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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 01:23:32 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Voyages + +Author: Théodore Aynard + +Release Date: February 11, 2007 [EBook #20562] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES *** + + + + +Produced by Adrian Mastronardi, Chuck Greif, The Philatelic +Digital Library Project at http://www.tpdlp.net and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + +Théodore AYNARD + +VOYAGES AU TEMPS JADIS + +En France, en Angleterre, en Allemagne, en Suisse, en Italie, en Sicile, + +EN POSTE, EN DILIGENCE, EN VOITURIN, EN TRAINEAU, EN ESPERONADE, À +CHEVAL ET EN PATACHE. + +De 1787 à 1844. + +[Illustration] + +_LYON_. +IMPRIMERIE MOUGIN-RUSAND 3, Rue Stella, 3 +1888 + +* * * + + + + +AVANT-PROPOS.--ÉPIGRAPHES + +CHAPITRE Ier.--Où l'on voit le roi Louis XI, la poste et les +postillons + +CHAPITRE II.--Qui contient des extraits authentiques du journal +de voyage en Italie et en Sicile d'Antoine-Henri +Jordan, fils et petit-fils d'échevin, en 1787 et 1788, +et quelques autres choses. + +CHAPITRE III.--Contenant des épisodes du voyage en Bretagne +d'Alphée Aynard, en 1798 et du voyage à Paris +de Th. Ay., en 1815 + +CHAPITRE IV.--Où l'on verra quatre personnes parcourant la +Suisse dans une grande voiture, mais à petites +journées, en 1834 + +CHAPITRE V.--Voyage en voiturin d'Allemagne en Italie, où l'on +met quarante jours pour aller de Francfort-sur-le-Mein +à Florence sur l'Arno, et retour en +Auvergne par Gênes, Marseille et les Cévennes, +en 1839 + +CHAPITRE VI.--Souvenirs d'Angleterre et d'Écosse, en 1844 + +CHAPITRE VII.--Service des postes et des diligences en 1790, 1810 +et 1850. Comparaison des moyens de transport +mis à la disposition des voyageurs, sous les rapports +de la fréquence des départs, du nombre de +places offertes au public, et de la durée des voyages, +par les diligences et les chemins de fer en 1790, +1810, 1850 et 1888 + +TABLEAU RÉSUMÉ DU CHAPITRE VII + +ÉPILOGUE + +* * * + + + + +VOYAGES AU TEMPS JADIS + +_Et quorum pars parva fui, sed magna parentes_. + +(Imité de VIRGILE.) + +* * * + + + + +_AVANT-PROPOS_ + +Votre mémoire est une lampe que vous +avez promenée pieusement dans les galeries du +passé, où elle rallume celles des salons, qui +ne sont plus, hélas! que celles des tombeaux. + +Arthur DE GRAVILLON. + +_Dans cette nouvelle réminiscence que j'offre à mes amis, en prenant +pour épigraphe une phrase toute moderne de l'auteur de_ Peau d'âne, +_petit-fils et petit-neveu des Jordan Périer, que j'ai cités dans les_ +Salons d'autrefois, _j'ai un double motif_: + +_D'abord, celui de témoigner ma reconnaissance à tous ceux qui ont bien +voulu me remercier de mes envois, en choisissant dans cette nombreuse +correspondance un des passages les plus élégants_. + +_Ensuite, de montrer, que si quelquefois je cite les anciens et toujours +j'aime à me souvenir du passé, ce n'est pas le moins du monde pour le +mettre au-dessus du présent, dont j'apprécie, plus que d'autres +peut-être, tous les avantages et tous les mérites_. + +_Il est bien entendu que, dans ce moment, je ne fais pas de politique, +et que je ne pense ni au pouvoir législatif, ni à l'exécutif, ni à leurs +familles_. + +_Dans les lettres trop aimables qui m'ont été adressées, on m'a fait +cependant un reproche, celui d'avoir été trop court_. + +_Les uns m'ont dit que j'aurais dû parler de salons que je n'ai pas +fréquentés et de belles dames que je n'ai pas connues_.--_D'autres ont +trouvé que je ne donnais pas assez de détails sur les personnes et les +salons que j'ai cités_. + +* * * + +_Aux premiers je réponds, que j'ai pour principe d'être véridique; je ne +pouvais donc raconter que des choses vues et entendues_. + +_Aux seconds je réponds, que j'ai aussi pour principe d'être discret; +lorsque j'écris sur le temps passé, c'est plus encore pour mon plaisir +que pour celui des autres; car si je revois les tableaux complets d'un +autre âge, tout en restant dans le vrai, ma plume ne peut en retracer +qu'une partie_. + +_Cela me rappelle une dame qui disait, qu'il ne lui serait pas difficile +d'avoir de l'esprit, si comme sa voisine, elle voulait dire tout ce qui +lui passait par la tête_. + +_Moi aussi, peut-être, j'aurais pu me rendre plus intéressant et plus +amusant, si j'avais raconté tout ce qui passait dans la mienne; mais je +n'ai pas eu la prétention de faire douze volumes, comme_ les Mémoires +_du duc de Saint-Simon_. + +* * * + +_En racontant quelques voyages de nos pères et du temps de ma jeunesse, +en outre du plaisir que j'éprouve à revivre avec ceux qui_ _ne sont +plus, et bien souvent à lire entre les lignes, comme je viens de le +dire, mon but principal est d'apprendre à ceux qui l'ignorent, et ils +sont nombreux, la différence énorme qui existe pour les voyages, entre +jadis et aujourd'hui; et quelle contrariété ils éprouveraient, s'ils +étaient obligés de revenir aux moyens de transport d'il y a un siècle, +et même d'un demi-siècle_. + +* * * + +_C'est encore ma mémoire, en grande partie, que j'invoque; mais cette +fois ce n'est plus une lampe de salon, car elle va me conduire sur les +grandes routes, que toute ma vie j'ai beaucoup pratiquées et sur +lesquelles je vous invite à me suivre, ami lecteur, s'il ne vous déplaît +pas de courir le monde avec moi, assis sur un bon fauteuil et les pieds +sur les chenets en cas de froidure, ou bien à l'ombre, sur le banc de +votre jardin, si le soleil luit_. + +* * * + +_Ceci bien posé, que c'est de votre plein gré que je vous emmène, +partons!_ + +* * * + + + + +VOYAGES AU TEMPS JADIS + + + + +CHAPITRE PREMIER + +Où l'on voit le roi Louis XI, la poste et les postillons. + + +Dans un de mes derniers voyages de Genève, une jeune dame assez jolie, +autant qu'il m'en souvient, occupait avec moi le même compartiment d'un +train express; le hasard seul avait fait notre rencontre, comme celle de +la petite Sonia avec Tartarin sur les Alpes. + +Il me fut facile de reconnaître que ce n'était pas le moins du monde une +nihiliste russe, mais tout spirituellement une parisienne pur sang, dont +la société ne m'exposait pas à faire connaissance avec les gendarmes, +comme cela m'était une autre fois arrivé; j'aurai peut-être l'occasion +de vous le dire. + +En traversant le tunnel du Credo, elle s'étonnait que partie de Genève à +onze heures du matin, elle ne pouvait arriver à Paris... le même jour, +qu'à onze heures du soir. + +Elle n'avait aucune idée de l'état de chose antérieur aux chemins de +fer; elle les avait trouvés en venant au monde, elle les supposait aussi +vieux que lui. Je l'aurais étonnée, je crois, en lui disant que ce +n'était pas dans un wagon de première qu'Adam et Ève avaient déménagé de +l'Éden. + +Plus je pense à cette rencontre, plus je pense aussi que notre +génération disparue, bien des gens seront comme ma parisienne, et ne +pourront se faire aucune idée des voyages au temps jadis. + +Il y a donc un certain intérêt à revenir sur ce passé, dont quelques-uns +encore se souviennent et pourront me contrôler, et qui pour tous sera +bientôt lettre close. + +Mon titre a déjà besoin d'explication: qui sait aujourd'hui ce qu'était +un voyage en poste? + +Pour vous, jeune lecteur, la poste se résume dans l'uniforme, assez laid +et souvent crotté, d'un facteur apportant lettres et journaux, et qui +jamais, au premier de l'an, n'oublie de réclamer ses étrennes; qu'entre +nous soit dit, il mérite généralement mieux que beaucoup d'autres; puis +encore, dans une vilaine petite boîte, chez le marchand de tabac, où +vous déposez vous-même votre correspondance, quand vous voulez être sûr +qu'elle ne sera pas oubliée dans la poche d'un commissionnaire; comme le +faisait toujours le comte J..., ministre des travaux publics sous +Louis-Philippe, tant sa confiance dans son personnel était grande. On +est bien loin d'être assuré, cependant, qu'elle arrive à sa destination, +car on peut la dérober en route; je le sais par une expérience ennuyeuse +et récente, que je tacherai d'oublier avant le 1er janvier, en +pensant que c'est mon voleur qui a été volé. + +Enfin, vous connaissez peut-être aussi le bureau de la poste restante, +si vous n'en connaissez pas les mystères, et le guichet, où vous êtes +obligé de faire queue pour payer vos dettes lointaines et transmettre +aussi quelquefois vos cadeaux à distance, comme je l'espère pour vous, +et surtout pour les destinataires. + +Mais qu'il y a loin de cette poste, qui n'est plus qu'un service de +distribution, à la poste ancienne, qui faisait elle-même le transport +des lettres et des personnes. + +La poste dont je vais parler datait de l'édit de Doullens, en 1464. Elle +a disparu au milieu de notre siècle; elle a donc vécu quatre cents ans. +Combien voyons-nous de choses qui ne durent pas si longtemps? Sans +compter celles qui n'ont que dix-huit ans et qui durent déjà beaucoup +trop pour l'intérêt de la chose publique et de bien des choses +particulières. + +Au dire de ses contemporains, le roi Louis XI était fort curieux de +nouvelles et voulait, en outre, transmettre rapidement ses ordres dans +tout le royaume. + +Le premier, il fit établir dans les principales directions, des relais +de chevaux de selle; en 1483, l'Angleterre suivit son exemple. + +Le chef de chaque dépôt où les chevaux étaient postés, c'est de là que +vient le nom, s'appelait d'abord maître coureur; ce n'est que plus tard +qu'il prit le nom de maître du poste, et enfin, celui de _maître de +poste_. + +Ce n'était pas alors une institution précisément démocratique, car il +était formellement défendu de monter sur ces chevaux _sans mandement du +Roi, sous peine de la vie_. + +Ce grand roi n'y allait pas de main morte. Comme M. Thiers, interrompu +par les clameurs de l'extrême gauche, disait à la Chambre: «J'ai +l'habitude d'appeler Monseigneur les princes dont les familles ont régné +sur la France.» De même, j'ai l'habitude d'appeler grands les rois qui +l'ont agrandie. + +Le règne de Louis XI nous a donné le Maine, l'Anjou, la Bourgogne et la +Provence! + +Ce grand prince donc, n'y allait pas de main morte; aussi les mauvaises +langues de son temps, et même du nôtre, lui reprochent, à tort ou à +raison (_adhuc sub judice lis est_), d'avoir fait pendre haut et court, +sans autre forme de procès, ceux qu'il soupçonnait de tramer complots +contre l'État et contre lui surtout. + +Ce fait paraît certain, cependant, non seulement par les peintures un +peu chargées de Walter Scott, dans Quantin Durward (à qui dirait-on la +vérité si ce n'est à ses amis!) mais par l'ensemble des traditions +historiques qui prouvent qu'il gouvernait plus par la crainte que par +tout autre moyen; que, fils sans coeur, il fut aussi roi sans pitié, et +que s'il abaissait les grands, il ne ménageait pas les petits; car il +accablait, dit-on, le peuple d'impôts, beaucoup moins qu'aujourd'hui +cependant. + +Bien des gens sont portés, non pas à l'absoudre, mais à lui pardonner un +peu, à cause de son amour pour le principe d'autorité, dont le besoin se +fait plus que jamais sentir; il est bien entendu que je parle de celle +qui mérite ce nom. + +Si l'on n'avait pas alors la liberté de la tribune et de la presse, il +paraît que les moines ne se gênaient guère pour dire dans leurs sermons +ce qu'ils pensaient de sa justice sommaire, de son prévôt Tristan et de +ses exécuteurs, qui supprimaient la prison préventive autrement que +voulait le faire Napoléon III, quand il envoyait en Angleterre M. +Valentin-Smith, pour étudier cette question. + +Le roi ayant appris que le cordelier Maillard s'était permis de +l'attaquer indirectement en chaire, il l'envoya prévenir que s'il +recommençait, il le ferait jeter à la rivière. + +Sans s'intimider, le disciple de Saint-François répondit à l'envoyé: «Va +dire à ton maître que je ne crains rien; malgré la protection de +Notre-Dame d'Embrun, dont il porte la médaille à son bonnet, je suis +plus sûr d'arriver au paradis par la voie d'eau, que lui avec tous ses +chevaux de poste.» + +Louis XI se le tint pour dit, eut le bon esprit d'en rire, et laissa les +moines tranquilles. + +De notre temps, on s'empresserait de laïciser le couvent, après un siège +en règle en cas de résistance; puis quelque agence interlope de Limoges +et de Tours proposerait aux Cordeliers de changer leur corde contre le +cordon de la Légion d'honneur, moyennant finances bien entendu. + +C'est deux cents ans plus tard, sous Louis XIV, en 1664, que le marquis +de Crénan, chargé de ce service, fit construire les premières chaises +roulantes dans lesquelles il fut défendu, par arrêt de 1680, _de courre +la poste à deux personnes dans la même chaise_. + +L'invention se perfectionna plus tard. À la fin du siècle dernier la +chaise de poste à deux roues pouvait contenir deux personnes et même +trois. Le public fut autorisé à faire traîner ses voitures par les +chevaux du roi. + +En même temps, les lettres n'étaient plus transportées dans la sacoche +ou le porte-manteau d'un courrier à cheval; on les mettait dans une +malle chargée sur les voitures du gouvernement, qui partaient +régulièrement et à heure fixe dans les principales directions. + +C'est de là qu'est venu le nom de _Malle de poste_ donné à l'ensemble du +système qui sert au transport de la correspondance. + +S'il n'y a plus aujourd'hui de malles de poste proprement dites, on +appelle encore malle des Indes, le train rapide qui porte les dépêches +d'Angleterre aux Indes, ainsi que les navires à vapeur qui se trouvent +sur leur parcours. + +La première malle de poste que j'ai vue, consistait en un briska, +voiture à quatre roues, d'origine russe, ne contenant que deux places: +une pour le courrier, responsable des dépêches et l'autre pour un +voyageur payant sa place. + +Plus tard, de 1825 à 1850, sur les principales directions, le briska fut +remplacé par un grand et confortable coupé à trois places; un quatrième +voyageur pouvait encore se placer dans le cabriolet de devant avec le +courrier; ce qui l'obligeait à l'aider dans la distribution sur la route +des paquets de correspondance, et à supporter pendant tout le voyage +l'odeur de la marée dont ces agents faisaient un petit commerce à leur +profit, toléré dans l'intérêt de quelques gourmets de province; car les +turbots, les soles et les homards n'avaient aucun autre moyen rapide +d'arriver sur les tables de l'intérieur de la France. + +Le service des malles étant régulier et obligatoire, les chevaux étaient +toujours prêts et choisis; elles allaient donc plus vite que les chaises +particulières. + +Dans toutes les plus petites villes, et souvent dans des hameaux situés +sur les routes impériales, royales ou nationales suivant le temps, il y +avait des maîtres de poste; ils n'étaient pas fonctionnaires publics, +mais souvent ils étaient subventionnés par l'État et jouissaient de +certains privilèges; en compensation, ils étaient obligés d'entretenir +un certain nombre de chevaux déterminé par l'importance de la +circulation et au moins une voiture légère, qui devaient toujours être à +la disposition du public, d'un relai à l'autre dans les deux sens. + +Quand arrivés au relai, les chevaux n'avaient pas la chance de trouver +une voiture de retour, ils revenaient haut le pied à leur résidence. + +Lorsque deux chaises marchant en sens inverse se rencontraient vers le +milieu d'un relai, on faisait un échange de chevaux et de postillons. + +Le tarif de la poste était fixé par cheval et par postillon pour la +distance d'une poste, qui correspondait à deux lieues soit 8 kilomètres. +Les relais étaient espacés de 16 à 20 kilomètres, soit deux postes à +deux postes et demie. + +Tous ceux qui voyageaient de cette manière avaient chez eux le livre de +poste, comme nous avons le livret Chaix. Le livre de poste était bien +moins répandu; car de tous les livres de notre littérature moderne et +même de l'ancienne, le livret Chaix est certainement celui qui, chaque +année, a le plus fort tirage; beaucoup de gens ne lisent pas d'autre +livre que celui-là! + +Dans le livre de poste, on trouvait toutes les routes de France, avec +l'indication des relais et des prix, dans les circonstances diverses qui +pouvaient se présenter. Il en était de même dans tous les pays d'Europe, +où le service de la poste aux chevaux était établi. + +Une chaise de poste était une espèce de cabriolet à deux grandes roues, +avec de forts brancards, dont la caisse était très bien suspendue et qui +demandait deux chevaux. + +Le cheval placé entre les brancards ou limons, se nommait le limonier, +l'autre sur lequel montait le postillon, se plaçait à gauche et se +nommait le porteur; on l'attelait avec un palonnier. Tous les harnais +étaient à bricole. + +Le cheval de droite portait aussi le nom de sous-verge, parce qu'il se +trouvait sous le fouet (ou verge), placé dans la main droite du +postillon. + +Il y a encore de vieux cochers, qui distinguent les deux chevaux d'une +voiture à timon, par les noms de porteur et sous-verge. + +Les anciennes traditions ont quelquefois la vie si dure, qu'après +plusieurs siècles il y a des mariniers qui distinguent encore les rives +du Rhône et de la Saône, par ces dénominations: côté de l'Empire, rive +gauche; côté du Royaume, rive droite. Autre exemple: + +À Rome, le Ier janvier 1888, les Italiens qui se pressaient pour +assister dans l'église de Saint-Pierre, à la messe jubilaire du pape +Léon XIII, pour exprimer leur impatience, criaient encore: _per Bacco_! +(par Bacchus.) + +Les voitures à quatre roues exigeaient un plus grand nombre de chevaux; +quatre chevaux obligeaient à deux postillons. + +Le nombre de personnes dans une voiture, au-dessus de deux, influait sur +le nombre de chevaux obligatoires. + +Le prix était I fr. 50 par poste et par cheval, et 75 centimes par +postillon. On pouvait quelquefois éviter les chevaux supplémentaires en +les payant I franc par poste, bien qu'on ne les mît pas. + +C'est ce qui faisait dire à Balzac, dans un de ses romans, à propos +d'une certaine dame: «Son mari était un personnage tout à fait +fantastique; il ressemblait au troisième cheval qu'on paie toujours +quand on court la poste et qu'on ne voit jamais.» De nos jours c'est +encore de même, il en est plus d'un et plus d'une que je pourrais citer: +et vous? + +On appelait poste royale, une poste qui se payait double, à l'entrée et +à la sortie de quelques grandes villes, et de celles où résidait la +Cour. + +Quand on voulait être bien mené, il suffisait de dire aux postillons ces +mots magiques: _En avant et doubles guides_. Cela voulait dire que si +l'on était content, on payerait I fr. 50 au lieu de 75 centimes par +poste et par postillon; alors les chevaux ne quittaient pas le galop de +tout le relai. + +Lorsqu'on était pressé, et qu'on ne regardait pas à la dépense pour +voyager en prince, on envoyait un courrier en avant. Un postillon à +cheval partait à franc-étrier, arrivait au premier relai avant vous, et +faisait préparer le nombre de chevaux dont vous aviez besoin; cela se +répétait à chaque changement de chevaux. De cette manière on ne perdait +point de temps aux relais. + +Il paraît que dans tout pays la poste était chère, il y a un proverbe +italien qui dit: _La posta e spesa di principe ed un mestière di +facchino_. La poste dépense de prince est métier d'homme de peine. + +On peut se rendre compte de ce que coûtait un voyage de Lyon à Paris et +réciproquement, pour une ou deux personnes. + +Quand on avait sa chaise, la traction seule s'élevait à 400 francs +environ, plus ou moins, suivant l'état des chemins et la saison. + +Si l'on n'avait pas de chaise il fallait en louer une, ce qui coûtait +une centaine de francs en moyenne, ce prix était variable suivant les +circonstances. C'était donc une dépense d'environ 500 francs, sans +compter les frais des hôtels qui l'augmentaient beaucoup, si l'on ne +marchait pas jour et nuit. + +Ce chiffre peut être considéré comme exact. Au moment de la première +invasion du choléra à Paris en 1832, qui débuta d'une manière +foudroyante, emportant Casimir Périer, alors président du conseil des +ministres, mes parents furent très inquiets, et se décidèrent à venir me +chercher. On était si terrifié qu'ils arrivèrent seuls à Paris dans une +grande diligence à vingt places; celles qu'ils rencontraient en sens +inverse étaient au contraire toutes pleines de fuyards. + +M'ayant trouvé bien portant et pas effrayé du tout, ils durent repartir +tout de suite, par l'ordre des médecins; mais toutes les voitures +publiques, malles et diligences étant encombrées, ils ne purent partir +qu'en poste, en louant une calèche à Paris. + +Ils me laissèrent 500 francs pour prendre aussi la poste et revenir à +Lyon au galop, si le choléra arrivait à l'Ecole polytechnique. + +Quoique fortement menacée au milieu du quartier Mouffetard, où les +habitants étaient décimés, grâce à Dieu l'Ecole fut préservée, fort +heureusement pour moi, pour mes 500 francs et pour beaucoup d'autres. + +Le prix du voyage par la malle était beaucoup moins cher, 92 francs par +personne; mais il était fort difficile d'avoir des places sans les +retenir longtemps d'avance. + +Pour ceux qui n'en avaient pas l'habitude, le règlement avec les +postillons était ennuyeux et souvent compliqué. Mon père, fort expert +dans cette manière de voyager, m'y avait initié de bonne heure. + +Nous allions souvent à Sury, près de Montbrison; pour faire la course en +une journée, il n'y avait que la poste. Longtemps avant que j'eusse +barbe au menton, on m'avait confié ce service, qui n'était pas toujours +commode. + +Un jour nous partîmes de Lyon dans une petite calèche avec un seul +cheval, le nôtre; à la poste de Brignais, naturellement, on en mit deux; +à Rive-de-Gier on en mit encore deux, mais on en fit payer trois; à +Saint-Chamond on voulait en mettre trois et nous en faire payer quatre. + +Exaspéré de cette progression croissante, je fis mettre les quatre +chevaux et deux postillons. C'est ainsi que nous fîmes une entrée +triomphante à Saint-Etienne, sur la place Chavannel, dans la cour de la +manufacture d'armes, qu'habitait mon oncle. + +Les officiers d'artillerie se mettaient aux fenêtres, croyant à une +inspection imprévue du ministre de la guerre; ce n'était qu'un écolier +en vacances qui avait voulu faire claquer son fouet tout comme un autre. + +Lorsque mon grand-père conduisait sa famille à Sury, avec sa voiture et +ses chevaux, il couchait toujours en route. + +Les chemins étaient si mauvais avant 1820, qu'il était tout à fait +extraordinaire si, pendant le trajet, on ne versait qu'une fois. + +Fâcheuses conséquences des guerres de Napoléon Ier, qui avait +supprimé l'entretien des routes pour mieux assurer l'entretien de ses +armées. + +C'était une belle institution, la poste aux chevaux, surtout dans le +moment de sa grande activité. Rien n'était plus vivant, et ne donnait +plus envie de voyager, que de voir une grande berline avec siège devant +et derrière, attelée de quatre beaux chevaux conduits par des postillons +alertes, en habits bleus, bordés de rouge et galonnés, avec leurs +grosses bottes, assez dures pour les préserver du contact des brancards +et des timons. + +De loin on entendait le claquement des fouets se mêlant au bruit joyeux +des grelots, pour faire écarter les autres voitures; car c'était un +privilège de la poste royale. On devait lui laisser le haut du pavé, ou +le milieu de la chaussée. + +C'était ordinairement de cette manière que faisaient leurs voyages de +noces les jeunes mariés de bonne maison. + +Mais quelques-uns partant à la nuit tombante, n'allaient que jusqu'au +premier relai, revenaient en ville à la nuit close, et rentraient +discrètement à pied dans leur maison, où personne ne venait les voir +pendant quinze jours. + +Sur les lettres d'invitation au mariage, on imprimait régulièrement en +post-scriptum: _On part pour la campagne_, cela voulait dire: nous +n'avons pas besoin de vous, ce n'est donc pas la peine de vous déranger. +Ce n'était point un mensonge; on partait bien, en effet, pour _le pays +de Tendre_; car alors, si l'on ne lisait déjà plus l'_Astrée_ d'Honoré +d'Urfé et les romans de Mlle de Scudéri, on en conservait encore les +traditions. + +Comme beaucoup de choses de ce monde, hélas! le postillon a disparu; ce +n'est plus sur son cheval, mais seulement sur la scène, qu'on pourra +voir encore le Postillon de Lonjumeau, quand l'Opéra-Comique sera +reconstruit, car lui aussi vient de disparaître dans un affreux +désastre, sans emporter cependant nos anciens souvenirs. + +Les maîtres de poste ont fait comme le postillon; j'ai connu les deux +derniers de Paris et de Lyon, MM. Dailly et Mottard; tous deux aimaient +tant leurs chevaux qu'ils n'ont pas voulu s'en séparer. + +C'est une affection que je comprends; car, si quelquefois ces rudes +serviteurs ont des caprices, et qui n'en a pas! souvent ils montrent +leur reconnaissance, en léchant la main qui les nourrit; et surtout +jamais ils ne disent du mal de vous. Il y a cependant des savants qui ne +connaissent ces nobles bêtes que sous le nom de _moteurs animés_. + +Avez-vous jamais, lecteur, conduit à grandes guides un quadrige de +superbes normands ou de vigoureux Percherons? + +Je pourrais, je crois, parier cent contre un, que cela ne vous est +jamais arrivé. + +Avez-vous jamais dirigé une véritable locomotive? + +Il y a encore moins de chances pour que vous me donniez une réponse +affirmative. + +Eh bien! par extraordinaire et volontairement, je me suis trouvé dans +des circonstances qui m'ont permis de me livrer à ces deux exercices. + +De 1841 à 1845, avant l'ouverture du chemin de fer du Nord, pour le +service de la navigation, j'allais plusieurs fois la semaine à Pontoise, +par la berline qui, en partant de Paris, traversait les Champs-Elysées. + +Du conducteur je m'étais fait un ami, pour que cette liaison me mît en +rapport direct avec ses magnifiques gris-pommelés. + +J'avais obtenu la faveur de me placer à côté de lui sur son siège, et +tout naturellement ses guides passaient souvent de ses mains dans les +miennes; car les hommes de travail perdent rarement une bonne occasion +qui se présente de se reposer. + +Quelques années plus tard, en 1848, allant tous les jours de Paris à +Versailles, pour le chemin de fer de Rennes, je montais très souvent sur +la locomotive à côté du mécanicien, alors sans aucun abri, afin de +m'initier aux détails pratiques de son métier (car dans cette année +d'effervescence générale, les ingénieurs furent obligés plusieurs fois +d'assurer _eux-mêmes_ le service). Souvent ma main novice maniait sous +ses yeux le régulateur, et la machine docile m'obéissait comme à son +véritable maître. + +Vous me croirez sans peine si je vous dis que j'avais infiniment plus de +plaisir et d'émotions à contenir, exciter, entendre hennir et voir +piaffer les coursiers de mon _Four in hand_, qu'à entendre souffler, +siffler et grincer sous ma main la locomotive de Versailles R. G. + +Pour conserver ce qu'ils appelaient leur cavalerie, en échange de leurs +brevets aristocratiques de Maîtres de Poste, MM. Dailly et Mottard, ont +obtenu à Paris et à Lyon des concessions d'omnibus qui sont remplacés +déjà par les tramways plus démocratiques encore. + +_Sic transit gloria mundi_, qu'on peut traduire ainsi en s'inspirant de +Lamartine: + + Ainsi tout change, ainsi tout passe, + Ainsi nous-mêmes nous passons + Sur le railway qui prend la place + De la poste et des postillons. + +Tout ce que je viens de dire pourrait s'intituler: Exposé théorique de +la poste aux chevaux; la pratique souvent n'était pas aussi brillante. + +Le mauvais état général des routes, surtout en hiver, leurs lacunes +nombreuses et le manque de ponts sur le plus grand nombre des rivières, +rendaient les voyages très difficiles. + +Pour vous donner une idée vraie sur ce point des moeurs et usages du +vieux temps, je me propose de faire passer sous vos yeux, si mon livre +y est encore, quelques épisodes de mes voyages et de ceux de ma famille, +que j'ai retrouvés, partie dans mes souvenirs, partie dans des +manuscrits authentiques que j'ai eu la chance heureuse de rencontrer. + +Cela fera l'objet des chapitres suivants. + + + + +CHAPITRE II + +Qui contient des extraits authentiques du Journal de voyage en Italie et +Sicile d'Antoine-Henri Jordan, fils et petit-fils d'échevin, en 1787 et +1788, et quelques autres choses. + + +Au commencement du XVIIIe siècle vivait à Lyon Henri Jordan, fils +d'Abraham et petit-fils de Lantelme dont le testament est de 1611; ce +Jordan, premier du nom de Henri, était marié à Jeanne de Gérando. + +Son fils, Henri Jordan l'aîné, qui fut échevin en 1779 et 1780, avait +épousé Magdeleine Briasson, fille de Charles-Claude Briasson, échevin +lui-même en 1757 et 1758. + +M. Briasson était fabricant d'étoffes de soie; c'est une tradition de +famille qu'il avait mis quelques années pour faire sa fortune, toujours +avec les deux mêmes dessins: ses robes à l'éclipse et ses robes à la +comète avaient brillé d'un vif éclat sur les paniers des grandes dames, +dans les salons de Versailles. + +Que les temps sont changés! combien aujourd'hui faut-il d'années, et +combien de dessins par année, à un fabricant pour faire sa fortune, +quand il y arrive? + +Une autre fille de M. Briasson avait été mariée au père du baron +Rambaud, qui fut maire de Lyon de 1818 à 1826. + +Henri Jordan, l'échevin, n'eut qu'un fils, Antoine-Henri, et trois +filles, Mmes Vionnet, Coste et Bergasse. + +Pierre Jordan, frère de l'échevin, marié à Élisabeth Périer de Grenoble +(tante du célèbre Casimir), eut cinq fils qui furent des hommes +distingués, ainsi que leurs descendants: + +Alexandre Jordan, receveur des finances, père d'Alexandre Jordan, +ingénieur en chef des ponts et chaussées, grand-père de Camille Jordan, +ingénieur des mines, membre de l'Institut, et de Mme Giraud-Jordan, +fille de Camille Jordan, magistrat; + +Camille Jordan, célèbre député aux Cinq Cents en 1795, puis à la Chambre +sous la Restauration, père d'Auguste Jordan, ingénieur en chef des ponts +et chaussées, grand-père d'Arthur de Gravillon et de Mme +Boubée-Jordan; + +Augustin Jordan, secrétaire d'ambassade, grand-père d'Omer Despatys, +ancien magistrat, membre du Conseil municipal de Paris; + +Noël Jordan qui fut longtemps le vénérable curé de Saint-Bonaventure à +Lyon; + +César Jordan, père d'Alexis Jordan, le savant botaniste. + +À la fin du siècle dernier, Henri Jordan l'aîné était banquier et +marchand de soie à Lyon dans la rue Lafont et plus tard dans sa maison à +l'angle de la rue Puits-Gaillot et du port Saint-Clair. + +En l'année 1787 il avait dans son commerce comme associé son fils +unique, Antoine-Henri, troisième du nom et Barthélemy-Gabriel Magneval, +fort jeune alors, qui depuis est devenu député du Rhône de 1815 à 1822. + +À cette époque la Chine et le Japon n'étaient pas encore inventés comme +pays de production des fils de soie; nous n'en tirions que des +porcelaines et des foulards. + +La fabrique lyonnaise faisait venir toutes ses soies du Dauphiné, du +midi de la France, de l'Italie et de la Sicile. + +La maison Jordan avait fait d'assez fortes avances à une maison Cajoli, +de Turin, qui venait de suspendre ses payements; il y avait intérêt à +suivre de près cette affaire. La traiter par correspondance n'était pas +chose très facile; les lettres pour une grande partie de l'Italie ne +partaient qu'une fois par semaine et réciproquement. Quant au télégraphe +électrique, Ampère était bien né, mais il n'avait pas encore mérité une +statue avec des sirènes à ses pieds, qui semblent à Lyon, je ne sais pas +pourquoi, l'accessoire obligé de nos grands hommes. + +On décida qu'Antoine-Henri Jordan fils irait à Turin pour recouvrer le +plus qu'il pourrait de la créance Cajoli; qu'il profiterait de ce voyage +pour voir tous les correspondants de la maison, en visitant l'Italie +pour en augmenter le nombre et compléter son éducation. + +Il y a quelques années, ayant hérité de la bibliothèque d'une de mes +tantes, j'ai trouvé, sur un des derniers rayons, un manuscrit séculaire +assez bien conservé. Comme il était hérissé de renseignements +commerciaux d'un autre âge, je n'y avais pas fait d'abord très grande +attention. Plus tard, ayant quelques loisirs je me suis appliqué à la +lecture de ce volume, qui m'a vivement intéressé, les renseignements +qu'il me donnait rentrant tout à fait dans le cadre que je m'étais +tracé, c'est-à-dire la comparaison des voyages de jadis et de ceux +d'aujourd'hui. + +Ce voyage de mon grand-père était pour lui un voyage d'agrément autant +qu'un voyage d'affaires; l'emploi de son temps est résumé dans des notes +écrites jour par jour, depuis son départ, le 11 août 1787, jusqu'à son +retour à Marseille, le 22 juillet 1788, et quelques jours après à Lyon; +cela fait une année complète. + +Elles forment deux parties distinctes: l'une contient ses impressions de +touriste et les faits matériels du voyage; l'autre s'applique aux +affaires de la soie, et longuement aux questions de change et de +monnaie, alors très importantes à cause de leur diversité, chaque +principauté d'Italie ayant la sienne propre. + +Je ne m'occuperai que de la première partie de ces notes, par la bonne +raison que je ne comprends rien à la seconde, dont presque tous les +termes, écrits en abréviations, sont pour moi des hiéroglyphes pour +lesquels il me faudrait un nouveau Champollion. + +Même dans la première partie, je passerai beaucoup de descriptions de +monuments que tout le monde connaît. Je dis tout le monde, comme les +journalistes disent _Tout-Paris_, quand ils le font tenir dans une salle +de spectacle, ou la chambre des députés. + +Je me bornerai donc aux citations qui font connaître le voyage +proprement dit, et les moeurs de l'époque dans les pays parcourus. + +Bien qu'elles soient du siècle dernier, je peux les appeler des notes +télégraphiques et photographiques; à cause de leur concision et de leur +précision véridique, deux qualités qui ont caractérisé mon grand-père +pendant toute sa vie. + +Antoine-Henri Jordan, fils et petit-fils d'échevin était fort jeune +alors, il n'avait que vingt-quatre ans; sa famille était dans une bonne +position de fortune et d'honorabilité, l'avenir lui souriait; il n'était +pas encore marié; il partait l'esprit content, libre de toute +préoccupation. + +On était à deux années de la convocation des États généraux; rien ne +pouvait faire prévoir les tristes événements qui devaient les suivre. + +Dans ce temps-là, il n'y avait aucune voiture publique allant de Lyon en +Italie; il partait donc en poste dans la chaise de son père, accompagné +d'un fidèle domestique (Laforest), convenablement muni de lettres de +recommandation et de crédit. + +* * * + + +=Notes de voyage d'Antoine-Henri Jordan en Italie et en Sicile.= + +J'ouvre le cahier de notes et je copie: + +* * * + +_10 août 1787_.--Parti de Lyon, à six heures du soir, je suis arrivé le +lendemain au Pont-de-Beauvoisin à six heures du matin. Beau temps, sans +retard extraordinaire. (Il avait mis douze heures, il faut aujourd'hui +deux heures par le train omnibus.) + +* * * + +_11 août 1787._--Passé au Pont, sans être visité à la douane sarde, si +ce n'est pour la forme; malle détachée et rattachée sans autre +cérémonie. + +Entré dans les États de Savoie, passage à la montée de la Chaille dont +la vue est magnifique; arrivé à la montée de la Grotte, ouverte en 1670 +par Charles-Emmanuel II, suivant l'inscription qu'on peut lire; une des +beautés de la Savoie. + +Entre Saint-Jean-de-Cou et Chambéry, cascade de 200 toises de hauteur. +Vu Chambéry... J'ai été obligé d'y rester deux heures pour faire +remettre des clous à la chaise. Route continuée sans accident jusqu'à +Lanslebourg. + +(Arrivé là, le voyage se compliquait; non seulement le tunnel du mont +Cenis n'existait pas, mais la route à voiture pour traverser les Alpes +n'était pas construite; on ne pouvait donc franchir la montagne qu'à +pied ou à cheval. La route n'a été faite que sous Napoléon Ier. + +Il fallait démonter la voiture et faire transporter à dos d'homme +séparément la caisse, les roues et les brancards.) + +* * * + +_12 août_--Il faut faire marché avec les muletiers pour le transport des +bagages, avec les porteurs pour sa chaise, avec le maître de poste pour +les chevaux de selle, avec l'aubergiste; cela n'en finit pas. + +Après dîner, c'est-à-dire à deux heures, je suis monté à cheval, arrivé +sain et sauf à Novalèse, n'ayant pas souffert de la chaleur sur la +montagne, grâce au brouillard qui cachait le soleil. + +Couché à Novalèse, après avoir reçu les équipages en bon état, fait +remonter la voiture, dont le trajet a été fort heureux et tout préparé +pour le départ du lendemain qui s'est fait à deux heures du matin. + +* * * + +_13 août_.--Arrivé à Turin, à dix heures et demie du matin. Je n'ai pas +été visité là, plus qu'ailleurs. Logé à l'hôtel d'Angleterre. + +(Parti de Lyon, le 10 août à six heures du soir, il était arrivé le 13 à +dix heures et demie du matin, il avait donc mis cinquante-deux heures +pour un trajet qu'on peut faire aujourd'hui en neuf heures. + +Il n'est reparti de Turin que le 8 octobre, il y est resté près de deux +mois. + +Ses notes contiennent, jour par jour, un résumé de toute sa +correspondance au sujet de l'affaire Cajoli, des renseignements sur les +nombreux correspondants de la maison, le prix des soies, la valeur du +change, etc., en outre, il résume l'emploi de son temps en dehors des +affaires.) + +* * * + +_14 août_.--Je suis allé voir M. de Bianchi, qui m'a engagé à venir +loger dans son appartement; me voici transporté armes et bagages dans le +canton de Saint-Frédéric, près de la rue Neuve maison Vigna. + +Description de la ville de Turin.... + +* * * + +_17 août_.--Partie de campagne chez M. Ferraris.... + +* * * + +_19 août_.--Autre partie chez M. Negri.... + +* * * + +_22 août_.--Il y a trois salles de spectacle à Turin: le théâtre du roi +qui touche à son palais; on y joue l'opéra, ouvert seulement en +carnaval; le théâtre du prince de Carignan, sur la place du même nom; on +y joue la comédie, la tragédie, des arlequinades et l'opéra-comique. + +Un troisième théâtre chez le marquis d'Anglesne est petit, mais bien +décoré. + +* * * + +_23 août 1787_.--Partie de campagne chez M. Negri... visite à Moncalieri +chez Mme Nasi, à M. Bianchi au château. De là, dîner à Castel-Nuovo; +on me garde à coucher. Nous partons à six heures pour aller à la comédie +à Moncalieri; acteurs meilleurs que ceux de Turin... + +* * * + +_24 août_.--Retour à Turin à six heures du soir, partie à pied, partie +en carrosse, aussi gai que la venue. + +* * * + +_25 août_.--Visite à M. de Choiseul (notre ambassadeur à Turin) qui m'a +reçu avec son air leste, à sa toilette, et m'a congédié ensuite, sans +cérémonie, quand elle a été faite. + +* * * + +_26 août_.--Partie de campagne chez M. Brouzet à la Colline, où nous +avons dîné en très bonne compagnie; maison fort agréable et très +champêtre. + +Nous partons de Turin, le 28, à cinq heures du soir, avec M. Negri, pour +sa maison de campagne, pour être à portée de Moncalieri. + +* * * + +_29 août_.--À six heures du matin, nous descendons dans la plaine, où +était rangée la légion d'accompagnement qui devait manoeuvrer sous les +yeux du roi. + +(Description des manoeuvres... traversée du Pô... Dressement des +tentes... etc.) + +Nous nous embarquons sur le Pô, avec Mme Aignon, ses filles, Mme +Nasi, Mme Nasi Maggia et ses quatre soeurs, MM. Aignon et Nasi fils; +nous descendons à Moncalieri, nous dînons chez M. Nasi, et le soir, nous +retournons coucher chez M. Negri. + +* * * + +_2 septembre_.--Dîné à la campagne Saint-Ange-Morel avec Barberis, +Ballor, Jouben et autres, au nombre de douze, sur le chemin de la +Superga à un mille de Turin. + +* * * + +_8 septembre_.--Procession de la fête de la Vierge où vont les +communautés religieuses, le chapitre de la cathédrale, l'archevêque, le +sénat, la chambre des comptes, le consulat, les conseillers de ville et +les corps nombreux de pénitents et pénitentes; concours très +considérable de toute la population. + +* * * + +_9 septembre_.--Dîné à la vigne de Doxa, presque à la porte de la ville, +avec M. Leclerc de Nice, Tollo père et ses deux fils, Haldimand, etc. + +Ces deux jours, le spectacle du Théâtre de Carignan était magnifique; +toutes les loges étaient pleines, chose rare pour la saison. + +(On voit par ses notes de correspondance que pendant la fin de +septembre, il s'est beaucoup occupé de l'affaire Cajoli et autres.) + +* * * + +_8 octobre_.--Il part de Turin pour Bologne, toujours dans sa chaise de +poste, en passant par Casale, Alexandrie, Tortone, Plaisance, Parme, +Reggio et Modène. + +(Dans chaque ville il fait une description sommaire des pays traversés, +qu'il serait trop long de transcrire ici, nous nous bornerons à quelques +extraits.) + +* * * + +_8 octobre 1787_.--On traverse cinq rivières pour aller de Turin à +Casal: la Stura, le Mollon, l'Eau-d'Or, la Dora-Baltéa et le Pô à Casal +même, sur lesquelles il n'y avait point de ponts. + +* * * + +_10 octobre_.--Le théâtre d'Alexandrie est grand, mais le parterre est +bas. L'opéra est bon; la première chanteuse excellente; le ballet fort +joli. Après le spectacle il y a bal, où tout le monde peut entrer en +payant, mais il n'y a que les nobles qui peuvent danser! + +On voit à Alexandrie un beau pont couvert sur le Tanaro qui a 620 pieds +de long. + +* * * + +_14 octobre_.--Voyage à Novi; on a rajusté le chemin qui était +impraticable. On traverse Pozzalo, village dangereux à cause des +voleurs; il est prudent de ne pas y passer la nuit. + +* * * + +_16 octobre_.--Départ d'Alexandrie pour aller à Tortone; on passe la +Scrivia; cette rivière est tantôt guéable, tantôt d'une grande force; de +sorte qu'il n'y a point de prix fixe pour le passage en bateau. Le mien +a duré deux minutes. J'ai offert 5 sous; on m'a demandé 3 livres, et +l'on s'est contenté de 10 sous, sur la menace d'informer le commandant. + +Description de Plaisance... l'église du Dôme est grande, belle; beaucoup +de peintures. + +* * * + +_17 octobre_.--Parti de Plaisance à trois heures et demie, j'arrive à +cinq heures à Fiorenzuola, petite ville où je ne trouve point de +chevaux, à cause de la foire; il faut se décider à coucher. + +Il y a grand monde à l'auberge; je suis engagé à aller à un bal que +donnent quelques seigneurs des environs; j'y reste jusqu'à deux heures +du matin, puis je vais me coucher; en partant à six heures et demie je +rencontre quelques dames qui en sortaient. Description de Parme, Reggio +et Modène. + +* * * + +_21 octobre_.--La grande tour de Modène, une des sept merveilles de +l'Italie: il y a quatre cents marches à monter. + +* * * + +_23 octobre_.--Arrivé à Bologne. Je me loge hôtel de la Paix. +Description de Bologne. L'église métropolitaine de Saint-Pierre et la +collégiale de San-Pétronio sont l'une et l'autre très vastes et d'une +très grande hauteur. + +* * * + +_24 octobre_.--Partie de campagne chez le marquis de Rata, où j'ai vu le +cardinal-légat. Le soir, vu Mme Bianchi la mère qui m'a fait beaucoup +d'amitiés. + +* * * + +_25 octobre_.--Vu le doyen de Bianchi dont j'ai reçu toutes les offres +de service. Dîné chez M. de Merendoni, avec le doyen qui ne m'a pas +quitté de toute la journée; nous sommes allés ensemble à +San-Giovani-in-Monte, où se sont chantés en grande cérémonie la messe et +les vêpres en l'honneur de saint Antoine de Padoue, par une société +philharmonique composée de nobles. + +* * * + +_26 octobre_.--Le doyen m'a prêté son domestique, qui m'a accompagné à +l'Institut, etc... Je suis allé voir le marquis de Tauraro qui a de +beaux tableaux de maîtres. + +Après le dîner le doyen m'a conduit chez sa soeur, la comtesse de +Pepoli, à la campagne à 3 milles de la ville, sur la route de Ferrare. +J'y suis invité pour dimanche. + +* * * + +_28 octobre 1787_.--Vu la fameuse madone de Saint-Luc. Grande chapelle +de la Vierge ou pour mieux dire grande église située sur la hauteur, à 3 +milles de Bologne; on y arrive par six cent vingts portiques tous +couverts. Le chemin pour les carrosses est à côté, et dans la montée les +portiques passent trois fois par dessus. (Suit une grande description.) + +La chapelle est fondée et entretenue par souscriptions particulières des +Bolognais; la première pierre fut posée en 1733. + +* * * + +_1er novembre_.--Installation solennelle du gonfalonnier chef du +Sénat, premier magistrat de la ville de Bologne, qui n'a plus que +l'ombre de son ancien pouvoir; depuis que Bologne s'est donnée au Pape, +l'autorité réside toute entière dans la personne du cardinal-légat; ce +qui n'empêche pas qu'aujourd'hui on suive les mêmes usages qu'autrefois. + +Le gonfalonnier change tous les deux mois; pendant quatre jours tous les +deux mois, ce sont les mêmes fêtes et processions qui se renouvellent. + +* * * + +_2 novembre_.--Départ de Bologne pour Florence à neuf heures du matin; +passage des Apennins par un vent violent. + +Je m'arrête trois heures à Lojano, méchant village, pour faire +raccommoder ma voiture à laquelle trois boulons ont cassé. + +* * * + +_Florence_.--J'arrive à Florence à dix heures du soir. + +En entrant en Toscane, il faut se faire visiter, ou consigner deux +sequins (le sequin valait 12 livres) qui sont rendus à Florence, quand +on a visité la malle. Pour cela il faut aller à la douane où j'ai perdu +une matinée. + +* * * + +_3 novembre_.--Sur la recommandation de Mme Spinosa, je me suis logé +à l'Aigle Noir près du Dôme chez Pio Lombardi. La ville compte 95,000 +habitants. + +(Ici grande description de la ville, de ses monuments, de ses palais, +des églises et des musées; il visite le palais Capponi, berceau de +Laurent Capponi qui s'est rendu célèbre à Lyon par sa générosité au +XVIe siècle. Arrivé le 2 novembre, il en est reparti le 7; ce n'était +pas trop pour voir toutes les merveilles de cette ville magnifique dans +laquelle il devait s'arrêter à son retour.) + +* * * + +_7 novembre_.--Départ de Florence pour Lucques, à six heures et demie du +matin. Attendu près d'une demi-heure à la porte pour laisser entrer les +voitures des maraîchers; enfin nous sortons. + +Je m'arrête à Cojano pour voir le palais Poggio au grand-duc, qu'on +vante beaucoup, je ne sais pas pourquoi. + +À Buggiano, je me suis disputé avec le maître de poste qui voulait me +mettre trois chevaux à cause du mauvais chemin et de la pluie; par +amiable composition, il a été convenu qu'au lieu de 4 pauls par cheval +et par poste, je n'en donnerais que 3 ce qui a été exécuté. + +* * * + +_7 novembre_.--En arrivant à Lucques, à six heures du soir, il a fallu +faire le tour de la ville le long des remparts, parce qu'à la nuit les +portes sont fermées à l'exception d'une seule; pour entrer on paye 6 +sous par voiture et 2 sous par personne pour se faire ouvrir. + +Lucques, république aristocratique, comme Bologne l'était autrefois, est +gouvernée par un gonfalonnier et huit anziani (anciens) qui changent +tous les deux mois; il y a un grand conseil composé de cent cinquante +nobles qui décide de toutes les affaires. + +Logé à la Croix-de-Malte; payé le plus haut prix qu'on ait exigé de moi +jusqu'à présent 16 pauls par jour; mais il faut observer que je suis +seul dans l'hôtel, et que je paye pour ceux qui n'y sont pas. + +* * * + +_9 novembre 1787_.--Arrivé à Pise le soir, logé au Trois-Donzelles. +(Description de Pise.) + +* * * + +_10 novembre_.--Parti après dîner; arrivé à Livourne avant la nuit. + +* * * + +_11 novembre_.--Visité en mer deux bâtiments suédois avec Mme Redi et +M. Ulric. + +Livourne ne brille pas par ses églises; les deux plus belles sont le +Dôme et les Dominicains. Par contre, le théâtre est fort joli; il est +grand, bien éclairé, avec cinq rangs de loges superposées; mais l'opéra +y est très mauvais. + +* * * + +_17 novembre_.--Départ de Livourne à sept heures du matin pour retourner +à Florence. + +La ville de Livourne est un port franc, où tout peut entrer et sortir +par mer; mais du côté de la terre, les douanes du grand-duc sont très +rigides. + +Avant de partir il faut faire visiter et plomber ses malles; sans cela +on est visité à la porte de Pise, de Florence, en un mot, dans toutes +les villes de la Toscane. + +J'avais fait plomber ma malle à Florence, pour aller jusqu'à Rome sans +la défaire; arrivé à Florence à neuf heures du soir, on a prétendu +qu'il fallait visiter cette malle, parce qu'elle venait de Livourne ou +bien aller à la douane. + +Il a fallu consigner encore une fois ma voiture à la douane pour la +retirer le lendemain matin. J'ai eu la mauvaise chance d'être pris pour +un marchand d'échantillons, ce qui m'a fait traiter avec rigueur. + +* * * + +_19 novembre_.--Revu Florence. (Nouvelle description de la ville.) + +Revu la galerie du Grand-Duc _degli uffici_ avec un nouveau plaisir. (Le +sentiment qu'il éprouve de revoir Florence est partagé par tous ceux qui +ont eu la chance heureuse d'y aller et d'y retourner.) + +* * * + +_20 novembre_.--Dîné chez M. Redi; après le spectacle et le souper je me +suis mis en chaise à onze heures et demie du soir pour me rendre à +Bologne où j'arrive aujourd'hui mardi à cinq heures du soir. + +J'ai eu sur l'Apennin un vent très froid, les chemins étaient très +mauvais à cause de la pluie. + +La première fois étant parti de Bologne la nuit, je n'avais pas vu les +environs; il y a des palais superbes; entre autres celui du marquis +Aldrovandi Marescotti et celui du prince Hercolani encore plus beau. + +À Parme, à Modène et Bologne les étrangers payent au spectacle le double +du prix payé par les gens du pays. + +* * * + +_23 novembre_.--Parti de Bologne pour Ancône à huit heures du matin; +passé par Imola, petite ville où il y a beaucoup de noblesse. + +À Faenza il y a une fabrique de faïence considérable (c'est de là que +vient son nom). J'y ai vu des ouvrages très curieux imitant la +porcelaine. (Il passe à Cesena, Rimini et Pesaro.) + +* * * + +_25 novembre 1787_.--Parti de Pesaro à une heure après midi, arrivé à +Fossonbrone à six heures avec de la pluie et de très mauvais chemins. + +En arrivant j'ai trouvé Pierre Moci, qui a voulu absolument me loger +chez lui, ce à quoi j'ai consenti, pour jouer un tour au maître de +poste, qui avait le front de me demander 15 pauls pour une nuit. + +* * * + +_26 novembre_.--Séjour à Fossonbrone à cause de la neige. + +* * * + +_27 novembre_.--Je pars à quatre heures du matin; beau clair de lune, +temps froid; passé à Sinigalia, très joli petit port de mer sur +l'Adriatique. + +Arrivé à trois heures à Ancône, ville très commerçante, qui augmente +tous les jours. + +* * * + +_28 novembre_.--Parti d'Ancône à huit heures j'arrive à Lorette à midi. + +Je vois l'église et la Sainte-Chapelle, Santa Casa, qui suivant une +ancienne tradition est la maison où Notre-Seigneur Jésus-Christ s'est +incarné. C'est-à-dire la maison de la sainte Vierge. On a laissé les +murs dans leur état naturel, on s'est borné à orner les lambris d'une +grande quantité de lampes d'argent massif d'un poids considérable. + +Le trésor renferme des richesses incroyables, diamants, perles, rubis, +etc., provenant des largesses des plus grands princes de l'Europe. + +Arrivé à Macerata à quatre heures et demie je suis obligé de m'arrêter +pour faire remettre des vis à ma chaise et parce qu'on m'annonce qu'il y +a du danger sur le chemin. + +* * * + +_29 novembre_.--Parti de Macerata avant jour; arrivé à Tolentino, +j'apprends que le passage du col Fiorito (Apennins) est intercepté par +les neiges et l'on me fait attendre trois heures. + +Je pars pourtant sur de nouveaux renseignements, qui annoncent qu'on a +fait le passage; je trouve beaucoup de neige qui rend le chemin +difficile; j'arrive non sans peine à Serravalle au pied des Apennins. + +Le maître de poste de Ponte-della-Trava, voulant me faire coucher chez +lui, m'avait annoncé que je trouverais grand monde à Serravalle, et que +je ne pourrais pas me loger. Je ne me laisse pas faire et voyant surtout +qu'il veut m'étrangler pour le prix, je demande des chevaux; il me les +refuse sous prétexte qu'il n'en a pas. + +Cependant il en arrive et me les fait payer un prix exorbitant, que je +suis obligé de subir parce qu'il n'y a point de juge dans cet endroit. + +Me voici donc à Serravalle, j'y soupe et j'y couche au prix assez fort +de 10 pauls (5 fr. 60 environ), pour un mauvais souper et un mauvais +lit; après avoir passé la soirée avec la duchesse de Sampiari, de +Naples, qui venait de traverser la montagne et se rendait à petites +journées à Lorette. + +* * * + +_30 novembre_.--J'avais donné mes ordres pour partir au point du jour; +je me lève à sept heures, je fais chercher mes gens; tous à la messe +pour fêter saint André! au retour il faut bien déjeuner; au lieu de +partir à sept heures nous ne partons qu'à huit heures et demie avec +quatre chevaux et deux hommes pour soutenir la chaise dans les mauvais +pas! + +Comme le ciel était serein je fis le voyage très heureusement, et +j'arrivais à deux heures et demie à Foligno, ville d'Ombrie assez +peuplée; on y compte 22,000 habitants. + +* * * + +_1er décembre 1787_.--Les maîtres de poste de la Romagne sont les +plus grandes canailles qu'il y ait au monde; ils font aux voyageurs +toutes les insolences dont ils peuvent s'aviser et cherchent toujours à +les duper s'ils n'ont aucun moyen de se faire rendre justice. + +* * * + +Au col de la montagne Fiorito, la marquise Ghilini, d'Alexandrie, qui +l'a traversé la veille de mon passage, avait avec elle vingt hommes pour +faire le chemin; elle a vu cinq de ces malheureux, les couteaux à la +main, contre elle et son domestique, parce que ce dernier leur faisait +le reproche, bien mérité, d'avoir exposé par leur faute la marquise à +tomber dans le précipice. + +Avec cette race, on est obligé de les remercier de ce qu'ils veulent +bien prendre l'argent qu'ils vous forcent de donner. + +* * * + +Le ruspone, soit la pièce de 3 sequins de Florence, est tarifée à 65 +pauls et 1 bayoque romains, dans les États du Pape. Dans la route de +Lorette à Rome, les maîtres de poste ne veulent le prendre que pour 63 +pauls, quelques-uns même pour 62. Les pauvres voyageurs, qui, sur la foi +du tarif, n'ont dans leur poche que des triples sequins toscans, sont +réduits, dans la route, à perdre 2 ou 3 pauls par ruspone. + +Avis aux voyageurs d'avoir toujours dans leur escarcelle de l'argent du +pays. + +Pressé d'arriver à Rome pour y trouver les lettres qui m'y attendaient, +je me décide à voyager jour et nuit; j'avais un beau clair de lune, j'y +voyais comme en plein jour. + +J'ai traversé, sans m'y arrêter, Spolette, Terni, Narni, Otricolli, +Castellana; toutes ces villes sont en pays de montagne. + +Avant d'arriver à Rome à quatre lieues de distance, on distingue le dôme +de Saint-Pierre. + +J'arrive à Rome à trois heures et demie par la porta et la piazza del +Popolo. Je me loge chez Damon, hôtel des Français, via della Croce, +allant du Corso à la place d'Espagne. + +* * * + +_2 décembre_.--Le matin, toilette faite, je suis allé à la chapelle du +Saint-Père, où il chantait une messe solennelle pour l'ouverture de +l'Avent, assisté de tous les cardinaux, avec un monde considérable. + +Après la messe, tout le cortège ecclésiastique a fait la procession de +la chapelle Sixtine à la chapelle Paolina, pour célébrer l'ouverture des +quarante heures. + +Après l'exposition du Saint-Sacrement, la procession est retournée d'où +était venue, et tout a été dit. + +Ces deux chapelles sont très belles et méritent d'être revues avec moins +de foule. L'église de Saint-Pierre, à côté du Vatican, jouit avec raison +de la réputation d'être la première église du monde. Elle frappe au +premier coup d'oeil par sa grandeur. (Description de Saint-Pierre.) + +L'après-dîner s'est employé à rendre les lettres de recommandation ainsi +que la matinée du lendemain; je n'ai vu que les rues et les places en +courant en voiture. + +* * * + +_3 décembre 1787_.--Le pont Saint-Ange... Le château Saint-Ange, c'est +là qu'on a trouvé dans le tombeau d'Adrien des oeuvres de Phidias... +Castor et Pollux avec leurs chevaux, dont le plus grand mérite est leur +antiquité. + +L'entrée de Rome par la place del Popolo est majestueuse. + +Les carrosses font tous les soirs le cours dans la rue du milieu (il +corso), surtout le dimanche quand il fait beau (depuis cent ans c'est +toujours de même). + +La villa Borghèse, que nous avons visitée cet après-dîner, est fort +intéressante. J'y suis allé avec M. et Mme Schulteis et Mme +Veraci, Florentine, qui leur était recommandée. + +Arrivé à Rome le 1er décembre 1787, Henri Jordan y est resté plus +d'un mois, jusqu'au 5 janvier 1788; il y a passé quelques jours encore à +son retour de Sicile. + +Ceux qui ne connaissent pas Rome feront bien de passer rapidement les +pages suivantes; ceux, au contraire, qui l'ont vue, retrouveront avec +intérêt les noms de toutes les choses qu'ils connaissent et qui depuis +un siècle ont peu changé. + +Il serait trop long, et en dehors du cadre de cet écrit, de copier en +entier les descriptions qui se trouvent dans le manuscrit, je me +bornerai donc, en général, à une simple nomenclature. + +* * * + +_4 décembre_.--Le matin Saint-Pierre... La fontaine Trévi... + +* * * + +_5 décembre_.--Campo Vaccino ou Forum Romanum... Arc de Constantin... +Arc de Septime Sévère, temples de la Paix et de la Concorde, de Jupiter +Tonnant, du Soleil et de la Lune, arc de Titus, amphithéâtre Flavien +(Colisée), les dehors du Capitole. + +* * * + +_6 décembre_.--Sorti de la rue de la Croix, où je loge, suivi le Corso +jusqu'au Capitole; vu Saint-Paul-hors-les-Murs. + +Sur la route, tombeau de Caius Sextius, et le mont Aventin. + +Église Sainte-Sabine, églises de Sainte-Marie-de-Lorette, in Cosmedin, +Égyptienne. + +Restes du temple de Vesta, où l'on a bâti Sainte-Marie-du-Soleil. + +Traces du pont Sublicius, défendu par Horatius Coclès. + +L'Arc de Saint-Lazare, le pont Palatin ou ponte Rotto. + +Églises Saint-Nicolas-in-Carcere, restes du portique d'Octavie. + +Église Saint-Ange-in-Pescheria, théâtre de Marcellus, où est le palais +Orsini. + +L'Arc de Janus, l'Arc de Septime-Sévère-in-Velabro. + +L'ouverture de la Cloaca Maxima, la fontaine de Saturne. + +La colonne Trajane, port de Rippa-Grande. + +* * * + +_7 décembre_.--Sorti à dix heures par la place d'Espagne. Trinité du +Mont. + +Église de la Conception, Capucins; fontaine Barberini. + +Église Saint-Nicolas-de-Tolentin; église Sainte-Marie-de-la-Victoire. + +Fontaine dei Termini, dite de Moïse, Sainte-Marie-Majeure. + +Église Sainte-Prudentienne, église Saint-François-de-Paule. + +* * * + +_8 décembre 1787_.--Églises Saint-Charles, Sainte-Agnès, +Saint-Jacques-des-Espagnols. + +Ces deux dernières place Navone; Trois-Fontaines et Obélisques. + +Églises Saint-Jean-de-Latran, Baptistère de Constantin. + +Saint-André-di-Monte-Cavallo et la place. + +* * * + +_9 décembre_.--Église des Chartreux, dite Sainte-Marie-des-Anges, le +Panthéon ou la Rotonde. La villa Médicis. L'église de la Minerve. + +* * * + +_10 décembre_.--Église Saint-Jacques-des-Incurables, église Jésus et +Marie, palais Rondini. + +Église Sainte-Marie-di-Monte-Santo, des Miracles, del Popolo, sur la +place. + +Palais Capponi, restes du mausolée d'Auguste, église Saint-Roch. + +Églises Saint-André, Saint-Ignace, Saint-Sauveur-in-Lauro. + +* * * + +_11 décembre_.--Églises Saint-Luc, Saint-Yves-des-Bretons, place et +collège Clémentin. + +L'Obélisque solaire d'Auguste, dans la cour du palais della Vignaccia. + +Église de la Trinité, prêtres des Missions, église +Sainte-Marie-in-Campitelli. + +Églises du Jésus, Sainte-Marie-d'Ara-Coeli; Sainte-Marie-Libératrice, +les trois colonnes des Cornices, revu le Colisée, monté au deuxième +étage. + +* * * + +_12 décembre_.--Église Saint-Jean-Baptiste-des-Florentins, la rue Julia, +église Sainte-Catherine-de-Sienne. + +Place et palais Farnèse. Palais du cardinal, duc d'York. + +* * * + +_13 décembre_.--Autre visite à Saint-Pierre, monté sur le Dôme avec un +jeune Anglais, Higginthon, fort aimable compagnon (grands détails sur +l'église de Saint-Pierre). + +* * * + +_14 décembre_.--Vu le palais et la galerie Borghèse; après-dîner visité +le palais Doria, nous en avons admiré rapidement les beautés, parce que +nous étions chassés par la nuit qui s'avançait à grands pas, et nous +avons promis de ne plus aller voir des peintures après-dîner, parce +qu'ici on dîne à plus de deux heures et que la nuit vient trop tôt. + +* * * + +_14 décembre_.--Le soir s'arrange une partie pour aller à Tivoli à pied, +entre M. Higginthon, deux autres Anglais et un Piémontais, ancien +secrétaire de M. de Bianchi, à Bologne. J'arrive, on me la propose, je +me laisse entraîner et j'accepte; j'écris le soir même quelques lignes à +la hâte à Mme Vionnet (sa soeur), par voie de Turin, pour lui +annoncer ce voyage, et que je donnerai de mes nouvelles par le courrier +suivant (c'est-à-dire dans huit jours). + +* * * + +_15 décembre_.--Je suis réveillé à sept heures du matin par un garçon +cafetier, qui m'apporte de la part de mes compagnons de voyage une tasse +de chocolat pour me donner du courage; je l'avale et je m'habille; cela +fait, nous nous mettons en route comme des pèlerins. Nous partons à +sept heures et demie et nous arrivons, avec beau temps, à Tivoli, à une +heure après midi. La distance est de 18 milles de la porte dite +Saint-Laurent et 3 milles pour la gagner de notre auberge. (Le mille +romain est de 1,500 mètres.) + +* * * + +Au milieu du chemin nous nous arrêtons pour déjeuner, nous trouvons pour +tout potage un plat de petits poissons frits de la veille, du pain et du +vin médiocres; avec ça nous déjeunons gaîment et nous nous remettons en +route. + +À 13 milles de Rome, nous trouvons la Solfatare de Tivoli, canal qui +conduit une eau bleue et sulfureuse, d'une odeur très forte; nous nous +lavons les mains et le visage avec cette eau fort claire et fort +limpide. + +* * * + +À 15 milles de Rome, nous passons une seconde fois sur le pont Lucano, +le Tévérone, autrefois l'Arno, chanté par Horace; au-delà du pont est le +tombeau de la famille Plautia, qui a servi de forteresse aux Goths lors +de leur invasion. + +Nous laissons la villa Adriana sur la droite; un quart d'heure avant +Tivoli, nous trouvons l'ancien temple de Latone transformé en chapelle +dédiée à la Vierge. + +Tivoli autrefois Tibur, lieu de délices d'Horace et de Mécène, plus +ancienne que Rome de 462 ans, est une ville mal pavée et mal bâtie, avec +des rues étroites où il faut sans cesse monter et descendre, où l'on ne +peut pas marcher, quand il pleut, tant le sol est glissant, comme nous +l'éprouvons en arrivant avec la pluie. + +Nous cherchons une auberge, on nous en indique une à droite, où l'on +nous reçoit avec empressement; on nous montre nos lits, nous les +trouvons mauvais et nos chambres pitoyables, nous nous empressons de +sortir et nous finissons par tomber sur un gîte passable, qui nous +paraît un palais. + +Nous demandons à dîner, nous nous reposons, attendant pendant trois +heures les provisions qu'on avait été obligé d'aller chercher ailleurs. + +Quand nous sortîmes de table il était presque nuit, nous pûmes voir +seulement la cascade et les forges que les eaux mettent en mouvement. + +À côté de la cascade se trouvent le temple de Vesta très bien conservé +et celui de la Sibylle qu'on dit fondé par Numa, second roi de Rome, +pour la nymphe Egérie. + +Nous rentrons et nous nous couchons de bonne heure. + +* * * + +_16 décembre 1787_.--Le matin du dimanche je vais à la messe avant jour, +puis je vais réveiller mes compagnons qui me font perdre une heure parce +qu'ils ont mal dormi. Après le déjeuner nous retournons voir la cascade, +le temple de Vesta et la villa d'Est. Bâtie il y a deux cent trente ans +par un cardinal d'Est, elle est aujourd'hui plus dégradée que beaucoup +d'édifices romains. La vue est fort étendue et très belle; elle +appartient au duc de Modène. + +De là nous allons dans les débris de l'ancienne villa de Mécène, dont on +ne voit plus que les murs et la grandeur des chambres, qui ont des +voûtes d'une hardiesse étonnante; ces murs subsistent depuis dix-sept +cents ans et paraissent devoir subsister longtemps encore. + +On nous montre les ruines de la maison d'Horace et d'un temple +d'Hercule; puis nous allons dîner pour repartir à midi. + +Au lieu de retourner à Rome directement, on nous propose de voir +Frascati; nous visitons la villa Adriana, par des chemins boueux et +mauvais. Nous nous en tirons cependant parce que le temps s'était remis +au beau. + +Dans cette maison de plaisance de l'empereur Adrien, il n'y a plus que +des ruines, mais de superbes ruines: un ancien amphithéâtre, un temple +du dieu Canope (divinité égyptienne dont les prêtres passaient pour +magiciens), le temple d'Apollon et la salle des Gardes fixèrent notre +attention. + +* * * + +Nous cherchons le chemin de Frascati; en voulant couper court, contre +mon avis, nous nous trompons de route, et nous sommes obligés de +rejoindre le vrai chemin en passant à travers champs et fossés. Enfin +nous arrivons à Frascati à six heures du soir en pleine nuit; ayant +traversé la villa Braciani. + +Nous cherchons une hôtellerie; on nous conduit d'abord dans un cabaret, +ensuite dans une étable; enfin nous trouvons la bonne auberge où l'on +nous offre trois lits pour six. + +Nous nous arrangeons cependant, en faisant mettre des matelas par terre; +nous nous couchons, mais nous dormons mal. + +* * * + +_17 décembre 1787_.--La villa Conti où je suis allé ce matin m'a fait +grand plaisir; il y a de beaux jardins et des jeux d'eau fort agréables; +mais ceux de la villa Aldobrandini dite Belvédère, appartenant au prince +Paul Borghèse, sont encore supérieurs. On les fait jouer +particulièrement pour les visiteurs étrangers; ils forment des effets +merveilleux et des surprises de toute espèce. + +Ce palais jouit d'une très belle vue; il est orné de belles peintures du +cavalier d'Arpin. + +Après dîner nous passons à Grotta-Ferrata, abbaye où nous admirons des +fresques du Dominiquin. + +En rentrant nous trouvons à 3 milles de Rome la fontaine d'Acquafelice, +dont les eaux sont conduites dans la ville par des aqueducs magnifiques +et très bien conservés. + +* * * + +_19 décembre_.--Revu Saint-Pierre avec un nouveau plaisir. + +* * * + +_20 décembre_.--Consistoire public au Vatican pour la réception d'un +cardinal, cérémonie qui n'a d'intéressant que l'importance des gens qui +la font, et les compliments qui se récitent en latin, que l'on n'entend +guère. + +Il y a cependant beaucoup d'étrangers, pour voir le Pape et les +cardinaux en costume de gala. + +La fonction ne consiste, autant que j'ai pu le voir, qu'à présenter le +nouveau cardinal au Pape, auquel il baise les mains, la poitrine et le +front; il va donner ensuite une accolade à ses confrères, et reçoit +exhortation du Saint-Père sur ses devoirs et tout est dit. + +* * * + +_21 décembre_.--Vu le Capitole et la villa Albani; pour les détails je +renvoie au livre de Vasi qui en parle assez bien; je dirai seulement que +les tableaux du Capitole qui m'ont plu davantage sont la Fortune, du +Guido, et celui de Moïse faisant sortir l'eau du rocher, de Luc +Giordano. + +La villa Albani passe pour la plus agréable des environs de Rome. +(Aujourd'hui cette villa appartient à la famille Torlonia.) + +* * * + +_22 décembre_.--Nouvelle visite à Saint-Pierre, remonté dans la coupole +pour jouir du magnifique coup d'oeil intérieur et extérieur. + +De là, visite, avec M. Emery (Suisse), du musée du Vatican. Vu les +premiers chefs-d'oeuvre de sculpture, l'Apollon du Belvédère, le +Laocoon, l'Antinoüs et beaucoup d'autres... Vu le jardin du Belvédère, +où se trouve la pomme de pin du mausolée d'Adrien, et le bassin où l'on +voit un vaisseau dont les agrès sont formés par des jets d'eau. + +* * * + +_23 décembre 1787_.--Pluie le dimanche. Je suis allé, avec le signor +Agostino, voir le chef-d'oeuvre de Raphaël, le premier tableau de +l'Univers: la Transfiguration de Notre-Seigneur qui se trouve à +Saint-Pierre-in-Montorio sur le Janicule (aujourd'hui au Vatican, avec +la Communion de saint Jérôme et la Vierge, de Foligno). + +Je n'ai pas regretté ma course faite par le mauvais temps pour admirer +avec le plus grand plaisir ce bel ouvrage. + +J'ai vu en même temps au sommet de la montagne (le Janicule), la +fontaine Pauline, _aqua Paola_, remarquable par l'abondance de ses eaux, +qui viennent de 12 lieues, et la simple architecture de la façade. + +De ce point, on a une des plus belles vues de Rome. + +Passé à Sainte-Marie-in-Transtevere dans l'île du Tibre; monté au +Quirinal, traversé la rue Pia pour arriver à la place dei Termini, où +j'ai revu l'église de Sainte-Marie-de-la-Victoire. + +* * * + +_24 décembre_.--Vu la galerie Colonna, à laquelle on donne ici le +premier rang pour la richesse et la beauté, comme on le donne à la +galerie Borghèse pour le nombre et le prix des tableaux. + +* * * + +_25 décembre, Noël_.--Auguste cérémonie dans la basilique de +Saint-Pierre, au Vatican. Le pape (Pie VI) chante une grand'messe +solennelle, assisté du prince Doria, en qualité de diacre, et d'une +grande quantité de cardinaux, prélats, etc.; belle et grande cérémonie +où il y a beaucoup d'étrangers... J'ai été très content de cette +majestueuse fonction où il y avait un concours immense. + +Le temps était beau, le cours très brillant, le plus nombreux que +j'eusse encore vu. + +* * * + +_26 décembre_.--Vu l'église de Saint-Jerôme-de-la-Charité (S. Geralomo +della Carita), où se trouve le fameux tableau de la Communion de saint +Jerôme, du Dominiquin, regardé comme un des quatre premiers de Rome +(aujourd'hui au Vatican). + +Le soir, ouverture du théâtre Alemberti, où il y a grande foule, le +parterre et six rangs de loges étaient pleins. L'opéra et les ballets +n'ont pas enlevé le suffrage du public. Ce théâtre, comme tous ceux de +Rome, est en bois; l'entrée est désagréable, mais l'intérieur est beau. + +Il n'y a point de femmes sur la scène, mais de jeunes éphèbes en +costumes féminins, remplissant leurs rôles, après avoir été préparés dès +l'enfance par une éducation physique appropriée, et quelques-uns font +presque illusion. Les danseurs et danseuses fictives ont plu +médiocrement. + +* * * + +_27 décembre_.--L'opéra d'Argentine a été supérieur, les ballets étaient +assez bons. + +* * * + +_5 janvier 1788_.--Départ de Rome pour Naples avec M. Febvre, de la +maison veuve Poujol et ses fils, d'Amiens, à qui, sur la recommandation +de Torlonia (premier banquier de Rome, correspondant de la maison), j'ai +donné une place dans ma chaise. (Ce Torlonia était probablement le +grand-père du Maire de Rome, qui vient d'être destitué par Crispi pour +sa lettre de félicitation au Pape Léon XIII à propos des fêtes +jubilaires de 1888.) + +Nous partons à dix heures par un temps médiocre, à la suite de trois +jours de pluie, nous trouvons le chemin très mauvais pendant trois +postes. La route étant devenue meilleure, la pluie revient. Le temps +s'étant mis au beau, nous marchons toute la nuit et nous arrivons à +Naples le 6 janvier à cinq heures du soir. (Durée du voyage trente-deux +heures, on met aujourd'hui six heures.) + +Mon domestique, Laforest, a couru la poste la plus grande partie du +chemin (M. Febvre ayant pris sa place dans la chaise); il a été fatigué +par les bottes qui sont trop fortes et trop dures, et particulièrement +par les étriers qui étaient trop étroits. Il a eu, dans la route, de +mauvais chevaux qui l'ont jeté par terre. + +M. Febvre a fait quelques postes à cheval, ce que je n'ai pas pu faire, +les bottes étant beaucoup trop grandes pour moi. + +* * * + +_6 janvier 1788_.--Nous voici à Naples; nous descendons chez Mme +Gaze, où j'avais chargé Détournes de nous arrêter deux chambres, il n'y +en a point; nous allons chez M. Menricoffre pour le prier de nous +renseigner; trois hôtels qu'il nous indique sont pleins, nous trouvons +un appartement dont on nous demande 60 ducats qui valent 255 livres +tournois! Enfin, nous revenons chez Mme Gaze, où l'on nous loge, l'un +dans la chambre du maître de la maison, l'autre dans celle d'un +compatriote, en attendant mieux. + +Mme Gaze est une femme très obligeante, dont je suis fort content; +elle a d'assez mauvais logements, c'est vrai; mais elle traite bien les +étrangers, avec beaucoup d'attentions. + +* * * + +_8 janvier_.--Mardi soir, à l'Académie des Amis, société où l'on se +réunit tous les jours pour la conversation et la partie, plus +particulièrement, une fois par semaine, où il y a musique et bal. Ce +jour-là, il y avait bal; les femmes du monde y vont, ainsi que les +étrangers, avec des billets qu'on se procure facilement. + +* * * + +_9 janvier_.--Je change d'appartements; Mme Gaze me transporte dans +sa maison, sise à la Marinella, à l'extrémité de la ville, où elle me +donne trois chambres très agréablement situées, où l'on jouit d'une vue +magnifique. + +* * * + +_11 janvier_.--Parti pour Portici avec des Anglais; disposés à monter au +Vésuve, qui était fort tranquille, mais empêchés par un vent violent. + +Belle vue de Naples... Théâtre souterrain d'Herculanum... Le soir, +Académie des Nobles dans le genre de celle des amis... musique. (Le 8 +janvier, il avait écrit à Magneval une longue lettre pour lui annoncer +son arrivée à Naples et ses impressions.) + +* * * + +_12 janvier_.--Lettre de Naples à son père, où il rend compte de sa +réception par le duc de Pragnito, Rossi, Lignola et autres personnes +auxquelles il est recommandé. + +* * * + +_12 janvier_.--Vu le tombeau de Virgile, c'est-à-dire l'inscription et +les quatre murs, tout ce qui en reste. Très belle vue. + +Vu le tombeau du fameux Sannazar, poète italien et latin, né à Naples, +en 1458, d'origine éthiopienne, dans l'église. + +* * * + +_13 Janvier_.--Course à Portici, nous allons voir la lave de 1767, qui +forme une montagne. + +* * * + +_14 janvier 1788_.--Vu la chapelle de la maison de Sangro, où sont les +mausolées de la famille depuis 150 ans; on y admire des chefs-d'oeuvre +de sculpture. + +* * * + +_15 janvier_.--Voyage à Caserte avec un officier russe! grande et belle +description de la villa royale. Aimable réception par le chevalier de +Montalto, qui les conduit pour voir le nouveau pont qui amène les eaux à +Caserte; mais au tiers du chemin, les chevaux loués ne veulent plus +marcher; course remise à un autre jour. + +* * * + +_14 janvier_.--Lettre à son père pour le remercier de ce qu'il le laisse +libre de faire le voyage de Sicile; il cherche une occasion et des +compagnons convenables s'il y a lieu. + +* * * + +_18 janvier_.--Vu le musée de Portici et la ville de Pompéia, une +journée. On voit au musée tout ce qui a été trouvé; non seulement à +Pompéia, mais encore à Stabia et Herculanum; les premières, détruites +par les cendres du Vésuve comme Pompéia, et la seconde, par la lave. + +En examinant ce musée, on retrouve les usages des anciens Romains, par +la nature des meubles dont ils se servaient... leurs balances sont tout +à fait semblables aux nôtres... tous ces objets fort instructifs sont +bien faits pour intéresser les connaisseurs et même ceux qui ne le sont +pas. + +Ce qui étonne le plus, ce sont leurs livres manuscrits, qui consistent +en rouleaux de feuilles de papier. On en a trouvé des quantités +considérables; avec une grande patience on parvient à les dérouler et à +les mettre en état d'être lus; ils sont en grec pour la plupart. + +La ville de Pompéia, dont il reste peut-être les trois quarts à +découvrir, montre au naturel les habitations des anciens Romains; on +voit la distribution de leurs appartements; jamais leurs fenêtres ne +sont sur la rue, mais sur des cours intérieures, et même très élevées +au-dessus du sol; ce qui dénote, dit-on, leur penchant à la jalousie. + +(Description des ruines du temple d'Isis et de deux théâtres.) + +* * * + +_19 janvier_.--Voyage au Vésuve avec M. de Zybin et nos domestiques; +nous allons en calèche suivant l'usage, jusqu'à Portici, à 5 milles de +Naples. De là, on va d'ordinaire sur des mulets jusqu'au pied de la +montagne, l'espace de 4 milles, et l'on fait à pied la montée rapide qui +est environ d'un mille. + +Nous faisons tout à pied pour ne pas être dupes des muletiers, qui ont +l'impertinence de nous demander le triple du tarif ordinaire. + +Le chemin n'est pas fort agréable; il est alternativement sablonneux et +pierreux, peu cultivé; c'est pourtant ce qui produit le fameux vin de +Lacryma Christi, dont il se fait très peu, et dont, cependant, il se +vend beaucoup. + +La plus grande partie du sol est recouverte par les laves de différentes +époques, qu'il est impossible de travailler à cause de leur dureté. + +Nous arrivons au pied du Vésuve, là où les mulets s'arrêtent; nous +jouissons du superbe aspect de Naples et de tous ses environs qu'on +domine en cet endroit, à peu près au tiers de la hauteur totale de la +montagne. + +Nous sommes désagréablement surpris par le brouillard, dans un chemin de +pierres noires, qui roulent sous nos pieds; enfin, au bout de beaucoup +de peine, nous arrivons au but de notre course, c'est-à-dire au bord du +cratère. + +Le brouillard nous empêche de voir le fond; nous sommes forcés de nous +contenter de l'aspect des bords garnis de soufre et de bitume. Encore +nous ne nous arrêtons guère, parce que le froid du brouillard et du vent +faisait un contraste trop grand avec la chaleur gagnée en montant, et +celle que nous avions sous nos pieds. + +Nous redescendons par le même chemin, mais avec une facilité bien +différente. Après avoir dîné au pied de la montagne, nous retournons à +Portici et nous rentrons à Naples dans notre calèche. + +Partis de Naples à onze heures du matin, de Portici à midi, nous avons +mis une heure et demie pour arriver au pied de la montagne, une heure +vingt-cinq pour y monter, vingt-cinq minutes pour redescendre, une +demi-heure pour dîner, une heure dix pour retourner à Portici. Total +quatre heures trois quarts pour aller de Portici au sommet du Vésuve et +revenir. De Naples à Portici trois quarts d'heure. + +* * * + +_20 janvier 1788_.--Vu l'église du Dôme, à Naples, consacrée à +l'Assomption de la Vierge... l'église des Prêtres de l'Oratoire dits +Geronimini... + +* * * + +_22 janvier_.--Vu l'église des Chartreux ainsi que les fameux tableaux +de Guido Reni, Spagnoletto, etc. Joui de la plus belle vue qui existe. + +* * * + +_23 janvier_.--Second voyage à Caserte; admiré le pont, aqueduc +magnifique construit en sept années par le roi Charles; trois rangs +d'arcades superposées joignant deux montagnes et conduisant les eaux qui +abreuvent Caserte et Naples. Au dire des connaisseurs c'est un des plus +beaux monuments de l'architecture moderne. + +* * * + +_24 janvier_.--Vu la grotte de Pausilippe; c'est un grand chemin creusé +dans la montagne qui mène du côté de Pouzzoles; ce souterrain est assez +large pour le passage de deux voitures. Il a plus d'un demi-mille sans +compter les tranchées découvertes aux abords. + +* * * + +_26 janvier_.--Vu les églises de Sainte-Claire couvent des dames +nobles... celle de Saint-Paul sur les ruines du temple de Castor et +Pollux... celle des Pères Théâtins qui est superbe... + +* * * + +_27 janvier_.