;rs et des plus
+vastes de la M&eacute;diterran&eacute;e, la situation qui est charmante et le fort qui
+peut contenir 1,000 pi&egrave;ces de canon.</p>
+
+<p>Il n'y a pas d'autre spectacle qu'un th&eacute;&acirc;tre de marionnettes assez
+plaisant; on dit qu'en carnaval on s'y est fort amus&eacute;!</p>
+
+<p>Dans ce moment, la soci&eacute;t&eacute; y manque enti&egrave;rement; l'&eacute;loignement des
+habitations emp&ecirc;che les Messinois de se voir; ils sont s&eacute;par&eacute;s par la
+ville enti&egrave;re qui est en ruine. Ils habitent, comme je l'ai dit, des
+baraques en dehors des portes, et ne peuvent pas les &eacute;lever au-dessus du
+rez-de-chauss&eacute;e, l'intention du gouvernement &eacute;tant qu'on reb&acirc;tisse
+Messine dans ses anciens murs.</p>
+
+<p>Autrefois la Marina ou le port &eacute;tait le rendez-vous des voitures, il y
+en avait &agrave; peine vingt dimanche et le temps &eacute;tait beau. (Aujourd'hui
+Messine est reconstruite enti&egrave;rement &agrave; neuf.)</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>4 mars.</i>&mdash;Ayant &eacute;t&eacute; content de mes sept marins maltais, je les ai
+arr&ecirc;t&eacute;s de nouveau pour me ramener &agrave; Naples dans leur esperonnade, en
+passant par Reggio.</p>
+
+<p>Nous partons &agrave; neuf heures du matin et nous traversons le d&eacute;troit en
+deux heures. Cette ancienne ville a &eacute;t&eacute; si compl&egrave;tement d&eacute;truite par le
+tremblement de terre de 1783, que l'on s'est d&eacute;cid&eacute; &agrave; tout raser pour
+faire une ville neuve sur le plan de Turin, mais ce plan ne s'ex&eacute;cutera
+pas de sit&ocirc;t, faute d'argent.</p>
+
+<p>En attendant, les riches habitants se sont retir&eacute;s dans leur terre, et
+d'autres ont b&acirc;ti de fort jolies baraques en dehors de la ville.</p>
+
+<p>Les pauvres se sont log&eacute;s comme ils ont pu, c'est-&agrave;-dire fort mal, car
+la mis&egrave;re est encore plus grande &agrave; Reggio qu'&agrave; Messine.</p>
+
+<p>On y compte 12,000 habitants. (On en compte 35,000 aujourd'hui dans la
+nouvelle ville, 1888.)</p>
+
+<p>Le pays produit des soies, des limons et de l'essence de bergamotte.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir d&icirc;n&eacute; chez M. Cimino, je voulais partir, mais le temps &eacute;tait
+orageux; il n'&eacute;tait pas prudent de passer le Phare pendant la nuit. (Le
+Phare est un des noms du d&eacute;troit de Messine.)</p>
+
+<p>Il fallut donc rester, ce qui m'a permis de bien voir la ville qu'on
+commence &agrave; reb&acirc;tir, ainsi que les environs.</p>
+
+<p>La situation de Reggio est des plus agr&eacute;ables, la vue est charmante.</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;tend sur le Phare, Messine, le mont Gibel et une grande partie
+de la Sicile. Sans les tremblements de terre, ce serait un d&eacute;licieux
+s&eacute;jour. La chaleur de l'&eacute;t&eacute; est temp&eacute;r&eacute;e par les courants d'air du
+d&eacute;troit.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Deux l&eacute;gers tremblements de terre, le 29 janvier et avant-hier 2 mars,
+ont &eacute;t&eacute; ressentis de m&ecirc;me qu'&agrave; Messine; &eacute;tant &agrave; la campagne, je ne m'en
+suis pas aper&ccedil;u.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>5 mars 1788.</i>&mdash;Nous quittons Reggio &agrave; cinq heures du matin, par un
+temps couvert, nous passons en vue de Messine, nous traversons le Phare,
+nous &eacute;tions en dehors du d&eacute;troit &agrave; dix heures.</p>
+
+<p>Comme il faisait du vent et que la mer &eacute;tait grosse, j'ai pu observer
+les courants qui rendent ce passage difficile dans les gros temps; mais
+pourtant pas autant qu'on le dit, il n'y a rien &agrave; craindre pour de bons
+pilotes.</p>
+
+<p>Nous avons pass&eacute; devant Scylla, ville qui a souffert aussi beaucoup des
+secousses de 1783, qui lui ont fait perdre un tiers de ses habitants.
+Bagnera de m&ecirc;me.</p>
+
+<p>L&agrave;, des montagnes se sont &eacute;croul&eacute;es, des fleuves out disparu; ailleurs,
+des lacs se sont form&eacute;s, sur toute la c&ocirc;te de Calabre, on voit des
+traces de cet affreux cataclysme.</p>
+
+<p>Le temps &eacute;tant toujours sombre, et la mer forte, &agrave; la tomb&eacute;e de la nuit,
+nous avons pris terre &agrave; Tropea. Cette ville, &agrave; la cime d'un rocher fort
+escarp&eacute;, se trouve bien d&eacute;labr&eacute;e; il y a plusieurs couvents et peu
+d'habitants.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>6 et 7 mars.</i>&mdash;Le vent contraire ayant continu&eacute;, nous n'avons pas pu
+partir. Je suis r&eacute;duit &agrave; faire de grandes promenades pour me d&eacute;sennuyer.
+J'ai parcouru le pays aux environs; il est bien cultiv&eacute;, quoique les
+habitants paraissent fort mis&eacute;rables.</p>
+
+<p>Le vent d'ouest est fort et la mer toujours grosse, ce qui me donne peu
+d'espoir de quitter cette c&ocirc;te, m&ecirc;me demain samedi.</p>
+
+<p>Une autre barque venant de Messine, se trouve dans le m&ecirc;me cas; il y a
+dedans un moine et un chanoine, qui ne me paraissent pas d'une grande
+ressource.</p>
+
+<p>Je mange, je lis, j'&eacute;cris, je dors dans mon esperonnade, que mes
+matelots ont tir&eacute;e sur la rive, comme si j'&eacute;tais &agrave; l'auberge. Malgr&eacute;
+&ccedil;a, j'attends avec impatience le changement de temps pour m'en aller,
+quoique la v&eacute;g&eacute;tation soit de deux mois en avance sur notre climat
+lyonnais.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>8 mars 1788.</i>&mdash;M&ecirc;me histoire que les jours pr&eacute;c&eacute;dents; le vent qui
+&eacute;tait &agrave; la traverse a bien voulu changer, mais pas en bien; un sirocco
+tr&egrave;s violent ne nous invite pas &agrave; partir.</p>
+
+<p>Le soir, il arrive une autre esperonnade contenant un noble sicilien et
+son domestique; ils font pause &agrave; c&ocirc;t&eacute; de nous.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>9 mars.</i>&mdash;Dimanche m&ecirc;me vent; temps n&eacute;buleux, mar&eacute;e haute; de sorte que
+notre s&eacute;jour est encore prolong&eacute;; je vais me promener avec les
+eccl&eacute;siastiques siciliens, mais j'aimerais mieux m'en aller.</p>
+
+<p>Pour me distraire, je vois fabriquer les fameuses couvertures de coton
+dites de Naples; elles se font toutes &agrave; Tropea, ou dans les environs. Il
+y a des m&eacute;tiers dans toutes les maisons; les plus belles se font dans la
+ville, elles sont ch&egrave;res m&ecirc;me sur les lieux; le b&eacute;n&eacute;fice des marchands
+qui les exportent se fait sur la largeur; ici, elles ont toutes cinq
+largeurs, celles qu'on vend en France n'en ont que quatre.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>10 mars.</i>&mdash;Enfin! le temps paraissant convenable, nous nous embarquons:
+les pr&ecirc;tres en font autant; quant au baron palermitain, il attend des
+compagnons de route.</p>
+
+<p>Nous partons &agrave; trois heures du matin; avec l'intention de couper droit,
+mes conducteurs s'&eacute;loignent du rivage et rament pendant cinq heures;
+mais tout &agrave; coup le vent devient contraire, et nous force de revenir sur
+nos pas, en mettant &agrave; la voile; nous rabattons ainsi sur Rochetta,
+petite ville situ&eacute;e &agrave; 12 milles seulement de Tropea, d'o&ugrave; nous &eacute;tions
+partis. Nous y d&eacute;barquons &agrave; midi; le moine et le chanoine siciliens ont
+disparu.</p>
+
+<p>Rochetta est enti&egrave;rement renvers&eacute;e par le tremblement de terre.</p>
+
+<p>La maison Pignatelli-Monteleone, qui poss&egrave;de ce fief, a fait
+reconstruire quelques baraques pour loger une partie des habitants.</p>
+
+<p>Je trouve l&agrave;, un Fran&ccedil;ais, M. Cauvin de Marseille, agent du duc de
+Monteleone, qui me fait entrer chez lui comme compatriote et m'offre &agrave;
+d&icirc;ner.</p>
+
+<p>&Agrave; sept heures du soir, le ciel &eacute;tant serein et le vent frais, nous
+repartons &agrave; la voile; la nuit a &eacute;t&eacute; fort belle et nous avons bien march&eacute;
+jusqu'&agrave; deux heures du matin. Alors le vent cesse, mes matelots prennent
+la rame, pendant quelque temps. Ils marchent alternativement &agrave; la rame
+et &agrave; la voile.</p>
+
+<p>Sur les dix heures, le vent toujours favorable devient tellement fort,
+qu'il soul&egrave;ve prodigieusement la mer, et que pendant deux heures, nous
+sommes toujours inond&eacute;s au point que nous &eacute;tions compl&egrave;tement mouill&eacute;s;
+les matelots &eacute;taient sans cesse occup&eacute;s &agrave; enlever, avec des &eacute;ponges et
+m&ecirc;me avec des seaux, l'eau qui remplissait la barque.</p>
+
+<p>&Agrave; midi l'orage ayant cess&eacute; et nous &eacute;tant rapproch&eacute;s de la c&ocirc;te, nous
+avons continu&eacute; fort heureusement notre route. Nous avons retrouv&eacute; nos
+compagnons, les pr&ecirc;tres siciliens, qui, ayant suivi le rivage, se
+reposaient &agrave; Belv&eacute;d&egrave;re, d'o&ugrave; nous sommes venus ensemble jusqu'&agrave; Cirelle,
+o&ugrave; nous devons passer la nuit sans savoir si nous en partirons demain.</p>
+
+<p>La ville de Cirelle &eacute;tait situ&eacute;e autrefois sur une montagne tr&egrave;s &eacute;lev&eacute;e;
+il en reste &agrave; peine quelque murs &eacute;pargn&eacute;s par le fl&eacute;au.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>12 mars 1788</i>.&mdash;Apr&egrave;s avoir dormi dans la rade de Cirelle, nous en
+partons &agrave; sept heures du matin; nous traversons le golfe de Policastro,
+nous avons eu bon vent pendant une heure, mais la mer devient grosse, et
+&agrave; force de rames nous arrivons &agrave; cinq heures du soir dans une petite
+rade, au milieu des rochers, o&ugrave; nous mettons pied &agrave; terre, nos marins
+ayant grand besoin de repos, apr&egrave;s avoir ram&eacute; toute la journ&eacute;e par un
+temps chaud et lourd; le vent du midi ayant assez de force pour
+&eacute;chauffer l'atmosph&egrave;re, mais pas assez pour nous pousser.</p>
+
+<p>Dans la nuit le temps change, se met &agrave; la traverse qui nous am&egrave;ne une
+pluie abondante; elle cesse &agrave; deux reprises le matin; &agrave; peine nous
+disposions-nous &agrave; partir, qu'elle reprend encore; cependant &agrave; sept
+heures et demie nous partons en quittant cette rade, nomm&eacute;e Linfreschi.</p>
+
+<p>Mais &agrave; peine avons-nous fait un mille, que nos matelots, effray&eacute;s par
+des vagues mena&ccedil;antes et un nuage &eacute;norme que poussait vers nous le vent
+contraire, sont oblig&eacute;s de virer de bord; nous v&icirc;mes alors le plus bel
+arc-en-ciel que j'ai vu de ma vie; le demi-cercle &eacute;tait complet et ses
+couleurs des plus vives.</p>
+
+<p>La barque des Siciliens qui nous suivait imite notre man&oelig;uvre, et nous
+rentrons avec ensemble dans la rade de Linfreschi que nous venions de
+quitter.</p>
+
+<p>Nous sommes r&eacute;duits &agrave; passer la journ&eacute;e et la nuit dans ce beau port de
+mer, d'o&ugrave; il n'y a pas moyen de sortir pour se promener sur des rochers
+&agrave; pic entour&eacute;s d'affreux pr&eacute;cipices. Il n'y a qu'une maison de paysan o&ugrave;
+nous trouvons des &oelig;ufs pour tout potage.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>14 mars</i>.&mdash;Le lendemain matin, &agrave; sept heures, nous nous acheminons du
+c&ocirc;t&eacute; de Naples; apr&egrave;s avoir ram&eacute; l'espace de 12 milles; un vent de
+sirocco bien d&eacute;sir&eacute; nous fait tendre nos voiles, et souffle dedans avec
+tant de force qu'il nous am&egrave;ne &agrave; Naples le soir m&ecirc;me, avec une rapidit&eacute;
+incroyable et surtout inaccoutum&eacute;e.</p>
+
+<p>Nous entrons dans la rade &agrave; neuf heures du soir, apr&egrave;s avoir franchi 150
+milles. Mais nouveau contre-temps! personne n'entre par mer dans Naples
+pendant la nuit; nous voil&agrave; donc forc&eacute;s de jeter l'ancre encore une
+fois, et de passer encore une nuit dans la barque.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>15 mars.</i>&mdash;L'inspecteur de la sant&eacute; nous fait attendre toute la
+matin&eacute;e; enfin &agrave; onze heures nous mettons le pied sur la terre ferme,
+apr&egrave;s un voyage assez long et assez mouvement&eacute;.</p>
+
+<p>Je revois Naples avec un sensible plaisir, et je trouve avec une joie
+encore plus grande de bonnes nouvelles de ma famille qui s'y &eacute;taient
+accumul&eacute;es. (Depuis le 13 f&eacute;vrier, jour de son d&eacute;part pour Pa&iuml;enne, il
+avait pens&eacute; que son voyage de Sicile serait de quinze jours; il avait
+dur&eacute; plus d'un mois.)</p>
+
+<p>Parti de Messine le 4 mars, arriv&eacute; &agrave; Naples le 15, il avait mis onze
+jours pour un trajet qui peut se faire maintenant en une journ&eacute;e, il est
+vrai qu'il avait vu le pays autrement qu'on le voit aujourd'hui; il y a
+bien peu de touristes de nos jours qui connaissent les fabriques de
+couvertures de Tropea, les rades de Policastro et de Linfreschi, etc.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>17 mars.</i>&mdash;Je s&eacute;journe &agrave; Naples trois jours (15, 16, 17) employ&eacute;s en
+&eacute;critures, courses et visites.</p>
+
+<p>On ne peut entrer &agrave; Naples, ni en sortir, ni voyager dans tout le
+royaume sans un passeport; on ne peut pas non plus prendre la poste sans
+une permission sp&eacute;ciale. L'un et l'autre se donnent sur un billet de
+l'ambassadeur de la nation du voyageur, et chose rare, cela ne co&ucirc;te
+rien!</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>18 mars 1788</i>.&mdash;J'avais retrouv&eacute; ma chaise. Je pars de Naples &agrave; midi et
+crac! Au milieu de la ville la dent de loup d'un de mes ressorts se
+casse; il faut donc s'arr&ecirc;ter et la faire raccommoder sur-le-champ; cela
+fait, le reste du voyage se passe sans accident.</p>
+
+<p>Nuit et jour je cours la poste sans m'arr&ecirc;ter et je me trouve &agrave; la porte
+de Rome le lendemain, &agrave; trois heures et demie du soir, ce qui fait
+vingt-six heures et demie de la porte de Naples &agrave; la porte de Rome.</p>
+
+<p>Le chemin est tr&egrave;s beau de Naples &agrave; Albano, mais il m'a fallu quatre
+heures pour les deux derni&egrave;res postes, les chemins &eacute;tant g&acirc;t&eacute;s par les
+pluies; &agrave; chaque instant je craignais de sentir ma chaise se briser.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>19 mars</i>.&mdash;J'entre croyant trouver en arrivant un <i>Lascia-passare</i> que
+D&eacute;tournes m'avait promis; je ne le trouve pas &agrave; la poste. Il faut donc
+aller &agrave; la Douane, o&ugrave; le visiteur fort heureusement fait semblant de me
+visiter, en m'exp&eacute;diant fort gracieusement.</p>
+
+<p>Je me loge dans la rue Frattina en chambres garnies, &agrave; peu pr&egrave;s dans le
+m&ecirc;me quartier que la premi&egrave;re fois.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>20 mars</i>.&mdash;Jeudi-Saint, grande c&eacute;r&eacute;monie &agrave; la chapelle du Pape au
+Vatican; office, lavement des pieds, b&eacute;n&eacute;diction sur la place
+Saint-Pierre qui offre vraiment le plus beau coup d'&oelig;il, par le
+spectacle auguste qu'elle pr&eacute;sente et la foule qui la re&ccedil;oit.</p>
+
+<p>Le Pape se pr&eacute;sente au balcon du milieu sous un dais, assist&eacute; de
+plusieurs cardinaux, au son des cloches et des canons du ch&acirc;teau
+Saint-Ange; il b&eacute;nit le peuple &agrave; trois reprises.</p>
+
+<p>Le soir de ce m&ecirc;me jour et le lendemain, Vendredi-Saint, grand concours
+dans l'&eacute;glise de Saint-Pierre pour voir l'illumination de la basilique,
+par une grande et unique croix embras&eacute;e, suspendue au-dessus du
+ma&icirc;tre-autel. C'est un bel effet que des peintres viennent copier.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>22 mars</i>.&mdash;Vendredi et Samedi saints; office le matin dans la chapelle
+du Pape, on chante aussi les trois jours, mercredi, jeudi et vendredi
+les t&eacute;n&egrave;bres suivies d'un miserere, auquel les ma&icirc;tres de chapelle
+concourent &agrave; l'envi.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>23 mars</i>.&mdash;Le jour de P&acirc;ques, grand'messe aussi solennelle que le jour
+de No&euml;l, chant&eacute;e &agrave; Saint-Pierre par le pape Pie VI, avec le m&ecirc;me
+appareil; comme le Jeudi-Saint b&eacute;n&eacute;diction sur la place, <i>urbi et orbi</i>;
+il y avait encore plus de monde et le coup d'&oelig;il &eacute;tait encore plus
+beau.</p>
+
+<p>Le soir, part la girandole; c'est un feu d'artifice qu'on tire du
+ch&acirc;teau Saint-Ange, dont les dessins ont &eacute;t&eacute; donn&eacute;s par le cavalier
+Bernin et d'autres grands artistes; la situation et la quantit&eacute; de
+poudre qu'on y br&ucirc;le se r&eacute;unissent pour en faire un tr&egrave;s beau spectacle.
+On le tire encore le jour de la Saint-Pierre, mais de plus ce jour-l&agrave;,
+toute la coupole est illumin&eacute;e &agrave; l'ext&eacute;rieur par des feux qui, plusieurs
+fois et presque instantan&eacute;ment, changent de couleurs. C'est d'un effet
+saisissant.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>25 mars</i>.&mdash;Le jour de l'Annonciation, le Pape se rend en c&eacute;r&eacute;monie &agrave;
+l'&eacute;glise Santa-Maria-sopra-Minerva (ainsi nomm&eacute;e parce que l'&eacute;glise est
+b&acirc;tie sur l'emplacement de l'ancien temple de Minerve) o&ugrave; se chante une
+grand'messe &agrave; l'issue de laquelle il donne la b&eacute;n&eacute;diction nuptiale &agrave; un
+certain nombre de jeunes filles qu'il dote en m&ecirc;me temps.</p>
+
+<p><i>Du 26 mars au 6 avril 1788</i>.&mdash;Vu la villa Pamphili, du prince Doria,
+etc.; la villa Ludovici, le casino Cossini, etc.</p>
+
+<p>Revu la villa Borgh&egrave;se, etc.</p>
+
+<p>Vu la villa Farnesine dont on emporte ce qu'il y a de plus beau pour le
+mus&eacute;e de Naples, entre autre le taureau Farn&egrave;se, groupe le plus
+consid&eacute;rable de l'antiquit&eacute;.</p>
+
+<p>Vu le palais du Pape &agrave; Monte-Cavallo (le Quirinal), o&ugrave; se trouve la
+Sainte P&eacute;tronille, du Guerchin, etc.</p>
+
+<p>La galerie Doria... L'&Eacute;glise Sainte-Croix de J&eacute;rusalem... Saint-Martin
+des Carmes et Saint-Pierre-in-Vincoli sont de belles &eacute;glises qui
+ailleurs qu'&agrave; Rome passeraient pour des merveilles. La fabrique de
+tapisserie de Ripa grande sur le plan des Gobelins, mais moins belle.</p>
+
+<p>Revu le ch&acirc;teau Saint-Ange, etc.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>6 avril</i>.&mdash;(En compagnie de trois personnes il fait un second voyage de
+Tivoli sur lequel il donne moins de d&eacute;tails que la premi&egrave;re fois.)</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>7 avril</i>.&mdash;On trouve aux notes de sa correspondance:</p>
+
+<p>R&eacute;ponse &agrave; la lettre de mon p&egrave;re du 28 mars (Cette lettre avait &eacute;t&eacute; plus
+de douze jours en route); pri&egrave;re d'adresser la r&eacute;ponse &agrave; G&ecirc;nes poste
+restante... Il a neig&eacute; dans les montagnes dimanche, il para&icirc;t que l'air
+se radoucit. On en a grand peur pour la r&eacute;colte des soies mais on esp&egrave;re
+aujourd'hui que ce froid passager ne fera pas de mal.</p>
+
+<p>&Eacute;crit &agrave; M<sup>me</sup> Jordan P&eacute;rier (sa tante) et M. Vionnet (son beau-fr&egrave;re),
+&agrave; qui j'envoie trois de mes portraits, dans une bo&icirc;te &agrave; son adresse pour
+remettre &agrave; ma m&egrave;re et &agrave; mes s&oelig;urs. (Quels pouvaient bien &ecirc;tre ces trois
+portraits? Des cam&eacute;es coquilles probablement qui sont une sp&eacute;cialit&eacute; de
+Rome.) Avis de mon d&eacute;part fix&eacute; &agrave; demain.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>10 avril</i>.&mdash;Je pars, en effet, &agrave; minuit pour Sienne; je chemine toute
+la journ&eacute;e du 11 sans m'arr&ecirc;ter, et sans &eacute;v&eacute;nement extraordinaire
+jusqu'&agrave; quatre heures apr&egrave;s midi; tout &agrave; coup une des barres de fer qui
+soutiennent en dessous les ressorts de la chaise vient &agrave; se rompre &agrave;
+Saint-Laurent-le-Neuf, pr&egrave;s d'Orvi&eacute;to; il faut d&eacute;monter le ressort, le
+raccommoder et recharger, ce qui prend une heure; je me remets en route;
+je voyage toute la nuit et j'arrive &agrave; Sienne sans accident, &agrave; dix heures
+du matin, le samedi 12.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>12 avril</i>.&mdash;Sienne est une petite ville de 18,000 &acirc;mes, situ&eacute;e sur la
+hauteur avec une vue fort &eacute;tendue. Le pav&eacute; y est form&eacute; de briques pos&eacute;es
+sur champ jointes par un fort mastic, contrairement &agrave; ceux de toutes les
+autres villes de Toscane qui sont &agrave; larges dalles &agrave; joints irr&eacute;guliers.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est la cath&eacute;drale qui date de 1630;
+elle est d'une tr&egrave;s belle architecture gothique; on y admire une
+mosa&iuml;que en marbre noir et blanc, qui repr&eacute;sente les traits principaux
+de l'Histoire sainte.</p>
+
+<p>Log&eacute; chez Marchi sur l'adresse donn&eacute;e par Sauveur Marotti. La soci&eacute;t&eacute; y
+est fort agr&eacute;able, on y re&ccedil;oit tr&egrave;s bien les &eacute;trangers; le langage y est
+tr&egrave;s pur; beaucoup d'Anglais vont y passer l'&eacute;t&eacute;, pour se perfectionner
+dans la langue italienne.</p>
+
+<p>On pr&eacute;tend, mal &agrave; propos, que Sienne a &eacute;t&eacute; fond&eacute;e par Remus, fr&egrave;re de
+Romulus; elle doit son origine aux Gaulois, qui, sous la conduite de
+Brennus, firent le si&egrave;ge de Rome et se retir&egrave;rent sur ce point lorsque
+Camille les repoussa en 354 de la fondation de Rome.</p>
+
+<p>Une des curiosit&eacute;s de Sienne est le man&egrave;ge, qui est tr&egrave;s bien mont&eacute;, o&ugrave;
+l'on fait faire aux chevaux tous les exercices possibles. (Cette
+observation sur le man&egrave;ge de Sienne ne pouvait &ecirc;tre faite que par un
+amateur de chevaux; elle me rappelle que mon grand-p&egrave;re &eacute;tait tr&egrave;s bon
+cavalier. Je me souviens &agrave; peine de l'avoir vu monter &agrave; cheval, mais je
+sais qu'il montait souvent avec ma m&egrave;re avant son mariage. Par suite de
+cette ancienne habitude, il a toujours conserv&eacute; dans son &eacute;curie un
+cheval de selle, m&ecirc;me &agrave; Lyon, sur la place Tolozan, que mes oncles
+avaient surnomm&eacute; le bidet paternel. De 1825 &agrave; 1835, il n'y avait que moi
+pour le monter; mais les bottes &agrave; revers jaunes de mon grand-p&egrave;re
+&eacute;taient toujours soigneusement entretenues dans son vestiaire, comme
+s'il allait s'en servir; car &agrave; cheval elles &eacute;taient obligatoires avec
+les culottes courtes, qu'il a toujours port&eacute;es.)</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>14 avril 1788</i>.&mdash;D&eacute;part de Sienne &agrave; sept heures du matin, arriv&eacute; &agrave;
+Florence &agrave; cinq heures du soir sans aucune particularit&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>15 avril</i>.&mdash;Revu Florence.... La chapelle S. Lorenzo qui n'est pas
+termin&eacute;e et qui co&ucirc;te d&eacute;j&agrave; plus de 9 millions de livres tournois.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>16 avril</i>.&mdash;Revu le jardin di Boboli, plus int&eacute;ressant au printemps
+qu'au mois de novembre. Log&eacute; &agrave; Florence chez Vincent Girotti, place
+Saint-Pancrace, adresse donn&eacute;e par Schulteis.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>17 avril</i>.&mdash;&Agrave; cinq heures du matin, je suis parti pour visiter la
+fabrique de porcelaine de la famille Genori, moins importantes que
+celles de S&egrave;vres et de Naples, qui appartiennent &agrave; des souverains; j'y
+ai vu avec grand int&eacute;r&ecirc;t tous les d&eacute;tails de la fabrication. Au retour,
+je suis mont&eacute; &agrave; cheval pour aller &agrave; Pratolino, maison de plaisance du
+Grand-Duc, &agrave; 7 milles de Florence, on y voit des jeux d'eau tr&egrave;s
+curieux.</p>
+
+<p>On voit aussi &agrave; Pratolino le fameux colosse de Jean de Bologne, il a 35
+brasses de hauteur (la brasse est 1/2 aune), je suis entr&eacute; dans le cou
+et dans la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Revu le d&ocirc;me de Florence... tr&egrave;s belle vue du sommet de la coupole plus
+agr&eacute;able encore que celle de Rome.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>18 avril</i>.&mdash;D&eacute;part de Florence &agrave; six heures du matin, arriv&eacute; &agrave; Livourne
+&agrave; quatre heures et demie du soir, sans autre aventure que celle d'un
+cheval de brancard qui s'est abattu en partant de la poste de Cassel del
+Bosco, et m'a tenu l&agrave; une demi-heure; pour le d&eacute;gager, il a fallu couper
+une des sangles de la sellette.</p>
+
+<p>Les douanes du Grand Duc sont tr&egrave;s rigoureuses, soit &agrave; l'entr&eacute;e soit &agrave;
+la sortie, on est venu me visiter &agrave; l'auberge, et tr&egrave;s s&eacute;rieusement.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>20 avril</i>.&mdash;Partie sur mer avec Ubrich et les deux fils Dupouy, pour
+voir le fanal et la tour del Marcosso, toute en marbre, qui a 140 degr&eacute;s
+jusqu'au sommet.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>24 avril</i>.&mdash;Autre promenade sur mer avec Ricard Fascio, fils du premier
+complimentaire de Berte (premier fond&eacute; de pouvoir), nous allons dans un
+b&acirc;timent anglais charg&eacute; pour le compte de sa maison, la Minerva, &agrave; trois
+m&acirc;ts.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>25 avril 1788</i>.&mdash;Vu la fabrique de corail et les cimeti&egrave;res des
+diff&eacute;rentes nations et religions; la synagogue des juifs est tr&egrave;s belle.
+Les grecs schismatiques font aujourd'hui leur vendredi-saint; j'ai
+assist&eacute; &agrave; une partie de l'office qu'ils font en grec, avec beaucoup
+d'appareil.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>26 avril</i>.&mdash;Ayant re&ccedil;u ce matin de Lyon des lettres conformes &agrave; mes
+d&eacute;sirs, je me d&eacute;cide &agrave; prendre une felouque et m'embarquer pour G&ecirc;nes.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>27 avril</i>.&mdash;J'arr&ecirc;te la felouque du patron Fiore de Lerici, sur
+laquelle je monte le 27 au soir, chargeant avec moi ma chaise.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un trajet de cinquante heures, pendant lequel j'ai toujours eu la
+mer calme ou le vent contraire, je suis arriv&eacute; &agrave; G&ecirc;nes &agrave; force de rames.</p>
+
+<p>(Maintenant le m&ecirc;me voyage se fait en cinq ou six heures.)</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>29 avril</i>.&mdash;Je suis entr&eacute; dans le port le 29, &agrave; neuf heures du soir; il
+a fallu y passer la nuit et d&eacute;barquer seulement le mercredi &agrave; huit
+heures du matin.</p>
+
+<p>Les faquins ou crocheteurs de G&ecirc;nes sont de la plus grande insolence; il
+faut faire prix avec eux pour le transport de vos bagages et &eacute;quipages,
+et comme on ne peut pas se servir d'autre minist&egrave;re que du leur, ils
+ran&ccedil;onnent d'importance les voyageurs sans qu'ils puissent s'y opposer.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>30 avril</i>.&mdash;Pass&eacute; en arrangements et visites.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>1<sup>er</sup> mai</i>.&mdash;On entend &agrave; pareil jour dans toutes les rues de G&ecirc;nes,
+les tambours, les trompettes et autres instruments, &agrave; la porte de tous
+les nobles; cet usage para&icirc;t assez g&eacute;n&eacute;ralement r&eacute;pandu dans beaucoup de
+villes d'Italie.</p>
+
+<p>Le doge en grande c&eacute;r&eacute;monie, accompagn&eacute; des S&eacute;nateurs, se rend en dehors
+des murs &agrave; la grand'messe dans l'&Eacute;glise de Saint-Jacques et de
+Saint-Philippe, occup&eacute;e par des religieuses.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la messe il entre dans le couvent et fait son compliment &agrave;
+l'abbesse avec force salutations &agrave; l'illustrissima Signora.</p>
+
+<p>Je suis all&eacute; &agrave; cette petite f&ecirc;te avec le marquis de Grimaldi; de l&agrave; nous
+avons visit&eacute; le casino d'Hippolyte Durazzo, situ&eacute; sur les anciens
+remparts, d'o&ugrave; l'on a une vue magnifique sur la ville, la mer et la
+campagne.</p>
+
+<p>Visit&eacute; l'h&ocirc;pital administr&eacute; par douze nobles, qui contient 1,300
+malades, tous couch&eacute;s dans des lits s&eacute;par&eacute;s (ce qui n'existait pas en
+France &agrave; cette &eacute;poque). Ces nobles sont charg&eacute;s gratuitement de toute
+l'administration et sont tuteurs des orphelins, cette charge ne se
+refuse jamais.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>2 mai</i>.&mdash;Une des merveilles de G&ecirc;nes est le pont Carignan, construit
+aux frais de la famille Pauli pour joindre deux montagnes.</p>
+
+<p>(Description de G&ecirc;nes et de ses environs.)</p>
+
+<p>Tous les environs sont garnis de maisons de campagne entre la ville et
+la montagne; l'aspect en est ravissant quand on arrive par mer.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>3 mai 1788</i>.&mdash;Aujourd'hui grande f&ecirc;te pour le peuple g&ecirc;nois; c'est le
+jour des Carasses. Cette c&eacute;r&eacute;monie se faisait autrefois le Jeudi-Saint;
+elle consiste &agrave; aller visiter d&eacute;votement la cath&eacute;drale en procession, en
+portant l'image du saint patron sur un brancard, ou caisse dite carasse.
+Peu &agrave; peu cette institution d&eacute;vote est devenue une affaire d'appareil;
+on a pens&eacute; qu'il valait mieux ne pas la faire le Jeudi-Saint; on a donc
+jug&eacute; convenable de la transporter au jour de l'Invention de la
+Sainte-Croix.</p>
+
+<p>Vingt et une confr&eacute;ries de p&eacute;nitents s'acheminent en procession chacune
+&agrave; leur tour, au son de la musique (qui n'est pas toujours excellente),
+portant en triomphe leurs carasses orn&eacute;es de fleurs et de bougies o&ugrave;
+l'on voit jusqu'&agrave; cinq ou six statues travaill&eacute;es par de bons ma&icirc;tres;
+l'une d'elles &eacute;tait &eacute;clair&eacute;e par quatre cent cinquante bougies.</p>
+
+<p>Ces processions durent depuis trois heures apr&egrave;s midi, jusqu'&agrave; une heure
+apr&egrave;s minuit. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est de les voir monter les
+escaliers de Saint-Laurent (la cath&eacute;drale) parce que ceux qui portent la
+croix et la carasse se font un point d'honneur de les monter en courant.</p>
+
+<p>Le plus int&eacute;ressant dans cette f&ecirc;te c'est le concours immense qu'elle
+attire, et l'air de jubilation qui r&egrave;gne sur tous les visages; on
+pr&eacute;tend que les G&ecirc;nois deviennent tous fous ce jour-l&agrave;.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>5 mai</i>.&mdash;D&icirc;n&eacute; &agrave; la campagne de Jean-Luc Durazzo; c'est un fort beau
+palais sur le bord de la mer avec un grand jardin, pour G&ecirc;nes.</p>
+
+<p>Plusieurs nobles et n&eacute;gociants ont &eacute;tabli &agrave; la Poncevera, un casino fort
+agr&eacute;able, on y joue, et deux fois par semaine on y danse.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>6 mai</i>.&mdash;Course &agrave; Peggi, o&ugrave; l'ex-Doge Lomellini a sa maison de
+campagne, un vrai bijou qui ne ressemble en rien aux autres. Le jardin
+est petit, on se croirait dans un parc immense. L'art y para&icirc;t peu
+quoiqu'il y en ait beaucoup. Il y a un d&eacute;sordre qui pla&icirc;t, les arbres
+semblent pos&eacute;s au hasard.</p>
+
+<p>On voit une &icirc;le o&ugrave; l'on aborde par des ponts plus grands que l'&icirc;le. D'un
+autre c&ocirc;t&eacute; se trouvent un th&eacute;&acirc;tre de verdure et une salle de bal avec
+jardins et statues, etc. Le palais est bien distribu&eacute; et orn&eacute; de belles
+peintures.</p>
+
+<p>Le prince Doria poss&egrave;de pr&egrave;s de l&agrave; une maison de plaisance peupl&eacute;e
+d'orangers, de citronniers et de c&egrave;dres, son th&eacute;&acirc;tre est fort joli et
+ses tableaux magnifiques.</p>
+
+<p>L'&eacute;glise de la Madone-des-Vignes est grande, belle et bien d&eacute;cor&eacute;e; on
+voit ici beaucoup de marbre de Carrare; ils sont &agrave; bas prix car il y en
+a des montagnes entre G&ecirc;nes et Livourne, sur le bord de la mer.</p>
+
+<p>&Agrave; Livourne toute la ville est port franc, il n'en est pas de m&ecirc;me &agrave;
+G&ecirc;nes. Ce qui se consomme dans la ville paie des droits &agrave; la R&eacute;publique;
+mais il y a sur le port des magasins de port franc o&ugrave; toutes les
+marchandises sont mises en entrep&ocirc;t, et sortent librement par mer; ces
+magasins sont une curiosit&eacute; de G&ecirc;nes.</p>
+
+<p>Le port est tr&egrave;s beau mais pas compl&egrave;tement &agrave; l'abri des vents. Le d&ocirc;me
+de Saint-Laurent est grand; l'&eacute;glise de l'Annonciation est riche, celle
+de l'Oratoire de Saint-Philippe est petite mais de bon go&ucirc;t.</p>
+
+<p>Le palais de Jer&ocirc;me Durazzo, rue Balbi est le plus grand de G&ecirc;nes, orn&eacute;
+de belles statues antiques et modernes et de tableaux choisis, entre
+autres la Magdeleine aux pieds de Notre-Seigneur, par Paul V&eacute;ron&egrave;se, le
+plus beau de G&ecirc;nes.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>9 mai 1788</i>.&mdash;Vu l'albergo dei Poveri, avec M. de Grimaldi, pour les
+pauvres et les orphelins. Il est immense, il n'y a pas de ville aussi
+charitable que G&ecirc;nes, mais il n'y en a pas non plus o&ugrave; les pauvres
+soient si mis&eacute;rables et aussi importuns.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>12 mai</i>.&mdash;D&icirc;n&eacute; &agrave; la campagne chez Mayster &agrave; Rivarole. Ils louent un
+appartement au quatri&egrave;me &eacute;tage, et ils appellent cela &ecirc;tre &agrave; la
+campagne, il est vrai que le voisinage du Casino fait que sur ce point
+les locations sont tr&egrave;s recherch&eacute;es.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>12 mai</i>.&mdash;Autre partie chez Cambiaso (Charles) qui loue le palais
+Spinosa de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la Poncevera; c'est un des plus beaux et des
+mieux situ&eacute;s.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>13 mai</i>.&mdash;D&eacute;part de G&ecirc;nes &agrave; une heure apr&egrave;s midi, arriv&eacute; &agrave; Novi &agrave; huit
+heures et demie; route tr&egrave;s agr&eacute;able dans cette saison, bord&eacute;e de palais
+superbes et de sites d&eacute;licieux.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>14 mai</i>.&mdash;S&eacute;jour &agrave; Novi, avec tr&egrave;s mauvais temps.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>15 mai</i>.&mdash;Parti de Novi &agrave; cinq heures du matin, arriv&eacute; &agrave; Pavie &agrave; une
+heure et demie.</p>
+
+<p>Les douaniers imp&eacute;riaux sont tr&egrave;s rigoureux; ils ont visit&eacute; ma voiture
+et mes bagages avec le plus grand d&eacute;tail; ils m'ont tenu &agrave; la porte une
+heure et demie avant de me laisser entrer, quand ils ont bien vu que je
+n'avais rien de suspect.</p>
+
+<p>Un ambassadeur d'Espagne qui vient de passer, il y a deux jours, a subi
+la m&ecirc;me c&eacute;r&eacute;monie, sans &eacute;gard pour sa dignit&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>15 mai</i>.&mdash;Dans Pavie, ce qu'il y a de plus remarquable, c'est
+l'universit&eacute; que l'Empereur Joseph II vient de r&eacute;tablir avec une grande
+splendeur, en engageant la noblesse germanique &agrave; y envoyer ses enfants;
+belles salles, belles collections et surtout, professeurs &eacute;minents.</p>
+
+<p>Le ch&acirc;teau des rois lombards annonce l'antiquit&eacute; de la ville.</p>
+
+<p>En sortant sur la route de Milan &agrave; 5 milles de la ville, &agrave; droite, se
+trouve la fameuse et imposante chartreuse fond&eacute;e par Jean-Galeas
+Visconti, duc de Milan en 1396.</p>
+
+<p>La fa&ccedil;ade gothique de l'&eacute;glise est orn&eacute;e d'une foule de statues d'un
+effet grandiose, elle para&icirc;t cependant un peu trop basse pour sa
+largeur.</p>
+
+<p>L'int&eacute;rieur de l'&eacute;glise est d'une magnificence qui frappe au premier
+coup d'&oelig;il; et plus encore lorsqu'on examine les d&eacute;tails. Elle est
+construite sur les dessins du D&ocirc;me de Milan, mais elle est beaucoup plus
+claire; elle l'emporte encore par la richesse. L'autel du milieu et ceux
+des huit chapelles lat&eacute;rales sont en mosa&iuml;ques de pierres pr&eacute;cieuses. Le
+premier a co&ucirc;t&eacute;, dit-on, 900 mille livres; ce qui n'est croyable
+qu'apr&egrave;s l'avoir vu.</p>
+
+<p>Les Chartreux avaient des tr&eacute;sors immenses en calices et autres
+ustensiles d'&eacute;glise; l'empereur Joseph II, s'en est empar&eacute; et a renvoy&eacute;
+les moines chacun chez eux, en les relevant de leurs v&oelig;ux de sa propre
+autorit&eacute; et leur donnant &agrave; chacun 100 dopp&eacute;es de pension, ce qui fait
+2,000 livres tournois et 4,000 &agrave; l'abb&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; leur place, on a mis une vingtaine de moines de C&icirc;teaux, auxquels on
+fait une pension convenable.</p>
+
+<p>On voit dans la sacristie, un ouvrage ancien fort pr&eacute;cieux: c'est une
+mosa&iuml;que faite avec des dents de chevaux marins, repr&eacute;sentant l'histoire
+sainte en septante petits tableaux, dont chacun contient un sujet. C'est
+un travail d'une d&eacute;licatesse inou&iuml;e, qui fait l'admiration des
+connaisseurs.</p>
+
+<p>On dit que c'est le monast&egrave;re le plus somptueux du monde.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s une visite d'une heure et demie, je suis remont&eacute; dans ma chaise et
+je suis parti pour Milan.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>16 mai 1788</i>.&mdash;Ne trouvant pas de place &agrave; l'h&ocirc;tel Imp&eacute;rial, je me suis
+log&eacute; aux Trois-Rois, o&ugrave; je suis bien.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>17 mai</i>.&mdash;Milan est bien chang&eacute; et bien embelli depuis quelques ann&eacute;es.