--Le cours de l'avenue de Tolède est très brillant +(aujourd'hui rue de Rome). Cet après-midi, il était rempli de voitures +de toute espèce; mais il y avait peu de canestres, ce sont des +cabriolets découverts, où les seigneurs ou autres, se mettent cinq ou +six pour aller au cours, masqués, et jeter des dragées dans les +carrosses, aux fenêtres et sur les passants. + +De là on va au festin à Saint-Charles, dont je me suis trouvé fort +content; il y avait beaucoup de monde, on y danse peu, mais on se +promène beaucoup; le théâtre est entièrement illuminé; la platée (le +parterre) est élevée à la hauteur de la scène et à portée du premier +rang de loges; on ne peut y entrer qu'en masque et en domino. (C'est +tout à fait ce qui se passait à Paris aux bals de l'Opéra de 1830 à +1848.) + +* * * + +_28 janvier_.--Musique à l'église de Girolamini des Prêtres de +Saint-Philippe-de-Néri toute illuminée; elle a lieu dans plusieurs +églises de la ville où les religieux sont nobles; c'est ce qu'ils +appellent le Carnovaletto. + +* * * + +_29 janvier 1788_.--Vu le lac d'Agnano et la grotte du Chien, dont j'ai +fait faire l'expérience; de là à Pausilippe. + +* * * + +_2 février_.--Course à Pouzzoles; nous nous mettons quatre dans un +biroche à deux chevaux pour aller dans cette ville ancienne, fort peu de +chose maintenant; nous passons la grotte de Pausilippe; le chemin très +beau sur le bord de la mer; on prend ordinairement un cicérone, qui se +charge de payer la barque pour traverser le golfe de Baïa, et de toutes +les étrennes qu'il faut donner, c'est le moyen le plus économique et le +plus sûr de n'être pas dupé par les habitants de Pouzzoles qui sont +d'assez mauvais drôles. + +Ce qu'il y a de plus beau à Pouzzoles; c'est le temple de Sérapis dont +on voit encore le plan et l'architecture; c'est un des plus beaux qui +existent encore. L'autel où l'on égorgeait les victimes subsiste presque +en entier; il était environné de petites chambres pour les prêtres; on +voit encore les conduits de l'eau lustrale, l'endroit où ils mettaient +la portion des victimes qui leur était destinée, un tiers pour eux, un +tiers pour les assistants et un tiers pour la divinité, que l'on +brûlait. + +Nous nous embarquons et nous voyons les restes d'un pont que Caligula +avait commencé pour joindre Pouzzoles à Baïa. + +Débarqués au pied du Monte-Nuovo, ainsi nommé parce qu'il a été formé en +une nuit par un tremblement de terre. + +Nous avons vu le lac Lucrin célébré par Horace à cause de ses belles +huîtres; puis le lac d'Averne, au-dessus duquel les oiseaux ne pouvaient +pas voler par suite de ses exhalaisons sulfureuses. Aujourd'hui tout est +changé, c'est un des plus riants de la province. Au bord de ce lac, est +la grotte de la Sybille, assez bien conservée. + +Presque au bout de cette grotte, une porte s'ouvre sur un long passage, +au bout duquel on est obligé de se faire porter par des hommes du pays +qui vont dans une eau boueuse qui leur monte jusqu'aux genoux; au-delà, +se trouve une grande caverne dont l'obscurité et la noirceur des murs, à +peine éclairés par la lueur des torches, fait croire qu'on est aux +enfers. + +* * * + +Nous revenons au lac Lucrin; nous montons en barque en côtoyant le +rivage; nous voyons la maison de campagne de Néron, nous descendons dans +un grand bâtiment divisé en beaucoup de chambres, qu'on appelle ses +bains, en assez mauvais état. Le souterrain qui conduit à la source +minérale est bien conservé. Il y fait si chaud, qu'on est obligé de se +déshabiller; sur-le-champ on est mouillé par la vapeur, l'eau est +brûlante; on peut y faire cuire des oeufs. + +Pour la troisième fois, nous nous embarquons et nous arrivons à une +bettola (cabaret) où nous mangeons du pain, du fromage et des harengs +secs, mais nous y buvons du vin de Falerne, qui nous rappelle encore +Horace. Cela fait, nous nous préparons à traverser l'Achéron dans la +barque à Caron; nous passons dans un canal tranché dans le roc depuis +deux ans, pour faire communiquer la mer avec le lac Acherontin, dit +aujourd'hui Fusaro. + +Le roi a fait élever au milieu, un petit casino pour rendez-vous de +chasse; nous voyons le temple de Mercure avec son étonnant écho; les +temples de Vénus et de Diane, avec leurs grands souterrains, armés de +bas-reliefs médiocrement conservés. Pour la quatrième fois, nous nous +embarquons pour revenir à Pouzzoles; la mer, calme le matin, était +excessivement agitée, nous arrivons cependant sains et saufs et +reprenons notre voiture pour Naples. + +* * * + +_3 février 1788_.--Grand cours de voitures dans la rue de Tolède avec +peu de masques; à la nuit, festin très brillant où il y avait beaucoup +de monde attiré par la mascarade de la princesse d'Avelline; la seule de +cette année. + +* * * + +_5 février_.--Cours encore plus nombreux que celui de dimanche. + +* * * + +À Naples, il existe un usage pour les loyers, qui n'est pas ailleurs; +les baux se passent pour une année seulement, le locataire peut quitter +au bout de l'année, mais il peut rester si cela lui convient, sans +augmentation de prix; le propriétaire ne peut le renvoyer qu'en cas de +vente, ou s'il veut habiter lui-même son appartement. + +À Naples la justice est désastreuse plus que partout ailleurs; les +procès n'en finissent plus, et les dettes les plus claires ne sont pas +payées s'il faut plaider. Si un débiteur vous dit ici: Je vous dois, +mais je ne veux pas vous payer, il vaut mieux lui remettre la moitié de +sa dette que de le faire assigner. + +Qui veut se faire une idée de l'enfer doit aller à la Vicaria, lieux où +sont réunis tous les tribunaux. Les jours d'audience les salles sont +remplies de procureurs, et d'avocats dits paillettes; ils sont dix +mille; ils ressemblent à des squelettes ambulants; on se presse, on se +pousse, on se heurte pour solliciter les juges et les paillettes; on +n'avance qu'à force de distribuer de l'argent à pleines mains. + +On crie chez nous contre la justice, que dirait-on, si c'était comme à +Naples. + +Le musée dit Capo-di-Monte, renferme une des plus belles collections de +tableaux que j'aie vue, etc. + +* * * + +_6 février_.--Il écrit de Naples à son ami Magneval pour le féliciter de +son mariage. Lettre à son père en réponse à ses lettres du 18 et du 25 +janvier reçues par le même courrier. J'ai vu M. Lalo, directeur de la +poste aux chevaux, et le chevalier Ruscelli qui me donne une lettre pour +son frère à Palerme; la princesse di Ferolito m'en donne aussi; je pars +demain matin; je donnerai de mes nouvelles de Palerme, et je resterai +quinze jours sans en avoir. + +Laforest, mon domestique, prétend être convenu expressément de 50 sous +de gage par jour pour le voyage, sans autre explication, c'est aussi +comme cela qu'il me paraissait que c'était convenu. + +Ci-joint une lettre pour la femme de Laforest. + +Rossi et Cie m'ont compté 240 ducats sans règlement de change, parce +qu'ils nous doivent en solde. Le change est bien favorable dans ce +moment; ce serait peut-être une spéculation de faire tirer sur Lyon, aux +rois, pour remettre un peu plus tard les fonds en soie à la +récolte.--Envoi de mon certificat de vie. + +* * * + +_9 février_.--Je prépare mon départ, comptant m'embarquer le lendemain +pour la Sicile, et je fais mes adieux à tout mon monde. + +* * * + +_10 février_.--Le lendemain, autre affaire: le vent a changé, il est au +scirocco (vent du midi), il n'y a plus moyen de mettre à la voile; je +vais me promener au-dessus des Chartreux, pour jouir de la belle vue de +ce canton. + +* * * + +_11 février 1788_.--Je vais voir le magasin des porcelaines de la +fabrique royale de Naples; il contient des figures de toutes sortes; on +y conserve plusieurs antiquités, et particulièrement une Vénus _alle +belle chiappe_, qui par plusieurs est mise au-dessus de la Vénus de +Médicis de la galerie de Florence. + +* * * + +_12 février_.--Toujours même vent et même impatience. Écrit à Mme +Vionnet (sa soeur) une lettre que Lefévre a dû porter à Rome pour le +prochain courrier; j'y annonce mon départ pour la Sicile. + +* * * + +_13 février_.--Enfin le vent change, je m'embarque à huit heures et +demie; avant que les autres passagers soient arrivés, que le capitaine +soit allé prendre les derniers ordres du major et autres retards, nous +n'avons levé l'ancre et nous ne sommes partis qu'à onze heures du matin. + +Nous sommes sortis très promptement du golfe, et à neuf heures du soir +nous avions fait la moitié du chemin, tant le vent était fort et +favorable; mais tout à coup il nous a manqué complètement, alors nous +avons cheminé très lentement. + +Au lieu d'arriver le quatorze comme nous comptions, nous ne nous sommes +trouvés en vue de Palerme que le quinze, à la pointe du jour; avec le +vent contraire nous avons été forcés de louvoyer. + +Sur les neuf heures, l'air a fraîchi et nous a facilité l'entrée du +golfe, et enfin du port, où nous avons jeté l'ancre à midi, après le +voyage le plus agréable. + +J'ai supporté passablement la mer; je n'ai souffert que le soir du +premier jour; le second jour et surtout la matinée du troisième, je me +suis très bien porté. + +Notre capitaine Raty, gênois de nation, est un fort aimable homme, M. +Lieutaut, mon compagnon de chambre, un fort bon garçon; nous avons eu +pendant toute la traversée un temps doux et serein. + +(Pour faire la traversée de Naples à Palerme ils avaient mis plus de +cinquante heures par un beau temps. Aujourd'hui les bateaux à vapeur +mettent quinze à seize heures par tous les temps.) + +* * * + +_15 février_.--Palerme est une belle ville, en plaine, environnée de +très près par de hautes montagnes; elle se présente très bien quand on y +arrive par mer et qu'on est près du môle. + +Il y a deux superbes rues qui se croisent; et de la croisée de ces rues, +qu'on appelle la place, on aperçoit les quatre portes de la ville. + +Le climat de Palerme est très doux, parce que les montagnes le +préservent des vents; mais pour la même raison, il est humide l'hiver. + +* * * + +Les choses les plus curieuses à voir sont: la promenade la Marina, sur +le bord de la mer, rendez-vous de la société élégante; elle se termine +par la Flora ou jardin public; le couvent de Saint-Martin; +Sainte-Rosalie, et Bagheria où sont beaucoup de belles maisons de +campagne. + +Le Campo-Santo commencé par M. de Carraccoli, s'il est achevé suivant le +projet, sera le plus beau d'Italie, il surpasserait de beaucoup celui de +Pise. + +Les plus belles églises sont Saint-Joseph, Saint-Dominique et la +cathédrale (ou le Dôme) dédiée à Sainte-Rosalie, patronne des +Palermitains, que l'on rebâtit actuellement sur un plan du chevalier +Fuga. + +Il laisse subsister dans la nouvelle église tout ce qui peut être +conservé de la partie supérieure gothique, et fait rebâtir à neuf la +partie inférieure à la moderne ce qui fait un très bel effet. + +Il y a deux théâtres à Palerme; dans l'un on joue des opéras en temps +ordinaire, et des oratorios pendant le carême. + +L'autre théâtre est pour les farces. + +* * * + +La noblesse palermitaine est extrêmement affable, et reçoit très bien +les étrangers; il y a beaucoup de très jolies femmes qui sont assez +agréables, quoiqu'elles ne soient pas très spirituelles. + +Les Capucins ont leur église et leur couvent à une distance d'un mille +de la ville, en belle situation, avec un magnifique jardin où sont des +citronniers et des orangers. Au-dessous de l'église est le cimetière où +les corps sont conservés après avoir été desséchés; beaucoup de nobles +s'y font enterrer. + +* * * + +_23 février 1788_.--Parti pour Saint-Martin, couvent de Bénédictins. Ces +religieux sont fort riches et reçoivent très bien les étrangers qui +viennent les visiter dans leur solitude. On dit qu'ils y sont obligés +par les règles de leur fondation; dans tous les cas, ils s'acquittent de +leur obligation d'une manière honorable. Ils leur donnent à dîner +splendidement, et reçoivent à coucher tous ceux qui sont dans ce cas; +les femmes ne sont pas admises. Ils ont fait bâtir dans un endroit très +sauvage, un superbe palais au lieu même où était leur ancienne +habitation. + +La façade n'est qu'ébauchée, ainsi que les cours et les jardins; jusqu'à +présent ils n'ont pensé qu'à l'intérieur le plus urgent. + +On trouve en entrant un grand péristyle avec vingt-quatre colonnes et +douze pilastres, un bassin de fontaine en marbre de Sicile fort beau, +ainsi que le pavé en mosaïque. + +Au fond, est une statue équestre de saint Martin, donnant à un pauvre la +moitié de son manteau. Cette oeuvre capitale, tout en marbre blanc, est +considérée comme le chef-d'oeuvre d'un sculpteur palermitain dont le nom +m'est inconnu. + +Un escalier à double rampe, tout en marbre, est véritablement étonnant; +il ne cède en magnificence qu'à celui de Caserte; les plafonds sont +peut-être plus beaux. Il s'élève jusqu'au second étage, à un autre +vestibule, également revêtu de marbre avec colonne, etc... Au premier on +trouve d'un côté le salon de l'abbé, vaste pièce très bien décorée, qui +communique avec ses appartements, où sont des tableaux de prix entre +autres un Raphaël, etc.... + +De l'autre côté se trouve le dortoir au fond duquel on aperçoit une +belle fontaine de marbre.... + +Ces moines ont de l'eau en abondance dans tous les coins de leur maison. +L'église est grande et d'une noble simplicité; on y voit six tableaux de +Raphaël et une madone du Titien. + +L'orgue est un des trois fameux d'Italie pour la force la justesse et la +diversité des sons; nous l'avons entendu avec le plus grand plaisir; les +deux autres sont à Catane et à Mantoue. Ils ont une bibliothèque bien +choisie de 34,000 volumes, dans une salle qui peut en contenir 50,000. +Il y a beaucoup d'anciens manuscrits et des éditions des premières +épreuves de l'imprimerie. + +Ils ont aussi beaucoup de médailles siciliennes. + +En revenant nous avons vu beaucoup de belles maisons de campagne dans +des situations magnifiques en vue de la ville et de la mer. + +Je suis logé à Palerme chez Barotti, plus connu sous le nom de sa femme +la Montagna; c'est la seule auberge passable et c'est beaucoup dire. On +y est médiocrement, ou plutôt mal servi, et si mal nourri que des gens +officieux nous engagent et nous obligent à dîner chez eux tous les +jours, plutôt que de nous laisser manger à l'auberge. Pendant mon séjour +à Palerme, je n'ai pas pu y dîner une fois. + +Monsieur Vella m'a fait promettre, à mon arrivée, d'aller chez lui +toutes les fois que je ne serais pas prié ailleurs, comme faisaient mes +compatriotes Lieutaud et Pondrel, je n'ai pu y aller que deux fois. + +* * * + +_25 février 1788._--Je suis allé ce matin me promener à Montréal, petite +ville à 3 milles de Palerme; il n'y a de curieux que la vue qui est +superbe et l'église des Bénédictins, très ancienne, du style gothique, +aussi belle que les plus belles de Palerme; on y voit d'antiques +mosaïques, dont une surtout est très renommée; elle représente le Père +Éternel. + +(Grande description de l'église et du monastère.) + +* * * + +_26 février._--Je suis allé ce matin à cheval, avec le secrétaire de M. +Gamelin, à la Bagheria; c'est un quartier à 10 milles de Palerme, où la +plus grande partie des seigneurs ont leur maison de plaisance; on en +distingue particulièrement deux: + +Celle du prince de Palangonia, remarquable par le mauvais goût qui règne +partout; le propriétaire s'est étudié à y placer ce qu'il y a de plus +original et de plus bizarre en tout genre; il n'y a peut-être pas de +palais où il y ait autant de statues, mais elles sont épouvantables: ce +sont autant de monstres plus hideux les uns que les autres. Le susdit +prince y a placé un argent prodigieux, qui aurait pu servir à décorer +richement et raisonnablement trois ou quatre palais plus grands que le +sien. + +En sortant de cette villa, on est bien dédommagé, quand on entre dans +celle du prince Valguamera, qui brille par sa noble simplicité. Une +entrée majestueuse conduit dans une cour décorée de portiques dans le +genre de la place Saint-Pierre de Rome; l'intérieur n'est pas chargé +d'ornements, mais fort bien orné de peintures champêtres. La maison est +entourée de belles terrasses, d'où l'on jouit d'une jolie vue qui +s'embellit encore lorsqu'on monte à un pavillon construit sur une +éminence en forme de pain de sucre, dominant tout le panorama des +environs, qui comprend Palerme, la mer, Sainte-Rosalie et les montagnes. + +Toute cette région est très vivante au mois de mai, temps où les nobles +sont en villégiature. + +* * * + +_27 février._--Parti de Palerme à une heure du matin, dans une +esperonnade maltaise, conduite par sept braves marins, qui, aidés d'un +très beau temps, m'ont amené à Messine en trente-quatre heures sans +perdre de vue les côtes de Sicile par une mer presque toujours calme ou +légèrement agitée par un vent favorable. + +Le mont Etna, ou Gibel, montre sa tête au-dessus de toutes les autres +montagnes; il est couvert de neige et la saison n'est pas bonne pour y +monter; il ne jette point de feu, chose rare. + +À gauche, j'ai laissé les îles Lipari, dont la dernière, Stromboli, +vomit continuellement des flammes. + +Le détroit de Messine, si fameux dans la poésie des anciens, ne m'a rien +présenté d'effrayant; j'ai passé sous le phare et doublé le cap sans que +la mer fût en courroux. + +Si le village de Scylla n'existait pas sur la rive de Calabre, il n'y +aurait plus aucune trace des vieux Charybde et Scylla. + +En entrant dans le détroit, on aperçoit Messine qui, de loin, présente +un aspect imposant, beaux restes de son ancienne grandeur; de près le +spectacle change. + +Le fort est considérable, mais la Marina, qui était autrefois bordée de +magnifiques constructions à trois étages, ne présente plus qu'un triste +tableau, résultat des tremblements de terre de 1783. + +On démolit ce qui reste encore debout, de peur que les murs lézardés ne +tombent eux-mêmes et ne causent de nouveaux accidents. + +Dans l'intérieur de la ville, c'est encore plus affreux; on ne voit que +des maisons à moitié détruites, qui rendent ce séjour encore plus +horrible que je ne m'y attendais. La tristesse de cette ville dépasse +les descriptions que j'avais entendues; à peine quelques bâtiments ont +été épargnés ou reconstruits. + +Le plus grand nombre des Messinois se sont établis dans des cabanes de +bois, qui annoncent la misère et la crainte. En marchant dans les +nouveaux quartiers, on se croirait dans un village de Savoie des plus +tristes et des plus sauvages. + +À toutes les portes de la ville on voit de ces constructions misérables, +dans lesquelles se sont réfugiés les habitants de cette fameuse Messine, +qui comptait plus de 30,000 âmes. + +M. de Chapeau-Rouge m'a dit qu'il avait péri plus de 900 personnes dans +ce dernier cataclysme. + +(Cette déclaration est bien différente de celle du guide Joanne (1879), +où l'on trouve cette phrase: «Messine a été ravagée plusieurs fois par +les tremblements de terre, celui de 1783 fit périr 40,000 personnes.» +Cela s'applique probablement à toute la région.) + +* * * + +_1er mars 1788._--Je suis resté trois jours à Messine, et je ne vois +rien autre chose à signaler que le port, un des plus sûrs et des plus +vastes de la Méditerranée, la situation qui est charmante et le fort qui +peut contenir 1,000 pièces de canon. + +Il n'y a pas d'autre spectacle qu'un théâtre de marionnettes assez +plaisant; on dit qu'en carnaval on s'y est fort amusé! + +Dans ce moment, la société y manque entièrement; l'éloignement des +habitations empêche les Messinois de se voir; ils sont séparés par la +ville entière qui est en ruine. Ils habitent, comme je l'ai dit, des +baraques en dehors des portes, et ne peuvent pas les élever au-dessus du +rez-de-chaussée, l'intention du gouvernement étant qu'on rebâtisse +Messine dans ses anciens murs. + +Autrefois la Marina ou le port était le rendez-vous des voitures, il y +en avait à peine vingt dimanche et le temps était beau. (Aujourd'hui +Messine est reconstruite entièrement à neuf.) + +* * * + +_4 mars._--Ayant été content de mes sept marins maltais, je les ai +arrêtés de nouveau pour me ramener à Naples dans leur esperonnade, en +passant par Reggio. + +Nous partons à neuf heures du matin et nous traversons le détroit en +deux heures. Cette ancienne ville a été si complètement détruite par le +tremblement de terre de 1783, que l'on s'est décidé à tout raser pour +faire une ville neuve sur le plan de Turin, mais ce plan ne s'exécutera +pas de sitôt, faute d'argent. + +En attendant, les riches habitants se sont retirés dans leur terre, et +d'autres ont bâti de fort jolies baraques en dehors de la ville. + +Les pauvres se sont logés comme ils ont pu, c'est-à-dire fort mal, car +la misère est encore plus grande à Reggio qu'à Messine. + +On y compte 12,000 habitants. (On en compte 35,000 aujourd'hui dans la +nouvelle ville, 1888.) + +Le pays produit des soies, des limons et de l'essence de bergamotte. + +Après avoir dîné chez M. Cimino, je voulais partir, mais le temps était +orageux; il n'était pas prudent de passer le Phare pendant la nuit. (Le +Phare est un des noms du détroit de Messine.) + +Il fallut donc rester, ce qui m'a permis de bien voir la ville qu'on +commence à rebâtir, ainsi que les environs. + +La situation de Reggio est des plus agréables, la vue est charmante. + +Elle s'étend sur le Phare, Messine, le mont Gibel et une grande partie +de la Sicile. Sans les tremblements de terre, ce serait un délicieux +séjour. La chaleur de l'été est tempérée par les courants d'air du +détroit. + +* * * + +Deux légers tremblements de terre, le 29 janvier et avant-hier 2 mars, +ont été ressentis de même qu'à Messine; étant à la campagne, je ne m'en +suis pas aperçu. + +* * * + +_5 mars 1788._--Nous quittons Reggio à cinq heures du matin, par un +temps couvert, nous passons en vue de Messine, nous traversons le Phare, +nous étions en dehors du détroit à dix heures. + +Comme il faisait du vent et que la mer était grosse, j'ai pu observer +les courants qui rendent ce passage difficile dans les gros temps; mais +pourtant pas autant qu'on le dit, il n'y a rien à craindre pour de bons +pilotes. + +Nous avons passé devant Scylla, ville qui a souffert aussi beaucoup des +secousses de 1783, qui lui ont fait perdre un tiers de ses habitants. +Bagnera de même. + +Là, des montagnes se sont écroulées, des fleuves out disparu; ailleurs, +des lacs se sont formés, sur toute la côte de Calabre, on voit des +traces de cet affreux cataclysme. + +Le temps étant toujours sombre, et la mer forte, à la tombée de la nuit, +nous avons pris terre à Tropea. Cette ville, à la cime d'un rocher fort +escarpé, se trouve bien délabrée; il y a plusieurs couvents et peu +d'habitants. + +* * * + +_6 et 7 mars._--Le vent contraire ayant continué, nous n'avons pas pu +partir. Je suis réduit à faire de grandes promenades pour me désennuyer. +J'ai parcouru le pays aux environs; il est bien cultivé, quoique les +habitants paraissent fort misérables. + +Le vent d'ouest est fort et la mer toujours grosse, ce qui me donne peu +d'espoir de quitter cette côte, même demain samedi. + +Une autre barque venant de Messine, se trouve dans le même cas; il y a +dedans un moine et un chanoine, qui ne me paraissent pas d'une grande +ressource. + +Je mange, je lis, j'écris, je dors dans mon esperonnade, que mes +matelots ont tirée sur la rive, comme si j'étais à l'auberge. Malgré +ça, j'attends avec impatience le changement de temps pour m'en aller, +quoique la végétation soit de deux mois en avance sur notre climat +lyonnais. + +* * * + +_8 mars 1788._--Même histoire que les jours précédents; le vent qui +était à la traverse a bien voulu changer, mais pas en bien; un sirocco +très violent ne nous invite pas à partir. + +Le soir, il arrive une autre esperonnade contenant un noble sicilien et +son domestique; ils font pause à côté de nous. + +* * * + +_9 mars._--Dimanche même vent; temps nébuleux, marée haute; de sorte que +notre séjour est encore prolongé; je vais me promener avec les +ecclésiastiques siciliens, mais j'aimerais mieux m'en aller. + +Pour me distraire, je vois fabriquer les fameuses couvertures de coton +dites de Naples; elles se font toutes à Tropea, ou dans les environs. Il +y a des métiers dans toutes les maisons; les plus belles se font dans la +ville, elles sont chères même sur les lieux; le bénéfice des marchands +qui les exportent se fait sur la largeur; ici, elles ont toutes cinq +largeurs, celles qu'on vend en France n'en ont que quatre. + +* * * + +_10 mars._--Enfin! le temps paraissant convenable, nous nous embarquons: +les prêtres en font autant; quant au baron palermitain, il attend des +compagnons de route. + +Nous partons à trois heures du matin; avec l'intention de couper droit, +mes conducteurs s'éloignent du rivage et rament pendant cinq heures; +mais tout à coup le vent devient contraire, et nous force de revenir sur +nos pas, en mettant à la voile; nous rabattons ainsi sur Rochetta, +petite ville située à 12 milles seulement de Tropea, d'où nous étions +partis. Nous y débarquons à midi; le moine et le chanoine siciliens ont +disparu. + +Rochetta est entièrement renversée par le tremblement de terre. + +La maison Pignatelli-Monteleone, qui possède ce fief, a fait +reconstruire quelques baraques pour loger une partie des habitants. + +Je trouve là, un Français, M. Cauvin de Marseille, agent du duc de +Monteleone, qui me fait entrer chez lui comme compatriote et m'offre à +dîner. + +À sept heures du soir, le ciel étant serein et le vent frais, nous +repartons à la voile; la nuit a été fort belle et nous avons bien marché +jusqu'à deux heures du matin. Alors le vent cesse, mes matelots prennent +la rame, pendant quelque temps. Ils marchent alternativement à la rame +et à la voile. + +Sur les dix heures, le vent toujours favorable devient tellement fort, +qu'il soulève prodigieusement la mer, et que pendant deux heures, nous +sommes toujours inondés au point que nous étions complètement mouillés; +les matelots étaient sans cesse occupés à enlever, avec des éponges et +même avec des seaux, l'eau qui remplissait la barque. + +À midi l'orage ayant cessé et nous étant rapprochés de la côte, nous +avons continué fort heureusement notre route. Nous avons retrouvé nos +compagnons, les prêtres siciliens, qui, ayant suivi le rivage, se +reposaient à Belvédère, d'où nous sommes venus ensemble jusqu'à Cirelle, +où nous devons passer la nuit sans savoir si nous en partirons demain. + +La ville de Cirelle était située autrefois sur une montagne très élevée; +il en reste à peine quelque murs épargnés par le fléau. + +* * * + +_12 mars 1788_.--Après avoir dormi dans la rade de Cirelle, nous en +partons à sept heures du matin; nous traversons le golfe de Policastro, +nous avons eu bon vent pendant une heure, mais la mer devient grosse, et +à force de rames nous arrivons à cinq heures du soir dans une petite +rade, au milieu des rochers, où nous mettons pied à terre, nos marins +ayant grand besoin de repos, après avoir ramé toute la journée par un +temps chaud et lourd; le vent du midi ayant assez de force pour +échauffer l'atmosphère, mais pas assez pour nous pousser. + +Dans la nuit le temps change, se met à la traverse qui nous amène une +pluie abondante; elle cesse à deux reprises le matin; à peine nous +disposions-nous à partir, qu'elle reprend encore; cependant à sept +heures et demie nous partons en quittant cette rade, nommée Linfreschi. + +Mais à peine avons-nous fait un mille, que nos matelots, effrayés par +des vagues menaçantes et un nuage énorme que poussait vers nous le vent +contraire, sont obligés de virer de bord; nous vîmes alors le plus bel +arc-en-ciel que j'ai vu de ma vie; le demi-cercle était complet et ses +couleurs des plus vives. + +La barque des Siciliens qui nous suivait imite notre manoeuvre, et nous +rentrons avec ensemble dans la rade de Linfreschi que nous venions de +quitter. + +Nous sommes réduits à passer la journée et la nuit dans ce beau port de +mer, d'où il n'y a pas moyen de sortir pour se promener sur des rochers +à pic entourés d'affreux précipices. Il n'y a qu'une maison de paysan où +nous trouvons des oeufs pour tout potage. + +* * * + +_14 mars_.--Le lendemain matin, à sept heures, nous nous acheminons du +côté de Naples; après avoir ramé l'espace de 12 milles; un vent de +sirocco bien désiré nous fait tendre nos voiles, et souffle dedans avec +tant de force qu'il nous amène à Naples le soir même, avec une rapidité +incroyable et surtout inaccoutumée. + +Nous entrons dans la rade à neuf heures du soir, après avoir franchi 150 +milles. Mais nouveau contre-temps! personne n'entre par mer dans Naples +pendant la nuit; nous voilà donc forcés de jeter l'ancre encore une +fois, et de passer encore une nuit dans la barque. + +* * * + +_15 mars._--L'inspecteur de la santé nous fait attendre toute la +matinée; enfin à onze heures nous mettons le pied sur la terre ferme, +après un voyage assez long et assez mouvementé. + +Je revois Naples avec un sensible plaisir, et je trouve avec une joie +encore plus grande de bonnes nouvelles de ma famille qui s'y étaient +accumulées. (Depuis le 13 février, jour de son départ pour Païenne, il +avait pensé que son voyage de Sicile serait de quinze jours; il avait +duré plus d'un mois.) + +Parti de Messine le 4 mars, arrivé à Naples le 15, il avait mis onze +jours pour un trajet qui peut se faire maintenant en une journée, il est +vrai qu'il avait vu le pays autrement qu'on le voit aujourd'hui; il y a +bien peu de touristes de nos jours qui connaissent les fabriques de +couvertures de Tropea, les rades de Policastro et de Linfreschi, etc. + +* * * + +_17 mars._--Je séjourne à Naples trois jours (15, 16, 17) employés en +écritures, courses et visites. + +On ne peut entrer à Naples, ni en sortir, ni voyager dans tout le +royaume sans un passeport; on ne peut pas non plus prendre la poste sans +une permission spéciale. L'un et l'autre se donnent sur un billet de +l'ambassadeur de la nation du voyageur, et chose rare, cela ne coûte +rien! + +* * * + +_18 mars 1788_.--J'avais retrouvé ma chaise. Je pars de Naples à midi et +crac! Au milieu de la ville la dent de loup d'un de mes ressorts se +casse; il faut donc s'arrêter et la faire raccommoder sur-le-champ; cela +fait, le reste du voyage se passe sans accident. + +Nuit et jour je cours la poste sans m'arrêter et je me trouve à la porte +de Rome le lendemain, à trois heures et demie du soir, ce qui fait +vingt-six heures et demie de la porte de Naples à la porte de Rome. + +Le chemin est très beau de Naples à Albano, mais il m'a fallu quatre +heures pour les deux dernières postes, les chemins étant gâtés par les +pluies; à chaque instant je craignais de sentir ma chaise se briser. + +* * * + +_19 mars_.--J'entre croyant trouver en arrivant un _Lascia-passare_ que +Détournes m'avait promis; je ne le trouve pas à la poste. Il faut donc +aller à la Douane, où le visiteur fort heureusement fait semblant de me +visiter, en m'expédiant fort gracieusement. + +Je me loge dans la rue Frattina en chambres garnies, à peu près dans le +même quartier que la première fois. + +* * * + +_20 mars_.--Jeudi-Saint, grande cérémonie à la chapelle du Pape au +Vatican; office, lavement des pieds, bénédiction sur la place +Saint-Pierre qui offre vraiment le plus beau coup d'oeil, par le +spectacle auguste qu'elle présente et la foule qui la reçoit. + +Le Pape se présente au balcon du milieu sous un dais, assisté de +plusieurs cardinaux, au son des cloches et des canons du château +Saint-Ange; il bénit le peuple à trois reprises. + +Le soir de ce même jour et le lendemain, Vendredi-Saint, grand concours +dans l'église de Saint-Pierre pour voir l'illumination de la basilique, +par une grande et unique croix embrasée, suspendue au-dessus du +maître-autel. C'est un bel effet que des peintres viennent copier. + +* * * + +_22 mars_.--Vendredi et Samedi saints; office le matin dans la chapelle +du Pape, on chante aussi les trois jours, mercredi, jeudi et vendredi +les ténèbres suivies d'un miserere, auquel les maîtres de chapelle +concourent à l'envi. + +* * * + +_23 mars_.--Le jour de Pâques, grand'messe aussi solennelle que le jour +de Noël, chantée à Saint-Pierre par le pape Pie VI, avec le même +appareil; comme le Jeudi-Saint bénédiction sur la place, _urbi et orbi_; +il y avait encore plus de monde et le coup d'oeil était encore plus +beau. + +Le soir, part la girandole; c'est un feu d'artifice qu'on tire du +château Saint-Ange, dont les dessins ont été donnés par le cavalier +Bernin et d'autres grands artistes; la situation et la quantité de +poudre qu'on y brûle se réunissent pour en faire un très beau spectacle. +On le tire encore le jour de la Saint-Pierre, mais de plus ce jour-là, +toute la coupole est illuminée à l'extérieur par des feux qui, plusieurs +fois et presque instantanément, changent de couleurs. C'est d'un effet +saisissant. + +* * * + +_25 mars_.--Le jour de l'Annonciation, le Pape se rend en cérémonie à +l'église Santa-Maria-sopra-Minerva (ainsi nommée parce que l'église est +bâtie sur l'emplacement de l'ancien temple de Minerve) où se chante une +grand'messe à l'issue de laquelle il donne la bénédiction nuptiale à un +certain nombre de jeunes filles qu'il dote en même temps. + +_Du 26 mars au 6 avril 1788_.--Vu la villa Pamphili, du prince Doria, +etc.; la villa Ludovici, le casino Cossini, etc. + +Revu la villa Borghèse, etc. + +Vu la villa Farnesine dont on emporte ce qu'il y a de plus beau pour le +musée de Naples, entre autre le taureau Farnèse, groupe le plus +considérable de l'antiquité. + +Vu le palais du Pape à Monte-Cavallo (le Quirinal), où se trouve la +Sainte Pétronille, du Guerchin, etc. + +La galerie Doria... L'Église Sainte-Croix de Jérusalem... Saint-Martin +des Carmes et Saint-Pierre-in-Vincoli sont de belles églises qui +ailleurs qu'à Rome passeraient pour des merveilles. La fabrique de +tapisserie de Ripa grande sur le plan des Gobelins, mais moins belle. + +Revu le château Saint-Ange, etc. + +* * * + +_6 avril_.--(En compagnie de trois personnes il fait un second voyage de +Tivoli sur lequel il donne moins de détails que la première fois.) + +* * * + +_7 avril_.--On trouve aux notes de sa correspondance: + +Réponse à la lettre de mon père du 28 mars (Cette lettre avait été plus +de douze jours en route); prière d'adresser la réponse à Gênes poste +restante... Il a neigé dans les montagnes dimanche, il paraît que l'air +se radoucit. On en a grand peur pour la récolte des soies mais on espère +aujourd'hui que ce froid passager ne fera pas de mal. + +Écrit à Mme Jordan Périer (sa tante) et M. Vionnet (son beau-frère), +à qui j'envoie trois de mes portraits, dans une boîte à son adresse pour +remettre à ma mère et à mes soeurs. (Quels pouvaient bien être ces trois +portraits? Des camées coquilles probablement qui sont une spécialité de +Rome.) Avis de mon départ fixé à demain. + +* * * + +_10 avril_.--Je pars, en effet, à minuit pour Sienne; je chemine toute +la journée du 11 sans m'arrêter, et sans événement extraordinaire +jusqu'à quatre heures après midi; tout à coup une des barres de fer qui +soutiennent en dessous les ressorts de la chaise vient à se rompre à +Saint-Laurent-le-Neuf, près d'Orviéto; il faut démonter le ressort, le +raccommoder et recharger, ce qui prend une heure; je me remets en route; +je voyage toute la nuit et j'arrive à Sienne sans accident, à dix heures +du matin, le samedi 12. + +* * * + +_12 avril_.--Sienne est une petite ville de 18,000 âmes, située sur la +hauteur avec une vue fort étendue. Le pavé y est formé de briques posées +sur champ jointes par un fort mastic, contrairement à ceux de toutes les +autres villes de Toscane qui sont à larges dalles à joints irréguliers. + +Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est la cathédrale qui date de 1630; +elle est d'une très belle architecture gothique; on y admire une +mosaïque en marbre noir et blanc, qui représente les traits principaux +de l'Histoire sainte. + +Logé chez Marchi sur l'adresse donnée par Sauveur Marotti. La société y +est fort agréable, on y reçoit très bien les étrangers; le langage y est +très pur; beaucoup d'Anglais vont y passer l'été, pour se perfectionner +dans la langue italienne. + +On prétend, mal à propos, que Sienne a été fondée par Remus, frère de +Romulus; elle doit son origine aux Gaulois, qui, sous la conduite de +Brennus, firent le siège de Rome et se retirèrent sur ce point lorsque +Camille les repoussa en 354 de la fondation de Rome. + +Une des curiosités de Sienne est le manège, qui est très bien monté, où +l'on fait faire aux chevaux tous les exercices possibles. (Cette +observation sur le manège de Sienne ne pouvait être faite que par un +amateur de chevaux; elle me rappelle que mon grand-père était très bon +cavalier. Je me souviens à peine de l'avoir vu monter à cheval, mais je +sais qu'il montait souvent avec ma mère avant son mariage. Par suite de +cette ancienne habitude, il a toujours conservé dans son écurie un +cheval de selle, même à Lyon, sur la place Tolozan, que mes oncles +avaient surnommé le bidet paternel. De 1825 à 1835, il n'y avait que moi +pour le monter; mais les bottes à revers jaunes de mon grand-père +étaient toujours soigneusement entretenues dans son vestiaire, comme +s'il allait s'en servir; car à cheval elles étaient obligatoires avec +les culottes courtes, qu'il a toujours portées.) + +* * * + +_14 avril 1788_.--Départ de Sienne à sept heures du matin, arrivé à +Florence à cinq heures du soir sans aucune particularité. + +* * * + +_15 avril_.--Revu Florence.... La chapelle S. Lorenzo qui n'est pas +terminée et qui coûte déjà plus de 9 millions de livres tournois. + +* * * + +_16 avril_.--Revu le jardin di Boboli, plus intéressant au printemps +qu'au mois de novembre. Logé à Florence chez Vincent Girotti, place +Saint-Pancrace, adresse donnée par Schulteis. + +* * * + +_17 avril_.--À cinq heures du matin, je suis parti pour visiter la +fabrique de porcelaine de la famille Genori, moins importantes que +celles de Sèvres et de Naples, qui appartiennent à des souverains; j'y +ai vu avec grand intérêt tous les détails de la fabrication. Au retour, +je suis monté à cheval pour aller à Pratolino, maison de plaisance du +Grand-Duc, à 7 milles de Florence, on y voit des jeux d'eau très +curieux. + +On voit aussi à Pratolino le fameux colosse de Jean de Bologne, il a 35 +brasses de hauteur (la brasse est 1/2 aune), je suis entré dans le cou +et dans la tête. + +Revu le dôme de Florence... très belle vue du sommet de la coupole plus +agréable encore que celle de Rome. + +* * * + +_18 avril_.--Départ de Florence à six heures du matin, arrivé à Livourne +à quatre heures et demie du soir, sans autre aventure que celle d'un +cheval de brancard qui s'est abattu en partant de la poste de Cassel del +Bosco, et m'a tenu là une demi-heure; pour le dégager, il a fallu couper +une des sangles de la sellette. + +Les douanes du Grand Duc sont très rigoureuses, soit à l'entrée soit à +la sortie, on est venu me visiter à l'auberge, et très sérieusement. + +* * * + +_20 avril_.--Partie sur mer avec Ubrich et les deux fils Dupouy, pour +voir le fanal et la tour del Marcosso, toute en marbre, qui a 140 degrés +jusqu'au sommet. + +* * * + +_24 avril_.--Autre promenade sur mer avec Ricard Fascio, fils du premier +complimentaire de Berte (premier fondé de pouvoir), nous allons dans un +bâtiment anglais chargé pour le compte de sa maison, la Minerva, à trois +mâts. + +* * * + +_25 avril 1788_.--Vu la fabrique de corail et les cimetières des +différentes nations et religions; la synagogue des juifs est très belle. +Les grecs schismatiques font aujourd'hui leur vendredi-saint; j'ai +assisté à une partie de l'office qu'ils font en grec, avec beaucoup +d'appareil. + +* * * + +_26 avril_.--Ayant reçu ce matin de Lyon des lettres conformes à mes +désirs, je me décide à prendre une felouque et m'embarquer pour Gênes. + +* * * + +_27 avril_.--J'arrête la felouque du patron Fiore de Lerici, sur +laquelle je monte le 27 au soir, chargeant avec moi ma chaise. + +Après un trajet de cinquante heures, pendant lequel j'ai toujours eu la +mer calme ou le vent contraire, je suis arrivé à Gênes à force de rames. + +(Maintenant le même voyage se fait en cinq ou six heures.) + +* * * + +_29 avril_.--Je suis entré dans le port le 29, à neuf heures du soir; il +a fallu y passer la nuit et débarquer seulement le mercredi à huit +heures du matin. + +Les faquins ou crocheteurs de Gênes sont de la plus grande insolence; il +faut faire prix avec eux pour le transport de vos bagages et équipages, +et comme on ne peut pas se servir d'autre ministère que du leur, ils +rançonnent d'importance les voyageurs sans qu'ils puissent s'y opposer. + +* * * + +_30 avril_.--Passé en arrangements et visites. + +* * * + +_1er mai_.--On entend à pareil jour dans toutes les rues de Gênes, +les tambours, les trompettes et autres instruments, à la porte de tous +les nobles; cet usage paraît assez généralement répandu dans beaucoup de +villes d'Italie. + +Le doge en grande cérémonie, accompagné des Sénateurs, se rend en dehors +des murs à la grand'messe dans l'Église de Saint-Jacques et de +Saint-Philippe, occupée par des religieuses. + +Après la messe il entre dans le couvent et fait son compliment à +l'abbesse avec force salutations à l'illustrissima Signora. + +Je suis allé à cette petite fête avec le marquis de Grimaldi; de là nous +avons visité le casino d'Hippolyte Durazzo, situé sur les anciens +remparts, d'où l'on a une vue magnifique sur la ville, la mer et la +campagne. + +Visité l'hôpital administré par douze nobles, qui contient 1,300 +malades, tous couchés dans des lits séparés (ce qui n'existait pas en +France à cette époque). Ces nobles sont chargés gratuitement de toute +l'administration et sont tuteurs des orphelins, cette charge ne se +refuse jamais. + +* * * + +_2 mai_.--Une des merveilles de Gênes est le pont Carignan, construit +aux frais de la famille Pauli pour joindre deux montagnes. + +(Description de Gênes et de ses environs.) + +Tous les environs sont garnis de maisons de campagne entre la ville et +la montagne; l'aspect en est ravissant quand on arrive par mer. + +* * * + +_3 mai 1788_.--Aujourd'hui grande fête pour le peuple gênois; c'est le +jour des Carasses. Cette cérémonie se faisait autrefois le Jeudi-Saint; +elle consiste à aller visiter dévotement la cathédrale en procession, en +portant l'image du saint patron sur un brancard, ou caisse dite carasse. +Peu à peu cette institution dévote est devenue une affaire d'appareil; +on a pensé qu'il valait mieux ne pas la faire le Jeudi-Saint; on a donc +jugé convenable de la transporter au jour de l'Invention de la +Sainte-Croix. + +Vingt et une confréries de pénitents s'acheminent en procession chacune +à leur tour, au son de la musique (qui n'est pas toujours excellente), +portant en triomphe leurs carasses ornées de fleurs et de bougies où +l'on voit jusqu'à cinq ou six statues travaillées par de bons maîtres; +l'une d'elles était éclairée par quatre cent cinquante bougies. + +Ces processions durent depuis trois heures après midi, jusqu'à une heure +après minuit. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est de les voir monter les +escaliers de Saint-Laurent (la cathédrale) parce que ceux qui portent la +croix et la carasse se font un point d'honneur de les monter en courant. + +Le plus intéressant dans cette fête c'est le concours immense qu'elle +attire, et l'air de jubilation qui règne sur tous les visages; on +prétend que les Gênois deviennent tous fous ce jour-là. + +* * * + +_5 mai_.--Dîné à la campagne de Jean-Luc Durazzo; c'est un fort beau +palais sur le bord de la mer avec un grand jardin, pour Gênes. + +Plusieurs nobles et négociants ont établi à la Poncevera, un casino fort +agréable, on y joue, et deux fois par semaine on y danse. + +* * * + +_6 mai_.--Course à Peggi, où l'ex-Doge Lomellini a sa maison de +campagne, un vrai bijou qui ne ressemble en rien aux autres. Le jardin +est petit, on se croirait dans un parc immense. L'art y paraît peu +quoiqu'il y en ait beaucoup. Il y a un désordre qui plaît, les arbres +semblent posés au hasard. + +On voit une île où l'on aborde par des ponts plus grands que l'île. D'un +autre côté se trouvent un théâtre de verdure et une salle de bal avec +jardins et statues, etc. Le palais est bien distribué et orné de belles +peintures. + +Le prince Doria possède près de là une maison de plaisance peuplée +d'orangers, de citronniers et de cèdres, son théâtre est fort joli et +ses tableaux magnifiques. + +L'église de la Madone-des-Vignes est grande, belle et bien décorée; on +voit ici beaucoup de marbre de Carrare; ils sont à bas prix car il y en +a des montagnes entre Gênes et Livourne, sur le bord de la mer. + +À Livourne toute la ville est port franc, il n'en est pas de même à +Gênes. Ce qui se consomme dans la ville paie des droits à la République; +mais il y a sur le port des magasins de port franc où toutes les +marchandises sont mises en entrepôt, et sortent librement par mer; ces +magasins sont une curiosité de Gênes. + +Le port est très beau mais pas complètement à l'abri des vents. Le dôme +de Saint-Laurent est grand; l'église de l'Annonciation est riche, celle +de l'Oratoire de Saint-Philippe est petite mais de bon goût. + +Le palais de Jerôme Durazzo, rue Balbi est le plus grand de Gênes, orné +de belles statues antiques et modernes et de tableaux choisis, entre +autres la Magdeleine aux pieds de Notre-Seigneur, par Paul Véronèse, le +plus beau de Gênes. + +* * * + +_9 mai 1788_.--Vu l'albergo dei Poveri, avec M. de Grimaldi, pour les +pauvres et les orphelins. Il est immense, il n'y a pas de ville aussi +charitable que Gênes, mais il n'y en a pas non plus où les pauvres +soient si misérables et aussi importuns. + +* * * + +_12 mai_.--Dîné à la campagne chez Mayster à Rivarole. Ils louent un +appartement au quatrième étage, et ils appellent cela être à la +campagne, il est vrai que le voisinage du Casino fait que sur ce point +les locations sont très recherchées. + +* * * + +_12 mai_.--Autre partie chez Cambiaso (Charles) qui loue le palais +Spinosa de l'autre côté de la Poncevera; c'est un des plus beaux et des +mieux situés. + +* * * + +_13 mai_.--Départ de Gênes à une heure après midi, arrivé à Novi à huit +heures et demie; route très agréable dans cette saison, bordée de palais +superbes et de sites délicieux. + +* * * + +_14 mai_.--Séjour à Novi, avec très mauvais temps. + +* * * + +_15 mai_.--Parti de Novi à cinq heures du matin, arrivé à Pavie à une +heure et demie. + +Les douaniers impériaux sont très rigoureux; ils ont visité ma voiture +et mes bagages avec le plus grand détail; ils m'ont tenu à la porte une +heure et demie avant de me laisser entrer, quand ils ont bien vu que je +n'avais rien de suspect. + +Un ambassadeur d'Espagne qui vient de passer, il y a deux jours, a subi +la même cérémonie, sans égard pour sa dignité. + +* * * + +_15 mai_.--Dans Pavie, ce qu'il y a de plus remarquable, c'est +l'université que l'Empereur Joseph II vient de rétablir avec une grande +splendeur, en engageant la noblesse germanique à y envoyer ses enfants; +belles salles, belles collections et surtout, professeurs éminents. + +Le château des rois lombards annonce l'antiquité de la ville. + +En sortant sur la route de Milan à 5 milles de la ville, à droite, se +trouve la fameuse et imposante chartreuse fondée par Jean-Galeas +Visconti, duc de Milan en 1396. + +La façade gothique de l'église est ornée d'une foule de statues d'un +effet grandiose, elle paraît cependant un peu trop basse pour sa +largeur. + +L'intérieur de l'église est d'une magnificence qui frappe au premier +coup d'oeil; et plus encore lorsqu'on examine les détails. Elle est +construite sur les dessins du Dôme de Milan, mais elle est beaucoup plus +claire; elle l'emporte encore par la richesse. L'autel du milieu et ceux +des huit chapelles latérales sont en mosaïques de pierres précieuses. Le +premier a coûté, dit-on, 900 mille livres; ce qui n'est croyable +qu'après l'avoir vu. + +Les Chartreux avaient des trésors immenses en calices et autres +ustensiles d'église; l'empereur Joseph II, s'en est emparé et a renvoyé +les moines chacun chez eux, en les relevant de leurs voeux de sa propre +autorité et leur donnant à chacun 100 doppées de pension, ce qui fait +2,000 livres tournois et 4,000 à l'abbé. + +À leur place, on a mis une vingtaine de moines de Cîteaux, auxquels on +fait une pension convenable. + +On voit dans la sacristie, un ouvrage ancien fort précieux: c'est une +mosaïque faite avec des dents de chevaux marins, représentant l'histoire +sainte en septante petits tableaux, dont chacun contient un sujet. C'est +un travail d'une délicatesse inouïe, qui fait l'admiration des +connaisseurs. + +On dit que c'est le monastère le plus somptueux du monde. + +Après une visite d'une heure et demie, je suis remonté dans ma chaise et +je suis parti pour Milan. + +* * * + +_16 mai 1788_.--Ne trouvant pas de place à l'hôtel Impérial, je me suis +logé aux Trois-Rois, où je suis bien. + +* * * + +_17 mai_.--Milan est bien changé et bien embelli depuis quelques années. +L'empereur Joseph II ayant supprimé beaucoup de communautés religieuses, +on a ouvert beaucoup de rues nouvelles, larges et fort belles. Le cours +de la porta Rauza, ou porte Orientale, est une promenade publique pas +encore achevée. + +On en fait une autre sur la place des Chartreux, où concourent tous ceux +qui n'ont pas d'équipages. Les dames et autres gens à carrosses viennent +y faire un tour avant de se rendre au Corso. + +Les beautés de Milan sont: + +Le dôme, ouvrage immense qui ne sera jamais fini. Si le plan est complet +un jour, ce sera d'un effet magnifique. + +L'hôpital par sa grandeur, ses richesses et la manière dont il est +administré, doit tenir un des premiers rangs parmi les institutions de +ce genre. + +Le cimetière appelé Fappone est curieux par la manière dont il est +construit, ainsi que la grande église du milieu, en forme de croix +grecque. + +Le lazaret est immense; il est situé en dehors de la porte Orientale; il +ne sert pas à grand'chose, mais il mérite d'être vu. + +Le château est remarquable par ses fortifications; l'église +Saint-Alexandre par ses richesses; il faut voir aussi la bibliothèque +ambroisienne, le palais archiducal, le palais Beljoïoso, l'église +Saint-Ambroise et autres. + +Il y a de fort belles maisons de campagne aux environs entre autres +celle de l'archiduc à Monza; la maison Busca à Castelago où il y a de +très beaux jardins et des jeux d'eau que l'on compare à ceux de +Frascati, mais qui ne les valent pas, à mon avis. + +* * * + +_22 mai_.--Jour de la Fête-Dieu, brillante procession à laquelle +concourent tout le clergé séculier et régulier, une grande partie de la +ville, les nobles, l'archiduc, l'archiduchesse et les dames; cette +procession véritablement imposante se fait avec beaucoup de dignité et +de respect. + +* * * + +_25 mai_.--Autre procession au château où tout le monde militaire +assiste; elle était peu nombreuse aujourd'hui, les troupes étant presque +toutes sur les champs de bataille de Hongrie. + +* * * + +_25 mai_.--Départ le jour même, dimanche à minuit, dans ma chaise, pour +Casal et de Casal à Turin. + +(Il fait un second séjour d'un mois à Turin, et pendant tout ce +temps-là, il n'y a plus aucune note sur son cahier de touriste; mais, +sur son livre de correspondance il est fait mention de quinze lettres +écrites soit à son père, soit à Magneval pour les affaires de la maison, +entre autres, la conclusion de l'affaire Cajoli.) + +* * * + +_27 juin 1788._--Pris un voiturier à Turin pour me conduire dans le +Piémont jusqu'à Nice, aux prix de 10 livres par jour et deux jours en +sus pour le retour, à la condition de mettre au moins huit jours pour la +tournée. (Il paraît qu'il n'y avait pas de maître de poste dans la +direction qu'il voulait suivre.) + +Passé à Raconnis, Pavillan, Saluces, Verzol, Castiglione, Busca, Mondovi +et Coni, mis six jours à parcourir toute cette région. + +* * * + +_1er juillet._--Parti de Coni pour les montagnes, à trois heures +après midi; couché à Limone. + +* * * + +_2 juillet._--Passé le fameux col de Tende où le roi de Sardaigne a fait +faire un chemin magnifique en adoucissant la pente autant que possible; +comme cette route n'est pas praticable l'hiver à cause des neiges, on a +projeté de percer la montagne; l'ouvrage est commencé... + +* * * + +_3 juillet._--Arrivé à Nice à midi; cette ville n'a rien de remarquable, +si ce n'est la douceur de son climat en hiver; il y a une belle allée +d'arbres qui forme le cours où l'on se rassemble le soir; une terrasse +au-dessus domine la mer. Le port est très petit. La marine du roi de +Sardaigne s'abrite dans celui de Villafranca, assez voisin. + +* * * + +_6 juillet._--Parti de Nice à trois heures du matin, passé le Var +heureusement (en bateau), au bord duquel j'ai attendu plus d'une heure; +arrivé à Grasse à dix heures, où j'ai passé la journée. + +* * * + +Vu Antibes, d'Antibes à Grasse, chemin épouvantable. + +Grasse est mal distribuée, elle est composée de mauvaises rues bien +sales. Les oliviers qui l'entourent forment un beau coup d'oeil et un +beau revenu; la récolte d'huile produit 2,000,000 en moyenne par année. + +On tire aussi, dit-on, 500,000 livres des fleurs qu'on cultive dans les +jardins pour la parfumerie. + +(Il passe ensuite à Draguignan, aux Arcs, où il voit les familles Fédon +et Dain, à Brignoles et à Toulon.) + +* * * + +_18 juillet_.--Je pars le soir pour Marseille, où je suis arrivé à six +heures du matin avec beaucoup de poussière. + +Là s'arrêtent les notes du voyage de touriste; il ne dit rien de son +retour à Lyon. + +* * * + +Comme je l'ai dit en commençant, une grande partie de ses notes est +relative aux affaires de commerce de la maison Jordan et à sa +correspondance. Pour en donner une idée, je choisis quelques passages, +les moins ennuyeux, qui peuvent rappeler les moeurs et usages de +l'époque. + +* * * + +_19 août 1787, de Turin_.--Echantillons à demander, à Lyon, de satin +pour broder, à la dernière mode, couleurs plutôt sombres; on préférerait +un façonné ou moucheté pour le prince Joujoupouf. + +* * * + +_25 août, de Turin_.--M. de Bianchi m'a annoncé une demande de lettre de +recommandation pour la maison, en faveur d'un seigneur de la Cour de ses +amis. + +* * * + +_1er septembre, de Turin_.--M. de Bianchi demande un satin moucheté +dans le dessin de l'échantillon, en bleu et vert, pour habit, et deux +paires de culottes pour lui; si l'on est obligé de faire fabriquer, il +serait bien aise de voir plusieurs échantillons qui craignent moins que +le lilas. + +* * * + +_26 septembre 1787, de Turin_.--Autre commission de M. de Bianchi d'un +habit et de deux paires de culottes jaune et bleue, ou autres couleurs +sombres, à petites mouches, pour broder, avec une aune de satin blanc +pour gilet, qu'il fera broder ici. + +* * * + +_13 janvier 1788_.--Le duc de Fragnito le prie de demander pour lui, à +Lyon, deux habits de printemps, velours à la Reine, couleurs à la mode, +proportionnées à son âge, sept aunes de chaque pour habit, veste et +culottes, et deux vestes brodées assorties, le tout _ad libitum_ et +expédier à l'aise. + +* * * + +_26 février, de Palerme_.--Rien à faire en soie avec Palerme; si +l'occasion se présente de travailler en banque, j'invite à le faire avec +Caillol, Nicaud et Cie, associés en commandite avec S. M. S. et +Cie, de Marseille. + +Rien à faire en commission, ni avec les marchands qui ne valent rien, ni +avec la noblesse, qui paie horriblement mal, et qui, par ce fait, a +ruiné les détaillants palermitains. + +* * * + +_29 février, de Messine_.--La maison Jacques et Silvestre Loffreda est +dirigée par Silvestre, qui est sur le point de quitter les affaires; il +a acheté depuis deux ans un fief considérable de 150,000 écus de Sicile; +en attendant, il exécute volontiers les commissions qu'on lui donnera de +compte à demi, mais il n'exécute plus rien pour compte. + +* * * + +_3 mars, de Messine_.--Charles-Antoine Loffreda m'a promis des +expéditions de soie pour notre maison; ce sont des gens fort aimables et +très honnêtes. + +D. Silvestre, leur cousin, m'a annoncé que par le courrier prochain il +écrirait à la maison pour lui donner commission de trois robes de noce +pour sa nièce, Mlle Picolo, qui doit se marier avec un signor +cavaliere di Giovanni, des premières maisons de Messine. On s'en +rapportera, dit-il, au goût de nos messieurs pour les couleurs et le +prix, pourvu que ce soit à la dernière mode. + +Ce D. Silvestre n'est pas Loffreda, mais Jacques Loffreda défunt, en lui +donnant sa fille, l'a obligé à prendre son nom pour lui laisser son +héritage. + +* * * + +_17 mars, de Naples_.--La princesse Ferolito ne s'est pas corrigée de +son ancienne habitude d'être mauvaise payeuse, et surtout fort +litigieuse, elle a cinq ou six procès sur les bras. + +Le duc de Fragnito a été très satisfait de la commission du 13 janvier; +il m'en aurait compté le montant, mais le change est si défavorable pour +lui, qu'il veut attendre quelques semaines encore pour voir s'il ne se +bonifiera pas; je lui ai dit qu'il était le maître. Que le change +devienne meilleur ou non, il a promis de remettre la somme dans un mois; +ce brave seigneur n'est pas bien riche, mais il mérite la plus entière +confiance. + +* * * + +_18 avril, de Florence_.--J'écris à mon père en réponse à sa lettre du +4. Je lui dis que je ne sais rien de plus au sujet des robes de la +commission de Loffreda, de Messine; que les robes de véritable gala se +font toujours comme autrefois, avec paniers et longues queues; que +comme aujourd'hui elles servent très peu, je serais d'avis de n'en faire +ainsi qu'une, la plus belle, et de faire les autres suivant les +dernières modes. + +* * * + +_30 juin 1788, de Mondovi._--Le comte de Vozo est très estimé dans sa +patrie et regardé comme un seigneur fort à son aise; on lui donne 20,000 +livres de rentes, je crois que c'est gratuitement, mais je crois que +10,000 ne doivent pas lui manquer. Sa manufacture de drap lui prend des +fonds, indépendamment de ceux qu'il a mis dans le commerce de Gervasio +et Rossi. + +Le comte Cordero di San Quiatino, associé de Ballio, est la première +maison de Mondovi, et peut-être du Piémont; on la met en balance avec +celle des frères Aignon, qu'on dit la plus riche de Turin; elle nous +donne toute préférence. + +* * * + +Comme il inscrivait la date de toutes ses lettres et même quelquefois le +sommaire, on peut juger de l'étendue de cette correspondance: + +Les lettres à son père et à sa mère sont au nombre de 75 +À Magneval, son associé et son ami 27 +À ses soeurs et beaux-frères 33 +À son grand-père Briasson, à sa tante Jordan-Périer, +ses nièces Coste et autres 15 + ---- + Total 150 + +Ce qui fait à peu près une lettre tous les deux jours; chaque courrier, +partant d'Italie une fois par semaine, emportait donc trois de ses +lettres en moyenne. + +* * * + +Comme nous voyageons à petites journées, et que notre temps n'est pas +compté, je demande au lecteur, avant de commencer un autre voyage de +placer ici quelques souvenirs qui ont un intérêt historique. + +Je ne sais rien sur la vie de mon grand-père Jordan jusqu'à son mariage +en 1792 avec Catherine Dugas, fille unique de M. Jean-Baptiste +Cognet-Dugas, seigneur de Chassagny. + +* * * + +Les deux familles Jordan et Dugas s'étaient réunies pour donner en dot à +leurs enfants, Antoine-Henri Jordan et Catherine Dugas, la terre et le +château de Sury-le-Comtal dans le département de la Loire, qu'ils +avaient achetés ensemble de M. de Laffrasse de Sury, ancien seigneur de +Sury, de Saint-Romain-le-Puy et autres lieux avant 1789. + +* * * + +M. de Laffrasse, ci-devant capitaine au régiment de Touraine, chevalier +de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, était alors auditeur de +camp; il remplissait à Lyon les fonctions de procureur du Roi devant le +Conseil de guerre. + +* * * + +Jean-Baptiste Cognet-Dugas, mon bisaïeul maternel, était né dans la +première moitié du siècle dernier, quelques années avant la bataille de +Fontenoy (1745), il est mort vers 1816, à l'âge de quatre-vingt-quatre +ans. Quand je l'ai connu c'était un grand et beau vieillard complètement +aveugle, ayant conservé la liberté de ses mouvements et toute son +intelligence; car obligé d'avoir un guide et un soutien, il était +toujours accompagné non par un domestique ou un infirmier, mais par son +secrétaire, Berthet, qui lisait et écrivait ses lettres sous sa dictée. +Il marchait s'appuyant sur son bras, et sur une canne à pomme d'ivoire, +qui est encore conservée. + +La révolution avait passé emportant les souvenirs des temps qui l'avait +précédée, personne ne savait dans la famille (du moins personne ne nous +en avait jamais parlé), d'une partie intéressante de sa vie; si je la +sais, je le dois à une circonstance assez extraordinaire. + +* * * + +Ma mère conduite par les événements à séjourner à Francfort pendant deux +années 1837 et 1838, avait étudié l'allemand; pour s'y perfectionner, +elle s'était abonnée à une revue hebdomadaire plus ou moins semblable à +nos journaux illustrés, qui parlent de tout, et d'autres choses encore. + +Quelle fut sa surprise d'y trouver un jour, l'histoire de son grand-père +Dugas, qui lui était tout à fait inconnue. Voici ce qu'elle apprit et ce +qu'elle m'a raconté: + +Jean-Baptiste Dugas ayant eu l'occasion d'aller à Zurich, ou y étant +allé dans cette intention, avait étudié sérieusement la fabrication des +rubans, et l'avait importée à Saint-Chamond, sa ville natale. + +Ce fut vers la fin du règne du Louis XV, qu'il fonda la première +fabrique de rubans sous le nom, je crois, de Dugas frères, qui s'est +perpétuée dans la famille pendant plus d'un siècle, avec des années +d'une prospérité inouïe, quelques inventaires se sont élevés jusqu'à +1,500,000 francs. Elle a fait la fortune de deux générations, de ses +neveux et petits-neveux. + +Elle a subsisté jusqu'en 1860 environ, son dernier représentant fut +Camille, fils de Thomas Dugas, neveu de Dugas-Montbel, qui tous deux y +étaient intéressés par l'héritage de leur père, Camille, frère de +Jean-Baptiste. + +C'est en souvenir de sa fortune faite à Saint-Chamond que Dugas-Montbel, +le traducteur d'Homère, a légué sa bibliothèque à sa ville natale. + +Dans sa jeunesse, Thomas Dugas avait voyagé pour la maison jusqu'en +Russie; c'est de là qu'il avait rapporté les noms d'Osippe et Yvanna +qu'il avait donnés à deux de ses enfants. + +Une fois l'élan donné, d'autres imitèrent J.-B. Dugas; partie de +Saint-Chamond au commencement de ce siècle, l'industrie des rubans s'est +propagée dans tout le département de la Loire, et particulièrement à +Saint-Etienne, où elle a fait la prospérité du pays. + +Le fait de l'importation en France de la fabrication des rubans, par +J.-B. Dugas, généralement oublié aujourd'hui, fut si bien constaté à son +origine, que Louis XVI lui donna des lettres de noblesse à titre de +récompense nationale. + +Comme il n'eut qu'une fille de son mariage avec Mlle Balas et que +d'un second mariage avec Mlle Royer de la Batie il n'eut point +d'enfant, ses lettres de noblesse tombèrent en quenouille et furent +négligées. + +Après avoir gagné une jolie fortune, il prit sa retraite à la campagne, +non loin de Lyon, entre Givors et Mornant, au château de Chassagny, +qu'il avait acheté de la famille Ravel de Montagny, vers 1785. + +J.-B. Dugas, devint alors seigneur de Chassagny, jusqu'en 1789, comme +l'avait été avant lui Louis Dumarest, échevin de Lyon en 1735 (ces +renseignements sont tirés des anciens almanachs officiels de Lyon). + +Le vieux château de Chassagny, de forme carrée, avec cour intérieure +entourée de portiques, conserve encore l'aspect de son ancienne origine. + +Il était ceint de fossés profonds, qui subsistent encore de trois côtés; +on voit sur la façade de l'entrée principale, toutes les anciennes +dispositions d'un pont-levis, remplacé par un pont fixe; c'est au +premier étage, au-dessus de l'entrée que se trouve la chapelle. + +On lit encore sur le couronnement de la porte, la date de 1570, avec +cette inscription latine: _Porta patens esto; nulli claudaris honesto_, +qu'on peut ainsi traduire: Sois porte ouverte à deux battants, ne te +referme qu'aux méchants. + +Aux deux angles de la façade principale, s'élèvent deux grosses tours +rondes; dans celle du levant, au premier, se trouvait la bibliothèque; +aux angles opposés, on voit encore les traces de deux tourelles en +encorbellement. + +L'orage de la révolution commençait à gronder; par prudence, J.-B. Dugas +qui avait en 1789 perdu son titre de seigneur, fit démolir les tourelles +et raser la partie supérieure des grandes tours, que l'on pouvait +apercevoir de la route de Saint-Etienne. + +Mais, si les tours de son château rasées à la hauteur du toit, passaient +ainsi sous le niveau de l'égalité, sa réputation honorable, sa fortune +et sa noblesse n'en attirèrent pas moins l'attention des niveleurs de +l'époque. + +On vint le chercher à Chassagny, pour le conduire comme suspect dans la +prison de Saint-Chamond. + +Fort heureusement pour lui la procédure fut longue, grâce peut-être à la +reconnaissance secrète de quelques-uns de ses bons ouvriers, qui se +trouvaient parmi les juges; car dans ce temps-là, comme toujours, bien +des moutons peureux, dans la crainte d'être mangés, hurlaient avec les +loups. Bref, plus heureux que beaucoup d'autres, il retrouva sa liberté +le 9 thermidor (27 juillet 1994). + +Quand le calme fut rétabli, Jean-Baptiste Dugas revint habiter +modestement Chassagny. Il y passait toute l'année ayant souvent auprès +de lui sa fille unique, Mme Jordan et sa nombreuse famille. + +En outre de la terre de Chassagny il avait de nombreux domaines à +Tartara, à Saint-Maurice et ailleurs très paternellement administrés. + +À Yzieux, près de l'église, une petite maison de campagne où est né son +petit-fils Henri Jordan, a servi longtemps de retraite à ses vieux +serviteurs. + +Le jardin, qui existe encore sur le coteau, a été coupé par le chemin de +fer. + +Jean-Baptiste Dugas avait quatre frères et deux soeurs: + +Camille Dugas, père de Thomas Dugas et de Dugas-Montbel; + +Jacques Dugas du Villars, chef de la branche du Villars; + +Jean Dugas-Vialis, chef de la branche Vialis; + +Claude Dugas de la Boissony, père de Laurent, Victor, Camille, et de +Mmes Guigou et Bouchardier; + +Jeanne Dugas (Mme Regnault), aïeule des Thiollière, Neyran, Chazotte, +Grangier et Borel; + +Josephine Dugas (Mme Chaland), aïeule des Chaland et Finaz. + +Au moment où Jean-Baptiste Dugas a quitté ce monde, le nombre de ses +enfants, petits-enfants, neveux ou petits-neveux s'élevait à plus de +cent cinquante. Dans ce moment où j'écris, la postérité du père de +Jean-Baptiste Dugas s'élève à plus de sept cents personnes; s'il en +était de même dans toute la France, on ne se plaindrait pas de la +dépopulation. + +Aussi depuis longtemps, à Saint-Chamond, le clan des Dugas est connu +sous le nom de la grande famille. + +Pendant que Jean-Baptiste Dugas était, dans les prisons de +Saint-Chamond, incertain de son sort, des choses plus tristes encore se +passaient à Lyon, dans la famille de sa fille. + +Avec tous les Lyonnais elle avait supporté courageusement les dangers et +les fatigues du siège de 1793. + +* * * + +Le chef de la maison, Henri Jordan, l'ancien échevin, avait été arrêté, +condamné à mort, puis exécuté le 31 Janvier 1794, il avait alors 70 ans. + +Le motif sommaire de sa condamnation, que j'ai lu dans un journal de +l'époque conservé pendant longtemps au monument des Brotteaux, était +simplement celui-ci: + +Avoir contribué à la défense de la ville par une souscription de 1700 +livres. + +Si l'on n'avait pas trouvé ce motif, on en aurait inventé un autre, son +âge ne pouvant pas le faire considérer comme belligérant. + +* * * + +Lorsque mon grand-père traversait gaîment le Rhône en 1787, en partant +pour l'Italie, il ne prévoyait pas que son père le traverserait quelques +années plus tard pour être massacré aux Brotteaux! + +Il ne pouvait pas non plus penser, que lui-même, pour échapper aux +persécutions qui suivirent le siège, traverserait le pont Morand avec sa +jeune femme, déguisés tous deux en villageois, conduisant un âne, qui +dans un de ses paniers portait leur fille aînée, Henriette, alors âgée +de quelques mois. + +Je ne peux jamais voir un tableau représentant la fuite en Egypte, sans +penser à ce premier voyage de ma mère. + +Tandis que la jeune Mme Jordan trouvait une cordiale hospitalité à +Givors, dans la famille Marcellin, parce qu'elle ne pouvait pas se +sauver à Chassagny, chez son père, M. Dugas, alors détenu à +Saint-Chamond, Antoine-Henri Jordan fut obligé de chercher auprès de ses +correspondants, un refuge ignoré, dans les montagnes du Dauphiné. + +Que les temps étaient changés depuis les joyeuses parties de campagne +dans son voyage de 1787 et 1788. + +Madame Jordan-Briasson, sa mère, veuve de l'échevin, a survécu longtemps +à son mari; elle n'est morte qu'en 1813, au premier étage de sa maison, +à l'angle de la place Tolozan et de la rue Puits-Gaillot. Elle m'a +connu, mais pour dire toute la vérité je ne me la rappelle pas. + +C'était une femme remarquable sous tous les rapports au moral et au +physique. Par une loi d'atavisme assez générale, ses qualités aimables +et sérieuses avaient été transmises, dit-on à la fille de son fils, +Henriette Jordan. + +Comme ses trois soeurs, elle avait achevé son éducation à Paris (chose +rare pour l'époque et même encore aujourd'hui) chez son oncle Briasson, +imprimeur distingué, qui faisait partie du consulat, ou Tribunal de +commerce parisien. + +Les portraits de M. Briasson en costume d'échevin, et de ses quatre +filles en costumes allégoriques des quatre saisons, peints par Nonnotte, +sont encore conservés dans la famille. + +Pendant la Révolution, Mme Jordan-Briasson avait reçu chez elle +Monseigneur Daviau du Bois-de-Sansay, évêque de Vienne et d'Embrun, puis +archevêque de Bordeaux, qui se cachait sous le nom de M. Fortuné, alors +que les églises étaient fermées et les prêtres mis à mort. + +Quand l'ordre fut rétabli par Napoléon Ier, Monseigneur Daviau fut +replacé sur le siège de Bordeaux. De là, il écrivit plusieurs fois à +Mme Jordan-Briasson et faisant allusion à la bonne et généreuse +hospitalité qu'il avait reçue, il signait toujours: _L'Archevêque de +Bordeaux, jadis Fortuné_. + +Par suite d'un accident survenu dans sa vieillesse, Mme +Jordan-Briasson marchait difficilement, s'appuyant sur une canne à trois +pieds; elle ne sortait plus que pour aller à la messe à Saint-Pierre, +dans une chaise à porteurs; c'est la dernière que l'on a vue circuler +dans les rues de Lyon, transportant une personne de qualité, comme +disaient nos aïeux. + +Elle était propriétaire d'une ferme à la Guillotière, connue sous le nom +de _la Mouche_. Là où se trouvent actuellement la gare des marchandises, +le fort de la Vitriolerie et beaucoup d'autres constructions, il n'y +avait encore en 1830 que des champs et des prés. Quelques années après, +au moment du partage Jordan, cette ferme fut vendue à l'hectare comme +terrain de culture; les acquéreurs l'ont revendue au mètre comme terrain +à bâtir! + +La gare de la Mouche et la rue de la Croix-Jordan rappellent par leurs +noms cette ancienne origine. + +Il existait au bout de cette rue, à l'embranchement des rues de Gerland +et des Culattes, un petit espace triangulaire autrefois accessible à +tous, dans une enceinte réservée, qui depuis quelques années a été réuni +par des murs à la propriété voisine. + +Sur cet emplacement s'élève une croix de pierre qui porte sur son +piédestal l'inscription suivante gravée en creux: + +«L'an de grâce 1810, le 5 du mois de septembre, Magdeleine Briasson, +veuve de Henri Jordan, a rétabli ce monument consacré à la piété des +fidèles par ses prédécesseurs.» + +Cette croix existe encore, je l'ai vue et touchée aujourd'hui 6 février +1888, mais par suite de l'exhaussement du terrain tout autour, il ne m'a +plus été possible de voir l'inscription que j'avais relevée moi-même sur +place, il y a trente ans. + +Les souvenirs s'oublient si vite, ou si souvent s'altèrent en +vieillissant, qu'il m'a paru d'un intérêt historique local de préserver +de l'oubli le nom de Jordan, nom éminemment lyonnais, qui déjà sur +quelques mauvais plans de Lyon est remplacé par celui de Jourdan. + +Sur la pente de la Croix-Rousse, il y a trente ans la rue Camille-Jordan +avait été transformée en rue Camille-Jourdan. + +J'en fis l'observation au service de la voirie; _le lendemain_ l'erreur +du peintre fut réparée sur l'ordre de l'ingénieur en chef Bonnet, fort +empressé de conserver nos anciennes traditions, car tout en transformant +merveilleusement nos vieux quartiers, il cherchait toujours à maintenir +dans chacun d'eux les avantages anciens dont ils jouissaient; système +éminemment moral et conservateur que l'on devrait toujours imiter dans +l'administration d'une grande ville, pour l'améliorer, sans perturbation +dans les intérêts respectables de ses habitants. + +Je ne pense pas pouvoir mieux terminer ce chapitre sur mon grand-père +qu'en rappelant l'inscription de Loyasse mise par ses enfants sur son +tombeau: + +HIC JACET IN RESURRECTIONEM ÆTERNAM +ANTONIUS HENRICUS JORDAN, +QUI FIRMA IN DEUM PIETATE, CARITATE +IN OMNES ET PRÆSCIPUO VERI AMORE INSIGNIS, +ANNO SEPTUAGESIMO SECUNDO ÆTATIS +SUÆ DIE TERTIO +JANUARII MDCCCXXXV OBIIT. + +INNOCENS MANIBUS ET MUNDO CORDE +QUI NON ACCEPIT IN VANO ANIMAM SUAM +NEC JURAVIT IN DOLO PROXIMO SUO. + + + + +CHAPITRE III + +Racontant des épisodes du voyage en Bretagne d'Alphée Aynard, 1788, et +du voyage à Paris de Th.