+L'empereur Joseph II ayant supprim&eacute; beaucoup de communaut&eacute;s religieuses,
+on a ouvert beaucoup de rues nouvelles, larges et fort belles. Le cours
+de la porta Rauza, ou porte Orientale, est une promenade publique pas
+encore achev&eacute;e.</p>
+
+<p>On en fait une autre sur la place des Chartreux, o&ugrave; concourent tous ceux
+qui n'ont pas d'&eacute;quipages. Les dames et autres gens &agrave; carrosses viennent
+y faire un tour avant de se rendre au Corso.</p>
+
+<p>Les beaut&eacute;s de Milan sont:</p>
+
+<p>Le d&ocirc;me, ouvrage immense qui ne sera jamais fini. Si le plan est complet
+un jour, ce sera d'un effet magnifique.</p>
+
+<p>L'h&ocirc;pital par sa grandeur, ses richesses et la mani&egrave;re dont il est
+administr&eacute;, doit tenir un des premiers rangs parmi les institutions de
+ce genre.</p>
+
+<p>Le cimeti&egrave;re appel&eacute; Fappone est curieux par la mani&egrave;re dont il est
+construit, ainsi que la grande &eacute;glise du milieu, en forme de croix
+grecque.</p>
+
+<p>Le lazaret est immense; il est situ&eacute; en dehors de la porte Orientale; il
+ne sert pas &agrave; grand'chose, mais il m&eacute;rite d'&ecirc;tre vu.</p>
+
+<p>Le ch&acirc;teau est remarquable par ses fortifications; l'&eacute;glise
+Saint-Alexandre par ses richesses; il faut voir aussi la biblioth&egrave;que
+ambroisienne, le palais archiducal, le palais Beljo&iuml;oso, l'&eacute;glise
+Saint-Ambroise et autres.</p>
+
+<p>Il y a de fort belles maisons de campagne aux environs entre autres
+celle de l'archiduc &agrave; Monza; la maison Busca &agrave; Castelago o&ugrave; il y a de
+tr&egrave;s beaux jardins et des jeux d'eau que l'on compare &agrave; ceux de
+Frascati, mais qui ne les valent pas, &agrave; mon avis.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>22 mai</i>.&mdash;Jour de la F&ecirc;te-Dieu, brillante procession &agrave; laquelle
+concourent tout le clerg&eacute; s&eacute;culier et r&eacute;gulier, une grande partie de la
+ville, les nobles, l'archiduc, l'archiduchesse et les dames; cette
+procession v&eacute;ritablement imposante se fait avec beaucoup de dignit&eacute; et
+de respect.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>25 mai</i>.&mdash;Autre procession au ch&acirc;teau o&ugrave; tout le monde militaire
+assiste; elle &eacute;tait peu nombreuse aujourd'hui, les troupes &eacute;tant presque
+toutes sur les champs de bataille de Hongrie.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>25 mai</i>.&mdash;D&eacute;part le jour m&ecirc;me, dimanche &agrave; minuit, dans ma chaise, pour
+Casal et de Casal &agrave; Turin.</p>
+
+<p>(Il fait un second s&eacute;jour d'un mois &agrave; Turin, et pendant tout ce
+temps-l&agrave;, il n'y a plus aucune note sur son cahier de touriste; mais,
+sur son livre de correspondance il est fait mention de quinze lettres
+&eacute;crites soit &agrave; son p&egrave;re, soit &agrave; Magneval pour les affaires de la maison,
+entre autres, la conclusion de l'affaire Cajoli.)</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>27 juin 1788.</i>&mdash;Pris un voiturier &agrave; Turin pour me conduire dans le
+Pi&eacute;mont jusqu'&agrave; Nice, aux prix de 10 livres par jour et deux jours en
+sus pour le retour, &agrave; la condition de mettre au moins huit jours pour la
+tourn&eacute;e. (Il para&icirc;t qu'il n'y avait pas de ma&icirc;tre de poste dans la
+direction qu'il voulait suivre.)</p>
+
+<p>Pass&eacute; &agrave; Raconnis, Pavillan, Saluces, Verzol, Castiglione, Busca, Mondovi
+et Coni, mis six jours &agrave; parcourir toute cette r&eacute;gion.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>1<sup>er</sup> juillet.</i>&mdash;Parti de Coni pour les montagnes, &agrave; trois heures
+apr&egrave;s midi; couch&eacute; &agrave; Limone.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>2 juillet.</i>&mdash;Pass&eacute; le fameux col de Tende o&ugrave; le roi de Sardaigne a fait
+faire un chemin magnifique en adoucissant la pente autant que possible;
+comme cette route n'est pas praticable l'hiver &agrave; cause des neiges, on a
+projet&eacute; de percer la montagne; l'ouvrage est commenc&eacute;...</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>3 juillet.</i>&mdash;Arriv&eacute; &agrave; Nice &agrave; midi; cette ville n'a rien de remarquable,
+si ce n'est la douceur de son climat en hiver; il y a une belle all&eacute;e
+d'arbres qui forme le cours o&ugrave; l'on se rassemble le soir; une terrasse
+au-dessus domine la mer. Le port est tr&egrave;s petit. La marine du roi de
+Sardaigne s'abrite dans celui de Villafranca, assez voisin.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>6 juillet.</i>&mdash;Parti de Nice &agrave; trois heures du matin, pass&eacute; le Var
+heureusement (en bateau), au bord duquel j'ai attendu plus d'une heure;
+arriv&eacute; &agrave; Grasse &agrave; dix heures, o&ugrave; j'ai pass&eacute; la journ&eacute;e.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Vu Antibes, d'Antibes &agrave; Grasse, chemin &eacute;pouvantable.</p>
+
+<p>Grasse est mal distribu&eacute;e, elle est compos&eacute;e de mauvaises rues bien
+sales. Les oliviers qui l'entourent forment un beau coup d'&oelig;il et un
+beau revenu; la r&eacute;colte d'huile produit 2,000,000 en moyenne par ann&eacute;e.</p>
+
+<p>On tire aussi, dit-on, 500,000 livres des fleurs qu'on cultive dans les
+jardins pour la parfumerie.</p>
+
+<p>(Il passe ensuite &agrave; Draguignan, aux Arcs, o&ugrave; il voit les familles F&eacute;don
+et Dain, &agrave; Brignoles et &agrave; Toulon.)</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>18 juillet</i>.&mdash;Je pars le soir pour Marseille, o&ugrave; je suis arriv&eacute; &agrave; six
+heures du matin avec beaucoup de poussi&egrave;re.</p>
+
+<p>L&agrave; s'arr&ecirc;tent les notes du voyage de touriste; il ne dit rien de son
+retour &agrave; Lyon.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Comme je l'ai dit en commen&ccedil;ant, une grande partie de ses notes est
+relative aux affaires de commerce de la maison Jordan et &agrave; sa
+correspondance. Pour en donner une id&eacute;e, je choisis quelques passages,
+les moins ennuyeux, qui peuvent rappeler les m&oelig;urs et usages de
+l'&eacute;poque.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>19 ao&ucirc;t 1787, de Turin</i>.&mdash;Echantillons &agrave; demander, &agrave; Lyon, de satin
+pour broder, &agrave; la derni&egrave;re mode, couleurs plut&ocirc;t sombres; on pr&eacute;f&eacute;rerait
+un fa&ccedil;onn&eacute; ou mouchet&eacute; pour le prince Joujoupouf.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>25 ao&ucirc;t, de Turin</i>.&mdash;M. de Bianchi m'a annonc&eacute; une demande de lettre de
+recommandation pour la maison, en faveur d'un seigneur de la Cour de ses
+amis.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>1<sup>er</sup> septembre, de Turin</i>.&mdash;M. de Bianchi demande un satin mouchet&eacute;
+dans le dessin de l'&eacute;chantillon, en bleu et vert, pour habit, et deux
+paires de culottes pour lui; si l'on est oblig&eacute; de faire fabriquer, il
+serait bien aise de voir plusieurs &eacute;chantillons qui craignent moins que
+le lilas.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>26 septembre 1787, de Turin</i>.&mdash;Autre commission de M. de Bianchi d'un
+habit et de deux paires de culottes jaune et bleue, ou autres couleurs
+sombres, &agrave; petites mouches, pour broder, avec une aune de satin blanc
+pour gilet, qu'il fera broder ici.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>13 janvier 1788</i>.&mdash;Le duc de Fragnito le prie de demander pour lui, &agrave;
+Lyon, deux habits de printemps, velours &agrave; la Reine, couleurs &agrave; la mode,
+proportionn&eacute;es &agrave; son &acirc;ge, sept aunes de chaque pour habit, veste et
+culottes, et deux vestes brod&eacute;es assorties, le tout <i>ad libitum</i> et
+exp&eacute;dier &agrave; l'aise.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>26 f&eacute;vrier, de Palerme</i>.&mdash;Rien &agrave; faire en soie avec Palerme; si
+l'occasion se pr&eacute;sente de travailler en banque, j'invite &agrave; le faire avec
+Caillol, Nicaud et C<sup>ie</sup>, associ&eacute;s en commandite avec S. M. S. et
+C<sup>ie</sup>, de Marseille.</p>
+
+<p>Rien &agrave; faire en commission, ni avec les marchands qui ne valent rien, ni
+avec la noblesse, qui paie horriblement mal, et qui, par ce fait, a
+ruin&eacute; les d&eacute;taillants palermitains.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>29 f&eacute;vrier, de Messine</i>.&mdash;La maison Jacques et Silvestre Loffreda est
+dirig&eacute;e par Silvestre, qui est sur le point de quitter les affaires; il
+a achet&eacute; depuis deux ans un fief consid&eacute;rable de 150,000 &eacute;cus de Sicile;
+en attendant, il ex&eacute;cute volontiers les commissions qu'on lui donnera de
+compte &agrave; demi, mais il n'ex&eacute;cute plus rien pour compte.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>3 mars, de Messine</i>.&mdash;Charles-Antoine Loffreda m'a promis des
+exp&eacute;ditions de soie pour notre maison; ce sont des gens fort aimables et
+tr&egrave;s honn&ecirc;tes.</p>
+
+<p>D. Silvestre, leur cousin, m'a annonc&eacute; que par le courrier prochain il
+&eacute;crirait &agrave; la maison pour lui donner commission de trois robes de noce
+pour sa ni&egrave;ce, M<sup>lle</sup> Picolo, qui doit se marier avec un signor
+cavaliere di Giovanni, des premi&egrave;res maisons de Messine. On s'en
+rapportera, dit-il, au go&ucirc;t de nos messieurs pour les couleurs et le
+prix, pourvu que ce soit &agrave; la derni&egrave;re mode.</p>
+
+<p>Ce D. Silvestre n'est pas Loffreda, mais Jacques Loffreda d&eacute;funt, en lui
+donnant sa fille, l'a oblig&eacute; &agrave; prendre son nom pour lui laisser son
+h&eacute;ritage.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>17 mars, de Naples</i>.&mdash;La princesse Ferolito ne s'est pas corrig&eacute;e de
+son ancienne habitude d'&ecirc;tre mauvaise payeuse, et surtout fort
+litigieuse, elle a cinq ou six proc&egrave;s sur les bras.</p>
+
+<p>Le duc de Fragnito a &eacute;t&eacute; tr&egrave;s satisfait de la commission du 13 janvier;
+il m'en aurait compt&eacute; le montant, mais le change est si d&eacute;favorable pour
+lui, qu'il veut attendre quelques semaines encore pour voir s'il ne se
+bonifiera pas; je lui ai dit qu'il &eacute;tait le ma&icirc;tre. Que le change
+devienne meilleur ou non, il a promis de remettre la somme dans un mois;
+ce brave seigneur n'est pas bien riche, mais il m&eacute;rite la plus enti&egrave;re
+confiance.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>18 avril, de Florence</i>.&mdash;J'&eacute;cris &agrave; mon p&egrave;re en r&eacute;ponse &agrave; sa lettre du
+4. Je lui dis que je ne sais rien de plus au sujet des robes de la
+commission de Loffreda, de Messine; que les robes de v&eacute;ritable gala se
+font toujours comme autrefois, avec paniers et longues queues; que
+comme aujourd'hui elles servent tr&egrave;s peu, je serais d'avis de n'en faire
+ainsi qu'une, la plus belle, et de faire les autres suivant les
+derni&egrave;res modes.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>30 juin 1788, de Mondovi.</i>&mdash;Le comte de Vozo est tr&egrave;s estim&eacute; dans sa
+patrie et regard&eacute; comme un seigneur fort &agrave; son aise; on lui donne 20,000
+livres de rentes, je crois que c'est gratuitement, mais je crois que
+10,000 ne doivent pas lui manquer. Sa manufacture de drap lui prend des
+fonds, ind&eacute;pendamment de ceux qu'il a mis dans le commerce de Gervasio
+et Rossi.</p>
+
+<p>Le comte Cordero di San Quiatino, associ&eacute; de Ballio, est la premi&egrave;re
+maison de Mondovi, et peut-&ecirc;tre du Pi&eacute;mont; on la met en balance avec
+celle des fr&egrave;res Aignon, qu'on dit la plus riche de Turin; elle nous
+donne toute pr&eacute;f&eacute;rence.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Comme il inscrivait la date de toutes ses lettres et m&ecirc;me quelquefois le
+sommaire, on peut juger de l'&eacute;tendue de cette correspondance:</p>
+
+<table summary="" cellspacing="0" cellpadding="0">
+<tr><td>Les lettres &agrave; son p&egrave;re et &agrave; sa m&egrave;re sont au nombre de</td><td>&nbsp;</td><td align="right">75</td></tr>
+<tr><td>&Agrave; Magneval, son associ&eacute; et son ami</td><td>&nbsp;</td><td align="right">27</td></tr>
+<tr><td>&Agrave; ses s&oelig;urs et beaux-fr&egrave;res</td><td>&nbsp;</td><td align="right">33</td></tr>
+<tr><td>&Agrave; son grand-p&egrave;re Briasson, &agrave; sa tante Jordan-P&eacute;rier, ses ni&egrave;ces Coste et autres</td><td>&nbsp;</td><td align="right">15</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td>&nbsp;</td><td align="right">&mdash;&mdash;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td>Total</td><td align="right">150</td></tr>
+</table>
+
+<p>Ce qui fait &agrave; peu pr&egrave;s une lettre tous les deux jours; chaque courrier,
+partant d'Italie une fois par semaine, emportait donc trois de ses
+lettres en moyenne.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Comme nous voyageons &agrave; petites journ&eacute;es, et que notre temps n'est pas
+compt&eacute;, je demande au lecteur, avant de commencer un autre voyage de
+placer ici quelques souvenirs qui ont un int&eacute;r&ecirc;t historique.</p>
+
+<p>Je ne sais rien sur la vie de mon grand-p&egrave;re Jordan jusqu'&agrave; son mariage
+en 1792 avec Catherine Dugas, fille unique de M. Jean-Baptiste
+Cognet-Dugas, seigneur de Chassagny.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Les deux familles Jordan et Dugas s'&eacute;taient r&eacute;unies pour donner en dot &agrave;
+leurs enfants, Antoine-Henri Jordan et Catherine Dugas, la terre et le
+ch&acirc;teau de Sury-le-Comtal dans le d&eacute;partement de la Loire, qu'ils
+avaient achet&eacute;s ensemble de M. de Laffrasse de Sury, ancien seigneur de
+Sury, de Saint-Romain-le-Puy et autres lieux avant 1789.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>M. de Laffrasse, ci-devant capitaine au r&eacute;giment de Touraine, chevalier
+de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, &eacute;tait alors auditeur de
+camp; il remplissait &agrave; Lyon les fonctions de procureur du Roi devant le
+Conseil de guerre.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Jean-Baptiste Cognet-Dugas, mon bisa&iuml;eul maternel, &eacute;tait n&eacute; dans la
+premi&egrave;re moiti&eacute; du si&egrave;cle dernier, quelques ann&eacute;es avant la bataille de
+Fontenoy (1745), il est mort vers 1816, &agrave; l'&acirc;ge de quatre-vingt-quatre
+ans. Quand je l'ai connu c'&eacute;tait un grand et beau vieillard compl&egrave;tement
+aveugle, ayant conserv&eacute; la libert&eacute; de ses mouvements et toute son
+intelligence; car oblig&eacute; d'avoir un guide et un soutien, il &eacute;tait
+toujours accompagn&eacute; non par un domestique ou un infirmier, mais par son
+secr&eacute;taire, Berthet, qui lisait et &eacute;crivait ses lettres sous sa dict&eacute;e.
+Il marchait s'appuyant sur son bras, et sur une canne &agrave; pomme d'ivoire,
+qui est encore conserv&eacute;e.</p>
+
+<p>La r&eacute;volution avait pass&eacute; emportant les souvenirs des temps qui l'avait
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e, personne ne savait dans la famille (du moins personne ne nous
+en avait jamais parl&eacute;), d'une partie int&eacute;ressante de sa vie; si je la
+sais, je le dois &agrave; une circonstance assez extraordinaire.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Ma m&egrave;re conduite par les &eacute;v&eacute;nements &agrave; s&eacute;journer &agrave; Francfort pendant deux
+ann&eacute;es 1837 et 1838, avait &eacute;tudi&eacute; l'allemand; pour s'y perfectionner,
+elle s'&eacute;tait abonn&eacute;e &agrave; une revue hebdomadaire plus ou moins semblable &agrave;
+nos journaux illustr&eacute;s, qui parlent de tout, et d'autres choses encore.</p>
+
+<p>Quelle fut sa surprise d'y trouver un jour, l'histoire de son grand-p&egrave;re
+Dugas, qui lui &eacute;tait tout &agrave; fait inconnue. Voici ce qu'elle apprit et ce
+qu'elle m'a racont&eacute;:</p>
+
+<p>Jean-Baptiste Dugas ayant eu l'occasion d'aller &agrave; Zurich, ou y &eacute;tant
+all&eacute; dans cette intention, avait &eacute;tudi&eacute; s&eacute;rieusement la fabrication des
+rubans, et l'avait import&eacute;e &agrave; Saint-Chamond, sa ville natale.</p>
+
+<p>Ce fut vers la fin du r&egrave;gne du Louis XV, qu'il fonda la premi&egrave;re
+fabrique de rubans sous le nom, je crois, de Dugas fr&egrave;res, qui s'est
+perp&eacute;tu&eacute;e dans la famille pendant plus d'un si&egrave;cle, avec des ann&eacute;es
+d'une prosp&eacute;rit&eacute; inou&iuml;e, quelques inventaires se sont &eacute;lev&eacute;s jusqu'&agrave;
+1,500,000 francs. Elle a fait la fortune de deux g&eacute;n&eacute;rations, de ses
+neveux et petits-neveux.</p>
+
+<p>Elle a subsist&eacute; jusqu'en 1860 environ, son dernier repr&eacute;sentant fut
+Camille, fils de Thomas Dugas, neveu de Dugas-Montbel, qui tous deux y
+&eacute;taient int&eacute;ress&eacute;s par l'h&eacute;ritage de leur p&egrave;re, Camille, fr&egrave;re de
+Jean-Baptiste.</p>
+
+<p>C'est en souvenir de sa fortune faite &agrave; Saint-Chamond que Dugas-Montbel,
+le traducteur d'Hom&egrave;re, a l&eacute;gu&eacute; sa biblioth&egrave;que &agrave; sa ville natale.</p>
+
+<p>Dans sa jeunesse, Thomas Dugas avait voyag&eacute; pour la maison jusqu'en
+Russie; c'est de l&agrave; qu'il avait rapport&eacute; les noms d'Osippe et Yvanna
+qu'il avait donn&eacute;s &agrave; deux de ses enfants.</p>
+
+<p>Une fois l'&eacute;lan donn&eacute;, d'autres imit&egrave;rent J.-B. Dugas; partie de
+Saint-Chamond au commencement de ce si&egrave;cle, l'industrie des rubans s'est
+propag&eacute;e dans tout le d&eacute;partement de la Loire, et particuli&egrave;rement &agrave;
+Saint-Etienne, o&ugrave; elle a fait la prosp&eacute;rit&eacute; du pays.</p>
+
+<p>Le fait de l'importation en France de la fabrication des rubans, par
+J.-B. Dugas, g&eacute;n&eacute;ralement oubli&eacute; aujourd'hui, fut si bien constat&eacute; &agrave; son
+origine, que Louis XVI lui donna des lettres de noblesse &agrave; titre de
+r&eacute;compense nationale.</p>
+
+<p>Comme il n'eut qu'une fille de son mariage avec M<sup>lle</sup> Balas et que
+d'un second mariage avec M<sup>lle</sup> Royer de la Batie il n'eut point
+d'enfant, ses lettres de noblesse tomb&egrave;rent en quenouille et furent
+n&eacute;glig&eacute;es.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir gagn&eacute; une jolie fortune, il prit sa retraite &agrave; la campagne,
+non loin de Lyon, entre Givors et Mornant, au ch&acirc;teau de Chassagny,
+qu'il avait achet&eacute; de la famille Ravel de Montagny, vers 1785.</p>
+
+<p>J.-B. Dugas, devint alors seigneur de Chassagny, jusqu'en 1789, comme
+l'avait &eacute;t&eacute; avant lui Louis Dumarest, &eacute;chevin de Lyon en 1735 (ces
+renseignements sont tir&eacute;s des anciens almanachs officiels de Lyon).</p>
+
+<p>Le vieux ch&acirc;teau de Chassagny, de forme carr&eacute;e, avec cour int&eacute;rieure
+entour&eacute;e de portiques, conserve encore l'aspect de son ancienne origine.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait ceint de foss&eacute;s profonds, qui subsistent encore de trois c&ocirc;t&eacute;s;
+on voit sur la fa&ccedil;ade de l'entr&eacute;e principale, toutes les anciennes
+dispositions d'un pont-levis, remplac&eacute; par un pont fixe; c'est au
+premier &eacute;tage, au-dessus de l'entr&eacute;e que se trouve la chapelle.</p>
+
+<p>On lit encore sur le couronnement de la porte, la date de 1570, avec
+cette inscription latine: <i>Porta patens esto; nulli claudaris honesto</i>,
+qu'on peut ainsi traduire: Sois porte ouverte &agrave; deux battants, ne te
+referme qu'aux m&eacute;chants.</p>
+
+<p>Aux deux angles de la fa&ccedil;ade principale, s'&eacute;l&egrave;vent deux grosses tours
+rondes; dans celle du levant, au premier, se trouvait la biblioth&egrave;que;
+aux angles oppos&eacute;s, on voit encore les traces de deux tourelles en
+encorbellement.</p>
+
+<p>L'orage de la r&eacute;volution commen&ccedil;ait &agrave; gronder; par prudence, J.-B. Dugas
+qui avait en 1789 perdu son titre de seigneur, fit d&eacute;molir les tourelles
+et raser la partie sup&eacute;rieure des grandes tours, que l'on pouvait
+apercevoir de la route de Saint-Etienne.</p>
+
+<p>Mais, si les tours de son ch&acirc;teau ras&eacute;es &agrave; la hauteur du toit, passaient
+ainsi sous le niveau de l'&eacute;galit&eacute;, sa r&eacute;putation honorable, sa fortune
+et sa noblesse n'en attir&egrave;rent pas moins l'attention des niveleurs de
+l'&eacute;poque.</p>
+
+<p>On vint le chercher &agrave; Chassagny, pour le conduire comme suspect dans la
+prison de Saint-Chamond.</p>
+
+<p>Fort heureusement pour lui la proc&eacute;dure fut longue, gr&acirc;ce peut-&ecirc;tre &agrave; la
+reconnaissance secr&egrave;te de quelques-uns de ses bons ouvriers, qui se
+trouvaient parmi les juges; car dans ce temps-l&agrave;, comme toujours, bien
+des moutons peureux, dans la crainte d'&ecirc;tre mang&eacute;s, hurlaient avec les
+loups. Bref, plus heureux que beaucoup d'autres, il retrouva sa libert&eacute;
+le 9 thermidor (27 juillet 1994).</p>
+
+<p>Quand le calme fut r&eacute;tabli, Jean-Baptiste Dugas revint habiter
+modestement Chassagny. Il y passait toute l'ann&eacute;e ayant souvent aupr&egrave;s
+de lui sa fille unique, M<sup>me</sup> Jordan et sa nombreuse famille.</p>
+
+<p>En outre de la terre de Chassagny il avait de nombreux domaines &agrave;
+Tartara, &agrave; Saint-Maurice et ailleurs tr&egrave;s paternellement administr&eacute;s.</p>
+
+<p>&Agrave; Yzieux, pr&egrave;s de l'&eacute;glise, une petite maison de campagne o&ugrave; est n&eacute; son
+petit-fils Henri Jordan, a servi longtemps de retraite &agrave; ses vieux
+serviteurs.</p>
+
+<p>Le jardin, qui existe encore sur le coteau, a &eacute;t&eacute; coup&eacute; par le chemin de
+fer.</p>
+
+<p>Jean-Baptiste Dugas avait quatre fr&egrave;res et deux s&oelig;urs:</p>
+
+<p>Camille Dugas, p&egrave;re de Thomas Dugas et de Dugas-Montbel;</p>
+
+<p>Jacques Dugas du Villars, chef de la branche du Villars;</p>
+
+<p>Jean Dugas-Vialis, chef de la branche Vialis;</p>
+
+<p>Claude Dugas de la Boissony, p&egrave;re de Laurent, Victor, Camille, et de
+M<sup>mes</sup> Guigou et Bouchardier;</p>
+
+<p>Jeanne Dugas (M<sup>me</sup> Regnault), a&iuml;eule des Thiolli&egrave;re, Neyran, Chazotte,
+Grangier et Borel;</p>
+
+<p>Josephine Dugas (M<sup>me</sup> Chaland), a&iuml;eule des Chaland et Finaz.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; Jean-Baptiste Dugas a quitt&eacute; ce monde, le nombre de ses
+enfants, petits-enfants, neveux ou petits-neveux s'&eacute;levait &agrave; plus de
+cent cinquante. Dans ce moment o&ugrave; j'&eacute;cris, la post&eacute;rit&eacute; du p&egrave;re de
+Jean-Baptiste Dugas s'&eacute;l&egrave;ve &agrave; plus de sept cents personnes; s'il en
+&eacute;tait de m&ecirc;me dans toute la France, on ne se plaindrait pas de la
+d&eacute;population.</p>
+
+<p>Aussi depuis longtemps, &agrave; Saint-Chamond, le clan des Dugas est connu
+sous le nom de la grande famille.</p>
+
+<p>Pendant que Jean-Baptiste Dugas &eacute;tait, dans les prisons de
+Saint-Chamond, incertain de son sort, des choses plus tristes encore se
+passaient &agrave; Lyon, dans la famille de sa fille.</p>
+
+<p>Avec tous les Lyonnais elle avait support&eacute; courageusement les dangers et
+les fatigues du si&egrave;ge de 1793.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Le chef de la maison, Henri Jordan, l'ancien &eacute;chevin, avait &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute;,
+condamn&eacute; &agrave; mort, puis ex&eacute;cut&eacute; le 31 Janvier 1794, il avait alors 70 ans.</p>
+
+<p>Le motif sommaire de sa condamnation, que j'ai lu dans un journal de
+l'&eacute;poque conserv&eacute; pendant longtemps au monument des Brotteaux, &eacute;tait
+simplement celui-ci:</p>
+
+<p>Avoir contribu&eacute; &agrave; la d&eacute;fense de la ville par une souscription de 1700
+livres.</p>
+
+<p>Si l'on n'avait pas trouv&eacute; ce motif, on en aurait invent&eacute; un autre, son
+&acirc;ge ne pouvant pas le faire consid&eacute;rer comme bellig&eacute;rant.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Lorsque mon grand-p&egrave;re traversait ga&icirc;ment le Rh&ocirc;ne en 1787, en partant
+pour l'Italie, il ne pr&eacute;voyait pas que son p&egrave;re le traverserait quelques
+ann&eacute;es plus tard pour &ecirc;tre massacr&eacute; aux Brotteaux!</p>
+
+<p>Il ne pouvait pas non plus penser, que lui-m&ecirc;me, pour &eacute;chapper aux
+pers&eacute;cutions qui suivirent le si&egrave;ge, traverserait le pont Morand avec sa
+jeune femme, d&eacute;guis&eacute;s tous deux en villageois, conduisant un &acirc;ne, qui
+dans un de ses paniers portait leur fille a&icirc;n&eacute;e, Henriette, alors &acirc;g&eacute;e
+de quelques mois.</p>
+
+<p>Je ne peux jamais voir un tableau repr&eacute;sentant la fuite en Egypte, sans
+penser &agrave; ce premier voyage de ma m&egrave;re.</p>
+
+<p>Tandis que la jeune M<sup>me</sup> Jordan trouvait une cordiale hospitalit&eacute; &agrave;
+Givors, dans la famille Marcellin, parce qu'elle ne pouvait pas se
+sauver &agrave; Chassagny, chez son p&egrave;re, M. Dugas, alors d&eacute;tenu &agrave;
+Saint-Chamond, Antoine-Henri Jordan fut oblig&eacute; de chercher aupr&egrave;s de ses
+correspondants, un refuge ignor&eacute;, dans les montagnes du Dauphin&eacute;.</p>
+
+<p>Que les temps &eacute;taient chang&eacute;s depuis les joyeuses parties de campagne
+dans son voyage de 1787 et 1788.</p>
+
+<p>Madame Jordan-Briasson, sa m&egrave;re, veuve de l'&eacute;chevin, a surv&eacute;cu longtemps
+&agrave; son mari; elle n'est morte qu'en 1813, au premier &eacute;tage de sa maison,
+&agrave; l'angle de la place Tolozan et de la rue Puits-Gaillot. Elle m'a
+connu, mais pour dire toute la v&eacute;rit&eacute; je ne me la rappelle pas.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une femme remarquable sous tous les rapports au moral et au
+physique. Par une loi d'atavisme assez g&eacute;n&eacute;rale, ses qualit&eacute;s aimables
+et s&eacute;rieuses avaient &eacute;t&eacute; transmises, dit-on &agrave; la fille de son fils,
+Henriette Jordan.</p>
+
+<p>Comme ses trois s&oelig;urs, elle avait achev&eacute; son &eacute;ducation &agrave; Paris (chose
+rare pour l'&eacute;poque et m&ecirc;me encore aujourd'hui) chez son oncle Briasson,
+imprimeur distingu&eacute;, qui faisait partie du consulat, ou Tribunal de
+commerce parisien.</p>
+
+<p>Les portraits de M. Briasson en costume d'&eacute;chevin, et de ses quatre
+filles en costumes all&eacute;goriques des quatre saisons, peints par Nonnotte,
+sont encore conserv&eacute;s dans la famille.</p>
+
+<p>Pendant la R&eacute;volution, M<sup>me</sup> Jordan-Briasson avait re&ccedil;u chez elle
+Monseigneur Daviau du Bois-de-Sansay, &eacute;v&ecirc;que de Vienne et d'Embrun, puis
+archev&ecirc;que de Bordeaux, qui se cachait sous le nom de M. Fortun&eacute;, alors
+que les &eacute;glises &eacute;taient ferm&eacute;es et les pr&ecirc;tres mis &agrave; mort.</p>
+
+<p>Quand l'ordre fut r&eacute;tabli par Napol&eacute;on I<sup>er</sup>, Monseigneur Daviau fut
+replac&eacute; sur le si&egrave;ge de Bordeaux. De l&agrave;, il &eacute;crivit plusieurs fois &agrave;
+M<sup>me</sup> Jordan-Briasson et faisant allusion &agrave; la bonne et g&eacute;n&eacute;reuse
+hospitalit&eacute; qu'il avait re&ccedil;ue, il signait toujours: <i>L'Archev&ecirc;que de
+Bordeaux, jadis Fortun&eacute;</i>.</p>
+
+<p>Par suite d'un accident survenu dans sa vieillesse, M<sup>me</sup>
+Jordan-Briasson marchait difficilement, s'appuyant sur une canne &agrave; trois
+pieds; elle ne sortait plus que pour aller &agrave; la messe &agrave; Saint-Pierre,
+dans une chaise &agrave; porteurs; c'est la derni&egrave;re que l'on a vue circuler
+dans les rues de Lyon, transportant une personne de qualit&eacute;, comme
+disaient nos a&iuml;eux.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait propri&eacute;taire d'une ferme &agrave; la Guilloti&egrave;re, connue sous le nom
+de <i>la Mouche</i>. L&agrave; o&ugrave; se trouvent actuellement la gare des marchandises,
+le fort de la Vitriolerie et beaucoup d'autres constructions, il n'y
+avait encore en 1830 que des champs et des pr&eacute;s. Quelques ann&eacute;es apr&egrave;s,
+au moment du partage Jordan, cette ferme fut vendue &agrave; l'hectare comme
+terrain de culture; les acqu&eacute;reurs l'ont revendue au m&egrave;tre comme terrain
+&agrave; b&acirc;tir!</p>
+
+<p>La gare de la Mouche et la rue de la Croix-Jordan rappellent par leurs
+noms cette ancienne origine.</p>
+
+<p>Il existait au bout de cette rue, &agrave; l'embranchement des rues de Gerland
+et des Culattes, un petit espace triangulaire autrefois accessible &agrave;
+tous, dans une enceinte r&eacute;serv&eacute;e, qui depuis quelques ann&eacute;es a &eacute;t&eacute; r&eacute;uni
+par des murs &agrave; la propri&eacute;t&eacute; voisine.</p>
+
+<p>Sur cet emplacement s'&eacute;l&egrave;ve une croix de pierre qui porte sur son
+pi&eacute;destal l'inscription suivante grav&eacute;e en creux:</p>
+
+<p>&laquo;L'an de gr&acirc;ce 1810, le 5 du mois de septembre, Magdeleine Briasson,
+veuve de Henri Jordan, a r&eacute;tabli ce monument consacr&eacute; &agrave; la pi&eacute;t&eacute; des
+fid&egrave;les par ses pr&eacute;d&eacute;cesseurs.&raquo;</p>
+
+<p>Cette croix existe encore, je l'ai vue et touch&eacute;e aujourd'hui 6 f&eacute;vrier
+1888, mais par suite de l'exhaussement du terrain tout autour, il ne m'a
+plus &eacute;t&eacute; possible de voir l'inscription que j'avais relev&eacute;e moi-m&ecirc;me sur
+place, il y a trente ans.</p>
+
+<p>Les souvenirs s'oublient si vite, ou si souvent s'alt&egrave;rent en
+vieillissant, qu'il m'a paru d'un int&eacute;r&ecirc;t historique local de pr&eacute;server
+de l'oubli le nom de Jordan, nom &eacute;minemment lyonnais, qui d&eacute;j&agrave; sur
+quelques mauvais plans de Lyon est remplac&eacute; par celui de Jourdan.</p>
+
+<p>Sur la pente de la Croix-Rousse, il y a trente ans la rue Camille-Jordan
+avait &eacute;t&eacute; transform&eacute;e en rue Camille-Jourdan.</p>
+
+<p>J'en fis l'observation au service de la voirie; <i>le lendemain</i> l'erreur
+du peintre fut r&eacute;par&eacute;e sur l'ordre de l'ing&eacute;nieur en chef Bonnet, fort
+empress&eacute; de conserver nos anciennes traditions, car tout en transformant
+merveilleusement nos vieux quartiers, il cherchait toujours &agrave; maintenir
+dans chacun d'eux les avantages anciens dont ils jouissaient; syst&egrave;me
+&eacute;minemment moral et conservateur que l'on devrait toujours imiter dans
+l'administration d'une grande ville, pour l'am&eacute;liorer, sans perturbation
+dans les int&eacute;r&ecirc;ts respectables de ses habitants.</p>
+
+<p>Je ne pense pas pouvoir mieux terminer ce chapitre sur mon grand-p&egrave;re
+qu'en rappelant l'inscription de Loyasse mise par ses enfants sur son
+tombeau:</p>
+
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p class="center t"><span class="smcap">Hic jacet in resurrectionem &AElig;ternam
+Antonius Henricus Jordan,<br />
+qui firma in deum pietate, caritate<br />
+in omnes et pr&aelig;scipuo veri amore insignis,<br />
+anno septuagesimo secundo &aelig;tatis<br />
+su&aelig; die tertio<br />
+Januarii MDCCCXXXV obiit.<br /><br />
+Innocens manibus et mundo corde<br />
+qui non accepit in vano animam suam<br />
+nec juravit in dolo proximo suo</span>.
+</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<p class="center"><img src="images/003.png" alt="image" width="70%" /></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III</h2>
+
+<p class="center"><b>Racontant des &eacute;pisodes du voyage en Bretagne d'Alph&eacute;e Aynard, 1788, et
+du voyage &agrave; Paris de Th.-A., 1815.</b></p>
+
+
+<p class="n"><span class="letre"><img src="images/005.png" alt="E" /></span>n suivant l'ordre des dates, le second voyage dont je vais parler est
+celui de mon p&egrave;re en Bretagne, &agrave; la fin du si&egrave;cle dernier.</p>
+
+<p>Si, comme celui de mon grand-p&egrave;re, Jordan, c'&eacute;tait un voyage d'affaires,
+ce n'&eacute;tait pas le moins du monde, en m&ecirc;me temps, un voyage d'agr&eacute;ment.</p>
+
+<p>&Agrave; la suite du si&egrave;ge de Lyon, tous ceux qui avaient contribu&eacute; &agrave; la
+d&eacute;fense &eacute;taient recherch&eacute;s, et le plus souvent mis &agrave; mort, sans autre
+forme de proc&egrave;s.</p>
+
+<p>Joseph Aynard, fabricant de draps, chef de la section de la rue Buisson,
+avait fait son devoir de bon citoyen; cela suffisait pour le d&eacute;signer &agrave;
+la vengeance; c'est le seul motif invoqu&eacute; dans les journaux de l'&eacute;poque,
+pour justifier sa condamnation, que j'ai lue, formul&eacute;e simplement en
+ces termes:</p>
+
+<p>&laquo;Joseph Aynard, chef de la section de la rue Buisson, condamn&eacute; &agrave; mort et
+ex&eacute;cut&eacute; sur la place des Terreaux, le 15 d&eacute;cembre 1793, 60 ans.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s sa mort, ses magasins et sa maison de campagne, la Bastero, &agrave;
+Sainte-Foy, avaient &eacute;t&eacute; saccag&eacute;s et pill&eacute;s. C'est &agrave; cette &eacute;poque que
+furent vol&eacute;s les plats c&eacute;l&egrave;bres de Bernard de Palissy, qu'il avait
+rapport&eacute;s de Paris, o&ugrave; ils les avait achet&eacute;s lors de la vente mobili&egrave;re
+du duc de Richelieu en 1788.</p>
+
+<p>Ces objets, qui figurent aujourd'hui avec honneur dans nos mus&eacute;es, ont
+&eacute;t&eacute; rachet&eacute;s de M. de Migieu, &agrave; Dijon, il y a 80 ans, sans que l'on s&ucirc;t
+alors quelle &eacute;tait leur origine (Rapport de Martin-d'Aussigny, 15
+octobre 1859).</p>
+
+<p>D'apr&egrave;s les recherches de M. Am&eacute;d&eacute;e d'Avaize, le nom de la propri&eacute;t&eacute; la
+Bastero vient de Bernadin Bastero, turinois, naturalis&eacute; fran&ccedil;ais en
+1657.</p>
+
+<p>Pour &eacute;chapper aux poursuites dirig&eacute;es contre les survivants de l'arm&eacute;e
+du g&eacute;n&eacute;ral de Pr&eacute;cy, deux des fils Aynard, Aubin et Fran&ccedil;ois, se
+sauv&egrave;rent &agrave; Paris, o&ugrave; ils furent arr&ecirc;t&eacute;s et mis en prison aux
+B&eacute;n&eacute;dictins anglais, dans la rue Saint-Jacques (alors rue de
+l'Observatoire).</p>
+
+<p>Ce fait r&eacute;sulte non seulement des r&eacute;cits que j'ai entendus dans ma
+jeunesse, mais il est constat&eacute; par M<sup>me</sup> de B&eacute;arn, n&eacute;e Pauline de
+Tourzelle, dans son livre publi&eacute; en 1833, sous le titre de <i>Souvenirs de
+40 ans</i>.</p>
+
+<p>Elle se trouvait dans la m&ecirc;me prison avec sa m&egrave;re, dame d'honneur de
+M<sup>me</sup> la Dauphine. Elle raconte que de jeunes Lyonnais, MM. Aynard,
+avaient trouv&eacute; le moyen d'apporter une distraction &agrave; la tristesse des
+jeunes prisonni&egrave;res en &eacute;tablissant une escarpolette.</p>
+
+<p>Leur s&oelig;ur, M<sup>me</sup> Ad&eacute;la&iuml;de Soret, avait aussi son mari dans cette
+prison. Ag&eacute;e de 23 ans seulement, mais avec une &eacute;nergie &eacute;gale &agrave; sa
+beaut&eacute;, elle &eacute;tait partie courageusement toute seule pour Paris et avait
+fini par les d&eacute;couvrir. Dans ces visites, elle s'&eacute;tait li&eacute;e avec M<sup>lle</sup>
+de Tourzelle, et leurs relations se sont continu&eacute;es fort longtemps, car
+elles avaient commenc&eacute; dans des circonstances qui ne s'oublient jamais.</p>
+
+<p>Enfin, le 9 thermidor mit fin &agrave; leur captivit&eacute;, et la maison de Joseph
+Aynard, de Lyon, reprit ses op&eacute;rations sous la direction de trois de ses
+fils, Claude, Fran&ccedil;ois et Alph&eacute;e.</p>
+
+<p>Le quatri&egrave;me, Aubin, d'un caract&egrave;re ardent et aventureux, s'&eacute;tait
+embarqu&eacute; avec le capitaine Surcouf pour faire la guerre aux Anglais. De
+l&agrave; il est all&eacute; dans l'Amerique du Sud, o&ugrave; il s'est mari&eacute;; il n'a plus
+donn&eacute; de ses nouvelles depuis 1827.</p>
+
+<p>Avant la Terreur, la maison Aynard avait fait des affaires importantes
+avec la Bretagne, il lui &eacute;tait d&ucirc; des sommes assez fortes; on &eacute;tait &agrave;
+l'&eacute;poque des guerres de Vend&eacute;e; la correspondance et les envois d'argent
+&eacute;taient sinon impossibles, au moins tr&egrave;s difficiles.</p>
+
+<p>Il fut d&eacute;cid&eacute; qu'Alph&eacute;e, le plus jeune des trois, ferait le voyage pour
+retirer ce qu'il pourrait de ces cr&eacute;ances.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re avait une grande activit&eacute;, beaucoup de courage, une bonne
+sant&eacute;, il accepta donc avec empressement cette p&eacute;rilleuse mission.</p>
+
+<p>Il a d&ucirc; faire ce voyage en 1798. Je n'ai jamais su l'&eacute;poque bien
+pr&eacute;cise; il en parlait souvent, mais jamais il n'en fixait la date; il
+devait avoir vingt ans &agrave; l'&eacute;poque de son d&eacute;part.</p>
+
+<p>Ce voyage dura pr&egrave;s d'un an et ne fut pas sans danger; car il se faisait
+dans un pays compl&egrave;tement boulevers&eacute; par la guerre; la Bretagne et la
+Vend&eacute;e ayant r&eacute;sist&eacute; pendant plusieurs ann&eacute;es &agrave; la tyrannie
+r&eacute;volutionnaire.</p>
+
+<p>Il n'y avait aucun autre moyen de transport que la poste, il partit donc
+dans un cabriolet jaune &agrave; deux roues, que l'on appelait encore une
+chaise.</p>
+
+<p>&Agrave; cette &eacute;poque, le gouvernement de la R&eacute;publique ajoutant le vol &agrave; la
+cruaut&eacute;, voulait accaparer toute la monnaie; il avait ordonn&eacute; sous peine
+de mort, de porter dans les caisses publiques toutes les valeurs d'or et
+d'argent; en &eacute;change, il donnait des assignats en papier qui furent
+bient&ocirc;t d&eacute;pr&eacute;cies et caus&egrave;rent un d&eacute;sastre presque g&eacute;n&eacute;ral dans toutes
+les fortunes, en donnant &agrave; des gens peu d&eacute;licats le moyen de payer leurs
+dettes avec des valeurs fictives.</p>
+
+<p>Alph&eacute;e Aynard parcourut toutes les villes grandes et petites de la
+Bretagne, de la Vend&eacute;e, de l'Anjou et de la Touraine et n'eut qu'&agrave; se
+louer de la loyaut&eacute; des habitants, des Bretons surtout, qui tous, au
+p&eacute;ril de leur vie, avaient conserv&eacute; de l'argent monnoy&eacute; pour payer leurs
+dettes; il put rapporter &agrave; peu pr&egrave;s tout ce qui &eacute;tait d&ucirc; &agrave; sa famille.</p>
+
+<p>La seule aventure que je connaisse de ce voyage, m&eacute;rite d'&ecirc;tre
+racont&eacute;e.</p>
+
+<p>Au moment de son d&eacute;part de Nantes pour revenir &agrave; Paris, on pr&eacute;vient mon
+p&egrave;re qu'une dame veut lui parler; il se rend aussit&ocirc;t &agrave; l'adresse
+indiqu&eacute;e, chez M<sup>me</sup> de Bec de Li&egrave;vre, appartenant &agrave; la premi&egrave;re
+noblesse du pays.</p>
+
+<p>On s'informe s'il est bien M. Aynard de Lyon, qui doit partir
+prochainement pour Paris. Sur son affirmation, M<sup>me</sup> de Bec de Li&egrave;vre
+lui demande pardon de l'avoir d&eacute;rang&eacute;, en ajoutant que ce n'&eacute;tait pas &agrave;
+un jeune homme de vingt ans qu'elle pouvait s'adresser pour le service
+dont elle avait besoin.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re insiste pour conna&icirc;tre ce myst&egrave;re; enfin, il apprend qu'il
+s'agit de conduire &agrave; Paris, pour une cause que j'ignore, M<sup>lle</sup> de Bec
+de Li&egrave;vre, jeune fille de dix-sept &agrave; dix-huit ans.</p>
+
+<p>Il ne pouvait pas refuser une pareille mission.</p>
+
+<p>Il avait une bonne voiture, beaucoup de bonne volont&eacute; et, ce qui ne g&acirc;te
+jamais rien, un ext&eacute;rieur et des mani&egrave;res agr&eacute;ables; les occasions
+&eacute;taient rares, en temps de r&eacute;volution surtout, la n&eacute;cessit&eacute; passe avant
+les convenances; de plus, mon p&egrave;re &eacute;tait Lyonnais; par cons&eacute;quent,
+royaliste fervent aux yeux de la noblesse de Vend&eacute;e.</p>
+
+<p>Bref, apr&egrave;s beaucoup d'exclamations de la part de la m&egrave;re et force
+protestations rassurantes du c&ocirc;t&eacute; de mon p&egrave;re, sans faire elle-m&ecirc;me
+d'objections, M<sup>lle</sup> de Bec de Li&egrave;vre monta dans la chaise de poste
+avec une femme de chambre.</p>
+
+<p>Je ne connais pas les d&eacute;tails de ce voyage qui dura cinq ou six jours.
+Mon p&egrave;re conduisit cette jeune fille &agrave; Paris sans aucun accident et la
+remit &agrave; une de ses tantes, au faubourg Saint Germain.</p>
+
+<p>Des ann&eacute;es se pass&egrave;rent, M<sup>lle</sup> de Bec de Li&egrave;vre est devenue la femme
+du mar&eacute;chal de Bourmont, ministre de la guerre, sous Charles X, et chef
+de l'exp&eacute;dition qui fit la conqu&ecirc;te d'Alger.</p>
+
+<p>Les affaires de mon p&egrave;re le mettaient en relations directes avec le
+minist&egrave;re de la guerre. Il eut l'occasion de revoir souvent M<sup>me</sup> de
+Bourmont qui avait conserv&eacute; pour lui beaucoup de reconnaissance.</p>
+
+<p>J'ai rencontr&eacute; moi-m&ecirc;me M. de Bourmont et ses fils &agrave; Gen&egrave;ve, en 1834,
+peu d'ann&eacute;es apr&egrave;s 1830, qui avait bris&eacute; leur fortune en renversant la
+branche a&icirc;n&eacute;e des Bourbons, j'ai pu constater que le souvenir laiss&eacute; par
+la complaisance de mon p&egrave;re avait &eacute;t&eacute; conserv&eacute; gracieusement par toute
+la famille de la Mar&eacute;chale.</p>
+
+<p>Voil&agrave; tout ce que je sais de ce voyage de Bretagne. J'ai vu encore la
+voiture &eacute;l&eacute;mentaire dans laquelle mon p&egrave;re l'avait fait, car c'est dans
+cette m&ecirc;me chaise que j'ai fait mon premier voyage de Paris (qui
+justifie cette partie de mon &eacute;pigraphe, <i>quorum pars parva fui</i>, puisque
+j'avais alors trois ans et demi).</p>
+
+<p>Les Autrichiens &eacute;taient d&eacute;j&agrave; venus &agrave; Lyon en 1814; ils mena&ccedil;aient de
+revenir en 1815, et l'on supposait qu'ils n'y entreraient pas sans
+combat.</p>
+
+<p>Ma m&egrave;re, qui habitait le quai du Rh&ocirc;ne, eut peur d'&ecirc;tre expos&eacute;e
+particuli&egrave;rement aux dangers du si&egrave;ge; l'ennemi devait arriver par le
+Dauphin&eacute;; elle obtint de mon p&egrave;re de l'accompagner &agrave; Paris o&ugrave;
+l'appelaient ses affaires.</p>
+
+<p>Nous part&icirc;mes donc tous les trois avec une femme de chambre qui me
+tenait sur ses genoux, dans la m&ecirc;me chaise de poste qui avait ramen&eacute;
+M<sup>me</sup> de Bourmont de Nantes &agrave; Paris dix-sept ans auparavant.</p>
+
+<p>Ce voyage est un de mes plus anciens souvenirs; nous &eacute;tions au milieu de
+juin 1815, cette date est tr&egrave;s pr&eacute;cise. Je me rappelle parfaitement le
+mouvement de bascule qu'on imprimait &agrave; la voiture, lorsqu'&agrave; chaque relai
+on changeait les chevaux, sans nous faire descendre.</p>
+
+<p>Je me rappelle encore qu'au d&eacute;part, c'&eacute;tait notre domestique qui nous
+avait conduits en postilion, jusqu'au premier relai; il avait deux
+cocardes, une blanche et une tricolore, qu'il &eacute;tait oblig&eacute; de mettre &agrave;
+son chapeau alternativement, suivant l'opinion des groupes ou des
+villages que nous traversions.</p>
+
+<p>Quand on criait: &laquo;&Agrave; bas la cocarde tricolore!&raquo; il la fourrait dans sa
+poche, et s'empressait de mettre la blanche; alors on le laissait
+passer; un peu plus loin, on criait: &laquo;&Agrave; bas la cocarde blanche!&raquo; il
+s'empressait de faire l'&eacute;change afin de pouvoir marcher.</p>
+
+<p>Ce qui prouve, qu'en politique, il y a soixante et treize ans, on
+n'&eacute;tait pas beaucoup plus d'accord qu'aujourd'hui dans notre pauvre
+France.</p>
+
+<p>Depuis, en prenant des ann&eacute;es, j'ai vu dans ma vie beaucoup de gens qui,
+pour avancer, faisaient comme notre postilion de 1815. Mais pour &ecirc;tre
+juste, je dois dire aussi: de notre temps, nous avons vu beaucoup
+d'honn&ecirc;tes gens qui, fort dispos&eacute;s &agrave; crier vive le roi! ont pr&eacute;f&eacute;r&eacute;
+s'arr&ecirc;ter, que de crier vive la ligue!</p>
+
+<p>Pendant que nous &eacute;tions en route, de Lyon &agrave; Paris, la guerre fut
+termin&eacute;e par la bataille de Waterloo, le 18 juin.</p>
+
+<p>Aussi les Autrichiens entr&egrave;rent &agrave; Lyon sans coup f&eacute;rir. L'occupation
+dura plus de deux mois, et co&ucirc;ta 3 millions au moins, tant &agrave; la ville
+qu'aux particuliers.</p>
+
+<p>Un g&eacute;n&eacute;ral autrichien avait pris ses quartiers &agrave; la Croix-Rousse, alors
+commune distincte de Lyon; le Maire &eacute;tait mon oncle Chevallier, le p&egrave;re
+du paysagiste de ce nom; il avait &eacute;pous&eacute; la plus jeune des s&oelig;urs de mon
+p&egrave;re, Victoire Aynard.</p>
+
+<p>Afin d'adoucir autant que possible ce que l'occupation &eacute;trang&egrave;re
+pourrait avoir de trop dur pour les habitants, M. Chevallier se rendit
+aupr&egrave;s du g&eacute;n&eacute;ral pour parlementer. Le g&eacute;n&eacute;ral vit tout de suite qu'il
+avait affaire &agrave; un ancien militaire; il lui demanda quelles &eacute;taient ses
+campagnes et dans quelle arme il avait servi.</p>
+
+<p>Le Maire de la Croix-Rousse &eacute;tait un ancien capitaine au 6<sup>e</sup> r&eacute;giment
+de cuirassiers; il cita les diff&eacute;rentes batailles o&ugrave; il s'&eacute;tait trouv&eacute;
+et les pays d'Autriche qu'il avait travers&eacute;s.</p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ral lui dit alors qu'il avait peut-&ecirc;tre habit&eacute; son ch&acirc;teau, dont
+il lui rappela le nom. Mon oncle, en effet, put lui parler de sa famille
+et des bons souvenirs qu'il en avait conserv&eacute;s.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s lui avoir demand&eacute; son nom, et pris quelques renseignements, il le
+fit revenir et lui dit: &laquo;Capitaine Chevallier, vous vous &ecirc;tes tr&egrave;s bien
+conduit chez moi quand vous &eacute;tiez vainqueur, nous nous conduirons tr&egrave;s
+bien chez vous aujourd'hui que les r&ocirc;les sont chang&eacute;s. Je vous en donne
+ma parole de soldat.</p>
+
+<p>&laquo;Ayez soin que mes hommes ne manquent pas du n&eacute;cessaire et les habitants
+n'auront pas &agrave; s'en plaindre.&raquo;</p>
+
+<p>La promesse fut tenue, et les Croix-Roussiens profit&egrave;rent ainsi, sans le
+savoir, de la bonne conduite de leur Maire dans un temps o&ugrave; la fortune
+nous &eacute;tait meilleure.</p>
+
+<p>Cette histoire est authentique; on trouvera peut-&ecirc;tre que c'est une
+digression hors de propos; pour excuse, je peux dire que l'ayant
+rencontr&eacute;e sur ma route, je m'y suis arr&ecirc;t&eacute;, profitant de ce que nous
+voyageons autrement qu'en chemin de fer; et pensant qu'il est toujours
+bon de conserver le souvenir de ce qui est bien.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; ces choses allaient se passer &agrave; la Croix-Rousse, nous
+arrivions &agrave; Paris apr&egrave;s un voyage de cinq ou six jours; car bien que
+nous marchions aussi vite que les chevaux pouvaient nous emporter sur
+une mauvaise route, nous nous arr&ecirc;tions toutes les nuits pour coucher
+dans les auberges, car notre chaise &agrave; deux roues ne ressemblait pas le
+moins du monde &agrave; un sleeping-car.</p>
+
+<p>Paris ne ressemblait pas non plus &agrave; ce qu'il est aujourd'hui; la ligne
+du boulevard de la Magdeleine &agrave; la Bastille existait d&eacute;j&agrave; depuis
+longtemps, mais elle n'avait pas du tout le m&ecirc;me aspect; les premi&egrave;res
+constructions avaient &eacute;t&eacute; faites sur l'emplacement des anciens remparts
+ou boulevards fortifi&eacute;s de l'enceinte de Louis XIV, c'est de l&agrave; que
+vient leur nom. Les terres-pleins des bastions n'avaient pas &eacute;t&eacute;
+nivel&eacute;s, et beaucoup de vieux arbres existaient encore; il en r&eacute;sultait
+une grande vari&eacute;t&eacute; dans les perspectives.</p>
+
+<p>Un grand nombre de maisons avaient des jardins avec grilles sur la voie
+publique; d'autres jardins &eacute;taient en terrasses &agrave; la hauteur du premier
+&eacute;tage. &Agrave; leur rencontre avec le boulevard, beaucoup de rues se
+terminaient par des pavillons arrondis d'une belle architecture; enfin
+chaque maison avait son cachet particulier, et pour se reconna&icirc;tre on
+n'&eacute;tait pas oblig&eacute; de se rappeler un num&eacute;ro.</p>
+
+<p>M&ecirc;me dans l'int&eacute;rieur de Paris on trouvait de nombreux jardins ailleurs
+qu'au faubourg Saint-Germain, qui seul encore en conserve quelques-uns.</p>
+
+<p>Nous n'&eacute;tions pas log&eacute;s &agrave; l'h&ocirc;tel, mon oncle Fran&ccedil;ois avait pu nous
+recevoir chez lui.</p>
+
+<p>Depuis sa sortie de prison, sa position avait bien chang&eacute;; la maison
+Aynard qu'il repr&eacute;sentait &agrave; Paris avait fait de belles affaires. Tandis
+que le commerce lyonnais souffrait beaucoup du blocus continental, la
+fabrication des fusils &agrave; Saint-Etienne et celle des draps de troupes &agrave;
+Lyon et ailleurs &eacute;taient sous le premier empire les seules industries
+prosp&egrave;res. L'empereur avait exig&eacute; la construction des deux grandes
+fabriques de Montluel et d'Amb&eacute;rieux qui occupaient chacune plusieurs
+centaines d'ouvriers.</p>
+
+<p>Bien que situ&eacute; au premier &eacute;tage l'appartement de mon oncle avait la
+jouissance d'un beau jardin en terrasse sur la rue Louis-le-Grand, pr&egrave;s
+du boulevard et de la rue de la Paix.</p>
+
+<p>Je me souviens que je couchais dans une chambre de plain-pied avec le
+jardin, et que les murs de cette chambre &eacute;taient enti&egrave;rement couverts de
+grands tableaux &agrave; cadres dor&eacute;s; il y en avait de m&ecirc;me dans tout
+l'appartement; alors je ne pouvais pas trop juger s'ils &eacute;taient beaux;
+mais depuis j'ai toujours entendu dire qu'il y en avait pour plus d'un
+million et demi.</p>
+
+<p>Cette collection &eacute;tait cit&eacute;e de 1820 &agrave; 1825 comme une des plus belles de
+Paris. Le T&eacute;niers et <i>le Messager</i>, de Terburg, deux perles de notre
+mus&eacute;e de Lyon, viennent de cette galerie; ont-ils &eacute;t&eacute; donn&eacute;s, ou vendus?
+je l'ignore; mais s'ils ont &eacute;t&eacute; vendus, il y a plus de soixante ans,
+les prix d'alors, compar&eacute;s &agrave; leur valeur actuelle, ne mettent pas une
+bien grande diff&eacute;rence entre une vente et une donation.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re avait retrouv&eacute; &agrave; Paris, dans l'intimit&eacute; de son fr&egrave;re, un ancien
+camarade de coll&egrave;ge, leur ami et celui des Jordan, M. Franchet
+d'Esp&eacute;ray, qui se trouvait d&eacute;j&agrave; dans une haute position.</p>
+
+<p>Accus&eacute; fort injustement, quoiqu'il en fut bien capable, d'avoir fait
+circuler clandestinement une bulle du pape, M. Franchet avait &eacute;t&eacute; mis en
+prison sous l'Empire. L&agrave;, pendant trois ans, il &eacute;tait rest&eacute; s&eacute;questr&eacute; de
+sa famille, mais en bonne compagnie; car il s'&eacute;tait li&eacute; avec le comte
+Alexis de Noailles, qui avait pu l'appr&eacute;cier.</p>
+
+<p>En 1814, M. Alexis de Noailles nomm&eacute; commissaire extraordinaire &agrave; Lyon
+avait pris M. Franchet pour secr&eacute;taire intime; ils all&egrave;rent ensemble au
+congr&egrave;s de Vienne, ce fut l'origine de sa fortune politique sous la
+Restauration, qui le conduisit jusqu'&agrave; la direction g&eacute;n&eacute;rale de la
+police du royaume.</p>
+
+<p>Le nom de l'avenue de Noailles aux Brotteaux rappelle cette &eacute;poque.</p>
+
+<p>Ce n'est pas sans raison qu'en parlant de la fortune de M. Franchet j'ai
+ajout&eacute; le mot politique, car &agrave; l'inverse de qui se passe de nos jours,
+il a quitt&eacute; le pouvoir sans y amasser des tr&eacute;sors.</p>
+
+<p>On cite de lui un trait qui m&eacute;rite de n'&ecirc;tre pas oubli&eacute;; au moment, ou
+par suite d'un changement de minist&egrave;re, il quitta la direction g&eacute;n&eacute;rale
+de la police pour le conseil d'Etat, il porta lui-m&ecirc;me au Roi le reste
+de la caisse des fonds secrets, qui dit-on s'&eacute;levait &agrave; plusieurs
+millions.</p>
+
+<p>Certainement, bien des gens que je connais, auraient fait de m&ecirc;me; mais
+beaucoup d'autres, que j'aime mieux ne pas conna&icirc;tre, auraient fait
+autrement.</p>
+
+<p>Peu de jours apr&egrave;s notre arriv&eacute;e &agrave; Paris, la ville &eacute;tait en f&ecirc;te pour le
+retour de Louis XVIII. Je me rappelle tr&egrave;s bien avoir vu le Roi recevoir
+les couronnes de fleurs que le peuple lui lan&ccedil;ait du jardin des
+Tuileries sur un balcon du ch&acirc;teau entre le pavillon de Flore et le
+pavillon de l'horloge. Tout le monde &eacute;tait dans la joie; et la paix
+g&eacute;n&eacute;rale &eacute;tait acclam&eacute;e avec un enthousiasme indescriptible.</p>
+
+<p>Quinze ans plus tard en 1830, je fis mon second voyage &agrave; Paris, peu de
+jours apr&egrave;s la r&eacute;volution de juillet. Le m&ecirc;me peuple de Paris, aussi
+mobile que les flots de la mer, dont il a le flux et le reflux, apr&egrave;s
+trois jours d'&eacute;meute, renvoyait sans savoir pourquoi, les Bourbons qu'il
+acclamerait certainement aujourd'hui avec la m&ecirc;me ardeur qu'en 1815,
+s'ils revenaient, comme alors, nous apporter l'ordre, la justice et la
+paix dont l'Europe enti&egrave;re a si grand besoin.</p>
+
+<p>Ce deuxi&egrave;me voyage se fit en diligence car d&eacute;j&agrave; sous la Restauration les
+routes, si mauvaises sous l'Empire, s'&eacute;taient consid&eacute;rablement
+am&eacute;lior&eacute;es.</p>
+
+<p>De 1830 &agrave; 1852, j'ai fait plus de trente fois le trajet de Paris &agrave; Lyon,
+soit en diligence soit en malle de poste. En temps ordinaire la
+diligence mettait trois jours et trois nuits; dans la mauvaise saison on
+mettait souvent quatre jours.</p>
+
+<p>La malle de poste ne mettait que quarante-deux heures, cela se comprend;
+au lieu de vingt voyageurs, il n'y en avait que quatre; les voitures
+&eacute;taient beaucoup plus l&eacute;g&egrave;res que les diligences, et le nombre des
+chevaux presque le m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Dans un chapitre sp&eacute;cial je donnerai la comparaison des moyens actuels
+de transport avec ceux d'autrefois.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<p class="center"><img src="images/003.png" alt="image" width="70%" /></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV</h2>
+
+<p class="center"><b>O&ugrave; l'on verra quatre personnes parcourant la Suisse dans une grande
+voiture, mais &agrave; petites journ&eacute;es en 1834.</b></p>
+
+
+<p class="n"><span class="letre"><img src="images/005.png" alt="E" /></span>n commen&ccedil;ant ce nouveau chapitre, je dirai au lecteur que mon intention
+n'est pas de faire une description de l'Helv&eacute;tie, dans une &eacute;dition
+r&eacute;trospective du guide Joanne, mais uniquement de rappeler une des
+anciennes mani&egrave;res de voyager dans ce magnifique pays, qui perd beaucoup
+&agrave; &ecirc;tre travers&eacute; &agrave; la vapeur et vu &agrave; vol d'oiseau.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Avant de nous mettre en route, il est dans l'ordre de faire conna&icirc;tre le
+personnel du voyage.</p>
+
+<p>Il y a cinquante-quatre ans, ces voyageurs &eacute;taient: ma m&egrave;re, mon fr&egrave;re,
+une de nos cousines et moi.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>En parlant dans le chapitre II de ma bisa&iuml;eule, M<sup>me</sup> Jordan-Briasson,
+j'ai rappel&eacute; que dans la famille tous disaient, que sa petite-fille
+Henriette Jordan lui ressemblait beaucoup.</p>
+
+<p>Comme elle, en effet, ma m&egrave;re r&eacute;unissait toutes les qualit&eacute;s qui font
+une femme bonne, aimable, s&eacute;rieuse et distingu&eacute;e.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>N&eacute;e en 1793, emport&eacute;e par sa famille dans sa fuite en Dauphin&eacute;, apr&egrave;s le
+si&egrave;ge de Lyon, son enfance s'&eacute;tait pass&eacute;e dans de tristes souvenirs.</p>
+
+<p>Elle avait fait son &eacute;ducation chez les dames Harent; apr&egrave;s la dispersion
+des maisons religieuses, ces dames appartenant au meilleur monde,
+victimes elles-m&ecirc;mes de la R&eacute;volution, avaient form&eacute; toute une
+g&eacute;n&eacute;ration de jeunes femmes, qui furent l'honneur de la cit&eacute; et le
+bonheur de leurs familles.</p>
+
+<p>En dehors de la maison de l'Hormat elle avait pass&eacute; sa jeunesse &agrave; la
+campagne chez ses parents, &agrave; Chassagny et &agrave; Sury.</p>
+
+<p>Ma m&egrave;re s'&eacute;tait mari&eacute;e jeune, &agrave; dix-huit ans.</p>
+
+<p>Dire ce qu'elle a &eacute;t&eacute; pour ses enfants, l'amour, l'estime et le respect
+que ses enfants avaient pour elle, et la part toujours si vive qu'elle a
+dans mes plus douces souvenances, sans que les affections s&eacute;rieuses et
+profondes que le ciel m'a donn&eacute;es aient jamais pu me la faire oublier,
+serait sortir du cadre trac&eacute; pour ce r&eacute;cit; et plus que jamais, en
+pensant &agrave; ma m&egrave;re, je dis: ma main ne peut &eacute;crire, qu'une bien faible
+partie de ce que mon c&oelig;ur ressent.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>En 1834, ma m&egrave;re, &agrave; quarante et un ans, avait conserv&eacute; toute la sant&eacute; et
+toute l'agilit&eacute; de sa jeunesse; car si dans mon enfance elle m'avait
+enseign&eacute;, sur ses cahiers et ses cartes des dames Harent, le fran&ccedil;ais et
+la g&eacute;ographie qu'on n'apprenait pas alors au coll&egrave;ge, quand je fus jeune
+homme, c'est avec elle encore, que je faisais mes premi&egrave;res courses &agrave;
+cheval, comme elle-m&ecirc;me &agrave; la campagne avait chevauch&eacute; avec son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Dans l'hiver de 1830, au premier grand bal o&ugrave; j'&eacute;tais all&eacute;, chez le
+g&eacute;n&eacute;ral Paultre de la Motte, bien des gens &eacute;taient loin de se douter que
+je faisais vis-&agrave;-vis &agrave; ma m&egrave;re; elle avait alors trente-sept ans et moi
+dix-huit.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Mon fr&egrave;re Adolphe, plus jeune que moi de quatre ans, venait de terminer
+ses &eacute;tudes, avec les plus grands succ&egrave;s, au Lyc&eacute;e de Lyon, dont il avait
+suivi les cours comme externe, ainsi que je l'avais fait moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Il avait un caract&egrave;re aimable et sympathique, qui charmait encore plus
+que sa jolie figure, qui cependant n'&eacute;tait pas ordinaire. Comme tous, et
+plus que tous, je l'aimais beaucoup.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Je venais d'entrer dans la carri&egrave;re des Ponts et Chauss&eacute;es et apr&egrave;s un
+hiver pass&eacute; &agrave; Paris aux &eacute;tudes sp&eacute;ciales qui suivent l'&eacute;cole
+Polytechnique, j'&eacute;tais venu &agrave; Lyon en mission d'&eacute;l&egrave;ve, sous la direction
+paternelle de l'ing&eacute;nieur en chef Kermaingant, &agrave; l'&eacute;cole des Jordan et
+des Marinet, jeunes ing&eacute;nieurs alors, mais d&eacute;j&agrave; distingu&eacute;s.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Ma m&egrave;re ne connaissait pas la Suisse, on voyageait si peu dans ce
+temps-l&agrave;; elle d&eacute;sirait la conna&icirc;tre; mais elle tenait encore plus &agrave;
+nous donner une distraction instructive et salutaire. C'est elle qui eut
+l'id&eacute;e de ce voyage, au moment des vacances qui commen&ccedil;aient alors
+invariablement au 1<sup>er</sup> septembre.</p>
+
+<p>Il lui fut facile d'obtenir pour moi le cong&eacute; qui m'&eacute;tait n&eacute;cessaire.</p>
+
+<p>Pour un voyage un peu long il faut &ecirc;tre en nombre pair, afin que
+personne ne soit expos&eacute; &agrave; rester seul.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re ne pouvait pas nous accompagner; il &eacute;tait trop occup&eacute; de sa
+manufacture d'Amb&eacute;rieux, et plus encore des premiers bateaux &agrave; vapeur de
+la Sa&ocirc;ne, dont son fr&egrave;re Fran&ccedil;ois et lui furent les premiers
+organisateurs; il fallait donc trouver une quatri&egrave;me personne pour qui
+ce f&ucirc;t un plaisir, pour elle comme pour nous.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Soret (Ad&eacute;la&iuml;de Aynard), s&oelig;ur a&icirc;n&eacute;e de mon p&egrave;re, dont j'ai d&eacute;j&agrave;
+parl&eacute; au chapitre pr&eacute;c&eacute;dent, avait trois filles, aussi grandes et
+presque aussi bien dou&eacute;es que leur m&egrave;re: Cl&eacute;onice, Zo&eacute; et Z&eacute;lie, leurs
+noms rappellent l'&eacute;poque de leur naissance.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Cl&eacute;onice, l'a&icirc;n&eacute;e, &eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s de l'&acirc;ge de ma m&egrave;re; je crois m&ecirc;me
+que la tante &eacute;tait plus jeune que la ni&egrave;ce. Ayant pass&eacute; leur vie
+ensemble, leur intimit&eacute; &eacute;tait celle de deux s&oelig;urs.</p>
+
+<p>Cl&eacute;onice n'&eacute;tait pas mari&eacute;e, non plus que Z&eacute;lie malgr&eacute; son id&eacute;ale et
+ravissante beaut&eacute;, qui jamais ne sera surpass&eacute;e.</p>
+
+<p>J'avais trois ans quand elle en avait quinze; elle fut ma premi&egrave;re
+institutrice, en me donnant mes premi&egrave;res le&ccedil;ons de lecture.</p>
+
+<p>Zo&eacute;, la seconde, &agrave; plus de trente ans, s'&eacute;tait mari&eacute;e &agrave; M. B...., qui,
+veuf d'un premier mariage, avait d&eacute;j&agrave; plusieurs grandes filles.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Un oncle de mon p&egrave;re, ancien officier dans les gardes fran&ccedil;aises, disait
+souvent dans le style de l'&eacute;poque, qu'en voyant arriver dans un bal
+M<sup>me</sup> Soret et ses filles, on croyait toujours voir la d&eacute;esse Minerve
+entrant dans l'Olympe, avec un cort&egrave;ge de nymphes plus belles que
+Calypso.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Mais redescendons de ces hautes r&eacute;gions; le mari de ma tante &eacute;tait
+fabricant de velours; sous l'empire de Napol&eacute;on I<sup>er</sup>, le commerce des
+soies allait tr&egrave;s mal &agrave; Lyon; &agrave; la mort de M. Soret, sa femme se trouva
+compl&egrave;tement ruin&eacute;e, pr&eacute;cis&eacute;ment &agrave; l'&acirc;ge o&ugrave; ses filles auraient pu se
+marier.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Bien loin de se d&eacute;courager, M<sup>me</sup> Soret retrouva toute l'&eacute;nergie de sa
+jeunesse; avec le concours empress&eacute; de ses fr&egrave;res, elle r&eacute;organisa
+compl&egrave;tement le commerce de son mari, dans la grande maison Tolozan;
+ayant ses magasins sous la m&ecirc;me cl&eacute; que son appartement, &agrave; un premier
+&eacute;tage sur la cour.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s plusieurs ann&eacute;es de travail et de privations noblement support&eacute;es,
+elle &eacute;tait parvenue &agrave; faire quelques &eacute;conomies.</p>
+
+<p>Bien conseill&eacute;e par le mari de sa fille, elle les pla&ccedil;a en actions de
+Terrenoire; c'&eacute;tait le bon moment! En peu de temps ses capitaux furent
+quintupl&eacute;s. Elle se retira quelques ann&eacute;es plus tard avec une jolie
+fortune.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Ce fut &agrave; notre cousine Cl&eacute;onice que ma m&egrave;re fit la proposition de venir
+avec nous. Elle voulut bien accepter, et nous f&ucirc;mes ravis, car elle
+avait un charmant caract&egrave;re, et m&ecirc;me dans les jeunes, il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+difficile de trouver une compagne de voyage plus accommodante.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Ma m&egrave;re avait le jugement tr&egrave;s bon; quoique rien de bien s&eacute;rieux ne p&ucirc;t
+alors le faire supposer, elle craignait que les bateaux &agrave; vapeur de la
+Sa&ocirc;ne, invention toute nouvelle, ne donnassent pas tous les b&eacute;n&eacute;fices
+que mon p&egrave;re en esp&eacute;rait, aussi tout en voulant nous faire un plaisir,
+elle d&eacute;sirait le faire de la mani&egrave;re la plus &eacute;conomique; elle ne voulait
+pas d&eacute;penser plus de 1,000 francs, en parcourant la Suisse pendant un
+mois. Aujourd'hui le probl&egrave;me serait difficile et presque impossible, en
+1834 nous avons pu le r&eacute;aliser.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Dans ce temps-l&agrave;, c'&eacute;tait bien le cas de le dire, l'or &eacute;tait une
+chim&egrave;re, car on n'en voyait presque point. Quand je fis changer un sac
+de 1,000 francs chez le changeur de la place des Terreaux, on me le fit
+payer 8 francs. Je n'avais jamais vu tant de <i>louis d'or</i> &agrave; la fois.</p>
+
+<p>La Californie n'&eacute;tait pas encore exploit&eacute;e.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Voici comment nous devions voyager: mon p&egrave;re avait une grande cal&egrave;che
+assez l&eacute;g&egrave;re, qui pouvait marcher avec un seul cheval; elle avait si&egrave;ges
+devant et derri&egrave;re, et quatre places dans l'int&eacute;rieur. Nous emmenions
+avec nous un domestique qui devait monter derri&egrave;re, lorsque mon fr&egrave;re ou
+moi serions sur le si&egrave;ge de devant.</p>
+
+<p>Naturellement, nous ne devions aller qu'&agrave; petites journ&eacute;es, marchant
+toujours avec le m&ecirc;me cheval.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Nous part&icirc;mes exactement le 1<sup>er</sup> septembre, par un tr&egrave;s beau temps, et
+nous arriv&acirc;mes le soir &agrave; Amb&eacute;rieux, o&ugrave; nous avons couch&eacute; &agrave; la
+manufacture de mon p&egrave;re, chez M. Chevret, qui en &eacute;tait le directeur.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Le lendemain matin, en repartant pour Nantua, nous n'avions plus le m&ecirc;me
+coursier; le nouveau &eacute;tait beaucoup plus fort que le premier, qui
+n'aurait pas pu nous conduire dans les montagnes; c'&eacute;tait une attention
+impr&eacute;vue de M. Chevret, qui connaissait parfaitement le pays.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Le second jour, nous avons couch&eacute; &agrave; Bellegarde; c'&eacute;tait la premi&egrave;re fois
+que je voyais la perte du Rh&ocirc;ne et la Valserine. Simple &eacute;l&egrave;ve de
+premi&egrave;re ann&eacute;e, je ne me doutais pas alors que dix-neuf ans apr&egrave;s je
+viendrais comme ing&eacute;nieur en chef &eacute;tablir un chemin de fer dans un pays
+si pittoresque et d'un acc&egrave;s si difficile.</p>
+
+<p>Les chemins de fer &eacute;taient compl&egrave;tement inconnus en Suisse, et l'on peut
+m&ecirc;me dire en France, car il n'y avait que celui de Saint-Etienne
+uniquement destin&eacute; au transport des charbons.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Cette premi&egrave;re visite de Bellegarde a &eacute;t&eacute; ma premi&egrave;re impression de
+voyage en pays de montagne et ne s'est jamais effac&eacute;e.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Entre Bellegarde et le fort l'&Eacute;cluse, il nous arriva une aventure: nous
+&eacute;tions descendus de notre cal&egrave;che pour admirer le paysage; Cl&eacute;onice
+s'&eacute;tant approch&eacute;e trop pr&egrave;s du bassin d'une cascade, son pied avait
+gliss&eacute;; sa robe &eacute;tait bien relev&eacute;e, mais dans sa chute, elle avait
+compl&egrave;tement mouill&eacute; le bas de ce v&ecirc;tement intime qu'il est shocking de
+nommer et qu'il serait encore plus shocking de ne pas porter. Bref, il
+&eacute;tait n&eacute;cessaire d'en changer; la chose n'&eacute;tait pas commode, sur une
+grande route et en rase campagne.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Le linge de nos dames &eacute;tait dans ce qu'on appelait alors une vache,
+grand coffre en cuir plat de plus d'un m&egrave;tre carr&eacute;, qui occupait toute
+l'imp&eacute;riale. Nous f&ucirc;mes oblig&eacute;s de la d&eacute;charger et de l'ouvrir &agrave; terre
+sur la route.</p>
+
+<p>S'abritant tant bien que mal derri&egrave;re un buisson, Cl&eacute;onice, riant la
+premi&egrave;re de son infortune, dut proc&eacute;der &agrave; l'op&eacute;ration avec l'aide de ma
+m&egrave;re, tandis que les hommes travaillaient au rechargement de la cal&egrave;che.</p>
+
+<p>Mais patatra! au moment le plus scabreux, nous entendons une diligence
+de Lyon qui arrivait, au grand galop, troubler la solitude si n&eacute;cessaire
+dans cette circonstance d&eacute;licate.</p>
+
+<p>La route &eacute;tait &agrave; tout le monde, il n'y avait rien autre &agrave; faire que de
+nous ranger pour la laisser passer. Parmi les vingt personnes qui se
+trouvaient entass&eacute;es dans cette voiture, quelques-unes peut-&ecirc;tre nous
+ont reconnus; ils doivent en avoir ri comme nous, car notre accident
+n'avait absolument rien de tragique.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; cet arr&ecirc;t impr&eacute;vu, nous p&ucirc;mes arriver &agrave; Gen&egrave;ve le soir. Nous
+avions mis trois jours pour venir de Lyon.</p>
+
+<p>La ville de Gen&egrave;ve ne ressemblait pas le moins du monde &agrave; ce qu'elle est
+aujourd'hui. Le chemin de fer de Lyon l'a compl&egrave;tement transform&eacute;e.