-A., 1815. + + +En suivant l'ordre des dates, le second voyage dont je vais parler est +celui de mon père en Bretagne, à la fin du siècle dernier. + +Si, comme celui de mon grand-père, Jordan, c'était un voyage d'affaires, +ce n'était pas le moins du monde, en même temps, un voyage d'agrément. + +À la suite du siège de Lyon, tous ceux qui avaient contribué à la +défense étaient recherchés, et le plus souvent mis à mort, sans autre +forme de procès. + +Joseph Aynard, fabricant de draps, chef de la section de la rue Buisson, +avait fait son devoir de bon citoyen; cela suffisait pour le désigner à +la vengeance; c'est le seul motif invoqué dans les journaux de l'époque, +pour justifier sa condamnation, que j'ai lue, formulée simplement en +ces termes: + +«Joseph Aynard, chef de la section de la rue Buisson, condamné à mort et +exécuté sur la place des Terreaux, le 15 décembre 1793, 60 ans.» + +Après sa mort, ses magasins et sa maison de campagne, la Bastero, à +Sainte-Foy, avaient été saccagés et pillés. C'est à cette époque que +furent volés les plats célèbres de Bernard de Palissy, qu'il avait +rapportés de Paris, où ils les avait achetés lors de la vente mobilière +du duc de Richelieu en 1788. + +Ces objets, qui figurent aujourd'hui avec honneur dans nos musées, ont +été rachetés de M. de Migieu, à Dijon, il y a 80 ans, sans que l'on sût +alors quelle était leur origine (Rapport de Martin-d'Aussigny, 15 +octobre 1859). + +D'après les recherches de M. Amédée d'Avaize, le nom de la propriété la +Bastero vient de Bernadin Bastero, turinois, naturalisé français en +1657. + +Pour échapper aux poursuites dirigées contre les survivants de l'armée +du général de Précy, deux des fils Aynard, Aubin et François, se +sauvèrent à Paris, où ils furent arrêtés et mis en prison aux +Bénédictins anglais, dans la rue Saint-Jacques (alors rue de +l'Observatoire). + +Ce fait résulte non seulement des récits que j'ai entendus dans ma +jeunesse, mais il est constaté par Mme de Béarn, née Pauline de +Tourzelle, dans son livre publié en 1833, sous le titre de _Souvenirs de +40 ans_. + +Elle se trouvait dans la même prison avec sa mère, dame d'honneur de +Mme la Dauphine. Elle raconte que de jeunes Lyonnais, MM. Aynard, +avaient trouvé le moyen d'apporter une distraction à la tristesse des +jeunes prisonnières en établissant une escarpolette. + +Leur soeur, Mme Adélaïde Soret, avait aussi son mari dans cette +prison. Agée de 23 ans seulement, mais avec une énergie égale à sa +beauté, elle était partie courageusement toute seule pour Paris et avait +fini par les découvrir. Dans ces visites, elle s'était liée avec Mlle +de Tourzelle, et leurs relations se sont continuées fort longtemps, car +elles avaient commencé dans des circonstances qui ne s'oublient jamais. + +Enfin, le 9 thermidor mit fin à leur captivité, et la maison de Joseph +Aynard, de Lyon, reprit ses opérations sous la direction de trois de ses +fils, Claude, François et Alphée. + +Le quatrième, Aubin, d'un caractère ardent et aventureux, s'était +embarqué avec le capitaine Surcouf pour faire la guerre aux Anglais. De +là il est allé dans l'Amerique du Sud, où il s'est marié; il n'a plus +donné de ses nouvelles depuis 1827. + +Avant la Terreur, la maison Aynard avait fait des affaires importantes +avec la Bretagne, il lui était dû des sommes assez fortes; on était à +l'époque des guerres de Vendée; la correspondance et les envois d'argent +étaient sinon impossibles, au moins très difficiles. + +Il fut décidé qu'Alphée, le plus jeune des trois, ferait le voyage pour +retirer ce qu'il pourrait de ces créances. + +Mon père avait une grande activité, beaucoup de courage, une bonne +santé, il accepta donc avec empressement cette périlleuse mission. + +Il a dû faire ce voyage en 1798. Je n'ai jamais su l'époque bien +précise; il en parlait souvent, mais jamais il n'en fixait la date; il +devait avoir vingt ans à l'époque de son départ. + +Ce voyage dura près d'un an et ne fut pas sans danger; car il se faisait +dans un pays complètement bouleversé par la guerre; la Bretagne et la +Vendée ayant résisté pendant plusieurs années à la tyrannie +révolutionnaire. + +Il n'y avait aucun autre moyen de transport que la poste, il partit donc +dans un cabriolet jaune à deux roues, que l'on appelait encore une +chaise. + +À cette époque, le gouvernement de la République ajoutant le vol à la +cruauté, voulait accaparer toute la monnaie; il avait ordonné sous peine +de mort, de porter dans les caisses publiques toutes les valeurs d'or et +d'argent; en échange, il donnait des assignats en papier qui furent +bientôt déprécies et causèrent un désastre presque général dans toutes +les fortunes, en donnant à des gens peu délicats le moyen de payer leurs +dettes avec des valeurs fictives. + +Alphée Aynard parcourut toutes les villes grandes et petites de la +Bretagne, de la Vendée, de l'Anjou et de la Touraine et n'eut qu'à se +louer de la loyauté des habitants, des Bretons surtout, qui tous, au +péril de leur vie, avaient conservé de l'argent monnoyé pour payer leurs +dettes; il put rapporter à peu près tout ce qui était dû à sa famille. + +La seule aventure que je connaisse de ce voyage, mérite d'être +racontée. + +Au moment de son départ de Nantes pour revenir à Paris, on prévient mon +père qu'une dame veut lui parler; il se rend aussitôt à l'adresse +indiquée, chez Mme de Bec de Lièvre, appartenant à la première +noblesse du pays. + +On s'informe s'il est bien M. Aynard de Lyon, qui doit partir +prochainement pour Paris. Sur son affirmation, Mme de Bec de Lièvre +lui demande pardon de l'avoir dérangé, en ajoutant que ce n'était pas à +un jeune homme de vingt ans qu'elle pouvait s'adresser pour le service +dont elle avait besoin. + +Mon père insiste pour connaître ce mystère; enfin, il apprend qu'il +s'agit de conduire à Paris, pour une cause que j'ignore, Mlle de Bec +de Lièvre, jeune fille de dix-sept à dix-huit ans. + +Il ne pouvait pas refuser une pareille mission. + +Il avait une bonne voiture, beaucoup de bonne volonté et, ce qui ne gâte +jamais rien, un extérieur et des manières agréables; les occasions +étaient rares, en temps de révolution surtout, la nécessité passe avant +les convenances; de plus, mon père était Lyonnais; par conséquent, +royaliste fervent aux yeux de la noblesse de Vendée. + +Bref, après beaucoup d'exclamations de la part de la mère et force +protestations rassurantes du côté de mon père, sans faire elle-même +d'objections, Mlle de Bec de Lièvre monta dans la chaise de poste +avec une femme de chambre. + +Je ne connais pas les détails de ce voyage qui dura cinq ou six jours. +Mon père conduisit cette jeune fille à Paris sans aucun accident et la +remit à une de ses tantes, au faubourg Saint Germain. + +Des années se passèrent, Mlle de Bec de Lièvre est devenue la femme +du maréchal de Bourmont, ministre de la guerre, sous Charles X, et chef +de l'expédition qui fit la conquête d'Alger. + +Les affaires de mon père le mettaient en relations directes avec le +ministère de la guerre. Il eut l'occasion de revoir souvent Mme de +Bourmont qui avait conservé pour lui beaucoup de reconnaissance. + +J'ai rencontré moi-même M. de Bourmont et ses fils à Genève, en 1834, +peu d'années après 1830, qui avait brisé leur fortune en renversant la +branche aînée des Bourbons, j'ai pu constater que le souvenir laissé par +la complaisance de mon père avait été conservé gracieusement par toute +la famille de la Maréchale. + +Voilà tout ce que je sais de ce voyage de Bretagne. J'ai vu encore la +voiture élémentaire dans laquelle mon père l'avait fait, car c'est dans +cette même chaise que j'ai fait mon premier voyage de Paris (qui +justifie cette partie de mon épigraphe, _quorum pars parva fui_, puisque +j'avais alors trois ans et demi). + +Les Autrichiens étaient déjà venus à Lyon en 1814; ils menaçaient de +revenir en 1815, et l'on supposait qu'ils n'y entreraient pas sans +combat. + +Ma mère, qui habitait le quai du Rhône, eut peur d'être exposée +particulièrement aux dangers du siège; l'ennemi devait arriver par le +Dauphiné; elle obtint de mon père de l'accompagner à Paris où +l'appelaient ses affaires. + +Nous partîmes donc tous les trois avec une femme de chambre qui me +tenait sur ses genoux, dans la même chaise de poste qui avait ramené +Mme de Bourmont de Nantes à Paris dix-sept ans auparavant. + +Ce voyage est un de mes plus anciens souvenirs; nous étions au milieu de +juin 1815, cette date est très précise. Je me rappelle parfaitement le +mouvement de bascule qu'on imprimait à la voiture, lorsqu'à chaque relai +on changeait les chevaux, sans nous faire descendre. + +Je me rappelle encore qu'au départ, c'était notre domestique qui nous +avait conduits en postilion, jusqu'au premier relai; il avait deux +cocardes, une blanche et une tricolore, qu'il était obligé de mettre à +son chapeau alternativement, suivant l'opinion des groupes ou des +villages que nous traversions. + +Quand on criait: «À bas la cocarde tricolore!» il la fourrait dans sa +poche, et s'empressait de mettre la blanche; alors on le laissait +passer; un peu plus loin, on criait: «À bas la cocarde blanche!» il +s'empressait de faire l'échange afin de pouvoir marcher. + +Ce qui prouve, qu'en politique, il y a soixante et treize ans, on +n'était pas beaucoup plus d'accord qu'aujourd'hui dans notre pauvre +France. + +Depuis, en prenant des années, j'ai vu dans ma vie beaucoup de gens qui, +pour avancer, faisaient comme notre postilion de 1815. Mais pour être +juste, je dois dire aussi: de notre temps, nous avons vu beaucoup +d'honnêtes gens qui, fort disposés à crier vive le roi! ont préféré +s'arrêter, que de crier vive la ligue! + +Pendant que nous étions en route, de Lyon à Paris, la guerre fut +terminée par la bataille de Waterloo, le 18 juin. + +Aussi les Autrichiens entrèrent à Lyon sans coup férir. L'occupation +dura plus de deux mois, et coûta 3 millions au moins, tant à la ville +qu'aux particuliers. + +Un général autrichien avait pris ses quartiers à la Croix-Rousse, alors +commune distincte de Lyon; le Maire était mon oncle Chevallier, le père +du paysagiste de ce nom; il avait épousé la plus jeune des soeurs de mon +père, Victoire Aynard. + +Afin d'adoucir autant que possible ce que l'occupation étrangère +pourrait avoir de trop dur pour les habitants, M. Chevallier se rendit +auprès du général pour parlementer. Le général vit tout de suite qu'il +avait affaire à un ancien militaire; il lui demanda quelles étaient ses +campagnes et dans quelle arme il avait servi. + +Le Maire de la Croix-Rousse était un ancien capitaine au 6e régiment +de cuirassiers; il cita les différentes batailles où il s'était trouvé +et les pays d'Autriche qu'il avait traversés. + +Le général lui dit alors qu'il avait peut-être habité son château, dont +il lui rappela le nom. Mon oncle, en effet, put lui parler de sa famille +et des bons souvenirs qu'il en avait conservés. + +Après lui avoir demandé son nom, et pris quelques renseignements, il le +fit revenir et lui dit: «Capitaine Chevallier, vous vous êtes très bien +conduit chez moi quand vous étiez vainqueur, nous nous conduirons très +bien chez vous aujourd'hui que les rôles sont changés. Je vous en donne +ma parole de soldat. + +«Ayez soin que mes hommes ne manquent pas du nécessaire et les habitants +n'auront pas à s'en plaindre.» + +La promesse fut tenue, et les Croix-Roussiens profitèrent ainsi, sans le +savoir, de la bonne conduite de leur Maire dans un temps où la fortune +nous était meilleure. + +Cette histoire est authentique; on trouvera peut-être que c'est une +digression hors de propos; pour excuse, je peux dire que l'ayant +rencontrée sur ma route, je m'y suis arrêté, profitant de ce que nous +voyageons autrement qu'en chemin de fer; et pensant qu'il est toujours +bon de conserver le souvenir de ce qui est bien. + +Au moment où ces choses allaient se passer à la Croix-Rousse, nous +arrivions à Paris après un voyage de cinq ou six jours; car bien que +nous marchions aussi vite que les chevaux pouvaient nous emporter sur +une mauvaise route, nous nous arrêtions toutes les nuits pour coucher +dans les auberges, car notre chaise à deux roues ne ressemblait pas le +moins du monde à un sleeping-car. + +Paris ne ressemblait pas non plus à ce qu'il est aujourd'hui; la ligne +du boulevard de la Magdeleine à la Bastille existait déjà depuis +longtemps, mais elle n'avait pas du tout le même aspect; les premières +constructions avaient été faites sur l'emplacement des anciens remparts +ou boulevards fortifiés de l'enceinte de Louis XIV, c'est de là que +vient leur nom. Les terres-pleins des bastions n'avaient pas été +nivelés, et beaucoup de vieux arbres existaient encore; il en résultait +une grande variété dans les perspectives. + +Un grand nombre de maisons avaient des jardins avec grilles sur la voie +publique; d'autres jardins étaient en terrasses à la hauteur du premier +étage. À leur rencontre avec le boulevard, beaucoup de rues se +terminaient par des pavillons arrondis d'une belle architecture; enfin +chaque maison avait son cachet particulier, et pour se reconnaître on +n'était pas obligé de se rappeler un numéro. + +Même dans l'intérieur de Paris on trouvait de nombreux jardins ailleurs +qu'au faubourg Saint-Germain, qui seul encore en conserve quelques-uns. + +Nous n'étions pas logés à l'hôtel, mon oncle François avait pu nous +recevoir chez lui. + +Depuis sa sortie de prison, sa position avait bien changé; la maison +Aynard qu'il représentait à Paris avait fait de belles affaires. Tandis +que le commerce lyonnais souffrait beaucoup du blocus continental, la +fabrication des fusils à Saint-Etienne et celle des draps de troupes à +Lyon et ailleurs étaient sous le premier empire les seules industries +prospères. L'empereur avait exigé la construction des deux grandes +fabriques de Montluel et d'Ambérieux qui occupaient chacune plusieurs +centaines d'ouvriers. + +Bien que situé au premier étage l'appartement de mon oncle avait la +jouissance d'un beau jardin en terrasse sur la rue Louis-le-Grand, près +du boulevard et de la rue de la Paix. + +Je me souviens que je couchais dans une chambre de plain-pied avec le +jardin, et que les murs de cette chambre étaient entièrement couverts de +grands tableaux à cadres dorés; il y en avait de même dans tout +l'appartement; alors je ne pouvais pas trop juger s'ils étaient beaux; +mais depuis j'ai toujours entendu dire qu'il y en avait pour plus d'un +million et demi. + +Cette collection était citée de 1820 à 1825 comme une des plus belles de +Paris. Le Téniers et _le Messager_, de Terburg, deux perles de notre +musée de Lyon, viennent de cette galerie; ont-ils été donnés, ou vendus? +je l'ignore; mais s'ils ont été vendus, il y a plus de soixante ans, +les prix d'alors, comparés à leur valeur actuelle, ne mettent pas une +bien grande différence entre une vente et une donation. + +Mon père avait retrouvé à Paris, dans l'intimité de son frère, un ancien +camarade de collège, leur ami et celui des Jordan, M. Franchet +d'Espéray, qui se trouvait déjà dans une haute position. + +Accusé fort injustement, quoiqu'il en fut bien capable, d'avoir fait +circuler clandestinement une bulle du pape, M. Franchet avait été mis en +prison sous l'Empire. Là, pendant trois ans, il était resté séquestré de +sa famille, mais en bonne compagnie; car il s'était lié avec le comte +Alexis de Noailles, qui avait pu l'apprécier. + +En 1814, M. Alexis de Noailles nommé commissaire extraordinaire à Lyon +avait pris M. Franchet pour secrétaire intime; ils allèrent ensemble au +congrès de Vienne, ce fut l'origine de sa fortune politique sous la +Restauration, qui le conduisit jusqu'à la direction générale de la +police du royaume. + +Le nom de l'avenue de Noailles aux Brotteaux rappelle cette époque. + +Ce n'est pas sans raison qu'en parlant de la fortune de M. Franchet j'ai +ajouté le mot politique, car à l'inverse de qui se passe de nos jours, +il a quitté le pouvoir sans y amasser des trésors. + +On cite de lui un trait qui mérite de n'être pas oublié; au moment, ou +par suite d'un changement de ministère, il quitta la direction générale +de la police pour le conseil d'Etat, il porta lui-même au Roi le reste +de la caisse des fonds secrets, qui dit-on s'élevait à plusieurs +millions. + +Certainement, bien des gens que je connais, auraient fait de même; mais +beaucoup d'autres, que j'aime mieux ne pas connaître, auraient fait +autrement. + +Peu de jours après notre arrivée à Paris, la ville était en fête pour le +retour de Louis XVIII. Je me rappelle très bien avoir vu le Roi recevoir +les couronnes de fleurs que le peuple lui lançait du jardin des +Tuileries sur un balcon du château entre le pavillon de Flore et le +pavillon de l'horloge. Tout le monde était dans la joie; et la paix +générale était acclamée avec un enthousiasme indescriptible. + +Quinze ans plus tard en 1830, je fis mon second voyage à Paris, peu de +jours après la révolution de juillet. Le même peuple de Paris, aussi +mobile que les flots de la mer, dont il a le flux et le reflux, après +trois jours d'émeute, renvoyait sans savoir pourquoi, les Bourbons qu'il +acclamerait certainement aujourd'hui avec la même ardeur qu'en 1815, +s'ils revenaient, comme alors, nous apporter l'ordre, la justice et la +paix dont l'Europe entière a si grand besoin. + +Ce deuxième voyage se fit en diligence car déjà sous la Restauration les +routes, si mauvaises sous l'Empire, s'étaient considérablement +améliorées. + +De 1830 à 1852, j'ai fait plus de trente fois le trajet de Paris à Lyon, +soit en diligence soit en malle de poste. En temps ordinaire la +diligence mettait trois jours et trois nuits; dans la mauvaise saison on +mettait souvent quatre jours. + +La malle de poste ne mettait que quarante-deux heures, cela se comprend; +au lieu de vingt voyageurs, il n'y en avait que quatre; les voitures +étaient beaucoup plus légères que les diligences, et le nombre des +chevaux presque le même. + +Dans un chapitre spécial je donnerai la comparaison des moyens actuels +de transport avec ceux d'autrefois. + + + + +CHAPITRE IV + +Où l'on verra quatre personnes parcourant la Suisse dans une grande +voiture, mais à petites journées en 1834 + + +En commençant ce nouveau chapitre, je dirai au lecteur que mon intention +n'est pas de faire une description de l'Helvétie, dans une édition +rétrospective du guide Joanne, mais uniquement de rappeler une des +anciennes manières de voyager dans ce magnifique pays, qui perd beaucoup +à être traversé à la vapeur et vu à vol d'oiseau. + +* * * + +Avant de nous mettre en route, il est dans l'ordre de faire connaître le +personnel du voyage. + +Il y a cinquante-quatre ans, ces voyageurs étaient: ma mère, mon frère, +une de nos cousines et moi. + +* * * + +En parlant dans le chapitre II de ma bisaïeule, Mme Jordan-Briasson, +j'ai rappelé que dans la famille tous disaient, que sa petite-fille +Henriette Jordan lui ressemblait beaucoup. + +Comme elle, en effet, ma mère réunissait toutes les qualités qui font +une femme bonne, aimable, sérieuse et distinguée. + +* * * + +Née en 1793, emportée par sa famille dans sa fuite en Dauphiné, après le +siège de Lyon, son enfance s'était passée dans de tristes souvenirs. + +Elle avait fait son éducation chez les dames Harent; après la dispersion +des maisons religieuses, ces dames appartenant au meilleur monde, +victimes elles-mêmes de la Révolution, avaient formé toute une +génération de jeunes femmes, qui furent l'honneur de la cité et le +bonheur de leurs familles. + +En dehors de la maison de l'Hormat elle avait passé sa jeunesse à la +campagne chez ses parents, à Chassagny et à Sury. + +Ma mère s'était mariée jeune, à dix-huit ans. + +Dire ce qu'elle a été pour ses enfants, l'amour, l'estime et le respect +que ses enfants avaient pour elle, et la part toujours si vive qu'elle a +dans mes plus douces souvenances, sans que les affections sérieuses et +profondes que le ciel m'a données aient jamais pu me la faire oublier, +serait sortir du cadre tracé pour ce récit; et plus que jamais, en +pensant à ma mère, je dis: ma main ne peut écrire, qu'une bien faible +partie de ce que mon coeur ressent. + +* * * + +En 1834, ma mère, à quarante et un ans, avait conservé toute la santé et +toute l'agilité de sa jeunesse; car si dans mon enfance elle m'avait +enseigné, sur ses cahiers et ses cartes des dames Harent, le français et +la géographie qu'on n'apprenait pas alors au collège, quand je fus jeune +homme, c'est avec elle encore, que je faisais mes premières courses à +cheval, comme elle-même à la campagne avait chevauché avec son père. + +* * * + +Dans l'hiver de 1830, au premier grand bal où j'étais allé, chez le +général Paultre de la Motte, bien des gens étaient loin de se douter que +je faisais vis-à-vis à ma mère; elle avait alors trente-sept ans et moi +dix-huit. + +* * * + +Mon frère Adolphe, plus jeune que moi de quatre ans, venait de terminer +ses études, avec les plus grands succès, au Lycée de Lyon, dont il avait +suivi les cours comme externe, ainsi que je l'avais fait moi-même. + +Il avait un caractère aimable et sympathique, qui charmait encore plus +que sa jolie figure, qui cependant n'était pas ordinaire. Comme tous, et +plus que tous, je l'aimais beaucoup. + +* * * + +Je venais d'entrer dans la carrière des Ponts et Chaussées et après un +hiver passé à Paris aux études spéciales qui suivent l'école +Polytechnique, j'étais venu à Lyon en mission d'élève, sous la direction +paternelle de l'ingénieur en chef Kermaingant, à l'école des Jordan et +des Marinet, jeunes ingénieurs alors, mais déjà distingués. + +* * * + +Ma mère ne connaissait pas la Suisse, on voyageait si peu dans ce +temps-là; elle désirait la connaître; mais elle tenait encore plus à +nous donner une distraction instructive et salutaire. C'est elle qui eut +l'idée de ce voyage, au moment des vacances qui commençaient alors +invariablement au 1er septembre. + +Il lui fut facile d'obtenir pour moi le congé qui m'était nécessaire. + +Pour un voyage un peu long il faut être en nombre pair, afin que +personne ne soit exposé à rester seul. + +Mon père ne pouvait pas nous accompagner; il était trop occupé de sa +manufacture d'Ambérieux, et plus encore des premiers bateaux à vapeur de +la Saône, dont son frère François et lui furent les premiers +organisateurs; il fallait donc trouver une quatrième personne pour qui +ce fût un plaisir, pour elle comme pour nous. + +* * * + +Mme Soret (Adélaïde Aynard), soeur aînée de mon père, dont j'ai déjà +parlé au chapitre précédent, avait trois filles, aussi grandes et +presque aussi bien douées que leur mère: Cléonice, Zoé et Zélie, leurs +noms rappellent l'époque de leur naissance. + +* * * + +Cléonice, l'aînée, était à peu près de l'âge de ma mère; je crois même +que la tante était plus jeune que la nièce. Ayant passé leur vie +ensemble, leur intimité était celle de deux soeurs. + +Cléonice n'était pas mariée, non plus que Zélie malgré son idéale et +ravissante beauté, qui jamais ne sera surpassée. + +J'avais trois ans quand elle en avait quinze; elle fut ma première +institutrice, en me donnant mes premières leçons de lecture. + +Zoé, la seconde, à plus de trente ans, s'était mariée à M. B...., qui, +veuf d'un premier mariage, avait déjà plusieurs grandes filles. + +* * * + +Un oncle de mon père, ancien officier dans les gardes françaises, disait +souvent dans le style de l'époque, qu'en voyant arriver dans un bal +Mme Soret et ses filles, on croyait toujours voir la déesse Minerve +entrant dans l'Olympe, avec un cortège de nymphes plus belles que +Calypso. + +* * * + +Mais redescendons de ces hautes régions; le mari de ma tante était +fabricant de velours; sous l'empire de Napoléon Ier, le commerce des +soies allait très mal à Lyon; à la mort de M. Soret, sa femme se trouva +complètement ruinée, précisément à l'âge où ses filles auraient pu se +marier. + +* * * + +Bien loin de se décourager, Mme Soret retrouva toute l'énergie de sa +jeunesse; avec le concours empressé de ses frères, elle réorganisa +complètement le commerce de son mari, dans la grande maison Tolozan; +ayant ses magasins sous la même clé que son appartement, à un premier +étage sur la cour. + +* * * + +Après plusieurs années de travail et de privations noblement supportées, +elle était parvenue à faire quelques économies. + +Bien conseillée par le mari de sa fille, elle les plaça en actions de +Terrenoire; c'était le bon moment! En peu de temps ses capitaux furent +quintuplés. Elle se retira quelques années plus tard avec une jolie +fortune. + +* * * + +Ce fut à notre cousine Cléonice que ma mère fit la proposition de venir +avec nous. Elle voulut bien accepter, et nous fûmes ravis, car elle +avait un charmant caractère, et même dans les jeunes, il eût été +difficile de trouver une compagne de voyage plus accommodante. + +* * * + +Ma mère avait le jugement très bon; quoique rien de bien sérieux ne pût +alors le faire supposer, elle craignait que les bateaux à vapeur de la +Saône, invention toute nouvelle, ne donnassent pas tous les bénéfices +que mon père en espérait, aussi tout en voulant nous faire un plaisir, +elle désirait le faire de la manière la plus économique; elle ne voulait +pas dépenser plus de 1,000 francs, en parcourant la Suisse pendant un +mois. Aujourd'hui le problème serait difficile et presque impossible, en +1834 nous avons pu le réaliser. + +* * * + +Dans ce temps-là, c'était bien le cas de le dire, l'or était une +chimère, car on n'en voyait presque point. Quand je fis changer un sac +de 1,000 francs chez le changeur de la place des Terreaux, on me le fit +payer 8 francs. Je n'avais jamais vu tant de _louis d'or_ à la fois. + +La Californie n'était pas encore exploitée. + +* * * + +Voici comment nous devions voyager: mon père avait une grande calèche +assez légère, qui pouvait marcher avec un seul cheval; elle avait sièges +devant et derrière, et quatre places dans l'intérieur. Nous emmenions +avec nous un domestique qui devait monter derrière, lorsque mon frère ou +moi serions sur le siège de devant. + +Naturellement, nous ne devions aller qu'à petites journées, marchant +toujours avec le même cheval. + +* * * + +Nous partîmes exactement le 1er septembre, par un très beau temps, et +nous arrivâmes le soir à Ambérieux, où nous avons couché à la +manufacture de mon père, chez M. Chevret, qui en était le directeur. + +* * * + +Le lendemain matin, en repartant pour Nantua, nous n'avions plus le même +coursier; le nouveau était beaucoup plus fort que le premier, qui +n'aurait pas pu nous conduire dans les montagnes; c'était une attention +imprévue de M. Chevret, qui connaissait parfaitement le pays. + +* * * + +Le second jour, nous avons couché à Bellegarde; c'était la première fois +que je voyais la perte du Rhône et la Valserine. Simple élève de +première année, je ne me doutais pas alors que dix-neuf ans après je +viendrais comme ingénieur en chef établir un chemin de fer dans un pays +si pittoresque et d'un accès si difficile. + +Les chemins de fer étaient complètement inconnus en Suisse, et l'on peut +même dire en France, car il n'y avait que celui de Saint-Etienne +uniquement destiné au transport des charbons. + +* * * + +Cette première visite de Bellegarde a été ma première impression de +voyage en pays de montagne et ne s'est jamais effacée. + +* * * + +Entre Bellegarde et le fort l'Écluse, il nous arriva une aventure: nous +étions descendus de notre calèche pour admirer le paysage; Cléonice +s'étant approchée trop près du bassin d'une cascade, son pied avait +glissé; sa robe était bien relevée, mais dans sa chute, elle avait +complètement mouillé le bas de ce vêtement intime qu'il est shocking de +nommer et qu'il serait encore plus shocking de ne pas porter. Bref, il +était nécessaire d'en changer; la chose n'était pas commode, sur une +grande route et en rase campagne. + +* * * + +Le linge de nos dames était dans ce qu'on appelait alors une vache, +grand coffre en cuir plat de plus d'un mètre carré, qui occupait toute +l'impériale. Nous fûmes obligés de la décharger et de l'ouvrir à terre +sur la route. + +S'abritant tant bien que mal derrière un buisson, Cléonice, riant la +première de son infortune, dut procéder à l'opération avec l'aide de ma +mère, tandis que les hommes travaillaient au rechargement de la calèche. + +Mais patatra! au moment le plus scabreux, nous entendons une diligence +de Lyon qui arrivait, au grand galop, troubler la solitude si nécessaire +dans cette circonstance délicate. + +La route était à tout le monde, il n'y avait rien autre à faire que de +nous ranger pour la laisser passer. Parmi les vingt personnes qui se +trouvaient entassées dans cette voiture, quelques-unes peut-être nous +ont reconnus; ils doivent en avoir ri comme nous, car notre accident +n'avait absolument rien de tragique. + +Malgré cet arrêt imprévu, nous pûmes arriver à Genève le soir. Nous +avions mis trois jours pour venir de Lyon. + +La ville de Genève ne ressemblait pas le moins du monde à ce qu'elle est +aujourd'hui. Le chemin de fer de Lyon l'a complètement transformée. +C'était alors une place forte de 25,000 habitants, fermée par des fossés +et de hautes murailles, flanquées de bastions dans le système de Vauban. + +On ne pouvait y entrer qu'en passant sur un pont-levis, et déposant à la +porte un passeport qu'on ne vous rendait que le lendemain. La dernière +maison de la ville, sur la rive droite du Rhône, en amont, était l'hôtel +des Bergues, qui venait d'être récemment construit, ainsi que le pont du +même nom sous la direction du général Dufour. + +Le lendemain, après avoir employé toute la journée à visiter la ville, +nous passâmes notre soirée avec la famille du maréchal de Bourmont, +visite dont j'ai parlé au Chapitre III. + +De Genève nous sommes allés à Lausanne, Vevey, Chillon, puis de Lauzanne +à Payern, Fribourg, Berne et Interlaken. + +Voici comment nous avions organisé nos journées: nous partions de bonne +heure, vers huit heures du matin, après avoir pris à l'hôtel le petit +déjeuner suisse, café au lait, beurre, miel et quelquefois des oeufs. + +Au milieu du jour, nous nous arrêtions pendant deux heures, dans un +village ou hameau pour faire reposer notre cheval; nous nous promenions +à pied, je dessinais et nous faisions, ordinairement en plein air, un +léger repas avec des vivres emportés dans notre voiture. + +En arrivant le soir, nous dînions à table d'hôte, ou autrement, suivant +les circonstances, puis nous nous couchions de bonne heure dans deux +chambres à deux lits. + +Nous abandonnions à Antoine, notre domestique, le soin du cheval, de la +voiture et de sa personne. + +Notre objectif principal était l'Oberland. Arrivés à Interlaken, nous +étions au point d'où nous devions rayonner; là nous fûmes obligés de +modifier notre manière de voyager; notre cheval et notre voiture ne +pouvaient plus nous servir; nous les avons envoyés nous attendre à +Lucerne, par les voies carrossables, sans être bien certains qu'ils y +arriveraient; car au départ, Antoine m'avait bien assuré qu'il avait +souvent conduit des chevaux en France, mais qu'il ne pouvait pas +répondre de ce qu'il saurait faire à l'étranger! + +Malgré ce manque de confiance dans ses talents, nous lui souhaitâmes un +bon voyage, en lui donnant un peu d'argent et une carte de visite sur +laquelle nous avions écrit en grosses lettres _Nach Lucern_, et le nom +de l'hôtel où il devait aller nous attendre. + +Nous passâmes quatre ou cinq jours à Interlaken, pour parcourir les +environs, qui sont merveilleux. + +Non contents de visiter ce que tout le monde peut voir, en prenant les +petites voitures du pays, c'est-à-dire la vallée de Lauterbrun, la +cascade du Staubach, le glacier du Grindelwald, etc., nos intrépides +voyageuses acceptèrent de faire avec nous l'ascension du Faulhorn, qui +était alors une course pénible réservée aux véritables touristes, et qui +n'est pas encore des plus faciles aujourd'hui. + +Monter sur un cheval était pour ma mère une chose ordinaire; mais pour +Cléonice, grande, forte et bien moins expérimentée, c'était une autre +affaire; enfin avec beaucoup de bonne volonté de sa part, beaucoup +d'aide de la part des guides et de la nôtre, nous parvînmes à l'établir +solidement en selle, et si bien, qu'une fois installée, il nous fut +impossible de la faire descendre jusqu'à l'arrivée, même dans les +passages un peu difficiles. Mon frère et moi nous étions à pied avec les +guides. + +Cette course, à partir d'Interlaken, demandait deux jours, car il +fallait coucher sur le Faulhorn, pour jouir du lever et du coucher du +soleil. Dans ce temps-là il n'y avait pas encore d'hôtel, car on ne +pouvait pas désigner de ce nom, une simple cabane en bois, où l'on +portait du pain une fois par semaine. On ne pouvait y coucher que très +difficilement, surtout si les voyageurs étaient nombreux. + +La hauteur du Faulhorn est de 2,680 mètres; nous montâmes au moins +pendant quatre heures, par le plus beau temps et sans le moindre +accident. Les chemins étaient mauvais, mais avec leurs guides nos +amazones s'en tirèrent fort bien. La vue était si belle, si grandiose et +pour nous si imprévue, que nous étions bien récompensés de nos efforts. + +En arrivant au sommet, ma mère, s'appuyant sur mon épaule, sauta +lestement en bas de son cheval, comme elle en avait l'habitude. + +Mais pour Cléonice ce fut bien différent; si elle avait été de son temps +une intrépide valseuse de Bernoise, il y avait plus de quinze ans que ce +temps était passé; on fut obligé, pour la faire descendre, d'employer +tous les procédés en usage pour le déchargement des objets précieux et +fragiles; cela put se faire très heureusement, sans altérer le moins du +monde sa bonne humeur habituelle. + +En arrivant, notre premier soin fut d'organiser notre campement pour la +nuit; car il ne s'agissait pas de choisir nos chambres, c'est tout au +plus si l'on pouvait appeler des lits les espèces de caisses que l'on +nous montra. + +Cela fait, avant de penser à dîner, nous nous pressâmes d'aller voir le +magnifique spectacle que nous étions venus chercher, et qui ne nous fit +pas défaut, comme cela n'arrive que trop souvent dans ces hautes +montagnes, séjour habituel des nuages. + +En route, nous avions admiré déjà le splendide panorama des Alpes +Bernoises, qui se déroulait derrière nous à mesure que nous montions; +mais arrivés au sommet, nous ne pûmes pas contenir l'expression +débordante de notre admiration. + +Le temps avait été magnifique toute la journée. Le soleil couchant +embrasait de ses feux la Jungfrau, blanche reine de ces montagnes, ainsi +que les pointes aiguës du Finsteraarhorn, du Schreekhorn et du +Vetterhorn, ses acolytes, qui tous s'élèvent à plus de 4,000 mètres de +hauteur. + +Cette grande ligne blanche dentelée, se détachant sans aucun nuage sur +le ciel bleu, formait un admirable tableau, qui prenait une teinte rose +à mesure que le soleil arrivait à l'horizon; c'était éblouissant de +splendeur. + +On dit que du Faulhorn, en regardant au couchant, du côté opposé à la +chaîne des Alpes, on peut apercevoir quatorze lacs, avec de bons yeux ou +de bonnes lunettes. + +Les lacs de Thun et de Brienz étaient à nos pieds; quant aux autres, +nous n'avons pas pu même essayer de les compter, car tout à coup se sont +élevés des nuages sortant des vallées, qui ont inondé la vaste étendue +des terres, devant nous et au-dessous, sans nous cacher le soleil +toujours très brillant. + +Il paraissait se coucher dans un immense océan, dont la surface +moutonnée présentait des vagues énormes avec des crêtes +resplendissantes de lumière; c'était un spectacle féerique et imprévu +qui nous a laissé une impression ineffaçable. + +Enfin quand le soleil eut disparu, que les monts eurent repris leur +teinte uniformément blanche, nous nous aperçûmes que nous grelottions de +froid, car nous étions dans la région des neiges, il était temps de +rentrer, souper d'abord et nous coucher ensuite, car le lendemain le +réveil était pressé. + +Heureusement nous avions avec nous quelques provisions, car il y avait +peu de chose à l'auberge pour assaisonner le pain dur que nous y avions +trouvé. + +Comme je l'ai dit, les lits avaient triste apparence; mais s'ils étaient +durs, au moins ils étaient chauds. Il est vrai que nous nous étions +couchés presque tout habillés, et que nous avions pour nous couvrir +d'assez confortables édredons; c'est la seule fois de ma vie que je m'en +suis servi avec plaisir. + +Le lendemain matin, nous eûmes le spectacle inverse du lever du soleil, +derrière la chaîne des Alpes, avec des effets fantastiques de lumière, +chaque fois qu'une vallée blanche nouvelle était éclairée. Ce beau +spectacle n'était pas cependant à comparer à celui que nous avions vu la +veille, dont aucune description ne peut rendre compte. + +Nous éprouvâmes presque autant de difficultés pour descendre, que nous +en avions eues pour monter; bien que les guides ne lâchassent pas les +chevaux, nos dames n'étaient pas rassurées en les voyant marcher aux +bords des précipices, chose toujours plus effrayante à la descente qu'à +la montée. + +Arrivés sains et saufs à Grindelwald, nous avons regagné Interlaken en +voiture. Pour aller à Lucerne, nous avons d'abord traversé le délicieux +lac de Brienz dans une barque à rames couverte d'une tente, car il n'y +avait pas encore de bateaux à vapeur. + +En route, nous fîmes une pause à la gracieuse cascade du Giesbach, où +l'hôtel n'existait pas encore; mais une famille patriarcale recevait +cordialement les étrangers, et leur faisait les honneurs des échos du +lac, avec la trompe traditionnelle du pays. + +Au bout du lac une voiture légère nous conduisit à Meyringen, où nous +avons couché. + +Le lendemain matin, après avoir admiré la belle cascade du Reienbach, +nous prîmes quatre chevaux de selle et deux guides pour traverser le col +du Brunig, et cheminer ainsi jusqu'à Alpenach sur le bord du lac de +Lucerne. + +Au sommet du Brunig, nous entrâmes dans un épais brouillard qui nous +cachait presque complètement le chemin; les chevaux des dames étaient +conduits à la main par nos guides, et les nôtres suivaient docilement +leurs chefs de file. + +Nous arrivâmes ainsi sans encombre à Lungern où nous retrouvâmes notre +ami le soleil, qui après deux heures d'absence ne nous a plus quittés. + +Nous y fîmes halte; après déjeuner, pendant que ces dames se +promenaient, du bout de mon crayon, je croquais quelques paysannes en +costume pittoresque du canton, jupons courts et cheveux relevés à la +chinoise, avec une crête énorme de dentelles sur le chignon. + +Après avoir traversé la vallée, et côtoyé le petit lac de Sarnen, +aujourd'hui presque desséché, nous quittâmes nos montures près +d'Alpenach, pour entrer dans une petite barque à rames que deux +vigoureux descendants de Guillaume Tell conduisirent en quelques heures +à Lucerne, sur le beau lac des Quatre-Cantons, dont l'aspect abrupte et +varié diffère complètement de celui de Genève. + +Nous n'eûmes pas la tentation de monter au Righi, ce jour-là couvert de +nuages; nous avions assez du Faulhorn, où nous étions montés assez haut +pour voir les nuages à l'envers et nous étions persuadés que nous ne +pourrions rien voir de plus beau. + +Ce qui fait la renommée du Righi, c'est le panorama des Alpes Bernoises, +dont nous venions de jouir d'un observatoire beaucoup plus rapproché. + +Nous retrouvâmes exactement notre fidèle Antoine, qui depuis deux jours +nous attendait avec nos équipages; c'est alors qu'il nous fit la fameuse +réponse bien souvent citée depuis, et qui n'en mérite pas moins d'être +conservée: + +En nous contant les embarras de sa route et les peines qu'il avait eues +pour se faire comprendre, lorsqu'il demandait son chemin, il nous +disait: Les gens de ce pays sont si bêtes! ils ne comprennent ni le +français ni le patois, enfin rien! absolument rien! c'est bien étonnant +que j'aie pu m'en tirer. + +Enfin il y était, c'était l'essentiel; rien ne manquait dans notre +matériel de voyage et, chose surprenante, on ne l'avait pas trop +écorché! + +Après une journée passée à Lucerne, pour voir la ville, ses églises, le +fameux lion commémoratif de la défense du roi Louis XVI par les +régiments suisses à Versailles, et les vieux ponts de bois aux curieuses +peintures, nous continuons notre voyage par Soleure. + +Ma mère était heureuse de faire une visite inattendue à M. Franchet +d'Espéray qui s'y était réfugié après la chute des Bourbons en 1830. +Cette occasion de le voir était aussi pour moi un plaisir; j'en avais +entendu parler si souvent! Il était seul avec ses fils, madame et ses +filles étaient absentes. M. Franchet nous reçut comme de vieux amis; il +embrassa cordialement ma mère et ma cousine. Les jeunes gens baisèrent +respectueusement les mains de ces dames; quoiqu'ils fussent encore bien +petits, ils avaient déjà de grandes manières; cela du reste n'avait rien +qui pût nous étonner, l'un d'eux était filleul du roi Louis XVIII. + +De Soleure nous rentrâmes en France, toujours à petites journées, par +Neufchâtel, Pontarlier et Dôle, où nous restâmes un jour chez mon oncle +Camille Jordan, qui s'y était fixé après son mariage. + +Nous avons été de retour à Lyon exactement pour le Ier octobre, après +un voyage d'un mois, par le plus beau temps du monde, car nous n'avions +eu qu'une demi-journée de pluie, entre Thun et Interlaken. + +Nous étions arrivés en même temps, au bout de notre voyage et au bout de +notre argent. + +Voici le résumé sommaire et approximatif de nos dépenses: + +* * * + +Le prix des tables d'hôte dans les premiers hôtels ne dépassait jamais 3 +francs vin compris, souvent il était inférieur; dans les chambres +doubles, le prix d'un lit était en général de 1 franc par jour. Le +déjeuner du matin ne coûtait que 50 à 60 cent. + +Notre dépense normale par personne était donc de 5 francs par jour à peu +près; pour quatre, cela faisait 20 francs, pour trente jours 600 francs. +Il nous était donc resté 400 francs pour le domestique, le cheval et les +dépenses supplémentaires de l'Oberland. + +Aujourd'hui, pour le même temps et le même parcours, il faudrait +certainement dépenser le triple. Je le sais par expérience, car je suis +retourné bien souvent en Suisse depuis 1834; j'ai revu presque toutes +les villes que j'avais alors visitées; j'ai revu l'Oberland, il n'y a +pas très longtemps. + +De tous mes voyages, le plus ancien, que je viens de raconter, est celui +dont je me souviens le mieux; si mon esprit et ma mémoire ont conservé +une vive impression des magnificences vues à cette époque lointaine, mon +coeur conserve avec plus de charme encore le souvenir de mes compagnes +et de mon compagnon. + + + + +CHAPITRE V + +Voyage en voiturin d'Allemagne en Italie où l'on met quarante jours pour +aller de Francfort-sur-le-Mein à Florence, sur l'Arno, et retour en +Auvergne par Gênes, Marseille et les Cévennes, en 1839. + + +Les trois voyageurs dont je vais vous parler vous les connaissez déjà, +lecteur, c'étaient ma mère, mon frère et moi. + +Depuis notre voyage en Suisse, de 1834, nos situations avaient changé. +Poursuivant ma carrière, j'avais été envoyé comme ingénieur du +Gouvernement à Clermont, en Auvergne, où j'étais depuis 1836. + +Mon père et mon oncle, François Aynard, étaient bien venus, les +premiers, pour établir des bateaux à vapeur sur la Saône et sur la +Méditerranée, de Marseille à Naples; mais cette application d'une +invention nouvelle, encore dans l'enfance, ne leur avait pas donné les +résultats qu'ils en attendaient. Il était arrivé ce qui arrive presque +toujours, c'est-à-dire, qu'à leurs dépens, ils avaient ouvert la voie +pour d'autres, qui, bientôt après eux, devaient y faire des grandes +fortunes. + +Mon frère, qui désirait suivre la carrière du commerce, avait dû +chercher ailleurs. Désirant étudier la banque, il avait obtenu de M. +Louis Mas, allié de notre famille, chef d'une grande maison en rapports +fréquents avec l'Allemagne, une recommandation pour M. de Neuville, +banquier à Francfort-sur-le-Mein; M. de Neuville avait bien voulu le +recevoir chez lui, et ma mère l'avait accompagné dans ce noviciat à +l'étranger. + +Après deux hivers passés à Francfort, ma mère y fut très malade; les +médecins déclarèrent, au mois de janvier 1839, que le pays ne lui +convenait pas, et qu'il fallait absolument le climat de l'Italie pour la +guérir. + +Il fut donc décidé que ma mère et mon frère partiraient le plus tôt +possible pour Florence, à petites journées, et que, si je pouvais, je +ferais avec eux ce voyage. + +Diverses circonstances de service m'avaient déjà mis en rapport avec M. +Legrand, directeur général des Ponts et Chaussées, alors tout puissant, +qui voulut bien m'accorder un congé motivé, de deux mois, pour +accompagner ma mère. + +Je partis de Clermont au milieu de février; je me rendis à Lyon par la +diligence et de Lyon à Strasbourg par la malle de poste. Je ne pouvais +pas y passer sans faire les deux choses obligatoires: visiter la +cathédrale de la base au sommet de la flèche, et faire une commande à +Doyen, rue du Dôme, pâtissier de vieille souche, pour un cadeau de ma +mère à M. de Neuville. + +Après avoir traversé le Rhin sur un pont de bateaux, j'allai jusqu'à +Francfort par les voitures publiques du grand-duché de Bade. Je vis en +passant Carlsrhue, ville de résidence ducale, Heidelberg avec son vieux +château et Darmstad avec ses larges rues. + +Dans cette région, l'industrie du transport des personnes et des lettres +faisait l'objet d'une concession, dont le titulaire était le prince La +Tour et Taxis; lui seul avait le droit d'établir des voitures publiques +suivant un tarif fixé d'avance et modéré; mais en échange de ce +privilège, il était obligé de transporter _tous_ les voyageurs, quel +qu'en fût le nombre. + +Quand il n'y avait plus de places dans les grandes voitures du service +régulier, on faisait partir de petites voitures de supplément; ce +système avait le grand avantage de ne pas obliger les voyageurs, comme +en France, à retenir leurs places longtemps d'avance, sous peine de ne +pas partir au moment voulu. + +Je trouvai ma mère très changée; sa vie cependant ne paraissait pas en +danger; elle souffrait de violents maux d'estomac. L'époque de notre +départ fut fixé, et je restai une dizaine de jours à Francfort, assez de +temps pour être présenté dans les principales maisons où ma famille +était reçue. + +Je trouvai des moeurs et des habitudes bien différentes des nôtres. + +On était au milieu de l'hiver; il faisait très froid; cependant, dans +les appartements, toutes les portes intérieures étaient ouvertes. + +Les portes extérieures donnaient toutes sur des tambours qui +permettaient toujours d'avoir doubles portes, évitant ainsi +l'introduction directe de l'air du dehors. + +Sur un grand nombre des portes extérieures, on lisait cette inscription +en gros caractères: _Man bittet die thuren zuzu machen_ (on est prié de +fermer les portes). + +La température était uniforme dans l'intérieur de l'appartement; une +fois entré, on n'avait donc plus à se préoccuper de fermer les portes, +qui souvent même n'existaient pas; ni d'être exposé aux courants d'air, +puisqu'ils ne sont que le résultat de la différence de température entre +deux milieux. Cette chaleur uniforme s'obtenait au moyen de grandes +poêles de faïence qui chauffaient sans montrer le feu. + +De même qu'en Angleterre, on ne reçoit jamais dans une chambre à +coucher. Quelquefois, on recevait dans la salle à manger, ou je crois +plutôt que l'on mange quelquefois dans la pièce où l'on reçoit les +visites. + +On met et on enlève les tables et le couvert très rapidement, de sorte +que l'espace est entièrement libre quand on ne mange pas. + +Aussitôt que nous étions reçus dans une visite, quelle que fût l'heure, +on nous apportait des tasses de café et des gâteaux sur une petite table +mobile. + +Dans beaucoup de maisons, à la fenêtre près de laquelle madame +travaillait, une glace inclinée reflétait tout ce qui se passait dans +la rue. Quand une visite frappait à la porte, la maîtresse de maison +distinguait parfaitement celui qui se présentait. + +Avec ma famille, je suis allé dîner chez le vieux M. Gontard (alt +Gontard), suivant la façon de parler du pays; c'était une des fortes +têtes de la ville, et le chef d'une des premières maisons de banque. + +On ne buvait jamais l'eau et le vin mélangés; le grand verre était pour +l'eau, les petits pour le vin; les dames n'en buvaient presque pas. + +Les pains ordinaires étaient partout des petits pains tendres comme les +pains dits viennois, que l'on mange à Paris depuis peu de temps, +relativement à Francfort. + +C'est là, chez M. alt Gontard, que pour la première fois et la seule +jusqu'à présent, j'ai mangé du caviar, oeufs d'esturgeons salés; c'était +un mets rare, qui venait directement de Russie; il paraît qu'on nous +faisait beaucoup d'honneur; je pensais, en me tordant la bouche, que +c'était se donner beaucoup de peine et dépenser beaucoup d'argent pour +quelque chose de bien mauvais. + +Dans une visite chez M. Maurice Betmann, j'ai vu, je crois, la plus +belle statue des temps modernes, l'Ariane du sculpteur Dannecker; elle +est assise sur un léopard. Ce groupe en marbre blanc, parfaitement +équilibré, peut tourner facilement sur un pivot, pour recevoir la +lumière sur toutes ses faces. + +J'ai assisté, avec mon frère, à un grand bal, dans un des hôtels +magnifiques de la Zeil, chez un des principaux banquiers de la ville, +dont j'ai oublié le nom. En dehors des grands bals officiels de Paris, +aux Tuileries ou à l'Hôtel de Ville, je n'ai jamais vu plus belle fête; +elle présentait un aspect particulier pour un Français. + +Tout le monde arrivait à l'heure indiquée, neuf heures, je crois. + +La réception avait lieu dans de grands salons, où rien n'était disposé +pour la danse, mais au contraire, tout était disposé pour s'asseoir. + +À un signal donné, chaque cavalier prenait le bras de sa danseuse et +suivait la file, qui se dirigeait au travers d'un autre grand salon, +garni de chaque côté d'une trentaine de tables de jeux, autour +desquelles les joueurs de whist étaient déjà installés. + +Au bout du salon de jeux, une grande porte cintrée s'ouvrait devant les +danseurs, qui pénétraient alors dans une grande galerie formant salle de +bal; ici tout était préparé pour la danse; il y avait de la place pour +soixante groupes de valseurs au moins. La valse était l'exercice +dominant; elle commençait toujours par une promenade au pas rythmé, +pendant laquelle on pouvait causer avec sa danseuse et faire une espèce +de connaissance. On jouait les valses de Strauss, alors dans toute leur +nouveauté. + +Il n'y avait là que des jeunes filles; on me montra, comme chose +extraordinaire et peu convenable, deux jeunes femmes. + +Les mères étaient restées dans les salons de conversation; il y en avait +même plusieurs qui étaient restées chez elles, confiant leurs filles à +leurs amies. Toutes parlaient bien le français. + +Ayant témoigné à une de mes danseuses ma surprise de trouver des +habitudes si différentes de celles de la France, où les jeunes filles +alors allaient peu dans les grands bals, elle me répondit par cette +question: «Comment les jeunes filles peuvent-elles se marier?» Lui ayant +dit qu'en France, les parents se chargeaient le plus souvent d'arranger +les choses, elle ajouta: «Oh! ici, nous aimons mieux faire nous-mêmes +cette besogne.» + +Dans ce pays, les filles, en général, avaient très peu de dot; tout +jeune homme admis dans une maison pouvait concourir pour obtenir la +jeune fille qui lui plairait davantage et de laquelle il serait agréé. +L'admission dans une société ne se faisait pas à la légère; il fallait +être connu ou avoir de bons répondants. Il résultait de ces habitudes +une grande liberté d'allures entre les jeunes gens et les jeunes filles, +surprenant les Français qui n'y étaient pas accoutumés. + +Ma qualité de Français était alors, dans ce pays d'outre-Rhin, un titre +particulier à la considération; hélas! aujourd'hui, il n'en serait plus +de même. + +On sut bientôt que j'étais ingénieur des Ponts et Chaussées; on +s'empressa de me montrer ce qui pouvait m'intéresser, sans attendre que +j'en fisse la demande. + +On venait d'établir une distribution d'eau, au moyen de captage de +sources, au Taunus, près de la Forêt-Noire, par des galeries +souterraines; on m'y conduisit avec empressement. Les employés firent +jouer exprès pour moi quelques-uns des jets d'eau réservés pour les cas +d'incendie. Ainsi, déjà en 1839, on jouissait à Francfort d'un +établissement qui n'a été installé à Lyon que vingt ans plus tard. + +La maladie de ma mère nous obligeait aux plus grandes précautions, et de +plus à une alimentation particulière. Les médecins, qu'elle avait +consultés, lui avaient ordonné de se nourrir uniquement de jambon. Nous +en fîmes donc provision, c'étaient des jambons fumés de Mayence; nous +étions dans le pays. Nous les avions fait cuire chez le boulanger, dans +une enveloppe de pâte, recette alors en France inconnue. On les mettait +dans le four aussitôt après la cuisson du pain. + +Nous nous sommes si bien trouvés pour ma mère de ce régime +thérapeutique, et pour tous de ce procédé culinaire, qui eût fait le +bonheur de Brillat-Savarin, que je considère cette double communication +à mes lecteurs, comme une indemnité suffisante de la peine qu'ils ont +prise de me lire jusqu'ici. + +Nous devions faire le voyage en voiturin à petites journées; +c'est-à-dire, prendre une voiture particulière d'une ville à l'autre, en +séjournant un peu dans chacune, suivant son importance et surtout +suivant les forces de ma mère. + +Nous sommes partis à la fin de février, dans une calèche qui nous +conduisit d'abord à Aschaffenbourg, puis à Wurtzbourg, ville assez +curieuse; j'ai conservé particulièrement le souvenir du pont dit: +Pont-aux-Évêques, ainsi nommé à cause des statues qui le décorent. + +Nous arrivâmes le Ier mars à Nuremberg, ville ancienne, située sur la +Pegnitz, affluent du Danube, et des plus intéressantes. On y trouve un +grand nombre de maisons du Moyen Age bien entretenues et bien +conservées. + +On voit un château des Kaisers (Césars), beaucoup de tableaux d'Holbein, +d'Hemeling et surtout d'Albert Durer et de son maître Lucas Krannach. + +Albert Durer, né en 1471, était nurembergeois; plusieurs de ces +peintures m'ont laissé le souvenir d'oeuvres bien supérieures à celles +que nous avons en France, des mêmes auteurs. + +Il y a dans le même château, une chapelle byzantine de 1100, et des +sculptures en bois très remarquables de Wreit-Stoss. L'hôtel de ville +(Rathhaus) est fort curieux, il date de 1340; il faut voir le plafond de +la galerie du deuxième étage. + +* * * + +Les églises les plus importantes sont: + +Saint-Laurent dit Munster ou dôme de style gothique, remarquable par le +nombre des statues et de belles stalles sculptées; Fraunkirche, vieux +gothique, avec de très beaux vitraux; enfin, Saint-Sébalde, transition +du saxon au gothique. + +C'est là qu'est le tombeau en bronze de saint Sébalde, fait par Pétrus +Fischer; il est orné de nombreuses petites statuettes, dont j'ai trouvé +par hasard, à Paris, deux reproductions en plâtre, que j'ai toujours +précieusement conservées: l'une représente saint Sébalde portant dans sa +main, le modèle de son église et l'autre Pétrus Fischer lui-même, en +costume de travail. Ce tombeau est un chef-d'oeuvre tout à fait hors +ligne. + +Dans la chapelle de Saint-Maurice, près de Saint-Sébalde il y a un musée +de tableaux remarquables; le plus beau de tous est un _Ecce homo_, de +grandeur naturelle, par Albert Durer. + +Pour les amateurs du Moyen Age, je doute qu'il existe au monde une ville +plus curieuse que Nuremberg pour elle-même et pour ses collections de +tableaux, etc., elle mérite à elle seule le voyage de Bavière. + +Chose assez étrange aujourd'hui le grand commerce de Nuremberg, ville +gothique, est la fabrication des jouets d'enfants. + +Nous avons passé à Augsbourg les 5, 6 et 7 mars. Il y a de belles choses +à voir: l'hôtel de ville avec sa grande salle dite salle d'or et de +superbes églises où sont de beaux tableaux de l'ancienne école allemande +et autres, ainsi que dans la galerie royale. + +Dans une petite ville ignorée, entre Augsbourg et Nuremberg, où nous +avions couché, je demandai à la servante qui préparait nos chambres, si +elle voyait beaucoup de voyageurs; elle me répondit que la veille on +avait logé dans l'hôtel, des Anglais comme nous. Comment connaissez-vous +que nous sommes des Anglais? À ma question elle s'empressa de répondre: +Parce que vous parlez français. + +La conclusion naturelle de ce petit entretien, c'est que le français est +la langue étrangère la plus répandue en Allemagne, puisqu'elle sert de +moyen de communication entre les Anglais et les Allemands. Dans tous les +hôtels nous trouvions des domestiques parlant français et dans presque +dans toutes les boutiques nous pouvions nous faire comprendre. + +Avant d'arriver à Augsbourg, nous avions traversé le Danube, presque +sans nous en douter, à Donnauworth, non loin de sa source. + +En quelques heures nous sommes allés d'Augsbourg à Munich, toujours de +la même manière en voiturin de location; nous y avons passé plusieurs +jours, car la ville le mérite. Nous étions très bien logés à l'hôtel du +Cerf-d'Or. Je n'entreprendrai pas d'en faire la description, cela serait +beaucoup trop long. + +Les musées connus sous les noms de Glyplothèque (sculpture) et de +Pynacothèque (peinture) méritent particulièrement l'attention. Dans une +seule et magnifique salle j'ai vu quatre-vingts tableaux de Rubens. + +La bibliothèque est construite sur le modèle des palais italiens du +Moyen Age. + +Il y a beaucoup d'églises très belles et tout à fait modernes copiées +sur les différents styles anciens. + +On visitait alors à Munich la célèbre fabrique de verre et d'instruments +d'optique de Erthel. Nous vîmes aussi l'Isaar-Thor, porte de l'Isaar, +près de la rivière de ce nom, sur laquelle se trouvait une fresque très +curieuse de Neher et Koegel, représentant une entrée triomphale. + +Dans ces différentes villes, ma mère se reposait en se levant tard; mon +frère et moi nous voyons dans la matinée tout ce que nous pouvions, et +nous conduisons ensuite ma mère en voiture sur les lieux remarquables. + +Nous nous dirigeâmes sur l'Italie par Innsbruck (pont sur l'Inn). Cette +ville est au fond d'une vallée profonde entourée de montagnes très +élevées alors couvertes de neige. Nous avons eu très froid, et nous +avions beaucoup de peine à en préserver ma mère, malgré de nombreuses +couvertures et des bouillottes dont nous changions l'eau dans chaque +village. + +Ce qu'il y a de plus curieux à Innsbruck après sa position, c'est le +tombeau de Maximilien Ier, empereur en 1493, dans l'église de la +cour; il est orné de bas-reliefs en marbre blanc et entouré de +vingt-huit statues de guerriers colossaux en bronze, qui font un effet +des plus surprenants. + +Il y avait encore à cette époque, des hommes et des femmes portant le +costume tyrolien, dont j'ai conservé le souvenir dans mon album. + +De là nous nous sommes dirigés sur Vérone, en traversant le Brenner, +montagne qui sépare la vallée de l'Inn, affluent du Danube, de la vallée +de l'Adige, affluent du Pô. + +Il y a donc quarante-neuf ans que dans le même mois de mars, je suivais +mais en sens inverse, la route que suivent aujourd'hui le 11 mars 1888, +le malheureux Kronprinz et l'impératrice Victoria allant de San Remo à +Berlin recevoir la couronne laissée par Guillaume à Frédéric III. + +C'est plus que jamais le cas de dire devant cette tombe, ce que dit +Lamartine pour Napoléon: Dieu l'a jugé, silence! + +Quant à nous pauvres Français de 1888! que nous préparent ces grandes +catastrophes de l'histoire? Sans nous laisser abattre par les +tristesses de notre malheureux pays, écoutons encore du côté de Rome les +échos du 1er janvier 1888, dans la basilique de Saint-Pierre; prions, +espérons et disons: Dieu seul le sait, courage! + +Le kronprinz doit aller en trente-six heures de San-Remo à Berlin, sans +quitter le chemin de fer, et même sans changer de voiture ou de salon; +notre voyage ne se faisait pas précisément dans les mêmes conditions. + +Le Brenner était tout blanc de neige; la route était impraticable aux +voitures; on fut obligé de démonter la nôtre, et de mettre la caisse sur +un traîneau, après avoir enlevé les roues. + +Nous étions le 16 mars 1839 au col du Brenner. On faisait des travaux +considérables et fort ingénieux, pour empêcher les encombrements. La +neige était assez dure pour qu'on pût la couper en blocs cubiques de +0m30 à 0m40 de côté; avec ces blocs on construisait des murailles +très épaisses et très hautes, perpendiculaires à la direction du vent; +derrière ces murs, la neige s'accumulait, au lieu de venir encombrer la +route. + +En descendant du Brenner, nous avons traversé Brixen, Botzen et Trente +dans la vallée de l'Adige. + +La route était bonne, mais souvent trop étroite; dans certains passages +deux voitures pouvaient à peine s'y croiser; avant Vérone à l'entrée de +la Lombardie, elle est très escarpée; l'Adige coule entre deux massifs +de rochers taillés à pic. + +À Trente, capitale du Tyrol italien, nous avons visité la cathédrale où +s'est tenu le célèbre concile; elle est de style roman. Le souvenir +particulier que j'en ai conservé, est une porte latérale, dont les +colonnes extérieures reposent par leurs bases sur des animaux +fantastiques. + +Après un voyage aussi mouvementé, ma mère avait besoin de repos. Elle +s'arrêta quelques jours à Vérone avec mon frère; ils devaient aller plus +tard à Venise. Je profitai de cette halte pour y faire tout seul une +excursion, chose qui ne me serait pas possible de faire plus tard; je +n'en étais qu'à une journée. Je m'en applaudis d'autant plus que je n'ai +pas eu l'occasion d'y retourner. + +Après avoir visité les arènes, monument romain très bien conservé, je +quittai la patrie de Paul Véronèse pour me diriger sur Venise, en +passant par Vicence, où j'admirai, de la diligence, un beau monument de +Palladio (XVIe siècle). + +J'arrivai à Venise pendant la nuit, à une heure du matin, le 20 mars. Il +n'y avait alors aucune voie de communication entre la ville et la terre +ferme; on ne pouvait donc y aborder qu'en bateau. + +Les voitures déchargeaient au bord de la mer les voyageurs et les +bagages; là on entrait dans des gondoles couvertes pouvant contenir huit +ou dix personnes, conduites par deux rameurs qui se tenaient debout aux +deux extrémités du bateau, en dehors de la partie couverte, manoeuvrant +chacun avec une seule rame. C'est ainsi que nous arrivâmes au bout de +trois quarts d'heure au quai des Esclavons, à l'hôtel de l'Europe (buona +locanda). + +Tout le monde aujourd'hui connaît assez Venise la belle, ou pour l'avoir +vue, ou par des photographies, pour qu'il soit nécessaire d'en faire la +description. En consultant mes notes de voyage j'y trouve cette phrase à +la page de Venise: _Niente dire, bisogna vedere et ricordarsi_. Ce +mauvais italien peut ainsi se traduire: On ne peut rien dire, il faut +voir et se souvenir. + +Je ne parlerai donc pas de Saint-Marc, du Palais des Doges, du grand +canal, du Rialto, que le lecteur connaît aussi bien que moi. + +J'étais descendu à l'hôtel de l'Europe; l'expression n'est pas juste, +j'aurais dû dire monté; car de la gondole au quai, je n'étais pas +descendu, et j'avais dû monter bien davantage pour aller au bureau de +l'hôtel. + +À Venise, les étages supérieurs étaient alors les plus recherchés, à +cause de l'humidité et de la mauvaise odeur des canaux. La table d'hôte +et les meilleures chambres, y compris la mienne, étaient au quatrième +étage. En 1839, il en était ainsi partout; on m'a dit que, maintenant, +cet usage est moins général. + +Mon voyage à Venise était tout à fait improvisé; je n'avais donc aucune +espèce de recommandation; mais j'avais déjà assez l'expérience des +hommes et des choses pour me tirer d'affaire, même en pays étranger. + +Il est vrai que si je n'avais pas la modestie d'Antoine, de notre voyage +de Suisse, j'avais ma carte de visite qui portait ma double qualité de +Français et d'ingénieur des Ponts et Chaussées, établie du reste par mon +passeport, dont il était tout à fait indispensable d'être porteur, +quand on voyageait hors de France, surtout dans les États autrichiens, +dont Venise faisait partie. + +Je pus constater que cette double qualité pouvait facilement, comme à +Francfort, m'ouvrir toutes les portes. + +Notre consul, que j'allai voir, m'offrit une lettre d'introduction pour +l'ingénieur en chef. Elle portait sur l'enveloppe cette inscription: _À +l'illustrissimo signor Bisognini ingégniere in capo_. (Au très illustre +seigneur Bisognini ingénieur en chef.) En Italie il suffisait d'avoir +une position pour être décoré du titre d'illustre ou même très illustre. + +Le signor ingénieur en chef était un fort brave homme qui me témoigna +beaucoup d'intérêt, mit tous ses bureaux à ma disposition et me fournit +beaucoup de renseignements sur les travaux du port de Venise, dont il +s'occupait particulièrement. + +Il me donna beaucoup de documents imprimés, plans devis, cahiers des +charges employés dans son service, et je pus constater que les Italiens +avaient précieusement conservé toutes les traditions de ce qui avait été +établi par les ingénieurs des Ponts et Chaussées français, à l'époque où +la Lombardie nous appartenait par droit de conquête, ou peut-être +simplement par conquête. + +Le matin de mon arrivée, un gondolier m'avait fait ses offres de service +sur le quai des Esclavons. Pour la somme de 3 francs par jour, pour lui +et sa gondole, il me servit de gondolier et de guide pendant tout mon +séjour, soit dans les canaux, soit dans les rues de Venise. + +Mon temps était très limité; je ne pouvais y passer que trois jours; +c'était assez pour voir l'extérieur de la ville, mais pas assez pour +voir l'intérieur des palais et leurs collections. Mais on ne verrait que +Saint-Marc et le Palais des Doges que ce serait assez. + +Dans toutes les villes étrangères que j'ai visitées, il y en a deux qui +ont un cachet particulier, mais bien différent, qui les distingue de +toutes les autres: Venise, et Edimbourg dont je parlerai plus tard; +toutes deux m'ont laissé un profond souvenir. + +Je retrouvai ma mère assez bien pour continuer notre voyage; nous étions +déjà en Italie, mais nous n'avions pas encore retrouvé la chaleur. +Pendant tout mon séjour à Venise, je n'avais pas quitté mon manteau. + +Notre projet était de conduire ma mère à Florence, où elle devait +séjourner quelque temps. + +Nous trouvâmes à Vérone, un voiturin de retour qui, pour un prix modéré, +se chargeait de nous transporter à Florence (80 ou 100 francs). Dans le +prix du voyage, tout était compris, le transport, le logement et la +nourriture dans les auberges où nous devions coucher, au sommet des +Apennins et ailleurs. + +La voiture avait quatre bonnes places d'intérieur. + +Le conducteur nous dit qu'un autre voyageur était disposé à venir avec +nous, si nous voulions l'admettre, et que naturellement, il payerait un +quart de la dépense. + +La personne en question s'étant présentée, nous vîmes un Français +d'assez bonne figure, de trente-cinq à quarante ans, qui n'avait pas la +tournure d'un commis-voyageur; mais, je crois cependant que ce n'était +pas autre chose. Il n'y avait pas de raison apparente pour refuser sa +société, il y en avait deux pour l'admettre: + +La première, c'est que nous étions un peu inquiets de traverser ces +montagnes à la discrétion d'un conducteur inconnu, qui devait nous faire +passer la nuit dans son auberge; tout naturellement, les histoires de +brigands italiens nous venaient à l'esprit, et nous ne pouvions pas nous +empêcher de fredonner les airs de _Fra Diavolo_. Le nouveau voyageur +nous paraissait donc un renfort, qui n'était pas à dédaigner. + +Le second motif était d'une autre nature: la bourse de ma mère n'était +pas inépuisable; une économie n'était donc pas à refuser. + +L'équipage était des plus engageants; nous partîmes de Vérone au bruit +réjouissant des grelots de quatre petits chevaux noirs comme le jais, +harnachés d'une manière brillante, à la mode italienne, avec des pompons +du rouge le plus éclatant, en têtes et queues. + +Au moment où nous sortions de la ville, deux jeunes filles se +présentèrent et firent signe au cocher d'arrêter. Il descendit de son +siège et nous dit fort poliment, en italien, bien entendu (depuis que +nous avions quitté l'Allemagne personne ne nous parlait plus français), +que ces _Donne_ demandaient la faveur de monter dans la voiture, +c'est-à-dire à côté de lui sur le siège couvert, qui formait un +compartiment tout à fait séparé. + +Les _Donne_ étaient d'un extérieur agréable et très décent; nous +n'avions pas de motifs sérieux pour refuser le service qu'on nous +demandait; les voilà donc bien vite installées à côté de notre +conducteur; nous supposâmes que ce coup de théâtre était préparé +d'avance. + +À peine fûmes-nous arrivés en dehors des dernières maisons, qu'une de +ces jeunes filles se mit à chanter; elle avait une voix très belle et +savait parfaitement s'en servir. Nous eûmes cette distraction pendant +une grande partie du voyage. + +Au moment des repas, nous fîmes plus ample connaissance, bien qu'elles +n'entendissent pas un mot de français. Elles étaient fort convenables; +cependant, quelque chose dans leurs allures, si elles eussent été +françaises, aurait pu nous faire supposer que nous avions rencontré des +actrices. Elles se nommaient Maria Biffi et Camilla Beltromelli, +Bolognese, _ambe due_: nous n'en sûmes jamais davantage. + +Malgré nos apprêts de défense, en cas d'attaque pendant la nuit par les +brigands, dont notre aubergiste devait faire partie, et il faut convenir +que les apparences de la locanda pouvaient donner lieu à cette +supposition, le jour arriva sans le moindre incident; et nous +constatâmes avec plaisir qu'on pouvait dormir paisiblement au sommet des +Apennins comme ailleurs. + +Avant d'y arriver, nous avions traversé Mantoue, place très fortifiée, +entourée d'eau, formant une île au milieu du Mincio; ces fortifications +sont l'ouvrage des Français. + +Après Mantoue, nous eûmes le Pô à traverser; il n'y avait aucun pont, ni +même de bac à traille, mais un simple bac amarré à une très longue +corde, supportée de distance en distance par de petits batelets. + +Le fleuve étant très sinueux, la corde était attachée sur une des rives, +en un point qui formait le centre d'un très grand cercle, dont le bateau +décrivait une partie de la circonférence, en passant d'une rive à +l'autre. + +Tout cela était si mal organisé, qu'en s'embarquant, un de nos chevaux +tomba dans l'eau; ce n'est pas sans peine qu'on put l'en retirer sain et +sauf. + +Nous avons traversé rapidement Modène et Bologne; nous y avons séjourné +à peine le temps nécessaire pour que je pus y prendre quelques croquis. + +Mon frère savait naturellement très bien l'allemand; quant à moi, +j'étais censé savoir l'italien, que j'avais appris en quarante leçons +pendant mon année de philosophie, d'un professeur qui donnait en même +temps des leçons à ma mère, il signor Cardelli, qui avait la +désinvolture d'un évêque habillé en bourgeois (on m'a dit depuis, que si +ce n'était pas un évêque, c'était au moins un abbé défroqué). Je +constatai avec peine que mes quarante leçons, qui me permettaient de +lire à peu près l'italien (Dante excepté), étaient bien loin de me +mettre en état de bien parler, et surtout de bien comprendre la langue +parlée. Deux mois en Italie auraient mieux fait que mes quarante leçons. + +Nous arrivâmes sans encombre à Florence; nous descendîmes à l'hôtel de +l'Europe, chez Mme Humbert (elle vivait encore, en 1880, quand j'ai +passé à Florence, en allant à Rome avec mon fils, mais elle avait quitté +l'hôtel de l'Europe). + +Je ne devais y passer que quelques jours. Je n'entreprendrai pas de +faire la description des beautés de Florence, si remarquable par ses +palais, son site, ses riches collections de tableaux et de statues, ses +églises et ses jardins. + +Il y avait alors dans le palais degli Ufficii une petite salle appelée +la Tribuna, dans laquelle se trouvaient les statues antiques: la Vénus +de Médicis, l'Apolline, le Faune dansant, les Lutteurs et l'Émouleur. +Dans une grande et belle salle, nous vîmes les dix-sept statues du +groupe de Niobé. + +Je pus rester six jours à Florence, pendant lesquels je ne perdis pas +mon temps. Il me faudrait plusieurs pages pour nommer seulement les +richesses artistiques des palais degli Ufficii, Vecchio et Pitti; c'est +dans ce dernier que se trouve la célèbre Vierge à la Chaise de Raphaël, +si souvent reproduite. + +Je ne puis quitter Florence sans citer ses églises: le Dôme avec son +campanile, le Baptistère, dont les portes de bronze ont servi de type +pour celles de la Magdeleine à Paris, la chapelle San-Lorenzo, enrichie +par les Médicis, où l'on admire la fameuse statue dite du Penseroso (le +penseur), et les magnifiques tables en mosaïque du palais Pitti. + +Il faisait encore très froid, et nous avions de la peine à nous +chauffer; il y avait bien quelques cheminées, mais quelle différence +avec les poêles allemands! Il est vrai que dans ces cheminées toutes +petites et imparfaites on avait du feu tout de suite, avec quelques +fagots et des bûches que l'on était obligé de placer verticalement comme +des fusils dans un faisceau, tandis que dans les auberges d'Allemagne où +nous arrivions pour souper et nous coucher, nous avions très chaud, mais +seulement le lendemain matin, au moment de notre départ: cela pouvait +être très commode pour les voyageurs arrivant après nous. + +Malgré tout le plaisir que j'aurais eu de rester plus longtemps, il +fallait penser à revenir; j'avais deux mois de congé, il me restait +juste le temps pour le retour. Le chemin le moins long demandait au +moins huit jours par Livourne, Gênes, Marseille, Nîmes et Mende. Il +fallait changer souvent de moyen de transport. + +Lorsque je la quittai, ma mère était déjà beaucoup mieux; elle devait +rester à Florence jusqu'à son rétablissement complet. Cette nouvelle +séparation était dure pour moi; mais que faire? Sinon mon devoir, sur +lequel je n'avais pas la moindre incertitude. + +Après avoir fait mes adieux à ma mère et à mon frère, que je ne devais +pas revoir d'une année, je pris une place dans la voiture publique de +Florence à Livourne. + +Après avoir entrevu Pise, je pris à Livourne le bateau à vapeur qui +faisait le service de Naples à Marseille, en s'arrêtant dans les villes +principales du littoral. + +Nous étions dans les premiers jours d'avril; c'était le moment du retour +des Anglais qui ont passé l'hiver en Italie, le bateau était surchargé +de voyageurs, je ne trouvai pas de cabine disponible, on me donna pour +lit un canapé du salon avec un matelas. Nous avions deux nuits à passer +en mer. Si aujourd'hui j'aime assez mes aises en voyage, je peux dire +qu'à cette époque la chose m'était à peu près indifférente. + +Nous partîmes de Livourne le soir, entre quatre et cinq heures, on se +mit à table presque immédiatement; nous étions cent vingt voyageurs aux +premières, ou à peu près; il y avait beaucoup de dames anglaises; +c'était un coup d'oeil très beau et très animé. + +Quand la nuit fut venue et le couvert enlevé, je procédai à mon +campement. Il faisait si chaud, qu'il me fut impossible de dormir, j'eus +alors l'idée de transporter mon matelas sur le pont; la nuit était +magnifique; deux ou trois de mes compagnons firent de même. Là en plein +air, enveloppés dans nos couvertures, nous étions beaucoup mieux qu'en +bas. + +Au milieu de la nuit, quand j'avais déjà fait un somme, je fus réveillé +tout à coup par un grand bruit et beaucoup de mouvement sur le pont: on +courait, on criait en italien et en anglais! + +Dans l'obscurité où nous étions, j'eus quelque peine à comprendre ce qui +causait tout ce tumulte, augmenté de la terreur des Anglaises qui, +sorties précipitamment de leurs cabines, n'ayant pas eu le temps ni le +soin de reprendre leurs vêtements de dessus, circulaient dans tous les +sens comme des fantômes blancs éperdus, ou comme les nonnes de Palerme +dans l'opéra de Robert. + +Nous marchions à toute vitesse, un petit bateau pêcheur, à l'ancre, +s'était trouvé sur notre route; son équipage s'était endormi, sans avoir +allumé le fanal réglementaire. Par une fatalité, qui arrive bien plus +souvent qu'on ne pourrait le croire, la proue de notre navire l'avait +rencontré; ces pauvres gens avaient eu un réveil encore plus pénible +que le nôtre. + +On s'empressa d'aller à leur secours; il fallut mettre une chaloupe à la +mer et leur tendre une corde pour s'amarrer. + +Tout cela prit du temps, et nous étions fort inquiets des conséquences +de l'accident. Enfin nous apprîmes avec plaisir qu'il n'y avait personne +de noyé; et notre navire se remit en marche. + +À peine la machine avait-elle donné quelques coups de piston, que +j'entendis distinctement crier: acqua! acqua! ces cris venaient de la +mer; le bâtiment pêcheur prenait l'eau et menaçait d'être submergé. On +s'arrêta de nouveau; dans l'obscurité où nous étions, je ne pus pas me +rendre compte parfaitement de la manoeuvre qui fut opérée; je crois +cependant que tout le personnel du petit bateau monta sur le nôtre, et +que nous continuâmes à remorquer la barque chavirée jusqu'au port le +plus voisin. + +Le calme se rétablit peu à peu; les dames anglaises qui, pour la seconde +fois étaient sorties affolées de leurs cabines, y rentrèrent rassurées, +et je repris ma position horizontale sur mon matelas étendu sur le pont, +où il avait conservé sa place, remerciant Dieu d'en être quitte pour si +peu. Notre voyage se continua sans encombre et nous arrivâmes à Gênes de +très bonne heure le lendemain matin. + +Par une disposition de service, heureuse pour moi, le bateau devait s'y +arrêter toute la journée et repartir à cinq heures du soir pour +Marseille. Je pouvais donc voir un peu Gênes que je ne connaissais pas. + +Comme mon grand-père Henri Jordan, je trouvai qu'en arrivant par mer, on +est frappé de l'aspect magnifique de Gênes. La ville contient quelques +belles rues, les autres sont épouvantables. + +Dans les belles rues, il y a des palais splendides dont j'ai pu visiter +les intérieurs, ainsi que leurs superbes collections de tableaux, en +donnant une légère rétribution qui souvent, disent les mauvaises +langues, serait partagée entre les propriétaires et les gardiens. Gênes +contient aussi de très belles églises. + +Après avoir vu tout ce que je pouvais voir en un jour, je remontais sur +mon navire, faisant à l'Italie mes adieux pour longtemps. + +D'après notre programme nous devions arriver à Marseille le lendemain +matin, mais nous avions certainement négligé la prière qu'Horace +adressait au maître des vents, pour le vaisseau qui portait Virgile: +_Ventorumque regat pater_. (Que le maître des vents le dirige.) + +Jusque-là nous avions navigué comme sur un lac tranquille, au calme le +plus complet avait succédé, non pas une tempête, car le ciel était +toujours splendide, mais un vent très violent directement contraire; +notre bateau était fortement secoué et notre marche considérablement +ralentie. Bien que ce fut mon premier essai de la mer, j'avais fait +jusque-là très bonne contenance, mais après la seconde nuit je fus +terriblement malade. + +Je n'étais pas du reste le seul; au déjeuner la table d'hôte si +nombreuse la veille, était presque déserte; chacun restait dans sa +cabine, quand il avait la chance d'en avoir une; ceux qui, comme moi, +en étaient privés, avaient la triste nécessité d'exposer en public toute +leur misère; du reste comme tout le monde, ou à peu près, en était +réduit au même état d'infortune, chacun s'occupait de sa pauvre +personne, sans trop de pudeur et surtout sans avoir le temps de se +moquer des autres. + +Les dames suppliaient le capitaine de relâcher en route, sans aller +jusqu'à Marseille; le capitaine aurait peut-être cédé, mais nous avions +devant nous un autre navire, la Concurrence; comme les marins le +désignaient, qui continuait bravement sa route, malgré le mauvais temps; +son honneur était engagé, il prétendait ne pas pouvoir s'arrêter, si la +Concurrence ne s'arrêtait pas; et l'infâme Concurrence marchait +toujours! + +Nous passâmes en vue de la rade de Toulon; nous apercevions les sommets +des mâts par-dessus les rochers. Un nouveau groupe de dames éplorées fit +encore une démarche inutile auprès du capitaine, pour qu'il nous +conduisît au port. + +Le sort en était jeté, nous avions en perspective plusieurs heures de +mal de coeur, et de vomissement général; horreur! nous étions +affreusement ballotés; cependant, nous marchions tout de même; nous +approchions en même temps de la nuit et du port de Marseille. + +Je n'ai jamais éprouvé, je crois, un plus grand plaisir physique que le +soulagement ressenti ce jour-là, en mettant le pied sur la terre ferme. + +Quand nous entrâmes dans le port, il était huit heures du soir, la +douane était fermée; il fallut laisser tous nos bagages au bateau +jusqu'au lendemain, ce qui était gênant; mais nous étions à terre, le +reste nous parut peu de chose. + +(Je ferai remarquer ici, que malgré la révolution de 89, les habitudes +de la douane n'avaient pas beaucoup changé depuis le voyage de mon +grand-père en 1787; c'est à l'établissement des chemins de fer que l'on +doit pour les douanes, l'organisation d'un service de nuit.) + +Je ne pouvais pas passer à Marseille sans voir nos bons amis Magneval et +Salavy; je n'avais pas vu A... depuis l'époque où je l'avais trouvée à +Lyon avec sa famille, fuyant le choléra qui fut si violent à Marseille +en 1835. La jeune fille d'alors était devenue Mme de F...; quand je +la vis dans la maison de sa mère, elle tenait dans ses bras son fils +aîné, qui n'avait pas un an. Tous me reçurent avec un cordial +empressement, je quittai cependant cette famille avec un sentiment de +tristesse dont je ne me rendais pas compte alors, et que plus tard les +événements ont pleinement justifié. + +De Marseille pour aller à Clermont, ma résidence, je pouvais suivre deux +routes: par Lyon ou par Nismes qui étaient à peu près de même longueur. +Je choisis celle de Nismes qui me permettrait peut-être de revoir +quelques-unes de mes anciennes connaissances de ma mission de 1835; je +m'arrangeai pour y passer une journée. + +Je trouvai là mon brave ingénieur en chef, qu'entre camarades, on +appelait le père Vinard; il n'était pas trop changé. Didion et Talabot +étaient absents et fort occupés de leur premier chemin de fer d'Alais à +Tarascon. + +Le père Vinard était toujours très conteur; avec sa bonhomie ordinaire, +il me raconta que Didion faisait très mal son service, parce qu'il +s'occupait de tout autre chose; que plusieurs fois il était allé chez +lui, exprès pour lui en faire très sérieusement le reproche, mais que ce +garçon-là était si aimable, que jamais il n'avait eu le courage de lui +rien dire à ce sujet. + +Je n'avais pas trop le temps de faire d'autres visites; le hasard me fit +rencontrer à la promenade de Lafontaine, la séduisante Mme d'Au..., +la reine des matinées artistiques de 1835, dont j'ai parlé dans mes +salons d'autrefois; hélas! tout cela avait disparu; les maîtres de +postes n'ont jamais été plus montés contre les chemins de fer, que ne +l'était alors cette pauvre Mme d'Au.... + +Didion et Talabot avaient été accaparés, et les fameuses matinées en +étaient mortes; Nismes n'était plus tenable, aussi elle n'y resta pas +longtemps. + +Je désirais bien aussi m'arrêter à Anduze et au Pont-de-Salindre, où +j'avais passé quelques mois comme élève en mission; mais la chose ne me +paraissait pas possible. Je pris ma place dans une diligence qui, en +trois jours et quatre nuits, devait me rendre à Clermont. En route, il +me vint une idée qui me permit de réaliser cette visite d'Anduze, jugée +d'abord impossible. + +Les diligences prenaient toujours une heure de repos pour dîner; on +devait s'arrêter à Saint-Jean-du-Gard, plus loin que le +Pont-de-Salindre; pendant le temps du relai à Anduze, je m'informai +rapidement si je pouvais trouver une petite voiture qui me conduirait à +Saint-Jean-du-Gard, et me ferait rejoindre la diligence à la fin du +dîner. Ma combinaison put s'arranger, je prévins le conducteur; j'avais +une heure pour revoir Anduze et mes anciennes connaissances. + +Un homme de loisir, qui n'a presque rien à faire, trouve qu'une heure +c'est bien peu de temps pour entreprendre quelque chose; quand on est +très pressé et qu'on sait s'y prendre, c'est étonnant ce qu'on peut +faire en une heure! + +Je n'avais pas oublié le chemin de la poste aux lettres, je n'avais pas +oublié non plus, que tenue par des dames, c'était un bureau de +renseignements. + +Rien n'était changé depuis quatre ans; je m'empressai de le dire à +Mlle P..., jolie brune, qui le prit pour un compliment, comme c'était +du reste mon intention, en me disant, de son côté, qu'elle m'avait +reconnu sans peine. Je lui demandai des nouvelles de tout le monde. + +Elle s'empressa d'appeler sa mère pour prendre sa place, et comprenant +tout de suite