+C'&eacute;tait alors une place forte de 25,000 habitants, ferm&eacute;e par des foss&eacute;s
+et de hautes murailles, flanqu&eacute;es de bastions dans le syst&egrave;me de Vauban.</p>
+
+<p>On ne pouvait y entrer qu'en passant sur un pont-levis, et d&eacute;posant &agrave; la
+porte un passeport qu'on ne vous rendait que le lendemain. La derni&egrave;re
+maison de la ville, sur la rive droite du Rh&ocirc;ne, en amont, &eacute;tait l'h&ocirc;tel
+des Bergues, qui venait d'&ecirc;tre r&eacute;cemment construit, ainsi que le pont du
+m&ecirc;me nom sous la direction du g&eacute;n&eacute;ral Dufour.</p>
+
+<p>Le lendemain, apr&egrave;s avoir employ&eacute; toute la journ&eacute;e &agrave; visiter la ville,
+nous pass&acirc;mes notre soir&eacute;e avec la famille du mar&eacute;chal de Bourmont,
+visite dont j'ai parl&eacute; au Chapitre III.</p>
+
+<p>De Gen&egrave;ve nous sommes all&eacute;s &agrave; Lausanne, Vevey, Chillon, puis de Lauzanne
+&agrave; Payern, Fribourg, Berne et Interlaken.</p>
+
+<p>Voici comment nous avions organis&eacute; nos journ&eacute;es: nous partions de bonne
+heure, vers huit heures du matin, apr&egrave;s avoir pris &agrave; l'h&ocirc;tel le petit
+d&eacute;jeuner suisse, caf&eacute; au lait, beurre, miel et quelquefois des &oelig;ufs.</p>
+
+<p>Au milieu du jour, nous nous arr&ecirc;tions pendant deux heures, dans un
+village ou hameau pour faire reposer notre cheval; nous nous promenions
+&agrave; pied, je dessinais et nous faisions, ordinairement en plein air, un
+l&eacute;ger repas avec des vivres emport&eacute;s dans notre voiture.</p>
+
+<p>En arrivant le soir, nous d&icirc;nions &agrave; table d'h&ocirc;te, ou autrement, suivant
+les circonstances, puis nous nous couchions de bonne heure dans deux
+chambres &agrave; deux lits.</p>
+
+<p>Nous abandonnions &agrave; Antoine, notre domestique, le soin du cheval, de la
+voiture et de sa personne.</p>
+
+<p>Notre objectif principal &eacute;tait l'Oberland. Arriv&eacute;s &agrave; Interlaken, nous
+&eacute;tions au point d'o&ugrave; nous devions rayonner; l&agrave; nous f&ucirc;mes oblig&eacute;s de
+modifier notre mani&egrave;re de voyager; notre cheval et notre voiture ne
+pouvaient plus nous servir; nous les avons envoy&eacute;s nous attendre &agrave;
+Lucerne, par les voies carrossables, sans &ecirc;tre bien certains qu'ils y
+arriveraient; car au d&eacute;part, Antoine m'avait bien assur&eacute; qu'il avait
+souvent conduit des chevaux en France, mais qu'il ne pouvait pas
+r&eacute;pondre de ce qu'il saurait faire &agrave; l'&eacute;tranger!</p>
+
+<p>Malgr&eacute; ce manque de confiance dans ses talents, nous lui souhait&acirc;mes un
+bon voyage, en lui donnant un peu d'argent et une carte de visite sur
+laquelle nous avions &eacute;crit en grosses lettres <i>Nach Lucern</i>, et le nom
+de l'h&ocirc;tel o&ugrave; il devait aller nous attendre.</p>
+
+<p>Nous pass&acirc;mes quatre ou cinq jours &agrave; Interlaken, pour parcourir les
+environs, qui sont merveilleux.</p>
+
+<p>Non contents de visiter ce que tout le monde peut voir, en prenant les
+petites voitures du pays, c'est-&agrave;-dire la vall&eacute;e de Lauterbrun, la
+cascade du Staubach, le glacier du Grindelwald, etc., nos intr&eacute;pides
+voyageuses accept&egrave;rent de faire avec nous l'ascension du Faulhorn, qui
+&eacute;tait alors une course p&eacute;nible r&eacute;serv&eacute;e aux v&eacute;ritables touristes, et qui
+n'est pas encore des plus faciles aujourd'hui.</p>
+
+<p>Monter sur un cheval &eacute;tait pour ma m&egrave;re une chose ordinaire; mais pour
+Cl&eacute;onice, grande, forte et bien moins exp&eacute;riment&eacute;e, c'&eacute;tait une autre
+affaire; enfin avec beaucoup de bonne volont&eacute; de sa part, beaucoup
+d'aide de la part des guides et de la n&ocirc;tre, nous parv&icirc;nmes &agrave; l'&eacute;tablir
+solidement en selle, et si bien, qu'une fois install&eacute;e, il nous fut
+impossible de la faire descendre jusqu'&agrave; l'arriv&eacute;e, m&ecirc;me dans les
+passages un peu difficiles. Mon fr&egrave;re et moi nous &eacute;tions &agrave; pied avec les
+guides.</p>
+
+<p>Cette course, &agrave; partir d'Interlaken, demandait deux jours, car il
+fallait coucher sur le Faulhorn, pour jouir du lever et du coucher du
+soleil. Dans ce temps-l&agrave; il n'y avait pas encore d'h&ocirc;tel, car on ne
+pouvait pas d&eacute;signer de ce nom, une simple cabane en bois, o&ugrave; l'on
+portait du pain une fois par semaine. On ne pouvait y coucher que tr&egrave;s
+difficilement, surtout si les voyageurs &eacute;taient nombreux.</p>
+
+<p>La hauteur du Faulhorn est de 2,680 m&egrave;tres; nous mont&acirc;mes au moins
+pendant quatre heures, par le plus beau temps et sans le moindre
+accident. Les chemins &eacute;taient mauvais, mais avec leurs guides nos
+amazones s'en tir&egrave;rent fort bien. La vue &eacute;tait si belle, si grandiose et
+pour nous si impr&eacute;vue, que nous &eacute;tions bien r&eacute;compens&eacute;s de nos efforts.</p>
+
+<p>En arrivant au sommet, ma m&egrave;re, s'appuyant sur mon &eacute;paule, sauta
+lestement en bas de son cheval, comme elle en avait l'habitude.</p>
+
+<p>Mais pour Cl&eacute;onice ce fut bien diff&eacute;rent; si elle avait &eacute;t&eacute; de son temps
+une intr&eacute;pide valseuse de Bernoise, il y avait plus de quinze ans que ce
+temps &eacute;tait pass&eacute;; on fut oblig&eacute;, pour la faire descendre, d'employer
+tous les proc&eacute;d&eacute;s en usage pour le d&eacute;chargement des objets pr&eacute;cieux et
+fragiles; cela put se faire tr&egrave;s heureusement, sans alt&eacute;rer le moins du
+monde sa bonne humeur habituelle.</p>
+
+<p>En arrivant, notre premier soin fut d'organiser notre campement pour la
+nuit; car il ne s'agissait pas de choisir nos chambres, c'est tout au
+plus si l'on pouvait appeler des lits les esp&egrave;ces de caisses que l'on
+nous montra.</p>
+
+<p>Cela fait, avant de penser &agrave; d&icirc;ner, nous nous press&acirc;mes d'aller voir le
+magnifique spectacle que nous &eacute;tions venus chercher, et qui ne nous fit
+pas d&eacute;faut, comme cela n'arrive que trop souvent dans ces hautes
+montagnes, s&eacute;jour habituel des nuages.</p>
+
+<p>En route, nous avions admir&eacute; d&eacute;j&agrave; le splendide panorama des Alpes
+Bernoises, qui se d&eacute;roulait derri&egrave;re nous &agrave; mesure que nous montions;
+mais arriv&eacute;s au sommet, nous ne p&ucirc;mes pas contenir l'expression
+d&eacute;bordante de notre admiration.</p>
+
+<p>Le temps avait &eacute;t&eacute; magnifique toute la journ&eacute;e. Le soleil couchant
+embrasait de ses feux la Jungfrau, blanche reine de ces montagnes, ainsi
+que les pointes aigu&euml;s du Finsteraarhorn, du Schreekhorn et du
+Vetterhorn, ses acolytes, qui tous s'&eacute;l&egrave;vent &agrave; plus de 4,000 m&egrave;tres de
+hauteur.</p>
+
+<p>Cette grande ligne blanche dentel&eacute;e, se d&eacute;tachant sans aucun nuage sur
+le ciel bleu, formait un admirable tableau, qui prenait une teinte rose
+&agrave; mesure que le soleil arrivait &agrave; l'horizon; c'&eacute;tait &eacute;blouissant de
+splendeur.</p>
+
+<p>On dit que du Faulhorn, en regardant au couchant, du c&ocirc;t&eacute; oppos&eacute; &agrave; la
+cha&icirc;ne des Alpes, on peut apercevoir quatorze lacs, avec de bons yeux ou
+de bonnes lunettes.</p>
+
+<p>Les lacs de Thun et de Brienz &eacute;taient &agrave; nos pieds; quant aux autres,
+nous n'avons pas pu m&ecirc;me essayer de les compter, car tout &agrave; coup se sont
+&eacute;lev&eacute;s des nuages sortant des vall&eacute;es, qui ont inond&eacute; la vaste &eacute;tendue
+des terres, devant nous et au-dessous, sans nous cacher le soleil
+toujours tr&egrave;s brillant.</p>
+
+<p>Il paraissait se coucher dans un immense oc&eacute;an, dont la surface
+moutonn&eacute;e pr&eacute;sentait des vagues &eacute;normes avec des cr&ecirc;tes
+resplendissantes de lumi&egrave;re; c'&eacute;tait un spectacle f&eacute;erique et impr&eacute;vu
+qui nous a laiss&eacute; une impression ineffa&ccedil;able.</p>
+
+<p>Enfin quand le soleil eut disparu, que les monts eurent repris leur
+teinte uniform&eacute;ment blanche, nous nous aper&ccedil;&ucirc;mes que nous grelottions de
+froid, car nous &eacute;tions dans la r&eacute;gion des neiges, il &eacute;tait temps de
+rentrer, souper d'abord et nous coucher ensuite, car le lendemain le
+r&eacute;veil &eacute;tait press&eacute;.</p>
+
+<p>Heureusement nous avions avec nous quelques provisions, car il y avait
+peu de chose &agrave; l'auberge pour assaisonner le pain dur que nous y avions
+trouv&eacute;.</p>
+
+<p>Comme je l'ai dit, les lits avaient triste apparence; mais s'ils &eacute;taient
+durs, au moins ils &eacute;taient chauds. Il est vrai que nous nous &eacute;tions
+couch&eacute;s presque tout habill&eacute;s, et que nous avions pour nous couvrir
+d'assez confortables &eacute;dredons; c'est la seule fois de ma vie que je m'en
+suis servi avec plaisir.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, nous e&ucirc;mes le spectacle inverse du lever du soleil,
+derri&egrave;re la cha&icirc;ne des Alpes, avec des effets fantastiques de lumi&egrave;re,
+chaque fois qu'une vall&eacute;e blanche nouvelle &eacute;tait &eacute;clair&eacute;e. Ce beau
+spectacle n'&eacute;tait pas cependant &agrave; comparer &agrave; celui que nous avions vu la
+veille, dont aucune description ne peut rendre compte.</p>
+
+<p>Nous &eacute;prouv&acirc;mes presque autant de difficult&eacute;s pour descendre, que nous
+en avions eues pour monter; bien que les guides ne l&acirc;chassent pas les
+chevaux, nos dames n'&eacute;taient pas rassur&eacute;es en les voyant marcher aux
+bords des pr&eacute;cipices, chose toujours plus effrayante &agrave; la descente qu'&agrave;
+la mont&eacute;e.</p>
+
+<p>Arriv&eacute;s sains et saufs &agrave; Grindelwald, nous avons regagn&eacute; Interlaken en
+voiture. Pour aller &agrave; Lucerne, nous avons d'abord travers&eacute; le d&eacute;licieux
+lac de Brienz dans une barque &agrave; rames couverte d'une tente, car il n'y
+avait pas encore de bateaux &agrave; vapeur.</p>
+
+<p>En route, nous f&icirc;mes une pause &agrave; la gracieuse cascade du Giesbach, o&ugrave;
+l'h&ocirc;tel n'existait pas encore; mais une famille patriarcale recevait
+cordialement les &eacute;trangers, et leur faisait les honneurs des &eacute;chos du
+lac, avec la trompe traditionnelle du pays.</p>
+
+<p>Au bout du lac une voiture l&eacute;g&egrave;re nous conduisit &agrave; Meyringen, o&ugrave; nous
+avons couch&eacute;.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, apr&egrave;s avoir admir&eacute; la belle cascade du Reienbach,
+nous pr&icirc;mes quatre chevaux de selle et deux guides pour traverser le col
+du Brunig, et cheminer ainsi jusqu'&agrave; Alpenach sur le bord du lac de
+Lucerne.</p>
+
+<p>Au sommet du Brunig, nous entr&acirc;mes dans un &eacute;pais brouillard qui nous
+cachait presque compl&egrave;tement le chemin; les chevaux des dames &eacute;taient
+conduits &agrave; la main par nos guides, et les n&ocirc;tres suivaient docilement
+leurs chefs de file.</p>
+
+<p>Nous arriv&acirc;mes ainsi sans encombre &agrave; Lungern o&ugrave; nous retrouv&acirc;mes notre
+ami le soleil, qui apr&egrave;s deux heures d'absence ne nous a plus quitt&eacute;s.</p>
+
+<p>Nous y f&icirc;mes halte; apr&egrave;s d&eacute;jeuner, pendant que ces dames se
+promenaient, du bout de mon crayon, je croquais quelques paysannes en
+costume pittoresque du canton, jupons courts et cheveux relev&eacute;s &agrave; la
+chinoise, avec une cr&ecirc;te &eacute;norme de dentelles sur le chignon.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir travers&eacute; la vall&eacute;e, et c&ocirc;toy&eacute; le petit lac de Sarnen,
+aujourd'hui presque dess&eacute;ch&eacute;, nous quitt&acirc;mes nos montures pr&egrave;s
+d'Alpenach, pour entrer dans une petite barque &agrave; rames que deux
+vigoureux descendants de Guillaume Tell conduisirent en quelques heures
+&agrave; Lucerne, sur le beau lac des Quatre-Cantons, dont l'aspect abrupte et
+vari&eacute; diff&egrave;re compl&egrave;tement de celui de Gen&egrave;ve.</p>
+
+<p>Nous n'e&ucirc;mes pas la tentation de monter au Righi, ce jour-l&agrave; couvert de
+nuages; nous avions assez du Faulhorn, o&ugrave; nous &eacute;tions mont&eacute;s assez haut
+pour voir les nuages &agrave; l'envers et nous &eacute;tions persuad&eacute;s que nous ne
+pourrions rien voir de plus beau.</p>
+
+<p>Ce qui fait la renomm&eacute;e du Righi, c'est le panorama des Alpes Bernoises,
+dont nous venions de jouir d'un observatoire beaucoup plus rapproch&eacute;.</p>
+
+<p>Nous retrouv&acirc;mes exactement notre fid&egrave;le Antoine, qui depuis deux jours
+nous attendait avec nos &eacute;quipages; c'est alors qu'il nous fit la fameuse
+r&eacute;ponse bien souvent cit&eacute;e depuis, et qui n'en m&eacute;rite pas moins d'&ecirc;tre
+conserv&eacute;e:</p>
+
+<p>En nous contant les embarras de sa route et les peines qu'il avait eues
+pour se faire comprendre, lorsqu'il demandait son chemin, il nous
+disait: Les gens de ce pays sont si b&ecirc;tes! ils ne comprennent ni le
+fran&ccedil;ais ni le patois, enfin rien! absolument rien! c'est bien &eacute;tonnant
+que j'aie pu m'en tirer.</p>
+
+<p>Enfin il y &eacute;tait, c'&eacute;tait l'essentiel; rien ne manquait dans notre
+mat&eacute;riel de voyage et, chose surprenante, on ne l'avait pas trop
+&eacute;corch&eacute;!</p>
+
+<p>Apr&egrave;s une journ&eacute;e pass&eacute;e &agrave; Lucerne, pour voir la ville, ses &eacute;glises, le
+fameux lion comm&eacute;moratif de la d&eacute;fense du roi Louis XVI par les
+r&eacute;giments suisses &agrave; Versailles, et les vieux ponts de bois aux curieuses
+peintures, nous continuons notre voyage par Soleure.</p>
+
+<p>Ma m&egrave;re &eacute;tait heureuse de faire une visite inattendue &agrave; M. Franchet
+d'Esp&eacute;ray qui s'y &eacute;tait r&eacute;fugi&eacute; apr&egrave;s la chute des Bourbons en 1830.
+Cette occasion de le voir &eacute;tait aussi pour moi un plaisir; j'en avais
+entendu parler si souvent! Il &eacute;tait seul avec ses fils, madame et ses
+filles &eacute;taient absentes. M. Franchet nous re&ccedil;ut comme de vieux amis; il
+embrassa cordialement ma m&egrave;re et ma cousine. Les jeunes gens bais&egrave;rent
+respectueusement les mains de ces dames; quoiqu'ils fussent encore bien
+petits, ils avaient d&eacute;j&agrave; de grandes mani&egrave;res; cela du reste n'avait rien
+qui p&ucirc;t nous &eacute;tonner, l'un d'eux &eacute;tait filleul du roi Louis XVIII.</p>
+
+<p>De Soleure nous rentr&acirc;mes en France, toujours &agrave; petites journ&eacute;es, par
+Neufch&acirc;tel, Pontarlier et D&ocirc;le, o&ugrave; nous rest&acirc;mes un jour chez mon oncle
+Camille Jordan, qui s'y &eacute;tait fix&eacute; apr&egrave;s son mariage.</p>
+
+<p>Nous avons &eacute;t&eacute; de retour &agrave; Lyon exactement pour le I<sup>er</sup> octobre, apr&egrave;s
+un voyage d'un mois, par le plus beau temps du monde, car nous n'avions
+eu qu'une demi-journ&eacute;e de pluie, entre Thun et Interlaken.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions arriv&eacute;s en m&ecirc;me temps, au bout de notre voyage et au bout de
+notre argent.</p>
+
+<p>Voici le r&eacute;sum&eacute; sommaire et approximatif de nos d&eacute;penses:</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Le prix des tables d'h&ocirc;te dans les premiers h&ocirc;tels ne d&eacute;passait jamais 3
+francs vin compris, souvent il &eacute;tait inf&eacute;rieur; dans les chambres
+doubles, le prix d'un lit &eacute;tait en g&eacute;n&eacute;ral de 1 franc par jour. Le
+d&eacute;jeuner du matin ne co&ucirc;tait que 50 &agrave; 60 cent.</p>
+
+<p>Notre d&eacute;pense normale par personne &eacute;tait donc de 5 francs par jour &agrave; peu
+pr&egrave;s; pour quatre, cela faisait 20 francs, pour trente jours 600 francs.
+Il nous &eacute;tait donc rest&eacute; 400 francs pour le domestique, le cheval et les
+d&eacute;penses suppl&eacute;mentaires de l'Oberland.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, pour le m&ecirc;me temps et le m&ecirc;me parcours, il faudrait
+certainement d&eacute;penser le triple. Je le sais par exp&eacute;rience, car je suis
+retourn&eacute; bien souvent en Suisse depuis 1834; j'ai revu presque toutes
+les villes que j'avais alors visit&eacute;es; j'ai revu l'Oberland, il n'y a
+pas tr&egrave;s longtemps.</p>
+
+<p>De tous mes voyages, le plus ancien, que je viens de raconter, est celui
+dont je me souviens le mieux; si mon esprit et ma m&eacute;moire ont conserv&eacute;
+une vive impression des magnificences vues &agrave; cette &eacute;poque lointaine, mon
+c&oelig;ur conserve avec plus de charme encore le souvenir de mes compagnes
+et de mon compagnon.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<p class="center"><img src="images/003.png" alt="image" width="70%" /></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V</h2>
+
+<p class="center"><b>Voyage en voiturin d'Allemagne en Italie o&ugrave; l'on met quarante jours pour
+aller de Francfort-sur-le-Mein &agrave; Florence, sur l'Arno, et retour en
+Auvergne par G&ecirc;nes, Marseille et les C&eacute;vennes, en 1839.</b></p>
+
+
+<p class="n"><span class="letre"><img src="images/006.png" alt="L" /></span>es trois voyageurs dont je vais vous parler vous les connaissez d&eacute;j&agrave;,
+lecteur, c'&eacute;taient ma m&egrave;re, mon fr&egrave;re et moi.</p>
+
+<p>Depuis notre voyage en Suisse, de 1834, nos situations avaient chang&eacute;.
+Poursuivant ma carri&egrave;re, j'avais &eacute;t&eacute; envoy&eacute; comme ing&eacute;nieur du
+Gouvernement &agrave; Clermont, en Auvergne, o&ugrave; j'&eacute;tais depuis 1836.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re et mon oncle, Fran&ccedil;ois Aynard, &eacute;taient bien venus, les
+premiers, pour &eacute;tablir des bateaux &agrave; vapeur sur la Sa&ocirc;ne et sur la
+M&eacute;diterran&eacute;e, de Marseille &agrave; Naples; mais cette application d'une
+invention nouvelle, encore dans l'enfance, ne leur avait pas donn&eacute; les
+r&eacute;sultats qu'ils en attendaient. Il &eacute;tait arriv&eacute; ce qui arrive presque
+toujours, c'est-&agrave;-dire, qu'&agrave; leurs d&eacute;pens, ils avaient ouvert la voie
+pour d'autres, qui, bient&ocirc;t apr&egrave;s eux, devaient y faire des grandes
+fortunes.</p>
+
+<p>Mon fr&egrave;re, qui d&eacute;sirait suivre la carri&egrave;re du commerce, avait d&ucirc;
+chercher ailleurs. D&eacute;sirant &eacute;tudier la banque, il avait obtenu de M.
+Louis Mas, alli&eacute; de notre famille, chef d'une grande maison en rapports
+fr&eacute;quents avec l'Allemagne, une recommandation pour M. de Neuville,
+banquier &agrave; Francfort-sur-le-Mein; M. de Neuville avait bien voulu le
+recevoir chez lui, et ma m&egrave;re l'avait accompagn&eacute; dans ce noviciat &agrave;
+l'&eacute;tranger.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s deux hivers pass&eacute;s &agrave; Francfort, ma m&egrave;re y fut tr&egrave;s malade; les
+m&eacute;decins d&eacute;clar&egrave;rent, au mois de janvier 1839, que le pays ne lui
+convenait pas, et qu'il fallait absolument le climat de l'Italie pour la
+gu&eacute;rir.</p>
+
+<p>Il fut donc d&eacute;cid&eacute; que ma m&egrave;re et mon fr&egrave;re partiraient le plus t&ocirc;t
+possible pour Florence, &agrave; petites journ&eacute;es, et que, si je pouvais, je
+ferais avec eux ce voyage.</p>
+
+<p>Diverses circonstances de service m'avaient d&eacute;j&agrave; mis en rapport avec M.
+Legrand, directeur g&eacute;n&eacute;ral des Ponts et Chauss&eacute;es, alors tout puissant,
+qui voulut bien m'accorder un cong&eacute; motiv&eacute;, de deux mois, pour
+accompagner ma m&egrave;re.</p>
+
+<p>Je partis de Clermont au milieu de f&eacute;vrier; je me rendis &agrave; Lyon par la
+diligence et de Lyon &agrave; Strasbourg par la malle de poste. Je ne pouvais
+pas y passer sans faire les deux choses obligatoires: visiter la
+cath&eacute;drale de la base au sommet de la fl&egrave;che, et faire une commande &agrave;
+Doyen, rue du D&ocirc;me, p&acirc;tissier de vieille souche, pour un cadeau de ma
+m&egrave;re &agrave; M. de Neuville.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir travers&eacute; le Rhin sur un pont de bateaux, j'allai jusqu'&agrave;
+Francfort par les voitures publiques du grand-duch&eacute; de Bade. Je vis en
+passant Carlsrhue, ville de r&eacute;sidence ducale, Heidelberg avec son vieux
+ch&acirc;teau et Darmstad avec ses larges rues.</p>
+
+<p>Dans cette r&eacute;gion, l'industrie du transport des personnes et des lettres
+faisait l'objet d'une concession, dont le titulaire &eacute;tait le prince La
+Tour et Taxis; lui seul avait le droit d'&eacute;tablir des voitures publiques
+suivant un tarif fix&eacute; d'avance et mod&eacute;r&eacute;; mais en &eacute;change de ce
+privil&egrave;ge, il &eacute;tait oblig&eacute; de transporter <i>tous</i> les voyageurs, quel
+qu'en f&ucirc;t le nombre.</p>
+
+<p>Quand il n'y avait plus de places dans les grandes voitures du service
+r&eacute;gulier, on faisait partir de petites voitures de suppl&eacute;ment; ce
+syst&egrave;me avait le grand avantage de ne pas obliger les voyageurs, comme
+en France, &agrave; retenir leurs places longtemps d'avance, sous peine de ne
+pas partir au moment voulu.</p>
+
+<p>Je trouvai ma m&egrave;re tr&egrave;s chang&eacute;e; sa vie cependant ne paraissait pas en
+danger; elle souffrait de violents maux d'estomac. L'&eacute;poque de notre
+d&eacute;part fut fix&eacute;, et je restai une dizaine de jours &agrave; Francfort, assez de
+temps pour &ecirc;tre pr&eacute;sent&eacute; dans les principales maisons o&ugrave; ma famille
+&eacute;tait re&ccedil;ue.</p>
+
+<p>Je trouvai des m&oelig;urs et des habitudes bien diff&eacute;rentes des n&ocirc;tres.</p>
+
+<p>On &eacute;tait au milieu de l'hiver; il faisait tr&egrave;s froid; cependant, dans
+les appartements, toutes les portes int&eacute;rieures &eacute;taient ouvertes.</p>
+
+<p>Les portes ext&eacute;rieures donnaient toutes sur des tambours qui
+permettaient toujours d'avoir doubles portes, &eacute;vitant ainsi
+l'introduction directe de l'air du dehors.</p>
+
+<p>Sur un grand nombre des portes ext&eacute;rieures, on lisait cette inscription
+en gros caract&egrave;res: <i>Man bittet die thuren zuzu machen</i> (on est pri&eacute; de
+fermer les portes).</p>
+
+<p>La temp&eacute;rature &eacute;tait uniforme dans l'int&eacute;rieur de l'appartement; une
+fois entr&eacute;, on n'avait donc plus &agrave; se pr&eacute;occuper de fermer les portes,
+qui souvent m&ecirc;me n'existaient pas; ni d'&ecirc;tre expos&eacute; aux courants d'air,
+puisqu'ils ne sont que le r&eacute;sultat de la diff&eacute;rence de temp&eacute;rature entre
+deux milieux. Cette chaleur uniforme s'obtenait au moyen de grandes
+po&ecirc;les de fa&iuml;ence qui chauffaient sans montrer le feu.</p>
+
+<p>De m&ecirc;me qu'en Angleterre, on ne re&ccedil;oit jamais dans une chambre &agrave;
+coucher. Quelquefois, on recevait dans la salle &agrave; manger, ou je crois
+plut&ocirc;t que l'on mange quelquefois dans la pi&egrave;ce o&ugrave; l'on re&ccedil;oit les
+visites.</p>
+
+<p>On met et on enl&egrave;ve les tables et le couvert tr&egrave;s rapidement, de sorte
+que l'espace est enti&egrave;rement libre quand on ne mange pas.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t que nous &eacute;tions re&ccedil;us dans une visite, quelle que f&ucirc;t l'heure,
+on nous apportait des tasses de caf&eacute; et des g&acirc;teaux sur une petite table
+mobile.</p>
+
+<p>Dans beaucoup de maisons, &agrave; la fen&ecirc;tre pr&egrave;s de laquelle madame
+travaillait, une glace inclin&eacute;e refl&eacute;tait tout ce qui se passait dans
+la rue. Quand une visite frappait &agrave; la porte, la ma&icirc;tresse de maison
+distinguait parfaitement celui qui se pr&eacute;sentait.</p>
+
+<p>Avec ma famille, je suis all&eacute; d&icirc;ner chez le vieux M. Gontard (alt
+Gontard), suivant la fa&ccedil;on de parler du pays; c'&eacute;tait une des fortes
+t&ecirc;tes de la ville, et le chef d'une des premi&egrave;res maisons de banque.</p>
+
+<p>On ne buvait jamais l'eau et le vin m&eacute;lang&eacute;s; le grand verre &eacute;tait pour
+l'eau, les petits pour le vin; les dames n'en buvaient presque pas.</p>
+
+<p>Les pains ordinaires &eacute;taient partout des petits pains tendres comme les
+pains dits viennois, que l'on mange &agrave; Paris depuis peu de temps,
+relativement &agrave; Francfort.</p>
+
+<p>C'est l&agrave;, chez M. alt Gontard, que pour la premi&egrave;re fois et la seule
+jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, j'ai mang&eacute; du caviar, &oelig;ufs d'esturgeons sal&eacute;s; c'&eacute;tait
+un mets rare, qui venait directement de Russie; il para&icirc;t qu'on nous
+faisait beaucoup d'honneur; je pensais, en me tordant la bouche, que
+c'&eacute;tait se donner beaucoup de peine et d&eacute;penser beaucoup d'argent pour
+quelque chose de bien mauvais.</p>
+
+<p>Dans une visite chez M. Maurice Betmann, j'ai vu, je crois, la plus
+belle statue des temps modernes, l'Ariane du sculpteur Dannecker; elle
+est assise sur un l&eacute;opard. Ce groupe en marbre blanc, parfaitement
+&eacute;quilibr&eacute;, peut tourner facilement sur un pivot, pour recevoir la
+lumi&egrave;re sur toutes ses faces.</p>
+
+<p>J'ai assist&eacute;, avec mon fr&egrave;re, &agrave; un grand bal, dans un des h&ocirc;tels
+magnifiques de la Zeil, chez un des principaux banquiers de la ville,
+dont j'ai oubli&eacute; le nom. En dehors des grands bals officiels de Paris,
+aux Tuileries ou &agrave; l'H&ocirc;tel de Ville, je n'ai jamais vu plus belle f&ecirc;te;
+elle pr&eacute;sentait un aspect particulier pour un Fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Tout le monde arrivait &agrave; l'heure indiqu&eacute;e, neuf heures, je crois.</p>
+
+<p>La r&eacute;ception avait lieu dans de grands salons, o&ugrave; rien n'&eacute;tait dispos&eacute;
+pour la danse, mais au contraire, tout &eacute;tait dispos&eacute; pour s'asseoir.</p>
+
+<p>&Agrave; un signal donn&eacute;, chaque cavalier prenait le bras de sa danseuse et
+suivait la file, qui se dirigeait au travers d'un autre grand salon,
+garni de chaque c&ocirc;t&eacute; d'une trentaine de tables de jeux, autour
+desquelles les joueurs de whist &eacute;taient d&eacute;j&agrave; install&eacute;s.</p>
+
+<p>Au bout du salon de jeux, une grande porte cintr&eacute;e s'ouvrait devant les
+danseurs, qui p&eacute;n&eacute;traient alors dans une grande galerie formant salle de
+bal; ici tout &eacute;tait pr&eacute;par&eacute; pour la danse; il y avait de la place pour
+soixante groupes de valseurs au moins. La valse &eacute;tait l'exercice
+dominant; elle commen&ccedil;ait toujours par une promenade au pas rythm&eacute;,
+pendant laquelle on pouvait causer avec sa danseuse et faire une esp&egrave;ce
+de connaissance. On jouait les valses de Strauss, alors dans toute leur
+nouveaut&eacute;.</p>
+
+<p>Il n'y avait l&agrave; que des jeunes filles; on me montra, comme chose
+extraordinaire et peu convenable, deux jeunes femmes.</p>
+
+<p>Les m&egrave;res &eacute;taient rest&eacute;es dans les salons de conversation; il y en avait
+m&ecirc;me plusieurs qui &eacute;taient rest&eacute;es chez elles, confiant leurs filles &agrave;
+leurs amies. Toutes parlaient bien le fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Ayant t&eacute;moign&eacute; &agrave; une de mes danseuses ma surprise de trouver des
+habitudes si diff&eacute;rentes de celles de la France, o&ugrave; les jeunes filles
+alors allaient peu dans les grands bals, elle me r&eacute;pondit par cette
+question: &laquo;Comment les jeunes filles peuvent-elles se marier?&raquo; Lui ayant
+dit qu'en France, les parents se chargeaient le plus souvent d'arranger
+les choses, elle ajouta: &laquo;Oh! ici, nous aimons mieux faire nous-m&ecirc;mes
+cette besogne.&raquo;</p>
+
+<p>Dans ce pays, les filles, en g&eacute;n&eacute;ral, avaient tr&egrave;s peu de dot; tout
+jeune homme admis dans une maison pouvait concourir pour obtenir la
+jeune fille qui lui plairait davantage et de laquelle il serait agr&eacute;&eacute;.
+L'admission dans une soci&eacute;t&eacute; ne se faisait pas &agrave; la l&eacute;g&egrave;re; il fallait
+&ecirc;tre connu ou avoir de bons r&eacute;pondants. Il r&eacute;sultait de ces habitudes
+une grande libert&eacute; d'allures entre les jeunes gens et les jeunes filles,
+surprenant les Fran&ccedil;ais qui n'y &eacute;taient pas accoutum&eacute;s.</p>
+
+<p>Ma qualit&eacute; de Fran&ccedil;ais &eacute;tait alors, dans ce pays d'outre-Rhin, un titre
+particulier &agrave; la consid&eacute;ration; h&eacute;las! aujourd'hui, il n'en serait plus
+de m&ecirc;me.</p>
+
+<p>On sut bient&ocirc;t que j'&eacute;tais ing&eacute;nieur des Ponts et Chauss&eacute;es; on
+s'empressa de me montrer ce qui pouvait m'int&eacute;resser, sans attendre que
+j'en fisse la demande.</p>
+
+<p>On venait d'&eacute;tablir une distribution d'eau, au moyen de captage de
+sources, au Taunus, pr&egrave;s de la For&ecirc;t-Noire, par des galeries
+souterraines; on m'y conduisit avec empressement. Les employ&eacute;s firent
+jouer expr&egrave;s pour moi quelques-uns des jets d'eau r&eacute;serv&eacute;s pour les cas
+d'incendie. Ainsi, d&eacute;j&agrave; en 1839, on jouissait &agrave; Francfort d'un
+&eacute;tablissement qui n'a &eacute;t&eacute; install&eacute; &agrave; Lyon que vingt ans plus tard.</p>
+
+<p>La maladie de ma m&egrave;re nous obligeait aux plus grandes pr&eacute;cautions, et de
+plus &agrave; une alimentation particuli&egrave;re. Les m&eacute;decins, qu'elle avait
+consult&eacute;s, lui avaient ordonn&eacute; de se nourrir uniquement de jambon. Nous
+en f&icirc;mes donc provision, c'&eacute;taient des jambons fum&eacute;s de Mayence; nous
+&eacute;tions dans le pays. Nous les avions fait cuire chez le boulanger, dans
+une enveloppe de p&acirc;te, recette alors en France inconnue. On les mettait
+dans le four aussit&ocirc;t apr&egrave;s la cuisson du pain.</p>
+
+<p>Nous nous sommes si bien trouv&eacute;s pour ma m&egrave;re de ce r&eacute;gime
+th&eacute;rapeutique, et pour tous de ce proc&eacute;d&eacute; culinaire, qui e&ucirc;t fait le
+bonheur de Brillat-Savarin, que je consid&egrave;re cette double communication
+&agrave; mes lecteurs, comme une indemnit&eacute; suffisante de la peine qu'ils ont
+prise de me lire jusqu'ici.</p>
+
+<p>Nous devions faire le voyage en voiturin &agrave; petites journ&eacute;es;
+c'est-&agrave;-dire, prendre une voiture particuli&egrave;re d'une ville &agrave; l'autre, en
+s&eacute;journant un peu dans chacune, suivant son importance et surtout
+suivant les forces de ma m&egrave;re.</p>
+
+<p>Nous sommes partis &agrave; la fin de f&eacute;vrier, dans une cal&egrave;che qui nous
+conduisit d'abord &agrave; Aschaffenbourg, puis &agrave; Wurtzbourg, ville assez
+curieuse; j'ai conserv&eacute; particuli&egrave;rement le souvenir du pont dit:
+Pont-aux-&Eacute;v&ecirc;ques, ainsi nomm&eacute; &agrave; cause des statues qui le d&eacute;corent.</p>
+
+<p>Nous arriv&acirc;mes le I<sup>er</sup> mars &agrave; Nuremberg, ville ancienne, situ&eacute;e sur la
+Pegnitz, affluent du Danube, et des plus int&eacute;ressantes. On y trouve un
+grand nombre de maisons du Moyen Age bien entretenues et bien
+conserv&eacute;es.</p>
+
+<p>On voit un ch&acirc;teau des Kaisers (C&eacute;sars), beaucoup de tableaux d'Holbein,
+d'Hemeling et surtout d'Albert Durer et de son ma&icirc;tre Lucas Krannach.</p>
+
+<p>Albert Durer, n&eacute; en 1471, &eacute;tait nurembergeois; plusieurs de ces
+peintures m'ont laiss&eacute; le souvenir d'&oelig;uvres bien sup&eacute;rieures &agrave; celles
+que nous avons en France, des m&ecirc;mes auteurs.</p>
+
+<p>Il y a dans le m&ecirc;me ch&acirc;teau, une chapelle byzantine de 1100, et des
+sculptures en bois tr&egrave;s remarquables de Wreit-Stoss. L'h&ocirc;tel de ville
+(Rathhaus) est fort curieux, il date de 1340; il faut voir le plafond de
+la galerie du deuxi&egrave;me &eacute;tage.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Les &eacute;glises les plus importantes sont:</p>
+
+<p>Saint-Laurent dit Munster ou d&ocirc;me de style gothique, remarquable par le
+nombre des statues et de belles stalles sculpt&eacute;es; Fraunkirche, vieux
+gothique, avec de tr&egrave;s beaux vitraux; enfin, Saint-S&eacute;balde, transition
+du saxon au gothique.</p>
+
+<p>C'est l&agrave; qu'est le tombeau en bronze de saint S&eacute;balde, fait par P&eacute;trus
+Fischer; il est orn&eacute; de nombreuses petites statuettes, dont j'ai trouv&eacute;
+par hasard, &agrave; Paris, deux reproductions en pl&acirc;tre, que j'ai toujours
+pr&eacute;cieusement conserv&eacute;es: l'une repr&eacute;sente saint S&eacute;balde portant dans sa
+main, le mod&egrave;le de son &eacute;glise et l'autre P&eacute;trus Fischer lui-m&ecirc;me, en
+costume de travail. Ce tombeau est un chef-d'&oelig;uvre tout &agrave; fait hors
+ligne.</p>
+
+<p>Dans la chapelle de Saint-Maurice, pr&egrave;s de Saint-S&eacute;balde il y a un mus&eacute;e
+de tableaux remarquables; le plus beau de tous est un <i>Ecce homo</i>, de
+grandeur naturelle, par Albert Durer.</p>
+
+<p>Pour les amateurs du Moyen Age, je doute qu'il existe au monde une ville
+plus curieuse que Nuremberg pour elle-m&ecirc;me et pour ses collections de
+tableaux, etc., elle m&eacute;rite &agrave; elle seule le voyage de Bavi&egrave;re.</p>
+
+<p>Chose assez &eacute;trange aujourd'hui le grand commerce de Nuremberg, ville
+gothique, est la fabrication des jouets d'enfants.</p>
+
+<p>Nous avons pass&eacute; &agrave; Augsbourg les 5, 6 et 7 mars. Il y a de belles choses
+&agrave; voir: l'h&ocirc;tel de ville avec sa grande salle dite salle d'or et de
+superbes &eacute;glises o&ugrave; sont de beaux tableaux de l'ancienne &eacute;cole allemande
+et autres, ainsi que dans la galerie royale.</p>
+
+<p>Dans une petite ville ignor&eacute;e, entre Augsbourg et Nuremberg, o&ugrave; nous
+avions couch&eacute;, je demandai &agrave; la servante qui pr&eacute;parait nos chambres, si
+elle voyait beaucoup de voyageurs; elle me r&eacute;pondit que la veille on
+avait log&eacute; dans l'h&ocirc;tel, des Anglais comme nous. Comment connaissez-vous
+que nous sommes des Anglais? &Agrave; ma question elle s'empressa de r&eacute;pondre:
+Parce que vous parlez fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>La conclusion naturelle de ce petit entretien, c'est que le fran&ccedil;ais est
+la langue &eacute;trang&egrave;re la plus r&eacute;pandue en Allemagne, puisqu'elle sert de
+moyen de communication entre les Anglais et les Allemands. Dans tous les
+h&ocirc;tels nous trouvions des domestiques parlant fran&ccedil;ais et dans presque
+dans toutes les boutiques nous pouvions nous faire comprendre.</p>
+
+<p>Avant d'arriver &agrave; Augsbourg, nous avions travers&eacute; le Danube, presque
+sans nous en douter, &agrave; Donnauworth, non loin de sa source.</p>
+
+<p>En quelques heures nous sommes all&eacute;s d'Augsbourg &agrave; Munich, toujours de
+la m&ecirc;me mani&egrave;re en voiturin de location; nous y avons pass&eacute; plusieurs
+jours, car la ville le m&eacute;rite. Nous &eacute;tions tr&egrave;s bien log&eacute;s &agrave; l'h&ocirc;tel du
+Cerf-d'Or. Je n'entreprendrai pas d'en faire la description, cela serait
+beaucoup trop long.</p>
+
+<p>Les mus&eacute;es connus sous les noms de Glyploth&egrave;que (sculpture) et de
+Pynacoth&egrave;que (peinture) m&eacute;ritent particuli&egrave;rement l'attention. Dans une
+seule et magnifique salle j'ai vu quatre-vingts tableaux de Rubens.</p>
+
+<p>La biblioth&egrave;que est construite sur le mod&egrave;le des palais italiens du
+Moyen Age.</p>
+
+<p>Il y a beaucoup d'&eacute;glises tr&egrave;s belles et tout &agrave; fait modernes copi&eacute;es
+sur les diff&eacute;rents styles anciens.</p>
+
+<p>On visitait alors &agrave; Munich la c&eacute;l&egrave;bre fabrique de verre et d'instruments
+d'optique de Erthel. Nous v&icirc;mes aussi l'Isaar-Thor, porte de l'Isaar,
+pr&egrave;s de la rivi&egrave;re de ce nom, sur laquelle se trouvait une fresque tr&egrave;s
+curieuse de Neher et Koegel, repr&eacute;sentant une entr&eacute;e triomphale.</p>
+
+<p>Dans ces diff&eacute;rentes villes, ma m&egrave;re se reposait en se levant tard; mon
+fr&egrave;re et moi nous voyons dans la matin&eacute;e tout ce que nous pouvions, et
+nous conduisons ensuite ma m&egrave;re en voiture sur les lieux remarquables.</p>
+
+<p>Nous nous dirige&acirc;mes sur l'Italie par Innsbruck (pont sur l'Inn). Cette
+ville est au fond d'une vall&eacute;e profonde entour&eacute;e de montagnes tr&egrave;s
+&eacute;lev&eacute;es alors couvertes de neige. Nous avons eu tr&egrave;s froid, et nous
+avions beaucoup de peine &agrave; en pr&eacute;server ma m&egrave;re, malgr&eacute; de nombreuses
+couvertures et des bouillottes dont nous changions l'eau dans chaque
+village.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de plus curieux &agrave; Innsbruck apr&egrave;s sa position, c'est le
+tombeau de Maximilien I<sup>er</sup>, empereur en 1493, dans l'&eacute;glise de la
+cour; il est orn&eacute; de bas-reliefs en marbre blanc et entour&eacute; de
+vingt-huit statues de guerriers colossaux en bronze, qui font un effet
+des plus surprenants.</p>
+
+<p>Il y avait encore &agrave; cette &eacute;poque, des hommes et des femmes portant le
+costume tyrolien, dont j'ai conserv&eacute; le souvenir dans mon album.</p>
+
+<p>De l&agrave; nous nous sommes dirig&eacute;s sur V&eacute;rone, en traversant le Brenner,
+montagne qui s&eacute;pare la vall&eacute;e de l'Inn, affluent du Danube, de la vall&eacute;e
+de l'Adige, affluent du P&ocirc;.</p>
+
+<p>Il y a donc quarante-neuf ans que dans le m&ecirc;me mois de mars, je suivais
+mais en sens inverse, la route que suivent aujourd'hui le 11 mars 1888,
+le malheureux Kronprinz et l'imp&eacute;ratrice Victoria allant de San Remo &agrave;
+Berlin recevoir la couronne laiss&eacute;e par Guillaume &agrave; Fr&eacute;d&eacute;ric III.</p>
+
+<p>C'est plus que jamais le cas de dire devant cette tombe, ce que dit
+Lamartine pour Napol&eacute;on: Dieu l'a jug&eacute;, silence!</p>
+
+<p>Quant &agrave; nous pauvres Fran&ccedil;ais de 1888! que nous pr&eacute;parent ces grandes
+catastrophes de l'histoire? Sans nous laisser abattre par les
+tristesses de notre malheureux pays, &eacute;coutons encore du c&ocirc;t&eacute; de Rome les
+&eacute;chos du 1<sup>er</sup> janvier 1888, dans la basilique de Saint-Pierre; prions,
+esp&eacute;rons et disons: Dieu seul le sait, courage!</p>
+
+<p>Le kronprinz doit aller en trente-six heures de San-Remo &agrave; Berlin, sans
+quitter le chemin de fer, et m&ecirc;me sans changer de voiture ou de salon;
+notre voyage ne se faisait pas pr&eacute;cis&eacute;ment dans les m&ecirc;mes conditions.</p>
+
+<p>Le Brenner &eacute;tait tout blanc de neige; la route &eacute;tait impraticable aux
+voitures; on fut oblig&eacute; de d&eacute;monter la n&ocirc;tre, et de mettre la caisse sur
+un tra&icirc;neau, apr&egrave;s avoir enlev&eacute; les roues.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions le 16 mars 1839 au col du Brenner. On faisait des travaux
+consid&eacute;rables et fort ing&eacute;nieux, pour emp&ecirc;cher les encombrements. La
+neige &eacute;tait assez dure pour qu'on p&ucirc;t la couper en blocs cubiques de
+0<sup>m</sup>30 &agrave; 0<sup>m</sup>40 de c&ocirc;t&eacute;; avec ces blocs on construisait des murailles
+tr&egrave;s &eacute;paisses et tr&egrave;s hautes, perpendiculaires &agrave; la direction du vent;
+derri&egrave;re ces murs, la neige s'accumulait, au lieu de venir encombrer la
+route.</p>
+
+<p>En descendant du Brenner, nous avons travers&eacute; Brixen, Botzen et Trente
+dans la vall&eacute;e de l'Adige.</p>
+
+<p>La route &eacute;tait bonne, mais souvent trop &eacute;troite; dans certains passages
+deux voitures pouvaient &agrave; peine s'y croiser; avant V&eacute;rone &agrave; l'entr&eacute;e de
+la Lombardie, elle est tr&egrave;s escarp&eacute;e; l'Adige coule entre deux massifs
+de rochers taill&eacute;s &agrave; pic.</p>
+
+<p>&Agrave; Trente, capitale du Tyrol italien, nous avons visit&eacute; la cath&eacute;drale o&ugrave;
+s'est tenu le c&eacute;l&egrave;bre concile; elle est de style roman. Le souvenir
+particulier que j'en ai conserv&eacute;, est une porte lat&eacute;rale, dont les
+colonnes ext&eacute;rieures reposent par leurs bases sur des animaux
+fantastiques.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un voyage aussi mouvement&eacute;, ma m&egrave;re avait besoin de repos. Elle
+s'arr&ecirc;ta quelques jours &agrave; V&eacute;rone avec mon fr&egrave;re; ils devaient aller plus
+tard &agrave; Venise. Je profitai de cette halte pour y faire tout seul une
+excursion, chose qui ne me serait pas possible de faire plus tard; je
+n'en &eacute;tais qu'&agrave; une journ&eacute;e. Je m'en applaudis d'autant plus que je n'ai
+pas eu l'occasion d'y retourner.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir visit&eacute; les ar&egrave;nes, monument romain tr&egrave;s bien conserv&eacute;, je
+quittai la patrie de Paul V&eacute;ron&egrave;se pour me diriger sur Venise, en
+passant par Vicence, o&ugrave; j'admirai, de la diligence, un beau monument de
+Palladio (<span class="smcap">xvi</span><sup>e</sup> si&egrave;cle).</p>
+
+<p>J'arrivai &agrave; Venise pendant la nuit, &agrave; une heure du matin, le 20 mars. Il
+n'y avait alors aucune voie de communication entre la ville et la terre
+ferme; on ne pouvait donc y aborder qu'en bateau.</p>
+
+<p>Les voitures d&eacute;chargeaient au bord de la mer les voyageurs et les
+bagages; l&agrave; on entrait dans des gondoles couvertes pouvant contenir huit
+ou dix personnes, conduites par deux rameurs qui se tenaient debout aux
+deux extr&eacute;mit&eacute;s du bateau, en dehors de la partie couverte, man&oelig;uvrant
+chacun avec une seule rame. C'est ainsi que nous arriv&acirc;mes au bout de
+trois quarts d'heure au quai des Esclavons, &agrave; l'h&ocirc;tel de l'Europe (buona
+locanda).</p>
+
+<p>Tout le monde aujourd'hui conna&icirc;t assez Venise la belle, ou pour l'avoir
+vue, ou par des photographies, pour qu'il soit n&eacute;cessaire d'en faire la
+description. En consultant mes notes de voyage j'y trouve cette phrase &agrave;
+la page de Venise: <i>Niente dire, bisogna vedere et ricordarsi</i>. Ce
+mauvais italien peut ainsi se traduire: On ne peut rien dire, il faut
+voir et se souvenir.</p>
+
+<p>Je ne parlerai donc pas de Saint-Marc, du Palais des Doges, du grand
+canal, du Rialto, que le lecteur conna&icirc;t aussi bien que moi.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais descendu &agrave; l'h&ocirc;tel de l'Europe; l'expression n'est pas juste,
+j'aurais d&ucirc; dire mont&eacute;; car de la gondole au quai, je n'&eacute;tais pas
+descendu, et j'avais d&ucirc; monter bien davantage pour aller au bureau de
+l'h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>&Agrave; Venise, les &eacute;tages sup&eacute;rieurs &eacute;taient alors les plus recherch&eacute;s, &agrave;
+cause de l'humidit&eacute; et de la mauvaise odeur des canaux. La table d'h&ocirc;te
+et les meilleures chambres, y compris la mienne, &eacute;taient au quatri&egrave;me
+&eacute;tage. En 1839, il en &eacute;tait ainsi partout; on m'a dit que, maintenant,
+cet usage est moins g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>Mon voyage &agrave; Venise &eacute;tait tout &agrave; fait improvis&eacute;; je n'avais donc aucune
+esp&egrave;ce de recommandation; mais j'avais d&eacute;j&agrave; assez l'exp&eacute;rience des
+hommes et des choses pour me tirer d'affaire, m&ecirc;me en pays &eacute;tranger.</p>
+
+<p>Il est vrai que si je n'avais pas la modestie d'Antoine, de notre voyage
+de Suisse, j'avais ma carte de visite qui portait ma double qualit&eacute; de
+Fran&ccedil;ais et d'ing&eacute;nieur des Ponts et Chauss&eacute;es, &eacute;tablie du reste par mon
+passeport, dont il &eacute;tait tout &agrave; fait indispensable d'&ecirc;tre porteur,
+quand on voyageait hors de France, surtout dans les &Eacute;tats autrichiens,
+dont Venise faisait partie.</p>
+
+<p>Je pus constater que cette double qualit&eacute; pouvait facilement, comme &agrave;
+Francfort, m'ouvrir toutes les portes.</p>
+
+<p>Notre consul, que j'allai voir, m'offrit une lettre d'introduction pour
+l'ing&eacute;nieur en chef. Elle portait sur l'enveloppe cette inscription: <i>&Agrave;
+l'illustrissimo signor Bisognini ing&eacute;gniere in capo</i>. (Au tr&egrave;s illustre
+seigneur Bisognini ing&eacute;nieur en chef.) En Italie il suffisait d'avoir
+une position pour &ecirc;tre d&eacute;cor&eacute; du titre d'illustre ou m&ecirc;me tr&egrave;s illustre.</p>
+
+<p>Le signor ing&eacute;nieur en chef &eacute;tait un fort brave homme qui me t&eacute;moigna
+beaucoup d'int&eacute;r&ecirc;t, mit tous ses bureaux &agrave; ma disposition et me fournit
+beaucoup de renseignements sur les travaux du port de Venise, dont il
+s'occupait particuli&egrave;rement.</p>
+
+<p>Il me donna beaucoup de documents imprim&eacute;s, plans devis, cahiers des
+charges employ&eacute;s dans son service, et je pus constater que les Italiens
+avaient pr&eacute;cieusement conserv&eacute; toutes les traditions de ce qui avait &eacute;t&eacute;
+&eacute;tabli par les ing&eacute;nieurs des Ponts et Chauss&eacute;es fran&ccedil;ais, &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave;
+la Lombardie nous appartenait par droit de conqu&ecirc;te, ou peut-&ecirc;tre
+simplement par conqu&ecirc;te.</p>
+
+<p>Le matin de mon arriv&eacute;e, un gondolier m'avait fait ses offres de service
+sur le quai des Esclavons. Pour la somme de 3 francs par jour, pour lui
+et sa gondole, il me servit de gondolier et de guide pendant tout mon
+s&eacute;jour, soit dans les canaux, soit dans les rues de Venise.</p>
+
+<p>Mon temps &eacute;tait tr&egrave;s limit&eacute;; je ne pouvais y passer que trois jours;
+c'&eacute;tait assez pour voir l'ext&eacute;rieur de la ville, mais pas assez pour
+voir l'int&eacute;rieur des palais et leurs collections. Mais on ne verrait que
+Saint-Marc et le Palais des Doges que ce serait assez.</p>
+
+<p>Dans toutes les villes &eacute;trang&egrave;res que j'ai visit&eacute;es, il y en a deux qui
+ont un cachet particulier, mais bien diff&eacute;rent, qui les distingue de
+toutes les autres: Venise, et Edimbourg dont je parlerai plus tard;
+toutes deux m'ont laiss&eacute; un profond souvenir.</p>
+
+<p>Je retrouvai ma m&egrave;re assez bien pour continuer notre voyage; nous &eacute;tions
+d&eacute;j&agrave; en Italie, mais nous n'avions pas encore retrouv&eacute; la chaleur.
+Pendant tout mon s&eacute;jour &agrave; Venise, je n'avais pas quitt&eacute; mon manteau.</p>
+
+<p>Notre projet &eacute;tait de conduire ma m&egrave;re &agrave; Florence, o&ugrave; elle devait
+s&eacute;journer quelque temps.</p>
+
+<p>Nous trouv&acirc;mes &agrave; V&eacute;rone, un voiturin de retour qui, pour un prix mod&eacute;r&eacute;,
+se chargeait de nous transporter &agrave; Florence (80 ou 100 francs). Dans le
+prix du voyage, tout &eacute;tait compris, le transport, le logement et la
+nourriture dans les auberges o&ugrave; nous devions coucher, au sommet des
+Apennins et ailleurs.</p>
+
+<p>La voiture avait quatre bonnes places d'int&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Le conducteur nous dit qu'un autre voyageur &eacute;tait dispos&eacute; &agrave; venir avec
+nous, si nous voulions l'admettre, et que naturellement, il payerait un
+quart de la d&eacute;pense.</p>
+
+<p>La personne en question s'&eacute;tant pr&eacute;sent&eacute;e, nous v&icirc;mes un Fran&ccedil;ais
+d'assez bonne figure, de trente-cinq &agrave; quarante ans, qui n'avait pas la
+tournure d'un commis-voyageur; mais, je crois cependant que ce n'&eacute;tait
+pas autre chose. Il n'y avait pas de raison apparente pour refuser sa
+soci&eacute;t&eacute;, il y en avait deux pour l'admettre:</p>
+
+<p>La premi&egrave;re, c'est que nous &eacute;tions un peu inquiets de traverser ces
+montagnes &agrave; la discr&eacute;tion d'un conducteur inconnu, qui devait nous faire
+passer la nuit dans son auberge; tout naturellement, les histoires de
+brigands italiens nous venaient &agrave; l'esprit, et nous ne pouvions pas nous
+emp&ecirc;cher de fredonner les airs de <i>Fra Diavolo</i>. Le nouveau voyageur
+nous paraissait donc un renfort, qui n'&eacute;tait pas &agrave; d&eacute;daigner.</p>
+
+<p>Le second motif &eacute;tait d'une autre nature: la bourse de ma m&egrave;re n'&eacute;tait
+pas in&eacute;puisable; une &eacute;conomie n'&eacute;tait donc pas &agrave; refuser.</p>
+
+<p>L'&eacute;quipage &eacute;tait des plus engageants; nous part&icirc;mes de V&eacute;rone au bruit
+r&eacute;jouissant des grelots de quatre petits chevaux noirs comme le jais,
+harnach&eacute;s d'une mani&egrave;re brillante, &agrave; la mode italienne, avec des pompons
+du rouge le plus &eacute;clatant, en t&ecirc;tes et queues.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; nous sortions de la ville, deux jeunes filles se
+pr&eacute;sent&egrave;rent et firent signe au cocher d'arr&ecirc;ter. Il descendit de son
+si&egrave;ge et nous dit fort poliment, en italien, bien entendu (depuis que
+nous avions quitt&eacute; l'Allemagne personne ne nous parlait plus fran&ccedil;ais),
+que ces <i>Donne</i> demandaient la faveur de monter dans la voiture,
+c'est-&agrave;-dire &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui sur le si&egrave;ge couvert, qui formait un
+compartiment tout &agrave; fait s&eacute;par&eacute;.</p>
+
+<p>Les <i>Donne</i> &eacute;taient d'un ext&eacute;rieur agr&eacute;able et tr&egrave;s d&eacute;cent; nous
+n'avions pas de motifs s&eacute;rieux pour refuser le service qu'on nous
+demandait; les voil&agrave; donc bien vite install&eacute;es &agrave; c&ocirc;t&eacute; de notre
+conducteur; nous suppos&acirc;mes que ce coup de th&eacute;&acirc;tre &eacute;tait pr&eacute;par&eacute;
+d'avance.</p>
+
+<p>&Agrave; peine f&ucirc;mes-nous arriv&eacute;s en dehors des derni&egrave;res maisons, qu'une de
+ces jeunes filles se mit &agrave; chanter; elle avait une voix tr&egrave;s belle et
+savait parfaitement s'en servir. Nous e&ucirc;mes cette distraction pendant
+une grande partie du voyage.</p>
+
+<p>Au moment des repas, nous f&icirc;mes plus ample connaissance, bien qu'elles
+n'entendissent pas un mot de fran&ccedil;ais. Elles &eacute;taient fort convenables;
+cependant, quelque chose dans leurs allures, si elles eussent &eacute;t&eacute;
+fran&ccedil;aises, aurait pu nous faire supposer que nous avions rencontr&eacute; des
+actrices. Elles se nommaient Maria Biffi et Camilla Beltromelli,
+Bolognese, <i>ambe due</i>: nous n'en s&ucirc;mes jamais davantage.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; nos appr&ecirc;ts de d&eacute;fense, en cas d'attaque pendant la nuit par les
+brigands, dont notre aubergiste devait faire partie, et il faut convenir
+que les apparences de la locanda pouvaient donner lieu &agrave; cette
+supposition, le jour arriva sans le moindre incident; et nous
+constat&acirc;mes avec plaisir qu'on pouvait dormir paisiblement au sommet des
+Apennins comme ailleurs.</p>
+
+<p>Avant d'y arriver, nous avions travers&eacute; Mantoue, place tr&egrave;s fortifi&eacute;e,
+entour&eacute;e d'eau, formant une &icirc;le au milieu du Mincio; ces fortifications
+sont l'ouvrage des Fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s Mantoue, nous e&ucirc;mes le P&ocirc; &agrave; traverser; il n'y avait aucun pont, ni
+m&ecirc;me de bac &agrave; traille, mais un simple bac amarr&eacute; &agrave; une tr&egrave;s longue
+corde, support&eacute;e de distance en distance par de petits batelets.</p>
+
+<p>Le fleuve &eacute;tant tr&egrave;s sinueux, la corde &eacute;tait attach&eacute;e sur une des rives,
+en un point qui formait le centre d'un tr&egrave;s grand cercle, dont le bateau
+d&eacute;crivait une partie de la circonf&eacute;rence, en passant d'une rive &agrave;
+l'autre.</p>
+
+<p>Tout cela &eacute;tait si mal organis&eacute;, qu'en s'embarquant, un de nos chevaux
+tomba dans l'eau; ce n'est pas sans peine qu'on put l'en retirer sain et
+sauf.</p>
+
+<p>Nous avons travers&eacute; rapidement Mod&egrave;ne et Bologne; nous y avons s&eacute;journ&eacute;
+&agrave; peine le temps n&eacute;cessaire pour que je pus y prendre quelques croquis.</p>
+
+<p>Mon fr&egrave;re savait naturellement tr&egrave;s bien l'allemand; quant &agrave; moi,
+j'&eacute;tais cens&eacute; savoir l'italien, que j'avais appris en quarante le&ccedil;ons
+pendant mon ann&eacute;e de philosophie, d'un professeur qui donnait en m&ecirc;me
+temps des le&ccedil;ons &agrave; ma m&egrave;re, il signor Cardelli, qui avait la
+d&eacute;sinvolture d'un &eacute;v&ecirc;que habill&eacute; en bourgeois (on m'a dit depuis, que si
+ce n'&eacute;tait pas un &eacute;v&ecirc;que, c'&eacute;tait au moins un abb&eacute; d&eacute;froqu&eacute;). Je
+constatai avec peine que mes quarante le&ccedil;ons, qui me permettaient de
+lire &agrave; peu pr&egrave;s l'italien (Dante except&eacute;), &eacute;taient bien loin de me
+mettre en &eacute;tat de bien parler, et surtout de bien comprendre la langue
+parl&eacute;e. Deux mois en Italie auraient mieux fait que mes quarante le&ccedil;ons.</p>
+
+<p>Nous arriv&acirc;mes sans encombre &agrave; Florence; nous descend&icirc;mes &agrave; l'h&ocirc;tel de
+l'Europe, chez M<sup>me</sup> Humbert (elle vivait encore, en 1880, quand j'ai
+pass&eacute; &agrave; Florence, en allant &agrave; Rome avec mon fils, mais elle avait quitt&eacute;
+l'h&ocirc;tel de l'Europe).</p>
+
+<p>Je ne devais y passer que quelques jours. Je n'entreprendrai pas de
+faire la description des beaut&eacute;s de Florence, si remarquable par ses
+palais, son site, ses riches collections de tableaux et de statues, ses
+&eacute;glises et ses jardins.</p>
+
+<p>Il y avait alors dans le palais degli Ufficii une petite salle appel&eacute;e
+la Tribuna, dans laquelle se trouvaient les statues antiques: la V&eacute;nus
+de M&eacute;dicis, l'Apolline, le Faune dansant, les Lutteurs et l'&Eacute;mouleur.