que je n'avais pas de temps à perdre, elle prit mon bras +et me conduisit à côté dans un grand jardin, où nous trouvâmes Mlle +F..., la blonde; au lieu de tenir comme autrefois sa guitare, elle +portait dans ses bras un petit enfant qui lui appartenait; depuis mon +départ, elle avait su charmer un capitaine de la ligne, qui avait donné +sa démission pour l'épouser. + +Ma voiture m'attendait au moment convenu, je pris congé de ces dames et +je m'acheminai vers la petite ville de Saint-Jean-du-Gard, après m'être +muni de pain et de fromage pour remplacer mon dîner. + +En arrivant à Salindre, j'eus le plaisir de traverser le Gardon sur le +pont neuf, dont quatre ans auparavant j'avais commencé les fondations; +je me rappelle avoir vu cette rivière, torrentielle s'il en fut, +s'élever, par une crue subite, de 7 mètres de hauteur en une seule nuit. +Je pus m'arrêter quelques minutes chez mes anciens hôtes, qui habitaient +toujours la même maison; je les remerciai de nouveau de leur ancienne +hospitalité presque écossaise, car ils m'en avaient donné pour beaucoup +plus que mon argent. + +Quand j'arrivai à Saint-Jean-du-Gard, on faisait l'appel des voyageurs, +mon programme était donc très exactement rempli. + +Avant de m'endormir dans la diligence qui devait lentement me conduire à +Clermont, il me revint en mémoire un épisode assez original de mon +séjour au Pont-de-Salindre, en 1835. + +Pour surveiller mes travaux, j'étais logé dans l'unique maison qui se +trouvait sur les lieux, dans une famille aux trois quarts bourgeoise et +pour le reste campagnarde, celle que je venais de revoir, qui moyennant +2 francs par jour, voulait bien me donner le logement, la nourriture, le +blanchissage, du café au lait de chèvre et des figues à discrétion, de +plus la permission de monter sur son cheval blanc, quand je prenais la +fantaisie d'aller à Anduze situé à 3 kilomètres. + +Un de ces voyages fut agrémenté d'une manière assez pittoresque. + +Au moment de partir, mon hôte vint me demander si je pouvais me charger +de conduire sa fille chez sa marraine, tout près d'Anduze; je +m'empressai d'accepter, pensant qu'on allait atteler la carriole. Mais +quel fut mon étonnement, quand je vis que rien n'était changé dans les +préparatifs ordinaires de mon voyage, si ce n'est qu'on avait ajouté un +petit coussin derrière ma selle. + +Le sort en était jeté, j'avais dit oui, il n'y avait pas moyen de +reculer. Du reste, après tout, il paraît que dans ce pays, il n'y avait +rien de bien ridicule pour un jeune homme de paraître enlever une jeune +fille; mais je m'empresse de le dire, ce n'était qu'une petite fille +d'une douzaine d'années. + +Dans ce coin des Cévennes, les moeurs étaient si patriarcales, qu'on +m'aurait demandé, je crois, avec la même simplicité, d'emmener en croupe +la fille aînée, qui avait dix-huit ans. + +Notre équipée se fit sans autre aventure que la rencontre de la voiture +publique, où les voyageurs ont pu faire sur mon compte toutes les +suppositions qu'ils ont voulu, dont alors je ne fus pas plus ému que je +ne le suis aujourd'hui après cinquante-trois ans. + +En rêvant aux chevaliers de l'Arioste, qui prenaient en croupe des +princesses errantes, je finis par m'endormir profondément pour la nuit +et presque tout le reste du parcours jusqu'à Clermont. + +Il se fit sans incident, ne m'ayant laissé le moindre souvenir, si ce +n'est le passage au milieu de la ville de Mende, qui me parut affreuse, +sans former contraste avec le reste du département de la Lozère. + +Il y a près d'un demi-siècle que j'ai fait ce grand et beau voyage, il +faut qu'il ait produit sur moi une bien profonde impression pour que je +puisse me le rappeler, ainsi que je viens de le décrire, presque jour +par jour; il est vrai, qu'en route, j'avais pris des notes et quelques +dessins que je retrouve sur mes albums, toujours avec un plus vif +plaisir. + +En arrivant à Clermont, au moment de la fonte des neiges, je m'empressai +de reprendre les études dont j'étais chargé pour la rectification de la +route, alors très escarpée de Lyon à Bordeaux, dans la traversée des +monts Dômes. + +Ces études passionnaient le pays et la députation: le projet dont je +soutenais la supériorité avait mis contre moi la moitié du département, +mais j'avais pour moi le bon sens d'abord, puis MM. Chabrol de Volvic et +Combarel de Leyval, deux députés légitimistes, parce que mon projet se +trouvait favorable à leurs propriétés ainsi qu'à leur réélection. + +J'avais naturellement contre moi le Préfet, qui sous Louis-Philippe ne +pouvait pas faire cause commune avec les députés légitimistes. + +Quant à moi, il va sans dire que je m'étais laissé guider par mon niveau +et non par l'opinion; ce que je dis est si vrai que quelques années plus +tard mes études ont servi pour l'établissement du chemin de fer de +Bordeaux qui passe au-dessus de Volvic, à Pontgibaud et remonte par la +vallée de la Sioule, exactement en suivant mon tracé préféré de 1840. + +Ces études m'avaient mis en rapport avec M. le comte de Pontgibaud, que +j'ai vu plusieurs fois sur les lieux et à Paris. C'était alors +(1838-1840) un homme de cinquante-cinq à soixante ans; il devait être le +fils de celui qui, pendant la Révolution, avait pris le nom de Joseph +Labrosse, dont parle M. Léon Galle dans la _Revue du Lyonnais_ (février +1888). + +D'après la légende qui avait cours dans le pays, on racontait que +pendant l'émigration, obligé de chercher comme tant d'autres un moyen de +ne pas mourir de faim, M. de Pontgibaud s'était fait d'abord colporteur, +mais ne voulant pas exercer ce métier sous le nom de M. le comte de +Pontgibaud, colporteur, il avait été indécis pour savoir celui qu'il +prendrait, et que sa femme alors l'avait décidé, par reconnaissance ou +pour que cela portât bonheur à leur commerce, de prendre le nom du +premier objet qu'ils vendraient ou qu'ils avaient vendu. + +Il paraît que ce fut, ou que c'était une brosse. C'est de là que +viendrait le nom de Joseph Labrosse, sous lequel M. le comte de +Pontgibaud refit sa fortune. + +À cette époque, on commençait à attaquer en grand le gisement de plomb +argentifère de Pontgibaud. On exploitait alors beaucoup d'espérances, et +je crois, en définitive, que là comme ailleurs, on a surtout récolté +beaucoup... de déceptions. + +Dans mon titre général, j'indique comme anciens modes de transport le +cheval et la patache; pour être fidèle à mon programme, je vais citer un +petit voyage qui s'applique à la fois à tous deux: + +Lorsque j'étais débutant dans la carrière, un article du règlement +disait, que chaque ingénieur ordinaire devait avoir un cheval de selle; +mais déjà cet article n'était pas rigoureusement observé, car à Lyon, +en 1834, les ingénieurs ordinaires avaient bien un cheval, mais c'était +le même pour tous les trois; ils ne trouvaient pas, du reste, que ce fût +une manière commode de se conformer audit règlement; à Clermont, pour +moi, c'était presque une nécessité et de plus un plaisir, j'avais donc +mon cheval à moi tout seul. + +Dans les salons d'autrefois, j'ai parlé des dames Blot et Baudin, dont +la maison des plus hospitalières était ouverte aux ingénieurs. Mme +Blot était veuve, elle vivait avec sa soeur, qui avait épousé +l'ingénieur des mines; on les désignait plus ordinairement sous le nom +des dames (Adèle et Sophie) de Tours, qui était celui de leur famille +très bien posée à Clermont. + +Ma liaison avec elles n'avait pas été immédiate comme avec les +Kermaingant; ce n'est qu'à la longue que notre intimité s'était formée, +si bien qu'à la fin de mon séjour j'y passais toutes mes soirées, quand +je n'avais pas d'invitation positive ailleurs. Une circonstance +particulière avait contribué à me mettre très bien avec elles. + +Elles devaient aller à la campagne toutes seules, chez un de leurs +parents assez loin de Clermont; il fallait une grande journée de +voiture. Il se trouva que le même jour je devais partir à cheval, dans +la même direction; je les rencontrai sur la route, au départ, sur le +versant du Puy-de-Dôme, où l'on ne pouvait marcher qu'au pas; pour être +dans le vrai, j'ai prévenu que c'était mon habitude, je dois dire que +cette rencontre n'était pas imprévue. + +Pendant quelque temps nous cheminâmes ensemble, elles dans leur voiture +et moi sur mon coursier; une conversation suivie n'était pas des plus +faciles. + +Leur domestique était un ancien cuirassier, qui montait naturellement +bien à cheval; au bout de quelques kilomètres, nous échangeâmes nos +positions, à la satisfaction générale; d'autant plus que la voiture +était une patache, où le conducteur se trouve assis tout à fait à côté +des autres voyageurs. + +Après avoir déjeuné dans une modeste auberge, à Rochefort, sur l'autre +versant des monts Dômes, nous arrivâmes vers quatre heures du soir à +Laqueuille, qui était le terme de mon voyage à cheval; j'y avais donné +rendez-vous pour le lendemain à une brigade d'opérateurs pour commencer +des nivellements dans la vallée de la Sioule. + +Ces dames étaient arrivées de même à l'endroit où elles devaient changer +de voiture, en quittant la grande route, pour aller par des chemins de +traverse, dans la montagne jusqu'à la propriété de leur cousin, à une +assez grande distance. + +Un nouveau conducteur était venu les attendre, avec une autre patache; +c'était alors la seule voiture couverte du pays. Quand tout fut prêt, +ces dames montèrent dans leur nouvel équipage, et partirent sous la +conduite de leur nouveau guide, avec mes voeux de bon voyage, qui dans +la circonstance ne paraissaient pas une politesse banale. + +Il ne s'était pas écoulé une demi-heure qu'en me promenant sur la route, +j'aperçois de loin, dans la direction qu'elles avaient suivies; une de +ces dames qui me faisait avec son mouchoir des signaux de détresse. + +Je m'empresse de répondre à son appel; je trouve Mme Sophie toute +pâle, haletante, qui m'explique dans les termes les plus vifs, que leur +conducteur est un jeune _innocent_ dans lequel elles n'ont pas la +moindre confiance; que déjà deux fois, il avait failli les verser, et +qu'il leur est tout à fait impossible de continuer ainsi. Bref, elle me +demandait avec instance de vouloir bien les accompagner jusqu'à leur +destination. + +Pour moi, la proposition n'avait rien que de très acceptable au premier +abord, car j'étais à un âge où je ne pouvais pas considérer sans un +certain plaisir, l'occasion qui s'offrait de passer quelques heures dans +l'intimité de deux charmantes jeunes femmes et peut-être de partager +leurs danger, si elles devaient en courir. + +Toute la question était de savoir comment je pourrais être de retour le +lendemain matin, assez tôt pour le rendez-vous donné à ma brigade +d'employés, que je ne voulais pas faire attendre; j'avais ma conscience +professionnelle! + +Ces dames m'assurèrent que l'on pourrait me donner une voiture pour +revenir le lendemain matin, de très bonne heure, à Laqueuille; c'était, +comme je l'ai dit, le nom du village d'où nous allions partir. + +J'eus bientôt donné quelques ordres et me voilà de nouveau installé près +de ces dames, mais cette fois à titre de protecteur, je pourrais même +dire de sauveur, en voyant la reconnaissance qu'on me témoignait. + +Toutes ces allées et toutes ces venues avaient pris du temps, il y avait +près d'une heure de perdue. La nuit venait à grands pas, et le cheval +était bien loin de marcher avec la même vitesse. + +Les chemins devenaient de plus en plus mauvais, et ce qui est plus +grave, de plus en plus incertains; le pays m'était tout à fait inconnu; +la pluie commençait à tomber; on n'y voyait absolument rien, et nous +n'avions point de lanterne. Après quelques indécisions, nous nous +abandonnâmes complètement à notre rustique conducteur, et surtout à la +grâce de Dieu. + +Nous étions tous trois dans la patache, faisant tous nos efforts pour +adoucir les effets des cahots par des manoeuvres de position de plus en +plus ingénieuses, tandis que notre guide tenait le cheval par la bride, +se laissant mener par lui, encore plus qu'il ne le conduisait; à chaque +instant les roues de notre voiture passaient sur des monticules qui nous +exposaient à verser. + +La situation était critique; mais elle avait en même temps son côté +comique; aussi nous avions pris franchement le parti d'en rire, pour ne +pas nous en effrayer. + +Après plus d'une heure de cet exercice obscur et champêtre, nous +aperçûmes dans le lointain des lumières en mouvement. + +On nous attendait, et l'on s'étonnait de ne voir rien venir. + +On avait donc envoyé des hommes avec des torches de sapin, production +naturelle du pays, à la recherche de la patache et de son contenu. + +Enfin nous arrivâmes à 9 heures du soir, sains et saufs, et nous +plaisantâmes gaîment de notre aventure, en faisant un bon souper avec M. +et Mme de Fontenille. + +Je repartis le lendemain matin à la pointe du jour et je pus voir que +nous n'avions pas couru de très grands dangers, si ce n'est celui de +nous égarer et peut-être de verser sur un vaste plateau couvert de +grandes herbes et de beaucoup d'aspérités, mais qui ne présentait pas de +précipices dans le voisinage immédiat; car nous étions encore loin de la +Dordogne, dont les rives sont très escarpées et couvertes de sapins. + +La propriété de M. de Fontenille était à Savenne, sur la ligne de faîte +qui sépare le bassin de cette rivière de celui de l'Allier, dont la +Sioule est un affluent. Nous n'étions pas loin des bains du Mont-d'Or. + +Je retrouvai ma brigade de niveleurs, qui ne m'avaient pas attendu +longtemps; je les mis à l'oeuvre en leur donnant le programme de leurs +opérations. + +Pas plus que les hôtes aimables que je venais de quitter, je ne me +doutais alors que j'allais planter les premiers jalons du chemin de fer +de Bordeaux, qui mettrait vingt ans plus tard leur vieux château de +Savenne à quelques heures de Clermont. + + + + +CHAPITRE VI + +Souvenirs d'Angleterre et d'Écosse (1844). + + +Enfin nous sommes arrivés au dernier des voyages avant l'établissement +complet des chemins de fer, dont j'ai annoncé le récit. + +Je dis enfin! pour vous lecteurs, car jamais je ne me lasse de penser à +ceux que j'aimais autrefois, que j'aime encore, dont je raconte +l'histoire; pour moi, c'est une manière de revivre avec eux. Tous m'ont +quitté depuis longtemps, et j'espère que dans l'autre monde où ils nous +attendent, ils m'approuvent d'essayer de perpétuer leur souvenir chez +leurs descendants. + +Et puis, la lecture des journaux qui nous disent l'histoire +d'aujourd'hui est si navrante, que j'aime mieux, autant que cela m'est +possible, me rajeunir dans le calme du passé, que de vieillir dans +l'agitation si triste et si stérile du présent. + +À la fin du chapitre V, j'étais rentré à Clermont pour reprendre +paisiblement mon service et ma vie de province, qui, soit dit entre +nous, ne manquait pas de charme (sous le nom de province, je désigne les +villes, petites ou moyennes, qui permettent une intimité difficile dans +les grandes, surtout maintenant). + +* * * + +Avant d'aller en Angleterre en partant de Paris, pour être un historien +correct, je dois dire comment j'y étais arrivé. + +Ma famille était venue s'y fixer au commencement de 1840, et j'avais +demandé au Ministère de quitter l'Auvergne pour me rapprocher d'elle. + +M. Legrand, notre directeur général, ne m'avait pas dissimulé que la +résidence de Paris était fort difficile à obtenir pour un jeune +ingénieur; cependant, il avait parfaitement reçu ma mère; elle lui avait +été présentée par mon ancien ingénieur en chef de Lyon, M. Kermaingant, +devenu inspecteur général, qui lui témoignait beaucoup d'affection, +comme du reste tous ceux qui la connaissaient. + +* * * + +Je venais de terminer les études pour la traversée des monts Dômes, et +de poser la dernière pierre du grand pont de Menat sur la Sioule, mon +premier ouvrage, lorsqu'un beau jour, le 14 septembre 1840, au moment où +je m'y attendais le moins, je reçus l'ordre de me rendre immédiatement à +Paris dans le cabinet de M. Legrand. Je partis le lendemain par la malle +de poste, assez intrigué de savoir ce qui m'attendait. Ma famille ne le +savait pas plus que moi. + +À mon entrée dans son cabinet, M. Legrand me dit à brûle-pourpoint: + +«Je vous ai fait officier du génie, cela vous va-t-il?» + +Si je n'avais pas déjà su par les journaux qu'il était sérieusement +question de la guerre d'Orient, et si je n'avais pas senti la poudre +dans l'antichambre ministérielle, où l'on ne parlait pas d'autre chose, +j'aurais été surpris de cette question. + +Je pensais en moi-même, que si c'était pour fortifier Beyrouth cela ne +m'allait guère; je répondis donc, que si c'était pour fortifier Paris, +cela m'allait tout à fait. + +Par extraordinaire, il en était ainsi: voici comment c'était arrivé: + +Des complications survenues dans l'éternelle question d'Orient faisaient +craindre la guerre à bref délai; M. Thiers était président du Conseil +des Ministres; il venait peu de jours avant d'entrer dans la salle du +Conseil, en disant qu'il fallait que Paris fût complètement fortifié en +dix-huit mois. + +Le maréchal Soult, ministre de la guerre, lui avait répondu que la chose +était impossible, à moins de dégarnir les places fortes, où les +officiers du génie étaient fort occupés. + +M. le comte Jaubert, alors ministre des travaux publics, d'un caractère +ardent, s'empressa d'offrir à M. Thiers des ingénieurs des Ponts et +Chaussées en aussi grand nombre qu'on voudrait pour exécuter les travaux +de fortification, dont les projets seraient faits par le génie +militaire. + +Cette proposition fut acceptée séance tenante, et douze ingénieurs +furent désignés immédiatement pour la construction de l'enceinte. + +C'était pour moi une chance inouïe de voir réaliser aussi vite ma plus +chère espérance de rejoindre ma famille. En créant à la fois un si grand +nombre de places à Paris, le hasard, qui est un des noms de la +Providence, me donnait le moyen d'y arriver, quelques mois après ma +demande. + +Pour les ingénieurs des Ponts et Chaussées ce service dura peu: les +chances de guerre ayant diminué, il n'y avait plus urgence; les +officiers du génie, un peu jaloux d'avoir vu des civils prendre leur +place, s'empressèrent de reprendre tous les travaux qui nous avaient été +donnés. + +Je fus replacé dans un service si voisin de Paris, la navigation de +l'Oise, que j'avais l'autorisation d'y résider. J'étais dans cette +position en 1844, lorsqu'une de mes tantes me proposa de l'accompagner +en Angleterre et en Écosse. Naturellement j'acceptai sa proposition avec +enthousiasme. + +L'Administration ne demandait pas mieux que de voir les jeunes +ingénieurs compléter leur instruction à l'étranger, j'obtins donc +facilement un congé. + +La soeur de ma mère, Jenny Jordan, Mme Magneunin, était, par son +mari, belle-soeur de Mme Lacène et du grand Camille Jordan; elle +avait alors quarante-huit ans, une très bonne santé, beaucoup d'entrain, +un caractère bon et dévoué, qui faisait le charme de sa famille et de +ses amis; et de plus, elle possédait la chose tout à fait indispensable +pour voyager, en Angleterre particulièrement. + +Comme ma mère, élève des dames Harent, elle avait une instruction +solide, augmentée par beaucoup de lectures. + +N'ayant pas d'enfant et jouissant d'une entière liberté, elle avait déjà +beaucoup voyagé sur le continent, soit avec une femme de chambre, soit +avec un vieux domestique de mon grand-père, que nous appelions le petit +François, et qu'en Italie on appelait son chapelain, à cause de sa +tournure surannée et légèrement monastique. Lui aussi cependant avait +été jeune; on ne l'aurait pas pris pour un chapelain lorsqu'il +accompagnait autrefois mon grand-père dans ses fréquents voyages à +cheval. + +Par suite d'un usage assez général en France après la Révolution, +j'avais conservé l'habitude de tutoyer ma tante, sans que cette preuve +d'intimité et d'affection nuisît en rien au respect que j'avais pour +elle. + +À la fin du mois de mai 1844, nous partîmes par la diligence jusqu'à +Boulogne. De là un paquebot devait nous conduire à Londres même, en +remontant la Tamise. Nous fîmes la plus grande partie du trajet pendant +la nuit et nous entrâmes dans la Tamise au grand jour; c'est une arrivée +magnifique qui donne une haute idée de la marine anglaise. + +Le fleuve était sillonné par un nombre considérable de vaisseaux qui +augmentait toujours à mesure que nous avancions. + +Dans Londres, la circulation des navires à vapeur pouvait se comparer à +celle des omnibus sur le boulevard des Italiens. + +Je ne ferai pas plus la description de Londres que celle des villes +d'Allemagne ou d'Italie; cela serait trop long et pour vous et pour +moi. + +Ce qui vous frappe le plus quand on débarque, c'est le mouvement que +l'on trouve; celui de Paris est peu de chose en comparaison. + +Il y avait alors la même différence entre la circulation de Londres et +celle de Paris, qu'entre celles de Paris et de Lyon. + +Le pont dit pont de Londres (London-Bridge) vers lequel s'arrêtent les +grands bateaux à vapeur est le premier que l'on rencontre en venant de +France; si l'on n'en a point construit en aval, c'est dans l'intérêt de +la navigation des grands vaisseaux qui arrivent ainsi jusqu'au centre de +la ville. + +C'est pour remplacer un pont qu'on a fait le tunnel sous la Tamise, +ouvrage si difficile, qui a immortalisé le nom de son auteur, le célèbre +Brunel, ingénieur français. Le tunnel fut l'objet d'une de nos premières +visites. + +Ma tante savait parfaitement lire l'anglais, mais elle n'osait pas le +parler. Je l'avais un peu étudié et d'après ses indications, c'est moi +qui me risquais à être le porte-parole; mais à nous deux nous étions +loin de pouvoir nous tirer d'affaire facilement. + +Nous étions logés à Leicester-Square; là se trouvaient quelques hôtels +où l'on était censé parler français. Dans ce temps-là déjà c'était un +quartier qui ne passait pas pour un des plus aristocratiques. Il est +devenu, dit-on, tout à fait inhabitable, depuis qu'il a été envahi par +les réfugiés politiques. + +Matériellement, nous n'étions pas mal. Nous avions deux chambres à +coucher et un beau salon éclairé au gaz (sitting room), pièce pour se +tenir, qu'on donne toujours aux voyageurs, quand il y a des dames. +D'après les usages, jamais une dame ne doit recevoir dans la chambre où +elle couche; cela augmente beaucoup la dépense des hôtels. + +Notre salon était en communication avec nos chambres. + +Ailleurs, plusieurs fois notre salon s'est trouvé au premier et nos +chambres à d'autres étages, ce qui était peu commode. + +Toutes les fenêtres étaient faites dans le système dit à guillotine, +c'est à dire qu'elles se composaient de deux chassis dans le sens de la +hauteur. Le chassis inférieur se relevait contre le chassis supérieur en +glissant entre deux rainures latérales; des contrepoids placés dans les +embrasures, facilitaient ce mouvement, qui s'opérait très bien; on dit +qu'il en existe encore beaucoup dans Londres. + +Nous mangions à la table commune; on déjeunait quand on voulait. Le +déjeuner se composait régulièrement d'énormes pièces de viandes froides: +boeuf, veau, jambon, sur lesquelles on coupait à sa convenance; des +oeufs, des pommes de terre à l'eau et du beurre complétaient le repas, +le thé et la bière étaient à discrétion; le vin était tout à fait un +extra. + +Le dîner, comme à Paris, était à six heures; en même temps que de la +très bonne viande rôtie, il y avait toujours du poisson de mer, en très +grande abondance et très bon. + +Entre les repas, nous nous arrêtions chez les pâtissiers, qui étaient +fort nombreux. Partout il y avait des dames au comptoir, qui fort +discrètement proposaient à ma tante de la conduire dans une pièce +retirée à l'arrière-boutique (and gentleman) où l'on trouvait une chose +qui, à cette époque était fort rare dans les rues de Londres, ou du +moins fort cachée pour les étrangers. + +Sans l'attention délicate des pâtissières, je ne sais pas trop comment +nous aurions pu nous tirer d'affaire, pendant toutes nos journées hors +de l'hôtel. + +En arrivant, j'avais été frappé de la forme du pavé qui différait +beaucoup du nôtre. C'est chez eux que nous avons pris les pavés plus +larges que longs, tels que nous les employons maintenant et qui ont +remplacé presque partout l'ancien gros pavé de Paris, dont toutes les +faces étaient égales. La théorie du pavé d'échantillon appliquée par les +Anglais bien longtemps avant nous est celle-ci: + +«Dans le sens de la marche, la longueur du pavé doit être assez petite +pour que le pied du cheval, en se posant, puisse toujours tomber sur un +joint.» + +La première chose que nous avions faite avait été d'acheter un bon plan +de la ville et un bon guide. Cela nous a parfaitement suffi pour nous +diriger seuls, sans avoir besoin de personne et même sans être obligé de +demander. D'ailleurs personne ne parlait français en dehors de notre +hôtel; quand nous avons voulu faire quelque emplette il nous a été +indispensable de prendre un interprète. + +Les monuments qui m'ont laissé particulièrement un souvenir sont: +l'église Saint-Paul, dont la coupole est plus grande que celle de +Sainte-Geneviève; c'est un monument magnifique, mais placé d'une manière +peu convenable. L'air manque autour; il gagnerait beaucoup à être placé +sur un point plus élevé. + +Westminster abbey, en français, l'abbaye de Westminster, a été pendant +longtemps un lieu de sépulture des souverains, des grands hommes +politiques et des littérateurs; c'est aujourd'hui une église +protestante, aussi remarquable par sa belle architecture gothique que +par les tombeaux qu'elle renferme. + +Le palais de Westminster, construction moderne, dans le même style, est +peut-être le plus vaste qui existe au monde; il contient les deux +chambres du Parlement, les hautes Cours de justice avec toutes leurs +dépendances. + +La tour de Londres, dont les constructions les plus anciennes datent de +Guillaume le Conquérant, 1070, a joué un très grand rôle dans l'histoire +d'Angleterre. Elle contenait un musée très curieux d'armes anciennes, de +chevaliers du Moyen Age, en grand nombre, à cheval, couverts de leurs +armures complètes. + +Les gardiens de la tour de Londres conservaient encore le costume +traditionnel du temps de la reine Élisabeth, fille de Henry VIII (1533 à +1603). Pour les étrangers qui les voient pour la première fois, cela +ressemble à une mascarade. (Les costumes de nos suisses d'église nous +feraient le même effet si nous n'y étions pas accoutumés.) + +L'Hôtel de Ville, dit Guide-hall, est le lieu où se fait l'élection du +Lord Maire (lord mayor). Dans la première salle, ouverte aux étrangers, +sont deux statues colossales en bois, double plus grandes que nature au +moins, dites Gog et Magog, qui représentent un ancien Breton et un +ancien Saxon; lors de l'élection du Lord Maire, on promenait ces statues +dans la ville (ou des mannequins qui les représentent), au grand +contentement du petit peuple. Cela se faisait il y a quelques années; +cela doit se faire encore, car les Anglais conservent pieusement leurs +vieilles coutumes. + +La ville de Londres diffère de la ville de Paris par plusieurs côtés: +Londres est beaucoup plus étendu; il n'y a ni enceinte ni octroi. Dans +l'intérieur sont plusieurs parcs considérables; le plus grand est +Hyde-Park, c'est là que se rend régulièrement pendant l'été toute la +société aristocratique, pour se promener en voiture ou à cheval, les +voitures de place ne peuvent pas y entrer. + +Le mois de juin, où nous étions, était le meilleur moment pour voir ce +mouvement dans tout son éclat. Pendant l'hiver, l'aristocratie reste +dans ses châteaux; elle ne revient à Londres qu'au mois de mai. + +Il est impossible de se rendre compte, si on ne l'a pas vu, du coup +d'oeil que présente l'allée dite des Cavaliers, dans laquelle la +circulation des voitures et des piétons est interdite. Les piétons +peuvent se promener dans une contre-allée parallèle qui n'en est séparée +que par une barrière. + +Cavaliers, hommes et femmes, montés sur de très beaux chevaux, marchent +au pas par groupes de cinq ou six de front, les amazones sont peut-être +les plus nombreuses; jamais je n'ai vu une aussi belle réunion +d'élégantes et jolies femmes et de superbes chevaux, et c'est le cas de +le dire, les uns portant les autres. + +Près d'Hyde Park (Hyde Park corner), se trouvait une exposition chinoise +(Chinise Exhibition). On entrait dans un vaste bâtiment complètement +chinois, par la décoration et l'ameublement. À droite et à gauche de la +galerie principale, comme les chapelles dans nos églises, se trouvaient +de grandes pièces séparées contenant des personnages de grandeur +naturelle, habillés de vêtements chinois, occupés aux différentes +fonctions ordinaires de leur pays, entourés de tous les meubles et +ustensiles qui leur sont propres. Il est probable que cela n'existe +plus, au moins sur le même emplacement. + +Londres a beaucoup de squares, chose presque inconnue dans nos grandes +villes. Ce qui peut en donner une idée, c'est à Paris, la place Royale; +les jardins qui se trouvent ainsi au milieu des places ne sont pas des +jardins tout à fait publics; ils sont réservés à l'usage des habitants +des maisons qui les bordent. + +Il y en a cependant de publics; un des plus beaux est Trafalgar-Square, +où l'on voit une colonne monumentale en l'honneur de l'amiral Nelson. + +Belgrave-Square est un des plus beaux quartiers; il est difficile, avec +nos habitudes françaises, de faire comprendre l'aspect que présentent +ces aristocratiques hôtels et le luxe avec lequel ils sont tenus. Ils +sont loin de la cité; c'est-à-dire loin du centre des affaires et du +grand mouvement de la circulation. On ne voit point de boutiques dans le +voisinage. + +De temps en temps, un magnifique équipage venait s'arrêter au bas d'un +perron; la porte de l'hôtel s'ouvrait, et deux laquais en grande livrée +déroulaient un tapis sur toutes les marches de l'escalier; quand cette +opération de la pose des tapis était terminée, et ce n'était pas long, +une ou plusieurs belles dames descendaient de la voiture, et le tapis +était relevé derrière elles avec la même rapidité; la porte se +refermait, la voiture partait et tout rentrait dans le silence. + +Derrière ces splendides demeures, il y a des rues secondaires, qui sont +destinées aux écuries et au remisage des voitures. + +C'est à Belgrave-Square qu'était logé Henri V, lorsqu'en 1843 il reçut +la visite des députés français qui allèrent publiquement lui porter +l'hommage de leur fidélité et de leur dévouement et furent si +glorieusement flétris; de ce nombre était le célèbre Berryer; ils +donnèrent leur démission et furent immédiatement réélus. + +Toutes les affaires sont concentrées dans ce qu'on appelle la Cité, +c'est-à-dire le centre de la ville et les quartiers voisins. + +C'est là que se trouvent tous les comptoirs, les magasins, les cafés, +les hôtels, les boutiques, les administrations publiques, mais ce n'est +pas là qu'on habite. + +Au lieu de faire comme nous dans nos grandes villes, c'est-à-dire de +nous entasser les uns au-dessus des autres, dans de vastes maisons à six +étages, les Anglais préfèrent se loger plus loin de leurs affaires et +avoir chacun leur maison. + +La maison anglaise ordinaire se compose d'un bâtiment à trois étages au +plus, y compris le rez-de-chaussée, qui s'élève de quelques marches +au-dessus du sol. Entre la maison et la rue se trouve une petite cour +basse, qui donne de l'air et du jour au sous-sol contenant la cuisine et +les dépendances. Cette petite cour a une entrée directe sur la rue pour +le service. + +On arrive de la rue à la porte du rez-de-chaussée, par un petit escalier +porté sur une voûte, qui traverse la cour basse; la longueur de cette +cour est celle de la façade de la maison; sa largeur est de 3 mètres +environ. + +Au rez-de-chaussée se trouvent le parloir et la pièce où l'on mange; les +étages supérieurs sont pour les chambres à coucher où l'on ne reçoit +personne. + +On dit même que les lits, découverts le matin, ne se font que le soir, +afin de les mettre à l'air pendant toute la journée. + +Ces maisons n'ont en général que trois fenêtres de façade; il va sans +dire qu'il y en a de plus grandes; mais elles sont toutes à peu près sur +le même type, avec petite cour devant, éloignant le voisinage direct de +la rue. La cour basse est séparée de la rue par une petite grille en fer +posée sur un parapet en maçonnerie. + +Avec cette disposition qui place les familles loin des marchés et des +boutiques, la vie serait difficile, si les fournisseurs ne portaient pas +à chacun tout ce qui est nécessaire pour le ménage, à peu près du reste +comme cela se fait en France, lorsque nous sommes à la campagne, près +des grandes villes. + +Les services des eaux, du gaz et des égouts sont admirablement +entendus. + +Depuis longtemps les fosses d'aisances sont supprimées dans toute la +ville de Londres; tout se rend directement aux égouts qui sont lavés +largement. À la sortie de la ville, les eaux sont reprises et utilisées +pour l'arrosage et la fertilisation de vastes étendues de terrains, à +une assez grande distance. + +Quand j'ai fait ce voyage, je portais la barbe entière comme je la porte +aujourd'hui, avec cette différence qu'elle était brune; personne alors +en Angleterre ne la portait ainsi. Dans les rues, on voyait très peu de +Français; on me regardait comme une curiosité. Souvent des jeunes filles +ne pouvaient pas s'empêcher de se retourner en riant; j'étais bien loin +de m'en offusquer, nous en rions aussi de notre côté; n'était-ce pas ce +qu'il y avait de mieux? + +Nous avons fait quelques excursions dans le voisinage. Nous avons visité +en détail Hampton-Court, où l'on conservait de très beaux cartons de +Raphaël. + +Il y avait de très beaux jardins et de belles serres; dans l'une +d'elles, un seul pied de vigne couvrait une surface de 100 mètres +carrés. + +Les cartons de Raphaël, commandés par Léon X pour faire des tapisseries +de la chapelle Sixtine, furent achetés au nombre de sept, par Charles +Ier. + +Les tapisseries faites sur ces dessins sont maintenant au Vatican dans +la galerie dite: Dei Arazzi, parce que la ville d'Arras a eu pendant +longtemps la supériorité de cette fabrication. + +À Wolwich, sur le bord de la Tamise, nous avons vu l'arsenal et des +régiments d'artillerie tenus avec un luxe et un soin auxquels nous ne +sommes pas accoutumés. + +Au château de Windsor, fondé par Guillaume le Conquérant, duc de +Normandie, à la fin du XIe siècle, nous visitâmes la chapelle et +l'extérieur. Il n'était pas possible d'y entrer à cause de la présence +de la reine Victoria. Bien que notre visite fût incomplète, nous n'avons +pas regretté notre peine; car ce que nous avons vu méritait bien le +voyage. + +Ayant été prévenu peu de temps d'avance, je n'avais que deux lettres de +recommandation pour des ingénieurs; ne les ayant pas rencontrés une +première fois, je n'y étais pas retourné, ne voulant pas laisser ma +tante toute seule. Je n'ai donc pas pu pénétrer dans des intérieurs +anglais, chose que j'ai regrettée, car ce n'est qu'ainsi qu'on peut bien +étudier les moeurs. + +Ne voulant pas cependant me trouver à Londres sans une référence, +j'étais allé voir en arrivant l'ambassadeur de France, M. de +Saint-Aulaire. Je lui avais fait passer une carte avec mon titre et +j'avais été reçu tout de suite. Il ne me connaissait pas, mais je +pouvais lui parler d'un de ses attachés d'ambassade à Vienne, Aimé Des +Fayères, le cousin de ma tante Henri Jordan; cela rendit notre +conversation un peu moins banale. + +Il me rassura sur le séjour de Londres, en me disant que personne ne +nous demanderait rien, et que nous jouirions dans toute l'Angleterre +d'une plus grande liberté qu'en France. Il n'y a rien de tel que de +voyager pour rabaisser l'orgueil national. + +Par une chance extraordinaire, nous avions trouvé sur le paquebot de +Boulogne, un prêtre dont j'ai oublié la nationalité; il revenait +d'Italie; nous l'avions abordé les premiers, et nous avions pu gagner sa +confiance, car il nous proposa de nous faire partager la faveur des +recommandations qu'il pourrait avoir pour assister aux séances des deux +assemblées du parlement. Avec lui ou sans lui, je ne me le rappelle pas, +mais grâce à lui, nous avons pu entrer à la chambre des Lords et à la +chambre des Communes qui siégeaient alors toutes deux au palais de +Westminster. + +Nous ne pouvions rien comprendre à ce qui se disait; l'aspect général +était digne, malgré la simplicité des costumes. À cette époque (1844), +presque tous les Lords anglais portaient des pantalons gris de +fantaisie, bariolés comme ceux qui sont à la mode en France depuis +quelques années, et qui nous sont venus d'Outre-Manche. Les présidents +seuls avaient un costume officiel, la robe noire de nos magistrats, avec +la perruque poudrée du siècle dernier. + +Je ne peux pas quitter Londres, sans dire un mot de l'immensité des +bassins et des docks destinés aux marchandises du monde entier, qui +donnent une haute idée de la puissance commerciale de cette nation. + +C'est là que pour la première fois j'ai vu le fer employé pour soutenir +de vastes toitures, dans le genre de celles qui depuis ont été +appliquées à nos gares de chemins de fer; c'est là aussi pour la +première fois que j'ai remarqué l'emploi de ces chariots mobiles sur des +rails, suspendus à de grandes hauteurs, qui servaient à transporter +facilement les plus lourds fardeaux d'une extrémité à l'autre et à tous +les étages de ces prodigieux entrepôts. + +Nous aurions bien voulu rester à Londres plus longtemps, mais je n'avais +qu'un congé limité. D'un autre côté la question d'argent était à +considérer; le prix de toutes choses était à peu près dans le rapport de +25 à 20 avec les prix de Paris. + +Comme tout le monde alors, ma tante avait lu et relu Walter Scott; elle +l'aimait beaucoup et désirait voir l'Écosse. Nous n'avions pas de temps +à perdre; nous partîmes de Londres au bout de dix jours à peu près, +laissant nos malles et n'emportant avec nous, que des sacs de cuirs +noirs que nous venions d'acheter (et que j'ai encore). + +Il y avait déjà quelques chemins de fer, mais pas partout, nous ne pûmes +pas aller de cette manière plus loin qu'York. Nous nous y arrêtâmes le +temps nécessaire pour admirer sa célèbre cathédrale gothique. + +Là nous avons pris une voiture publique, pour aller dans la direction +d'Edimbourg. Cette voiture n'avait pas du tout l'aspect de nos lourdes +diligences; c'était tout simplement une grande berline n'ayant que +quatre bonnes places d'intérieur; tous les autres voyageurs, au nombre +de huit ou dix, montaient sur des banquettes à découvert, devant, dessus +et derrière (outside) c'est là que vont, ou plutôt allaient, les gens du +pays; l'intérieur (inside) était beaucoup plus cher et fréquenté +uniquement par les étrangers. + +Au départ, ma tante et moi nous étions seuls dans l'intérieur; +l'impériale (outside) était complète; il y avait même des dames. + +Cette voiture, comparativement très légère, était emportée par quatre +magnifiques chevaux bais toujours au galop; à chaque relai quatre +chevaux semblables attendaient sur la route même, et sous leurs +couvertures. + +Chaque cheval était tenu par un palefrenier. Immédiatement les chevaux +arrivants étaient remplacés par les chevaux frais; au signal donné les +quatre palefreniers, placés à gauche et à droite, enlevaient ensemble +les quatre couvertures; la voiture partait sans avoir perdu plus de deux +minutes pour le relai. + +Le temps était devenu mauvais, la pluie tombait en abondance; une jeune +de fille de l'outside se décide à venir avec nous dans l'intérieur. Elle +était fort bien de toutes manières; elle n'aurait pas mieux demandé et +nous non plus, de faire la conversation, mais elle n'avait jamais voyagé +en Allemagne, elle ne parlait donc pas mieux le français que nous +l'anglais. Nous en étions réduits pour échanger nos idées, de nous +montrer les mots sur le dictionnaire. Fort heureusement nous en avions +le temps, et quoique que ce mode de converser ne fût pas vif et animé, +il n'en était pas moins fort gai. + +Nous étions rendus à Newcastle de bonne heure; c'était le moment des +plus longs jours, la seconde moitié de juin; après dîner, vers 7 heures +du soir, nous allâmes en chemin de fer à l'embouchure de la Tyne visiter +un pont en fer d'une seule arche qui passait pour une merveille (je ne +pensais pas alors que quelques années plus tard j'aurais la chance d'en +construire une encore plus grande, la travée métallique de la Vézeronce +sur la ligne de Genève); nous étions de retour le même soir à Newcastle, +et nous avons pu nous coucher à 11 heures sans aucune lumière; en +s'approchant de la fenêtre, on y voyait assez pour lire facilement. + +Le lendemain matin nous partîmes de la même manière, c'est-à-dire en +voiture publique pour Edimbourg; le voyage n'eut pas d'autre incident +que de nous permettre de voir de loin sans nous y arrêter, le château +d'Abbotsford, résidence favorite de Walter Scott, situé sur la rive +droite de la Twed; autant que nous avons pu juger c'était un château +gothique très bien restauré, au milieu d'un parc du plus bel aspect. + +Nous arrivâmes le soir même à Edimbourg; comme je l'ai dit déjà, j'ai +conservé de cette ville un précieux souvenir; elle ne ressemble à rien +de ce que j'avais vu jusque-là; des sites excessivement variés lui +donnent un cachet particulier. + +Au centre de la ville une petite montagne nommée Calton-Hill, forme un +point culminant, d'où l'on domine de tout côté les paysages +environnants. + +Ce sommet est occupé par un petit monument dans le style grec. + +En regardant à l'est, on a une belle vue de la mer; un peu vers le nord, +on voit l'embouchure du Forth, avec le port, les vaisseaux et tous les +grands établissements de la marine et du commerce. + +En tournant au nord et à l'ouest on découvre toute la nouvelle ville +magnifiquement construite avec ses rues larges, ses squares nombreux, +ses monuments et ses jardins; tous ces quartiers neufs se terminent à +Princess-Street, rue splendide dont un seul côté est bâti, l'autre est +formé par des jardins; c'est là que nous étions logés, près du monument +élevé à la mémoire de Walter Scott, mort en 1832. Le monument venait +d'être terminé. + +En continuant le panorama de Calton-Hill, on trouve: au sud-ouest, le +vieux château et la vieille ville; un peu plus loin, des forêts et de +magnifiques rochers; au sud toute la vieille ville, la Canongate; enfin, +au sud-est, le château d'Holyrood, ancienne demeure royale, célèbre par +les malheurs de Marie Stuart, et pour nous Français, célèbre aussi parce +qu'elle a servi de résidence pendant plusieurs années à notre vieux roi +Charles X exilé, et à son petit-fils Henri V, qui fut hélas! pendant +longtemps notre espérance de salut. + +Nous étions très bien logés à Royal-Hôtel dans Princess-Street; personne +n'y parlait français; nous avions bien quelques embarras pour nous faire +comprendre, mais notre hôte était fort complaisant et faisait tout pour +nous être agréable. Nous arrivions en définitive par faire d'assez bons +dîners, bien que la commande ne se fît pas sans peine; on s'étonnait +beaucoup de nous voir apprécier le saumon, si vulgaire pour les +Écossais. + +De tous les pays que je connais, ce qui me rappelle le mieux un des +aspects d'Edimbourg, c'est la vue du cours des Chartreux, près de la +place Rouville; notez bien que je dis: _un seul_ des aspects de ce +magnifique panorama circulaire de Calton-Hill, unique au monde. + +Nous aurions bien désiré rester plus de trois jours, mais là comme +ailleurs le temps nous pressait. Le chemin de fer nouvellement +construit nous transporta d'Edimbourg à Glascow, parallèlement au canal +de jonction du Forth à la Clyde; sans nous arrêter, nous montâmes tout +de suite sur le paquebot qui devait nous amener à Liverpool. + +Il faisait très mauvais temps, je n'ai pas conservé un agréable souvenir +de cette très grande ville, traversée au milieu du brouillard. Glascow +contenait 350,000 habitants; Edimbourg seulement 200,000. + +Nous nous étions embarqués sur la Clyde; à partir de Glascow, elle peut +porter de très gros navires. Le chenal navigable est maintenu à la +profondeur suffisante, au moyen de digues latérales construites avec +d'énormes blocs de pierre sur plusieurs kilomètres de longueur. Ces +digues avaient d'autant plus d'intérêt pour moi, que j'en avais beaucoup +entendu parler dans mes cours des Ponts et Chaussées. + +Le trajet de Glascow à Liverpool se fit partie le jour, partie la nuit, +au travers de la mer d'Irlande, sans présenter aucune particularité qui +m'ait laissé un souvenir, outre que celui du malaise physique que j'ai +éprouvé. + +Je restai presque tout le temps couché dans ma cabine au fond du navire, +séparé de ma tante, qui était, de son côté, toute seule dans le salon +des dames, où elle ne se trouvait pas dans un bien meilleur état. + +J'étais fort tourmenté par le mal de mer; en entendant contre mon +oreille le mugissement des vagues de l'Océan, dont je n'étais séparé que +par une mince cloison; je faisais d'assez tristes réflexions quand la +douleur m'en laissait le loisir, je maudissais mon sort, en répétant +pour me consoler la célèbre imprécation d'Horace: + + Illi robur et æs triplex + Circa pectus erat, qui fragilem truci + Commisit pelago ratem + Primus........ + +(Il avait un coeur de chêne, doublé d'un triple airain, celui qui le +premier s'exposa sur un bateau fragile aux fureurs de l'Océan.) + +Il faisait un très mauvais temps quand nous avons traversé Liverpool +sans nous y arrêter; c'est une grande ville, de date récente, qui doit +toute son importance au commerce. Un chemin de fer nous ramena +directement à Londres. + +D'York à Edimbourg, nous avions voyagé dans les dernières diligences +anglaises, car on achevait le chemin de fer qui devait les remplacer +dans quelques mois. + +Nous restâmes encore deux jours à Londres avant de partir pour +Southampton où nous devions trouver un paquebot pour la France. + +Le trajet par mer jusqu'au Havre et du Havre à Rouen, par la diligence, +se fit sans aucun incident. + +Pour rentrer à Paris, nous trouvâmes le chemin de fer de Rouen, inauguré +en 1843. + +Nous avions retrouvé la France avec le plus grand plaisir et surtout, +nous avons éprouvé un grand soulagement, lorsqu'en arrivant au Havre, +nous avons compris ce qui se disait autour de nous. Ce qu'on éprouve +dans un pays dont on ne sait pas la langue, doit ressembler au supplice +des sourds-muets. + +Notre voyage de près d'un mois s'était accompli sans le moindre +accident. J'en rendis grâce à Dieu d'abord, puis, je remerciai +cordialement ma tante de m'avoir pris pour son chevalier. + +De mon voyage, j'ai rapporté ces impressions: j'avais déjà voyagé en +Suisse, en Italie, en Allemagne et dans les pays autrichiens; partout +j'avais constaté l'influence française, partout la tendance était de +faire à l'instar de Paris; en Angleterre c'était autrement; on sent +quand on y est, que les Anglais sont tout à fait chez eux, et qu'ils ne +veulent prendre modèle sur personne. + +Les Anglais sont des gens excessivement pratiques, leurs maisons en +général, simples à l'extérieur, sont très bien distribuées à l'intérieur +pour les usages ordinaires de la vie de famille. On ne voit pas comme +chez nous, dans des positions modestes, des salons somptueux qui servent +très peu, dont l'espace est volé sur l'ensemble de l'appartement, +presque sans utilité, et dont les meubles se fanent sous des housses +immobilisées. + +Au lieu de recevoir ordinairement dans leurs chambres à coucher, et dans +les grands jours, dans un salon d'apparat, ils ont près de l'entrée, +leur sitting room, qui est pourvue de tout ce qui est nécessaire pour +les besoins ordinaires de la vie: chaises, fauteuils, canapé, piano, +table pour écrire, bibliothèque, etc.; qui est le lieu de rendez-vous +général et de réception. + +Au lieu de s'entasser dans des quartiers où les loyers sont chers, ils +préfèrent pour leur famille, de l'air et de l'espace, et surtout +l'indépendance des commérages que donne une maison complète, toute +petite qu'elle soit, comparée à nos ruches françaises. + +La forme de leurs fauteuils ne suit pas la mode; les coussins sont +placés là où il faut pour bien appuyer. + +Leurs chevaux marchent bien et leurs voitures roulent parfaitement sur +un pavé ou sur un macadam bien préparés et bien entretenus pour ce +double effet. + +Leurs couteaux, leurs ciseaux, leurs rasoirs, coupent bien et longtemps, +non seulement parce que l'acier est bon, mais parce que les lames sont +disposées en biseau bombé, au lieu d'être en creux; elles présentent +ainsi, bien plus de résistance à la dentelure. + +Leurs livres s'ouvrent bien et restent ouverts facilement; leurs cuirs +sont d'une grande souplesse et d'une grande solidité. + +Leurs souliers ne blessent pas, sont imperméables et leur forme ne varie +pas, ni pour les bouts qui sont toujours larges, ni pour les talons qui +sont toujours bas. + +Leurs serrures sont petites et incrochetables, et leurs clés +microscopiques; leurs outils sont faits en général pour la main, bien +plus que pour les yeux, et toujours disposés de la manière la plus +convenable pour leur usage. + +C'est de Londres que j'ai rapporté mon premier paletot léger et +imperméable. + +Dans tout ce qu'ils font en général les Anglais cherchent avant tout, +l'effet utile, sans se préoccuper de l'effet secondaire, du manque de +symétrie ou d'élégance. + +J'ai prouvé que les femmes elles-mêmes comprennent bien les choses de la +vie; rappelez-vous les pâtissières? + +En résumé c'est le peuple pratique par excellence; il le montre du reste +par ses institutions et le grand respect qu'il conserve pour ses +traditions. + + + + +CHAPITRE VII + +Service des postes et des diligences en 1790, 1810 et 1850. Comparaison +des moyens de transport à la disposition des voyageurs, sous les +rapports de la fréquence des départs, du nombre de places offertes et de +la durée du voyage, par les diligences et les chemins de fer, en 1790, +1810, 1850 et 1888. + + +Les renseignements que nous donnons dans ce chapitre sur les transports +des lettres et des personnes sont extraits en partie des almanachs +officiels de Lyon en 1790 et 1810. + + +SERVICE DES POSTES EN 1790 + +En 1790, le bureau général des postes était dans la rue Saint-Dominique, +M. Tabareau était directeur. + +Pour Paris, par le Bourbonnais, les villes sur la ligne et l'Auvergne, +les départs avaient lieu les mardi, jeudi et samedi. + +Pour Paris, par la Bourgogne et les villes sur la ligne, l'Alsace et la +haute Allemagne, les départs avaient lieu les lundi, mercredi et +vendredi. + +Le dimanche, il n'y avait pas de départ. + +Pour le Dauphiné et la Provence, tous les jours excepté le mercredi. + +Pour la Gascogne et le Béarn, les mardi, vendredi et dimanche. + +Pour le Forez, tous les jours excepté le mercredi. + +Pour Genève et la Suisse, mardi, jeudi, vendredi et dimanche. + +Pour Milan, Savoie et Piémont, mardi et vendredi. + +Pour Gênes, la Toscane, Rome, Naples et la Sicile, le vendredi. + +On invitait le public à mettre ses lettres à la poste la veille du jour +du départ, pour éviter la remise au départ suivant. + +Il y avait six boîtes dans la ville où l'on faisait la levée tous les +jours à 7 heures du matin. À la boîte de la rue Saint-Dominique, la +levée se faisait une fois par jour à 11 heures du matin. + +Quant à l'arrivée, on ne fixait point de date; elle dépendait du temps +et de la saison. + +On voit dans les lettres du président de Brosses, de 1739, que les +lettres de France pour Rome avaient quelquefois neuf jours de retard, +parce que le courrier, qui était payé pour suivre la route de la +Corniche, s'embarquait par économie sur une felouque qui arrivait quand +le vent était favorable. + + +DILIGENCES POUR PARIS EN 1790 + +Le bureau général des diligences et coches de Lyon pour Paris, par les +routes de Bourgogne et du Bourbonnais, était situé au Port-Neuville. + +Les diligences d'eau de Lyon à Châlon partent régulièrement cinq fois +par semaine. Les dimanche, lundi, mercredi, jeudi, vendredi à 5 heures +du matin et arrivent en deux jours à Châlon. + +De Châlon, il part une diligence pour Paris, à huit places, qui fait la +route en trois jours. + +Lorsque la Saône n'est pas navigable, les diligences partent directement +de Lyon. + + +CARROSSES POUR PARIS PAR LE BOURBONNAIS + +Les carrosses de Lyon pour Paris, par le Bourbonnais, partent +régulièrement le jeudi de chaque semaine et font la route en dix jours +(on couchait en route probablement). + +Ces mêmes carrosses correspondent avec celui de Roanne pour Clermont. + + +DILIGENCES DE LYON A AVIGNON, MARSEILLE, NÎMES ET LE +LANGUEDOC EN 1790 + +Les carrosses partent de Lyon deux fois la semaine, mercredi et samedi à +4 heures du matin, et mettent quatre jours et demi de Lyon à Avignon. + +Les hardes des voyageurs ainsi que les marchandises doivent être portées +au bureau la veille du départ avant 5 heures du soir. + +Le lendemain de leur arrivée d'autres carrosses partent d'Avignon pour +Marseille, Montpellier et Toulouse. + +De cette façon, les personnes et les marchandises sont rendues à +Marseille et à Montpellier le septième jour, sauf les retards causés par +des cas extraordinaires, comme les rivières débordantes, etc. + +Les dits carrosses ont quatre places, on n'a rien épargné pour qu'ils +soient propres et commodes, on les a suspendus en berline pour qu'ils +soient excessivement doux. + +Il y avait aussi des coches sur le bas Rhône. + +Les diligences d'eau, à la descente, vont en deux jours en été et deux +jours et demi en hiver de Lyon à Avignon, à moins de temps contraire. + +Les hardes des voyageurs doivent être portées la veille. + + +COCHES D'EAU SUR LE HAUT RHÔNE DE LYON À SEYSSEL EN 1790 + +Un coche part tous les lundis et met sept jours de Lyon à Seyssel, on +embarque les voyageurs dans une chambre particulière. + +On charge, par ce coche, des marchandises pour la Savoie, la Suisse et +l'Allemagne. + + +CARROSSES POUR GENÈVE EN 1790 + +Les carrosses partent de Lyon le vendredi à 4 heures du matin, font la +route en trois jours quand il fait beau, par Montluel, Meximieux, +Saint-Jean-le-Vieux, Nantua et Châtillon-de-Michaille, Collonge et +Saint-Genis. + +Ils repartent de Genève le mardi. + + +MESSAGERIES GÉNÉRALES DU COMTÉ DE BOURGOGNE EN 1790 + +Le fermier des carrosses et messageries du comté de Bourgogne et des +routes de Lyon à Strasbourg, passant par Besançon, a des carrosses pour +conduire les voyageurs et les marchandises. + +Les carrosses de Lyon partent les mardi et samedi, et se rendent en dix +jours à Strasbourg et cinq jours à Besançon quand le temps le permet. + +Outre les carrosses, il a des chaises de poste qu'il fournira tous les +jours de la semaine en avertissant une demi-journée d'avance. + + +MESSAGERIES ROYALES DU FOREZ EN 1790 + +Carrosses de Lyon à Saint-Etienne, trois fois par semaine, six places. + +Carrosses de Lyon au Puy, une fois par semaine. + +Carrosses de Lyon à Roanne, une fois par semaine. + + +SERVICE DES POSTES + +EN 1810 + +Bureau général des postes, rue Saint-Dominique, directeur, M. Monicault. + +Pour Paris, par le Bourbonnais, Limoges et Bordeaux, les départs ont +lieu les dimanche, mardi, jeudi et samedi. + +Pour Paris, par la Bourgogne, les lundi, mercredi, vendredi. + +Pour Grenoble, Gap, Turin, Milan, tous les jours. + +Pour Marseille et route, tous les jours. + +Pour Nîmes et Montpellier, tous les jours excepté le jeudi. + +Pour Narbonne et Toulouse, dimanche, mardi et vendredi. + +Pour Strasbourg, Bâle, Allemagne, lundi, mercredi, vendredi. + +Pour Rome, Naples et la Sicile, lundi et vendredi. + +Pour l'Espagne et le Portugal, dimanche, mardi, vendredi. + +Dans les quatre boîtes de la place Saint-Jean, de la rue des Augustins, +du corridor de la Comédie et de la place de la Fromagerie, la levée des +lettres se fait une fois par jour, à 11 heures du matin. + +Dans celle de la rue Saint-Dominique, à une heure du soir. + +La lettre simple était taxée à 30 cent. pour 100 kilomètres, 40 cent. +pour 200 kilomètres, 50 cent. pour 300 kilomètres, 60 cent. pour 400 +kilomètres, 70 cent. pour 500 kilomètres, etc. + +On payait ce prix-là pour Paris encore en 1840, etc., avec augmentation +pour le poids et la distance. + +Le public était prévenu que l'on ne pouvait recevoir aucune lettre pour +l'Angleterre ou pour les pays occupés par les Anglais (par suite du +blocus continental). + +* * * + + +SERVICE DES DILIGENCES + +EN 1810 + +ENTREPRISE DES MESSAGERIES + + +_À Paris, rue Notre-Dame-des-Victoires,_ +_À Lyon, quai Saint-Benoît._ + +Il part tous les jours de Lyon et de Paris une diligence à six places +d'intérieur et deux de cabriolet passant par la Bourgogne et faisant le +trajet en cent heures. + +À Lyon, de la place des Terreaux, maison Antonio, côté des cafés. + +Il part tous les jours de Lyon et de Paris une diligence à six places +d'intérieur et deux de cabriolet passant par le Bourbonnais, faisant le +trajet en cent heures. + +Le trajet de Lyon à Châlon-sur-Saône et retour se fait également tous +les jours dans une diligence d'eau très propre, dans laquelle les +voyageurs pour Paris ont leur chambre particulière: sauf le cas où la +navigation de la Saône est interrompue. + + +ÉTABLISSEMENT DE MM. GAILLARD FRÈRES EN 1810 + +_Quai Saint-Clair, maison basse des coches (aujourd'hui nº 11)._ + +Les voitures qui partent de cet établissement desservent la route de +Lyon à Genève, le trajet se fait en vingt-quatre ou vingt-six heures. + +Les départs ont lieu régulièrement de deux jours l'un. + +Voitures à huit places (comme pour Paris probablement). + +Messieurs Gaillard frères ont aussi une voiture pour Strasbourg qui part +tous les deux jours; avec correspondance sur toute la ligne. + +MM. Allard et Cie ont des voitures de Lyon à Genève, qui font le même +service en concurrence aussi de deux jours l'un (cette entreprise n'a +pas duré longtemps). + + +ENTREPRISE DES COCHES DU BAS RHÔNE +ET MESSAGERIES DU MIDI, DE MM. RICHARD, GALLINE ET C$1 +EN 1810 + +_Quai Saint-Antoine._ + +La messagerie part tous les jours à minuit pendant neuf mois de l'année +et à 5 heures du matin pendant les trois mois d'hiver. + +Fait le trajet en deux jours en été et trois jours en hiver jusqu'à +Avignon et quatre jours jusqu'à Marseille. + +Six places dans l'intérieur et deux au cabriolet. + + +COCHES DU BAS RHÔNE EN 1810 + +Ils partent les lundi, mercredi et vendredi au point du jour, font le +trajet de Lyon à Avignon en deux ou trois jours. + +On y embarque les voitures et chevaux des voyageurs et les marchandises; +en temps de foire, ils vont jusqu'à Beaucaire. + + +ENTREPRISE DESCOURS ET RÉCAMIER EN 1810 + +_Place des Célestins._ + +Il part tous les jours de Lyon, à 7 heures du matin une voiture qui +arrive à Saint-Etienne à 5 heures du soir. + +Tous les jours il en part une autre de Saint-Etienne pour Montbrison et +tous les deux jours une autre pour le Puy. + + +AMÉLIORATION ET TRANSFORMATION + +DU SERVICE, DE 1830 À 1852 + +Sous la Restauration, les routes furent améliorées; cependant en 1830 +les choses avaient peu changé; il y avait cependant quelques progrès. + +Les routes étant meilleures on avait fait des voitures plus grandes; les +deux diligences qui partaient tous les jours pour Paris pouvaient +contenir dix-huit voyageurs chacune, trois dans le coupé, six dans +l'intérieur, six dans la rotonde et trois sur l'impériale. + +Le trajet se faisait assez régulièrement en trois jours et trois nuits +dans la belle saison de Lyon à Paris. + +Pour Genève on ne mettait plus que dix-huit heures. + +Pendant plus de vingt ans les choses restèrent à peu près dans cet état. + +L'invention des bateaux à vapeur apporta cependant une amélioration dans +le trajet de Lyon à Châlon et dans celui de Lyon à Avignon à la descente +seulement. + +C'est en 1852 que l'ouverture complète du chemin de Paris à Lyon +transforma radicalement les moyens de communication entre ces deux +villes. + +Pour Marseille, ce fut en 1857 et pour Genève en 1858. + +Il faut avoir fait le voyage de Paris dans les anciennes diligences pour +comprendre les avantages des chemins de fer. Il est impossible +d'expliquer à ceux qui ne l'ont pas éprouvé, le supplice de rester trois +jours et trois nuits et quelquefois quatre, dans une espèce de boîte où +l'on était condamné à une immobilité complète, d'où l'on ne pouvait +sortir que deux fois par jour, pour le déjeuner et le dîner, côte à côte +avec des voyageurs inconnus, quelquefois aimables, il est vrai, mais le +plus souvent le contraire, ou du moins indifférents. + +Combien de fois m'est-il arrivé de n'avoir pas de place ailleurs que +dans la rotonde particulièrement fréquentée par les nourrices; je ne +peux pas dire combien j'ai souffert dans mon voyage de Marseille à Lyon, +en 1835, où nous étouffions, suffoqués par la chaleur et la poussière. + +Les personnes qui pouvaient se le permettre avaient la malle de poste +qui abrégeait le voyage de moitié et coûtait le double. Par la malle, on +partait de Lyon à une heure du soir et l'on arrivait à Paris le +surlendemain matin. + +À l'époque où j'allais aux Écoles, je partais seul, je savais d'avance +le jour de mon départ, je pouvais presque toujours prendre la malle, +j'ai fait ainsi plus de vingt fois le trajet de Lyon à Paris ou de Paris +à Lyon. + +C'était relativement une manière agréable de voyager à cause de la +rapidité de la marche, la commodité des voitures et la société qu'on y +rencontrait. + +Mais de toutes les manières de voyager, la seule alors qui fût agréable +et véritablement commode, c'était la chaise de poste ou plutôt la +grande berline ou la grande calèche conduite à quatre chevaux avec deux +postillons et avant-courrier, comme voyageaient autrefois les princes et +le conseil d'administration du chemin de fer de Genève, lorsqu'il venait +inspecter les travaux de ses ingénieurs. + +C'était une manière de voyager bien préférable au train ordinaire des +chemins de fer. Il n'y a que les trains de luxe, où l'on a toutes ses +aises, qui puissent les remplacer avec avantage. + +Espérons pour les futures générations que, peu à peu, ce qu'on appelle +aujourd'hui des trains de luxe finiront par devenir les trains +ordinaires; de cette manière, on évitera beaucoup des inconvénients des +voyages actuels où les voyageurs sont traités un peu trop comme sur les +anciens bateaux à vapeur du Rhône, où ils étaient classés dans la +catégorie des colis qui se transbordaient tous seuls et qui avaient +ainsi l'avantage de ne pas être sujets aux avaries dont l'Administration +était responsable. + + +=_TABLEAU RÉSUMÉ COMPARATIF_= +à différentes époques, +DES MOYENS DE TRANSPORT POUR LES VOYAGEURS DANS LA DIRECTION +DE LYON À PARIS, MARSEILLE ET GENÈVE, +SOUS LES RAPPORTS DE LA FRÉQUENCE DES DÉPARTS, +DU NOMBRE DE PLACES OFFERTES AU PUBLIC +ET DE LA DURÉE DES VOYAGES PAR LES DILIGENCES ET LES CHEMINS +DE FER. + ++=======================================================================+ +| LYON À PARIS ET ROUTE | +|_______________________________________________________________________| +| | 1790 | 1810 | 1850 | 1888 | +| | | | | | +|Départs |6 jours |Tous |Tous |12 | +|et |par |les |les |trains par | +|arrivées. |semaine |jours |jours |jour dans | +| |(1 départ). |(1 départs). |(2 départs). |chaque sens. | +| | | | | | +|Nombre moyen| | | | | +|de places | | | | | +|par jour | | | | | +|dan | | | | | +|chaque sens.|7 places. |16 places. | 44 places. |Plus de 4,000.| +| | | | | | +|Durée minima| | | | | +|du voyage. |7 jours. |4 jours. | 3 jours. |8 à 16 heures.| +| |ou 175 heures.|ou 100 heures.|ou 75 heures.| | ++=======================================================================+ +| LYON À MARSEILLE ET ROUTE | +|_______________________________________________________________________| +| | 1790 | 1810 | 1850 | 1888 | +| | | | | | +|Départs |2 jours |Tous |Tous |10 | +|et |par |les |les |trains par | +|arrivées. |semaine |jours |jours |jour dans | +| |(1 départ). |(1 départs). |(1 départs). |chaque sens. | +|Nombre moyen| | | | | +|de places | | | | | +|par jour | | | | | +|dan | | | | | +|chaque sens.|2 places. |8 places. | 22 places. |Plus de 1,000.| +| | | | | | +|Durée minima| | | | | +|du voyage. |7 jours. |4 jours. | 3 jours. |6 à 11 heures.| +| |ou 175 heures.|ou 100 heures.|ou 75 heures.| | ++=======================================================================+ +| LYON À GENÈVE ET ROUTE | +|_______________________________________________________________________| +| | 1790 | 1810 | 1850 | 1888 | +| | | | | | +|Départs |2 jours |Tous |Tous |7 | +|et |par |les |les |trains par | +|arrivées. |semaine |jours |jours |jour dans | +| |(1 départ). |(1 départs). |(1 départs). |chaque sens. | +| | | | | | +|Nombre moyen| | | | | +|de places | | | | | +|par jour | | | | | +|dan | | | | | +|chaque sens.|2 places. |4 places. | 16 places. |Plus de 2,000.| +| | | | | | +|Durée minima| | | | | +|du voyage. |3 jours. |26 jours. | 18 jours. |4 à 5 heures. | +| |ou 75 heures. | | | | ++=======================================================================+ + + +NOTES SUR LE TABLEAU PRÉCÉDENT + +En 1790, on ne voyageait pas la nuit, on couchait dans les auberges et +l'on partait de très grand matin. + +En 1790, 1810 et 1850, on compte les voitures de Paris par la Bourgogne +et le Bourbonnais. + +En 1888, pour la direction de Paris on ne compte que les voyageurs par +la Bourgogne. + +On n'a pas tenu compte des voyageurs par les coches du Rhône et de la +Saône avant les bateaux à vapeur; non plus que des voyageurs par bateaux +à vapeur entre Lyon, Avignon et Châlon, de 1830 à 1850. + + + + +EPILOGUE + + +Au moment où je termine ces récits, 2 mai 1888, je viens de faire avec +mon fils le voyage de Paris, de la manière la plus commode qui ait été +appliquée en France jusqu'à présent. + +Partis de Lyon à 2 heures et demie du soir, nous sommes arrivés à Paris +avant minuit. + +Si l'on supprimait l'arrêt pour le dîner au buffet de Tonnerre; on +pourrait faire le trajet en huit heures. + +Nous étions dans un très confortable salon, en communication avec un +wagon restaurant, un fumoir et des cabinets de toilette et autres. + +Il n'y a probablement que moi à Lyon et peut-être en France, qui puisse +à soixante-treize ans de distance, faire par expérience la comparaison +de cette manière de voyager avec celle de 1815. + +Quelles que soient les améliorations futures qui pourront être apportées +dans les moyens de communication, on peut dire, je crois, sans crainte +de se tromper, que l'on ne verra jamais de changements aussi radicaux +que ceux dont je suis aujourd'hui peut-être le seul témoin. + +Lyon, 2 mai 1888. + + +_L'Inspecteur général honoraire des Ponts et Chaussées_, + +Théodore AYNARD. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Voyages, by Théodore Aynard + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES *** + +***** This file should be named 20562-8.txt or 20562-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/0/5/6/20562/ + +Produced by Adrian Mastronardi, Chuck Greif, The Philatelic +Digital Library Project at http://www.tpdlp.net and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/20562-8.zip b/20562-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d67101e --- /dev/null +++ b/20562-8.zip diff --git a/20562-h.zip b/20562-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..daa023b --- /dev/null +++ b/20562-h.zip diff --git a/20562-h/20562-h.htm b/20562-h/20562-h.htm new file mode 100644 index 0000000..c744fa9 --- /dev/null +++ b/20562-h/20562-h.htm @@ -0,0 +1,7305 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Voyages Au Temps Jadis, par Théodore Aynard. + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 2%; + } + p.t {margin-left: 30%; + margin-right: 30%; + } + p.r {text-align: right; + } + p.n {text-indent: 0%; + } + h1,h2,h3 { + text-align: center; + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + background:#fdfdfd; + color:black; + font-family: "Times New Roman", serif; + font-size: large; + } + img {border: none;} + sup {font-size: 55%;} + a:link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {background-color: #ffffff; color: red; text-decoration:underline; } + .center {text-align: center; + text-indent: 0%; + } + .smcap {font-variant: small-caps;} + .poem {margin-left: 20%; margin-right:10%; text-align: left;} + .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + .poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i4 {display: block; margin-left: 4em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .letre {float: left; clear: left; margin-left: 0; margin-bottom: 0.25em; + margin-top: 0em; margin-right: 0.25em; padding: 0;text-indent: 0%;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Voyages, by Théodore Aynard + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Voyages + +Author: Théodore Aynard + +Release Date: February 11, 2007 [EBook #20562] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES *** + + + + +Produced by Adrian Mastronardi, Chuck Greif, The Philatelic +Digital Library Project at http://www.tpdlp.net and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<p class="center">Théodore AYNARD</p> + +<h1>VOYAGES</h1> + +<h2><i>Au Temps jadis</i></h2> + +<h3>En France, en Angleterre, en Allemagne, en Suisse, en Italie, en Sicile,</h3> + +<p class="center smcap">en poste, en diligence, en voiturin, en traineau, en esperonade, +<br />à cheval et en patache.</p> + +<p class="center">De 1787 à 1844.</p> + +<p class="center"><img src="images/001.png" alt="image" /></p> + +<p class="center"><i>LYON</i>.</p> + +<p class="center">IMPRIMERIE MOUGIN-RUSAND 3, Rue Stella, 3</p> + +<p class="center">1888</p> + +<p class="center">———</p> + +<table summary="toc" cellpadding="5" cellspacing="0" style="margin-left: 18%; margin-right: 10%;"> +<tr><td valign="top" style="white-space: nowrap;"><a href="#avant"><span class="smcap">Avant-Propos.</span></a></td><td valign="top">—</td><td align="left" valign="top">Épigraphes</td></tr> +<tr><td valign="top"><a href="#CHAPITRE_PREMIER"><span class="smcap">Chapitre</span> I<sup>er</sup>.</a></td><td valign="top">—</td><td align="left">Où l'on voit le roi Louis XI, la poste et les postillons</td></tr> +<tr><td valign="top"><a href="#CHAPITRE_II"><span class="smcap">Chapitre</span> II.</a></td><td valign="top">—</td><td align="left">Qui contient des extraits authentiques du journal de voyage en Italie et en Sicile d'Antoine-Henri +Jordan, fils et petit-fils d'échevin, en 1787 et 1788, +et quelques autres choses.</td></tr> +<tr><td valign="top"><a href="#CHAPITRE_III"><span class="smcap">Chapitre</span> III.</a></td><td valign="top">—</td><td align="left">Contenant des épisodes du voyage en Bretagne +d'Alphée Aynard, en 1798 et du voyage à Paris +de Th. Ay., en 1815</td></tr> +<tr><td valign="top"><a href="#CHAPITRE_IV"><span class="smcap">Chapitre</span> IV.</a></td><td valign="top">—</td><td>Où l'on verra quatre personnes parcourant la +Suisse dans une grande voiture, mais à petites +journées, en 1834</td></tr> +<tr><td valign="top"><a href="#CHAPITRE_V"><span class="smcap">Chapitre</span> V.</a></td><td valign="top">—</td><td>Voyage en voiturin d'Allemagne en Italie, où l'on +met quarante jours pour aller de Francfort-sur-le-Mein +à Florence sur l'Arno, et retour en +Auvergne par Gênes, Marseille et les Cévennes, +en 1839</td></tr> +<tr><td valign="top"><a href="#CHAPITRE_VI"><span class="smcap">Chapitre</span> VI.</a></td><td valign="top">—</td><td>Souvenirs d'Angleterre et d'Écosse, en 1844</td></tr> +<tr><td valign="top"><a href="#CHAPITRE_VII"><span class="smcap">Chapitre</span> VII.</a></td><td valign="top">—</td><td>Service des postes et des diligences en 1790, +et 1850. Comparaison des moyens de transport +mis à la disposition des voyageurs, sous les rapports +de la fréquence des départs, du nombre de +places offertes au public, et de la durée des voyages, +par les diligences et les chemins de fer en 1790, +1810, 1850 et 1888</td></tr> +<tr><td colspan="3"><a href="#tableau"><span class="smcap">Tableau résumé du Chapitre</span> VII.</a></td></tr> +<tr><td colspan="3"><a href="#EPILOGUE"><span class="smcap">Épilogue</span></a></td></tr> +</table> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2>VOYAGES AU TEMPS JADIS</h2> + +<p class="center"><i>Et quorum pars parva fui, sed magna parentes</i>.<br /> +(Imité de <span class="smcap">Virgile</span>.)</p> + +<p class="center">———</p> + +<h2><a name="avant" id="avant"></a><i>AVANT-PROPOS</i></h2> + +<p class="r"> +Votre mémoire est une lampe que vous<br /> +avez promenée pieusement dans les galeries du<br /> +passé, où elle rallume celles des salons, qui<br /> +ne sont plus, hélas! que celles des tombeaux.<br /> +<br /> +Arthur <span class="smcap">de Gravillon</span>.<br /> +</p> + +<p class="n"><span class="letre"><img src="images/002.png" alt="D" /></span><i>ans cette nouvelle réminiscence que j'offre à mes amis, en prenant +pour épigraphe une phrase toute moderne de l'auteur de</i> Peau d'âne, +<i>petit-fils et petit-neveu des Jordan Périer, que j'ai cités dans les</i> +Salons d'autrefois, <i>j'ai un double motif</i>:</p> + +<p><i>D'abord, celui de témoigner ma reconnaissance à tous ceux qui ont bien +voulu me remercier de mes envois, en choisissant dans cette nombreuse +correspondance un des passages les plus élégants</i>.</p> + +<p><i>Ensuite, de montrer, que si quelquefois je cite les anciens et toujours +j'aime à me souvenir du passé, ce n'est pas le moins du monde pour le +mettre au-dessus du présent, dont j'apprécie, plus que d'autres +peut-être, tous les avantages et tous les mérites</i>.</p> + +<p><i>Il est bien entendu que, dans ce moment, je ne fais pas de politique, +et que je ne pense ni au pouvoir législatif, ni à l'exécutif, ni à leurs +familles</i>.</p> + +<p><i>Dans les lettres trop aimables qui m'ont été adressées, on m'a fait +cependant un reproche, celui d'avoir été trop court</i>.</p> + +<p><i>Les uns m'ont dit que j'aurais dû parler de salons que je n'ai pas +fréquentés et de belles dames que je n'ai pas connues</i>.—<i>D'autres ont +trouvé que je ne donnais pas assez de détails sur les personnes et les +salons que j'ai cités</i>.</p> + +<p> </p> + +<p><i>Aux premiers je réponds, que j'ai pour principe d'être véridique; je ne +pouvais donc raconter que des choses vues et entendues</i>.</p> + +<p><i>Aux seconds je réponds, que j'ai aussi pour principe d'être discret; +lorsque j'écris sur le temps passé, c'est plus encore pour mon plaisir +que pour celui des autres; car si je revois les tableaux complets d'un +autre âge, tout en restant dans le vrai, ma plume ne peut en retracer +qu'une partie</i>.</p> + +<p><i>Cela me rappelle une dame qui disait, qu'il ne lui serait pas difficile +d'avoir de l'esprit, si comme sa voisine, elle voulait dire tout ce qui +lui passait par la tête</i>.</p> + +<p><i>Moi aussi, peut-être, j'aurais pu me rendre plus intéressant et plus +amusant, si j'avais raconté tout ce qui passait dans la mienne; mais je +n'ai pas eu la prétention de faire douze volumes, comme</i> les Mémoires +<i>du duc de Saint-Simon</i>.</p> + +<p> </p> + +<p><i>En racontant quelques voyages de nos pères et du temps de ma jeunesse, +en outre du plaisir que j'éprouve à revivre avec ceux qui ne sont +plus, et bien souvent à lire entre les lignes, comme je viens de le +dire, mon but principal est d'apprendre à ceux qui l'ignorent, et ils +sont nombreux, la différence énorme qui existe pour les voyages, entre +jadis et aujourd'hui; et quelle contrariété ils éprouveraient, s'ils +étaient obligés de revenir aux moyens de transport d'il y a un siècle, +et même d'un demi-siècle</i>.</p> + +<p> </p> + +<p><i>C'est encore ma mémoire, en grande partie, que j'invoque; mais cette +fois ce n'est plus une lampe de salon, car elle va me conduire sur les +grandes routes, que toute ma vie j'ai beaucoup pratiquées et sur +lesquelles je vous invite à me suivre, ami lecteur, s'il ne vous déplaît +pas de courir le monde avec moi, assis sur un bon fauteuil et les pieds +sur les chenets en cas de froidure, ou bien à l'ombre, sur le banc de +votre jardin, si le soleil luit</i>.</p> + +<p> </p> + +<p><i>Ceci bien posé, que c'est de votre plein gré que je vous emmène, +partons!</i></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> + +<p class="center"><img src="images/003.png" alt="image" width="70%" /></p> +<h2><a name="VOYAGES_AU_TEMPS_JADIS" id="VOYAGES_AU_TEMPS_JADIS"></a>VOYAGES AU TEMPS JADIS</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER"></a>CHAPITRE PREMIER</h2> + +<p class="center"><b>Où l'on voit le roi Louis XI, la poste et les postillons.</b></p> + + +<p class="n"><span class="letre"><img src="images/002.png" alt="D" /></span>ans un de mes derniers voyages de Genève, une jeune dame assez jolie, +autant qu'il m'en souvient, occupait avec moi le même compartiment d'un +train express; le hasard seul avait fait notre rencontre, comme celle de +la petite Sonia avec Tartarin sur les Alpes.</p> + +<p>Il me fut facile de reconnaître que ce n'était pas le moins du monde une +nihiliste russe, mais tout spirituellement une parisienne pur sang, dont +la société ne m'exposait pas à faire connaissance avec les gendarmes, +comme cela m'était une autre fois arrivé; j'aurai peut-être l'occasion +de vous le dire.</p> + +<p>En traversant le tunnel du Credo, elle s'étonnait que partie de Genève à +onze heures du matin, elle ne pouvait arriver à Paris... le même jour, +qu'à onze heures du soir.</p> + +<p>Elle n'avait aucune idée de l'état de chose antérieur aux chemins de +fer; elle les avait trouvés en venant au monde, elle les supposait aussi +vieux que lui. Je l'aurais étonnée, je crois, en lui disant que ce +n'était pas dans un wagon de première qu'Adam et Ève avaient déménagé de +l'Éden.</p> + +<p>Plus je pense à cette rencontre, plus je pense aussi que notre +génération disparue, bien des gens seront comme ma parisienne, et ne +pourront se faire aucune idée des voyages au temps jadis.</p> + +<p>Il y a donc un certain intérêt à revenir sur ce passé, dont quelques-uns +encore se souviennent et pourront me contrôler, et qui pour tous sera +bientôt lettre close.</p> + +<p>Mon titre a déjà besoin d'explication: qui sait aujourd'hui ce qu'était +un voyage en poste?</p> + +<p>Pour vous, jeune lecteur, la poste se résume dans l'uniforme, assez laid +et souvent crotté, d'un facteur apportant lettres et journaux, et qui +jamais, au premier de l'an, n'oublie de réclamer ses étrennes; qu'entre +nous soit dit, il mérite généralement mieux que beaucoup d'autres; puis +encore, dans une vilaine petite boîte, chez le marchand de tabac, où +vous déposez vous-même votre correspondance, quand vous voulez être sûr +qu'elle ne sera pas oubliée dans la poche d'un commissionnaire; comme le +faisait toujours le comte J..., ministre des travaux publics sous +Louis-Philippe, tant sa confiance dans son personnel était grande. On +est bien loin d'être assuré, cependant, qu'elle arrive à sa destination, +car on peut la dérober en route; je le sais par une expérience ennuyeuse +et récente, que je tacherai d'oublier avant le 1<sup>er</sup> janvier, en +pensant que c'est mon voleur qui a été volé.</p> + +<p>Enfin, vous connaissez peut-être aussi le bureau de la poste restante, +si vous n'en connaissez pas les mystères, et le guichet, où vous êtes +obligé de faire queue pour payer vos dettes lointaines et transmettre +aussi quelquefois vos cadeaux à distance, comme je l'espère pour vous, +et surtout pour les destinataires.</p> + +<p>Mais qu'il y a loin de cette poste, qui n'est plus qu'un service de +distribution, à la poste ancienne, qui faisait elle-même le transport +des lettres et des personnes.</p> + +<p>La poste dont je vais parler datait de l'édit de Doullens, en 1464. Elle +a disparu au milieu de notre siècle; elle a donc vécu quatre cents ans. +Combien voyons-nous de choses qui ne durent pas si longtemps? Sans +compter celles qui n'ont que dix-huit ans et qui durent déjà beaucoup +trop pour l'intérêt de la chose publique et de bien des choses +particulières.</p> + +<p>Au dire de ses contemporains, le roi Louis XI était fort curieux de +nouvelles et voulait, en outre, transmettre rapidement ses ordres dans +tout le royaume.</p> + +<p>Le premier, il fit établir dans les principales directions, des relais +de chevaux de selle; en 1483, l'Angleterre suivit son exemple.</p> + +<p>Le chef de chaque dépôt où les chevaux étaient postés, c'est de là que +vient le nom, s'appelait d'abord maître coureur; ce n'est que plus tard +qu'il prit le nom de maître du poste, et enfin, celui de <i>maître de +poste</i>.</p> + +<p>Ce n'était pas alors une institution précisément démocratique, car il +était formellement défendu de monter sur ces chevaux <i>sans mandement du +Roi, sous peine de la vie</i>.</p> + +<p>Ce grand roi n'y allait pas de main morte. Comme M. Thiers, interrompu +par les clameurs de l'extrême gauche, disait à la Chambre: «J'ai +l'habitude d'appeler Monseigneur les princes dont les familles ont régné +sur la France.» De même, j'ai l'habitude d'appeler grands les rois qui +l'ont agrandie.</p> + +<p>Le règne de Louis XI nous a donné le Maine, l'Anjou, la Bourgogne et la +Provence!</p> + +<p>Ce grand prince donc, n'y allait pas de main morte; aussi les mauvaises +langues de son temps, et même du nôtre, lui reprochent, à tort ou à +raison (<i>adhuc sub judice lis est</i>), d'avoir fait pendre haut et court, +sans autre forme de procès, ceux qu'il soupçonnait de tramer complots +contre l'État et contre lui surtout.</p> + +<p>Ce fait paraît certain, cependant, non seulement par les peintures un +peu chargées de Walter Scott, dans Quantin Durward (à qui dirait-on la +vérité si ce n'est à ses amis!) mais par l'ensemble des traditions +historiques qui prouvent qu'il gouvernait plus par la crainte que par +tout autre moyen; que, fils sans cœur, il fut aussi roi sans pitié, et +que s'il abaissait les grands, il ne ménageait pas les petits; car il +accablait, dit-on, le peuple d'impôts, beaucoup moins qu'aujourd'hui +cependant.</p> + +<p>Bien des gens sont portés, non pas à l'absoudre, mais à lui pardonner un +peu, à cause de son amour pour le principe d'autorité, dont le besoin se +fait plus que jamais sentir; il est bien entendu que je parle de celle +qui mérite ce nom.</p> + +<p>Si l'on n'avait pas alors la liberté de la tribune et de la presse, il +paraît que les moines ne se gênaient guère pour dire dans leurs sermons +ce qu'ils pensaient de sa justice sommaire, de son prévôt Tristan et de +ses exécuteurs, qui supprimaient la prison préventive autrement que +voulait le faire Napoléon III, quand il envoyait en Angleterre M. +Valentin-Smith, pour étudier cette question.</p> + +<p>Le roi ayant appris que le cordelier Maillard s'était permis de +l'attaquer indirectement en chaire, il l'envoya prévenir que s'il +recommençait, il le ferait jeter à la rivière.</p> + +<p>Sans s'intimider, le disciple de Saint-François répondit à l'envoyé: «Va +dire à ton maître que je ne crains rien; malgré la protection de +Notre-Dame d'Embrun, dont il porte la médaille à son bonnet, je suis +plus sûr d'arriver au paradis par la voie d'eau, que lui avec tous ses +chevaux de poste.»</p> + +<p>Louis XI se le tint pour dit, eut le bon esprit d'en rire, et laissa les +moines tranquilles.</p> + +<p>De notre temps, on s'empresserait de laïciser le couvent, après un siège +en règle en cas de résistance; puis quelque agence interlope de Limoges +et de Tours proposerait aux Cordeliers de changer leur corde contre le +cordon de la Légion d'honneur, moyennant finances bien entendu.</p> + +<p>C'est deux cents ans plus tard, sous Louis XIV, en 1664, que le marquis +de Crénan, chargé de ce service, fit construire les premières chaises +roulantes dans lesquelles il fut défendu, par arrêt de 1680, <i>de courre +la poste à deux personnes dans la même chaise</i>.</p> + +<p>L'invention se perfectionna plus tard. À la fin du siècle dernier la +chaise de poste à deux roues pouvait contenir deux personnes et même +trois. Le public fut autorisé à faire traîner ses voitures par les +chevaux du roi.</p> + +<p>En même temps, les lettres n'étaient plus transportées dans la sacoche +ou le porte-manteau d'un courrier à cheval; on les mettait dans une +malle chargée sur les voitures du gouvernement, qui partaient +régulièrement et à heure fixe dans les principales directions.</p> + +<p>C'est de là qu'est venu le nom de <i>Malle de poste</i> donné à l'ensemble du +système qui sert au transport de la correspondance.</p> + +<p>S'il n'y a plus aujourd'hui de malles de poste proprement dites, on +appelle encore malle des Indes, le train rapide qui porte les dépêches +d'Angleterre aux Indes, ainsi que les navires à vapeur qui se trouvent +sur leur parcours.</p> + +<p>La première malle de poste que j'ai vue, consistait en un briska, +voiture à quatre roues, d'origine russe, ne contenant que deux places: +une pour le courrier, responsable des dépêches et l'autre pour un +voyageur payant sa place.</p> + +<p>Plus tard, de 1825 à 1850, sur les principales directions, le briska fut +remplacé par un grand et confortable coupé à trois places; un quatrième +voyageur pouvait encore se placer dans le cabriolet de devant avec le +courrier; ce qui l'obligeait à l'aider dans la distribution sur la route +des paquets de correspondance, et à supporter pendant tout le voyage +l'odeur de la marée dont ces agents faisaient un petit commerce à leur +profit, toléré dans l'intérêt de quelques gourmets de province; car les +turbots, les soles et les homards n'avaient aucun autre moyen rapide +d'arriver sur les tables de l'intérieur de la France.</p> + +<p>Le service des malles étant régulier et obligatoire, les chevaux étaient +toujours prêts et choisis; elles allaient donc plus vite que les chaises +particulières.</p> + +<p>Dans toutes les plus petites villes, et souvent dans des hameaux situés +sur les routes impériales, royales ou nationales suivant le temps, il y +avait des maîtres de poste; ils n'étaient pas fonctionnaires publics, +mais souvent ils étaient subventionnés par l'État et jouissaient de +certains privilèges; en compensation, ils étaient obligés d'entretenir +un certain nombre de chevaux déterminé par l'importance de la +circulation et au moins une voiture légère, qui devaient toujours être à +la disposition du public, d'un relai à l'autre dans les deux sens.</p> + +<p>Quand arrivés au relai, les chevaux n'avaient pas la chance de trouver +une voiture de retour, ils revenaient haut le pied à leur résidence.</p> + +<p>Lorsque deux chaises marchant en sens inverse se rencontraient vers le +milieu d'un relai, on faisait un échange de chevaux et de postillons.</p> + +<p>Le tarif de la poste était fixé par cheval et par postillon pour la +distance d'une poste, qui correspondait à deux lieues soit 8 kilomètres. +Les relais étaient espacés de 16 à 20 kilomètres, soit deux postes à +deux postes et demie.</p> + +<p>Tous ceux qui voyageaient de cette manière avaient chez eux le livre de +poste, comme nous avons le livret Chaix. Le livre de poste était bien +moins répandu; car de tous les livres de notre littérature moderne et +même de l'ancienne, le livret Chaix est certainement celui qui, chaque +année, a le plus fort tirage; beaucoup de gens ne lisent pas d'autre +livre que celui-là!</p> + +<p>Dans le livre de poste, on trouvait toutes les routes de France, avec +l'indication des relais et des prix, dans les circonstances diverses qui +pouvaient se présenter. Il en était de même dans tous les pays d'Europe, +où le service de la poste aux chevaux était établi.</p> + +<p>Une chaise de poste était une espèce de cabriolet à deux grandes roues, +avec de forts brancards, dont la caisse était très bien suspendue et qui +demandait deux chevaux.</p> + +<p>Le cheval placé entre les brancards ou limons, se nommait le limonier, +l'autre sur lequel montait le postillon, se plaçait à gauche et se +nommait le porteur; on l'attelait avec un palonnier. Tous les harnais +étaient à bricole.</p> + +<p>Le cheval de droite portait aussi le nom de sous-verge, parce qu'il se +trouvait sous le fouet (ou verge), placé dans la main droite du +postillon.</p> + +<p>Il y a encore de vieux cochers, qui distinguent les deux chevaux d'une +voiture à timon, par les noms de porteur et sous-verge.</p> + +<p>Les anciennes traditions ont quelquefois la vie si dure, qu'après +plusieurs siècles il y a des mariniers qui distinguent encore les rives +du Rhône et de la Saône, par ces dénominations: côté de l'Empire, rive +gauche; côté du Royaume, rive droite. Autre exemple:</p> + +<p>À Rome, le <span class="smcap">I</span><sup>er</sup> janvier 1888, les Italiens qui se pressaient pour +assister dans l'église de Saint-Pierre, à la messe jubilaire du pape +Léon XIII, pour exprimer leur impatience, criaient encore: <i>per Bacco</i>! +(par Bacchus.)</p> + +<p>Les voitures à quatre roues exigeaient un plus grand nombre de chevaux; +quatre chevaux obligeaient à deux postillons.</p> + +<p>Le nombre de personnes dans une voiture, au-dessus de deux, influait sur +le nombre de chevaux obligatoires.</p> + +<p>Le prix était <span class="smcap">I</span> fr. 50 par poste et par cheval, et 75 centimes par +postillon. On pouvait quelquefois éviter les chevaux supplémentaires en +les payant <span class="smcap">I</span> franc par poste, bien qu'on ne les mît pas.</p> + +<p>C'est ce qui faisait dire à Balzac, dans un de ses romans, à propos +d'une certaine dame: «Son mari était un personnage tout à fait +fantastique; il ressemblait au troisième cheval qu'on paie toujours +quand on court la poste et qu'on ne voit jamais.» De nos jours c'est +encore de même, il en est plus d'un et plus d'une que je pourrais citer: +et vous?</p> + +<p>On appelait poste royale, une poste qui se payait double, à l'entrée et +à la sortie de quelques grandes villes, et de celles où résidait la +Cour.</p> + +<p>Quand on voulait être bien mené, il suffisait de dire aux postillons ces +mots magiques: <i>En avant et doubles guides</i>. Cela voulait dire que si +l'on était content, on payerait <span class="smcap">I</span> fr. 50 au lieu de 75 centimes par +poste et par postillon; alors les chevaux ne quittaient pas le galop de +tout le relai.</p> + +<p>Lorsqu'on était pressé, et qu'on ne regardait pas à la dépense pour +voyager en prince, on envoyait un courrier en avant. Un postillon à +cheval partait à franc-étrier, arrivait au premier relai avant vous, et +faisait préparer le nombre de chevaux dont vous aviez besoin; cela se +répétait à chaque changement de chevaux. De cette manière on ne perdait +point de temps aux relais.</p> + +<p>Il paraît que dans tout pays la poste était chère, il y a un proverbe +italien qui dit: <i>La posta e spesa di principe ed un mestière di +facchino</i>. La poste dépense de prince est métier d'homme de peine.</p> + +<p>On peut se rendre compte de ce que coûtait un voyage de Lyon à Paris et +réciproquement, pour une ou deux personnes.</p> + +<p>Quand on avait sa chaise, la traction seule s'élevait à 400 francs +environ, plus ou moins, suivant l'état des chemins et la saison.</p> + +<p>Si l'on n'avait pas de chaise il fallait en louer une, ce qui coûtait +une centaine de francs en moyenne, ce prix était variable suivant les +circonstances. C'était donc une dépense d'environ 500 francs, sans +compter les frais des hôtels qui l'augmentaient beaucoup, si l'on ne +marchait pas jour et nuit.</p> + +<p>Ce chiffre peut être considéré comme exact. Au moment de la première +invasion du choléra à Paris en 1832, qui débuta d'une manière +foudroyante, emportant Casimir Périer, alors président du conseil des +ministres, mes parents furent très inquiets, et se décidèrent à venir me +chercher. On était si terrifié qu'ils arrivèrent seuls à Paris dans une +grande diligence à vingt places; celles qu'ils rencontraient en sens +inverse étaient au contraire toutes pleines de fuyards.</p> + +<p>M'ayant trouvé bien portant et pas effrayé du tout, ils durent repartir +tout de suite, par l'ordre des médecins; mais toutes les voitures +publiques, malles et diligences étant encombrées, ils ne purent partir +qu'en poste, en louant une calèche à Paris.</p> + +<p>Ils me laissèrent 500 francs pour prendre aussi la poste et revenir à +Lyon au galop, si le choléra arrivait à l'Ecole polytechnique.</p> + +<p>Quoique fortement menacée au milieu du quartier Mouffetard, où les +habitants étaient décimés, grâce à Dieu l'Ecole fut préservée, fort +heureusement pour moi, pour mes 500 francs et pour beaucoup d'autres.</p> + +<p>Le prix du voyage par la malle était beaucoup moins cher, 92 francs par +personne; mais il était fort difficile d'avoir des places sans les +retenir longtemps d'avance.</p> + +<p>Pour ceux qui n'en avaient pas l'habitude, le règlement avec les +postillons était ennuyeux et souvent compliqué. Mon père, fort expert +dans cette manière de voyager, m'y avait initié de bonne heure.</p> + +<p>Nous allions souvent à Sury, près de Montbrison; pour faire la course en +une journée, il n'y avait que la poste. Longtemps avant que j'eusse +barbe au menton, on m'avait confié ce service, qui n'était pas toujours +commode.</p> + +<p>Un jour nous partîmes de Lyon dans une petite calèche avec un seul +cheval, le nôtre; à la poste de Brignais, naturellement, on en mit deux; +à Rive-de-Gier on en mit encore deux, mais on en fit payer trois; à +Saint-Chamond on voulait en mettre trois et nous en faire payer quatre.</p> + +<p>Exaspéré de cette progression croissante, je fis mettre les quatre +chevaux et deux postillons. C'est ainsi que nous fîmes une entrée +triomphante à Saint-Etienne, sur la place Chavannel, dans la cour de la +manufacture d'armes, qu'habitait mon oncle.</p> + +<p>Les officiers d'artillerie se mettaient aux fenêtres, croyant à une +inspection imprévue du ministre de la guerre; ce n'était qu'un écolier +en vacances qui avait voulu faire claquer son fouet tout comme un autre.</p> + +<p>Lorsque mon grand-père conduisait sa famille à Sury, avec sa voiture et +ses chevaux, il couchait toujours en route.</p> + +<p>Les chemins étaient si mauvais avant 1820, qu'il était tout à fait +extraordinaire si, pendant le trajet, on ne versait qu'une fois.</p> + +<p>Fâcheuses conséquences des guerres de Napoléon I<sup>er</sup>, qui avait +supprimé l'entretien des routes pour mieux assurer l'entretien de ses +armées.</p> + +<p>C'était une belle institution, la poste aux chevaux, surtout dans le +moment de sa grande activité. Rien n'était plus vivant, et ne donnait +plus envie de voyager, que de voir une grande berline avec siège devant +et derrière, attelée de quatre beaux chevaux conduits par des postillons +alertes, en habits bleus, bordés de rouge et galonnés, avec leurs +grosses bottes, assez dures pour les préserver du contact des brancards +et des timons.</p> + +<p>De loin on entendait le claquement des fouets se mêlant au bruit joyeux +des grelots, pour faire écarter les autres voitures; car c'était un +privilège de la poste royale. On devait lui laisser le haut du pavé, ou +le milieu de la chaussée.</p> + +<p>C'était ordinairement de cette manière que faisaient leurs voyages de +noces les jeunes mariés de bonne maison.</p> + +<p>Mais quelques-uns partant à la nuit tombante, n'allaient que jusqu'au +premier relai, revenaient en ville à la nuit close, et rentraient +discrètement à pied dans leur maison, où personne ne venait les voir +pendant quinze jours.</p> + +<p>Sur les lettres d'invitation au mariage, on imprimait régulièrement en +post-scriptum: <i>On part pour la campagne</i>, cela voulait dire: nous +n'avons pas besoin de vous, ce n'est donc pas la peine de vous déranger. +Ce n'était point un mensonge; on partait bien, en effet, pour <i>le pays +de Tendre</i>; car alors, si l'on ne lisait déjà plus l'<i>Astrée</i> d'Honoré +d'Urfé et les romans de M<sup>lle</sup> de Scudéri, on en conservait encore les +traditions.</p> + +<p>Comme beaucoup de choses de ce monde, hélas! le postillon a disparu; ce +n'est plus sur son cheval, mais seulement sur la scène, qu'on pourra +voir encore le Postillon de Lonjumeau, quand l'Opéra-Comique sera +reconstruit, car lui aussi vient de disparaître dans un affreux +désastre, sans emporter cependant nos anciens souvenirs.</p> + +<p>Les maîtres de poste ont fait comme le postillon; j'ai connu les deux +derniers de Paris et de Lyon, MM. Dailly et Mottard; tous deux aimaient +tant leurs chevaux qu'ils n'ont pas voulu s'en séparer.</p> + +<p>C'est une affection que je comprends; car, si quelquefois ces rudes +serviteurs ont des caprices, et qui n'en a pas! souvent ils montrent +leur reconnaissance, en léchant la main qui les nourrit; et surtout +jamais ils ne disent du mal de vous. Il y a cependant des savants qui ne +connaissent ces nobles bêtes que sous le nom de <i>moteurs animés</i>.</p> + +<p>Avez-vous jamais, lecteur, conduit à grandes guides un quadrige de +superbes normands ou de vigoureux Percherons?</p> + +<p>Je pourrais, je crois, parier cent contre un, que cela ne vous est +jamais arrivé.</p> + +<p>Avez-vous jamais dirigé une véritable locomotive?</p> + +<p>Il y a encore moins de chances pour que vous me donniez une réponse +affirmative.</p> + +<p>Eh bien! par extraordinaire et volontairement, je me suis trouvé dans +des circonstances qui m'ont permis de me livrer à ces deux exercices.</p> + +<p>De 1841 à 1845, avant l'ouverture du chemin de fer du Nord, pour le +service de la navigation, j'allais plusieurs fois la semaine à Pontoise, +par la berline qui, en partant de Paris, traversait les Champs-Elysées.</p> + +<p>Du conducteur je m'étais fait un ami, pour que cette liaison me mît en +rapport direct avec ses magnifiques gris-pommelés.</p> + +<p>J'avais obtenu la faveur de me placer à côté de lui sur son siège, et +tout naturellement ses guides passaient souvent de ses mains dans les +miennes; car les hommes de travail perdent rarement une bonne occasion +qui se présente de se reposer.</p> + +<p>Quelques années plus tard, en 1848, allant tous les jours de Paris à +Versailles, pour le chemin de fer de Rennes, je montais très souvent sur +la locomotive à côté du mécanicien, alors sans aucun abri, afin de +m'initier aux détails pratiques de son métier (car dans cette année +d'effervescence générale, les ingénieurs furent obligés plusieurs fois +d'assurer <i>eux-mêmes</i> le service). Souvent ma main novice maniait sous +ses yeux le régulateur, et la machine docile m'obéissait comme à son +véritable maître.</p> + +<p>Vous me croirez sans peine si je vous dis que j'avais infiniment plus de +plaisir et d'émotions à contenir, exciter, entendre hennir et voir +piaffer les coursiers de mon <i>Four in hand</i>, qu'à entendre souffler, +siffler et grincer sous ma main la locomotive de Versailles R. G.</p> + +<p>Pour conserver ce qu'ils appelaient leur cavalerie, en échange de leurs +brevets aristocratiques de Maîtres de Poste, MM. Dailly et Mottard, ont +obtenu à Paris et à Lyon des concessions d'omnibus qui sont remplacés +déjà par les tramways plus démocratiques encore.</p> + +<p><i>Sic transit gloria mundi</i>, qu'on peut traduire ainsi en s'inspirant de +Lamartine:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Ainsi tout change, ainsi tout passe,<br /></span> +<span class="i0">Ainsi nous-mêmes nous passons<br /></span> +<span class="i0">Sur le railway qui prend la place<br /></span> +<span class="i0">De la poste et des postillons.<br /></span> +</div></div> + +<p>Tout ce que je viens de dire pourrait s'intituler: Exposé théorique de +la poste aux chevaux; la pratique souvent n'était pas aussi brillante.</p> + +<p>Le mauvais état général des routes, surtout en hiver, leurs lacunes +nombreuses et le manque de ponts sur le plus grand nombre des rivières, +rendaient les voyages très difficiles.</p> + +<p>Pour vous donner une idée vraie sur ce point des mœurs et usages du +vieux temps, je me propose de faire passer sous vos yeux, si mon livre +y est encore, quelques épisodes de mes voyages et de ceux de ma famille, +que j'ai retrouvés, partie dans mes souvenirs, partie dans des +manuscrits authentiques que j'ai eu la chance heureuse de rencontrer.</p> + +<p>Cela fera l'objet des chapitres suivants.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<p class="center"><img src="images/003.png" alt="image" width="70%" /></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II</h2> + +<p class="center"><b>Qui contient des extraits authentiques du Journal de voyage en Italie et +Sicile d'Antoine-Henri Jordan, fils et petit-fils d'échevin, en 1787 et +1788, et quelques autres choses.</b></p> + + +<p class="n"><span class="letre"><img src="images/004.png" alt="A" /></span>u commencement du XVIII<sup>e</sup> siècle vivait à Lyon Henri Jordan, fils +d'Abraham et petit-fils de Lantelme dont le testament est de 1611; ce +Jordan, premier du nom de Henri, était marié à Jeanne de Gérando.</p> + +<p>Son fils, Henri Jordan l'aîné, qui fut échevin en 1779 et 1780, avait +épousé Magdeleine Briasson, fille de Charles-Claude Briasson, échevin +lui-même en 1757 et 1758.</p> + +<p>M. Briasson était fabricant d'étoffes de soie; c'est une tradition de +famille qu'il avait mis quelques années pour faire sa fortune, toujours +avec les deux mêmes dessins: ses robes à l'éclipse et ses robes à la +comète avaient brillé d'un vif éclat sur les paniers des grandes dames, +dans les salons de Versailles.</p> + +<p>Que les temps sont changés! combien aujourd'hui faut-il d'années, et +combien de dessins par année, à un fabricant pour faire sa fortune, +quand il y arrive?</p> + +<p>Une autre fille de M. Briasson avait été mariée au père du baron +Rambaud, qui fut maire de Lyon de 1818 à 1826.</p> + +<p>Henri Jordan, l'échevin, n'eut qu'un fils, Antoine-Henri, et trois +filles, M<sup>mes</sup> Vionnet, Coste et Bergasse.</p> + +<p>Pierre Jordan, frère de l'échevin, marié à Élisabeth Périer de Grenoble +(tante du célèbre Casimir), eut cinq fils qui furent des hommes +distingués, ainsi que leurs descendants:</p> + +<p>Alexandre Jordan, receveur des finances, père d'Alexandre Jordan, +ingénieur en chef des ponts et chaussées, grand-père de Camille Jordan, +ingénieur des mines, membre de l'Institut, et de M<sup>me</sup> Giraud-Jordan, +fille de Camille Jordan, magistrat;</p> + +<p>Camille Jordan, célèbre député aux Cinq Cents en 1795, puis à la Chambre +sous la Restauration, père d'Auguste Jordan, ingénieur en chef des ponts +et chaussées, grand-père d'Arthur de Gravillon et de M<sup>me</sup> +Boubée-Jordan;</p> + +<p>Augustin Jordan, secrétaire d'ambassade, grand-père d'Omer Despatys, +ancien magistrat, membre du Conseil municipal de Paris;</p> + +<p>Noël Jordan qui fut longtemps le vénérable curé de Saint-Bonaventure à +Lyon;</p> + +<p>César Jordan, père d'Alexis Jordan, le savant botaniste.</p> + +<p>À la fin du siècle dernier, Henri Jordan l'aîné était banquier et +marchand de soie à Lyon dans la rue Lafont et plus tard dans sa maison à +l'angle de la rue Puits-Gaillot et du port Saint-Clair.</p> + +<p>En l'année 1787 il avait dans son commerce comme associé son fils +unique, Antoine-Henri, troisième du nom et Barthélemy-Gabriel Magneval, +fort jeune alors, qui depuis est devenu député du Rhône de 1815 à 1822.</p> + +<p>À cette époque la Chine et le Japon n'étaient pas encore inventés comme +pays de production des fils de soie; nous n'en tirions que des +porcelaines et des foulards.</p> + +<p>La fabrique lyonnaise faisait venir toutes ses soies du Dauphiné, du +midi de la France, de l'Italie et de la Sicile.</p> + +<p>La maison Jordan avait fait d'assez fortes avances à une maison Cajoli, +de Turin, qui venait de suspendre ses payements; il y avait intérêt à +suivre de près cette affaire. La traiter par correspondance n'était pas +chose très facile; les lettres pour une grande partie de l'Italie ne +partaient qu'une fois par semaine et réciproquement. Quant au télégraphe +électrique, Ampère était bien né, mais il n'avait pas encore mérité une +statue avec des sirènes à ses pieds, qui semblent à Lyon, je ne sais pas +pourquoi, l'accessoire obligé de nos grands hommes.</p> + +<p>On décida qu'Antoine-Henri Jordan fils irait à Turin pour recouvrer le +plus qu'il pourrait de la créance Cajoli; qu'il profiterait de ce voyage +pour voir tous les correspondants de la maison, en visitant l'Italie +pour en augmenter le nombre et compléter son éducation.</p> + +<p>Il y a quelques années, ayant hérité de la bibliothèque d'une de mes +tantes, j'ai trouvé, sur un des derniers rayons, un manuscrit séculaire +assez bien conservé. Comme il était hérissé de renseignements +commerciaux d'un autre âge, je n'y avais pas fait d'abord très grande +attention. Plus tard, ayant quelques loisirs je me suis appliqué à la +lecture de ce volume, qui m'a vivement intéressé, les renseignements +qu'il me donnait rentrant tout à fait dans le cadre que je m'étais +tracé, c'est-à-dire la comparaison des voyages de jadis et de ceux +d'aujourd'hui.</p> + +<p>Ce voyage de mon grand-père était pour lui un voyage d'agrément autant +qu'un voyage d'affaires; l'emploi de son temps est résumé dans des notes +écrites jour par jour, depuis son départ, le 11 août 1787, jusqu'à son +retour à Marseille, le 22 juillet 1788, et quelques jours après à Lyon; +cela fait une année complète.</p> + +<p>Elles forment deux parties distinctes: l'une contient ses impressions de +touriste et les faits matériels du voyage; l'autre s'applique aux +affaires de la soie, et longuement aux questions de change et de +monnaie, alors très importantes à cause de leur diversité, chaque +principauté d'Italie ayant la sienne propre.</p> + +<p>Je ne m'occuperai que de la première partie de ces notes, par la bonne +raison que je ne comprends rien à la seconde, dont presque tous les +termes, écrits en abréviations, sont pour moi des hiéroglyphes pour +lesquels il me faudrait un nouveau Champollion.</p> + +<p>Même dans la première partie, je passerai beaucoup de descriptions de +monuments que tout le monde connaît. Je dis tout le monde, comme les +journalistes disent <i>Tout-Paris</i>, quand ils le font tenir dans une salle +de spectacle, ou la chambre des députés.</p> + +<p>Je me bornerai donc aux citations qui font connaître le voyage +proprement dit, et les mœurs de l'époque dans les pays parcourus.</p> + +<p>Bien qu'elles soient du siècle dernier, je peux les appeler des notes +télégraphiques et photographiques; à cause de leur concision et de leur +précision véridique, deux qualités qui ont caractérisé mon grand-père +pendant toute sa vie.</p> + +<p>Antoine-Henri Jordan, fils et petit-fils d'échevin était fort jeune +alors, il n'avait que vingt-quatre ans; sa famille était dans une bonne +position de fortune et d'honorabilité, l'avenir lui souriait; il n'était +pas encore marié; il partait l'esprit content, libre de toute +préoccupation.</p> + +<p>On était à deux années de la convocation des États généraux; rien ne +pouvait faire prévoir les tristes événements qui devaient les suivre.</p> + +<p>Dans ce temps-là, il n'y avait aucune voiture publique allant de Lyon en +Italie; il partait donc en poste dans la chaise de son père, accompagné +d'un fidèle domestique (Laforest), convenablement muni de lettres de +recommandation et de crédit.</p> + +<p> </p> + + +<p class="center"><b>Notes de voyage d'Antoine-Henri Jordan en Italie et en Sicile.</b> + +J'ouvre le cahier de notes et je copie:</p> + +<p> </p> + +<p><i>10 août 1787</i>.—Parti de Lyon, à six heures du soir, je suis arrivé le +lendemain au Pont-de-Beauvoisin à six heures du matin. Beau temps, sans +retard extraordinaire. (Il avait mis douze heures, il faut aujourd'hui +deux heures par le train omnibus.)</p> + +<p> </p> + +<p><i>11 août 1787.</i>—Passé au Pont, sans être visité à la douane sarde, si +ce n'est pour la forme; malle détachée et rattachée sans autre +cérémonie.</p> + +<p>Entré dans les États de Savoie, passage à la montée de la Chaille dont +la vue est magnifique; arrivé à la montée de la Grotte, ouverte en 1670 +par Charles-Emmanuel II, suivant l'inscription qu'on peut lire; une des +beautés de la Savoie.</p> + +<p>Entre Saint-Jean-de-Cou et Chambéry, cascade de 200 toises de hauteur. +Vu Chambéry... J'ai été obligé d'y rester deux heures pour faire +remettre des clous à la chaise. Route continuée sans accident jusqu'à +Lanslebourg.</p> + +<p>(Arrivé là, le voyage se compliquait; non seulement le tunnel du mont +Cenis n'existait pas, mais la route à voiture pour traverser les Alpes +n'était pas construite; on ne pouvait donc franchir la montagne qu'à +pied ou à cheval. La route n'a été faite que sous Napoléon I<sup>er</sup>.</p> + +<p>Il fallait démonter la voiture et faire transporter à dos d'homme +séparément la caisse, les roues et les brancards.)</p> + +<p> </p> + +<p><i>12 août</i>—Il faut faire marché avec les muletiers pour le transport des +bagages, avec les porteurs pour sa chaise, avec le maître de poste pour +les chevaux de selle, avec l'aubergiste; cela n'en finit pas.</p> + +<p>Après dîner, c'est-à-dire à deux heures, je suis monté à cheval, arrivé +sain et sauf à Novalèse, n'ayant pas souffert de la chaleur sur la +montagne, grâce au brouillard qui cachait le soleil.</p> + +<p>Couché à Novalèse, après avoir reçu les équipages en bon état, fait +remonter la voiture, dont le trajet a été fort heureux et tout préparé +pour le départ du lendemain qui s'est fait à deux heures du matin.</p> + +<p> </p> + +<p><i>13 août</i>.—Arrivé à Turin, à dix heures et demie du matin. Je n'ai pas +été visité là, plus qu'ailleurs. Logé à l'hôtel d'Angleterre.</p> + +<p>(Parti de Lyon, le 10 août à six heures du soir, il était arrivé le 13 à +dix heures et demie du matin, il avait donc mis cinquante-deux heures +pour un trajet qu'on peut faire aujourd'hui en neuf heures.</p> + +<p>Il n'est reparti de Turin que le 8 octobre, il y est resté près de deux +mois.</p> + +<p>Ses notes contiennent, jour par jour, un résumé de toute sa +correspondance au sujet de l'affaire Cajoli, des renseignements sur les +nombreux correspondants de la maison, le prix des soies, la valeur du +change, etc., en outre, il résume l'emploi de son temps en dehors des +affaires.)</p> + +<p> </p> + +<p><i>14 août</i>.—Je suis allé voir M. de Bianchi, qui m'a engagé à venir +loger dans son appartement; me voici transporté armes et bagages dans le +canton de Saint-Frédéric, près de la rue Neuve maison Vigna.</p> + +<p>Description de la ville de Turin....</p> + +<p> </p> + +<p><i>17 août</i>.—Partie de campagne chez M. Ferraris....</p> + +<p> </p> + +<p><i>19 août</i>.—Autre partie chez M. Negri....</p> + +<p> </p> + +<p><i>22 août</i>.—Il y a trois salles de spectacle à Turin: le théâtre du roi +qui touche à son palais; on y joue l'opéra, ouvert seulement en +carnaval; le théâtre du prince de Carignan, sur la place du même nom; on +y joue la comédie, la tragédie, des arlequinades et l'opéra-comique.</p> + +<p>Un troisième théâtre chez le marquis d'Anglesne est petit, mais bien +décoré.</p> + +<p> </p> + +<p><i>23 août 1787</i>.—Partie de campagne chez M. Negri... visite à Moncalieri +chez M<sup>me</sup> Nasi, à M. Bianchi au château. De là, dîner à Castel-Nuovo; +on me garde à coucher. Nous partons à six heures pour aller à la comédie +à Moncalieri; acteurs meilleurs que ceux de Turin...</p> + +<p> </p> + +<p><i>24 août</i>.—Retour à Turin à six heures du soir, partie à pied, partie +en carrosse, aussi gai que la venue.</p> + +<p> </p> + +<p><i>25 août</i>.—Visite à M. de Choiseul (notre ambassadeur à Turin) qui m'a +reçu avec son air leste, à sa toilette, et m'a congédié ensuite, sans +cérémonie, quand elle a été faite.</p> + +<p> </p> + +<p><i>26 août</i>.—Partie de campagne chez M. Brouzet à la Colline, où nous +avons dîné en très bonne compagnie; maison fort agréable et très +champêtre.</p> + +<p>Nous partons de Turin, le 28, à cinq heures du soir, avec M. Negri, pour +sa maison de campagne, pour être à portée de Moncalieri.</p> + +<p> </p> + +<p><i>29 août</i>.—À six heures du matin, nous descendons dans la plaine, où +était rangée la légion d'accompagnement qui devait manœuvrer sous les +yeux du roi.</p> + +<p>(Description des manœuvres... traversée du Pô... Dressement des +tentes... etc.)</p> + +<p>Nous nous embarquons sur le Pô, avec M<sup>me</sup> Aignon, ses filles, M<sup>me</sup> +Nasi, M<sup>me</sup> Nasi Maggia et ses quatre sœurs, MM. Aignon et Nasi fils; +nous descendons à Moncalieri, nous dînons chez M. Nasi, et le soir, nous +retournons coucher chez M. Negri.</p> + +<p> </p> + +<p><i>2 septembre</i>.—Dîné à la campagne Saint-Ange-Morel avec Barberis, +Ballor, Jouben et autres, au nombre de douze, sur le chemin de la +Superga à un mille de Turin.</p> + +<p> </p> + +<p><i>8 septembre</i>.—Procession de la fête de la Vierge où vont les +communautés religieuses, le chapitre de la cathédrale, l'archevêque, le +sénat, la chambre des comptes, le consulat, les conseillers de ville et +les corps nombreux de pénitents et pénitentes; concours très +considérable de toute la population.</p> + +<p> </p> + +<p><i>9 septembre</i>.—Dîné à la vigne de Doxa, presque à la porte de la ville, +avec M. Leclerc de Nice, Tollo père et ses deux fils, Haldimand, etc.</p> + +<p>Ces deux jours, le spectacle du Théâtre de Carignan était magnifique; +toutes les loges étaient pleines, chose rare pour la saison.</p> + +<p>(On voit par ses notes de correspondance que pendant la fin de +septembre, il s'est beaucoup occupé de l'affaire Cajoli et autres.)</p> + +<p> </p> + +<p><i>8 octobre</i>.—Il part de Turin pour Bologne, toujours dans sa chaise de +poste, en passant par Casale, Alexandrie, Tortone, Plaisance, Parme, +Reggio et Modène.</p> + +<p>(Dans chaque ville il fait une description sommaire des pays traversés, +qu'il serait trop long de transcrire ici, nous nous bornerons à quelques +extraits.)</p> + +<p> </p> + +<p><i>8 octobre 1787</i>.—On traverse cinq rivières pour aller de Turin à +Casal: la Stura, le Mollon, l'Eau-d'Or, la Dora-Baltéa et le Pô à Casal +même, sur lesquelles il n'y avait point de ponts.</p> + +<p> </p> + +<p><i>10 octobre</i>.—Le théâtre d'Alexandrie est grand, mais le parterre est +bas. L'opéra est bon; la première chanteuse excellente; le ballet fort +joli. Après le spectacle il y a bal, où tout le monde peut entrer en +payant, mais il n'y a que les nobles qui peuvent danser!</p> + +<p>On voit à Alexandrie un beau pont couvert sur le Tanaro qui a 620 pieds +de long.</p> + +<p> </p> + +<p><i>14 octobre</i>.—Voyage à Novi; on a rajusté le chemin qui était +impraticable. On traverse Pozzalo, village dangereux à cause des +voleurs; il est prudent de ne pas y passer la nuit.</p> + +<p> </p> + +<p><i>16 octobre</i>.—Départ d'Alexandrie pour aller à Tortone; on passe la +Scrivia; cette rivière est tantôt guéable, tantôt d'une grande force; de +sorte qu'il n'y a point de prix fixe pour le passage en bateau. Le mien +a duré deux minutes. J'ai offert 5 sous; on m'a demandé 3 livres, et +l'on s'est contenté de 10 sous, sur la menace d'informer le commandant.</p> + +<p>Description de Plaisance... l'église du Dôme est grande, belle; beaucoup +de peintures.</p> + +<p> </p> + +<p><i>17 octobre</i>.—Parti de Plaisance à trois heures et demie, j'arrive à +cinq heures à Fiorenzuola, petite ville où je ne trouve point de +chevaux, à cause de la foire; il faut se décider à coucher.</p> + +<p>Il y a grand monde à l'auberge; je suis engagé à aller à un bal que +donnent quelques seigneurs des environs; j'y reste jusqu'à deux heures +du matin, puis je vais me coucher; en partant à six heures et demie je +rencontre quelques dames qui en sortaient. Description de Parme, Reggio +et Modène.</p> + +<p> </p> + +<p><i>21 octobre</i>.—La grande tour de Modène, une des sept merveilles de +l'Italie: il y a quatre cents marches à monter.</p> + +<p> </p> + +<p><i>23 octobre</i>.—Arrivé à Bologne. Je me loge hôtel de la Paix. +Description de Bologne. L'église métropolitaine de Saint-Pierre et la +collégiale de San-Pétronio sont l'une et l'autre très vastes et d'une +très grande hauteur.</p> + +<p> </p> + +<p><i>24 octobre</i>.—Partie de campagne chez le marquis de Rata, où j'ai vu le +cardinal-légat. Le soir, vu M<sup>me</sup> Bianchi la mère qui m'a fait beaucoup +d'amitiés.</p> + +<p> </p> + +<p><i>25 octobre</i>.—Vu le doyen de Bianchi dont j'ai reçu toutes les offres +de service. Dîné chez M. de Merendoni, avec le doyen qui ne m'a pas +quitté de toute la journée; nous sommes allés ensemble à +San-Giovani-in-Monte, où se sont chantés en grande cérémonie la messe et +les vêpres en l'honneur de saint Antoine de Padoue, par une société +philharmonique composée de nobles.</p> + +<p> </p> + +<p><i>26 octobre</i>.—Le doyen m'a prêté son domestique, qui m'a accompagné à +l'Institut, etc... Je suis allé voir le marquis de Tauraro qui a de +beaux tableaux de maîtres.</p> + +<p>Après le dîner le doyen m'a conduit chez sa sœur, la comtesse de +Pepoli, à la campagne à 3 milles de la ville, sur la route de Ferrare. +J'y suis invité pour dimanche.</p> + +<p> </p> + +<p><i>28 octobre 1787</i>.—Vu la fameuse madone de Saint-Luc. Grande chapelle +de la Vierge ou pour mieux dire grande église située sur la hauteur, à 3 +milles de Bologne; on y arrive par six cent vingts portiques tous +couverts. Le chemin pour les carrosses est à côté, et dans la montée les +portiques passent trois fois par dessus. (Suit une grande description.)</p> + +<p>La chapelle est fondée et entretenue par souscriptions particulières des +Bolognais; la première pierre fut posée en 1733.</p> + +<p> </p> + +<p><i>1<sup>er</sup> novembre</i>.—Installation solennelle du gonfalonnier chef du +Sénat, premier magistrat de la ville de Bologne, qui n'a plus que +l'ombre de son ancien pouvoir; depuis que Bologne s'est donnée au Pape, +l'autorité réside toute entière dans la personne du cardinal-légat; ce +qui n'empêche pas qu'aujourd'hui on suive les mêmes usages qu'autrefois.</p> + +<p>Le gonfalonnier change tous les deux mois; pendant quatre jours tous les +deux mois, ce sont les mêmes fêtes et processions qui se renouvellent.</p> + +<p> </p> + +<p><i>2 novembre</i>.—Départ de Bologne pour Florence à neuf heures du matin; +passage des Apennins par un vent violent.</p> + +<p>Je m'arrête trois heures à Lojano, méchant village, pour faire +raccommoder ma voiture à laquelle trois boulons ont cassé.</p> + +<p> </p> + +<p><i>Florence</i>.—J'arrive à Florence à dix heures du soir.</p> + +<p>En entrant en Toscane, il faut se faire visiter, ou consigner deux +sequins (le sequin valait 12 livres) qui sont rendus à Florence, quand +on a visité la malle. Pour cela il faut aller à la douane où j'ai perdu +une matinée.</p> + +<p> </p> + +<p><i>3 novembre</i>.—Sur la recommandation de M<sup>me</sup> Spinosa, je me suis logé +à l'Aigle Noir près du Dôme chez Pio Lombardi. La ville compte 95,000 +habitants.</p> + +<p>(Ici grande description de la ville, de ses monuments, de ses palais, +des églises et des musées; il visite le palais Capponi, berceau de +Laurent Capponi qui s'est rendu célèbre à Lyon par sa générosité au +XVI<sup>e</sup> siècle. Arrivé le 2 novembre, il en est reparti le 7; ce n'était +pas trop pour voir toutes les merveilles de cette ville magnifique dans +laquelle il devait s'arrêter à son retour.)</p> + +<p> </p> + +<p><i>7 novembre</i>.—Départ de Florence pour Lucques, à six heures et demie du +matin. Attendu près d'une demi-heure à la porte pour laisser entrer les +voitures des maraîchers; enfin nous sortons.</p> + +<p>Je m'arrête à Cojano pour voir le palais Poggio au grand-duc, qu'on +vante beaucoup, je ne sais pas pourquoi.</p> + +<p>À Buggiano, je me suis disputé avec le maître de poste qui voulait me +mettre trois chevaux à cause du mauvais chemin et de la pluie; par +amiable composition, il a été convenu qu'au lieu de 4 pauls par cheval +et par poste, je n'en donnerais que 3 ce qui a été exécuté.</p> + +<p> </p> + +<p><i>7 novembre</i>.—En arrivant à Lucques, à six heures du soir, il a fallu +faire le tour de la ville le long des remparts, parce qu'à la nuit les +portes sont fermées à l'exception d'une seule; pour entrer on paye 6 +sous par voiture et 2 sous par personne pour se faire ouvrir.</p> + +<p>Lucques, république aristocratique, comme Bologne l'était autrefois, est +gouvernée par un gonfalonnier et huit anziani (anciens) qui changent +tous les deux mois; il y a un grand conseil composé de cent cinquante +nobles qui décide de toutes les affaires.</p> + +<p>Logé à la Croix-de-Malte; payé le plus haut prix qu'on ait exigé de moi +jusqu'à présent 16 pauls par jour; mais il faut observer que je suis +seul dans l'hôtel, et que je paye pour ceux qui n'y sont pas.</p> + +<p> </p> + +<p><i>9 novembre 1787</i>.—Arrivé à Pise le soir, logé au Trois-Donzelles. +(Description de Pise.)</p> + +<p> </p> + +<p><i>10 novembre</i>.—Parti après dîner; arrivé à Livourne avant la nuit.</p> + +<p> </p> + +<p><i>11 novembre</i>.—Visité en mer deux bâtiments suédois avec M<sup>me</sup> Redi et +M. Ulric.</p> + +<p>Livourne ne brille pas par ses églises; les deux plus belles sont le +Dôme et les Dominicains. Par contre, le théâtre est fort joli; il est +grand, bien éclairé, avec cinq rangs de loges superposées; mais l'opéra +y est très mauvais.</p> + +<p> </p> + +<p><i>17 novembre</i>.—Départ de Livourne à sept heures du matin pour retourner +à Florence.</p> + +<p>La ville de Livourne est un port franc, où tout peut entrer et sortir +par mer; mais du côté de la terre, les douanes du grand-duc sont très +rigides.</p> + +<p>Avant de partir il faut faire visiter et plomber ses malles; sans cela +on est visité à la porte de Pise, de Florence, en un mot, dans toutes +les villes de la Toscane.</p> + +<p>J'avais fait plomber ma malle à Florence, pour aller jusqu'à Rome sans +la défaire; arrivé à Florence à neuf heures du soir, on a prétendu +qu'il fallait visiter cette malle, parce qu'elle venait de Livourne ou +bien aller à la douane.</p> + +<p>Il a fallu consigner encore une fois ma voiture à la douane pour la +retirer le lendemain matin. J'ai eu la mauvaise chance d'être pris pour +un marchand d'échantillons, ce qui m'a fait traiter avec rigueur.</p> + +<p> </p> + +<p><i>19 novembre</i>.—Revu Florence. (Nouvelle description de la ville.)</p> + +<p>Revu la galerie du Grand-Duc <i>degli uffici</i> avec un nouveau plaisir. (Le +sentiment qu'il éprouve de revoir Florence est partagé par tous ceux qui +ont eu la chance heureuse d'y aller et d'y retourner.)</p> + +<p> </p> + +<p><i>20 novembre</i>.—Dîné chez M. Redi; après le spectacle et le souper je me +suis mis en chaise à onze heures et demie du soir pour me rendre à +Bologne où j'arrive aujourd'hui mardi à cinq heures du soir.</p> + +<p>J'ai eu sur l'Apennin un vent très froid, les chemins étaient très +mauvais à cause de la pluie.</p> + +<p>La première fois étant parti de Bologne la nuit, je n'avais pas vu les +environs; il y a des palais superbes; entre autres celui du marquis +Aldrovandi Marescotti et celui du prince Hercolani encore plus beau.</p> + +<p>À Parme, à Modène et Bologne les étrangers payent au spectacle le double +du prix payé par les gens du pays.</p> + +<p> </p> + +<p><i>23 novembre</i>.—Parti de Bologne pour Ancône à huit heures du matin; +passé par Imola, petite ville où il y a beaucoup de noblesse.</p> + +<p>À Faenza il y a une fabrique de faïence considérable (c'est de là que +vient son nom). J'y ai vu des ouvrages très curieux imitant la +porcelaine. (Il passe à Cesena, Rimini et Pesaro.)</p> + +<p> </p> + +<p><i>25 novembre 1787</i>.—Parti de Pesaro à une heure après midi, arrivé à +Fossonbrone à six heures avec de la pluie et de très mauvais chemins.</p> + +<p>En arrivant j'ai trouvé Pierre Moci, qui a voulu absolument me loger +chez lui, ce à quoi j'ai consenti, pour jouer un tour au maître de +poste, qui avait le front de me demander 15 pauls pour une nuit.</p> + +<p> </p> + +<p><i>26 novembre</i>.—Séjour à Fossonbrone à cause de la neige.</p> + +<p> </p> + +<p><i>27 novembre</i>.—Je pars à quatre heures du matin; beau clair de lune, +temps froid; passé à Sinigalia, très joli petit port de mer sur +l'Adriatique.</p> + +<p>Arrivé à trois heures à Ancône, ville très commerçante, qui augmente +tous les jours.</p> + +<p> </p> + +<p><i>28 novembre</i>.—Parti d'Ancône à huit heures j'arrive à Lorette à midi.</p> + +<p>Je vois l'église et la Sainte-Chapelle, Santa Casa, qui suivant une +ancienne tradition est la maison où Notre-Seigneur Jésus-Christ s'est +incarné. C'est-à-dire la maison de la sainte Vierge. On a laissé les +murs dans leur état naturel, on s'est borné à orner les lambris d'une +grande quantité de lampes d'argent massif d'un poids considérable.</p> + +<p>Le trésor renferme des richesses incroyables, diamants, perles, rubis, +etc., provenant des largesses des plus grands princes de l'Europe.</p> + +<p>Arrivé à Macerata à quatre heures et demie je suis obligé de m'arrêter +pour faire remettre des vis à ma chaise et parce qu'on m'annonce qu'il y +a du danger sur le chemin.</p> + +<p> </p> + +<p><i>29 novembre</i>.—Parti de Macerata avant jour; arrivé à Tolentino, +j'apprends que le passage du col Fiorito (Apennins) est intercepté par +les neiges et l'on me fait attendre trois heures.</p> + +<p>Je pars pourtant sur de nouveaux renseignements, qui annoncent qu'on a +fait le passage; je trouve beaucoup de neige qui rend le chemin +difficile; j'arrive non sans peine à Serravalle au pied des Apennins.</p> + +<p>Le maître de poste de Ponte-della-Trava, voulant me faire coucher chez +lui, m'avait annoncé que je trouverais grand monde à Serravalle, et que +je ne pourrais pas me loger. Je ne me laisse pas faire et voyant surtout +qu'il veut m'étrangler pour le prix, je demande des chevaux; il me les +refuse sous prétexte qu'il n'en a pas.</p> + +<p>Cependant il en arrive et me les fait payer un prix exorbitant, que je +suis obligé de subir parce qu'il n'y a point de juge dans cet endroit.</p> + +<p>Me voici donc à Serravalle, j'y soupe et j'y couche au prix assez fort +de 10 pauls (5 fr. 60 environ), pour un mauvais souper et un mauvais +lit; après avoir passé la soirée avec la duchesse de Sampiari, de +Naples, qui venait de traverser la montagne et se rendait à petites +journées à Lorette.</p> + +<p> </p> + +<p><i>30 novembre</i>.—J'avais donné mes ordres pour partir au point du jour; +je me lève à sept heures, je fais chercher mes gens; tous à la messe +pour fêter saint André! au retour il faut bien déjeuner; au lieu de +partir à sept heures nous ne partons qu'à huit heures et demie avec +quatre chevaux et deux hommes pour soutenir la chaise dans les mauvais +pas!</p> + +<p>Comme le ciel était serein je fis le voyage très heureusement, et +j'arrivais à deux heures et demie à Foligno, ville d'Ombrie assez +peuplée; on y compte 22,000 habitants.</p> + +<p> </p> + +<p><i>1<sup>er</sup> décembre 1787</i>.—Les maîtres de poste de la Romagne sont les +plus grandes canailles qu'il y ait au monde; ils font aux voyageurs +toutes les insolences dont ils peuvent s'aviser et cherchent toujours à +les duper s'ils n'ont aucun moyen de se faire rendre justice.</p> + +<p> </p> + +<p>Au col de la montagne Fiorito, la marquise Ghilini, d'Alexandrie, qui +l'a traversé la veille de mon passage, avait avec elle vingt hommes pour +faire le chemin; elle a vu cinq de ces malheureux, les couteaux à la +main, contre elle et son domestique, parce que ce dernier leur faisait +le reproche, bien mérité, d'avoir exposé par leur faute la marquise à +tomber dans le précipice.</p> + +<p>Avec cette race, on est obligé de les remercier de ce qu'ils veulent +bien prendre l'argent qu'ils vous forcent de donner.</p> + +<p> </p> + +<p>Le ruspone, soit la pièce de 3 sequins de Florence, est tarifée à 65 +pauls et 1 bayoque romains, dans les États du Pape. Dans la route de +Lorette à Rome, les maîtres de poste ne veulent le prendre que pour 63 +pauls, quelques-uns même pour 62. Les pauvres voyageurs, qui, sur la foi +du tarif, n'ont dans leur poche que des triples sequins toscans, sont +réduits, dans la route, à perdre 2 ou 3 pauls par ruspone.</p> + +<p>Avis aux voyageurs d'avoir toujours dans leur escarcelle de l'argent du +pays.</p> + +<p>Pressé d'arriver à Rome pour y trouver les lettres qui m'y attendaient, +je me décide à voyager jour et nuit; j'avais un beau clair de lune, j'y +voyais comme en plein jour.</p> + +<p>J'ai traversé, sans m'y arrêter, Spolette, Terni, Narni, Otricolli, +Castellana; toutes ces villes sont en pays de montagne.</p> + +<p>Avant d'arriver à Rome à quatre lieues de distance, on distingue le dôme +de Saint-Pierre.</p> + +<p>J'arrive à Rome à trois heures et demie par la porta et la piazza del +Popolo. Je me loge chez Damon, hôtel des Français, via della Croce, +allant du Corso à la place d'Espagne.</p> + +<p> </p> + +<p><i>2 décembre</i>.—Le matin, toilette faite, je suis allé à la chapelle du +Saint-Père, où il chantait une messe solennelle pour l'ouverture de +l'Avent, assisté de tous les cardinaux, avec un monde considérable.</p> + +<p>Après la messe, tout le cortège ecclésiastique a fait la procession de +la chapelle Sixtine à la chapelle Paolina, pour célébrer l'ouverture des +quarante heures.</p> + +<p>Après l'exposition du Saint-Sacrement, la procession est retournée d'où +était venue, et tout a été dit.</p> + +<p>Ces deux chapelles sont très belles et méritent d'être revues avec moins +de foule. L'église de Saint-Pierre, à côté du Vatican, jouit avec raison +de la réputation d'être la première église du monde. Elle frappe au +premier coup d'œil par sa grandeur. (Description de Saint-Pierre.)</p> + +<p>L'après-dîner s'est employé à rendre les lettres de recommandation ainsi +que la matinée du lendemain; je n'ai vu que les rues et les places en +courant en voiture.</p> + +<p> </p> + +<p><i>3 décembre 1787</i>.—Le pont Saint-Ange... Le château Saint-Ange, c'est +là qu'on a trouvé dans le tombeau d'Adrien des œuvres de Phidias... +Castor et Pollux avec leurs chevaux, dont le plus grand mérite est leur +antiquité.</p> + +<p>L'entrée de Rome par la place del Popolo est majestueuse.</p> + +<p>Les carrosses font tous les soirs le cours dans la rue du milieu (il +corso), surtout le dimanche quand il fait beau (depuis cent ans c'est +toujours de même).</p> + +<p>La villa Borghèse, que nous avons visitée cet après-dîner, est fort +intéressante. J'y suis allé avec M. et M<sup>me</sup> Schulteis et M<sup>me</sup> +Veraci, Florentine, qui leur était recommandée.</p> + +<p>Arrivé à Rome le 1<sup>er</sup> décembre 1787, Henri Jordan y est resté plus +d'un mois, jusqu'au 5 janvier 1788; il y a passé quelques jours encore à +son retour de Sicile.</p> + +<p>Ceux qui ne connaissent pas Rome feront bien de passer rapidement les +pages suivantes; ceux, au contraire, qui l'ont vue, retrouveront avec +intérêt les noms de toutes les choses qu'ils connaissent et qui depuis +un siècle ont peu changé.</p> + +<p>Il serait trop long, et en dehors du cadre de cet écrit, de copier en +entier les descriptions qui se trouvent dans le manuscrit, je me +bornerai donc, en général, à une simple nomenclature.</p> + +<p> </p> + +<p><i>4 décembre</i>.—Le matin Saint-Pierre... La fontaine Trévi...</p> + +<p> </p> + +<p><i>5 décembre</i>.—Campo Vaccino ou Forum Romanum... Arc de Constantin... +Arc de Septime Sévère, temples de la Paix et de la Concorde, de Jupiter +Tonnant, du Soleil et de la Lune, arc de Titus, amphithéâtre Flavien +(Colisée), les dehors du Capitole.</p> + +<p> </p> + +<p><i>6 décembre</i>.—Sorti de la rue de la Croix, où je loge, suivi le Corso +jusqu'au Capitole; vu Saint-Paul-hors-les-Murs.</p> + +<p>Sur la route, tombeau de Caius Sextius, et le mont Aventin.</p> + +<p>Église Sainte-Sabine, églises de Sainte-Marie-de-Lorette, in Cosmedin, +Égyptienne.</p> + +<p>Restes du temple de Vesta, où l'on a bâti Sainte-Marie-du-Soleil.</p> + +<p>Traces du pont Sublicius, défendu par Horatius Coclès.</p> + +<p>L'Arc de Saint-Lazare, le pont Palatin ou ponte Rotto.</p> + +<p>Églises Saint-Nicolas-in-Carcere, restes du portique d'Octavie.</p> + +<p>Église Saint-Ange-in-Pescheria, théâtre de Marcellus, où est le palais +Orsini.</p> + +<p>L'Arc de Janus, l'Arc de Septime-Sévère-in-Velabro.</p> + +<p>L'ouverture de la Cloaca Maxima, la fontaine de Saturne.</p> + +<p>La colonne Trajane, port de Rippa-Grande.</p> + +<p> </p> + +<p><i>7 décembre</i>.—Sorti à dix heures par la place d'Espagne. Trinité du +Mont.</p> + +<p>Église de la Conception, Capucins; fontaine Barberini.</p> + +<p>Église Saint-Nicolas-de-Tolentin; église Sainte-Marie-de-la-Victoire.</p> + +<p>Fontaine dei Termini, dite de Moïse, Sainte-Marie-Majeure.</p> + +<p>Église Sainte-Prudentienne, église Saint-François-de-Paule.</p> + +<p> </p> + +<p><i>8 décembre 1787</i>.—Églises Saint-Charles, Sainte-Agnès, +Saint-Jacques-des-Espagnols.</p> + +<p>Ces deux dernières place Navone; Trois-Fontaines et Obélisques.</p> + +<p>Églises Saint-Jean-de-Latran, Baptistère de Constantin.</p> + +<p>Saint-André-di-Monte-Cavallo et la place.</p> + +<p> </p> + +<p><i>9 décembre</i>.—Église des Chartreux, dite Sainte-Marie-des-Anges, le +Panthéon ou la Rotonde. La villa Médicis. L'église de la Minerve.</p> + +<p> </p> + +<p><i>10 décembre</i>.—Église Saint-Jacques-des-Incurables, église Jésus et +Marie, palais Rondini.</p> + +<p>Église Sainte-Marie-di-Monte-Santo, des Miracles, del Popolo, sur la +place.</p> + +<p>Palais Capponi, restes du mausolée d'Auguste, église Saint-Roch.</p> + +<p>Églises Saint-André, Saint-Ignace, Saint-Sauveur-in-Lauro.</p> + +<p> </p> + +<p><i>11 décembre</i>.—Églises Saint-Luc, Saint-Yves-des-Bretons, place et +collège Clémentin.</p> + +<p>L'Obélisque solaire d'Auguste, dans la cour du palais della Vignaccia.</p> + +<p>Église de la Trinité, prêtres des Missions, église +Sainte-Marie-in-Campitelli.</p> + +<p>Églises du Jésus, Sainte-Marie-d'Ara-Coeli; Sainte-Marie-Libératrice, +les trois colonnes des Cornices, revu le Colisée, monté au deuxième +étage.</p> + +<p> </p> + +<p><i>12 décembre</i>.—Église Saint-Jean-Baptiste-des-Florentins, la rue Julia, +église Sainte-Catherine-de-Sienne.</p> + +<p>Place et palais Farnèse. Palais du cardinal, duc d'York.</p> + +<p> </p> + +<p><i>13 décembre</i>.—Autre visite à Saint-Pierre, monté sur le Dôme avec un +jeune Anglais, Higginthon, fort aimable compagnon (grands détails sur +l'église de Saint-Pierre).</p> + +<p> </p> + +<p><i>14 décembre</i>.—Vu le palais et la galerie Borghèse; après-dîner visité +le palais Doria, nous en avons admiré rapidement les beautés, parce que +nous étions chassés par la nuit qui s'avançait à grands pas, et nous +avons promis de ne plus aller voir des peintures après-dîner, parce +qu'ici on dîne à plus de deux heures et que la nuit vient trop tôt.</p> + +<p> </p> + +<p><i>14 décembre</i>.—Le soir s'arrange une partie pour aller à Tivoli à pied, +entre M. Higginthon, deux autres Anglais et un Piémontais, ancien +secrétaire de M. de Bianchi, à Bologne. J'arrive, on me la propose, je +me laisse entraîner et j'accepte; j'écris le soir même quelques lignes à +la hâte à M<sup>me</sup> Vionnet (sa sœur), par voie de Turin, pour lui +annoncer ce voyage, et que je donnerai de mes nouvelles par le courrier +suivant (c'est-à-dire dans huit jours).</p> + +<p> </p> + +<p><i>15 décembre</i>.—Je suis réveillé à sept heures du matin par un garçon +cafetier, qui m'apporte de la part de mes compagnons de voyage une tasse +de chocolat pour me donner du courage; je l'avale et je m'habille; cela +fait, nous nous mettons en route comme des pèlerins. Nous partons à +sept heures et demie et nous arrivons, avec beau temps, à Tivoli, à une +heure après midi. La distance est de 18 milles de la porte dite +Saint-Laurent et 3 milles pour la gagner de notre auberge. (Le mille +romain est de 1,500 mètres.)</p> + +<p> </p> + +<p>Au milieu du chemin nous nous arrêtons pour déjeuner, nous trouvons pour +tout potage un plat de petits poissons frits de la veille, du pain et du +vin médiocres; avec ça nous déjeunons gaîment et nous nous remettons en +route.</p> + +<p>À 13 milles de Rome, nous trouvons la Solfatare de Tivoli, canal qui +conduit une eau bleue et sulfureuse, d'une odeur très forte; nous nous +lavons les mains et le visage avec cette eau fort claire et fort +limpide.</p> + +<p> </p> + +<p>À 15 milles de Rome, nous passons une seconde fois sur le pont Lucano, +le Tévérone, autrefois l'Arno, chanté par Horace; au-delà du pont est le +tombeau de la famille Plautia, qui a servi de forteresse aux Goths lors +de leur invasion.</p> + +<p>Nous laissons la villa Adriana sur la droite; un quart d'heure avant +Tivoli, nous trouvons l'ancien temple de Latone transformé en chapelle +dédiée à la Vierge.</p> + +<p>Tivoli autrefois Tibur, lieu de délices d'Horace et de Mécène, plus +ancienne que Rome de 462 ans, est une ville mal pavée et mal bâtie, avec +des rues étroites où il faut sans cesse monter et descendre, où l'on ne +peut pas marcher, quand il pleut, tant le sol est glissant, comme nous +l'éprouvons en arrivant avec la pluie.</p> + +<p>Nous cherchons une auberge, on nous en indique une à droite, où l'on +nous reçoit avec empressement; on nous montre nos lits, nous les +trouvons mauvais et nos chambres pitoyables, nous nous empressons de +sortir et nous finissons par tomber sur un gîte passable, qui nous +paraît un palais.</p> + +<p>Nous demandons à dîner, nous nous reposons, attendant pendant trois +heures les provisions qu'on avait été obligé d'aller chercher ailleurs.</p> + +<p>Quand nous sortîmes de table il était presque nuit, nous pûmes voir +seulement la cascade et les forges que les eaux mettent en mouvement.</p> + +<p>À côté de la cascade se trouvent le temple de Vesta très bien conservé +et celui de la Sibylle qu'on dit fondé par Numa, second roi de Rome, +pour la nymphe Egérie.</p> + +<p>Nous rentrons et nous nous couchons de bonne heure.</p> + +<p> </p> + +<p><i>16 décembre 1787</i>.—Le matin du dimanche je vais à la messe avant jour, +puis je vais réveiller mes compagnons qui me font perdre une heure parce +qu'ils ont mal dormi. Après le déjeuner nous retournons voir la cascade, +le temple de Vesta et la villa d'Est. Bâtie il y a deux cent trente ans +par un cardinal d'Est, elle est aujourd'hui plus dégradée que beaucoup +d'édifices romains. La vue est fort étendue et très belle; elle +appartient au duc de Modène.</p> + +<p>De là nous allons dans les débris de l'ancienne villa de Mécène, dont on +ne voit plus que les murs et la grandeur des chambres, qui ont des +voûtes d'une hardiesse étonnante; ces murs subsistent depuis dix-sept +cents ans et paraissent devoir subsister longtemps encore.</p> + +<p>On nous montre les ruines de la maison d'Horace et d'un temple +d'Hercule; puis nous allons dîner pour repartir à midi.</p> + +<p>Au lieu de retourner à Rome directement, on nous propose de voir +Frascati; nous visitons la villa Adriana, par des chemins boueux et +mauvais. Nous nous en tirons cependant parce que le temps s'était remis +au beau.</p> + +<p>Dans cette maison de plaisance de l'empereur Adrien, il n'y a plus que +des ruines, mais de superbes ruines: un ancien amphithéâtre, un temple +du dieu Canope (divinité égyptienne dont les prêtres passaient pour +magiciens), le temple d'Apollon et la salle des Gardes fixèrent notre +attention.</p> + +<p> </p> + +<p>Nous cherchons le chemin de Frascati; en voulant couper court, contre +mon avis, nous nous trompons de route, et nous sommes obligés de +rejoindre le vrai chemin en passant à travers champs et fossés. Enfin +nous arrivons à Frascati à six heures du soir en pleine nuit; ayant +traversé la villa Braciani.</p> + +<p>Nous cherchons une hôtellerie; on nous conduit d'abord dans un cabaret, +ensuite dans une étable; enfin nous trouvons la bonne auberge où l'on +nous offre trois lits pour six.</p> + +<p>Nous nous arrangeons cependant, en faisant mettre des matelas par terre; +nous nous couchons, mais nous dormons mal.</p> + +<p> </p> + +<p><i>17 décembre 1787</i>.—La villa Conti où je suis allé ce matin m'a fait +grand plaisir; il y a de beaux jardins et des jeux d'eau fort agréables; +mais ceux de la villa Aldobrandini dite Belvédère, appartenant au prince +Paul Borghèse, sont encore supérieurs. On les fait jouer +particulièrement pour les visiteurs étrangers; ils forment des effets +merveilleux et des surprises de toute espèce.</p> + +<p>Ce palais jouit d'une très belle vue; il est orné de belles peintures du +cavalier d'Arpin.</p> + +<p>Après dîner nous passons à Grotta-Ferrata, abbaye où nous admirons des +fresques du Dominiquin.</p> + +<p>En rentrant nous trouvons à 3 milles de Rome la fontaine d'Acquafelice, +dont les eaux sont conduites dans la ville par des aqueducs magnifiques +et très bien conservés.</p> + +<p> </p> + +<p><i>19 décembre</i>.—Revu Saint-Pierre avec un nouveau plaisir.</p> + +<p> </p> + +<p><i>20 décembre</i>.—Consistoire public au Vatican pour la réception d'un +cardinal, cérémonie qui n'a d'intéressant que l'importance des gens qui +la font, et les compliments qui se récitent en latin, que l'on n'entend +guère.</p> + +<p>Il y a cependant beaucoup d'étrangers, pour voir le Pape et les +cardinaux en costume de gala.</p> + +<p>La fonction ne consiste, autant que j'ai pu le voir, qu'à présenter le +nouveau cardinal au Pape, auquel il baise les mains, la poitrine et le +front; il va donner ensuite une accolade à ses confrères, et reçoit +exhortation du Saint-Père sur ses devoirs et tout est dit.</p> + +<p> </p> + +<p><i>21 décembre</i>.—Vu le Capitole et la villa Albani; pour les détails je +renvoie au livre de Vasi qui en parle assez bien; je dirai seulement que +les tableaux du Capitole qui m'ont plu davantage sont la Fortune, du +Guido, et celui de Moïse faisant sortir l'eau du rocher, de Luc +Giordano.</p> + +<p>La villa Albani passe pour la plus agréable des environs de Rome. +(Aujourd'hui cette villa appartient à la famille Torlonia.)</p> + +<p> </p> + +<p><i>22 décembre</i>.—Nouvelle visite à Saint-Pierre, remonté dans la coupole +pour jouir du magnifique coup d'œil intérieur et extérieur.</p> + +<p>De là, visite, avec M. Emery (Suisse), du musée du Vatican. Vu les +premiers chefs-d'œuvre de sculpture, l'Apollon du Belvédère, le +Laocoon, l'Antinoüs et beaucoup d'autres... Vu le jardin du Belvédère, +où se trouve la pomme de pin du mausolée d'Adrien, et le bassin où l'on +voit un vaisseau dont les agrès sont formés par des jets d'eau.</p> + +<p> </p> + +<p><i>23 décembre 1787</i>.—Pluie le dimanche. Je suis allé, avec le signor +Agostino, voir le chef-d'œuvre de Raphaël, le premier tableau de +l'Univers: la Transfiguration de Notre-Seigneur qui se trouve à +Saint-Pierre-in-Montorio sur le Janicule (aujourd'hui au Vatican, avec +la Communion de saint Jérôme et la Vierge, de Foligno).</p> + +<p>Je n'ai pas regretté ma course faite par le mauvais temps pour admirer +avec le plus grand plaisir ce bel ouvrage.</p> + +<p>J'ai vu en même temps au sommet de la montagne (le Janicule), la +fontaine Pauline, <i>aqua Paola</i>, remarquable par l'abondance de ses eaux, +qui viennent de 12 lieues, et la simple architecture de la façade.</p> + +<p>De ce point, on a une des plus belles vues de Rome.</p> + +<p>Passé à Sainte-Marie-in-Transtevere dans l'île du Tibre; monté au +Quirinal, traversé la rue Pia pour arriver à la place dei Termini, où +j'ai revu l'église de Sainte-Marie-de-la-Victoire.</p> + +<p> </p> + +<p><i>24 décembre</i>.—Vu la galerie Colonna, à laquelle on donne ici le +premier rang pour la richesse et la beauté, comme on le donne à la +galerie Borghèse pour le nombre et le prix des tableaux.</p> + +<p> </p> + +<p><i>25 décembre, Noël</i>.—Auguste cérémonie dans la basilique de +Saint-Pierre, au Vatican. Le pape (Pie VI) chante une grand'messe +solennelle, assisté du prince Doria, en qualité de diacre, et d'une +grande quantité de cardinaux, prélats, etc.; belle et grande cérémonie +où il y a beaucoup d'étrangers... J'ai été très content de cette +majestueuse fonction où il y avait un concours immense.</p> + +<p>Le temps était beau, le cours très brillant, le plus nombreux que +j'eusse encore vu.</p> + +<p> </p> + +<p><i>26 décembre</i>.—Vu l'église de Saint-Jerôme-de-la-Charité (S. Geralomo +della Carita), où se trouve le fameux tableau de la Communion de saint +Jerôme, du Dominiquin, regardé comme un des quatre premiers de Rome +(aujourd'hui au Vatican).</p> + +<p>Le soir, ouverture du théâtre Alemberti, où il y a grande foule, le +parterre et six rangs de loges étaient pleins. L'opéra et les ballets +n'ont pas enlevé le suffrage du public. Ce théâtre, comme tous ceux de +Rome, est en bois; l'entrée est désagréable, mais l'intérieur est beau.</p> + +<p>Il n'y a point de femmes sur la scène, mais de jeunes éphèbes en +costumes féminins, remplissant leurs rôles, après avoir été préparés dès +l'enfance par une éducation physique appropriée, et quelques-uns font +presque illusion. Les danseurs et danseuses fictives ont plu +médiocrement.</p> + +<p> </p> + +<p><i>27 décembre</i>.—L'opéra d'Argentine a été supérieur, les ballets étaient +assez bons.</p> + +<p> </p> + +<p><i>5 janvier 1788</i>.—Départ de Rome pour Naples avec M. Febvre, de la +maison veuve Poujol et ses fils, d'Amiens, à qui, sur la recommandation +de Torlonia (premier banquier de Rome, correspondant de la maison), j'ai +donné une place dans ma chaise. (Ce Torlonia était probablement le +grand-père du Maire de Rome, qui vient d'être destitué par Crispi pour +sa lettre de félicitation au Pape Léon XIII à propos des fêtes +jubilaires de 1888.)</p> + +<p>Nous partons à dix heures par un temps médiocre, à la suite de trois +jours de pluie, nous trouvons le chemin très mauvais pendant trois +postes. La route étant devenue meilleure, la pluie revient. Le temps +s'étant mis au beau, nous marchons toute la nuit et nous arrivons à +Naples le 6 janvier à cinq heures du soir. (Durée du voyage trente-deux +heures, on met aujourd'hui six heures.)</p> + +<p>Mon domestique, Laforest, a couru la poste la plus grande partie du +chemin (M. Febvre ayant pris sa place dans la chaise); il a été fatigué +par les bottes qui sont trop fortes et trop dures, et particulièrement +par les étriers qui étaient trop étroits. Il a eu, dans la route, de +mauvais chevaux qui l'ont jeté par terre.</p> + +<p>M. Febvre a fait quelques postes à cheval, ce que je n'ai pas pu faire, +les bottes étant beaucoup trop grandes pour moi.</p> + +<p> </p> + +<p><i>6 janvier 1788</i>.—Nous voici à Naples; nous descendons chez M<sup>me</sup> +Gaze, où j'avais chargé Détournes de nous arrêter deux chambres, il n'y +en a point; nous allons chez M. Menricoffre pour le prier de nous +renseigner; trois hôtels qu'il nous indique sont pleins, nous trouvons +un appartement dont on nous demande 60 ducats qui valent 255 livres +tournois! Enfin, nous revenons chez M<sup>me</sup> Gaze, où l'on nous loge, l'un +dans la chambre du maître de la maison, l'autre dans celle d'un +compatriote, en attendant mieux.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Gaze est une femme très obligeante, dont je suis fort content; +elle a d'assez mauvais logements, c'est vrai; mais elle traite bien les +étrangers, avec beaucoup d'attentions.</p> + +<p> </p> + +<p><i>8 janvier</i>.—Mardi soir, à l'Académie des Amis, société où l'on se +réunit tous les jours pour la conversation et la partie, plus +particulièrement, une fois par semaine, où il y a musique et bal. Ce +jour-là, il y avait bal; les femmes du monde y vont, ainsi que les +étrangers, avec des billets qu'on se procure facilement.</p> + +<p> </p> + +<p><i>9 janvier</i>.—Je change d'appartements; M<sup>me</sup> Gaze me transporte dans +sa maison, sise à la Marinella, à l'extrémité de la ville, où elle me +donne trois chambres très agréablement situées, où l'on jouit d'une vue +magnifique.</p> + +<p> </p> + +<p><i>11 janvier</i>.—Parti pour Portici avec des Anglais; disposés à monter au +Vésuve, qui était fort tranquille, mais empêchés par un vent violent.</p> + +<p>Belle vue de Naples... Théâtre souterrain d'Herculanum... Le soir, +Académie des Nobles dans le genre de celle des amis... musique. (Le 8 +janvier, il avait écrit à Magneval une longue lettre pour lui annoncer +son arrivée à Naples et ses impressions.)</p> + +<p> </p> + +<p><i>12 janvier</i>.—Lettre de Naples à son père, où il rend compte de sa +réception par le duc de Pragnito, Rossi, Lignola et autres personnes +auxquelles il est recommandé.</p> + +<p> </p> + +<p><i>12 janvier</i>.—Vu le tombeau de Virgile, c'est-à-dire l'inscription et +les quatre murs, tout ce qui en reste. Très belle vue.</p> + +<p>Vu le tombeau du fameux Sannazar, poète italien et latin, né à Naples, +en 1458, d'origine éthiopienne, dans l'église.</p> + +<p> </p> + +<p><i>13 Janvier</i>.—Course à Portici, nous allons voir la lave de 1767, qui +forme une montagne.</p> + +<p> </p> + +<p><i>14 janvier 1788</i>.—Vu la chapelle de la maison de Sangro, où sont les +mausolées de la famille depuis 150 ans; on y admire des chefs-d'œuvre +de sculpture.</p> + +<p> </p> + +<p><i>15 janvier</i>.—Voyage à Caserte avec un officier russe! grande et belle +description de la villa royale. Aimable réception par le chevalier de +Montalto, qui les conduit pour voir le nouveau pont qui amène les eaux à +Caserte; mais au tiers du chemin, les chevaux loués ne veulent plus +marcher; course remise à un autre jour.</p> + +<p> </p> + +<p><i>14 janvier</i>.—Lettre à son père pour le remercier de ce qu'il le laisse +libre de faire le voyage de Sicile; il cherche une occasion et des +compagnons convenables s'il y a lieu.</p> + +<p> </p> + +<p><i>18 janvier</i>.—Vu le musée de Portici et la ville de Pompéia, une +journée. On voit au musée tout ce qui a été trouvé; non seulement à +Pompéia, mais encore à Stabia et Herculanum; les premières, détruites +par les cendres du Vésuve comme Pompéia, et la seconde, par la lave.</p> + +<p>En examinant ce musée, on retrouve les usages des anciens Romains, par +la nature des meubles dont ils se servaient... leurs balances sont tout +à fait semblables aux nôtres... tous ces objets fort instructifs sont +bien faits pour intéresser les connaisseurs et même ceux qui ne le sont +pas.</p> + +<p>Ce qui étonne le plus, ce sont leurs livres manuscrits, qui consistent +en rouleaux de feuilles de papier. On en a trouvé des quantités +considérables; avec une grande patience on parvient à les dérouler et à +les mettre en état d'être lus; ils sont en grec pour la plupart.</p> + +<p>La ville de Pompéia, dont il reste peut-être les trois quarts à +découvrir, montre au naturel les habitations des anciens Romains; on +voit la distribution de leurs appartements; jamais leurs fenêtres ne +sont sur la rue, mais sur des cours intérieures, et même très élevées +au-dessus du sol; ce qui dénote, dit-on, leur penchant à la jalousie.</p> + +<p>(Description des ruines du temple d'Isis et de deux théâtres.)</p> + +<p> </p> + +<p><i>19 janvier</i>.—Voyage au Vésuve avec M. de Zybin et nos domestiques; +nous allons en calèche suivant l'usage, jusqu'à Portici, à 5 milles de +Naples. De là, on va d'ordinaire sur des mulets jusqu'au pied de la +montagne, l'espace de 4 milles, et l'on fait à pied la montée rapide qui +est environ d'un mille.</p> + +<p>Nous faisons tout à pied pour ne pas être dupes des muletiers, qui ont +l'impertinence de nous demander le triple du tarif ordinaire.</p> + +<p>Le chemin n'est pas fort agréable; il est alternativement sablonneux et +pierreux, peu cultivé; c'est pourtant ce qui produit le fameux vin de +Lacryma Christi, dont il se fait très peu, et dont, cependant, il se +vend beaucoup.</p> + +<p>La plus grande partie du sol est recouverte par les laves de différentes +époques, qu'il est impossible de travailler à cause de leur dureté.</p> + +<p>Nous arrivons au pied du Vésuve, là où les mulets s'arrêtent; nous +jouissons du superbe aspect de Naples et de tous ses environs qu'on +domine en cet endroit, à peu près au tiers de la hauteur totale de la +montagne.</p> + +<p>Nous sommes désagréablement surpris par le brouillard, dans un chemin de +pierres noires, qui roulent sous nos pieds; enfin, au bout de beaucoup +de peine, nous arrivons au but de notre course, c'est-à-dire au bord du +cratère.</p> + +<p>Le brouillard nous empêche de voir le fond; nous sommes forcés de nous +contenter de l'aspect des bords garnis de soufre et de bitume. Encore +nous ne nous arrêtons guère, parce que le froid du brouillard et du vent +faisait un contraste trop grand avec la chaleur gagnée en montant, et +celle que nous avions sous nos pieds.</p> + +<p>Nous redescendons par le même chemin, mais avec une facilité bien +différente. Après avoir dîné au pied de la montagne, nous retournons à +Portici et nous rentrons à Naples dans notre calèche.</p> + +<p>Partis de Naples à onze heures du matin, de Portici à midi, nous avons +mis une heure et demie pour arriver au pied de la montagne, une heure +vingt-cinq pour y monter, vingt-cinq minutes pour redescendre, une +demi-heure pour dîner, une heure dix pour retourner à Portici. Total +quatre heures trois quarts pour aller de Portici au sommet du Vésuve et +revenir. De Naples à Portici trois quarts d'heure.</p> + +<p> </p> + +<p><i>20 janvier 1788</i>.—Vu l'église du Dôme, à Naples, consacrée à +l'Assomption de la Vierge... l'église des Prêtres de l'Oratoire dits +Geronimini...</p> + +<p> </p> + +<p><i>22 janvier</i>.—Vu l'église des Chartreux ainsi que les fameux tableaux +de Guido Reni, Spagnoletto, etc. Joui de la plus belle vue qui existe.</p> + +<p> </p> + +<p><i>23 janvier</i>.—Second voyage à Caserte; admiré le pont, aqueduc +magnifique construit en sept années par le roi Charles; trois rangs +d'arcades superposées joignant deux montagnes et conduisant les eaux qui +abreuvent Caserte et Naples. Au dire des connaisseurs c'est un des plus +beaux monuments de l'architecture moderne.</p> + +<p> </p> + +<p><i>24 janvier</i>.—Vu la grotte de Pausilippe; c'est un grand chemin creusé +dans la montagne qui mène du côté de Pouzzoles; ce souterrain est assez +large pour le passage de deux voitures. Il a plus d'un demi-mille sans +compter les tranchées découvertes aux abords.</p> + +<p> </p> + +<p><i>26 janvier</i>.—Vu les églises de Sainte-Claire couvent des dames +nobles... celle de Saint-Paul sur les ruines du temple de Castor et +Pollux... celle des Pères Théâtins qui est superbe...</p> + +<p> </p> + +<p><i>27 janvier</i>.—Le cours de l'avenue de Tolède est très brillant +(aujourd'hui rue de Rome). Cet après-midi, il était rempli de voitures +de toute espèce; mais il y avait peu de canestres, ce sont des +cabriolets découverts, où les seigneurs ou autres, se mettent cinq ou +six pour aller au cours, masqués, et jeter des dragées dans les +carrosses, aux fenêtres et sur les passants.</p> + +<p>De là on va au festin à Saint-Charles, dont je me suis trouvé fort +content; il y avait beaucoup de monde, on y danse peu, mais on se +promène beaucoup; le théâtre est entièrement illuminé; la platée (le +parterre) est élevée à la hauteur de la scène et à portée du premier +rang de loges; on ne peut y entrer qu'en masque et en domino. (C'est +tout à fait ce qui se passait à Paris aux bals de l'Opéra de 1830 à +1848.)</p> + +<p> </p> + +<p><i>28 janvier</i>.—Musique à l'église de Girolamini des Prêtres de +Saint-Philippe-de-Néri toute illuminée; elle a lieu dans plusieurs +églises de la ville où les religieux sont nobles; c'est ce qu'ils +appellent le Carnovaletto.</p> + +<p> </p> + +<p><i>29 janvier 1788</i>.—Vu le lac d'Agnano et la grotte du Chien, dont j'ai +fait faire l'expérience; de là à Pausilippe.</p> + +<p> </p> + +<p><i>2 février</i>.—Course à Pouzzoles; nous nous mettons quatre dans un +biroche à deux chevaux pour aller dans cette ville ancienne, fort peu de +chose maintenant; nous passons la grotte de Pausilippe; le chemin très +beau sur le bord de la mer; on prend ordinairement un cicérone, qui se +charge de payer la barque pour traverser le golfe de Baïa, et de toutes +les étrennes qu'il faut donner, c'est le moyen le plus économique et le +plus sûr de n'être pas dupé par les habitants de Pouzzoles qui sont +d'assez mauvais drôles.</p> + +<p>Ce qu'il y a de plus beau à Pouzzoles; c'est le temple de Sérapis dont +on voit encore le plan et l'architecture; c'est un des plus beaux qui +existent encore. L'autel où l'on égorgeait les victimes subsiste presque +en entier; il était environné de petites chambres pour les prêtres; on +voit encore les conduits de l'eau lustrale, l'endroit où ils mettaient +la portion des victimes qui leur était destinée, un tiers pour eux, un +tiers pour les assistants et un tiers pour la divinité, que l'on +brûlait.</p> + +<p>Nous nous embarquons et nous voyons les restes d'un pont que Caligula +avait commencé pour joindre Pouzzoles à Baïa.</p> + +<p>Débarqués au pied du Monte-Nuovo, ainsi nommé parce qu'il a été formé en +une nuit par un tremblement de terre.</p> + +<p>Nous avons vu le lac Lucrin célébré par Horace à cause de ses belles +huîtres; puis le lac d'Averne, au-dessus duquel les oiseaux ne pouvaient +pas voler par suite de ses exhalaisons sulfureuses. Aujourd'hui tout est +changé, c'est un des plus riants de la province. Au bord de ce lac, est +la grotte de la Sybille, assez bien conservée.</p> + +<p>Presque au bout de cette grotte, une porte s'ouvre sur un long passage, +au bout duquel on est obligé de se faire porter par des hommes du pays +qui vont dans une eau boueuse qui leur monte jusqu'aux genoux; au-delà, +se trouve une grande caverne dont l'obscurité et la noirceur des murs, à +peine éclairés par la lueur des torches, fait croire qu'on est aux +enfers.</p> + +<p> </p> + +<p>Nous revenons au lac Lucrin; nous montons en barque en côtoyant le +rivage; nous voyons la maison de campagne de Néron, nous descendons dans +un grand bâtiment divisé en beaucoup de chambres, qu'on appelle ses +bains, en assez mauvais état. Le souterrain qui conduit à la source +minérale est bien conservé. Il y fait si chaud, qu'on est obligé de se +déshabiller; sur-le-champ on est mouillé par la vapeur, l'eau est +brûlante; on peut y faire cuire des œufs.</p> + +<p>Pour la troisième fois, nous nous embarquons et nous arrivons à une +bettola (cabaret) où nous mangeons du pain, du fromage et des harengs +secs, mais nous y buvons du vin de Falerne, qui nous rappelle encore +Horace. Cela fait, nous nous préparons à traverser l'Achéron dans la +barque à Caron; nous passons dans un canal tranché dans le roc depuis +deux ans, pour faire communiquer la mer avec le lac Acherontin, dit +aujourd'hui Fusaro.