+Dans une grande et belle salle, nous v&icirc;mes les dix-sept statues du
+groupe de Niob&eacute;.</p>
+
+<p>Je pus rester six jours &agrave; Florence, pendant lesquels je ne perdis pas
+mon temps. Il me faudrait plusieurs pages pour nommer seulement les
+richesses artistiques des palais degli Ufficii, Vecchio et Pitti; c'est
+dans ce dernier que se trouve la c&eacute;l&egrave;bre Vierge &agrave; la Chaise de Rapha&euml;l,
+si souvent reproduite.</p>
+
+<p>Je ne puis quitter Florence sans citer ses &eacute;glises: le D&ocirc;me avec son
+campanile, le Baptist&egrave;re, dont les portes de bronze ont servi de type
+pour celles de la Magdeleine &agrave; Paris, la chapelle San-Lorenzo, enrichie
+par les M&eacute;dicis, o&ugrave; l'on admire la fameuse statue dite du Penseroso (le
+penseur), et les magnifiques tables en mosa&iuml;que du palais Pitti.</p>
+
+<p>Il faisait encore tr&egrave;s froid, et nous avions de la peine &agrave; nous
+chauffer; il y avait bien quelques chemin&eacute;es, mais quelle diff&eacute;rence
+avec les po&ecirc;les allemands! Il est vrai que dans ces chemin&eacute;es toutes
+petites et imparfaites on avait du feu tout de suite, avec quelques
+fagots et des b&ucirc;ches que l'on &eacute;tait oblig&eacute; de placer verticalement comme
+des fusils dans un faisceau, tandis que dans les auberges d'Allemagne o&ugrave;
+nous arrivions pour souper et nous coucher, nous avions tr&egrave;s chaud, mais
+seulement le lendemain matin, au moment de notre d&eacute;part: cela pouvait
+&ecirc;tre tr&egrave;s commode pour les voyageurs arrivant apr&egrave;s nous.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; tout le plaisir que j'aurais eu de rester plus longtemps, il
+fallait penser &agrave; revenir; j'avais deux mois de cong&eacute;, il me restait
+juste le temps pour le retour. Le chemin le moins long demandait au
+moins huit jours par Livourne, G&ecirc;nes, Marseille, N&icirc;mes et Mende. Il
+fallait changer souvent de moyen de transport.</p>
+
+<p>Lorsque je la quittai, ma m&egrave;re &eacute;tait d&eacute;j&agrave; beaucoup mieux; elle devait
+rester &agrave; Florence jusqu'&agrave; son r&eacute;tablissement complet. Cette nouvelle
+s&eacute;paration &eacute;tait dure pour moi; mais que faire? Sinon mon devoir, sur
+lequel je n'avais pas la moindre incertitude.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir fait mes adieux &agrave; ma m&egrave;re et &agrave; mon fr&egrave;re, que je ne devais
+pas revoir d'une ann&eacute;e, je pris une place dans la voiture publique de
+Florence &agrave; Livourne.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir entrevu Pise, je pris &agrave; Livourne le bateau &agrave; vapeur qui
+faisait le service de Naples &agrave; Marseille, en s'arr&ecirc;tant dans les villes
+principales du littoral.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions dans les premiers jours d'avril; c'&eacute;tait le moment du retour
+des Anglais qui ont pass&eacute; l'hiver en Italie, le bateau &eacute;tait surcharg&eacute;
+de voyageurs, je ne trouvai pas de cabine disponible, on me donna pour
+lit un canap&eacute; du salon avec un matelas. Nous avions deux nuits &agrave; passer
+en mer. Si aujourd'hui j'aime assez mes aises en voyage, je peux dire
+qu'&agrave; cette &eacute;poque la chose m'&eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s indiff&eacute;rente.</p>
+
+<p>Nous part&icirc;mes de Livourne le soir, entre quatre et cinq heures, on se
+mit &agrave; table presque imm&eacute;diatement; nous &eacute;tions cent vingt voyageurs aux
+premi&egrave;res, ou &agrave; peu pr&egrave;s; il y avait beaucoup de dames anglaises;
+c'&eacute;tait un coup d'&oelig;il tr&egrave;s beau et tr&egrave;s anim&eacute;.</p>
+
+<p>Quand la nuit fut venue et le couvert enlev&eacute;, je proc&eacute;dai &agrave; mon
+campement. Il faisait si chaud, qu'il me fut impossible de dormir, j'eus
+alors l'id&eacute;e de transporter mon matelas sur le pont; la nuit &eacute;tait
+magnifique; deux ou trois de mes compagnons firent de m&ecirc;me. L&agrave; en plein
+air, envelopp&eacute;s dans nos couvertures, nous &eacute;tions beaucoup mieux qu'en
+bas.</p>
+
+<p>Au milieu de la nuit, quand j'avais d&eacute;j&agrave; fait un somme, je fus r&eacute;veill&eacute;
+tout &agrave; coup par un grand bruit et beaucoup de mouvement sur le pont: on
+courait, on criait en italien et en anglais!</p>
+
+<p>Dans l'obscurit&eacute; o&ugrave; nous &eacute;tions, j'eus quelque peine &agrave; comprendre ce qui
+causait tout ce tumulte, augment&eacute; de la terreur des Anglaises qui,
+sorties pr&eacute;cipitamment de leurs cabines, n'ayant pas eu le temps ni le
+soin de reprendre leurs v&ecirc;tements de dessus, circulaient dans tous les
+sens comme des fant&ocirc;mes blancs &eacute;perdus, ou comme les nonnes de Palerme
+dans l'op&eacute;ra de Robert.</p>
+
+<p>Nous marchions &agrave; toute vitesse, un petit bateau p&ecirc;cheur, &agrave; l'ancre,
+s'&eacute;tait trouv&eacute; sur notre route; son &eacute;quipage s'&eacute;tait endormi, sans avoir
+allum&eacute; le fanal r&eacute;glementaire. Par une fatalit&eacute;, qui arrive bien plus
+souvent qu'on ne pourrait le croire, la proue de notre navire l'avait
+rencontr&eacute;; ces pauvres gens avaient eu un r&eacute;veil encore plus p&eacute;nible
+que le n&ocirc;tre.</p>
+
+<p>On s'empressa d'aller &agrave; leur secours; il fallut mettre une chaloupe &agrave; la
+mer et leur tendre une corde pour s'amarrer.</p>
+
+<p>Tout cela prit du temps, et nous &eacute;tions fort inquiets des cons&eacute;quences
+de l'accident. Enfin nous appr&icirc;mes avec plaisir qu'il n'y avait personne
+de noy&eacute;; et notre navire se remit en marche.</p>
+
+<p>&Agrave; peine la machine avait-elle donn&eacute; quelques coups de piston, que
+j'entendis distinctement crier: acqua! acqua! ces cris venaient de la
+mer; le b&acirc;timent p&ecirc;cheur prenait l'eau et mena&ccedil;ait d'&ecirc;tre submerg&eacute;. On
+s'arr&ecirc;ta de nouveau; dans l'obscurit&eacute; o&ugrave; nous &eacute;tions, je ne pus pas me
+rendre compte parfaitement de la man&oelig;uvre qui fut op&eacute;r&eacute;e; je crois
+cependant que tout le personnel du petit bateau monta sur le n&ocirc;tre, et
+que nous continu&acirc;mes &agrave; remorquer la barque chavir&eacute;e jusqu'au port le
+plus voisin.</p>
+
+<p>Le calme se r&eacute;tablit peu &agrave; peu; les dames anglaises qui, pour la seconde
+fois &eacute;taient sorties affol&eacute;es de leurs cabines, y rentr&egrave;rent rassur&eacute;es,
+et je repris ma position horizontale sur mon matelas &eacute;tendu sur le pont,
+o&ugrave; il avait conserv&eacute; sa place, remerciant Dieu d'en &ecirc;tre quitte pour si
+peu. Notre voyage se continua sans encombre et nous arriv&acirc;mes &agrave; G&ecirc;nes de
+tr&egrave;s bonne heure le lendemain matin.</p>
+
+<p>Par une disposition de service, heureuse pour moi, le bateau devait s'y
+arr&ecirc;ter toute la journ&eacute;e et repartir &agrave; cinq heures du soir pour
+Marseille. Je pouvais donc voir un peu G&ecirc;nes que je ne connaissais pas.</p>
+
+<p>Comme mon grand-p&egrave;re Henri Jordan, je trouvai qu'en arrivant par mer, on
+est frapp&eacute; de l'aspect magnifique de G&ecirc;nes. La ville contient quelques
+belles rues, les autres sont &eacute;pouvantables.</p>
+
+<p>Dans les belles rues, il y a des palais splendides dont j'ai pu visiter
+les int&eacute;rieurs, ainsi que leurs superbes collections de tableaux, en
+donnant une l&eacute;g&egrave;re r&eacute;tribution qui souvent, disent les mauvaises
+langues, serait partag&eacute;e entre les propri&eacute;taires et les gardiens. G&ecirc;nes
+contient aussi de tr&egrave;s belles &eacute;glises.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir vu tout ce que je pouvais voir en un jour, je remontais sur
+mon navire, faisant &agrave; l'Italie mes adieux pour longtemps.</p>
+
+<p>D'apr&egrave;s notre programme nous devions arriver &agrave; Marseille le lendemain
+matin, mais nous avions certainement n&eacute;glig&eacute; la pri&egrave;re qu'Horace
+adressait au ma&icirc;tre des vents, pour le vaisseau qui portait Virgile:
+<i>Ventorumque regat pater</i>. (Que le ma&icirc;tre des vents le dirige.)</p>
+
+<p>Jusque-l&agrave; nous avions navigu&eacute; comme sur un lac tranquille, au calme le
+plus complet avait succ&eacute;d&eacute;, non pas une temp&ecirc;te, car le ciel &eacute;tait
+toujours splendide, mais un vent tr&egrave;s violent directement contraire;
+notre bateau &eacute;tait fortement secou&eacute; et notre marche consid&eacute;rablement
+ralentie. Bien que ce fut mon premier essai de la mer, j'avais fait
+jusque-l&agrave; tr&egrave;s bonne contenance, mais apr&egrave;s la seconde nuit je fus
+terriblement malade.</p>
+
+<p>Je n'&eacute;tais pas du reste le seul; au d&eacute;jeuner la table d'h&ocirc;te si
+nombreuse la veille, &eacute;tait presque d&eacute;serte; chacun restait dans sa
+cabine, quand il avait la chance d'en avoir une; ceux qui, comme moi,
+en &eacute;taient priv&eacute;s, avaient la triste n&eacute;cessit&eacute; d'exposer en public toute
+leur mis&egrave;re; du reste comme tout le monde, ou &agrave; peu pr&egrave;s, en &eacute;tait
+r&eacute;duit au m&ecirc;me &eacute;tat d'infortune, chacun s'occupait de sa pauvre
+personne, sans trop de pudeur et surtout sans avoir le temps de se
+moquer des autres.</p>
+
+<p>Les dames suppliaient le capitaine de rel&acirc;cher en route, sans aller
+jusqu'&agrave; Marseille; le capitaine aurait peut-&ecirc;tre c&eacute;d&eacute;, mais nous avions
+devant nous un autre navire, la Concurrence; comme les marins le
+d&eacute;signaient, qui continuait bravement sa route, malgr&eacute; le mauvais temps;
+son honneur &eacute;tait engag&eacute;, il pr&eacute;tendait ne pas pouvoir s'arr&ecirc;ter, si la
+Concurrence ne s'arr&ecirc;tait pas; et l'inf&acirc;me Concurrence marchait
+toujours!</p>
+
+<p>Nous pass&acirc;mes en vue de la rade de Toulon; nous apercevions les sommets
+des m&acirc;ts par-dessus les rochers. Un nouveau groupe de dames &eacute;plor&eacute;es fit
+encore une d&eacute;marche inutile aupr&egrave;s du capitaine, pour qu'il nous
+conduis&icirc;t au port.</p>
+
+<p>Le sort en &eacute;tait jet&eacute;, nous avions en perspective plusieurs heures de
+mal de c&oelig;ur, et de vomissement g&eacute;n&eacute;ral; horreur! nous &eacute;tions
+affreusement ballot&eacute;s; cependant, nous marchions tout de m&ecirc;me; nous
+approchions en m&ecirc;me temps de la nuit et du port de Marseille.</p>
+
+<p>Je n'ai jamais &eacute;prouv&eacute;, je crois, un plus grand plaisir physique que le
+soulagement ressenti ce jour-l&agrave;, en mettant le pied sur la terre ferme.</p>
+
+<p>Quand nous entr&acirc;mes dans le port, il &eacute;tait huit heures du soir, la
+douane &eacute;tait ferm&eacute;e; il fallut laisser tous nos bagages au bateau
+jusqu'au lendemain, ce qui &eacute;tait g&ecirc;nant; mais nous &eacute;tions &agrave; terre, le
+reste nous parut peu de chose.</p>
+
+<p>(Je ferai remarquer ici, que malgr&eacute; la r&eacute;volution de 89, les habitudes
+de la douane n'avaient pas beaucoup chang&eacute; depuis le voyage de mon
+grand-p&egrave;re en 1787; c'est &agrave; l'&eacute;tablissement des chemins de fer que l'on
+doit pour les douanes, l'organisation d'un service de nuit.)</p>
+
+<p>Je ne pouvais pas passer &agrave; Marseille sans voir nos bons amis Magneval et
+Salavy; je n'avais pas vu A... depuis l'&eacute;poque o&ugrave; je l'avais trouv&eacute;e &agrave;
+Lyon avec sa famille, fuyant le chol&eacute;ra qui fut si violent &agrave; Marseille
+en 1835. La jeune fille d'alors &eacute;tait devenue M<sup>me</sup> de F...; quand je
+la vis dans la maison de sa m&egrave;re, elle tenait dans ses bras son fils
+a&icirc;n&eacute;, qui n'avait pas un an. Tous me re&ccedil;urent avec un cordial
+empressement, je quittai cependant cette famille avec un sentiment de
+tristesse dont je ne me rendais pas compte alors, et que plus tard les
+&eacute;v&eacute;nements ont pleinement justifi&eacute;.</p>
+
+<p>De Marseille pour aller &agrave; Clermont, ma r&eacute;sidence, je pouvais suivre deux
+routes: par Lyon ou par Nismes qui &eacute;taient &agrave; peu pr&egrave;s de m&ecirc;me longueur.
+Je choisis celle de Nismes qui me permettrait peut-&ecirc;tre de revoir
+quelques-unes de mes anciennes connaissances de ma mission de 1835; je
+m'arrangeai pour y passer une journ&eacute;e.</p>
+
+<p>Je trouvai l&agrave; mon brave ing&eacute;nieur en chef, qu'entre camarades, on
+appelait le p&egrave;re Vinard; il n'&eacute;tait pas trop chang&eacute;. Didion et Talabot
+&eacute;taient absents et fort occup&eacute;s de leur premier chemin de fer d'Alais &agrave;
+Tarascon.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Vinard &eacute;tait toujours tr&egrave;s conteur; avec sa bonhomie ordinaire,
+il me raconta que Didion faisait tr&egrave;s mal son service, parce qu'il
+s'occupait de tout autre chose; que plusieurs fois il &eacute;tait all&eacute; chez
+lui, expr&egrave;s pour lui en faire tr&egrave;s s&eacute;rieusement le reproche, mais que ce
+gar&ccedil;on-l&agrave; &eacute;tait si aimable, que jamais il n'avait eu le courage de lui
+rien dire &agrave; ce sujet.</p>
+
+<p>Je n'avais pas trop le temps de faire d'autres visites; le hasard me fit
+rencontrer &agrave; la promenade de Lafontaine, la s&eacute;duisante M<sup>me</sup> d'Au...,
+la reine des matin&eacute;es artistiques de 1835, dont j'ai parl&eacute; dans mes
+salons d'autrefois; h&eacute;las! tout cela avait disparu; les ma&icirc;tres de
+postes n'ont jamais &eacute;t&eacute; plus mont&eacute;s contre les chemins de fer, que ne
+l'&eacute;tait alors cette pauvre M<sup>me</sup> d'Au....</p>
+
+<p>Didion et Talabot avaient &eacute;t&eacute; accapar&eacute;s, et les fameuses matin&eacute;es en
+&eacute;taient mortes; Nismes n'&eacute;tait plus tenable, aussi elle n'y resta pas
+longtemps.</p>
+
+<p>Je d&eacute;sirais bien aussi m'arr&ecirc;ter &agrave; Anduze et au Pont-de-Salindre, o&ugrave;
+j'avais pass&eacute; quelques mois comme &eacute;l&egrave;ve en mission; mais la chose ne me
+paraissait pas possible. Je pris ma place dans une diligence qui, en
+trois jours et quatre nuits, devait me rendre &agrave; Clermont. En route, il
+me vint une id&eacute;e qui me permit de r&eacute;aliser cette visite d'Anduze, jug&eacute;e
+d'abord impossible.</p>
+
+<p>Les diligences prenaient toujours une heure de repos pour d&icirc;ner; on
+devait s'arr&ecirc;ter &agrave; Saint-Jean-du-Gard, plus loin que le
+Pont-de-Salindre; pendant le temps du relai &agrave; Anduze, je m'informai
+rapidement si je pouvais trouver une petite voiture qui me conduirait &agrave;
+Saint-Jean-du-Gard, et me ferait rejoindre la diligence &agrave; la fin du
+d&icirc;ner. Ma combinaison put s'arranger, je pr&eacute;vins le conducteur; j'avais
+une heure pour revoir Anduze et mes anciennes connaissances.</p>
+
+<p>Un homme de loisir, qui n'a presque rien &agrave; faire, trouve qu'une heure
+c'est bien peu de temps pour entreprendre quelque chose; quand on est
+tr&egrave;s press&eacute; et qu'on sait s'y prendre, c'est &eacute;tonnant ce qu'on peut
+faire en une heure!</p>
+
+<p>Je n'avais pas oubli&eacute; le chemin de la poste aux lettres, je n'avais pas
+oubli&eacute; non plus, que tenue par des dames, c'&eacute;tait un bureau de
+renseignements.</p>
+
+<p>Rien n'&eacute;tait chang&eacute; depuis quatre ans; je m'empressai de le dire &agrave;
+M<sup>lle</sup> P..., jolie brune, qui le prit pour un compliment, comme c'&eacute;tait
+du reste mon intention, en me disant, de son c&ocirc;t&eacute;, qu'elle m'avait
+reconnu sans peine. Je lui demandai des nouvelles de tout le monde.</p>
+
+<p>Elle s'empressa d'appeler sa m&egrave;re pour prendre sa place, et comprenant
+tout de suite que je n'avais pas de temps &agrave; perdre, elle prit mon bras
+et me conduisit &agrave; c&ocirc;t&eacute; dans un grand jardin, o&ugrave; nous trouv&acirc;mes M<sup>lle</sup>
+F..., la blonde; au lieu de tenir comme autrefois sa guitare, elle
+portait dans ses bras un petit enfant qui lui appartenait; depuis mon
+d&eacute;part, elle avait su charmer un capitaine de la ligne, qui avait donn&eacute;
+sa d&eacute;mission pour l'&eacute;pouser.</p>
+
+<p>Ma voiture m'attendait au moment convenu, je pris cong&eacute; de ces dames et
+je m'acheminai vers la petite ville de Saint-Jean-du-Gard, apr&egrave;s m'&ecirc;tre
+muni de pain et de fromage pour remplacer mon d&icirc;ner.</p>
+
+<p>En arrivant &agrave; Salindre, j'eus le plaisir de traverser le Gardon sur le
+pont neuf, dont quatre ans auparavant j'avais commenc&eacute; les fondations;
+je me rappelle avoir vu cette rivi&egrave;re, torrentielle s'il en fut,
+s'&eacute;lever, par une crue subite, de 7 m&egrave;tres de hauteur en une seule nuit.
+Je pus m'arr&ecirc;ter quelques minutes chez mes anciens h&ocirc;tes, qui habitaient
+toujours la m&ecirc;me maison; je les remerciai de nouveau de leur ancienne
+hospitalit&eacute; presque &eacute;cossaise, car ils m'en avaient donn&eacute; pour beaucoup
+plus que mon argent.</p>
+
+<p>Quand j'arrivai &agrave; Saint-Jean-du-Gard, on faisait l'appel des voyageurs,
+mon programme &eacute;tait donc tr&egrave;s exactement rempli.</p>
+
+<p>Avant de m'endormir dans la diligence qui devait lentement me conduire &agrave;
+Clermont, il me revint en m&eacute;moire un &eacute;pisode assez original de mon
+s&eacute;jour au Pont-de-Salindre, en 1835.</p>
+
+<p>Pour surveiller mes travaux, j'&eacute;tais log&eacute; dans l'unique maison qui se
+trouvait sur les lieux, dans une famille aux trois quarts bourgeoise et
+pour le reste campagnarde, celle que je venais de revoir, qui moyennant
+2 francs par jour, voulait bien me donner le logement, la nourriture, le
+blanchissage, du caf&eacute; au lait de ch&egrave;vre et des figues &agrave; discr&eacute;tion, de
+plus la permission de monter sur son cheval blanc, quand je prenais la
+fantaisie d'aller &agrave; Anduze situ&eacute; &agrave; 3 kilom&egrave;tres.</p>
+
+<p>Un de ces voyages fut agr&eacute;ment&eacute; d'une mani&egrave;re assez pittoresque.</p>
+
+<p>Au moment de partir, mon h&ocirc;te vint me demander si je pouvais me charger
+de conduire sa fille chez sa marraine, tout pr&egrave;s d'Anduze; je
+m'empressai d'accepter, pensant qu'on allait atteler la carriole. Mais
+quel fut mon &eacute;tonnement, quand je vis que rien n'&eacute;tait chang&eacute; dans les
+pr&eacute;paratifs ordinaires de mon voyage, si ce n'est qu'on avait ajout&eacute; un
+petit coussin derri&egrave;re ma selle.</p>
+
+<p>Le sort en &eacute;tait jet&eacute;, j'avais dit oui, il n'y avait pas moyen de
+reculer. Du reste, apr&egrave;s tout, il para&icirc;t que dans ce pays, il n'y avait
+rien de bien ridicule pour un jeune homme de para&icirc;tre enlever une jeune
+fille; mais je m'empresse de le dire, ce n'&eacute;tait qu'une petite fille
+d'une douzaine d'ann&eacute;es.</p>
+
+<p>Dans ce coin des C&eacute;vennes, les m&oelig;urs &eacute;taient si patriarcales, qu'on
+m'aurait demand&eacute;, je crois, avec la m&ecirc;me simplicit&eacute;, d'emmener en croupe
+la fille a&icirc;n&eacute;e, qui avait dix-huit ans.</p>
+
+<p>Notre &eacute;quip&eacute;e se fit sans autre aventure que la rencontre de la voiture
+publique, o&ugrave; les voyageurs ont pu faire sur mon compte toutes les
+suppositions qu'ils ont voulu, dont alors je ne fus pas plus &eacute;mu que je
+ne le suis aujourd'hui apr&egrave;s cinquante-trois ans.</p>
+
+<p>En r&ecirc;vant aux chevaliers de l'Arioste, qui prenaient en croupe des
+princesses errantes, je finis par m'endormir profond&eacute;ment pour la nuit
+et presque tout le reste du parcours jusqu'&agrave; Clermont.</p>
+
+<p>Il se fit sans incident, ne m'ayant laiss&eacute; le moindre souvenir, si ce
+n'est le passage au milieu de la ville de Mende, qui me parut affreuse,
+sans former contraste avec le reste du d&eacute;partement de la Loz&egrave;re.</p>
+
+<p>Il y a pr&egrave;s d'un demi-si&egrave;cle que j'ai fait ce grand et beau voyage, il
+faut qu'il ait produit sur moi une bien profonde impression pour que je
+puisse me le rappeler, ainsi que je viens de le d&eacute;crire, presque jour
+par jour; il est vrai, qu'en route, j'avais pris des notes et quelques
+dessins que je retrouve sur mes albums, toujours avec un plus vif
+plaisir.</p>
+
+<p>En arrivant &agrave; Clermont, au moment de la fonte des neiges, je m'empressai
+de reprendre les &eacute;tudes dont j'&eacute;tais charg&eacute; pour la rectification de la
+route, alors tr&egrave;s escarp&eacute;e de Lyon &agrave; Bordeaux, dans la travers&eacute;e des
+monts D&ocirc;mes.</p>
+
+<p>Ces &eacute;tudes passionnaient le pays et la d&eacute;putation: le projet dont je
+soutenais la sup&eacute;riorit&eacute; avait mis contre moi la moiti&eacute; du d&eacute;partement,
+mais j'avais pour moi le bon sens d'abord, puis MM. Chabrol de Volvic et
+Combarel de Leyval, deux d&eacute;put&eacute;s l&eacute;gitimistes, parce que mon projet se
+trouvait favorable &agrave; leurs propri&eacute;t&eacute;s ainsi qu'&agrave; leur r&eacute;&eacute;lection.</p>
+
+<p>J'avais naturellement contre moi le Pr&eacute;fet, qui sous Louis-Philippe ne
+pouvait pas faire cause commune avec les d&eacute;put&eacute;s l&eacute;gitimistes.</p>
+
+<p>Quant &agrave; moi, il va sans dire que je m'&eacute;tais laiss&eacute; guider par mon niveau
+et non par l'opinion; ce que je dis est si vrai que quelques ann&eacute;es plus
+tard mes &eacute;tudes ont servi pour l'&eacute;tablissement du chemin de fer de
+Bordeaux qui passe au-dessus de Volvic, &agrave; Pontgibaud et remonte par la
+vall&eacute;e de la Sioule, exactement en suivant mon trac&eacute; pr&eacute;f&eacute;r&eacute; de 1840.</p>
+
+<p>Ces &eacute;tudes m'avaient mis en rapport avec M. le comte de Pontgibaud, que
+j'ai vu plusieurs fois sur les lieux et &agrave; Paris. C'&eacute;tait alors
+(1838-1840) un homme de cinquante-cinq &agrave; soixante ans; il devait &ecirc;tre le
+fils de celui qui, pendant la R&eacute;volution, avait pris le nom de Joseph
+Labrosse, dont parle M. L&eacute;on Galle dans la <i>Revue du Lyonnais</i> (f&eacute;vrier
+1888).</p>
+
+<p>D'apr&egrave;s la l&eacute;gende qui avait cours dans le pays, on racontait que
+pendant l'&eacute;migration, oblig&eacute; de chercher comme tant d'autres un moyen de
+ne pas mourir de faim, M. de Pontgibaud s'&eacute;tait fait d'abord colporteur,
+mais ne voulant pas exercer ce m&eacute;tier sous le nom de M. le comte de
+Pontgibaud, colporteur, il avait &eacute;t&eacute; ind&eacute;cis pour savoir celui qu'il
+prendrait, et que sa femme alors l'avait d&eacute;cid&eacute;, par reconnaissance ou
+pour que cela port&acirc;t bonheur &agrave; leur commerce, de prendre le nom du
+premier objet qu'ils vendraient ou qu'ils avaient vendu.</p>
+
+<p>Il para&icirc;t que ce fut, ou que c'&eacute;tait une brosse. C'est de l&agrave; que
+viendrait le nom de Joseph Labrosse, sous lequel M. le comte de
+Pontgibaud refit sa fortune.</p>
+
+<p>&Agrave; cette &eacute;poque, on commen&ccedil;ait &agrave; attaquer en grand le gisement de plomb
+argentif&egrave;re de Pontgibaud. On exploitait alors beaucoup d'esp&eacute;rances, et
+je crois, en d&eacute;finitive, que l&agrave; comme ailleurs, on a surtout r&eacute;colt&eacute;
+beaucoup... de d&eacute;ceptions.</p>
+
+<p>Dans mon titre g&eacute;n&eacute;ral, j'indique comme anciens modes de transport le
+cheval et la patache; pour &ecirc;tre fid&egrave;le &agrave; mon programme, je vais citer un
+petit voyage qui s'applique &agrave; la fois &agrave; tous deux:</p>
+
+<p>Lorsque j'&eacute;tais d&eacute;butant dans la carri&egrave;re, un article du r&egrave;glement
+disait, que chaque ing&eacute;nieur ordinaire devait avoir un cheval de selle;
+mais d&eacute;j&agrave; cet article n'&eacute;tait pas rigoureusement observ&eacute;, car &agrave; Lyon,
+en 1834, les ing&eacute;nieurs ordinaires avaient bien un cheval, mais c'&eacute;tait
+le m&ecirc;me pour tous les trois; ils ne trouvaient pas, du reste, que ce f&ucirc;t
+une mani&egrave;re commode de se conformer audit r&egrave;glement; &agrave; Clermont, pour
+moi, c'&eacute;tait presque une n&eacute;cessit&eacute; et de plus un plaisir, j'avais donc
+mon cheval &agrave; moi tout seul.</p>
+
+<p>Dans les salons d'autrefois, j'ai parl&eacute; des dames Blot et Baudin, dont
+la maison des plus hospitali&egrave;res &eacute;tait ouverte aux ing&eacute;nieurs. M<sup>me</sup>
+Blot &eacute;tait veuve, elle vivait avec sa s&oelig;ur, qui avait &eacute;pous&eacute;
+l'ing&eacute;nieur des mines; on les d&eacute;signait plus ordinairement sous le nom
+des dames (Ad&egrave;le et Sophie) de Tours, qui &eacute;tait celui de leur famille
+tr&egrave;s bien pos&eacute;e &agrave; Clermont.</p>
+
+<p>Ma liaison avec elles n'avait pas &eacute;t&eacute; imm&eacute;diate comme avec les
+Kermaingant; ce n'est qu'&agrave; la longue que notre intimit&eacute; s'&eacute;tait form&eacute;e,
+si bien qu'&agrave; la fin de mon s&eacute;jour j'y passais toutes mes soir&eacute;es, quand
+je n'avais pas d'invitation positive ailleurs. Une circonstance
+particuli&egrave;re avait contribu&eacute; &agrave; me mettre tr&egrave;s bien avec elles.</p>
+
+<p>Elles devaient aller &agrave; la campagne toutes seules, chez un de leurs
+parents assez loin de Clermont; il fallait une grande journ&eacute;e de
+voiture. Il se trouva que le m&ecirc;me jour je devais partir &agrave; cheval, dans
+la m&ecirc;me direction; je les rencontrai sur la route, au d&eacute;part, sur le
+versant du Puy-de-D&ocirc;me, o&ugrave; l'on ne pouvait marcher qu'au pas; pour &ecirc;tre
+dans le vrai, j'ai pr&eacute;venu que c'&eacute;tait mon habitude, je dois dire que
+cette rencontre n'&eacute;tait pas impr&eacute;vue.</p>
+
+<p>Pendant quelque temps nous chemin&acirc;mes ensemble, elles dans leur voiture
+et moi sur mon coursier; une conversation suivie n'&eacute;tait pas des plus
+faciles.</p>
+
+<p>Leur domestique &eacute;tait un ancien cuirassier, qui montait naturellement
+bien &agrave; cheval; au bout de quelques kilom&egrave;tres, nous &eacute;change&acirc;mes nos
+positions, &agrave; la satisfaction g&eacute;n&eacute;rale; d'autant plus que la voiture
+&eacute;tait une patache, o&ugrave; le conducteur se trouve assis tout &agrave; fait &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+des autres voyageurs.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir d&eacute;jeun&eacute; dans une modeste auberge, &agrave; Rochefort, sur l'autre
+versant des monts D&ocirc;mes, nous arriv&acirc;mes vers quatre heures du soir &agrave;
+Laqueuille, qui &eacute;tait le terme de mon voyage &agrave; cheval; j'y avais donn&eacute;
+rendez-vous pour le lendemain &agrave; une brigade d'op&eacute;rateurs pour commencer
+des nivellements dans la vall&eacute;e de la Sioule.</p>
+
+<p>Ces dames &eacute;taient arriv&eacute;es de m&ecirc;me &agrave; l'endroit o&ugrave; elles devaient changer
+de voiture, en quittant la grande route, pour aller par des chemins de
+traverse, dans la montagne jusqu'&agrave; la propri&eacute;t&eacute; de leur cousin, &agrave; une
+assez grande distance.</p>
+
+<p>Un nouveau conducteur &eacute;tait venu les attendre, avec une autre patache;
+c'&eacute;tait alors la seule voiture couverte du pays. Quand tout fut pr&ecirc;t,
+ces dames mont&egrave;rent dans leur nouvel &eacute;quipage, et partirent sous la
+conduite de leur nouveau guide, avec mes v&oelig;ux de bon voyage, qui dans
+la circonstance ne paraissaient pas une politesse banale.</p>
+
+<p>Il ne s'&eacute;tait pas &eacute;coul&eacute; une demi-heure qu'en me promenant sur la route,
+j'aper&ccedil;ois de loin, dans la direction qu'elles avaient suivies; une de
+ces dames qui me faisait avec son mouchoir des signaux de d&eacute;tresse.</p>
+
+<p>Je m'empresse de r&eacute;pondre &agrave; son appel; je trouve M<sup>me</sup> Sophie toute
+p&acirc;le, haletante, qui m'explique dans les termes les plus vifs, que leur
+conducteur est un jeune <i>innocent</i> dans lequel elles n'ont pas la
+moindre confiance; que d&eacute;j&agrave; deux fois, il avait failli les verser, et
+qu'il leur est tout &agrave; fait impossible de continuer ainsi. Bref, elle me
+demandait avec instance de vouloir bien les accompagner jusqu'&agrave; leur
+destination.</p>
+
+<p>Pour moi, la proposition n'avait rien que de tr&egrave;s acceptable au premier
+abord, car j'&eacute;tais &agrave; un &acirc;ge o&ugrave; je ne pouvais pas consid&eacute;rer sans un
+certain plaisir, l'occasion qui s'offrait de passer quelques heures dans
+l'intimit&eacute; de deux charmantes jeunes femmes et peut-&ecirc;tre de partager
+leurs danger, si elles devaient en courir.</p>
+
+<p>Toute la question &eacute;tait de savoir comment je pourrais &ecirc;tre de retour le
+lendemain matin, assez t&ocirc;t pour le rendez-vous donn&eacute; &agrave; ma brigade
+d'employ&eacute;s, que je ne voulais pas faire attendre; j'avais ma conscience
+professionnelle!</p>
+
+<p>Ces dames m'assur&egrave;rent que l'on pourrait me donner une voiture pour
+revenir le lendemain matin, de tr&egrave;s bonne heure, &agrave; Laqueuille; c'&eacute;tait,
+comme je l'ai dit, le nom du village d'o&ugrave; nous allions partir.</p>
+
+<p>J'eus bient&ocirc;t donn&eacute; quelques ordres et me voil&agrave; de nouveau install&eacute; pr&egrave;s
+de ces dames, mais cette fois &agrave; titre de protecteur, je pourrais m&ecirc;me
+dire de sauveur, en voyant la reconnaissance qu'on me t&eacute;moignait.</p>
+
+<p>Toutes ces all&eacute;es et toutes ces venues avaient pris du temps, il y avait
+pr&egrave;s d'une heure de perdue. La nuit venait &agrave; grands pas, et le cheval
+&eacute;tait bien loin de marcher avec la m&ecirc;me vitesse.</p>
+
+<p>Les chemins devenaient de plus en plus mauvais, et ce qui est plus
+grave, de plus en plus incertains; le pays m'&eacute;tait tout &agrave; fait inconnu;
+la pluie commen&ccedil;ait &agrave; tomber; on n'y voyait absolument rien, et nous
+n'avions point de lanterne. Apr&egrave;s quelques ind&eacute;cisions, nous nous
+abandonn&acirc;mes compl&egrave;tement &agrave; notre rustique conducteur, et surtout &agrave; la
+gr&acirc;ce de Dieu.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions tous trois dans la patache, faisant tous nos efforts pour
+adoucir les effets des cahots par des man&oelig;uvres de position de plus en
+plus ing&eacute;nieuses, tandis que notre guide tenait le cheval par la bride,
+se laissant mener par lui, encore plus qu'il ne le conduisait; &agrave; chaque
+instant les roues de notre voiture passaient sur des monticules qui nous
+exposaient &agrave; verser.</p>
+
+<p>La situation &eacute;tait critique; mais elle avait en m&ecirc;me temps son c&ocirc;t&eacute;
+comique; aussi nous avions pris franchement le parti d'en rire, pour ne
+pas nous en effrayer.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s plus d'une heure de cet exercice obscur et champ&ecirc;tre, nous
+aper&ccedil;&ucirc;mes dans le lointain des lumi&egrave;res en mouvement.</p>
+
+<p>On nous attendait, et l'on s'&eacute;tonnait de ne voir rien venir.</p>
+
+<p>On avait donc envoy&eacute; des hommes avec des torches de sapin, production
+naturelle du pays, &agrave; la recherche de la patache et de son contenu.</p>
+
+<p>Enfin nous arriv&acirc;mes &agrave; 9 heures du soir, sains et saufs, et nous
+plaisant&acirc;mes ga&icirc;ment de notre aventure, en faisant un bon souper avec M.
+et M<sup>me</sup> de Fontenille.</p>
+
+<p>Je repartis le lendemain matin &agrave; la pointe du jour et je pus voir que
+nous n'avions pas couru de tr&egrave;s grands dangers, si ce n'est celui de
+nous &eacute;garer et peut-&ecirc;tre de verser sur un vaste plateau couvert de
+grandes herbes et de beaucoup d'asp&eacute;rit&eacute;s, mais qui ne pr&eacute;sentait pas de
+pr&eacute;cipices dans le voisinage imm&eacute;diat; car nous &eacute;tions encore loin de la
+Dordogne, dont les rives sont tr&egrave;s escarp&eacute;es et couvertes de sapins.</p>
+
+<p>La propri&eacute;t&eacute; de M. de Fontenille &eacute;tait &agrave; Savenne, sur la ligne de fa&icirc;te
+qui s&eacute;pare le bassin de cette rivi&egrave;re de celui de l'Allier, dont la
+Sioule est un affluent. Nous n'&eacute;tions pas loin des bains du Mont-d'Or.</p>
+
+<p>Je retrouvai ma brigade de niveleurs, qui ne m'avaient pas attendu
+longtemps; je les mis &agrave; l'&oelig;uvre en leur donnant le programme de leurs
+op&eacute;rations.</p>
+
+<p>Pas plus que les h&ocirc;tes aimables que je venais de quitter, je ne me
+doutais alors que j'allais planter les premiers jalons du chemin de fer
+de Bordeaux, qui mettrait vingt ans plus tard leur vieux ch&acirc;teau de
+Savenne &agrave; quelques heures de Clermont.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<p class="center"><img src="images/003.png" alt="image" width="70%" /></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI</h2>
+
+<p class="center"><b>Souvenirs d'Angleterre et d'&Eacute;cosse (1844).</b></p>
+
+
+<p class="n"><span class="letre"><img src="images/005.png" alt="E" /></span>nfin nous sommes arriv&eacute;s au dernier des voyages avant l'&eacute;tablissement
+complet des chemins de fer, dont j'ai annonc&eacute; le r&eacute;cit.</p>
+
+<p>Je dis enfin! pour vous lecteurs, car jamais je ne me lasse de penser &agrave;
+ceux que j'aimais autrefois, que j'aime encore, dont je raconte
+l'histoire; pour moi, c'est une mani&egrave;re de revivre avec eux. Tous m'ont
+quitt&eacute; depuis longtemps, et j'esp&egrave;re que dans l'autre monde o&ugrave; ils nous
+attendent, ils m'approuvent d'essayer de perp&eacute;tuer leur souvenir chez
+leurs descendants.</p>
+
+<p>Et puis, la lecture des journaux qui nous disent l'histoire
+d'aujourd'hui est si navrante, que j'aime mieux, autant que cela m'est
+possible, me rajeunir dans le calme du pass&eacute;, que de vieillir dans
+l'agitation si triste et si st&eacute;rile du pr&eacute;sent.</p>
+
+<p>&Agrave; la fin du chapitre V, j'&eacute;tais rentr&eacute; &agrave; Clermont pour reprendre
+paisiblement mon service et ma vie de province, qui, soit dit entre
+nous, ne manquait pas de charme (sous le nom de province, je d&eacute;signe les
+villes, petites ou moyennes, qui permettent une intimit&eacute; difficile dans
+les grandes, surtout maintenant).</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Avant d'aller en Angleterre en partant de Paris, pour &ecirc;tre un historien
+correct, je dois dire comment j'y &eacute;tais arriv&eacute;.</p>
+
+<p>Ma famille &eacute;tait venue s'y fixer au commencement de 1840, et j'avais
+demand&eacute; au Minist&egrave;re de quitter l'Auvergne pour me rapprocher d'elle.</p>
+
+<p>M. Legrand, notre directeur g&eacute;n&eacute;ral, ne m'avait pas dissimul&eacute; que la
+r&eacute;sidence de Paris &eacute;tait fort difficile &agrave; obtenir pour un jeune
+ing&eacute;nieur; cependant, il avait parfaitement re&ccedil;u ma m&egrave;re; elle lui avait
+&eacute;t&eacute; pr&eacute;sent&eacute;e par mon ancien ing&eacute;nieur en chef de Lyon, M. Kermaingant,
+devenu inspecteur g&eacute;n&eacute;ral, qui lui t&eacute;moignait beaucoup d'affection,
+comme du reste tous ceux qui la connaissaient.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Je venais de terminer les &eacute;tudes pour la travers&eacute;e des monts D&ocirc;mes, et
+de poser la derni&egrave;re pierre du grand pont de Menat sur la Sioule, mon
+premier ouvrage, lorsqu'un beau jour, le 14 septembre 1840, au moment o&ugrave;
+je m'y attendais le moins, je re&ccedil;us l'ordre de me rendre imm&eacute;diatement &agrave;
+Paris dans le cabinet de M. Legrand. Je partis le lendemain par la malle
+de poste, assez intrigu&eacute; de savoir ce qui m'attendait. Ma famille ne le
+savait pas plus que moi.</p>
+
+<p>&Agrave; mon entr&eacute;e dans son cabinet, M. Legrand me dit &agrave; br&ucirc;le-pourpoint:</p>
+
+<p>&laquo;Je vous ai fait officier du g&eacute;nie, cela vous va-t-il?&raquo;</p>
+
+<p>Si je n'avais pas d&eacute;j&agrave; su par les journaux qu'il &eacute;tait s&eacute;rieusement
+question de la guerre d'Orient, et si je n'avais pas senti la poudre
+dans l'antichambre minist&eacute;rielle, o&ugrave; l'on ne parlait pas d'autre chose,
+j'aurais &eacute;t&eacute; surpris de cette question.</p>
+
+<p>Je pensais en moi-m&ecirc;me, que si c'&eacute;tait pour fortifier Beyrouth cela ne
+m'allait gu&egrave;re; je r&eacute;pondis donc, que si c'&eacute;tait pour fortifier Paris,
+cela m'allait tout &agrave; fait.</p>
+
+<p>Par extraordinaire, il en &eacute;tait ainsi: voici comment c'&eacute;tait arriv&eacute;:</p>
+
+<p>Des complications survenues dans l'&eacute;ternelle question d'Orient faisaient
+craindre la guerre &agrave; bref d&eacute;lai; M. Thiers &eacute;tait pr&eacute;sident du Conseil
+des Ministres; il venait peu de jours avant d'entrer dans la salle du
+Conseil, en disant qu'il fallait que Paris f&ucirc;t compl&egrave;tement fortifi&eacute; en
+dix-huit mois.</p>
+
+<p>Le mar&eacute;chal Soult, ministre de la guerre, lui avait r&eacute;pondu que la chose
+&eacute;tait impossible, &agrave; moins de d&eacute;garnir les places fortes, o&ugrave; les
+officiers du g&eacute;nie &eacute;taient fort occup&eacute;s.</p>
+
+<p>M. le comte Jaubert, alors ministre des travaux publics, d'un caract&egrave;re
+ardent, s'empressa d'offrir &agrave; M. Thiers des ing&eacute;nieurs des Ponts et
+Chauss&eacute;es en aussi grand nombre qu'on voudrait pour ex&eacute;cuter les travaux
+de fortification, dont les projets seraient faits par le g&eacute;nie
+militaire.</p>
+
+<p>Cette proposition fut accept&eacute;e s&eacute;ance tenante, et douze ing&eacute;nieurs
+furent d&eacute;sign&eacute;s imm&eacute;diatement pour la construction de l'enceinte.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait pour moi une chance inou&iuml;e de voir r&eacute;aliser aussi vite ma plus
+ch&egrave;re esp&eacute;rance de rejoindre ma famille. En cr&eacute;ant &agrave; la fois un si grand
+nombre de places &agrave; Paris, le hasard, qui est un des noms de la
+Providence, me donnait le moyen d'y arriver, quelques mois apr&egrave;s ma
+demande.</p>
+
+<p>Pour les ing&eacute;nieurs des Ponts et Chauss&eacute;es ce service dura peu: les
+chances de guerre ayant diminu&eacute;, il n'y avait plus urgence; les
+officiers du g&eacute;nie, un peu jaloux d'avoir vu des civils prendre leur
+place, s'empress&egrave;rent de reprendre tous les travaux qui nous avaient &eacute;t&eacute;
+donn&eacute;s.</p>
+
+<p>Je fus replac&eacute; dans un service si voisin de Paris, la navigation de
+l'Oise, que j'avais l'autorisation d'y r&eacute;sider. J'&eacute;tais dans cette
+position en 1844, lorsqu'une de mes tantes me proposa de l'accompagner
+en Angleterre et en &Eacute;cosse. Naturellement j'acceptai sa proposition avec
+enthousiasme.</p>
+
+<p>L'Administration ne demandait pas mieux que de voir les jeunes
+ing&eacute;nieurs compl&eacute;ter leur instruction &agrave; l'&eacute;tranger, j'obtins donc
+facilement un cong&eacute;.</p>
+
+<p>La s&oelig;ur de ma m&egrave;re, Jenny Jordan, M<sup>me</sup> Magneunin, &eacute;tait, par son
+mari, belle-s&oelig;ur de M<sup>me</sup> Lac&egrave;ne et du grand Camille Jordan; elle
+avait alors quarante-huit ans, une tr&egrave;s bonne sant&eacute;, beaucoup d'entrain,
+un caract&egrave;re bon et d&eacute;vou&eacute;, qui faisait le charme de sa famille et de
+ses amis; et de plus, elle poss&eacute;dait la chose tout &agrave; fait indispensable
+pour voyager, en Angleterre particuli&egrave;rement.</p>
+
+<p>Comme ma m&egrave;re, &eacute;l&egrave;ve des dames Harent, elle avait une instruction
+solide, augment&eacute;e par beaucoup de lectures.</p>
+
+<p>N'ayant pas d'enfant et jouissant d'une enti&egrave;re libert&eacute;, elle avait d&eacute;j&agrave;
+beaucoup voyag&eacute; sur le continent, soit avec une femme de chambre, soit
+avec un vieux domestique de mon grand-p&egrave;re, que nous appelions le petit
+Fran&ccedil;ois, et qu'en Italie on appelait son chapelain, &agrave; cause de sa
+tournure surann&eacute;e et l&eacute;g&egrave;rement monastique. Lui aussi cependant avait
+&eacute;t&eacute; jeune; on ne l'aurait pas pris pour un chapelain lorsqu'il
+accompagnait autrefois mon grand-p&egrave;re dans ses fr&eacute;quents voyages &agrave;
+cheval.</p>
+
+<p>Par suite d'un usage assez g&eacute;n&eacute;ral en France apr&egrave;s la R&eacute;volution,
+j'avais conserv&eacute; l'habitude de tutoyer ma tante, sans que cette preuve
+d'intimit&eacute; et d'affection nuis&icirc;t en rien au respect que j'avais pour
+elle.</p>
+
+<p>&Agrave; la fin du mois de mai 1844, nous part&icirc;mes par la diligence jusqu'&agrave;
+Boulogne. De l&agrave; un paquebot devait nous conduire &agrave; Londres m&ecirc;me, en
+remontant la Tamise. Nous f&icirc;mes la plus grande partie du trajet pendant
+la nuit et nous entr&acirc;mes dans la Tamise au grand jour; c'est une arriv&eacute;e
+magnifique qui donne une haute id&eacute;e de la marine anglaise.</p>
+
+<p>Le fleuve &eacute;tait sillonn&eacute; par un nombre consid&eacute;rable de vaisseaux qui
+augmentait toujours &agrave; mesure que nous avancions.</p>
+
+<p>Dans Londres, la circulation des navires &agrave; vapeur pouvait se comparer &agrave;
+celle des omnibus sur le boulevard des Italiens.</p>
+
+<p>Je ne ferai pas plus la description de Londres que celle des villes
+d'Allemagne ou d'Italie; cela serait trop long et pour vous et pour
+moi.</p>
+
+<p>Ce qui vous frappe le plus quand on d&eacute;barque, c'est le mouvement que
+l'on trouve; celui de Paris est peu de chose en comparaison.</p>
+
+<p>Il y avait alors la m&ecirc;me diff&eacute;rence entre la circulation de Londres et
+celle de Paris, qu'entre celles de Paris et de Lyon.</p>
+
+<p>Le pont dit pont de Londres (London-Bridge) vers lequel s'arr&ecirc;tent les
+grands bateaux &agrave; vapeur est le premier que l'on rencontre en venant de
+France; si l'on n'en a point construit en aval, c'est dans l'int&eacute;r&ecirc;t de
+la navigation des grands vaisseaux qui arrivent ainsi jusqu'au centre de
+la ville.</p>
+
+<p>C'est pour remplacer un pont qu'on a fait le tunnel sous la Tamise,
+ouvrage si difficile, qui a immortalis&eacute; le nom de son auteur, le c&eacute;l&egrave;bre
+Brunel, ing&eacute;nieur fran&ccedil;ais. Le tunnel fut l'objet d'une de nos premi&egrave;res
+visites.</p>
+
+<p>Ma tante savait parfaitement lire l'anglais, mais elle n'osait pas le
+parler. Je l'avais un peu &eacute;tudi&eacute; et d'apr&egrave;s ses indications, c'est moi
+qui me risquais &agrave; &ecirc;tre le porte-parole; mais &agrave; nous deux nous &eacute;tions
+loin de pouvoir nous tirer d'affaire facilement.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions log&eacute;s &agrave; Leicester-Square; l&agrave; se trouvaient quelques h&ocirc;tels
+o&ugrave; l'on &eacute;tait cens&eacute; parler fran&ccedil;ais. Dans ce temps-l&agrave; d&eacute;j&agrave; c'&eacute;tait un
+quartier qui ne passait pas pour un des plus aristocratiques. Il est
+devenu, dit-on, tout &agrave; fait inhabitable, depuis qu'il a &eacute;t&eacute; envahi par
+les r&eacute;fugi&eacute;s politiques.</p>
+
+<p>Mat&eacute;riellement, nous n'&eacute;tions pas mal. Nous avions deux chambres &agrave;
+coucher et un beau salon &eacute;clair&eacute; au gaz (sitting room), pi&egrave;ce pour se
+tenir, qu'on donne toujours aux voyageurs, quand il y a des dames.