</p> + +<p>Le roi a fait élever au milieu, un petit casino pour rendez-vous de +chasse; nous voyons le temple de Mercure avec son étonnant écho; les +temples de Vénus et de Diane, avec leurs grands souterrains, armés de +bas-reliefs médiocrement conservés. Pour la quatrième fois, nous nous +embarquons pour revenir à Pouzzoles; la mer, calme le matin, était +excessivement agitée, nous arrivons cependant sains et saufs et +reprenons notre voiture pour Naples.</p> + +<p> </p> + +<p><i>3 février 1788</i>.—Grand cours de voitures dans la rue de Tolède avec +peu de masques; à la nuit, festin très brillant où il y avait beaucoup +de monde attiré par la mascarade de la princesse d'Avelline; la seule de +cette année.</p> + +<p> </p> + +<p><i>5 février</i>.—Cours encore plus nombreux que celui de dimanche.</p> + +<p> </p> + +<p>À Naples, il existe un usage pour les loyers, qui n'est pas ailleurs; +les baux se passent pour une année seulement, le locataire peut quitter +au bout de l'année, mais il peut rester si cela lui convient, sans +augmentation de prix; le propriétaire ne peut le renvoyer qu'en cas de +vente, ou s'il veut habiter lui-même son appartement.</p> + +<p>À Naples la justice est désastreuse plus que partout ailleurs; les +procès n'en finissent plus, et les dettes les plus claires ne sont pas +payées s'il faut plaider. Si un débiteur vous dit ici: Je vous dois, +mais je ne veux pas vous payer, il vaut mieux lui remettre la moitié de +sa dette que de le faire assigner.</p> + +<p>Qui veut se faire une idée de l'enfer doit aller à la Vicaria, lieux où +sont réunis tous les tribunaux. Les jours d'audience les salles sont +remplies de procureurs, et d'avocats dits paillettes; ils sont dix +mille; ils ressemblent à des squelettes ambulants; on se presse, on se +pousse, on se heurte pour solliciter les juges et les paillettes; on +n'avance qu'à force de distribuer de l'argent à pleines mains.</p> + +<p>On crie chez nous contre la justice, que dirait-on, si c'était comme à +Naples.</p> + +<p>Le musée dit Capo-di-Monte, renferme une des plus belles collections de +tableaux que j'aie vue, etc.</p> + +<p> </p> + +<p><i>6 février</i>.—Il écrit de Naples à son ami Magneval pour le féliciter de +son mariage. Lettre à son père en réponse à ses lettres du 18 et du 25 +janvier reçues par le même courrier. J'ai vu M. Lalo, directeur de la +poste aux chevaux, et le chevalier Ruscelli qui me donne une lettre pour +son frère à Palerme; la princesse di Ferolito m'en donne aussi; je pars +demain matin; je donnerai de mes nouvelles de Palerme, et je resterai +quinze jours sans en avoir.</p> + +<p>Laforest, mon domestique, prétend être convenu expressément de 50 sous +de gage par jour pour le voyage, sans autre explication, c'est aussi +comme cela qu'il me paraissait que c'était convenu.</p> + +<p>Ci-joint une lettre pour la femme de Laforest.</p> + +<p>Rossi et C<sup>ie</sup> m'ont compté 240 ducats sans règlement de change, parce +qu'ils nous doivent en solde. Le change est bien favorable dans ce +moment; ce serait peut-être une spéculation de faire tirer sur Lyon, aux +rois, pour remettre un peu plus tard les fonds en soie à la +récolte.—Envoi de mon certificat de vie.</p> + +<p> </p> + +<p><i>9 février</i>.—Je prépare mon départ, comptant m'embarquer le lendemain +pour la Sicile, et je fais mes adieux à tout mon monde.</p> + +<p> </p> + +<p><i>10 février</i>.—Le lendemain, autre affaire: le vent a changé, il est au +scirocco (vent du midi), il n'y a plus moyen de mettre à la voile; je +vais me promener au-dessus des Chartreux, pour jouir de la belle vue de +ce canton.</p> + +<p> </p> + +<p><i>11 février 1788</i>.—Je vais voir le magasin des porcelaines de la +fabrique royale de Naples; il contient des figures de toutes sortes; on +y conserve plusieurs antiquités, et particulièrement une Vénus <i>alle +belle chiappe</i>, qui par plusieurs est mise au-dessus de la Vénus de +Médicis de la galerie de Florence.</p> + +<p> </p> + +<p><i>12 février</i>.—Toujours même vent et même impatience. Écrit à M<sup>me</sup> +Vionnet (sa sœur) une lettre que Lefévre a dû porter à Rome pour le +prochain courrier; j'y annonce mon départ pour la Sicile.</p> + +<p> </p> + +<p><i>13 février</i>.—Enfin le vent change, je m'embarque à huit heures et +demie; avant que les autres passagers soient arrivés, que le capitaine +soit allé prendre les derniers ordres du major et autres retards, nous +n'avons levé l'ancre et nous ne sommes partis qu'à onze heures du matin.</p> + +<p>Nous sommes sortis très promptement du golfe, et à neuf heures du soir +nous avions fait la moitié du chemin, tant le vent était fort et +favorable; mais tout à coup il nous a manqué complètement, alors nous +avons cheminé très lentement.</p> + +<p>Au lieu d'arriver le quatorze comme nous comptions, nous ne nous sommes +trouvés en vue de Palerme que le quinze, à la pointe du jour; avec le +vent contraire nous avons été forcés de louvoyer.</p> + +<p>Sur les neuf heures, l'air a fraîchi et nous a facilité l'entrée du +golfe, et enfin du port, où nous avons jeté l'ancre à midi, après le +voyage le plus agréable.</p> + +<p>J'ai supporté passablement la mer; je n'ai souffert que le soir du +premier jour; le second jour et surtout la matinée du troisième, je me +suis très bien porté.</p> + +<p>Notre capitaine Raty, gênois de nation, est un fort aimable homme, M. +Lieutaut, mon compagnon de chambre, un fort bon garçon; nous avons eu +pendant toute la traversée un temps doux et serein.</p> + +<p>(Pour faire la traversée de Naples à Palerme ils avaient mis plus de +cinquante heures par un beau temps. Aujourd'hui les bateaux à vapeur +mettent quinze à seize heures par tous les temps.)</p> + +<p> </p> + +<p><i>15 février</i>.—Palerme est une belle ville, en plaine, environnée de +très près par de hautes montagnes; elle se présente très bien quand on y +arrive par mer et qu'on est près du môle.</p> + +<p>Il y a deux superbes rues qui se croisent; et de la croisée de ces rues, +qu'on appelle la place, on aperçoit les quatre portes de la ville.</p> + +<p>Le climat de Palerme est très doux, parce que les montagnes le +préservent des vents; mais pour la même raison, il est humide l'hiver.</p> + +<p> </p> + +<p>Les choses les plus curieuses à voir sont: la promenade la Marina, sur +le bord de la mer, rendez-vous de la société élégante; elle se termine +par la Flora ou jardin public; le couvent de Saint-Martin; +Sainte-Rosalie, et Bagheria où sont beaucoup de belles maisons de +campagne.</p> + +<p>Le Campo-Santo commencé par M. de Carraccoli, s'il est achevé suivant le +projet, sera le plus beau d'Italie, il surpasserait de beaucoup celui de +Pise.</p> + +<p>Les plus belles églises sont Saint-Joseph, Saint-Dominique et la +cathédrale (ou le Dôme) dédiée à Sainte-Rosalie, patronne des +Palermitains, que l'on rebâtit actuellement sur un plan du chevalier +Fuga.</p> + +<p>Il laisse subsister dans la nouvelle église tout ce qui peut être +conservé de la partie supérieure gothique, et fait rebâtir à neuf la +partie inférieure à la moderne ce qui fait un très bel effet.</p> + +<p>Il y a deux théâtres à Palerme; dans l'un on joue des opéras en temps +ordinaire, et des oratorios pendant le carême.</p> + +<p>L'autre théâtre est pour les farces.</p> + +<p> </p> + +<p>La noblesse palermitaine est extrêmement affable, et reçoit très bien +les étrangers; il y a beaucoup de très jolies femmes qui sont assez +agréables, quoiqu'elles ne soient pas très spirituelles.</p> + +<p>Les Capucins ont leur église et leur couvent à une distance d'un mille +de la ville, en belle situation, avec un magnifique jardin où sont des +citronniers et des orangers. Au-dessous de l'église est le cimetière où +les corps sont conservés après avoir été desséchés; beaucoup de nobles +s'y font enterrer.</p> + +<p> </p> + +<p><i>23 février 1788</i>.—Parti pour Saint-Martin, couvent de Bénédictins. Ces +religieux sont fort riches et reçoivent très bien les étrangers qui +viennent les visiter dans leur solitude. On dit qu'ils y sont obligés +par les règles de leur fondation; dans tous les cas, ils s'acquittent de +leur obligation d'une manière honorable. Ils leur donnent à dîner +splendidement, et reçoivent à coucher tous ceux qui sont dans ce cas; +les femmes ne sont pas admises. Ils ont fait bâtir dans un endroit très +sauvage, un superbe palais au lieu même où était leur ancienne +habitation.</p> + +<p>La façade n'est qu'ébauchée, ainsi que les cours et les jardins; jusqu'à +présent ils n'ont pensé qu'à l'intérieur le plus urgent.</p> + +<p>On trouve en entrant un grand péristyle avec vingt-quatre colonnes et +douze pilastres, un bassin de fontaine en marbre de Sicile fort beau, +ainsi que le pavé en mosaïque.</p> + +<p>Au fond, est une statue équestre de saint Martin, donnant à un pauvre la +moitié de son manteau. Cette œuvre capitale, tout en marbre blanc, est +considérée comme le chef-d'œuvre d'un sculpteur palermitain dont le nom +m'est inconnu.</p> + +<p>Un escalier à double rampe, tout en marbre, est véritablement étonnant; +il ne cède en magnificence qu'à celui de Caserte; les plafonds sont +peut-être plus beaux. Il s'élève jusqu'au second étage, à un autre +vestibule, également revêtu de marbre avec colonne, etc... Au premier on +trouve d'un côté le salon de l'abbé, vaste pièce très bien décorée, qui +communique avec ses appartements, où sont des tableaux de prix entre +autres un Raphaël, etc....</p> + +<p>De l'autre côté se trouve le dortoir au fond duquel on aperçoit une +belle fontaine de marbre....</p> + +<p>Ces moines ont de l'eau en abondance dans tous les coins de leur maison. +L'église est grande et d'une noble simplicité; on y voit six tableaux de +Raphaël et une madone du Titien.</p> + +<p>L'orgue est un des trois fameux d'Italie pour la force la justesse et la +diversité des sons; nous l'avons entendu avec le plus grand plaisir; les +deux autres sont à Catane et à Mantoue. Ils ont une bibliothèque bien +choisie de 34,000 volumes, dans une salle qui peut en contenir 50,000. +Il y a beaucoup d'anciens manuscrits et des éditions des premières +épreuves de l'imprimerie.</p> + +<p>Ils ont aussi beaucoup de médailles siciliennes.</p> + +<p>En revenant nous avons vu beaucoup de belles maisons de campagne dans +des situations magnifiques en vue de la ville et de la mer.</p> + +<p>Je suis logé à Palerme chez Barotti, plus connu sous le nom de sa femme +la Montagna; c'est la seule auberge passable et c'est beaucoup dire. On +y est médiocrement, ou plutôt mal servi, et si mal nourri que des gens +officieux nous engagent et nous obligent à dîner chez eux tous les +jours, plutôt que de nous laisser manger à l'auberge. Pendant mon séjour +à Palerme, je n'ai pas pu y dîner une fois.</p> + +<p>Monsieur Vella m'a fait promettre, à mon arrivée, d'aller chez lui +toutes les fois que je ne serais pas prié ailleurs, comme faisaient mes +compatriotes Lieutaud et Pondrel, je n'ai pu y aller que deux fois.</p> + +<p> </p> + +<p><i>25 février 1788.</i>—Je suis allé ce matin me promener à Montréal, petite +ville à 3 milles de Palerme; il n'y a de curieux que la vue qui est +superbe et l'église des Bénédictins, très ancienne, du style gothique, +aussi belle que les plus belles de Palerme; on y voit d'antiques +mosaïques, dont une surtout est très renommée; elle représente le Père +Éternel.</p> + +<p>(Grande description de l'église et du monastère.)</p> + +<p> </p> + +<p><i>26 février.</i>—Je suis allé ce matin à cheval, avec le secrétaire de M. +Gamelin, à la Bagheria; c'est un quartier à 10 milles de Palerme, où la +plus grande partie des seigneurs ont leur maison de plaisance; on en +distingue particulièrement deux:</p> + +<p>Celle du prince de Palangonia, remarquable par le mauvais goût qui règne +partout; le propriétaire s'est étudié à y placer ce qu'il y a de plus +original et de plus bizarre en tout genre; il n'y a peut-être pas de +palais où il y ait autant de statues, mais elles sont épouvantables: ce +sont autant de monstres plus hideux les uns que les autres. Le susdit +prince y a placé un argent prodigieux, qui aurait pu servir à décorer +richement et raisonnablement trois ou quatre palais plus grands que le +sien.</p> + +<p>En sortant de cette villa, on est bien dédommagé, quand on entre dans +celle du prince Valguamera, qui brille par sa noble simplicité. Une +entrée majestueuse conduit dans une cour décorée de portiques dans le +genre de la place Saint-Pierre de Rome; l'intérieur n'est pas chargé +d'ornements, mais fort bien orné de peintures champêtres. La maison est +entourée de belles terrasses, d'où l'on jouit d'une jolie vue qui +s'embellit encore lorsqu'on monte à un pavillon construit sur une +éminence en forme de pain de sucre, dominant tout le panorama des +environs, qui comprend Palerme, la mer, Sainte-Rosalie et les montagnes.</p> + +<p>Toute cette région est très vivante au mois de mai, temps où les nobles +sont en villégiature.</p> + +<p> </p> + +<p><i>27 février.</i>—Parti de Palerme à une heure du matin, dans une +esperonnade maltaise, conduite par sept braves marins, qui, aidés d'un +très beau temps, m'ont amené à Messine en trente-quatre heures sans +perdre de vue les côtes de Sicile par une mer presque toujours calme ou +légèrement agitée par un vent favorable.</p> + +<p>Le mont Etna, ou Gibel, montre sa tête au-dessus de toutes les autres +montagnes; il est couvert de neige et la saison n'est pas bonne pour y +monter; il ne jette point de feu, chose rare.</p> + +<p>À gauche, j'ai laissé les îles Lipari, dont la dernière, Stromboli, +vomit continuellement des flammes.</p> + +<p>Le détroit de Messine, si fameux dans la poésie des anciens, ne m'a rien +présenté d'effrayant; j'ai passé sous le phare et doublé le cap sans que +la mer fût en courroux.</p> + +<p>Si le village de Scylla n'existait pas sur la rive de Calabre, il n'y +aurait plus aucune trace des vieux Charybde et Scylla.</p> + +<p>En entrant dans le détroit, on aperçoit Messine qui, de loin, présente +un aspect imposant, beaux restes de son ancienne grandeur; de près le +spectacle change.</p> + +<p>Le fort est considérable, mais la Marina, qui était autrefois bordée de +magnifiques constructions à trois étages, ne présente plus qu'un triste +tableau, résultat des tremblements de terre de 1783.</p> + +<p>On démolit ce qui reste encore debout, de peur que les murs lézardés ne +tombent eux-mêmes et ne causent de nouveaux accidents.</p> + +<p>Dans l'intérieur de la ville, c'est encore plus affreux; on ne voit que +des maisons à moitié détruites, qui rendent ce séjour encore plus +horrible que je ne m'y attendais. La tristesse de cette ville dépasse +les descriptions que j'avais entendues; à peine quelques bâtiments ont +été épargnés ou reconstruits.</p> + +<p>Le plus grand nombre des Messinois se sont établis dans des cabanes de +bois, qui annoncent la misère et la crainte. En marchant dans les +nouveaux quartiers, on se croirait dans un village de Savoie des plus +tristes et des plus sauvages.</p> + +<p>À toutes les portes de la ville on voit de ces constructions misérables, +dans lesquelles se sont réfugiés les habitants de cette fameuse Messine, +qui comptait plus de 30,000 âmes.</p> + +<p>M. de Chapeau-Rouge m'a dit qu'il avait péri plus de 900 personnes dans +ce dernier cataclysme.</p> + +<p>(Cette déclaration est bien différente de celle du guide Joanne (1879), +où l'on trouve cette phrase: «Messine a été ravagée plusieurs fois par +les tremblements de terre, celui de 1783 fit périr 40,000 personnes.» +Cela s'applique probablement à toute la région.)</p> + +<p> </p> + +<p><i>1<sup>er</sup> mars 1788.</i>—Je suis resté trois jours à Messine, et je ne vois +rien autre chose à signaler que le port, un des plus sûrs et des plus +vastes de la Méditerranée, la situation qui est charmante et le fort qui +peut contenir 1,000 pièces de canon.</p> + +<p>Il n'y a pas d'autre spectacle qu'un théâtre de marionnettes assez +plaisant; on dit qu'en carnaval on s'y est fort amusé!</p> + +<p>Dans ce moment, la société y manque entièrement; l'éloignement des +habitations empêche les Messinois de se voir; ils sont séparés par la +ville entière qui est en ruine. Ils habitent, comme je l'ai dit, des +baraques en dehors des portes, et ne peuvent pas les élever au-dessus du +rez-de-chaussée, l'intention du gouvernement étant qu'on rebâtisse +Messine dans ses anciens murs.</p> + +<p>Autrefois la Marina ou le port était le rendez-vous des voitures, il y +en avait à peine vingt dimanche et le temps était beau. (Aujourd'hui +Messine est reconstruite entièrement à neuf.)</p> + +<p> </p> + +<p><i>4 mars.</i>—Ayant été content de mes sept marins maltais, je les ai +arrêtés de nouveau pour me ramener à Naples dans leur esperonnade, en +passant par Reggio.</p> + +<p>Nous partons à neuf heures du matin et nous traversons le détroit en +deux heures. Cette ancienne ville a été si complètement détruite par le +tremblement de terre de 1783, que l'on s'est décidé à tout raser pour +faire une ville neuve sur le plan de Turin, mais ce plan ne s'exécutera +pas de sitôt, faute d'argent.</p> + +<p>En attendant, les riches habitants se sont retirés dans leur terre, et +d'autres ont bâti de fort jolies baraques en dehors de la ville.</p> + +<p>Les pauvres se sont logés comme ils ont pu, c'est-à-dire fort mal, car +la misère est encore plus grande à Reggio qu'à Messine.</p> + +<p>On y compte 12,000 habitants. (On en compte 35,000 aujourd'hui dans la +nouvelle ville, 1888.)</p> + +<p>Le pays produit des soies, des limons et de l'essence de bergamotte.</p> + +<p>Après avoir dîné chez M. Cimino, je voulais partir, mais le temps était +orageux; il n'était pas prudent de passer le Phare pendant la nuit. (Le +Phare est un des noms du détroit de Messine.)</p> + +<p>Il fallut donc rester, ce qui m'a permis de bien voir la ville qu'on +commence à rebâtir, ainsi que les environs.</p> + +<p>La situation de Reggio est des plus agréables, la vue est charmante.</p> + +<p>Elle s'étend sur le Phare, Messine, le mont Gibel et une grande partie +de la Sicile. Sans les tremblements de terre, ce serait un délicieux +séjour. La chaleur de l'été est tempérée par les courants d'air du +détroit.</p> + +<p> </p> + +<p>Deux légers tremblements de terre, le 29 janvier et avant-hier 2 mars, +ont été ressentis de même qu'à Messine; étant à la campagne, je ne m'en +suis pas aperçu.</p> + +<p> </p> + +<p><i>5 mars 1788.</i>—Nous quittons Reggio à cinq heures du matin, par un +temps couvert, nous passons en vue de Messine, nous traversons le Phare, +nous étions en dehors du détroit à dix heures.</p> + +<p>Comme il faisait du vent et que la mer était grosse, j'ai pu observer +les courants qui rendent ce passage difficile dans les gros temps; mais +pourtant pas autant qu'on le dit, il n'y a rien à craindre pour de bons +pilotes.</p> + +<p>Nous avons passé devant Scylla, ville qui a souffert aussi beaucoup des +secousses de 1783, qui lui ont fait perdre un tiers de ses habitants. +Bagnera de même.</p> + +<p>Là, des montagnes se sont écroulées, des fleuves out disparu; ailleurs, +des lacs se sont formés, sur toute la côte de Calabre, on voit des +traces de cet affreux cataclysme.</p> + +<p>Le temps étant toujours sombre, et la mer forte, à la tombée de la nuit, +nous avons pris terre à Tropea. Cette ville, à la cime d'un rocher fort +escarpé, se trouve bien délabrée; il y a plusieurs couvents et peu +d'habitants.</p> + +<p> </p> + +<p><i>6 et 7 mars.</i>—Le vent contraire ayant continué, nous n'avons pas pu +partir. Je suis réduit à faire de grandes promenades pour me désennuyer. +J'ai parcouru le pays aux environs; il est bien cultivé, quoique les +habitants paraissent fort misérables.</p> + +<p>Le vent d'ouest est fort et la mer toujours grosse, ce qui me donne peu +d'espoir de quitter cette côte, même demain samedi.</p> + +<p>Une autre barque venant de Messine, se trouve dans le même cas; il y a +dedans un moine et un chanoine, qui ne me paraissent pas d'une grande +ressource.</p> + +<p>Je mange, je lis, j'écris, je dors dans mon esperonnade, que mes +matelots ont tirée sur la rive, comme si j'étais à l'auberge. Malgré +ça, j'attends avec impatience le changement de temps pour m'en aller, +quoique la végétation soit de deux mois en avance sur notre climat +lyonnais.</p> + +<p> </p> + +<p><i>8 mars 1788.</i>—Même histoire que les jours précédents; le vent qui +était à la traverse a bien voulu changer, mais pas en bien; un sirocco +très violent ne nous invite pas à partir.</p> + +<p>Le soir, il arrive une autre esperonnade contenant un noble sicilien et +son domestique; ils font pause à côté de nous.</p> + +<p> </p> + +<p><i>9 mars.</i>—Dimanche même vent; temps nébuleux, marée haute; de sorte que +notre séjour est encore prolongé; je vais me promener avec les +ecclésiastiques siciliens, mais j'aimerais mieux m'en aller.</p> + +<p>Pour me distraire, je vois fabriquer les fameuses couvertures de coton +dites de Naples; elles se font toutes à Tropea, ou dans les environs. Il +y a des métiers dans toutes les maisons; les plus belles se font dans la +ville, elles sont chères même sur les lieux; le bénéfice des marchands +qui les exportent se fait sur la largeur; ici, elles ont toutes cinq +largeurs, celles qu'on vend en France n'en ont que quatre.</p> + +<p> </p> + +<p><i>10 mars.</i>—Enfin! le temps paraissant convenable, nous nous embarquons: +les prêtres en font autant; quant au baron palermitain, il attend des +compagnons de route.</p> + +<p>Nous partons à trois heures du matin; avec l'intention de couper droit, +mes conducteurs s'éloignent du rivage et rament pendant cinq heures; +mais tout à coup le vent devient contraire, et nous force de revenir sur +nos pas, en mettant à la voile; nous rabattons ainsi sur Rochetta, +petite ville située à 12 milles seulement de Tropea, d'où nous étions +partis. Nous y débarquons à midi; le moine et le chanoine siciliens ont +disparu.</p> + +<p>Rochetta est entièrement renversée par le tremblement de terre.</p> + +<p>La maison Pignatelli-Monteleone, qui possède ce fief, a fait +reconstruire quelques baraques pour loger une partie des habitants.</p> + +<p>Je trouve là, un Français, M. Cauvin de Marseille, agent du duc de +Monteleone, qui me fait entrer chez lui comme compatriote et m'offre à +dîner.</p> + +<p>À sept heures du soir, le ciel étant serein et le vent frais, nous +repartons à la voile; la nuit a été fort belle et nous avons bien marché +jusqu'à deux heures du matin. Alors le vent cesse, mes matelots prennent +la rame, pendant quelque temps. Ils marchent alternativement à la rame +et à la voile.</p> + +<p>Sur les dix heures, le vent toujours favorable devient tellement fort, +qu'il soulève prodigieusement la mer, et que pendant deux heures, nous +sommes toujours inondés au point que nous étions complètement mouillés; +les matelots étaient sans cesse occupés à enlever, avec des éponges et +même avec des seaux, l'eau qui remplissait la barque.</p> + +<p>À midi l'orage ayant cessé et nous étant rapprochés de la côte, nous +avons continué fort heureusement notre route. Nous avons retrouvé nos +compagnons, les prêtres siciliens, qui, ayant suivi le rivage, se +reposaient à Belvédère, d'où nous sommes venus ensemble jusqu'à Cirelle, +où nous devons passer la nuit sans savoir si nous en partirons demain.</p> + +<p>La ville de Cirelle était située autrefois sur une montagne très élevée; +il en reste à peine quelque murs épargnés par le fléau.</p> + +<p> </p> + +<p><i>12 mars 1788</i>.—Après avoir dormi dans la rade de Cirelle, nous en +partons à sept heures du matin; nous traversons le golfe de Policastro, +nous avons eu bon vent pendant une heure, mais la mer devient grosse, et +à force de rames nous arrivons à cinq heures du soir dans une petite +rade, au milieu des rochers, où nous mettons pied à terre, nos marins +ayant grand besoin de repos, après avoir ramé toute la journée par un +temps chaud et lourd; le vent du midi ayant assez de force pour +échauffer l'atmosphère, mais pas assez pour nous pousser.</p> + +<p>Dans la nuit le temps change, se met à la traverse qui nous amène une +pluie abondante; elle cesse à deux reprises le matin; à peine nous +disposions-nous à partir, qu'elle reprend encore; cependant à sept +heures et demie nous partons en quittant cette rade, nommée Linfreschi.</p> + +<p>Mais à peine avons-nous fait un mille, que nos matelots, effrayés par +des vagues menaçantes et un nuage énorme que poussait vers nous le vent +contraire, sont obligés de virer de bord; nous vîmes alors le plus bel +arc-en-ciel que j'ai vu de ma vie; le demi-cercle était complet et ses +couleurs des plus vives.</p> + +<p>La barque des Siciliens qui nous suivait imite notre manœuvre, et nous +rentrons avec ensemble dans la rade de Linfreschi que nous venions de +quitter.</p> + +<p>Nous sommes réduits à passer la journée et la nuit dans ce beau port de +mer, d'où il n'y a pas moyen de sortir pour se promener sur des rochers +à pic entourés d'affreux précipices. Il n'y a qu'une maison de paysan où +nous trouvons des œufs pour tout potage.</p> + +<p> </p> + +<p><i>14 mars</i>.—Le lendemain matin, à sept heures, nous nous acheminons du +côté de Naples; après avoir ramé l'espace de 12 milles; un vent de +sirocco bien désiré nous fait tendre nos voiles, et souffle dedans avec +tant de force qu'il nous amène à Naples le soir même, avec une rapidité +incroyable et surtout inaccoutumée.</p> + +<p>Nous entrons dans la rade à neuf heures du soir, après avoir franchi 150 +milles. Mais nouveau contre-temps! personne n'entre par mer dans Naples +pendant la nuit; nous voilà donc forcés de jeter l'ancre encore une +fois, et de passer encore une nuit dans la barque.</p> + +<p> </p> + +<p><i>15 mars.</i>—L'inspecteur de la santé nous fait attendre toute la +matinée; enfin à onze heures nous mettons le pied sur la terre ferme, +après un voyage assez long et assez mouvementé.</p> + +<p>Je revois Naples avec un sensible plaisir, et je trouve avec une joie +encore plus grande de bonnes nouvelles de ma famille qui s'y étaient +accumulées. (Depuis le 13 février, jour de son départ pour Païenne, il +avait pensé que son voyage de Sicile serait de quinze jours; il avait +duré plus d'un mois.)</p> + +<p>Parti de Messine le 4 mars, arrivé à Naples le 15, il avait mis onze +jours pour un trajet qui peut se faire maintenant en une journée, il est +vrai qu'il avait vu le pays autrement qu'on le voit aujourd'hui; il y a +bien peu de touristes de nos jours qui connaissent les fabriques de +couvertures de Tropea, les rades de Policastro et de Linfreschi, etc.</p> + +<p> </p> + +<p><i>17 mars.</i>—Je séjourne à Naples trois jours (15, 16, 17) employés en +écritures, courses et visites.</p> + +<p>On ne peut entrer à Naples, ni en sortir, ni voyager dans tout le +royaume sans un passeport; on ne peut pas non plus prendre la poste sans +une permission spéciale. L'un et l'autre se donnent sur un billet de +l'ambassadeur de la nation du voyageur, et chose rare, cela ne coûte +rien!</p> + +<p> </p> + +<p><i>18 mars 1788</i>.—J'avais retrouvé ma chaise. Je pars de Naples à midi et +crac! Au milieu de la ville la dent de loup d'un de mes ressorts se +casse; il faut donc s'arrêter et la faire raccommoder sur-le-champ; cela +fait, le reste du voyage se passe sans accident.</p> + +<p>Nuit et jour je cours la poste sans m'arrêter et je me trouve à la porte +de Rome le lendemain, à trois heures et demie du soir, ce qui fait +vingt-six heures et demie de la porte de Naples à la porte de Rome.</p> + +<p>Le chemin est très beau de Naples à Albano, mais il m'a fallu quatre +heures pour les deux dernières postes, les chemins étant gâtés par les +pluies; à chaque instant je craignais de sentir ma chaise se briser.</p> + +<p> </p> + +<p><i>19 mars</i>.—J'entre croyant trouver en arrivant un <i>Lascia-passare</i> que +Détournes m'avait promis; je ne le trouve pas à la poste. Il faut donc +aller à la Douane, où le visiteur fort heureusement fait semblant de me +visiter, en m'expédiant fort gracieusement.</p> + +<p>Je me loge dans la rue Frattina en chambres garnies, à peu près dans le +même quartier que la première fois.</p> + +<p> </p> + +<p><i>20 mars</i>.—Jeudi-Saint, grande cérémonie à la chapelle du Pape au +Vatican; office, lavement des pieds, bénédiction sur la place +Saint-Pierre qui offre vraiment le plus beau coup d'œil, par le +spectacle auguste qu'elle présente et la foule qui la reçoit.</p> + +<p>Le Pape se présente au balcon du milieu sous un dais, assisté de +plusieurs cardinaux, au son des cloches et des canons du château +Saint-Ange; il bénit le peuple à trois reprises.</p> + +<p>Le soir de ce même jour et le lendemain, Vendredi-Saint, grand concours +dans l'église de Saint-Pierre pour voir l'illumination de la basilique, +par une grande et unique croix embrasée, suspendue au-dessus du +maître-autel. C'est un bel effet que des peintres viennent copier.</p> + +<p> </p> + +<p><i>22 mars</i>.—Vendredi et Samedi saints; office le matin dans la chapelle +du Pape, on chante aussi les trois jours, mercredi, jeudi et vendredi +les ténèbres suivies d'un miserere, auquel les maîtres de chapelle +concourent à l'envi.</p> + +<p> </p> + +<p><i>23 mars</i>.—Le jour de Pâques, grand'messe aussi solennelle que le jour +de Noël, chantée à Saint-Pierre par le pape Pie VI, avec le même +appareil; comme le Jeudi-Saint bénédiction sur la place, <i>urbi et orbi</i>; +il y avait encore plus de monde et le coup d'œil était encore plus +beau.</p> + +<p>Le soir, part la girandole; c'est un feu d'artifice qu'on tire du +château Saint-Ange, dont les dessins ont été donnés par le cavalier +Bernin et d'autres grands artistes; la situation et la quantité de +poudre qu'on y brûle se réunissent pour en faire un très beau spectacle. +On le tire encore le jour de la Saint-Pierre, mais de plus ce jour-là, +toute la coupole est illuminée à l'extérieur par des feux qui, plusieurs +fois et presque instantanément, changent de couleurs. C'est d'un effet +saisissant.</p> + +<p> </p> + +<p><i>25 mars</i>.—Le jour de l'Annonciation, le Pape se rend en cérémonie à +l'église Santa-Maria-sopra-Minerva (ainsi nommée parce que l'église est +bâtie sur l'emplacement de l'ancien temple de Minerve) où se chante une +grand'messe à l'issue de laquelle il donne la bénédiction nuptiale à un +certain nombre de jeunes filles qu'il dote en même temps.</p> + +<p><i>Du 26 mars au 6 avril 1788</i>.—Vu la villa Pamphili, du prince Doria, +etc.; la villa Ludovici, le casino Cossini, etc.</p> + +<p>Revu la villa Borghèse, etc.</p> + +<p>Vu la villa Farnesine dont on emporte ce qu'il y a de plus beau pour le +musée de Naples, entre autre le taureau Farnèse, groupe le plus +considérable de l'antiquité.</p> + +<p>Vu le palais du Pape à Monte-Cavallo (le Quirinal), où se trouve la +Sainte Pétronille, du Guerchin, etc.</p> + +<p>La galerie Doria... L'Église Sainte-Croix de Jérusalem... Saint-Martin +des Carmes et Saint-Pierre-in-Vincoli sont de belles églises qui +ailleurs qu'à Rome passeraient pour des merveilles. La fabrique de +tapisserie de Ripa grande sur le plan des Gobelins, mais moins belle.</p> + +<p>Revu le château Saint-Ange, etc.</p> + +<p> </p> + +<p><i>6 avril</i>.—(En compagnie de trois personnes il fait un second voyage de +Tivoli sur lequel il donne moins de détails que la première fois.)</p> + +<p> </p> + +<p><i>7 avril</i>.—On trouve aux notes de sa correspondance:</p> + +<p>Réponse à la lettre de mon père du 28 mars (Cette lettre avait été plus +de douze jours en route); prière d'adresser la réponse à Gênes poste +restante... Il a neigé dans les montagnes dimanche, il paraît que l'air +se radoucit. On en a grand peur pour la récolte des soies mais on espère +aujourd'hui que ce froid passager ne fera pas de mal.</p> + +<p>Écrit à M<sup>me</sup> Jordan Périer (sa tante) et M. Vionnet (son beau-frère), +à qui j'envoie trois de mes portraits, dans une boîte à son adresse pour +remettre à ma mère et à mes sœurs. (Quels pouvaient bien être ces trois +portraits? Des camées coquilles probablement qui sont une spécialité de +Rome.) Avis de mon départ fixé à demain.</p> + +<p> </p> + +<p><i>10 avril</i>.—Je pars, en effet, à minuit pour Sienne; je chemine toute +la journée du 11 sans m'arrêter, et sans événement extraordinaire +jusqu'à quatre heures après midi; tout à coup une des barres de fer qui +soutiennent en dessous les ressorts de la chaise vient à se rompre à +Saint-Laurent-le-Neuf, près d'Orviéto; il faut démonter le ressort, le +raccommoder et recharger, ce qui prend une heure; je me remets en route; +je voyage toute la nuit et j'arrive à Sienne sans accident, à dix heures +du matin, le samedi 12.</p> + +<p> </p> + +<p><i>12 avril</i>.—Sienne est une petite ville de 18,000 âmes, située sur la +hauteur avec une vue fort étendue. Le pavé y est formé de briques posées +sur champ jointes par un fort mastic, contrairement à ceux de toutes les +autres villes de Toscane qui sont à larges dalles à joints irréguliers.</p> + +<p>Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est la cathédrale qui date de 1630; +elle est d'une très belle architecture gothique; on y admire une +mosaïque en marbre noir et blanc, qui représente les traits principaux +de l'Histoire sainte.</p> + +<p>Logé chez Marchi sur l'adresse donnée par Sauveur Marotti. La société y +est fort agréable, on y reçoit très bien les étrangers; le langage y est +très pur; beaucoup d'Anglais vont y passer l'été, pour se perfectionner +dans la langue italienne.</p> + +<p>On prétend, mal à propos, que Sienne a été fondée par Remus, frère de +Romulus; elle doit son origine aux Gaulois, qui, sous la conduite de +Brennus, firent le siège de Rome et se retirèrent sur ce point lorsque +Camille les repoussa en 354 de la fondation de Rome.</p> + +<p>Une des curiosités de Sienne est le manège, qui est très bien monté, où +l'on fait faire aux chevaux tous les exercices possibles. (Cette +observation sur le manège de Sienne ne pouvait être faite que par un +amateur de chevaux; elle me rappelle que mon grand-père était très bon +cavalier. Je me souviens à peine de l'avoir vu monter à cheval, mais je +sais qu'il montait souvent avec ma mère avant son mariage. Par suite de +cette ancienne habitude, il a toujours conservé dans son écurie un +cheval de selle, même à Lyon, sur la place Tolozan, que mes oncles +avaient surnommé le bidet paternel. De 1825 à 1835, il n'y avait que moi +pour le monter; mais les bottes à revers jaunes de mon grand-père +étaient toujours soigneusement entretenues dans son vestiaire, comme +s'il allait s'en servir; car à cheval elles étaient obligatoires avec +les culottes courtes, qu'il a toujours portées.)</p> + +<p> </p> + +<p><i>14 avril 1788</i>.—Départ de Sienne à sept heures du matin, arrivé à +Florence à cinq heures du soir sans aucune particularité.</p> + +<p> </p> + +<p><i>15 avril</i>.—Revu Florence.... La chapelle S. Lorenzo qui n'est pas +terminée et qui coûte déjà plus de 9 millions de livres tournois.</p> + +<p> </p> + +<p><i>16 avril</i>.—Revu le jardin di Boboli, plus intéressant au printemps +qu'au mois de novembre. Logé à Florence chez Vincent Girotti, place +Saint-Pancrace, adresse donnée par Schulteis.</p> + +<p> </p> + +<p><i>17 avril</i>.—À cinq heures du matin, je suis parti pour visiter la +fabrique de porcelaine de la famille Genori, moins importantes que +celles de Sèvres et de Naples, qui appartiennent à des souverains; j'y +ai vu avec grand intérêt tous les détails de la fabrication. Au retour, +je suis monté à cheval pour aller à Pratolino, maison de plaisance du +Grand-Duc, à 7 milles de Florence, on y voit des jeux d'eau très +curieux.</p> + +<p>On voit aussi à Pratolino le fameux colosse de Jean de Bologne, il a 35 +brasses de hauteur (la brasse est 1/2 aune), je suis entré dans le cou +et dans la tête.</p> + +<p>Revu le dôme de Florence... très belle vue du sommet de la coupole plus +agréable encore que celle de Rome.</p> + +<p> </p> + +<p><i>18 avril</i>.—Départ de Florence à six heures du matin, arrivé à Livourne +à quatre heures et demie du soir, sans autre aventure que celle d'un +cheval de brancard qui s'est abattu en partant de la poste de Cassel del +Bosco, et m'a tenu là une demi-heure; pour le dégager, il a fallu couper +une des sangles de la sellette.</p> + +<p>Les douanes du Grand Duc sont très rigoureuses, soit à l'entrée soit à +la sortie, on est venu me visiter à l'auberge, et très sérieusement.</p> + +<p> </p> + +<p><i>20 avril</i>.—Partie sur mer avec Ubrich et les deux fils Dupouy, pour +voir le fanal et la tour del Marcosso, toute en marbre, qui a 140 degrés +jusqu'au sommet.</p> + +<p> </p> + +<p><i>24 avril</i>.—Autre promenade sur mer avec Ricard Fascio, fils du premier +complimentaire de Berte (premier fondé de pouvoir), nous allons dans un +bâtiment anglais chargé pour le compte de sa maison, la Minerva, à trois +mâts.</p> + +<p> </p> + +<p><i>25 avril 1788</i>.—Vu la fabrique de corail et les cimetières des +différentes nations et religions; la synagogue des juifs est très belle. +Les grecs schismatiques font aujourd'hui leur vendredi-saint; j'ai +assisté à une partie de l'office qu'ils font en grec, avec beaucoup +d'appareil.</p> + +<p> </p> + +<p><i>26 avril</i>.—Ayant reçu ce matin de Lyon des lettres conformes à mes +désirs, je me décide à prendre une felouque et m'embarquer pour Gênes.</p> + +<p> </p> + +<p><i>27 avril</i>.—J'arrête la felouque du patron Fiore de Lerici, sur +laquelle je monte le 27 au soir, chargeant avec moi ma chaise.</p> + +<p>Après un trajet de cinquante heures, pendant lequel j'ai toujours eu la +mer calme ou le vent contraire, je suis arrivé à Gênes à force de rames.</p> + +<p>(Maintenant le même voyage se fait en cinq ou six heures.)</p> + +<p> </p> + +<p><i>29 avril</i>.—Je suis entré dans le port le 29, à neuf heures du soir; il +a fallu y passer la nuit et débarquer seulement le mercredi à huit +heures du matin.</p> + +<p>Les faquins ou crocheteurs de Gênes sont de la plus grande insolence; il +faut faire prix avec eux pour le transport de vos bagages et équipages, +et comme on ne peut pas se servir d'autre ministère que du leur, ils +rançonnent d'importance les voyageurs sans qu'ils puissent s'y opposer.</p> + +<p> </p> + +<p><i>30 avril</i>.—Passé en arrangements et visites.</p> + +<p> </p> + +<p><i>1<sup>er</sup> mai</i>.—On entend à pareil jour dans toutes les rues de Gênes, +les tambours, les trompettes et autres instruments, à la porte de tous +les nobles; cet usage paraît assez généralement répandu dans beaucoup de +villes d'Italie.</p> + +<p>Le doge en grande cérémonie, accompagné des Sénateurs, se rend en dehors +des murs à la grand'messe dans l'Église de Saint-Jacques et de +Saint-Philippe, occupée par des religieuses.</p> + +<p>Après la messe il entre dans le couvent et fait son compliment à +l'abbesse avec force salutations à l'illustrissima Signora.</p> + +<p>Je suis allé à cette petite fête avec le marquis de Grimaldi; de là nous +avons visité le casino d'Hippolyte Durazzo, situé sur les anciens +remparts, d'où l'on a une vue magnifique sur la ville, la mer et la +campagne.</p> + +<p>Visité l'hôpital administré par douze nobles, qui contient 1,300 +malades, tous couchés dans des lits séparés (ce qui n'existait pas en +France à cette époque). Ces nobles sont chargés gratuitement de toute +l'administration et sont tuteurs des orphelins, cette charge ne se +refuse jamais.</p> + +<p> </p> + +<p><i>2 mai</i>.—Une des merveilles de Gênes est le pont Carignan, construit +aux frais de la famille Pauli pour joindre deux montagnes.</p> + +<p>(Description de Gênes et de ses environs.)</p> + +<p>Tous les environs sont garnis de maisons de campagne entre la ville et +la montagne; l'aspect en est ravissant quand on arrive par mer.</p> + +<p> </p> + +<p><i>3 mai 1788</i>.—Aujourd'hui grande fête pour le peuple gênois; c'est le +jour des Carasses. Cette cérémonie se faisait autrefois le Jeudi-Saint; +elle consiste à aller visiter dévotement la cathédrale en procession, en +portant l'image du saint patron sur un brancard, ou caisse dite carasse. +Peu à peu cette institution dévote est devenue une affaire d'appareil; +on a pensé qu'il valait mieux ne pas la faire le Jeudi-Saint; on a donc +jugé convenable de la transporter au jour de l'Invention de la +Sainte-Croix.</p> + +<p>Vingt et une confréries de pénitents s'acheminent en procession chacune +à leur tour, au son de la musique (qui n'est pas toujours excellente), +portant en triomphe leurs carasses ornées de fleurs et de bougies où +l'on voit jusqu'à cinq ou six statues travaillées par de bons maîtres; +l'une d'elles était éclairée par quatre cent cinquante bougies.</p> + +<p>Ces processions durent depuis trois heures après midi, jusqu'à une heure +après minuit. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est de les voir monter les +escaliers de Saint-Laurent (la cathédrale) parce que ceux qui portent la +croix et la carasse se font un point d'honneur de les monter en courant.</p> + +<p>Le plus intéressant dans cette fête c'est le concours immense qu'elle +attire, et l'air de jubilation qui règne sur tous les visages; on +prétend que les Gênois deviennent tous fous ce jour-là.</p> + +<p> </p> + +<p><i>5 mai</i>.—Dîné à la campagne de Jean-Luc Durazzo; c'est un fort beau +palais sur le bord de la mer avec un grand jardin, pour Gênes.</p> + +<p>Plusieurs nobles et négociants ont établi à la Poncevera, un casino fort +agréable, on y joue, et deux fois par semaine on y danse.</p> + +<p> </p> + +<p><i>6 mai</i>.—Course à Peggi, où l'ex-Doge Lomellini a sa maison de +campagne, un vrai bijou qui ne ressemble en rien aux autres. Le jardin +est petit, on se croirait dans un parc immense. L'art y paraît peu +quoiqu'il y en ait beaucoup. Il y a un désordre qui plaît, les arbres +semblent posés au hasard.</p> + +<p>On voit une île où l'on aborde par des ponts plus grands que l'île. D'un +autre côté se trouvent un théâtre de verdure et une salle de bal avec +jardins et statues, etc. Le palais est bien distribué et orné de belles +peintures.</p> + +<p>Le prince Doria possède près de là une maison de plaisance peuplée +d'orangers, de citronniers et de cèdres, son théâtre est fort joli et +ses tableaux magnifiques.</p> + +<p>L'église de la Madone-des-Vignes est grande, belle et bien décorée; on +voit ici beaucoup de marbre de Carrare; ils sont à bas prix car il y en +a des montagnes entre Gênes et Livourne, sur le bord de la mer.</p> + +<p>À Livourne toute la ville est port franc, il n'en est pas de même à +Gênes. Ce qui se consomme dans la ville paie des droits à la République; +mais il y a sur le port des magasins de port franc où toutes les +marchandises sont mises en entrepôt, et sortent librement par mer; ces +magasins sont une curiosité de Gênes.</p> + +<p>Le port est très beau mais pas complètement à l'abri des vents. Le dôme +de Saint-Laurent est grand; l'église de l'Annonciation est riche, celle +de l'Oratoire de Saint-Philippe est petite mais de bon goût.</p> + +<p>Le palais de Jerôme Durazzo, rue Balbi est le plus grand de Gênes, orné +de belles statues antiques et modernes et de tableaux choisis, entre +autres la Magdeleine aux pieds de Notre-Seigneur, par Paul Véronèse, le +plus beau de Gênes.</p> + +<p> </p> + +<p><i>9 mai 1788</i>.—Vu l'albergo dei Poveri, avec M. de Grimaldi, pour les +pauvres et les orphelins. Il est immense, il n'y a pas de ville aussi +charitable que Gênes, mais il n'y en a pas non plus où les pauvres +soient si misérables et aussi importuns.</p> + +<p> </p> + +<p><i>12 mai</i>.—Dîné à la campagne chez Mayster à Rivarole. Ils louent un +appartement au quatrième étage, et ils appellent cela être à la +campagne, il est vrai que le voisinage du Casino fait que sur ce point +les locations sont très recherchées.</p> + +<p> </p> + +<p><i>12 mai</i>.—Autre partie chez Cambiaso (Charles) qui loue le palais +Spinosa de l'autre côté de la Poncevera; c'est un des plus beaux et des +mieux situés.</p> + +<p> </p> + +<p><i>13 mai</i>.—Départ de Gênes à une heure après midi, arrivé à Novi à huit +heures et demie; route très agréable dans cette saison, bordée de palais +superbes et de sites délicieux.</p> + +<p> </p> + +<p><i>14 mai</i>.—Séjour à Novi, avec très mauvais temps.</p> + +<p> </p> + +<p><i>15 mai</i>.—Parti de Novi à cinq heures du matin, arrivé à Pavie à une +heure et demie.</p> + +<p>Les douaniers impériaux sont très rigoureux; ils ont visité ma voiture +et mes bagages avec le plus grand détail; ils m'ont tenu à la porte une +heure et demie avant de me laisser entrer, quand ils ont bien vu que je +n'avais rien de suspect.</p> + +<p>Un ambassadeur d'Espagne qui vient de passer, il y a deux jours, a subi +la même cérémonie, sans égard pour sa dignité.</p> + +<p> </p> + +<p><i>15 mai</i>.—Dans Pavie, ce qu'il y a de plus remarquable, c'est +l'université que l'Empereur Joseph II vient de rétablir avec une grande +splendeur, en engageant la noblesse germanique à y envoyer ses enfants; +belles salles, belles collections et surtout, professeurs éminents.</p> + +<p>Le château des rois lombards annonce l'antiquité de la ville.</p> + +<p>En sortant sur la route de Milan à 5 milles de la ville, à droite, se +trouve la fameuse et imposante chartreuse fondée par Jean-Galeas +Visconti, duc de Milan en 1396.</p> + +<p>La façade gothique de l'église est ornée d'une foule de statues d'un +effet grandiose, elle paraît cependant un peu trop basse pour sa +largeur.</p> + +<p>L'intérieur de l'église est d'une magnificence qui frappe au premier +coup d'œil; et plus encore lorsqu'on examine les détails. Elle est +construite sur les dessins du Dôme de Milan, mais elle est beaucoup plus +claire; elle l'emporte encore par la richesse. L'autel du milieu et ceux +des huit chapelles latérales sont en mosaïques de pierres précieuses. Le +premier a coûté, dit-on, 900 mille livres; ce qui n'est croyable +qu'après l'avoir vu.</p> + +<p>Les Chartreux avaient des trésors immenses en calices et autres +ustensiles d'église; l'empereur Joseph II, s'en est emparé et a renvoyé +les moines chacun chez eux, en les relevant de leurs vœux de sa propre +autorité et leur donnant à chacun 100 doppées de pension, ce qui fait +2,000 livres tournois et 4,000 à l'abbé.</p> + +<p>À leur place, on a mis une vingtaine de moines de Cîteaux, auxquels on +fait une pension convenable.</p> + +<p>On voit dans la sacristie, un ouvrage ancien fort précieux: c'est une +mosaïque faite avec des dents de chevaux marins, représentant l'histoire +sainte en septante petits tableaux, dont chacun contient un sujet. C'est +un travail d'une délicatesse inouïe, qui fait l'admiration des +connaisseurs.</p> + +<p>On dit que c'est le monastère le plus somptueux du monde.</p> + +<p>Après une visite d'une heure et demie, je suis remonté dans ma chaise et +je suis parti pour Milan.</p> + +<p> </p> + +<p><i>16 mai 1788</i>.—Ne trouvant pas de place à l'hôtel Impérial, je me suis +logé aux Trois-Rois, où je suis bien.</p> + +<p> </p> + +<p><i>17 mai</i>.—Milan est bien changé et bien embelli depuis quelques années. +L'empereur Joseph II ayant supprimé beaucoup de communautés religieuses, +on a ouvert beaucoup de rues nouvelles, larges et fort belles. Le cours +de la porta Rauza, ou porte Orientale, est une promenade publique pas +encore achevée.</p> + +<p>On en fait une autre sur la place des Chartreux, où concourent tous ceux +qui n'ont pas d'équipages. Les dames et autres gens à carrosses viennent +y faire un tour avant de se rendre au Corso.</p> + +<p>Les beautés de Milan sont:</p> + +<p>Le dôme, ouvrage immense qui ne sera jamais fini. Si le plan est complet +un jour, ce sera d'un effet magnifique.</p> + +<p>L'hôpital par sa grandeur, ses richesses et la manière dont il est +administré, doit tenir un des premiers rangs parmi les institutions de +ce genre.</p> + +<p>Le cimetière appelé Fappone est curieux par la manière dont il est +construit, ainsi que la grande église du milieu, en forme de croix +grecque.</p> + +<p>Le lazaret est immense; il est situé en dehors de la porte Orientale; il +ne sert pas à grand'chose, mais il mérite d'être vu.</p> + +<p>Le château est remarquable par ses fortifications; l'église +Saint-Alexandre par ses richesses; il faut voir aussi la bibliothèque +ambroisienne, le palais archiducal, le palais Beljoïoso, l'église +Saint-Ambroise et autres.</p> + +<p>Il y a de fort belles maisons de campagne aux environs entre autres +celle de l'archiduc à Monza; la maison Busca à Castelago où il y a de +très beaux jardins et des jeux d'eau que l'on compare à ceux de +Frascati, mais qui ne les valent pas, à mon avis.</p> + +<p> </p> + +<p><i>22 mai</i>.—Jour de la Fête-Dieu, brillante procession à laquelle +concourent tout le clergé séculier et régulier, une grande partie de la +ville, les nobles, l'archiduc, l'archiduchesse et les dames; cette +procession véritablement imposante se fait avec beaucoup de dignité et +de respect.</p> + +<p> </p> + +<p><i>25 mai</i>.—Autre procession au château où tout le monde militaire +assiste; elle était peu nombreuse aujourd'hui, les troupes étant presque +toutes sur les champs de bataille de Hongrie.</p> + +<p> </p> + +<p><i>25 mai</i>.—Départ le jour même, dimanche à minuit, dans ma chaise, pour +Casal et de Casal à Turin.</p> + +<p>(Il fait un second séjour d'un mois à Turin, et pendant tout ce +temps-là, il n'y a plus aucune note sur son cahier de touriste; mais, +sur son livre de correspondance il est fait mention de quinze lettres +écrites soit à son père, soit à Magneval pour les affaires de la maison, +entre autres, la conclusion de l'affaire Cajoli.)</p> + +<p> </p> + +<p><i>27 juin 1788.</i>—Pris un voiturier à Turin pour me conduire dans le +Piémont jusqu'à Nice, aux prix de 10 livres par jour et deux jours en +sus pour le retour, à la condition de mettre au moins huit jours pour la +tournée. (Il paraît qu'il n'y avait pas de maître de poste dans la +direction qu'il voulait suivre.)</p> + +<p>Passé à Raconnis, Pavillan, Saluces, Verzol, Castiglione, Busca, Mondovi +et Coni, mis six jours à parcourir toute cette région.</p> + +<p> </p> + +<p><i>1<sup>er</sup> juillet.</i>—Parti de Coni pour les montagnes, à trois heures +après midi; couché à Limone.</p> + +<p> </p> + +<p><i>2 juillet.</i>—Passé le fameux col de Tende où le roi de Sardaigne a fait +faire un chemin magnifique en adoucissant la pente autant que possible; +comme cette route n'est pas praticable l'hiver à cause des neiges, on a +projeté de percer la montagne; l'ouvrage est commencé...</p> + +<p> </p> + +<p><i>3 juillet.</i>—Arrivé à Nice à midi; cette ville n'a rien de remarquable, +si ce n'est la douceur de son climat en hiver; il y a une belle allée +d'arbres qui forme le cours où l'on se rassemble le soir; une terrasse +au-dessus domine la mer. Le port est très petit. La marine du roi de +Sardaigne s'abrite dans celui de Villafranca, assez voisin.</p> + +<p> </p> + +<p><i>6 juillet.</i>—Parti de Nice à trois heures du matin, passé le Var +heureusement (en bateau), au bord duquel j'ai attendu plus d'une heure; +arrivé à Grasse à dix heures, où j'ai passé la journée.</p> + +<p> </p> + +<p>Vu Antibes, d'Antibes à Grasse, chemin épouvantable.</p> + +<p>Grasse est mal distribuée, elle est composée de mauvaises rues bien +sales. Les oliviers qui l'entourent forment un beau coup d'œil et un +beau revenu; la récolte d'huile produit 2,000,000 en moyenne par année.</p> + +<p>On tire aussi, dit-on, 500,000 livres des fleurs qu'on cultive dans les +jardins pour la parfumerie.</p> + +<p>(Il passe ensuite à Draguignan, aux Arcs, où il voit les familles Fédon +et Dain, à Brignoles et à Toulon.)</p> + +<p> </p> + +<p><i>18 juillet</i>.—Je pars le soir pour Marseille, où je suis arrivé à six +heures du matin avec beaucoup de poussière.</p> + +<p>Là s'arrêtent les notes du voyage de touriste; il ne dit rien de son +retour à Lyon.</p> + +<p> </p> + +<p>Comme je l'ai dit en commençant, une grande partie de ses notes est +relative aux affaires de commerce de la maison Jordan et à sa +correspondance. Pour en donner une idée, je choisis quelques passages, +les moins ennuyeux, qui peuvent rappeler les mœurs et usages de +l'époque.</p> + +<p> </p> + +<p><i>19 août 1787, de Turin</i>.—Echantillons à demander, à Lyon, de satin +pour broder, à la dernière mode, couleurs plutôt sombres; on préférerait +un façonné ou moucheté pour le prince Joujoupouf.</p> + +<p> </p> + +<p><i>25 août, de Turin</i>.—M. de Bianchi m'a annoncé une demande de lettre de +recommandation pour la maison, en faveur d'un seigneur de la Cour de ses +amis.</p> + +<p> </p> + +<p><i>1<sup>er</sup> septembre, de Turin</i>.—M. de Bianchi demande un satin moucheté +dans le dessin de l'échantillon, en bleu et vert, pour habit, et deux +paires de culottes pour lui; si l'on est obligé de faire fabriquer, il +serait bien aise de voir plusieurs échantillons qui craignent moins que +le lilas.</p> + +<p> </p> + +<p><i>26 septembre 1787, de Turin</i>.—Autre commission de M. de Bianchi d'un +habit et de deux paires de culottes jaune et bleue, ou autres couleurs +sombres, à petites mouches, pour broder, avec une aune de satin blanc +pour gilet, qu'il fera broder ici.</p> + +<p> </p> + +<p><i>13 janvier 1788</i>.—Le duc de Fragnito le prie de demander pour lui, à +Lyon, deux habits de printemps, velours à la Reine, couleurs à la mode, +proportionnées à son âge, sept aunes de chaque pour habit, veste et +culottes, et deux vestes brodées assorties, le tout <i>ad libitum</i> et +expédier à l'aise.</p> + +<p> </p> + +<p><i>26 février, de Palerme</i>.—Rien à faire en soie avec Palerme; si +l'occasion se présente de travailler en banque, j'invite à le faire avec +Caillol, Nicaud et C<sup>ie</sup>, associés en commandite avec S. M. S. et +C<sup>ie</sup>, de Marseille.</p> + +<p>Rien à faire en commission, ni avec les marchands qui ne valent rien, ni +avec la noblesse, qui paie horriblement mal, et qui, par ce fait, a +ruiné les détaillants palermitains.</p> + +<p> </p> + +<p><i>29 février, de Messine</i>.—La maison Jacques et Silvestre Loffreda est +dirigée par Silvestre, qui est sur le point de quitter les affaires; il +a acheté depuis deux ans un fief considérable de 150,000 écus de Sicile; +en attendant, il exécute volontiers les commissions qu'on lui donnera de +compte à demi, mais il n'exécute plus rien pour compte.</p> + +<p> </p> + +<p><i>3 mars, de Messine</i>.—Charles-Antoine Loffreda m'a promis des +expéditions de soie pour notre maison; ce sont des gens fort aimables et +très honnêtes.</p> + +<p>D. Silvestre, leur cousin, m'a annoncé que par le courrier prochain il +écrirait à la maison pour lui donner commission de trois robes de noce +pour sa nièce, M<sup>lle</sup> Picolo, qui doit se marier avec un signor +cavaliere di Giovanni, des premières maisons de Messine. On s'en +rapportera, dit-il, au goût de nos messieurs pour les couleurs et le +prix, pourvu que ce soit à la dernière mode.</p> + +<p>Ce D. Silvestre n'est pas Loffreda, mais Jacques Loffreda défunt, en lui +donnant sa fille, l'a obligé à prendre son nom pour lui laisser son +héritage.</p> + +<p> </p> + +<p><i>17 mars, de Naples</i>.—La princesse Ferolito ne s'est pas corrigée de +son ancienne habitude d'être mauvaise payeuse, et surtout fort +litigieuse, elle a cinq ou six procès sur les bras.</p> + +<p>Le duc de Fragnito a été très satisfait de la commission du 13 janvier; +il m'en aurait compté le montant, mais le change est si défavorable pour +lui, qu'il veut attendre quelques semaines encore pour voir s'il ne se +bonifiera pas; je lui ai dit qu'il était le maître. Que le change +devienne meilleur ou non, il a promis de remettre la somme dans un mois; +ce brave seigneur n'est pas bien riche, mais il mérite la plus entière +confiance.</p> + +<p> </p> + +<p><i>18 avril, de Florence</i>.—J'écris à mon père en réponse à sa lettre du +4. Je lui dis que je ne sais rien de plus au sujet des robes de la +commission de Loffreda, de Messine; que les robes de véritable gala se +font toujours comme autrefois, avec paniers et longues queues; que +comme aujourd'hui elles servent très peu, je serais d'avis de n'en faire +ainsi qu'une, la plus belle, et de faire les autres suivant les +dernières modes.</p> + +<p> </p> + +<p><i>30 juin 1788, de Mondovi.</i>—Le comte de Vozo est très estimé dans sa +patrie et regardé comme un seigneur fort à son aise; on lui donne 20,000 +livres de rentes, je crois que c'est gratuitement, mais je crois que +10,000 ne doivent pas lui manquer. Sa manufacture de drap lui prend des +fonds, indépendamment de ceux qu'il a mis dans le commerce de Gervasio +et Rossi.</p> + +<p>Le comte Cordero di San Quiatino, associé de Ballio, est la première +maison de Mondovi, et peut-être du Piémont; on la met en balance avec +celle des frères Aignon, qu'on dit la plus riche de Turin; elle nous +donne toute préférence.</p> + +<p> </p> + +<p>Comme il inscrivait la date de toutes ses lettres et même quelquefois le +sommaire, on peut juger de l'étendue de cette correspondance:</p> + +<table summary="" cellspacing="0" cellpadding="0"> +<tr><td>Les lettres à son père et à sa mère sont au nombre de</td><td> </td><td align="right">75</td></tr> +<tr><td>À Magneval, son associé et son ami</td><td> </td><td align="right">27</td></tr> +<tr><td>À ses sœurs et beaux-frères</td><td> </td><td align="right">33</td></tr> +<tr><td>À son grand-père Briasson, à sa tante Jordan-Périer, ses nièces Coste et autres</td><td> </td><td align="right">15</td></tr> +<tr><td> </td><td> </td><td align="right">——</td></tr> +<tr><td> </td><td>Total</td><td align="right">150</td></tr> +</table> + +<p>Ce qui fait à peu près une lettre tous les deux jours; chaque courrier, +partant d'Italie une fois par semaine, emportait donc trois de ses +lettres en moyenne.</p> + +<p> </p> + +<p>Comme nous voyageons à petites journées, et que notre temps n'est pas +compté, je demande au lecteur, avant de commencer un autre voyage de +placer ici quelques souvenirs qui ont un intérêt historique.</p> + +<p>Je ne sais rien sur la vie de mon grand-père Jordan jusqu'à son mariage +en 1792 avec Catherine Dugas, fille unique de M. Jean-Baptiste +Cognet-Dugas, seigneur de Chassagny.</p> + +<p> </p> + +<p>Les deux familles Jordan et Dugas s'étaient réunies pour donner en dot à +leurs enfants, Antoine-Henri Jordan et Catherine Dugas, la terre et le +château de Sury-le-Comtal dans le département de la Loire, qu'ils +avaient achetés ensemble de M. de Laffrasse de Sury, ancien seigneur de +Sury, de Saint-Romain-le-Puy et autres lieux avant 1789.</p> + +<p> </p> + +<p>M. de Laffrasse, ci-devant capitaine au régiment de Touraine, chevalier +de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, était alors auditeur de +camp; il remplissait à Lyon les fonctions de procureur du Roi devant le +Conseil de guerre.</p> + +<p> </p> + +<p>Jean-Baptiste Cognet-Dugas, mon bisaïeul maternel, était né dans la +première moitié du siècle dernier, quelques années avant la bataille de +Fontenoy (1745), il est mort vers 1816, à l'âge de quatre-vingt-quatre +ans. Quand je l'ai connu c'était un grand et beau vieillard complètement +aveugle, ayant conservé la liberté de ses mouvements et toute son +intelligence; car obligé d'avoir un guide et un soutien, il était +toujours accompagné non par un domestique ou un infirmier, mais par son +secrétaire, Berthet, qui lisait et écrivait ses lettres sous sa dictée. +Il marchait s'appuyant sur son bras, et sur une canne à pomme d'ivoire, +qui est encore conservée.</p> + +<p>La révolution avait passé emportant les souvenirs des temps qui l'avait +précédée, personne ne savait dans la famille (du moins personne ne nous +en avait jamais parlé), d'une partie intéressante de sa vie; si je la +sais, je le dois à une circonstance assez extraordinaire.</p> + +<p> </p> + +<p>Ma mère conduite par les événements à séjourner à Francfort pendant deux +années 1837 et 1838, avait étudié l'allemand; pour s'y perfectionner, +elle s'était abonnée à une revue hebdomadaire plus ou moins semblable à +nos journaux illustrés, qui parlent de tout, et d'autres choses encore.</p> + +<p>Quelle fut sa surprise d'y trouver un jour, l'histoire de son grand-père +Dugas, qui lui était tout à fait inconnue. Voici ce qu'elle apprit et ce +qu'elle m'a raconté:</p> + +<p>Jean-Baptiste Dugas ayant eu l'occasion d'aller à Zurich, ou y étant +allé dans cette intention, avait étudié sérieusement la fabrication des +rubans, et l'avait importée à Saint-Chamond, sa ville natale.</p> + +<p>Ce fut vers la fin du règne du Louis XV, qu'il fonda la première +fabrique de rubans sous le nom, je crois, de Dugas frères, qui s'est +perpétuée dans la famille pendant plus d'un siècle, avec des années +d'une prospérité inouïe, quelques inventaires se sont élevés jusqu'à +1,500,000 francs. Elle a fait la fortune de deux générations, de ses +neveux et petits-neveux.</p> + +<p>Elle a subsisté jusqu'en 1860 environ, son dernier représentant fut +Camille, fils de Thomas Dugas, neveu de Dugas-Montbel, qui tous deux y +étaient intéressés par l'héritage de leur père, Camille, frère de +Jean-Baptiste.</p> + +<p>C'est en souvenir de sa fortune faite à Saint-Chamond que Dugas-Montbel, +le traducteur d'Homère, a légué sa bibliothèque à sa ville natale.</p> + +<p>Dans sa jeunesse, Thomas Dugas avait voyagé pour la maison jusqu'en +Russie; c'est de là qu'il avait rapporté les noms d'Osippe et Yvanna +qu'il avait donnés à deux de ses enfants.</p> + +<p>Une fois l'élan donné, d'autres imitèrent J.-B. Dugas; partie de +Saint-Chamond au commencement de ce siècle, l'industrie des rubans s'est +propagée dans tout le département de la Loire, et particulièrement à +Saint-Etienne, où elle a fait la prospérité du pays.</p> + +<p>Le fait de l'importation en France de la fabrication des rubans, par +J.-B. Dugas, généralement oublié aujourd'hui, fut si bien constaté à son +origine, que Louis XVI lui donna des lettres de noblesse à titre de +récompense nationale.</p> + +<p>Comme il n'eut qu'une fille de son mariage avec M<sup>lle</sup> Balas et que +d'un second mariage avec M<sup>lle</sup> Royer de la Batie il n'eut point +d'enfant, ses lettres de noblesse tombèrent en quenouille et furent +négligées.</p> + +<p>Après avoir gagné une jolie fortune, il prit sa retraite à la campagne, +non loin de Lyon, entre Givors et Mornant, au château de Chassagny, +qu'il avait acheté de la famille Ravel de Montagny, vers 1785.</p> + +<p>J.-B. Dugas, devint alors seigneur de Chassagny, jusqu'en 1789, comme +l'avait été avant lui Louis Dumarest, échevin de Lyon en 1735 (ces +renseignements sont tirés des anciens almanachs officiels de Lyon).</p> + +<p>Le vieux château de Chassagny, de forme carrée, avec cour intérieure +entourée de portiques, conserve encore l'aspect de son ancienne origine.</p> + +<p>Il était ceint de fossés profonds, qui subsistent encore de trois côtés; +on voit sur la façade de l'entrée principale, toutes les anciennes +dispositions d'un pont-levis, remplacé par un pont fixe; c'est au +premier étage, au-dessus de l'entrée que se trouve la chapelle.</p> + +<p>On lit encore sur le couronnement de la porte, la date de 1570, avec +cette inscription latine: <i>Porta patens esto; nulli claudaris honesto</i>, +qu'on peut ainsi traduire: Sois porte ouverte à deux battants, ne te +referme qu'aux méchants.</p> + +<p>Aux deux angles de la façade principale, s'élèvent deux grosses tours +rondes; dans celle du levant, au premier, se trouvait la bibliothèque; +aux angles opposés, on voit encore les traces de deux tourelles en +encorbellement.</p> + +<p>L'orage de la révolution commençait à gronder; par prudence, J.-B. Dugas +qui avait en 1789 perdu son titre de seigneur, fit démolir les tourelles +et raser la partie supérieure des grandes tours, que l'on pouvait +apercevoir de la route de Saint-Etienne.</p> + +<p>Mais, si les tours de son château rasées à la hauteur du toit, passaient +ainsi sous le niveau de l'égalité, sa réputation honorable, sa fortune +et sa noblesse n'en attirèrent pas moins l'attention des niveleurs de +l'époque.</p> + +<p>On vint le chercher à Chassagny, pour le conduire comme suspect dans la +prison de Saint-Chamond.</p> + +<p>Fort heureusement pour lui la procédure fut longue, grâce peut-être à la +reconnaissance secrète de quelques-uns de ses bons ouvriers, qui se +trouvaient parmi les juges; car dans ce temps-là, comme toujours, bien +des moutons peureux, dans la crainte d'être mangés, hurlaient avec les +loups. Bref, plus heureux que beaucoup d'autres, il retrouva sa liberté +le 9 thermidor (27 juillet 1994).</p> + +<p>Quand le calme fut rétabli, Jean-Baptiste Dugas revint habiter +modestement Chassagny. Il y passait toute l'année ayant souvent auprès +de lui sa fille unique, M<sup>me</sup> Jordan et sa nombreuse famille.</p> + +<p>En outre de la terre de Chassagny il avait de nombreux domaines à +Tartara, à Saint-Maurice et ailleurs très paternellement administrés.</p> + +<p>À Yzieux, près de l'église, une petite maison de campagne où est né son +petit-fils Henri Jordan, a servi longtemps de retraite à ses vieux +serviteurs.</p> + +<p>Le jardin, qui existe encore sur le coteau, a été coupé par le chemin de +fer.</p> + +<p>Jean-Baptiste Dugas avait quatre frères et deux sœurs:</p> + +<p>Camille Dugas, père de Thomas Dugas et de Dugas-Montbel;</p> + +<p>Jacques Dugas du Villars, chef de la branche du Villars;</p> + +<p>Jean Dugas-Vialis, chef de la branche Vialis;</p> + +<p>Claude Dugas de la Boissony, père de Laurent, Victor, Camille, et de +M<sup>mes</sup> Guigou et Bouchardier;</p> + +<p>Jeanne Dugas (M<sup>me</sup> Regnault), aïeule des Thiollière, Neyran, Chazotte, +Grangier et Borel;</p> + +<p>Josephine Dugas (M<sup>me</sup> Chaland), aïeule des Chaland et Finaz.</p> + +<p>Au moment où Jean-Baptiste Dugas a quitté ce monde, le nombre de ses +enfants, petits-enfants, neveux ou petits-neveux s'élevait à plus de +cent cinquante. Dans ce moment où j'écris, la postérité du père de +Jean-Baptiste Dugas s'élève à plus de sept cents personnes; s'il en +était de même dans toute la France, on ne se plaindrait pas de la +dépopulation.</p> + +<p>Aussi depuis longtemps, à Saint-Chamond, le clan des Dugas est connu +sous le nom de la grande famille.</p> + +<p>Pendant que Jean-Baptiste Dugas était, dans les prisons de +Saint-Chamond, incertain de son sort, des choses plus tristes encore se +passaient à Lyon, dans la famille de sa fille.</p> + +<p>Avec tous les Lyonnais elle avait supporté courageusement les dangers et +les fatigues du siège de 1793.</p> + +<p> </p> + +<p>Le chef de la maison, Henri Jordan, l'ancien échevin, avait été arrêté, +condamné à mort, puis exécuté le 31 Janvier 1794, il avait alors 70 ans.</p> + +<p>Le motif sommaire de sa condamnation, que j'ai lu dans un journal de +l'époque conservé pendant longtemps au monument des Brotteaux, était +simplement celui-ci:</p> + +<p>Avoir contribué à la défense de la ville par une souscription de 1700 +livres.</p> + +<p>Si l'on n'avait pas trouvé ce motif, on en aurait inventé un autre, son +âge ne pouvant pas le faire considérer comme belligérant.</p> + +<p> </p> + +<p>Lorsque mon grand-père traversait gaîment le Rhône en 1787, en partant +pour l'Italie, il ne prévoyait pas que son père le traverserait quelques +années plus tard pour être massacré aux Brotteaux!</p> + +<p>Il ne pouvait pas non plus penser, que lui-même, pour échapper aux +persécutions qui suivirent le siège, traverserait le pont Morand avec sa +jeune femme, déguisés tous deux en villageois, conduisant un âne, qui +dans un de ses paniers portait leur fille aînée, Henriette, alors âgée +de quelques mois.</p> + +<p>Je ne peux jamais voir un tableau représentant la fuite en Egypte, sans +penser à ce premier voyage de ma mère.</p> + +<p>Tandis que la jeune M<sup>me</sup> Jordan trouvait une cordiale hospitalité à +Givors, dans la famille Marcellin, parce qu'elle ne pouvait pas se +sauver à Chassagny, chez son père, M. Dugas, alors détenu à +Saint-Chamond, Antoine-Henri Jordan fut obligé de chercher auprès de ses +correspondants, un refuge ignoré, dans les montagnes du Dauphiné.</p> + +<p>Que les temps étaient changés depuis les joyeuses parties de campagne +dans son voyage de 1787 et 1788.</p> + +<p>Madame Jordan-Briasson, sa mère, veuve de l'échevin, a survécu longtemps +à son mari; elle n'est morte qu'en 1813, au premier étage de sa maison, +à l'angle de la place Tolozan et de la rue Puits-Gaillot. Elle m'a +connu, mais pour dire toute la vérité je ne me la rappelle pas.</p> + +<p>C'était une femme remarquable sous tous les rapports au moral et au +physique. Par une loi d'atavisme assez générale, ses qualités aimables +et sérieuses avaient été transmises, dit-on à la fille de son fils, +Henriette Jordan.</p> + +<p>Comme ses trois sœurs, elle avait achevé son éducation à Paris (chose +rare pour l'époque et même encore aujourd'hui) chez son oncle Briasson, +imprimeur distingué, qui faisait partie du consulat, ou Tribunal de +commerce parisien.</p> + +<p>Les portraits de M. Briasson en costume d'échevin, et de ses quatre +filles en costumes allégoriques des quatre saisons, peints par Nonnotte, +sont encore conservés dans la famille.</p> + +<p>Pendant la Révolution, M<sup>me</sup> Jordan-Briasson avait reçu chez elle +Monseigneur Daviau du Bois-de-Sansay, évêque de Vienne et d'Embrun, puis +archevêque de Bordeaux, qui se cachait sous le nom de M. Fortuné, alors +que les églises étaient fermées et les prêtres mis à mort.</p> + +<p>Quand l'ordre fut rétabli par Napoléon I<sup>er</sup>, Monseigneur Daviau fut +replacé sur le siège de Bordeaux. De là, il écrivit plusieurs fois à +M<sup>me</sup> Jordan-Briasson et faisant allusion à la bonne et généreuse +hospitalité qu'il avait reçue, il signait toujours: <i>L'Archevêque de +Bordeaux, jadis Fortuné</i>.</p> + +<p>Par suite d'un accident survenu dans sa vieillesse, M<sup>me</sup> +Jordan-Briasson marchait difficilement, s'appuyant sur une canne à trois +pieds; elle ne sortait plus que pour aller à la messe à Saint-Pierre, +dans une chaise à porteurs; c'est la dernière que l'on a vue circuler +dans les rues de Lyon, transportant une personne de qualité, comme +disaient nos aïeux.</p> + +<p>Elle était propriétaire d'une ferme à la Guillotière, connue sous le nom +de <i>la Mouche</i>. Là où se trouvent actuellement la gare des marchandises, +le fort de la Vitriolerie et beaucoup d'autres constructions, il n'y +avait encore en 1830 que des champs et des prés. Quelques années après, +au moment du partage Jordan, cette ferme fut vendue à l'hectare comme +terrain de culture; les acquéreurs l'ont revendue au mètre comme terrain +à bâtir!</p> + +<p>La gare de la Mouche et la rue de la Croix-Jordan rappellent par leurs +noms cette ancienne origine.</p> + +<p>Il existait au bout de cette rue, à l'embranchement des rues de Gerland +et des Culattes, un petit espace triangulaire autrefois accessible à +tous, dans une enceinte réservée, qui depuis quelques années a été réuni +par des murs à la propriété voisine.</p> + +<p>Sur cet emplacement s'élève une croix de pierre qui porte sur son +piédestal l'inscription suivante gravée en creux:</p> + +<p>«L'an de grâce 1810, le 5 du mois de septembre, Magdeleine Briasson, +veuve de Henri Jordan, a rétabli ce monument consacré à la piété des +fidèles par ses prédécesseurs.»</p> + +<p>Cette croix existe encore, je l'ai vue et touchée aujourd'hui 6 février +1888, mais par suite de l'exhaussement du terrain tout autour, il ne m'a +plus été possible de voir l'inscription que j'avais relevée moi-même sur +place, il y a trente ans.</p> + +<p>Les souvenirs s'oublient si vite, ou si souvent s'altèrent en +vieillissant, qu'il m'a paru d'un intérêt historique local de préserver +de l'oubli le nom de Jordan, nom éminemment lyonnais, qui déjà sur +quelques mauvais plans de Lyon est remplacé par celui de Jourdan.</p> + +<p>Sur la pente de la Croix-Rousse, il y a trente ans la rue Camille-Jordan +avait été transformée en rue Camille-Jourdan.</p> + +<p>J'en fis l'observation au service de la voirie; <i>le lendemain</i> l'erreur +du peintre fut réparée sur l'ordre de l'ingénieur en chef Bonnet, fort +empressé de conserver nos anciennes traditions, car tout en transformant +merveilleusement nos vieux quartiers, il cherchait toujours à maintenir +dans chacun d'eux les avantages anciens dont ils jouissaient; système +éminemment moral et conservateur que l'on devrait toujours imiter dans +l'administration d'une grande ville, pour l'améliorer, sans perturbation +dans les intérêts respectables de ses habitants.</p> + +<p>Je ne pense pas pouvoir mieux terminer ce chapitre sur mon grand-père +qu'en rappelant l'inscription de Loyasse mise par ses enfants sur son +tombeau:</p> + + +<p> </p> + +<p class="center t"><span class="smcap">Hic jacet in resurrectionem Æternam +Antonius Henricus Jordan,<br /> +qui firma in deum pietate, caritate<br /> +in omnes et præscipuo veri amore insignis,<br /> +anno septuagesimo secundo ætatis<br /> +suæ die tertio<br /> +Januarii MDCCCXXXV obiit.<br /><br /> +Innocens manibus et mundo corde<br /> +qui non accepit in vano animam suam<br /> +nec juravit in dolo proximo suo</span>. +</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<p class="center"><img src="images/003.png" alt="image" width="70%" /></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III</h2> + +<p class="center"><b>Racontant des épisodes du voyage en Bretagne d'Alphée Aynard, 1788, et +du voyage à Paris de Th.-A., 1815.</b></p> + + +<p class="n"><span class="letre"><img src="images/005.png" alt="E" /></span>n suivant l'ordre des dates, le second voyage dont je vais parler est +celui de mon père en Bretagne, à la fin du siècle dernier.</p> + +<p>Si, comme celui de mon grand-père, Jordan, c'était un voyage d'affaires, +ce n'était pas le moins du monde, en même temps, un voyage d'agrément.</p> + +<p>À la suite du siège de Lyon, tous ceux qui avaient contribué à la +défense étaient recherchés, et le plus souvent mis à mort, sans autre +forme de procès.</p> + +<p>Joseph Aynard, fabricant de draps, chef de la section de la rue Buisson, +avait fait son devoir de bon citoyen; cela suffisait pour le désigner à +la vengeance; c'est le seul motif invoqué dans les journaux de l'époque, +pour justifier sa condamnation, que j'ai lue, formulée simplement en +ces termes:</p> + +<p>«Joseph Aynard, chef de la section de la rue Buisson, condamné à mort et +exécuté sur la place des Terreaux, le 15 décembre 1793, 60 ans.»</p> + +<p>Après sa mort, ses magasins et sa maison de campagne, la Bastero, à +Sainte-Foy, avaient été saccagés et pillés. C'est à cette époque que +furent volés les plats célèbres de Bernard de Palissy, qu'il avait +rapportés de Paris, où ils les avait achetés lors de la vente mobilière +du duc de Richelieu en 1788.</p> + +<p>Ces objets, qui figurent aujourd'hui avec honneur dans nos musées, ont +été rachetés de M. de Migieu, à Dijon, il y a 80 ans, sans que l'on sût +alors quelle était leur origine (Rapport de Martin-d'Aussigny, 15 +octobre 1859).</p> + +<p>D'après les recherches de M. Amédée d'Avaize, le nom de la propriété la +Bastero vient de Bernadin Bastero, turinois, naturalisé français en +1657.</p> + +<p>Pour échapper aux poursuites dirigées contre les survivants de l'armée +du général de Précy, deux des fils Aynard, Aubin et François, se +sauvèrent à Paris, où ils furent arrêtés et mis en prison aux +Bénédictins anglais, dans la rue Saint-Jacques (alors rue de +l'Observatoire).</p> + +<p>Ce fait résulte non seulement des récits que j'ai entendus dans ma +jeunesse, mais il est constaté par M<sup>me</sup> de Béarn, née Pauline de +Tourzelle, dans son livre publié en 1833, sous le titre de <i>Souvenirs de +40 ans</i>.</p> + +<p>Elle se trouvait dans la même prison avec sa mère, dame d'honneur de +M<sup>me</sup> la Dauphine. Elle raconte que de jeunes Lyonnais, MM. Aynard, +avaient trouvé le moyen d'apporter une distraction à la tristesse des +jeunes prisonnières en établissant une escarpolette.</p> + +<p>Leur sœur, M<sup>me</sup> Adélaïde Soret, avait aussi son mari dans cette +prison. Agée de 23 ans seulement, mais avec une énergie égale à sa +beauté, elle était partie courageusement toute seule pour Paris et avait +fini par les découvrir. Dans ces visites, elle s'était liée avec M<sup>lle</sup> +de Tourzelle, et leurs relations se sont continuées fort longtemps, car +elles avaient commencé dans des circonstances qui ne s'oublient jamais.</p> + +<p>Enfin, le 9 thermidor mit fin à leur captivité, et la maison de Joseph +Aynard, de Lyon, reprit ses opérations sous la direction de trois de ses +fils, Claude, François et Alphée.</p> + +<p>Le quatrième, Aubin, d'un caractère ardent et aventureux, s'était +embarqué avec le capitaine Surcouf pour faire la guerre aux Anglais. De +là il est allé dans l'Amerique du Sud, où il s'est marié; il n'a plus +donné de ses nouvelles depuis 1827.</p> + +<p>Avant la Terreur, la maison Aynard avait fait des affaires importantes +avec la Bretagne, il lui était dû des sommes assez fortes; on était à +l'époque des guerres de Vendée; la correspondance et les envois d'argent +étaient sinon impossibles, au moins très difficiles.</p> + +<p>Il fut décidé qu'Alphée, le plus jeune des trois, ferait le voyage pour +retirer ce qu'il pourrait de ces créances.</p> + +<p>Mon père avait une grande activité, beaucoup de courage, une bonne +santé, il accepta donc avec empressement cette périlleuse mission.</p> + +<p>Il a dû faire ce voyage en 1798. Je n'ai jamais su l'époque bien +précise; il en parlait souvent, mais jamais il n'en fixait la date; il +devait avoir vingt ans à l'époque de son départ.</p> + +<p>Ce voyage dura près d'un an et ne fut pas sans danger; car il se faisait +dans un pays complètement bouleversé par la guerre; la Bretagne et la +Vendée ayant résisté pendant plusieurs années à la tyrannie +révolutionnaire.</p> + +<p>Il n'y avait aucun autre moyen de transport que la poste, il partit donc +dans un cabriolet jaune à deux roues, que l'on appelait encore une +chaise.</p> + +<p>À cette époque, le gouvernement de la République ajoutant le vol à la +cruauté, voulait accaparer toute la monnaie; il avait ordonné sous peine +de mort, de porter dans les caisses publiques toutes les valeurs d'or et +d'argent; en échange, il donnait des assignats en papier qui furent +bientôt déprécies et causèrent un désastre presque général dans toutes +les fortunes, en donnant à des gens peu délicats le moyen de payer leurs +dettes avec des valeurs fictives.</p> + +<p>Alphée Aynard parcourut toutes les villes grandes et petites de la +Bretagne, de la Vendée, de l'Anjou et de la Touraine et n'eut qu'à se +louer de la loyauté des habitants, des Bretons surtout, qui tous, au +péril de leur vie, avaient conservé de l'argent monnoyé pour payer leurs +dettes; il put rapporter à peu près tout ce qui était dû à sa famille.</p> + +<p>La seule aventure que je connaisse de ce voyage, mérite d'être +racontée.</p> + +<p>Au moment de son départ de Nantes pour revenir à Paris, on prévient mon +père qu'une dame veut lui parler; il se rend aussitôt à l'adresse +indiquée, chez M<sup>me</sup> de Bec de Lièvre, appartenant à la première +noblesse du pays.</p> + +<p>On s'informe s'il est bien M. Aynard de Lyon, qui doit partir +prochainement pour Paris. Sur son affirmation, M<sup>me</sup> de Bec de Lièvre +lui demande pardon de l'avoir dérangé, en ajoutant que ce n'était pas à +un jeune homme de vingt ans qu'elle pouvait s'adresser pour le service +dont elle avait besoin.</p> + +<p>Mon père insiste pour connaître ce mystère; enfin, il apprend qu'il +s'agit de conduire à Paris, pour une cause que j'ignore, M<sup>lle</sup> de Bec +de Lièvre, jeune fille de dix-sept à dix-huit ans.</p> + +<p>Il ne pouvait pas refuser une pareille mission.</p> + +<p>Il avait une bonne voiture, beaucoup de bonne volonté et, ce qui ne gâte +jamais rien, un extérieur et des manières agréables; les occasions +étaient rares, en temps de révolution surtout, la nécessité passe avant +les convenances; de plus, mon père était Lyonnais; par conséquent, +royaliste fervent aux yeux de la noblesse de Vendée.</p> + +<p>Bref, après beaucoup d'exclamations de la part de la mère et force +protestations rassurantes du côté de mon père, sans faire elle-même +d'objections, M<sup>lle</sup> de Bec de Lièvre monta dans la chaise de poste +avec une femme de chambre.</p> + +<p>Je ne connais pas les détails de ce voyage qui dura cinq ou six jours. +Mon père conduisit cette jeune fille à Paris sans aucun accident et la +remit à une de ses tantes, au faubourg Saint Germain.</p> + +<p>Des années se passèrent, M<sup>lle</sup> de Bec de Lièvre est devenue la femme +du maréchal de Bourmont, ministre de la guerre, sous Charles X, et chef +de l'expédition qui fit la conquête d'Alger.</p> + +<p>Les affaires de mon père le mettaient en relations directes avec le +ministère de la guerre. Il eut l'occasion de revoir souvent M<sup>me</sup> de +Bourmont qui avait conservé pour lui beaucoup de reconnaissance.</p> + +<p>J'ai rencontré moi-même M. de Bourmont et ses fils à Genève, en 1834, +peu d'années après 1830, qui avait brisé leur fortune en renversant la +branche aînée des Bourbons, j'ai pu constater que le souvenir laissé par +la complaisance de mon père avait été conservé gracieusement par toute +la famille de la Maréchale.</p> + +<p>Voilà tout ce que je sais de ce voyage de Bretagne. J'ai vu encore la +voiture élémentaire dans laquelle mon père l'avait fait, car c'est dans +cette même chaise que j'ai fait mon premier voyage de Paris (qui +justifie cette partie de mon épigraphe, <i>quorum pars parva fui</i>, puisque +j'avais alors trois ans et demi).</p> + +<p>Les Autrichiens étaient déjà venus à Lyon en 1814; ils menaçaient de +revenir en 1815, et l'on supposait qu'ils n'y entreraient pas sans +combat.</p> + +<p>Ma mère, qui habitait le quai du Rhône, eut peur d'être exposée +particulièrement aux dangers du siège; l'ennemi devait arriver par le +Dauphiné; elle obtint de mon père de l'accompagner à Paris où +l'appelaient ses affaires.</p> + +<p>Nous partîmes donc tous les trois avec une femme de chambre qui me +tenait sur ses genoux, dans la même chaise de poste qui avait ramené +M<sup>me</sup> de Bourmont de Nantes à Paris dix-sept ans auparavant.</p> + +<p>Ce voyage est un de mes plus anciens souvenirs; nous étions au milieu de +juin 1815, cette date est très précise. Je me rappelle parfaitement le +mouvement de bascule qu'on imprimait à la voiture, lorsqu'à chaque relai +on changeait les chevaux, sans nous faire descendre.</p> + +<p>Je me rappelle encore qu'au départ, c'était notre domestique qui nous +avait conduits en postilion, jusqu'au premier relai; il avait deux +cocardes, une blanche et une tricolore, qu'il était obligé de mettre à +son chapeau alternativement, suivant l'opinion des groupes ou des +villages que nous traversions.</p> + +<p>Quand on criait: «À bas la cocarde tricolore!» il la fourrait dans sa +poche, et s'empressait de mettre la blanche; alors on le laissait +passer; un peu plus loin, on criait: «À bas la cocarde blanche!» il +s'empressait de faire l'échange afin de pouvoir marcher.</p> + +<p>Ce qui prouve, qu'en politique, il y a soixante et treize ans, on +n'était pas beaucoup plus d'accord qu'aujourd'hui dans notre pauvre +France.</p> + +<p>Depuis, en prenant des années, j'ai vu dans ma vie beaucoup de gens qui, +pour avancer, faisaient comme notre postilion de 1815. Mais pour être +juste, je dois dire aussi: de notre temps, nous avons vu beaucoup +d'honnêtes gens qui, fort disposés à crier vive le roi! ont préféré +s'arrêter, que de crier vive la ligue!</p> + +<p>Pendant que nous étions en route, de Lyon à Paris, la guerre fut +terminée par la bataille de Waterloo, le 18 juin.</p> + +<p>Aussi les Autrichiens entrèrent à Lyon sans coup férir. L'occupation +dura plus de deux mois, et coûta 3 millions au moins, tant à la ville +qu'aux particuliers.</p> + +<p>Un général autrichien avait pris ses quartiers à la Croix-Rousse, alors +commune distincte de Lyon; le Maire était mon oncle Chevallier, le père +du paysagiste de ce nom; il avait épousé la plus jeune des sœurs de mon +père, Victoire Aynard.</p> + +<p>Afin d'adoucir autant que possible ce que l'occupation étrangère +pourrait avoir de trop dur pour les habitants, M. Chevallier se rendit +auprès du général pour parlementer. Le général vit tout de suite qu'il +avait affaire à un ancien militaire; il lui demanda quelles étaient ses +campagnes et dans quelle arme il avait servi.</p> + +<p>Le Maire de la Croix-Rousse était un ancien capitaine au 6<sup>e</sup> régiment +de cuirassiers; il cita les différentes batailles où il s'était trouvé +et les pays d'Autriche qu'il avait traversés.</p> + +<p>Le général lui dit alors qu'il avait peut-être habité son château, dont +il lui rappela le nom. Mon oncle, en effet, put lui parler de sa famille +et des bons souvenirs qu'il en avait conservés.</p> + +<p>Après lui avoir demandé son nom, et pris quelques renseignements, il le +fit revenir et lui dit: «Capitaine Chevallier, vous vous êtes très bien +conduit chez moi quand vous étiez vainqueur, nous nous conduirons très +bien chez vous aujourd'hui que les rôles sont changés. Je vous en donne +ma parole de soldat.</p> + +<p>«Ayez soin que mes hommes ne manquent pas du nécessaire et les habitants +n'auront pas à s'en plaindre.»</p> + +<p>La promesse fut tenue, et les Croix-Roussiens profitèrent ainsi, sans le +savoir, de la bonne conduite de leur Maire dans un temps où la fortune +nous était meilleure.</p> + +<p>Cette histoire est authentique; on trouvera peut-être que c'est une +digression hors de propos; pour excuse, je peux dire que l'ayant +rencontrée sur ma route, je m'y suis arrêté, profitant de ce que nous +voyageons autrement qu'en chemin de fer; et pensant qu'il est toujours +bon de conserver le souvenir de ce qui est bien.</p> + +<p>Au moment où ces choses allaient se passer à la Croix-Rousse, nous +arrivions à Paris après un voyage de cinq ou six jours; car bien que +nous marchions aussi vite que les chevaux pouvaient nous emporter sur +une mauvaise route, nous nous arrêtions toutes les nuits pour coucher +dans les auberges, car notre chaise à deux roues ne ressemblait pas le +moins du monde à un sleeping-car.</p> + +<p>Paris ne ressemblait pas non plus à ce qu'il est aujourd'hui; la ligne +du boulevard de la Magdeleine à la Bastille existait déjà depuis +longtemps, mais elle n'avait pas du tout le même aspect; les premières +constructions avaient été faites sur l'emplacement des anciens remparts +ou boulevards fortifiés de l'enceinte de Louis XIV, c'est de là que +vient leur nom. Les terres-pleins des bastions n'avaient pas été +nivelés, et beaucoup de vieux arbres existaient encore; il en résultait +une grande variété dans les perspectives.</p> + +<p>Un grand nombre de maisons avaient des jardins avec grilles sur la voie +publique; d'autres jardins étaient en terrasses à la hauteur du premier +étage. À leur rencontre avec le boulevard, beaucoup de rues se +terminaient par des pavillons arrondis d'une belle architecture; enfin +chaque maison avait son cachet particulier, et pour se reconnaître on +n'était pas obligé de se rappeler un numéro.</p> + +<p>Même dans l'intérieur de Paris on trouvait de nombreux jardins ailleurs +qu'au faubourg Saint-Germain, qui seul encore en conserve quelques-uns.</p> + +<p>Nous n'étions pas logés à l'hôtel, mon oncle François avait pu nous +recevoir chez lui.</p> + +<p>Depuis sa sortie de prison, sa position avait bien changé; la maison +Aynard qu'il représentait à Paris avait fait de belles affaires. Tandis +que le commerce lyonnais souffrait beaucoup du blocus continental, la +fabrication des fusils à Saint-Etienne et celle des draps de troupes à +Lyon et ailleurs étaient sous le premier empire les seules industries +prospères. L'empereur avait exigé la construction des deux grandes +fabriques de Montluel et d'Ambérieux qui occupaient chacune plusieurs +centaines d'ouvriers.</p> + +<p>Bien que situé au premier étage l'appartement de mon oncle avait la +jouissance d'un beau jardin en terrasse sur la rue Louis-le-Grand, près +du boulevard et de la rue de la Paix.</p> + +<p>Je me souviens que je couchais dans une chambre de plain-pied avec le +jardin, et que les murs de cette chambre étaient entièrement couverts de +grands tableaux à cadres dorés; il y en avait de même dans tout +l'appartement; alors je ne pouvais pas trop juger s'ils étaient beaux; +mais depuis j'ai toujours entendu dire qu'il y en avait pour plus d'un +million et demi.</p> + +<p>Cette collection était citée de 1820 à 1825 comme une des plus belles de +Paris. Le Téniers et <i>le Messager</i>, de Terburg, deux perles de notre +musée de Lyon, viennent de cette galerie; ont-ils été donnés, ou vendus? +je l'ignore; mais s'ils ont été vendus, il y a plus de soixante ans, +les prix d'alors, comparés à leur valeur actuelle, ne mettent pas une +bien grande différence entre une vente et une donation.</p> + +<p>Mon père avait retrouvé à Paris, dans l'intimité de son frère, un ancien +camarade de collège, leur ami et celui des Jordan, M. Franchet +d'Espéray, qui se trouvait déjà dans une haute position.</p> + +<p>Accusé fort injustement, quoiqu'il en fut bien capable, d'avoir fait +circuler clandestinement une bulle du pape, M. Franchet avait été mis en +prison sous l'Empire. Là, pendant trois ans, il était resté séquestré de +sa famille, mais en bonne compagnie; car il s'était lié avec le comte +Alexis de Noailles, qui avait pu l'apprécier.</p> + +<p>En 1814, M. Alexis de Noailles nommé commissaire extraordinaire à Lyon +avait pris M. Franchet pour secrétaire intime; ils allèrent ensemble au +congrès de Vienne, ce fut l'origine de sa fortune politique sous la +Restauration, qui le conduisit jusqu'à la direction générale de la +police du royaume.</p> + +<p>Le nom de l'avenue de Noailles aux Brotteaux rappelle cette époque.</p> + +<p>Ce n'est pas sans raison qu'en parlant de la fortune de M. Franchet j'ai +ajouté le mot politique, car à l'inverse de qui se passe de nos jours, +il a quitté le pouvoir sans y amasser des trésors.</p> + +<p>On cite de lui un trait qui mérite de n'être pas oublié; au moment, ou +par suite d'un changement de ministère, il quitta la direction générale +de la police pour le conseil d'Etat, il porta lui-même au Roi le reste +de la caisse des fonds secrets, qui dit-on s'élevait à plusieurs +millions.</p> + +<p>Certainement, bien des gens que je connais, auraient fait de même; mais +beaucoup d'autres, que j'aime mieux ne pas connaître, auraient fait +autrement.</p> + +<p>Peu de jours après notre arrivée à Paris, la ville était en fête pour le +retour de Louis XVIII. Je me rappelle très bien avoir vu le Roi recevoir +les couronnes de fleurs que le peuple lui lançait du jardin des +Tuileries sur un balcon du château entre le pavillon de Flore et le +pavillon de l'horloge. Tout le monde était dans la joie; et la paix +générale était acclamée avec un enthousiasme indescriptible.</p> + +<p>Quinze ans plus tard en 1830, je fis mon second voyage à Paris, peu de +jours après la révolution de juillet. Le même peuple de Paris, aussi +mobile que les flots de la mer, dont il a le flux et le reflux, après +trois jours d'émeute, renvoyait sans savoir pourquoi, les Bourbons qu'il +acclamerait certainement aujourd'hui avec la même ardeur qu'en 1815, +s'ils revenaient, comme alors, nous apporter l'ordre, la justice et la +paix dont l'Europe entière a si grand besoin.</p> + +<p>Ce deuxième voyage se fit en diligence car déjà sous la Restauration les +routes, si mauvaises sous l'Empire, s'étaient considérablement +améliorées.</p> + +<p>De 1830 à 1852, j'ai fait plus de trente fois le trajet de Paris à Lyon, +soit en diligence soit en malle de poste. En temps ordinaire la +diligence mettait trois jours et trois nuits; dans la mauvaise saison on +mettait souvent quatre jours.</p> + +<p>La malle de poste ne mettait que quarante-deux heures, cela se comprend; +au lieu de vingt voyageurs, il n'y en avait que quatre; les voitures +étaient beaucoup plus légères que les diligences, et le nombre des +chevaux presque le même.</p> + +<p>Dans un chapitre spécial je donnerai la comparaison des moyens actuels +de transport avec ceux d'autrefois.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> + +<p class="center"><img src="images/003.png" alt="image" width="70%" /></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV</h2> + +<p class="center"><b>Où l'on verra quatre personnes parcourant la Suisse dans une grande +voiture, mais à petites journées en 1834.</b></p> + + +<p class="n"><span class="letre"><img src="images/005.png" alt="E" /></span>n commençant ce nouveau chapitre, je dirai au lecteur que mon intention +n'est pas de faire une description de l'Helvétie, dans une édition +rétrospective du guide Joanne, mais uniquement de rappeler une des +anciennes manières de voyager dans ce magnifique pays, qui perd beaucoup +à être traversé à la vapeur et vu à vol d'oiseau.</p> + +<p> </p> + +<p>Avant de nous mettre en route, il est dans l'ordre de faire connaître le +personnel du voyage.</p> + +<p>Il y a cinquante-quatre ans, ces voyageurs étaient: ma mère, mon frère, +une de nos cousines et moi.</p> + +<p> </p> + +<p>En parlant dans le chapitre II de ma bisaïeule, M<sup>me</sup> Jordan-Briasson, +j'ai rappelé que dans la famille tous disaient, que sa petite-fille +Henriette Jordan lui ressemblait beaucoup.</p> + +<p>Comme elle, en effet, ma mère réunissait toutes les qualités qui font +une femme bonne, aimable, sérieuse et distinguée.</p> + +<p> </p> + +<p>Née en 1793, emportée par sa famille dans sa fuite en Dauphiné, après le +siège de Lyon, son enfance s'était passée dans de tristes souvenirs.</p> + +<p>Elle avait fait son éducation chez les dames Harent; après la dispersion +des maisons religieuses, ces dames appartenant au meilleur monde, +victimes elles-mêmes de la Révolution, avaient formé toute une +génération de jeunes femmes, qui furent l'honneur de la cité et le +bonheur de leurs familles.</p> + +<p>En dehors de la maison de l'Hormat elle avait passé sa jeunesse à la +campagne chez ses parents, à Chassagny et à Sury.</p> + +<p>Ma mère s'était mariée jeune, à dix-huit ans.</p> + +<p>Dire ce qu'elle a été pour ses enfants, l'amour, l'estime et le respect +que ses enfants avaient pour elle, et la part toujours si vive qu'elle a +dans mes plus douces souvenances, sans que les affections sérieuses et +profondes que le ciel m'a données aient jamais pu me la faire oublier, +serait sortir du cadre tracé pour ce récit; et plus que jamais, en +pensant à ma mère, je dis: ma main ne peut écrire, qu'une bien faible +partie de ce que mon cœur ressent.</p> + +<p> </p> + +<p>En 1834, ma mère, à quarante et un ans, avait conservé toute la santé et +toute l'agilité de sa jeunesse; car si dans mon enfance elle m'avait +enseigné, sur ses cahiers et ses cartes des dames Harent, le français et +la géographie qu'on n'apprenait pas alors au collège, quand je fus jeune +homme, c'est avec elle encore, que je faisais mes premières courses à +cheval, comme elle-même à la campagne avait chevauché avec son père.</p> + +<p> </p> + +<p>Dans l'hiver de 1830, au premier grand bal où j'étais allé, chez le +général Paultre de la Motte, bien des gens étaient loin de se douter que +je faisais vis-à-vis à ma mère; elle avait alors trente-sept ans et moi +dix-huit.</p> + +<p> </p> + +<p>Mon frère Adolphe, plus jeune que moi de quatre ans, venait de terminer +ses études, avec les plus grands succès, au Lycée de Lyon, dont il avait +suivi les cours comme externe, ainsi que je l'avais fait moi-même.</p> + +<p>Il avait un caractère aimable et sympathique, qui charmait encore plus +que sa jolie figure, qui cependant n'était pas ordinaire. Comme tous, et +plus que tous, je l'aimais beaucoup.</p> + +<p> </p> + +<p>Je venais d'entrer dans la carrière des Ponts et Chaussées et après un +hiver passé à Paris aux études spéciales qui suivent l'école +Polytechnique, j'étais venu à Lyon en mission d'élève, sous la direction +paternelle de l'ingénieur en chef Kermaingant, à l'école des Jordan et +des Marinet, jeunes ingénieurs alors, mais déjà distingués.</p> + +<p> </p> + +<p>Ma mère ne connaissait pas la Suisse, on voyageait si peu dans ce +temps-là; elle désirait la connaître; mais elle tenait encore plus à +nous donner une distraction instructive et salutaire. C'est elle qui eut +l'idée de ce voyage, au moment des vacances qui commençaient alors +invariablement au 1<sup>er</sup> septembre.</p> + +<p>Il lui fut facile d'obtenir pour moi le congé qui m'était nécessaire.</p> + +<p>Pour un voyage un peu long il faut être en nombre pair, afin que +personne ne soit exposé à rester seul.</p> + +<p>Mon père ne pouvait pas nous accompagner; il était trop occupé de sa +manufacture d'Ambérieux, et plus encore des premiers bateaux à vapeur de +la Saône, dont son frère François et lui furent les premiers +organisateurs; il fallait donc trouver une quatrième personne pour qui +ce fût un plaisir, pour elle comme pour nous.</p> + +<p> </p> + +<p>M<sup>me</sup> Soret (Adélaïde Aynard), sœur aînée de mon père, dont j'ai déjà +parlé au chapitre précédent, avait trois filles, aussi grandes et +presque aussi bien douées que leur mère: Cléonice, Zoé et Zélie, leurs +noms rappellent l'époque de leur naissance.</p> + +<p> </p> + +<p>Cléonice, l'aînée, était à peu près de l'âge de ma mère; je crois même +que la tante était plus jeune que la nièce. Ayant passé leur vie +ensemble, leur intimité était celle de deux sœurs.</p> + +<p>Cléonice n'était pas mariée, non plus que Zélie malgré son idéale et +ravissante beauté, qui jamais ne sera surpassée.</p> + +<p>J'avais trois ans quand elle en avait quinze; elle fut ma première +institutrice, en me donnant mes premières leçons de lecture.</p> + +<p>Zoé, la seconde, à plus de trente ans, s'était mariée à M. B...., qui, +veuf d'un premier mariage, avait déjà plusieurs grandes filles.</p> + +<p> </p> + +<p>Un oncle de mon père, ancien officier dans les gardes françaises, disait +souvent dans le style de l'époque, qu'en voyant arriver dans un bal +M<sup>me</sup> Soret et ses filles, on croyait toujours voir la déesse Minerve +entrant dans l'Olympe, avec un cortège de nymphes plus belles que +Calypso.</p> + +<p> </p> + +<p>Mais redescendons de ces hautes régions; le mari de ma tante était +fabricant de velours; sous l'empire de Napoléon I<sup>er</sup>, le commerce des +soies allait très mal à Lyon; à la mort de M. Soret, sa femme se trouva +complètement ruinée, précisément à l'âge où ses filles auraient pu se +marier.</p> + +<p> </p> + +<p>Bien loin de se décourager, M<sup>me</sup> Soret retrouva toute l'énergie de sa +jeunesse; avec le concours empressé de ses frères, elle réorganisa +complètement le commerce de son mari, dans la grande maison Tolozan; +ayant ses magasins sous la même clé que son appartement, à un premier +étage sur la cour.</p> + +<p> </p> + +<p>Après plusieurs années de travail et de privations noblement supportées, +elle était parvenue à faire quelques économies.</p> + +<p>Bien conseillée par le mari de sa fille, elle les plaça en actions de +Terrenoire; c'était le bon moment! En peu de temps ses capitaux furent +quintuplés. Elle se retira quelques années plus tard avec une jolie +fortune.</p> + +<p> </p> + +<p>Ce fut à notre cousine Cléonice que ma mère fit la proposition de venir +avec nous. Elle voulut bien accepter, et nous fûmes ravis, car elle +avait un charmant caractère, et même dans les jeunes, il eût été +difficile de trouver une compagne de voyage plus accommodante.</p> + +<p> </p> + +<p>Ma mère avait le jugement très bon; quoique rien de bien sérieux ne pût +alors le faire supposer, elle craignait que les bateaux à vapeur de la +Saône, invention toute nouvelle, ne donnassent pas tous les bénéfices +que mon père en espérait, aussi tout en voulant nous faire un plaisir, +elle désirait le faire de la manière la plus économique; elle ne voulait +pas dépenser plus de 1,000 francs, en parcourant la Suisse pendant un +mois. Aujourd'hui le problème serait difficile et presque impossible, en +1834 nous avons pu le réaliser.</p> + +<p> </p> + +<p>Dans ce temps-là, c'était bien le cas de le dire, l'or était une +chimère, car on n'en voyait presque point. Quand je fis changer un sac +de 1,000 francs chez le changeur de la place des Terreaux, on me le fit +payer 8 francs. Je n'avais jamais vu tant de <i>louis d'or</i> à la fois.</p> + +<p>La Californie n'était pas encore exploitée.</p> + +<p> </p> + +<p>Voici comment nous devions voyager: mon père avait une grande calèche +assez légère, qui pouvait marcher avec un seul cheval; elle avait sièges +devant et derrière, et quatre places dans l'intérieur. Nous emmenions +avec nous un domestique qui devait monter derrière, lorsque mon frère ou +moi serions sur le siège de devant.</p> + +<p>Naturellement, nous ne devions aller qu'à petites journées, marchant +toujours avec le même cheval.</p> + +<p> </p> + +<p>Nous partîmes exactement le 1<sup>er</sup> septembre, par un très beau temps, et +nous arrivâmes le soir à Ambérieux, où nous avons couché à la +manufacture de mon père, chez M. Chevret, qui en était le directeur.</p> + +<p> </p> + +<p>Le lendemain matin, en repartant pour Nantua, nous n'avions plus le même +coursier; le nouveau était beaucoup plus fort que le premier, qui +n'aurait pas pu nous conduire dans les montagnes; c'était une attention +imprévue de M. Chevret, qui connaissait parfaitement le pays.</p> + +<p> </p> + +<p>Le second jour, nous avons couché à Bellegarde; c'était la première fois +que je voyais la perte du Rhône et la Valserine. Simple élève de +première année, je ne me doutais pas alors que dix-neuf ans après je +viendrais comme ingénieur en chef établir un chemin de fer dans un pays +si pittoresque et d'un accès si difficile.</p> + +<p>Les chemins de fer étaient complètement inconnus en Suisse, et l'on peut +même dire en France, car il n'y avait que celui de Saint-Etienne +uniquement destiné au transport des charbons.</p> + +<p> </p> + +<p>Cette première visite de Bellegarde a été ma première impression de +voyage en pays de montagne et ne s'est jamais effacée.</p> + +<p> </p> + +<p>Entre Bellegarde et le fort l'Écluse, il nous arriva une aventure: nous +étions descendus de notre calèche pour admirer le paysage; Cléonice +s'étant approchée trop près du bassin d'une cascade, son pied avait +glissé; sa robe était bien relevée, mais dans sa chute, elle avait +complètement mouillé le bas de ce vêtement intime qu'il est shocking de +nommer et qu'il serait encore plus shocking de ne pas porter. Bref, il +était nécessaire d'en changer; la chose n'était pas commode, sur une +grande route et en rase campagne.</p> + +<p> </p> + +<p>Le linge de nos dames était dans ce qu'on appelait alors une vache, +grand coffre en cuir plat de plus d'un mètre carré, qui occupait toute +l'impériale. Nous fûmes obligés de la décharger et de l'ouvrir à terre +sur la route.</p> + +<p>S'abritant tant bien que mal derrière un buisson, Cléonice, riant la +première de son infortune, dut procéder à l'opération avec l'aide de ma +mère, tandis que les hommes travaillaient au rechargement de la calèche.</p> + +<p>Mais patatra! au moment le plus scabreux, nous entendons une diligence +de Lyon qui arrivait, au grand galop, troubler la solitude si nécessaire +dans cette circonstance délicate.</p> + +<p>La route était à tout le monde, il n'y avait rien autre à faire que de +nous ranger pour la laisser passer. Parmi les vingt personnes qui se +trouvaient entassées dans cette voiture, quelques-unes peut-être nous +ont reconnus; ils doivent en avoir ri comme nous, car notre accident +n'avait absolument rien de tragique.</p> + +<p>Malgré cet arrêt imprévu, nous pûmes arriver à Genève le soir. Nous +avions mis trois jours pour venir de Lyon.</p> + +<p>La ville de Genève ne ressemblait pas le moins du monde à ce qu'elle est +aujourd'hui. Le chemin de fer de Lyon l'a complètement transformée. +C'était alors une place forte de 25,000 habitants, fermée par des fossés +et de hautes murailles, flanquées de bastions dans le système de Vauban.</p> + +<p>On ne pouvait y entrer qu'en passant sur un pont-levis, et déposant à la +porte un passeport qu'on ne vous rendait que le lendemain. La dernière +maison de la ville, sur la rive droite du Rhône, en amont, était l'hôtel +des Bergues, qui venait d'être récemment construit, ainsi que le pont du +même nom sous la direction du général Dufour.</p> + +<p>Le lendemain, après avoir employé toute la journée à visiter la ville, +nous passâmes notre soirée avec la famille du maréchal de Bourmont, +visite dont j'ai parlé au Chapitre III.</p> + +<p>De Genève nous sommes allés à Lausanne, Vevey, Chillon, puis de Lauzanne +à Payern, Fribourg, Berne et Interlaken.</p> + +<p>Voici comment nous avions organisé nos journées: nous partions de bonne +heure, vers huit heures du matin, après avoir pris à l'hôtel le petit +déjeuner suisse, café au lait, beurre, miel et quelquefois des œufs.</p> + +<p>Au milieu du jour, nous nous arrêtions pendant deux heures, dans un +village ou hameau pour faire reposer notre cheval; nous nous promenions +à pied, je dessinais et nous faisions, ordinairement en plein air, un +léger repas avec des vivres emportés dans notre voiture.</p> + +<p>En arrivant le soir, nous dînions à table d'hôte, ou autrement, suivant +les circonstances, puis nous nous couchions de bonne heure dans deux +chambres à deux lits.</p> + +<p>Nous abandonnions à Antoine, notre domestique, le soin du cheval, de la +voiture et de sa personne.</p> + +<p>Notre objectif principal était l'Oberland. Arrivés à Interlaken, nous +étions au point d'où nous devions rayonner; là nous fûmes obligés de +modifier notre manière de voyager; notre cheval et notre voiture ne +pouvaient plus nous servir; nous les avons envoyés nous attendre à +Lucerne, par les voies carrossables, sans être bien certains qu'ils y +arriveraient; car au départ, Antoine m'avait bien assuré qu'il avait +souvent conduit des chevaux en France, mais qu'il ne pouvait pas +répondre de ce qu'il saurait faire à l'étranger!</p> + +<p>Malgré ce manque de confiance dans ses talents, nous lui souhaitâmes un +bon voyage, en lui donnant un peu d'argent et une carte de visite sur +laquelle nous avions écrit en grosses lettres <i>Nach Lucern</i>, et le nom +de l'hôtel où il devait aller nous attendre.</p> + +<p>Nous passâmes quatre ou cinq jours à Interlaken, pour parcourir les +environs, qui sont merveilleux.</p> + +<p>Non contents de visiter ce que tout le monde peut voir, en prenant les +petites voitures du pays, c'est-à-dire la vallée de Lauterbrun, la +cascade du Staubach, le glacier du Grindelwald, etc., nos intrépides +voyageuses acceptèrent de faire avec nous l'ascension du Faulhorn, qui +était alors une course pénible réservée aux véritables touristes, et qui +n'est pas encore des plus faciles aujourd'hui.</p> + +<p>Monter sur un cheval était pour ma mère une chose ordinaire; mais pour +Cléonice, grande, forte et bien moins expérimentée, c'était une autre +affaire; enfin avec beaucoup de bonne volonté de sa part, beaucoup +d'aide de la part des guides et de la nôtre, nous parvînmes à l'établir +solidement en selle, et si bien, qu'une fois installée, il nous fut +impossible de la faire descendre jusqu'à l'arrivée, même dans les +passages un peu difficiles. Mon frère et moi nous étions à pied avec les +guides.</p> + +<p>Cette course, à partir d'Interlaken, demandait deux jours, car il +fallait coucher sur le Faulhorn, pour jouir du lever et du coucher du +soleil. Dans ce temps-là il n'y avait pas encore d'hôtel, car on ne +pouvait pas désigner de ce nom, une simple cabane en bois, où l'on +portait du pain une fois par semaine. On ne pouvait y coucher que très +difficilement, surtout si les voyageurs étaient nombreux.</p> + +<p>La hauteur du Faulhorn est de 2,680 mètres; nous montâmes au moins +pendant quatre heures, par le plus beau temps et sans le moindre +accident. Les chemins étaient mauvais, mais avec leurs guides nos +amazones s'en tirèrent fort bien. La vue était si belle, si grandiose et +pour nous si imprévue, que nous étions bien récompensés de nos efforts.</p> + +<p>En arrivant au sommet, ma mère, s'appuyant sur mon épaule, sauta +lestement en bas de son cheval, comme elle en avait l'habitude.</p> + +<p>Mais pour Cléonice ce fut bien différent; si elle avait été de son temps +une intrépide valseuse de Bernoise, il y avait plus de quinze ans que ce +temps était passé; on fut obligé, pour la faire descendre, d'employer +tous les procédés en usage pour le déchargement des objets précieux et +fragiles; cela put se faire très heureusement, sans altérer le moins du +monde sa bonne humeur habituelle.</p> + +<p>En arrivant, notre premier soin fut d'organiser notre campement pour la +nuit; car il ne s'agissait pas de choisir nos chambres, c'est tout au +plus si l'on pouvait appeler des lits les espèces de caisses que l'on +nous montra.</p> + +<p>Cela fait, avant de penser à dîner, nous nous pressâmes d'aller voir le +magnifique spectacle que nous étions venus chercher, et qui ne nous fit +pas défaut, comme cela n'arrive que trop souvent dans ces hautes +montagnes, séjour habituel des nuages.</p> + +<p>En route, nous avions admiré déjà le splendide panorama des Alpes +Bernoises, qui se déroulait derrière nous à mesure que nous montions; +mais arrivés au sommet, nous ne pûmes pas contenir l'expression +débordante de notre admiration.</p> + +<p>Le temps avait été magnifique toute la journée. Le soleil couchant +embrasait de ses feux la Jungfrau, blanche reine de ces montagnes, ainsi +que les pointes aiguës du Finsteraarhorn, du Schreekhorn et du +Vetterhorn, ses acolytes, qui tous s'élèvent à plus de 4,000 mètres de +hauteur.</p> + +<p>Cette grande ligne blanche dentelée, se détachant sans aucun nuage sur +le ciel bleu, formait un admirable tableau, qui prenait une teinte rose +à mesure que le soleil arrivait à l'horizon; c'était éblouissant de +splendeur.</p> + +<p>On dit que du Faulhorn, en regardant au couchant, du côté opposé à la +chaîne des Alpes, on peut apercevoir quatorze lacs, avec de bons yeux ou +de bonnes lunettes.</p> + +<p>Les lacs de Thun et de Brienz étaient à nos pieds; quant aux autres, +nous n'avons pas pu même essayer de les compter, car tout à coup se sont +élevés des nuages sortant des vallées, qui ont inondé la vaste étendue +des terres, devant nous et au-dessous, sans nous cacher le soleil +toujours très brillant.</p> + +<p>Il paraissait se coucher dans un immense océan, dont la surface +moutonnée présentait des vagues énormes avec des crêtes +resplendissantes de lumière; c'était un spectacle féerique et imprévu +qui nous a laissé une impression ineffaçable.</p> + +<p>Enfin quand le soleil eut disparu, que les monts eurent repris leur +teinte uniformément blanche, nous nous aperçûmes que nous grelottions de +froid, car nous étions dans la région des neiges, il était temps de +rentrer, souper d'abord et nous coucher ensuite, car le lendemain le +réveil était pressé.</p> + +<p>Heureusement nous avions avec nous quelques provisions, car il y avait +peu de chose à l'auberge pour assaisonner le pain dur que nous y avions +trouvé.</p> + +<p>Comme je l'ai dit, les lits avaient triste apparence; mais s'ils étaient +durs, au moins ils étaient chauds. Il est vrai que nous nous étions +couchés presque tout habillés, et que nous avions pour nous couvrir +d'assez confortables édredons; c'est la seule fois de ma vie que je m'en +suis servi avec plaisir.</p> + +<p>Le lendemain matin, nous eûmes le spectacle inverse du lever du soleil, +derrière la chaîne des Alpes, avec des effets fantastiques de lumière, +chaque fois qu'une vallée blanche nouvelle était éclairée. Ce beau +spectacle n'était pas cependant à comparer à celui que nous avions vu la +veille, dont aucune description ne peut rendre compte.</p> + +<p>Nous éprouvâmes presque autant de difficultés pour descendre, que nous +en avions eues pour monter; bien que les guides ne lâchassent pas les +chevaux, nos dames n'étaient pas rassurées en les voyant marcher aux +bords des précipices, chose toujours plus effrayante à la descente qu'à +la montée.</p> + +<p>Arrivés sains et saufs à Grindelwald, nous avons regagné Interlaken en +voiture. Pour aller à Lucerne, nous avons d'abord traversé le délicieux +lac de Brienz dans une barque à rames couverte d'une tente, car il n'y +avait pas encore de bateaux à vapeur.</p> + +<p>En route, nous fîmes une pause à la gracieuse cascade du Giesbach, où +l'hôtel n'existait pas encore; mais une famille patriarcale recevait +cordialement les étrangers, et leur faisait les honneurs des échos du +lac, avec la trompe traditionnelle du pays.</p> + +<p>Au bout du lac une voiture légère nous conduisit à Meyringen, où nous +avons couché.</p> + +<p>Le lendemain matin, après avoir admiré la belle cascade du Reienbach, +nous prîmes quatre chevaux de selle et deux guides pour traverser le col +du Brunig, et cheminer ainsi jusqu'à Alpenach sur le bord du lac de +Lucerne.</p> + +<p>Au sommet du Brunig, nous entrâmes dans un épais brouillard qui nous +cachait presque complètement le chemin; les chevaux des dames étaient +conduits à la main par nos guides, et les nôtres suivaient docilement +leurs chefs de file.</p> + +<p>Nous arrivâmes ainsi sans encombre à Lungern où nous retrouvâmes notre +ami le soleil, qui après deux heures d'absence ne nous a plus quittés.</p> + +<p>Nous y fîmes halte; après déjeuner, pendant que ces dames se +promenaient, du bout de mon crayon, je croquais quelques paysannes en +costume pittoresque du canton, jupons courts et cheveux relevés à la +chinoise, avec une crête énorme de dentelles sur le chignon.</p> + +<p>Après avoir traversé la vallée, et côtoyé le petit lac de Sarnen, +aujourd'hui presque desséché, nous quittâmes nos montures près +d'Alpenach, pour entrer dans une petite barque à rames que deux +vigoureux descendants de Guillaume Tell conduisirent en quelques heures +à Lucerne, sur le beau lac des Quatre-Cantons, dont l'aspect abrupte et +varié diffère complètement de celui de Genève.</p> + +<p>Nous n'eûmes pas la tentation de monter au Righi, ce jour-là couvert de +nuages; nous avions assez du Faulhorn, où nous étions montés assez haut +pour voir les nuages à l'envers et nous étions persuadés que nous ne +pourrions rien voir de plus beau.</p> + +<p>Ce qui fait la renommée du Righi, c'est le panorama des Alpes Bernoises, +dont nous venions de jouir d'un observatoire beaucoup plus rapproché.</p> + +<p>Nous retrouvâmes exactement notre fidèle Antoine, qui depuis deux jours +nous attendait avec nos équipages; c'est alors qu'il nous fit la fameuse +réponse bien souvent citée depuis, et qui n'en mérite pas moins d'être +conservée:</p> + +<p>En nous contant les embarras de sa route et les peines qu'il avait eues +pour se faire comprendre, lorsqu'il demandait son chemin, il nous +disait: Les gens de ce pays sont si bêtes! ils ne comprennent ni le +français ni le patois, enfin rien! absolument rien! c'est bien étonnant +que j'aie pu m'en tirer.</p> + +<p>Enfin il y était, c'était l'essentiel; rien ne manquait dans notre +matériel de voyage et, chose surprenante, on ne l'avait pas trop +écorché!</p> + +<p>Après une journée passée à Lucerne, pour voir la ville, ses églises, le +fameux lion commémoratif de la défense du roi Louis XVI par les +régiments suisses à Versailles, et les vieux ponts de bois aux curieuses +peintures, nous continuons notre voyage par Soleure.</p> + +<p>Ma mère était heureuse de faire une visite inattendue à M. Franchet +d'Espéray qui s'y était réfugié après la chute des Bourbons en 1830. +Cette occasion de le voir était aussi pour moi un plaisir; j'en avais +entendu parler si souvent! Il était seul avec ses fils, madame et ses +filles étaient absentes. M. Franchet nous reçut comme de vieux amis; il +embrassa cordialement ma mère et ma cousine. Les jeunes gens baisèrent +respectueusement les mains de ces dames; quoiqu'ils fussent encore bien +petits, ils avaient déjà de grandes manières; cela du reste n'avait rien +qui pût nous étonner, l'un d'eux était filleul du roi Louis XVIII.</p> + +<p>De Soleure nous rentrâmes en France, toujours à petites journées, par +Neufchâtel, Pontarlier et Dôle, où nous restâmes un jour chez mon oncle +Camille Jordan, qui s'y était fixé après son mariage.</p> + +<p>Nous avons été de retour à Lyon exactement pour le I<sup>er</sup> octobre, après +un voyage d'un mois, par le plus beau temps du monde, car nous n'avions +eu qu'une demi-journée de pluie, entre Thun et Interlaken.</p> + +<p>Nous étions arrivés en même temps, au bout de notre voyage et au bout de +notre argent.</p> + +<p>Voici le résumé sommaire et approximatif de nos dépenses:</p> + +<p> </p> + +<p>Le prix des tables d'hôte dans les premiers hôtels ne dépassait jamais 3 +francs vin compris, souvent il était inférieur; dans les chambres +doubles, le prix d'un lit était en général de 1 franc par jour. Le +déjeuner du matin ne coûtait que 50 à 60 cent.</p> + +<p>Notre dépense normale par personne était donc de 5 francs par jour à peu +près; pour quatre, cela faisait 20 francs, pour trente jours 600 francs. +Il nous était donc resté 400 francs pour le domestique, le cheval et les +dépenses supplémentaires de l'Oberland.</p> + +<p>Aujourd'hui, pour le même temps et le même parcours, il faudrait +certainement dépenser le triple. Je le sais par expérience, car je suis +retourné bien souvent en Suisse depuis 1834; j'ai revu presque toutes +les villes que j'avais alors visitées; j'ai revu l'Oberland, il n'y a +pas très longtemps.</p> + +<p>De tous mes voyages, le plus ancien, que je viens de raconter, est celui +dont je me souviens le mieux; si mon esprit et ma mémoire ont conservé +une vive impression des magnificences vues à cette époque lointaine, mon +cœur conserve avec plus de charme encore le souvenir de mes compagnes +et de mon compagnon.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> + +<p class="center"><img src="images/003.png" alt="image" width="70%" /></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V</h2> + +<p class="center"><b>Voyage en voiturin d'Allemagne en Italie où l'on met quarante jours pour +aller de Francfort-sur-le-Mein à Florence, sur l'Arno, et retour en +Auvergne par Gênes, Marseille et les Cévennes, en 1839.</b></p> + + +<p class="n"><span class="letre"><img src="images/006.png" alt="L" /></span>es trois voyageurs dont je vais vous parler vous les connaissez déjà, +lecteur, c'étaient ma mère, mon frère et moi.</p> + +<p>Depuis notre voyage en Suisse, de 1834, nos situations avaient changé. +Poursuivant ma carrière, j'avais été envoyé comme ingénieur du +Gouvernement à Clermont, en Auvergne, où j'étais depuis 1836.</p> + +<p>Mon père et mon oncle, François Aynard, étaient bien venus, les +premiers, pour établir des bateaux à vapeur sur la Saône et sur la +Méditerranée, de Marseille à Naples; mais cette application d'une +invention nouvelle, encore dans l'enfance, ne leur avait pas donné les +résultats qu'ils en attendaient. Il était arrivé ce qui arrive presque +toujours, c'est-à-dire, qu'à leurs dépens, ils avaient ouvert la voie +pour d'autres, qui, bientôt après eux, devaient y faire des grandes +fortunes.</p> + +<p>Mon frère, qui désirait suivre la carrière du commerce, avait dû +chercher ailleurs. Désirant étudier la banque, il avait obtenu de M. +Louis Mas, allié de notre famille, chef d'une grande maison en rapports +fréquents avec l'Allemagne, une recommandation pour M. de Neuville, +banquier à Francfort-sur-le-Mein; M. de Neuville avait bien voulu le +recevoir chez lui, et ma mère l'avait accompagné dans ce noviciat à +l'étranger.</p> + +<p>Après deux hivers passés à Francfort, ma mère y fut très malade; les +médecins déclarèrent, au mois de janvier 1839, que le pays ne lui +convenait pas, et qu'il fallait absolument le climat de l'Italie pour la +guérir.</p> + +<p>Il fut donc décidé que ma mère et mon frère partiraient le plus tôt +possible pour Florence, à petites journées, et que, si je pouvais, je +ferais avec eux ce voyage.</p> + +<p>Diverses circonstances de service m'avaient déjà mis en rapport avec M. +Legrand, directeur général des Ponts et Chaussées, alors tout puissant, +qui voulut bien m'accorder un congé motivé, de deux mois, pour +accompagner ma mère.</p> + +<p>Je partis de Clermont au milieu de février; je me rendis à Lyon par la +diligence et de Lyon à Strasbourg par la malle de poste. Je ne pouvais +pas y passer sans faire les deux choses obligatoires: visiter la +cathédrale de la base au sommet de la flèche, et faire une commande à +Doyen, rue du Dôme, pâtissier de vieille souche, pour un cadeau de ma +mère à M. de Neuville.</p> + +<p>Après avoir traversé le Rhin sur un pont de bateaux, j'allai jusqu'à +Francfort par les voitures publiques du grand-duché de Bade. Je vis en +passant Carlsrhue, ville de résidence ducale, Heidelberg avec son vieux +château et Darmstad avec ses larges rues.</p> + +<p>Dans cette région, l'industrie du transport des personnes et des lettres +faisait l'objet d'une concession, dont le titulaire était le prince La +Tour et Taxis; lui seul avait le droit d'établir des voitures publiques +suivant un tarif fixé d'avance et modéré; mais en échange de ce +privilège, il était obligé de transporter <i>tous</i> les voyageurs, quel +qu'en fût le nombre.</p> + +<p>Quand il n'y avait plus de places dans les grandes voitures du service +régulier, on faisait partir de petites voitures de supplément; ce +système avait le grand avantage de ne pas obliger les voyageurs, comme +en France, à retenir leurs places longtemps d'avance, sous peine de ne +pas partir au moment voulu.</p> + +<p>Je trouvai ma mère très changée; sa vie cependant ne paraissait pas en +danger; elle souffrait de violents maux d'estomac. L'époque de notre +départ fut fixé, et je restai une dizaine de jours à Francfort, assez de +temps pour être présenté dans les principales maisons où ma famille +était reçue.</p> + +<p>Je trouvai des mœurs et des habitudes bien différentes des nôtres.</p> + +<p>On était au milieu de l'hiver; il faisait très froid; cependant, dans +les appartements, toutes les portes intérieures étaient ouvertes.</p> + +<p>Les portes extérieures donnaient toutes sur des tambours qui +permettaient toujours d'avoir doubles portes, évitant ainsi +l'introduction directe de l'air du dehors.</p> + +<p>Sur un grand nombre des portes extérieures, on lisait cette inscription +en gros caractères: <i>Man bittet die thuren zuzu machen</i> (on est prié de +fermer les portes).</p> + +<p>La température était uniforme dans l'intérieur de l'appartement; une +fois entré, on n'avait donc plus à se préoccuper de fermer les portes, +qui souvent même n'existaient pas; ni d'être exposé aux courants d'air, +puisqu'ils ne sont que le résultat de la différence de température entre +deux milieux. Cette chaleur uniforme s'obtenait au moyen de grandes +poêles de faïence qui chauffaient sans montrer le feu.</p> + +<p>De même qu'en Angleterre, on ne reçoit jamais dans une chambre à +coucher. Quelquefois, on recevait dans la salle à manger, ou je crois +plutôt que l'on mange quelquefois dans la pièce où l'on reçoit les +visites.</p> + +<p>On met et on enlève les tables et le couvert très rapidement, de sorte +que l'espace est entièrement libre quand on ne mange pas.</p> + +<p>Aussitôt que nous étions reçus dans une visite, quelle que fût l'heure, +on nous apportait des tasses de café et des gâteaux sur une petite table +mobile.</p> + +<p>Dans beaucoup de maisons, à la fenêtre près de laquelle madame +travaillait, une glace inclinée reflétait tout ce qui se passait dans +la rue. Quand une visite frappait à la porte, la maîtresse de maison +distinguait parfaitement celui qui se présentait.</p> + +<p>Avec ma famille, je suis allé dîner chez le vieux M. Gontard (alt +Gontard), suivant la façon de parler du pays; c'était une des fortes +têtes de la ville, et le chef d'une des premières maisons de banque.</p> + +<p>On ne buvait jamais l'eau et le vin mélangés; le grand verre était pour +l'eau, les petits pour le vin; les dames n'en buvaient presque pas.</p> + +<p>Les pains ordinaires étaient partout des petits pains tendres comme les +pains dits viennois, que l'on mange à Paris depuis peu de temps, +relativement à Francfort.</p> + +<p>C'est là, chez M. alt Gontard, que pour la première fois et la seule +jusqu'à présent, j'ai mangé du caviar, œufs d'esturgeons salés; c'était +un mets rare, qui venait directement de Russie; il paraît qu'on nous +faisait beaucoup d'honneur; je pensais, en me tordant la bouche, que +c'était se donner beaucoup de peine et dépenser beaucoup d'argent pour +quelque chose de bien mauvais.</p> + +<p>Dans une visite chez M. Maurice Betmann, j'ai vu, je crois, la plus +belle statue des temps modernes, l'Ariane du sculpteur Dannecker; elle +est assise sur un léopard. Ce groupe en marbre blanc, parfaitement +équilibré, peut tourner facilement sur un pivot, pour recevoir la +lumière sur toutes ses faces.</p> + +<p>J'ai assisté, avec mon frère, à un grand bal, dans un des hôtels +magnifiques de la Zeil, chez un des principaux banquiers de la ville, +dont j'ai oublié le nom. En dehors des grands bals officiels de Paris, +aux Tuileries ou à l'Hôtel de Ville, je n'ai jamais vu plus belle fête; +elle présentait un aspect particulier pour un Français.</p> + +<p>Tout le monde arrivait à l'heure indiquée, neuf heures, je crois.</p> + +<p>La réception avait lieu dans de grands salons, où rien n'était disposé +pour la danse, mais au contraire, tout était disposé pour s'asseoir.</p> + +<p>À un signal donné, chaque cavalier prenait le bras de sa danseuse et +suivait la file, qui se dirigeait au travers d'un autre grand salon, +garni de chaque côté d'une trentaine de tables de jeux, autour +desquelles les joueurs de whist étaient déjà installés.</p> + +<p>Au bout du salon de jeux, une grande porte cintrée s'ouvrait devant les +danseurs, qui pénétraient alors dans une grande galerie formant salle de +bal; ici tout était préparé pour la danse; il y avait de la place pour +soixante groupes de valseurs au moins. La valse était l'exercice +dominant; elle commençait toujours par une promenade au pas rythmé, +pendant laquelle on pouvait causer avec sa danseuse et faire une espèce +de connaissance. On jouait les valses de Strauss, alors dans toute leur +nouveauté.</p> + +<p>Il n'y avait là que des jeunes filles; on me montra, comme chose +extraordinaire et peu convenable, deux jeunes femmes.</p> + +<p>Les mères étaient restées dans les salons de conversation; il y en avait +même plusieurs qui étaient restées chez elles, confiant leurs filles à +leurs amies. Toutes parlaient bien le français.</p> + +<p>Ayant témoigné à une de mes danseuses ma surprise de trouver des +habitudes si différentes de celles de la France, où les jeunes filles +alors allaient peu dans les grands bals, elle me répondit par cette +question: «Comment les jeunes filles peuvent-elles se marier?» Lui ayant +dit qu'en France, les parents se chargeaient le plus souvent d'arranger +les choses, elle ajouta: «Oh! ici, nous aimons mieux faire nous-mêmes +cette besogne.»</p> + +<p>Dans ce pays, les filles, en général, avaient très peu de dot; tout +jeune homme admis dans une maison pouvait concourir pour obtenir la +jeune fille qui lui plairait davantage et de laquelle il serait agréé. +L'admission dans une société ne se faisait pas à la légère; il fallait +être connu ou avoir de bons répondants. Il résultait de ces habitudes +une grande liberté d'allures entre les jeunes gens et les jeunes filles, +surprenant les Français qui n'y étaient pas accoutumés.</p> + +<p>Ma qualité de Français était alors, dans ce pays d'outre-Rhin, un titre +particulier à la considération; hélas! aujourd'hui, il n'en serait plus +de même.</p> + +<p>On sut bientôt que j'étais ingénieur des Ponts et Chaussées; on +s'empressa de me montrer ce qui pouvait m'intéresser, sans attendre que +j'en fisse la demande.</p> + +<p>On venait d'établir une distribution d'eau, au moyen de captage de +sources, au Taunus, près de la Forêt-Noire, par des galeries +souterraines; on m'y conduisit avec empressement. Les employés firent +jouer exprès pour moi quelques-uns des jets d'eau réservés pour les cas +d'incendie. Ainsi, déjà en 1839, on jouissait à Francfort d'un +établissement qui n'a été installé à Lyon que vingt ans plus tard.</p> + +<p>La maladie de ma mère nous obligeait aux plus grandes précautions, et de +plus à une alimentation particulière. Les médecins, qu'elle avait +consultés, lui avaient ordonné de se nourrir uniquement de jambon. Nous +en fîmes donc provision, c'étaient des jambons fumés de Mayence; nous +étions dans le pays. Nous les avions fait cuire chez le boulanger, dans +une enveloppe de pâte, recette alors en France inconnue. On les mettait +dans le four aussitôt après la cuisson du pain.</p> + +<p>Nous nous sommes si bien trouvés pour ma mère de ce régime +thérapeutique, et pour tous de ce procédé culinaire, qui eût fait le +bonheur de Brillat-Savarin, que je considère cette double communication +à mes lecteurs, comme une indemnité suffisante de la peine qu'ils ont +prise de me lire jusqu'ici.</p> + +<p>Nous devions faire le voyage en voiturin à petites journées; +c'est-à-dire, prendre une voiture particulière d'une ville à l'autre, en +séjournant un peu dans chacune, suivant son importance et surtout +suivant les forces de ma mère.</p> + +<p>Nous sommes partis à la fin de février, dans une calèche qui nous +conduisit d'abord à Aschaffenbourg, puis à Wurtzbourg, ville assez +curieuse; j'ai conservé particulièrement le souvenir du pont dit: +Pont-aux-Évêques, ainsi nommé à cause des statues qui le décorent.</p> + +<p>Nous arrivâmes le I<sup>er</sup> mars à Nuremberg, ville ancienne, située sur la +Pegnitz, affluent du Danube, et des plus intéressantes. On y trouve un +grand nombre de maisons du Moyen Age bien entretenues et bien +conservées.</p> + +<p>On voit un château des Kaisers (Césars), beaucoup de tableaux d'Holbein, +d'Hemeling et surtout d'Albert Durer et de son maître Lucas Krannach.</p> + +<p>Albert Durer, né en 1471, était nurembergeois; plusieurs de ces +peintures m'ont laissé le souvenir d'œuvres bien supérieures à celles +que nous avons en France, des mêmes auteurs.</p> + +<p>Il y a dans le même château, une chapelle byzantine de 1100, et des +sculptures en bois très remarquables de Wreit-Stoss. L'hôtel de ville +(Rathhaus) est fort curieux, il date de 1340; il faut voir le plafond de +la galerie du deuxième étage.</p> + +<p> </p> + +<p>Les églises les plus importantes sont:</p> + +<p>Saint-Laurent dit Munster ou dôme de style gothique, remarquable par le +nombre des statues et de belles stalles sculptées; Fraunkirche, vieux +gothique, avec de très beaux vitraux; enfin, Saint-Sébalde, transition +du saxon au gothique.</p> + +<p>C'est là qu'est le tombeau en bronze de saint Sébalde, fait par Pétrus +Fischer; il est orné de nombreuses petites statuettes, dont j'ai trouvé +par hasard, à Paris, deux reproductions en plâtre, que j'ai toujours +précieusement conservées: l'une représente saint Sébalde portant dans sa +main, le modèle de son église et l'autre Pétrus Fischer lui-même, en +costume de travail. Ce tombeau est un chef-d'œuvre tout à fait hors +ligne.</p> + +<p>Dans la chapelle de Saint-Maurice, près de Saint-Sébalde il y a un musée +de tableaux remarquables; le plus beau de tous est un <i>Ecce homo</i>, de +grandeur naturelle, par Albert Durer.</p> + +<p>Pour les amateurs du Moyen Age, je doute qu'il existe au monde une ville +plus curieuse que Nuremberg pour elle-même et pour ses collections de +tableaux, etc., elle mérite à elle seule le voyage de Bavière.</p> + +<p>Chose assez étrange aujourd'hui le grand commerce de Nuremberg, ville +gothique, est la fabrication des jouets d'enfants.</p> + +<p>Nous avons passé à Augsbourg les 5, 6 et 7 mars. Il y a de belles choses +à voir: l'hôtel de ville avec sa grande salle dite salle d'or et de +superbes églises où sont de beaux tableaux de l'ancienne école allemande +et autres, ainsi que dans la galerie royale.</p> + +<p>Dans une petite ville ignorée, entre Augsbourg et Nuremberg, où nous +avions couché, je demandai à la servante qui préparait nos chambres, si +elle voyait beaucoup de voyageurs; elle me répondit que la veille on +avait logé dans l'hôtel, des Anglais comme nous. Comment connaissez-vous +que nous sommes des Anglais? À ma question elle s'empressa de répondre: +Parce que vous parlez français.</p> + +<p>La conclusion naturelle de ce petit entretien, c'est que le français est +la langue étrangère la plus répandue en Allemagne, puisqu'elle sert de +moyen de communication entre les Anglais et les Allemands. Dans tous les +hôtels nous trouvions des domestiques parlant français et dans presque +dans toutes les boutiques nous pouvions nous faire comprendre.</p> + +<p>Avant d'arriver à Augsbourg, nous avions traversé le Danube, presque +sans nous en douter, à Donnauworth, non loin de sa source.</p> + +<p>En quelques heures nous sommes allés d'Augsbourg à Munich, toujours de +la même manière en voiturin de location; nous y avons passé plusieurs +jours, car la ville le mérite. Nous étions très bien logés à l'hôtel du +Cerf-d'Or. Je n'entreprendrai pas d'en faire la description, cela serait +beaucoup trop long.</p> + +<p>Les musées connus sous les noms de Glyplothèque (sculpture) et de +Pynacothèque (peinture) méritent particulièrement l'attention. Dans une +seule et magnifique salle j'ai vu quatre-vingts tableaux de Rubens.</p> + +<p>La bibliothèque est construite sur le modèle des palais italiens du +Moyen Age.</p> + +<p>Il y a beaucoup d'églises très belles et tout à fait modernes copiées +sur les différents styles anciens.</p> + +<p>On visitait alors à Munich la célèbre fabrique de verre et d'instruments +d'optique de Erthel. Nous vîmes aussi l'Isaar-Thor, porte de l'Isaar, +près de la rivière de ce nom, sur laquelle se trouvait une fresque très +curieuse de Neher et Koegel, représentant une entrée triomphale.</p> + +<p>Dans ces différentes villes, ma mère se reposait en se levant tard; mon +frère et moi nous voyons dans la matinée tout ce que nous pouvions, et +nous conduisons ensuite ma mère en voiture sur les lieux remarquables.</p> + +<p>Nous nous dirigeâmes sur l'Italie par Innsbruck (pont sur l'Inn). Cette +ville est au fond d'une vallée profonde entourée de montagnes très +élevées alors couvertes de neige. Nous avons eu très froid, et nous +avions beaucoup de peine à en préserver ma mère, malgré de nombreuses +couvertures et des bouillottes dont nous changions l'eau dans chaque +village.</p> + +<p>Ce qu'il y a de plus curieux à Innsbruck après sa position, c'est le +tombeau de Maximilien I<sup>er</sup>, empereur en 1493, dans l'église de la +cour; il est orné de bas-reliefs en marbre blanc et entouré de +vingt-huit statues de guerriers colossaux en bronze, qui font un effet +des plus surprenants.</p> + +<p>Il y avait encore à cette époque, des hommes et des femmes portant le +costume tyrolien, dont j'ai conservé le souvenir dans mon album.</p> + +<p>De là nous nous sommes dirigés sur Vérone, en traversant le Brenner, +montagne qui sépare la vallée de l'Inn, affluent du Danube, de la vallée +de l'Adige, affluent du Pô.</p> + +<p>Il y a donc quarante-neuf ans que dans le même mois de mars, je suivais +mais en sens inverse, la route que suivent aujourd'hui le 11 mars 1888, +le malheureux Kronprinz et l'impératrice Victoria allant de San Remo à +Berlin recevoir la couronne laissée par Guillaume à Frédéric III.</p> + +<p>C'est plus que jamais le cas de dire devant cette tombe, ce que dit +Lamartine pour Napoléon: Dieu l'a jugé, silence!</p> + +<p>Quant à nous pauvres Français de 1888! que nous préparent ces grandes +catastrophes de l'histoire? Sans nous laisser abattre par les +tristesses de notre malheureux pays, écoutons encore du côté de Rome les +échos du 1<sup>er</sup> janvier 1888, dans la basilique de Saint-Pierre; prions, +espérons et disons: Dieu seul le sait, courage!</p> + +<p>Le kronprinz doit aller en trente-six heures de San-Remo à Berlin, sans +quitter le chemin de fer, et même sans changer de voiture ou de salon; +notre voyage ne se faisait pas précisément dans les mêmes conditions.</p> + +<p>Le Brenner était tout blanc de neige; la route était impraticable aux +voitures; on fut obligé de démonter la nôtre, et de mettre la caisse sur +un traîneau, après avoir enlevé les roues.</p> + +<p>Nous étions le 16 mars 1839 au col du Brenner. On faisait des travaux +considérables et fort ingénieux, pour empêcher les encombrements. La +neige était assez dure pour qu'on pût la couper en blocs cubiques de +0<sup>m</sup>30 à 0<sup>m</sup>40 de côté; avec ces blocs on construisait des murailles +très épaisses et très hautes, perpendiculaires à la direction du vent; +derrière ces murs, la neige s'accumulait, au lieu de venir encombrer la +route.</p> + +<p>En descendant du Brenner, nous avons traversé Brixen, Botzen et Trente +dans la vallée de l'Adige.</p> + +<p>La route était bonne, mais souvent trop étroite; dans certains passages +deux voitures pouvaient à peine s'y croiser; avant Vérone à l'entrée de +la Lombardie, elle est très escarpée; l'Adige coule entre deux massifs +de rochers taillés à pic.</p> + +<p>À Trente, capitale du Tyrol italien, nous avons visité la cathédrale où +s'est tenu le célèbre concile; elle est de style roman. Le souvenir +particulier que j'en ai conservé, est une porte latérale, dont les +colonnes extérieures reposent par leurs bases sur des animaux +fantastiques.</p> + +<p>Après un voyage aussi mouvementé, ma mère avait besoin de repos. Elle +s'arrêta quelques jours à Vérone avec mon frère; ils devaient aller plus +tard à Venise. Je profitai de cette halte pour y faire tout seul une +excursion, chose qui ne me serait pas possible de faire plus tard; je +n'en étais qu'à une journée. Je m'en applaudis d'autant plus que je n'ai +pas eu l'occasion d'y retourner.</p> + +<p>Après avoir visité les arènes, monument romain très bien conservé, je +quittai la patrie de Paul Véronèse pour me diriger sur Venise, en +passant par Vicence, où j'admirai, de la diligence, un beau monument de +Palladio (<span class="smcap">xvi</span><sup>e</sup> siècle).</p> + +<p>J'arrivai à Venise pendant la nuit, à une heure du matin, le 20 mars. Il +n'y avait alors aucune voie de communication entre la ville et la terre +ferme; on ne pouvait donc y aborder qu'en bateau.</p> + +<p>Les voitures déchargeaient au bord de la mer les voyageurs et les +bagages; là on entrait dans des gondoles couvertes pouvant contenir huit +ou dix personnes, conduites par deux rameurs qui se tenaient debout aux +deux extrémités du bateau, en dehors de la partie couverte, manœuvrant +chacun avec une seule rame. C'est ainsi que nous arrivâmes au bout de +trois quarts d'heure au quai des Esclavons, à l'hôtel de l'Europe (buona +locanda).</p> + +<p>Tout le monde aujourd'hui connaît assez Venise la belle, ou pour l'avoir +vue, ou par des photographies, pour qu'il soit nécessaire d'en faire la +description. En consultant mes notes de voyage j'y trouve cette phrase à +la page de Venise: <i>Niente dire, bisogna vedere et ricordarsi</i>. Ce +mauvais italien peut ainsi se traduire: On ne peut rien dire, il faut +voir et se souvenir.</p> + +<p>Je ne parlerai donc pas de Saint-Marc, du Palais des Doges, du grand +canal, du Rialto, que le lecteur connaît aussi bien que moi.</p> + +<p>J'étais descendu à l'hôtel de l'Europe; l'expression n'est pas juste, +j'aurais dû dire monté; car de la gondole au quai, je n'étais pas +descendu, et j'avais dû monter bien davantage pour aller au bureau de +l'hôtel.</p> + +<p>À Venise, les étages supérieurs étaient alors les plus recherchés, à +cause de l'humidité et de la mauvaise odeur des canaux. La table d'hôte +et les meilleures chambres, y compris la mienne, étaient au quatrième +étage. En 1839, il en était ainsi partout; on m'a dit que, maintenant, +cet usage est moins général.</p> + +<p>Mon voyage à Venise était tout à fait improvisé; je n'avais donc aucune +espèce de recommandation; mais j'avais déjà assez l'expérience des +hommes et des choses pour me tirer d'affaire, même en pays étranger.</p> + +<p>Il est vrai que si je n'avais pas la modestie d'Antoine, de notre voyage +de Suisse, j'avais ma carte de visite qui portait ma double qualité de +Français et d'ingénieur des Ponts et Chaussées, établie du reste par mon +passeport, dont il était tout à fait indispensable d'être porteur, +quand on voyageait hors de France, surtout dans les États autrichiens, +dont Venise faisait partie.</p> + +<p>Je pus constater que cette double qualité pouvait facilement, comme à +Francfort, m'ouvrir toutes les portes.</p> + +<p>Notre consul, que j'allai voir, m'offrit une lettre d'introduction pour +l'ingénieur en chef. Elle portait sur l'enveloppe cette inscription: <i>À +l'illustrissimo signor Bisognini ingégniere in capo</i>. (Au très illustre +seigneur Bisognini ingénieur en chef.) En Italie il suffisait d'avoir +une position pour être décoré du titre d'illustre ou même très illustre.</p> + +<p>Le signor ingénieur en chef était un fort brave homme qui me témoigna +beaucoup d'intérêt, mit tous ses bureaux à ma disposition et me fournit +beaucoup de renseignements sur les travaux du port de Venise, dont il +s'occupait particulièrement.</p> + +<p>Il me donna beaucoup de documents imprimés, plans devis, cahiers des +charges employés dans son service, et je pus constater que les Italiens +avaient précieusement conservé toutes les traditions de ce qui avait été +établi par les ingénieurs des Ponts et Chaussées français, à l'époque où +la Lombardie nous appartenait par droit de conquête, ou peut-être +simplement par conquête.</p> + +<p>Le matin de mon arrivée, un gondolier m'avait fait ses offres de service +sur le quai des Esclavons. Pour la somme de 3 francs par jour, pour lui +et sa gondole, il me servit de gondolier et de guide pendant tout mon +séjour, soit dans les canaux, soit dans les rues de Venise.</p> + +<p>Mon temps était très limité; je ne pouvais y passer que trois jours; +c'était assez pour voir l'extérieur de la ville, mais pas assez pour +voir l'intérieur des palais et leurs collections. Mais on ne verrait que +Saint-Marc et le Palais des Doges que ce serait assez.</p> + +<p>Dans toutes les villes étrangères que j'ai visitées, il y en a deux qui +ont un cachet particulier, mais bien différent, qui les distingue de +toutes les autres: Venise, et Edimbourg dont je parlerai plus tard; +toutes deux m'ont laissé un profond souvenir.</p> + +<p>Je retrouvai ma mère assez bien pour continuer notre voyage; nous étions +déjà en Italie, mais nous n'avions pas encore retrouvé la chaleur. +Pendant tout mon séjour à Venise, je n'avais pas quitté mon manteau.</p> + +<p>Notre projet était de conduire ma mère à Florence, où elle devait +séjourner quelque temps.</p> + +<p>Nous trouvâmes à Vérone, un voiturin de retour qui, pour un prix modéré, +se chargeait de nous transporter à Florence (80 ou 100 francs). Dans le +prix du voyage, tout était compris, le transport, le logement et la +nourriture dans les auberges où nous devions coucher, au sommet des +Apennins et ailleurs.</p> + +<p>La voiture avait quatre bonnes places d'intérieur.</p> + +<p>Le conducteur nous dit qu'un autre voyageur était disposé à venir avec +nous, si nous voulions l'admettre, et que naturellement, il payerait un +quart de la dépense.</p> + +<p>La personne en question s'étant présentée, nous vîmes un Français +d'assez bonne figure, de trente-cinq à quarante ans, qui n'avait pas la +tournure d'un commis-voyageur; mais, je crois cependant que ce n'était +pas autre chose. Il n'y avait pas de raison apparente pour refuser sa +société, il y en avait deux pour l'admettre:</p> + +<p>La première, c'est que nous étions un peu inquiets de traverser ces +montagnes à la discrétion d'un conducteur inconnu, qui devait nous faire +passer la nuit dans son auberge; tout naturellement, les histoires de +brigands italiens nous venaient à l'esprit, et nous ne pouvions pas nous +empêcher de fredonner les airs de <i>Fra Diavolo</i>. Le nouveau voyageur +nous paraissait donc un renfort, qui n'était pas à dédaigner.</p> + +<p>Le second motif était d'une autre nature: la bourse de ma mère n'était +pas inépuisable; une économie n'était donc pas à refuser.</p> + +<p>L'équipage était des plus engageants; nous partîmes de Vérone au bruit +réjouissant des grelots de quatre petits chevaux noirs comme le jais, +harnachés d'une manière brillante, à la mode italienne, avec des pompons +du rouge le plus éclatant, en têtes et queues.</p> + +<p>Au moment où nous sortions de la ville, deux jeunes filles se +présentèrent et firent signe au cocher d'arrêter. Il descendit de son +siège et nous dit fort poliment, en italien, bien entendu (depuis que +nous avions quitté l'Allemagne personne ne nous parlait plus français), +que ces <i>Donne</i> demandaient la faveur de monter dans la voiture, +c'est-à-dire à côté de lui sur le siège couvert, qui formait un +compartiment tout à fait séparé.</p> + +<p>Les <i>Donne</i> étaient d'un extérieur agréable et très décent; nous +n'avions pas de motifs sérieux pour refuser le service qu'on nous +demandait; les voilà donc bien vite installées à côté de notre +conducteur; nous supposâmes que ce coup de théâtre était préparé +d'avance.</p> + +<p>À peine fûmes-nous arrivés en dehors des dernières maisons, qu'une de +ces jeunes filles se mit à chanter; elle avait une voix très belle et +savait parfaitement s'en servir. Nous eûmes cette distraction pendant +une grande partie du voyage.</p> + +<p>Au moment des repas, nous fîmes plus ample connaissance, bien qu'elles +n'entendissent pas un mot de français. Elles étaient fort convenables; +cependant, quelque chose dans leurs allures, si elles eussent été +françaises, aurait pu nous faire supposer que nous avions rencontré des +actrices. Elles se nommaient Maria Biffi et Camilla Beltromelli, +Bolognese, <i>ambe due</i>: nous n'en sûmes jamais davantage.</p> + +<p>Malgré nos apprêts de défense, en cas d'attaque pendant la nuit par les +brigands, dont notre aubergiste devait faire partie, et il faut convenir +que les apparences de la locanda pouvaient donner lieu à cette +supposition, le jour arriva sans le moindre incident; et nous +constatâmes avec plaisir qu'on pouvait dormir paisiblement au sommet des +Apennins comme ailleurs.</p> + +<p>Avant d'y arriver, nous avions traversé Mantoue, place très fortifiée, +entourée d'eau, formant une île au milieu du Mincio; ces fortifications +sont l'ouvrage des Français.</p> + +<p>Après Mantoue, nous eûmes le Pô à traverser; il n'y avait aucun pont, ni +même de bac à traille, mais un simple bac amarré à une très longue +corde, supportée de distance en distance par de petits batelets.</p> + +<p>Le fleuve étant très sinueux, la corde était attachée sur une des rives, +en un point qui formait le centre d'un très grand cercle, dont le bateau +décrivait une partie de la circonférence, en passant d'une rive à +l'autre.</p> + +<p>Tout cela était si mal organisé, qu'en s'embarquant, un de nos chevaux +tomba dans l'eau; ce n'est pas sans peine qu'on put l'en retirer sain et +sauf.</p> + +<p>Nous avons traversé rapidement Modène et Bologne; nous y avons séjourné +à peine le temps nécessaire pour que je pus y prendre quelques croquis.</p> + +<p>Mon frère savait naturellement très bien l'allemand; quant à moi, +j'étais censé savoir l'italien, que j'avais appris en quarante leçons +pendant mon année de philosophie, d'un professeur qui donnait en même +temps des leçons à ma mère, il signor Cardelli, qui avait la +désinvolture d'un évêque habillé en bourgeois (on m'a dit depuis, que si +ce n'était pas un évêque, c'était au moins un abbé défroqué). Je +constatai avec peine que mes quarante leçons, qui me permettaient de +lire à peu près l'italien (Dante excepté), étaient bien loin de me +mettre en état de bien parler, et surtout de bien comprendre la langue +parlée. Deux mois en Italie auraient mieux fait que mes quarante leçons.</p> + +<p>Nous arrivâmes sans encombre à Florence; nous descendîmes à l'hôtel de +l'Europe, chez M<sup>me</sup> Humbert (elle vivait encore, en 1880, quand j'ai +passé à Florence, en allant à Rome avec mon fils, mais elle avait quitté +l'hôtel de l'Europe).</p> + +<p>Je ne devais y passer que quelques jours. Je n'entreprendrai pas de +faire la description des beautés de Florence, si remarquable par ses +palais, son site, ses riches collections de tableaux et de statues, ses +églises et ses jardins.</p> + +<p>Il y avait alors dans le palais degli Ufficii une petite salle appelée +la Tribuna, dans laquelle se trouvaient les statues antiques: la Vénus +de Médicis, l'Apolline, le Faune dansant, les Lutteurs et l'Émouleur. +Dans une grande et belle salle, nous vîmes les dix-sept statues du +groupe de Niobé.</p> + +<p>Je pus rester six jours à Florence, pendant lesquels je ne perdis pas +mon temps. Il me faudrait plusieurs pages pour nommer seulement les +richesses artistiques des palais degli Ufficii, Vecchio et Pitti; c'est +dans ce dernier que se trouve la célèbre Vierge à la Chaise de Raphaël, +si souvent reproduite.</p> + +<p>Je ne puis quitter Florence sans citer ses églises: le Dôme avec son +campanile, le Baptistère, dont les portes de bronze ont servi de type +pour celles de la Magdeleine à Paris, la chapelle San-Lorenzo, enrichie +par les Médicis, où l'on admire la fameuse statue dite du Penseroso (le +penseur), et les magnifiques tables en mosaïque du palais Pitti.</p> + +<p>Il faisait encore très froid, et nous avions de la peine à nous +chauffer; il y avait bien quelques cheminées, mais quelle différence +avec les poêles allemands! Il est vrai que dans ces cheminées toutes +petites et imparfaites on avait du feu tout de suite, avec quelques +fagots et des bûches que l'on était obligé de placer verticalement comme +des fusils dans un faisceau, tandis que dans les auberges d'Allemagne où +nous arrivions pour souper et nous coucher, nous avions très chaud, mais +seulement le lendemain matin, au moment de notre départ: cela pouvait +être très commode pour les voyageurs arrivant après nous.</p> + +<p>Malgré tout le plaisir que j'aurais eu de rester plus longtemps, il +fallait penser à revenir; j'avais deux mois de congé, il me restait +juste le temps pour le retour. Le chemin le moins long demandait au +moins huit jours par Livourne, Gênes, Marseille, Nîmes et Mende. Il +fallait changer souvent de moyen de transport.</p> + +<p>Lorsque je la quittai, ma mère était déjà beaucoup mieux; elle devait +rester à Florence jusqu'à son rétablissement complet. Cette nouvelle +séparation était dure pour moi; mais que faire? Sinon mon devoir, sur +lequel je n'avais pas la moindre incertitude.</p> + +<p>Après avoir fait mes adieux à ma mère et à mon frère, que je ne devais +pas revoir d'une année, je pris une place dans la voiture publique de +Florence à Livourne.</p> + +<p>Après avoir entrevu Pise, je pris à Livourne le bateau à vapeur qui +faisait le service de Naples à Marseille, en s'arrêtant dans les villes +principales du littoral.</p> + +<p>Nous étions dans les premiers jours d'avril; c'était le moment du retour +des Anglais qui ont passé l'hiver en Italie, le bateau était surchargé +de voyageurs, je ne trouvai pas de cabine disponible, on me donna pour +lit un canapé du salon avec un matelas. Nous avions deux nuits à passer +en mer. Si aujourd'hui j'aime assez mes aises en voyage, je peux dire +qu'à cette époque la chose m'était à peu près indifférente.</p> + +<p>Nous partîmes de Livourne le soir, entre quatre et cinq heures, on se +mit à table presque immédiatement; nous étions cent vingt voyageurs aux +premières, ou à peu près; il y avait beaucoup de dames anglaises; +c'était un coup d'œil très beau et très animé.</p> + +<p>Quand la nuit fut venue et le couvert enlevé, je procédai à mon +campement. Il faisait si chaud, qu'il me fut impossible de dormir, j'eus +alors l'idée de transporter mon matelas sur le pont; la nuit était +magnifique; deux ou trois de mes compagnons firent de même. Là en plein +air, enveloppés dans nos couvertures, nous étions beaucoup mieux qu'en +bas.</p> + +<p>Au milieu de la nuit, quand j'avais déjà fait un somme, je fus réveillé +tout à coup par un grand bruit et beaucoup de mouvement sur le pont: on +courait, on criait en italien et en anglais!</p> + +<p>Dans l'obscurité où nous étions, j'eus quelque peine à comprendre ce qui +causait tout ce tumulte, augmenté de la terreur des Anglaises qui, +sorties précipitamment de leurs cabines, n'ayant pas eu le temps ni le +soin de reprendre leurs vêtements de dessus, circulaient dans tous les +sens comme des fantômes blancs éperdus, ou comme les nonnes de Palerme +dans l'opéra de Robert.</p> + +<p>Nous marchions à toute vitesse, un petit bateau pêcheur, à l'ancre, +s'était trouvé sur notre route; son équipage s'était endormi, sans avoir +allumé le fanal réglementaire. Par une fatalité, qui arrive bien plus +souvent qu'on ne pourrait le croire, la proue de notre navire l'avait +rencontré; ces pauvres gens avaient eu un réveil encore plus pénible +que le nôtre.</p> + +<p>On s'empressa d'aller à leur secours; il fallut mettre une chaloupe à la +mer et leur tendre une corde pour s'amarrer.</p> + +<p>Tout cela prit du temps, et nous étions fort inquiets des conséquences +de l'accident. Enfin nous apprîmes avec plaisir qu'il n'y avait personne +de noyé; et notre navire se remit en marche.</p> + +<p>À peine la machine avait-elle donné quelques coups de piston, que +j'entendis distinctement crier: acqua! acqua! ces cris venaient de la +mer; le bâtiment pêcheur prenait l'eau et menaçait d'être submergé. On +s'arrêta de nouveau; dans l'obscurité où nous étions, je ne pus pas me +rendre compte parfaitement de la manœuvre qui fut opérée; je crois +cependant que tout le personnel du petit bateau monta sur le nôtre, et +que nous continuâmes à remorquer la barque chavirée jusqu'au port le +plus voisin.</p> + +<p>Le calme se rétablit peu à peu; les dames anglaises qui, pour la seconde +fois étaient sorties affolées de leurs cabines, y rentrèrent rassurées, +et je repris ma position horizontale sur mon matelas étendu sur le pont, +où il avait conservé sa place, remerciant Dieu d'en être quitte pour si +peu. Notre voyage se continua sans encombre et nous arrivâmes à Gênes de +très bonne heure le lendemain matin.</p> + +<p>Par une disposition de service, heureuse pour moi, le bateau devait s'y +arrêter toute la journée et repartir à cinq heures du soir pour +Marseille. Je pouvais donc voir un peu Gênes que je ne connaissais pas.</p> + +<p>Comme mon grand-père Henri Jordan, je trouvai qu'en arrivant par mer, on +est frappé de l'aspect magnifique de Gênes. La ville contient quelques +belles rues, les autres sont épouvantables.</p> + +<p>Dans les belles rues, il y a des palais splendides dont j'ai pu visiter +les intérieurs, ainsi que leurs superbes collections de tableaux, en +donnant une légère rétribution qui souvent, disent les mauvaises +langues, serait partagée entre les propriétaires et les gardiens. Gênes +contient aussi de très belles églises.</p> + +<p>Après avoir vu tout ce que je pouvais voir en un jour, je remontais sur +mon navire, faisant à l'Italie mes adieux pour longtemps.</p> + +<p>D'après notre programme nous devions arriver à Marseille le lendemain +matin, mais nous avions certainement négligé la prière qu'Horace +adressait au maître des vents, pour le vaisseau qui portait Virgile: +<i>Ventorumque regat pater</i>. (Que le maître des vents le dirige.)</p> + +<p>Jusque-là nous avions navigué comme sur un lac tranquille, au calme le +plus complet avait succédé, non pas une tempête, car le ciel était +toujours splendide, mais un vent très violent directement contraire; +notre bateau était fortement secoué et notre marche considérablement +ralentie. Bien que ce fut mon premier essai de la mer, j'avais fait +jusque-là très bonne contenance, mais après la seconde nuit je fus +terriblement malade.</p> + +<p>Je n'étais pas du reste le seul; au déjeuner la table d'hôte si +nombreuse la veille, était presque déserte; chacun restait dans sa +cabine, quand il avait la chance d'en avoir une; ceux qui, comme moi, +en étaient privés, avaient la triste nécessité d'exposer en public toute +leur misère; du reste comme tout le monde, ou à peu près, en était +réduit au même état d'infortune, chacun s'occupait de sa pauvre +personne, sans trop de pudeur et surtout sans avoir le temps de se +moquer des autres.</p> + +<p>Les dames suppliaient le capitaine de relâcher en route, sans aller +jusqu'à Marseille; le capitaine aurait peut-être cédé, mais nous avions +devant nous un autre navire, la Concurrence; comme les marins le +désignaient, qui continuait bravement sa route, malgré le mauvais temps; +son honneur était engagé, il prétendait ne pas pouvoir s'arrêter, si la +Concurrence ne s'arrêtait pas; et l'infâme Concurrence marchait +toujours!</p> + +<p>Nous passâmes en vue de la rade de Toulon; nous apercevions les sommets +des mâts par-dessus les rochers. Un nouveau groupe de dames éplorées fit +encore une démarche inutile auprès du capitaine, pour qu'il nous +conduisît au port.</p> + +<p>Le sort en était jeté, nous avions en perspective plusieurs heures de +mal de cœur, et de vomissement général; horreur! nous étions +affreusement ballotés; cependant, nous marchions tout de même; nous +approchions en même temps de la nuit et du port de Marseille.</p> + +<p>Je n'ai jamais éprouvé, je crois, un plus grand plaisir physique que le +soulagement ressenti ce jour-là, en mettant le pied sur la terre ferme.</p> + +<p>Quand nous entrâmes dans le port, il était huit heures du soir, la +douane était fermée; il fallut laisser tous nos bagages au bateau +jusqu'au lendemain, ce qui était gênant; mais nous étions à terre, le +reste nous parut peu de chose.</p> + +<p>(Je ferai remarquer ici, que malgré la révolution de 89, les habitudes +de la douane n'avaient pas beaucoup changé depuis le voyage de mon +grand-père en 1787; c'est à l'établissement des chemins de fer que l'on +doit pour les douanes, l'organisation d'un service de nuit.)</p> + +<p>Je ne pouvais pas passer à Marseille sans voir nos bons amis Magneval et +Salavy; je n'avais pas vu A... depuis l'époque où je l'avais trouvée à +Lyon avec sa famille, fuyant le choléra qui fut si violent à Marseille +en 1835. La jeune fille d'alors était devenue M<sup>me</sup> de F...; quand je +la vis dans la maison de sa mère, elle tenait dans ses bras son fils +aîné, qui n'avait pas un an. Tous me reçurent avec un cordial +empressement, je quittai cependant cette famille avec un sentiment de +tristesse dont je ne me rendais pas compte alors, et que plus tard les +événements ont pleinement justifié.</p> + +<p>De Marseille pour aller à Clermont, ma résidence, je pouvais suivre deux +routes: par Lyon ou par Nismes qui étaient à peu près de même longueur. +Je choisis celle de Nismes qui me permettrait peut-être de revoir +quelques-unes de mes anciennes connaissances de ma mission de 1835; je +m'arrangeai pour y passer une journée.