+D'apr&egrave;s les usages, jamais une dame ne doit recevoir dans la chambre o&ugrave;
+elle couche; cela augmente beaucoup la d&eacute;pense des h&ocirc;tels.</p>
+
+<p>Notre salon &eacute;tait en communication avec nos chambres.</p>
+
+<p>Ailleurs, plusieurs fois notre salon s'est trouv&eacute; au premier et nos
+chambres &agrave; d'autres &eacute;tages, ce qui &eacute;tait peu commode.</p>
+
+<p>Toutes les fen&ecirc;tres &eacute;taient faites dans le syst&egrave;me dit &agrave; guillotine,
+c'est &agrave; dire qu'elles se composaient de deux chassis dans le sens de la
+hauteur. Le chassis inf&eacute;rieur se relevait contre le chassis sup&eacute;rieur en
+glissant entre deux rainures lat&eacute;rales; des contrepoids plac&eacute;s dans les
+embrasures, facilitaient ce mouvement, qui s'op&eacute;rait tr&egrave;s bien; on dit
+qu'il en existe encore beaucoup dans Londres.</p>
+
+<p>Nous mangions &agrave; la table commune; on d&eacute;jeunait quand on voulait. Le
+d&eacute;jeuner se composait r&eacute;guli&egrave;rement d'&eacute;normes pi&egrave;ces de viandes froides:
+b&oelig;uf, veau, jambon, sur lesquelles on coupait &agrave; sa convenance; des
+&oelig;ufs, des pommes de terre &agrave; l'eau et du beurre compl&eacute;taient le repas,
+le th&eacute; et la bi&egrave;re &eacute;taient &agrave; discr&eacute;tion; le vin &eacute;tait tout &agrave; fait un
+extra.</p>
+
+<p>Le d&icirc;ner, comme &agrave; Paris, &eacute;tait &agrave; six heures; en m&ecirc;me temps que de la
+tr&egrave;s bonne viande r&ocirc;tie, il y avait toujours du poisson de mer, en tr&egrave;s
+grande abondance et tr&egrave;s bon.</p>
+
+<p>Entre les repas, nous nous arr&ecirc;tions chez les p&acirc;tissiers, qui &eacute;taient
+fort nombreux. Partout il y avait des dames au comptoir, qui fort
+discr&egrave;tement proposaient &agrave; ma tante de la conduire dans une pi&egrave;ce
+retir&eacute;e &agrave; l'arri&egrave;re-boutique (and gentleman) o&ugrave; l'on trouvait une chose
+qui, &agrave; cette &eacute;poque &eacute;tait fort rare dans les rues de Londres, ou du
+moins fort cach&eacute;e pour les &eacute;trangers.</p>
+
+<p>Sans l'attention d&eacute;licate des p&acirc;tissi&egrave;res, je ne sais pas trop comment
+nous aurions pu nous tirer d'affaire, pendant toutes nos journ&eacute;es hors
+de l'h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>En arrivant, j'avais &eacute;t&eacute; frapp&eacute; de la forme du pav&eacute; qui diff&eacute;rait
+beaucoup du n&ocirc;tre. C'est chez eux que nous avons pris les pav&eacute;s plus
+larges que longs, tels que nous les employons maintenant et qui ont
+remplac&eacute; presque partout l'ancien gros pav&eacute; de Paris, dont toutes les
+faces &eacute;taient &eacute;gales. La th&eacute;orie du pav&eacute; d'&eacute;chantillon appliqu&eacute;e par les
+Anglais bien longtemps avant nous est celle-ci:</p>
+
+<p>&laquo;Dans le sens de la marche, la longueur du pav&eacute; doit &ecirc;tre assez petite
+pour que le pied du cheval, en se posant, puisse toujours tomber sur un
+joint.&raquo;</p>
+
+<p>La premi&egrave;re chose que nous avions faite avait &eacute;t&eacute; d'acheter un bon plan
+de la ville et un bon guide. Cela nous a parfaitement suffi pour nous
+diriger seuls, sans avoir besoin de personne et m&ecirc;me sans &ecirc;tre oblig&eacute; de
+demander. D'ailleurs personne ne parlait fran&ccedil;ais en dehors de notre
+h&ocirc;tel; quand nous avons voulu faire quelque emplette il nous a &eacute;t&eacute;
+indispensable de prendre un interpr&egrave;te.</p>
+
+<p>Les monuments qui m'ont laiss&eacute; particuli&egrave;rement un souvenir sont:
+l'&eacute;glise Saint-Paul, dont la coupole est plus grande que celle de
+Sainte-Genevi&egrave;ve; c'est un monument magnifique, mais plac&eacute; d'une mani&egrave;re
+peu convenable. L'air manque autour; il gagnerait beaucoup &agrave; &ecirc;tre plac&eacute;
+sur un point plus &eacute;lev&eacute;.</p>
+
+<p>Westminster abbey, en fran&ccedil;ais, l'abbaye de Westminster, a &eacute;t&eacute; pendant
+longtemps un lieu de s&eacute;pulture des souverains, des grands hommes
+politiques et des litt&eacute;rateurs; c'est aujourd'hui une &eacute;glise
+protestante, aussi remarquable par sa belle architecture gothique que
+par les tombeaux qu'elle renferme.</p>
+
+<p>Le palais de Westminster, construction moderne, dans le m&ecirc;me style, est
+peut-&ecirc;tre le plus vaste qui existe au monde; il contient les deux
+chambres du Parlement, les hautes Cours de justice avec toutes leurs
+d&eacute;pendances.</p>
+
+<p>La tour de Londres, dont les constructions les plus anciennes datent de
+Guillaume le Conqu&eacute;rant, 1070, a jou&eacute; un tr&egrave;s grand r&ocirc;le dans l'histoire
+d'Angleterre. Elle contenait un mus&eacute;e tr&egrave;s curieux d'armes anciennes, de
+chevaliers du Moyen Age, en grand nombre, &agrave; cheval, couverts de leurs
+armures compl&egrave;tes.</p>
+
+<p>Les gardiens de la tour de Londres conservaient encore le costume
+traditionnel du temps de la reine &Eacute;lisabeth, fille de Henry VIII (1533 &agrave;
+1603). Pour les &eacute;trangers qui les voient pour la premi&egrave;re fois, cela
+ressemble &agrave; une mascarade. (Les costumes de nos suisses d'&eacute;glise nous
+feraient le m&ecirc;me effet si nous n'y &eacute;tions pas accoutum&eacute;s.)</p>
+
+<p>L'H&ocirc;tel de Ville, dit Guide-hall, est le lieu o&ugrave; se fait l'&eacute;lection du
+Lord Maire (lord mayor). Dans la premi&egrave;re salle, ouverte aux &eacute;trangers,
+sont deux statues colossales en bois, double plus grandes que nature au
+moins, dites Gog et Magog, qui repr&eacute;sentent un ancien Breton et un
+ancien Saxon; lors de l'&eacute;lection du Lord Maire, on promenait ces statues
+dans la ville (ou des mannequins qui les repr&eacute;sentent), au grand
+contentement du petit peuple. Cela se faisait il y a quelques ann&eacute;es;
+cela doit se faire encore, car les Anglais conservent pieusement leurs
+vieilles coutumes.</p>
+
+<p>La ville de Londres diff&egrave;re de la ville de Paris par plusieurs c&ocirc;t&eacute;s:
+Londres est beaucoup plus &eacute;tendu; il n'y a ni enceinte ni octroi. Dans
+l'int&eacute;rieur sont plusieurs parcs consid&eacute;rables; le plus grand est
+Hyde-Park, c'est l&agrave; que se rend r&eacute;guli&egrave;rement pendant l'&eacute;t&eacute; toute la
+soci&eacute;t&eacute; aristocratique, pour se promener en voiture ou &agrave; cheval, les
+voitures de place ne peuvent pas y entrer.</p>
+
+<p>Le mois de juin, o&ugrave; nous &eacute;tions, &eacute;tait le meilleur moment pour voir ce
+mouvement dans tout son &eacute;clat. Pendant l'hiver, l'aristocratie reste
+dans ses ch&acirc;teaux; elle ne revient &agrave; Londres qu'au mois de mai.</p>
+
+<p>Il est impossible de se rendre compte, si on ne l'a pas vu, du coup
+d'&oelig;il que pr&eacute;sente l'all&eacute;e dite des Cavaliers, dans laquelle la
+circulation des voitures et des pi&eacute;tons est interdite. Les pi&eacute;tons
+peuvent se promener dans une contre-all&eacute;e parall&egrave;le qui n'en est s&eacute;par&eacute;e
+que par une barri&egrave;re.</p>
+
+<p>Cavaliers, hommes et femmes, mont&eacute;s sur de tr&egrave;s beaux chevaux, marchent
+au pas par groupes de cinq ou six de front, les amazones sont peut-&ecirc;tre
+les plus nombreuses; jamais je n'ai vu une aussi belle r&eacute;union
+d'&eacute;l&eacute;gantes et jolies femmes et de superbes chevaux, et c'est le cas de
+le dire, les uns portant les autres.</p>
+
+<p>Pr&egrave;s d'Hyde Park (Hyde Park corner), se trouvait une exposition chinoise
+(Chinise Exhibition). On entrait dans un vaste b&acirc;timent compl&egrave;tement
+chinois, par la d&eacute;coration et l'ameublement. &Agrave; droite et &agrave; gauche de la
+galerie principale, comme les chapelles dans nos &eacute;glises, se trouvaient
+de grandes pi&egrave;ces s&eacute;par&eacute;es contenant des personnages de grandeur
+naturelle, habill&eacute;s de v&ecirc;tements chinois, occup&eacute;s aux diff&eacute;rentes
+fonctions ordinaires de leur pays, entour&eacute;s de tous les meubles et
+ustensiles qui leur sont propres. Il est probable que cela n'existe
+plus, au moins sur le m&ecirc;me emplacement.</p>
+
+<p>Londres a beaucoup de squares, chose presque inconnue dans nos grandes
+villes. Ce qui peut en donner une id&eacute;e, c'est &agrave; Paris, la place Royale;
+les jardins qui se trouvent ainsi au milieu des places ne sont pas des
+jardins tout &agrave; fait publics; ils sont r&eacute;serv&eacute;s &agrave; l'usage des habitants
+des maisons qui les bordent.</p>
+
+<p>Il y en a cependant de publics; un des plus beaux est Trafalgar-Square,
+o&ugrave; l'on voit une colonne monumentale en l'honneur de l'amiral Nelson.</p>
+
+<p>Belgrave-Square est un des plus beaux quartiers; il est difficile, avec
+nos habitudes fran&ccedil;aises, de faire comprendre l'aspect que pr&eacute;sentent
+ces aristocratiques h&ocirc;tels et le luxe avec lequel ils sont tenus. Ils
+sont loin de la cit&eacute;; c'est-&agrave;-dire loin du centre des affaires et du
+grand mouvement de la circulation. On ne voit point de boutiques dans le
+voisinage.</p>
+
+<p>De temps en temps, un magnifique &eacute;quipage venait s'arr&ecirc;ter au bas d'un
+perron; la porte de l'h&ocirc;tel s'ouvrait, et deux laquais en grande livr&eacute;e
+d&eacute;roulaient un tapis sur toutes les marches de l'escalier; quand cette
+op&eacute;ration de la pose des tapis &eacute;tait termin&eacute;e, et ce n'&eacute;tait pas long,
+une ou plusieurs belles dames descendaient de la voiture, et le tapis
+&eacute;tait relev&eacute; derri&egrave;re elles avec la m&ecirc;me rapidit&eacute;; la porte se
+refermait, la voiture partait et tout rentrait dans le silence.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re ces splendides demeures, il y a des rues secondaires, qui sont
+destin&eacute;es aux &eacute;curies et au remisage des voitures.</p>
+
+<p>C'est &agrave; Belgrave-Square qu'&eacute;tait log&eacute; Henri V, lorsqu'en 1843 il re&ccedil;ut
+la visite des d&eacute;put&eacute;s fran&ccedil;ais qui all&egrave;rent publiquement lui porter
+l'hommage de leur fid&eacute;lit&eacute; et de leur d&eacute;vouement et furent si
+glorieusement fl&eacute;tris; de ce nombre &eacute;tait le c&eacute;l&egrave;bre Berryer; ils
+donn&egrave;rent leur d&eacute;mission et furent imm&eacute;diatement r&eacute;&eacute;lus.</p>
+
+<p>Toutes les affaires sont concentr&eacute;es dans ce qu'on appelle la Cit&eacute;,
+c'est-&agrave;-dire le centre de la ville et les quartiers voisins.</p>
+
+<p>C'est l&agrave; que se trouvent tous les comptoirs, les magasins, les caf&eacute;s,
+les h&ocirc;tels, les boutiques, les administrations publiques, mais ce n'est
+pas l&agrave; qu'on habite.</p>
+
+<p>Au lieu de faire comme nous dans nos grandes villes, c'est-&agrave;-dire de
+nous entasser les uns au-dessus des autres, dans de vastes maisons &agrave; six
+&eacute;tages, les Anglais pr&eacute;f&egrave;rent se loger plus loin de leurs affaires et
+avoir chacun leur maison.</p>
+
+<p>La maison anglaise ordinaire se compose d'un b&acirc;timent &agrave; trois &eacute;tages au
+plus, y compris le rez-de-chauss&eacute;e, qui s'&eacute;l&egrave;ve de quelques marches
+au-dessus du sol. Entre la maison et la rue se trouve une petite cour
+basse, qui donne de l'air et du jour au sous-sol contenant la cuisine et
+les d&eacute;pendances. Cette petite cour a une entr&eacute;e directe sur la rue pour
+le service.</p>
+
+<p>On arrive de la rue &agrave; la porte du rez-de-chauss&eacute;e, par un petit escalier
+port&eacute; sur une vo&ucirc;te, qui traverse la cour basse; la longueur de cette
+cour est celle de la fa&ccedil;ade de la maison; sa largeur est de 3 m&egrave;tres
+environ.</p>
+
+<p>Au rez-de-chauss&eacute;e se trouvent le parloir et la pi&egrave;ce o&ugrave; l'on mange; les
+&eacute;tages sup&eacute;rieurs sont pour les chambres &agrave; coucher o&ugrave; l'on ne re&ccedil;oit
+personne.</p>
+
+<p>On dit m&ecirc;me que les lits, d&eacute;couverts le matin, ne se font que le soir,
+afin de les mettre &agrave; l'air pendant toute la journ&eacute;e.</p>
+
+<p>Ces maisons n'ont en g&eacute;n&eacute;ral que trois fen&ecirc;tres de fa&ccedil;ade; il va sans
+dire qu'il y en a de plus grandes; mais elles sont toutes &agrave; peu pr&egrave;s sur
+le m&ecirc;me type, avec petite cour devant, &eacute;loignant le voisinage direct de
+la rue. La cour basse est s&eacute;par&eacute;e de la rue par une petite grille en fer
+pos&eacute;e sur un parapet en ma&ccedil;onnerie.</p>
+
+<p>Avec cette disposition qui place les familles loin des march&eacute;s et des
+boutiques, la vie serait difficile, si les fournisseurs ne portaient pas
+&agrave; chacun tout ce qui est n&eacute;cessaire pour le m&eacute;nage, &agrave; peu pr&egrave;s du reste
+comme cela se fait en France, lorsque nous sommes &agrave; la campagne, pr&egrave;s
+des grandes villes.</p>
+
+<p>Les services des eaux, du gaz et des &eacute;gouts sont admirablement
+entendus.</p>
+
+<p>Depuis longtemps les fosses d'aisances sont supprim&eacute;es dans toute la
+ville de Londres; tout se rend directement aux &eacute;gouts qui sont lav&eacute;s
+largement. &Agrave; la sortie de la ville, les eaux sont reprises et utilis&eacute;es
+pour l'arrosage et la fertilisation de vastes &eacute;tendues de terrains, &agrave;
+une assez grande distance.</p>
+
+<p>Quand j'ai fait ce voyage, je portais la barbe enti&egrave;re comme je la porte
+aujourd'hui, avec cette diff&eacute;rence qu'elle &eacute;tait brune; personne alors
+en Angleterre ne la portait ainsi. Dans les rues, on voyait tr&egrave;s peu de
+Fran&ccedil;ais; on me regardait comme une curiosit&eacute;. Souvent des jeunes filles
+ne pouvaient pas s'emp&ecirc;cher de se retourner en riant; j'&eacute;tais bien loin
+de m'en offusquer, nous en rions aussi de notre c&ocirc;t&eacute;; n'&eacute;tait-ce pas ce
+qu'il y avait de mieux?</p>
+
+<p>Nous avons fait quelques excursions dans le voisinage. Nous avons visit&eacute;
+en d&eacute;tail Hampton-Court, o&ugrave; l'on conservait de tr&egrave;s beaux cartons de
+Rapha&euml;l.</p>
+
+<p>Il y avait de tr&egrave;s beaux jardins et de belles serres; dans l'une
+d'elles, un seul pied de vigne couvrait une surface de 100 m&egrave;tres
+carr&eacute;s.</p>
+
+<p>Les cartons de Rapha&euml;l, command&eacute;s par L&eacute;on X pour faire des tapisseries
+de la chapelle Sixtine, furent achet&eacute;s au nombre de sept, par Charles
+I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>Les tapisseries faites sur ces dessins sont maintenant au Vatican dans
+la galerie dite: Dei Arazzi, parce que la ville d'Arras a eu pendant
+longtemps la sup&eacute;riorit&eacute; de cette fabrication.</p>
+
+<p>&Agrave; Wolwich, sur le bord de la Tamise, nous avons vu l'arsenal et des
+r&eacute;giments d'artillerie tenus avec un luxe et un soin auxquels nous ne
+sommes pas accoutum&eacute;s.</p>
+
+<p>Au ch&acirc;teau de Windsor, fond&eacute; par Guillaume le Conqu&eacute;rant, duc de
+Normandie, &agrave; la fin du <span class="smcap">xi</span><sup>e</sup> si&egrave;cle, nous visit&acirc;mes la chapelle et
+l'ext&eacute;rieur. Il n'&eacute;tait pas possible d'y entrer &agrave; cause de la pr&eacute;sence
+de la reine Victoria. Bien que notre visite f&ucirc;t incompl&egrave;te, nous n'avons
+pas regrett&eacute; notre peine; car ce que nous avons vu m&eacute;ritait bien le
+voyage.</p>
+
+<p>Ayant &eacute;t&eacute; pr&eacute;venu peu de temps d'avance, je n'avais que deux lettres de
+recommandation pour des ing&eacute;nieurs; ne les ayant pas rencontr&eacute;s une
+premi&egrave;re fois, je n'y &eacute;tais pas retourn&eacute;, ne voulant pas laisser ma
+tante toute seule. Je n'ai donc pas pu p&eacute;n&eacute;trer dans des int&eacute;rieurs
+anglais, chose que j'ai regrett&eacute;e, car ce n'est qu'ainsi qu'on peut bien
+&eacute;tudier les m&oelig;urs.</p>
+
+<p>Ne voulant pas cependant me trouver &agrave; Londres sans une r&eacute;f&eacute;rence,
+j'&eacute;tais all&eacute; voir en arrivant l'ambassadeur de France, M. de
+Saint-Aulaire. Je lui avais fait passer une carte avec mon titre et
+j'avais &eacute;t&eacute; re&ccedil;u tout de suite. Il ne me connaissait pas, mais je
+pouvais lui parler d'un de ses attach&eacute;s d'ambassade &agrave; Vienne, Aim&eacute; Des
+Fay&egrave;res, le cousin de ma tante Henri Jordan; cela rendit notre
+conversation un peu moins banale.</p>
+
+<p>Il me rassura sur le s&eacute;jour de Londres, en me disant que personne ne
+nous demanderait rien, et que nous jouirions dans toute l'Angleterre
+d'une plus grande libert&eacute; qu'en France. Il n'y a rien de tel que de
+voyager pour rabaisser l'orgueil national.</p>
+
+<p>Par une chance extraordinaire, nous avions trouv&eacute; sur le paquebot de
+Boulogne, un pr&ecirc;tre dont j'ai oubli&eacute; la nationalit&eacute;; il revenait
+d'Italie; nous l'avions abord&eacute; les premiers, et nous avions pu gagner sa
+confiance, car il nous proposa de nous faire partager la faveur des
+recommandations qu'il pourrait avoir pour assister aux s&eacute;ances des deux
+assembl&eacute;es du parlement. Avec lui ou sans lui, je ne me le rappelle pas,
+mais gr&acirc;ce &agrave; lui, nous avons pu entrer &agrave; la chambre des Lords et &agrave; la
+chambre des Communes qui si&eacute;geaient alors toutes deux au palais de
+Westminster.</p>
+
+<p>Nous ne pouvions rien comprendre &agrave; ce qui se disait; l'aspect g&eacute;n&eacute;ral
+&eacute;tait digne, malgr&eacute; la simplicit&eacute; des costumes. &Agrave; cette &eacute;poque (1844),
+presque tous les Lords anglais portaient des pantalons gris de
+fantaisie, bariol&eacute;s comme ceux qui sont &agrave; la mode en France depuis
+quelques ann&eacute;es, et qui nous sont venus d'Outre-Manche. Les pr&eacute;sidents
+seuls avaient un costume officiel, la robe noire de nos magistrats, avec
+la perruque poudr&eacute;e du si&egrave;cle dernier.</p>
+
+<p>Je ne peux pas quitter Londres, sans dire un mot de l'immensit&eacute; des
+bassins et des docks destin&eacute;s aux marchandises du monde entier, qui
+donnent une haute id&eacute;e de la puissance commerciale de cette nation.</p>
+
+<p>C'est l&agrave; que pour la premi&egrave;re fois j'ai vu le fer employ&eacute; pour soutenir
+de vastes toitures, dans le genre de celles qui depuis ont &eacute;t&eacute;
+appliqu&eacute;es &agrave; nos gares de chemins de fer; c'est l&agrave; aussi pour la
+premi&egrave;re fois que j'ai remarqu&eacute; l'emploi de ces chariots mobiles sur des
+rails, suspendus &agrave; de grandes hauteurs, qui servaient &agrave; transporter
+facilement les plus lourds fardeaux d'une extr&eacute;mit&eacute; &agrave; l'autre et &agrave; tous
+les &eacute;tages de ces prodigieux entrep&ocirc;ts.</p>
+
+<p>Nous aurions bien voulu rester &agrave; Londres plus longtemps, mais je n'avais
+qu'un cong&eacute; limit&eacute;. D'un autre c&ocirc;t&eacute; la question d'argent &eacute;tait &agrave;
+consid&eacute;rer; le prix de toutes choses &eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s dans le rapport de
+25 &agrave; 20 avec les prix de Paris.</p>
+
+<p>Comme tout le monde alors, ma tante avait lu et relu Walter Scott; elle
+l'aimait beaucoup et d&eacute;sirait voir l'&Eacute;cosse. Nous n'avions pas de temps
+&agrave; perdre; nous part&icirc;mes de Londres au bout de dix jours &agrave; peu pr&egrave;s,
+laissant nos malles et n'emportant avec nous, que des sacs de cuirs
+noirs que nous venions d'acheter (et que j'ai encore).</p>
+
+<p>Il y avait d&eacute;j&agrave; quelques chemins de fer, mais pas partout, nous ne p&ucirc;mes
+pas aller de cette mani&egrave;re plus loin qu'York. Nous nous y arr&ecirc;t&acirc;mes le
+temps n&eacute;cessaire pour admirer sa c&eacute;l&egrave;bre cath&eacute;drale gothique.</p>
+
+<p>L&agrave; nous avons pris une voiture publique, pour aller dans la direction
+d'Edimbourg. Cette voiture n'avait pas du tout l'aspect de nos lourdes
+diligences; c'&eacute;tait tout simplement une grande berline n'ayant que
+quatre bonnes places d'int&eacute;rieur; tous les autres voyageurs, au nombre
+de huit ou dix, montaient sur des banquettes &agrave; d&eacute;couvert, devant, dessus
+et derri&egrave;re (outside) c'est l&agrave; que vont, ou plut&ocirc;t allaient, les gens du
+pays; l'int&eacute;rieur (inside) &eacute;tait beaucoup plus cher et fr&eacute;quent&eacute;
+uniquement par les &eacute;trangers.</p>
+
+<p>Au d&eacute;part, ma tante et moi nous &eacute;tions seuls dans l'int&eacute;rieur;
+l'imp&eacute;riale (outside) &eacute;tait compl&egrave;te; il y avait m&ecirc;me des dames.</p>
+
+<p>Cette voiture, comparativement tr&egrave;s l&eacute;g&egrave;re, &eacute;tait emport&eacute;e par quatre
+magnifiques chevaux bais toujours au galop; &agrave; chaque relai quatre
+chevaux semblables attendaient sur la route m&ecirc;me, et sous leurs
+couvertures.</p>
+
+<p>Chaque cheval &eacute;tait tenu par un palefrenier. Imm&eacute;diatement les chevaux
+arrivants &eacute;taient remplac&eacute;s par les chevaux frais; au signal donn&eacute; les
+quatre palefreniers, plac&eacute;s &agrave; gauche et &agrave; droite, enlevaient ensemble
+les quatre couvertures; la voiture partait sans avoir perdu plus de deux
+minutes pour le relai.</p>
+
+<p>Le temps &eacute;tait devenu mauvais, la pluie tombait en abondance; une jeune
+de fille de l'outside se d&eacute;cide &agrave; venir avec nous dans l'int&eacute;rieur. Elle
+&eacute;tait fort bien de toutes mani&egrave;res; elle n'aurait pas mieux demand&eacute; et
+nous non plus, de faire la conversation, mais elle n'avait jamais voyag&eacute;
+en Allemagne, elle ne parlait donc pas mieux le fran&ccedil;ais que nous
+l'anglais. Nous en &eacute;tions r&eacute;duits pour &eacute;changer nos id&eacute;es, de nous
+montrer les mots sur le dictionnaire. Fort heureusement nous en avions
+le temps, et quoique que ce mode de converser ne f&ucirc;t pas vif et anim&eacute;,
+il n'en &eacute;tait pas moins fort gai.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions rendus &agrave; Newcastle de bonne heure; c'&eacute;tait le moment des
+plus longs jours, la seconde moiti&eacute; de juin; apr&egrave;s d&icirc;ner, vers 7 heures
+du soir, nous all&acirc;mes en chemin de fer &agrave; l'embouchure de la Tyne visiter
+un pont en fer d'une seule arche qui passait pour une merveille (je ne
+pensais pas alors que quelques ann&eacute;es plus tard j'aurais la chance d'en
+construire une encore plus grande, la trav&eacute;e m&eacute;tallique de la V&eacute;zeronce
+sur la ligne de Gen&egrave;ve); nous &eacute;tions de retour le m&ecirc;me soir &agrave; Newcastle,
+et nous avons pu nous coucher &agrave; 11 heures sans aucune lumi&egrave;re; en
+s'approchant de la fen&ecirc;tre, on y voyait assez pour lire facilement.</p>
+
+<p>Le lendemain matin nous part&icirc;mes de la m&ecirc;me mani&egrave;re, c'est-&agrave;-dire en
+voiture publique pour Edimbourg; le voyage n'eut pas d'autre incident
+que de nous permettre de voir de loin sans nous y arr&ecirc;ter, le ch&acirc;teau
+d'Abbotsford, r&eacute;sidence favorite de Walter Scott, situ&eacute; sur la rive
+droite de la Twed; autant que nous avons pu juger c'&eacute;tait un ch&acirc;teau
+gothique tr&egrave;s bien restaur&eacute;, au milieu d'un parc du plus bel aspect.</p>
+
+<p>Nous arriv&acirc;mes le soir m&ecirc;me &agrave; Edimbourg; comme je l'ai dit d&eacute;j&agrave;, j'ai
+conserv&eacute; de cette ville un pr&eacute;cieux souvenir; elle ne ressemble &agrave; rien
+de ce que j'avais vu jusque-l&agrave;; des sites excessivement vari&eacute;s lui
+donnent un cachet particulier.</p>
+
+<p>Au centre de la ville une petite montagne nomm&eacute;e Calton-Hill, forme un
+point culminant, d'o&ugrave; l'on domine de tout c&ocirc;t&eacute; les paysages
+environnants.</p>
+
+<p>Ce sommet est occup&eacute; par un petit monument dans le style grec.</p>
+
+<p>En regardant &agrave; l'est, on a une belle vue de la mer; un peu vers le nord,
+on voit l'embouchure du Forth, avec le port, les vaisseaux et tous les
+grands &eacute;tablissements de la marine et du commerce.</p>
+
+<p>En tournant au nord et &agrave; l'ouest on d&eacute;couvre toute la nouvelle ville
+magnifiquement construite avec ses rues larges, ses squares nombreux,
+ses monuments et ses jardins; tous ces quartiers neufs se terminent &agrave;
+Princess-Street, rue splendide dont un seul c&ocirc;t&eacute; est b&acirc;ti, l'autre est
+form&eacute; par des jardins; c'est l&agrave; que nous &eacute;tions log&eacute;s, pr&egrave;s du monument
+&eacute;lev&eacute; &agrave; la m&eacute;moire de Walter Scott, mort en 1832. Le monument venait
+d'&ecirc;tre termin&eacute;.</p>
+
+<p>En continuant le panorama de Calton-Hill, on trouve: au sud-ouest, le
+vieux ch&acirc;teau et la vieille ville; un peu plus loin, des for&ecirc;ts et de
+magnifiques rochers; au sud toute la vieille ville, la Canongate; enfin,
+au sud-est, le ch&acirc;teau d'Holyrood, ancienne demeure royale, c&eacute;l&egrave;bre par
+les malheurs de Marie Stuart, et pour nous Fran&ccedil;ais, c&eacute;l&egrave;bre aussi parce
+qu'elle a servi de r&eacute;sidence pendant plusieurs ann&eacute;es &agrave; notre vieux roi
+Charles X exil&eacute;, et &agrave; son petit-fils Henri V, qui fut h&eacute;las! pendant
+longtemps notre esp&eacute;rance de salut.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions tr&egrave;s bien log&eacute;s &agrave; Royal-H&ocirc;tel dans Princess-Street; personne
+n'y parlait fran&ccedil;ais; nous avions bien quelques embarras pour nous faire
+comprendre, mais notre h&ocirc;te &eacute;tait fort complaisant et faisait tout pour
+nous &ecirc;tre agr&eacute;able. Nous arrivions en d&eacute;finitive par faire d'assez bons
+d&icirc;ners, bien que la commande ne se f&icirc;t pas sans peine; on s'&eacute;tonnait
+beaucoup de nous voir appr&eacute;cier le saumon, si vulgaire pour les
+&Eacute;cossais.</p>
+
+<p>De tous les pays que je connais, ce qui me rappelle le mieux un des
+aspects d'Edimbourg, c'est la vue du cours des Chartreux, pr&egrave;s de la
+place Rouville; notez bien que je dis: <i>un seul</i> des aspects de ce
+magnifique panorama circulaire de Calton-Hill, unique au monde.</p>
+
+<p>Nous aurions bien d&eacute;sir&eacute; rester plus de trois jours, mais l&agrave; comme
+ailleurs le temps nous pressait. Le chemin de fer nouvellement
+construit nous transporta d'Edimbourg &agrave; Glascow, parall&egrave;lement au canal
+de jonction du Forth &agrave; la Clyde; sans nous arr&ecirc;ter, nous mont&acirc;mes tout
+de suite sur le paquebot qui devait nous amener &agrave; Liverpool.</p>
+
+<p>Il faisait tr&egrave;s mauvais temps, je n'ai pas conserv&eacute; un agr&eacute;able souvenir
+de cette tr&egrave;s grande ville, travers&eacute;e au milieu du brouillard. Glascow
+contenait 350,000 habitants; Edimbourg seulement 200,000.</p>
+
+<p>Nous nous &eacute;tions embarqu&eacute;s sur la Clyde; &agrave; partir de Glascow, elle peut
+porter de tr&egrave;s gros navires. Le chenal navigable est maintenu &agrave; la
+profondeur suffisante, au moyen de digues lat&eacute;rales construites avec
+d'&eacute;normes blocs de pierre sur plusieurs kilom&egrave;tres de longueur. Ces
+digues avaient d'autant plus d'int&eacute;r&ecirc;t pour moi, que j'en avais beaucoup
+entendu parler dans mes cours des Ponts et Chauss&eacute;es.</p>
+
+<p>Le trajet de Glascow &agrave; Liverpool se fit partie le jour, partie la nuit,
+au travers de la mer d'Irlande, sans pr&eacute;senter aucune particularit&eacute; qui
+m'ait laiss&eacute; un souvenir, outre que celui du malaise physique que j'ai
+&eacute;prouv&eacute;.</p>
+
+<p>Je restai presque tout le temps couch&eacute; dans ma cabine au fond du navire,
+s&eacute;par&eacute; de ma tante, qui &eacute;tait, de son c&ocirc;t&eacute;, toute seule dans le salon
+des dames, o&ugrave; elle ne se trouvait pas dans un bien meilleur &eacute;tat.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais fort tourment&eacute; par le mal de mer; en entendant contre mon
+oreille le mugissement des vagues de l'Oc&eacute;an, dont je n'&eacute;tais s&eacute;par&eacute; que
+par une mince cloison; je faisais d'assez tristes r&eacute;flexions quand la
+douleur m'en laissait le loisir, je maudissais mon sort, en r&eacute;p&eacute;tant
+pour me consoler la c&eacute;l&egrave;bre impr&eacute;cation d'Horace:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">Illi robur et &aelig;s triplex<br /></span>
+<span class="i0">Circa pectus erat, qui fragilem truci<br /></span>
+<span class="i4">Commisit pelago ratem<br /></span>
+<span class="i0">Primus........<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>(Il avait un c&oelig;ur de ch&ecirc;ne, doubl&eacute; d'un triple airain, celui qui le
+premier s'exposa sur un bateau fragile aux fureurs de l'Oc&eacute;an.)</p>
+
+<p>Il faisait un tr&egrave;s mauvais temps quand nous avons travers&eacute; Liverpool
+sans nous y arr&ecirc;ter; c'est une grande ville, de date r&eacute;cente, qui doit
+toute son importance au commerce. Un chemin de fer nous ramena
+directement &agrave; Londres.</p>
+
+<p>D'York &agrave; Edimbourg, nous avions voyag&eacute; dans les derni&egrave;res diligences
+anglaises, car on achevait le chemin de fer qui devait les remplacer
+dans quelques mois.</p>
+
+<p>Nous rest&acirc;mes encore deux jours &agrave; Londres avant de partir pour
+Southampton o&ugrave; nous devions trouver un paquebot pour la France.</p>
+
+<p>Le trajet par mer jusqu'au Havre et du Havre &agrave; Rouen, par la diligence,
+se fit sans aucun incident.</p>
+
+<p>Pour rentrer &agrave; Paris, nous trouv&acirc;mes le chemin de fer de Rouen, inaugur&eacute;
+en 1843.</p>
+
+<p>Nous avions retrouv&eacute; la France avec le plus grand plaisir et surtout,
+nous avons &eacute;prouv&eacute; un grand soulagement, lorsqu'en arrivant au Havre,
+nous avons compris ce qui se disait autour de nous. Ce qu'on &eacute;prouve
+dans un pays dont on ne sait pas la langue, doit ressembler au supplice
+des sourds-muets.</p>
+
+<p>Notre voyage de pr&egrave;s d'un mois s'&eacute;tait accompli sans le moindre
+accident. J'en rendis gr&acirc;ce &agrave; Dieu d'abord, puis, je remerciai
+cordialement ma tante de m'avoir pris pour son chevalier.</p>
+
+<p>De mon voyage, j'ai rapport&eacute; ces impressions: j'avais d&eacute;j&agrave; voyag&eacute; en
+Suisse, en Italie, en Allemagne et dans les pays autrichiens; partout
+j'avais constat&eacute; l'influence fran&ccedil;aise, partout la tendance &eacute;tait de