</p> + +<p>Je trouvai là mon brave ingénieur en chef, qu'entre camarades, on +appelait le père Vinard; il n'était pas trop changé. Didion et Talabot +étaient absents et fort occupés de leur premier chemin de fer d'Alais à +Tarascon.</p> + +<p>Le père Vinard était toujours très conteur; avec sa bonhomie ordinaire, +il me raconta que Didion faisait très mal son service, parce qu'il +s'occupait de tout autre chose; que plusieurs fois il était allé chez +lui, exprès pour lui en faire très sérieusement le reproche, mais que ce +garçon-là était si aimable, que jamais il n'avait eu le courage de lui +rien dire à ce sujet.</p> + +<p>Je n'avais pas trop le temps de faire d'autres visites; le hasard me fit +rencontrer à la promenade de Lafontaine, la séduisante M<sup>me</sup> d'Au..., +la reine des matinées artistiques de 1835, dont j'ai parlé dans mes +salons d'autrefois; hélas! tout cela avait disparu; les maîtres de +postes n'ont jamais été plus montés contre les chemins de fer, que ne +l'était alors cette pauvre M<sup>me</sup> d'Au....</p> + +<p>Didion et Talabot avaient été accaparés, et les fameuses matinées en +étaient mortes; Nismes n'était plus tenable, aussi elle n'y resta pas +longtemps.</p> + +<p>Je désirais bien aussi m'arrêter à Anduze et au Pont-de-Salindre, où +j'avais passé quelques mois comme élève en mission; mais la chose ne me +paraissait pas possible. Je pris ma place dans une diligence qui, en +trois jours et quatre nuits, devait me rendre à Clermont. En route, il +me vint une idée qui me permit de réaliser cette visite d'Anduze, jugée +d'abord impossible.</p> + +<p>Les diligences prenaient toujours une heure de repos pour dîner; on +devait s'arrêter à Saint-Jean-du-Gard, plus loin que le +Pont-de-Salindre; pendant le temps du relai à Anduze, je m'informai +rapidement si je pouvais trouver une petite voiture qui me conduirait à +Saint-Jean-du-Gard, et me ferait rejoindre la diligence à la fin du +dîner. Ma combinaison put s'arranger, je prévins le conducteur; j'avais +une heure pour revoir Anduze et mes anciennes connaissances.</p> + +<p>Un homme de loisir, qui n'a presque rien à faire, trouve qu'une heure +c'est bien peu de temps pour entreprendre quelque chose; quand on est +très pressé et qu'on sait s'y prendre, c'est étonnant ce qu'on peut +faire en une heure!</p> + +<p>Je n'avais pas oublié le chemin de la poste aux lettres, je n'avais pas +oublié non plus, que tenue par des dames, c'était un bureau de +renseignements.</p> + +<p>Rien n'était changé depuis quatre ans; je m'empressai de le dire à +M<sup>lle</sup> P..., jolie brune, qui le prit pour un compliment, comme c'était +du reste mon intention, en me disant, de son côté, qu'elle m'avait +reconnu sans peine. Je lui demandai des nouvelles de tout le monde.</p> + +<p>Elle s'empressa d'appeler sa mère pour prendre sa place, et comprenant +tout de suite que je n'avais pas de temps à perdre, elle prit mon bras +et me conduisit à côté dans un grand jardin, où nous trouvâmes M<sup>lle</sup> +F..., la blonde; au lieu de tenir comme autrefois sa guitare, elle +portait dans ses bras un petit enfant qui lui appartenait; depuis mon +départ, elle avait su charmer un capitaine de la ligne, qui avait donné +sa démission pour l'épouser.</p> + +<p>Ma voiture m'attendait au moment convenu, je pris congé de ces dames et +je m'acheminai vers la petite ville de Saint-Jean-du-Gard, après m'être +muni de pain et de fromage pour remplacer mon dîner.</p> + +<p>En arrivant à Salindre, j'eus le plaisir de traverser le Gardon sur le +pont neuf, dont quatre ans auparavant j'avais commencé les fondations; +je me rappelle avoir vu cette rivière, torrentielle s'il en fut, +s'élever, par une crue subite, de 7 mètres de hauteur en une seule nuit. +Je pus m'arrêter quelques minutes chez mes anciens hôtes, qui habitaient +toujours la même maison; je les remerciai de nouveau de leur ancienne +hospitalité presque écossaise, car ils m'en avaient donné pour beaucoup +plus que mon argent.</p> + +<p>Quand j'arrivai à Saint-Jean-du-Gard, on faisait l'appel des voyageurs, +mon programme était donc très exactement rempli.</p> + +<p>Avant de m'endormir dans la diligence qui devait lentement me conduire à +Clermont, il me revint en mémoire un épisode assez original de mon +séjour au Pont-de-Salindre, en 1835.</p> + +<p>Pour surveiller mes travaux, j'étais logé dans l'unique maison qui se +trouvait sur les lieux, dans une famille aux trois quarts bourgeoise et +pour le reste campagnarde, celle que je venais de revoir, qui moyennant +2 francs par jour, voulait bien me donner le logement, la nourriture, le +blanchissage, du café au lait de chèvre et des figues à discrétion, de +plus la permission de monter sur son cheval blanc, quand je prenais la +fantaisie d'aller à Anduze situé à 3 kilomètres.</p> + +<p>Un de ces voyages fut agrémenté d'une manière assez pittoresque.</p> + +<p>Au moment de partir, mon hôte vint me demander si je pouvais me charger +de conduire sa fille chez sa marraine, tout près d'Anduze; je +m'empressai d'accepter, pensant qu'on allait atteler la carriole. Mais +quel fut mon étonnement, quand je vis que rien n'était changé dans les +préparatifs ordinaires de mon voyage, si ce n'est qu'on avait ajouté un +petit coussin derrière ma selle.</p> + +<p>Le sort en était jeté, j'avais dit oui, il n'y avait pas moyen de +reculer. Du reste, après tout, il paraît que dans ce pays, il n'y avait +rien de bien ridicule pour un jeune homme de paraître enlever une jeune +fille; mais je m'empresse de le dire, ce n'était qu'une petite fille +d'une douzaine d'années.</p> + +<p>Dans ce coin des Cévennes, les mœurs étaient si patriarcales, qu'on +m'aurait demandé, je crois, avec la même simplicité, d'emmener en croupe +la fille aînée, qui avait dix-huit ans.</p> + +<p>Notre équipée se fit sans autre aventure que la rencontre de la voiture +publique, où les voyageurs ont pu faire sur mon compte toutes les +suppositions qu'ils ont voulu, dont alors je ne fus pas plus ému que je +ne le suis aujourd'hui après cinquante-trois ans.</p> + +<p>En rêvant aux chevaliers de l'Arioste, qui prenaient en croupe des +princesses errantes, je finis par m'endormir profondément pour la nuit +et presque tout le reste du parcours jusqu'à Clermont.</p> + +<p>Il se fit sans incident, ne m'ayant laissé le moindre souvenir, si ce +n'est le passage au milieu de la ville de Mende, qui me parut affreuse, +sans former contraste avec le reste du département de la Lozère.</p> + +<p>Il y a près d'un demi-siècle que j'ai fait ce grand et beau voyage, il +faut qu'il ait produit sur moi une bien profonde impression pour que je +puisse me le rappeler, ainsi que je viens de le décrire, presque jour +par jour; il est vrai, qu'en route, j'avais pris des notes et quelques +dessins que je retrouve sur mes albums, toujours avec un plus vif +plaisir.</p> + +<p>En arrivant à Clermont, au moment de la fonte des neiges, je m'empressai +de reprendre les études dont j'étais chargé pour la rectification de la +route, alors très escarpée de Lyon à Bordeaux, dans la traversée des +monts Dômes.</p> + +<p>Ces études passionnaient le pays et la députation: le projet dont je +soutenais la supériorité avait mis contre moi la moitié du département, +mais j'avais pour moi le bon sens d'abord, puis MM. Chabrol de Volvic et +Combarel de Leyval, deux députés légitimistes, parce que mon projet se +trouvait favorable à leurs propriétés ainsi qu'à leur réélection.</p> + +<p>J'avais naturellement contre moi le Préfet, qui sous Louis-Philippe ne +pouvait pas faire cause commune avec les députés légitimistes.</p> + +<p>Quant à moi, il va sans dire que je m'étais laissé guider par mon niveau +et non par l'opinion; ce que je dis est si vrai que quelques années plus +tard mes études ont servi pour l'établissement du chemin de fer de +Bordeaux qui passe au-dessus de Volvic, à Pontgibaud et remonte par la +vallée de la Sioule, exactement en suivant mon tracé préféré de 1840.</p> + +<p>Ces études m'avaient mis en rapport avec M. le comte de Pontgibaud, que +j'ai vu plusieurs fois sur les lieux et à Paris. C'était alors +(1838-1840) un homme de cinquante-cinq à soixante ans; il devait être le +fils de celui qui, pendant la Révolution, avait pris le nom de Joseph +Labrosse, dont parle M. Léon Galle dans la <i>Revue du Lyonnais</i> (février +1888).</p> + +<p>D'après la légende qui avait cours dans le pays, on racontait que +pendant l'émigration, obligé de chercher comme tant d'autres un moyen de +ne pas mourir de faim, M. de Pontgibaud s'était fait d'abord colporteur, +mais ne voulant pas exercer ce métier sous le nom de M. le comte de +Pontgibaud, colporteur, il avait été indécis pour savoir celui qu'il +prendrait, et que sa femme alors l'avait décidé, par reconnaissance ou +pour que cela portât bonheur à leur commerce, de prendre le nom du +premier objet qu'ils vendraient ou qu'ils avaient vendu.</p> + +<p>Il paraît que ce fut, ou que c'était une brosse. C'est de là que +viendrait le nom de Joseph Labrosse, sous lequel M. le comte de +Pontgibaud refit sa fortune.</p> + +<p>À cette époque, on commençait à attaquer en grand le gisement de plomb +argentifère de Pontgibaud. On exploitait alors beaucoup d'espérances, et +je crois, en définitive, que là comme ailleurs, on a surtout récolté +beaucoup... de déceptions.</p> + +<p>Dans mon titre général, j'indique comme anciens modes de transport le +cheval et la patache; pour être fidèle à mon programme, je vais citer un +petit voyage qui s'applique à la fois à tous deux:</p> + +<p>Lorsque j'étais débutant dans la carrière, un article du règlement +disait, que chaque ingénieur ordinaire devait avoir un cheval de selle; +mais déjà cet article n'était pas rigoureusement observé, car à Lyon, +en 1834, les ingénieurs ordinaires avaient bien un cheval, mais c'était +le même pour tous les trois; ils ne trouvaient pas, du reste, que ce fût +une manière commode de se conformer audit règlement; à Clermont, pour +moi, c'était presque une nécessité et de plus un plaisir, j'avais donc +mon cheval à moi tout seul.</p> + +<p>Dans les salons d'autrefois, j'ai parlé des dames Blot et Baudin, dont +la maison des plus hospitalières était ouverte aux ingénieurs. M<sup>me</sup> +Blot était veuve, elle vivait avec sa sœur, qui avait épousé +l'ingénieur des mines; on les désignait plus ordinairement sous le nom +des dames (Adèle et Sophie) de Tours, qui était celui de leur famille +très bien posée à Clermont.</p> + +<p>Ma liaison avec elles n'avait pas été immédiate comme avec les +Kermaingant; ce n'est qu'à la longue que notre intimité s'était formée, +si bien qu'à la fin de mon séjour j'y passais toutes mes soirées, quand +je n'avais pas d'invitation positive ailleurs. Une circonstance +particulière avait contribué à me mettre très bien avec elles.</p> + +<p>Elles devaient aller à la campagne toutes seules, chez un de leurs +parents assez loin de Clermont; il fallait une grande journée de +voiture. Il se trouva que le même jour je devais partir à cheval, dans +la même direction; je les rencontrai sur la route, au départ, sur le +versant du Puy-de-Dôme, où l'on ne pouvait marcher qu'au pas; pour être +dans le vrai, j'ai prévenu que c'était mon habitude, je dois dire que +cette rencontre n'était pas imprévue.</p> + +<p>Pendant quelque temps nous cheminâmes ensemble, elles dans leur voiture +et moi sur mon coursier; une conversation suivie n'était pas des plus +faciles.</p> + +<p>Leur domestique était un ancien cuirassier, qui montait naturellement +bien à cheval; au bout de quelques kilomètres, nous échangeâmes nos +positions, à la satisfaction générale; d'autant plus que la voiture +était une patache, où le conducteur se trouve assis tout à fait à côté +des autres voyageurs.</p> + +<p>Après avoir déjeuné dans une modeste auberge, à Rochefort, sur l'autre +versant des monts Dômes, nous arrivâmes vers quatre heures du soir à +Laqueuille, qui était le terme de mon voyage à cheval; j'y avais donné +rendez-vous pour le lendemain à une brigade d'opérateurs pour commencer +des nivellements dans la vallée de la Sioule.</p> + +<p>Ces dames étaient arrivées de même à l'endroit où elles devaient changer +de voiture, en quittant la grande route, pour aller par des chemins de +traverse, dans la montagne jusqu'à la propriété de leur cousin, à une +assez grande distance.</p> + +<p>Un nouveau conducteur était venu les attendre, avec une autre patache; +c'était alors la seule voiture couverte du pays. Quand tout fut prêt, +ces dames montèrent dans leur nouvel équipage, et partirent sous la +conduite de leur nouveau guide, avec mes vœux de bon voyage, qui dans +la circonstance ne paraissaient pas une politesse banale.</p> + +<p>Il ne s'était pas écoulé une demi-heure qu'en me promenant sur la route, +j'aperçois de loin, dans la direction qu'elles avaient suivies; une de +ces dames qui me faisait avec son mouchoir des signaux de détresse.</p> + +<p>Je m'empresse de répondre à son appel; je trouve M<sup>me</sup> Sophie toute +pâle, haletante, qui m'explique dans les termes les plus vifs, que leur +conducteur est un jeune <i>innocent</i> dans lequel elles n'ont pas la +moindre confiance; que déjà deux fois, il avait failli les verser, et +qu'il leur est tout à fait impossible de continuer ainsi. Bref, elle me +demandait avec instance de vouloir bien les accompagner jusqu'à leur +destination.</p> + +<p>Pour moi, la proposition n'avait rien que de très acceptable au premier +abord, car j'étais à un âge où je ne pouvais pas considérer sans un +certain plaisir, l'occasion qui s'offrait de passer quelques heures dans +l'intimité de deux charmantes jeunes femmes et peut-être de partager +leurs danger, si elles devaient en courir.</p> + +<p>Toute la question était de savoir comment je pourrais être de retour le +lendemain matin, assez tôt pour le rendez-vous donné à ma brigade +d'employés, que je ne voulais pas faire attendre; j'avais ma conscience +professionnelle!</p> + +<p>Ces dames m'assurèrent que l'on pourrait me donner une voiture pour +revenir le lendemain matin, de très bonne heure, à Laqueuille; c'était, +comme je l'ai dit, le nom du village d'où nous allions partir.</p> + +<p>J'eus bientôt donné quelques ordres et me voilà de nouveau installé près +de ces dames, mais cette fois à titre de protecteur, je pourrais même +dire de sauveur, en voyant la reconnaissance qu'on me témoignait.</p> + +<p>Toutes ces allées et toutes ces venues avaient pris du temps, il y avait +près d'une heure de perdue. La nuit venait à grands pas, et le cheval +était bien loin de marcher avec la même vitesse.</p> + +<p>Les chemins devenaient de plus en plus mauvais, et ce qui est plus +grave, de plus en plus incertains; le pays m'était tout à fait inconnu; +la pluie commençait à tomber; on n'y voyait absolument rien, et nous +n'avions point de lanterne. Après quelques indécisions, nous nous +abandonnâmes complètement à notre rustique conducteur, et surtout à la +grâce de Dieu.</p> + +<p>Nous étions tous trois dans la patache, faisant tous nos efforts pour +adoucir les effets des cahots par des manœuvres de position de plus en +plus ingénieuses, tandis que notre guide tenait le cheval par la bride, +se laissant mener par lui, encore plus qu'il ne le conduisait; à chaque +instant les roues de notre voiture passaient sur des monticules qui nous +exposaient à verser.</p> + +<p>La situation était critique; mais elle avait en même temps son côté +comique; aussi nous avions pris franchement le parti d'en rire, pour ne +pas nous en effrayer.</p> + +<p>Après plus d'une heure de cet exercice obscur et champêtre, nous +aperçûmes dans le lointain des lumières en mouvement.</p> + +<p>On nous attendait, et l'on s'étonnait de ne voir rien venir.</p> + +<p>On avait donc envoyé des hommes avec des torches de sapin, production +naturelle du pays, à la recherche de la patache et de son contenu.</p> + +<p>Enfin nous arrivâmes à 9 heures du soir, sains et saufs, et nous +plaisantâmes gaîment de notre aventure, en faisant un bon souper avec M. +et M<sup>me</sup> de Fontenille.</p> + +<p>Je repartis le lendemain matin à la pointe du jour et je pus voir que +nous n'avions pas couru de très grands dangers, si ce n'est celui de +nous égarer et peut-être de verser sur un vaste plateau couvert de +grandes herbes et de beaucoup d'aspérités, mais qui ne présentait pas de +précipices dans le voisinage immédiat; car nous étions encore loin de la +Dordogne, dont les rives sont très escarpées et couvertes de sapins.</p> + +<p>La propriété de M. de Fontenille était à Savenne, sur la ligne de faîte +qui sépare le bassin de cette rivière de celui de l'Allier, dont la +Sioule est un affluent. Nous n'étions pas loin des bains du Mont-d'Or.</p> + +<p>Je retrouvai ma brigade de niveleurs, qui ne m'avaient pas attendu +longtemps; je les mis à l'œuvre en leur donnant le programme de leurs +opérations.</p> + +<p>Pas plus que les hôtes aimables que je venais de quitter, je ne me +doutais alors que j'allais planter les premiers jalons du chemin de fer +de Bordeaux, qui mettrait vingt ans plus tard leur vieux château de +Savenne à quelques heures de Clermont.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<p class="center"><img src="images/003.png" alt="image" width="70%" /></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI</h2> + +<p class="center"><b>Souvenirs d'Angleterre et d'Écosse (1844).</b></p> + + +<p class="n"><span class="letre"><img src="images/005.png" alt="E" /></span>nfin nous sommes arrivés au dernier des voyages avant l'établissement +complet des chemins de fer, dont j'ai annoncé le récit.</p> + +<p>Je dis enfin! pour vous lecteurs, car jamais je ne me lasse de penser à +ceux que j'aimais autrefois, que j'aime encore, dont je raconte +l'histoire; pour moi, c'est une manière de revivre avec eux. Tous m'ont +quitté depuis longtemps, et j'espère que dans l'autre monde où ils nous +attendent, ils m'approuvent d'essayer de perpétuer leur souvenir chez +leurs descendants.</p> + +<p>Et puis, la lecture des journaux qui nous disent l'histoire +d'aujourd'hui est si navrante, que j'aime mieux, autant que cela m'est +possible, me rajeunir dans le calme du passé, que de vieillir dans +l'agitation si triste et si stérile du présent.</p> + +<p>À la fin du chapitre V, j'étais rentré à Clermont pour reprendre +paisiblement mon service et ma vie de province, qui, soit dit entre +nous, ne manquait pas de charme (sous le nom de province, je désigne les +villes, petites ou moyennes, qui permettent une intimité difficile dans +les grandes, surtout maintenant).</p> + +<p> </p> + +<p>Avant d'aller en Angleterre en partant de Paris, pour être un historien +correct, je dois dire comment j'y étais arrivé.</p> + +<p>Ma famille était venue s'y fixer au commencement de 1840, et j'avais +demandé au Ministère de quitter l'Auvergne pour me rapprocher d'elle.</p> + +<p>M. Legrand, notre directeur général, ne m'avait pas dissimulé que la +résidence de Paris était fort difficile à obtenir pour un jeune +ingénieur; cependant, il avait parfaitement reçu ma mère; elle lui avait +été présentée par mon ancien ingénieur en chef de Lyon, M. Kermaingant, +devenu inspecteur général, qui lui témoignait beaucoup d'affection, +comme du reste tous ceux qui la connaissaient.</p> + +<p> </p> + +<p>Je venais de terminer les études pour la traversée des monts Dômes, et +de poser la dernière pierre du grand pont de Menat sur la Sioule, mon +premier ouvrage, lorsqu'un beau jour, le 14 septembre 1840, au moment où +je m'y attendais le moins, je reçus l'ordre de me rendre immédiatement à +Paris dans le cabinet de M. Legrand. Je partis le lendemain par la malle +de poste, assez intrigué de savoir ce qui m'attendait. Ma famille ne le +savait pas plus que moi.</p> + +<p>À mon entrée dans son cabinet, M. Legrand me dit à brûle-pourpoint:</p> + +<p>«Je vous ai fait officier du génie, cela vous va-t-il?»</p> + +<p>Si je n'avais pas déjà su par les journaux qu'il était sérieusement +question de la guerre d'Orient, et si je n'avais pas senti la poudre +dans l'antichambre ministérielle, où l'on ne parlait pas d'autre chose, +j'aurais été surpris de cette question.</p> + +<p>Je pensais en moi-même, que si c'était pour fortifier Beyrouth cela ne +m'allait guère; je répondis donc, que si c'était pour fortifier Paris, +cela m'allait tout à fait.</p> + +<p>Par extraordinaire, il en était ainsi: voici comment c'était arrivé:</p> + +<p>Des complications survenues dans l'éternelle question d'Orient faisaient +craindre la guerre à bref délai; M. Thiers était président du Conseil +des Ministres; il venait peu de jours avant d'entrer dans la salle du +Conseil, en disant qu'il fallait que Paris fût complètement fortifié en +dix-huit mois.</p> + +<p>Le maréchal Soult, ministre de la guerre, lui avait répondu que la chose +était impossible, à moins de dégarnir les places fortes, où les +officiers du génie étaient fort occupés.</p> + +<p>M. le comte Jaubert, alors ministre des travaux publics, d'un caractère +ardent, s'empressa d'offrir à M. Thiers des ingénieurs des Ponts et +Chaussées en aussi grand nombre qu'on voudrait pour exécuter les travaux +de fortification, dont les projets seraient faits par le génie +militaire.</p> + +<p>Cette proposition fut acceptée séance tenante, et douze ingénieurs +furent désignés immédiatement pour la construction de l'enceinte.</p> + +<p>C'était pour moi une chance inouïe de voir réaliser aussi vite ma plus +chère espérance de rejoindre ma famille. En créant à la fois un si grand +nombre de places à Paris, le hasard, qui est un des noms de la +Providence, me donnait le moyen d'y arriver, quelques mois après ma +demande.</p> + +<p>Pour les ingénieurs des Ponts et Chaussées ce service dura peu: les +chances de guerre ayant diminué, il n'y avait plus urgence; les +officiers du génie, un peu jaloux d'avoir vu des civils prendre leur +place, s'empressèrent de reprendre tous les travaux qui nous avaient été +donnés.</p> + +<p>Je fus replacé dans un service si voisin de Paris, la navigation de +l'Oise, que j'avais l'autorisation d'y résider. J'étais dans cette +position en 1844, lorsqu'une de mes tantes me proposa de l'accompagner +en Angleterre et en Écosse. Naturellement j'acceptai sa proposition avec +enthousiasme.</p> + +<p>L'Administration ne demandait pas mieux que de voir les jeunes +ingénieurs compléter leur instruction à l'étranger, j'obtins donc +facilement un congé.</p> + +<p>La sœur de ma mère, Jenny Jordan, M<sup>me</sup> Magneunin, était, par son +mari, belle-sœur de M<sup>me</sup> Lacène et du grand Camille Jordan; elle +avait alors quarante-huit ans, une très bonne santé, beaucoup d'entrain, +un caractère bon et dévoué, qui faisait le charme de sa famille et de +ses amis; et de plus, elle possédait la chose tout à fait indispensable +pour voyager, en Angleterre particulièrement.</p> + +<p>Comme ma mère, élève des dames Harent, elle avait une instruction +solide, augmentée par beaucoup de lectures.</p> + +<p>N'ayant pas d'enfant et jouissant d'une entière liberté, elle avait déjà +beaucoup voyagé sur le continent, soit avec une femme de chambre, soit +avec un vieux domestique de mon grand-père, que nous appelions le petit +François, et qu'en Italie on appelait son chapelain, à cause de sa +tournure surannée et légèrement monastique. Lui aussi cependant avait +été jeune; on ne l'aurait pas pris pour un chapelain lorsqu'il +accompagnait autrefois mon grand-père dans ses fréquents voyages à +cheval.</p> + +<p>Par suite d'un usage assez général en France après la Révolution, +j'avais conservé l'habitude de tutoyer ma tante, sans que cette preuve +d'intimité et d'affection nuisît en rien au respect que j'avais pour +elle.</p> + +<p>À la fin du mois de mai 1844, nous partîmes par la diligence jusqu'à +Boulogne. De là un paquebot devait nous conduire à Londres même, en +remontant la Tamise. Nous fîmes la plus grande partie du trajet pendant +la nuit et nous entrâmes dans la Tamise au grand jour; c'est une arrivée +magnifique qui donne une haute idée de la marine anglaise.</p> + +<p>Le fleuve était sillonné par un nombre considérable de vaisseaux qui +augmentait toujours à mesure que nous avancions.</p> + +<p>Dans Londres, la circulation des navires à vapeur pouvait se comparer à +celle des omnibus sur le boulevard des Italiens.</p> + +<p>Je ne ferai pas plus la description de Londres que celle des villes +d'Allemagne ou d'Italie; cela serait trop long et pour vous et pour +moi.</p> + +<p>Ce qui vous frappe le plus quand on débarque, c'est le mouvement que +l'on trouve; celui de Paris est peu de chose en comparaison.</p> + +<p>Il y avait alors la même différence entre la circulation de Londres et +celle de Paris, qu'entre celles de Paris et de Lyon.</p> + +<p>Le pont dit pont de Londres (London-Bridge) vers lequel s'arrêtent les +grands bateaux à vapeur est le premier que l'on rencontre en venant de +France; si l'on n'en a point construit en aval, c'est dans l'intérêt de +la navigation des grands vaisseaux qui arrivent ainsi jusqu'au centre de +la ville.</p> + +<p>C'est pour remplacer un pont qu'on a fait le tunnel sous la Tamise, +ouvrage si difficile, qui a immortalisé le nom de son auteur, le célèbre +Brunel, ingénieur français. Le tunnel fut l'objet d'une de nos premières +visites.</p> + +<p>Ma tante savait parfaitement lire l'anglais, mais elle n'osait pas le +parler. Je l'avais un peu étudié et d'après ses indications, c'est moi +qui me risquais à être le porte-parole; mais à nous deux nous étions +loin de pouvoir nous tirer d'affaire facilement.</p> + +<p>Nous étions logés à Leicester-Square; là se trouvaient quelques hôtels +où l'on était censé parler français. Dans ce temps-là déjà c'était un +quartier qui ne passait pas pour un des plus aristocratiques. Il est +devenu, dit-on, tout à fait inhabitable, depuis qu'il a été envahi par +les réfugiés politiques.</p> + +<p>Matériellement, nous n'étions pas mal. Nous avions deux chambres à +coucher et un beau salon éclairé au gaz (sitting room), pièce pour se +tenir, qu'on donne toujours aux voyageurs, quand il y a des dames. +D'après les usages, jamais une dame ne doit recevoir dans la chambre où +elle couche; cela augmente beaucoup la dépense des hôtels.</p> + +<p>Notre salon était en communication avec nos chambres.</p> + +<p>Ailleurs, plusieurs fois notre salon s'est trouvé au premier et nos +chambres à d'autres étages, ce qui était peu commode.</p> + +<p>Toutes les fenêtres étaient faites dans le système dit à guillotine, +c'est à dire qu'elles se composaient de deux chassis dans le sens de la +hauteur. Le chassis inférieur se relevait contre le chassis supérieur en +glissant entre deux rainures latérales; des contrepoids placés dans les +embrasures, facilitaient ce mouvement, qui s'opérait très bien; on dit +qu'il en existe encore beaucoup dans Londres.</p> + +<p>Nous mangions à la table commune; on déjeunait quand on voulait. Le +déjeuner se composait régulièrement d'énormes pièces de viandes froides: +bœuf, veau, jambon, sur lesquelles on coupait à sa convenance; des +œufs, des pommes de terre à l'eau et du beurre complétaient le repas, +le thé et la bière étaient à discrétion; le vin était tout à fait un +extra.</p> + +<p>Le dîner, comme à Paris, était à six heures; en même temps que de la +très bonne viande rôtie, il y avait toujours du poisson de mer, en très +grande abondance et très bon.</p> + +<p>Entre les repas, nous nous arrêtions chez les pâtissiers, qui étaient +fort nombreux. Partout il y avait des dames au comptoir, qui fort +discrètement proposaient à ma tante de la conduire dans une pièce +retirée à l'arrière-boutique (and gentleman) où l'on trouvait une chose +qui, à cette époque était fort rare dans les rues de Londres, ou du +moins fort cachée pour les étrangers.</p> + +<p>Sans l'attention délicate des pâtissières, je ne sais pas trop comment +nous aurions pu nous tirer d'affaire, pendant toutes nos journées hors +de l'hôtel.</p> + +<p>En arrivant, j'avais été frappé de la forme du pavé qui différait +beaucoup du nôtre. C'est chez eux que nous avons pris les pavés plus +larges que longs, tels que nous les employons maintenant et qui ont +remplacé presque partout l'ancien gros pavé de Paris, dont toutes les +faces étaient égales. La théorie du pavé d'échantillon appliquée par les +Anglais bien longtemps avant nous est celle-ci:</p> + +<p>«Dans le sens de la marche, la longueur du pavé doit être assez petite +pour que le pied du cheval, en se posant, puisse toujours tomber sur un +joint.»</p> + +<p>La première chose que nous avions faite avait été d'acheter un bon plan +de la ville et un bon guide. Cela nous a parfaitement suffi pour nous +diriger seuls, sans avoir besoin de personne et même sans être obligé de +demander. D'ailleurs personne ne parlait français en dehors de notre +hôtel; quand nous avons voulu faire quelque emplette il nous a été +indispensable de prendre un interprète.</p> + +<p>Les monuments qui m'ont laissé particulièrement un souvenir sont: +l'église Saint-Paul, dont la coupole est plus grande que celle de +Sainte-Geneviève; c'est un monument magnifique, mais placé d'une manière +peu convenable. L'air manque autour; il gagnerait beaucoup à être placé +sur un point plus élevé.</p> + +<p>Westminster abbey, en français, l'abbaye de Westminster, a été pendant +longtemps un lieu de sépulture des souverains, des grands hommes +politiques et des littérateurs; c'est aujourd'hui une église +protestante, aussi remarquable par sa belle architecture gothique que +par les tombeaux qu'elle renferme.</p> + +<p>Le palais de Westminster, construction moderne, dans le même style, est +peut-être le plus vaste qui existe au monde; il contient les deux +chambres du Parlement, les hautes Cours de justice avec toutes leurs +dépendances.</p> + +<p>La tour de Londres, dont les constructions les plus anciennes datent de +Guillaume le Conquérant, 1070, a joué un très grand rôle dans l'histoire +d'Angleterre. Elle contenait un musée très curieux d'armes anciennes, de +chevaliers du Moyen Age, en grand nombre, à cheval, couverts de leurs +armures complètes.</p> + +<p>Les gardiens de la tour de Londres conservaient encore le costume +traditionnel du temps de la reine Élisabeth, fille de Henry VIII (1533 à +1603). Pour les étrangers qui les voient pour la première fois, cela +ressemble à une mascarade. (Les costumes de nos suisses d'église nous +feraient le même effet si nous n'y étions pas accoutumés.)</p> + +<p>L'Hôtel de Ville, dit Guide-hall, est le lieu où se fait l'élection du +Lord Maire (lord mayor). Dans la première salle, ouverte aux étrangers, +sont deux statues colossales en bois, double plus grandes que nature au +moins, dites Gog et Magog, qui représentent un ancien Breton et un +ancien Saxon; lors de l'élection du Lord Maire, on promenait ces statues +dans la ville (ou des mannequins qui les représentent), au grand +contentement du petit peuple. Cela se faisait il y a quelques années; +cela doit se faire encore, car les Anglais conservent pieusement leurs +vieilles coutumes.</p> + +<p>La ville de Londres diffère de la ville de Paris par plusieurs côtés: +Londres est beaucoup plus étendu; il n'y a ni enceinte ni octroi. Dans +l'intérieur sont plusieurs parcs considérables; le plus grand est +Hyde-Park, c'est là que se rend régulièrement pendant l'été toute la +société aristocratique, pour se promener en voiture ou à cheval, les +voitures de place ne peuvent pas y entrer.</p> + +<p>Le mois de juin, où nous étions, était le meilleur moment pour voir ce +mouvement dans tout son éclat. Pendant l'hiver, l'aristocratie reste +dans ses châteaux; elle ne revient à Londres qu'au mois de mai.</p> + +<p>Il est impossible de se rendre compte, si on ne l'a pas vu, du coup +d'œil que présente l'allée dite des Cavaliers, dans laquelle la +circulation des voitures et des piétons est interdite. Les piétons +peuvent se promener dans une contre-allée parallèle qui n'en est séparée +que par une barrière.</p> + +<p>Cavaliers, hommes et femmes, montés sur de très beaux chevaux, marchent +au pas par groupes de cinq ou six de front, les amazones sont peut-être +les plus nombreuses; jamais je n'ai vu une aussi belle réunion +d'élégantes et jolies femmes et de superbes chevaux, et c'est le cas de +le dire, les uns portant les autres.</p> + +<p>Près d'Hyde Park (Hyde Park corner), se trouvait une exposition chinoise +(Chinise Exhibition). On entrait dans un vaste bâtiment complètement +chinois, par la décoration et l'ameublement. À droite et à gauche de la +galerie principale, comme les chapelles dans nos églises, se trouvaient +de grandes pièces séparées contenant des personnages de grandeur +naturelle, habillés de vêtements chinois, occupés aux différentes +fonctions ordinaires de leur pays, entourés de tous les meubles et +ustensiles qui leur sont propres. Il est probable que cela n'existe +plus, au moins sur le même emplacement.</p> + +<p>Londres a beaucoup de squares, chose presque inconnue dans nos grandes +villes. Ce qui peut en donner une idée, c'est à Paris, la place Royale; +les jardins qui se trouvent ainsi au milieu des places ne sont pas des +jardins tout à fait publics; ils sont réservés à l'usage des habitants +des maisons qui les bordent.</p> + +<p>Il y en a cependant de publics; un des plus beaux est Trafalgar-Square, +où l'on voit une colonne monumentale en l'honneur de l'amiral Nelson.</p> + +<p>Belgrave-Square est un des plus beaux quartiers; il est difficile, avec +nos habitudes françaises, de faire comprendre l'aspect que présentent +ces aristocratiques hôtels et le luxe avec lequel ils sont tenus. Ils +sont loin de la cité; c'est-à-dire loin du centre des affaires et du +grand mouvement de la circulation. On ne voit point de boutiques dans le +voisinage.</p> + +<p>De temps en temps, un magnifique équipage venait s'arrêter au bas d'un +perron; la porte de l'hôtel s'ouvrait, et deux laquais en grande livrée +déroulaient un tapis sur toutes les marches de l'escalier; quand cette +opération de la pose des tapis était terminée, et ce n'était pas long, +une ou plusieurs belles dames descendaient de la voiture, et le tapis +était relevé derrière elles avec la même rapidité; la porte se +refermait, la voiture partait et tout rentrait dans le silence.</p> + +<p>Derrière ces splendides demeures, il y a des rues secondaires, qui sont +destinées aux écuries et au remisage des voitures.</p> + +<p>C'est à Belgrave-Square qu'était logé Henri V, lorsqu'en 1843 il reçut +la visite des députés français qui allèrent publiquement lui porter +l'hommage de leur fidélité et de leur dévouement et furent si +glorieusement flétris; de ce nombre était le célèbre Berryer; ils +donnèrent leur démission et furent immédiatement réélus.</p> + +<p>Toutes les affaires sont concentrées dans ce qu'on appelle la Cité, +c'est-à-dire le centre de la ville et les quartiers voisins.</p> + +<p>C'est là que se trouvent tous les comptoirs, les magasins, les cafés, +les hôtels, les boutiques, les administrations publiques, mais ce n'est +pas là qu'on habite.</p> + +<p>Au lieu de faire comme nous dans nos grandes villes, c'est-à-dire de +nous entasser les uns au-dessus des autres, dans de vastes maisons à six +étages, les Anglais préfèrent se loger plus loin de leurs affaires et +avoir chacun leur maison.</p> + +<p>La maison anglaise ordinaire se compose d'un bâtiment à trois étages au +plus, y compris le rez-de-chaussée, qui s'élève de quelques marches +au-dessus du sol. Entre la maison et la rue se trouve une petite cour +basse, qui donne de l'air et du jour au sous-sol contenant la cuisine et +les dépendances. Cette petite cour a une entrée directe sur la rue pour +le service.</p> + +<p>On arrive de la rue à la porte du rez-de-chaussée, par un petit escalier +porté sur une voûte, qui traverse la cour basse; la longueur de cette +cour est celle de la façade de la maison; sa largeur est de 3 mètres +environ.</p> + +<p>Au rez-de-chaussée se trouvent le parloir et la pièce où l'on mange; les +étages supérieurs sont pour les chambres à coucher où l'on ne reçoit +personne.</p> + +<p>On dit même que les lits, découverts le matin, ne se font que le soir, +afin de les mettre à l'air pendant toute la journée.</p> + +<p>Ces maisons n'ont en général que trois fenêtres de façade; il va sans +dire qu'il y en a de plus grandes; mais elles sont toutes à peu près sur +le même type, avec petite cour devant, éloignant le voisinage direct de +la rue. La cour basse est séparée de la rue par une petite grille en fer +posée sur un parapet en maçonnerie.</p> + +<p>Avec cette disposition qui place les familles loin des marchés et des +boutiques, la vie serait difficile, si les fournisseurs ne portaient pas +à chacun tout ce qui est nécessaire pour le ménage, à peu près du reste +comme cela se fait en France, lorsque nous sommes à la campagne, près +des grandes villes.</p> + +<p>Les services des eaux, du gaz et des égouts sont admirablement +entendus.</p> + +<p>Depuis longtemps les fosses d'aisances sont supprimées dans toute la +ville de Londres; tout se rend directement aux égouts qui sont lavés +largement. À la sortie de la ville, les eaux sont reprises et utilisées +pour l'arrosage et la fertilisation de vastes étendues de terrains, à +une assez grande distance.</p> + +<p>Quand j'ai fait ce voyage, je portais la barbe entière comme je la porte +aujourd'hui, avec cette différence qu'elle était brune; personne alors +en Angleterre ne la portait ainsi. Dans les rues, on voyait très peu de +Français; on me regardait comme une curiosité. Souvent des jeunes filles +ne pouvaient pas s'empêcher de se retourner en riant; j'étais bien loin +de m'en offusquer, nous en rions aussi de notre côté; n'était-ce pas ce +qu'il y avait de mieux?</p> + +<p>Nous avons fait quelques excursions dans le voisinage. Nous avons visité +en détail Hampton-Court, où l'on conservait de très beaux cartons de +Raphaël.</p> + +<p>Il y avait de très beaux jardins et de belles serres; dans l'une +d'elles, un seul pied de vigne couvrait une surface de 100 mètres +carrés.</p> + +<p>Les cartons de Raphaël, commandés par Léon X pour faire des tapisseries +de la chapelle Sixtine, furent achetés au nombre de sept, par Charles +I<sup>er</sup>.</p> + +<p>Les tapisseries faites sur ces dessins sont maintenant au Vatican dans +la galerie dite: Dei Arazzi, parce que la ville d'Arras a eu pendant +longtemps la supériorité de cette fabrication.</p> + +<p>À Wolwich, sur le bord de la Tamise, nous avons vu l'arsenal et des +régiments d'artillerie tenus avec un luxe et un soin auxquels nous ne +sommes pas accoutumés.</p> + +<p>Au château de Windsor, fondé par Guillaume le Conquérant, duc de +Normandie, à la fin du <span class="smcap">xi</span><sup>e</sup> siècle, nous visitâmes la chapelle et +l'extérieur. Il n'était pas possible d'y entrer à cause de la présence +de la reine Victoria. Bien que notre visite fût incomplète, nous n'avons +pas regretté notre peine; car ce que nous avons vu méritait bien le +voyage.</p> + +<p>Ayant été prévenu peu de temps d'avance, je n'avais que deux lettres de +recommandation pour des ingénieurs; ne les ayant pas rencontrés une +première fois, je n'y étais pas retourné, ne voulant pas laisser ma +tante toute seule. Je n'ai donc pas pu pénétrer dans des intérieurs +anglais, chose que j'ai regrettée, car ce n'est qu'ainsi qu'on peut bien +étudier les mœurs.</p> + +<p>Ne voulant pas cependant me trouver à Londres sans une référence, +j'étais allé voir en arrivant l'ambassadeur de France, M. de +Saint-Aulaire. Je lui avais fait passer une carte avec mon titre et +j'avais été reçu tout de suite. Il ne me connaissait pas, mais je +pouvais lui parler d'un de ses attachés d'ambassade à Vienne, Aimé Des +Fayères, le cousin de ma tante Henri Jordan; cela rendit notre +conversation un peu moins banale.</p> + +<p>Il me rassura sur le séjour de Londres, en me disant que personne ne +nous demanderait rien, et que nous jouirions dans toute l'Angleterre +d'une plus grande liberté qu'en France. Il n'y a rien de tel que de +voyager pour rabaisser l'orgueil national.</p> + +<p>Par une chance extraordinaire, nous avions trouvé sur le paquebot de +Boulogne, un prêtre dont j'ai oublié la nationalité; il revenait +d'Italie; nous l'avions abordé les premiers, et nous avions pu gagner sa +confiance, car il nous proposa de nous faire partager la faveur des +recommandations qu'il pourrait avoir pour assister aux séances des deux +assemblées du parlement. Avec lui ou sans lui, je ne me le rappelle pas, +mais grâce à lui, nous avons pu entrer à la chambre des Lords et à la +chambre des Communes qui siégeaient alors toutes deux au palais de +Westminster.</p> + +<p>Nous ne pouvions rien comprendre à ce qui se disait; l'aspect général +était digne, malgré la simplicité des costumes. À cette époque (1844), +presque tous les Lords anglais portaient des pantalons gris de +fantaisie, bariolés comme ceux qui sont à la mode en France depuis +quelques années, et qui nous sont venus d'Outre-Manche. Les présidents +seuls avaient un costume officiel, la robe noire de nos magistrats, avec +la perruque poudrée du siècle dernier.</p> + +<p>Je ne peux pas quitter Londres, sans dire un mot de l'immensité des +bassins et des docks destinés aux marchandises du monde entier, qui +donnent une haute idée de la puissance commerciale de cette nation.</p> + +<p>C'est là que pour la première fois j'ai vu le fer employé pour soutenir +de vastes toitures, dans le genre de celles qui depuis ont été +appliquées à nos gares de chemins de fer; c'est là aussi pour la +première fois que j'ai remarqué l'emploi de ces chariots mobiles sur des +rails, suspendus à de grandes hauteurs, qui servaient à transporter +facilement les plus lourds fardeaux d'une extrémité à l'autre et à tous +les étages de ces prodigieux entrepôts.</p> + +<p>Nous aurions bien voulu rester à Londres plus longtemps, mais je n'avais +qu'un congé limité. D'un autre côté la question d'argent était à +considérer; le prix de toutes choses était à peu près dans le rapport de +25 à 20 avec les prix de Paris.</p> + +<p>Comme tout le monde alors, ma tante avait lu et relu Walter Scott; elle +l'aimait beaucoup et désirait voir l'Écosse. Nous n'avions pas de temps +à perdre; nous partîmes de Londres au bout de dix jours à peu près, +laissant nos malles et n'emportant avec nous, que des sacs de cuirs +noirs que nous venions d'acheter (et que j'ai encore).</p> + +<p>Il y avait déjà quelques chemins de fer, mais pas partout, nous ne pûmes +pas aller de cette manière plus loin qu'York. Nous nous y arrêtâmes le +temps nécessaire pour admirer sa célèbre cathédrale gothique.</p> + +<p>Là nous avons pris une voiture publique, pour aller dans la direction +d'Edimbourg. Cette voiture n'avait pas du tout l'aspect de nos lourdes +diligences; c'était tout simplement une grande berline n'ayant que +quatre bonnes places d'intérieur; tous les autres voyageurs, au nombre +de huit ou dix, montaient sur des banquettes à découvert, devant, dessus +et derrière (outside) c'est là que vont, ou plutôt allaient, les gens du +pays; l'intérieur (inside) était beaucoup plus cher et fréquenté +uniquement par les étrangers.</p> + +<p>Au départ, ma tante et moi nous étions seuls dans l'intérieur; +l'impériale (outside) était complète; il y avait même des dames.</p> + +<p>Cette voiture, comparativement très légère, était emportée par quatre +magnifiques chevaux bais toujours au galop; à chaque relai quatre +chevaux semblables attendaient sur la route même, et sous leurs +couvertures.</p> + +<p>Chaque cheval était tenu par un palefrenier. Immédiatement les chevaux +arrivants étaient remplacés par les chevaux frais; au signal donné les +quatre palefreniers, placés à gauche et à droite, enlevaient ensemble +les quatre couvertures; la voiture partait sans avoir perdu plus de deux +minutes pour le relai.</p> + +<p>Le temps était devenu mauvais, la pluie tombait en abondance; une jeune +de fille de l'outside se décide à venir avec nous dans l'intérieur. Elle +était fort bien de toutes manières; elle n'aurait pas mieux demandé et +nous non plus, de faire la conversation, mais elle n'avait jamais voyagé +en Allemagne, elle ne parlait donc pas mieux le français que nous +l'anglais. Nous en étions réduits pour échanger nos idées, de nous +montrer les mots sur le dictionnaire. Fort heureusement nous en avions +le temps, et quoique que ce mode de converser ne fût pas vif et animé, +il n'en était pas moins fort gai.</p> + +<p>Nous étions rendus à Newcastle de bonne heure; c'était le moment des +plus longs jours, la seconde moitié de juin; après dîner, vers 7 heures +du soir, nous allâmes en chemin de fer à l'embouchure de la Tyne visiter +un pont en fer d'une seule arche qui passait pour une merveille (je ne +pensais pas alors que quelques années plus tard j'aurais la chance d'en +construire une encore plus grande, la travée métallique de la Vézeronce +sur la ligne de Genève); nous étions de retour le même soir à Newcastle, +et nous avons pu nous coucher à 11 heures sans aucune lumière; en +s'approchant de la fenêtre, on y voyait assez pour lire facilement.</p> + +<p>Le lendemain matin nous partîmes de la même manière, c'est-à-dire en +voiture publique pour Edimbourg; le voyage n'eut pas d'autre incident +que de nous permettre de voir de loin sans nous y arrêter, le château +d'Abbotsford, résidence favorite de Walter Scott, situé sur la rive +droite de la Twed; autant que nous avons pu juger c'était un château +gothique très bien restauré, au milieu d'un parc du plus bel aspect.</p> + +<p>Nous arrivâmes le soir même à Edimbourg; comme je l'ai dit déjà, j'ai +conservé de cette ville un précieux souvenir; elle ne ressemble à rien +de ce que j'avais vu jusque-là; des sites excessivement variés lui +donnent un cachet particulier.</p> + +<p>Au centre de la ville une petite montagne nommée Calton-Hill, forme un +point culminant, d'où l'on domine de tout côté les paysages +environnants.</p> + +<p>Ce sommet est occupé par un petit monument dans le style grec.</p> + +<p>En regardant à l'est, on a une belle vue de la mer; un peu vers le nord, +on voit l'embouchure du Forth, avec le port, les vaisseaux et tous les +grands établissements de la marine et du commerce.</p> + +<p>En tournant au nord et à l'ouest on découvre toute la nouvelle ville +magnifiquement construite avec ses rues larges, ses squares nombreux, +ses monuments et ses jardins; tous ces quartiers neufs se terminent à +Princess-Street, rue splendide dont un seul côté est bâti, l'autre est +formé par des jardins; c'est là que nous étions logés, près du monument +élevé à la mémoire de Walter Scott, mort en 1832. Le monument venait +d'être terminé.</p> + +<p>En continuant le panorama de Calton-Hill, on trouve: au sud-ouest, le +vieux château et la vieille ville; un peu plus loin, des forêts et de +magnifiques rochers; au sud toute la vieille ville, la Canongate; enfin, +au sud-est, le château d'Holyrood, ancienne demeure royale, célèbre par +les malheurs de Marie Stuart, et pour nous Français, célèbre aussi parce +qu'elle a servi de résidence pendant plusieurs années à notre vieux roi +Charles X exilé, et à son petit-fils Henri V, qui fut hélas! pendant +longtemps notre espérance de salut.</p> + +<p>Nous étions très bien logés à Royal-Hôtel dans Princess-Street; personne +n'y parlait français; nous avions bien quelques embarras pour nous faire +comprendre, mais notre hôte était fort complaisant et faisait tout pour +nous être agréable. Nous arrivions en définitive par faire d'assez bons +dîners, bien que la commande ne se fît pas sans peine; on s'étonnait +beaucoup de nous voir apprécier le saumon, si vulgaire pour les +Écossais.</p> + +<p>De tous les pays que je connais, ce qui me rappelle le mieux un des +aspects d'Edimbourg, c'est la vue du cours des Chartreux, près de la +place Rouville; notez bien que je dis: <i>un seul</i> des aspects de ce +magnifique panorama circulaire de Calton-Hill, unique au monde.</p> + +<p>Nous aurions bien désiré rester plus de trois jours, mais là comme +ailleurs le temps nous pressait. Le chemin de fer nouvellement +construit nous transporta d'Edimbourg à Glascow, parallèlement au canal +de jonction du Forth à la Clyde; sans nous arrêter, nous montâmes tout +de suite sur le paquebot qui devait nous amener à Liverpool.</p> + +<p>Il faisait très mauvais temps, je n'ai pas conservé un agréable souvenir +de cette très grande ville, traversée au milieu du brouillard. Glascow +contenait 350,000 habitants; Edimbourg seulement 200,000.</p> + +<p>Nous nous étions embarqués sur la Clyde; à partir de Glascow, elle peut +porter de très gros navires. Le chenal navigable est maintenu à la +profondeur suffisante, au moyen de digues latérales construites avec +d'énormes blocs de pierre sur plusieurs kilomètres de longueur. Ces +digues avaient d'autant plus d'intérêt pour moi, que j'en avais beaucoup +entendu parler dans mes cours des Ponts et Chaussées.</p> + +<p>Le trajet de Glascow à Liverpool se fit partie le jour, partie la nuit, +au travers de la mer d'Irlande, sans présenter aucune particularité qui +m'ait laissé un souvenir, outre que celui du malaise physique que j'ai +éprouvé.</p> + +<p>Je restai presque tout le temps couché dans ma cabine au fond du navire, +séparé de ma tante, qui était, de son côté, toute seule dans le salon +des dames, où elle ne se trouvait pas dans un bien meilleur état.</p> + +<p>J'étais fort tourmenté par le mal de mer; en entendant contre mon +oreille le mugissement des vagues de l'Océan, dont je n'étais séparé que +par une mince cloison; je faisais d'assez tristes réflexions quand la +douleur m'en laissait le loisir, je maudissais mon sort, en répétant +pour me consoler la célèbre imprécation d'Horace:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">Illi robur et æs triplex<br /></span> +<span class="i0">Circa pectus erat, qui fragilem truci<br /></span> +<span class="i4">Commisit pelago ratem<br /></span> +<span class="i0">Primus........<br /></span> +</div></div> + +<p>(Il avait un cœur de chêne, doublé d'un triple airain, celui qui le +premier s'exposa sur un bateau fragile aux fureurs de l'Océan.)</p> + +<p>Il faisait un très mauvais temps quand nous avons traversé Liverpool +sans nous y arrêter; c'est une grande ville, de date récente, qui doit +toute son importance au commerce. Un chemin de fer nous ramena +directement à Londres.</p> + +<p>D'York à Edimbourg, nous avions voyagé dans les dernières diligences +anglaises, car on achevait le chemin de fer qui devait les remplacer +dans quelques mois.</p> + +<p>Nous restâmes encore deux jours à Londres avant de partir pour +Southampton où nous devions trouver un paquebot pour la France.</p> + +<p>Le trajet par mer jusqu'au Havre et du Havre à Rouen, par la diligence, +se fit sans aucun incident.</p> + +<p>Pour rentrer à Paris, nous trouvâmes le chemin de fer de Rouen, inauguré +en 1843.</p> + +<p>Nous avions retrouvé la France avec le plus grand plaisir et surtout, +nous avons éprouvé un grand soulagement, lorsqu'en arrivant au Havre, +nous avons compris ce qui se disait autour de nous. Ce qu'on éprouve +dans un pays dont on ne sait pas la langue, doit ressembler au supplice +des sourds-muets.</p> + +<p>Notre voyage de près d'un mois s'était accompli sans le moindre +accident. J'en rendis grâce à Dieu d'abord, puis, je remerciai +cordialement ma tante de m'avoir pris pour son chevalier.</p> + +<p>De mon voyage, j'ai rapporté ces impressions: j'avais déjà voyagé en +Suisse, en Italie, en Allemagne et dans les pays autrichiens; partout +j'avais constaté l'influence française, partout la tendance était de +faire à l'instar de Paris; en Angleterre c'était autrement; on sent +quand on y est, que les Anglais sont tout à fait chez eux, et qu'ils ne +veulent prendre modèle sur personne.</p> + +<p>Les Anglais sont des gens excessivement pratiques, leurs maisons en +général, simples à l'extérieur, sont très bien distribuées à l'intérieur +pour les usages ordinaires de la vie de famille. On ne voit pas comme +chez nous, dans des positions modestes, des salons somptueux qui servent +très peu, dont l'espace est volé sur l'ensemble de l'appartement, +presque sans utilité, et dont les meubles se fanent sous des housses +immobilisées.</p> + +<p>Au lieu de recevoir ordinairement dans leurs chambres à coucher, et dans +les grands jours, dans un salon d'apparat, ils ont près de l'entrée, +leur sitting room, qui est pourvue de tout ce qui est nécessaire pour +les besoins ordinaires de la vie: chaises, fauteuils, canapé, piano, +table pour écrire, bibliothèque, etc.; qui est le lieu de rendez-vous +général et de réception.</p> + +<p>Au lieu de s'entasser dans des quartiers où les loyers sont chers, ils +préfèrent pour leur famille, de l'air et de l'espace, et surtout +l'indépendance des commérages que donne une maison complète, toute +petite qu'elle soit, comparée à nos ruches françaises.</p> + +<p>La forme de leurs fauteuils ne suit pas la mode; les coussins sont +placés là où il faut pour bien appuyer.</p> + +<p>Leurs chevaux marchent bien et leurs voitures roulent parfaitement sur +un pavé ou sur un macadam bien préparés et bien entretenus pour ce +double effet.</p> + +<p>Leurs couteaux, leurs ciseaux, leurs rasoirs, coupent bien et longtemps, +non seulement parce que l'acier est bon, mais parce que les lames sont +disposées en biseau bombé, au lieu d'être en creux; elles présentent +ainsi, bien plus de résistance à la dentelure.</p> + +<p>Leurs livres s'ouvrent bien et restent ouverts facilement; leurs cuirs +sont d'une grande souplesse et d'une grande solidité.</p> + +<p>Leurs souliers ne blessent pas, sont imperméables et leur forme ne varie +pas, ni pour les bouts qui sont toujours larges, ni pour les talons qui +sont toujours bas.</p> + +<p>Leurs serrures sont petites et incrochetables, et leurs clés +microscopiques; leurs outils sont faits en général pour la main, bien +plus que pour les yeux, et toujours disposés de la manière la plus +convenable pour leur usage.</p> + +<p>C'est de Londres que j'ai rapporté mon premier paletot léger et +imperméable.</p> + +<p>Dans tout ce qu'ils font en général les Anglais cherchent avant tout, +l'effet utile, sans se préoccuper de l'effet secondaire, du manque de +symétrie ou d'élégance.</p> + +<p>J'ai prouvé que les femmes elles-mêmes comprennent bien les choses de la +vie; rappelez-vous les pâtissières?</p> + +<p>En résumé c'est le peuple pratique par excellence; il le montre du reste +par ses institutions et le grand respect qu'il conserve pour ses +traditions.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> + +<p class="center"><img src="images/003.png" alt="image" width="70%" /></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII</h2> + +<p class="center"><b>Service des postes et des diligences en 1790, 1810 et 1850. Comparaison +des moyens de transport à la disposition des voyageurs, sous les +rapports de la fréquence des départs, du nombre de places offertes et de +la durée du voyage, par les diligences et les chemins de fer, en 1790, +1810, 1850 et 1888.</b></p> + + +<p class="n"><span class="letre"><img src="images/006.png" alt="L" /></span>es renseignements que nous donnons dans ce chapitre sur les transports +des lettres et des personnes sont extraits en partie des almanachs +officiels de Lyon en 1790 et 1810.</p> + +<p> </p> + +<p class="center"><span class="smcap">service des postes en 1790</span></p> + +<p>En 1790, le bureau général des postes était dans la rue Saint-Dominique, +M. Tabareau était directeur.</p> + +<p>Pour Paris, par le Bourbonnais, les villes sur la ligne et l'Auvergne, +les départs avaient lieu les mardi, jeudi et samedi.</p> + +<p>Pour Paris, par la Bourgogne et les villes sur la ligne, l'Alsace et la +haute Allemagne, les départs avaient lieu les lundi, mercredi et +vendredi.</p> + +<p>Le dimanche, il n'y avait pas de départ.</p> + +<p>Pour le Dauphiné et la Provence, tous les jours excepté le mercredi.</p> + +<p>Pour la Gascogne et le Béarn, les mardi, vendredi et dimanche.</p> + +<p>Pour le Forez, tous les jours excepté le mercredi.</p> + +<p>Pour Genève et la Suisse, mardi, jeudi, vendredi et dimanche.</p> + +<p>Pour Milan, Savoie et Piémont, mardi et vendredi.</p> + +<p>Pour Gênes, la Toscane, Rome, Naples et la Sicile, le vendredi.</p> + +<p>On invitait le public à mettre ses lettres à la poste la veille du jour +du départ, pour éviter la remise au départ suivant.</p> + +<p>Il y avait six boîtes dans la ville où l'on faisait la levée tous les +jours à 7 heures du matin. À la boîte de la rue Saint-Dominique, la +levée se faisait une fois par jour à 11 heures du matin.</p> + +<p>Quant à l'arrivée, on ne fixait point de date; elle dépendait du temps +et de la saison.</p> + +<p>On voit dans les lettres du président de Brosses, de 1739, que les +lettres de France pour Rome avaient quelquefois neuf jours de retard, +parce que le courrier, qui était payé pour suivre la route de la +Corniche, s'embarquait par économie sur une felouque qui arrivait quand +le vent était favorable.</p> + +<p> </p> + +<p class="center"><span class="smcap">diligences pour paris en 1790</span></p> + +<p>Le bureau général des diligences et coches de Lyon pour Paris, par les +routes de Bourgogne et du Bourbonnais, était situé au Port-Neuville.</p> + +<p>Les diligences d'eau de Lyon à Châlon partent régulièrement cinq fois +par semaine. Les dimanche, lundi, mercredi, jeudi, vendredi à 5 heures +du matin et arrivent en deux jours à Châlon.</p> + +<p>De Châlon, il part une diligence pour Paris, à huit places, qui fait la +route en trois jours.</p> + +<p>Lorsque la Saône n'est pas navigable, les diligences partent directement +de Lyon.</p> + + +<p> </p> +<p class="center"><span class="smcap">carrosses pour paris par le bourbonnais</span></p> + +<p>Les carrosses de Lyon pour Paris, par le Bourbonnais, partent +régulièrement le jeudi de chaque semaine et font la route en dix jours +(on couchait en route probablement).</p> + +<p>Ces mêmes carrosses correspondent avec celui de Roanne pour Clermont.</p> + + +<p> </p> + +<p class="center"><span class="smcap">diligences de lyon a avignon, Marseille, Nîmes et le +Languedoc en 1790</span></p> + +<p>Les carrosses partent de Lyon deux fois la semaine, mercredi et samedi à +4 heures du matin, et mettent quatre jours et demi de Lyon à Avignon.</p> + +<p>Les hardes des voyageurs ainsi que les marchandises doivent être portées +au bureau la veille du départ avant 5 heures du soir.</p> + +<p>Le lendemain de leur arrivée d'autres carrosses partent d'Avignon pour +Marseille, Montpellier et Toulouse.</p> + +<p>De cette façon, les personnes et les marchandises sont rendues à +Marseille et à Montpellier le septième jour, sauf les retards causés par +des cas extraordinaires, comme les rivières débordantes, etc.</p> + +<p>Les dits carrosses ont quatre places, on n'a rien épargné pour qu'ils +soient propres et commodes, on les a suspendus en berline pour qu'ils +soient excessivement doux.</p> + +<p>Il y avait aussi des coches sur le bas Rhône.</p> + +<p>Les diligences d'eau, à la descente, vont en deux jours en été et deux +jours et demi en hiver de Lyon à Avignon, à moins de temps contraire.</p> + +<p>Les hardes des voyageurs doivent être portées la veille.</p> + + +<p> </p> + +<p class="center"><span class="smcap">coches d'eau sur le haut rhône de lyon à seyssel en 1790</span></p> + +<p>Un coche part tous les lundis et met sept jours de Lyon à Seyssel, on +embarque les voyageurs dans une chambre particulière.</p> + +<p>On charge, par ce coche, des marchandises pour la Savoie, la Suisse et +l'Allemagne.</p> + + +<p> </p> + +<p class="center"><span class="smcap">carrosses pour genève en 1790</span></p> + +<p>Les carrosses partent de Lyon le vendredi à 4 heures du matin, font la +route en trois jours quand il fait beau, par Montluel, Meximieux, +Saint-Jean-le-Vieux, Nantua et Châtillon-de-Michaille, Collonge et +Saint-Genis.</p> + +<p>Ils repartent de Genève le mardi.</p> + + +<p> </p> + +<p class="center"><span class="smcap">messageries générales du comté de bourgogne en 1790</span></p> + +<p>Le fermier des carrosses et messageries du comté de Bourgogne et des +routes de Lyon à Strasbourg, passant par Besançon, a des carrosses pour +conduire les voyageurs et les marchandises.</p> + +<p>Les carrosses de Lyon partent les mardi et samedi, et se rendent en dix +jours à Strasbourg et cinq jours à Besançon quand le temps le permet.</p> + +<p>Outre les carrosses, il a des chaises de poste qu'il fournira tous les +jours de la semaine en avertissant une demi-journée d'avance.</p> + + +<p> </p> + +<p class="center"><span class="smcap">messageries royales du forez en 1790</span></p> + +<p>Carrosses de Lyon à Saint-Etienne, trois fois par semaine, six places.</p> + +<p>Carrosses de Lyon au Puy, une fois par semaine.</p> + +<p>Carrosses de Lyon à Roanne, une fois par semaine.</p> +<p> </p> + +<p class="center">SERVICE DES POSTES</p> + +<p class="center"><span class="smcap">en 1810</span></p> + +<p>Bureau général des postes, rue Saint-Dominique, directeur, M. Monicault.</p> + +<p>Pour Paris, par le Bourbonnais, Limoges et Bordeaux, les départs ont +lieu les dimanche, mardi, jeudi et samedi.</p> + +<p>Pour Paris, par la Bourgogne, les lundi, mercredi, vendredi.</p> + +<p>Pour Grenoble, Gap, Turin, Milan, tous les jours.</p> + +<p>Pour Marseille et route, tous les jours.</p> + +<p>Pour Nîmes et Montpellier, tous les jours excepté le jeudi.</p> + +<p>Pour Narbonne et Toulouse, dimanche, mardi et vendredi.</p> + +<p>Pour Strasbourg, Bâle, Allemagne, lundi, mercredi, vendredi.</p> + +<p>Pour Rome, Naples et la Sicile, lundi et vendredi.</p> + +<p>Pour l'Espagne et le Portugal, dimanche, mardi, vendredi.</p> + +<p>Dans les quatre boîtes de la place Saint-Jean, de la rue des Augustins, +du corridor de la Comédie et de la place de la Fromagerie, la levée des +lettres se fait une fois par jour, à 11 heures du matin.</p> + +<p>Dans celle de la rue Saint-Dominique, à une heure du soir.</p> + +<p>La lettre simple était taxée à 30 cent. pour 100 kilomètres, 40 cent. +pour 200 kilomètres, 50 cent. pour 300 kilomètres, 60 cent. pour 400 +kilomètres, 70 cent. pour 500 kilomètres, etc.</p> + +<p>On payait ce prix-là pour Paris encore en 1840, etc., avec augmentation +pour le poids et la distance.</p> + +<p>Le public était prévenu que l'on ne pouvait recevoir aucune lettre pour +l'Angleterre ou pour les pays occupés par les Anglais (par suite du +blocus continental).</p> + +<p> </p> + + +<p class="center">SERVICE DES DILIGENCES</p> + +<p class="center"><span class="smcap">en 1810</span></p> + +<p class="center"><span class="smcap">entreprise des messageries</span></p> + + +<p class="center"><i>À Paris, rue Notre-Dame-des-Victoires,</i> +<i>À Lyon, quai Saint-Benoît.</i></p> + +<p>Il part tous les jours de Lyon et de Paris une diligence à six places +d'intérieur et deux de cabriolet passant par la Bourgogne et faisant le +trajet en cent heures.</p> + +<p>À Lyon, de la place des Terreaux, maison Antonio, côté des cafés.</p> + +<p>Il part tous les jours de Lyon et de Paris une diligence à six places +d'intérieur et deux de cabriolet passant par le Bourbonnais, faisant le +trajet en cent heures.</p> + +<p>Le trajet de Lyon à Châlon-sur-Saône et retour se fait également tous +les jours dans une diligence d'eau très propre, dans laquelle les +voyageurs pour Paris ont leur chambre particulière: sauf le cas où la +navigation de la Saône est interrompue.</p> + + +<p> </p> + +<p class="center"><span class="smcap">établissement de mm. gaillard frères en 1810</span></p> + +<p class="center"><i>Quai Saint-Clair, maison basse des coches (aujourd'hui nº 11).</i></p> + +<p>Les voitures qui partent de cet établissement desservent la route de +Lyon à Genève, le trajet se fait en vingt-quatre ou vingt-six heures.</p> + +<p>Les départs ont lieu régulièrement de deux jours l'un.</p> + +<p>Voitures à huit places (comme pour Paris probablement).</p> + +<p>Messieurs Gaillard frères ont aussi une voiture pour Strasbourg qui part +tous les deux jours; avec correspondance sur toute la ligne.</p> + +<p>MM. Allard et C<sup>ie</sup> ont des voitures de Lyon à Genève, qui font le même +service en concurrence aussi de deux jours l'un (cette entreprise n'a +pas duré longtemps).</p> + + +<p> </p> + +<p class="center"><span class="smcap">entreprise des coches du bas rhône +et messageries du midi, de mm. richard, galline et c<sup>ie</sup> +en 1810</span></p> + +<p class="center"><i>Quai Saint-Antoine.</i></p> + +<p>La messagerie part tous les jours à minuit pendant neuf mois de l'année +et à 5 heures du matin pendant les trois mois d'hiver.</p> + +<p>Fait le trajet en deux jours en été et trois jours en hiver jusqu'à +Avignon et quatre jours jusqu'à Marseille.</p> + +<p>Six places dans l'intérieur et deux au cabriolet.</p> + + +<p> </p> + +<p class="center"><span class="smcap">coches du bas rhône en 1810</span></p> + +<p>Ils partent les lundi, mercredi et vendredi au point du jour, font le +trajet de Lyon à Avignon en deux ou trois jours.</p> + +<p>On y embarque les voitures et chevaux des voyageurs et les marchandises; +en temps de foire, ils vont jusqu'à Beaucaire.</p> + + +<p> </p> + +<p class="center"><span class="smcap">entreprise descours et récamier en 1810</span></p> + +<p class="center"><i>Place des Célestins.</i></p> + +<p>Il part tous les jours de Lyon, à 7 heures du matin une voiture qui +arrive à Saint-Etienne à 5 heures du soir.</p> + +<p>Tous les jours il en part une autre de Saint-Etienne pour Montbrison et +tous les deux jours une autre pour le Puy.</p> + +<p> </p> + +<p class="center">AMÉLIORATION ET TRANSFORMATION</p> + +<p class="center"><span class="smcap">du service, de 1830 à 1852</span></p> + +<p>Sous la Restauration, les routes furent améliorées; cependant en 1830 +les choses avaient peu changé; il y avait cependant quelques progrès.</p> + +<p>Les routes étant meilleures on avait fait des voitures plus grandes; les +deux diligences qui partaient tous les jours pour Paris pouvaient +contenir dix-huit voyageurs chacune, trois dans le coupé, six dans +l'intérieur, six dans la rotonde et trois sur l'impériale.</p> + +<p>Le trajet se faisait assez régulièrement en trois jours et trois nuits +dans la belle saison de Lyon à Paris.</p> + +<p>Pour Genève on ne mettait plus que dix-huit heures.</p> + +<p>Pendant plus de vingt ans les choses restèrent à peu près dans cet état.</p> + +<p>L'invention des bateaux à vapeur apporta cependant une amélioration dans +le trajet de Lyon à Châlon et dans celui de Lyon à Avignon à la descente +seulement.</p> + +<p>C'est en 1852 que l'ouverture complète du chemin de Paris à Lyon +transforma radicalement les moyens de communication entre ces deux +villes.</p> + +<p>Pour Marseille, ce fut en 1857 et pour Genève en 1858.</p> + +<p>Il faut avoir fait le voyage de Paris dans les anciennes diligences pour +comprendre les avantages des chemins de fer. Il est impossible +d'expliquer à ceux qui ne l'ont pas éprouvé, le supplice de rester trois +jours et trois nuits et quelquefois quatre, dans une espèce de boîte où +l'on était condamné à une immobilité complète, d'où l'on ne pouvait +sortir que deux fois par jour, pour le déjeuner et le dîner, côte à côte +avec des voyageurs inconnus, quelquefois aimables, il est vrai, mais le +plus souvent le contraire, ou du moins indifférents.</p> + +<p>Combien de fois m'est-il arrivé de n'avoir pas de place ailleurs que +dans la rotonde particulièrement fréquentée par les nourrices; je ne +peux pas dire combien j'ai souffert dans mon voyage de Marseille à Lyon, +en 1835, où nous étouffions, suffoqués par la chaleur et la poussière.</p> + +<p>Les personnes qui pouvaient se le permettre avaient la malle de poste +qui abrégeait le voyage de moitié et coûtait le double. Par la malle, on +partait de Lyon à une heure du soir et l'on arrivait à Paris le +surlendemain matin.</p> + +<p>À l'époque où j'allais aux Écoles, je partais seul, je savais d'avance +le jour de mon départ, je pouvais presque toujours prendre la malle, +j'ai fait ainsi plus de vingt fois le trajet de Lyon à Paris ou de Paris +à Lyon.</p> + +<p>C'était relativement une manière agréable de voyager à cause de la +rapidité de la marche, la commodité des voitures et la société qu'on y +rencontrait.</p> + +<p>Mais de toutes les manières de voyager, la seule alors qui fût agréable +et véritablement commode, c'était la chaise de poste ou plutôt la +grande berline ou la grande calèche conduite à quatre chevaux avec deux +postillons et avant-courrier, comme voyageaient autrefois les princes et +le conseil d'administration du chemin de fer de Genève, lorsqu'il venait +inspecter les travaux de ses ingénieurs.</p> + +<p>C'était une manière de voyager bien préférable au train ordinaire des +chemins de fer. Il n'y a que les trains de luxe, où l'on a toutes ses +aises, qui puissent les remplacer avec avantage.</p> + +<p>Espérons pour les futures générations que, peu à peu, ce qu'on appelle +aujourd'hui des trains de luxe finiront par devenir les trains +ordinaires; de cette manière, on évitera beaucoup des inconvénients des +voyages actuels où les voyageurs sont traités un peu trop comme sur les +anciens bateaux à vapeur du Rhône, où ils étaient classés dans la +catégorie des colis qui se transbordaient tous seuls et qui avaient +ainsi l'avantage de ne pas être sujets aux avaries dont l'Administration +était responsable.</p> + +<p class="center">———</p> +<p> </p> +<p><a name="tableau" id="tableau"></a></p> + +<p class="center"><b><i>TABLEAU RÉSUMÉ COMPARATIF</i></b><br /> +<span class="smcap">à différentes époques,<br /> +des moyens de transport pour les voyageurs dans la direction<br /> +de lyon à paris, marseille et genève,<br /> +sous les rapports de la fréquence des départs,<br /> +du nombre de places offertes au public<br /> +et de la durée des voyages par les diligences et les chemins<br /> +de fer.</span></p> + +<table summary="parisetroute" cellspacing="0" cellpadding="2" style="border: double 3px black;"> +<tr><td colspan="5" align="center" style="padding: 3%; border-bottom: 1px solid black;"> <i>LYON À PARIS ET ROUTE</i></td></tr> +<tr><td style="border-right: 1px solid black;"> </td><td style="border-right: 1px solid black;" align="center">1790</td><td style="border-right: 1px solid black;" align="center">1810</td><td style="border-right: 1px solid black;" align="center">1850</td><td align="center">1888</td></tr> +<tr><td style="border-right: 1px solid black;"><i>Départs et arrivées</i>.</td><td style="border-right: 1px solid black;">6 jours par semaine</td><td style="border-right: 1px solid black;">Tous les jours</td><td style="border-right: 1px solid black;">Tous les jours</td><td>12 trains par jours</td></tr> +<tr><td style="border-right: 1px solid black;"> </td><td style="border-right: 1px solid black;" align="center">(1 départ).</td><td style="border-right: 1px solid black;" align="center">(1 départ).</td><td style="border-right: 1px solid black;" align="center">(2 départs).</td><td align="center">dans chaque sens.</td></tr> +<tr><td style="border-right: 1px solid black;"><i>Nombre moyen de places par jour dans chaque sens</i>.</td><td style="border-right: 1px solid black;" valign="top">7 places.</td><td style="border-right: 1px solid black;" valign="top">16 places.</td><td style="border-right: 1px solid black;" valign="top">44 places.</td><td valign="top">Plus de 4,000.</td></tr> +<tr><td style="border-right: 1px solid black;"><i>Durée minima du voyage</i>.</td><td style="border-right: 1px solid black;">7 jours.</td><td style="border-right: 1px solid black;">4 jours.</td><td style="border-right: 1px solid black;">3 jours.</td><td>8 à 16 heures.</td></tr> +<tr><td style="border-right: 1px solid black;"> </td><td style="border-right: 1px solid black;">ou 175 heures.</td><td style="border-right: 1px solid black;">ou 100 heures.</td><td style="border-right: 1px solid black;">ou 75 heures.</td><td> </td></tr> +<tr><td colspan="5" align="center" style="padding: 3%; border-bottom: 1px solid black; border-top: 3px double black;"><i>LYON À MARSEILLE ET ROUTE</i></td></tr> +<tr><td style="border-right: 1px solid black;"> </td><td style="border-right: 1px solid black;" align="center">1790</td><td style="border-right: 1px solid black;" align="center">1810</td><td style="border-right: 1px solid black;" align="center">1850</td><td align="center">1888</td></tr> +<tr><td style="border-right: 1px solid black;"><i>Départs et arrivées</i>.</td><td style="border-right: 1px solid black;">2 jours par semaine</td><td style="border-right: 1px solid black;">Tous les jours</td><td style="border-right: 1px solid black;">Tous les jours</td><td>10 trains par jours</td></tr> +<tr><td style="border-right: 1px solid black;"> </td><td style="border-right: 1px solid black;" align="center">(1 départ).</td><td style="border-right: 1px solid black;" align="center">(1 départ).</td><td style="border-right: 1px solid black;" align="center">(1 départ).</td><td align="center">dans chaque sens.</td></tr> +<tr><td style="border-right: 1px solid black;"><i>Nombre moyen de places par jour dans chaque sens</i>.</td><td style="border-right: 1px solid black;" valign="top">2 places.</td><td style="border-right: 1px solid black;" valign="top">8 places.</td><td style="border-right: 1px solid black;" valign="top">22 places.</td><td valign="top">Plus de 1,000.</td></tr> +<tr><td style="border-right: 1px solid black;"><i>Durée minima du voyage</i>.</td><td style="border-right: 1px solid black;">7 jours.</td><td style="border-right: 1px solid black;">4 jours.</td><td style="border-right: 1px solid black;">3 jours.</td><td>6 à 11 heures.</td></tr> +<tr><td style="border-right: 1px solid black;"> </td><td style="border-right: 1px solid black;">ou 175 heures.</td><td style="border-right: 1px solid black;">ou 100 heures.</td><td style="border-right: 1px solid black;">ou 75 heures.</td><td> </td></tr> +<tr><td colspan="5" align="center" style="padding: 3%; border-bottom: 1px solid black; border-top: 3px double black;"><i>LYON À GENÈVE ET ROUTE</i></td></tr> +<tr><td style="border-right: 1px solid black;"> </td><td style="border-right: 1px solid black;" align="center">1790</td><td style="border-right: 1px solid black;" align="center">1810</td><td style="border-right: 1px solid black;" align="center">1850</td><td align="center">1888</td></tr> +<tr><td style="border-right: 1px solid black;"><i>Départs et arrivées</i>.</td><td style="border-right: 1px solid black;">2 jours par semaine</td><td style="border-right: 1px solid black;">Tous les jours</td><td style="border-right: 1px solid black;">Tous les jours</td><td>7 trains par jours</td></tr> +<tr><td style="border-right: 1px solid black;"> </td><td style="border-right: 1px solid black;" align="center">(1 départ).</td><td style="border-right: 1px solid black;" align="center">(1 départ).</td><td style="border-right: 1px solid black;" align="center">(1 départ).</td><td align="center">dans chaque sens.</td></tr> +<tr><td style="border-right: 1px solid black;"><i>Nombre moyen de places par jour dans chaque sens</i>.</td><td style="border-right: 1px solid black;" valign="top">2 places.</td><td style="border-right: 1px solid black;" valign="top">4 places.</td><td style="border-right: 1px solid black;" valign="top">16 places.</td><td valign="top">Plus de 2,000.</td></tr> +<tr><td style="border-right: 1px solid black;"><i>Durée minima du voyage</i>.</td><td style="border-right: 1px solid black;">3 jours.</td><td style="border-right: 1px solid black;">26 heures.</td><td style="border-right: 1px solid black;">18 heures.</td><td>4 à 5 heures.</td></tr> +<tr><td style="border-right: 1px solid black;"> </td><td style="border-right: 1px solid black;">ou 75 heures.</td><td style="border-right: 1px solid black;"> </td><td style="border-right: 1px solid black;"> </td><td > </td></tr> +</table> + +<p> </p> + +<p class="center"><span class="smcap">notes sur le tableau précédent</span></p> + +<p>En 1790, on ne voyageait pas la nuit, on couchait dans les auberges et +l'on partait de très grand matin.</p> + +<p>En 1790, 1810 et 1850, on compte les voitures de Paris par la Bourgogne +et le Bourbonnais.</p> + +<p>En 1888, pour la direction de Paris on ne compte que les voyageurs par +la Bourgogne.</p> + +<p>On n'a pas tenu compte des voyageurs par les coches du Rhône et de la +Saône avant les bateaux à vapeur; non plus que des voyageurs par bateaux +à vapeur entre Lyon, Avignon et Châlon, de 1830 à 1850.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="EPILOGUE" id="EPILOGUE"></a>EPILOGUE</h2> + + +<p>Au moment où je termine ces récits, 2 mai 1888, je viens de faire avec +mon fils le voyage de Paris, de la manière la plus commode qui ait été +appliquée en France jusqu'à présent.</p> + +<p>Partis de Lyon à 2 heures et demie du soir, nous sommes arrivés à Paris +avant minuit.</p> + +<p>Si l'on supprimait l'arrêt pour le dîner au buffet de Tonnerre; on +pourrait faire le trajet en huit heures.</p> + +<p>Nous étions dans un très confortable salon, en communication avec un +wagon restaurant, un fumoir et des cabinets de toilette et autres.</p> + +<p>Il n'y a probablement que moi à Lyon et peut-être en France, qui puisse +à soixante-treize ans de distance, faire par expérience la comparaison +de cette manière de voyager avec celle de 1815.</p> + +<p>Quelles que soient les améliorations futures qui pourront être apportées +dans les moyens de communication, on peut dire, je crois, sans crainte +de se tromper, que l'on ne verra jamais de changements aussi radicaux +que ceux dont je suis aujourd'hui peut-être le seul témoin.</p> + +<p>Lyon, 2 mai 1888.</p> + + +<p class="center"><i>L'Inspecteur général honoraire des Ponts et Chaussées</i>,</p> + +<p class="center">Théodore <span class="smcap">Aynard</span>. +</p> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Voyages, by Théodore Aynard + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES *** + +***** This file should be named 20562-h.htm or 20562-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/0/5/6/20562/ + +Produced by Adrian Mastronardi, Chuck Greif, The Philatelic +Digital Library Project at http://www.tpdlp.net and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/20562-h/images/001.png b/20562-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7ef7ba7 --- /dev/null +++ b/20562-h/images/001.png diff --git a/20562-h/images/002.png b/20562-h/images/002.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f640def --- /dev/null +++ b/20562-h/images/002.png diff --git a/20562-h/images/003.png b/20562-h/images/003.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8525f39 --- /dev/null +++ b/20562-h/images/003.png diff --git a/20562-h/images/004.png b/20562-h/images/004.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fcc2910 --- /dev/null +++ b/20562-h/images/004.png diff --git a/20562-h/images/005.png b/20562-h/images/005.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0c32f1d --- /dev/null +++ b/20562-h/images/005.png diff --git a/20562-h/images/006.png b/20562-h/images/006.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e9aff54 --- /dev/null +++ b/20562-h/images/006.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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