+faire &agrave; l'instar de Paris; en Angleterre c'&eacute;tait autrement; on sent
+quand on y est, que les Anglais sont tout &agrave; fait chez eux, et qu'ils ne
+veulent prendre mod&egrave;le sur personne.</p>
+
+<p>Les Anglais sont des gens excessivement pratiques, leurs maisons en
+g&eacute;n&eacute;ral, simples &agrave; l'ext&eacute;rieur, sont tr&egrave;s bien distribu&eacute;es &agrave; l'int&eacute;rieur
+pour les usages ordinaires de la vie de famille. On ne voit pas comme
+chez nous, dans des positions modestes, des salons somptueux qui servent
+tr&egrave;s peu, dont l'espace est vol&eacute; sur l'ensemble de l'appartement,
+presque sans utilit&eacute;, et dont les meubles se fanent sous des housses
+immobilis&eacute;es.</p>
+
+<p>Au lieu de recevoir ordinairement dans leurs chambres &agrave; coucher, et dans
+les grands jours, dans un salon d'apparat, ils ont pr&egrave;s de l'entr&eacute;e,
+leur sitting room, qui est pourvue de tout ce qui est n&eacute;cessaire pour
+les besoins ordinaires de la vie: chaises, fauteuils, canap&eacute;, piano,
+table pour &eacute;crire, biblioth&egrave;que, etc.; qui est le lieu de rendez-vous
+g&eacute;n&eacute;ral et de r&eacute;ception.</p>
+
+<p>Au lieu de s'entasser dans des quartiers o&ugrave; les loyers sont chers, ils
+pr&eacute;f&egrave;rent pour leur famille, de l'air et de l'espace, et surtout
+l'ind&eacute;pendance des comm&eacute;rages que donne une maison compl&egrave;te, toute
+petite qu'elle soit, compar&eacute;e &agrave; nos ruches fran&ccedil;aises.</p>
+
+<p>La forme de leurs fauteuils ne suit pas la mode; les coussins sont
+plac&eacute;s l&agrave; o&ugrave; il faut pour bien appuyer.</p>
+
+<p>Leurs chevaux marchent bien et leurs voitures roulent parfaitement sur
+un pav&eacute; ou sur un macadam bien pr&eacute;par&eacute;s et bien entretenus pour ce
+double effet.</p>
+
+<p>Leurs couteaux, leurs ciseaux, leurs rasoirs, coupent bien et longtemps,
+non seulement parce que l'acier est bon, mais parce que les lames sont
+dispos&eacute;es en biseau bomb&eacute;, au lieu d'&ecirc;tre en creux; elles pr&eacute;sentent
+ainsi, bien plus de r&eacute;sistance &agrave; la dentelure.</p>
+
+<p>Leurs livres s'ouvrent bien et restent ouverts facilement; leurs cuirs
+sont d'une grande souplesse et d'une grande solidit&eacute;.</p>
+
+<p>Leurs souliers ne blessent pas, sont imperm&eacute;ables et leur forme ne varie
+pas, ni pour les bouts qui sont toujours larges, ni pour les talons qui
+sont toujours bas.</p>
+
+<p>Leurs serrures sont petites et incrochetables, et leurs cl&eacute;s
+microscopiques; leurs outils sont faits en g&eacute;n&eacute;ral pour la main, bien
+plus que pour les yeux, et toujours dispos&eacute;s de la mani&egrave;re la plus
+convenable pour leur usage.</p>
+
+<p>C'est de Londres que j'ai rapport&eacute; mon premier paletot l&eacute;ger et
+imperm&eacute;able.</p>
+
+<p>Dans tout ce qu'ils font en g&eacute;n&eacute;ral les Anglais cherchent avant tout,
+l'effet utile, sans se pr&eacute;occuper de l'effet secondaire, du manque de
+sym&eacute;trie ou d'&eacute;l&eacute;gance.</p>
+
+<p>J'ai prouv&eacute; que les femmes elles-m&ecirc;mes comprennent bien les choses de la
+vie; rappelez-vous les p&acirc;tissi&egrave;res?</p>
+
+<p>En r&eacute;sum&eacute; c'est le peuple pratique par excellence; il le montre du reste
+par ses institutions et le grand respect qu'il conserve pour ses
+traditions.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<p class="center"><img src="images/003.png" alt="image" width="70%" /></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII</h2>
+
+<p class="center"><b>Service des postes et des diligences en 1790, 1810 et 1850. Comparaison
+des moyens de transport &agrave; la disposition des voyageurs, sous les
+rapports de la fr&eacute;quence des d&eacute;parts, du nombre de places offertes et de
+la dur&eacute;e du voyage, par les diligences et les chemins de fer, en 1790,
+1810, 1850 et 1888.</b></p>
+
+
+<p class="n"><span class="letre"><img src="images/006.png" alt="L" /></span>es renseignements que nous donnons dans ce chapitre sur les transports
+des lettres et des personnes sont extraits en partie des almanachs
+officiels de Lyon en 1790 et 1810.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">service des postes en 1790</span></p>
+
+<p>En 1790, le bureau g&eacute;n&eacute;ral des postes &eacute;tait dans la rue Saint-Dominique,
+M. Tabareau &eacute;tait directeur.</p>
+
+<p>Pour Paris, par le Bourbonnais, les villes sur la ligne et l'Auvergne,
+les d&eacute;parts avaient lieu les mardi, jeudi et samedi.</p>
+
+<p>Pour Paris, par la Bourgogne et les villes sur la ligne, l'Alsace et la
+haute Allemagne, les d&eacute;parts avaient lieu les lundi, mercredi et
+vendredi.</p>
+
+<p>Le dimanche, il n'y avait pas de d&eacute;part.</p>
+
+<p>Pour le Dauphin&eacute; et la Provence, tous les jours except&eacute; le mercredi.</p>
+
+<p>Pour la Gascogne et le B&eacute;arn, les mardi, vendredi et dimanche.</p>
+
+<p>Pour le Forez, tous les jours except&eacute; le mercredi.</p>
+
+<p>Pour Gen&egrave;ve et la Suisse, mardi, jeudi, vendredi et dimanche.</p>
+
+<p>Pour Milan, Savoie et Pi&eacute;mont, mardi et vendredi.</p>
+
+<p>Pour G&ecirc;nes, la Toscane, Rome, Naples et la Sicile, le vendredi.</p>
+
+<p>On invitait le public &agrave; mettre ses lettres &agrave; la poste la veille du jour
+du d&eacute;part, pour &eacute;viter la remise au d&eacute;part suivant.</p>
+
+<p>Il y avait six bo&icirc;tes dans la ville o&ugrave; l'on faisait la lev&eacute;e tous les
+jours &agrave; 7 heures du matin. &Agrave; la bo&icirc;te de la rue Saint-Dominique, la
+lev&eacute;e se faisait une fois par jour &agrave; 11 heures du matin.</p>
+
+<p>Quant &agrave; l'arriv&eacute;e, on ne fixait point de date; elle d&eacute;pendait du temps
+et de la saison.</p>
+
+<p>On voit dans les lettres du pr&eacute;sident de Brosses, de 1739, que les
+lettres de France pour Rome avaient quelquefois neuf jours de retard,
+parce que le courrier, qui &eacute;tait pay&eacute; pour suivre la route de la
+Corniche, s'embarquait par &eacute;conomie sur une felouque qui arrivait quand
+le vent &eacute;tait favorable.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">diligences pour paris en 1790</span></p>
+
+<p>Le bureau g&eacute;n&eacute;ral des diligences et coches de Lyon pour Paris, par les
+routes de Bourgogne et du Bourbonnais, &eacute;tait situ&eacute; au Port-Neuville.</p>
+
+<p>Les diligences d'eau de Lyon &agrave; Ch&acirc;lon partent r&eacute;guli&egrave;rement cinq fois
+par semaine. Les dimanche, lundi, mercredi, jeudi, vendredi &agrave; 5 heures
+du matin et arrivent en deux jours &agrave; Ch&acirc;lon.</p>
+
+<p>De Ch&acirc;lon, il part une diligence pour Paris, &agrave; huit places, qui fait la
+route en trois jours.</p>
+
+<p>Lorsque la Sa&ocirc;ne n'est pas navigable, les diligences partent directement
+de Lyon.</p>
+
+
+<p>&nbsp;</p>
+<p class="center"><span class="smcap">carrosses pour paris par le bourbonnais</span></p>
+
+<p>Les carrosses de Lyon pour Paris, par le Bourbonnais, partent
+r&eacute;guli&egrave;rement le jeudi de chaque semaine et font la route en dix jours
+(on couchait en route probablement).</p>
+
+<p>Ces m&ecirc;mes carrosses correspondent avec celui de Roanne pour Clermont.</p>
+
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">diligences de lyon a avignon, Marseille, N&icirc;mes et le
+Languedoc en 1790</span></p>
+
+<p>Les carrosses partent de Lyon deux fois la semaine, mercredi et samedi &agrave;
+4 heures du matin, et mettent quatre jours et demi de Lyon &agrave; Avignon.</p>
+
+<p>Les hardes des voyageurs ainsi que les marchandises doivent &ecirc;tre port&eacute;es
+au bureau la veille du d&eacute;part avant 5 heures du soir.</p>
+
+<p>Le lendemain de leur arriv&eacute;e d'autres carrosses partent d'Avignon pour
+Marseille, Montpellier et Toulouse.</p>
+
+<p>De cette fa&ccedil;on, les personnes et les marchandises sont rendues &agrave;
+Marseille et &agrave; Montpellier le septi&egrave;me jour, sauf les retards caus&eacute;s par
+des cas extraordinaires, comme les rivi&egrave;res d&eacute;bordantes, etc.</p>
+
+<p>Les dits carrosses ont quatre places, on n'a rien &eacute;pargn&eacute; pour qu'ils
+soient propres et commodes, on les a suspendus en berline pour qu'ils
+soient excessivement doux.</p>
+
+<p>Il y avait aussi des coches sur le bas Rh&ocirc;ne.</p>
+
+<p>Les diligences d'eau, &agrave; la descente, vont en deux jours en &eacute;t&eacute; et deux
+jours et demi en hiver de Lyon &agrave; Avignon, &agrave; moins de temps contraire.</p>
+
+<p>Les hardes des voyageurs doivent &ecirc;tre port&eacute;es la veille.</p>
+
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">coches d'eau sur le haut rh&ocirc;ne de lyon &agrave; seyssel en 1790</span></p>
+
+<p>Un coche part tous les lundis et met sept jours de Lyon &agrave; Seyssel, on
+embarque les voyageurs dans une chambre particuli&egrave;re.</p>
+
+<p>On charge, par ce coche, des marchandises pour la Savoie, la Suisse et
+l'Allemagne.</p>
+
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">carrosses pour gen&egrave;ve en 1790</span></p>
+
+<p>Les carrosses partent de Lyon le vendredi &agrave; 4 heures du matin, font la
+route en trois jours quand il fait beau, par Montluel, Meximieux,
+Saint-Jean-le-Vieux, Nantua et Ch&acirc;tillon-de-Michaille, Collonge et
+Saint-Genis.</p>
+
+<p>Ils repartent de Gen&egrave;ve le mardi.</p>
+
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">messageries g&eacute;n&eacute;rales du comt&eacute; de bourgogne en 1790</span></p>
+
+<p>Le fermier des carrosses et messageries du comt&eacute; de Bourgogne et des
+routes de Lyon &agrave; Strasbourg, passant par Besan&ccedil;on, a des carrosses pour
+conduire les voyageurs et les marchandises.</p>
+
+<p>Les carrosses de Lyon partent les mardi et samedi, et se rendent en dix
+jours &agrave; Strasbourg et cinq jours &agrave; Besan&ccedil;on quand le temps le permet.</p>
+
+<p>Outre les carrosses, il a des chaises de poste qu'il fournira tous les
+jours de la semaine en avertissant une demi-journ&eacute;e d'avance.</p>
+
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">messageries royales du forez en 1790</span></p>
+
+<p>Carrosses de Lyon &agrave; Saint-Etienne, trois fois par semaine, six places.</p>
+
+<p>Carrosses de Lyon au Puy, une fois par semaine.</p>
+
+<p>Carrosses de Lyon &agrave; Roanne, une fois par semaine.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p class="center">SERVICE DES POSTES</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">en 1810</span></p>
+
+<p>Bureau g&eacute;n&eacute;ral des postes, rue Saint-Dominique, directeur, M. Monicault.</p>
+
+<p>Pour Paris, par le Bourbonnais, Limoges et Bordeaux, les d&eacute;parts ont
+lieu les dimanche, mardi, jeudi et samedi.</p>
+
+<p>Pour Paris, par la Bourgogne, les lundi, mercredi, vendredi.</p>
+
+<p>Pour Grenoble, Gap, Turin, Milan, tous les jours.</p>
+
+<p>Pour Marseille et route, tous les jours.</p>
+
+<p>Pour N&icirc;mes et Montpellier, tous les jours except&eacute; le jeudi.</p>
+
+<p>Pour Narbonne et Toulouse, dimanche, mardi et vendredi.</p>
+
+<p>Pour Strasbourg, B&acirc;le, Allemagne, lundi, mercredi, vendredi.</p>
+
+<p>Pour Rome, Naples et la Sicile, lundi et vendredi.</p>
+
+<p>Pour l'Espagne et le Portugal, dimanche, mardi, vendredi.</p>
+
+<p>Dans les quatre bo&icirc;tes de la place Saint-Jean, de la rue des Augustins,
+du corridor de la Com&eacute;die et de la place de la Fromagerie, la lev&eacute;e des
+lettres se fait une fois par jour, &agrave; 11 heures du matin.</p>
+
+<p>Dans celle de la rue Saint-Dominique, &agrave; une heure du soir.</p>
+
+<p>La lettre simple &eacute;tait tax&eacute;e &agrave; 30 cent. pour 100 kilom&egrave;tres, 40 cent.
+pour 200 kilom&egrave;tres, 50 cent. pour 300 kilom&egrave;tres, 60 cent. pour 400
+kilom&egrave;tres, 70 cent. pour 500 kilom&egrave;tres, etc.</p>
+
+<p>On payait ce prix-l&agrave; pour Paris encore en 1840, etc., avec augmentation
+pour le poids et la distance.</p>
+
+<p>Le public &eacute;tait pr&eacute;venu que l'on ne pouvait recevoir aucune lettre pour
+l'Angleterre ou pour les pays occup&eacute;s par les Anglais (par suite du
+blocus continental).</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+
+<p class="center">SERVICE DES DILIGENCES</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">en 1810</span></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">entreprise des messageries</span></p>
+
+
+<p class="center"><i>&Agrave; Paris, rue Notre-Dame-des-Victoires,</i>
+<i>&Agrave; Lyon, quai Saint-Beno&icirc;t.</i></p>
+
+<p>Il part tous les jours de Lyon et de Paris une diligence &agrave; six places
+d'int&eacute;rieur et deux de cabriolet passant par la Bourgogne et faisant le
+trajet en cent heures.</p>
+
+<p>&Agrave; Lyon, de la place des Terreaux, maison Antonio, c&ocirc;t&eacute; des caf&eacute;s.</p>
+
+<p>Il part tous les jours de Lyon et de Paris une diligence &agrave; six places
+d'int&eacute;rieur et deux de cabriolet passant par le Bourbonnais, faisant le
+trajet en cent heures.</p>
+
+<p>Le trajet de Lyon &agrave; Ch&acirc;lon-sur-Sa&ocirc;ne et retour se fait &eacute;galement tous
+les jours dans une diligence d'eau tr&egrave;s propre, dans laquelle les
+voyageurs pour Paris ont leur chambre particuli&egrave;re: sauf le cas o&ugrave; la
+navigation de la Sa&ocirc;ne est interrompue.</p>
+
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">&eacute;tablissement de mm. gaillard fr&egrave;res en 1810</span></p>
+
+<p class="center"><i>Quai Saint-Clair, maison basse des coches (aujourd'hui n&ordm; 11).</i></p>
+
+<p>Les voitures qui partent de cet &eacute;tablissement desservent la route de
+Lyon &agrave; Gen&egrave;ve, le trajet se fait en vingt-quatre ou vingt-six heures.</p>
+
+<p>Les d&eacute;parts ont lieu r&eacute;guli&egrave;rement de deux jours l'un.</p>
+
+<p>Voitures &agrave; huit places (comme pour Paris probablement).</p>
+
+<p>Messieurs Gaillard fr&egrave;res ont aussi une voiture pour Strasbourg qui part
+tous les deux jours; avec correspondance sur toute la ligne.</p>
+
+<p>MM. Allard et C<sup>ie</sup> ont des voitures de Lyon &agrave; Gen&egrave;ve, qui font le m&ecirc;me
+service en concurrence aussi de deux jours l'un (cette entreprise n'a
+pas dur&eacute; longtemps).</p>
+
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">entreprise des coches du bas rh&ocirc;ne
+et messageries du midi, de mm. richard, galline et c<sup>ie</sup>
+en 1810</span></p>
+
+<p class="center"><i>Quai Saint-Antoine.</i></p>
+
+<p>La messagerie part tous les jours &agrave; minuit pendant neuf mois de l'ann&eacute;e
+et &agrave; 5 heures du matin pendant les trois mois d'hiver.</p>
+
+<p>Fait le trajet en deux jours en &eacute;t&eacute; et trois jours en hiver jusqu'&agrave;
+Avignon et quatre jours jusqu'&agrave; Marseille.</p>
+
+<p>Six places dans l'int&eacute;rieur et deux au cabriolet.</p>
+
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">coches du bas rh&ocirc;ne en 1810</span></p>
+
+<p>Ils partent les lundi, mercredi et vendredi au point du jour, font le
+trajet de Lyon &agrave; Avignon en deux ou trois jours.</p>
+
+<p>On y embarque les voitures et chevaux des voyageurs et les marchandises;
+en temps de foire, ils vont jusqu'&agrave; Beaucaire.</p>
+
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">entreprise descours et r&eacute;camier en 1810</span></p>
+
+<p class="center"><i>Place des C&eacute;lestins.</i></p>
+
+<p>Il part tous les jours de Lyon, &agrave; 7 heures du matin une voiture qui
+arrive &agrave; Saint-Etienne &agrave; 5 heures du soir.</p>
+
+<p>Tous les jours il en part une autre de Saint-Etienne pour Montbrison et
+tous les deux jours une autre pour le Puy.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p class="center">AM&Eacute;LIORATION ET TRANSFORMATION</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">du service, de 1830 &agrave; 1852</span></p>
+
+<p>Sous la Restauration, les routes furent am&eacute;lior&eacute;es; cependant en 1830
+les choses avaient peu chang&eacute;; il y avait cependant quelques progr&egrave;s.</p>
+
+<p>Les routes &eacute;tant meilleures on avait fait des voitures plus grandes; les
+deux diligences qui partaient tous les jours pour Paris pouvaient
+contenir dix-huit voyageurs chacune, trois dans le coup&eacute;, six dans
+l'int&eacute;rieur, six dans la rotonde et trois sur l'imp&eacute;riale.</p>
+
+<p>Le trajet se faisait assez r&eacute;guli&egrave;rement en trois jours et trois nuits
+dans la belle saison de Lyon &agrave; Paris.</p>
+
+<p>Pour Gen&egrave;ve on ne mettait plus que dix-huit heures.</p>
+
+<p>Pendant plus de vingt ans les choses rest&egrave;rent &agrave; peu pr&egrave;s dans cet &eacute;tat.</p>
+
+<p>L'invention des bateaux &agrave; vapeur apporta cependant une am&eacute;lioration dans
+le trajet de Lyon &agrave; Ch&acirc;lon et dans celui de Lyon &agrave; Avignon &agrave; la descente
+seulement.</p>
+
+<p>C'est en 1852 que l'ouverture compl&egrave;te du chemin de Paris &agrave; Lyon
+transforma radicalement les moyens de communication entre ces deux
+villes.</p>
+
+<p>Pour Marseille, ce fut en 1857 et pour Gen&egrave;ve en 1858.</p>
+
+<p>Il faut avoir fait le voyage de Paris dans les anciennes diligences pour
+comprendre les avantages des chemins de fer. Il est impossible
+d'expliquer &agrave; ceux qui ne l'ont pas &eacute;prouv&eacute;, le supplice de rester trois
+jours et trois nuits et quelquefois quatre, dans une esp&egrave;ce de bo&icirc;te o&ugrave;
+l'on &eacute;tait condamn&eacute; &agrave; une immobilit&eacute; compl&egrave;te, d'o&ugrave; l'on ne pouvait
+sortir que deux fois par jour, pour le d&eacute;jeuner et le d&icirc;ner, c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te
+avec des voyageurs inconnus, quelquefois aimables, il est vrai, mais le
+plus souvent le contraire, ou du moins indiff&eacute;rents.</p>
+
+<p>Combien de fois m'est-il arriv&eacute; de n'avoir pas de place ailleurs que
+dans la rotonde particuli&egrave;rement fr&eacute;quent&eacute;e par les nourrices; je ne
+peux pas dire combien j'ai souffert dans mon voyage de Marseille &agrave; Lyon,
+en 1835, o&ugrave; nous &eacute;touffions, suffoqu&eacute;s par la chaleur et la poussi&egrave;re.</p>
+
+<p>Les personnes qui pouvaient se le permettre avaient la malle de poste
+qui abr&eacute;geait le voyage de moiti&eacute; et co&ucirc;tait le double. Par la malle, on
+partait de Lyon &agrave; une heure du soir et l'on arrivait &agrave; Paris le
+surlendemain matin.</p>
+
+<p>&Agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; j'allais aux &Eacute;coles, je partais seul, je savais d'avance
+le jour de mon d&eacute;part, je pouvais presque toujours prendre la malle,
+j'ai fait ainsi plus de vingt fois le trajet de Lyon &agrave; Paris ou de Paris
+&agrave; Lyon.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait relativement une mani&egrave;re agr&eacute;able de voyager &agrave; cause de la
+rapidit&eacute; de la marche, la commodit&eacute; des voitures et la soci&eacute;t&eacute; qu'on y
+rencontrait.</p>
+
+<p>Mais de toutes les mani&egrave;res de voyager, la seule alors qui f&ucirc;t agr&eacute;able
+et v&eacute;ritablement commode, c'&eacute;tait la chaise de poste ou plut&ocirc;t la
+grande berline ou la grande cal&egrave;che conduite &agrave; quatre chevaux avec deux
+postillons et avant-courrier, comme voyageaient autrefois les princes et
+le conseil d'administration du chemin de fer de Gen&egrave;ve, lorsqu'il venait
+inspecter les travaux de ses ing&eacute;nieurs.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une mani&egrave;re de voyager bien pr&eacute;f&eacute;rable au train ordinaire des
+chemins de fer. Il n'y a que les trains de luxe, o&ugrave; l'on a toutes ses
+aises, qui puissent les remplacer avec avantage.</p>
+
+<p>Esp&eacute;rons pour les futures g&eacute;n&eacute;rations que, peu &agrave; peu, ce qu'on appelle
+aujourd'hui des trains de luxe finiront par devenir les trains
+ordinaires; de cette mani&egrave;re, on &eacute;vitera beaucoup des inconv&eacute;nients des
+voyages actuels o&ugrave; les voyageurs sont trait&eacute;s un peu trop comme sur les
+anciens bateaux &agrave; vapeur du Rh&ocirc;ne, o&ugrave; ils &eacute;taient class&eacute;s dans la
+cat&eacute;gorie des colis qui se transbordaient tous seuls et qui avaient
+ainsi l'avantage de ne pas &ecirc;tre sujets aux avaries dont l'Administration
+&eacute;tait responsable.</p>
+
+<p class="center">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p><a name="tableau" id="tableau"></a></p>
+
+<p class="center"><b><i>TABLEAU R&Eacute;SUM&Eacute; COMPARATIF</i></b><br />
+<span class="smcap">&agrave; diff&eacute;rentes &eacute;poques,<br />
+des moyens de transport pour les voyageurs dans la direction<br />
+de lyon &agrave; paris, marseille et gen&egrave;ve,<br />
+sous les rapports de la fr&eacute;quence des d&eacute;parts,<br />
+du nombre de places offertes au public<br />
+et de la dur&eacute;e des voyages par les diligences et les chemins<br />
+de fer.</span></p>
+
+<table summary="parisetroute" cellspacing="0" cellpadding="2" style="border: double 3px black;">
+<tr><td colspan="5" align="center" style="padding: 3%; border-bottom: 1px solid black;"> <i>LYON &Agrave; PARIS ET ROUTE</i></td></tr>
+<tr><td style="border-right: 1px solid black;">&nbsp;</td><td style="border-right: 1px solid black;" align="center">1790</td><td style="border-right: 1px solid black;" align="center">1810</td><td style="border-right: 1px solid black;" align="center">1850</td><td align="center">1888</td></tr>
+<tr><td style="border-right: 1px solid black;"><i>D&eacute;parts et arriv&eacute;es</i>.</td><td style="border-right: 1px solid black;">6&nbsp;jours&nbsp;par&nbsp;semaine</td><td style="border-right: 1px solid black;">Tous&nbsp;les&nbsp;jours</td><td style="border-right: 1px solid black;">Tous&nbsp;les&nbsp;jours</td><td>12&nbsp;trains&nbsp;par&nbsp;jours</td></tr>
+<tr><td style="border-right: 1px solid black;">&nbsp;</td><td style="border-right: 1px solid black;" align="center">(1 d&eacute;part).</td><td style="border-right: 1px solid black;" align="center">(1 d&eacute;part).</td><td style="border-right: 1px solid black;" align="center">(2 d&eacute;parts).</td><td align="center">dans chaque sens.</td></tr>
+<tr><td style="border-right: 1px solid black;"><i>Nombre moyen de places par jour dans chaque sens</i>.</td><td style="border-right: 1px solid black;" valign="top">7 places.</td><td style="border-right: 1px solid black;" valign="top">16 places.</td><td style="border-right: 1px solid black;" valign="top">44 places.</td><td valign="top">Plus de 4,000.</td></tr>
+<tr><td style="border-right: 1px solid black;"><i>Dur&eacute;e minima du voyage</i>.</td><td style="border-right: 1px solid black;">7 jours.</td><td style="border-right: 1px solid black;">4 jours.</td><td style="border-right: 1px solid black;">3 jours.</td><td>8 &agrave; 16 heures.</td></tr>
+<tr><td style="border-right: 1px solid black;">&nbsp;</td><td style="border-right: 1px solid black;">ou&nbsp;175&nbsp;heures.</td><td style="border-right: 1px solid black;">ou&nbsp;100&nbsp;heures.</td><td style="border-right: 1px solid black;">ou&nbsp;75&nbsp;heures.</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="5" align="center" style="padding: 3%; border-bottom: 1px solid black; border-top: 3px double black;"><i>LYON &Agrave; MARSEILLE ET ROUTE</i></td></tr>
+<tr><td style="border-right: 1px solid black;">&nbsp;</td><td style="border-right: 1px solid black;" align="center">1790</td><td style="border-right: 1px solid black;" align="center">1810</td><td style="border-right: 1px solid black;" align="center">1850</td><td align="center">1888</td></tr>
+<tr><td style="border-right: 1px solid black;"><i>D&eacute;parts et arriv&eacute;es</i>.</td><td style="border-right: 1px solid black;">2&nbsp;jours&nbsp;par&nbsp;semaine</td><td style="border-right: 1px solid black;">Tous&nbsp;les&nbsp;jours</td><td style="border-right: 1px solid black;">Tous&nbsp;les&nbsp;jours</td><td>10&nbsp;trains&nbsp;par&nbsp;jours</td></tr>
+<tr><td style="border-right: 1px solid black;">&nbsp;</td><td style="border-right: 1px solid black;" align="center">(1 d&eacute;part).</td><td style="border-right: 1px solid black;" align="center">(1 d&eacute;part).</td><td style="border-right: 1px solid black;" align="center">(1 d&eacute;part).</td><td align="center">dans chaque sens.</td></tr>
+<tr><td style="border-right: 1px solid black;"><i>Nombre moyen de places par jour dans chaque sens</i>.</td><td style="border-right: 1px solid black;" valign="top">2 places.</td><td style="border-right: 1px solid black;" valign="top">8 places.</td><td style="border-right: 1px solid black;" valign="top">22 places.</td><td valign="top">Plus de 1,000.</td></tr>
+<tr><td style="border-right: 1px solid black;"><i>Dur&eacute;e minima du voyage</i>.</td><td style="border-right: 1px solid black;">7 jours.</td><td style="border-right: 1px solid black;">4 jours.</td><td style="border-right: 1px solid black;">3 jours.</td><td>6 &agrave; 11 heures.</td></tr>
+<tr><td style="border-right: 1px solid black;">&nbsp;</td><td style="border-right: 1px solid black;">ou&nbsp;175&nbsp;heures.</td><td style="border-right: 1px solid black;">ou&nbsp;100&nbsp;heures.</td><td style="border-right: 1px solid black;">ou&nbsp;75&nbsp;heures.</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="5" align="center" style="padding: 3%; border-bottom: 1px solid black; border-top: 3px double black;"><i>LYON &Agrave; GEN&Egrave;VE ET ROUTE</i></td></tr>
+<tr><td style="border-right: 1px solid black;">&nbsp;</td><td style="border-right: 1px solid black;" align="center">1790</td><td style="border-right: 1px solid black;" align="center">1810</td><td style="border-right: 1px solid black;" align="center">1850</td><td align="center">1888</td></tr>
+<tr><td style="border-right: 1px solid black;"><i>D&eacute;parts et arriv&eacute;es</i>.</td><td style="border-right: 1px solid black;">2&nbsp;jours&nbsp;par&nbsp;semaine</td><td style="border-right: 1px solid black;">Tous&nbsp;les&nbsp;jours</td><td style="border-right: 1px solid black;">Tous&nbsp;les&nbsp;jours</td><td>7&nbsp;trains&nbsp;par&nbsp;jours</td></tr>
+<tr><td style="border-right: 1px solid black;">&nbsp;</td><td style="border-right: 1px solid black;" align="center">(1 d&eacute;part).</td><td style="border-right: 1px solid black;" align="center">(1 d&eacute;part).</td><td style="border-right: 1px solid black;" align="center">(1 d&eacute;part).</td><td align="center">dans chaque sens.</td></tr>
+<tr><td style="border-right: 1px solid black;"><i>Nombre moyen de places par jour dans chaque sens</i>.</td><td style="border-right: 1px solid black;" valign="top">2 places.</td><td style="border-right: 1px solid black;" valign="top">4 places.</td><td style="border-right: 1px solid black;" valign="top">16 places.</td><td valign="top">Plus de 2,000.</td></tr>
+<tr><td style="border-right: 1px solid black;"><i>Dur&eacute;e minima du voyage</i>.</td><td style="border-right: 1px solid black;">3 jours.</td><td style="border-right: 1px solid black;">26 heures.</td><td style="border-right: 1px solid black;">18 heures.</td><td>4 &agrave; 5 heures.</td></tr>
+<tr><td style="border-right: 1px solid black;">&nbsp;</td><td style="border-right: 1px solid black;">ou&nbsp;75&nbsp;heures.</td><td style="border-right: 1px solid black;">&nbsp;</td><td style="border-right: 1px solid black;">&nbsp;</td><td >&nbsp;</td></tr>
+</table>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">notes sur le tableau pr&eacute;c&eacute;dent</span></p>
+
+<p>En 1790, on ne voyageait pas la nuit, on couchait dans les auberges et
+l'on partait de tr&egrave;s grand matin.</p>
+
+<p>En 1790, 1810 et 1850, on compte les voitures de Paris par la Bourgogne
+et le Bourbonnais.</p>
+
+<p>En 1888, pour la direction de Paris on ne compte que les voyageurs par
+la Bourgogne.</p>
+
+<p>On n'a pas tenu compte des voyageurs par les coches du Rh&ocirc;ne et de la
+Sa&ocirc;ne avant les bateaux &agrave; vapeur; non plus que des voyageurs par bateaux
+&agrave; vapeur entre Lyon, Avignon et Ch&acirc;lon, de 1830 &agrave; 1850.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="EPILOGUE" id="EPILOGUE"></a>EPILOGUE</h2>
+
+
+<p>Au moment o&ugrave; je termine ces r&eacute;cits, 2 mai 1888, je viens de faire avec
+mon fils le voyage de Paris, de la mani&egrave;re la plus commode qui ait &eacute;t&eacute;
+appliqu&eacute;e en France jusqu'&agrave; pr&eacute;sent.</p>
+
+<p>Partis de Lyon &agrave; 2 heures et demie du soir, nous sommes arriv&eacute;s &agrave; Paris
+avant minuit.</p>
+
+<p>Si l'on supprimait l'arr&ecirc;t pour le d&icirc;ner au buffet de Tonnerre; on
+pourrait faire le trajet en huit heures.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions dans un tr&egrave;s confortable salon, en communication avec un
+wagon restaurant, un fumoir et des cabinets de toilette et autres.</p>
+
+<p>Il n'y a probablement que moi &agrave; Lyon et peut-&ecirc;tre en France, qui puisse
+&agrave; soixante-treize ans de distance, faire par exp&eacute;rience la comparaison
+de cette mani&egrave;re de voyager avec celle de 1815.</p>
+
+<p>Quelles que soient les am&eacute;liorations futures qui pourront &ecirc;tre apport&eacute;es
+dans les moyens de communication, on peut dire, je crois, sans crainte
+de se tromper, que l'on ne verra jamais de changements aussi radicaux
+que ceux dont je suis aujourd'hui peut-&ecirc;tre le seul t&eacute;moin.</p>
+
+<p>Lyon, 2 mai 1888.</p>
+
+
+<p class="center"><i>L'Inspecteur g&eacute;n&eacute;ral honoraire des Ponts et Chauss&eacute;es</i>,</p>
+
+<p class="center">Th&eacute;odore <span class="smcap">Aynard</span>.
+</p>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Voyages, by Théodore Aynard
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES ***
+
+***** This file should be named 20562-h.htm or 20562-h.zip *****
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+
+Produced by Adrian Mastronardi, Chuck Greif, The Philatelic
+Digital Library Project at http://www.tpdlp.net and the
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+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+and accept all the terms of this license and intellectual property
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+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
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